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Title: Le Tour du Monde; Dauphiné - Journal des voyages et des voyageurs; 2. sem. 1860
Author: Various
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le Tour du Monde; Dauphiné - Journal des voyages et des voyageurs; 2. sem. 1860" ***

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(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)



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Journal des voyages et des voyageurs" (2ème semestre 1860).

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le Dauphiné.

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                    LE TOUR DU MONDE



            IMPRIMERIE GÉNÉRALE DE CH. LAHURE
               Rue de Fleurus, 9, à Paris



                    LE TOUR DU MONDE

               NOUVEAU JOURNAL DES VOYAGES

                PUBLIÉ SOUS LA DIRECTION

                 DE M. ÉDOUARD CHARTON

        ET ILLUSTRÉ PAR NOS PLUS CÉLÈBRES ARTISTES



                         1860
                   DEUXIÈME SEMESTRE

            LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie
         PARIS, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, No 77
          LONDRES, KING WILLIAM STREET, STRAND
              LEIPZIG, 15, POST-STRASSE

                         1860



TABLE DES MATIÈRES.


UN MOIS EN SICILE (1843.--Inédit.), par M. Félix BOURQUELOT.

  Arrivée en Sicile. -- Palerme et ses habitants. -- Les monuments
    de Palerme. -- La cathédrale de Monreale. -- De Palerme à
    Trapani. -- Partenico. -- Alcamo. -- Calatafimi. -- Ruines de
    Ségeste. -- Trapani. -- La sépulture du couvent des capucins. --
    Le mont Éryx. -- De Trapani à Girgenti. -- La Lettica. --
    Castelvetrano. -- Ruines de Sélinonte. -- Sciacca. -- Girgenti
    (Agrigente). -- De Girgenti à Castrogiovanni. -- Caltanizzetta.
    -- Castrogiovanni. -- Le lac Pergusa et l'enlèvement de
    Proserpine. -- De Castrogiovanni à Syracuse. -- Calatagirone. --
    Vezzini. -- Syracuse. -- De Syracuse à Catane. -- Lentini. --
    Catane. -- Ascension de l'Etna. -- Taormine. -- Messine. --
    Retour à Naples.                                                 1


VOYAGE EN PERSE, fragments par M. le comte A. de GOBINEAU (1855-1858),
dessins inédits de M. Jules LAURENS.

  Arrivée à Ispahan. -- Le gouverneur. -- Aspect de la ville. -- Le
    Tchéhar-Bâgh. -- Le collége de la Mère du roi. -- La mosquée du
    roi. -- Les quarante colonnes. -- Présentations. -- Le pont du
    Zend-è-Roub. -- Un dîner à Ispahan. -- La danse et la comédie. --
    Les habitants d'Ispahan. -- D'Ispahan à Kaschan. -- Kaschan. --
    Ses fabriques. -- Son imprimerie lithographique. -- Ses
    scorpions. -- Une légende. -- Les bazars. -- Le collége. -- De
    Kaschan à la plaine de Téhéran. -- Koum. -- Feux d'artifice. --
    Le pont du Barbier. -- Le désert de Khavèr. -- Houzé-Sultan. --
    La plaine de Téhéran. -- Téhéran. -- Notre entrée dans la ville.
    -- Notre habitation.                                            16

  Une audience du roi de Perse. -- Nouvelles constructions à
    Téhéran. -- Température. -- Longévité. -- Les nomades. -- Deux
    pèlerins. -- Le culte du feu. -- La police. -- Les ponts. -- Le
    laisser aller administratif. -- Les amusements d'un bazar persan.
    -- Les fiançailles. -- Le divorce. -- La journée d'une Persane.
    -- La journée d'un Persan. -- Les visites. -- Formules de
    politesses. -- La peinture et la calligraphie persanes. -- Les
    chansons royales. -- Les conteurs d'histoires. -- Les spectacles:
    drames historiques. -- Épilogue. -- Le Démavend. -- L'enfant qui
    cherche un trésor.                                              34


VOYAGES AUX INDES OCCIDENTALES, par M. Anthony TROLLOPE
(1858-1859); dessins inédits de M. A. de BÉRARD.

  L'île Saint-Thomas. -- La Jamaïque: Kingston; Spanish-Town; les
    _réserves_; la végétation. -- Les planteurs et les nègres. --
    Plaintes d'une Ariane noire. -- La toilette des négresses. --
    Avenir des mulâtres. -- Les petites Antilles. -- La Martinique.
    -- La Guadeloupe. -- Grenada. -- La Guyane anglaise. -- Une
    sucrerie. -- Barbados. -- La Trinidad. -- La Nouvelle-Grenade. --
    Sainte-Marthe. -- Carthagène. -- Le chemin de fer de Panama. --
    Costa Rica: San José; le Mont-Blanco. -- Le Serapiqui. --
    Greytown.                                                       49


VOYAGE DANS LES ÉTATS SCANDINAVES, par M. Paul RIANT. (Le
Télémark et l'évêché de Bergen.) (1858.--Inédit.)

  LE TÉLÉMARK. -- Christiania. -- Départ pour le Télémark. -- Mode
    de voyager. -- Paysage. -- La vallée et la ville de Drammen. --
    De Drammen à Kongsberg. -- Le cheval norvégien. -- Kongsberg et
    ses gisements métallifères. -- Les montagnes du Télémark. --
    Leurs habitants. -- Hospitalité des _gaards_ et des _sæters_. --
    Une sorcière. -- Les lacs Tinn et Mjös. -- Le Westfjord. -- La
    chute du Rjukan. -- Légende de la belle Marie. -- Dal. -- Le
    livre des étrangers. -- L'église d'Hitterdal. -- L'ivresse en
    Norvège. -- Le châtelain aubergiste. -- Les lacs Sillegjord et
    Bandak. -- Le ravin des Corbeaux.                               65

  --_Le Saint-Olaf_ et ses pareils. -- Navigation intérieure. --
    Retour à Christiania par Skien.                                 82

  L'ÉVÊCHÉ DE BERGEN. -- La presqu'île de Bergen. -- Lærdal. -- Le
    Sognefjord. -- Vosse-Vangen. -- Le Vöringfoss. -- Le
    Hardangerfjord. -- De Vikoër à Sammanger et à Bergen.           85


VOYAGE DE M. GUILLAUME LEJEAN DANS L'AFRIQUE ORIENTALE
(1860.--Texte et dessins inédits.)--Lettre au Directeur du _Tour
du monde_ (Khartoum, 10 mai 1860).

  D'ALEXANDRIE À SOUAKIN. -- L'Égypte. -- Le désert. -- Le simoun.
    -- Suez. -- Un danger. -- Le mirage. -- Tor. -- Qosséir. --
    Djambo. -- Djeddah.                                             97


VOYAGE AU MONT ATHOS, par M. A. PROUST (1858.--Inédit.)

  Salonique. -- Juifs, Grecs et Bulgares. -- Les mosquées. --
    L'Albanais Rabottas. -- Préparatifs de départ. -- Vasilika. --
    Galatz. -- Nedgesalar. -- L'Athos. -- Saint-Nicolas. -- Le P.
    Gédéon. -- Le couvent russe. -- La messe chez les Grecs. --
    Kariès et la république de l'Athos. -- Le voïvode turc. -- Le
    peintre Anthimès et le pappas Manuel. -- M. de Sévastiannoff.  103

  Ermites indépendants. -- Le monastère de Koutloumousis. -- Les
    bibliothèques. -- La peinture. -- Manuel Panselinos et les
    peintres modernes. -- Le monastère d'Iveron. -- Les carêmes. --
    Peintres et peintures. -- Stavronikitas. -- Miracles. -- Un
    Vroukolakas. -- Les bibliothèques. -- Les mulets. -- Philotheos.
    -- Les moines et la guerre de l'Indépendance. -- Karacallos. --
    L'union des deux Églises. -- Les pénitences et les fautes.     114

  La légende d'Arcadius. -- Le pappas de Smyrne. -- Esphigmenou. --
    Théodose le Jeune. -- L'ex-patriarche Anthymos et l'Église
    grecque. -- L'isthme de l'Athos et Xerxès. -- Les monastères
    bulgares: Kiliandari et Zographos. -- La légende du peintre. --
    Beauté du paysage. -- Castamoniti. -- Une femme au mont Athos. --
    Dokiarios. -- La secte des Palamites. -- Saint-Xénophon. -- La
    pêche aux éponges. -- Retour à Kariès. -- Xiropotamos, le couvent
    du Fleuve Sec. -- Départ de Daphné. -- Marino le chanteur.     130


VOYAGE D'UN NATURALISTE (Charles DARWIN).--L'archipel Galapagos
et les attoles ou îles de coraux.--(1838).

  L'ARCHIPEL GALAPAGOS. -- Groupe volcanique. -- Innombrables
    cratères. -- Aspect bizarre de la végétation. -- L'île Chatam. --
    Colonie de l'île Charles. -- L'île James. -- Lac salé dans un
    cratère. -- Histoire naturelle de ce groupe d'îles. --
    Mammifères; souris indigène. -- Ornithologie; familiarité des
    oiseaux; terreur de l'homme; instinct acquis. -- Reptiles;
    tortues de terre; leurs habitudes.                             139

  Encore les tortues de terre; lézard aquatique se nourrissant de
    plantes marines; lézard terrestre herbivore, se creusant un
    terrier. -- Importance des reptiles dans cet archipel où ils
    remplacent les mammifères. -- Différences entre les espèces qui
    habitent les diverses îles. -- Aspect général américain.       146

  LES ATTOLES OU ÎLES DE CORAUX. -- Île Keeling. -- Aspect
    merveilleux. -- Flore exiguë. -- Voyage des graines. -- Oiseaux.
    -- Insectes. -- Sources à flux et reflux. -- Chasse aux tortues.
    -- Champs de coraux morts. -- Pierres transportées par les
    racines des arbres. -- Grand crabe. -- Corail piquant. --
    Poissons se nourrissant de coraux. -- Formation des attoles. --
    Profondeur à laquelle le corail peut vivre. -- Vastes espaces
    parsemés d'îles de corail. -- Abaissement de leurs fondations. --
    Barrières. -- Franges de récifs. -- Changement des franges en
    barrières et des barrières en attoles.                         151


BIOGRAPHIE.--Brun-Rollet.                                          159


VOYAGE AU PAYS DES YAKOUTES (Russie asiatique), par OUVAROVSKI
(1830-1839).

  Djigansk. -- Mes premiers souvenirs. -- Brigandages. -- Le
    paysage de Djigansk. -- Les habitants. -- La pêche. -- Si les
    poissons morts sont bons à manger. -- La sorcière Agrippine. --
    Mon premier voyage. -- Killæm et ses environs. -- Malheurs. --
    Les Yakoutes. -- La chasse et la pêche. -- Yakoutsk. -- Mon
    premier emploi. -- J'avance. -- Dernières recommandations de ma
    mère. -- Irkoutsk. -- Voyage. -- Oudskoï. -- Mes bagages. --
    Campement. -- Le froid. -- La rivière Outchour. -- L'Aldan. --
    Voyage dans la neige et dans la glace. -- L'Ægnæ. -- Un Tongouse
    qui pleure son chien. -- Obstacles et fatigues. -- Les guides. --
    Ascension du Diougdjour. -- Stratagème pour prendre un oiseau. --
    La ville d'Oudskoï. -- La pêche à l'embouchure du fleuve Ut. --
    Navigation pénible. -- Boroukan. -- Une halte dans la neige. --
    Les rennes. -- Le mont Byraya. -- Retour à Oudskoï et à
    Yakoutsk.                                                      161

  Viliouisk. -- Sel tricolore. -- Bois pétrifié. -- Le Sountar. --
    Nouveau voyage. -- Description du pays des Yakoutes. -- Climat.
    -- Population. -- Caractères. -- Aptitudes. -- Les femmes
    yakoutes.                                                      177


DE SYDNEY À ADÉLAÏDE (Australie du Sud), notes extraites d'une
correspondance particulière (1860).

  Les Alpes australiennes. -- Le bassin du Murray. -- Ce qui reste
    des anciens maîtres du sol. -- Navigation sur le Murray. --
    Frontières de l'Australie du Sud. -- Le lac Alexandrina. -- Le
    Kanguroo rouge. -- La colonie de l'Australie du Sud. -- Adélaïde.
    -- Culture et mines.                                           182


VOYAGES ET DÉCOUVERTES AU CENTRE DE L'AFRIQUE, journal du docteur
BARTH (1849-1855).

  Henry Barth. -- But de l'expédition de Richardson. -- Départ. --
    Le Fezzan. -- Mourzouk. -- Le désert. -- Le palais des démons. --
    Barth s'égare; torture et agonie. -- Oasis. -- Les Touaregs. --
    Dunes. -- Afalesselez. -- Bubales et moufflons. -- Ouragan. --
    Frontières de l'Asben. -- Extorsions. -- Déluge à une latitude où
    il ne doit pas pleuvoir. -- La Suisse du désert. -- Sombre vallée
    de Taghist. -- Riante vallée d'Auderas. -- Agadez. -- Sa
    décadence. -- Entrevue de Barth et du sultan. -- Pouvoir
    despotique. -- Coup d'oeil sur les moeurs. -- Habitat de la
    girafe. -- Le Soudan; le Damergou. -- Architecture. -- Katchéna;
    Barth est prisonnier. -- Pénurie d'argent. -- Kano. -- Son
    aspect, son industrie, sa population. -- De Kano à Kouka. -- Mort
    de Richardson. -- Arrivée à Kouka. -- Difficultés croissantes. --
    L'énergie du voyageur en triomphe. -- Ses visiteurs. -- Un vieux
    courtisan. -- Le vizir et ses quatre cents femmes. -- Description
    de la ville, son marché, ses habitants. -- Le Dendal. --
    Excursion. -- Angornou. -- Le lac Tchad.                       193

  Départ. -- Aspect désolé du pays. -- Les Ghouas. -- Mabani. -- Le
    mont Délabéda. -- Forgeron en plein vent. -- Dévastation. --
    Orage. -- Baobab. -- Le Mendif. -- Les Marghis. -- L'Adamaoua. --
    Mboutoudi. -- Proposition de mariage. -- Installation de vive
    force chez le fils du gouverneur de Soulleri. -- Le Bénoué. --
    Yola. -- Mauvais accueil. -- Renvoi subit. -- Les Ouélad-Sliman.
    -- Situation politique du Bornou. -- La ville de Yo. -- Ngégimi
    ou Ingégimi. -- Chute dans un bourbier. -- Territoire ennemi. --
    Razzia. -- Nouvelle expédition. -- Troisième départ de Kouka. --
    Le chef de la police. -- Aspect de l'armée. -- Dikoua. -- Marche
    de l'armée. -- Le Mosgou. -- Adishen et son escorte. -- Beauté du
    pays. -- Chasse à l'homme. -- Erreur des Européens sur le centre
    de l'Afrique. -- Incendies. -- Baga. -- Partage du butin. --
    Entrée dans le Baghirmi. -- Refus de passage. -- Traversée du
    Chari. -- À travers champs. -- Défense d'aller plus loin. --
    Hospitalité de Bou-Bakr-Sadik. -- Barth est arrêté. -- On lui met
    les fers aux pieds. -- Délivré par Sadik. -- Maséna. -- Un
    savant. -- Les femmes de Baghirmi. -- Combat avec des fourmis. --
    Cortége du sultan. -- Dépêches de Londres.                     209

  De Katchéna au Niger. -- Le district de Mouniyo. -- Lacs
    remarquables. -- Aspect curieux de Zinder. -- Route périlleuse.
    -- Activité des fourmis. -- Le Ghaladina de Sokoto. -- Marche
    forcée de trente heures. -- L'émir Aliyou. -- Vourno. --
    Situation du pays. -- Cortége nuptial. -- Sokoto. -- Caprice
    d'une boîte à musique. -- Gando. -- Khalilou. -- Un chevalier
    d'industrie. -- Exactions. -- Pluie. -- Désolation et fécondité.
    -- Zogirma. -- La vallée de Foga. -- Le Niger. -- La ville de
    Say. -- Région mystérieuse. -- Orage. -- Passage de la Sirba. --
    Fin du rhamadan à Sebba. -- Bijoux en cuivre. -- De l'eau
    partout. -- Barth déguisé en schérif. -- Horreur des chiens. --
    Montagnes du Hombori. -- Protection des Touaregs. -- Bambara. --
    Prières pour la pluie. -- Sur l'eau. -- Kabara. -- Visites
    importunes. -- Dangereux passage. -- Tinboctoue, Tomboctou ou
    Tembouctou. -- El Bakay. -- Menaces. -- Le camp du cheik. --
    Irritation croissante. -- Sus au chrétien! -- Les Foullanes
    veulent assiéger la ville. -- Départ. -- Un preux chez les
    Touaregs. -- Zone rocheuse. -- Lenteurs désespérantes. -- Gogo.
    -- Gando. -- Kano. -- Retour.                                  226


VOYAGES ET AVENTURES DU BARON DE WOGAN EN CALIFORNIE
(1850-1852.--Inédit).

  Arrivée à San-Francisco. -- Description de cette ville. -- Départ
    pour les placers. -- Le claim. -- Première déception. -- La
    solitude. -- Mineur et chasseur. -- Départ pour l'intérieur. --
    L'ours gris. -- Reconnaissance des sauvages. -- Captivité. --
    Jugement. -- Le poteau de la guerre. -- L'Anglais chef de tribu.
    -- Délivrance.                                                 242


VOYAGE DANS LE ROYAUME D'AVA (empire des Birmans), par le
capitaine Henri YULE, du corps du génie bengalais (1855).

  Départ de Rangoun. -- Frontières anglaises et birmanes. -- Aspect
    du fleuve et de ses bords. -- La ville de Magwé. -- Musique,
    concert et drames birmans. -- Sources de naphte; leur
    exploitation. -- Un monastère et ses habitants. -- La ville de
    Pagán. -- Myeen-Kyan. -- Amarapoura. -- Paysage. -- Arrivée à
    Amarapoura.                                                    258

  Amarapoura; ses palais, ses temples. -- L'éléphant blanc. --
    Population de la ville. -- Recensement suspect. -- Audience du
    roi. -- Présents offerts et reçus. -- Le prince héritier
    présomptif et la princesse royale. -- Incident diplomatique. --
    Religion bouddhique. -- Visites aux grands fonctionnaires. -- Les
    dames birmanes.                                                273

  Comment on dompte les éléphants en Birmanie. -- Excursions autour
    d'Amarapoura. -- Géologie de la vallée de l'Irawady. -- Les
    poissons familiers. -- Le serpent hamadryade. -- Les Shans et
    autres peuples indigènes du royaume d'Ava. -- Les femmes chez les
    Birmans et chez les Karens. -- Fêtes birmanes. -- Audience de
    congé. -- Refus de signer un traité. -- Lettre royale. -- Départ
    d'Amarapoura et retour à Rangoun. -- Coup d'oeil rétrospectif sur
    la Birmanie.                                                   280


VOYAGE AUX GRANDS LACS DE L'AFRIQUE ORIENTALE, par le capitaine
BURTON (1857-1859).

  But de l'expédition. -- Le capitaine Burton. -- Zanzibar. --
    Aspect de la côte. -- Un village. -- Les Béloutchis. -- Ouamrima.
    -- Fertilité du sol. -- Dégoût inspiré par le pantalon. -- Vallée
    de la mort. -- Supplice de M. Maizan. -- Hallucination de
    l'assassin. -- Horreur du paysage. -- Humidité. -- Zoungoméro. --
    Effets de la traite. -- Personnel de la caravane. -- Métis
    arabes, Hindous, jeunes gens mis en gage par leurs familles. --
    Ânes de selle et de bât. -- Chaîne de l'Ousagara. --
    Transformation du climat. -- Nouvelles plaines insalubres. --
    Contraste. -- Ruine d'un village. -- Fourmis noires. -- Troisième
    rampe de l'Ousagara. -- La Passe terrible. -- L'Ougogo. --
    L'Ougogi. -- Épines. -- Le Zihoua. -- Caravanes. -- Curiosité des
    indigènes. -- Faune. -- Un despote. -- La plaine embrasée. --
    Coup d'oeil sur la vallée d'Ougogo. -- Aridité. -- Kraals. --
    Absence de combustible. -- Géologie. -- Climat. -- Printemps. --
    Indigènes. -- District de Toula. -- Le chef Maoula. -- Forêt
    dangereuse.                                                    305

  Arrivée à Kazeh. -- Accueil hospitalier. -- Snay ben Amir. --
    Établissements des Arabes. -- Leur manière de vivre. -- Le Tembé.
    -- Chemins de l'Afrique orientale. -- Caravanes. -- Porteurs. --
    Une journée de marche. -- Costume du guide. -- Le Mganga. --
    Coiffures. -- Halte. -- Danse. -- Séjour à Kazeh. -- Avidité des
    Béloutchis. -- Saison pluvieuse. -- Yombo. -- Coucher du soleil.
    -- Jolies fumeuses. -- Le Mséné. -- Orgies. -- Kajjanjéri. --
    Maladie. -- Passage du Malagarazi. -- Tradition. -- Beauté de la
    Terre de la Lune. -- Soirée de printemps. -- Orage. -- Faune. --
    Cynocéphales, chiens sauvages, oiseaux d'eau. -- Ouakimbou. --
    Ouanyamouézi. -- Toilette. -- Naissances. -- Éducation. --
    Funérailles. -- Mobilier. -- Lieu public. -- Gouvernement. --
    Ordalie. -- Région insalubre et féconde. -- Aspect du Tanganyika.
    -- Ravissements. -- Kaouélé.                                   321

    Tatouage. -- Cosmétiques. -- Manière originale de priser. --
    Caractère des Ouajiji; leur cérémonial. -- Autres riverains du
    lac. -- Ouatata, vie nomade, conquêtes, manière de se battre,
    hospitalité. -- Installation à Kaouélé. -- Visite de Kannéna. --
    Tribulations. -- Maladies. -- Sur le lac. -- Bourgades de
    pêcheurs. -- Ouafanya. -- Le chef Kanoni. -- Côte inhospitalière.
    -- L'île d'Oubouari. -- Anthropophages. -- Accueil flatteur des
    Ouavira. -- Pas d'issue au Tanganyika. -- Tempête. -- Retour.  337


FRAGMENT D'UN VOYAGE AU SAUBAT (affluent du Nil Blanc), par M.
Andrea DEBONO (1855)                                               348


VOYAGE À L'ÎLE DE CUBA, par M. Richard DANA (1859).

  Départ de New-York. -- Une nuit en mer. -- Première vue de Cuba.
    -- Le Morro. -- Aspect de la Havane. -- Les rues. -- La volante.
    -- La place d'Armes. -- La promenade d'Isabelle II. -- L'hôtel Le
    Grand. -- Bains dans les rochers. -- Coolies chinois. -- Quartier
    pauvre à la Havane. -- La promenade de Tacon. -- Les surnoms à la
    Havane. -- Matanzas. -- La Plaza. -- Limossar. -- L'intérieur de
    l'île. -- La végétation. -- Les champs de canne à sucre. -- Une
    plantation. -- Le café. -- La vie dans une plantation de sucre.
    -- Le Cumbre. -- Le passage. -- Retour à la Havane. -- La
    population de Cuba. -- Les noirs libres. -- Les mystères de
    l'esclavage. -- Les productions naturelles. -- Le climat.      353


EXCURSIONS DANS LE DAUPHINÉ, par M. Adolphe JOANNE (1850-1860).

  Le pic de Belledon. -- Le Dauphiné. -- Les Goulets.              369

  Les gorges d'Omblèze. -- Die. -- La vallée de Roumeyer. -- La
    forêt de Saou. -- Le col de la Cochette.                       385


EXCURSIONS DANS LE DAUPHINÉ, par M. Élisée RECLUS (1850-1860).

  La Grave. -- L'Aiguille du midi. -- Le clapier de
    Saint-Christophe. -- Le pont du Diable. -- La Bérarde. -- Le col
    de la Tempe. -- La Vallouise. -- Le Pertuis-Rostan. -- Le village
    des Claux. -- Le mont Pelvoux. -- La Balme-Chapelu. -- Moeurs des
    habitants.                                                     402


LISTE DES GRAVURES.                                                417

LISTE DES CARTES.                                                  422

ERRATA.                                                            427



[Illustration: Grenoble et les Alpes dauphinoises.--Dessin de Karl
Girardet d'après une photographie de MM. Muzet et Bajat.]



EXCURSIONS DANS LE DAUPHINÉ,

PAR M. ADOLPHE JOANNE.

1860-1860


     I

     Le pic de Belledonne.

Avant d'entrer à Grenoble, la route de Paris gravit un petit
escarpement au pied duquel coule l'Isère et que domine le village de
Saint-Martin-le-Vinoux. Du sommet de cette côte on découvre un des
plus beaux paysages de la France. Jamais je n'ai pu me lasser de
l'admirer. Les vastes plaines du Drac et de l'Isère, bien que trop
souvent ravagées par ces rivières qui les fécondent, sont couvertes
d'une végétation si luxuriante et si variée; les hautes montagnes,
entre lesquelles elles s'étendent ou se resserrent tour à tour,
présentent des aspects si divers, des formes si différentes, des
teintes si opposées et si harmonieusement fondues ensemble, que la
critique la plus difficile ne trouverait aucun trait, aucune couleur à
modifier dans ce merveilleux tableau. Rien n'y manque de ce qui peut
charmer les yeux: eaux abondantes et rapides, vertes prairies, vergers
touffus, immenses forêts où toutes les essences prospèrent également,
rochers bizarres souvent visités par les nuages, neiges et glaces que
ne parviennent point à fondre les plus fortes chaleurs de l'été, et
dont la blancheur fait paraître plus bleu l'azur d'un ciel déjà
méridional.... Heureux ceux qui savent apprécier ces chefs-d'oeuvre de
la création! Quant à moi, je retournerais chaque année à Grenoble, si
je le pouvais, ne fût-ce que pour contempler, n'importe à quelle heure
du jour, le panorama qu'offre aux touristes qui ont le bonheur de la
gravir, la petite côte de Saint-Martin-le-Vinoux.

Quelques minutes après avoir dépassé ce village si bien situé, en
contourne le dernier escarpement du mont Radiais, pour entrer à
Grenoble par la porte de France. Le paysage change tout à coup; il est
moins varié, mais plus grandiose. La gravure placée en tête de cet
article me dispense de le décrire. Au-dessus du groupe pittoresque des
maisons et des monuments publics de Grenoble se dresse la grande
chaîne des Alpes dauphinoises, étincelante de neiges et de glaces
éternelles, et dont les crêtes dentelées atteignent la hauteur de deux
mille cinq cents à trois mille mètres.

Tout enfant, je m'étais senti attiré par ces montagnes. Mon instinct
ne me trompait pas: je pressentais, en les admirant pour la première
fois, que je passerais sur leurs sommets quelques-unes des plus belles
heures de ma vie. Bien des années cependant devaient s'écouler avant
que je pusse satisfaire ces désirs de ma jeunesse. Devenu homme, je
les avais vus s'accroître au lieu de diminuer. Ce n'était pas un
caprice, c'était une passion; plus je m'y abandonnais, plus elle me
possédait. J'en avais fait l'expérience dans les Alpes de la Suisse et
du Tyrol; toutefois, par suite de circonstances inutiles à rappeler
ici, je n'avais pas encore escaladé les Alpes du Dauphiné. Stupide
vanité! diront les promeneurs des plaines. On n'entreprend de
pareilles courses que pour s'en vanter au retour. Erreur profonde!
Loin de moi la prétention d'excuser ni d'encourager des expéditions
dangereuses où l'on compromet par orgueil, non-seulement sa vie, mais
l'existence des guides que l'appât du gain détermine à vous
accompagner. On n'est absous de pareilles tentatives que si elles ont
pour but une observation ou une découverte scientifique. Elles
méritent un blâme sévère toutes les fois que l'amour-propre est leur
seul mobile. Mais, quand on aime vraiment la nature, quand on sait en
comprendre les charmes, les splendeurs, les harmonies, les
enseignements, on éprouve des jouissances infinies à s'élever sur les
hautes montagnes. La santé de l'âme y gagne autant que celle du corps.
On y prend, en fatiguant ses membres pour les fortifier, ces bains
d'air vivifiant que recommandait avec tant d'éloquence Jean-Jacques
Rousseau; les sentiments s'y épurent comme l'atmosphère; les idées y
grandissent; on y découvre, à mesure qu'on monte, des beautés
inconnues de ceux qui se contentent de les contempler des vallées ou
des plaines; tout change, en effet, formes, couleurs, aspects,
horizons; on éprouve enfin un plaisir indéfinissable à dominer, à
perdre de vue, en paraissant se rapprocher du ciel, ces bas-fonds de
la terre, où la triste humanité se livre à son travail forcé, plus
occupée malheureusement à satisfaire de mauvaises et honteuses
passions qu'à développer les facultés intellectuelles et morales qui
devraient être la source unique de ses plaisirs et de son bonheur!

Le 11 septembre 1852, le temps paraissant assuré pour le lendemain, je
résolus de tenter l'escalade de la plus haute sommité de la chaîne des
Alpes dauphinoises qui dominent la rive gauche de l'Isère. Cette
sommité,--on ne la voit pas de Grenoble,--se nomme le pic de
Belledonne. La carte du dépôt de la guerre, dont j'avais eu la
précaution de me munir, lui donne une élévation totale de deux mille
neuf cent quatre-vingt-un mètres. C'était tout ce que je savais.
Vainement j'avais feuilleté et refeuilleté le petit nombre d'ouvrages
publiés soit à Paris, soit à Grenoble, sur le Dauphiné. Aucun d'eux ne
consacrait une seule ligne à cette montagne. Seulement, un botaniste
qui ne l'avait pas gravie, mais qui s'était aventuré jusqu'à sa base,
m'avait appris que l'ascension de Belledonne était possible. Je devais
aller coucher au village de Revel, où je trouverais un guide nommé
Marquet.

Vers quatre heures de l'après-midi je partis donc pour Revel avec un
jeune compagnon qui désirait tenter aussi l'aventure. Nous remontâmes
jusqu'à Domène la rive gauche de l'Isère, dans la célèbre vallée du
Graisivaudan, si belle à cette époque de l'année, mais trop infectée
par les mares pestilentielles où rouit le chanvre. Aussi hâtions-nous
le pas pour fuir l'odeur désagréable et malsaine qui nous poursuivait
depuis notre départ de Grenoble, et, malgré les admirables paysages
que nous offraient incessamment les deux versants de la grande vallée,
nous vîmes s'ouvrir avec plaisir, à Domène, le vallon latéral que nous
devions remonter.

De ce vallon sort un torrent qui descend du lac Robert et d'autres
petits lacs supérieurs. L'entrée en est étroite et boisée. Au lieu de
s'engager dans cette gorge pittoresque, le chemin s'élève en zigzags
au-dessus de la rive droite. À chaque contour on découvre de plus
beaux points de vue sur la vallée du Graisivaudan. Quand on a gravi ce
premier escarpement, on se trouve dans une grande vallée aux pentes
fortement inclinées, parsemée de bois et de cultures variées, dominée
par un cirque immense de montagnes dentelées qui relie Chanrousse à
Belledonne. Le premier plan est charmant. Sur un promontoire de
rochers, à la base duquel le torrent creuse incessamment son lit
encaissé, apparaissent au milieu d'un bouquet d'arbres les ruines d'un
vieux château. Mais nous étions trop pressés d'arriver au village que
nous voyions à une petite distance pour aller explorer le manoir de
Revel.

Le guide qui nous avait été indiqué, M. Marquet, était heureusement
chez lui, lorsque nous nous présentâmes à son débit de tabac. Je le
trouvai, au premier abord, intelligent, complaisant et grand amateur
de courses alpestres. Il paraissait aimer avec passion ses montagnes;
plusieurs fois déjà il était monté au sommet du Belledonne. Le temps,
complétement au beau, ne devait nous inspirer aucune inquiétude pour
le lendemain. En conséquence, nos petites conventions furent bientôt
réglées, à notre satisfaction commune. Nous partirions à trois heures
du matin, afin d'arriver à la cime avant dix heures. Restait cependant
une question importante à résoudre: où pourrions-nous trouver à dîner,
un gîte pour la nuit et des provisions pour notre expédition.

[Illustration: CARTE du DAUPHINÉ PARTIE OCCIDENTALE (Isère et Drôme).
Dressée par A. Vuillemin Gravé par Erhard R. Bonaparte 42.]

Le village de Revel, situé à quinze kilomètres seulement de Grenoble
et peuplé de plus de neuf cents habitants, ne possède aucune auberge.
Quand on veut y coucher, il faut demander l'hospitalité au boulanger,
M. Belot, qui l'accorde avec un empressement et une amabilité dont
on doit lui garder une reconnaissance éternelle, mais qui
malheureusement manque de tout ce qui lui serait nécessaire pour
équilibrer le résultat avec sa bonne volonté. La maison de M. Belot
mérite une courte description. Le rez-de-chaussée consistait en une
pièce, tout à la fois ou tour à tour boutique, cuisine, salle à
manger, cabaret et four. Au fond, un escalier de bois, noirci par la
fumée comme les murs et le plafond, donnait accès à une grande salle
d'un aspect non moins sombre, mal éclairée d'ailleurs par une fenêtre
dont les vitres étaient en partie brisées. De longs bancs de bois et
des tables de bois, qui portaient les traces trop évidentes de
très-nombreuses libations, en formaient tout le mobilier. Une chambre,
ouvrant sur cette salle, servait de logement à toute la famille
composée alors du père, de la mère et de deux enfants.

[Illustration: Les Grands Goulets.--Dessin de Karl Girardet d'après M.
A. Muston.]

Mme Belot était une petite femme active, intelligente et complaisante
jusqu'au dévouement. Soit qu'elle se fût privée des deux paillasses
sur lesquelles elle couchait, soit qu'elle en eût emprunté d'autres à
quelque voisine, en moins d'une demi-heure elle nous eut installé à
chacun un lit aux extrémités supérieures des deux tables, et mis un
double couvert au milieu de l'une d'elles. En attendant le dîner,
qu'elle nous promettait toutefois le plus tôt possible, nous
descendîmes dans la rue pour respirer à notre aise l'air extérieur,
car l'atmosphère de cette pièce avait été tellement viciée, pendant je
ne sais combien d'années, par une si grande variété d'odeurs et
d'émanations fétides, et se renouvelait en outre si difficilement,
qu'on s'y sentait prêt à suffoquer. Mais le rez-de-chaussée nous
présenta un spectacle qui devait nous y retenir assez longtemps.

C'était le samedi, jour important pour le boulanger et la population
de Revel. Ce jour-là, en effet, M. Belot cuit son pain et celui de ses
pratiques. Or, les paysannes les plus riches du village profitent de
cette circonstance pour faire cuire, les unes, un morceau de viande,
les autres, des légumes, toutes des _pognes_. La pogne (le paysan
prononce généralement _pougne_, cependant la prononciation varie selon
les villages) est en automne le régal favori des Dauphinois ou plutôt
des Dauphinoises, car le sexe masculin préfère à tout le jeu de
boules. Je comprends cette passion, mais je ne la partage pas. Malgré
les divers efforts que j'ai faits pour l'adorer, la pogne m'est restée
à peu près indifférente. C'est une sorte de galette dont les bords
sont assez relevés pour pouvoir contenir une bouillie jaunâtre,
fabriquée avec un peu de lait, un peu de sucre, et beaucoup de
potiron. L'ensemble manque de goût; cependant, à part sa fadeur, il
n'a rien de particulièrement désagréable.

[Illustration: Pont-en-Royans.--Dessin de Doré d'après une
photographie de Baldus.]

Sept ou huit villageoises, l'aristocratie financière du village,
étaient groupées devant la gueule du four de M. Belot. Le boulanger,
pour le moment l'arbitre de leur destinée, semblait comprendre la
hauteur de la mission qu'il était appelé à remplir. Le monde entier
avait cessé d'exister pour elles; elles n'avaient plus qu'une seule
pensée: leur pogne serait-elle cuite à point, de manière à satisfaire
tout à la fois les yeux, l'odorat et le goût. En vérité, leur
physionomie révélait une si poignante inquiétude et un mélange si
expressif d'espérance et de crainte, qu'elles se transfiguraient à mes
propres yeux. Ce n'étaient plus de grosses, laides et malpropres
paysannes avides d'un gâteau préféré, je voyais en elles de véritables
artistes tremblant pour la réalisation de leur rêve favori, pour la
réussite d'une oeuvre dont dépendait leur fortune ou leur réputation.
M. Belot s'élevait presque au sublime quand il ôtait à demi la plaque
qui fermait la gueule du four afin de s'assurer si son expérience ne
le trompait point. Sa pose, ses gestes, ses regards semblaient leur
dire: C'est pour calmer votre impatience que je consens à jeter un
coup d'oeil furtif sur vos pognes, car je suis certain du succès de
l'opération. Malgré son sang-froid et son assurance, elles se
dressaient toutes sur la pointe des pieds pour tâcher d'apercevoir au
fond du four entr'ouvert l'état inquiétant ou consolant de la pâte
qu'elles avaient pétrie avec tant d'amour.

L'heure si vivement attendue arriva enfin. Tous les yeux se fixèrent
sur le même point; les poitrines étaient haletantes; l'anxiété
atteignait son paroxysme. M. Belot, complétement maître de lui, enleva
la cendre brûlante qui fermait hermétiquement la porte mobile du four,
retira cette porte qu'il déposa à terre, et, saisissant avec vivacité
sa meilleure pelle, il la plongea d'un air triomphant jusqu'au fond de
l'antre brûlant. L'habile boulanger de Revel avait eu raison de
dédaigner les appréhensions de ses pratiques. Jamais pogne mieux
réussie n'avait réjoui leurs yeux charmés. Évidemment il tenait à se
distinguer devant les étrangers auxquels il avait accordé
l'hospitalité. Un cri d'enthousiasme et de joie s'échappa de toutes
les bouches, et nous mêlâmes d'instinct nos applaudissements à ceux de
la foule, sûrs que, cette fois du moins, on pouvait se fier à son
approbation.

Cette fournée, à jamais mémorable dans l'histoire de Revel, ne pouvait
évidemment pas se passer d'une célébration solennelle. À la demande de
son mari, Mme Belot apporta sur la table une bouteille de liqueur et
douze petits verres. Il nous fallut trinquer avec les paysannes à la
santé du boulanger, qui buvait à la nôtre, en nous remerciant de nos
éloges, dont il paraissait vraiment heureux et fier. Ce tableau
villageois avait, dans sa vulgarité, un caractère primitif que le
souvenir a revêtu d'une certaine poésie.

Cependant les paysannes emportèrent leurs pognes, et nous remontâmes
dans notre galetas. Le dîner fut excellent, grâce à un énorme gigot
cuit à point, dont nous devions emporter le lendemain les restes dans
notre expédition, et à une grosse pogne qui nous parut un peu fade. La
nuit, au contraire, devait être terrible. La salle où nous étions
couchés sur deux tables ressemblait à une arche de Noé: non-seulement
elle servait d'asile à la volaille de la maison, mais un grand nombre
d'animaux nuisibles, quoique domestiques, y venaient prendre leurs
ébats. Il y avait des souris, il y avait des rats, il y avait des
araignées, des papillons de nuit, peut-être des chauves-souris, à coup
sûr des myriades de ces jolis, mais exécrables, petits insectes que
Töpffer a surnommés kangurous. À peine notre chandelle fut-elle
éteinte que le sabbat commença. Les rats se distinguèrent par leurs
évolutions fantastiques, auxquelles je m'efforçais vainement de donner
un sens. Ils couraient à droite, ils couraient à gauche comme des
insensés, ils dansaient sur les bancs et sur les tables, ils
grimpaient le long des murs, ils se promenaient, je crois, au plafond.
Pour comble de malheur, deux ivrognes s'étaient attablés dans la
boutique, et, comme tous les ivrognes, se répétaient incessamment les
mêmes banalités sans se comprendre; plus ils buvaient, plus ils
criaient, moins ils s'entendaient. Mme Belot n'osa pas les mettre à la
porte avant que l'horloge du village eût sonné minuit, puis la pauvre
femme, qui devait se lever avec le jour, lava et rangea un peu trop
bruyamment sa vaisselle, et elle monta enfin, vers une heure du matin,
dans la petite chambre séparée de notre salle par une mince cloison,
que faisaient vibrer les ronflements de son mari. Ses deux enfants,
affligés pour le moment de la coqueluche, pleuraient ou criaient en
fausset; elle dut les apaiser et les endormir. Enfin je l'entendis
tomber épuisée sur je ne sais quel grabat. Bien que les rats et les
souris, un moment troublés par son passage, se fussent empressés de
réparer le temps perdu, vaincu par la fatigue, à demi-asphyxié
d'ailleurs, je fermai les yeux et m'assoupis dans cet état de veille
qui n'est ni la vie ni la mort, où l'on conserve le sentiment de
l'existence, mais où l'on perd la force de manifester sa volonté. Tous
les bruits se confondirent en une vague rumeur qui devint une note
monotone. Je regardais, sans la voir, la fenêtre par laquelle glissait
un faible rayon lumineux, je devins même insensible aux caresses sans
cesse répétées des kangurous, et, quand un rat, plus hardi que ses
compagnons, se permit de venir chanter je ne sais quelle romance tout
près de mon oreille, je voulus en vain le prier poliment de
s'éloigner....

Je ne dormais pas cependant, car, dès que le pas de Marquet retentit
dans la rue, je l'entendis. Dix minutes après, nous étions, mon
compagnon et moi, aux deux côtés de notre guide. La lune s'était
couchée, si mes souvenirs ne me trompent pas, et, bien que le ciel fût
sans nuages, l'obscurité était profonde, surtout au sortir du village,
le chemin que nous suivions serpentant sous de grands arbres. Nous
marchions déjà depuis assez longtemps lorsque quatre heures sonnèrent
à l'horloge de Revel. Bientôt l'aurore aux doigts de rose--jamais elle
n'avait mieux mérité cette qualification--nous apparut à l'horizon, et
peu à peu tous les objets dont nous étions entourés sortirent des
ténèbres pour s'éclairer de cette lumière vague et terne qui précède
le véritable jour.

Nous gravissions des pentes douces couvertes de cultures variées.
Chaque champ est entouré d'une haie et souvent séparé du champ voisin
par une ligne de grands arbres. De distance en distance, en nous
retournant, nous apercevions, à travers les brumes du matin, qui en
cette saison s'élèvent de tous les bas-fonds, la grande vallée où
l'Isère, libre encore de toutes digues, déroulait ses longs et
gracieux rubans d'argent.... Cependant, à mesure que nous nous
élevions, les cultures devenaient plus rares et plus maigres. Nous
entrâmes dans une forêt composée en grande partie de sapins, puis les
arbres eux-mêmes disparurent peu à peu, et deux heures environ après
notre départ de Revel, nous atteignîmes la région des pâturages.

L'arête gazonnée sur laquelle monte le sentier s'appelle les _prés
Raymond_ (un chemin partant de Lancey vient y aboutir par la Combe qui
porte le nom de ce dernier village). On y découvre déjà, quand on se
retourne, une vue admirable, mais il faut savoir se ménager le plaisir
de la surprise. En face de nous, en continuant à monter, nous
remarquions alors deux montagnes dépourvues de végétation, souvent
labourées par la foudre, et paraissant tour à tour grises, jaunes,
rouges, noires, selon qu'elles étaient éclairées ou dans l'ombre. On
les désigne sous les noms de la _Petite_ et de la _Grande Lance_. À
gauche s'enfonce une gorge étroite, pittoresque, noire de sapins, la
_Grande Combe_. Bientôt nous dépassâmes les derniers arbres rabougris
qui végètent à cette hauteur, et à la région des pâturages succéda la
région des roches où la vie végétale et animale continue toutefois à
se manifester. Les plantes y sont nombreuses, fortes et belles; de
charmants oiseaux, moins farouches que ceux qui habitent les vallées
ou les plaines, y chantent en sautillant de bloc en bloc; des
papillons y voltigent de fleur en fleur avec une sécurité vraiment
superbe. L'homme seul y est rare, mais on s'en console aisément; on en
rencontre cependant de distance en distance: ici, un berger provençal
qui veille de loin et de haut sur les moutons confiés à sa garde; là,
un chasseur de chamois tout occupé à contempler les pointes les plus
ardues pour y découvrir le gibier qu'il n'atteindra que dans quatre ou
cinq heures; ailleurs, un robuste et brave montagnard, à l'oeil vif,
au teint basané, au jarret de fer, qui cherche des pierres précieuses
ou des herbes médicinales, car la montagne, si pauvre qu'elle
paraisse, a ses richesses. Ces déserts de pierres sont possédés par
des propriétaires qui en retirent des loyers assez considérables. Au
mois d'août 1860, je gravissais, avec un berger provençal, les
sentiers ardus et rocheux qui conduisent aux Sept-Laux. Quand nous
arrivâmes au premier des lacs, j'aperçus des moutons parqués dans une
petite presqu'île. Au signal qu'il donna, les bergers, chargés sous
ses ordres de la garde des troupeaux, laissèrent libre l'isthme étroit
qu'ils occupaient avec leurs chiens. Les moutons, impatients de
liberté, avides surtout de nourriture, se précipitèrent aussitôt sur
les rochers où croissaient quelques touffes d'herbes, et se
dispersèrent dans toutes les directions. On les comptait au passage
pour constater leur nombre, car plus d'un par semaine tombe dans un
précipice, où il se tue. De quelque côté que se portassent mes
regards, je ne voyais que des pierres, de l'eau, de la neige et des
glaces éternelles. Pourtant ce désert nourrissait pendant trois mois
de l'été deux mille moutons de la Crau, et il était affermé par bail
authentique deux mille cinq cents francs par an, pour une période de
six années.

Cependant Marquet s'était baissé, et, ramassant une pierre, il la
lança sur un tas déjà considérable d'autres pierres qui s'élevait au
fond d'un petit ravin entièrement aride et nu. À la gravité de son
maintien, à la solennité de son geste, je compris qu'il venait
d'accomplir une sorte d'acte religieux.

«Que faites-vous? lui demandai-je.

--Prenez cette pierre, me répondit-il, en m'en offrant une autre qu'il
venait de ramasser, et jetez-la sur ce tas où je viens d'en jeter une;
c'est la _pierre du Mercier_.»

Plus d'une fois dans les Alpes de la Suisse, de la Savoie ou du Tyrol,
j'avais été sollicité par mes guides de rendre ainsi les derniers
devoirs à quelque victime de la fureur des éléments ou de la
perversité des hommes. Cette pratique, aussi touchante dans
l'intention qu'absurde dans la forme, ne m'étonna donc pas; je
m'empressai de m'y soumettre, et, quand ma pierre se fut arrêtée sur
le tas ainsi formé par tous les voyageurs qui avaient avant moi
traversé ce passage, je demandai à Marquet quel était le mercier mort
au fond de ce ravin solitaire, et comment il avait péri.

«Nul ne le sait, me répondit-il; chacun raconte à ce sujet une
histoire différente. Selon les uns, il a été assassiné par des voleurs
qui s'emparèrent du petit pécule qu'il rapportait de ses voyages. À en
croire les autres, il est mort dans une tourmente de neige.»

Au delà de la pierre du Mercier, le désert devient de plus en plus
sauvage. Continuant à monter, on traverse le torrent qui descend du
pic de Belledonne, et bientôt, trois heures après avoir quitté Revel,
on atteint le _lac du Crozet_, situé à une hauteur de dix-neuf cent
trente-six mètres. Pour ceux qui ne connaissent pas les Alpes de la
Suisse, l'aspect de ce lac est saisissant. Ses eaux, qui changent de
couleur plusieurs fois par jour ou même par heure, selon l'état du
ciel, sont généralement d'un vert noir. Il est encaissé entre des
rochers aux teintes sombres que dominent: à gauche en montant, la
Grande Lance; à droite, le Colon, dont le sommet a deux mille trois
cent quatre-vingt-treize mètres; en face, les rochers de la Praz, qui
ressemblent à d'énormes tours. Aucun arbre ne croît dans ce bassin
désolé, où l'on trouve souvent de la neige au milieu de l'été.
Toutefois les botanistes récoltent des plantes rares entre les blocs
de pierre que les avalanches, les pluies et la foudre ont fait rouler
des sommités ou des pentes voisines. Au moment où nous longeâmes la
rive droite du lac, longue d'environ quatre cents mètres, aucune brise
n'agitait la surface de l'eau, calme et sombre comme celle de la mer
Morte; mais, quand la tourmente descend de la montagne, elle y soulève
des vagues énormes qui si brisent avec une fureur inutile contre leurs
digues infranchissables. Heureusement, il ne nous fut pas permis
d'assister à ce grand et imposant spectacle, car le beau temps nous
était nécessaire pour jouir du splendide panorama que nous promettait
le sommet de Belledonne.

À l'extrémité supérieure du lac du Crozet, le sentier que nous avions
suivi cesse d'être praticable aux chevaux; il disparaît même
entièrement. On passe où l'on veut, c'est-à-dire où l'on peut, en
remontant la gorge sauvage au fond de laquelle les eaux des lacs
Domeynon se frayent un passage à travers les rochers jusqu'au lac du
Crozet. Après trente minutes de marche environ, on découvre sur la
droite un vallon élevé (les pâturages de la Praz), souvent visité par
les botanistes, qui sont certains d'y trouver un grand nombre de
plantes rares. Mais, quand on veut faire l'ascension de Belledonne, il
ne faut pas se laisser séduire par les gazons et les fleurs de ces
prairies alpestres. On doit, inclinant sur la gauche, s'élever, de
rochers en rochers, au haut de la pente escarpée d'où le torrent se
précipite en formant une cascade. Cette chute mérite, à un double
titre, d'attirer l'attention. Quand il a plu abondamment sur la
montagne ou quand le soleil a fait fondre les neiges, elle offre
vraiment un bel aspect; en outre ses eaux se divisent: une partie va
se jeter dans l'Isère par la Combe de Lancey; l'autre arrose au
contraire la vallée de Domène, après avoir formé cette magnifique
cascade de l'Oursières que ne manquent pas d'aller admirer tous les
baigneurs d'Uriage.

[Illustration: Sainte-Croix et les ruines du Château de Quint.--Dessin
de Karl Girardet d'après M. A. Muston.]

L'escarpement gravi, on se trouve dans un vallon supérieur haut de
deux mille deux cent cinquante-trois mètres, et dont le fond est
occupé par deux petits lacs, le _Petit_ et le _Grand Domeynon_. Ces
lacs sont souvent gelés, même au milieu de l'été. Des plaques de neige
plus ou moins épaisses s'étendent ça et là sur leurs bords, et entre
les blocs de roches noirâtres que portent les pentes supérieures. Au
nord la _Grande Lance_ dérobe aux Grenoblois la vue de Belledonne;
au sud se dresse la _Grande Voudène_, qui atteint deux mille sept cent
quatre-vingt-neuf mètres; au nord-est se montrent, au-dessus d'une
muraille presque à pic, couverte de neige et de glace, les trois pics
de _Belledonne_, dont le plus élevé, haut de deux mille neuf cent
quatre-vingt-un mètres, est à sept cent vingt-huit mètres au-dessus du
grand lac Domeynon. Dès lors on se plaît à contempler cette pointe,
longtemps cachée, qu'il faut atteindre; à peine si le sifflement d'une
marmotte ou l'apparition soudaine d'un chamois (on en rencontre
souvent dans ces parages) parviennent à détourner l'attention: c'est
là qu'est le terme de tous les efforts, la récompense de toutes les
fatigues, la réalisation de toutes les espérances. Quelques pas encore
et nous admirerons le panorama que nous sommes venus chercher si haut,
car aucune vapeur ne trouble la sérénité du ciel.

[Illustration: Pic de Saint-Géniz. Pic de Chamaloc. Vallée de
Roumeyer. La Dent de Die. Rochers de Glandaz. Plateau de Glandaz.
DIE ET LA VALLÉE DE LA ROUMEYER, vue prise des hauteurs de
Saint-Justin.--Dessin de Français d'après M. A. Muston.]

Mais ces derniers pas sont plus nombreux qu'on ne le croirait d'abord;
ils sont plus pénibles, surtout si l'on suit le chemin que je me suis
tracé. Dès que nous eûmes atteint l'extrémité supérieure du vallon de
Domeynon, je demandai à Marquet quelle direction il se proposait de
prendre. Il me montra de la main les montagnes qui s'élevaient à notre
droite et qui paraissaient en effet d'un abord relativement facile.

«Combien de temps nous faudra-t-il, lui dis-je alors, pour arriver au
sommet de Belledonne en faisant ce long détour que vous m'indiquez?

--Une heure et demie, me répondit-il.

--C'est bien long. Pourquoi ne monterions-nous pas en suivant la ligne
droite?

--La pente est trop roide.»

Il s'agissait en effet de gravir une pente de quarante-cinq degrés
environ, recouverte d'une couche épaisse de cette neige grenue et
durcie qui n'est plus de la neige à proprement parler, mais qui n'est
pas encore de la glace et qu'on appelle dans les Alpes le nevé.

«Essayons.

--Je n'oserais pas y conduire des voyageurs. Ce serait une trop grande
responsabilité.

--Si les voyageurs vous y conduisent, les suivrez-vous?

--Peut-être.»

J'avais exploré assez de glaciers dans les Alpes de la Suisse, de la
Savoie et du Tyrol pour savoir que je ne courais aucun danger en
tentant de gravir cette pente de neige un peu trop roide. Puisque ce
n'était pas un glacier, il n'y avait aucune crevasse à redouter.
D'ailleurs, avec une pareille inclinaison, les crevasses, étant
toujours visibles, sont faciles à éviter. Le seul risque auquel on
s'exposait était une chute. Or on peut tomber partout si l'on manque
de prudence ou de solidité. Mon parti fut bientôt pris. J'en avertis
mon compagnon qui n'hésita pas à me suivre. En me voyant si résolu,
Marquet hocha la tête et s'assit sur un bloc de rocher.

Le nevé se trouvait dans d'excellentes conditions; il n'était ni trop
dur ni trop ramolli. En y enfonçant quatre ou cinq fois de suite avec
vigueur l'extrémité de mon gros soulier ferré, je formais facilement
un degré qui offrait toute la solidité désirable. Mon compagnon
n'avait qu'à monter cet escalier improvisé que je traçais parfois en
zigzag pour diminuer la roideur de la pente. Nous nous élevions
rapidement, et déjà nous avions atteint la moitié environ de la rampe,
lorsque Marquet se décida à profiter de mon chemin. Il fut bientôt
auprès de nous, c'est-à-dire derrière nous. Nous arrivâmes ainsi à la
file, non sans fatigue mais sans accident, sur un vaste plateau de
nevé en pente douce, d'où une demi-heure nous suffit pour nous élever
jusqu'à celui des pics de Belledonne que couronne une croix de bois.
Le grand pic, haut de quelques mètres seulement au-dessus du point où
nous étions parvenus, est si escarpé qu'aucun être humain n'a pu le
gravir.

Quelques nuages avaient malheureusement, pendant la dernière partie de
notre ascension, monté du fond des vallées sur un certain nombre de
sommités qu'ils nous cachaient. Toutefois le panorama que nous
découvrions encore répondait entièrement à nos espérances. J'en
connais peu de plus grand, de plus varié, de plus beau. Un pareil
tableau ne saurait ni se peindre ni se décrire. Je ne ferai donc pas
ici une tentative inutile. J'indiquerai seulement en quelques lignes
les points les plus importants ou les plus éloignés qu'embrassaient
nos regards.

Au-dessous de nous, dans la direction du nord-ouest, s'enfonçait un
véritable glacier, aux pentes escarpées, sillonné de crevasses, et
descendant jusqu'à un petit lac--_le lac blanc_--dont les eaux
arrosent le sauvage et pittoresque vallon de Mury; puis, au-dessus de
la grande vallée du Graisivaudan se redressait avec un élan superbe le
curieux massif auquel la Grande Chartreuse a donné son nom. Nous en
reconnaissions aisément tous les pics principaux; le Casque de Néron,
la Pinéa, Chamechaude, le Grand Som, la Dent de Crolles, le Granier.
Entre ces deux dernières montagnes, apparaissait le lac du Bourget,
dominé à gauche par la chaîne du Mont-du-Chat, à droite par la Dent de
Nivolet et le massif des Beauges. Des brumes nous dérobaient la vue du
Jura, de la vallée du Rhône et de Lyon. Mais, à la droite des Beauges
le Mont-Blanc, qui nous montrait sa plus haute cime et les Aiguilles
Verte et du Dru, cachait dans les nuages ses autres Aiguilles. Les
montagnes de la Suisse, du Piémont et de la Savoie comprises entre le
Mont-Blanc et les Grandes Rousses étaient trop enveloppées de nuages
pour que nous pussions bien distinguer leurs profils, et parvenir à
les reconnaître. M. Antonin Macé, qui a été plus heureux que nous[1],
croit avoir vu le Mont-Rose et le Saint-Gothard, le Grand
Saint-Bernard, le Mont-Iseran, le Petit Saint-Bernard, le Mont-Thabor
et le Mont-Cenis. Je serais désolé de le contredire, car il fait
autorité. Cependant il m'est difficile d'admettre que, du sommet de
Belledonne, on aperçoive le massif du Saint-Gothard. À l'est, au
contraire, le ciel était encore libre de nuages. Nous dominions la
vallée de l'Eau-d'Olle au fond de laquelle se tapissaient quelques
hameaux, et la vallée de l'Oisans; mais, ce que j'admirais surtout,
parce que ce grand et magnifique spectacle était complètement
inattendu, c'étaient les glaciers des Grandes Rousses qui nous
faisaient face quand nous nous retournions du côté de l'est ou du
sud-est. Leur étendue m'étonnait; rarement, même en Suisse, j'avais eu
sous les yeux une masse aussi imposante de glaciers. Plus au sud, le
massif du Pelvoux, non moins richement couvert de neiges et de glaces
éternelles, attirait et retenait également notre attention. Enfin, en
continuant à nous tourner du sud à l'ouest, nous cherchions et nous
parvenions à distinguer, au milieu d'un monde de montagnes inconnues,
Taillefer, le Mont-Aurousse, l'Obiou, le Mont-Aiguille à la forme si
caractéristique (voir la gravure de la page 380), le Grand Veymont, la
Moucherolle, le massif de Saint-Nizier, les chaînes de l'Ardèche, du
Vivarais, du Forez....

  Oui, l'homme est trop petit, ce spectacle l'écrase;
  Il sent, dans les transports de sa première extase,
       Sa raison s'égarer.
  En vain il veut parler, sa voix tremblante expire;
  Ébloui, haletant, il regarde, il admire,
       Et se prend à pleurer.

         [Note 1: _Le pic de Belledonne_. Grenoble, Maisonville.
         1858.]


     II

     Le Dauphiné.

L'ascension de Belledonne est donc, comme le récit qui précède essaye
de le prouver, l'une des courses les plus intéressantes que les
touristes puissent entreprendre dans toute la chaîne des Alpes. Sans
aucun danger, facile même, elle montre les hautes montagnes sous tous
leurs aspects, depuis la région des vignes jusqu'à celle des neiges
éternelles, avec leurs climats de la Provence et de la Sibérie, leurs
cultures aussi variées que leurs climats, leurs forêts d'essences
diverses, leurs pâturages d'été, leurs rochers sillonnés par la
foudre, leurs torrents impétueux, leurs lacs suspendus au-dessus des
abîmes, leurs solitudes glacées. C'est là un tableau complet, d'autant
plus admirable qu'un très-petit nombre de pics offrent un panorama
aussi étendu et aussi beau. Cependant l'ascension de Belledonne était
bien rarement faite à l'époque où je résolus de la tenter; aucun
ouvrage publié, soit à Paris, soit dans le Dauphiné, ne la
recommandait ou ne l'indiquait, et les voyageurs qui allaient de
Grenoble à Chambéry, ignoraient même, en traversant la vallée du
Graisivaudan, le nom de cette remarquable montagne; ils couraient où
court toujours la foule, qui n'aime pas les aventures nouvelles, aux
pics de la Savoie ou de la Suisse, dont la réputation était déjà plus
qu'européenne. Depuis 1853, il est vrai, grâce surtout à MM.
Maisonville, l'intelligent éditeur de la _Revue des Alpes_, et Antonin
Macé, professeur d'histoire à la faculté des lettres de Grenoble[2],
Belledonne, enfin mieux connue, est plus souvent visitée; mais sa
renommée n'a guère dépassé les limites de la province dont elle sera
toujours l'une des principales merveilles. Le Righi, ou telle autre
montagne de la Suisse, est au contraire aussi célèbre sur les bords du
Mississippi, de l'Amazone, du Gange ou du Volga, que sur les rives de
la Tamise ou de la Seine.

Je visitais un jour l'établissement thermal de la Motte sous la
conduite d'un vieux médecin qui se montrait fort peu satisfait des
impressions que trahissaient ma physionomie et mon langage. Son
mécontentement était tel qu'il était prêt à dépasser les bornes de la
politesse.

«Mais enfin, monsieur, me criait-il aux oreilles d'un ton aigre et
ironique dont le sens caché ne m'échappait pas, comment voulez-vous
juger notre vallée en vous bornant à la traverser? Il faudrait pour la
connaître y passer au moins huit jours.... Ce pays-ci, monsieur,
ajouta-t-il (en donnant à sa voix un accent qui signifiait, je le
compris fort bien: Vous êtes un sot, en trois lettres, mon fils), ce
pays-ci est bien plus beau que la Suisse.

--Connaissez-vous la Suisse? lui répondis-je avec le plus grand calme.

--Non, monsieur, mais....»

Il allait continuer, je l'interrompis.

«Il n'y a pas de mais, toute discussion serait inutile entre nous.
J'ai fait, moi, de nombreux voyages en Suisse et j'ai sur vous
l'immense avantage de juger par comparaison. La Suisse, croyez-moi,
est plus belle que votre beau pays.»

Il n'en crut rien; mais, le saluant le plus poliment que je pus, je
l'abandonnai à ses folles illusions.

Non, le Dauphiné n'est pas aussi beau que la Suisse, car aucune région
du globe ne peut rivaliser avec ce petit coin de terre où la nature
semble avoir pris plaisir à réunir toutes ses plus surprenantes
beautés, mais le Dauphiné est la plus belle partie de la France; il
l'emporte de beaucoup sur le Jura et sur les Pyrénées, il l'emporte
même sur l'Auvergne et le Velay qui ont cependant un caractère plus
accentué, plus original, plus saisissant. Il possède une grande vallée
et des gorges que la Suisse elle-même pourrait lui envier;
quelques-uns de ses glaciers étonnent par leur magnificence et par
leur étendue les touristes qui reviennent de l'Oberland bernois ou de
Chamonix. Si les versants de ses montagnes sont parfois trop arides,
trop dépouillés, les forêts qu'ils ont heureusement conservées peuvent
encore montrer des arbres merveilleux de force, d'élévation, de
couleur; il donne naissance à de grandes rivières dont les affluents
forment dans leurs vallées d'admirables cascades; ses eaux minérales
guérissent ou soulagent un nombre considérable de maladies; le poisson
et le gibier y abondent; son sol recèle des mines qui enrichiront un
jour une population plus industrieuse et plus éclairée; ses
principales sommités présentent à ceux qui les gravissent d'immenses
et splendides panoramas; son ciel a parfois déjà les teintes chaudes
de latitudes plus méridionales; enfin sa plus haute cime, voisine du
Pelvoux, le point culminant de la France entière, atteint quatre mille
cent mètres au-dessus du niveau de la mer.

         [Note 2: _Excursion dans les environs de Grenoble: le pic de
         Belledonne._ Grenoble, 1858. 1 vol. in-18 de 100 pages. 1 fr.
         25 c.]

[Illustration: Le Mont-Aiguille vu de Clelles.--Dessin de Daubigny
d'après M. A. Muston.]

Si cette grande et belle province de l'ancienne France, presque rivale
de la Suisse et de la Savoie, supérieure à tous égards aux Pyrénées,
est beaucoup moins connue et surtout plus rarement visitée, c'est, il
faut le dire, la faute de ses habitants. Non-seulement les Dauphinois
n'avaient jamais rien su faire, ni livres, ni chemins, pas même des
auberges, pour attirer et retenir les étrangers dans leur pays (c'est
à peine s'ils ont le sentiment de sa beauté), mais ils ne font même
rien pour s'y plaire eux-mêmes. La plupart des familles nobles et
riches y habitent des masures à demi ruinées, dont les prétendus parcs
ressemblent à des vergers de fermes mal entretenus. Cet abandon, dans
lequel on laisse les maisons décorées du nom de châteaux, frappent au
premier aspect les observateurs les plus superficiels. Où la propreté
la plus vulgaire manque complétement, il serait insensé de chercher le
confortable. Les cours, les corridors, les escaliers de la moitié au
moins des maisons de Grenoble étaient encore en 1860 des dépôts
publics d'immondices. Cet état de choses qui indigne les étrangers, la
population ne le voit pas, ne le sent pas; elle s'y est accoutumée.
Les habitants des villes, à plus forte raison les paysans, n'ont guère
plus de soin de leur personne que de leurs demeures. Il y a sans doute
des exceptions, et de nombreuses, mais ces trop justes reproches
s'adressent à l'immense majorité. Entrez-vous dans une auberge? vous
avez peine, si affamé que vous soyez, à vaincre la répugnance que vous
inspirent l'aspect et l'odeur de la salle où l'on vous introduit.
Avant la découverte de la poudre insecticide, dont l'inventeur est un
Dauphinois, et dont l'usage n'est pas encore assez répandu, tous les
lits étaient de véritables ménageries. Montez-vous dans une voiture?
les coussins sont déchirés, les vitres cassées, les portières brisées;
heureux surtout si vous n'avez pas pris une place de coupé, car trois
rustres, puants et grossiers, viennent s'asseoir devant les ouvertures
par lesquelles vous espériez admirer le paysage, et, non contents de
vous priver d'air et de lumière, vous envoient au visage.... la fumée
de leur mauvais tabac. L'incurie des administrations est encore plus
inconcevable que l'apathie des habitants; je n'en citerai qu'un
exemple; il suffira. À six kilomètres de Grenoble, se trouve, sur la
rive gauche de l'Isère, un village qui doit sa réputation aux fromages
qu'il ne fabrique pas, et aux curiosités naturelles qu'il a le bonheur
de posséder sur son territoire. C'est Sassenage. Ces curiosités
vraiment belles,--des _Cuves_, c'est-à-dire des grottes d'où sort un
torrent, des cascades et de beaux points de vue,--y attirent chaque
année un grand nombre de Dauphinois et d'étrangers, qui enrichissent,
ou du moins qui aident à vivre par leurs dépenses, une partie de la
population. Eh bien! le croirait-on? la commune de Sassenage n'a
jamais eu l'idée de faire quoi que ce soit dans son intérêt pour
faciliter aux visiteurs l'accès des Cuves. Le sentier de la rive
droite du Furon est d'une roideur désespérante; celui de la rive
gauche devient tellement impraticable que les chèvres hésiteraient à
y passer. D'ailleurs, aucun pont ne réunit les deux rives du Furon et
du torrent qui sort des Cuves. Des enfants vous apportent, il est
vrai, des planches qu'ils jettent devant vous sur les cours d'eau,
mais ces planches sont étroites, mal consolidées, humides, glissantes;
il est presque dangereux de s'y aventurer. La belle cascade du Furon
reste invisible pour ceux qui ne risquent pas leur vie sur le sentier
de la rive gauche. Personne à Sassenage n'a eu l'esprit et la
prévoyance de couper les branches des arbustes qui la dérobent aux
regards. Nulle part, en Europe, on ne trouverait, en vérité, des
populations et des administrations plus insouciantes. J'ai raconté,
peut-être un peu trop longuement, mon ascension de Belledonne, mais
les détails dans lesquels je suis entré avaient pour but de montrer
combien il est pénible, impossible même de voyager actuellement encore
dans le Dauphiné. En effet, on y manque de livres, de moyens de
transport, de guides, d'auberges, de mulets, de provisions, de
propreté, en un mot, de tout ce que l'on trouve surabondamment en
Suisse, et même dans certaines parties de la Savoie et des Pyrénées.

[Illustration: Pontaix.--Dessin de Karl Girardet d'après M. A.
Muston.]

Les livres ne tarderont pas à venir. Ils sont déjà venus, grâce aux
chemins de fer. Les publications à l'usage des voyageurs, si rares
autrefois, abondent déjà aujourd'hui. La _Revue des Alpes_, fondée par
M. Maisonville, imprimeur libraire, l'_Écho du Dauphiné et du
Vivarais_, publié par M. Merle, et qui se décidera bientôt à s'occuper
des deux belles provinces dont il a pris les noms pour se faire un
titre, les excellents itinéraires de M. Antonin Macé[3], les guides
aux Sept-Laux et à la Grande Chartreuse de M. Jules Taulier, les
travaux géologiques de M. Lory, les remarquables monographies de MM.
Aristide Albert et Roussillon sur l'Oisans, ont déjà appelé
l'attention publique sur les principales curiosités du Dauphiné. Les
belles photographies de M. Baldus, de Paris, et de MM. Muzet et Bajat,
de Grenoble, ont produit des résultats aussi heureux pour les contrées
qu'elles reproduisent que pour leurs habiles et consciencieux
éditeurs. Enfin, en attendant la publication de l'_Itinéraire du
Dauphiné et des Alpes maritimes_, pour lequel je me suis assuré la
collaboration de MM. Élisée Reclus et A. Muston, j'ai obtenu de MM. le
directeur et les éditeurs du _Tour du Monde_ trois livraisons de cette
belle et intéressante publication afin de faire connaître à leurs
nombreux abonnés ou souscripteurs les régions les plus rarement
explorées ou les moins souvent décrites des départements de l'Isère et
de la Drôme.

         [Note 3: _Le Pic de Belledonne, les Montagnes de
         Saint-Nizier, le Dauphiné et la Maurienne, les Chemins de fer
         du Dauphiné._ In-18. Chez M. Maisonville.]

Toutefois la publicité ne suffira pas pour attirer dans ce beau pays
les armées de touristes qui partent chaque année de toutes les
capitales du monde civilisé et vont envahir la Savoie, la Suisse, les
Pyrénées. Il faut absolument que la population se décide à tenter
quelques efforts d'amabilité, de politesse et surtout de propreté en
faveur des étrangers. Les dépenses matérielles resteront peut-être
improductives pendant une assez longue période, mais peu à peu, les
pertes seront couvertes et les bénéfices augmenteront chaque année.
Toute la question est là. Les voyageurs s'empresseront d'accourir dans
le Dauphiné dès qu'ils seront certains d'y trouver ce qu'ils vont
chercher ailleurs: bon souper et bon gîte. Si j'avais eu l'honneur
d'être directeur de la compagnie des chemins de fer du Dauphiné,
j'aurais immédiatement convoqué tous mes actionnaires et je leur
aurais tenu à peu près ce langage: «Messieurs, autorisez-moi à
construire à vos frais vingt hôtels modestes, confortables, propres,
aux prix modérés, dans vingt localités désignées par une commission
spéciale, puis, les constructions achevées, les cuisiniers à leurs
fourneaux, les sommeliers à leur poste,--sans habit noir et sans
cravate blanche,--j'annoncerai au monde entier cette grande nouvelle
par toutes les voies de la publicité, et je vous promets que vos
recettes ne tarderont pas à s'augmenter dans une proportion qui vous
étonnera.» Et si, au lieu d'être directeur, j'avais eu la chance
d'être simplement actionnaire, j'aurais battu des mains à une
semblable proposition et voté avec enthousiasme des remercîments au
directeur qui aurait eu l'heureuse idée de me la soumettre.

Aujourd'hui rien n'est encore fait, sauf, je le répète, quelques bons
livres de MM. Antonin Macé, Lory, Taulier, A. Albert, Roussillon, etc.
Les auberges manquent presque partout; les guides sont rares, les
voitures publiques impossibles, les chemins souvent impraticables, les
habitants peu empressés. Qu'importent cependant toutes ces petites
misères de la vie humaine aux touristes qui aiment la grande et belle
nature des Alpes, si leur âge et leur santé leur permettent de braver
tous les ennuis, de surmonter toutes les difficultés: qu'ils aillent
donc visiter le Dauphiné; ils y seront amplement récompensés de leurs
privations et de leurs fatigues; ils auront en outre la satisfaction
d'y faire de véritables découvertes. Certaines régions de notre belle
France n'ont encore été explorées par aucun voyageur, décrites dans
aucun livre. Le massif de la Grande Chartreuse lui-même, si rapproché
de Grenoble, n'est fréquenté que sur deux ou trois points. Les massifs
du Villard-de-Lans, de Belledonne, des Grandes Rousses, du Pelvoux, du
Dévoluy, et tant d'autres dont l'énumération serait trop longue,
attendent encore leur de Saussure. Je n'ai pas la prétention
d'indiquer ici aux voyageurs futurs toutes les vallées, toutes les
montagnes, tous les passages du Dauphiné qui me semblent vraiment
dignes d'une exploration; je veux seulement, pour piquer leur
curiosité, dans leur intérêt, leur montrer, avec l'aide du crayon de
M. A. Muston et de nos plus habiles artistes, Français, Karl Girardet,
Daubigny, etc., quelques-unes de ses curiosités naturelles les plus
pittoresques et les moins connues.


     III

     Les Goulets.

Du sommet de Belledonne transportons-nous à Pont-en-Royans, à l'entrée
des Goulets. La course est un peu longue, mais rien de plus charmant,
rien de plus beau même que le pays que l'on parcourt de Grenoble à
Pont-en-Royans. Ce pays en effet est la vallée du Graisivaudan. Le
chemin de fer vous conduit d'abord à Moirans, où vous prenez une
diligence qui, en, quelques heures, vous mène à Saint-Marcelin en
suivant, sans la côtoyer toutefois, la rive droite de l'Isère. On peut
du reste prendre aussi la route de la rive gauche, non moins
pittoresque, non moins intéressante. C'est un enchantement continuel,
une succession ininterrompue de paysages toujours divers, le paradis
des artistes dauphinois. Plus on descend la vallée de l'Isère, plus la
nature change d'aspect et de couleur; il semble que l'on ait franchi
les Alpes et que l'on soit déjà parvenu sur le versant italien; on se
rapproche sensiblement du Midi. Les montagnes se sont abaissées, il
est vrai, mais toutes les teintes de la terre et du ciel sont plus
vives, les contrastes entre les rochers et la verdure plus
saisissants; si la végétation n'a pas plus de force, elle a évidemment
plus d'éclat. Paysagiste, je préférerais le Royannais à la vallée du
Graisivaudan. En quelque lieu que l'on se place, on a sous les yeux un
tableau trop complet et trop parfait pour qu'on ait besoin d'y
modifier un ton ou une ligne.

Pont-en-Royans est un chef-lieu de canton de mille quatre-vingt-douze
habitants, situé à trois cents mètres au-dessus de la mer, sur un
torrent appelé la Bourne qui descend du Villard-de-Lans par la vallée
de la Choranche. Quand je dis sur, c'est pour parler la langue des
géographes; cette expression, qui doit se traduire par «au bord de,»
manque ici complétement de vérité. Jetez, en effet, les yeux sur le
dessin de M. Doré qui reproduit une belle photographie de Baldus (page
373), et vous conviendrez sans peine que _au-dessus_ donnerait une
idée plus juste de la position extraordinaire qu'occupe l'ancienne
capitale du Royannais. La plupart de ses maisons, soutenues par des
échafaudages aussi pittoresques que les constructions, dominent, à une
grande élévation, les belles eaux de la Bourne dont les excellentes
truites servent trop souvent de régal aux aigles pêcheurs domiciliés
dans les rochers voisins. Autrefois l'unique rue de Pont-en-Royans
était bordée d'un côté par les habitations ainsi suspendues au-dessus
de l'abîme, et de l'autre par le rocher. Peu à peu on a enlevé une
partie du rocher, et des maisons se sont bâties sur l'emplacement
ainsi conquis à l'aide du pic et de la poudre; d'autres, plus pressées
ou plus hardies, ont grimpé sur les terrasses supérieures, s'étageant
en amphithéâtre partout où il y avait une place assez large pour les
supporter. Bref, il serait difficile de trouver, non-seulement dans le
Dauphiné, mais dans toute la France, un lieu plus incommode à habiter.
Pourquoi l'a-t-on donc choisi? me demanderez-vous. La solution de ce
problème n'est, hélas! que trop facile à trouver: c'est que l'espèce
humaine a autant de vices que de vertus. Elle s'est installée,
fortifiée dans ce défilé pour se défendre plus facilement contre des
attaques injustes ou méritées. Les anciens souverains du Royannais
étaient probablement, comme tant d'autres, des brigands de grand
chemin qui de temps en temps s'élançaient de leur repaire, aujourd'hui
ruiné et presque aussi inaccessible que les aires des aigles, leurs
voisins, leurs maîtres ou leurs émules, pour aller piller dans les
plaines du Rhône les voyageurs obligés de traverser leur territoire.
Au dix-huitième siècle, quand la royauté eut interdit toute
déprédation à la noblesse féodale, l'industrie drapière, libre de se
développer sans crainte, prit un grand développement à Pont-en-Royans.
Toutes les fabriques qui ont fait jadis la prospérité et la gloire de
ce bourg ont cessé d'exister; les habitants que n'occupe pas la
culture des terres tissent de la soie ou tournent des boules et
d'autres objets de bois. La civilisation moderne a pénétré toutefois
dans cette gorge sauvage et pittoresque; une partie de la rue est
garnie de trottoirs; bientôt même on plantera sur les promenades
publiques, à l'instar de Paris, des arbres tout venus, emmaillottés,
avec des cuvettes, et qui, après avoir végété deux années, rendront
leur dernière sève dans les derniers mois de la troisième année,
toujours comme à Paris.

La Bourne, qui passe sous le pont auquel l'ancienne capitale du
Royannais a dû la première partie de son nom, descend d'une vallée
étroite, rocheuse, pittoresque, bien digne d'une exploration complète;
toutefois nous n'y jetterons qu'un coup d'oeil en passant; notre but
c'est la vallée de la Vernaison, surtout la partie de cette vallée qui
se trouve comprise entre les Grands et les Petits Goulets.

La Vernaison prend sa source au sud-est du village du Rousset près du
col, haut de huit cent quatre-vingt-onze mètres, auquel ce village a
donné son nom, coule du sud au nord, arrose une vallée supérieure
longue de seize kilomètres environ, large à peine d'un kilomètre,
reçoit au-dessous du village de Tourtres les eaux d'un petit affluent
descendu par Saint-Martin de Saint-Julien, et, inclinant au sud-ouest,
pénètre dans une montagne calcaire par une fissure étroite et profonde
qu'elle a eu la patience de creuser, et où, jusqu'à ces dernières
années, elle s'était promis de passer toujours seule. Ce défilé
franchi, elle bondit capricieusement dans une petite vallée appelée la
vallée des Échevis, et fermée à son extrémité inférieure comme à son
extrémité supérieure. Elle a triomphé de ce nouvel obstacle en
employant le procédé qui lui avait déjà si bien réussi; elle l'a scié,
qu'on me permette cette expression. À peu de distance de ce second
défilé, elle se jette dans la Bourne, au-dessus de Pont-en-Royans. Ces
deux passages curieux, dont l'entrée était jadis interdite à l'homme,
s'appellent les _Grands_ et les _Petits Goulets_ (de goulots). Les
deux vallées supérieures de la Vernaison, ainsi que les montagnes qui
les dominent, forment la région désignée par les géographes sous le
nom de _Vercors_.

                                   Adolphe JOANNE.

(_La suite à la prochaine livraison._)

[Illustration: Roumeyer et le mont Glandaz.--Dessin de Français
d'après M. A. Muston.]



[Illustration: Entrée de la vallée de Roumeyer.--Dessin de Karl
Girardet d'après M. A. Muston.]



EXCURSIONS DANS LE DAUPHINÉ,

PAR M. ADOLPHE JOANNE[4].

1850-1880

         [Note 4: Suite.--Voy. page 369.]


Le Vercors et le Royannais, distants de dix ou douze kilomètres à
peine, ne pouvaient communiquer ensemble que par les montagnes qui les
séparaient. Il fallait, parvenu à l'entrée des Grands ou des
Petits-Goulets, escalader la montagne de l'Allier, s'élever jusqu'à
plus de mille deux cents mètres et redescendre. Le sentier était
escarpé, difficile, dangereux même, surtout du côté de Pont-en-Royans,
au-dessous du col de Chatelus. On avait dû tailler çà et là des degrés
dans les rochers, tant la pente était roide. Chaque année, malgré
cette précaution, des mulets tombaient avec leur chargement dans les
précipices. L'hiver, les communications devenaient souvent
impossibles. Elles étaient en toute saison si lentes, si pénibles, si
coûteuses, que le Vercors se dépeuplait; les habitants ne pouvant
tirer parti, faute de voies de communication, des richesses naturelles
de leur territoire qui se trouvait enfermé de tous côtés entre des
montagnes trop difficiles à franchir.

Dès l'année 1829, des ingénieurs avaient conçu le hardi projet
d'ouvrir une route de voitures dans ces deux massifs de rochers à
travers lesquels la Vernaison avait su se creuser patiemment un
passage, dont elle s'était, avec un égoïsme bien digne d'un châtiment
exemplaire, réservé la jouissance exclusive. Ces projets, plusieurs
fois abandonnés et repris, furent enfin approuvés par l'administration
départementale. L'adjudication des travaux eut lieu le 9 septembre
1843, et, en 1851, la Vernaison, justement humiliée, vaincue, punie,
vit enfin passer avec elle et au-dessus d'elle, non-seulement des
piétons et des mulets, mais des voitures, dans ces deux défilés où
elle se riait si orgueilleusement depuis tant de siècles des fatigues
et des dépenses qu'occasionnait à la population du Vercors et des
Échevis le voyage de Pont-en-Royans. Cette route serait à elle seule
une des merveilles du Dauphiné, quand bien même les gorges qu'elle
traverse ne mériteraient pas une égale admiration.

Le pont de Pont-en-Royans franchi, on gravit une rue étroite,
pittoresque, à l'extrémité supérieure de laquelle on découvre, en se
retournant, l'ancienne capitale du Royannais dominée par les ruines de
son vieux château. La route redescend alors dans une petite vallée que
la Vernaison ravage trop souvent, comme pour donner une dernière
preuve de sa force avant de mêler ses eaux à celles de la Bourne.
Cette vallée traversée, on en remonte la rive gauche à travers
d'agréables vergers, et bientôt on aperçoit en face de soi, au-dessous
d'un vaste cirque de montagnes chenues, l'ouverture ou plutôt la
sortie des Petits-Goulets qu'on ne tarde pas à atteindre. Le torrent
s'élance, en formant une petite cascade, d'une fente étroite entre
deux parois de roches calcaires presque perpendiculaires, dont
quelques maigres bouquets d'arbustes, venus on ne sait comment sur la
pierre, font ressortir les teintes grisâtres. Pour faire passer des
voitures dans ce défilé où l'homme n'avait jamais mis le pied, les
ingénieurs ont dû employer le pic et la mine, et percer la montagne.
Cinq tunnels, longs de soixante-dix mètres, soixante-quinze mètres,
vingt-cinq mètres, soixante-quinze mètres et quarante-cinq mètres
environ, s'y succèdent à des distances inégales. Dans les intervalles
la route est en certains endroits protégée contre les éboulements des
parois supérieures par le rocher qui surplombe, taillé en forme de
berceau. De ces galeries, on voit, à cent cinquante mètres au-dessous
de soi, la Vernaison dont les eaux rapides et écumeuses continuent à
creuser leur lit profondément encaissé. Sur la rive opposée se dresse
une montagne calcaire, non moins curieuse par ses formes que par sa
couleur, et dans laquelle s'ouvre une sorte de grotte naturelle d'une
configuration singulière. Au delà du quatrième tunnel on est sorti de
la gorge des Petits-Goulets pour entrer dans cette vallée d'Échevis
qui, avant le percement de la route actuelle, ne pouvait communiquer
que par les montagnes avec les vallées voisines. Ce n'est pas un
paradis terrestre assurément; elle est même un peu trop nue; mais, au
débouché de ce défilé rocheux, et toujours un peu sombre bien qu'il
soit assez large, on revoit déjà avec plaisir le ciel et la verdure.
Les premières pentes de la vallée sont couvertes de champs et de
vignes, parsemées de mûriers, de châtaigniers et de noyers. On y
désirerait plus de gazon et plus d'arbres. Au-dessus des terrains
cultivés s'étendent de vastes forêts dominées par des rochers à pic,
que couronnent ça et là des bouquets de sapins. L'ensemble est
gracieux mais un peu froid.

Après être descendue par une pente douce au bord de la Vernaison, la
route traverse ce torrent sur un pont de pierre d'une seule arche,
puis monte aux Grands-Goulets le long et au-dessus de la rive droite.
La longueur de cette rampe est de cinq mille cinq cents mètres; sa
pente moyenne de cinq centimètres par mètre. À quinze minutes du pont
se trouvent le presbytère et l'église, entourés de quelques maisons.
Les autres habitations de le commune, assez éloignées l'une de
l'autre, se cachent sous les arbres à fruits qui les protègent pendant
l'été des rayons trop ardents du soleil. Les figues y mûrissent en
plein vent et la vigne exposée au midi y produit un vin estimé. En
gravissant cette longue rampe, presque toujours tracée en zigzag, on
découvre sous tous ses aspects la vallée d'Échevis, dont le calme
profond, et l'isolement complet, maintenant plus apparent que réel,
font rêver une longue retraite dans ses solitudes les plus boisées
avec un petit nombre d'amis préférés.

Quand on a atteint le dernier lacet, à une hauteur de six cents mètres
environ au-dessus de la mer, de trois cents mètres au-dessus de la
sortie des Petits-Goulets, on commence seulement à apercevoir l'entrée
des Grands-Goulets, car la vallée, dans sa partie supérieure, incline
légèrement à l'est. Le paysage prend alors un caractère plus grand et
plus alpestre. Toute culture a disparu. D'immenses parois de rochers,
ici grises, là jaunâtres, dominent la route d'où l'on découvre comme
d'une terrasse la Vernaison qui se brise en écume à une grande
profondeur contre les blocs de pierre qui interceptent son cours. Sur
la rive gauche, de beaux massifs de pierre, aux formes et aux
accidents bizarres, se dressent presque à pic au-dessus de bois
escarpés. Avant de pénétrer dans la gorge mystérieuse dont on ne voit
encore que l'ouverture, il faut traverser un premier tunnel de
soixante mètres environ de longueur. Ce souterrain est précédé et
suivi de remarquables travaux d'art. Sur ce point, en effet, le rocher
surplombait tellement que toute base manquait aux ingénieurs; ils
durent donc creuser dans cette paroi,--plus éloignée à son extrémité
inférieure qu'à son extrémité supérieure de la paroi qui lui fait
face,--des trous profonds destinés à recevoir les barres de fer qui
supportent le tablier de la route; espèce de pont latéral ainsi
suspendu sur l'abîme. Tout en admirant l'oeuvre de la nature, on ne
peut s'empêcher de songer avec émotion à l'audace et à l'adresse
qu'ont déployées dans ce curieux passage les ouvriers mineurs pour
accomplir la tâche difficile et périlleuse dont ils s'étaient chargés.
On les descendait du haut de la montagne au fond, ou plutôt au milieu,
du précipice, avec des cordes auxquelles étaient attachés deux bâtons
en croix qui leur servaient de siége. Sur ce frêle support, ils
flottaient en l'air comme des moucherons suspendus à un fil, et se
balançaient au-dessus du torrent, essayant d'atteindre, dans un de
leurs élans, sous l'espèce de grotte que formait le rocher, une
aspérité assez saillante pour qu'ils pussent s'y cramponner. Après
avoir ainsi conquis, au risque de leur vie, une base solide
d'opérations, ils y plantaient un crochet de fer auquel ils
s'amarraient, et commençaient aussitôt à creuser des trous de mines.
«Les mineurs qui préparaient ainsi les chantiers avaient acquis une
telle habitude de ce genre de travail, a dit un des ingénieurs, que,
vers la fin de l'entreprise, ils ne prenaient même plus la peine,
quand ils avaient mis le feu à une mèche, de faire remonter la corde à
laquelle ils étaient attachés; ils se contentaient de frapper le
rocher du pied avec assez de force pour aller presque toucher la paroi
opposée, et, pendant cette émouvante excursion dans le vide, la mine
avait le temps de produire son effet; à leur retour, tout danger avait
disparu. Une fois, cependant, une pierre coupa, comme l'eût fait un
couteau, la corde de l'un de ces imprudents travailleurs qui tomba
dans l'abîme, d'où ses camarades ne retirèrent quelques heures après
qu'un cadavre défiguré.»

À partir de ce point, les travaux d'art se multiplient tellement, que
leur simple énumération deviendrait fastidieuse. Ce ne sont plus que
tunnels, galeries, encorbellements, pour me servir de l'expression
technique. La gorge se rétrécit. De distance en distance on aperçoit
au fond de l'abîme, à cent cinquante mètres au-dessous de soi, dans
une sinistre obscurité, l'écume blanche de la Vernaison qui continue
sans repos son oeuvre de percement; d'autres fois on entend mugir le
laborieux torrent sans le voir, tant les ténèbres où il se cache sont
profondes. Des deux côtés de la route, entre les tunnels, se dressent,
à une grande hauteur, de magnifiques rochers aux superbes teintes d'un
gris bleuâtre, complètement dépourvus de végétation, et dont les échos
répètent incessamment les plaintes lamentables des eaux. Ici, une
petite cascade tombe en se jouant capricieusement dans le gouffre qui
dérobe ses derniers ébats aux regards du voyageur attristé de sa fin
précoce; là, des tapis de mousse et des bouquets d'arbustes voilent
avec un art charmant la nudité trop crue de la pierre; ailleurs, dans
un détour, on embrasse d'un coup d'oeil la gorge que l'on a déjà
parcourue et celle où l'on va s'engager. Le passage le plus saisissant
est celui que représente notre dessin (voir la page 372). On s'est
rapproché du torrent qui se calme ou plutôt qui n'est pas encore
devenu furieux; mais les deux parois se resserrant encore plus, on
pourrait craindre qu'elles ne finissent par se toucher. Il a fallu
faire passer la route de la rive droite sur la rive gauche. Au delà du
pont, les tunnels, devenus plus nombreux, se succèdent à de plus
courts intervalles. Même dans le milieu du jour, quand le ciel est
sans nuages, une faible lumière se glisse à peine à travers les
branches des arbustes qui sont parvenus à croître sur les escarpements
des rochers que l'homme a su percer aussi pour s'ouvrir un passage. Si
le soleil a disparu derrière un épais rideau de vapeurs, une nuit
presque complète règne au fond de cette solitude où la voix gémissante
du torrent couvre tous les autres bruits de la terre. On ne peut se
défendre d'une émotion indéfinissable.... Malgré les beautés
merveilleuses de ce paysage, peut-être unique, on se sent presque
fatigué d'admirer; on éprouve le besoin de respirer un air plus libre,
de revoir le soleil, des arbres, de la verdure, des êtres animés; on
se trouve heureux enfin quand, au sortir d'un dernier souterrain, on
débouche dans une vallée supérieure brillamment éclairée, dont les
versants boisés sont éloignés l'un de l'autre de plus d'un kilomètre,
et dont les terres cultivées témoignent de la présence de l'homme....
À deux cents mètres plus loin, en se retournant, on aperçoit à peine
dans la montagne l'ouverture des Grands-Goulets, à demi cachée par des
guirlandes de broussailles....


     IV

     Les gorges d'Omblèze.

Des Grands-Goulets, on peut aller à Die par la Chapelle-en-Vercors, le
col de Rousset et Chamaloc; mais la route de voitures n'est pas encore
terminée, car on doit percer un tunnel de quatre cents mètres dans la
montagne de Rousset. Si intéressante d'ailleurs que soit cette route,
il me faut suivre mon habile dessinateur, M. A. Muston, par un autre
chemin plus curieux pour les artistes. Cette fois nous partirons, non
de Pont-en-Royans, mais de Saint-Jean-en-Royans, chef-lieu de canton
de deux mille sept cent trente et un habitants, qui n'est éloigné de
Pont que de deux heures à pied, et qui appartient déjà au département
de la Drôme.

_Saint-Jean-en-Royans_ n'a de remarquable que sa situation sur la
Lyonne, les trois arbres de liberté--des peupliers--qui ombragent
l'abondante fontaine de sa place principale, et ses magnifiques noyers
dont les produits s'exportent à l'étranger, surtout dans le nord de
l'Europe.

À une heure environ de Saint-Jean, quand on a dépassé Oriol et
Saint-Martin-le-Colonel, la vallée de la Lyonne, moins riante et plus
resserrée entre des montagnes plus hautes, devient plus pittoresque et
plus sauvage. Bientôt elle se bifurque. Du sud descend la Lyonne de
Bouvante: notre route remonte, en se dirigeant au sud-ouest, la Lyonne
de Léoncel, qui roule ses belles eaux dans une longue gorge droite,
presque partout stérile et nue. Jadis d'admirables forêts couvraient
entièrement ces pentes aujourd'hui dépouillées de végétation; mais ils
sont depuis longtemps tombés sous la hache du bûcheron, tous les
arbres qui, abattus et transportés dans la plaine, pouvaient produire
le plus faible bénéfice. L'exploitation de ceux qui restent debout sur
des hauteurs d'un accès difficile serait trop coûteuse, aussi les
respecte-t-on encore.

Cette gorge un peu triste aboutit à un vallon également nu, mais
tapissé en partie de belles prairies, au milieu desquelles s'épanouit
à l'aise le petit village de _Léoncel_, peuplé seulement de quatre
cent quarante-cinq habitants (voy. la gravure, p. 388). Une abbaye de
l'ordre de Citeaux avait été fondée au douzième siècle dans ce vallon
alors entièrement boisé. Il n'en reste aujourd'hui que des ruines,
assez belles toutefois pour avoir mérité d'être classées parmi les
monuments historiques de la France. Les derniers débris de l'église,
entretenus avec soin, servent de succursale. Un autre village, situé
sur notre route, à deux kilomètres de Léoncel, témoigne encore par son
nom de l'importance qu'eut cette antique abbaye: il s'appelle la
_Vacherie_. Les moines avaient en effet établi sur ce point une grande
ferme dont le nom seul a subsisté.

À cent mètres environ de la Vacherie, on voit se développer sur la
droite une route de voitures qui décrit de longs lacets. C'est la
route de Chabeuil par Peyrus. Bien que nous allions à Die,
c'est-à-dire dans une direction opposée, nous descendrons pendant
quelques instants cette route pour contempler l'admirable vue que l'on
découvre du haut des pentes abruptes qui dominent la grotte ou balme
du Pialoux (voy. p. 389).

Des rochers aux formes étranges, tapissés de plantes rares, ombragés
ça et là de pins sylvestres ou de pins maritimes, composent le premier
plan du tableau; sur le second, des collines de sable et de gravier,
entièrement nues, ondulent comme les vagues d'une mer furieuse. Au
delà de cette ligne jaunâtre, la Véoure déroule ses rubans argentés à
travers une plaine accidentée et couverte d'une luxuriante végétation,
où tous les tons du vert, habilement fondus, forment un harmonieux
ensemble. À l'extrémité de cette mer de verdure, le Rhône, à demi
perdu dans les vapeurs de l'horizon, apparaît ça et là au pied de la
chaîne des montagnes du Forez et de l'Ardèche, que l'on découvre
depuis les vignobles de Saint-Péray jusqu'aux cimes du Mezenc et du
Gerbier-de-Joncs. Parmi les innombrables maisons blanches qui
surgissent comme des îlots du sein des flots d'arbres, on distingue
surtout les groupes plus importants qui portent les noms de Romans,
Chabeuil et Valence.

[Illustration: La vallée de Léoncel.--Dessin de Karl Girardet d'après
M. A. Muston.]

Remontons maintenant à la Vacherie pour gagner, par un chemin qui
n'est pas encore praticable aux voitures, le vallon des Pêcheurs, d'où
nous irons explorer les gorges d'Omblèze. D'abord le vallon est trop
cultivé ou trop aride; mais bientôt le sentier, pittoresquement taillé
en escalier dans les corniches ébréchées des rochers, descend le long
du ruisseau qui, transformé en torrent impétueux, bondit en écume de
gradin en gradin, jusqu'à ce qu'il forme une jolie cascade, la «Grande
pissoire,» plus importante mais moins gracieuse que la «Petite
pissoire.» Ces cascades ne sont pas visibles tous les jours, je dois
en avertir les touristes; même quand les eaux sont abondantes, elles
disparaissent complètement, car elles servent à l'irrigation des
prairies supérieures. Il serait donc inutile de les chercher sur ma
recommandation; on ne les trouverait pas aux heures où elles sont
condamnées, pour remplir leur fonction fécondante, à se montrer plus
utiles qu'agréables. Lorsqu'elles ont la liberté de se faire admirer,
elles se jettent dans la Gervanne, qui arrose les célèbres _gorges
d'Omblèze_.

Ces gorges, où nous sommes parvenus, ont environ quatre kilomètres de
longueur; mais on passerait, sans en regretter une seule minute, une
journée entière à les parcourir. Elles sont, en effet, tellement
variées de formes et d'aspects qu'à chaque pas que l'on y fait elles
offrent un paysage nouveau. Leur largeur moyenne est de cent vingt et
cent cinquante mètres; et parfois le torrent y dispute à la route
l'espace dont il a besoin. Ces jeux, ces caprices de la nature, sont
aussi charmants qu'extraordinaires. Ce qui donne aux parois de cette
gorge un aspect tout particulier, ce sont les gracieux bouquets de
verdure qui les décorent; de toutes les fentes, de toutes les
corniches, pendent de vigoureux arbustes ou des fleurs odorantes. Le
cri du pluvier domine par moments les murmures des eaux et les
bruissements du feuillage. Tous les sens sont ravis à la fois. Comme
le moine de la légende dont le sommeil dura mille ans, on oublierait
aisément les heures dans cette gorge solitaire, à contempler les
tableaux qui s'y déroulent incessamment aux regards, à respirer les
senteurs embaumées des plantes, à écouter les chants des oiseaux.

Le charme cesse toutefois si l'on continue trop longtemps sa
promenade; la gorge s'élargissant prend une direction droite, les
rochers qui s'abaissent perdent leurs formes pittoresques, la culture
reparaît. Dans le fond de ce bassin vulgaire se dresse la _montagne
d'Ambel_ aux pentes rapides, aux flancs déchirés, à la base de
laquelle se tapit le village d'_Omblèze_ qui a donné son nom à la
vallée. Mais, si au lieu de continuer à remonter le ruisseau, nous le
descendons, d'autres curiosités nous attendent.

[Illustration: La vallée de la Véoure et la plaine du Rhône vues des
hauteurs de la Vacherie.--Dessin de Karl Girardet d'après M. A.
Muston.]

Peu de temps, en effet, après être sortie des gorges d'Omblèze, la
Gervanne, parvenue sur le bord d'un escarpement de quarante mètres de
hauteur environ, s'élance d'un bond dans l'abîme où ses eaux, tout à
l'heure si calmes sous un épais berceau de saules, se brisent en écume
avec le bruit de la foudre. Cette belle cascade se nomme la _Druïse_.
Quelle description pourrait valoir la gravure qu'en ont faite, d'après
un dessin de M. A. Muston, MM. Français et Lavieille (voir page 393)?

Au-dessous de la Druïse, la vallée de la Gervanne, plus large, devient
par conséquent moins intéressante; mais, en revanche, deux curieuses
montagnes en forment les deux versants: l'une, celle de la rive
gauche, domine le village d'_Ansage_ qui lui a pris son nom; l'autre,
celle de la rive droite, s'appelle le _Velan_ et porte sur ses flancs
herbeux et boisés le village de _Plan-de-Baix_. Ces deux montagnes se
distinguent de toutes celles que nous avons vues jusqu'ici par les
crêtes abruptes, les arêtes vives des grands et beaux rochers arides
de leur sommet; quand le soleil les dore de ses plus chauds rayons,
leur couleur éclatante fait un contraste saisissant avec les teintes,
plus foncées et plus pâles tout à la fois, des tapis de gazon ou des
bois qui s'étendent en pente douce de leur base jusqu'au fond de la
vallée.

Le Velan ne doit pas seulement nous attirer par lui-même de son côté,
bien qu'il ne soit pas sur notre route. Au-dessus et au-dessous de
Plan-de-Baix, nous avons, comme en témoigne la gravure de la page 394,
deux excursions à faire: l'une au château de Montrond, l'autre aux
sources du Ruïdoux. Le château de _Montrond_, dont l'histoire m'est
restée inconnue, malgré mes recherches, n'est plus qu'une ruine
entourée de vieux arbres. On y arrive par un plateau d'un accès
facile, d'un aspect riant, mais, des fenêtres de la façade opposée à
celle de la porte d'entrée, on domine les rochers abrupts et sauvages
au pied desquels coule la Gervanne. Le _Ruïdoux_ est un ruisseau qui
sort d'une grotte à la base d'un escarpement aride, et qui coule dans
une gorge profonde que côtoie la route de Beaufort. Ce chef-lieu de
canton (voir la gravure de la page 392) est trop éloigné de
Plan-de-Baix pour que nous allions le visiter. D'ailleurs, la route
n'est pas seulement longue, elle manque d'intérêt; et Beaufort, qui
n'a conservé que des débris insignifiants de son ancien château fort
et de ses vieilles fortifications, n'aurait rien à nous montrer que sa
belle situation au-dessus de l'étroite vallée de la Gervanne.
Retournons donc à la Druïse et franchissons la Gervanne, près des
moulins, pour monter, par une pente assez roide et rocailleuse, au
hameau d'Ansage, puis, au delà d'un petit plateau, sur la _montagne de
Birchos_, que la carte du Dépôt de la guerre appelle les Berches.

Après avoir dépassé plusieurs petits vallons gazonnés, on contourne
l'extrémité supérieure d'un bassin plus considérable et plus profond, la
vallée d'Eyglui ou du Cheylard, et, laissant cette vallée à sa droite,
on monte par des terrains rocailleux jusqu'à un petit col d'où l'on
aperçoit tout à coup sous ses pieds une autre vallée, celle dans
laquelle nous allons descendre par le hameau des Petites-Vachères. Cette
vallée, c'est la _vallée de Quint_. La Suze, qui l'arrose et qui se
jette dans la Drôme à Sainte-Croix, prend sa source au _Pas de
l'Infernay_ dont le signal atteint dix-sept cent trois mètres.
L'attention est surtout attirée par les montagnes, très-extraordinaires
de formes et de couleurs, au-dessus desquelles se dressent dans le
lointain le mont Glandaz et le grand pic de Saint-Géniz. «C'est, en
effet, selon l'expression pittoresque de M. A. Muston, qui les a aussi
bien décrites que dessinées, une véritable bataille de montagnes, saisie
dans son tumulte et immobilisée dans son mouvement le plus impétueux.»
(Voir la gravure de la page 377.)

À l'entrée de la vallée de Quint où nous nous dirigeons, s'élève une
colline isolée qui semble la barrer, et dont la Suze est obligée de
contourner la base avant de pouvoir se jeter dans la Drôme. Cette
colline, qui porte le village de Sainte-Croix, a joué un rôle
important dans l'histoire militaire du Diois. Le château fort en
ruines que l'on aperçoit à son sommet (voir la gravure de la page 376)
avait été bâti par les Romains pour protéger leurs communications sur
la route de Vienne à Milan, qui traversait le mont Genèvre, et mettre
en même temps Die, la capitale des Voconces (dea Vocontia), à l'abri
d'une attaque des peuplades voisines. Il appartint longtemps aux
empereurs d'Occident. En 1215, l'empereur Frédéric II le donna aux
évêques de Saint-Paul-Trois-Châteaux; mais, vers la fin du treizième
siècle, la maison de Poitiers le possédait. Pendant les guerres de
religion, les catholiques et les protestants l'occupèrent tour à tour.
Ces derniers le gardèrent jusqu'à la prise de la Rochelle. Richelieu,
les en ayant expulsés, le fit démolir. Sa forte position témoigne
seule maintenant de son importance passée, car les ruines ne se
composent que de quelques fragments de murailles. Le vaste bâtiment
qui attire les regards au milieu du village de Sainte-Croix n'est
point un château moderne, construit dans une situation plus facilement
abordable après la destruction de la vieille forteresse romaine et
féodale; c'est un couvent d'Antonins, supprimé avant la Révolution, et
dont les biens avaient été donnés à l'ordre de Malte. Des belles
terrasses de ce monastère, transformé en ferme, on découvre une jolie
vue sur la vallée de la Drôme, qui décrit une courbe elliptique de
Sainte-Croix jusqu'à Pontaix.

Pour aller visiter _Pontaix_ (voir la gravure page 380), situé à deux
kilomètres en aval de Sainte-Croix, il nous faudrait descendre la
vallée de la Drôme en suivant la rive gauche de la rivière. Nous
allons au contraire la remonter jusqu'à Die. D'ailleurs Pontaix est
aussi mal bâti et aussi malpropre que pittoresquement situé.

Le petit bassin qui commandait la forteresse de Sainte-Croix aboutit,
en amont de l'embouchure de la Suze, à un défilé au sortir duquel on
découvre devant soi le vaste et beau bassin de Die (voir la gravure de
la page 377). Nous revoyons de plus près et mieux dégagées
quelques-unes des montagnes que nous avons déjà remarquées au col des
Vachères. Le mont Glandaz se distingue entre toutes ces montagnes par
son étendue, sa forme et sa couleur. On chercherait en vain dans toute
la chaîne des Alpes une masse de rochers aussi étrangement singulière.
Elle ressemble en effet à une immense forteresse flanquée de tours et
de bastions. À la gauche de ces hautes parois verticales qui dominent
le Val Croissant, caché derrière un chaînon de collines, se dressent
les deux pointes de la Dent de Die, au pied de laquelle passe la route
du Monêtier de Clermont; le Grand-Weymont se montre quand le temps est
clair au-dessus du pic de Chamaloc. Enfin, au delà du plateau
supérieur du Vercors, le pic de Saint-Génix, dont le signal atteint
quatorze cent soixante-six mètres, domine la vallée de Quint.


     V

     Die. -- La vallée de Roumeyer. -- La forêt de Saou.

_Die_ est, à certains égards, une ville heureuse entre toutes les
villes: elle occupe une agréable situation, sous un climat tempéré,
dans une vallée aussi riante que fertile; elle contemple à son aise de
belles montagnes assez éloignées de son territoire pour qu'elle n'ait
jamais à souffrir de leur ombre; une rivière suffisamment abondante
l'arrose; ses vignes produisent un petit vin blanc, une _clairette_
justement célèbre, qui, au charme piquant du Champagne mousseux, unit
un caractère plus inoffensif. Elle possède un assez grand nombre
d'antiquités pour se distraire à perpétuité par l'étude de ces
respectables débris du passé, quand elle sera rassasiée de tous les
bienfaits dont la nature s'est plu à la combler; et cependant cette
cité, trop favorisée du ciel, n'a jamais joui d'un bonheur complet. Au
lieu de se laisser vivre au jour le jour, en admirant les délicieux et
beaux paysages qui les entouraient de toutes parts, en dégustant, dans
un doux _far niente_, sous leurs fraîches tonnelles, l'excellent vin
qu'ils avaient l'inappréciable chance de pouvoir récolter sans trop de
fatigue, en se livrant même, si l'envie les en eût pris, à des
discussions historiques et archéologiques, ses habitants n'ont jamais
laissé échapper une occasion de se quereller, de se battre, de
s'égorger; que dis-je? dès qu'elle leur manquait, ils s'empressaient
de la faire naître. L'homme est trop souvent inquiet, maladroit, pour
ne pas dire sot, envieux, entêté, vindicatif, dominateur. L'histoire
de Die servira-t-elle de leçon à d'autres villes? J'en doute; mais,
pour justifier mes reproches, je vais essayer de la raconter le plus
brièvement que je pourrai.

Ce n'est pas l'étymologie du nom de la ville qui a divisé la population
en deux ou plusieurs camps rivaux. Cette étymologie, malgré les savants,
paraît à peu près certaine. Die vient de _dia_, c'est-à-dire de _dea_,
en français déesse. Sous les Romains, pour ne pas remonter plus haut,
cette ville était consacrée à Cybèle, la déesse ou la bonne déesse, à
laquelle elle rendait un culte particulier. Les Voconces ou
Vocontiens,--on appelait ainsi les habitants de la vallée de la Drôme et
d'autres vallées voisines,--avaient alors la passion des _tauroboles_,
sacrifices des taureaux. C'était une distraction assez sauvage, comme
vous allez en juger. Il fallait être singulièrement Voconce pour se
complaire à de pareils divertissements. Ne désirant nullement me faire
un mauvais parti dans la _Dea Vocontiorum_, j'emprunte les
renseignements suivants à Millin, et je déclare solennellement que je
lui en laisse toute la responsabilité:

«On creusait une grande fosse où descendait le prêtre qui devait faire
l'expiation; il avait une robe de soie, une couronne sur la tête et
des bandelettes. Le plancher de la fosse était percé de plusieurs
trous. Le sang de la victime arrosait le prêtre qui devait se
retourner pour le recevoir partout; alors chacun se prosternait devant
lui, comme s'il représentait la divinité. Ses habits ensanglantés
étaient conservés avec un respect religieux. Le taurobole était donc
une expiation, un baptême de sang: on le renouvelait tous les vingt
ans. Les femmes recevaient cette régénération comme les hommes.»

Aujourd'hui encore, on trouve à Die cinq autels tauroboliques bien
conservés; d'autres, dont les inscriptions sont parvenues jusqu'à
nous, ont été détruits; mais ces inscriptions et les autels qui
restent suffisent pour témoigner de la sottise et de la brutalité de
ses anciens habitants. Du reste, les tauroboles ne sont pas les seules
antiquités de Die. «Il est peu de villes, dit le savant auteur de la
_Statistique de la Drôme_, M. Delacroix, où l'on remarque un aussi
grand nombre de monuments anciens, d'inscriptions, de colonnes et de
bas-reliefs. Beaucoup de ces fragments sont employés dans des bancs et
des chambranles de portes et fenêtres. La porte de Saint-Pierre, par
laquelle on arrive à Die, en venant de Saillans, est un reste de
construction romaine. On y voyait autrefois une inscription portant
que Sextus Vencius Juventianus, prêtre augustat, agrégé au corps des
citoyens et élevé à la dignité de sénateur de Lyon, etc., avait obtenu
des Vocontiens les honneurs d'une statue, à cause de sa grande
libéralité pour les spectacles et les jeux publics. À gauche, hors de
la même porte, est un lieu vulgairement appelé _palat_: on croit que
c'est l'emplacement de l'ancien palais. Un peu plus loin, et tout près
des remparts, on remarque des restes de murailles en forme
d'hémicycle, qui font conjecturer que ce sont les ruines d'un théâtre.
À quelque distance de là, on reconnaît les vestiges des aqueducs qui
amenaient à Die les eaux de la vallée de Roumeyer et du Val Croissant.
La porte Saint-Marcel, avec ses deux tours, est un arc de triomphe
auquel furent ajoutées, dans le moyen âge, des constructions qui
contrastent avec ce qui reste de cet ancien édifice.... Les belles
colonnes de granit qui forment le péristyle de l'église cathédrale et
celles qui supportent les voûtes supérieures des divers étages du
clocher ont évidemment appartenu à des monuments antiques.... De tous
côtés, on a découvert des bas-reliefs, des mosaïques, des
inscriptions....»

Die, s'étant convertie au christianisme dès le troisième siècle,
renonça sans doute à ses pratiques païennes, mais elle s'était trop
habituée aux sacrifices des taureaux pour se priver du plaisir de
verser ou de voir couler le sang. À défaut de taureaux, elle immola
des hommes. Ses évêques et ses comtes s'en disputant incessamment la
possession, elle prit parti tantôt pour les évêques, tantôt pour les
comtes, afin de satisfaire à discrétion ses appétits de bête fauve.
Aussi grand fut son mécontentement lorsque, en 1201, l'intervention du
dauphin du Viennois, Guignes André, vint mettre un terme à une lutte
civile qui durait depuis des siècles. Sous le prétexte assez spécieux,
je l'avoue, de revendiquer les droits naturels ou les priviléges dont
l'avaient dépouillée ses seigneurs ecclésiastiques, la population se
souleva, et, ce qui est beaucoup moins excusable, se permit, sans
doute pour s'entretenir la main, de massacrer son évêque, Humbert,
devant l'une des portes de la cathédrale, appelée depuis cette époque
la _porte rouge_. Ce sacrifice d'un prélat, substitué, malgré le
progrès général de l'humanité, à celui d'un taureau, eut lieu le 3
novembre 1222. Il devait être et il fut inutile. Humbert mort, Amédée
lui succéda, et le comte de Valentinois, investi du fief des anciens
comtes, lui déclara la guerre. Toutes ces querelles impatientèrent à
la fin le pape Grégoire X, qui, pour en finir, employa un moyen moins
violent, mais plus sûr que celui dont s'était servi jadis la populace:
au lieu de supprimer l'évêque (Amédée venait de mourir), il supprima
l'évêché qu'il réunit à celui de Valence (1275). Le remède fut, hélas!
pire que le mal. Les chanoines et les habitants, ligués ensemble,
s'insurgèrent aussitôt contre le titulaire des deux évêchés, et le
contraignirent à confirmer leurs privilèges. Les chanoines avaient
leur petite armée de mercenaires qui se battaient contre leurs
adversaires, quels qu'ils fussent; quand ils se sentaient assez riches
pour augmenter le nombre de leurs soldats, ils essayaient à leur tour
de se rendre indépendants et d'asservir les bourgeois. C'était un
tohu-bohu souvent impossible à comprendre. Cependant, après s'être
tour à tour administré de sévères leçons, le chapitre et le peuple
firent définitivement cause commune, et, n'étant pas assez forts pour
triompher seuls de leur évêque, se donnèrent d'abord au pape, puis,
cet appui leur ayant manqué lorsque le pape dut quitter Avignon, au
dauphin, roi de France, Charles VI. Ainsi, dès les premières années du
quinzième siècle (1404), le Diois fut réuni au Dauphiné.

[Illustration: Beaufort.--Dessin de Français d'après M. A. Muston.]

Les querelles politiques apaisées, Die resta quelque temps tranquille;
mais les passions religieuses ne tardèrent pas à lui procurer les
émotions fortes dont elle s'était montrée si avide pendant tant de
siècles. Les catholiques et les protestants s'en emparèrent à tour de
rôle, et y commirent d'odieux excès. Toutefois, la population plus
éclairée commençait à se lasser de tous ces plaisirs sanglants. Quand
l'édit de Nantes lui rendit la paix et lui garantit la liberté de
conscience, elle employa toutes ses facultés à son développement
physique, intellectuel et moral. Elle s'accrut en s'enrichissant par
l'industrie et le commerce, et en s'efforçant d'augmenter le petit
trésor de ses connaissances. Ses fabriques étaient renommées au loin;
on enseignait même les langues orientales dans son académie
protestante. Malheureusement la révocation de l'édit de Nantes vint
l'arrêter dans son essor. La moitié de ses habitants émigrèrent, et
c'étaient, comme partout, les plus intelligents, les plus instruits,
les plus industrieux. Elle ne s'est jamais relevée de ce coup fatal.
Bien que Louis XIV lui eût rendu un évêché séparé que la Révolution a
supprimé, aujourd'hui elle ne compte que trois mille neuf cent douze
habitants. Elle est plus commerçante qu'industrielle, et on lui
reproche de falsifier trop souvent, par amour du lucre, cette
_clairette_ qui lui a valu jadis une certaine réputation. Malgré ces
petites tricheries sur la nature et la qualité des produits qu'elle
livre à la consommation, elle s'est évidemment améliorée; elle donne
complétement raison aux défenseurs de la doctrine incontestable du
progrès.

[Illustration: Cascade de la Druïse.--Dessin de Karl Girardet d'après
M. A. Muston.]

Die a conservé une partie de ses anciennes murailles, flanquées de
tours, mais son église cathédrale, saccagée par les protestants, a été
reconstruite au dix-septième siècle, telle qu'elle est aujourd'hui;
aussi offre-t-elle peu d'intérêt. Les antiquaires y sont généralement
plus heureux que les archéologues, car ils y trouvent un grand nombre
de fragments de colonnes, de pierres sculptées, de mosaïques, et ils
peuvent en outre s'y procurer la satisfaction de déchiffrer, de
copier, de traduire, de commenter cinquante-six inscriptions, sans
compter celles qui sont encore enfouies dans les murailles ou sous le
sol actuel, et qu'ils pourraient parvenir à déterrer s'ils les
cherchaient bien. Parmi les touristes affligés de douleurs
rhumatismales, plus d'un se félicitera d'être venu à Die et d'y avoir
passé quelques jours, soit dans l'établissement du docteur Chevandier,
soit dans celui du docteur Benoît, au Martouret. Les bains de vapeur
résineuse, inventés par les paysans des environs et perfectionnés par
ces habiles praticiens, ont, en effet, pour résultat presque
infaillible de soulager et même de guérir les diverses variétés de ces
maladies, aussi cruelles qu'inconnues, que la médecine désigne sous le
nom général de rhumatisme.

[Illustration: Le Velan et le Plan-de-Baix vus des sources du
Ruïdoux.--Dessin de Karl Girardet d'après M. A. Muston.]

Les environs de Die sont agréables à visiter. L'une des vallées les
plus intéressantes est celle de _Roumeyer_, qui s'ouvre au nord et à
peu de distance de la ville. L'entrée en est étrangement pittoresque
(voir la gravure de la page 385). Si les rochers qui la forment
s'avançaient encore un peu l'un vers l'autre, ils se toucheraient dans
leur partie supérieure, en laissant au-dessous de ce pont naturel un
passage suffisant pour la rivière et la route. Ce curieux défilé
franchi, on voit s'étendre devant soi une jolie vallée, riche en
prairies, bordée de collines boisées, que dominent les crêtes
bizarres, majestueuses et nues du mont Glandaz (voir la gravure de la
page 333). Si, après avoir traversé le village, on continue à suivre
le ruisseau en le remontant, on ne tarde pas à atteindre la source ou
plutôt les sources de ce cours d'eau. Au pied d'un grand rocher de
poudingues, dont une verdure variée décore toutes les fentes,
jaillissent, entre les pierres, la mousse et le gazon, quatre sources
limpides qui ne tarissent jamais....

Descend-on au contraire la vallée de la Drôme de Die à Valence, on
traverse, avant d'atteindre la petite ville de Crest, le bourg
d'_Aouste_ (on prononce Oste), ancienne colonie romaine, connue jadis
sous le nom d'_Augusta_. Les habitants de ce bourg, dont le nombre
dépassera bientôt deux mille, ont assez d'esprit pour vivre en bonne
intelligence, bien que la moitié de la population professe la religion
catholique et l'autre moitié la religion protestante. Une route
nouvelle, encore inachevée, et qui partira d'Aouste, doit relier dans
une dizaine d'années la vallée de la Drôme à celle de l'Aygues par la
forêt de Saou et Bourdeaux. Cette route s'appelle la route du _Pas de
Lauzun_. Elle doit ce nom à un défilé assez semblable à ceux que nous
avons déjà admirés dans les Goulets, dans les gorges d'Omblèze et à
l'entrée de la vallée de Roumeyer. Le passage est étroit: les rochers
semblent vouloir se rejoindre au-dessus de la route, taillée au ciseau
en encorbellement ou en corniche. Le ruisseau fait une jolie chute au
fond de la gorge. Ce chemin, attribué à tort ou à raison aux Romains,
n'a jamais été honoré, que je sache, de la visite de ce favori de
Louis XIV qui épousa en secret la petite-fille de Henri IV. S'il porte
ce nom fameux, c'est qu'on exploite dans le voisinage une carrière de
grandes pierres plates que les paysans appellent des _lauzes_.

À peine a-t-on dépassé le seuil de cette singulière porte naturelle,
que l'on entre dans une petite vallée étroite mais verdoyante, où le
ruisseau qui l'arrose, et qui descend des hauteurs de Roche-Colombe,
paraît se plaire à folâtrer. On serait volontiers tenté de l'imiter.
De jeunes bois taillis couvrent les deux versants qu'ombrageaient
jadis des forêts séculaires. Le calme est profond, l'air embaumé: le
thym, la lavande, le serpolet abondent sur les rochers où un charmant
oiseau, le grimpereau des murailles, aime à faire son nid. Que de
lieux obscurs et solitaires ravissent ainsi le voyageur qui voudrait
s'y fixer pour longtemps, quelquefois même pour toujours, s'il lui
était permis d'y vivre entouré de ceux qu'il aime, mais qui passe,
comme le torrent ou le nuage, sans pouvoir s'arrêter au gré de son
caprice, emportant avec ses souvenirs la triste certitude de ne jamais
les revoir! Heureusement pour lui les tableaux nouveaux que la nature
lui offre incessamment adoucissent l'amertume de ses regrets en lui
inspirant d'autres désirs non moins vifs et aussi vite oubliés!

[Illustration: Bourdeaux.--Dessin de Karl Girardet d'après M. A.
Muston.]

Lorsqu'on est parvenu au sommet de la colline que gravit la route, on
traverse un petit plateau cultivé, au delà duquel on voit s'ouvrir
devant soi le bassin extraordinaire qui porte le nom de _forêt de
Saou_ (on prononce Sou). Ce bassin présente en effet, sur une longueur
de douze à treize kilomètres, et une largeur moyenne de cinq à six
(j'emprunte ces chiffres à M. Delacroix), la forme d'un immense
vaisseau; à l'extérieur, des rochers à pic en forment la carène; à
l'intérieur, il offre des pentes inclinées, autrefois couvertes
d'arbres magnifiques qui lui ont fait donner le nom de forêt. Cette
colossale corbeille contient aujourd'hui des habitations, des terres
labourables, des prés, d'abondants pâturages et quelques bouquets de
bois en décorent l'extrémité exposée au nord ou les hauteurs. Une mine
de charbon y a été exploitée sans succès. On n'y pénètre que par deux
grands portails naturels qui s'ouvrent, l'un, au nord, du côté
d'Aouste, l'autre, au sud, vers le village de Saou; ces deux portails
pourraient se fermer comme les portes d'une ville. Les eaux qui y
tombent ou qui y jaillissent y forment le ruisseau de Vèbre, qui en
sort par le portail du défilé méridional. De tous les rochers dont
elle est entourée, le plus haut, le plus abrupt, le plus déchiré est
celui qu'on appelle _Roche-Courbe_ ou des _Trois-Becs_. De ce rocher
on découvre un vaste et curieux panorama.

La forêt de Saou, la plus belle forêt de la Drôme, appartenait
autrefois à une abbaye, dont il ne reste actuellement que des ruines
insignifiantes. Elle est aujourd'hui possédée presque entièrement par
M. Crémieux, avocat au barreau de Paris (voir la gravure de la page
397). À l'époque où les moines l'habitaient, ils y jouissaient de la
société des lynx et des aigles qui y prospéraient également. Le
dernier lynx a été tué en 1820, mais les aigles y sont encore
nombreux. Ces oiseaux de proie y déploient une habileté qui dénote une
certaine intelligence. Comme ils ne se sentent pas assez forts pour
enlever des moutons vivants, ils se précipitent sur ceux qui paissent
au bord d'un rocher, les frappent à coups d'ailes, les effrayent de
leurs cris et les font tomber dans les précipices où ils peuvent
dépecer en paix leurs cadavres sanglants. Quant aux renards, qui sont
moins faciles à surprendre et à épouvanter, ils les saisissent avec
leurs serres, les emportent à une grande hauteur, elles laissent
tomber sur le rocher le plus escarpé et le plus aigu de la forêt. Si
leur victime ne meurt pas de la première chute, ils recommencent
l'opération et la continuent ainsi jusqu'à ce qu'elle réussisse, car
ils ont grand'peur de la morsure des renards blessés.

[Illustration: Poët-Cellard.--Dessin de Karl Girardet d'après M. A.
Muston.]

Dès qu'on a atteint à peu près le milieu de cet étrange bassin, on
voit s'entr'ouvrir à droite les rochers qui le forment, sur l'un des
points où ils sont le plus élevés. La route s'engage avec le ruisseau
dans cette profonde fissure appelée le _Pas de Saou_. En en sortant on
se trouve dans une petite vallée, couverte de prairies où ne croît
aucun arbre, où nulle habitation ne s'est construite, tant les vents
qui s'y engouffrent dans les jours de tempête y soufflent avec
violence. Ce désert a environ deux kilomètres de longueur. À son
extrémité inférieure se montre le petit village de Saou, qui avec les
hameaux voisins compte environ mille habitants. Un piton isolé le
domine. Un château du seizième siècle, flanqué de tourelles, a été,
comme l'abbaye, transformé en ferme....

Au delà de Saou, je pourrais aller visiter le Pas de Lestang, le vieux
château de _Poët-Cellar_, _Bourdeaux_, dont notre dessinateur, M. A.
Muston, l'auteur de l'_Histoire des Vaudois_, est l'un des ministres
protestants (voir la gravure de la page 395); enfin la _Gorge de
Trente-Pas_ (voir la gravure de la page 400), etc. Mais il me faut
retourner à Grenoble pour monter à la Grande Chartreuse.

Durant ce petit voyage à travers le département de la Drôme, je ne me
suis occupé que de la nature; jamais je n'ai parlé des habitants. La
raison de mon silence est bien simple: il n'y a rien à en dire. Les
paysans drômois ressemblent aux paysans de tous nos départements,
beaucoup trop nombreux, dont la population a perdu son originalité
primitive. Ils n'ont aucun caractère physique qui leur soit propre;
leurs qualités ou leurs défauts, leurs vertus ou leurs vices ne se
distinguent plus par aucun trait saillant; leur costume est aussi
vulgaire de forme et de couleurs que leur habitation. Enfin s'ils
emploient encore entre eux un patois imagé et sonore:

  Véci lou djoli mé di mai
  Qui lous galans plantan lou mai,
  N-en plantaré iun à ma mïo,
  Saro plus iaut qui sa tiolino,

ils parlent le français avec les étrangers, et ils le comprennent
tous. On ne court même plus la chance d'éprouver, en visitant leur
curieux pays, des impressions de voyage semblables à celle que
racontait Racine à son ami la Fontaine en 1661, dans son voyage de
Paris à Uzès.

«J'avais, dit-il, commencé dès Lyon à ne plus guère entendre le
langage du pays, et à n'être plus intelligible moi-même. Ce malheur
s'accrut à Valence, et Dieu voulut qu'ayant demandé à une servante un
pot de chambre, elle mit un réchaud sous mon lit. Vous pouvez vous
imaginer les suites de cette maudite aventure, et ce qui peut arriver
à un homme endormi, qui se sert d'un réchaud dans ses nécessités de
nuit....»

[Illustration: La forêt de Saou.--Dessin de Sabatier d'après M. A.
Muston.]


     VI

     Le col de la Cochette.

Une nuit du mois dernier, à mon retour de Grenoble, je fis un rêve
singulier. Un Génie venait de me donner un talisman qui me permettait
de ressusciter un mort pendant vingt-quatre heures. Mon choix avait
été bientôt fait. J'étais allé, sans perdre une minute, réveiller le
grand saint Bruno au fond de sa tombe, et je l'avais prié de
m'accompagner incognito à la Grande-Chartreuse. Je me promettais une
joie enfantine de jouir de ses surprises; tout ce qu'il verrait, tout
ce qu'il entendrait, seulement le long du chemin, lui causerait, me
disais-je, un tel étonnement qu'il refuserait d'en croire ses yeux et
ses oreilles. Nous eûmes ensemble la conversation suivante, dès que
nous approchâmes de Fourvoirie:

SAINT BRUNO. Dites-moi, je vous prie, mon cher guide, quel est ce
grand bâtiment qui s'élève sur la droite de notre route?

MOI. C'est un entrepôt de liqueur.

SAINT BRUNO. Où donc est la fabrique?

MOI. À la Grande-Chartreuse.

SAINT BRUNO. Vous voulez plaisanter.

MOI. Nullement, mon révérend père. Les Chartreux, vos descendants,
fabriquent actuellement des liqueurs, et de fort bonnes, je vous
assure. La recette est leur propriété. J'ignore à quelle époque et par
qui ces liqueurs, dont la réputation, très-justement méritée, est
répandue dans le monde entier, ont été inventées; mais je sais qu'il
entre dans leur composition de petits oeillets rouges, de la mélisse,
de l'absinthe, et aussi de jeunes bourgeons de sapin. Il y en a de
trois espèces: la _verte_, la _jaune_ et la _blanche_. La verte est la
plus forte, la blanche la plus faible; généralement on préfère la
jaune. La consommation s'accroît chaque année, et les Chartreux
retirent maintenant de cette fabrication des bénéfices considérables.

SAINT BRUNO. Cela n'est pas possible....

MOI. Permettez-moi de vous interrompre. Tout est possible à notre
époque. Ne jugez pas les Chartreux de 1860 avec vos idées, vos
sentiments et vos habitudes du onzième siècle. Les temps sont bien
changés. D'ailleurs cette industrie était devenue, depuis la
Révolution, une nécessité pour le couvent, car les moines furent alors
dépouillés de toutes leurs propriétés. Ils ne possèdent plus
aujourd'hui que de vastes bâtiments d'un entretien fort coûteux et
d'un rapport complètement nul. Pour subvenir à toutes leurs dépenses,
et plus encore pour secourir les malheureux qui ne sollicitent jamais
en vain leur pitié, ils ont dû se créer des ressources: ils se sont
faits liquoristes. Qui pourrait les en blâmer? Ne croyez pas
d'ailleurs qu'ils s'occupent eux-mêmes de la fabrication, de la vente
et de l'expédition de leurs liqueurs. Ce sont des domestiques salariés
qui sous la direction d'un frère, s'acquittent de tous ces soins
matériels.

SAINT BRUNO. Tout ce que vous m'apprenez me semble trop
extraordinaire. Mais, où va cette voiture remplie de jeunes gens et de
jeunes femmes et qui paraît suivre le même chemin que nous?

MOI. À la Chartreuse.

SAINT BRUNO. À la Chartreuse!

MOI. Cela vous étonne. Écoutez-moi. Le désert n'est plus le désert. De
votre temps, le Guiers passait seul dans cette gorge étroite qu'il
avait creusée entre ces deux murailles de rochers. Un jour les
Chartreux se lassèrent de suivre les mauvais chemins que vous aviez
découverts en cherchant la solitude où vous vous étiez établi pour la
vie. Nombreux d'ailleurs, il leur fallait absolument, à moins de se
laisser mourir de faim, s'ouvrir des voies de communication plus
faciles avec le reste du monde. Au commencement du seizième siècle, le
trente-troisième général de l'ordre, dom Le Roux, se décida à profiter
de l'exemple que lui avait donné le torrent; il fit tailler, à l'aide
de la pioche et de la mine, dans l'un des rochers qui se dressaient à
pic au-dessus du Guiers, un chemin praticable aux bêtes de somme; mais
il eut le soin de se réserver l'usage exclusif de ce chemin. Le désert
était tout à la fois ouvert et fermé à la volonté des Chartreux. Une
double porte fortifiée, gardée par un portier fidèle, en interdisait
l'entrée aux indiscrets et aux malfaiteurs. Si ce premier passage
avait été forcé, il y en avait un autre d'un accès encore plus
difficile et mieux défendu--la porte de l'OEillette--qui mettait, de
ce côté du moins, le couvent à l'abri de toute attaque ennemie ou de
toute invasion curieuse. D'ailleurs, ce chemin était rude, escarpé,
souvent impraticable par le mauvais temps et depuis longtemps ouvert à
tout venant. Il y a quelques années, l'État, devenu en 1789
propriétaire de la majeure partie des forêts qui couvrent encore les
montagnes voisines de la Grande-Chartreuse, l'État, dis-je, résolut de
rendre ce mauvais chemin praticable aux voitures. Un de mes bons amis,
un homme de talent et de coeur, alors inspecteur des forêts,
aujourd'hui bénédictin à Solesmes, M. Eugène Viaud, fut chargé de
cette tâche difficile dont il s'acquitta avec autant d'habileté que de
goût, avant d'embrasser la vie monastique. Cette voie nouvelle, encore
plus pittoresque que l'ancienne, ne devait dans le principe servir
qu'au transport des bois exploités. Mais à peine fut-elle ouverte que
des voitures publiques et privées s'y aventurèrent; aujourd'hui des
espèces d'omnibus font un service régulier entre Saint-Laurent-du-Pont
et la Grande-Chartreuse. C'est une promenade dangereuse, parce que la
route, trop roide encore à certains tournants, n'est pas bordée de
garde-fous. De temps en temps une voiture roule dans l'abîme avec le
cheval, le cocher et les voyageurs. N'importe, le lendemain la
procession recommence de plus belle; on est curieux de voir, outre le
désert et le couvent, l'endroit où l'_événement_ a eu lieu. Chaque
jour, pendant la belle saison, des centaines de personnes des deux
sexes montent à la Grande-Chartreuse à pied, à mulet ou en voiture.
Les uns en redescendent le même jour, les autres y passent la nuit.

SAINT BRUNO. Où donc, monsieur?

MOI. Dans le couvent, mon révérend père. Vos descendants se sont
toujours distingués par leur hospitalité. En tout temps ils ont bien
accueilli les fidèles ou les simples curieux qui venaient leur rendre
visite. Depuis que le _tourisme_ (excusez-moi, c'est un mot moderne
que vous ne devez pas comprendre) est devenu à la mode, le nombre de
leurs hôtes s'est accru dans une telle proportion que souvent ils sont
fort embarrassés pour les loger. Une nuit de cette année, ils ont pu
donner des lits à deux cent cinquante individus. L'entrée du couvent
reste interdite aux femmes; elles dînent et couchent dans un bâtiment
séparé habité par des religieuses. L'inconvénient grave de cette
situation, c'est la nécessité où se voient aujourd'hui les Chartreux
de recevoir indistinctement toutes les personnes qui se présentent à
la porte du monastère. Or, parmi leurs innombrables visiteurs, se
trouvent des individus indignes d'un tel honneur et qui en abusent! En
outre, quand les Chartreux, privés désormais de toutes leurs
propriétés productives, ont, pour ne pas déroger à leurs nobles
habitudes, résolu d'accorder l'hospitalité à tous les étrangers,
quelles que fussent leur nationalité, leur condition, leur religion,
leur profession, leur moralité, ils ont dû forcément leur demander au
départ une certaine rétribution. Cette rétribution est assurément
toujours trop faible, mais les voyageurs mal élevés qui la payent sans
réflexion, ceux surtout qui n'auraient jamais dû entrer dans ce saint
lieu, s'imaginent trop souvent être par cela seul autorisés à faire
entendre, comme dans une auberge, des réclamations exagérées ou des
plaintes ridicules....

SAINT BRUNO. Aucun étranger ne devrait pénétrer dans le couvent, ni le
jour ni la nuit.

MOI. Y pensez-vous, mon révérend père? Vous seriez actuellement à la
tête de l'ordre que vous ne pourriez mettre ce principe en pratique.
Vous refuseriez de recevoir, je le veux bien, les simples touristes qui
viendraient seulement admirer les sévères beautés de la solitude où
jadis vous avez dit au monde un adieu éternel; mais repousseriez-vous
les fidèles dont les âmes souffrantes ou troublées auraient besoin de
vos consolations et de vos conseils pour reprendre confiance en la
bonté du Tout-Puissant et se raffermir dans la voie du devoir?
Évidemment non. Comment choisir, d'après leur apparence extérieure, à
moins d'être doué d'une intuition divine, entre tous ceux qui se
présenteraient sous un prétexte ou sous un autre? Laisseriez-vous mourir
de fatigue, de froid, de soif et de faim, sous les murs du monastère, le
voyageur que la tempête, si fréquente dans vos montagnes, aurait surpris
au milieu des forêts voisines, et qui, après avoir longtemps erré à
travers les sapins, arriverait mouillé jusqu'aux os, épuisé d'émotions
et d'efforts, mourant d'inanition, à l'asile où l'aurait guidé une
lumière libératrice?... Je comprends et je respecte votre silence. Si
vous n'osez pas me répondre, c'est que dans ces diverses circonstances,
vous ouvririez votre demeure et votre coeur à tous ceux qui
solliciteraient de votre bonté, de votre dévouement, un secours physique
et moral. Écoutez le court récit que je vais vous faire et vous
reconnaîtrez avec moi que vos successeurs sont vraiment dignes de vous.

Il y a quelques années, la cohue de badauds que l'on rencontrait déjà
sur cette route, alors ouverte seulement aux piétons et aux bêtes de
somme, avait fini par m'impatienter. Cette foule vulgaire, qui ne sait
ni regarder ni comprendre la nature, ou qui n'a aucun sentiment
religieux, et qui monte à la Grande-Chartreuse comme elle irait au
parc d'Asnières, uniquement parce que c'est la mode d'y monter, me
donnait des crispations de nerfs dont je souffrais trop pour pouvoir
admirer les magnifiques tableaux que formaient, sous mes yeux ravis,
les arbres, les rochers, la route et le torrent. Je résolus de
chercher, pour mon pèlerinage annuel, un chemin moins fréquenté,
fût-il moins beau. Un de mes bons amis du Dauphiné, le docteur E...,
m'offrit de me conduire par les cols de la Charmette et de la
Cochette. «Nous étions sûrs, me dit-il, de jouir, dans une solitude
complète, des innombrables beautés de ce passage; car ce chemin,
presque inconnu, est peu fréquenté, et le col escarpé de la Cochette
ne peut être escaladé que par des piétons exercés aux courses de
montagnes; les mulets ne sauraient y passer.» Je m'empressai
d'accepter. Nous partîmes donc, accompagnés de sa femme et de ses deux
filles. Malheureusement le docteur, qui est la personnification du
dévouement, avait cru devoir sacrifier une partie de sa matinée à une
pauvre femme malade. Il était neuf heures quand nous quittâmes le
village de Saint-Robert, situé sur la route de Lyon, à six kilomètres
de Grenoble, pour monter à Proveysieux. Plus malheureusement encore,
nous rencontrâmes le curé de ce dernier village, et, malgré les
protestations du docteur, qui avait déjà fait plusieurs fois cette
belle course, il persuada à Mme E.... que trois heures devaient nous
suffire pour aller à la Grande-Chartreuse; or, il nous en fallait au
moins encore sept. On se reposa trop souvent pour jouir des paysages
charmants et variés que nous offrit le chemin: là, un ruisseau qui
bondissait de roche en roche, sous des arbres touffus, ou qui
serpentait mélancoliquement à travers une jolie prairie; ici, des
grottes nombreuses, percées dans les flancs arides d'une montagne
chenue; derrière nous, au delà de la longue et gracieuse vallée de
Proveysieux, entre le casque de Néron et Rochepleine, tout un monde de
cimes lointaines; plus loin, au-dessous du col de la Charmette, un
hardi promontoire de rochers tout couvert de sapins séculaires, comme
l'abîme imposant qu'il domine; plus loin encore, un petit vallon
solitaire, dont les herbes et les fleurs s'élevaient jusqu'à la
ceinture. La montée du col de la Cochette fut un peu pénible. On se
reposa; puis il fallut gravir une aiguille voisine pour découvrir un
splendide point de vue. Au sortir des forêts, où le sentier est fort
roide, on rencontre une si ravissante prairie qu'on est toujours tenté
de faire une courte halte sur ses épais tapis de gazon. D'ailleurs
n'est-il pas nécessaire d'achever ses provisions? À quoi bon se
fatiguer plus longtemps à les porter? N'aperçoit-on pas les clochers
du monastère? Le jour commence à baisser! Qu'importe? le couvent est
en vue! pourquoi se presser? Nous ne hâtâmes donc point le pas, et,
quand nous atteignîmes les prairies de Vallombrée, la nuit y était
aussi arrivée. Nous avions à traverser, pour descendre au Guiers, une
épaisse forêt de sapins. À peine nous fûmes-nous engagés sous cette
voûte sombre que le sentier nous manqua. Nous nous jetâmes sur la
gauche, afin de ne pas prendre à droite un chemin qui devait nous
conduire à la porte du désert. Le lit alors desséché d'un torrent nous
parut être le sentier que nous cherchions. Nous le descendîmes, mais
nous ne tardâmes pas à reconnaître notre erreur; car nous étions
obligés de nous laisser glisser de bloc en bloc, et nous entendions
déjà, à l'extrémité inférieure de ce couloir escarpé formé par les
eaux, le Guiers se briser avec un fracas étourdissant contre les
rochers qu'il roule depuis des siècles. L'obscurité était profonde; le
froid devenait très-vif. Notre inquiétude croissait de minute en
minute. Que faire? Continuer à descendre, c'était se vouer à une mort
presque certaine; remonter jusqu'à la prairie, il n'y fallait pas
songer. Nous eûmes un moment l'idée de bivaquer, mais nous n'avions ni
vivres pour ranimer nos forces épuisées, ni vêtements pour nous
garantir de l'humidité glaciale de la nuit, et nous étions déjà
affamés et tout mouillés de sueur. Une simple halte eût été surtout
pour les deux jeunes filles un véritable danger.

En vain j'appelai du secours de toutes mes forces; en vain je fis
retentir tous les échos de la forêt d'un cri prolongé bien connu des
montagnards. Le torrent qui menaçait de nous engloutir répondit seul à
mon appel. Je tentai un dernier effort; abandonnant un moment mes
compagnons, je me lançai résolument à travers les ténèbres dans la
direction où j'espérais retrouver le sentier perdu. Cette fois j'eus
le bonheur de réussir, et bientôt nous fûmes tous cinq réunis dans la
bonne voie. Mais le plus difficile restait encore à faire. Il fallait
dans cette forêt même franchir le Guiers sur un vieux pont de pierre,
construit en dos d'âne à une assez grande élévation au-dessus du
torrent, et fort insuffisamment garni de parapets. Or, ce pont nous ne
pouvions pas le trouver. Toutes les allumettes dont nous étions
porteurs avaient été inutilement brûlées. Nous sondions le terrain à
droite et à gauche pour ne pas nous précipiter dans les Guiers, et nos
bâtons ferrés s'enfonçaient d'un côté dans le vide. Nous ignorions
alors que le pont fût en biais. Jamais, je crois, voyageurs attardés
n'ont été égarés, dans une obscurité plus profonde. Enfin à une
nouvelle tentative mon bâton alla chercher si bas un point d'appui
qu'il n'en rencontra plus. Je tombai avec lui dans l'abîme. Mes amis
me crurent perdu. Par bonheur un bloc de rocher m'arrêta; mais, comme
je ne voyais pas le danger que je courais (j'en frémis plus tard quand
je vins au grand jour explorer ce terrible passage), je n'eus aucune
frayeur, et, en me relevant, j'aperçus l'arche du pont qui se dressait
à sept ou huit mètres au-dessus de ma tête. Le torrent franchi, nous
étions sauvés. Toutefois il y avait encore un long trajet à parcourir
avant d'atteindre le couvent. Les émotions que nous avions éprouvées,
plus pour les autres que pour nous-mêmes, avaient doublé notre
fatigue. Onze heures sonnaient quand nous frappâmes à la porte du
monastère. Nous avions, tous cinq, grand besoin d'un bon souper, d'un
grand feu, de quelques verres de liqueur et d'un lit.... et pourtant
le temps était beau. Si vous nous aviez entendus, mon révérend père,
ne seriez-vous pas venu nous ouvrir, et, si vous étiez venu nous
ouvrir, auriez-vous refusé de nous recevoir malgré le règlement qui
fixe à huit heures, je crois, la fermeture définitive des portes? Non
certainement. On nous entendit, on nous ouvrit, on s'empressa de nous
offrir tout ce dont nous avions besoin, et nous en conserverons une
reconnaissance éternelle. Cependant, je l'avoue entre nous, chaque
fois que j'entre dans la salle des voyageurs, que je vois l'excellent
frère Gérasime vendre des caisses de liqueurs, faire faire
_l'addition_ des voyageurs qui fument leur cigare en soldant leur
compte, à côté d'une affiche jaune indiquant le service des omnibus de
Saint-Laurent-du-Pont à la Grande-Chartreuse et la marche des trains
du chemin de fer de Paris-Lyon à la Méditerranée, j'éprouve
quelques-unes des émotions qui ne manqueront pas de vous troubler
lorsque nous arriverons tout à l'heure au couvent....

[Illustration: La gorge de Trente-Pas.--Dessin de Karl Girardet
d'après M. A. Muston.]

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Notre conversation dura encore longtemps, mais il faut que je cède la
place à mon collaborateur et ami, M. Élisée Reclus, qui va conduire
mes lecteurs dans d'autres régions du Dauphiné, qu'il connaît et qu'il
décrira mieux que moi.

                                   Adolphe JOANNE.



[Illustration: Le Mont Viso.--Dessin de Sabatier d'après nature.]



EXCURSIONS DANS LE DAUPHINÉ,

PAR M. ÉLISÉE RECLUS[5].

1850-1860.

         [Note 5: Suite et fin.--Voy. pages 369 et 385.]


     I

     La Grave. -- L'Aiguille du Midi. -- Le Clapier de
     Saint-Christophe. -- Le pont du Diable. -- La Bérarde. -- Le col
     de la Tempe.

Dans les deux numéros précédents du _Tour du monde_, M. Adolphe Joanne
a décrit quelques-uns des sites les plus pittoresques du Dauphiné: le
pic de Belledonne, le Graisivaudan, le Royannais, le Vercors. Il
faudrait écrire des volumes pour les faire connaître comme ils le
méritent, ainsi que tant d'autres parties de cette belle province: le
Champsaur, le Val-Godemar, le Val-Queyras et cette étonnante chaîne de
montagnes à laquelle les formes étranges et hérissées de ses pics, ses
obélisques, ses pyramides et ses aiguilles, les blocs amoncelés dans
ses vallons, les ravages de ses torrents ont fait donner le nom de
Dévoluy (_devolutum_), synonyme d'écroulement. Ce groupe de montagnes,
ancienne et formidable citadelle des Sarrasins, se termine de tous les
côtés par des roches abruptes dont les deux Buech, le Drac et l'un de
ses affluents rongent les bases; le Mont-Aurouze, grand pic qui se
dresse à son extrémité méridionale, est entouré de talus de pierres et
de débris étincelants au soleil comme des contre-forts de marbre
blanc; tous les sommets qui partent de ce colosse à l'apparence
volcanique semblent des entassements de montagnes en désordre; on ne
voit de toutes parts que des ruines et des avalanches de rochers avec
lesquelles la charmante vallée de Saint-Étienne, située au centre du
groupe, comme au fond d'un cratère, et les vastes forêts de la
Chartreuse de Durbon, produisent un délicieux contraste. Mais quel que
soit l'intérêt offert par cette chaîne étrange du Dévoluy, elle le
cède sous tous les rapports au massif du Pelvoux ou de l'Oisans, le
plus remarquable de la France avant l'annexion de la Savoie.

Ce massif de terrains granitiques situé dans les deux départements de
l'Isère et des Hautes-Alpes, est de forme presque circulaire. Du côté
du nord, il présente un front de montagnes à pic séparées des
Grandes-Rousses et de la chaîne méridionale de la Savoie par la
dépression du Lautaret et l'étroite combe de Malaval; au sud, il
dresse comme un promontoire la montagne escarpée de Chaillol-le-Vieil
dominant la haute vallée du Drac; à l'est et à l'ouest, il est limité
par une série de cols gazonnés et de sommets calcaires; de profondes
vallées, que parcourent de furieux torrents, la Guisane, la Gironde,
le Fournel, le Vénéon, la Séveraisse, entaillent ce massif et
présentent les seules voies qui donnent accès aux hautes sommités
pendant les plus beaux jours de la belle saison; encore ces vallées
aboutissent-elles sans exception à quelque muraille croulante et
souvent inabordable du glacier qui remplit uniformément les cirques et
recouvre les sommets, vaste étendue blanche que percent ça et là de
noires aiguilles mouchetées de neige. Le soulèvement du Pelvoux, d'une
hauteur moyenne de deux mille cinq cents à quatre mille mètres, n'a
guère que quarante kilomètres de long sur trente kilomètres de large;
cependant, il offre dans ce petit espace un vrai dédale de neiges, de
glaces, de moraines, de fissures étroites, de rochers et de pics: on
pourrait cheminer pendant des années dans ce labyrinthe de montagnes
sans le parcourir en entier.

Ce massif si remarquable par ses beautés naturelles et ses phénomènes
grandioses est encore à peu près inconnu, si ce n'est aux botanistes
et aux géologues. Un grand nombre de rocs et de glaciers n'ont encore
été visités que par les chamois et les chasseurs; plusieurs pics
élevés attendent encore leur nom; tel col, qui fait communiquer les
vallées les plus importantes des deux versants, n'a encore été franchi
que par une trentaine de personnes, et la Vallouise, charmante vallée
ouverte au pied même de la montagne qui a donné son nom au massif
entier, ne reçoit peut-être pas dix voyageurs par an. Sans aucun
doute, les habitants des villes voisines, Grenoble, Gap, Briançon,
connaissent bien mieux _de visu_ ou par ouï-dire les beautés de la
Suisse et de la Savoie que celles des montagnes qui bornent leur
horizon. Heureusement qu'un Écossais, M. Forbes, a visité les hautes
vallées du Pelvoux et raconté son voyage à ses compatriotes[6].
Espérons qu'une pacifique invasion d'Anglais nous apprendra que cette
région de notre patrie n'est pas moins belle que bien des pays
étrangers fourmillant chaque année de touristes innombrables. Il est
temps que les Français apprennent à connaître la France.

         [Note 6: _Norway and its glaciers visited in 1851; followed
         by a Journal of excursions in the High Alps of Dauphiné_,
         Berne and Savoy, by James D. Forbes, Edinburgh, Adam and
         Charles Black. 1853.]

Le panorama le plus grandiose offert par le massif du Pelvoux est sans
contredit celui que l'on contemple du haut de l'arête méridionale de
la Maurienne; de ce côté la citadelle de montagnes se présente dans
toute sa largeur comme une muraille à pic, depuis les glaciers de
Monêtier et l'hospice de la Madeleine jusqu'aux pâturages du
Mont-de-Lans: on n'en est séparé que par une combe noire semblable à
une fissure et que l'on croirait à peine éloignée d'un jet de pierre.
Un jour, accompagné de quelques amis, j'eus le bonheur de voir ce beau
panorama du haut du col de l'Infernet, situé en face même des plus
hauts sommets de l'Oisans. Derrière nous ce n'était qu'une mer de
brouillards et de pluie roulant ses flots gris sur les plateaux, les
vallées et les montagnes; à nos pieds, une lumière éblouissante
éclairait de rares champs de neige écroulés dans un cirque, dorait une
colline herbeuse qui jaillit du fond de l'abîme comme un cône
volcanique, et lançait même quelques rayons incertains dans le gouffre
noir de la combe de Malaval; au delà, les brouillards cachaient le
ciel jusque près du zénith et reposaient encore sur toutes les cimes
du Pelvoux: on ne voyait que des champs de glace aux reflets de plomb,
semblables à des pans de nuages, et les bases noirâtres des montagnes
où croissent à grand'peine quelques sapins rabougris. Mais, par
degrés, le vaste rideau de vapeurs remonta; ça et là de larges trouées
s'ouvrirent dans sa surface amincie; le vent le déchira lambeau par
lambeau et en éparpilla les débris dans l'air bleu où ils disparurent
lentement; puis les nuages s'amoindrissant toujours et rampant en
longues traînées sur les arêtes vives des contre-forts, battirent en
retraite devant l'implacable soleil, s'enroulèrent autour des hautes
cimes, ou bien s'étendirent comme de l'argent mat sur le métal
éblouissant des névés. Toutes les glaces se montraient dans leur
splendeur: au centre brillaient les trois glaciers de la Grave,
blanches cataractes aux vagues soulevées par de longues arêtes et des
rochers aigus; ça et là, sur les escarpements, on voyait les tranches
bleuâtres de la glace d'où se détachent parfois des pans énormes,
cristaux de cinquante mètres qui tombent d'un jet du sommet des rocs,
roulent avec un bruit tonnant plus fort que celui de l'artillerie, et
s'écrasent au milieu des pâturages en longues coulées d'une blancheur
éclatante. Au delà des dômes arrondis qui limitent les champs de glace
apparaissaient au loin quelques cimes du Pelvoux, tandis qu'au-dessus
des neiges, des roches et des cimes, trônait éternelle et splendide la
pyramide de l'Aiguille du Midi, ceinte d'un léger brouillard qui lui
faisait une auréole lumineuse et fondait ainsi ses lignes superbes
avec l'azur trop cru du ciel.

Les voyageurs qui désirent se rendre directement de la Grave dans la
vallée du Vénéon, ouverte au centre même du massif du Pelvoux,
peuvent, s'ils ont le pied montagnard, gravir les escarpements que
couronne l'Aiguille du Midi, et traverser le vaste glacier du Lac,
semblable à un amphithéâtre romain aux gradins concentriques. Du haut
d'un dôme de glace, qui s'arrondit à trois mille six cent
soixante-treize mètres au-dessus du niveau de la mer, ils verront d'un
regard tout le massif des monts d'Oisans, vaste champ de neige troué
de pics et dominé par la Barre des Escrins, point culminant des Alpes
dauphinoises; en se retournant vers le nord, ils verront aussi, par
delà les deux chaînes de Maurienne, le Mont-Blanc qui se dresse avec
ses aiguilles et ses glaciers comme une île escarpée au milieu d'une
mer de vapeurs. Le spectacle de ces deux géants des Alpes est vraiment
grandiose; mais les dangers de l'excursion ne doivent pas être bravés
de gaieté de coeur, et le touriste prudent se gardera de tenter les
crevasses du glacier du Lac, les ardoisières de Saint-Christophe, les
moraines de la Selle et les défilés du Diable, qui mènent dans la
vallée du Vénéon. Il vaut mieux, comme les montagnards eux-mêmes,
suivre la grande route qui passe au fond de la combe de Malaval, le
long du cours de la Romanche, gravir la colline escarpée du
Mont-de-Lans, et redescendre au charmant village de Vénosc par l'alpe
du Mont-de-Lans, pâturage dont le célèbre Linné connaissait déjà les
plantes rares; c'est à la beauté de ce pâturage que les habitants de
Vénosc doivent indirectement leur prospérité. Souvent visités par des
botanistes, ils sont devenus botanistes eux-mêmes, et chaque année,
dans leurs émigrations périodiques, ils vont exercer le commerce des
plantes alpines dans toutes les parties de la France, en Italie, en
Angleterre, et même jusqu'en Russie et en Amérique; de retour dans
leurs montagnes, ils apportent avec eux l'aisance ou même la fortune.

Vénosc éparpille ses maisons blanches et roses sur des croupes
mollement arrondies, qui s'abaissent d'étage en étage jusqu'aux bords
du Vénéon. L'ensemble de la vallée offre un charmant tableau: les
habitations sont à demi cachées sous le branchage des grands noyers;
le Vénéon, aux eaux d'un bleu pâle comme les glaciers qui les ont
produites, bondit de pierre en pierre entre deux berges fleuries; le
ruisseau de la Muzelle descend en cascade d'un charmant vallon de
prairies et plonge dans une forêt de sapins: au loin on aperçoit des
neiges et le cirque de pâturages au fond duquel se cache le lac de
Lauvitel. Mais à peine a-t-on marché pendant quelques minutes en
remontant le cours du Vénéon que le paysage change tout à coup de
caractère: on vient d'entrer dans le _clapier_ de Saint-Christophe.
Toute trace de végétation a disparu; on ne voit plus que blocs
entassés en désordre, semblables à des tours, à des pans de murailles,
aux ruines d'une Babel gigantesque; les sommets des montagnes
disparaissent eux-mêmes derrière l'accumulation de ces débris énormes;
on entend mugir le Vénéon à une grande profondeur sous l'amas des
rochers écroulés; ça et là brille à travers une ouverture étroite
l'écume blanchissante du torrent. Les blocs semblent se tenir debout
en vertu d'un équilibre impossible; on se croirait au milieu du chaos
d'une nature insurgée contre ses propres lois et l'on tremble presque
en suivant l'humble sentier qui serpente à la base des rochers, se
glisse dans leurs interstices, s'attache à leurs anfractuosités, et
passe sous leurs voûtes hardies.

[Illustration: CARTE du DAUPHINÉ PARTIE ORIENTALE (Isère et H{tes}
Alpes). Dressée par A. Vuillemin Gravé chez Erhard R. Bonaparte 42.]

Pour saisir d'un coup d'oeil l'ensemble du chaos et se faire une idée
du gigantesque écroulement, le voyageur qui peut disposer de quelques
heures de loisir fera bien de gravir à la suite des chèvres les
escarpements du Diable qui dresse en face ses assises d'ardoise rayées
de noir et de gris. En s'aidant des pieds et des mains pour monter les
degrés inégaux du roc, puis en suivant les _passerelles_ vertigineuses
suspendues au flanc de la montagne, et en pénétrant dans les couloirs
étroits d'où s'écroulent au printemps des avalanches de neiges et de
pierres, on finit par atteindre une terrasse de pâturages d'où la vue
s'étend librement sur la vallée du Vénéon. À plus de mille mètres de
profondeur, immédiatement au-dessous du rebord de la terrasse,
apparaît le torrent bleuâtre serpentant au milieu d'un champ de
pierres, alluvions de l'ancien lac que retenait l'effroyable digue du
clapier. En face l'immense écroulement se montre dans toute sa
hauteur. Ce n'est rien moins qu'une moitié de montagne formant, avec
ses fragments de toutes les dimensions, un demi-cône de débris aussi
élevé que le Vésuve, et barrant complétement la vallée de son énorme
talus. Sur la face du mont resté debout, on voit en partie l'escarre
blanche de laquelle s'est détaché ce chaos formidable de pierres. Un
léger brouillard de vapeurs et les couches d'air vaguement azurées
jettent un voile transparent sur les rochers épars de la base; à
droite et à gauche du clapier, des ruisseaux descendus des neiges
supérieures bondissent dans la vallée du Vénéon et secouent au vent
leurs ondoyantes cascades: on n'aurait soi-même qu'à faire un pas pour
tomber de chute en chute dans l'abîme effrayant, si profond qu'il
semble appartenir à un autre monde.

[Illustration: Le pont du Diable, près du village de
Saint-Christophe.--Dessin de Sabatier d'après nature.]

Cette étroite vallée, plus nue et plus sombre en certains endroits que
la combe de Malaval, ne mérite pas d'être célèbre uniquement à cause
de son clapier. Quelques minutes avant d'arriver au village de
Saint-Christophe, on franchit un ressaut de rochers et l'on atteint un
petit pont d'une arche bordé de garde-fous peints en rouge: c'est le
pont du Diable. Il n'est guère de vallée des Pyrénées et des Alpes qui
ne se vante d'avoir un pont construit par l'architecte des enfers,
mais ces travaux méritent rarement le nom que les montagnards leur ont
orgueilleusement donné. Le pont de Saint-Christophe, lui-même, n'offre
rien de bien diabolique; en revanche, la gorge d'où sort le torrent du
Diable, et plus bas, l'abîme où il se perd, offrent un spectacle
vraiment infernal. En amont, du côté des glaciers de la Selle, l'eau
jaillit d'une étroite fissure entre deux rochers perpendiculaires
striés de couches noires comme des bancs de houille. Blanc d'écume, le
ruisseau descend en cascades qui se séparent, se rejoignent,
s'entre-croisent, se séparent de nouveau, puis se réunissent en une
seule masse pour tomber sur des blocs éboulés, qui les font rejaillir
en fusées de perles sur des buissons ondoyants penchés au-dessus de la
chute. Un moment calmée, l'eau du torrent s'étale en tournoyant, puis,
glissant au-dessous du pont par un étroit canal, s'abîme une seconde
fois dans un gouffre: on voit encore une masse d'écume blanchissant à
peine au fond de l'obscurité; plus bas, on entrevoit les spirales d'un
tourbillon, puis la fissure se referme, le torrent reste caché par les
lèvres de l'abîme et les branchages des frênes qui croissent dans les
fentes des rocs; la terre semble avoir englouti son fils mugissant.
Les églantiers en fleurs, des touffes de fougères et de scolopendres
se font jour à travers les pierres descellées du pont et recourbent
leur feuillage sur l'eau tournoyante; de vertes capillaires, toujours
humides de rosée, tapissent ça et là les parois du gouffre. Un bruit
étourdissant résonne sans cesse dans la gorge et se répercute de roche
en roche.

Le petit hameau de la Bérarde est situé à l'extrémité de la vallée du
Vénéon dans un site qu'on pouvait à bon droit, il y a encore une
vingtaine d'années, appeler le Bout du Monde. À cette époque, aucun
montagnard, pas même un chasseur de chamois, n'avait depuis longtemps
franchi les glaciers qui remplissent les gorges environnantes, et les
quelques habitants de la Bérarde, agglomérés dans leurs petites
cabanes à demi enterrées dans le sol, ne communiquaient avec le reste
du monde que par la vallée de Saint-Christophe. Maintenant il n'en est
plus ainsi, grâce au courage et à l'adresse des deux chasseurs Roudier
père et fils. Ils ont découvert au milieu des glaces trois cols de
plus de dix mille pieds de hauteur qui permettent de passer de la
vallée de la Bérarde soit dans celle de la Romanche, soit dans la
Vallouise, soit dans le Val-Godemar. Ils ont déjà guidé par ces
passages difficiles plus de cinquante touristes: il va sans dire que
c'est à des Anglais que revient l'honneur d'avoir inauguré la
traversée des Alpes du Pelvoux: en 1841, MM. Forbes et Heath, ont
pénétré de la vallée de la Bérarde dans le Val-Godemar par le col de
Saïs, quelques jours après que ce passage eût été frayé par Roudier
père. Depuis cette époque, il ne s'écoule guère d'année sans qu'un ou
plusieurs touristes français, anglais ou même américains viennent
réclamer les services des intrépides chasseurs de la Bérarde; mais la
plupart se contentent d'aller visiter la base des hauts glaciers et
redoutent avec raison la traversée des cols.

En compagnie d'un ami qui désirait passer avec moi dans la Vallouise,
je quittai la Bérarde par une froide matinée de juillet, une heure
environ avant le lever du soleil. Le brouillard recouvrait
uniformément toutes les montagnes de son voile gris et nous permettait
à peine de voir à quelques pas devant nous les pierres éparses dans
les pâturages; la voix même du torrent était assourdie par les couches
de vapeurs; mais le guide, que rassuraient divers signes
météorologiques à nous inconnus, nous promettait une belle journée et
nous le suivîmes avec confiance. En effet, dès que nous eûmes commencé
à gravir les roches arides ou parsemées de genévriers rabougris qui
hérissent les flancs de la montagne de la Tempe, le dôme de brouillard
qui recouvrait la vallée s'amincit peu à peu et prit la teinte
jaunâtre de l'air éclairé par les premiers rayons du soleil. Enfin,
arrivés sur une pente de neige, nous émergeons de la couche la plus
élevée des vapeurs et nous voyons se dérouler autour de nous tout
l'amphithéâtre des glaciers, le Chardon, le Baverjat, la Pilatte, la
Combe-Faviel, la Tempe, le Vallon, les uns encore ensevelis dans
l'ombre, les autres réfléchissant timidement la lumière discrète du
matin. L'arche d'où jaillit le Vénéon apparaît comme une petite cavité
noire à la base des glaces de la Pilatte; quelques nuages remontent
lentement vers le col de Saïs; en bas, sur la mer de vapeurs qui
tourbillonne comme la fumée d'un grand incendie, nos ombres se
dessinent vaguement environnées d'un double arc-en-ciel qui se déplace
à chacun de nos pas; l'ombre de la montagne elle-même, avec toutes les
aiguilles de sa crête, repose sur les ondes mouvantes des brouillards.
La magnificence du spectacle augmente à mesure que nous montons: le
soleil fait resplendir d'un éclat plus intense la blancheur immaculée
des cirques; les vapeurs se cachent dans les ravins et disparaissent
comme une armée en déroute; par delà les crevasses et le champ de
neige qui nous séparent encore de l'arête du col, nous voyons grandir
incessamment les pics les plus élevés du Pelvoux, l'Ailefroide, les
deux Olan, la Barre des Escrins ou pointe des Arcines. Enfin, nous
atteignons le col, haut de trois mille sept cent cinquante-six mètres
au-dessus du niveau de la mer, et nous contemplons à nos pieds un
cirque de glaces large de deux à trois kilomètres, sillonné dans toute
sa longueur de fentes étroites et de moraines parallèles semblables
aux stries des fucus au milieu de l'Océan. Une paix merveilleuse règne
sur l'immense horizon de montagnes et de neiges: aucun bruit des
vallées ne s'élève jusqu'à ces hauteurs, la voix du torrent lui-même a
cessé de retentir. Parfois une masse de neige s'écroule d'une terrasse
de rochers et s'abat dans le cirque, accompagnée d'un nuage de
poussière et suivie d'un long roulement d'échos, comme celui de la
foudre. Rien ne rappelle la vie animale dans ce désert, si ce n'est la
trace d'un chamois ou quelque papillon gris voltigeant au hasard. Sur
la surface du champ de neige ridée par le vent comme les rivages de la
mer sont ridés par les flots, les pierres éparses sont bordées de
cristaux de glace que le brouillard vient de déposer; ça et là des
touffes d'herbes dont chaque feuille est recouverte d'une gaîne de
givre, des pensées, de petites gentianes, des myosotis, des oeillets
roses aux racines enfoncées dans un coussin de mousse verte,
jaillissent à travers la couche de neige: souvent ces plantes sont
couvertes de quelques flocons fraîchement tombés; on dirait que la
neige est veinée de sang. Quelle charmante élégie un poëte de l'école
mélancolique pourrait faire sur ces pensées et ces myosotis, les
dernières fleurs qui accompagnent l'homme dans les régions de
l'éternel hiver!

Le glacier qui s'étendait à nos pieds, offre le seul chemin par lequel
on pénètre de la vallée de la Bérarde dans la Vallouise: il est connu
sous le nom du glacier Noir. Il reçoit presque toutes les neiges du
Mont-Pelvoux et de la Barre des Escrins, aussi bien que les rochers
écroulés des flancs presque perpendiculaires de ces montagnes; au
sortir de son vaste cirque, il comprime ses glaces et ses moraines
dans un défilé large d'un demi-kilomètre au plus, et vient, à la base
septentrionale du Pelvoux, s'unir en partie à l'extrémité inférieure
du glacier Blanc, également étranglée entre deux parois de rochers
verticaux. À l'endroit où ils s'effleurent par leurs moraines
latérales, ces deux glaciers offrent un contraste absolu, et
peut-être que nulle part dans les Alpes, on ne pourrait mieux étudier
tous les phénomènes que présentent ces étranges fleuves de glace sur
lesquels les savants discutent depuis si longtemps sans pouvoir
s'entendre. Vu de la plaine de débris qui s'ouvre entre les deux
moraines et que parcourt le ruisseau du Banc, le glacier Noir est
tellement chargé de détritus de toute espèce qu'il semble une immense
coulée de boue, pareille à celle que vomissent les volcans de Java: on
ne reconnaît la nature de sa masse que par les crevasses béantes dans
lesquelles s'engouffrent incessamment avec un bruit sourd des blocs de
pierre et des traînées de cailloux. À la base du glacier s'appuie une
effroyable moraine de plusieurs centaines de mètres de haut, composée
de fragments de roches arrachés à toutes les montagnes avoisinantes;
des ruisseaux boueux s'échappent de cet amas de blocs et se traînent
lentement à travers les débris de la plaine. De l'autre côté, le
glacier Blanc, presque entièrement libre de rochers, se termine par de
gigantesques degrés et appuie sur le sol des contre-forts verticaux
qui le font ressembler à une patte de lion. Ses assises sont d'un
blanc pur, ça et là rayé de rouge et de jaune d'or; de son arche
médiane admirablement cintrée s'échappe l'affluent principal du Banc,
aux eaux d'un blanc laiteux comme celles du Vénéon. En face du
confluent des deux glaciers, le Mont-Pelvoux se dresse comme une
flèche gothique, hérissée de clochetons et portant dans ses
anfractuosités des champs de glace très-courts, mais très-épais,
ressemblant à des marches massives de marbre blanc. À sa base,
croissent quelques mélèzes rabougris.

Les crevasses de ces divers glaciers sont assez dangereuses et il
s'écoule peu d'années qui ne comptent leur moisson de victimes.
Quelques jours avant notre passage une petite fille de dix ans qui
gardait ses brebis dans un maigre pâturage situé sur le bord d'un
glacier, avait glissé sur une pente de mousse et disparu dans une
crevasse: on n'avait pu découvrir son corps mutilé qu'après deux jours
de recherche. Un mois auparavant, un autre accident, qui heureusement
ne se termina pas d'une manière fatale, avait eu lieu près du même
endroit. Un pâtre, arrêté sur la surface du glacier, sondait avec son
bâton une couche de neige qui recouvrait l'ouverture d'une crevasse.
Soudain la neige s'affaisse et l'entraîne; avant qu'il ait songé à se
jeter en travers de la fente, il se trouve à vingt-cinq mètres de
profondeur entre deux murailles de glace bleue et sur un sol jonché de
pierres. Sa position était tout à fait désespérée: à sa place, aucun
autre n'eût songé à sortir de cette fissure étroite qui laissait à
peine un rayon de lumière descendre jusqu'à lui. Les cris étaient
inutiles; car personne ne l'avait accompagné sur le glacier; autour de
lui, il ne touchait que la glace dure, de ses pieds il ne frappait que
le roc de granit; il se sentait gelé par le souffle aigre et froid qui
glissait dans la crevasse; ses vêtements mouillés se glaçaient sur son
corps. N'importe: au lieu d'attendre avec frayeur cette mort qui
devait lui sembler inévitable, il se met hardiment à l'ouvrage; avec
la petite hache qui termine son bâton, il taille à intervalles égaux,
dans les deux parois de la crevasse, des trous profonds qui lui
servent d'échelons pour remonter peu à peu; il arrive ainsi jusqu'à
une dizaine de mètres au-dessous de la surface du glacier; mais à cet
endroit, une des parois surplombe tellement qu'il ne peut y tailler de
marches, et qu'il est obligé de s'arrêter dans son ascension. Son
courage ne l'abandonne pas: il creuse dans une des parois une espèce
de niche, et vis-à-vis, deux entailles rapprochées; ensuite il
redescend et va chercher au fond de la crevasse trois pierres, une
assez large qu'il pose dans la niche, deux autres plus petites qu'il
place dans les marches de la paroi opposée; puis il s'assied sur la
grosse pierre, afin d'éviter à son corps le contact de la glace
humide, pose ses pieds sur les petites pierres de la paroi opposée, et
ne cesse de _battre la semelle_ pour maintenir la chaleur vitale. Il
resta ainsi plus de vingt-quatre heures suspendu à mi-hauteur de la
crevasse; le lendemain matin, les bergers envoyés à sa recherche
entendirent ses cris et le retirèrent encore vivant hors de la fente
du glacier. Ce héros, qui déploya tant de courage et de présence
d'esprit, est un crétin à l'oeil terne, à la parole embarrassée, au
long goître pendant; à sa place, tout homme de sens se serait
abandonné au désespoir, ou bien aurait croisé ses bras en invoquant la
mort; mais le pauvre d'esprit ne sut pas comprendre son horrible
situation et c'est pour cela qu'il réussit à sauver sa vie.


     II

     La Vallouise. -- Le plateau de Puy-Prés. -- Le Pertuis-Rostan. --
     Le village des Claux. -- Le Mont-Pelvoux. -- La Balme-Chapelu. --
     Moeurs des habitants.

La Vallouise, jadis appelée Valpute, est une vallée tortueuse, longue
d'environ vingt kilomètres, depuis les moraines du glacier Noir et
l'arche du glacier Blanc jusqu'à son confluent avec la vallée de la
Durance. Elle offre incontestablement les paysages les plus charmants
des Alpes dauphinoises: il faudrait même aller jusqu'en Piémont pour
trouver des sites aussi gracieux, des forêts aussi vastes, des
plateaux plus riants et mieux cultivés. C'est à la rencontre des
terrains géologiques qui composent cette partie des Alpes que la
Vallouise doit la richesse de sa végétation et la diversité de ses
aspects. Les gorges supérieures appartiennent encore au Pelvoux et
traversent les formations primitives: là, ce ne sont que glaces,
rochers écroulés, murailles de rochers à pic, cascades mugissantes; au
point de contact des terrains primitifs et des grès à anthracite, des
bouquets de sapins sont épars sur les pentes et sur le bord des
torrents; puis vient la formation du lias avec ses massifs de
trembles, de hêtres, de mélèzes, ses larges croupes herbeuses, ses
buissons fleuris, ses eaux ruisselantes et ses plateaux boisés,
dominés par d'âpres crêtes calcaires semblables aux ruines de
gigantesques murailles.

Le chef-lieu de la vallée, décoré par les habitants du nom de
Ville-Vallouise, ou plus brièvement de Ville, ne mérite guère son nom
ambitieux: c'est un misérable village, aux ruelles tortueuses, aux
chalets enfumés qui semblent porter la trace de récents incendies. En
outre, les maisons situées sur le bord du torrent ont été en partie
détruites par l'inondation de 1856: depuis cette époque, on n'a rien
fait pour réparer le désastre; les chambres et les greniers délabrés
sont encore ouverts à tous les vents, et ces pauvres débris de
constructions ruinées sont à la merci de la première crue. Les
habitants de Ville-Vallouise n'oseraient guère s'enorgueillir de leur
patrie s'ils n'avaient les fresques de l'église représentant saint
Christophe et l'enfant Jésus. Cette ignoble peinture, qui occupe
presque toute la hauteur du clocher, leur semble une merveilleuse
oeuvre d'art; ils l'admirent consciencieusement et montrent avec
satisfaction aux étrangers les longues jambes rouges du géant, son
pourpoint bleu, sa face paterne et débonnaire. «Que dites-vous de
notre saint Christophe? me demandait un Vallouisais. A-t-on d'aussi
belles peintures à Paris?»

[Illustration: Le lac de l'Échauda.--Dessin de Sabatier d'après
nature.]

Si le village lui-même n'est remarquable que par le délabrement et la
saleté de ses constructions, en revanche sa position est vraiment
belle. Il est situé au confluent de deux vallées, au pied d'un
promontoire crénelé de rochers et portant sur son plateau presque uni
de vastes pâturages semés de chalets et de bois. D'un côté le Gir, qui
reçoit toutes les eaux du Pelvoux et de l'Échauda; de l'autre côté,
l'Onde alimentée par les neiges de l'Alp-Martin, de Bonvoisin, du
Célard, environnent le village et se réunissent pour former la
Gironde, torrent presque aussi fort que la Durance dans laquelle il va
se jeter à un kilomètre au nord de l'Argentière. Des talus de sable et
de pierres rouges, tombés des cimes du Sablier et du Montbrison,
cachent en partie les pentes qui dominent la rive septentrionale du
Gir; par un heureux contraste, les vastes forêts de la Ville
recouvrent les montagnes de la vallée de l'Onde; mais quel que soit le
charme dont ces forêts revêtent le paysage, elles le cèdent en beauté
au plateau riant de Puy-Prés qui s'étend au sud-est de Ville-Vallouise
sur une longueur de cinq kilomètres et une largeur de près de trois
kilomètres. Ce plateau est la gloire de la Vallouise: des prés,
arrosés par de petits ruisseaux gazouilleurs qui ne débordent jamais,
occupent les vallons en forme de conques qui frangent le plateau; des
bouquets d'aunes et de frênes croissant au bord des ruisseaux égayent
les premières pentes et laissent entrevoir ça et là les villages et
les hameaux éparpillés à mi-côte; plus haut, viennent les champs
d'orge et d'avoine à l'abri dans une large dépression qui occupe
presque tout le sommet du plateau; plus haut encore, ce sont des bois
de mélèzes d'abord clairsemés, puis réunis en une vaste forêt qui
tapisse tout le versant; enfin deux escarpements calcaires jaillissent
de la verdure, séparés par le col boisé de la Pousterle. De ce col, on
jouit d'une vue vraiment ravissante sur la forêt de mélèzes et les
cultures du plateau: au delà du promontoire de Ville-Vallouise se
dresse le Mont-Pelvoux sur un entassement de montagnes neigeuses; à
leurs bases se contournent la vallée du Gir, et, plus loin, celle
d'Ailefroide jusqu'aux glaciers Blanc et de l'Encula, dont la surface
semble hérissée de vagues comme une mer agitée par l'orage.

[Illustration: Le Pelvoux.--Dessin de Sabatier d'après nature.]

La Vallouise forme un monde à part, et rien ne serait plus facile que
d'en faire une véritable forteresse de montagnes. Inaccessible pour
ainsi dire du côté de la barrière de glaciers qui la sépare à l'ouest
de la Bérarde et du Val-Godemar, elle ne pourrait être envahie au nord
que par le col de l'Échauda et le sentier scabreux de Presles, au sud
par le col de la Pousterle et les passages souvent encombrés de neige
de l'Alp-Martin et de la Cavale. À l'est, le promontoire qui se
prolonge entre la Vallouise et la Durance était jadis fortifié au
moyen de retranchements et de tours, aujourd'hui en ruines.

Quel fut le constructeur de cette muraille bâtie entre la Durance et
la Gironde, à plus d'un kilomètre en amont du confluent? C'est là une
question souvent débattue, mais non résolue par les archéologues du
Dauphiné. Peu nous importe d'ailleurs, car en cet endroit même un fait
géologique des plus intéressants jette singulièrement dans l'ombre
tous les travaux attribués aux archevêques d'Embrun, aux seigneurs de
Briançon ou même aux émirs sarrasins. Immédiatement en amont de la
muraille ruinée qui défendait l'entrée de la Vallouise, la Durance
coule entre deux parois de rochers complètement à pic, taillés sans
aucun doute par l'action incessante des eaux lors du soulèvement de
cette partie des Alpes. À une cinquantaine de mètres au-dessus du lit
actuel de la rivière, ces parois se terminent soudain, et des deux
côtés s'étend une surface relativement unie, mais assez étroite,
semblable à la marche d'un degré gigantesque; chacun de ces plateaux
qui surplombe le lit de la Durance, est à son tour dominé par une
paroi très-abrupte qui escarpe le flanc de la montagne. L'ancien
chemin de Briançon passait sur le plateau oriental, et peut-être que
ça et là ses lacets avaient été taillés dans le roc: il n'en fallait
pas davantage aux savants du Dauphiné pour leur faire supposer que la
gorge elle-même avait été ouverte de main d'homme; d'après les uns,
les rochers qui obstruaient le passage auraient été dissous par le
vinaigre d'Annibal, d'après les autres, ce percement grandiose serait
l'oeuvre de Cottius, d'après d'autres encore, le chef sarrasin Rostan
aurait fendu la montagne pour faire passer dans la vallée de Briançon
ses bandes envahissantes: de là viendrait à la gorge son nom de
Pertuis-Rostan. Cependant il suffit de regarder pour comprendre que
les deux plateaux des versants opposés sont le reste d'un ancien lit
de la Durance, lit que le torrent a scié lui-même par le milieu dans
toute sa longueur, afin d'y creuser l'espèce de _cañon_[7] dans lequel
ses eaux coulent aujourd'hui.

         [Note 7: Voir la 23e livraison du _Tour du monde_.]

Si l'on monte sur l'un des mamelons pierreux qui séparent le confluent
de la Durance et de la Gironde, on verra parfaitement que ce dernier
torrent a lui-même changé d'allure depuis les âges géologiques. De nos
jours, il coule directement de la Vallouise vers la Durance jusqu'à
cinq cents mètres environ de Pertuis-Rostan; là, il se recourbe tout à
coup vers le sud, et, passant dans une gorge étroite, court
parallèlement à la Durance pendant plus d'un kilomètre. Autrefois ses
eaux se déversaient directement dans le torrent principal par la
dépression du col de la Bathie, situé à côté de Pertuis-Rostan et à
peu près à la même hauteur, en amont de l'ancien mur qui fermait la
Vallouise. Ainsi le soulèvement des Alpes a forcé les deux torrents à
se frayer un nouveau lit: la Durance l'a excavé dans la gorge où elle
passait déjà, tandis que la Gironde, changeant de cours et abandonnant
la dépression de la Bathie, obliquait à droite et se frayait une issue
à travers le flanc de la montagne de Pousterle.

Mais parmi les voyageurs qui suivent la grande route de Briançon à Gap
serpentant sur le flanc de la montagne de la Bessée, il en est peu qui
remarquent la gorge de Pertuis-Rostan et le col de la Bathie; la vue
est invinciblement attirée vers le Pelvoux, qui dresse à l'horizon ses
deux cornes de rochers séparés par un long couloir de glaces: c'est le
roi de la Vallouise, et les rares touristes qui pénètrent dans cette
vallée ne peuvent se dispenser d'aller visiter au moins la base du
géant.

Si l'on veut tenter l'ascension de cette montagne, ou seulement
parcourir les vallées qui s'ouvrent alentour, il faut choisir pour
quartier général le village des Claux, situé à cinq kilomètres en
amont de Ville-Vallouise, au confluent des deux torrents d'Ailefroide
et de l'Échauda, dont les eaux réunies forment le Gir. Les Claux, en
patois _Claou_, c'est-à-dire _Clef_, sont en effet la clef des vallées
supérieures, car les chalets de ce village sont bâtis au point de
contact des terrains granitiques et des formations calcaires; là, le
sol presque uni de la vallée est dominé de tous côtés par des
ressauts élevés, d'où les torrents descendent en rapides et en
cascades; les voyageurs qui redoutent la fatigue des ascensions sont
dans une véritable impasse. Les constructions de ce village sont
encore plus misérables que celles de Ville-Vallouise; mais, en
revanche, le paysage est peut-être plus beau dans son cadre resserré:
les diverses essences d'arbres s'y mêlent en groupes plus pittoresques
et les eaux y ruissellent en plus grande abondance; au milieu des
prairies ombragées gazouillent de toutes parts les canaux
d'irrigation, empruntant leur eau transparente à l'Échauda ou leur
onde laiteuse au torrent d'Ailefroide. C'est le versant méridional
surtout qui fait la beauté de ce coin de la Vallouise: il est
recouvert, jusqu'à la hauteur de deux cents mètres, de frênes et de
trembles, à travers lesquels on voit briller les innombrables
cascatelles de la Pisse jaillissant en nappes, bondissant en chutes
successives ou glissant discrètement sous le feuillage. À quelques
mètres au-dessus de la plus haute cascade, là où commence à se faire
sentir l'âpre souffle des glaciers, l'herbe courte remplace tout à
coup les grands arbres; la limite entre la végétation et l'aridité est
marquée par une ligne inflexible, droite comme si elle eût été tirée
au cordeau. L'eau qui alimente toutes ces cascades provient en grande
partie du petit lac de l'Échauda, bassin ovale qui engouffre dans son
sein les blocs tombés des roches surplombantes, et laisse flotter à sa
surface les glaçons translucides, petits _icebergs_ détachés de la
base du glacier de Séguret-Foran.

Vu du bassin des Claux, le Mont-Pelvoux apparaît dans toute sa
majesté. Sa double pyramide appuyée sur des contre-forts également
pyramidaux, ses glaciers étroits qui semblent taillés à pic, ses
terrasses herbeuses environnées de précipices, les neiges saupoudrant
ses rochers abrupts, son isolement surtout, lui donnent un caractère
grandiose; par son énorme masse, il cache complètement la Barre des
Escrins et les autres cimes qui lui sont égales ou supérieures en
élévation; il semble le monarque incontesté de la chaîne; aussi a-t-il
donné son nom au massif entier. Sa forme offre une certaine analogie
avec celle du Viso, autre monarque, régnant sur toute la chaîne des
Alpes méridionales, depuis la dépression du Mont-Genèvre jusqu'au col
de Tende. Le Bric du Mont-Viso, encore plus auguste que le Pelvoux, se
termine aussi par deux cimes distinctes; autour de lui tous les
sommets s'abaissent et lui font une ceinture de neiges et de glaces;
mais il a de plus que le Pelvoux le privilège de n'avoir jamais été
visité. Il est vierge de pas humains et restera probablement inviolé
jusqu'à ce que l'aéronaute puisse diriger son ballon et débarquer du
haut du ciel sur toutes les cimes inaccessibles aujourd'hui.

D'après le témoignage des guides et des rares touristes qui ont foulé
la cime du Pelvoux, cette montagne est très-facile à gravir pendant
deux ou trois semaines de l'été, alors que les pentes supérieures sont
presque dégagées de neiges; à cette époque de l'année, les bergers
provençaux, suivis de leurs brebis, montent souvent dans les cirques
ouverts à quelques centaines de mètres du sommet. Lorsque les neiges
d'hiver ont été peu abondantes, les glaciers sont d'un accès difficile
parce que les crevasses non remplies par les névés restent béantes
dans toute leur largeur; les montagnes, en revanche, sont facilement
accessibles, parce que le rocher reste à nu et qu'il ne se forme pas
de couloirs d'avalanches. Le contraire a lieu lorsque l'hiver a
répandu sur toutes les montagnes des couches épaisses de neige: alors
les glaciers offrent moins de dangers, et les pics deviennent
inabordables. Les mêmes circonstances qui m'avaient permis de
traverser le col de la Tempe m'empêchèrent d'escalader le Pelvoux, et
je dus me contenter d'errer dans les vallées qui entourent la base de
cette montagne.

Au sortir des Claux, on gravit une assise de rochers que le torrent
traverse par une profonde coupure, et l'on se trouve sur une terrasse
herbeuse, vrai paysage de Calame transporté de la Suisse en Dauphiné.
Des rocs éboulés reposent ça et là au milieu des prairies; des sapins
se groupent en massifs pittoresques et laissent entrevoir les neiges
et les monts à travers leur large branchage; des troncs tombés de
vieillesse, mais retenus dans leur chute par une saillie du roc, se
tiennent en équilibre au-dessus du gouffre au fond duquel mugit le
torrent d'Ailefroide. Au delà d'une ancienne levée de moraines,
aujourd'hui revêtue de mousse et ombragée par un rideau de mélèzes, on
entre dans le bassin triangulaire de Planche-Vallière, étalant ses
maigres champs d'orge et ses prairies marécageuses au pied même des
escarpements en étages du Pelvoux. Là sont épars les chalets
misérables d'Ailefroide, situés au confluent du Banc ou ruisseau de
Saint-Pierre, issu du glacier Blanc, et du torrent de Celce-Nière,
Capescure ou Soleillan, provenant du vaste glacier du Célé. C'est la
gorge de ce dernier torrent qu'il faut suivre quand on veut tenter
l'ascension du Pelvoux. On peut également pénétrer par les glaciers de
cette gorge dans le Val-Godemar, et l'examen de la carte nous fait
supposer qu'on pourrait aussi choisir cette voie pour se rendre dans
la vallée de la Bérarde; la distance serait un peu plus longue que par
le col de la Tempe, mais le col qu'on aurait à franchir est moins
élevé de près de huit cents mètres.

Après avoir marché pendant deux heures dans la gorge de Capescure
jusqu'à la base du glacier du Célé, le voyageur qui se dirige vers le
Pelvoux gravit à droite une pente escarpée aboutissant à une terrasse
où se trouve le gîte des bergers de Provence, formé par la cavité d'un
grand rocher tombé du haut de la montagne: c'est là que le touriste et
son guide passent la nuit, étendus à côté d'un grand feu de racines et
de branches sèches. Le lendemain matin, on atteint, comme on peut, le
sommet d'un éboulis de pierres, puis on escalade, en s'aidant des
mains, les saillies d'une espèce d'escalier de roches où coulent
d'innombrables ruisseaux descendus des neiges du sommet, où bondissent
aussi des blocs de granit détachés du flanc de la montagne.
L'astronome M. Puiseux, qui a fait en 1848 l'ascension du Pelvoux,
venait de s'installer pour le déjeuner sur l'un de ces gradins,
lorsque tout à coup un bloc d'un mètre cube environ vint tomber comme
une bombe à côté de lui, lançant dans toutes les directions une
mitraille d'éclats; heureusement que ni lui ni son guide ne furent
atteints, et le repas, commencé sous de si fâcheux auspices, ne fut
pas autrement troublé. Arrivé au sommet de l'escarpement, on se trouve
sur un vaste plateau de neige d'un parcours facile, au milieu duquel
s'élèvent les deux plus hautes sommités du Pelvoux. De ces deux cimes,
également accessibles, on jouit d'une vue magnifique. On voit s'ouvrir
à ses pieds la verdoyante Vallouise, et, plus loin, l'aride vallée de
la Durance; à l'ouest, la Barre des Escrins lève sa tête noire
au-dessus des glaciers de l'Encula, de la Tempe et du Vallon; au delà
de ce premier cercle de glaces et de neiges, toutes les Alpes du
Dauphiné forment à l'horizon des cercles concentriques de pics et de
dômes; au nord, le mont Blanc écrase toutes les autres cimes de sa
masse énorme; à l'est, le mont Viso se fait remarquer par sa double
pyramide élancée. M. Durand, le premier touriste qui ait escaladé le
mont Pelvoux, croit avoir aussi aperçu la Méditerranée; mais M.
Puiseux n'a pu la distinguer, et les guides des Claux disent n'avoir
jamais vu du côté du sud d'autre mer que celle des brouillards ou des
brumes reposant sur les plaines de Provence.

[Illustration: Le mont Aurouze, vu du col de Barbey-Loubet.--Dessin de
Français d'après M. A. Muston.]

Depuis 1828, année de la première ascension, jusqu'à nos jours, le
mont Pelvoux n'a encore été gravi que par ces touristes français;
presque tous les Anglais qui ont pénétré dans la Vallouise, avaient
pour unique but de faire un pèlerinage à la Balme-Chapelu, grotte
située au pied du mont, dans la combe de Capensure. Cette excavation,
dont la voûte de granit, en partie effondrée, peut encore abriter deux
cents personnes, a longtemps servi de forteresse aux Vaudois
persécutés. Inaccessible de toutes parts, si ce n'est du côté du
torrent dont la sépare une pente escarpée, elle offrait une retraite
sûre, et des tas de pierres que l'on voit près de l'entrée prouvent
que les Vaudois étaient disposés à se défendre. Les pauvres gens
réfugiés dans cette grotte consentaient à vivre comme des ours dans la
région des orages; éloignés de leur patrie, privés de tout commerce
avec leurs semblables, ils n'avaient d'autres ressources que les
maigres récoltes épargnées par le terrible hiver de la Combe; mais au
moins pouvaient-ils lire en paix leur Bible et prier leur Dieu dans
leur propre langue, sans crainte d'être décapités ou écorchés vifs.
Mais en une fatale nuit d'orage, ils furent tout à coup surpris par
une force considérable de soldats. Un petit nombre d'entre eux
seulement put échapper au massacre et s'enfuir à travers les glaciers,
dans le Val-Godemar, et de là dans la vallée de Freyssinières. Les
montagnards de la Vallouise se racontent encore l'un à l'autre
l'histoire de ces malheureux étrangers, peu à peu transformée en
légende; mais ils ne comprennent point le mobile qui les poussait;
d'après eux, les Vaudois n'auraient jamais osé braver les terreurs
d'un hiver passé au milieu des glaces, des brouillards et des
tempêtes, s'ils n'avaient pratiqué de noirs maléfices et connu l'art
de transformer les pierres en lingots d'or. En l'an de grâce 1859, il
s'est encore trouvé des gens assez superstitieux pour creuser à
l'heure de minuit le sol de la Balme, dans l'espoir d'y découvrir des
trésors cachés. Quelques années auparavant, un prêtre accompagné de
deux sacristains avait réussi à détacher de la voûte enchantée une
pierre, qui, grâce à des incantations magiques, devait se transformer
en un bloc d'argent; mais, le lendemain matin, la pierre remonta,
dit-on, par une impulsion soudaine et se replaça d'elle-même dans la
voûte de la grotte. Heureux celui qui saura découvrir les trésors
cachés sous la pierre par les Vaudois fugitifs, de leur vivant noirs
magiciens et suppôts du démon!

[Illustration: Mont Ferrand. Mont Charnier. Mont Chamouset. Mont
Aurouze. LES MONTAGNES DU DÉVELUY.--Dessin de Karl Girardet d'après M. A.
Muston.]

On le voit: les habitants de la Vallouise ne peuvent se vanter d'avoir
l'esprit dégagé des antiques superstitions, et la plupart d'entre eux
mériteraient de vivre en plein moyen âge. Il n'est pas un récit de
miracle qui ne trouve crédit chez eux, tout prodige est accepté comme
vrai sans examen. Un jour qu'un de mes amis, un peu ironique de sa
nature, racontait à une société de Vallouisais les merveilles les plus
étranges, les aventures les plus miraculeuses de la mythologie indoue,
il s'aperçut avec stupeur qu'on acceptait tous ses récits sans
arrière-pensée; les exploits divins de Krichna et de Kali trouvaient
dans ces âmes simples une croyance absolue. Séparés du reste du monde
par un cercle de glaces et de rochers, initiés depuis quelques années
seulement à la jouissance d'un chemin carrossable, les habitants de la
Vallouise sont restés à peu près en dehors de tout progrès. Ils sont
incontestablement bons, doux et naïfs, mais on ne leur ferait aucun
tort si on les comparait à tel peuple barbare du nouveau monde ou de
la mer du Sud.

Pour apprendre à connaître les moeurs des indigènes de la Vallouise,
qu'on entre dans une de leurs cabanes, et l'on verra que les huttes
des Esquimaux[8] ne sont guère inférieures aux habitations de nos
compatriotes des Alpes. Je ne parle pas ici seulement de ces gîtes
improvisés entre deux rochers surplombants, et dont les murailles sont
construites au hasard en pierres de toute provenance, ardoise, granit,
marbre ou porphyre; les plus superbes constructions, celles qui de
loin offrent le plus de ressemblance avec les chalets suisses, et dont
le toit bruni recouvre un vaste grenier à gerbes, sont en réalité des
bouges inhabitables pour tout homme doué du moindre instinct de
propreté. En entrant par la porte basse qui est la seule ouverture du
taudis, on ne peut d'abord rien distinguer dans l'obscurité générale,
mais, en revanche, l'odorat est désagréablement affecté. Lorsque enfin
les yeux se sont habitués à ces demi-ténèbres, on ne peut reconnaître
les objets, tant ils sont confondus en désordre et recouverts
uniformément d'une épaisse couche de suie. Aux noires poutres du
plafond sont suspendus des barattes, des marmites, des paniers, des
branches jadis vertes de sapin bénit, de fétides articles de vêtement,
sale défroque transmise de génération en génération; des débris de
toute espèce sont épars sur le sol presque visqueux; une table, un
lit, un pétrin, et deux ou trois siéges en bois qu'à leur couleur on
ne saurait distinguer du sol ou du foyer, occupent plus de la moitié
de la chambre; une acre fumée se mêle à l'air déjà si corrompu. Près
du feu gît une boîte de sapin noirci, hermétiquement fermée par des
pièces de toile ou de laine jadis vertes; cette boîte, d'où
s'échappent des gémissements lamentables, ressemble à un cercueil,
c'est le berceau d'un nouveau-né. Si le pauvre être a eu le malheur de
venir au monde vers le commencement de l'hiver, il est condamné à
vivre pendant huit mois de la fétide atmosphère qu'il a respirée au
jour de sa naissance; pendant cette première période de sa vie, de
beaucoup la plus importante en résultats pour sa santé future, ses
poumons ne s'empliront pas une seule fois de l'air pur qui descend des
montagnes; dans leur sollicitude, ses parents lui ont créé une
atmosphère artificielle de la plus funeste insalubrité. Qu'on s'étonne
ensuite de la mortalité des enfants dans les Alpes dauphinoises, qu'on
s'étonne de compter parmi les survivants un si grand nombre de
crétins!

         [Note 8: Voir la 2e livraison du _Tour du monde_.]

Dans quelques villages, ces êtres dégradés forment le tiers ou la
moitié de la population. Abondamment pourvus d'un goître majestueux
qui ne fait que s'allonger et grossir avec l'âge, ils atteignent dès
leur enfance le plus complet développement possible de leur
intelligence, semblables sous ce rapport aux orangs-outangs qui n'ont
plus rien à acquérir dès qu'ils sont arrivés à l'âge de trois ans. À
cinq ans les petits crétins ont déjà l'air placide et mûr qu'ils
doivent garder toute leur vie; leurs membres sont ramassés et trapus
comme ceux des hommes faits; ils remplissent leurs fonctions de
bergers ou de manoeuvres aussi bien qu'ils le feront dans la force de
l'âge, et comme des adultes, ils portent culottes, habit à queue et
large chapeau noir. Ils ont même avant l'âge un certain gros bon sens,
et s'ils appartiennent à une famille de notables, rien n'empêche qu'on
ne les choisisse pour en faire les sacristains et les marguilliers de
la paroisse: une seule chose leur manque, la force d'impulsion
nécessaire pour devenir des hommes. Leurs yeux, aussi brillants qu'ils
soient, se ternissent peu à peu, leur bouche commence à baver, leurs
jambes hésitent et se traînent. Épais, lourds, hideux, ils ne
demandent qu'à satisfaire leur faim, et la vue d'une écuelle de lait,
d'un morceau de pain les satisfait complètement. Pour comprendre leur
misérable état, est-il besoin d'analyser savamment l'eau qu'ils
boivent et de doser l'air qu'ils absorbent? Il suffit de pénétrer dans
les tanières impures où ils ont passé leur enfance.

La nourriture des montagnards du Pelvoux ne vaut guère mieux que leur
logement; elle est simple, puisqu'elle se compose presque uniquement
de pain, de laitage et de racines; mais le pain qui forme la base de
l'alimentation est toujours de mauvaise qualité. Un usage antique et
solennel veut que chaque famille ait sa provision de pain pour une
année entière; ainsi l'on montre aux envieux que la farine ne manque
pas. Le pauvre seul mange parfois du pain frais, parce qu'il n'a pas
une récolte suffisante pour cuire en une fois la provision de toute
l'année; mais il a honte de sa pauvreté, et quand il s'agit de mettre
de nouveau la main à la pâte, il se cache afin d'échapper aux regards
des voisins. Le pain de la Vallouise, fait de seigle et de froment, ou
bien de seigle et d'avoine, a toujours goût de poussière ou de moisi.
Il va sans dire que pour couper ce pain il faut recourir à des moyens
héroïques. Sur la table est placé un gros billot de chêne auquel est
attaché un coutelas tranchant; on introduit le pain sous l'instrument,
et en appuyant de tout le poids de son corps sur le manche qui termine
le coutelas, on parvient à détacher un morceau du bloc de pain soumis
à la pression. Pour ramollir ce morceau, dur comme un éclat de marbre,
il faut le faire tremper pendant quelques minutes; les pauvres se
contentent d'eau pure, les riches se servent de vin blanc pour cette
opération.

Semblables sous ce rapport à toutes les peuplades isolées, les gens de
la Vallouise n'ont point d'habitudes commerciales; ils tâchent de
vivre comme si le reste du genre humain n'existait pas, et chacun
d'eux tâche de produire dans ses champs et dans son chalet tout ce
qu'il croit être nécessaire à ses besoins ou à son agrément. Il se
contente de vendre sur les marchés de Briançon et de la Bessée les
denrées qu'il lui est absolument impossible de consommer lui-même, et
jamais il n'achète qu'à la dernière extrémité les objets les plus
indispensables. Il est son propre journalier, son charpentier, son
maçon, son boulanger, son tailleur, son cordonnier; même lorsqu'il est
obligé d'accepter l'intermédiaire du fabricant, il se croit tenu de
fournir la matière première. Quand il a besoin d'un vêtement de drap,
il tond ses brebis, en fait carder et filer la laine dans sa maison,
la porte au fabricant qui la transforme en drap, puis au teinturier
qui la teint en gros bleu, et enfin rapporte le drap à sa femme qui
taille la culotte ou l'habit sur un patron laissé par la grand'mère.
De même, les chemises du Vallouisais doivent être faites du chanvre
qui croît autour de son chalet; en outre, le nombre des _sétérées_ de
chanvre qu'il cultive doit augmenter avec sa fortune. Un oeil exercé
peut toujours reconnaître à l'étendue des chènevières situées dans une
propriété, combien le maître a de chemises dans son armoire. Il est
bon d'ajouter que la plupart de ces chemises ne sont autre chose qu'un
symbole de richesse et restent inviolées sur les planches de sapin
jusqu'au jour où l'heureux possesseur les transmet solennellement à
son fils ou à son gendre.

Ayant ainsi l'ambition de tout produire par eux-mêmes, leur foin,
leurs céréales, leurs chanvres, leurs laines, leurs fromages, leur
vin, les habitants de la Vallouise sont obligés d'avoir des parcelles
de terrain à plusieurs lieues de distance, les unes à l'origine, les
autres à l'issue de la vallée, car les produits divers qu'ils
demandent ne peuvent être obtenus qu'à différentes altitudes. Les
habitants des Claux, non contents d'avoir autour de leurs chalets des
champs de céréales, des prairies, des chènevières, quelques arbres
fruitiers, ont aussi des chalets d'été à l'Ailefroide, à la Sapenière,
à l'Échauda, dans tous les pâturages communaux où ils peuvent envoyer
leurs moutons ou leur gros bétail; d'un hameau, ils tirent leur
seigle, leurs choux et leurs navets; près d'un autre hameau, situé à
deux ou trois lieues plus loin, ils traient leurs vaches, font leur
beurre et leurs fromages. Quant aux vignobles, ils sont situés à seize
kilomètres des Claux, près de l'issue de la vallée, à la base d'un
rocher exposé au soleil du midi; mais leur altitude dépassant mille
mètres, ils ne peuvent produire qu'un abominable verjus dont les
propriétaires sont pourtant singulièrement fiers. Au milieu du
vignoble se trouve la cave où l'on emmagasine les deux ou trois
barriques de liquide récolté, et lorsque le vin manque chez les
habitants des Claux, ils sont obligés de seller leur monture et
d'employer toute une journée de travail pour aller remplir deux outres
goudronnées. En revenant, ils ne manquent pas d'inviter tous les amis
qu'ils rencontrent sur la route, la procession grossit à mesure qu'ils
se rapprochent du village; à peine arrivés, tous s'attablent pour
fêter le bon vin; une grande partie de l'outre entamée se vide en
l'honneur de l'amphitryon, et celui-ci passe le reste de la journée à
cuver sa liqueur. Tel est l'un des moindres inconvénients du système
que pratique l'indigène de la Vallouise en produisant sur sa propriété
tous les objets nécessaires à sa consommation. Protectionniste fidèle
aux saines traditions de l'économie politique, il mange son blé, boit
son vin, s'habille de sa laine et de son chanvre, bâtit son chalet
avec son propre bois, sculpte lui-même le berceau de son enfant et
rabote le cercueil de son père; il ne paye aucun tribut aux habitants
des autres vallées; mais il mange du pain moisi, boit du vinaigre,
s'habille de vêtements mal faits, se construit des cabanes insalubres,
fait de ses enfants autant de petits crétins, et de plus il perd son
temps qu'il pourrait employer d'une manière utile.

Lorsque vient l'hiver, l'interminable hiver, lorsqu'une épaisse neige
remplit la vallée et que les branches d'arbres portent chacune leur
poids de glace, ceux qui n'abandonnent pas le pays se réfugient, pour
échapper au froid, dans les écuries creusées au-dessous des maisons:
les exhalaisons du fumier entassé depuis plusieurs mois, la
respiration des chevaux et des mulets, l'absence de courant d'air,
l'épaisseur des murailles, même la couche de neige qui obstrue toutes
les issues, maintiennent une température confortable dans ces
souterrains nauséabonds. On y transporte les instruments culinaires,
les rouets, les fuseaux, les branches bénites, l'antique pendule qui
mesure les heures de son tictac monotone. Une rigole pavée emporte les
eaux ménagères et le purin des animaux dans le tas de fumier qui
occupe l'extrémité opposée à celle où siègent les dieux lares de la
famille. Toutes les dispositions sont prises dans le but de rendre
supportable le séjour des écuries. Le temps se passe assez
agréablement pour les femmes qui ont toujours à vaquer aux soins du
ménage, soigner les enfants, les vieillards et les malades, à filer la
laine et le chanvre; quant aux hommes, ils n'ont qu'à se jeter sur la
paille à côté des animaux, et sauf les heures pendant lesquelles ils
soignent leurs bêtes, ils emploient leur temps à dormir d'un long
sommeil semblable à celui des marmottes; parfois, dans leurs moments
d'insomnie, ils tricotent des bas et vont tenir compagnie aux dames.

[Illustration: Ruines de la Chartreuse de Durbon.--Dessin de Karl
Girardet d'après M. A. Muston.]

C'est là un genre de vie inacceptable pour des hommes habitués au
grand air, à la liberté du chasseur ou du pâtre; aussi la plupart
d'entre eux quittent la prison dans laquelle l'hiver renferme leur
famille, et suivant l'exemple que leur donnent les troupeaux de
Provence, quittent leurs âpres montagnes pour aller séjourner jusqu'au
printemps dans les régions plus fortunées du Midi. Vrais nomades, ils
habitent pendant la saison des chaleurs les fraîches vallées des
Alpes, puis au commencement de l'automne descendent dans les vallées
inférieures et enfin, lors de la chute des neiges, vont jouir du doux
climat des plages maritimes. Il serait à désirer qu'en hiver les
hommes n'eussent pas seuls le privilège d'émigrer dans les plaines
tempérées de la Provence. Pendant la saison des neiges, le climat des
Alpes devient celui du Spitzberg; alors les femmes et les enfants,
confinés sous terre dans les écuries infectes, n'osent plus sortir de
peur de respirer l'air glacé du dehors. Le jour ne viendra-t-il pas où
ils pourront émigrer en masse vers les chaudes plaines du Midi,
laissant les villages en garde à quelques chasseurs? Le bien-être des
montagnards, leur santé l'exigent impérieusement, et si l'on désire
l'extinction graduelle du crétinisme, on ne peut recourir à un moyen
plus naturel et plus efficace. Autant les montagnes sont belles quand
les vallées qui en ceignent la base leur font une ceinture de
feuillage, autant elles sont effrayantes à voir lorsqu'elles reposent
sur un monde de frimas. Alors un silence terrible repose sur la vaste
étendue des vallées et des montagnes uniformément blanches; le ciel
gris se confond avec l'horizon dentelé des cimes; souvent les neiges
tourbillonnent fouettées par la tourmente, et les avalanches
s'écroulent en grondant du haut des rochers. Au milieu de cette nature
inhospitalière, l'homme, blotti dans un souterrain, se sent à peine le
droit d'exister.

                                   Élisée RECLUS


FIN DU DEUXIÈME VOLUME.



GRAVURES.

                                                      Dessinateurs.
  Chapelle de Sainte-Rosalie (près Palerme)              Rouargue      1
  Types et costumes siciliens                            Rouargue      4
  Ruines à Girgenti (Agrigente)                          Rouargue      5
  Vue de Syracuse                                        Rouargue      8
  Taormine et l'Etna                                     Rouargue      9
  La Marine à Messine                                    Rouargue     12
  Rocher de Scylla                                       Rouargue     13
  Stromboli                                              Rouargue     16
  Pigeonnier près d'Ispahan                         Jules Laurens     17
  Pont d'Allah-Verdi-Khan sur le Zend-è-Roud,
    à Ispahan                                       Jules Laurens     21
  Collége de la Mère du roi, à Ispahan              Jules Laurens     24
  Une peinture indienne dans le palais des
    Quarante-Colonnes, à Ispahan                    Jules Laurens     25
  Entrée de Kaschan                                 Jules Laurens     28
  Une caravane persane au repos                     Jules Laurens     29
  Types persans                                     Jules Laurens     32
  Faubourg de Téhéran                               Jules Laurens     33
  La porte de Schah-Abdoulazim                      Jules Laurens     36
  Dans une cour, à Téhéran                          Jules Laurens     37
  Types et portraits persans                        Jules Laurens     40
  Groupe de Persans                                 Jules Laurens     41
  Dans l'Enderoun (appartement intérieur
    -- Costumes d'intérieur et de sortie)           Jules Laurens     44
  Choix d'armes, d'instruments et objets divers
    persans                                         Jules Laurens     45
  Le Démavend                                       Jules Laurens     48
  Vue de l'île Saint-Thomas                             de Bérard     49
  Saint-Pierre, à la Martinique                         de Bérard     52
  Cataracte de Weinachts (Guyane anglaise)              de Bérard     53
  Une sucrerie à la Guadeloupe                          de Bérard     56
  La Pointe-à-Pître, à la Guadeloupe                    de Bérard     57
  Le port d'Espagne, à la Trinidad                      de Bérard     60
  La baie de Panama                                     de Bérard     61
  Vue des Bermudes                                      de Bérard     64
  Costumes norvégiens d'Hitterdal                          Pelcoq     65
  La vallée de Bolkesjö                                      Doré     68
  Costumes du Télémark                                     Pelcoq     69
  La vallée de Vestfjordal                                   Doré     72
  Intérieur d'auberge à Bolkesjö                         Lancelot     73
  Église d'Hitterdal                                      Wormser     75
  Le Rjukandfoss                                             Doré     76
  Un chalet à Bamble                                     Lancelot     77
  Vue du lac Bandak                                          Doré     80
  Le lac Flatdal                                             Doré     81
  Fjord de Gudvangen                                         Doré     84
  Église de Bakke                                            Doré     85
  Route de Stalheim                                          Doré     88
  Le Vöringfoss                                              Doré     89
  Vallée de l'Heimdal                                        Doré     92
  Femme du Sogn                                            Pelcoq     93
  Une noce en Norvége                                      Pelcoq     96
  Le marché aux grains (Suez)                       Karl Girardet     97
  Port de Suez                                      Karl Girardet    100
  Cimetière européen à Suez                         Karl Girardet    100
  Qosséir                                           Karl Girardet    101
  Djeddah                                           Karl Girardet    101
  Port de Souakin                                   Karl Girardet    101
  Mosquée de Salonique                              Karl Girardet    104
  Femmes albanaises, près d'un arabas,
    à Vasilika                                       Villevieille    105
  Un Juif de Salonique                                       Bida    108
  Une Juive de Salonique                                     Bida    109
  Sceau du monastère de Kariès                                       111
  Vue générale de mont Athos                         Villevieille    112
  Le Conseil des Épistates au mont Athos                Boulanger    113
  Saint Georges (fresque de Panselinos dans le
    Catholicon de Kariès)                                  Pelcoq    116
  Monastère d'Iveron                                Karl Girardet    117
  L'higoumène d'Iveron                                     Pelcoq    120
  La Phiale ou le Baptistère du couvent de Lavra         Lancelot    121
  Croix sculptée en bois dans le trésor de Kariès         Thérond    124
  Coffret dans le trésor de Kariès                        Thérond    125
  Peinture de la trapeza de Lavra: les trois patriarches  Thérond    128
  La confession                                              Bida    129
  Bas-relief du couvent de Vatopédi                     A. Proust    130
  Albanais, soldat de la garde des Épistates         Villevieille    132
  Vue du couvent d'Esphigmenou                      Karl Girardet    133
  Intérieur de la cour principale du couvent slave
    de Kiliandari                                        Lancelot    136
  La récolte des noisettes au mont Athos             Villevieille    137
  L'île Chatam, dans l'archipel Galapagos            E. de Bérard    140
  Baie de la Poste, dans l'île Floriana
    (archipel Galapagos)                             E. de Bérard    140
  L'île Charles, dans l'archipel Galapagos           E. de Bérard    141
  Aiguade de l'île Charles (archipel Galapagos)      E. de Bérard    144
  Oiseaux et reptile (archipel Galapagos)                  Rouyer    145
  Côtes de l'île Albermale, dans l'archipel
    Galapagos                                        E. de Bérard    148
  Oeno, dans l'archipel Pomotou (îles à coraux)      E. de Bérard    149
  Village de Vanou, dans l'île de Vanikoro
    (îles à coraux)                                  E. de Bérard    149
  Baie de Manevai, dans l'île de Vanikoro
    (îles à coraux)                                  E. de Bérard    152
  Récifs et piton de l'île de Borabora
    (îles à coraux)                                  E. de Bérard    153
  Rade et pic de l'île de Borabora (îles à coraux)   E. de Bérard    156
  Île de Whitsunday, dans l'archipel Pomotou
    (îles à coraux)                                  E. de Bérard    157
  Brun-Rollet                                                Fath    160
  Traîneau yakoute                                    Victor Adam    161
  Une sorcière tongouse                               Victor Adam    164
  Port d'Okhotsk                                      Victor Adam    165
  Bazar de Nertchinsk                                 Victor Adam    168
  Colonie ou village yakoute                          Victor Adam    169
  Voyageur russe en Sibérie                           Victor Adam    172
  Argali (mouton sauvage)                             Victor Adam    173
  Campement de Tongouses                              Victor Adam    176
  Chamans yakoutes                                    Victor Adam    177
  Femme yakoute                                       Victor Adam    180
  Poteaux des frontières du pays des Yakoutes et
    de la Chine                                       Victor Adam    181
  Types indigènes (Australie du Sud)                      G. Fath    184
  Sépultures australiennes dans les bois                 Lancelot    185
  Sépulture australienne au désert                           Doré    189
  Restes d'un voyageur retrouvés par ses compagnons
    dans les déserts du lac Torrens                          Doré    192
  Oasis d'Éderi (Fezzan)                                 Rouargue    193
  Mourzouk (capitale du Fezzan)                          Rouargue    196
  Gorge d'Agueri                                         Lancelot    197
  Vallée d'Auderaz                                       Rouargue    200
  Vue d'Agadez                                           Lancelot    201
  Vue de Kano (entrepôt du Soudan central)               Lancelot    204
  Dendal ou boulevard de Kouka (capitale du Bornou)      Lancelot    205
  Vue du lac Tchad                                       Rouargue    208
  Village marghi                                         Rouargue    209
  Halte dans une forêt du Marghi                         Rouargue    212
  Village mosgou                                         Rouargue    213
  Chef mosgovien                                         Rouargue    216
  Intérieur d'une habitation mosgovienne                 Rouargue    217
  Chef kanembou                                          Rouargue    220
  Entrée du sultan de Baghirmi dans Maséna
    (sa capitale)                                        Rouargue    221
  Une razzia à Barea (Mosgou)                            Rouargue    224
  Vue du marché de Sokoto                                Hadamard    225
  Bac sur le Niger, à Say                                Rouargue    228
  Vue des monts Homboris                                 Lancelot    229
  Village sonray                                         Lancelot    232
  Vue de Kabra (port de Tembouctou)                      Rouargue    233
  Camp touareg                                           Lancelot    236
  Arrivée à Tembouctou                                   Lancelot    237
  Vue générale de Tembouctou                             Lancelot    240
  Portrait en pied du baron de Wogan en costume
    de voyage                                           J. Pelcoq    241
  Grass-Valley                                          J. Pelcoq    244
  Un claim ou atelier de mineur                         J. Pelcoq    245
  Forêt de _taxodium giganteum_ ou pins géants           Lancelot    248
  Un cañon ou passage de la Sierra-Wah                   Lancelot    249
  La case du jugement                                   J. Pelcoq    252
  Le poteau de la guerre                                J. Pelcoq    253
  Types d'Indiennes du Rio-Colorado                     J. Pelcoq    256
  Grande pagode de Rangoun                               Français    257
  Bateau à voile sur l'Irawady                     Cliché anglais    258
  Canot de parade                                  Cliché anglais    259
  Bateau de commerce                               Cliché anglais    259
  Birmans dans une forêt                                J. Pelcoq    261
  Pattshaing ou tambour-harmonica                  Cliché anglais    262
  Pattshaing à baguettes                           Cliché anglais    262
  Harpe birmane                                    Cliché anglais    263
  Harmonica birman                                 Cliché anglais    263
  Pagode à Pagán                                   Cliché anglais    264
  Représentation théâtrale dans le royaume d'Ava         Hadamard    265
  Dagobah ou pagode en forme de cloche             Cliché anglais    266
  Intérieur d'une pagode                           Cliché anglais    267
  Maison de l'ambassade à Amarapoura               Cliché anglais    268
  Vallée des puits de bitume                        Karl Girardet    269
  Types de grands seigneurs et hauts fonctionnaires
    birmans                                                 Morin    272
  Le palais du roi et l'éléphant blanc                     Navlet    273
  Sculptures comiques dans le monastère royal à
    Amarapoura                                           Lancelot    276
  Vue du Maha-Toolut-Boungyo (monastère royal à
    Amarapoura)                                          Lancelot    277
  Détails intérieurs du Maha-comiye-peima à Amarapoura     Navlet    281
  Une porte à Amarapoura                           Cliché anglais    284
  Canon birman                                     Cliché anglais    284
  Danse des éléphants                              Cliché anglais    284
  Canal d'irrigation dans le royaume d'Ava         Cliché anglais    285
  Jeunes dames birmanes                                     Morin    288
  Le temple du Dragon                                    Lancelot    289
  Rives de l'Irawady (près des mines de rubis)     Cliché anglais    292
  Petite pagode à Mengoun                          Cliché anglais    292
  Grand temple de Mengoun (depuis le tremblement
    de terre de 1839)                               Karl Girardet    293
  Vallée de l'Irawady au confluent du Myit-Nge          Paul Huet    297
  Temple ruiné à Pagán                                   Lancelot    300
  Salces ou volcans de boue à Membo                Cliché anglais    301
  Cônes volcaniques dans la plaine de Membo        Cliché anglais    301
  Paysans birmans en voyage                        Cliché anglais    302
  Statue gigantesque de Bouddha à Amarapoura             Lancelot    304
  Zanzibar vue de la mer                             E. de Bérard    305
  Portrait de feu l'iman de Zanzibar                 E. de Bérard    308
  Pont de la ville de Zanzibar                       E. de Bérard    309
  Un village de la Mrima                                Lavieille    312
  Jihoué la Mkoa ou la roche ronde                 Cliché anglais    313
  La fontaine qui bout (source thermale dans le
    Khoutou)                                       Cliché anglais    313
  Sycomore africain                                Cliché anglais    314
  L'Ougogo                                         Cliché anglais    315
  Burton et ses compagnons en marche                    Lavieille    316
  Chaîne côtière de l'Afrique occidentale               Lavieille    317
  Passe dans l'Ousagara                                 Lavieille    320
  Paysage dans l'Ounyamouézi                            Lavieille    321
  Noirs de l'Ousumboua                               G. Boulanger    324
  Huttes à Mséné                                        Lavieille    325
  Nègres porteurs                                    G. Boulanger    328
  Noir de l'Ouganda                                  G. Boulanger    329
  Habitation de Snay ben Amir à Kazeh                   Lavieille    332
  Jeunes dames à Kazeh                               G. Boulanger    333
  Coiffures des indigènes de l'Ounyanyembé         Cliché anglais    334
  Coiffures des indigènes de l'Oujiji              Cliché anglais    335
  Maison des étrangers à Kaouélé                        Lavieille    336
  Navigation sur le lac Tanganyika                      Lavieille    337
  Le capitaine Burton sur le lac Tanganyika             Lavieille    339
  Habitation au bord du lac Tanganyika                  Lavieille    340
  Le bassin du Maroro                                   Lavieille    341
  Instruments et ustensiles des Ouajiji            Cliché anglais    342
  Riverains du Tanganyika (côté ouest)             Cliché anglais    343
  Riverains du Tanganyika (côté sud)               Cliché anglais    343
  Le bassin du Kisanga                                  Lavieille    344
  Végétation de l'Ougogi                                Lavieille    345
  Passe de l'Ouzagara                              Cliché anglais    346
  Rocher de l'Éléphant près du cap Gardafui        Cliché anglais    347
  Dernier établissement égyptien dans le Fazogl          Lancelot    348
  Contrée des Shelouks sur le Saubat                     Lancelot    349
  Bélénia (village bari sur le fleuve Blanc)             Lancelot    352
  Habitants de la Havane                                    Potin    353
  Coolies chinois à Cuba                                   Pelcoq    356
  Vue générale de la Havane (capitale de Cuba)           Lancelot    357
  Avenue de palmiers devant une habitation de Cuba   E. de Bérard    360
  Cathédrale de la Havane                                  Navlet    361
  La volante (voiture de la Havane)                   Victor Adam    363
  Vue de Matanzas                                        Lancelot    364
  Paysage dans l'île de Cuba: Loma (coteau)
    de Candela                                          Paul Huet    365
  Paysage dans l'île de Cuba (Loma de la Givora)        Paul Huet    368
  Grenoble et les Alpes dauphinoises                Karl Girardet    369
  Les Grands Goulets                                Karl Girardet    372
  Pont-en-Royans                                             Doré    373
  Sainte-Croix et les ruines du château de Quint    Karl Girardet    376
  Die et la vallée de Roumeyer (vue prise des
    hauteurs de Saint-Justin)                            Français    377
  Le Mont-Aiguille (vu de Clelles)                       Daubigny    380
  Pontaix                                           Karl Girardet    381
  Roumeyer et le mont Glandaz                            Français    384
  Entrée de la vallée de Roumeyer                   Karl Girardet    385
  La vallée de Léoncel                              Karl Girardet    388
  La vallée de la Véoure et de la plaine du Rhône
    (vue prise des hauteurs de la Vacherie)         Karl Girardet    389
  Beaufort                                               Français    392
  La forêt de Saou                                       Sabatier    394
  Poët-Cellard                                      Karl Girardet    395
  Bourdeaux                                         Karl Girardet    396
  Le Velan et Plan-de-Baix (vue des sources
    du Ruïdoux)                                     Karl Girardet    397
  Cascade de la Druïse                              Karl Girardet    398
  La gorge de Trente-Pas                            Karl Girardet    400
  Le mont Viso                                           Sabatier    401
  Le pont du Diable                                      Sabatier    405
  Le lac de l'Échauda                                    Sabatier    408
  Le Pelvoux                                             Sabatier    409
  Le mont Aurouze                                        Français    412
  Les montagnes du Devoluy                          Karl Girardet    413
  Ruines de la Chartreuse de Durbon                 Karl Girardet    416



CARTES ET PLANS.


  Carte de la Sicile, par M. A. Vuillemin.                             3
  Carte de la Perse, par M. A. Vuillemin.                             19
  Carte des grandes et petites Antilles, par M. A. Vuillemin.         51
  Carte du haut Télémark (Norvége méridionale), d'après
    M. Paul Riant.                                                    67
  Carte de la presqu'île de Bergen, d'après M. Paul Riant.            83
  Carte de la Chalcidique, par M. A. Vuillemin.                      115
  Partie du gouvernement d'Yakoutsk, par Piadischeff.                167
  Carte de l'Australie, par M. A. Vuillemin.                         187
  Carte des voyages du docteur Henri Barth en Afrique (partie
    orientale) d'après M. de Lanoye.                                 195
  Voyage du docteur Barth (Itinéraire de Sokoto à Tembouctou),
    par M. A. Vuillemin.                                             234
  Carte du cours inférieur de l'Irawady comprenant les possessions
    britanniques et la partie sud du royaume d'Ava, d'après le
    capitaine H. Yule.                                               260
  Plan d'Amarapoura et de sa banlieue, d'après les relevés du
    major Grant Allan.                                               280
  Carte du cours supérieur de l'Irawady et partie nord du royaume
    d'Ava, d'après le cap. Yule.                                     296
  Carte du voyage de Burton et Speke aux grands lacs de l'Afrique
    orientale (Itinéraire de Zanzibar à Kazeh).                      307
  Carte du voyage de Burton et Speke aux grands lacs de l'Afrique
    orientale (2e partie).                                           338
  Carte de l'île de Cuba, par M. A. Vuillemin.                       355
  Carte du Dauphiné (partie occidentale: Isère et Drôme),
    par M. A. Vuillemin.                                             371
  Carte du Dauphiné (partie orientale: Isère et Hautes-Alpes),
    par M. A. Vuillemin.                                             404



ERRATA.


I. Sous le titre _Voyage d'un naturaliste_, pages 139 et 146, on
a imprimé: (1858.--INÉDIT).--Cette date et cette qualification ne
peuvent s'appliquer qu'à la traduction.

La note qui commence la page 139 donne la date du voyage (1838)
et avertit les lecteurs que le texte a été publié en anglais.


II. Dans un certain nombre d'exemplaires, le voyage du capitaine
Burton AUX GRANDS LACS DE L'AFRIQUE ORIENTALE, 1re partie,
46e livraison, le mot ORIENTALE se trouve remplacé par celui
d'OCCIDENTALE.


III. On a omis, sous les titres de _Juif_ et _Juive de
Salonique_, dessins de Bida, pages 108 et 109, la mention
suivante: d'après M. A. Proust.


IV. On a également omis de donner, à la page 146, la description
des oiseaux et du reptile de l'archipel des Galapagos représentés
sur la page 145. Nous réparons cette omission:

1º _Tanagra Darwinii_, variété du genre des
_Tanagras_ très-nombreux en Amérique. Ces oiseaux ne diffèrent de
nos moineaux, dont ils ont à peu près les habitudes, que par la
brillante diversité des couleurs et par les échancrures de la
mandibule supérieure de leur bec.

2º _Cactornis assimilis:_ Darwin le nomme _Tisseim des
Galapagos_, où l'on peut le voir souvent grimper autour des
fleurs du grand cactus. Il appartient particulièrement à l'île
Saint-Charles. Des treize espèces du genre _pinson_, que le
naturaliste trouva dans cet archipel, chacune semble affectée à
une île en particulier.

3º _Pyrocephalus nanus_, très-joli petit oiseau du
sous-genre _muscicapa_, gobe-mouches, tyrans ou moucherolles. Le
mâle de cette variété a une tête de feu. Il hante à la fois les
bois humides des plus hautes parties des îles _Galapagos_ et les
districts arides et rocailleux.

4º _Sylvicola aureola._ Ce charmant oiseau, d'un jaune
d'or, appartient aux îles Galapagos.

5º Le _Leiocephalus grayii_ est l'une des nombreuses
nouveautés rapportées par les navigateurs du _Beagle_. Dans le
pays on le nomme _holotropis_, et moins curieux peut-être que
l'_amblyrhinchus_, il est cependant remarquable en ce que c'est
un des plus beaux sauriens, sinon le plus beau saurien qui
existe.

Le saurien _amblyrhinchus cristatus_, que nous reproduisons ici,
est décrit dans le texte, page 147.

[Illustration: _Amblyrhinchus cristatus_, iguane des îles Galapagos.]

       *       *       *       *       *

IMPRIMERIE GÉNÉRALE DE CH. LAHURE
Rue de Fleurus, 9, à Paris.

       *       *       *       *       *





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le Tour du Monde; Dauphiné - Journal des voyages et des voyageurs; 2. sem. 1860" ***

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