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Title: La Jangada - Huit cent lieues sur l'Amazone
Author: Verne, Jules, 1828-1905
Language: French
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Jules Verne

LA JANGADA

Huit cent lieues sur l'Amazone

(1881)


Table des matières

PREMIER ÉPISODE
CHAPITRE PREMIER UN CAPITAINE DES BOIS
CHAPITRE DEUXIÈME VOLEUR ET VOLÉ
CHAPITRE TROISIÈME LA FAMILLE GARRAL
CHAPITRE QUATRIÈME HÉSITATIONS
CHAPITRE CINQUIÈME L'AMAZONE
CHAPITRE SIXIÈME TOUTE UNE FORÊT PAR TERRE
CHAPITRE SEPTIÈME EN SUIVANT UNE LIANE
CHAPITRE HUITIÈME LA JANGADA
CHAPITRE NEUVIÈME LE SOIR DU 5 JUIN
CHAPITRE DIXIÈME D'IQUITOS À PEVAS
CHAPITRE ONZIÈME DE PEVAS À LA FRONTIÈRE
CHAPITRE DOUZIÈME FRAGOSO À L'OUVRAGE
CHAPITRE TREIZIÈME TORRÈS
CHAPITRE QUATORZIÈME EN DESCENDANT ENCORE
CHAPITRE QUINZIÈME EN DESCENDANT TOUJOURS
CHAPITRE SEIZIÈME EGA
CHAPITRE DIX-SEPTIÈME UNE ATTAQUE
CHAPITRE DIX-HUITIÈME LE DÎNER D'ARRIVÉE
CHAPITRE DIX-NEUVIÈME HISTOIRE ANCIENNE
CHAPITRE VINGTIÈME ENTRE CES DEUX HOMMES
DEUXIÈME ÉPISODE
CHAPITRE PREMIER MANAO
CHAPITRE DEUXIÈME LES PREMIERS INSTANTS
CHAPITRE TROISIÈME UN RETOUR SUR LE PASSÉ
CHAPITRE QUATRIÈME PREUVES MORALES
CHAPITRE CINQUIÈME PREUVES MATÉRIELLES
CHAPITRE SIXIÈME LE DERNIER COUP
CHAPITRE SEPTIÈME RÉSOLUTIONS
CHAPITRE HUITIÈME PREMIÈRES RECHERCHES
CHAPITRE NEUVIÈME SECONDES RECHERCHES
CHAPITRE DIXIÈME UN COUP DE CANON
CHAPITRE ONZIÈME CE QUI EST DANS L'ÉTUI
CHAPITRE DOUZIÈME LE DOCUMENT
CHAPITRE TREIZIÈME OÙ IL EST QUESTION DE CHIFFRES
CHAPITRE QUATORZIÈME À TOUT HASARD
CHAPITRE QUINZIÈME DERNIERS EFFORTS
CHAPITRE SEIZIÈME DISPOSITIONS PRISES
CHAPITRE DIX-SEPTIÈME LA DERNIÈRE NUIT
CHAPITRE DIX-HUITIÈME FRAGOSO
CHAPITRE DIX-NEUVIÈME LE CRIME DE TIJUCO
CHAPITRE VINGTIÈME LE BAS-AMAZONE



PREMIER ÉPISODE



CHAPITRE PREMIER
UN CAPITAINE DES BOIS

_«Phyjslyddqfdzxgasgzzqqehxgkfndrxujugiocytdxvksbxhhuypo
hdvyrymhuhpuydkjoxphetozsletnpmvffovpdpajxhyynojyggayme
qynfuqlnmvlyfgsuzmqiztlbqgyugsqeubvnrcredgruzblrmxyuhqhp
zdrrgcrohepqxufivvrplphonthvddqfhqsntzhhhnfepmqkyuuexktog
zgkyuumfvijdqdpzjqsykrplxhxqrymvklohhhotozvdksppsuvjhd.»_

L'homme qui tenait à la main le document, dont ce bizarre
assemblage de lettres formait le dernier alinéa, resta quelques
instants pensif, après l'avoir attentivement relu.

Le document comptait une centaine de ces lignes, qui n'étaient pas
même divisées par mots. Il semblait avoir été écrit depuis des
années, et, sur la feuille d'épais papier que couvraient ces
hiéroglyphes, le temps avait déjà mis sa patine jaunâtre.

Mais, suivant quelle loi ces lettres avaient-elles été réunies?
Seul, cet homme eût pu le dire. En effet, il en est de ces
langages chiffrés comme des serrures des coffres-forts modernes:
ils se défendent de la même façon. Les combinaisons qu'ils
présentent se comptent par milliards, et la vie d'un calculateur
ne suffirait pas à les énoncer. Il faut le «mot» pour ouvrir le
coffre de sûreté; il faut le «chiffre» pour lire un cryptogramme
de ce genre. Aussi, on le verra, celui-ci devait résister aux
tentatives les plus ingénieuses, et cela, dans des circonstances
de la plus haute gravité.

L'homme qui venait de relire ce document n'était qu'un simple
capitaine des bois.

Au Brésil, on désigne sous cette appellation «capitães do mato»,
les agents employés à la recherche des nègres marrons.

C'est une institution qui date de 1722. À cette époque, les idées
anti-esclavagistes ne s'étaient fait jour que dans l'esprit de
quelques philanthropes. Plus d'un siècle devait se passer encore
avant que les peuples civilisés les eussent admises et appliquées.
Il semble, cependant, que ce soit un droit, le premier des droits
naturels pour l'homme, que celui d'être libre, de s'appartenir,
et, pourtant, des milliers d'années s'étaient écoulées avant que
la généreuse pensée vînt à quelques nations d'oser le proclamer.

En 1852,--année dans laquelle va se dérouler cette histoire,--
il y avait encore des esclaves au Brésil, et, conséquemment, des
capitaines des bois pour leur donner la chasse. Certaines raisons
d'économie politique avaient retardé l'heure de l'émancipation
générale; mais, déjà, le noir avait le droit de se racheter, déjà
les enfants qui naissaient de lui naissaient libres. Le jour
n'était donc plus éloigné où ce magnifique pays, dans lequel
tiendraient les trois quarts de l'Europe, ne compterait plus un
seul esclave parmi ses dix millions d'habitants.

En réalité, la fonction de capitaine des bois était destinée à
disparaître dans un temps prochain, et, à cette époque, les
bénéfices produits par la capture des fugitifs étaient
sensiblement diminués. Or, si, pendant la longue période où les
profits du métier furent assez rémunérateurs, les capitaines des
bois formaient un monde d'aventuriers, le plus ordinairement
composé d'affranchis, de déserteurs, qui méritaient peu d'estime,
il va de soi qu'à l'heure actuelle ces chasseurs d'esclaves ne
devaient plus appartenir qu'au rebut de la société, et, très
probablement, l'homme au document ne déparait pas la peu
recommandable milice des «capitães do mato».

Ce Torrès,--ainsi se nommait-il,--n'était ni un métis, ni un
Indien, ni un noir, comme la plupart de ses camarades: c'était un
blanc d'origine brésilienne, ayant reçu un peu plus d'instruction
que n'en comportait sa situation présente. En effet, il ne fallait
voir en lui qu'un de ces déclassés, comme il s'en rencontre tant
dans les lointaines contrées du Nouveau Monde, et, à une époque où
la loi brésilienne excluait encore de certains emplois les
mulâtres ou autres sang-mêlé, si cette exclusion l'eût atteint, ce
n'eût pas été pour son origine, mais pour cause d'indignité
personnelle.

En ce moment, d'ailleurs, Torrès n'était plus au Brésil.

Il avait tout récemment passé la frontière, et, depuis quelques
jours, il errait dans ces forêts du Pérou, au milieu desquelles se
développe le cours du Haut-Amazone.

Torrès était un homme de trente ans environ, bien constitué, sur
qui les fatigues d'une existence assez problématique ne semblaient
pas avoir eu prise, grâce à un tempérament exceptionnel, à une
santé de fer.

De taille moyenne, large d'épaules, les traits réguliers, la
démarche assurée, le visage très hâlé par l'air brûlant des
tropiques, il portait une épaisse barbe noire. Ses yeux, perdus
sous des sourcils rapprochés, jetaient ce regard vif, mais sec,
des natures impudentes. Même au temps où le climat ne l'avait pas
encore bronzée, sa face, loin de rougir facilement, devait plutôt
se contracter sous l'influence des passions mauvaises.

Torrès était vêtu à la mode fort rudimentaire du coureur des bois.
Ses vêtements témoignaient d'un assez long usage: sur sa tête, il
portait un chapeau de cuir à larges bords, posé de travers; sur
ses reins, une culotte de grosse laine, se perdant sous la tige
d'épaisses bottes, qui formaient la partie la plus solide de ce
costume; un «puncho» déteint, jaunâtre, ne laissant voir ni ce
qu'était la veste, ni ce qu'avait été le gilet, qui lui couvraient
la poitrine.

Mais, si Torrès était un capitaine des bois, il était évident
qu'il n'exerçait plus ce métier, du moins dans les conditions où
il se trouvait actuellement. Cela se voyait à l'insuffisance de
ses moyens de défense ou d'attaque pour la poursuite des noirs.
Pas d'arme à feu: ni fusil, ni revolver. À la ceinture, seulement,
un de ces engins qui tiennent plus du sabre que du couteau de
chasse et qu'on appelle une «manchetta». En outre, Torrès était
muni d'une «enchada», sorte de houe, plus spécialement employée à
la poursuite des tatous et des agoutis, qui abondent dans les
forêts du Haut-Amazone, où les fauves sont généralement peu à
craindre.

En tout cas, ce jour-là, 4 mai 1852, il fallait que cet aventurier
fût singulièrement absorbé dans la lecture du document sur lequel
ses yeux étaient fixés, ou que, très habitué à errer dans ces bois
du Sud-Amérique, il fût bien indifférent à leurs splendeurs. En
effet, rien ne pouvait le distraire de son occupation: ni ce cri
prolongé des singes hurleurs, que M. Saint-Hilaire a justement
comparé au bruit de la cognée du bûcheron, s'abattant sur les
branches d'arbres;--ni le tintement sec des anneaux du crotale,
serpent peu agressif, il est vrai, mais excessivement venimeux;--
ni la voix criarde du crapaud cornu, auquel appartient le prix de
laideur dans la classe des reptiles;--ni même le coassement à la
fois sonore et grave de la grenouille mugissante, qui, si elle ne
peut prétendre à dépasser le boeuf en grosseur, l'égale par
l'éclat de ses beuglements.

Torrès n'entendait rien de tous ces vacarmes, qui sont comme la
voix complexe des forêts du Nouveau Monde. Couché au pied d'un
arbre magnifique, il n'en était même plus à admirer la haute
ramure de ce «pao ferro» ou bois de fer, à sombre écorce, serré de
grain, dur comme le métal qu'il remplace dans l'arme ou l'outil de
l'Indien sauvage. Non! Abstrait dans sa pensée, le capitaine des
bois tournait et retournait entre ses doigts le singulier
document. Avec le chiffre dont il avait le secret, il restituait à
chaque lettre sa valeur véritable; il lisait, il contrôlait le
sens de ces lignes incompréhensibles pour tout autre que pour lui,
et alors il souriait d'un mauvais sourire.

Puis, il se laissa aller à murmurer à mi-voix ces quelques phrases
que personne ne pouvait entendre en cet endroit désert de la forêt
péruvienne, et que personne n'aurait su comprendre, d'ailleurs:

«Oui, dit-il, voilà une centaine de lignes, bien nettement
écrites, qui ont pour quelqu'un que je sais une importance dont il
ne peut se douter! Ce quelqu'un est riche! C'est une question de
vie ou de mort pour lui, et partout cela se paye cher!»

Et regardant le document d'un oeil avide:

«À un conto de reis seulement pour chacun des mots de cette
dernière phrase, cela ferait une somme[1]! C'est qu'elle a son
prix, cette phrase! Elle résume le document tout entier! Elle
donne leurs vrais noms aux vrais personnages! Mais, avant de
s'essayer à la comprendre, il faudrait commencer par déterminer le
nombre de mots qu'elle contient, et l'eût-on fait, son sens
véritable échapperait encore!»

Et, ce disant, Torrès se mit à compter mentalement.

«Il y a là cinquante-huit mots! s'écria-t-il, ce qui ferait
cinquante-huit contos[2]! Rien qu'avec cela on pourrait vivre au
Brésil, en Amérique, partout où l'on voudrait, et même vivre à ne
rien faire! Et que serait-ce donc si tous les mots de ce document
m'étaient payés à ce prix! Il faudrait alors compter par centaines
de contos! Ah! mille diables! J'ai là toute une fortune à
réaliser, ou je ne suis que le dernier des sots!»

Il semblait que les mains de Torrès, palpant l'énorme somme, se
refermaient déjà sur des rouleaux d'or.

Brusquement, sa pensée prit alors un nouveau cours.

«Enfin! s'écria-t-il, je touche au but, et je ne regretterai pas
les fatigues de ce voyage, qui m'a conduit des bords de
l'Atlantique au cours du Haut-Amazone! Cet homme pouvait avoir
quitté l'Amérique, il pouvait être au-delà des mers, et alors,
comment aurais-je pu l'atteindre? Mais non! Il est là, et, en
montant à la cime de l'un de ces arbres, je pourrais apercevoir le
toit de l'habitation où il demeure avec toute sa famille!»

Puis, saisissant le papier et l'agitant avec un geste fébrile:

«Avant demain, dit-il, je serai en sa présence! Avant demain, il
saura que son honneur, sa vie sont renfermés dans ces lignes! Et
lorsqu'il voudra en connaître le chiffre qui lui permette de les
lire, eh bien, il le payera, ce chiffre! Il le payera, si je veux,
de toute sa fortune, comme il le payerait de tout son sang! Ah!
mille diables! Le digne compagnon de la milice qui m'a remis ce
document précieux, qui m'en a donné le secret, qui m'a dit où je
trouverais son ancien collègue et le nom sous lequel il se cache
depuis tant d'années, ce digne compagnon ne se doutait guère qu'il
faisait ma fortune!»

Torrès regarda une dernière fois le papier jauni, et, après
l'avoir plié avec soin, il le serra dans un solide étui de cuivre,
qui lui servait aussi de porte-monnaie.

En vérité, si toute la fortune de Torrès était contenue dans cet
étui, grand comme un porte-cigare, en aucun pays du monde il n'eût
passé pour riche. Il avait bien là un peu de toutes les monnaies
d'or des États environnants: deux doubles condors des États-Unis
de Colombie, valant chacun cent francs environ, des bolivars
vénézuéliens pour une somme égale, des sols péruviens pour le
double, quelques escudos chiliens pour cinquante francs au plus,
et d'autres minimes pièces. Mais tout cela ne faisait qu'une somme
ronde de cinq cents francs, et encore Torrès eût-il été très
embarrassé de dire où et comment il l'avait acquise.

Ce qui était certain, c'est que, depuis quelques mois, après avoir
abandonné brusquement ce métier de capitaine des bois qu'il
exerçait dans la province du Para, Torrès avait remonté le bassin
de l'Amazone et passé la frontière pour entrer sur le territoire
péruvien.

À cet aventurier, d'ailleurs, il n'avait fallu que peu de choses
pour vivre. Quelles dépenses lui étaient nécessaires? Rien pour
son logement, rien pour son habillement. La forêt lui procurait sa
nourriture qu'il préparait sans frais, à la mode des coureurs de
bois. Il lui suffisait de quelques reis pour son tabac qu'il
achetait dans les missions ou dans les villages, autant pour
l'eau-de-vie de sa gourde. Avec peu, il pouvait aller loin.

Lorsque le papier eut été serré dans l'étui de métal, dont le
couvercle se fermait hermétiquement, Torrès, au lieu de le
replacer dans la poche de la vareuse que recouvrait son poncho,
crut mieux faire, par excès de précaution, en le déposant, près de
lui, dans le creux d'une racine de l'arbre au pied duquel il était
étendu.

C'était une imprudence qui faillit lui coûter cher!

Il faisait très chaud. Le temps était lourd. Si l'église de la
bourgade la plus voisine eût possédé une horloge, cette horloge
aurait alors sonné deux heures après midi, et, avec le vent qui
portait, Torrès l'eût entendue, car il n'en était pas à plus de
deux milles.

Mais l'heure lui était indifférente, sans doute. Habitué à se
guider sur la hauteur, plus ou moins bien calculée, du soleil
au-dessus de l'horizon, un aventurier ne saurait apporter
l'exactitude militaire dans les divers actes de la vie. Il déjeune
ou dîne quand il lui plaît ou lorsqu'il le peut. Il dort où et
quand le sommeil le prend. Si la table n'est pas toujours mise, le
lit est toujours fait au pied d'un arbre, dans l'épaisseur d'un
fourré, en pleine forêt.

Torrès n'était pas autrement difficile sur les questions de
confort. D'ailleurs, s'il avait marché une grande partie de la
matinée, il venait de manger quelque peu, et le besoin de dormir
se faisait maintenant sentir. Or, deux ou trois heures de repos le
mettraient en état de reprendre sa route. Il se coucha donc sur
l'herbe le plus confortablement qu'il put, en attendant le
sommeil.

Cependant Torrès n'était pas de ces gens qui s'endorment sans
s'être préparés à cette opération par certains préliminaires. Il
avait l'habitude d'abord d'avaler quelques gorgées de forte
liqueur, puis, cela fait, de fumer une pipe. L'eau-de-vie
surexcite le cerveau, et la fumée du tabac se mélange bien à la
fumée des rêves. Du moins, c'était son opinion.

Torrès commença donc par appliquer à ses lèvres une gourde qu'il
portait à son côté. Elle contenait cette liqueur connue
généralement sous le nom de «chica» au Pérou, et plus
particulièrement sous celui de «caysuma» sur le Haut-Amazone.
C'est le produit d'une distillation légère de la racine de manioc
doux, dont on a provoqué la fermentation, et à laquelle le
capitaine des bois, en homme dont le palais est à demi blasé,
croyait devoir ajouter une bonne dose de tafia.

Lorsque Torrès eut bu quelques gorgées de cette liqueur, il agita
la gourde, et il constata, non sans regrets, qu'elle était à peu
près vide.

«À renouveler!» dit-il simplement.

Puis, tirant une courte pipe en racine, il la bourra de ce tabac
âcre et grossier du Brésil, dont les feuilles appartenaient à cet
antique «pétun» rapporté en France par Nicot, auquel on doit la
vulgarisation de la plus productive et de la plus répandue des
solanées.

Ce tabac n'avait rien de commun avec le scaferlati de premier
choix que produisent les manufactures françaises, mais Torrès
n'était pas plus difficile sur ce point que sur bien d'autres. Il
battit le briquet, enflamma un peu de cette substance visqueuse,
connue sous le nom d'» amadou de fourmis», que sécrètent certains
hyménoptères, et il alluma sa pipe.

À la dixième aspiration, ses yeux se fermaient, la pipe lui
échappait des doigts, et il s'endormait, ou plutôt il tombait dans
une sorte de torpeur qui n'était pas du vrai sommeil.



CHAPITRE DEUXIÈME
VOLEUR ET VOLÉ

Torrès dormait depuis une demi-heure environ, lorsqu'un bruit se
fit entendre sous les arbres. C'était un bruit de pas légers,
comme si quelque visiteur eût marché pieds nus, en prenant
certaines précautions pour ne pas être entendu. Se mettre en garde
contre toute approche suspecte aurait été le premier soin de
l'aventurier, si ses yeux eussent été ouverts en ce moment. Mais
ce n'était pas là de quoi l'éveiller, et celui qui s'avançait put
arriver en sa présence, à dix pas de l'arbre, sans avoir été
aperçu.

Ce n'était point un homme, c'était un «guariba».

De tous ces singes à queue prenante qui hantent les forêts du
Haut-Amazone, sahuis aux formes gracieuses, sajous cornus, monos à
poils gris, sagouins qui ont l'air de porter un masque sur leur
face grimaçante, le guariba est sans contredit le plus original.
D'humeur sociable, peu farouche, très différent en cela du
«mucura» féroce et infect, il a le goût de l'association et marche
le plus ordinairement en troupe. C'est lui dont la présence se
signale au loin par ce concert de voix monotones, qui ressemble
aux prières psalmodiées des chantres. Mais, si la nature ne l'a
pas créé méchant, il ne faut pas qu'on l'attaque sans précaution.
En tout cas, ainsi qu'on va le voir, un voyageur endormi ne laisse
pas d'être exposé, lorsqu'un guariba le surprend dans cette
situation et hors d'état de se défendre.

Ce singe, qui porte aussi le nom de «barbado» au Brésil, était de
grande taille. La souplesse et la vigueur de ses membres devaient
faire de lui un vigoureux animal, aussi apte à lutter sur le sol
qu'à sauter de branche en branche à la cime des géants de la
forêt.

Mais, alors, celui-ci s'avançait à petits pas, prudemment. Il
jetait des regards à droite et à gauche, en agitant rapidement sa
queue. À ces représentants de la race simienne, la nature ne s'est
pas contentée de donner quatre mains,--ce qui en fait des
quadrumanes--, elle s'est montrée plus généreuse, et ils en ont
véritablement cinq, puisque l'extrémité de leur appendice caudal
possède une parfaite faculté de préhension.

Le guariba s'approcha sans bruit, brandissant un solide bâton,
qui, manoeuvré par son bras vigoureux, pouvait devenir une arme
redoutable. Depuis quelques minutes, il avait dû apercevoir
l'homme couché au pied de l'arbre, mais l'immobilité du dormeur
l'engagea, sans doute, à venir le voir de plus près. Il s'avança
donc, non sans quelque hésitation, et s'arrêta enfin à trois pas
de lui.

Sur sa face barbue s'ébaucha une grimace qui découvrit ses dents
acérées, d'une blancheur d'ivoire, et son bâton s'agita d'une
façon peu rassurante pour le capitaine des bois.

Très certainement la vue de Torrès n'inspirait pas à ce guariba
des idées bienveillantes. Avait-il donc des raisons particulières
d'en vouloir à cet échantillon de la race humaine que le hasard
lui livrait sans défense? Peut-être! On sait combien certains
animaux gardent la mémoire des mauvais traitements qu'ils ont
reçus, et il était possible que celui-ci eût quelque rancune en
réserve contre les coureurs des bois.

En effet, pour les Indiens surtout, le singe est un gibier dont il
convient de faire le plus grand cas, et, à quelque espèce qu'il
appartienne, ils lui donnent la chasse avec toute l'ardeur d'un
Nemrod, non seulement pour le plaisir de le chasser, mais aussi
pour le plaisir de le manger.

Quoi qu'il en soit, si le guariba ne parut pas disposé à
intervertir les rôles cette fois, s'il n'alla pas jusqu'à oublier
que la nature n'a fait de lui qu'un simple herbivore en songeant à
dévorer le capitaine des bois, il sembla du moins très décidé à
détruire un de ses ennemis naturels.

Aussi, après l'avoir regardé pendant quelques instants, le guariba
commença à faire le tour de l'arbre. Il marchait lentement,
retenant son souffle, mais se rapprochant de plus en plus. Son
attitude était menaçante, sa physionomie féroce. Assommer d'un
seul coup cet homme immobile, rien ne devait lui être plus aisé,
et, en ce moment, il est certain que la vie de Torrès ne tenait
plus qu'à un fil.

En effet, le guariba s'arrêta une seconde fois tout près de
l'arbre, il se plaça de côté, de manière à dominer la tête du
dormeur, et il leva son bâton pour l'en frapper.

Mais, si Torrès avait été imprudent en déposant près de lui, dans
le creux d'une racine, l'étui qui contenait son document et sa
fortune, ce fut cette imprudence cependant qui lui sauva la vie.

Un rayon de soleil, se glissant entre les branches, vint frapper
l'étui, dont le métal poli s'alluma comme un miroir. Le singe,
avec cette frivolité particulière à son espèce, fut immédiatement
distrait. Ses idées--si tant est qu'un animal puisse avoir des
idées--, prirent aussitôt un autre cours. Il se baissa, ramassa
l'étui, recula de quelques pas, et, l'élevant à la hauteur de ses
yeux, il le regarda, non sans surprise, en le faisant miroiter.
Peut-être fut-il encore plus étonné, lorsqu'il entendit résonner
les pièces d'or que cet étui contenait. Cette musique l'enchanta.
Ce fut comme un hochet aux mains d'un enfant. Puis, il le porta à
sa bouche, et ses dents grincèrent sur le métal, mais ne
cherchèrent point à l'entamer.

Sans doute, le guariba crut avoir trouvé là quelque fruit d'une
nouvelle espèce, une sorte d'énorme amande toute brillante, avec
un noyau qui jouait librement dans sa coque. Mais, s'il comprit
bientôt son erreur, il ne pensa pas que ce fût une raison pour
jeter cet étui. Au contraire, il le serra plus étroitement dans sa
main gauche, et laissa choir son bâton, qui, en tombant, brisa une
branche sèche.

À ce bruit, Torrès se réveilla, et, avec la prestesse des gens
toujours aux aguets, chez lesquels le passage de l'état de sommeil
à l'état de veille s'opère sans transition, il fut aussitôt
debout.

En un instant, Torrès avait reconnu à qui il avait affaire.

«Un guariba!» s'écria-t-il.

Et sa main saisissant la manchetta déposée près de lui, il se mit
en état de défense.

Le singe, effrayé, s'était aussitôt reculé, et, moins brave devant
un homme éveillé que devant un homme endormi, après une rapide
gambade, il se glissa sous les arbres.

«Il était temps! s'écria Torrès. Le coquin m'aurait assommé sans
plus de cérémonie!»

Soudain, entre les mains du singe, qui s'était arrêté à vingt pas
et le regardait avec force grimaces, comme s'il eût voulu le
narguer, il aperçut son précieux étui.

«Le gueux! s'écria-t-il encore. S'il ne m'a pas tué, il a presque
fait pis! Il m'a volé!»

La pensée que l'étui contenait son argent ne fut cependant pas
pour le préoccuper tout d'abord. Mais ce qui le fit bondir, c'est
l'idée que l'étui renfermait ce document, dont la perte,
irréparable pour lui, entraînerait celle de toutes ses espérances.

«Mille diables!» s'écria-t-il.

Et cette fois, voulant, coûte que coûte, reprendre son étui,
Torrès s'élança à la poursuite du guariba.

Il ne se dissimulait pas que d'atteindre cet agile animal ce
n'était pas facile. Sur le sol, il s'enfuirait trop vite; dans les
branches, il s'enfuirait trop haut. Un coup de fusil bien ajusté
aurait seul pu l'arrêter dans sa course ou dans son vol; mais
Torrès ne possédait aucune arme à feu. Son sabre-poignard et sa
houe n'auraient eu raison du guariba qu'à la condition de pouvoir
l'en frapper.

Il devint bientôt évident que le singe ne pourrait être atteint
que par surprise. De là, nécessité pour Torrès de ruser avec le
malicieux animal. S'arrêter, se cacher derrière quelque tronc
d'arbre, disparaître sous un fourré, inciter le guariba, soit à
s'arrêter, soit à revenir sur ses pas, il n'y avait pas autre
chose à tenter. C'est ce que fit Torrès, et la poursuite commença
dans ces conditions; mais, lorsque le capitaine des bois
disparaissait, le singe attendait patiemment qu'il reparût, et, à
ce manège, Torrès se fatiguait sans résultat.

«Damné guariba! s'écria-t-il bientôt. Je n'en viendrai jamais à
bout, et il peut me reconduire ainsi jusqu'à la frontière
brésilienne! Si encore il lâchait mon étui! Mais non! Le tintement
des pièces d'or l'amuse! Ah! voleur! si je parviens à
t'empoigner!...»

Et Torrès de reprendre sa poursuite, et le singe de détaler avec
une nouvelle ardeur!

Une heure se passa dans ces conditions, sans amener aucun
résultat. Torrès y mettait un entêtement bien naturel. Comment,
sans ce document, pourrait-il battre monnaie?

La colère prenait alors Torrès. Il jurait, il frappait la terre du
pied, il menaçait le guariba. La taquine bête ne lui répondait que
par un ricanement bien fait pour le mettre hors de lui.

Et alors Torrès se remettait à le poursuivre. Il courait à perdre
haleine, s'embarrassant dans ces hautes herbes, ces épaisses
broussailles, ces lianes entrelacées, à travers lesquelles le
guariba passait comme un coureur de steeple-chase. De grosses
racines cachées sous les herbes barraient parfois les sentiers. Il
buttait, il se relevait. Enfin il se surprit à crier: «À moi! à
moi! au voleur!» comme s'il eût pu se faire entendre.

Bientôt, à bout de forces, et la respiration lui manquant, il fut
obligé de s'arrêter.

«Mille diables! dit-il, quand je poursuivais les nègres marrons à
travers les halliers, ils me donnaient moins de peine! Mais je
l'attraperai, ce singe maudit; j'irai, oui! j'irai, tant que mes
jambes pourront me porter, et nous verrons!...»

Le guariba était resté immobile, en voyant que l'aventurier avait
cessé de le poursuivre. Il se reposait, lui aussi, bien qu'il fût
loin d'être arrivé à ce degré d'épuisement qui interdisait tout
mouvement à Torrès.

Il resta ainsi pendant dix minutes, grignotant deux ou trois
racines qu'il venait d'arracher à fleur de terre, et il faisait de
temps en temps tinter l'étui à son oreille.

Torrès, exaspéré, lui jeta des pierres qui l'atteignirent, mais
sans lui faire grand mal à cette distance.

Il fallait pourtant prendre un parti. D'une part, continuer à
poursuivre le singe avec si peu de chances de pouvoir l'atteindre,
cela devenait insensé; de l'autre, accepter pour définitive cette
réplique du hasard à toutes ses combinaisons, être non seulement
vaincu, mais déçu et mystifié par un sot animal, c'était
désespérant.

Et cependant, Torrès devait le reconnaître, lorsque la nuit serait
venue, le voleur disparaîtrait sans peine, et lui, le volé, serait
embarrassé même de retrouver son chemin à travers cette épaisse
forêt. En effet, la poursuite l'avait entraîné à plusieurs milles
des berges du fleuve, et il lui serait déjà malaisé d'y revenir.

Torrès hésita, il tâcha de résumer ses idées avec sang-froid, et,
finalement, après avoir proféré une dernière imprécation, il
allait abandonner toute idée de rentrer en possession de son étui,
quand, songeant encore, en dépit de sa volonté, à ce document, à
tout cet avenir échafaudé sur l'usage qu'il en comptait faire, il
se dit qu'il se devait de tenter un dernier effort.

Il se releva donc.

Le guariba se releva aussi.

Il fit quelques pas en avant.

Le singe en fit autant en arrière; mais, cette fois, au lieu de
s'enfoncer plus profondément dans la forêt, il s'arrêta au pied
d'un énorme ficus,--cet arbre dont les échantillons variés sont
si nombreux dans tout le bassin du Haut-Amazone.

Saisir le tronc de ses quatre mains, grimper avec l'agilité d'un
clown qui serait un singe, s'accrocher avec sa queue prenante aux
premières branches étendues horizontalement à quarante pieds
au-dessus du sol, puis se hisser à la cime de l'arbre, jusqu'au point
où ses derniers rameaux fléchissaient sous lui, ce ne fut qu'un
jeu pour l'agile guariba et l'affaire de quelques instants.

Là, installé tout à son aise, il continua son repas interrompu en
cueillant les fruits qui se trouvaient à la portée de sa main.
Certes, Torrès aurait eu, lui aussi, grand besoin de boire et de
manger, mais impossible! Sa musette était plate, sa gourde était
vide!

Cependant, au lieu de revenir sur ses pas, il se dirigea vers
l'arbre, bien que la situation prise par le singe fût encore plus
défavorable pour lui. Il ne pouvait songer un instant à grimper
aux branches de ce ficus, que son voleur aurait eu vite fait
d'abandonner pour un autre.

Et toujours l'insaisissable étui de résonner à son oreille!

Aussi, dans sa fureur, dans sa folie, Torrès apostropha-t-il le
guariba. Dire de quelle série d'invectives il le gratifia, serait
impossible. N'alla-t-il pas jusqu'à le traiter, non seulement de
métis, ce qui est déjà une grave injure dans la bouche d'un
Brésilien de race blanche, mais encore de «curiboca», c'est-à-dire
de métis, de nègre et d'Indien! Or, de toutes les insultes qu'un
homme puisse adresser à un autre, il n'en est certainement pas de
plus cruelle sous cette latitude équatoriale.

Mais le singe, qui n'était qu'un simple quadrumane, se moquait de
tout ce qui eût révolté un représentant de l'espèce humaine.

Alors Torrès recommença à lui jeter des pierres, des morceaux de
racines, tout ce qui pouvait lui servir de projectiles. Avait-il
donc l'espoir de blesser grièvement le singe? Non! Il ne savait
plus ce qu'il faisait. À vrai dire, la rage de son impuissance lui
ôtait toute raison. Peut-être espéra-t-il un instant que, dans un
mouvement que ferait le guariba pour passer d'une branche à une
autre, l'étui lui échapperait, voire même que, pour ne pas
demeurer en reste avec son agresseur, il s'aviserait de le lui
lancer à la tête! Mais non! Le singe tenait à conserver l'étui, et
tout en le serrant d'une main, il lui en restait encore trois pour
se mouvoir.

Torrès, désespéré, allait définitivement abandonner la partie et
revenir vers l'Amazone, lorsqu'un bruit de voix se fit entendre.
Oui! un bruit de voix humaines.

On parlait à une vingtaine de pas de l'endroit où s'était arrêté
le capitaine des bois.

Le premier soin de Torrès fut de se cacher dans un épais fourré.
En homme prudent, il ne voulait pas se montrer, sans savoir au
moins à qui il pouvait avoir affaire.

Palpitant, très intrigué, l'oreille tendue, il attendait, lorsque
tout à coup retentit la détonation d'une arme à feu.

Un cri lui succéda, et le singe, mortellement frappé tomba
lourdement sur le sol, tenant toujours l'étui de Torrès.

«Par le diable! s'écria celui-ci, voilà pourtant une balle qui est
arrivée à propos!»

Et cette fois, sans s'inquiéter d'être vu, il sortait du fourré,
lorsque deux jeunes gens apparurent sous les arbres.

C'étaient des Brésiliens, vêtus en chasseurs, bottes de cuir,
chapeau léger de fibres de palmier, veste ou plutôt vareuse,
serrée à la ceinture et plus commode que le puncho national. À
leurs traits, à leur teint, on eût facilement reconnu qu'ils
étaient de sang portugais.

Chacun d'eux était armé d'un de ces longs fusils de fabrication
espagnole, qui rappellent un peu les armes arabes, fusils à longue
portée, d'une assez grande justesse, et que les habitués de ces
forêts du Haut-Amazone manoeuvrent avec succès.

Ce qui venait de se passer en était la preuve. À une distance
oblique de plus de quatre-vingts pas, le quadrumane avait été
frappé d'une balle en pleine tête.

En outre, les deux jeunes gens portaient à la ceinture une sorte
de couteau-poignard, qui a nom «foca» au Brésil, et dont les
chasseurs n'hésitent pas à se servir pour attaquer l'onça et
autres fauves, sinon très redoutables, du moins assez nombreux
dans ces forêts.

Évidemment Torrès n'avait rien à craindre de cette rencontre, et
il continua de courir vers le corps du singe.

Mais les jeunes gens, qui s'avançaient dans la même direction,
avaient moins de chemin à faire, et, s'étant rapprochés de
quelques pas, ils se trouvèrent en face de Torrès.

Celui-ci avait recouvré sa présence d'esprit.

«Grand merci messieurs, leur dit-il gaiement en soulevant le bord
de son chapeau. Vous venez de me rendre, en tuant ce méchant
animal, un grand service!»

Les chasseurs se regardèrent d'abord, ne comprenant pas ce qui
leur valait ces remerciements.

Torrès, en quelques mots, les mit au courant de la situation.

«Vous croyez n'avoir tué qu'un singe, leur dit-il, et, en réalité,
vous avez tué un voleur!

Si nous vous avons été utiles, répondit le plus jeune des deux,
c'est, à coup sûr, sans nous en douter; mais nous n'en sommes pas
moins très heureux de vous avoir été bons à quelque chose.»

Et, ayant fait quelques pas en arrière, il se pencha sur le
guariba; puis, non sans effort, il retira l'étui de sa main encore
crispée.

«Voilà sans doute, dit-il, ce qui vous appartient, monsieur?

--C'est cela même», répondit Torrès, qui prit vivement l'étui, et
ne put retenir un énorme soupir de soulagement.

«Qui dois-je remercier, messieurs, dit-il, pour le service qui
vient de m'être rendu?

--Mon ami Manoel, médecin aide-major dans l'armée brésilienne,
répondit le jeune homme.

--Si c'est moi qui ai tiré ce singe, fit observer Manoel, c'est
toi qui me l'as fait voir, mon cher Benito.

--Dans ce cas, messieurs, répliqua Torrès, c'est à vous deux que
j'ai cette obligation, aussi bien à monsieur Manoel qu'à
monsieur...?

Benito Garral», répondit Manoel.

Il fallut au capitaine des bois une grande force sur lui-même pour
ne pas tressaillir en entendant ce nom, et surtout lorsque le
jeune homme ajouta obligeamment:

«La ferme de mon père, Joam Garral, n'est qu'à trois milles
d'ici[3]. S'il vous plaît, monsieur...?

Torrès, répondit l'aventurier.

--S'il vous plaît d'y venir, monsieur Torrès, vous y serez
hospitalièrement reçu.

--Je ne sais si je le puis! répondit Torrès, qui, surpris par
cette rencontre très inattendue, hésitait à prendre un parti. Je
crains en vérité de ne pouvoir accepter votre offre!... L'incident
que je viens de vous raconter m'a fait perdre du temps!... Il faut
que je retourne promptement vers l'Amazone... que je compte
descendre jusqu'au Para...

--Eh bien, monsieur Torrès, reprit Benito, il est probable que
nous nous reverrons sur son parcours, car, avant un mois, mon père
et toute sa famille auront pris le même chemin que vous.

--Ah! dit assez vivement Torrès, votre père songe à repasser la
frontière brésilienne?...

--Oui, pour un voyage de quelques mois, répondit Benito. Du
moins, nous espérons l'y décider.--N'est-ce pas, Manoel?»

Manoel fit un signe de tête affirmatif.

«Eh bien, messieurs, répondit Torrès, il est en effet possible que
nous nous retrouvions en route. Mais je ne puis, malgré mon
regret, accepter votre offre en ce moment. Je vous en remercie
néanmoins et me considère comme deux fois votre obligé.»

Cela dit, Torrès salua les jeunes gens, qui lui rendirent son
salut et reprirent le chemin de la ferme.

Quant à lui, il les regarda s'éloigner. Puis, lorsqu'il les eut
perdus de vue:

«Ah! il va repasser la frontière! dit-il d'une voix sourde. Qu'il
la repasse donc, et il sera encore plus à ma merci! Bon voyage,
Joam Garral!»

Et, ces paroles prononcées, le capitaine des bois, se dirigeant
vers le sud, de manière à regagner la rive gauche du fleuve par le
plus court, disparut dans l'épaisse forêt.



CHAPITRE TROISIÈME
LA FAMILLE GARRAL

Le village d'Iquitos est situé près de la rive gauche de
l'Amazone, à peu près sur le soixante-quatorzième méridien, dans
cette partie du grand fleuve qui porte encore le nom de Marânon,
et dont le lit sépare le Pérou de la République de l'Équateur, à
cinquante-cinq lieues vers l'ouest de la frontière brésilienne.

Iquitos a été fondé par les missionnaires, comme toutes ces
agglomérations de cases, hameaux ou bourgades, qui se rencontrent
dans le bassin de l'Amazone. Jusqu'à la dix-septième année de ce
siècle, les Indiens Iquitos, qui en formèrent un moment l'unique
population, s'étaient reportés à l'intérieur de la province, assez
loin du fleuve. Mais, un jour, les sources de leur territoire se
tarissent sous l'influence d'une éruption volcanique, et ils sont
dans la nécessité de venir se fixer sur la gauche du Marânon. La
race s'altéra bientôt par suite des alliances qui furent
contractées avec les Indiens riverains, Ticunas ou Omaguas, et,
aujourd'hui, Iquitos ne compte plus qu'une population mélangée, à
laquelle il convient d'ajouter quelques Espagnols et deux ou trois
familles de métis.

Une quarantaine de huttes, assez misérables, que leur toit de
chaume rend à peine dignes du nom de chaumières, voilà tout le
village, très pittoresquement groupé, d'ailleurs, sur une
esplanade qui domine d'une soixantaine de pieds les rives du
fleuve. Un escalier, fait de troncs transversaux, y accède, et il
se dérobe aux yeux du voyageur, tant que celui-ci n'a pas gravi
cet escalier, car le recul lui manque. Mais une fois sur la
hauteur, on se trouve devant une enceinte peu défensive d'arbustes
variés et de plantes arborescentes, rattachées par des cordons de
lianes, que dépassent çà et là des têtes de bananiers et de
palmiers de la plus élégante espèce.

À cette époque,--et sans doute la mode tardera longtemps à
modifier leur costume primitif--, les Indiens d'Iquitos allaient
à peu près nus. Seuls les Espagnols et les métis, fort dédaigneux
envers leurs co-citadins indigènes, s'habillaient d'une simple
chemise, d'un léger pantalon de cotonnade, et se coiffaient d'un
chapeau de paille. Tous vivaient assez misérablement dans ce
village, d'ailleurs, frayant peu ensemble, et, s'ils se
réunissaient parfois, ce n'était qu'aux heures où la cloche de la
Mission les appelait à la case délabrée qui servait d'église.

Mais, si l'existence était à l'état presque rudimentaire au
village d'Iquitos comme dans la plupart des hameaux du
Haut-Amazone, il n'aurait pas fallu faire une lieue, en descendant
le fleuve, pour rencontrer sur la même rive un riche établissement
où se trouvaient réunis tous les éléments d'une vie confortable.

C'était la ferme de Joam Garral, vers laquelle revenaient les deux
jeunes gens, après leur rencontre avec le capitaine des bois.

Là, sur un coude du fleuve, au confluent du rio Nanay, large de
cinq cents pieds, s'était fondée, il y a bien des années, cette
ferme, cette métairie, ou, pour employer l'expression du pays,
cette «fazenda», alors en pleine prospérité. Au nord, le Nanay la
bordait de sa rive droite sur un espace d'un petit mille, et
c'était sur une longueur égale, à l'est, qu'elle se faisait
riveraine du grand fleuve. À l'ouest, de petits cours d'eau,
tributaires du Nanay, et quelques lagunes de médiocre étendue la
séparaient de la savane et des campines, réservées au pacage des
bestiaux.

C'était là que Joam Garral, en 1826,--vingt-six ans avant
l'époque à laquelle commence cette histoire--, fut accueilli par
le propriétaire de la fazenda.

Ce Portugais, nommé Magalhaës, n'avait d'autre industrie que celle
d'exploiter les bois du pays, et son établissement, récemment
fondé, n'occupait alors qu'un demi-mille sur la rive du fleuve.

Là, Magalhaës, hospitalier comme tous ces Portugais de vieille
race, vivait avec sa fille Yaquita, qui, depuis la mort, de sa
mère, avait pris la direction du ménage. Magalhaës était un bon
travailleur, dur à la fatigue, mais l'instruction lui faisait
défaut. S'il s'entendait à conduire les quelques esclaves qu'il
possédait et la douzaine d'Indiens dont il louait les services, il
se montrait moins apte aux diverses opérations extérieures de son
commerce. Aussi, faute de savoir, l'établissement d'Iquitos ne
prospérait-il pas, et les affaires du négociant portugais
étaient-elles quelque peu embarrassées.

Ce fut dans ces circonstances que Joam Garral, qui avait alors
vingt-deux ans, se trouva un jour en présence de Magalhaës. Il
était arrivé dans le pays à bout de forces et de ressources.
Magalhaës l'avait trouvé à demi mort de faim et de fatigue dans la
forêt voisine. C'était un brave coeur, ce Portugais. Il ne demanda
pas à cet inconnu d'où il venait, mais ce dont il avait besoin. La
mine noble et fière de Joam Garral, malgré son épuisement, l'avait
touché. Il le recueillit, le remit sur pied et lui offrit, pour
quelques jours d'abord, une hospitalité qui devait durer sa vie
entière.

Voilà donc dans quelles conditions Joam Garral fut introduit à la
ferme d'Iquitos.

Brésilien de naissance, Joam Garral était sans famille, sans
fortune. Des chagrins, disait-il, l'avaient forcé à s'expatrier,
en abandonnant tout esprit de retour. Il demanda à son hôte la
permission de ne pas s'expliquer sur ses malheurs passés,--
malheurs aussi graves qu'immérités. Ce qu'il cherchait, ce qu'il
voulait, c'était une vie nouvelle, une vie de travail. Il allait
un peu à l'aventure, avec la pensée de se fixer dans quelque
fazenda de l'intérieur. Il était instruit, intelligent. Il y avait
dans toute sa prestance cet on ne sait quoi qui annonce l'homme
sincère, dont l'esprit est net et rectiligne. Magalhaës, tout à
fait séduit, lui offrit de rester à la ferme, où il était en
mesure d'apporter ce qui manquait au digne fermier.

Joam Garral accepta sans hésiter. Son intention avait été d'entrer
tout d'abord dans un «seringal», exploitation de caoutchouc, où un
bon ouvrier gagnait, à cette époque, cinq ou six piastres[4] par
jour, et pouvait espérer devenir patron, pour peu que la chance le
favorisât; mais Magalhaës lui fit justement observer que, si la
paye était forte, on ne trouvait de travail dans les seringals
qu'au moment de la récolte, c'est-à-dire pendant quelques mois
seulement, ce qui ne pouvait constituer une position stable, telle
que le jeune homme devait la désirer.

Le Portugais avait raison. Joam Garral le comprit, et il entra
résolument au service de la fazenda, décidé à lui consacrer toutes
ses forces.

Magalhaës n'eut pas à se repentir de sa bonne action. Ses affaires
se rétablirent. Son commerce de bois, qui, par l'Amazone,
s'étendait jusqu'au Para, prit bientôt, sous l'impulsion de Joam
Garral, une extension considérable. La fazenda ne tarda pas à
grandir à proportion et se développa sur la rive du fleuve jusqu'à
l'embouchure du Nanay. De l'habitation, on fit une demeure
charmante, élevée d'un étage, entourée d'une véranda, à demi
cachée sous de beaux arbres, des mimosas, des figuiers-sycomores,
des bauhinias, des paullinias, dont le tronc disparaissait sous un
réseau de granadilles, de bromélias à fleurs écarlates et de
lianes capricieuses.

Au loin, derrière des buissons géants, sous des massifs de plantes
arborescentes, se cachait tout l'ensemble des constructions où
demeurait le personnel de la fazenda, les communs, les cases des
noirs, les carbets des Indiens. De la rive du fleuve, bordée de
roseaux et de végétaux aquatiques, on ne voyait donc que la maison
forestière.

Une vaste campine, laborieusement défrichée le long des lagunes,
offrit d'excellents pâturages. Les bestiaux y abondèrent. Ce fut
une nouvelle source de gros bénéfices dans ces riches contrées, où
un troupeau double en quatre ans, tout en donnant dix pour cent
d'intérêts, rien que par la vente de la chair et des peaux des
bêtes abattues pour la consommation des éleveurs. Quelques
«sitios» ou plantations de manioc et de café furent fondés sur des
parties de bois mises en coupe. Des champs de cannes à sucre
exigèrent bientôt la construction d'un moulin pour l'écrasement
des tiges saccharifères, destinées à la fabrication de la mélasse,
du tafia et du rhum. Bref, dix ans après l'arrivée de Joam Garral
à la ferme d'Iquitos, la fazenda était devenue l'un des plus
riches établissements du Haut-Amazone. Grâce à la bonne direction
imprimée par le jeune commis aux travaux du dedans et aux affaires
du dehors, sa prospérité s'accroissait de jour en jour.

Le Portugais n'avait pas attendu si longtemps pour reconnaître ce
qu'il devait à Joam Garral. Afin de le récompenser suivant son
mérite, il l'avait d'abord intéressé dans les bénéfices de son
exploitation; puis, quatre ans après son arrivée, il en avait fait
son associé au même titre que lui-même et à parties égales entre
eux deux.

Mais il rêvait mieux encore. Yaquita, sa fille, avait su comme lui
reconnaître dans ce jeune homme silencieux, doux aux autres, dur à
lui-même, de sérieuses qualités de coeur et d'esprit. Elle
l'aimait; mais, bien que de son côté Joam ne fût pas resté
insensible aux mérites et à la beauté de cette vaillante fille,
soit fierté, soit réserve, il ne semblait pas songer à la demander
en mariage.

Un grave incident hâta la solution.

Magalhaës, un jour, en dirigeant une coupe, fut mortellement
blessé par la chute d'un arbre. Rapporté presque sans mouvement à
la ferme et se sentant perdu, il releva Yaquita qui pleurait à son
côté, il lui prit la main, il la mit dans celle de Joam Garral en
lui faisant jurer de la prendre pour femme.

«Tu as refait ma fortune, dit-il, et je ne mourrai tranquille que
si, par cette union, je sens l'avenir de ma fille assuré!

Je puis rester son serviteur dévoué, son frère, son protecteur,
sans être son époux, avait d'abord répondu Joam Garral. Je vous
dois tout, Magalhaës, je ne l'oublierai jamais, et le prix dont
vous voulez payer mes efforts dépasse leur mérite!»

Le vieillard avait insisté. La mort ne lui permettait pas
d'attendre, il exigea une promesse, qui lui fut faite.

Yaquita avait vingt-deux ans alors, Joam en avait vingt-six. Tous
deux s'aimaient, et ils se marièrent quelques heures avant la mort
de Magalhaës, qui eut encore la force de bénir leur union.

Ce fut par suite de ces circonstances qu'en 1830 Joam Garral
devint le nouveau fazender d'Iquitos, à l'extrême satisfaction de
tous ceux qui composaient le personnel de la ferme.

La prospérité de l'établissement ne pouvait que s'accroître de ces
deux intelligences réunies en un seul coeur. Un an après son
mariage, Yaquita donna un fils à son mari, et deux ans après, une
fille. Benito et Minha, les petits-enfants du vieux Portugais,
devaient être dignes de leur grand-père, les enfants, dignes de
Joam et Yaquita.

La jeune fille devint charmante. Elle ne quitta point la fazenda.
Élevée dans ce milieu pur et sain, au milieu de cette belle nature
des régions tropicales, l'éducation que lui donna sa mère,
l'instruction qu'elle reçut de son père, lui suffirent. Qu'aurait-elle
été apprendre de plus dans un couvent de Manao ou de Bélem?
Où aurait-elle trouvé de meilleurs exemples de toutes les vertus
privées? Son esprit et son coeur se seraient-ils plus délicatement
formés loin de la maison paternelle? Si la destinée ne lui
réservait pas de succéder à sa mère dans l'administration de la
fazenda, elle saurait être à la hauteur de n'importe quelle
situation à venir.

Quant à Benito, ce fut autre chose. Son père voulut avec raison
qu'il reçût une éducation aussi solide et aussi complète qu'on la
donnait alors dans les grandes villes du Brésil. Déjà, le riche
fazender n'avait rien à se refuser pour son fils. Benito possédait
d'heureuses dispositions, un cerveau ouvert, une intelligence
vive, des qualités de coeur égales à celles de son esprit. À l'âge
de douze ans, il fut envoyé au Para, à Bélem, et là, sous la
direction d'excellents professeurs, il trouva les éléments d'une
éducation qui devait en faire plus tard un homme distingué. Rien
dans les lettres, ni dans les sciences, ni dans les arts, ne lui
fut étranger. Il s'instruisit comme si la fortune de son père ne
lui eût pas permis de rester oisif. Il n'était pas de ceux qui
s'imaginent que la richesse dispense du travail, mais de ces
vaillants esprits, fermes et droits, qui croient que nul ne doit
se soustraire à cette obligation naturelle, s'il veut être digne
du nom d'homme.

Pendant les premières années de son séjour à Bélem, Benito avait
fait la connaissance de Manoel Valdez. Ce jeune homme, fils d'un
négociant du Para, faisait ses études dans la même institution que
Benito. La conformité de leurs caractères, de leurs goûts, ne
tarda pas à les unir d'une étroite amitié, et ils devinrent deux
inséparables compagnons.

Manoel, né en 1832, était d'un an l'aîné de Benito. Il n'avait
plus que sa mère, qui vivait de la modeste fortune que lui avait
laissée son mari. Aussi, Manoel, lorsque ses premières études
furent achevées, suivit-il des cours de médecine. Il avait un goût
passionné pour cette noble profession, et son intention était
d'entrer dans le service militaire vers lequel il se sentait
attiré.

À l'époque où l'on vient de le rencontrer avec son ami Benito,
Manoel Valdez avait déjà obtenu son premier grade, et il était
venu prendre quelques mois de congé à la fazenda, où il avait
l'habitude de passer ses vacances. Ce jeune homme de bonne mine, à
la physionomie distinguée, d'une certaine fierté native qui lui
seyait bien, c'était un fils de plus que Joam et Yaquita
comptaient dans la maison. Mais, si cette qualité de fils en
faisait le frère de Benito, ce titre lui eût paru insuffisant près
de Minha, et bientôt il devait s'attacher à la jeune fille par un
lien plus étroit que celui qui unit un frère à une soeur.

En l'année 1852,--dont quatre mois étaient déjà écoulés au début
de cette histoire,--Joam Garral était âgé de quarante-huit ans.
Sous un climat dévorant qui use si vite, il avait su, par sa
sobriété, la réserve de ses goûts, la convenance de sa vie, toute
de travail, résister là où d'autres se courbent avant l'heure. Ses
cheveux qu'il portait courts, sa barbe qu'il portait entière,
grisonnaient déjà et lui donnaient l'aspect d'un puritain.
L'honnêteté proverbiale des négociants et des fazenders brésiliens
était peinte sur sa physionomie, dont la droiture était le
caractère saillant. Bien que de tempérament calme, on sentait en
lui comme un feu intérieur que la volonté savait dominer. La
netteté de son regard indiquait une force vivace, à laquelle il ne
devait jamais s'adresser en vain, lorsqu'il s'agissait de payer de
sa personne.

Et cependant, chez cet homme calme, à circulation forte, auquel
tout semblait avoir réussi dans la vie, on pouvait remarquer comme
un fond de tristesse, que la tendresse même de Yaquita n'avait pu
vaincre.

Pourquoi ce juste, respecté de tous, placé dans toutes les
conditions qui doivent assurer le bonheur, n'en avait-il pas
l'expansion rayonnante? Pourquoi semblait-il ne pouvoir être
heureux que par les autres, non par lui-même? Fallait-il attribuer
cette disposition à quelque secrète douleur? C'était là un motif
de constante préoccupation pour sa femme.

Yaquita avait alors quarante-quatre ans. Dans ce pays tropical, où
ses pareilles sont déjà vieilles à trente, elle aussi avait su
résister aux dissolvantes influences du climat. Ses traits, un peu
durcis mais beaux encore, conservaient ce fier dessin du type
portugais, dans lequel la noblesse du visage s'unit si
naturellement à la dignité de l'âme.

Benito et Minha répondaient par une affection sans bornes et de
toutes les heures à l'amour que leurs parents avaient pour eux.

Benito, âgé de vingt et un ans alors, vif, courageux, sympathique,
tout en dehors, contrastait en cela avec son ami Manoel, plus
sérieux, plus réfléchi. Ç'avaient été une grande joie pour Benito,
après toute une année passée à Bélem, si loin de la fazenda,
d'être revenu avec son jeune ami dans la maison paternelle;
d'avoir revu son père, sa mère, sa soeur; de s'être retrouvé,
chasseur déterminé qu'il était, au milieu de ces forêts superbes
du Haut-Amazone, dont l'homme, pendant de longs siècles encore, ne
pénétrera pas tous les secrets.

Minha avait alors vingt ans. C'était une charmante jeune fille,
brune avec de grands yeux bleus, de ces yeux qui s'ouvrent sur
l'âme. De taille moyenne, bien faite, une grâce vivante, elle
rappelait le beau type de Yaquita. Un peu plus sérieuse que son
frère, bonne, charitable, bienveillante, elle était aimée de tous.
À ce sujet, on pouvait interroger sans crainte les plus infimes
serviteurs de la fazenda. Par exemple, il n'eût pas fallu demander
à l'ami de son frère, à Manoel Valdez, «comment il la trouvait»!
Il était trop intéressé dans la question et n'aurait pas répondu
sans quelque partialité.

Le dessin de la famille Garral ne serait pas achevé, il lui
manquerait quelques traits, s'il n'était parlé du nombreux
personnel de la fazenda.

Au premier rang, il convient de nommer une vieille négresse de
soixante ans, Cybèle, libre par la volonté de son maître, esclave
par son affection pour lui et les siens, et qui avait été la
nourrice de Yaquita. Elle était de la famille. Elle tutoyait la
fille et la mère. Toute la vie de cette bonne créature s'était
passée dans ces champs, au milieu de ces forêts, sur cette rive du
fleuve, qui bornaient l'horizon de la ferme. Venue enfant à
Iquitos, à l'époque où la traite des noirs se faisait encore, elle
n'avait jamais quitté ce village, elle s'y était mariée, et, veuve
de bonne heure, ayant perdu son unique fils, elle était restée au
service de Magalhaës. De l'Amazone, elle ne connaissait que ce qui
en coulait devant ses yeux.

Avec elle, et plus spécialement attachée au service de Minha, il y
avait une jolie et rieuse mulâtresse, de l'âge de la jeune fille,
et qui lui était toute dévouée. Elle se nommait Lina. C'était une
de ces gentilles créatures, un peu gâtées, auxquelles on passe une
grande familiarité, mais qui, en revanche, adorent leurs
maîtresses. Vive, remuante, caressante, câline, tout lui était
permis dans la maison.

Quant aux serviteurs, on en comptait de deux sortes: les Indiens,
au nombre d'une centaine, employés à gages pour les travaux de la
fazenda, et les noirs, en nombre double, qui n'était pas libres
encore, mais dont les enfants ne naissaient plus esclaves. Joam
Garral avait précédé dans cette voie le gouvernement brésilien. En
ce pays, d'ailleurs, plus qu'en tout autre, les nègres venus du
Benguela, du Congo, de la Côte d'Or, ont toujours été traités avec
douceur, et ce n'était pas à la fazenda d'Iquitos qu'il eût fallu
chercher ces tristes exemples de cruauté, si fréquents sur les
plantations étrangères.



CHAPITRE QUATRIÈME
HÉSITATIONS

Manoel aimait la soeur de son ami Benito, et la jeune fille
répondait à son affection. Tous deux avaient pu s'apprécier: ils
étaient vraiment dignes l'un de l'autre.

Lorsqu'il ne lui fut plus permis de se tromper aux sentiments
qu'il éprouvait pour Minha, Manoel s'en était tout d'abord ouvert
à Benito.

«Ami Manoel, avait aussitôt répondu l'enthousiaste jeune homme, tu
as joliment raison de vouloir épouser ma soeur! Laisse-moi agir!
Je vais commencer par en parler à notre mère, et je crois pouvoir
te promettre que son consentement ne se fera pas attendre!»

Une demi-heure après, c'était fait. Benito n'avait rien eu à
apprendre à sa mère: la bonne Yaquita avait lu avant eux dans le
coeur des deux jeunes gens.

Dix minutes après, Benito était en face de Minha. Il faut en
convenir, il n'eut pas là non plus à faire de grands frais
d'éloquence. Aux premiers mots, la tête de l'aimable enfant se
pencha sur l'épaule de son frère, et cet aveu «Que je suis
contente!» était sorti de son coeur.

La réponse précédait presque la question: elle était claire.
Benito n'en demanda pas davantage.

Quant au consentement de Joam Garral, il ne pouvait être l'objet
d'un doute. Mais, si Yaquita et ses enfants ne lui parlèrent pas
aussitôt de ce projet d'union, c'est qu'avec l'affaire du mariage,
ils voulaient traiter en même temps une question qui pouvait bien
être plus difficile à résoudre: c'était celle de l'endroit où ce
mariage serait célébré.

En effet, où se ferait-il? Dans cette modeste chaumière du
village, qui servait d'église? Pourquoi pas? puisque là, Joam et
Yaquita avaient reçu la bénédiction nuptiale du padre Passanha,
qui était alors le curé de la paroisse d'Iquitos. À cette époque,
comme à l'époque actuelle, au Brésil, l'acte civil se confondait
avec l'acte religieux, et les registres de la Mission suffisaient
à constater la régularité d'une situation qu'aucun officier de
l'état civil n'avait été chargé d'établir.

Ce serait très probablement le désir de Joam Garral, que le
mariage se fît au village d'Iquitos, en grande cérémonie, avec le
concours de tout le personnel de la fazenda; mais, si telle était
sa pensée, il allait subir une vigoureuse attaque à ce sujet.

«Manoel, avait dit la jeune fille à son fiancé, si j'étais
consultée, ce ne serait pas ici, c'est au Para que nous nous
marierions. Madame Valdez est souffrante, elle ne peut se
transporter à Iquitos, et je ne voudrais pas devenir sa fille sans
être connue d'elle et sans la connaître. Ma mère pense comme moi
sur tout cela. Aussi voudrions-nous décider mon père à nous
conduire à Bélem, près de celle dont la maison doit être bientôt
la mienne! Nous approuvez-vous?»

À cette proposition, Manoel avait répondu en pressant la main de
Minha. C'était, à lui aussi, son plus cher désir que sa mère
assistât à la cérémonie de son mariage. Benito avait approuvé ce
projet sans réserve, et il ne s'agissait plus que de décider Joam
Garral.

Et si, ce jour-là, les deux jeunes gens étaient allés chasser dans
la forêt, c'était afin de laisser Yaquita seule avec son mari.

Tous deux, dans l'après-midi, se trouvaient donc dans la grande
salle de l'habitation.

Joam Garral, qui venait de rentrer, était à demi étendu sur un
divan de bambous finement tressés, lorsque Yaquita, un peu émue,
vint se placer près de lui.

Apprendre à Joam quels étaient les sentiments de Manoel pour sa
fille, ce n'était pas ce qui la préoccupait. Le bonheur de Minha
ne pouvait qu'être assuré par ce mariage, et Joam serait heureux
d'ouvrir ses bras à ce nouveau fils, dont il connaissait et
appréciait les sérieuses qualités. Mais décider son mari à quitter
la fazenda, Yaquita sentait bien que cela allait être une grosse
question. En effet, depuis que Joam Garral, jeune encore, était
arrivé dans ce pays, il ne s'en était jamais absenté, pas même un
jour. Bien que la vue de l'Amazone, avec ses eaux doucement
entraînées vers l'est, invitât à suivre son cours, bien que Joam
envoyât chaque année des trains de bois à Manao, à Bélem, au
littoral du Para, bien qu'il eût vu, tous les ans, Benito partir,
après les vacances, pour retourner à ses études, jamais la pensée
ne semblait lui être venue de l'accompagner.

Les produits de la ferme, ceux des forêts, aussi bien que ceux de
la campine, le fazender les livrait sur place. On eût dit que
l'horizon qui bornait cet Éden dans lequel se concentrait sa vie,
il ne voulait le franchir ni de la pensée ni du regard.

Il suivait de là que si, depuis vingt-cinq ans, Joam Garral
n'avait point passé la frontière brésilienne, sa femme et sa fille
en étaient encore à mettre le pied sur le sol brésilien. Et
pourtant, l'envie de connaître quelque peu ce beau pays, dont
Benito leur parlait souvent, ne leur manquait pas! Deux ou trois
fois, Yaquita avait pressenti son mari à cet égard. Mais elle
avait vu que la pensée de quitter la fazenda, ne fût-ce que pour
quelques semaines, amenait sur son front un redoublement de
tristesse. Ses yeux se voilaient alors, et, d'un ton de doux
reproche: «Pourquoi quitter notre maison? Ne sommes-nous pas
heureux ici?» répondait-il.

Et Yaquita, devant cet homme dont la bonté active, dont
l'inaltérable tendresse la rendaient si heureuse, n'osait pas
insister.

Cette fois, cependant, il y avait une raison sérieuse à faire
valoir. Le mariage de Minha était une occasion toute naturelle de
conduire la jeune fille à Bélem, où elle devait résider avec son
mari.

Là, elle verrait, elle apprendrait à aimer la mère de Manoel
Valdez. Comment Joam Garral pourrait-il hésiter devant un désir si
légitime? Comment, d'autre part, n'eût-il pas compris son désir, à
elle aussi, de connaître celle qui allait être la seconde mère de
son enfant, et comment ne le partagerait-il pas?

Yaquita avait pris la main de son mari, et de cette voix
caressante, qui avait été toute la musique de sa vie, à ce rude
travailleur:

«Joam, dit-elle, je viens te parler d'un projet dont nous désirons
ardemment la réalisation, et qui te rendra aussi heureux que nous
le sommes, nos enfants et moi.

De quoi s'agit-il, Yaquita? demanda Joam.

Manoel aime notre fille, il est aimé d'elle, et dans cette union
ils trouveront le bonheur...»

Aux premiers mots de Yaquita, Joam Garral s'était levé, sans avoir
pu maîtriser ce brusque mouvement. Ses yeux s'étaient baissés
ensuite, et il semblait vouloir éviter le regard de sa femme.

«Qu'as-tu, Joam? demanda-t-elle.

Minha?... se marier?... murmurait Joam.

Mon ami, reprit Yaquita, le coeur serré, as-tu donc quelque
objection à faire à ce mariage? Depuis longtemps déjà, n'avais-tu
pas remarqué les sentiments de Manoel pour notre fille?

Oui!... Et depuis un an!...

Puis, Joam s'était rassis sans achever sa pensée. Par un effort de
sa volonté, il était redevenu maître de lui-même. L'inexplicable
impression qui s'était faite en lui s'était dissipée. Peu à peu,
ses yeux revinrent chercher les yeux de Yaquita, et il resta
pensif en la regardant.

Yaquita lui prit la main.

«Mon Joam, dit-elle, me serais-je donc trompée? N'avais-tu pas la
pensée que ce mariage se ferait un jour, et qu'il assurerait à
notre fille toutes les conditions du bonheur?

Oui... répondit Joam... toutes!... Assurément!... Cependant,
Yaquita, ce mariage ... ce mariage dans notre idée à tous... quand
se ferait-il? ... Prochainement?

--Il se ferait à l'époque que tu choisirais, Joam.

--Et il s'accomplirait ici... à Iquitos?»

Cette demande allait amener Yaquita à traiter la seconde question
qui lui tenait au coeur. Elle ne le fit pas, cependant, sans une
hésitation bien compréhensible.

«Joam, dit-elle, après un instant de silence, écoute-moi bien!
J'ai, au sujet de la célébration de ce mariage, à te faire une
proposition que tu approuveras, je l'espère. Deux ou trois fois
déjà depuis vingt ans, je t'ai proposé de nous conduire, ma fille
et moi, jusque dans ces provinces du Bas-Amazone et du Para, que
nous n'avons jamais visitées. Les soins de la fazenda, les travaux
qui réclamaient ta présence ici ne t'ont pas permis de satisfaire
notre désir. T'absenter, ne fût-ce que quelques jours, cela
pouvait alors nuire à tes affaires. Mais maintenant, elles ont
réussi au-delà de tous nos rêves, et, si l'heure du repos n'est
pas encore venue pour toi, tu pourrais du moins maintenant
distraire quelques semaines de tes travaux!»

Joam Garral ne répondit pas; mais Yaquita sentit sa main frémir
dans la sienne, comme sous le choc d'une impression douloureuse.
Toutefois, un demi-sourire se dessina sur les lèvres de son mari:
c'était comme une invitation muette à sa femme d'achever ce
qu'elle avait à dire.

«Joam, reprit-elle, voici une occasion qui ne se représentera plus
dans toute notre existence. Minha va se marier au loin, elle va
nous quitter! C'est le premier chagrin que notre fille nous aura
causé, et mon coeur se serre, quand je songe à cette séparation si
prochaine! Eh bien, je serais contente de pouvoir l'accompagner
jusqu'à Bélem! Ne te paraît-il pas convenable, d'ailleurs, que
nous connaissions la mère de son mari, celle qui va me remplacer
auprès d'elle, celle à qui nous allons la confier? J'ajoute que
Minha ne voudrait pas causer à madame Valdez ce chagrin de se
marier loin d'elle. À l'époque de notre union, mon Joam, si ta
mère avait vécu, n'aurais-tu pas aimé à te marier sous ses yeux!»

Joam Garral, à ces paroles de Yaquita, fit encore un mouvement
qu'il ne put réprimer.

«Mon ami, reprit Yaquita, avec Minha, avec nos deux fils, Benito
et Manoel, avec toi, ah! que j'aimerais à voir notre Brésil, à
descendre ce beau fleuve, jusqu'à ces dernières provinces du
littoral qu'il traverse! Il me semble que là-bas, la séparation
serait ensuite moins cruelle! Au retour, par la pensée, je
pourrais revoir ma fille dans l'habitation où l'attend sa seconde
mère! Je ne la chercherais pas dans l'inconnu! Je me croirais
moins étrangère aux actes de sa vie!»

Cette fois, Joam avait les yeux fixés sur sa femme, et il la
regarda longuement, sans rien répondre encore.

Que se passait-il en lui? Pourquoi cette hésitation à satisfaire
une demande si juste en elle-même, à dire un «oui» qui paraissait
devoir faire un si vif plaisir à tous les siens? Le soin de ses
affaires ne pouvait plus être une raison suffisante! Quelques
semaines d'absence ne les compromettraient en aucune façon! Son
intendant saurait, en effet, sans dommage, le remplacer à la
fazenda! Et cependant il hésitait toujours!

Yaquita avait pris dans ses deux mains la main de son mari, et
elle la serrait plus tendrement.

«Mon Joam, dit-elle, ce n'est pas à un caprice que je te prie de
céder. Non! J'ai longtemps réfléchi à la proposition que je viens
de te faire, et si tu consens, ce sera la réalisation de mon plus
cher désir. Nos enfants connaissent la démarche que je fais près
de toi en ce moment. Minha, Benito, Manoel te demandent ce
bonheur, que nous les accompagnions tous les deux! J'ajoute que
nous aimerions à célébrer ce mariage à Bélem plutôt qu'à Iquitos.
Cela serait utile à notre fille, à son établissement, à la
situation qu'elle doit prendre à Bélem, qu'on la vît arriver avec
les siens, et elle paraîtrait moins étrangère dans cette ville où
doit s'écouler la plus grande partie de son existence!»

Joam Garral s'était accoudé. Il cacha un instant son visage dans
ses mains, comme un homme qui sent le besoin de se recueillir
avant de répondre. Il y avait évidemment en lui une hésitation
contre laquelle il voulait réagir, un trouble même que sa femme
sentait bien, mais qu'elle ne pouvait s'expliquer. Un combat
secret se livrait sous ce front pensif. Yaquita, inquiète, se
reprochait presque d'avoir touché cette question. En tout cas,
elle se résignerait à ce que Joam déciderait. Si ce départ lui
coûtait trop, elle ferait taire ses désirs; elle ne parlerait plus
jamais de quitter la fazenda; jamais elle ne demanderait la raison
de ce refus inexplicable.

Quelques minutes s'écoulèrent. Joam Garral s'était levé. Il était
allé, sans se retourner, jusqu'à la porte. Là, il semblait jeter
un dernier regard sur cette belle nature, sur ce coin du monde,
où, tout le bonheur de sa vie, il avait su l'enfermer depuis vingt
ans.

Puis, il revint à pas lents vers sa femme. Sa physionomie avait
pris une nouvelle expression, celle d'un homme qui vient de
s'arrêter à une décision suprême, et dont les irrésolutions ont
cessé.

«Tu as raison! dit-il d'une voix ferme à Yaquita. Ce voyage est
nécessaire! Quand veux-tu que nous partions?

Ah! Joam, mon Joam! s'écria Yaquita, toute à sa joie, merci pour
moi!... Merci pour eux!» Et des larmes d'attendrissement lui
vinrent aux yeux, pendant que son mari la pressait sur son coeur.
En ce moment, des voix joyeuses se firent entendre au dehors, à la
porte de l'habitation.

Manoel et Benito, un instant après, apparaissaient sur le seuil,
presque en même temps que Minha, qui venait de quitter sa chambre.

«Votre père consent, mes enfants! s'écria Yaquita. Nous partirons
tous pour Bélem!» Joam Garral, le visage grave, sans prononcer une
parole, reçut les caresses de son fils, les baisers de sa fille.
«Et à quelle date, mon père, demanda Benito, voulez-vous que se
célèbre le mariage?

--La date?... répondit Joam... la date? Nous verrons!... Nous la
fixerons à Bélem!

--Que je suis contente! que je suis contente! répétait Minha,
comme au jour où elle avait connu la demande de Manoel. Nous
allons donc voir l'Amazone, dans toute sa gloire, sur tout son
parcours à travers les provinces brésiliennes! Ah! père, merci!»

Et la jeune enthousiaste, dont l'imagination prenait déjà son vol,
s'adressant à son frère et à Manoel:

«Allons à la bibliothèque, dit-elle! Prenons tous les livres,
toutes les cartes qui peuvent nous faire connaître ce bassin
magnifique! Il ne s'agit pas de voyager en aveugles! Je veux tout
voir et tout savoir de ce roi des fleuves de la terre!»



CHAPITRE CINQUIÈME
L'AMAZONE

«Le plus grand fleuve du monde entier[5]!» disait le lendemain
Benito à Manoel Valdez.

Et à ce moment, tous deux, assis sur la berge, à la limite
méridionale de la fazenda, regardaient passer lentement ces
molécules liquides qui, parties de l'énorme chaîne des Andes,
allaient se perdre à huit cents lieues de là, dans l'océan
Atlantique.

«Et le fleuve qui débite à la mer le volume d'eau le plus
considérable! répondit Manoel.

--Tellement considérable, ajouta Benito, qu'il la dessale à une
grande distance de son embouchure, et, à quatre-vingts lieues de
la côte, fait encore dériver les navires!

--Un fleuve dont le large cours se développe sur plus de  trente
degrés en latitude!

--Et dans un bassin qui, du sud au nord, ne comprend pas  moins
de vingt-cinq degrés!

--Un bassin! s'écria Benito. Mais est-ce donc un bassin que cette
vaste plaine à travers laquelle court l'Amazone, cette savane qui
s'étend à perte de vue, sans une colline pour en maintenir la
déclivité, sans une montagne pour en délimiter l'horizon!

--Et, sur toute son étendue, reprit Manoel, comme les mille
tentacules de quelque gigantesque poulpe, deux cents affluents,
venant du nord ou du sud, nourris eux-mêmes par des sous-affluents
sans nombre, et près desquels les grands fleuves de l'Europe ne
sont que de simples ruisseaux!

--Et un cours où cinq cent soixante îles, sans compter les îlots,
fixes ou en dérive, forment une sorte d'archipel et font à elles
seules la monnaie d'un royaume!

--Et sur ses flancs, des canaux, des lagunes, des lagons, des
lacs, comme on n'en rencontrerait pas dans toute la Suisse, la
Lombardie, l'Écosse et le Canada réunis!

--Un fleuve qui, grossi de ses mille tributaires, ne jette pas
dans l'océan Atlantique moins de deux cent cinquante millions de
mètres cubes d'eau à l'heure!

--Un fleuve dont le cours sert de frontière à deux républiques,
et traverse majestueusement le plus grand royaume du Sud-Amérique,
comme si, en vérité, c'était l'océan Pacifique lui-même qui, par
son canal, se déversait tout entier dans l'Atlantique!

--Et par quelle embouchure! Un bras de mer dans lequel une île,
Marajo, présente un périmètre de plus de cinq cents lieues de
tour!...

--Et dont l'Océan ne parvient à refouler les eaux qu'en
soulevant, dans une lutte phénoménale, un raz de marée, une
«pororoca», près desquels les reflux, les barres, les mascarets
des autres fleuves ne sont que de petites rides soulevées par la
brise!

--Un fleuve que trois noms suffisent à peine à dénommer, et que
les navires de fort tonnage peuvent remonter jusqu'à cinq mille
kilomètres de son estuaire, sans rien sacrifier de leur cargaison!

--Un fleuve qui, soit par lui-même, soit par ses affluents et
sous-affluents, ouvre une voie commerciale et fluviale à travers
tout le nord de l'Amérique, passant de la Magdalena à l'Ortequaza,
de l'Ortequaza au Caqueta, du Caqueta au Putumayo, du Putumayo à
l'Amazone! Quatre mille milles de routes fluviales, qui ne
nécessiteraient que quelques canaux, pour que le réseau navigable
fût complet!

--Enfin le plus admirable et le plus vaste système hydrographique
qui soit au monde!»

Ils en parlaient avec une sorte de furie, ces deux jeunes gens, de
l'incomparable fleuve! Ils étaient bien les enfants de cet
Amazone, dont les affluents, dignes de lui-même, forment des
chemins «qui marchent» à travers la Bolivie, le Pérou, l'Équateur,
la Nouvelle-Grenade, le Venezuela, les quatre Guyanes, anglaise,
française, hollandaise et brésilienne!

Que de peuples, que de races, dont l'origine se perd dans les
lointains du temps! Eh bien, il en est ainsi des grands fleuves du
globe! Leur source véritable échappe encore aux investigations.
Nombres d'États réclament l'honneur de leur donner naissance!
L'Amazone ne pouvait échapper à cette loi. Le Pérou, l'Équateur,
la Colombie, se sont longtemps disputé cette glorieuse paternité.

Aujourd'hui, cependant, il paraît hors de doute que l'Amazone naît
au Pérou, dans le district d'Huaraco, intendance de Tarma, et
qu'il sort du lac Lauricocha, à peu près situé entre les onzième
et douzième degrés de latitude sud.

À ceux qui voudraient le faire sourdre en Bolivie et tomber des
montagnes de Titicaca, incomberait l'obligation de prouver que le
véritable Amazone est l'Ucayali, qui se forme de la jonction du
Paro et de l'Apurimac; mais cette opinion doit être désormais
repoussée.

À sa sortie du lac Lauricocha, le fleuve naissant s'élève vers le
nord-est sur un parcours de cinq cent soixante milles, et il ne se
dirige franchement vers l'est qu'après avoir reçu un important
tributaire, le Pante. Il s'appelle Marañon sur les territoires
colombien et péruvien, jusqu'à la frontière brésilienne, ou plutôt
Maranhao, car Marañon n'est autre chose que le nom portugais
francisé. De la frontière du Brésil à Manao, où le superbe rio
Negro vient s'absorber en lui, il prend le nom de Solimaës ou
Solimoens, du nom de la tribu indienne Solimao, dont on retrouve
encore quelques débris dans les provinces riveraines. Et enfin, de
Manao à la mer, c'est l'Amasenas ou fleuve des Amazones, nom dû
aux Espagnols, à ces descendants de l'aventureux Orellana, dont
les récits, douteux mais enthousiastes, donnèrent à penser qu'il
existait une tribu de femmes guerrières, établies sur le rio
Nhamunda, l'un des affluents moyens du grand fleuve.

Dès le principe, on peut déjà prévoir que l'Amazone deviendra un
magnifique cours d'eau. Pas de barrages ni d'obstacles d'aucune
sorte depuis sa source jusqu'à l'endroit où son cours, un peu
rétréci, se développe entre deux pittoresques chaînons inégaux.
Les chutes ne commencent à briser son courant qu'au point où il
oblique vers l'est, pendant qu'il traverse le chaînon
intermédiaire des Andes. Là existent quelques sauts, sans lesquels
il serait certainement navigable depuis son embouchure jusqu'à sa
source. Quoi qu'il en soit, ainsi que l'a fait observer Humboldt,
il est libre sur les cinq sixièmes de son parcours.

Et, dès le début, les tributaires, nourris eux-mêmes par un grand
nombre de leurs sous-affluents, ne lui manquent pas. C'est le
Chinchipé, venu du nord-est, à gauche. À droite, c'est le
Chachapuyas, venu du sud-est. C'est, à gauche, le Marona et le
Pastuca, et le Guallaga, à droite, qui s'y perd près de la Mission
de la Laguna. De gauche encore arrivent le Chambyra et le Tigré
qu'envoie le nord-est; de droite, le Huallaga, qui s'y jette à
deux mille huit cents milles de l'Atlantique, et dont les bateaux
peuvent encore remonter le cours sur une longueur de plus de deux
cents milles pour s'enfoncer jusqu'au coeur du Pérou. À droite
enfin, près des Missions de San-Joachim-d'Omaguas, après avoir
promené majestueusement ses eaux à travers les pampas de
Sacramento, apparaît le magnifique Ucayali, à l'endroit où se
termine le bassin supérieur de l'Amazone, grande artère grossie de
nombreux cours d'eau qu'épanche le lac Chucuito dans le nord-est
d'Arica.

Tels sont les principaux affluents au-dessus du village d'Iquitos.
En aval, les tributaires deviennent si considérables, que des lits
des fleuves européens seraient certainement trop étroits pour les
contenir. Mais, ces affluents-là, Joam Garral et les siens
allaient en reconnaître les embouchures pendant leur descente de
l'Amazone.

Aux beautés de ce fleuve sans rival, qui arrose le plus beau pays
du globe, en se tenant presque constamment à quelques degrés
au-dessous de la ligne équatoriale, il convient d'ajouter encore une
qualité que ne possèdent ni le Nil, ni le Mississipi, ni le
Livingstone, cet ancien Congo-Zaire-Loualaba. C'est que, quoi
qu'aient pu dire des voyageurs évidemment mal informés, l'Amazone
coule à travers toute une partie salubre de l'Amérique
méridionale. Son bassin est incessamment balayé par les vents
généraux de l'ouest. Ce n'est point une vallée encaissée dans de
hautes montagnes qui contient son cours, mais une large plaine,
mesurant trois cent cinquante lieues du nord au sud, à peine
tuméfiée de quelques collines, et que les courants atmosphériques
peuvent librement parcourir.

Le professeur Agassiz s'élève avec raison contre cette prétendue
insalubrité du climat d'un pays destiné, sans doute, à devenir le
centre le plus actif de production commerciale. Suivant lui, «un
souffle léger et doux se fait constamment sentir et produit une
évaporation, grâce à laquelle la température baisse et le sol ne
s'échauffe pas indéfiniment. La constance de ce souffle
rafraîchissant rend le climat du fleuve des Amazones agréable et
même des plus délicieux».

Aussi l'abbé Durand, ancien missionnaire au Brésil, a-t-il pu
constater que, si la température ne s'abaisse pas au-dessous de
vingt-cinq degrés centigrades, elle ne s'élève presque jamais
au-dessus de trente-trois,--ce qui donne, pour toute l'année, une
moyenne de vingt-huit à vingt-neuf, avec un écart de huit degrés
seulement.

Après de telles constatations, il est donc permis d'affirmer que
le bassin de l'Amazone n'a rien des chaleurs torrides des contrées
de l'Asie et de l'Afrique, traversées par les mêmes parallèles.

La vaste plaine qui lui sert de vallée est tout entière accessible
aux larges brises que lui envoie l'océan Atlantique.

Aussi les provinces auxquelles le fleuve a donné son nom ont-elles
l'incontestable droit de se dire les plus salubres d'un pays qui
est déjà l'un des plus beaux de la terre.

Et qu'on ne croie pas que le système hydrographique de l'Amazone
ne soit pas connu!

Dès le XVIe siècle, Orellana, lieutenant de l'un des frères
Pizarre, descendait le rio Negro, débouchait dans le grand fleuve
en 1540, s'aventurait sans guide à travers ces régions, et, après
dix-huit mois d'une navigation dont il a fait un récit
merveilleux, il atteignait son embouchure.

En 1636 et 1637, le Portugais Pedro Texeira remontait l'Amazone
jusqu'au Napo avec une flottille de quarante-sept pirogues.

En 1743, La Condamine, après avoir mesuré l'arc du méridien à
l'Équateur, se séparait de ses compagnons, Bouguer et Godin des
Odonais, s'embarquait sur le Chincipé, le descendait jusqu'à son
confluent avec le Marafion, atteignait l'embouchure du Napo, le 31
juillet, à temps pour observer une émersion du premier satellite
de Jupiter,--ce qui permit à ce «Humboldt du XVIIe siècle» de
fixer exactement la longitude et la latitude de ce point--,
visitait les villages des deux rives, et, le 6 septembre, arrivait
devant le fort de Para. Cet immense voyage devait avoir des
résultats considérables: non seulement le cours de l'Amazone était
établi d'une façon scientifique, mais il paraissait presque
certain qu'il communiquait avec l'Orénoque.

Cinquante-cinq ans plus tard, Humboldt et Bonpland complétaient
les précieux travaux de La Condamine en levant la carte du Marañon
jusqu'au rio Napo.

Eh bien, depuis cette époque l'Amazone n'a pas cessé d'être visité
en lui-même et dans tous ses principaux affluents.

En 1827 Lister-Maw, en 1834 et 1835 l'Anglais Smyth, en 1844 le
lieutenant français commandant la _Boulonnaise_, le Brésilien
Valdez en 1840, le Français Paul Marcoy de 1848 à 1860, le trop
fantaisiste peintre Biard en 1859, le professeur Agassiz de 1865 à
1866, en 1867 l'ingénieur brésilien Franz Keller-Linzenger, et
enfin en 1879 le docteur Crevaux, ont exploré le cours du fleuve,
remonté divers de ses affluents et reconnu la navigabilité des
principaux tributaires.

Mais le fait le plus considérable à l'honneur du gouvernement
brésilien est celui-ci:

Le 31 juillet 1857, après de nombreuses contestations de frontière
entre la France et le Brésil sur la limite de Guyane, le cours de
l'Amazone, déclaré libre, fut ouvert à tous les pavillons, et,
afin de mettre la pratique au niveau de la théorie, le Brésil
traita avec les pays limitrophes pour l'exploitation de toutes les
voies fluviales dans le bassin de l'Amazone.

Aujourd'hui, des lignes de bateaux à vapeur, confortablement
installés, qui correspondent directement avec Liverpool,
desservent le fleuve depuis son embouchure jusqu'à Manao; d'autres
remontent jusqu'à Iquitos; d'autres enfin, par le Tapajoz, le
Madeira, le rio Negro, le Purus, pénètrent jusqu'au coeur du Pérou
et de la Bolivie.

On s'imagine aisément l'essor que prendra un jour le commerce dans
tout cet immense et riche bassin, qui est sans rival au monde.

Mais, à cette médaille de l'avenir, il y a un revers. Les progrès
ne s'accomplissent pas sans que ce soit au détriment des races
indigènes.

Oui, sur le Haut-Amazone, bien des races d'Indiens ont déjà
disparu, entre autres les Curicicurus et les Sorimaos. Sur le
Putumayo, si l'on rencontre encore quelques Yuris, les Yahuas
l'ont abandonné pour se réfugier vers des affluents lointains, et
les Maoos ont quitté ses rives pour errer maintenant, en petit
nombre, dans les forêts du Japura!

Oui, la rivière des Tunantins est à peu près dépeuplée, et il n'y
a plus que quelques familles nomades d'Indiens à l'embouchure du
Jurua. Le Teffé est presque délaissé, et il ne reste plus que des
débris de la grande nation Umaüa, près des sources du Japura. Le
Coari, déserté. Peu d'Indiens Muras sur les rives du Purus. Des
anciens Manaos, on ne compte que des familles nomades. Sur les
bords du rio Negro, on ne cite guère que des métis de Portugais et
d'indigènes, là où l'on a dénombré jusqu'à vingt-quatre nations
différentes.

C'est la loi du progrès. Les Indiens disparaîtront. Devant la race
anglo-saxonne, Australiens et Tasmaniens se sont évanouis. Devant
les conquérants du Far-West s'effacent les Indiens du Nord-Amérique.
Un jour, peut-être, les Arabes se seront anéantis devant la
colonisation française.

Mais il faut revenir à cette date de 1852. Alors les moyens de
communication, si multipliés aujourd'hui, n'existaient pas, et le
voyage de Joam Garral ne devait pas exiger moins de quatre mois,
surtout dans les conditions où il allait se faire.

De là, cette réflexion de Benito, pendant que les deux amis
regardaient les eaux du fleuve couler lentement à leurs pieds:

«Ami Manoel, puisque notre arrivée à Bélem ne précédera que de peu
le moment de notre séparation, cela te paraîtra bien court!

--Oui, Benito, répondit Manoel, mais bien long aussi, puisque
Minha ne doit être ma femme qu'au terme du voyage!»



CHAPITRE SIXIÈME
TOUTE UNE FORÊT PAR TERRE

La famille de Joam Garral était donc en joie. Ce magnifique trajet
sur l'Amazone allait s'accomplir dans des conditions charmantes.
Non seulement le fazender et les siens partaient pour un voyage de
quelques mois, mais, ainsi qu'on le verra, ils devaient être
accompagnés d'une partie du personnel de la ferme.

Sans doute, en voyant tout le monde heureux autour de lui, Joam
Garral oublia les préoccupations qui semblaient troubler sa vie. À
partir de ce jour, sa résolution étant fermement arrêtée, il fut
un autre homme, et, lorsqu'il eut à s'occuper des préparatifs du
voyage, il reprit son activité d'autrefois. Ce fut une vive
satisfaction pour les siens de le revoir à l'oeuvre. L'être moral
réagit contre l'être physique, et Joam Garral redevint ce qu'il
était dans ses premières années, vigoureux, solide. Il se retrouva
l'homme qui a toujours vécu au grand air, en cette vivifiante
atmosphère des forêts, des champs, des eaux courantes.

Au surplus, les quelques semaines qui devaient précéder le départ
allaient être bien remplies.

Ainsi qu'il a été dit plus haut, à cette époque, le cours de
l'Amazone n'était pas encore sillonné par ces nombreux bateaux à
vapeur que des compagnies songeaient déjà à lancer sur le fleuve
et sur ses principaux affluents. Le service fluvial ne se faisait
que par les particuliers, pour leur compte, et, le plus souvent,
les embarcations ne s'employaient qu'au service des établissements
littoraux.

Ces embarcations étaient des «ubas», sorte de pirogues faites d'un
tronc creusé au feu et à la hache, pointues et légères de l'avant,
lourdes et arrondies de l'arrière, pouvant porter de un à douze
rameurs, et prendre jusqu'à trois ou quatre tonneaux de
marchandises; des «égariteas», grossièrement construites,
largement façonnées, recouvertes en partie dans leur milieu d'un
toit de feuillage, qui laisse libre en abord une coursive sur
laquelle se placent les pagayeurs; des «jangadas», sorte de
radeaux informes, actionnés par une voile triangulaire et
supportant la cabane de paillis, qui sert de maison flottante à
l'Indien et à sa famille.

Ces trois espèces d'embarcations constituent la petite flottille
de l'Amazone, et elles ne peuvent servir qu'à un médiocre
transport de gens et d'objets de commerce.

Il en existe bien qui sont plus grandes, des «vigilingas»,
jaugeant huit à dix tonneaux, surmontées de trois mâts, gréées de
voiles rouges, et que poussent, en temps calme, quatre longues
pagaies, lourdes à manoeuvrer contre le courant; des «cobertas»,
mesurant jusqu'à vingt tonneaux de jauge, sorte de jonques avec un
roufle à l'arrière, une cabine intérieure, deux mâts à voiles
carrées et inégales, et suppléant au vent insuffisant ou contraire
par l'emploi de dix longs avirons que les Indiens manient du haut
d'un gaillard d'avant.

Mais ces divers véhicules ne pouvaient convenir à Joam Garral. Du
moment qu'il s'était résolu à descendre l'Amazone, il avait songé
à utiliser ce voyage pour le transport d'un énorme convoi de
marchandises qu'il devait livrer au Para. À ce point de vue, peu
importait que la descente du fleuve s'opérât dans un bref délai.
Voici donc le parti auquel il s'arrêta,--parti qui devait
rallier tous les suffrages, sauf peut-être celui de Manoel. Le
jeune homme eût préféré sans doute quelque rapide steam-boat, et
pour cause.

Mais, si rudimentaire, si primitif que dût être le moyen de
transport imaginé par Joam Garral, il allait permettre d'emmener
un nombreux personnel, et de s'abandonner au courant du fleuve
dans d'exceptionnelles conditions de confort et de sécurité.

Ce serait, en vérité, comme une partie de la fazenda d'Iquitos qui
se détacherait de la rive et descendrait l'Amazone, avec tout ce
qui constitue une famille de fazenders, maîtres et serviteurs,
dans leurs habitations, dans leurs carbets, dans leurs cases.

L'établissement d'Iquitos comprenait, sur l'ensemble de son
exploitation, quelques-unes de ces magnifiques forêts, qui sont,
pour ainsi dire, inépuisables dans cette partie centrale du
Sud-Amérique.

Joam Garral s'entendait parfaitement à l'aménagement de ces bois,
riches des essences les plus précieuses et les plus variées, très
propres aux ouvrages de menuiserie, d'ébénisterie, de mâturerie,
de charpente, et il en tirait annuellement des bénéfices
considérables.

En effet, le fleuve n'était-il pas là pour convoyer les produits
des forêts amazoniennes, plus sûrement et plus économiquement que
ne l'eût pu faire un railway? Aussi, chaque année, Joam Garral,
jetant à terre quelques centaines d'arbres de sa réserve, formait-il
un de ces immenses trains de bois flotté, fait de madriers,
poutrelles, troncs à peine équarris, qui se rendait au Para sous
la conduite d'habiles pilotes, connaissant bien le brassage du
fleuve et la direction des courants.

En cette année, Joam Garral allait donc agir comme il l'avait fait
les années précédentes. Seulement, le train de bois établi, il
comptait laisser à Benito tout le détail de cette grosse affaire
commerciale. Mais il n'y avait pas de temps à perdre. En effet, le
commencement de juin était l'époque favorable pour le départ,
puisque les eaux, surélevées par les crues du haut bassin,
allaient baisser peu à peu jusqu'au mois d'octobre.

Les premiers travaux devaient donc être entrepris sans retard, car
le train de bois allait prendre des proportions inusitées. Il
s'agissait, cette fois, d'abattre un demi-mille carré de forêt,
située au confluent du Nanay et de l'Amazone, c'est-à-dire tout un
angle du littoral de la fazenda, d'en former un énorme train,--
tel que serait une de ces jangadas ou radeaux du fleuve, à
laquelle on donnerait les dimensions d'un îlot.

Or, c'était sur cette jangada, plus sûre qu'aucune autre
embarcation du pays, plus vaste que cent égariteas ou vigilindas
accouplées, que Joam Garral se proposait de s'embarquer avec sa
famille, son personnel et sa cargaison.

«Excellente idée! s'était écriée Minha, en battant des mains,
lorsqu'elle avait connu le projet de son père.

--Oui! répondit Yaquita, et, dans ces conditions, nous
atteindrons Bélem sans danger ni fatigue!

--Et, pendant les haltes, nous pourrons chasser dans les forêts
de la rive, ajouta Benito.

--Ce sera peut-être un peu long! fit observer Manoel, et ne
conviendrait-il pas de choisir quelque mode de locomotion plus
rapide pour descendre l'Amazone?»

Ce serait long, évidemment; mais la réclamation intéressée du
jeune médecin ne fut admise par personne. Joam Garral fit venir
alors un Indien, qui était le principal intendant de la fazenda.
«Dans un mois, lui dit-il, il faut que la jangada soit en état et
prête à dériver.

--Aujourd'hui même, monsieur Garral, nous serons à l'ouvrage»,
répondit l'intendant.

Ce fut une rude besogne. Ils étaient là une centaine d'Indiens et
de noirs, qui, pendant cette première quinzaine du mois de mai,
firent véritablement merveille. Peut-être quelques braves gens,
peu habitués à ces grands massacres d'arbres, eussent-ils gémi en
voyant des géants, qui comptaient plusieurs siècles d'existence,
tomber, en deux ou trois heures, sous le fer des bûcherons; mais
il y en avait tant et tant, sur les bords du fleuve, en amont, sur
les îles, en aval, jusqu'aux limites les plus reculées de
l'horizon des deux rives, que l'abatage de ce demi-mille de forêt
ne devait pas même laisser un vide appréciable.

L'intendant et ses hommes, après avoir reçu les instructions de
Joam Garral, avaient d'abord nettoyé le sol des lianes, des
broussailles, des herbes, des plantes arborescentes qui
l'obstruaient. Avant de prendre la scie et la hache, ils s'étaient
armés du sabre d'abatis, cet indispensable outil de quiconque veut
s'enfoncer dans les forêts amazoniennes: ce sont de grandes lames,
un peu courbes, larges et plates, longues de deux à trois pieds,
solidement emmanchées dans des fusées, et que les indigènes
manoeuvrent avec une remarquable adresse. En peu d'heures, le
sabre aidant, ils ont essarté le sol, abattu les sous-bois et
ouvert de larges trouées au plus profond des futaies.

Ainsi fut-il fait. Le sol se nettoya devant les bûcherons de la
ferme. Les vieux troncs dépouillèrent leur vêtement de lianes, de
cactus, de fougères, de mousses, de bromélias. Leur écorce se
montra à nu, en attendant qu'ils fussent écorchés vifs à leur
tour.

Puis, toute cette bande de travailleurs, devant lesquels fuyaient
d'innombrables légions de singes qui ne les surpassaient pas en
agilité, se hissa dans les branchages supérieurs, sciant les
fortes fourches, dégageant la haute ramure qui devait être
consommée sur place. Bientôt, il ne resta plus de la forêt
condamnée que de longs stipes chenus, découronnés à leur cime, et
avec l'air, le soleil pénétra à flots jusqu'à ce sol humide qu'il
n'avait peut-être jamais caressé.

Il n'était pas un de ces arbres qui ne pût être employé à quelque
ouvrage de force, charpente ou grosse menuiserie. Là, poussaient,
comme des colonnes d'ivoire cerclées de brun, quelques-uns de ces
palmiers à cire, hauts de cent vingt pieds, larges de quatre à
leur base, et qui donnent un bois inaltérable; là, des
châtaigniers à aubier résistant, qui produisent des noix
tricornes; là, des «murichis», recherchés pour le bâtiment, des
«barrigudos», mesurant deux toises à leur renflement qui
s'accentue à quelques pieds au-dessus du sol, arbres à écorce
roussâtre et luisante, boutonnée de tubercules gris, dont le
fuseau aigu supporte un parasol horizontal; là, des bombax au
tronc blanc, lisse et droit, de taille superbe. Près de ces
magnifiques échantillons de la flore amazonienne tombaient aussi
des «quatibos», dont le dôme rose dominait tous les arbres
voisins, qui donnent des fruits semblables à de petits vases, où
sont disposées des rangées de châtaignes, et dont le bois, d'un
violet clair, est spécialement demandé pour les constructions
navales. C'étaient encore des bois de fer, et plus
particulièrement l'» ibiriratea», d'une chair presque noire, si
serrée de grain que les Indiens en fabriquent leurs haches de
combat; des «jacarandas», plus précieux que l'acajou; des
«coesalpinas», dont on ne retrouve l'espèce qu'au fond de ces
vieilles forêts qui ont échappé au bras des bûcherons; des
«sapucaias», hauts de cent cinquante pieds, arc-boutés d'arceaux
naturels, qui, sortis d'eux à trois mètres de leur base, se
rejoignent à une hauteur de trente pieds, s'enroulent autour de
leur tronc comme les filetures d'une colonne torse, et dont la
tête s'épanouit en un bouquet d'artifices végétaux, que les
plantes parasites colorent de jaune, de pourpre et de blanc
neigeux.

Trois semaines après le commencement des travaux, de ces arbres
qui hérissaient l'angle du Nanay et de l'Amazone, il ne restait
pas un seul debout. L'abattage avait été complet. Joam Garral
n'avait pas même eu à se préoccuper de l'aménagement d'une forêt
que vingt ou trente ans auraient suffi à refaire. Pas un baliveau
de jeune ou de vieille écorce ne fut épargné pour établir les
jalons d'une coupe future, pas un de ces corniers qui marquent la
limite du déboisement; c'était une «coupe blanche», tous les
troncs ayant été recépés au ras du sol, en attendant le jour où
seraient extraites leurs racines, sur lesquelles le printemps
prochain étendrait encore ses verdoyantes broutilles.

Non, ce mille carré, baigné à sa lisière par les eaux du fleuve et
de son affluent, était destiné à être défriché, labouré, planté,
ensemencé, et, l'année suivante, des champs de manioc, de
caféiers, d'inhame, de cannes à sucre, d'arrow-root, de maïs,
d'arachides, couvriraient le sol qu'ombrageait jusqu'alors la
riche plantation forestière.

La dernière semaine du mois de mai n'était pas arrivée, que tous
les troncs, séparés suivant leur nature et leur degré de
flottabilité, avaient été rangés symétriquement sur la rive de
l'Amazone. C'était là que devait être construite l'immense jangada
qui, avec les diverses habitations nécessaires au logement des
équipes de manoeuvre, deviendrait un véritable village flottant.
Puis, à l'heure dite, les eaux du fleuve, gonflées par la crue,
viendraient la soulever et l'emporteraient pendant des centaines
de lieues jusqu'au littoral de l'Atlantique.

Pendant toute la durée de ces travaux, Joam Garral s'y était
entièrement adonné. Il les avait dirigés lui-même, d'abord sur le
lieu de défrichement, ensuite à la lisière de la fazenda, formée
d'une large grève, sur laquelle furent disposées les pièces du
radeau.

Yaquita, elle, s'occupait avec Cybèle de tous les préparatifs de
départ, bien que la vieille négresse ne comprit pas qu'on voulût
s'en aller de là où l'on se trouvait si bien.

«Mais tu verras des choses que tu n'as jamais vues! lui répétait
sans cesse Yaquita.

Vaudront-elles celles que nous sommes habituées à voir?» répondait
invariablement Cybèle.

De leur côté, Minha et sa favorite songeaient à ce qui les
concernait plus particulièrement. Il ne s'agissait pas pour elles
d'un simple voyage: c'était un départ définitif, c'étaient les
mille détails d'une installation dans un autre pays, où la jeune
mulâtresse devait continuer à vivre près de celle à laquelle elle
était si tendrement attachée. Minha avait bien le coeur un peu
gros, mais la joyeuse Lina ne prenait pas autrement souci
d'abandonner Iquitos. Avec Minha Valdez, elle serait ce qu'elle
était avec Minha Garral. Pour enrayer son rire, il aurait fallu la
séparer de sa maîtresse, ce dont il n'avait jamais été question.

Benito, lui, avait activement secondé son père dans les travaux
qui venaient de s'accomplir. Il faisait ainsi l'apprentissage de
ce métier de fazender, qui serait peut-être le sien un jour, comme
il allait faire celui de négociant en descendant le fleuve.

Quant à Manoel, il se partageait autant que possible entre
l'habitation, où Yaquita et sa fille ne perdaient pas une heure,
et le théâtre du défrichement, sur lequel Benito voulait
l'entraîner plus qu'il ne lui convenait. Mais, en somme, le
partage fut très inégal, et cela se comprend.



CHAPITRE SEPTIÈME
EN SUIVANT UNE LIANE

Un dimanche, cependant, le 26 mai, les jeunes gens résolurent de
prendre quelque distraction. Le temps était superbe, l'atmosphère
s'imprégnait des fraîches brises venues de la Cordillère, qui
adoucissaient la température. Tout invitait à faire une excursion
dans la campagne.

Benito et Manoel offrirent donc à la jeune fille de les
accompagner à travers les grands bois qui bordaient la rive droite
de l'Amazone, à l'opposé de la fazenda.

C'était une façon de prendre congé des environs d'Iquitos, qui
sont charmants. Les deux jeunes gens iraient en chasseurs, mais en
chasseurs, qui ne quitteraient pas leurs compagnes pour courir
après le gibier, on pouvait là-dessus s'en rapporter à Manoel,--
et les jeunes filles, car Lina ne pouvait se séparer de sa
maîtresse, iraient en simples promeneuses, qu'une excursion de
deux à trois lieues n'était pas pour effrayer.

Ni Joam Garral ni Yaquita n'avaient le temps de se joindre à eux.
D'une part, le plan de la jangada n'était pas encore achevé, et il
ne fallait pas que sa construction subît le moindre retard. De
l'autre, Yaquita et Cybèle, bien que secondées par tout le
personnel féminin de la fazenda, n'avaient pas une heure à perdre.

Minha accepta l'offre avec grand plaisir. Aussi ce jour-là, vers
onze heures, après le déjeuner, les deux jeunes gens et les deux
jeunes filles se rendirent sur la berge, à l'angle du confluent
des deux cours d'eau. Un des noirs les accompagnait. Tous
s'embarquèrent dans une des ubas destinées au service de la ferme,
et, après avoir passé entre les îles Iquitos et Parianta, ils
atteignirent la rive droite de l'Amazone.

L'embarcation accosta au berceau de superbes fougères
arborescentes, qui se couronnaient, à une hauteur de trente pieds,
d'une sorte d'auréole, faite de légères branches de velours vert
aux feuilles festonnées d'une fine dentelle végétale.

«Et maintenant, Manoel, dit la jeune fille, c'est à moi de vous
faire les honneurs de la forêt, vous qui n'êtes qu'un étranger
dans ces régions du Haut-Amazone! Nous sommes ici chez nous, et
vous me laisserez remplir mes devoirs de maîtresse de maison!

--Chère Minha, répondit le jeune homme, vous ne serez pas moins
maîtresse de maison dans notre ville de Bélem qu'à la fazenda
d'Iquitos, et, là-bas comme ici...

--Ah çà! Manoel, et toi, ma soeur, s'écria Benito, vous n'êtes
pas venus pour échanger de tendres propos, j'imagine!... Oubliez
pour quelques heures que vous êtes fiancés!...

--Pas une heure! pas un instant! répliqua Manoel.

--Cependant, si Minha te l'ordonne!

--Minha ne me l'ordonnera pas!

--Qui sait? dit Lina en riant.

--Lina a raison! répondit Minha, qui tendit la main à Manoel.
Essayons d'oublier!... Oublions!... Mon frère l'exige!... Tout est
rompu, tout! Tant que durera cette promenade, nous ne sommes pas
fiancés! Je ne suis plus la soeur de Benito! Vous n'êtes plus son
ami!...

--Par exemple! s'écria Benito.

--Bravo! bravo! Il n'y a plus que des étrangers ici! répliqua la
jeune mulâtresse en battant des mains.

--Des étrangers qui se voient pour la première fois, ajouta la
jeune fille, qui se rencontrent, se saluent...

--Mademoiselle... dit Manoel en s'inclinant devant Minha.

--À qui ai-je l'honneur de parler, monsieur? demanda la jeune
fille du plus grand sérieux.

--À Manoel Valdez, qui serait heureux que monsieur votre frère
voulût bien le présenter...

--Ah! au diable ces maudites façons! s'écria Benito. Mauvaise
idée que j'ai eue là!... Soyez fiancés, mes amis! Soyez-le tant
qu'il vous plaira! Soyez-le toujours!

--Toujours!» dit Minha, à qui ce mot échappa si naturellement que
les éclats de rire de Lina redoublèrent. Un regard reconnaissant
de Manoel récompensa la jeune fille de l'imprudence de sa langue.
«Si nous marchions, nous parlerions moins! En route!»

cria Benito, pour tirer sa soeur d'embarras.

Mais Minha n'était pas pressée.

«Un instant, frère! dit-elle, tu l'as vu! j'allais t'obéir! Tu
voulais nous obliger à nous oublier, Manoel et moi, pour ne pas
gâter ta promenade! Eh bien, j'ai à mon tour un sacrifice à te
demander pour ne pas gâter la mienne! Tu vas, s'il te plaît, et
même si cela ne te plaît pas, me promettre, toi, Benito, en
personne, d'oublier...

--D'oublier?...

--D'oublier que tu es chasseur, monsieur mon frère!

--Quoi! tu me défends?...

--Je te défends de tirer tous ces charmants oiseaux, ces
perroquets, ces perruches, ces caciques, ces couroucous, qui
volent si joyeusement à travers la forêt! Même interdiction pour
le menu gibier, dont nous n'avons que faire aujourd'hui! Si
quelque onça, jaguar ou autre, nous approche de trop près, soit!

--Mais... fit Benito.

--Sinon, je prends le bras de Manoel, et nous nous sauverons,
nous nous perdrons, et tu seras obligé de courir après nous!

--Hein! as-tu bonne envie que je refuse? s'écria Benito, en
regardant son ami Manoel.

--Je le crois bien! répondit le jeune homme.

--Eh bien, non! s'écria Benito. Je ne refuse pas! J'obéirai pour
que tu enrages! En route!»

Et les voilà tous les quatre, suivis du noir, qui s'enfoncent sous
ces beaux arbres, dont l'épais feuillage empêchait les rayons du
soleil d'arriver jusqu'au sol.

Rien de plus magnifique que cette partie de la rive droite de
l'Amazone. Là, dans une confusion pittoresque, s'élevaient tant
d'arbres divers que, sur l'espace d'un quart de lieue carré, on a
pu compter jusqu'à cent variétés de ces merveilles végétales. En
outre, un forestier eût aisément reconnu que jamais bûcheron n'y
avait promené sa cognée ou sa hache. Même après plusieurs siècles
de défrichement, la blessure aurait encore été visible. Les
nouveaux arbres eussent-ils eu cent ans d'existence, que l'aspect
général n'aurait plus été celui des premiers jours, grâce à cette
singularité, surtout, que l'espèce des lianes et autres plantes
parasites se serait modifiée. C'est là un symptôme curieux, auquel
un indigène n'aurait pu se méprendre.

La joyeuse bande se glissait donc dans les hautes herbes, à
travers les fourrés, sous les taillis, causant et riant. En avant,
le nègre, manoeuvrant son sabre d'abatis, faisait le chemin,
lorsque les broussailles étaient trop épaisses, et il mettait en
fuite des milliers d'oiseaux.

Minha avait eu raison d'intercéder pour tout ce petit monde ailé,
qui papillonnait dans le haut feuillage. Là se montraient les plus
beaux représentants de l'ornithologie tropicale. Les perroquets
verts, les perruches criardes semblaient être les fruits naturels
de ces gigantesques essences. Les colibris et toutes leurs
variétés, barbes-bleues, rubis-topaze, «tisauras» à longues queues
en ciseau, étaient comme autant de fleurs détachées que le vent
emportait d'une branche à l'autre. Des merles au plumage orangé,
bordé d'un liséré brun, des becfigues dorés sur tranche, des
«sabias» noirs comme des corbeaux, se réunissaient dans un
assourdissant concert de sifflements. Le long bec du toucan
déchiquetait les grappes d'or des «guiriris». Les pique-arbres ou
piverts du Brésil secouaient leur petite tête mouchetée de points
pourpres. C'était l'enchantement des yeux.

Mais tout ce monde se taisait, se cachait, lorsque, dans la cime
des arbres, grinçait la girouette rouillée de l'»alma de gato»,
l'âme du chat, sorte d'épervier fauve-clair. S'il planait
fièrement en déployant les longues plumes blanches de sa queue, il
s'enfuyait lâchement, à son tour, au moment où apparaissait dans
les zones supérieures le «gaviaô», grand aigle à tête de neige,
l'effroi de toute la gent ailée des forêts.

Minha faisait admirer à Manoel ces merveilles naturelles qu'il
n'eût pas retrouvées dans leur simplicité primitive au milieu des
provinces plus civilisées de l'est. Manoel écoutait la jeune fille
plus des yeux que de l'oreille. D'ailleurs, les cris, les chants
de ces milliers d'oiseaux, étaient si pénétrants parfois, qu'il
n'eût pu l'entendre. Seul, le rire éclatant de Lina avait assez
d'acuité pour dominer de sa joyeuse note les gloussements,
pépiements, hululements, sifflements, roucoulements de toute
espèce.

Au bout d'une heure, on n'avait pas franchi plus d'un petit mille.
En s'éloignant des rives, les arbres prenaient un autre aspect. La
vie animale ne se manifestait plus au ras du sol, mais à soixante
ou quatre-vingts pieds au-dessus, par le passage des bandes de
singes, qui se poursuivaient à travers les hautes branches. Çà et
là, quelques cônes de rayons solaires perçaient jusqu'au sous-bois.
En vérité, la lumière, dans ces forêts tropicales, ne semble
plus être un agent indispensable à leur existence. L'air suffit au
développement de ces végétaux, grands ou petits, arbres ou
plantes, et toute la chaleur nécessaire à l'expansion de leur
sève, ils la puisent, non dans l'atmosphère ambiante, mais au sein
même du sol, où elle s'emmagasine comme dans un énorme calorifère.

Et à la surface des bromélias, des serpentines, des orchidées, des
cactus, de tous ces parasites enfin qui formaient une petite forêt
sous la grande, que de merveilleux insectes on était tenté de
cueillir comme s'ils eussent été de véritables fleurs, nestors aux
ailes bleues, faites d'une moire chatoyante; papillons «leilus» à
reflets d'or, zébrés de franges vertes, phalènes agrippines,
longues de dix pouces, avec des feuilles pour ailes; abeilles
«maribundas», sorte d'émeraudes vivantes, serties dans une
armature d'or; puis des légions de coléoptères lampyres ou
pyriphores, des valagumes au corselet de bronze, aux élytres
vertes, projetant une lumière jaunâtre par leurs yeux, et qui, la
nuit venue, devaient illuminer la forêt de leurs scintillements
multicolores!

«Que de merveilles! répétait l'enthousiaste jeune fille.

--Tu es chez toi, Minha, ou du moins tu l'as dit, s'écria Benito,
et voilà comment tu parles de tes richesses!

--Raille, petit frère! répondit Minha. Il m'est bien permis de
louer tant de belles choses, n'est-ce pas, Manoel? Elles sont de
la main de Dieu et appartiennent à tout le monde!

--Laissons rire Benito! dit Manoel. Il s'en cache, mais il est
poète à ses heures, et il admire autant que nous toutes ces
beautés naturelles! Seulement, lorsqu'il a un fusil sous le bras,
adieu la poésie!

--Sois donc poète, frère! répondit la jeune fille.

--Je suis poète! répliqua Benito. Ô nature enchanteresse, etc.»

Il faut bien convenir, cependant, que Minha, en interdisant à son
frère l'usage de son fusil de chasseur, lui avait imposé une
véritable privation. Le gibier ne manquait pas dans la forêt, et
il eut sérieusement lieu de regretter quelques beaux coups.

En effet, dans les parties moins boisées, où s'ouvraient d'assez
larges clairières, apparaissaient quelques couples d'autruches, de
l'espèce des «naudus», hautes de quatre à cinq pieds. Elles
allaient accompagnées de leurs inséparables «seriemas», sorte de
dindons infiniment meilleurs, au point de vue comestible, que les
grands volatiles qu'ils escortent.

«Voilà ce que me coûte ma maudite promesse! s'écria Benito en
remettant sous son bras, à un geste de sa soeur, le fusil qu'il
venait instinctivement d'épauler.

--Il faut respecter ces seriemas, répondit Manoel, car ce sont de
grands destructeurs de serpents.

--Comme il faut respecter les serpents, répliqua Benito, parce
qu'ils mangent les insectes nuisibles, et ceux-ci parce qu'ils
vivent de pucerons, plus nuisibles encore! À ce compte-là, il
faudrait tout respecter!»

Mais l'instinct du jeune chasseur allait être mis à une plus rude
épreuve. La forêt devenait tout à fait giboyeuse. Des cerfs
rapides, d'élégants chevreuils détalaient sous bois, et,
certainement, une balle bien ajustée les eût arrêtés dans leur
fuite. Puis, çà et là, apparaissaient des dindons au pelage café
au lait, des pécaris, sorte de cochons sauvages, très appréciés
des amateurs de venaison, des agoutis, qui sont les similaires des
lapins et des lièvres dans l'Amérique méridionale, des tatous à
test écailleux dessiné en mosaïque, qui appartiennent à l'ordre
des édentés.

Et vraiment Benito ne montrait-il pas plus que de la vertu, un
véritable héroïsme, lorsqu'il entrevoyait quelque tapir, de ceux
qui sont appelés «antas» au Brésil, ces diminutifs d'éléphants,
déjà presque introuvables sur les bords du Haut-Amazone et de ses
affluents, pachydermes si recherchés des chasseurs pour leur
rareté, si appréciés des gourmets pour leur chair, supérieure à
celle du boeuf, et surtout pour la protubérance de leur nuque, qui
est un morceau de roi!

Oui! son fusil lui brûlait les doigts, à ce jeune homme; mais,
fidèle à son serment, il le laissait au repos.

Ah! par exemple,--et il en prévint sa soeur--, le coup
partirait malgré lui s'il se trouvait à bonne portée d'un
«tamandõa assa», sorte de grand fourmilier très curieux, qui peut
être considéré comme un coup de maître dans les annales
cynégétiques.

Mais, heureusement, le grand fourmilier ne se montra pas, non plus
que ces panthères, léopards, jaguars, guépars, couguars,
indifféremment désignés sous le nom d'onças dans l'Amérique du
Sud, et qu'il ne faut pas laisser approcher de trop près.

«Enfin, dit Benito qui s'arrêta un instant, se promener c'est très
bien, mais se promener sans but...

Sans but! s'écria la jeune fille; mais notre but, c'est de voir,
c'est d'admirer, c'est de visiter une dernière fois ces forêts de
l'Amérique centrale, que nous ne retrouverons plus au Para, c'est
de leur dire un dernier adieu!

Ah! une idée!»

C'était Lina qui parlait ainsi.

«Une idée de Lina ne peut être qu'une idée folle! répondit Benito
en secouant la tête.

--C'est mal, mon frère, dit la jeune fille, de te moquer de Lina,
quand elle cherche précisément à donner à notre promenade le but
que tu regrettes qu'elle n'ait pas!

--D'autant plus, monsieur Benito, que mon idée vous plaira, j'en
suis sûre, répondit la jeune mulâtresse.

--Quelle est ton idée? demanda Minha.

--Vous voyez bien cette liane?»

Et Lina montrait une de ces lianes de l'espèce des «cipos»,
enroulée à un gigantesque mimosa-sensitive, dont les feuilles,
légères comme des plumes, se referment au moindre bruit.

«Eh bien? dit Benito.

--Je propose, répondit Lina, de nous mettre tous à suivre cette
liane jusqu'à son extrémité!...

--C'est une idée, c'est un but, en effet! s'écria Benito. Suivre
cette liane, quels que soient les obstacles, fourrés, taillis,
rochers, ruisseaux, torrents, ne se laisser arrêter par rien,
passer quand même...

--Décidément, tu avais bien raison, frère! dit en riant Minha.
Lina est un peu folle!

--Allons, bon! lui répondit son frère, tu dis que Lina est folle,
pour ne pas dire que Benito est fou, puisqu'il l'approuve!

--Au fait, soyons fou, si cela vous amuse! répondit Minha.
Suivons la liane!

--Vous ne craignez pas... fit observer Manoel.

--Encore des objections! s'écria Benito. Ah! Manoel, tu ne
parlerais pas ainsi et tu serais déjà en route, si Minha
t'attendait au bout!

Je me tais, répondit Manoel. Je ne dis plus rien, j'obéis!

Suivons la liane!»

Et les voilà partis, joyeux comme des enfants en vacances!

Il pouvait les mener loin, ce filament végétal, s'ils s'entêtaient
à le suivre jusqu'à son extrémité comme un fil d'Ariane,--à cela
près que le fil de l'héritière de Minos aidait à sortir du
labyrinthe, et que celui-ci ne pouvait qu'y entraîner plus
profondément.

C'était, en effet, une liane de la famille des salses, un de ces
cipos connus sous le nom de «japicanga» rouge, et dont la longueur
mesure quelquefois plusieurs lieues. Mais, après tout, l'honneur
n'était pas engagé dans l'affaire.

Le cipo passait d'un arbre à l'autre, sans solution de continuité,
tantôt enroulé aux troncs, tantôt enguirlandé aux branches, ici
sautant d'un dragonnier à un palissandre, là d'un gigantesque
châtaignier, le «bertholletia excelsa», à quelques-uns de ces
palmiers à vin, ces «baccabas», dont les branches ont été
justement comparées par Agassiz à de longues baguettes de corail
mouchetées de vert. Puis, c'étaient des «tucumas», de ces ficus,
capricieusement contournés comme des oliviers centenaires, et dont
on ne compte pas moins de quarante-trois variétés au Brésil;
c'étaient de ces sortes d'euphorbiacées qui produisent le
caoutchouc, des «gualtes», beaux palmiers au tronc lisse, fin,
élégant, des cacaotiers qui croissent spontanément sur les rives
de l'Amazone et de ses affluents, des mélastomes variés, les uns à
fleurs roses, les autres agrémentés de panicules de baies
blanchâtres.

Mais que de haltes, que de cris de déception, lorsque la joyeuse
bande croyait avoir perdu le fil conducteur! Il fallait alors le
retrouver, le débrouiller, dans le peloton des plantes parasites.

«Là! là! disait Lina, je l'aperçois!

--Tu te trompes, répondait Minha, ce n'est pas lui, c'est une
liane d'une autre espèce!

--Mais non! Lina a raison, disait Benito.

--Non! Lina a tort», répondait naturellement Manoel. De là,
discussions très sérieuses, très soutenues, dans lesquelles
personne ne voulait céder.

Alors, le noir d'un côté, Benito de l'autre, s'élançaient sur les
arbres, grimpaient aux branches enlacées par le cipo, afin d'en
relever la véritable direction.

Or, rien de moins aisé, à coup sûr, dans cet emmêlement de
touffes, entre lesquelles serpentait la liane, au milieu des
bromelias «karatas», armées de leurs piquants aigus, des orchidées
à fleurs roses et labelles violettes, larges comme un gant, des
«oncidiums» plus embrouillés qu'un écheveau de laine entre les
pattes d'un jeune chat!

Et puis, lorsque la liane redescendait vers le sol, quelle
difficulté pour la reprendre sous les massifs des lycopodes, des
heliconias à grandes feuilles, des calliandras à houppes roses,
des rhipsales qui l'entouraient comme l'armature d'un fil de
bobine électrique, entre les noeuds des grandes ipomées blanches,
sous les tiges charnues des vanilles, au milieu de tout ce qui
était grenadille, brindille, vigne folle et sarments!

Et quand on avait retrouvé le cipo, quels cris de joie, et comme
on reprenait la promenade un instant interrompue!

Depuis une heure déjà, jeunes gens et jeunes filles allaient
ainsi, et rien ne faisait prévoir qu'ils fussent près d'atteindre
leur fameux but. On secouait vigoureusement la liane, mais elle ne
cédait pas, et les oiseaux s'envolaient par centaines, et les
singes s'enfuyaient d'un arbre à l'autre, comme pour montrer le
chemin.

Un fourré barrait-il la route? Le sabre d'abatis faisait une
trouée, et toute la bande s'y introduisait. Ou bien, c'était une
haute roche, tapissée de verdure, sur laquelle la liane se
déroulait comme un serpent. On se hissait alors, et l'on passait
la roche.

Une large clairière s'ouvrit bientôt. Là, dans cet air plus libre,
qui lui est nécessaire comme la lumière du soleil, l'arbre des
tropiques par excellence, celui qui, suivant l'observation de
Humboldt, «a accompagné l'homme dans l'enfance de sa
civilisation», le grand nourrisseur de l'habitant des zones
torrides, un bananier, se montrait isolément. Le long feston du
cipo, enroulé dans ses hautes branches, se raccordait ainsi d'une
extrémité à l'autre de la clairière et se glissait de nouveau dans
la forêt.

«Nous arrêtons-nous, enfin? demanda Manoel.

--Non, mille fois non! s'écria Benito. Pas avant d'avoir atteint
le bout de la liane!

--Cependant, fit observer Minha, il serait bientôt temps de
songer au retour!

--Oh! chère maîtresse, encore, encore! répondit Lina.

--Toujours! toujours!» ajouta Benito.

Et les étourdis de s'enfoncer plus profondément dans la forêt,
qui, plus dégagée alors, leur permettait d'avancer plus
facilement.

En outre, le cipo obliquait vers le nord et tendait à revenir vers
le fleuve. Il y avait donc moins d'inconvénient à la suivre,
puisqu'on se rapprochait de la rive droite, qu'il serait aisé de
remonter ensuite.

Un quart d'heure plus tard, au fond d'un ravin, devant un petit
affluent de l'Amazone, tout le monde s'arrêtait. Mais un pont de
lianes, fait de «bejucos» reliés entre eux par un lacis de
branchages, traversait ce ruisseau. Le cipo, se divisant en deux
filaments, lui servait de garde-fou et passait ainsi d'une berge à
l'autre.

Benito, toujours en avant, s'était déjà élancé sur le tablier
vacillant de cette passerelle végétale.

Manoel voulut retenir la jeune fille.

«Restez, restez, Minha! dit-il. Benito ira plus loin, si cela lui
plaît, mais nous l'attendrons ici!

Non! Venez, venez, chère maîtresse, venez! s'écria Lina. N'ayez
pas peur! La liane s'amincit! Nous aurons raison d'elle, et nous
découvrirons son extrémité!»

Et sans hésiter, la jeune mulâtresse s'aventurait hardiment
derrière Benito.

«Ce sont des enfants! répondit Minha. Venez, mon cher Manoel! Il
faut bien les suivre!»

Et les voilà tous franchissant le pont, qui se balançait au-dessus
du ravin comme une escarpolette, et s'enfonçant de nouveau sous le
dôme des grands arbres.

Mais ils n'avaient pas marché depuis dix minutes, en suivant
l'interminable cipo dans la direction du fleuve, que tous
s'arrêtaient, et, cette fois, non sans raison.

«Est-ce que nous sommes enfin au bout de cette liane? demanda la
jeune fille.

--Non, répondit Benito, mais nous ferons bien de n'avancer
qu'avec prudence! Voyez!...» Et Benito montrait le cipo qui, perdu
dans les branches d'un haut ficus, était agité par de violentes
secousses. «Qui donc produit cela? demanda Manoel.

--Peut-être quelque animal, dont il convient de n'approcher
qu'avec circonspection!» Et Benito, armant son fusil, fit signe de
le laisser aller, et se porta à dix pas en avant. Manoel, les deux
jeunes filles et le noir étaient restés immobiles à la même place.
Soudain, un cri fut poussé par Benito, et on put le voir s'élancer
vers un arbre. Tous se précipitèrent de ce côté.

Spectacle inattendu et peu fait pour récréer les yeux!

Un homme, pendu par le cou, se débattait au bout de cette liane,
souple comme une corde, à laquelle il avait fait un noeud coulant,
et les secousses venaient des soubresauts qui l'agitaient encore
dans les dernières convulsions de l'agonie.

Mais Benito s'était jeté sur le malheureux, et d'un coup de son
couteau de chasse il avait tranché le cipo.

Le pendu glissa sur le sol. Manoel se pencha sur lui afin de lui
donner des soins et le rappeler à la vie, s'il n'était pas trop
tard.

«Le pauvre homme! murmurait Minha.

--Monsieur Manoel, monsieur Manoel, s'écria Lina, il respire
encore! Son coeur bat! Il faut le sauver!

--C'est ma foi vrai, répondit Manoel, mais je crois qu'il était
temps d'arriver!»

Le pendu était un homme d'une trentaine d'années, un blanc, assez
mal vêtu, très amaigri, et qui paraissait avoir beaucoup souffert.

À ses pieds étaient une gourde vide, jetée à terre, et un
bilboquet en bois de palmier, auquel la boule, faite d'une tête de
tortue, se rattachait par une fibre.

«Se pendre, se pendre, répétait Lina, et jeune encore! Qu'est-ce
qui a pu le pousser à cela!»

Mais les soins de Manoel ne tardèrent pas à ramener à la vie le
pauvre diable, qui ouvrit les yeux et poussa un «hum!» vigoureux,
si inattendu, que Lina, effrayée, répondit à son cri par un autre.

«Qui êtes-vous? mon ami, lui demanda Benito.

--Un ex-pendu, à ce que je vois!

--Mais, votre nom?...

--Attendez un peu que je me rappelle, dit-il en se passant la
main sur le front. Ah! je me nomme Fragoso pour vous servir, si
j'en suis encore capable, pour vous coiffer, vous raser, vous
accommoder suivant toutes les règles de mon art! Je suis un
barbier, ou, pour mieux dire, le plus désespéré des Figaros!...

--Et comment avez-vous pu songer?...

--Eh! que voulez-vous, mon brave monsieur! répondit en souriant
Fragoso. Un moment de désespoir, que j'aurais bien regretté, si
les regrets sont de l'autre monde! Mais huit cents lieues de pays
à parcourir encore, et pas une pataque à la poche, cela n'est pas
fait pour réconforter! J'avais perdu courage, évidemment!»

Ce Fragoso avait, en somme, une bonne et agréable figure. À mesure
qu'il se remettait, on voyait que son caractère devait être gai.
C'était un de ces barbiers nomades qui courent les rives du
Haut-Amazone, allant de village en village, et mettant les
Ressources de leur métier au service des nègres, négresses, Indiens,
Indiennes, qui les apprécient fort.

Mais le pauvre Figaro, bien abandonné, bien misérable, n'ayant pas
mangé depuis quarante heures, égaré dans cette forêt, avait un
instant perdu la tête... et on sait le reste.

«Mon ami, lui dit Benito, vous allez revenir avec nous à la
fazenda d'Iquitos.

--Comment donc, mais avec plaisir! répondit Fragoso. Vous m'avez
dépendu, je vous appartiens! Il ne fallait pas me dépendre!

--Hein! chère maîtresse, avons-nous bien fait de continuer notre
promenade! dit Lina.

--Je le crois bien! répondit la jeune fille.

--N'importe, dit Benito, je n'aurais jamais cru que nous
finirions par trouver un homme au bout de notre cipo!

--Et surtout un barbier dans l'embarras, en train de se pendre!»
répondit Fragoso.

Le pauvre diable, redevenu alerte, fut mis au courant de ce qui
s'était passé. Il remercia chaudement Lina de la bonne idée
qu'elle avait eue de suivre cette liane, et tous reprirent le
chemin de la fazenda, où Fragoso fut accueilli de manière à
n'avoir plus ni l'envie ni le besoin de recommencer sa triste
besogne!



CHAPITRE HUITIÈME
LA JANGADA

Le demi-mille carré de forêt était abattu. Aux charpentiers
revenait maintenant le soin de disposer sous forme de radeau les
arbres plusieurs fois séculaires qui gisaient sur la grève.

Facile besogne, en vérité! Sous la direction de Joam Garral, les
Indiens attachés à la fazenda allaient déployer leur adresse, qui
est incomparable. Qu'il s'agisse de bâtisse ou de construction
maritime, ces indigènes sont, sans contredit, d'étonnants
ouvriers. Ils n'ont qu'une hache et une scie, ils opèrent sur des
bois tellement durs que le tranchant de leur outil s'y ébrèche, et
pourtant, troncs qu'il faut équarrir, poutrelles à dégager de ces
énormes stipes, planches et madriers, à débiter sans l'aide d'une
scierie mécanique, tout cela s'accomplit aisément sous leur main
adroite, patiente, douée d'une prodigieuse habileté naturelle.

Les cadavres d'arbres n'avaient pas été tout d'abord lancés dans
le lit de l'Amazone. Joam Garral avait l'habitude de procéder
autrement. Aussi, tout cet amas de troncs avait-il été
symétriquement rangé sur une large grève plate, qu'il avait fait
encore surbaisser, au confluent du Nanay et du grand fleuve.
C'était là que la jangada allait être construite; c'était là que
l'Amazone se chargerait de la mettre à flot, lorsque le moment
serait venu de la conduire à destination.

Un mot explicatif sur la disposition géographique de cet immense
cours d'eau, qui est unique entre tous, et à propos d'un singulier
phénomène, que les riverains avaient pu constater _de visu_.

Les deux fleuves, qui sont peut-être plus étendus que la grande
artère brésilienne, le Nil et le Missouri-Mississipi, coulent,
l'un du sud au nord sur le continent africain, l'autre du nord au
sud à travers l'Amérique septentrionale. Ils traversent donc des
territoires très variés en latitude, et conséquemment ils sont
soumis à des climats très différents.

L'Amazone, au contraire, est compris tout entier, au moins depuis
le point où il oblique franchement à l'est sur la frontière de
l'Équateur et du Pérou, entre les quatrième et deuxième parallèles
sud. Aussi cet immense bassin est-il sous l'influence des mêmes
conditions climatériques dans toute l'étendue de son parcours.

De là, deux saisons distinctes, pendant lesquelles les pluies
tombent avec un écart de six mois. Au nord du Brésil, c'est en
septembre que se produit la période pluvieuse. Au sud, au
contraire, c'est en mars. D'où cette conséquence que les affluents
de droite et les affluents de gauche ne voient grossir leurs eaux
qu'à une demi-année d'intervalle. Il résulte donc de cette
alternance que le niveau de l'Amazone, après avoir atteint son
maximum d'élévation, en juin, décroît successivement jusqu'en
octobre.

C'est ce que Joam Garral savait par expérience, et c'est de ce
phénomène qu'il entendait profiter pour la mise à l'eau de la
jangada, après l'avoir commodément construite sur la rive du
fleuve. En effet, au-dessous et au-dessus du niveau moyen de
l'Amazone, le maximum peut monter jusqu'à quarante pieds, et le
minimum descendre jusqu'à trente. Un tel écart donnait donc au
fazender toute facilité pour agir.

La construction fut commencée sans retard. Sur la vaste grève les
troncs vinrent prendre place par rang de grosseur, sans parler de
leur degré de flottabilité, dont il fallait tenir compte. En
effet, parmi ces bois lourds et durs, il s'en trouvait dont la
densité spécifique égale, à peu de chose près, la densité de
l'eau.

Toute cette première assise ne devait pas être faite de troncs
juxtaposés. Un petit intervalle avait été laissé entre eux, et ils
furent reliés par des poutrelles traversières qui assuraient la
solidité de l'ensemble. Des câbles de «piaçaba» les rattachaient
l'un à l'autre, et avec autant de solidité qu'un câble de chanvre.
Cette matière, qui est faite des ramicules d'un certain palmier,
très abondant sur les rives du fleuve, est universellement
employée dans le pays. Le piaçaba flotte, résiste à l'immersion,
se fabrique à bon marché, toutes raisons qui en ont fait un
article précieux, entré déjà dans le commerce du vieux monde.

Sur ce double rang de troncs et de poutrelles vinrent se placer
les madriers et les planches qui devaient former le parquet de la
jangada, surélevé de trente pouces au-dessus de la flottaison. Il
y en avait là pour une somme considérable, et on l'admettra sans
peine, si l'on tient compte de ce que ce train de bois mesurait
mille pieds de long sur soixante de large, soit une superficie de
soixante mille pieds carrés. En réalité, c'était une forêt tout
entière qui allait se livrer au courant de l'Amazone.

Ces travaux de construction s'étaient plus spécialement accomplis
sous la direction de Joam Garral. Mais, lorsqu'ils furent
terminés, la question de l'aménagement, mise à l'ordre du jour,
fut soumise à la discussion de tous, à laquelle on convia même ce
brave Fragoso.

Un mot seulement pour dire quelle était devenue sa nouvelle
situation à la fazenda.

Du jour où il avait été recueilli par l'hospitalière famille, le
barbier n'avait jamais été si heureux. Joam Garral lui avait
offert de le conduire au Para, vers lequel il se dirigeait,
lorsque cette liane «l'avait saisi par le cou, disait-il, et
arrêté net»! Fragoso avait accepté, remercié de tout son coeur,
et, depuis lors, par reconnaissance, il cherchait à se rendre
utile de mille façons. C'était, d'ailleurs, un garçon très
intelligent, ce qu'on pourrait appeler un «droitier des deux
mains», c'est-à-dire qu'il était apte à tout faire et à tout faire
bien. Aussi gai que Lina, toujours chantant, fécond en reparties
joyeuses, il n'avait pas tardé à être aimé de tous.

Mais c'était envers la jeune mulâtresse qu'il prétendait avoir
contracté la plus grosse dette.

«Une fameuse idée que vous avez eue, mademoiselle Lina, répétait-il
sans cesse, de jouer à la «liane conductrice»! Ah! vraiment,
c'est un joli jeu, bien que, certainement, on ne trouve pas
toujours un pauvre diable de barbier au bout!

--C'est le hasard, monsieur Fragoso, répondait Lina en riant, et
je vous assure que vous ne me devez rien!

--Comment! rien, mais je vous dois la vie, et je demande à la
prolonger pendant une centaine d'années encore, pour que ma
reconnaissance dure plus longtemps! Voyez-vous, ce n'était pas ma
vocation de me pendre! Si j'ai essayé de le faire, c'était par
nécessité! Mais, tout bien examiné, j'aimais mieux cela que de
mourir de faim et de servir, avant d'être mort tout à fait, de
pâture à des bêtes! Aussi cette liane, c'est un lien entre nous,
et vous aurez beau dire...»

La conversation, en général, se continuait sur un ton plaisant. Au
fond, Fragoso était très reconnaissant à la jeune mulâtresse
d'avoir eu l'initiative de son sauvetage, et Lina n'était point
insensible aux témoignages de ce brave garçon, très ouvert, très
franc, de bonne mine, tout comme elle. Leur amitié ne laissait pas
d'amener quelques plaisants «Ah! ah!» de la part de Benito, de la
vieille Cybèle et de biens d'autres.

Donc, pour en revenir à la jangada, après discussion, il fut
décidé que son installation serait aussi complète et aussi
confortable que possible puisque le voyage devait durer plusieurs
mois. La famille Garral comprenait le père, la mère, la jeune
fille, Benito, Manoel, plus leurs serviteurs, Cybèle et Lina, qui
devaient occuper une habitation à part. À ce petit monde, il
fallait ajouter quarante Indiens, quarante noirs, Fragoso et le
pilote auquel serait confiée la direction de la jangada.

Un personnel aussi nombreux n'était que suffisant pour le service
du bord. En effet, il s'agissait de naviguer au milieu des
tournants du fleuve, entre ces centaines d'îles et d'îlots qui
l'encombrent. Si le courant de l'Amazone fournissait le moteur, il
n'imprimait pas la direction. De là, ces cent soixante bras
nécessaires à la manoeuvre des longues gaffes, destinées à
maintenir l'énorme train de bois à égale distance des deux rives.

Tout d'abord, on s'occupa de construire la maison de maître à
l'arrière de la jangada. Elle fut aménagée de manière à contenir
cinq chambres et une vaste salle à manger. Une de ces chambres
devait être commune à Joam Garral et à sa femme, une autre à Lina
et à Cybèle, près de leurs maîtresses, une troisième à Benito et à
Manoel. Minha aurait une chambre à part, qui ne serait pas la
moins confortablement disposée.

Cette habitation principale fut soigneusement faite de planches
imbriquées, bien imprégnées de résine bouillante, ce qui devait
les rendre imperméables et parfaitement étanches. Des fenêtres
latérales et des fenêtres de façade l'éclairaient gaiement. Sur le
devant s'ouvrait la porte d'entrée, donnant accès dans la salle
commune. Une légère véranda, qui en protégeait la partie
antérieure contre l'action des rayons solaires, reposait sur de
sveltes bambous. Le tout était peint d'une fraîche couleur d'ocre,
qui réverbérait la chaleur au lieu de l'absorber, et assurait à
l'intérieur une température moyenne.

Mais, quand «le gros oeuvre», comme on dit, eut été élevé sur les
plans de Joam Garral, Minha intervint.

«Père, dit-elle, maintenant que nous sommes clos et couverts par
tes soins, tu nous permettras d'arranger cette demeure à notre
fantaisie. Le dehors t'appartient, mais le dedans est à nous. Ma
mère et moi, nous voulons que ce soit comme si notre maison de la
fazenda nous suivait en voyage, afin que tu puisses croire que tu
n'as pas quitté Iquitos!

--Fais à ta guise, Minha, répondit Joam Garral en souriant de ce
triste sourire qui lui revenait quelquefois.

--Ce sera charmant!

--Je m'en rapporte à ton bon goût, ma chère fille!

--Et cela nous fera honneur, père! répondit Minha. Il le faut
pour ce beau pays que nous allons traverser, ce pays qui est le
nôtre, et dans lequel tu vas rentrer après tant d'années
d'absence!

--Oui! Minha, oui! répondit Joam Garral. C'est un peu comme si
nous revenions d'exil... un exil volontaire! Fais donc de ton
mieux, ma fille! J'approuve d'avance tout ce que tu feras!»

À la jeune fille, à Lina, auxquelles devaient se joindre
volontiers Manoel d'une part, Fragoso de l'autre, revenait le soin
d'orner l'habitation à l'intérieur. Avec un peu d'imagination et
de sens artistique, ils devaient arriver à faire très bien les
choses.

Au dedans, d'abord, les meubles les plus jolis de la fazenda
trouvèrent naturellement leur place. On en serait quitte pour les
renvoyer, après l'arrivée au Para, par quelque igaritea de
l'Amazone: Tables, fauteuils de bambous, canapés de cannes,
étagères de bois sculpté, tout ce qui constitue le riant mobilier
d'une habitation de la zone tropicale, fut disposé avec goût dans
la maison flottante. On sentait bien qu'en dehors de la
collaboration des deux jeunes gens, des mains de femmes
présidaient à cet arrangement. Qu'on ne s'imagine pas que la
planche des murs fût restée à nu! Non! les parois disparaissaient
sous des tentures du plus agréable aspect. Seulement ces tentures,
faites de précieuses écorces d'arbres, c'étaient des «tuturis»,
qui se relevaient en gros plis comme le brocart et le damas des
plus souples et des plus riches étoffes de l'ameublement moderne.
Sur le parquet des chambres, des peaux de jaguar, remarquablement
tigrées, d'épaisses fourrures de singes, offraient au pied leurs
moelleuses toisons. Quelques légers rideaux de cette soie
roussâtre, que produit le «suma-uma», pendaient aux fenêtres.
Quant aux lits, enveloppés de leurs moustiquaires, oreillers,
matelas, coussins, ils étaient remplis de cette élastique et
fraîche substance que donne le bombax dans le haut bassin de
l'Amazone.

Puis, partout, sur les étagères, sur les consoles, de ces jolis
riens, rapportés de Rio-Janeiro ou de Bélem, d'autant plus
précieux pour la jeune fille, qu'ils lui venaient de Manoel. Quoi
de plus agréable aux yeux que ces bibelots, dons d'une main amie,
qui parlent sans rien dire!

En quelques jours, cet intérieur fut entièrement disposé, et
c'était à se croire dans la maison même de la fazenda. On n'en eût
pas voulu d'autre pour demeure sédentaire, sous quelque beau
bouquet d'arbres, au bord d'un courant d'eau vive. Pendant qu'elle
descendrait entre les rives du grand fleuve, elle ne déparerait
pas les sites pittoresques, qui se déplaceraient latéralement à
elle.

Il faut encore ajouter que cette habitation ne charmait pas moins
les yeux au dehors qu'au dedans.

En effet, à l'extérieur, les jeunes gens avaient rivalisé de goût
et d'imagination.

La maison était littéralement enfeuillagée du soubassement
jusqu'aux dernières arabesques de la toiture. C'était un fouillis
d'orchidées, de bromélias, de plantes grimpantes, toutes en fleur,
que nourrissaient des caisses de bonne terre végétale, enfouies
sous des massifs de verdure. Le tronc d'un mimosa ou d'un ficus
n'eût pas été habillé d'une parure plus «tropicalement» éclatante!
Que de capricieuses broutilles, que de rubellées rouges, de
pampres jaune d'or, de grappes multicolores, de sarments
enchevêtrés, sur les corbeaux supportant le bout du faîtage, sur
les arçons de la toiture, sur le sommier des portes! Il avait
suffi de prendre à pleines mains dans les forêts voisines de la
fazenda. Une liane gigantesque reliait entre eux tous ces
parasites; elle faisait plusieurs fois le tour de la maison, elle
s'accrochait à tous les angles, elle s'enguirlandait à toutes les
saillies, elle se bifurquait, elle «touffait», elle jetait à tort
et à travers ses fantaisistes ramicelles, elle ne laissait plus
rien voir de l'habitation, qui semblait être enfouie sous un
énorme buisson en fleur.

Attention délicate et dont on reconnaîtra aisément l'auteur,
l'extrémité de ce cipo allait s'épanouir à la fenêtre même de la
jeune mulâtresse. On eût dit d'un bouquet de fleurs toujours
fraîches que ce long bras lui tendait à travers la persienne.

En somme, tout cela était charmant. Si Yaquita, sa fille et Lina
furent contentes, il est inutile d'y insister.

«Pour peu que vous le vouliez, dit Benito, nous planterons des
arbres sur la jangada!

Oh! des arbres! répondit Minha.

--Pourquoi pas? reprit Manoel. Transportés avec de bonne terre
sur cette solide plate-forme, je suis certain qu'ils
prospéreraient, d'autant mieux qu'il n'y a pas de changements de
climat à craindre pour eux, puisque l'Amazone court invariablement
sous le même parallèle!

--D'ailleurs, répondit Benito, est-ce que le fleuve ne charrie
pas chaque jour des îlots de verdure, arrachés aux berges des îles
et du fleuve? Ne passent-ils pas avec leurs arbres, leurs
bosquets, leurs buissons, leurs rochers, leurs prairies, pour
aller, à huit cents lieues d'ici, se perdre dans l'Atlantique?
Pourquoi donc notre jangada ne se transformerait-elle pas en un
jardin flottant?

--Voulez-vous une forêt, mademoiselle Lina? dit Fragoso, qui ne
doutait de rien.

--Oui! une forêt! s'écria la jeune mulâtresse, une forêt avec ses
oiseaux, ses singes!...

--Ses serpents, ses jaguars!... répliqua Benito.

--Ses Indiens, ses tribus nomades!... dit Manoel.

--Et même ses anthropophages!

--Mais où allez-vous donc, Fragoso? s'écria Minha, en voyant
l'alerte barbier remonter la berge.

--Chercher la forêt! répondit Fragoso.

--C'est inutile, mon ami, répondit Minha en souriant. Manoel m'a
offert un bouquet et je m'en contente!--Il est vrai, ajouta-t-elle
en montrant l'habitation enfouie sous les fleurs, il est vrai
qu'il a caché notre maison dans son bouquet de fiançailles!»



CHAPITRE NEUVIÈME
LE SOIR DU 5 JUIN

Pendant que se construisait la maison de maître, Joam Garral
s'était occupé aussi de l'aménagement des «communs», qui
comprenaient la cuisine et les offices, dans lesquels les
provisions de toutes sortes allaient être emmagasinées.

Au premier rang, il y avait un important stock des racines de cet
arbrisseau, haut de six à dix pieds, qui produit le manioc, dont
les habitants des contrées intertropicales font leur principale
nourriture. Cette racine, semblable à un long radis noir, vient
par touffes, comme les pommes de terre. Si elle n'est pas toxique
dans les régions africaines, il est certain que, dans l'Amérique
du Sud, elle contient un suc des plus nuisibles, qu'il faut
préalablement chasser par la pression. Ce résultat obtenu, on
réduit ces racines en une farine qui s'utilise de différentes
façons, même sous la forme de tapioca, suivant le caprice des
indigènes.

Aussi, à bord de la jangada, existait-il un véritable silo de
cette utile production, qui était réservée à l'alimentation
générale.

Quant aux conserves de viande, sans oublier tout un troupeau de
moutons, nourris dans une étable spéciale, bâtie à l'avant, elles
consistaient surtout en une certaine quantité de ces jambons
«presuntos» du pays, qui sont d'excellente qualité; mais on
comptait aussi sur le fusil des jeunes gens et de quelques
Indiens, bons chasseurs, auxquels le gibier ne manquerait pas--
et qui ne le manqueraient pas non plus--sur les îles ou dans les
forêts riveraines de l'Amazone.

Le fleuve, d'ailleurs, devait largement fournir à la consommation
quotidienne: crevettes, qu'on aurait le droit d'appeler
écrevisses, «tambagus», le meilleur poisson de tout ce bassin,
d'un goût plus fin que le saumon, auquel on l'a quelquefois
comparé; «pira-rucus», aux écailles rouges, grands comme des
esturgeons, qui, sous forme de salaisons, s'expédient en quantités
considérables dans tout le Brésil; «candirus», dangereux à
prendre, bons à manger; «piranhas» ou poissons-diables rayés de
bandes rouges et longs de trente pouces; tortues grandes ou
petites, qui se comptent par milliers et entrent pour une si
grande part dans l'alimentation des indigènes, tous ces produits
du fleuve devaient figurer tour à tour sur la table des maîtres et
des serviteurs.

Donc, chaque jour, s'il se pouvait, chasse et pêche allaient être
pratiquées d'une façon régulière.

Quant aux diverses boissons, il y avait une bonne provision de ce
que le pays produisait de meilleur: «caysuma» ou «machachera» du
Haut et du Bas-Amazone, liquide agréable, de saveur acidulée, que
distille la racine bouillie de manioc doux; «beiju» du Brésil,
sorte d'eau-de-vie nationale, «chica» du Pérou, ce «mazato» de
l'Ucayali, tirée des fruits bouillis, pressurés et fermentés du
bananier; «guarana», espèce de pâte faite avec la double amande du
«paullinia-sorbilis», une vraie tablette de chocolat pour la
couleur, que l'on réduit en fine poudre, et qui, additionnée
d'eau, donne un breuvage excellent.

Et ce n'était pas tout. Il y a dans ces contrées une espèce de vin
violet foncé qui se tire du suc des palmiers «assais», et dont les
Brésiliens apprécient fort le goût aromatique. Aussi s'en
trouvait-il à bord un nombre respectable de frasques[6], qui
seraient vides, sans doute, en arrivant au Para.

Et, en outre, le cellier spécial de la jangada faisait honneur à
Benito, qui s'en était constitué l'ordonnateur en chef. Quelques
centaines de bouteilles de Xérès, de Sétubal, de Porto,
rappelaient des noms chers aux premiers conquérants de l'Amérique
du Sud. De plus, le jeune sommelier avait encavé certaines
dames-jeannes[7], remplies de cet excellent tafia, qui est une
eau-de-vie de sucre, un peu plus accentuée au goût que le beiju
national.

Quant au tabac, ce n'était point cette plante grossière dont se
contentent le plus habituellement les indigènes du bassin de
l'Amazone. Il venait en droite ligne de Villa-Bella da Imperatriz,
c'est-à-dire de la contrée où se récolte le tabac le plus estimé
de toute l'Amérique centrale.

Ainsi était donc disposée à l'arrière de la jangada l'habitation
principale avec ses annexes, cuisine, offices, celliers, le tout
formant une partie réservée à la famille Garral et à leurs
serviteurs personnels.

Vers la partie centrale, en abord, avaient été construits les
baraquements destinés au logement des Indiens et des noirs. Ce
personnel devait se trouver là dans les mêmes conditions qu'à la
fazenda d'Iquitos, et de manière à pouvoir toujours manoeuvrer
sous la direction du pilote. Mais, pour loger tout ce personnel,
il fallait un certain nombre d'habitations, qui allaient donner à
la jangada l'aspect d'un petit village en dérive. Et, en vérité,
il allait être plus bâti et plus habité que bien des hameaux du
Haut-Amazone.

Aux Indiens, Joam Garral avait réservé de véritables carbets,
sortes de cahutes sans parois, dont le toit de feuillage était
supporté par de légers baliveaux. L'air circulait librement à
travers ces constructions ouvertes et balançait les hamacs
suspendus à l'intérieur. Là, ces indigènes, parmi lesquels on
comptait trois ou quatre familles au complet avec femmes et
enfants, seraient logés comme ils le sont à terre.

Les noirs, eux, avaient retrouvé sur le train flottant leurs
ajoupas habituels. Ils différaient des carbets en ce qu'ils
étaient hermétiquement fermés sur leurs quatre faces, dont une
seule donnait accès à l'intérieur de la case. Les Indiens,
accoutumés à vivre au grand air, en pleine liberté, n'auraient pu
s'habituer à cette sorte d'emprisonnement de l'ajoupa, qui
convenait mieux à la vie des noirs.

Enfin, sur l'avant, s'élevaient de véritables docks contenant les
marchandises que Joam Garral transportait à Bélem en même temps
que le produit de ses forêts.

Là, dans ces vastes magasins, sous la direction de Benito, la
riche cargaison avait trouvé place avec autant d'ordre que si elle
eût été soigneusement arrimée dans la cale d'un navire.

En premier lieu, sept mille arrobes[8] de caoutchouc composaient la
partie la plus précieuse de cette cargaison, puisque la livre de
ce produit valait alors de trois à quatre francs. La jangada
emportait aussi cinquante quintaux de salsepareille, cette
smilacée qui forme une branche importante du commerce
d'exportation dans tout le bassin de l'Amazone, et devient de plus
en plus rare sur les rives du fleuve, tant les indigènes se
montrent peu soigneux d'en respecter les tiges quand ils la
récoltent. Fèves tonkins, connues au Brésil sous le nom de
«cumarus», et servant à faire certaines huiles essentielles;
sassafras, dont on tire un baume précieux contre les blessures,
ballots de plantes tinctoriales, caisses de diverses gommes, et
une certaine quantité de bois précieux complétaient cette
cargaison, d'une défaite lucrative et facile dans les provinces du
Para.

Peut-être s'étonnera-t-on que le nombre des Indiens et des noirs
embarqués eût été limité seulement à ce qu'exigeait la manoeuvre
de la jangada. N'y avait-il pas lieu d'en emmener un plus grand
nombre, en prévision d'une attaque possible des tribus riveraines
de l'Amazone?

C'eût été inutile. Ces indigènes de l'Amérique centrale ne sont
point à redouter, et les temps sont bien changés où il fallait
sérieusement se prémunir contre leurs agressions. Les Indiens des
rives appartiennent à des tribus paisibles, et les plus farouches
se sont retirés devant la civilisation, qui se propage peu à peu
le long du fleuve et de ses affluents. Des nègres déserteurs, des
échappés des colonies pénitentiaires du Brésil, de l'Angleterre,
de la Hollande ou de la France, seraient seuls à craindre. Mais
ces fugitifs ne sont qu'en petit nombre; ils n'errent que par
groupes isolés, à travers les forêts ou les savanes, et la jandaga
était en mesure de repousser toute attaque de la part de ces
coureurs de bois.

En outre, il y a de nombreux postes sur l'Amazone, des villes, des
villages, des Missions en grand nombre. Ce n'est plus un désert
que traverse l'immense cours d'eau, c'est un bassin qui se
colonise de jour en jour. De cette sorte de danger il n'y avait
donc pas à tenir compte. Aucune agression n'était à prévoir.

Pour achever de décrire la jangada, il ne reste plus à parler que
de deux ou trois constructions de nature bien différente, qui
achevaient de lui donner un très pittoresque aspect.

À l'avant s'élevait la case du pilote. On dit à l'avant, et non à
l'arrière, où se trouve habituellement la place du timonier. En
effet, dans ces conditions de navigation, il n'y avait pas à faire
usage d'un gouvernail. De longs avirons n'auraient eu aucune
action sur un train de cette longueur, quand même ils eussent été
manoeuvrés par cent bras vigoureux. C'était latéralement, au moyen
de longues gaffes ou d'arc-boutants, appuyés sur le fond du lit,
qu'on maintenait la jangada dans le courant, ou qu'on redressait
sa direction, lorsqu'elle s'en écartait. Par ce moyen, elle
pouvait s'approcher d'une rive ou de l'autre, quand il s'agissait
de faire halte pour un motif quelconque. Trois ou quatre ubas,
deux pirogues avec leur gréement, étaient à bord et permettaient
de communiquer facilement avec les berges. Le rôle du pilote se
bornait donc à reconnaître les passes du fleuve, les déviations du
courant, les remous qu'il convenait d'éviter, les anses ou criques
qui présentaient un mouillage favorable, et, pour ce faire, sa
place était et devait être à l'avant.

Si le pilote était le directeur matériel de cette immense machine
--ne peut-on justement employer cette expression?--un autre
personnage en allait être le directeur spirituel: c'était le padre
Passanha, qui desservait la Mission d'Iquitos.

Une famille aussi religieuse que la famille Joam Garral avait dû
saisir avec empressement cette occasion d'emmener avec elle un
vieux prêtre qu'elle vénérait.

Le padre Passanha, âgé alors de soixante-dix ans, était un homme
de bien, tout empreint de la ferveur évangélique, un être
charitable et bon, et, au milieu de ces contrées où les
représentants de la religion ne donnent pas toujours l'exemple des
vertus, il apparaissait comme le type accompli de ces grands
missionnaires, qui ont tant fait pour la civilisation au milieu
des régions les plus sauvages du monde.

Depuis cinquante ans, le padre Passanha vivait à Iquitos, dans la
Mission dont il était le chef. Il était aimé de tous et méritait
de l'être. La famille Garral l'avait en grande estime. C'était lui
qui avait marié la fille du fermier Magalhaës et le jeune commis
recueilli à la fazenda. Il avait vu naître leurs enfants, il les
avait baptisés, instruits, et il espérait bien leur donner, à eux
aussi, la bénédiction nuptiale.

L'âge du padre Passanha ne lui permettait plus d'exercer son
laborieux ministère. L'heure de la retraite avait sonné pour lui.
Il venait d'être remplacé à Iquitos par un missionnaire plus
jeune, et il se disposait à retourner au Para, pour y finir ses
jours dans un de ces couvents qui sont réservés aux vieux
serviteurs de Dieu.

Quelle occasion meilleure pouvait lui être offerte que de
descendre le fleuve avec cette famille qui était comme la sienne?
On le lui avait proposé, il avait accepté d'être du voyage, et,
arrivé à Bélem, c'était à lui qu'il serait réservé de marier ce
jeune couple, Minha et Manoel.

Mais, si le padre Passanha, pendant le cours du voyage, devait
s'asseoir à la table de la famille, Joam Garral avait voulu lui
faire construire une habitation à part, et Dieu sait avec quel
soin Yaquita et sa fille s'étaient ingéniées à la rendre
confortable! Certes, le bon vieux prêtre n'avait jamais été aussi
bien logé dans son modeste presbytère.

Toutefois, le presbytère ne pouvait suffire au padre Passanha. Il
lui fallait aussi la chapelle.

La chapelle avait donc été édifiée au centre même de la jangada,
et un petit clocher la surmontait.

Elle était bien étroite, sans doute, et n'eût pu contenir tout le
personnel du bord; mais elle était richement ornée, et, si Joam
Garral retrouvait sa propre habitation sur ce train flottant, le
padre Passanha n'avait pas, non plus, à y regretter sa pauvre
église d'Iquitos.

Tel était donc ce merveilleux appareil, qui allait descendre tout
le cours de l'Amazone. Il était là, sur la grève attendant que le
fleuve vînt lui-même le soulever. Or, d'après les calculs et
observations de la crue, cela ne pouvait plus tarder.

Tout était prêt à la date du 5 juin.

Le pilote, arrivé de la veille, était un homme de cinquante ans,
très entendu aux choses de son métier, mais aimant quelque peu à
boire. Quoi qu'il en soit, Joam Garral en faisait grand cas, et, à
plusieurs reprises, il l'avait employé à conduire des trains de
bois à Bélem, sans avoir jamais eu à s'en repentir.

Il faut d'ailleurs ajouter qu'Araujo,--c'était son nom--, n'y
voyait jamais mieux que lorsque quelques verres de ce rude tafia,
tiré du jus de la canne à sucre, lui éclaircissaient la vue. Aussi
ne naviguait-il point sans une certaine dame-jeanne emplie de
cette liqueur, à laquelle il faisait une cour assidue.

La crue du fleuve s'était manifestée sensiblement déjà depuis
plusieurs jours. D'instant en instant, le niveau du fleuve
s'élevait, et, pendant les quarante-huit heures qui précédèrent le
maximum, les eaux se gonflèrent suffisamment pour couvrir la grève
de la fazenda, mais pas encore assez pour soulever le train de
bois.

Bien que le mouvement fût assuré, qu'il n'y eût pas d'erreur
possible sur la hauteur que la crue devait atteindre au-dessus de
l'étiage, l'heure psychologique ne serait pas sans donner quelque
émotion à tous les intéressés. En effet, que, par une cause
inexplicable, les eaux de l'Amazone ne s'élevassent pas assez pour
déterminer la flottaison de la jangada, et tout cet énorme travail
eût été à refaire. Mais, comme la décroissance de la crue se
serait rapidement prononcée, il aurait fallu de longs mois pour se
retrouver dans des conditions identiques.

Donc, le 5 juin, vers le soir, les futurs passagers de la jangada
étaient réunis sur un plateau, qui dominait la grève d'une
centaine de pieds, et tous attendaient l'heure avec une sorte
d'anxiété bien compréhensible. Là se trouvaient Yaquita, sa fille,
Manoel Valdez, le padre Passanha, Benito, Lina, Fragoso, Cybèle et
quelques-uns des serviteurs indiens ou noirs de la fazenda.

Fragoso ne pouvait tenir en place; il allait, il venait, il
descendait la berge, il remontait au plateau, il notait des points
de repère et poussait des hurrahs, lorsque l'eau gonflée venait de
les atteindre.

«Il flottera, il flottera, s'écria-t-il, le train qui doit nous
emporter à Bélem! Il flottera, quand toutes les cataractes du ciel
devraient s'ouvrir pour gonfler l'Amazone!»

Joam Garral, lui, était sur le radeau avec le pilote et une
nombreuse équipe. À lui appartenait de prendre toutes les mesures
nécessaires au moment de l'opération. La jangada, d'ailleurs,
était bien amarrée à la rive avec de solides câbles, et elle ne
pouvait être entraînée par le courant, quand elle viendrait à
flotter.

Toute une tribu de cent cinquante à deux cents Indiens des
environs d'Iquitos, sans compter la population du village, était
venue assister à cet intéressant spectacle.

On regardait, et il se faisait un silence presque complet dans
cette foule impressionnée.

Vers cinq heures du soir, l'eau avait atteint un niveau supérieur
à celui de la veille,--plus d'un pied--, et la grève
disparaissait déjà tout entière sous la nappe liquide.

Un certain frémissement se propagea à travers les ais de l'énorme
charpente, mais il s'en fallait encore de quelques pouces qu'elle
ne fût entièrement soulevée et détachée du fond.

Pendant une heure, ces frémissements s'accrurent. Les madriers
craquaient de toutes parts. Un travail se faisait, qui arrachait
peu à peu les troncs de leur lit de sable.

Vers six heures et demie, des cris de joie éclatèrent. La jangada
flottait enfin, et le courant l'entraînait vers le milieu du
fleuve; mais, au rappel de ses amarres, elle vint tranquillement
se ranger près de la rive, à l'instant où le padre Passanha la
bénissait, comme il est béni un bâtiment de mer, dont les
destinées sont entre les mains de Dieu!



CHAPITRE DIXIÈME
D'IQUITOS À PEVAS

Le lendemain, 6 juin, Joam Garral et les siens faisaient leurs
adieux à l'intendant et au personnel indien ou noir, qui restait à
la fazenda. À six heures du matin, la jangada recevait tous ses
passagers,--il serait plus juste de les appeler ses habitants--,
et chacun prenait possession de sa cabine, ou, pour mieux dire,
de sa maison.

Le moment de partir était venu. Le pilote Araujo alla se placer à
l'avant, et les gens de l'équipe, armés de leurs longues gaffes,
se tinrent à leur poste de manoeuvre.

Joam Garral, aidé de Benito et de Manoel, surveillait l'opération
du démarrage.

Au commandement du pilote, les câbles furent largués, les gaffes
s'appuyèrent sur la berge pour déborder la jangada, le courant ne
tarda pas à la saisir, et, longeant la rive gauche du fleuve, elle
laissa sur la droite les îles Iquitos et Parianta.

Le voyage était commencé. Où finirait-il? Au Para, à Bélem, à huit
cents lieues de ce petit village péruvien, si rien ne modifiait
l'itinéraire adopté! Comment finirait-il? C'était le secret de
l'avenir.

Le temps était magnifique. Un joli «pampero» tempérait l'ardeur du
soleil. C'était un de ces vents de juin et de juillet, qui
viennent de la Cordillère, à quelques centaines de lieues de là,
après avoir glissé à la surface de l'immense plaine de Sacramento.
Si la jangada eût été pourvue de mâts et de voiles, elle eût
ressenti les effets de la brise, et sa vitesse se fût accélérée;
mais, avec les sinuosités du fleuve, ses brusques tournants qui
eussent obligé à prendre toutes les allures, il fallait renoncer
aux bénéfices d'un pareil moteur.

Dans un bassin aussi plat que celui de l'Amazone qui n'est, à vrai
dire, qu'une plaine sans fin, la déclivité du lit du fleuve ne
peut être que peu accusée. Aussi a-t-on calculé que, entre
Tabatinga, à la frontière brésilienne, et la source de ce grand
cours d'eau, la différence de niveau ne dépasse pas un décimètre
par lieue. Il n'est donc pas d'artère fluviale au monde dont
l'inclinaison soit aussi faiblement prononcée.

Il suit de là que la rapidité du courant de l'Amazone, en eau
moyenne, ne doit pas être estimée à plus de deux lieues par
vingt-quatre heures, et, quelquefois, cette estime est moindre encore
à l'époque des sécheresses. Cependant, dans la période des crues, on
l'a vue se relever jusqu'à trente et quarante kilomètres.

Heureusement, c'était dans ces conditions que la jangada allait
naviguer; mais, lourde à se déplacer, elle ne pouvait avoir la
vitesse du courant qui se dégageait plus vite qu'elle. Aussi, en
tenant compte des retards occasionnés par les coudes du fleuve,
les nombreuses îles qui demandaient à être tournées, les hauts-fonds
qu'il fallait éviter, les heures de halte qui seraient nécessairement
perdues, lorsque la nuit trop sombre ne permettrait pas de se
diriger sûrement, ne devait-on pas estimer à plus de vingt-cinq
kilomètres par vingt-quatre heures le chemin parcouru.

La surface des eaux du fleuve est loin d'être parfaitement libre,
d'ailleurs. Arbres encore verts, débris de végétation, îlots
d'herbes, constamment arrachés des rives, forment toute une
flottille d'épaves, que le courant entraîne, et qui sont autant
d'obstacles à une rapide navigation.

L'embouchure du Nanay fut bientôt dépassée et se perdit derrière
une pointe de la rive gauche, avec son tapis de graminées
roussâtres, rôties par le soleil, qui faisaient un premier plan
très chaud aux verdoyantes forêts de l'horizon.

La jangada ne tarda pas à prendre le fil du courant entre les
nombreuses et pittoresques îles, dont on compte une douzaine
depuis Iquitos jusqu'à Pucalppa.

Araujo, qui n'oubliait pas d'éclairer sa vue et sa mémoire en
puisant à la dame-jeanne, manoeuvra très habilement au milieu de
cet archipel. À son ordre, cinquante gaffes se levaient
simultanément de chaque côté du train de bois et s'abattaient dans
l'eau avec un mouvement automatique. Cela était curieux à voir.

Pendant ce temps, Yaquita, aidée de Lina et de Cybèle, achevait de
mettre tout en ordre, tandis que la cuisinière indienne s'occupait
des apprêts du déjeuner.

Quant aux deux jeunes gens et à Minha, ils se promenaient en
compagnie du padre Passanha, et, de temps en temps, la jeune fille
s'arrêtait pour arroser les plantes disposées au pied de
l'habitation.

«Eh bien, padre, dit Benito, connaissez-vous une plus agréable
manière de voyager?

--Non, mon cher enfant, répondit le padre Passanha. C'est
véritablement voyager avec tout son chez soi!

--Et sans aucune fatigue! ajouta Manoel. On ferait ainsi des
centaines de milles!

--Aussi, dit Minha, vous ne vous repentirez pas d'avoir pris
passage en notre compagnie! Ne vous semble-t-il pas que nous
sommes embarqués sur une île, et que l'île, détachée du lit du
fleuve, avec ses prairies, ses arbres, s'en va tranquillement à la
dérive? Seulement...

--Seulement?... répéta le padre Passanha.

--Cette île-là, padre, c'est nous qui l'avons faite de nos
propres mains, elle nous appartient, et je la préfère à toutes les
îles de l'Amazone! J'ai bien le droit d'en être fière!

--Oui, ma chère fille, répondit le padre Passanha, et je t'absous
de ton sentiment de fierté! D'ailleurs, je ne me permettrais pas
de te gronder devant Manoel.

--Mais si, au contraire! répondit gaiement la jeune fille. Il
faut apprendre à Manoel à me gronder quand je le mérite! Il est
beaucoup trop indulgent pour ma petite personne, qui a bien ses
défauts.

--Alors, ma chère Minha, dit Manoel, je vais profiter de la
permission pour vous rappeler...

--Quoi donc?

--Que vous avez été très assidue à la bibliothèque de la fazenda,
et que vous m'aviez promis de me rendre très savant en tout ce qui
concerne votre Haut-Amazone. Nous ne le connaissons que très
imparfaitement au Para, et voici plusieurs îles que la jangada
dépasse, sans que vous songiez à m'en dire le nom!

--Et qui le pourrait? s'écria la jeune fille.

--Oui! qui le pourrait? répéta Benito après elle. Qui pourrait
retenir les centaines de noms en idiome «tupi» dont sont affublées
toutes ces îles? C'est à ne pas s'y reconnaître! Les Américains,
eux, sont plus pratiques pour les îles de leur Mississipi, ils les
numérotent...

--Comme ils numérotent les avenues et les rues de leurs villes!
répondit Manoel. Franchement, je n'aime pas beaucoup ce système
numérique! Cela ne dit rien à l'imagination, l'île soixante-quatre,
l'île soixante-cinq, pas plus que la sixième rue de la troisième
avenue! N'êtes-vous pas de mon avis, chère Minha?

--Oui, Manoel, quoi qu'en puisse penser mon frère, répondit la
jeune fille. Mais, bien que nous n'en connaissions pas les noms,
les îles de notre grand fleuve sont vraiment belles! Voyez-les se
développer sous l'ombrage de ces gigantesques palmiers avec leurs
feuilles retombantes! Et cette ceinture de roseaux qui les
entoure, au milieu desquels une étroite pirogue pourrait à peine
se frayer passage! Et ces mangliers, dont les racines fantasques
viennent s'arc-bouter sur les rives comme les pattes de quelques
monstrueux crabes! Oui, ces îles sont belles, mais, si belles
qu'elles soient, elles ne peuvent se déplacer ainsi que le fait la
nôtre!

--Ma petite Minha est un peu enthousiaste aujourd'hui! fit
observer le padre Passanha.

--Ah! padre, s'écria la jeune fille, je suis si heureuse de
sentir tout le monde heureux autour de moi!» En ce moment, on
entendit la voix de Yaquita qui appelait Minha à l'intérieur de
l'habitation.

La jeune fille s'en alla, courant et souriant.

«Vous aurez là, Manoel, une aimable compagne! dit le padre
Passanha au jeune homme. C'est toute la joie de la famille qui va
s'enfuir avec vous, mon ami!

--Brave petit soeur! dit Benito. Nous la regretterons bien, et le
padre a raison! Au fait, si tu ne l'épousais pas, Manoel!... Il
est encore temps! Elle nous resterait!

--Elle vous restera, Benito, répondit Manoel. Crois-moi,
l'avenir, j'en ai le pressentiment, nous réunira tous!»

Cette première journée se passa bien. Déjeuner, dîner, sieste,
promenades, tout s'accomplit comme si Joam Garral et les siens
eussent encore été dans la confortable fazenda d'Iquitos.

Pendant ces vingt-quatre heures, les embouchures des rios Bacali,
Chochio, Pucalppa, sur la gauche du fleuve, celles des rios
Itinicari, Maniti, Moyoc, Tuyuca et les îles de ce nom, sur la
droite, furent dépassées sans accident. La nuit, éclairée par la
lune, permit d'économiser une halte, et le long radeau glissa
paisiblement à la surface de l'Amazone.

Le lendemain, 7 juin, la jangada longea les berges du village de
Pucalppa, nommé aussi Nouvel-Oran. Le vieil Oran, qui est situé à
quinze lieues en aval, sur la même rive gauche du fleuve, est
maintenant abandonné pour celui-ci, dont la population se compose
d'Indiens appartenant aux tribus Mayorunas et Orejones. Rien de
plus pittoresque que ce village avec ses berges, que l'on dirait
peintes à la sanguine, son église inachevée, ses cases, dont
quelques hauts palmiers ombragent les chaumes, et les deux ou
trois ubas à demi échouées sur ses rives.

Pendant toute la durée du 7 juin, la jangada continua à suivre la
rive gauche du fleuve, passant devant quelques tributaires
inconnus, sans importance. Un instant, elle risqua de s'accrocher
à la pointe amont de l'île Sinicuro; mais le pilote, bien servi
par son équipe, parvint à parer le danger et se maintint dans le
fil du courant.

Dans la soirée, on arriva le long d'une île plus étendue, appelée
île Napo, du nom du fleuve qui, en cet endroit, s'enfonce vers le
nord-nord-ouest, et vient mêler ses eaux à celles de l'Amazone par
une embouchure large de huit cents mètres environ, après avoir
arrosé des territoires d'Indiens Cotos de la tribu des Orejones.

Ce fut dans la matinée du 7 juin que la jangada se trouva par le
travers de la petite île Mango, qui oblige le Napo à se diviser en
deux bras avant de tomber dans l'Amazone.

Quelques années plus tard, un voyageur français, Paul Marcoy,
allait reconnaître la couleur des eaux de cet affluent, qu'il
compare justement à cette nuance d'absinthe spéciale à l'opale
verte. En même temps, il devait rectifier quelques-unes des
mesures indiquées par La Condamine. Mais alors, l'embouchure du
Napo était sensiblement élargie par la crue, et c'était avec une
certaine rapidité que son cours, sorti des pentes orientales du
Cotopaxi, venait se mélanger en bouillonnant au cours jaunâtre de
l'Amazone.

Quelques Indiens erraient à l'embouchure de ce cours d'eau. Ils
avaient le corps robuste, la taille élevée, la chevelure
flottante, la narine transpercée d'une baguette de palmier, le
lobe de l'oreille allongé jusqu'à l'épaule par le poids de lourdes
rondelles de bois précieux. Quelques femmes les accompagnaient.
Aucun d'eux ne manifesta l'intention de venir à bord.

On prétend que ces indigènes pourraient bien être anthropophages;
mais cela se dit de tant de tribus riveraines du fleuve que, si le
fait était vrai, on aurait de ces habitudes de cannibalisme des
témoignages qui manquent encore aujourd'hui.

Quelques heures plus tard, le village de Bella-Vista, assis sur
une rive un peu basse, montra ses bouquets de beaux arbres, qui
dominaient quelques cases couvertes de paille, sur lesquelles des
bananiers de moyenne hauteur laissaient retomber leurs larges
feuilles comme les eaux d'une vasque trop pleine.

Puis, le pilote, afin de suivre un meilleur courant qui devait
l'écarter des berges, dirigea le train vers la rive droite du
fleuve, dont il ne s'était pas encore approché. La manoeuvre ne
s'opéra pas sans certaines difficultés, qui furent heureusement
vaincues, après un certain nombre d'accolades prodiguées à la
dame-jeanne.

Cela permit d'apercevoir, en passant, quelques-unes de ces
nombreuses lagunes aux eaux noires, qui sont semées le long du
cours de l'Amazone, et n'ont souvent aucune communication avec le
fleuve. L'une d'elles, qui porte le nom de lagune d'Oran, était
d'assez médiocre étendue, et recevait les eaux par un large
pertuis. Au milieu du lit se dessinaient plusieurs îles et deux ou
trois îlots, curieusement groupés, et, sur la rive opposée, Benito
signala l'emplacement de cet ancien Oran, dont on ne voyait plus
que d'incertains vestiges.

Pendant deux jours, selon les exigences du courant, la jangada
alla tantôt sur la rive droite, tantôt sur la rive gauche, sans
que sa charpente subît le moindre attouchement suspect.

Les passagers étaient déjà faits à cette nouvelle existence. Joam
Garral, laissant à son fils le soin de tout ce qui constituait le
côté commercial de l'expédition, se tenait le plus souvent dans sa
chambre, méditant et écrivant. De ce qu'il écrivait ainsi, il ne
disait rien, pas même à Yaquita, et cependant cela prenait déjà
l'importance d'un véritable mémoire.

Benito, lui, l'oeil à tout, causait avec le pilote et relevait la
direction. Yaquita, sa fille, Manoel formaient presque toujours un
groupe à part, soit qu'ils s'entretinssent de projets d'avenir,
soit qu'ils se promenassent comme ils l'eussent fait dans le parc
de la fazenda. C'était véritablement la même existence. Il n'était
pas jusqu'à Benito, qui ne trouvât encore l'occasion de se livrer
au plaisir de la chasse. Si les forêts d'Iquitos lui manquaient
avec leurs fauves, leurs agoutis, leurs pécaris, leurs cabiais,
les oiseaux volaient par bandes sur les rives, et ne craignaient
même pas de venir se poser sur la jangada. Lorsqu'ils pouvaient
figurer avantageusement sur la table, en qualité de gibier, Benito
les tirait, et, cette fois, sa soeur ne cherchait pas à s'y
opposer, puisque c'était dans l'intérêt de tous; mais s'il
s'agissait de ces hérons gris ou jaunes, de ces ibis roses ou
blancs, qui hantent les berges, on les épargnait par amitié pour
Minha. Une seule espèce de grèbe, bien qu'elle ne fût point
comestible, ne trouvait pas grâce aux yeux du jeune négociant:
c'était ce «caiaraca», aussi habile à plonger qu'à nager ou voler,
oiseau au cri désagréable, mais dont le duvet a un grand prix sur
les divers marchés du bassin de l'Amazone.

Enfin, après avoir dépassé le village d'Omaguas et l'embouchure de
l'Ambiacu, la jangada arriva à Pevas, le soir du 11 juin, et elle
s'amarra à la rive.

Comme il restait encore quelques heures avant la nuit, Benito
débarqua, emmenant avec lui le toujours prêt Fragoso, et les deux
chasseurs allèrent battre les fourrés aux environs de la petite
bourgade. Un agouti et un cabiai, sans parler d'une douzaine de
perdrix, vinrent enrichir l'office à la suite de cette heureuse
excursion.

À Pevas, où l'on compte une population de deux cent soixante
habitants, Benito aurait peut-être pu faire quelques échanges avec
les frères lais de la Mission, qui sont en même temps négociants
en gros; mais ceux-ci venaient d'expédier récemment des ballots de
salsepareille et un certain nombre d'arrobes de caoutchouc vers le
Bas-Amazone, et leur magasin était vide.

La jangada repartit donc au lever du jour, et s'engagea dans ce
petit archipel que forment les îles Iatio et Cochiquinas, après
avoir laissé sur la droite le village de ce nom. Diverses
embouchures de minces affluents, innomés, furent relevées sur la
droite du fleuve, à travers les intervalles qui séparent les îles.

Quelques indigènes à tête rasée, tatoués aux joues et au front,
portant, aux ailes du nez et au-dessous de la lèvre inférieure,
des rondelles de métal, parurent un instant sur les rives. Ils
étaient armés de flèches et de sarbacanes, mais ils n'en firent
point usage et n'essayèrent même pas d'entrer en communication
avec la jangada.



CHAPITRE ONZIÈME
DE PEVAS À LA FRONTIÈRE

Pendant les quelques jours qui suivirent, la navigation ne
présenta aucun incident. Les nuits étaient si belles que le long
train de bois se laissa aller au courant, sans même faire halte.
Les deux rives pittoresques du fleuve semblaient se déplacer
latéralement, comme ces panoramas de théâtre qui se déroulent
d'une coulisse à l'autre. Par une sorte d'illusion d'optique, à
laquelle se faisaient inconsciemment les yeux, il semblait que la
jangada fût immobile entre les deux mouvants bas-côtés.

Benito ne put donc aller chasser sur les berges, puisqu'on ne fit
aucune halte; mais le gibier fut très avantageusement remplacé par
les produits de la pêche.

En effet, on prit une grande variété de poissons excellents, des
«pacos», des «surubis», des «gamitanas» d'une chair exquise, et
certaines de ces larges raies, appelées «duridaris», roses au
ventre, noires au dos, qui sont armées de dards très venimeux. On
recueillit aussi, par milliers, de ces «candirus», sortes de
petits silures, dont quelques-uns sont microscopiques, et qui ont
bientôt fait une pelote des mollets du baigneur, imprudemment
aventuré dans leurs parages.

Les riches eaux de l'Amazone étaient aussi fréquentées par bien
d'autres animaux aquatiques, qui escortaient la jangada sur les
fleuves, pendant des heures entières.

C'étaient de gigantesques «pira-rucus», longs de dix à douze
pieds, cuirassés de larges écailles à bordure écarlate, mais dont
la chair n'est vraiment appréciée que des indigènes. Aussi ne
cherchait-on pas à s'en emparer, pas plus que des gracieux
dauphins, qui venaient s'ébattre par centaines, frapper de leur
queue les poutrelles du train de bois, se jouer à l'avant, à
l'arrière, animant les eaux du fleuve de reflets colorés et de
jets d'eau que la lumière réfractée changeait en autant
d'arcs-en-ciel.

Le 16 juin, la jangada, après avoir heureusement paré certains
hauts-fonds en s'approchant des berges, arriva près de la grande
île de San-Pablo, et, le lendemain soir, elle s'arrêtait au
village de Moromoros, qui est situé sur la rive gauche de
l'Amazone. Vingt-quatre heures après, dépassant les embouchures de
l'Atacoari et du Cocha, puis le «furo», ou canal, qui communique
avec le lac de Cabello-Cocha, sur la rive droite, elle faisait
escale à la hauteur de la Mission de Cocha.

C'était là le pays des Indiens Marahuas, aux longs cheveux
flottants, dont la bouche s'ouvre au milieu d'une sorte d'éventail
d'épines de palmiers, longues de six pouces, ce qui leur donne une
figure féline, et cela,--suivant l'observation de Paul Marcoy,--
dans l'intention de ressembler au tigre, dont ils admirent
par-dessus tout l'audace, la force et la ruse. Quelques femmes vinrent
avec ces Marahuas en fumant des cigares, dont elles tenaient le
bout allumé entre leurs dents. Tous, ainsi que le roi des forêts
amazoniennes, allaient à peu près nus.

La Mission de Cocha était alors dirigée par un moine franciscain,
qui voulut rendre visite au padre Passanha.

Joam Garral fit très bon accueil à ce religieux, et il lui offrit
même de s'asseoir à la table de la famille.

Précisément, il y avait ce jour-là un dîner, qui faisait honneur à
la cuisinière indienne.

Bouillon traditionnel aux herbes aromatiques, pâté, destiné le
plus souvent à remplacer le pain au Brésil, qui se compose de
farine de manioc bien imprégnée de jus de viande et d'un coulis de
tomates, volaille au riz nageant dans une sauce piquante faite de
vinaigre et de «malagueta», plat d'herbages pimentés, gâteau froid
saupoudré de cannelle, c'était là de quoi tenter un pauvre moine,
réduit au maigre ordinaire de la paroisse. On insista donc pour le
retenir. Yaquita et sa fille firent tout ce qu'elles purent à ce
propos. Mais le franciscain devait, le soir même, rendre visite à
un Indien qui était malade à Cocha. Il remercia donc
l'hospitalière famille et partit, non sans emporter quelques
présents, qui devaient être bien reçus des néophytes de la
Mission.

Pendant deux jours, le pilote Araujo eut fort à faire. Le lit du
fleuve s'élargissait peu à peu; mais les îles y étaient plus
nombreuses, et le courant, gêné par ces obstacles, s'accroissait
aussi. Il fallut prendre de grandes précautions pour passer entre
les îles Caballo-Cocha, Tarapote, Cacao, faire des haltes
fréquentes, et, plusieurs fois, on fut obligé de dégager la
jangada, qui menaçait de s'engraver. Tout le monde mettait alors
la main à la manoeuvre, et ce fut dans ces conjonctions assez
difficiles que, le 20 juin au soir, on eut connaissance de
Nuestra-Senora-de-Loreto.

Loreto est la dernière ville péruvienne qui se trouve située sur
la rive gauche du fleuve, avant d'arriver à la frontière du
Brésil. Ce n'est guère plus qu'un simple village, composé d'une
vingtaine de maisons, groupées sur une berge légèrement
accidentée, dont les tumescences sont faites de terre d'ocre et
d'argile.

C'est en 1770 que cette Mission fut fondée par des missionnaires
jésuites. Les Indiens Ticumas, qui habitent ces territoires au
nord du fleuve, sont des indigènes à peau rougeâtre, aux cheveux
épais, zébrés de dessins à la face comme la laque d'une table
chinoise; ils sont simplement habillés, hommes et femmes, de
bandelettes de coton qui leur serrent la poitrine et les reins. On
n'en compte pas plus de deux cents, maintenant, sur les bords de
l'Atacoari, reste infime d'une nation qui fut autrefois puissante
sous la main de grands chefs.

À Loreto vivaient aussi quelques soldats péruviens, et deux ou
trois négociants portugais, qui font le commerce des cotonnades,
du poisson salé et de la salsepareille.

Benito débarqua, afin d'acheter, s'il était possible, quelques
ballots de cette smilacée, qui est toujours fort demandée sur les
marchés de l'Amazone. Joam Garral, toujours très occupé d'un
travail qui absorbait tous ses instants, ne mit pas pied à terre.
Yaquita et sa fille restèrent également à bord de la jangada avec
Manoel. C'est que les moustiques de Loreto ont une réputation bien
faite pour écarter les visiteurs, qui ne veulent pas laisser
quelque peu de leur sang à ces redoutables diptères.

Justement Manoel venait de dire quelques mots de ces insectes, et
ce n'était pas pour donner envie de braver leurs piqûres.

«On prétend, ajouta-t-il, que les neuf espèces, qui infestent les
rives de l'Amazone, se sont donné rendez-vous au village de
Loreto. Je veux le croire, sans vouloir le constater. Là, chère
Minha, vous auriez le choix entre le moustique gris, le velu, la
patte-blanche, le nain, le sonneur de fanfares, le petit fifre,
l'urtiquis, l'arlequin, le grand nègre, le roux des bois, ou
plutôt, tous vous choisiraient pour cible et vous reviendriez ici
méconnaissable! Je pense, en vérité, que ces acharnés diptères
gardent mieux la frontière brésilienne que ces pauvres diables de
soldats, hâves et maigres, que nous apercevons sur la berge!

--Mais si tout sert dans la nature, demanda la jeune fille, à
quoi servent les moustiques?

--À faire le bonheur des entomologistes, répondit Manoel, et je
serais très embarrassé pour vous donner une meilleure
explication!»

Ce que disait Manoel des moustiques de Loreto n'était que trop
vrai. Il s'ensuit donc que, ses achats terminés, lorsque Benito
revint à bord, il avait la figure et les mains tatouées d'un
millier de points rouges, sans parler des chiques, qui, malgré le
cuir des chaussures, s'étaient introduites sous ses orteils.

«Partons, partons à l'instant même! s'écria Benito, ou ces
maudites légions d'insectes vont nous envahir, et la jangada
deviendra absolument inhabitable!

Et nous les importerions au Para, répondit Manoel, qui en a déjà
trop pour sa propre consommation!» Donc, pour ne pas même passer
la nuit sur ces rives, la jangada, détachée des berges, reprit le
fil du courant.

À partir de Loreto, l'Amazone s'inclinait un peu vers le sud-est,
entre les îles Arava, Cuyari, Urucutea. La jangada glissait alors
sur les eaux noires du Cajaru, mêlées aux eaux blanches de
l'Amazone. Après avoir dépassé cet affluent de la rive gauche,
pendant la soirée du 23 juin, elle dérivait paisiblement le long
de la grande île de Jahuma.

Le coucher du soleil sur un horizon pur de toutes brumes annonçait
une de ces belles nuits des tropiques que ne peuvent connaître les
zones tempérées. Une légère brise rafraîchissait l'atmosphère. La
lune allait bientôt se lever sur le fond constellé du ciel, et
remplacer, pendant quelques heures, le crépuscule absent de ces
basses latitudes. Mais, dans cette période obscure encore, les
étoiles brillaient avec une pureté incomparable. L'immense plaine
du bassin semblait se prolonger à l'infini, comme une mer, et, à
l'extrémité de cet axe, qui mesure plus de deux cent mille
milliards de lieues, apparaissaient, au nord, l'unique diamant de
l'étoile polaire; au sud, les quatre brillants de la Croix du Sud.

Les arbres de la rive gauche et de l'île Jahuma, à demi estompés,
se détachaient en découpures noires. On ne pouvait plus les
reconnaître qu'à leur indécise silhouette, ces troncs ou plutôt
ces fûts de colonnes des copahus, qui s'épanouissaient en
ombrelles, ces groupes de «sandis» dont on peut extraire un lait
épais et sucré qui, dit-on, donne l'ivresse du vin, ces
«vignaticos» hauts de quatre-vingts pieds, dont la cime
tremblotait au passage des légers courants d'air. «Quel beau
sermon que ces forêts de l'Amazone!» a-t-on pu justement dire.
Oui! et l'on pourrait ajouter: «Quel hymne superbe que ces nuits
des tropiques!»

Les oiseaux donnaient leurs dernières notes du soir: «bentivis»
qui suspendent leurs nids aux roseaux des rives; «niambus», sorte
de perdrix, dont le chant se compose des quatre notes de l'accord
parfait et que répétaient des imitateurs de la gent volatile;
«kamichis», à la mélopée si plaintive; martins-pêcheurs, dont le
cri répond, comme un signal, aux derniers cris de leurs
congénères; «canindés», au clairon sonore, et aras rouges, qui
reployaient leurs ailes dans le feuillage des «jaquetibas», dont
la nuit venait d'éteindre les splendides couleurs.

Sur la jangada, tout le personnel était à son poste, dans
l'attitude du repos. Seul, le pilote, debout à l'avant, laissait
voir sa haute stature, à peine dessinée dans les premières ombres.
La bordée de quart, sa longue gaffe sur l'épaule, rappelait un
campement de cavaliers tartares. Le pavillon brésilien pendait au
bout de sa hampe, à l'avant du train, et la brise n'avait déjà
plus la force d'en soulever l'étamine.

À huit heures, les trois premiers tintements de l'_Angelus
_s'envolèrent du clocher de la petite chapelle. Les trois
tintements du deuxième et du troisième verset sonnèrent à leur
tour, et la salutation s'acheva dans la série des coups plus
précipités de la petite cloche.

Cependant, toute la famille, après cette journée de juillet, était
restée assise sous la véranda, afin de respirer l'air plus frais
du dehors. Chaque soir il en était ainsi; et, tandis que Joam
Garral, toujours silencieux, se contentait d'écouter, les jeunes
gens causaient gaiement jusqu'à l'heure du coucher.

«Ah! notre beau fleuve! notre magnifique Amazone!» s'écria la
jeune fille, dont l'enthousiasme pour ce grand cours d'eau
américain ne se lassait jamais.

--Fleuve incomparable, en vérité! répondit Manoel, et j'en
comprends toutes les sublimes beautés! Nous le descendons,
maintenant, comme Orellana, comme La Condamine l'ont fait, il y a
des siècles, et je ne m'étonne plus qu'ils en aient rapporté de si
merveilleuses descriptions!

--Un peu fabuleuses! répliqua Benito.

--Mon frère, reprit gravement la jeune fille, ne dis pas de mal
de notre Amazone!

--Ce n'est point en dire du mal, petite soeur, que de rappeler
qu'il a ses légendes!

--Oui, c'est vrai, il en a, et de merveilleuses! répondit Minha.

--Quelles légendes? demanda Manoel. Je dois avouer qu'elles ne
sont pas encore arrivées au Para, on du moins, pour mon compte, je
ne les connais pas!

--Mais alors, que vous apprend-on donc dans les collèges de
Bélem? répondit en riant la jeune fille.

--Je commence à m'apercevoir que l'on ne nous y apprend rien!
répondit Manoel.

--Quoi! monsieur, reprit Minha avec un sérieux tout à fait
plaisant, vous ignorez, entre autres fables, qu'un énorme reptile,
nommé le Minhocao, vient quelquefois visiter l'Amazone, et que les
eaux du fleuve croissent ou décroissent, suivant que ce serpent
s'y plonge ou qu'il en sort, tant il est gigantesque!

--Mais l'avez-vous vu quelquefois, ce Minhocao phénoménal?
demanda Manoel.

--Hélas non! répondit Lina.

--Quel dommage! crut devoir ajouter Fragoso.

--Et la «Mae d'Agua», reprit la jeune fille, cette superbe et
redoutable femme, dont le regard fascine et entraîne sous les eaux
du fleuve les imprudents qui la contemplent?

--Oh! quant à la Mae d'Agua, elle existe! s'écria la naïve Lina.
On dit même qu'elle se promène encore sur les berges, mais qu'elle
disparaît, comme une ondine, dès qu'on s'approche d'elle!

--Eh bien, Lina, répondit Benito, la première fois que tu
l'apercevras, viens me prévenir.

--Pour qu'elle vous saisisse et vous emporte au fond du fleuve?
Jamais, monsieur Benito!

--C'est qu'elle le croit! s'écria Minha.

--Il y a bien des gens qui croient au tronc de Manao! dit alors
Fragoso, toujours prêt à intervenir en faveur de Lina.

--Le tronc de Manao? demanda Manoel. Qu'est-ce donc encore que le
tronc de Manao?

--Monsieur Manoel, répondit Fragoso avec une gravité comique, il
paraît qu'il y a ou plutôt qu'il y avait autrefois un tronc de
«turuma» qui, chaque année, à la même époque, descendait le
Rio-Negro, s'arrêtait quelques jours à Manao, et s'en allait ainsi au
Para, faisant halte à tous les ports, où les indigènes l'ornaient
dévotement de petits pavillons. Arrivé à Bélem, il faisait halte,
rebroussait chemin, remontait l'Amazone, puis le Rio-Negro, et
retournait à la forêt d'où il était mystérieusement parti. Un
jour, on a voulu le tirer à terre, mais le fleuve en courroux
s'est gonflé, et il a fallu renoncer à s'en emparer. Un autre
jour, le capitaine d'un navire l'a harponné et a essayé de le
remorquer... Cette fois encore, le fleuve en colère a rompu les
amarres, et le tronc s'est miraculeusement échappé!

--Et qu'est-il devenu? demanda la jeune mulâtresse.

--Il paraît qu'à son dernier voyage, mademoiselle Lina, répondit
Fragoso, au lieu de remonter le Rio-Negro, il s'est trompé de
route, il a suivi l'Amazone, et on ne l'a plus revu!

--Oh! si nous pouvions le rencontrer! s'écria Lina.

--Si nous le rencontrons, répondit Benito, nous te mettrons
dessus, Lina; il t'emportera dans sa forêt mystérieuse, et tu
passeras, toi aussi, à l'état de naïade légendaire!

--Pourquoi non? répondit la folle jeune fille.

--Voilà bien des légendes, dit alors Manoel, et j'avoue que votre
fleuve en est digne. Mais il a aussi des histoires qui les valent
bien. J'en sais une, et, si je ne craignais de vous attrister, car
elle est véritablement lamentable, je vous la raconterais!

--Oh! racontez, monsieur Manoel, s'écria Lina! J'aime tant les
histoires qui font pleurer!

--Tu pleures, toi, Lina! dit Benito.

--Oui, monsieur Benito, mais je pleure en riant!

--Eh bien! raconte-nous cela, Manoel.

--C'est l'histoire d'une Française, dont les malheurs ont
illustré ces rives au XVIIIe siècle.

--Nous vous écoutons, dit Minha.

--Je commence, dit Manoel. En 1741, lors de l'expédition de deux
savants français, Bouguer et La Condamine, qui furent envoyés pour
mesurer un degré terrestre sous l'équateur, on leur adjoignit un
astronome fort distingué nommé Godin des Odonais.

«Godin des Odonais partit donc, mais il ne partit pas seul pour le
Nouveau Monde: il emmenait avec lui sa jeune femme, ses enfants,
son beau-père et son beau-frère.

«Tous les voyageurs arrivèrent à Quito en bonne santé. Là
commencèrent pour madame des Odonais la série de ses malheurs; car
en quelques mois, elle perdit plusieurs de ses enfants.

«Lorsque Godin des Odonais eut achevé son travail, vers la fin de
l'année 1759, il dut quitter Quito et partit pour Cayenne. Une
fois arrivé dans cette ville, il voulut y faire venir sa famille;
mais, la guerre étant déclarée, il fut forcé de solliciter du
gouvernement portugais une autorisation qui laissât la route libre
à madame des Odonais et aux siens.

«Le croirait-on? Plusieurs années se passèrent sans que cette
autorisation pût être accordée.

«En 1765, Godin des Odonais, désespéré de ces retards, résolut de
remonter l'Amazone pour retourner chercher sa femme à Quito; mais,
au moment où il allait partir, une subite maladie l'arrêta, et il
ne put mettre son projet à exécution.

«Cependant, les démarches n'avaient pas été inutiles, et madame
des Odonais apprit enfin que le roi de Portugal, lui accordant
l'autorisation nécessaire, faisait préparer une embarcation, afin
qu'elle pût descendre le fleuve et rejoindre son mari. En même
temps, une escorte avait ordre de l'attendre dans les Missions du
Haut-Amazone.

«Madame des Odonais était une femme d'un grand courage, vous allez
bien le voir. Aussi n'hésita-t-elle pas, et, malgré les dangers
d'un pareil voyage à travers tout le continent, elle partit.

--C'était son devoir d'épouse, Manoel, dit Yaquita, et j'aurais
fait comme elle!

--Madame des Odonais, reprit Manoel, se rendit à Rio-Bamba, au
sud de Quito, emmenant son beau-frère, ses enfants et un médecin
français. Il s'agissait d'atteindre les Missions de la frontière
brésilienne, où devaient se trouver l'embarcation et l'escorte.

«Le voyage est heureux d'abord; il se fait sur le cours des
affluents de l'Amazone que l'on descend en canot. Cependant, les
difficultés s'accroissent peu à peu avec les dangers et les
fatigues, au milieu d'un pays décimé par la petite vérole. Des
quelques guides qui viennent offrir leurs services, la plupart
disparaissent quelques jours après, et l'un d'eux, le dernier qui
fût demeuré fidèle aux voyageurs, se noie dans le Bobonasa, en
voulant porter secours au médecin français.

«Bientôt le canot, à demi brisé par les roches et les troncs en
dérive, est hors d'état de servir. Il faut alors descendre à
terre, et là, à la lisière d'une impénétrable forêt, on en est
réduit à construire quelques cabanes de feuillage. Le médecin
offre d'aller en avant avec un nègre qui n'avait jamais voulu
quitter madame des Odonais. Tous deux partent. On les attend
plusieurs jours... mais en vain!... Ils ne reviennent plus.

«Cependant, les vivres s'épuisent. Les abandonnés essayent
inutilement de descendre le Bobonasa sur un radeau. Il leur faut
rentrer dans la forêt, et les voilà dans la nécessité de faire la
route à pied, au milieu de ces fourrés presque impraticables!

«C'était trop de fatigues pour ces pauvres gens! Ils tombent un à
un, malgré les soins de la vaillante Française. Au bout de
quelques jours, enfants, parents, serviteurs, tous sont morts!

Oh! la malheureuse femme! dit Lina.

Madame des Odonais est seule maintenant, reprit Manoel. Elle se
trouve encore à mille lieues de l'Océan qu'il lui faut atteindre!
Ce n'est plus la mère qui continue à marcher vers le fleuve!... La
mère a perdu ses enfants, elle les a ensevelis de ses propres
mains!... C'est la femme qui veut revoir son mari!

«Elle marche nuit et jour, elle retrouve enfin le cours du
Bobonasa! Là, elle est recueillie par de généreux Indiens, qui la
conduisent aux Missions où l'attendait l'escorte!

«Mais elle y arrivait seule, et derrière elle, les étapes de sa
route étaient semées de tombes!

«Madame des Odonais atteignit Loreto, où nous étions il y a
quelques jours. De ce village péruvien, elle descendit l'Amazone,
comme nous le faisons en ce moment, et enfin elle retrouva son
mari, après dix-neuf années de séparation!

--Pauvre femme! dit la jeune fille.

--Pauvre mère, surtout!» répondit Yaquita. En ce moment, le
pilote Araujo vint à l'arrière et dit: «Joam Garral, nous voici
devant l'île de la Ronde! Nous allons passer la frontière!

--La frontière!» répondit Joam.

Et, se levant, il alla se placer au bord de la jangada, et il
regarda longuement l'îlot de la Ronde, auquel se brisait le
courant du fleuve. Puis, sa main se porta à son front comme pour
chasser un souvenir.

«La frontière!» murmura-t-il en baissant la tête par un mouvement
involontaire. Mais, un instant après, sa tête s'était relevée, et
son visage était celui d'un homme résolu à faire son devoir
jusqu'au bout.



CHAPITRE DOUZIÈME
FRAGOSO À L'OUVRAGE

«Braza», braise, est un mot que l'on trouve dans la langue
espagnole dès le XIIe siècle. Il a servi à faire le mot «brazil»
pour désigner certains bois qui fournissent une teinture rouge. De
là le nom de Brésil donné à cette vaste étendue de l'Amérique du
Sud que traverse la ligne équinoxiale, et dans laquelle ce bois se
rencontre fréquemment. Il fut, d'ailleurs, et de très bonne heure,
l'objet d'un commerce considérable avec les Normands. Bien qu'il
s'appelle «ibirapitunga» au lieu de production, ce nom de «brazil»
lui est resté, et il est devenu celui de ce pays, qui apparaît
comme une immense braise, enflammée sous les rayons d'un soleil
tropical.

Les Portugais l'occupèrent tout d'abord. Dès le commencement du
XVIe siècle, prise de possession en fut faite par le pilote
Alvarez Cabral. Si, plus tard, la France, la Hollande, s'y
établirent partiellement, il est resté portugais, et possède
toutes les qualités qui distinguent ce vaillant petit peuple.
C'est maintenant l'un des plus grands États de l'Amérique
méridionale, ayant à sa tête l'intelligent et artiste roi don
Pedro.

«Quel est ton droit dans la tribu? demandait Montaigne à un Indien
qu'il rencontrait au Havre.

C'est le droit de marcher le premier à la guerre!» répondit
simplement l'Indien.

La guerre, on le sait, fut pendant longtemps le plus sûr et le
plus rapide véhicule de la civilisation. Aussi, les Brésiliens
firent-ils ce que faisait cet Indien: ils luttèrent, ils
défendirent leur conquête, ils l'étendirent, et c'est au premier
rang qu'on les voit marcher dans la voie de la civilisation.

Ce fut en 1824, seize ans après la fondation de l'empire
Luso-Brésilien, que le Brésil proclama son indépendance par la voix de
don Juan, que les armées françaises avaient chassé du Portugal.

Restait à régler la question de frontières entre le nouvel empire
et le Pérou, son voisin.

La chose n'était pas facile.

Si le Brésil voulait s'étendre jusqu'au Rio-Napo, dans l'ouest, le
Pérou, lui, prétendait s'élargir jusqu'au lac d'Ega, c'est-à-dire
huit degrés plus à l'ouest.

Mais, entre temps, le Brésil dut intervenir pour empêcher
l'enlèvement des Indiens de l'Amazone, enlèvement qui se faisait
au profit des Missions hispano-brésiliennes. Il ne trouva pas de
meilleur moyen pour enrayer cette sorte de traite que de fortifier
l'île de la Ronde, un peu au-dessus de Tabatinga, et d'y établir
un poste.

Ce fut une solution, et, depuis cette époque, la frontière des
deux pays passe par le milieu de cette île.

Au-dessus, le fleuve est péruvien et se nomme Marafion, ainsi
qu'il a été dit.

Au-dessous, il est brésilien et prend le nom de rivière des
Amazones.

Ce fut le 25 juin, au soir, que la jangada vint s'arrêter devant
Tabatinga, la première ville brésilienne, située sur la rive
gauche, à la naissance du rio dont elle porte le nom, et qui
dépend de la paroisse de Saint-Paul, établie en aval sur la rive
droite.

Joam Garral avait résolu de passer là trente-six heures, afin de
donner quelque repos à son personnel. Le départ ne devait donc
s'effectuer que le 27, dans la matinée.

Cette fois, Yaquita et ses enfants, moins menacés peut-être qu'à
Iquitos de servir de pâture aux moustiques indigènes, avaient
manifesté l'intention de descendre à terre et de visiter la
bourgade.

On estime actuellement à quatre cents habitants, presque tous
Indiens, la population de Tabatinga, en y comprenant, sans doute,
ces nomades qui errent plutôt qu'ils ne se fixent sur les bords de
l'Amazone et de ses petits affluents.

Le poste de l'île de la Ronde a été abandonné depuis quelques
années et transporté à Tabatinga même. On peut donc dire que c'est
une ville de garnison; mais, en somme, la garnison n'est composée
que de neuf soldats, presque tous Indiens, et d'un sergent, qui
est le véritable commandant de la place.

Une berge, haute d'une trentaine de pieds, dans laquelle sont
taillées les marches d'un escalier peu solide, forme en cet
endroit la courtine de l'esplanade qui porte le petit fortin. La
demeure du commandant comprend deux chaumières disposées en
équerre, et les soldats occupent un bâtiment oblong, élevé à cent
pas de là au pied d'un grand arbre.

Cet ensemble de cabanes ressemblerait parfaitement à tous les
villages ou hameaux, qui sont disséminés sur les rives du fleuve,
si un mât de pavillon, empanaché des couleurs brésiliennes, ne
s'élevait au-dessus d'une guérite, toujours veuve de sa
sentinelle, et si quatre petits pierriers de bronze n'étaient là
pour canonner au besoin toute embarcation qui n'avancerait pas à
l'ordre.

Quant au village proprement dit, il est situé en contrebas,
au-delà du plateau. Un chemin, qui n'est qu'un ravin ombragé de ficus
et de miritis, y conduit en quelques minutes. Là, sur une falaise
de limon à demi crevassée, s'élèvent une douzaine de maisons
recouvertes de feuilles de palmier «boiassu», disposées autour
d'une place centrale.

Tout cela n'est pas fort curieux, mais les environs de Tabatinga
sont charmants, surtout à l'embouchure du Javary, qui est assez
largement évasée pour contenir l'archipel des îles Aramasa. En cet
endroit se groupent de beaux arbres, et, parmi eux, grand nombre
de ces palmiers dont les souples fibres, employées à la
fabrication des hamacs et des filets de pêche, font l'objet d'un
certain commerce. En somme, ce lieu est un des plus pittoresques
du Haut-Amazone.

Tabatinga, d'ailleurs, est destinée à devenir, avant peu, une
station assez importante, et elle prendra, sans doute, un rapide
développement. Là, en effet, devront s'arrêter les vapeurs
brésiliens qui remonteront le fleuve, et les vapeurs péruviens qui
le descendront. Là se fera l'échange des cargaisons et des
passagers. Il n'en faudrait pas tant à un village anglais ou
américain pour devenir, en quelques années, le centre d'un
mouvement commercial des plus considérables.

Le fleuve est très beau en cette partie de son cours. Bien
évidemment, l'effet des marées ordinaires ne se fait pas sentir à
Tabatinga, qui est située à plus de six cents lieues de
l'Atlantique. Mais il n'en est pas ainsi de la «pororoca», cette
espèce de mascaret, qui, pendant trois jours, dans les grands flux
de syzygies, gonfle les eaux de l'Amazone et les repousse avec une
vitesse de dix-sept kilomètres à l'heure. On prétend, en effet,
que ce raz de marée se propage jusqu'à la frontière brésilienne.

Le lendemain, 26 juin, avant le déjeuner, la famille Garral se
prépara à débarquer, afin de visiter la ville.

Si Joam, Benito et Manoel avaient déjà mis le pied dans plus d'une
cité de l'empire brésilien, il n'en était pas ainsi de Yaquita et
de sa fille. Ce serait donc pour elles comme une prise de
possession.

On conçoit donc que Yaquita et Minha dussent attacher quelque prix
à cette visite.

Si, d'autre part, Fragoso, en sa qualité de barbier nomade, avait
déjà couru les diverses provinces de l'Amérique centrale, Lina,
elle, pas plus que sa jeune maîtresse, n'avait encore foulé le sol
brésilien.

Mais, avant de quitter la jangada, Fragoso était venu trouver Joam
Garral, et il avait eu avec lui la conversation que voici:

«Monsieur Garral, lui dit-il, depuis le jour où vous m'avez reçu à
la fazenda d'Iquitos, logé, vêtu, nourri, en un mot accueilli si
hospitalièrement, je vous dois...

--Vous ne me devez absolument rien, mon ami, répondit Joam
Garral. Donc, n'insistez pas...

--Oh! rassurez-vous, s'écria Fragoso, je ne suis point en mesure
de m'acquitter envers vous! J'ajoute que vous m'avez pris à bord
de la jangada et procuré le moyen de descendre le fleuve. Mais
nous voici maintenant sur la terre du Brésil, que, suivant toute
probabilité, je ne devais plus revoir! Sans cette liane...

--C'est à Lina, à Lina seule, qu'il faut reporter votre
reconnaissance, dit Joam Garral.

--Je le sais, répondit Fragoso, et jamais je n'oublierai ce que
je lui dois, pas plus qu'à vous.

--On dirait, Fragoso, reprit Joam, que vous venez me faire vos
adieux! Votre intention est-elle donc de rester à Tabatinga?

--En aucune façon, monsieur Garral, puisque vous m'avez permis de
vous accompagner jusqu'à Bélem, où je pourrai, je l'espère du
moins, reprendre mon ancien métier.

--Eh bien, alors, si telle est votre intention, que venez-vous me
demander, mon ami?

--Je viens vous demander si vous ne voyez aucun inconvénient à ce
que je l'exerce en route, ce métier. Il ne faut pas que ma main se
rouille, et, d'ailleurs, quelques poignées de reis ne feraient pas
mal au fond de ma poche, surtout si je les avais gagnés. Vous le
savez, monsieur Garral, un barbier, qui est en même temps un peu
coiffeur, je n'ose dire un peu médecin par respect pour monsieur
Manoel, trouve toujours quelques clients dans ces villages du
Haut-Amazone.

--Surtout parmi les Brésiliens, répondit Joam Garral, car pour
les indigènes...

--Je vous demande pardon, répondit Fragoso, parmi les indigènes
surtout! Ah! pas de barbe à faire, puisque la nature s'est montrée
très avare de cette parure envers eux, mais toujours quelque
chevelure à accommoder suivant la dernière mode! Ils aiment cela,
ces sauvages, hommes on femmes! Je ne serai pas installé depuis
dix minutes sur la place de Tabatinga, mon bilboquet à la main,--
c'est le bilboquet qui les attire d'abord, et j'en joue fort
agréablement--, qu'un cercle d'Indiens et d'Indiennes se sera
formé autour de moi. On se dispute mes faveurs! Je resterais un
mois ici, que toute la tribu des Ticunas se serait fait coiffer de
mes mains! On ne tarderait pas à savoir que le «fer qui frise»,--
c'est ainsi qu'ils me désignent--, est de retour dans les murs de
Tabatinga! J'y ai passé déjà à deux reprises, et mes ciseaux et
mon peigne ont fait merveille! Ah! par exemple, il n'y faudrait
pas revenir trop souvent, sur le même marché! Mesdames les
Indiennes ne se font pas coiffer tous les jours, comme nos
élégantes des cités brésiliennes! Non! Quand c'est fait, en voilà
pour un an, et, pendant un an, elles emploient tous leurs soins à
ne pas compromettre l'édifice que j'ai élevé, avec quelque talent,
j'ose le dire! Or, il y a bientôt un an que je ne suis venu à
Tabatinga. Je vais donc trouver tous mes monuments en ruine, et,
si cela ne vous contrarie pas, monsieur Garral, je voudrais me
rendre une seconde fois digne de la réputation que j'ai acquise
dans ce pays. Question de reis avant tout, et non d'amour-propre,
croyez-le bien!

--Faites donc, mon ami, répondit Joam Garral en souriant, mais
faites vite! Nous ne devons rester qu'un jour à Tabatinga, et nous
en repartirons demain dès l'aube.

--Je ne perdrai pas une minute, répondit Fragoso. Le temps de
prendre les ustensiles de ma profession, et je débarque!

--Allez! Fragoso, répondit Joam Garral. Puissent les reis
pleuvoir dans votre poche!

Oui, et c'est là une bienfaisante pluie qui n'a jamais tombé à
verse sur votre dévoué serviteur!»

Cela dit, Fragoso s'en alla rapidement.

Un instant après, la famille, moins Joam Garral, prit terre. La
jangada avait pu s'approcher assez près de la berge pour que le
débarquement se fît sans peine. Un escalier en assez mauvais état,
taillé dans la falaise, permit aux visiteurs d'arriver à la crête
du plateau.

Yaquita et les siens furent reçus par le commandant du fort, un
pauvre diable, qui connaissait cependant les lois de
l'hospitalité, et leur offrit de déjeuner dans son habitation. Çà
et là allaient et venaient les quelques soldats du poste, tandis
que, sur le seuil de la caserne, apparaissaient, avec leurs
femmes, qui sont de sang ticuna, quelques enfants, assez médiocres
produits de ce mélange de race.

Au lieu d'accepter le déjeuner du sergent, Yaquita offrit au
contraire au commandant et à sa femme de venir partager le sien à
bord de la jangada.

Le commandant ne se le fit pas dire deux fois, et rendez-vous fut
pris pour onze heures.

En attendant, Yaquita, sa fille et la jeune mulâtresse,
accompagnées de Manoel, allèrent se promener aux environs du
poste, laissant Benito se mettre en règle avec le commandant pour
l'acquittement des droits de passage, car ce sergent était à la
fois chef de la douane et chef militaire.

Puis, cela fait, Benito, lui, suivant son habitude, devait aller
chasser dans les futaies voisines. Cette fois, Manoel s'était
refusé à le suivre.

Cependant, Fragoso, de son côté, avait quitté la jangada; mais, au
lieu de monter au poste, il se dirigea vers le village, en prenant
à travers le ravin qui s'ouvrait sur la droite, au niveau de la
berge. Il comptait plus, avec raison, sur la clientèle indigène de
Tabatinga que sur celle de la garnison. Sans doute, les femmes des
soldats n'auraient pas mieux demandé que de se remettre en ses
habiles mains; mais les maris ne se souciaient guère de dépenser
quelques reis pour satisfaire les fantaisies de leurs coquettes
moitiés.

Chez les indigènes, il en devait être tout autrement. Époux et
épouses, le joyeux barbier le savait bien, lui feraient le
meilleur accueil.

Voilà donc Fragoso en route, remontant le chemin ombragé de beaux
ficus, et arrivant au quartier central de Tabatinga.

Dès son arrivée sur la place, le célèbre coiffeur fut signalé,
reconnu, entouré.

Fragoso n'avait ni grosse caisse, ni tambour, ni cornet à piston,
pour attirer les clients, pas même de voiture à cuivres brillants,
à lanternes resplendissantes, à panneaux ornés de glaces, ni de
parasol gigantesque, ni rien qui pût provoquer l'empressement du
public, ainsi que cela se fait dans les foires! Non! mais Fragoso
avait son bilboquet, et, comme ce bilboquet jouait entre ses
doigts! Avec quelle adresse il recevait la tête de tortue, qui
servait de boule, sur la pointe effilée du manche! Avec quelle
grâce il faisait décrire à cette boule cette courbe savante, dont
les mathématiciens n'ont peut-être pas encore calculé la valeur,
eux qui ont déterminé, cependant, la fameuse courbe «du chien qui
suit son maître!»

Tous les indigènes étaient là, hommes, femmes, vieillards,
enfants, dans leur costume un peu primitif, regardant de tous
leurs yeux, écoutant de toutes leurs oreilles. L'aimable
opérateur, moitié en portugais, moitié en langue ticuna, leur
débitait son boniment habituel sur le ton de la plus joyeuse
humeur.

Ce qu'il leur disait, c'était ce que disent tous ces charlatans
qui mettent leurs services à la disposition du public, qu'ils
soient Figaros espagnols ou perruquiers français. Au fond, même
aplomb, même connaissance des faiblesses humaines, même genre de
plaisanteries ressassées, même dextérité amusante, et de la part
de ces indigènes, même ébahissement, même curiosité, même
crédulité que chez les badauds du monde civilisé.

Il s'ensuivit donc que, dix minutes plus tard, le public était
allumé et se pressait près de Fragoso installé dans une «loja» de
la place, sorte de boutique servant de cabaret.

Cette loja appartenait à un Brésilien domicilié à Tabatinga. Là,
pour quelques vatems, qui sont les sols du pays et valent vingt
reis[9], les indigènes peuvent se procurer les boissons du cru, et
en particulier l'assaï. C'est une liqueur moitié solide, moitié
liquide, faite avec les fruits d'un palmier, et elle se boit dans
un «couï», ou demi-calebasse, dont on fait un usage général en ce
bassin de l'Amazone.

Et alors, hommes et femmes,--ceux-là avec non moins
d'empressement que celles-ci--, de prendre place sur l'escabeau
du barbier. Les ciseaux de Fragoso allaient chômer sans doute,
puisqu'il n'était pas question de tailler ces opulentes
chevelures, presque toutes remarquables par leur finesse et leur
qualité; mais quel emploi il allait être appelé à faire du peigne
et des fers, qui chauffaient dans un coin sur un brasero!

Et les encouragements de l'artiste à la foule!

«Voyez, voyez, disait-il, comme cela tiendra, mes amis, si vous ne
vous couchez pas dessus! Et voilà pour un an, et ces modes-là sont
les plus nouvelles de Bélem ou de Rio-de-Janeiro! Les filles
d'honneur de la reine ne sont pas plus savamment accommodées, et
vous remarquerez que je n'épargne pas la pommade!»

Non! il ne l'épargnait pas! Ce n'était, il est vrai, qu'un peu de
graisse, à laquelle il mêlait le suc de quelques fleurs, mais cela
emplâtrait comme du ciment.

Aussi aurait-on pu donner le nom d'édifices capillaires à ces
monuments élevés par la main de Fragoso, et qui comportaient tous
les genres d'architecture! Boucles, anneaux, frisons, catogans,
cadenettes, crêpures, rouleaux, tire-bouchons, papillotes, tout y
trouvait sa place. Rien de faux, par exemple, ni tours, ni
chignons, ni postiches. Ces chevelures indigènes, ce n'étaient
point des taillis affaiblis par les coupes, amaigris par les
chutes, mais plutôt des forêts dans toutes leur virginité native!
Fragoso, cependant, ne dédaignait pas d'y ajouter quelques fleurs
naturelles, deux ou trois longues arêtes de poisson, de fines
parures d'os ou de cuivre, que lui apportaient les élégantes de
l'endroit. À coup sûr, les merveilleuses du Directoire auraient
envié l'ordonnance de ces coiffures de haute fantaisie, à triple
et quadruple étage, et le grand Léonard lui-même se fût incliné
devant son rival d'outremer!

Et alors les vatems, les poignées de reis,--seule monnaie contre
laquelle les indigènes de l'Amazone échangent leurs marchandises--,
de pleuvoir dans la poche de Fragoso, qui les encaissait avec
une évidente satisfaction. Mais, très certainement, le soir se
ferait avant qu'il eût pu satisfaire aux demandes d'une clientèle
incessamment renouvelée. Ce n'était pas seulement la population de
Tabatinga qui se pressait à la porte de la loja. La nouvelle de
l'arrivée de Fragoso n'avait pas tardé à se répandre. De ces
indigènes, il en venait de tous les côtés: Ticunas de la rive
gauche du fleuve, Mayorunas de la rive droite, aussi bien ceux qui
habitaient sur les bords du Cajuru que ceux qui résidaient dans
les villages du Javary.

Aussi, une longue queue d'impatients se dessinait-elle sur la
place centrale. Les heureux et les heureuses, au sortir des mains
de Fragoso, allant fièrement d'une maison à l'autre, se pavanaient
sans trop oser remuer, comme de grands enfants qu'ils étaient.

Il arriva donc que, lorsque midi sonna, le très occupé coiffeur
n'avait pas encore eu le temps de revenir déjeuner à bord, aussi
dut-il se contenter d'un peu d'assaï, de farine de manioc et
d'oeufs de tortue qu'il avalait rapidement entre deux coups de
fer.

Mais aussi, bonne récolte pour le cabaretier, car toutes ces
opérations ne s'accomplissaient pas sans grande absorption de
liqueurs tirées des caves de la loja. En vérité, c'était un
événement pour la ville de Tabatinga que ce passage du célèbre
Fragoso, coiffeur ordinaire et extraordinaire des tribus du
Haut-Amazone!



CHAPITRE TREIZIÈME
TORRÈS

À cinq heures du soir, Fragoso était encore là, n'en pouvant plus,
et il se demandait s'il ne serait pas obligé de passer la nuit
pour satisfaire la foule des expectants.

En ce moment, un étranger arriva sur la place, et, voyant toute
cette réunion d'indigènes, il s'avança vers l'auberge.

Pendant quelques instants, cet étranger regarda Fragoso
attentivement avec une certaine circonspection. Sans doute,
l'examen le satisfit, car il entra dans la loja.

C'était un homme âgé de trente-cinq ans environ. Il portait un
assez élégant costume de voyage, qui faisait valoir les agréments
de sa personne. Mais sa forte barbe noire, que les ciseaux
n'avaient pas dû tailler depuis longtemps, et ses cheveux, un peu
longs, réclamaient impérieusement les bons offices d'un coiffeur.

«Bonjour, l'ami, bonjour!» dit-il en frappant légèrement l'épaule
de Fragoso.

Fragoso se retourna lorsqu'il entendit ces quelques mots prononcés
en pur brésilien, et non plus l'idiome mélangé des indigènes.

«Un compatriote? demanda-t-il, sans cesser de tortiller la boucle
rebelle d'une tête mayorunasse.

Oui, répondit l'étranger, un compatriote, qui aurait besoin de vos
services.

Comment donc! mais à l'instant, dit Fragoso. Dès que je vais avoir
«terminé madame»!

Et ce fut fait en deux coups de fer.

Bien que le dernier venu n'eût pas droit à la place vacante,
cependant il s'assit sur l'escabeau, sans que cela amenât aucune
réclamation de la part des indigènes, dont le tour était ainsi
reculé.

Fragoso laissa les fers pour les ciseaux du coiffeur, et, selon
l'habitude de ses collègues:

«Que désire monsieur? demanda-t-il.

Faire tailler ma barbe et mes cheveux, répondit l'étranger.

À vos souhaits!» dit Fragoso en introduisant le peigne dans
l'épaisse chevelure de son client.

Et aussitôt les ciseaux de faire leur office.

«Et vous venez de loin? demanda Fragoso, qui ne pouvait opérer
sans grande abondance de paroles.

Je viens des environs d'Iquitos.

--Tiens, c'est comme moi! s'écria Fragoso. J'ai descendu
l'Amazone d'Iquitos à Tabatinga! Et peut-on vous demander votre
nom?

--Sans inconvénient, répondit l'étranger. Je me nomme Torrès.»

Lorsque les cheveux de son client eurent été coupés «à la dernière
mode», Fragoso commença à tailler sa barbe; mais, à ce moment,
comme il le regardait bien en face, il s'arrêta, reprit son
opération, puis, enfin:

«Eh! monsieur Torrès, dit-il, est-ce que?... Je crois vous
reconnaître!... Est-ce que nous ne nous sommes pas déjà vus
quelque part?

--Je ne pense pas! répondit vivement Torrès.

--Je me trompe alors!» répondit Fragoso.

Et il se mit en mesure d'achever sa besogne. Un instant après,
Torrès reprit la conversation, que cette demande de Fragoso avait
interrompue. «Comment êtes-vous venu d'Iquitos? dit-il.

--D'Iquitos à Tabatinga?

--Oui.

--À bord d'un train de bois, sur lequel m'a donné passage un
digne fazender, qui descend l'Amazone avec toute sa famille.

--Ah! vraiment, l'ami! répondit Torrès. C'est une chance, cela,
et si votre fazender voulait me prendre...

--Vous avez donc, vous aussi, l'intention de descendre le fleuve?

--Précisément.

--Jusqu'au Para?

--Non, jusqu'à Manao seulement, où j'ai affaire.

--Eh bien, mon hôte est un homme obligeant, et je pense qu'il
vous rendrait volontiers ce service.

--Vous le pensez?

--Je dirais même que j'en suis sûr.

--Et comment s'appelle-t-il donc ce fazender? demanda
nonchalamment Torrès.

Joam Garral», répondit Fragoso.

Et, en ce moment, il murmurait à part lui: «J'ai certainement vu
cette figure-là quelque part!» Torrès n'était pas homme à laisser
tomber une conversation qui semblait l'intéresser, et pour cause.
«Ainsi, dit-il, vous pensez que Joam Garral consentirait à me
donner passage?

--Je vous répète que je n'en doute pas, répondit Fragoso. Ce
qu'il a fait pour un pauvre diable comme moi, il ne refusera pas
de le faire pour vous, un compatriote!

--Est-ce qu'il est seul à bord de cette jangada?

--Non, répliqua Fragoso. Je viens de vous dire qu'il voyage avec
toute sa famille,--une famille de braves gens, je vous l'assure
--, et il est accompagné d'une équipe d'Indiens et de noirs, qui
font partie du personnel de la fazenda.

--Il est riche, ce fazender?

--Certainement, répondit Fragoso, très riche. Rien que les bois
flottés qui forment la jangada et la cargaison qu'elle porte
constituent toute une fortune!

--Ainsi donc, Joam Garral vient de passer la frontière
brésilienne avec toute sa famille? reprit Torrès.

--Oui, répondit Fragoso, sa femme, son fils, sa fille et le
fiancé de mademoiselle Minha.

--Ah! il a une fille? dit Torrès.

--Une charmante fille.

--Et elle va se marier?...

--Oui, avec un brave jeune homme, répondit Fragoso, un médecin
militaire en garnison à Bélem, et qui l'épousera, dès que nous
serons arrivés au terme du voyage.

--Bon! dit en souriant Torrès, c'est alors ce qu'on pourrait
appeler un voyage de fiançailles!

--Un voyage de fiançailles, de plaisir et d'affaires! répondit
Fragoso. Madame Yaquita et sa fille n'ont jamais mis le pied sur
le territoire brésilien, et, quant à Joam Garral, c'est la
première fois qu'il franchit la frontière, depuis qu'il est entré
à la ferme du Vieux Magalhaës.

--Je suppose aussi, demanda Torrès, que la famille est
accompagnée de quelques serviteurs?

--Certainement, répondit Fragoso; la vieille Cybèle, depuis
cinquante ans dans la ferme, et une jolie mulâtresse, mademoiselle
Lina, qui est plutôt la compagne que la suivante de sa jeune
maîtresse. Ah! quelle aimable nature! quel coeur et quels yeux! Et
des idées à elle sur toutes choses, en particulier sur les
lianes...»

Fragoso, lancé sur cette voie, n'aurait pu s'arrêter sans doute,
et Lina allait être l'objet de ses déclarations enthousiastes, si
Torrès n'eût quitté l'escabeau pour faire place à un autre client.

«Que vous dois-je? demanda-t-il au barbier.

--Rien, répondit Fragoso. Entre compatriotes qui se rencontrent
sur la frontière, il ne peut être question de cela!

--Cependant, répondit Torrès, je voudrais...

--Eh bien, nous règlerons plus tard, à bord de la jangada.

--Mais je ne sais, répondit Torrès, si j'oserai demander à Joam
Garral de me permettre...

--N'hésitez pas! s'écria Fragoso. Je lui en parlerai, si vous
l'aimez mieux, et il se trouvera très heureux de pouvoir vous être
utile en cette circonstance.»

En ce moment, Manoel et Benito, qui étaient venus à la ville,
après leur dîner, se montrèrent à la porte de la loja, désireux de
voir Fragoso dans l'exercice de ses fonctions.

Torrès s'était retourné vers eux, et tout à coup: «Eh! voilà deux
jeunes gens que je connais ou plutôt que je reconnais!
s'écria-t-il.

Vous les reconnaissez? demanda Fragoso, assez surpris.

--Oui, sans doute! Il y a un mois, dans la forêt d'Iquitos, ils
m'ont tiré d'un assez grand embarras!

--Mais ce sont précisément Benito Garral et Manoel Valdez.

--Je le sais! Ils m'ont dit leurs noms, mais je ne m'attendais
pas à les retrouver ici!» Torrès, s'avançant alors vers les deux
jeunes gens, qui le regardaient sans le reconnaître: «Vous ne me
remettez pas, messieurs? leur demanda-t-il.

--Attendez donc, répondit Benito. Monsieur Torrès, si j'ai bonne
mémoire, c'est vous qui, dans la forêt d'Iquitos, aviez quelques
difficultés avec un guariba?...

--Moi-même, messieurs! répondit Torrès. Depuis six semaines, j'ai
continué à descendre l'Amazone, et je viens de passer la frontière
en même temps que vous!

--Enchanté de vous revoir, dit Benito; mais vous n'avez point
oublié que je vous avais proposé de venir à la fazenda de mon
père?

--Je ne l'ai point oublié, répondit Torrès.

--Et vous auriez bien fait d'accepter mon offre, monsieur! Cela
vous eût permis d'attendre notre départ en vous reposant de vos
fatigues, puis de descendre avec nous jusqu'à la frontière! Autant
de journées de marche d'épargnées!

--En effet, répondit Torrès.

--Notre compatriote ne s'arrête pas à la frontière, dit alors
Fragoso. Il va jusqu'à Manao.

--Eh bien, répondit Benito, si vous voulez venir à bord de la
jangada, vous y serez bien reçu, et je suis sûr que mon père se
fera un devoir de vous y donner passage.

--Volontiers! répondit Torrès, et vous me permettrez de vous
remercier d'avance!»

Manoel n'avait point pris part à la conversation. Il laissait
l'obligeant Benito faire ses offres de service, et il observait
attentivement Torrès, dont la figure ne lui revenait guère. Il y
avait, en effet, un manque absolu de franchise dans les yeux de
cet homme, dont le regard fuyait sans cesse, comme s'il eût craint
de se fixer; mais Manoel garda cette impression pour lui, ne
voulant pas nuire à un compatriote qu'il s'agissait d'obliger.

«Messieurs, dit Torrès, si vous le voulez, je suis prêt à vous
suivre jusqu'au port.

Venez!» répondit Benito.

Un quart d'heure après, Torrès était à bord de la jangada. Benito
le présentait à Joam Garral, en lui faisant connaître les
circonstances dans lesquelles ils s'étaient déjà vus, et il lui
demandait passage pour Torrès jusqu'à Manao.

«Je suis heureux, monsieur, de pouvoir vous rendre ce service,
répondit Joam Garral.

--Je vous remercie, dit Torrès, qui, au moment de tendre la main
à son hôte, se retint comme malgré lui.

--Nous partons demain matin, dès l'aube, ajouta Joam Garral. Vous
pouvez donc vous installer à bord...

--Oh! mon installation ne sera pas longue! répondit Torrès. Ma
personne et rien de plus.

--Vous êtes chez vous», dit Joam Garral. Le soir même, Torrès
prenait possession d'une cabine près de celle du barbier.

À huit heures seulement, celui-ci, de retour à la jangada, faisait
à la jeune mulâtresse le récit de ses exploits, et lui répétait,
non sans quelque amour-propre, que la renommée de l'illustre
Fragoso venait de s'accroître encore dans le bassin du
Haut-Amazone.



CHAPITRE QUATORZIÈME
EN DESCENDANT ENCORE

Le lendemain matin, 27 juin, dès l'aube, les amarres étaient
larguées, et la jangada continuait à dériver au courant du fleuve.

Un personnage de plus était à bord. En réalité, d'où venait ce
Torrès? On ne le savait pas au juste. Où allait-il? À Manao,
avait-il dit. Torrès s'était d'ailleurs gardé de rien laisser
soupçonner de sa vie passée, ni de la profession qu'il exerçait
encore deux mois auparavant, et personne ne pouvait se douter que
la jangada eût donné asile à un ancien capitaine des bois. Joam
Garral n'avait pas voulu gâter par des questions trop pressantes
le service qu'il allait lui rendre.

En le prenant à bord, le fazender avait obéi à un sentiment
d'humanité. Au milieu de ces vastes déserts amazoniens, à cette
époque surtout où des bateaux à vapeur ne sillonnaient pas encore
le cours du fleuve, il était très difficile de trouver des moyens
de transport sûrs et rapides. Les embarcations ne donnaient pas un
service régulier, et, la plupart du temps, le voyageur en était
réduit à cheminer à travers les forêts. Ainsi avait fait et aurait
dû continuer de faire Torrès, et c'était pour lui une chance
inespérée que d'avoir pu prendre passage à bord de la jangada.

Depuis que Benito avait raconté dans quelles conditions il avait
rencontré Torrès, la présentation était faite, et celui-ci pouvait
se considérer comme un passager à bord d'un transatlantique, qui
était libre de prendre part à la vie commune si cela lui
convenait, libre de se tenir à l'écart pour peu qu'il fût d'humeur
insociable.

Il fut visible, du moins pendant les premiers jours, que Torrès ne
cherchait pas à pénétrer dans l'intimité de la famille Garral. Il
se tenait sur une grande réserve, répondant lorsqu'on lui
adressait la parole, mais ne provoquant aucune réponse.

S'il paraissait, de préférence, plus expansif avec quelqu'un,
c'était avec Fragoso. Ne devait-il pas à ce joyeux compagnon cette
idée de prendre passage sur la jangada? Quelquefois il le
questionnait sur la situation de la famille Garral à Iquitos, sur
les sentiments de la jeune fille pour Manoel Valdez, et encore ne
le faisait-il qu'avec une certaine discrétion. Le plus souvent,
lorsqu'il ne se promenait pas seul à l'avant de la jangada, il
restait dans sa cabine.

Quant aux déjeuners et aux dîners, il les partageait avec Joam
Garral et les siens, mais il ne prenait que peu de part à la
conversation, et il se retirait dès que le repas était terminé.

Pendant la matinée, la jangada fit route à travers le pittoresque
groupe d'îles que contient le vaste estuaire du Javary. Ce
tributaire important de l'Amazone promène, dans la direction du
sud-ouest, un cours qui, de sa source à son embouchure, ne paraît
enrayé par aucun îlot ni par aucun rapide. Cette embouchure mesure
environ trois mille pieds de largeur, et s'ouvre à quelques milles
au-dessus de l'emplacement qu'occupait autrefois la ville du même
nom, dont les Espagnols et les Portugais se disputèrent longtemps
la propriété.

Jusqu'au 30 juin matin, il n'y eut rien de particulier à signaler
dans le voyage. Parfois, on rencontrait quelques embarcations, qui
se glissaient le long des rives, attachées les unes aux autres, de
telle sorte qu'un seul indigène suffisait à les conduire toutes.
«Navigar de bubina», ainsi disent les gens du pays pour désigner
ce genre de navigation, c'est-à-dire naviguer de confiance.

Bientôt furent dépassés l'île Araria, l'archipel des îles
Calderon, l'île Capiatu, et bien d'autres, dont les noms ne sont
pas encore arrivés à la connaissance des géographes. Le 30 juin,
le pilote signalait sur la droite du fleuve le petit village de
Jurupari-Tapera, où se fit une halte de deux ou trois heures.

Manoel et Benito allèrent chasser dans les environs et
rapportèrent quelques gibiers à plume, qui furent bien reçus à
l'office. En même temps, les deux jeunes gens avaient opéré la
capture d'un animal dont un naturaliste eût fait plus de cas que
n'en fit la cuisinière de la jangada.

C'était un quadrupède de couleur foncée, qui ressemblait quelque
peu à un grand terre-neuve.

«Un fourmilier tamanoir! s'écria Benito, en le jetant sur le pont
de la jangada.

--Et un magnifique spécimen, qui ne déparerait pas la collection
d'un muséum! ajouta Manoel.

--Avez-vous eu quelque peine à vous emparer de ce curieux animal?
demanda Minha.

--Mais oui, petite soeur, répondit Benito, et tu n'étais pas là
pour demander sa grâce! Ah! ils ont la vie dure, ces chiens-là, et
il n'a pas fallu moins de trois balles pour coucher celui-ci sur
le flanc!»

Ce tamanoir était superbe, avec sa longue queue, mélangée de crins
grisâtres; ce museau en pointe qu'il plonge dans les fourmilières,
dont les insectes font sa principale nourriture; ses longues
pattes maigres, armées d'ongles aigus, longs de cinq pouces et qui
peuvent se refermer comme les doigts d'une main. Mais quelle main,
que cette main de tamanoir! Quand elle tient quelque chose, il
faut la couper pour lui faire lâcher prise. C'est à ce point que
le voyageur Émile Carrey a justement pu dire que «le tigre
lui-même périt dans cette étreinte».

Le 2 juillet, dans la matinée, la jangada arrivait au pied de
San-Pablo-d'Olivença, après s'être glissée au milieu de nombreuses
îles, qui, en toutes saisons, sont couvertes de verdure, ombragées
d'arbres magnifiques, et dont les principales avaient nom
Jurupari, Rita, Maracanatena et Cururu-Sapo. Plusieurs fois aussi,
elle avait dû longer les ouvertures de quelques iguarapès ou
petits affluents aux eaux noires.

La coloration de ces eaux est un phénomène assez curieux, et il
appartient en propre à un certain nombre de tributaires de
l'Amazone, quelle que soit leur importance. Manoel fit remarquer
combien cette nuance était chargée en couleur, puisqu'on la
distinguait très nettement à la surface des eaux blanchâtres du
fleuve.

«On a tenté d'expliquer cette coloration de diverses manières,
dit-il, et je ne crois pas que les plus savants soient arrivés à
le faire d'une manière satisfaisante.

--Ces eaux sont véritablement noires avec un magnifique reflet
d'or, répondit la jeune fille, en montrant une légère nappe
mordorée qui affleurait la jangada.

--Oui, répondit Manoel, et déjà Humboldt avait observé comme
vous, ma chère Minha, ce reflet si curieux. Mais, en regardant
plus attentivement, on voit que c'est plutôt la couleur de sépia
qui domine dans toute cette coloration.

--Bon! s'écria Benito, encore un phénomène sur lequel les savants
ne sont pas d'accord!

--Peut-être pourrait-on, à ce sujet, demander leur avis aux
caïmans, aux dauphins et aux lamantins, fit observer Fragoso, car
ce sont certainement les eaux noires qu'ils choisissent de
préférence pour s'y ébattre.

--Il est certain qu'elles attirent plus particulièrement ces
animaux, répondit Manoel. Mais pourquoi? On serait fort embarrassé
de le dire! En effet, cette coloration est-elle due à ce que ces
eaux contiennent en dissolution de l'hydrogène carboné, ou bien à
ce qu'elles coulent sur des lits de tourbe, à travers des couches
de houille et d'anthracite; ou ne doit-on pas l'attribuer à
l'énorme quantité de plantes minuscules qu'elles charrient? Il n'y
a rien de certain à cet égard[10]. En tout cas, excellentes à
boire, d'une fraîcheur très enviable sous ce climat, elles sont
sans arrière-goût et d'une parfaite innocuité. Prenez un peu de
cette eau, ma chère Minha, buvez-en, vous le pouvez sans
inconvénient.»

L'eau était limpide et fraîche en effet. Elle aurait pu
avantageusement remplacer les eaux de table si employées en
Europe. On en recueillit quelques frasques pour l'usage de
l'office.

Il a été dit qu'à la date du 2 juillet, dès le matin, la jangada
était arrivée à San-Pablo-d'Olivença, où se fabriquent par
milliers de ces longs chapelets dont les grains sont formés des
écales du «coco de piassaba». C'est là l'objet d'un commerce très
suivi. Peut-être paraîtra-t-il singulier que les anciens
dominateurs du pays, les Tupinambas, les Tupiniquis, en soient
arrivés à faire leur principale occupation de confectionner ces
objets du culte catholique. Mais, après tout, pourquoi pas? Ces
Indiens ne sont plus les Indiens d'autrefois. Au lieu d'être vêtus
du costume national, avec fronteau de plumes d'aras, arc et
sarbacanes, n'ont-ils pas adopté le vêtement américain, le
pantalon blanc, le puncho de coton tissé par leurs femmes, qui
sont devenues très habiles dans cette fabrication?

San-Pablo-d'Olivença, ville assez importante, ne compte pas moins
de deux mille habitants, empruntés à toutes les tribus voisines.
Maintenant la capitale du Haut-Amazone, elle débuta par n'être
qu'une simple Mission, fondée par des carmes portugais, vers 1692,
et reprise par des missionnaires jésuites.

Dans le principe, c'était le pays des Omaguas, dont le nom
signifiait «têtes plates». Ce nom leur venait de la barbare
coutume qu'avaient les mères indigènes de presser entre deux
planchettes la tête de leurs nouveau-nés, de manière à leur
façonner un crâne oblong, qui était fort à la mode. Mais, comme
toutes les modes, celle-ci a changé; les têtes ont repris leur
forme naturelle, et on ne retrouverait plus trace de l'ancienne
déformation dans le crâne de ces fabricants de chapelets.

Toute la famille, à l'exception de Joam Garral, descendit à terre.
Torrès, lui aussi, préféra rester à bord, et ne manifesta aucun
désir de visiter San-Pablo-d'olivença, qu'il ne paraissait pas
connaître, cependant.

Décidément, si cet aventurier était taciturne, il faut avouer
qu'il n'était pas curieux.

Benito put faire aisément des échanges, de manière à compléter la
cargaison de la jangada. Sa famille et lui reçurent un excellent
accueil des principales autorités de la ville, le commandant de
place et le chef des douanes, que leurs fonctions n'empêchaient
aucunement de se livrer au commerce. Ils confièrent même au jeune
négociant divers produits du pays, destinés à être vendus pour
leur compte, soit à Manao, soit à Bélem.

La ville se composait d'une soixantaine de maisons, disposées sur
un plateau qui couronnait la berge du fleuve en cet endroit.
Quelques-unes de ces chaumières étaient couvertes en tuiles, ce
qui est assez rare dans ces contrées; mais, en revanche, la
modeste église, dédiée à saint Pierre et saint Paul, ne s'abritait
que sous un toit de paille, qui eût plutôt convenu à l'étable de
Bethléem qu'à un édifice consacré au culte dans un des pays les
plus catholiques du monde.

Le commandant, son lieutenant et le chef de police acceptèrent de
dîner à la table de la famille, et ils furent reçus par Joam
Garral avec les égards dus à leur rang.

Pendant le dîner, Torrès se montra plus causeur que d'habitude. Il
raconta quelques-unes de ses excursions à l'intérieur du Brésil,
en homme qui paraissait connaître le pays.

Mais, tout en parlant de ses voyages, Torrès ne négligea pas de
demander au commandant s'il connaissait Manao, si son collègue s'y
trouvait en ce moment, si le juge de droit, le premier magistrat
de la province, avait l'habitude de s'absenter à cette époque de
la saison chaude. Il semblait qu'en faisant cette série de
questions, Torrès regardait en dessous Joam Garral. Ce fut même
assez indiqué pour que Benito l'observât, non sans quelque
étonnement et fit cette remarque, que son père écoutait tout
particulièrement les questions assez singulières que posait
Torrès.

Le commandant de San-Pablo-d'Olivença assura l'aventurier que les
autorités n'étaient point absentes de Manao en ce moment, et il
chargea même Joam Garral de leur présenter ses compliments. Selon
toute probabilité, la jangada arriverait devant cette ville dans
sept semaines au plus tard, du 20 au 25 août.

Les hôtes du fazender prirent congé de la famille Garral vers le
soir, et, le lendemain matin, 3 juillet, la jangada recommençait à
descendre le cours du fleuve.

À midi, on laissait sur la gauche l'embouchure du Yacurupa. Ce
tributaire n'est, à proprement parler, qu'un véritable canal,
puisqu'il déverse ses eaux dans l'Iça, qui est lui-même un
affluent de gauche de l'Amazone. Phénomène particulier, le fleuve,
en de certains endroits, alimente lui-même ses propres affluents.

Vers trois heures après midi, la jangada dépassa l'embouchure du
Jandiatuba, qui apporte du sud-ouest ses magnifiques eaux noires,
et les jette dans la grande artère par une bouche de quatre cents
mètres, après avoir arrosé les territoires des Indiens Culinos.

Nombre d'îles furent longées, Pimaticaira, Caturia, Chico,
Motachina; les unes habitées, les autres désertes, mais toutes
couvertes d'une végétation superbe, qui forme comme une guirlande
ininterrompue de verdure d'un bout de l'Amazone à l'autre.



CHAPITRE QUINZIÈME
EN DESCENDANT TOUJOURS

On était au soir du 5 juillet. L'atmosphère, alourdie depuis la
veille, promettait quelques prochains orages. De grandes
chauves-souris de couleur roussâtre rasaient à larges coups d'ailes
le courant de l'Amazone. Parmi elles on distinguait de ces «perros
voladors», d'un brun sombre, clairs au ventre, pour lesquelles
Minha et surtout la jeune mulâtresse éprouvaient une répulsion
instinctive. C'étaient là, en effet, de ces horribles vampires qui
sucent le sang des bestiaux, et s'attaquent même à l'homme qui
s'est imprudemment endormi dans les campines.

«Oh! les vilaines bêtes! s'écria Lina, en se cachant les yeux.
Elles me font horreur!

--Et elles sont, en outre, fort redoutables, ajouta la jeune
fille. N'est-il pas vrai, Manoel?

--Très redoutables, en effet, répondit le jeune homme. Ces
vampires ont un instinct particulier qui les porte à vous saigner
aux endroits où le sang peut le plus facilement couler, et
principalement derrière l'oreille. Pendant l'opération, ils
continuent à battre de l'aile et provoquent ainsi une agréable
fraîcheur, qui rend le sommeil du dormeur plus profond. On cite
des gens, soumis inconsciemment à cette hémorragie de plusieurs
heures, qui ne se sont plus réveillés!

--Ne continuez pas à raconter de pareilles histoires, Manoel, dit
Yaquita, ou bien ni Minha ni Lina n'oseront dormir cette nuit!

--Ne craignez rien, répondit Manoel. S'il le faut, nous
veillerons sur leur sommeil!

--Silence! dit Benito.

--Qu'y a-t-il donc? demanda Manoel.

--N'entendez-vous pas un bruit singulier de ce côté? reprit
Benito en montrant la rive droite.

--En effet, répondit Yaquita.

--D'où provient ce bruit? demanda la jeune fille. On dirait des
galets qui roulent sur la plage des îles!

--Bon! je sais ce que c'est! répondit Benito. Demain, au lever du
jour, il y aura régal pour ceux qui aiment les oeufs de tortue et
les petites tortues fraîches!»

Il n'y avait pas à s'y tromper. Ce bruit était produit par
d'innombrables chéloniens de toutes tailles que l'opération de la
ponte attirait sur les îles.

C'est dans le sable des grèves que ces amphibies viennent choisir
l'endroit convenable pour y déposer leurs oeufs.

L'opération, commencée avec le soleil couchant, serait finie avec
l'aube.

À ce moment déjà, la tortue-chef avait quitté le lit du fleuve
pour y reconnaître un emplacement favorable. Les autres, réunies
par milliers, s'occupaient à creuser avec leurs pattes antérieures
une tranchée longue de six cents pieds, large de douze, profonde
de six; après y avoir enterré leurs oeufs, il ne leur resterait
plus qu'à les recouvrir d'une couche de sable, qu'elles battraient
avec leurs carapaces, de manière à le tasser.

C'est une grande affaire pour les Indiens riverains de l'Amazone
et de ses affluents que cette opération de la ponte. Ils guettent
l'arrivée des chéloniens, ils procèdent à l'extraction des oeufs
au son du tambour, et, de la récolte divisée en trois parts, une
appartient aux veilleurs, l'autre aux Indiens, la troisième à
l'État, représenté par des capitaines de plage, qui font, en même
temps que la police, le recouvrement des droits. À de certaines
grèves, que la décroissance des eaux laisse à découvert et qui ont
le privilège d'attirer le plus grand nombre de tortues, on a donné
le nom de «plages royales». Lorsque la récolte est achevée, c'est
fête pour les Indiens, qui se livrent aux jeux, à la danse, aux
libations,--fête aussi pour les caïmans du fleuve, qui font
ripaille des restes de ces amphibies.

Tortues ou oeufs de tortue sont donc l'objet d'un commerce
extrêmement considérable dans tout le bassin de l'Amazone. Il est
de ces chéloniens que l'on «vire», c'est-à-dire que l'on retourne
sur le dos, quand ils reviennent de la ponte, et que l'on conserve
vivants, soit qu'on les garde dans des parcs palissadés comme les
parcs à poissons, soit qu'on les attache à des pieux par une corde
assez longue pour leur permettre d'aller ou de venir sur la terre
ou sous l'eau. De cette façon, on peut toujours avoir de la chair
fraîche de ces animaux.

On procède autrement avec les petites tortues qui viennent
d'éclore. Nul besoin de les parquer ni de les attacher. Leur
écaille est molle encore, leur chair extrêmement tendre, et on les
mange absolument comme des huîtres, après les avoir fait cuire.
Sous cette forme, il s'en consomme des quantités considérables.

Cependant, ce n'est pas là l'usage le plus général que l'on fasse
des oeufs des chéloniens dans les provinces de l'Amazone et du
Para. La fabrication de la «manteigna de tartaruga», c'est-à-dire
du beurre de tortue, qui peut être comparé aux meilleurs produits
de la Normandie ou de la Bretagne, ne consomme pas moins, chaque
année, de deux cent cinquante à trois cents millions d'oeufs. Mais
les tortues sont innombrables dans les cours d'eau de ce bassin,
et c'est par quantités incalculables qu'elles déposent leurs oeufs
sous le sable des grèves.

Toutefois, par suite de la consommation qu'en font non seulement
les indigènes, mais aussi les échassiers de la côte, les urubus de
l'air, les caïmans du fleuve, leur nombre s'est assez amoindri
pour que chaque petite tortue se paye actuellement d'une
pataque[11] brésilienne.

Le lendemain, dès l'aube, Benito, Fragoso et quelques Indiens
prirent une des pirogues et se rendirent à la grève d'une des
grandes îles longées pendant la nuit. Il n'était pas nécessaire
que la jangada fît halte. On saurait bien la rejoindre.

Sur la plage se voyaient de petites tumescences, qui indiquaient
la place où, cette nuit même, chaque paquet d'oeufs avait été
déposé dans la tranchée, par groupes de cent soixante à cent
quatre-vingt-dix. Ceux-là, il n'était pas question de les
extraire. Mais, une première ponte ayant été faite deux mois
auparavant, les oeufs avaient éclos sous l'action de la chaleur
emmagasinée dans les sables, et déjà quelques milliers de petites
tortues couraient sur la grève.

Les chasseurs firent donc bonne chasse. La pirogue fut remplie de
ces intéressants amphibies, qui arrivèrent juste à point pour
l'heure du déjeuner. Le butin fut partagé entre les passagers et
le personnel de la jangada, et s'il en restait le soir, il n'en
restait plus guère.

Le 7 juillet au matin, on était devant San-José-de-Matura, bourg
situé près d'un petit rio empli de longues herbes, et sur les
bords duquel la légende prétend que les Indiens à queue ont
existé.

Le 8 juillet, dans la matinée, on aperçut le village de
San-Antonio, deux ou trois maisonnettes perdues dans les arbres, puis
l'embouchure de l'Iça ou Putumayo, qui mesure neuf cents mètres de
largeur.

Le Putumayo est l'un des plus importants tributaires de l'Amazone.
En cet endroit, au XVIe siècle, des Missions anglaises furent
d'abord fondées par les Espagnols, puis détruites par les
Portugais, et, à l'heure présente, il n'en reste plus trace. Ce
qu'on y retrouve encore, ce sont des représentants de diverses
tribus d'Indiens, qui sont aisément reconnaissables à la diversité
de leurs tatouages.

L'Iça est un cours d'eau qu'envoient vers l'est les montagnes de
Pasto, au nord-est de Quito, à travers les plus belles forêts de
cacaoyers sauvages. Navigable sur un parcours de cent quarante
lieues pour les bateaux à vapeur qui ne tient pas plus de six
pieds, il doit être un jour l'un des principaux chemins fluviaux
dans l'ouest de l'Amérique.

Cependant, le mauvais temps était venu. Il ne procédait pas par
des pluies continuelles; mais de fréquents orages troublaient déjà
l'atmosphère. Ces météores ne pouvaient aucunement gêner la marche
de la jangada, qui ne donnait pas prise au vent; sa grande
longueur la rendait même insensible à la houle de l'Amazone; mais,
pendant ces averses torrentielles, nécessité pour la famille
Garral de rentrer dans l'habitation. Il fallait bien occuper ces
heures de loisir. On causait alors, on se communiquait ses
observations, et les langues ne chômaient pas.

Ce fut dans ces conditions que Torrès commença peu à peu à prendre
une part plus active à la conversation. Les particularités de ses
divers voyages dans tout le nord du Brésil lui fournissaient de
nombreux sujets d'entretien. Cet homme avait certainement beaucoup
vu; mais ses observations étaient celles d'un sceptique, et, le
plus souvent, il blessait les honnêtes gens qui l'écoutaient. Il
faut dire aussi qu'il se montrait plus empressé auprès de Minha.
Seulement, ces assiduités, bien qu'elles déplussent à Manoel,
n'étaient pas assez marquées pour que le jeune homme crût devoir
intervenir encore. D'ailleurs la jeune fille éprouvait pour Torrès
une instinctive répulsion, qu'elle ne cherchait pas à cacher.

Le 9 juillet, l'embouchure du Tunantins apparut sur la rive gauche
du fleuve, formant un estuaire de quatre cents pieds, par lequel
cet affluent déversait ses eaux noires, venues de l'ouest-nord-ouest,
après avoir arrosé les territoires des Indiens Cacenas.

En cet endroit, le cours de l'Amazone se montrait sous un aspect
véritablement grandiose, mais son lit était plus que jamais
encombré d'îles et d'îlots. Il fallut toute l'adresse du pilote
pour se diriger au travers de cet archipel, allant d'une rive à
l'autre, évitant les hauts-fonds, fuyant les remous, maintenant
son imperturbable direction.

Peut-être aurait-il pu prendre l'Ahuaty-Parana, sorte de canal
naturel, qui se détache du fleuve un peu au-dessous de
l'embouchure du Tunantins et permet de rentrer dans le cours d'eau
principal, cent-vingt milles plus loin, par le rio Japura; mais,
si la portion la plus large de ce «furo» mesure cent cinquante
pieds, la plus étroite n'en compte que soixante, et la jangada
aurait eu quelque peine à passer.

Bref, après avoir touché, le 13 juillet, à l'île Capuro, après
avoir dépassé la bouche du Jutahy, qui, venu de l'est-sud-ouest,
jette ses eaux noires par une ouverture de quinze cents pieds,
après avoir admiré des légions de jolis singes couleur blanc de
soufre, à face rouge cinabre, qui sont d'insatiables amateurs de
ces noisettes que produisent les palmiers auxquels le fleuve doit
son nom, les voyageurs arrivèrent, le 18 juillet, devant la petite
ville de Fonteboa.

En cet endroit, la jangada fit une halte de douze heures, qui
donna quelque repos à l'équipe.

Fonteboa, comme la plupart de ces villages-missions de l'Amazone,
n'a point échappé à cette capricieuse loi qui les transporte,
pendant une longue période, d'un endroit à un autre. Il est
probable, cependant, que ce hameau en a fini avec cette existence
nomade et qu'il est définitivement sédentaire. Tant mieux pour
lui, car il est charmant à voir avec sa trentaine de maisons,
couvertes de feuillage, et son église dédiée à Notre-Dame de
Guadalupe, Vierge Noire du Mexique. Fonteboa compte un millier
d'habitants, fournis par les Indiens des deux rives, qui élèvent
de nombreux bestiaux dans les opulentes campines des environs. À
cela ne se borne pas leur occupation: ce sont aussi d'intrépides
chasseurs, ou, si on l'aime mieux, d'intrépides pêcheurs de
lamantins.

Aussi, le soir même de leur arrivée, les jeunes gens purent-ils
assister à une très intéressante expédition de ce genre.

Deux de ces cétacés herbivores venaient d'être signalés dans les
eaux noires du rio Cayaratu, qui se jette à Fonteboa. On voyait
six points bruns se mouvoir à leur surface. C'étaient les deux
museaux pointus et les quatre ailerons des lamantins.

Des pêcheurs peu expérimentés auraient pris tout d'abord ces
points mouvants pour des épaves en dérive, mais les indigènes de
Fonteboa ne pouvaient s'y tromper. Bientôt, d'ailleurs, des
souffles bruyants indiquèrent que des animaux à évents chassaient
avec force l'air devenu impropre aux besoins de leur respiration.

Deux ubas, portant chacune trois pêcheurs, se détachèrent du
rivage et s'approchèrent des lamantins, qui prirent aussitôt la
fuite. Les points noirs tracèrent d'abord un long sillage à la
surface de l'eau, puis ils disparurent à la fois.

Les pêcheurs continuèrent à s'avancer prudemment. L'un d'eux, armé
d'un harpon très primitif,--un long clou au bout d'un bâton--,
se tenait debout sur la pirogue, pendant que les deux autres
pagayaient sans bruit. Ils attendaient que la nécessité de
respirer ramenât les lamantins à leur portée. Dix minutes au plus,
et ces animaux reparaîtraient certainement dans un cercle plus ou
moins restreint.

En effet, ce temps s'était à peu près écoulé, lorsque les points
noirs émergèrent à peu de distance, et deux jets d'air mélangé de
vapeurs s'élancèrent bruyamment.

Les ubas s'approchèrent; les harpons furent lancés en même temps;
l'un manqua son but, mais l'autre frappa l'un des cétacés à la
hauteur de sa vertèbre caudale.

Il n'en fallut pas plus pour étourdir l'animal, qui est peu apte à
se défendre quand il a été touché par le fer d'un harpon. La corde
le ramena à petits coups près de l'uba, et il fut remorqué jusqu'à
la grève, au pied du village.

Ce n'était qu'un lamantin de petite taille, car il mesurait à
peine trois pieds de longueur. On les a tant poursuivis, ces
pauvres cétacés, qu'ils commencent à devenir assez rares dans les
eaux de l'Amazone et de ses affluents, et on leur laisse si peu le
temps de grandir, que les géants de l'espèce ne dépassent pas sept
pieds maintenant. Que sont-ils auprès de ces lamantins de douze et
quinze pieds, qui abondent encore dans les fleuves et les lacs de
l'Afrique!

Mais il serait bien difficile d'empêcher cette destruction. En
effet, la chair du lamantin est excellente, même supérieure à
celle du porc, et l'huile que fournit son lard, épais de trois
pouces, est un produit d'une véritable valeur. Cette chair,
lorsqu'elle est boucanée, se conserve longtemps et donne une
alimentation saine. Si l'on ajoute à cela que l'animal est d'une
capture relativement facile, on ne s'étonnera pas que son espèce
tende à sa complète destruction.

Aujourd'hui, un lamantin adulte, qui «rendait» deux pots d'huile
pesant cent quatre-vingts livres, n'en donne plus que quatre
arrobes espagnols, équivalant à un quintal.

Le 19 juillet, au soleil levant, la jangada quittait Fonteboa et
se laissait aller entre les deux rives du fleuve, absolument
désertes, le long des îles ombragées de forêts de cacaoyers du
plus grand effet. Le ciel était toujours lourdement chargé de gros
cumulus électriques, qui faisaient pressentir de nouveaux orages.

Le rio Jurua, venu du sud-est, se dégagea bientôt des berges de
gauche. À le remonter, une embarcation pourrait s'enfoncer
jusqu'au Pérou, sans rencontrer d'insurmontables obstacles, à
travers ses eaux blanches, que nourrissent un grand nombre de
sous-affluents.

«C'est peut-être sur ces territoires, dit Manoel, qu'il
conviendrait de rechercher les descendants de ces femmes
guerrières, qui ont tant émerveillé Orellana. Mais il faut dire
que, à l'exemple de leurs devancières, elles ne forment point de
tribus à part. Ce sont tout simplement des épouses qui
accompagnent leurs époux au combat, et celles-ci, parmi les
Juruas, ont une grande réputation de vaillance.»

La jangada continuait à descendre; mais quel dédale l'Amazone
présentait alors! Le rio Japura, dont l'embouchure allait s'ouvrir
quatre-vingts milles plus loin, et qui est un de ses plus grands
affluents, courait presque parallèlement au fleuve.

Entre eux, c'étaient des canaux, des iguarapès, des lagunes, des
lacs temporaires, un inextricable lacis, qui rend bien difficile
l'hydrographie de cette contrée.

Mais, si Araujo n'avait pas de carte pour se guider, son
expérience le servait plus sûrement, et c'était merveille de le
voir se débrouiller dans ce chaos, sans jamais s'égarer hors du
grand fleuve.

En somme, il fit si bien que, le 25 juillet, dans l'après-midi,
après avoir passé devant le village de Parani-Tapera, la jangada
put mouiller à l'entrée du lac d'Ega ou Teffé, dans lequel il
était inutile de s'engager, puisqu'il aurait fallu en sortir pour
reprendre la route de l'Amazone.

Mais la ville d'Ega est assez importante. Elle méritait qu'on fît
halte pour la visiter. Il fut donc convenu que la jangada
séjournerait en cet endroit jusqu'au 27 juillet, et que, le
lendemain 28, la grande pirogue transporterait toute la famille à
Ega.

Cela donnerait un repos qui était bien dû au laborieux équipage du
train de bois.

La nuit se passa sur les amarrages, près d'une côte assez élevée,
et rien n'en troubla la tranquillité. Quelques éclairs de chaleur
enflammèrent l'horizon, mais ils venaient d'un orage lointain, qui
n'éclata pas à l'entrée du lac.



CHAPITRE SEIZIÈME
EGA

Le 20 juillet, à six heures du matin, Yaquita, Minha, Lina et les
deux jeunes gens se préparaient à quitter la jangada.

Joam Garral, qui n'avait pas manifesté l'intention de descendre à
terre, se décida, cette fois, sur les instances de sa femme et de
sa fille, à abandonner son absorbant travail quotidien pour les
accompagner pendant leur excursion.

Torrès, lui, ne s'était pas montré soucieux d'aller visiter Ega, à
la grande satisfaction de Manoel, qui avait pris cet homme en
aversion et n'attendait que l'occasion de le lui prouver.

Quant à Fragoso, il ne pouvait avoir, pour aller à Ega, les mêmes
raisons d'intérêt qui l'avaient conduit à Tabatinga, bourgade de
peu d'importance auprès de cette petite ville.

Ega, au contraire, est un chef-lieu de quinze cents habitants, où
résident toutes les autorités que comporte l'administration d'une
cité aussi considérable,--considérable pour le pays--, c'est-à-dire
commandant militaire, chef de police, juge de paix, juge de
droit, instituteur primaire, milice sous les ordres d'officiers de
tout rang.

Or, lorsque tant de fonctionnaires, leurs femmes, leurs enfants,
habitent une ville, on peut supposer que les barbiers-coiffeurs
n'y font pas défaut. C'était le cas, et Fragoso n'y eût pas fait
ses frais.

Sans doute, l'aimable garçon, bien qu'il n'eût point affaire à
Ega, comptait cependant être de la partie, puisque Lina
accompagnait sa jeune maîtresse; mais, au moment de quitter la
jangada, il se résigna à rester, sur la demande même de Lina.

«Monsieur Fragoso? lui dit-elle, après l'avoir pris à l'écart.

Mademoiselle Lina? répondit Fragoso.

--Je ne crois pas que votre ami Torrès ait l'intention de nous
accompagner à Ega.

--En effet, il doit rester à bord, mademoiselle Lina, mais je
vous serai obligé de ne point l'appeler mon ami!

--C'est pourtant vous qui l'avez engagé à nous demander passage,
avant qu'il en eût manifesté l'intention.

--Oui, et ce jour-là, s'il faut vous dire toute ma pensée, je
crains d'avoir fait une sottise!

--Eh bien, s'il faut vous dire toute la mienne, cet homme ne me
plaît guère, monsieur Fragoso.

--Il ne me plaît pas davantage, mademoiselle Lina, et j'ai
toujours comme une idée de l'avoir déjà vu quelque part. Mais le
trop vague souvenir qu'il m'a laissé n'est précis que sur un
point: c'est que l'impression était loin d'être bonne!

--En quel endroit, à quelle époque auriez-vous rencontré ce
Torrès? Vous ne pouvez donc pas vous le rappeler? Il serait
peut-être utile de savoir ce qu'il est, et surtout ce qu'il a été!

--Non... Je cherche... Y a-t-il longtemps? Dans quel pays, dans
quelles circonstances?... Je ne retrouve pas!

--Monsieur Fragoso?

--Mademoiselle Lina!

--Vous devriez demeurer à bord, afin de surveiller Torrès pendant
notre absence!

--Quoi! s'écria Fragoso, ne pas vous accompagner à Ega et rester
tout une journée sans vous voir!

--Je vous le demande!

--C'est un ordre?...

--C'est une prière! Je resterai.

--Monsieur Fragoso?

--Mademoiselle Lina?

--Je vous remercie!

--Remerciez-moi en me donnant une bonne poignée demain, répondit
Fragoso. Ça vaut bien cela!»

Lina tendit la main à ce brave garçon, qui la retint quelques
instants, en regardant le charmant visage de la jeune fille. Et
voilà pourquoi Fragoso ne prit pas place dans la pirogue, et se
fit, sans en avoir l'air, le surveillant de Torrès. Celui-ci
s'apercevait-il de ces sentiments de répulsion qu'il inspirait à
tous? Peut-être; mais, sans doute aussi, il avait ses raisons pour
n'en pas tenir compte.

Une distance de quatre lieues séparait le lieu de mouillage de la
ville d'Ega. Huit lieues, aller et retour, dans une pirogue
contenant six personnes, plus deux nègres pour pagayer, c'était un
trajet qui eût exigé quelques heures, sans parler de la fatigue
occasionnée par cette haute température, bien que le ciel fût
voilé de légers nuages.

Mais, très heureusement, une jolie brise soufflait du nord-ouest,
c'est-à-dire que, si elle tenait de ce côté, elle serait favorable
pour naviguer sur le lac Teffé. On pouvait aller à Ega et en
revenir rapidement, sans même courir des bordées.

La voile latine fut donc hissée au mât de la pirogue. Benito prit
la barre, et l'on déborda, après qu'un dernier geste de Lina eut
recommandé à Fragoso de faire bonne garde.

Il suffisait de suivre le littoral sud du lac pour atteindre Ega.
Deux heures après, la pirogue arrivait au port de cette ancienne
Mission, autrefois fondée par les carmélites, qui devint une ville
en 1759, et que le général Gama fit définitivement rentrer sous la
domination brésilienne. Les passagers débarquèrent sur une grève
plate, près de laquelle venaient se ranger, non seulement les
embarcations du pays, mais aussi quelques-unes de ces petites
goélettes, qui vont faire le cabotage sur le littoral de
l'Atlantique.

Ce fut d'abord un sujet d'étonnement pour les deux jeunes filles,
lorsqu'elles entrèrent dans Ega.

«Ah! la grande ville! s'écria Minha.

--Que de maisons! que de monde! répliquait Lina, dont les yeux
s'agrandissaient encore pour mieux voir.

--Je le crois bien, répondit Benito en riant, plus de quinze
cents habitants, au moins deux cents maisons, dont quelques-unes
ont un étage, et deux ou trois rues, de véritables rues, qui les
séparent!

--Mon cher Manoel, dit Minha, défendez-nous contre mon frère! Il
se moque de nous, parce qu'il a déjà visité de plus belles villes
dans la province des Amazones et du Para!

--Eh bien, il se moquera aussi de sa mère, ajouta Yaquita, parce
que j'avoue que je n'avais jamais rien vu de pareil!

--Alors, prenez garde, ma mère et ma soeur, reprit Benito, car
vous allez tomber en extase, quand vous serez à Manao, et vous
vous évanouirez, lorsque vous arriverez à Bélem!

--Ne crains rien! répondit en souriant Manoel. Ces dames auront
été peu à peu préparées à ces grandes admirations, en visitant les
premières cités du Haut-Amazone.

--Comment, vous aussi, Manoel, dit Minha, vous parlez comme mon
frère? Vous vous moquez?...

--Non, Minha! je vous jure...

--Laissons rire ces messieurs, répondit Lina, et regardons bien,
ma chère maîtresse, car cela est très beau!»

Très beau! Une agglomération de maisons, bâties en terre ou
blanchies à la chaux, et pour la plupart, couvertes de chaume ou
de feuilles de palmiers, quelques-unes, il est vrai, construites
en pierres ou en bois, avec des vérandas, des portes et des volets
peints d'un vert cru au milieu d'un petit verger plein d'orangers
en fleur. Mais il y avait deux on trois bâtiments civils, une
caserne et une église, dédiée à sainte Thérèse, qui était une
cathédrale près de la modeste chapelle d'Iquitos.

Puis, en se retournant vers le lac, on saisissait du regard un
joli panorama encadré dans une bordure de cocotiers et d'assaïs,
qui se terminait aux premières eaux de la nappe liquide, et
au-delà, à trois lieues de l'autre côté, le pittoresque village de
Nogueira montrait ses quelques maisonnettes perdues dans le massif
des vieux oliviers de sa grève.

Mais, pour ces deux jeunes filles, il y eut une autre cause
d'émerveillement,--émerveillement tout féminin, d'ailleurs: ce
furent les modes des élégantes Egiennes, non pas l'habillement
assez primitif encore des indigènes du beau sexe, Omaas ou Muras
converties, mais le costume des vraies Brésiliennes! Oui, les
femmes, les filles des fonctionnaires on des principaux négociants
de la ville portaient prétentieusement des toilettes parisiennes,
passablement arriérées, et cela, à cinq cents lieues de Para, qui
est lui-même à plusieurs milliers de milles de Paris.

«Mais voyez donc, regardez donc, maîtresse, ces belles dames dans
leurs belles robes!

Lina en deviendra folle! s'écria Benito.

--Ces toilettes, si elles étaient bien portées, répondit Minha,
ne seraient peut-être pas aussi ridicules!

--Ma chère Minha, dit Manoel, avec votre simple robe de
cotonnade, votre chapeau de paille, croyez bien que vous êtes
mieux habillée que toutes ces Brésiliennes, coiffées de toques et
drapées de jupes à volants, qui ne sont ni de leur pays ni de leur
race!

--Si je vous plais ainsi, répondit la jeune fille, je n'ai rien à
envier à personne!»

Mais, enfin, on était venu pour voir. On se promena donc dans les
rues, qui comptaient plus d'échoppes que de magasins; on flâna sur
la place, rendez-vous des élégants et des élégantes, qui
étouffaient sous leurs vêtements européens; on déjeuna même dans
un hôtel,--c'était à peine une auberge--, dont la cuisine fit
sensiblement regretter l'excellent ordinaire de la jangada.

Après le dîner, dans lequel figura uniquement de la chair de
tortue, diversement accommodée, la famille Garral vint une
dernière fois admirer les bords du lac, que le soleil couchant
dorait de ses rayons; puis, elle regagna la pirogue, un peu
désillusionnée, peut-être, sur les magnificences d'une ville
qu'une heure eût suffi à visiter, un peu fatiguée aussi de sa
promenade à travers ces rues échauffées, qui ne valaient pas les
sentiers ombreux d'Iquitos. Il n'était pas jusqu'à la curieuse
Lina elle-même, dont l'enthousiasme n'eût quelque peu baissé.

Chacun reprit sa place dans la pirogue. Le vent s'était maintenu
au nord-ouest et fraîchissait avec le soir. La voile fut hissée.
On refit la route du matin sur ce lac alimenté par le rio Teffé
aux eaux noires, qui, suivant les Indiens, serait navigable vers
le sud-ouest pendant quarante jours de marche. À huit heures du
soir, la pirogue avait rallié le lieu du mouillage et accostait la
jangada.

Dès que Lina put prendre Fragoso à l'écart:

«Avez-vous vu quelque chose de suspect, monsieur Fragoso? lui
demanda-t-elle.

--Rien, mademoiselle Lina, répondit Fragoso. Torrès n'a guère
quitté sa cabine où il a lu et écrit.

--Il n'est pas entré dans la maison, dans la salle à manger,
comme je le craignais?

--Non, tout le temps qu'il a été hors de sa cabine, il s'est
promené sur l'avant de la jangada.

--Et que faisait-il?

--Il tenait à la main un vieux papier qu'il semblait consulter
avec attention, et marmottait je ne sais quels mots
incompréhensibles!

--Tout cela n'est peut-être pas aussi indifférent que vous le
croyez, monsieur Fragoso! Ces lectures, ces écritures, ces vieux
papiers, cela peut avoir son intérêt! Ce n'est ni un professeur,
ni un homme de loi, ce liseur et cet écrivain!

--Vous avez bien raison!

--Veillons encore, monsieur Fragoso.

--Veillons toujours, mademoiselle Lina», répondit Fragoso. Le
lendemain, 27 juillet, dès le lever du jour, Benito donnait au
pilote le signal du départ.

À travers l'entre-deux des îles qui émergent de la baie d'Arenapo,
l'embouchure du Japura, large de six mille six cents pieds, fut un
instant visible. Ce grand affluent se déverse par huit bouches
dans l'Amazone, comme s'il se jetait dans quelque océan ou quelque
golfe. Mais ses eaux venaient de loin, et c'étaient les montagnes
de la république de l'Équateur qui les envoyaient dans un cours
que des chutes n'arrêtent qu'à deux cent dix lieues de son
confluent.

Toute cette journée fut employée à descendre jusqu'à l'île Yapura,
après laquelle le fleuve, moins encombré, rendit la dérive plus
facile. Le courant, peu rapide en somme, permettait d'ailleurs
d'éviter assez facilement ces îlots, et il n'y eut jamais ni choc
ni échouage.

Le lendemain, la jangada côtoya de vastes grèves, formées de
hautes dunes très accidentées, qui servent de barrage à des
pâturages immenses, dans lesquels on pourrait élever et nourrir
les bestiaux de toute l'Europe. Ces grèves sont regardées comme
les plus riches en tortues qui soient dans le bassin du
Haut-Amazone.

Le 29 juillet au soir, on s'amarra solidement à l'île de Catua,
afin d'y passer la nuit, qui menaçait d'être très sombre. Sur
cette île, tant que le soleil demeura au-dessus de l'horizon,
apparut une troupe d'Indiens Muras, reste de cette ancienne et
puissante tribu, qui, entre le Teffé et le Madeira, occupait
autrefois plus de cent lieues riveraines du fleuve.

Ces indigènes, allant et venant, observèrent le train flottant,
maintenant immobile. Ils étaient là une centaine armés de
sarbacanes formées d'un roseau spécial à ces parages, et que
renforce extérieurement un étui fait avec la tige d'un palmier
nain dont on a enlevé la moelle.

Joam Garral laissa un instant le travail qui lui prenait tout son
temps, pour recommander de bien veiller et de ne point provoquer
ces indigènes. En effet, la partie n'eût pas été égale. Les Muras
ont une remarquable adresse pour lancer jusqu'à une distance de
trois cents pas, avec leurs sarbacanes, des flèches qui font
d'incurables blessures. C'est que ces flèches, tirées d'une
feuille du palmier «coucourite», empennées de coton, longues de
neuf à dix pouces, pointues comme une aiguille, sont empoisonnées
avec le «curare».

Le curare ou «wourah», cette liqueur «qui tue tout bas», disent
les Indiens, est préparée avec le suc d'une sorte d'euphorbiacée
et le jus d'une strychnos bulbeuse, sans compter la pâte de
fourmis venimeuses et les crochets de serpents, venimeux aussi,
qu'on y mélange.

«C'est vraiment là un terrible poison, dit Manoel. Il attaque
directement dans le système nerveux ceux des nerfs par lesquels se
font les mouvements soumis à la volonté. Mais le coeur n'est pas
atteint, et il ne cesse de battre jusqu'à l'extinction des
fonctions vitales. Et pourtant, contre cet empoisonnement, qui
commence par l'engourdissement des membres, on ne connaît pas
d'antidote!»

Très heureusement, ces Muras ne firent pas de démonstrations
hostiles, bien qu'ils aient pour les blancs une haine prononcée.
Ils n'ont plus, il est vrai, la valeur de leurs ancêtres.

À la nuit tombante, une flûte à cinq trous fit entendre derrière
les arbres de l'île quelques chants en mode mineur. Une autre
flûte lui répondit. Cet échange de phrases musicales dura pendant
deux ou trois minutes, et les Muras disparurent.

Fragoso, dans un moment de bonne humeur, avait tenté de leur
répondre par une chanson de sa façon; mais Lina s'était trouvée là
fort à propos pour lui mettre la main sur la bouche et l'empêcher
de montrer ses petits talents de chanteur, qu'il prodiguait
volontiers.

Le 2 août, à trois heures du soir, la jangada arrivait, à vingt
lieues de là, à l'entrée de ce lac Apoara, qui alimente de ses
eaux noires le rio du même nom, et deux jours après, vers cinq
heures, elle s'arrêtait à l'entrée du lac Coary.

Ce lac est un des plus grands qui soient en communication avec
l'Amazone, et il sert de réservoir à différents rios. Cinq ou six
affluents s'y jettent, s'y emmagasinent, s'y mélangent, et un
étroit furo les déverse dans la principale artère.

Après avoir entrevu les hauteurs du hameau de Tahua-Miri, monté
sur ses pilotis, comme sur des échasses, pour se garder contre
l'inondation des crues qui envahissent souvent ces basses grèves,
la jangada s'amarra, afin de passer la nuit.

La halte se fit en vue du village de Coary, une douzaine de
maisons assez délabrées, bâties au milieu d'épais massifs
d'orangers et de calebassiers. Rien de plus changeant que l'aspect
de ce hameau, suivant que, par suite de l'élévation ou de
l'abaissement des eaux, le lac présente une vaste étendue liquide,
ou se réduit à un étroit canal, qui n'a même plus assez de
profondeur pour communiquer avec l'Amazone.

Le lendemain matin, 5 août, on repartit dès l'aube, on passa
devant le canal de Yucura, qui appartient à ce système si
enchevêtré des lacs et des furos du rio Zapura, et, le 6 août au
matin, on arriva à l'entrée du lac de Miana.

Aucun incident nouveau ne s'était produit dans la vie du bord, qui
s'accomplissait avec une régularité presque méthodique.

Fragoso, toujours poussé par Lina, ne cessait de surveiller
Torrès. Plusieurs fois, il essaya de le faire parler sur sa vie
passée; mais l'aventurier éludait toute conversation à ce sujet,
et finit même par se tenir dans une extrême réserve avec le
barbier.

Quant à ses rapports avec la famille Garral, ils étaient toujours
les mêmes. S'il parlait peu à Joam, il s'adressait plus volontiers
à Yaquita et à sa fille, sans paraître remarquer l'évidente
froideur qui l'accueillait. Toutes deux se disaient, d'ailleurs,
qu'après l'arrivée de la jangada à Manao, Torrès les quitterait et
qu'on n'entendrait plus parler de lui. En cela, Yaquita suivait
les conseils du padre Passanha, qui l'exhortait à prendre
patience; mais le bon père avait un peu plus de mal avec Manoel,
très disposé à remettre sérieusement à sa place l'intrus,
malencontreusement embarqué sur la jangada.

Le seul fait qui se passa dans cette soirée fut celui-ci:

Une pirogue, qui descendait le fleuve, accosta la jangada, après
une invitation qui lui fut adressée par Joam Garral.

«Tu vas à Manao? demanda-t-il à l'Indien, qui montait et dirigeait
la pirogue.

--Oui, répondit l'Indien.

--Tu y seras?...

--Dans huit jours.

Alors tu y arriveras bien avant nous. Veux-tu te charger de
remettre une lettre à son adresse?

--Volontiers.

--Prends donc cette lettre, mon ami, et porte-la à Manao.»

L'Indien prit la lettre que lui présentait Joam Garral, et une
poignée de reis fut le prix de la commission qu'il s'engageait à
faire.

Aucun des membres de la famille, alors retirés dans l'habitation,
n'eut connaissance de ce fait. Seul, Torrès en fut témoin. Il
entendit même les quelques mots échangés entre Joam Garral et
l'Indien, et, à sa physionomie qui se rembrunit, il était facile
de voir que l'envoi de cette lettre ne laissait pas que de le
surprendre.



CHAPITRE DIX-SEPTIÈME
UNE ATTAQUE

Cependant, si Manoel ne disait rien, pour ne pas provoquer quelque
scène violente à bord, le lendemain, il eut la pensée de
s'expliquer avec Benito au sujet de Torrès.

«Benito, lui dit-il, après l'avoir emmené à l'avant de la jangada,
j'ai à te parler.»

Benito, si souriant d'ordinaire, s'arrêta en regardant Manoel, et
tout son visage s'assombrit.

«Je sais pourquoi, dit-il. Il s'agit de Torrès?

--Oui, Benito!

--Eh bien, moi aussi, j'ai à te parler de lui, Manoel.

--Tu as donc remarqué ses assiduités près de Minha! dit Manoel en
pâlissant.

--Ah! ce n'est pas un sentiment de jalousie qui t'anime contre un
pareil homme? dit vivement Benito.

--Non, certes! répondit Manoel. Dieu me garde de faire une telle
injure à la jeune fille qui va devenir ma femme! Non, Benito! Elle
a cet aventurier en horreur! Ce n'est donc de rien de pareil qu'il
s'agit, mais il me répugne de voir cet aventurier s'imposer
continuellement par sa présence, par son insistance, à ta mère et
à ta soeur, et chercher à s'introduire dans l'intimité de ta
famille, qui est déjà la mienne!

--Manoel, répondit gravement Benito, je partage ta répulsion pour
ce douteux personnage, et, si je n'avais consulté que mon
sentiment, j'aurais déjà chassé Torrès de la jangada! Mais je n'ai
pas osé!

--Tu n'as pas osé? répliqua Manoel, en saisissant la main de son
ami. Tu n'as pas osé!...

--Écoute-moi, Manoel, reprit Benito. Tu as bien observé Torrès,
n'est-ce pas? Tu as remarqué son empressement près de ma soeur!
Rien de plus vrai! Mais, pendant que tu voyais cela, tu ne voyais
pas que cet homme inquiétant ne perd mon père des yeux ni de loin
ni de près, et qu'il semble avoir comme une arrière-pensée
haineuse en le regardant avec une obstination inexplicable!

--Que dis-tu là, Benito? Aurais-tu des raisons de penser que
Torrès en veut à Joam Garral?

--Aucune... Je ne pense rien! répondit Benito. Ce n'est qu'un
pressentiment! Mais observe bien Torrès, étudie avec soin sa
physionomie, et tu verras quel mauvais sourire il a, lorsque mon
père vient à passer à la portée de son regard!

--Eh bien, s'écria Manoel, s'il en est ainsi, Benito, raison de
plus pour le chasser!

--Raison de plus... ou raison de moins ... répondit le jeune
homme. Manoel... je crains... Quoi? ... Je ne sais... Mais obliger
mon père à congédier Torrès... cela peut être imprudent! Je te le
répète... j'ai peur, sans qu'aucun fait positif me permette de
m'expliquer à moi-même cette peur!»

Une sorte de frémissement de colère agitait Benito pendant qu'il
parlait ainsi. «Alors, dit Manoel, tu crois qu'il faut attendre?

--Oui... attendre, avant de prendre un parti, mais surtout, nous
tenir sur nos gardes!

--Après tout, répondit Manoel, dans une vingtaine de jours, nous
serons arrivés à Manao. C'est là que doit s'arrêter Torrès. C'est
donc là qu'il nous quittera, et nous serons pour toujours
débarrassés de sa présence! Jusque-là, ayons l'oeil sur lui!

--Tu me comprends, Manoel, répondit Benito.

--Je te comprends, mon ami, mon frère! reprit Manoel, bien que je
ne partage pas, bien que je ne puisse partager toutes tes
craintes! Quel lien pourrait-il exister entre ton père et cet
aventurier? Évidemment ton père ne l'a jamais vu!

--Je ne dis pas que mon père connaisse Torrès, répondit Benito,
mais oui!... il me semble que Torrès connaît mon père!... Que
faisait-il, cet homme, aux environs de la fazenda, lorsque nous
l'avons rencontré dans la forêt d'Iquitos? Pourquoi a-t-il refusé
dès lors l'hospitalité que nous lui offrions, pour s'arranger
ensuite de façon à devenir presque forcément notre compagnon de
voyage? Nous arrivons à Tabatinga et il s'y trouve comme s'il nous
attendait! Le hasard est-il pour tout dans ces rencontres, ou
serait-ce la suite d'un plan préconçu? Devant le regard à la fois
fuyant et obstiné de Torrès, tout cela me revient à l'esprit!...
Je ne sais... je me perds dans ces choses inexplicables! Ah!
pourquoi ai-je eu cette idée de lui offrir de s'embarquer sur
notre jangada!

--Calme-toi, Benito... je t'en prie!

--Manoel! s'écria Benito, qui semblait ne pouvoir plus se
contenir, crois-tu donc que, s'il ne s'agissait que de moi, cet
homme, qui ne nous inspire que répulsion et dégoût, j'aurais
hésité à le jeter par-dessus bord! Mais, si, en effet, c'est de
mon père qu'il s'agit, je crains, en cédant à mes impressions,
d'aller contre mon but! Quelque chose me dit qu'avec cet être
tortueux, il peut y avoir péril à agir avant qu'un fait nous en
ait donné le droit... le droit et le devoir!... En somme, sur la
jangada, nous l'avons sous la main, et, en faisant tous deux bonne
garde autour de mon père, nous ne pouvons pas manquer, si sûr que
soit son jeu, de le forcer à se démasquer, à se trahir! Donc,
attendons encore!»

L'arrivée de Torrès sur l'avant de la jangada interrompit la
conversation des deux jeunes gens. Torrès les regarda en dessous,
mais il ne leur adressa pas la parole.

Benito ne se trompait pas, lorsqu'il disait que les yeux de
l'aventurier étaient attachés à la personne de Joam Garral, toutes
les fois qu'il ne se sentait pas observé.

Non! il ne se trompait pas, lorsqu'il affirmait que la figure de
Torrès devenait sinistre en regardant son père!

Par quel mystérieux lien, de ces deux hommes, l'un, la noblesse
même, pouvait-il,--sans le savoir, cela était clair--, être lié
à l'autre?

La situation étant donnée, il était certes difficile que Torrès,
maintenant surveillé tout à la fois par les deux jeunes gens, par
Fragoso et Lina, pût faire un mouvement qui ne serait pas
sur-le-champ réprimé. Peut-être le comprit-il. En tout cas, il ne
le laissa pas voir et ne changea rien à sa manière d'être.

Satisfaits de s'être expliqués, Manoel et Benito se promirent de
le garder à vue, sans rien faire qui pût mettre son attention en
éveil.

Pendant les jours suivants, la jangada dépassa l'entrée des furos
Camara, Aru, Yuripari, de la rive droite, dont les eaux, au lieu
de se déverser dans l'Amazone, vont, au sud, alimenter le rio des
Purus et reviennent par lui au grand fleuve. Le 10 août, à cinq
heures du soir, on faisait escale à l'île des Cocos.

Là se trouvait un établissement de séringuaire. Ce nom est celui
du fabricant de caoutchouc, tiré du «seringueira», arbre dont le
nom scientifique est «siphonia elastica».

On dit que, par négligence ou mauvaise exploitation, le nombre de
ces arbres diminue dans le bassin de l'Amazone; mais les forêts de
seringueiras soit encore très considérables sur les bords du
Madeira, du Purus et autres affluents du fleuve.

Ils étaient là une vingtaine d'Indiens, récoltant et manipulant le
caoutchouc, opération qui se fait plus spécialement pendant les
mois de mai, juin et juillet.

Après avoir reconnu que les arbres, bien préparés par les crues du
fleuve qui avaient inondé leurs tiges à une hauteur de quatre
pieds environ, se trouvaient dans de bonnes conditions pour la
récolte, les Indiens s'étaient mis à la besogne.

Incisions faites dans l'aubier des seringueiras, ils avaient
attaché au-dessous de la plaie de petits pots que vingt-quatre
heures devaient suffire à remplir d'un suc laiteux, qu'on peut
aussi récolter au moyen d'un bambou creux et d'un récipient placé
au pied de l'arbre.

Ce suc recueilli, afin d'empêcher l'isolement de ses particules
résineuses, les Indiens le soumettent à une fumigation sur un feu
de noix de palmier assaï. En étalant le suc sur une pelle de bois
qu'on agite dans la fumée, on produit presque instantanément sa
coagulation; il revêt une teinte grise jaunâtre et se solidifie.
Les couches qui se forment successivement sont alors détachées de
la pelle; on les expose au soleil, elles se durcissent encore et
prennent la couleur brune que l'on connaît. À cet instant, la
fabrication est achevée.

Benito, trouvant l'occasion excellente, acheta à ces Indiens toute
la quantité de caoutchouc emmagasinée dans leurs cabanes, qui sont
élevées sur pilotis. Le prix qu'il leur en donna était
suffisamment rémunérateur, et ils se montrèrent fort satisfaits.

Quatre jours plus tard, le 14 août, la jangada passait devant les
bouches du Purus.

C'est encore un des grands tributaires de droite de l'Amazone, et
il paraît offrir plus de cinq cents lieues de cours navigable,
même à de forts bâtiments. Il s'enfonce dans le sud-ouest et
mesure près de quatre mille pieds à son embouchure. Après avoir
coulé sous l'ombrage des ficus, des tahuaris, des palmiers
«nipas», des cécropias, c'est véritablement par cinq bras qu'il se
jette dans l'Amazone[12].

En cet endroit, le pilote Araujo pouvait manoeuvrer avec une
grande aisance. Le cours du fleuve était moins obstrué d'îles, et,
en outre, sa largeur, d'une rive à l'autre, pouvait être estimée à
deux lieues au moins.

Aussi le courant entraînait-il plus uniformément la jangada, qui,
le 18 août, s'arrêtait devant le village de Pesquero, pour y
passer la nuit.

Le soleil était déjà très bas sur l'horizon, et, avec cette
rapidité spéciale aux basses latitudes, il allait tomber presque
perpendiculairement, comme un énorme bolide. La nuit devait
succéder au jour presque sans crépuscule, comme ces nuits de
théâtre que l'on fait en baissant brusquement la rampe.

Joam Garral et sa femme, Lina et la vieille Cybèle étaient devant
l'habitation.

Torrès, après avoir un instant tourné autour de Joam Garral, comme
s'il voulait lui parler en particulier, gêné peut-être par
l'arrivée du padre Passanha qui venait souhaiter le bonsoir à la
famille, était enfin rentré dans sa cabine.

Les Indiens et les noirs, étendus le long du bord, se tenaient à
leur poste de manoeuvre. Araujo, assis à l'avant, étudiait le
courant, dont le fil s'allongeait dans une direction rectiligne.

Manoel et Benito, l'oeil ouvert, mais causant et fumant d'un air
indifférent, se promenaient sur la partie centrale de la jangada
en attendant l'heure du repos.

Tout à coup, Manoel arrêta Benito de la main et lui dit:

«Quelle singulière odeur? Est-ce que je me trompe? Ne sens-tu
pas?... On dirait vraiment...

On dirait une odeur de musc échauffé! répondit Benito. Il doit y
avoir des caïmans endormis sur la grève voisine!

--Eh bien! la nature a sagement fait en permettant qu'ils se
trahissent ainsi!

--Oui, dit Benito, cela est heureux, car ce sont des animaux
assez redoutables.»

Le plus souvent, à la tombée du jour, ces sauriens aiment à
s'étendre sur les plages, où ils s'installent plus commodément
pour passer la nuit. Là, blottis à l'orifice de trous dans
lesquels ils sont entrés à reculons, ils dorment la bouche ouverte
et la mâchoire supérieure dressée verticalement, à moins qu'ils
n'attendent ou ne guettent une proie. Se précipiter pour
l'atteindre, soit en nageant sous les eaux avec leur queue pour
tout moteur, soit en courant sur les grèves avec une rapidité que
l'homme ne peut égaler, ce n'est qu'un jeu pour ces amphibies.

C'est là, sur ces vastes grèves, que les caïmans naissent, vivent
et meurent, non sans avoir donné des exemples d'une extraordinaire
longévité. Non seulement les vieux, les centenaires, se
reconnaissent à la mousse verdâtre qui tapisse leur carapace et
aux verrues dont elle est semée, mais aussi à leur férocité
naturelle qui s'accroît avec l'âge. Ainsi que l'avait dit Benito,
ces animaux peuvent être redoutables, et il convient de se mettre
en garde contre leurs attaques.

Tout à coup, ces cris se font entendre vers l'avant:

«Caïmans! caïmans!»

Manoel et Benito se redressent et regardent.

Trois gros sauriens, longs de quinze à vingt pieds, étaient
parvenus à se hisser sur la plate-forme de la jangada. «Aux
fusils! aux fusils! cria Benito, en faisant signe aux Indiens et
aux noirs de revenir en arrière.

À la maison! répondit Manoel. C'est plus pressé!

Et, en effet, comme il ne fallait pas essayer de lutter
directement, le mieux était de se mettre à l'abri tout d'abord.

Ce fut fait en un instant. La famille Garral s'était réfugiée dans
la maison, où les deux jeunes gens la rejoignirent. Les Indiens et
les noirs avaient regagné leurs carbets et leurs cases.

Au moment de refermer la porte de la maison:

«Et Minha? dit Manoel.

Elle n'est pas là! répondit Lina, qui venait de courir à la
chambre de sa maîtresse.

--Grand Dieu! Où est-elle?» s'écria sa mère.

Et tous d'appeler à la fois: «Minha! Minha!» Pas de réponse. «Elle
est donc à l'avant de la jangada? dit Benito.

--Minha!» cria Manoel.

Les deux jeunes gens, Fragoso, Joam Garral, ne songeant plus au
danger, se jetèrent hors de la maison, des fusils à la main.

À peine étaient-ils au dehors, que deux des caïmans, faisant
demi-tour, couraient sur eux.

Une chevrotine dans la tête, près de l'oeil, tirée par Benito,
arrêta l'un de ces monstres, qui, mortellement frappé, se débattit
avec de violentes convulsions et retomba sur le flanc.

Mais déjà le second était là, il se jetait en avant, et il n'y
avait plus moyen de l'éviter.

En effet, l'énorme caïman s'était précipité à la rencontre de Joam
Garral, et, après l'avoir renversé d'un coup de queue, il revenait
sur lui, les mâchoires ouvertes.

À ce moment, Torrès, s'élançant hors de sa cabine, une hache à la
main, en porta un si heureux coup, que le tranchant entra dans la
mâchoire du caïman et y resta enfoncé, sans qu'il pût s'en
défaire. Aveuglé par le sang, l'animal se lança de côté, et,
volontairement ou non, il retomba et se perdit dans le fleuve.

«Minha! Minha!» criait toujours Manoel, éperdu, qui avait gagné
l'avant de la jangada.

Tout à coup, la jeune fille apparut. Elle s'était d'abord réfugiée
dans la cabane d'Araujo; mais cette cabane venait d'être renversée
par la poussée puissante du troisième caïman, et maintenant Minha
fuyait vers l'arrière, poursuivie par ce monstre, qui n'était pas
à six pieds d'elle.

Minha tomba.

Une deuxième balle, ajustée par Benito, ne put arrêter le caïman!
Elle ne frappa que la carapace de l'animal, dont les écailles
volèrent en éclats, sans avoir été pénétrée.

Manoel s'élança vers la jeune fille pour la relever, l'emporter,
l'arracher à la mort!... Un coup de queue, lancé latéralement par
l'animal, le renversa à son tour.

Minha, évanouie, était perdue, et déjà la bouche du caïman
s'ouvrait pour la broyer!...

Ce fut alors que Fragoso, bondissant sur l'animal, lui plongea un
couteau jusqu'au fond de la gorge, au risque d'avoir le bras coupé
par les deux mâchoires, si elles se refermaient brusquement.

Fragoso put retirer son bras à temps; mais il ne put éviter le
choc du caïman, et il fut entraîné dans le fleuve, dont les eaux
devinrent rouges sur un large espace.

«Fragoso! Fragoso!» avait crié Lina, qui venait de s'agenouiller
sur le bord de la jangada.

Un instant après, Fragoso reparaissait à la surface de
l'Amazone... Il était sain et sauf.

Mais, au péril de sa vie, il avait sauvé la jeune fille, qui
revenait à elle, et comme, de toutes ces mains que lui tendaient
Manoel, Yaquita, Minha, Lina, Fragoso ne savait à laquelle
répondre, il finit par presser celle de la jeune mulâtresse.

Cependant, si Fragoso avait sauvé Minha, c'était certainement à
l'intervention de Torrès que Joam Garral devait son salut.

Ce n'était donc pas à la vie du fazender qu'il en voulait, cet
aventurier. Devant ce fait évident, il fallait bien l'admettre.

Manoel interpella tout bas Benito.

«C'est vrai» répondit Benito embarrassé, tu as raison, et, dans ce
sens, c'est un cruel souci de moins! Et cependant, Manoel, mes
soupçons subsistent toujours! On peut être le pire ennemi d'un
homme, tout en ne voulant pas sa mort!»

Cependant Joam Garral s'était approché de Torrès. «Merci, Torrès»,
dit-il en lui tendant la main.

L'aventurier fit quelques pas en arrière sans rien répondre.

«Torrès, reprit Joam Garral, je regrette que vous arriviez au
terme de votre voyage, et que nous devions nous séparer dans
quelques jours! Je vous dois...

Joam Garral, répondit Torrès, vous ne me devez rien! Votre vie
m'était précieuse entre toutes! Mais, si vous le permettez... j'ai
réfléchi... au lieu de m'arrêter à Manao, je descendrai jusqu'à
Bélem.--Voulez-vous m'y conduire?»

Joam Garral répondit par un signe affirmatif.

En entendant cette demande, Benito, dans un mouvement irréfléchi,
fut sur le point d'intervenir; mais Manoel l'arrêta, et le jeune
homme se contint, non sans un violent effort.



CHAPITRE DIX-HUITIÈME
LE DÎNER D'ARRIVÉE

Le lendemain, après une nuit qui avait à peine suffi à calmer tant
d'émotions, on se démarra de cette plage aux caïmans et l'on
repartit. Avant cinq jours, si rien ne contrariait sa marche, la
jangada devait avoir touché au port de Manao.

La jeune fille était maintenant tout à fait remise de sa frayeur;
ses yeux et son sourire remerciaient à la fois tous ceux qui
avaient risqué leur vie pour elle.

Quant à Lina, il semblait qu'elle fût plus reconnaissante envers
le courageux Fragoso que si c'eût été elle qu'il eût sauvée!

«Je vous revaudrai cela tôt ou tard, monsieur Fragoso! dit-elle en
lui souriant.

--Et comment, mademoiselle Lina?

--Oh! vous le savez bien!

Alors, si je le sais, que ce soit tôt et non tard!» répondit
l'aimable garçon.

Et, de ce jour, il fut bien entendu que la charmante Lina était la
fiancée de Fragoso, que leur mariage s'accomplirait en même temps
que celui de Minha et de Manoel, et que le nouveau couple
resterait à Bélem près des jeunes mariés.

«Voilà qui est bien, répétait sans cesse Fragoso, mais je n'aurais
jamais cru que le Para fût si loin!»

Quant à Manoel et à Benito, ils avaient eu une longue conversation
au sujet de ce qui s'était passé. Il ne pouvait plus être question
d'obtenir de Joam Garral le congédiement de son sauveur.

«Votre vie m'était précieuse entre toutes», avait dit Torrès.

Cette réponse, à la fois hyperbolique et énigmatique, qui était
échappée à l'aventurier, Benito l'avait entendue et retenue.

Provisoirement, les deux jeunes gens ne pouvaient donc rien. Plus
que jamais, ils en étaient réduits à attendre,--à attendre non
plus quatre ou cinq jours, mais sept ou huit semaines encore,
c'est-à-dire tout le temps qu'il faudrait à la jangada pour
descendre jusqu'à Bélem.

«Il y a dans tout cela je ne sais quel mystère que je ne puis
comprendre! dit Benito.

Oui, mais nous sommes rassurés sur un point, répondit Manoel. Il
est bien certain, Benito, que Torrès n'en veut pas à la vie de ton
père. Pour le surplus, nous veillerons encore!»

Du reste, il sembla qu'à partir de ce jour Torrès voulût se
montrer plus réservé. Il ne chercha aucunement à s'imposer à la
famille et fut même moins assidu près de Minha. Il se fit donc une
détente dans cette situation, dont tous, sauf Joam Garral peut-être,
sentaient la gravité.

Le soir du même jour, on laissa sur la droite du fleuve l'île
Baroso, formée par un furo de ce nom, et le lac Manaoari, qui est
alimenté par une série confuse de petits tributaires.

La nuit se passa sans incidents, mais Joam Garral avait recommandé
de veiller avec grand soin.

Le lendemain, 20 août, le pilote, qui tenait à suivre d'assez près
la rive droite à cause des capricieux remous de gauche, s'engagea
entre la berge et les îles.

Au-delà de cette berge, le territoire était semé de lacs grands et
petits, tels que le Calderon, le Huarandeina, et quelques autres
lagons à eaux noires. Ce système hydrographique marquait
l'approche du rio Negro, le plus remarquable de tous les affluents
de l'Amazone. En réalité, c'était encore le nom de Solimoës que
portait le grand fleuve; mais, après l'embouchure du rio Negro, il
allait prendre celui qui l'a rendu célèbre entre tous les cours
d'eau du monde.

Pendant cette journée, la jangada eut à naviguer dans des
conditions fort curieuses.

Le bras, suivi par le pilote entre l'île Calderon et la terre,
était fort étroit, bien qu'il parût assez large. Cela tenait à ce
qu'une grande partie de l'île, peu élevée au-dessus du niveau
moyen, était encore recouverte par les hautes eaux de la crue.

De chaque côté étaient massées des forêts d'arbres géants, dont
les cimes s'étageaient à cinquante pieds au-dessus du sol, et, se
rejoignant d'une rive à l'autre, formaient un immense berceau.

Sur la gauche, rien de plus pittoresque que cette forêt inondée,
qui semblait avoir été plantée au milieu d'un lac. Les fûts des
arbres sortaient d'une eau tranquille et pure, dans laquelle tout
l'entrelacement de leurs rameaux se réfléchissait avec une
incomparable pureté. Ils eussent été dressés au-dessus d'une
immense glace, comme ces arbustes en miniature de certains
surtouts de table que leur réflexion n'eût pas été plus parfaite.
La différence entre l'image et la réalité n'aurait pu être
établie. Doubles de grandeur, terminés en haut comme en bas par un
vaste parasol de verdure, ils semblaient former deux hémisphères,
dont la jangada paraissait suivre un des grands cercles à
l'intérieur.

Il avait fallu, en effet, laisser le train de bois s'aventurer
sous ces arceaux auxquels se brisait le léger courant du fleuve.
Impossible de reculer. De là, obligation de manoeuvrer avec une
extrême précision pour éviter les chocs de droite et de gauche.

En cela se montra toute l'habileté du pilote Araujo, qui fut
d'ailleurs parfaitement secondé par son équipe. Les arbres de la
forêt fournissaient de solides points d'appui aux longues gaffes,
et la direction fut maintenue. Le moindre heurt, qui aurait pu
faire venir la jangada en travers, eût provoqué un démolissement
complet de l'énorme charpente, et causé la perte, sinon du
personnel, du moins de la cargaison qu'elle portait.

«En vérité, c'est fort beau, dit Minha, et il nous serait fort
agréable de toujours voyager de la sorte, sur cette eau si
paisible, à l'abri des rayons du soleil!

--Ce serait à la fois agréable et dangereux, chère Minha,
répondit Manoel. Dans une pirogue, il n'y aurait sans doute rien à
craindre en naviguant ainsi; mais, sur un long train de bois,
mieux vaut le cours libre et dégagé d'un fleuve.

--Avant deux heures, nous aurons entièrement traversé cette
forêt, dit le pilote.

--Regardons bien alors! s'écria Lina. Toutes ces belles choses
passent si vite! Ah! chère maîtresse, voyez-vous ces bandes de
singes qui s'ébattent dans les hautes branches des arbres, et les
oiseaux qui se mirent dans cette eau pure!

--Et les fleurs qui s'entrouvrent à la surface, répondit Minha,
et que le courant berce comme une brise!

--Et ces longues lianes, qui sont capricieusement tendues d'un
arbre à l'autre! ajouta la jeune mulâtresse.

--Et pas de Fragoso au bout! dit le fiancé de Lina. C'était
pourtant une belle fleur que vous avez cueillie là dans la forêt
d'Iquitos!

--Voyez-vous cette fleur unique au monde! répondit Lina en se
moquant. Ah! maîtresse, regardez ces magnifiques plantes!»

Et Lina montrait des nympheas aux feuilles colossales, dont les
fleurs portaient des boutons gros comme des noix de coco. Puis
c'étaient, à l'endroit où se dessinaient les rives immergées, des
paquets de ces roseaux «mucumus» à larges feuilles, dont les tiges
élastiques peuvent s'écarter pour donner passage à une pirogue et
se referment derrière elle. Il y avait là de quoi tenter un
chasseur, car tout un monde d'oiseaux aquatiques voletait entre
ces hautes touffes agitées par le courant.

Des ibis, posés dans une attitude épigraphique, sur quelque vieux
tronc à demi renversé; des hérons gris, immobiles au bout d'une
patte; de graves flamants, qui ressemblaient de loin à des
ombrelles roses déployées dans le feuillage, et bien d'autres
phénicoptères de toutes couleurs animaient ce marais provisoire.

Mais aussi, à fleur d'eau, se glissaient de longues et rapides
couleuvres, peut-être quelques-uns de ces redoutables gymnotes,
dont les décharges électriques, répétées coup sur coup, paralysent
l'homme ou l'animal le plus robuste et finissent par le tuer.

Il fallait y prendre garde, et plus encore, peut-être, à ces
serpents «sucurijus», qui, lovés au stipe de quelque arbre, se
déroulent, se détendent, saisissent leur proie, l'étreignent sous
leurs anneaux assez puissants pour broyer un boeuf. N'a-t-on pas
rencontré dans les forêts amazoniennes de ces reptiles longs de
trente à trente-cinq pieds, et même, au dire de M. Carrey, n'en
existe-t-il pas dont la longueur atteint quarante-sept pieds et
qui sont aussi gros qu'une barrique!

En vérité, un de ces sucurijus, lancé à la surface de la jangada,
eût été aussi redoutable qu'un caïman!

Très heureusement, les passagers n'eurent à lutter ni contre les
gymnotes ni contre les serpents, et le passage à travers la forêt
inondée, qui dura deux heures environ, s'acheva sans accidents.

Trois jours s'écoulèrent. On approchait de Manao.

Vingt-quatre heures encore, et la jangada serait à l'embouchure du
rio Negro, devant cette capitale de la province des Amazones.

En effet, le 23 août, à cinq heures du soir, elle s'arrêtait à la
pointe septentrionale de l'île Muras, sur la rive droite du
fleuve. Il n'y avait plus qu'à le traverser obliquement, Sur une
distance de quelques milles, pour arriver au port. Mais le pilote
Araujo ne voulut pas, avec raison, se hasarder ce jour-là, la nuit
approchant. Les trois milles qui restaient à parcourir exigeraient
trois heures de navigation, et, pour couper le cours du fleuve, il
importait avant tout d'y voir clair.

Ce soir-là, le dîner, qui devait être le dernier de cette première
partie du voyage, ne fut pas servi sans quelque cérémonie. La
moitié du cours de l'Amazone franchi dans ces conditions, cela
valait bien la peine que l'on fît un joyeux repas. Il fut convenu
que l'on boirait «à la santé du fleuve des Amazones» quelques
verres de cette généreuse liqueur que distillent les coteaux de
Porto ou de Setubal.

En outre, ce serait comme le dîner de fiançailles de Fragoso et de
la charmante Lina. Celui de Manoel et de Minha avait eu lieu à la
fazenda d'Iquitos, quelques semaines auparavant. Après le jeune
maître et la jeune maîtresse, c'était le tour de ce fidèle couple,
auquel les attachaient tant de liens de reconnaissance!

Aussi, au milieu de cette honnête famille, Lina, qui devait rester
au service de sa maîtresse, Fragoso, qui allait entrer au service
de Manoel Valdez, s'assirent-ils à la table commune, et même à la
place d'honneur, qui leur fut réservée.

Torrès assistait naturellement à ce dîner, digne de l'office et de
la cuisine de la jangada.

L'aventurier, assis en face de Joam Garral, toujours taciturne,
écouta ce qui se disait beaucoup plus qu'il ne prit part à la
conversation. Benito, sans en avoir l'air, l'observait
attentivement. Les regards de Torrès, constamment attachés sur son
père, avaient un éclat singulier. On eût dit ceux d'un fauve,
cherchant à fasciner sa proie, avant de se jeter sur elle.

Manoel, lui, causait le plus souvent avec la jeune fille.

Entre temps, ses yeux se portaient aussi sur Torrès; mais, en
somme, mieux que Benito, il avait pris son parti d'une situation
qui, si elle ne finissait pas à Manao, finirait certainement à
Bélem.

Le dîner fut assez gai. Lina l'anima de sa bonne humeur, Fragoso
de ses joyeuses reparties. Le padre Passanha regardait gaiement
tout ce petit monde qu'il chérissait, et ces deux jeunes couples
que sa main devait bientôt bénir dans les eaux du Para.

«Mangez bien, padre, dit Benito, qui finit par se mêler à la
conversation générale, faites honneur à ce repas de fiançailles!
Il vous faudra des forces pour célébrer tant de mariages à la
fois!

--Eh! mon cher enfant, répondit le padre Passanha, trouve-nous
une belle et honnête jeune fille qui veuille de toi, et tu verras
si je ne suffirai pas à vous marier encore tous deux!

--Bien répondu! padre, s'écria Manoel. Buvons au prochain mariage
de Benito!

--Nous lui chercherons à Bélem une jeune et belle fiancée, dit
Minha, et il faudra bien qu'il fasse comme tout le monde!

--Au mariage de monsieur Benito! dit Fragoso, qui aurait voulu
que le monde entier convolât avec lui.

--Ils ont raison, mon fils, dit Yaquita. Moi aussi, je bois à ton
mariage, et puisses-tu être heureux comme le seront Minha et
Manoel, comme je l'ai été près de ton père!

--Comme vous le serez toujours, il faut l'espérer, dit alors
Torrès en buvant un verre de Porto, sans avoir fait raison à
personne. Chacun ici a son bonheur dans sa main!

On n'aurait pu dire pourquoi, mais ce souhait, venant de
l'aventurier, fit une impression fâcheuse. Manoel sentit cela, et,
voulant réagir contre ce sentiment:

«Voyons, padre, pendant que nous y sommes, est-ce qu'il n'y aurait
pas encore quelques couples à fiancer sur la jangada?

--Je ne pense pas, répondit le padre Passanha... à moins que
Torrès... Vous n'êtes pas marié, je crois?

--Non, je suis et j'ai toujours été garçon!» Benito et Manoel
crurent voir qu'en parlant ainsi, le regard de Torrès allait
chercher celui de la jeune fille.

«Et qui vous empêcherait de vous marier? reprit le padre Passanha.
À Bélem, vous pourriez trouver une femme dont l'âge serait en
rapport avec le vôtre, et il vous serait peut-être possible de
vous fixer dans la ville. Cela vaudrait mieux que cette vie
errante dont vous n'avez pas tiré jusqu'ici grand avantage!

--Vous avez raison, padre, répondit Torrès. Je ne dis pas non!
D'ailleurs, l'exemple est contagieux. À voir tous ces jeunes
fiancés, cela met en appétit de mariage! Mais je suis absolument
étranger à la ville de Bélem, et, à moins de circonstances
particulières, cela peut rendre mon établissement plus difficile!

--D'où êtes-vous donc? demanda Fragoso, qui avait toujours cette
arrière-pensée d'avoir déjà rencontré Torrès quelque part.

--De la province de Minas Geraës.

--Et vous êtes né?...

--Dans la capitale même de l'arrayal diamantin, à Tijuco.»

Qui eût regardé Joam Garral, en ce moment, aurait été épouvanté de
la fixité de son regard, qui se croisait avec celui de Torrès.



CHAPITRE DIX-NEUVIÈME
HISTOIRE ANCIENNE

Mais la conversation allait continuer avec Fragoso, qui reprit
presque aussitôt en ces termes:

«Comment! vous êtes de Tijuco, de la capitale même du district des
diamants?

--Oui! dit Torrès. Est-ce que vous-même, vous êtes originaire de
cette province?

--Non! je suis des provinces du littoral de l'Atlantique, dans le
nord du Brésil, répondit Fragoso.

Vous ne connaissez pas ce pays des diamants, monsieur Manoel?
demanda Torrès.»

Un signe négatif du jeune homme fut toute sa réponse.

«Et vous, monsieur Benito, reprit Torrès en s'adressant au jeune
Garral, qu'il voulait évidemment engager dans cette conversation,
vous n'avez jamais eu la curiosité d'aller visiter l'arrayal
diamantin?

Jamais, répondit sèchement Benito.

--Ah! j'aurais aimé à voir ce pays! s'écria Fragoso, qui,
inconsciemment, faisait le jeu de Torrès. Il me semble que j'eusse
fini par y trouver quelque diamant de grande valeur!

--Et qu'en auriez-vous fait de ce diamant de grande valeur,
Fragoso? demanda Lina.

--Je l'aurais vendu!

--Alors vous seriez riche maintenant?

--Très riche!

--Eh bien, si vous aviez été riche, il y a trois mois seulement,
vous n'auriez jamais eu l'idée de... cette liane?

--Et si je ne l'avais pas eue, s'écria Fragoso, il ne serait pas
venu une charmante petite femme qui... Allons, décidément, Dieu
fait bien ce qu'il fait!

--Vous le voyez, Fragoso, répondit Minha, puisqu'il vous marie
avec ma petite Lina! Diamant pour diamant, vous ne perdrez pas au
change!

--Comment donc, mademoiselle Minha, s'écria galamment Fragoso,
mais j'y gagne!» Torrès, sans doute, ne voulait pas laisser tomber
ce sujet de conversation, car il reprit la parole:

«En vérité, dit-il, il y a eu à Tijuco des fortunes subites, qui
ont dû faire tourner bien des têtes! N'avez-vous pas entendu
parler de ce fameux diamant d'Abaete, dont la valeur a été estimée
à plus de deux millions de cantos de reis[13]. Eh bien, ce sont les
mines du Brésil qui l'ont produit, ce caillou qui pesait une once!
Et ce sont trois condamnés,--oui! trois condamnés à un exil
perpétuel--, qui le trouvèrent par hasard dans la rivière
d'Abaete, à quatre-vingt-dix lieues du Serro do Frio!

Du coup, leur fortune fut faite? demanda Fragoso.

--Eh non! répondit Torrès. Le diamant fut remis au gouverneur
général des mines. La valeur de la pierre ayant été reconnue, le
roi Jean VI de Portugal la fit percer, et il la portait à son cou
dans les grandes cérémonies. Quant aux condamnés, ils obtinrent
leur grâce, mais ce fut tout, et de plus habiles auraient tiré de
là de bonnes rentes!

--Vous sans doute? dit très sèchement Benito.

--Oui... moi!... Pourquoi pas? répondit Torrès. Est-ce que vous
avez jamais visité le district diamantin? ajouta-t-il, en
s'adressant à Joam Garral, cette fois.

Jamais, répondit Joam en regardant Torrès.

--Cela est regrettable, reprit celui-ci, et vous devriez faire un
jour ce voyage. C'est fort curieux, je vous assure! Le district
des diamants est une enclave dans le vaste empire du Brésil,
quelque chose comme un parc de douze lieues de circonférence, et
qui, par la nature du sol, sa végétation, ses terrains sablonneux
enfermés dans un cirque de montagnes, est très différent de la
province environnante. Mais, comme je vous l'ai dit, c'est
l'endroit le plus riche du monde, puisque, de 1807 à 1817, la
production annuelle a été de dix-huit mille carats[14] environ. Ah!
il y avait de beaux coups à faire, non seulement pour les
grimpeurs qui cherchaient la pierre précieuse jusque sur la cime
des montagnes, mais aussi pour les contrebandiers qui la passaient
en fraude! Maintenant, l'exploitation est moins aisée, et les deux
mille noirs, employés au travail des mines par le gouvernement,
sont obligés de détourner des cours d'eau pour en extraire le
sable diamantin. Autrefois, c'était plus commode!

--En effet, répondit Fragoso, le bon temps est passé!

--Mais ce qui est resté facile, c'est de se procurer le diamant à
la façon des malfaiteurs, je veux dire par le vol. Et tenez, vers
1826,--j'avais huit ans alors--, il se passa à Tijuco même un
drame terrible, qui montre que les criminels ne reculent devant
rien, quand ils veulent gagner toute une fortune par un coup
d'audace! Mais cela ne vous intéresse pas sans doute...

--Au contraire, Torrès, continuez, répondit Joam Garral d'une
voix singulièrement calme.

--Soit, reprit Torrès. Il s'agissait, cette fois, de voler des
diamants, et une poignée de ces jolis cailloux-là dans la main,
c'est un million, quelquefois deux!»

Et Torrès, dont la figure exprimait les plus vils sentiments de
cupidité, fit, presque inconsciemment, le geste d'ouvrir et de
fermer la main.

«Voici comment cela se passa, reprit-il. À Tijuco, l'habitude est
d'expédier en une seule fois les diamants recueillis dans l'année.
On les divise en deux lots, suivant leur grosseur, après les avoir
séparés au moyen de douze tamis percés de trous différents. Ces
lots sont enfermés dans des sacs et envoyés à Rio de Janeiro.
Mais, comme ils ont une valeur de plusieurs millions, vous pensez
qu'ils sont bien accompagnés. Un employé, choisi par l'intendant,
quatre soldats à cheval du régiment de la province et dix hommes à
pied forment le convoi. Ils se rendent d'abord à Villa-Rica, où le
général commandant appose son cachet sur les sacs, et le convoi
reprend sa route vers Rio de Janeiro. J'ajoute que, pour plus de
précaution, le départ est toujours tenu secret. Or, en 1826, un
jeune employé, nommé Dacosta, âgé de vingt-deux à vingt-trois ans
au plus, qui, depuis quelques années, travaillait à Tijuco dans
les bureaux du gouverneur général, combina le coup suivant. Il
s'entendit avec une troupe de contrebandiers et leur apprit le
jour du départ du convoi. Des mesures furent prises par ces
malfaiteurs, qui étaient nombreux et bien armés. Au-delà de
Villa-Rica, pendant la nuit du 22 janvier, la bande tomba à
l'improviste sur les soldats qui escortaient les diamants. Ceux-ci
se défendirent courageusement; mais ils furent massacrés, à
l'exception d'un seul, qui, bien que grièvement blessé, put
s'échapper et rapporta la nouvelle de cet horrible attentat.
L'employé qui les accompagnait n'avait pas été plus épargné que
les soldats de l'escorte. Tombé sous les coups des malfaiteurs, il
avait été entraîné et jeté sans doute dans quelque précipice, car
son corps ne fut jamais retrouvé.

Et ce Dacosta? demanda Joam Garral.

--Eh bien, son crime ne lui profita pas. Par suite de différentes
circonstances, les soupçons ne tardèrent pas à se porter sur lui.
Il fut accusé d'avoir mené toute cette affaire. En vain prétendit-il
qu'il était innocent. Grâce à sa situation, il était en mesure
de connaître le jour où le départ du convoi devait s'effectuer.
Lui seul avait pu prévenir la bande de malfaiteurs. Il fut accusé,
arrêté, jugé, condamné à mort. Or, une pareille condamnation
entraînait l'exécution dans les vingt-quatre heures.

--Ce malheureux fut-il exécuté? demanda Fragoso.

--Non, répondit Torrès. On l'avait enfermé dans la prison de
Villa-Rica, et, pendant la nuit, quelques heures seulement avant
l'exécution, soit qu'il eût agi seul, soit qu'il eût été aidé par
plusieurs de ses complices, il parvint à s'échapper.

--Depuis, on n'a plus jamais entendu parler de cet homme? demanda
Joam Garral.

--Jamais! répondit Torrès. Il aura quitté le Brésil, et
maintenant, sans doute, il mène joyeuse vie en pays lointain, avec
le produit du vol qu'il aura su réaliser.

--Puisse-t-il avoir vécu misérablement, au contraire! répondit
Joam Garral.

--Et puisse Dieu lui avoir donné le remords de son crime!» ajouta
le padre Passanha.

À ce moment, les convives s'étaient levés de table, et, le dîner
achevé, tous sortirent pour aller respirer l'air du soir. Le
soleil s'abaissait sur l'horizon, mais une heure devait s'écouler
encore, avant que la nuit ne fût faite.

«Ces histoires-là ne sont pas gaies, dit Fragoso, et notre dîner
de fiançailles avait mieux commencé!

--Mais c'est votre faute, monsieur Fragoso, répondit Lina.

--Comment, ma faute?

--Oui! c'est vous qui avez continué à parler de ce district et de
ces diamants, dont nous n'avons que faire!

--C'est ma foi vrai! répondit Fragoso, mais je ne pensais pas que
cela finirait de cette façon!

--Vous êtes donc le premier coupable!

--Et le premier puni, mademoiselle Lina, puisque je ne vous ai
pas entendue rire au dessert!»

Toute la famille se dirigeait alors vers l'avant de la jangada.
Manoel et Benito marchaient l'un près de l'autre, sans se parler.
Yaquita et sa fille les suivaient, silencieuses aussi, et tous
ressentaient une inexplicable impression de tristesse, comme s'ils
eussent pressenti quelque grave éventualité.

Torrès se tenait auprès de Joam Garral, qui, la tête inclinée,
semblait profondément abîmé dans ses réflexions, et, à ce moment,
lui mettant la main sur l'épaule:

«Joam Garral, lui dit-il, pourrais-je avoir avec vous un quart
d'heure d'entretien?» Joam Garral regarda Torrès. «Ici? répondit-il.

Non! en particulier!

Venez donc!» Tous deux retournèrent vers la maison, y rentrèrent,
et la porte se referma sur eux.

Il serait difficile de dépeindre ce que chacun éprouva, lorsque
Joam Garral et Torrès eurent quitté la place. Que pouvait-il y
avoir de commun entre cet aventurier et l'honnête fazender
d'Iquitos? Il y avait comme la menace d'un épouvantable malheur
suspendu sur toute cette famille, et personne n'osait
s'interroger.

«Manoel, dit Benito, en saisissant le bras de son ami qu'il
entraîna, quoi qu'il arrive, cet homme débarquera demain à Manao!

Oui!... il le faut!... répondit Manoel.

Et si par lui... oui! par lui, quelque malheur arrive à mon
père... je le tuerai!»



CHAPITRE VINGTIÈME
ENTRE CES DEUX HOMMES

Depuis un instant, seuls dans cette chambre où personne ne pouvait
ni les entendre ni les voir, Joam Garral et Torrès se regardaient,
sans prononcer un seul mot. L'aventurier hésitait-il donc à
parler? Comprenait-il que Joam Garral ne répondrait que par un
silence dédaigneux aux demandes qui lui seraient faites?

Oui, sans doute! Aussi, Torrès n'interrogea-t-il pas. Au début de
cette conversation, il fut affirmatif, il prit le rôle d'un
accusateur.

«Joam, dit-il, vous ne vous appelez pas Garral, vous vous appelez
Dacosta.»

À ce nom criminel que lui donnait Torrès, Joam Garral ne put
retenir un léger frémissement, mais il ne répondit rien.

«Vous êtes Joam Dacosta, reprit Torrès, employé, il y a vingt-trois
ans, dans les bureaux du gouverneur général de Tijuco, et
c'est vous qui avez été condamné dans cette affaire de vol et
d'assassinat!»

Nulle réponse de Joam Garral, dont le calme étrange avait lieu de
surprendre l'aventurier. Celui-ci se trompait-il donc en accusant
son hôte? Non! puisque Joam Garral ne bondissait pas devant ces
terribles accusations. Sans doute, il se demandait où en voulait
venir Torrès.

«Joam Dacosta, reprit celui-ci, je le répète, c'est vous qui avez
été poursuivi dans l'affaire des diamants, convaincu du crime,
condamné à mort, et c'est vous qui vous êtes échappé de la prison
de Villa-Rica, quelques heures avant l'exécution! Répondrez-vous?»

Un assez long silence suivit cette demande directe que venait de
faire Torrès. Joam Garral, toujours calme, était allé s'asseoir.
Son coude reposait sur une petite table, et il regardait fixement
son accusateur, sans baisser la tête.

«Répondrez-vous? reprit Torrès.

--Quelle réponse attendez-vous de moi? dit simplement Joam
Garral.

--Une réponse, répliqua lentement Torrès, qui m'empêche d'aller
trouver le chef de police de Manao, et de lui dire: Un homme est
là, dont l'identité sera facile à établir, qui sera reconnu, même
après vingt-trois années d'absence, et cet homme, c'est
l'instigateur du vol des diamants de Tijuco, c'est le complice des
assassins des soldats de l'escorte, c'est le condamné qui s'est
soustrait au supplice, c'est Joam Garral, dont le vrai nom est
Joam Dacosta.

--Ainsi, dit Joam Garral, je n'aurais rien à craindre de vous,
Torrès, si je vous faisais la réponse que vous attendez?

--Rien, car alors, ni vous ni moi, nous n'aurions intérêt à
parler de cette affaire.

Ni vous, ni moi? répondit Joam Garral. Ce n'est donc pas avec de
l'argent que je dois acheter votre silence?

--Non, quelle que soit la somme que vous m'offriez!

--Que voulez-vous donc alors?

Joam Garral, répondit Torrès, voici quelle est ma proposition. Ne
vous hâtez pas d'y répondre par un refus formel, et rappelez-vous
que vous êtes en mon pouvoir.

Quelle est cette proposition?» demanda Joam Garral.

Torrès se recueillit un instant. L'attitude de ce coupable, dont
il tenait la vie, était bien faite pour le surprendre. Il
s'attendait à quelque débat violent, à des supplications, à des
larmes... Il avait devant lui un homme convaincu des plus grands
crimes, et cet homme ne bronchait pas. Enfin, se croisant les
bras:

«Vous avez une fille, dit-il. Cette fille me plaît, et je veux
l'épouser.»

Sans doute, Joam Garral s'attendait à tout de la part d'un tel
homme, et cette demande ne lui fit rien perdre de son calme.

«Ainsi, dit-il, l'honorable Torrès veut entrer dans la famille
d'un assassin et d'un voleur?

--Je suis seul juge de ce qu'il me convient de faire, répondit
Torrès. Je veux être le gendre de Joam Garral, et je le serai.

--Vous n'ignorez pourtant pas, Torrès, que ma fille va épouser
Manoel Valdez?

--Vous vous dégagerez vis-à-vis de Manoel Valdez.

--Et si ma fille refuse?

--Vous lui direz tout, et, je la connais, elle consentira,
répondit impudemment Torrès.

--Tout?

--Tout, s'il le faut. Entre ses propres sentiments et l'honneur
de sa famille, la vie de son père, elle n'hésitera pas!

--Vous êtes un bien grand misérable, Torrès! dit tranquillement
Joam Garral, que son sang-froid n'abandonnait pas.

--Un misérable et un assassin sont faits pour s'entendre!» À ces
mots, Joam Garral se leva, et, allant à l'aventurier qu'il regarda
bien en face:

«Torrès, dit-il, si vous demandez à entrer dans la famille de Joam
Dacosta, c'est que vous savez que Joam Dacosta est innocent du
crime pour lequel il a été condamné!

--Vraiment!

--Et j'ajoute, reprit Joam Garral, c'est que vous avez la preuve
de son innocence, et que, cette innocence, vous vous réservez de
la proclamer le jour où vous aurez épousé sa fille!

--Jouons franc jeu, Joam Garral, répondit Torrès en baissant la
voix, et, quand vous m'aurez entendu, nous verrons si vous oserez
me refuser votre fille!

--Je vous écoute, Torrès.

--Eh bien, oui, dit l'aventurier en retenant à demi ses paroles,
comme s'il eût eu regret de les laisser s'échapper de ses lèvres,
oui, vous êtes innocent! Je le sais, car je connais le véritable
coupable, et je suis en mesure de prouver votre innocence!

--Et le misérable qui a commis le crime?...

--Il est mort.

--Mort! s'écria Joam Garral, que ce mot fit pâlir malgré lui,
comme s'il lui eût enlevé tout pouvoir de jamais se réhabiliter.

--Mort, répondit Torrès; mais cet homme, que j'ai connu longtemps
après le crime, et sans que je susse qu'il fût criminel, avait
écrit tout au long, de sa main, le récit de cette affaire des
diamants, afin d'en conserver jusqu'aux moindres détails. Sentant
sa fin approcher, il fut pris de remords. Il savait où s'était
réfugié Joam Dacosta, sous quel nom l'innocent s'était refait une
vie nouvelle. Il savait qu'il était riche, au milieu d'une famille
heureuse, mais il savait aussi qu'il devait lui manquer le
bonheur! Eh bien, ce bonheur, il voulut le lui rendre avec
l'honorabilité à laquelle il avait droit!... Mais la mort
venait... il me chargea, moi, son compagnon, de faire ce qu'il ne
pourrait plus faire!... Il me remit les preuves de l'innocence de
Dacosta, afin de les lui faire parvenir, et mourut.

--Le nom de cet homme! s'écria Joam Garral, d'un ton qu'il ne put
maîtriser.

--Vous le saurez, quand je serai de votre famille!

--Et cet écrit?...»

Joam Garral fut sur le point de se jeter sur Torrès, pour le
fouiller, pour lui arracher cette preuve de son innocence.

«Cet écrit, il est en lieu sûr, répondit Torrès, et vous ne
l'aurez qu'après que votre fille sera devenue ma femme.
Maintenant, me la refusez-vous encore?

--Oui, répondit Joam Garral. Mais, en échange de cet écrit, la
moitié de ma fortune est à vous!

--La moitié de votre fortune! s'écria Torrès! Je l'accepte, à la
condition que Minha me l'apportera en mariage!

--Et c'est ainsi que vous respectez les volontés d'un mourant,
d'un criminel que le remords a touché, et qui vous a chargé de
réparer, autant qu'il était en lui, le mal qu'il a fait!

--C'est ainsi.

--Encore une fois, Torrès, s'écria Joam Garral, vous êtes un
grand misérable!

--Soit.

--Et, comme je ne suis pas un criminel, moi, nous ne sommes pas
faits pour nous entendre!

--Ainsi, vous refusez?...

--Je refuse!

--C'est votre perte, alors, Joam Garral. Tout vous accuse dans
l'instruction déjà faite! Vous êtes condamné à mort, et, vous le
savez, dans les condamnations pour crimes de ce genre, le
gouvernement s'est interdit jusqu'au droit de commuer les peines.
Dénoncé, vous êtes pris! Pris, vous êtes exécuté... et je vous
dénonce!»

Si maître qu'il fût de lui, Joam Garral ne pouvait plus se
contenir. Il allait s'élancer sur Torrès...

Un geste de ce coquin fit tomber sa colère.

«Prenez garde, dit Torrès. Votre femme ne sait pas qu'elle est la
femme de Joam Dacosta, vos enfants ne savent pas qu'ils sont les
enfants de Joam Dacosta, et vous allez le leur apprendre!»

Joam Garral s'arrêta. Il reprit tout son empire sur lui-même, et
ses traits recouvrèrent leur calme habituel.

«Cette discussion a trop duré, dit-il en marchant vers la porte,
et je sais ce qu'il me reste à faire!

Prenez garde, Joam Garral!» dit une dernière fois Torrès, qui ne
pouvait croire que son ignoble procédé de chantage eût échoué.

Joam Garral ne lui répondit pas. Il repoussa la porte qui
s'ouvrait sous la véranda, il fit signe à Torrès de le suivre, et
tous deux s'avancèrent vers le centre de la jangada, où la famille
était réunie.

Benito, Manoel, tous, sous l'impression d'une anxiété profonde,
s'étaient levés. Ils pouvaient voir que le geste de Torrès était
encore menaçant, et que le feu de la colère brillait dans ses
yeux.

Par un extraordinaire contraste, Joam Garral était maître de lui,
presque souriant. Tous deux s'arrêtèrent devant Yaquita et les
siens. Personne n'osait leur adresser la parole. Ce fut Torrès
qui, d'une voix sourde et avec son impudence habituelle, rompit ce
pénible silence. «Une dernière fois, Joam Garral, dit-il, je vous
demande une dernière réponse!

Ma réponse, la voici.»

Et s'adressant à sa femme: «Yaquita, dit-il, des circonstances
particulières m'obligent à modifier ce que nous avions décidé
antérieurement pour le mariage de Minha et de Manoel.

Enfin!» s'écria Torrès. Joam Garral, sans lui répondre, laissa
tomber sur l'aventurier un regard du plus profond dédain.

Mais, à ces paroles, Manoel avait senti son coeur battre à se
rompre. La jeune fille s'était levée, toute pâle, comme si elle
eût cherché un appui du côté de sa mère. Yaquita lui ouvrait ses
bras pour la protéger, pour la défendre!

«Mon père! s'écria Benito, qui avait été se placer entre Joam
Garral et Torrès, que voulez-vous dire?

--Je veux dire, répondit Joam Garral en élevant la voix
qu'attendre notre arrivée au Para pour marier Minha et Manoel,
c'est trop attendre! Le mariage se fera ici même, dès demain, sur
la jangada, par les soins du padre Passanha, si, après une
conversation que je vais avoir avec Manoel, il lui convient comme
à moi de ne pas différer davantage!

--Ah! mon père, mon père!... s'écria le jeune homme.

--Attends encore pour m'appeler ainsi, Manoel répondit Joam
Garral, d'un ton d'indicible souffrance. En ce moment, Torrès, qui
s'était croisé les bras, promenait sur toute la famille un regard
d'une insolence sans égale.

«Ainsi, c'est votre dernier mot, dit-il en étendant la main vers
Joam Garral.

--Non, ce n'est pas mon dernier mot.

--Quel est-il donc?

Le voici, Torrès! Je suis maître ici! Vous allez, s'il vous plaît,
et même s'il ne vous plaît pas, quitter la jangada à l'instant
même!

Oui, à l'instant, s'écria Benito, on je le jette par-dessus le
bord!»

Torrès haussa les épaules.

«Pas de menaces, dit-il, elles sont inutiles! À moi aussi il me
convient de débarquer et sans retard. Mais vous vous souviendrez
de moi, Joam Garral! Nous ne serons pas longtemps sans nous
revoir!

--S'il ne dépend que de moi, répondit Joam Garral, nous nous
reverrons et plus tôt peut-être que vous ne l'auriez voulu! Je
serai demain chez le juge de droit Ribeiro, le premier magistrat
de la province, que j'ai prévenu de mon arrivée à Manao. Si vous
l'osez, venez m'y retrouver!

--Chez le juge Ribeiro!... répondit Torrès, évidemment
décontenancé.

Chez le juge Ribeiro», répondit Joam Garral.

Montrant alors la pirogue à Torrès, avec un geste de suprême
mépris, Joam Garral chargea quatre de ses gens de le débarquer
sans retard sur le point le plus rapproché de l'île.

Le misérable, enfin, disparut.

La famille, frémissante encore, respectait le silence de son chef.
Mais Fragoso, ne se rendant compte qu'à demi de la gravité de la
situation et emporté par son brio ordinaire, s'était approché de
Joam Garral.

«Si le mariage de mademoiselle Minha et de monsieur Manoel se fait
dès demain, sur la jangada...

Le vôtre s'y fera en même temps, mon ami, répondit avec douceur
Joam Garral.» Et, faisant un signe à Manoel, il se retira dans sa
chambre avec lui.

L'entretien de Joam Garral et de Manoel durait depuis une demi-heure,
qui avait paru un siècle à la famille, lorsque la porte de
l'habitation se rouvrit enfin.

Manoel en sortit seul.

Ses regards brillaient d'une généreuse résolution.

Allant à Yaquita, il lui dit: «Ma mère!» à Minha, il dit: «Ma
femme», à Benito, il dit: «Mon frère», et se tournant vers Lina et
Fragoso, il dit à tous: «À demain!»

Il savait tout ce qui s'était passé entre Joam Garral et Torrès.
Il savait que, comptant sur l'appui du juge Ribeiro par suite
d'une correspondance qu'il avait eue avec lui depuis une année,
sans en parler aux siens, Joam Garral était enfin parvenu à
l'éclairer et à le convaincre de son innocence. Il savait que Joam
Garral avait résolument entrepris ce voyage dans le seul but de
faire réviser l'odieux procès dont il avait été victime, et de ne
pas laisser peser sur son gendre et sur sa fille le poids de la
terrible situation qu'il avait pu et dû accepter trop longtemps
pour lui-même!

Oui, Manoel savait tout cela, mais il savait aussi que Joam
Garral, ou plutôt Joam Dacosta, était innocent, que son malheur
même venait de le lui rendre plus cher et plus sacré!

Ce qu'il ne savait pas, c'était que la preuve matérielle de
l'innocence du fazender existait, et que cette preuve était entre
les mains de Torrès. Joam Garral avait voulu réserver pour le juge
l'usage de cette preuve, qui devait l'innocenter, si l'aventurier
avait dit vrai.

Manoel se borna donc à annoncer qu'il allait se rendre chez le
padre Passanha, afin de le prier de tout préparer pour les deux
mariages.

Le lendemain, le 24 août, une heure à peine avant celle où la
cérémonie allait s'accomplir, une grande pirogue, qui s'était
détachée de la rive gauche du fleuve, accostait la jangada.

Une douzaine de pagayeurs l'avaient rapidement amenée de Manao,
et, avec quelques agents, elle portait le chef de police, qui se
fit connaître et monta à bord.

À ce moment, Joam Garral et les siens, déjà parés pour la fête,
sortaient de l'habitation.

«Joam Garral! demanda le chef de police.

Me voici, répondit Joam Garral.

Joam Garral, répondit le chef de police, vous avez été aussi Joam
Dacosta! Ces deux noms ont été portés par un même homme! Je vous
arrête.»

À ces mots, Yaquita et Minha, frappées de stupeur, s'étaient
arrêtées, sans pouvoir faire un mouvement. «Mon père, un
assassin!» s'écria Benito, qui allait s'élancer vers Joam Garral.
D'un geste, son père lui imposa silence.

«Je ne me permettrai qu'une seule question, dit Joam Garral d'une
voix ferme, en s'adressant au chef de police. Le mandat en vertu
duquel vous m'arrêtez, a-t-il été lancé contre moi par le juge de
droit de Manao, par le juge Ribeiro?

--Non, répondit le chef de police, il m'a été remis, avec ordre
de l'exécuter sur-le-champ, par son remplaçant. Le juge Ribeiro,
frappé d'apoplexie hier dans la soirée, est mort cette nuit même à
deux heures, sans avoir repris connaissance.

--Mort! s'écria Joam Garral, un instant atterré par cette
nouvelle, mort!... mort!» Mais bientôt, relevant la tête, il
s'adressa à sa femme et à ses enfants:

«Le juge Ribeiro, dit-il, savait seul que j'étais innocent, mes
bien-aimés! La mort de ce juge peut m'être fatale, mais ce n'est
pas une raison pour moi de désespérer!»

Et se tournant vers Manoel:

«À la grâce de Dieu, lui dit-il. Il s'agit de voir, maintenant, si
la vérité peut redescendre du ciel sur la terre!»

Le chef de police avait fait un signe à ses agents, qui
s'avançaient pour s'emparer de Joam Garral.

«Mais parlez donc, mon père! s'écria Benito, fou de désespoir.
Dites un mot, et nous aurons raison, fût-ce par la force, de
l'horrible méprise dont vous êtes victime!

--Il n'y a pas ici de méprise, mon fils, répondit Joam Garral.
Joam Dacosta et Joam Garral ne font qu'un. Je suis, en effet, Joam
Dacosta! Je suis l'honnête homme qu'une erreur judiciaire a
condamné injustement à mort, il y a vingt-trois ans, à la place du
vrai coupable. De ma complète innocence, mes enfants, une fois
pour toutes, j'en jure devant Dieu, sur vos têtes et sur celle de
votre mère!

--Toute communication entre vous et les vôtres vous est
interdite, dit alors le chef de police. Vous êtes mon prisonnier,
Joam Garral, et j'exécuterai mon mandat dans toute sa rigueur.»

Joam Garral, contenant du geste ses enfants et ses serviteurs
consternés:

«Laissez faire la justice des hommes, dit-il, en attendant la
justice de Dieu!»

Et, la tête haute, il s'embarqua dans la pirogue.

Il semblait, en vérité, que de tous les assistants, Joam Garral
fût le seul que cet effroyable coup de foudre, tombé si
inopinément sur sa tête, n'eût pas écrasé!

DEUXIÈME ÉPISODE



CHAPITRE PREMIER
MANAO

La ville de Manao est exactement située par 3°8'4'' de latitude
australe et 67°27' de longitude à l'ouest du méridien de Paris.
Quatre cent vingt lieues kilométriques la séparent de Bélem, et
dix kilomètres, seulement, de l'embouchure du rio Negro.

Manao n'est pas bâtie au bord du fleuve des Amazones. C'est sur la
rive gauche du rio Negro,--le plus important, le plus
remarquable des tributaires de la grande artère brésilienne--,
que s'élève cette capitale de la province, dominant la campine
environnante du pittoresque ensemble de ses maisons privées et de
ses édifices publics.

Le rio Negro, découvert, en 1645, par l'Espagnol Favella, prend sa
source au flanc des montagnes situées, dans le nord-ouest, entre
le Brésil et la Nouvelle-Grenade, au mur même de la province de
Popayan, et il est mis en communication avec l'Orénoque, c'est-à-dire
avec les Guyanes, par deux de ses affluents, le Pimichim et le
Cassiquaire.

Après un superbe cours de dix-sept cents kilomètres, le rio Negro
vient, par une embouchure de onze cents toises, épancher ses eaux
noires dans l'Amazone, mais sans qu'elles s'y confondent sur un
espace de plusieurs milles, tant leur déversion est active et
puissante. En cet endroit, les pointes de ses deux rives s'évasent
et forment, une vaste baie, profonde de quinze lieues, qui s'étend
jusqu'aux îles Anavilhanas.

C'est là, dans l'une de ces étroites indentations, que se creuse
le port de Manao. De nombreuses embarcations s'y rencontrent, les
unes mouillées au courant du fleuve, attendant un vent favorable,
les autres en réparation dans les nombreux iguarapés ou canaux qui
sillonnent capricieusement la ville et lui dorment un aspect
quelque peu hollandais.

Avec l'escale des bateaux à vapeur, qui ne va pas tarder à
s'établir près de la jonction des deux fleuves, le commerce de
Manao doit sensiblement s'accroître. En effet, bois de
construction et d'ébénisterie, cacao, caoutchouc, café,
salsepareille, canne à sucre, indigo, noix de muscade, poisson
salé, beurre de tortue, ces divers objets trouvent là de nombreux
cours d'eau pour les transporter en toutes directions: le rio
Negro au nord et à l'ouest, la Madeira au sud et à l'ouest,
l'Amazone, enfin, qui se déroule vers l'est jusqu'au littoral de
l'Atlantique. La situation de cette ville est donc heureuse entre
toutes et doit contribuer puissamment à sa prospérité.

Manao,--ou Manaos--, se nommait autrefois Moura, puis s'est
appelée Barra de Rio-Negro. De 1757 à 1804, elle fit seulement
partie de la capitainerie qui portait le nom du grand affluent
dont elle occupait l'embouchure. Mais, depuis 1826, devenue la
capitale de cette vaste province des Amazones, elle a emprunté son
nouveau nom à une tribu de ces Indiens qui habitaient jadis les
territoires du Centre-Amérique.

Plusieurs fois des voyageurs, mal informés, ont confondu cette
ville avec la fameuse Manoa, sorte de cité fantastique, élevée,
disait-on, près du lac légendaire de Parima, qui paraît n'être que
le Branco supérieur, c'est-à-dire un simple affluent du rio Negro.
Là était cet empire de l'El Dorado, dont chaque matin, s'il faut
en croire les fables du pays, le souverain se faisait couvrir de
poudre d'or, tant ce précieux métal, que l'on ramassait à la
pelle, abondait sur ces terrains privilégiés. Mais, vérification
faite, il a fallu en rabattre, et toute cette prétendue richesse
aurifère se réduit à la présence de nombreuses micacées sans
valeur, qui avaient trompé les avides regards des chercheurs d'or.

En somme, Manao n'a rien des splendeurs fabuleuses de cette
mythologique capitale de l'El Dorado. Ce n'est qu'une ville de
cinq mille habitants environ, parmi lesquels on compte au moins
trois mille employés. De là, un certain nombre de bâtiments civils
à l'usage de ces fonctionnaires: chambre législative, palais de la
présidence, trésorerie générale, hôtel des postes, douane, sans
compter un collège qui fut fondé en 1848, et un hôpital qui venait
d'être créé en 1851. Qu'on y ajoute un cimetière, occupant le
versant oriental de la colline où fut élevée, en 1669, contre les
pirates de l'Amazone, une forteresse maintenant détruite, et l'on
saura à quoi s'en tenir sur l'importance des établissements civils
de la cité.

Quant aux édifices religieux, il serait difficile d'en nommer plus
de deux: la petite église de la Conception et la chapelle de
Notre-Dame des Remèdes, bâtie presque en rase campagne sur une
tumescence qui domine Manao.

C'est peu pour une ville d'origine espagnole. À ces deux monuments
il convient d'ajouter encore un couvent de Carmélites, incendié en
1850, et dont il ne reste plus que des ruines.

La population de Manao ne s'élève qu'au chiffre qui a été indiqué
plus haut, et, en dehors des fonctionnaires, employés et soldats,
elle se compose plus particulièrement de négociants portugais et
d'Indiens appartenant aux diverses tribus du Rio-Negro.

Trois rues principales, assez irrégulières, desservent la ville;
elles portent des noms significatifs dans le pays et qui ont bien
leur couleur: c'est la rue Dieu-le-Père, la rue Dieu-le-Fils et la
rue Dieu-le-Saint-Esprit. En outre, vers le couchant s'allonge une
magnifique avenue d'orangers centenaires, que respectèrent
religieusement les architectes qui, de l'ancienne cité, firent la
cité nouvelle.

Autour de ces rues principales s'entrecroisent un réseau de
ruelles non pavées, coupées successivement par quatre canaux que
desservent des passerelles en bois. En de certains endroits, ces
iguarapés promènent leurs eaux sombres au milieu de grands
terrains vagues, semés d'herbes folles et de fleurs aux couleurs
éclatantes: ce sont autant de squares naturels, ombragés d'arbres
magnifiques, parmi lesquels domine le «sumaumeira», ce gigantesque
végétal habillé d'une écorce blanche, et dont le large dôme
s'arrondit en parasol au-dessus d'une noueuse ramure.

Quant aux diverses habitations privées, il faut les chercher parmi
quelques centaines de maisons assez rudimentaires, les unes
couvertes de tuiles, les autres coiffées des feuilles juxtaposées
du palmier, avec la saillie de leurs miradors et l'avant-corps de
leurs boutiques, qui sont pour la plupart tenues par des
négociants portugais.

Et quelle espèce de gens voit-on sortir aux heures de la
promenade, aussi bien de ces édifices publics que de ces
habitations particulières? Des hommes de haute mine, avec
redingote noire, chapeau de soie, souliers vernis, gants de
couleur fraîche, diamants au noeud de leur cravate; des femmes en
grandes et tapageuses toilettes, robes à falbalas, chapeaux à la
dernière mode; des Indiens, enfin, qui, eux aussi, sont en train
de s'européaniser, de manière à détruire tout ce qui pouvait
rester de couleur locale dans cette partie moyenne du bassin de
l'Amazone.

Telle est Manao, qu'il fallait sommairement faire connaître au
lecteur pour les besoins de cette histoire. Là, le voyage de la
jangada, si tragiquement interrompu, venait de se trouver coupé au
milieu du long parcours qu'elle devait accomplir; là allaient se
dérouler, en peu de temps, les péripéties de cette mystérieuse
affaire.



CHAPITRE DEUXIÈME
LES PREMIERS INSTANTS

À peine la pirogue qui emmenait Joam Garral, ou plutôt Joam
Dacosta,--il convient de lui restituer ce nom--, avait-elle
disparu, que Benito s'était avancé vers Manoel.

«Que sais-tu? lui demanda-t-il.

--Je sais que ton père est innocent! Oui! Innocent! répéta
Manoel, et qu'une condamnation capitale l'a frappé, il y a
vingt-trois ans, pour un crime qu'il n'avait pas commis!

--Il t'a tout dit, Manoel?

--Tout, Benito! répondit le jeune homme. L'honnête fazender ne
voulait pas que rien de son passé fût caché à celui qui allait
devenir son second fils, en épousant sa fille!

--Et la preuve de son innocence, mon père peut-il enfin la
produire au grand jour?

--Cette preuve, Benito, elle est toute dans ces vingt-trois ans
d'une vie honorable et honorée, toute dans cette démarche de Joam
Dacosta, qui venait dire à la justice: «Me voici! Je ne veux plus
de cette fausse existence! Je ne veux plus me cacher sous un nom
qui n'est pas mon vrai nom! Vous avez condamné un innocent!
Réhabilitez-le!»

--Et mon père... lorsqu'il te parlait ainsi... tu n'as pas un
instant hésité à le croire? s'écria Benito.

Pas un instant, frère!» répondit Manoel.

Les mains des deux jeunes gens se confondirent dans une même et
cordiale étreinte.

Puis Benito allant au padre Passanha:

«Padre, lui dit-il, emmenez ma mère et ma soeur dans leurs
chambres! Ne les quittez pas de toute la journée! Personne ici ne
doute de l'innocence de mon père, personne... vous le savez!
Demain, ma mère et moi nous irons trouver le chef de police. On ne
nous refusera pas l'autorisation d'entrer dans la prison. Non! ce
serait trop cruel! Nous reverrons mon père, et nous déciderons
quelles démarches il faut faire pour arriver à obtenir sa
réhabilitation!»

Yaquita était presque inerte; mais cette vaillante femme, d'abord
terrassée par ce coup soudain, allait bientôt se relever. Yaquita
Dacosta serait ce qu'avait été Yaquita Garral. Elle ne doutait pas
de l'innocence de son mari. Il ne lui venait même pas à la pensée
que Joam Dacosta fût blâmable de l'avoir épousée sous ce nom qui
n'était pas le sien. Elle ne pensait qu'à toute cette vie de
bonheur que lui avait faite cet honnête homme, injustement frappé!
Oui! le lendemain elle serait à la porte de sa prison, et elle ne
la quitterait pas qu'elle ne lui eût été ouverte!

Le padre Passanha l'emmena avec sa fille, qui ne pouvait retenir
ses larmes, et tous trois s'enfermèrent dans l'habitation.

Les deux jeunes gens se retrouvèrent seuls.

«Et maintenant, dit Benito, il faut, Manoel, que je sache tout ce
que t'a dit mon père.

--Je n'ai rien à te cacher, Benito.

--Qu'était venu faire Torrès à bord de la jangada?

--Vendre à Joam Dacosta le secret de son passé.

--Ainsi, quand nous avons rencontré Torrès dans les forêts
d'Iquitos, son dessein était déjà formé d'entrer en relation avec
mon père?

--Ce n'est pas douteux, répondit Manoel. Le misérable se
dirigeait alors vers la fazenda dans la pensée de se livrer à une
ignoble opération de chantage, préparée de longue main.

--Et lorsque nous lui avons appris, dit Benito, que mon père et
toute sa famille se préparaient à repasser la frontière, il a
brusquement changé son plan de conduite?...

--Oui, Benito, parce que Joam Dacosta, une fois sur le territoire
brésilien, devait être plus à sa merci qu'au-delà de la frontière
péruvienne. Voilà pourquoi nous avons retrouvé Torrès à Tabatinga,
où il attendait, où il épiait notre arrivée.

--Et moi qui lui ai offert de s'embarquer sur la jangada! s'écria
Benito avec un mouvement de désespoir.

--Frère, lui dit Manoel, ne te reproche rien! Torrès nous aurait
rejoints tôt ou tard! Il n'était pas homme à abandonner une
pareille piste! S'il nous eût manqués à Tabatinga, nous l'aurions
retrouvé à Manao!

--Oui! Manoel, tu as raison! Mais il ne s'agit plus du passé,
maintenant... il s'agit du présent!... Pas de récriminations
inutiles! Voyons!...

Et, en parlant ainsi, Benito, passant sa main sur son front,
cherchait à ressaisir tous les détails de cette triste affaire.

«Voyons, demanda-t-il, comment Torrès a-t-il pu apprendre que mon
père avait été condamné, il y a vingt-trois ans, pour cet
abominable crime de Tijuco?

--Je l'ignore, répondit Manoel, et tout me porte à croire que ton
père l'ignore aussi.

--Et, cependant, Torrès avait connaissance de ce nom de Garral
sous lequel se cachait Joam Dacosta?

--Évidemment.

--Et il savait que c'était au Pérou, à Iquitos, que, depuis tant
d'années, s'était réfugié mon père?

--Il le savait, répondit Manoel. Mais comment l'avait-il su, je
ne puis le comprendre!

--Une dernière question, dit Benito.--Quelle proposition Torrès
a-t-il faite à mon père pendant ce court entretien qui a précédé
son expulsion?

--Il l'a menacé de dénoncer Joam Garral comme étant Joam Dacosta,
si celui-ci refusait de lui acheter son silence.

--Et à quel prix?...

--Au prix de la main de sa fille! répondit Manoel sans hésiter,
mais pâle de colère.

--Le misérable aurait osé!... s'écria Benito.

--À cette infâme demande, Benito, tu as vu quelle réponse ton
père a faite!

--Oui, Manoel, oui!... la réponse d'un honnête homme indigné! Il
a chassé Torrès! Mais il ne suffit pas qu'il l'ait chassé! Non!
cela ne me suffit pas! C'est sur la dénonciation de Torrès qu'on
est venu arrêter mon père, n'est-il pas vrai?

--Oui! sur sa dénonciation!

--Eh bien, s'écria Benito, dont le bras menaçant se dirigea vers
la rive gauche du fleuve, il faut que je retrouve Torrès! Il faut
que je sache comment il est devenu maître de ce secret!... Il faut
qu'il me dise s'il le tient du véritable auteur du crime! Il
parlera!... ou s'il refuse de parler... je sais ce qu'il me
restera à faire!

--Ce qu'il restera à faire... à moi comme à toi! ajouta plus
froidement, mais non moins résolument Manoel.

--Non... Manoel... non!... à moi seul!

--Nous sommes frères, Benito, répondit Manoel, et c'est là une
vengeance qui nous appartient à tous deux!» Benito ne répliqua
pas. À ce sujet, évidemment, son parti était irrévocablement pris.
En ce moment, le pilote Araujo, qui venait d'observer l'état du
fleuve, s'approcha des deux jeunes gens. «Avez-vous décidé,
demanda-t-il, si la jangada doit rester au mouillage de l'île
Muras ou gagner le port de Manao?» C'était une question à résoudre
avant la nuit, et elle devait être examinée de près.

En effet, la nouvelle de l'arrestation de Joam Dacosta avait dû
déjà se répandre dans la ville. Qu'elle fût de nature à exciter la
curiosité de la population de Manao, cela n'était pas douteux.
Mais ne pouvait-elle provoquer plus que de la curiosité contre le
condamné, contre l'auteur principal de ce crime de Tijuco, qui
avait eu autrefois un si immense retentissement? Ne pouvait-on
craindre quelque mouvement populaire à propos de cet attentat, qui
n'avait pas même été expié? Devant cette hypothèse, ne valait-il
pas mieux laisser la jangada amarrée près de Muras, sur la rive
droite du fleuve, à quelques milles de Manao?

Le pour et le contre de la question furent pesés.

«Non! s'écria Benito. Rester ici, ce serait paraître abandonner
mon père et douter de son innocence! ce serait sembler craindre de
faire cause commune avec lui! Il faut aller à Manao et sans
retard!

Tu as raison, Benito, répondit Manoel. Partons!»

Araujo, approuvant de la tête, prit ses mesures pour quitter
l'île. La manoeuvre demandait quelque soin. Il s'agissait de
prendre obliquement le courant de l'Amazone doublé par celui du
rio Negro, et de se diriger vers l'embouchure de cet affluent, qui
s'ouvrait à douze milles au-dessous sur la rive gauche.

Les amarres, détachées de l'île, furent larguées. La jangada,
rejetée dans le lit du fleuve, commença à dériver diagonalement.
Araujo, profitant habilement des courbures du courant brisé par
les pointes des berges, put lancer l'immense appareil dans la
direction voulue, en s'aidant des longues gaffes de son équipe.

Deux heures après, la jangada se trouvait sur l'autre bord de
l'Amazone, un peu au-dessus de l'embouchure du rio Negro, et ce
fut le courant qui se chargea de la conduire à la rive inférieure
de la vaste baie ouverte dans la rive gauche de l'affluent.

Enfin, à cinq heures du soir, la jangada était fortement amarrée
le long de cette rive, non pas dans le port même de Manao, qu'elle
n'aurait pu atteindre, sans avoir à refouler un courant assez
rapide, mais à moins d'un petit mille au-dessous.

Le train de bois reposait alors sur les eaux noires du rio Negro,
près d'une assez haute berge, hérissée de cécropias à bourgeons
mordorés, et palissadée de ces roseaux à tiges raides, nommés
«froxas», dont les Indiens font des armes offensives.

Quelques citadins erraient sur cette berge. C'était, à n'en pas
douter, un sentiment de curiosité qui les amenait jusqu'au
mouillage de la jangada. La nouvelle de l'arrestation de Joam
Dacosta n'avait pas tardé à se répandre; mais la curiosité de ces
Manaens n'alla pas jusqu'à l'indiscrétion, et ils se tinrent sur
la réserve.

L'intention de Benito était de descendre à terre, dès le soir
même. Manoel l'en dissuada.

«Attends à demain, lui dit-il. La nuit va venir, et il ne faut pas
que nous quittions la jangada!

Soit! à demain!» répondit Benito.

En ce moment, Yaquita, suivie de sa fille et du padre Passanha,
sortait de l'habitation. Si Minha était encore en larmes, le
visage de sa mère était sec, toute sa personne se montrait
énergique et résolue. On sentait que la femme était prête à tout,
à faire son devoir comme à user de son droit.

Yaquita s'avança lentement vers Manoel: «Manoel, dit-elle, écoutez
ce que j'ai à vous dire, car je vais vous parler comme ma
conscience m'ordonne de le faire.

Je vous écoute!» répondit Manoel.

Yaquita le regarda bien en face. «Hier, dit-elle, après
l'entretien que vous avez eu avec Joam Dacosta, mon mari, vous
êtes venu à moi et vous m'avez appelée: ma mère! Vous avez pris la
main de Minha, et vous lui avez dit: ma femme! Vous saviez tout
alors, et le passé de Joam Dacosta vous était révélé!

--Oui, répondit Manoel, et que Dieu me punisse si, de ma part, il
y a eu une hésitation!...

--Soit, Manoel, reprit Yaquita, mais à ce moment Joam Dacosta
n'était pas encore arrêté. Maintenant la situation n'est plus la
même. Quelque innocent qu'il soit, mon mari est aux mains de la
justice; son passé est dévoilé publiquement; Minha est la fille
d'un condamné à la peine capitale...

--Minha Dacosta ou Minha Garral, que m'importe! s'écria Manoel,
qui ne put se contenir plus longtemps.

--Manoel!» murmura la jeune fille. Et elle serait certainement
tombée, si les bras de Lina n'eussent été là pour la soutenir.

«Ma mère, si vous ne voulez pas la tuer, dit Manoel, appelez-moi
votre fils!

--Mon fils! mon enfant!» Ce fut tout ce que put répondre Yaquita,
et ces larmes, qu'elle refoulait avec tant de peine, jaillirent de
ses yeux.

Tous rentrèrent dans l'habitation. Mais cette longue nuit, pas une
heure de sommeil ne devait l'accourcir pour cette honnête famille,
si cruellement éprouvée!



CHAPITRE TROISIÈME
UN RETOUR SUR LE PASSÉ

C'était une fatalité, cette mort du juge Ribeiro, sur lequel Joam
Dacosta avait la certitude de pouvoir compter absolument!

Avant d'être juge de droit à Manao, c'est-à-dire le premier
magistrat de la province, Ribeiro avait connu Joam Dacosta, à
l'époque où le jeune employé fut poursuivi pour le crime de
l'arrayal diamantin. Ribeiro était alors avocat à Villa-Rica. Ce
fut lui qui se chargea de défendre l'accusé devant les assises. Il
prit cette cause à coeur, il la fit sienne. De l'examen des pièces
du dossier, des détails de l'information, il acquit, non pas une
simple conviction d'office, mais la certitude que son client était
incriminé à tort, qu'il n'avait pris à aucun degré une part
quelconque dans l'assassinat des soldats de l'escorte et le vol
des diamants, que l'instruction avait fait fausse route,--en un
mot, que Joam Dacosta était innocent.

Et pourtant, cette conviction, l'avocat Ribeiro, quels que fussent
son talent et son zèle, ne parvint pas à la faire passer dans
l'esprit du jury. Sur qui pouvait-il détourner la présomption du
crime? Si ce n'était pas Joam Dacosta, placé dans toutes les
conditions voulues pour informer les malfaiteurs de ce départ
secret du convoi, qui était-ce? L'employé, qui accompagnait
l'escorte, avait succombé avec la plupart des soldats, et les
soupçons ne pouvaient se porter sur lui. Tout concourait donc à
faire de Joam Dacosta l'unique et véritable auteur du crime.

Ribeiro le défendit avec une chaleur extrême! Il y mit tout son
coeur!... Il ne réussit pas à le sauver. Le verdict du jury fut
affirmatif sur toutes les questions. Joam Dacosta, convaincu de
meurtre avec l'aggravation de la préméditation, n'obtint même pas
le bénéfice des circonstances atténuantes et s'entendit condamner
à mort.

Aucun espoir ne pouvait rester à l'accusé. Aucune commutation de
peine n'était possible, puisqu'il s'agissait d'un crime relatif à
l'arrayal diamantin. Le condamné était perdu... Mais, pendant la
nuit qui précéda l'exécution, lorsque le gibet était déjà dressé,
Joam Dacosta parvint à s'enfuir de la prison de Villa-Rica... On
sait le reste.

Vingt ans plus tard, l'avocat Ribeiro était nommé juge de droit à
Manao. Au fond de sa retraite, le fazender d'Iquitos apprit ce
changement et vit là une heureuse circonstance, qui pouvait amener
la révision de son procès avec quelques chances de réussite. Il
savait que les anciennes convictions de l'avocat à son sujet
devaient se retrouver intactes dans l'esprit du juge. Il résolut
donc de tout tenter pour arriver à la réhabilitation. Sans la
nomination de Ribeiro aux fonctions de magistrat suprême dans la
province des Amazones, peut-être eût-il hésité, car il n'avait
aucune nouvelle preuve matérielle de son innocence à produire.
Peut-être, quoique cet honnête homme souffrît terriblement d'en
être réduit à se cacher dans l'exil d'Iquitos, peut-être eût-il
demandé au temps d'éteindre plus encore les souvenirs de cette
horrible affaire, mais une circonstance le mit en demeure d'agir
sans plus tarder.

En effet, bien avant que Yaquita ne lui en eût parlé, Joam Dacosta
avait reconnu que Manoel aimait sa fille. Cette union du jeune
médecin militaire et de la jeune fille lui convenait sous tous les
rapports. Il était évident qu'une demande en mariage se ferait un
jour ou l'autre, et Joam ne voulut pas être pris au dépourvu.

Mais alors cette pensée qu'il lui faudrait marier sa fille sous un
nom qui ne lui appartenait pas, que Manoel Valdez, croyant entrer
dans la famille Garral, entrerait dans la famille Dacosta, dont le
chef n'était qu'un fugitif toujours sous le coup d'une
condamnation capitale, cette pensée lui fut intolérable. Non! ce
mariage ne se ferait pas dans ces conditions où s'était accompli
le sien propre! Non! jamais!

On se rappelle ce qui s'était passé à cette époque. Quatre ans
après que le jeune commis, déjà l'associé de Magalhaës, fut arrivé
à la fazenda d'Iquitos, le vieux Portugais avait été rapporté à la
ferme mortellement blessé. Quelques jours seulement lui restaient
à vivre. Il s'effraya à la pensée que sa fille allait rester
seule, sans appui; mais, sachant que Joam et Yaquita s'aimaient,
il voulut que leur union se fît sans retard.

Joam refusa d'abord. Il offrit de rester le protecteur, le
serviteur de Yaquita, sans devenir son mari... Les insistances de
Magalhaës mourant furent telles que toute résistance devint
impossible. Yaquita mit sa main dans la main de Joam, et Joam ne
la retira pas.

Oui! c'était là un fait grave! Oui! Joam Dacosta aurait dû ou tout
avouer ou fuir à jamais cette maison dans laquelle il avait été si
hospitalièrement reçu, cet établissement dont il faisait la
prospérité! Oui! tout dire plutôt que de donner à la fille de son
bienfaiteur un nom qui n'était pas le sien, le nom d'un condamné à
mort pour crime d'assassinat, si innocent qu'il fût devant Dieu!

Mais les circonstances pressaient, le vieux fazender allait
mourir, ses mains se tendirent vers les jeunes gens!... Joam
Dacosta se tut, le mariage s'accomplit, et toute la vie du jeune
fermier fut consacrée au bonheur de celle qui était devenue sa
femme.

«Le jour où je lui avouerai tout, répétait Joam, Yaquita me
pardonnera! Elle ne doutera pas de moi un instant! Mais si j'ai dû
la tromper, je ne tromperai pas l'honnête homme qui voudra entrer
dans notre famille en épousant Minha! Non! plutôt me livrer et en
finir avec cette existence!»

Cent fois, sans doute, Joam Dacosta eut la pensée de dire à sa
femme ce qu'avait été son passé! Oui! l'aveu était sur ses lèvres,
surtout lorsqu'elle le priait de la conduire au Brésil, de faire
descendre à sa fille et à elle ce beau fleuve des Amazones! Il
connaissait assez Yaquita pour être sûr qu'elle ne sentirait pas
s'amoindrir en elle l'affection qu'elle avait pour lui!... Le
courage lui manqua!

Qui ne le comprendrait, en présence de tout ce bonheur de famille
qui s'épanouissait autour de lui, qui était son oeuvre et qu'il
allait peut-être briser sans retour!

Telle fut sa vie pendant de longues années, telle fut la source
sans cesse renaissante de ces effroyables souffrances dont il
garda le secret, telle fut enfin la vie de cet homme, qui n'avait
pas un acte à cacher, et qu'une suprême injustice obligeait à se
cacher lui-même!

Mais enfin le jour où il ne dut plus douter de l'amour de Manoel
pour Minha, où il put calculer qu'une année ne s'écoulerait pas
sans qu'il fût dans la nécessité de donner son consentement à ce
mariage, il n'hésita plus et se mit en mesure d'agir à bref délai.

Une lettre de lui, adressée au juge Ribeiro, apprit en même temps
à ce magistrat le secret de l'existence de Joam Dacosta, le nom
sous lequel il se cachait, l'endroit où il vivait avec sa famille,
et, en même temps, son intention formelle de venir se livrer à la
justice de son pays et de poursuivre la révision d'un procès d'où
sortirait pour lui ou la réhabilitation ou l'exécution de l'unique
jugement rendu à Villa-Rica.

Quels furent les sentiments qui éclatèrent dans le coeur de
l'honnête magistrat? On le devine aisément. Ce n'était plus à
l'avocat que s'adressait l'accusé, c'était au juge suprême de la
province qu'un condamné faisait appel. Joam Dacosta se livrait
entièrement à lui et ne lui demandait même pas le secret.

Le juge Ribeiro, tout d'abord troublé par cette révélation
inattendue, se remit bientôt et pesa scrupuleusement les devoirs
que lui imposait sa situation. C'était à lui qu'incombait la
charge de poursuivre les criminels, et voilà qu'un criminel venait
se remettre entre ses mains. Ce criminel, il est vrai, il l'avait
défendu; il ne doutait pas qu'il eût été injustement condamné; sa
joie avait été grande de le voir échapper par la fuite au dernier
supplice; au besoin même, il eût provoqué, il eût facilité son
évasion!... Mais ce que l'avocat eût fait autrefois, le magistrat
pouvait-il le faire aujourd'hui?

«Eh bien, oui! se dit le juge, ma conscience m'ordonne de ne pas
abandonner ce juste! La démarche qu'il fait aujourd'hui est une
nouvelle preuve de sa non-culpabilité, une preuve morale,
puisqu'il ne peut en apporter d'autres, mais peut-être la plus
convaincante de toutes! Non! je ne l'abandonnerai pas!»

À partir de ce jour, une secrète correspondance s'établit entre le
magistrat et Joam Dacosta. Ribeiro engagea tout d'abord son client
à ne pas se compromettre par un acte imprudent. Il voulait
reprendre l'affaire, revoir le dossier, réviser l'information. Il
fallait savoir si rien de nouveau ne s'était produit dans
l'arrayal diamantin, touchant cette cause si grave. De ces
complices du crime, un de ces contrebandiers qui avaient attaqué
le convoi, n'en était-il pas qui avaient été arrêtés depuis
l'attentat? Des aveux, des demi-aveux ne s'étaient-ils pas
produits? Joam Dacosta, lui, en était toujours et n'en était qu'à
protester de son innocence! Mais cela ne suffisait pas, et le juge
Ribeiro voulait trouver dans les éléments mêmes de l'affaire à qui
en incombait réellement la criminalité.

Joam Dacosta devait donc être prudent. Il promit de l'être. Mais
ce fut une consolation immense, dans toutes ses épreuves, de
retrouver chez son ancien avocat, devenu juge suprême, cette
entière conviction qu'il n'était pas coupable. Oui! Joam Dacosta,
malgré sa condamnation, était une victime, un martyr, un honnête
homme, à qui la société devait une éclatante réparation! Et,
lorsque le magistrat connut le passé du fazender d'Iquitos depuis
sa condamnation, la situation actuelle de sa famille, toute cette
vie de dévouement, de travail, employée sans relâche à assurer le
bonheur des siens, il fut, non pas plus convaincu mais plus
touché, et il se jura de tout faire pour arriver à la
réhabilitation du condamné de Tijuco.

Pendant six mois, il y eut échange de correspondance entre ces
deux hommes.

Un jour, enfin, les circonstances pressant, Joam Dacosta écrivit
au juge Ribeiro:

«Dans deux mois, je serai près de vous, à la disposition du
premier magistrat de la province!

Venez donc!» répondit Ribeiro.

La jangada était prête alors à descendre le fleuve. Joam Dacosta
s'y embarqua avec tous les siens, femmes, enfants, serviteurs.
Pendant le voyage, au grand étonnement de sa femme et de son fils,
on le sait, il ne débarqua que rarement. Le plus souvent, il
restait enfermé dans sa chambre, écrivant, travaillant, non à des
comptes de commerce, mais, sans en rien dire, à cette sorte de
mémoire qu'il appelait: «Histoire de ma vie», et qui devait servir
à la révision de son procès.

Huit jours avant sa nouvelle arrestation, faite sur la
dénonciation de Torrès, qui allait devancer et peut-être anéantir
ses projets, il confiait à un Indien de l'Amazone une lettre par
laquelle il prévenait le juge Ribeiro de sa prochaine arrivée.

Cette lettre partit, elle fut remise à son adresse, et le
magistrat n'attendait plus que Joam Dacosta pour entamer cette
grave affaire qu'il avait espoir de mener à bien.

Dans la nuit qui précéda l'arrivée de la jangada à Manao, une
attaque d'apoplexie frappa le juge Ribeiro. Mais la dénonciation
de Torrès, dont l'oeuvre de chantage venait d'échouer devant la
noble indignation de sa victime, avait été suivie d'effet. Dacosta
était arrêté au milieu des siens, et son vieil avocat n'était plus
là pour le défendre!

Oui! en vérité, c'était là un terrible coup! Quoi qu'il en soit,
le sort en était jeté; il n'y avait plus à reculer.

Joam Dacosta se redressa donc sous ce coup qui le frappait si
inopinément. Ce n'était plus son honneur seulement qui était en
jeu, c'était l'honneur de tous les siens!



CHAPITRE QUATRIÈME
PREUVES MORALES

Le mandat d'arrestation décerné contre Joam Dacosta, dit Joam
Garral, avait été lancé par le suppléant du juge Ribeiro, qui
devait remplir les fonctions de ce magistrat dans la province des
Amazones jusqu'à la nomination de son successeur.

Ce suppléant se nommait Vicente Jarriquez. C'était un petit
bonhomme fort bourru, que quarante ans d'exercice et de procédure
criminelle n'avaient pas contribué à rendre très bienveillant pour
les accusés. Il avait instruit tant d'affaires de ce genre, jugé
et condamné tant de malfaiteurs, que l'innocence d'un prévenu,
quel qu'il fût, lui semblait _a priori_ inadmissible.
Certainement, il ne jugeait pas contre sa conscience, mais sa
conscience, fortement cuirassée, ne se laissait pas facilement
entamer par les incidents de l'interrogatoire ou les arguments de
la défense. Comme beaucoup de présidents d'assises, il réagissait
volontiers contre l'indulgence du jury, et quand, après avoir été
passé au crible des enquêtes, informations, instructions, un
accusé arrivait devant lui, toutes les présomptions étaient, à ses
yeux, pour que cet accusé fût dix fois coupable.

Ce n'était point un méchant homme, cependant, ce Jarriquez.
Nerveux, remuant, loquace, fin, subtil, il était curieux à
observer avec sa grosse tête sur son petit corps, sa chevelure
ébouriffée, que n'eût pas déparée la perruque à mortier des
anciens temps, ses yeux percés à la vrille, dont le regard avait
une étonnante acuité, son nez proéminent, avec lequel il aurait
certainement gesticulé pour peu qu'il eût été mobile, ses oreilles
écartées afin de mieux saisir tout ce qui se disait même hors de
la portée ordinaire d'un appareil auditif, ses doigts tapotant
sans cesse sur la table du tribunal, comme ceux d'un pianiste qui
s'exerce à la muette, son buste trop long pour ses jambes trop
courtes, et ses pieds qu'il croisait et décroisait incessamment
lorsqu'il trônait sur son fauteuil de magistrat.

Dans la vie privée, le juge Jarriquez, célibataire endurci, ne
quittait ses livres de droit criminel que pour la table qu'il ne
dédaignait pas, le whist qu'il appréciait fort, les échecs où il
était passé maître, et surtout les jeux de casse-tête chinois,
énigmes, charades, rébus, anagrammes, logogriphes et autres, dont,
comme plus d'un magistrat européen,--vrais sphynx par goût comme
par profession--, il faisait son passe-temps principal.

C'était un original, on le voit, et l'on voit aussi combien Joam
Dacosta allait perdre à la mort du juge Ribeiro, puisque sa cause
venait devant ce peu commode magistrat. Dans l'espèce, d'ailleurs,
la tâche de Jarriquez était très simplifiée. Il n'avait point à
faire office d'enquêteur ou d'instructeur, non plus qu'à diriger
des débats, à provoquer un verdict, à faire application d'articles
du Code pénal, ni enfin à prononcer un condamnation.
Malheureusement pour le fazender d'Iquitos, tant de formalités
n'étaient plus nécessaires. Joam Dacosta avait été arrêté, jugé,
condamné, il y avait vingt-trois ans, pour le crime de Tijuco, la
prescription n'avait pas encore couvert sa condamnation, aucune
demande en commutation de peine ne pouvait être introduite, aucun
pourvoi en grâce ne pouvait être accueilli. Il ne s'agissait donc,
en somme, que d'établir son identité, et, sur l'ordre d'exécution
qui arriverait de Rio de Janeiro, la justice n'aurait plus qu'à
suivre son cours.

Mais, sans doute, Joam Dacosta protesterait de son innocence, il
dirait avoir été condamné injustement. Le devoir du magistrat,
quelque opinion qu'il eût à cet égard, serait de l'écouter. Toute
la question serait de savoir quelles preuves le condamné pourrait
donner de ses assertions. Et s'il n'avait pu les apporter lors de
sa comparution devant ses premiers juges, était-il maintenant en
mesure de les produire?

Là devait être tout l'intérêt de l'interrogatoire.

Il faut bien l'avouer cependant, le fait d'un contumax heureux et
en sûreté à l'étranger, quittant tout, bénévolement, pour
affronter la justice que son passé devait lui avoir appris à
redouter, c'était là un cas curieux, rare, qui devait intéresser
même un magistrat blasé sur toutes les péripéties d'un débat
judiciaire. Était-ce de la part du condamné de Tijuco, fatigué de
la vie, effrontée sottise ou élan d'une conscience qui veut à tout
prix avoir raison d'une iniquité? Le problème était étrange, on en
conviendra.

Le lendemain de l'arrestation de Joam Dacosta, le juge Jarriquez
se transporta donc à la prison de la rue de Dieu-le-Fils, où le
prisonnier avait été enfermé.

Cette prison était un ancien couvent de missionnaires, élevé sur
le bord de l'un des principaux iguarapés de la ville. Aux détenus
volontaires d'autrefois avaient succédé dans cet édifice, peu
approprié à sa nouvelle destination, les prisonniers malgré eux
d'aujourd'hui. La chambre occupée par Joam Dacosta, n'était donc
point une de ces tristes cellules que comporte le système
pénitentiaire moderne. Une ancienne chambre de moine, avec une
fenêtre, sans abat-jour, mais grillée, s'ouvrant sur un terrain
vague, un banc dans un coin, une sorte de grabat dans l'autre,
quelques ustensiles grossiers, rien de plus.

Ce fut de cette chambre que, ce jour-là 25 août, Joam Dacosta fut
extrait vers onze heures du matin, et amené au cabinet des
interrogatoires, disposé dans l'ancienne salle commune du couvent.

Le juge Jarriquez était là, devant son bureau, juché sur sa haute
chaise, le dos tourné à la fenêtre, afin que sa figure demeurât
dans l'ombre, tandis que celle du prévenu resterait en pleine
lumière. Son greffier avait pris place à un bout de la table, la
plume à l'oreille, avec l'indifférence qui caractérise ces gens de
justice, prêt à consigner les demandes et les réponses.

Joam Dacosta fut introduit dans le cabinet, et, sur un signe du
magistrat, les gardes qui l'avaient amené se retirèrent.

Le juge Jarriquez regarda longuement l'accusé. Celui-ci s'était
incliné devant lui et gardait une attitude convenable, ni
impudente, ni humble, attendant avec dignité que des demandes lui
fussent posées pour y répondre.

«Votre nom? dit le juge Jarriquez.

--Joam Dacosta.

--Votre âge?

--Cinquante-deux ans.

--Vous demeuriez?...

--Au Pérou, au village d'Iquitos.

--Sous quel nom?

--Sous le nom de Garral, qui est celui de ma mère.

--Et pourquoi portiez-vous ce nom?

Parce que, pendant vingt-trois ans, j'ai voulu me dérober aux
poursuites de la justice brésilienne.»

Les réponses étaient si précises, elles semblaient si bien
indiquer que Joam Dacosta était résolu à tout avouer de son passé
et de son présent, que le juge Jarriquez, peu habitué à ces
procédés, redressa son nez plus verticalement que d'habitude.

«Et pourquoi, reprit-il, la justice brésilienne pouvait-elle
exercer des poursuites contre vous?

Parce que j'avais été condamné à la peine capitale, en 1826, dans
l'affaire des diamants de Tijuco.

--Vous avouez donc que vous êtes Joam Dacosta?...

--Je suis Joam Dacosta.»

Tout cela était répondu avec un grand calme, le plus simplement du
monde. Aussi les petits yeux du juge Jarriquez, se dérobant sous
leur paupière, semblaient-ils dire: «Voilà une affaire qui ira
toute seule!»

Seulement, le moment arrivait où allait être posée l'invariable
question qui amenait l'invariable réponse des accusés de toute
catégorie, protestant de leur innocence.

Les doigts du juge Jarriquez commencèrent à battre un léger trille
sur la table. «Joam Dacosta, demanda-t-il, que faites-vous à
Iquitos?

--Je suis fazender, et je m'occupe de diriger un établissement
agricole qui est considérable.

--Il est en voie de prospérité?

--De très grande prospérité.

--Et depuis quand avez-vous quitté votre fazenda?

--Depuis neuf semaines environ.

--Pourquoi?

--À cela, monsieur, répondit Joam Dacosta, j'ai donné un
prétexte, mais en réalité j'avais un motif.

--Quel a été le prétexte?

--Le soin de conduire au Para tout un train de bois flotté et une
cargaison des divers produits de l'Amazone.

--Ah! fit le juge Jarriquez, et quel a été le véritable motif de
votre départ?» Et en posant cette question il se disait: «Nous
allons donc enfin entrer dans la voie des négations et des
mensonges!»

«Le véritable motif, répondit d'une voix ferme Joam Dacosta, était
la résolution que j'avais prise de venir me livrer à la justice de
mon pays!

--Vous livrer! s'écria le juge, en se relevant sur son fauteuil.
Vous livrer... de vous-même?...

--De moi-même!

--Et pourquoi?

--Parce que j'en avais assez, parce que j'en avais trop de cette
existence mensongère, de cette obligation de vivre sous un faux
nom; de cette impossibilité de pouvoir restituer à ma femme, à mes
enfants celui qui leur appartient; enfin, monsieur, parce que...

--Parce que?...

--Je suis innocent! «Voilà ce que j'attendais!» se dit à part lui
le juge Jarriquez.

Et tandis que ses doigts battaient une marche un peu plus
accentuée, il fit un signe de tête à Joam Dacosta, qui signifiait
clairement: «Allez! racontez votre histoire! Je la connais, mais
je ne veux pas vous empêcher de la narrer à votre aise!»

Joam Dacosta, qui ne se méprit pas à cette peu encourageante
disposition d'esprit du magistrat, ne voulut pas s'en apercevoir.
Il fit donc l'histoire de sa vie tout entière, il parla sobrement,
sans se départir du calme qu'il s'était imposé, sans omettre
aucune des circonstances qui avaient précédé ou suivi sa
condamnation. Il n'insista pas autrement sur cette existence
honorée et honorable qu'il avait menée depuis son évasion, ni sur
ses devoirs de chef de famille, d'époux et de père, qu'il avait si
dignement remplis. Il ne souligna qu'une seule circonstance,--
celle qui l'avait conduit à Manao pour poursuivre la révision de
son procès, provoquer sa réhabilitation, et cela sans que rien l'y
obligeât.

Le juge Jarriquez, naturellement prévenu contre tout accusé, ne
l'interrompit pas. Il se bornait à fermer ou à ouvrir
successivement les yeux, comme un homme qui entend raconter la
même histoire pour la centième fois; et, lorsque Joam Dacosta
déposa sur la table le mémoire qu'il avait rédigé, il ne fit pas
un mouvement pour le prendre.

«Vous avez fini? dit-il.

Oui, monsieur.

--Et vous persistez à soutenir que vous n'avez quitté Iquitos que
pour venir réclamer la révision de votre jugement?

--Je n'ai pas eu d'autre motif.

--Et qui le prouve? Qui prouve que sans la dénonciation qui a
amené votre arrestation, vous vous seriez livré?

--Ce mémoire d'abord, répondit Joam Dacosta.

--Ce mémoire était entre vos mains, et rien n'atteste que, si
vous n'aviez pas été arrêté, vous en auriez fait l'usage que vous
dites.

--Il y a, du moins, monsieur, une pièce qui n'est plus entre mes
mains, et dont l'authenticité ne peut être mise en doute.

--Laquelle?

--La lettre que j'ai écrite à votre prédécesseur, le juge
Ribeiro, lettre qui le prévenait de ma prochaine arrivée.

--Ah! vous aviez écrit?...

--Oui, et cette lettre, qui doit être arrivée à son adresse, ne
peut tarder à vous être remise!

--Vraiment! répondit le juge Jarriquez d'un ton quelque peu
incrédule. Vous aviez écrit au juge Ribeiro?...

--Avant d'être juge de droit de cette province, répondit Joam
Dacosta, le juge Ribeiro était avocat à Villa-Rica. C'est lui qui
m'a défendu au procès criminel de Tijuco. Il ne doutait pas de la
bonté de ma cause. Il a tout fait pour me sauver. Vingt ans plus
tard, lorsqu'il est devenu le chef de la justice à Manao, je lui
ai fait savoir qui j'étais, où j'étais, ce que je voulais
entreprendre. Sa conviction à mon égard n'avait pas changé, et
c'est sur son conseil que j'ai quitté la fazenda pour venir, en
personne, poursuivre ma réhabilitation. Mais la mort l'a frappé
inopinément, et peut-être suis-je perdu, si dans le juge Jarriquez
je ne retrouve pas le juge Ribeiro!»

Le magistrat, directement interpellé, fut sur le point de bondir,
au mépris de toutes les habitudes de la magistrature assise; mais
il parvint à se contenir et se borna à murmurer ces mots:

«Très fort, en vérité, très fort!»

Le juge Jarriquez avait évidemment des calus au coeur, et il était
à l'abri de toute surprise.

En ce moment, un garde entra dans le cabinet et remit un pli
cacheté à l'adresse du magistrat.

Celui-ci rompit le cachet et tira une lettre de l'enveloppe. Il
l'ouvrit, il la lut, non sans une certaine contraction de
sourcils, et dit:

«Je n'ai aucun motif, Joam Dacosta, pour vous cacher que voici la
lettre dont vous parliez, adressée par vous au juge Ribeiro, et
qui m'est communiquée. Il n'y a donc plus aucune raison de douter
de ce que vous avez dit à ce sujet.

--Pas plus à ce sujet, répondit Joam Dacosta, qu'au sujet de
toutes les circonstances de ma vie que je viens de vous faire
connaître, et dont il n'est pas permis de douter!

--Eh! Joam Dacosta, répondit vivement le juge Jarriquez, vous
protestez de votre innocence; mais tous les accusés en font
autant! Après tout, vous ne produisez que des présomptions
morales! Avez-vous maintenant une preuve matérielle?

Peut-être, monsieur», répondit Joam Dacosta.

Sur cette parole, le juge Jarriquez quitta son siège. Ce fut plus
fort que lui, et il lui fallut deux ou trois tours de chambre pour
se remettre.



CHAPITRE CINQUIÈME
PREUVES MATÉRIELLES

Lorsque le magistrat eut repris sa place, en homme qui croyait
être redevenu parfaitement maître de lui-même, il se renversa sur
son fauteuil, la tête relevée, les yeux au plafond, et du ton de
la plus parfaite indifférence, sans même regarder l'accusé:

«Parlez», dit-il.

Joam Dacosta se recueillit un instant, comme s'il eût hésité à
rentrer dans cet ordre d'idées, et répondit en ces termes:

«Jusqu'ici, monsieur, je ne vous ai donné de mon innocence que des
présomptions morales, basées sur la dignité, sur la convenance,
sur l'honnêteté de ma vie tout entière. J'aurais cru que ces
preuves étaient les plus dignes d'être apportées en justice...»

Le juge Jarriquez ne put retenir un mouvement d'épaules, indiquant
que tel n'était pas son avis.

«Puisqu'elles ne suffisent pas, voici quelles sont les preuves
matérielles que je suis peut-être en mesure de produire, reprit
Joam Dacosta. Je dis «peut-être», car je ne sais pas encore quel
crédit il convient de leur accorder. Aussi monsieur, n'ai-je parlé
de cela ni à ma femme ni à mes enfants, ne voulant pas leur donner
un espoir qui pourrait être déçu.

Au fait, répondit le juge Jarriquez.

--J'ai tout lieu de croire, monsieur, que mon arrestation, la
veille de l'arrivée de la jangada à Manao, a été motivée par une
dénonciation adressée au chef de police.

--Vous ne vous trompez pas, Joam Dacosta, mais je dois vous dire
que cette dénonciation est anonyme.

--Peu importe, puisque je sais qu'elle n'a pu venir que d'un
misérable, appelé Torrès.

--Et de quel droit, demanda le juge Jarriquez, traitez-vous ainsi
ce... dénonciateur?

--Un misérable, oui, monsieur! répondit vivement Joam Dacosta.
Cet homme, que j'avais hospitalièrement accueilli, n'était venu à
moi que pour me proposer d'acheter son silence, pour m'offrir un
marché odieux, que je n'aurai jamais le regret d'avoir repoussé,
quelles que soient les conséquences de sa dénonciation!

--Toujours ce système! pensa le juge Jarriquez: «accuser les
autres pour se décharger soi-même!»

Mais il n'en écouta pas moins avec une extrême attention le récit
que lui fit Joam Dacosta de ses relations avec l'aventurier,
jusqu'au moment où Torrès vint lui apprendre qu'il connaissait et
qu'il était à même de révéler le nom du véritable auteur de
l'attentat de Tijuco.

«Et quel est le nom du coupable? demanda le juge Jarriquez,
ébranlé dans son indifférence.

--Je l'ignore, répondit Joam Dacosta. Torrès s'est bien gardé de
me le nommer.

--Et ce coupable est vivant?...

--Il est mort.» Les doigts du juge Jarriquez tambourinèrent plus
rapidement, et il ne put se retenir de répondre:

«L'homme qui pourrait apporter la preuve de l'innocence d'un
accusé est toujours mort!

--Si le vrai coupable est mort, monsieur, répondit Joam Dacosta,
Torrès, du moins, est vivant, et cette preuve écrite tout entière
de la main de l'auteur du crime, il m'a affirmé l'avoir entre les
mains! Il m'a offert de me la vendre!

--Eh! Joam Dacosta, répondit le juge Jarriquez, ce n'eût pas été
trop cher que la payer de toute votre fortune!

--Si Torrès ne m'avait demandé que ma fortune, je la lui aurais
abandonnée, et pas un des miens n'eût protesté! Oui, vous avez
raison, monsieur, on ne peut payer trop cher le rachat de son
honneur! Mais ce misérable, me sachant à sa merci, exigeait plus
que ma fortune!

--Quoi donc?...

--La main de ma fille, qui devait être le prix de ce marché! J'ai
refusé, il m'a dénoncé, et voilà pourquoi je suis maintenant
devant vous!

--Et si Torrès ne vous eût pas dénoncé, demanda le juge
Jarriquez, si Torrès ne se fût pas rencontré sur votre passage,
qu'eussiez-vous fait en apprenant à votre arrivée ici la mort du
juge Ribeiro? Seriez-vous venu vous livrer à la justice?...

--Sans aucune hésitation, monsieur, répondit Joam Dacosta d'une
voix ferme, puisque, je vous le répète, je n'avais pas d'autre but
en quittant Iquitos pour venir à Manao.»

Cela fut dit avec un tel accent de vérité, que le juge Jarriquez
sentit une sorte d'émotion le pénétrer dans cet endroit du coeur
où les convictions se forment; mais il ne se rendit pas encore.

Il ne faudrait pas s'en étonner. Magistrat, procédant à cet
interrogatoire, il ne savait rien de ce que savent ceux qui ont
suivi Torrès depuis le commencement de ce récit. Ceux-là ne
peuvent douter que Torrès n'ait entre les mains la preuve
matérielle de l'innocence de Joam Dacosta. Ils ont la certitude
que le document existe, qu'il contient cette attestation, et
peut-être seront-ils portés à penser que le juge Jarriquez fait montre
d'une impitoyable incrédulité. Mais qu'ils songent à ceci: c'est
que le juge Jarriquez n'est pas dans leur situation; il est
habitué à ces invariables protestations des prévenus que la
justice lui envoie; ce document qu'invoque Joam Dacosta, il ne lui
est pas produit; il ne sait même pas s'il existe réellement, et,
en fin de compte, il se trouve en présence d'un homme dont la
culpabilité a pour lui force de chose jugée.

Cependant il voulut, par curiosité peut-être, pousser Joam Dacosta
jusque dans ses derniers retranchements.

«Ainsi, lui dit-il, tout votre espoir repose maintenant sur la
déclaration que vous a faite ce Torrès?

--Oui, monsieur, répondit Joam Dacosta, si ma vie entière ne
plaide pas pour moi!

--Où pensez-vous que soit Torrès actuellement?

--Je pense qu'il doit être à Manao.

--Et vous espérez qu'il parlera, qu'il consentira à vous remettre
bénévolement ce document que vous avez refusé de lui payer du prix
qu'il en demandait?

--Je l'espère, monsieur, répondit Joam Dacosta. La situation,
maintenant, n'est plus la même pour Torrès. Il m'a dénoncé, et par
conséquent il ne peut plus conserver un espoir quelconque de
reprendre son marché dans les conditions où il voulait le
conclure. Mais ce document peut encore lui valoir une fortune,
qui, si je suis acquitté ou condamné, lui échappera à jamais. Or,
puisque son intérêt est de me vendre ce document, sans que cela
puisse lui nuire en aucune façon, je pense qu'il agira suivant son
intérêt.»

Le raisonnement de Joam Dacosta était sans réplique. Le juge
Jarriquez le sentit bien. Il n'y fit que la seule objection
possible:

«Soit, dit-il, l'intérêt de Torrès est sans aucun doute de vous
vendre ce document... si ce document existe!

S'il n'existe pas, monsieur, répondit Joam Dacosta d'une voix
pénétrante, je n'aurai plus qu'à m'en rapporter à la justice des
hommes, en attendant la justice de Dieu!»

Sur ces paroles, le juge Jarriquez se leva, et, d'un ton moins
indifférent, cette fois:

«Joam Dacosta, dit-il, en vous interrogeant ici, en vous laissant
raconter les particularités de votre vie et protester de votre
innocence, je suis allé plus loin que ne le voulait mon mandat.
Une information a déjà été faite sur cette affaire, et vous avez
comparu devant le jury de Villa-Rica, dont le verdict a été rendu
à l'unanimité des voix, sans admission de circonstances
atténuantes. Vous avez été condamné pour instigation et complicité
dans l'assassinat des soldats et le vol des diamants de Tijuco, la
peine capitale a été prononcée contre vous, et ce n'a été que par
une évasion que vous avez pu échapper au supplice. Mais, que vous
soyez venu vous livrer ou non à la justice, après vingt-trois ans,
vous n'en avez pas moins été repris. Une dernière fois, vous
reconnaissez que vous êtes bien Joam Dacosta, le condamné dans
l'affaire de l'arrayal diamantin?

--Je suis Joam Dacosta.

--Vous êtes prêt à signer cette déclaration?

--Je suis prêt.»

Et d'une main qui ne tremblait pas, Joam Dacosta apposa son nom au
bas du procès-verbal et du rapport que le juge Jarriquez venait de
faire rédiger par son greffier.

«Le rapport, adressé au ministère de la justice va partir pour Rio
de Janeiro, dit le magistrat. Plusieurs jours s'écouleront avant
que nous recevions l'ordre de faire exécuter le jugement qui vous
condamne. Si donc, comme vous le dites, ce Torrès possède la
preuve de votre innocence, faites par vous-même, par les vôtres,
faites tout au monde pour qu'il la produise en temps utile!
L'ordre arrivé, aucun sursis ne serait possible, et la justice
suivrait son cours!»

Joam Dacosta s'inclina. «Me sera-t-il permis de voir maintenant ma
femme, mes enfants? demanda-t-il.

Dès aujourd'hui, si vous le voulez, répondit le juge Jarriquez.
Vous n'êtes plus au secret, et ils seront introduits près de vous,
dès qu'ils se présenteront.»

Le magistrat donna alors un coup de sonnette. Des gardes entrèrent
dans le cabinet et emmenèrent Joam Dacosta.

Le juge Jarriquez le regarda partir, en secouant la tête.

«Eh! eh! cela est véritablement plus étrange que je ne l'aurais
pensé!» murmura-t-il.



CHAPITRE SIXIÈME
LE DERNIER COUP

Pendant que Joam Dacosta subissait cet interrogatoire, Yaquita,
sur une démarche faite par Manoel, apprenait que ses enfants et
elle seraient admis à voir le prisonnier, le jour même, vers
quatre heures du soir.

Depuis la veille, Yaquita n'avait pas quitté sa chambre. Minha et
Lina s'y tenaient près d'elle, en attendant le moment où il lui
serait permis de revoir son mari. Yaquita Garral ou Yaquita
Dacosta, il retrouverait en elle la femme dévouée, la vaillante
compagne de toute sa vie.

Ce jour-là, vers onze heures, Benito rejoignit Manoel et Fragoso
qui causaient sur l'avant de la jangada.

«Manoel, dit-il, j'ai un service à te demander.

--Lequel?

--À vous aussi, Fragoso.

--Je suis à vos ordres, monsieur Benito, répondit le barbier.

--De quoi s'agit-il? demanda Manoel, en observant son ami, dont
l'attitude était celle d'un homme qui a pris une inébranlable
résolution.

--Vous croyez toujours à l'innocence de mon père, n'est-ce pas?
dit Benito.

--Ah! s'écria Fragoso, je croirais plutôt que c'est moi qui ai
commis le crime!

--Eh bien, il faut aujourd'hui même mettre à exécution le projet
que j'avais formé hier.

--Retrouver Torrès? demanda Manoel.

--Oui, et savoir de lui comment il a découvert la retraite de mon
père! Il y a dans tout cela d'inexplicables choses! L'a-t-il connu
autrefois? je ne puis le comprendre, puisque mon père n'a pas
quitté Iquitos depuis plus de vingt ans, et que ce misérable en a
trente à peine! Mais la journée ne s'achèvera pas avant que je le
sache, ou malheur à Torrès!»

La résolution de Benito n'admettait aucune discussion. Aussi, ni
Manoel, ni Fragoso n'eurent-ils la pensée de le détourner de son
projet.

«Je vous demande donc, reprit Benito, de m'accompagner tous les
deux. Nous allons partir à l'instant. Il ne faut pas attendre que
Torrès ait quitté Manao. Il n'a plus à vendre son silence
maintenant, et l'idée peut lui en venir. Partons!»

Tous trois débarquèrent sur la berge du rio Negro et se dirigèrent
vers la ville.

Manao n'était pas si considérable qu'elle ne pût être fouillée en
quelques heures. On irait de maison en maison, s'il le fallait,
pour y chercher Torrès; mais mieux valait s'adresser tout d'abord
aux maîtres des auberges ou des lojas, où l'aventurier avait pu se
réfugier. Sans doute, l'ex-capitaine des bois n'aurait pas donné
son nom, et il avait peut-être des raisons personnelles d'éviter
tout rapport avec la justice. Toutefois, s'il n'avait pas quitté
Manao, il était impossible qu'il échappât aux recherches des
jeunes gens. En tout cas, il ne pouvait être question de
s'adresser à la police, car il était très probable,--cela était
effectivement, on le sait--, que sa dénonciation avait été
anonyme.

Pendant une heure, Benito, Manoel et Fragoso coururent les rues
principales de la ville, interrogeant les marchands dans leurs
boutiques, les cabaretiers dans leurs lojas, les passants
eux-mêmes, sans que personne pût reconnaître l'individu dont ils
donnaient le signalement avec une extrême précision.

Torrès avait-il donc quitté Manao? Fallait-il perdre tout espoir
de le rejoindre?

Manoel essayait en vain de calmer Benito dont la tête était en
feu. Coûte que coûte, il lui fallait Torrès!

Le hasard allait le servir, et ce fut Fragoso qui fut enfin mis
sur la véritable piste.

Dans une auberge de la rue de Dieu-le-Saint-Esprit, au signalement
qu'il donna de l'aventurier, on lui répondit que l'individu en
question était descendu la veille dans la loja.

«A-t-il couché dans l'auberge? demanda Fragoso.

--Oui, répondit l'aubergiste.

--Est-il là en ce moment?

--Non, il est sorti.

--Mais a-t-il réglé son compte comme un homme qui se dispose à
partir?

--En aucune façon; il a quitté sa chambre depuis une heure, et il
rentrera sans doute pour le souper.

--Savez-vous quel chemin il a pris en sortant?

--On l'a vu se diriger vers l'Amazone, en descendant parla basse
ville, et il est probable qu'on le rencontrerait de ce côté.»

Fragoso n'avait pas à en demander davantage. Quelques instants
après, il retrouvait les deux jeunes gens et leur disait: «Je suis
sur la piste de Torrès.

Il est là! s'écria Benito.

--Non, il vient de sortir, et on l'a vu se diriger à travers la
campagne, du côté de l'Amazone.

--Marchons!» répondit Benito. Il fallait redescendre vers le
fleuve, et le plus court fut de prendre la rive gauche du rio
Negro jusqu'à son embouchure.

Benito et ses compagnons eurent bientôt laissé en arrière les
dernières maisons de la ville, et ils suivirent la berge, mais en
faisant un détour pour ne pas passer en vue de la jangada.

La plaine était déserte à cette heure. Le regard pouvait se porter
au loin, à travers cette campine, où les champs cultivés avaient
remplacé les forêts d'autrefois.

Benito ne parlait pas: il n'aurait pu prononcer une parole. Manoel
et Fragoso respectaient son silence. Ils allaient ainsi tous
trois, ils regardaient, ils parcouraient l'espace depuis la rive
du rio Negro jusqu'à la rive de l'Amazone. Trois quarts d'heure
après avoir quitté Manao, ils n'avaient encore rien aperçu.

Une on deux fois, des Indiens qui travaillaient à la terre furent
rencontrés; Manoel les interrogea, et l'un d'eux lui apprit enfin
qu'un homme, ressemblant à celui qu'on lui désignait, venait de
passer en se dirigeant vers l'angle formé par les deux cours d'eau
à leur confluent.

Sans en demander davantage, Benito, par un mouvement irrésistible,
se jeta en avant, et ses deux compagnons durent se hâter, afin de
ne pas se laisser distancer par lui.

La rive gauche de l'Amazone apparaissait alors à moins d'un quart
de mille. Une sorte de falaise s'y dessinait en cachant une partie
de l'horizon, et limitait la portée du regard à un rayon de
quelques centaines de pas.

Benito, précipitant sa course, disparut bientôt derrière l'une de
ces tumescences sablonneuses.

«Plus vite! plus vite! dit Manoel à Fragoso. Il ne faut pas le
laisser seul un instant!»

Et tous deux se jetaient dans cette direction, quand un cri se fit
entendre.

Benito avait-il aperçu Torrès? Celui-ci l'avait-il vu? Benito et
Torrès s'étaient-ils déjà rejoints?

Manoel et Fragoso, cinquante pas plus loin, après avoir rapidement
tourné une des pointes de la berge, voyaient deux hommes arrêtés
en face l'un de l'autre.

C'était Torrès et Benito.

En un instant, Manoel et Fragoso furent à leur côté.

On aurait pu croire que dans l'état d'exaltation où se trouvait
Benito, il lui aurait été impossible de se contenir, au moment où
il se retrouverait en présence de l'aventurier.

Il n'en fut rien.

Dès que le jeune homme se vit devant Torrès, lorsqu'il eut la
certitude que celui-ci ne pouvait plus lui échapper, un changement
complet se fit dans son attitude, sa poitrine se dégonfla, il
retrouva tout son sang-froid, il redevint maître de lui.

Ces deux hommes, depuis quelques instants, se regardaient sans
prononcer une parole.

Ce fut Torrès, le premier, qui rompit le silence, et de ce ton
d'effronterie dont il avait l'habitude:

«Ah! fit-il, monsieur Benito Garral?

Non! Benito Dacosta! répondit le jeune homme.

En effet, reprit Torrès, monsieur Benito Dacosta, accompagné de
monsieur Manoel Valdez et de mon ami Fragoso!»

Sur cette qualification outrageante que lui donnait l'aventurier,
Fragoso, très disposé à lui faire un mauvais parti, allait
s'élancer, lorsque Benito, toujours impassible, le retint:

«Qu'est-ce qui vous prend, mon brave? s'écria Torrès en reculant
de quelques pas. Eh! je crois que je ferais bien de me tenir sur
mes gardes!»

Et, tout en parlant, il tira de son poncho une manchetta, cette
arme offensive on défensive,--au choix--, qui ne quitte jamais
un Brésilien. Puis, à demi courbé, il attendit de pied ferme.

«Je suis venu vous chercher, Torrès, dit alors Benito, qui n'avait
pas bougé devant cette attitude provocatrice.

--Me chercher? répondit l'aventurier. Je ne suis pas difficile à
rencontrer! Et pourquoi me cherchiez-vous?

--Afin d'apprendre de votre bouche ce que vous paraissez savoir
du passé de mon père!

--Vraiment!

--Oui! j'attends que vous me disiez comment vous l'avez reconnu,
pourquoi vous étiez à rôder autour de notre fazenda dans les
forêts d'Iquitos, pourquoi vous l'attendiez à Tabatinga?...

--Eh bien! il me semble que rien n'est plus clair! répondit
Torrès en ricanant. Je l'ai attendu pour m'embarquer sur sa
jangada, et je me suis embarqué dans l'intention de lui faire une
proposition très simple... qu'il a peut-être eu tort de rejeter!»

À ces mots, Manoel ne put se retenir. La figure pâle, l'oeil en
feu, il marcha sur Torrès. Benito, voulant épuiser tous les moyens
de conciliation, s'interposa entre l'aventurier et lui. «Contiens-toi,
Manoel, dit-il. Je me contiens bien, moi!» Puis reprenant:
«En effet, Torrès, je sais quelles sont les raisons qui vous ont
fait prendre passage à bord de la jangada. Possesseur d'un secret
qui vous a été livré sans doute, vous avez voulu faire oeuvre de
chantage! Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit maintenant.

--Et de quoi?

--Je veux savoir comment vous avez pu reconnaître Joam Dacosta
dans le fazender d'Iquitos!

--Comment j'ai pu le reconnaître! répondit Torrès, ce sont mes
affaires, cela, et je n'éprouve pas le besoin de vous les
raconter! L'important, c'est que je ne me sois pas trompé, lorsque
j'ai dénoncé en lui le véritable auteur du crime de Tijuco!

--Vous me direz!... s'écria Benito, qui commençait à perdre la
possession de lui-même.

--Je ne dirai rien! riposta Torrès. Ah! Joam Dacosta a repoussé
mes propositions! Il a refusé de m'admettre dans sa famille! Eh
bien! maintenant que son secret est connu, qu'il est arrêté, c'est
moi qui refuserai d'entrer dans sa famille, la famille d'un
voleur, d'un assassin, d'un condamné que le gibet attend!

--Misérable!» s'écria Benito, qui, a son tour, tira une manchetta
de sa ceinture et se mit sur l'offensive. Manoel et Fragoso, par
un mouvement identique, s'étaient aussi rapidement armés. «Trois
contre un! dit Torrès.

Non! Un contre un! répondit Benito.

--Vraiment! J'aurais plutôt cru à un assassinat de la part du
fils d'un assassin!

--Torrès! s'écria Benito, défends-toi, ou je te tue comme un
chien enragé!

--Enragé, soit! répondit Torrès. Mais je mords, Benito Dacosta,
et gare aux morsures!» Puis, ramenant à lui sa manchetta, il se
mit en garde, prêt à s'élancer sur son adversaire.

Benito avait reculé de quelques pas.

«Torrès, dit-il, en reprenant tout le sang-froid qu'il avait un
instant perdu, vous étiez l'hôte de mon père, vous l'avez menacé,
vous l'avez trahi, vous l'avez dénoncé, vous avez accusé un
innocent, et, avec l'aide de Dieu, je vais vous tuer!»

Le plus insolent sourire s'ébaucha sur les lèvres de Torrès.
Peut-être ce misérable eut-il, en ce moment, la pensée d'empêcher
tout combat entre Benito et lui, et il le pouvait. En effet, il avait
compris que Joam Dacosta n'avait rien dit de ce document qui
renfermait la preuve matérielle de son innocence.

Or, en révélant à Benito que lui, Torrès, possédait cette preuve,
il l'eût à l'instant désarmé. Mais, outre qu'il voulait attendre
au dernier moment, sans doute afin de tirer un meilleur prix de ce
document, le souvenir des insultantes paroles du jeune homme, la
haine qu'il portait à tous les siens, lui fit oublier même son
intérêt.

D'ailleurs, très accoutumé au maniement de la manchetta, dont il
avait souvent eu l'occasion de se servir, l'aventurier était
robuste, souple, adroit. Donc, contre un adversaire, âgé de vingt
ans à peine, qui ne pouvait avoir ni sa force ni son adresse, les
chances étaient pour lui.

Aussi Manoel, dans un dernier effort, voulut-il insister pour se
battre à la place de Benito.

«Non, Manoel, répondit froidement le jeune homme, c'est à moi seul
de venger mon père, et, comme il faut que tout ici se passe dans
les règles, tu seras mon témoin!

Benito!...

--Quant à vous, Fragoso, vous ne me refuserez pas si je vous prie
de servir de témoin à cet homme?

--Soit, répondit Fragoso, quoiqu'il n'y ait aucun honneur à cela!
--Moi, sans tant de cérémonies, ajouta-t-il, je l'aurais tout
bonnement tué comme une bête fauve!»

L'endroit où le combat allait avoir lieu était une berge plate,
qui mesurait environ quarante pas de largeur et dominait l'Amazone
d'une quinzaine de pieds. Elle était coupée à pic, par conséquent
très accore. À sa partie inférieure, le fleuve coulait lentement,
en baignant les paquets de roseaux qui hérissaient sa base.

Il n'y avait donc que peu de marge dans le sens de la largeur de
cette berge, et celui des deux adversaires qui céderait serait
bien vite acculé à l'abîme.

Le signal donné par Manoel, Torrès et Benito marchèrent l'un sur
l'autre. Benito se possédait alors entièrement. Défenseur d'une
sainte cause, son sang-froid l'emportait, et de beaucoup, sur
celui de Torrès, dont la conscience, si insensible, si endurcie
qu'elle fût, devait en ce moment troubler le regard.

Lorsque tous deux se furent rejoints, le premier coup fut porté
par Benito. Torrès le para. Les deux adversaires reculèrent alors;
mais, presque aussitôt, ils revenaient l'un sur l'autre, ils se
saisissaient de la main gauche à l'épaule... Ils ne devaient plus
se lâcher.

Torrès, plus vigoureux, lança latéralement un coup de sa
manchetta, que Benito ne put entièrement esquiver. Son flanc droit
fut atteint, et l'étoffe de son poncho se rougit de sang. Mais il
riposta vivement et blessa légèrement Torrès à la main.

Divers coups furent alors échangés sans qu'aucun fût décisif. Le
regard de Benito, toujours silencieux, plongeait dans les yeux de
Torrès, comme une lame qui s'enfonce jusqu'au coeur. Visiblement,
le misérable commençait à se démonter. Il recula donc peu à peu,
poussé par cet implacable justicier, qui était plus décidé à
prendre la vie du dénonciateur de son père qu'à défendre la
sienne. Frapper, c'était tout ce que voulait Benito, lorsque
l'autre ne cherchait déjà plus qu'à parer ses coups.

Bientôt Torrès se vit acculé à la lisière même de la berge, en un
endroit où, légèrement évidée, elle surplombait le fleuve. Il
comprit le danger, il voulut reprendre l'offensive et regagner le
terrain perdu... Son trouble s'accroissait, son regard livide
s'éteignait sous ses paupières... Il dut enfin se courber sous le
bras qui le menaçait.

«Meurs donc!» cria Benito.

Le coup fut porté en pleine poitrine, mais la pointe de la
manchetta s'émoussa sur un corps dur, caché sous le poncho de
Torrès.

Benito redoubla son attaque. Torrès, dont la riposte n'avait pas
atteint son adversaire, se sentit perdu. Il fut encore obligé de
reculer. Alors il voulut crier... crier que la vie de Joam Dacosta
était attachée à la sienne!... Il n'en eut pas le temps.

Un second coup de la manchetta s'enfonça, cette fois, jusqu'au
coeur de l'aventurier. Il tomba en arrière, et, le sol lui
manquant soudain, il fut précipité en dehors de la berge. Une
dernière fois ses mains se raccrochèrent convulsivement à une
touffe de roseaux, mais elles ne purent l'y retenir... Il disparut
sous les eaux du fleuve. Benito était appuyé sur l'épaule de
Manoel; Fragoso lui serrait les mains. Il ne voulut même pas
donner à ses compagnons le temps de panser sa blessure, qui était
légère.

«À la jangada, dit-il, à la jangada! Manoel et Fragoso, sous
l'empire d'une émotion profonde, le suivirent sans ajouter une
parole.

Un quart d'heure après, tous trois arrivaient près de la berge à
laquelle la jangada était amarrée. Benito et Manoel se
précipitaient dans la chambre de Yaquita et de Minha, et ils les
mettaient toutes deux au courant de ce qui venait de se passer.

«Mon fils! mon frère!»

Ces cris étaient partis à la fois.

--À la prison!... dit Benito.

--Oui!... viens!... viens!...» répondit Yaquita.

Benito, suivi de Manoel, entraîna sa mère. Tous trois
débarquèrent, se dirigèrent vers Manao, et, une demi-heure plus
tard, ils arrivaient devant la prison de la ville. Sur l'ordre qui
avait été préalablement donné par le juge Jarriquez, on les
introduisit immédiatement et ils furent conduits à la chambre
occupée par le prisonnier.

La porte s'ouvrit. Joam Dacosta vit entrer sa femme, son fils et
Manoel. «Ah! Joam, mon Joam! s'écria Yaquita.

Yaquita! ma femme! mes enfants! répondit le prisonnier, qui leur
ouvrit ses bras et les pressa sur son coeur.

--Mon Joam innocent!

--Innocent et vengé!... s'écria Benito.

--Vengé! Que veux-tu dire?

Torrès est mort, mon père, et mort de ma main!» Ses mains se
raccrochèrent convulsivement. «Mort!... Torrès!... mort!...
s'écria Joam Dacosta. Ah! mon fils!... tu m'as perdu!»



CHAPITRE SEPTIÈME
RÉSOLUTIONS

Quelques heures plus tard, toute la famille, revenue à la jangada,
était réunie dans la salle commune. Tous étaient là,--moins ce
juste qu'un dernier coup venait de frapper!

Benito, atterré, s'accusait d'avoir perdu son père. Sans les
supplications de Yaquita, de sa soeur, du padre Passanha, de
Manoel, le malheureux jeune homme se serait peut-être porté, dans
les premiers moments de son désespoir, à quelque extrémité sur
lui-même. Mais on ne l'avait pas perdu de vue, on ne l'avait pas
laissé seul. Et pourtant, quelle plus noble conduite que la
sienne! N'était-ce pas une légitime vengeance qu'il avait exercée
contre le dénonciateur de son père!

Ah! pourquoi Joam Dacosta n'avait-il pas tout dit avant de quitter
la jangada! Pourquoi avait-il voulu se réserver de ne parler qu'au
juge de cette preuve matérielle de sa non-culpabilité! Pourquoi,
dans son entretien avec Manoel, après l'expulsion de Torrès,
s'était-il tu sur ce document que l'aventurier prétendait avoir
entre les mains! Mais, après tout, quelle foi devait-il ajouter à
ce que lui avait dit Torrès? Pouvait-il être certain qu'un tel
document fut en la possession de ce misérable?

Quoi qu'il en soit, la famille savait tout maintenant, et de la
bouche même de Joam Dacosta. Elle savait qu'au dire de Torrès, la
preuve de l'innocence du condamné de Tijuco existait réellement!
que ce document avait été écrit de la main même de l'auteur de
l'attentat; que ce criminel, pris de remords, au moment de mourir,
l'avait remis à son compagnon Torrès, et que celui-ci, au lieu de
remplir les volontés du mourant, avait fait de la remise de ce
document une affaire de chantage!... Mais elle savait aussi que
Torrès venait de succomber dans ce duel, que son corps s'était
englouti dans les eaux de l'Amazone, et qu'il était mort, sans
même avoir prononcé le nom du vrai coupable!

À moins d'un miracle, Joam Dacosta, maintenant, devait être
considéré comme irrémissiblement perdu. La mort du juge Ribeiro,
d'une part, la mort de Torrès de l'autre, c'était là un double
coup dont il ne pourrait se relever!

Il convient de dire ici que l'opinion publique à Manao,
injustement passionnée comme toujours, était toute contre le
prisonnier. L'arrestation si inattendue de Joam Dacosta remettait
en mémoire cet horrible attentat de Tijuco, oublié depuis
vingt-trois ans. Le procès du jeune employé des mines de l'arrayal
diamantin, sa condamnation à la peine capitale, son évasion,
quelques heures avant le supplice, tout fut donc repris, fouillé,
commenté. Un article, qui venait de paraître dans l'_O Diario d'o
Grand Para_, le plus répandu des journaux de cette région, après
avoir relaté toutes les circonstances du crime, était
manifestement hostile au prisonnier. Pourquoi aurait-on cru à
l'innocence de Joam Dacosta, lorsqu'on ignorait tout ce que
savaient les siens,--ce qu'ils étaient seuls à savoir!

Aussi la population de Manao fut-elle instantanément surexcitée.
La tourbe des Indiens et des noirs, aveuglée follement, ne tarda
pas à affluer autour de la prison, en poussant des cris de mort.
Dans ce pays des deux Amériques, dont l'une voit trop souvent
s'appliquer les odieuses exécutions de la loi de Lynch, la foule a
vite fait de se livrer à ses instincts cruels, et l'on pouvait
craindre qu'en cette occasion elle ne voulût faire justice de ses
propres mains!

Quelle triste nuit pour les passagers de la fazenda! Maîtres et
serviteurs avaient été frappés de ce coup! Ce personnel de la
fazenda, n'était-ce pas les membres d'une même famille? Tous,
d'ailleurs, voulurent veiller pour la sûreté de Yaquita et des
siens. Il y avait sur la rive du rio Negro une incessante allée et
venue d'indigènes, évidemment surexcités par l'arrestation de Joam
Dacosta, et qui sait à quels excès ces gens, à demi barbares,
auraient pu se porter!

La nuit se passa, cependant, sans qu'aucune démonstration fût
faite contre la jangada.

Le lendemain, 26 août, dès le lever du soleil, Manoel et Fragoso,
qui n'avaient pas quitté Benito d'un instant pendant cette nuit
d'angoisses, tentèrent de l'arracher à son désespoir. Après
l'avoir emmené à l'écart, ils lui firent comprendre qu'il n'y
avait plus un moment à perdre, qu'il fallait se décider à agir.

«Benito, dit Manoel, reprends possession de toi-même, redeviens un
homme, redeviens un fils!

Mon père! s'écria Benito, je l'ai tué!...

--Non, répondit Manoel, et avec l'aide du ciel, il est possible
que tout ne soit pas perdu!

--Écoutez-nous, monsieur Benito», dit Fragoso. Le jeune homme,
passant la main sur ses yeux, fit un violent effort sur lui-même.

«Benito, reprit Manoel, Torrès n'a jamais rien dit qui puisse nous
mettre sur la trace de son passé. Nous ne pouvons donc savoir quel
est l'auteur du crime de Tijuco, ni dans quelles conditions il l'a
commis. Chercher de ce côté, ce serait perdre notre temps!

Et le temps nous presse! ajouta Fragoso.

--D'ailleurs, dit Manoel, lors même que nous parviendrions à
découvrir quel a été ce compagnon de Torrès, il est mort, et il ne
pourrait témoigner de l'innocence de Joam Dacosta. Mais il n'en
est pas moins certain que la preuve de cette innocence existe, et
il n'y a pas lieu de douter de l'existence d'un document, puisque
Torrès venait en faire l'objet d'un marché. Il l'a dit lui-même.
Ce document, c'est un aveu entièrement écrit de la main du
coupable, qui rapporte l'attentat jusque dans ses plus petits
détails, et qui réhabilite notre père! Oui! cent fois oui! ce
document existe!

--Mais Torrès n'existe plus, lui! s'écria Benito, et le document
a péri avec ce misérable!...

--Attends et ne désespère pas encore! répondit Manoel. Tu te
rappelles dans quelles conditions nous avons fait la connaissance
de Torrès? C'était au milieu des forêts d'Iquitos. Il poursuivait
un singe, qui lui avait volé un étui de métal, auquel il tenait
singulièrement, et sa poursuite durait déjà depuis deux heures
lorsque ce singe est tombé sous nos balles. Eh bien, peux-tu
croire que ce soit pour les quelques pièces d'or enfermées dans
cet étui que Torrès avait mis un tel acharnement à le ravoir, et
ne te souviens-tu pas de l'extraordinaire satisfaction qu'il
laissa paraître lorsque tu lui remis cet étui, arraché à la main
du singe?

--Oui!... oui!... répondit Benito. Cet étui que j'ai tenu, que je
lui ai rendu!... Peut-être renfermait-il...!

--Il y a là plus qu'une probabilité!... Il y a une certitude!...
répondit Manoel.

--Et j'ajoute ceci, dit Fragoso,--car ce fait me revient
maintenant à la mémoire. Pendant la visite que vous avez faite à
Ega, je suis resté à bord, sur le conseil de Lina, afin de
surveiller Torrès, et je l'ai vu... oui... je l'ai vu lire et
relire un vieux papier tout jauni... en murmurant des mots que je
ne pouvais comprendre!

--C'était le document! s'écria Benito, qui se raccrochait à cet
espoir,--le seul qui lui restât! Mais, ce document, n'a-t-il pas
dû le déposer en lieu sûr?

--Non, répondit Manoel, non!... Il était trop précieux pour que
Torrès pût songer à s'en séparer! Il devait le porter toujours sur
lui, et sans doute, dans cet étui!...

--Attends... attends... Manoel s'écria Benito. Je me souviens!
Oui! je me souviens!... Pendant le duel, au premier coup que j'ai
porté à Torrès en pleine poitrine, ma manchetta a rencontré sous
son poncho un corps dur... comme une plaque de métal...

--C'était l'étui! s'écria Fragoso.

--Oui! répondit Manoel. Plus de doute possible! Cet étui, il
était dans une poche de sa vareuse!

--Mais le cadavre de Torrès?... Nous le retrouverons!

--Mais ce papier! L'eau l'aura atteint, peut-être détruit, rendu
indéchiffrable!

--Pourquoi, répondit Manoel, si cet étui de métal qui le contient
était hermétiquement fermé!

--Manoel, répondit Benito, qui se raccrochait à ce dernier
espoir, tu as raison! Il faut retrouver le cadavre de Torrès! Nous
fouillerons toute cette partie du fleuve, si cela est nécessaire,
mais nous le retrouverons!»

Le pilote Araujo fut aussitôt appelé et mis au courant de ce qu'on
allait entreprendre.

«Bien! répondit Araujo. Je connais les remous et les courants au
confluent du rio Negro et de l'Amazone, et nous pouvons réussir à
retrouver le corps de Torrès. Prenons les deux pirogues, les deux
ubas, une douzaine de nos Indiens, et embarquons.»

Le padre Passanha sortait alors de la chambre de Yaquita. Benito
alla à lui et il lui apprit, en quelques mots, ce qu'ils allaient
tenter pour rentrer en possession du document.

«N'en dites rien encore ni à ma mère ni à ma soeur! ajouta-t-il.
Ce dernier espoir, s'il était déçu, les tuerait!

Va, mon enfant, va, répondit le padre Passanha, et que Dieu vous
assiste dans vos recherches!»

Cinq minutes après, les quatre embarcations débordaient la
jangada; puis, après avoir descendu le rio Negro, elles arrivaient
près de la berge de l'Amazone, sur la place même où Torrès,
mortellement frappé, avait disparu dans les eaux du fleuve.



CHAPITRE HUITIÈME
PREMIÈRES RECHERCHES

Les recherches devaient être opérées sans retard, et cela pour
deux raisons graves:

La première,--question de vie ou de mort--, c'est que cette
preuve de l'innocence de Joam Dacosta, il importait qu'elle fût
produite avant qu'un ordre arrivât de Rio de Janeiro. En effet,
cet ordre, l'identité du condamné étant établie, ne pouvait être
qu'un ordre d'exécution.

La seconde, c'est qu'il fallait ne laisser le corps de Torrès
séjourner dans l'eau que le moins de temps possible, afin de
retrouver intact l'étui et ce qu'il pouvait contenir.

Araujo fit preuve, en cette conjoncture, non seulement de zèle et
d'intelligence, mais aussi d'une parfaite connaissance de l'état
du fleuve, à son confluent avec le rio Negro.

«Si Torrès, dit-il aux deux jeunes gens, a été tout d'abord
entraîné par le courant, il faudra draguer le fleuve sur un bien
long espace, car d'attendre que son corps reparaisse à la surface
par l'effet de la décomposition, cela demanderait plusieurs jours.

--Nous ne le pouvons pas, répondit Manoel, et il faut
qu'aujourd'hui même nous ayons réussi!

--Si, au contraire, reprit le pilote, ce corps est resté pris
dans les herbes et les roseaux, au bas de la berge, nous ne serons
pas une heure sans l'avoir retrouvé.

À l'oeuvre donc!» répondit Benito.

Il n'y avait pas d'autre manière d'opérer. Les embarcations
s'approchèrent de la berge, et les Indiens, munis de longues
gaffes, commencèrent à sonder toutes les parties du fleuve, à
l'aplomb de cette rive, dont le plateau avait servi de lieu de
combat.

L'endroit, d'ailleurs, avait pu être facilement reconnu. Une
traînée de sang tachait le talus dans sa partie crayeuse, qui
s'abaissait perpendiculairement jusqu'à la surface du fleuve. Là,
de nombreuses gouttelettes, éparses sur les roseaux, indiquaient
la place même où le cadavre avait disparu.

Une pointe de la rive, se dessinant à une cinquantaine de pieds en
aval, retenait les eaux immobiles dans une sorte de remous, comme
dans une large cuvette. Nul courant ne se propageait au pied de la
grève, et les roseaux s'y maintenaient normalement dans une
rigidité absolue. On pouvait donc espérer que le corps de Torrès
n'avait pas été entraîné en pleine eau. D'ailleurs, au cas où le
lit du fleuve aurait accusé une déclivité suffisante, tout au plus
aurait-il pu glisser à quelques toises du talus, et là encore
aucun fil de courant ne se faisait sentir.

Les ubas et les pirogues, se divisant la besogne, limitèrent donc
le champ des recherches à l'extrême périmètre du remous, et, de la
circonférence au centre, les longues gaffes de l'équipe n'en
laissèrent pas un seul point inexploré.

Mais aucun sondage ne permit de retrouver le corps de
l'aventurier, ni dans le fouillis des roseaux ni sur le fond du
lit, dont la pente fut alors étudiée avec soin.

Deux heures après le commencement de ce travail, on fut amené à
reconnaître que le corps, ayant sans doute heurté le talus, avait
dû tomber obliquement, et rouler hors des limites de ce remous, où
l'action du courant commençait à se faire sentir.

«Mais il n'y a pas lieu de désespérer, dit Manoel, encore moins de
renoncer à nos recherches!

--Faudra-t-il donc, s'écria Benito, fouiller le fleuve dans toute
sa largeur et dans toute sa longueur?

--Dans toute sa largeur, peut-être, répondit Araujo. Dans toute
sa longueur, non!... heureusement!

--Et pourquoi? demanda Manoel.

--Parce que l'Amazone, à un mille en aval de son confluent avec
le rio Negro, fait un coude très prononcé, en même temps que le
fond de son lit remonte brusquement. Il y a donc là comme une
sorte de barrage naturel, bien connu des mariniers sous le nom de
barrage de Frias, que les objets flottant à sa surface peuvent
seuls franchir. Mais, s'il s'agit de ceux que le courant roule
entre deux eaux, il leur est impossible de dépasser le talus de
cette dépression!»

C'était là, on en conviendra, une circonstance heureuse, si Araujo
ne se trompait pas. Mais, en somme, on devait se fier à ce vieux
pratique de l'Amazone. Depuis trente ans qu'il faisait le métier
de pilote, la passe du barrage de Frias, où le courant
s'accentuait en raison de son resserrement, lui avait souvent
donné bien du mal. L'étroitesse du chenal, la hauteur du fond,
rendaient cette passe fort difficile, et plus d'un train de bois
s'y était trouvé en détresse.

Donc, Araujo avait raison de dire que, si le corps de Torrès était
encore maintenu par sa pesanteur spécifique sur le fond sablonneux
du lit, il ne pouvait avoir été entraîné au-delà du barrage. Il
est vrai que plus tard, lorsque, par suite de l'expansion des gaz,
il remonterait à la surface, nul doute qu'il ne prît alors le fil
du courant et n'allât irrémédiablement se perdre, en aval, hors de
la passe. Mais cet effet purement physique ne devait pas se
produire avant quelques jours.

On ne pouvait s'en rapporter à un homme plus habile et connaissant
mieux ces parages que le pilote Araujo. Or, puisqu'il affirmait
que le corps de Torrès ne pouvait avoir été entraîné au-delà de
l'étroit chenal, sur l'espace d'un mille au plus, en fouillant
toute cette portion du fleuve, on devait nécessairement le
retrouver.

Aucune île, d'ailleurs, aucun îlot, ne rompait en cet endroit le
cours de l'Amazone. De là cette conséquence que, lorsque la base
des deux berges du fleuve aurait été visitée jusqu'au barrage, ce
serait dans le lit même, large de cinq cents pieds, qu'il
conviendrait de procéder aux plus minutieuses investigations.

C'est ainsi que l'on opéra. Les embarcations, prenant la droite et
la gauche de l'Amazone, longèrent les deux berges. Les roseaux et
les herbes furent fouillés à coups de gaffe. Des moindres saillies
des rives, auxquelles un corps aurait pu s'accrocher, pas un point
n'échappa aux recherches d'Araujo et de ses Indiens.

Mais tout ce travail ne produisit aucun résultat, et la moitié de
la journée s'était déjà écoulée, sans que l'introuvable corps eût
pu être ramené à la surface du fleuve.

Une heure de repos fut accordée aux Indiens. Pendant ce temps, ils
prirent quelque nourriture, puis se remirent à la besogne.

Cette fois, les quatre embarcations, dirigées chacune par le
pilote, par Benito, par Fragoso, par Manoel, se partagèrent en
quatre zones tout l'espace compris entre l'embouchure du rio Negro
et le barrage de Frias. Il s'agissait maintenant d'explorer le lit
du fleuve. Or, en de certains endroits, la manoeuvre des gaffes ne
parut pas devoir être suffisante pour bien fouiller le fond
lui-même. C'est pourquoi des sortes de dragues, ou plutôt de herses,
faites de pierres et de ferraille, enfermées dans un solide filet,
furent installées à bord, et, tandis que les embarcations étaient
poussées perpendiculairement aux rives, on immergea ces râteaux
qui devaient racler le fond en tous sens.

Ce fut à cette besogne difficile que Benito et ses compagnons
s'employèrent jusqu'au soir. Les ubas et les pirogues, manoeuvrées
à la pagaie, se promenèrent à la surface du fleuve dans tout le
bassin que terminait en aval le barrage de Frias.

Il y eut bien des instants d'émotion, pendant cette période des
travaux, lorsque les herses, accrochées à quelque objet du fond,
faisaient résistance. On les halait alors, mais, au lieu du corps
si avidement recherché, elles ne ramenaient que quelques lourdes
pierres ou des paquets d'herbages qu'elles arrachaient de la
couche de sable.

Cependant personne ne songeait à abandonner l'exploration
entreprise. Tous s'oubliaient pour cette oeuvre de salut. Benito,
Manoel, Araujo n'avaient point à exciter les Indiens ni à les
encourager. Ces braves gens savaient qu'ils travaillaient pour le
fazender d'Iquitos, pour l'homme qu'ils aimaient, pour le chef de
cette grande famille, qui comprenait dans une même égalité les
maîtres et les serviteurs!

Oui! s'il le fallait, sans songer à la fatigue, on passerait la
nuit à sonder le fond de ce bassin. Ce que valait chaque minute
perdue, tous ne le savaient que trop.

Et pourtant, un peu avant que le soleil eût disparu, Araujo,
trouvant inutile de continuer cette opération dans l'obscurité,
donna le signal de ralliement aux embarcations, et elles revinrent
au confluent du rio Negro, de manière à regagner la jangada.

L'oeuvre, si minutieusement et si intelligemment qu'elle eût été
conduite, n'avait pas abouti!

Manoel et Fragoso, en revenant, n'osaient causer de cet insuccès
devant Benito. Ne devaient-ils pas craindre que le découragement
ne le poussât à quelque acte de désespoir!

Mais ni le courage, ni le sang-froid ne devaient plus abandonner
ce jeune homme. Il était résolu à aller jusqu'au bout dans cette
suprême lutte pour sauver l'honneur et la vie de son père, et ce
fut lui qui interpella ses compagnons en disant:

«À demain! Nous recommencerons, et dans de meilleures conditions,
si cela est possible!

--Oui, répondit Manoel, tu as raison, Benito. Il y a mieux à
faire! Nous ne pouvons avoir la prétention d'avoir entièrement
exploré ce bassin au bas des rives et sur toute l'étendue du fond!

--Non! nous ne le pouvons pas, répondit Araujo, et je maintiens
ce que j'ai dit, c'est que le corps de Torrès est là, c'est qu'il
est là, parce qu'il n'a pu être entraîné, parce qu'il n'a pu
passer le barrage de Frias, parce qu'il faut plusieurs jours pour
qu'il remonte à la surface et puisse être emporté en aval! Oui! il
y est, et que jamais dame-jeanne de tafia ne s'approche de mes
lèvres si je ne le retrouve pas!»

Cette affirmation, dans la bouche du pilote, avait une grande
valeur, et elle était de nature à rendre l'espoir.

Cependant Benito, qui ne voulait plus se payer de mots et
préférait voir les choses telles qu'elles étaient, crut devoir
répondre:

«Oui, Araujo, le corps de Torrès est encore dans ce bassin, et
nous le retrouverons, si...

Si?... fit le pilote.

S'il n'est pas devenu la proie des caïmans!» Manoel et Fragoso
attendaient, non sans émotion, la réponse qu'Araujo allait faire.
Le pilote se tut pendant quelques instants. On sentait qu'il
voulait réfléchir avant de répondre.

«Monsieur Benito, dit-il enfin, je n'ai pas l'habitude de parler à
la légère. Moi aussi j'ai eu la même pensée que vous, mais écoutez
bien. Pendant ces dix heures de recherches qui viennent de
s'écouler, avez-vous aperçu un seul caïman dans les eaux du
fleuve?

Pas un seul, répondit Fragoso.

Si vous n'en avez pas vu, reprit le pilote, c'est qu'il n'yen a
pas, et s'il n'y en a pas, c'est que ces animaux n'ont aucun
intérêt à s'aventurer dans des eaux blanches, quand, à un quart de
mille d'ici, se trouvent de larges étendues de ces eaux noires
qu'ils recherchent de préférence! Lorsque la jangada a été
attaquée par quelques-uns de ces animaux, c'est qu'en cet endroit
il n'y avait aucun affluent de l'Amazone où ils pussent se
réfugier. Ici, c'est tout autre chose. Allez sur le rio Negro, et
là, vous trouverez des caïmans par vingtaines! Si le corps de
Torrès était tombé dans cet affluent, peut-être n'y aurait-il plus
aucun espoir de jamais le retrouver! Mais c'est dans l'Amazone
qu'il s'est perdu, et l'Amazone nous le rendra!»

Benito, soulagé de cette crainte, prit la main du pilote, il la
serra et se contenta de répondre:

«À demain! mes amis.»

Dix minutes plus tard, tout le monde était à bord de la jangada.

Pendant cette journée, Yaquita avait passé quelques heures près de
son mari. Mais, avant de partir, lorsqu'elle ne vit plus ni le
pilote, ni Manoel, ni Benito, ni les embarcations, elle comprit à
quelles sortes de recherches on allait se livrer. Toutefois elle
n'en voulut rien dire à Joam Dacosta, espérant que, le lendemain,
elle pourrait lui en apprendre le succès.

Mais, dès que Benito eut mis le pied sur la jangada, elle comprit
que ces recherches avaient échoué. Cependant elle s'avança vers
lui. «Rien? dit-elle.

Rien, répondit Benito, mais demain est à nous!» Chacun des membres
de la famille se retira dans sa chambre, et il ne fut plus
question de ce qui s'était passé.

Manoel voulut obliger Benito à se coucher, afin de prendre au
moins une ou deux heures de repos.

«À quoi bon? répondit Benito. Est-ce que je pourrais dormir!»



CHAPITRE NEUVIÈME
SECONDES RECHERCHES

Le lendemain, 27 août, avant le lever du soleil, Benito prit
Manoel à part et lui dit:

«Les recherches que nous avons faites hier ont été vaines. À
recommencer aujourd'hui dans les mêmes conditions, nous ne serons
peut-être pas plus heureux!

Il le faut cependant, répondit Manoel.

--Oui, reprit Benito; mais, au cas où le corps de Torrès ne sera
pas retrouvé, peux-tu me dire quel temps est nécessaire pour qu'il
revienne à la surface du fleuve?

--Si Torrès, répondit Manoel, était tombé vivant dans l'eau, et
non à la suite d'une mort violente, il faudrait compter de cinq à
six jours. Mais, comme il n'a disparu qu'après avoir été frappé
mortellement, peut-être deux ou trois jours suffiront-ils à le
faire reparaître?»

Cette réponse de Manoel, qui est absolument juste, demande quelque
explication.

Tout être humain qui tombe à l'eau, est apte à flotter, à la
condition que l'équilibre puisse s'établir entre la densité de son
corps et celle de la couche liquide. Il s'agit bien entendu d'une
personne qui ne sait pas nager. Dans ces conditions, si elle se
laisse submerger tout entière, en ne tenant que la bouche et le
nez hors de l'eau, elle flottera. Mais, le plus généralement, il
n'en est pas ainsi. Le premier mouvement d'un homme qui se noie
est de chercher à tenir le plus de lui-même hors de l'eau; il
redresse la tête, il lève les bras, et ces parties de son corps,
n'étant plus supportées par le liquide, ne perdent pas la quantité
de poids qu'elles perdraient si elles étaient complètement
immergées. De là, un excès de pesanteur, et, finalement, une
immersion complète. En effet, l'eau pénètre, par la bouche, dans
les poumons, prend la place de l'air qui les remplissait, et le
corps coule par le fond.

Dans le cas, au contraire, où l'homme qui tombe à l'eau est déjà
mort, il est dans des conditions très différentes et plus
favorables pour flotter, puisque les mouvements dont il est parlé
plus haut lui sont interdits, et s'il s'enfonce, comme le liquide
n'a pas pénétré aussi abondamment dans ses poumons, puisqu'il n'a
pas cherché à respirer, il est plus apte à reparaître promptement.

Manoel avait donc raison d'établir une distinction entre le cas
d'un homme encore vivant et le cas d'un homme déjà mort qui tombe
à l'eau. Dans le premier cas, le retour à la surface est
nécessairement plus long que dans le second.

Quant à la réapparition d'un corps, après une immersion plus on
moins prolongée, elle est uniquement déterminée par la
décomposition qui engendre des gaz, lesquels amènent la distension
de ses tissus cellulaires; son volume s'augmente sans que son
poids s'accroisse, et, moins pesant alors que l'eau qu'il déplace,
il remonte et se retrouve dans les conditions voulues de
flottabilité.

«Ainsi, reprit Manoel, bien que les circonstances soient
favorables, puisque Torrès ne vivait plus lorsqu'il est tombé dans
le fleuve, à moins que la décomposition ne soit modifiée par des
circonstances que l'on ne peut prévoir, il ne peut reparaître
avant trois jours.

--Nous n'avons pas trois jours à nous! répondit Benito. Nous ne
pouvons attendre, tu le sais! Il faut donc procéder à de nouvelles
recherches, mais autrement.

--Que prétends-tu faire? demanda Manoel.

--Plonger moi-même jusqu'au fond du fleuve, répondit Benito.
Chercher de mes yeux, chercher de mes mains...

--Plonger cent fois, mille fois! s'écria Manoel. Soit! Je pense
comme toi qu'il faut aujourd'hui procéder par une recherche
directe, et ne plus agir en aveugle, avec des dragues ou des
gaffes, qui ne travaillent que par tâtonnements! Je pense aussi
que nous ne pouvons attendre même trois jours! Mais plonger,
remonter, redescendre, tout cela ne donne que de courtes périodes
d'exploration. Non! c'est insuffisant, ce serait inutile, et nous
risquerions d'échouer une seconde fois!

--As-tu donc d'autre moyen à me proposer, Manoel? demanda Benito,
qui dévorait son ami du regard.

--Écoute-moi. Il est une circonstance, pour ainsi dire
providentielle, qui peut nous venir en aide!

--Parle donc! parle donc!

--Hier, en traversant Manao, j'ai vu que l'on travaillait à la
réparation de l'un de ses quais, sur la rive du rio Negro. Or, ces
travaux sous-marins se faisaient au moyen d'un scaphandre.
Empruntons, louons, achetons à tout prix cet appareil, et il sera
possible de reprendre nos recherches dans des conditions plus
favorables!

--Préviens Araujo, Fragoso, nos hommes et partons! répondit
immédiatement Benito.

Le pilote et le barbier furent mis au courant des résolutions
prises, conformément au projet de Manoel. Il fut convenu que tous
deux se rendraient avec les Indiens et les quatre embarcations au
bassin de Frias, et qu'ils attendraient là les deux jeunes gens.

Manoel et Benito débarquèrent sans perdre un instant, et ils se
rendirent au quai de Manao. Là, ils offrirent une telle somme à
l'entrepreneur des travaux du quai, que celui-ci s'empressa de
mettre son appareil à leur disposition pour toute la journée.

«Voulez-vous un de mes hommes, demanda-t-il, qui puisse vous
aider?

Donnez-nous votre contremaître et quelques-uns de ses camarades
pour manoeuvrer la pompe à air, répondit Manoel.

--Mais qui revêtira le scaphandre?

--Moi, répondit Benito.

--Benito, toi! s'écria Manoel.

--Je le veux!»

Il eût été inutile d'insister. Une heure après, le radeau, portant
la pompe et tous les instruments nécessaires à la manoeuvre, avait
dérivé jusqu'au bas de la berge où l'attendaient les embarcations.

On sait en quoi consiste cet appareil du scaphandre, qui permet de
descendre sous les eaux, d'y rester un certain temps, sans que le
fonctionnement des poumons soit gêné en aucune façon. Le plongeur
revêt un imperméable vêtement de caoutchouc, dont les pieds sont
terminés par des semelles de plomb, qui assurent la verticalité de
sa position dans le milieu liquide. Au collet du vêtement, à la
hauteur du cou, est adapté un collier de cuivre, sur lequel vient
se visser une boule en métal, dont la paroi antérieure est formée
d'une vitre. C'est dans cette boule qu'est enfermée la tête du
plongeur, et elle peut s'y mouvoir à l'aise. À cette boule se
rattachent deux tuyaux: l'un sert à la sortie de l'air expiré, qui
est devenu impropre au jeu des poumons; l'autre est en
communication avec une pompe manoeuvrée sur le radeau, qui envoie
un air nouveau pour les besoins de la respiration. Lorsque le
plongeur doit travailler sur place, le radeau demeure immobile
au-dessus de lui; lorsque le plongeur doit aller et venir sur le fond
du lit, le radeau suit ses mouvements ou il suit ceux du radeau,
suivant ce qui est convenu entre lui et l'équipe.

Ces scaphandres, très perfectionnés, offrent moins de danger
qu'autrefois. L'homme, plongé dans le milieu liquide, se fait
assez facilement à cet excès de pression qu'il supporte. Si, dans
l'espèce, une éventualité redoutable eût été à craindre, elle
aurait été due à la rencontre de quelque caïman dans les
profondeurs du fleuve. Mais, ainsi que l'avait fait observer
Araujo, pas un de ces amphibies n'avait été signalé la veille, et
l'on sait qu'ils recherchent de préférence les eaux noires des
affluents de l'Amazone. D'ailleurs, au cas d'un danger quelconque,
le plongeur a toujours à sa disposition le cordon d'un timbre
placé sur le radeau, et au moindre tintement, on peut le haler
rapidement à la surface.

Benito, toujours très calme, lorsque, sa résolution prise, il
allait la mettre à exécution, revêtit le scaphandre; sa tête
disparut dans la sphère métallique; sa main saisit une sorte
d'épieu ferré, propre à fouiller les herbes ou les détritus
accumulés dans le lit de ce bassin, et, sur un signe de lui, il
fut affalé par le fond.

Les hommes du radeau, habitués à ce travail, commencèrent aussitôt
à manoeuvrer la pompe à air, pendant que quatre des Indiens de la
jangada, sous les ordres d'Araujo, le poussaient lentement avec
leurs longues gaffes dans la direction convenue.

Les deux pirogues, montées, l'une par Fragoso, l'autre par Manoel,
plus deux pagayeurs, escortaient le radeau, et elles se tenaient
prêtes à se porter rapidement en avant, en arrière, si Benito,
retrouvant enfin le corps de Torrès, le ramenait à la surface de
l'Amazone.



CHAPITRE DIXIÈME
UN COUP DE CANON

Benito était donc descendu sous cette vaste nappe qui lui dérobait
encore le cadavre de l'aventurier. Ah! s'il avait eu le pouvoir de
les détourner, de les vaporiser, de les tarir, ces eaux du grand
fleuve, s'il avait pu mettre à sec tout ce bassin de Frias, depuis
le barrage d'aval jusqu'au confluent du rio Negro, déjà, sans
doute, cet étui, caché dans les vêtements de Torrès, aurait été
entre ses mains! L'innocence de son père eût été reconnue! Joam
Dacosta, rendu à la liberté, aurait repris avec les siens la
descente du fleuve, et que de terribles épreuves eussent pu être
évitées!

Benito avait pris pied sur le fond. Ses lourdes semelles faisaient
craquer le gravier du lit. Il se trouvait alors par dix à quinze
pieds d'eau environ, à l'aplomb de la berge, qui était très
accore, à l'endroit même où Torrès avait disparu.

Là se massait un inextricable lacis de roseaux, de souches et de
plantes aquatiques, et certainement, pendant les recherches de la
veille, aucune des gaffes n'avait pu en fouiller tout
l'entrelacement. Il était donc possible que le corps, retenu dans
ces broussailles sous-marines, fût encore à la place même où il
était tombé.

En cet endroit, grâce au remous produit par l'allongement d'une
des pointes de la rive, le courant était absolument nul. Benito
obéissait donc uniquement aux mouvements du radeau que les gaffes
des Indiens déplaçaient au-dessus de sa tête.

La lumière pénétrait assez profondément alors ces eaux claires,
sur lesquelles un magnifique soleil, éclatant dans un ciel sans
nuages, dardait presque normalement ses rayons. Dans les
conditions ordinaires de visibilité sous une couche liquide, une
profondeur de vingt pieds suffit pour que la vue soit extrêmement
bornée; mais ici les eaux semblaient être comme imprégnées du
fluide lumineux, et Benito pouvait descendre plus bas encore, sans
que les ténèbres lui dérobassent le fond du fleuve.

Le jeune homme suivit doucement la berge. Son bâton ferré en
fouillait les herbes et les détritus accumulés à sa base. Des
«volées» de poissons, si l'on peut s'exprimer ainsi, s'échappaient
comme des bandes d'oiseaux hors d'un épais buisson. On eût dit des
milliers de morceaux d'un miroir brisé, qui frétillaient à travers
les eaux. En même temps, quelques centaines de crustacés couraient
sur le sable jaunâtre, semblables à de grosses fourmis chassées de
leur fourmilière.

Cependant, bien que Benito ne laissât pas un seul point de la rive
inexploré, l'objet de ses recherches lui faisait toujours défaut.
Il observa alors que la déclivité du lit était assez prononcée, et
il en conclut que le corps de Torrès avait pu rouler au-delà du
remous, vers le milieu du fleuve. S'il en était ainsi, peut-être
s'y trouverait-il encore, puisque le courant n'avait pu le saisir
à une profondeur déjà grande et qui devait sensiblement
s'accroître.

Benito résolut donc de porter ses investigations de ce côté, dès
qu'il aurait achevé de sonder le fouillis des herbages. C'est
pourquoi il continua de s'avancer dans cette direction, que le
radeau allait suivre pendant un quart d'heure, selon ce qui avait
été préalablement arrêté.

Le quart d'heure écoulé, Benito n'avait rien trouvé encore. Il
sentit alors le besoin de remonter à la surface, afin de se
retrouver dans des conditions physiologiques où il pût reprendre
de nouvelles forces. En de certains endroits, où la profondeur du
fleuve s'accusait davantage, il avait dû descendre jusqu'à trente
pieds environ. Il avait donc eu à supporter une pression presque
équivalente à celle d'une atmosphère,--cause de fatigue physique
et de trouble moral pour qui n'est pas habitué à ce genre
d'exercice.

Benito tira donc le cordon du timbre, et les hommes du radeau
commencèrent à le haler; mais ils opéraient lentement, mettant une
minute à le relever de deux on trois pieds, afin de ne point
produire dans ses organes internes les funestes effets de la
décompression.

Dès que le jeune homme eut pris pied sur le radeau, la sphère
métallique du scaphandre lui fut enlevée, il respira longuement et
s'assit, afin de prendre un peu de repos.

Les pirogues s'étaient aussitôt rapprochées. Manoel, Fragoso,
Araujo étaient là, près de lui, attendant qu'il pût parler.

«Eh bien? demanda Manoel.

--Rien encore!... rien!

--Tu n'as aperçu aucune trace?

--Aucune.

--Veux-tu que je cherche à mon tour?

Non, Manoel, répondit Benito, j'ai commencé... je sais où je veux
aller... laisse-moi faire!»

Benito expliqua alors au pilote que son intention était bien de
visiter la partie inférieure de la berge jusqu'au barrage de
Frias, là où le relèvement du sol avait pu arrêter le corps de
Torrès, surtout si ce corps, flottant entre deux eaux, avait subi,
si peu que ce fût, l'action du courant; mais, auparavant, il
voulait s'écarter latéralement de la berge et explorer avec soin
cette sorte de dépression, formée par la déclivité du lit,
jusqu'au fond de laquelle les gaffes n'avaient pu évidemment
pénétrer.

Araujo approuva ce projet et se disposa à prendre des mesures en
conséquence. Manoel crut devoir alors donner quelques conseils à
Benito.

«Puisque tu veux poursuivre tes recherches de ce côté, dit-il, le
radeau va obliquer vers cette direction, mais sois prudent,
Benito. Il s'agit d'aller plus profondément que tu ne l'as fait,
peut-être à cinquante ou soixante pieds, et là, tu auras à
supporter une pression de deux atmosphères. Ne t'aventure donc
qu'avec une extrême lenteur, ou la présence d'esprit pourrait
t'abandonner. Tu ne saurais plus où tu es, ni ce que tu es allé
faire. Si ta tête se serre comme dans un étau, si tes oreilles
bourdonnent avec continuité, n'hésite pas à donner le signal, et
nous te remonterons à la surface. Puis, tu recommenceras, s'il le
faut, mais, du moins, tu seras quelque peu habitué à te mouvoir
dans ces profondes couches du fleuve.»

Benito promit à Manoel de tenir compte de ses recommandations,
dont il comprenait l'importance. Il était frappé surtout de ce que
la présence d'esprit pouvait lui manquer, au moment où elle lui
serait peut-être le plus nécessaire.

Benito serra la main de Manoel; la sphère du scaphandre fut de
nouveau vissée à son cou, puis la pompe recommença à fonctionner,
et le plongeur eut bientôt disparu sous les eaux.

Le radeau s'était alors écarté d'une quarantaine de pieds de la
rive gauche; mais, à mesure qu'il s'avançait vers le milieu du
fleuve, comme le courant pouvait le faire dériver plus vite qu'il
n'aurait fallu, les ubas s'y amarrèrent, et les pagayeurs le
soutinrent contre la dérive, de manière à ne le laisser se
déplacer qu'avec une extrême lenteur.

Benito fut descendu très doucement et retrouva le sol ferme.
Lorsque ses semelles foulèrent le sable du lit, on put juger, à la
longueur de la corde de halage, qu'il se trouvait par une
profondeur de soixante-cinq à soixante-dix pieds. Il y avait donc
là une excavation considérable, creusée bien au-dessous du niveau
normal.

Le milieu liquide était plus obscur alors, mais la limpidité de
ces eaux transparentes laissait pénétrer encore assez de lumière
pour que Benito pût distinguer suffisamment les objets épars sur
le fond du fleuve et se diriger avec quelque sûreté. D'ailleurs le
sable, semé de mica, semblait former une sorte de réflecteur, et
l'on aurait pu en compter les grains, qui miroitaient comme une
poussière lumineuse.

Benito allait, regardait, sondait les moindres cavités avec son
épieu. Il continuait à s'enfoncer lentement. On lui filait de la
corde à la demande, et comme les tuyaux qui servaient à
l'aspiration et à l'expiration de l'air n'étaient jamais raidis,
le fonctionnement de la pompe s'opérait dans de bonnes conditions.

Benito s'écarta ainsi, de manière à atteindre le milieu du lit de
l'Amazone, là où se trouvait la plus forte dépression.

Quelquefois une profonde obscurité s'épaississait autour de lui,
et il ne pouvait plus rien voir alors, même dans un rayon très
restreint. Phénomène purement passager: c'était le radeau qui, se
déplaçant au-dessus de sa tête, interceptait complètement les
rayons solaires et faisait la nuit à la place du jour. Mais, un
instant après, la grande ombre s'était dissipée et la réflexion du
sable reprenait toute sa valeur.

Benito descendait toujours. Il le sentait surtout à
l'accroissement de la pression qu'imposait à son corps la masse
liquide. Sa respiration était moins facile, la rétractibilité de
ses organes ne s'opérait plus, à sa volonté, avec autant d'aisance
que dans un milieu atmosphérique convenablement équilibré. Dans
ces conditions, il se trouvait sous l'action d'effets
physiologiques dont il n'avait pas l'habitude. Le bourdonnement
s'accentuait dans ses oreilles; mais, comme sa pensée était
toujours lucide, comme il sentait le raisonnement se faire dans
son cerveau avec une netteté parfaite,--même un peu
extranaturelle--, il ne voulut point donner le signal de halage
et continua à descendre plus profondément.

Un instant, dans la pénombre où il se trouvait, une masse confuse
attira son attention. Cela lui paraissait avoir la forme d'un
corps engagé sous un paquet d'herbes aquatiques.

Une vive émotion le prit. Il s'avança dans cette direction. De son
bâton il remua cette masse.

Ce n'était que le cadavre d'un énorme caïman, déjà réduit à l'état
de squelette, et que le courant du rio Negro avait entraîné jusque
dans le lit de l'Amazone.

Benito recula, et, en dépit des assertions du pilote, la pensée
lui vint que quelque caïman vivant pourrait bien s'être engagé
dans les profondes couches du bassin de Frias!...

Mais il repoussa cette idée et continua sa marche, de manière à
atteindre le fond même de la dépression.

Il devait être alors parvenu à une profondeur de quatre-vingt-dix
à cent pieds, et, conséquemment, il était soumis à une pression de
trois atmosphères. Si donc cette cavité s'accusait encore
davantage, il serait bientôt obligé d'arrêter ses recherches.

Les expériences ont démontré en effet que, dans les profondeurs
inférieures à cent vingt on cent trente pieds, se trouve l'extrême
limite qu'il est dangereux de franchir en excursion sous-marine:
non seulement l'organisme humain ne se prête pas à fonctionner
convenablement sous de telles pressions, mais les appareils ne
fournissent plus l'air respirable avec une régularité suffisante.

Et cependant Benito était résolu à aller tant que la force morale
et l'énergie physique ne lui feraient pas défaut. Par un
inexplicable pressentiment, il se sentait attiré vers cet abîme;
il lui semblait que le corps avait dû rouler jusqu'au fond de
cette cavité, que peut-être Torrès, s'il était chargé d'objets
pesants, tels qu'une ceinture contenant de l'argent, de l'or ou
des armes, avait pu se maintenir à ces grandes profondeurs.

Tout d'un coup, dans une sombre excavation, il aperçut un cadavre!
oui! un cadavre, habillé encore, étendu comme eût été un homme
endormi, les bras repliés sous la tête!

Était-ce Torrès? Dans l'obscurité, très opaque alors, il était
malaisé de le reconnaître; mais c'était bien un corps humain qui
gisait là, à moins de dix pas, dans une immobilité absolue!

Une poignante émotion saisit Benito. Son coeur cessa de battre un
instant. Il crut qu'il allait perdre connaissance. Un suprême
effort de volonté le remit. Il marcha vers le cadavre.

Soudain une secousse, aussi violente qu'inattendue, fit vibrer
tout son être! Une longue lanière lui cinglait le corps, et,
malgré l'épais vêtement du scaphandre, il se sentit fouetté à
coups redoublés.

«Un gymnote!» se dit-il.

Ce fut le seul mot qui put s'échapper de ses lèvres.

Et en effet, c'était un «puraqué», nom que les Brésiliens donnent
au gymnote ou couleuvre électrique, qui venait de s'élancer sur
lui.

Personne n'ignore ce que sont ces sortes d'anguilles à peau
noirâtre et gluante, munies le long du dos et de la queue d'un
appareil qui, composé de lames jointes par de petites lamelles
verticales, est actionné par des nerfs d'une très grande
puissance. Cet appareil, doué de singulières propriétés
électriques, est apte à produire des commotions redoutables. De
ces gymnotes, les uns ont à peine la taille d'une couleuvre, les
autres mesurent jusqu'à dix pieds de longueur; d'autres, plus
rares, en dépassent quinze et vingt sur une largeur de huit à dix
pouces.

Les gymnotes sont assez nombreux, aussi bien dans l'Amazone que
dans ses affluents, et c'était une de ces «bobines» vivantes,
longue de dix pieds environ, qui, après s'être détendue comme un
arc, venait de se précipiter sur le plongeur.

Benito comprit tout ce qu'il avait à craindre de l'attaque de ce
redoutable animal. Son vêtement était impuissant à le protéger.
Les décharges du gymnote, d'abord peu fortes, devinrent de plus en
plus violentes, et il allait en être ainsi jusqu'au moment où,
épuisé par la dépense du fluide, il serait réduit à l'impuissance.

Benito, ne pouvant résister à de telles commotions, était tombé à
demi sur le sable. Ses membres se paralysaient peu à peu sous les
effluences électriques du gymnote, qui se frottait lentement sur
son corps et l'enlaçait de ses replis. Ses bras mêmes ne pouvaient
plus se soulever. Bientôt son bâton lui échappa, et sa main n'eut
pas la force de saisir le cordon du timbre pour donner le signal.

Benito se sentit perdu. Ni Manoel ni ses compagnons ne pouvaient
imaginer quel horrible combat se livrait au-dessous d'eux entre un
redoutable puraqué et le malheureux plongeur, qui ne se débattait
plus qu'à peine, sans pouvoir se défendre.

Et cela, au moment où un corps--le corps de Torrès sans doute!--
venait de lui apparaître!

Par un suprême instinct de conservation, Benito voulait
appeler!... Sa voix expirait dans cette boîte métallique, qui ne
pouvait laisser échapper aucun son!

En ce moment, le puraqué redoubla ses attaques; il lançait des
décharges qui faisaient tressauter Benito sur le sable comme les
tronçons d'un ver coupé, et dont les muscles se tordaient sous le
fouet de l'animal.

Benito sentit la pensée l'abandonner tout à fait. Ses yeux
s'obscurcirent peu à peu, ses membres se raidirent!...

Mais, avant d'avoir perdu la puissance de voir, la puissance de
raisonner, un phénomène inattendu, inexplicable, étrange, se
produisit devant ses regards.

Une détonation sourde venait de se propager à travers les couches
liquides. Ce fut comme un coup de tonnerre, dont les roulements
coururent dans les couches sous-marines, troublées par les
secousses du gymnote. Benito se sentit baigné en une sorte de
bruit formidable, qui trouvait un écho jusque dans les dernières
profondeurs du fleuve.

Et, tout d'un coup, un cri suprême lui échappa!... C'est qu'une
effrayante vision spectrale apparaissait à ses yeux.

Le corps du noyé, jusqu'alors étendu sur le sol, venait de se
redresser!... Les ondulations des eaux remuaient ses bras, comme
s'il les eût agités dans une vie singulière!... Des soubresauts
convulsifs rendaient le mouvement à ce cadavre terrifiant!

C'était bien celui de Torrès! Un rayon de soleil avait percé
jusqu'à ce corps à travers la masse liquide, et Benito reconnut la
figure bouffie et verdâtre du misérable, frappé de sa main, dont
le dernier soupir s'était étouffé sous ces eaux!

Et pendant que Benito ne pouvait plus imprimer un seul mouvement à
ses membres paralysés, tandis que ses lourdes semelles le
retenaient comme s'il eût été cloué au lit de sable, le cadavre se
redressa, sa tête s'agita de haut en bas, et, se dégageant du trou
dans lequel il était retenu par un fouillis d'herbes aquatiques,
il s'enleva tout droit, effrayant à voir, jusque dans les hautes
nappes de l'Amazone!



CHAPITRE ONZIÈME
CE QUI EST DANS L'ÉTUI

Que s'était-il passé? Un phénomène purement physique, dont voici
l'explication.

La canonnière de l'État _Santa-Ana_, à destination de Manao, qui
remontait le cours de l'Amazone, venait de franchir la passe de
Frias. Un peu avant d'arriver à l'embouchure du rio Negro, elle
avait hissé ses couleurs et salué d'un coup de canon le pavillon
brésilien. À cette détonation, un effet de vibration s'était
produit à la surface des eaux, et ces vibrations, se propageant
jusqu'au fond du fleuve, avaient suffi à relever le corps de
Torrès, déjà allégé par un commencement de décomposition, en
facilitant la distension de son système cellulaire. Le corps du
noyé venait de remonter tout naturellement à la surface de
l'Amazone.

Ce phénomène, bien connu, expliquait la réapparition du cadavre,
mais, il faut en convenir, il y avait eu coïncidence heureuse dans
cette arrivée de la _Santa-Ana__ _sur le théâtre des recherches.

À un cri de Manoel, répété par tous ses compagnons, l'une des
pirogues s'était dirigée immédiatement vers le corps, pendant que
l'on ramenait le plongeur au radeau.

Mais, en même temps, quelle fut l'indescriptible émotion de
Manoel, lorsque Benito, halé jusqu'à la plate-forme, y fut déposé
dans un état de complète inertie, et sans que la vie se trahît
encore en lui par un seul mouvement extérieur.

N'était-ce pas un second cadavre que venaient de rendre là les
eaux de l'Amazone?

Le plongeur fut, aussi rapidement que possible, dépouillé de son
vêtement de scaphandre.

Benito avait entièrement perdu connaissance sous la violence des
décharges du gymnote.

Manoel, éperdu, l'appelant, lui insufflant sa propre respiration,
chercha à retrouver les battements de son coeur.

«Il bat! il bat!» s'écria-t-il.

Oui! le coeur de Benito battait encore, et, en quelques minutes,
les soins de Manoel l'eurent rappelé à la vie.

«Le corps! le corps!»

Tels furent les premiers mots, les seuls qui s'échappèrent de la
bouche de Benito.

«Le voilà! répondit Fragoso, en montrant la pirogue qui revenait
au radeau avec le cadavre de Torrès.

--Mais toi, Benito, que t'est-il arrivé? demanda Manoel. Est-ce
le manque d'air?...

--Non! dit Benito. Un puraqué qui s'est jeté sur moi!... Mais ce
bruit?... cette détonation?...

--Un coup de canon! répondit Manoel. C'est un coup de canon qui a
ramené le cadavre à la surface du fleuve!»

En ce moment, la pirogue venait d'accoster le radeau. Le corps de
Torrès, recueilli par les Indiens, reposait au fond. Son séjour
dans l'eau ne l'avait pas encore défiguré. Il était facilement
reconnaissable. À cet égard, pas de doute possible.

Fragoso, agenouillé dans la pirogue, avait déjà commencé à
déchirer les vêtements du noyé, qui s'en allaient en lambeaux.

En cet instant, le bras droit de Torrès, mis à nu, attira
l'attention de Fragoso. En effet, sur ce bras apparaissait
distinctement la cicatrice d'une ancienne blessure, qui avait dû
être produite par un coup de couteau.

«Cette cicatrice! s'écria Fragoso. Mais... c'est bien cela!... Je
me rappelle maintenant...

Quoi? demanda Manoel.

--Une querelle!... oui! une querelle dont j'ai été témoin dans la
province de la Madeira... il y a trois ans! Comment ai-je pu
l'oublier!... Ce Torrès appartenait alors à la milice des
capitaines des bois! Ah! je savais bien que je l'avais déjà vu, ce
misérable!

--Que nous importe à présent! s'écria Benito. L'étui! l'étui!...
L'a-t-il encore?» Et Benito allait déchirer les derniers vêtements
du cadavre pour les fouiller...

Manoel l'arrêta.

«Un instant, Benito», dit-il.

Puis, se retournant vers les hommes du radeau qui n'appartenaient
pas au personnel de la jangada, et dont le témoignage ne pourrait
être suspecté plus tard:

«Prenez acte, mes amis, leur dit-il, de tout ce que nous faisons
ici, afin que vous puissiez redire devant les magistrats comment
les choses se sont passées.»

Les hommes s'approchèrent de la pirogue.

Fragoso déroula alors la ceinture qui étreignait le corps de
Torrès sous le poncho déchiré, et tâtant la poche de la vareuse:

«L'étui!» s'écria-t-il.

Un cri de joie échappa à Benito. Il allait saisir l'étui pour
l'ouvrir, pour vérifier ce qu'il contenait...

«Non, dit encore Manoel, que son sang-froid n'abandonnait pas. Il
ne faut pas qu'il y ait de doute possible dans l'esprit des
magistrats! Il convient que des témoins désintéressés puissent
affirmer que cet étui se trouvait bien sur le corps de Torrès!

Tu as raison, répondit Benito.

Mon ami, reprit Manoel en s'adressant au contremaître du radeau,
fouillez vous-même dans la poche de cette vareuse.»

Le contremaître obéit. Il retira un étui de métal, dont le
couvercle était hermétiquement vissé et qui ne semblait pas avoir
souffert de son séjour dans l'eau.

«Le papier... le papier est-il encore dedans? s'écria Benito, qui
ne pouvait se contenir.

--C'est au magistrat d'ouvrir cet étui! répondit Manoel. À lui
seul appartient de vérifier s'il s'y trouve un document!

--Oui... oui... tu as encore raison, Manoel! répondit Benito. À
Manao! mes amis, à Manao!»

Benito, Manoel, Fragoso et le contremaître qui tenait l'étui
s'embarquèrent aussitôt dans l'une des pirogues, et ils allaient
s'éloigner, lorsque Fragoso de dire:

«Et le corps de Torrès?

La pirogue s'arrêta.

En effet, les Indiens avaient déjà rejeté à l'eau le cadavre de
l'aventurier, qui dérivait à la surface du fleuve.

«Torrès n'était qu'un misérable, dit Benito. Si j'ai loyalement
risqué ma vie contre la sienne, Dieu l'a frappé par ma main, mais
il ne faut pas que son corps reste sans sépulture!»

Ordre fut donc donné à la seconde pirogue d'aller rechercher le
cadavre de Torrès, afin de le transporter sur la rive où il serait
enterré.

Mais, en ce moment, une bande d'oiseaux de proie, qui planait
au-dessus du fleuve, se précipita sur ce corps flottant. C'étaient de
ces urubus, sortes de petits vautours, au cou pelé, aux longues
pattes, noirs comme des corbeaux, appelés «gallinazos» dans
l'Amérique du Sud, et qui sont d'une voracité sans pareille. Le
corps, déchiqueté par leur bec, laissa fuir les gaz qui le
gonflaient; sa densité s'accroissant, il s'enfonça peu à peu, et,
pour la dernière fois, ce qui restait de Torrès disparut sous les
eaux de l'Amazone.

Dix minutes après, la pirogue, rapidement conduite, arrivait au
port de Manao. Benito et ses compagnons mirent pied à terre et
s'élancèrent à travers les rues de la ville.

En quelques instants, ils étaient arrivés à la demeure du juge
Jarriquez, et ils lui faisaient demander par l'un de ses
serviteurs de vouloir bien les recevoir immédiatement.

Le magistrat donna ordre de les introduire dans son cabinet.

Là, Manoel fit le récit de tout ce qui s'était passé, depuis le
moment où Torrès avait été mortellement frappé par Benito dans une
rencontre loyale, jusqu'au moment où l'étui avait été retrouvé sur
son cadavre et pris dans la poche de sa vareuse par le
contremaître.

Bien que ce récit fût de nature à corroborer tout ce que lui avait
dit Joam Dacosta au sujet de Torrès et du marché que celui-ci lui
avait offert, le juge Jarriquez ne put retenir un sourire
d'incrédulité.

«Voici l'étui, monsieur, dit Manoel. Pas un seul instant il n'a
été entre nos mains, et l'homme qui vous le présente est celui-là
même qui l'a trouvé sur le corps de Torrès!»

Le magistrat saisit l'étui, il l'examina avec soin, le tournant et
le retournant comme il eût fait d'un objet précieux. Puis il
l'agita, et quelques pièces, qui se trouvaient à l'intérieur,
rendirent un son métallique.

Cet étui ne contenait-il donc pas le document tant cherché, ce
papier écrit de la main du véritable auteur du crime, et que
Torrès avait voulu vendre à un prix indigne à Joam Dacosta? Cette
preuve matérielle de l'innocence du condamné était-elle
irrémédiablement perdue?

On devine aisément à quelle violente émotion étaient en proie les
spectateurs de cette scène. Benito pouvait à peine proférer une
parole, il sentait son coeur prêt à se briser.

«Ouvrez donc, monsieur, ouvrez donc cet étui!» s'écria-t-il enfin
d'une voix brisée.

Le juge Jarriquez commença à dévisser le couvercle; puis, quand ce
couvercle eut été enlevé, il renversa l'étui d'où s'échappèrent,
en roulant sur la table, quelques pièces d'or.

«Mais le papier!... le papier!...» s'écria encore une fois Benito,
qui se retenait à la table pour ne pas tomber.

Le magistrat introduisit ses doigts dans l'étui, et en retira, non
sans quelque difficulté, un papier jauni, plié avec soin, et que
l'eau paraissait avoir respecté.

«Le document! c'est le document! s'écria Fragoso. Oui! c'est bien
là le papier que j'ai vu entre les mains de Torrès!»

Le juge Jarriquez déploya ce papier, il y jeta les yeux, puis il
le retourna de manière à en examiner le recto et le verso, qui
étaient couverts d'une assez grosse écriture.

«Un document, en effet, dit-il. Il n'y a pas à en douter. C'est
bien un document!

--Oui, répondit Benito, et ce document, c'est celui qui atteste
l'innocence de mon père!

--Je n'en sais rien, répondit le juge Jarriquez, et je crains que
ce ne soit peut-être difficile à savoir!

--Pourquoi?... s'écria Benito, qui devint pâle comme un mort.

--Parce que ce document est écrit dans un langage cryptologique,
répondit le juge Jarriquez, et que ce langage...

--Eh bien?

--Nous n'en avons pas la clef!



CHAPITRE DOUZIÈME
LE DOCUMENT

C'était là, en effet, une très grave éventualité, que ni Joam
Dacosta ni les siens n'avaient pu prévoir. En effet,--ceux qui
n'ont pas perdu le souvenir de la première scène de cette histoire
le savent--, le document était écrit sous une forme
indéchiffrable, empruntée à l'un des nombreux systèmes en usage
dans la cryptologie.

Mais lequel?

C'est à le découvrir que toute l'ingéniosité dont peut faire
preuve un cerveau humain allait être employée.

Avant de congédier Benito et ses compagnons, le juge Jarriquez fit
faire une copie exacte du document dont il voulait garder
l'original, et il remit cette copie dûment collationnée aux deux
jeunes gens, afin qu'ils puissent la communiquer au prisonnier.

Puis, rendez-vous pris pour le lendemain, ceux-ci se retirèrent,
et, ne voulant pas tarder d'un instant à revoir Joam Dacosta, ils
se rendirent aussitôt à la prison.

Là, dans une rapide entrevue qu'ils eurent avec le prisonnier, ils
lui firent connaître tout ce qui s'était passé.

Joam Dacosta prit le document, l'examina avec attention. Puis,
secouant la tête, il le rendit à son fils.

«Peut-être, dit-il, y a-t-il dans cet écrit la preuve que je n'ai
jamais pu produire! Mais si cette preuve m'échappe, si toute
l'honnêteté de ma vie passée ne plaide pas pour moi, je n'ai plus
rien à attendre de la justice des hommes, et mon sort est entre
les mains de Dieu!»

Tous le sentaient bien! Si ce document demeurait indéchiffrable,
la situation du condamné était au pire!

«Nous trouverons, mon père! s'écria Benito. Il n'y a pas de
document de cette espèce qui puisse résister à l'examen! Ayez
confiance... oui! confiance! Le ciel nous a, miraculeusement pour
ainsi dire, rendu ce document qui vous justifie, et, après avoir
guidé notre main pour le retrouver, il ne se refusera pas à guider
notre esprit pour le lire!»

Joam Dacosta serra la main de Benito et de Manoel; puis les trois
jeunes gens, très émus, se retirèrent pour retourner directement à
la jangada, où Yaquita les attendait.

Là, Yaquita fut aussitôt mise au courant des nouveaux incidents
qui s'étaient produits depuis la veille, la réapparition du corps
de Torrès, la découverte du document et l'étrange forme sous
laquelle le vrai coupable de l'attentat, le compagnon de
l'aventurier, avait cru devoir l'écrire, sans doute pour qu'il ne
le compromît pas, au cas où il serait tombé entre des mains
étrangères.

Naturellement Lina fut également instruite de cette inattendue
complication et de la découverte qu'avait faite Fragoso, que
Torrès était un ancien capitaine des bois, appartenant à cette
milice qui opérait aux environs des bouches de la Madeira.

«Mais dans quelles circonstances l'avez-vous donc rencontré?
demanda la jeune mulâtresse.

--C'était pendant une de mes courses à travers la province des
Amazones, répondit Fragoso, lorsque j'allais de village en village
pour exercer mon métier.

--Et cette cicatrice?...

--Voici ce qui s'était passé: Un jour, j'arrivais à la mission
des Aranas, au moment où ce Torrès, que je n'avais jamais vu,
s'était pris de querelle avec un de ses camarades,--du vilain
monde que tout cela!--et ladite querelle se termina par un coup
de couteau, qui traversa le bras du capitaine des bois. Or, c'est
moi qui fus chargé de le panser, faute de médecin, et voilà
comment j'ai fait sa connaissance!

--Qu'importe, après tout, répliqua la jeune fille, que l'on sache
ce qu'a été Torrès! Ce n'est pas lui l'auteur du crime, et cela
n'avancera pas beaucoup les choses!

--Non, sans doute, répondit Fragoso, mais on finira bien par lire
ce document, que diable! et l'innocence de Joam Dacosta éclatera
alors aux yeux de tous!»

C'était aussi l'espoir de Yaquita, de Benito, de Manoel, de Minha.
Aussi tous trois, enfermés dans la salle commune de l'habitation,
passèrent-ils de longues heures à essayer de déchiffrer cette
notice.

Mais si c'était leur espoir,--il importe d'insister sur ce point
--, c'était aussi, à tout le moins, celui du juge Jarriquez.

Après avoir rédigé le rapport qui, à la suite de son
interrogatoire, établissait l'identité de Joam Dacosta, le
magistrat avait expédié ce rapport à la chancellerie, et il avait
lieu de penser qu'il en avait fini, pour son compte, avec cette
affaire. Il ne devait pas en être ainsi.

En effet, il faut dire que, depuis la découverte du document, le
juge Jarriquez se trouvait tout à coup transporté dans sa
spécialité. Lui, le chercheur de combinaisons numériques, le
résolveur de problèmes amusants, le déchiffreur de charades,
rébus, logogryphes et autres, il était évidemment là dans son
véritable élément.

Or, à la pensée que ce document renfermait peut-être la
justification de Joam Dacosta, il sentit se réveiller tous ses
instincts d'analyste. Voilà donc qu'il avait devant les yeux un
cryptogramme! Aussi ne pensa-t-il plus qu'à en chercher le sens.
Il n'aurait pas fallu le connaître pour douter qu'il y
travaillerait jusqu'à en perdre le manger et le boire.

Après le départ des jeunes gens, le juge Jarriquez s'était
installé dans son cabinet. Sa porte, défendue à tous, lui assurait
quelques heures de parfaite solitude. Ses lunettes étaient sur son
nez, sa tabatière sur sa table. Il prit une bonne prise, afin de
mieux développer les finesses et sagacités de son cerveau, il
saisit le document, et s'absorba dans une méditation qui devait
bientôt se matérialiser sous la forme du monologue. Le digne
magistrat était un de ces hommes en dehors, qui pensent plus
volontiers tout haut que tout bas.

«Procédons avec méthode, se dit-il. Sans méthode, pas de logique.
Sans logique, pas de succès possible.»

Puis, prenant le document, il le parcourut, sans y rien
comprendre, d'un bout à l'autre.

Ce document comprenait une centaine de lignes, qui étaient
divisées en six paragraphes.

«Hum! fit le juge Jarriquez, après avoir réfléchi, vouloir
m'exercer sur chaque paragraphe, l'un après l'autre, ce serait
perdre inutilement un temps précieux. Il faut choisir, au
contraire, un seul de ces alinéas, et choisir celui qui doit
présenter le plus d'intérêt. Or, lequel se trouve dans ces
conditions, si ce n'est le dernier, où doit nécessairement se
résumer le récit de toute l'affaire? Des noms propres peuvent me
mettre sur la voie, entre autres celui de Joam Dacosta, et, s'il
est quelque part dans ce document, il ne peut évidemment manquer
au dernier paragraphe.»

Le raisonnement du magistrat était logique. Très certainement il
avait raison de vouloir d'abord exercer toutes les ressources de
son esprit de cryptologue sur le dernier paragraphe.

Le voici, ce paragraphe,--car il est nécessaire de le remettre
sous les yeux du lecteur, afin de montrer comment un analyste
allait employer ses facultés à la découverte de la vérité.

«_Phyjslyddqfdzxgasgzzqqehxgkfndrxujugiocytdxvksbxhhuypo
hdvyrymhuhpuydkjoxphetozsletnpmvffovpdpajxhyynojyggayme
qynfuqlnmvlyfgsuzmqiztlbqgyugsqeubvnrcredgruzblrmxyuhqhp
zdrrgcrohepqxufivvrplphonthvddqfhqsntzhhhnfepmqkyuuexktog
zgkyuumfvijdqdpzjqsykrplxhxqrymvklohhhotozvdksppsuvjhd_.»

Tout d'abord, le juge Jarriquez observa que les lignes du document
n'avaient été divisées ni par mots, ni même par phrases, et que la
ponctuation y manquait. Cette circonstance ne pouvait qu'en rendre
la lecture beaucoup plus difficile.

«Voyons, cependant, se dit-il, si quelque assemblage de lettres
semble former des mots,--j'entends de ces mots dont le nombre
des consonnes par rapport aux voyelles permet la prononciation!...
Et d'abord, au début, je vois le mot _phy_... plus loin, le mot
_gas_... Tiens!... _ujugi_... Ne dirait-on pas le nom de cette
ville africaine sur les bords du Tanganaika? Que vient faire cette
cité dans tout cela?... Plus loin, voilà le mot _ypo_. Est-ce donc
du grec? Ensuite, c'est _rym_... _puy_... _jor_ ... _phetoz_...
_juggay_... _suz_... _gruz_... Et, auparavant, _red_... _let_ ...
Bon! voilà deux mots anglais!... Puis, _ohe_... _syk_ ... Allons!
encore une fois le mot _rym_... puis, le mot _oto_! ...»

Le juge Jarriquez laissa retomber la notice, et se prit à
réfléchir pendant quelques instants.

«Tous les mots que je remarque dans cette lecture sommairement
faite sont bizarres! se dit-il. En vérité, rien n'indique leur
provenance! Les uns ont un air grec, les autres un aspect
hollandais, ceux-ci une tournure anglaise, ceux-là n'ont aucun
air,--sans compter qu'il y a des séries de consonnes qui
échappent à toute prononciation humaine! Décidément il ne sera pas
facile d'établir la clef de ce cryptogramme!»

Les doigts du magistrat commencèrent à battre sur son bureau une
sorte de diane, comme s'il eût voulu réveiller ses facultés
endormies.

«Voyons donc d'abord, dit-il, combien il se trouve de lettres dans
ce paragraphe.

Il compta, le crayon à la main.

«Deux cent soixante-seize! dit-il. Eh bien, il s'agit de
déterminer maintenant dans quelle proportion ces diverses lettres
se trouvent assemblées les unes par rapport aux autres.»

Ce compte fut un peu plus long à établir. Le juge Jarriquez avait
repris le document; puis, son crayon à la main, il notait
successivement chaque lettre suivant l'ordre alphabétique. Un
quart d'heure après, il avait obtenu le tableau suivant:

_a _= 3 fois.
_b _= 4 fois.
_c _= 3 fois.
_d _= 16 fois.
_e _= 9 fois.
_f _= 10 fois.
_g _= 13 fois.
_h _= 23 fois.
_i _= 4 fois.
_j _= 8 fois.
_k _= 9 fois.
_l _= 9 fois.
_m _= 9 fois.
_n _= 9 fois.
_o _= 12 fois.
_p _= 16 fois.
_q _= 16 fois.
_r _= 12 fois.
_s _= 10 fois.

_t _=8--_u _=17--_v _=13--_x _=12--_y _=19--_z _=12

TOTAL...276 fois.

«Ah! ah! fit le juge Jarriquez, une première observation me
frappe: c'est que, rien que dans ce paragraphe, toutes les lettres
de l'alphabet ont été employées! C'est assez étrange! En effet,
que l'on prenne, au hasard, dans un livre, ce qu'il faut de lignes
pour contenir deux cent soixante-seize lettres, et ce sera bien
rare si chacun des signes de l'alphabet y figure! Après tout, ce
peut être un simple effet du hasard.»

Puis, passant à un autre ordre d'idées:

«Une question plus importante, se dit-il, c'est de voir si les
voyelles sont aux consonnes dans la proportion normale.»

Le magistrat reprit son crayon, fit le décompte des voyelles et
obtint le calcul suivant:

_a_ = 3 fois.
_e _=  9 fois.
_i_ =  4 fois.
_o_ =  12 fois.
_u_ =  17 fois.
_y_ =  19 fois.

TOTAL... 64 voyelles.

«Ainsi, dit-il, il y a dans cet alinéa, soustraction faite,
soixante-quatre voyelles contre deux cent douze consonnes!

Eh bien! mais c'est la proportion normale, c'est-à-dire un
cinquième environ, comme dans l'alphabet, où on compte six
voyelles sur vingt-cinq lettres. Il est donc possible que ce
document ait été écrit dans la langue de notre pays, mais que la
signification de chaque lettre ait été seulement changée. Or, si
elle a été modifiée régulièrement, si un _b_ a toujours été
représenté par un _l_, par exemple, un _o_ par un _v_, un _g_ par
un _k_, un _u_ par un _r_, etc., je veux perdre ma place de juge à
Manao, si je n'arrive pas à lire ce document! Eh! qu'ai-je donc à
faire, si ce n'est à procéder suivant la méthode de ce grand génie
analytique, qui s'est nommé Edgard Poë!»

Le juge Jarriquez, en parlant ainsi, faisait allusion à une
nouvelle du célèbre romancier américain, qui est un chef-d'oeuvre.
Qui n'a pas lu le _Scarabée d'or_?

Dans cette nouvelle, un cryptogramme, composé à la fois de
chiffres, de lettres, de signes algébriques, d'astérisques, de
points et virgules, est soumis à une méthode véritablement
mathématique, et il parvient à être déchiffré dans des conditions
extraordinaires, que les admirateurs de cet étrange esprit ne
peuvent avoir oubliées.

Il est vrai, de la lecture du document américain ne dépend que la
découverte d'un trésor, tandis qu'ici il s'agissait de la vie et
de l'honneur d'un homme! Cette question d'en deviner le chiffre
devait donc être bien autrement intéressante.

Le magistrat, qui avait souvent lu et relu «son» Scarabée d'or,
connaissait bien les procédés d'analyse minutieusement employés
par Edgard Poë, et il résolut de s'en servir dans cette occasion.
En les utilisant, il était certain, comme il l'avait dit, que si
la valeur ou la signification de chaque lettre demeurait
constante, il arriverait, dans un temps plus ou moins long, à lire
le document relatif à Joam Dacosta.

«Qu'a fait Edgard Poë? se répétait-il. Avant tout, il a commencé
par rechercher quel était le signe,--ici il n'y a que des
lettres--, disons donc la lettre, qui est reproduite le plus
souvent dans le cryptogramme. Or, je vois, en l'espèce, que c'est
la lettre _h_, puisqu'on l'y rencontre vingt-trois fois. Rien que
cette proportion énorme suffit pour faire comprendre a priori que
_h_ ne signifie pas _h_, mais, au contraire, que _h_ doit
représenter la lettre qui se rencontre le plus fréquemment dans
notre langue, puisque je dois supposer que le document est écrit
en portugais. En anglais, en français, ce serait _e_, sans doute;
en italien ce serait _i_ ou _a_; en portugais ce serai _a_ ou _o_.
Ainsi donc, admettons, sauf modification ultérieure, que _h
_signifie _a_ ou _o_.»

Cela fait, le juge Jarriquez, rechercha quelle était la lettre
qui, après l'_h_, figurait le plus grand nombre de fois dans la
notice. Il fut amené ainsi à former le tableau suivant:

_h _= 23 fois.

_y _=19--

_u _=17--

_d p q _=16--_g v _=13--_o r x z _=12--_f s _=10--_e k l
n p _= 9--_j t _= 8--_b i _= 4--_a c _= 3--

«Ainsi donc, la lettre _a_ s'y trouve trois fois seulement,
s'écria le magistrat, elle qui devrait s'y rencontrer le plus
souvent! Ah! voilà bien qui prouve surabondamment que sa
signification a été changée! Et maintenant, après l'_a_ ou l'_o_,
quelles sont les lettres qui figurent le plus fréquemment dans
notre langue? Cherchons.»

Et le juge Jarriquez, avec une sagacité vraiment remarquable, qui
dénotait chez lui un esprit très observateur, se lança dans cette
nouvelle recherche. En cela, il ne faisait qu'imiter le romancier
américain, qui, par simple induction ou rapprochement, en grand
analyste qu'il était, avait pu se reconstituer un alphabet,
correspondant aux signes du cryptogramme, et arriver, par suite, à
le lire couramment.

Ainsi fit le magistrat, et on peut affirmer qu'il ne fut point
inférieur à son illustre maître. À force d'avoir «travaillé» les
logogriphes, les mots carrés, les mots rectangulaires et autres
énigmes, qui ne reposent que sur une disposition arbitraire des
lettres, et s'être habitué, soit de tête, soit la plume à la main,
à en tirer la solution, il était déjà d'une certaine force à ces
jeux d'esprit.

En cette occasion, il n'eut donc pas de peine à établir l'ordre
dans lequel les lettres se reproduisaient le plus souvent,
voyelles d'abord, consonnes ensuite. Trois heures après avoir
commencé son travail, il avait sous les yeux un alphabet qui, si
son procédé était juste, devait lui donner la signification
véritable des lettres employées dans le document.

Il n'y avait donc plus qu'à appliquer successivement les lettres
de cet alphabet à celles de la notice.

Mais, avant de faire cette application, un peu d'émotion prit le
juge Jarriquez. Il était tout entier, alors, à cette jouissance
intellectuelle,--beaucoup plus grande qu'on ne le pense--, de
l'homme qui, après plusieurs heures d'un travail opiniâtre, va
voir apparaître le sens si impatiemment cherché d'un logogriphe.

«Essayons donc, dit-il. En vérité, je serais bien surpris si je ne
tenais pas le mot de l'énigme!»

Le juge Jarriquez retira ses lunettes, il en essuya les verres,
troublés par la vapeur de ses yeux, il les remit sur son nez;
puis, il se courba de nouveau sur sa table.

Son alphabet spécial d'une main, son document de l'autre, il
commença à écrire, sous la première ligne du paragraphe, les
lettres vraies, qui, d'après lui, devaient correspondre exactement
à chaque lettre cryptographique.

Après la première ligne, il en fit autant pour la deuxième, puis
pour la troisième, puis pour la quatrième, et il arriva ainsi
jusqu'à la fin de l'alinéa.

L'original! Il n'avait même pas voulu se permettre de voir, en
écrivant, si cet assemblage de lettres faisait des mots
compréhensibles. Non! pendant ce premier travail, son esprit
s'était refusé à toute vérification de ce genre. Ce qu'il voulait,
c'était se donner cette jouissance de lire tout d'un coup et tout
d'une haleine.

Cela fait:

«Lisons!» s'écria-t-il.

Et il lut.

Quelle cacophonie, grand Dieu! Les lignes qu'il avait formées avec
les lettres de son alphabet n'avaient pas plus de sens que celle
du document! C'était une autre série de lettres, voilà tout, mais
elles ne formaient aucun mot, elles n'avaient aucune valeur! En
somme, c'était tout aussi hiéroglyphique!

«Diables de diables!» s'écria le juge Jarriquez.



CHAPITRE TREIZIÈME
OÙ IL EST QUESTION DE CHIFFRES

Il était sept heures du soir. Le juge Jarriquez, toujours absorbé
dans ce travail de casse-tête,--sans en être plus avancé--,
avait absolument oublié l'heure du repas et l'heure du repos,
lorsque l'on frappa à la porte de son cabinet.

Il était temps. Une heure de plus, et toute la substance cérébrale
du dépité magistrat se serait certainement fondue sous la chaleur
intense qui se dégageait de sa tête!

Sur l'ordre d'entrer, qui fut donné d'une voix impatiente, la
porte s'ouvrit, et Manoel se présenta.

Le jeune médecin avait laissé ses amis, à bord de la jangada, aux
prises avec cet indéchiffrable document, et il était venu revoir
le juge Jarriquez. Il voulait savoir s'il avait été plus heureux
dans ses recherches. Il venait lui demander s'il avait enfin
découvert le système sur lequel reposait le cryptogramme.

Le magistrat ne fut pas fâché de voir arriver Manoel.

Il en était à ce degré de surexcitation du cerveau que la solitude
exaspère. Quelqu'un à qui parler, voilà ce qu'il lui fallait,
surtout si son interlocuteur se montrait aussi désireux que lui de
pénétrer ce mystère. Manoel était donc bien son homme.

«Monsieur, lui dit en entrant Manoel, une première question.
Avez-vous mieux réussi que nous?...

Asseyez-vous d'abord, s'écria le juge Jarriquez, qui, lui, se leva
et se mit à arpenter la chambre. Asseyez-vous! Si nous étions
debout tous les deux, vous marcheriez dans un sens, moi de
l'autre, et mon cabinet serait trop étroit pour nous contenir!»

Manoel s'assit et répéta sa question.

«Non!... je n'ai pas été plus heureux! répondit le magistrat. Je
n'en sais pas davantage. Je ne peux rien vous dire, sinon que j'ai
acquis une certitude!

Laquelle, monsieur, laquelle?

--C'est que le document est basé, non sur des signes
conventionnels, mais sur ce qu'on appelle «chiffre» en
cryptologie, ou, pour mieux dire, sur un nombre!

--Eh bien, monsieur, répondit Manoel, ne peut-on toujours arriver
à lire un document de ce genre?

--Oui, dit le juge Jarriquez, oui, lorsqu'une lettre est
invariablement représentée par la même lettre, quand un _a_, par
exemple, est toujours un _p_, quand un _p_ est toujours un _x_...
sinon... non!

--Et dans ce document?...

--Dans ce document, la valeur de la lettre change suivant le
chiffre, pris arbitrairement, qui la commande! Ainsi un _b_, qui
aura été représenté par un _k_, deviendra plus tard un _z_, plus
tard un _m_, ou un _n_, ou un _f_, ou toute autre lettre!

--Et dans ce cas?...

--Dans ce cas, j'ai le regret de vous dire que le cryptogramme
est absolument indéchiffrable!

--Indéchiffrable! s'écria Manoel. Non! monsieur, nous finirons
par trouver la clef de ce document, duquel dépend la vie d'un
homme!»

Manoel s'était levé, en proie à une surexcitation qu'il ne pouvait
maîtriser. La réponse qu'il venait de recevoir était si
désespérante qu'il se refusait à l'accepter pour définitive.

Sur un geste du magistrat, cependant, il se rassit, et d'une voix
plus calme:

«Et d'abord, monsieur, demanda-t-il, qui peut vous donner à penser
que la loi de ce document est un chiffre, ou, comme vous le
disiez, que c'est un nombre?

Écoutez-moi, jeune homme, répondit le juge Jarriquez, et vous
serez bien obligé de vous rendre à l'évidence!» Le magistrat prit
le document et le mit sous les yeux de Manoel, en regard du
travail qu'il avait fait.

«J'ai commencé, dit-il, par traiter ce document comme je devais le
faire, c'est-à-dire logiquement, en ne donnant rien au hasard,
c'est-à-dire que, par l'application d'un alphabet basé sur la
proportionnalité des lettres les plus usuelles de notre langue,
j'ai cherché à en obtenir la lecture, en suivant les préceptes de
notre immortel analyste, Edgard Poë!... Eh bien, ce qui lui avait
réussi, a échoué!...

Échoué! s'écria Manoel.

--Oui, jeune homme, et j'aurais dû m'apercevoir tout d'abord que
le succès, cherché de cette façon, n'était pas possible! En
vérité, un plus fort que moi ne s'y serait pas trompé!

--Mais, pour Dieu! s'écria Manoel, je voudrais comprendre, et je
ne puis...

--Prenez le document, reprit le juge Jarriquez, en ne vous
attachant qu'à observer la disposition des lettres, et relisez-le
tout entier.

Manoel obéit. «Ne voyez-vous donc rien dans l'assemblage de
certaines lettres qui soit bizarre? demanda le magistrat.

--Je ne vois rien, répondit Manoel, après avoir, pour la centième
fois peut-être, parcouru les lignes du document.

--Eh bien, bornez-vous à étudier le dernier paragraphe. Là, vous
le comprenez, doit être le résumé de la notice tout entière.

--Vous n'y voyez rien d'anormal?

--Rien.

--Il y a, cependant, un détail qui prouve de la façon la plus
absolue que le document est soumis à la loi d'un nombre.

--Et c'est?... demanda Manoel.

--C'est, ou plutôt ce sont trois _h_ que nous voyons juxtaposés à
deux places différentes!»

Ce que disait le juge Jarriquez était vrai et de nature à attirer
l'attention. D'une part, les deux cent quatrième, deux cent
cinquième et deux cent sixième lettres de l'alinéa, de l'autre,
les deux cent cinquante-huitième, deux cent cinquante-neuvième et
deux cent soixantième lettres étaient des _h_ placés
consécutivement. De là, cette particularité qui n'avait pas
d'abord frappé le magistrat.

«Et cela prouve?... demanda Manoel, sans deviner quelle déduction
il devait tirer de cet assemblage.

--Cela prouve tout simplement, jeune homme, que le document
repose sur la loi d'un nombre! Cela démontre a priori que chaque
lettre est modifiée par la vertu des chiffres de ce nombre et
suivant la place qu'ils occupent!

--Et pourquoi donc?

--Parce que dans aucune langue il n'y a de mots qui comportent le
triplement de la même lettre!» Manoel fut frappé de l'argument, il
y réfléchit et, en somme, n'y trouva rien à répondre.

«Et si j'avais fait plus tôt cette observation, reprit le
magistrat, je me serais épargné bien du mal, et un commencement de
migraine qui me tient depuis le sinciput jusqu'à l'occiput!

--Mais enfin, monsieur, demanda Manoel, qui sentait lui échapper
le peu d'espoir auquel il avait tenté de se rattacher encore,
qu'entendez-vous par un chiffre?

--Disons un nombre!

--Un nombre, si vous le voulez.

--Le voici, et un exemple vous le fera comprendre mieux que toute
explication!»

Le juge Jarriquez s'assit à la table, prit une feuille de papier,
un crayon, et dit:

«Monsieur Manoel, choisissons une phrase, au hasard, la première
venue, celle-ci, par exemple:

_Le juge Jarriquez est doué d'un esprit très ingénieux._

«J'écris cette phrase de manière à en espacer les lettres et
j'obtiens cette ligne:

_L e j u g e J a r r i q u e z e s t d o u é d' u n e s p r i t t
r è s i n g é n i e u x_

Cela fait, le magistrat,--à qui sans doute cette phrase semblait
contenir une de ces propositions qui sont hors de conteste--,
regarda Manoel bien en face, en disant:

«Supposons maintenant que je prenne un nombre au hasard, afin de
donner à cette succession naturelle de mots une forme
cryptographique. Supposons aussi que ce nombre soit composé de
trois chiffres, et que ces chiffres soient 4, 2 et 3. Je dispose
ledit nombre 423 sous la ligne ci-dessus, en le répétant autant de
fois qu'il sera nécessaire pour atteindre la fin de la phrase, et
de manière que chaque chiffre vienne se placer sous chaque lettre.
Voici ce que cela donne: _Le juge Jarriquez est doué d'un esprit
très ingénieux _42 3423 423423423 423 4234 234 234234 2342
342342342

«Eh bien, monsieur Manoel, en remplaçant chaque lettre par la
lettre qu'elle occupe dans l'ordre alphabétique en le descendant
suivant la valeur du chiffre, j'obtiens ceci:

_l _moins 4 égale _p e _--2= _g j _--3= _m u _--4= _z g _--2= _i
e _--3= _h_

et ainsi de suite.

«Si, par la valeur des chiffres qui composent le nombre en
question, j'arrive à la fin de l'alphabet, sans avoir assez de
lettres complémentaires à déduire, je le reprends par le
commencement. C'est ce qui se passe pour la dernière lettre de mon
nom, ce _z_, au-dessous duquel est placé le chiffre 3. Or, comme
après le _z_, l'alphabet ne me fournit plus de lettres, je
recommence à compter en reprenant par l'_a_, et dans ce cas:

_z _moins 3 égale _c._

«Cela dit, lorsque j'ai mené jusqu'à la fin ce système
cryptographique, commandé par le nombre 423,--qui a été
arbitrairement choisi, ne l'oubliez pas!--la phrase que vous
connaissez est alors remplacée par celle-ci:

_Pg mzih ncuvktzgc iux hqyi fyr gvttly vuiu lrihrkhzz._

«Or, jeune homme, examinez bien cette phrase, n'a-t-elle pas tout
à fait l'aspect de celles du document en question? Eh bien, qu'en
ressort-il? C'est que la signification de la lettre étant donnée
par le chiffre que le hasard place au-dessous, la lettre
cryptographique qui se rapporte à la lettre vraie ne peut pas
toujours être la même. Ainsi, dans cette phrase, le premier _e_
est représenté par un _g_, mais le deuxième l'est par un _h_, le
troisième par un _g_, le quatrième par un _i_; un _m_ correspond
au premier _j_ et un _n_ au second; des deux _r_ de mon nom, l'un
est représenté par un _u_, le second par un _v_; le _t_ du mot
_est_ devient un _x_ et le _t_ du mot _esprit_ devient un _y_,
tandis que celui du mot _très_ est un _v_. Vous voyez donc bien
que si vous ne connaissez pas le nombre 423, vous n'arriverez
jamais à lire ces lignes, et que, par conséquent, puisque le
nombre qui fait la loi du document nous échappe, il restera
indéchiffrable!»

En entendant le magistrat raisonner avec une logique si serrée,
Manoel fut accablé d'abord; mais, relevant la tête:

«Non, s'écria-t-il, non monsieur! Je ne renoncerai pas à l'espoir
de découvrir ce nombre!

--On le pourrait peut-être, répondit le juge Jarriquez, si les
lignes du document avaient été divisées par mots!

--Et pourquoi?

--Voici mon raisonnement, jeune homme. Il est permis d'affirmer
en toute assurance, n'est-ce pas, que ce dernier paragraphe du
document doit résumer tout ce qui a été écrit dans les paragraphes
précédents. Donc, il est certain pour moi que le nom de Joam
Dacosta s'y trouve. Eh bien, si les lignes eussent été divisées
par mots, en essayant chaque mot l'un après l'autre,--j'entends
les mots composés de sept lettres comme l'est le nom de Dacosta--,
il n'aurait pas été impossible de reconstituer le nombre qui est
la clef du document.

--Veuillez m'expliquer comment il faudrait procéder monsieur,
demanda Manoel, qui voyait peut-être luire là un dernier espoir.

--Rien n'est plus simple, répondit le juge Jarriquez. Prenons,
par exemple, un des mots de la phrase que je viens d'écrire,--
mon nom, si vous le voulez. Il est représenté dans le cryptogramme
par cette bizarre succession de lettres: _ncuvktzgc_. Eh bien, en
disposant ces lettres sur une colonne verticale, puis, en plaçant
en regard les lettres de mon nom, et en remontant de l'une à
l'autre dans l'ordre alphabétique, j'aurai la formule suivante:

«Entre _n _et _j _on compte 4 lettres.--_c _--_a _--2----_u
_--_r _--3----_v _--_r _--4----_k _--_i _--2----_t _--
_q _--3----_z _--_u _--4----_g _--_e _--2----_c _--_z
_--3--

«Or, comment est composée la colonne des chiffres produits par
cette opération très simple? Vous le voyez! des chiffres
423423423, etc., c'est-à-dire du nombre 423 plusieurs fois répété.

Oui! cela est! répondit Manoel.

--Vous comprenez donc que par ce moyen, en remontant dans l'ordre
alphabétique de la fausse lettre à la lettre vraie, au lieu de le
descendre de la vraie à la fausse, j'ai pu arriver aisément à
reconstituer le nombre, et que ce nombre cherché est effectivement
423 que j'avais choisi comme clef de mon cryptogramme!

--Eh bien! monsieur, s'écria Manoel, si, comme cela doit être, le
nom de Dacosta se trouve dans ce dernier paragraphe, en prenant
successivement chaque lettre de ces lignes pour la première des
six lettres qui doivent composer ce nom, nous devons arriver...

--Cela serait possible, en effet, répondit le juge Jarriquez,
mais à une condition cependant!

--Laquelle?

--Ce serait que le premier chiffre du nombre vînt précisément
tomber sous la première lettre du mot Dacosta, et vous
m'accorderez bien que cela n'est aucunement probable!

--En effet! répondit Manoel, qui, devant cette improbabilité,
sentait la dernière chance lui échapper.

--Il faudrait donc s'en remettre au hasard seul, reprit le juge
Jarriquez qui secoua la tête, et le hasard ne doit pas intervenir
dans des recherches de ce genre!

--Mais enfin, reprit Manoel, le hasard ne pourrait-il pas nous
livrer ce nombre?

--Ce nombre, s'écria le magistrat, ce nombre! Mais de combien de
chiffres se compose-t-il? Est-ce de deux, de trois, de quatre, de
neuf, de dix? Est-il fait de chiffres différents, ce nombre, ou de
chiffres plusieurs fois répétés? Savez-vous bien, jeune homme,
qu'avec les dix chiffres de la numération, en les employant tous,
sans répétition aucune, on peut faire trois millions deux cent
soixante-huit mille huit cents nombres différents, et que si
plusieurs mêmes chiffres s'y trouvaient, ces millions de
combinaisons s'accroîtraient encore? Et savez-vous qu'en
n'employant qu'une seule des cinq cent vingt-cinq mille six cents
minutes dont se compose l'année à essayer chacun de ces nombres,
il vous faudrait plus de six ans, et que vous y mettriez plus de
trois siècles, si chaque opération exigeait une heure! Non! vous
demandez là l'impossible!

--L'impossible, monsieur, répondit Manoel, c'est qu'un juste soit
condamné, c'est que Joam Dacosta perde la vie et l'honneur, quand
vous avez entre les mains la preuve matérielle de son innocence!
Voilà ce qui est impossible!

--Ah! jeune homme, s'écria le juge Jarriquez, qui vous dit, après
tout, que ce Torrès n'ait pas menti, qu'il ait réellement eu entre
les mains un document écrit par l'auteur du crime, que ce papier
soit ce document et qu'il s'applique à Joam Dacosta?

Qui le dit!...» répéta Manoel.

Et sa tête retomba dans ses mains. En effet, rien ne prouvait
d'une façon certaine que le document concernât l'affaire de
l'arrayal diamantin. Rien même ne disait qu'il ne fût pas vide de
tout sens, et qu'il n'eût pas été imaginé par Torrès lui-même,
aussi capable de vouloir vendre une pièce fausse qu'une vraie!

«N'importe, monsieur Manoel, reprit le juge Jarriquez en se
levant, n'importe! Quelle que soit l'affaire à laquelle se
rattache ce document, je ne renonce pas à en découvrir le chiffre!
Après tout, cela vaut bien un logogriphe ou un rébus!»

Sur ces mots, Manoel se leva, salua le magistrat, et revint à la
jangada, plus désespéré au retour qu'il ne l'était au départ.



CHAPITRE QUATORZIÈME
À TOUT HASARD

Cependant, un revirement complet s'était fait dans l'opinion
publique au sujet du condamné Joam Dacosta. À la colère avait
succédé la commisération. La population ne se portait plus à la
prison de Manao pour proférer des cris de mort contre le
prisonnier. Au contraire! les plus acharnés à l'accuser d'être
l'auteur principal du crime de Tijuco proclamaient maintenant que
ce n'était pas lui le coupable et réclamaient sa mise en liberté
immédiate: ainsi vont les foules,--d'un excès à l'autre.

Ce revirement se comprenait.

En effet, les événements qui venaient de se produire pendant ces
deux derniers jours, duel de Benito et de Torrès, recherche de ce
cadavre réapparu dans des circonstances si extraordinaires,
trouvaille du document, «indéchiffrabilité», si l'on peut
s'exprimer ainsi, des lignes qu'il contenait, assurance où l'on
était, où l'on voulait être, que cette notice renfermait la preuve
matérielle de la non-culpabilité de Joam Dacosta, puisqu'elle
émanait du vrai coupable, tout avait contribué à opérer ce
changement dans l'opinion publique. Ce que l'on désirait, ce que
l'on demandait impatiemment depuis quarante-huit heures, on le
craignait maintenant: c'était l'arrivée des instructions qui
devaient être expédiées de Rio de Janeiro.

Cela ne pouvait tarder, cependant.

En effet, Joam Dacosta avait été arrêté le 24 août et interrogé le
lendemain. Le rapport du juge était parti le 26. On était au 28.
Dans trois ou quatre jours au plus le ministre aurait pris une
décision à l'égard du condamné, et il était trop certain que la
«justice suivrait son cours!»

Oui! personne ne doutait qu'il n'en fût ainsi! Et, cependant, que
la certitude de l'innocence de Joam Dacosta ressortît du document,
cela ne faisait question pour personne, ni pour sa famille, ni
même pour toute la mobile population de Manao, qui suivait avec
passion les phases de cette dramatique affaire.

Mais, au-dehors, aux yeux d'observateurs désintéressés ou
indifférents, qui n'étaient pas sous la pression des événements,
quelle valeur pouvait avoir ce document, et comment affirmer même
qu'il se rapportait à l'attentat de l'arrayal diamantin? Il
existait, c'était incontestable. On l'avait trouvé sur le cadavre
de Torrès. Rien de plus certain. On pouvait même s'assurer, en le
comparant à la lettre de Torrès qui dénonçait Joam Dacosta, que ce
document n'avait point été écrit de la main de l'aventurier. Et,
cependant, ainsi que l'avait dit le juge Jarriquez, pourquoi ce
misérable ne l'aurait-il pas fait fabriquer dans un but de
chantage? Et il pouvait d'autant plus en être ainsi que Torrès ne
prétendait s'en dessaisir qu'après son mariage avec la fille de
Joam Dacosta, c'est-à-dire lorsqu'il ne serait plus possible de
revenir sur le fait accompli.

Toutes ces thèses pouvaient donc se soutenir de part et d'autre,
et l'on comprend que cette affaire devait passionner au plus haut
point. En tout cas, bien certainement, la situation de Joam
Dacosta était des plus compromises. Tant que le document ne serait
pas déchiffré, c'était comme s'il n'existait pas, et si son secret
cryptographique n'était pas miraculeusement deviné ou révélé avant
trois jours, avant trois jours l'expiation suprême aurait
irréparablement frappé le condamné de Tijuco.

Eh bien, ce miracle, un homme prétendait l'accomplir! Cet homme,
c'était le juge Jarriquez, et maintenant il y travaillait plus
encore dans l'intérêt de Joam Dacosta que pour la satisfaction de
ses facultés analytiques. Oui! un revirement s'était absolument
fait dans son esprit. Cet homme qui avait volontairement abandonné
sa retraite d'Iquitos, qui était venu, au risque de la vie,
demander sa réhabilitation à la justice brésilienne, n'y avait-il
pas là une énigme morale qui en valait bien d'autres! Aussi ce
document, le magistrat ne l'abandonnerait pas tant qu'il n'en
aurait pas découvert le chiffre. Il s'y acharnait donc! Il ne
mangeait plus, il ne dormait plus. Tout son temps se passait à
combiner des nombres, à forger une clef pour forcer cette serrure!

À la fin de la première journée, cette idée était arrivée dans le
cerveau du juge Jarriquez à l'état d'obsession. Une colère, très
peu contenue, bouillonnait en lui et s'y maintenait à l'état
permanent. Toute sa maison en tremblait. Ses domestiques, noirs ou
blancs, n'osaient plus l'aborder. Il était garçon, heureusement,
sans quoi madame Jarriquez aurait eu quelques vilaines heures à
passer. Jamais problème n'avait passionné à ce point cet original,
et il était bien résolu à en poursuivre la solution, tant que sa
tête n'éclaterait pas, comme une chaudière trop chauffée, sous la
tension des vapeurs.

Il était parfaitement acquis maintenant à l'esprit du digne
magistrat que la clef du document était un nombre, composé de deux
ou plusieurs chiffres, mais que ce nombre, toute déduction
semblait être impuissante à le faire connaître.

Ce fut cependant ce qu'entreprit, avec une véritable rage, le juge
Jarriquez, et c'est à ce travail surhumain que, pendant cette
journée du 28 août, il appliqua toutes ses facultés.

Chercher ce nombre au hasard, c'était, il l'avait dit, vouloir se
perdre dans des millions de combinaisons, qui auraient absorbé
plus que la vie d'un calculateur de premier ordre. Mais, si l'on
ne devait aucunement compter sur le hasard, était-il donc
impossible de procéder par le raisonnement? Non, sans doute, et
c'est à «raisonner jusqu'à la déraison», que le juge Jarriquez se
donna tout entier, après avoir vainement cherché le repos dans
quelques heures de sommeil.

Qui eût pu pénétrer jusqu'à lui en ce moment, après avoir bravé
les défenses formelles qui devaient protéger sa solitude, l'aurait
trouvé, comme la veille, dans son cabinet de travail, devant son
bureau, ayant sous les yeux le document, dont les milliers de
lettres embrouillées lui semblaient voltiger autour de sa tête.

«Ah! s'écriait-il, pourquoi ce misérable qui l'a écrit, quel qu'il
soit, n'a-t-il pas séparé les mots de ce paragraphe! On
pourrait... on essayerait... Mais non! Et cependant, s'il est
réellement question dans ce document de cette affaire d'assassinat
et de vol, il n'est pas possible que certains mots ne s'y
trouvent, des mots tels qu'_arrayal_, _diamants_, _Tijuco_,
_Dacosta_, d'autres, que sais-je! et en les mettant en face de
leurs équivalents cryptologiques, on pourrait arriver à
reconstituer le nombre! Mais rien! Pas une seule séparation! Un
mot, rien qu'un seul!... Un mot de deux cent soixante-seize
lettres!... Ah! soit-il deux cent soixante-seize fois maudit, le
gueux qui a si malencontreusement compliqué son système! Rien que
pour cela, il mériterait deux cent soixante-seize mille fois la
potence!»

Et un violent coup de poing, porté sur le document, vint accentuer
ce peu charitable souhait.

«Mais enfin, reprit le magistrat, s'il m'est interdit d'aller
chercher un de ces mots dans tout le corps du document, ne
puis-je, à tout le moins, essayer de le découvrir soit au commencement
soit à la fin de chaque paragraphe? Peut-être y a-t-il là une
chance qu'il ne faut pas négliger?»

Et s'emportant sur cette voie de déduction, le juge Jarriquez
essaya successivement si les lettres qui commençaient ou
finissaient les divers alinéas du document pouvaient correspondre
à celles qui formaient le mot le plus important, celui qui devait
nécessairement se trouver quelque part,--le mot _Dacosta_.

Il n'en était rien.

En effet, pour ne parler que du dernier alinéa et des sept lettres
par lesquelles il débutait, la formule fut:

_P _= _D_

_h _= _a_

_y _= _c_

_j _= _o_

_s _= _s_

_l _= _t_

_y _= _a_

Or, dès la première lettre, le juge Jarriquez fut arrêté dans ses
calculs, puisque l'écart entre _p_ et _d_ dans l'ordre
alphabétique donnait non pas un chiffre, mais deux, soit 12, et
que, dans ces sortes de cryptogrammes, une lettre ne peut
évidemment être modifiée que par un seul.

Il en était de même pour les sept dernières lettres du paragraphe
_p s u vjh b_, dont la série commençait également par un _p_, qui
ne pouvait en aucun cas représenter le _d_ de _Dacosta_, puisqu'il
en était séparé également par douze lettres.

Donc, ce nom ne figurait pas à cette place.

Même observation pour les mots _arrayal_ et _Tijuco_, qui furent
successivement essayés, et dont la construction ne correspondait
pas davantage à la série des lettres cryptographiques.

Après ce travail, le juge Jarriquez, la tête brisée, se leva,
arpenta son cabinet, prit l'air à la fenêtre, poussa une sorte de
rugissement dont le bruit fit partir toute une volée
d'oiseaux-mouches qui bourdonnaient dans le feuillage d'un mimosa,
et il revint au document.

Il le prit, il le tourna et le retourna.

«Le coquin! le gueux! grommelait le juge Jarriquez. Il finira par
me rendre fou! Mais, halte-là! Du calme! Ne perdons pas l'esprit!
Ce n'est pas le moment!»

Puis, après avoir été se rafraîchir la tête dans une bonne
ablution d'eau froide:

«Essayons autre chose, dit-il, et, puisque je ne puis déduire un
nombre de l'arrangement de ces damnées lettres, voyons quel nombre
a bien pu choisir l'auteur de ce document, en admettant qu'il soit
aussi l'auteur du crime de Tijuco!»

C'était une autre méthode de déductions, dans laquelle le
magistrat allait se jeter, et peut-être avait-il raison, car cette
méthode ne manquait pas d'une certaine logique.

«Et d'abord, dit-il, essayons un millésime! Pourquoi ce malfaiteur
n'aurait-il pas choisi le millésime de l'année qui a vu naître
Joam Dacosta, cet innocent qu'il laissait condamner à sa place,--
ne fût ce que pour ne pas oublier ce nombre si important pour lui?
Or, Joam Dacosta est né en 1804. Voyons ce que donne 1804, pris
comme nombre cryptologique!»

Et le juge Jarriquez, écrivant les premières lettres du
paragraphe, et les surmontant du nombre 1804, qu'il répéta trois
fois, obtint cette nouvelle formule:

1804    1804    1804

_phyj_    _slyd_    _dqfd_

Puis, en remontant dans l'ordre alphabétique d'autant de lettres
que comportait la valeur du chiffre, il obtint la série suivante:

_o.yf_    _rdy._    _cif. _ce qui ne signifiait rien! Et encore
lui manquait-il trois lettres qu'il avait dû remplacer par des
points, parce que les chiffres 8, 4 et 4, qui commandaient les
trois lettres _h_, _d_ et _d_, ne donnaient pas de lettres
correspondantes en remontant la série alphabétique.

«Ce n'est pas encore cela! s'écria le juge Jarriquez. Essayons
d'un autre nombre!»

Et il se demanda si, à défaut de ce premier millésime, l'auteur du
document n'aurait pas plutôt choisi le millésime de l'année dans
laquelle le crime avait été commis.

Or, c'était en 1826. Donc, procédant comme dessus, il obtint la
formule:

1826    1826    1826

_Phyj_    _slyd_    _dqfd_

ce qui lui donna:

_o.vd_    _rdv._     _cid._

Même série insignifiante, ne présentant aucun sens, plusieurs
lettres manquant toujours comme dans la formule précédente, et
pour des raisons semblables.

«Damné nombre! s'écria le magistrat. Il faut encore renoncer à
celui-ci! À un autre! Ce gueux aurait-il donc choisi le nombre de
contos représentant le produit du vol?» Or, la valeur des diamants
volés avait été estimée à la somme de huit cent trente-quatre
contos[15].

La formule fut donc ainsi établie:

834    834    834    834

_phy_    _jsl_    _ydd_    _qfd_

ce qui donna ce résultat aussi peu satisfaisant que les autres:

_het_    _bph_    _pa._     _ic._

«Au diable le document et celui qui l'imagina! s'écria le juge
Jarriquez en rejetant le papier, qui s'envola à l'autre bout de la
chambre. Un saint y perdrait la patience et se ferait damner!»

Mais, ce moment de colère passé, le magistrat, qui ne voulait
point en avoir le démenti, reprit le document. Ce qu'il avait fait
pour les premières lettres des divers paragraphes, il le refit
pour les dernières,--inutilement. Puis, tout ce que lui fournit
son imagination surexcitée, il le tenta. Successivement furent
essayés les nombres qui représentaient l'âge de Joam Dacosta, que
devait bien connaître l'auteur du crime, la date de l'arrestation,
la date de la condamnation prononcée par la cour d'assises de
Villa-Rica, la date fixée pour l'exécution, etc., etc., jusqu'au
nombre même des victimes de l'attentat de Tijuco! Rien! toujours
rien!

Le juge Jarriquez était dans un état d'exaspération qui pouvait
réellement faire craindre pour l'équilibre de ses facultés
mentales. Il se démenait, il se débattait, il luttait comme s'il
eût tenu un adversaire corps à corps! Puis tout à coup:

«Au hasard, s'écria-t-il, et que le ciel me seconde, puisque la
logique est impuissante!»

Sa main saisit le cordon d'une sonnette pendue près de sa table de
travail. Le timbre résonna violemment, et le magistrat s'avança
jusqu'à la porte qu'il ouvrit:

«Bobo!» cria-t-il.

Quelques instants se passèrent.

Bobo, un noir affranchi qui était le domestique privilégié du juge
Jarriquez, ne paraissait pas. Il était évident que Bobo n'osait
pas entrer dans la chambre de son maître.

Nouveau coup de sonnette! Nouvel appel de Bobo qui, dans son
intérêt, croyait devoir faire le sourd en cette occasion!

Enfin, troisième coup de sonnette, qui démonta l'appareil et brisa
le cordon. Cette fois, Bobo parut.

«Que me veut mon maître? demanda Bobo en se tenant prudemment sur
le seuil de la porte.

Avance, sans prononcer un seul mot!» répondit le magistrat, dont
le regard enflammé fit trembler le noir. Bobo avança.

«Bobo, dit le juge Jarriquez, fais bien attention à la demande que
je vais te poser, et réponds immédiatement, sans prendre même le
temps de réfléchir, ou je...»

Bobo, interloqué, les yeux fixes, la bouche ouverte, assembla ses
pieds dans la position du soldat sans armes et attendit.

«Y es-tu? lui demanda son maître.

J'y suis.

--Attention! Dis-moi, sans chercher, entends-tu bien, le premier
nombre qui te passera par la tête!

--Soixante-seize mille deux cent vingt-trois», répondit Bobo tout
d'une haleine. Bobo, sans doute, avait pensé complaire à son
maître en lui répondant par un nombre aussi élevé.

Le juge Jarriquez avait couru à sa table, et, le crayon à la main,
il avait établi sa formule sur le nombre indiqué par Bobo,--
lequel Bobo n'était que l'interprète du hasard en cette
circonstance.

On le comprend, il eût été par trop invraisemblable que ce nombre,
76223 eût été précisément celui qui servait de clef au document.

Il ne produisit donc d'autre résultat que d'amener à la bouche du
juge Jarriquez un juron tellement accentué que Bobo s'empressa de
détaler au plus vite.



CHAPITRE QUINZIÈME
DERNIERS EFFORTS

Cependant le magistrat n'avait pas été seul à se consumer en
stériles efforts. Benito, Manoel, Minha s'étaient réunis dans un
travail commun pour tenter d'arracher au document ce secret,
duquel dépendaient la vie et l'honneur de leur père. De son côté,
Fragoso, aidé par Lina, n'avait pas voulu être en reste; mais
toute leur ingéniosité n'y avait pas réussi et le nombre leur
échappait toujours!

«Trouvez donc, Fragoso! lui répétait sans cesse la jeune
mulâtresse, trouvez donc!

Je trouverai!» répondait Fragoso.

Et il ne trouvait pas! Il faut dire ici cependant, que Fragoso
avait l'idée de mettre à exécution certain projet dont il ne
voulait pas parler, même à Lina, projet qui était aussi passé dans
son cerveau à l'état d'obsession: c'était d'aller à la recherche
de cette milice à laquelle avait appartenu l'ex-capitaine des
bois, et de découvrir quel avait pu être cet auteur du document
chiffré, qui s'était avoué coupable de l'attentat de Tijuco. Or,
la partie de la province des Amazones dans laquelle opérait cette
milice, l'endroit même où Fragoso l'avait rencontrée quelques
années auparavant, la circonscription à laquelle elle appartenait,
n'étaient pas très éloignés de Manao. Il suffisait de descendre le
fleuve pendant une cinquantaine de milles, vers l'embouchure de la
Madeira, affluent de sa rive droite, et là, sans doute, se
rencontrerait le chef de ces «capitaës do mato», qui avait compté
Torrès parmi ses compagnons. En deux jours, en trois jours au
plus, Fragoso pouvait s'être mis en rapport avec les anciens
camarades de l'aventurier.

«Oui, sans doute, je puis faire cela, se répétait-il, mais après?
Que résultera-t-il de ma démarche, en admettant qu'elle réussisse?
Quand nous aurons la certitude qu'un des compagnons de Torrès est
mort récemment, cela prouvera-t-il qu'il est l'auteur du crime?
Cela démontrera-t-il qu'il a remis à Torrès un document dans
lequel il avoue son crime et en décharge Joam Dacosta? Cela
donnera-t-il en fin la clef du document? Non! Deux hommes seuls en
connaissaient le chiffre! Le coupable et Torrès! Et ces deux
hommes ne sont plus!»

Ainsi raisonnait Fragoso. Il était trop évident que sa démarche ne
pourrait aboutir à rien. Et pourtant cette pensée, c'était plus
fort que lui. Une puissance irrésistible le poussait à partir,
bien qu'il ne fût pas même assuré de retrouver la milice de la
Madeira! En effet, elle pouvait être en chasse, dans quelque autre
partie de la province, et alors, pour la rejoindre, il faudrait
plus de temps à Fragoso que celui dont il pouvait disposer! Puis,
enfin, pour arriver à quoi, à quel résultat?

Il n'en est pas moins vrai que, le lendemain 29 août, avant le
lever du soleil, Fragoso, sans prévenir personne, quittait
furtivement la jangada, arrivait à Manao et s'embarquait sur une
de ces nombreuses égariteas qui descendent journellement
l'Amazone.

Et lorsqu'on ne le revit plus à bord, quand il ne reparut pas de
toute cette journée, ce fut un étonnement. Personne, pas même la
jeune mulâtresse, ne pouvait s'expliquer l'absence de ce serviteur
si dévoué dans des circonstances aussi graves!

Quelques-uns purent même se demander, non sans quelque raison, si
le pauvre garçon, désespéré d'avoir personnellement contribué,
lorsqu'il le rencontra à la frontière, à attirer Torrès sur la
jangada, ne s'était pas abandonné à quelque parti extrême!

Mais, si Fragoso pouvait s'adresser un pareil reproche, que devait
donc se dire Benito? Une première fois, à Iquitos, il avait engagé
Torrès à visiter la fazenda. Une deuxième fois, à Tabatinga, il
l'avait conduit à bord de la jangada pour y prendre passage. Une
troisième fois, en le provoquant, en le tuant, il avait anéanti le
seul témoin dont le témoignage pût intervenir en faveur du
condamné! Et alors Benito s'accusait de tout, de l'arrestation de
son père, des terribles éventualités qui en seraient la
conséquence!

En effet, si Torrès eût encore vécu, Benito ne pouvait-il se dire
que, d'une façon ou d'une autre, par commisération ou par intérêt,
l'aventurier eût fini par livrer le document?

Fragoso quittait furtivement la jangada.

À force d'argent, Torrès, que rien ne pouvait compromettre, ne se
serait-il pas décidé à parler? La preuve tant cherchée n'aurait-elle
pas été enfin mise sous les yeux des magistrats? Oui! sans
doute!... Et le seul homme qui eût pu fournir ce témoignage, cet
homme était mort de la main de Benito!

Voilà ce que le malheureux jeune homme répétait à sa mère, à
Manoel, à lui-même! Voilà quelles étaient les cruelles
responsabilités dont sa conscience lui imposait la charge!

Cependant, entre son mari, près duquel elle passait toutes les
heures qui lui étaient accordées, et son fils en proie à un
désespoir qui faisait trembler pour sa raison, la courageuse
Yaquita ne perdait rien de son énergie morale.

On retrouvait en elle la vaillante fille de Magalhaës, la digne
compagne du fazender d'Iquitos.

L'attitude de Joam Dacosta, d'ailleurs, était faite pour la
soutenir dans cette épreuve. Cet homme de coeur, ce puritain
rigide, cet austère travailleur, dont toute la vie n'avait été
qu'une lutte, en était encore à montrer un instant de faiblesse.

Le coup le plus terrible qui l'eût frappé sans l'abattre avait été
la mort du juge Ribeiro, dans l'esprit duquel son innocence ne
laissait pas un doute. N'était-ce pas avec l'aide de son ancien
défenseur qu'il avait eu l'espoir de lutter pour sa
réhabilitation? L'intervention de Torrès dans toute cette affaire,
il ne la regardait que comme secondaire pour lui. Et d'ailleurs ce
document, il n'en connaissait pas l'existence, lorsqu'il s'était
décidé à quitter Iquitos pour venir se remettre à la justice de
son pays. Il n'apportait pour tout bagage que des preuves morales.
Qu'une preuve matérielle se fût inopinément produite au cours de
l'affaire, avant ou après son arrestation, il n'était certainement
pas homme à la dédaigner; mais si, par suite de circonstances
regrettables, cette preuve avait disparu, il se retrouvait dans la
situation où il était en passant la frontière du Brésil, cette
situation d'un homme qui venait dire: «Voilà mon passé, voilà mon
présent, voilà toute une honnête existence de travail et de
dévouement que je vous apporte! Vous avez rendu un premier
jugement inique! Après vingt-trois ans d'exil, je viens me livrer!
Me voici! Jugez-moi!»

La mort de Torrès, l'impossibilité de lire le document retrouvé
sur lui, n'avaient donc pu produire sur Joam Dacosta une
impression aussi vive que sur ses enfants, ses amis, ses
serviteurs, sur tous ceux qui s'intéressaient à lui.

«J'ai foi dans mon innocence, répétait-il à Yaquita, comme j'ai
foi en Dieu! S'il trouve que ma vie est encore utile aux miens et
qu'il faille un miracle pour la sauver, il le fera, ce miracle,
sinon je mourrai! Lui seul, il est le juge!»

Cependant l'émotion s'accentuait dans la ville de Manao avec le
temps qui s'écoulait. Cette affaire était commentée avec une
passion sans égale. Au milieu de cet entraînement de l'opinion
publique que provoque tout ce qui est mystérieux, le document
faisait l'unique objet des conversations. Personne, à la fin de ce
quatrième jour, ne doutait plus qu'il ne renfermât la
justification du condamné.

Il faut dire, d'ailleurs, que chacun avait été mis à même d'en
déchiffrer l'incompréhensible contenu. En effet, le _Diario d'o
Grand Para_ l'avait reproduit en fac-similé. Des exemplaires
autographiés venaient d'être répandus en grand nombre, et cela sur
les instances de Manoel, qui ne voulait rien négliger de ce qui
pourrait amener la pénétration de ce mystère, même le hasard, ce
«nom de guerre», a-t-on dit, que prend quelquefois la Providence.

En outre, une récompense montant à la somme de cent contos[16] fut
promise à quiconque découvrirait le chiffre vainement cherché, et
permettrait de lire le document. C'était là une fortune. Aussi que
de gens de toutes classes perdirent le boire, le manger, le
sommeil, à s'acharner sur l'inintelligible cryptogramme.

Jusqu'alors, cependant, tout cela avait été inutile, et il est
probable que les plus ingénieux analystes du monde y auraient
vainement consumé leurs veilles.

Le public avait été avisé, d'ailleurs, que toute solution devait
être adressée sans retard au juge Jarriquez, en sa maison de la
rue de Dieu-le-Fils; mais, le 29 août, au soir, rien n'était
encore arrivé et rien ne devait arriver sans doute!

En vérité, de tous ceux qui se livraient à l'étude de ce casse-tête,
le juge Jarriquez était un des plus à plaindre. Par suite
d'une association d'idées toute naturelle, lui aussi partageait
maintenant l'opinion générale que le document se rapportait à
l'affaire de Tijuco, qu'il avait été écrit de la main même du
coupable et qu'il déchargeait Joam Dacosta. Aussi ne mettait-il
que plus d'ardeur à en chercher la clef. Ce n'était plus
uniquement l'art pour l'art qui le guidait, c'était un sentiment
de justice, de pitié envers un homme frappé d'une injuste
condamnation. S'il est vrai qu'il se fait une dépense d'un certain
phosphore organique dans le travail du cerveau humain, on ne
saurait dire combien le magistrat en avait dépensé de milligrammes
pour échauffer les réseaux de son «sensorium», et, en fin de
compte, ne rien trouver, non, rien!

Et cependant le juge Jarriquez ne songeait pas à abandonner sa
tâche. S'il ne comptait plus maintenant que sur le hasard, il
fallait, il voulait que ce hasard lui vînt en aide! Il cherchait à
le provoquer par tous les moyens possibles et impossibles! Chez
lui, c'était devenu de la frénésie, de la rage, et, ce qui est
pis, de la rage impuissante!

Ce qu'il essaya de nombres différents pendant cette dernière
partie de la journée,--nombres toujours pris arbitrairement--,
ne saurait se concevoir! Ah! s'il avait eu le temps, il n'aurait
pas hésité à se lancer dans les millions de combinaisons que les
dix signes de la numération peuvent former! Il y eût consacré sa
vie tout entière, au risque de devenir fou avant l'année révolue!
Fou! Eh! ne l'était-il pas déjà!

Il eut alors la pensée que le document devait, peut-être, être lu
à l'envers. C'est pourquoi, le retournant et l'exposant à la
lumière, il le reprit de cette façon.

Rien! Les nombres déjà imaginés et qu'il essaya sous cette
nouvelle forme ne donnèrent aucun résultat!

Peut-être fallait-il prendre le document à rebours, et le rétablir
en allant de la dernière lettre à la première, ce que son auteur
pouvait avoir combiné pour en rendre la lecture plus difficile
encore!

Rien! Cette nouvelle combinaison ne fournit qu'une série de
lettres complètement énigmatiques!

À huit heures du soir, le juge Jarriquez, la tête entre les mains,
brisé, épuisé moralement et physiquement, n'avait plus la force de
remuer, de parler, de penser, d'associer une idée à une autre!

Soudain, un bruit se fit entendre en dehors. Presque aussitôt,
malgré ses ordres formels, la porte de son cabinet s'ouvrit
brusquement.

Benito et Manoel étaient devant lui, Benito, effrayant à voir,
Manoel le soutenant, car l'infortuné jeune homme n'avait plus la
force de se soutenir lui-même.

Le magistrat s'était vivement relevé.

«Qu'y a-t-il, messieurs, que voulez-vous? demanda-t-il.

--Le chiffre!... le chiffre! ... s'écria Benito, fou de douleur.
Le chiffre du document! ...

--Le connaissez-vous donc? s'écria le juge Jarriquez.

--Non, monsieur, reprit Manoel. Mais vous?...

--Rien!... rien!

--Rien!» s'écria Benito. Et, au paroxysme du désespoir, tirant
une arme de sa ceinture, il voulut s'en frapper la poitrine. Le
magistrat et Manoel, se jetant sur lui, parvinrent, non sans
peine, à le désarmer.

«Benito, dit le juge Jarriquez d'une voix qu'il voulait rendre
calme, puisque votre père ne peut plus maintenant échapper à
l'expiation d'un crime qui n'est pas le sien, vous avez mieux à
faire qu'à vous tuer!

--Quoi donc?... s'écria Benito.

--Vous avez à tenter de lui sauver la vie!

--Et comment?...

C'est à vous de le deviner, répondit le magistrat, ce n'est pas à
moi de vous le dire!



CHAPITRE SEIZIÈME
DISPOSITIONS PRISES

Le lendemain, 30 août, Benito et Manoel se concertaient. Ils
avaient compris la pensée que le juge n'avait pas voulu formuler
en leur présence. Ils cherchaient maintenant les moyens de faire
évader le condamné que menaçait le dernier supplice.

Il n'y avait pas autre chose à faire.

En effet, il n'était que trop certain que, pour les autorités de
Rio de Janeiro, le document indéchiffré n'offrirait aucune valeur,
qu'il serait lettre morte, que le premier jugement qui avait
déclaré Joam Dacosta coupable de l'attentat de Tijuco ne serait
pas réformé, et que l'ordre d'exécution arriverait inévitablement,
puisque, dans l'espèce, aucune commutation de peine n'était
possible.

Donc, encore une fois, Joam Dacosta ne devait pas hésiter à se
soustraire par la fuite à l'arrêt qui le frappait injustement.

Entre les deux jeunes gens, il fut d'abord convenu que le secret
de ce qu'ils allaient faire serait absolument gardé; que ni
Yaquita, ni Minha ne seraient mises au courant de leurs
tentatives. Ce serait peut-être leur donner un dernier espoir qui
ne se réaliserait pas! Qui sait si, par suite de circonstances
imprévues, cet essai d'évasion n'échouerait pas misérablement!

La présence de Fragoso eût été précieuse, sans doute, en cette
occasion. Ce garçon, avisé et dévoué, serait venu bien utilement
en aide aux deux jeunes gens; mais Fragoso n'avait pas reparu.
Lina, interrogée à son sujet, n'avait pu dire ce qu'il était
devenu, ni pourquoi il avait quitté la jangada, sans même l'en
prévenir.

Et certainement, si Fragoso avait pu prévoir que les choses en
viendraient à ce point, il n'aurait pas abandonné la famille
Dacosta pour tenter une démarche qui ne paraissait pouvoir donner
aucun résultat sérieux. Oui! mieux eût valu aider à l'évasion du
condamné que de se mettre à la recherche des anciens compagnons de
Torrès!

Mais Fragoso n'était pas là, et il fallait forcément se passer de
son concours.

Benito et Manoel, dès l'aube, quittèrent donc la jangada et se
dirigèrent vers Manao. Ils arrivèrent rapidement à la ville et
s'enfoncèrent dans les étroites rues, encore désertes à cette
heure. En quelques minutes, tous deux se trouvaient devant la
prison, et ils parcouraient en tous sens ces terrains vagues, sur
lesquels se dressait l'ancien couvent qui servait de maison
d'arrêt.

C'était la disposition des lieux qu'il convenait d'étudier avec le
plus grand soin.

Dans un angle du bâtiment s'ouvrait, à vingt-cinq pieds au-dessus
du sol, la fenêtre de la cellule dans laquelle Joam Dacosta était
enfermé. Cette fenêtre était défendue par une grille de fer en
assez mauvais état, qu'il serait facile de desceller ou de scier,
si l'on pouvait s'élever à sa hauteur. Les pierres du mur mal
jointes, effritées en maints endroits, offraient de nombreuses
saillies qui devaient assurer au pied un appui solide, s'il était
possible de se hisser au moyen d'une corde. Or, cette corde, en la
lançant adroitement, peut-être parviendrait-on à la tourner à l'un
des barreaux de la grille, dégagé de son alvéole, qui formait
crochet à l'extérieur. Cela fait, un ou deux barreaux étant
enlevés de manière à pouvoir livrer passage à un homme, Benito et
Manoel n'auraient plus qu'à s'introduire dans la chambre du
prisonnier, et l'évasion s'opérerait sans grandes difficultés, au
moyen de la corde attachée à l'armature de fer. Pendant la nuit
que l'état du ciel devait rendre très obscure, aucune de ces
manoeuvres ne serait aperçue, et Joam Dacosta, avant le jour,
pourrait être en sûreté.

Durant une heure, Manoel et Benito, allant et venant, de manière à
ne pas attirer l'attention, prirent leurs relèvements avec une
précision extrême, tant sur la situation de la fenêtre et la
disposition de l'armature que sur l'endroit qui serait le mieux
choisi pour lancer la corde.

«Cela est convenu ainsi, dit alors Manoel. Mais Joam Dacosta
devra-t-il être prévenu?

--Non, Manoel! Ne lui donnons pas plus que nous ne l'avons donné
à ma mère le secret d'une tentative qui peut échouer!

--Nous réussirons, Benito! répondit Manoel. Cependant il faut
tout prévoir, et au cas où l'attention du gardien-chef de la
prison serait attirée au moment de l'évasion...

--Nous aurons tout l'or qu'il faudra pour acheter cet homme!
répondit Benito.

--Bien, répondit Manoel. Mais, une fois notre père hors de la
prison, il ne peut rester caché ni dans la ville ni sur la
jangada. Où devra-t-il chercher refuge?»

C'était la seconde question à résoudre, question très grave, et
voici comment elle le fut.

À cent pas de la prison, le terrain vague était traversé par un de
ces canaux qui se déversent au-dessous de la ville dans le rio
Negro. Ce canal offrait donc une voie facile pour gagner le
fleuve, à la condition qu'une pirogue vînt y attendre le fugitif.
Du pied de la muraille au canal, il aurait à peine cent pas à
parcourir.

Benito et Manoel décidèrent donc que l'une des pirogues de la
jangada déborderait vers huit heures du soir sous la conduite du
pilote Araujo et de deux robustes pagayeurs. Elle remonterait le
rio Negro, s'engagerait dans le canal, se glisserait à travers le
terrain vague, et là, cachée sous les hautes herbes des berges,
elle se tiendrait pendant toute la nuit à la disposition du
prisonnier.

Mais, une fois embarqué, où conviendrait-il que Joam Dacosta
cherchât refuge?

Ce fut là l'objet d'une dernière résolution qui fut prise par les
deux jeunes gens, après que le pour et le contre de la question
eurent été minutieusement pesés.

Retourner à Iquitos, c'était suivre une route difficile, pleine de
périls. Ce serait long en tout cas, soit que le fugitif se jetât à
travers la campagne, soit qu'il remontât ou descendît le cours de
l'Amazone. Ni cheval, ni pirogue ne pouvaient le mettre assez
rapidement hors d'atteinte. La fazenda, d'ailleurs, ne lui
offrirait plus une retraite sûre. En y rentrant, il ne serait pas
le fazender Joam Garral, il serait le condamné Joam Dacosta,
toujours sous une menace d'extradition, et il ne devait plus
songer à y reprendre sa vie d'autrefois.

S'enfuir par le rio Negro jusque dans le nord de la province, ou
même en dehors des possessions brésiliennes, ce plan exigeait plus
de temps que celui dont pouvait disposer Joam Dacosta, et son
premier soin devait être de se soustraire à des poursuites
immédiates.

Redescendre l'Amazone? Mais les postes, les villages, les villes
abondaient sur les deux rives du fleuve. Le signalement du
condamné serait envoyé à tous les chefs de police. Il courrait
donc le risque d'être arrêté, bien avant d'avoir atteint le
littoral de l'Atlantique. L'eût-il atteint, où et comment se
cacher, en attendant une occasion de s'embarquer pour mettre toute
une mer entre la justice et lui?

Ces divers projets examinés, Benito et Manoel reconnurent que ni
les uns ni les autres n'étaient praticables. Un seul offrait
quelque chance de salut.

C'était celui-ci: au sortir de la prison, s'embarquer dans la
pirogue, suivre le canal jusqu'au rio Negro, descendre cet
affluent sous la conduite du pilote, atteindre le confluent des
deux cours d'eau, puis se laisser aller au courant de l'Amazone en
longeant sa rive droite, pendant une soixantaine de milles,
naviguant la nuit, faisant halte le jour, et gagner ainsi
l'embouchure de la Madeira.

Ce tributaire, qui descend du versant de la Cordillère, grossi
d'une centaine de sous-affluents, est une véritable voie fluviale
ouverte jusqu'au coeur même de la Bolivie. Une pirogue pouvait
donc s'y aventurer, sans laisser aucune trace de son passage, et
se réfugier en quelque localité, bourgade on hameau, situé au-delà
de la frontière brésilienne.

Là, Joam Dacosta serait relativement en sûreté; là, il pourrait,
pendant plusieurs mois, s'il le fallait, attendre une occasion de
rallier le littoral du Pacifique et de prendre passage sur un
navire en partance dans l'un des ports de la côte. Que ce navire
le conduisît dans un des États de l'Amérique du Nord, il était
sauvé. Il verrait ensuite s'il lui conviendrait de réaliser toute
sa fortune, de s'expatrier définitivement et d'aller chercher
au-delà des mers, dans l'ancien monde, une dernière retraite pour y
finir cette existence si cruellement et si injustement agitée.

Partout où il irait, sa famille le suivrait sans une hésitation,
sans un regret, et, dans sa famille, il fallait comprendre Manoel,
qui serait lié à lui par d'indissolubles liens. C'était là une
question qui n'avait même plus à être discutée.

«Partons, dit Benito. Il faut que tout soit prêt avant la nuit, et
nous n'avons pas un instant à perdre.»

Les deux jeunes gens revinrent à bord en suivant la berge du canal
jusqu'au rio Negro. Ils s'assurèrent ainsi que le passage de la
pirogue y serait parfaitement libre, qu'aucun obstacle barrage
d'écluse on navire en réparation, ne pouvait l'arrêter. Puis,
descendant la rive gauche de l'affluent, en évitant les rues déjà
fréquentées de la ville, ils arrivèrent au mouillage de la
jangada.

Le premier soin de Benito fut de voir sa mère. Il se sentait assez
maître de lui-même pour ne rien laisser paraître des inquiétudes
qui le dévoraient. Il voulait la rassurer, lui dire que tout
espoir n'était pas perdu, que le mystère du document allait être
éclairci, qu'en tout cas l'opinion publique était pour Joam
Dacosta, et que, devant ce soulèvement qui se faisait en sa
faveur, la justice accorderait tout le temps nécessaire, pour que
la preuve matérielle de son innocence fût enfin produite.

«Oui! mère, oui! ajouta-t-il, avant demain, sans doute, nous
n'aurons plus rien à craindre pour notre père!

Dieu t'entende! mon fils», répondit Yaquita, dont les yeux étaient
si interrogateurs, que Benito put à peine en soutenir le regard.

De son côté, et comme par un commun accord, Manoel avait tenté de
rassurer Minha, en lui répétant que le juge Jarriquez, convaincu
de la non-culpabilité de Joam Dacosta, tenterait de le sauver par
tous les moyens en son pouvoir.

«Je veux vous croire, Manoel!» avait répondu la jeune fille, qui
ne put retenir ses pleurs.

Et Manoel avait brusquement quitté Minha. Des larmes allaient
aussi remplir ses yeux et protester contre ces paroles d'espérance
qu'il venait de faire entendre!

D'ailleurs, le moment était venu d'aller faire au prisonnier sa
visite quotidienne, et Yaquita, accompagnée de sa fille, se
dirigea rapidement vers Manao.

Pendant une heure, les deux jeunes gens s'entretinrent avec le
pilote Araujo. Ils lui firent connaître dans tous ses détails le
plan qu'ils avaient arrêté, et ils le consultèrent aussi bien au
sujet de l'évasion projetée que sur les mesures qu'il conviendrait
de prendre ensuite pour assurer la sécurité du fugitif.

Araujo approuva tout. Il se chargea, la nuit venue, sans exciter
aucune défiance, de conduire la pirogue à travers le canal, dont
il connaissait parfaitement le tracé jusqu'à l'endroit où il
devait attendre l'arrivée de Joam Dacosta. Regagner ensuite
l'embouchure du rio Negro n'offrirait aucune difficulté, et la
pirogue passerait inaperçue au milieu des épaves qui en
descendaient incessamment le cours.

Sur la question de suivre l'Amazone jusqu'au confluent de la
Madeira, Araujo ne souleva, non plus, aucune objection. C'était
aussi son opinion qu'on ne pouvait prendre un meilleur parti. Le
cours de la Madeira lui était connu sur un espace de plus de cent
milles. Au milieu de ces provinces peu fréquentées, si, par
impossible, les poursuites étaient dirigées dans cette direction,
on pourrait les déjouer facilement, dût-on s'enfoncer jusqu'au
centre de la Bolivie, et, pour peu que Joam Dacosta persistât à
vouloir s'expatrier, son embarquement s'opérerait avec moins de
danger sur le littoral du Pacifique que sur celui de l'Atlantique.

L'approbation d'Araujo était bien faite pour rassurer les deux
jeunes gens. Ils avaient confiance dans le bon sens pratique du
pilote, et ce n'était pas sans raison. Quant au dévouement de ce
brave homme, à cet égard, pas de doute possible. Il eût
certainement risqué sa liberté ou sa vie pour sauver le fazender
d'Iquitos.

Araujo s'occupa immédiatement, mais dans le plus grand secret, des
préparatifs qui lui incombaient en cette tentative d'évasion. Une
forte somme en or lui fut remise par Benito, afin de parer à
toutes les éventualités pendant le voyage sur la Madeira. Il fit
ensuite préparer la pirogue, en annonçant son intention d'aller à
la recherche de Fragoso, qui n'avait pas reparu, et sur le sort
duquel tous ses compagnons avaient lieu d'être très inquiets.

Puis, lui-même, il disposa dans l'embarcation des provisions pour
plusieurs jours, et, en outre, les cordes et outils que les deux
jeunes gens y devaient venir prendre, lorsqu'elle serait arrivée à
l'extrémité du canal, à l'heure et à l'endroit convenus.

Ces préparatifs n'éveillèrent pas autrement l'attention du
personnel de la jangada. Les deux robustes noirs que le pilote
choisit pour pagayeurs ne furent même pas mis dans le secret de la
tentative. Cependant on pouvait absolument compter sur eux.
Lorsqu'ils apprendraient à quelle oeuvre de salut ils allaient
coopérer, lorsque Joam Dacosta, libre enfin, serait confié à leurs
soins, Araujo savait bien qu'ils étaient gens à tout oser, même à
risquer leur vie pour sauver la vie de leur maître.

Dans l'après-midi, tout était prêt pour le départ. Il n'y avait
plus qu'à attendre la nuit.

Mais, avant d'agir, Manoel voulut revoir une dernière fois le juge
Jarriquez. Peut-être le magistrat aurait-il quelque chose de
nouveau à lui apprendre sur le document.

Benito, lui, préféra rester Sur la jangada, afin d'y attendre le
retour de sa mère et de sa soeur.

Manoel se rendit donc seul à la maison du juge Jarriquez, et il
fut reçu immédiatement.

Le magistrat, dans ce cabinet qu'il ne quittait plus, était
toujours en proie à la même surexcitation. Le document, froissé
par ses doigts impatients, était toujours là, sur sa table, sous
ses yeux.

«Monsieur, lui dit Manoel, dont la voix tremblait en formulant
cette question, avez-vous reçu de Rio de Janeiro?...

--Non... répondit le juge Jarriquez, l'ordre n'est pas arrivé...
mais d'un moment à l'autre!...

--Et le document?

--Rien! s'écria le juge Jarriquez. Tout ce que mon imagination a
pu me suggérer... je l'ai essayé... et rien!

--Rien!

--Si, cependant! j'y ai clairement vu un mot dans ce document...
un seul!...

--Et ce mot? s'écria Manoel. Monsieur... quel est ce mot?

--Fuir!»

Manoel, sans répondre, pressa la main que lui tendait le juge
Jarriquez, et revint à la jangada pour y attendre le moment
d'agir.



CHAPITRE DIX-SEPTIÈME
LA DERNIÈRE NUIT

La visite de Yaquita, accompagnée de sa fille, avait été ce
qu'elle était toujours, pendant ces quelques heures que les deux
époux passaient chaque jour l'un près de l'autre. En présence de
ces deux êtres si tendrement aimés, le coeur de Joam Dacosta avait
peine à ne pas déborder. Mais le mari, le père, se contenait.
C'était lui qui relevait ces deux pauvres femmes, qui leur rendait
un peu de cet espoir, dont il lui restait cependant si peu. Toutes
deux arrivaient avec l'intention de ranimer le moral du
prisonnier. Hélas! plus que lui, elles avaient besoin d'être
soutenues; mais, en le voyant si ferme, la tête si haute au milieu
de tant d'épreuves, elles se reprenaient à espérer.

Ce jour-là encore, Joam leur avait fait entendre d'encourageantes
paroles. Cette indomptable énergie, il la puisait non seulement
dans le sentiment de son innocence, mais aussi dans la foi en ce
Dieu qui a mis une part de sa justice au coeur des hommes. Non!
Joam Dacosta ne pouvait être frappé pour le crime de Tijuco!

Presque jamais, d'ailleurs, il ne parlait du document. Qu'il fût
apocryphe ou non, qu'il fût de la main de Torrès ou écrit par
l'auteur réel de l'attentat, qu'il contînt ou ne contînt pas la
justification tant cherchée, ce n'était pas sur cette douteuse
hypothèse que Joam Dacosta prétendait s'appuyer. Non! il se
regardait comme le meilleur argument de sa cause, et c'était à
toute sa vie de travail et d'honnêteté qu'il avait voulu donner la
tâche de plaider pour lui!

Ce soir-là donc, la mère et la fille, relevées par ces viriles
paroles qui les pénétraient jusqu'au plus profond de leur être,
s'étaient retirées plus confiantes qu'elles ne l'avaient été
depuis l'arrestation. Le prisonnier les avait une dernière fois
pressées sur son coeur avec un redoublement de tendresse. Il
semblait qu'il eût ce pressentiment que le dénouement de cette
affaire, quel qu'il fût, était prochain.

Joam Dacosta, demeuré seul, resta longtemps immobile. Ses bras
reposaient sur une petite table et soutenaient sa tête.

Que se passait-il en lui? Était-il arrivé à cette conviction que
la justice humaine, après avoir failli une première fois,
prononcerait enfin son acquittement?

Oui! il espérait encore! Avec le rapport du juge Jarriquez
établissant son identité, il savait que ce mémoire justificatif,
qu'il avait écrit avec tant de conviction, devait être à Rio de
Janeiro, entre les mains du chef suprême de la justice.

On le sait, ce mémoire, c'était l'histoire de sa vie depuis son
entrée dans les bureaux de l'arrayal diamantin jusqu'au moment où
la jangada s'était arrêtée aux portes de Manao.

Joam Dacosta repassait alors en son esprit toute son existence. Il
revivait dans son passé, depuis l'époque à laquelle, orphelin, il
était arrivé à Tijuco. Là, par son zèle, il s'était élevé dans la
hiérarchie des bureaux du gouverneur général, où il avait été
admis bien jeune encore. L'avenir lui souriait; il devait arriver
à quelque haute position!... Puis, tout à coup, cette catastrophe:
le pillage du convoi de diamants, le massacre des soldats de
l'escorte, les soupçons se portant sur lui, comme sur le seul
employé qui eût pu divulguer le secret du départ, son arrestation,
sa comparution devant le jury, sa condamnation, malgré tous les
efforts de son avocat, les dernières heures écoulées dans la
cellule des condamnés à mort de la prison de Villa-Rica, son
évasion accomplie dans des conditions qui dénotaient un courage
surhumain, sa fuite à travers les provinces du Nord, son arrivée à
la frontière péruvienne, puis l'accueil qu'avait fait au fugitif,
dénué de ressources et mourant de faim, l'hospitalier fazender
Magalhaës!

Le prisonnier revoyait tous ces événements, qui avaient si
brutalement brisé sa vie! Et alors, abstrait dans ses pensées,
perdu dans ses souvenirs, il n'entendait pas un bruit particulier
qui se produisait sur le mur extérieur du vieux couvent, ni les
secousses d'une corde accrochée aux barreaux de sa fenêtre, ni le
grincement de l'acier mordant le fer, qui eussent attiré
l'attention d'un homme moins absorbé.

Non, Joam Dacosta continuait à revivre au milieu des années de sa
jeunesse, après son arrivée dans la province péruvienne. Il se
revoyait à la fazenda, le commis, puis l'associé du vieux
Portugais, travaillant à la prospérité de l'établissement
d'Iquitos.

Ah! pourquoi, dès le début, n'avait-il pas tout dit à son
bienfaiteur! Celui-là n'aurait pas douté de lui! C'était la seule
faute qu'il eût à se reprocher! Pourquoi n'avait-il pas avoué ni
d'où il venait, ni qui il était,--surtout au moment où Magalhaës
avait mis dans sa main la main de sa fille, qui n'eût jamais voulu
voir en lui l'auteur de cet épouvantable crime!

En ce moment, le bruit, à l'extérieur, fut assez fort pour attirer
l'attention du prisonnier.

Joam Dacosta releva un instant la tête. Ses yeux se dirigèrent
vers la fenêtre, mais avec ce regard vague qui est comme
inconscient, et, un instant après, son front retomba dans ses
mains. Sa pensée l'avait encore ramené à Iquitos.

Là, le vieux fazender était mourant. Avant de mourir, il voulait
que l'avenir de sa fille fût assuré, que son associé fût l'unique
maître de cet établissement, devenu si prospère sous sa direction.
Joam Dacosta devait-il parler alors?... Peut-être!... Il ne l'osa
pas!... Il revit cet heureux passé près de Yaquita, la naissance
de ses enfants, tout le bonheur de cette existence que troublaient
seuls les souvenirs de Tijuco et les remords de n'avoir pas avoué
son terrible secret!

L'enchaînement de ces faits se reproduisait ainsi dans le cerveau
de Joam Dacosta avec une netteté, une vivacité surprenantes.

Il se retrouvait, maintenant, au moment où le mariage de sa fille
Minha avec Manoel allait être décidé! Pouvait-il laisser
s'accomplir cette union sous un faux nom, sans faire connaître à
ce jeune homme les mystères de sa vie? Non!

Aussi s'était-il résolu, sur l'avis du juge Ribeiro, à venir
réclamer la révision de son procès, à provoquer la réhabilitation
qui lui était due. Il était parti avec tous les siens, et alors
venait l'intervention de Torrès, l'odieux marché proposé par ce
misérable, le refus indigné du père de livrer sa fille pour sauver
son honneur et sa vie, puis la dénonciation, puis
l'arrestation!...

En ce moment, la fenêtre, violemment repoussée du dehors, s'ouvrit
brusquement.

Joam Dacosta se redressa; les souvenirs de son passé s'évanouirent
comme une ombre.

Benito avait sauté dans la chambre, il était devant son père, et,
un instant après, Manoel, franchissant la baie qui avait été
dégagée de ses barreaux, apparaissait près de lui.

Joam Dacosta allait jeter un cri de surprise; Benito ne lui en
laissa pas le temps.

«Mon père, dit-il, voici cette fenêtre dont la grille est
brisée!... Une corde pend jusqu'au sol!... Une pirogue attend dans
le canal, à cent pas d'ici!... Araujo est là pour la conduire loin
de Manao, sur l'autre rive de l'Amazone, où vos traces ne pourront
être retrouvées!... Mon père, il faut fuir à l'instant!... Le juge
lui-même nous en a donné le conseil!

--Il le faut! ajouta Manoel.

--Fuir! moi!... Fuir une seconde fois!... Fuir encore!...

Et, les bras croisés, la tête haute, Joam Dacosta recula lentement
jusqu'au fond de la chambre.

«Jamais!» dit-il d'une voix si ferme que Benito et Manoel
restèrent interdits.

Les deux jeunes gens ne s'attendaient pas à cette résistance.
Jamais ils n'auraient pu penser que les obstacles à cette évasion
viendraient du prisonnier lui-même.

Benito s'avança vers son père, et, le regardant bien en face, il
lui prit les deux mains, non pour l'entraîner, mais pour qu'il
l'entendît et se laissât convaincre.

«Jamais, avez-vous dit, mon père?

Jamais.

--Mon père, dit alors Manoel,--moi aussi j'ai le droit de vous
donner ce nom--, mon père, écoutez-nous! Si nous vous disons
qu'il faut fuir sans perdre un seul instant, c'est que, si vous
restiez, vous seriez coupable envers les autres, envers vous-même!

--Rester, reprit Benito, c'est attendre la mort, mon père!
L'ordre d'exécution peut arriver d'un moment à l'autre! Si vous
croyez que la justice des hommes reviendra sur un jugement inique,
si vous pensez qu'elle réhabilitera celui qu'elle a condamné il y
a vingt ans, vous vous trompez! Il n'y a plus d'espoir! Il faut
fuir!... Fuyez!»

Par un mouvement irrésistible, Benito avait saisi son père, et il
l'entraîna vers la fenêtre.

Joam Dacosta se dégagea de l'étreinte de son fils, et recula une
seconde fois.

«Fuir! répondit-il, du ton d'un homme dont la résolution est
inébranlable, mais c'est me déshonorer et vous déshonorer avec
moi! Ce serait comme un aveu de ma culpabilité! Puisque je suis
librement venu me remettre à la disposition des juges de mon pays,
je dois attendre leur décision, quelle qu'elle soit, et je
l'attendrai!

--Mais les présomptions sur lesquelles vous vous appuyez ne
peuvent suffire, reprit Manoel, et la preuve matérielle de votre
innocence nous manque jusqu'ici! Si nous vous répétons qu'il faut
fuir, c'est que le juge Jarriquez lui-même nous l'a dit! Vous
n'avez plus maintenant que cette chance d'échapper à la mort!

--Je mourrai donc! répondit Joam Dacosta d'une voix, calme. Je
mourrai en protestant contre le jugement qui me condamne! Une
première fois, quelques heures avant l'exécution, j'ai fui! Oui!
j'étais jeune alors, j'avais toute une vie devant moi pour
combattre l'injustice des hommes! Mais me sauver maintenant,
recommencer cette misérable existence d'un coupable qui se cache
sous un faux nom, dont tous les efforts sont employés à dépister
les poursuites de la police; reprendre cette vie d'anxiété que
j'ai menée depuis vingt-trois ans, en vous obligeant à la partager
avec moi; attendre chaque jour une dénonciation qui arriverait tôt
ou tard, et une demande d'extradition qui viendrait m'atteindre
jusqu'en pays étranger! est-ce que ce serait vivre! Non! jamais!

--Mon père, reprit Benito, dont la tête menaçait de s'égarer
devant cette obstination, vous fuirez! Je le veux!...» Et il avait
saisi Joam Dacosta, et il cherchait, par force, à l'entraîner vers
la fenêtre. «Non!... non!...

Vous voulez donc me rendre fou!

Mon fils, s'écria Joam Dacosta, laisse-moi!... Une fois déjà, je
me suis échappé de la prison de Villa-Rica, et l'on a dû croire
que je fuyais une condamnation justement méritée! Oui! on a dû le
croire! Eh bien, pour l'honneur du nom que vous portez, je ne
recommencerai pas!»

Benito était tombé aux genoux de son père! Il lui tendait les
mains... Il le suppliait...

«Mais cet ordre, mon père, répétait-il, cet ordre peut arriver
aujourd'hui... À l'instant... et il contiendra la sentence de
mort!

L'ordre serait arrivé, que ma détermination ne changerait pas!
Non, mon fils! Joam Dacosta coupable pourrait fuir! Joam Dacosta
innocent ne fuira pas!»

La scène qui suivit ces paroles fut déchirante. Benito luttait
contre son père. Manoel, éperdu, se tenait près de la fenêtre,
prêt à enlever le prisonnier, lorsque la porte de la cellule
s'ouvrit.

Sur le seuil apparut le chef de police, accompagné du gardien-chef
de la prison et de quelques soldats.

Le chef de police comprit qu'une tentative d'évasion venait d'être
faite, mais il comprit aussi à l'attitude du prisonnier que
c'était lui qui n'avait pas voulu fuir! Il ne dit rien. La plus
profonde pitié se peignit sur sa figure. Sans doute, lui aussi,
comme le juge Jarriquez, il aurait voulu que Joam Dacosta se fût
échappé de cette prison?

Il était trop tard!

Le chef de police, qui tenait un papier à la main, s'avança vers
le prisonnier.

«Avant tout, lui dit Joam Dacosta, laissez-moi vous affirmer,
monsieur, qu'il n'a tenu qu'à moi de fuir, mais que je ne l'ai pas
voulu!»

Le chef de police baissa un instant la tête; puis d'une voix qu'il
essayait en vain de raffermir: «Joam Dacosta, dit-il, l'ordre
vient d'arriver à l'instant du chef suprême de la justice de Rio
de Janeiro.

Ah! mon père! s'écrièrent Manoel et Benito.

Cet ordre, demanda Joam Dacosta, qui venait de croiser les bras
sur sa poitrine, cet ordre porte l'exécution de la sentence?

--Oui!

--Et ce sera?...

--Pour demain!»

Benito s'était jeté sur son père. Il voulait encore une fois
l'entraîner hors de cette cellule... Il fallut que des soldats
vinssent arracher le prisonnier à cette dernière étreinte.

Puis, sur un signe du chef de police, Benito et Manoel furent
emmenés au-dehors. Il fallait mettre un terme à cette lamentable
scène, qui avait déjà trop duré.

«Monsieur, dit alors le condamné, demain matin, avant l'heure de
l'exécution, pourrai-je passer quelques instants avec le padre
Passanha que je vous prie de faire prévenir?

Il sera prévenu.

--Me sera-t-il permis de voir ma famille, d'embrasser une
dernière fois ma femme et mes enfants?

--Vous les verrez.

--Je vous remercie, monsieur, répondit Joam Dacosta. Et
maintenant, faites garder cette fenêtre! Il ne faut pas qu'on
m'arrache d'ici malgré moi!»

Cela dit, le chef de police, après s'être incliné, se retira avec
le gardien et les soldats. Le condamné, qui n'avait plus
maintenant que quelques heures à vivre, resta seul.



CHAPITRE DIX-HUITIÈME
FRAGOSO

Ainsi donc l'ordre était arrivé, et, comme le juge Jarriquez le
prévoyait, c'était un ordre qui portait exécution immédiate de la
sentence prononcée contre Joam Dacosta. Aucune preuve n'avait pu
être produite. La justice devait avoir son cours.

C'était le lendemain même, 31 août, à neuf heures du matin, que le
condamné devait périr par le gibet.

La peine de mort, au Brésil, est le plus généralement commuée, à
moins qu'il s'agisse de l'appliquer aux noirs; mais, cette fois,
elle allait frapper un blanc.

Telles sont les dispositions pénales en matière de crimes relatifs
à l'arrayal diamantin, pour lesquels, dans un intérêt public, la
loi n'a voulu admettre aucun recours en grâce.

Rien ne pouvait donc plus sauver Joam Dacosta. C'était non
seulement la vie, mais l'honneur qu'il allait perdre.

Or, ce 31 août, dès le matin, un homme accourait vers Manao de
toute la vitesse de son cheval, et telle avait été la rapidité de
sa course, qu'à un demi-mille de la ville la courageuse bête
tombait, incapable de se porter plus avant.

Le cavalier n'essaya même pas de relever sa monture. Évidemment il
lui avait demandé et il avait obtenu d'elle plus que le possible,
et, malgré l'état d'épuisement où il se trouvait lui-même, il
s'élança dans la direction de la ville.

Cet homme venait des provinces de l'est en suivant la rive gauche
du fleuve. Toutes ses économies avaient été employées à l'achat de
ce cheval, qui, plus rapide que ne l'eût été une pirogue obligée
de remonter le courant de l'Amazone, venait de le ramener à Manao.

C'était Fragoso.

Un homme accourait vers Manao.

Le courageux garçon avait-il donc réussi dans cette entreprise
dont il n'avait parlé à personne? Avait-il retrouvé la milice à
laquelle appartenait Torrès? Avait-il découvert quelque secret qui
pouvait encore sauver Joam Dacosta?

Il ne savait pas au juste; mais, en tout cas, il avait une extrême
hâte de communiquer au juge Jarriquez ce qu'il venait d'apprendre
pendant cette courte excursion.

Voici ce qui s'était passé:

Fragoso ne s'était point trompé, lorsqu'il avait reconnu en Torrès
un des capitaines de cette milice qui opérait dans les provinces
riveraines de la Madeira.

Il partit donc, et, en arrivant à l'embouchure de cet affluent, il
apprit que le chef de ces «capitaës do mato» se trouvait alors aux
environs.

Fragoso, sans perdre une heure, se mit à sa recherche, et, non
sans peine, il parvint à le rejoindre.

Aux questions que Fragoso lui posa, le chef de la milice n'hésita
pas à répondre. À propos de la demande très simple qui lui fut
faite, il n'avait, d'ailleurs, aucun intérêt à se taire.

Et, en effet les trois seules questions que lui adressa Fragoso
furent celles-ci:

«Le capitaine des bois Torrès n'appartenait-il pas, il y a
quelques mois, à votre milice?

Oui.

À cette époque, n'avait-il pas pour camarade intime un de vos
compagnons qui est mort récemment?

--En effet.

--Et cet homme se nommait?...

--Ortega.»

Voilà tout ce qu'avait appris Fragoso. Ces renseignements étaient-ils
de nature à modifier la situation de Joam Dacosta? Ce n'était
vraiment pas supposable.

Fragoso, le comprenant bien, insista donc près du chef de la
milice pour savoir s'il connaissait cet Ortega, s'il pouvait lui
apprendre d'où il venait, et lui donner quelques renseignements
sur son passé. Cela ne laissait pas d'avoir une véritable
importance, puisque cet Ortega, au dire de Torrès, était le
véritable auteur du crime de Tijuco.

Mais, malheureusement, le chef de la milice ne put donner aucun
renseignement à cet égard.

Ce qui était certain, c'est que cet Ortega appartenait depuis bien
des années à la milice; qu'une étroite camaraderie s'était nouée
entre Torrès et lui, qu'on les voyait toujours ensemble, et que
Torrès le veillait à son chevet lorsqu'il rendit le dernier
soupir.

Voilà tout ce que savait à ce sujet le chef de la milice, et il ne
pouvait en dire davantage.

Fragoso dut donc se contenter de ces insignifiants détails, et il
repartit aussitôt.

Mais, si le dévoué garçon n'apportait pas la preuve que cet Ortega
fût l'auteur du crime de Tijuco, de la démarche qu'il venait de
faire il résultait du moins ceci: c'est que Torrès avait dit la
vérité, lorsqu'il affirmait qu'un de ses camarades de la milice
était mort, et qu'il l'avait assisté à ses derniers moments.

Quant à cette hypothèse qu'Ortega lui eût remis le document en
question, elle devenait maintenant très admissible. Rien de plus
probable aussi que ce document eût rapport à l'attentat, dont
Ortega était réellement l'auteur, et qu'il renfermait l'aveu de sa
culpabilité, accompagné de circonstances qui ne permettraient pas
de la mettre en doute.

Ainsi donc, si ce document avait pu être lu, si la clef en avait
été trouvée, si le chiffre sur lequel reposait son système avait
été connu, nul doute que la vérité se fût enfin fait jour!

Mais ce chiffre, Fragoso ne le savait pas! Quelques présomptions
de plus, la quasi-certitude que l'aventurier n'avait rien inventé,
certaines circonstances tendant à prouver que le secret de cette
affaire était renfermé dans le document, voilà tout ce que le
brave garçon rapportait de sa visite au chef de cette milice à
laquelle avait appartenu Torrès.

Et pourtant, si peu que ce fût, il avait hâte de tout conter au
juge Jarriquez. Il savait qu'il n'y avait pas une heure à perdre,
et voilà pourquoi, ce matin-là, vers huit heures, il arrivait,
brisé de fatigue, à un demi-mille de Manao.

Cette distance qui le séparait encore de la ville, Fragoso la
franchit en quelques minutes. Une sorte de pressentiment
irrésistible le poussait en avant, et il en était presque arrivé à
croire que le salut de Joam Dacosta se trouvait maintenant entre
ses mains.

Soudain Fragoso s'arrêta, comme si ses pieds eussent
irrésistiblement pris racine dans le sol.

Il se trouvait à l'entrée de la petite place, sur laquelle
s'ouvrait une des portes de la ville.

Là, au milieu d'une foule déjà compacte, la dominant d'une
vingtaine de pieds, se dressait le poteau du gibet, auquel pendait
une corde.

Fragoso sentit ses dernières forces l'abandonner. Il tomba. Ses
yeux s'étaient involontairement fermés. Il ne voulait pas voir, et
ces mots s'échappèrent de ses lèvres:

«Trop tard! trop tard!...»

Mais, par un effort surhumain, il se releva. Non! il n'était pas
trop tard! Le corps de Joam Dacosta ne se balançait pas au bout de
cette corde!

«Le juge Jarriquez! le juge Jarriquez!» cria Fragoso.

Et, haletant, éperdu, il se jetait vers la porte de la ville, il
remontait la principale rue de Manao, et tombait, à demi mort, sur
le seuil de la maison du magistrat.

La porte était fermée. Fragoso eut encore la force de frapper à
cette porte.

Un des serviteurs du magistrat vint ouvrir. Son maître ne voulait
recevoir personne.

Malgré cette défense, Fragoso, repoussa l'homme qui lui défendait
l'entrée de la maison, et d'un bond il s'élança jusqu'au cabinet
du juge.

«Je reviens de la province où Torrès a fait son métier de
capitaine des bois! s'écria-t-il. Monsieur le juge, Torrès a dit
vrai!... Suspendez... suspendez l'exécution!

Vous avez retrouvé cette milice? Oui! Et vous me rapportez le
chiffre du document?...»

Fragoso ne répondit pas.

«Alors, laissez-moi! laissez-moi!» s'écria le juge Jarriquez, qui,
en proie à un véritable accès de rage, saisit le document pour
l'anéantir. Fragoso lui prit les mains et l'arrêta. «La vérité est
là! dit-il.

--Je le sais, répondit le juge Jarriquez; mais qu'est-ce qu'une
vérité qui ne peut se faire jour!

--Elle apparaîtra!... il le faut!... il le faut!

--Encore une fois, avez-vous le chiffre?...

--Non! répondit Fragoso, mais, je vous le répète, Torrès n'a pas
menti!... Un de ses compagnons avec lequel il était étroitement
lié est mort, il y a quelques mois, et il n'est pas douteux que
cet homme lui ait remis le document qu'il venait vendre à Joam
Dacosta!

--Non! répondit le juge Jarriquez, non!... cela n'est pas
douteux... pour nous, mais cela n'a pas paru certain pour ceux qui
disposent de la vie du condamné!... Laissez-moi!»

Fragoso, repoussé, ne voulait pas quitter la place. À son tour, il
se traînait aux pieds du magistrat. «Joam Dacosta est innocent!
s'écria-t-il. Vous ne pouvez le laisser mourir! Ce n'est pas lui
qui a commis le crime de Tijuco! C'est le compagnon de Torrès,
l'auteur du document! C'est Ortega!...»

À ce nom, le juge Jarriquez bondit. Puis, lorsqu'une sorte de
calme eut succédé dans son esprit à la tempête qui s'y déchaînait,
il retira le document de sa main crispée, il l'étendit sur sa
table, il s'assit, et passant la main sur ses yeux:

«Ce nom!... dit-il... Ortega!... Essayons!»

Et le voilà, procédant avec ce nouveau nom, rapporté par Fragoso,
comme il avait déjà fait avec les autres noms propres vainement
essayés par lui. Après l'avoir disposé au-dessus des six premières
lettres du paragraphe, il obtint la formule suivante:

_O r t e g a P h y j s l_

«Rien! dit-il, cela ne donne rien!»

Et, en effet, l'_h_ placée sur l'_r_ ne pouvait s'exprimer par un
chiffre, puisque dans l'ordre alphabétique, cette lettre occupe un
rang antérieur à celui de la lettre _r_.

Le _p_, l'_y_, le _j_, disposés sous les lettres _o_, _t_, _e_,
seuls se chiffraient par 1, 4, 5.

Quant à l'_s_ et à l'_l_ placés à la fin de ce mot, l'intervalle
qui les sépare du _g_ et de l'_a_ étant de douze lettres,
impossible de les exprimer par un seul chiffre. Donc, ils ne
correspondaient ni au _g_ ni à l'_a_.

En ce moment, des cris terrifiants s'élevèrent dans la rue, des
cris de désespoir.

Fragoso se précipita à l'une des fenêtres qu'il ouvrit, avant que
le magistrat n'eût pu l'en empêcher.

La foule encombrait la rue. L'heure était venue à laquelle le
condamné allait sortir de la prison, et un reflux de cette foule
s'opérait dans la direction de la place où se dressait le gibet.

Le juge Jarriquez, effrayant à voir, tant son regard était fixe,
dévorait les lignes du document.

«Les dernières lettres! murmura-t-il. Essayons encore les
dernières lettres!»

C'était le suprême espoir.

Et alors, d'une main, dont le tremblement l'empêchait presque
d'écrire, il disposa le nom d'Ortega au-dessus des six dernières
lettres du paragraphe, ainsi qu'il venait de faire pour les six
premières.

Un premier cri lui échappa. Il avait vu, tout d'abord, que ces six
dernières lettres étaient inférieures dans l'ordre alphabétique à
celles qui composaient le nom d'Ortega, et que, par conséquent,
elles pourraient toutes se chiffrer et composer un nombre.

Et, en effet, lorsqu'il eut réduit la formule, en remontant de la
lettre inférieure du document à la lettre supérieure du mot, il
obtint:

_O r t e g a 4 3 2 5 1 3 S u v j h d_

Le nombre, ainsi composé, était 432513.

Mais ce nombre était-il enfin celui qui avait présidé à la
formation du document? Ne serait-il pas aussi faux que ceux qui
avaient été précédemment essayés?

En cet instant, les cris redoublèrent, des cris de pitié qui
trahissaient la sympathique émotion de toute cette foule. Quelques
minutes encore, c'était tout ce qui restait à vivre au condamné!

Fragoso, fou de douleur, s'élança hors de la chambre!... Il
voulait revoir une dernière fois son bienfaiteur, qui allait
mourir!... Il voulait se jeter au-devant du funèbre cortège,
l'arrêter en criant: «Ne tuez pas ce juste! Ne le tuez pas!...»

Mais déjà le juge Jarriquez avait disposé le nombre obtenu
au-dessus des premières lettres du paragraphe, en le répétant autant
de fois qu'il était nécessaire, comme suit:

432513432513432513432513

_Phyjslyddqfdzxgasgzzqqeh_

Puis, reconstituant les lettres vraies en remontant dans l'ordre
alphabétique, il lut:

_Le véritable auteur du vol de..._

Un hurlement de joie lui échappa! Ce nombre, 432513, c'était le
nombre tant cherché! Le nom d'Ortega lui avait permis de le
refaire! Il tenait enfin la clef du document, qui allait
incontestablement démontrer l'innocence de Joam Dacosta, et, sans
en lire davantage, il se précipita hors de son cabinet, puis dans
la rue, criant:

«Arrêtez! Arrêtez!»

Fendre la foule qui s'ouvrit devant ses pas, courir à la prison,
que le condamné quittait à ce moment, pendant que sa femme, ses
enfants, s'attachaient à lui avec la violence du désespoir, ce ne
fut que l'affaire d'un instant pour le juge Jarriquez.

Arrivé devant Joam Dacosta, il ne pouvait plus parler, mais sa
main agitait le document, et, enfin, ce mot s'échappait de ses
lèvres:

«Innocent! innocent!»



CHAPITRE DIX-NEUVIÈME
LE CRIME DE TIJUCO

À l'arrivée du juge, tout le funèbre cortège s'était arrêté.

Un immense écho avait répété après lui et répétait encore ce cri
qui s'échappait de toutes les poitrines:

«Innocent! innocent!»

Puis, un silence complet s'établit.

On ne voulait pas perdre une seule des paroles qui allaient être
prononcées.

Le juge Jarriquez s'était assis sur un banc de pierre, et là,
pendant que Minha, Benito, Manoel, Fragoso l'entouraient, tandis
que Joam Dacosta retenait Yaquita sur son coeur, il reconstituait
tout d'abord le dernier paragraphe du document au moyen du nombre,
et, à mesure que les mots se dégageaient nettement sous le chiffre
qui substituait la véritable lettre à la lettre cryptologique, il
les séparait, il les ponctuait, il lisait à haute voix.

Et voici ce qu'il lut au milieu de ce profond silence:

_Le véritable auteur du vol des diamants et de_

43 251343251 343251 34 325 134 32513432 51 34

_Ph yjslyddqf dzxgas gz zqq ehx gkfndrxu ju gi l'assassinat des
soldats qui escortaient le convoi,_

32513432513 432 5134325 134 32513432513 43 251343

_ocytdxvksbx hhu ypohdvy rym huhpuydkjox ph etozsl commis dans la
nuit du vingt-deux janvier mil huit_

251343 2513 43 2513 43 251343251 3432513 432 5134

_etnpmv ffov pd pajx hy ynojyggay meqynfu qln mvly cent vingt-six,
n'est donc pas Joam Dacosta, injustement_

3251 34325134 3251 3432 513 4325 1343251 34325134325

_fgsu zmqiztlb qgyu gsqe ubv nrcr edgruzb lrmxyuhqhpz condamné à
mort; c'est moi, le misérable employé de_

13432513 4 3251 3432 513 43 251343251 3432513 43

_drrgcroh e pqxu fivv rpl ph onthvddqf hqsntzh hh
l'administration du district diamantin; oui, moi seul,_

251343251343251 34 32513432 513432513 432 513 4325

_nfepmqkyuuexto gz gkyuumfv ijdqdpzjq syk rpl xhxq_

_qui signe de mon vrai nom, Ortega._

134 32513 43 251 3432 513 432513

_rym vkloh hh oto zvdk spp suvjhd._

Cette lecture n'avait pu être achevée, sans que d'interminables
hurrahs se fussent élevés dans l'air.

Quoi de plus concluant, en effet, que ce dernier paragraphe qui
résumait le document tout entier, qui proclamait si absolument
l'innocence du fazender d'Iquitos, qui arrachait au gibet cette
victime d'une effroyable erreur judiciaire!

Joam Dacosta, entouré de sa femme, de ses enfants, de ses amis, ne
pouvait suffire à presser les mains qui se tendaient vers lui.
Quelle que fût l'énergie de son caractère, la réaction se faisait,
des larmes de joie s'échappaient de ses yeux, et en même temps son
coeur reconnaissant s'élevait vers cette Providence qui venait de
le sauver si miraculeusement, au moment, où il allait subir la
dernière expiation, vers ce Dieu qui n'avait pas voulu laisser
s'accomplir ce pire des crimes, la mort d'un juste!

Oui! la justification de Joam Dacosta ne pouvait plus soulever
aucun doute! Le véritable auteur de l'attentat de Tijuco avouait
lui-même son crime, et il dénonçait toutes les circonstances dans
lesquelles il s'était accompli! En effet, le juge Jarriquez, au
moyen du nombre, venait de reconstituer toute la notice
cryptogrammatique.

Or, voici ce qu'avouait Ortega.

Ce misérable était le collègue de Joam Dacosta, employé comme lui,
à Tijuco, dans les bureaux du gouverneur de l'arrayal diamantin.
Le jeune commis, désigné pour accompagner le convoi à Rio de
Janeiro, ce fut lui. Ne reculant pas à cette horrible idée de
s'enrichir par l'assassinat et le vol, il avait indiqué aux
contrebandiers le jour exact où le convoi devait quitter Tijuco.

Pendant l'attaque des malfaiteurs qui attendaient le convoi
au-delà de Villa-Rica, il feignit de se défendre avec les soldats de
l'escorte; puis, s'étant jeté parmi les morts, il fut emporté par
ses complices, et c'est ainsi que le soldat, qui survécut seul à
ce massacre, put affirmer qu'Ortega avait péri dans la lutte.

Mais le vol ne devait pas profiter au criminel, et, peu de temps
après, il était dépouillé à son tour par ceux qui l'avaient aidé à
commettre le crime.

Resté sans ressources, ne pouvant plus rentrer à Tijuco, Ortega
s'enfuit dans les provinces du nord du Brésil, vers ces districts
du Haut-Amazone où se trouvait la milice des «capitaës do mato».
Il fallait vivre. Ortega se fit admettre dans cette peu honorable
troupe. Là, on ne demandait ni qui on était, ni d'où l'on venait.
Ortega se fit donc capitaine des bois, et, pendant de longues
années, il exerça ce métier de chasseur d'hommes.

Sur ces entrefaites, Torrès, l'aventurier, dépourvu de tout moyen
d'existence, devint son compagnon. Ortega et lui se lièrent
intimement. Mais, ainsi que l'avait dit Torrès, le remords vint
peu à peu troubler la vie du misérable. Le souvenir de son crime
lui fit horreur. Il savait qu'un autre avait été condamné à sa
place! Il savait que cet autre, c'était son collègue Joam Dacosta!
Il savait enfin que, si cet innocent avait pu échapper au dernier
supplice, il ne cessait pas d'être sous le coup d'une condamnation
capitale!

Or, le hasard fit que, pendant une expédition de la milice,
entreprise, il y avait quelques mois, au-delà de la frontière
péruvienne, Ortega arriva aux environs d'Iquitos, et que là, dans
Joam Garral, qui ne le reconnut pas, il retrouva Joam Dacosta.

Ce fut alors qu'il résolut de réparer, en la mesure du possible,
l'injustice dont son ancien collègue était victime. Il consigna
dans un document tous les faits relatifs à l'attentat de Tijuco;
mais il le fit sous la forme mystérieuse que l'on sait, son
intention étant de le faire parvenir au fazender d'Iquitos avec le
chiffre qui permettait de le lire.

La mort n'allait pas le laisser achever cette oeuvre de
réparation. Blessé grièvement dans une rencontre avec les noirs de
la Madeira, Ortega se sentit perdu. Son camarade Torrès était
alors près de lui. Il crut pouvoir confier à cet ami le secret qui
avait si lourdement pesé sur toute son existence. Il lui remit le
document écrit tout entier de sa main, en lui faisant jurer de le
faire parvenir à Joam Dacosta, dont il lui donna le nom et
l'adresse, et de ses lèvres s'échappa, avec son dernier soupir, ce
nombre 432513, sans lequel le document devait rester absolument
indéchiffrable.

Ortega mort, on sait comment l'indigne Torrès s'acquitta de sa
mission, comment il résolut d'utiliser à son profit le secret dont
il était possesseur, comment il tenta d'en faire l'objet d'un
odieux chantage.

Torrès devait violemment périr avant d'avoir accompli son oeuvre,
et emporter son secret avec lui. Mais ce nom d'Ortega, rapporté
par Fragoso, et qui était comme la signature du document, ce nom
avait enfin permis de le reconstituer, grâce à la sagacité du juge
Jarriquez.

Oui! c'était là la preuve matérielle tant cherchée, c'était
l'incontestable témoignage de l'innocence de Joam Dacosta, rendu à
la vie, rendu à l'honneur!

Les hurrahs redoublèrent lorsque le digne magistrat eut, à haute
voix et pour l'édification de tous, tiré du document cette
terrible histoire.

Et, dès ce moment, le juge Jarriquez, possesseur de l'indubitable
preuve, d'accord avec le chef de la police, ne voulut pas que Joam
Dacosta, en attendant les nouvelles instructions qui allaient être
demandées à Rio de Janeiro, eût d'autre prison que sa propre
demeure.

Cela ne pouvait faire difficulté, et ce fut au milieu du concours
de la population de Manao que Joam Dacosta, accompagné de tous les
siens, se vit porté plutôt que conduit jusqu'à la maison du
magistrat comme un triomphateur.

En ce moment, l'honnête fazender d'Iquitos était bien payé de tout
ce qu'il avait souffert pendant de si longues années d'exil, et,
s'il en était heureux, pour sa famille plus encore que pour lui,
il était non moins fier pour son pays que cette suprême injustice
n'eût pas été définitivement consommée!

Et, dans tout cela, que devenait Fragoso?

Eh bien! l'aimable garçon était couvert de caresses! Benito,
Manoel, Minha l'en accablaient, et Lina ne les lui épargnait pas!
Il ne savait à qui entendre, et il se défendait de son mieux! Il
n'en méritait pas tant! Le hasard seul avait tout fait! Lui
devait-on même un remerciement, parce qu'il avait reconnu en
Torrès un capitaine des bois? Non, assurément. Quant à l'idée
qu'il avait eue d'aller rechercher la milice à laquelle Torrès
avait appartenu, il ne semblait pas qu'elle pût améliorer la
situation, et, quant à ce nom d'Ortega, il n'en connaissait même
pas la valeur!

Brave Fragoso! Qu'il le voulût ou non, il n'en avait pas moins
sauvé Joam Dacosta!

Mais, en cela, quelle étonnante succession d'événements divers,
qui avaient tous tendu au même but: la délivrance de Fragoso, au
moment où il allait mourir d'épuisement dans la forêt d'Iquitos,
l'accueil hospitalier qu'il avait reçu à la fazenda, la rencontre
de Torrès à la frontière brésilienne, son embarquement sur la
jangada, et, enfin, cette circonstance que Fragoso l'avait déjà vu
quelque part!

«Eh bien, oui! finit par s'écrier Fragoso, mais ce n'est pas à moi
qu'il faut rapporter tout ce bonheur, c'est à Lina!

À moi! répondit la jeune mulâtresse.

Eh, sans doute! sans la liane, sans l'idée de la liane, est-ce que
j'aurais jamais pu faire tant d'heureux!»

Si Fragoso et Lina furent fêtés, choyés par toute cette honnête
famille, par les nouveaux amis que tant d'épreuves leur avaient
faits à Manao, il est inutile d'y insister.

Mais le juge Jarriquez, n'avait-il pas sa part, lui aussi, dans
cette réhabilitation de l'innocent? Si, malgré toute la finesse de
ses talents d'analyste, il n'avait pu lire ce document, absolument
indéchiffrable pour quiconque n'en possédait pas la clef, n'avait-il
pas du moins reconnu sur quel système cryptographique il
reposait? Sans lui, qui aurait pu, avec ce nom seul d'Ortega,
reconstituer le nombre que l'auteur du crime et Torrès, morts tous
les deux, étaient seuls à connaître?

Aussi les remerciements ne lui manquèrent-ils pas!

Il va sans dire que, le jour même, partait pour Rio de Janeiro un
rapport détaillé sur toute cette affaire, auquel était joint le
document original, avec le chiffre qui permettait de le lire. Il
fallait attendre que de nouvelles instructions fussent envoyées du
ministère au juge de droit, et nul doute qu'elles n'ordonnassent
l'élargissement immédiat du prisonnier.

C'était quelques jours à passer encore à Manao; puis, Joam Dacosta
et les siens, libres de toute contrainte, dégagés de toute
inquiétude, prendraient congé de leur hôte, se rembarqueraient, et
continueraient à descendre l'Amazone jusqu'au Para, où le voyage
devait se terminer par la double union de Minha et de Manoel, de
Lina et de Fragoso, conformément au programme arrêté avant le
départ.

Quatre jours après, le 4 septembre, arrivait l'ordre de mise en
liberté. Le document avait été reconnu authentique. L'écriture en
était bien celle de cet Ortega, l'ancien employé du district
diamantin, et il n'était pas douteux que l'aveu de son crime, avec
les plus minutieux détails qu'il en donnait, n'eût été entièrement
écrit de sa main.

L'innocence du condamné de Villa-Rica était enfin admise. La
réhabilitation de Joam Dacosta était judiciairement reconnue.

Le jour même, le juge Jarriquez dînait avec la famille à bord de
la jangada, et, le soir venu, toutes les mains pressaient les
siennes. Ce furent de touchants adieux; mais ils comportaient
l'engagement de se revoir à Manao, au retour, et, plus tard, à la
fazenda d'Iquitos.

Le lendemain matin, 5 septembre, au lever du soleil, le signal du
départ fut donné. Joam Dacosta, Yaquita, leur fille, leurs fils,
tous étaient sur le pont de l'énorme train. La jangada, démarrée,
commença à prendre le fil du courant, et, lorsqu'elle disparut au
tournant du rio Negro, les hurrahs de toute la population, pressée
sur la rive, retentissaient encore.



CHAPITRE VINGTIÈME
LE BAS-AMAZONE

Que dire maintenant de cette seconde partie du voyage qui allait
s'accomplir sur le cours du grand fleuve? Ce ne fut qu'une suite
de jours heureux pour l'honnête famille. Joam Dacosta revivait
d'une vie nouvelle, qui rayonnait sur tous les siens.

La jangada dériva plus rapidement alors sur ces eaux encore
gonflées par la crue. Elle laissa sur la gauche le petit village
de Don Jose de Maturi, et, sur la droite, l'embouchure de cette
Madeira, qui doit son nom à la flottille d'épaves végétales, à ces
trains de troncs dénudés ou verdoyants qu'elle apporte du fond de
la Bolivie. Elle passa au milieu de l'archipel Caniny, dont les
îlots sont de véritables caisses à palmiers, devant le hameau de
Serpa, qui, successivement transporté d'une rive à l'autre, a
définitivement assis sur la gauche du fleuve ses maisonnettes,
dont le seuil repose sur le tapis jaune de la grève. Le village de
Silves, bâti sur la gauche de l'Amazone, la bourgade de Villa-Bella,
qui est le grand marché de guarana de toute la province,
restèrent bientôt en arrière du long train de bois. Ainsi fut-il
du village de Faro et de sa célèbre rivière de Nhamundas, sur
laquelle, en 1539, Orellana prétendit avoir été attaqué par des
femmes guerrières qu'on n'a jamais revues depuis cette époque,
légende qui a suffi pour justifier le nom immortel du fleuve des
Amazones.

Là finit la vaste province du Rio Negro. Là commence la
juridiction du Para, et, ce jour même, 22 septembre, la famille,
émerveillée des magnificences d'une vallée sans égale, entrait
dans cette portion de l'empire brésilien, qui n'a d'autre borne à
l'est que l'Atlantique.

«Que cela est magnifique! disait sans cesse la jeune fille.

--Que c'est long! murmurait Manoel.

--Que c'est beau! répétait Lina.

--Quand serons-nous donc arrivés!» murmurait Fragoso.

Le moyen de s'entendre, s'il vous plaît, en un tel désaccord de
points de vue! Mais, enfin, le temps s'écoulait gaiement, et
Benito, ni patient, ni impatient, lui, avait recouvré toute sa
bonne humeur d'autrefois.

Bientôt la jangada se glissa entre d'interminables plantations de
cacaotiers d'un vert sombre, sur lequel tranchait le jaune des
chaumes ou le rouge des tuiles, qui coiffaient les buttes des
exploitants des deux rives, depuis Obidos jusqu'à la bourgade de
Monte-Alegre.

Puis s'ouvrit l'embouchure du rio Trombetas, baignant de ses eaux
noires les maisons d'Obidos, une vraie petite ville et même une
«citade», avec de larges rues bordées de jolies habitations,
important entrepôt du produit des cacaotiers, qui ne se trouve
plus qu'à cent quatre-vingts grands milles de Bélem.

On vit alors le confluent de Tapajoz, aux eaux d'un Vert gris,
descendues du sud-ouest; puis Santarem, riche bourgade, où l'on ne
compte pas moins de cinq mille habitants, Indiens pour la plupart,
et dont les premières maisons reposaient sur de vastes grèves de
sable blanc.

Depuis son départ de Manao, la jangada ne s'arrêtait plus en
descendant le cours moins encombré de l'Amazone. Elle dérivait
jour et nuit sous l'oeil vigilant de son adroit pilote. Plus de
haltes, ni pour l'agrément des passagers, ni pour les besoins du
commerce. On allait toujours, et le but approchait rapidement.

À partir d'Alemquer, située sur la rive gauche, un nouvel horizon
se dessina aux regards. Au lieu des rideaux de forêts qui
l'avaient fermé jusqu'alors, ce furent, au premier plan, des
collines, dont l'oeil pouvait suivre les molles ondulations, et,
en arrière, la cime indécise de véritables montagnes, se dentelant
sur le fond lointain du ciel.

Ni Yaquita, ni sa fille, ni Lina, ni la vieille Cybèle n'avaient
encore rien vu de pareil.

Mais, dans cette juridiction du Para, Manoel était chez lui. Il
pouvait donner un nom à cette double chaîne, qui rétrécissait peu
à peu la vallée du grand fleuve.

«À droite, dit-il, c'est la sierra de Paruacarta, qui s'arrondit
en demi-cercle vers le sud! À gauche, c'est la sierra de Curuva,
dont nous aurons bientôt dépassé les derniers contreforts!

--Alors on approche? répétait Fragoso.

--On approche!» répondait Manoel.

Et les deux fiancés se comprenaient sans doute, car un même petit
hochement de tête, on ne peut plus significatif, accompagnait la
demande et la réponse.

Enfin, malgré les marées qui, depuis Obidos, commençaient à se
faire sentir et retardaient quelque peu la dérive de la jangada,
la bourgade de Monte-Alegre fut dépassée, puis celle de Praynha de
Onteiro, puis l'embouchure du Xingu, fréquentée par ces Indiens
Yurumas, dont la principale industrie consiste à préparer les
têtes de leurs ennemis pour les cabinets d'histoire naturelle.

Sur quelle largeur superbe se développait alors l'Amazone, et
comme on pressentait déjà que ce roi des fleuves allait bientôt
s'évaser comme une mer! Des herbes, hautes de huit à dix pieds,
hérissaient ses plages, en les bordant d'une forêt de roseaux.
Porto de Mos, Boa-Vista, Gurupa dont la prospérité est en
décroissance, ne furent bientôt plus que des points laissés en
arrière.

Là, le fleuve se divisait en deux bras importants qu'il tendait
vers l'Atlantique: l'un courait au nord-est, l'autre s'enfonçait
vers l'est, et, entre eux, se développait la grande île de Marajo.
C'est toute une province que cette île. Elle ne mesure pas moins
de cent quatre-vingts lieues de tour. Diversement coupée de marais
et de rios, toute en savanes à l'est, toute en forêts à l'ouest,
elle offre de véritables avantages pour l'élevage des bestiaux
qu'elle compte par milliers.

Cet immense barrage de Marajo est l'obstacle naturel qui a forcé
l'Amazone à se dédoubler avant d'aller précipiter ses torrents
d'eaux à la mer. À suivre le bras supérieur, la jangada, après
avoir dépassé les îles Caviana et Mexiana, aurait trouvé une
embouchure large de cinquante lieues; mais elle eût aussi
rencontré la barre de «prororoca», ce terrible mascaret, qui,
pendant les trois jours précédant la nouvelle ou la pleine lune,
n'emploie que deux minutes, au lieu de six heures, à faire marner
le fleuve de douze à quinze pieds au-dessus de son étiage.

C'est donc là un véritable raz de marée, redoutable entre tous.
Très heureusement, le bras inférieur, connu sous le nom de canal
des Brèves, qui est le bras naturel du Para, n'est pas soumis aux
éventualités de ce terrible phénomène, mais bien à des marées
d'une marche plus régulière. Le pilote Araujo le connaissait
parfaitement. Il s'y engagea donc, au milieu de forêts
magnifiques, longeant çà et là quelques îles couvertes de gros
palmiers muritis, et le temps était si beau qu'on n'avait même pas
à redouter ces coups de tempête qui balayent parfois tout ce canal
des Brèves.

La jangada passa, quelques jours après, devant le village de ce
nom, qui bien que bâti sur des terrains inondés pendant plusieurs
mois de l'année, est devenu, depuis 1845, une importante ville de
cent maisons. Au milieu de cette contrée fréquentée par les
Tapuyas, ces Indiens du Bas-Amazone se confondent de plus en plus
avec les populations blanches, et leur race finira par s'y
absorber.

Cependant la jangada descendait toujours. Ici, elle rasait, au
risque de s'y accrocher, ces griffes de mangliers, dont les
racines s'étendaient sur les eaux comme les pattes de gigantesques
crustacés; là, le tronc lisse des palétuviers au feuillage vert
pale, servait de point d'appui aux longues gaffes de l'équipe, qui
la renvoyaient au fil du courant.

Puis ce fut l'embouchure du Tocantins, dont les eaux, dues aux
divers rios de la province de Goyaz, se mêlent à celles de
l'Amazone par une large embouchure; puis le Moju, puis la bourgade
de Santa-Ana.

Tout ce panorama des deux rives se déplaçait majestueusement, sans
aucun temps d'arrêt, comme si quelque ingénieux mécanisme l'eût
obligé à se dérouler d'aval en amont.

Déjà de nombreuses embarcations qui descendaient le fleuve, ubas,
égariteas, vigilindas, pirogues de toutes formes, petits et moyens
caboteurs des parages inférieurs de l'Amazone et du littoral de
l'Atlantique, faisaient cortège à la jangada, semblables aux
chaloupes de quelque monstrueux vaisseau de guerre.

Enfin apparut sur la gauche Santa-Maria de Bélem do Para, la
«ville», comme on dit dans le pays, avec les pittoresques rangées
de ses maisons blanches à plusieurs étages, ses convents enfouis
sous les palmiers, les clochers de sa cathédrale et de Nostra-Señora
de Merced, la flottille de ses goélettes, bricks et trois-mâts,
qui la relient commercialement avec l'ancien monde.

Le coeur des passagers de la jangada leur battait fort. Ils
touchaient enfin au terme de ce voyage qu'ils avaient cru ne
pouvoir plus atteindre. Lorsque l'arrestation de Joam Dacosta les
retenait encore à Manao, c'est-à-dire à mi-chemin de leur
itinéraire, pouvaient-ils espérer de jamais voir la capitale de
cette province du Para?

Ce fut dans cette journée du 15 octobre,--quatre mois et demi
après avoir quitté la fazenda d'Iquitos--, que Bélem leur apparut
à un brusque tournant du fleuve.

L'arrivée de la jangada était signalée depuis plusieurs jours.
Toute la ville connaissait l'histoire de Joam Dacosta. On
l'attendait, cet honnête homme! On réservait le plus sympathique
accueil aux siens et à lui!

Aussi des centaines d'embarcations vinrent-elles au-devant du
fazender, et bientôt la jangada fut envahie par tous ceux qui
voulaient fêter le retour de leur compatriote, après un si long
exil. Des milliers de curieux,--il serait plus juste de dire des
milliers d'amis--, se pressaient sur le village flottant, bien
avant qu'il eût atteint son poste d'amarrage; mais il était assez
vaste et assez solide pour porter toute une population.

Et parmi ceux qui s'empressaient ainsi, une des premières pirogues
avait amené Mme Valdez. La mère de Manoel pouvait enfin presser
dans ses bras la nouvelle fille que son fils lui avait choisie. Si
la bonne dame n'avait pu se rendre à Iquitos, n'était-ce pas comme
un morceau de la fazenda que l'Amazone lui apportait avec sa
nouvelle famille?

Avant le soir, le pilote Araujo avait solidement amarré la jangada
au fond d'une anse, derrière la pointe de l'arsenal. Là devait
être son dernier lieu de mouillage, sa dernière halte, après huit
cents lieues de dérive sur la grande artère brésilienne. Là, les
carbets des Indiens, les cases des noirs, les magasins qui
renfermaient une cargaison précieuse, seraient peu à peu démolis;
puis, l'habitation principale, enfouie sous sa verdoyante
tapisserie de feuillage et de fleurs, disparaîtrait à son tour;
puis, enfin, la petite chapelle, dont la modeste cloche répondait
alors aux éclatantes sonneries des églises de Bélem.

Mais, auparavant, une cérémonie allait s'accomplir sur la jangada
même: le mariage de Manoel et de Minha, le mariage de Lina et de
Fragoso. Au padre Passanha appartenait de célébrer cette double
union, qui promettait d'être si heureuse. Ce serait dans la petite
chapelle que les époux recevraient de ses mains la bénédiction
nuptiale. Si, trop étroite, elle ne pouvait contenir que les seuls
membres de la famille Dacosta, l'immense jangada n'était-elle pas
là pour recevoir tous ceux qui voulaient assister à cette
cérémonie, et si elle-même ne suffisait pas encore, tant
l'affluence devait être grande, le fleuve n'offrait-il pas les
gradins de son immense berge à cette foule sympathique, désireuse
de fêter celui qu'une éclatante réparation venait de faire le
héros du jour?

Ce fut le lendemain, 16 octobre, que les deux mariages furent
célébrés en grande pompe.

Dès les dix heures du matin, par une journée magnifique, la
jangada recevait la foule des assistants. Sur la rive, on pouvait
voir presque toute la population de Bélem qui se pressait dans ses
habits de fête. À la surface du fleuve, les embarcations, chargées
de visiteurs, se tenaient en abord de l'énorme train de bois, et
les eaux de l'Amazone disparaissaient littéralement sous cette
flottille jusqu'à la rive gauche du fleuve.

Lorsque la cloche de la chapelle tinta son premier coup, ce fut
comme un signal de joie pour les oreilles et pour les yeux. En un
instant, les églises de Bélem répondirent au clocher de la
jangada. Les bâtiments du port se pavoisèrent jusqu'en tête des
mâts, et les couleurs brésiliennes furent saluées par les
pavillons nationaux des autres pays. Les décharges de mousqueterie
éclatèrent de toutes parts, et ce n'était pas sans peine que ces
joyeuses détonations pouvaient rivaliser avec les violents hurrahs
qui s'échappaient par milliers dans les airs!

La famille Dacosta sortit alors de l'habitation, et se dirigea à
travers la foule vers la petite chapelle.

Joam Dacosta fut accueilli par des applaudissements frénétiques.
Il donnait le bras à Mme Valdez. Yaquita était conduite par le
gouverneur de Bélem, qui, accompagné des camarades du jeune
médecin militaire, avait voulu honorer de sa présence la cérémonie
du mariage. Lui, Manoel, marchait près de Minha, charmante dans sa
fraîche toilette de mariée; puis venait Fragoso, tenant par la
main Lina toute rayonnante; suivaient enfin Benito, la vieille
Cybèle, les serviteurs de l'honnête famille, entre la double
rangée du personnel de la jangada.

Le padre Passanha attendait les deux couples à l'entrée de la
chapelle. La cérémonie s'accomplit simplement, et les mêmes mains
qui avaient autrefois béni Joam et Yaquita, se tendirent, cette
fois encore, pour donner la bénédiction nuptiale à leurs enfants.

Tant de bonheur ne devait pas être altéré par le chagrin des
longues séparations.

En effet, Manoel Valdez n'allait pas tarder à donner sa démission
pour rejoindre toute la famille à Iquitos, où il trouverait à
exercer utilement sa profession comme médecin civil.

Naturellement, le couple Fragoso ne pouvait hésiter a suivre ceux
qui étaient pour lui plutôt des amis que des maîtres.

Mme Valdez n'avait pas voulu séparer tout cet honnête petit monde;
mais elle y avait mis une condition: c'était qu'on vînt souvent la
voir à Bélem.

Rien ne serait plus facile. Le grand fleuve n'était-il pas là
comme un lien de communication qui ne devait plus se rompre entre
Iquitos et Bélem? En effet, dans quelques jours, le premier
paquebot allait commencer son service régulier et rapide, et il ne
mettrait qu'une semaine à remonter cette Amazone que la jangada
avait mis tant de mois à descendre.

L'importante opération commerciale, bien menée par Benito,
s'acheva dans les meilleures conditions, et bientôt de ce qu'avait
été cette jangada,--c'est-à-dire un train de bois formé de toute
une forêt d'Iquitos--, il ne resta plus rien.

Puis, un mois après, le fazender, sa femme, son fils, Manoel et
Minha Valdez, Lina et Fragoso, repartirent par l'un des paquebots
de l'Amazone pour revenir au vaste établissement d'Iquitos, dont
Benito allait prendre la direction.

Joam Dacosta y rentra la tête haute, cette fois, et ce fut toute
une famille d'heureux qu'il ramena au-delà de la frontière
brésilienne!

Quant à Fragoso, vingt fois par jour on l'entendait répéter:

«Hein! sans la liane!»

Et il finit même par donner ce joli nom à la jeune mulâtresse, qui
le justifiait bien par sa tendresse pour ce brave garçon.

«À une lettre près, disait-il! Lina, Liane, n'est-ce pas la même
chose?»



    [1] 1 000 reis valent environ 3 francs de monnaie
française, et un conto de reis vaut 3 000 francs.
    [2] 174 000 francs.
    [3] Les mesures itinéraires au Brésil sont le petit mille,
qui vaut 2 060 mètres, et la lieue commune ou grand mille,
qui vaut 6 180 mètres.
    [4] Environ 30 francs, paye qui s'élevait autrefois à 100
francs.
    [5] L'affirmation de Benito, vraie à cette époque, où de
nouvelles découvertes n'avaient pas été faites encore, ne
peut plus être tenue pour exacte aujourd'hui. Le Nil et le
Missouri-Mississipi, d'après les derniers relèvements,
paraissent avoir un cours supérieur en étendue à celui de
l'Amazone.
    [6] La frasque portugaise contient environ 2 litres.
    [7] La contenance de la dame-jeanne varie de 15 à 25
litres.
    [8] L'arrobe espagnol vaut environ 25 livres; l'arrobe
portugais vaut un peu plus, soit 32 livres.
    [9] Environ 6 centimes.
    [10] De nombreuses observations faites par les
voyageurs modernes sont en désaccord avec celle de
Humboldt.
    [11] La pataque vaut 1 franc environ.
    [12] Il a été récemment étudié pendant six cents lieues
par M. Bates, un savant géographe anglais.
    [13] 7 milliards 500 millions de francs, suivant
l'estimation très exagérée sans doute de Romé de l'Isle.
    [14] Le carat vaut 4 grains ou 212 milligrammes.
    [15] Environ 2 500 000 francs.
    [16] 300 000 francs.





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