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Title: L'île à hélice
Author: Verne, Jules, 1828-1905
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

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Jules Verne

L'ÎLE À HÉLICE

(1895)



Table des matières


PREMIÈRE PARTIE
I -- Le Quatuor Concertant
II -- Puissance d'une sonate cacophonique
III -- Un loquace cicérone
IV -- Le Quatuor Concertant déconcerté
V -- Standard-Island et Milliard-City
VI -- Invités... _inviti_
VII -- Cap a l'ouest
VIII -- Navigation
IX -- L'archipel des Sandwich
X -- Passage de la ligne
XI -- Îles Marquises
XII -- Trois semaines aux Pomotou
XIII -- Relâche à Tahiti
XIV -- De fêtes en fêtes
SECONDE PARTIE
I -- Aux Îles de Cook
II -- D'îles en îles
III -- Concert à la cour
IV -- Ultimatum britannique
V -- Le Tabou à Tonga-Tabou
VI -- Une collection de fauves
VII -- Battues
VIII -- Fidji et Fidjiens
IX -- Un casus belli
X -- Changement de propriétaires
XI -- Attaque et défense
XII -- Tribord et Bâbord, la barre
XIII -- Le mot de la situation dit par Pinchinat
XIV -- Dénouement



PREMIÈRE PARTIE



I -- Le Quatuor Concertant


Lorsqu'un voyage commence mal, il est rare qu'il finisse bien.
Tout au moins, est-ce une opinion qu'auraient le droit de soutenir
quatre instrumentistes, dont les instruments gisent sur le sol. En
effet, le coach, dans lequel ils avaient dû prendre place à la
dernière station du rail-road, vient de verser brusquement contre
le talus de la route.

«Personne de blessé?... demande le premier, qui s'est lestement
redressé sur ses jambes.

-- J'en suis quitte pour une égratignure! répond le second, en
essuyant sa joue zébrée par un éclat de verre.

-- Moi pour une écorchure!» réplique le troisième, dont le mollet
perd quelques gouttes de sang. Tout cela peu grave, en somme. «Et
mon violoncelle?... s'écrie le quatrième. Pourvu qu'il ne soit
rien arrivé à mon violoncelle!»

Par bonheur, les étuis sont intacts. Ni le violoncelle, ni les
deux violons, ni l'alto, n'ont souffert du choc, et c'est à peine
s'il sera nécessaire de les remettre au diapason. Des instruments
de bonne marque, n'est-il pas vrai?

«Maudit chemin de fer qui nous a laissés en détresse à moitié
route!... reprend l'un.

-- Maudite voiture qui nous a chavirés en pleine campagne
déserte!... riposte l'autre.

-- Juste au moment où la nuit commence à se faire!... ajoute le
troisième.

-- Heureusement, notre concert n'est annoncé que pour après-
demain!» observe le quatrième.

Puis, diverses réparties cocasses de s'échanger entre ces
artistes, qui ont pris gaiement leur mésaventure. Et l'un d'eux,
suivant une habitude invétérée, empruntant ses calembredaines aux
locutions de la musique, de dire:

«En attendant, voilà notre coach _mi_ sur le _do_!

-- Pinchinat! crie l'un de ses compagnons.

-- Et mon opinion, continue Pinchinat, c'est qu'il y a un peu trop
_d'accidents à la clef_!

-- Te tairas-tu?...

-- Et que nous ferons bien de _transposer nos morceaux_ dans un
autre coach!» ose ajouter Pinchinat. Oui! un peu trop d'accidents,
en effet, ainsi que le lecteur ne va pas tarder à l'apprendre.

Tous ces propos ont été tenus en français. Mais ils auraient pu
l'être en anglais, car ce quatuor parle la langue de Walter Scott
et de Cooper comme sa propre langue, grâce à de nombreuses
pérégrinations au milieu des pays d'origine anglo-saxonne. Aussi
est-ce en cette langue qu'ils viennent interpeller le conducteur
du coach.

Le brave homme a le plus souffert, ayant été précipité de son
siège à l'instant où s'est brisé l'essieu de l'avant-train.
Toutefois, cela se réduit à diverses contusions moins graves que
douloureuses. Il ne peut marcher cependant par suite d'une
foulure. De là, nécessité de lui trouver quelque mode de transport
jusqu'au prochain village.

C'est miracle, en vérité, que l'accident n'ait provoqué mort
d'homme. La route sinue à travers une contrée montagneuse, rasant
des précipices profonds, bordée en maints endroits de torrents
tumultueux, coupée de gués malaisément praticables Si l'avant-
train se fût rompu quelques pas en aval, nul doute que le véhicule
eût roulé sur les roches de ces abîmes, et peut-être personne
n'aurait-il survécu à la catastrophe.

Quoi qu'il en soit, le coach est hors d'usage. Un des deux
chevaux, dont la tête a heurté une pierre aiguë, râle sur le sol.
L'autre est assez grièvement blessé à la hanche. Donc, plus de
voiture et plus d'attelage.

En somme, la mauvaise chance ne les aura guère épargnés, ces
quatre artistes, sur les territoires de la Basse-Californie. Deux
accidents en vingt-quatre heures... et, à moins qu'on ne soit
philosophe...

À cette époque, San-Francisco, la capitale de l'État, est en
communication directe par voie ferrée avec San-Diégo, située
presque à la frontière de la vieille province californienne. C'est
vers cette importante ville, où ils doivent donner le surlendemain
un concert très annoncé et très attendu, que se dirigeaient les
quatre voyageurs. Parti la veille de San-Francisco, le train
n'était guère qu'à une cinquantaine de milles de San-Diégo,
lorsqu'un premier contretemps s'est produit.

Oui, _contretemps!_ comme le dit le plus jovial de la troupe, et
l'on voudra bien tolérer cette expression de la part d'un ancien
lauréat de solfège.

Et s'il y a eu une halte forcée à la station de Paschal, c'est que
la voie avait été emportée par une crue soudaine sur une longueur
de trois à quatre milles. Impossible d'aller reprendre le rail-
road à deux milles au delà, le transbordement n'ayant pas encore
été organisé, car l'accident ne datait que de quelques heures.

Il a fallu choisir: ou attendre que la voie fût redevenue
praticable, ou prendre, à la prochaine bourgade, une voiture
quelconque pour San-Diégo.

C'est à cette dernière solution que s'est arrêté le quatuor. Dans
un village voisin, on a découvert une sorte de vieux landau
sonnant la ferraille, mangé des mites, pas du tout confortable. On
a fait prix avec le louager, on a amorcé le conducteur par la
promesse d'un bon pourboire, on est parti avec les instruments
sans les bagages. Il était environ deux heures de l'après-midi,
et, jusqu'à sept heures du soir, le voyage s'est accompli sans
trop de difficultés ni trop de fatigues. Mais voici qu'un deuxième
_contretemps_ vient de se produire: versement du coach, et si
malencontreux qu'il est impossible de se servir dudit coach pour
continuer la route.

Et le quatuor se trouve à une bonne vingtaine de milles de San-
Diégo!

Aussi, pourquoi quatre musiciens, Français de nationalité, et, qui
plus est, Parisiens de naissance, se sont-ils aventurés à travers
ces régions invraisemblables de la Basse-Californie?

Pourquoi?... Nous allons le dire sommairement, et peindre de
quelques traits les quatre virtuoses que le hasard, ce fantaisiste
distributeur de rôles, allait introduire parmi les personnages de
cette extraordinaire histoire.

Dans le cours de cette année-là, -- nous ne saurions la préciser à
trente ans près, -- les États-Unis d'Amérique ont doublé le nombre
des étoiles du pavillon fédératif. Ils sont dans l'entier
épanouissement de leur puissance industrielle et commerciale,
après s'être annexé le Dominion of Canada jusqu'aux dernières
limites de la mer polaire, les provinces mexicaines,
guatémaliennes, hondurassiennes, nicaraguiennes et costariciennes
jusqu'au canal de Panama. En même temps, le sentiment de l'art
s'est développé chez ces Yankees envahisseurs, et si leurs
productions se limitent à un chiffre restreint dans le domaine du
beau, si leur génie national se montre encore un peu rebelle en
matière de peinture, de sculpture et de musique, du moins le goût
des belles oeuvres s'est-il universellement répandu chez eux. À
force d'acheter au poids de l'or les tableaux des maîtres anciens
et modernes pour composer des galeries privées ou publiques, à
force d'engager à des prix formidables les artistes lyriques ou
dramatiques de renom, les instrumentistes du plus haut talent, ils
se sont infusé le sens des belles et nobles choses qui leur avait
manqué si longtemps.

En ce qui concerne la musique, c'est à l'audition des Meyerbeer,
des Halévy, des Gounod, des Berlioz, des Wagner, des Verdi, des
Massé, des Saint-Saëns, des Reyer, des Massenet, des Delibes, les
célèbres compositeurs de la seconde moitié du XIXe siècle, que se
sont d'abord passionnés les dilettanti du nouveau continent. Puis,
peu à peu, ils sont venus à la compréhension de l'oeuvre plus
pénétrante des Mozart, des Haydn, des Beethoven, remontant vers
les sources de cet art sublime, qui s'épanchait à pleins bords au
cours de XVIIIe siècle. Après les opéras, les drames lyriques,
après les drames lyriques, les symphonies, les sonates, les suites
d'orchestre. Et, précisément, à l'heure où nous parlons, la sonate
fait fureur chez les divers États de l'Union. On la paierait
volontiers à tant la note, vingt dollars la blanche, dix dollars
la noire, cinq dollars la croche.

C'est alors que, connaissant cet extrême engouement, quatre
instrumentistes de grande valeur eurent l'idée d'aller demander le
succès et la fortune aux États-Unis d'Amérique. Quatre bons
camarades, anciens élèves du Conservatoire, très connus à Paris,
très appréciés aux auditions de ce qu'on appelle «la musique de
chambre», jusqu'alors peu répandue dans le Nord-Amérique. Avec
quelle rare perfection, quel merveilleux ensemble, quel sentiment
profond, ils interprétaient les oeuvres de Mozart, de Beethoven,
de Mendelsohn, d'Haydn, de Chopin, écrites pour quatre instruments
à cordes, un premier et un second violon, un alto, un violoncelle!
Rien de bruyant, n'est-il pas vrai, rien qui dénotât le métier,
mais quelle exécution irréprochable, quelle incomparable
virtuosité! Le succès de ce quatuor est d'autant plus explicable
qu'à cette époque on commençait à se fatiguer des formidables
orchestres harmoniques et symphoniques. Que la musique ne soit
qu'un ébranlement artistement combiné des ondes sonores, soit.
Encore ne faut-il pas déchaîner ces ondes en tempêtes
assourdissantes.

Bref, nos quatre instrumentistes résolurent d'initier les
Américains aux douces et ineffables jouissances de la musique de
chambre. Ils partirent de conserve pour le nouveau monde, et,
pendant ces deux dernières années, les dilettanti yankees ne leur
ménagèrent ni les hurrahs ni les dollars. Leurs matinées ou
soirées musicales furent extrêmement suivies. Le Quatuor
Concertant -- ainsi les désignait-on, -- pouvait à peine suffire
aux invitations des riches particuliers. Sans lui, pas de fête,
pas de réunion, pas de raout, pas de five o'clock, pas de garden-
partys même qui eussent mérité d'être signalés à l'attention
publique. À cet engouement, ledit quatuor avait empoché de fortes
sommes, lesquelles, si elles se fussent accumulées dans les
coffres de la Banque de New-York, auraient constitué déjà un joli
capital. Mais pourquoi ne point l'avouer? Ils dépensent largement,
nos Parisiens américanisés! Ils ne songent guère à thésauriser,
ces princes de l'archet, ces rois des quatre cordes! Ils ont pris
goût à cette existence d'aventures, assurés de rencontrer partout
et toujours bon accueil et bon profit, courant de New-York à San-
Francisco, de Québec à la Nouvelle-Orléans, de la Nouvelle-Écosse
au Texas, enfin quelque peu bohèmes, -- de cette Bohême de la
jeunesse, qui est bien la plus ancienne, la plus charmante, la
plus enviable, la plus aimée province de notre vieille France!

Nous nous trompons fort, ou le moment est venu de les présenter
individuellement et nommément à ceux de nos lecteurs qui n'ont
jamais eu et n'auront même jamais le plaisir de les entendre.

Yvernès, -- premier violon, -- trente-deux ans, taille au-dessus
de la moyenne, ayant eu l'esprit de rester maigre, cheveux blonds
aux pointes bouclées, figure glabre, grands yeux noirs, mains
longues, faites pour se développer démesurément sur la touche de
son Guarnérius, attitude élégante, aimant à se draper dans un
manteau de couleur sombre, se coiffant volontiers du chapeau de
soie à haute forme, un peu poseur peut-être, et, à coup sûr, le
plus insoucieux de la bande, le moins préoccupé des questions
d'intérêt, prodigieusement artiste, enthousiaste admirateur des
belles choses, un virtuose de grand talent et de grand avenir.

Frascolin, -- deuxième violon, -- trente ans, petit avec une
tendance à l'obésité, ce dont il enrage, brun de cheveux, brun de
barbe, tête forte, yeux noirs, nez long aux ailes mobiles et
marqué de rouge à l'endroit où portent les pinces de son lorgnon
de myope à monture d'or dont il ne saurait se passer, bon garçon,
obligeant, serviable, acceptant les corvées pour en décharger ses
compagnons, tenant la comptabilité du quatuor, prêchant l'économie
et n'étant jamais écouté, pas du tout envieux des succès de son
camarade Yvernès, n'ayant point l'ambition de s'élever jusqu'au
pupitre du violon solo, excellent musicien d'ailleurs, -- et alors
revêtu d'un ample cache-poussière par-dessus son costume de
voyage.

Pinchinat, -- alto, que l'on traite généralement de «Son Altesse»,
vingt-sept ans, le plus jeune de la troupe, le plus folâtre aussi,
un de ces types incorrigibles qui restent gamins leur vie entière,
tête fine, yeux spirituels toujours en éveil, chevelure tirant sur
le roux, moustaches en pointe, langue claquant entre ses dents
blanches et acérées, indécrottable amateur de calembredaines et
calembours, prêt à l'attaque comme à la riposte, la cervelle en
perpétuel emballement, ce qu'il attribue à la lecture des diverses
clés d'_ut_ qu'exige son instrument, -- «un vrai trousseau de
ménagère», disait-il, -- d'une bonne humeur inaltérable, se
plaisant aux farces sans s'arrêter aux désagréments qu'elles
pouvaient attirer sur ses camarades, et, pour cela, maintes fois
réprimandé, morigéné, «attrapé» par le chef du Quatuor Concertant.

Car il y a un chef, le violoncelliste Sébastien Zorn, chef par son
talent, chef aussi par son âge, -- cinquante-cinq ans, petit,
boulot, resté blond, les cheveux abondants et ramenés en accroche-
coeurs sur les tempes, la moustache hérissée se perdant dans le
fouillis des favoris qui finissent en pointes, le teint de brique
cuite, les yeux luisant à travers les lentilles de ses lunettes
qu'il double d'un lorgnon lorsqu'il déchiffre, les mains potelées,
la droite, accoutumée aux mouvements ondulatoires de l'archet,
ornée de grosses bagues à l'annulaire et au petit doigt.

Nous pensons que ce léger crayon suffit à peindre l'homme et
l'artiste. Mais ce n'est pas impunément que, pendant une
quarantaine d'années, on a tenu une boîte sonore entre ses genoux.
On s'en ressent toute sa vie, et le caractère en est influencé. La
plupart des violoncellistes sont loquaces et rageurs, ayant le
verbe haut, la parole débordante, non sans esprit d'ailleurs. Et
tel est bien Sébastien Zorn, auquel Yvernès, Frascolin, Pinchinat
ont très volontiers abandonné la direction de leurs tournées
musicales. Ils le laissent dire et faire, car il s'y entend.
Habitués à ses façons impérieuses, ils en rient lorsqu'elles
«dépassent la mesure», -- ce qui est regrettable chez un
exécutant, ainsi que le faisait observer cet irrespectueux
Pinchinat. La composition des programmes, la direction des
itinéraires, la correspondance avec les imprésarios, c'est à lui
que sont dévolues ces occupations multiples qui permettent à son
tempérament agressif de se manifester en mille circonstances. Où
il n'intervenait pas, c'était dans la question des recettes, dans
le maniement de la caisse sociale, confiée aux soins du deuxième
violon et premier comptable, le minutieux et méticuleux Frascolin.

Le quatuor est maintenant présenté, comme il l'eût été sur le
devant d'une estrade. On connaît les types, sinon très originaux,
du moins très distincts qui le composent. Que le lecteur permette
aux incidents de cette singulière histoire de se dérouler: il
verra quelle figure sont appelés à y faire ces quatre Parisiens,
lesquels, après avoir recueilli tant de bravos à travers les États
de la Confédération américaine, allaient être transportés... Mais
n'anticipons pas, «ne pressons pas le mouvement!» s'écrierait Son
Altesse, et ayons patience.

Les quatre Parisiens se trouvent donc, vers huit heures du soir,
sur une route déserte de la Basse-Californie, près des débris de
leur «voiture versée» -- musique de Boieldieu, a dit Pinchinat. Si
Frascolin, Yvernès et lui ont pris philosophiquement leur parti de
l'aventure, si elle leur a même inspiré quelques plaisanteries de
métier, on admettra que ce soit pour le chef du quatuor l'occasion
de se livrer à un accès de colère. Que voulez-vous? Le
violoncelliste a le foie chaud, et, comme on dît, du sang sous les
ongles. Aussi Yvernès prétend-il qu'il descend de la lignée des
Ajax et des Achille, ces deux illustres rageurs de l'antiquité.

Pour ne point l'oublier, mentionnons que si Sébastien Zorn est
bilieux, Yvernès flegmatique, Frascolin paisible, Pinchinat d'une
surabondante jovialité, -- tous, excellents camarades, éprouvent
les uns pour les autres une amitié de frères. Ils se sentent
réunis par un lien que nulle discussion d'intérêt ou d'amour-
propre n'aurait pu rompre, par une communauté de goûts puisés à la
même source. Leurs coeurs, comme ces instruments de bonne
fabrication, tiennent toujours l'accord.

Tandis que Sébastien Zorn peste, en palpant l'étui de son
violoncelle pour s'assurer qu'il est sain et sauf, Frascolin
s'approche du conducteur:

«Eh bien, mon ami, lui demande-t-il, qu'allons-nous faire, s'il
vous plaît?

-- Ce que l'on fait, répond l'homme, quand on n'a plus ni chevaux
ni voiture... attendre...

-- Attendre qu'il en vienne! s'écrie Pinchinat. Et s'il n'en doit
pas venir...

-- On en cherche, observe Frascolin, que son esprit pratique
n'abandonne jamais.

-- Où?... rugit Sébastien Zorn, qui se démenait fiévreusement sur
la route.

-- Où il y en a! réplique le conducteur.

-- Hé! dites donc, l'homme au coach, reprend le violoncelliste
d'une voix qui monte peu à peu vers les hauts registres, est-ce
que c'est répondre, cela! Comment... voilà un maladroit qui nous
verse, brise sa voiture, estropie son attelage, et il se contente
de dire: «Tirez-vous delà comme vous pourrez!...»

Entraîné par sa loquacité naturelle, Sébastien Zorn commence à se
répandre en une interminable série d'objurgations à tout le moins
inutiles, lorsque Frascolin l'interrompt par ces mots:

«Laisse-moi faire, mon vieux Zorn.» Puis, s'adressant de nouveau
au conducteur: «Où sommes-nous, mon ami?...

-- À cinq milles de Freschal.

-- Une station de railway?...

-- Non... un village près de la côte.

-- Et y trouverons-nous une voiture?...

-- Une voiture... point... peut-être une charrette...

-- Une charrette à boeufs, comme au temps des rois mérovingiens!
s'écrie Pinchinat.

-- Qu'importe! dit Frascolin.

-- Eh! reprend Sébastien Zorn, demande-lui plutôt s'il existe une
auberge dans ce trou de Freschal... J'en ai assez de courir la
nuit...

-- Mon ami, interroge Frascolin, y a-t-il une auberge quelconque à
Freschal?...

-- Oui... l'auberge où nous devions relayer.

-- Et pour rencontrer ce village, il n'y a qu'à suivre la grande
route?...

-- Tout droit.

-- Partons! clame le violoncelliste.

-- Mais, ce brave homme, il serait cruel de l'abandonner là... en
détresse, fait observer Pinchinat. Voyons, mon ami, ne pourriez-
vous pas... en vous aidant...

-- Impossible! répond le conducteur. D'ailleurs, je préfère rester
ici... avec mon coach... Quand le jour sera revenu, je verrai à me
sortir de là...

-- Une fois à Freschal, reprend Frascolin, nous pourrions vous
envoyer du secours...

-- Oui... l'aubergiste me connaît bien, et il ne me laissera pas
dans l'embarras...

-- Partons-nous?... s'écrie le violoncelliste, qui vient de
redresser l'étui de son instrument.

-- À l'instant, réplique Pinchinat. Auparavant, un coup de main
pour déposer notre conducteur le long du talus...»

En effet, il convient de le tirer hors de la route, et, comme il
ne peut se servir de ses jambes fort endommagées, Pinchinat et
Frascolin le soulèvent, le transportent, l'adossent contre les
racines d'un gros arbre dont les basses branches forment en
retombant un berceau de verdure.

«Partons-nous?... hurle Sébastien Zorn une troisième fois, après
avoir assujetti l'étui sur son dos, au moyen d'une double courroie
disposée _ad hoc_.

-- Voilà qui est fait,» dit Frascolin. Puis, s'adressant à
l'homme: «Ainsi, c'est bien entendu... l'aubergiste de Freschal
vous enverra du secours... Jusque là, vous n'avez besoin de rien,
n'est-ce pas, mon ami?...

-- Si... répond le conducteur, d'un bon coup de gin, s'il en reste
dans vos gourdes.» La gourde de Pinchinat est encore pleine, et
Son Altesse en fait volontiers le sacrifice. «Avec cela, mon
bonhomme, dit-il, vous n'aurez pas froid cette nuit... à
l'intérieur!» Une dernière objurgation du violoncelliste décide
ses compagnons à se mettre en route. Il est heureux que leurs
bagages soient dans le fourgon du train, au lieu d'avoir été
chargés sur le coach. S'ils arrivent à San-Diégo avec quelque
retard, du moins nos musiciens n'auront pas la peine de les
transporter jusqu'au village de Freschal. C'est assez des boîtes à
violon, et, surtout, c'est trop de l'étui à violoncelle. Il est
vrai, un instrumentiste, digne de ce nom, ne se sépare jamais de
son instrument, -- pas plus qu'un soldat de ses armes ou un
limaçon de sa coquille.



II -- Puissance d'une sonate cacophonique


D'aller la nuit, à pied, sur une route que l'on ne connaît pas, au
sein d'une contrée presque déserte, où les malfaiteurs sont
généralement moins rares que les voyageurs, cela ne laisse pas
d'être quelque peu inquiétant. Telle est la situation faite au
quatuor. Les Français sont braves, c'est entendu, et ceux-ci le
sont autant que possible. Mais, entre la bravoure et la témérité,
il existe une limite que la saine raison ne doit pas franchir.
Après tout, si le rail-road n'avait pas rencontré une plaine
inondée par les crues, si le coach n'avait pas versé à cinq milles
de Freschal, nos instrumentistes n'auraient pas été dans
l'obligation de s'aventurer nuitamment sur ce chemin suspect.
Espérons, d'ailleurs, qu'il ne leur arrivera rien de fâcheux.

Il est environ huit heures, lorsque Sébastien Zorn et ses
compagnons prennent direction vers le littoral, suivant les
indications du conducteur. N'ayant que des étuis à violon en cuir,
légers et peu encombrants, les violonistes auraient eu mauvaise
grâce à se plaindre. Aussi ne se plaignent-ils point, ni le sage
Frascolin, ni le joyeux Pinchinat, ni l'idéaliste Yvernès. Mais le
violoncelliste avec sa boîte à violoncelle, -- une sorte d'armoire
attachée sur son dos! On comprend, étant donné son caractère,
qu'il trouve là matière à se mettre en rage. De là, grognements et
geignements, qui s'exhalent sous la forme onomatopéique des ah!
des oh! des ouf!

L'obscurité est déjà profonde. Des nuages épais chassent à travers
l'espace, se trouant parfois d'étroites déchirures, parmi
lesquelles apparaît une lune narquoise, presque dans son premier
quartier. On ne sait trop pourquoi, sinon parce qu'il est
hargneux, irritable, la blonde Phoebé n'a pas l'heur de plaire à
Sébastien Zorn. Il lui montre le poing, criant:

«Eh bien, que viens-tu faire là avec ton profil bête!... Non! je
ne sais rien de plus imbécile que cette espèce de tranche de melon
pas mûr, qui se promène là-haut!

-- Mieux vaudrait que la lune nous regardât de face, dit
Frascolin.

-- Et pour quelle raison?... demande Pinchinat.

-- Parce que nous y verrions plus clair.

-- O chaste Diane, déclame Yvernès, ô des nuits paisible
courrière, ô pâle satellite de la terre, ô l'adorée idole de
l'adorable Endymion...

-- As-tu fini ta ballade? crie le violoncelliste. Quand ces
premiers violons se mettent à démancher sur la chanterelle...

-- Allongeons le pas, dit Frascolin, ou nous risquons de coucher à
la belle étoile...

-- S'il y en avait... et de manquer notre concert à San-Diégo!
observe Pinchinat.

-- Une jolie idée, ma foi! s'écrie Sébastien Zorn, en secouant sa
boîte qui rend un son plaintif.

-- Mais cette idée, mon vieux camaro, dit Pinchinat, elle vient de
toi...

-- De moi?...

-- Sans doute! Que ne sommes-nous restés à San-Francisco, où nous
avions à charmer toute une collection d'oreilles californiennes!

-- Encore une fois, demande le violoncelliste, pourquoi sommes-
nous partis?...

-- Parce que tu l'as voulu.

-- Eh bien, il faut avouer que j'ai eu là une inspiration
déplorable, et si...

-- Ah!... mes amis! dit alors Yvernès, en montrant de la main
certain point du ciel, où un mince rayon de lune ourle d'un liseré
blanchâtre les bords d'un nuage.

-- Qu'y a-t-il, Yvernès?...

-- Voyez si ce nuage ne se dessine pas en forme de dragon, les
ailes déployées, une queue de paon tout oeillée des cent yeux
d'Argus!»

Il est probable que Sébastien Zorn ne possède pas cette puissance
de vision centuplée, qui distinguait le gardien de la fille
d'Inachus, car il n'aperçoit pas une profonde ornière où son pied
s'engage malencontreusement. De là une chute sur le ventre, si
bien qu'avec sa boîte au dos, il ressemble à quelque gros
coléoptère rampant à la surface du sol.

Violente rage de l'instrumentiste, -- et il y a de quoi rager, --
puis objurgations à l'adresse du premier violon, en admiration
devant son monstre aérien. «C'est la faute d'Yvernès! affirme
Sébastien Zorn. Si je n'avais pas voulu regarder son maudit
dragon...

-- Ce n'est plus un dragon, c'est maintenant une amphore! Avec un
sens imaginatif médiocrement développé, on peut la voir aux mains
d'Hébé qui verse le nectar...

-- Prenons garde qu'il y ait beaucoup d'eau dans ce nectar,
s'écrie Pinchinat, et que ta charmante déesse de la jeunesse nous
arrose à pleines douches!» Ce serait là une complication, et il
est vrai que le temps tourne à la pluie. Donc, la prudence
commande de hâter la marche afin de chercher abri à Freschal.

On relève le violoncelliste, tout colère, on le remet sur ses
pieds, tout grognon. Le complaisant Frascolin offre de se charger
de sa boite. Sébastien Zorn refuse d'abord d'y consentir... Se
séparer de son instrument... un violoncelle de Gand et Bernardel,
autant dire une moitié de lui-même... Mais il doit se rendre, et
cette précieuse moitié passe sur le dos du serviable Frascolin,
lequel confie son léger étui au susdit Zorn.

La route est reprise. On va d'un bon pas pendant deux milles.
Aucun incident à noter. Nuit qui se fait de plus en plus noire
avec menaces de pluie. Quelques gouttes tombent, très grosses,
preuve qu'elles proviennent de nuages élevés et orageux. Mais
l'amphore de la jolie Hébé d'Yvernès ne s'épanche pas davantage,
et nos quatre noctambules ont l'espoir d'arriver à Freschal dans
un état de siccité parfaite.

Restent toujours de minutieuses précautions à prendre afin
d'éviter des chutes sur cette route obscure, profondément ravinée,
se brisant parfois à des coudes brusques, bordée de larges
anfractuosités, longeant de sombres précipices, ou l'on entend
mugir la trompette des torrents. Avec sa disposition d'esprit, si
Yvernès trouve la situation poétique, Frascolin la trouve
inquiétante.

Il y a lieu de craindre également de certaines rencontres
fâcheuses qui rendent assez problématique la sécurité des
voyageurs sur ces chemins de la Basse-Californie. Le quatuor n'a
pour toute arme que les archets de trois violons et d'un
violoncelle, et cela peut paraître insuffisant en un pays où
furent inventés les revolvers Colt, extraordinairement
perfectionnés à cette époque. Si Sébastien Zorn et ses camarades
eussent été Américains, ils se fussent munis d'un de ces engins de
poche engainé dans un gousset spécial du pantalon. Rien que pour
aller en rail-road de San-Francisco à San-Diégo, un véritable
Yankee ne se serait pas mis en voyage sans emporter ce viatique à
six coups. Mais des Français ne l'avaient point jugé nécessaire.
Ajoutons même qu'ils n'y ont pas songé, et peut-être auront-ils à
s'en repentir.

Pinchinat marche en tête, fouillant du regard les talus de la
route. Lorsqu'elle est très encaissée à droite et à gauche, il y a
moins à redouter d'être surpris par une agression soudaine. Avec
ses instincts de loustic, Son Altesse se sent des velléités de
monter quelque mauvaise fumisterie à ses camarades, des envies
bêtes de «leur faire peur», par exemple de s'arrêter court, de
murmurer d'une voix trémolante d'effroi:

«Hein!... là-bas... qu'est-ce que je vois?... Tenons-nous prêts à
tirer...»

Mais, quand le chemin s'enfonce à travers une épaisse forêt, au
milieu de ces mammoth-trees, ces séquoias hauts de cent cinquante
pieds, ces géants végétaux des régions californiennes, la
démangeaison de plaisanter lui passe. Dix hommes peuvent
s'embusquer derrière chacun de ces énormes troncs... Une vive
lueur suivie d'une détonation sèche... le rapide sifflement d'une
balle... ne va-t-on pas la voir... ne va-t-on pas l'entendre?...
En de tels endroits, évidemment disposés pour une attaque
nocturne, un guet-apens est tout indiqué. Si, par bonheur, on ne
doit pas prendre contact avec les bandits, c'est que cet estimable
type a totalement disparu de l'Ouest-Amérique, ou qu'il s'occupe
alors d'opérations financières sur les marchés de l'ancien et du
nouveau continent!... Quelle fin pour les arrière-petits-fils des
Karl Moor et des Jean Sbogar! À qui ces réflexions doivent-elles
venir si ce n'est à Yvernès? Décidément, -- pense-t-il, -- la
pièce n'est pas digne du décor!

Tout à coup Pinchinat reste immobile.

Frascolin qui le suit en fait autant.

Sébastien Zorn et Yvernès les rejoignent aussitôt.

«Qu'y a-t-il?... demande le deuxième violon.

-- J'ai cru voir...» répond l'alto.

Et ce n'est point une plaisanterie de sa part. Très réellement une
forme vient de se mouvoir entre les arbres.

«Humaine ou animale?... interroge Frascolin.

-- Je ne sais.»

Lequel eût le mieux valu, personne ne se fût hasardé à le dire. On
regarde, en groupe serré, sans bouger, sans prononcer une parole.
Par une éclaircie des nuages, les rayons lunaires baignent alors
le dôme de cette obscure forêt et, à travers la ramure des
séquoias, filtrent jusqu'au sol. Les dessous sont visibles sur un
rayon d'une centaine de pas. Pinchinat n'a point été dupe d'une
illusion. Trop grosse pour un homme, cette masse ne peut être que
celle d'un quadrupède de forte taille. Quel quadrupède?... Un
fauve?... Un fauve à coup sûr... Mais quel fauve?... «Un
plantigrade! dit Yvernès.

-- Au diable l'animal, murmure Sébastien Zorn d'une voix basse
mais impatientée, et par animal, c'est toi que j'entends,
Yvernès!... Ne peux-tu donc parler comme tout le monde?... Qu'est-
ce que c'est que ça, un plantigrade?

-- Une bête qui marche sur ses plantes! explique Pinchinat.

-- Un ours!» répond Frascolin. C'est un ours, en effet, un ours
grand module. On ne rencontre ni lions, ni tigres, ni panthères
dans ces forêts de la Basse-Californie. Les ours en sont les hôtes
habituels, avec lesquels les rapports sont généralement
désagréables. On ne s'étonnera pas que nos Parisiens aient, d'un
commun accord, l'idée de céder la place à ce plantigrade. N'était-
il pas chez lui, d'ailleurs... Aussi le groupe se resserre-t-il,
marchant à reculons, de manière à faire face à la bête, lentement,
posément, sans avoir l'air de fuir. La bête suit à petits pas,
agitant ses pattes antérieures comme des bras de télégraphe, se
balançant sur les hanches comme une manola à la promenade.
Graduellement elle gagne du terrain, et ses démonstrations
deviennent hostiles, -- des cris rauques, un battement de
mâchoires qui n'a rien de rassurant. «Si nous décampions, chacun
de son côté?... propose Son Altesse.

-- N'en faisons rien! répond Frascolin. Il y en aurait un de nous
qui serait rattrapé, et qui paierait pour les autres!» Cette
imprudence ne fut pas commise, et il est évident qu'elle aurait pu
avoir des conséquences fâcheuses.

Le quatuor arrive ainsi, en faisceau, à la limite d'une clairière
moins obscure. L'ours s'est rapproché -- une dizaine de pas
seulement. L'endroit lui paraît-il propice à une agression?...
C'est probable, car ses hurlements redoublent, et il hâte sa
marche.

Recul précipité du groupe, et recommandations plus instantes du
deuxième violon:

«Du sang-froid... du sang-froid, mes amis!»

La clairière est traversée, et l'on retrouve l'abri des arbres.
Mais là, le danger n'est pas moins grand. En se défilant d'un
tronc à un autre, l'animal peut bondir sans qu'il soit possible de
prévenir son attaque, et c'est bien ce qu'il allait faire, lorsque
ses terribles grognements cessent, son pas se ralentit...

L'épaisse ombre vient de s'emplir d'une musique pénétrante, un
_largo_ expressif dans lequel l'âme d'un artiste se révèle tout
entière.

C'est Yvernès, qui, son violon tiré de l'étui, le fait vibrer sous
la puissante caresse de l'archet. Une idée de génie! Et pourquoi
des musiciens n'auraient-ils pas demandé leur salut à la musique?
Est-ce que les pierres, mues par les accords d'Amphion, ne
venaient pas d'elles-mêmes se ranger autour de Thèbes? Est-ce que
les bêtes féroces, apprivoisées par ses inspirations lyriques,
n'accouraient pas aux genoux d'Orphée? Eh bien, il faut croire que
cet ours californien, sous l'influence de prédispositions
ataviques, est aussi artistement doué que ses congénères de la
Fable, car sa férocité s'éteint, ses instincts de mélomane le
dominent, et à mesure que le quatuor recule en bon ordre, il le
suit, laissant échapper de petits cris de dilettante. Pour un peu,
il eût crié: bravo!...

Un quart d'heure plus tard, Sébastien Zorn et ses compagnons sont
à la lisière du bois. Ils la franchissent, Yvernès toujours
violonnant... L'animal s'est arrêté. Il ne semble pas qu'il ait
l'intention d'aller au delà. Il frappe ses grosses pattes l'une
contre l'autre. Et alors Pinchinat lui aussi, saisit son
instrument et s'écrie: «La danse des ours, et de l'entrain!» Puis,
tandis que le premier violon racle à tous crins ce motif si connu
en ton majeur, l'alto le soutient d'une basse aigre et fausse sur
la médiante mineure... L'animal entre alors en danse, levant le
pied droit, levant le pied gauche, se démenant, se contorsionnant,
et il laisse le groupe s'éloigner sur la route. «Peuh! observe
Pinchinat, ce n'était qu'un ours de cirque.

-- N'importe! répond Frascolin. Ce diable d'Yvernès a eu là une
fameuse idée!

-- Filons... _allegretto_, réplique le violoncelliste, et sans
regarder derrière soi!» Il est environ neuf heures, lorsque les
quatre disciples d'Apollon arrivent sains et saufs à Freschal. Ils
ont marché d'un fameux pas pendant cette dernière étape, bien que
le plantigrade ne soit plus à leurs trousses. Une quarantaine de
maisons, ou mieux de maisonnettes en bois, autour d'une place
plantée de hêtres, voilà Freschal, village isolé que deux milles
séparent de la côte. Nos artistes se glissent entre quelques
habitations ombragées de grands arbres, débouchent sur une place,
entrevoient au fond le modeste clocher d'une modeste église, se
forment en rond, comme s'ils allaient exécuter un morceau de
circonstance, et s'immobilisent en cet endroit, avec l'intention
d'y conférer.

«Ça! un village?... dit Pinchinat.

-- Tu ne t'attendais pas à trouver une cité dans le genre de
Philadelphie ou de New-York? réplique Frascolin.

-- Mais il est couché, votre village! riposte Sébastien Zorn, en
haussant les épaules.

-- Ne réveillons pas un village qui dort! soupire mélodieusement
Yvernès.

-- Réveillons-le, au contraire!» s'écrie Pinchinat. En effet, -- à
moins de vouloir passer la nuit en plein air, il faut bien en
venir à ce procédé. Du reste, place absolument déserte, silence
complet. Pas un contrevent entr'ouvert, pas une lumière aux
fenêtres. Le palais de la _Belle au bois dormant_ aurait pu
s'élever là dans des conditions de tout repos et de toute
tranquillité.

«Eh bien... et l'auberge?...» demande Frascolin.

Oui... l'auberge dont le conducteur avait parlé, où ses voyageurs
en détresse doivent rencontrer bon accueil et bon gîte?... Et
l'aubergiste qui s'empresserait d'envoyer du secours à l'infortuné
coach-man?... Est-ce que ce pauvre homme a rêvé ces choses?... Ou,
-- autre hypothèse, -- Sébastien Zorn et sa troupe se sont-ils
égarés?... N'est-ce point ici le village de Freschal?...

Ces questions diverses exigent une réponse péremptoire. Donc,
nécessité d'interroger un des habitants du pays, et, pour ce
faire, de frapper à la porte d'une des maisonnettes, -- à celle de
l'auberge, autant que possible, si une heureuse chance permet de
la découvrir.

Voici donc les quatre musiciens opérant une reconnaissance autour
de la ténébreuse place, frôlant les façades, essayant d'apercevoir
une enseigne pendue à quelque devanture... D'auberge, il n'y a pas
apparence.

Eh bien, à défaut d'auberge, il n'est pas admissible qu'il n'y ait
point là quelque case hospitalière, et comme on n'est pas en
Écosse, on agira à l'américaine. Quel est le natif de Freschal qui
refuserait un et même deux dollars par personne pour un souper et
un lit?

«Frappons, dit Frascolin.

-- En mesure, ajoute Pinchinat, et à six-huit!» On eût frappé à
trois ou à quatre temps, que le résultat aurait été identique.
Aucune porte, aucune fenêtre ne s'ouvre, et, cependant, le Quatuor
Concertant a mis une douzaine de maisons en demeure de lui
répondre.

«Nous nous sommes trompés, déclare Yvernès... Ce n'est pas un
village, c'est un cimetière, où, si l'on y dort, c'est de
l'éternel sommeil... _Vox clamantis in deserto._

_-- Amen!..._» répond Son Altesse avec la grosse voix d'un chantre
de cathédrale. Que faire, puisqu'on s'obstine à ce silence
complet? Continuer sa route vers San-Diégo?... On crève de faim et
de fatigue, c'est le mot... Et puis, quel chemin suivre, sans
guide, au milieu de cette obscure nuit?... Essayer d'atteindre un
autre village!... Lequel?... À s'en rapporter au coachman, il n'en
existe aucun sur cette partie du littoral... On ne ferait que
s'égarer davantage... Le mieux est d'attendre le jour!...
Pourtant, de passer une demi-douzaine d'heures sans abri, sous un
ciel qui se chargeait de gros nuages bas, menaçant de se résoudre
en averses, cela n'est pas à proposer -- même à des artistes.
Pinchinat eut alors une idée. Ses idées ne sont pas toujours
excellentes, mais elles abondent en son cerveau. Celle-ci,
d'ailleurs obtient l'approbation du sage Frascolin.

«Mes amis, dit-il, pourquoi ce qui nous a réussi vis-à-vis d'un
ours ne nous réussirait-il pas vis-à-vis d'un village
californien?... Nous avons apprivoisé ce plantigrade avec un peu
de musique... Réveillons ces ruraux par un vigoureux concert, où
nous n'épargnerons ni les _forte_ ni les _allegro_...

-- C'est à tenter,» répond Frascolin. Sébastien Zorn n'a même pas
laissé finir la phrase de Pinchinat. Son violoncelle retiré de
l'étui et dressé sur sa pointe d'acier, debout, puisqu'il n'a pas
de siège à sa disposition, l'archet à la main, il est prêt à
extraire toutes les voix emmagasinées dans cette carcasse sonore.
Presque aussitôt, ses camarades sont prêts à le suivre jusqu'aux
dernières limites de l'art.

«Le quatuor en _si bémol_ d'Onslow, dit-il. Allons... Une mesure
pour rien!»

Ce quatuor d'Onslow, ils le savaient par coeur, et de bons
instrumentistes n'ont certes pas besoin d'y voir clair pour
promener leurs doigts habiles sur la touche d'un violoncelle, de
deux violons et d'un alto.

Les voici donc qui s'abandonnent à leur inspiration. Jamais peut-
être ils n'ont joué avec plus de talent et plus d'âme dans les
casinos et sur les théâtres de la Confédération américaine.
L'espace s'emplit d'une sublime harmonie, et, à moins d'être
sourds, comment des êtres humains pourraient-ils résister? Eût-on
été dans un cimetière, ainsi que l'a prétendu Yvernès, que, sous
le charme de cette musique, les tombes se fussent entr'ouvertes,
les morts se seraient redressés, les squelettes auraient battu des
mains...

Et cependant les maisons restent closes, les dormeurs ne
s'éveillent pas. Le morceau s'achève dans les éclats de son
puissant final, sans que Freschal ait donné signe d'existence.

«Ah! c'est comme cela! s'écrie Sébastien Zorn, au comble de la
fureur. Il faut un charivari, comme à leurs ours, pour leurs
oreilles de sauvages?... Soit! recommençons, mais toi, Yvernès,
joue en _ré_, toi, Frascolin, en _mi_, toi, Pinchinat, en _sol_.
Moi, je reste en _si bémol_, et, maintenant, à tour de bras!»

Quelle cacophonie! Quel déchirement des tympans! Voilà qui
rappelle bien cet orchestre improvisé, dirigé par le prince de
Joinville, dans un village inconnu d'une région brésilienne! C'est
à croire que l'on exécute sur des «vinaigrius» quelque horrible
symphonie, -- du Wagner joué à rebours!...

En somme, l'idée de Pinchinat est excellente. Ce qu'une admirable
exécution n'a pu obtenir, c'est ce charivari qui l'obtient.
Freschal commence à s'éveiller. Des vitres s'allument ça et là.
Deux ou trois fenêtres s'éclairent. Les habitants du village ne
sont pas morts, puisqu'ils donnent signe d'existence. Ils ne sont
pas sourds, puisqu'ils entendent et écoutent...

«On va nous jeter des pommes! dit Pinchinat, pendant une pause,
car, à défaut de la tonalité du morceau, la mesure a été respectée
scrupuleusement.

-- Eh! tant mieux... nous les mangerons!» répond le pratique
Frascolin. Et, au commandement de Sébastien Zorn, le concert
reprend de plus belle. Puis, lorsqu'il s'est terminé par un
vigoureux accord parfait en quatre tons différents, les artistes
s'arrêtent. Non! ce ne sont pas des pommes qu'on leur jette à
travers vingt ou trente fenêtres béantes, ce sont des
applaudissements, des hurrahs, des hips! hips! hips! Jamais les
oreilles freschaliennes ne se sont emplies de telles jouissances
musicales! Et, nul doute que toutes les maisons ne soient prêtes à
recevoir hospitalièrement de si incomparables virtuoses.

Mais, tandis qu'ils se livraient à cette fougue instrumentale, un
nouveau spectateur s'est avancé de quelques pas, sans qu'ils
l'aient vu venir. Ce personnage, descendu d'une sorte de char à
bancs électrique, se tient à un angle de la place. C'est un homme
de haute taille et d'assez forte corpulence, autant qu'on en
pouvait juger par cette nuit sombre.

Or, tandis que nos Parisiens se demandent si, après les fenêtres,
les portes des maisons vont s'ouvrir pour les recevoir, -- ce qui
parait au moins fort incertain, -- le nouvel arrivé s'approche,
et, en parfaite langue française, dit d'un ton aimable:

«Je suis un dilettante, messieurs, et je viens d'avoir la bonne
fortune de vous applaudir...

-- Pendant notre dernier morceau?... réplique d'un ton ironique
Pinchinat.

-- Non, Messieurs... pendant le premier, et j'ai rarement entendu
exécuter avec plus de talent ce quatuor d'Onslow!» Ledit
personnage est un connaisseur, à n'en pas douter.

«Monsieur, répond Sébastien Zorn au nom de ses camarades, nous
sommes très sensibles à vos compliments... Si notre second morceau
a déchiré vos oreilles, c'est que...

-- Monsieur, répond l'inconnu, en interrompant une phrase qui eût
été longue, je n'ai jamais entendu jouer si faux avec tant de
perfection. Mais j'ai compris pourquoi vous agissiez de la sorte.
C'était pour réveiller ces braves habitants de Freschal, qui se
sont déjà rendormis... Eh bien, messieurs, ce que vous tentiez
d'obtenir d'eux par ce moyen désespéré, permettez-moi de vous
l'offrir...

-- L'hospitalité?... demande Frascolin.

-- Oui, l'hospitalité, une hospitalité ultra-écossaise. Si je ne
me trompe, j'ai devant moi ce Quatuor Concertant, renommé dans
toute notre superbe Amérique, qui ne lui a pas marchandé son
enthousiasme...

-- Monsieur, croit devoir dire Frascolin, nous sommes vraiment
flattés... Et... cette hospitalité, où pourrions-nous la trouver,
grâce à vous?...

-- À deux milles d'ici.

-- Dans un autre village?...

-- Non... dans une ville.

-- Une ville importante?...

-- Assurément.

-- Permettez, observe Pinchinat, on nous a dit qu'il n'y avait
aucune ville avant San-Diégo...

-- C'est une erreur... que je ne saurais m'expliquer.

-- Une erreur?... répète Frascolin.

-- Oui, messieurs, et, si vous voulez m'accompagner, je vous
promets l'accueil auquel ont droit des artistes de votre valeur.

-- Je suis d'avis d'accepter... dit Yvernès.

-- Et je partage ton avis, affirme Pinchinat.

-- Un instant... un instant, s'écrie Sébastien Zorn, et n'allons
pas plus vite que le chef d'orchestre!

-- Ce qui signifie?... demande l'Américain.

-- Que nous sommes attendus à San-Diégo, répond Frascolin.

-- À San-Diégo, ajoute le violoncelliste, où la ville nous a
engagés pour une série de matinées musicales, dont la première
doit avoir lieu après-demain dimanche...

-- Ah!» réplique le personnage, d'un ton qui dénote une assez vive
contrariété. Puis, reprenant: «Qu'à cela ne tienne, messieurs,
ajoute-t-il. En une journée, vous aurez le temps de visiter une
cité qui en vaut la peine, et je m'engage à vous faire reconduire
à la prochaine station, de manière que vous puissiez être à San-
Diégo à l'heure voulue!»

Ma foi, l'offre est séduisante, et aussi la bien venue. Voilà le
quatuor assuré de trouver une bonne chambre dans un bon hôtel, --
sans parler des égards que leur garantit cet obligeant personnage.

«Acceptez-vous, messieurs?...

-- Nous acceptons, répond Sébastien Zorn, que la faim et la
fatigue disposent à favorablement accueillir une invitation de ce
genre.

-- C'est entendu, réplique l'Américain. Nous allons partir à
l'instant... En vingt minutes nous serons arrivés, et vous me
remercierez, j'en suis sûr!»

Il va sans dire qu'à la suite des derniers hurrahs provoqués par
le concert charivarique, les fenêtres des maisons se sont
refermées. Ses lumières éteintes, le village de Freschal est
replongé dans un profond sommeil.

L'Américain et les quatre artistes rejoignent le char à bancs, y
déposent leurs instruments, se placent à l'arrière, tandis que
l'Américain s'installe sur le devant, près du conducteur-
mécanicien. Un levier est manoeuvré, les accumulateurs électriques
fonctionnent, le véhicule s'ébranle, et il ne tarde pas à prendre
une rapide allure, en se dirigeant vers l'ouest.

Un quart d'heure après, une vaste lueur blanchâtre apparaît, une
éblouissante diffusion de rayons lunaires. Là est une ville, dont
nos Parisiens n'auraient pu soupçonner l'existence.

Le char à bancs s'arrête alors, et Frascolin de dire: «Enfin nous
voici sur le littoral.»

-- Le littoral... non, répondit l'Américain. C'est un cours d'eau
que nous avons à traverser...

-- Et comment?... demande Pinchinat.

-- Au moyen de ce bac dans lequel le char à bancs va prendre
place.» En effet, il y a là un de ces ferry-boats, si nombreux aux
États-Unis, et sur lequel s'embarque le char à bancs avec ses
passagers. Sans doute, ce ferry-boat est mû électriquement, car il
ne projette aucune vapeur, et en deux minutes, au delà du cours
d'eau, il vient accoster le quai d'une darse au fond d'un port. Le
char à bancs reprend sa route à travers les allées d'une campagne,
il pénètre dans un parc, au-dessus duquel des appareils aériens
versent une lumière intense. À la grille de ce parc s'ouvre une
porte, qui donne accès sur une large et longue rue pavée de dalles
sonores. Cinq minutes plus tard, les artistes descendent au bas du
perron d'un confortable hôtel, où ils sont reçus avec un
empressement de bon augure, grâce à un mot dit par l'Américain. On
les conduit aussitôt devant une table servie avec luxe, et ils
soupent de bon appétit, qu'on veuille bien le croire. Le repas
achevé, le majordome les mène à une chambre spacieuse, éclairée de
lampes à incandescence, que des interrupteurs permettront de
transformer en douces veilleuses. Là, enfin, remettant au
lendemain l'explication de ces merveilles, ils s'endorment dans
les quatre lits disposés aux quatre angles de la chambre, et
ronflent avec cet ensemble extraordinaire qui a fait la renommée
du Quatuor Concertant.



III -- Un loquace cicérone


Le lendemain, dès sept heures, ces mots, ou plutôt ces cris
retentissent dans la chambre commune, après une éclatante
imitation du son de la trompette, -- quelque chose comme la diane
au réveil d'un régiment:

«Allons!... houp!... sur pattes... et en deux temps!» vient de
vociférer Pinchinat.

Yvernès, le plus nonchalant du quatuor, eût préféré mettre trois
temps -- et même quatre -- à se dégager des chaudes couvertures de
son lit. Mais il lui faut suivre l'exemple de ses camarades et
quitter la position horizontale pour la position verticale.

«Nous n'avons pas une minute à perdre... pas une seule! observe
Son Altesse.

-- Oui, répondit Sébastien Zorn, car c'est demain que nous devons
être rendus à San-Diégo.

-- Bon! réplique Yvernès, une demi-journée suffira à visiter la
ville de cet aimable Américain.

-- Ce qui m'étonne, ajoute Frascolin, c'est qu'il existe une cité
importante dans le voisinage de Freschal!... Comment notre
coachman a-t-il oublié de nous l'indiquer?

-- L'essentiel est que nous y soyons, ma vieille clef de sol, dit
Pinchinat, et nous y sommes!» À travers deux larges fenêtres, la
lumière pénètre à flots dans la chambre, et la vue se prolonge
pendant un mille sur une rue superbe, plantée d'arbres.

Les quatre amis procèdent à leur toilette dans un cabinet
confortable, -- rapide et facile besogne, car il est «machiné»
suivant les derniers perfectionnements modernes: robinets
thermométriquement gradués pour l'eau chaude et pour l'eau froide,
cuvettes se vidant par un basculage automatique, chauffe-bains,
chauffe-fers, pulvérisateurs d'essences parfumées fonctionnant à
la demande, ventilateurs-moulinets actionnés par un courant
voltaïque, brosses mues mécaniquement, les unes auxquelles il
suffit de présenter sa tête, les autres ses vêtements ou ses
bottes pour obtenir un nettoyage ou un cirement complets.

Puis, en maint endroit, sans compter l'horloge et les ampoules
électriques, qui s'épanouissent à portée de la main, des boutons
de sonnettes ou de téléphones mettent en communication instantanée
les divers services de l'établissement.

Et non seulement Sébastien Zorn et ses compagnons peuvent
correspondre avec l'hôtel, mais aussi avec les divers quartiers de
la ville, et peut-être, -- c'est l'avis de Pinchinat, -- avec
n'importe quelle cité des États-Unis d'Amérique.

«Ou même des deux mondes,» ajoute Yvernès. En attendant qu'ils
eussent l'occasion de faire cette expérience, voici, à sept heures
quarante-sept, que cette phrase leur est téléphonée en langue
anglaise: «Calistus Munbar présente ses civilités matinales à
chacun des honorables membres du Quatuor Concertant, et les prie
de descendre, dès qu'ils seront prêts, au dining-room
d'_Excelsior-Hotel_, où leur est servi un premier déjeuner.
«_Excelsior-Hotel_! dit Yvernès. Le nom de ce caravansérail est
superbe!

-- Calistus Munbar, c'est notre obligeant Américain, remarque
Pinchinat, et le nom est splendide!

-- Mes amis, s'écrie le violoncelliste, dont l'estomac est aussi
impérieux que son propriétaire, puisque le déjeuner est sur la
table, allons déjeuner, et puis...

-- Et puis... parcourons la ville, ajoute Frascolin. Mais quelle
peut être cette ville?»

Nos Parisiens étant habillés ou à peu près, Pinchinat répond
téléphoniquement qu'avant cinq minutes, ils feront honneur à
l'invitation de M. Calistus Munbar.

En effet, leur toilette achevée, ils se dirigent vers un ascenseur
qui se met en mouvement et les dépose dans le hall monumental de
l'hôtel. Au fond se développe la porte du dining-room, une vaste
salle étincelante de dorures.

«Je suis le vôtre, messieurs, tout le vôtre!»

C'est l'homme de la veille, qui vient de prononcer cette phrase de
huit mots. Il appartient à ce type de personnages dont on peut
dire qu'ils se présentent d'eux-mêmes. Ne semble-t-il pas qu'on
les connaisse depuis longtemps, ou, pour employer une expression
plus juste, «depuis toujours»?

Calistus Munbar doit avoir de cinquante à soixante ans, mais il
n'en paraît que quarante-cinq. Sa taille est au-dessus de la
moyenne; son gaster bedonne légèrement; ses membres sont gros et
forts; il est vigoureux et sain avec des mouvements fermes; il
crève la santé, si l'on veut bien permettre cette locution.

Sébastien Zorn et ses amis ont maintes fois rencontré des gens de
ce type, qui n'est pas rare aux États-Unis. La tête de Calistus
Munbar est énorme, en boule, avec une chevelure encore blonde et
bouclée, qui s'agite comme une frondaison tortillée par la brise;
le teint est très coloré: la barbe jaunâtre, assez longue, se
divise en pointes; la moustache est rasée; la bouche, relevée aux
commissures des lèvres, est souriante, railleuse surtout; les
dents sont d'un ivoire éclatant; le nez, un peu gros du bout, à
narines palpitantes, solidement implanté à la base du front avec
deux plis verticaux au-dessus, supporte un binocle, que retient un
fil d'argent fin et souple comme un fil de soie. Derrière les
lentilles de ce binocle rayonne un oeil mobile, à l'iris verdâtre,
à la prunelle allumée d'une braise. Cette tête est rattachée aux
épaules par un cou de taureau. Le tronc est carrément établi sur
des cuisses charnues, des jambes d'aplomb, des pieds un peu en
dehors.

Calistus Munbar est vêtu d'un veston très ample, en étoffe
diagonale, couleur cachou. Hors de la poche latérale se glisse
l'angle d'un mouchoir à vignettes. Le gilet est blanc, très évidé,
à trois boutons d'or. D'une poche à l'autre festonne une chaîne
massive, ayant à un bout un chronomètre, à l'autre un podomètre,
sans parler des breloques qui tintinnabulent au centre. Cette
orfèvrerie se complète par un chapelet de bagues dont sont ornées
les mains grasses et rosées. La chemise est d'une blancheur
immaculée, raide et brillante d'empois, constellée de trois
diamants, surmontée d'un col largement rabattu, sous le pli duquel
s'enroule une imperceptible cravate, simple galon mordoré. Le
pantalon, d'étoffe rayée, à vastes plis, retombe en se
rétrécissant sur des bottines lacées avec agrafes d'aluminium.

Quant à la physionomie de ce Yankee, elle est au plus haut point
expressive, toute en dehors, -- la physionomie des gens qui ne
doutent de rien, et «qui en ont vu bien d'autres», comme on dit.
Cet homme est un débrouillard, à coup sur, et c'est aussi un
énergique, ce qui se reconnaît à la tonicité de ses muscles, à la
contraction apparente de son sourciller et de son masséter. Enfin,
il rit volontiers avec éclat, mais son rire est plutôt nasal
qu'oral, une sorte de ricanement, le _hennitus_ indiqué par les
physiologistes.

Tel est ce Calistus Munbar. À l'entrée du Quatuor, il a soulevé
son large chapeau que ne déparerait pas une plume Louis XIII, il
serre la main des quatre artistes. Il les conduit devant une table
où bouillonne la théière, où fument les rôties traditionnelles. Il
parle tout le temps, ne laissant pas place à une seule question, -
- peut-être pour esquiver une réponse, -- vantant les splendeurs
de sa ville, l'extraordinaire création de cette cité, monologuant
sans interruption, et, lorsque le déjeuner est achevé, terminant
son monologue par ces mots:

«Venez, messieurs, et veuillez me suivre. Mais une
recommandation...

-- Laquelle? demande Frascolin.

-- Il est expressément défendu de cracher dans nos rues...

-- Nous n'avons pas l'habitude... proteste Yvernès.

-- Bon!... cela vous épargnera des amendes!

-- Ne pas cracher... en Amérique!» murmure Pinchinat d'un ton où
la surprise se mêle à l'incrédulité.

Il eût été difficile de se procurer un guide doublé d'un cicérone
plus complet que Calistus Munbar. Cette ville, il la connaît à
fond. Pas un hôtel dont il ne puisse nommer le propriétaire, pas
une maison dont il ne sache qui l'habite, pas un passant dont il
ne soit salué avec une familiarité sympathique.

Cette cité est régulièrement construite. Les avenues et les rues,
pourvues de vérandas au-dessus des trottoirs, se coupent à angles
droits, une sorte d'échiquier. L'unité se retrouve en son plan
géométral. Quant à la variété, elle ne manque point, et dans leur
style comme dans leur appropriation intérieure, les habitations
n'ont suivi d'autre règle que la fantaisie de leurs architectes.
Excepté le long de quelques rues commerçantes, ces demeures
affectent un air de palais, avec leurs cours d'honneur flanquées
de pavillons élégants, l'ordonnance architecturale de leurs
façades, le luxe que l'on pressent à l'intérieur des appartements,
les jardins pour ne pas dire les parcs disposés en arrière. Il est
à remarquer, toutefois, que les arbres, de plantation récente sans
doute, n'ont pas encore atteint leur complet développement. De
même pour les squares, ménagés à l'intersection des principales
artères de la ville, tapissés de pelouses d'une fraîcheur tout
anglaise, dont les massifs, où se mélangent les essences des zones
tempérées et torrides, n'ont pas aspiré des entrailles du sol
assez de puissance végétative. Aussi cette particularité naturelle
présente-t-elle un contraste frappant avec la portion de l'Ouest-
Amérique, où abondent les forêts géantes dans le voisinage des
grandes cités californiennes.

Le quatuor allait devant lui, observant ce quartier de la ville,
chacun à sa manière, Yvernès attiré par ce qui n'attire pas
Frascolin, Sébastien Zorn s'intéressant à ce qui n'intéresse point
Pinchinat, -- tous, en somme, très curieux du mystère qui
enveloppe la cité inconnue. De cette diversité de vues devra
sortir un ensemble de remarques assez justes. D'ailleurs, Calistus
Munbar est là, et il a réponse à tout. Que disons-nous réponse?...
Il n'attend pas qu'on l'interroge, il parle, il parle, et il n'y a
qu'à le laisser parler. Son moulin à paroles tourne et tourne au
moindre vent.

Un quart d'heure après avoir quitté _Excelsior-Hotel_, Calistus
Munbar dit: «Nous voici dans la Troisième Avenue, et on en compte
une trentaine dans la ville. Celle-ci, la plus commerçante, c'est
notre Broadway, notre Regent-street, notre boulevard des Italiens.
Dans ces magasins, ces bazars, on trouve le superflu et le
nécessaire, tout ce que peuvent exiger les existences les plus
soucieuses du bien-être et du confort moderne!

-- Je vois les magasins, observe Pinchinat, mais je ne vois pas
les acheteurs...

-- Peut-être l'heure est-elle trop matinale?... ajoute Yvernès.

-- Cela tient, répondit Calistus Munbar, à ce que la plupart des
commandes se font téléphoniquement ou même télautographiquement...

-- Ce qui signifie?... demande Frascolin.

-- Ce qui signifie que nous employons communément le
télautographe, un appareil perfectionné qui transporte l'écriture
comme le téléphone transporte la parole, sans oublier le
kinétographe qui enregistre les mouvements, étant pour l'oeil ce
que le phonographe est pour l'oreille, et le téléphote qui
reproduit les images. Ce télautographe donne une garantie plus
sérieuse que la simple dépêche dont le premier venu est libre
d'abuser. Nous pouvons signer électriquement des mandats ou des
traites...

-- Même des actes de mariage?... réplique Pinchinat d'un ton
ironique.

-- Sans doute, monsieur l'alto. Pourquoi ne se marierait-on pas
par fil télégraphique...

-- Et divorcer?...

-- Et divorcer!... C'est même ce qui use le plus nos appareils!»
Là-dessus, bruyant éclat de rire du cicérone, qui fait trembloter
toute la bibeloterie de son gilet.

«Vous êtes gai, monsieur Munbar, dit Pinchinat, en partageant
l'hilarité de l'Américain.

-- Oui... comme une envolée de pinsons un jour de soleil!» En cet
endroit, une artère transversale se présente. C'est la Dix-
neuvième Avenue, d'où tout commerce est banni. Des lignes de trams
la sillonnent ainsi que l'autre. De rapides cars passent sans
soulever un grain de poussière, car la chaussée, recouverte d'un
parquet imputrescible de karry et de jarrah d'Australie, --
pourquoi pas de l'acajou du Brésil? -- est aussi nette que si on
l'eût frottée à la limaille. D'ailleurs, Frascolin, très
observateur des phénomènes physiques, constate qu'elle résonne
sous le pied comme une plaque de métal. «Voilà bien ces grands
travailleurs du fer! se dit-il. Ils font maintenant des chaussées
en tôle!» Et il allait s'informer près de Calistus Munbar, lorsque
celui-ci de s'écrier: «Messieurs, regardez cet hôtel!» Et il
montre une vaste construction, d'aspect grandiose, dont les avant-
corps, latéraux à une cour d'honneur, sont réunis par une grille
en aluminium. «Cet hôtel, -- on pourrait dire ce palais, -- est
habité par la famille de l'un des principaux notables de la ville.
J'ai nommé Jem Tankerdon, propriétaire d'inépuisables mines de
pétrole dans l'Illinois, le plus riche peut-être, et, par
conséquent, le plus honorable et le plus honoré de nos
concitoyens...

-- Des millions?... demande Sébastien Zorn.

-- Peuh! fait Calistus Munbar. Le million, c'est pour nous le
dollar courant, et ici on les compte par centaines! Il n'y a en
cette cité que des nababs richissimes. Ce qui explique comment, en
quelques années, les marchands des quartiers du commerce font
fortune, -- j'entends les marchands au détail, car, de négociants
ou de commerçants en gros, il ne s'en trouve pas un seul sur ce
microcosme unique au monde...

-- Et des industriels?... demande Pinchinat.

-- Absents, les industriels!

-- Et les armateurs?... demande Frascolin.

-- Pas davantage.

-- Des rentiers alors?... réplique Sébastien Zorn.

-- Rien que des rentiers et des marchands en train de se faire des
rentes.

-- Eh bien... et les ouvriers?... observe Yvernès.

-- Lorsqu'on a besoin d'ouvriers, on les amène du dehors,
messieurs, et lorsque le travail est terminé ils s'en
retournent... avec la forte somme!...

-- Voyons, monsieur Munbar, dit Frascolin, vous avez bien quelques
pauvres dans votre ville, ne fût-ce que pour ne pas en laisser
éteindre la race?...

-- Des pauvres, monsieur le deuxième violon?... Vous n'en
rencontrerez pas un seul!

-- Alors la mendicité est interdite?...

-- Il n'y a jamais eu lieu de l'interdire, puisque la ville n'est
pas accessible aux mendiants. C'est bon cela pour les cités de
l'Union, avec leurs dépôts, leurs asiles, leurs work-houses... et
les maisons de correction qui les complètent...

-- Allez-vous affirmer que vous n'avez pas de prisons?...

-- Pas plus que nous n'avons de prisonniers.

-- Mais les criminels?...

-- Ils sont priés de rester dans l'ancien et le nouveau continent,
où leur vocation trouve à s'exercer dans des conditions plus
avantageuses.

-- Eh! vraiment, monsieur Munbar, dit Sébastien Zorn, on croirait,
à vous entendre, que nous ne sommes plus en Amérique?

-- Vous y étiez hier, monsieur le violoncelliste, répond cet
étonnant cicérone.

-- Hier?... réplique Frascolin, qui se demande ce que peut
exprimer cette phrase étrange.

-- Sans doute!... Aujourd'hui vous êtes dans une ville
indépendante, une cité libre, sur laquelle l'Union n'a aucun
droit, qui ne relève que d'elle-même...

-- Et qui se nomme?... demande Sébastien Zorn, dont l'irritabilité
naturelle commence à percer.

-- Son nom?... répond Calistus Munbar. Permettez-moi de vous le
taire encore...

-- Et quand le saurons-nous?...

-- Lorsque vous aurez achevé de la visiter, ce dont elle sera très
honorée d'ailleurs.»

Cette réserve de l'Américain est au moins singulière. Peu importe,
en somme. Avant midi, le quatuor aura terminé sa curieuse
promenade, et, dût-il n'apprendre le nom de cette ville qu'au
moment de la quitter, cela lui suffira, n'est-il pas vrai? La
seule réflexion à faire, est celle-ci: Comment une cité si
considérable occupe-t-elle un des points de la côte californienne
sans appartenir à la république fédérale des États-Unis, et,
d'autre part, comment expliquer que le conducteur du coach ne se
fût pas avisé d'en parler? L'essentiel, après tout, est que, dans
vingt-quatre heures, les exécutants aient atteint San-Diégo, où on
leur donnera le mot de cette énigme, si Calistus Munbar ne se
décide pas à le révéler.

Ce bizarre personnage s'est de nouveau livré à sa faconde
descriptive, non sans laisser voir qu'il désire ne point
s'expliquer plus catégoriquement.

«Messieurs, dit-il, nous voici à l'entrée de la Trente-septième
Avenue. Contemplez cette admirable perspective! Dans ce quartier,
non plus, pas de magasins, pas de bazars, ni ce mouvement des rues
qui dénote l'existence commerciale. Rien que des hôtels et des
habitations particulières, mais les fortunes y sont inférieures à
celles de la Dix-neuvième Avenue. Des rentiers à dix ou douze
millions...

-- Des gueux, quoi! répond Pinchinat, dont les lèvres dessinent
une moue significative.

-- Hé! monsieur l'alto, réplique Calistus Munbar, il est toujours
possible d'être le gueux de quelqu'un! Un millionnaire est riche
par rapport à celui qui ne possède que cent mille francs! Il ne
l'est pas par rapport à celui qui possède cent millions!»

Maintes fois déjà, nos artistes ont pu noter que, de tous les mots
employés par leur cicérone, celui de million revient le plus
fréquemment, -- un mot prestigieux s'il en fut! Il le prononce en
gonflant ses joues avec une sonorité métallique. On dirait qu'il
bat monnaie rien qu'en parlant. Si ce ne sont pas des diamants qui
s'échappent de ses lèvres comme de la bouche de ce filleul des
fées qui laissait tomber des perles et des émeraudes, ce sont des
pièces d'or.

Et Sébastien Zorn, Pinchinat, Frascolin, Yvernès, vont toujours à
travers l'extraordinaire ville dont la dénomination géographique
leur est encore inconnue. Ici des rues animées par le va-et-vient
des passants, tous confortablement vêtus, sans que la vue soit
jamais offusquée par les haillons d'un indigent. Partout des
trams, des haquets, des camions, mus par l'électricité. Certaines
grandes artères sont pourvues de ces trottoirs mouvants, actionnés
par la traction d'une chaîne sans fin, et sur lesquels les gens se
promènent comme ils le feraient dans un train en marche, en
participant à son mouvement propre.

Circulent aussi des voitures électriques, roulant sur les
chaussées, avec la douceur d'une bille sur un tapis de billard.
Quant à des équipages, au véritable sens de ce mot, c'est-à-dire
des véhicules traînés par des chevaux, on n'en rencontre que dans
les quartiers opulents.

«Ah! voici une église,» dit Frascolin. Et il montre un édifice
d'assez lourde contexture, sans style architectural, une sorte de
pâté de Savoie, planté au milieu d'une place aux verdoyantes
pelouses. «C'est le temple protestant, répond Calistus Munbar en
s'arrêtant devant cette bâtisse.

-- Y a-t-il des églises catholiques dans votre ville?... demande
Yvernès.

-- Oui, monsieur. D'ailleurs, je dois vous faire observer que,
bien que l'on professe environ mille religions différentes sur
notre globe, nous nous en tenons ici au catholicisme et au
protestantisme. Ce n'est pas comme en ces États-Unis, désunis par
la religion s'ils ne le sont pas en politique, où il y a autant de
sectes que de familles, méthodistes, anglicans, presbytériens,
anabaptistes, wesleyens, etc... Ici, rien que des protestants
fidèles à la doctrine calviniste, ou des catholiques romains.

-- Et quelle langue parle-t-on?...

-- L'anglais et le français sont employés couramment...

-- Ce dont nous vous félicitons, dit Pinchinat.

-- La ville, reprend Calistus Munbar, est donc divisée en deux
sections, à peu près égales. Ici nous sommes dans la section...

-- Ouest, je pense?... fait observer Frascolin en s'orientant sur
la position du soleil.

-- Ouest... si vous voulez...

-- Comment... si je veux?... réplique le deuxième violon, assez
surpris de cette réponse. Est-ce que les points cardinaux de cette
cité varient au gré de chacun?...

-- Oui... et non... dit Calistus Munbar. Je vous expliquerai cela
plus tard... J'en reviens donc à cette section... ouest, si cela
vous plaît, qui est uniquement habitée par les protestants,
restés, même ici, des gens pratiques, tandis que les catholiques,
plus intellectuels, plus raffinés, occupent la section... est.
C'est vous dire que ce temple est le temple protestant.

-- Il en a bien l'air, observe Yvernès. Avec sa pesante
architecture, la prière n'y doit point être une élévation vers le
ciel, mais un écrasement vers la terre...

-- Belle phrase! s'écrie Pinchinat. Monsieur Munbar, dans une
ville si modernement machinée, on peut sans doute entendre le
prêche ou la messe par le téléphone?...

-- Juste.

-- Et aussi se confesser?...

-- Tout comme on peut se marier par le télautographe, et vous
conviendrez que cela est pratique...

-- À ne pas le croire, monsieur Munbar, répond Pinchinat, à ne pas
le croire!»



IV -- Le Quatuor Concertant déconcerté


À onze heures, après une si longue promenade, il est permis
d'avoir faim. Aussi nos artistes abusent-ils de cette permission.
Leurs estomacs crient avec ensemble, et ils s'accordent sur ce
point qu'il faut à tout prix déjeuner.

C'est aussi l'avis de Calistus Munbar, non moins soumis que ses
hôtes aux nécessités de la réfection quotidienne. Reviendra-t-on à
_Excelsior-Hotel_?

Oui, car il ne paraît pas que les restaurants soient nombreux en
cette ville, où chacun préfère sans doute se confiner en son home
et qui ne semble guère être visitée des touristes des deux mondes.

En quelques minutes, un tram transporte ces affamés à leur hôtel
et ils s'assoient devant une table copieusement servie. C'est là
un contraste frappant avec ces repas à l'américaine, où la
multiplicité des mets ne rachète pas leur insuffisance.
Excellente, la viande de boeuf ou de mouton; tendre et parfumée,
la volaille; d'une alléchante fraîcheur, le poisson. Puis, au lieu
de cette eau glacée des restaurations de l'Union, des bières
variées et des vins que le soleil de France avait distillés dix
ans avant sur les coteaux du Médoc et de la Bourgogne.

Pinchinat et Frascolin font honneur à ce déjeuner, à tout le moins
autant que Sébastien Zorn et Yvernès... Il va de soi que Calistus
Munbar a tenu à le leur offrir, et ils auraient mauvaise grâce à
ne point l'accepter.

D'ailleurs, ce Yankee, dont la faconde ne tarit pas, déploie une
humeur charmante. Il parle de tout ce qui concerne la ville, à
l'exception de ce que ses convives auraient voulu savoir, --
c'est-à-dire quelle est cette cité indépendante dont il hésite à
révéler le nom. Un peu de patience, il le dira, lorsque
l'exploration sera terminée. Son intention serait-elle donc de
griser le quatuor dans le but de lui faire manquer l'heure du
train de San-Diégo?... Non, mais on boit sec, après avoir mangé
ferme, et le dessert allait s'achever dans l'absorption du thé, du
café et des liqueurs, lorsqu'une détonation ébranle les vitres de
l'hôtel.

Qu'est-ce?... demanda Yvernès en sursautant.

-- Ne vous inquiétez pas, messieurs, répond Calistus Munbar. C'est
le canon de l'observatoire.

-- S'il ne sonne que midi, réplique Frascolin en consultant sa
montre, j'affirme qu'il retarde...

-- Non, monsieur l'alto, non! Le soleil ne retarde pas plus ici
qu'ailleurs!» Et un singulier sourire relève les lèvres de
l'Américain, ses yeux pétillent sous le binocle, et il se frotte
les mains. On serait tenté de croire qu'il se félicite d'avoir
«fait une bonne farce». Frascolin, moins émerillonné que ses
camarades par la bonne chère, le regarde d'un oeil soupçonneux,
sans trop savoir qu'imaginer. «Allons, mes amis -- vous me
permettrez de vous donner cette sympathique qualification, ajoute-
t-il de son air le plus aimable, -- il s'agit de visiter la
seconde section de la ville, et je mourrais de désespoir si un
seul détail vous échappait! Nous n'avons pas de temps à perdre...

-- À quelle heure part le train pour San-Diégo?... interroge
Sébastien Zorn, toujours préoccupé de ne point manquer à ses
engagements par suite d'arrivée tardive.

-- Oui... à quelle heure?... répète Frascolin en insistant.

-- Oh!... dans la soirée, répond Calistus Munbar en clignant de
l'oeil gauche. Venez, mes hôtes, venez... Vous ne vous repentirez
pas de m'avoir pris pour guide!»

Comment désobéir à un personnage si obligeant? Les quatre artistes
quittent la salle d'_Excelsior-Hotel_, et déambulent le long de la
chaussée. En vérité, il faut que le vin les ait trop généreusement
abreuvés, car une sorte de frémissement leur court dans les
jambes. Il semble que le sol ait une légère tendance à se dérober
sous leurs pas. Et pourtant, ils n'ont point pris place sur un de
ces trottoirs mobiles qui se déplacent latéralement.

«Hé! hé!... soutenons-nous, Chatillon! s'écrie Son Altesse
titubant.

-- Je crois que nous avons un peu bu! réplique Yvernès, qui
s'essuie le front.

-- Bon, messieurs les Parisiens, observe l'Américain, une fois
n'est pas coutume!... Il fallait arroser votre bienvenue...

-- Et nous avons épuisé l'arrosoir!» réplique Pinchinat, qui en a
pris sa bonne part et ne s'est jamais senti de si belle humeur.

Sous la direction de Calistus Munbar, une rue les conduit à l'un
des quartiers de la deuxième section. En cet endroit, l'animation
est tout autre, l'allure moins puritaine. On se croirait
soudainement transporté des États du Nord de l'Union dans les
États du Sud, de Chicago à la Nouvelle-Orléans, de l'Illinois à la
Louisiane. Les magasins sont mieux achalandés, des habitations
d'une fantaisie plus élégante, des homesteads ou maisons de
familles, plus confortables, des hôtels aussi magnifiques que ceux
de la section protestante, mais de plus réjouissant aspect. La
population diffère également d'air, de démarche, de tournure.
C'est à croire que cette cité est double, comme certaines étoiles,
à cela près que ces sections ne tournent pas l'une autour de
l'autre, -- deux villes juxtaposées.

Arrivé à peu près au centre de la section, le groupe s'arrête vers
le milieu de la Quinzième Avenue, et Yvernès de s'écrier: «Sur ma
foi, voici un palais...

-- Le palais de la famille Coverley, répond Calistus Munbar. Nat
Coverley, l'égal de Jem Tankerdon...

-- Plus riche que lui?... demande Pinchinat.

-- Tout autant, dit l'Américain. Un ex-banquier de la Nouvelle-
Orléans, qui a plus de centaines de millions que de doigts aux
deux mains!

-- Une jolie paire de gants, cher monsieur Munbar!

-- Comme vous le pensez.

-- Et ces deux notables, Jem Tankerdon et Nat Coverley, sont
ennemis... naturellement?...

-- Des rivaux tout au moins, qui tâchent d'établir leur
prépondérance dans les affaires de la cité, et se jalousent...

-- Finiront-ils par se manger?... demande Sébastien Zorn.

-- Peut-être... et si l'un dévore l'autre...

-- Quelle indigestion ce jour-là!» répond Son Altesse. Et Calistus
Munbar de s'esclaffer en bedonnant, tant la réponse lui a paru
plaisante. L'église catholique s'élève sur une vaste place, qui
permet d'en admirer les heureuses proportions. Elle est de style
gothique, de ce style qui n'exige que peu de recul pour être
apprécié, car les lignes verticales qui en constituent la beauté,
perdent de leur caractère à être vues de loin. Saint-Mary Church
mérite l'admiration pour la sveltesse de ses pinacles, la légèreté
de ses rosaces, l'élégance de ses ogives flamboyantes, la grâce de
ses fenêtres en mains jointes.

«Un bel échantillon du gothique anglo-saxon! dit Yvernès, qui est
très amateur de l'architectonique. Vous aviez raison, monsieur
Munbar, les deux sections de votre ville n'ont pas plus de
ressemblance entre elles que le temple de l'une et la cathédrale
de l'autre!

-- Et cependant, monsieur Yvernès, ces deux sections sont nées de
la même mère...

-- Mais... pas du même père?... fait observer Pinchinat.

-- Si... du même père, mes excellents amis! Seulement, elles ont
été élevées d'une façon différente. On les a appropriées aux
convenances de ceux qui devaient y venir chercher une existence
tranquille, heureuse, exempte de tout souci... une existence que
ne peut offrir aucune cité ni de l'ancien ni du nouveau continent.

-- Par Apollon, monsieur Munbar, répond Yvernès, prenez garde de
trop surexciter notre curiosité!... C'est comme si vous chantiez
une de ces phrases musicales qui laissent longuement désirer la
tonique...

-- Et cela finit par fatiguer l'oreille! ajoute Sébastien Zorn.
Voyons, le moment est-il venu où vous consentirez à nous apprendre
le nom de cette ville extraordinaire?...

-- Pas encore, mes chers hôtes, répond l'Américain en rajustant
son binocle d'or sur son appendice nasal. Attendez la fin de notre
promenade, et continuons...

-- Avant de continuer, dit Frascolin, qui sent une sorte de vague
inquiétude se mêler au sentiment de curiosité, j'ai une
proposition à faire.

-- Et laquelle?...

-- Pourquoi ne monterions-nous pas à la flèche de Saint-Mary
Church. De là, nous pourrions voir...

-- Non pas! s'écrie Calistus Munbar, en secouant sa grosse tête
ébouriffée... pas maintenant... plus tard...

-- Et quand?... demande le violoncelliste, qui commence à s'agacer
de tant de mystérieuses échappatoires.

-- Au terme de notre excursion, monsieur Zorn.

-- Nous reviendrons alors à cette église?...

-- Non, mes amis, et notre promenade se terminera par une visite à
l'observatoire, dont la tour est d'un tiers plus élevée que la
flèche de Saint-Mary Church.

-- Mais enfin, reprend Frascolin en insistant, pourquoi ne pas
profiter en ce moment?...

-- Parce que... vous me feriez manquer mon effet!» Et il n'y a pas
moyen de tirer une autre réponse de cet énigmatique personnage. Le
mieux étant de se soumettre, les diverses avenues de la deuxième
section sort parcourues consciencieusement. Puis on visite les
quartiers commerçants, ceux des tailleurs, des bottiers, des
chapeliers, des bouchers, des épiciers, des boulangers, des
fruitiers, etc. Calistus Munbar, salué de la plupart des personnes
qu'il rencontre, rend ces saluts avec une vaniteuse satisfaction.
Il ne tarit pas en boniments, tel un montreur de phénomènes, et sa
langue ne cesse de carillonner comme le battant d'une cloche un
jour de fête.

Environ vers deux heures, le quatuor est arrivé de ce côté aux
limites de la ville, ceinte d'une superbe grille, agrémentée de
fleurs et de plantes grimpantes. Au delà s'étend la campagne, dont
la ligne circulaire se confond avec l'horizon du ciel.

En cet endroit, Frascolin se fait à lui-même une remarque qu'il ne
croit pas devoir communiquer à ses camarades. Tout cela
s'expliquera sans doute au sommet de la tour de l'observatoire.
Cette remarque porte sur ceci que le soleil, au lieu de se trouver
dans le sud-ouest, comme il aurait dû l'être à deux heures, se
trouve dans le sud-est.

Il y a là de quoi étonner un esprit aussi réfléchi que celui de
Frascolin, et il commençait à «se matagraboliser la cervelle»,
comme dit Rabelais, lorsque Calistus Munbar change le cours de ses
idées en s'écriant:

»Messieurs, le tram va partir dans quelques minutes. En route
pour le port...

-- Le port?... réplique Sébastien Zorn...

-- Oh! un trajet d'un mille tout au plus, -- ce qui vous permettra
d'admirer notre parc!»

S'il y a un port, il faut qu'il soit situé un peu au-dessus ou un
peu au-dessous de la ville sur la côte de la Basse-Californie...
En vérité, où pourrait-il être, si ce n'est en un point quelconque
de ce littoral?

Les artistes, légèrement ahuris, prennent place sur les banquettes
d'un car élégant, où sont assis déjà plusieurs voyageurs. Ceux-ci
serrent la main à Calistus Munbar, -- ce diable d'homme est connu
de tout le monde, -- et les dynamos du tram se livrent à leur
fougue locomotrice.

Parc, Calistus Munbar a raison de qualifier ainsi la campagne qui
s'étend autour de la cité. Des allées à perte de vue, des pelouses
verdoyantes, des barrières peintes, droites ou en zigzag, nommées
fences; autour des réserves, des bouquets d'arbres, chênes,
érables, hêtres, marronniers, micocouliers, ormes, cèdres, jeunes
encore, animés d'un monde d'oiseaux de mille espèces. C'est un
véritable jardin anglais, possédant des fontaines jaillissantes,
des corbeilles de fleurs alors dans tout l'épanouissement d'une
fraîcheur printanière, des massifs d'arbustes où se mélangent les
sortes les plus diversifiées, des géraniums géants comme ceux de
Monte-Carlo, des orangers, des citronniers, des oliviers, des
lauriers-roses, des lentisques, des aloès, des camélias, des
dahlias, des rosiers d'Alexandrie à fleurs blanches, des
hortensias, des lotus blancs et rosés, des passiflores du Sud-
Amérique, de riches collections de fuchsias, de salvias, de
bégonias, de jacinthes, de tulipes, de crocus, de narcisses,
d'anémones, de renoncules de Perse, d'iris barbatas, de cyclamens,
d'orchidées, des calcéolaires, des fougères arborescentes, et
aussi de ces essences spéciales aux zones tropicales, balisiers,
palmiers, dattiers, figuiers, eucalyptus, mimosas, bananiers,
goyaviers, calebassiers, cocotiers, en un mot, tout ce qu'un
amateur peut demander au plus riche des jardins botaniques.

Avec sa propension à évoquer les souvenirs de l'ancienne poésie,
Yvernès doit se croire transporté dans les bucoliques paysages du
roman d'Astrée. Il est vrai, si les moutons ne manquent pas à ces
fraîches prairies, si des vaches roussâtres paissent entre les
barrières, si des daims, des biches et autres gracieux quadrupèdes
de la faune forestière bondissent entre les massifs, ce sont les
bergers de D'Urfé et ses bergères charmantes, dont il y aurait
lieu de regretter l'absence. Quant au Lignon, il est représenté
par une Serpentine-river, qui promène ses eaux vivifiantes à
travers les vallonnements de cette campagne.

Seulement, tout y semble artificiel. Ce qui provoque l'ironique
Pinchinat à s'écrier: «Ah çà! voilà tout ce que vous avez en fait
de rivière?» Et Calistus Munbar à répondre: «Des rivières?... À
quoi bon?...

-- Pour avoir de l'eau, parbleu!

-- De l'eau... c'est-à-dire une substance généralement malsaine,
microbienne et typhoïque?...

-- Soit, mais on peut l'épurer...

-- Et pourquoi se donner cette peine, lorsqu'il est si facile de
fabriquer une eau hygiénique, exempte de toute impureté, et même
gazeuse ou ferrugineuse au choix...

-- Vous fabriquez votre eau?... demande Frascolin.

-- Sans doute, et nous la distribuons chaude ou froide à domicile,
comme nous distribuons la lumière, le son, l'heure, la chaleur, le
froid, la force motrice, les agents antiseptiques, l'électrisation
par auto-conduction...

-- Laissez-moi croire alors, réplique Yvernès, que vous fabriquez
aussi la pluie pour arroser vos pelouses et vos fleurs?...

-- Comme vous dites... monsieur, réplique l'Américain en faisant
scintiller les joyaux de ses doigts à travers les fluescentes
touffes de sa barbe.

-- De la pluie sur commande! s'écrie Sébastien Zorn.

-- Oui, mes chers amis, de la pluie que des conduites, ménagées
dans notre sous-sol, permettent de répandre d'une façon régulière,
réglementaire, opportune et pratique. Est-ce que cela ne vaut pas
mieux que d'attendre le bon plaisir de la nature et de se
soumettre aux caprices des climats, que de pester contre les
intempéries sans pouvoir y remédier, tantôt une humidité trop
persistante, tantôt une sécheresse trop prolongée?...

-- Je vous arrête là, monsieur Munbar, déclare Frascolin. Que vous
puissiez produire de la pluie à volonté, soit! Mais quant à
l'empêcher de tomber du ciel...

-- Le ciel?... Qu'a-t-il à faire en tout ceci?...

-- Le ciel, ou, si vous préférez, les nuages qui crèvent, les
courants atmosphériques avec leur cortège de cyclones, de
tornades, de bourrasques, de rafales, d'ouragans... Ainsi, pendant
la mauvaise saison, par exemple...

-- La mauvaise saison?... répète Calistus Munbar.

-- Oui... l'hiver...

-- L'hiver?... Qu'est-ce que c'est que cela?...

-- On vous dit l'hiver, les gelées, les neiges, les glaces!
s'exclame Sébastien Zorn, que les ironiques réponses du Yankee
mettent en rage.

-- Connaissons pas!» répond tranquillement Calistus Munbar. Les
quatre Parisiens se regardent. Sont-ils en présence d'un fou ou
d'un mystificateur? Dans le premier cas, il faut l'enfermer; dans
le second, il faut le rosser d'importance. Cependant les cars du
tram filent à petite vitesse au milieu de ces jardins enchantés. À
Sébastien Zorn et à ses camarades il semble bien qu'au delà des
limites de cet immense parc, des pièces de terre, méthodiquement
cultivées, étalent leurs colorations diverses, pareilles à ces
échantillons d'étoffes exposés autrefois à la porte des tailleurs.
Ce sont, sans doute, des champs de légumes, pommes de terre,
choux, carottes, navets, poireaux, enfin tout ce qu'exigé la
composition d'un parfait pot-au-feu. Toutefois, il leur tarde
d'être en pleine campagne, où ils pourront reconnaître ce que
cette singulière région produit en blé, avoine, maïs, orge,
seigle, sarrazin, pamelle et autres céréales.

Mais voici qu'une usine apparaît, ses cheminées de tôle dominant
des toits bas, à verrières dépolies. Ces cheminées, maintenues par
des étais de fer, ressemblent à celles d'un steamer en marche,
d'un _Great-Eastern_ dont cent mille chevaux feraient mouvoir les
puissantes hélices, avec cette différence qu'au lieu d'une fumée
noire, il ne s'en échappe que de légers filets dont les scories
n'encrassent point l'atmosphère.

Cette usine couvre une surface de dix mille yards carrés, soit
près d'un hectare. C'est le premier établissement industriel que
le quatuor ait vu depuis qu'il «excursionne», qu'on nous pardonne
ce mot, sous la direction de l'Américain.

«Eh! quel est cet établissement?... demande Pinchinat.

-- C'est une fabrique, avec appareils évaporatoires au pétrole,
répond Calistus Munbar, dont le regard aiguisé menace de perforer
les verres de son binocle.

-- Et que fabrique-t-elle, votre fabrique?...

-- De l'énergie électrique, laquelle est distribuée à travers
toute la ville, le parc, la campagne, en produisant force motrice
et lumière. En même temps, cette usine alimente nos télégraphes,
nos télautographes, nos téléphones, nos téléphotes, nos sonneries,
nos fourneaux de cuisine, nos machines ouvrières, nos appareils à
arc et à incandescence, nos lunes d'aluminium, nos câbles sous-
marins...

-- Vos câbles sous-marins?... observe vivement Frascolin.

-- Oui!... ceux qui relient la ville à divers points du littoral
américain...

-- Et il a été nécessaire de créer une usine de cette
importance?...

-- Je le crois bien... avec ce que nous dépensons d'énergie
électrique... et aussi d'énergie morale! réplique Calistus Munbar.
Croyez, messieurs, qu'il en a fallu une close incalculable pour
fonder cette incomparable cité, sans rivale au monde!»

On entend les ronflements sourds de la gigantesque usine, les
puissantes éructations de sa vapeur, les à-coups de ses machines,
les répercussions à la surface du sol, qui témoignent d'un effort
mécanique supérieur à tout ce qu'a donné jusqu'ici l'industrie
moderne. Qui aurait pu imaginer que tant de puissance fût
nécessaire pour mouvoir des dynamos ou charger des accumulateurs?

Le tram passe, et, un quart de mille au delà, vient s'arrêter à la
gare du port. Les voyageurs descendent, et leur guide, toujours
débordant de phrases laudatives, les promène sur les quais qui
longent les entrepôts et les docks. Ce port forme un ovale
suffisant pour abriter une dizaine de navires, pas davantage.
C'est plutôt une darse qu'un port, terminée par des jetées, deux
piers, supportés sur des armatures de fer, et éclairés par deux
feux qui en facilitent l'entrée aux bâtiments venant du large. Ce
jour-là, la darse ne contient qu'une demi-douzaine de steamers,
les uns destinés au transport du pétrole, les autres au transport
des marchandises nécessaires à la consommation quotidienne, -- et
quelques barques, munies d'appareils électriques, qui sont
employées à la pêche en pleine mer. Frascolin remarque que
l'entrée de ce port est orientée vers le nord, et il en conclut
qu'il doit occuper la partie septentrionale d'une de ces pointes
que le littoral de la Basse-Californie détache sur le Pacifique.
Il constate aussi que le courant marin se propage vers l'est avec
une certaine intensité, puisqu'il file contre le musoir des piers
comme les nappes d'eau le long des flancs d'un navire en marche, -
- effet dû, sans doute, à l'action de la marée montante, bien que
les marées soient très médiocres sur les côtes de l'Ouest-
Amérique. «Ou est donc le fleuve que nous avons traversé hier soir
en ferry-boat? demande Frascolin.

-- Nous lui tournons le dos,» se contente de répondre le Yankee.

Mais il convient de ne pas s'attarder, si l'on veut revenir à la
ville, afin d'y prendre le train du soir pour San-Diégo.

Sébastien Zorn rappelle cette condition à Calistus Munbar, lequel
répond:

«Ne craignez rien, chers bons amis... Nous avons le temps... Un
tram va nous ramener à la ville, après avoir suivi le littoral...
Vous avez désiré avoir une vue d'ensemble de cette région, et
avant une heure, vous l'aurez du haut de la tour de
l'observatoire.

-- Vous nous assurez?... dit le violoncelliste en insistant.

-- Je vous assure que demain, au lever du soleil, vous ne serez
plus où vous êtes en ce moment!»

Force est d'accepter cette réponse assez peu explicite.
D'ailleurs, la curiosité de Frascolin, plus encore que celle de
ses camarades, est excitée au dernier point. Il lui tarde de se
trouver au sommet de cette tour, d'où l'Américain affirme que la
vue s'étend sur un horizon d'au moins cent milles de
circonférence. Après cela, si l'on n'est pas fixé au sujet de la
position géographique de cette invraisemblable cité, il faudra
renoncer à jamais l'être.

Au fond de la darse s'amorce une seconde ligne de trams qui longe
le bord de la mer. Le tram se compose de six cars, où nombre de
voyageurs ont déjà pris place. Ces cars sont traînés par une
locomotive électrique, avec accumulateurs d'une capacité de deux
cents ampères-ohms, et leur vitesse atteint de quinze à dix-huit
kilomètres.

Calistus Munbar fait monter le quatuor dans le tram, et nos
Parisiens purent croire qu'il n'attendait qu'eux pour partir.

Ce qu'ils voient de la campagne est peu différent du parc qui
s'étend entre la ville et le port. Même sol plat et soigneusement
entretenu. De vertes prairies et des champs au lieu de pelouses,
voilà tout, champs de légumes, non de céréales. En ce moment, une
pluie artificielle, projetée hors des conduites souterraines,
retombe en averse bienfaisante sur ces longs rectangles, tracés au
cordeau et à l'équerre.

Le ciel ne l'eût pas dosée et distribuée d'une manière plus
mathématique et plus opportune.

La voie ferrée suit le littoral, ayant la mer d'un côté, la
campagne de l'autre. Les cars courent ainsi pendant quatre milles
-- cinq kilomètres environ. Puis, ils s'arrêtent devant une
batterie de douze pièces de gros calibre, et dont l'entrée est
indiquée par ces mots: Batterie de l'Éperon.

«Des canons qui se chargent, mais qui ne se déchargent jamais par
la culasse... comme tant d'engins de la vieille Europe!» fait
observer Calistus Munbar.

En cet endroit, la côte est nettement découpée. Il s'en détache
une sorte de cap, très aigu, semblable à la proue d'une carène de
navire, ou même à l'éperon d'un cuirassé, sur lequel les eaux se
divisent en l'arrosant de leur écume blanche. Effet de courant,
sans doute, car la houle du large se réduit à de longues
ondulations qui tendent à diminuer avec le déclin du soleil.

De ce point repart une autre ligne de tramway, qui descend vers le
centre, la première ligne continuant à suivre les courbures du
littoral.

Calistus Munbar fait changer de ligne à ses hôtes, en leur
annonçant qu'ils vont revenir directement vers la cité.

La promenade a été suffisante. Calistus Munbar tire sa montre,
chef-d'oeuvre de Sivan, de Genève, -- une montre parlante, une
montre phonographique, dont il presse le bouton et qui fait
distinctement entendre ces mots: quatre heures treize.

«Vous n'oubliez pas l'ascension que nous devons faire à
l'observatoire?... rappelle Frascolin.

-- L'oublier, mes chers et déjà vieux amis!... J'oublierais plutôt
mon propre nom, qui jouit de quelque célébrité cependant! Encore
quatre milles, et nous serons devant le magnifique édifice, bâti à
l'extrémité de la Unième Avenue, celle qui sépare les deux
sections de notre ville.»

Le tram est parti. Au delà des champs sur lesquels tombe toujours
une pluie «aprèsmidienne», -- ainsi la nommait l'Américain, -- on
retrouve le parc clos de barrières, ses pelouses, ses corbeilles
et ses massifs.

Quatre heures et demie sonnent alors. Deux aiguilles indiquent
l'heure sur un cadran gigantesque, à peu près semblable à celui du
Parliament-House de Londres, plaqué sur la face d'une tour
quadrangulaire.

Au pied de cette tour sont érigés les bâtiments de l'observatoire,
affectés aux divers services, dont quelques-uns, coiffés de
rotondes métalliques à fentes vitrées, permettent aux astronomes
de suivre la marche des étoiles. Ils entourent une cour centrale,
au milieu de laquelle se dresse la tour haute de cent cinquante
pieds. De sa galerie supérieure, le regard peut s'étendre sur un
rayon de vingt-cinq kilomètres, puisque l'horizon n'est limité par
aucune tumescence, colline ou montagne.

Calistus Munbar, précédant ses hôtes, s'engage sous une porte que
lui ouvre un concierge, vêtu d'une livrée superbe. Au fond du hall
attend la cage de l'ascenseur, qui se meut électriquement. Le
quatuor y prend place avec son guide. La cage s'élève d'un
mouvement doux et régulier. Quarante-cinq secondes après, elle
reste stationnaire au niveau de la plate-forme supérieure de la
tour.

Sur cette plate-forme, se dresse la hampe d'un gigantesque
pavillon, dont l'étamine flotte au souffle d'une brise du nord.

Quelle nationalité indique ce pavillon? Aucun de nos Parisiens ne
peut le reconnaître. C'est bien le pavillon américain avec ses
raies transversales rouges et blanches; mais le yacht, au lieu des
soixante-sept étoiles qui brillaient au firmament de la
Confédération à cette époque, n'en porte qu'une seule: une étoile,
ou plutôt un soleil d'or, écartelé sur l'azur du yacht, et qui
semble rivaliser d'irradiation avec l'astre du jour.

«Notre pavillon, messieurs,» dit Calistus Munbar en se découvrant
par respect.

Sébastien Zorn et ses camarades ne peuvent faire autrement que
l'imiter. Puis, ils s'avancent sur la plate-forme jusqu'au
parapet, et se penchant...

Quel cri -- de surprise d'abord, de colère ensuite, -- s'échappe
de leur poitrine!

La campagne entière se développe sous le regard. Cette campagne ne
présente qu'un ovale régulier, circonscrit par un horizon de mer,
et, si loin que le regard puisse se porter au large, il n'y a
aucune terre en vue.

Et pourtant, la veille, pendant la nuit, après avoir quitté le
village de Freschal dans la voiture de l'Américain, Sébastien
Zorn, Frascolin, Yvernès, Pinchinat, n'ont pas cessé de suivre la
route de terre sur un parcours de deux milles... Ils ont pris
place ensuite avec le char à bancs dans le ferry-boat pour
traverser le cours d'eau... Puis ils ont retrouvé la terre
ferme... En vérité, s'ils eussent abandonné le littoral
californien pour une navigation quelconque, ils s'en seraient
certainement aperçu...

Frascolin se retourne vers Calistus Munbar: «Nous sommes dans une
île?... demande-t-il.

-- Comme vous le voyez! répond le Yankee, dont la bouche dessine
le plus aimable des sourires.

-- Et quelle est cette île?...

-- Standard-Island.

-- Et cette ville?...

-- Milliard-City.»



V -- Standard-Island et Milliard-City


À cette époque, on attendait encore qu'un audacieux statisticien,
doublé d'un géographe, eût donné le chiffre exact des îles
répandues à la surface du globe. Ce chiffre, il n'est pas
téméraire d'admettre qu'il s'élève à plusieurs milliers. Parmi ces
îles, ne s'en trouvait-il donc pas une seule qui répondit au
desideratum des fondateurs de Standard-Island et aux exigences de
ses futurs habitants? Non! pas une seule. De là cette idée
«américamécaniquement» pratique de créer de toutes pièces une île
artificielle, qui serait le dernier mot de l'industrie
métallurgique moderne.

Standard-Island, -- qu'on peut traduire par «l'île-type», est une
île à hélice. Milliard-City est sa capitale. Pourquoi ce nom?
Évidemment parce que cette capitale est la ville des
milliardaires, une cité gouldienne, vanderbiltienne et
rotchschildienne. Mais, objectera-t-on, le mot milliard n'existe
pas dans la langue anglaise... Les Anglo-Saxons de l'ancien et du
nouveau continent ont toujours dit: _a thousand millions_, mille
millions... Milliard est un mot français... D'accord, et,
cependant, depuis quelques années, il est passé dans le langage
courant de la Grande-Bretagne et des États-Unis -- et c'est à
juste titre qu'il fut appliqué à la capitale de Standard-Island.

Une île artificielle, c'est une idée qui n'a rien d'extraordinaire
en soi. Avec des masses suffisantes de matériaux immergés dans un
fleuve, un lac, une mer, il n'est pas hors du pouvoir des hommes
de la fabriquer. Or, cela n'eût pas suffi. Eu égard à sa
destination, aux exigences qu'elle devait satisfaire, il fallait
que cette île pût se déplacer, et, conséquemment, qu'elle fût
flottante. Là était la difficulté, mais non supérieure à la
production des usines où le fer est travaillé, et grâce à des
machines d'une puissance pour ainsi dire infinie.

Déjà, à la fin du XIXe siècle, avec leur instinct du _big_, leur
admiration pour ce qui est «énorme», les Américains avaient formé
le projet d'installer à quelques centaines de lieues au large un
radeau gigantesque, mouillé sur ses ancres. C'eût été, sinon une
cité, du moins une station de l'Atlantique, avec restaurants,
hôtels, cercles, théâtres, etc., où les touristes auraient trouvé
tous les agréments des villes d'eaux les plus en vogue. Eh bien,
c'est ce projet qui fut réalisé et complété. Toutefois, au lieu du
radeau fixe, on créa l'île mouvante.

Six ans avant l'époque où se place le début de cette histoire, une
compagnie américaine, sous la raison sociale _Standard-Island
Company limited_, s'était fondée au capital de cinq cents millions
de dollars[1], divisé en cinq cents parts, pour la fabrication d'une
île artificielle qui offrirait aux nababs des États-Unis les divers
avantages dont sont privées les régions sédentaires du globe
terrestre. Les parts furent rapidement enlevées, tant les immenses
fortunes étaient nombreuses alors en Amérique, qu'elles
provinssent soit de l'exploitation des chemins de fer, soit des
opérations de banque, soit du rendement des sources de pétrole,
soit du commerce des porcs salés.

Quatre années furent employées à la construction de cette île,
dont il convient d'indiquer les principales dimensions, les
aménagements intérieurs, les procédés de locomotion qui lui
permettent d'utiliser la plus belle partie de l'immense surface de
l'océan Pacifique. Nous donnerons ces dimensions en kilomètres,
non en milles, -- le système décimal ayant alors triomphé de
l'inexplicable répulsion qu'il inspirait jadis à la routine anglo-
saxonne.

De ces villages flottants, il en existe en Chine sur le fleuve
Yang-tse-Kiang, au Brésil sur le fleuve des Amazones, en Europe
sur le Danube. Mais ce ne sont que des constructions éphémères,
quelques maisonnettes établies à la surface de longs trains de
bois. Arrivé à destination, le train se disloque, les maisonnettes
se démontent, le village a vécu.

Or l'île dont il s'agit, c'est tout autre chose: elle devait être
lancée sur la mer, elle devait durer... ce que peuvent durer les
oeuvres sorties de la main de l'homme.

Et, d'ailleurs, qui sait si la terre ne sera pas trop petite un
jour pour ses habitants dont le nombre doit atteindre près de six
milliards en 2072 -- à ce que, d'après Ravenstein, les savants
affirment avec une étonnante précision? Et ne faudra-t-il pas
bâtir sur la mer, alors que les continents seront encombrés?...

Standard-Island est une île en acier, et la résistance de sa coque
a été calculée pour l'énormité du poids qu'elle est appelée à
supporter. Elle est composée de deux cent soixante-dix mille
caissons, ayant chacun seize mètres soixante-six de haut sur dix
de long et dix de large. Leur surface horizontale représente donc
un carré de dix mètres de côté, soit cent mètres de superficie.
Tous ces caissons, boulonnés et rivés ensemble, assignent à l'île
environ vingt-sept millions de mètres carrés, ou vingt-sept
kilomètres superficiels. Dans la forme ovale que les constructeurs
lui ont donnée, elle mesure sept kilomètres de longueur sur cinq
kilomètres de largeur, et son pourtour est de dix-huit kilomètres
en chiffres ronds[2].

La partie immergée de cette coque est de trente pieds, la partie
émergeante de vingt pieds. Cela revient à dire que Standard-Island
tire dix mètres d'eau à pleine charge. Il en résulte que son
volume se chiffre par quatre cent trente-deux millions de mètres
cubes, et son déplacement, soit les trois cinquièmes du volume,
par deux cent cinquante-neuf millions de mètres cubes.

Toute la partie des caissons immergée a été recouverte d'une
préparation si longtemps introuvable -- elle a fait un
milliardaire de son inventeur, -- qui empêche les gravans et
autres coquillages de s'attacher aux parois en contact avec l'eau
de mer.

Le sous-sol de la nouvelle île ne craint ni les déformations, ni
les ruptures, tant les tôles d'acier de sa coque sont, puissamment
maintenues par des entretoises, tant le rivetage et le boulonnage
ont été faits sur place avec solidité.

Il fallait créer des chantiers spéciaux pour la fabrication de ce
gigantesque appareil maritime. C'est ce que fit la _Standard-
Island Company_, après avoir acquis la baie Madeleine et son
littoral, à l'extrémité de cette longue presqu'île de la Vieille-
Californie, presque à la limite du tropique du Cancer. C'est dans
cette baie que s'exécuta ce travail, sous la direction des
ingénieurs de la _Standard-Island Company_, ayant pour chef le
célèbre William Tersen, mort quelques mois après l'achèvement de
l'oeuvre, comme Brunnel lors de l'infructueux lancement de son
_Great-Eastern_. Et cette Standard-Island, est-ce donc autre chose
qu'un _Great-Eastern_ modernisé, et sur un gabarit des milliers de
fois plus considérable?

On le comprend, il ne pouvait être question de lancer l'île à la
surface de l'Océan. Aussi l'a-t-on fabriquée par morceaux, par
compartiments juxtaposés sur les eaux de la baie Madeleine. Cette
portion du rivage américain est devenue le port de relâche de
l'île mouvante, qui vient s'y encastrer, lorsque des réparations
sont nécessaires.

La carcasse de l'île, sa coque si l'on veut, formée de ces deux
cent soixante-dix mille compartiments, a été, sauf dans la partie
réservée à la ville centrale, où ladite coque est
extraordinairement renforcée, recouverte d'une épaisseur de terre
végétale. Cet humus suffît aux besoins d'une végétation restreinte
à des pelouses, à des corbeilles de fleurs et d'arbustes, à des
bouquets d'arbres, à des prairies, à des champs de légumes. Il eût
paru peu pratique de demander à ce sol factice de produire des
céréales et de pourvoir à l'entretien des bestiaux de boucherie,
qui sont d'ailleurs l'objet d'une importation régulière. Mais il y
eut lieu de créer les installations nécessaires, afin que le lait
et le produit des basses-cours ne dépendissent pas de ces
importations.

Les trois quarts du sol de Standard-Island sont affectés à la
végétation, soit vingt et un kilomètres carrés environ, où les
gazons du parc offrent une verdure permanente, où les champs,
livrés à la culture intensive, abondent en légumes et en fruits,
où les prairies artificielles servent de pâtures à quelques
troupeaux. Là, d'ailleurs, l'électroculture est largement
employée, c'est-à-dire l'influence de courants continus, qui se
manifeste par une accélération extraordinaire et la production de
légumes de dimensions invraisemblables, tels des radis de
quarante-cinq centimètres, et des carottes de trois kilos.
Jardins, potagers, vergers, peuvent rivaliser avec les plus beaux
de la Virginie ou de la Louisiane. Il convient de ne point s'en
étonner: on ne regarde pas à la dépense dans cette île, si
justement nommée «le Joyau du Pacifique».

Sa capitale, Milliard-City, occupe environ le cinquième qui lui a
été réservé sur les vingt-sept kilomètres carrés, soit à peu près
cinq kilomètres superficiels ou cinq cents hectares, avec une
circonférence de neuf kilomètres. Ceux de nos lecteurs qui ont
bien voulu accompagner Sébastien Zorn et ses camarades pendant
leur excursion, la connaissent assez pour ne point s'y perdre.
D'ailleurs, on ne s'égare pas dans les villes américaines,
lorsqu'elles ont à la fois le bonheur et le malheur d'être
modernes, -- bonheur pour la simplicité des communications
urbaines, malheur pour le côté artiste et fantaisiste, qui leur
fait absolument défaut. On sait que Milliard-City, de forme ovale,
est divisée en deux sections, séparées par une artère centrale, la
Unième Avenue, longue d'un peu plus de trois kilomètres.
L'observatoire, qui s'élève à l'une de ses extrémités, a comme
pendant l'hôtel de ville, dont l'importante masse se détache à
l'opposé. Là sont centralisés tous les services publics de l'état
civil, des eaux et de la voirie, des plantations et promenades, de
la police municipale, de la douane, des halles et marchés, des
inhumations, des hospices, des diverses écoles, des cultes et des
arts.

Et, maintenant, quelle est la population contenue dans cette
circonférence de dix-huit kilomètres?

La terre, parait-il, compte actuellement douze villes, -- dont
quatre en Chine, -- qui possèdent plus d'un million d'habitants.
Eh bien, l'île à hélice n'en a que dix mille environ, -- rien que
des natifs des États-Unis. On n'a pas voulu que des discussions
internationales pussent jamais surgir entre ces citoyens, qui
venaient chercher sur cet appareil de fabrication si moderne le
repos et la tranquillité. C'est assez, c'est trop même qu'ils ne
soient pas, au point de vue de la religion, rangés sous la même
bannière. Mais il eût été difficile de réserver aux Yankees du
Nord, qui sont les Bâbordais de Standard-Island, ou inversement,
aux Américains du Sud, qui en sont les Tribordais, le droit
exclusif de fixer leur résidence en cette île. D'ailleurs, les
intérêts de la _Standard-Island Company_ en eussent trop souffert.

Lorsque ce sol métallique est établi, lorsque la partie réservée à
la ville est disposée pour être bâtie, lorsque le plan des rues et
des avenues est adopté, les constructions commencent à s'élever,
hôtels superbes, habitations plus simples, maisons destinées au
commerce de détail, édifices publics, églises et temples, mais
point de ces demeures à vingt-sept étages, ces sky-scrapers,
c'est-à-dire «grattoirs de nuages», que l'on voit à Chicago. Les
matériaux en sont à la fois légers et résistants. Le métal
inoxydable qui domine dans ces constructions, c'est l'aluminium,
sept fois moins lourd que le fer à volume égal -- le métal de
l'avenir, comme l'avait nommé Sainte-Claire Deville, et qui se
prête à toutes les nécessités d'une édification solide. Puis, on y
joint la pierre artificielle, ces cubes de ciment qui s'agencent
avec tant de facilités. On fait même usage de ces briques en
verre, creusées, soufflées, moulées comme des bouteilles, et
réunies par un fin coulis de mortier, briques transparentes, qui,
si on le désire, peuvent réaliser l'idéal de la maison de verre.
Mais, en réalité, c'est l'armature métallique qui est surtout
employée, comme elle l'est actuellement dans les divers
échantillons de l'architecture navale. Et Standard-Island, qu'est-
ce autre chose qu'un immense navire?

Ces diverses propriétés appartiennent à la _Standard-Island
Company_. Ceux qui les habitent n'en sont que les locataires,
quelle que soit l'importance de leur fortune. En outre, on a pris
soin d'y prévoir toutes les exigences en fait de confort et
d'appropriation, réclamées par ces Américains invraisemblablement
riches, auprès desquels les souverains de l'Europe ou les nababs
de l'Inde ne peuvent faire que médiocre figure.

En effet, si la statistique établit que la valeur du stock de l'or
accumulé dans le monde entier est de dix-huit milliards, et celui
de l'argent de vingt milliards, qu'on veuille bien se dire que les
habitants de ce Joyau du Pacifique en possèdent leur bonne part.

Au surplus, dès le début, l'affaire s'est bien présentée du côté
financier. Hôtels et habitations se sont loués à des prix
fabuleux. Certains de ces loyers dépassent plusieurs millions, et
nombre de familles ont pu, sans se gêner, dépenser pareilles
sommes à leur location annuelle. D'où un revenu pour la Compagnie,
rien que de ce chef. Avouez que la capitale de Standard-Island
justifie le nom qu'elle porte dans la nomenclature géographique.

Ces opulentes familles mises à part, on en cite quelques centaines
dont le loyer va de cent à deux cent mille francs, et qui se
contentent de cette situation modeste. Le surplus de la population
comprend les professeurs, les fournisseurs, les employés, les
domestiques, les étrangers dont le flottement n'est pas
considérable, et qui ne seraient point autorisés à se fixer à
Milliard-City ni dans l'île. D'avocats, il y en a très peu, ce qui
rend les procès assez rares; de médecins, encore moins, ce qui a
fait tomber la mortalité à un chiffre dérisoire. D'ailleurs,
chaque habitant connaît exactement sa constitution, sa force
musculaire mesurée au dynamomètre, sa capacité pulmonaire mesurée
au spiromètre, sa puissance de contraction du coeur mesurée au
sphygmomètre, enfin son degré de force vitale mesurée au
magnétomètre. Et puis, dans cette ville, ni bars, ni cafés, ni
cabarets, rien qui provoque à l'alcoolisme. Jamais aucun cas de
dipsomanie, disons d'ivrognerie pour être compris des gens qui ne
savent pas le grec. Qu'on n'oublie pas, en outre, que les services
urbains lui distribuent l'énergie électrique, lumière, force
mécanique et chauffage, l'air comprimé, l'air raréfié, l'air
froid, l'eau sous pression, tout comme les télégrammes
pneumatiques et les auditions téléphoniques. Si l'on meurt, en
cette île à hélice, méthodiquement soustraite aux intempéries
climatériques, à l'abri de toutes les influences microbiennes,
c'est qu'il faut bien mourir, mais après que les ressorts de la
vie se sont usés jusque dans une vieillesse de centenaires.

Y a-t-il des soldats à Standard-Island? Oui! un corps de cinq
cents hommes sous les ordres du colonel Stewart, car il a fallu
prévoir que les parages du Pacifique ne sont pas toujours sûrs.
Aux approches de certains groupes d'îles, il est prudent de se
prémunir contre l'agression des pirates de toute espèce. Que cette
milice ait une haute paie, que chaque homme y touche un traitement
supérieur à celui des généraux en chef de la vieille Europe, cela
n'est point pour surprendre. Le recrutement de ces soldats, logés,
nourris, habillés aux frais de l'administration, s'opère dans des
conditions excellentes, sous le contrôle de chefs rentés comme des
Crésus. On n'a que l'embarras du choix.

Y a-t-il de la police à Standard-Island? Oui, quelques escouades,
et elles suffisent à garantir la sécurité d'une ville qui n'a
aucun motif d'être troublée. Une autorisation de l'administration
municipale est nécessaire pour y résider. Les côtes sont gardées
par un corps d'agents de la douane, veillant jour et nuit. On ne
peut y débarquer que par les ports. Comment des malfaiteurs s'y
introduiraient-ils? Quant à ceux qui, par exception, deviendraient
des coquins sur place, ils seraient saisis en un tour de main,
condamnés, et comme tels, déportés à l'ouest ou à l'est du
Pacifique, sur quelque coin du nouveau ou de l'ancien continent,
sans possibilité de jamais revenir à Standard-Island.

Nous avons dit: les ports de Standard-Island. Est-ce donc qu'il en
existe plusieurs? Oui, deux, situés chacun à l'extrémité du petit
diamètre de l'ovale que l'île affecte dans sa forme générale. L'un
est nommé Tribord-Harbour, l'autre Bâbord-Harbour, conformément
aux dénominations en usage dans la marine française.

En effet, en aucun cas, il ne faut avoir à craindre que les
importations régulières risquent d'être interrompues, et elles ne
peuvent l'être, grâce à la création de ces deux ports,
d'orientation opposée. Si, par suite du mauvais temps, l'un est
inabordable, l'autre est ouvert aux bâtiments, dont le service est
ainsi garanti par tous les vents. C'est par Bâbord-Harbour et
Tribord-Harbour que s'opère le ravitaillement en diverses
marchandises, pétrole apporté par des steamers spéciaux, farines
et céréales, vins, bières et autres boissons de l'alimentation
moderne, thé, café, chocolat, épiceries, conserves, etc. Là,
arrivent aussi les boeufs, les moutons, les porcs des meilleurs
marchés de l'Amérique, et qui assurent la consommation de la
viande fraîche, enfin tout ce qu'il faut au plus difficile des
gourmets en fait d'articles comestibles. Là aussi s'importent les
étoffes, la lingerie, les modes, telles que peut l'exiger le dandy
le plus raffiné ou la femme la plus élégante. Ces objets, on les
achète chez les fournisseurs de Milliard-City, -- à quel prix,
nous n'osons le dire, de crainte d'exciter l'incrédulité du
lecteur.

Cela admis, on se demandera comment le service des steamers
s'établit régulièrement entre le littoral américain et une île à
hélice qui de sa nature est mouvante, -- un jour dans tels
parages, un autre à quelque vingt milles de là?

La réponse est très simple. Standard-Island ne va point à
l'aventure. Son déplacement se conforme au programme arrêté par
l'administration supérieure, sur avis des météorologistes de
l'observatoire. C'est une promenade, susceptible cependant de
quelques modifications, à travers cette partie du Pacifique, qui
contient les plus beaux archipels, et en évitant, autant que
possible, ces à-coups de froid et de chaud, cause de tant
d'affections pulmonaires. C'est ce qui a permis à Calistus Munbar
de répondre au sujet de l'hiver: «Connaissons pas!» Standard-
Island n'évolue qu'entre le trente-cinquième parallèle au nord et
le trente-cinquième parallèle au sud de l'équateur. Soixante-dix
degrés à parcourir, soit environ quatorze cents lieues marines,
quel magnifique champ de navigation! Les navires savent donc
toujours où trouver le Joyau du Pacifique, puisque son déplacement
est réglementé d'avance entre les divers groupes de ces îles
délicieuses, qui forment comme autant d'oasis sur le désert de
l'immense Océan.

Eh bien, même en pareil cas, les navires ne sont pas réduits à
chercher au hasard le gisement de Standard-Island. Et pourtant, la
Compagnie n'a point voulu recourir aux vingt-cinq câbles, longs de
seize mille milles, que possède l'_Eastern Extension Australasia
and China Co_. Non! L'île à hélice ne veut dépendre de personne.
Aussi a-t-il suffi de disposer à la surface de ces mers quelques
centaines de bouées qui supportent l'extrémité de câbles
électriques reliés avec Madeleine-bay. On accoste ces bouées, on
rattache le fil aux appareils de l'observatoire, on lance des
dépêches, et les agents de la baie sont toujours informés de la
position en longitude et en latitude de Standard-Island. Il en
résulte que le service des navires d'approvisionnement se fait
avec une régularité railwayenne.

Il est pourtant une importante question qui vaut la peine d'être
élucidée.

Et l'eau douce, comment se la procure-t-on pour les multiples
besoins de l'île?

L'eau?... On la fabrique par distillation dans deux usines
spéciales voisines des ports. Des conduites l'amènent aux
habitations ou la promènent sous les couches de la campagne. Elle
sert ainsi à tous les services domestiques et de voirie, et
retombe en pluie bienfaisante sur les champs et les pelouses, qui
ne sont plus soumis aux caprices du ciel. Et non seulement cette
eau est douce, mais elle est distillée, électrolysée, plus
hygiénique que les plus pures sources des deux continents, dont
une goutte de la grosseur d'une tête d'épingle peut renfermer
quinze milliards de microbes.

Il reste à dire dans quelles conditions s'effectue le déplacement
de ce merveilleux appareil. Une grande vitesse ne lui est pas
nécessaire, puisque, en six mois, il ne doit pas quitter les
parages compris entre les tropiques, d'une part, et entre les cent
trentième et cent quatre-vingtième méridiens, de l'autre. Quinze à
vingt milles par vingt-quatre heures, Standard-Island n'en demande
pas davantage. Or, ce déplacement, il eût été aisé de l'obtenir au
moyen d'un touage, en établissant un câble fait de cette plante
indienne qu'on nomme bastin, à la fois résistant et léger, qui eût
flotté entre deux eaux de manière à ne point se couper aux fonds
sous-marins. Ce câble se serait enroulé, aux deux extrémités de
l'île, sur des cylindres mus par la vapeur, et Standard-Island se
fût touée à l'aller et au retour, comme ces bateaux qui remontent
ou descendent certains fleuves. Mais ce câble aurait dû être d'une
grosseur énorme pour une pareille masse, et il eût été sujet à
nombre d'avaries. C'était la liberté enchaînée, c'était
l'obligation de suivre l'imperturbable ligne du touage, et, quand
il s'agit de liberté, les citoyens de la libre Amérique sont d'une
superbe intransigeance.

À cette époque, très heureusement, les électriciens ont poussé si
loin leurs progrès, que l'on a pu tout demander à l'électricité,
cette âme de l'Univers. C'est donc à elle qu'est confiée la
locomotion de l'île. Deux usines suffisent à faire mouvoir des
dynamos d'une puissance pour ainsi dire infinie, fournissant
l'énergie électrique à courant continu sous un voltage modéré de
deux mille volts. Ces dynamos actionnent un puissant système
d'hélices placées à proximité des deux ports. Elles développent
chacune cinq millions de chevaux-vapeur, grâce à leurs centaines
de chaudières chauffées avec ces briquettes de pétrole, moins
encombrantes, moins encrassantes que la houille, et plus riches en
calorique. Ces usines sont dirigées par les deux ingénieurs en
chef, MM. Watson et Somwah, aidés d'un nombreux personnel de
mécaniciens et de chauffeurs, sous le commandement supérieur du
commodore Ethel Simcoë. De sa résidence à l'observatoire, le
commodore est en communication téléphonique avec les usines,
établies, l'une près de Tribord-Harbour, l'autre près de Bâbord-
Harbour. C'est par lui que sont envoyés les instructions de marche
et de contremarche, suivant l'itinéraire déterminé. C'est de là
qu'est parti, dans la nuit du 25 au 26, l'ordre d'appareillage de
Standard-Island, qui se trouvait dans le voisinage de la côte
californienne au début de sa campagne annuelle.

Ceux de nos lecteurs qui voudront bien, par la pensée, s'y
embarquer de confiance, assisteront aux diverses péripéties de ce
voyage à la surface du Pacifique, et peut-être n'auront-ils pas
lieu de le regretter.

Disons maintenant que la vitesse maximum de Standard-Island,
lorsque ses machines développent leurs dix millions de chevaux,
peut atteindre huit noeuds à l'heure. Les plus puissantes lames,
quand quelque coup de vent les soulève, n'ont pas de prise sur
elle. Par sa grandeur, elle échappe aux ondulations de la houle.
Le mal de mer n'y est point à craindre. Les premiers jours «à
bord», c'est à peine si l'on ressent le léger frémissement que la
rotation des hélices imprime à son sous-sol. Terminée en éperons
d'une soixantaine de mètres à l'avant et à l'arrière, divisant les
eaux sans effort, elle parcourt sans secousses le vaste champ
liquide offert à ses excursions.

Il va de soi que l'énergie électrique, fabriquée par les deux
usines, reçoit d'autres applications que la locomotion de
Standard-Island. C'est elle qui éclaire la campagne, le parc, la
cité. C'est elle qui engendre derrière la lentille des phares
cette intense source lumineuse, dont les faisceaux, projetés au
large, signalent de loin la présence de l'île à hélice et
préviennent toute chance de collision. C'est elle qui fournit les
divers courants utilisés par les services télégraphiques,
téléphotiques, télautographiques, téléphoniques, pour les besoins
des maisons particulières et des quartiers du commerce. C'est elle
enfin qui alimente ces lunes factices, d'un pouvoir égal chacune à
cinq mille bougies, qui peuvent éclairer une surface de cinq cents
mètres superficiels.

À cette époque, cet extraordinaire appareil marin en est à sa
deuxième campagne à travers le Pacifique. Un mois avant, il avait
abandonné Madeleine-bay en remontant vers le trente-cinquième
parallèle, afin de reprendre son itinéraire à la hauteur des îles
Sandwich. Or, il se trouvait le long de la côte de la Basse-
Californie, lorsque Calistus Munbar, ayant appris par les
communications téléphoniques que le Quatuor Concertant, après
avoir quitté San-Francisco, se dirigeait vers San-Diégo, proposa
de s'assurer le concours de ces éminents artistes. On sait de
quelle façon il procéda à leur égard, comment il les embarqua sur
l'île à hélice, laquelle stationnait alors à quelques encablures
du littoral, et comment, grâce à ce tour pendable, la musique de
chambre allait charmer les dilettanti de Milliard-City.

Telle est cette neuvième merveille du monde, ce chef-d'oeuvre du
génie humain, digne du vingtième siècle, dont deux violons, un
alto et un violoncelle sont actuellement les hôtes, et que
Standard-Island emporte vers les parages occidentaux de l'Océan
Pacifique.



VI -- Invités... _inviti_


À supposer que Sébastien Zorn, Frascolin, Yvernès, Pinchinat
eussent été gens à ne s'étonner de rien, il leur eût été difficile
de ne point s'abandonner à un légitime accès de colère en sautant
à la gorge de Calistus Munbar. Avoir toutes les raisons de penser
que l'on foule du pied le sol de l'Amérique septentrionale et être
transporté en plein Océan! Se croire à quelque vingt milles de
San-Diégo, où l'on est attendu le lendemain pour un concert, et
apprendre brutalement qu'on s'en éloigne à bord d'une île
artificielle, flottante et mouvante! Au vrai, cet accès eût été
bien excusable.

Par bonheur pour l'Américain, il s'est mis à l'abri de ce premier
coup de boutoir. Profitant de la surprise, disons de l'hébétement
dans lequel est tombé le quatuor, il quitte la plate-forme de la
tour, prend l'ascenseur, et il est, pour le moment, hors de portée
des récriminations et des vivacités des quatre Parisiens.

«Quel gueux! s'écrie le violoncelle.

-- Quel animal! s'écrie l'alto.

-- Hé! hé!... si, grâce à lui, nous sommes témoins de
merveilles... dit simplement le violon solo.

-- Vas-tu donc l'excuser? répond le second violon.

-- Pas d'excuse, réplique Pinchinat, et s'il y a une justice à
Standard-Island, nous le ferons condamner, ce mystificateur de
Yankee!

-- Et s'il y a un bourreau, hurle Sébastien Zorn, nous le ferons
pendre!» Or, pour obtenir ces divers résultats, il faut d'abord
redescendre au niveau des habitants de Milliard-City, la police ne
fonctionnant pas à cent cinquante pieds dans les airs. Et cela
sera fait en peu d'instants, si la descente est possible. Mais la
cage de l'ascenseur n'a point remonté, et il n'y a rien qui
ressemble à un escalier. Au sommet de cette tour, le quatuor se
trouve donc sans communication avec le reste de l'humanité. Après
leur premier épanchement de dépit et de colère, Sébastien Zorn,
Pinchinat, Frascolin, abandonnant Yvernès à ses admirations, sont
demeurés silencieux et finissent par rester immobiles. Au-dessus
d'eux, l'étamine du pavillon se déploie le long de la hampe.
Sébastien Zorn éprouve une envie féroce d'en couper la drisse, de
l'abaisser comme le pavillon d'un bâtiment qui amène ses couleurs.
Mais mieux vaut ne point s'attirer quelque mauvaise affaire, et
ses camarades le retiennent au moment où sa main brandit un bowie-
knife bien affilé. «Ne nous mettons pas dans notre tort, fait
observer le sage Frascolin.

-- Alors... tu acceptes la situation?... demande Pinchinat.

-- Non... mais ne la compliquons pas.

-- Et nos bagages qui filent sur San-Diégo!... remarque Son
Altesse en se croisant les bras.

-- Et notre concert de demain!... s'écrie Sébastien Zorn.

-- Nous le donnerons par téléphone!» répond le premier violon,
dont la plaisanterie n'est pas pour calmer l'irascibilité du
bouillant violoncelliste.

L'observatoire, on ne l'a pas oublié, occupe le milieu d'un vaste
square, auquel aboutit la Unième Avenue. À l'autre extrémité de
cette principale artère, longue de trois kilomètres, qui sépare
les deux sections de Milliard-City, les artistes peuvent
apercevoir une sorte de palais monumental, surmonté d'un beffroi
de construction très légère et très élégante. Ils se dirent que là
doit être le siège du gouvernement, la résidence de la
municipalité, en admettant que Milliard-City ait un maire et des
adjoints. Ils ne se trompent pas. Et, précisément, l'horloge de ce
beffroi commence à lancer un joyeux carillon, dont les notes
arrivent jusqu'à la tour avec les dernières ondulations de la
brise.

«Tiens!... C'est en _ré majeur_, dit Yvernès.

-- Et à deux quatre,» dit Pinchinat. Le beffroi sonne cinq heures.
«Et dîner, s'écrie Sébastien Zorn, et coucher?... Est-ce que, par
la faute de ce misérable Munbar, nous allons passer la nuit sur
cette plate-forme, à cent cinquante pieds en l'air?»

C'est à craindre, si l'ascenseur ne vient pas offrir aux
prisonniers le moyen de quitter leur prison.

En effet, le crépuscule est court sous ces basses latitudes, et
l'astre radieux tombe comme un projectile à l'horizon. Les regards
que le quatuor jette jusqu'aux extrêmes limites du ciel,
n'embrassent qu'une mer déserte, sans une voile, sans une fumée. À
travers la campagne circulent des trams courant à la périphérie de
l'île ou desservant les deux ports. À cette heure, le parc est
encore dans toute son animation. Du haut de la tour, on dirait une
immense corbeille de fleurs, où s'épanouissent les azalées, les
clématites, les jasmins, les glycines, les passiflores, les
bégonias, les salvias, les jacinthes, les dahlias, les camélias,
des roses de cent espèces. Les promeneurs affluent, -- des hommes
faits, des jeunes gens, non point de ces «petits vernis» qui sont
la honte des grandes cités européennes, mais des adultes vigoureux
et bien constitués. Des femmes et des jeunes filles, la plupart en
toilettes jaune-paille, ce ton préféré sous les zones torrides,
promènent de jolies levrettes à paletots de soie et à jarretières
galonnées d'or. Ça et là, cette gentry suit les allées de sable
fin, capricieusement dessinées entre les pelouses. Ceux-ci sont
étendus sur les coussins des cars électriques, ceux-là sont assis
sur les bancs abrités de verdure. Plus loin de jeunes gentlemen se
livrent aux exercices du tennis, du crocket, du golf, du foot-
ball, et aussi du polo, montés sur d'ardents poneys. Des bandes
d'enfants, -- de ces enfants américains d'une exubérance
étonnante, chez lesquels l'individualisme est si précoce, les
petites filles surtout, -- jouent sur les gazons. Quelques
cavaliers chevauchent des pistes soigneusement entretenues, et
d'autres luttent dans d'émouvants garden-partys.

Les quartiers commerçants de la ville sont encore fréquentés à
cette heure. Les trottoirs mobiles se déroulent avec leur charge
le long des principales artères. Au pied de la tour, dans le
square de l'observatoire, se produit une allée et venue de
passants dont les prisonniers ne seraient pas gênés d'attirer
l'attention. Aussi, à plusieurs reprises, Pinchinat et Frascolin
poussent-ils de retentissantes clameurs. Pour être entendus, ils
le sont, car des bras se tendent vers eux, des paroles même
s'élèvent jusqu'à leur oreille. Mais aucun geste de surprise. On
ne paraît point s'étonner du groupe sympathique qui s'agite sur la
plate-forme. Quant aux paroles, elles consistent en _good-bye_, en
_how do you do_, en bonjours et autres formules empreintes
d'amabilité et de politesse. On dirait que la population
milliardaise est informée de l'arrivée des quatre Parisiens à
Standard-Island, dont Calistus Munbar leur a fait les honneurs.
«Ah ça!... ils se fichent de nous! dit Pinchinat.

-- Ça m'en a tout l'air!» réplique Yvernès. Une heure s'écoule, --
une heure pendant laquelle les appels ont été inutiles. Les
invitations pressantes de Frascolin n'ont pas plus de succès que
les invectives multipliées de Sébastien Zorn. Et, le moment du
dîner approchant, le parc commence à se vider de ses promeneurs,
les rues des oisifs qui les parcourent. Cela devient enrageant, à
la fin!

«Sans doute, dit Yvernès, en évoquant de romanesques souvenirs,
nous ressemblons à ces profanes qu'un mauvais génie a attirés dans
une enceinte sacrée, et qui sont condamnés à périr pour avoir vu
ce que leurs yeux ne devaient pas voir...

-- Et on nous laisserait succomber aux tortures de la faim! répond
Pinchinat.

-- Ce ne sera pas du moins avant d'avoir épuisé tous les moyens de
prolonger notre existence! s'écrie Sébastien Zorn.

-- Et s'il faut en venir à nous manger les uns les autres... on
donnera le numéro un à Yvernès! dit Pinchinat.

-- Quand il vous plaira!» soupire le premier violon d'une voix
attendrie, en courbant la tête pour recevoir le coup mortel.

En ce moment, un bruit se fait entendre dans les profondeurs de la
tour. La cage de l'ascenseur remonte, s'arrête au niveau de la
plate-forme. Les prisonniers, à l'idée de voir apparaître Calistus
Munbar, s'apprêtent à l'accueillir comme il le mérite...

La cage est vide. Soit! Ce ne sera que partie remise. Les
mystifiés sauront retrouver le mystificateur. Le plus pressé est
de redescendre à son niveau, et le moyen tout indiqué, c'est de
prendre place dans l'appareil. C'est ce qui est fait. Dès que le
violoncelliste et ses camarades sont dans la cage, elle se met en
mouvement, et, en moins d'une minute, elle atteint le rez-de-
chaussée de la tour. «Et dire, s'écrie Pinchinat en frappant du
pied, que nous ne sommes pas sur un _sol naturel!_»

Que l'instant est bien choisi pour émettre de pareilles
calembredaines! Aussi ne lui répond-on pas. La porte est ouverte.
Ils sortent tous les quatre. La cour intérieure est déserte. Tous
les quatre ils la traversent et suivent les allées du square.

Là, va-et-vient de quelques personnes, qui ne paraissent prêter
aucune attention à ces étrangers. Sur une observation de
Frascolin, qui recommande la prudence, Sébastien Zorn doit
renoncer à des récriminations intempestives. C'est aux autorités
qu'il convient de demander justice. Il n'y a pas péril en la
demeure. Regagner _Excelsior-Hotel_, attendre au lendemain pour
faire valoir les droits d'hommes libres, c'est ce qui fut décidé,
et le quatuor s'engage pédestrement le long de la Unième Avenue.

Ces Parisiens ont-ils, au moins, le privilège d'attirer
l'attention publique?... Oui et non. On les regarde, mais sans y
mettre trop d'insistance, -- peut-être comme s'ils étaient de ces
rares touristes qui visitent parfois Milliard-City. Eux, sous
l'empire de circonstances assez extraordinaires, ne se sentent pas
très à l'aise, et se figurent qu'on les dévisage plus qu'on ne le
fait réellement. D'autre part, qu'on ne s'étonne pas s'ils leur
paraissent être d'une nature bizarre, ces mouvants insulaires, ces
gens volontairement séparés de leurs semblables, errant à la
surface du plus grand des océans de notre sphéroïde. Avec un peu
d'imagination, on pourrait croire qu'ils appartiennent à une autre
planète du système solaire. C'est l'avis d'Yvernès, que son esprit
surexcité entraîne vers les mondes imaginaires. Quant à Pinchinat,
il se contente de dire:

«Tous ces passants ont l'air très millionnaire, ma foi, et me font
l'effet d'avoir une petite hélice au bas des reins comme leur
île.»

Cependant la faim s'accentue. Le déjeuner est loin déjà, et
l'estomac réclame son dû quotidien. Il s'agit donc de regagner au
plus vite _Excelsior-Hotel_. Dès le lendemain, on commencera les
démarches convenues, tendant à se faire reconduire à San-Diégo par
un des steamers de Standard-Island, après paiement d'une indemnité
dont Calistus Munbar devra supporter la charge, comme de juste.

Mais voici qu'en suivant la Unième Avenue, Frascolin s'arrête
devant un somptueux édifice, au fronton duquel s'étale en lettres
d'or cette inscription: _Casino_. À droite de la superbe arcade
qui surmonte la porte principale, une restauration laisse
apercevoir, à travers ses glaces enjolivées d'arabesques, une
série de tables dont quelques-unes sont occupées par des dîneurs,
et autour desquels circule un nombreux personnel.

«Ici l'on mange!...» dit le deuxième violon, en consultant du
regard ses camarades affamés.

Ce qui lui vaut cette laconique réponse de Pinchinat:

«Entrons!»

Et ils entrent dans le restaurant à la file l'un de l'autre. On ne
semble pas trop remarquer leur présence dans cet établissement
épulatoire, d'habitude fréquenté par les étrangers. Cinq minutes
après, nos affamés attaquent à belles dents les premiers plats
d'un excellent dîner dont Pinchinat a réglé le menu, et il s'y
entend. Très heureusement le porte-monnaie du quatuor est bien
garni, et, s'il se vide à Standard-Island, quelques recettes à
San-Diégo ne tarderont pas à le remplir.

Excellente cuisine, très supérieure à celle des hôtels de New-York
ou de San-Francisco, faite sur des fourneaux électriques également
propres aux feux doux et aux feux ardents. Avec la soupe aux
huîtres conservées, les fricassées de grains de maïs, le céleri
cru, les gâteaux de rhubarbe, qui sont traditionnels, se succèdent
des poissons d'une extrême fraîcheur, des rumsteaks d'un tendre
incomparable, du gibier provenant sans doute des prairies et
forêts californiennes, des légumes dus aux cultures intensives de
l'île. Pour boisson, non point de l'eau glacée à la mode
américaine, mais des bières variées et des vins que les vignobles
de la Bourgogne, du Bordelais et du Rhin ont versés dans les caves
de Milliard-City, à de hauts prix, on peut le croire.

Ce menu ragaillardit nos Parisiens. Le cours de leurs idées s'en
ressent. Peut-être voient-ils sous un jour moins sombre l'aventure
où ils sont engagés. On ne l'ignore pas, les musiciens d'orchestre
boivent sec. Ce qui est naturel chez ceux qui dépensent leur
souffle à chasser les ondes sonores à travers les instruments à
vent, est moins excusable chez ceux qui jouent des instruments à
cordes. N'importe! Yvernès, Pinchinat, Frascolin lui-même
commencent à voir la vie en rose et même couleur d'or dans cette
cité de milliardaires. Seul, Sébastien Zorn, tout en tenant tête à
ses camarades, ne laisse pas sa colère se noyer dans les crus
originaires de France.

Bref, le quatuor est assez remarquablement «parti», comme on dit
dans l'ancienne Gaule, lorsque l'heure est venue de demander
l'addition. C'est au caissier Frascolin qu'elle est remise par un
maître d'hôtel en habit noir.

Le deuxième violon jette les yeux sur le total, se lève, se
rassied, se relève, se frotte les paupières, regarde le plafond.

«Qu'est-ce qui te prend?... demande Yvernès.

-- Un frisson des pieds à la tête! répond Frascolin.

-- C'est cher?...

-- Plus que cher... Nous en avons pour deux cents francs...

-- À quatre?...

-- Non... chacun.»En effet, cent soixante dollars, ni plus ni
moins, -- et, comme détail, la note compte les grooses à quinze
dollars, le poisson à vingt dollars, les rumsteaks à vingt-cinq
dollars, le médoc et le bourgogne à trente dollars la bouteille, -
- le reste à l'avenant. «Fichtre!... s'écrie Son Altesse.

-- Les voleurs!» s'écrie Sébastien Zorn. Ces propos, échangés en
français, ne sont pas compris du superbe maître d'hôtel.
Néanmoins, ce personnage se doute quelque peu de ce qui se passe.
Mais, si un léger sourire se dessine sur ses lèvres, c'est le
sourire de la surprise, non celui du dédain. Il lui semble tout
naturel qu'un dîner à quatre coûte cent soixante dollars. Ce sont
les prix de Standard-Island. «Pas de scandale! dit Pinchinat. La
France nous regarde! Payons...

-- Et n'importe comment, réplique Frascolin, en route pour San-
Diégo. Après demain, nous n'aurions plus de quoi acheter une
sandwiche!»

Cela dit, il prend son portefeuille, il en tire un nombre
respectable de dollars-papiers, qui, par bonheur, ont cours à
Milliard-City, et il allait les remettre au maître d'hôtel,
lorsqu'une voix se fait entendre:

«Ces messieurs ne doivent rien.» C'est la voix de Calistus Munbar.
Le Yankee vient d'entrer dans la salle, épanoui, souriant, suant
la bonne humeur, comme d'habitude. «Lui! s'écrie Sébastien Zorn,
qui se sent l'envie de le prendre à la gorge et de le serrer comme
il serre le manche de son violoncelle dans les _forte_.

-- Calmez-vous, mon cher Zorn, dit l'Américain. Veuillez passer,
vos camarades et vous, dans le salon où le café nous attend. Là,
nous pourrons causer à notre aise, et à la fin de notre
conversation...

-- Je vous étranglerai! réplique Sébastien Zorn.

-- Non... vous me baiserez les mains...

-- Je ne vous baiserai rien du tout!» s'écrie le violoncelliste, à
la fois rouge et pâle de colère. Un instant après, Calistus Munbar
et ses invités sont étendus sur des divans moelleux, tandis que le
Yankee se balance sur une rocking-chair. Et voici comment il
s'exprime en présentant à ses hôtes sa propre personne:

«Calistus Munbar, de New-York, cinquante ans, arrière-petit-neveu
du célèbre Barnum, actuellement surintendant des Beaux-Arts à
Standard-Island, chargé de ce qui concerne la peinture, la
sculpture, la musique, et généralement de tous les plaisirs de
Milliard-City. Et maintenant que vous me connaissez, messieurs...

-- Est-ce que, par hasard, demande Sébastien Zorn, vous ne seriez
pas aussi un agent de la police, chargé d'attirer les gens dans
des traquenards et de les y retenir malgré eux?...

-- Ne vous hâtez pas de me juger, irritable violoncelle, répond le
surintendant, et attendez la fin.

-- Nous attendrons, réplique Frascolin d'un ton grave, et nous
vous écoutons.

-- Messieurs, reprend Calistus Munbar en se donnant une attitude
gracieuse, je ne désire traiter avec vous, au cours de cet
entretien, que la question musique, telle qu'elle est actuellement
comprise dans notre île à hélice. Des théâtres, Milliard-City n'en
possède point encore; mais, lorsqu'elle le voudra, ils sortiront
de son sol comme par enchantement. Jusqu'ici, nos concitoyens ont
satisfait leur penchant musical en demandant à des appareils
perfectionnés de les tenir au courant des chefs-d'oeuvre lyriques.
Les compositeurs anciens et modernes, les grands artistes du jour,
les instrumentistes les plus en vogue, nous les entendons quand il
nous plaît, au moyen du phonographe...

-- Une serinette, votre phonographe! s'écrie dédaigneusement
Yvernès.

-- Pas tant que vous pouvez le croire, monsieur le violon solo,
répond le surintendant. Nous possédons des appareils qui ont eu
plus d'une fois l'indiscrétion de vous écouter, lorsque vous vous
faisiez entendre à Boston ou à Philadelphie. Et, si cela vous
agrée, vous pourrez vous applaudir de vos propres mains...»

À cette époque, les inventions de l'illustre Edison ont atteint le
dernier degré de la perfection. Le phonographe n'est plus cette
boîte à musique à laquelle il ressemblait trop fidèlement à son
origine. Grâce à son admirable inventeur, le talent éphémère des
exécutants, instrumentistes ou chanteurs, se conserve à
l'admiration des races futures avec autant de précision que
l'oeuvre des statuaires et des peintres. Un écho, si l'on veut,
mais un écho fidèle comme une photographie, reproduisant les
nuances, les délicatesses du chant ou du jeu dans toute leur
inaltérable pureté.

En disant cela, Calistus Munbar est si chaleureux que ses
auditeurs en sont impressionnés. Il parle de Saint-Saëns, de
Reyer, d'Ambroise Thomas, de Gounod, de Massenet, de Verdi, et des
chefs-d'oeuvre impérissables des Berlioz, des Meyerbeer, des
Halévy, des Rossini, des Beethoven, des Haydn, des Mozart, en
homme qui les connaît à fond, qui les apprécie, qui a consacré à
les répandre son existence d'imprésario déjà longue, et il y a
plaisir à l'écouter. Toutefois il ne semble pas qu'il ait été
atteint par l'épidémie wagnérienne, en décroissance d'ailleurs à
cette époque.

Lorsqu'il s'arrête pour reprendre haleine, Pinchinat, profitant de
l'accalmie: «Tout cela est fort bien, dit-il, mais votre Milliard-
City, je le vois, n'a jamais entendu que de la musique en boîte,
des conserves mélodiques, qu'on lui expédie comme les conserves de
sardines ou de salt-beef...

-- Pardonnez-moi, monsieur l'alto.

-- Mon Altesse vous pardonne, tout en insistant sur ce point:
c'est que vos phonographes ne renferment que le passé, et jamais
un artiste ne peut être entendu à Milliard-City au moment même où
il exécute son morceau...

-- Vous me pardonnerez une fois de plus.

-- Notre ami Pinchinat vous pardonnera tant que vous le voudrez,
monsieur Munbar, dit Frascolin. Il a des pardons plein ses poches.
Mais son observation est juste. Encore, si vous pouviez vous
mettre en communication avec les théâtres de l'Amérique ou de
l'Europe...

-- Et croyez-vous que cela soit impossible, mon cher Frascolin?
s'écrie le surintendant en arrêtant le balancement de son
escarpolette.

-- Vous dites?...

-- Je dis que ce n'était qu'une question de prix, et notre cité
est assez riche pour satisfaire toutes ses fantaisies, toutes ses
aspirations en fait d'art lyrique! Aussi l'a-t-elle fait...

-- Et comment?...

-- Au moyen des théâtrophones qui sont installés dans la salle de
concert de ce casino. Est-ce que la Compagnie ne possède pas
nombre de câbles sous-marins, immergés sous les eaux du Pacifique,
dont une extrémité est rattachée à la baie Madeleine et dont
l'autre est tenue en suspension par de puissantes bouées? Eh bien,
quand nos concitoyens veulent entendre un des chanteurs de
l'Ancien ou du Nouveau-Monde, on repêche un des câbles, on envoie
un ordre téléphonique aux agents de Madeleine-bay. Ces agents
établissent la communication soit avec l'Amérique, soit avec
l'Europe. On raccorde les fils ou les câbles avec tel ou tel
théâtre, telle ou telle salle de concert, et nos dilettanti,
installés dans ce casino, assistent réellement à ces lointaines
exécutions, et applaudissent...

-- Mais là-bas, on n'entend pas leurs applaudissements... s'écrie
Yvernès.

-- Je vous demande pardon, cher monsieur Yvernès, on les entend
par le fil de retour.»

Et alors Calistus Munbar de se lancer à perte de vue dans des
considérations transcendantes sur la musique, considérée, non
seulement comme une des manifestations de l'art, mais comme agent
thérapeutique. D'après le système de J. Harford, de Westminster-
Abbey, les Milliardais ont pu constater les résultats
extraordinaires de cette utilisation de l'art lyrique. Ce système
les entretient en un parfait état de santé. La musique exerçant
une action réflexe sur les centres nerveux, les vibrations
harmoniques ont pour effet de dilater les vaisseaux artériels,
d'influer sur la circulation, de l'accroître ou de la diminuer,
suivant les besoins. Elle détermine une accélération des
battements du coeur et des mouvements respiratoires en vertu de la
tonalité et de l'intensité des sons, tout en étant un adjuvant de
la nutrition des tissus. Aussi des postes d'énergie musicale
fonctionnent-ils à Milliard-City, transmettant les ondes sonores à
domicile par voie téléphonique, etc.

Le quatuor écoute bouche bée. Jamais il n'a entendu discuter son
art au point de vue médical, et probablement il en éprouve quelque
déplaisir. Néanmoins, voilà le fantaisiste Yvernès prêt à
s'emballer sur ces théories, qui, d'ailleurs, remontent au temps
du roi Saül, conformément à l'ordonnance et selon la formule du
célèbre harpiste David.

«Oui!... oui!... s'écrie-t-il, après la dernière tirade du
surintendant, c'est tout indiqué. Il suffit de choisir suivant le
diagnostic! Du Wagner ou du Berlioz pour les tempéraments
anémiés...

-- Et du Mendelsohn ou du Mozart pour les tempéraments sanguins,
ce qui remplace avantageusement le bromure de strontium!» répond
Calistus Munbar. Sébastien Zorn intervient alors et jette sa note
brutale au milieu de cette causerie de haute volée. «Il ne s'agit
pas de tout cela, dit-il. Pourquoi nous avez-vous amenés ici?...

-- Parce que les instruments à cordes sont ceux qui exercent
l'action la plus puissante...

-- Vraiment, monsieur! Et c'est pour calmer vos névroses et vos
névrosés que vous avez interrompu notre voyage, que vous nous
empêchez d'arriver à San-Diégo, où nous devions donner un concert
demain...

-- C'est pour cela, mes excellents amis!

-- Et vous n'avez vu en nous que des espèces de carabins musicaux,
d'apothicaires lyriques?... s'écrie Pinchinat.

-- Non, messieurs, répondit Calistus Munbar, en se relevant. Je
n'ai vu en vous que des artistes de grand talent et de grande
renommée. Les hurrahs qui ont accueilli le Quatuor Concertant dans
ses tournées en Amérique, sont arrivés jusqu'à notre île. Or, la
_Standard-Island Company_ a pensé que le moment était venu de
substituer aux phonographes et aux théâtrophones des virtuoses
palpables, tangibles, en chair et en os, et de donner aux
Milliardais cette inexprimable jouissance d'une exécution directe
des chefs-d'oeuvre de l'art. Elle a voulu commencer par la musique
de chambre, avant d'organiser des orchestres d'opéra. Elle a songé
à vous, les représentants attitrés de cette musique. Elle m'a
donné mission de vous avoir à tout prix, de vous enlever, s'il le
fallait. Vous êtes donc les premiers artistes qui auront eu accès
à Standard-Island, et je vous laisse à imaginer quel accueil vous
y attend!»

Yvernès et Pinchinat se sentent très ébranlés par ces
enthousiastes périodes du surintendant. Que ce puisse être une
mystification, cela ne leur vient même pas à l'esprit. Frascolin,
lui, l'homme réfléchi, se demande s'il y a lieu de prendre au
sérieux cette aventure. Après tout, dans une île si
extraordinaire, comment les choses n'auraient-elles pas apparu
sous un extraordinaire aspect? Quant à Sébastien Zorn, il est
résolu à ne pas se rendre.

«Non, monsieur, s'écrie-t-il, on ne s'empare pas ainsi des gens
sans qu'ils y consentent!... Nous déposerons une plainte contre
vous!...

-- Une plainte... quand vous devriez me combler de remerciements,
ingrats que vous êtes! réplique le surintendant.

-- Et nous obtiendrons une indemnité, monsieur...

-- Une indemnité... lorsque j'ai à vous offrir cent fois plus que
vous ne pourriez espérer...

-- De quoi s'agit-il?» demande le pratique Frascolin. Calistus
Munbar prend son portefeuille, et en tire une feuille de papier
aux armes de Standard-Island. Puis, après l'avoir présentée aux
artistes: «Vos quatre signatures au bas de cet acte, et l'affaire
sera réglée, dit-il.

-- Signer sans avoir lu?... répond le second violon. Cela ne se
fait nulle part!

-- Vous n'auriez pourtant pas lieu de vous en repentir! reprend
Calistus Munbar, en s'abandonnant à un accès d'hilarité, qui fait
bedonner toute sa personne. Mais procédons d'une façon régulière.
C'est un engagement que la Compagnie vous propose, un engagement
d'une année à partir de ce jour, qui a pour objet l'exécution de
la musique de chambre, telle que le comportaient vos programmes en
Amérique. Dans douze mois, Standard-Island sera de retour à la
baie Madeleine, où vous arriverez à temps...

-- Pour notre concert de San-Diégo, n'est-ce pas? s'écrie
Sébastien Zorn, San-Diégo, où l'on nous accueillera par des
sifflets...

-- Non, messieurs, par des hurrahs et des hips! Des artistes tels
que vous, les dilettanti sont toujours trop honorés et trop
heureux qu'ils veuillent bien se faire entendre... même avec une
année de retard!»

Allez donc garder rancune à un pareil homme! Frascolin prend le
papier, et le lit attentivement. «Quelle garantie aurons-nous?...
demande-t-il.

-- La garantie de la _Standard-Island Company_ revêtue de la
signature de M. Cyrus Bikerstaff, notre gouverneur.

-- Et les appointements seront ceux que je vois indiqués dans
l'acte?...

-- Exactement, soit un million de francs...

-- Pour quatre?... s'écrie Pinchinat.

-- Pour chacun, répond en souriant Calistus Munbar, et encore ce
chiffre n'est-il pas en rapport avec votre mérite que rien ne
saurait payer à sa juste valeur!»

Il serait malaisé d'être plus aimable, on en conviendra. Et.
cependant, Sébastien Zorn proteste. Il n'entend accepter à aucun
prix. Il veut partir pour San-Diégo, et ce n'est pas sans peine
que Frascolin parvient à calmer son indignation.

D'ailleurs, en présence de la proposition du surintendant, une
certaine défiance n'est pas interdite. Un engagement d'un an, au
prix d'un million de francs pour chacun des artistes, est-ce que
cela est sérieux?... Très sérieux, ainsi que Frascolin peut le
constater, lorsqu'il demande:

«Ces appointements sont payables?...

-- Par quart, répond le surintendant, et voici le premier
trimestre.» Des liasses de billets de banque qui bourrent son
portefeuille, Calistus Munbar fait quatre paquets de cinquante
mille dollars, soit deux cent cinquante mille francs, qu'il remet
à Frascolin et à ses camarades.

Voilà une façon de traiter les affaires -- à l'américaine.

Sébastien Zorn ne laisse pas d'être ébranlé dans une certaine
mesure. Mais, chez lui, comme la mauvaise humeur ne perd jamais
ses droits, il ne peut retenir cette réflexion:

«Après tout, au prix où sont les choses dans votre île, si l'on
paye vingt-cinq francs un perdreau, on paie sans doute cent francs
une paire de gants, et cinq cents francs une paire de bottes?...

-- Oh! monsieur Zorn, la Compagnie ne s'arrête pas à ces
bagatelles, s'écrie Calistus Munbar, et elle désire que les
artistes du Quatuor Concertant soient défrayés de tout pendant
leur séjour sur son domaine!»

À ces offres généreuses, que répondre, si ce n'est en apposant les
signatures sur l'engagement?

C'est ce que font Frascolin, Pinchinat et Yvernès. Sébastien Zorn
murmure bien que tout cela est absurde... S'embarquer sur une île
à hélice, cela n'a pas de bon sens... On verra comment cela
finira... Enfin il se décide à signer.

Et, cette formalité remplie, si Frascolin, Pinchinat et Yvernès ne
baisent pas la main de Calistus Munbar, du moins la lui serrent-
ils affectueusement. Quatre poignées de main à un million chacune!

Et voilà comme quoi le Quatuor Concertant est lancé dans une
aventure invraisemblable, et en quelles circonstances ses membres
sont devenus les invités _inviti_ de Standard-Island.



VII -- Cap a l'ouest


Standard-Island file doucement sur les eaux de cet océan
Pacifique, qui justifie son nom à pareille époque de l'année.
Habitués à cette translation tranquille depuis vingt-quatre
heures, Sébastien Zorn et ses camarades ne s'aperçoivent même plus
qu'ils sont en cours de navigation. Si puissantes que soient ses
centaines d'hélices, attelées de dix millions de chevaux, à peine
un léger frémissement se propage-t-il à travers la coque
métallique de l'île. Milliard-City ne tremble pas sur sa base.
Rien, d'ailleurs, des oscillations de la houle à laquelle
obéissent pourtant les plus forts cuirassés des marines de guerre.
Il n'y a dans les habitations ni tables ni lampes de roulis. À
quoi bon? Les maisons de Paris, de Londres, de New-York ne sont
pas plus inébranlablement fixées sur leurs fondations.

Après quelques semaines de relâche à Madeleine-bay, le conseil des
notables de Standard-Island, réunis par le soin du président de la
Compagnie, avait arrêté le programme du déplacement annuel. L'île
à hélice allait rallier les principaux archipels de l'Est-
Pacifique, au milieu de cette atmosphère hygiénique, si riche en
ozone, en oxygène condensé, électrisé, doué de particularités
actives que ne possède pas l'oxygène à l'état ordinaire. Puisque
cet appareil a la liberté de ses mouvements, il en profite, et il
lui est loisible d'aller à sa fantaisie, vers l'ouest comme vers
l'est, de se rapprocher du littoral américain, s'il lui plaît, de
rallier les côtes orientales de l'Asie, si c'est son bon plaisir.
Standard-Island va où elle veut, de manière à goûter les
distractions d'une navigation variée. Et même, s'il lui convenait
d'abandonner l'océan Pacifique pour l'océan Indien ou l'océan
Atlantique, de doubler le cap Horn ou le cap de Bonne-Espérance,
il lui suffirait de prendre cette direction, et soyez convaincus
que ni les courants ni les tempêtes ne l'empêcheraient d'atteindre
son but.

Mais il n'est point question de se lancer à travers ces mers
lointaines, où le Joyau du Pacifique ne trouverait pas ce que cet
Océan lui offre au milieu de l'interminable chapelet de ses
groupes insulaires. C'est un théâtre assez vaste pour suffire à
des itinéraires multiples. L'île à hélice peut le parcourir d'un
archipel à l'autre. Si elle n'est pas douée de cet instinct
spécial aux animaux, ce sixième sens de l'orientation qui les
dirige là où leurs besoins les appellent, elle est conduite par
une main sûre, suivant un programme longuement discuté et
unanimement approuvé. Jusqu'ici, il n'y a jamais eu désaccord sur
ce point entre les Tribordais et les Bâbordais. Et, en ce moment,
c'est en vertu d'une décision prise que l'on marche à l'ouest,
vers le groupe des Sandwich. Cette distance de douze cents lieues
environ qui sépare ce groupe de l'endroit où s'est embarqué le
quatuor, elle emploiera un mois à la franchir avec une vitesse
modérée, et elle fera relâche dans cet archipel jusqu'au jour où
il lui conviendra d'en rallier un autre de l'hémisphère
méridional.

Le lendemain de ce jour mémorable, le quatuor quitte _Excelsior-
Hotel_, et vient s'installer dans un appartement du casino qui est
mis à sa disposition, -- appartement confortable, richement
aménagé, s'il en fut. La Unième Avenue se développe devant ses
fenêtres. Sébastien Zorn, Frascolin, Pinchinat, Yvernès, ont
chacun sa chambre autour d'un salon commun. La cour centrale de
l'établissement leur réserve l'ombrage de ses arbres en pleine
frondaison, la fraîcheur de ses fontaines jaillissantes. D'un côté
de cette cour se trouve le musée de Milliard-City, de l'autre, la
salle de concert, où les artistes parisiens vont si heureusement
remplacer les échos des phonographes et les transmissions des
théâtrophones. Deux fois, trois fois, autant de fois par jour
qu'ils le désireront, leur couvert sera mis dans la restauration,
où le maître d'hôtel ne leur présentera plus ses additions
invraisemblables.

Ce matin-là, lorsqu'ils sont réunis dans le salon, quelques
instants avant de descendre pour le déjeuner:

«Eh bien, les violoneux, demande Pinchinat, que dites-vous de ce
qui nous arrive?

-- Un rêve, répond Yvernès, un rêve dans lequel nous sommes
engagés à un million par an...

-- C'est bel et bien une réalité, répond Frascolin. Cherche dans
ta poche, et tu pourras en tirer le premier quart du dit
million...

-- Reste à savoir comment cela finira?...Très mal, j'imagine!»
s'écrie Sébastien Zorn, qui veut absolument trouver un pli de rose
à la couche sur laquelle on l'a étendu malgré lui.

«D'ailleurs, et nos bagages?...»

En effet, les bagages devaient être rendus à San-Diégo, d'où ils
ne peuvent revenir, et où leurs propriétaires ne peuvent aller les
chercher. Oh! bagages très rudimentaires: quelques valises, du
linge, des ustensiles de toilette, des vêtements de rechange, et
aussi la tenue officielle des exécutants, lorsqu'ils comparaissent
devant le public.

Il n'y eut pas lieu de s'inquiéter à ce sujet. En quarante-huit
heures, cette garde-robe un peu défraîchie serait remplacée par
une autre mise à la disposition des quatre artistes, et sans
qu'ils eussent eu à payer quinze cents francs leur habit et cinq
cents francs leurs bottines.

Du reste, Calistus Munbar, enchanté d'avoir si habilement conduit
cette délicate affaire, entend que le quatuor n'ait pas même un
désir à former. Impossible d'imaginer un surintendant d'une plus
inépuisable obligeance. Il occupe un des appartements de ce
casino, dont les divers services sont sous sa haute direction, et
la Compagnie lui sert des appointements dignes de sa magnificence
et de sa munificence... Nous préférons ne point en indiquer le
chiffre.

Le casino renferme des salles de lecture et des salles de jeux;
mais le baccara, le trente et quarante, la roulette, le poker et
autres jeux de hasard sont rigoureusement interdits. On y voit
aussi un fumoir où fonctionne le transport direct à domicile de la
fumée de tabac préparée par une société fondée récemment. La fumée
du tabac brûlé dans les brûleurs d'un établissement central,
purifiée et dégagée de nicotine, est distribuée par des tuyaux à
bouts d'ambre spéciaux à chaque amateur. On n'a plus qu'à y
appliquer ses lèvres, et un compteur enregistre la dépense
quotidienne.

Dans ce casino, où les dilettanti peuvent venir s'enivrer de cette
musique lointaine, à laquelle vont maintenant se joindre les
concerts du quatuor, se trouvent aussi les collections de
Milliard-City. Aux amateurs de peinture, le musée, riche de
tableaux anciens et modernes, offre de nombreux chefs-d'oeuvre,
acquis à prix d'or, des toiles des Écoles italienne, hollandaise,
allemande, française, que pourraient envier les collections de
Paris, de Londres, de Munich, de Rome et de Florence, des Raphaël,
des Vinci, des Giorgione, des Corrège, des Dominiquin, des
Ribeira, des Murillo, des Ruysdael, des Rembrandt, des Rubens, des
Cuyp, des Frans Hals, des Hobbema, des Van Dyck, des Holbein,
etc., et aussi, parmi les modernes, des Fragonard, des Ingres, des
Delacroix, des Scheffer, des Cabat, des Delaroche, des Régnant,
des Couture, des Meissonier, des Millet, des Rousseaux, des Jules
Dupré, des Brascassat, des Mackart, des Turner, des Troyon, des
Corot, des Daubigny, des Baudry, des Bonnat, des Carolus Duran,
des Jules Lefebvre, des Vollon, des Breton, des Binet, des Yon,
des Cabanel, etc. Afin de leur assurer une éternelle durée, ces
tableaux sont placés à l'intérieur de vitrines, où le vide a été
préalablement fait. Ce qu'il convient d'observer, c'est que les
impressionnistes, les angoissés, les futuristes, n'ont pas encore
encombré ce musée; mais, sans doute, cela ne tarderait guère, et
Standard-Island n'échappera pas à cette invasion de la peste
décadente. Le musée possède également des statues de réelle
valeur, des marbres des grands sculpteurs anciens et modernes,
placés dans les cours du casino. Grâce à ce climat sans pluies ni
brouillards, groupes, statues, bustes peuvent impunément résister
aux outrages du temps.

Que ces merveilles soient souvent visitées, que les nababs de
Milliard-City aient un goût très prononcé pour ces productions de
l'art, que le sens artiste soit éminemment développé chez eux, ce
serait risqué que de le prétendre. Ce qu'il faut remarquer,
toutefois, c'est que la section tribordaise compte plus d'amateurs
que la section bâbordaise. Tous, d'ailleurs, sont d'accord quand
il s'agit d'acquérir quelque chef-d'oeuvre, et alors leurs
invraisemblables enchères savent l'enlever à tous les duc
d'Aumale, à tous les Chauchard de l'ancien et du nouveau
continent.

Les salles les plus fréquentées du casino sont les salles de
lecture, consacrées aux revues, aux journaux européens ou
américains, apportés par les steamers de Standard-Island, en
service régulier avec Madeleine-bay. Après avoir été feuilletées,
lues et relues, les revues prennent place sur les rayons de la
bibliothèque, où s'alignent plusieurs milliers d'ouvrages dont le
classement nécessite la présence d'un bibliothécaire aux
appointements de vingt-cinq mille dollars, et il est peut-être le
moins occupé des fonctionnaires de l'île. Cette bibliothèque
contient aussi un certain nombre de livres phonographes: on n'a
pas la peine de lire, on presse un bouton, et on entend la voix
d'un excellent diseur qui fait la lecture -- ce que serait _Phèdre_
de Racine lue par M. Legouvé.

Quant aux journaux de «la localité», ils sont rédigés, composés,
imprimés dans les ateliers du casino sous la direction de deux
rédacteurs en chef. L'un est le _Starboard-Chronicle_ pour la
section des Tribordais; l'autre, le _New-Herald_ pour la section
des Bâbordais. La chronique est alimentée par les faits divers,
les arrivages des paquebots, les nouvelles de mer, les rencontres
maritimes, les mercuriales qui intéressent le quartier commerçant,
le relèvement quotidien en longitude et en latitude, les décisions
du conseil des notables, les arrêtés du gouverneur, les actes de
l'état civil: naissances, mariages, décès, -- ceux-ci très rares.
D'ailleurs, jamais ni vols ni assassinats, les tribunaux ne
fonctionnant que pour les affaires civiles, les contestations
entre particuliers. Jamais d'articles sur les centenaires, puisque
la longévité de la vie humaine n'est plus ici le privilège de
quelques-uns.

Pour ce qui est de la partie politique étrangère, elle se tient à
jour par les communications téléphoniques avec Madeleine-bay, où
se raccordent les câbles immergés dans les profondeurs du
Pacifique. Les Milliardais sont ainsi informés de tout ce qui se
passe dans le monde entier, lorsque les faits présentent un
intérêt quelconque. Ajoutons que le _Starboard-Chronicle_ et le
_New-Herald_ ne se traitent pas d'une main trop rude. Jusqu'ici,
ils ont vécu en assez bonne intelligence, mais on ne saurait jurer
que cet échange de discussions courtoises puisse durer toujours.
Très tolérants, très conciliants sur le terrain de la religion, le
protestantisme et le catholicisme font bon ménage à Standard-
Island. Il est vrai, dans l'avenir, si l'odieuse politique s'en
mêle, si la nostalgie des affaires reprend les uns, si les
questions d'intérêt personnel et d'amour-propre sont en jeu...

En outre de ces deux journaux il y a les journaux hebdomadaires ou
mensuels, reproduisant les articles des feuilles étrangères, ceux
des successeurs des Sarcey, des Lemaître, des Charmes, des
Fournel, des Deschamps, des Fouquier, des France, et autres
critiques de grande marque; puis les magasins illustrés, sans
compter une douzaine de feuilles cercleuses, soiristes et
boulevardières, consacrées aux mondanités courantes. Elles n'ont
d'autre but que de distraire un instant, en s'adressant à
l'esprit... et même à l'estomac. Oui! quelques-unes sont imprimées
sur pâte comestible à l'encre de chocolat. Lorsqu'on les a lues,
on les mange au premier déjeuner. Les unes sont astringentes, les
autres légèrement purgatives, et le corps s'en accommode fort
bien. Le quatuor trouve cette invention aussi agréable que
pratique.

«Voilà des lectures d'une digestion facile! observe judicieusement
Yvernès.

-- Et d'une littérature nourrissante! répond Pinchinat. Pâtisserie
et littérature mêlées, cela s'accorde parfaitement avec la musique
hygiénique!»

Maintenant, il est naturel de se demander de quelles ressources
dispose l'île à hélice pour entretenir sa population dans de
telles conditions de bien-être, dont n'approche aucune autre cité
des deux mondes. Il faut que ses revenus s'élèvent à une somme
invraisemblable, étant donnés les crédits affectés aux divers
services et les traitements attribués aux plus modestes employés.

Et, lorsqu'ils interrogent le surintendant à ce sujet: «Ici,
répond-il, on ne traite pas d'affaires. Nous n'avons ni _Board of
Trade_, ni Bourse, ni industrie. En fait de commerce, il n'y a que
ce qu'il faut pour les besoins de l'île, et nous n'offrirons
jamais aux étrangers l'équivalent du World's Fair de Chicago en
1893 et de l'Exposition de Paris de 1900. Non! La puissante
religion des business n'existe pas, et nous ne poussons point le
cri de _go ahead_, si ce n'est pour que le Joyau du Pacifique
aille de l'avant. Ce n'est donc pas aux affaires que nous
demandons les ressources nécessaires à l'entretien de Standard-
Island, c'est à la douane. Oui! les droits de douane nous
permettent de suffire à toutes les exigences du budget...

-- Et ce budget?... interroge Frascolin.

-- Il se chiffre par vingt millions de dollars, mes excellents
bons!

-- Cent millions de francs, s'écria le second violon, et pour une
ville de dix mille âmes!...

-- Comme vous dites, mon cher Frascolin, somme qui provient
uniquement des taxes de douane. Nous n'avons pas d'octroi, les
productions locales étant à peu près insignifiantes. Non! rien que
les droits perçus à Tribord-Harbour et à Bâbord-Harbour. Cela vous
explique la cherté des objets de consommation, -- cherté relative,
s'entend, car ces prix, si élevés qu'ils vous paraissent, sont en
rapport avec les moyens dont chacun dispose.»

Et voici Calistus Munbar qui s'emballe à nouveau, vantant sa
ville, vantant son île -- un morceau de planète supérieure tombé
en plein Pacifique, un Eden flottant, où se sont réfugiés les
sages, et si le vrai bonheur n'est pas là, c'est qu'il n'est nulle
part! C'est comme un boniment! Il semble qu'il dise:

«Entrez, messieurs, entrez, mesdames!... Passez au contrôle!... Il
n'y a que très peu de places!... On va commencer... Qui prend son
billet... etc.»

Il est vrai, les places sont rares, et les billets sont chers!
Bah! le surintendant jongle avec ces millions qui ne sont plus que
des unités dans cette cité milliardaise!

C'est au cours de cette tirade, où les phrases se déversent en
cascades, où les gestes se multiplient avec une frénésie
sémaphorique, que le quatuor se met au courant des diverses
branches de l'administration. Et d'abord, les écoles, où se donne
l'instruction gratuite et obligatoire, qui sont dirigées par des
professeurs payés comme des ministres. On y apprend les langues
mortes et les langues vivantes, l'histoire et la géographie, les
sciences physiques et mathématiques, les arts d'agrément, mieux
qu'en n'importe quelle Université ou Académie du vieux monde, -- à
en croire Calistus Munbar. La vérité est que les élèves ne
s'écrasent point aux cours publics, et, si la génération actuelle
possède encore quelque teinture des études faites dans les
collèges des États-Unis, la génération qui lui succédera aura
moins d'instruction que de rentes. C'est là le point défectueux,
et peut-être des humains ne peuvent-ils que perdre à s'isoler
ainsi de l'humanité.

Ah ça! ils ne voyagent donc pas à l'étranger, les habitants de
cette île factice? Ils ne vont donc jamais visiter les pays
d'outremer, les grandes capitales de l'Europe? Ils ne parcourent
donc pas les contrées auxquelles le passé a légué tant de chefs-
d'oeuvre de toutes sortes? Si! Il en est quelques-uns qu'un
certain sentiment de curiosité pousse en des régions lointaines.
Mais ils s'y fatiguent; ils s'y ennuient pour la plupart; ils n'y
retrouvent rien de l'existence uniforme de Standard-Island; ils y
souffrent du chaud; ils y souffrent du froid; enfin, ils s'y
enrhument, et on ne s'enrhume pas à Milliard-City. Aussi n'ont-ils
que hâte et impatience de réintégrer leur île, ces imprudents qui
ont eu la malencontreuse idée de la quitter. Quel profit ont-ils
retiré de ces voyages? Aucun. «Valises ils sont partis, valises
ils sont revenus», ainsi que le dit une ancienne formule des
Grecs, et nous ajoutons: ils resteront valises.

Quant aux étrangers que devra attirer la célébrité de Standard-
Island, cette neuvième merveille du monde, depuis que la tour
Eiffel, -- on le dit du moins, -- occupe le huitième rang,
Calistus Munbar pense qu'ils ne seront jamais très nombreux. On
n'y tient pas autrement, d'ailleurs, bien que ses tourniquets des
deux ports eussent été une nouvelle source de revenus. De ceux qui
sont venus l'année dernière, la plupart étaient d'origine
américaine. Des autres nations, peu ou point. Cependant, il y a eu
quelques Anglais, reconnaissables à leur pantalon invariablement
relevé, sous prétexte qu'il pleut à Londres. Au surplus, la
Grande-Bretagne a très mal envisagé la création de cette Standard-
Island, qui, à son avis, gêne la circulation maritime, et elle se
réjouirait de sa disparition. Quant aux Allemands, ils
n'obtiennent qu'un médiocre accueil comme des gens qui auraient
vite fait de Milliard-City une nouvelle Chicago, si on les y
laissait prendre pied. Les Français sont de tous les étrangers
ceux la Compagnie accepte avec le plus de sympathies et de
prévenances, étant donné qu'ils n'appartiennent pas aux races
envahissantes de l'Europe. Mais, jusqu'alors un Français avait-il
jamais paru à Standard-Island?...

«Ce n'est pas probable, fait observer Pinchinat.

-- Nous ne sommes pas assez riches... ajoute Frascolin.

-- Pour être rentier, c'est possible, répond le surintendant, non
pour être fonctionnaire...

-- Y a-t-il donc un de nos compatriotes à Milliard-City?...
demande Yvernès.

-- Il y en a un.

-- Et quel est ce privilégié?...

-- M. Athanase Dorémus.

-- Et qu'est-ce qu'il fait ici, cet Athanase Dorémus? s'écrie
Pinchinat.

-- Il est professeur de danse, de grâces et de maintien,
magnifiquement appointé par l'administration, sans parler des
leçons particulières au cachet...

-- Et qu'un Français est seul capable de donner!...» réplique Son
Altesse.

À présent, le quatuor sait à quoi s'en tenir sur l'organisation de
la vie administrative de Standard-Island. Il n'a plus qu'à
s'abandonner au charme de cette navigation, qui l'entraîne vers
l'ouest du Pacifique. Si ce n'est que le soleil se lève tantôt sur
un point de l'île, tantôt sur un autre, selon l'orientation donnée
par le commodore Simcoë, Sébastien Zorn et ses camarades
pourraient croire qu'ils sont en terre ferme. À deux reprises,
pendant la quinzaine qui suivit, des orages éclatèrent avec
violentes bourrasques et terribles rafales, car il s'en forme bien
quelques-unes sur le Pacifique, malgré son nom. La houle du large
vint se briser contre la coque métallique, elle la couvrit de ses
embruns comme l'accore d'un littoral. Mais Standard-Island ne
frémit même pas sous les assauts de cette mer démontée. Les
fureurs de l'Océan sont impuissantes contre elle. Le génie de
l'homme a vaincu la nature.

Quinze jours après, le 11 juin, premier concert de musique de
chambre, dont l'affiche, à lettres électriques, est promenée le
long des grandes avenues. Il va sans dire que les instrumentistes
ont été préalablement présentés au gouverneur et à la
municipalité. Cyrus Bikerstaff leur a fait le plus chaleureux
accueil. Les journaux ont rappelé les succès des tournées du
Quatuor Concertant dans les États-Unis d'Amérique, et félicité
chaudement le surintendant de s'être assuré son concours, -- de
manière un peu arbitraire, on le sait. Quelle jouissance de voir
en même temps que d'entendre ces artistes exécutant les oeuvres
des maîtres! Quel régal pour les connaisseurs!

De ce que les quatre Parisiens sont engagés au casino de Milliard-
City à des appointements fabuleux, il ne faut pas s'imaginer que
leurs concerts doivent être offerts gratuitement au public. Loin
de là. L'administration entend en retirer un large bénéfice, ainsi
que font ces imprésarios américains auxquels leurs chanteuses
coûtent un dollar la mesure et même la note. D'habitude, on paye
pour les concerts théâtrophoniques et phonographiques du casino,
on paiera donc, ce jour-là, infiniment plus cher. Les places sont
toutes à prix égal, deux cents dollars le fauteuil, soit mille
francs en monnaie française, et Calistus Munbar se flatte de faire
salle comble.

Il ne s'est pas trompé. La location a enlevé toutes les places
disponibles. La confortable et élégante salle du casino n'en
contient qu'une centaine, il est vrai, et si on les eût mises aux
enchères, on ne sait trop à quel taux fût montée la recette. Mais
cela eut été contraire aux usages de Standard-Island. Tout ce qui
a une valeur marchande est coté d'avance par les mercuriales, le
superflu comme le nécessaire. Sans cette précaution, étant données
les fortunes invraisemblables de certains, des accaparements
pourraient se produire, et c'est ce qu'il convenait d'éviter. Il
est vrai, si les riches Tribordais vont au concert par amour de
l'art, il est possible que les riches Bâbordais n'y aillent que
par convenance.

Lorsque Sébastien Zorn, Pinchinat, Yvernès et Frascolin
paraissaient devant les spectateurs de New-York, de Chicago, de
Philadelphie, de Baltimore, ce n'était pas exagération de leur
part que de dire: voilà un public qui vaut des millions. Eh bien,
ce soir-là, ils seraient restés au-dessous de la vérité s'ils
n'avaient pas compté par milliards. Qu'on y songe! Jem Tankerdon,
Nat Coverley et leurs familles brillent au premier rang des
fauteuils. Aux autres places, _passim_, nombre d'amateurs qui pour
n'être que des sous-milliardaires, n'en ont pas moins un «fort
sac», comme le fait justement remarquer Pinchinat.

«Allons-y!» dit le chef du quatuor, lorsque l'heure est arrivée de
se présenter sur l'estrade.

Et ils y vont, pas plus émus d'ailleurs, ni même autant qu'ils
l'eussent été devant un public parisien, lequel a peut-être moins
d'argent dans la poche, mais plus de sens artiste dans l'âme.

Il faut dire que bien qu'ils n'aient point encore pris des leçons
de leur compatriote Dorémus, Sébastien Zorn, Yvernès, Frascolin,
Pinchinat ont une tenue très correcte, cravate blanche de vingt-
cinq francs, gants gris-perle de cinquante francs, chemise de
soixante-dix francs, bottines de cent quatre-vingts francs, gilet
de deux cents francs, pantalon noir de cinq cents francs, habit
noir de quinze cents francs -- au compte de l'administration, bien
entendu. Ils sont acclamés, ils sont applaudis très chaudement par
les mains tribordaises, plus discrètement par les mains
bâbordaises, -- question de tempérament.

Le programme du concert comprend quatre numéros que leur a fournis
la bibliothèque du casino, richement approvisionnée par les soins
du surintendant:

Premier quatuor en _mi bémol_: Op. 12 de Mendelsohn,
Deuxième quatuor en _fa majeur_: Op. 16 d'Haydn,
Dixième quatuor en _mi bémol_: Op. 74 de Beethoven,
Cinquième quatuor en _la majeur_: Op. 10 de Mozart.

Les exécutants font merveille dans cette salle emmilliardée, à
bord de cette île flottante, à la surface d'un abîme dont la
profondeur dépasse cinq mille mètres en cette portion du
Pacifique. Ils obtiennent un succès considérable et justifié,
surtout devant les dilettanti de la section tribordaise. Il faut
voir le surintendant pendant cette soirée mémorable: il exulte. On
dirait que c'est lui qui vient de jouer à la fois sur deux
violons, un alto et un violoncelle. Quel heureux début pour des
champions de la musique concertante -- et pour leur imprésario!

Il y a lieu d'observer que si la salle est pleine, les abords du
casino regorgent de monde. Et, en effet, combien n'ont pu se
procurer ni un strapontin ni un fauteuil, sans parler de ceux que
le haut prix des places a écartés. Ces auditeurs du dehors en sont
réduits à la portion congrue. Ils n'entendent que de loin, comme
si cette musique fût sortie de la boîte d'un phonographe ou du
pavillon d'un téléphone. Mais leurs applaudissements n'en sont pas
moins vifs.

Et ils éclatent à tout rompre, lorsque, le concert achevé,
Sébastien Zorn, Yvernès, Frascolin et Pinchinat se présentent sur
la terrasse du pavillon de gauche. La Unième Avenue est inondée de
rayons lumineux. Des hauteurs de l'espace, les lunes électriques
versent des rayons dont la pâle Séléné doit être jalouse.

En face du casino, sur le trottoir, un peu à l'écart, un couple
attire l'attention d'Yvernès. Un homme se tient là, une femme à
son bras. L'homme, d'une taille au-dessus de la moyenne, de
physionomie distinguée, sévère, triste même, peut avoir une
cinquantaine d'années. La femme, quelques ans de moins, grande,
l'air fier, laisse voir sous son chapeau des cheveux blanchis par
l'âge.

Yvernès, frappé de leur attitude réservée, les montre à Calistus
Munbar:

«Quelles sont ces personnes? lui demande-t-il.

-- Ces personnes?... répond le surintendant, dont les lèvres
ébauchent une moue assez dédaigneuse. Oh!... ce sont des mélomanes
enragés.

-- Et pourquoi n'ont-ils pas loué une place dans la salle du
casino?

-- Sans doute, parce que c'était trop cher pour eux.

-- Alors leur fortune?...

-- À peine deux centaines de mille francs de rente.

-- Peuh! fait Pinchinat. Et quels sont ces pauvres diables?...

-- Le roi et la reine de Malécarlie.»



VIII -- Navigation


Après avoir créé cet extraordinaire appareil de navigation, la
_Standard-Island Company_ dut pourvoir aux exigences d'une double
organisation, maritime d'une part, administrative de l'autre.

La première, on le sait, a pour directeur, ou plutôt pour
capitaine, le commodore Ethel Simcoë, de la marine des États-Unis.
C'est un homme de cinquante ans, navigateur expérimenté,
connaissant à fond les parages du Pacifique, ses courants, ses
tempêtes, ses écueils, ses substructions coralligènes. De là,
parfaite aptitude pour conduire d'une main sûre l'île à hélice
confiée à ses soins et les riches existences dont il est
responsable devant Dieu et les actionnaires de la Société.

La seconde organisation, celle qui comprend les divers services
administratifs, est entre les mains du gouverneur de l'île.
M. Cyrus Bikerstaff est un Yankee du Maine, l'un des États
fédéraux qui prirent la moindre part aux luttes fratricides de la
Confédération américaine pendant la guerre de sécession. Cyrus
Bikerstaff a donc été heureusement choisi pour garder un juste
milieu entre les deux sections de l'île.

Le gouverneur, qui touche aux limites de la soixantaine, est
célibataire. C'est un homme froid, possédant le self control, très
énergique sous sa flegmatique apparence, très anglais par son
attitude réservée, ses manières gentlemanesques, la discrétion
diplomatique qui préside à ses paroles comme à ses actes. En tout
autre pays qu'en Standard-Island, ce serait un homme très
considérable et, par suite, très considéré. Mais ici, il n'est, en
somme, que l'agent supérieur de la Compagnie. En outre, bien que
son traitement vaille la liste civile d'un petit souverain de
l'Europe, il n'est pas riche, et quelle figure peut-il faire en
présence des nababs de Milliard-City?

Cyrus Bikerstaff, en même temps que gouverneur de l'île, est le
maire de la capitale. Comme tel, il occupe l'hôtel de ville élevé
à l'extrémité de la Unième Avenue, à l'opposé de l'observatoire,
où réside le commodore Ethel Simcoë. Là sont établis ses bureaux,
là sont reçus tous les actes de l'état civil, naissances, avec une
moyenne de natalité suffisante pour assurer l'avenir, décès, --
les morts sont transportés au cimetière de la baie Madeleine, --
mariages qui doivent être célébrés civilement avant de l'être
religieusement, suivant le code de Standard-Island. Là
fonctionnent les divers services de l'administration, et ils ne
donnent jamais lieu à aucune plainte des administrés. Cela fait
honneur au maire et à ses agents. Lorsque Sébastien Zorn,
Pinchinat, Yvernès, Frascolin lui furent présentés par le
surintendant, ils éprouvèrent en sa présence une très favorable
impression, celle que produit l'individualité d'un homme bon et
juste, d'un esprit pratique, qui ne s'abandonne ni aux préjugés ni
aux chimères.

«Messieurs, leur a-t-il dit, c'est une heureuse chance pour nous
que de vous avoir. Peut-être le procédé employé par notre
surintendant n'a-t-il pas été d'une correction absolue. Mais vous
l'excuserez, je n'en doute pas? D'ailleurs, vous n'aurez point à
vous plaindre de notre municipalité. Elle ne vous demandera que
deux concerts mensuels, vous laissant libres d'accepter les
invitations particulières qui pourraient vous être adressées. Elle
salue en vous des musiciens de grande valeur, et n'oubliera jamais
que vous aurez été les premiers artistes qu'elle aura eu l'honneur
de recevoir!»

Le quatuor fut enchanté de cet accueil et ne cacha point sa
satisfaction à Calistus Munbar.

«Oui! c'est un homme aimable, M. Cyrus Bikerstaff, répond le
surintendant avec un léger mouvement d'épaule. Il est regrettable
qu'il ne possède point un ou deux milliards...

-- On n'est pas parfait!» réplique Pinchinat. Le gouverneur-maire
de Milliard-City est doublé de deux adjoints qui l'aident dans
l'administration très simple de l'île à hélice. Sous leurs ordres,
un petit nombre d'employés, rétribués comme il convient, sont
affectés aux divers services. De conseil municipal, point. À quoi
bon? Il est remplacé par le conseil des notables, -- une trentaine
de personnages des plus qualifiés par leur intelligence et leur
fortune. Il se réunit lorsqu'il s'agit de quelque importante
mesure à prendre -- entre autres, le tracé de l'itinéraire qui
doit être suivi dans l'intérêt de l'hygiène générale. Ainsi que
nos Parisiens pouvaient le voir, il y a là, quelquefois, matière à
discussion, et difficultés pour se mettre d'accord. Mais
jusqu'ici, grâce à son intervention habile et sage, Cyrus
Bikerstaff a toujours pu concilier les intérêts opposés, ménager
les amours-propres de ses administrés. Il est entendu que l'un des
adjoints est protestant, Barthélémy Ruge, l'autre catholique,
Hubley Harcourt, tous deux choisis parmi les hauts fonctionnaires
de la _Standard-Island Company_, et ils secondent avec zèle Cyrus
Bikerstaff. Ainsi se comporte, depuis dix-huit mois déjà, dans la
plénitude de son indépendance, en dehors même de toutes relations
diplomatiques, libre sur cette vaste mer du Pacifique, à l'abri
des intempéries désobligeantes, sous le ciel de son choix, l'île
sur laquelle le quatuor va résider une année entière. Qu'il y soit
exposé à certaines aventures, que l'avenir lui réserve quelque
imprévu, il ne saurait ni l'imaginer ni le craindre, quoi qu'en
dise le violoncelliste, tout étant réglé, tout se faisant avec
ordre et régularité. Et pourtant, en créant ce domaine artificiel,
lancé à la surface d'un vaste océan, le génie humain n'a-t-il pas
dépassé les limites assignées à l'homme par le Créateur?... La
navigation continue vers l'ouest. Chaque jour, au moment où le
soleil franchit le méridien, le point est établi par les officiers
de l'observatoire placés sous les ordres du commodore Ethel
Simcoë. Un quadruple cadran, disposé aux faces latérales du
beffroi de l'hôtel de ville, donne la position exacte en longitude
et en latitude, et ces indications sont reproduites
télégraphiquement au coin des divers carrefours, dans les hôtels,
dans les édifices publics, à l'intérieur des habitations
particulières, en même temps que l'heure qui varie suivant le
déplacement vers l'ouest ou vers l'est. Les Milliardais peuvent
donc à chaque instant savoir quel endroit Standard-Island occupe
sur l'itinéraire. À part ce déplacement insensible à la surface de
cet Océan, Milliard-City n'offre aucune différence avec les
grandes capitales de l'ancien et du nouveau continent. L'existence
y est identique. Même fonctionnement de la vie publique et privée.
Peu occupés, en somme, nos instrumentistes emploient leurs
premiers loisirs à visiter tout ce que renferme de curieux le
Joyau du Pacifique. Les trams les transportent vers tous les
points de l'île. Les deux fabriques d'énergie électrique excitent
chez eux une réelle admiration par l'ordonnance si simple de leur
outillage, la puissance de leurs engins actionnant un double
chapelet d'hélices, l'admirable discipline de leur personnel,
l'une dirigée par l'ingénieur Watson, l'autre par l'ingénieur
Somwah. À des intervalles réguliers, Bâbord-Harbour et Tribord-
Harbour reçoivent dans leurs bassins les steamers affectés au
service de Standard-Island, suivant que sa position présente plus
de facilité pour l'atterrissage.

Si l'obstiné Sébastien Zorn se refuse à admirer ces merveilles, si
Frascolin est plus modéré dans ses sentiments, en quel état de
ravissement vit sans cesse l'enthousiaste Yvernès! À son opinion,
le vingtième siècle ne s'écoulera pas sans que les mers soient
sillonnées de villes flottantes. Ce doit être le dernier mot du
progrès et du confort dans l'avenir. Quel spectacle superbe que
celui de cette île mouvante, allant visiter ses soeurs de
l'Océanie! Quant à Pinchinat, en ce milieu opulent, il se sent
particulièrement grisé à n'entendre parler que de millions, comme
on parle ailleurs de vingt-cinq louis. Les banknotes sont de
circulation courante. On a d'habitude deux ou trois mille dollars
dans sa poche. Et, plus d'une fois, Son Altesse de dire à
Frascolin:

«Mon vieux, tu n'aurais pas la monnaie de cinquante mille francs
sur toi?...»

Entre temps, le Quatuor Concertant a fait quelques connaissances,
étant assuré de recevoir partout un excellent accueil. D'ailleurs,
sur la recommandation de l'étourdissant Munbar, qui ne se fût
empressé de les bien traiter?

En premier lieu, ils sont allés rendre visite à leur compatriote,
Athanase Dorémus, professeur de danse, de grâces et de maintien.

Ce brave homme occupe, dans la section tribordaise, une modeste
maison de la Vingt-cinquième Avenue, à trois mille dollars de
loyer. Il est servi par une vieille négresse à cent dollars
mensuels. Enchanté est-il d'entrer en relation avec des
Français... des Français qui font honneur à la France.

C'est un vieillard de soixante-dix ans, maigriot, efflanqué, de
petite taille, le regard encore vif, toutes ses dents bien à lui
ainsi que son abondante chevelure frisottante, blanche comme sa
barbe. Il marche posément, avec une certaine cadence rythmique, le
buste en avant, les reins cambrés, les bras arrondis, les pieds un
peu en dehors et irréprochablement chaussés. Nos artistes ont
grand plaisir à le faire causer, et volontiers il s'y prête, car
sa grâce n'a d'égale que sa loquacité.

«Que je suis heureux, mes chers compatriotes, que je suis heureux,
répète-t-il vingt fois à la première visite, que je suis heureux
de vous voir! Quelle excellente idée vous avez eue de venir vous
fixer dans cette ville! Vous ne le regretterez pas, car je ne
saurais comprendre, maintenant que j'y suis habitué, qu'il soit
possible de vivre d'une autre façon!

-- Et depuis combien de temps êtes-vous ici, monsieur Dorémus?
demande Yvernès.

-- Depuis dix-huit mois, répond le professeur, en ramenant ses
pieds à la seconde position. Je suis de la fondation de Standard-
Island. Grâce aux excellentes références dont je disposais à la
Nouvelle-Orléans où j'étais établi, j'ai pu faire accepter mes
services à M. Cyrus Bikerstaff, notre adoré gouverneur. À partir
de ce jour béni, les appointements qui me furent attribués pour
diriger un conservatoire de danse, de grâces et de maintien, m'ont
permis d'y vivre...

-- En millionnaire! s'écrie Pinchinat.

-- Oh! les millionnaires ici...

-- Je sais... je sais... mon cher compatriote. Mais, d'après ce
que nous a laissé entendre le surintendant, les cours de votre
conservatoire ne seraient pas très suivis...

-- Je n'ai d'élèves qu'en ville, c'est la vérité, et uniquement
des jeunes gens. Les jeunes Américaines se croient pourvues en
naissant de toutes les grâces nécessaires. Aussi les jeunes gens
préfèrent-ils prendre des leçons en secret, et c'est en secret que
je leur inculque les belles manières françaises!»

Et il sourit en parlant, il minaude comme une vieille coquette, il
se dépense en gracieuses attitudes.

Athanase Dorémus, un Picard du Santerre, a quitté la France dès sa
prime jeunesse pour venir s'installer aux États-Unis, à la
Nouvelle-Orléans. Là, parmi la population d'origine française de
notre regrettée Louisiane, les occasions ne lui ont pas manqué
d'exercer ses talents. Admis dans les principales familles, il
obtint des succès et put faire quelques économies, qu'un crack des
plus américains lui enleva un beau jour. C'était au moment où la
_Standard-Island Company_ lançait son affaire, multipliant ses
prospectus, prodiguant ses annonces, jetant ses appels à tous ces
ultra-riches auxquels les chemins de fer, les mines de pétrole, le
commerce des porcs, salés ou non, avaient constitué des fortunes
incalculables. Athanase Dorémus eut alors l'idée de demander un
emploi au gouverneur de la nouvelle cité, où les professeurs de
son espèce ne se feraient guère concurrence. Avantageusement connu
de la famille Coverley, qui était originaire de la Nouvelle-
Orléans, et grâce à la recommandation de son chef, lequel allait
devenir l'un des notables les plus en vue des Tribordais de
Milliard-City, il fut agréé, et voilà comment un Français, et même
un Picard, comptait parmi les fonctionnaires de Standard-Island.
Il est vrai, ses leçons ne se donnent que chez lui, et la salle de
cours au casino ne voit jamais que la propre personne du
professeur se réfléchir dans ses glaces. Mais qu'importe, puisque
ses appointements n'en subissent aucune diminution.

En somme, un brave homme, quelque peu ridicule et maniaque, assez
infatué de lui-même, persuadé qu'il possède, avec l'héritage des
Vestris et des Saint-Léon, les traditions des Brummel et des lord
Seymour. De plus, aux yeux du quatuor, c'est un compatriote, --
qualité qui vaut toujours d'être appréciée à quelques milliers de
lieues de la France.

Il faut lui narrer les dernières aventures des quatre Parisiens,
lui raconter dans quelles conditions ils sont arrivés sur l'île à
hélice, comme quoi Calistus Munbar les a attirés à son bord --
c'est le mot, -- et comme quoi le navire a levé l'ancre quelques
heures après l'embarquement.

«Voilà qui ne m'étonne pas de notre surintendant, répond le vieux
professeur. C'est encore un tour de sa façon... Il en a fait et en
fera bien d'autres!... Un vrai fils de Barnum, qui finira par
compromettre la Compagnie... un monsieur sans-gêne, qui aurait
bien besoin de quelques leçons de maintien... un de ces Yankees
qui se carrent dans un fauteuil, les pieds sur l'appui de la
fenêtre!... Pas méchant, au fond, mais se croyant tout permis!...
D'ailleurs, mes chers compatriotes, ne songez point à lui en
vouloir, et, sauf le désagrément d'avoir manqué le concert de San-
Diégo, vous n'aurez qu'à vous féliciter de votre séjour à
Milliard-City. On aura pour vous des égards... auxquels vous serez
sensibles...

-- Surtout à la fin de chaque trimestre!» réplique Frascolin, dont
les fonctions de caissier de la troupe commencent à prendre une
importance exceptionnelle.

Sur la question qui lui est posée au sujet de la rivalité entre
les deux sections de l'île, Athanase Dorémus confirme le dire de
Calistus Munbar. À son avis, il y aurait là un point noir à
l'horizon, et même menace de prochaine bourrasque. Entre les
Tribordais et les Bâbordais, on doit craindre quelque conflit
d'intérêts et d'amour-propre. Les familles Tankerdon et Coverley,
les plus riches de l'endroit, témoignent d'une jalousie croissante
l'une envers l'autre, et peut-être se produira-t-il un éclat, si
quelque combinaison ne parvient pas à les rapprocher. Oui... un
éclat!...

«Pourvu que cela ne fasse pas éclater l'île, nous n'avons point à
nous en inquiéter... observe Pinchinat.

-- Du moins, tant que nous y serons embarqués! ajoute le
violoncelliste.

-- Oh!... elle est solide, mes chers compatriotes! répondit
Athanase Dorémus. Depuis dix-huit mois elle se promène sur mer, et
il ne lui est jamais arrivé un accident de quelque importance.
Rien que 3 réparations insignifiantes, et qui ne l'obligeaient
même pas d'aller relâcher à la baie Madeleine! Songez donc, c'est
en tôle d'acier!»

Voilà qui répond à tout, et si la tôle d'acier ne donne pas une
absolue garantie en ce monde, à quel métal se fier? L'acier, c'est
du fer, et notre globe lui-même est-il autre chose en presque
totalité qu'un énorme carbure? Eh bien, Standard-Island, c'est la
terre en petit.

Pinchinat est alors conduit à demander ce que le professeur pense
du gouverneur Cyrus Bikerstaff. «Est-il en acier, lui aussi?

-- Oui, monsieur Pinchinat, répond Athanase Dorémus. Doué d'une
grande énergie, c'est un administrateur fort habile.
Malheureusement, à Milliard-City, il ne suffit pas d'être en
acier...

-- Il faut être en or, riposte Yvernès.

-- Comme vous dites, ou bien l'on ne compte pas!»C'est le mot
juste. Cyrus Bikerstaff, en dépit de sa haute situation, n'est
qu'un agent de la Compagnie. Il préside aux divers actes de l'état
civil, il est chargé de percevoir le produit des douanes, de
veiller à l'hygiène publique, au balayage des rues, à l'entretien
des plantations, de recevoir les réclamations des contribuables, -
- en un mot, de se faire des ennemis de la plupart de ses
administrés, -- mais rien de plus. À Standard-Island, il faut
compter, et le professeur l'a dit: Cyrus Bikerstaff ne compte pas.
Du reste, sa fonction l'oblige à se maintenir entre les deux
partis, à garder une attitude conciliante, à ne rien risquer qui
puisse être agréable à l'un si cela n'est agréable à l'autre.
Politique peu facile. En effet, on commence déjà à voir poindre
des idées qui pourraient bien amener un conflit entre les deux
sections. Si les Tribordais ne se sont établis sur Standard-Island
que dans la pensée de jouir paisiblement de leurs richesses, voilà
que les Bâbordais commencent à regretter les affaires. Ils se
demandent pourquoi on n'utiliserait pas l'île à hélice comme un
immense bâtiment de commerce, pourquoi elle ne transporterait pas
des cargaisons sur les divers comptoirs de l'Océanie, pourquoi
toute industrie est bannie de Standard-Island... Bref, bien qu'ils
n'y soient que depuis moins de deux ans, ces Yankees, Tankerdon en
tête, se sentent repris de la nostalgie du négoce. Seulement, si,
jusqu'alors, ils s'en sont tenus aux paroles, cela ne laisse pas
d'inquiéter le gouverneur Cyrus Bikerstaff. Il espère, toutefois,
que l'avenir ne s'envenimera pas, et que les dissensions
intestines ne viendront point troubler un appareil fabriqué tout
exprès pour la tranquillité de ses habitants. En prenant congé
d'Athanase Dorémus, le quatuor promet de revenir le voir.
D'ordinaire, le professeur se rend dans l'après-midi au casino, où
il ne se présente personne. Et là, ne voulant pas qu'on puisse
l'accuser d'inexactitude, il attend, en préparant sa leçon devant
les glaces inutilisées de la salle. Cependant l'île à hélice gagne
quotidiennement vers l'ouest, et un peu vers le sud-ouest, de
manière à rallier l'archipel des Sandwich. Sous ces parallèles,
qui confinent à la zone torride, la température est déjà élevée.
Les Milliardais la supporteraient mal sans les adoucissements de
la brise de mer. Heureusement, les nuits sont fraîches, et, même
en pleine canicule, les arbres et les pelouses, arrosés d'une
pluie artificielle, conservent leur verdeur attrayante. Chaque
jour, à midi, le point, indiqué sur le cadran de l'hôtel de ville,
est télégraphié aux divers quartiers. Le 17 juin, Standard-Island
s'est trouvée par 155° de longitude ouest et 27° de latitude nord
et s'approche du tropique.

«On dirait que c'est l'astre du jour qui la remorque, déclame
Yvernès, ou, si vous voulez, plus élégamment, qu'elle a pour
attelage les chevaux du divin Apollon!»

Observation aussi juste que poétique, mais que Sébastien Zorn
accueille par un haussement d'épaules. Ça ne lui convenait pas de
jouer ce rôle de remorqué... malgré lui.

Et puis, ne cesse-t-il de répéter, nous verrons comment finira
cette aventure!»

Il est rare que le quatuor n'aille pas chaque jour faire son tour
de parc, à l'heure où les promeneurs abondent. À cheval, à pied,
en voiture, tout ce que Milliard-City compte de notables se
rencontre autour des pelouses. Les mondaines y montrent leur
troisième toilette quotidienne, celle-là d'une teinte unie, depuis
le chapeau jusqu'aux bottines, et le plus généralement en soie des
Indes, très à la mode cette année. Souvent aussi elles font usage
de cette soie artificielle en cellulose, qui est si chatoyante, ou
même du coton factice en bois de sapin ou de larix, défibré et
désagrégé.

Ce qui amène Pinchinat à dire:

«Vous verrez qu'un jour on fabriquera des tissus en bois de lierre
pour les amis fidèles et en saule pleureur pour les veuves
inconsolables!»

Dans tous les cas, les riches Milliardaises n'accepteraient pas
ces étoffes, si elles ne venaient de Paris, ni ces toilettes, si
elles n'étaient signées du roi des couturiers de la capitale, --
de celui qui a proclamé hautement cet axiome: «La femme n'est
qu'une question de formes».

Quelquefois, le roi et la reine de Malécarlie passent au milieu de
cette gentry fringante. Le couple royal, déchu de sa souveraineté,
inspire une réelle sympathie à nos artistes. Quelles réflexions
leur viennent à voir ces augustes personnages, au bras l'un de
l'autre!... Ils sont relativement pauvres parmi ces opulents, mais
on les sent fiers et dignes, comme des philosophes dégagés des
préoccupations de ce monde. Il est vrai que, au fond, les
Américains de Standard-Island sont très flattés d'avoir un roi
pour concitoyen, et lui continuent les égards dus à son ancienne
situation. Quant au quatuor, il salue respectueusement Leurs
Majestés, lorsqu'il les rencontre dans les avenues de la ville ou
sur les allées du parc. Le roi et la reine se montrent sensibles à
ces marques de déférence si françaises. Mais, en somme, Leurs
Majestés ne comptent pas plus que Cyrus Bikerstaff, -- moins peut-
être.

En vérité, les voyageurs que la navigation effraie devraient
adopter ce genre de traversée à bord d'une île mouvante. En ces
conditions, il n'y a point à se préoccuper des éventualités de
mer. Rien à redouter de ses bourrasques. Avec dix millions de
chevaux-vapeur dans ses flancs, une Standard-Island ne peut jamais
être retenue par les calmes, et elle est assez puissante pour
lutter contre les vents contraires. Si les collisions constituent
un danger, ce n'est pas pour elle. Tant pis pour les bâtiments qui
se jetteraient à pleine vapeur ou à toutes voiles sur ses côtes de
fer. Et encore ces rencontres sont-elles peu à craindre, grâce aux
feux qui éclairent ses ports, sa proue et sa poupe, grâce aux
lueurs électriques de ses lunes d'aluminium dont l'atmosphère est
saturée pendant la nuit. Quant aux tempêtes, autant vaut n'en
point parler. Elle est de taille à mettre un frein à la fureur des
flots.

Mais, lorsque leur promenade amène Pinchinat et Frascolin jusqu'à
l'avant ou à l'arrière de l'île, soit à la batterie de l'Éperon,
soit à la batterie de Poupe, ils sont tous deux de cet avis que
cela manque de caps, de promontoires, de pointes, d'anses, de
grèves. Ce littoral n'est qu'un épaulement d'acier, maintenu par
des millions de boulons et de rivets. Et combien un peintre aurait
lieu de regretter ces vieux rochers, rugueux comme une peau
d'éléphant, dont le ressac caresse les goémons et les varechs à la
marée montante! Décidément, on ne remplace pas les beautés de la
nature par les merveilles de l'industrie. Malgré son admiration
permanente, Yvernès est forcé d'en convenir. L'empreinte du
Créateur, c'est bien ce qui manque à cette île artificielle.

Dans la soirée du 25 juin, Standard-Island franchit le tropique du
Cancer sur la limite de la zone torride du Pacifique. À cette
heure-là, le quatuor se fait entendre pour la seconde fois dans la
salle du casino. Observons que, le premier succès aidant, le prix
des fauteuils a été augmenté d'un tiers.

Peu importe, la salle est encore trop petite. Les dilettanti s'en
disputent les places. Évidemment, cette musique de chambre doit
être excellente pour la santé, et personne ne se permettrait de
mettre doute ses qualités thérapeutiques. Toujours des solutions
de Mozart, de Beethoven, d'Haydn, suivant la formule.

Immense succès pour les exécutants, auxquels des bravos parisiens
eussent certainement fait plus de plaisir. Mais, à leur défaut,
Yvernès, Frascolin et Pinchinat savent se contenter des hurrahs
milliardais, pour lesquels Sébastien Zorn continue à professer un
dédain absolu.

«Que pourrions-nous exiger de plus, lui dit Yvernès, quand on
passe le tropique...

-- Le tropique du «concert»! réplique Pinchinat, qui s'enfuit sur
cet abominable jeu de mot.

Et, lorsqu'ils sortent du casino, qu'aperçoivent-ils au milieu des
pauvres diables qui n'ont pu mettre trois cent soixante dollars à
un fauteuil?... Le roi et la reine de Malécarlie se tenant
modestement à la porte.



IX -- L'archipel des Sandwich


Il existe, en cette portion du Pacifique, une chaîne sous-marine
dont on verrait le développement de l'ouest-nord-ouest à l'est-
sud-est sur neuf cents lieues, si les abîmes de quatre mille
mètres, qui la séparent des autres terres océaniennes, venaient à
se vider. De cette chaîne, il n'apparaît que huit sommets: Nühau,
Kaouaï, Oahu, Molokaï, Lanaï, Mauï, Kaluhani, Hawaï. Ces huit
îles, d'inégales grandeurs, constituent l'archipel hawaïen,
autrement dit le groupe des Sandwich. Ce groupe ne dépasse la zone
tropicale que par le semis de roches et de récifs qui se prolonge
vers l'ouest.

Laissant Sébastien Zorn bougonner dans son coin, s'enfermer dans
une complète indifférence pour toutes les curiosités naturelles,
comme un violoncelle dans sa boîte, Pinchinat, Yvernès, Frascolin
raisonnent ainsi et n'ont pas tort.

«Ma foi, dit l'un, je ne suis pas fâché de visiter ces îles
hawaïennes! Puisque nous faisons tant que de courir l'océan
Pacifique, le mieux est d'en rapporter au moins des souvenirs!

-- J'ajoute, répond l'autre, que les naturels des Sandwich nous
reposeront un peu des Pawnies, des Sioux ou autres Indiens trop
civilisés du Far-West, et il ne me déplaît pas de rencontrer de
véritables sauvages... des cannibales...

-- Ces Havaïens le sont-ils encore?... demande le troisième.

-- Espérons-le, répond sérieusement Pinchinat. Ce sont leurs
grands-pères qui ont mangé le capitaine Cook, et, quand les
grands-pères ont goûté à cet illustre navigateur, il n'est pas
admissible que les petits-fils aient perdu le goût de la chair
humaine!»

Il faut l'avouer, Son Altesse parlait trop irrévérencieusement du
célèbre marin anglais qui a découvert cet archipel en 1778.

Ce qui ressort de cette conversation, c'est que nos artistes
espèrent que les hasards de leur navigation vont les mettre en
présence d'indigènes plus authentiques que les spécimens exhibés
dans les Jardins d'Acclimatation, et, en tout cas, dans leur pays
d'origine, au lieu même de production. Ils éprouvent donc une
certaine impatience d'y arriver, attendant chaque jour que les
vigies de l'observatoire signalent les premières hauteurs du
groupe hawaïen.

Cela s'est produit dans la matinée du 6 juillet. La nouvelle s'en
répand aussitôt, et la pancarte du casino porte cette mention
télautographiquement inscrite:

«Standard-Island en vue des îles Sandwich.»

Il est vrai, on en est encore à cinquante lieues; mais les plus
hautes cimes du groupe, celles de l'île Havaï, dépassant quatre
mille deux cents mètres, sont, par beau temps, visibles à cette
distance.

Venant du nord-est, le commodore Ethel Simcoë s'est dirigé vers
Oahu ayant pour capitale Honolulu, qui est en même temps la
capitale de l'archipel. Cette île est la troisième du groupe en
latitude. Nühau, qui est un vaste parc à bétail, et Kaouaï lui
restent dans le nord-ouest. Oahu n'est pas la plus grande des
Sandwich, puisqu'elle ne mesure que seize cent quatre-vingts
kilomètres carrés, tandis que Hawaï s'étend sur près de dix-sept
mille. Quant aux autres îles, elles n'en comptent que trois mille
huit cent-douze dans leur ensemble.

Il va de soi que les artistes parisiens, depuis le départ, ont
noué des relations agréables avec les principaux fonctionnaires de
Standard-Island. Tous, aussi bien le gouverneur, le commodore et
le colonel Stewart que les ingénieurs en chef Watson et Somwah, se
sont empressés de leur faire le plus sympathique accueil. Rendant
souvent visite à l'observatoire, ils se plaisent à rester des
heures sur la plate-forme de la tour. On ne s'étonnera donc pas
que ce jour-là, Yvernès et Pinchinat, les ardents de la troupe,
soient venus de ce côté, et, vers dix heures du matin, l'ascenseur
les a hissés «en tête de mât», comme dit Son Altesse.

Le commodore Ethel Simcoë s'y trouvait déjà, et, prêtant sa
longue-vue aux deux amis, il leur conseille d'observer un point à
l'horizon du sud-ouest entre les basses brumes du ciel.

«C'est le Mauna Loa d'Havaï, dit-il, ou c'est le Mauna Kea, deux
superbes volcans, qui, en 1852 et en 1855, précipitèrent sur l'île
un fleuve de lave couvrant sept cents mètres carrés, et dont les
cratères, en 1880, projetèrent sept cents millions de mètres cubes
de matières éruptives!

-- Fameux! répond Yvernès. Pensez-vous, commodore, que nous aurons
la bonne chance de voir un pareil spectacle?...

-- Je l'ignore, monsieur Yvernès, répond Ethel Simcoë. Les volcans
ne fonctionnent pas par ordre...

-- Oh! pour cette fois seulement, et avec des protections?...
ajoute Pinchinat. Si j'étais riche comme MM. Tankerdon et
Coverley, je me paierais des éruptions à ma fantaisie...

-- Eh bien, nous leur en parlerons, réplique le commodore en
souriant, et je ne doute pas qu'ils fassent même l'impossible pour
vous être agréables.»

Là-dessus, Pinchinat demande quelle est la population de
l'archipel des Sandwich. Le commodore lui apprend que, si elle a
pu être de deux cent mille habitants au commencement du siècle,
elle se trouve actuellement réduite de moitié.

«Bon! monsieur Simcoë, cent mille sauvages, c'est encore assez,
et, pour peu qu'ils soient restés de braves cannibales et qu'ils
n'aient rien perdu de leur appétit, ils ne feraient qu'une bouchée
de tous les Milliardais de Standard-Island!»

Ce n'est pas la première fois que l'île rallie cet archipel
havaïen. L'année précédente, elle a traversé ces parages, attirée
par la salubrité du climat. Et, en effet, des malades y viennent
d'Amérique, en attendant que les médecins d'Europe y envoient leur
clientèle humer l'air du Pacifique. Pourquoi pas? Honolulu n'est
plus maintenant qu'à vingt-cinq jours de Paris, et quand il s'agit
de s'imprégner les poumons d'un oxygène comme on n'en respire
nulle part...

Standard-Island arrive en vue du groupe dans la matinée du 9
juillet. L'île d'Oahu se dessine à cinq milles dans le sud-ouest.
Au-dessus, pointent, à l'est, le Diamond-Head, ancien volcan qui
domine la rade sur l'arrière, et un autre cône nommé le Bol de
Punch par les Anglais. Ainsi que l'observe le commodore, cette
énorme cuvette fût-elle remplie de brandy ou de gin, John Bull ne
serait pas gêné de la vider tout entière.

On passe entre Oahu et Molokaï. Standard-Island, ainsi qu'un
bâtiment sous l'action de son gouvernail, évolue en combinant le
jeu de ses hélices de tribord et de bâbord. Après avoir doublé le
cap sud-est d'Oahu, l'appareil flottant s'arrête, vu son tirant
d'eau très considérable, à dix encablures du littoral. Comme il
fallait, pour conserver à l'île son évitage, la tenir à suffisante
distance de terre, elle ne «mouillait» pas, dans le sens rigoureux
du mot, c'est-à-dire qu'on n'employait pas les ancres, ce qui eût
été impossible par des fonds de cent mètres et au delà. Aussi, au
moyen des machines, qui manoeuvrent en avant ou en arrière pendant
toute la durée de son séjour, la maintient-on en place, aussi
immobile que les huit principales îles de l'archipel havaïen.

Le quatuor contemple les hauteurs qui se développent devant ses
yeux. Du large, on n'aperçoit que des massifs d'arbres, des
bosquets d'orangers et autres magnifiques spécimens de la flore
tempérée. À l'ouest, par une étroite brèche du récif, apparaît un
petit lac intérieur, le lac des Perles, sorte de plaine lacustre,
trouée d'anciens cratères.

L'aspect d'Oahu est assez riant, et, en vérité, ces
anthropophages, si désirés de Pinchinat, n'ont point à se plaindre
du théâtre de leurs exploits. Pourvu qu'ils se livrent encore à
leurs instincts de cannibales, Son Altesse n'aura plus rien à
désirer...

Mais voici qu'elle s'écrie tout à coup:

«Grand Dieu, qu'est-ce que je vois?...

-- Que vois-tu?... demande Frascolin.»

-- Là-bas... des clochers...

-- Oui... et des tours... et des façades de palais!... répond
Yvernès.

-- Pas possible qu'on ait mangé là le capitaine Cook!...

-- Nous ne sommes pas aux Sandwich! dit Sébastien Zorn, en
haussant les épaules. Le commodore s'est trompé de route...

-- Assurément!» réplique Pinchinat. Non! le commodore Simcoë ne
s'est point égaré. C'est bien là Oahu, et la ville, qui s'étend
sur plusieurs kilomètres carrés, c'est bien Honolulu. Allons! il
faut en rabattre. Que de changements depuis l'époque où le grand
navigateur anglais a découvert ce groupe! Les missionnaires ont
rivalisé de dévouement et de zèle. Méthodistes, anglicans,
catholiques, luttant d'influence, ont fait oeuvre civilisatrice et
triomphé du paganisme des anciens Kanaques. Non seulement la
langue originelle tend à disparaître devant la langue anglo-
saxonne, mais l'archipel renferme des Américains, des Chinois, --
pour la plupart engagés au compte des propriétaires du sol, d'où
est sortie une race de demi-Chinois, les Hapa-Paké, -- et enfin
des Portugais, grâce aux services maritimes établis entre les
Sandwich et l'Europe. Des indigènes, il s'en trouve encore,
cependant, et assez pour satisfaire nos quatre artistes, bien que
ces naturels aient été fort décimés par la lèpre, maladie
d'importation chinoise. Par exemple, ils ne présentent guère le
type des mangeurs de chair humaine. «O couleur locale, s'écrie le
premier violon, quelle main t'a grattée sur la palette moderne!»
Oui! Le temps, la civilisation, le progrès, qui est une loi de
nature, l'ont à peu près effacée, cette couleur. Et il faut bien
le reconnaître, non sans quelque regret, lorsqu'une des chaloupes
électriques de Standard-Island, dépassant la longue ligne de
récifs, débarque Sébastien Zorn et ses camarades. Entre deux
estacades, se rejoignant en angle aigu, s'ouvre un port abrité des
mauvais vents par un amphithéâtre de montagnes. Depuis 1794, les
écueils qui le défendent contre la houle du large, se sont
exhaussés d'un mètre. Néanmoins il reste encore assez d'eau pour
que les bâtiments, tirant de dix-huit à vingt pieds, puissent
venir s'amarrer aux quais.

«Déception!... déception!... murmure Pinchinat. Il est vraiment
déplorable qu'on soit exposé à perdre tant d'illusions en
voyage...

-- Et l'on ferait mieux de demeurer chez soi! riposte le
violoncelliste en haussant les épaules.

-- Non! s'écrie Yvernès toujours enthousiaste, et quel spectacle
serait comparable à celui de cette île factice venant rendre
visite aux archipels océaniens?...»

Néanmoins, si l'état moral des Sandwich s'est regrettablement
modifié au vif déplaisir de nos artistes, il n'en est pas de même
du climat. C'est l'un des plus salubres de ces parages de l'océan
Pacifique, malgré que le groupe occupe une région désignée sous le
nom de Mer des Chaleurs. Si le thermomètre s'y tient à un degré
élevé, lorsque les alizés du nord-est ne dominent pas, si les
contre-alizés du sud engendrent de violents orages nommés kouas
dans le pays, la température moyenne d'Honolulu ne dépasse pas
vingt et un degrés centigrades. On aurait donc mauvaise grâce à
s'en plaindre sur la limite de la zone torride. Aussi les
habitants ne se plaignent-ils pas, et, ainsi que nous l'avons
indiqué, les malades américains affluent-ils dans l'archipel.

Quoi qu'il en soit, à mesure que le quatuor pénètre plus avant les
secrets de cet archipel, ses illusions tombent... tombent comme
les feuilles millevoyennes à la fin de l'automne. Il prétend avoir
été mystifié, quand il ne devrait accuser que lui-même de s'être
attiré cette mystification.

«C'est ce Calistus Munbar qui nous a une fois de plus mis dedans!»
affirme Pinchinat, en rappelant que le surintendant leur a dit des
Sandwich qu'elles étaient le dernier rempart de la sauvagerie
indigène dans le Pacifique.

Et, lorsqu'ils lui en font des reproches amers:

«Que voulez-vous, mes chers amis? répond-il en clignant de l'oeil
droit. C'est tellement changé depuis mon dernier voyage que je ne
m'y reconnais plus!

-- Farceur!» riposte Pinchinat, en gratifiant d'une bonne tape le
gaster du surintendant.

Ce qu'on peut tenir pour certain, c'est que si des changements se
sont produits, cela s'est fait dans des conditions de rapidité
extraordinaires. Naguère, les Sandwich jouissaient d'une monarchie
constitutionnelle, fondée en 1837, avec deux chambres, celle des
nobles et celle des députés. La première était nommée par les
seuls propriétaires du sol, la seconde par tous les citoyens
sachant lire et écrire, les nobles pour six ans, les députés pour
deux ans. Chaque chambre se composait de vingt-quatre membres, qui
délibéraient en commun devant le ministère royal, formé de quatre
conseillers du roi.

«Ainsi, dit Yvernès, il y avait un roi, un roi constitutionnel, au
lieu d'un singe à plumes, et auquel les étrangers venaient
présenter leurs humbles hommages!...

-- Je suis sûr, affirme Pinchinat, que cette Majesté-là n'avait
même pas d'anneaux dans le nez... et qu'elle se fournissait de
fausses dents chez les meilleurs dentistes du nouveau monde!

-- Ah! civilisation... civilisation! répète le premier violon. Ils
n'avaient pas besoin de râtelier, ces Kanaques, lorsqu'ils
mordaient à même leurs prisonniers de guerre!»

Que l'on pardonne à ces fantaisistes cette façon d'envisager les
choses! Oui! il y a eu un roi à Honolulu, ou, du moins, il y avait
une reine, Liliuokalani, aujourd'hui détrônée, qui a lutté pour
les droits de son fils, le prince Adey, contre les prétentions
d'une certaine princesse Kaiulani au trône d'Havaï. Bref, pendant
longtemps, l'archipel a été dans une période révolutionnaire, tout
comme ces bons États de l'Amérique ou de l'Europe, auxquels il
ressemble même sous ce rapport. Cela pouvait-il amener
l'intervention efficace de l'armée havaïenne, et ouvrir l'ère
funeste des pronunciamientos? Non, sans doute, puisque ladite
armée ne se compose que de deux cent cinquante conscrits et de
deux cent cinquante volontaires. On ne renverse pas un régime avec
cinq cents hommes, -- du moins, au milieu des parages du
Pacifique.

Mais les Anglais étaient là, qui veillaient. La princesse Kaiulani
possédait les sympathies de l'Angleterre, paraît-il. D'autre part,
le gouvernement japonais était prêt à prendre le protectorat des
îles, et comptait des partisans parmi les coolies qui sont
employés en grand nombre sur les plantations...

Eh bien, et les Américains, dira-t-on? C'est même la question que
Frascolin pose à Calistus Munbar au sujet d'une intervention tout
indiquée.

«Les Américains? répond le surintendant, ils ne tiennent guère à
ce protectorat. Pourvu qu'ils aient aux Sandwich une station
maritime réservée à leurs paquebots des lignes du Pacifique, ils
se déclareront satisfaits.»

Et pourtant, en 1875, le roi Kaméhaméha, qui était allé rendre
visite au président Grant à Washington, avait placé l'archipel
sous l'égide des États-Unis. Mais, dix-sept ans plus tard, lorsque
M. Cleveland prit la résolution de restaurer la reine
Liliuokalani, alors que le régime républicain était établi aux
Sandwich, sous la présidence de M. Sanford Dole, il y eut des
protestations violentes dans les deux pays.

Rien, d'ailleurs, ne pouvait empêcher ce qui est écrit sans doute
au livre de la destinée des peuples, qu'ils soient d'origine
ancienne ou moderne, et l'archipel hawaïen est en république
depuis le 4 juillet 1894, sous la présidence de M. Dole.

Standard-Island s'est mise en relâche pour une dizaine de jours.
Aussi nombre d'habitants en profitent-ils pour explorer Honolulu
et les environs. Les familles Coverley et Tankerdon, les
principaux notables de Milliard-City, se font quotidiennement
transporter au port. D'autre part, bien que ce soit la seconde
apparition de l'île à hélice sur ces parages des Havaï,
l'admiration des Havaïens est sans bornes, et c'est en foule
qu'ils viennent visiter cette merveille. Il est vrai, la police de
Cyrus Bikerstaff, difficile pour l'admission des étrangers,
s'assure, le soir venu, que les visiteurs s'en retournent à
l'heure réglementaire. Grâce à ces mesures de sécurité, il serait
malaisé à un intrus de demeurer sur le Joyau du Pacifique sans une
autorisation qui ne s'obtient pas aisément. Enfin, il n'y a que de
bons rapports de part et d'autre, mais on ne se livre point à des
réceptions officielles entre les deux îles.

Le quatuor s'offre quelques promenades très intéressantes. Les
indigènes plaisent à nos Parisiens. Leur type est accentué, leur
teint brun, leur physionomie à la fois douce et empreinte de
fierté. Et quoique les Havaïens soient en république, peut-être
regrettent-ils leur sauvage indépendance de jadis.

«L'air de notre pays est libre,» dit un de leurs proverbes, et eux
ne le sont plus.

Et, en effet, après la conquête de l'archipel par Kaméhaméha,
après la monarchie représentative établie en 1837, chaque île fut
administrée par un gouverneur particulier. À l'heure actuelle,
sous le régime républicain, elles sont encore divisées en
arrondissements et sous-arrondissements.

«Allons, dit Pinchinat, il n'y manque plus que des préfets, des
sous-préfets et des conseillers de préfecture, avec la
constitution de l'an VIII!

-- Je demande à m'en aller!» réplique Sébastien Zorn. Il aurait eu
tort de le faire, sans avoir admiré les principaux sites d'Oahu.
Ils sont superbes, si la flore n'y est pas riche. Sur la zone
littorale abondent les cocotiers et autres palmiers, les arbres à
pain, les aleurites trilobas, qui donnent de l'huile, les ricins,
les daturas, les indigotiers. Dans les vallées, arrosées par les
eaux des montagnes, tapissées de cette herbe envahissante nommée
menervia, nombre d'arbustes deviennent arborescents, des
chenopodium, des halapepe, sortes d'aspariginées gigantesques. La
zone forestière, prolongée jusqu'à l'altitude de deux mille
mètres, est couverte d'essences ligneuses, myrtacées de haute
venue, rumex colossaux, tiges-lianes qui s'entremêlent comme un
fouillis de serpents aux multiples ramures. Quant aux récoltes du
sol, qui fournissent un élément de commerce et d'exportation, ce
sont le riz, la noix de coco, la canne à sucre. Il se fait donc un
cabotage important d'une île à l'autre, de manière à concentrer
vers Honolulu les produits qui sont ensuite expédiés en Amérique.

En ce qui concerne la faune, peu de variété. Si les Kanaques
tendent à s'absorber dans les races plus intelligentes, les
espèces animales ne tendent point à se modifier. Uniquement des
cochons, des poules, des chèvres, pour bêtes domestiques; point de
fauves, si ce n'est quelques couples de sangliers sauvages; des
moustiques dont on ne se débarrasse pas aisément; des scorpions
nombreux, et divers échantillons de lézards inoffensifs; des
oiseaux qui ne chantent jamais, entre autres l'oo, le drepanis
pacifica au plumage noir, agrémenté de ces plumes jaunes dont
était formé le fameux manteau de Kaméhaméha, et auquel avaient
travaillé neuf générations d'indigènes.

En cet archipel, la part de l'homme, -- et elle est considérable,
-- est de l'avoir civilisé, à l'imitation des États-Unis, avec ses
sociétés savantes, ses écoles d'instruction obligatoire qui furent
primées à l'Exposition de 1878, ses riches bibliothèques, ses
journaux publiés en langue anglaise et kanaque. Nos Parisiens ne
pouvaient en être surpris, puisque les notables de l'archipel sont
Américains en majorité, et que leur langue est courante comme leur
monnaie. Seulement, ces notables attirent volontiers à leur
service des Chinois du Céleste Empire, contrairement à ce qui se
fait dans l'Ouest-Amérique pour combattre ce fléau auquel on donne
le nom significatif de «peste jaune».

Il va de soi que depuis l'arrivée de Standard-Island en vue de la
capitale d'Oahu, les embarcations du port, chargées des amateurs,
en font souvent le tour. Avec ce temps magnifique, cette mer si
calme, rien d'agréable comme une excursion d'une vingtaine de
kilomètres à une encablure de ce littoral d'acier, sur lequel les
agents de la douane exercent une si sévère surveillance.

Parmi ces excursionnistes, on aurait pu remarquer un léger
bâtiment, qui, chaque jour, s'obstine à naviguer dans les eaux de
l'île à hélice. C'est une sorte de ketch malais, à deux mâts, à
poupe carrée, monté par une dizaine d'hommes, sous les ordres d'un
capitaine de figure énergique. Le gouverneur, cependant, n'en
prend point ombrage, bien que cette persistance eût pu paraître
suspecte. Ces gens, en effet, ne cessent d'observer l'île sur tout
son périmètre, rôdant d'un port à l'autre, examinant la
disposition de son littoral. Après tout, en admettant qu'ils
eussent des intentions malveillantes, que pourrait entreprendre
cet équipage contre une population de dix mille habitants? Aussi
ne s'inquiète-t-on point des allures de ce ketch, soit qu'il
évolue pendant le jour, soit qu'il passe les nuits à la mer.
L'administration maritime d'Honolulu n'est donc pas interpellée à
son sujet.

Le quatuor fait ses adieux à l'île d'Oahu dans la matinée du 10
juillet. Standard-Island appareille dès l'aube, obéissant à
l'impulsion de ses puissants propulseurs. Après avoir viré sur
place, elle prend direction vers le sud-ouest, de manière à venir
en vue des autres îles havaïennes. Il lui faut alors prendre de
biais le courant équatorial qui porte de l'est à l'ouest, --
inversement à celui dont l'archipel est longé vers le nord.

Pour l'agrément de ceux de ses habitants qui se sont rendus sur le
littoral de bâbord, Standard-Island s'engage hardiment entre les
îles Molokaï et Kaouaï. Au-dessus de cette dernière, l'une des
plus petites du groupe, se dresse un volcan de dix-huit cents
mètres, le Nirhau, qui projette quelques vapeurs fuligineuses. Au
pied s'arrondissent des berges de formation coralligène, dominées
par une rangée de dunes, dont les échos se répercutent avec une
sonorité métallique, quand elles sont violemment battues du
ressac. La nuit est venue, l'appareil se trouve encore en cet
étroit canal, mais il n'a rien à craindre sous la main du
commodore Simcoë. À l'heure où le soleil disparaît derrière les
hauteurs de Lanaï, les vigies n'auraient pu apercevoir le ketch,
qui, après avoir quitté le port à la suite de Standard-Island,
cherchait à se maintenir dans ses eaux. D'ailleurs, on le répète,
pourquoi se serait-on préoccupé de la présence de cette
embarcation malaise?

Le lendemain, quand le jour reparut, le ketch n'était plus qu'un
point blanc à l'horizon du nord.

Pendant cette journée, la navigation se poursuit entre Kaluhani et
Mauï. Grâce à son étendue, cette dernière, avec Lahaina pour
capitale, port réservé aux baleiniers, occupe le second rang dans
l'archipel des Sandwich. Le Haleahala, la Maison du Soleil, y
pointe à trois mille mètres vers l'astre radieux.

Les deux journées suivantes sont employées à longer les côtes de
la grande Havaï, dont les montagnes, ainsi que nous l'avons dit,
sont les plus hautes du groupe. C'est dans la baie Kealakeacua,
que le capitaine Cook, d'abord reçu comme un dieu par les
indigènes, fut massacré en 1779, un an après avoir découvert cet
archipel auquel il avait donné le nom de Sandwich, en l'honneur du
célèbre ministre de la Grande-Bretagne. Hilo, le chef-lieu de
l'île, qui est sur la côte orientale, ne se montre pas; mais on
entrevoit Kailu, située sur la côte occidentale. Cette grande
Havaï possède cinquante-sept kilomètres de chemin de fer, qui
servent principalement au transport des denrées, et le quatuor
peut apercevoir le panache blanc de ses locomotives...

«Il ne manquait plus que cela!» s'écrie Yvernès.

Le lendemain, le Joyau du Pacifique a quitté ces parages, alors
que le ketch double l'extrême pointe d'Havaï, dominée par le
Mauna-Loa, la Grande Montagne, dont la cime se perd à quatre mille
mètres entre les nuages.

«Volés, dit alors Pinchinat, nous sommes volés!

-- Tu as raison, répond Yvernès, il aurait fallu venir cent ans
plus tôt. Mais alors nous n'aurions pas navigué sur cette
admirable île à hélice!

-- N'importe! Avoir trouvé des indigènes à vestons et à cols
rabattus au lieu des sauvages à plumes que nous avait annoncés ce
roublard de Calistus, que Dieu confonde! Je regrette le temps du
capitaine Cook!

-- Et si ces cannibales avaient mangé Ton Altesse?... fait
observer Frascolin.

-- Eh bien... j'aurais eu cette consolation d'avoir été... une
fois dans ma vie... aimé pour moi-même!»



X -- Passage de la ligne


Depuis le 23 juin, le soleil rétrograde vers l'hémisphère
méridional. Il est donc indispensable d'abandonner les zones où la
mauvaise saison viendra bientôt exercer ses ravages. Puisque
l'astre du jour, dans sa course apparente, se dirige vers la ligne
équinoxiale, il convient de la franchir à sa suite. Au delà
s'offrent des climats agréables, où, malgré leurs dénominations
d'octobre, novembre, décembre, janvier, février, ces mois n'en
sont pas moins ceux de la saison chaude. La distance qui sépare
l'archipel havaïen des îles Marquises est de trois mille
kilomètres environ. Aussi Standard-Island, ayant hâte de la
couvrir, se met-elle à son maximum de vitesse.

La Polynésie proprement dite est comprise dans cette spacieuse
portion de mer, limitée au nord par l'Équateur, au sud par le
tropique du Capricorne. Il y a là, sur cinq millions de kilomètres
carrés, onze groupes, se composant de deux cent-vingt îles, soit
une surface émergée de dix mille kilomètres, sur laquelle les
îlots se comptent par milliers. Ce sont les sommets de ces
montagnes sous-marines, dont la chaîne se prolonge du nord-ouest
au sud-est jusqu'aux Marquises et à l'île Pitcairn, en projetant
des ramifications presque parallèles.

Si, par l'imagination, on se figure ce vaste bassin vidé tout à
coup, si le Diable boiteux, délivré par Cléophas, enlevait toutes
ces masses liquides comme il faisait des toitures de Madrid,
quelle extraordinaire contrée se développerait aux regards! Quelle
Suisse, quelle Norvège, quel Tibet, pourraient l'égaler en
grandeur? De ces monts sous-marins, volcaniques pour la plupart,
quelques-uns, d'origine madréporique, sont formés d'une matière
calcaire ou cornée, sécrétée en couches concentriques par les
polypes, ces animalcules rayonnés, d'organisation si simple, doués
d'une force de production immense. De ces îles, les unes, les plus
jeunes, n'ont de manteau végétal qu'à leur cime; les autres,
drapées dans leur végétation de la tête aux pieds, sont les plus
anciennes, même lorsque leur origine est coralloïde. Il existe
donc toute une région montagneuse, enfouie sous les eaux du
Pacifique. Standard-Island se promène au-dessus de ses sommets
comme ferait un aérostat entre les pointes des Alpes ou de
l'Himalaya. Seulement, ce n'est pas l'air, c'est l'eau qui la
porte.

Mais, de même qu'il existe de larges déplacements d'ondes
atmosphériques à travers l'espace, il se produit des déplacements
liquides à la surface de cet océan. Le grand courant va de l'est à
l'ouest, et, dans les couches inférieures, se propagent deux
contre-courants de juin à octobre, lorsque le soleil se dirige
vers le tropique du Cancer. En outre, aux abords de Taïti, on
observe quatre espèces de flux, dont le plein n'a pas lieu à la
même heure, et qui neutralisent la marée au point de la rendre
presque insensible. Quant au climat dont jouissent ces différents
archipels, il est essentiellement variable. Les îles montagneuses
arrêtent les nuages qui déversent leurs pluies sur elles; les îles
basses sont plus sèches, parce que les vapeurs fuient devant les
brises régnantes.

Que la bibliothèque du casino n'eût pas possédé les cartes
relatives au Pacifique, cela aurait été au moins singulier. Elle
en a une collection complète, et Frascolin, le plus sérieux de la
troupe, les consulte souvent. Yvernès, lui, préfère s'abandonner
aux surprises de la traversée, à l'admiration que lui cause cette
île artificielle, et il ne tient point à surcharger son cerveau de
notions géographiques. Pinchinat ne songe qu'à prendre les choses
par leur côté plaisant ou fantaisiste. Quant à Sébastien Zorn,
l'itinéraire lui importe peu, puisqu'il va là où il n'avait jamais
eu l'intention d'aller.

Frascolin est donc seul à piocher sa Polynésie, étudiant les
groupes principaux qui la composent, les îles Basses, les
Marquises, les Pomotou, les îles de la Société, les îles de Cook,
les îles Tonga, les îles Samoa, les îles Australes, les Wallis,
les Fanning, sans parler des îles isolées, Niue, Tokolau, Phoenix,
Manahiki, Pâques, Sala y Gomez, etc. Il n'ignore pas que, dans la
plupart de ces archipels, même ceux qui sont soumis à des
protectorats, le gouvernement est toujours entre les mains de
chefs puissants, dont l'influence n'est jamais discutée, et que
les classes pauvres y sont entièrement soumises aux classes
riches. Il sait en outre que ces indigènes professent les
religions brahmanique, mahométane, protestante, catholique, mais
que le catholicisme est prépondérant dans les îles dépendant de la
France, -- ce qui est dû à la pompe de son culte. Il sait même que
la langue indigène, dont l'alphabet est peu compliqué, puisqu'il
ne se compose que de treize à dix-sept caractères, est très
mélangée d'anglais et sera finalement absorbée par l'anglo-saxon.
Il sait enfin que, d'une façon générale, au point de vue ethnique,
la population polynésienne tend à décroître, ce qui est
regrettable, car le type kanaque, -- ce mot signifie homme, --
plus blanc sous l'Équateur que dans les groupes éloignés de la
ligne équinoxiale, est magnifique, et combien la Polynésie ne
perdra-t-elle pas à son absorption par les races étrangères! Oui!
il sait cela, et bien d'autres choses qu'il apprend au cours de
ses conversations avec le commodore Ethel Simcoë, et, lorsque ses
camarades l'interrogent, il n'est pas embarrassé de leur répondre.

Aussi Pinchinat ne l'appelle-t-il plus que le «Larousse des zones
tropicales».

Tels sont les principaux groupes entre lesquels Standard-Island
doit promener son opulente population. Elle mérite justement le
nom d'île heureuse, car tout ce qui peut assurer le bonheur
matériel, et, d'une certaine façon, le bonheur moral, y est
réglementé. Pourquoi faut-il que cet état de choses risque d'être
troublé par des rivalités, des jalousies, des désaccords, par ces
questions d'influence ou de préséance qui divisent Milliard-City
en deux camps comme elle l'est en deux sections, -- le camp
Tankerdon et le camp Coverley? Dans tous les cas, pour des
artistes, très désintéressés en cette matière, la lutte promet
d'être intéressante.

Jem Tankerdon est Yankee des pieds à la tête, personnel et
encombrant, large figure, avec la demi-barbe rougeâtre, les
cheveux ras, les yeux vifs malgré la soixantaine, l'iris presque
jaune comme celui des yeux de chien, la prunelle ardente. Sa
taille est haute, son torse est puissant, ses membres sont
vigoureux. Il y a en lui du trappeur des Prairies, bien que, en
fait de trappes, il n'en ait jamais tendu d'autres que celles par
lesquelles il précipitait des millions de porcs dans ses
égorgeoirs de Chicago. C'est un homme violent, que sa situation
aurait dû rendre plus policé, mais auquel l'éducation première a
manqué. Il aime à faire montre de sa fortune, et, il a, comme on
dit, «les poches sonores». Et, paraît-il, il ne les trouve pas
assez pleines, puisque lui et quelques autres de son bord ont idée
de reprendre les affaires...

Mrs Tankerdon est une Américaine quelconque, assez bonne femme,
très soumise à son mari, excellente mère, douce à ses enfants,
prédestinée à élever une nombreuse progéniture, et n'ayant point
failli à remplir ses fonctions. Quand on doit partager deux
milliards entre des héritiers directs, pourquoi n'en aurait-on pas
une douzaine, et elle les a tous bien constitués.

De toute cette smala, l'attention du quatuor ne devait être
attirée que sur le fils aîné, destiné à jouer un certain rôle dans
cette histoire. Walter Tankerdon, fort élégant de sa personne,
d'une intelligence moyenne, de manières et de figure sympathiques,
tient plus de Mrs Tankerdon que du chef de la famille.
Suffisamment instruit, ayant parcouru l'Amérique et l'Europe,
voyageant quelquefois, mais toujours rappelé par ses habitudes et
ses goûts à l'existence attrayante de Standard-Island, il est
familier avec les exercices de sport, à la tête de toute la
jeunesse milliardaise dans les concours de tennis, de polo, de
golf et de crocket. Il n'est pas autrement fier de la fortune
qu'il aura un jour, et son coeur est bon. Il est vrai, faute de
misérables dans l'île, il n'a point l'occasion d'exercer la
charité. En somme, il est à désirer que ses frères et soeurs lui
ressemblent. Si ceux-là et celles-là ne sont point encore en âge
de se marier, lui, qui touche à la trentaine, doit songer au
mariage. Y pense-t-il?... On le verra bien.

Il existe un contraste frappant entre la famille Tankerdon, la
plus importante de la section bâbordaise, et la famille Coverley,
la plus considérable de la section tribordaise. Nat Coverley est
d'une nature plus fine que son rival. Il se ressent de l'origine
française de ses ancêtres. Sa fortune n'est point sortie des
entrailles du sol sous forme de nappes pétroliques, ni des
entrailles fumantes de la race porcine. Non! Ce sont les affaires
industrielles, ce sont les chemins de fer, c'est la banque qui
l'ont fait ce qu'il est. Pour lui, il ne songe qu'à jouir en paix
de ses richesses et -- il ne s'en cache pas, -- il s'opposerait à
toute tentative de transformer le Joyau du Pacifique en une énorme
usine ou une immense maison de commerce. Grand, correct, la tête
belle sous ses cheveux grisonnants, il porte toute sa barbe, dont
le châtain se mêle de quelques fils argentés. D'un caractère assez
froid, de manières distinguées, il occupe le premier rang parmi
les notables qui conservent, à Milliard-City, les traditions de la
haute société des États-Unis du Sud. Il aime les arts, se connaît
en peinture et en musique, parle volontiers la langue française
très en usage parmi les Tribordais, se tient au courant de la
littérature américaine et européenne, et, quand il y a lieu,
mélange ses applaudissements de bravos et de bravas, alors que les
rudes types du Far-West et de la Nouvelle-Angleterre se dépensent
en hurrahs et en hips.

Mrs Coverley, ayant dix ans de moins que son mari, vient de
doubler, sans trop s'en plaindre, le cap de la quarantaine. C'est
une femme élégante, distinguée, appartenant à ces familles demi-
créoles de la Louisiane d'autrefois, bonne musicienne, bonne
pianiste, et il ne faut pas croire qu'un Reyer du XXe siècle ait
proscrit le piano de Milliard-City. Dans son hôtel de la Quinzième
Avenue, le quatuor a mainte occasion de faire de la musique avec
elle, et ne peut que la féliciter de ses talents d'artiste.

Le ciel n'a point béni l'union Coverley autant qu'il a béni
l'union Tankerdon. Trois filles sont les seules héritières d'une
immense fortune, dont M. Coverley ne se targue pas à l'exemple de
son rival. Elles sont fort jolies, et il se trouvera assez de
prétendants, dans la noblesse ou dans la finance des deux mondes,
pour demander leur main, lorsque le moment sera venu de les
marier. En Amérique, d'ailleurs, ces dots invraisemblables ne sont
pas rares. Il y a quelques années, ne citait-on pas cette petite
miss Terry, qui, dès l'âge de deux ans, était recherchée pour ses
sept cent cinquante millions? Espérons que cette enfant s'est
mariée à son goût, et qu'à cet avantage d'être l'une des plus
riches femmes des États-Unis, elle joint celui d'en être l'une des
plus heureuses.

La fille aînée de M. et Mrs Coverley, Diane ou plutôt Dy, comme on
l'appelle familièrement, a vingt ans à peine. C'est une très jolie
personne, en qui se mélangent les qualités physiques et morales de
son père et de sa mère. De beaux yeux bleus, une chevelure
magnifique entre le châtain et le blond, une carnation fraîche
comme les pétales de la rose qui vient de s'épanouir, une taille
élégante et gracieuse, cela explique que miss Coverley soit
remarquée des jeunes gens de Milliard-City, lesquels ne laisseront
point à des étrangers, sans doute, le soin de conquérir cet
«inestimable trésor», pour employer des termes d'une justesse
mathématique. On a même lieu de penser que M. Coverley ne verrait
pas, dans la différence de religion, un obstacle à une union qui
lui paraîtrait devoir assurer le bonheur de sa fille.

En vérité, il est regrettable que des questions de rivalités
sociales séparent les deux familles les plus qualifiées de
Standard-Island. Walter Tankerdon eût paru tout spécialement créé
pour devenir l'époux de Dy Coverley.

Mais c'est là une combinaison à laquelle il ne faut point
songer... Plutôt couper en deux Standard-Island, et s'en aller,
les Bâbordais sur une moitié, les Tribordais sur l'autre, que de
jamais signer un pareil contrat de mariage!

«À moins que l'amour ne se mêle de l'affaire!» dit parfois le
surintendant en clignant de l'oeil sous son binocle d'or.

Mais il ne semble pas que Walter Tankerdon ait quelque penchant
pour Dy Coverley, et inversement, -- ou, du moins, si cela est,
tous deux observent une réserve, qui déjoue les curiosités du
monde sélect de Milliard-City.

L'île à hélice continue à descendre vers l'Équateur, en suivant à
peu près le cent soixantième méridien. Devant elle se développe
cette partie du Pacifique qui offre les plus larges espaces
dépourvus d'îles et d'îlots et dont les profondeurs atteignent
jusqu'à deux lieues. Pendant la journée du 25 juillet, on passe
au-dessus du fond de Belknap, un abîme de six mille mètres, d'où
la sonde a pu ramener ces curieux coquillages ou zoophytes,
constitués de manière à supporter impunément la pression de telles
masses d'eau, évaluée à six cents atmosphères.

Cinq jours après, Standard-Island s'engage à travers un groupe
appartenant à l'Angleterre, bien qu'il soit parfois désigné sous
le nom d'îles Américaines. Après avoir laissé Palmyra et Suncarung
sur tribord, elle se rapproche à cinq milles de Fanning, un des
nombreux gîtes à guano de ces parages, le plus important de
l'archipel. Du reste, ce sont des cimes émergées, plutôt arides
que verdoyantes, dont le Royaume-Uni n'a pas tiré grand profit
jusqu'alors. Mais il a un pied posé en cet endroit, et l'on sait
que le large pied de l'Angleterre laisse généralement des
empreintes ineffaçables.

Chaque jour, tandis que ses camarades parcourent le parc ou la
campagne environnante, Frascolin, très intéressé par les détails
de cette curieuse navigation, se rend à la batterie de l'Éperon.
Il s'y rencontre souvent avec le commodore. Ethel Simcoë le
renseigne volontiers sur les phénomènes spéciaux à ces mers, et,
lorsqu'ils offrent quelque intérêt, le second violon ne néglige
pas de les communiquer à ses compagnons.

Par exemple, ils n'ont pu cacher leur admiration en présence d'un
spectacle que la nature leur a gratuitement offert dans la nuit du
30 au 31 juillet.

Un immense banc d'acalèphes, couvrant plusieurs milles carrés,
venait d'être signalé dans l'après-midi. Il n'a point encore été
donné à la population de rencontrer de telles masses de ces
méduses auxquelles certains naturalistes ont octroyé le nom
d'océanies. Ces animaux, d'une vie très rudimentaire, confinent
dans leur forme hémisphérique aux produits du règne végétal. Les
poissons, si gloutons qu'ils soient, les considèrent plutôt comme
des fleurs, car aucun, paraît-il, n'en veut faire sa nourriture.
Celles de ces océanies qui sont particulières à la zone torride du
Pacifique ne se montrent que sous la forme d'ombrelles
multicolores, transparentes et bordées de tentacules. Elles ne
mesurent pas plus de deux à trois centimètres. Que l'on songe à ce
qu'il en faut de milliards pour former des bancs d'une telle
étendue!

Et, lorsque de pareils nombres sont énoncés en présence de
Pinchinat:

«Ils ne peuvent, répond Son Altesse, surprendre ces
invraisemblables notables de Standard-Island pour qui le milliard
est de monnaie courante!»

À la nuit close, une partie de la population s'est portée vers «le
gaillard d'avant», c'est-à-dire cette terrasse qui domine la
batterie de l'Éperon. Les trams ont été envahis. Les cars
électriques se sont chargés de curieux. D'élégantes voitures ont
véhiculé les nababs de la ville. Les Coverley et les Tankerdon s'y
coudoient à distance... M. Jem ne salue pas M. Nat, qui ne salue
pas M. Jem. Les familles sont au complet d'ailleurs. Yvernès et
Pinchinat ont le plaisir de causer avec Mrs Coverley et sa fille,
qui leur font toujours le meilleur accueil. Peut-être Walter
Tankerdon éprouve-t-il quelque dépit de ne pouvoir se mêler à leur
entretien, et peut-être aussi miss Dy eût-elle accepté de bonne
grâce la conversation du jeune homme. Dieu! quel scandale, et
quelles allusions plus ou moins indiscrètes du _Starboard-
Chronicle_ ou du _New-Herald_ dans leur article des mondanités!

Lorsque l'obscurité est complète, autant qu'elle peut l'être par
ces nuits tropicales, semées d'étoiles, il semble que le Pacifique
s'éclaire jusque dans ses dernières profondeurs. L'immense nappe
est imprégnée de lueurs phosphorescentes, illuminée de reflets
rosés ou bleus, non point dessinés comme un trait lumineux à la
crête des lames, mais semblables aux effluences qu'émettraient
d'innombrables légions de vers luisants. Cette phosphorescence
devient si intense qu'il est possible de lire comme au rayonnement
d'une lointaine aurore boréale. On dirait que le Pacifique, après
avoir dissous les feux que le soleil lui a versés pendant le jour,
les restitue la nuit en lumineux effluves.

Bientôt la proue de Standard-Island coupe la masse des acalèphes,
qui se divise en deux branches le long du littoral métallique. En
quelques heures, l'île à hélice est entourée d'une ceinture de ces
noctiluques, dont la source photogénique ne s'est pas altérée. On
eût dit une auréole, une de ces gloires au milieu desquelles se
détachent les saints et les saintes, un de ces nimbes aux tons
lunaires qui rayonnent autour de la tête des Christs. Le phénomène
dure jusqu'à la naissance de l'aube, dont les premières
colorations finissent par l'éteindre.

Six jours après, le Joyau du Pacifique touche au grand cercle
imaginaire de notre sphéroïde qui, dessiné matériellement, eût
coupé l'horizon en deux parties égales. De cet endroit, on peut en
même temps voir les pôles de la sphère céleste, l'un au nord,
allumé par les scintillations de l'étoile Polaire, l'autre, au
sud, décoré, comme une poitrine de soldat, de la Croix du Sud. Il
est bon d'ajouter que, des divers points de cette ligne
équatoriale, les astres paraissent décrire chaque jour des cercles
perpendiculaires au plan de l'horizon. Si vous voulez jouir de
nuits et de jours parfaitement égaux, c'est sur ces parages, dans
les régions des îles ou des continents traversés par l'Équateur
qu'il convient d'aller fixer vos pénates.

Depuis son départ de l'archipel havaïen, Standard-Island a relevé
une distance d'environ six cents kilomètres. C'est la seconde
fois, depuis sa création, qu'elle passe d'un hémisphère à l'autre,
franchissant la ligne équinoxiale, d'abord en descendant vers le
sud, puis en remontant vers le nord. À l'occasion de ce passage,
c'est fête pour population milliardaise. Il y aura des jeux
publics dans le parc, des cérémonies religieuses au temple et à la
cathédrale, des courses de voitures électriques autour de l'île.
Sur la plate-forme de l'observatoire on doit tirer un magnifique
feu d'artifice, dont les fusées, les serpenteaux, les bombes à
couleurs changeantes, rivaliseront avec les splendeurs étoilées du
firmament.

C'est là, vous le devinez, comme une imitation des scènes
fantaisistes habituelles aux navires, lorsqu'ils atteignent
l'Équateur, un pendant au baptême de la Ligne. Et, de fait, ce
jour-là est toujours choisi pour baptiser les enfants nés depuis
le départ de Madeleine-bay. Même cérémonie baptismale à l'égard
des étrangers, qui n'ont pas encore pénétré dans l'hémisphère
austral.

«Cela va être notre tour, dit Frascolin à ses camarades, et nous
allons recevoir le baptême!

-- Par exemple! réplique Sébastien Zorn, en protestant par des
gestes d'indignation.

-- Oui, mon vieux racleur de basse! répond Pinchinat. On va nous
verser des seaux d'eau non bénite sur la tête, nous asseoir sur
des planchettes qui basculeront, nous précipiter dans des cuves à
surprises, et le bonhomme Tropique ne tardera pas à se présenter,
suivi de son cortège de bouffons, pour nous barbouiller la figure
avec le pot au noir!

-- S'ils croient, répond Sébastien Zorn, que je me soumettrai aux
farces de cette mascarade!...

-- Il le faudra bien, dit Yvernès. Chaque pays a ses usages, et
des hôtes doivent obéir...

-- Pas quand ils sont retenus malgré eux!» s'écrie l'intraitable
chef du Quatuor Concertant.

Qu'il se rassure au sujet de ce carnaval dont s'amusent quelques
navires en passant la Ligne! Qu'il ne craigne pas l'arrivée du
bonhomme Tropique! Ses camarades et lui, on ne les aspergera pas
d'eau de mer, mais de champagne des meilleures marques. On ne les
mystifiera pas non plus en leur montrant l'Équateur, préalablement
trace sur l'objectif d'une lunette. Cela peut convenir à des
matelots en bordée, non aux gens graves de Standard-Island.

La fête a lieu dans l'après-midi du 5 août. Sauf les douaniers,
qui ne doivent jamais abandonner leur poste, les employés ont reçu
congé. Tout travail est suspendu dans la ville et dans les ports.
Les hélices ne fonctionnent plus. Quant aux accumulateurs, ils
possèdent un voltage qui doit suffire au service de l'éclairage et
des communications électriques. D'ailleurs, Standard-Island n'est
pas stationnaire. Un courant la conduit vers la ligne de partage
des deux hémisphères du globe. Les chants, les prières s'élèvent
dans les églises, au Temple comme à Saint-Mary Church, et les
orgues y donnent à pleins jeux. Joie générale dans le parc où les
exercices de sport s'exécutent avec un entrain remarquable. Les
diverses classes s'y associent. Les plus riches gentlemen, Walter
Tankerdon en tête, font merveille dans les parties de golf et de
tennis. Lorsque le soleil sera tombé perpendiculairement sous
l'horizon, ne laissant après lui qu'un crépuscule de quarante-cinq
minutes, les fusées du feu d'artifice prendront leur vol à travers
l'espace, et une nuit sans lune se prêtera au déploiement de ces
magnificences.

Dans la grande salle du casino, le quatuor est baptisé, comme il a
été dit, et de la main même de Cyrus Bikerstaff. Le gouverneur lui
offre la coupe écumante, et le champagne coule à torrents. Les
artistes ont leur large part du Cliquot et du Roederer. Sébastien
Zorn aurait mauvaise grâce à se plaindre d'un baptême qui ne lui
rappelle en rien l'eau salée dont ses lèvres furent imbibées aux
premiers jours de sa naissance.

Aussi, les Parisiens répondent-ils à ces témoignages de sympathie
par l'exécution des plus belles oeuvres de leur répertoire: le
septième quatuor en _fa_ majeur, op. 59 de Beethoven, le quatrième
quatuor en _mi_ bémol, op. 10 de Mozart, le quatrième quatuor en
_ré_ mineur, op. 17 d'Haydn, le septième quatuor, _andante,
scherzo, capriccioso_ et fugue, op. 81 de Mendelsohn. Oui! toutes
ces merveilles de la musique concertante, et l'audition est
gratuite. On s'écrase aux portes, on s'étouffe dans la salle. Il
faut bisser, il faut trisser les morceaux, et le gouverneur remet
aux exécutants une médaille d'or cerclée de diamants respectables
par le nombre de leurs carats, ayant sur une face les armes de
Milliard-City, et sur l'autre ces mots en français:

_Offerte au Quatuor Concertant par la Compagnie, la Municipalité
et la population de Standard-Island._

Et, si tous ces honneurs ne pénètrent pas jusqu'au fond de l'âme
de l'irréconciliable violoncelliste, c'est que décidément il a un
déplorable caractère, ainsi que le lui répètent ses camarades.

«Attendons la fin!» se contente-t-il de répondre, en
contorsionnant sa barbe d'une main fébrile.

C'est à dix heures trente-cinq du soir, -- le calcul a été fait
par les astronomes de Standard-Island, -- que l'île à hélice doit
couper la ligne équinoxiale. À ce moment précis, un coup de canon
sera tiré par l'une des pièces de la batterie de l'Éperon. Un fil
relie cette batterie à l'appareil électrique disposé au centre du
square de l'observatoire. Extraordinaire satisfaction d'amour-
propre pour celui des notables auquel est dévolu l'honneur
d'envoyer le courant qui provoque la formidable détonation.

Or, ce jour-là, deux importants personnages y prétendent. Ce sont,
on le devine, Jem Tankerdon et Nat Coverley. De là, extrême
embarras de Cyrus Bikerstaff. Des pourparlers difficiles ont été
préalablement établis entre l'hôtel de ville et les deux sections
de la cité. On n'est pas parvenu à s'entendre. Sur l'invitation du
gouverneur, Calistus Munbar s'est même entremis. En dépit de son
adresse si connue, des ressources de son esprit diplomatique, le
surintendant a complètement échoué. Jem Tankerdon ne veut point
céder le pas à Nat Coverley, qui refuse de s'effacer devant Jem
Tankerdon. On s'attend à un éclat.

Il n'a pas tardé à se produire dans toute sa violence, lorsque les
deux chefs se sont rencontrés dans le square, l'un en face de
l'autre. L'appareil est à cinq pas d'eux... Il n'y a qu'à le
toucher du bout du doigt...

Au courant de la difficulté, la foule, très soulevée par ces
questions de préséance, a envahi le jardin.

Après le concert, Sébastien Zorn, Yvernès, Frascolin, Pinchinat se
sont rendus au square, curieux d'observer les phases de cette
rivalité. Étant données les dispositions des Bâbordais et des
Tribordais, elle ne laisse pas de présenter une gravité
exceptionnelle pour l'avenir.

Les deux notables s'avancent, sans même se saluer d'une légère
inclinaison de tête.

«Je pense, monsieur, dit Jem Tankerdon, que vous ne me disputerez
pas l'honneur...

-- C'est précisément ce que j'attends de vous, monsieur, répond
Nat Coverley.

-- Je ne souffrirai pas qu'il soit manqué publiquement dans ma
personne...

-- Ni moi dans la mienne...

-- Nous verrons bien!» s'écrie Jem Tankerdon en faisant un pas
vers l'appareil. Nat Coverley vient d'en faire un, lui aussi. Les
partisans des deux notables commencent à s'en mêler. Des
provocations malsonnantes éclatent de part et d'autre dans leurs
rangs. Sans doute, Walter Tankerdon est prêt à soutenir les droits
de son père, et, cependant, lorsqu'il aperçoit miss Coverley qui
se tient un peu à l'écart, il est visiblement embarrassé. Quant au
gouverneur, bien que le surintendant soit à ses côtés, prêt à
jouer le rôle de tampon, il est désolé de ne pouvoir réunir en un
seul bouquet la rose blanche d'York et la rose rouge de Lancastre.
Et qui sait si cette déplorable compétition n'aura pas des
conséquences aussi regrettables qu'elles le furent, au XVe siècle,
pour l'aristocratie anglaise?

Cependant la minute approche où la pointe de Standard-Island
coupera la ligne équinoxiale. Établi à la précision d'un quart de
seconde de temps, le calcul ne comporterait qu'une erreur de huit
mètres. Le signal ne peut tarder à être envoyé par l'observatoire.

«J'ai une idée! murmure Pinchinat.

-- Laquelle?... répond Yvernès.

-- Je vais flanquer un coup de poing au bouton de l'appareil, et
cela va les mettre d'accord...

-- Ne fais pas cela!» dit Frascolin, en arrêtant Son Altesse d'un
bras vigoureux. Bref, on ne sait comment l'incident aurait pris
fin, si une détonation ne se fût produite... Cette détonation ne
vient pas de la batterie de l'Éperon. C'est un coup de canon du
large, qui a été distinctement entendu.

La foule reste en suspens.

Que peut indiquer cette décharge d'une bouche à feu qui
n'appartient pas à l'artillerie de Standard-Island? Un télégramme,
envoyé de Tribord-Harbour, en donne presque aussitôt
l'explication. À deux ou trois milles, un navire en détresse vient
de signaler sa présence et demande du secours. Heureuse et
inattendue diversion! On ne songe plus à se disputer devant le
bouton électrique, ni à saluer le passage de l'Équateur. Il n'est
plus temps d'ailleurs. La ligne a été franchie, et le coup
réglementaire est resté dans l'âme de la pièce. Cela vaut mieux,
en somme, pour l'honneur des familles Tankerdon et Coverley. Le
public évacue le square, et, comme les trams ne fonctionnent plus,
il s'est pédestrement et rapidement dirigé vers les jetées de
Tribord-Harbour. Au reste, après le signal envoyé du large,
l'officier de port a pris les mesures relatives au sauvetage. Une
des électric-launchs, amarrée dans la darse, s'est élancée hors
des piers. Et, au moment où la foule arrive, l'embarcation ramène
les naufragés recueillis sur leur navire, qui s'est aussitôt
englouti dans les abîmes du Pacifique. Ce navire, c'est le ketch
malais, qui a suivi Standard-Island depuis son départ de
l'archipel des Sandwich.



XI -- Îles Marquises


Dans la matinée du 29 août, le Joyau du Pacifique donne à travers
l'archipel des Marquises, entre 7° 55' et 10° 30' de latitude sud
et 141° et 143°6' de longitude à l'ouest du méridien de Paris. Il
a franchi une distance de trois mille cinq cents kilomètres à
partir du groupe des Sandwich.

Si ce groupe se nomme Mendana, c'est que l'Espagnol de ce nom
découvrit en 1595 sa partie méridionale. S'il se nomme îles de la
Révolution, c'est qu'il a été visité par le capitaine Marchand en
1791 dans sa partie du nord-ouest. S'il se nomme archipel de
Nouka-Hiva, c'est qu'il doit cette appellation à la plus
importante des îles qui le composent. Et pourtant, ne fût-ce que
par justice, il aurait dû prendre aussi le nom de Cook, puisque le
célèbre navigateur en a opéré la reconnaissance en 1774.

C'est ce que le commodore Simcoë fait observer à Frascolin, lequel
trouve l'observation des plus logiques, ajoutant:

«On pourrait également l'appeler l'archipel Français, car nous
sommes un peu en France aux Marquises.»

En effet, un Français a le droit de regarder ce groupe de onze
îles ou îlots comme une escadre de son pays, mouillée dans les
eaux du Pacifique. Les plus grandes sont les vaisseaux de première
classe _Nouka-Hiva_ et _Hiva-Oa_; les moyennes sont les croiseurs
de divers rangs, _Hiaou, Uapou, Uauka_; les plus petites sont les
avisos _Motane, Fatou-Hiva, Taou-Ata_, tandis que les îlots ou les
attolons seraient de simples mouches d'escadre. Il est vrai, ces
îles ne peuvent se déplacer comme le fait Standard-Island.

Ce fut le 1er mai 1842 que le commandant de la station navale du
Pacifique, le contre-amiral Dupetit-Thouars, prit, au nom de la
France, possession de cet archipel. Mille à deux mille lieues le
séparent soit de la côte américaine, soit de la Nouvelle-Zélande,
soit de l'Australie, soit de la Chine, des Moluques ou des
Philippines. En ces conditions, l'acte du contre-amiral était-il à
louer ou à blâmer? On le blâma dans l'opposition, on le loua dans
le monde gouvernemental. Il n'en reste pas moins que la France
dispose là d'un domaine insulaire, où nos bâtiments de grande
pêche trouvent à s'abriter, à se ravitailler, et auquel le passage
de Panama, s'il est jamais ouvert, attribuera une importance
commerciale des plus réelles. Ce domaine devait être complété par
la prise de possession ou déclaration de protectorat des îles
Pomotou, des îles de la Société, qui en forment le prolongement
naturel. Puisque l'influence britannique s'étend sur les parages
du nord-ouest de cet immense océan, il est bon que l'influence
française vienne la contre-balancer dans les parages du sud-est.

«Mais, demande Frascolin à son complaisant cicérone, est-ce que
nous avons là des forces militaires de quelque valeur?

-- Jusqu'en 1859, répond le commodore Simcoë, il y avait à Nouka-
Hiva un détachement de soldats de marine. Depuis que ce
détachement a été retiré, la garde du pavillon est confiée aux
missionnaires, et ils ne le laisseraient pas amener sans le
défendre.

-- Et actuellement?...

-- Vous ne trouverez plus à Taio-Haé qu'un résident, quelques
gendarmes et soldats indigènes, sous les ordres d'un officier qui
remplit aussi les fonctions de juge de paix...

-- Pour les procès des naturels?...

-- Des naturels et des colons.

-- Il y a donc des colons à Nouka-Hiva?...

-- Oui»... deux douzaines.

-- Pas même de quoi former une symphonie, ni même une harmonie, et
à peine une fanfare!»

Il est vrai, si l'archipel des Marquises, qui s'étend sur cent
quatre-vingt-quinze milles de longueur et sur quarante-huit milles
de largeur, couvre une aire de treize mille kilomètres
superficiels, sa population ne comprend pas vingt-quatre mille
indigènes. Cela fait donc un colon pour mille habitants.

Cette population marquisane est-elle destinée à s'accroître, alors
qu'une nouvelle voie de communication aura été percée entre les
deux Amériques? L'avenir le dira. Mais, en ce qui concerne la
population de Standard-Island, le nombre de ses habitants s'est
augmenté depuis quelques jours par le sauvetage des Malais du
ketch, opéré dans la soirée du 5 août.

Ils sont dix, plus leur capitaine, -- un homme à figure énergique,
comme il a été dit. Âgé d'une quarantaine d'années, ce capitaine
se nomme Sarol. Ses matelots sont de solides gaillards, de cette
race originaire des îles extrêmes de la Malaisie occidentale.
Trois mois avant, ce Sarol les avait conduits à Honolulu avec une
cargaison de coprah. Lorsque Standard-Island y vint faire une
relâche de dix jours, l'apparition de cette île artificielle ne
laissa pas d'exciter leur surprise, ainsi qu'il arrivait dans tous
les archipels. S'ils ne la visitèrent point, car cette
autorisation ne s'obtenait que très difficilement, on n'a pas
oublié que leur ketch prit souvent la mer, afin de l'observer de
plus près, la contournant à une demi-encablure de son périmètre.
La présence obstinée de ce navire n'avait pu exciter aucun
soupçon, et son départ d'Honolulu, quelques heures après le
commodore Simcoë, n'en excita pas davantage. D'ailleurs eût-il
fallu s'inquiéter de ce bâtiment d'une centaine de tonneaux, monté
par une dizaine d'hommes? Non, sans doute, et peut-être fut-ce un
tort...

Lorsque le coup de canon attira l'attention de l'officier de
Tribord-Harbour, le ketch ne se trouvait qu'à deux où trois
milles. La chaloupe de sauvetage, s'étant portée à son secours,
arriva à temps pour recueillir le capitaine et son équipage.

Ces Malais parlent couramment la langue anglaise, -- ce qui ne
saurait étonner de la part d'indigènes de l'Ouest-Pacifique, où,
ainsi que nous l'avons mentionné, la prépondérance britannique est
acquise sans conteste. On apprend donc à quel accident de mer ils
ont dû de s'être trouvés en détresse. Et même, si la chaloupe
avait tardé de quelques minutes, ces onze Malais eussent disparu
dans les profondeurs de l'Océan.

Au dire de ces hommes, vingt-quatre heures avant, pendant la nuit
du 4 au 5 août, le ketch avait été abordé par un steamer en grande
marche. Bien qu'il eût ses feux de position, le capitaine Sarol
n'avait pas été aperçu. La collision dut être si légère pour le
steamer que celui-ci n'en ressentit rien, paraît-il, puisqu'il
continua sa route, à moins toutefois, -- fait qui malheureusement
n'est pas rare, -- qu'il eût préféré, en filant à toute vapeur,
«se débarrasser de réclamations coûteuses et désagréables».

Mais ce choc, insignifiant pour un bâtiment de fort tonnage, dont
la coque de fer est lancée avec une vitesse considérable, fut
terrible pour le navire malais. Coupé à l'avant du mât de misaine,
on ne s'expliquait guère qu'il n'eût pas coulé immédiatement. Il
se maintint cependant à fleur d'eau, et les hommes restèrent
accrochés aux pavois. Si la mer eût été mauvaise, pas un n'aurait
pu résister aux lames balayant cette épave. Par bonne chance, le
courant la dirigea vers l'est, et la rapprocha de Standard-Island.

Toutefois, lorsque le commodore interroge le capitaine Sarol, il
manifeste son étonnement que le ketch, à demi-submergé, ait dérivé
jusqu'en vue de Tribord-Harbour.

«Je ne le comprends pas non plus, répond le Malais. Il faut que
votre île ait fait peu de route depuis vingt-quatre heures?...

-- C'est la seule explication possible, réplique le commodore
Simcoë. Il n'importe, après tout. On vous a sauvés, c'est
l'essentiel.» Il était temps, d'ailleurs. Avant que la chaloupe se
fût éloignée d'un quart de mille, le ketch avait coulé à pic.

Tel est le récit que le capitaine Sarol a fait d'abord à
l'officier qui exécutait le sauvetage, puis au commodore Simcoë,
puis au gouverneur Cyrus Bikerstaff, après qu'on eut donné tous
les secours dont son équipage et lui paraissaient avoir le plus
pressant besoin.

Se pose alors la question du rapatriement des naufragés. Ils
faisaient voile vers les Nouvelles-Hébrides, lorsque la collision
s'est produite. Standard-Island, qui descend au sud-est, ne peut
modifier son itinéraire et obliquer vers l'ouest. Cyrus Bikerstaff
offre donc aux naufragés de les débarquer à Nouka-Hiva, où ils
attendront le passage d'un bâtiment de commerce en charge pour les
Nouvelles-Hébrides.

Le capitaine et ses hommes se regardent. Ils semblent fort
désolés. Cette proposition afflige ces pauvres gens, sans
ressources, dépouillés de tout ce qu'ils possédaient avec le ketch
et sa cargaison. Attendre aux Marquises, c'est s'exposer à y
demeurer un temps interminable, et comment y vivront-ils?

«Monsieur le gouverneur, dit le capitaine d'un ton suppliant, vous
nous avez sauvés, et nous ne savons comment vous prouver notre
reconnaissance... Et pourtant nous vous demandons encore d'assurer
notre retour dans des conditions meilleures...

-- Et de quelle manière?... répond Cyrus Bikerstaff.

-- À Honolulu, on disait que Standard-Island, après s'être dirigée
vers les parages du sud, devait visiter les Marquises, les
Pomotou, les îles de la Société, puis gagner l'ouest du
Pacifique...

-- Cela est vrai, dit le gouverneur, et très probablement elle
s'avancera jusqu'aux îles Fidji avant de revenir à la baie
Madeleine.

-- Les Fidji, reprend le capitaine, c'est un archipel anglais, où
nous trouverions aisément à nous faire rapatrier pour les
Nouvelles-Hébrides, qui en sont peu éloignées... et si vous
vouliez nous garder jusque-là...

-- Je ne puis rien vous promettre à cet égard, répondit le
gouverneur. Il nous est interdit d'accorder passage à des
étrangers. Attendons notre arrivée à Nouka-Hiva. Je consulterai
l'administration de Madeleine-bay par le câble, et, si elle
consent, nous vous conduirons aux Fidji, d'où votre rapatriement
sera en effet plus facile.»

Telle est la raison pour laquelle les Malais sont installés à bord
de Standard-Island, lorsqu'elle se montre en vue des Marquises à
la date du 29 août.

Cet archipel est situé sur le parcours des alizés. Même gisement
pour les archipels des Pomotou et de la Société, auxquels ces
vents assurent une température modérée sous un climat salubre.

C'est devant le groupe du nord-ouest que le commodore Simcoë se
présente dès les premières heures de la matinée. Il a d'abord
connaissance d'un attolon sablonneux que les cartes désignent sous
le nom d'Îlot de corail, et contre lequel la mer, poussée par les
courants, déferle avec une extrême violence.

Cet attolon laissé sur bâbord, les vigies ne tardent pas à
signaler une première île, Fetouou, très accore, ceinte de
falaises verticales de quatre cents mètres. Au delà, c'est Hiaou,
haute de six cents mètres, d'un aspect aride de ce côté, tandis
que de l'autre, fraîche et verdoyante, elle offre deux anses
praticables aux petits bâtiments.

Frascolin, Yvernès, Pinchinat, abandonnant Sébastien Zorn à sa
mauvaise humeur permanente, ont pris place sur la tour, en
compagnie d'Ethel Simcoë et de plusieurs de ses officiers. On ne
s'étonnera pas que ce nom d'Hiaou ait excité Son-Altesse à émettre
quelques onomatopées bizarres.

«Bien sûr, dit-il, c'est une colonie de chats qui habite cette
île, avec un matou pour chef...»

Hiaou reste sur bâbord. On ne doit pas y relâcher, et l'on prend
direction vers la principale île du groupe, dont le nom lui a été
donné, et auquel va s'ajouter temporairement cette extraordinaire
Standard-Island.

Le lendemain 30 août, dès l'aube, nos Parisiens sont revenus à
leur poste. Les hauteurs de Nouka-Hiva avaient été visibles dans
la soirée précédente. Par beau temps, les chaînes de montagne de
cet archipel se montrent à une distance de dix-huit à vingt
lieues, car l'altitude de certaines cimes dépasse douze cents
mètres, se dessinant comme un dos gigantesque suivant la longueur
de l'île.

«Vous remarquerez, dit le commodore Simcoë à ses hôtes, une
disposition générale à tout cet archipel. Ses sommets sont d'une
nudité au moins singulière sous cette zone, tandis que la
végétation, qui prend naissance aux deux tiers des montagnes,
pénètre au fond des ravins et des gorges, et se déploie
magnifiquement jusqu'aux grèves blanches du littoral.

-- Et pourtant, fait observer Frascolin, il semble que Nouka-Hiva
se dérobe à cette règle générale, du moins en ce qui concerne la
verdure des zones moyennes. Elle paraît stérile...

-- Parce que nous l'accostons par le nord-ouest, répond le
commodore Simcoë. Mais lorsque nous la contournerons au sud, vous
serez surpris du contraste. Partout, des plaines verdoyantes, des
forêts, des cascades de trois cents mètres...

-- Eh! s'écrie Pinchinat, une masse d'eau qui tomberait du sommet
de la tour Eiffel, cela mérite considération!... Le Niagara en
serait jaloux...

-- Point! riposte Frascolin. Il se rattrape sur la largeur, et sa
chute se développe sur neuf cents mètres depuis la rive américaine
jusqu'à la rive canadienne... Tu le sais bien, Pinchinat, puisque
nous l'avons visité...

-- C'est juste, et je fais mes excuses au Niagara!» répond Son
Altesse. Ce jour-là, Standard-Island longe les côtes de l'île à un
mille de distance. Toujours des talus arides montant jusqu'au
plateau central de Tovii, des falaises rocheuses qui semblent ne
présenter aucune coupure. Néanmoins, au dire du navigateur Brown,
il y existait de bons mouillages, qui, en effet, ont été
ultérieurement découverts. En somme, l'aspect de Nouka-Hiva, dont
le nom évoque de si gracieux paysages, est assez morne. Mais,
ainsi que l'ont justement relaté MM. V. Dumoulin et Desgraz,
compagnons de Dumont d'Urville pendant son voyage au pôle sud et
dans l'Océanie, «toutes les beautés naturelles sont confinées dans
l'intérieur des baies, dans les sillons formés par les
ramifications de la chaîne des monts qui s'élèvent au centre de
l'île». Après avoir suivi ce littoral désert, au delà de l'angle
aigu qu'il projette vers l'ouest, Standard-Island modifie
légèrement sa direction en diminuant la vitesse des hélices de
tribord, et vient doubler le cap Tchitchagoff, ainsi nommé par le
navigateur russe Krusenstern. La côte se creuse alors en décrivant
un arc allongé, au milieu duquel un étroit goulet donne accès au
port de Taioa ou d'Akani, dont l'une des anses offre un abri sûr
contre les plus redoutables tempêtes du Pacifique.

Le commodore Simcoë ne s'y arrête pas. Il y a au sud deux autres
baies, celle d'Anna-Maria ou Taio-Haé au centre, et celle de
Comptroller ou des Taïpis, au revers du cap Martin, pointe extrême
du sud-est de l'île. C'est devant Taio-Haé que l'on doit faire une
relâche d'une douzaine de jours.

À peu de distance du rivage de Nouka-Hiva, la sonde accuse de
grandes profondeurs. Aux abords des baies, on peut encore mouiller
par quarante ou cinquante brasses. Donc facilité de rallier de
très près la baie de Taio-Haé, et c'est ce qui est fait dans
l'après-midi du 31 août.

Dès qu'on est en vue du port, des détonations retentissent sur la
droite, et une fumée tourbillonnante s'élève au-dessus des
falaises de l'est.

«Hé! dit Pinchinat, voici que l'on tire le canon pour fêter notre
arrivée...

-- Non, répond le commodore Simcoë. Ni les Taïs ni les Happas, les
deux principales tribus de l'île, ne possèdent une artillerie
capable de rendre même de simples saluts. Ce que vous entendez,
c'est le bruit de la mer qui s'engouffre dans les profondeurs
d'une caverne à mi-rivage du cap Martin, et cette fumée n'est que
l'embrun des lames rejetées au dehors.

-- Je le regrette, répond Son Altesse, car un coup de canon, c'est
un coup de chapeau.»

L'île de Nouka-Hiva possède plusieurs noms, -- on pourrait dire
plusieurs noms de baptême -- dus aux divers parrains qui l'ont
successivement baptisée: île Fédérale par Ingraham, île Beaux par
Marchand, île Sir Henry Martin par Hergert, île Adam par Roberts,
île Madison par Porter. Elle mesure dix-sept milles de l'est à
l'ouest, et dix milles du nord au sud, soit une circonférence de
cinquante-quatre milles environ. Son climat est salubre. Sa
température égale celle des zones intertropicales, avec le
tempérament qu'apportent les vents alizés.

Sur ce mouillage, Standard-Island n'aura jamais à redouter les
formidables coups de vent et les cataractes pluviales, car elle
n'y doit relâcher que d'avril à octobre, alors que dominent les
vents secs d'est à sud-est, ceux que les indigènes nomment
tuatuka. C'est en octobre qu'on subit la plus forte chaleur, en
novembre et décembre la plus forte sécheresse. Après quoi, d'avril
à octobre, les courants aériens règnent depuis l'est jusqu'au
nord-est.

Quant à la population de l'archipel des Marquises, il a fallu
revenir des exagérations des premiers découvreurs, qui l'ont
estimée à cent mille habitants.

Élisée Reclus, s'appuyant sur des documents sérieux, ne l'évalue
pas à six mille âmes pour tout le groupe, et c'est Nouka-Hiva qui
en compte la plus grande part. Si, du temps de Dumont d'Urville,
le nombre des Nouka-Hiviens a pu s'élever à huit mille habitants,
divisés en Taïs, Happas, Taionas et Taïpis, ce nombre n'a cessé de
décroître. D'où résulte ce dépeuplement? des exterminations
d'indigènes par les guerres, de l'enlèvement des individus mâles
pour les plantations péruviennes, de l'abus des liqueurs fortes,
et enfin, pourquoi ne pas l'avouer? de tous les maux qu'apporté la
conquête, même lorsque les conquérants appartiennent aux races
civilisées.

Au cours de cette semaine de relâche, les Milliardais font de
nombreuses visites à Nouka-Hiva. Les principaux Européens les leur
rendent, grâce à l'autorisation du gouverneur, qui leur a donné
libre accès à Standard-Island.

De leur côté, Sébastien Zorn et ses camarades entreprennent de
longues excursions, dont l'agrément les paie amplement de leurs
fatigues.

La baie de Taio-Haé décrit un cercle, coupé par son étroit goulet,
dans lequel Standard-Island n'eût pas trouvé place, d'autant moins
que cette baie est sectionnée par deux plages de sable. Ces plages
sont séparées par une sorte de morne aux rudes escarpements, où se
dressent encore les restes d'un fort construit par Porter en 1812.
C'était à l'époque où ce marin faisait la conquête de l'île, alors
que le camp américain occupait la plage de l'est, -- prise de
possession qui ne fut pas ratifiée par le gouvernement fédéral.

En fait de ville, sur la plage opposée, nos Parisiens ne trouvent
qu'un modeste village, les habitations marquisanes étant, pour la
plupart, dispersées sous les arbres. Mais quelles admirables
vallées y aboutissent, -- entre autres celle de Taio-Haé, dont les
Nouka-Hiviens ont surtout fait choix pour y établir leurs
demeures! C'est un plaisir de s'engager à travers ces massifs de
cocotiers, de bananiers, de casuarinas, de goyaviers, d'arbres à
pain, d'hibiscus et de tant d'autres essences, emplies d'une sève
débordante. Les touristes sont hospitalièrement accueillis dans
ces cases. Là où ils auraient peut-être été dévorés un siècle plus
tôt, ils purent apprécier ces galettes faites de bananes et de la
pâte du mei, l'arbre à pain, cette fécule jaunâtre du taro, douce
lorsqu'elle est fraîche, aigrelette lorsqu'elle est rassise, les
racines comestibles du tacca. Quant au haua, espèce de grande raie
qui se mange crue, et aux filets de requin, d'autant plus estimés
que la pourriture les gagne, ils refusèrent positivement d'y
mettre la dent.

Athanase Dorémus les accompagne quelquefois dans leurs promenades.
L'année précédente, ce bonhomme a visité cet archipel et leur sert
de guide. Peut-être n'est-il très fort ni en histoire naturelle ni
en botanique, peut-être confond-il le superbe spondias cytherea,
dont les fruits ressemblent à la pomme, avec le pandanus
odoratissimus, qui justifie cette épithète superlative, avec le
casuarina dont le bois a la dureté du fer, avec l'hibiscus dont
l'écorce fournit des vêtements aux indigènes, avec le papayer,
avec le gardénia florida? Il est vrai, le quatuor n'a pas besoin
de recourir à sa science un peu suspecte, quand la flore
marquisane leur présente de magnifiques fougères, de superbes
polypodes, ses rosiers de Chine aux fleurs rouges et blanches, ses
graminées, ses solanées, entre autres le tabac, ses labiées à
grappes violettes, qui forment la parure recherchée des jeunes
Nouka-Hiviennes, ses ricins hauts d'une dizaine de pieds, ses
dracénas, ses cannes à sucre, ses orangers, ses citronniers, dont
l'importation assez récente réussit à merveille dans ces terres
imprégnées des chaleurs estivales et arrosées des multiples rios
descendus des montagnes.

Et, un matin, lorsque le quatuor s'est élevé au delà du village
des Taïs, en côtoyant un torrent, jusqu'au sommet de la chaîne,
lorsque, sous ses pieds, devant ses yeux, se développent les
vallées des Taïs, des Taïpis et des Happas, un cri d'admiration
lui échappe! S'il avait eu ses instruments, il n'aurait pas
résisté au désir de répondre par l'exécution d'un chef-d'oeuvre
lyrique au spectacle de ces chefs-d'oeuvre de la nature! Sans
doute, les exécutants n'eussent été entendus que de quelques
couples d'oiseaux! Mais elle est si jolie la colombe kurukuru qui
vole à ces hauteurs, si charmante, la petite salangane, et il
balaie l'espace d'une aile si capricieuse, le phaéton, hôte
habituel de ces gorges nouka-hiviennes!

D'ailleurs, nul reptile venimeux à redouter au plus profond de ces
forêts. On ne fait attention ni aux boas, longs de deux pieds à
peine, aussi inoffensifs qu'une couleuvre, ni aux simques dont la
queue d'azur se confond avec les fleurs.

Les indigènes offrent un type remarquable. On retrouve en eux le
caractère asiatique, -- ce qui leur assigne une origine très
différente des autres peuplades océaniennes. Ils sont de taille
moyenne, académiquement proportionnés, très musculeux, larges de
poitrine. Ils ont les extrémités fines, la figure ovale, le front
élevé, les yeux noirs à longs cils, le nez aquilin, les dents
blanches et régulières, le teint ni rouge ni noir, bistré comme
celui des Arabes, une physionomie empreinte à la fois de gaîté et
de douceur.

Le tatouage a presque entièrement disparu, -- ce tatouage qui
s'obtenait non par entailles à la peau, mais par piqûres,
saupoudrées du charbon de l'aleurite triloba. Il est maintenant
remplacé par la cotonnade des missionnaires.

«Très beaux, ces hommes, dit Yvernès, moins peut-être qu'à
l'époque où ils étaient simplement vêtus de leurs pagnes, coiffés
de leurs cheveux, brandissant l'arc et les flèches!»

Cette observation est présentée pendant une excursion à la baie
Comptroller, en compagnie du gouverneur. Cyrus Bikerstaff a désiré
conduire ses hôtes à cette baie, divisée en plusieurs ports, comme
l'est La Valette, et, sans doute, entre les mains des Anglais,
Nouka-Hiva serait devenue une Malte de l'océan Pacifique. En cette
région s'est concentrée la peuplade des Happas, entre les gorges
d'une campagne fertile, avec une petite rivière alimentée par une
cascade retentissante. Là fut le principal théâtre de la lutte de
l'Américain Porter contre les indigènes.

L'observation d'Yvernès demandait une réponse, et le gouverneur la
fait en disant:

«Peut-être avez-vous raison, monsieur Yvernès. Les Marquisans
avaient plus grand air avec le pagne, le maro et le paréo aux
couleurs éclatantes, le ahu bun, sorte d'écharpe volante, et le
tiputa, sorte de poncho mexicain. Il est certain que le costume
moderne ne leur sied guère! Que voulez-vous? Décence est
conséquence de civilisation! En même temps que nos missionnaires
s'appliquent à instruire les indigènes, ils les encouragent à se
vêtir d'une façon moins rudimentaire.

-- N'ont-ils pas raison, commodore?

-- Au point de vue des convenances, oui! Au point de vue
hygiénique, non! Depuis qu'ils sont habillés plus décemment, les
Nouka-Hiviens et autres insulaires ont, n'en doutez pas, perdu de
leur vigueur native, et aussi de leur gaîté naturelle. Ils
s'ennuient, et leur santé en a souffert. Ils ignoraient autrefois
les bronchites, les pneumonies, la phtisie...

-- Et depuis qu'ils ne vont plus tout nus, ils s'enrhument...
s'écrie Pinchinat.

-- Comme vous dites! Il y a là une sérieuse cause de dépérissement
pour la race.

-- D'où je conclus, reprend son Altesse, qu'Adam et Ève n'ont
éternué que le jour où ils ont porté robes et pantalons, après
avoir été chassés du Paradis terrestre, -- ce qui nous a valu, à
nous, leurs enfants dégénérés et responsables, des fluxions de
poitrine!

-- Monsieur le gouverneur, interroge Yvernès, il nous a semblé que
les femmes étaient moins belles que les hommes dans cet
archipel...

-- Ainsi que dans les autres, répond Cyrus Bikerstaff, et ici,
cependant, vous voyez le type le plus accompli des Océaniennes.
N'est-ce pas, d'ailleurs, une loi de nature commune aux races qui
se rapprochent de l'état sauvage? N'en est-il pas ainsi du règne
animal, où la faune, au point de vue de la beauté physique, nous
montre presque invariablement les mâles supérieurs aux femelles?

-- Eh! s'écrie Pinchinat, il faut venir aux antipodes pour faire
de pareilles observations, et voilà ce que nos jolies Parisiennes
ne voudront jamais admettre!»

Il n'existe que deux classes dans la population de Nouka-Hiva, et
elles sont soumises à la loi du tabou. Cette loi fut inventée par
les forts contre les faibles, par les riches contre les pauvres,
afin de sauvegarder leurs privilèges et leurs biens. Le tabou a le
blanc pour couleur, et aux objets taboués, lieu sacré, monument
funéraire, maisons de chefs, les petites gens n'ont pas le droit
de toucher. De là, une classe tabouée, à laquelle appartiennent
les prêtres, les sorciers ou touas, les akarkis ou chefs civils,
et une classe non tabouée, où sont relégués la plupart des femmes
ainsi que le bas peuple. En outre, non seulement il n'est pas
permis de porter la main sur un objet protégé par le tabou, mais
il est même interdit d'y porter ses regards.

«Et cette règle, ajoute Cyrus Bikerstaff, est si sévère aux
Marquises, comme aux Pomotou, comme aux îles de la Société, que je
ne vous conseillerais pas, messieurs, de jamais l'enfreindre.

-- Tu entends, mon brave Zorn! dit Frascolin. Veille à tes mains,
veille à tes yeux!» Le violoncelliste se contente de hausser les
épaules, en homme que ces choses n'intéressent aucunement. Le 5
septembre, Standard-Island a quitté le mouillage de Taïo-Haé. Elle
laisse dans l'est l'île de Houa-Houna (Kahuga), la plus orientale
du premier groupe, dont on n'aperçoit que les lointaines hauteurs
verdoyantes, et à laquelle les plages font défaut, son périmètre
n'étant formé que de falaises coupées à pic. Il va sans dire qu'en
passant le long de ces îles, Standard-Island a soin de modérer son
allure, car une telle masse, lancée à toute vitesse, produirait
une sorte de raz de marée qui jetterait les embarcations à la côte
et inonderait le littoral. On se tient à quelques encablures
seulement de Uapou, d'un aspect remarquable, car elle est hérissée
d'aiguilles basaltiques. Deux anses, nommées, l'une, baie
Possession, et l'autre, baie de Bon-Accueil, indiquent qu'elles
ont eu un Français pour parrain. C'est là, en effet, que le
capitaine Marchand arbora le drapeau de la France. Au delà, Ethel
Simcoë, s'engageant à travers les parages du second groupe, se
dirige vers Hiva-Oa, l'île Dominica suivant l'appellation
espagnole. La plus vaste de l'archipel, d'origine volcanique, elle
mesure une périphérie de cinquante-six milles. On peut observer
très distinctement ses falaises, taillées dans une roche noirâtre,
et les cascades qui se précipitent des collines centrales,
revêtues d'une végétation puissante. Un détroit de trois milles
sépare cette île de Taou-Ata. Comme Standard-Island n'aurait pu
trouver assez de large pour y passer, elle doit contourner Taou-
Ata par l'ouest, où la baie Madre de Dios, -- baie Résolution, de
Cook, -- reçut les premiers navires européens. Cette île gagnerait
à être moins rapprochée de sa rivale Hiva-Oa. Peut-être alors, la
guerre étant plus difficile de l'une à l'autre, les peuplades ne
pourraient prendre contact et se décimer avec l'entrain qu'elles y
apportent encore. Après avoir relevé à l'est le gisement de
Motane, stérile, sans abri, sans habitants, le commodore Simcoë
prend direction vers Fatou-Hiva, ancienne île de Cook. Ce n'est, à
vrai dire, qu'un énorme rocher, où pullulent les oiseaux de la
zone tropicale, une sorte de pain de sucre mesurant trois milles
de circonférence!

Tel est le dernier îlot du sud-est que les Milliardais perdent de
vue dans l'après-midi du 9 septembre. Afin de se conformer à son
itinéraire, Standard-Island met le cap au sud-ouest, pour rallier
l'archipel des Pomotou dont elle doit traverser la partie médiane.

Le temps est toujours favorable, ce mois de septembre
correspondant au mois de mars de l'hémisphère boréal.

Dans la matinée du 11 septembre, la chaloupe de Bâbord-Harbour a
recueilli une des bouées flottantes, à laquelle se rattache un des
câbles de la baie Madeleine. Le bout de ce fil de cuivre, dont une
couche de gutta assure le complet isolement, est raccordé aux
appareils de l'observatoire, et la communication téléphonique
s'établit avec la côte américaine.

L'administration de _Standard-Island Company_ est consultée sur la
question des naufragés du ketch malais. Autorisait-elle le
gouverneur à leur accorder passage jusqu'aux parages des Fidji, où
leur rapatriement pourrait s'opérer dans des conditions plus
rapides et moins coûteuses?

La réponse est favorable. Standard-Island a même la permission de
se porter vers l'ouest jusqu'aux Nouvelles-Hébrides, afin d'y
débarquer les naufragés, si les notables de Milliard-City n'y
voient pas d'inconvénient.

Cyrus Bikerstaff informe de cette décision le capitaine Sarol, et
celui-ci prie le gouverneur de transmettre ses remerciements aux
administrateurs de la baie Madeleine.



XII -- Trois semaines aux Pomotou


En vérité, le quatuor ferait preuve d'une révoltante ingratitude
envers Calistus Munbar s'il ne lui était pas reconnaissant de
l'avoir, même un peu traîtreusement, attiré sur Standard-Island.
Qu'importe le moyen dont le surintendant s'est servi pour faire
des artistes parisiens les hôtes fêtés, adulés et grassement
rémunérés de Milliard-City! Sébastien Zorn ne cesse de bouder, car
on ne changera jamais un hérisson aux piquants acérés en une
chatte à la moelleuse fourrure. Mais Yvernès, Pinchinat, Frascolin
lui-même, n'auraient pu rêver plus délicieuse existence. Une
excursion, sans dangers ni fatigues, à travers ces admirables mers
du Pacifique! Un climat qui se conserve toujours sain, presque
toujours égal, grâce aux changements de parages! Et puis, n'ayant
point à prendre parti dans la rivalité des deux camps, acceptés
comme l'âme chantante de l'île à hélice, reçus chez la famille
Tankerdon et les plus distinguées de la section bâbordaise, comme
chez la famille Coverley et les plus notables de la section
tribordaise, traités avec honneur par le gouverneur et ses
adjoints à l'hôtel de ville, par le commodore Simcoë et ses
officiers à l'observatoire, par le colonel Stewart et sa milice,
prêtant leur concours aux fêtes du Temple comme aux cérémonies de
Saint-Mary Church, trouvant des gens sympathiques dans les deux
ports, dans les usines, parmi les fonctionnaires et les employés,
nous le demandons à toute personne raisonnable, nos compatriotes
peuvent-ils regretter le temps où ils couraient les cités de la
république fédérale, et quel est l'homme qui serait assez ennemi
de lui-même pour ne pas leur porter envie?

«Vous me baiserez les mains!» avait dit le surintendant dès leur
première entrevue.

Et, s'ils ne l'avaient pas fait, s'ils ne le firent pas, c'est
qu'il ne faut jamais baiser une main masculine.

Un jour, Athanase Dorémus, le plus fortuné des mortels s'il en
fut, leur dit:

«Voilà près de deux ans que je suis à Standard-Island, et je
regretterais qu'il n'y en eût pas soixante, si l'on m'assurait que
dans soixante ans j'y serai encore...

-- Vous n'êtes pas dégoûté, répond Pinchinat, avec vos prétentions
à devenir centenaire!

-- Eh! monsieur Pinchinat, soyez sûr que j'atteindrai la centaine!
Pourquoi voulez-vous que l'on meure à Standard-Island?...

-- Parce que l'on meurt partout...

-- Pas ici, monsieur, pas plus qu'on ne meurt dans le paradis
céleste!» Que répondre à cela? Cependant il y avait bien, de temps
à autre, quelques gens malavisés qui passaient de vie à trépas,
même sur cette île enchantée. Et alors les steamers emportaient
leurs dépouilles jusqu'aux cimetières lointains de Madeleine-bay.
Décidément, il est écrit qu'on ne saurait être complètement
heureux en ce bas monde. Pourtant il existe toujours quelques
points noirs à l'horizon. Il faut même le reconnaître, ces points
noirs prennent peu à peu la forme de nuages fortement électrisés,
qui pourront avant longtemps provoquer orages, rafales et
bourrasques. Inquiétante, cette regrettable rivalité des Tankerdon
et des Coverley, -- rivalité qui approche de l'état aigu. Leurs
partisans font cause commune avec eux. Est-ce que les deux
sections seront un jour aux prises? Est-ce que Milliard-City est
menacée de troubles, d'émeutes, de révolutions? Est-ce que
l'administration aura le bras assez énergique, et le gouverneur
Cyrus Bikerstaff la main assez ferme, pour maintenir la paix entre
ces Capulets et ces Montaigus d'une île à hélice?... On ne sait
trop. Tout est possible de la part de rivaux dont l'amour-propre
paraît être sans limites.

Or, depuis la scène qui s'est produite au passage de la Ligne, les
deux Milliardaires sont ennemis déclarés. Leurs amis les
soutiennent de part et d'autre. Tout rapport a cessé entre les
deux sections. Du plus loin qu'on s'aperçoit, on s'évite, et si
l'on se rencontre, quel échange de gestes menaçants, de regards
farouches! Le bruit s'est même répandu que l'ancien commerçant de
Chicago et quelques Bâbordais allaient fonder une maison de
commerce, qu'ils demandaient à la Compagnie l'autorisation de
créer une vaste usine, qu'ils y importeraient cent mille porcs, et
qu'ils les abattraient, les saleraient et iraient les vendre dans
les divers archipels du Pacifique...

Après cela, on croira volontiers que l'hôtel Tankerdon et l'hôtel
Coverley sont deux poudrières. Il suffirait d'une étincelle pour
les faire sauter, Standard-Island avec. Or, ne point oublier qu'il
s'agit d'un appareil flottant au-dessus des plus profonds abîmes.
Il est vrai, cette explosion ne pourrait être que «toute morale»,
s'il est permis de s'exprimer ainsi; mais elle risquerait d'avoir
pour conséquence que les notables prendraient sans doute le parti
de s'expatrier. Voilà une détermination qui compromettrait
l'avenir et, très probablement, la situation financière de la
_Standard-Island Company_!

Tout cela est gros de complications menaçantes, sinon de
catastrophes matérielles. Et qui sait même si ces dernières ne
sont pas à redouter?...

En effet, peut-être les autorités, moins endormies dans une
sécurité trompeuse, auraient-elles dû surveiller de près le
capitaine Sarol et ses Malais, si hospitalièrement accueillis à la
suite de leur naufrage! Non pas que ces gens s'abandonnent à des
propos suspects, étant peu loquaces, vivant à l'écart, se tenant
en dehors de toutes relations, jouissant d'un bien-être qu'ils
regretteront dans leurs sauvages Nouvelles-Hébrides! Y a-t-il donc
lieu de les soupçonner? Oui et non. Toutefois un observateur plus
éveillé constaterait qu'ils ne cessent de parcourir Standard-
Island, qu'ils étudient sans cesse Milliard-City, la disposition
de ses avenues, l'emplacement de ses palais et de ses hôtels,
comme s'ils cherchaient à en lever un plan exact. On les rencontre
à travers le parc et la campagne. Ils se rendent fréquemment soit
à Bâbord-Harbour, soit à Tribord-Harbour, observant les arrivées
et les départs des navires. On les voit, en de longues promenades,
explorer le littoral, où les douaniers sont, jour et nuit, de
faction, et visiter les batteries disposées à l'avant et à
l'arrière de l'île. Après tout, quoi de plus naturel? Ces Malais
désoeuvrés peuvent-ils mieux employer le temps qu'en excursions,
et y a-t-il lieu de voir là quelque démarche suspecte?

Cependant le commodore Simcoë gagne peu à peu vers le sud-ouest
sous petite allure. Yvernès, comme si son être se fût transformé
depuis qu'il est devenu un mouvant insulaire, s'abandonne au
charme de cette navigation. Pinchinat et Frascolin le subissent
aussi. Que de délicieuses heures passées au casino, en attendant
les concerts de quinzaine et les soirées où on se les dispute à
prix d'or! Chaque matin, grâce aux journaux de Milliard-City,
approvisionnés de nouvelles fraîches par les câbles, et de faits
divers datant de quelques jours par les steamers en service
régulier, ils sont au courant de tout ce qui intéresse dans les
deux continents, au quadruple point de vue mondain, scientifique,
artiste, politique. Et, à ce dernier point de vue, il faut
reconnaître que la presse anglaise de toute nuance ne cesse de
récriminer contre l'existence de cette île ambulante, qui a pris
le Pacifique pour théâtre de ses excursions. Mais, de telles
récriminations, on les dédaigne à Standard-Island comme à la baie
Madeleine.

N'oublions pas de mentionner que, depuis quelques semaines déjà,
Sébastien Zorn et ses camarades ont pu lire, sous la rubrique des
informations de l'étranger, que leur disparition a été signalée
par les feuilles américaines. Le célèbre Quatuor Concertant, si
fêté dans les États de l'Union, si attendu de ceux qui n'ont pas
encore eu le bonheur de le posséder, ne pouvait avoir disparu,
sans que cette disparition ne fît une grosse affaire. San-Diégo ne
les a pas vus au jour indiqué, et San-Diégo a jeté le cri
d'alarme. On s'est informé, et de l'enquête a résulté cette
constatation, c'est que les artistes français étaient en cours de
navigation à bord de l'île à hélice, après un enlèvement opéré sur
le littoral de la Basse-Californie. Somme toute, comme ils n'ont
pas réclamé contre cet enlèvement, il n'y a point eu échange de
notes diplomatiques entre la Compagnie et la République fédérale.
Quand il plaira au quatuor de reparaître sur le théâtre de ses
succès, il sera le bien venu.

On comprend que les deux violons et l'alto ont imposé silence au
violoncelle, lequel n'eût pas été fâché d'être cause d'une
déclaration de guerre, qui eût mis aux prises le nouveau continent
et le Joyau du Pacifique!

D'ailleurs, nos instrumentistes ont plusieurs fois écrit en France
depuis leur embarquement forcé. Leurs familles, rassurées, leur
adressent de fréquentes lettres, et la correspondance s'opère
aussi régulièrement que par les services postaux entre Paris et
New-York.

Un matin, -- le 17 septembre, -- Frascolin, installé dans la
bibliothèque du casino, éprouve le très naturel désir de consulter
la carte de cet archipel des Pomotou, vers lequel il se dirige.
Des qu'il a ouvert l'atlas, dès que son oeil s'est porté sur ces
parages de l'océan Pacifique:

«Mille chanterelles! s'écrie-t-il, en monologuant, comment Ethel
Simcoë fera-t-il pour se débrouiller dans ce chaos?... Jamais il
ne trouvera passage à travers cet amas d'îlots et d'îles!... Il y
en a des centaines!... Un véritable tas de cailloux au milieu
d'une mare!... Il touchera, il s'échouera, il accrochera sa
machine à cette pointe, il la crèvera sur cette autre!... Nous
finirons par demeurer à l'état sédentaire dans ce groupe plus
fourmillant que notre Morbihan de la Bretagne!»

Il a raison, le raisonnable Frascolin. Le Morbihan ne compte que
trois cent soixante-cinq îles, -- autant que de jours dans
l'année, -- et, sur cet archipel des Pomotou, on ne serait pas
gêné d'en relever le double. Il est vrai, la mer qui les baigne
est circonscrite par une ceinture de récifs coralligènes, dont la
circonférence n'est pas inférieure à six cent cinquante lieues,
suivant Élisée Reclus.

Néanmoins, en observant la carte de ce groupe, il est permis de
s'étonner qu'un navire, et a _fortiori_ un appareil marin tel que
Standard-Island, ose s'aventurer à travers cet archipel. Compris
entre les dix-septième et vingt-huitième parallèles sud, entre les
cent trente-quatrième et cent quarante-septième méridiens ouest,
il se compose d'un millier d'îles et d'îlots, -- on a dit sept
cents au juger -- depuis Mata-Hiva jusqu'à Pitcairn.

Il n'est donc pas surprenant que ce groupe ait reçu diverses
qualifications: entre autres, celles d'archipel Dangereux ou de
mer Mauvaise. Grâce à la prodigalité géographique dont l'océan
Pacifique a le privilège, il s'appelle aussi îles Basses, îles
Tuamotou, ce qui signifie «îles éloignées», îles Méridionales,
îles de la Nuit, Terres mystérieuses. Quant au nom de Pomotou ou
Pamautou, qui signifie îles Soumises, une députation de
l'archipel, réunie en 1850 à Papaeté la capitale de Taïti, a
protesté contre cette dénomination. Mais, quoique le gouvernement
français, déférant en 1852 à cette protestation, ait choisi, entre
tous ces noms, celui de Tuamotou, mieux vaut garder, en ce récit,
l'appellation plus connue de Pomotou.

Cependant, si dangereuse que puisse être cette navigation, le
commodore Simcoë n'hésite pas. Il a une telle habitude de ces
mers, que l'on peut s'en fier à lui. Il manoeuvre son île comme un
canot. Il la fait virer sur place. On dirait qu'il la conduit à la
godille. Frascolin peut être rassuré pour Standard-Island: les
pointes de Pomotou n'effleureront même pas sa carène d'acier.

Dans l'après-midi du 19, les vigies de l'observatoire ont signalé
les premiers émergements du groupe à une douzaine de milles. En
effet, ces îles sont extrêmement basses. Si quelques-unes
dépassent le niveau de la mer d'une quarantaine de mètres,
soixante-quatorze ne sortent que d'une demi-toise, et seraient
noyées deux fois par vingt-quatre heures, si les marées n'étaient
pas à peu près nulles. Les autres ne sont que des attols, entourés
de brisants, des bancs coralligènes d'une aridité absolue, de
simples récifs, régulièrement orientés dans le même sens que
l'archipel.

C'est par l'est que Standard-Island attaque le groupe, afin de
rallier l'île Anaa que Fakarava a remplacée comme capitale, depuis
qu'Anaa a été en partie détruite par le terrible cyclone de 1878,
-- lequel fit périr un grand nombre de ses habitants, et porta ses
ravages jusqu'à l'île de Kaukura.

C'est d'abord Vahitahi, qui est relevée à trois milles au large.
Les précautions les plus minutieuses sont prises dans ces parages,
les plus dangereux de l'archipel, à cause des courants et de
l'extension des récifs vers l'est. Vahitahi n'est qu'un
amoncellement de corail, flanqué de trois îlots boisés, dont celui
du nord est occupé par le principal village.

Le lendemain, on aperçoit l'île d'Akiti, avec ses récifs tapissés
de prionia, de pourpier, d'une herbe rampante à teinte jaunâtre,
de bourrache velue. Elle diffère des autres en ce qu'elle ne
possède pas de lagon intérieur. Si elle est visible d'une assez
grande distance, c'est que sa hauteur au-dessus du niveau
océanique est supérieure à la moyenne.

Le jour suivant, autre île un peu plus importante, Amanu, dont le
lagon est en communication avec la mer par deux passes de la côte
nord-ouest.

Tandis que la population milliardaise ne demande qu'à se promener
indolemment au milieu de cet archipel qu'elle a visité l'année
précédente, se contentant d'admirer ses merveilles au passage,
Pinchinat, Frascolin, Yvernès, se seraient fort accommodés de
quelques relâches, pendant lesquelles ils auraient pu explorer ces
îles dues au travail des polypiers, c'est-à-dire artificielles...
comme Standard-Island...

«Seulement, fait observer le commodore Simcoë, la nôtre a la
faculté de se déplacer...

-- Elle l'a trop, réplique Pinchinat, puisqu'elle ne s'arrête
nulle part!

-- Elle s'arrêtera aux îles Hao, Anaa, Fakarava, et vous aurez,
messieurs, tout le loisir de les parcourir.»

Interrogé sur le mode de formation de ces îles, Ethel Simcoë se
range à la théorie la plus généralement admise; c'est que, dans
cette partie du Pacifique, le fond sous-marin a dû graduellement
s'abaisser d'une trentaine de mètres. Les zoophytes, les polypes,
ont trouvé, sur les sommets immergés, une base assez solide pour
établir leurs constructions de corail. Peu à peu, ces
constructions se sont étagées, grâce au travail de ces infusoires,
qui ne sauraient fonctionner à une profondeur plus considérable.
Elles ont monté à la surface, elles ont formé cet archipel, dont
les îles peuvent se classer en barrières, franges et attelions ou
plutôt attol, -- nom indien de celles qui sont pourvues de lagons
intérieurs. Puis des débris, rejetés par les lames, ont formé un
humus. Des graines ont été apportées par les vents; la végétation
est apparue sur ces anneaux coralligènes. La marge calcaire s'est
revêtue d'herbes et de plantes, hérissée d'arbustes et d'arbres,
sous l'influence d'un climat intertropical.

«Et qui sait? dit Yvernès, dans un élan de prophétique
enthousiasme, qui sait si le continent, qui fut englouti sous les
eaux du Pacifique, ne reparaîtra pas un jour à sa surface,
reconstruit par ces myriades d'animalcules microscopiques? Et
alors, sur ces parages actuellement sillonnés par les voiliers et
les steamers, fileront à toute vapeur des trains express qui
relieront l'ancien et le nouveau monde...

-- Démanche... démanche, mon vieil Isaïe!» réplique cet
irrespectueux de Pinchinat.

Ainsi que l'avait dit le commodore Simcoë, Standard-Island vient
s'arrêter le 23 septembre, devant l'île Hao qu'elle a pu approcher
d'assez près par ces grands fonds. Ses embarcations y conduisent
quelques visiteurs à travers la passe qui, à droite, s'abrite sous
un rideau de cocotiers. Il faut faire cinq milles pour atteindre
le principal village, situé sur une colline. Ce village ne compte
guère que deux à trois cents habitants, pour la plupart pêcheurs
de nacre, employés comme tels par des maisons taïtiennes. Là
abondent ces pandanus et ces myrtes mikimikis, qui furent les
premiers arbres d'un sol, où poussent maintenant la canne à sucre,
l'ananas, le taro, le prionia, le tabac, et surtout le cocotier,
dont les immenses palmeraies de l'archipel contiennent plus de
quarante mille.

On peut dire que cet arbre «providentiel» réussit presque sans
culture. Sa noix sert à l'alimentation habituelle des indigènes,
étant bien supérieure en substances nutritives aux fruits du
pandanus. Avec elle, ils engraissent leurs porcs, leurs volailles,
et aussi leurs chiens, dont les côtelettes et les filets sont
particulièrement goûtés. Et puis, la noix de coco donne encore une
huile précieuse, quand, râpée, réduite en pulpe, séchée au soleil,
elle est soumise à la pression d'une mécanique assez rudimentaire.
Les navires emportent des cargaisons de ces coprahs sur le
continent, où les usines les traitent d'une façon plus fructueuse.

Ce n'est pas à Hao qu'il faut juger de la population pomotouane.
Les indigènes y sont trop peu nombreux. Mais, où le quatuor a pu
l'observer avec quelque avantage, c'est à l'île d'Anaa, devant
laquelle Standard-Island arrive le matin du 27 septembre.

Anaa n'a montré que d'une courte distance ses massifs boisés d'un
superbe aspect. L'une des plus grandes de l'archipel, elle compte
dix-huit milles de longueur sur neuf de largeur mesurés à sa base
madréporique.

On a dit qu'en 1878, un cyclone avait ravagé cette île, ce qui a
nécessité le transport de la capitale de l'archipel à Fakarava.
Cela est vrai, bien que, sous ce climat si puissant de la zone
tropicale, il était présumable que la dévastation se réparerait en
quelques années. En effet, redevenue aussi vivante qu'autrefois,
Anaa possède actuellement quinze cents habitants. Cependant elle
est inférieure à Fakarava, sa rivale, pour une raison qui a son
importance, c'est que la communication entre la mer et le lagon ne
peut se faire que par un étroit chenal, sillonné de remous de
l'intérieur à l'extérieur, dus à la surélévation des eaux. À
Fakarava, au contraire, le lagon est desservi par deux larges
passes au nord et au sud. Toutefois, nonobstant que le principal
marché d'huile de coco ait été transporté dans cette dernière île,
Anaa, plus pittoresque, attire toujours la préférence des
visiteurs.

Dès que Standard-Island a pris son poste de relâche dans
d'excellentes conditions, nombre de Milliardais se font
transporter à terre. Sébastien Zorn et ses camarades sont des
premiers, le violoncelliste ayant accepté de prendre part à
l'excursion.

Tout d'abord, ils se rendent au village de Tuahora, après avoir
étudié dans quelles conditions s'était formée cette île, --
formation commune à toutes celles de l'archipel. Ici, la marge
calcaire, la largeur de l'anneau, si l'on veut, est de quatre à
cinq mètres, très accore du côté de la mer, en pente douce du côté
du lagon dont la circonférence comprend environ cent milles comme
à Rairoa et à Fakarava. Sur cet anneau sont massés des milliers de
cocotiers, principale pour ne pas dire unique richesse de l'île,
et dont les frondaisons abritent les huttes indigènes.

Le village de Tuahora est traversé par une route sablonneuse,
éclatante de blancheur. Le résident français de l'archipel n'y
demeure plus depuis qu'Anaa a été déchue de son rôle de capitale.
Mais l'habitation est toujours là, protégée par une modeste
enceinte. Sur la caserne de la petite garnison, confiée à la garde
d'un sergent de marine, flotte le drapeau tricolore.

Il y a lieu d'accorder quelque éloge aux maisons de Tuahora. Ce ne
sont plus des huttes, ce sont des cases confortables et salubres,
suffisamment meublées, posées pour la plupart sur des assises de
corail. Les feuilles du pandanus leur ont fourni la toiture, le
bois de ce précieux arbre a été employé pour les portes et les
fenêtres. Ça et là les entourent des jardins potagers, que la main
de l'indigène a remplis de terre végétale, et dont l'aspect est
véritablement enchanteur.

Ces naturels, d'ailleurs, s'ils sont d'un type moins remarquable
avec leur teint plus noir, s'ils ont la physionomie moins
expressive, le caractère moins aimable que ceux des îles
Marquises, offrent encore de beaux spécimens de cette population
de l'Océanie équatoriale. En outre, travailleurs intelligents et
laborieux, peut-être opposeront-ils plus de résistance à la
dégénérescence physique qui menace l'indigénat du Pacifique.

Leur principale industrie, ainsi que Frascolin put le constater,
c'est la fabrication de l'huile de coco. De là cette quantité
considérable de cocotiers plantés dans les palmeraies de
l'archipel. Ces arbres se reproduisent aussi facilement que les
excroissances coralligènes à la surface des attol. Mais ils ont un
ennemi, et les excursionnistes parisiens l'ont bien reconnu, un
jour qu'ils s'étaient étendus sur la grève du lac intérieur, dont
les vertes eaux contrastent avec l'azur de la mer environnante.

À un certain moment, voici que leur attention d'abord, leur
horreur ensuite, est provoquée par un bruit de reptation entre les
herbes.

Qu'aperçoivent-ils?... Un crustacé de grosseur monstrueuse.

Leur premier mouvement est de se lever, leur second de regarder
l'animal.

«La vilaine bête! s'écrie Yvernès.

-- C'est un crabe!» répond Frascolin. Un crabe, en effet, -- ce
crabe qui est appelé birgo par les indigènes, et dont il y a grand
nombre sur ces îles. Ses pattes de devant forment deux solides
tenailles ou cisailles, avec lesquelles il parvient à ouvrir les
noix, dont il fait sa nourriture préférée. Ces birgos vivent au
fond de sortes de terriers, profondément creusés entre les
racines, où ils entassent des fibres de cocos en guise de litière.
Pendant la nuit plus particulièrement, ils vont à la recherche des
noix tombées, et même ils grimpent au tronc et aux branches du
cocotier afin d'en abattre les fruits. Il faut que le crabe en
question ait été pris d'une faim de loup, comme le dit Pinchinat,
pour avoir quitté en plein midi sa sombre retraite. On laisse
faire l'animal, car l'opération promet d'être extrêmement
curieuse. Il avise une grosse noix au milieu des broussailles; il
en déchire peu à peu les fibres avec ses pinces; puis, lorsque la
noix est à nu, il attaque la dure écorce, la frappant, la
martelant au même endroit. Ouverture faite, le birgo retire la
substance intérieure en employant ses pinces de derrière dont
l'extrémité est fort amincie.

Il est certain, observe Yvernès, que la nature a créé ce birgo
pour ouvrir des noix de coco...

-- Et qu'elle a créé la noix de coco pour nourrir le birgo, ajoute
Frascolin.

-- Eh bien, si nous contrariions les intentions de la nature, en
empêchant ce crabe de manger cette noix, et cette noix d'être
mangée par ce crabe?... propose Pinchinat.

-- Je demande qu'on ne le dérange pas, dit Yvernès. Ne donnons
pas, même à un birgo, une mauvaise idée des Parisiens en voyage!»

On y consent, et le crabe, qui a sans doute jeté un regard
courroucé sur Son Altesse, adresse un regard de reconnaissance au
premier violon du Quatuor Concertant.

Après soixante heures de relâche devant Anaa, Standard-Island suit
la direction du nord. Elle pénètre à travers le fouillis des îlots
et des îles, dont le commodore Simcoë descend le chenal avec une
parfaite sûreté de main. Il va de soi que, dans ces conditions,
Milliard-City est un peu abandonnée de ses habitants au profit du
littoral, et plus particulièrement de la partie qui avoisine la
batterie de l'Éperon. Toujours des îles en vue, ou plutôt de ces
corbeilles verdoyantes qui semblent flotter à la surface des eaux.
On dirait d'un marché aux fleurs sur un des canaux de la Hollande.
De nombreuses pirogues louvoient aux approches des deux ports;
mais il ne leur est pas permis d'y entrer, les agents ayant reçu
des ordres formels à cet égard. Nombre de femmes indigènes
viennent à la nage, lorsque l'île mouvante range à courte distance
les falaises madréporiques. Si elles n'accompagnent pas les hommes
dans leurs canots, c'est que, ces embarcations sont tabouées pour
le beau sexe pomotouan, et qu'il lui est interdit d'y prendre
place.

Le 4 octobre, Standard-Island s'arrête devant Fakarava, à l'ouvert
de la passe du sud. Avant que les embarcations débordent pour
transporter les visiteurs, le résident français s'est présenté à
Tribord-Harbour, d'où le gouverneur a donné l'ordre de le conduire
à l'hôtel municipal.

L'entrevue est très cordiale. Cyrus Bikerstaff a sa figure
officielle, -- celle qui lui sert dans les cérémonies de ce genre.
Le résident, un vieil officier de l'infanterie de marine, n'est
pas en reste avec lui. Impossible d'imaginer rien de plus grave,
de plus digne, de plus convenable, de plus «en bois» de part et
d'autre.

La réception terminée, le résident est autorisé à parcourir
Milliard-City, dont Calistus Munbar est chargé de lui faire les
honneurs. En leur qualité de Français, les Parisiens et Athanase
Dorémus ont voulu se joindre au surintendant. Et c'est une joie
pour ce brave homme de se retrouver avec des compatriotes.

Le lendemain, le gouverneur va à Fakarava rendre au vieil officier
sa visite, et tous les deux reprennent leur figure de la veille.
Le quatuor, descendu à terre, se dirige vers la résidence. C'est
une très simple habitation, occupée par une garnison de douze
anciens marins, au mât de laquelle se déploie le pavillon de la
France.

Bien que Fakarava soit devenue la capitale de l'archipel, on l'a
dit, elle ne vaut point sa rivale Anaa. Le principal village n'est
pas aussi pittoresque sous la verdure des arbres, et d'ailleurs,
les habitants y sont moins sédentaires. En outre de la fabrication
de l'huile de coco, dont le centre est à Fakarava, ils se livrent
à la pêche des huîtres perlières. Le commerce de la nacre qu'ils
retirent de cette exploitation, les oblige à fréquenter l'île
voisine de Toau, spécialement outillée pour cette industrie.
Hardis plongeurs, ces indigènes n'hésitent pas à descendre jusqu'à
des profondeurs de vingt et trente mètres, habitués qu'ils sont à
supporter de telles pressions sans en être incommodés, et à garder
leur respiration plus d'une minute.

Quelques-uns de ces pêcheurs ont été autorisés à offrir les
produits de leur pêche, nacre ou perles, aux notables de Milliard-
City. Certes, ce ne sont point les bijoux qui manquent aux
opulentes dames de la ville. Mais, ces productions naturelles à
l'état brut, on ne trouve pas à se les procurer facilement, et,
l'occasion se présentant, les pêcheurs sont dévalisés à des prix
invraisemblables. Du moment que Mrs Tankerdon achète une perle de
grande valeur, il est tout indiqué que Mrs Coverley suive son
exemple. Par bonheur, il n'y eut pas lieu de surenchérir sur un
objet unique, car on ne sait où les surenchères se fussent
arrêtées. D'autres familles prennent à coeur d'imiter leurs amis,
et, ce jour-là, comme on dit en langage maritime, les Fakaraviens
firent «une bonne marée».

Après une dizaine de jours, le 13 octobre, le Joyau du Pacifique
appareille dès les premières heures. En quittant la capitale des
Pomotou, elle atteint la limite occidentale de l'archipel. De
l'invraisemblable encombrement d'îles et d'îlots, de récifs et
d'attol, le commodore Simcoë n'a plus à se préoccuper. Il est
sorti, sans un accroc, de ces parages de la mer Mauvaise. Au large
s'étend cette portion du Pacifique qui, sur un espace de quatre
degrés, sépare le groupe des Pomotou du groupe de la Société.
C'est en mettant le cap au sud-ouest que Standard-Island, mue par
les dix millions de chevaux de ses machines, se dirige vers l'île
si poétiquement célébrée par Bougainville, l'enchanteresse Tahiti.



XIII -- Relâche à Tahiti


L'archipel de la Société ou de Taïti est compris entre le
quinzième (15° 52') degré et le dix-septième (17° 49') degré de
latitude méridionale, et entre le cent-cinquantième (150° 8')
degré et le cent-cinquante-sixième (156° 30') de longitude à
l'ouest du méridien de Paris. Il couvre deux mille deux cents
kilomètres superficiels.

Deux groupes le constituent: 1° les îles du Vent, Taïti ou Tahiti-
Tahaa, Tapamanoa, Eimeo ou Morea, Tetiaroa, Meetia, qui sont sous
le protectorat de la France; 2° les îles Sous-le-Vent, Tubuai,
Manu, Huahine, Raiatea-Thao, Bora-Bora, Moffy-Iti, Maupiti,
Mapetia, Bellingshausen, Scilly, gouvernées par les souverains
indigènes.

Les Anglais les nomment îles Géorgiennes, bien que Cook, leur
découvreur, les ait baptisées du nom d'archipel de la Société, en
l'honneur de la Société Royale de Londres. Situé à deux cent
cinquante lieues marines des Marquises, ce groupe, d'après les
divers recensements faits dans ces derniers temps, ne compte que
quarante mille habitants étrangers ou indigènes.

En venant du nord-est, Taïti est la première des îles du Vent qui
apparaisse aux regards des navigateurs. Et c'est elle que les
vigies de l'observatoire signalent d'une grande distance, grâce au
mont Maiao ou Diadème qui pointe à mille deux cent trente-neuf
mètres au-dessus du niveau de la mer.

La traversée s'est accomplie sans incidents. Aidée par les vents
alizés, Standard-Island a parcouru ces eaux admirables au-dessus
desquelles le soleil se déplace en descendant vers le tropique du
Capricorne. Encore deux mois et quelques jours, l'astre radieux
l'aura atteint, il remontera vers la ligne équatoriale, l'île à
hélice l'aura à son zénith pendant plusieurs semaines d'ardente
chaleur; puis elle le suivra, comme un chien suit son maître, en
s'en tenant à la distance réglementaire.

C'est la première fois que les Milliardais vont relâcher à Taïti.
L'année précédente, leur campagne avait commencé trop tard. Ils
n'étaient pas allés plus loin dans l'ouest, et, après avoir quitté
les Pomotou, avaient remonté vers l'Équateur. Or, cet archipel de
la Société, c'est le plus beau du Pacifique. En le parcourant, nos
Parisiens ne pourraient qu'apprécier davantage tout ce qu'il y
avait d'enchanteur dans ce déplacement d'un appareil libre de
choisir ses relâches et son climat.

«Oui!... Mais nous verrons ce que sera la fin de cette absurde
aventure! conclue invariablement Sébastien Zorn.

-- Eh! que cela ne finisse jamais, c'est tout ce que je demande!»
s'écrie Yvernès. Standard-Island arrive en vue de Taïti dès l'aube
du 17 octobre. L'île se présente par son littoral du nord. Pendant
la nuit, on a relevé le phare de la pointe Vénus. La journée eût
suffi à rallier la capitale Papeeté, située au nord-ouest, au delà
de la pointe. Mais le conseil des trente notables s'est réuni sous
la présidence du gouverneur. Comme tout conseil bien équilibré, il
s'est scindé en deux camps. Les uns, avec Jem Tankerdon, se sont
prononcés pour l'ouest; les autres, avec Nat Coverley, se sont
prononcés pour l'est. Cyrus Bikerstaff, ayant voix prépondérante
en cas de partage, a décide que l'on gagnera Papeeté en
contournant l'île par le sud. Cette décision ne peut que
satisfaire le quatuor, car elle lui permettra d'admirer dans toute
sa beauté cette perle du Pacifique, la Nouvelle Cythère de
Bougainville. Taïti présente une superficie de cent quatre mille
deux cent quinze hectares, -- neuf fois environ la surface de
Paris. Sa population, qui en 1875 comprenait sept mille six cents
indigènes, trois cents Français, onze cents étrangers, n'est plus
que de sept mille habitants. En plan géométral, elle offre très
exactement la forme d'une gourde renversée, le corps de la gourde
étant l'île principale, réunie au goulot que dessine le presqu'île
de Tatarapu par l'étranglement de l'isthme de Taravao.

C'est Frascolin qui a fait cette comparaison en étudiant la carte
à grands points de l'archipel, et ses camarades la trouvent si
juste qu'ils baptisent Taïti de ce nouveau nom: la Gourde des
tropiques.

Administrativement, Taïti se partage en six divisions, morcelées
en vingt et un districts, depuis l'établissement du protectorat du
9 septembre 1842. On n'a point oublié les difficultés qui
survinrent entre l'amiral Dupetit-Thouars, la reine Pomaré et
l'Angleterre, à l'instigation de cet abominable trafiquant de
bibles et de cotonnades qui s'appelait Pritchard, si
spirituellement caricaturé dans les _Guêpes_ d'Alphonse Karr.

Mais ceci est de l'histoire ancienne, non moins tombée dans
l'oubli que les faits et gestes du fameux apothicaire anglo-saxon.

Standard-Island peut se risquer sans danger à un mille des
contours de la Gourde des tropiques. Cette gourde repose, en
effet, sur une base coralligène, dont les assises descendent à pic
dans les profondeurs de l'Océan. Mais, avant de l'approcher
d'aussi près, la population milliardaise a pu contempler sa masse
imposante, ses montagnes plus généreusement favorisées de la
nature que celles des Sandwich, ses cimes verdoyantes, ses gorges
boisées, ses pics qui se dressent comme les pinacles aigus d'une
cathédrale gigantesque, la ceinture de ses cocotiers arrosée par
l'écume blanche du ressac sur l'accore des brisants.

Durant cette journée, en prolongeant la côte occidentale, les
curieux, placés aux environs de Tribord-Harbour, la lorgnette aux
yeux, -- et les Parisiens ont chacun la leur, -- peuvent
s'intéresser aux mille détails du littoral: le district de
Papenoo, dont on aperçoit la rivière à travers sa large vallée
depuis la base des montagnes et qui se jette dans l'Océan, à
l'endroit où le récif manque sur un espace de plusieurs milles;
Hitiaa, un port très sûr, et d'où l'on exporte pour San-Francisco
des millions et des millions d'oranges; Mahaena, où la conquête de
l'île ne se termina, en 1845, qu'au prix d'un terrible combat
contre les indigènes.

Dans l'après-midi, on est arrivé par le travers de l'étroit isthme
de Taravao. En contournant la presqu'île, le commodore Simcoë s'en
approche assez pour que les fertiles campagnes du district de
Tautira, les nombreux cours d'eau qui en font l'un des plus riches
de l'archipel se laissent admirer dans toute leur splendeur.
Tatarapu, reposant sur son assiette de corail, dresse
majestueusement les âpres talus de ses cratères éteints.

Puis, le soleil déclinant sur l'horizon, les sommets s'empourprent
une dernière fois, les tons s'adoucissent, les couleurs se fondent
en une brume chaude et transparente. Ce n'est bientôt plus qu'une
masse confuse dont les effluves, chargés de la senteur des
orangers et des citronniers, se propagent avec la brise du soir.
Après un très court crépuscule, la nuit est profonde.

Standard-Island double alors l'extrême pointe du sud-est de la
presqu'île, et, le lendemain, elle évolue devant la côte
occidentale de l'isthme à l'heure où se lève le jour.

Le district de Taravao, très cultivé, très peuplé, montre ses
belles routes, entre les bois d'orangers, qui le rattachent au
district de Papeari. Au point culminant se dessine un fort,
commandant les deux côtés de l'isthme, défendu par quelques canons
dont la volée se penche hors des embrasures comme des gargouilles
de bronze. Au fond se cache le port Phaéton.

«Pourquoi le nom de ce présomptueux cocher du char solaire
rayonne-t-il sur cet isthme?» se demande Yvernès.

La journée, sous lente allure, s'emploie à suivre les contours,
plus accentués de la substruction coralligène, qui marque l'ouest
de Taïti. De nouveaux districts développent leurs sites variés, --
Papéiri aux plaines marécageuses par endroits, Mataiea, excellent
port de Papeuriri, puis une large vallée parcourue par la rivière
Vaihiria, et, au fond, cette montagne de cinq cents mètres, sorte
de pied de lavabo, supportant une cuvette d'un demi-kilomètre de
circonférence. Cet ancien cratère, sans doute plein d'eau douce,
ne paraît avoir aucune communication avec la mer.

Après le district d'Ahauraono, adonné aux vastes cultures du coton
sur une grande échelle, après le district de Papara, qui est
surtout livré aux exploitations agricoles, Standard-Island, au
delà de la pointe Mara, prolonge la grande vallée de Paruvia,
détachée du Diadème, et arrosée par le Punarûn. Plus loin que
Taapuna, la pointe Tatao et l'embouchure de la Faà, le commodore
Simcoë incline légèrement vers le nord-est, évite adroitement
l'îlot de Motu-Uta, et, à six heures du soir, vient s'arrêter
devant la coupure qui donne accès dans la baie de Papeeté.

À l'entrée se dessine, en sinuosités capricieuses à travers le
récif de corail, le chenal que balisent jusqu'à la pointe de
Farente des canons hors d'usage. Il va de soi que Ethel Simcoë,
grâce à ses cartes, n'a pas besoin de recourir aux pilotes dont
les baleinières croisent à l'ouvert du chenal. Une embarcation
sort cependant, ayant un pavillon jaune à sa poupe. C'est «la
santé» qui vient prendre langue au pied de Tribord-Harbour. On est
sévère à Taïti, et personne ne peut débarquer avant que le médecin
sanitaire, accompagné de l'officier de port, n'ait donné libre
pratique.

Aussitôt rendu à Tribord-Harbour, ce médecin se met en rapport
avec les autorités. Il n'y a là qu'une simple formalité. De
malades, on n'en compte guère à Milliard-City ni aux environs.
Dans tous les cas, les maladies épidémiques, choléra, influenza,
fièvre jaune, y sont absolument inconnues. La patente nette est
donc délivrée selon l'usage. Mais, comme la nuit, précédé de
quelques ébauches crépusculaires, tombe rapidement, le
débarquement est remis au lendemain, et Standard-Island s'endort
en attendant le lever du jour.

Dès l'aube, des détonations retentissent. C'est la batterie de
l'Éperon qui salue de vingt et un coups de canon le groupe des
îles Sous-le-Vent, et Taïti, la capitale du protectorat français.
En même temps, sur la tour de l'observatoire, le pavillon rouge à
soleil d'or monte et descend trois fois.

Une salve identique est rendue coup pour coup par la batterie de
l'Embuscade, à la pointe de la grande passe de Taïti.

Tribord-Harbour est encombré dès les premières heures. Les trams y
amènent une affluence considérable de touristes pour la capitale
de l'archipel. Ne doutez pas que Sébastien Zorn et ses amis soient
des plus impatients. Comme les embarcations ne pourraient suffire
à transporter ce monde de curieux, les indigènes s'empressent
d'offrir leurs services pour franchir la distance de six
encablures qui sépare Tribord-Harbour du port.

Toutefois, il est convenable de laisser le gouverneur débarquer le
premier. Il s'agit de l'entrevue d'usage avec les autorités
civiles et militaires de Taïti, et de la visite non moins
officielle qu'il doit rendre à la reine.

Donc, vers neuf heures, Cyrus Bikerstaff, ses adjoints Barthélémy
Ruge et Hubert Harcourt, tous trois en grande tenue, les
principaux notables des deux sections, entre autres Nat Coverley
et Jem Tankerdon, le commodore Simcoë et ses officiers en
uniformes brillants, le colonel Stewart et son escorte, prennent
place dans les chaloupes de gala, et se dirigent vers le port de
Papeeté.

Sébastien Zorn, Frascolin, Yvernès, Pinchinat, Athanase Dorémus,
Calistus Munbar, occupent une autre embarcation avec un certain
nombre de fonctionnaires.

Des canots, des pirogues indigènes font cortège au monde officiel
de Milliard-City, dignement représentée par son gouverneur, ses
autorités, ses notables, dont les deux principaux seraient assez
riches pour acheter Taïti tout entière, -- et même l'archipel de
la Société, y compris sa souveraine.

C'est un port excellent, ce port de Papeeté, et d'une telle
profondeur que les bâtiments de fort tonnage peuvent y prendre
leur mouillage. Trois passes le desservent: la grande passe au
nord, large de soixante-dix mètres, longue de quatre-vingts, que
rétrécit un petit banc balisé, la passe de Tanoa à l'est, la passe
de Tapuna à l'ouest.

Les chaloupes électriques longent majestueusement la plage, toute
meublée de villas et de maisons de plaisance, les quais près
desquels sont amarrés les navires. Le débarquement s'opère au pied
d'une fontaine élégante qui sert d'aiguade, et qu'approvisionnent
les divers rios d'eaux vives des montagnes voisines, dont l'une
porte l'appareil sémaphorique.

Cyrus Bikerstaff et sa suite descendent au milieu d'un grand
concours de population française, indigène, étrangère, acclamant
ce Joyau du Pacifique, comme la plus extraordinaire des merveilles
créées par le génie de l'homme.

Après les premiers enthousiasmes du débarquement, le cortège se
dirige vers le palais du gouverneur de Taïti.

Calistus Munbar, superbe sous le costume d'apparat qu'il ne revêt
qu'aux jours de cérémonie, invite le quatuor à le suivre, et le
quatuor s'empresse d'obtempérer à l'invitation du surintendant.

Le protectorat français embrasse non seulement l'île de Taïti et
l'île Moorea, mais aussi les groupes environnants. Le chef est un
commandant-commissaire, ayant sous ses ordres un ordonnateur, qui
dirige les diverses parties du service des troupes, de la marine,
des finances coloniales et locales, et l'administration
judiciaire. Le secrétaire général du commissaire a dans ses
attributions les affaires civiles du pays. Divers résidents sont
établis dans les îles, à Moorea, à Fakarava des Pomotou, à Taio-
Haë de Nouka-Hiva, et un juge de paix qui appartient au ressort
des Marquises. Depuis 1861 fonctionne un comité consultatif pour
l'agriculture et le commerce, lequel siège une fois par an à
Papeeté. Là aussi résident la direction de l'artillerie et la
chefferie du génie. Quant à la garnison, elle comprend des
détachements de gendarmerie coloniale, d'artillerie et
d'infanterie de marine. Un curé et un vicaire, appointés du
gouvernement, et neuf missionnaires, répartis sur les quelques
groupes, assurent l'exercice du culte catholique. En vérité, des
Parisiens peuvent se croire en France, dans un port français, et
cela n'est pas pour leur déplaire.

Quant aux villages des diverses îles, ils sont administrés par une
sorte de conseil municipal indigène, présidé par un tavana,
assisté d'un juge, d'un chef mutoï et de deux conseillers élus par
les habitants.

Sous l'ombrage de beaux arbres, le cortège marche vers le palais
du gouvernement. Partout des cocotiers d'une venue superbe, des
miros au feuillage rosé, des bancouliers, des massifs d'orangers,
de goyaviers, de caoutchoucs, etc. Le palais s'élève au milieu de
cette verdure que dépasse à peine son large toit, égayé de
charmantes lucarnes en mansarde. Il offre un aspect assez élégant
avec sa façade que se partagent un rez-de-chaussée et un premier
étage. Les principaux fonctionnaires français y sont réunis, et la
gendarmerie coloniale fait les honneurs.

Le commandant-commissaire reçoit Cyrus Bikerstaff avec une infinie
bonne grâce, que celui-ci n'eût certes pas rencontrée dans les
archipels anglais de ces parages. Il le remercie d'avoir amené
Standard-Island dans les eaux de l'archipel. Il espère que cette
visite se renouvellera chaque année, tout en regrettant que Taïti
ne puisse pas la lui rendre. L'entrevue dure une demi-heure, et il
est convenu que Cyrus Bikerstaff attendra les autorités le
lendemain à l'hôtel de ville.

«Comptez-vous rester quelque temps à la relâche de Papeeté?
demande le commandant-commissaire.

-- Une quinzaine de jours, répond le gouverneur.

-- Alors vous aurez le plaisir de voir la division navale
française, qui doit arriver vers la fin de la semaine.

-- Nous serons heureux, monsieur le commissaire, de lui faire les
honneurs de notre île.»

Cyrus Bikerstaff présente les personnes de sa suite, ses adjoints,
le commodore Ethel Simcoë, le commandant de la milice, les divers
fonctionnaires, le surintendant des beaux-arts, et les artistes du
Quatuor Concertant, qui furent accueillis comme ils devaient
l'être par un compatriote.

Puis, il y eut un léger embarras à propos des délégués des
sections de Milliard-City. Comment ménager l'amour-propre de Jem
Tankerdon et de Nat Coverley, ces deux irritants personnages, qui
avaient le droit...

«De marcher l'un et l'autre à la fois,» fait observer Pinchinat,
en parodiant le fameux vers de Scribe.

La difficulté est tranchée par le commandant-commissaire lui-même.
Connaissant la rivalité des deux célèbres milliardaires, il est si
parfait de tact, si pétri de correction officielle, il agit avec
tant d'adresse diplomatique que les choses se passent comme si
elles eussent été réglées par le décret de messidor. Nul doute
qu'en pareille occasion, le chef d'un protectorat anglais n'eût
mis le feu aux poudres dans le but de servir la politique du
Royaume-Uni. Il n'arrive rien de semblable au palais du
commandant-commissaire, et Cyrus Bikerstaff, enchanté de l'accueil
fait à lui-même, se retire, suivi de son cortège.

Inutile de dire que Sébastien Zorn, Yvernès, Pinchinat et
Frascolin avaient l'intention de laisser Athanase Dorémus,
époumoné déjà, regagner sa maison de la Vingt-cinquième Avenue.
Eux comptent, en effet, passer à Papeeté le plus de temps
possible, visiter les environs, faire des excursions dans les
principaux districts, parcourir les régions de la presqu'île de
Tatarapu, enfin épuiser jusqu'à la dernière goutte cette Gourde du
Pacifique.

Ce projet est donc bien arrêté, et lorsqu'ils le communiquent à
Calistus Munbar, le surintendant ne peut que donner son entière
approbation. «Mais, leur dit-il, vous ferez bien d'attendre
quarante-huit heures avant de vous mettre en voyage.

-- Pourquoi pas dès aujourd'hui?... demande Yvernès, impatient de
prendre le bâton du touriste.

-- Parce que les autorités de Standard-Island vont offrir leurs
hommages à la reine, et il convient que vous soyez présentés à Sa
Majesté ainsi qu'à sa cour.

-- Et demain?... dit Frascolin.

-- Demain, le commandant-commissaire de l'archipel viendra rendre
aux autorités de Standard-Island la visite qu'il a reçue, et il
convient...

-- Que nous soyons là, répond Pinchinat. Eh bien, nous y serons,
monsieur le surintendant, nous y serons.»

En quittant le palais du gouvernement, Cyrus Bikerstaff et son
cortège se dirigent vers le palais de Sa Majesté. Une simple
promenade sous les arbres, qui n'a pas exigé plus d'un quart
d'heure de marche.

La royale demeure est très agréablement située au milieu des
massifs verdoyants. C'est un quadrilatère à deux étages, dont la
toiture, à l'imitation des chalets, surplombe deux rangées de
vérandas superposées. Des fenêtres supérieures, la vue peut
embrasser les larges plantations, qui s'étendent jusqu'à la ville,
et au delà se développe un large secteur de mer. En somme,
charmante habitation, pas luxueuse mais confortable.

La reine n'a donc rien perdu de son prestige à passer sous le
régime du protectorat français. Si le drapeau de la France se
déploie à la mâture des bâtiments amarrés dans le port de Papeeté
ou mouillés en rade, sur les édifices civils et militaires de la
cité, du moins le pavillon de la souveraine balance-t-il au-dessus
de son palais les anciennes couleurs de l'archipel, -- une étamine
à bandes rouges et blanches transversales, frappées, à l'angle, du
yacht tricolore.

Ce fut en 1706, que Quiros prit connaissance de l'île de Taïti, à
laquelle il donna le nom de Sagittaria. Après lui, Wallis en 1767,
Bougainville en 1768, complétèrent l'exploration du groupe. Au
début de la découverte régnait la reine Obéréa, et c'est après le
décès de cette souveraine qu'apparut, dans l'histoire de
l'Océanie, la célèbre dynastie des Pomarés.

Pomaré I (1762-1780), ayant régné sous le nom d'Otoo, le Héron-
Noir, le quitta pour prendre celui de Pomaré.

Son fils Pomaré II (1780-1819) accueillit favorablement en 1797
les premiers missionnaires anglais, et se convertit à la religion
chrétienne dix ans plus tard. Ce fut une époque de dissensions, de
luttes à main armée, et la population de l'archipel tomba
graduellement de cent mille à seize mille.

Pomaré III, fils du précédent, régna de 1819 à 1827, et sa soeur
Aimata, la célèbre Pomaré, la protégée de l'horrible Pritchard,
née en 1812, devint reine de Taïti et des îles voisines. N'ayant
pas eu d'enfants de Tapoa, son premier mari, elle le répudia pour
épouser Ariifaaite. De cette union naquit, en 1840, Arione,
héritier présomptif, mort à l'âge de trente-cinq ans. À partir de
l'année suivante, la reine donna quatre enfants à son mari, qui
était le plus bel homme du groupe, une fille, Teriimaevarna,
princesse de l'île Bora-Bora depuis 1860, le prince Tamatoa, né en
1842, roi de l'île Raiatea, que renversèrent ses sujets révoltés
contre sa brutalité, le prince Teriitapunui, né en 1846, affligé
d'une disgracieuse claudication, et enfin le prince Tuavira, né en
1848, qui vint faire son éducation en France.

Le règne de la reine Pomaré ne fut pas absolument tranquille. En
1835, les missionnaires catholiques entrèrent en lutte avec les
missionnaires protestants. Renvoyés d'abord, ils furent ramenés
par une expédition française en 1838. Quatre ans après, le
protectorat de la France était accepté par cinq chefs de l'île.
Pomaré protesta, les Anglais protestèrent. L'amiral Dupetit-
Thouars proclama la déchéance de la reine en 1843, et expulsa le
Pritchard, événements qui provoquèrent les engagements meurtriers
de Mahaéna et de Rapepa. Mais l'amiral ayant été à peu près
désavoué, comme on sait, Pritchard reçut une indemnité de vingt-
cinq mille francs, et l'amiral Bruat eut mission de mener ces
affaires à bonne fin.

Taïti se soumit en 1846, et Pomaré accepta le traité de
protectorat du 19 juin 1847, en conservant la souveraineté sur les
îles Raiatea, Huahine et Bora-Bora. Il y eut bien encore quelques
troubles. En 1852, une émeute renversa la reine, et la république
fut même proclamée. Enfin le gouvernement français rétablit la
souveraine, laquelle abandonna trois de ses couronnes: en faveur
de son fils aîné celle de Raiatea et de Tahaa, en faveur de son
second fils celle de Huahine, en faveur de sa fille celle de Bora-
Bora.

Actuellement, c'est une de ses descendantes, Pomaré VI, qui occupe
le trône de l'archipel.

Le complaisant Frascolin ne cesse de justifier la qualification de
Larousse du Pacifique, dont l'a gratifié Pinchinat. Ces détails
historiques et biographiques, il les donne à ses camarades,
affirmant qu'il vaut toujours mieux connaître les gens chez qui
l'on va et à qui l'on parle. Yvernès et Pinchinat lui répondent
qu'il a eu raison de les édifier sur la généalogie des Pomaré,
laissant Sébastien Zorn répliquer que «cela lui était parfaitement
égal».

Quant au vibrant Yvernès, il s'imprègne tout entier du charme de
cette poétique nature taïtienne. En ses souvenirs reviennent les
récits enchanteurs des voyages de Bougainville et de Dumont
d'Urville. Il ne cache pas son émotion à la pensée qu'il va se
trouver en présence de cette souveraine de la Nouvelle Cythère,
d'une reine Pomaré authentique, dont le nom seul...

«Signifie «nuit de la toux», lui répond Frascolin.

-- Bon! s'écrie Pinchinat, comme qui dirait la déesse du rhume,
l'impératrice du coryza! Attrape, Yvernès, et n'oublie pas ton
mouchoir!»

Yvernès est furieux de l'intempestive répartie de ce mauvais
plaisant; mais les autres rient de si bon coeur que le premier
violon finit par partager l'hilarité commune.

La réception du gouverneur de Standard-Island, des autorités et de
la délégation des notables, s'est faite avec apparat. Les honneurs
sont rendus par le mutoï, chef de la gendarmerie, auquel se sont
joints les auxiliaires indigènes.

La reine Pomaré VI est âgée d'une quarantaine d'années. Elle
porte, comme sa famille qui l'entoure, un costume de cérémonie
rosé pâle, couleur préférée de la population taïtienne. Elle
reçoit les compliments de Cyrus Bikerstaff avec une affable
dignité, si l'on peut s'exprimer de la sorte, et que n'eût point
désavouée une Majesté européenne. Elle répond gracieusement, en un
français très correct, car notre langue est courante dans
l'archipel de la Société. Elle avait, d'ailleurs, le plus vif
désir de connaître cette Standard-Island, dont on parle tant dans
les régions du Pacifique, et espère que cette relâche ne sera pas
la dernière. Jem Tankerdon est de sa part l'objet d'un accueil
particulier, -- ce qui ne laisse pas de froisser l'amour-propre de
Nat Coverley. Cela s'explique, cependant, parce que la famille
royale appartient au protestantisme, et que Jem Tankerdon est le
plus notoire personnage de la section protestante de Milliard-
City.

Le Quatuor Concertant n'est point oublié dans les présentations.
La reine daigne affirmer à ses membres qu'elle serait charmée de
les entendre et de les applaudir. Ils s'inclinent
respectueusement, affirmant qu'ils sont aux ordres de Sa Majesté,
et le surintendant prendra des mesures pour que la souveraine soit
satisfaite.

Après l'audience, qui s'est prolongée pendant une demi-heure, les
honneurs, décernés au cortège à son entrée au palais royal, lui
sont de nouveau rendus à sa sortie.

On redescend vers Papeeté. Une halte est faite au cercle
militaire, où les officiers ont préparé un lunch en l'honneur du
gouverneur et de l'élite de la population milliardaise. Le
champagne coule à pleins bords, les toasts se succèdent, et il est
six heures, lorsque les embarcations débordent des quais de
Papeeté pour rentrer à Tribord-Harbour.

Et, le soir, lorsque les artistes parisiens se retrouvent dans la
salle du casino:

«Nous avons un concert en perspective, dit Frascolin. Que
jouerons-nous à cette Majesté?... Comprendra-t-elle le Mozart ou
le Beethoven?...

-- On lui jouera de l'Offenbach, du Varney, du Lecoq ou de
l'Audran! répond Sébastien Zorn.

-- Non pas!... La bamboula est tout indiquée!» réplique Pinchinat,
qui s'abandonne aux déhanchements caractéristiques de cette danse
nègre.



XIV -- De fêtes en fêtes


L'île de Tahiti est destinée à devenir un lieu de relâche pour
Standard-Island. Chaque année, avant de poursuivre sa route vers
le tropique du Capricorne, ses habitants séjourneront dans les
parages de Papeeté. Reçus avec sympathie par les autorités
françaises comme par les indigènes, ils s'en montrent
reconnaissants en ouvrant largement leurs portes ou plutôt leurs
ports. Militaires et civils de Papeeté affluent donc, parcourant
la campagne, le parc, les avenues, et jamais aucun incident ne
viendra, sans doute, altérer ces excellentes relations. Au départ,
il est vrai, la police du gouverneur doit s'assurer que la
population ne s'est point frauduleusement accrue par l'intrusion
de quelques Tahitiens non autorisés à élire domicile sur son
domaine flottant.

Il suit de là que, par réciprocité, toute latitude est donnée aux
Milliardais de visiter les îles du groupe, lorsque le commodore
Simcoë fera escale à l'une ou à l'autre.

En vue de cette relâche, quelques riches familles ont eu la pensée
de louer des villas aux environs de Papeeté et les ont retenues
d'avance par dépêche. Elles comptent s'y installer comme des
Parisiens s'installent dans le voisinage de Paris, avec leurs
domestiques et leurs attelages, afin d'y vivre de la vie des
grands propriétaires, en touristes, en excursionnistes, en
chasseurs même, pour peu qu'elles aient le goût de la chasse.
Bref, on fera de la villégiature, sans avoir rien à craindre de ce
climat salubre dont la température varie de quatorze à trente
degrés entre avril et décembre, les autres mois de l'année
constituant l'hiver de l'hémisphère méridional.

Au nombre des notables qui abandonnent leurs hôtels pour les
confortables habitations de la campagne tahitienne, il faut citer
les Tankerdon et les Coverley. M. et Mrs Tankerdon, leurs fils et
leurs filles se transportent dès le lendemain dans un chalet
pittoresque, situé sur les hauteurs de la pointe de Tatao. M. et
Mrs Coverley, miss Diana et ses soeurs remplacent également leur
palais de la Quinzième Avenue par une délicieuse villa, perdue
sous les grands arbres de la pointe Vénus. Il existe entre ces
habitations une distance de plusieurs milles, que Walter Tankerdon
estime peut-être un peu longue. Mais il n'est pas en son pouvoir
de rapprocher ces deux pointes du littoral tahitien. Du reste, des
routes carrossables, convenablement entretenues les mettent en
communication directe avec Papeeté.

Frascolin fait remarquer à Calistus Munbar que, puisqu'elles sont
parties, les deux familles ne pourront assister à la visite du
commandant-commissaire au gouverneur.

«Eh! tout est pour le mieux! répond le surintendant, dont l'oeil
s'allume de finesse diplomatique. Cela évitera les conflits
d'amour-propre. Si le représentant de la France venait d'abord
chez les Coverley, que diraient les Tankerdon, et si c'était chez
les Tankerdon, que diraient les Coverley? Cyrus Bikerstaff ne peut
que s'applaudir de ce double départ.

-- N'y a-t-il donc pas lieu d'espérer que la rivalité de ces
familles prendra fin?... demande Frascolin.

-- Qui sait? répond Calistus Munbar. Cela ne tient peut-être qu'à
l'aimable Walter et à la charmante Diana...

-- Il ne semble pas, cependant, que jusqu'ici cet héritier et
cette héritière... observe Yvernès.

-- Bon!... bon!... réplique le surintendant, il suffit d'une
occasion, et, si le hasard ne la fait pas naître, nous nous
chargerons de remplacer le hasard... pour le profit de notre île
bien aimée!»

Et Calistus Munbar exécute sur ses talons une pirouette qu'eut
applaudie Athanase Dorémus, et que n'aurait pas désavouée un
marquis du grand siècle.

Dans l'après-midi du 20 octobre, le commandant-commissaire,
l'ordonnateur, le secrétaire général, les principaux
fonctionnaires du protectorat débarquent au quai de Tribord-
Harbour. Ils sont reçus par le gouverneur avec les honneurs dus à
leur rang. Des détonations éclatent aux batteries de l'Éperon et
de la Poupe. Des cars, pavoisés aux couleurs françaises et
milliardaises, conduisent le cortège à la capitale, où les salons
de réception de l'hôtel de ville sont préparés pour cette
entrevue. Sur le parcours, accueil flatteur de la population, et,
devant le perron du palais municipal, échange de quelques discours
officiels qui se tiennent dans une durée acceptable.

Puis, visite au temple, à la cathédrale, à l'observatoire, aux
deux fabriques d'énergie électrique, aux deux ports, au parc, et
enfin promenade circulaire sur les trams qui desservent le
littoral. Un lunch est servi au retour dans la grande salle du
casino. Il est six heures, lorsque le commandant-commissaire et sa
suite se rembarquent pour Papeeté aux tonnerres de l'artillerie de
Standard-Island, emportant un excellent souvenir de cette
réception.

Le lendemain matin, 21 octobre, les quatre Parisiens se font
débarquer à Papeeté. Ils n'ont invité personne à les accompagner,
pas même le professeur de maintien, dont les jambes ne suffiraient
plus à d'aussi longues pérégrinations. Ils sont libres comme
l'air, -- des écoliers en vacances, heureux de fouler sous leurs
pieds un vrai sol de roches et de terre végétale.

En premier lieu, il s'agit de visiter Papeeté. La capitale de
l'archipel est incontestablement une jolie ville. Le quatuor prend
un réel plaisir à muser, à baguenauder sous les beaux arbres qui
ombragent les maisons de la plage, les magasins de la marine, la
manutention, et les principaux établissements de commerce établis
au fond du port. Puis, remontant une des rues qui s'amorce au quai
où fonctionne un railway de système américain, nos artistes
s'aventurent à l'intérieur de la cité.

Là, les rues sont larges, aussi bien tracées au cordeau et à
l'équerre que les avenues de Milliard-City, entre des jardins en
pleine verdure et pleine fraîcheur. Même, à cette heure matinale,
incessant va-et-vient des Européens et des indigènes, -- et cette
animation qui sera plus grande après huit heures du soir, se
prolongera toute la nuit. Vous comprenez bien que les nuits des
tropiques, et spécialement les nuits taïtiennes, ne sont pas
faites pour qu'on les passe dans un lit, bien que les lits de
Papeeté se composent d'un treillis en cordes filées avec la bourre
de coco, d'une paillasse en feuilles de bananier, d'un matelas en
houppes de fromager, sans parler des moustiquaires qui défendent
le dormeur contre l'agaçante attaque des moustiques.

Quant aux maisons, il est facile de distinguer celles qui sont
européennes de celles qui sont taïtiennes. Les premières,
construites presque toutes en bois, surélevées de quelques pieds
sur des blocs de maçonnerie, ne laissent rien à désirer en
confort. Les secondes, assez rares dans la ville, semées avec
fantaisie sous les ombrages, sont formées de bambous jointifs et
tapissées de nattes, ce qui les rend propres, aérées et agréables.

Mais les indigènes?...

«Les indigènes?... dit Frascolin à ses camarades. Pas plus ici
qu'aux Sandwich, nous ne retrouverons ces braves sauvages, qui,
avant la conquête, dînaient volontiers d'une côtelette humaine et
réservaient à leur souverain les yeux d'un guerrier vaincu, rôti
suivant la recette de la cuisine taïtienne!

-- Ab ça! il n'y a donc plus de cannibales en Océanie! s'écrie
Pinchinat. Comment, nous aurons fait des milliers de milles sans
en rencontrer un seul!

-- Patience! répond le violoncelliste, en battant l'air de sa main
droite comme le Rodin des _Mystères de Paris_, patience! Nous en
trouverons peut-être plus qu'il n'en faudra pour satisfaire ta
sotte curiosité!»

Il ne savait pas si bien dire! Les Taïtiens sont d'origine
malaise, très probablement, et de cette race qu'ils désignent sous
le nom de Maori. Raiatea, l'île Sainte, aurait été le berceau de
leurs rois, -- un berceau charmant que baignent les eaux limpides
du Pacifique dans le groupe des îles Sous-le-Vent. Avant l'arrivée
des missionnaires, la société taïtienne comprenait trois classes:
celle des princes, personnages privilégiés, auxquels on
reconnaissait le don de faire des miracles; les chefs ou
propriétaires du sol, assez peu considérés, et asservis par les
princes; puis, le menu peuple, ne possédant rien foncièrement, ou,
quand il possédait, n'ayant jamais au delà de l'usufruit de sa
terre. Tout cela s'est modifié depuis la conquête, et même avant,
sous l'influence des missionnaires anglicans et catholiques. Mais
ce qui n'a pas changé, c'est l'intelligence de ces indigènes, leur
parole vive, leur esprit enjoué, leur courage à toute épreuve, la
beauté de leur type. Les Parisiens ne furent point sans l'admirer
dans la ville comme dans la campagne.

«Tudieu, les beaux garçons! disait l'un.

-- Et quelles belles filles!» disait l'autre.

Oui! des hommes d'une taille au-dessus de la moyenne, le teint
cuivré, comme imprégné par l'ardeur du sang, des formes
admirables, telles que les a conservées la statuaire antique, une
physionomie douce et avenante. Ils sont vraiment superbes, les
Maoris, avec leurs grands yeux vifs, leurs lèvres un peu fortes,
finement dessinées. Maintenant le tatouage de guerre tend à
disparaître avec les occasions qui le nécessitaient autrefois.

Sans doute, les plus riches de l'île s'habillent à l'européenne,
et ils ont encore bon air avec la chemise échancrée, le veston en
étoffe rosé pâle, le pantalon qui retombe sur la bottine. Mais
ceux-là ne sont pas pour attirer l'attention du quatuor. Non! Au
pantalon de coupe moderne, nos touristes préfèrent le paréo dont
la cotonnade coloriée et bariolée se drape depuis la ceinture
jusqu'à la cheville, et, au lieu du chapeau de haute forme et même
du panama, cette coiffure commune aux deux sexes, le hei, dans
lequel s'entrelacent le feuillage et les fleurs.

Quant aux femmes, ce sont encore les poétiques et gracieuses
otaïtiennes de Bougainville, soit que les pétales blancs du tiare,
sorte de gardénia, se mêlent aux nattes noires déroulées sur leurs
épaules, soit que leur tête se coiffe de ce léger chapeau fait
avec l'épiderme d'un bourgeon de cocotier, et «dont le nom suave
de revareva semble venir d'un rêve,» déclame Yvernès. Ajoutez au
charme de ce costume, dont les couleurs, comme celles d'un
kaléidoscope, se modifient au moindre mouvement, la grâce de la
démarche, la nonchalance des attitudes, la douceur du sourire, la
pénétration du regard, l'harmonieuse sonorité de la voix, et l'on
comprendra pourquoi, dès que l'un répète:

«Tudieu, les beaux garçons!» les autres répondent en choeur «Et
quelles belles filles!»

Lorsque le Créateur a façonné de si merveilleux types, aurait-il
été possible qu'il n'eût pas songé à leur donner un cadre digne
d'eux? Et qu'eût-il pu imaginer de plus délicieux que ces paysages
taïtiens, dont la végétation est si intense sous l'influence des
eaux courantes et de l'abondante rosée des nuits?

Pendant leurs excursions à travers l'île et les districts voisins
de Papeeté, les Parisiens ne cessent d'admirer ce monde de
merveilles végétales. Laissant les bords de la mer, plus
favorables à la culture, où les forêts sont remplacées par des
plantations de citronniers, d'orangers, d'arrow-root, de cannes à
sucre, de caféiers, de cotonniers, par des champs d'ignames, de
manioc, d'indigo, de sorgho, de tabac, ils s'aventurent sous ces
épais massifs de l'intérieur, à la base des montagnes, dont les
cimes pointent au-dessus du dôme des frondaisons. Partout
d'élégants cocotiers d'une venue magnifique, des miros ou bois de
rose, des casuarinas ou bois de fer, des tiairi ou bancouliers,
des puraus, des tamanas, des ahis ou santals, des goyaviers, des
manguiers, des taccas, dont les racines sont comestibles, et aussi
le superbe taro, ce précieux arbre à pain, haut de tronc, lisse et
blanc, avec ses larges feuilles d'un vert foncé, entre lesquelles
se groupent de gros fruits à l'écorce comme ciselée, et dont la
pulpe blanche forme la principale nourriture des indigènes.

L'arbre le plus commun avec le cocotier, c'est le goyavier, qui
pousse jusqu'au sommet des montagnes ou peu s'en faut, et dont le
nom est tuava en langue taïtienne. Il se masse en épaisses forêts,
tandis que les puraus forment de sombres fourrés dont on sort à
grand'peine, lorsqu'on a l'imprudence de s'engager au milieu de
leurs inextricables fouillis.

Du reste, point d'animaux dangereux. Le seul quadrupède indigène
est une sorte de porc, d'une espèce moyenne entre le cochon et le
sanglier. Quant aux chevaux et aux boeufs, ils ont été importés
dans l'île, où prospèrent aussi les brebis et les chèvres. La
faune est donc beaucoup moins riche que la flore, même sous le
rapport des oiseaux. Des colombes et des salanganes comme aux
Sandwich. Pas de reptiles, sauf le cent-pieds et le scorpion. En
fait d'insectes, des guêpes et des moustiques.

Les productions de Taïti se réduisent au coton, à la canne à
sucre, dont la culture s'est largement développée au détriment du
tabac et du café, puis à l'huile de coco, à l'arrow-root, aux
oranges, à la nacre et aux perles.

Cependant, cela suffît pour alimenter un commerce important avec
l'Amérique, l'Australie, la Nouvelle-Zélande, avec la Chine en
Asie, avec la France et l'Angleterre en Europe, soit une valeur de
trois millions deux cent mille francs à l'importation,
contrebalancée par quatre millions et demi à l'exportation.

Les excursions du quatuor se sont étendues jusqu'à la presqu'île
de Tabaratu. Une visite rendue au fort Phaéton le met en rapport
avec un détachement de soldats de marine, enchantés de recevoir
des compatriotes.

Dans une auberge du port, tenue par un colon, Frascolin fait
convenablement les choses. Aux indigènes des environs, au mutoï du
district, on sert des vins français dont le digne aubergiste
consent à se défaire à bon prix. En revanche, les gens de
l'endroit offrent à leurs hôtes les productions du pays, des
régimes venant de cette espèce de bananier, nommé feï, de belle
couleur jaune, des ignames apprêtés de façon succulente, du maïore
qui est le fruit de l'arbre à pain cuit à l'étouffée dans un trou
empli de cailloux brûlants, et enfin une certaine confiture, à
saveur aigrelette, provenant de la noix râpée du cocotier, et qui,
sous le nom de taïero, se conserve dans des tiges de bambou.

Ce luncheon est très gai. Les convives fumèrent plusieurs
centaines de ces cigarettes faites d'une feuille de tabac séchée
au feu enroulée d'une feuille de pandanus. Seulement, au lieu
d'imiter les Taïtiens et les Taïtiennes qui se les passaient de
bouche en bouche, après en avoir tiré quelques bouffées, les
Français se contentèrent de les fumer à la française. Et lorsque
le mutoï lui offrit la sienne, Pinchinat le remercia d'un «mea
maitaï», c'est-à-dire d'un très bien! dont l'intonation cocasse
mit en belle humeur toute l'assistance.

Au cours de ces excursions, il va sans dire que les
excursionnistes ne pouvaient songer à rentrer chaque soir à
Papeeté ou à Standard-Island. Partout, d'ailleurs, dans les
villages, dans les habitations éparses, chez les colons, chez les
indigènes, ils sont reçus avec autant de sympathie que de confort.

Pour occuper la journée du 7 novembre, ils ont formé le projet de
visiter la pointe Vénus, excursion à laquelle ne saurait se
soustraire un touriste digne de ce nom.

On part dès le petit jour, d'un pied léger. On traverse sur un
pont la jolie rivière de Fantahua. On remonte la vallée jusqu'à
cette retentissante cascade, double de celle du Niagara en
hauteur, mais infiniment moins large, qui tombe de soixante-quinze
mètres avec un tumulte superbe. On arrive ainsi, en suivant la
route accrochée au flanc de la colline Taharahi, sur le bord de la
mer, à ce morne auquel Cook donna le nom de cap de l'Arbre, -- nom
justifié à cette époque par la présence d'un arbre isolé,
actuellement mort de vieillesse. Une avenue, plantée de
magnifiques essences, conduit, à partir du village de Taharahi, au
phare qui se dresse à l'extrême pointe de l'île.

C'est en cet endroit, à mi-côte d'une colline verdoyante, que la
famille Coverley a fixé sa résidence. Il n'y a donc aucun motif
sérieux pour que Walter Tankerdon dont la villa s'élève loin, bien
loin, au delà de Papeeté, pousse ses promenades du côté de la
Pointe Vénus. Les Parisiens l'aperçoivent, cependant. Le jeune
homme s'est transporté à cheval, aux environs du cottage Coverley.
Il échange un salut avec les touristes français, et leur demande
s'ils comptent regagner Papeeté le soir même.

«Non, monsieur Tankerdon, répond Frascolin. Nous avons reçu une
invitation de mistress Coverley, et il est probable que nous
passerons la soirée à la villa.

-- Alors, messieurs, je vous dis au revoir,» réplique Walter
Tankerdon. Et il semble que la physionomie du jeune homme s'est
obscurcie, bien qu'aucun nuage n'ait voilé en cet instant le
soleil. Puis, il pique des deux, et s'éloigne au petit trot, après
avoir jeté un dernier regard sur la villa toute blanche entre les
arbres. Mais aussi, pourquoi l'ancien négociant a-t-il reparu sous
le richissime Tankerdon, et risque-t-il de semer la dissension
dans cette Standard-Island qui n'a point été créée pour le souci
des affaires!

«Eh! dit Pinchinat, peut-être aurait-il voulu nous accompagner, ce
charmant cavalier?...

-- Oui, ajoute Frascolin, et il est évident que notre ami Munbar
pourrait bien avoir raison! Il s'en va tout malheureux de n'avoir
pu rencontrer miss Dy Coverley...

-- Ce qui prouve que le milliard ne fait pas le bonheur?» réplique
ce grand philosophe d'Yvernès.

Pendant l'après-midi et la soirée, heures délicieuses passées au
cottage avec les Coverley. Le quatuor retrouve dans la villa le
même accueil qu'à l'hôtel de la Quinzième Avenue. Sympathique
réunion, à laquelle l'art se mêle fort agréablement. On fait
d'excellente musique, au piano s'entend. Mrs Coverley déchiffre
quelques partitions nouvelles. Miss Dy chante en véritable
artiste, et Yvernès, qui est doué d'une jolie voix, mêle son ténor
au soprano de la jeune fille.

On ne sait trop pourquoi, -- peut-être l'a-t-il fait à dessein, --
Pinchinat glisse dans la conversation que ses camarades et lui ont
aperçu Walter Tankerdon qui se promenait aux environs de la villa.
Est-ce très adroit de sa part, et n'eût-il pas mieux valu se
taire?... Non, et si le surintendant eût été là, il n'aurait pu
qu'approuver Son Altesse. Un léger sourire, presque imperceptible,
s'est ébauché sur les lèvres de miss Dy, ses jolis yeux ont brillé
d'un vif éclat, et lorsqu'elle s'est remise à chanter, il semble
que sa voix est devenue plus pénétrante.

Mrs Coverley la regarde un instant, se contentant de dire, tandis
que M. Coverley fronce le sourcil:

«Tu n'es pas fatiguée, mon enfant?...

-- Non, ma mère.

-- Et vous, monsieur Yvernès?...

-- Pas le moins du monde, madame. Avant ma naissance, j'ai dû être
enfant de choeur dans une des chapelles du Paradis!» La soirée
s'achève, et il est près de minuit, lorsque M. Coverley juge
l'heure venue de prendre quelque repos. Le lendemain, enchanté de
cette si simple et si cordiale réception, le quatuor redescend le
chemin vers Papeeté.

La relâche à Taïti ne doit plus durer qu'une semaine. Suivant son
itinéraire réglé d'avance, Standard-Island se remettra en route au
sud-ouest. Et, sans doute, rien n'eût signalé cette dernière
semaine pendant laquelle les quatre touristes ont complété leurs
excursions, si un très heureux incident ne se fût produit à la
date du 11 novembre.

La division de l'escadre française du Pacifique vient d'être
signalée dans la matinée par le sémaphore de la colline qui
s'élève en arrière de Papeeté.

À onze heures, un croiseur de première classe, le _Paris_, escorté
de deux croiseurs de deuxième classe et d'une mouche, mouille sur
rade.

Les saluts réglementaires sont échangés de part et d'autre, et le
contre-amiral, dont le guidon flotte sur le _Paris_, descend à
terre avec ses officiers.

Après les coups de canon officiels, auxquels les batteries de
l'Éperon et de la Poupe joignent leurs tonnerres sympathiques, le
contre-amiral et le commandant-commissaire des îles de la Société
s'empressent de se rendre successivement visite.

C'est une bonne fortune pour les navires de la division, leurs
officiers, leurs équipages, d'être arrivés sur la rade de Taïti,
pendant que Standard-Island y séjourne encore. Nouvelles occasions
de réceptions et de fêtes. Le Joyau du Pacifique est ouvert aux
marins français, qui s'empressent d'en venir admirer les
merveilles. Pendant quarante-huit heures, les uniformes de notre
marine se mêlent aux costumes milliardais.

Cyrus Bikerstaff fait les honneurs de l'observatoire, le
surintendant fait les honneurs du casino et autres établissements
sous sa dépendance.

C'est dans ces circonstances qu'il est venu une idée à cet
étonnant Calistus Munbar, une idée géniale dont la réalisation
doit laisser d'inoubliables souvenirs. Et cette idée, il la
communique au gouverneur, et le gouverneur l'adopte, sur avis du
conseil des notables.

Oui! Une grande fête est décidée pour le 15 novembre. Son
programme comprendra un dîner d'apparat et un bal donnés dans les
salons de l'hôtel de ville. À cette époque les Milliardais en
villégiature seront rentrés, puisque le départ doit s'effectuer
deux jours après.

Les hauts personnages des deux sections ne manqueront donc point à
ce festival en l'honneur de la reine Pomaré VI, des Taïtiens
européens ou indigènes et de l'escadre française.

Calistus Munbar est chargé d'organiser cette fête, et l'on peut
s'en rapporter à son imagination comme à son zèle. Le quatuor se
met à sa disposition, et il est convenu qu'un concert figurera
parmi les plus attractifs numéros du programme.

Quant aux invitations, c'est au gouverneur qu'incombe la mission
de les répartir.

En premier lieu, Cyrus Bikerstaff va en personne prier la reine
Pomaré, les princes et les princesses de sa cour d'assister à
cette fête, et la reine daigne répondre par une acceptation. Mêmes
remerciements de la part du commandant-commissaire et des hauts
fonctionnaires français, du contre-amiral et de ses officiers, qui
se montrent très sensibles à cette gracieuseté.

En somme, mille invitations sont lancées. Bien entendu, les mille
invités ne doivent pas s'asseoir à la table municipale. Non! une
centaine seulement: les personnes royales, les officiers de la
division, les autorités du protectorat, les premiers
fonctionnaires, le conseil des notables et le haut clergé de
Standard-Island. Mais il y aura, dans le parc, banquets, jeux,
feux d'artifice, -- de quoi satisfaire la population.

Le roi et la reine de Malécarlie n'ont point été oubliés, cela va
sans dire. Mais Leurs Majestés, ennemies de tout apparat, vivant à
l'écart dans leur modeste habitation de la Trente-deuxième Avenue,
remercièrent le gouverneur d'une invitation qu'ils regrettaient de
ne pouvoir accepter.

«Pauvres souverains!» dit Yvernès.

Le grand jour arrivé, l'île se pavoise des couleurs françaises et
taïtiennes, mêlées aux couleurs milliardaises.

La reine Pomaré et sa cour, en costumes de gala, sont reçues à
Tribord-Harbour aux détonations de la double batterie. À ces
détonations répondent les canons de Papeeté et les canons de la
division navale.

Vers six heures du soir, après une promenade à travers le parc,
tout ce beau monde a gagné le palais municipal superbement décoré.

Quel coup d'oeil offre l'escalier monumental dont chaque marche
n'a pas coûté moins de dix mille francs, comme celui de l'hôtel
Vanderbilt à New-York! Et dans la splendide salle à manger, les
convives vont s'asseoir aux tables du festin.

Le code des préséances a été observé par le gouverneur avec un
tact parfait. Il n'y aura pas matière à conflit entre les grandes
familles rivales des deux sections. Chacun est heureux de la place
qui lui est attribuée, -- entre autres miss Dy Coverley, qui se
trouve en face de Walter Tankerdon. Cela suffit au jeune homme et
à la jeune fille, et mieux valait ne pas les rapprocher davantage.

Il n'est pas besoin de dire que les artistes français n'ont point
à se plaindre. On leur a donné, en les mettant à la table
d'honneur, une nouvelle preuve d'estime et de sympathie pour leur
talent et leurs personnes.

Quant au menu de ce mémorable repas, étudié, médité, composé par
le surintendant, il prouve que, même au point de vue des
ressources culinaires, Milliard-City n'a rien à envier à la
vieille Europe.

Qu'on en juge, d'après ce menu, imprimé en or sur vélin par les
soins de Calistus Munbar.

Le potage à la d'Orléans,
La crème comtesse,
Le turbot à la Mornay,
Le filet de boeuf à la Napolitaine,
Les quenelles de volaille à la Viennoise,
Les mousses de foie gras à la Trévise.
Sorbets.
Les cailles rôties sur canapé,
La salade provençale,
Les petits pois à l'anglaise,
Bombe, macédoine, fruits,
Gâteaux variés,
Grissins au parmesan.

_Vins:_
Château d'Yquem. -- Château-Margaux. Chambertin. -- Champagne.

_Liqueurs variées_

À la table de la reine d'Angleterre, de l'empereur de Russie, de
l'empereur allemand ou du président de la République française, a-
t-on jamais trouvé des combinaisons supérieures pour un menu
officiel, et eussent-ils pu mieux faire les chefs de cuisine les
plus en vogue des deux continents?

À neuf heures, les invités se rendent dans les salons du casino
pour le concert. Le programme comporte quatre morceaux de choix, -
- quatre, pas davantage:

Cinquième quatuor en _la majeur_: Op. 18 de Beethoven;
Deuxième quatuor en _ré mineur_: Op. 10 de Mozart;
Deuxième quatuor en _ré majeur_: Op. 64 (deuxième partie) d'Haydn;
Douzième quatuor en _mi bémol_ d'Onslow.

Ce concert est un nouveau triomphe pour les exécutants parisiens,
si heureusement embarqués, -- quoi qu'en pût penser le
récalcitrant violoncelliste, -- à bord de Standard-Island!

Entre temps, Européens et étrangers prennent part aux divers jeux
installés dans le parc. Des bals champêtres s'organisent sur les
pelouses, et, pourquoi ne pas l'avouer, on danse au son des
accordéons qui sont des instruments très en vogue chez les
naturels des îles de la Société. Or, les marins français ont un
faible pour cet appareil pneumatique, et comme les
permissionnaires du _Paris_ et autres navires de la division ont
débarqué en grand nombre, les orchestres se trouvent au complet et
les accordéons font rage. Les voix s'en mêlent aussi, et les
chansons de bord répondent aux himerres, qui sont les airs
populaires et favoris des populations océaniennes.

Au reste, les indigènes de Taïti, hommes et femmes, ont un goût
prononcé pour le chant et pour la danse, où ils excellent. Ce
soir-là, à plusieurs reprises, ils exécutent les figures de la
répauipa, qui peut être considérée comme une danse nationale, et
dont la mesure est marquée par le battement du tambour. Puis les
chorégraphes de toute origine, indigènes ou étrangers, s'en
donnent à coeur joie, grâce à l'excitation des rafraîchissements
de toutes sortes offerts par la municipalité.

En même temps, des bals, d'une ordonnance et d'une composition
plus sélect, réunissent, sous la direction d'Athanase Dorémus, les
familles dans les salons de l'hôtel de ville. Les dames
milliardaises et taïtiennes ont fait assaut de toilettes. On ne
s'étonnera pas que les premières, clientes fidèles des couturiers
parisiens, éclipsent sans peine, même les plus élégantes
européennes de la colonie. Les diamants ruissellent sur leurs
têtes, sur leurs épaules, à leur poitrine, et c'est entre elles
seules que la lutte peut présenter quelque intérêt. Mais qui eût
osé se prononcer pour Mrs Coverley ou Mrs Tankerdon, éblouissantes
toutes les deux? Ce n'est certes pas Cyrus Bikerstaff, toujours si
soucieux de maintenir un parfait équilibre entre les deux sections
de l'île.

Dans le quadrille d'honneur ont figuré la souveraine de Taïti et
son auguste époux, Cyrus Bikerstaff et Mrs Coverley, le contre-
amiral et Mrs Tankerdon, le commodore Simcoë et la première dame
d'honneur de la reine. En même temps, d'autres quadrilles sont
formés, où les couples se mélangent, en ne consultant que leur
goût ou leurs sympathies. Tout cet ensemble est charmant. Et,
pourtant, Sébastien Zorn se tient à l'écart, dans une attitude
sinon de protestation, du moins de dédain, comme les deux Romains
grognons du fameux tableau de la _Décadence_. Mais Yvernès,
Pinchinat, Frascolin, valsent, polkent, mazurkent avec les plus
jolies Taïtiennes et les plus délicieuses jeunes filles de
Standard-Island. Et qui sait si, ce soir-là, bien des mariages ne
furent pas décidés fin de bal, -- ce qui occasionnerait sans doute
un supplément de travail aux employés de l'état civil?...

D'ailleurs, quelle n'a pas été la surprise générale, lorsque le
hasard a donné Walter Tankerdon pour cavalier à miss Coverley dans
un quadrille? Est-ce le hasard, et ce fin diplomate de
surintendant ne l'a-t-il pas aidé par quelque combinaison savante?
Dans tous les cas, c'est là l'événement du jour, gros peut-être de
conséquences, s'il marque un premier pas vers la réconciliation
des deux puissantes familles.

Après le feu d'artifice qui est tiré sur la grande pelouse, les
danses reprennent dans le parc, à l'hôtel de ville, et se
prolongent jusqu'au jour.

Telle est cette mémorable fête, dont le souvenir se perpétuera à
travers la longue et heureuse série d'âges que l'avenir -- il faut
l'espérer, -- réserve à Standard-Island.

Le surlendemain, la relâche étant terminée, le commodore Simcoë
transmet dès l'aube ses ordres d'appareillage. Des détonations
d'artillerie saluent le départ de l'île à hélice, comme elles ont
salué son arrivée, et elle rend les saluts coups pour coups à
Taïti et à la division navale.

La direction est nord-ouest, de manière à passer en revue les
autres îles de l'archipel, le groupe Sous-le-Vent après le groupe
du Vent.

On longe ainsi les pittoresques contours de Moorea, hérissée de
pics superbes, dont la pointe centrale est percée à jour, Raiatea,
l'île Sainte, qui fut le berceau de la royauté indigène, Bora-
Bora, dominée par une montagne de mille mètres, puis les îlots
Motu-Iti, Mapéta, Tubuai, Manu, anneaux de la chaîne taïtienne
tendue à travers ces parages.

Le 19 novembre, à l'heure où le soleil décline à l'horizon,
disparaissent les derniers sommets de l'archipel.

Standard-Island met alors le cap au sud-ouest, -- orientation que
les appareils télégraphiques indiquent sur les cartes disposées
aux vitrines du casino.

Et qui observerait, en ce moment, le capitaine Sarol, serait
frappé du feu sombre de ses regards, de la farouche expression de
sa physionomie, lorsque, d'une main menaçante, il montre à ses
Malais la route des Nouvelles-Hébrides, situées à douze cents
lieues dans l'ouest!

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.



SECONDE PARTIE



I -- Aux Îles de Cook


Depuis six mois Standard-Island, partie de la baie de Madeleine,
va d'archipel en archipel à travers le Pacifique. Pas un accident
ne s'est produit au cours de sa merveilleuse navigation. À cette
époque de l'année, les parages de la zone équatoriale sont calmes,
le souffle des alizés est normalement établi entre les tropiques.
D'ailleurs, lorsque quelque bourrasque ou tempête se déchaîne, la
base solide qui porte Milliard-City, les deux ports, le parc, la
campagne, n'en ressent pas la moindre secousse. La bourrasque
passe, la tempête s'apaise. À peine s'en est-on aperçu à la
surface du Joyau du Pacifique.

Ce qu'il y aurait plutôt lieu de craindre dans ces conditions, ce
serait la monotonie d'une existence trop uniforme. Mais nos
Parisiens sont les premiers à convenir qu'il n'en est rien. Sur
cet immense désert de l'Océan se succèdent les oasis, -- tels ces
groupes qui ont été déjà visités, les Sandwich, les Marquises, les
Pomotou, les îles de la Société, tels ceux que l'on explorera
avant de reprendre la route du nord, les îles de Cook, les Samoa,
les Tonga, les Fidji, les Nouvelles-Hébrides et d'autres peut-
être. Autant de relâches variées, autant d'occasions attendues qui
permettront de parcourir ces pays, si intéressants au point de vue
ethnographique.

En ce qui concerne le Quatuor Concertant, comment songerait-il à
se plaindre, si même il en avait le temps? Peut-il se considérer
comme séparé du reste du monde? Les services postaux avec les deux
continents ne sont-ils pas réguliers? Non seulement les navires à
pétrole apportent leurs chargements pour les besoins des usines
presque à jour fixe, mais il ne s'écoule pas une quinzaine sans
que les steamers ne déchargent à Tribord-Harbour ou à Bâbord-
Harbour leurs cargaisons de toutes sortes, et aussi le contingent
d'informations et de nouvelles qui défrayent les loisirs de la
population milliardaise.

Il va de soi que l'indemnité attribuée à ces artistes est payée
avec une ponctualité qui témoigne des inépuisables ressources de
la Compagnie. Des milliers de dollars tombent dans leur poche, s'y
accumulent, et ils seront riches, très riches à l'expiration d'un
pareil engagement. Jamais exécutants ne furent à pareille fête, et
ils ne peuvent regretter les résultats «relativement médiocres» de
leurs tournées à travers les États-Unis d'Amérique.

«Voyons, demanda un jour Frascolin au violoncelliste, es-tu revenu
de tes préventions contre Standard-Island?

-- Non, répond Sébastien Zorn.

-- Et pourtant, ajoute Pinchinat, nous aurons un joli sac lorsque
la campagne sera finie!

-- Ce n'est pas tout d'avoir un joli sac, il faut encore être sûr
de l'emporter avec soi!

-- Et tu n'en es pas sûr?...

-- Non.»À cela que répondre? Et pourtant, il n'y avait rien à
craindre pour ledit sac, puisque le produit des trimestres était
envoyé en Amérique sous forme de traites, et versé dans les
caisses de la Banque de New-York. Donc, le mieux est de laisser le
têtu s'encroûter dans ses injustifiables défiances.

En effet, l'avenir paraît plus que jamais assuré. Il semble que
les rivalités des deux sections soient entrées dans une période
d'apaisement. Cyrus Bikerstaff et ses adjoints ont lieu de s'en
applaudir. Le surintendant se multiplie depuis «le gros événement
du bal de l'hôtel de ville». Oui! Walter Tankerdon a dansé avec
miss Dy Coverley. Doit-on en conclure que les rapports des deux
familles soient moins tendus? Ce qui est certain, c'est que Jem
Tankerdon et ses amis ne parlent plus de faire de Standard-Island
une île industrielle et commerçante. Enfin, dans la haute société,
on s'entretient beaucoup de l'incident du bal. Quelques esprits
perspicaces y voient un rapprochement, peut-être plus qu'un
rapprochement, une union qui mettra fin aux dissensions privées et
publiques.

Et si ces prévisions se réalisent, un jeune homme et une jeune
fille, assurément dignes l'un de l'autre, auront vu s'accomplir
leur voeu le plus cher, nous croyons être en droit de l'affirmer.

Ce n'est pas douteux, Walter Tankerdon n'a pu rester insensible
aux charmes de miss Dy Coverley. Cela date d'un an déjà. Étant
donnée la situation, il n'a confié à personne le secret de ses
sentiments. Miss Dy l'a deviné, elle l'a compris, elle a été
touchée de cette discrétion. Peut-être même a-t-elle vu clair dans
son propre coeur, et ce coeur est-il prêt à répondre à celui de
Walter?... Elle n'en a rien laissé paraître, d'ailleurs. Elle
s'est tenue sur la réserve que lui commandent sa dignité et
l'éloignement que se témoignent les deux familles.

Cependant un observateur aurait pu remarquer que Walter et miss Dy
ne prennent jamais part aux discussions qui s'élèvent parfois dans
l'hôtel de la Quinzième Avenue comme dans celui de la Dix-
neuvième. Lorsque l'intraitable Jem Tankerdon s'abandonne à
quelque fulminante diatribe contre les Coverley, son fils courbe
la tête, se tait, s'éloigne. Lorsque Nat Coverley tempête contre
les Tankerdon, sa fille baisse les yeux, sa jolie figure pâlit, et
elle essaie de changer la conversation, sans y réussir, il est
vrai. Que ces deux personnages ne se soient aperçus de rien, c'est
le lot commun des pères auxquels la nature a mis un bandeau sur
les yeux. Mais, -- du moins Calistus Munbar l'affirme, -- Mrs
Coverley et Mrs Tankerdon n'en sont plus à ce degré d'aveuglement.
Les mères n'ont pas des yeux pour ne point voir, et cet état d'âme
de leurs enfants est un sujet de constante appréhension, puisque
le seul remède possible est inapplicable. Au fond, elles sentent
bien que, devant les inimitiés des deux rivaux, devant leur amour-
propre constamment blessé dans des questions de préséance, aucune
réconciliation, aucune union n'est admissible... Et pourtant,
Walter et miss Dy s'aiment... Leurs mères n'en sont plus à le
découvrir...

Plus d'une fois déjà, le jeune homme a été sollicité de faire un
choix parmi les jeunes filles à marier de la section bâbordaise.
Il en est de charmantes, parfaitement élevées, d'une situation de
fortune presque égale à la sienne, et dont les familles seraient
heureuses d'une pareille union. Son père l'y a engagé de façon
très nette, sa mère aussi, bien qu'elle se soit montrée moins
pressante. Walter a toujours refusé, donnant pour prétexte qu'il
ne se sent aucune propension au mariage. Or, l'ancien négociant de
Chicago n'entend pas de cette oreille. Quand on possède plusieurs
centaines de millions en dot, ce n'est pas pour rester
célibataire. Si son fils ne trouve pas une jeune fille à son goût
à Standard-Island, -- de son monde s'entend, -- eh bien! qu'il
voyage, qu'il aille courir l'Amérique ou l'Europe!... Avec son
nom, sa fortune, sans parler des agréments de sa personne, il
n'aura que l'embarras du choix, -- voulût-il d'une princesse de
sang impérial ou royal!... Ainsi s'exprime Jem Tankerdon. Or,
chaque fois que son père l'a mis au pied du mur, Walter s'est
défendu de le franchir, ce mur, pour aller chercher femme à
l'étranger. Et sa mère lui ayant dit une fois:

«Mon cher enfant, y a-t-il donc ici quelque jeune fille qui te
plaise?...

-- Oui, ma mère!» a-t-il répondu. Et, comme Mrs Tankerdon n'a pas
été jusqu'à lui demander quelle était cette jeune fille, il n'a
pas cru opportun de la nommer. Que pareille situation existe dans
la famille Coverley, que l'ancien banquier de la Nouvelle-Orléans
désire marier sa fille à l'un des jeunes gens qui fréquentent
l'hôtel dont les réceptions sont très à la mode, cela n'est pas
douteux. Si aucun d'eux ne lui agrée, eh bien, son père et sa mère
l'emmèneront à l'étranger... Ils visiteront la France, l'Italie,
l'Angleterre... Miss Dy répond alors qu'elle préfère ne point
quitter Milliard-City... Elle se trouve bien à Standard-Island...
Elle ne demande qu'à y rester... M. Coverley ne laisse pas d'être
assez inquiet de cette réponse, dont le véritable motif lui
échappe. D'ailleurs, Mrs Coverley n'a point posé à sa fille une
question aussi directe que celle de Mrs Tankerdon à Walter, cela
va de soi, et il est présumable que miss Dy n'aurait pas osé
répondre avec la même franchise -- même à sa mère. Voilà où en
sont les choses. Depuis qu'ils ne peuvent plus se méprendre sur la
nature de leurs sentiments, si le jeune homme et la jeune fille
ont quelquefois échangé un regard, ils ne se sont jamais adressé
une seule parole. Se rencontrent-ils, ce n'est que dans les salons
officiels, aux réceptions de Cyrus Bikerstaff, lors de quelque
cérémonie à laquelle les notables milliardais ne sauraient se
dispenser d'assister, ne fût-ce que pour maintenir leur rang. Or,
en ces circonstances, Walter Tankerdon et miss Dy Coverley
observent une complète réserve, étant sur un terrain où toute
imprudence pourrait amener des conséquences fâcheuses... Que l'on
juge donc de l'effet produit après l'extraordinaire incident qui a
marqué le bal du gouverneur, -- incident où les esprits portés à
l'exagération ont voulu voir un scandale, et dont toute la ville
s'est entretenue le lendemain. Quant à la cause qui l'a provoqué,
rien de plus simple. Le surintendant avait invité miss Coverley à
danser... il ne s'est pas trouvé là au début du quadrille -- ô le
malin Munbar!... Walter Tankerdon s'est présenté à sa place et la
jeune fille l'a accepté pour cavalier... Qu'à la suite de ce fait
si considérable dans les mondanités de Milliard-City, il y ait eu
des explications de part et d'autre, cela est probable, cela est
même certain. M. Tankerdon a dû interroger son fils et M. Coverley
sa fille à ce sujet. Mais qu'a-t-elle répondu, miss Dy?... Qu'a-t-
il répondu, Walter?... Mrs Coverley et Mrs Tankerdon sont-elles
intervenues, et quel a été le résultat de cette intervention?...
Avec toute sa perspicacité de furet, toute sa finesse
diplomatique, Calistus Munbar n'est pas parvenu à le savoir.
Aussi, quand Frascolin l'interroge là-dessus, se contente-t-il de
répondre par un clignement de son oeil droit, -- ce qui ne veut
rien dire, puisqu'il ne sait absolument rien. L'intéressant à
noter, c'est que, depuis ce jour mémorable, lorsque Walter
rencontre Mrs Coverley et miss Dy à la promenade, il s'incline
respectueusement, et que la jeune fille et sa mère lui rendent son
salut. À en croire le surintendant, c'est là un pas immense, «une
enjambée sur l'avenir!» Dans la matinée du 25 novembre, a lieu un
fait de mer qui n'a aucun rapport avec la situation des deux
prépondérantes familles de l'île à hélice. Au lever du jour, les
vigies de l'observatoire signalent plusieurs bâtiments de haut
bord, qui font route dans la direction du sud-ouest. Ces navires
marchent en ligne, conservant leurs distances. Ce ne peut être que
la division d'une des escadres du Pacifique.

Le commodore Simcoë prévient télégraphiquement le gouverneur, et
celui-ci donne des ordres pour que les saluts soient échangés avec
ces navires de guerre.

Frascolin, Yvernès, Pinchinat, se rendent à la tour de
l'observatoire, désireux d'assister à cet échange de politesses
internationales.

Les lunettes sont braquées sur les bâtiments, au nombre de quatre,
distants de cinq à six milles. Aucun pavillon ne bat à leur corne,
et on ne peut reconnaître leur nationalité.

«Rien n'indique à quelle marine ils appartiennent? demande
Frascolin à l'officier.

-- Rien, répondit celui-ci, mais, à leur apparence, je croirais
volontiers que ces bâtiments sont de nationalité britannique. Du
reste, dans ces parages, on ne rencontre guère que des divisions
d'escadres anglaises, françaises ou américaines. Quels qu'ils
soient, nous serons fixés lorsqu'ils auront gagné d'un ou deux
milles.»

Les navires s'approchent avec une vitesse très modérée, et, s'ils
ne changent pas leur route, ils devront passer à quelques
encablures de Standard-Island.

Un certain nombre de curieux se portent à la batterie de l'Éperon
et suivent avec intérêt la marche de ces navires.

Une heure plus tard, les bâtiments sont à moins de deux milles,
des croiseurs d'ancien modèle, gréés en trois-mâts, très
supérieurs d'aspect à ces bâtiments modernes réduits à une mâture
militaire. De leurs larges cheminées s'échappent des volutes de
vapeur que la brise de l'ouest chasse jusqu'aux extrêmes limites
de l'horizon.

Lorsqu'ils ne sont plus qu'à un mille et demi, l'officier est en
mesure d'affirmer qu'ils forment la division britannique de
l'Ouest-Pacifique, dont certains archipels, ceux de Tonga, de
Samoa, de Cook, sont possédés par la Grande-Bretagne ou placés
sous son protectorat.

L'officier se tient prêt alors à faire hisser le pavillon de
Standard-Island, dont l'étamine, écussonnée d'un soleil d'or, se
déploiera largement à la brise. On attend que le salut soit fait
par le vaisseau amiral de la division.

Une dizaine de minutes s'écoulent. «Si ce sont des Anglais,
observe Frascolin, ils ne mettent guère d'empressement à être
polis!

-- Que veux-tu? répond Pinchinat. John Bull a généralement son
chapeau vissé sur la tête, et le dévissage exige une assez longue
manipulation.» L'officier hausse les épaules. «Ce sont bien des
Anglais, dit-il. Je les connais, ils ne salueront pas.»

En effet, aucun pavillon n'est hissé à la brigantine du navire de
tête. La division passe, sans plus se soucier de l'île à hélice
que si elle n'eût pas existé. Et d'ailleurs, de quel droit existe-
t-elle? De quel droit vient-elle encombrer ces parages du
Pacifique? Pourquoi l'Angleterre lui accorderait-elle attention,
puisqu'elle n'a cessé de protester contre la fabrication de cette
énorme machine qui, au risque d'occasionner des abordages, se
déplace sur ces mers et coupe les routes maritimes?...

La division s'est éloignée comme un monsieur mal élevé qui se
refuse à reconnaître les gens sur les trottoirs de Regent-Street
ou du Strand, et le pavillon de Standard-Island reste au pied de
la hampe.

De quelle manière, dans la ville, dans les ports, on traite cette
hautaine Angleterre, cette perfide Albion, cette Carthage des
temps modernes, il est aisé de l'imaginer.

Résolution est prise de ne jamais répondre à un salut britannique,
s'il s'en fait, -- ce qui est hors de toute supposition.

«Quelle différence avec notre escadre lors de son arrivée à Taïti!
s'écrie Yvernès.

-- C'est que les Français, réplique Frascolin, sont toujours d'une
politesse...

-- _Sostenuta con expressione!_» ajoute Son Altesse, en battant la
mesure d'une main gracieuse.

Dans la matinée du 29 novembre, les vigies ont connaissance des
premières hauteurs de l'archipel de Cook, situé par 20° de
latitude sud et 160° de longitude ouest. Appelé des noms de Mangia
et d'Harwey, puis du nom de Cook qui y débarqua en 1770, il se
compose des îles Mangia, Rarotonga, Watim, Mittio, Hervey,
Palmerston, Hage-meister, etc. Sa population, d'origine mahorie,
descendue de vingt mille à douze mille habitants, est formée de
Malais polynésiens, que les missionnaires européens convertirent
au christianisme. Ces insulaires, très soucieux de leur
indépendance, ont toujours résisté à l'envahissement exogène. Ils
se croient encore les maîtres chez eux, bien qu'ils en arrivent
peu à peu à subir l'influence protectrice -- on sait ce que cela
veut dire -- du gouvernement de l'Australie anglaise.

La première île du groupe que l'on rencontre, c'est Mangia, la
plus importante et la plus peuplée, -- au vrai, la capitale de
l'archipel. L'itinéraire y comporte une relâche de quinze jours.

Est-ce donc en cet archipel que Pinchinat fera connaissance avec
les véritables sauvages, -- ces sauvages à la Robinson Crusoë
qu'il avait cherchés vainement aux Marquises, aux îles de la
Société et de Nouka-Hiva? Sa curiosité de Parisien va-t-elle être
satisfaite? Verra-t-il des cannibales absolument authentiques,
ayant fait leurs preuves?...

«Mon vieux Zorn, dit-il ce jour-là à son camarade, s'il n'y a pas
d'anthropophages ici, il n'y en a plus nulle part!

-- Je pourrais te répondre: qu'est-ce que cela me fait? réplique
le hérisson du quatuor. Mais je te demanderai: pourquoi... nulle
part?...

-- Parce qu'une île qui s'appelle «Mangia», ne peut être habitée
que par des cannibales.» Et Pinchinat n'a que le temps d'esquiver
le coup de poing que mérite son abominable calembredaine. Du
reste, qu'il y ait ou non des anthropophages à Mangia, Son Altesse
n'aura pas la possibilité d'entrer en communication avec eux.

En effet, lorsque Standard-Island est arrivée à un mille de
Mangia, une pirogue, qui s'est détachée du port, se présente au
pier de Tribord-Harbour. Elle porte le ministre anglais, simple
pasteur protestant, lequel, mieux que les chefs mangiens, exerce
son agaçante tyrannie sur l'archipel. Dans cette île, mesurant
trente milles de circonférence, peuplée de quatre mille habitants,
soigneusement cultivée, riche en plantations de taros, en champs
d'arrow-root et d'ignames, c'est ce révérend qui possède les
meilleures terres. À lui la plus confortable habitation d'Ouchora,
capitale de l'île, au pied d'une colline hérissée d'arbres à pain,
de cocotiers, de manguiers, de bouraaux, de pimentiers, sans
parler d'un jardin en fleur, où s'épanouissent les coléas, les
gardénias et les pivoines. Il est puissant par les mutois, ces
policiers indigènes qui forment une escouade devant laquelle
s'inclinent leurs Majestés mangiennes. Cette police défend de
grimper aux arbres, de chasser et de pêcher les dimanches et
fêtes, de se promener après neuf heures du soir, d'acheter les
objets de consommation à des prix autres que ceux d'une taxe très
arbitraire, le tout sous peine d'amendes payées en piastres, -- la
piastre valant cinq francs, -- et dont le plus clair va dans la
poche du peu scrupuleux pasteur.

Lorsque ce gros petit homme débarque, l'officier de port s'avance
à sa rencontre, et des saluts sont échangés.

«Au nom du roi et de la reine de Mangia, dit l'Anglais, je
présente les compliments de Leurs Majestés à Son Excellence le
gouverneur de Standard-Island.

-- Je suis chargé de les recevoir et de vous en remercier,
monsieur le ministre, répond l'officier, en attendant que notre
gouverneur aille en personne présenter ses hommages...

-- Son Excellence sera la bien reçue,» dit le ministre dont la
physionomie chafouine est véritablement pétrie d'astuce et
d'avidité.

Puis, reprenant d'un ton doucereux: «L'état sanitaire de Standard-
Island ne laisse rien à désirer, je suppose?...

-- Jamais il n'a été meilleur.

-- Il se pourrait, cependant, que quelques maladies épidémiques,
l'influenza, le typhus, la petite vérole...

-- Pas même le coryza, monsieur le ministre. Veuillez donc nous
faire délivrer la patente nette, et, dès que nous serons à notre
poste de relâche, les communications avec Mangia s'établiront dans
des conditions régulières...

-- C'est que... répondit le pasteur, non sans une certaine
hésitation, si des maladies...

-- Je vous répète qu'il n'y en a pas trace.

-- Alors les habitants de Standard-Island ont l'intention de
débarquer...

-- Oui... comme ils viennent de le faire récemment dans les autres
groupes de l'est.

-- Très bien... très bien... répond le gros petit homme. Soyez sûr
qu'ils seront accueillis à merveille, du moment qu'aucune
épidémie...

-- Aucune, vous dis-je.

-- Qu'ils débarquent donc... en grand nombre... Les habitants les
recevront de leur mieux, car les Mangiens sont hospitaliers...
Seulement...

-- Seulement?...

-- Leurs Majestés, d'accord avec le conseil des chefs, ont décidé
qu'à Mangia comme dans les autres îles de l'archipel, les
étrangers auraient à payer une taxe d'introduction...

-- Une taxe?...

-- Oui... deux piastres... C'est peu de chose, vous le voyez...
deux piastres pour toute personne qui mettra le pied sur l'île.»

Très évidemment le ministre est l'auteur de cette proposition, que
le roi, la reine, le conseil des chefs se sont empressés
d'accepter, et dont un fort tantième est réservé à Son Excellence.
Comme dans les groupes de l'Est-Pacifique, il n'avait jamais été
question de semblables taxes, l'officier de port ne laisse pas
d'exprimer sa surprise.

«Cela est sérieux?... demande-t-il.

-- Très sérieux, affirme le ministre, et, faute du paiement de ces
deux piastres, nous ne pourrions laisser personne.

-- C'est bien!» répond l'officier.

Puis, saluant Son Excellence, il se rend au bureau téléphonique,
et transmet au commodore la susdite proposition.

Ethel Simcoë se met en communication avec le gouverneur. Convient-
il que l'île à hélice s'arrête devant Mangia, les prétentions des
autorités mangiennes étant aussi formelles qu'injustifiées?

La réponse ne se fait pas attendre. Après en avoir conféré avec
ses adjoints, Cyrus Bikerstaff refuse de se soumettre à ces taxes
vexatoires. Standard-Island ne relâchera ni devant Mangia ni
devant aucune autre des îles de l'archipel. Le cupide pasteur en
sera pour sa proposition, et les Milliardais iront, dans les
parages voisins, visiter des indigènes moins rapaces et moins
exigeants.

Ordre est donc envoyé aux mécaniciens de lâcher la bride à leurs
millions de chevaux-vapeur, et voilà comment Pinchinat fut privé
du plaisir de serrer la main à d'honorables anthropophages, --
s'il y en avait. Mais, qu'il se console! on ne se mange plus entre
soi aux îles de Cook, -- à regret peut-être!

Standard-Island prend direction à travers le large bras qui se
prolonge jusqu'à l'agglomération des quatre îles, dont le chapelet
se déroule au nord. Nombre de pirogues se montrent, les unes assez
finement construites et gréées, les autres simplement creusées
dans un tronc d'arbre, mais montées par de hardis pêcheurs, qui
s'aventurent à la poursuite des baleines, si nombreuses en ces
mers.

Ces îles sont très verdoyantes, très fertiles, et l'on comprend
que l'Angleterre leur ait imposé son protectorat, en attendant
qu'elle les range parmi ses propriétés du Pacifique. En vue de
Mangia, on a pu apercevoir ses côtes rocheuses, bordées d'un
bracelet de corail, ses maisons éblouissantes de blancheur,
crépies d'une chaux vive qui est extraite des formations
coralligènes, ses collines tapissées de la sombre verdure des
essences tropicales, et dont l'altitude ne dépasse pas deux cents
mètres.

Le lendemain, le commodore Simcoë a connaissance de Rarotonga, par
ses hauteurs boisées jusqu'à leurs sommets. Vers le centre, pointe
à quinze cents mètres un volcan, dont la cime émerge d'une
frondaison d'épaisses futaies. Entre ces massifs se détache un
édifice tout blanc, à fenêtres gothiques. C'est le temple
protestant, bâti au milieu de larges forêts de mapés, qui
descendent jusqu'au rivage. Les arbres, de grande taille, à
puissante ramure, au tronc capricieux, sont déjetés, bossués,
contournés comme les vieux pommiers de la Normandie ou les vieux
oliviers de la Provence.

Peut-être, le révérend qui dirige les consciences rarotongiennes,
de compte à demi avec le directeur de la _Société allemande
océanienne_, entre les mains de laquelle se concentre tout le
commerce de l'île, n'a-t-il pas établi des taxes d'étrangers, à
l'exemple de son collègue de Mangia? Peut-être les Milliardais
pourraient-ils, sans bourse délier, aller présenter leurs hommages
aux deux reines qui s'y disputent la souveraineté, l'une au
village d'Arognani, l'autre au village d'Avarua? Mais Cyrus
Bikerstaff ne juge pas à propos d'atterrir sur cette île, et il
est approuvé par le conseil des notables, habitués à être
accueillis comme des rois en voyage. En somme, perte sèche pour
ces indigènes, dominés par de maladroits anglicans, car les nababs
de Standard-Island ont la poche bien garnie et la piastre facile.

À la fin du jour, on ne voit plus que le pic du volcan se dressant
comme un style à l'horizon. Des myriades d'oiseaux de mer se sont
embarqués sans permission et voltigent au-dessus de Standard-
Island; mais, la nuit venue, ils s'enfuient à tire-d'aile,
regagnant les îlots incessamment battus de la houle au nord de
l'archipel.

Alors il se tient une réunion présidée par le gouverneur, et dans
laquelle est proposée une modification à l'itinéraire. Standard-
Island traverse des parages où l'influence anglaise est
prédominante. Continuer à naviguer vers l'ouest, sur le vingtième
parallèle, ainsi que cela avait été décidé, c'est faire route sur
les îles Tonga, sur les îles Fidji. Or, ce qui s'est passé aux
îles de Cook n'a rien de très encourageant. Ne convient-il pas
plutôt de rallier la Nouvelle-Calédonie, l'archipel de Loyalty,
ces possessions où le Joyau du Pacifique sera reçu avec toute
l'urbanité française? Puis, après le solstice de décembre, on
reviendrait franchement vers les zones équatoriales. Il est vrai,
ce serait s'écarter de ces Nouvelles-Hébrides, où l'on doit
rapatrier les naufragés du ketch et leur capitaine...

Pendant cette délibération à propos d'un nouvel itinéraire, les
Malais se sont montrés en proie à une inquiétude très explicable,
puisque, si la modification est adoptée, leur rapatriement sera
plus difficile. Le capitaine Sarol ne peut cacher son
désappointement, disons même sa colère, et quelqu'un qui l'eût
entendu parler à ses hommes aurait sans doute trouvé son
irritation plus que suspecte.

«Les voyez-vous, répétait-il, nous déposer aux Loyalty... ou à la
Nouvelle-Calédonie!... Et nos amis qui nous attendent à Erro-
mango!... Et notre plan si bien préparé aux Nouvelles-Hébrides!...
Est-ce que ce coup de fortune va nous échapper?...»

Par bonheur pour ces Malais, -- par malheur pour Standard-Island,
-- le projet de changer l'itinéraire n'est pas admis. Les notables
de Milliard-City n'aiment point qu'il soit apporté des
modifications à leurs habitudes. La campagne sera poursuivie,
telle que l'indique le programme arrêté au départ de la baie
Madeleine. Seulement, afin de remplacer la relâche de quinze jours
qui devait être faite aux îles de Cook, on décide de se diriger
vers l'archipel des Samoa, en remontant au nord-ouest, avant de
rallier le groupe des îles Tonga.

Et, lorsque cette décision est connue, les Malais ne peuvent
dissimuler leur satisfaction...

Après tout, quoi de plus naturel, et ne doivent-ils pas se réjouir
de ce que le conseil des notables n'ait pas renoncé à son projet
de les rapatrier aux Nouvelles-Hébrides?



II -- D'îles en îles


Si l'horizon de Standard-Island semble s'être rasséréné d'un côté,
depuis que les rapports sont moins tendus entre les Tribordais et
les Bâbordais, si cette amélioration est due au sentiment que
Walter Tankerdon et miss Dy Coverley éprouvent l'un pour l'autre,
si, enfin, le gouverneur et le surintendant ont lieu de croire que
l'avenir ne sera plus compromis par des divisions intestines, le
Joyau du Pacifique n'en est pas moins menacé dans son existence,
et il est difficile qu'il puisse échapper à la catastrophe
préparée de longue main. À mesure que son déplacement s'effectue
vers l'ouest, il s'approche des parages où sa destruction est
certaine, et l'auteur de cette criminelle machination n'est autre
que le capitaine Sarol.

En effet, ce n'est point une circonstance fortuite qui a conduit
les Malais au groupe des Sandwich. Le ketch n'a relâché à Honolulu
que pour y attendre l'arrivée de Standard-Island, à l'époque de sa
visite annuelle. La suivre après son départ, naviguer dans ses
eaux sans exciter les soupçons, s'y faire recueillir comme
naufragés, les siens et lui, puisqu'ils ne peuvent y être admis
comme passagers, et alors, sous prétexte d'un rapatriement, la
diriger vers les Nouvelle-Hébrides, telle a bien été l'intention
du capitaine Sarol.

On sait comment ce plan, dans sa première partie, a été mis à
exécution. La collision du ketch était imaginaire. Aucun navire ne
l'a abordé aux approches de l'Équateur. Ce sont les Malais qui ont
eux-mêmes sabordé leur bâtiment, mais de manière qu'il pût se
maintenir à flot jusqu'au moment où arriveraient les secours
demandés par le canon de détresse et de manière aussi qu'il fût
prêt à couler, lorsque l'embarcation de Tribord-Harbour aurait
recueilli son équipage. Dès lors, la collision ne serait pas
suspectée, on ne contesterait pas la qualité de naufragés à des
marins dont le bâtiment viendrait de sombrer, et il y aurait
nécessité de leur donner asile.

Il est vrai, peut-être le gouverneur ne voudrait-il pas les
garder? Peut-être les règlements s'opposaient-ils à ce que des
étrangers fussent autorisés à résider sur Standard-Island? Peut-
être déciderait-on de les débarquer au plus prochain archipel?...
C'était une chance à courir, et le capitaine Sarol l'a courue.
Mais, après avis favorable de la Compagnie, résolution a été prise
de conserver les naufragés du ketch et de les conduire en vue des
Nouvelles-Hébrides.

Ainsi sont allées les choses. Depuis quatre mois déjà, le
capitaine Sarol et ses dix Malais séjournent en pleine liberté sur
l'île à hélice. Ils ont pu l'explorer dans toute son étendue, en
pénétrer tous les secrets, et ils n'ont rien négligé à cet égard.
Cela marche à leur gré. Un instant, ils ont dû craindre que
l'itinéraire ne fût modifié par le conseil des notables, et
combien ils ont été inquiets -- même jusqu'à risquer de se rendre
suspects! Heureusement pour leurs projets, l'itinéraire n'a subi
aucun changement. Encore trois mois, Standard-Island arrivera dans
les parages des Nouvelles-Hébrides, et là doit se produire une
catastrophe qui n'aura jamais eu d'égale dans les sinistres
maritimes.

Il est dangereux pour les navigateurs, cet archipel des Nouvelles-
Hébrides, non seulement par les écueils dont sont semés ses
abords, par les courants de foudre qui s'y propagent, mais aussi
eu égard à la férocité native d'une partie de sa population.
Depuis l'époque où Quiros le découvrit en 1706, après qu'il eut
été exploré par Bougainville en 1768, et par Cook en 1773, il fut
le théâtre de monstrueux massacres, et peut-être sa mauvaise
réputation est-elle propre à justifier les craintes de Sébastien
Zorn sur l'issue de cette campagne maritime de Standard-Island.
Kanaques, Papous, Malais, s'y mélangent aux noirs Australiens,
perfides, lâches, réfractaires à toute tentative de civilisation.
Quelques îles de ce groupe sont de véritables nids à forbans, et
les habitants n'y vivent que de pirateries.

Le capitaine Sarol, Malais d'origine, appartient à ce type
d'écumeurs, baleiniers, sandaliers, négriers, qui, ainsi que l'a
observé le médecin de la marine Hagon lors de son voyage aux
Nouvelles-Hébrides, infestent ces parages. Audacieux,
entreprenant, habitué à courir les archipels suspects, très
instruit en son métier, s'étant plus d'une fois chargé de diriger
de sanglantes expéditions, ce Sarol n'en est pas à son coup
d'essai, et ses hauts faits l'ont rendu célèbre sur cette portion
de mer de l'Ouest-Pacifique.

Or, quelques mois avant, le capitaine Sarol et ses compagnons
ayant pour complice la population sanguinaire de l'île Erromango,
l'une des Nouvelles-Hébrides, ont préparé un coup qui leur
permettra, s'il réussit, d'aller vivre en honnêtes gens partout où
il leur plaira. Ils connaissent de réputation cette île à hélice
qui, depuis l'année précédente, se déplace entre les deux
tropiques. Ils savent quelles incalculables richesses renferme
cette opulente Milliard-City. Mais, comme elle ne doit point
s'aventurer si loin vers l'ouest, il s'agit de l'attirer en vue de
cette sauvage Erromango, où tout est préparé pour en assurer la
complète destruction.

D'autre part, bien que renforcés des naturels des îles voisines,
ces Néo-Hébridais doivent compter avec leur infériorité numérique,
étant donnée la population de Standard-Island, sans parler des
moyens de défense dont elle dispose. Aussi n'est-il point question
de l'attaquer en mer, comme un simple navire de commerce, ni de
lui lancer une flotille de pirogues à l'abordage. Grâce aux
sentiments d'humanité que les Malais auront su exploiter, sans
éveiller aucun soupçon, Standard-Island ralliera les parages
d'Erromango... Elle mouillera à quelques encablures... Des
milliers d'indigènes l'envahiront par surprise... Ils la jetteront
sur les roches... Elle s'y brisera... Elle sera livrée au pillage,
aux massacres... En vérité, cette horrible machination a des
chances de réussir. Pour prix de l'hospitalité qu'ils ont accordée
au capitaine Sarol et à ses complices, les Milliardais marchent à
une catastrophe suprême.

Le 9 décembre, le commodore Simcoë atteint le cent soixante et
onzième méridien, à son intersection avec le quinzième parallèle.
Entre ce méridien et le cent soixante-quinzième gît le groupe des
Samoa, visité par Bougainville en 1768, par Lapérouse en 1787, par
Edwards en 1791.

L'île Rose est d'abord relevée au nord-ouest, -- île inhabitée qui
ne mérite même pas l'honneur d'une visite.

Deux jours après, on a connaissance de l'île Manoua, flanquée des
deux îlots d'Olosaga et d'Ofou. Son point culminant monte à sept
cent soixante mètres au-dessus du niveau de la mer. Bien qu'elle
compte environ deux mille habitants, ce n'est pas la plus
intéressante l'archipel, et le gouverneur ne donne pas l'ordre d'y
relâcher. Mieux vaut séjourner, pendant une quinzaine de jours,
aux îles Tétuila, Upolu, Savaï, les plus belles de ce groupe, qui
est beau entre tous. Manoua jouit pourtant d'une certaine
célébrité dans les annales maritimes. En effet, c'est sur son
littoral, à Ma-Oma, que périrent plusieurs des compagnons de Cook,
au fond d'une baie à laquelle est restée le nom trop justifié de
baie du Massacre.

Une vingtaine de lieues séparent Manoua de Tétuila, sa voisine.
Standard-Island s'en approche pendant la nuit du 14 au 15
décembre. Ce soir-là, le quatuor, qui se promène aux environs de
la batterie de l'Éperon, a «senti» cette Tétuila, bien qu'elle
soit encore à une distance de plusieurs milles. L'air est embaumé
des plus délicieux parfums.

«Ce n'est pas une île, s'écrie Pinchinat, c'est le magasin de
Piver... c'est l'usine de Lubin... c'est une boutique de parfumeur
à la mode...

-- Si Ton Altesse n'y voit pas d'inconvénient, observe Yvernès, je
préfère que tu la compares à une cassolette...

-- Va pour une cassolette!» répond Pinchinat, qui ne veut point
contrarier les envolées poétiques de son camarade.

Et, en vérité, on dirait qu'un courant d'effluves parfumés est
apporté par la brise à la surface de ces eaux admirables. Ce sont
les émanations de cette essence si pénétrante, à laquelle les
Kanaques samoans ont donné le nom de «moussooi».

Au lever du soleil, Standard-Island longe Tétuila à six encablures
de sa côte nord. On dirait d'une corbeille verdoyante, ou plutôt
d'un étagement de forêts qui se développent jusqu'aux dernières
cimes, dont la plus élevée dépasse dix-sept cents mètres. Quelques
îlots la précèdent, entre autres celui d'Anuu. Des centaines de
pirogues élégantes, montées par de vigoureux indigènes demi-nus,
maniant leurs avirons sur la mesure à deux-quatre d'une chanson
samoane, s'empressent de faire escorte. De cinquante à soixante
rameurs, ce n'est pas un chiffre exagéré pour ces longues
embarcations, d'une solidité qui leur permet de fréquenter la
haute mer. Nos Parisiens comprennent alors pourquoi les premiers
Européens donnèrent à ces îles le nom d'Archipel des Navigateurs.
En somme, son véritable nom géographique est Hamoa ou
préférablement Samoa.

Savaï, Upolu, Tétuila, échelonnées du nord-ouest au sud-est,
Olosaga, Ofou, Manoua, réparties dans le sud-est, telles sont les
principales îles de ce groupe d'origine volcanique. Sa superficie
totale est de deux mille huit cents kilomètres carrés, et il
renferme une population de trente-cinq mille six cents habitants.
Il y a donc lieu de rabattre d'une moitié les recensements qui
furent indiqués par les premiers explorateurs.

Observons que l'une quelconque de ces îles peut présenter des
conditions climatériques aussi favorables que Standard-Island. La
température s'y maintient entre vingt-six et trente-quatre degrés.
Juillet et août sont les mois les plus froids, et les extrêmes
chaleurs s'accusent en février. Par exemple, de décembre à avril,
les Samoans sont noyés sous des pluies abondantes, et c'est aussi
l'époque à laquelle se déchaînent bourrasques et tempêtes, si
fécondes en sinistres.

Quant au commerce, entre les mains des Anglais d'abord, puis des
Américains, puis des Allemands, il peut s'élever à dix-huit cent
mille francs pour l'importation et à neuf cent mille francs pour
l'exportation. Il trouve ses éléments dans certains produits
agricoles, le coton dont la culture s'accroît chaque année, et le
coprah, c'est-à-dire l'amande desséchée du coco.

Du reste, la population, qui est d'origine malayo-polynésienne,
n'est mélangée que de trois centaines de blancs, et de quelques
milliers de travailleurs recrutés dans les diverses îles de la
Mélanésie. Depuis 1830, les missionnaires ont converti au
christianisme les Samoans, qui gardent cependant certaines
pratiques de leurs anciens rites religieux. La grande majorité des
indigènes est protestante, grâce à l'influence allemande et
anglaise. Néanmoins, le catholicisme y compte quelques milliers de
néophytes, dont les Pères Maristes s'appliquent à augmenter le
nombre, afin de combattre le prosélytisme anglo-saxon.

Standard-Island s'est arrêtée au sud de l'île Tétuila, à l'ouvert
de la rade de Pago-Pago. Là est le véritable port de l'île, dont
la capitale est Leone, située dans la partie centrale. Il n'y a,
cette fois, aucune difficulté entre le gouverneur Cyrus Bikerstaff
et les autorités samoanes. La libre pratique est accordée. Ce
n'est pas Tétuila, c'est Upolu qu'habite le souverain de
l'archipel, où sont établies les résidences anglaise, américaine
et allemande. On ne procède donc pas à des réceptions officielles.
Un certain nombre de Samoans profitent de la facilité qui leur est
offerte pour visiter Milliard-City et «ses environs». Quant aux
Milliardais, ils sont assurés que la population du groupe leur
fera bon et cordial accueil.

Le port est au fond de la baie. L'abri qu'il offre contre les
vents du large est excellent, et son accès facile. Les navires de
guerre y viennent souvent en relâche.

Parmi les premiers débarqués, ce jour-là, on ne s'étonnera pas de
rencontrer Sébastien Zorn et ses trois camarades, accompagnés du
surintendant qui veut être des leurs. Calistus Munbar est comme
toujours de charmante et débordante humeur. Il a appris qu'une
excursion jusqu'à Leone, dans des voitures attelées de chevaux
néozélandais, est organisée entre trois ou quatre familles de
notables. Or, puisque les Coverley et les Tankerdon doivent s'y
trouver, peut-être se produira-t-il encore un certain
rapprochement entre Walter et miss Dy, qui ne sera point pour lui
déplaire.

Tout en se promenant avec le quatuor, il cause de ce grand
événement; il s'anime, il s'emballe suivant son ordinaire.

«Mes amis, répète-t-il, nous sommes en plein opéra-comique... Avec
un heureux incident, on arrive au dénouement de la pièce... Un
cheval qui s'emporte... une voiture qui verse...

-- Une attaque de brigands!... dit Yvernès.

-- Un massacre général des excursionnistes!... ajoute Pinchinat.

-- Et cela pourrait bien arriver!... gronde le violoncelliste
d'une voix funèbre, comme s'il eût tiré de lugubres sons de sa
quatrième corde.

-- Non, mes amis, non! s'écrie Calistus Munbar. N'allons pas
jusqu'au massacre!... Il n'en faut pas tant!... Rien qu'un
accident acceptable, dans lequel Walter Tankerdon serait assez
heureux pour sauver la vie de miss Dy Coverley...

-- Et là-dessus, un peu de musique de Boïeldieu ou d'Auber! dit
Pinchinat, en faisant de sa main fermée le geste de tourner la
manivelle d'un orgue.

-- Ainsi, monsieur Munbar, répond Frascolin, vous tenez toujours à
ce mariage?...

-- Si j'y tiens, mon cher Frascolin! J'en rêve nuit et jour!...
J'en perds ma bonne humeur! (Il n'y paraissait guère)... J'en
maigris... (Cela ne se voyait pas davantage). J'en mourrai, s'il
ne se fait...

-- Il se fera, monsieur le surintendant, réplique Yvernès, en
donnant à sa voix une sonorité prophétique, car Dieu ne voudrait
pas la mort de Votre Excellence...

-- Il y perdrait!» répond Calistus Munbar. Et tous se dirigent
vers un cabaret indigène, où ils boivent à la santé des futurs
époux quelques verres d'eau de coco en mangeant de savoureuses
bananes. Un vrai régal pour les yeux de nos Parisiens, cette
population samoane, répandue le long des rues de Pago-Pago, à
travers les massifs qui entourent le port. Les hommes sont d'une
taille au-dessus de la moyenne, le teint d'un brun jaunâtre, la
tête arrondie, la poitrine puissante, les membres solidement
musclés, la physionomie douce et joviale. Peut-être montrent-ils
trop de tatouages sur les bras, le torse, même sur leurs cuisses
que recouvre imparfaitement une sorte de jupe d'herbes ou de
feuillage. Quant à leur chevelure, elle est noire, dit-on, lisse
ou ondulée, suivant le goût du dandysme indigène. Mais, sous la
couche de chaux blanche dont ils l'enduisent, elle forme perruque.

«Des sauvages Louis XV! fait observer Pinchinat. Il ne leur manque
que l'habit, l'épée, la culotte, les bas, les souliers à talons
rouges, le chapeau à plumes et la tabatière pour figurer aux
petits levers de Versailles!»

Quant aux Samoanes, femmes ou jeunes filles, aussi
rudimentairement vêtues que les hommes, tatouées aux mains et à la
poitrine, la tête enguirlandée de gardénias, le cou orné de
colliers d'hibiscus rouge, elles justifient l'admiration dont
débordent les récits des premiers navigateurs -- du moins tant
qu'elles sont jeunes. Très réservées, d'ailleurs, d'une pruderie
un peu affectée, gracieuses et souriantes, elles enchantent le
quatuor, en lui souhaitant le «kalofa», c'est-à-dire le bonjour,
prononcé d'une voix douce et mélodieuse.

Une excursion, ou plutôt un pèlerinage que nos touristes ont voulu
faire, et qu'ils ont exécuté le lendemain, leur a procuré
l'occasion de traverser l'île d'un littoral à l'autre. Une voiture
du pays les conduit sur la côte opposée, à la baie de França, dont
le nom rappelle un souvenir de la France. Là, sur un monument de
corail blanc, inauguré en 1884, se détache une plaque de bronze
qui porte en lettres gravées les noms inoubliables du commandant
de Langle, du naturaliste Lamanon et de neuf matelots, -- les
compagnons de Lapérouse, -- massacrés à cette place le 11 décembre
1787.

Sébastien Zorn et ses camarades sont revenus à Pago-Pago par
l'intérieur de l'île. Quels admirables massifs d'arbres, enlacés
de lianes, des cocotiers, des bananiers sauvages, nombre
d'essences indigènes propres à l'ébénisterie! Sur la campagne
s'étalent des champs de taros, de cannes à sucre, de caféiers, de
cotonniers, de canneliers. Partout, des orangers, des goyaviers,
des manguiers, des avocatiers, et aussi des plantes grimpantes,
orchidées et fougères arborescentes. Une flore étonnamment riche
sort de ce sol fertile, que féconde un climat humide et chaud.
Pour la faune samoane, réduite à quelques oiseaux, à quelques
reptiles à peu près inoffensifs, elle ne compte parmi les
mammifères indigènes qu'un petit rat, seul représentant de la
famille des rongeurs.

Quatre jours après, le 18 décembre, Standard-Island quitte
Tétuila, sans que se soit produit l'»accident providentiel», tant
désiré du surintendant. Mais il est visible que les rapports des
deux familles ennemies continuent à se détendre.

C'est à peine si une douzaine de lieues séparent Tétuila d'Upolu.
Dans la matinée du lendemain, le commodore Simcoë range
successivement, à un quart de mille, les trois îlots Nun-tua,
Samusu, Salafuta, qui défendent cette île comme autant de forts
détachés. Il manoeuvre avec grande habileté, et, dans l'après-
midi, vient prendre son poste de relâche devant Apia.

Upolu est la plus importante île de l'archipel avec ses seize
mille habitants. C'est là que l'Allemagne, l'Amérique et
l'Angleterre ont établi leurs résidents, réunis en une sorte de
conseil pour la protection des intérêts de leurs nationaux. Le
souverain du groupe, lui, «règne» au milieu de sa cour de Malinuu,
à l'extrémité est de la pointe Apia.

L'aspect d'Upolu est le même que celui de Tétuila; un entassement
de montagnes, dominé par le pic du mont de la Mission, qui
constitue l'échine de l'île suivant sa longueur. Ces anciens
volcans éteints sont actuellement couverts de forêts épaisses qui
les enveloppent jusqu'à leur cratère. Du pied de ces montagnes,
des plaines et des champs se relient à la bande alluvionnaire du
littoral, où la végétation s'abandonne à toute la luxuriante
fantaisie des tropiques.

Le lendemain, le gouverneur Cyrus Bikerstaff, ses deux adjoints,
quelques notabilités, se font débarquer au port d'Apia. Il s'agit
de faire une visite officielle aux résidents d'Allemagne,
d'Angleterre et des États-Unis d'Amérique, cette sorte de
municipalité composite, entre les mains de laquelle se concentrent
les services administratifs de l'archipel.

Tandis que Cyrus Bikerstaff et sa suite se rendent chez ces
résidents, Sébastien Zorn, Frascolin, Yvernès et Pinchinat, qui
ont pris terre avec eux, occupent leurs loisirs à parcourir la
ville.

Et, de prime abord, ils sont frappés du contraste que présentent
les maisons européennes où les marchands tiennent boutique, et les
cases de l'ancien village kanaque, où les indigènes ont
obstinément gardé leur domicile. Ces habitations sont
confortables, salubres, charmantes en un mot. Disséminées sur les
bords de la rivière Apia, leurs basses toitures s'abritent sous
l'élégant parasol des palmiers.

Le port ne manque pas d'animation. C'est le plus fréquenté du
groupe, et la _Société commerciale de Hambourg_ y entretient une
flotille, qui est destinée au cabotage entre les Samoa et les îles
environnantes.

Cependant, si l'influence de cette triplice anglaise, américaine
et allemande est prépondérante en cet archipel, la France est
représentée par des missionnaires catholiques dont l'honorabilité,
le dévouement et le zèle la tiennent en bon renom parmi la
population samoane. Une véritable satisfaction, une profonde
émotion même saisit nos artistes, quand ils aperçoivent la petite
église de la Mission, qui n'a point la sévérité puritaine des
chapelles protestantes, et, un peu au delà, sur la colline, une
maison d'école, dont le pavillon tricolore couronne le faîte.

Ils se dirigent de ce côté, et quelques minutes après ils sont
reçus dans l'établissement français. Les Maristes font aux
«falanis», -- ainsi les Samoans appellent-ils les étrangers -- un
patriotique accueil. Là résident trois Pères, affectés au service
de la Mission, qui en compte encore deux autres à Savaï, et un
certain nombre de religieuses installées sur les îles.

Quel plaisir de causer avec le supérieur, d'un âge avancé déjà,
qui habite les Samoa depuis nombre d'années! Il est si heureux de
recevoir des compatriotes -- et qui plus est -- des artistes de
son pays! La conversation est coupée de rafraîchissantes boissons
dont la Mission possède la recette.

«Et, d'abord, dit le vieillard, ne pensez pas, mes chers fils, que
les îles de notre archipel soient sauvages. Ce n'est pas ici que
vous trouverez de ces indigènes qui pratiquent le cannibalisme...

-- Nous n'en avons guère rencontré jusqu'alors, fait observer
Frascolin...

-- À notre grand regret! ajoute Pinchinat.

-- Comment... à votre regret?...

-- Excusez, mon Père, cet aveu d'un curieux Parisien! C'est par
amour de la couleur locale!

-- Oh! fait Sébastien Zorn, nous ne sommes pas au bout de notre
campagne, et peut-être en verrons-nous plus que nous ne le
voudrons, de ces anthropophages réclamés par notre camarade...

-- Cela est possible, répond le supérieur. Aux approches des
groupes de l'ouest, aux Nouvelles-Hébrides, aux Salomons, les
navigateurs ne doivent s'aventurer qu'avec une extrême prudence.
Mais aux Taïti, aux Marquises, aux îles de la Société comme aux
Samoa, la civilisation a fait des progrès remarquables. Je sais
bien que les massacres des compagnons de Lapérouse ont valu aux
Samoans la réputation de naturels féroces, voués aux pratiques du
cannibalisme. Mais combien changés depuis, grâce à l'influence de
la religion du Christ! Les indigènes de ce temps sont des gens
policés, jouissant d'un gouvernement à l'européenne, avec deux
chambres à l'européenne, et des révolutions...

-- À l'européenne?... observe Yvernès.

-- Comme vous le dites, mon cher fils, les Samoa ne sont pas
exemptes de dissensions politiques!

-- On le sait à Standard-Island, répond Pinchinat, car que ne
sait-on pas, mon Père, en cette île bénie des dieux! Nous croyions
même tomber ici au milieu d'une guerre dynastique entre deux
familles royales...

-- En effet, mes amis, il y a eu lutte entre le roi Tupua, qui
descend des anciens souverains de l'archipel, que nous soutenons
de toute notre influence, et le roi Malietoa, l'homme des Anglais
et des Allemands. Bien du sang a été versé, surtout dans la grande
bataille de décembre 1887. Ces rois se sont vus successivement
proclamés, détrônés, et, finalement, Malietoa a été déclaré
souverain par les trois puissances, en conformité des dispositions
stipulées par la cour de Berlin... Berlin!»

Et le vieux missionnaire ne peut retenir un mouvement convulsif,
tandis que ce nom s'échappe de ses lèvres.

«Voyez-vous, dit-il, jusqu'ici l'influence des Allemands a été
dominante aux Samoa. Les neuf dixièmes des terres cultivées sont
entre leurs mains. Aux environs d'Apia, à Suluafata, ils ont
obtenu du gouvernement une concession très importante, à proximité
d'un port qui pourra servir au ravitaillement de leurs navires de
guerre. Les armes à tir rapide ont été introduites par eux... Mais
tout cela prendra peut-être fin quelque jour...

-- Au profit de la France?... demande Frascolin.

-- Non... au profit du Royaume-Uni!

-- Oh! fait Yvernès, Angleterre ou Allemagne...

-- Non, mon cher enfant, répond le supérieur, il faut y voir une
notable différence...

-- Mais le roi Malietoa?... répond Yvernès.

-- Eh bien, le roi Malietoa fut une autre fois renversé, et savez-
vous quel est le prétendant qui aurait eu alors le plus de chances
à lui succéder?... Un Anglais, l'un des personnages les plus
considérables de l'archipel, un simple romancier...

-- Un romancier?... --Oui... Robert Lewis Stevenson, l'auteur de
_l'Île au trésor_ et des _Nuits arabes_.

-- Voilà donc où peut mener la littérature! s'écrie Yvernès.

-- Quel exemple à suivre pour nos romanciers de France! réplique
Pinchinat. Hein! Zola Ier, ayant été souverain des Samoans...
reconnu par le gouvernement britannique, assis sur le trône des
Tupua et des Malietoa, et sa dynastie succédant à la dynastie des
souverains indigènes!... Quel rêve!»

La conversation prend fin, après que le supérieur a donné divers
détails sur les moeurs des Samoans. Il ajoute que, si la majorité
appartient à la religion protestante wesleyenne, il semble bien
que le catholicisme fait chaque jour plus de progrès. L'église de
la Mission est déjà trop petite pour les offices, et l'école exige
un agrandissement prochain. Il s'en montre très heureux, et ses
hôtes s'en réjouissent avec lui.

La relâche de Standard-Island à l'île Upolu s'est prolongée
pendant trois jours. Les missionnaires sont venus rendre aux
artistes français la visite qu'ils en avaient reçue. On les a
promenés à travers Milliard-City, et ils ont été émerveillés. Et
pourquoi ne pas dire que, dans la salle du casino, le Quatuor
Concertant a fait entendre au Père et à ses collègues quelques
morceaux de son répertoire? Il en a pleuré d'attendrissement, le
bon vieillard, car il adore la musique classique, et, à son grand
regret, ce n'est pas dans les festivals d'Upolu qu'il a jamais eu
l'occasion de l'entendre.

La veille du départ, Sébastien Zorn, Frascolin, Pinchinat,
Yvernès, accompagnés cette fois du professeur de grâce et de
maintien, viennent prendre congé des missionnaires maristes. Il y
a, de part et d'autre, des adieux touchants, -- ces adieux de gens
qui ne se sont vus que pendant quelques jours et qui ne se
reverront jamais. Le vieillard les bénit en les embrassant, et ils
se retirent profondément émus.

Le lendemain, 23 décembre, le commodore Simcoë appareille dès
l'aube et Standard-Island se meut au milieu d'un cortège de
pirogues, qui doivent l'escorter jusqu'à l'île voisine de Savaï.

Cette île n'est séparée d'Upolu que par un détroit de sept à huit
lieues. Mais, le port d'Apia étant situé sur la côte
septentrionale, il est nécessaire de longer cette côte pendant
toute la journée avant d'atteindre le détroit.

D'après l'itinéraire arrêté par le gouverneur, il ne s'agit pas de
faire le tour de Savaï, mais d'évoluer entre elle et Upolu, afin
de se rabattre, par le sud-ouest, sur l'archipel des Tonga. Il
suit de là que Standard-Island ne marche qu'à une vitesse très
modérée, ne voulant pas s'engager, pendant la nuit, à travers
cette passe que flanquent les deux petites îles d'Apolinia et de
Manono.

Le lendemain, au lever du jour, le commodore Simcoë manoeuvre
entre ces deux îlots, dont l'un, Apolinia, ne compte guère que
deux cent cinquante habitants, et l'autre, Manono, un millier. Ces
indigènes ont la réputation justifiée d'être les plus braves comme
les plus honnêtes Samoans de l'archipel.

De cet endroit, on peut admirer Savaï dans toute sa splendeur.
Elle est protégée par d'inébranlables falaises de granit contre
les attaques d'une mer que les ouragans, les tornades, les
cyclones de la période hivernale, rendent formidable. Cette Savaï
est couverte d'une épaisse forêt que domine un ancien volcan, haut
de douze cents mètres, meublée de villages étincelants sous le
dôme des palmiers gigantesques, arrosée de cascades tumultueuses,
trouée de profondes cavernes d'où s'échappent en violents échos
les coups de mer de son littoral.

Et, si l'on en croit les légendes, cette île fut l'unique berceau
des races polynésiennes, dont ses onze mille habitants ont
conservé le type le plus pur. Elle s'appelait alors Savaïki, le
fameux Éden des divinités mahories.

Standard-Island s'en éloigne lentement et perd de vue ses derniers
sommets dans la soirée du 24 décembre.



III -- Concert à la cour


Depuis le 21 décembre, le soleil, dans son mouvement apparent,
après s'être arrêté sur le tropique du Capricorne, a recommencé sa
course vers le nord, abandonnant ces parages aux intempéries de
l'hiver et ramenant l'été sur l'hémisphère septentrional.

Standard-Island n'est plus qu'à une dizaine de degrés de ce
tropique. À descendre jusqu'aux îles de Tonga-Tabou, elle
atteindra la latitude extrême fixée par l'itinéraire, et reprendra
sa route au nord, se maintenant ainsi dans les conditions
climatériques les plus favorables. Il est vrai, elle ne pourra
éviter une période d'extrêmes chaleurs, pendant que le soleil
embrasera son zénith; mais ces chaleurs seront tempérées par la
brise de mer, et diminueront avec l'éloignement de l'astre dont
elles émanent.

Entre les Samoa et l'île principale de Tonga-Tabou, on compte huit
degrés, soit neuf cents kilomètres environ. Il n'y pas lieu de
forcer la vitesse. L'île à hélice ira en flânant sur cette mer
constamment belle, non moins tranquille que l'atmosphère à peine
troublée d'orages rares et rapides. Il suffit d'être à Tonga-Tabou
vers les premiers jours de janvier, d'y relâcher une semaine, puis
de se diriger sur les Fidji. De là, Standard-Island remontera du
côté des Nouvelles-Hébrides, où elle déposera l'équipage malais;
puis, le cap au nord-est, elle regagnera les latitudes de la baie
Madeleine, et sa seconde campagne sera terminée.

La vie se continue donc à Milliard-City au milieu d'un calme
inaltérable. Toujours cette existence d'une grande ville
d'Amérique ou d'Europe, -- les communications constantes avec le
nouveau continent par les steamers ou les câbles télégraphiques,
les visites habituelles des familles, le rapprochement manifeste
qui s'opère entre les deux sections rivales, les promenades, les
jeux, les concerts du quatuor toujours en faveur auprès des
dilettanti.

La Noël venue, le Christmas, si cher aux protestants et aux
catholiques, est célébré en grande pompe au temple et à Saint-Mary
Church, comme dans les palais, les hôtels, les maisons du quartier
commerçant. Cette solennité va mettre toute l'île en fête pendant
la semaine qui commence à Noël pour finir au premier janvier.

Entre temps, les journaux de Standard-Island, le _Starboard-
Chronicle_, le _New-Herald_, ne cessent d'offrir à leurs lecteurs
les récentes nouvelles de l'intérieur et de l'étranger. Et même
une nouvelle, publiée simultanément par ces deux feuilles, donne
lieu à nombre de commentaires.

En effet, on a pu lire dans le numéro du 26 décembre que le roi de
Malécarlie s'est rendu à l'hôtel de ville, où le gouverneur lui a
donné audience. Quel but avait cette visite de Sa Majesté... quel
motif?... Des racontars de toutes sortes courent la ville, et ils
se fussent sans doute appuyés sur les plus invraisemblables
hypothèses, si, le lendemain, les journaux n'eussent rapporté une
information positive à ce sujet.

Le roi de Malécarlie a sollicité un poste à l'observatoire de
Standard-Island, et l'administration supérieure a immédiatement
fait droit à sa demande.

«Parbleu, s'est écrié Pinchinat, il faut habiter Milliard-City
pour voir de ces choses-là!... Un souverain, sa lunette aux yeux,
guettant les étoiles à l'horizon!...

-- Un astre de la terre, qui interroge ses frères du
firmament!...» répond Yvernès. La nouvelle est authentique, et
voici pourquoi Sa Majesté s'est trouvée dans l'obligation de
solliciter cette place.

C'était un bon roi, le roi de Malécarlie, c'était une bonne reine,
la princesse sa femme. Ils faisaient tout le bien que peuvent
faire, dans un des États moyens de l'Europe, des esprits éclairés,
libéraux, sans prétendre que leur dynastie, quoiqu'elle fût une
des plus anciennes du vieux continent, eût une origine divine. Le
roi était très instruit des choses de science, très appréciateur
des choses d'art, passionné pour la musique surtout. Savant et
philosophe, il ne s'aveuglait guère sur l'avenir des souverainetés
européennes. Aussi était-il toujours prêt à quitter son royaume,
dès que son peuple ne voudrait plus de lui. N'ayant pas d'héritier
direct, ce n'est point à sa famille qu'il ferait tort, quand le
moment lui paraîtrait venu d'abandonner son trône et de se
décoiffer de sa couronne.

Ce moment arriva, il y a trois ans. Pas de révolution d'ailleurs,
dans le royaume de Malécarlie, ou du moins pas de révolution
sanglante. D'un commun accord, le contrat fut rompu entre Sa
Majesté et ses sujets. Le roi redevint un homme, ses sujets
devinrent des citoyens, et il partit sans plus de façon qu'un
voyageur dont le ticket a été pris au chemin de fer, laissant un
régime se substituer à un autre.

Vigoureux encore à soixante ans, le roi jouissait d'une
constitution, -- meilleure peut-être que celle dont son ancien
royaume essayait de se doter. Mais la santé de la reine, assez
précaire, réclamait un milieu qui fût à l'abri des brusques
changements de température. Or, cette presque uniformité de
conditions climatériques, il était difficile de la rencontrer
autre part qu'à Standard-Island, du moment qu'on ne pouvait pas
s'imposer la fatigue de courir après les belles saisons sous des
latitudes successives. Il semblait donc que l'appareil maritime de
_Standard-Island Company_ présentait ces divers avantages, puisque
les nababs les plus haut cotés des États-Unis en avaient fait leur
ville d'adoption.

C'est pourquoi, dès que l'île à hélice eut été créée, le roi et la
reine de Malécarlie résolurent d'élire domicile à Milliard-City.
L'autorisation leur en fut accordée, moyennant qu'ils y vivraient
en simples citoyens, sans aucune distinction ni privilège. On peut
être certain que Leurs Majestés ne songeaient point à vivre
autrement. Un petit hôtel leur est loué dans la Trente-neuvième
Avenue de la section tribordaise, entouré d'un jardin qui s'ouvre
sur le grand parc. C'est là que demeurent les deux souverains,
très à l'écart, ne se mêlant en aucune façon aux rivalités et
intrigues des sections rivales, se contentant d'une existence
modeste. Le roi s'occupe d'études astronomiques, pour lesquelles
il a toujours eu un goût très prononcé. La reine, catholique
sincère, mène une vie à demi claustrale, n'ayant pas même
l'occasion de se consacrer à des oeuvres charitables, puisque la
misère est inconnue sur ce Joyau du Pacifique.

Telle est l'histoire des anciens maîtres du royaume de Malécarlie,
-- une histoire que le surintendant a racontée à nos artistes,
ajoutant que ce roi et cette reine étaient les meilleures gens
qu'il fût possible de rencontrer, bien que leur fortune fût
relativement très réduite.

Le quatuor, très ému devant cette déchéance royale, supportée avec
tant de philosophie et de résignation, éprouve pour les souverains
détrônés une respectueuse sympathie. Au lieu de se réfugier en
France, cette patrie des rois en exil, Leurs Majestés ont fait
choix de Standard-Island, comme d'opulents personnages font choix
d'une Nice ou d'une Corfou pour raison de santé. Sans doute, ils
ne sont pas des exilés, ils n'ont point été chassés de leur
royaume, ils auraient pu y demeurer, ils pouvaient y revenir, en
ne réclamant que leurs droits de citoyens. Mais ils n'y songent
point et se trouvent bien de cette paisible existence, en se
conformant aux lois et règlements de l'île à hélice.

Que le roi et la reine de Malécarlie ne soient pas riches, rien de
plus vrai, si on les compare à la majorité des Milliardais, et
relativement aux exigences de la vie à Milliard-City. Que voulez-
vous y faire avec deux cent mille francs de rente, quand le loyer
d'un modeste hôtel en coûte cinquante mille. Or, les ex-souverains
étaient déjà peu fortunés au milieu des empereurs et des rois de
l'Europe, -- lesquels ne font pas grande figure eux-mêmes à côté
des Gould, des Vanderbilt, des Rothschild, des Astor, des Makay et
autres dieux de la finance. Aussi, quoique leur train ne comportât
aucun luxe, -- rien que le strict nécessaire, -- ils n'ont pas
laissé d'être gênés. Or la santé de la reine s'accommode si
heureusement de cette résidence que le roi n'a pu avoir la pensée
de l'abandonner. Alors il a voulu «accroître ses revenus par son
travail, et, une place étant devenue vacante à l'observatoire, --
une place dont les émoluments sont très élevés, -- il est allé la
demander au gouverneur. Cyrus Bikerstaff, après avoir consulté par
un câblogramme l'administration supérieure de Madeleine-bay, a
disposé de la place en faveur du souverain, et voilà comment les
journaux ont pu annoncer que le roi de Malécarlie venait d'être
nommé astronome à Standard-Island.

Quelle matière à conversations en tout autre pays! Ici on en a
parlé pendant deux jours, puis on n'y pense plus. Cela paraît tout
naturel qu'un roi cherche dans le travail la possibilité de
continuer cette tranquille existence à Milliard-City. C'est un
savant: on profitera de sa science. Il n'y a rien là que de très
honorable. S'il découvre quelque nouvel astre, planète, comète ou
étoile, on lui donnera son nom qui figurera avec honneur parmi les
noms mythologiques dont fourmillent les annuaires officiels.

En se promenant dans le parc, Sébastien Zorn, Pinchinat, Yvernès,
Frascolin, se sont entretenus de cet incident. Dans la matinée,
ils ont vu le roi qui se rendait à son bureau, et ils ne sont pas
encore assez américanisés pour accepter cette situation au moins
peu ordinaire. Aussi dialoguent-ils à ce sujet, et Frascolin est-
il amené à dire:

«Il paraît que si Sa Majesté n'avait pas été capable de remplir
les fonctions d'astronome, elle aurait pu donner des leçons comme
professeur de musique.

-- Un roi courant le cachet! s'écrie Pinchinat.

-- Sans doute, et au prix que ses riches élèves lui eussent payé
ses leçons...

-- En effet, on le dit très bon musicien, observe Yvernès.

-- Je ne suis pas surpris qu'il soit fou de musique, ajoute
Sébastien Zorn, puisque nous l'avons vu se tenir à la porte du
casino, pendant nos concerts, faute de pouvoir louer un fauteuil
pour la reine et pour lui!

-- Eh! les ménétriers, j'ai une idée! dit Pinchinat.

-- Une idée de Son Altesse, réplique le violoncelliste, ce doit
être une idée baroque!

-- Baroque ou non, mon vieux Sébastien, répond Pinchinat, je suis
sûr que tu l'approuveras.

-- Voyons l'idée de Pinchinat, dit Frascolin.

-- Ce serait d'aller donner un concert à Leurs Majestés, à elles
seules, dans leur salon, et d'y jouer les plus beaux morceaux de
notre répertoire.

-- Eh! fait Sébastien Zorn, sais-tu qu'elle n'est pas mauvaise,
ton idée!

-- Parbleu! j'en ai, de ce genre-là, plein la tête, et quand je la
secoue...

-- Ça sonne comme un grelot! répond Yvernès.

-- Mon brave Pinchinat, dit Frascolin, contentons-nous pour
aujourd'hui de ta proposition. Je suis certain que nous ferons
grand plaisir à ce bon roi et à cette bonne reine.

-- Demain, nous écrirons pour demander une audience, dit Sébastien
Zorn.

-- Mieux que cela! répond Pinchinat. Ce soir même, présentons-nous
à l'habitation royale avec nos instruments comme une troupe
musiciens qui viennent donner une aubade...

-- Tu veux dire une sérénade, réplique Yvernès, puisque ce sera à
la nuit...

-- Soit, premier violon sévère mais juste! Ne chicanons pas sur
les mots!... Est-ce décidé?...

-- C'est décidé.» Ils ont vraiment une excellente pensée. Nul
doute que le roi dilettante soit très sensible à cette délicate
attention des artistes français et très heureux de les entendre.
Donc, à la tombée du jour, le Quatuor Concertant, chargé de trois
étuis à violon et d'une boîte à violoncelle, quitte le casino, et
se dirige vers la Trente-neuvième Avenue, située à l'extrémité de
la section tribordaise. Très simple demeure, précédée d'une petite
cour avec pelouse verdoyante. D'un côté, les communs; de l'autre,
les écuries qui ne sont point utilisées. La maison ne se compose
que d'un rez-de-chaussée auquel on accède par un perron, et d'un
étage, surmonté d'une fenêtre mezzanine et d'un toit mansardé. Sur
la droite et sur la gauche deux magnifiques micocouliers ombragent
le double sentier par lequel on se rend au jardin. Sous les
massifs de ce jardin, qui ne mesure pas deux cents mètres
superficiels, s'étend un tapis gazonné. Ne songez point à comparer
ce cottage aux hôtels des Coverley, des Tankerdon et autres
notables de Milliard-City. C'est la retraite d'un sage, qui vit à
l'écart, d'un savant, d'un philosophe. Abdolonyme s'en fût
contenté en descendant du trône des rois de Sidon. Le roi de
Malécarlie a pour unique chambellan son valet de chambre, et la
reine pour toute dame d'honneur, sa femme de chambre. Qu'on y
adjoigne une cuisinière américaine, c'est là tout le personnel
attaché au service de ces souverains déchus, qui traitaient
autrefois de frère à frère avec les empereurs du vieux continent.
Frascolin pousse un bouton électrique. Le valet de chambre ouvre
la porte de la grille. Frascolin fait connaître le désir que ses
camarades et lui, des artistes français, ont de présenter leurs
hommages à Sa Majesté, et ils demandent la faveur d'être reçus.

Le domestique les prie d'entrer, et ils s'arrêtent devant le
perron.

Presque aussitôt, le valet de chambre revient les informer que le
roi les recevra avec plaisir. On les introduit dans le vestibule
où ils déposent leurs instruments, puis dans le salon où Leurs
Majestés entrent à l'instant même.

Ce fut là tout le cérémonial de cette réception.

Les artistes se sont inclinés, pleins de respect devant le roi et
la reine. La reine, très simplement vêtue d'étoffes sombres, n'est
coiffée que de sa chevelure abondante, dont les boucles grises
donnent un charme extrême à sa figure un peu pâle, à son regard
légèrement voilé. Elle va s'asseoir sur un fauteuil, placé près de
la fenêtre qui ouvre sur le jardin, au delà duquel se dessinent
les massifs du parc.

Le roi, debout, répond au salut de ses visiteurs, et les invite à
lui faire connaître quel motif les a conduits dans cette maison,
perdue à l'extrême quartier de Milliard-City.

Tous quatre se sentent émus en regardant ce souverain dont la
personne est empreinte d'une inexprimable dignité. Son regard est
vif sous des sourcils presque noirs -- le regard profond du
savant. Sa barbe blanche tombe large et soyeuse sur sa poitrine.
Sa physionomie, dont un charmant sourire tempère le caractère un
peu sérieux, ne peut que lui assurer la sympathie des personnes
qui l'approchent.

Frascolin prend la parole, et, non sans que sa voix tremble
quelque peu:

«Nous remercions Votre Majesté, dit-il, d'avoir daigné recevoir
des artistes qui désiraient lui offrir leurs respectueux hommages.

-- La reine et moi, répond le roi, nous vous remercions,
messieurs, et nous sommes touchés de votre démarche. Sur cette
île, où nous espérons achever une existence si troublée, il semble
que vous ayez apporté un peu de ce bon air de votre France!
Messieurs, vous n'êtes point inconnus d'un homme qui, tout en
s'occupant de sciences, aime passionnément la musique, cet art
auquel vous devez un si beau renom dans le monde artiste. Nous
connaissons les succès que vous avez obtenus en Europe, en
Amérique. Ces applaudissements qui ont accueilli à Standard-Island
le Quatuor Concertant, nous y avons pris part, -- d'un peu loin,
il est vrai. Aussi avons-nous un regret, c'est de ne vous avoir
pas encore entendus comme il convient de vous entendre.»

Le roi indique des sièges à ses hôtes; puis il se place devant la
cheminée, dont le marbre supporte un magnifique buste de la reine,
jeune encore, par Franquetti.

Pour entrer en matière, Frascolin n'a qu'à répondre à la dernière
phrase prononcée par le roi.

«Votre Majesté a raison, dit-il, et le regret qu'elle exprime
n'est-il pas justifié en ce qui concerne le genre de musique dont
nous sommes les interprètes. La musique de chambre, ces quatuors
des maîtres de la musique classique, demandent plus d'intimité que
ne comporte une nombreuse assistance. Il leur faut un peu du
recueillement d'un sanctuaire...

-- Oui, messieurs, dit la reine, cette musique doit être écoutée
comme on écouterait quelques pages d'une harmonie céleste, et
c'est bien un sanctuaire qui lui convient...

-- Que le roi et la reine, dit alors Yvernès, nous permettent donc
de transformer ce salon en sanctuaire pour une heure, et de nous
faire entendre de Leurs Majestés seules...»

Yvernès n'a pas achevé ces paroles que la physionomie des deux
souverains s'est animée. «Messieurs, répond le roi, vous voulez...
vous avez eu cette pensée...

-- C'est le but de notre visite...

-- Ah! dit le roi, en leur tendant la main, je reconnais là des
musiciens français, chez lesquels le coeur égale le talent!... Je
vous remercie au nom de la reine et au mien, messieurs!... Rien...
non! rien ne pouvait nous faire plus de plaisir!»

Et, tandis que le valet de chambre reçoit l'ordre d'apporter les
instruments et de disposer le salon pour ce concert improvisé, le
roi et la reine invitent leurs hôtes à les suivre au jardin. Là,
on converse, on parle de musique comme le pourraient faire des
artistes dans la plus complète intimité.

Le roi s'abandonne à son enthousiasme pour cet art, en homme qui
en ressent tout le charme, en comprend toutes les beautés. Il
montre, jusqu'à en étonner ses auditeurs, combien il connaît ces
maîtres qu'il lui sera donné d'entendre dans quelques instants...
Il célèbre le génie à la fois naïf et ingénieux d'Haydn... Il
rappelle ce qu'un critique a dit de Mendelssohn, ce compositeur
hors ligne de la musique de chambre, qui exprime ses idées dans la
langue de Beethoven... Weber, quelle exquise sensibilité, quel
esprit chevaleresque, qui en font un maître à part!... Beethoven,
c'est le prince de la musique instrumentale... Il se révèle une
âme dans ses symphonies... Les oeuvres de son génie ne le cèdent
ni en grandeur ni en valeur aux chefs-d'oeuvre de la poésie, de la
peinture, de la sculpture et de l'architecture, -- astre sublime
qui est venu s'éteindre à son dernier coucher dans la _Symphonie
avec choeur_, où la voix des instruments se fond si intimement
avec les voix humaines!

«Et pourtant, il n'avait jamais pu danser en mesure!»

On l'imagine, c'est du sieur Pinchinat qu'émane cette observation
des plus inopportunes.

«Oui, répond le roi en souriant, ce qui prouve, messieurs, que
l'oreille n'est pas l'organe indispensable au musicien. C'est par
le coeur, c'est par lui seul qu'il entend! Et Beethoven ne l'a-t-
il pas prouvé dans cette incomparable symphonie dont je vous
parlais, composée alors que sa surdité ne lui permettait plus de
percevoir les sons?»

Après Haydn, Weber, Mendelssohn, Beethoven, c'est de Mozart que Sa
Majesté parle avec une entraînante éloquence.

«Ah! messieurs, dit-il, laissez déborder mon ravissement! Il y a
si longtemps que mon âme est empêchée de se livrer ainsi! N'êtes-
vous pas les premiers artistes dont j'aurai pu être compris depuis
mon arrivée à Standard-Island? Mozart!... Mozart!... L'un de vos
compositeurs dramatiques, le plus grand, à mon avis, de la fin du
dix-neuvième siècle, lui a consacré d'admirables pages! Je les ai
lues, et rien ne les effacera jamais de mon souvenir! Il a dit
quelle aisance apporte Mozart en faisant à chaque mot sa part
spéciale de justesse et d'intonation, sans troubler l'allure et le
caractère de la phrase musicale... Il a dit qu'à la vérité
pathétique il joignait la perfection de la beauté plastique...
Mozart n'est-il pas le seul qui ait deviné, avec une sûreté aussi
constante, aussi complète la forme musicale de tous les
sentiments, de toutes leurs nuances de passion et de caractère,
c'est-à-dire de tout ce qui est le drame humain?... Mozart, ce
n'est pas un roi, -- qu'est-ce qu'un roi maintenant? ajoute Sa
Majesté en secouant la tête, -- je dirai qu'il est un dieu,
puisqu'on tolère que Dieu existe encore!... C'est le dieu de la
Musique!»

Ce qu'on ne peut rendre, ce qui est inexprimable, c'est l'ardeur
avec laquelle Sa Majesté manifeste son admiration. Et, lorsque la
reine et lui sont rentrés dans le salon, lorsque les artistes l'y
ont suivi, il prend une brochure déposée sur la table. Cette
brochure, qu'il a dû lire et relire, porte ce titre: _Don Juan de
Mozart_. Alors il l'ouvre, il en lit ces quelques lignes, tombées
de la plume du maître qui a le mieux pénétré et le mieux aimé
Mozart, l'illustre Gounod: «O Mozart! divin Mozart! qu'il faut peu
te comprendre pour ne pas t'adorer! Toi, la vérité constante! Toi,
la beauté parfaite! Toi, le charme inépuisable! Toi, toujours
profond et toujours limpide! Toi, l'humanité complète et la
simplicité de l'enfant! Toi, qui as tout ressenti, tout exprimé
dans une phrase musicale qu'on n'a jamais surpassée et qu'on ne
surpassera jamais!»

Alors Sébastien Zorn et ses camarades prennent leurs instruments
et, à la lueur de l'ampoule électrique qui verse une douce lumière
sur le salon, ils jouent le premier des morceaux dont ils ont fait
choix pour ce concert.

C'est le deuxième quatuor en _la mineur_, Op. 13 de Mendelssohn,
dont le royal auditoire éprouve un plaisir infini.

À ce quatuor succède le troisième en _ut majeur_, Op. 75 d'Haydn,
c'est-à-dire _l'Hymne autrichien_, exécuté avec une incomparable
maestria. Jamais exécutants n'ont été plus près de la perfection
que dans l'intimité de ce sanctuaire, où nos artistes n'ont pour
les entendre que deux souverains déchus!

Et lorsqu'ils ont achevé cet hymne rehaussé par le génie du
compositeur, ils jouent le sixième quatuor en _si bémol_, Op. 18
de Beethoven, cette _Malinconia_, d'un caractère si triste, d'une
puissance si pénétrante, que les yeux de Leurs Majestés se
mouillent de larmes.

Puis vient l'admirable fugue en _ut mineur_ de Mozart, si
parfaite, si dépourvue de toute recherche scolastique, si
naturelle qu'elle semble couler comme une eau limpide, ou passer
comme la brise à travers un léger feuillage. Enfin, c'est l'un des
plus admirables quatuors du divin compositeur, le dixième en _ré
majeur_, Op. 35, qui termine cette inoubliable soirée, dont les
nababs de Milliard-City n'ont jamais eu l'égale.

Et ce ne sont pas ces Français qui se seraient lassés à
l'exécution de ces oeuvres admirables, puisque le roi et la reine
ne se lassent pas de les entendre.

Mais il est onze heures, et Sa Majesté leur dit:

«Nous vous remercions, Messieurs, et ces remerciements viennent du
plus profond de notre coeur! Grâce à la perfection de votre
exécution, nous venons d'éprouver des jouissances d'art dont le
souvenir ne s'effacera plus! Cela nous a fait tant de bien...

-- Si le roi le désire, dit Yvernès, nous pourrions encore...

-- Merci, Messieurs, une dernière fois, merci! Nous ne voulons pas
abuser de votre complaisance! Il est tard, et puis... cette
nuit... je suis de service...»

Cette expression, dans la bouche du roi, rappelle les artistes au
sentiment de la réalité. Devant le souverain qui leur parle ainsi,
ils se sentent presque confus... ils baissent les yeux...

«Eh oui! Messieurs, reprend le roi d'un ton enjoué. Ne suis-je pas
astronome de l'observatoire de Standard-Island... et, ajoute-t-il
non sans quelque émotion, inspecteur des étoiles... des étoiles
filantes?...»



IV -- Ultimatum britannique


Pendant cette dernière semaine de l'année, consacrée aux joies du
Christmas, de nombreuses invitations sont envoyées pour des
dîners, des soirées, des réceptions officielles. Un banquet,
offert par le gouverneur aux principaux personnages de Milliard-
City, accepté par les notables bâbordais et tribordais, témoigne
d'une certaine fusion entre les deux sections de la ville. Les
Tankerdon et les Coverley se retrouvent à la même table. Le
premier jour de l'an, il y aura échange de cartes entre l'hôtel de
la Dix-neuvième Avenue et l'hôtel de la Quinzième. Walter
Tankerdon reçoit même une invitation à l'un des concerts de Mrs
Coverley. L'accueil que lui réserve la maîtresse de la maison
paraît être de bon augure. Mais, de là à former des liens plus
étroits, il y a loin encore, bien que Calistus Munbar, dans son
emballement chronique, ne cesse de répéter à qui veut l'entendre:

«C'est fait, mes amis, c'est fait!»

Cependant, l'île à hélice continue sa paisible navigation, en se
dirigeant vers l'archipel de Tonga-Tabou. Rien ne semblait même
devoir la troubler, lorsque dans la nuit du 30 au 31 décembre se
manifeste un phénomène météorologique assez inattendu.

Entre deux et trois heures du matin, des détonations éloignées se
font entendre. Les vigies ne s'en préoccupent pas plus qu'il ne
convient. On ne peut supposer qu'il s'agisse là d'un combat naval,
à moins que ce ne soit entre navires de ces républiques de
l'Amérique méridionale, qui sont fréquemment aux prises. Après
tout, pourquoi s'en inquiéterait-on à Standard-Island, île
indépendante, en paix avec les puissances des deux mondes?

D'ailleurs, ces détonations, qui viennent des parages occidentaux
du Pacifique, se prolongent jusqu'au jour, et, certainement, ne
sauraient être confondues avec le grondement plein et régulier
d'une artillerie lointaine.

Le commodore Simcoë, avisé par un de ses officiers, est venu
observer l'horizon du haut de la tour de l'observatoire. Aucune
lueur ne se montre à la surface du large segment de mer qui
s'étend devant ses yeux. Toutefois, le ciel ne présente pas son
aspect habituel. Des reflets de flammes le colorent jusqu'au
zénith. L'atmosphère paraît embrumée, bien que le temps soit beau,
et le baromètre n'indique pas, par une baisse soudaine, quelque
perturbation des courants de l'espace.

Au point du jour, les matineux de Milliard-City ont lieu
d'éprouver une étrange surprise. Non seulement les détonations ne
cessent d'éclater, mais l'air se mélange d'une brume rouge et
noire, sorte de poussière impalpable, qui commence à tomber en
pluie. On dirait une averse de molécules fuligineuses. En quelques
instants, les rues de la ville, les toits des maisons sont
recouverts d'une substance où se combinent les couleurs de carmin,
de garance, de nacarat, de pourpre, avec des scories noirâtres.

Tous les habitants sont dehors, -- nous excepterons Athanase
Dorémus, qui n'est jamais levé avant onze heures, après s'être
couché la veille à huit. Il va de soi que le quatuor s'est jeté
hors de son lit, et il s'est rendu à l'observatoire, où le
commodore, ses officiers, ses astronomes, sans oublier le nouveau
fonctionnaire royal, cherchent à reconnaître la nature du
phénomène.

«Il est regrettable, remarque Pinchinat, que cette matière rouge
ne soit pas liquide, et que ce liquide ne soit pas une pluie de
Pomard ou de Château-Lafitte!

-- Soiffard!» répond Sébastien Zorn.

Au vrai, quelle est la cause du phénomène? On a de nombreux
exemples de ces pluies de poussières rouges composées de silice,
d'albumine, d'oxyde de chrome et d'oxyde de fer. Au commencement
du siècle, la Calabre, les Abruzzes furent inondées de ces averses
où les superstitieux habitants voulaient voir des gouttes de sang,
lorsque ce n'était, comme à Blancenberghe, en 1819, que du
chlorure de cobalt. Il y a également des transports de ces
molécules de suie ou de charbon, enlevées à des incendies
lointains. N'a-t-on même pas vu tomber des pluies de soie, à
Fernambouc en 1820, des pluies jaunes, à Orléans en 1829, et dans
les Basses-Pyrénées en 1836, des pluies de pollen arraché aux
sapins en fleurs?

Quelle origine attribuer à cette chute de poussières, mêlées de
scories, dont l'espace semble chargé, et qui projette sur
Standard-Island et sur la mer environnante ces grosses masses
rougeâtres?

Le roi de Malécarlie émet l'opinion que ces matières doivent
provenir de quelque volcan des îles de l'ouest. Ses collègues de
l'observatoire se rangent à son opinion. On ramasse plusieurs
poignées de ces scories dont la température est supérieure à celle
de l'air ambiant, et que n'a pas refroidies leur passage à travers
l'atmosphère. Une éruption de grande violence expliquerait les
détonations irrégulières qui se font encore entendre. Or, ces
parages sont semés de cratères, les uns en activité, les autres
éteints, mais susceptibles de se rallumer sous une action infra-
tellurique, sans parler de ceux qu'une poussée géologique relève
parfois du fond de l'Océan, et dont la puissance de projection est
souvent extraordinaire.

Et, précisément, au milieu de cet archipel des Tonga que rallie
Standard-Island, est-ce que, quelques années auparavant, le piton
Tufua n'a pas couvert une superficie de cent kilomètres de ses
matières éruptives? Est-ce que, durant de longues heures, les
détonations du volcan ne se propagèrent pas jusqu'à deux cents
kilomètres de distance?

Et, au mois d'août de 1883, les éruptions du Krakatoa ne
désolèrent-elles pas la partie des îles de Java et de Sumatra,
voisines du détroit de la Sonde, détruisant des villages entiers,
faisant de nombreuses victimes, provoquant des tremblements de
terre, souillant le sol d'une boue compacte, soulevant les eaux en
remous formidables, infectant l'atmosphère de vapeurs sulfureuses,
mettant les navires en perdition?...

C'est à se demander, vraiment, si l'île à hélice n'est pas menacée
d'un danger de ce genre...

Le commodore Simcoë ne laisse pas d'être assez inquiet, car la
navigation menace de devenir très difficile. Après l'ordre qu'il
donne de modérer sa vitesse, Standard-Island ne se déplace plus
qu'avec une extrême lenteur.

Une certaine frayeur s'empare de la population milliardaise. Est-
ce que les fâcheux pronostics de Sébastien Zorn touchant l'issue
de la campagne seraient sur le point de se réaliser?...

Vers midi, l'obscurité est profonde. Les habitants ont quitté
leurs maisons qui ne résisteraient pas, si la coque métallique se
soulevait sous les forces plutoniennes. Péril non moins à craindre
en cas où la mer passerait par-dessus les armatures du littoral,
et précipiterait ses trombes d'eau sur la campagne!

Le gouverneur Cyrus Bikerstaff et le commodore Simcoë se rendent à
la batterie de l'Éperon, suivis d'une partie de la population. Des
officiers sont envoyés aux deux ports, avec ordre de s'y tenir en
permanence. Les mécaniciens sont prêts à faire évoluer l'île à
hélice, s'il devient nécessaire de fuir dans une direction
opposée. Le malheur est que la navigation soit de plus en plus
difficile à mesure que le ciel s'emplit d'épaisses ténèbres.

Vers trois heures du soir, on ne voit guère à dix pas de soi. Il
n'y a pas trace de lumière diffuse, tant la masse des cendres
absorbe les rayons solaires. Ce qui est surtout à redouter, c'est
que Standard-Island, surchargée par le poids des scories tombées à
sa surface, ne parvienne pas à conserver sa ligne de flottaison
au-dessus du niveau de l'Océan.

Elle n'est pas un navire que l'on puisse alléger en jetant les
marchandises à la mer, en le débarrassant de son lest!... Que
faire, si ce n'est d'attendre en se fiant à la solidité de
l'appareil.

Le soir arrive, ou plutôt la nuit, et encore ne peut-on le
constater que par l'heure des horloges. L'obscurité est complète.
Sous l'averse des scories, il est impossible de maintenir en l'air
les lunes électriques que l'on ramène au sol. Il va sans dire que
l'éclairage des habitations et des rues, qui a fonctionné toute la
journée, sera continué tant que se prolongera ce phénomène.

La nuit venue, cette situation ne se modifie pas. Il semble
cependant que les détonations sont moins fréquentes et aussi moins
violentes. Les fureurs de l'éruption tendent à diminuer, et la
pluie de cendres, emportée vers le sud par une assez forte brise,
commence à s'apaiser.

Les Milliardais, un peu rassurés, se décident à réintégrer leurs
habitations, avec l'espoir que le lendemain Standard-Island se
retrouvera dans des conditions normales. Il n'y aura plus qu'à
procéder à un complet et long nettoyage de l'île à hélice.

N'importe! quel triste premier jour de l'an pour le Joyau du
Pacifique, et de combien peu s'en est fallu que Milliard-City ait
eu le sort de Pompéi ou d'Herculanum! Bien qu'elle ne soit pas
située au pied d'un Vésuve, sa navigation ne l'expose-t-elle pas à
rencontrer nombre de ces volcans dont sont hérissées les régions
sous-marines du Pacifique?

Toutefois le gouverneur, ses adjoints et le conseil des notables
restent en permanence à l'hôtel de ville. Les vigies de la tour
guettent tout changement qui se produirait à l'horizon ou au
zénith. Afin de maintenir sa direction vers le sud-ouest, l'île à
hélice n'a cessé de marcher, mais à la vitesse de deux ou trois
milles à l'heure seulement. Lorsque le jour reviendra -- ou du
moins dès que les ténèbres seront dissipées, -- elle remettra le
cap sur l'archipel des Tonga. Là, sans doute, on apprendra
laquelle des îles de cette portion de l'océan a été le théâtre
d'une telle éruption.

Dans tous les cas, il est manifeste, avec la nuit qui s'avance,
que le phénomène tend à s'amoindrir.

Vers trois heures du matin, nouvel incident, qui provoque un
nouvel effroi chez les habitants de Milliard-City.

Standard-Island vient de recevoir un choc, dont le contre-coup
s'est propagé à travers les compartiments de sa coque. Il est
vrai, la secousse n'a pas eu assez de force pour provoquer
l'ébranlement des habitations ou le détraquement des machines. Les
hélices ne se sont pas arrêtées dans leur mouvement propulsif.
Néanmoins, à n'en pas douter, il y a eu collision à l'avant.

Que s'est-il passé?... Standard-Island a-t-elle heurté quelque
haut-fond?... Non, puisqu'elle continue à se déplacer... A-t-elle
donc donné contre un écueil?... Au milieu de cette obscurité si
profonde, s'est-il produit un abordage avec un navire croisant sa
route et qui n'a pu apercevoir ses feux?... De cette collision
est-il résulté de graves avaries, sinon de nature à compromettre
sa sécurité, du moins à nécessiter d'importantes réparations à la
prochaine relâche?...

Cyrus Bikerstaff et le commodore Simcoë se transportent, non sans
peine en foulant cette épaisse couche de scories et de cendres, à
la batterie de l'Éperon.

Là, les douaniers leur apprennent que le choc est effectivement dû
à une collision. Un navire de fort tonnage, un steamer courant de
l'ouest à l'est, a été heurté par l'éperon de Standard-Island. Que
ce choc ait été sans gravité pour l'île à hélice, peut-être n'en
a-t-il pas été de même pour le steamer?... On n'a entrevu sa masse
qu'au moment de l'abordage... Des cris se sont fait entendre, mais
n'ont duré que quelques instants... Le chef du poste et ses
hommes, accourus à la pointe de la batterie, n'ont plus rien vu ni
rien entendu... Le bâtiment a-t-il sombré sur place?... Cette
hypothèse n'est, par malheur, que trop admissible.

Quant à Standard-Island, on constate que cette collision ne lui a
occasionné aucun dommage sérieux. Sa masse est telle qu'il lui
suffirait, même à petite vitesse, de frôler un bâtiment, si
puissant qu'il soit, fût-ce un cuirassé de premier rang, pour que
celui-ci fût menacé de se perdre corps et biens. C'est là ce qui
est arrivé, sans doute.

Quant à la nationalité de ce navire, le chef du poste croit avoir
entendu des ordres jetés d'une voix rude, -- un de ces
rugissements particuliers aux commandements de la marine anglaise.
Il ne saurait cependant l'affirmer d'une façon formelle.

Cas très grave et qui peut avoir des conséquences non moins
graves. Que dira le Royaume-Uni?... Un bâtiment anglais, c'est un
morceau de l'Angleterre, et l'on sait que la Grande-Bretagne ne se
laisse pas impunément amputer... À quelles réclamations et
responsabilités Standard-Island ne doit-elle pas s'attendre?...

Ainsi débute la nouvelle année. Ce jour-là, jusqu'à dix heures du
matin, le commodore Simcoë n'est point en mesure d'entreprendre
des recherches au large. L'espace est encore encrassé de vapeurs,
bien que le vent qui fraîchit commence à dissiper la pluie de
cendres. Enfin le soleil perce les brumes de l'horizon.

Dans quel état se trouvent Milliard-City, le parc, la campagne,
les fabriques, les ports! Quel travail de nettoyage! Après tout,
cela regarde les bureaux de la voirie. Simple question de temps et
d'argent. Ni l'un ni l'autre ne manquent.

On va au plus pressé. Tout d'abord, les ingénieurs gagnent la
batterie de l'Éperon, sur le côté du littoral où s'est produit
l'abordage. Dommages insignifiants de ce chef. La solide coque
d'acier n'a pas plus souffert que le coin qui s'enfonce dans le
morceau de bois, -- en l'espèce, le navire abordé.

Au large, ni débris ni épaves. Du haut de la tour de
l'observatoire, les plus puissantes lunettes ne laissent rien
apercevoir, bien que, depuis la collision, Standard-Island ne se
soit pas déplacée de deux milles.

Il convient de prolonger les investigations au nom de l'humanité.

Le gouverneur confère avec le commodore Simcoë. Ordre est donné
aux mécaniciens de stopper les machines, et aux embarcations
électriques des deux ports de prendre la mer.

Les recherches, qui s'étendent sur un rayon de cinq à six milles,
ne donnent aucun résultat. Cela n'est que trop certain, le
bâtiment, crevé dans ses oeuvres vives, a dû sombrer, sans laisser
trace de sa disparition.

Le commodore Simcoë fait alors reprendre la vitesse réglementaire.
À midi, l'observation indique que Standard-Island se trouve à cent
cinquante milles dans le sud-ouest des Samoa.

Entre temps, les vigies sont chargées de veiller avec un soin
extrême.

Vers cinq heures du soir, on signale d'épaisses fumées qui se
déroulent vers le sud-est. Ces fumées sont-elles dues aux
dernières poussées du volcan, dont l'éruption a si profondément
troublé ces parages? Ce n'est guère présumable, car les cartes
n'indiquent ni île ni îlot à proximité. Un nouveau cratère est-il
donc sorti du fond océanien?...

Non, et il est manifeste que les fumées se rapprochent de
Standard-Island.

Une heure après, trois bâtiments, marchant de conserve, gagnent
rapidement en forçant de vapeur.

Une demi-heure plus tard, on reconnaît que ce sont des navires de
guerre. À une heure de là, on ne peut avoir aucun doute sur leur
nationalité. C'est la division de l'escadre britannique qui, cinq
semaines auparavant, s'est refusée à saluer les couleurs de
Standard-Island.

À la nuit tombante, ces navires ne sont pas à quatre milles de la
batterie de l'Éperon. Vont-ils passer au large et poursuivre leur
route? Ce n'est pas probable, et en relevant leurs feux de
positions, il y a lieu de reconnaître qu'ils demeurent
stationnaires.

«Ces bâtiments ont sans doute l'intention de communiquer avec
nous, dit le commodore Simcoë au gouverneur.

-- Attendons,» réplique Cyrus Bikerstaff. Mais de quelle façon le
gouverneur répondra-t-il au commandant de la division, si celui-ci
vient réclamer à propos du récent abordage? Il est possible, en
effet, que tel soit son dessein, et peut-être l'équipage du navire
abordé a-t-il été recueilli, a-t-il pu se sauver sur ses
chaloupes? Au reste, il sera temps de prendre un parti, lorsqu'on
saura de quoi il s'agit.

On le sait, le lendemain, dès la première heure.

Au soleil levant, le pavillon de contre-amiral flotte au mât
d'artimon du croiseur de tête, qui se tient sous petite vapeur à
deux milles de Bâbord-Harbour. Une embarcation en déborde et se
dirige vers le port.

Un quart d'heure après, le commodore Simcoë reçoit cette dépêche.

«Le capitaine Turner, du croiseur l'_Herald_, chef d'état-major de
l'amiral sir Edward Collinson, demande à être conduit
immédiatement près du gouverneur de Standard-Island.»

Cyrus Bikerstaff, prévenu, autorise l'officier du port à laisser
le débarquement s'effectuer et répond qu'il attend le capitaine
Turner à l'hôtel de ville.

Dix minutes après, un car, mis à la disposition du chef d'état-
major qui est accompagné d'un lieutenant de vaisseau, dépose ces
deux personnages devant le palais municipal.

Le gouverneur les reçoit aussitôt dans le salon attenant à son
cabinet.

Les salutations d'usage sont alors échangées -- très raides de
part et d'autre.

Puis, posément, en ponctuant ses paroles, comme s'il récitait un
morceau de littérature courante, le capitaine Turner s'exprime
ainsi, rien qu'en une seule et interminable phrase:

«J'ai l'honneur de porter à la connaissance de Son Excellence le
gouverneur de Standard-Island, en ce moment par cent soixante-dix-
sept degrés et treize minutes à l'est du méridien de Greenwich, et
par seize degrés cinquante-quatre minutes de latitude sud, que,
dans la nuit du 31 décembre au 1er janvier, le steamer _Glen_, du
port de Glasgow, jaugeant trois mille cinq cents tonneaux, chargé
de blé, d'indigo, de riz, de vins, cargaison de considérable
valeur, a été abordé par Standard-Island, appartenant à _Standard-
Island Company limited_, dont le siège social est à Madeleine-bay,
Basse-Californie, États-Unis d'Amérique, bien que ce steamer eût
ses feux réglementaires, feu blanc au mât de misaine, feux de
position vert à tribord et rouge à bâbord, et que, s'étant dégagé
après la collision, il a été rencontré le lendemain à trente-cinq
milles du théâtre de la catastrophe, prêt à couler bas par suite
d'une voie d'eau dans sa hanche de bâbord, et qu'il a
effectivement sombré, après avoir pu heureusement mettre son
capitaine, ses officiers et son équipage à bord du _Herald_,
croiseur de première classe de Sa Majesté Britannique naviguant
sous le pavillon du contre-amiral sir Edward Collinson, lequel
dénonce le fait à Son Excellence le gouverneur Cyrus Bikerstaff en
lui demandant de reconnaître la responsabilité de la _Standard-
Island Company limited_, sous la garantie des habitants de ladite
Standard-Island envers les armateurs du dit _Glen_, dont la valeur
en coque, machines et cargaison s'élève à la somme de douze cent
mille livres sterling[3], soit six millions de dollars, laquelle
somme devra être versée entre les mains dudit amiral sir Edward
Collinson, faute de quoi il sera procédé même par la force contre
ladite Standard-Island.»

Rien qu'une phrase de trois cent sept mots, coupée de virgules,
sans un seul point! Mais comme elle dit tout, et comme elle ne
laisse place à aucune échappatoire! Oui ou non, le gouverneur se
résout-il à admettre la réclamation faite par sir Edward Collinson
et accepte-t-il son dire touchant: 1° la responsabilité encourue
par la Compagnie; 2° la valeur estimative de douze cent mille
livres, attribuée au steamer _Glen_ de Glasgow?

Cyrus Bikerstaff répond par les arguments d'usage en matière de
collision:

Le temps était très obscur en raison d'une éruption volcanique qui
avait dû se produire dans les parages de l'ouest. Si le _Glen_
avait ses feux, Standard-Island avait les siens. De part et
d'autre, il était impossible de les apercevoir. On se trouve donc
dans le cas de force majeure. Or, d'après les règlements
maritimes, chacun doit garder ses avaries pour compte, et il ne
peut y avoir matière ni à réclamation ni à responsabilité.

Réponse du capitaine Turner:

Son Excellence le gouverneur aurait sans doute raison dans le cas
où il s'agirait de deux bâtiments naviguant dans des conditions
ordinaires. Si le _Glen_ remplissait ces conditions, il est
manifeste que Standard-Island ne les remplit pas, qu'elle ne
saurait être assimilée à un navire, qu'elle constitue un danger
permanent en mouvant son énorme masse à travers les routes
maritimes, qu'elle équivaut à une île, à un îlot, à un écueil qui
se déplacerait sans que son gisement pût être porté d'une façon
définitive sur les cartes, que l'Angleterre a toujours protesté
contre cet obstacle impossible à fixer par des relèvements
hydrographiques, et que Standard-Island doit toujours être tenue
pour responsable des accidents qui proviendront de sa nature,
etc., etc.

Il est évident que les arguments du capitaine Turner ne manquent
pas d'une certaine logique. Au fond, Cyrus Bikerstaff en sent la
justesse. Mais il ne saurait de lui-même prendre une décision. La
cause sera portée devant qui de droit, et il ne peut que donner
acte à l'amiral sir Edward Collinson de sa réclamation. Très
heureusement, il n'y a pas eu mort d'hommes...

«Très heureusement, répond le capitaine Turner, mais il y a eu
mort de navire, et des millions ont été engloutis par la faute de
Standard-Island. Le gouverneur consent-il dores et déjà à verser
entre les mains de l'amiral sir Edward Collinson la somme
représentant la valeur attribuée au _Glen_ et à sa cargaison?»

Comment le gouverneur consentirait-il à faire ce versement?...
Après tout, Standard-Island offre des garanties suffisantes...
Elle est là pour répondre des dommages encourus, si les tribunaux
jugent qu'elle soit responsable, après expertise, tant sur les
causes de l'accident que sur l'importance de la perte causée.

«C'est le dernier mot de Votre Excellence?... demande le capitaine
Turner.

-- C'est mon dernier mot, répond Cyrus Bikerstaff, car je n'ai pas
qualité pour engager la responsabilité de la Compagnie.»

Nouveaux saluts plus raides encore, échangés entre le gouverneur
et le capitaine anglais. Départ de celui-ci par le car, qui le
ramène à Bâbord-Harbour, et retour à l'_Herald_ par la chaloupe à
vapeur, qui le transporte à bord du croiseur.

Lorsque la réponse de Cyrus Bikerstaff est connue du conseil des
notables, elle reçoit son approbation pleine et entière, et, après
le conseil, celle de toute la population de Standard-Island. On ne
peut se soumettre à l'insolente et impérieuse mise en demeure des
représentants de Sa Majesté Britannique.

Ceci bien établi, le commodore Simcoë donne des ordres pour que
l'île à hélice reprenne sa route à toute vitesse.

Or, si la division de l'amiral Collinson s'entête, sera-t-il
possible d'échapper à ses poursuites? Ses bâtiments n'ont-ils pas
une marche très supérieure? Et s'il appuie sa réclamation de
quelques obus à la mélinite, sera-t-il possible de résister? Sans
doute, les batteries de l'île sont capables de répondre aux
Armstrongs, dont les croiseurs de la division sont armés. Mais le
champ offert au tir anglais est infiniment plus vaste... Que
deviendront les femmes, les enfants, dans l'impossibilité de
trouver un abri?... Tous les coups porteront, tandis que les
batteries de l'Éperon et de la Poupe perdront au moins cinquante
pour cent de leurs projectiles sur un but restreint et mobile!...

Il faut donc attendre ce que va décider l'amiral sir Edward
Collinson.

On n'attend pas longtemps.

À neuf heures quarante-cinq, un premier coup à blanc part de la
tourelle centrale du _Herald_ en même temps que le pavillon du
Royaume-Uni monte en tête de mât. Sous la présidence du gouverneur
et de ses adjoints, le conseil des notables discute dans la salle
des séances à l'hôtel de ville. Cette fois, Jem Tankerdon et Nat
Coverley sont du même avis. Ces Américains, en gens pratiques, ne
songent point à essayer d'une résistance qui pourrait entraîner la
perte corps et biens de Standard-Island. Un second coup de canon
retentit. Cette fois, un obus passe en sifflant, dirigé de manière
à tomber à une demi-encablure en mer, où il éclate avec une
formidable violence, en soulevant d'énormes masses d'eau. Sur
l'ordre du gouverneur, le commodore Simcoë fait amener le pavillon
qui a été hissé en réponse à celui du _Herald_. Le capitaine
Turner revient à Bâbord-Harbour. Là, il reçoit des valeurs,
signées de Cyrus Bikerstaff et endossées par les principaux
notables pour une somme de douze cent mille livres. Trois heures
plus tard, les dernières fumées de la division s'effacent dans
l'est, et Standard-Island continue sa marche vers l'archipel des
Tonga.



V -- Le Tabou à Tonga-Tabou


Et alors, dit Yvernès, nous relâcherons aux principales îles de
Tonga-Tabou?

-- Oui, mon excellent bon! répond Calistus Munbar. Vous aurez le
loisir de faire connaissance avec cet archipel, que vous avez le
droit d'appeler archipel d'Hapaï, et même archipel des Amis, ainsi
que l'a nommé le capitaine Cook, en reconnaissance du bon accueil
qu'il y avait reçu.

-- Et nous y serons sans doute mieux traités que nous ne l'avons
été aux îles de Cook?... demande Pinchinat.

-- C'est probable.

-- Est-ce que nous visiterons toutes les îles de ce groupe?...
interroge Frascolin.

-- Non certes, attendu qu'on n'en compte pas moins de cent
cinquante...

-- Et après?... s'informe Yvernès.

-- Après, nous irons aux Fidji, puis aux Nouvelles-Hébrides, puis,
dès que nous, aurons rapatrié les Malais, nous reviendrons à
Madeleine-bay où se terminera notre campagne.

-- Standard-Island doit-elle relâcher sur plusieurs points des
Tonga?... reprend Frascolin.

-- À Vavao et à Tonga-Tabou seulement, répond le surintendant, et
ce n'est point encore là que vous trouverez les vrais sauvages de
vos rêves, mon cher Pinchinat!

-- Décidément, il n'y en a plus, même dans l'ouest du Pacifique!
réplique Son Altesse.

-- Pardonnez-moi... il en existe un nombre respectable du côté des
Nouvelles-Hébrides et des Salomon. Mais, à Tonga, les sujets du
roi Georges Ier sont à peu près civilisés, et j'ajoute que ses
sujettes sont charmantes. Je ne vous conseillerais point cependant
d'épouser une de ces ravissantes Tongiennes.

-- Pour quelle raison?...

-- Parce que les mariages entre étrangers et indigènes ne passent
point pour être heureux. Il y a généralement incompatibilité
d'humeur!

-- Bon! s'écrie Pinchinat, et ce vieux ménétrier de Zorn qui
comptait se marier à Tonga-Tabou!

-- Moi! riposte le violoncelliste en haussant les épaules. Ni à
Tonga-Tabou, ni ailleurs, entends-tu bien, mauvais plaisant!

-- Décidément, notre chef d'orchestre est un sage, répond
Pinchinat. Voyez-vous, mon cher Calistus -- et même permettez-moi
de vous appeler Eucalistus, tant vous m'inspirez de sympathie...

-- Je vous le permets, Pinchinat!

-- Eh bien, mon cher Eucalistus, on n'a pas raclé pendant quarante
ans des cordes de violoncelle sans être devenu philosophe, et la
philosophie enseigne que l'unique moyen d'être heureux en mariage,
c'est de n'être point marié.»

Dans la matinée du 6 janvier, apparaissent à l'horizon les
hauteurs de Vavao, la plus importante du groupe septentrional. Ce
groupe est très différent, par sa formation volcanique, des deux
autres, Hapaï et Tonga-Tabou. Tous les trois sont compris entre le
dix-septième et le vingt-deuxième degré sud, et le cent soixante-
seizième et le cent soixante-dix-huitième degré ouest, -- une aire
de deux mille cinq cents kilomètres carrés sur laquelle se
répartissent cent cinquante îles peuplées de soixante mille
habitants.

Là se promenèrent les navires de Tasman en 1643, et les navires de
Cook en 1773, pendant son deuxième voyage de découvertes à travers
le Pacifique. Après le renversement de la dynastie des Finare-
Finare et la fondation d'un état fédératif en 1797, une guerre
civile décima la population de l'archipel. C'est l'époque où
débarquèrent lès missionnaires méthodistes, qui firent triompher
cette ambitieuse secte de la religion anglicane. Actuellement, le
roi Georges Ier est le souverain non contesté de ce royaume, sous
le protectorat de l'Angleterre, en attendant que... Ces quelques
points ont pour but de réserver l'avenir, tel que le fait trop
souvent la protection britannique à ses protégés d'outre-mer.

La navigation est assez difficile au milieu de ce dédale d'îlots
et d'îles, plantés de cocotiers, et qu'il est nécessaire de suivre
pour atteindre Nu-Ofa, la capitale du groupe des Vavao.

Vavao est volcanique, et, comme telle, exposée aux tremblements de
terre. Aussi s'en est-on préoccupé en élevant des habitations,
dont la construction ne comporte pas un seul clou. Des joncs
tressés forment les murs avec des lattes de bois de cocotier, et
sur des piliers ou troncs d'arbres repose une toiture ovale. Le
tout est très frais et très propre. Cet ensemble attire plus
particulièrement l'attention de nos artistes, postés à la batterie
de l'Éperon, alors que Standard-Island passe à travers les canaux
bordés de villages kanaques. Çà et là, quelques maisons
européennes déploient les pavillons de l'Allemagne et de
l'Angleterre.

Mais si cette partie de l'archipel est volcanique, ce n'est pas à
l'un de ses volcans qu'il convient d'attribuer le formidable
épanchement, éruption de scories et de cendres, vomi sur ces
parages. Les Tongiens n'ont pas même été plongés dans des ténèbres
de quarante-huit heures, les brises de l'ouest ayant chassé les
nuages de matières éruptives vers l'horizon opposé. Très
vraisemblablement, le cratère qui les a expectorées appartient à
quelque île isolée dans l'est, à moins que ce ne soit un volcan de
formation récente entre les Samoa et les Tonga.

La relâche de Standard-Island à Vavao n'a duré que huit jours.
Cette île mérite d'être visitée, bien que, plusieurs années
auparavant, elle ait été ravagée par un terrible cyclone qui
renversa la petite église des Maristes français et détruisit
quantité d'habitations indigènes. Néanmoins, la campagne est
restée très attrayante, avec ses nombreux villages, enclos de
ceintures d'orangers, ses plaines fertiles, ses champs de canne à
sucre, d'ignames, ses massifs de bananiers, de mûriers, d'arbres à
pain, de sandals. En fait d'animaux domestiques, rien que des
porcs et des volailles. En fait d'oiseaux, rien que des pigeons
par milliers et des perroquets aux joyeuses couleurs et au bruyant
caquetage. En fait de reptiles, quelques serpents inoffensifs et
de jolis lézards verts, que l'on prendrait pour des feuilles
tombées des arbres.

Le surintendant n'a point exagéré la beauté du type indigène --
commun, du reste, à cette race malaise des divers archipels du
Pacifique central. Des hommes superbes, hauts de taille, un peu
obèses peut-être, mais d'une admirable structure et de noble
attitude, regard fier, teint qui se nuance depuis le cuivre foncé
jusqu'à l'olive. Des femmes gracieuses et bien proportionnées, les
mains et les pieds d'une délicatesse de forme et d'une petitesse
qui font commettre plus d'un péché d'envie aux Allemandes et aux
Anglaises de la colonie européenne. On ne s'occupe, d'ailleurs,
dans l'indigénat féminin, que de la fabrique des nattes, des
paniers, des étoffes semblables à celles de Taïti, et les doigts
ne se déforment pas à ces travaux manuels. Et puis, il est aisé de
pouvoir _de visu_ juger des perfections de la beauté tongienne. Ni
l'abominable pantalon, ni la ridicule robe à traîne n'ont encore
été adoptés par les modes du pays. Un simple pagne ou une ceinture
pour les hommes, le caraco et la jupe courte avec des ornements en
fines écorces sèches pour les femmes, qui sont à la fois réservées
et coquettes. Chez les deux sexes, une chevelure toujours soignée,
que les jeunes filles relèvent coquettement sur leur front, et
dont elles maintiennent l'édifice avec un treillis de fibres de
cocotier en guise de peigne.

Et pourtant, ces avantages n'ont point le don de faire revenir de
ses préventions le rébarbatif Sébastien Zorn. Il ne se mariera pas
plus à Vavao, à Tonga-Tabou que n'importe en quel pays de ce monde
sublunaire.

C'est toujours une vive satisfaction, pour ses camarades et lui,
de débarquer sur ces archipels. Certes, Standard-Island leur
plaît; mais enfin, de mettre le pied en terre ferme n'est pas non
plus pour leur déplaire. De vraies montagnes, de vraies campagnes,
de vrais cours d'eau, cela repose des rivières factices et des
littoraux artificiels. Il faut être un Calistus Munbar pour donner
à son Joyau du Pacifique la supériorité sur les oeuvres de la
nature.

Bien que Vavao ne soit pas la résidence ordinaire du roi Georges,
il possède à Nu-Ofa un palais, disons un joli cottage, qu'il
habite assez fréquemment. Mais c'est sur l'île de Tonga-Tabou que
s'élèvent le palais royal et les établissements des résidents
anglais.

Standard-Island va faire là sa dernière relâche, presque à la
limite du tropique du Capricorne, point extrême qui aura été
atteint par elle au cours de sa campagne à travers l'hémisphère
méridional.

Après avoir quitté Vavao, les Milliardais ont joui, pendant deux
jours, d'une navigation très variée. On ne perd de vue une île que
pour en relever une autre. Toutes, présentant le même caractère
volcanique, sont dues à l'action de la puissance plutonienne. Il
en est, à cet égard, du groupe septentrional comme du groupe
central des Hapaï. Les cartes hydrographiques de ces parages,
établies avec une extrême précision, permettent au commodore
Simcoë de s'aventurer sans danger entre les canaux de ce dédale,
depuis Hapaï jusqu'à Tonga-Tabou. Du reste, les pilotes ne lui
manqueraient pas, s'il avait à requérir leurs services. Nombre
d'embarcations circulent le long des îles; -- pour la plupart des
goélettes sous pavillon allemand employées au cabotage, tandis que
les navires de commerce exportent le coton, le coprah, le café, le
maïs, principales productions de l'archipel. Non seulement les
pilotes se seraient empressés de venir, si Ethel Simcoë les eût
fait demander, mais aussi les équipages de ces pirogues doubles à
balanciers, réunies par une plate-forme et pouvant contenir
jusqu'à deux cents hommes. Oui! des centaines d'indigènes seraient
accourus au premier signal, et quelle aubaine pour peu que le prix
du pilotage eût été calculé sur le tonnage de Standard-Island!
Deux cent cinquante-neuf millions de tonnes! Mais le commodore
Simcoë, à qui tous ces parages sont familiers, n'a pas besoin de
leurs bons offices. Il n'a confiance qu'en lui seul, et compte sur
le mérite des officiers qui exécutent ses ordres avec une absolue
précision.

Tonga-Tabou est aperçue dans la matinée du 9 janvier, alors que
Standard-Island n'en est pas à plus de trois à quatre milles. Très
basse, sa formation n'étant pas due à un effort géologique, elle
n'est pas montée du fond sous-marin, comme tant d'autres îles
immobilisées après être venues respirer à la surface de ces eaux.
Ce sont les infusoires qui l'ont peu à peu construite en édifiant
leurs étages madréporiques.

Et quel travail! Cent kilomètres de circonférence, une aire de
sept à huit cents kilomètres superficiels, sur lesquels vivent
vingt mille habitants!

Le commodore Simcoë s'arrête en face du port de Maofuga. Des
rapports s'établissent immédiatement entre l'île sédentaire et
l'île mouvante, une soeur de cette Latone de mythologique
souvenir! Quelle différence offre cet archipel avec les Marquises,
les Pomotou, l'archipel de la Société! L'influence anglaise y
domine, et, soumis à cette domination, le roi Georges Ier ne
s'empressera pas de faire bon accueil à ces Milliardais d'origine
américaine.

Cependant, à Maofuga, le quatuor rencontre un petit centre
français. Là réside l'évêque de l'Océanie, qui faisait alors une
tournée pastorale dans les divers groupes. Là s'élèvent la mission
catholique, la maison des religieuses, les écoles de garçons et de
filles. Inutile de dire que les Parisiens sont reçus avec
cordialité par leurs compatriotes. Le supérieur de la Mission leur
offre l'hospitalité, ce qui les dispense de recourir à la «Maison
des Étrangers». Quant à leurs excursions, elles ne doivent les
conduire qu'à deux autres points importants, Nakualofa, la
capitale des états du roi Georges, et le village de Mua, dont les
quatre cents habitants professent la religion catholique.

Lorsque Tasman découvrit Tonga-Tabou, il lui donna le nom
d'Amsterdam, -- nom que ne justifieraient guère ses maisons en
feuilles de pandanus et fibres de cocotier. Il est vrai, les
habitations à l'européenne ne manquent point; mais le nom indigène
s'approprie mieux à cette île.

Le port de Maofuga est situé sur la côte septentrionale. Si
Standard-Island eût pris son poste de relâche plus à l'ouest de
quelques milles, Nakualofa, ses jardins royaux et son palais royal
se fussent offerts aux regards. Si, au contraire, le commodore
Simcoë se fût dirigé plus à l'est, il aurait trouvé une baie qui
entaille assez profondément le littoral, et dont le fond est
occupé par le village de Mua. Il ne l'a pas fait, parce que son
appareil aurait couru des risques d'échouage au milieu de ces
centaines d'îlots, dont les passes ne donnent accès qu'à des
navires de médiocre tonnage. L'île à hélice doit donc rester
devant Maofuga pendant toute la durée de la relâche.

Si un certain nombre de Milliardais débarquent dans ce port, ils
sont assez rares ceux qui songent à parcourir l'intérieur de
l'île. Elle est charmante, pourtant, et mérite les louanges dont
Élisée Reclus l'a comblée. Sans doute, la chaleur est très forte,
l'atmosphère orageuse, quelques pluies d'une violence extrême sont
de nature à calmer l'ardeur des excursionnistes, et il faut être
pris de la folie du tourisme pour courir le pays. C'est néanmoins
ce que font Frascolin, Pinchinat, Yvernès, car il est impossible
de décider le violoncelliste à quitter sa confortable chambre du
casino avant le soir, alors que la brise de mer rafraîchit les
grèves de Maofuga. Le surintendant lui-même s'excuse de ne pouvoir
accompagner les trois enragés.

«Je fondrais en route! leur dit-il.

-- Eh bien, nous vous rapporterions en bouteille!» répond Son
Altesse. Cette perspective engageante ne peut convaincre Calistus
Munbar, qui préfère se conserver à l'état solide. Très
heureusement pour les Milliardais, depuis trois semaines déjà le
soleil remonte vers l'hémisphère septentrional, et Standard-Island
saura se tenir à distance de ce foyer incandescent, de manière à
conserver une température normale. Donc, dès le lendemain, les
trois amis quittent Maofuga à l'aube naissante, et se dirigent
vers la capitale de l'île. Certainement, il fait chaud; mais cette
chaleur est supportable sous le couvert des cocotiers, des leki-
leki, des toui-touis qui sont les arbres à chandelles, les cocas,
dont les haies rouges et noires se forment en grappes
d'éblouissantes gemmes. Il est à peu près midi lorsque la capitale
se montre dans, toute sa splendide floraison, -- expression qui ne
manque pas de justesse à cette époque de l'année. Le palais du roi
semble sortir d'un gigantesque bouquet de verdure. Il existe un
contraste frappant entre les cases indigènes, toutes fleuries, et
les habitations, très britanniques d'aspect, -- citons celle qui
appartient aux missionnaires protestants. Du reste, l'influence de
ces ministres wesleyens a été considérable, et, après en avoir
massacré un certain nombre, les Tongiens ont fini par adopter
leurs croyances. Observons, cependant, qu'ils n'ont point
entièrement renoncé aux pratiques de leur mythologie kanaque. Pour
eux le grand-prêtre est supérieur au roi. Dans les enseignements
de leur bizarre cosmogonie, les bons et les mauvais génies jouent
un rôle important. Le christianisme ne déracinera pas aisément le
tabou, qui est toujours en honneur, et, lorsqu'il s'agit de le
rompre, cela ne se fait pas sans cérémonies expiatoires, dans
lesquelles la vie humaine est quelquefois sacrifiée...

Il faut mentionner, d'après les récits des explorateurs --
particulièrement M. Aylie Marin dans ses voyages de 1882, -- que
Nakualofa n'est encore qu'un centre à demi civilisé.

Frascolin, Pinchinat, Yvernès, n'ont aucunement éprouvé le désir
d'aller déposer leurs hommages aux pieds du roi Georges. Cela
n'est point à prendre dans le sens métaphorique, puisque la
coutume est de baiser les pieds de ce souverain. Et nos Parisiens
s'en félicitent lorsque, sur la place de Nakualofa, ils
aperçoivent le «tui», comme on appelle Sa Majesté, vêtu d'une
sorte de chemise blanche et d'une petite jupe en étoffe du pays,
attachée autour de ses reins. Ce baisement des pieds eût certes
compté parmi les plus désagréables souvenirs de leur voyage.

«On voit, fait observer Pinchinat, que les cours d'eau sont peu
abondants dans le pays!»

En effet, à Tonga-Tabou, à Vavao, comme dans les autres îles de
l'archipel, l'hydrographie ne comporte ni un ruisseau ni un lagon.
L'eau de pluie, recueillie dans les citernes, voilà tout ce que la
nature offre aux indigènes, et ce dont les sujets de Georges Ier
se montrent aussi ménagers que leur souverain.

Le jour même, les trois touristes, très fatigués, sont revenus au
port de Maofuga, et retrouvent avec grande satisfaction leur
appartement du casino. Devant l'incrédule Sébastien Zorn, ils
affirment que leur excursion a été des plus intéressantes. Mais
les poétiques incitations d'Yvernès ne peuvent décider le
violoncelliste à se rendre, le lendemain, au village de Mua.

Ce voyage doit être assez long et très fatigant. On s'épargnerait
aisément cette fatigue, en utilisant l'une des chaloupes
électriques que Cyrus Bikerstaff mettrait volontiers à la
disposition des excursionnistes. Mais, d'explorer l'intérieur de
ce curieux pays, c'est une considération de quelque valeur, et les
touristes partent pédestrement pour la baie de Mua, en contournant
un littoral de corail que bordent des îlots, où semblent s'être
donné rendez-vous tous les cocotiers de l'Océanie.

L'arrivée à Mua n'a pu s'effectuer que dans l'après-midi. Il y
aura donc lieu d'y coucher. Un endroit est tout indiqué pour
recevoir des Français. C'est la résidence des missionnaires
catholiques. Le supérieur montre, en accueillant ses hôtes, une
joie touchante -- ce qui leur rappelle la façon dont ils ont été
reçus par les Maristes de Samoa. Quelle excellente soirée, quelle
intéressante causerie, où il a été plutôt question de la France
que de la colonie tongienne! Ces religieux ne songent pas sans
quelque regret à leur terre natale si éloignée! Il est vrai, ces
regrets ne sont-ils pas compensés par tout le bien qu'ils font
dans ces îles? N'est-ce point une consolation de se voir respectés
de ce petit monde qu'ils ont soustrait à l'influence des ministres
anglicans et convertis à la foi catholique? Tel est même leur
succès que les méthodistes ont dû fonder une sorte d'annexe au
village de Mua, afin de pourvoir aux intérêts du prosélytisme
wesleyen.

C'est avec un certain orgueil que le supérieur fait admirer à ses
hôtes les établissements de la Mission, la maison qui fut
construite gratuitement par les indigènes de Mua, et cette jolie
église, due aux architectes tongiens, que ne désavoueraient pas
leurs confrères de France.

Pendant la soirée, on se promène aux environs du village, on se
porte jusqu'aux anciennes tombes de Tui-Tonga, où le schiste et le
corail s'entremêlent dans un art primitif et charmant. On visite
même cette antique plantation de méas, banians ou figuiers
monstrueux à racines entrelacées comme des serpents, et dont la
circonférence dépasse parfois soixante mètres. Frascolin tient à
les mesurer; puis, ayant inscrit ce chiffre sur son carnet, il le
fait certifier exact par le supérieur. Allez donc, après cela,
mettre en doute l'existence d'un pareil phénomène végétal!

Bon souper, bonne nuit dans les meilleures chambres de la Mission.
Après quoi, bon déjeuner, bons adieux des missionnaires qui
résident à Mua, et retour à Standard-Island, au moment où cinq
heures sonnent au beffroi de l'hôtel de ville. Cette fois, les
trois excursionnistes n'ont point à recourir aux amplifications
métaphoriques pour assurer à Sébastien Zorn que ce voyage leur
laissera d'inoubliables souvenirs.

Le lendemain, Cyrus Bikerstaff reçoit la visite du capitaine
Sarol; voici à quel propos:

Un certain nombre de Malais -- une centaine environ, -- avaient
été recrutés aux Nouvelles-Hébrides, et conduits à Tonga-Tabou
pour des travaux de défrichement, -- recrutement indispensable eu
égard à l'indifférence, disons la paresse native des Tongiens qui
vivent au jour le jour. Or, ces travaux étant achevés depuis peu,
ces Malais attendaient l'occasion de retourner dans leur archipel.
Le gouverneur voudrait-il leur permettre de prendre passage sur
Standard-Island? C'est cette permission que vient demander le
capitaine Sarol. Dans cinq ou six semaines, on arrivera à
Erromango, et le transport de ces indigènes n'aura pas été une
grosse charge pour le budget municipal. Il n'eût pas été généreux
de refuser à ces braves gens un service si facile à rendre. Aussi
le gouverneur accorde-t-il l'autorisation, -- ce qui lui vaut les
remerciements du capitaine Sarol, et aussi ceux des Maristes de
Tonga-Tabou, pour lesquels ces Malais avaient été recrutés.

Qui aurait pu se douter que le capitaine Sarol s'adjoignait ainsi
des complices, que ces Néo-Hébridiens lui viendraient en aide,
lorsqu'il en serait temps, et n'avait-il pas lieu de se féliciter
de les avoir rencontrés à Tonga-Tabou, de les avoir introduits à
Standard-Island?...

Ce jour est le dernier que les Milliardais doivent passer dans
l'archipel, le départ étant fixé au lendemain.

L'après-midi, ils vont pouvoir assister à l'une de ces fêtes mi-
civiles, mi-religieuses, auxquelles les indigènes prennent part
avec un extraordinaire entrain.

Le programme de ces fêtes, dont les Tongiens sont aussi friands
que leurs congénères des Samoa et des Marquises, comprend
plusieurs numéros de danses variées. Comme cela est de nature à
intéresser nos Parisiens, ceux-ci se rendent à terre vers trois
heures.

Le surintendant les accompagne, et, cette fois, Athanase Dorémus a
voulu se joindre à eux. La présence d'un professeur de grâces et
de maintien n'est-elle pas tout indiquée dans une cérémonie de ce
genre? Sébastien Zorn s'est décidé à suivre ses camarades, plus
désireux sans doute d'entendre la musique tongienne que d'assister
aux ébats chorégraphiques de la population.

Quand ils arrivèrent sur la place, la fête battait son plein. La
liqueur de kava, extraite de la racine desséchée du poivrier,
circule dans les gourdes et s'écoule à travers les gosiers d'une
centaine de danseurs, hommes et femmes, jeunes gens et jeunes
filles, ces dernières coquettement ornées de leurs longs cheveux
qu'elles doivent porter tels jusqu'au jour du mariage.

L'orchestre est des plus simples. Pour instruments, cette flûte
nasale nommée fanghu-fanghu, plus une douzaine de nafas, qui sont
des tambours sur lesquels on frappe à coups redoublés, -- et même
en mesure, ainsi que le fait remarquer Pinchinat.

Évidemment, le «très comme il faut» Athanase Dorémus ne peut
qu'éprouver le plus parfait dédain pour des danses qui ne rentrent
pas dans la catégorie des quadrilles, polkas, mazurkas et valses
de l'école française. Aussi ne se gêne-t-il pas de hausser les
épaules, à l'encontre d'Yvernès, auquel ces danses paraissent
empreintes d'une véritable originalité.

Et d'abord, exécution des danses assises, qui ne se composent que
d'attitudes, de gestes de pantomimes, de balancements de corps,
sur un rythme lent et triste d'un étrange effet.

À ce balancement succèdent les danses debout, dans lesquelles
Tongiens et Tongiennes s'abandonnent à toute la fougue de leur
tempérament, figurant tantôt des passes gracieuses, tantôt
reproduisant, dans leurs poses, les furies du guerrier courant les
sentiers de la guerre.

Le quatuor regarde ce spectacle en artiste, se demandant à quel
degré arriveraient ces indigènes, s'ils étaient surexcités par la
musique enlevante des bals parisiens.

Et alors, Pinchinat, -- l'idée est bien de lui, -- fait cette
proposition à ses camarades: envoyer chercher leurs instruments au
casino, et servir à ces ballerins et ballerines, les plus enragés
_six-huit_ et les plus formidables _deux-quatre_ des répertoires
de Lecoq, d'Audran et d'Offenbach.

La proposition est acceptée, et Calistus Munbar ne doute pas que
l'effet doive être prodigieux.

Une demi-heure après, les instruments ont été apportés, et le bal
de commencer aussitôt.

Extrême surprise des indigènes, mais aussi extrême plaisir qu'ils
témoignent d'entendre ce violoncelle et ces trois violons, maniés
à plein archet, d'où s'échappe une musique ultra-française.

Croyez bien qu'ils ne sont pas insensibles à de tels effets, ces
indigènes, et il est prouvé jusqu'à l'évidence que ces danses
caractéristiques des bals musettes sont instinctives, qu'elles
s'apprennent sans maîtres, -- quoi qu'en puisse penser Athanase
Dorémus. Tongiens et Tongiennes rivalisent dans les écarts, les
déhanchements et les voltes, lorsque Sébastien Zorn, Yvernès,
Frascolin et Pinchinat attaquent les rythmes endiablés _d'Orphée
aux Enfers_. Le surintendant lui-même ne se possède plus, et le
voilà s'abandonnant dans un quadrille échevelé aux inspirations du
cavalier seul, tandis que le professeur de grâces et de maintien
se voile la face devant de pareilles horreurs. Au plus fort de
cette cacophonie, à laquelle se mêlent les flûtes nasales et les
tambours sonores, la furie des danseurs atteint son maximum
d'intensité, et l'on ne sait où cela se serait arrêté, s'il ne fût
survenu un incident qui mit fin à cette chorégraphie infernale.

Un Tongien, -- grand et fort gaillard, -- émerveillé des sons que
tire le violoncelliste de son instrument, vient de se précipiter
sur le violoncelle, l'arrache, l'emporte et s'enfuit, criant:

«Tabou... tabou!...»

Ce violoncelle est taboué! On ne peut plus y toucher sans
sacrilège! Les grands-prêtres, le roi Georges, les dignitaires de
sa cour, toute la population de l'île se soulèverait, si l'on
violait cette coutume sacrée...

Sébastien Zorn ne l'entend pas ainsi. Il tient à ce chef-d'oeuvre
de Gand et Benardel. Aussi le voilà-t-il qui se lance sur les
traces du voleur. À l'instant ses camarades se jettent à sa suite.
Les indigènes s'en mêlent. De là, débandade générale.

Mais le Tongien détale avec une telle rapidité qu'il faut renoncer
à le rejoindre. En quelques minutes, il est loin... très loin!

Sébastien Zorn et les autres, n'en pouvant plus, reviennent
retrouver Calistus Munbar qui, lui, est resté époumoné. Dire que
le violoncelliste est dans un état d'indescriptible fureur, ce ne
serait pas suffisant. Il écume, il suffoque! Taboué ou non, qu'on
lui rende son instrument! Dût Standard-Island déclarer la guerre à
Tonga-Tabou, -- et n'a-t-on pas vu des guerres éclater pour des
motifs moins sérieux? -- le violoncelle doit être restitué à son
propriétaire.

Très heureusement les autorités de l'île sont intervenues dans
l'affaire. Une heure plus tard, on a pu saisir l'indigène, et
l'obliger à rapporter l'instrument. Cette restitution ne s'est pas
effectuée sans peine, et le moment n'était pas éloigné où
l'ultimatum du gouverneur Cyrus Bikerstaff allait, à propos d'une
question de tabou, soulever peut-être les passions religieuses de
tout l'archipel.

D'ailleurs, la rupture du tabou a dû s'opérer régulièrement,
conformément aux cérémonies cultuelles du fata en usage dans ces
circonstances. Suivant la coutume, un nombre considérable de porcs
sont égorgés, cuits à l'étouffée dans un trou rempli de pierres
brûlantes, de patates douces, de taros et de fruits du macoré,
puis mangés à l'extrême satisfaction des estomacs tongiens.

Quant à son violoncelle, un peu détendu dans la bagarre, Sébastien
Zorn n'eut plus qu'à le remettre au diapason, après avoir constaté
qu'il n'avait rien perdu de ses qualités par suite des
incantations indigènes.



VI -- Une collection de fauves


En quittant Tonga-Tabou, Standard-Island met le cap au nord-ouest,
vers l'archipel des Fidji. Elle commence à s'éloigner du tropique
à la suite du soleil qui remonte vers l'Équateur. Il n'est pas
nécessaire qu'elle se hâte. Deux cents lieues seulement la
séparent du groupe fidgien, et le commodore Simcoë se maintient à
l'allure de promenade.

La brise est variable, mais qu'importe la brise pour ce puissant
appareil marin? Si, parfois, de violents orages éclatent sur cette
limite du vingt-troisième parallèle, le Joyau du Pacifique ne
songe même pas à s'en inquiéter. L'électricité, qui sature
l'atmosphère, est soutirée par les nombreuses tiges dont ses
édifices et ses habitations sont armés. Quant aux pluies, même
torrentielles, que lui versent ces nuages orageux, elles sont les
bienvenues. Le parc et la campagne verdoient sous ces douches,
rares d'ailleurs. L'existence s'écoule donc dans les conditions
les plus heureuses, au milieu des fêtes, des concerts, des
réceptions. À présent, les relations sont fréquentes d'une section
à l'autre, et il semble que rien ne puisse désormais menacer la
sécurité de l'avenir.

Cyrus Bikerstaff n'a point à se repentir d'avoir accordé le
passage aux Néo-Hébridiens embarqués sur la demande du capitaine
Sarol. Ces indigènes cherchent à se rendre utiles. Ils s'occupent
aux travaux des champs, ainsi qu'ils le faisaient dans la campagne
tongienne. Sarol et ses Malais ne les quittent guère pendant la
journée, et, le soir venu, ils regagnent les deux ports où la
municipalité les a répartis. Nulle plainte ne s'élève contre eux.
Peut-être était-ce là une occasion de chercher à convertir ces
braves gens. Ils n'ont point jusqu'alors adopté les croyances du
christianisme, auquel une grande partie de la population néo-
hébridienne se montre réfractaire en dépit des efforts des
missionnaires anglicans et catholiques. Le clergé de Standard-
Island y a bien songé, mais le gouverneur n'a voulu autoriser
aucune tentative en ce genre.

Ces Néo-Hébridiens, dont l'âge varie de vingt à quarante ans, sont
de taille moyenne. Plus foncés de teint que les Malais, s'ils
offrent de moins beaux types que les naturels des Tonga ou des
Samoa, ils paraissent doués d'une extrême endurance. Le peu
d'argent qu'ils ont gagné au service des Maristes de Tonga-Tabou,
ils le gardent précieusement, et ne songent point à le dépenser en
boissons alcooliques, qui ne leur seraient vendues d'ailleurs
qu'avec une extrême réserve. Au surplus, défrayés de tout, jamais,
sans doute, ils n'ont été si heureux dans leur sauvage archipel.

Et, pourtant, grâce au capitaine Sarol, ces indigènes, unis à
leurs compatriotes des Nouvelles-Hébrides, vont conniver à
l'oeuvre de destruction dont l'heure approche. C'est alors que
reparaîtra toute leur férocité native. Ne sont-ils pas les
descendants des massacreurs qui ont fait une si redoutable
réputation aux populations de cette partie du Pacifique?

En attendant, les Milliardais vivent dans la pensée que rien ne
saurait compromettre une existence où tout est si logiquement
prévu, si sagement organisé. Le quatuor obtient toujours les mêmes
succès. On ne se fatigue ni de l'entendre ni de l'applaudir.
L'oeuvre de Mozart, de Beethoven, d'Haydn, de Mendelssohn, y
passera en entier. Sans parler des concerts réguliers du casino,
Mrs Coverley donne des soirées musicales, qui sont très suivies.
Le roi et la reine de Malécarlie les ont plusieurs fois honorées
de leur présence. Si les Tankerdon n'ont pas encore rendu visite à
l'hôtel de la Quinzième Avenue, du moins Walter est-il devenu un
assidu de ses concerts. Il est impossible que son mariage avec
miss Dy ne s'accomplisse pas un jour ou l'autre... On en parle
ouvertement dans les salons tribordais et bâbordais... On désigne
même les témoins des futurs fiancés... Il ne manque que
l'autorisation des chefs de famille... Ne surgira-t-il donc pas
une circonstance qui obligera Jem Tankerdon et Nat Coverley à se
prononcer?...

Cette circonstance, si impatiemment attendue, n'a pas tardé à se
produire. Mais au prix de quels dangers, et combien fut menacée la
sécurité de Standard-Island!

L'après-midi du 16 janvier, à peu près au centre de cette portion
de mer qui sépare les Tonga des Fidji, un navire est signalé dans
le sud-est. Il semble faire route sur Tribord-Harbour. Ce doit
être un steamer de sept à huit cents tonneaux. Aucun pavillon ne
flotte à sa corne, et il ne l'a pas même hissé lorsqu'il n'était
plus qu'à un mille de distance.

Quelle est la nationalité de ce steamer? Les vigies de
l'observatoire ne peuvent le reconnaître à sa construction. Comme
il n'a point honoré d'un salut cette détestée Standard-Island, il
ne serait pas impossible qu'il fût anglais.

Du reste, ledit bâtiment ne cherche point à gagner l'un des ports.
Il semble vouloir passer au large, et, sans doute, il sera bientôt
hors de vue.

La nuit vient, très obscure, sans lune. Le ciel est couvert de ces
nuages élevés, semblables à ces étoffes pelucheuses, impropres au
rayonnement, qui absorbent toute lumière. Pas de vent. Calme
absolu des eaux et de l'air. Silence profond au milieu de ces
épaisses ténèbres.

Vers onze heures, changement atmosphérique. Le temps devient très
orageux. L'espace est sillonné d'éclairs jusqu'au delà de minuit,
et les grondements de la foudre continuent, sans qu'il tombe une
goutte de pluie.

Peut-être ces grondements, dus à quelque orage lointain, ont-ils
empêché les douaniers en surveillance à la batterie de la Poupe
d'entendre de singuliers sifflements, d'étranges hurlements qui
ont troublé cette partie du littoral. Ce ne sont ni des
sifflements d'éclairs, ni des hurlements de foudre. Ce phénomène,
quelle qu'en ait été la cause, ne s'est produit qu'entre deux et
trois heures du matin.

Le lendemain, nouvelle inquiétante qui se répand dans les
quartiers excentriques de la ville. Les surveillants préposés à la
garde des troupeaux en pâture sur la campagne, pris d'une soudaine
panique, viennent de se disperser en toutes directions, les uns
vers les ports, les autres vers la grille de Milliard-City.

Fait d'une bien autre gravité, une cinquantaine de moutons ont été
à demi dévorés pendant la nuit, et leurs restes sanglants gisent
aux environs de la batterie de la Poupe. Quelques douzaines de
vaches, de biches, de daims, dans les enclos des herbages et du
parc, une vingtaine de chevaux également, ont subi le même sort...

Nul doute que ces animaux aient été attaqués par des fauves...
Quels fauves?... Des lions, des tigres, des panthères, des
hyènes?... Est-ce que cela est admissible?... Est-ce que jamais un
seul de ces redoutables carnassiers a paru sur Standard-Island?...
Est-ce qu'il serait possible à ces animaux d'y arriver par mer?...
Enfin est-ce que le Joyau du Pacifique se trouve dans le voisinage
des Indes, de l'Afrique, de la Malaisie, dont la faune possède
cette variété de bêtes féroces?...

Non! Standard-Island n'est pas, non plus, à proximité de
l'embouchure de l'Amazone ni des bouches du Nil, et pourtant, vers
sept heures du matin, deux femmes, qui viennent d'être recueillies
dans le square de l'hôtel de ville, ont été poursuivies par un
énorme alligator, lequel ayant regagné les bords de la Serpentine-
river, a disparu sous les eaux. En même temps, le frétillement des
herbes le long des rives indique que d'autres sauriens s'y
débattent en ce moment.

Que l'on juge de l'effet produit par ces incroyables nouvelles!
Une heure après, les vigies ont constaté que plusieurs couples de
tigres, de lions, de panthères, bondissent à travers la campagne.
Plusieurs moutons, qui fuyaient du côté de la batterie de
l'Éperon, sont étranglés par deux tigres de forte taille. De
diverses directions, accourent les animaux domestiques, épouvantés
par les hurlements des fauves. Il en est ainsi des gens que leurs
occupations avaient appelés aux champs dès le matin. Le premier
tram pour Bâbord-Harbour n'a que le temps de se remiser dans son
garage. Trois lions l'ont pourchassé, et il ne s'en est fallu que
d'une centaine de pas qu'ils aient pu l'atteindre.

Plus de doute, Standard-Island a été envahie pendant la nuit par
une bande d'animaux féroces, et Milliard-City va l'être, si des
précautions ne sont immédiatement prises.

C'est Athanase Dorémus qui a mis nos artistes au courant de la
situation. Le professeur de grâces et de maintien, sorti plus tôt
que d'habitude, n'a pas osé regagner son domicile, et il s'est
réfugié au casino, dont aucune puissance humaine ne pourra plus
l'arracher.

«Allons donc!... Vos lions et vos tigres sont des canards, s'écrie
Pinchinat, et vos alligators des poissons d'avril!»

Mais il a bien fallu se rendre à l'évidence. Aussi la municipalité
a-t-elle donné l'ordre de fermer les grilles de la ville, puis de
barrer l'entrée des deux ports et des postes de douane du
littoral. En même temps, le service des trams est suspendu, et
défense est faite de s'aventurer sur le parc ou dans la campagne,
tant qu'on n'aura pas conjuré les dangers de cet inexplicable
envahissement.

Or, au moment où les agents fermaient l'extrémité de la Unième
Avenue, du côté du square de l'observatoire, voici qu'à cinquante
pas de là, bondit un couple de tigres, l'oeil en feu, la gueule
sanglante. Quelques secondes de plus, et ces féroces animaux
eussent franchi la grille.

Du côté de l'hôtel de ville, même précaution a pu être prise, et
Milliard-City n'a rien à craindre d'une agression.

Quel événement, quelle matière à copie, que de faits-divers, de
chroniques, pour le _Starboard-Chronicle_, le _New-Herald_ et
autres journaux de Standard-Island!

En réalité, la terreur est au comble. Hôtels et maisons se sont
barricadés. Les magasins du quartier commerçant ont clos leurs
devantures. Pas une seule porte n'est restée ouverte. Aux fenêtres
des étages supérieurs apparaissent des têtes effarées. Il n'y a
plus dans les rues que les escouades de la milice sous les ordres
du colonel Stewart, et des détachements de la police dirigés par
leurs officiers.

Cyrus Bikerstaff, ses adjoints Barthélémy Ruge et Hubley Harcourt,
accourus dès la première heure, se tiennent en permanence dans la
salle de l'administration. Par les appareils téléphoniques des
deux ports, des batteries et des postes du littoral, la
municipalité reçoit des nouvelles des plus inquiétantes. De ces
fauves, il y en a un peu partout... des centaines à tout le moins,
disent les télégrammes, où la peur a peut-être mis un zéro de
trop... Ce qui est sûr, c'est qu'un certain nombre de lions, de
tigres, de panthères et de caïmans courent la campagne.

Que s'est-il donc passé?... Est-ce qu'une ménagerie en rupture de
cage s'est réfugiée sur Standard-Island?... Mais d'où serait venue
cette ménagerie?... Quel bâtiment la transportait?... Est-ce ce
steamer aperçu la veille?... Si oui, qu'est devenu ce steamer?...
A-t-il accosté pendant la nuit?... Est-ce que ces bêtes, après
s'être échappées à la nage, ont pu prendre pied sur le littoral
dans sa partie surbaissée qui sert à l'écoulement de la
Serpentine-river?... Enfin, est-ce que le bâtiment a sombré
ensuite?... Et pourtant, aussi loin que peut s'étendre la vue des
vigies, aussi loin que porte la lunette du commodore Simcoë, aucun
débris ne flotte à la surface de la mer, et le déplacement de
Standard-Island a été presque nul depuis la veille!... En outre,
si ce navire a sombré, comment son équipage n'aurait-il pas
cherché refuge sur Standard-Island, puisque ces carnassiers ont pu
le faire?...

Le téléphone de l'hôtel de ville interroge les divers postes à ce
sujet, et les divers postes répondent qu'il n'y a eu ni collision
ni naufrage. Cela n'aurait pu tromper leur attention, bien que
l'obscurité ait été profonde. Décidément, de toutes les
hypothèses, celle-là est encore la moins admissible.

«Mystère... mystère!...» ne cesse de répéter Yvernès.

Ses camarades et lui sont réunis au Casino, où Athanase Dorémus va
partager leur déjeuner du matin, lequel sera suivi, s'il le faut,
du déjeuner de midi et du dîner de six heures.

«Ma foi, répond Pinchinat, en grignotant son journal chocolaté
qu'il trempe dans le bol fumant, ma foi, je donne ma langue aux
chiens et même aux fauves... Quoi qu'il en soit, mangeons,
monsieur Dorémus, en attendant d'être mangés...

-- Qui sait?... réplique Sébastien Zorn. Et que ce soit par des
lions, des tigres ou par des cannibales...

-- J'aimerais mieux les cannibales! répond Son Altesse. Chacun son
goût, n'est-ce pas?» Il rit, cet infatigable blagueur, mais le
professeur de grâces et de maintien ne rit pas, et Milliard-City,
en proie à l'épouvante, n'a guère envie de se réjouir.

Dès huit heures du matin, le conseil des notables, convoqué à
l'hôtel de ville, n'a pas hésité à se rendre près du gouverneur.
Il n'y a plus personne dans les avenues ni dans les rues, si ce
n'est les escouades de miliciens et des agents gagnant les postes
qui leur sont assignés.

Le conseil, que préside Cyrus Bikerstaff, commence aussitôt sa
délibération.

«Messieurs, dit le gouverneur, vous connaissez la cause de cette
panique très justifiée qui s'est emparée de la population de
Standard-Island. Cette nuit, notre île a été envahie par une bande
de carnassiers et de sauriens. Le plus pressé est de procéder à la
destruction de cette bande, et nous y arriverons, n'en doutez pas.
Mais nos administrés devront se conformer aux mesures que nous
avons dû prendre. Si la circulation est encore autorisée à
Milliard-City dont les portes sont fermées, elle ne doit pas
l'être à travers le parc et la campagne. Donc, jusqu'à nouvel
ordre, les communications seront interdites entre la ville, les
deux ports, les batteries de la Poupe et de l'Éperon.»

Ces mesures approuvées, le conseil passe à la discussion des
moyens qui permettront de détruire les animaux redoutables qui
infestent Standard-Island.

«Nos miliciens et nos marins, reprend le gouverneur, vont
organiser des battues sur les divers points de l'île. Ceux de nous
qui ont été chasseurs, nous les prions de se joindre à eux, de
diriger leurs mouvements, de chercher à prévenir autant que
possible toute catastrophe...

-- Autrefois, dit Jem Tankerdon, j'ai chassé dans l'Inde et en
Amérique, et je n'en suis plus à mon coup d'essai. Je suis prêt et
mon fils aîné m'accompagnera...

-- Nous remercions l'honorable M. Jem Tankerdon, répond Cyrus
Bikerstaff, et, pour mon compte, je l'imiterai. En même temps que
les miliciens du colonel Stewart, une escouade de marins opérera
sous les ordres du commodore Simcoë, et leurs rangs vous sont
ouverts, messieurs!»

Nat Coverley fait une proposition analogue à celle de Jem
Tankerdon, et, finalement, tous ceux des notables auxquels leur
âge le permet, s'empressent d'offrir leur concours. Les armes à
tir rapide et à longue portée ne manquent point à Milliard-City.
Il n'est donc pas douteux, grâce au dévouement et au courage de
chacun, que Standard-Island ne soit bientôt débarrassée de cette
redoutable engeance. Mais, ainsi que le répète Cyrus Bikerstaff,
l'essentiel est de n'avoir à regretter la mort de personne.

«Quant à ces fauves, dont nous ne pouvons estimer le nombre,
ajoute-t-il, il importe qu'ils soient détruits dans un bref délai.
Leur laisser le temps de s'acclimater, de se multiplier, ce serait
compromettre la sécurité de notre île.

-- Il est probable, fait observer un des notables, que cette bande
n'est pas considérable...

-- En effet, elle n'a pu venir que d'un navire qui transportait
une ménagerie, répond le gouverneur, un navire expédié de l'Inde,
des Philippines ou des îles de la Sonde, pour le compte de quelque
maison de Hambourg, où se fait spécialement le commerce de ces
animaux.»

Là est le principal marché des fauves, dont les prix courants
atteignent douze mille francs pour les éléphants, vingt-sept mille
pour les girafes, vingt-cinq mille pour les hippopotames, cinq
mille pour les lions, quatre mille pour les tigres, deux mille
pour les jaguars, -- d'assez beaux prix, on le voit, et qui
tendent à s'élever, tandis qu'il y a baisse sur les serpents.

Et, à ce propos, un membre du conseil, ayant fait observer que la
ménagerie en question possédait peut-être quelques représentants
de la classe des ophidiens, le gouverneur répond qu'aucun reptile
n'a encore été signalé. D'ailleurs, si des lions, des tigres, des
alligators, ont pu s'introduire à la nage par l'embouchure de la
Serpentine, cela n'eût pas été possible à des serpents.

C'est ce que fait observer Cyrus Bikerstaff.

«Je pense donc, dit-il, que nous n'avons point à redouter la
présence de boas, corals, crotales, najas, vipères, et autres
spécimens de l'espèce. Néanmoins, nous ferons tout ce qui sera
nécessaire pour rassurer la population à ce sujet. Mais ne perdons
pas de temps, messieurs, et, avant de rechercher quelle a été la
cause de cet envahissement d'animaux féroces, occupons-nous de les
détruire. Ils y sont, il ne faut pas qu'ils y restent.»

Rien de plus sensé, rien de mieux dit, on en conviendra. Le
conseil des notables allait se séparer afin de prendre part aux
battues avec l'aide des plus habiles chasseurs de Standard-Island,
lorsque Hubley Harcourt demande la parole pour présenter une
observation.

Elle lui est donnée, et voici ce que l'honorable adjoint croit
devoir dire au conseil:

«Messieurs les notables, je ne veux pas retarder les opérations
décidées. Le plus pressé, c'est de se mettre en chasse. Cependant
permettez-moi de vous communiquer une idée qui m'est venue. Peut-
être offre-t-elle une explication très plausible de la présence de
ces fauves sur Standard-Island?»

Hubley Harcourt, d'une ancienne famille française des Antilles,
américanisée pendant son séjour à la Louisiane, jouit d'une
extrême considération à Milliard-City. C'est un esprit très
sérieux, très réservé, ne s'engageant jamais à la légère, très
économe de ses paroles, et l'on accorde grand crédit à son
opinion. Aussi le gouverneur le prie-t-il de s'expliquer, et il le
fait en quelques phrases d'une logique très serrée:

«Messieurs les notables, un navire a été signalé en vue de notre
île dans l'après-midi d'hier. Ce navire n'a point fait connaître
sa nationalité, tenant sans doute à ce qu'elle restât ignorée. Or,
il n'est pas douteux, à mon avis, qu'il transportait cette
cargaison de carnassiers...

-- Cela est l'évidence même, répond Nat Coverley.

-- Eh bien, messieurs les notables, si quelques-uns de vous
pensent que l'envahissement de Standard-Island est dû à un
accident de mer... moi... je ne le pense pas!

-- Mais alors, s'écrie Jem Tankerdon, qui croit entrevoir la
lumière à travers les paroles de Hubley Harcourt, ce serait
volontairement... à dessein... avec préméditation?...

-- Oh! fait le conseil.

-- J'en ai la conviction, affirme l'adjoint d'une voix ferme, et
cette machination n'a pu être que l'oeuvre de notre éternel
ennemi, de ce John Bull, à qui tous les moyens sont bons contre
Standard-Island...

-- Oh! fait encore le conseil.

-- N'ayant pas le droit d'exiger la destruction de notre île, il a
voulu la rendre inhabitable. De là, cette collection de lions, de
jaguars, de tigres, de panthères, d'alligators, que le steamer a
nuitamment jetée sur notre domaine!

-- Oh!» fait une troisième fois le conseil. Mais, de dubitatif,
qu'il était d'abord, ce oh! est devenu affirmatif. Oui! ce doit
être une vengeance de ces acharnés English, qui ne reculent devant
rien quand il s'agit de maintenir leur souveraineté maritime! Oui!
ce bâtiment a été affrété pour cette oeuvre criminelle; puis,
l'attentat commis, il a disparu! Oui! le gouvernement du Royaume-
Uni n'a pas hésité à sacrifier quelques milliers de livres dans le
but de rendre impossible à ses habitants le séjour de Standard-
Island!

Et Hubley Harcourt d'ajouter:

«Si j'ai été amené à formuler cette observation, si les soupçons
que j'avais conçus se sont changés en certitude, messieurs, c'est
que ma mémoire m'a rappelé un fait identique, une machination
perpétrée dans des circonstances à peu près analogues, et dont les
Anglais n'ont jamais pu se laver...

-- Ce n'est pourtant pas l'eau qui leur manque! observe l'un des
notables.

-- L'eau salée ne lave pas! répond un autre.

-- Pas plus que la mer n'aurait pu effacer la tache de sang sur la
main de lady Macbeth!» s'écrie un troisième. Et notez que ces
dignes conseillers ripostent de la sorte, avant même que Hubley
Harcourt leur ait appris le fait auquel il vient de faire
allusion:

«Messieurs les notables, reprend-il, lorsque l'Angleterre dut
abandonner les Antilles françaises à la France, elle voulut y
laisser une trace de son passage, et quelle trace! Jusqu'alors, il
n'y avait jamais eu un seul serpent ni à la Guadeloupe ni à la
Martinique, et, après le départ de la colonie anglo-saxonne, cette
dernière île en fut infestée. C'était la vengeance de John Bull!
Avant de déguerpir, il avait jeté des centaines de reptiles sur le
domaine qui lui échappait, et depuis cette époque, ces venimeuses
bêtes se sont multipliées à l'infini au grand dommage des colons
français!»

Il est certain que cette accusation contre l'Angleterre, qui n'a
jamais été démentie, rend assez plausible l'explication donnée par
Hubley Harcourt. Mais, est-il permis de croire que John Bull ait
voulu rendre inhabitable l'île à hélice, et même avait-il tenté de
le faire pour l'une des Antilles françaises?... Ni l'un ni l'autre
de ces faits n'ont jamais pu être prouvés. Néanmoins, en ce qui
concerne Standard-Island, cela devait être tenu pour authentique
par la population milliardaise.

«Eh bien! s'écrie Jem Tankerdon, si les Français ne sont pas
parvenus à purger la Martinique des vipères que les Anglais y
avaient mis à leur place...»

Tonnerre de hurrahs et de hips à cette comparaison du fougueux
personnage.

«... Les Milliardais, eux, sauront débarrasser Standard-Island des
fauves que l'Angleterre a lâchés sur elle!»

Nouveau tonnerre d'applaudissements, qui ne cessent que pour
recommencer de plus belle, d'ailleurs, après que Jem Tankerdon a
ajouté:

«À notre poste, messieurs, et n'oublions pas qu'en traquant ces
lions, ces jaguars, ces tigres, ces caïmans, c'est aux English que
nous donnons la chasse!»

Et le conseil se sépare.

Une heure après, lorsque les principaux journaux publient le
compte rendu sténographié de cette séance, quand on sait quelles
mains ennemies ont ouvert les cages de cette ménagerie flottante,
lorsqu'on apprend à qui l'on doit l'envahissement de ces légions
de bêtes féroces, un cri d'indignation sort de toutes les
poitrines, et l'Angleterre est maudite dans ses enfants et ses
petits-enfants, en attendant que son nom détesté s'efface enfin
des souvenirs du monde!



VII -- Battues


Il s'agit de procéder à la destruction totale des animaux qui ont
envahi Standard-Island. Qu'un seul couple de ces redoutables
bêtes, sauriens ou carnassiers, échappe, et c'en est fait de la
sécurité à venir. Ce couple se multipliera, et autant vaudrait
aller vivre dans les forêts de l'Inde ou de l'Afrique. Avoir
fabriqué un appareil en tôle d'acier, l'avoir lancé sur ces larges
espaces du Pacifique, sans qu'il ait jamais pris contact avec les
côtes ou les archipels suspects, s'être imposé toutes les mesures
pour qu'il soit à l'abri des épidémies comme des invasions, et,
soudain, en une nuit... En vérité, la _Standard-Island Company_ ne
devra pas hésiter à poursuivre le Royaume-Uni devant un tribunal
international et lui réclamer de formidables dommages intérêts!
Est-ce que le droit des gens n'a pas été effroyablement violé dans
cette circonstance? Oui! il l'est, et si jamais la preuve est
faite...

Mais, ainsi que l'a décidé le conseil des notables, il faut aller
au plus pressé.

Et tout d'abord, contrairement à ce qu'ont demandé certaines
familles sous l'empire de l'épouvante, il ne peut être question
que la population se réfugie sur les steamers des deux ports et
fuie Standard-Island. Ces navires n'y suffiraient pas, d'ailleurs.

Non! on va donner la chasse à ces animaux d'importation anglaise,
on les détruira, et le Joyau du Pacifique ne tardera pas à
recouvrer sa sécurité d'autrefois.

Les Milliardais se mettent à l'oeuvre sans perdre un instant.
Quelques-uns n'ont pas hésité à proposer des moyens extrêmes, --
entre autres d'introduire la mer sur l'île à hélice, de propager
l'incendie à travers les massifs du parc, les plaines et les
champs, de manière à noyer ou à brûler toute cette vermine. Mais
dans tous les cas, le moyen serait inefficace en ce qui concerne
les amphibies, et mieux vaut procéder par des battues sagement
organisées.

C'est ce qui est fait.

Ici, mentionnons que le capitaine Sarol, les Malais, les Néo-
Hébridiens, ont offert leurs services, qui sont acceptés avec
empressement par le gouverneur. Ces braves gens ont voulu
reconnaître ce qu'on a fait pour eux. Au fond, le capitaine Sarol
craint surtout que cet incident interrompe la campagne, que les
Milliardais et leurs familles veuillent abandonner Standard-
Island, qu'ils obligent l'administration à regagner directement la
baie Madeleine, ce qui réduirait ses projets à néant.

Le quatuor se montre à la hauteur des circonstances et digne de sa
nationalité. Il ne sera pas dit que quatre Français n'auront point
payé de leur personne, puisqu'il y a des dangers à courir. Ils se
rangent sous la direction de Calistus Munbar, lequel, à
l'entendre, a vu pire que cela, et hausse les épaules en signe de
mépris pour ces lions, tigres, panthères et autres inoffensives
bêtes! Peut-être a-t-il été dompteur, ce petit-fils de Barnum, ou
tout au moins directeur de ménageries ambulantes?...

Les battues commencent dans la matinée même, et sont heureuses dès
le début.

Pendant cette première journée, deux crocodiles ont eu
l'imprudence de s'aventurer hors de la Serpentine, et, on le sait,
les sauriens très redoutables dans le liquide élément, le sont
moins en terre ferme par la difficulté qu'ils éprouvent à se
retourner. Le capitaine Sarol et ses Malais les attaquent avec
courage, et, non sans que l'un d'eux ait reçu une blessure, ils en
débarrassent le parc.

Entre temps, on en a signalé une dizaine encore -- ce qui, sans
doute, constitue la bande. Ce sont des animaux de grande taille,
mesurant de quatre à cinq mètres, par conséquent fort dangereux.
Comme ils se sont réfugiés sous les eaux de la rivière, des marins
se tiennent prêts à leur envoyer quelques-unes de ces balles
explosives qui font éclater les plus solides carapaces.

D'autre part, les escouades de chasseurs se répandent à travers la
campagne. Un des lions est tué par Jem Tankerdon, lequel a eu
raison de dire qu'il n'en est pas à son coup d'essai, et a
retrouvé son sang-froid, son adresse d'ancien chasseur du Far-
West. La bête est superbe, -- de celles qui peuvent valoir de cinq
à six mille francs. Un lingot d'acier lui a traversé le coeur au
moment où elle bondissait sur le groupe du quatuor, et Pinchinat
affirme «qu'il a senti le vent de sa queue au passage!»

L'après-midi, lors d'une attaque dans laquelle, un des miliciens
est atteint d'un coup de dent à l'épaule, le gouverneur met à
terre une lionne de toute beauté. Ces formidables animaux, si John
Bull a compté qu'ils feraient souche, viennent d'être arrêtés dans
leur espoir de progéniture.

La journée ne s'achève pas avant qu'un couple de tigres soit tombé
sous les balles du commodore Simcoë, à la tête d'un détachement de
ses marins, dont l'un, grièvement blessé d'un coup de griffe, a dû
être transporté à Tribord-Harbour. Suivant les informations
recueillies, ces terribles félins paraissent être les plus
nombreux des carnassiers débarqués sur l'île à hélice.

À la nuit tombante, les fauves, après avoir été résolument
poursuivis, se retirent sous les massifs, du côté de la batterie
de l'Éperon, d'où l'on se propose de les débusquer dès la pointe
du jour.

Du soir au matin d'effroyables hurlements n'ont cessé de jeter la
terreur parmi la population féminine et enfantine de Milliard-
City. Son épouvante n'est pas près de se calmer, si même elle se
calme jamais. En effet, comment être assuré que Standard-Island en
a fini avec cette avant-garde de l'armée britannique? Aussi les
récriminations contre la perfide Albion de se dérouler en un
chapelet interminable dans toutes les classes milliardaises.

Au jour naissant, les battues sont reprises comme la veille. Sur
l'ordre du gouverneur, conforme à l'avis du commodore Simcoë, le
colonel Stewart se dispose à employer l'artillerie contre le gros
de ces carnassiers, de manière à les balayer de leurs repaires.
Deux pièces de canon de Tribord-Harbour, de celles qui
fonctionnent comme les Hotckiss en lançant des paquets de
mitraille, sont amenées du côté de la batterie de l'Éperon.

En cet endroit, les massifs de micocouliers sont traversés par la
ligne du tramway qui s'embranche vers l'observatoire. C'est à
l'abri de ces arbres qu'un certain nombre de fauves ont passé la
nuit. Quelques têtes de lions et de tigres, aux prunelles
étincelantes, apparaissent entre les basses ramures. Les marins,
les miliciens, les chasseurs dirigés par Jem et Walter Tankerdon,
Nat Coverley et Hubley Harcourt, prennent position sur la gauche
de ces massifs, attendant la sortie des bêtes féroces que la
mitraille n'aura pas tuées sur le coup.

Au signal du commodore Simcoë, les deux pièces de canon font feu
simultanément. De formidables hurlements leur répondent. Il n'est
pas douteux que plusieurs carnassiers aient été atteints. Les
autres, -- une vingtaine -- s'élancent, et, passant près du
quatuor, sont salués d'une fusillade qui en frappe deux
mortellement. À cet instant, un énorme tigre fonce sur le groupe,
et Frascolin est heurté d'un si terrible bond qu'il va rouler à
dix pas.

Ses camarades se précipitent à son secours. On le relève presque
sans connaissance. Mais il revient assez promptement à lui. Il n'a
reçu qu'un choc... Ah! quel choc!

Entre temps, on cherche à pourchasser les caïmans sous les eaux de
Serpentine-river, et comment sera-t-on jamais certain d'être
débarrassé de ces voraces animaux. Heureusement, l'adjoint Hubley
Harcourt a l'idée de faire lever les vannes de la rivière, et il
est possible d'attaquer les sauriens dans de meilleures
conditions, non sans succès.

La seule victime à regretter est un magnifique chien, appartenant
à Nat Coverley. Saisi par un alligator, le pauvre animal est coupé
en deux d'un coup de mâchoire. Mais une douzaine de ces sauriens
ont succombé sous les balles des miliciens, et il est possible que
Standard-Island soit définitivement délivrée de ces redoutables
amphibies.

Du reste, la journée a été bonne. Six lions, huit tigres, cinq
jaguars, neuf panthères, mâles et femelles, comptent parmi les
bêtes abattues.

Le soir venu, le quatuor, y compris Frascolin remis de sa
secousse, est venu s'attabler dans la restauration du casino.

«J'aime à croire que nous sommes au bout de nos peines, dit
Yvernès.

-- À moins que ce steamer, seconde arche de Noé, répond Pinchinat,
n'ait renfermé tous les animaux de la création...»

Ce n'était pas probable, et Athanase Dorémus s'est senti assez
rassuré pour réintégrer son domicile de la Vingt-cinquième Avenue.
Là, dans sa maison barricadée, il retrouve sa vieille servante, au
désespoir de penser que, de son vieux maître, il ne devait plus
rester que des débris informes!

Cette nuit a été assez tranquille. À peine a-t-on entendu de
lointains hurlements du côté de Bâbord-Harbour. Il est à croire
que, le lendemain, en procédant à une battue générale à travers la
campagne, la destruction de ces fauves sera complète.

Les groupes de chasseurs se reforment dès le petit jour. Il va
sans dire que, depuis vingt-quatre heures, Standard-Island est
restée stationnaire, tout le personnel de la machinerie étant
occupé à l'oeuvre commune.

Les escouades, comprenant chacune une vingtaine d'hommes armés de
fusils à tir rapide, ont ordre de parcourir toute l'île. Le
colonel Stewart n'a pas jugé utile d'employer les pièces de canon
contre les fauves à présent qu'ils se sont dispersés. Treize de
ces animaux, traqués aux alentours de la batterie de la Poupe,
tombent sous les balles. Mais il a fallu dégager, non sans peine,
deux douaniers du poste voisin qui, renversés par un tigre et une
panthère, ont reçu de graves blessures.

Cette dernière chasse porte à cinquante-trois le nombre des
animaux détruits depuis la première battue de la veille.

Il est quatre heures du matin. Cyrus Bikerstaff et le commodore
Simcoë, Jem Tankerdon et son fils, Nat Coverley et les deux
adjoints, quelques-uns des notables, escortés d'un détachement de
la milice, se dirigent vers l'hôtel de ville, où le conseil attend
les rapports expédiés des deux ports, des batteries de l'Éperon et
de la Poupe.

À leur approche, lorsqu'ils ne sont qu'à cent pas de l'édifice
communal, voici que des cris violents retentissent. On voit nombre
de gens, femmes et enfants, pris d'une soudaine panique, s'enfuir
le long de la Unième Avenue.

Aussitôt, le gouverneur, le commodore Simcoë, leurs compagnons, de
se précipiter vers le square, dont la grille aurait dû être
fermée... Mais, par une inexplicable négligence, cette grille
était ouverte, et il n'est pas douteux qu'un des fauves, -- le
dernier peut-être, -- l'ait franchie.

Nat Coverley et Walter Tankerdon, arrivés des premiers, s'élancent
dans le square.

Tout à coup, alors qu'il est à trois pas de Nat Coverley, Walter
est culbuté par un énorme tigre.

Nat Coverley, n'ayant pas le temps de glisser une cartouche dans
son fusil, tire le couteau de chasse de sa ceinture, et se jette
au secours de Walter, au moment où les griffes du fauve s'abattent
sur l'épaule du jeune homme.

Walter est sauvé, mais le tigre se retourne, se redresse contre
Nat Coverley...

Celui-ci, frappe l'animal de son couteau, sans avoir pu
l'atteindre au coeur, et il tombe à la renverse.

Le tigre recule, la gueule rugissante, la mâchoire ouverte, la
langue sanglante...

Une première détonation éclate...

C'est Jem Tankerdon qui vient de faire feu.

Une seconde retentit...

C'est la balle de son fusil qui vient de faire explosion dans le
corps du tigre.

On relève Walter, l'épaule à demi déchirée.

Quant à Nat Coverley, s'il n'a pas été blessé, du moins n'a-t-il
jamais vu la mort de si près.

Il se redresse, et s'avançant vers Jem Tankerdon lui dit d'une
voix grave.

«Vous m'avez sauvé... merci!

-- Vous avez sauvé mon fils... merci!» répond Jem Tankerdon. Et
tous deux se donnent la main en témoignage d'une reconnaissance,
qui pourrait bien finir en sincère amitié... Walter est aussitôt
transporté à l'hôtel de la Dix-neuvième Avenue, où sa famille
s'est réfugiée, tandis que Nat Coverley regagne son domaine au
bras de Cyrus Bikerstaff. En ce qui concerne le tigre, le
surintendant se charge d'utiliser sa magnifique fourrure. Le
superbe animal est destiné à un empaillement de première classe,
et il figurera dans le Musée d'Histoire naturelle de Milliard-
City, avec cette inscription:

_Offert par le Royaume-Uni de la Grande-Bretagne et de l'Irlande à
Standard-Island, infiniment reconnaissante._

À supposer que l'attentat doive être mis au compte de
l'Angleterre, on ne saurait se venger avec plus d'esprit. Du
moins, est-ce l'avis de Son Altesse Pinchinat, bon connaisseur en
semblable matière.

Qu'on ne s'étonne pas si, dès le lendemain, Mrs Tankerdon fait
visite à Mrs Coverley pour la remercier du service rendu à Walter,
et si Mrs Coverley rend visite à Mrs Tankerdon pour la remercier
du service rendu à son mari. Disons même que miss Dy a voulu
accompagner sa mère, et n'est-il pas naturel que toutes deux lui
aient demandé des nouvelles de son cher blessé?

Enfin tout est pour le mieux, et, débarrassée de ses redoutables
hôtes, Standard-Island peut reprendre en pleine sécurité sa route
vers l'archipel des Fidji.



VIII -- Fidji et Fidjiens


Combien dis-tu?... demande Pinchinat.

-- Deux cent cinquante-cinq, mes amis, répond Frascolin. Oui... on
compte deux cent cinquante-cinq îles et îlots dans l'archipel des
Fidji.

-- En quoi cela nous intéresse-t-il, répond Pinchinat, du moment
que le Joyau du Pacifique ne doit pas y faire deux cent cinquante-
cinq relâches?

-- Tu ne sauras jamais ta géographie! proclame Frascolin.

-- Et toi... tu la sais trop!» réplique Son Altesse. Et c'est
toujours de cette sorte qu'est accueilli le deuxième violon,
lorsqu'il veut instruire ses récalcitrants camarades. Cependant
Sébastien Zorn, qui l'écoutait plus volontiers, se laisse amener
devant la carte du casino sur laquelle le point est reporté chaque
jour. Il est aisé d'y suivre l'itinéraire de Standard-Island
depuis son départ de la baie Madeleine. Cet itinéraire forme une
sorte de grand S, dont la boucle inférieure se déroule jusqu'au
groupe des Fidji. Frascolin montre alors au violoncelliste cet
amoncellement d'îles découvert par Tasman en 1643, -- un archipel
compris d'une part entre le seizième et le vingtième parallèle
sud, et de l'autre entre le cent soixante-quatorzième méridien
ouest et le cent soixante-dix-neuvième méridien est.

«Ainsi nous allons engager notre encombrante machine à travers ces
centaines de cailloux semés sur sa route? observe Sébastien Zorn.

-- Oui, mon vieux compagnon de cordes, répond Frascolin, et si tu
regardes avec quelque attention...

-- Et en fermant la bouche... ajoute Pinchinat.

-- Pourquoi?...

-- Parce que, comme dit le proverbe, en close bouche n'entre pas
mouche!

-- Et de quelle mouche veux-tu parler?...

-- De celle qui te pique, quand il s'agit de déblatérer contre
Standard-Island!» Sébastien Zorn hausse dédaigneusement les
épaules, et revenant à Frascolin: «Tu disais?...

-- Je disais que, pour atteindre les deux grandes îles de Viti-
Levou et de Vanua-Levou, il existe trois passes qui traversent le
groupe oriental: la passe Nanoukou, la passe Lakemba, la passe
Onéata...

-- Sans compter la passe où l'on se fracasse en mille pièces!
s'écrie Sébastien Zorn. Cela finira par nous arriver!... Est-ce
qu'il est permis de naviguer dans de pareilles mers avec toute une
ville, et toute une population dans cette ville?... Non! cela est
contraire aux lois de la nature!

-- La mouche!... riposte Pinchinat. La voilà, la mouche à Zorn...
la voilà!» En effet, toujours ces fâcheux pronostics dont l'entêté
violoncelliste ne veut pas démordre! Au vrai, en cette portion du
Pacifique, c'est comme une barrière que le premier groupe des
Fidji oppose aux navires arrivant de l'est. Mais, que l'on se
rassure, les passes sont assez larges pour que le commodore Simcoë
puisse y hasarder son appareil flottant, sans parler de celles
indiquées par Frascolin. Parmi ces îles, les plus importantes, en
dehors des deux Levou situées à l'ouest, sont Ono Ngaloa,
Kandabou, etc.

Une mer est enfermée entre ces sommets émergés des fonds de
l'Océan, la mer de Koro, et si cet archipel, entrevu par Cook,
visité par Bligh en 1789, par Wilson en 1792, est si
minutieusement connu, c'est que les remarquables voyages de Dumont
d'Urville en 1828 et en 1833, ceux de l'Américain Wilkes en 1839,
de l'Anglais Erskine en 1853, puis l'expédition du _Herald_,
capitaine Durham, de la marine britannique, ont permis d'établir
les cartes avec une précision qui fait honneur aux ingénieurs
hydrographes.

Donc, aucune hésitation chez le commodore Simcoë. Venant du sud-
est, il embouque la passe Voulanga, laissant sur bâbord l'île de
ce nom, -- une sorte de galette entamée servie sur son plateau de
corail. Le lendemain, Standard-Island donne dans la mer
intérieure, qui est protégée par ces solides chaînes sous-marines
contre les grandes houles du large.

Il va sans dire que toute crainte n'est pas encore éteinte
relativement aux animaux féroces apparus sous le couvert du
pavillon britannique. Les Milliardais se tiennent toujours sur le
qui-vive. D'incessantes battues sont organisées à travers les
bois, les champs et les eaux. Aucune trace de fauves n'est
relevée. Pas de rugissements ni le jour ni la nuit. Pendant les
premiers temps, quelques timorés se refusent à quitter la ville
pour s'aventurer dans le parc et la campagne. Ne peut-on craindre
que le steamer ait débarqué une cargaison de serpents -- comme à
la Martinique! -- et que les taillis en soient infestés? Aussi une
prime est-elle promise à quiconque s'emparerait d'un échantillon
de ces reptiles. On le paiera à son poids d'or, ou suivant sa
longueur à tant le centimètre, et pour peu qu'il ait la taille
d'un boa, cela fera une belle somme! Mais, comme les recherches
n'ont pas abouti, il y a lieu d'être rassuré. La sécurité de
Standard-Island est redevenue entière. Les auteurs de cette
machination, quels qu'ils soient, en auront été pour leurs bêtes.

Le résultat le plus positif, c'est qu'une réconciliation complète
s'est effectuée entre les deux sections de la ville. Depuis
l'affaire Walter-Coverley et l'affaire Coverley-Tankerdon, les
familles tribordaises et bâbordaises se visitent, s'invitent, se
reçoivent. Réceptions sur réceptions, fêtes sur fêtes. Chaque
soir, bal et concert chez les principaux notables, -- plus
particulièrement à l'hôtel de la Dix-neuvième Avenue et à l'hôtel
de la Quinzième. Le Quatuor Concertant peut à peine y suffire.
D'ailleurs, l'enthousiasme qu'ils provoquent ne diminue pas, bien
au contraire.

Enfin la grande nouvelle se répand un matin, alors que Standard-
Island bat de ses puissantes hélices la tranquille surface de
cette mer de Koro. M. Jem Tankerdon s'est rendu officiellement à
l'hôtel de M. Nat Coverley, et lui a demandé la main de miss Dy
Coverley, sa fille, pour son fils Walter Tankerdon. Et M. Nat
Coverley a accordé la main de miss Dy Coverley, sa fille, à Walter
Tankerdon, fils de M. Jem Tankerdon. La question de dot n'a
soulevé, aucune difficulté. Elle sera de deux cents millions pour
chacun des jeunes époux.

«Ils auront toujours de quoi vivre... même en Europe!» fait
judicieusement remarquer Pinchinat.

Les félicitations arrivent de toutes parts aux deux familles. Le
gouverneur Cyrus Bikerstaff ne cherche point à cacher son extrême
satisfaction. Grâce à ce mariage, disparaissent les causes de
rivalité si compromettantes pour l'avenir de Standard-Island. Le
roi et la reine de Malécarlie sont des premiers à envoyer leurs
compliments et leurs voeux au jeune ménage. Les cartes de visite,
imprimées en or sur aluminium, pleuvent dans la boîte des hôtels.
Les journaux font chronique sur chronique à propos des splendeurs
qui se préparent, -- et telles qu'on n'en aura jamais vu ni à
Milliard-City ni en aucun autre point du globe. Des câblogrammes
sont expédiés en France en vue de la confection de la corbeille.
Les magasins de nouveautés, les établissements des grandes
modistes, les ateliers des grands faiseurs, les fabriques de
bijouterie et d'objets d'art, reçoivent d'invraisemblables
commandes. Un steamer spécial, qui partira de Marseille, viendra
par Suez et l'océan Indien, apporter ces merveilles de l'industrie
française. Le mariage a été fixé à cinq semaines de là, au 27
février. Du reste, mentionnons que les marchands de Milliard-City
auront leur part de bénéfices dans l'affaire. Ils doivent fournir
leur contingent à cette corbeille nuptiale, et, rien qu'avec les
dépenses que vont s'imposer les nababs de Standard-Island, il y
aura des fortunes à réaliser.

L'organisateur tout indiqué de ces fêtes, c'est le surintendant
Calistus Munbar. Il faut renoncer à décrire son état d'âme,
lorsque le mariage de Walter Tankerdon et de miss Dy Coverley a
été déclaré publiquement. On sait s'il le désirait, s'il y avait
poussé! C'est la réalisation de son rêve, et, comme la
municipalité entend lui laisser carte blanche, soyez certains
qu'il sera à la hauteur de ses fonctions, en organisant un ultra-
merveilleux festival.

Le commodore Simcoë fait connaître par une note aux journaux qu'à
la date choisie pour la cérémonie nuptiale, l'île à hélice se
trouvera dans cette partie de mer comprise entre les Fidji et les
Nouvelles-Hébrides. Auparavant, elle va rallier Viti-Levou, où la
relâche doit durer une dizaine de jours -- la seule que l'on se
propose de faire au milieu de ce vaste archipel.

Navigation délicieuse. À la surface de la mer se jouent de
nombreuses baleines. Avec les mille jets d'eau de leurs évents, on
dirait un immense bassin de Neptune, en comparaison duquel celui
de Versailles n'est qu'un joujou d'enfant, fait observer Yvernès.
Mais aussi, par centaines, apparaissent d'énormes requins qui
escortent Standard-Island comme ils suivraient un navire en
marche.

Cette portion du Pacifique limite la Polynésie, qui confine à la
Mélanésie, où se trouve le groupe des Nouvelles-Hébrides[4].
Elle est coupée par le cent quatre-vingtième degré de longitude,
 -- ligne conventionnelle que décrit le méridien de partage entre
les deux moitiés de cet immense Océan. Lorsqu'ils attaquent ce
méridien, les marins venant de l'est effacent un jour du calendrier,
et, inversement, ceux qui viennent de l'ouest en ajoutent un. Sans
cette précaution, il n'y aurait plus concordance des dates. L'année
précédente, Standard-Island n'avait pas eu à faire ce changement
puisqu'elle ne s'était pas avancée dans l'ouest au delà dudit
méridien. Mais, cette fois, il y a lieu de se conformer à cette
règle, et, puisqu'elle vient de l'est, le 22 janvier se change en
23 janvier.

Des deux cent cinquante-cinq îles qui composent l'archipel des
Fidji, une centaine seulement sont habitées. La population totale
ne dépasse pas cent vingt-huit mille habitants, -- densité faible
pour une étendue de vingt et un mille kilomètres carrés.

De ces îlots, simples fragments d'attol ou sommets de montagnes
sous-marines, ceints d'une frange de corail, il n'en est pas qui
mesure plus de cent cinquante kilomètres superficiels. Ce domaine
insulaire n'est, à vrai dire, qu'une division politique de
l'Australasie, dépendant de la Couronne depuis 1874, -- ce qui
signifie que l'Angleterre l'a bel et bien annexé à son empire
colonial. Si les Fidgiens se sont enfin décidés à se soumettre au
protectorat britannique, c'est qu'en 1859 ils ont été menacés
d'une invasion tongienne, à laquelle le Royaume-Uni a mis obstacle
par l'intervention de son trop fameux Pritchard, le Pritchard de
Taïti. L'archipel est présentement divisé en dix-sept districts,
administrés par des sous-chefs indigènes, plus ou moins alliés à
la famille souveraine du dernier roi Thakumbau.

«Est-ce la conséquence du système anglais, demande le commodore
Simcoë, qui s'entretient à ce sujet avec Frascolin, et en sera-t-
il des Fidji comme il en a été de la Tasmanie, je ne sais! Mais,
fait certain, c'est que l'indigène tend à disparaître. La colonie
n'est point en voie de prospérité, ni la population en voie de
croissance, et, ce qui le démontre, c'est l'infériorité numérique
des femmes par rapport aux hommes.

-- C'est, en effet, l'indice de l'extinction prochaine d'une race,
répond Frascolin, et, en Europe, il y a déjà quelques États que
menace cette infériorité.

-- Ici, d'ailleurs, reprend le commodore, les indigènes ne sont
que de véritables serfs, autant que les naturels des îles
voisines, recrutés par les planteurs pour les travaux de
défrichements. En outre, la maladie les décime, et, en 1875, rien
que la petite vérole en a fait périr plus de trente mille. C'est
pourtant un admirable pays, comme vous pourrez en juger, cet
archipel des Fidji! Si la température est élevée à l'intérieur des
îles, du moins est-elle modérée sur le littoral, très fertile en
fruits et en légumes, en arbres, cocotiers, bananiers, etc. Il n'y
a que la peine de récolter les ignames, les taros[5], et la moelle
nourricière du palmier, qui produit le sagou...

-- Le sagou! s'écrie Frascolin. Quel souvenir de notre Robinson
Suisse!

-- Quant aux cochons, aux poules, continue le commodore Simcoë,
ces animaux se sont multipliés depuis leur importation avec une
prolificence extraordinaire. De là, toute facilité de satisfaire
aux besoins de l'existence. Par malheur, les indigènes sont
enclins à l'indolence, au _far niente_, bien qu'ils soient
d'intelligence très vive, d'humeur très spirituelle...

-- Et quand ils ont tant d'esprit... dit Frascolin.

-- Les enfants vivent peu!» répond le commodore Simcoë. Au fait,
tous ces naturels, polynésiens, mélanaisiens et autres, sont-ils
différents des enfants? En s'avançant vers Viti-Levou, Standard-
Island relève plusieurs îles intermédiaires, telles Vanua-Vatou,
Moala, Ngan, sans s'y arrêter. De toutes parts cinglent, en
contournant son littoral, des flotilles de ces longues pirogues à
balanciers de bambous entre-croisés, qui servent à maintenir
l'équilibre de l'appareil et à loger la cargaison. Elles
circulent, elles évoluent avec grâce, mais ne cherchent à entrer
ni à Tribord-Harbour ni à Bâbord-Harbour. Il est probable qu'on ne
leur eût pas permis, étant donnée l'assez mauvaise réputation des
Fidgiens. Ces indigènes ont embrassé le christianisme, il est
vrai. Depuis que les missionnaires européens se sont établis à
Lecumba, en 1835, ils sont presque tous protestants wesleyens,
mélangés de quelques milliers de catholiques. Mais, auparavant,
ils étaient tellement adonnés aux pratiques du cannibalisme qu'ils
n'ont peut-être pas perdu tout à fait le goût de la chair humaine.
Au surplus, c'est affaire de religion. Leurs dieux aimaient le
sang. La bienveillance était regardée, dans ces peuplades, comme
une faiblesse et même un péché. Manger un ennemi, c'était lui
faire honneur. L'homme que l'on méprisait, on le faisait cuire, on
ne le mangeait pas. Les enfants servaient de mets principal dans
les festins, et le temps n'est pas si éloigné où le roi Thakumbau
aimait à s'asseoir sous un arbre, dont chaque branche supportait
un membre humain réservé à la table royale. Quelquefois même une
tribu, -- et cela est arrivé pour celle des Nulocas, à Viti-Levou,
près Namosi, -- fut dévorée tout entière, moins quelques femmes,
dont l'une a vécu jusqu'en 1880.

Décidément, si Pinchinat ne rencontre pas sur l'une quelconque de
ces îles des petits-fils d'anthropophages ayant conservé les
vieilles coutumes de leurs grands-pères, il devra renoncer à
jamais demander un reste de couleur locale à ces archipels du
Pacifique.

Le groupe occidental des Fidji comprend deux grandes îles, Viti-
Levou et Vanua-Levou, et deux îles moyennes, Kandavu et Taviuni.
C'est plus au nord-ouest que gisent les îles Wassava, et que
s'ouvre la passe de l'île Ronde par laquelle le commodore Simcoë
doit sortir en relevant sur les Nouvelles-Hébrides.

Dans l'après-midi du 25 janvier, les hauteurs de Viti-Levou se
dessinent à l'horizon. Cette île montagneuse est la plus
considérable de l'archipel, d'un tiers plus étendue que la Corse,
-- soit dix mille six cent quarante-cinq kilomètres carrés.

Ses cimes pointent à douze cents et quinze cents mètres au-dessus
du niveau de la mer. Ce sont des volcans éteints ou du moins
endormis, et dont le réveil est généralement fort maussade.

Viti-Levou est reliée à sa voisine du nord, Vanua-Levou, par une
barrière sous-marine de récifs, qui émergeait sans doute à
l'époque de formation tellurique. Au-dessus de cette barrière,
Standard-Island pouvait se hasarder sans péril. D'autre part, au
nord de Viti-Levou, les profondeurs sont évaluées entre quatre et
cinq cents mètres, et, au sud, entre cinq cents et deux mille.

Autrefois, la capitale de l'archipel était Levuka, dans l'île
d'Ovalau, à l'est de Viti-Levou. Peut-être même les comptoirs,
fondés par des maisons anglaises, y sont-ils plus importants
encore que ceux de Suva, la capitale actuelle, dans l'île de Viti-
Levou. Mais ce port offre des avantages sérieux à la navigation,
étant situé, à l'extrémité sud-est de l'île, entre deux deltas,
dont les eaux arrosent largement ce littoral. Quant au port
d'attache des paquebots en relation avec les Fidji, il occupe le
fond de la baie de Ngalao, au sud de l'île de Kandava, le gisement
qui est le plus voisin de la Nouvelle-Zélande, de l'Australie, des
îles françaises de la Nouvelle-Calédonie et de la Loyauté.

Standard-Island vient relâcher à l'ouverture du port de Suva. Les
formalités sont remplies le jour même, et la libre pratique est
accordée. Comme ces visites ne peuvent qu'être une source de
bénéfices autant pour les colons que pour les indigènes, les
Milliardais sont assurés d'un excellent accueil, dans lequel il
existe peut-être plus d'intérêt que de sympathie. Ne pas oublier,
d'ailleurs, que les Fidji relèvent de la Couronne, et que les
rapports sont toujours tendus entre le _Foreign-Office_ et la
_Standard-Island Company_, si jalouse de son indépendance.

Le lendemain, 26 janvier, les commerçants de Standard-Island qui
ont des achats ou des ventes à effectuer, se font mettre à terre
dès les premières heures. Les touristes, et parmi eux nos
Parisiens, ne sont point en retard. Bien que Pinchinat et Yvernès
plaisantent volontiers Frascolin, -- l'élève distingué du
commodore Simcoë, -- sur ses études «ethno-rasantogéographiques»,
comme dit Son Altesse, ils n'en profitent pas moins de ses
connaissances. Aux questions de ses camarades sur les habitants de
Viti-Levou, sur leurs coutumes, leurs pratiques, le deuxième
violon a toujours quelque réponse instructive. Sébastien Zorn ne
dédaigne pas de l'interroger à l'occasion, et, tout d'abord,
lorsque Pinchinat apprend que ces parages étaient, il n'y a pas
longtemps, le principal théâtre du cannibalisme, il ne peut
retenir un soupir en disant:

«Oui... mais nous arrivons trop tard, et vous verrez que ces
Fidgiens, énervés par la civilisation, en sont tombés à la
fricassée de poulet et aux pieds de porc à la Sainte-Menehould!

-- Anthropophage! lui crie Frascolin. Tu mériterais d'avoir figuré
sur la table du roi Thakumbau...

-- Hé! hé! un entrecôte de Pinchinat à la Bordelaise...

-- Voyons, réplique Sébastien Zorn, si nous perdons notre temps à
des récriminations oiseuses...

-- Nous ne réaliserons pas le progrès par la marche en avant!
s'écrie Pinchinat. Voilà une phrase comme tu les aimes, n'est-ce
pas, mon vieux violoncelluloïdiste! Eh bien, en avant, marche!»

La ville de Suva, bâtie sur la droite d'une petite baie, éparpille
ses habitations au revers d'une colline verdoyante. Elle a des
quais disposés pour l'amarrage des navires, des rues garnies de
trottoirs planchéiés, ni plus ni moins que les plages de nos
grandes stations balnéaires. Les maisons en bois, à rez-de-
chaussée, parfois, mais rarement, avec un étage, sont gaies et
fraîches. Aux alentours de la ville, des cabanes indigènes
montrent leurs pignons relevés en cornes et ornés de coquillages.
Les toitures, très solides, résistent aux pluies d'hiver, de mai à
octobre, qui sont torrentielles. En effet, en mars 1871, à ce que
raconte Frascolin, très ferré sur la statistique, Mbua, située
dans l'est de l'île, a reçu en un jour trente-huit centimètres
d'eau.

Viti-Levou, non moins que les autres îles de l'archipel, est
soumise à des inégalités climatériques, et la végétation diffère
d'un littoral à l'autre. Du côté exposé aux vents alizés du sud-
est, l'atmosphère est humide, et des forêts magnifiques couvrent
le sol. De l'autre côté, s'étendent d'immenses savanes, propres à
la culture. Toutefois, on observe que certains arbres commencent à
dépérir, -- entre autres le sandal, presque entièrement épuisé, et
aussi le dakua, ce pin spécial aux Fidji.

Cependant, en ses promenades, le quatuor constate que la flore de
l'île est d'une luxuriance tropicale. Partout, des forêts de
cocotiers et de palmiers, aux troncs tapissés d'orchidées
parasites, des massifs de casuarinées, de pandanus, d'acacias, de
fougères arborescentes, et, dans les parties marécageuses, nombre
de ces palétuviers dont les racines serpentent hors de terre. Mais
la culture du coton et celle du thé n'ont point donné les
résultats que ce climat si puissant permettait d'espérer. En
réalité, le sol de Viti-Levou, -- ce qui est commun dans ce
groupe, -- argileux et de couleur jaunâtre, n'est formé que de
cendres volcaniques, auxquelles la décomposition a donné des
qualités productives.

Quant à la faune, elle n'est pas plus variée que dans les divers
parages du Pacifique: une quarantaine d'espèces d'oiseaux,
perruches et serins acclimatés, des chauves-souris, des rats qui
forment légions, des reptiles d'espèce non venimeuse, très
appréciés des indigènes au point de vue comestible, des lézards à
n'en savoir que faire, et des cancrelats répugnants, d'une
voracité de cannibales. Mais, de fauves, il ne s'en trouve point,
-- ce qui provoque cette boutade de Pinchinat:

«Notre gouverneur, Cyrus Bikerstaff, aurait dû conserver quelques
couples de lions, de tigres, de panthères, de crocodiles, et
déposer ces ménages carnassiers sur les Fidji... Ce ne serait
qu'une restitution, puisqu'elles appartiennent à l'Angleterre.»

Ces indigènes, mélange de race polynésienne et mélanésienne,
présentent encore de beaux types, moins remarquables cependant
qu'aux Samoa et aux Marquises. Les hommes, à teint cuivré, presque
noirs, la tête couverte d'une chevelure toisonnée, parmi lesquels
on rencontre de nombreux métis, sont grands et vigoureux. Leur
vêtement est assez rudimentaire, le plus souvent un simple pagne,
ou une couverture, faite de cette étoffe indigène, le «masi»,
tirée d'une espèce de mûrier qui produit aussi le papier. À son
premier degré de fabrication, cette étoffe est d'une parfaite
blancheur; mais les Fidgiens savent la teindre, la barioler, et
elle est demandée dans tous les archipels de l'Est-Pacifique. Il
faut ajouter que ces hommes ne dédaignent pas de revêtir, à
l'occasion, de vieilles défroques européennes, échappées des
friperies du Royaume-Uni ou de l'Allemagne. C'est matière à
plaisanteries, pour un Parisien, de voir de ces Fidgiens engoncés
d'un pantalon déformé, d'un paletot hors d'âge, et même d'un habit
noir, lequel, après maintes phases de décadence, est venu finir
sur le dos d'un naturel de Viti-Levou.

«Il y aurait à faire le roman d'un de ces habits-là!... observe
Yvernès.

-- Un roman qui risquerait de finir en veste!» répond Pinchinat.
Quant aux femmes, ce sont la jupe et le caraco de masi qui les
habillent d'une façon plus ou moins décente, en dépit des sermons
wesleyens. Elles sont bien faites, et, avec l'attrait de la
jeunesse, quelques-unes peuvent passer pour jolies. Mais quelle
détestable habitude elles ont, -- les hommes aussi, -- d'enduire
de chaux leur chevelure noire, devenue une sorte de chapeau
calcaire, qui a pour but de les préserver des insolations! Et
puis, elles fument, autant que leurs époux et frères, ce tabac du
pays, qui a l'odeur du foin brûlé, et, lorsque la cigarette n'est
pas mâchonnée entre leurs lèvres, elle est enfilée dans le lobe de
leurs oreilles, à l'endroit où l'on voit plus communément en
Europe des boucles de diamants et de perles. En général, ces
femmes sont réduites à la condition d'esclaves chargées des plus
durs travaux du ménage, et le temps n'est pas éloigné où, après
avoir peiné pour entretenir l'indolence de leur mari, on les
étranglait sur sa tombe. À plusieurs reprises, pendant les trois
jours qu'ils ont consacrés à leurs excursions autour de Suva; nos
touristes essayèrent de visiter des cases indigènes. Ils en furent
repoussés, --non point par l'inhospitalité des propriétaires, mais
par l'abominable odeur qui s'en dégage. Tous ces naturels frottés
d'huile de coco, leur promiscuité avec les cochons, les poules,
les chiens, les chats, dans ces nauséabondes paillottes,
l'éclairage suffocant obtenu par le brûlage de la gomme résineuse
du dammana... non! il n'y avait pas moyen d'y tenir. Et,
d'ailleurs, après avoir pris place au foyer fidgien, n'aurait-il
pas fallu, sous peine de manquer aux convenances, accepter de
tremper ses lèvres dans le bol de kava, la liqueur fidgienne par
excellence? Bien que, pour être tiré de la racine desséchée du
poivrier, ce kava pimenté soit inacceptable aux palais européens,
il y a encore la manière dont on le prépare. N'est-elle pas pour
exciter la plus insurmontable répugnance? On ne le moud pas, ce
poivre, on le mâche, on le triture entre les dents, puis on le
crache dans l'eau d'un vase, et on vous l'offre avec une
insistance sauvage qui ne permet guère de le refuser. Et, il n'y a
plus qu'à remercier, en prononçant ces mots qui ont cours dans
l'archipel: «_E mana ndina_,» autrement dit: _amen_. Nous ne
parlons que pour mémoire des cancrelats qui fourmillent à
l'intérieur des paillotes, des fourmis blanches qui les dévastent,
et des moustiques, -- des moustiques par milliards, -- dont on
voit courir sur les murs, sur le sol, sur les vêtements des
indigènes, d'innombrables phalanges. Aussi ne s'étonnera-t-on pas
que Son Altesse, avec cet accent comico-britannique des clowns
anglais, se soit exclamé envoyant fourmiller ces formidables
insectes: «Mioustic!... Mioustic!»

Enfin, ni ses camarades ni lui n'ont eu le courage de pénétrer
dans les cases fidgiennes. Donc, de ce chef, leurs études
ethnologiques sont incomplètes, et le savant Frascolin lui-même a
reculé, -- ce qui constitue une lacune dans ses souvenirs de
voyage.



IX -- Un casus belli


Toutefois, alors que nos artistes se dépensent en promenades et
prennent un aperçu des moeurs de l'archipel, quelques notables de
Standard-Island n'ont pas dédaigné d'entrer en relation avec les
autorités indigènes de l'archipel. Les «papalangis», -- ainsi
appelle-t-on les étrangers dans ces îles, -- n'avaient point à
craindre d'être mal accueillis.

Quant aux autorités européennes, elles sont représentées par un
gouverneur général, qui est en même temps consul général
d'Angleterre pour ces groupes de l'ouest qui subissent plus ou
moins efficacement le protectorat du Royaume-Uni. Cyrus Bikerstaff
ne crut point devoir lui faire une visite officielle. Deux ou
trois fois, les deux chiens de faïence se sont regardés, mais
leurs rapports n'ont pas été au delà de ces regards.

Pour ce qui est du consul d'Allemagne, en même temps l'un des
principaux négociants du pays, les relations se sont bornées à un
échange de cartes.

Pendant la relâche, les familles Tankerdon et Coverley avaient
organisé des excursions aux alentours de Suva et dans les forêts
qui hérissent ses hauteurs jusqu'à leurs dernières cimes.

Et. à ce propos, le surintendant fait à ses amis du quatuor une
observation très juste.

«Si nos Milliardais se montrent si friands de ces promenades à de
hautes altitudes, dit-il, cela tient à ce que notre Standard-
Island n'est pas suffisamment accidentée... Elle est trop plate,
trop uniforme... Mais, je l'espère bien, on lui fabriquera un jour
une montagne artificielle, qui pourra rivaliser avec les plus
hauts sommets du Pacifique. En attendant, toutes les fois qu'ils
en trouvent l'occasion, nos citadins s'empressent d'aller
respirer, à quelques centaines de pieds, l'air pur et vivifiant de
l'espace... Cela répond à un besoin de la nature humaine...

-- Très bien, dit Pinchinat. Mais un conseil, mon cher Eucalistus!
Quand vous construirez votre montagne en tôle d'acier ou en
aluminium, n'oubliez pas de lui mettre un joli volcan dans les
entrailles... un volcan avec boîtes fulminantes et pièces
d'artifices...

-- Et pourquoi pas, monsieur le railleur?... répond Calistus
Munbar.

-- C'est bien ce que je me dis: Et pourquoi pas?...» réplique Son
Altesse. Il va de soi que Walter Tankerdon et miss Dy Coverley
prennent part à ces excursions et qu'ils les font au bras l'un de
l'autre. On n'a pas négligé de visiter, à Viti-Levou, les
curiosités de sa capitale, ces «mburé-kalou», les temples des
esprits, et aussi le local affecté aux assemblées politiques. Ces
constructions, élevées sur une base de pierres sèches, se
composent de bambous tressés, de poutres recouvertes d'une sorte
de passementerie végétale, de lattes ingénieusement disposées pour
supporter les chaumes de la toiture. Les touristes parcourent de
même l'hôpital, établi dans d'excellentes conditions d'hygiène, le
jardin botanique, en amphithéâtre derrière la ville. Souvent ces
promenades se prolongent jusqu'au soir, et l'on revient alors, sa
lanterne à la main, comme au bon vieux temps. Dans les îles Fidji,
l'édilité n'en est pas encore au gazomètre ni aux becs Auër, ni
aux lampes à arc, ni au gaz acétylène, mais cela viendra «sous le
protectorat éclairé de la Grande-Bretagne!» insinue Calistus
Munbar.

Et le capitaine Sarol et ses Malais et les Néo-Hébridiens
embarqués aux Samoa, que font-ils pendant cette relâche? Rien qui
soit en désaccord avec leur existence habituelle. Ils ne
descendent point à terre, connaissant Viti-Levou et ses voisines,
les uns pour les avoir fréquentées dans leur navigation au
cabotage, les autres pour y avoir travaillé au compte des
planteurs. Ils préfèrent, de beaucoup, rester à Standard-Island,
qu'ils explorent sans cesse, ne se lassant pas de visiter la
ville, les ports, le parc, la campagne, les batteries de la Poupe
et de l'Éperon. Encore quelques semaines, et, grâce à la
complaisance de la Compagnie, grâce au gouverneur Cyrus
Bikerstaff, ces braves gens débarqueront dans leur pays, après un
séjour de cinq mois sur l'île à hélice...

Quelquefois nos artistes causent avec ce Sarol, qui est très
intelligent, et emploie couramment la langue anglaise. Sarol leur
parle d'un ton enthousiaste des Nouvelles-Hébrides, des indigènes
de ce groupe, de leur façon de se nourrir, de leur cuisine -- ce
qui intéresse particulièrement Son Altesse. L'ambition secrète de
Pinchinat serait d'y découvrir un nouveau mets, dont il
communiquerait la recette aux sociétés gastronomiques de la
vieille Europe.

Le 30 janvier, Sébastien Zorn et ses camarades, à la disposition
desquels le gouverneur a mis une des chaloupes électriques de
Tribord-Harbour, partent dans l'intention de remonter le cours de
la Rewa, l'une des principales rivières de l'île. Le patron de la
chaloupe, un mécanicien et deux matelots ont embarqué avec un
pilote fidgien. En vain a-t-on offert à Athanase Dorémus de se
joindre aux excursionnistes. Le sentiment de curiosité est éteint
chez ce professeur de maintien et de grâces... Et puis, pendant
son absence, il pourrait lui venir un élève, et il préfère ne
point quitter la salle de danse du casino.

Dès six heures du matin, bien armée, munie de quelques provisions,
car elle ne doit revenir que le soir à Tribord-Harbour,
l'embarcation sort de la baie de Suva, et longe le littoral
jusqu'à la baie de la Rewa.

Non seulement les récifs, mais les requins se montrent en grand
nombre dans ces parages, et il convient de prendre garde aux uns
comme aux autres.

«Peuh! fait observer Pinchinat, vos requins, ce ne sont même plus
des cannibales d'eau salée!... Les missionnaires anglais ont dû
les convertir au christianisme comme ils ont converti les
Fidgiens!... Gageons que ces bêtes-là ont perdu le goût de la
chair humaine...

-- Ne vous y fiez pas, répond le pilote, -- pas plus qu'il ne faut
se fier aux Fidgiens de l'intérieur.» Pinchinat se contente de
hausser les épaules. On la lui baille belle avec ces prétendus
anthropophages qui n'» anthropophagent» même plus les jours de
fête!

Quant au pilote, il connaît parfaitement la baie et le cours de la
Rewa. Sur cette importante rivière, appelée aussi Waï-Levou, le
flot se fait sentir jusqu'à une distance de quarante-cinq
kilomètres, et les barques peuvent la remonter pendant quatre-
vingts.

La largeur de la Rewa dépasse cent toises à son embouchure. Elle
coule entre des rives sablonneuses, basses à gauche, escarpées à
droite, dont les bananiers et les cocotiers se détachent avec
vigueur sur un large fond de verdure. Son nom est Rewa-Rewa,
conforme à ce redoublement du mot, qui est presque général parmi
les peuplades du Pacifique. Et, ainsi que le remarque Yvernès,
n'est-ce pas là une imitation de cette prononciation enfantine
qu'on retrouve dans les _papa, maman, toutou, dada, bonbon_, etc.
Et, au fait, c'est à peine si ces indigènes sont sortis de
l'enfance!

La véritable Rewa est formée par le confluent du Waï-Levou (eau
grande) et du Waï-Manu, et sa principale embouchure est désignée
sous le nom de Waï-Ni-ki.

Après le détour du delta, la chaloupe file devant le village de
Kamba, à demi caché dans sa corbeille de fleurs. On ne s'y arrête
point, afin de ne rien perdre du flux, ni au village de Naitasiri.
D'ailleurs, à cette époque, ce village venait d'être déclaré
«tabou», avec ses maisons, ses arbres, ses habitants, et jusqu'aux
eaux de la Rewa qui en baignent la grève. Les indigènes n'eussent
permis à personne d'y prendre pied. C'est une coutume sinon très
respectable, du moins très respectée que le tabou, -- Sébastien
Zorn en savait quelque chose, -- et on la respecta. Lorsque les
excursionnistes longent Naitasiri, le pilote les invite à regarder
un arbre de haute taille, un tavala, qui se dresse dans un angle
de la rive. «Et qu'a-t-il de remarquable, cet arbre?... demande
Frascolin.

-- Rien, répondit le pilote, si ce n'est que son écorce est rayée
d'incisions depuis ses racines jusqu'à sa fourche. Or, ces
incisions indiquent le nombre de corps humains qui furent cuits en
cet endroit, mangés ensuite...

-- Comme qui dirait les encoches du boulanger sur ses bâtonnets!»
observe Pinchinat, dont les épaules se haussent en signe
d'incrédulité.

Il a tort pourtant. Les îles Fidji ont été par excellence le pays
du cannibalisme, et, il faut y insister, ces pratiques ne sont pas
entièrement éteintes. La gourmandise les conservera longtemps chez
les tribus de l'intérieur. Oui! la gourmandise, puisque, au dire
des Fidgiens, rien n'est comparable, pour le goût et la
délicatesse, à la chair humaine, très supérieure à celle du boeuf.
À en croire le pilote, il y eut un certain chef, Ra-Undrenudu, qui
faisait dresser des pierres sur son domaine, et, quand il mourut,
leur nombre s'élevait à huit cent vingt-deux.

«Et savez-vous ce qu'indiquaient ces pierres?...

-- Il nous est impossible de le deviner, répond Yvernès, même en y
appliquant toute notre intelligence d'instrumentistes!

-- Elles indiquaient le nombre de corps humains que ce chef avait
dévorés!

-- À lui tout seul?...

-- À lui tout seul!

-- C'était un gros mangeur!» se contente de répondre Pinchinat
dont l'opinion est faite au sujet de ces «blagues fidgiennes».

Vers onze heures, une cloche retentit sur la rive droite. Le
village de Naililii, composé de quelques paillettes, apparaît
entre les frondaisons, sous l'ombrage des cocotiers et des
bananiers. Une mission catholique est établie dans ce village. Les
touristes ne pourraient-ils s'arrêter une heure, le temps de
serrer la main du missionnaire, un compatriote? Le pilote n'y voit
aucun inconvénient, et l'embarcation est amarrée à une souche
d'arbre.

Sébastien Zorn et ses camarades descendent à terre, et ils n'ont
pas marché pendant deux minutes qu'ils rencontrent le supérieur de
la Mission.

C'est un homme de cinquante ans environ, physionomie avenante,
figure énergique. Tout heureux de pouvoir souhaiter le bonjour à
des Français, il les emmène jusqu'à sa case, au milieu du village
qui renferme une centaine de Fidgiens. Il insiste pour que ses
hôtes acceptent quelques rafraîchissements du pays. Que l'on se
rassure, il ne s'agit pas du répugnant kava, mais d'une sorte de
boisson ou plutôt de bouillon d'assez bon goût, obtenu par la
cuisson des cyreae, coquillages très abondants sur les grèves de
la Rewa.

Ce missionnaire s'est voué corps et âme à la propagande du
catholicisme, non sans de certaines difficultés, car il lui faut
lutter avec un pasteur wesleyen qui lui fait une sérieuse
concurrence dans le voisinage. En somme, il est très satisfait des
résultats obtenus, et convient qu'il a fort à faire pour arracher
ses fidèles à l'amour du «bukalo», c'est-à-dire la chair humaine.

«Et puisque vous remontez vers l'intérieur, mes chers hôtes,
ajoute-t-il, soyez prudents et tenez-vous sur vos gardes.

-- Tu entends, Pinchinat!» dit Sébastien Zorn. On repart un peu
avant que l'angélus de midi ait sonné au clocher de la petite
église. Chemin faisant, l'embarcation croise quelques pirogues à
balanciers, portant sur leurs plates-formes des cargaisons de
bananes. C'est la monnaie courante que le collecteur de taxes
vient de toucher chez les administrés. Les rives sont toujours
bordées de lauriers, d'acacias, de citronniers, de cactus aux
fleurs d'un rouge de sang. Au-dessus, les bananiers et les
cocotiers dressent leurs hautes branches chargées de régimes, et
toute cette verdure se prolonge jusqu'aux arrière-plans des
montagnes, dominées par le pic du Mbugge-Levou. Entre ces massifs
se détachent une ou deux usines à l'européenne, peu en rapport
avec la nature sauvage du pays. Ce sont des fabriques de sucre,
munies de tous les engins de la machinerie moderne, et dont les
produits, a dit un voyageur, M. Verschnur, «peuvent
avantageusement soutenir la comparaison vis-à-vis des sucres des
Antilles et des autres colonies». Vers une heure, l'embarcation
arrive au terme de son voyage sur la Rewa. Dans deux heures, le
jusant se fera sentir, et il y aura lieu d'en profiter pour
redescendre la rivière. Cette navigation de retour s'effectuera
rapidement, car le reflux est vif. Les excursionnistes seront
rentrés à Tribord-Harbour avant dix heures du soir. On dispose
donc d'un certain temps en cet endroit, et comment le mieux
employer qu'en visitant le village de Tampoo, dont on aperçoit les
premières cases à un demi-mille. Il est convenu que le mécanicien
et les deux matelots resteront à la garde de la chaloupe, tandis
que le pilote »pilotera» ses passagers jusqu'à ce village, où
les anciennes coutumes se sont conservées dans toute leur pureté
fidgienne. En cette partie de l'île, les missionnaires ont perdu
leurs peines et leurs sermons. Là règnent encore les sorciers; là
fonctionnent les sorcelleries, surtout celles qui portent le nom
compliqué de «Vaka-Ndran-ni-Kan-Tacka», c'est-à-dire «la
conjuration pratiquée par les feuilles». On y adore les Katoavous,
des dieux dont l'existence n'a pas eu de commencement et n'aura
pas de fin, et qui ne dédaignent pas des sacrifices spéciaux, que
le gouverneur général est surtout impuissant à prévenir et même à
châtier. Peut-être eût-il été plus prudent de ne point s'aventurer
au milieu de ces tribus suspectes. Mais nos artistes, curieux
comme des Parisiens, insistent, et le pilote consent à les
accompagner, en leur recommandant de ne point s'éloigner les uns
des autres. Tout d'abord, à l'entrée de Tampoo, formé d'une
centaine de paillotes, on rencontre des femmes, de véritables
sauvagesses. Vêtues d'un simple pagne noué autour des reins, elles
n'éprouvent aucun étonnement à la vue des étrangers qui viennent
les émouvoir dans leurs travaux. Ces visites ne sont plus pour les
gêner depuis que l'archipel est soumis au protectorat de
l'Angleterre. Ces femmes sont occupées à la préparation du
curcuma, sortes de racines conservées dans des fosses
préalablement tapissées d'herbes et de feuilles de bananier; on
les en retire, on les grille, on les racle, on les presse dans des
paniers garnis de fougère, et le suc qui s'en échappe est
introduit dans des tiges de bambou.

Ce suc sert à la fois d'aliment et de pommade, et, à ce double
titre, il est d'un usage très répandu.

La petite troupe entre dans le village. Aucun accueil de la part
des indigènes, qui ne s'empressent ni à complimenter les visiteurs
ni à leur offrir l'hospitalité. D'ailleurs, l'aspect extérieur des
cases n'a rien d'attrayant. Étant donnée l'odeur qui s'en dégage,
où domine le rance de l'huile de coco, le quatuor se félicite de
ce que les lois de l'hospitalité soient ici en maigre honneur.

Cependant, lorsqu'ils sont arrivés devant l'habitation du chef,
celui-ci, -- un Fidgien de haute taille, l'air farouche, la
physionomie féroce, -- s'avance vers eux au milieu d'un cortège
d'indigènes. Sa tête toute blanche de chaux, est crépue. Il a
revêtu son costume de cérémonie, une chemise rayée, une ceinture
autour du corps, le pied gauche chaussé d'une vieille pantoufle en
tapisserie, et -- comment Pinchinat n'a-t-il pas éclaté de rire? -
- un antique habit bleu à boutons d'or, en maint endroit rapiécé,
et dont les basques inégales lui battent les mollets.

Or, voici qu'en s'avançant vers le groupe des papalangis, ce chef
butte contre une souche, perd l'équilibre, s'étale sur le sol.

Aussitôt, conformément à l'étiquette du «baie muri», tout
l'entourage de trébucher à son tour, et de s'affaler
respectueusement, «afin de prendre sa part du ridicule de cette
chute».

Cela est expliqué par le pilote, et Pinchinat approuve cette
formalité, pas plus risible que tant d'autres en usage dans les
cours européennes -- à son avis du moins.

Entre temps, lorsque tout le monde s'est relevé, le chef et le
pilote échangent quelques phrases en langue fidgienne, dont le
quatuor ne comprend pas un mot. Ces phrases, traduites par le
pilote, n'ont d'autre objet que d'interroger les étrangers sur ce
qu'ils viennent faire au village de Tampoo. Les réponses ayant été
qu'ils désirent simplement visiter le village et faire une
excursion aux alentours, cette autorisation leur est octroyée
après échange de quelques demandes et réponses.

Le chef, d'ailleurs, ne manifeste ni plaisir ni déplaisir de cette
arrivée de touristes à Tampoo, et, sur un signe de lui, les
indigènes rentrent dans leurs paillotes.

«Après tout, ils n'ont pas l'air d'être bien méchants! fait
observer Pinchinat.

-- Ce n'est point une raison pour commettre quelque imprudence!»
répond Frascolin.

Une heure durant, les artistes se promènent à travers le village
sans être inquiétés par les indigènes. Le chef à l'habit bleu a
regagné sa case, et il est visible que l'accueil des naturels est
empreint d'une profonde indifférence.

Après avoir circulé dans les rues de Tampoo, sans qu'aucune
paillote se soit ouverte pour les recevoir, Sébastien Zorn,
Yvernès, Pinchinat, Frascolin et le pilote se dirigent vers des
ruines de temples, sortes de masures abandonnées, situées non loin
d'une maison qui sert de demeure à l'un des sorciers de l'endroit.

Ce sorcier, campé sur sa porte, leur adresse un coup d'oeil peu
encourageant, et ses gestes semblent indiquer qu'il leur jette
quelque mauvais sort.

Frascolin essaie d'entrer en conversation avec lui par
l'intermédiaire du pilote. Le sorcier prend alors une mine si
rébarbative, une attitude si menaçante, qu'il faut abandonner tout
espoir de tirer une parole de ce porc-épic fidgien.

Pendant ce temps, et en dépit des recommandations qui lui ont été
faites, Pinchinat s'est éloigné en franchissant un épais massif de
bananiers étages au flanc d'une colline.

Lorsque Sébastien Zorn, Yvernès et Frascolin, rebutés par la
mauvaise grâce du sorcier, se préparent à quitter Tampoo, ils
n'aperçoivent plus leur camarade.

Cependant l'heure est venue de regagner l'embarcation. Le jusant
ne doit pas tarder à s'établir, et ce n'est pas trop des quelques
heures qu'il dure pour redescendre le cours de la Rewa.

Frascolin, inquiet de ne point voir Pinchinat, le hèle d'une voix
forte. Son appel reste sans réponse. «Où est-il donc?... demande
Sébastien Zorn.

-- Je ne sais... répond Yvernès.

-- Est-ce que l'un de vous a vu votre ami s'éloigner?...»
interroge le pilote. Personne ne l'a vu! «Il sera sans doute
retourné à l'embarcation par le sentier du village... dit
Frascolin.

-- Il a eu tort, répond le pilote. Mais ne perdons pas de temps,
et rejoignons-le.» On part, non sans une assez vive anxiété. Ce
Pinchinat n'en fait jamais d'autre, et, de regarder comme
imaginaires les férocités de ces indigènes, demeurés si
obstinément sauvages, cela peut l'exposer à des dangers très
réels. En traversant Tampoo, le pilote remarque, avec une certaine
appréhension, qu'aucun Fidgien ne se montre plus. Toutes les
portes des paillotes sont fermées. Il n'y a plus aucun
rassemblement devant la case du chef. Les femmes, qui s'occupaient
de la préparation du curcuma, ont disparu. Il semble que le
village ait été abandonné depuis une heure. La petite troupe
presse alors le pas. À plusieurs reprises, on appelle l'absent, et
l'absent ne répond point. N'a-t-il donc pas regagné la rive du
côté où l'embarcation est amarrée?... Ou bien est-ce que
l'embarcation ne serait plus à cet endroit, sous la garde du
mécanicien et des deux matelots?... Il reste encore quelques
centaines de pas à parcourir. On se hâte, et, dès que la lisière
des arbres est dépassée, on aperçoit la chaloupe et les trois
hommes à leur poste. «Notre camarade?... crie Frascolin.

-- N'est-il plus avec vous?... répond le mécanicien.

-- Non... depuis une demi-heure...

-- Ne vous a-t-il point rejoint?... demande Yvernès.

-- Non.»Qu'est donc devenu cet imprudent? Le pilote ne cache pas
son extrême inquiétude. «Il faut retourner au village, dit
Sébastien Zorn. Nous ne pouvons abandonner Pinchinat...» La
chaloupe est laissée à la garde de l'un des matelots, bien qu'il
soit peut-être dangereux d'agir ainsi. Mais mieux vaut ne revenir
à Tampoo qu'en force et bien armé, cette fois. Dût-on fouiller
toutes les paillotes, on ne quittera pas le village, on ne
ralliera pas Standard-Island sans avoir retrouvé Pinchinat. Le
chemin de Tampoo est repris. Même solitude au village et aux
alentours. Où donc s'est réfugiée toute cette population? Pas un
bruit ne se fait entendre dans les rues, et les paillotes sont
vides. Il n'y a plus malheureusement de doute à conserver...
Pinchinat s'est aventuré dans le bois de bananiers... il a été
saisi... il a été entraîné... où?... Quant au sort que lui
réservent ces cannibales dont il se moquait, il n'est que trop
aisé de l'imaginer!... Des recherches aux environs de Tampoo ne
produiraient aucun résultat... Comment relever une piste au milieu
de cette région forestière, à travers cette brousse que les
Fidgiens sont seuls à connaître?... D'ailleurs, n'y a-t-il pas
lieu de craindre qu'ils ne veuillent s'emparer de l'embarcation
gardée par un seul matelot?... Si ce malheur arrive, tout espoir
de délivrer Pinchinat serait perdu, le salut de ses compagnons
serait compromis...

Le désespoir de Frascolin, d'Yvernès, de Sébastien Zorn, ne
saurait s'exprimer. Que faire?... Le pilote et le mécanicien ne
savent plus à quel parti s'arrêter.

Frascolin, qui a conservé son sang-froid, dit alors:

«Retournons à Standard-Island...

-- Sans notre camarade?... s'écrie Yvernès.

-- Y penses-tu?... ajoute Sébastien Zorn.

-- Je ne vois pas d'autre parti à prendre, répond Frascolin. Il
faut que le gouverneur de Standard-Island soit prévenu... que les
autorités de Viti-Levou soient averties et mises en demeure
d'agir...

-- Oui... partons, conseille le pilote, et pour profiter de la
marée descendante, nous n'avons pas une minute à perdre!

-- C'est l'unique moyen de sauver Pinchinat, s'écrie Frascolin,
s'il n'est pas trop tard!» L'unique moyen, en effet.

On quitte Tampoo, pris de cette appréhension de ne pas retrouver
la chaloupe à son poste. En vain le nom de Pinchinat est-il crié
par toutes les bouches! Et, moins troublés qu'ils le sont, peut-
être le pilote et ses compagnons auraient-ils pu apercevoir
derrière les buissons quelques-uns de ces farouches Fidgiens, qui
épient leur départ.

L'embarcation n'a point été inquiétée. Le matelot n'a vu personne
rôder sur les rives de la Rewa.

C'est avec un inexprimable serrement de coeur que Sébastien Zorn,
Frascolin, Yvernès, se décident à prendre place dans le bateau...
Ils hésitent... ils appellent encore... Mais il faut partir, a dit
Frascolin, et il a eu raison de le dire, et l'on a raison de le
faire.

Le mécanicien met les dynamos en activité, et la chaloupe, servie
par le jusant, descend le cours de la Rewa avec une rapidité
prodigieuse.

À six heures, la pointe ouest du delta est doublée. Une demi-heure
après, on accoste le pier de Tribord-Harbour.

En un quart d'heure, Frascolin et ses deux camarades, transportés
par le tram, ont atteint Milliard-City et se rendent à l'hôtel de
ville.

Dès qu'il a été mis au courant, Cyrus Bikerstaff se fait conduire
à Suva et, là, il demande au gouverneur général de l'archipel une
entrevue qui lui est accordée.

Lorsque ce représentant de la reine apprend ce qui s'est passé à
Tampoo, il ne dissimule pas que cela est très grave... Ce Français
aux mains d'une de ces tribus de l'intérieur qui échappent à toute
autorité...

«Par malheur, nous ne pouvons rien tenter avant demain, ajoute-t-
il. Contre le reflux de la Rewa, nos chaloupes ne pourraient
remonter à Tampoo. D'ailleurs, il est indispensable d'aller en
nombre, et le plus sûr serait de prendre à travers la brousse...

-- Soit, répond Cyrus Bikerstaff, mais ce n'est pas demain, c'est
aujourd'hui, c'est à l'instant qu'il faut partir...

-- Je n'ai pas à ma disposition les hommes nécessaires, répond le
gouverneur.

-- Nous les avons, monsieur, réplique Cyrus Bikerstaff. Prenez
donc des mesures pour leur adjoindre des soldats de votre milice,
et sous les ordres de l'un de vos officiers qui connaîtra bien le
pays...

-- Pardonnez, monsieur, répond sèchement Son Excellence, je n'ai
pas l'habitude...

-- Pardonnez aussi, répond Cyrus Bikerstaff, mais je vous préviens
que si vous n'agissez pas à l'instant même, si notre ami, notre
hôte, ne nous est pas rendu, la responsabilité retombera sur vous,
et...

-- Et?... demande le gouverneur d'un ton hautain.

-- Les batteries de Standard-Island détruiront Suva de fond en
comble, votre capitale, toutes les propriétés étrangères, qu'elles
soient anglaises ou allemandes!»

L'ultimatum est formel, et il n'y a qu'à s'y soumettre. Les
quelques canons de l'île ne pourraient lutter contre l'artillerie
de Standard-Island. Le gouverneur se soumet donc, et, qu'on
l'avoue, il aurait tout d'abord mieux valu qu'il le fît de
meilleure grâce, au nom de l'humanité.

Une demi-heure après, cent hommes, marins et miliciens, débarquent
à Suva, sous les ordres du commodore Simcoë, qui a voulu lui-même
conduire cette opération. Le surintendant, Sébastien Zorn,
Yvernès, Frascolin, sont à ses côtés. Une escouade de la
gendarmerie de Viti-Levou leur prête son concours.

Dès le départ, l'expédition se jette à travers la brousse, en
contournant la baie de la Rewa, sous la direction du pilote qui
connaît ces difficiles régions de l'intérieur. On coupe au plus
court, d'un pas rapide, afin d'atteindre Tampoo dans le moins de
temps possible...

Il n'a pas été nécessaire d'aller jusqu'au village. Vers une heure
après minuit, ordre est donné à la colonne de faire halte.

Au plus profond d'un fourré presque impénétrable, on a vu l'éclat
d'un foyer. Nul doute qu'il n'y ait là un rassemblement des
naturels de Tampoo, puisque le village ne se trouve pas à une
demi-heure de marche vers l'est.

Le Commodore Simcoë, le pilote, Calistus Munbar, les trois
Parisiens, se portent en avant...

Ils n'ont pas fait cent pas qu'ils s'arrêtent et demeurent
immobiles...

En regard d'un feu ardent, entouré d'une foule tumultueuse
d'hommes et de femmes, Pinchinat, demi nu, est attaché à un
arbre... et le chef fidgien court vers lui, la hache levée...

«Marchons... marchons! crie le commodore Simcoë à ses marins et à
ses miliciens. Surprise subite et terreur très justifiée de ces
indigènes, auxquels le détachement n'épargne ni les coups de feu
ni les coups de crosse. En un clin d'oeil, la place est vide, et
toute la bande s'est dispersée sous bois...

Pinchinat, détaché de l'arbre, tombe dans les bras de son ami
Frascolin.

Comment exprimer ce que fut la joie de ces artistes, de ces
frères, -- à laquelle se mêlèrent quelques larmes et aussi des
reproches très mérités. «Mais, malheureux, dit le violoncelliste,
qu'est-ce qui t'a pris de t'éloigner?...

-- Malheureux, tant que tu voudras, mon vieux Sébastien, répond
Pinchinat, mais n'accable pas un alto aussi peu habillé que je le
suis en ce moment... Passez-moi mes vêtements, afin que je puisse
me présenter d'une façon plus convenable devant les autorités!»

Ses vêtements, on les retrouve au pied d'un arbre, et il les
reprend tout en conservant le plus beau sang-froid du monde. Puis,
ce n'est que lorsqu'il est «présentable», qu'il vient serrer la
main du commodore Simcoë et du surintendant.

«Voyons, lui dit Calistus Munbar, y croirez-vous, maintenant... au
cannibalisme des Fidgiens?...

-- Pas si cannibales que cela, ces fils de chiens, répond Son
Altesse, puisqu'il ne me manque pas un membre!

-- Toujours le même, satané fantaisiste! s'écrie Frascolin.

-- Et savez-vous ce qui me vexait le plus dans cette situation de
gibier humain sur le point d'être mis à la broche?... demande
Pinchinat.

-- Que je sois pendu, si je le devine! réplique Yvernès.

-- Eh bien! ce n'était pas d'être mangé sur le pouce par ces
indigènes!... Non! c'était d'être dévoré par un sauvage en
habit... en habit bleu à boutons d'or... avec un parapluie sous le
bras... un horrible pépin britannique!»



X -- Changement de propriétaires


Le départ de Standard-Island est fixé au 2 février. La veille,
leurs excursions achevées, les divers touristes sont rentrés à
Milliard-City. L'affaire Pinchinat a produit un bruit énorme. Tout
le Joyau du Pacifique eût pris fait et cause pour Son Altesse,
tant le Quatuor Concertant jouit de la sympathie universelle. Le
conseil des notables a donné son entière approbation à l'énergique
conduite du gouverneur Cyrus Bikerstaff. Les journaux l'ont
vivement félicité. Donc Pinchinat est devenu l'homme du jour.
Voyez-vous un alto terminant sa carrière artistique dans l'estomac
d'un Fidgien!... Il convient volontiers que les indigènes de Viti-
Levou n'ont pas absolument renoncé à leurs goûts
anthropophagiques. Après tout, c'est si bon, la chair humaine, à
les en croire, et ce diable de Pinchinat est si appétissant!

Standard-Island appareille dès l'aurore, et prend direction sur
les Nouvelles-Hébrides. Ce détour va l'éloigner ainsi d'une
dizaine de degrés, soit deux cents lieues vers l'ouest. On ne peut
l'éviter, puisqu'il s'agit de déposer le capitaine Sarol et ses
compagnons aux Nouvelles-Hébrides. Il n'y pas lieu de le
regretter, d'ailleurs. Chacun est heureux de rendre service à ces
braves gens -- qui ont montré tant de courage dans la lutte contre
les fauves. Et puis ils paraissent si satisfaits d'être rapatriés
dans ces conditions, après cette longue absence! En outre, ce sera
une occasion de visiter ce groupe que les Milliardais ne
connaissent pas encore.

La navigation s'effectue avec une lenteur calculée. En effet,
c'est dans les parages compris entre les Fidji et les Nouvelles-
Hébrides, par cent soixante-dix degrés trente-cinq minutes de
longitude est, et par dix-neuf degrés treize minutes de latitude
sud, que le steamer, expédié de Marseille au compte des familles
Tankerdon et Coverley, doit rejoindre Standard-Island.

Il va sans dire que le mariage de Walter et de miss Dy est plus
que jamais l'objet des préoccupations universelles. Pourrait-on
songer à autre chose? Calistus Munbar n'a pas une minute à lui. Il
prépare, il combine les divers éléments d'une fête qui comptera
dans les fastes de l'île à hélice. S'il maigrissait à la tâche,
cela ne surprendrait personne.

Standard-Island ne marche qu'à la moyenne de vingt à vingt-cinq
kilomètres par vingt-quatre heures. Elle s'avance jusqu'en vue de
Viti, dont les rives superbes sont bordées de forêts luxuriantes
d'une sombre verdure. On emploie trois jours à se déplacer sur ces
eaux tranquilles, depuis l'île Wanara jusqu'à l'île Ronde. La
passe, à laquelle les cartes assignent ce dernier nom, offre une
large voie au Joyau du Pacifique qui s'y engage en douceur. Nombre
de baleines, troublées et affolées, donnent de la tête contre sa
coque d'acier, qui frémit de ces coups. Que l'on se rassure, les
tôles des compartiments sont solides, et il n'y a pas d'avaries à
craindre.

Enfin, dans l'après-midi du 6, les derniers sommets des Fidji
s'abaissent sous l'horizon. À ce moment, le commodore Simcoë vient
d'abandonner le domaine polynésien pour le domaine mélanésien de
l'océan Pacifique.

Pendant les trois jours qui suivent, Standard-Island continue à
dériver vers l'ouest, après avoir atteint en latitude le dix-
neuvième degré. Le 10 février, elle se trouve dans les parages où
le steamer attendu d'Europe doit la rallier. Le point, reproduit
sur les pancartes de Milliard-City, est connu de tous les
habitants. Les vigies de l'observatoire sont en éveil. L'horizon
est fouillé par des centaines de longues-vues, et, dès que le
navire sera signalé... Toute la population est dans l'attente...
N'est-ce pas comme le prologue de cette pièce si demandée du
public, qui se terminera au dénouement par le mariage de Walter
Tankerdon et de miss Dy Coverley?...

Standard-Island n'a donc plus qu'à demeurer stationnaire, à se
maintenir contre les courants de ces mers resserrées entre les
archipels. Le commodore Simcoë donne ses ordres en conséquence, et
ses officiers en surveillent l'exécution.

«La situation est décidément des plus intéressantes!» dit ce jour-
là Yvernès.

C'était pendant les deux heures de _far niente_ que ses camarades
et lui s'accordaient d'habitude après leur déjeuner de midi.

«Oui, répondit Frascolin, et nous n'aurons pas lieu de regretter
cette campagne à bord de Standard-Island... quoi qu'en pense notre
ami Zorn...

-- Et son éternelle scie... _scie majeure_ avec cinq dièzes!
ajoute cet incurable Pinchinat.

-- Oui... et surtout quand elle sera finie, cette campagne,
réplique le violoncelliste, et lorsque nous aurons empoché le
quatrième trimestre des appointements que nous aurons bien
gagnés...

-- Eh! fait Yvernès, en voilà trois que la Compagnie nous a réglés
depuis notre départ, et j'approuve fort Frascolin, notre précieux
comptable, d'avoir envoyé cette forte somme à la banque de New-
York!»

En effet, le précieux comptable a cru sage de verser cet argent,
par l'entremise des banquiers de Milliard-City, dans une des
honorables caisses de l'Union. Ce n'était point défiance, mais
uniquement parce qu'une caisse sédentaire paraît offrir plus de
sécurité qu'une caisse flottante, au-dessus des cinq à six mille
mètres de profondeur que mesure communément le Pacifique.

C'est au cours de cette conversation, entre les volutes parfumées
des cigares et des pipes, qu'Yvernès fut conduit à présenter
l'observation suivante:

«Les fêtes du mariage promettent d'être splendides, mes amis.
Notre surintendant n'épargne ni son imagination ni ses peines,
c'est entendu. Il y aura pluies de dollars, et les fontaines de
Milliard-City verseront des vins généreux, je n'en doute pas.
Pourtant, savez-vous ce qui manquera à cette cérémonie?...

-- Une cataracte d'or liquide coulant sur des rochers de diamants!
s'écrie Pinchinat.

-- Non, répond Yvernès, une cantate...

-- Une cantate?... réplique Frascolin.

-- Sans doute, dit Yvernès. On fera de la musique, nous jouerons
nos morceaux les plus en vogue, appropriés à la circonstance...
mais s'il n'y a pas de cantate, de chant nuptial, d'épithalame en
l'honneur des mariés...

-- Pourquoi non, Yvernès? dit Frascolin. Si tu veux te charger de
faire rimer _flamme_ avec _âme_ et _jours_ avec _amours_ pendant
une douzaine de vers de longueur inégale, Sébastien Zorn, qui a
fait ses preuves comme compositeur, ne demandera pas mieux que de
mettre ta poésie en musique...

-- Excellente idée! s'exclame Pinchinat. Ça te va-t-il, vieux
bougon bougonnant?... Quelque chose de bien matrimonial, avec
beaucoup de _spiccatos_, d'_allégros_, de _molto agitatos_, et une
_coda_ délirante... à cinq dollars la note...

-- Non... pour rien... cette fois... répond Frascolin. Ce sera
l'obole du Quatuor Concertant à ces nababissimes de Standard-
Island.» C'est décidé, et le violoncelliste se déclare prêt à
implorer les inspirations du dieu de la Musique, si le dieu de la
Poésie verse les siennes dans le coeur d'Yvernès.

Et c'est de cette noble collaboration qu'allait sortir la Cantate
des Cantates, à l'imitation du _Cantique des Cantiques_, en
l'honneur des Tankerdon unis aux Coverley.

Dans l'après-midi du 10, le bruit se répand qu'un grand steamer
est en vue, venant du nord-est. Sa nationalité n'a pu être
reconnue, car il est encore distant d'une dizaine de milles, au
moment où les brumes du crépuscule ont assombri la mer.

Ce steamer semblait forcer de vapeur, et on doit tenir pour
certain qu'il se dirige vers Standard-Island. Très
vraisemblablement, il ne veut accoster que le lendemain au lever
du soleil.

La nouvelle produit un indescriptible effet. Toutes les
imaginations féminines sont en émoi à la pensée des merveilles de
bijouterie, de couture, de modes, d'objets d'art, apportées par ce
navire transformé en une énorme corbeille de mariage... de la
force de cinq à six cents chevaux!

On ne s'est pas trompé, et ce navire est bien à destination de
Standard-Island. Aussi, dès le matin, a-t-il doublé la jetée de
Tribord-Harbour, développant à sa corne le pavillon de la
_Standard-Island Company_.»

Soudain, autre nouvelle que les téléphones transmettent à
Milliard-City: le pavillon de ce bâtiment est en berne.

Qu'est-il arrivé?... Un malheur... un décès abord?... Ce serait là
un fâcheux pronostic pour ce mariage qui doit assurer l'avenir de
Standard-Island.

Mais voici bien autre chose. Le bateau en question n'est point
celui qui est attendu et il n'arrive pas d'Europe. C'est
précisément du littoral américain, de la baie Madeleine, qu'il
vient. D'ailleurs, le steamer, chargé des richesses nuptiales,
n'est pas en retard. La date du mariage est fixée au 27, on n'est
encore qu'au 11 février, et il a le temps d'arriver.

Alors que prétend ce navire?... Quelle nouvelle apporte-t-il...
Pourquoi ce pavillon en berne?... Pourquoi la Compagnie l'a-t-elle
expédié jusqu'en ces parages des Nouvelles-Hébrides, où il savait
rencontrer Standard-Island?...

Est-ce donc qu'elle avait à faire aux Milliardais quelque
pressante communication d'une exceptionnelle gravité?...

Oui, et on ne doit pas tarder à l'apprendre.

À peine le steamer est-il à quai, qu'un passager en débarque.

C'est un des agents supérieurs de la Compagnie, qui se refuse à
répondre aux questions des nombreux et impatients curieux,
accourus sur le pier de Tribord-Harbour.

Un tram était prêt à partir, et, sans perdre un instant, l'agent
saute dans l'un des cars.

Dix minutes après, arrivé à l'hôtel de ville, il demande une
audience au gouverneur, «pour affaire urgente», -- audience qui
est aussitôt consentie.

Cyrus Bikerstaff reçoit cet agent dans son cabinet dont la porte
est fermée.

Un quart d'heure ne s'est pas écoulé que chacun des membres du
conseil des trente notables est prévenu téléphoniquement d'avoir à
se réunir d'urgence dans la salle des séances.

Entre temps, les imaginations vont grand train dans les ports
comme dans la ville, et l'appréhension, succédant à la curiosité,
est au comble.

À huit heures moins vingt, le conseil est assemblé sous la
présidence du gouverneur, assisté de ses deux adjoints. L'agent
fait alors la déclaration suivante:

«À la date du 23 janvier, la _Standard-Island Company limited_ a
été mise en état de faillite, et M. William T. Pomering a été
nommé liquidateur avec pleins pouvoirs pour agir au mieux des
intérêts de ladite Société.»

M. William T. Pomering, auquel sont dévolues ces fonctions, c'est
l'agent en personne.

La nouvelle se répand, et la vérité est qu'elle ne provoque pas
l'effet qu'elle eût produit en Europe. Que voulez-vous? Standard-
Island, c'est «un morceau détaché de la grande partition des
États-Unis d'Amérique», comme dit Pinchinat. Or, une faillite
n'est point pour étonner des Américains, encore moins pour les
prendre au dépourvu... N'est-ce pas une des phases naturelles aux
affaires, un incident acceptable et accepté?... Les Milliardais
envisagent donc le cas avec leur flegme habituel... La Compagnie a
sombré... soit. Cela peut arriver aux sociétés financières les
plus honorables... Son passif est-il considérable?... Très
considérable, ainsi que le fait connaître le bilan établi par le
liquidateur: cinq cent millions de dollars, ce qui fait deux
milliards cinq cent millions de francs... Et qui a causé cette
faillite?... Des spéculations, -- insensées si l'on veut,
puisqu'elles ont mal tourné, -- mais qui auraient pu réussir...
une immense affaire pour la fondation d'une ville nouvelle sur des
terrains de l'Arkansas, lesquels se sont engloutis à la suite
d'une dépression géologique que rien ne pouvait faire prévoir...
Après tout, ce n'est pas la faute de la Compagnie, et, si les
terrains s'enfoncent, on ne peut s'étonner que des actionnaires
soient enfoncés du même coup... Quelque solide que paraisse
l'Europe, cela pourra bien lui arriver un jour... Rien à craindre
de ce genre, d'ailleurs, avec Standard-Island, et cela ne
démontre-t-il pas victorieusement sa supériorité sur le domaine
des continents ou des îles terrestres?...

L'essentiel, c'est d'agir. L'actif de la Compagnie se compose _hic
et nunc_ de la valeur de l'île à hélice, coque, usines, hôtels,
maisons, campagne, flotille, -- en un mot, tout ce que porte
l'appareil flottant de l'ingénieur William Tersen, tout ce qui s'y
rattache, et, en outre, les établissements de Madeleine-bay. Est-
il à propos qu'une nouvelle Société se fonde pour l'acheter en
bloc, à l'amiable ou aux enchères?... Oui... pas d'hésitation à
cet égard, et le produit de cette vente sera appliqué à la
liquidation des dettes de la Compagnie... Mais, en fondant cette
Société nouvelle, serait-il nécessaire de recourir à des capitaux
étrangers?... Est-ce que les Milliardais ne sont pas assez riches
pour «se payer» Standard-Island rien qu'avec leurs propres
ressources?... De simples locataires, n'est-il pas préférable
qu'ils deviennent propriétaires de ce Joyau du Pacifique?... Leur
administration ne vaudra-t-elle pas celle de la Compagnie
écroulée?...

Ce qu'il y a de milliards dans le portefeuille des membres du
conseil des notables, on le sait de reste. Aussi sont-ils d'avis
qu'il convient d'acheter Standard-Island et sans retard. Le
liquidateur a-t-il pouvoir de traiter?... Il l'a. D'ailleurs, si
la Compagnie a quelque chance de trouver à bref délai les sommes
indispensables à sa liquidation, c'est bien dans la poche des
notables de Milliard-City, dont quelques-uns comptent déjà parmi
ses plus forts actionnaires. À présent que la rivalité a cessé
entre les deux principales familles et les deux sections de la
ville, la chose ira toute seule. Chez les Anglo-Saxons des États-
Unis, les affaires ne traînent pas. Aussi les fonds sont-ils faits
séance tenante. De l'avis du conseil des notables, inutile de
procéder par une souscription publique. Jem Tankerdon, Nat
Coverley et quelques autres offrent quatre cent millions de
dollars. Pas de discussion, d'ailleurs, sur ce prix... C'est à
prendre ou à laisser... et le liquidateur prend.

Le conseil s'était réuni à huit heures treize dans la salle de
l'hôtel de ville. Quand il se sépare, à neuf heures quarante-sept,
la propriété de Standard-Island est passée entre les mains des
deux «archirichissimes» Milliardais et de quelques autres de leurs
amis sous la raison sociale _Jem Tankerdon, Nat Coverley and Co._

De même que la nouvelle de la faillite de la Compagnie n'a, pour
ainsi dire, apporté aucun trouble chez la population de l'île à
hélice, de même la nouvelle de l'acquisition faite par les
principaux notables n'a produit aucune émotion. On trouve cela
chose très naturelle, et, eût-il fallu réunir une somme plus
considérable, les fonds auraient été faits en un tour de main.
C'est une profonde satisfaction pour ces Milliardais de sentir
qu'ils sont chez eux, ou, au moins, qu'ils ne dépendent plus d'une
Société étrangère. Aussi le Joyau du Pacifique, représenté par
toutes ses classes, employés, agents, fonctionnaires, officiers,
miliciens, marins, veut-il adresser des remerciements aux deux
chefs de famille qui ont si bien compris l'intérêt général.

Ce jour-là, dans un meeting tenu au milieu du parc, une motion est
faite à ce sujet et suivie d'une triple salve de hurrahs et de
hips. Aussitôt nomination de délégués, et envoi d'une députation
aux hôtels Coverley et Tankerdon.

Elle est reçue avec bonne grâce, et elle emporte l'assurance que
rien ne sera changé aux règlements, usages et coutumes de
Standard-Island. L'administration restera ce qu'elle est! Tous les
fonctionnaires seront conservés dans leurs fonctions, tous les
employés dans leurs emplois.

Et comment eût-il pu en être autrement?...

Donc il résulte de ceci, que le commodore Ethel Simcoë demeure
chargé des services maritimes, ayant la haute direction des
déplacements de Standard-Island, conformément aux itinéraires
arrêtés en conseil des notables. De même pour le commandement des
milices que garde le colonel Stewart. De même pour les services de
l'observatoire qui ne sont pas modifiés, et le roi de Malécarlie
n'est point menacé dans sa situation d'astronome. Enfin personne
n'est destitué de la place qu'il occupe, ni dans les deux ports,
ni dans les fabriques d'énergie électrique, ni dans
l'administration municipale. On ne remercie même pas Athanase
Dorémus de ses inutiles fonctions, bien que les élèves s'obstinent
à ne point fréquenter le cours de danse, de maintien et de grâces.

Il va de soi que rien n'est changé au traité passé avec le Quatuor
Concertant, lequel, jusqu'à la fin de la campagne, continuera à
toucher les invraisemblables émoluments qui lui ont été attribués
par son engagement.

«Ces gens-la sont extraordinaires! dit Frascolin, lorsqu'il
apprend que l'affaire est réglée à la satisfaction commune.

-- Cela tient à ce qu'ils ont le milliard coulant! répond
Pinchinat.

-- Peut-être aurions-nous pu profiter de ce changement de
propriétaires pour résilier notre traité... fait observer
Sébastien Zorn, qui ne veut pas démordre de ses absurdes
préventions contre Standard-Island.

-- Résilier! s'écrie Son Altesse. Eh bien! fais seulement mine
d'essayer!» Et, de sa main gauche dont les doigts s'ouvrent et se
ferment comme s'il démanchait sur la quatrième corde, il menace le
violoncelliste de lui envoyer un de ces coups de poing qui
réalisent une vitesse de huit mètres cinquante à la seconde.
Cependant une modification va être apportée dans la situation du
gouverneur. Cyrus Bikerstaff, étant le représentant direct de la
_Standard-Island Company_, croit devoir résigner ses fonctions. En
somme, cette détermination paraît logique en l'état actuel des
choses. Aussi la démission est-elle acceptée, mais dans des termes
les plus honorables pour le gouverneur. Quant à ses deux adjoints,
Barthélémy Ruge et Hubley Harcourt, à demi ruinés par la faillite
de la Compagnie, dont ils étaient gros actionnaires, ils ont
l'intention de quitter l'île à hélice par un des prochains
steamers.

Toutefois, Cyrus Bikerstaff accepte de rester à la tête de
l'administration municipale jusqu'à la fin de la campagne.

Ainsi s'est accomplie sans bruit, sans discussions, sans troubles,
sans rivalités, cette importante transformation financière du
domaine de Standard-Island. Et l'affaire s'est si sagement, si
rapidement opérée, que dès ce jour-là le liquidateur a pu se
rembarquer, emportant les signatures des principaux acquéreurs,
avec la garantie du conseil des notables.

Quant à ce personnage, si prodigieusement considérable, qui a nom
Calistus Munbar, surintendant des beaux-arts et des plaisirs de
l'incomparable Joyau du Pacifique, il est simplement confirmé dans
ses attributions, émoluments, bénéfices, et, en vérité, aurait-on
jamais pu trouver un successeur à cet homme irremplaçable?

«Allons! fait observer Frascolin, tout est au mieux, l'avenir de
Standard-Island est assuré, elle n'a plus rien à craindre...

-- Nous verrons!» murmure le têtu violoncelliste. Voilà dans
quelles conditions va maintenant s'accomplir le mariage de Walter
Tankerdon et de miss Dy Coverley. Les deux familles seront unies
par ces intérêts pécuniaires qui, en Amérique comme ailleurs,
forment les plus solides liens sociaux. Quelle assurance de
prospérité pour les citoyens de Standard-Island. Depuis qu'elle
appartient aux principaux Milliardais, il semble qu'elle soit plus
indépendante qu'elle ne l'était, plus maîtresse de ses destinées!
Auparavant, une amarre la rattachait à cette baie Madeleine des
États-Unis, et cette amarre, elle vient de la rompre!

À présent, tout à la fête!

Est-il nécessaire d'insister sur la joie des parties en cause,
d'exprimer ce qui est inexprimable, de peindre le bonheur qui
rayonne autour d'elles? Les deux fiancés ne se quittent plus. Ce
qui a paru être un mariage de convenance pour Walter Tankerdon et
miss Dy Coverley est réellement un mariage de coeur. Tous deux
s'aiment d'une affection dans laquelle l'intérêt n'entre pour
rien, que l'on veuille bien le croire. Le jeune homme et la jeune
fille possèdent ces qualités qui doivent leur assurer la plus
heureuse des existences. C'est une âme d'or, ce Walter, et soyez
convaincus que l'âme de miss Dy est faite du même métal, -- au
figuré s'entend, et non dans le sens matériel qu'autoriseraient
leurs millions. Ils sont créés l'un pour l'autre, et jamais cette
phrase, tant soit peu banale, n'a eu un sens plus strict. Ils
comptent les jours, ils comptent les heures qui les séparent de
cette date si désirée du 27 février. Ils ne regrettent qu'une
chose, c'est que Standard-Island ne se dirige pas vers le cent
quatre-vingtième degré de longitude, car, venant de l'ouest à
présent, elle devrait effacer vingt-quatre heures de son
calendrier. Le bonheur des futurs serait avancé d'un jour. Non!
c'est en vue des Nouvelles-Hébrides que la cérémonie doit
s'accomplir, et force est de se résigner.

Observons, d'ailleurs, que le navire, chargé de toutes ces
merveilles de l'Europe, le «navire-corbeille» n'est pas encore
arrivé. Par exemple, voilà un luxe de choses dont les deux fiancés
se passeraient volontiers, et qu'ont-ils besoin de ces
magnificences quasi-royales? Ils se donnent mutuellement leur
amour, et leur en faut-il davantage?

Mais les familles, mais les amis, mais la population de Standard-
Island, désirent que cette cérémonie soit entourée d'un éclat
extraordinaire. Aussi les lunettes sont-elles obstinément braquées
vers l'horizon de l'est. Jem Tankerdon et Nat Coverley ont même
promis une forte prime à quiconque signalera le premier ce steamer
que son propulseur ne poussera jamais assez vite au gré de
l'impatience publique.

Entre temps, le programme de la fête est élaboré avec soin. Il
comprend les jeux, les réceptions, la double cérémonie au temple
protestant et à la cathédrale catholique, la soirée de gala à
l'hôtel municipal, le festival dans le parc. Calistus Munbar a
l'oeil à tout, il se prodigue, il se dépense, on peut bien dire
qu'il se ruine au point de vue de la santé. Que voulez-vous! Son
tempérament l'entraîne, on ne l'arrêterait pas plus qu'un train
lancé à toute vitesse.

Quant à la cantate, elle est prête. Yvernès le poète et Sébastien
Zorn le musicien se sont montrés dignes l'un de l'autre. Cette
cantate sera chantée par les masses chorales d'une société
orphéonique, qui s'est fondée tout exprès. L'effet en sera très
grand, lorsqu'elle retentira dans le square de l'observatoire,
électriquement éclairé à la nuit tombante. Puis viendra la
comparution des jeunes époux devant l'officier de l'état civil, et
le mariage religieux se célébrera à minuit, au milieu des
féeriques embrasements de Milliard-City.

Enfin, le navire attendu est signalé au large. C'est une des
vigies de Tribord-Harbour qui gagne la prime, laquelle se chiffre
par un nombre respectable de dollars.

Il est neuf heures du matin, le 19 février, lorsque ce steamer
double la jetée du port, et le débarquement commence aussitôt.

Inutile de donner par le détail la nomenclature des articles,
bijoux, robes, modes, objets d'art, qui composent cette cargaison
nuptiale. Il suffît de savoir que l'exposition qui en est faite
dans les vastes salons de l'hôtel Coverley, obtient un succès sans
précédent. Toute la population de Milliard-City a voulu défiler
devant ces merveilles. Que nombre de ces personnages
invraisemblablement riches puissent se procurer ces magnifiques
produits en y mettant le prix, soit. Mais il faut aussi compter
avec le goût, le sens artiste, qui ont présidé à leur choix, et
l'on ne saurait trop les admirer. Au surplus, les étrangères
curieuses de connaître la nomenclature des dits articles pourront
se reporter aux numéros du _Starboard-Chronicle_ et du _New-Herald_
des 21 et 22 février. Si elles ne sont pas satisfaites, c'est que
la satisfaction absolue n'est pas de ce monde.

«Fichtre! dit simplement Yvernès, quand il est sorti des salons de
l'hôtel de la Quinzième Avenue en compagnie de ses trois
camarades.

-- Fichtre! me paraît une expression juste entre toutes, fait
observer Pinchinat. C'est à vous donner envie d'épouser miss Dy
Coverley sans dot... rien que pour elle-même!»

Quant aux jeunes fiancés, la vérité est qu'ils n'ont accordé
qu'une vague attention à ce stock des chefs-d'oeuvre de l'art et
de la mode.

Cependant, depuis l'arrivée du steamer, Standard-Island a repris
la direction de l'ouest afin de rallier les Nouvelles-Hébrides. Si
on est en vue de l'une des îles du groupe avant la date du 27, le
capitaine Sarol débarquera avec ses compagnons, et Standard-Island
commencera sa campagne de retour.

Ce qui va faciliter cette navigation, dans ces parages de l'Ouest-
Pacifique, c'est qu'ils sont très familiers au capitaine malais.
Sur la demande du commodore Simcoë, qui a réclamé ses services, il
se tient en permanence à la tour de l'observatoire. Dès que les
premières hauteurs apparaîtront, rien ne sera plus aisé que
d'approcher l'île Erromango, l'une des plus orientales du groupe,
-- ce qui permettra d'éviter les nombreux écueils des Nouvelles-
Hébrides.

Est-ce hasard, ou le capitaine Sarol, désireux d'assister aux
fêtes du mariage, s'est-il appliqué à ne manoeuvrer qu'avec une
certaine lenteur, mais les premières îles ne sont signalées que
dans la matinée du 27 février, -- précisément le jour fixé pour la
cérémonie nuptiale.

Peu importe, du reste. Le mariage de Walter Tankerdon et de miss
Dy Coverley n'en sera pas moins heureux pour avoir été célébré en
vue des Nouvelles-Hébrides, et, si cela doit causer tant de
plaisir à ces braves Malais, -- ils ne le dissimulent point, --
libre à eux de prendre part aux fêtes de Standard-Island.
Rencontré d'abord quelques îlots du large, et, après les avoir
dépassés sur les indications très précises du capitaine Sarol,
l'île à hélice se dirige vers Erromango, en laissant au sud les
hauteurs de l'île Tanna. En ces parages, Sébastien Zorn,
Frascolin, Pinchinat, Yvernès, ne sont pas éloignés, -- trois
cents milles au plus, -- des possessions françaises de cette
partie du Pacifique, les îles Loyalty et la Nouvelle-Calédonie, ce
pénitentiaire qui est situé aux antipodes de la France. Erromango
est très boisée à l'intérieur, accidentée de multiples collines,
au pied desquelles s'étendent de larges plateaux cultivables. Le
commodore Simcoë s'arrête à un mille de la baie de Cook de la côte
orientale. Il n'eût pas été prudent de s'approcher davantage, car
les bandes corralligènes s'avancent à fleur d'eau jusqu'à un demi-
mille en mer. Du reste, l'intention du gouverneur Cyrus Bikerstaff
n'est point de stationner devant cette île, ni de relâcher en
aucune autre de l'archipel. Après les fêtes, les Malais
débarqueront, et Standard-Island remontera vers l'Équateur pour
revenir à la baie Madeleine.

Il est une heure après midi, lorsque Standard-Island demeure
stationnaire. Par ordre des autorités, tout le monde a sa liberté,
fonctionnaires et employés, marins et miliciens, à l'exception des
douaniers de garde dans les postes du littoral que rien ne doit
distraire de leur surveillance. Inutile de dire que le temps est
magnifique, rafraîchi par la brise de mer. Suivant l'expression
consacrée, «le soleil s'est mis de la partie». «Positivement, ce
disque orgueilleux paraît être aux ordres de ces rentiers! s'écrie
Pinchinat. Ils lui enjoindraient, comme autrefois Josué, de
prolonger le jour, qu'il leur obéirait!... O puissance de l'or!»
Il n'y a pas lieu d'insister sur les divers numéros du programme à
sensation, tel que l'a rédigé le surintendant des plaisirs de
Milliard City. Dès trois heures, tous les habitants, ceux de la
campagne comme ceux de la ville et des ports, affluent dans le
parc, le long des rives de la Serpentine. Les notables se mêlent
familièrement au populaire. Les jeux sont suivis avec un entrain,
auquel l'appât des prix à gagner n'est pas étranger peut-être. Des
bals sont organisés en plein air. Le plus brillant est donné dans
l'une des grandes salles du casino, où les jeunes gens, les jeunes
femmes, les jeunes filles, font assaut de grâce et d'animation.
Yvernès et Pinchinat prennent part à ces danses, et ne le cèdent à
personne, quand il s'agit d'être le cavalier des plus jolies
milliardaises. Jamais Son Altesse n'a été si aimable, jamais elle
n'a eu tant d'esprit, jamais elle n'a eu un tel succès. Qu'on ne
s'étonne donc pas si, au moment où l'une de ses danseuses lui dit
après une valse tourbillonnante: «Ah! monsieur, je suis en eau!»
il a osé répondre: «En eau de Vals, miss, en eau de Vals!»
Frascolin, qui l'écoute, rougit jusqu'aux oreilles, et Yvernès,
qui l'entend, se demande si les foudres du ciel ne vont pas
éclater sur la tête du coupable! Ajoutons que les familles
Tankerdon et Coverley sont au complet, et les gracieuses soeurs de
la jeune fille se montrent très heureuses de son bonheur. Miss Dy
se promène au bras de Walter, -- ce qui ne saurait blesser les
convenances, lorsqu'il s'agit de citoyens originaires de la libre
Amérique. On applaudit ce groupe sympathique, on l'acclame, on lui
offre des fleurs, on lui décerne des compliments qu'il reçoit en
montrant une parfaite affabilité.

Et pendant les heures qui se succèdent, les rafraîchissements
servis à profusion ne laissent pas d'entretenir la belle humeur du
public.

Le soir venu, le parc resplendit des feux électriques que les
lunes d'aluminium versent à torrents. Le soleil a sagement fait de
disparaître sous l'horizon! N'aurait-il pas été humilié devant ces
effluences artificielles, qui rendent la nuit aussi claire que le
jour.

La cantate est chantée entre neuf et dix heures, -- avec quel
succès, il ne sied ni au poète ni au compositeur d'en convenir. Et
peut-être même, à ce moment, le violoncelliste a-t-il senti se
dissoudre ses injustes préventions contre le Joyau du Pacifique...

Onze heures sonnant, un long cortège processionnal se dirige vers
l'hôtel de ville. Walter Tankerdon et miss Dy Coverley marchent au
milieu de leurs familles. Toute la population les accompagne en
remontant la Unième Avenue.

Le gouverneur Cyrus Bikerstaff se tient dans le grand salon de
l'hôtel municipal. Le plus beau de tous les mariages qu'il lui
aura été donné de célébrer pendant sa carrière administrative, va
s'accomplir...

Soudain des cris éclatent vers l'extrême quartier de la section
bâbordaise.

Le cortège s'arrête à mi-avenue.

Presque aussitôt, avec ces cris qui redoublent, de lointaines
détonations se font entendre.

Un instant après, quelques douaniers, -- plusieurs blessés, -- se
précipitent hors du square de l'hôtel de ville.

L'anxiété est au comble. À travers la foule se propage cette
épouvante irraisonnée qui naît d'un danger inconnu...

Cyrus Bikerstaff paraît sur le perron de l'hôtel, suivi du
commodore Simcoë, du colonel Stewart et des notables qui sont
venus les rejoindre.

Aux questions qui leur sont faites, les douaniers répondent que
Standard-Island vient d'être envahie par une bande de Néo-
Hébridiens, -- trois ou quatre mille, -- et le capitaine Sarol est
à leur tête.



XI -- Attaque et défense


Tel est le début de l'abominable complot préparé par le capitaine
Sarol, auquel concourent les Malais recueillis avec lui sur
Standard-Island, les Néo-Hébridiens embarqués aux Samoa, les
indigènes d'Erromango et îles voisines. Quel en sera le
dénouement? On ne saurait le prévoir, étant données les conditions
dans lesquelles se produit cette brusque et terrible agression.

Le groupe néo-hébridien ne comprend pas moins de cent cinquante
îles, qui, sous la protection de l'Angleterre, forment une
dépendance géographique de l'Australie. Toutefois, ici comme aux
Salomon, situées dans le nord-ouest des mêmes parages, cette
question du protectorat est une pomme de discorde entre la France
et le Royaume-Uni. Et encore les États-Unis ne voient-ils pas d'un
bon oeil l'établissement de colonies européennes au milieu d'un
océan dont ils songent à revendiquer l'exclusive jouissance. En
implantant son pavillon sur ces divers groupes, la Grande-Bretagne
cherche à se créer une station de ravitaillement, qui lui serait
indispensable dans le cas où les colonies australiennes
échapperaient à l'autorité du _Foreign-Office_.

La population des Nouvelles-Hébrides se compose de nègres et de
Malais, d'origine kanaque. Mais le caractère de ces indigènes,
leur tempérament, leurs instincts, diffèrent suivant qu'ils
appartiennent aux îles du nord ou aux îles du sud, -- ce qui
permet de partager cet archipel en deux groupes.

Dans le groupe septentrional, à l'île Santo, à la baie de Saint-
Philippe, le type est plus relevé, de teint moins foncé, la
chevelure moins crépue. Les hommes, trapus et forts, doux et
pacifiques, ne se sont jamais attaqués aux comptoirs ni aux
navires européens. Même observation en ce qui concerne l'île Vaté
ou Sandwich, dont plusieurs bourgades sont florissantes, entre
autres Port-Vila, capitale de l'archipel, -- qui porte aussi le
nom de Franceville -- où nos colons utilisent les richesses d'un
sol admirable, ses plantureux pâturages, ses champs propices à la
culture, ses terrains favorables aux plantions de caféiers, de
bananiers, de cocotiers et à la fructueuse industrie des
«coprahmakers[6]». En ce groupe, les habitudes des indigènes
se sont complètement modifiées depuis l'arrivée des Européens.
Leur niveau moral et intellectuel s'est haussé. Grâce aux efforts
des missionnaires, les scènes de cannibalisme, si fréquentes
autrefois, ne se reproduisent plus. Par malheur, la race kanaque
tend à disparaître, et il n'est que trop évident qu'elle finira par
s'éteindre au détriment de ce groupe du nord, où elle s'est
transformée au contact de la civilisation européenne.

Mais ces regrets seraient très déplacés à propos des îles
méridionales de l'archipel. Aussi n'est-ce pas sans raison que le
capitaine Sarol a choisi le groupe du sud pour y organiser cette
criminelle tentative contre Standard-Island. Sur ces îles, les
indigènes, restés de véritables Papous, sont des êtres relégués au
bas de l'échelle humaine, à Tanna comme à Erromango. De cette
dernière surtout, un ancien sandalier a eu raison de dire au
docteur Hayen: «Si cette île pouvait parler, elle raconterait des
choses à faire dresser les cheveux sur la tête!»

En effet, la race de ces Kanaques, d'origine inférieure, ne s'est,
pas revivifiée avec le sang polynésien comme aux îles
septentrionales. À Erromango, sur deux mille cinq cents habitants,
les missionnaires anglicans, dont cinq ont été massacrés depuis
1839, n'en ont converti qu'une moitié au christianisme. L'autre
est demeurée païenne.

D'ailleurs, convertis ou non, tous représentent encore ces
indigènes féroces, qui méritent leur triste réputation, bien
qu'ils soient de taille plus chétive, de constitution moins
robuste que les naturels de l'île Santo ou de l'île Sandwich. De
là, de sérieux dangers contre lesquels doivent se prémunir les
touristes qui s'aventurent à travers ce groupe du sud.

Divers exemples qu'il convient de citer:

Il y a quelque cinquante ans, des actes de piraterie furent
exercés contre le brick _Aurore_ et durent être sévèrement
réprimés par la France. En 1869, le missionnaire Gordon est tué à
coups de casse-tête. En 1875, l'équipage d'un navire anglais,
attaqué traîtreusement, est massacré, puis dévoré par les
cannibales. En 1894, dans les archipels voisins de la Louisiade, à
l'île Rossel, un négociant français et ses ouvriers, le capitaine
d'un navire chinois et son équipage, périssent sous les coups de
ces anthropophages. Enfin, le croiseur anglais _Royalist_ est
forcé d'entreprendre une campagne, afin de punir ces sauvages
populations d'avoir massacré un grand nombre d'Européens. Et,
quand on lui raconte cette histoire, Pinchinat, récemment échappé
aux terribles molaires des Fidgiens, se garde maintenant de
hausser les épaules.

Telle est la population chez laquelle le capitaine Sarol a recruté
ses complices. Il leur a promis le pillage de cet opulent Joyau du
Pacifique dont aucun habitant ne doit être épargné. De ces
sauvages qui guettaient son apparition aux approches d'Erromango,
il en est venu des îles voisines, séparées par d'étroits bras de
mer -- principalement de Tanna, qui n'est qu'à trente-cinq milles
au sud. C'est elle qui a lancé les robustes naturels du district
de Wanissi, farouches adorateurs du dieu Teapolo, et dont la
nudité est presque complète, les indigènes de la Plage-Noire, de
Sangalli, les plus, redoutables et les plus redoutés de
l'archipel.

Mais, de ce que le groupe septentrional est relativement moins
sauvage, il ne faut pas conclure qu'il n'a donné aucun contingent
au capitaine Sarol. Au nord de l'île Sandwich, il y a l'île d'Api,
avec ses dix-huit mille habitants, où l'on dévore les prisonniers,
dont le tronc est réservé aux jeunes gens, les bras et les cuisses
aux hommes faits, les intestins aux chiens et aux porcs. Il y a
l'île de Paama, avec ses féroces tribus qui ne le cèdent point aux
naturels d'Api. Il y a l'île de Mallicolo, avec ses Kanaques
anthropophages. Il y a enfin l'île Aurora, l'une des plus
mauvaises de l'archipel, dont aucun blanc ne fait sa résidence, et
où, quelques années avant, avait été massacré l'équipage d'un
côtre de nationalité française. C'est de ces diverses îles que
sont venus des renforts au capitaine Sarol.

Dès que Standard-Island est apparue, dès qu'elle n'a plus été qu'à
quelques encablures d'Erromango, le capitaine Sarol a envoyé le
signal qu'attendaient les indigènes.

En quelques minutes, les roches à fleur d'eau ont livré passage à
trois ou quatre mille sauvages.

Le danger est des plus graves, car ces Néo-Hébridiens, déchaînés
sur la cité milliardaise, ne reculeront devant aucun attentat,
aucune violence. Ils ont pour eux l'avantage de la surprise, et
sont armés non seulement de longues zagaies à pointes d'os qui
font de très dangereuses blessures, de flèches empoisonnées avec
une sorte de venin végétal, mais aussi de ces fusils Snyders dont
l'usage est répandu dans l'archipel.

Dès le début de cette affaire, préparée de longue main, puisque
c'est ce Sarol qui marche à la tête des assaillants, il a fallu
appeler la milice, les marins, les fonctionnaires, tous les hommes
valides en état de combattre.

Cyrus Bikerstaff, le commodore Simcoë, le colonel Stewart, ont
gardé tout leur sang-froid. Le roi de Malécarlie a offert ses
services, et s'il n'a plus la vigueur de la jeunesse, il en a du
moins le courage. Les indigènes sont encore éloignés du côté de
Bâbord-Harbour, où l'officier de port essaie d'organiser la
résistance. Mais nul doute que les bandes ne tardent à se
précipiter sur la ville.

Ordre est donné tout d'abord de fermer les portes de l'enceinte de
Milliard-City, où la population s'était rendue presque tout
entière pour les fêtes du mariage. Que la campagne et le parc
soient ravagés, il faut s'y attendre. Que les deux ports et les
fabriques d'énergie électrique soient dévastés, on doit le
craindre. Que les batteries de l'Éperon et de la Poupe soient
détruites, on ne peut l'empêcher. Le plus grand malheur serait que
l'artillerie du Standard-Island se tournât contre la ville, et il
n'est pas impossible que les Malais sachent la manoeuvrer...

Avant tout, sur la proposition du roi de Malécarlie, on fait
rentrer dans l'hôtel de ville la plupart des femmes et des
enfants.

Ce vaste hôtel municipal est plongé dans une profonde obscurité,
comme l'île entière, car les appareils électriques ont cessé de
fonctionner, les mécaniciens ayant dû fuir les assaillants.

Cependant, par les soins du commodore Simcoë, les armes qui
étaient déposées à l'hôtel de ville sont distribuées aux miliciens
et aux marins, et les munitions ne leur feront pas défaut. Après
avoir laissé miss Dy avec Mrs Tankerdon et Coverley, Walter est
venu se joindre au groupe dans lequel se tiennent Jem Tankerdon,
Nat Coverley, Calistus Munbar, Pinchinat, Yvernès, Frascolin et
Sébastien Zorn.

«Allons... il paraît que cela devait finir de cette façon!...
murmure le violoncelliste.

-- Mais ce n'est pas fini! s'écrie le surintendant. Non! ce n'est
pas fini, et ce n'est pas notre chère Standard-Island qui
succombera devant une poignée de Kanaques!»

Bien parlé, Calistus Munbar! Et l'on comprend que la colère te
dévore, à la pensée que ces coquins de Néo-Hébridiens ont
interrompu une fête si bien ordonnée! Oui, il faut espérer qu'on
les repoussera... Par malheur, s'ils ne sont pas supérieurs en
nombre, ils ont l'avantage de l'offensive.

Pourtant les détonations continuent d'éclater au loin, dans la
direction des deux ports. Le capitaine Sarol a commencé par
interrompre le fonctionnement des hélices, afin que Standard-
Island ne puisse s'éloigner d'Erromango, où se trouve sa base
d'opération.

Le gouverneur, le roi de Malécarlie, le commodore Simcoë, le
colonel Stewart, réunis en comité de défense, ont d'abord songé à
faire une sortie. Non, c'eût été sacrifier nombre de ces
défenseurs dont on a tant besoin. Il n'y a pas plus de merci à
espérer de ces sauvages indigènes, que de ces fauves qui, quinze
jours auparavant, ont envahi Standard-Island. En outre, ne
tenteront-ils pas de la faire échouer sur les roches d'Erromango
pour la livrer ensuite au pillage?...

Une heure après, les assaillants sont arrivés devant les grilles
de Milliard-City. Ils essaient de les abattre, elles résistent.
Ils tentent de les franchir, on les défend à coups de fusil.

Puisque Milliard-City n'a pu être surprise dès le début, il
devient difficile de forcer l'enceinte au milieu de cette profonde
obscurité. Aussi le capitaine Sarol ramène-t-il les indigènes vers
le parc et la campagne, où il attendra le jour.

Entre quatre et cinq heures du matin, les premières blancheurs
nuancent l'horizon de l'est. Les miliciens et les marins, sous les
ordres du commodore Simcoë et du colonel Stewart, laissant la
moitié d'entre eux à l'hôtel de ville, vont se masser dans le
square de l'observatoire, avec la pensée que le capitaine Sarol
voudrait forcer les grilles de ce côté. Or, comme aucun secours ne
peut venir du dehors, il faut à tout prix empêcher les indigènes
de pénétrer dans la ville.

Le quatuor a suivi les défenseurs que leurs officiers entraînent
vers l'extrémité de la Unième Avenue.

«Avoir échappé aux cannibales des Fidji, s'écrie Pinchinat, et
être obligé de défendre ses propres côtelettes contre les
cannibales des Nouvelles Hébrides!...

-- Ils ne nous mangeront pas tout entiers, que diable! répond
Yvernès.

-- Et je résisterai jusqu'à mon dernier morceau, comme le héros de
Labiche!» ajoute Yvernès. Sébastien Zorn, lui, reste silencieux.
On sait ce qu'il pense de cette aventure, ce qui ne l'empêchera
pas de faire son devoir.

Dès les premières clartés, des coups de feu sont échangés à
travers les grilles du square. Défense courageuse dans l'enceinte
de observatoire. Il y a des victimes de part et d'autre. Du côté
des Milliardais, Jem Tankerdon est blessé à l'épaule --
légèrement, mais il ne veut point abandonner son poste. Nat
Coverley et Walter se battent au premier rang. Le roi de
Malécarlie, bravant les balles des snyders, cherche à viser le
capitaine Sarol, lequel ne s'épargne pas au milieu des indigènes.

En vérité, ils sont trop, ces assaillants! Tout ce qu'Erromango,
Tanna et les îles voisines ont pu fournir de combattants,
s'acharne contre Milliard-City. Une circonstance heureuse,
pourtant, -- et le commodore Simcoë a pu le constater, -- c'est
que Standard-Island, au lieu d'être drossée vers la côte
d'Erromango, remonte sous l'influence d'un léger courant, et se
dirige vers le groupe septentrional, bien qu'il eût mieux valu
porter au large.

Néanmoins le temps s'écoule, les indigènes redoublent leurs
efforts, et, malgré leur courageuse résistance, les défenseurs ne
pourront les contenir. Vers dix heures, les grilles sont
arrachées. Devant la foule hurlante qui envahit le square, le
commodore Simcoë est forcé de se rabattre vers l'hôtel de ville,
où il faudra se défendre comme dans une forteresse.

Tout en reculant, les miliciens et les marins cèdent pied à pied.
Peut-être, maintenant qu'ils ont forcé l'enceinte de la ville, les
Néo-Hébridiens, entraînés par l'instinct du pillage, vont-ils se
disperser à travers les divers quartiers, ce qui permettrait aux
Milliardais de reprendre quelque avantage...

Vain espoir! Le capitaine Sarol ne laissera pas les indigènes se
jeter hors de la Unième Avenue. C'est par là qu'ils atteindront
l'hôtel de ville, où ils réduiront les derniers efforts des
assiégés. Lorsque le capitaine Sarol en sera maître, la victoire
sera définitive. L'heure du pillage et du massacre aura sonné.

«Décidément... ils sont trop!» répète Frascolin, dont une zagaie
vient d'effleurer le bras.

Et les flèches de pleuvoir, les balles aussi, tandis que le recul
s'accentue.

Vers deux heures, les défenseurs ont été refoulés jusqu'au square
de l'hôtel de ville. De morts, on en compte déjà une cinquantaine
des deux parts, -- de blessés, le double ou le triple. Avant que
le palais municipal ait été envahi par les indigènes, on s'y
précipite, on en ferme les portes, on oblige les femmes et les
enfants à chercher un refuge dans les appartements intérieurs, où
ils seront à l'abri des projectiles. Puis Cyrus Bikerstaff, le roi
de Malécarlie, le commodore Simcoë, le colonel Stewart, Jem
Tankerdon, Nat Coverley, leurs amis, les miliciens et les marins
se postent aux fenêtres, et le feu recommence avec une nouvelle
violence.

«Il faut tenir ici, dit le gouverneur. C'est notre dernière
chance, et que Dieu fasse un miracle pour nous sauver!»

L'assaut est aussitôt donné par ordre du capitaine Sarol, qui se
croit sûr du succès, bien que la tâche soit rude. En effet, les
portes sont solides, et il sera difficile de les enfoncer sans
artillerie. Les indigènes les attaquent à coups de hache, sous le
feu des fenêtres, ce qui occasionne de grandes pertes parmi eux.
Mais cela n'est point pour arrêter leur chef, et, pourtant, s'il
était tué, peut-être sa mort changerait-elle la face des choses...

Deux heures se passent. L'hôtel de ville résiste toujours. Si les
balles déciment les assaillants, leur masse se renouvelle sans
cesse. En vain les plus adroits tireurs, Jem Tankerdon, le colonel
Stewart, cherchent-ils à démonter le capitaine Sarol. Tandis que
nombre des siens tombent autour de lui, il semble qu'il soit
invulnérable.

Et ce n'est pas lui, au milieu d'une fusillade plus nourrie que
jamais, que la balle d'un snyders est venue frapper sur le balcon
central. C'est Cyrus Bikerstaff, qui est atteint en pleine
poitrine. Il tombe, il ne peut plus prononcer que quelques paroles
étouffées, le sang lui remonte à la gorge. On l'emporte dans
l'arrière-salon, où il ne tarde pas à rendre le dernier soupir.
Ainsi a succombé celui qui fut le premier gouverneur de Standard-
Island, administrateur habile, coeur honnête et grand.

L'assaut se poursuit avec un redoublement de fureur. Les portes
vont céder sous la hache des indigènes. Comment empêcher
l'envahissement de cette dernière forteresse de Standard-Island?
Comment sauver les femmes, les enfants, tous ceux qu'elle
renferme, d'un massacre général?

Le roi de Malécarlie, Ethel Simcoë, le colonel Stewart, discutent
alors s'il ne conviendrait pas de fuir par les derrières du
palais. Mais où chercher refuge?... À la batterie de la Poupe?...
Mais pourra-t-on l'atteindre?... À l'un des ports?... Mais les
indigènes n'en sont-ils pas maîtres?... Et les blessés, déjà
nombreux, se résoudra-t-on à les abandonner?...

En ce moment, se produit un coup heureux, qui est de nature à
modifier la situation.

Le roi de Malécarlie s'est avancé sur le balcon, sans prendre
garde aux balles et flèches qui pleuvent autour de lui. Il épaule
son fusil, il vise le capitaine Sarol, à l'instant où l'une des
portes va livrer passage aux assaillants...

Le capitaine Sarol tombe raide.

Les Malais, arrêtés par cette mort, reculent en emportant le
cadavre de leur chef, et la masse des indigènes se rejette vers
les grilles du square.

Presque en même temps, des cris retentissent dans le haut de la
Unième Avenue, où la fusillade éclate avec une nouvelle intensité.

Que se passe-t-il donc?... Est-ce que l'avantage est revenu aux
défenseurs des ports et des batteries?... Est-ce qu'ils sont
accourus vers la ville... Est-ce qu'ils tentent de prendre les
indigènes à revers, malgré leur petit nombre?...

«La fusillade redouble du côté de l'observatoire?... dit le
colonel Stewart.

-- Quelque renfort qui arrive à ces coquins! répond le commodore
Simcoë.

-- Je ne le pense pas, observe le roi de Malécarlie, car ces coups
de feu ne s'expliqueraient pas...

-- Oui!... il y a du nouveau, s'écrie Pinchinat, et du nouveau à
notre avantage...

-- Regardez... regardez! réplique Calistus Munbar. Voici tous ces
gueux qui commencent à décamper...

-- Allons, mes amis, dit le roi de Malécarlie, chassons ces
misérables de la ville... En avant!...» Officiers, miliciens,
marins, tous descendent au rez-de-chaussée et se précipitent par
la grande porte... Le square est abandonné de la foule des
sauvages qui s'enfuient, les uns le long de la Unième Avenue, les
autres à travers les rues avoisinantes.

Quelle est au juste la cause de ce changement si rapide et si
inattendu?... Faut-il l'attribuer à la disparition du capitaine
Sarol... au défaut de direction qui s'en est suivi?... Est-il
inadmissible que les assaillants, si supérieurs en force, aient
été découragés à ce point par la mort de leur chef, et au moment
où l'hôtel de ville allait être envahi?...

Entraînés par le commodore Simcoë et le colonel Stewart, environ
deux cents hommes de la marine et de la milice, avec eux Jem et
Walter Tankerdon, Nat Coverley, Frascolin et ses camarades,
descendent la Unième Avenue, repoussant les fuyards, qui ne se
retournent même pas pour-leur lancer une dernière balle ou une
dernière flèche, et jettent snyders, arcs, zagaies.

«En avant!... en avant!...» crie le commodore Simcoë d'une voix
éclatante. Cependant, aux abords de l'observatoire, les coups de
feu redoublent... Il est certain qu'on s'y bat avec un effroyable
acharnement... Un secours est-il donc arrivé à Standard-Island?...
Mais quel secours... et d'où aurait-il pu venir?... Quoi qu'il en
soit, les assaillants fuient de toutes parts, en proie à une
incompréhensible panique. Sont-ils donc attaqués par des renforts
venus de Bâbord-Harbour?... Oui... un millier de Néo-Hébridiens a
envahi Standard-Island, sous la direction des colons français de
l'île Sandwich! Qu'on ne s'étonne pas si le quatuor fut salué dans
sa langue nationale, lorsqu'il rencontra ses courageux
compatriotes! Voici dans quelles circonstances s'est effectuée
cette intervention inattendue, on pourrait dire quasi-miraculeuse.
Pendant la nuit précédente et depuis le lever du jour, Standard-
Island n'avait cessé de dériver vers cette île Sandwich, où, on ne
l'a point oublié, résidait une colonie française en voie de
prospérité. Or, dès que les colons eurent vent de l'attaque opérée
par le capitaine Sarol, ils résolurent, avec l'aide du millier
d'indigènes soumis à leur influence, de venir au secours de l'île
à hélice. Mais, pour les y transporter, les embarcations de l'île
Sandwich ne pouvaient suffire... Que l'on juge de la joie de ces
honnêtes colons, lorsque, dans la matinée, Standard-Island,
poussée par le courant, arriva à la hauteur de l'île Sandwich.
Aussitôt, tous de se jeter dans les chaloupes de poche, suivis des
indigènes -- à la nage pour la plupart, -- et tous de débarquer à
Bâbord-Harbour... En un instant, les hommes des batteries de
l'Éperon et de la Poupe, ceux qui étaient restés dans les ports,
purent se joindre à eux. À travers la campagne, à travers le parc,
ils se portèrent vers Milliard-City, et, grâce à cette diversion,
l'hôtel de ville ne tomba point aux mains des assaillants, déjà
ébranlés par la mort du capitaine Sarol. Deux heures après, les
bandes néo-hébridiennes, traquées de toutes parts, n'ont plus
cherché leur salut qu'en se précipitant dans la mer, afin ce
gagner l'île Sandwich, et encore le plus grand nombre a-t-il coulé
sous les balles de la milice.

Maintenant, Standard-Island n'a plus rien à craindre: elle est
sauvée du pillage, du massacre, de l'anéantissement.

Il semble bien que l'issue de cette terrible affaire aurait dû
donner lieu à des manifestations de joie publique et d'actions de
grâce... Non! Oh! ces Américains toujours étonnants! On dirait que
le résultat final ne les a pas surpris... qu'ils l'avaient
prévu... Et pourtant, à quoi a-t-il tenu que la tentative du
capitaine Sarol n'aboutît à une épouvantable catastrophe!

Toutefois, il est permis de croire que les principaux
propriétaires de Standard-Island durent se féliciter _in petto_
d'avoir pu conserver une propriété de deux milliards, et cela, au
moment où le mariage de Walter Tankerdon et de miss Dy Coverley
allait en assurer l'avenir.

Mentionnons que les deux fiancés, lorsqu'ils se sont revus, sont
tombés dans les bras l'un de l'autre. Personne, d'ailleurs, ne
s'est avisé de voir là un manque aux convenances. Est-ce qu'ils
n'auraient pas dû être mariés depuis vingt-quatre heures?...

Par exemple, où il ne faut pas chercher un exemple de cette
réserve ultra-américaine, c'est dans l'accueil que nos artistes
parisiens font aux colons français de l'île Sandwich. Quel échange
de poignées de main! Quelles félicitations le Quatuor Concertant
reçoit de ses compatriotes! Si les balles ont daigné les épargner,
ils n'en ont pas moins fait crânement leur devoir, ces deux
violons, cet alto et ce violoncelle! Quant à l'excellent Athanase
Dorémus, qui est tranquillement resté dans la salle du casino, il
attendait un élève, lequel s'obstine à ne jamais venir... et qui
pourrait le lui reprocher?...

Une exception en ce qui concerne le surintendant. Si ultra-yankee
qu'il soit, sa joie a été délirante. Que voulez-vous? Dans ses
veines coule le sang de l'illustre Barnum, et on admettra
volontiers que le descendant d'un tel ancêtre ne soit pas _sui
compos_, comme ses concitoyens du Nord-Amérique!

Après l'issue de l'affaire, le roi de Malécarlie, accompagné de la
reine, a regagné son habitation de la Trente-septième Avenue, où
le conseil des notables lui portera les remerciements que méritent
son courage et son dévouement à la cause commune.

Donc Standard-Island est saine et sauve. Son salut lui a coûté
cher, -- Cyrus Bikerstaff tué au plus fort de l'action, une
soixantaine de miliciens et de marins atteints par les balles ou
les flèches, à peu près autant parmi ces fonctionnaires, ces
employés, ces marchands, qui se sont si bravement battus. À ce
deuil public, la population s'associera tout entière, et le Joyau
du Pacifique ne saurait en perdre le souvenir.

Du reste, avec la rapidité d'exécution qui leur est propre, ces
Milliardais vont promptement remettre les choses en état. Après
une relâche de quelques jours à l'île Sandwich, toute trace de
cette sanglante lutte aura disparu.

En attendant, il y a accord complet sur la question des pouvoirs
militaires, qui sont conservés au commodore Simcoë. De ce chef,
nulle difficulté, nulle compétition. Ni M. Jem Tankerdon ni M. Nat
Coverley n'émettent aucune prétention à ce sujet. Plus tard,
l'élection réglera l'importante question du nouveau gouverneur de
Standard-Island.

Le lendemain, une imposante cérémonie appelle la population sur
les quais de Tribord-Harbour. Les cadavres des Malais et des
indigènes ont été jetés à la mer, il ne doit pas en être ainsi des
citoyens morts pour la défense de l'île à hélice. Leurs corps,
pieusement recueillis, conduits au temple et à la cathédrale, y
reçoivent de justes honneurs. Le gouverneur Cyrus Bikerstaff,
comme les plus humbles, sont l'objet de la même prière et de la
même douleur.

Puis ce funèbre chargement est confié à l'un des rapides steamers
de Standard-Island, et le navire part pour Madeleine-bay,
emportant ces précieuses dépouilles vers une terre chrétienne.



XII -- Tribord et Bâbord, la barre


Standard-Island a quitté les parages de l'île Sandwich le 3 mars.
Avant son départ, la colonie française et leurs alliés indigènes
ont été l'objet de la vive reconnaissance des Milliardais. Ce sont
des amis qu'ils reverront, ce sont des frères que Sébastien Zorn
et ses camarades laissent sur cette île du groupe des Nouvelles-
Hébrides, qui figurera désormais dans l'itinéraire annuel.

Sous la direction du commodore Simcoë, les réparations ont été
rapidement faites. Du reste, les dégâts étaient peu considérables.
Les machines des fabriques d'électricité sont intactes. Avec ce
qui reste du stock de pétrole, le fonctionnement des dynamos est
assuré pour plusieurs semaines. D'ailleurs, l'île à hélice ne
tardera pas à rejoindre cette partie du Pacifique où ses câbles
sous-marins lui permettent de communiquer avec Madeleine-bay. On
a, par suite, cette certitude que la campagne s'achèvera sans
mécomptes. Avant quatre mois, Standard-Island aura rallié la côte
américaine.

«Espérons-le, dit Sébastien Zorn alors que le surintendant
s'emballe comme d'habitude sur l'avenir de son merveilleux
appareil maritime.

-- Mais, observe Calistus Munbar, quelle leçon nous avons
reçue!... Ces Malais si serviables, ce capitaine Sarol, personne
n'aurait pu les suspecter!... Aussi, est-ce bien la dernière fois
que Standard-Island aura donné asile à des étrangers...

-- Même si un naufrage les jette sur votre route?... demande
Pinchinat.

-- Mon bon... je ne crois plus ni aux naufragés ni aux naufrages!»
Cependant, de ce que le commodore Simcoë est chargé, comme avant,
de la direction de l'île à hélice, il n'en résulte pas que les
pouvoirs civils soient entre ses mains. Depuis la mort de Cyrus
Bikerstaff, Milliard-City n'a plus de maire, et, on le sait, les
anciens adjoints n'ont pas conservé leurs fonctions. En
conséquence, il sera nécessaire de nommer un nouveau gouverneur à
Standard-Island. Or, pour cause d'absence d'officier de l'état
civil, il ne peut-être procédé à la célébration du mariage de
Walter Tankerdon et de miss Dy Coverley. Voilà une difficulté qui
n'aurait pas surgi sans les machinations de ce misérable Sarol! Et
non seulement les deux futurs, mais tous les notables de Milliard-
City, mais toute la population, ont hâte que ce mariage soit
définitivement accompli. Il y a là une des plus sûres garanties de
l'avenir. Que l'on ne tarde pas, car déjà Walter Tankerdon parle
de s'embarquer sur un des steamers de Tribord-Harbour, de se
rendre avec les deux familles au plus proche archipel, où un
maire, pourra procéder à la cérémonie nuptiale!... Que diable! il
y en a aux Samoa, aux Tonga, aux Marquises, et, en moins d'une
semaine, si l'on marche à toute vapeur... Les esprits sages font
entendre raison à l'impatient jeune homme. On s'occupe de préparer
les élections... Dans quelques jours le nouveau gouverneur sera
nommé... Le premier acte de son administration sera de célébrer en
grande pompe le mariage si ardemment attendu... Le programme des
fêtes sera repris dans son ensemble... Un maire... un maire!... Il
n'y a que ce cri dans toutes les bouches!... «Pourvu que ces
élections ne ravivent pas des rivalités... mal éteintes peut-
être!» fait observer Frascolin. Non, et Calistus Munbar est décidé
à «se mettre en quatre», comme on dit, pour mener les choses à
bonne fin. «Et d'ailleurs, s'écrie-t-il, est-ce que nos amoureux
ne sont pas là?... Vous m'accorderez bien, je pense, que l'amour-
propre n'aurait pas beau jeu contre l'amour!»

Standard-Island continue à s'élever au nord-est, vers le point où
se croisent le douzième parallèle sud et le cent soixante-
quinzième méridien ouest. C'est dans ces parages que les derniers
câblogrammes lancés avant la relâche aux Nouvelles-Hébrides ont
convie les navires de ravitaillement expédiés de la baie
Madeleine. Du reste, la question des provisions ne saurait
préoccuper le commodore Simcoë. Les réserves sont assurées pour
plus d'un mois, et de ce chef, il n'y a aucune inquiétude à
concevoir. Il est vrai, on est à court de nouvelles étrangères. La
chronique politique est maigre. _Starboard-Chronicle_ se plaint,
et _New-Herald_ se désole... Qu'importé! Est-ce que Standard-
Island à elle seule n'est pas un petit monde au complet, et qu'a-
t-elle à faire de ce qui se passe dans le reste du sphéroïde
terrestre?... Est-ce donc la politique qui la démange?... Eh! il
ne tardera pas à s'en faire assez chez elle... trop peut-être!

En effet, la période électorale est ouverte. On travaille les
trente membres du conseil des notables, où les Bâbordais et les
Tribordais se comptent en nombre égal. Il est certain, d'ores et
déjà, que le choix du nouveau gouverneur donnera lieu à des
discussions, car Jem Tankerdon et Nat Coverley vont se trouver en
rivalité.

Quelques jours se passent en réunions préparatoires. Dès le début,
il a été visible qu'on ne s'entendrait pas, ou du moins
difficilement, étant donné l'amour-propre des deux candidats.
Aussi une sourde agitation remue-t-elle la ville et les ports. Les
agents des deux sections cherchent à provoquer un mouvement
populaire, afin d'opérer une pression sur les notables. Le temps
s'écoule, et il ne semble pas que l'accord puisse se faire. Ne
peut-on craindre, maintenant, que Jem Tankerdon et les principaux
Bâbordais ne veuillent imposer leurs idées repoussées par les
principaux Tribordais, reprendre ce malencontreux projet de faire
de Standard-Island une île industrielle et commerciale?... Cela,
jamais l'autre section ne l'acceptera! Bref, tantôt le parti
Coverley semble l'emporter, tantôt le parti Tankerdon paraît tenir
la tête. De là des récriminations malsonnantes, des aigreurs entre
les deux camps, un refroidissement manifeste entre les deux
familles, -- refroidissement dont Walter et miss Dy ne veulent
même pas s'apercevoir. Toute cette broutille de politique, est-ce
que cela les regarde?...

Il y a pourtant un très simple moyen d'arranger les choses, du
moins au point de vue administratif; c'est de décider que les deux
compétiteurs rempliront à tour de rôle les fonctions de
gouverneur, -- six mois celui-ci, six mois celui-là, un an même
pour peu que la chose semble préférable. Partant, plus de
rivalité, une convention de nature à satisfaire les deux partis.
Mais ce qui est de bon sens n'a jamais chance d'être adopté en ce
bas monde, et pour être indépendante des continents terrestres.
Standard-Island n'en subit pas moins toutes les passions de
l'humanité sublunaire!

«Voilà, dit un jour Frascolin à ses camarades, voilà les
difficultés que je craignais...

-- Et que nous importent ces dissensions! répond Pinchinat. Quel
dommage en pourrait-il résulter pour nous?... Dans quelques mois,
nous serons arrivés à la baie Madeleine, notre engagement aura
pris fin, et chacun de nous remettra le pied sur la terre ferme...
avec son petit million en poche...

-- S'il ne surgit encore quelque catastrophe! réplique
l'intraitable Sébastien Zorn. Est-ce qu'une pareille machine
flottante est jamais sûre de l'avenir?... Après l'abordage du
navire anglais, l'envahissement des fauves; après les fauves,
l'envahissement des Néo-Hébridiens... après les indigènes, les...

-- Tais-toi, oiseau de mauvaise augure! s'écrie Yvernès. Tais-toi,
ou nous te faisons cadenasser le bec!»

Néanmoins, il y a grandement lieu de regretter que le mariage
Tankerdon-Coverley n'ait pas été célébré à la date fixée. Les
familles étant unies par ce lien nouveau, peut-être la situation
eût-elle été moins difficile à détendre... Les deux époux seraient
intervenus d'une façon plus efficace... Après tout, cette
agitation ne saurait durer, puisque l'élection doit se faire le 15
mars.

C'est alors que le commodore Simcoë essaie de tenter un
rapprochement entre les deux sections de la ville. On le prie de
ne se mêler que de ce qui le concerne. Il a l'île à conduire,
qu'il la conduise!... Il a ses écueils à éviter, qu'il les
évite!... La politique n'est point de sa compétence.

Le commodore Simcoë se le tient pour dit.

Elles-mêmes, les passions religieuses sont entrées en jeu dans ce
débat, et le clergé, -- ce qui est peut-être un tort, -- s'y mêle
plus qu'il ne convient. Ils vivaient en si bon accord pourtant, le
temple et la cathédrale, le pasteur et l'évêque!

Quant aux journaux, il va de soi qu'ils sont descendus sur
l'arène. Le _New-Herald_ combat pour les Tankerdon, et le
_Starboard-Chronicle_ pour les Coverley. L'encre coule à flots, et
l'on peut même craindre que cette encre ne se mélange de sang!...
Grand Dieu! n'a-t-il pas déjà été trop arrosé, ce sol vierge de
Standard-Island, pendant la lutte contre ces sauvages des
Nouvelles-Hébrides!...

En somme, la population moyenne s'intéresse surtout aux deux
fiancés, dont le roman s'est interrompu au premier chapitre. Mais,
que pourrait-elle pour assurer leur bonheur? Déjà les relations
ont cessé entre les deux sections de Milliard-City. Plus de
réceptions, plus d'invitations, plus de soirées musicales! Si cela
dure, les instruments du Quatuor Concertant vont moisir dans leurs
étuis, et nos artistes gagneront leurs énormes émoluments les
mains dans les poches.

Le surintendant, quoiqu'il n'en veuille rien avouer, ne laisse pas
d'être dévoré d'une mortelle inquiétude. Sa situation est fausse,
il le sent, car toute son intelligence s'emploie à ne déplaire ni
aux uns ni aux autres, -- moyen sûr de déplaire à tous.

À la date du 12 mars, Standard-Island s'est élevée sensiblement ci
vers l'Équateur, pas assez en latitude cependant pour rencontrer
les navires expédiés de Madeleine-bay. Cela ne peut tarder
d'ailleurs; mais vraisemblablement les élections auront eu lieu
auparavant, puisqu'elles sont fixées au 15.

Entre temps, chez les Tribordais et chez les Bâbordais, on se
livre à des pointages multiples. Toujours des pronostics
d'égalité. Il n'est aucune majorité possible, s'il ne se détache
quelques voix d'un côté ou de l'autre. Or, ces voix-là tiennent
comme des dents à la mâchoire d'un tigre.

Alors surgit une idée géniale. Il semble qu'elle soit née au même
moment dans l'esprit de tous ceux qui ne devaient pas être
consultés. Cette idée est simple, elle est digne, elle mettrait un
terme aux rivalités. Les candidats eux-mêmes s'inclineraient sans
doute devant cette juste solution.

Pourquoi ne pas offrir au roi de Malécarlie le gouvernement de
Standard-Island? Cet ex-souverain est un sage, un large et ferme
esprit. Sa tolérance et sa philosophie seraient la meilleure
garantie contre les surprises de l'avenir. Il connaît les hommes
pour les avoir vus de près. Il sait qu'il faut compter avec leurs
faiblesses et leur ingratitude. L'ambition n'est plus son fait, et
jamais la pensée ne lui viendra de substituer le pouvoir personnel
à ces institutions démocratiques qui constituent le régime de
l'île à hélice. Il ne sera que le président du conseil
d'administration de la nouvelle Société _Tankerdon-Coverley and
C°._

Un important groupe de négociants et de fonctionnaires de
Milliard-City, à laquelle se joint un certain nombre d'officiers
et de marins des deux ports, décide d'aller présenter à leur royal
concitoyen cette proposition sous forme de voeu.

C'est dans le salon du rez-de-chaussée de l'habitation de la
Trente-neuvième Avenue, que Leurs Majestés reçoivent la
députation. Écoutée avec bienveillance, elle se heurte à un
inébranlable refus. Les souverains déchus se rappellent le passé,
et sous l'empire de cette impression:

«Je vous remercie, messieurs, dit le roi. Votre demande nous
touche, mais nous sommes heureux du présent, et nous avons
l'espoir que rien ne viendra troubler désormais l'avenir. Croyez-
le! Nous en avons fini avec ces illusions qui sont inhérentes à
une souveraineté quelconque! Je ne suis plus qu'un simple
astronome à l'observatoire de Standard-Island, et je ne veux pas
être autre chose.»

Il n'y avait pas lieu d'insister devant une réponse si formelle,
et la députation s'est retirée.

Les derniers jours qui précèdent le scrutin voient accroître la
surexcitation des esprits. Il est impossible de s'entendre. Les
partisans de Jem Tankerdon et de Nat Coverley évitent de se
rencontrer même dans les rues. On ne va plus d'une section à
l'autre. Ni les Tribordais ni les Bâbordais ne dépassent la Unième
Avenue. Milliard-City est formée maintenant de deux villes
ennemies. Le seul personnage qui court de l'une à l'autre, agité,
rompu, fourbu, suant sang et eau, s'épuisant en bons conseils,
rebuté à droite, rebuté à gauche, c'est le désespéré surintendant
Calistus Munbar. Et, trois ou quatre fois par jour, il vient
s'échouer comme un navire sans gouvernail dans les salons du
casino, où le quatuor l'accable de ses vaines consolations.

Quant au commodore Simcoë, il se borne aux fonctions qui lui sont
attribuées. Il dirige l'île à hélice suivant l'itinéraire convenu.
Ayant une sainte horreur de la politique, il acceptera le
gouverneur, quel qu'il soit. Ses officiers comme ceux du colonel
Stewart, se montrent aussi désintéressés que lui de la question
qui fait bouillonner les têtes. Ce n'est pas à Standard-Island que
les pronunciamientos sont à craindre.

Cependant, le conseil des notables, réuni en permanence à l'hôtel
de ville, discute et se dispute. On en vient aux personnalités. La
police est forcée de prendre certaines précautions, car la foule
s'amasse du matin au soir devant le palais municipal, et fait
entendre des cris séditieux.

D'autre part, une déplorable nouvelle vient d'être mise en
circulation; Walter Tankerdon s'est présenté la veille à l'hôtel
de Coverley et il n'a pas été reçu. Interdiction aux deux fiancés
de se rendre visite, et, puisque le mariage n'a pas été célébré
avant l'attaque des bandes néo-hébridiennes, qui oserait dire s'il
s'accomplira jamais?...

Enfin le 15 mars est arrivé. On va procéder à l'élection dans la
grande salle de l'hôtel de ville. Un public houleux encombre le
square, comme autrefois la population romaine devant ce palais du
Quirinal, où le conclave procédait à l'exaltation d'un pape au
trône de Saint-Pierre.

Que va-t-il sortir de cette suprême délibération? Les pointages
donnent toujours un partage égal des voix. Si les Tribordais sont
restés fidèles à Nat Coverley, si les Bâbordais tiennent pour Jem
Tankerdon, que se passera-t-il?...

Le grand jour est arrivé. Entre une heure et trois, la vie normale
est comme suspendue à la surface de Standard-Island. De cinq à six
mille personnes s'agitent sous les fenêtres de l'édifice
municipal. On attend le résultat des votes des notables,--
 résultat qui sera immédiatement communiqué par téléphone aux deux
sections et aux deux ports. Un premier tour de scrutin a lieu à
une heure trente-cinq. Les candidats obtiennent le même nombre de
suffrages. Une heure après, second tour de scrutin. Il ne modifie
en aucune façon les chiffres du premier. À trois heures trente-
cinq, troisième et dernier tour. Cette fois encore, aucun nom
n'obtient la moitié des voix plus une.

Le conseil se sépare alors, et il a raison. S'il restait en
séance, ses membres sont à ce point exaspérés qu'ils en
viendraient aux mains. Alors qu'ils traversent le square pour
regagner, les uns l'hôtel Tankerdon, les autres l'hôtel Coverley,
la foule les accueille par les plus désagréables murmures.

Il faut pourtant sortir de cette situation, qui ne saurait se
prolonger même quelques heures. Elle est trop dommageable aux
intérêts de Standard-Island.

«Entre nous, dit Pinchinat, lorsque ses camarades et lui
apprennent du surintendant quel a été le résultat de ces trois
tours de scrutin, il me semble qu'il y a un moyen très simple de
trancher la question.

-- Et lequel?... demande Calistus Munbar, qui lève vers le ciel
des bras désespérés. Lequel?...

-- C'est de couper l'île par son milieu... de la diviser en deux
tranches égales, comme une galette, dont les deux moitiés
navigueront chacune de son côté avec le gouverneur de son choix...

-- Couper notre île!...» s'écrie le surintendant, comme si
Pinchinat lui eût proposé de l'amputer d'un membre.

-- Avec un ciseau à froid, un marteau et une clef anglaise, ajoute
Son Altesse, la question sera résolue par ce déboulonnage, et il y
aura deux îles mouvantes au lieu d'une à la surface de l'Océan
Pacifique!»

Ce Pinchinat ne pourra donc jamais être sérieux, même lorsque les
circonstances ont un tel caractère de gravité! Quoi qu'il en soit,
si son conseil ne doit pas être suivi, -- du moins matériellement,
-- si l'on ne fait intervenir ni le marteau ni la clef anglaise,
si aucun déboulonnage n'est pratiqué suivant l'axe de la Unième
Avenue, depuis la batterie de l'Éperon jusqu'à la batterie de la
Poupe, la séparation n'en est pas moins accomplie au point de vue
moral. Les Bâbordais et les Tribordais vont devenir aussi
étrangers les uns aux autres que si cent lieues de mer les
séparaient. En effet, les trente notables se sont décidés à voter
séparément faute de pouvoir s'entendre. D'une part, Jem Tankerdon
est nommé gouverneur de sa section, et il la gouvernera à sa
fantaisie. De l'autre, Nat Coverley est nommé gouverneur de la
sienne, et il la gouvernera à sa guise. Chacune conservera son
port, ses navires, ses officiers, ses marins, ses miliciens, ses
fonctionnaires, ses marchands, sa fabrique d'énergie électrique,
ses machines, ses moteurs, ses mécaniciens, ses chauffeurs, et
toutes deux se suffiront à elles-mêmes.

Très bien, mais comment fera le commodore Simcoë pour se
dédoubler, et le surintendant Calistus Munbar pour remplir ses
fonctions à la satisfaction commune?

En ce qui concerne ce dernier, il est vrai, cela n'a pas
d'importance. Sa place ne va plus être qu'une sinécure. De
plaisirs et de fêtes, pourrait-il en être question, lorsque la
guerre civile menace Standard-Island, car un rapprochement n'est
pas possible.

Qu'on en juge par ce seul indice: à la date du 17 mars, les
journaux annoncent la rupture définitive du mariage de Walter
Tankerdon et de miss Dy Coverley.

Oui! rompu, malgré leurs prières, malgré leurs supplications, et,
quoi qu'ait dit un jour Calistus Munbar, l'amour n'a pas été le
plus fort! Eh bien, non! Walter et miss Dy ne se sépareront pas...
Ils abandonneront leur famille... ils iront se marier à
l'étranger... ils trouveront bien un coin du monde où l'on puisse
être heureux, sans avoir tant de millions autour du coeur!

Cependant, après la nomination de Jem Tankerdon et de Nat
Coverley, rien n'a été changé à l'itinéraire de Standard-Island.
Le commodore Simcoë continue à se diriger vers le nord-est. Une
fois à la baie Madeleine, il est probable que, lassés de cet état
de choses, nombre de Milliardais iront redemander au continent ce
calme que ne leur offre plus le Joyau du Pacifique. Peut-être même
l'île à hélice sera-t-elle abandonnée?... Et alors on la
liquidera, on la mettra à l'encan, on la vendra au poids, comme
vieille et inutile ferraille, on la renverra à la fonte!

Soit, mais les cinq mille milles qui restent à parcourir, exigent
environ cinq mois de navigation. Pendant cette traversée, la
direction ne sera-t-elle pas compromise par le caprice ou
l'entêtement des deux chefs? D'ailleurs, l'esprit de révolte s'est
infiltré dans l'âme de la population. Les Bâbordais et les
Tribordais vont-ils en venir aux mains, s'attaquer à coups de
fusil, baigner de leur sang les chaussées de tôle de Milliard-
City?...

Non! les partis n'iront pas jusqu'à ces extrémités, sans doute!...
On ne reverra point une autre guerre de sécession, sinon entre le
nord et le sud, du moins entre le tribord et le bâbord de
Standard-Island... Mais ce qui était fatal est arrivé au risque de
provoquer une véritable catastrophe.

Le 19 mars, au matin, le commodore Simcoë est dans son cabinet, à
l'observatoire, où il attend que la première observation de
hauteur lui soit communiquée. À son estime, Standard-Island ne
peut être éloignée des parages où elle doit rencontrer les navires
de ravitaillement. Des vigies, placées au sommet de la tour,
surveillent la mer sur un vaste périmètre, afin de signaler ces
steamers dès qu'ils paraîtront au large. Près du commodore se
trouvent le roi de Malécarlie, le colonel Stewart, Sébastien Zorn,
Pinchinat, Frascolin, Yvernès, un certain nombre d'officiers et de
fonctionnaires, -- de ceux que l'on peut appeler les neutres, car
ils n'ont point pris part aux dissensions intestines. Pour eux,
l'essentiel est d'arriver le plus vite possible à Madeleine-bay,
où ce déplorable état de choses prendra fin.

À ce moment, deux timbres résonnent, et deux ordres sont transmis
au commodore par le téléphone. Ils viennent de l'hôtel de ville,
où Jem Tankerdon, dans l'aile droite, Nat Coverley, dans l'aile
gauche, se tiennent avec leurs principaux partisans. C'est de là
qu'ils administrent Standard-Island, et ce qui n'étonnera guère, à
coups d'arrêtés absolument contradictoires.

Or, le matin même, à propos de l'itinéraire suivi par Ethel Simcoë
et sur lequel les deux gouverneurs auraient au moins dû
s'entendre, l'accord n'a pu se faire. L'un, Nat Coverley, a décidé
que Standard-Island prendrait une direction nord-est afin de
rallier l'archipel des Gilbert. L'autre, Jem Tankerdon, s'entêtant
à créer des relations commerciales, a résolu de faire route au
sud-ouest vers les parages australiens.

Voilà où ils en sont, ces deux rivaux, et leurs amis ont juré de
les soutenir.

À la réception des deux ordres envoyés simultanément à
l'observatoire:

«Voilà ce que je craignais... dit le commodore.

-- Et ce qui ne saurait se prolonger dans l'intérêt public! ajoute
le roi de Malécarlie.

-- Que décidez-vous?... demande Frascolin.

-- Parbleu, s'écrie Pinchinat, je suis curieux de voir comment
vous manoeuvrerez, monsieur Simcoë!

-- Mal! observe Sébastien Zorn.

-- Faisons d'abord savoir à JemTankerdon et à Nat Coverley, répond
le commodore, que leurs ordres sont inexécutables, puisqu'ils se
contredisent. D'ailleurs, mieux vaut que Standard-Island ne se
déplace pas en attendant les navires qui ont rendez-vous dans ces
parages!»

Cette très sage réponse est immédiatement téléphonée à l'hôtel de
ville.

Une heure s'écoule sans que l'observatoire soit avisé d'aucune
autre communication. Très probablement, les deux gouverneurs ont
renoncé à modifier l'itinéraire chacun en un sens opposé...

Soudain se produit un singulier mouvement dans la coque de
Standard-Island... Et qu'indique ce mouvement?... Que Jem
Tankerdon et Nat Coverley ont poussé l'entêtement jusqu'aux
dernières limites. Toutes les personnes présentes se regardent,
formant autant de points interrogatifs. «Qu'y a-t-il'?... Qu'y a-
t-il?...»

-- Ce qu'il y a?... répond le commodore Simcoë, en haussant les
épaules. Il y a que Jem Tankerdon a envoyé directement ses ordres
à M. Watson, le mécanicien de Bâbord-Harbour, alors que Nat
Coverley envoyait des ordres contraires à M. Somwah, le mécanicien
de Tribord-Harbour. L'un a ordonné de faire machine en avant pour
aller au nord-est, l'autre, machine en arrière, pour aller au sud-
ouest. Le résultat est que Standard-Island tourne sur place, et
cette giration durera aussi longtemps que le caprice de ces deux
têtus personnages!

-- Allons! s'écrie Pinchinat, ça devait finir par une valse!... La
valse des cabochards!... Athanase Dorémus n'a plus qu'à se
démettre!... Les Milliardais n'ont pas besoin de ses leçons!...

Peut-être cette absurde situation, -- comique par certain côté, --
aurait-elle pu prêter à rire. Par malheur, la double manoeuvre est
extrêmement dangereuse, ainsi que le fait observer le commodore.
Tiraillée en sens inverses sous la traction de ses dix millions de
chevaux, Standard-Island risque de se disloquer.

En effet, les machines ont été lancées à toute vitesse; les
hélices fonctionnent à leur maximum de puissance, et cela se sent
aux tressaillements du sous-sol d'acier. Qu'on imagine un attelage
dont l'un des chevaux tire à _hue_, l'autre à _dia_, et l'on aura
l'idée de ce qui se passe!

Cependant, avec le mouvement qui s'accentue, Standard-Island
pivote sur son centre. Le parc, la campagne, décrivent des
cercles, concentriques, et les points du littoral situés à la
circonférence se déplacent avec une vitesse de dix à douze milles
à l'heure.

De faire entendre raison aux mécaniciens dont la manoeuvre
provoque ce mouvement giratoire, il n'y faut pas songer. Le
commodore Simcoë n'a aucune autorité sur eux. Ils obéissent aux
mêmes passions que les Tribordais et les Bâbordais. Fidèles
serviteurs de leurs chefs, MM. Watson et Somwah tiendront jusqu'au
bout, machine contre machine, dynamos contre dynamos...

Et, alors, se produit un phénomène dont le désagrément aurait dû
calmer les têtes en amollissant les coeurs.

Par suite de la rotation de Standard-Island, nombre de
Milliardais, surtout de Milliardaises, commencent à se sentir
singulièrement troublés dans tout leur être. À l'intérieur des
habitations, d'écoeurantes nausées se manifestent, principalement
dans celles qui, plus éloignées du centre, subissent un mouvement
«de valse» plus prononcé.

Ma foi, en présence de ce résultat farce et baroque, Yvernès,
Pinchinat, Frascolin, sont pris d'un fou rire, bien que la
situation tende à devenir très critique. Et, en effet, le Joyau de
Pacifique est menacé d'un déchirement matériel qui égalera, s'il
ne le dépasse, son déchirement moral.

Quant à Sébastien Zorn, sous l'influence de ce tournoiement
continu, il est pâle, très pâle... Il «amène ses couleurs!» comme
dit Pinchinat, et le coeur lui remonte aux lèvres, est-ce que
cette mauvaise plaisanterie ne finira pas?... Être prisonnier sur
cette immense table tournante, qui n'a même pas le don de dévoiler
les secrets de l'avenir...

Pendant toute une interminable semaine, Standard-Island n'a pas
cessé de pivoter sur son centre, qui est Milliard-City. Aussi la
ville est-elle toujours remplie d'une foule qui y cherche refuge
contre les nausées, puisque en ce point de Standard-Island le
tournoiement est moins sensible. En vain le roi de Malécarlie, le
commodore Simcoë, le colonel Stewart, ont essayé d'intervenir
entre les deux pouvoirs qui se partagent le palais municipal...
Aucun n'a voulu abaisser son pavillon... Cyrus Bikerstaff lui-
même, s'il eût pu renaître, aurait vu ses efforts échouer contre
cette ténacité ultra-américaine.

Or, pour comble de malheur, le ciel a été si constamment couvert
de nuages pendant ces huit jours, qu'il n'a pas été possible de
prendre hauteur... Le commodore Simcoë ne sait plus quelle est la
position de Standard-Island. Entraînée en sens opposé par ses
puissantes hélices, on la sentait frémir jusque dans les tôles de
ses compartiments. Aussi personne n'a-t-il songé à rentrer dans sa
maison. Le parc regorge de monde. On campe en plein air. D'un côté
éclatent les cris: «Hurrah pour Tankerdon!», de l'autre: «Hurrah
pour Coverley!» Les yeux lancent des éclairs, les poings se
tendent. La guerre civile va-t-elle donc se manifester par les
pires excès, maintenant que la population est arrivée au paroxysme
de l'affolement?...

Quoi qu'il en soit, ni les uns ni les autres ne veulent rien voir
du danger qui est proche. On ne cédera pas, dût le Joyau du
Pacifique se briser en mille morceaux, et il continuera de tourner
ainsi jusqu'à l'heure où, faute de courants, les dynamos cesseront
d'actionner les hélices...

Au milieu de cette irritation générale, à laquelle il ne prend
aucune part, Walter Tankerdon est en proie à la plus vive
angoisse. Il craint non pour lui, mais pour miss Dy Coverley,
quelque subite dislocation qui anéantisse Milliard-City. Depuis
huit jours, il n'a pu revoir celle qui fut sa fiancée et qui
devrait être sa femme. Aussi, désespéré, a-t-il vingt fois supplié
son père de ne pas s'entêter à cette déplorable manoeuvre... Jem
Tankerdon l'a éconduit sans vouloir rien entendre...

Alors, dans la nuit du 27 au 28 mars, profitant de l'obscurité,
Walter essaye de rejoindre la jeune fille. Il veut être près
d'elle si la catastrophe se produit. Après s'être glissé au milieu
de la foule qui encombre la Unième Avenue, il pénètre dans la
section ennemie, afin de gagner l'hôtel Coverley...

Un peu avant le lever du jour, une formidable explosion ébranle
l'atmosphère jusque dans les hautes zones. Poussées au delà de ce
qu'elles peuvent supporter, les chaudières de bâbord viennent de
sauter avec les bâtiments de la machinerie. Et, comme la source
d'énergie électrique s'est brusquement tarie de ce côté, la moitié
de Standard-Island est plongée dans une obscurité profonde...



XIII -- Le mot de la situation dit par Pinchinat


Si les machines de Bâbord-Harbour sont maintenant hors d'état de
fonctionner par suite de l'éclatement des chaudières, celles de
Tribord-Harbour sont intactes. Il est vrai, c'est comme si
Standard-Island n'avait plus aucun appareil de locomotion. Réduite
à ses hélices de tribord, elle continuera de tourner sur elle-
même, elle n'ira pas de l'avant.

Cet accident a donc aggravé la situation. En effet, alors que
Standard-Island possédait ses deux machines, susceptibles d'agir
simultanément, il eût suffi d'une entente entre le parti Tankerdon
et le parti Coverley pour mettre fin à cet état de choses. Les
moteurs auraient repris leur bonne habitude de se mouvoir dans le
même sens, et l'appareil, retardé de quelques jours seulement, eût
repris sa direction vers la baie Madeleine.

À présent, il n'en va plus ainsi. L'accord se fît-il, la
navigation est devenue impossible, et le commodore Simcoë ne
dispose plus de la force propulsive nécessaire pour quitter ces
lointains parages.

Et encore si Standard-Island était stationnaire pendant cette
dernière semaine, si les steamers attendus eussent pu la
rejoindre, peut-être eût-il été possible de regagner l'hémisphère
septentrional...

Non, et, ce jour-là, une observation astronomique a permis de
constater que Standard-Island s'est déplacée vers le sud durant
cette giration prolongée. Elle a dérivé du douzième parallèle sud
jusqu'au dix-septième.

En effet, entre le groupe des Nouvelles-Hébrides et le groupe des
Fidji, existent certains courants dus au resserrement des deux
archipels, et qui se propagent vers le sud-est. Tant que ses
machines ont fonctionné en parfait accord, Standard-Island a pu
sans peine refouler ces courants. Mais, à partir du moment où elle
a été prise de vertige, elle a été irrésistiblement entraînée vers
le tropique du Capricorne.

Ce fait reconnu, le commodore Simcoë ne cache point à tous ces
braves gens que nous avons compris sous le nom de neutres, la
gravité des circonstances. Et voici ce qu'il leur dit:

«Nous avons été entraînés de cinq degrés vers le sud. Or, ce qu'un
marin peut faire à bord d'un steamer désemparé de sa machine, je
ne puis le faire à bord de Standard-Island. Notre île n'a pas de
voilure, qui permettrait d'utiliser le vent, et nous sommes à la
merci des courants. Où nous pousseront-ils? je ne sais. Quant aux
steamers, partis de la baie Madeleine, ils nous chercheront en
vain sur les parages convenus, et c'est vers la portion la moins
fréquentée du Pacifique que nous dérivons avec une vitesse de huit
ou dix milles à l'heure!»

En ces quelques phrases, Ethel Simcoë vient d'établir la situation
qu'il est impuissant à modifier. L'île à hélice est comme une
immense épave, livrée aux caprices des courants. S'ils portent
vers le nord, elle remontera vers le nord. S'ils portent vers le
sud, elle descendra vers le sud, -- peut-être jusqu'aux extrêmes
limites de la mer Antarctique. Et alors...

Cet état de choses ne tarde pas à être connu de la population, à
Milliard-City comme dans les deux ports. Le sentiment d'un extrême
danger est nettement perçu. De là, -- ce qui est très humain, --
un certain apaisement des esprits sous la crainte de ce nouveau
péril. On ne songe plus à on venir aux mains dans une lutte
fratricide, et, si les haines persistent, du moins ne se
traduiront-elles pas par des violences. Peu à peu, chacun rentre
dans sa section, dans son quartier, dans sa maison. Jem Tankerdon
et Nat Coverley renoncent à se disputer le premier rang. Aussi,
sur la proposition même des deux gouverneurs, le conseil des
notables prend-il le seul parti raisonnable, qui soit dicté par
les circonstances; il remet tous ses pouvoirs entre les mains du
commodore Simcoë, l'unique chef auquel est désormais confié le
salut de Standard-Island.

Ethel Simcoë accepte cette tâche sans hésiter. Il compte sur le
dévouement de ses amis, de ses officiers, de son personnel. Mais
que pourra-t-il faire à bord de ce vaste appareil flottant, d'une
surface de vingt-sept kilomètres carrés, devenu indirigeable
depuis qu'il ne dispose plus de ses deux machines!

Et, en somme, n'est-on pas fondé à dire que c'est la condamnation
de cette Standard-Island, regardée jusqu'alors comme le chef-
d'oeuvre des constructions maritimes, puisque de tels accidents
doivent la rendre le jouet des vents et des flots?...

Il est vrai, cet accident n'est pas dû aux forces de la nature,
dont le Joyau du Pacifique, depuis sa fondation, avait toujours
victorieusement bravé les ouragans, les tempêtes, les cyclones.
C'est la faute de ces dissensions intestines, de ces rivalités de
milliardaires, de cet entêtement forcené des uns à descendre vers
le sud et des autres à monter vers le nord! C'est leur
incommensurable sottise qui a provoqué l'explosion des chaudières
de bâbord!...

Mais à quoi bon récriminer? Ce qu'il faut, c'est se rendre compte
avant tout des avaries du côté de Bâbord-Harbour. Le commodore
Simcoë réunit ses officiers et ses ingénieurs. Le roi de
Malécarlie se joint à eux. Ce n'est certes pas ce royal philosophe
qui s'étonne que des passions humaines aient amené une telle
catastrophe!

La commission désignée se transporte du côté où s'élevaient les
bâtiments de la fabrique d'énergie électrique et de la machinerie.
L'explosion des appareils évaporatoires, chauffés à outrance, a
tout détruit, en causant la mort de deux mécaniciens et de six
chauffeurs. Les ravages sont non moins complets à l'usine où se
fabriquait l'électricité pour les divers services de cette moitié
de Standard-Island. Heureusement, les dynamos de tribord
continuent à fonctionner, et, comme le fait observer Pinchinat:

«On en sera quitte pour n'y voir que d'un oeil!

-- Soit, répond Frascolin, mais nous avons aussi perdu une jambe,
et celle qui reste ne nous servira guère!» Borgne et boiteux,
c'était trop.

De l'enquête il résulte ainsi que les avaries n'étant pas
réparables, il sera impossible d'enrayer la marche vers le sud.
D'où nécessité d'attendre que Standard-Island sorte de ce courant
qui l'entraîne au delà du tropique.

Ces dégâts reconnus, il y a lieu de vérifier l'état dans lequel se
trouvent les compartiments de la coque. N'ont-ils pas souffert du
mouvement giratoire qui les a si violemment secoués pendant ces
huit jours?... Les tôles ont-elles largué, les rivets ont-ils
joué?... Si des voies d'eau se sont ouvertes, quel moyen aura-t-on
de les aveugler?...

Les ingénieurs procèdent à cette seconde enquête. Leurs rapports,
communiqués au commodore Simcoë, ne sont rien moins que
rassurants. En maint endroit, le tiraillement a fait craquer les
plaques et brisé les entretoises. Des milliers de boulons ont
sauté, des déchirements se sont produits. Certains compartiments
sont déjà envahis par la mer. Mais, comme la ligne de flottaison
n'a point baissé, la solidité du sol métallique n'est pas
sérieusement compromise, et les nouveaux propriétaires de
Standard-Island n'ont point à craindre pour leur propriété. C'est
à la batterie de la Poupe que les fissures sont plus nombreuses.
Quant à Bâbord-Harbour, un de ses piers s'est englouti après
l'explosion... Mais Tribord-Harbour est intact, et ses darses
offrent toute sécurité aux navires contre les houles du large.

Cependant des ordres sont donnés afin que ce qu'il y a de
réparable soit fait sans retard. Il importe que la population soit
tranquillisée au point de vue matériel. C'est assez, c'est trop
que, faute de ses moteurs de bâbord, Standard-Island ne puisse se
diriger vers la terre la plus proche. À cela, nul remède.

Reste la question si grave de la faim et de la soif... Les
réserves sont-elles suffisantes pour un mois... pour deux mois?...

Voici les relevés fournis par le commodore Simcoë:

En ce qui concerne l'eau, rien à redouter. Si l'une des usines
distillatoires a été détruite par l'explosion, l'autre, qui
continue à fonctionner, doit fournir à tous les besoins.

En ce qui concerne les vivres, l'état est moins rassurant. Tout
compte fait, leur durée n'excédera pas quinze jours, à moins qu'un
sévère rationnement ne soit imposé à ces dix mille habitants. Sauf
les fruits, les légumes, on le sait, tout leur vient du dehors...
Et le dehors... où est-il?... À quelle distance sont les terres
les plus rapprochées, et comment les atteindre?...

Donc, quelque déplorable effet qui doive s'ensuivre, le commodore
Simcoë est forcé de prendre un arrêté relatif au rationnement. Le
soir même, les fils téléphoniques et télautographiques sont
parcourus par la funeste nouvelle.

De là, effroi général à Milliard-City et dans les deux ports, et
pressentiment de catastrophes plus grandes encore. Le spectre de
la famine, pour employer une image usée mais saisissante, ne se
lèvera-t-il pas bientôt à l'horizon, puisqu'il n'existe aucun
moyen de renouveler les approvisionnements?... En effet, le
commodore Simcoë n'a pas un seul navire à expédier vers le
continent américain... La fatalité veut que le dernier ait pris la
mer, il y a trois semaines, emportant les dépouilles mortelles de
Cyrus Bikerstaff et des défenseurs tombés pendant la lutte contre
Erromango. On ne se doutait guère alors que des questions d'amour-
propre mettraient Standard-Island dans une position pire qu'au
moment où elle était envahie par les bandes néo-hébridiennes!

Vraiment! à quoi sert de posséder des milliards, d'être riches
comme des Rothschild, des Mackay, des Astor, des Vanderbilt, des
Gould, alors que nulle richesse n'est capable de conjurer la
famine!... Sans doute, ces nababs ont le plus clair de leur
fortune en sûreté dans les banques du nouveau et de l'ancien
continent! Mais qui sait si le jour n'est pas proche, où un
million ne pourra leur procurer ni une livre de viande ni une
livre de pain!...

Après tout, la faute en est à leurs dissensions absurdes, à leurs
rivalités stupides, à leur désir de saisir le pouvoir! Ce sont eux
les coupables, ce sont les Tankerdon, les Coverley, qui sont cause
de tout ce mal! Qu'ils prennent garde aux représailles, à la
colère de ces officiers, de ces fonctionnaires, de ces employés,
de ces marchands, de toute cette population qu'ils ont mise en un
tel péril! À quels excès ne se portera-t-elle pas, lorsqu'elle
sera livrée aux tortures delà faim?

Disons que ces reproches n'iront jamais ni à Walter Tankerdon ni à
miss Dy Coverley que ne peut atteindre ce blâme mérité par leurs
familles! Non! le jeune homme et la jeune fille ne sont pas
responsables! Ils étaient le lien qui devait assurer l'avenir des
deux sections, et ce ne sont pas eux qui l'ont rompu!

Pendant quarante-huit heures, vu l'état du ciel, aucune
observation n'a été faite, et la position de Standard-Island n'a
pu être établie avec quelque exactitude.

Le 31 mars, dés l'aube, le zénith s'est montré assez pur, et les
brumes du large n'ont pas tardé à se fondre. Il y a lieu d'espérer
que l'on pourra prendre hauteur dans de bonnes conditions.

L'observation est attendue, non sans une fiévreuse impatience.
Plusieurs centaines d'habitants se sont réunis à la batterie de
l'Éperon. Walter Tankerdon s'est joint à eux. Mais ni son père, ni
Nat Coverley, ni aucun de ces notables que l'on peut si justement
accuser d'avoir amené cet état de choses, n'ont quitté leurs
hôtels, où ils se sentent murés par l'indignation publique.

Un peu avant midi, les observateurs se préparent à saisir le
disque du soleil, à l'instant de sa culmination. Deux sextants,
l'un entre les mains du roi de Malécarlie, l'autre entre les mains
du commodore Simcoë, sont dirigés vers l'horizon.

Dès que la hauteur méridienne est prise, on procède aux calculs,
avec les corrections qu'ils comportent, et le résultat donne:

29° 17' latitude sud.

Vers deux heures, une seconde observation, faite dans les mêmes
conditions favorables, indique pour la longitude:

179° 32' longitude est.

Ainsi, depuis que Standard-Island a été en proie à cette folie
giratoire, les courants l'ont entraînée d'environ mille milles
dans le sud-est.

Lorsque le point est reporté sur la carte, voici ce qui est
reconnu:

Les îles les plus voisines, -- à cent milles au moins, --
constituent le groupe des Kermadeck, rochers stériles, à peu près
inhabités, sans ressources, et d'ailleurs comment les atteindre? À
trois cents milles au sud, se développe la Nouvelle-Zélande, et
comment la rallier, si les courants portent au large? Vers
l'ouest, à quinze cents milles, c'est l'Australie. Vers l'est, à
quelques milliers de milles, c'est l'Amérique méridionale à la
hauteur du Chili. Au delà de la Nouvelle-Zélande, c'est l'océan
Glacial avec le désert antarctique. Est-ce donc sur les terres du
pôle que Standard-Island ira se briser?... Est-ce là que des
navigateurs retrouveront un jour les restes de toute une
population morte de misère et de faim?...

Quant aux courants de ces mers, le commodore Simcoë va les étudier
avec le plus grand soin. Mais qu'arrivera-t-il, s'ils ne se
modifient pas, s'il ne se rencontre pas des courants opposés, s'il
se déchaîne une de ces formidables tempêtes si fréquentes dans les
régions circumpolaires?...

Ces nouvelles sont bien propres à provoquer l'épouvante. Les
esprits se montent de plus en plus contre les auteurs du mal, ces
malfaisants nababs de Milliard-City, qui sont responsables de la
situation. Il faut toute l'influence du roi de Malécarlie, toute
l'énergie du commodore Simcoë et du colonel Stewart, tout le
dévouement des officiers, toute leur autorité sur les marins et
les soldats de la milice pour empêcher un soulèvement.

La journée se passe sans changement. Chacun a dû se soumettre au
rationnement en ce qui concerne l'alimentation et se borner au
strict nécessaire, -- les plus fortunés comme ceux qui le sont
moins.

Entre temps, le service des vigies est établi avec une extrême
attention, et l'horizon sévèrement surveillé. Qu'un navire
apparaisse, on lui enverra un signal, et peut-être sera-t-il
possible de rétablir les communications interrompues. Par malheur,
l'île à hélice a dérivé en dehors des routes maritimes, et il est
peu de bâtiments qui traversent ces parages voisins de la mer
Antarctique. Et là-bas, dans le sud, devant les imaginations
affolées, se dresse ce spectre du pôle, éclairé par les lueurs
volcaniques de l'Erebus et du Terror!

Cependant une circonstance heureuse se produit dans la nuit du 3
au 4 avril. Le vent du nord, si violent depuis quelques jours,
tombe soudain. Un calme plat lui succède, et la brise passe
brusquement au sud-est dans un de ces caprices atmosphériques si
fréquents aux époques de l'équinoxe.

Le commodore Simcoë reprend quelque espoir. Il suffit que
Standard-Island soit rejetée d'une centaine de milles vers l'ouest
pour que le contre-courant la rapproche de l'Australie ou de la
Nouvelle-Zélande. En tout cas, sa marche vers la mer polaire
paraît être enrayée, et il est possible que l'on rencontre des
navires aux abords des grandes terres de l'Australasie.

Au soleil levant, la brise de sud-est est déjà très fraîche.
Standard-Island en ressent l'influence d'une manière assez
sensible. Ses hauts monuments, l'observatoire, l'hôtel de ville,
le temple, la cathédrale, donnent prise au vent dans une certaine
mesure. Ils font office de voiles à bord de cet énorme bâtiment de
quatre cent trente-deux millions de tonneaux!

Bien que le ciel soit sillonné de nues rapides, comme le disque
solaire paraît par intervalles, il sera sans doute permis
d'obtenir une bonne observation.

En effet, à deux reprises, on est parvenu à saisir le soleil entre
les nuages.

Les calculs établissent que, depuis la veille, Standard-Island a
remonté de deux degrés vers le nord-ouest.

Or il est difficile d'admettre que l'île à hélice n'ait obéi qu'au
vent. On en conclut donc qu'elle est entrée dans un de ces remous
qui séparent les grands courants du Pacifique. Qu'elle ait cette
bonne fortune de rencontrer celui qui porte vers le nord-ouest, et
ses chances de salut seront sérieuses. Mais, pour Dieu! que cela
ne tarde pas, car il a été encore nécessaire de restreindre le
rationnement. Les réserves diminuent dans une proportion qui doit
inquiéter en présence de dix mille habitants à nourrir!

Lorsque la dernière observation astronomique est communiquée aux
deux ports et à la ville, il se produit une sorte d'apaisement des
esprits. On sait avec quelle instantanéité une foule peut passer
d'un sentiment à un autre, du désespoir à l'espoir. C'est ce qui
est arrivé. Cette population, très différente des masses
misérables entassées dans les grandes cités des continents, devait
être et était moins sujette aux affolements, plus réfléchie, plus
patiente. Il est vrai, sous les menaces de la famine, ne peut-on
tout redouter?...

Pendant la matinée, le vent indique une tendance à fraîchir. Le
baromètre baisse lentement. La mer se soulève en longues et
puissantes houles, preuve qu'elle a dû subir de grands troubles
dans le sud-est. Standard-Island, impassible autrefois, ne
supporte plus comme d'habitude ces énormes dénivellations.
Quelques maisons ressentent de bas en haut des oscillations
menaçantes, et les objets s'y déplacent. Tels les effets d'un
tremblement de terre. Ce phénomène, nouveau pour les Milliardais,
est de nature à engendrer de très vives inquiétudes.

Le commodore Simcoë et son personnel sont en permanence à
l'observatoire, où sont concentrés tous les services. Ces
secousses qu'éprouve l'édifice, ne laissent pas de les préoccuper,
et ils sont forcés d'en reconnaître l'extrême gravité.

«Il est trop évident, dit le commodore, que Standard-Island a
souffert dans ses fonds... Ses compartiments sont disjoints... Sa
coque n'offre plus la rigidité qui la rendait si solide...

-- Et Dieu veuille, ajoute le roi de Malécarlie, qu'elle n'ait pas
à subir quelque violente tempête, car elle n'offrirait plus une
résistance suffisante!»

Oui! et maintenant la population n'a plus confiance dans ce sol
factice... Elle sent que le point d'appui risque de lui manquer...
Mieux valait cent fois, cette éventualité de se briser sur les
roches des terres antarctiques!... Craindre, à chaque instant, que
Standard-Island s'entr'ouvre, s'engloutisse au milieu de ces
abîmes du Pacifique, dont la sonde n'a encore pu atteindre les
profondeurs, c'est là ce que les coeurs les plus fermes ne
sauraient envisager sans défaillir.

Or, impossible de mettre en doute que de nouvelles avaries se sont
produites dans certains compartiments. Des cloisons ont cédé, des
écartements ont fait sauter le rivetage des tôles. Dans le parc,
le long de la Serpentine, à la surface des rues excentriques de la
ville, on remarque de capricieux gondolements qui proviennent de
la dislocation du sol. Déjà plusieurs édifices s'inclinent, et
s'ils s'abattent, ils crèveront l'infrastructure qui supporte leur
base! Quant aux voies d'eau, on ne peut songer à les aveugler. Que
la mer se soit introduite en diverses parties du sous-sol, c'est
de toute certitude, puisque la ligne de flottaison s'est modifiée.
Sur presque toute la périphérie, aux deux ports comme aux
batteries de l'Éperon et de la Poupe, cette ligne s'est enfoncée
d'un pied, et si son niveau baisse encore, les lames envahiront le
littoral. L'assiette de Standard-Island étant compromise, son
engloutissement ne serait plus qu'une question d'heures.

Cette situation, le commodore Simcoë aurait voulu la cacher, car
elle est de nature à déterminer une panique, et pis peut-être! À
quels excès les habitants ne se porteront-ils pas contre les
auteurs responsables de tant de maux! Ils ne peuvent chercher le
salut dans la fuite, comme font les passagers d'un navire, se
jeter dans les embarcations, construire un radeau sur lequel se
réfugie un équipage avec l'espoir d'être recueilli en mer... Non!
Ce radeau, c'est Standard-Island elle-même, prête à sombrer!...

D'heure en heure, pendant cette journée, le commodore Simcoë fait
noter les changements que subit la ligne de flottaison. Le niveau
de Standard-Island ne cesse de baisser. Donc l'infiltration se
continue à travers les compartiments, lente, mais incessante et
irrésistible.

En même temps, l'aspect du temps est devenu mauvais. Le ciel s'est
coloré de tons blafards, rougeâtres et cuivrés. Le baromètre
accentue son mouvement descensionnel. L'atmosphère présente toutes
les apparences d'une prochaine tempête. Derrière les vapeurs
accumulées, l'horizon est si rétréci, qu'il semble se circonscrire
au littoral de Standard-Island.

À la tombée du soir, d'effroyables poussées de vent se déchaînent.
Sous les violences de la houle qui les prend par en dessous, les
compartiments craquent, les entretoises se rompent, les tôles se
déchirent. Partout on entend des craquements métalliques. Les
avenues de la ville, les pelouses du parc menacent de
s'entr'ouvrir... Aussi, comme la nuit s'approche, Milliard-City
est-elle abandonnée pour la campagne, qui, moins surchargée de
lourdes bâtisses, offre plus de sécurité. La population entière se
répand entre les deux ports et les batteries de l'Éperon et de la
Poupe.

Vers neuf heures, un ébranlement secoue Standard-Island jusque
dans ses fondations. La fabrique de Tribord-Harbour, qui
fournissait la lumière électrique, vient de s'affaisser dans
l'abîme. L'obscurité est si profonde qu'elle ne laisse voir ni
ciel ni mer.

Bientôt de nouveaux tremblements du sol annoncent que les maisons
commencent à s'abattre comme des châteaux de cartes. Avant
quelques heures, il ne restera plus rien de la superstructure de
Standard-Island!

«Messieurs, dit le commodore Simcoë, nous ne pouvons demeurer plus
longtemps à l'observatoire qui menace ruines... Gagnons la
campagne, où nous attendrons la fin de cette tempête...

-- C'est un cyclone, répond le roi de Malécarlie, qui montre le
baromètre tombé à 713 millimètres.

En effet, l'île à hélice est prise dans un de ces mouvements
cycloniques, qui agissent comme de puissants condensateurs. Ces
tempêtes tournantes, constituées par une masse d'eau dont la
giration s'opère autour d'un axe presque vertical, se propagent de
l'ouest à l'est, en passant par le sud pour l'hémisphère
méridional. Un cyclone, c'est par excellence le météore fécond en
désastres, et, pour s'en tirer, il faudrait atteindre son centre
relativement calme, ou, tout au moins, la partie droite de la
trajectoire, «le demi-cercle maniable» qui est soustrait à la
furie des lames. Mais cette manoeuvre est impossible, faute de
moteurs. Cette fois, ce n'est plus la sottise humaine ni
l'entêtement imbécile de ses chefs qui entraîne Standard-Island,
c'est un formidable météore qui va achever de l'anéantir.

Le roi de Malécarlie, le commodore Simcoë, le colonel Stewart,
Sébastien Zorn et ses camarades, les astronomes et les officiers
abandonnent l'observatoire, où ils ne sont plus en sûreté. Il
était temps! À peine ont-ils fait deux cents pas que la haute tour
s'écroule avec un fracas horrible, troue le sol du square, et
disparaît dans l'abîme.

Un instant après, l'édifice entier n'est plus qu'un amas de
débris.

Cependant, le quatuor a la pensée de remonter la Unième Avenue et
de courir au casino, où se trouvent ses instruments qu'il veut
sauver, s'il est possible. Le casino est encore debout, ils
parviennent à l'atteindre, ils montent à leurs chambres, ils
emportent les deux violons, l'alto et le violoncelle dans le parc
où ils vont chercher refuge.

Là sont réunies plusieurs milliers de personnes des deux sections.
Les familles Tankerdon et Coverley s'y trouvent, et peut-être est-
il heureux pour elles qu'au milieu de ces ténèbres, on ne puisse
se voir, on ne puisse se reconnaître.

Walter a été assez heureux cependant pour rejoindre miss Dy
Coverley. Il essaiera de la sauver au moment de la suprême
catastrophe... Il tentera de s'accrocher avec elle à quelque
épave... La jeune fille a deviné que le jeune homme est près
d'elle, et ce cri lui échappe:

«Ah! Walter!...

-- Dy... chère Dy... je suis là!... Je ne vous quitterai plus...»

Quant à nos Parisiens, ils n'ont pas voulu se séparer... Ils se
tiennent les uns près des autres. Frascolin n'a rien perdu de son
sang-froid. Yvernès est très nerveux. Pinchinat a la résignation
ironique. Sébastien Zorn, lui, répète à Athanase Dorémus, lequel
s'est enfin décidé à rejoindre ses compatriotes: «J'avais bien
prédit que cela finirait mal!... Je l'avais bien prédit!

-- Assez de _trémolos_ en mineur, vieil Isaïe, lui crie son
Altesse, et rengaine tes psaumes de la pénitence!»

Vers minuit, la violence du cyclone redouble. Les vents qui
convergent soulèvent des lames monstrueuses et les précipitent
contre Standard-Island. Où l'entraînera cette lutte des
éléments?... Ira-t-elle se briser sur quelque écueil... Se
disloquera-t-elle en plein océan?...

À présent, sa coque est trouée en mille endroits. Les joints
craquent de toutes parts. Les monuments, Saint-Mary Church, le
temple, l'hôtel de ville, viennent de s'effondrer à travers ces
plaies béantes par lesquelles la mer jaillit en hautes gerbes. De
ces magnifiques édifices, on ne trouverait plus un seul vestige.
Que de richesses, que de trésors, tableaux, statues, objets d'art,
à jamais anéantis! La population ne reverra plus rien de cette
superbe Milliard-City au lever du jour, si le jour se lève encore
pour elle, si elle ne s'est pas engloutie auparavant avec
Standard-Island!

Déjà, en effet, sur le parc, sur la campagne, où le sous-sol a
résisté, voici que la mer commence à se répandre. La ligne de
flottaison s'est de nouveau abaissée. Le niveau de l'île à hélice
est arrivé au niveau de la mer, et le cyclone lance sur elle les
lames démontées du large.

Plus d'abri, plus de refuge nulle part. La batterie de l'Éperon,
qui est alors au vent, n'offre aucune protection ni contre les
paquets de houle, ni contre les rafales qui cinglent comme de la
mitraille. Les compartiments s'éventrent, et la dislocation se
propage avec un fracas qui dominerait les plus violents éclats de
la foudre... La catastrophe suprême est proche...

Vers trois heures du matin, le parc se coupe sur une longueur de
deux kilomètres, suivant le lit de la Serpentine-river, et par
cette entaille la mer jaillit en épaisses nappes. Il faut fuir au
plus vite, et toute la population se disperse dans la campagne.
Les uns courent vers les ports, les autres vers les batteries. Des
familles sont séparées, des mères cherchent en vain leurs enfants,
tandis que les lames échevelées balayent la surface de Standard-
Island comme le ferait un mascaret gigantesque.

Walter Tankerdon, qui n'a pas quitté miss Dy, veut l'entraîner du
côté de Tribord-Harbour. Elle n'a pas la force de le suivre. Il la
soulève presque inanimée, il l'emporte entre ses bras, il va ainsi
à travers les cris d'épouvante de la foule, au milieu de cette
horrible obscurité...

À cinq heures du matin, un nouveau déchirement métallique se fait
entendre dans la direction de l'est.

Un morceau d'un demi-mille carré vient de se détacher de Standard-
Island...

C'est Tribord-Harbour, ce sont ses fabriques, ses machines, ses
magasins, qui s'en vont à la dérive...

Sous les coups redoublés du cyclone, alors à son summum de
violence, Standard-Island est ballottée comme une épave... Sa
coque achève de se disloquer... Les compartiments se séparent, et
quelques-uns, sous la surcharge de la mer, disparaissent dans les
profondeurs de l'Océan.

...........................

«Après le crack de la Compagnie, le crac de l'île à hélice!»
s'écrie Pinchinat.

Et ce mot résume la situation.

À présent, de la merveilleuse Standard-Island, il ne reste plus
que des morceaux épars, semblables aux fragments sporadiques d'une
comète brisée, qui flottent, non dans l'espace, mais à la surface
de l'immense Pacifique!



XIV -- Dénouement


Au lever de l'aube, voici ce qu'aurait aperçu un observateur, s'il
eût dominé ces parages de quelques centaines de pieds: trois
fragments de Standard-Island, mesurant de deux à trois hectares
chacun, flottent sur ces parages, une douzaine de moindre grandeur
surnagent à la distance d'une dizaine d'encablures les uns des
autres.

La décroissance du cyclone a commencé aux premières lueurs du
jour. Avec la rapidité spéciale à ces grands troubles
atmosphériques, son centre s'est déplacé d'une trentaine de milles
vers l'est. Cependant la mer, si effroyablement secouée, est
toujours monstrueuse, et ces épaves, grandes ou petites, roulent
et tanguent comme des navires sur un océan en fureur.

La partie de Standard-Island qui a le plus souffert est celle qui
servait de base à Milliard-City. Elle a totalement sombré sous le
poids de ses édifices. En vain chercherait-on quelque vestige des
monuments, des hôtels qui bordaient les principales avenues des
deux sections! Jamais la séparation des Bâbordais et des
Tribordais n'a été plus complète, et ils ne la rêvaient pas telle
assurément!

Le nombre des victimes est-il considérable?... Il y a lieu de le
craindre, bien que la population se fût réfugiée à temps au milieu
de la campagne, où le sol offrait plus de résistance au
démembrement.

Eh bien! sont-ils satisfaits, ces Coverley, ces Tankerdon, des
résultats dus à leur coupable rivalité!... Ce n'est pas l'un d'eux
qui gouvernera à l'exclusion de l'autre!... Engloutie, Milliard-
City, et avec elle l'énorme prix dont ils l'ont payée!... Mais que
l'on ne s'apitoie pas sur leur sort! Il leur reste encore assez de
millions dans les coffres des banques américaines et européennes
pour que le pain quotidien soit assuré à leurs vieux jours!

Le fragment de la plus grande dimension comprend cette portion de
la campagne qui s'étendait entre l'observatoire et la batterie de
l'Éperon. Sa superficie est d'environ trois hectares, sur lesquels
les naufragés -- ne peut-on leur donner ce nom? -- sont entassés
au nombre de trois mille. Le deuxième morceau, de dimension un peu
moindre, a conservé certaines bâtisses qui étaient voisines de
Bâbord-Harbour, le port avec plusieurs magasins
d'approvisionnements et l'une des citernes d'eau douce. Quant à la
fabrique d'énergie électrique, aux bâtiments renfermant la
machinerie et la chaufferie, ils ont disparu dans l'explosion des
chaudières. C'est ce deuxième fragment qui sert de refuge à deux
mille habitants. Peut-être pourront-ils établir une communication
avec la première épave, si toutes les embarcations de Bâbord-
Harbour n'ont pas péri. En ce qui concerne Tribord-Harbour, on n'a
pas oublié que cette partie de Standard-Island s'est violemment
détachée vers trois heures après minuit. Elle a sans doute sombré,
car si loin que les regards puissent atteindre, on n'en peut rien
apercevoir. Avec les deux premiers fragments, en surnage un
troisième, d'une superficie de quatre à cinq hectares, comprenant
cette portion de la campagne qui confinait à la batterie de la
Poupe, et sur laquelle se trouvent environ quatre mille naufragés.
Enfin, une douzaine de morceaux, mesurant chacun quelques
centaines de mètres carrés, donnent asile au reste de la
population sauvée du désastre.

Voilà tout ce qui reste de ce qui fut le Joyau du Pacifique!

Il convient donc d'évaluer à plusieurs centaines les victimes de
cette catastrophe.

Et que le ciel soit remercié de ce que Standard-Island n'ait pas
été engloutie en entier sous les eaux du Pacifique!

Mais, si elles sont éloignées de toute terre, comment ces
fractions pourront-elles atteindre quelque littoral du
Pacifique?... Ces naufragés ne sont-ils pas destinés à périr par
famine?... Et survivra-t-il un seul témoin de ce sinistre, sans
précédent dans la nécrologie maritime?...

Non, il ne faut pas désespérer. Ces morceaux en dérive portent des
hommes énergiques et tout ce qu'il est possible de faire pour le
salut commun, ils le feront.

C'est sur la partie voisine de la batterie de l'Éperon que sont
réunis le commodore Ethel Simcoë, le roi et la reine de
Malécarlie, le personnel de l'observatoire, le colonel Stewart,
quelques-uns de ses officiers, un certain nombre des notables de
Milliard-City, les membres du clergé, -- enfin une partie
importante de la population.

Là aussi se trouvent les familles Coverley et Tankerdon, accablées
par l'effroyable responsabilité qui pèse sur leurs chefs. Et ne
sont-elles déjà frappées dans leurs plus chères affections,
puisque Walter et miss Dy ont disparu!... Est-ce un des autres
fragments qui les a recueillis?... Peut-on espérer de jamais les
revoir?...

Le Quatuor Concertant, de même que ses précieux instruments, est
au complet. Pour employer une formule connue, «la mort seule
aurait pu les séparer!» Frascolin envisage la situation avec sang-
froid et n'a point perdu tout espoir. Yvernès, qui a l'habitude de
considérer les choses par leur côte extraordinaire, s'est écrié
devant ce désastre:

«Il serait difficile d'imaginer une fin plus grandiose!»

Quant à Sébastien Zorn, il est hors de lui. D'avoir été bon
prophète en prédisant les malheurs de Standard-Island, comme
Jérémie les malheurs de Sion, cela ne saurait le consoler. Il a
faim, il a froid, il s'est enrhumé, il est pris de violentes
quintes, qui se succèdent sans relâche. Et cet incorrigible
Pinchinat de lui dire.

«Tu as tort, mon vieux Zorn, et deux _quintes_ de suite, c'est
défendu... en harmonie!»

Le violoncelliste étranglerait Son Altesse, s'il en avait la
force, mais il ne l'a pas.

Et Calistus Munbar?... Eh bien, le surintendant est tout
simplement sublime... oui! sublime! Il ne veut désespérer ni du
salut des naufragés, ni du salut de Standard-Island... On se
rapatriera... on réparera l'île à hélice... Les morceaux en sont
bons, et il ne sera pas dit que les éléments auront eu raison de
ce chef-d'oeuvre d'architecture navale!

Ce qui est certain, c'est que le danger n'est plus imminent. Tout
ce qui devait sombrer pendant le cyclone a sombré avec Milliard-
City, ses monuments, ses hôtels, ses habitations, les fabriques,
les batteries, toute cette superstructure d'un poids considérable.
À l'heure qu'il est, les débris sont dans de bonnes conditions,
leur ligne de flottaison s'est sensiblement relevée, et les lames
ne les balayent plus à leur surface.

Il y a donc un répit sérieux, une amélioration tangible, et comme
la menace d'un engloutissement immédiat est écartée, l'état
symptomatique des naufragés est meilleur. Un peu de calme renaît
dans les esprits. Seuls, les femmes et les enfants, incapables de
raisonner, ne peuvent maîtriser leur épouvante.

Et qu'est-il arrivé d'Athanase Dorémus?... Dès le début de la
dislocation, le professeur de danse, de grâces et de maintien
s'est vu emporté avec sa vieille servante sur une des épaves. Mais
un courant l'a ramené vers le fragment où se trouvaient ses
compatriotes du quatuor.

Cependant le commodore Simcoë, comme un capitaine sur un navire
désemparé, aidé de son dévoué personnel, s'est mis à la besogne.
En premier lieu, sera-t-il possible de réunir ces morceaux qui
flottent isolément? Si c'est impossible, pourra-t-on établir une
communication entre eux? Cette dernière question ne tarde pas à
être résolue affirmativement, car plusieurs embarcations sont
intactes à Bâbord-Harbour. En les envoyant d'un débris à l'autre,
le commodore Simcoë saura quelles sont les ressources dont on
dispose, ce qui reste d'eau douce, ce qui reste de vivres.

Mais est-on en mesure de relever la position de cette flottille
d'épaves en longitude et en latitude?...

Non! faute d'instruments pour prendre hauteur, le point ne saurait
être établi, et, dès lors, on ne saurait déterminer si ladite
flottille est à proximité d'un continent ou d'une île?

Vers neuf heures du matin, le commodore Simcoë s'embarque avec
deux de ses officiers dans une chaloupe que vient d'envoyer
Bâbord-Harbour. Cette embarcation lui permet de visiter les divers
fragments, et voici les constatations qui ont été obtenues au
cours de cette enquête.

Les appareils distillatoires de Bâbord-Harbour sont détruits, mais
la citerne contient encore pour une quinzaine de jours d'eau
potable, si l'on réduit la consommation au strict nécessaire.
Quant aux réserves des magasins du port, elles peuvent assurer
l'alimentation des naufragés durant un laps de temps à peu près
égal.

Il est donc de toute nécessité qu'en deux semaines au plus, les
naufragés aient atterri en quelque point du Pacifique.

Ces renseignements sont rassurants dans une certaine mesure.
Toutefois le commodore Simcoë a dû reconnaître que cette nuit
terrible a fait plusieurs centaines de victimes. Quant aux
familles Tankerdon et Coverley, leur douleur est inexprimable. Ni
Walter ni miss Dy n'ont été retrouvés sur les débris visités par
l'embarcation. Au moment de la catastrophe, le jeune homme,
portant sa fiancée évanouie, s'était dirigé vers Tribord-Harbour,
et de cette partie de Standard-Island il n'est rien resté à la
surface du Pacifique...

Dans l'après-midi, le vent ayant molli d'heure en heure, la mer
est tombée, et les fragments ressentent à peine les ondulations de
la houle. Grâce au va-et-vient des embarcations de Bâbord-Harbour,
le commodore Simcoë s'occupe de pourvoir à l'alimentation des
naufragés, en ne leur attribuant que ce qui est nécessaire pour ne
pas mourir de faim.

D'ailleurs, les communications deviennent plus faciles et plus
rapides. Les divers morceaux, obéissant aux lois de l'attraction,
comme des débris de liège à la surface d'une cuvette remplie
d'eau, tendent à se rapprocher les uns des autres. Et comment cela
ne paraîtrait-il pas de bon augure au confiant Calistus Munbar,
qui entrevoit déjà la reconstitution de son Joyau du Pacifique?...

La nuit s'écoule dans une profonde obscurité. Il est loin le temps
où les avenues de Milliard-City, les rues de ses quartiers
commerçants, les pelouses du parc, les champs et les prairies
resplendissaient de feux électriques, où les lunes d'aluminium
versaient à profusion une éblouissante lumière à la surface de
Standard-Island!

Au milieu de ces ténèbres, il s'est produit quelques collisions
entre plusieurs fragments. Ces chocs ne pouvaient être évités,
mais, par bonne chance, ils n'ont pas été assez violents pour
causer de sérieux dommages.

Au jour levant, on constate que les débris se sont très
rapprochés, et flottent de conserve sans se heurter sur cette mer
tranquille. En quelques coups d'aviron, on passe de l'un à
l'autre. Le commodore Simcoë a toute facilité pour réglementer la
consommation des vivres et de l'eau douce. C'est la question
capitale, les naufragés le comprennent et sont résignés.

Les embarcations transportent plusieurs familles. Elles vont à la
recherche de ceux des leurs qu'elles n'ont pas encore revus.
Quelle joie chez celles qui se retrouvent, sans souci des dangers
qui les menacent! Quelle douleur pour les autres, qui ont
vainement fait appel aux absents!

C'est évidemment une circonstance des plus heureuses que la mer
soit redevenue calme. Peut-être est-il regrettable, toutefois, que
le vent n'ait pas continué à souffler du sud-est. Il eût aidé le
courant, qui, dans cette partie du Pacifique, porte vers les
terres australiennes.

Par l'ordre du commodore Simcoë, les vigies sont postées de
manière à observer l'horizon sur tout son périmètre. Si quelque
navire apparaît, on lui fera des signaux. Mais il n'en passe que
rarement en ces parages lointains et à cette époque de l'année où
se déchaînent les tempêtes équinoxiales.

Elle est donc bien faible, cette chance d'apercevoir quelque fumée
se déroulant au-dessus de la ligne de ciel et d'eau, quelque
voilure se découpant à l'horizon... Et, pourtant, vers deux heures
de l'après-midi, le commodore Simcoë reçoit la communication
suivante de l'une des vigies:

«Dans la direction du nord-est, un point se déplace sensiblement,
et, quoiqu'on ne puisse en distinguer la coque, il est certain
qu'un bâtiment passe au large de Standard-Island.»

Cette nouvelle provoque une extraordinaire émotion. Le roi de
Malécarlie, le commodore Simcoë, les officiers, les ingénieurs,
tous se portent du côté où ce bâtiment vient d'être signalé. Ordre
est donné d'attirer son attention soit en hissant des pavillons au
bout d'espars, soit au moyen de détonations simultanées des armes
à feu dont on dispose. Si la nuit vient avant que ces signaux
aient été aperçus, un foyer sera établi sur le fragment de tête,
et, pendant la nuit, comme il sera visible à une grande distance,
il est impossible qu'il ne soit pas aperçu.

Il n'a pas été nécessaire d'attendre jusqu'au soir. La masse en
question se rapproche visiblement. Une grosse fumée se déroule au-
dessus, et il n'est pas douteux qu'elle cherche à rallier les
restes de Standard-Island.

Aussi les lunettes ne la perdent-elles pas de vue, quoique sa
coque soit peu élevée au-dessus de la mer, et qu'elle ne possède
ni mâture ni voilure.

«Mes amis, s'écrie bientôt le commodore Simcoë, je ne me trompe
pas!... C'est un morceau de notre île... et ce ne peut être que
Tribord-Harbour qui a été entraîné au large par les courants!...
Sans doute, M. Somwah a pu faire des réparations à sa machine et
il se dirige vers nous!»

Des démonstrations, qui touchent à la folie, accueillent cette
nouvelle. Il semble que le salut de tous soit maintenant assuré!
C'est comme une partie vitale de Standard-Island qui lui revient
avec ce morceau de Tribord-Harbour!

Les choses, en effet, se sont passées telles que l'a compris le
commodore Simcoë. Après le déchirement, Tribord-Harbour, pris par
un contre-courant, a été repoussé dans le nord-est. Le jour venu,
M. Somwah, l'officier de port, après avoir fait quelques
réparations à la machine légèrement endommagée, est revenu vers le
théâtre du naufrage, ramenant encore plusieurs centaines de
survivants avec lui.

Trois heures après, Tribord-Harbour n'est plus qu'à une encablure
de la flottille... Et quels transports de joie, quels cris
enthousiastes accueillent son arrivée!... Walter Tankerdon et miss
Dy Coverley, qui avaient pu y trouver refuge avant la catastrophe,
sont là l'un près de l'autre...

Cependant, depuis l'arrivée de Tribord-Harbour avec ses réserves
de vivres et d'eau, on entrevoit quelque chance de salut. Ces
magasins possèdent une quantité suffisante de combustible pour
mouvoir ses machines, entretenir ses dynamos, actionner ses
hélices durant quelques jours. Cette force de cinq millions de
chevaux dont il dispose doit lui permettre de gagner la terre la
plus voisine. Cette terre est la Nouvelle-Zélande, d'après les
observations qui ont été faites par l'officier de port.

Mais la difficulté est que ces milliers de personnes puissent
prendre passage sur Tribord-Harbour, sa superficie n'étant que de
six à sept mille mètres carrés. En sera-t-on réduit à l'envoyer
chercher des secours à cinquante milles de là?...

Non! cette navigation exigerait un temps trop considérable, et les
heures sont comptées. Il n'y a pas un jour à perdre, en effet, si
l'on veut préserver les naufragés des horreurs de la famine.

«Nous avons mieux à faire, dit le roi de Malécarlie. Les fragments
de Tribord-Harbour, de la batterie de l'Éperon et de la batterie
de la Poupe peuvent porter en totalité les survivants de Standard-
Island. Relions ces trois fragments par de fortes chaînes, et
mettons-les en file, comme des chalands à la suite d'un
remorqueur. Puis, que Tribord-Harbour prenne la tête, et avec ses
cinq millions de chevaux, il nous conduira à la Nouvelle-Zélande!»

L'avis est excellent, il est pratique, il a toutes chances de
réussir, du moment que Tribord-Harbour dispose d'une si puissante
force locomotrice. La confiance revient au coeur de la population,
comme si elle était déjà en vue d'un port.

Le reste de la journée est employé aux travaux que nécessite
l'amarrage au moyen des chaînes que fournissent les magasins de
Tribord-Harbour. Le commodore Simcoë estime que, dans ces
conditions, ce chapelet flottant pourra faire de huit à dix milles
par vingt-quatre heures. Donc, en cinq jours, aidé par les
courants, il aura franchi les cinquante milles qui le séparent de
la Nouvelle-Zélande. Or, on a l'assurance quelles
approvisionnements peuvent durer jusqu'à cette date. Par prudence,
cependant, en prévision de retards, le rationnement sera maintenu
dans toute sa rigueur.

Les préparatifs terminés, Tribord-Harbour prend la tête du
chapelet vers sept heures du soir. Sous la propulsion de ses
hélices, les deux autres fragments, mis à sa remorque, se
déplacent lentement sur cette mer au calme plat.

Le lendemain, au lever du jour, les vigies ont perdu de vue les
dernières épaves de Standard-Island.

Aucun incident à relater pendant les 4, 5, 6, 7 et 8 avril. Le
temps est favorable, la houle est à peine sensible, et la
navigation s'effectue dans d'excellentes conditions.

Vers huit heures du matin, le 9 avril, la terre est signalée par
bâbord devant, -- une terre haute, que l'on a pu apercevoir d'une
assez grande distance.

Le point ayant été fait, avec les instruments conservés à Tribord-
Harbour, il n'y a aucun doute sur l'identité de cette terre.

C'est la pointe d'Ika-Na-Mawi, la grande île septentrionale de la
Nouvelle-Zélande.

Une journée et une nuit se passent encore et, le lendemain, 10
avril, dans la matinée, Tribord-Harbour vient s'échouer à une
encablure du littoral de la baie Ravaraki.

Quelle satisfaction, quelle sécurité toute cette population
éprouve à sentir sous son pied la vraie terre et non plus ce sol
factice de Standard-Island! Et cependant combien de temps n'eût
pas duré ce solide appareil maritime, si les passions humaines,
plus fortes que les vents et la mer, n'eussent travaillé à sa
destruction!

Les naufragés sont très hospitalièrement reçus par les Néo-
Zélandais, qui s'empressent de les ravitailler de tout ce dont ils
ont besoin.

Dès l'arrivée à Auckland, la capitale d'Ika-Na-Mawi, le mariage de
Walter Tankerdon et de miss Dy Coverley est enfin célébré avec
toute la pompe que comportent les circonstances. Ajoutons que le
Quatuor Concertant se fait une dernière fois entendre à cette
cérémonie à laquelle tous les Milliardais ont voulu assister.
C'est là une union qui sera heureuse, et que ne s'est-elle
accomplie plus tôt dans l'intérêt commun! Sans doute, les jeunes
époux ne possèdent plus qu'un pauvre million de rentes chacun...

«Mais, comme le formule Pinchinat, tout porte à croire qu'ils
trouveront encore le bonheur dans cette médiocre situation de
fortune!»

Quant aux Tankerdon, aux Coverley et autres notables, leur projet
est de retourner en Amérique, où ils n'auront pas à se disputer le
gouvernement d'une île à hélice.

Même détermination en ce qui concerne le commodore Ethel Simcoë,
le colonel Stewart et leurs officiers, le personnel de
l'observatoire, et même le surintendant Calistus Munbar, qui ne
renonce point, tant s'en faut, à son idée de fabriquer une
nouvelle île artificielle.

Le roi et la reine de Malécarlie ne cachent point qu'ils
regrettent cette Standard-Island dans laquelle ils espéraient
terminer paisiblement leur existence!... Espérons que ces ex-
souverains trouveront un coin de terre où leurs derniers jours
s'achèveront à l'abri des dissensions politiques!

Et le Quatuor Concertant?...

Eh bien, le Quatuor Concertant, quoi qu'ait pu dire Sébastien
Zorn, n'a point fait une mauvaise affaire, et, s'il en voulait à
Calistus Munbar de l'avoir embarqué un peu malgré lui, ce serait
pure ingratitude.

En effet, du 25 mai de l'année précédente au 10 avril de la
présente année, il s'est écoulé un peu plus de onze mois, pendant
lesquels nos artistes ont vécu de la plantureuse vie que l'on
sait. Ils ont touché les quatre trimestres de leurs appointements,
dont trois sont déposés dans les banques de San-Francisco et de
New-York, lesquelles les verseront contre signature, quand il leur
conviendra...

Après la cérémonie du mariage à Auckland, Sébastien Zorn, Yvernès,
Frascolin et Pinchinat sont allés prendre congé de leurs amis sans
oublier Athanase Dorémus. Puis ils ont pu s'embarquer sur un
steamer à destination de San-Diégo.

Arrivés le 3 mai dans cette capitale de la Basse-Californie, leur
premier soin est de s'excuser par la voie des journaux d'avoir
manqué de parole onze mois auparavant, et d'exprimer leurs vifs
regrets de s'être fait attendre.

«Messieurs, nous vous aurions attendu vingt ans encore!»

Telle est la réponse qu'ils reçoivent de l'aimable directeur des
soirées musicales de San-Diégo.

On ne saurait être ni plus accommodant ni plus gracieux. Aussi la
seule manière de reconnaître tant de courtoisie est-elle de donner
ce concert annoncé depuis si longtemps!

Et, devant un public aussi nombreux qu'enthousiaste, le quatuor en
_fa, majeur_ de l'Op. 9 de Mozart vaut-il à ces virtuoses,
échappés au naufrage de Standard-Island, l'un des plus grands
succès de leur carrière d'artistes.

Voilà comment se termine l'histoire de cette neuvième merveille du
monde, de cet incomparable Joyau du Pacifique! Tout est bien qui
finit bien, dit-on, mais tout est mal qui finit mal, et n'est-ce
pas le cas de Standard-Island?...

Finie, non! et elle sera reconstruite un jour ou l'autre, -- à ce
que prétend Calistus Munbar.

Et pourtant, -- on ne saurait trop le répéter, -- créer une île
artificielle, une île qui se déplace à la surface des mers, n'est-
ce pas dépasser les limites assignées au génie humain, et n'est-il
pas défendu à l'homme, qui ne dispose ni des vents ni des flots,
d'usurper si témérairement sur le Créateur?...

FIN DE LA SECONDE ET DERNIÈRE PARTIE.



[1] Deux milliards 500 millions de francs.
[2] L'enceinte fortifiée de Paris mesure trente-neuf kilomètres, et
compte vingt-trois kilomètres à son ancien mur d'octroi.
[3] 30 millions de francs.
[4] Ces relevés sont donnés d'après les cartes françaises dont le
méridien zéro passe par Paris, -- méridien qui était généralement
adopté à cette époque.
[5] Cette aroïdée est largement utilisée dans l'alimentation des
naturels du Pacifique.
[6] Industrie qui utilise les noix de coco, lesquelles, après avoir
été fendues et desséchées soit au soleil, soit au feu, fournissent
cette pulpe désignée sous le nom de «coprah» qui entre dans la
composition des savons de Marseille.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'île à hélice" ***

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