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Title: La maison à vapeur - Voyage à travers l'Inde septentrionale
Author: Verne, Jules, 1828-1905
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La maison à vapeur - Voyage à travers l'Inde septentrionale" ***

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Jules Verne

LA MAISON À VAPEUR
Voyage à travers l'Inde septentrionale

(1880)



Table des matières

PREMIERE PARTIE
CHAPITRE I Une tête mise à prix.
CHAPITRE II Le colonel Munro.
CHAPITRE III La révolte des Cipayes.
CHAPITRE IV Au fond des caves d'Ellora.
CHAPITRE V Le Géant d'Acier.
CHAPITRE VI Premières étapes.
CHAPITRE VII Les pèlerins du Phalgou.
CHAPITRE VIII Quelques heures à Bénarès.
CHAPITRE IX Allahabad.
CHAPITRE X Via Dolorosa.
CHAPITRE XI Le changement de mousson.
CHAPITRE XII Triples feux.
CHAPITRE XIII Prouesses du capitaine Hod.
CHAPITRE XIV Un contre trois.
CHAPITRE XV Le pâl de Tandît.
CHAPITRE XVI La Flamme Errante.
DEUXIEME PARTIE
CHAPITRE I Notre sanitarium.
CHAPITRE II Mathias Van Guitt.
CHAPITRE III Le kraal.
CHAPITRE IV Une reine du Tarryani.
CHAPITRE V Attaque nocturne.
CHAPITRE VI Le dernier adieu de Mathias Van Guitt.
CHAPITRE VII Le passage de la Betwa.
CHAPITRE VIII Hod contre Banks.
CHAPITRE IX Cent contre un.
CHAPITRE X Le lac Puturia.
CHAPITRE XI Face à face.
CHAPITRE XII À la bouche d'un canon.
CHAPITRE XIII Géant d'Acier!
CHAPITRE XIV Le cinquantième tigre du capitaine Hod.


PREMIERE PARTIE


CHAPITRE I
Une tête mise à prix.

Une prime de deux mille livres est promise à quiconque livrera,
mort ou vif, l'un des anciens chefs de la révolte des Cipayes,
dont on a signalé la présence dans la présidence de Bombay, le
nabab Dandou-Pant, plus connu sous le nom de...»

Telle est la notice que les habitants d'Aurungabad pouvaient lire
dans la soirée du 6 mars 1867.

Le dernier nom,--un nom exécré, à jamais maudit des uns,
secrètement admiré des autres,--manquait à celle de ces notices
qui avait été récemment affichée sur la muraille d'un bungalow en
ruines, au bord de la Doudhma.

Si ce nom manquait, c'est que l'angle inférieur de l'affiche où il
était imprimé en grosses lettres venait d'être déchiré par la main
d'un faquir, que personne n'avait pu apercevoir sur cette rive
alors déserte. Avec ce nom avait également disparu le nom du
gouverneur général de la présidence de Bombay, contresignant celui
du vice-roi des Indes.

Quel avait donc été le mobile de ce faquir? En lacérant cette
notice, espérait-il que le révolté de 1857 échapperait à la
vindicte publique et aux conséquences de l'arrêt pris contre sa
personne? Pouvait-il croire qu'une si terrible célébrité
s'évanouirait avec les fragments de ce bout de papier réduit en
poussière?

C'eût été folie.

En effet, d'autres affiches, répandues à profusion, s'étalaient
sur les murs des maisons, des palais, des mosquées, des hôtels
d'Aurungabad. De plus, un crieur parcourait les rues de la ville,
lisant à haute voix l'arrêté du gouverneur. Les habitants des plus
infimes bourgades de la province savaient déjà que toute une
fortune était promise à quiconque livrerait ce Dandou-Pant. Son
nom, inutilement anéanti, allait courir avant douze heures la
présidence tout entière. Si les informations étaient exactes, si
le nabab avait réellement cherché refuge en cette partie de
l'Indoustan, nul doute qu'il ne tombât sous peu entre des mains
fortement intéressées à en opérer la capture.

À quel sentiment avait donc obéi ce faquir, en lacérant une
affiche, tirée déjà à plusieurs milliers d'exemplaires?

À un sentiment de colère, sans doute,--peut-être aussi à quelque
pensée de dédain. Quoi qu'il en soit, après avoir haussé les
épaules, il s'enfonça dans le quartier le plus populeux et le plus
mal habité de la ville.

On appelle Dekkan cette large portion de la péninsule indienne
comprise entre les Ghâtes occidentales et les Ghâtes de la mer du
Bengale. C'est le nom communément donné à la partie méridionale de
l'Inde, en deçà du Gange. Ce Dekkan, dont le nom sanscrit signifie
«Sud», compte, dans les présidences de Bombay et de Madras, un
certain nombre de provinces. L'une des principales est la province
d'Aurungabad, dont la capitale fut même autrefois celle du Dekkan
tout entier.

Au XVIIe siècle, le célèbre empereur mongol Aureng-Zeb transporta
sa cour dans cette ville, qui était connue aux premiers temps de
l'histoire de l'Indoustan sous le nom de Kirkhi. Elle possédait
alors cent mille habitants. Aujourd'hui, elle n'en a plus que
cinquante mille, sous la domination des Anglais, qui
l'administrent pour le compte du Nizam d'Haiderabad. Cependant,
c'est une des cités les plus saines de la péninsule, épargnée
jusqu'ici par le redoutable choléra asiatique, et que ne visitent
même jamais les épidémies de fièvres, si redoutables dans l'Inde.

Aurungabad a conservé de magnifiques restes de son ancienne
splendeur. Le palais du Grand Mogol, élevé sur la rive droite de
la Doudhma, le mausolée de la sultane favorite de Shah Jahan, père
d'Aureng-Zeb, la mosquée copiée sur l'élégant Tadje d'Agra, qui
dresse ses quatre minarets autour d'une coupole gracieusement
arrondie, d'autres monuments encore, artistement bâtis, richement
ornés, attestent la puissance et la grandeur du plus illustre des
conquérants de l'Indoustan, qui porta ce royaume, auquel il
joignit le Caboul et l'Assam, à un incomparable degré de
prospérité.

Bien que, depuis cette époque, la population d'Aurungabad eût été
considérablement réduite, comme il a été dit, un homme pouvait
facilement se cacher encore au milieu des types si variés qui la
composent. Le faquir, vrai ou faux, mêlé à tout ce populaire, ne
s'en distinguait en aucune façon. Ses semblables foisonnent dans
l'Inde. Ils forment avec les «sayeds» une corporation de mendiants
religieux, qui demandent l'aumône, à pied ou à cheval, et savent
l'exiger, lorsqu'on ne la fait pas de bonne grâce. Ils ne
dédaignent pas non plus le rôle de martyrs volontaires, et
jouissent d'un grand crédit dans les basses classes du peuple
indou.

Le faquir dont il s'agit était un homme de haute taille, ayant
plus de cinq pieds neuf pouces anglais. S'il avait dépassé la
quarantaine, c'était d'un an ou deux, tout au plus. Sa figure
rappelait le beau type maharatte, surtout par l'éclat de ses yeux
noirs, toujours en éveil; mais on eût difficilement retrouvé les
traits si fins de sa race sous les mille trous de petite vérole
qui lui criblaient les joues. Cet homme, encore dans toute la
force de l'âge, paraissait souple et robuste. Signe particulier,
un doigt lui manquait à la main gauche. Avec sa chevelure teinte
en rouge, il allait à demi nu, sans chaussures aux pieds, un
turban sur la tête, à peine couvert d'une mauvaise chemise de
laine rayée, serrée à sa ceinture. Sur sa poitrine apparaissaient
en couleurs vives les emblèmes des deux principes conservateur et
destructeur de la mythologie indoue, la tête de lion de la
quatrième incarnation de Vishnou, les trois yeux et le trident
symbolique du farouche Siva.

Cependant, une émotion réelle et bien compréhensible agitait les
rues d'Aurungabad, plus particulièrement celles dans lesquelles se
pressait la population cosmopolite des bas quartiers. Là, elle
fourmillait hors des masures qui lui servent de demeures. Hommes,
femmes, enfants, vieillards, Européens ou indigènes, soldats des
régiments royaux ou des régiments natifs, mendiants de toutes
sortes, paysans des environs, s'abordaient, causaient,
gesticulaient, commentaient la notice, supputaient les chances de
gagner l'énorme prime promise par le gouvernement. La
surexcitation des esprits n'aurait pas été plus vive devant la
roue d'une loterie dont le gros lot aurait valu deux mille livres.
On peut même ajouter que, cette fois, il n'était personne qui ne
pût prendre un bon billet: ce billet, c'était la tête de Dandou-Pant.
Il est vrai qu'il fallait être assez chanceux pour rencontrer
le nabab, et assez audacieux pour s'emparer de sa personne.

Le faquir,--évidemment le seul entre tous que ne surexcitât pas
l'espoir de gagner la prime,--filait au milieu des groupes,
s'arrêtant parfois, écoutant ce qui se disait, en homme qui
pourrait peut-être en faire son profit. Mais s'il ne se mêlait
point aux propos des uns et des autres, si sa bouche restait
muette, ses yeux et ses oreilles ne chômaient pas.

«Deux mille livres pour découvrir le nabab! s'écriait celui-ci, en
levant ses mains crochues vers le ciel.

--Non pour le découvrir, répondait celui-là, mais pour le
prendre, ce qui est bien différent!

--En effet, ce n'est point un homme à se laisser capturer sans se
défendre résolument!

--Mais ne disait-on pas dernièrement qu'il était mort de la
fièvre dans les jungles du Népaul?

--Rien de tout cela n'est vrai! Le rusé Dandou-Pant a voulu se
faire passer pour mort, afin de vivre avec plus de sécurité!

--Le bruit avait même couru qu'il avait été enterré au milieu de
son campement sur la frontière!

--Fausses obsèques, pour donner le change!» Le faquir n'avait pas
sourcillé en entendant affirmer ce dernier fait d'une façon qui
n'admettait aucun doute. Cependant, son front se plissa
involontairement, lorsqu'il entendit un Indou,--l'un des plus
surexcités du groupe auquel il s'était mêlé,--donner les détails
suivants, détails trop précis pour ne pas être véridiques: «Ce qui
est certain, disait l'Indou, c'est qu'en 1859, le nabab s'était
réfugié avec son frère Balao Rao et l'ex-rajah de Gonda, Debi-Bux-Singh,
dans un camp, au pied d'une des montagnes du Népaul. Là,
pressés de trop près par les troupes anglaises, tous trois
résolurent de franchir la frontière indo-chinoise. Or, avant de la
passer, le nabab et ses deux compagnons, afin de mieux accréditer
le bruit de leur mort, ont fait procéder à leurs propres
funérailles; mais ce qu'on a enterré d'eux, c'est uniquement un
doigt de leur main gauche, qu'ils se sont coupé au moment de la
cérémonie.

--Et comment le savez-vous? demanda l'un des auditeurs à cet
Indou, qui parlait avec tant d'assurance.

--J'étais présent aux funérailles, répondit l'Indou. Les soldats
de Dandou-Pant m'avaient fait prisonnier, et ce n'est que six mois
après que j'ai pu m'enfuir.»

Pendant que l'Indou parlait d'une manière si affirmative, le
faquir ne le quittait pas du regard. Un éclair enflammait ses
yeux. Il avait prudemment caché sa main mutilée sous le lambeau de
laine qui lui couvrait la poitrine. Il écoutait sans mot dire,
mais ses lèvres frémissaient en découvrant ses dents acérées.

«Ainsi, vous connaissez le nabab? demanda-t-on à l'ancien
prisonnier de Dandou-Pant.

--Oui, répondit l'Indou.

--Et vous le reconnaîtriez sans hésiter, si le hasard vous
mettait face à face avec lui?

--Aussi bien que je me reconnaîtrais moi-même!

--Alors, vous avez quelque chance de gagner la prime de deux
mille livres! répliqua l'un des interlocuteurs, non sans un
sentiment d'envie peu dissimulé.

--Peut-être... répondit l'Indou, s'il est vrai que le nabab ait
eu l'imprudence de s'aventurer jusque dans la présidence de
Bombay, ce qui me paraît bien invraisemblable!

--Et qu'y serait-il venu faire?

--Tenter, sans doute, de provoquer un nouveau soulèvement, dit un
des hommes du groupe, sinon parmi les Cipayes, du moins parmi les
populations des campagnes du centre.

--Puisque le gouvernement affirme que sa présence a été signalée
dans la province, reprit un des interlocuteurs appartenant à la
catégorie des gens qui pensent que l'autorité ne peut jamais se
tromper, c'est que le gouvernement est bien renseigné à cet égard!

--Soit! répondit l'Indou. Brahma fasse que Dandou-Pant passe sur
mon chemin, et ma fortune est faite!» Le faquir se recula de
quelques pas, mais il ne perdit pas du regard l'ex-prisonnier du
nabab.

Il faisait nuit noire alors, et cependant l'animation des rues
d'Aurungabad ne diminuait pas. Les propos circulaient plus
nombreux encore sur le compte du nabab. Ici, l'on disait qu'il
avait été vu dans la ville même; là, qu'il était loin déjà. On
affirmait aussi qu'une estafette, expédiée du nord de la province,
venait d'apporter au gouverneur la nouvelle de l'arrestation de
Dandou-Pant. À neuf heures du soir, les mieux renseignés
soutenaient qu'il était enfermé déjà dans la prison de la ville,
en compagnie des quelques Thugs qui y végétaient depuis plus de
trente ans, et qu'il serait pendu le lendemain, au lever du jour,
sans plus de formalités, ainsi que l'avait été Tantia-Topi, son
célèbre compagnon de révolte, sur la place de Sipri. Mais, à dix
heures, autre nouvelle contradictoire. Le bruit se répandait que
le prisonnier avait pu presque aussitôt s'évader, ce qui rendit
quelque espoir à tous ceux qu'alléchait la prime de deux mille
livres.

En réalité, tous ces on-dit si divers étaient faux. Les mieux
renseignés n'en savaient pas plus que ceux qui l'étaient moins
bien ou qui l'étaient mal. La tête du nabab valait toujours son
prix. Elle était toujours à prendre.

Cependant, l'Indou, par ce fait qu'il connaissait personnellement
Dandou-Pant, était plus à même qu'aucun autre de gagner la prime.
Peu de gens, surtout dans la présidence de Bombay, avaient eu
l'occasion de se rencontrer avec le farouche chef de la grande
insurrection. Plus au nord, et plus au centre, dans le Sindhia,
dans le Bundelkund, dans l'Oude, aux environ d'Agra, de Delhi, de
Cawnpore, de Lucknow, sur le principal théâtre des atrocités
commises par ses ordres, les populations entières se fussent
levées contre lui et l'auraient livré à la justice anglaise. Les
parents de ses victimes, époux, frères, enfants, femmes,
pleuraient encore ceux que le nabab avait fait massacrer par
centaines. Dix ans écoulés, cela n'avait pu suffire à éteindre les
plus légitimes sentiments de vengeance et de haine. Aussi n'était-il
pas possible que Dandou-Pant eût été assez imprudent pour se
hasarder dans ces provinces où son nom était voué à l'exécration
de tous. Si donc, ainsi qu'on le disait, il avait repassé la
frontière indo-chinoise, si quelque motif inconnu, projets
d'insurrection ou autres, l'avaient engagé à quitter l'introuvable
asile dont le secret échappait encore à la police anglo-indienne,
il n'y avait que les provinces du Dekkan qui pussent, avec le
champ libre, lui assurer une sorte de sécurité.

On voit, cependant, que le gouverneur avait eu vent de son
apparition dans la présidence, et qu'aussitôt sa tête venait
d'être mise à prix.

Toutefois, il convient de faire observer qu'à Aurungabad, les gens
des hautes classes, magistrats, officiers, fonctionnaires,
doutaient un peu des informations recueillies par le gouverneur.
Tant de fois déjà le bruit s'était répandu que l'insaisissable
Dandou-Pant avait été vu et même pris! Tant de fausses nouvelles
avaient circulé sur son compte, qu'une sorte de légende s'était
faite sur le don d'ubiquité que possédait le nabab et sur son
habileté à déjouer les plus habiles amonts de la police; mais,
dans le populaire, on ne doutait pas.

Au nombre des moins incrédules figurait, naturellement, l'ancien
prisonnier du nabab. Ce pauvre diable d'Indou, illusionné par
l'appât de la prime, animé d'ailleurs par un besoin de revanche
personnelle, ne songeait qu'à se mettre en campagne, et regardait
presque son succès comme assuré. Son plan était très simple. Dès
le lendemain, il se proposait de faire ses offres de service au
gouverneur; puis, après avoir appris exactement ce que l'on savait
de Dandou-Pant, c'est-à-dire sur quoi reposaient les informations
rapportées dans la notice, il comptait se rendre au lieu même où
le nabab aurait été signalé.

Vers onze heures du soir, après avoir entendu tant de propos
divers, qui, tout en se brouillant dans son esprit,
l'affermissaient dans son projet, l'Indou songea enfin à aller
prendre quelque repos. Il n'avait pas d'autre demeure qu'une
barque amarrée à l'une des rives de la Doudhma, et il se dirigea
de ce côté, en rêvant, les yeux à demi fermés.

Sans qu'il s'en doutât, le faquir ne l'avait pas quitté; il
s'était attaché à lui, faisant en sorte de ne pas attirer son
attention, et ne le suivait que dans l'ombre.

Vers l'extrémité de ce populeux quartier d'Aurungabad, les rues
étaient moins animées à cette heure. Sa principale artère
aboutissait à quelques terrains vagues, dont la lisière formait
l'une des rives de la Doudhma. C'était comme une sorte de désert,
à la limite de la ville. Quelques attardés le franchissaient
encore, non sans hâte, et rentraient dans les zones plus
fréquentées. Le bruit des derniers pas se fit bientôt entendre;
mais l'Indou ne s'aperçut pas qu'il était seul à longer le bord de
la rivière.

Le faquir le suivait toujours et choisissait les parties obscures
du terrain, soit à l'abri des arbres, soit en frôlant les sombres
murailles d'habitations en ruines semées ça et là.

La précaution n'était pas inutile. La lune venait de se lever et
jetait quelques vagues lueurs dans l'atmosphère. L'indou aurait
donc pu voir qu'il était épié, et même serré de près. Quant à
entendre les pas du faquir, c'eût été impossible. Celui-ci, pieds
nus, glissait plutôt qu'il ne marchait. Aucun bruit ne décelait sa
présence sur la rive de la Doudhma.

Cinq minutes s'écoulèrent ainsi. L'indou regagnait,--
machinalement, pour ainsi dire,--la misérable barque, dans
laquelle il avait l'habitude de passer la nuit. La direction qu'il
suivait ne pouvait s'expliquer autrement, Il allait en homme
habitué à fréquenter chaque soir ce lieu désert; il était
entièrement absorbé dans la pensée de cette démarche qu'il
comptait faire le lendemain près du gouverneur. L'espoir de se
venger du nabab, qui n'avait pas été tendre pour ses prisonniers,
joint à l'envie féroce de gagner la prime, en faisait à la fois un
aveugle et un sourd.

Aussi n'avait-il aucune conscience du danger que ses imprudents
propos lui faisaient courir.

Il ne vit pas le faquir se rapprocher peu à peu de lui.

Mais, soudain, un homme bondit sur lui comme un tigre, un éclair à
la main. C'était un rayon de lune qui jouait sur la lame d'un
poignard malais.

L'Indou, frappé à la poitrine, tomba lourdement sur le sol.

Cependant, bien que le coup eût été porté d'un bras sûr, le
malheureux n'était pas mort. Quelques mots, à demi articulés,
s'échappaient de ses lèvres avec un flot de sang.

Le meurtrier se courba sur le sol, saisit sa victime, la souleva,
et, mettant son propre visage en pleine lueur lunaire:

«Me reconnais-tu? dit-il.

--Lui!» murmura l'Indou. Et le terrible nom du faquir allait être
sa dernière parole, lorsqu'il expira dans un rapide étouffement.
Un instant après, le corps de l'Indou disparaissait dans le
courant de la Doudhma, qui ne devait jamais le rendre. Le faquir
attendit que le clapotis des eaux se fût apaisé. Alors, revenant
sur ses pas, il retraversa les terrains vagues, puis les quartiers
où le vide commençait à se faire, et, d'un pas rapide, il se
dirigea vers une des portes de la ville. Mais cette porte, au
moment où il y arrivait, on venait de la fermer. Quelques soldats
de l'armée royale occupaient le poste qui en défendait l'entrée.
Le faquir ne pouvait plus quitter Aurungabad, ainsi qu'il en avait
eu l'intention. «Il faut pourtant que j'en sorte, et cette nuit
même... ou je n'en sortirais plus!» murmura-t-il. Il rebroussa
donc chemin, il suivit le chemin de ronde, à l'intérieur des murs,
et, deux cents pas plus loin, il gravit le talus, de manière à
atteindre la partie supérieure du rempart. La crête,
extérieurement, dominait d'une cinquantaine de pieds le niveau du
fossé, creusé entre l'escarpe et la contrescarpe. C'était un mur à
pic, sans chaînes saillantes ni aspérités propres à fournir un
point d'appui. Il semblait absolument impossible qu'un homme pût
se laisser glisser à la surface de son revêtement. Une corde eût
sans doute permis d'en tenter la descente, mais la ceinture qui
ceignait les reins du faquir ne mesurait que quelques pieds à
peine et ne pouvait lui permettre d'arriver au pied du talus. Le
faquir s'arrêta un instant, jeta un regard autour de lui, et
réfléchit à ce qu'il devait faire. À la crête du rempart
s'arrondissaient quelques sombres dômes de verdure, formés par le
feuillage des grands arbres qui entourent Aurungabad comme d'un
cadre végétal. De ces dômes s'élançaient de longues branches
flexibles et résistantes, qu'il était peut-être possible
d'utiliser pour atteindre, non sans grands risques, le fond du
fossé. Le faquir, dès que l'idée lui en fut venue, n'hésita pas.
Il s'engagea sous un de ces dômes, et reparut bientôt, en dehors
de la muraille, suspendu au tiers d'une longue branche qui pliait
peu à peu sous son poids. Dès que la branche se fut assez courbée
pour frôler l'ourlet supérieur du mur, le faquir se laissa glisser
lentement, comme s'il eût tenu une corde à noeuds entre ses mains.
Il put ainsi descendre jusqu'à mi-hauteur de l'escarpe; mais une
trentaine de pieds le séparaient encore du sol qu'il lui fallait
atteindre pour assurer sa fuite.

Il était donc là, ballant, à bout de bras, suspendu, cherchant du
pied quelque entaille qui pût lui donner un point d'appui...

Soudain, plusieurs éclairs sillonnèrent l'obscurité. Des
détonations éclatèrent. Le fugitif avait été aperçu par les
soldats de garde. Ceux-ci avaient fait feu sur lui, mais sans le
toucher. Toutefois, une balle frappa la branche qui le soutenait,
à deux pouces au-dessus de sa tête, et l'entama.

Vingt secondes après, la branche se rompait, et le faquir tombait
dans le fossé... Un autre s'y fût tué, il était sain et sauf.

Se relever, remonter le talus de la contrescarpe, au milieu d'une
seconde grêle de balles qui ne l'atteignirent pas, disparaître
dans la nuit, ce ne fut qu'un jeu pour le fugitif.

Deux milles plus loin, il longeait, sans être aperçu, le
cantonnement des troupes anglaises, casernées en dehors
d'Aurungabad.

À deux cents pas de là, il s'arrêtait, il se retournait, sa main
mutilée se dressait vers la ville, et de sa bouche s'échappaient
ces mots:

«Malheur à ceux qui tomberont encore au pouvoir de Dandou-Pant!
Anglais, vous n'en avez pas fini avec Nana Sahib!»

Nana Sahib! Ce nom de guerre, le plus redouté de ceux auxquels la
révolte de 1857 avait fait une renommée sanglante, le nabab venait
encore une fois de le jeter comme un suprême défi aux conquérants
de l'Inde.


CHAPITRE II
Le colonel Munro.

Eh bien, mon cher Maucler, me dit l'ingénieur Banks, vous ne nous
parlez point de votre voyage! On dirait que vous n'avez pas encore
quitté Paris! Comment trouvez-vous l'Inde?

--L'Inde! répondis-je, mais, pour en parler avec quelque
justesse, il faudrait au moins l'avoir vue.

--Bon! reprit l'ingénieur, ne venez-vous pas de traverser la
péninsule de Bombay à Calcutta, et à moins d'être aveuglé...

--Je ne suis pas aveugle, mon cher Banks, mais, pendant cette
traversée, j'étais aveuglé...

--Aveuglé?...

--Oui! aveuglé par la fumée, par la vapeur, par la poussière, et,
mieux encore, par la rapidité du transport. Je ne veux pas médire
des chemins de fer, puisque votre métier est d'en construire, mon
cher Banks, mais, se calfeutrer dans le compartiment d'un wagon,
n'avoir pour champ de vision que la vitre des portières, courir
jour et nuit avec une vitesse moyenne de dix milles à l'heure,
tantôt sur des viaducs, en compagnie des aigles ou des gypaètes,
tantôt sous des tunnels, en compagnie des mulots ou des rats, ne
s'arrêter qu'aux gares, qui se ressemblent toutes, ne voir des
villes que l'extérieur des murailles ou l'extrémité des minarets,
passer dans cet incessant brouhaha des mugissements de la
locomotive, des sifflets de la chaudière, du grincement des rails
et du gémissement des freins, est-ce que c'est voyager, cela!

--Bien dit! s'écria le capitaine Hod. Répondez à cela, si vous le
pouvez, Banks! Qu'en pensez-vous, mon colonel?» Le colonel, auquel
venait de s'adresser le capitaine Hod, inclina légèrement la tête,
et se contenta de dire:

«Je serais curieux de savoir ce que Banks va pouvoir répondre à
M. Maucler, notre hôte.

--Cela ne m'embarrasse en aucune façon répondit l'ingénieur, et
j'avoue que Maucler a raison en tous points.

--Alors, s'écria le capitaine Hod, s'il en est ainsi, pourquoi
construisez-vous des chemins de fer?

--Pour vous permettre, capitaine, d'aller en soixante heures de
Calcutta à Bombay, lorsque vous êtes pressé.

--Je ne suis jamais pressé!

--Eh bien, alors, prenez le GreatTrunk road, répondit
l'ingénieur. Prenez-le, Hod, et allez à pied!

--C'est bien ce que je compte faire!

--Quand?

--Quand mon colonel consentira à me suivre ans une jolie
promenade de huit ou neuf cents milles à travers la péninsule!»

Le colonel se contenta de sourire, et retomba dans une de ces
longues rêveries dont ses meilleurs amis, entre autres l'ingénieur
Banks et le capitaine Hod, avaient tant de peine à le tirer.

J'étais arrivé depuis un mois dans l'Inde, et, pour avoir pris le
Great Indian Peninsular, qui relie Bombay à Calcutta par
Allahabad, je ne connaissais absolument rien de la péninsule.

Mais mon intention était de parcourir d'abord sa partie
septentrionale, au delà du Gange, d'en visiter les grandes villes,
d'en étudier les principaux monuments, et de consacrer à cette
exploration tout le temps qu'il faudrait pour qu'elle fût
complète.

J'avais connu à Paris l'ingénieur Banks. Depuis quelques années,
nous étions liés d'une amitié qu'une intimité plus profonde ne
pouvait qu'accroître. Je lui avais promis de venir le voir à
Calcutta, dès que l'achèvement de la portion du Scind Punjab and
Delhi, dont il était chargé, le rendrait libre. Or, les travaux
venaient d'être terminés. Banks avait droit à un repos de
plusieurs mois, et j'étais venu lui demander de se reposer en se
fatiguant à courir l'Inde. S'il avait accepté ma proposition avec
enthousiasme, cela va sans dire! Aussi devions-nous partir dans
quelques semaines, dès que la saison serait devenue favorable.

À mon arrivée à Calcutta, au mois de mars 1867, Banks m'avait fait
faire connaissance avec l'un de ses braves camarades, le capitaine
Hod; puis, il m'avait présenté à son ami, le colonel Munro, chez
lequel nous venions de passer la soirée.

Le colonel, alors âgé de quarante-sept ans, habitait une maison un
peu isolée, dans le quartier européen, et, par conséquent, en
dehors du mouvement qui caractérise cette ville commerçante et
cette ville noire dont se compose en réalité la capitale de
l'Inde. Ce quartier a été appelé quelquefois la «Cité des palais»,
et, en effet, les palais n'y manquent point, si toutefois cette
dénomination peut s'appliquer à des habitations qui n'ont d'un
palais que les portiques, les colonnes et les terrasses. Calcutta
est le rendez-vous de tous les ordres architectoniques que le goût
anglais met généralement à contribution dans ses cités des deux
mondes.

Pour ce qui est de la demeure du colonel, c'était le «bungalow»
dans toute sa simplicité, une habitation élevée sur un
soubassement en briques, n'ayant qu'un rez-de-chaussée, que
couvrait un toit se profilant en pyramide. Une vérandah ou
varangue, supportée par de légères colonnettes, en faisait le
tour. Sur les côtés, cuisines, remises, communs, formaient deux
ailes. Le tout était contenu dans un jardin planté de beaux arbres
et entouré de murs peu élevés.

La maison du colonel était celle d'un homme qui jouit d'une grande
aisance. Son domestique était nombreux, tel que le comporte le
service des familles indo-anglaises dans la péninsule. Mobilier,
matériel, dispositions intérieures et extérieures, tout était bien
compris, sévèrement tenu. Mais on sentait que la main d'une femme
avait manqué à ces divers arrangements.

Pour la direction de son personnel de serviteurs, pour la conduite
générale de sa maison, le colonel s'en remettait entièrement à
l'un de ses anciens compagnons d'armes, un Écossais, «un
conductor» de l'armée royale, le sergent Mac Neil, avec lequel il
avait fait toutes les campagnes de l'Inde, un de ces braves coeurs
qui semblent battre dans la poitrine de ceux auxquels ils se sont
dévoués.

Mac Neil était un homme âgé de quarante-cinq ans, vigoureux,
grand, portant toute sa barbe, comme les Écossais des montagnes.
Par son attitude, sa physionomie, aussi bien que par son costume
traditionnel, il était resté un highlander d'âme et de corps, bien
qu'il eût quitté le service militaire en même temps que le colonel
Munro. Tous deux avaient pris leur retraite depuis 1860. Mais, au
lieu de retourner dans les «glens» du pays, au milieu des vieux
clans de leurs ancêtres, tous deux étaient restés dans l'Inde, et
vivaient à Calcutta, dans une sorte de réserve et de solitude qui
veulent être expliquées.

Lorsque Banks me présenta au colonel Munro, il ne me fit qu'une
recommandation:

«Ne faites aucune allusion à la révolte des Cipayes, me dit-il,
et, surtout, ne prononcez jamais le nom de Nana Sahib!»

Le colonel Edward Munro appartenait à une vieille famille
d'Écosse, dont les ancêtres avaient marqué dans l'histoire du
Royaume-Uni. Il comptait parmi ses ancêtres ce sir Hector Munro
qui commandait l'armée du Bengale en 1760, et qui eut,
précisément, à dompter un soulèvement que les Cipayes, un siècle
plus tard, allaient reprendre pour leur compte. Le major Munro
réprima la révolte avec une impitoyable énergie,--et n'hésita
pas à faire attacher, le même jour, vingt-huit rebelles à la
bouche des canons,--supplice épouvantable, souvent renouvelé
pendant l'insurrection de 1857, et dont l'aïeul du colonel fut
peut-être le terrible inventeur.

À l'époque où les Cipayes se révoltèrent, le colonel Munro
commandait le 93e régiment d'infanterie écossais de l'armée
royale. Il fit presque toute la campagne sous les ordres de sir
James Outram, l'un des héros de cette guerre, celui qui mérita le
nom du «Bayard de l'armée des Indes», ainsi que le proclama sir
Charles Napier. Avec lui, le colonel Munro fut donc à Cawnpore; il
fut de la seconde campagne de Colin Campbell, dans l'Inde; il fut
du siège de Lucknow, et il ne quitta cet illustre soldat que
lorsque Outram eut été nommé à Calcutta membre du conseil de
l'Inde.

En 1858, le colonel sir Edward Munro était chevalier commandant de
l'Étoile de l'Inde, «The Star of India (K. C. S. I.)». Il était
fait baronnet, et sa femme eût porté le titre de lady Munro[1], si,
le 27 juin 1857, l'infortunée n'eût péri dans l'effroyable
massacre de Cawnpore, massacre accompli sous les yeux et par les
ordres de Nana Sahib.

Lady Munro,--les amis du colonel ne l'appelaient jamais
autrement,--était adorée de son mari. Elle avait à peine vingt-sept
ans, lorsqu'elle disparut avec les deux cents victimes de
cette abominable tuerie. Mistress Orr et miss Jackson, presque
miraculeusement sauvées après la prise de Lucknow, avaient survécu
à leur mari, à leur père. Lady Munro, elle, n'avait pu être rendue
au colonel Munro. Ses restes, confondus avec ceux de tant de
victimes dans le puits de Cawnpore, il avait été impossible de les
retrouver et de leur donner une sépulture chrétienne.

Sir Edward Munro, désespéré, n'eut alors qu'une pensée, une seule,
retrouver Nana Sahib, que le gouvernement anglais faisait
rechercher de toutes parts, et assouvir, avec sa vengeance, une
sorte de soif de justicier qui le dévorait. Pour être plus libre
de ses actions, il prit sa retraite. Le sergent Mac Neil le suivit
dans tous ses pas et démarches. Ces deux hommes, animés du même
esprit, ne vivant que dans la même pensée, ne visant que le même
but, se lancèrent sur toutes les pistes, relevèrent toutes les
traces, mais ils ne furent pas plus heureux que la police anglo-indienne.
Le Nana échappa à toutes leurs recherches. Après trois
ans d'infructueux efforts, le colonel et le sergent durent
suspendre provisoirement leurs investigations. D'ailleurs, à cette
époque, le bruit de la mort de Nana Sahib avait couru l'Inde, et
avec un tel degré de véracité, cette fois, qu'il n'y avait pas
lieu de la mettre en doute.

Sir Edward Munro et Mac Neil revinrent alors à Calcutta, où ils
s'installèrent dans ce bungalow isolé. Là, ne lisant ni livres ni
journaux, qui auraient pu lui rappeler la sanglante époque de
l'insurrection, ne quittant jamais sa demeure, le colonel vécut en
homme dont la vie est sans but. Cependant, la pensée de sa femme
ne le quittait pas. Il semblait que le temps n'eût aucune prise
sur lui et ne pût adoucir ses regrets.

Il faut ajouter que la nouvelle de la réapparition du Nana dans la
présidence de Bombay,--nouvelle qui circulait depuis quelques
jours,--semblait avoir échappé à la connaissance du colonel. Et
cela était heureux, car il eût immédiatement quitté le bungalow.

Voilà ce que m'avait appris Banks, avant de me présenter dans
cette habitation, dont toute joie était à jamais bannie. Voilà
pourquoi devait être évitée toute allusion à la révolte des
Cipayes et au plus cruel de ses chefs, Nana Sahib.

Deux amis seulement,--deux amis à toute épreuve,--
fréquentaient assidûment la maison du colonel. C'étaient
l'ingénieur Banks et le capitaine Hod.

Banks, je l'ai dit, venait de terminer les travaux dont il avait
été chargé pour l'établissement du chemin de fer Great Indian
Peninsular. C'était un homme de quarante-cinq ans, dans toute la
force de l'âge. Il devait prendre une part active à la
construction du Madras railway, destiné à relier le golfe Arabique
à la baie de Benguela; mais il n'était pas probable que les
travaux pussent commencer avant un an. Il se reposait donc à
Calcutta, tout en s'occupant de projets divers de mécanique, car
c'était un esprit actif et fécond, incessamment en quête de
quelque invention nouvelle. En dehors de ses occupations, il
consacrait tout son temps au colonel, auquel le liait une amitié
de vingt ans. Aussi, presque toutes ses soirées se passaient-elles
sous la vérandah du bungalow, dans la compagnie de sir Edward
Munro et du capitaine Hod, qui venait d'obtenir un congé de dix
mois.

Hod appartenait au 1er escadron de carabiniers de l'armée royale,
et avait fait toute la campagne de 1857-1858, d'abord avec sir
Colin Campbell dans l'Oude et le Rohilkhande, puis avec sir H.
Rose dans l'Inde centrale,--campagne qui se termina par la prise
de Gwalior.

Le capitaine Hod, élevé à cette rude école de l'Inde, un des
membres distingués du Club de Madras, rouge-blond de cheveux et de
barbe, n'avait pas plus de trente ans. Bien qu'il fût de l'année
royale, on l'eût pris pour un officier de l'armée native, tant il
s'était «indianisé» pendant son séjour dans la péninsule. Il
n'aurait pas été plus Indou s'il y fût né. C'est que l'Inde lui
semblait être le pays par excellence, la terre promise, la seule
contrée où un homme pût et dût vivre. Là, en effet, il trouvait à
satisfaire tous ses goûts. Soldat de tempérament, les occasions de
se battre se renouvelaient sans cesse. Chasseur émérite, n'était-il
pas au pays où la nature semble avoir réuni tous les fauves de
la création, et tout le gibier de poil et de plume des deux
mondes? Ascensionniste déterminé, n'avait-il pas sous la main
cette imposante chaîne du Thibet qui compte les plus hauts sommets
du globe? Voyageur intrépide, qui l'empêchait de poser le pied là
où personne ne l'avait mis encore, dans ces inaccessibles régions
de la frontière himalayenne? Turfiste enragé, lui manquaient-ils,
ces champs de course de l'Inde, qui valaient à ses yeux ceux de la
Marche ou d'Epsom? À ce propos, même, Banks et lui étaient en
parfait désaccord. L'ingénieur, en sa qualité de «mécanicien» pur
sang, ne s'intéressait que très médiocrement aux prouesses
hippiques des _Gladiator_ et des _Fille-de-l'air_.

Un jour, même, le capitaine Hod le pressant à cet égard, Banks lui
répondit que, dans son opinion, les courses ne seraient vraiment
intéressantes qu'à une condition.

«Et laquelle? demanda Hod.

--C'est qu'il serait bien entendu, répondit sérieusement Banks,
que le dernier arrivé des jockeys serait fusillé au poteau de
départ, séance tenante.

--C'est une idée!...» répliqua simplement le capitaine Hod. Et il
eût été homme, sans doute, à courir cette chance en personne! Tels
étaient les deux commensaux assidus du bungalow de sir Edward
Munro. Le colonel aimait à les entendre discuter sur toutes
choses, et leurs éternelles discussions amenaient quelquefois une
sorte de sourire sur ses lèvres.

Un désir commun à ces deux braves compagnons, c'était d'entraîner
le colonel dans quelque voyage qui pût le distraire. Plusieurs
fois, ils lui avaient proposé de partir pour le nord de la
péninsule, d'aller passer quelques mois aux environs de ces
«sanitarium» où la riche société anglo-indienne se réfugie
volontiers pendant la saison des grandes chaleurs. Le colonel s'y
était toujours refusé.

En ce qui concernait le voyage que Banks et moi nous comptions
entreprendre, nous l'avions déjà pressenti à ce sujet. Ce soir
même, la question fut de nouveau remise sur le tapis. On a vu que
le capitaine Hod ne parlait rien de moins que de faire à pied une
grande excursion dans le nord de l'Inde. Si Banks n'aimait pas les
chevaux, Hod n'aimait pas le chemin de fer. Ils étaient à deux de
jeu.

Le moyen terme eût été sans doute de voyager, soit en voiture,
soit en palanquin, à sa guise, à ses heures,--ce qui est assez
facile sur les grandes routes bien tracées et bien entretenues de
l'Indoustan.

«Ne me parlez pas de vos voitures à boeufs, de vos zébus à bosses!
s'écria Banks. Sans nous, vous en seriez encore à ces véhicules
primitifs, dont on ne voulait déjà plus, il y a cinq cents ans, en
Europe!

--Eh! Banks, riposta le capitaine Hod, cela vaut bien vos wagons
capitonnés et vos Crampton! De grands boeufs blancs qui
soutiennent parfaitement le galop, et qu'on change aux relais de
poste de deux en deux lieues...

--Et qui traînent des espèces de tartanes à quatre roues où l'on
est plus rudement secoué que ne le sont les pêcheurs dans leurs
barques sur une mer démontée!

--Passe pour les tartanes, Banks, répondit le capitaine Hod. Mais
n'avons-nous pas des voitures à deux, à trois, à quatre chevaux,
qui peuvent rivaliser de vitesse avec vos «convois», bien dignes
de porter ce nom funèbre! J'aimerais encore mieux le simple
palanquin...

--Vos palanquins, capitaine Hod, de véritables bières, longues de
six pieds, larges de quatre, où l'on est allongé comme un cadavre!

--Soit, Banks, mais pas de cahots, pas de secousses; on peut
lire, on peut écrire, et l'on peut dormir à l'aise, sans être
réveillé à chaque station! Avec un palanquin à quatre ou six
Gamals[2] bengalis, on fait encore quatre milles et demi[3] à
l'heure, et, comme dans vos express impitoyables, on ne risque pas
au moins d'arriver avant même d'être parti... quand on arrive!

--Le mieux, dis-je alors, serait sans doute de pouvoir emporter
sa maison avec soi!

--Colimaçon! s'écria Banks.

--Mon ami, répondis-je, un colimaçon qui pourrait quitter sa
coquille et y rentrer à volonté, ne serait peut-être pas tant à
plaindre! Voyager dans sa maison, une maison roulante, ce sera
probablement le dernier mot du progrès en matière de voyage!

--Peut-être, dit alors le colonel Munro; se déplacer tout en
restant au milieu de son «home», emporter son chez-soi et tous les
souvenirs qui le composent, varier successivement son horizon,
modifier ses points de vue, son atmosphère, son climat, sans rien
changer à sa vie... oui... peut-être!

--Plus de ces bungalows destinés aux voyageurs! répondit le
capitaine Hod, où le confort laisse toujours à désirer, et dans
lesquels on ne peut séjourner sans un permis de l'administration
locale!

--Plus d'auberges détestables, dans lesquelles, moralement et
physiquement, on est écorché de toutes les manières! fis-je
observer, non sans quelque raison.

--La voiture de saltimbanques! s'écria le capitaine Hod, mais la
voiture modernisée. Quel rêve! S'arrêter quand on veut, partir
quand cela plaît, marcher au pas si l'on aime à flâner, filer au
galop pour peu qu'on y tienne emporter non seulement sa chambre à
coucher, mais son salon, sa salle à manger, son fumoir, et surtout
sa cuisine et son cuisinier, voilà le progrès, ami Banks! Cela est
cent fois supérieur aux chemins de fer! Osez me démentir,
ingénieur que vous êtes, osez-le!

--Eh! eh! ami Hod, répondit Banks, je serais absolument de votre
avis, si...

--Si?... fit le capitaine en hochant la tête.

--Si, dans voire essor vers le progrès, vous ne vous étiez pas
brusquement arrêté en route.

--Il y a donc mieux à faire encore?

--Jugez-en. Vous trouvez la maison roulante très supérieure au
wagon, même au wagon-salon, même au sleeping-car des railways.
Vous avez raison, mon capitaine, si l'on a du temps à perdre, si
l'on voyage pour son agrément et non pour ses affaires. Je crois
que nous sommes tous d'accord à ce sujet?

--Tous!» répondis-je. Le colonel Munro abaissa la tête en signe
d'acquiescement. «C'est entendu, répondit Banks. Bien. Je
poursuis. Vous vous êtes adressé à un carrossier doublé d'un
architecte, et il vous a construit votre maison roulante. La
voilà, bien établie, bien comprise, répondant aux exigences d'un
ami du confort. Elle n'est point trop haute, ce qui lui évitera
des culbutes; elle n'est pas trop large, de manière à passer par
tous les chemins; elle est ingénieusement suspendue, afin que la
route lui soit facile et douce.

Parfait, parfait! Elle a été fabriquée pour notre ami le colonel,
je suppose. Il nous y a offert l'hospitalité. Nous allons, si vous
le voulez, visiter les contrées septentrionales de l'Inde, en
colimaçons, mais en colimaçons que leur queue ne rive pas
inséparablement à leurs coquilles. Tout est prêt. On n'a rien
oublié... pas même le cuisinier et la cuisine, si chers au coeur
du capitaine. Le jour du départ est venu, on va partir! All
right!... Et qui la traînera, votre maison roulante, mon excellent
ami?

--Qui? s'écria le capitaine Hod, mais des mules, des ânes, des
chevaux, des boeufs!...

--Par douzaines? dit Banks.

--Des éléphants! riposta le capitaine Hod, des éléphants! Voilà
qui serait superbe et majestueux! Une maison traînée par un
attelage d'éléphants, bien dressés, de fière allure, détalant,
galopant comme les plus beaux carrossiers du monde!

--Ce serait magnifique, mon capitaine!

--Un train de rajah en campagne, mon ingénieur!

--Oui! mais...

--Mais... quoi? Il y a encore un mais! s'écria le capitaine Hod.

--Un gros mais!

--Ah! ces ingénieurs! ils ne sont bons qu'à voir des difficultés
en toutes choses!...

--Et à les surmonter, quand elles ne sont pas insurmontables,
répondit Banks.

--Eh bien, surmontez!

--Je surmonte, et voici comment. Mon cher Munro, tous ces
moteurs, dont le capitaine a parlé, cela marche, cela traîne, cela
tire, mais cela se fatigue aussi. Cela est rétif, cela s'entête,
et surtout cela mange. Or, pour peu que les pâturages viennent à
manquer, comme on ne peut pas remorquer cinq cents acres de
prairies à sa suite, l'attelage s'arrête, s'épuise, tombe, meurt
de faim, la maison roulante ne roule plus, et elle reste aussi
immobile que le bungalow où nous discutons on ce moment. Il
s'ensuit donc que ladite maison ne sera pratique que le jour où ce
sera une maison à vapeur.

--Qui courra sur des rails! s'écria le capitaine, en haussant les
épaules.

--Non, sur des routes, répondit l'ingénieur, et traînée par
quelque locomotive routière perfectionnée.

--Bravo! s'écria le capitaine, bravo! Du moment que votre maison
ne roulera plus sur un railway et pourra se diriger à sa
fantaisie, sans suivre votre impérieuse ligne de fer, j'en suis.

--Mais, fis-je observer à Banks, si mules, ânes, chevaux, boeufs,
éléphants, mangent, une machine mange aussi, et, faute de
combustible, elle s'arrêtera en route.

--Un cheval-vapeur, répondit Banks, égale en force trois à quatre
chevaux-nature, et cette puissance peut être accrue encore. Un
cheval-vapeur n'est sujet ni à la fatigue ni à la maladie. Par
tous les temps, sous toutes les latitudes, sous le soleil, sous la
pluie, sous la neige, il va toujours sans jamais s'épuiser. Il n'a
même pas à redouter les attaques des fauves, ni la morsure des
serpents, ni la piqûre des taons et autres redoutables insectes.
Il n'a besoin ni de l'aiguillon du bouvier, ni du fouet des
conducteurs. Se reposer, inutile, il se passe de sommeil. Le
cheval-vapeur, sorti de la main de l'homme, est, étant donné son
but, et qu'on n'attend pas de lui qu'il puisse un jour être mis à
la broche, supérieur à tous les animaux de trait que la Providence
a mis à la disposition de l'humanité. Un peu d'huile ou de
graisse, un peu de charbon ou de bois, c'est tout ce qu'il
consomme. Or, vous le savez, mes amis, ce ne sont pas les forêts
qui manquent dans la péninsule indienne, et le bois y appartient à
tout le monde!

--Bien dit! s'écria le capitaine Hod. Hurrah pour le cheval-vapeur!
Je vois déjà la maison roulante de l'ingénieur Banks, traînée
sur les grandes routes de l'Inde, pénétrant à travers les
jungles, s'enfonçant sous les forêts, s'aventurant jusque dans les
repaires des lions, des tigres, des ours, des panthères, des
guépards, et nous, à l'abri de ses murs, nous payant des
hécatombes de fauves à dépiter tous les Nemrod, les Anderson, les
Gérard, les Pertuiset, les Chassaing du monde! Ah! Banks, l'eau
m'en vient à la bouche, et vous me faites bien regretter de ne pas
avoir à naître dans quelque cinquante ans d'ici!

--Et pourquoi, mon capitaine?

--Parce que, dans cinquante ans, votre rêve sera réalisé, et que
la voiture à vapeur se fera.

--Elle est faite, répondit simplement l'ingénieur.

--Faite! et faite par vous, peut-être?...

--Par moi, et je ne craindrais, à vrai dire, qu'une chose pour
elle, c'est qu'elle ne dépassât votre rêve...

--En route, Banks, en route!» s'écria le capitaine Hod, qui se
leva comme sous le coup d'une décharge électrique. Il était prêt à
partir. L'ingénieur le calma d'un geste; puis, d'une voix plus
grave, s'adressant à sir Edward Munro:

«Edward, lui dit-il, si je mets une maison roulante à ta
disposition, si, d'ici un mois, lorsque la saison sera convenable,
je viens te dire: Voilà ta chambre qui se déplacera et ira où tu
voudras aller, voilà tes amis, Maucler, le capitaine Hod et moi,
qui ne demandons qu'à t'accompagner dans une excursion au nord de
l'Inde, me répondras-tu: Partons, Banks, partons, et que le Dieu
des voyageurs nous protège!

--Oui, mes amis, répondit le colonel Munro, après avoir réfléchi
un instant. Banks, je mets à ta disposition tout l'argent
nécessaire. Tiens ta promesse! Amène-nous cette idéale maison à
vapeur qui dépasserait les rêves de Hod, et nous traverserons
l'Inde entière!

--Hurrah! Hurrah! Hurrah! s'écria le capitaine Hod, et malheur
aux fauves des frontières du Népaul!» En ce moment, le sergent Mac
Neil, attiré par les hurrahs du capitaine, parut sur la porte de
l'habitation.

«Mac Neil, lui dit le colonel Munro, nous partons dans un mois
pour le nord de l'Inde. Tu seras du voyage?

--Nécessairement, mon colonel, puisque vous en êtes!» répondit le
sergent Mac Neil.


CHAPITRE III
La révolte des Cipayes.

Quelques mots feront sommairement connaître ce qu'était l'Inde à
l'époque à laquelle ce récit se rattache, et plus particulièrement
ce que fut cette formidable insurrection des Cipayes, dont il
importe de reprendre ici les principaux faits.

Ce fut en 1600, sous le règne d'Élisabeth, en pleine race solaire,
dans cette Terre Sainte de l'Aryavarta, au milieu d'une population
de deux cents millions d'habitants, dont cent douze millions
appartenaient à la religion indoue, que se fonda la très honorable
Compagnie des Indes, connue sous le sobriquet bien anglais de «Old
John Company».

C'était, au début, une simple «association de marchands, faisant
le trafic avec les Indes orientales», à la tête de laquelle fut
placé le duc de Cumberland.

Vers cette époque, déjà, la puissance portugaise, après avoir été
grande aux Indes, commençait à s'effacer. Aussi, les Anglais,
mettant cette situation à profit, tentèrent-ils un premier essai
d'administration politique et militaire dans cette présidence du
Bengale, dont la capitale, Calcutta, allait devenir le centre du
nouveau gouvernement. Tout d'abord, le 39e régiment de l'armée
royale, expédié d'Angleterre, vint occuper la province. De là
cette devise, qu'il porte encore sur son drapeau: _Primus in
Indiis_.

Cependant, une compagnie française s'était fondée à peu près vers
le même temps, sous le patronage de Colbert. Elle avait le même
but que celui dont la Compagnie des marchands de Londres avait
fait son objectif. De cette rivalité devaient naître des conflits
d'intérêts. Il s'ensuivit de longues luttes avec succès et revers,
qui illustrèrent les Dupleix, les Labourdonnais, les Lally-Tollendal.

Finalement, les Français, écrasés par le nombre, durent abandonner
le Carnatique, cette portion de la péninsule, qui comprend une
partie de sa lisière orientale.

Lord Clive, libre de concurrents, ne craignant plus rien ni du
Portugal ni de la France, entreprit alors d'assurer la conquête du
Bengale, dont lord Hastings fut nommé le gouverneur général. Des
réformes furent poursuivies par une administration habile et
persévérante. Mais, de ce jour, la Compagnie des Indes, si
puissante, si absorbante même, fut touchée directement dans ses
intérêts les plus vifs. Quelques années plus tard, en 1784, Pitt
apporta encore des modifications à sa charte primitive. Son
sceptre dut passer entre les mains des conseillers de la Couronne.
Résultat de ce nouvel ordre de choses: en 1813, la Compagnie
allait perdre le monopole du commerce des Indes, et, en 1833, le
monopole du commerce de la Chine.

Toutefois, si l'Angleterre n'avait plus à lutter contre les
associations étrangères dans la péninsule, elle eut à soutenir des
guerres difficiles, soit avec les anciens possesseurs du sol, soit
avec les derniers conquérants asiatiques de ce riche domaine.

Sous lord Cornwallis, en 1784, ce fut la lutte avec Tippo Sahib,
tué le 4 mai 1799, dans le dernier assaut donné par le général
Harris à Séringapatam. Ce fut la guerre avec les Maharattes, ce
peuple de haute race, très puissant pendant le XVIIIe siècle, et
la guerre avec les Pindarris, qui résistèrent si courageusement.
Ce fut encore la guerre contre les Gourgkhas du Népaul, ces hardis
montagnards, qui, dans la périlleuse épreuve de 1857, devaient
rester les fidèles alliés des Anglais. Enfin, ce fut la guerre
contre les Birmans, de 1823 à 1824.

En 1828, les Anglais étaient maîtres,--directement ou
indirectement,--d'une grande partie du territoire. Avec lord
William Bentinck commença une nouvelle phase administrative.

Depuis la régularisation des forces militaires dans l'Inde,
l'armée avait toujours compté deux contingents très distincts, le
contingent européen et le contingent natif ou indigène. Le premier
formait l'armée royale, composée de régiments de cavalerie, de
bataillons d'infanterie, et de bataillons d'infanterie européenne
au service de la Compagnie des Indes; le second formait l'armée
native, comprenant des bataillons d'infanterie et des bataillons
de cavalerie réguliers, mais indigènes, commandés par des
officiers anglais. À cela, il fallait ajouter une artillerie, dont
le personnel, appartenant à la Compagnie, était européen, à
l'exception de quelques batteries.

Quel était l'effectif de ces régiments ou bataillons, qui sont
indifféremment nommés de cette façon dans l'armée royale? Pour
l'infanterie, onze cents hommes par bataillon dans l'armée du
Bengale, et huit à neuf cents dans les armées de Bombay et de
Madras; pour la cavalerie, six cents sabres dans chaque régiment
des deux armées.

En somme, en 1857, ainsi que l'établit avec une extrême précision
M. de Valbezen dans ses _Nouvelles Études sur les Anglais et
l'Inde_, ouvrage très remarqué, on pouvait «évaluer à deux cent
mille hommes de troupes natives, et à quarante-cinq mille hommes
de troupes européennes, le total des forces des trois
présidences.»

Or, les Cipayes, tout en formant un corps régulier que
commandaient des officiers anglais, n'étaient pas sans quelque
velléité de secouer ce dur joug de la discipline européenne, que
leur imposaient les conquérants. Déjà, en 1806, peut-être même
sous l'inspiration du fils de Tippo Sahib, la garnison de l'armée
native de Madras, cantonnée à Vellore, avait massacré les
grand'gardes du 69e régiment de l'armée royale, incendié les
casernes, égorgé les officiers et leurs familles, fusillé les
soldats malades jusque dans l'hôpital. Quelle avait été la cause
de cette rébellion,--la cause apparente, au moins? Une prétendue
question de moustaches, de coiffure et de boucles d'oreilles. Au
fond, il y avait la haine des envahis contre les envahisseurs.

Ce premier soulèvement fut promptement étouffé par les forces
royales cantonnées à Ascot.

Une raison de ce genre,--un prétexte aussi,--devait également
provoquer à son début le premier mouvement insurrectionnel de
1857,--mouvement bien autrement redoutable, qui eût peut-être
anéanti la puissance anglaise dans l'Inde, si les troupes natives
des présidences de Madras et de Bombay y eussent pris part.

Avant tout, cependant, il convient de bien établir que cette
révolte ne fut pas nationale. Les Indous des campagnes et des
villes, cela est certain, s'en désintéressèrent absolument. En
outre, elle fut limitée aux États semi-indépendants de l'Inde
centrale, aux provinces du nord-ouest et au royaume d'Oude. Le
Pendjab demeura fidèle aux Anglais, avec son régiment de trois
escadrons du Caucase indien. Restèrent fidèles aussi les Sikhs,
ces ouvriers de caste inférieure, qui se distinguèrent
particulièrement au siège de Delhi; fidèles, ces Gourgkhas, amenés
au siège de Lucknow, au nombre de douze mille, par le rajah du
Népaul; fidèles enfin les Maharajahs de Gwalior et de Pattyalah,
le rajah de Rampore, la Rani de Bhopal, fidèles aux lois de
l'honneur militaire, et, pour employer l'expression usitée par les
natifs de l'Inde, «fidèles au sel».

Au début de l'insurrection, lord Canning était à la tête de
l'administration en qualité de gouverneur général. Peut-être cet
homme d'État s'illusionna-t-il sur la portée du mouvement. Depuis
quelques années déjà, l'étoile du Royaume-Uni avait visiblement
pâli au ciel indou. En 1842, la retraite de Caboul venait diminuer
le prestige des conquérants européens. L'attitude de l'armée
anglaise pendant la guerre de Crimée n'avait pas été non plus,
dans quelques circonstances, à la hauteur de sa réputation
militaire. Aussi arriva-t-il un moment où les Cipayes, très au
courant de ce qui se passait sur les bords de la mer Noire,
songèrent qu'une révolte des troupes natives réussirait peut-être.
Il ne fallait qu'une étincelle, d'ailleurs, pour enflammer des
esprits bien préparés, que les bardes, les brahmanes, les
«moulvis», excitaient par leurs prédications et leurs chants.

Cette occasion se présenta dans l'année 1857, pendant laquelle le
contingent de l'armée royale avait dû être quelque peu réduit sous
la nécessité des complications extérieures.

Au commencement de cette année, Nana Sahib, autrement dit le nabab
Dandou-Pant, qui résidait près de Cawnpore, s'était rendu à Delhi,
puis à Lucknow, dans le but, sans doute, de provoquer le
soulèvement préparé de longue main.

En effet, peu de temps après le départ du Nana se déclarait le
mouvement insurrectionnel.

Le gouvernement anglais venait d'introduire dans l'armée native
l'usage de la carabine Enfield, qui nécessite l'emploi de
cartouches graissées. Un jour, le bruit se répandit que cette
graisse était, soit de la graisse de vache, soit de la graisse de
porc, suivant que les cartouches étaient destinées aux soldats
indous ou musulmans de l'armée indigène.

Or, dans un pays où les populations renoncent à se servir même de
savon, parce que la graisse d'un animal sacré ou vil peut entrer
dans sa composition, l'emploi de cartouches enduites de cette
substance,--cartouches qu'il fallait déchirer avec les lèvres,--
devait être difficilement accepté. Le gouvernement céda en
partie devant les réclamations qui lui furent faites; mais il eut
beau modifier la manoeuvre de la carabine, assurer que les
graisses en question ne servaient pas à la confection des
cartouches, il ne rassura et ne persuada personne dans l'armée des
Cipayes.

Le 24 février, à Berampore, le 34e régiment refuse les cartouches.
Au milieu du mois de mars, un adjudant est massacré, et le
régiment licencié, après le supplice des assassins, va porter dans
les provinces voisines de plus actifs ferments de révolte.

Le 10 mai, à Mirat, un peu au nord de Delhi, les 3e, 11e et 20e
régiments se révoltent, tuent leurs colonels et plusieurs
officiers d'état-major, livrent la ville au pillage, puis se
replient sur Delhi. Là, le rajah, un descendant de Timour, se
joint à eux. L'arsenal tombe en leur pouvoir, et les officiers du
54e régiment sont égorgés.

Le 11 mai, à Delhi, le major Fraser et ses officiers sont
impitoyablement massacrés par les révoltés de Mirat jusque dans le
palais du commandant européen, et, le 16 mai, quarante-neuf
prisonniers, hommes, femmes, enfants, tombent sous la hache des
assassins.

Le 20 mai, le 26e régiment, cantonné près de Lahore, tue le
commandant du port et le sergent-major européen.

Le branle était donné à ces épouvantables boucheries.

Le 28 mai, à Nourabad, nouvelles victimes parmi les officiers
anglo-indiens.

Le 30 mai, dans les cantonnements de Lucknow, massacre du
brigadier commandant, de son aide de camp et de plusieurs autres
officiers.

Le 31 mai, à Bareilli, dans le Rohilkhande, meurtre de quelques
officiers surpris, qui ne peuvent même se défendre.

À la même date, à Schajahanpore, assassinat du collecteur et d'un
certain nombre d'officiers par les Cipayes du 38e régiment, et le
lendemain, au delà de Barwar, égorgement des officiers, femmes et
enfants, qui s'étaient mis en route pour gagner la station de
Sivapore, à un mille d'Aurungabad.

Dans les premiers jours de juin, à Bhopal, massacre d'une partie
de la population européenne, et à Jansi, sous l'inspiration de la
terrible Rani dépossédée, tuerie, avec des raffinements de cruauté
sans exemple, des femmes et enfants réfugiés dans le fort.

Le 6 juin, à Allahabad, huit jeunes enseignes tombent sous les
coups des Cipayes.

Le 14 juin, à Gwalior, révolte de deux régiments natifs et
assassinat des officiers.

Le 27 juin, à Cawnpore, première hécatombe de victimes de tout âge
et de tout sexe, fusillées ou noyées,--prélude de l'épouvantable
drame qui allait s'accomplir quelques semaines plus tard.

À Holkar, le 1er juillet, massacre de trente-quatre Européens,
officiers, femmes, enfants, pillage, incendie, et à Ugow, le même
jour, assassinat du colonel et de l'adjudant du 23e régiment de
l'armée royale.

Le 15 juillet, second massacre à Cawnpore. Ce jour-là, plusieurs
centaines d'enfants et de femmes,--et parmi celles-ci lady
Munro,--sont égorgées avec une cruauté sans égale par les ordres
du Nana lui-même, qui appela à son aide les bouchers musulmans des
abattoirs. Horrible tuerie, après laquelle les corps furent
précipités dans un puits, resté légendaire.

Le 26 septembre, sur une place de Lucknow, maintenant appelée le
«square des litières», nombreux blessés écharpés à coups de sabre
et jetés encore vivants dans les flammes.

Et, enfin, tant d'autres massacres isolés, dans les villes et les
campagnes, qui donnèrent à ce soulèvement un horrible caractère
d'atrocité!

À ces égorgements, d'ailleurs, les généraux anglais répondirent
aussitôt par des représailles,--nécessaires sans doute,
puisqu'elles finirent par inspirer la terreur du nom anglais parmi
les insurgés,--mais qui furent véritablement épouvantables.

Au début de l'insurrection, à Lahore, le grand-juge Montgomery et
le brigadier Corbett avaient pu désarmer, sans répandre de sang,
sous la bouche de douze pièces de canon, mèche allumée, les 8e,
16e 26e et 49e régiments de l'armée native. À Moultan, les 62e et
29e régiments indigènes avaient aussi dû rendre leurs armes, sans
pouvoir tenter une résistance sérieuse. De même à Peschawar, les
24e, 27e et 51e régiments furent désarmés par le brigadier S.
Colton et le colonel Nicholson, au moment où la révolte allait
éclater. Mais des officiers du 51e régiment ayant fui dans la
montagne, leurs têtes furent mises à prix, et toutes furent
bientôt rapportées par les montagnards.

C'était le commencement des représailles.

Une colonne, commandée par le colonel Nicholson, fut lancée alors
sur un régiment natif, qui marchait vers Delhi. Les révoltés ne
tardèrent pas à être atteints, battus, dispersés, et cent vingt
prisonniers rentrèrent à Peschawar. Tous furent indistinctement
condamnés à mort; mais un sur trois seulement dut être exécuté.
Dix canons furent rangés sur le champ de manoeuvres, un prisonnier
attaché à chacune de leurs bouches, et, cinq fois, les dix canons
firent feu, en couvrant la plaine de débris informes, au milieu
d'une atmosphère empestée par la chair brûlée.

Ces suppliciés, suivant M. de Valbezen, moururent presque tous
avec cette héroïque indifférence que les Indiens savent si bien
conserver en face de la mort. «Seigneur capitaine, dit à un des
officiers qui présidaient l'exécution un beau Cipaye de vingt ans,
en caressant nonchalamment de la main l'instrument de mort,
seigneur capitaine, il n'est pas besoin de m'attacher, je n'ai pas
envie de m'enfuir.»

Telle fut cette première et horrible exécution, qui devait être
suivie de tant d'autres.

Voici, d'ailleurs, l'ordre du jour qu'à cette date même, à Lahore,
le brigadier Chamberlain portait à la connaissance des troupes
natives, après l'exécution de deux Cipayes du 55e régiment:

«Vous venez de voir attacher vivants à la bouche des canons et
mettre en pièces deux de vos camarades; ce châtiment sera celui de
tous les traîtres. Votre conscience vous dira les peines qu'ils
subiront dans l'autre monde. Les deux soldats ont été mis à mort
par le canon et non par la potence, parce que j'ai désiré leur
éviter la souillure de l'attouchement du bourreau et prouver ainsi
que le gouvernement, même en ces jours de crise, ne veut rien
faire qui puisse porter la moindre atteinte à vos préjugés de
religion et de caste.»

Le 30 juillet, douze cent trente-sept prisonniers tombaient
successivement devant le peloton d'exécution, et cinquante autres
n'échappaient au dernier supplice que pour mourir de faim et
d'étouffement dans la prison où on les avait renfermés.

Le 28 août, sur huit cent soixante-dix Cipayes qui fuyaient
Lahore, six cent cinquante-neuf étaient impitoyablement massacrés
par les soldats de l'armée royale.

Le 23 septembre, après la prise de Delhi, trois princes de la
famille du roi, l'héritier présomptif et ses deux cousins, se
rendaient sans conditions au général Hodson, qui les emmena avec
une escorte de cinq hommes seulement au milieu d'une foule
menaçante de cinq mille Indous,--un contre mille. Et cependant,
à mi-route, Hodson fit arrêter le char qui portait les
prisonniers, il monta près d'eux, il leur ordonna de se découvrir
la poitrine, il les tua tous trois à coups de revolver. «Cette
sanglante exécution, de la main d'un officier anglais, dit
M. de Valbezen, devait exciter dans le Pundjab la plus haute
admiration.»

Après la prise de Delhi, trois mille prisonniers périssaient par
le canon ou la potence, et avec eux, vingt-neuf membres de la
famille royale. Le siège de Delhi, il est vrai, avait coûté aux
assiégeants deux mille cent cinquante et un Européens et seize
cent quatre-vingt-six natifs.

À Allahabad, horribles boucheries humaines, faites non plus parmi
les Cipayes, mais dans les rangs de l'humble population, que des
fanatiques avaient presque inconsciemment entraînée au pillage.

À Lucknow, le 16 novembre, deux mille Cipayes, passés par les
armes au Sikander Bagh, jonchaient de leurs cadavres un espace de
cent vingt mètres carrés.

À Cawnpore, après le massacre, le colonel Neil obligeait les
condamnés, avant de les livrer au gibet, à lécher et nettoyer de
leur langue, proportionnellement à leur rang de caste, chaque
tache de sang restée dans la maison où les victimes avaient péri.
C'était, pour ces Indous, faire précéder la mort par le
déshonneur.

Pendant l'expédition dans l'Inde centrale, les exécutions des
prisonniers furent continuelles, et, sous les feux de la
mousqueterie, «des murs de chair humaine s'écroulaient sur la
terre!»

Le 9 mars 1858, à l'attaque de la Maison jaune, lors du second
siège de Lucknow, après une épouvantable décimation de Cipayes, il
paraît constant qu'un de ces malheureux fut rôti vivant par les
Sikhs sous les yeux mêmes des officiers anglais.

Le 11, cinquante corps de Cipayes comblaient les fossés du palais
de la Bégum, à Lucknow, sans qu'un seul blessé eût été épargné par
des soldats qui ne se possédaient plus.

Enfin, en douze jours de combats, trois mille natifs expiraient
par la corde ou sous les balles, et, parmi eux, trois cent
quatre-vingts fugitifs entassés dans l'île d'Hidaspe, qui s'étaient
sauvés jusque dans le Cachemire.

En somme, sans tenir compte du chiffre des Cipayes qui furent tués
les armes à la main, pendant cette répression impitoyable,--
répression qui n'admettait pas de prisonniers,--rien que pour
la campagne du Pendjab, on ne trouve pas moins de six cent
vingt-huit indigènes fusillés ou attachés à la bouche des canons par
ordre de l'autorité militaire, treize cent soixante-dix par ordre
de l'autorité civile, trois cent quatre-vingt-six pendus par ordre
des deux autorités.

Total fait, au commencement de l'année 1859, on estimait à plus de
cent vingt mille le nombre des officiers et soldats natifs qui
périrent, et à plus de deux cent mille celui des indigènes civils
qui payèrent de leur vie leur participation, souvent douteuse, à
cette insurrection. Terribles représailles contre lesquelles, non
sans raison peut-être, M. Gladstone protesta avec énergie au
parlement anglais.

Il était important, pour le récit qui va suivre, d'établir, de
part et d'autre, le bilan de cette nécrologie. Il le fallait, pour
faire comprendre au lecteur quelle haine inassouvie devait rester
aussi bien au coeur des vaincus, assoiffés de vengeance, qu'à
celui des vainqueurs, qui, dix ans après, portaient encore le
deuil des victimes de Cawnpore et de Lucknow.

Quant aux faits purement militaires de toute la campagne
entreprise contre les rebelles, ils comprennent les expéditions
suivantes, qui vont être sommairement citées.

C'est d'abord la première campagne du Pendjab, qui coûta la vie à
sir John Laurence.

Puis vient le siège de Delhi, cette capitale de l'insurrection,
renforcée par des milliers de fugitifs, et dans laquelle Mohammed
Schah Bahadour fut proclamé empereur de l'Indoustan. «Finissez-en
avec Delhi!» avait impérieusement ordonné le gouverneur général
dans une dernière dépêche au commandant en chef, et le siège,
commencé dans la nuit du 13 juin, se terminait le 19 septembre,
après avoir coûté la vie aux généraux sir Harry Barnard et John
Nicholson.

En même temps, après que Nana Sahib se fut fait déclarer Peïschwah
et couronner au château-fort de Bilhour, le général Havelock
opérait sa marche sur Cawnpore. Il y entrait le 17 juillet, mais
trop tard pour empêcher le dernier massacre et s'emparer du Nana,
qui put s'enfuir avec cinq mille hommes et quarante pièces de
canon.

Cela fait, Havelock entreprenait une première campagne dans le
royaume d'Oude, et, le 28 juillet, il passait le Gange avec
dix-sept cents hommes et dix canons seulement, se dirigeant sur
Lucknow.

Sir Colin Campbell, le major général sir James Outram, entraient
alors en scène. Le siège de Lucknow devait durer quatre-vingt-sept
jours, coûter la vie à sir Henri Lawrence et au général Havelock.
Puis, Colin Campbell, après avoir été forcé de se retirer sur
Cawnpore, dont il s'emparait définitivement, se préparait pour une
seconde campagne.

Pendant ce temps, d'autres troupes délivraient Mohir, une des
villes de l'Inde centrale, et faisaient une expédition à travers
le Malwa, qui rétablissait l'autorité anglaise dans ce royaume.

Au début de l'année 1858, Campbell et Outram recommençaient une
seconde campagne dans l'Oude, avec quatre divisions d'infanterie,
que commandaient les majors généraux sir James Outram, sir Edward
Lugar, les brigadiers Walpole et Franks. La cavalerie était sous
sir Hope Grant, les armes spéciales sous Wilson et Robert Napier,
--soit environ vingt-cinq mille combattants, que le maharajah du
Népaul allait rejoindre avec douze mille Gourgkhas. Mais l'armée
révoltée de la Bégum ne comptait pas moins de cent vingt mille
hommes, et, la ville de Lucknow, sept à huit cent mille habitants.
La première attaque se fit le 6 mars. À la date du 16, après une
série de combats dans lesquels tombèrent le capitaine de vaisseau
sir William Peel et le major Hodson, les Anglais étaient en
possession de la partie de la ville située sur la Goumti. Malgré
ces avantages, la Bégum et son fils résistaient encore dans le
palais de Mousa-Bagh, à l'extrémité nord-ouest de Lucknow, et le
Moulvi, chef musulman de la révolte, réfugié au centre même de la
ville, refusait de se rendre. Le 19, une attaque d'Outram, le 21,
un combat heureux, confirmaient enfin aux Anglais la pleine
possession, de ce redoutable rempart de l'insurrection des
Cipayes.

Au mois d'avril, la révolte entrait dans sa dernière phase. Une
expédition était faite dans le Rohilkhande, où s'étaient portés en
grand nombre les insurgés fugitifs. Bareilli, la capitale du
royaume, fut tout d'abord l'objectif des chefs de l'armée royale.
Les débuts ne furent pas heureux. Les Anglais subirent une sorte
de défaite à Judgespore. Le brigadier Adrien Hope fut tué. Mais,
vers la fin du mois, Campbell arrivait, reprenait Schah-Jahanpore,
et, le 5 mai, attaquant Bareilli, il couvrait la ville de feux et
s'en emparait, sans avoir pu empêcher les rebelles de l'évacuer.

Pendant ce temps, dans l'Inde centrale s'ouvraient les campagnes
de sir Hugh Rose. Ce général, aux premiers jours de janvier 1858,
marchait sur Saungor, à travers le royaume de Bhopal, en délivrait
la garnison le 3 février, prenait le fort de Gurakota dix jours
après, forçait les défilés de la chaîne des Vindhyas au col de
Mandanpore, passait la Betwa, arrivait devant Jansi, défendue par
onze mille révoltés, sous les ordres de la farouche Rani,
l'investissait le 22 mars, au milieu d'une chaleur torride,
détachait deux mille hommes de l'armée assiégeante pour barrer la
route à vingt mille hommes du contingent de Gwalior, amenés par le
fameux Tantia-Topi, culbutait ce chef rebelle, donnait assaut à la
ville le 2 avril, forçait la muraille, s'emparait de la citadelle,
d'où la Rani parvenait à s'échapper, reprenait les opérations
contre le fort de Calpi, où la Rani et Tantia-Topi avaient résolu
de mourir, en devenait maître le 22 mai, après un héroïque assaut,
continuait la campagne à la poursuite de la Rani et de son
compagnon, qui s'étaient jetés dans Gwalior, y concentrait, le 16
juin, ses deux brigades que rejoignait un renfort du brigadier
Napier, écrasait les révoltés à Morar, réduisait la place le 18,
et revenait à Bombay, après une campagne triomphale.

Ce fut précisément dans une rencontre d'avant-poste, devant
Gwalior, que succomba la Rani. Cette redoutable reine, toute
dévouée au nabab, sa plus fidèle compagne pendant l'insurrection,
fut tuée de la main même de sir Edward Munro. Nana Sahib sur le
cadavre de lady Munro, à Cawnpore, le colonel sur le cadavre de la
Rani, à Gwalior, c'étaient là deux hommes en qui se résumait la
révolte et la répression, deux ennemis dont la haine aurait des
effets terribles, s'ils se retrouvaient jamais face à face!

À ce moment, on peut considérer l'insurrection comme domptée, sauf
peut-être dans quelques portions du royaume d'Oude. Campbell
rentre donc en campagne le 2 novembre, s'empare des dernières
positions des révoltés, oblige à se soumettre quelques chefs
importants. Cependant, l'un d'eux, Beni Madho, n'est pas pris. On
apprend en décembre qu'il s'est réfugié dans un district
limitrophe du Népaul. On affirme que Nana Sahib, Balao Rao, son
frère, et la Bégum d'Oude sont avec lui. Plus tard, aux derniers
jours de l'année, le bruit court qu'ils sont allés chercher asile
sur la Rapti, à la limite des royaumes du Népaul et de l'Oude.
Campbell les presse vivement, mais ils passent la frontière. Ce
fut dans les premiers jours de février 1859 seulement qu'une
brigade anglaise, dont l'un des régiments était sous les ordres du
colonel Munro, put les poursuivre jusque dans le Népaul. Béni
Madho est tué, la Bégum d'Oude et son fils sont faits prisonniers
et obtiennent la permission de résider dans la capitale du Népaul.
Quant à Nana Sahib et à Balao Rao, longtemps on les crut morts.
Ils ne l'étaient pas.

Quoi qu'il en soit, la formidable insurrection était anéantie.
Tantia-Topi, livré par son lieutenant Man-Singh et condamné à
mort, était exécuté, le 15 avril, à Sipri. Ce rebelle, «cette
figure vraiment remarquable du grand drame de l'insurrection
indienne, dit M. de Valbezen, et qui donna des preuves d'un génie
politique plein de combinaisons et d'audace,» mourut
courageusement sur l'échafaud.

Cependant, la fin de cette révolte des Cipayes, qui eût peut-être
coûté l'Inde aux Anglais, si elle se fût étendue à toute la
péninsule, et surtout si le soulèvement eût été national, devait
provoquer la chute de l'honorable Compagnie des Indes.

En effet, la Cour des Directeurs avait été menacée de déchéance
par lord Palmerston dès la fin de l'année 1857.

Le 1er novembre 1858, une proclamation, publiée en vingt langues,
annonçait que Sa Majesté Victoria Béatrix, reine d'Angleterre,
prenait le sceptre de l'Inde, dont, quelques années plus tard,
elle allait être couronnée impératrice.

Ce fut l'oeuvre de lord Stanley. Le titre de gouverneur, remplacé
par celui de vice-roi, un secrétaire d'État et quinze membres
composant le gouvernement central, les membres du conseil de
l'Inde pris en dehors du service indien, les gouverneurs des
présidences de Madras et de Bombay nommés par la reine, les
membres des services indiens et les commandants en chef choisis
par le secrétaire d'État, telles furent les principales
dispositions du nouveau gouvernement.

Quant aux forces militaires, l'armée royale compte aujourd'hui
dix-sept mille hommes de plus qu'avant la révolte des Cipayes,
soit cinquante-deux régiments d'infanterie, neuf régiments de
fusiliers, et une artillerie considérable, avec cinq cents sabres
par régiment de cavalerie, et sept cents baïonnettes par régiment
d'infanterie.

L'armée native se compose de cent trente-sept régiments
d'infanterie et de quarante régiments de cavalerie; mais son
artillerie est européenne, presque sans exception.

Tel est l'état actuel de la péninsule au point de vue
administratif et militaire, tel est l'effectif des forces qui
gardent un territoire de quatre cent mille milles carrés.

«Les Anglais, dit justement M. Grandidier, ont été heureux de
rencontrer dans ce grand et magnifique pays un peuple doux,
industrieux, civilisé, et de longue date façonné à tous les jougs.
Mais qu'ils y prennent garde, la douceur a ses limites, et que le
joug ne soit pas écrasant, ou les têtes se redressent un jour et
le brisent.»


CHAPITRE IV
Au fond des caves d'Ellora.

Il n'était que trop vrai. Le prince maharatte Dandou-Pant, le fils
adoptif de Baji-Rao, Peïschwah de Pounah, en un mot Nana Sahib,--
peut-être à cette époque l'unique survivant des chefs de la
révolte des Cipayes,--avait pu quitter ses inaccessibles
retraites du Népaul. Brave, audacieux, habitué à l'épreuve des
dangers immédiats, habile à déjouer les poursuites, savant dans
l'art d'embrouiller ses pistes, profondément rusé, il s'était
aventuré jusque dans les provinces du Dekkan, sous l'inspiration
toujours vivace d'une haine que les terribles représailles de
l'insurrection de 1857 n'avaient pu que décupler.

Oui! c'était une haine à mort que le Nana avait vouée aux
possesseurs de l'Inde. Il était l'héritier de Baji-Rao, et.
lorsque le Peïschwah mourut en 1851, la Compagnie refusa de
continuer à lui servir la pension de huit lakhs de roupies[4] à
laquelle il avait droit. De là, une des causes de cette haine, qui
devait aboutir aux plus grands excès.

Mais qu'espérait donc Nana Sahib? Depuis huit ans, la révolte des
Cipayes était complètement domptée. Le gouvernement anglais
s'était peu à peu substitué à l'honorable Compagnie des Indes et
tenait la péninsule entière sous une autorité bien autrement forte
que celle de l'Association des marchands. De la rébellion, il ne
restait plus traces, pas même dans les rangs de l'armée native,
entièrement réorganisée sur de nouvelles bases. Le Nana
prétendait-il donc réussir à fomenter un mouvement national parmi
les basses classes de l'Indoustan? Ses projets seront bientôt
connus. En tout cas, ce qu'il n'ignorait plus, c'est que sa
présence avait été signalée dans la province d'Aurungabad, c'est
que le gouverneur général en avait avisé le vice-roi, à Calcutta,
c'est que sa tête était mise à prix. Ce qui était certain, c'est
qu'il avait dû fuir précipitamment, et qu'il lui fallait encore se
réfugier dans un asile si bien caché, qu'il pût y échapper aux
recherches des agents de la police anglo-indienne.

Le Nana, pendant cette nuit du 6 au 7 mars, ne perdit pas une
heure. Il connaissait parfaitement le pays. Il résolut de gagner
Ellora, située à vingt-cinq milles d'Aurungabad, afin d'y
rejoindre un de ses complices.

La nuit était sombre. Le faux faquir, après s'être assuré qu'il
n'était pas poursuivi, se dirigea vers ce mausolée, élevé à
quelque distance de la ville en l'honneur du mahométan Sha-Soufi,
un saint dont les reliques ont la réputation d'opérer des cures
médicales. Mais tout dormait alors dans le mausolée, prêtres et
pèlerins, et le Nana put passer sans être inquiété par quelque
demande indiscrète.

Cependant, l'ombre n'était pas si épaisse que, quatre lieues plus
au nord, ce bloc de granit qui porte le fort imprenable de
Daoulutabad et se dresse au milieu d'une plaine à la hauteur de
deux cent quarante pieds, pût dérober aux regards son énorme
silhouette. Le nabab, en l'apercevant, se rappela qu'un des
empereurs du Dekkan, l'un de ses ancêtres, avait voulu faire sa
capitale de la vaste cité autrefois établie à la base de ce fort.
Et en vérité, c'eût été là une position inexpugnable, bien faite
pour devenir le centre d'un mouvement insurrectionnel dans cette
partie de l'Inde. Mais Nana Sahib détourna la tête, et n'eut qu'un
regard de haine pour cette forteresse, maintenant aux mains de ses
ennemis.

Cette plaine dépassée, apparut une région plus accidentée.
C'étaient les premières ondulations d'un sol qui allait devenir
montagneux. Le Nana, encore dans toute la force de l'âge, ne
ralentit pas sa marche, en s'engageant sur des pentes déjà raides.
Il voulait faire vingt-cinq milles dans sa nuit, c'est-à-dire
franchir la distance qui séparait Ellora d'Aurungabad. Là, il
espérait pouvoir se reposer en toute sécurité. Aussi ne fit-il
halte, ni dans un caravansérail, ouvert à tout venant, qui se
rencontra sur sa route, ni dans un bungalow à demi ruiné, où il
eût pu dormir une heure ou deux, au centre de la partie reculée de
la montagne.

Au soleil levant, le village de Rauzah, qui possède le tombeau
très simple du plus grand des empereurs mongols, Aureng-Zeb, fut
contourné par le fugitif. Il était enfin arrivé à ce célèbre
groupe d'excavations, qui ont pris leur nom du petit village
voisin d'Ellora.

La colline dans laquelle ont été creusées ces caves, au nombre
d'une trentaine, se dessine en forme de croissant. Quatre temples,
vingt-quatre monastères bouddhiques, quelques grottes moins
importantes, tels sont les monuments du groupe. La carrière de
basalte a été largement exploitée par la main de l'homme. Mais ce
n'est pas pour construire les chefs-d'oeuvre dispersés ça et là à
l'immense surface de la péninsule que les architectes indous, aux
premiers siècles de l'ère chrétienne, en ont extrait les pierres.
Non! ces pierres n'ont été enlevées que pour ménager des vides
dans le massif, et ce sont ces vides qui sont devenus des
«chaityas» ou des «viharas» suivant leur destination.

Le plus extraordinaire de ces temples est celui des Kaïlas. Que
l'on se figure un bloc haut de cent vingt pieds, sur six cents
pieds de circonférence. Ce bloc, avec une incroyable audace, on
l'a découpé dans la montagne même, on l'a isolé au milieu d'une
cour longue de trois cent soixante pieds et large de cent
quatre-vingt-six,--une cour que l'outil a conquise aux dépens de la
carrière basaltique. Puis, ce bloc ainsi dégagé, les architectes
l'ont taillé, comme un statuaire fait d'un morceau d'ivoire. À
l'extérieur, ils ont évidé des colonnes, menuisé des pyramidions,
arrondi des coupoles, épargné ce qu'il fallait de roc pour obtenir
la saillie des bas-reliefs, dans lesquels des éléphants plus
grands que nature semblent supporter l'édifice tout entier; à
l'intérieur, ils ont réservé une vaste salle, entourée de
chapelles, et dont la voûte repose sur des colonnes détachées de
la masse totale. Enfin, de ce monolithe, ils ont fait un temple,
qui n'a pas été «bâti», dans le vrai sens du mot, mais un temple
unique au monde, digne de rivaliser avec les édifices les plus
merveilleux de l'Inde, et qui ne peut même perdre à être comparé
aux hypogées de l'ancienne Égypte.

Ce temple, presque abandonné maintenant, a déjà été touché par le
temps. Il se détériore en quelques parties. Ses bas-reliefs
s'altèrent comme les parois du massif dont on l'a tiré. Il n'a
encore que mille ans d'existence. Mais, ce qui n'est que le
premier âge pour les oeuvres de la nature est déjà la caducité
pour les oeuvres humaines. Quelques profondes crevasses s'étaient
faites au soubassement latéral de gauche, et c'est par une de ces
ouvertures, que cachait à demi la croupe de l'un des éléphants de
support, que Nana Sahib se glissa, sans que personne eût pu
soupçonner son arrivée à Ellora.

La crevasse s'ouvrait intérieurement sur un sombre boyau, qui
courait à travers le soubassement, en s'enfonçant sous la «cella»
du temple. Là s'évidait une sorte de crypte ou plutôt une citerne,
sèche alors, qui servait de réceptacle aux eaux pluviales.

Dès que le Nana eut pénétré dans le boyau, il fit entendre un
certain sifflement, auquel répondit un sifflement identique. Ce
n'était point un jeu d'écho. Une lumière brilla dans l'obscurité.

Aussitôt, un Indou se montra, tenant une petite lanterne à la
main.

«Pas de lumière! dit le Nana.

--C'est toi, Dandou-Pant? répondit l'Indou, qui éteignit aussitôt
sa lanterne.

--Moi, frère!

--Est-ce que?...

--À manger, d'abord, répondit le Nana, nous causerons ensuite.
Mais, ni pour parler, ni pour manger, je n'ai besoin d'y voir.
Prends ma main et guide-moi.»

L'Indou prit la main du Nana, l'entraîna au fond de l'étroite
crypte et l'aida à s'étendre sur un amas d'herbes sèches qu'il
venait de quitter. Le sifflement du faquir l'avait interrompu dans
son dernier sommeil.

Cet homme, très habitué à se mouvoir dans cet obscur réduit, eut
bientôt trouvé quelques provisions, du pain, une sorte de pâté de
«mourghis» préparé avec la chair de poulets très communs dans
l'Inde, et une gourde contenant une demi-pinte de cette violente
liqueur connue sous le nom d'»arak», que produit la distillation
du jus de cocotier.

Le Nana mangea et but sans prononcer une parole. Il mourait de
faim et de fatigue. Toute sa vie se concentrait alors dans ses
yeux, qui brillaient dans l'ombre comme des prunelles de tigre.

L'Indou, sans faire un mouvement, attendait qu'il convînt au nabab
de parler.

Cet homme, c'était Balao Rao, le propre frère de Nana Sahib.

Balao Rao, l'aîné de Dandou-Pant, mais d'un an à peine, lui
ressemblait physiquement, presque à s'y méprendre. Moralement,
c'était Nana Sahib tout entier. Même haine des Anglais, même
astuce dans les projets, même cruauté dans l'exécution, même âme
en deux corps. Pendant toute l'insurrection, les deux frères ne
s'étaient pas quittés. Après la défaite, le même campement de la
frontière du Népaul leur avait donné asile. Et maintenant, reliés
dans cette unique pensée de reprendre la lutte, ils se
retrouvaient tous deux prêts à agir.

Lorsque le Nana, refait par ce repas hâtivement dévoré, eut
recouvré ses forces, il resta, pendant quelque temps, la tête
appuyée dans ses mains. Balao Rao, pensant qu'il voulait se
remettre par quelques heures de sommeil, gardait toujours le
silence.

Mais Dandou-Pant, relevant la tête, saisit la main de son frère,
et d'une voix sourde:

«J'ai été signalé dans la présidence de Bombay! dit-il. Ma tête
est mise à prix par le gouverneur de la présidence! Il y a deux
mille livres promises à qui livrera Nana Sahib!

--Dandou-Pant! s'écria Balao Rao. ta tête vaut plus que cela! Ce
serait à peine le prix de la mienne, et, avant trois mois, ils
seraient trop heureux de les avoir toutes les deux pour vingt
mille!

--Oui, répondit le Nana, dans trois mois, le 23 juin, c'est
l'anniversaire de cette bataille de Plassey dont le centième
anniversaire, en 1857, devait voir la fin de la domination
anglaise et l'émancipation de la race solaire! Nos prophètes
l'avaient prédit! Nos bardes l'avaient chanté! Dans trois mois,
frère, cent neuf ans se seront écoulés, et l'Inde est encore
foulée par le pied des envahisseurs!

--Dandou-Pant, répondit Balao Rao, ce qui n'a pas réussi en 1857
peut et doit réussir dix ans après. En 1827, en 1837, en 1847, il
y a eu des mouvements dans l'Inde! Tous les dix ans, les Indous
sont repris des fièvres de la révolte! Eh bien, cette année, ils
se guériront en se baignant dans des flots de sang européen!

--Que Brahma nous guide, murmura le Nana, et alors supplice pour
supplice! Malheur aux chefs de l'armée royale qui ne sont pas
tombés sous les coups de nos Cipayes! Lawrence est mort, Barnard
est mort, Hope est mort, Napier est mort, Hobson est mort,
Havelock est mort! Mais quelques-uns ont survécu! Campbell, Rose,
vivent encore, et parmi eux, celui que je hais entre tous, ce
colonel Munro, ce descendant du bourreau qui, le premier, fit
attacher des Indous à la bouche des canons, l'homme qui a tué de
sa main ma compagne, la Rani de Jansi! Qu'il tombe en mon pouvoir,
il verra si j'ai oublié les horreurs du colonel Neil, les
massacres du Sekander Bagh, les égorgements du palais de la Bégum.
de Bareilli, de Jansi et de Morar, de l'île d'Hidaspe et de Delhi!
Il verra si j'ai oublié qu'il a juré ma mort comme j'ai juré la
sienne!

--N'a-t-il pas quitté l'armée? demanda Balao Rao.

--Oh! répondit Nana Sahib, au premier soulèvement il reprendra du
service! Mais si le soulèvement avorte, j'irai le poignarder
jusque dans son bungalow de Calcutta!

--Soit, et maintenant?...

--Maintenant, il faut continuer l'oeuvre commencée. Le mouvement
sera national, cette fois. Que dans les villes, dans les champs,
les Indous se soulèvent, et bientôt les Cipayes auront fait cause
commune avec eux. J'ai parcouru le centre et le nord du Dekkan.
Partout, j'ai retrouvé les esprits disposés à la révolte. Pas de
ville, de bourgade, où nous n'ayons des chefs prêts à agir. Les
brahmanes fanatiseront le peuple. La religion, cette fois,
entraînera les sectateurs de Siva et de Vishnou. À l'époque qui
sera déterminée, au signal convenu, des millions d'Indous se
soulèveront, et l'armée royale sera anéantie!

--Et Dandou-Pant?... demanda Balao Rao, qui saisit la main de son
frère.

--Dandou-Pant, répondit le Nana, ne sera pas seulement le
Peïschwah couronné au château-fort de Bilhour! Ce sera alors le
souverain de la terre sacrée des Indes!» Cela dit, Nana Sahib, les
bras croisés, le regard vague de ceux qui observent, non plus le
passé ou le présent, mais l'avenir, resta silencieux.

Balao Rao se gardait bien de l'interrompre. Il lui plaisait de
laisser cette âme farouche s'enflammer à ses propres éléments, et,
au besoin, il était là pour attiser tout le feu qui couvait en
lui. Nana Sahib ne pouvait avoir un complice plus étroitement lié
à sa personne, un conseiller plus ardent à le pousser vers son
but. On l'a dit, c'était un autre lui-même.

Le Nana, après quelques minutes de silence, releva la tête, et
revint à la situation présente. «Où sont nos compagnons?
demanda-t-il.

--Aux cavernes d'Adjuntah, là où il a été convenu qu'ils nous
attendraient, répondit Balao Rao.

--Et nos chevaux?

--Je les ai laissés à une portée de fusil, sur la route qui
conduit d'Ellora à Boregami.

--C'est Kâlagani qui les garde?

--Lui-même, frère. Ils sont bien gardés, bien refaits, bien
reposés, et n'attendent que nous pour partir.

--Partons donc, répondit le Nana. Il faut que nous soyons à
Adjuntah avant le lever du jour.

--Et de là, demanda Balao Rao, où irons-nous? Cette fuite
précipitée n'a-t-elle pas contrarié tes projets?

--Non, répondit Nana Sahib. Nous gagnerons les monts Sautpourra,
dont je connais tous les défilés, et au milieu desquels je puis
défier les recherches de la police anglaise. Là, d'ailleurs, nous
serons sur ce territoire des Bilhs et des Gounds, qui sont restés
fidèles à notre cause. Là, je pourrai attendre le moment
favorable, au milieu de cette montagneuse région des Vindhyas où
le ferment de la révolte est toujours prêt à lever!

--En route! répondit Balao Rao. Ah! ils ont promis deux mille
livres à qui s'emparerait de toi! Mais il ne suffit pas de mettre
une tête à prix, il faut la prendre!

--Ils ne la prendront pas, répondit Nana Sahib. Viens sans perdre
un instant, frère, viens!»

Balao Rao s'avança d'un pas assuré à travers l'étroit couloir qui
conduisait à ce réduit obscur, creusé sous le pavé du temple.
Lorsqu'il fut arrivé à l'orifice que cachait la croupe de
l'éléphant de pierre, il avança prudemment la tête, regarda dans
l'ombre, à droite et à gauche, constata que les abords étaient
déserts, et se hasarda au dehors. Par surcroît de précaution, il
fit une vingtaine de pas sur l'avenue qui se développait suivant
l'axe du temple; puis, n'ayant rien aperçu de suspect, il poussa
un sifflement, indiquant au Nana que la route était libre.

Quelques instants après, les deux frères quittaient cette vallée
artificielle, longue d'une demi-lieue, qui est toute trouée de
galeries, de voûtes, d'excavations, étagées en de certains
endroits jusqu'à une grande hauteur. Ils évitèrent de passer près
de ce mausolée mahométan qui sert de bungalow aux pèlerins ou aux
curieux de toutes nationalités, attirés par les merveilles
d'Ellora; enfin, après avoir contourné le village de Rauzah, ils
se trouvèrent sur la route qui relie Adjuntah et Boregami.

La distance à parcourir, d'Ellora à Adjuntah, était de cinquante
milles (80 kilomètres environ); mais le Nana n'était plus alors ce
fugitif qui s'évadait à pied d'Aurungabad, et sans moyen de
transport. Ainsi que Balao Rao l'avait dit, trois chevaux
l'attendaient sur la route, gardés par l'Indou Kâlagani, fidèle
serviteur de Dandou-Pant. Ces chevaux avaient été cachés dans un
bois épais, à un mille du village. L'un était destiné au Nana,
l'autre à Balao Rao, le troisième à Kâlagani, et bientôt ils
galopaient tous trois dans la direction d'Adjuntah. Personne,
d'ailleurs, ne se fût étonné de voir un faquir à cheval. En effet,
bon nombre de ces effrontés mendiants demandent l'aumône du haut
de leur monture.

Au surplus, la route était peu fréquentée à cette époque de
l'année, moins favorable aux pèlerinages. Le Nana et ses deux
compagnons allaient donc rapidement sans avoir rien à craindre qui
eût pu les gêner ou les retarder. Ils ne prenaient que le temps de
faire souffler leurs bêtes, et, pendant ces courtes haltes,
puisaient aux provisions que Kâlagani portait à l'arçon de sa
selle. Ils évitèrent ainsi les parties plus fréquentées de la
province, les bungalows et les villages, entre autres la bourgade
de Roja, triste amas de maisons noires, que le temps a enfumées
comme ces sombres habitations du Cornouailles, et Pulmary, petit
bourg perdu dans les plantations d'un pays déjà sauvage.

Le sol était uni et plat. En toutes directions s'étendaient des
champs de bruyères, sillonnés de massifs d'épaisses jungles. Mais
la contrée devint plus accidentée aux approches d'Adjuntah.

Les superbes grottes qui portent ce nom, rivales des merveilleuses
caves d'Ellora, et peut-être plus belles dans leur ensemble,
occupent la partie inférieure d'une petite vallée, à un demi mille
environ de la ville.

Nana Sahib pouvait donc se dispenser de passer par Adjuntah, où la
notice du gouverneur devait être déjà affichée. En conséquence,
nulle crainte d'être reconnu.

Aussi, quinze heures après avoir quitté Ellora, ses deux
compagnons et lui s'enfonçaient-ils à travers un étroit défilé,
qui conduisait à la vallée célèbre, dont les vingt-sept temples,
taillés «à même» dans le massif rocheux, se penchent sur de
vertigineux abîmes.

La nuit était superbe, tout étincelante de constellations, mais
sans lune. De hauts arbres, des banians, quelques-uns de ces
«bars», qui comptent parmi les géants de la flore indienne, se
découpaient en noir sur le fond étoile du ciel. Pas un souffle ne
traversait l'atmosphère, pas une feuille ne remuait, pas un bruit
ne se faisait entendre, si ce n'est le sourd murmure d'un torrent,
qui coulait à quelques centaines de pieds, dans le fond du ravin.
Mais ce murmure s'accentua et devint un véritable mugissement,
lorsque les chevaux eurent atteint la chute d'eau du Satkhound,
qui tombe d'une hauteur de cinquante toises, en se déchirant à la
saillie des rocs de quartz et de basalte. Une liquide poussière
tourbillonnait dans le défilé et se fût nuancée des sept couleurs
de l'arc-en-ciel, si la lune eût éclairé l'horizon dans cette
belle nuit de printemps.

Le Nana, Balao Rao et Kâlagani étaient arrivés. Au brusque détour
du défilé, qui fait un coude en cet endroit, se creusait la vallée
enrichie par ces chefs-d'oeuvre de l'architecture bouddhique. Là,
sur les murailles de ces temples, ornés à profusion de colonnes,
de rosaces, d'arabesques, de vérandahs, peuplés de figures
colossales d'animaux aux formes fantastiques, creusés de sombres
cellules qu'habitaient autrefois les prêtres, gardiens de ces
demeures sacrées, l'artiste peut encore admirer quelques fresques
que l'on dirait peintes d'hier, et qui représentent des cérémonies
royales, des processions religieuses, des batailles où figurent
toutes les armes de l'époque, telles qu'elles furent dans ce
splendide pays de l'Inde, aux premiers temps de l'ère chrétienne.

Nana Sahib connaissait tous les secrets de ces mystérieuses
hypogées. Plus d'une fois, ses compagnons et lui, trop pressés par
les troupes royales, y avaient trouvé refuge aux mauvais jours de
l'insurrection. Les galeries souterraines qui les reliaient, les
plus étroits tunnels ménagés dans le massif quartzeux, les sinueux
conduits croisés sous tous les angles, les mille ramifications de
ce labyrinthe, dont l'enchevêtrement eût lassé les plus patients,
tout cela lui était familier. Il ne pouvait s'y perdre, même quand
une torche n'éclairait pas leurs sombres profondeurs.

Le Nana, au milieu de cette nuit obscure, en homme sûr de ce qu'il
fait, alla droit à l'une des excavations les moins importantes du
groupe. L'ouverture en était obstruée par un rideau d'arbustes
épais et un amas de grosses pierres qu'un éboulement ancien
semblait avoir jetées là, entre les broussailles du sol et les
plantes lapidaires de la roche.

Un simple grattement de son ongle sur la paroi suffit au nabab
pour signaler sa présence à l'orifice de l'excavation.

Deux ou trois têtes d'Indous apparurent aussitôt entre les
interstices des branches, puis dix, puis vingt autres, et bientôt
des corps, se faufilant entre les pierres comme des serpents,
formèrent un groupe d'une quarantaine d'hommes bien armés.

«En route!» dit Nana Sahib.

Et sans demander une explication, sans savoir où il les
conduisait, ces fidèles compagnons du nabab le suivirent, prêts à
se faire tuer sur un signe de lui. Ils étaient à pied, mais leurs
jambes pouvaient lutter de vitesse avec celles d'un cheval.

La petite troupe s'enfonça à travers le défilé qui côtoyait
l'abîme, en remontant vers le nord, et contourna la croupe de la
montagne. Une heure après, elle avait atteint la route du
Kandeish, qui va se perdre dans les passes des monts Sautpourra.

L'embranchement que jette le railway de Bombay à Allahabad sur
Nagpore, et la voie principale elle-même, qui court vers le nord-est,
furent dépassés au point du jour.

À ce moment, le train de Calcutta filait à toute vitesse, jetant
sa vapeur blanche aux superbes banians de la route, et ses
hennissements aux fauves effarés des jungles.

Le nabab avait arrêté son cheval, et, d'une voix forte, la main
tendue vers le train qui fuyait:

«Va, s'écria-t-il, va dire au vice-roi de l'Inde que Nana Sahib
est toujours vivant, et que ce railway, oeuvre maudite de leurs
mains, il le noiera dans le sang des envahisseurs!»


CHAPITRE V
Le Géant d'Acier.

Je ne sais pas de plus complète stupéfaction que celle dont les
passants arrêtés sur la grande route de Calcutta à Chandernagor,
hommes, femmes, enfants, Indous aussi bien qu'Anglais, donnaient
des marques non équivoques dans la matinée du 6 mai. Franchement,
un profond sentiment de surprise était bien naturel.

En effet, au lever du soleil, de l'un des derniers faubourgs de la
capitale de l'Inde, entre deux épaisses haies de curieux, sortait
un étrange équipage,--si toutefois ce nom peut s'appliquer à
l'appareil étonnant qui remontait la rive de l'Hougly.

En tête, et comme unique moteur du convoi, un éléphant
gigantesque, haut de vingt pieds, long de trente, large à
proportion, s'avançait tranquillement et mystérieusement. Sa
trompe était à demi recourbée, comme une énorme corne d'abondance,
la pointe en l'air. Ses défenses, toutes dorées, se dressaient
hors de son énorme mâchoire, semblables à deux faux menaçantes.
Sur son corps d'un vert sombre, bizarrement tacheté, se
développait une riche draperie de couleurs voyantes, rehaussée de
filigranes d'argent et d'or, que bordait une frange de gros glands
à torsades. Son dos supportait une sorte de tourelle très ornée,
couronnée d'un dôme arrondi à la mode indienne, et dont les parois
étaient pourvues de gros verres lenticulaires, semblables aux
hublots d'une cabine de navire.

Ce que traînait cet éléphant, c'était un train composé de deux
énormes chars, ou plutôt deux véritables maisons, sortes de
bungalows roulants, montés chacun sur quatre roues sculptées aux
moyeux, aux raies et aux jantes. Ces roues, dont on ne voyait que
le segment inférieur se mouvaient dans des tambours qui cachaient
à demi le soubassement de ces énormes appareils de locomotion. Une
passerelle articulée, se prêtant aux caprices des tournants,
reliait la première voiture à la seconde.

Comment un seul éléphant, si fort qu'il fût, pouvait-il traîner
ces deux massives constructions, sans aucun effort apparent? Il le
faisait, cependant, l'étonnant animal! Ses larges pattes se
relevaient et s'abaissaient automatiquement avec une régularité
toute mécanique, et il passait immédiatement du pas au trot, sans
que ni la voix ni la main d'un «mahout» se fissent voir ou
entendre.

Voilà ce dont les curieux devaient tout d'abord s'étonner, s'ils
se tenaient à quelque distance. Mais s'ils s'approchaient du
colosse, voici ce qu'ils découvraient, et leur surprise faisait
alors place à l'admiration.

En effet, l'oreille était frappée, avant tout, par une sorte de
mugissement cadencé, très semblable au cri particulier de ces
géants de la faune indienne. De plus, à petits intervalles, il
s'échappait de la trompe dressée vers le ciel un vif tourbillon de
vapeur.

Et cependant, c'était bien là un éléphant! Sa peau rugueuse, d'un
vert noirâtre, recouvrait, à n'en pas douter, une de ces ossatures
puissantes dont la nature a gratifié le roi des pachydermes! Ses
yeux brillaient de l'éclat de la vie! Ses membres étaient doués de
mouvement!

Oui! Mais si quelque curieux se fût hasardé à poser sa main sur
l'énorme animal, tout se fût expliqué. Ce n'était qu'un
merveilleux trompe-l'oeil, une imitation surprenante, ayant toutes
les apparences de la vie, même de près.

En effet, cet éléphant était en tôle d'acier, et toute une
locomotive routière se cachait dans ses flancs.

Quant au train, au «Steam-House», pour employer la qualification
qui lui convient, c'était l'habitation roulante promise par
l'ingénieur.

Le premier char, ou plutôt la première maison, servait
d'habitation au colonel Munro, au capitaine Hod, à Banks et à moi.

La seconde logeait le sergent Mac Neil et les gens formant le
personnel de l'expédition.

Banks avait tenu sa promesse, le colonel Munro avait tenu la
sienne, et voilà pourquoi, dans cette matinée du 6 mai, nous
étions partis en cet extraordinaire équipage, afin de visiter les
régions septentrionales de la péninsule indienne.

Mais à quoi bon cet éléphant artificiel? Pourquoi cette fantaisie,
en désaccord avec l'esprit si pratique des Anglais? Jamais
jusqu'alors on n'avait imaginé de donner à une locomotive,
destinée à circuler, soit sur le macadam des grandes routes ou sur
les rails des voies ferrées, la forme d'un quadrupède quelconque!

Il faut bien l'avouer, la première fois que nous fûmes admis à
voir cette surprenante machine, il y eut un ébahissement général.
Les pourquoi et les comment tombèrent dru sur notre ami Banks.
C'était d'après ses plans et sous sa direction que cette
locomotive routière avait été construite. Qui donc avait pu lui
donner l'idée bizarre de la dissimuler entre les parois d'acier
d'un éléphant mécanique?

«Mes amis, se contenta de répondre très sérieusement Banks,
connaissez-vous le rajah de Bouthan?

--Je le connais, répondit le capitaine Hod, où plutôt je le
connaissais, car il est mort depuis trois mois.

--Eh bien, avant de mourir, répondit l'ingénieur, le rajah de
Bouthan était non seulement vivant, mais il vivait autrement qu'un
autre. Il aimait tous les fastes, en quelque genre que ce fût. Il
ne se refusait rien,--je dis rien de ce qui avait pu une fois
lui passer par la tête. Son cerveau s'usait à imaginer
l'impossible, et, si elle n'eût été inépuisable, sa bourse se fût
épuisée à le réaliser en toutes choses. Il était riche comme les
nababs d'autrefois. Les lakhs de roupies abondaient dans ses
caisses. S'il se donnait jamais quelque mal, ce n'était que pour
dépenser ses écus d'une façon un peu moins banale que ses
confrères en millions. Or, un jour, il lui vint une idée, qui
bientôt l'obséda au point de ne plus le laisser dormir, une idée
dont Salomon eût été fier, et qu'il aurait certainement réalisée,
s'il eût connu la vapeur: c'était de voyager d'une façon
absolument nouvelle jusqu'à lui, et d'avoir un équipage comme
personne n'en aurait jamais pu rêver. Il me connaissait, il me fit
venir à sa cour, il me dessina lui-même le plan de son appareil de
locomotion. Ah! si vous croyez, mes amis, que j'éclatai de rire à
la proposition du rajah, vous vous trompez! Je compris
parfaitement que cette grandiose idée avait dû naturellement
prendre naissance dans le cerveau d'un souverain indou, et je
n'eus plus qu'un désir, la réaliser au plus tôt, dans des
conditions qui pussent satisfaire mon poétique client et moi-même.
Un ingénieur sérieux n'a pas tous les jours l'occasion d'aborder
le fantastique, et d'ajouter un animal de sa façon à la faune de
l'Apocalypse ou aux créations des _Mille et une Nuits_. En somme,
la fantaisie du rajah était réalisable. Vous savez tout ce que
l'on fait, ce que l'on peut faire, ce que l'on fera en mécanique.
Je me mis donc à l'oeuvre, et, dans cette enveloppe de tôle
d'acier qui figure un éléphant, je parvins à enfermer la
chaudière, le mécanisme et le tender d'une locomotive routière
avec tous ses accessoires. La trompe articulée, qui peut au besoin
se lever et s'abattre, me servit de cheminée; un excentrique me
permit d'atteler les jambes de mon animal aux roues de l'appareil;
je disposai ses yeux comme les lentilles d'un phare, de manière à
projeter deux jets de lumière électrique, et l'éléphant artificiel
fut achevé. Mais la création n'avait pas été spontanée. J'avais
trouvé plus d'une difficulté à vaincre, qui ne s'était pas résolue
du premier coup. Ce moteur,--joujou immense si vous voulez,--
me coûta pas mal de veilles, si bien que mon rajah, qui ne se
tenait pas d'impatience et passait le meilleur de sa vie dans mes
ateliers, mourut avant que le dernier coup de marteau de
l'ajusteur eût permis à son éléphant de prendre sa course à
travers champs. L'infortuné n'avait pas eu le temps d'essayer sa
maison roulante! Mais ses héritiers, moins fantasques que lui,
considérèrent cet appareil avec terreur et superstition, comme
l'oeuvre d'un fou. Ils n'eurent donc rien de plus pressé que de
s'en défaire à vil prix, et, ma foi, je rachetai le tout pour le
compte du colonel. Vous savez maintenant, mes amis, comment et
pourquoi nous seuls au monde, j'en réponds, nous avons à notre
disposition un éléphant à vapeur de la force de quatre-vingts
chevaux, pour ne pas dire de quatre-vingts éléphants de trois
cents kilogrammètres!

--Bravo! Banks, bravo! s'écria le capitaine Hod. Un maître
ingénieur qui est pardessus le marché un artiste, un poète en fer
et en acier, c'est l'oiseau rare entre tous!

--Le rajah mort, répondit Banks, et son équipage racheté, je n'ai
pas eu le courage de détruire mon éléphant et de restituer à la
locomotive sa forme ordinaire!

--Et vous avez mille fois bien fait! répliqua le capitaine. Il
est superbe, notre éléphant, superbe! Et quel effet nous ferons
avec ce gigantesque animal, lorsqu'il nous promènera au milieu des
plaines et à travers les jungles de l'Indoustan! C'est une idée de
rajah! Eh bien, cette idée, nous la mettrons à profit, n'est-ce
pas, mon colonel?»

Le colonel Munro avait presque souri. C'était l'équivalent d'une
approbation complète, donnée par lui aux paroles du capitaine. Le
voyage fut donc résolu, et voilà comment un éléphant d'acier, un
animal unique en son genre, un Léviathan artificiel, en fut réduit
à traîner la demeure roulante de quatre Anglais, au lieu de
promener dans toute sa pompe l'un des plus opulents rajahs de la
péninsule indienne.

Comment est disposée cette locomotive routière, à laquelle Banks
avait ingénieusement apporté tous les perfectionnements de la
science moderne? Le voici:

Entre les quatre roues s'allonge l'ensemble du mécanisme,
cylindres, bielles, tiroirs, pompe d'alimentation, excentriques,
que recouvre le corps de la chaudière. Cette chaudière tubulaire,
sans retour de flammes, offre soixante mètres carrés de surface de
chauffe. Elle est entièrement contenue dans la partie antérieure
du corps de l'éléphant de tôle, dont la partie postérieure
recouvre le tender, destiné à porter l'eau et le combustible. La
chaudière et le tender, tous deux montés sur le même truk, sont
séparés par un intervalle, laissé libre pour le service du
chauffeur. Le mécanicien, lui, se tient dans la tourelle,
construite à l'épreuve de la balle, qui surmonte le corps de
l'animal, et dans laquelle, en cas de sérieuse attaque, tout notre
monde pourra chercher refuge. Sous les yeux du mécanicien se
trouvent les soupapes de sûreté et le manomètre indiquant la
tension du fluide; sous sa main, le régulateur et le levier qui
lui servent, l'un à régler l'introduction de la vapeur, l'autre à
manoeuvrer les tiroirs, et par conséquent à provoquer la marche
avant ou arrière de l'appareil. De cette tourelle, à travers
d'épais verres lenticulaires, disposés ad hoc dans d'étroites
embrasures, il peut observer la route qui se développe devant ses
yeux, et une pédale lui permet, en modifiant l'angle des roues
antérieures, d'en suivre les courbes, quelles qu'elles soient.

Des ressorts, du meilleur acier, fixés aux essieux, supportent la
chaudière et le tender, de manière à amortir les secousses causées
par les inégalités du sol. Quant aux roues, d'une solidité à toute
épreuve, elles sont rayées à leurs jantes, afin de pouvoir mordre
le terrain, ce qui les empêche de «patiner».

Ainsi que nous l'a dit Banks, la force nominale de la machine est
de quatre-vingts chevaux, mais on peut en obtenir cent cinquante
effectifs, sans crainte de provoquer aucune explosion. Cette
machine, combinée suivant les principes du «système Field», est à
double cylindre, avec détente variable. Une boîte hermétiquement
close enveloppe tout le mécanisme, de manière à le soustraire à la
poussière des routes, qui en altérerait rapidement les organes.
Son extrême perfectionnement consiste surtout en ceci: c'est
qu'elle dépense peu et produit beaucoup. En effet, jamais la
dépense moyenne, comparée à l'effet utilisé, n'a été si bien
ménagée, que l'on chauffe au charbon ou que l'on chauffe au bois,
car les grilles du foyer sont propres à brûler toutes sortes de
combustible. Quant à la vitesse normale de cette locomotive
routière, l'ingénieur l'estime à vingt-cinq kilomètres à l'heure,
mais, sur un terrain propice, elle pourra en atteindre quarante.
Les roues, je l'ai dit, ne sont pas exposées à patiner, non
seulement par l'effet de cette morsure que leurs jantes font au
sol, mais aussi parce que la suspension de l'appareil sur des
ressorts de premier choix est parfaitement établie et répartit
également le poids que les cahots tendent à inégaliser. En outre,
ces roues peuvent être aisément commandées par des freins
atmosphériques, provoquant, soit un serrage progressif, soit un
calage instantané, qui produit un arrêt presque subit.

Quant à la facilité qu'a cette machine de gravir les pentes, elle
est remarquable. Banks, en effet, a obtenu les plus heureux
résultats, en tenant compte du poids et de la puissance propulsive
exercée sur chacun des pistons de sa locomotive. Aussi, peut-elle
aisément franchir des pentes de dix à douze centimètres par mètre,
--ce qui est considérable.

D'ailleurs, les routes que les Anglais ont établies dans l'Inde,
et dont le réseau comporte un développement de plusieurs milliers
de milles, sont magnifiques. Elles doivent se prêter excellemment
à ce genre de locomotion. Pour ne parler que du Great Trunk Road,
qui traverse la péninsule, il s'étend sur un espace ininterrompu
de douze cents milles, soit près de deux mille kilomètres.

Et maintenant, parlons de ce Steam-House que l'éléphant artificiel
traînait après lui.

Ce que Banks avait racheté des héritiers du nabab pour le compte
du colonel Munro, ce n'était pas uniquement la locomotive
routière, c'était aussi le train qu'elle remorquait. On ne
s'étonnera pas que le rajah de Bouthan l'eût fait construire à sa
fantaisie et suivant la mode indoue. Je l'ai déjà appelé un
bungalow roulant; il mérite ce nom, et, en vérité, les deux chars
qui le composent sont tout simplement une merveille de
l'architecture du pays.

Que l'on se figure deux espèces de pagodes sans minarets, avec
leurs toits à double faîtage, arrondis en dômes ventrus,
l'encorbellement de leurs fenêtres que supportent des pilastres
sculptés, leur ornementation en découpages multicolores de bois
précieux, leurs contours que dessinent gracieusement des courbes
élégantes, les vérandahs si richement disposées, qui les terminent
à l'avant et à l'arrière. Oui! deux pagodes que l'on croirait
détachées de la colline sainte de Sonnaghur, et qui, reliées l'une
à l'autre, à la remorque de cet éléphant d'acier, allaient courir
les grandes routes!

Et ce qu'il faut ajouter, car cela complète bien ce prodigieux
appareil de locomotion, c'est qu'il peut flotter. En effet, la
partie inférieure du corps de l'éléphant, qui contient chaudière
et machine, forme bateaux de tôle légère, dont une heureuse
disposition de boîtes à air assure la flottabilité. Un cours d'eau
se présente-t-il, l'éléphant s'y lance, le train suit, et les
pattes de l'animal, mues par les bielles, entraînent tout Steam-House.
Avantage inappréciable dans cette vaste contrée de l'Inde,
où abondent des fleuves dont les ponts sont encore à construire.

Tel était donc ce train, unique en son genre, et tel l'avait voulu
le capricieux rajah de Bouthan.

Mais si Banks avait respecté cette fantaisie qui donnait au moteur
la forme d'un éléphant, et aux voitures l'apparence de pagodes, il
avait cru devoir aménager l'intérieur au goût anglais, en
l'appropriant pour un voyage de longue durée. C'était très réussi.

Steam-House, ai-je dit, se composait de deux chars, qui,
intérieurement, ne mesuraient pas moins de six mètres de largeur.
Ils dépassaient, par conséquent, les essieux des roues, qui n'en
avaient que cinq. Suspendus sur des ressorts très longs et d'une
extrême flexibilité, les cahots leur étaient aussi peu sensibles
que les plus faibles secousses sur une voie de fer bien établie.

Le premier char avait une longueur de quinze mètres. À l'avant,
son élégante vérandah, portée sur de légers pilastres, abritait un
large balcon, sur lequel une dizaine de personnes pouvaient se
tenir à l'aise. Deux fenêtres et une porte s'ouvraient sur le
salon, éclairé en outre par deux fenêtres latérales. Ce salon,
meublé d'une table et d'une bibliothèque, garni de divans moelleux
dans toute sa largeur, était artistement décoré et tendu de riches
étoffes. Un épais tapis de Smyrne en cachait le parquet. Des
«tattis», sortes d'écrans de vétiver, disposés devant les
fenêtres, et sans cesse arrosés d'eau parfumée, entretenaient une
agréable fraîcheur, aussi bien dans le salon que dans les cabines
qui servaient de chambres. Au plafond pendait une «punka», qu'une
courroie de transmission agitait automatiquement pendant la marche
du train, ou que le bras d'un serviteur mettait en mouvement
pendant les haltes. Ne fallait-il pas parer par tous les moyens
possibles aux excès d'une température qui, durant certains mois de
l'année, s'élève à l'ombre au-dessus de quarante-cinq degrés
centigrades?

À l'arrière du salon, une seconde porte, en bois précieux, faisant
face à la porte de la vérandah, s'ouvrait sur la salle à manger,
éclairée, non seulement par les fenêtres latérales, mais aussi par
un plafond en verre dépoli. Autour de la table qui en occupait le
milieu, huit convives pouvaient prendre place. Nous n'étions que
quatre: c'est assez dire que nous serions à l'aise. Buffets et
crédences, chargés de tout ce luxe d'argenterie, de verreries et
de porcelaines qu'exige le confort anglais, meublaient cette salle
à manger. Il va de soi que tous les objets fragiles, à demi
engagés dans des entailles spéciales, ainsi que cela se fait à
bord des navires, étaient à l'abri des chocs, même sur les plus
mauvaises routes, si notre train était jamais forcé de s'y
aventurer.

La porte, à l'arrière de la salle à manger, donnait accès sur un
couloir, qui aboutissait à un balcon postérieur, également
recouvert d'une seconde vérandah. Le long de ce couloir étaient
aménagées quatre chambres, éclairées latéralement, contenant un
lit, une toilette, une armoire, un divan, et disposées comme les
cabines des plus riches paquebots transatlantiques. La première de
ces chambres, à gauche, était occupée par le colonel Munro; la
seconde, à droite, par l'ingénieur Banks. La chambre du capitaine
Hod faisait suite, à droite, à celle de l'ingénieur; la mienne, à
gauche, à celle du colonel Munro.

Le second char, long de douze mètres, possédait, comme le premier,
un balcon à vérandah, qui s'ouvrait sur une large cuisine,
flanquée latéralement de deux offices, et munie de tout son
matériel. Cette cuisine communiquait avec un couloir qui s'évasait
en quadrilatère dans sa partie centrale, et formait pour le
personnel de l'expédition une seconde salle à manger, éclairée par
une claire-voie du plafond. Aux quatre angles, étaient disposées
quatre cabines, occupées par le sergent Mac Neil, le mécanicien,
le chauffeur et l'ordonnance du colonel Munro; puis, à l'arrière,
deux autres cabines, l'une destinée au cuisinier, l'autre au
brosseur du capitaine Hod; plus, d'autres chambres, servant
d'armurerie, de glacière, de compartiment de bagages, etc., et
s'ouvrant sur le balcon à vérandah de l'arrière.

On le voit, Banks avait intelligemment et confortablement disposé
les deux habitations roulantes de Steam-House. Elles pouvaient
être chauffées, pendant l'hiver, au moyen d'un appareil dont l'air
chaud, fourni par la machine, circulait à travers les chambres,
sans compter deux petites cheminées, installées dans le salon et
la salle à manger. Nous étions donc en mesure de braver les
rigueurs de la saison froide, même sur les premières pentes des
montagnes du Thibet.

L'importante question des provisions n'avait pas été négligée, on
le pense bien, et nous emportions, en conserves de choix, de quoi
nourrir pendant un an tout le personnel de l'expédition. Ce dont
nous avions le plus abondamment, c'étaient des boîtes de viandes
conservées des meilleures marques, principalement du boeuf bouilli
et du boeuf en daube, et des pâtés de ces «mourghis», ou poulets,
dont la consommation est si considérable dans toute la péninsule
indienne.

Le lait ne devait pas, non plus, nous manquer pour le déjeuner du
matin, qui précède le déjeuner sérieux, ni le bouillon pour le
«tiffin», qui précède le dîner du soir, grâce aux préparations
nouvelles qui permettent de les transporter au loin à l'état
concentré.

Après avoir été soumis à l'évaporation, de manière à prendre une
consistance pâteuse, le lait est enfermé dans des boîtes
hermétiquement closes, d'une contenance de quatre cent cinquante
grammes, qui peuvent fournir trois litres de liquide, en les
aditionnant d'un quintuple poids d'eau. Dans ces conditions, il
est identique par sa composition au lait normal et de bonne
qualité. Même résultat pour le bouillon, qui, après avoir été
conservé par des moyens analogues et réduit en tablettes, donne
par dissolution d'excellents potages.

Quant à la glace, d'un emploi si utile sous ces chaudes latitudes,
il nous était facile de la produire, en peu d'instants, au moyen
de ces appareils Carré, qui provoquent l'abaissement de la
température par l'évaporation du gaz ammoniac liquéfié. Un des
compartiments d'arrière était même disposé comme une glacière, et
soit par l'évaporation de l'ammoniaque, soit par la volatilisation
de l'éther méthylique, le produit de nos chasses pouvait être
indéfiniment conservé, grâce à l'application des procédés dus à un
Français, mon compatriote Ch. Tellier. C'était là, on en
conviendra, une ressource précieuse, qui devait mettre à notre
disposition, en toutes circonstances, des aliments de la meilleure
qualité.

En ce qui concerne les boissons, la cave en était bien fournie.
Vins de France, bières diverses, eau-de-vie, arak, occupaient des
places spéciales et en quantité suffisante pour les premiers
besoins.

Il faut remarquer, d'ailleurs, que notre itinéraire ne devait pas
nous écarter sensiblement des provinces habitées de la péninsule.
L'Inde n'est pas un désert, il s'en faut. À la condition de ne
point ménager les roupies, il est aisé de s'y procurer, non
seulement le nécessaire, mais aussi le superflu. Peut-être,
lorsque nous hivernerions dans les régions septentrionales, à la
base de l'Himalaya, serions-nous réduits à nos seules ressources.
Dans ce cas encore, il serait facile de faire face à toutes les
exigences d'une existence confortable. L'esprit pratique de notre
ami Banks avait tout prévu, et l'on pouvait se reposer sur lui du
soin de nous ravitailler en route.

En somme, voici quel est l'itinéraire de ce voyage,--itinéraire
qui fut arrêté en principe, sauf les quelques modifications que
des circonstances imprévues pouvaient y apporter:

Partir de Calcutta en suivant la vallée du Gange jusqu'à
Allahabad, s'élever à travers le royaume d'Oude de manière à
gagner les premières rampes du Thibet, camper pendant quelques
mois, tantôt en un endroit, tantôt en un autre, en donnant au
capitaine Hod toute facilité pour organiser ses chasses, puis
redescendre jusqu'à Bombay.

C'était près de neuf cents lieues à faire. Mais notre maison et
tout son personnel voyageaient avec nous. Dans ces conditions, qui
se refuserait à faire plusieurs fois le tour du monde?


CHAPITRE VI
Premières étapes.

Le 6 mai, dès l'aube, j'avais quitté l'hôtel Spencer, l'un des
meilleurs de Calcutta, où je demeurais depuis mon arrivée dans la
capitale de l'Inde. Cette grande cité n'avait plus maintenant de
secrets pour moi. Promenades du matin, à pied, pendant les
premières heures du jour; promenades du soir, en voiture, dans le
Strand, jusqu'à l'esplanade du fort William, au milieu des
splendides équipages des Européens qui croisent assez
dédaigneusement les non moins splendides voitures des gros et gras
babous indigènes; excursions à travers ces curieuses rues
marchandes, qui portent très justement le nom de bazars; visites
aux champs d'incinération des morts, sur les bords du Gange, aux
jardins botaniques du naturaliste Hooker, à «madame Kâli»,
l'horrible femme à quatre bras, cette farouche déesse de la mort,
qui se cache dans un petit temple de l'un de ces faubourgs, dans
lesquels se côtoient la civilisation moderne et la barbarie
native, c'était fait. Contempler le palais du vice-roi, qui
s'élève précisément en face de l'hôtel Spencer; admirer le curieux
palais de Chowringhi Road et le Town-Hall, consacré à la mémoire
des grands hommes de notre époque; étudier en détail
l'intéressante mosquée d'Hougly; courir le port, encombré des plus
beaux bâtiments de commerce de la marine anglaise; dire enfin
adieu aux arghilas, adjudants ou philosophes,--ces oiseaux ont
tant de noms!--qui sont chargés de nettoyer les rues et de tenir
la ville dans un parfait état de salubrité, cela était fait aussi,
et je n'avais plus qu'à partir.

Donc, ce matin-là, un palki-ghari, sorte de mauvaise voiture à
deux chevaux et à quatre roues,--indigne de figurer parmi les
confortables produits de la carrosserie anglaise,--vint me
prendre sur la place du Gouvernement et m'eut bientôt déposé à la
porte du bungalow du colonel Munro.

À cent pas en dehors du faubourg, notre train nous attendait. Il
n'y avait plus qu'à emménager,--c'est le mot.

Il va sans dire que nos bagages avaient été préalablement déposés
dans leur compartiment spécial. Nous n'emportions d'ailleurs que
le nécessaire. Seulement, en fait d'armes, le capitaine Hod
n'avait pas pensé que l'indispensable pût comprendre moins de
quatre carabines Enfield, à balles explosibles, quatre fusils de
chasse, deux canardières, sans compter un certain nombre de fusils
et de revolvers,--de quoi armer tout notre monde. Cet attirail
menaçait plus les fauves que le simple gibier comestible, mais on
n'eût pas fait entendre raison à ce sujet au Nemrod de
l'expédition.

Il était enchanté d'ailleurs, le capitaine Hod! Le plaisir
d'arracher son colonel à la solitude de sa retraite, la joie de
partir pour les provinces septentrionales de l'Inde dans un
équipage sans pareil, la perspective d'exercices ultra-cynégétiques
et d'excursions dans les régions himalayennes, tout cela
l'animait, le surexcitait, se manifestait par d'interminables
interjections et des poignées de main à vous briser les os.

L'heure du départ avait sonné. La chaudière était en pression, la
machine prête à fonctionner. Le mécanicien se tenait à son poste,
la main sur le régulateur. Le coup de sifflet réglementaire fut
lancé.

«En route! s'écria le capitaine Hod, en agitant son chapeau, Géant
d'Acier, en route!»

Le Géant d'Acier, ce nom que notre enthousiaste ami venait de
donner au merveilleux moteur de notre train, il le méritait bien,
et ce nom lui resta.

Un mot sur le personnel de l'expédition, qui occupait la seconde
maison roulante:

Le mécanicien Storr, un Anglais, appartenait à la Compagnie du
«Great Southern of India», qu'il avait quittée depuis quelques
mois seulement. Banks, qui le connaissait et le savait fort
capable, l'avait fait entrer au service du colonel Munro. C'était
un homme de quarante ans, ouvrier habile, très entendu aux choses
de son métier, et qui devait nous rendre de grands services.

Le chauffeur s'appelait Kâlouth. Il était de cette classe
d'Indous, si recherchés par les Compagnies de chemins de fer, qui
peuvent impunément supporter cette chaleur tropicale des Indes,
doublée de la chaleur de leur chaudière. Il en est de même des
Arabes auxquels les Compagnies de transports maritimes confient le
service des chaufferies pendant la traversée de la mer Rouge. Ces
braves gens se contentent tout au plus de bouillir, là où des
Européens rôtiraient en quelques instants. Bon choix également.

L'ordonnance du colonel Munro était un Indou âgé de trente-cinq
ans, Gourgkah de race, nommé Goûmi. Il appartenait à ce régiment
qui, pour faire acte de bonne discipline, accepta l'usage des
nouvelles munitions, dont l'emploi fut l'occasion première ou tout
au moins le prétexte de la révolte des Cipayes. Petit, leste, bien
découplé, d'un dévouement à toute épreuve, il portait encore
l'uniforme noir de la brigade des «rifles», auquel il tenait comme
à sa propre peau.

Le sergent Mac Neil et Goûmi étaient, de corps et d'âme, les deux
fidèles du colonel Munro.

Après s'être battus à ses côtés dans toutes les guerres de l'Inde,
après l'avoir aidé dans ses infructueuses tentatives pour
retrouver Nana Sahib, ils l'avaient suivi dans sa retraite et ne
devaient jamais le quitter.

Si Goûmi était l'ordonnance du colonel, Fox,--un Anglais pur
sang, très gai, très communicatif,--était le brosseur du
capitaine Hod, et non moins enragé chasseur que lui. Ce brave
garçon n'eût pas changé cette situation sociale pour une autre,
quelle qu'elle fût. Sa finesse le rendait digne du nom qu'il
portait: Fox! Renard! mais un renard qui en était à son
trente-septième tigre,--trois de moins que son capitaine. Il
comptait bien, d'ailleurs, ne pas en rester là.

Il faut citer encore, pour compléter le personnel de l'expédition,
notre cuisinier nègre, qui régnait à la partie antérieure de la
seconde maison entre les deux offices. Français d'origine, ayant
déjà rôti et fricassé sous toutes les latitudes, «monsieur
Parazard»,--c'était son nom,--s'imaginait remplir, non un
vulgaire métier, mais une fonction de haute importance. Il
pontifiait, véritablement, lorsque sa main se promenait d'un
fourneau à l'autre, distribuant, avec la précision d'un chimiste,
le poivre, le sel et autres condiments qui relevaient ses
préparations savantes. En somme, comme monsieur Parazard était
habile et propre, on lui pardonnait volontiers cette vanité
culinaire.

Ainsi donc, sir Edward Munro, Banks, le capitaine Hod et moi,
d'une part, Mac Neil, Storr, Kâlouth, Goûmi, Fox et monsieur
Parazard, de l'autre,--en tout dix personnes,--telle était
l'expédition qu'emportait vers le nord de la péninsule le Géant
d'Acier avec son train de deux maisons roulantes. N'oublions pas
les deux chiens Phann et Black, dont le capitaine n'en était plus
à apprécier les qualités dans ses chasses au gibier de poil et de
plume.

Le Bengale est peut-être, sinon la plus curieuse, du moins la plus
riche des présidences de l'Indoustan. Ce n'est évidemment pas le
pays proprement dit des rajahs, qui embrasse plus spécialement le
centre de ce vaste royaume; mais cette province s'étend sur un
territoire très peuplé, qui peut être considéré comme le vrai pays
des Indous. Elle se développe, au nord, jusqu'aux infranchissables
frontières de l'Himalaya, et notre itinéraire allait nous
permettre de la couper obliquement.

Après discussion au sujet des premières étapes, nous nous étions
tous ralliés à ce projet: remonter pendant quelques lieues
l'Hougly, celui des bras du Gange qui arrose Calcutta, laisser sur
la droite la ville française de Chandernagor, de là suivre la
ligne du chemin de fer jusqu'à Burdwan, puis prendre de biais à
travers le Béhar, de manière à retrouver le Gange à Bénarès.

«Mes amis, avait dit le colonel Munro, je vous abandonne
absolument la direction du voyage... Décidez sans moi. Tout ce que
vous ferez sera bien fait.

--Mon cher Munro, répondit Banks, il convient, cependant, que tu
donnes ton avis...

--Non, Banks, reprit le colonel, je t'appartiens, et n'ai
vraiment pas de préférence à visiter une province plutôt qu'une
autre. Une seule question, cependant: lorsque vous aurez atteint
Bénarès, quelle direction comptez-vous suivre?

--La direction du nord! s'écria impétueusement le capitaine Hod,
la route qui remonte directement jusqu'aux premières rampes de
l'Himalaya à travers le royaume d'Oude!

--Eh bien, mes amis, à ce moment... répondit le colonel Munro,
peut-être vous demanderai-je de... Mais nous en parlerons
lorsqu'il sera temps. Jusque-là, allez comme bon vous semble!»

Cette réponse de sir Edward Munro ne laissa pas de m'étonner
quelque peu. Quelle était donc sa pensée? N'avait-il consenti à
entreprendre ce voyage qu'avec l'idée que le hasard le servirait
peut-être mieux que sa volonté n'avait pu le faire? Se disait-il
que si Nana Sahib n'était pas mort, il parviendrait peut-être à le
retrouver dans le nord de l'Inde? Avait-il enfin conservé quelque
espérance de pouvoir se venger encore? Pour moi, j'avais comme un
pressentiment que quelque arrière-pensée guidait le colonel Munro,
et il me sembla que le sergent Mac Neil devait être dans le secret
de son maître.

Pendant les premières heures de cette matinée, nous avions pris
place dans le salon de Steam-House. La porte et les deux fenêtres
de la vérandah étaient ouvertes, et la punka, en agitant l'air,
rendait la température plus supportable.

Le Géant d'Acier était maintenu au pas par le régulateur de Storr.
Une petite lieue à l'heure, c'était tout ce que lui demandaient,
pour le moment, des voyageurs soucieux de voir le pays qu'ils
traversaient.

Au sortir des faubourgs de Calcutta, nous avions été suivis par un
certain nombre d'Européens, qu'émerveillait notre équipage, et par
une foule d'Indous qui le considéraient avec une sorte
d'admiration mêlée de crainte. Cette foule s'était peu à peu
éclaircie, mais nous n'échappions pas à l'ébahissement des
passants qui prodiguaient leurs «wahs! wahs!» admiratifs. Il va
sans dire que toutes ces interjections étaient moins pour les deux
superbes chars que pour le gigantesque éléphant qui les traînait
en vomissant des tourbillons de vapeur.

À dix heures, la table fut dressée dans la salle à manger, et
moins secoués, certainement, que nous ne l'eussions été dans le
compartiment d'un wagon-salon de première classe, nous fîmes
honneur au déjeuner de monsieur Parazard.

La route que suivait notre train côtoyait alors la rive gauche de
l'Hougly, le plus occidental de ces nombreux bras du Gange, dont
l'ensemble comprend l'inextricable réseau du delta des
Sunderbunds. Toute cette partie du territoire est de formation
alluvionnaire.

«Ce que vous voyez là, mon cher Maucler, me dit Banks, c'est une
conquête du fleuve sacré sur le golfe non moins sacré du Bengale.
Affaire de temps. Il n'y a peut-être pas une parcelle de cette
terre qui ne soit venue des frontières de l'Himalaya, transportée
par le courant du Gange. Le fleuve a peu à peu égrené la montagne
pour en composer le sol de cette province, où il s'est ménagé un
lit...

--Qu'il abandonne souvent pour un autre! ajouta le capitaine Hod.
Ah! c'est un capricieux, un fantasque, un lunatique, que ce Gange!
On bâtit une ville sur ses bords, et, quelques siècles plus tard,
la ville est au milieu d'une plaine, ses quais sont à sec, le
fleuve a changé sa direction et son embouchure! Ainsi Rajmahal,
ainsi Gaur, toutes les deux, autrefois, baignées par l'infidèle
cours d'eau, et qui maintenant meurent de soif au milieu des
rizières desséchées de la plaine!

--Eh! répondis-je, ne peut-on craindre que pareil sort ne soit
réservé à Calcutta?

--Qui sait?

--Bon! ne sommes-nous pas là! répliqua Banks. Ce n'est qu'une
question de digues! Si cela est nécessaire, les ingénieurs sauront
bien contenir les débordements de ce Gange! On lui mettra la
camisole de force!

--Heureusement pour vous, mon cher Banks, répondis-je, les Indous
ne vous entendent pas parler ainsi de leur fleuve sacré! Ils ne
vous le pardonneraient pas!

--En effet, répondit Banks, le Gange, c'est un fils de Dieu, s'il
n'est Dieu lui-même, et rien de ce qu'il fait n'est mal à leurs
yeux!

--Pas même les fièvres, le choléra, la peste qu'il entretient à
l'état endémique! s'écria le capitaine Hod. Il est vrai que les
tigres et les crocodiles, qui fourmillent dans les Sunderbunds, ne
s'en portent pas plus mal. Au contraire! On dirait, vraiment, que
l'air empesté convient à ces animaux-là comme l'air pur d'un
sanitarium aux Anglo-Indiens pendant la saison chaude. Ah! ces
carnassiers!--Fox? dit Hod en se retournant vers son brosseur,
qui desservait la table.

--Mon capitaine? répondit Fox.

--N'est-ce pas là que tu as tué ton trente-septième?

--Oui, mon capitaine, à deux milles de Port-Canning, répondit
Fox. C'était un soir...

--Il suffit, Fox! reprit le capitaine en achevant un grand verre
de grog, je connais l'histoire du trente-septième. Celle du
trente-huitième m'intéresserait davantage!

--Le trente-huitième n'est pas encore tué, mon capitaine!

--Tu le tueras, Fox, comme je tuerai, moi, mon quarante et
unième!» Dans les conversations du capitaine Hod et de son
brosseur, le mot «tigre», on le voit, n'était jamais prononcé.
C'était inutile. Les deux chasseurs se comprenaient.

Cependant, à mesure que nous avancions, l'Hougly, qui est large de
près d'un kilomètre devant Calcutta, resserrait peu à peu son lit.
En amont de la ville, ce sont d'assez basses rives que celles qui
contiennent son cours. Là, trop souvent, s'engouffrent de
formidables cyclones, qui étendent leurs désastres sur toute la
province. Quartiers entièrement détruits, centaines de maisons
écrasées les unes contre les autres, immenses plantations
dévastées, milliers de cadavres jonchant la cité et la campagne,
telles sont les ruines que ces irrésistibles météores laissent
après eux, et dont le cyclone de 1864 a été l'un des plus
terribles exemples.

On sait que le climat de l'Inde comprend trois saisons: la saison
pluvieuse, la saison froide, la saison chaude. Cette dernière est
la plus courte, mais c'est aussi la plus pénible à passer. Mars,
avril et mai sont trois mois particulièrement redoutables. Entre
tous, mai est le plus chaud. À cette époque, affronter le soleil,
pendant certaines heures de la journée, c'est risquer sa vie,--
du moins pour les Européens. Il n'est pas rare, en effet, que,
même à l'ombre, la colonne thermométrique s'élève à cent six
degrés Fahrenheit (environ 41° centigrades).

«Les hommes, dit M. de Valbezen, soufflent alors comme des chevaux
cornards, et, pendant la guerre de répression, officiers et
soldats étaient obligés de recourir aux douches sur la tête afin
de prévenir les congestions.»

Toutefois, grâce à la marche de Steam-House, à l'agitation de la
couche d'air provoquée par les battements de la punka, à
l'atmosphère humide qui circulait à travers les écrans de vétiver
fréquemment arrosés, nous ne souffrions pas trop de la chaleur.
D'ailleurs, la saison des pluies, qui dure depuis le mois de juin
jusqu'au mois d'octobre, n'était pas éloignée, et il était à
craindre qu'elle fût plus désagréable que la saison chaude. Après
tout, dans les conditions où s'opérait notre voyage, nous n'avions
rien de grave à redouter.

Vers une heure de l'après-midi, après une délicieuse promenade au
petit pas, qui s'était faite sans sortir de notre maison, nous
sommes arrivés à Chandernagor.

J'avais déjà visité ce coin de territoire,--le seul qui reste à
la France dans toute la présidence du Bengale. Cette ville,
abritée par le drapeau tricolore et qui n'a pas le droit
d'entretenir plus de quinze soldats pour sa garde personnelle,
cette ancienne rivale de Calcutta pendant les luttes du XVIIIe
siècle, est aujourd'hui bien déchue, sans industrie, sans
commerce, ses bazars abandonnés, son fort vide. Peut-être
Chandernagor aurait-elle repris quelque vitalité, si le railway
d'Allahabad eût traversé ou tout au moins longé ses murs; mais,
devant les exigences du gouvernement français, la compagnie
anglaise a dû faire obliquer sa voie, de manière à contourner
notre territoire, et Chandernagor a perdu là l'unique occasion de
retrouver quelque importance commerciale.

Notre train n'entra donc pas dans la ville. Il s'arrêta à trois
milles, sur la route, à l'entrée d'un bois de lataniers. Lorsque
le campement eut été organisé, on aurait dit un commencement de
village qui venait se fonder en cet endroit. Mais le village était
mobile, et, dès le lendemain, 7 mai, il reprenait sa marche
interrompue, après une nuit calme, passée dans nos confortables
cabines.

Pendant cette halte, Banks avait fait renouveler le combustible.
Bien que la machine eût peu consommé, il tenait à ce que le tender
portât toujours sa pleine charge, c'est-à-dire, en eau, en bois ou
en charbon, de quoi marcher pendant soixante heures.

Cette règle, le capitaine Hod et son fidèle Fox ne manquaient pas
de l'appliquer à eux-mêmes, et leur foyer intérieur,--je veux
dire leur estomac, qui offrait une grande surface de chauffe,--
était toujours muni de ce combustible azoté, indispensable pour
faire marcher bien et longtemps la machine humaine.

Cette fois, l'étape devait être plus longue. Nous allions voyager
deux jours, nous reposer deux nuits, de manière à atteindre
Burdwan et à visiter cette ville pendant la journée du 9.

À six heures du matin, Storr donnait un coup de sifflet aigu,
purgeait ses cylindres, et le Géant d'Acier prenait une allure un
peu plus rapide que la veille.

Pendant quelques heures, nous avions côtoyé la voie ferrée, qui,
par Burdwan, va rejoindre à Rajmahal la vallée du Gange, qu'elle
suit alors jusqu'au delà de Bénarès. Le train de Calcutta vint à
passer, à grande vitesse. Il semblait nous défier par les
exclamations admiratives des voyageurs. Nous ne répondîmes pas à
leur défi. Ils pouvaient aller plus rapidement que nous, mais plus
confortablement, non!

Le pays qui fut traversé pendant ces deux jours était
invariablement plat et, par cela même, assez monotone. Ça et là se
balançaient quelques flexibles cocotiers, dont les derniers
échantillons allaient rester en arrière, au delà de Burdwan. Ces
arbres, qui appartiennent à la grande famille des palmiers, sont
amis des côtes et aiment à retrouver quelques molécules d'air
marin dans l'atmosphère qu'ils respirent. Aussi, en dehors d'une
zone assez étroite qui confine au littoral, ne les rencontre-t-on
plus, et il est inutile de les chercher dans l'Inde centrale. Mais
la flore de l'intérieur n'en est pas moins intéressante et variée.

De chaque côté de la route, ce n'était, à proprement parler, qu'un
immense échiquier de rizières, qui se dessinait à perte de vue. Le
sol était divisé en quadrilatères, endigués comme les marais
salants ou les parcs aux huîtres d'un littoral. Mais la couleur
verte dominait, et la récolte promettait d'être belle sur cet
humide et chaud territoire, dont les buées indiquaient la
prodigieuse fertilité.

Le lendemain soir, à l'heure dite, avec une exactitude qu'un
express eût enviée, la machine donnait son dernier coup de vapeur
et s'arrêtait aux portes de Burdwan.

Administrativement, cette cité est le chef-lieu d'un district
anglais, mais le district appartient en propre à un maharajah, qui
ne paye pas moins de dix millions d'impôts au gouvernement. La
ville est, en grande partie, composée de maisons basses, que
séparent de belles allées d'arbres, cocotiers et aréquipiers. Ces
allées étaient assez larges pour livrer passage à notre train.
Nous allâmes donc camper en un endroit charmant, plein d'ombre et
de fraîcheur. Ce soir-là, la capitale du maharajah compta un petit
quartier de plus. C'était notre hameau portatif, notre village de
deux maisons, et nous ne l'aurions pas changé pour tout le
quartier où s'élève le splendide palais d'architecture anglo-indienne
du souverain de Burdwan.

Notre éléphant, on le pense, produisit là son effet accoutumé,
c'est-à-dire une sorte de terreur admirative chez tous ces
Bengalis, qui accouraient de toutes parts, tête nue, les cheveux
coupés à la Titus, et ayant pour unique vêtement, les hommes un
pagne autour des reins, les femmes un sari blanc qui les
enveloppait de la tête aux pieds.

«Je n'ai qu'une crainte! dit le capitaine Hod, c'est que le
maharajah ne veuille acheter notre Géant d'Acier, et qu'il en
offre une telle somme, que nous soyons obligés de le vendre à Sa
Hautesse!

--Jamais! s'écria Banks. Je lui fabriquerai un autre éléphant,
quand il le voudra, et si puissant qu'il pourra tramer sa capitale
tout entière d'un bout de ses États à l'autre! Mais le nôtre, nous
ne le vendrons à aucun prix, n'est-ce pas, Munro?

--À aucun prix!» répondit le colonel du ton d'un homme que
l'offre d'un million n'aurait pu séduire.

D'ailleurs, l'achat de notre colosse n'eut pas lieu d'être
discuté. Le maharajah n'était point à Burdwan. La seule visite que
nous reçûmes fut celle de son «kâmdar», sorte de secrétaire
intime, qui vint examiner notre équipage. Cela fait, ce personnage
nous offrit,--ce qui fut accepté volontiers,--d'explorer les
jardins du palais, plantés des plus beaux échantillons de la
végétation tropicale, arrosés d'eaux vives qui se distribuent en
étangs ou courent en ruisseaux, de visiter le parc, orné de
kiosques fantaisistes du plus charmant effet, tapissé de pelouses
verdoyantes, peuplé de chevreuils, de cerfs, de daims,
d'éléphants, représentants de la faune domestique, et de tigres,
de lions, de panthères, d'ours, représentants de la faune sauvage,
logés dans des ménageries superbes.

«Des tigres en cage comme des oiseaux, mon capitaine! s'écria Fox.
Si cela ne fait pas pitié!

--Oui, Fox! répondit le capitaine. Si on les consultait, ces
honnêtes fauves, ils aimeraient mieux rôder librement dans les
jungles... même à portée d'une carabine à balle explosive!

--Ah! comme je comprends cela, mon capitaine!» répondit le
brosseur, en laissant échapper un soupir.

Le lendemain, 10 mai, nous quittions Burdwan. Steam-House, bien
approvisionné, franchissait la voie ferrée sur un passage à
niveau, et se dirigeait directement vers Ramghur, ville située à
soixante-quinze lieues environ de Calcutta.

Cet itinéraire, il est vrai, laissait sur notre droite
l'importante ville de Mourchedabad, qui n'est curieuse ni dans sa
partie indienne, ni dans sa partie anglaise; Monghir, une sorte de
Birmingham de l'Indoustan, perchée sur un promontoire qui domine
le cours du fleuve sacré; Patna, la capitale de ce royaume du
Béhar que nous allions traverser obliquement, riche centre de
commerce pour l'opium, et qui tend à disparaître sous
l'envahissement des plantes grimpantes, dont sa flore foisonne.
Mais nous avions mieux à faire: c'était de suivre une direction
plus méridionale, à deux degrés au-dessous de la vallée du Gange.

Pendant cette partie du voyage, le Géant d'Acier fut un peu plus
poussé et soutint un léger trot, qui nous permit d'apprécier
l'excellente installation de nos maisons suspendues. La route
était belle, d'ailleurs, et se prêtait à l'épreuve. Les
carnassiers s'effrayaient ils au passage du gigantesque éléphant,
vomissant fumée et vapeur, cela est possible! En tout cas, au
grand étonnement du capitaine Hod, nous n'en voyions aucun au
milieu des jungles de ce territoire. Au surplus, c'était à travers
les régions septentrionales de l'Inde, non dans les provinces du
Bengale, qu'il comptait satisfaire ses instincts de chasseur, et
il ne songeait pas encore à se plaindre.

Le 15 mai, nous étions près de Ramghur, à cinquante lieues environ
de Burdwan. La moyenne de la vitesse avait été d'une quinzaine de
lieues par douze heures, pas davantage.

Trois jours après, le 18, le train s'arrêtait, cent kilomètres
plus loin, près de la petite ville de Chittra.

Aucun incident, n'avait marqué cette première période du voyage.
Les journées étaient chaudes, mais combien la sieste était facile
à l'abri des vérandahs! Nous y passions les heures les plus
ardentes dans un farniente délicieux.

Le soir venu, Storr et Kâlouth, sous les yeux de Banks,
s'occupaient de nettoyer la chaudière et de visiter la machine.

Pendant ce temps, le capitaine Hod et moi, accompagnés de Fox, de
Goûmi et des deux chiens d'arrêt, nous allions chasser aux
environs du campement. Ce n'était encore que le petit gibier de
poil et de plume; mais si le capitaine en faisait fi comme
chasseur, il n'en faisait pas fi comme gourmet, et le lendemain, à
son extrême contentement comme à la grande satisfaction de
monsieur Parazard, le menu du repas comptait quelques pièces
savoureuses, qui économisaient nos conserves.

Quelquefois, Goûmi et Fox restaient pour faire l'office de
bûcherons et de porteurs d'eau. Ne fallait-il pas réapprovisionner
le tender pour la journée du lendemain? Aussi, autant que
possible, Banks choisissait-il les lieux de halte sur les bords
d'un ruisseau, à proximité de quelque bois. Tout ce ravitaillement
indispensable s'opérait sous la direction de l'ingénieur, qui ne
négligeait aucun détail.

Puis, lorsque tout était terminé, nous allumions nos cigares,--
d'excellents «cherouts» de Manille,--et nous fumions en causant
de ce pays que Hod et Banks connaissaient à fond. Quant au
capitaine, dédaignant le vulgaire cigare, il aspirait de ses
vigoureux poumons, à travers un tuyau long de vingt pieds, la
fumée aromatisée d'un «houkah», soigneusement bourré par la main
de son brosseur.

Notre plus grand désir eût été que le colonel Munro nous suivît
pendant ces rapides excursions aux abords du campement.
Invariablement, nous le lui proposions au moment de partir, mais,
invariablement aussi, il déclinait notre offre et restait avec le
sergent Mac Neil. Tous deux, alors, se promenaient sur la route,
allant et venant pendant une centaine de pas. Ils parlaient peu,
mais ils semblaient s'entendre à merveille, et n'avaient plus
besoin d'échanger des paroles pour échanger des pensées. Ils
étaient l'un et l'autre entièrement absorbés dans ces funestes
souvenirs que rien ne pouvait effacer. Qui sait même si ces
souvenirs ne se ravivaient pas, à mesure que sir Edward Munro et
le sergent se rapprochaient du théâtre de la sanglante
insurrection!

Évidemment, quelque idée fixe, que nous ne connaîtrons que plus
tard, et non le simple désir de ne pas se séparer de nous, avait
engagé le colonel Munro à se joindre à cette expédition dans le
nord de l'Inde. Je dois dire que Banks et le capitaine Hod
partageaient ma manière de voir à cet égard. Aussi, tous trois,
non sans une certaine inquiétude pour l'avenir, nous nous
demandions si cet éléphant d'acier, en courant à travers les
plaines de la péninsule, n'entraînait pas tout un drame avec lui.


CHAPITRE VII
Les pèlerins du Phalgou.

Le Behar formait autrefois l'empire de Magadha. C'était une sorte
de territoire sacré, au temps des Bouddhistes, et il est encore
couvert de temples et de monastères. Mais, depuis bien des
siècles, les brahmanes ont succédé aux prêtres de Bouddha. Ils se
sont emparés des «viharas», ils les exploitent, ils vivent des
produits du culte; les fidèles leur arrivent de toutes parts; ils
font concurrence aux eaux sacrées du Gange, aux pèlerinages de
Bénarès, aux cérémonies de Jaggernaut; enfin, on peut dire que la
contrée leur appartient.

Riche pays, avec ses immenses rizières d'un vert émeraude et ses
vastes plantations de pavots, avec ses nombreuses bourgades,
perdues dans la verdure, ombragées de palmiers, de manguiers, de
dattiers, de taras, sur lesquels la nature a jeté, comme un filet,
un inextricable réseau de lianes. Les routes que suit Steam-House
forment autant de berceaux touffus, dont un sol humide entretient
la fraîcheur. Nous avançons, la carte sous les yeux, sans jamais
craindre de nous égarer. Les hennissements de notre éléphant se
mêlent aux assourdissants concerts de la gent ailée et aux
discordantes criailleries des tribus simiesques. Sa fumée enroule
d'épaisses volutes aux phénix champêtres, aux bananiers, dont les
fruits dorés se détachent comme des étoiles au milieu de légers
nuages. Sur son passage se lèvent des volées de ces frêles oiseaux
de riz, qui confondent leur plumage blanc avec les blanches
spirales de la vapeur. Ça et là, des groupes de banians, des
bouquets de pamplemousses, des carrés de «dalhs», espèces de pois
arborescents que supporte une tige haute d'un mètre, se détachent
en vigueur, et servent de repoussoirs aux paysages des arrière-plans.

Mais quelle chaleur! À peine un peu d'air humide se propage-t-il à
travers les nattes de vétiver de nos fenêtres! Les «hot winds»,--
les vents chauds,--qui se sont chargés de calorique en
caressant la surface des longues plaines de l'ouest, couvrent la
campagne de leur haleine embrasée. Il est temps que la mousson de
juin vienne modifier l'état atmosphérique. Nul ne pourrait
supporter les atteintes de ce soleil de feu, sans être menacé de
quelque suffocation mortelle.

Aussi, la campagne est-elle déserte. Les «raïots» eux-mêmes,
quoique bien aguerris à ces jets de rayons embrasés, ne pourraient
se livrer aux travaux de culture. La route ombreuse est seule
praticable, et encore à la condition de la parcourir à l'abri de
notre bungalow roulant. Il faut que le chauffeur Kâlouth soit, je
ne dirai pas de platine, car du platine fondrait, mais de carbone
pur, pour ne pas entrer en fusion devant la grille ardente de sa
chaudière. Non! le brave Indou résiste. Il s'est fait comme une
seconde nature réfractaire, à vivre sur la plate-forme des
locomotives, en courant les railways de l'Inde centrale!

Le thermomètre, suspendu aux parois de la salle à manger, a marqué
cent six degrés Fahrenheit (41°11 centig.) dans la journée du 19
mai. Ce soir-là, nous n'avons pu faire notre hygiénique promenade
de l'»hawakana». Ce mot signifie proprement «manger de l'air»,
c'est-à-dire qu'après les étouffements produits par une journée
tropicale, on va respirer un peu de l'air tiède et pur du soir.
Cette fois, c'est l'atmosphère qui nous aurait dévorés.

«Monsieur Maucler, me dit le sergent Mac Neil, cela me rappelle
les derniers jours de mars, pendant lesquels sir Hugh Rose, avec
une batterie de deux pièces seulement, essayait de faire brèche à
l'enceinte de Jansi. Il y avait seize jours que nous avions passé
la Betwa, et, depuis seize jours, les chevaux n'avaient pas été
une seule fois débridés. Nous nous battions entre d'énormes
murailles de granit, autant dire entre les parois de briques d'un
haut fourneau. Dans nos rangs passaient des «chitsis» qui
portaient de l'eau dans leurs outres, et, tandis que nous faisions
le coup de feu, ils nous la versaient sur la tête, sans quoi nous
serions tombés foudroyés. Tenez! Je me souviens! J'étais épuisé.
Mon crâne éclatait. J'allais tomber... Le colonel Munro me voit,
et, arrachant l'outre des mains d'un chitsi, il la verse sur
moi... et c'était la dernière que les porteurs avaient pu se
procurer!... Cela ne s'oublie pas, voyez-vous! Non! goutte de sang
pour goutte d'eau! Alors même que j'aurais donné tout le mien pour
mon colonel, je serais encore son débiteur!

--Sergent Mac Neil, demandai-je, ne trouvez-vous pas que, depuis
notre départ, le colonel Munro a l'air plus préoccupé que
d'habitude? Il semble que chaque jour...

--Oui, monsieur, répondit Mac Neil, qui m'interrompit assez
vivement, mais cela n'est que trop naturel! Mon colonel se
rapproche de Lucknow, de Cawnpore, là où Nana Sahib a fait
massacrer... Ah! je ne puis parler de cela sans que le sang ne me
monte à la tête! Peut-être eût-il mieux valu modifier l'itinéraire
de ce voyage, et ne pas traverser les provinces que la révolte a
dévastées! Nous sommes encore trop près de ces terribles
événements pour que le souvenir s'en soit affaibli!

--Pourquoi ne pas changer notre route! dis-je alors. Si vous le
voulez, Mac Neil, je vais en parler à Banks, au capitaine Hod...

--Il est trop tard, répondit le sergent. J'ai lieu de penser,
d'ailleurs, que mon colonel tient à revoir, une dernière fois
peut-être, le théâtre de cette guerre horrible, qu'il veut aller
là où lady Munro a trouvé la mort, et quelle mort!

--Si vous le pensez, Mac Neil, répondis-je, mieux vaut laisser
faire le colonel Munro, et ne rien changer à nos projets. C'est
souvent une consolation et comme un adoucissement à la douleur que
d'aller pleurer sur la tombe de ceux qui nous sont chers...

--Sur la tombe, oui! s'écria Mac Neil. Mais est-ce donc une
tombe, ce puits de Cawnpore, où tant de victimes ont été
précipitées pêle-mêle! Est-ce là un monument funéraire qui nous
rappelle ceux que de pieuses mains entretiennent dans nos
cimetières d'Écosse, au milieu des fleurs, sous l'ombre des beaux
arbres, avec un nom, un seul, le nom de celui qui n'est plus! Ah!
monsieur, je crains que la douleur de mon colonel ne soit
épouvantable! Mais, je vous le répète, il est trop tard maintenant
pour le détourner de ce chemin. Qui sait s'il ne refuserait pas
dès lors de nous suivre! Oui! laissons aller les choses, et que
Dieu nous conduise!»

Évidemment, Mac Neil, en parlant ainsi, savait à quoi s'en tenir
sur les projets de sir Edward Munro. Mais me disait-il bien tout
et n'était-ce que le projet de revoir Cawnpore qui avait décidé le
colonel à quitter Calcutta? Quoi qu'il en soit, c'était maintenant
comme un aimant qui l'attirait vers le théâtre où s'était fait le
dénouement de ce funeste drame!... Il fallait laisser faire!

J'eus alors la pensée de demander au sergent s'il avait renoncé,
lui, pour son propre compte, à toute idée de vengeance, en un mot
s'il croyait que Nana Sahib fût mort.

«Non, me répondit nettement Mac Neil. Bien que je n'aie aucun
indice sur lequel je puisse fonder mon opinion, je ne crois pas,
je ne peux pas croire que Nana Sahib ait pu mourir sans avoir été
puni de tant de crimes! Non! Et, cependant, je ne sais rien, je
n'ai rien appris!... C'est comme un instinct qui me pousse!... Ah!
monsieur! se faire un but d'une vengeance légitime, ce serait
quelque chose dans la vie! Fasse le ciel que mes pressentiments ne
me trompent pas, et un jour...»

Le sergent n'acheva pas... Son geste indiqua ce que sa bouche
n'avait pas voulu dire. Le serviteur était à l'unisson du maître!

Lorsque je rapportai le sens de cette conversation à Banks et au
capitaine Hod, tous deux furent d'accord que l'itinéraire ne
devait et ne pouvait être modifié. D'ailleurs, il n'avait jamais
été question de passer par Cawnpore, et, le Gange une fois franchi
à Bénarès, nous devions nous élever directement dans le nord, en
traversant la partie orientale des royaumes de l'Oude et du
Rohilkhande. Quoi que pût penser Mac Neil, il n'était pas certain
que sir Edward Munro voulût revoir Lucknow ou Cawnpore, qui lui
rappelleraient tant d'horribles souvenirs; mais enfin, s'il le
voulait, on ne le contrarierait pas sur ce point.

Quant à Nana Sahib? sa notoriété était telle, que si la notice qui
signalait sa réapparition dans la présidence de Bombay avait dit
la vérité, nous aurions dû en entendre parler de nouveau. Mais, à
notre départ de Calcutta, il n'était déjà plus question du nabab,
et les renseignements recueillis sur notre route donnaient à
penser que l'autorité avait été induite en erreur.

En tout cas, si, par impossible, il y avait là quelque chose de
vrai, si le colonel Munro avait un dessein secret, il pouvait
paraître étonnant que Banks, son plus intime ami, n'en fût pas le
confident, de préférence au sergent Mac Neil. Mais cela tenait
sans doute, ainsi que le dit Banks, à ce qu'il eût tout fait pour
empêcher le colonel de se lancer dans de périlleuses et inutiles
recherches, tandis que le sergent devait l'y pousser!

Le 19 mai, vers midi, nous avions dépassé la bourgade de Chittra.
Steam-House se trouvait maintenant à quatre cent cinquante
kilomètres de son point de départ.

Le lendemain, 20 mai, à la nuit tombante, le Géant d'Acier
arrivait, après une journée torride, aux environs de Gaya. La
halte se fit sur le bord d'une rivière sacrée, le Phalgou, qui est
bien connue des pèlerins. Les deux maisons s'établirent sur une
jolie berge, ombragée de beaux arbres, à deux milles à peu près de
la ville.

Notre intention était de passer trente-six heures en cet endroit,
c'est-à-dire deux nuits et un jour, car le lieu était très curieux
à visiter, ainsi que je l'ai dit plus haut.

Le lendemain, dès quatre heures du matin, afin d'éviter les
chaleurs de midi, Banks, le capitaine Hod et moi, après avoir pris
congé du colonel Munro, nous nous dirigions vers Gaya.

On affirme que cent cinquante mille dévots affluent annuellement
dans ce centre des établissements brahmaniques. En effet, aux
approches de la ville, les chemins étaient envahis par un très
grand nombre d'hommes, de femmes, de vieillards, d'enfants. Tout
ce monde s'en allait processionnellement à travers la campagne,
ayant bravé les mille fatigues d'un long pèlerinage, pour
accomplir ses devoirs religieux.

Banks avait déjà visité ce territoire du Behar à l'époque où il
faisait les études d'un chemin de fer, qui n'est pas encore en
cours d'exécution. Il connaissait donc le pays, et nous ne
pouvions avoir un meilleur guide. Il avait d'ailleurs obligé le
capitaine Hod à laisser au campement tout son attirail de
chasseur. Donc, nulle crainte que notre Nemrod nous abandonnât en
route.

Un peu avant d'arriver à la ville, à laquelle on peut justement
donner le nom de Cité sainte, Banks nous fit arrêter devant un
arbre sacré, autour duquel des pèlerins de tout âge et de tout
sexe se tenaient dans la posture de l'adoration.

Cet arbre était un «pîpal», au tronc énorme; mais, bien que la
plupart de ses branches fussent déjà tombées de vieillesse, il ne
devait pas compter plus de deux à trois cents ans d'existence.
C'est ce que devait constater M. Louis Rousselet, deux ans plus
tard, pendant son intéressant voyage à travers l'Inde des Rajahs.

Arbre Boddhi, tel était, en religion, le nom de ce dernier
représentant de la génération de pîpals sacrés, qui ombragèrent
cette place même, pendant une longue série de siècles, et dont le
premier fut planté cinq cents ans avant l'ère chrétienne. Il est
probable que, pour les fanatiques prosternés à ses pieds, c'était
l'arbre même que Bouddha consacra en ce lieu. Il se dresse
maintenant sur une terrasse en ruines, tout près d'un temple de
briques, dont l'origine est évidemment très ancienne.

La présence de trois Européens, au milieu de ces milliers
d'Indous, ne fut pas vue d'un très bon oeil. On ne nous dit rien,
cependant, mais nous ne pûmes arriver jusqu'à la terrasse ni
pénétrer dans les ruines du temple. Du reste, les pèlerins les
encombraient, et il eût été difficile de se frayer un chemin parmi
eux.

«S'il y avait eu là quelque brahmane, dit Banks, notre visite
aurait été plus complète, et nous eussions peut-être pu visiter
l'édifice jusque dans ses profondeurs.

--Comment! répondis-je, un prêtre eût été moins sévère que ses
propres fidèles?

--Mon cher Maucler, répondit Banks, il n'y a pas de sévérité qui
tienne devant l'offre de quelques roupies. Après tout, il faut
bien que les brahmanes vivent!

--Je n'en vois pas la nécessité, répondit le capitaine Hod, qui
avait le tort de ne pas professer pour les Indous, leurs moeurs,
leurs préjugés, leurs coutumes et les objets de leur vénération,
la tolérance que ses compatriotes leur accordent très justement.

Pour le moment, l'Inde n'était pour lui qu'un vaste territoire de
«chasses réservées», et, à la population des villes ou des
campagnes, il préférait incontestablement les féroces carnassiers
des jungles.

Après une station convenable au pied de l'arbre sacré, Banks nous
conduisit sur la route dans la direction de Gaya. À mesure que
nous approchions de la ville sainte, la foule des pèlerins
s'accroissait. Bientôt, dans une éclaircie de verdure, Gaya nous
apparut sur la cime du rocher qu'elle couronne de ses
constructions pittoresques.

Ce qui attire surtout l'attention des touristes en cet endroit,
c'est le temple de Vishnou. Il est de construction moderne,
puisqu'il a été rebâti, voilà quelques années seulement, par la
reine d'Holcar. La grande curiosité de ce temple, ce sont les
empreintes laissées par Vishnou en personne, lorsqu'il daigna
descendre sur la terre pour lutter avec le démon Maya. La lutte
entre un dieu et un diable ne pouvait être longtemps douteuse. Le
démon succomba, et un bloc de pierre, visible dans l'enceinte même
de Vishnou-Pad, témoigne, par les profondes empreintes des pieds
de son adversaire, que ce diable avait affaire à forte partie.

Je dis «un bloc de pierre visible», et je me hâte d'ajouter
«visible pour les Indous seulement». En effet, aucun Européen
n'est admis à contempler ces divins vestiges. Peut-être, pour bien
les distinguer sur la pierre miraculeuse, faut-il une foi robuste,
qui ne se rencontre plus chez les croyants des contrées
occidentales. Cette fois, quoiqu'il en eût, Banks en fut pour
l'offre de ses roupies. Aucun prêtre ne voulut accepter ce qui eût
été le prix d'un sacrilège. La somme ne fut-elle pas à la hauteur
d'une conscience de brahmane, je n'oserais décider ce point.
Toujours est-il que nous ne pûmes pénétrer dans le temple, et j'en
suis encore à savoir quelle est la «pointure» de ce doux et beau
jeune homme d'une couleur azurée, vêtu comme un roi des anciens
temps, célèbre par ses dix incarnations, qui représente le
principe conservateur opposé à Siva, le farouche emblème du
principe destructeur, et que les Vaichnavas, adorateurs de
Vishnou, reconnaissent comme le premier des trois cent trente
millions de dieux qui peuplent leur mythologie éminemment
polythéiste.

Mais il n'y avait pas lieu de regretter notre excursion à la ville
sainte, ni au Vishnou-Pad. Dépeindre le pêle-mêle de temples, la
succession de cours, l'agglomération de viharas qu'il nous fallut
contourner ou traverser pour arriver jusqu'à lui, ce serait
impossible. Thésée lui-même, le fil d'Ariane à la main, se serait
perdu dans ce labyrinthe! Nous redescendîmes donc le rocher de
Gaya.

Le capitaine Hod était furieux. Il avait voulu faire un mauvais
parti au brahmane qui nous refusait l'accès du Vishnou-Pad.

«Y pensez-vous, Hod? lui avait dit Banks, en le retenant. Ne
savez-vous pas que les Indous regardent leurs prêtres, les
brahmanes, non seulement comme des êtres d'un sang illustre, mais
aussi comme des êtres d'une origine supérieure?»

Lorsque nous fûmes arrivés à la partie du Phalgou qui baigne le
rocher de Gaya, la prodigieuse agglomération des pèlerins se
développa largement sous nos regards. Là se coudoyaient, dans un
pêle-mêle sans nom, hommes et femmes, vieillards et enfants,
citadins et ruraux, riches babous et pauvres raïots de la plus
infime catégorie, des Vaïchyas, marchands et agriculteurs, des
Kchatryas, fiers guerriers du pays, des Sudras, misérables
artisans de sectes différentes, des parias, qui sont hors la loi,
et dont les yeux souillent les objets qu'ils regardent,--en un
mot, toutes les classes ou toutes les castes de l'Inde, le
Radjoupt vigoureux repoussant du coude le Bengali malingre, les
gens du Pendjab opposés aux mahométans du Scinde. Les uns sont
venus en palanquins, les autres dans des voitures traînées par les
grands boeufs à bosse. Ceux-ci sont étendus près de leurs
chameaux, dont la tête vipérine s'allonge sur le sol, ceux-là ont
fait la route à pied, et il en arrive encore de toutes les parties
de la péninsule. Ça et là se dressent des tentes, ça et là des
charrettes dételées, ça et là des huttes de branches, qui servent
de demeures provisoires à tout ce monde.

«Quelle cohue! dit le capitaine Hod.

--Les eaux du Phalgou ne seront pas agréables à boire au coucher
du soleil! fit observer Banks.

--Et pourquoi? demandai-je.

--Parce que ces eaux sont sacrées, et que toute cette foule
suspecte va s'y baigner, comme les Gangistes le font dans les eaux
du Gange.

--Sommes-nous donc en aval? s'écria Hod, en tendant la main dans
la direction où se trouvait notre campement.

--Non, mon capitaine, rassurez-vous, répondit l'ingénieur, nous
sommes en amont.

--À la bonne heure, Banks! Il ne faut pas qu'on abreuve à cette
source impure notre Géant d'Acier!» Cependant, nous passions au
milieu de ces milliers d'Indous, entassés sur un espace assez
restreint.

L'oreille était tout d'abord frappée d'un bruit discordant de
chaînes et de sonnettes. C'étaient les mendiants qui taisaient
appel à la charité publique.

Là fourmillaient des échantillons variés de cette confrérie
truandière, si considérable dans toute la péninsule indienne. La
plupart étalaient de fausses plaies, comme les Clopin-Trouillefou
du moyen âge. Mais si les mendiants de profession sont de faux
infirmes pour la plupart, il n'en est pas ainsi des fanatiques. En
effet, il eût été difficile de pousser la conviction plus loin.

Des faquirs, des goussaïns étaient là, presque nus, couverts de
cendre; celui-ci, le bras ankylosé par une tension prolongée;
celui-là, la main traversée par les ongles de ses propres doigts.

D'autres s'étaient imposé la condition de mesurer avec leur corps
tout le chemin parcouru depuis leur départ. S'étendant sur le sol,
se relevant, s'étendant encore, ils avaient fait des centaines de
lieues de cette façon, comme s'ils eussent servi de chaîne
d'arpenteur.

Ici, des fidèles, enivrés par le hang,--opium liquide mêlé d'une
infusion de chanvre,--étaient attachés à des branches d'arbres
par des crocs de fer enfoncés dans leurs épaules. Ainsi pendus,
ils tournaient sur eux-mêmes jusqu'à ce que leur chair vînt à
manquer et qu'ils tombassent dans les eaux du Phalgou.

Là, d'autres, en l'honneur de Siva, les jambes percées, la langue
perforée, des flèches les traversant d'outre en outre, faisaient
lécher par des serpents le sang qui coulait de leurs plaies.

Tout ce spectacle ne pouvait être que fort répugnant pour le
regard d'un Européen. Aussi, avais-je hâte de passer, lorsque
Banks, m'arrêtant tout d'un coup:

«L'heure de la prière!» dit-il.

En ce moment, un brahmane parut au milieu de la foule. Il leva la
main droite et la dirigea vers le soleil, que le massif du rocher
de Gaya avait caché jusqu'alors.

Le premier rayon, lancé par l'astre radieux, fut le signal. La
foule, à peu près nue, entra dans les eaux sacrées. Il y eut alors
de simples immersions, comme aux premiers temps du baptême; mais,
je dois le dire, elles ne tardèrent pas à se changer en véritables
parties de pleine eau, dont le caractère religieux était difficile
à saisir. J'ignore si les initiés, en récitant les «slocas» ou
versets, que, pour un prix convenu, leur dictaient les prêtres,
songeaient plus à laver leur corps que leur âme. La vérité est
qu'après avoir pris de l'eau dans le creux de la main, après en
avoir aspergé les quatre points cardinaux, ils s'en jetaient
quelques gouttes au visage, comme des baigneurs qui s'amusent dans
les premières lames d'une grève de bains de mer. Je dois ajouter,
d'ailleurs, qu'ils n'oubliaient pas de s'arracher au moins un
cheveu pour chaque péché qu'ils avaient commis. Combien y en
avait-il là qui eussent mérité de sortir chauves des eaux du
Phalgou!

Et tels étaient les ébats balnéaires de ces fidèles, tantôt
troublant l'eau par leurs subits plongeons, tantôt la battant du
talon comme un nageur émérite, que les alligators effrayés
s'enfuyaient à la rive opposée. Là, d'un oeil glauque fixé sur
toute cette foule bruyante qui envahissait leur domaine, ils
regardaient et restaient en ligne, faisant retentir l'air du
claquement de leurs formidables mâchoires. Les pèlerins,
d'ailleurs, ne s'en souciaient pas plus que de lézards
inoffensifs.

Il était temps de laisser ces singuliers dévots se mettre en état
d'entrer dans le Kaïlas, qui est le paradis de Brahma. Nous
remontâmes donc la rive du Phalgou, afin de rejoindre le
campement.

Le déjeuner nous réunit tous à table, et le reste de la journée,
qui avait été extrêmement chaude, se passa sans incidents. Le
capitaine Hod, vers le soir, alla battre la plaine environnante et
rapporta quelque menu gibier. Pendant ce temps, Storr, Kâlouth et
Goûmi refaisaient la provision d'eau et de combustible, et
chargeaient le foyer. Il était, en effet, question de partir au
petit jour.

À neuf heures du soir, nous avions tous regagné nos chambres. Une
nuit très calme, mais assez obscure, se préparait. D'épais nuages
cachaient les étoiles et alourdissaient l'atmosphère. La chaleur
ne perdait rien de son intensité, même avec le coucher du soleil.

J'eus quelque peine à m'endormir, tant la température était
étouffante. À travers ma fenêtre, que j'avais laissée ouverte, ne
pénétrait qu'un air brûlant, qui me paraissait très impropre au
fonctionnement régulier des poumons.

Minuit arriva, sans que j'eusse trouvé un seul instant de repos.
J'avais pourtant la ferme intention de dormir pendant trois ou
quatre heures avant le départ, mais j'avais aussi le tort de
vouloir commander le sommeil. Le sommeil me fuyait. La volonté n'y
peut rien, au contraire.

Il devait être une heure du matin, environ, lorsque je crus
entendre un sourd murmure, qui se propageait le long des rives du
Phalgou.

L'idée me vint d'abord que, sous l'influence d'une atmosphère très
saturée d'électricité, quelque vent d'orage commençait à se lever
dans l'ouest. Il serait brûlant, sans doute, mais enfin il
déplacerait les couches de l'air, et le rendrait peut-être plus
respirable.

Je me trompais. La ramure des arbres qui abritaient le campement
gardait une absolue immobilité.

Je passai la tête à travers la baie de ma fenêtre, et j'écoutai.
Le murmure lointain se fit encore entendre, mais je ne vis rien.
La nappe du Phalgou était entièrement sombre, sans aucun de ces
reflets tremblotants qu'eut produits une agitation quelconque de
sa surface. Le bruit ne venait ni de l'eau ni de l'air.

Cependant, je n'aperçus rien de suspect. Je me recouchai donc, et,
la fatigue l'emportant, je commençai à m'assoupir. À de certains
intervalles, quelques bouffées de cet inexplicable murmure
m'arrivaient encore, mais je finis par m'endormir tout à fait.

Deux heures après, au moment où les premières blancheurs de l'aube
se glissaient à travers les ténèbres, je fus brusquement réveillé.

On appelait l'ingénieur.

«Monsieur Banks?

--Que me veut-on?

--Venez donc.» J'avais reconnu la voix de Banks et celle du
mécanicien qui venait d'entrer dans le couloir. Je me levai
aussitôt et quittai ma cabine. Banks et Storr étaient déjà sous la
vérandah de l'avant. Le colonel Munro m'y avait précédé, et le
capitaine Hod ne tarda pas à nous rejoindre. «Qu'y a-t-il? demanda
l'ingénieur.

--Regardez, monsieur,» répondit Storr.

Quelques lueurs du jour naissant permettaient d'observer les rives
du Phalgou et une partie de la route qui se développait en avant
sur un espace de plusieurs milles.

Notre surprise fut grande, lorsque nous aperçûmes plusieurs
centaines d'Indous, couchés par groupes, qui encombraient les
berges et le chemin.

«Ce sont nos pèlerins d'hier, dit le capitaine Hod.

--Que font-ils là? demandai-je.

--Ils attendent, sans doute, que le soleil se lève, répondit le
capitaine, afin de se plonger dans les eaux sacrées!

--Non, répondit Banks. Ne peuvent-ils faire leurs ablutions à
Gaya même? S'ils s'ont venus ici, c'est que...

--C'est que notre Géant d'Acier a produit son effet habituel!
s'écria le capitaine Hod. Ils auront su qu'un éléphant
gigantesque, un colosse, comme ils n'en avaient jamais vu, était
dans le voisinage, et ils sont venus l'admirer!

--Pourvu qu'ils s'en tiennent à l'admiration! répondit
l'ingénieur, en secouant la tête.

--Que crains-tu donc, Banks? demanda le colonel Munro.

--Eh! je crains... que ces fanatiques ne barrent le passage et ne
gênent notre marche!

--En tout cas, sois prudent! Avec de tels dévots, on ne saurait
trop prendre de précautions.

--En effet,» répondit Banks. Puis, appelant le chauffeur:
«Kâlouth, demanda-t-il, les feux sont-ils prêts?

--Oui, monsieur.

--Eh bien, allume.

--Oui, allume, Kâlouth! s'écria le capitaine Hod. Chauffe,
Kâlouth, et que notre éléphant crache à la figure de tous ces
pèlerins, son haleine de fumée et de vapeur!»

Il était alors trois heures et demie du matin. Il ne fallait
qu'une demi-heure, au plus, pour que la machine fût en pression.
Les feux furent aussitôt allumés, le bois pétilla dans le foyer,
et une fumée noire s'échappa de la gigantesque trompe de
l'éléphant, dont l'extrémité se perdait dans les branches des
grands arbres.

En ce moment, quelques groupes d'Indous se rapprochèrent. Il se
fit un mouvement général dans la foule. Notre train fut serré de
plus près. Aux premiers rangs de ces pèlerins, on levait les bras
en l'air, on les étendait vers l'éléphant, on se courbait, on
s'agenouillait, on se prosternait jusque dans la poussière.
C'était évidemment de l'adoration, portée au plus haut point.

Nous étions donc là, sous la vérandah, le colonel Munro, le
capitaine Hod et moi, assez inquiets de savoir où s'arrêterait ce
fanatisme. Mac Neil nous avait rejoints et regardait
silencieusement. Quant à Banks, il était allé prendre place avec
Storr dans la tourelle que portait l'énorme animal, et d'où il
pouvait le manoeuvrer à son gré.

À quatre heures, la chaudière ronflait déjà. Ce ronflement sonore
devait être pris par les Indous pour le grondement irrité d'un
éléphant d'un ordre surnaturel. En ce moment, le manomètre
indiquait une pression de cinq atmosphères, et Storr laissait fuir
la vapeur par les soupapes, comme si elle eût transpiré à travers
la peau du gigantesque pachyderme.

«Nous sommes en pression, Munro! cria Banks.

--Va, Banks, répondit le colonel, mais va prudemment et
n'écrasons personne!» Il faisait presque jour alors. La route qui
longe la rive du Phalgou était entièrement occupée par cette foule
de dévots, peu disposée à nous livrer passage. Dans ces
conditions, aller de l'avant et n'écraser personne, ce n'était pas
chose facile. Banks donna deux ou trois coups de sifflet, auxquels
les pèlerins répondirent par des hurlements frénétiques. «Rangez-vous!
Rangez-vous!» cria l'ingénieur, en ordonnant au mécanicien
d'ouvrir un peu le régulateur. Les mugissements de la vapeur, qui
se précipitait dans les cylindres, se firent entendre. La machine
s'ébranla d'un demi-tour de roue. Un puissant jet de fumée blanche
s'échappa de la trompe. La foule s'était un instant écartée. Le
régulateur fut alors ouvert à demi. Les hennissements du Géant
d'Acier s'accrurent, et notre train commença à se mouvoir entre
les rangs pressés des Indous, qui ne semblaient pas vouloir lui
faire place. «Banks, prenez garde!» m'écriai-je tout à coup. En me
penchant en dehors de la vérandah, je venais de voir une douzaine
de ces fanatiques se jeter sur la route, avec la volonté bien
évidente de se faire écraser sous les roues de la lourde machine.
«Attention! attention! Retirez-vous,» disait le colonel Munro, qui
leur faisait signe de se relever.

--Les imbéciles! criait à son tour le capitaine Hod. Ils prennent
notre appareil pour le char de Jaggernaut! Ils veulent se faire
broyer sous les pieds de l'éléphant sacré!»

Sur un signe de Banks, le mécanicien ferma l'introduction de la
vapeur. Les pèlerins, étendus en travers du chemin, paraissaient
décidés à ne point se relever. Autour d'eux, la foule fanatisée
poussait des cris et les encourageait du geste.

La machine s'était arrêtée. Banks ne savait plus que faire et
était très embarrassé. Tout à coup, une idée lui vint. «Nous
allons bien voir!» dit-il. Il ouvrit aussitôt le robinet des
purgeurs des cylindres, et d'intenses jets de vapeur fusèrent au
ras du sol, pendant que l'air retentissait de sifflets stridents.
«Hurrah! hurrah! hurrah! s'écria le capitaine Hod. Cinglez-les,
ami Banks, cinglez-les!» Le moyen était bon. Les fanatiques,
atteints par les jets de vapeur, se relevèrent en poussant des
cris d'échaudés. Se faire écraser, bien! Se faire brûler, non! La
foule recula et le chemin redevint libre. Le régulateur fut alors
ouvert en grand, les roues mordirent profondément le sol. «En
avant! en avant!» cria le capitaine Hod, qui battait des mains et
riait de bon coeur. Et, d'un train plus rapide, le Géant d'Acier,
filant droit sur la route, disparut bientôt aux yeux de la foule
ébahie, comme un animal fantastique, dans un nuage de vapeur.


CHAPITRE VIII
Quelques heures à Bénarès.

La grande route était maintenant ouverte devant Steam-House,--
cette route qui, par Sasserâm, allait nous conduire à la rive
droite du Gange, en face de Bénarès.

Un mille au delà du campement, la machine ralentie prit une allure
plus modérée, soit environ deux lieues et demie à l'heure.
L'intention de Banks était de camper le soir même à vingt-cinq
lieues de Gaya, et de passer tranquillement la nuit aux environs
de la petite ville de Sasserâm.

En général, les routes de l'Inde évitent autant que possible les
cours d'eau, qui nécessitent des ponts, lesquels sont assez
coûteux à établir sur ces terrains de formation alluvionnaire.
Aussi sont-ils encore à construire en beaucoup d'endroits, où il
n'a pas été possible d'empêcher une rivière ou un fleuve de barrer
le chemin. Il est vrai, le bac est là, cet antique et rudimentaire
appareil, qui, pour transporter notre train, eût été insuffisant,
à coup sûr. Fort heureusement, nous pouvions nous en passer.

Précisément, pendant cette journée, il fallut franchir un
important cours d'eau, la Sône. Cette rivière, alimentée au-dessus
de Rhotas par ses affluents du Coput et du Coyle, va se perdre
dans le Gange, à peu près entre Arrah et Dinapore.

Rien ne fut plus aisé que ce passage. L'éléphant se transforma
tout naturellement en moteur marin. Il descendit la berge sur une
pente douce, entra dans le fleuve, se maintint à sa surface, et,
de ses larges pattes battant l'eau comme les aubes d'une roue
motrice, il entraîna doucement le train, qui flottait à sa suite.

Le capitaine Hod ne se tenait pas de joie.

«Une maison roulante! s'écriait-il, une maison qui est à la fois
une voiture et un bateau à vapeur! Il ne lui manque plus que des
ailes pour se transformer en appareil volant et franchir l'espace!

--Cela se fera un jour ou l'autre, ami Hod, répondit sérieusement
l'ingénieur.

--Je le sais bien, ami Banks, répondit non moins sérieusement le
capitaine. Tout se fera! Mais ce qui ne se fera pas, ce sera que
l'existence nous soit rendue dans deux cents ans pour voir ces
merveilles! La vie n'est pas gaie tous les jours, et, cependant,
je consentirais volontiers à vivre dix siècles,--par pure
curiosité!»

Le soir, à douze heures de Gaya, après avoir franchi le magnifique
pont tubulaire qui porte le railway, à quatre-vingts pieds au-dessus
du lit de la Sône, nous campions aux environs de Sasserâm.
Il n'était question que de passer une nuit en cet endroit, pour
refaire le bois et l'eau, et de repartir à l'aube naissante.

Ce programme fut exécuté de tous points, et le lendemain matin, 22
mai, avant ces heures brûlantes que nous réservait l'ardent soleil
de midi, nous avions repris notre route.

Le pays était toujours le même, c'est-à-dire très riche, très
cultivé. Tel il apparaît aux abords de la merveilleuse vallée du
Gange. Je ne parlerai pas des nombreux villages qui se perdent au
milieu des immenses rizières, entre les bouquets de palmiers taras
à l'épais feuillage en voûte, sous l'ombrage des manguiers et
autres arbres de magnifique venue. D'ailleurs nous ne nous
arrêtions pas. Si, parfois, le chemin était barré par quelque
charrette, traînée au pas lent des zébus, deux ou trois coups de
sifflet la faisaient ranger, et notre train passait, au grand
ébahissement des raïots.

Pendant cette journée, j'eus le plaisir charmant de voir bon
nombre de champs de rosés. En effet, nous n'étions pas éloignés de
Ghazipore, grand centre de production de l'eau ou plutôt de
l'essence faite avec ces fleurs.

Je demandai à Banks s'il pouvait me donner quelques renseignements
sur ce produit si recherché, qui paraît être le dernier mot de
l'art en matière de parfumerie.

«Voici des chiffres, cher ami, me répondit Banks, et ils vous
montreront combien cette fabrication est coûteuse. Quarante livres
de rosés sont préalablement soumises à une sorte de distillation
lente sur un feu doux, et le tout donne environ trente livres
d'eau de roses. Cette eau est jetée sur un nouveau paquet de
quarante livres de fleurs, dont on pousse la distillation jusqu'au
moment où le mélange est réduit à vingt livres. On expose ce
mélange, pendant douze heures, à l'air frais de la nuit, et, le
lendemain, on trouve, figée à sa surface, quoi? une once d'huile
odorante. Ainsi donc, de quatre-vingts livres de rosés,--
quantité qui, dit-on, ne contient pas moins de deux cent mille
fleurs,--on n'a retiré finalement qu'une once de liquide. C'est
un véritable massacre! Aussi ne s'étonnera-t-on pas que, même dans
le pays de production, l'essence de roses coûte quarante roupies
ou cent francs l'once.

--Eh! répondît le capitaine Hod, si pour fabriquer une once
d'eau-de-vie, il fallait quatre-vingts livres de raisin, voilà qui
mettrait le grog à un fier prix!»

Pendant cette journée, nous eûmes encore à franchir la Karamnaca,
l'un des affluents du Gange. Les Indous ont fait de cette
innocente rivière une sorte de Styx, sur lequel il ne fait pas
bon, naviguer. Ses bords ne sont pas moins maudits que les bords
du Jourdain ou de la mer Morte. Les cadavres qu'on lui confie,
elle les porte tout droit à l'enfer brahmanique. Je ne discute pas
ces croyances; mais, quant à admettre que l'eau de cette
diabolique rivière soit désagréable au goût et malsaine à
l'estomac, je proteste. Elle est excellente.

Le soir, après avoir traversé un pays très peu accidenté, entre
les immenses champs de pavots et le vaste damier des rizières,
nous campions sur la rive droite du Gange, en face de l'antique
Jérusalem des Indous, la ville sainte de Bénarès.

«Vingt-quatre heures de halte! dit Banks.

--À quelle distance sommes-nous maintenant de Calcutta? demandai-je
à l'ingénieur.

--À trois cent cinquante milles environ, me répondit-il, et vous
avouerez, mon cher ami, que nous ne nous sommes aperçus ni de la
longueur du chemin ni des fatigues de la route!»

Le Gange! Est-il un fleuve dont le nom évoque de plus poétiques
légendes, et ne semble-t-il pas que toute l'Inde se résume en lui?
Est-il au monde une vallée comparable à celle qui, pour diriger
son cours superbe, se développe sur un espace de cinq cents lieues
et ne compte pas moins de cent millions d'habitants? Est-il un
endroit du globe où plus de merveilles aient été entassées depuis
l'apparition des races asiatiques? Qu'aurait donc dit du Gange
Victor Hugo, qui a si fièrement chanté le Danube! Oui! on peut
parler haut, quand on a:

_... comme une mer sa houle,_
_Quand sur le globe on se déroule,_
_Comme un serpent, et quand on roule_
_De l'occident à l'orient!_

Mais le Gange a sa houle, ses cyclones, plus terribles que les
ouragans du fleuve européen! Lui aussi se déroule comme un serpent
dans les plus poétiques contrées du monde! Lui aussi coule de
l'occident à l'orient! Mais ce n'est pas dans un médiocre massif
de collines qu'il va prendre sa source! C'est de la plus haute
chaîne du globe, c'est des montagnes du Thibet qu'il se précipite
en absorbant tous les affluents de sa route! C'est de l'Himalaya
qu'il descend!

Le lendemain, 23 mai, au soleil levant, la large nappe d'eau
miroitait devant nos yeux. Sur le sable blanc, quelques groupes
d'alligators, de grande taille, semblaient boire les premiers
rayons du jour. Ils étaient immobiles, tournés vers l'astre
radieux, comme s'ils eussent été les plus fidèles sectateurs de
Brahma. Mais quelques cadavres, qui passaient en flottant, les
arrachèrent à leur adoration. Ces cadavres que le courant emporte,
on a dit qu'ils flottent sur le dos quand ce sont des hommes, sur
la poitrine quand ce sont des femmes. Je pus constater qu'il n'y a
rien de vrai dans cette observation. Un instant après, les
monstres se jetaient sur cette proie, que leur fournissent
quotidiennement les cours d'eau de la péninsule, et ils
l'entraînaient dans les profondeurs du fleuve.

Le chemin de fer de Calcutta, avant de se bifurquer à Allahabad
pour courir sur Delhi, au nord-ouest, et sur Bombay, au sud-ouest,
suit constamment la rive droite du Gange, dont il économise par sa
rectitude les nombreuses sinuosités. À la station de Mogul-Seraï,
dont nous n'étions éloignés que de quelques milles, un petit
embranchement se détache, qui dessert Bénarès en traversant le
fleuve, et, par la vallée de la Goûmti, va jusqu'à Jaunpore sur un
parcours d'une soixantaine de kilomètres.

Bénarès est donc sur la rive gauche. Mais ce n'était pas en cet
endroit que nous devions franchir le Gange. C'était seulement à
Allahabad. Le Géant d'Acier resta donc au campement qui avait été
choisi la veille au soir, 22 mai. Des gondoles étaient amarrées à
la rive, et prêtes à nous conduire à la ville sainte, que je
désirais visiter avec quelque soin.

Le colonel Munro n'avait rien à apprendre, rien à voir de ces
cités si souvent visitées par lui. Cependant, ce jour-là, il eut
un instant la pensée de nous accompagner; mais, après réflexion,
il se décida à faire une excursion sur les rives du fleuve, en
compagnie du sergent Mac Neil. En effet, tous deux quittèrent
Steam-House, avant même que nous ne fussions partis. Quant au
capitaine Hod, qui avait déjà tenu garnison à Bénarès, son
intention était d'aller voir quelques-uns de ses camarades. Donc,
Banks et moi,--l'ingénieur avait voulu me servir de guide,--
nous fûmes les seuls qu'un sentiment de curiosité allait
entraîner vers la ville.

Lorsque je dis que le capitaine Hod avait tenu garnison à Bénarès,
il faut savoir que les troupes de l'armée royale ne résident pas
habituellement dans les cités indoues. Leurs casernes sont situées
au milieu de «cantonnements», qui, par le fait, deviennent de
véritables villes anglaises. Ainsi à Allahabad, ainsi à Bénarès,
ainsi en d'autres points du territoire, où non seulement les
soldats, mais les fonctionnaires, les négociants, les rentiers, se
groupent de préférence. Chacune de ces grandes cités est donc
double, l'une avec tout le confort de l'Europe moderne, l'autre
ayant conservé les coutumes du pays et les usages indous dans
toute leur couleur locale!

La ville anglaise annexée à Bénarès, c'est Sécrole, dont les
bungalows, les avenues, les églises chrétiennes, sont peu
intéressants à visiter. Là se trouvent aussi les principaux hôtels
que recherchent les touristes. Sécrole est une de ces cités toutes
faites, que les fabricants du Royaume-Uni pourraient expédier dans
des caisses, et que l'on remonterait sur place. Donc, rien de
curieux à voir. Aussi, Banks et moi, après nous être embarqués
dans une gondole, nous traversâmes obliquement le Gange, de
manière à prendre tout d'abord une vue d'ensemble de ce magnifique
amphithéâtre que décrit Bénarès au-dessus d'une haute berge.

«Bénarès, me dit Banks, est, par excellence, la ville sacrée de
l'Inde. C'est la Mecque indoue, et quiconque y a vécu, ne fût-ce
que vingt-quatre heures, est assuré d'une part dans les félicités
éternelles. On comprend dès lors quelle affluence de pèlerins une
telle croyance peut provoquer, et quel nombre d'habitants doit
compter une cité à laquelle Brahma a réservé des immunités de
cette importance.»

On donne à Bénarès plus de trente siècles d'existence. Elle aurait
donc été fondée à peu près à l'époque où Troie allait disparaître.
Après avoir toujours exercé une très grande influence, non
politique, mais spirituelle, sur l'Indoustan, elle fut le centre
le plus autorisé de la religion bouddhique jusqu'au neuvième
siècle. Une révolution religieuse s'accomplit alors. Le
brahmanisme détruisit l'ancien culte. Bénarès devint la capitale
des brahmanes, le centre d'attraction des fidèles, et l'on affirme
que trois cent mille pèlerins la visitent annuellement.

L'autorité métropolitaine a conservé son rajah à la ville sainte.
Ce prince, assez maigrement appointé par l'Angleterre, habite une
magnifique résidence à Ramnagur, sur le Gange. C'est un
authentique descendant des rois de Kaci, ancien nom de Bénarès,
mais il n'a plus aucune influence, et s'en consolerait, si sa
pension n'était pas réduite à un lakh de roupies,--soit cent
mille roupies, ou deux cent cinquante mille francs environ, qui
constituent à peine l'argent de poche d'un nabab d'autrefois.

Bénarès, comme presque toutes les villes de la vallée du Gange,
fut touchée un instant par la grande insurrection de 1857. À cette
époque, sa garnison se composait du 37e régiment d'infanterie
native, d'un corps de cavalerie irrégulière, d'un demi-régiment
sikh. En troupes royales, elle ne possédait qu'une demi-batterie
d'artillerie européenne. Cette poignée d'hommes ne pouvait
prétendre à désarmer les soldats indigènes. Aussi, les autorités
attendirent-elles, non sans impatience, l'arrivée du colonel Neil,
qui s'était mis en route pour Allahabad avec le 10e régiment de
l'armée royale. Le colonel Neil entra à Bénarès avec deux cent
cinquante hommes seulement, et une parade fut ordonnée sur le
champ de manoeuvres.

Lorsque les Cipayes eurent été réunis, ordre leur fut donné de
déposer les armes. Ils refusèrent. La lutte s'engagea entre eux et
l'infanterie du colonel Neil. Aux révoltés se joignirent presque
aussitôt la cavalerie irrégulière, puis les Sikhs, qui se crurent
trahis. Mais alors la demi-batterie ouvrit son feu, couvrit les
insurgés de mitraille, et, malgré leur valeur, malgré leur
acharnement, tous furent mis en déroute.

Ce combat s'était livré en dehors de la ville. Au dedans, il n'y
eut qu'une simple tentative d'insurrection des musulmans, qui
hissèrent le drapeau vert,--tentative aussitôt avortée. Depuis
ce jour, pendant toute la durée de la révolte, Bénarès ne fut plus
troublée, même aux heures où l'insurrection parut être triomphante
dans les provinces de l'Ouest.

Banks m'avait donné ces quelques détails, tandis que notre gondole
glissait lentement sur les eaux du Gange.

«Mon cher ami, me dit-il, nous allons visiter Bénarès, bien! Mais,
si ancienne que soit cette capitale, vous n'y trouverez aucun
monument qui compte plus de trois cents ans d'existence. Ne vous
en étonnez pas. C'est la conséquence des luttes religieuses, dans
lesquelles le fer et le feu ont joué un trop regrettable rôle.
Quoi qu'il en soit, Bénarès n'en est pas moins une ville curieuse,
et vous ne regretterez pas votre promenade!»

Bientôt notre gondole s'arrêta à bonne distance pour nous
permettre de contempler, au fond d'une baie bleue comme la baie de
Naples, le pittoresque amphithéâtre des maisons qui s'étagent sur
la colline, et l'entassement des palais, dont tout un massif
menace de s'écrouler par suite d'un fléchissement de leur base,
incessamment minée par les eaux du fleuve. Une pagode népalaise,
d'architecture chinoise, qui est consacrée à Bouddha, une forêt de
tours, d'aiguilles, de minarets, de pyramidions, que projettent
les mosquées et les temples, dominés par la flèche d'or du lingam
de Siva et les deux maigres flèches de la mosquée d'Aureng-Zeb,
couronne ce merveilleux panorama.

Au lieu de débarquer immédiatement à l'un des «ghâts» ou escaliers
qui relient les rives à la plate-forme des berges, Banks fit
passer la gondole devant les quais, dont les premières assises
baignent dans le fleuve.

Je retrouvai là une reproduction de la scène de Gaya, mais dans un
autre paysage. Au lieu des forêts vertes du Phalgou, c'étaient les
arrière-plans de la ville sainte qui faisaient le fond du tableau.
Quant au sujet, il était à peu près le même.

En effet, des milliers de pèlerins couvraient la berge, les
terrasses, les escaliers, et venaient dévotement se plonger dans
le fleuve par triples ou quadruples rangées. Il ne faudrait pas
croire que ce bain fut gratuit. Des gardiens, en turban rouge,
sabre au côté, occupant les dernières marches des ghâts,
exigeaient le tribut, en compagnie d'industrieux brahmanes, qui
vendaient des chapelets, des amulettes ou autres ustensiles de
piété.

En outre, il y avait non seulement des pèlerins qui se baignaient
pour leur propre compte, mais aussi des trafiquants, dont l'unique
commerce était de puiser à ces eaux sacro-saintes pour les
colporter jusque dans les territoires éloignés de la péninsule.
Comme garantie, chaque fiole est marquée du sceau des brahmanes.
On peut croire cependant que la fraude s'exerce sur une vaste
échelle, tant l'exportation de ce miraculeux liquide est devenue
considérable.

«Peut-être même, me dit Banks, toute l'eau du Gange ne suffirait-elle
pas aux besoins des fidèles!»

Je lui demandai alors si ces «baignades» n'entraînaient pas
souvent des accidents, qu'on ne cherchait guère à prévenir. Il n'y
avait pas là de maîtres nageurs pour arrêter les imprudents qui
s'aventuraient dans le rapide courant du fleuve.

«Les accidents sont fréquents, en effet, me répondit Banks, mais
si le corps du dévot est perdu, son âme est sauvée. Aussi n'y
regarde-t-on pas de trop près.

--Et les crocodiles? ajoutai-je.

--Les crocodiles, me répondit Banks, se tiennent généralement à
l'écart. Tout ce bruit les effraye. Ce ne sont pas ces monstres
qui sont à redouter, mais plutôt des malfaiteurs, qui plongent, se
glissent sous les eaux, saisissent les femmes, les enfants, les
entraînent et leur arrachent leurs bijoux. On cite même un de ces
coquins qui, coiffé d'une tête mécanique, a longtemps joué le rôle
de faux crocodile, et avait gagné une petite fortune à ce métier,
à la fois profitable et périlleux. En effet, un jour cet intrus a
été dévoré par un véritable alligator, et l'on n'a plus retrouvé
que sa tête en peau tannée, qui surnageait à la surface du
fleuve.»

Du reste, il est aussi de ces enragés fanatiques qui viennent
volontairement chercher la mort dans les flots du Gange, et ils y
mettent même quelque raffinement. Autour de leur corps est lié un
chapelet d'urnes vides, mais débouchées. Peu à peu l'eau pénètre
dans ces urnes et les immerge doucement, aux grands
applaudissements des dévots.

Notre gondole nous eut bientôt amenés devant le Manmenka Ghât. Là
se superposent en étages les bûchers auxquels on a confié les
cadavres de tous les morts qui ont eu quelque souci de la vie
future. La crémation, en ce saint lieu, est recherchée avidement
des fidèles, et les bûchers brûlent nuit et jour. Les riches
babous des territoires éloignés se font transporter à Bénarès, dès
qu'ils se sentent atteints d'une maladie qui ne leur pardonnera
pas. C'est que Bénarès est, sans contredit, le meilleur point de
départ pour le «voyage dans l'autre monde». Si le défunt n'a que
des fautes vénielles à se reprocher, son âme, emportée sur ces
fumées du Manmenka, ira droit au séjour des félicités éternelles.
S'il a été grand pécheur, son âme, au contraire, devra
préalablement se régénérer dans le corps de quelque brahmane à
naître. Il faut donc espérer que, pendant cette seconde
incarnation, sa vie ayant été exemplaire, un troisième avatar ne
lui sera pas imposé, avant qu'il ne soit définitivement admis à
partager les délices du ciel de Brahma.

Nous consacrâmes le reste de la journée à visiter la ville, ses
principaux monuments, ses bazars bordés de boutiques sombres, à la
mode arabe. Là se vendent principalement de fines mousselines d'un
tissu précieux, et le «kinkôb», sorte d'étoffe de soie brochée
d'or, qui est un des principaux produits de l'industrie de
Bénarès. Les rues étaient proprement entretenues, mais étroites,
comme il convient aux cités que les rayons d'un soleil tropical
frappent presque normalement. Si l'on y trouvait de l'ombre, la
chaleur y était encore étouffante. Je plaignais les porteurs de
notre palanquin, qui, cependant, ne semblaient pas trop se
plaindre.

D'ailleurs, ces pauvres diables avaient là une occasion de gagner
quelques roupies, et cela suffisait à leur donner force et
courage. Mais il n'en était pas ainsi d'un certain Indou, ou
plutôt un Bengali, à l'oeil vif, à la physionomie rusée, qui, sans
trop chercher à s'en cacher, nous suivit pendant toute notre
excursion.

En débarquant sur le quai du Manmenka Ghât, j'avais, en causant
avec Banks, prononcé à voix haute le nom du colonel Munro. Le
Bengali, qui regardait accoster notre gondole, n'avait pu
s'empêcher de tressaillir. Je n'y avais pas fait attention plus
qu'il ne convenait, mais ce souvenir me revint, lorsque je
retrouvai cette espèce d'espion incessamment attaché à nos pas. Il
ne nous quittait que pour se retrouver devant ou derrière,
quelques instants plus tard. Était-ce un ami ou un ennemi? je ne
savais, mais c'était un homme pour qui le nom du colonel Munro, à
coup sûr, n'était pas indifférent.

Notre palanquin ne tarda pas à s'arrêter au bas du large escalier
de cent marches qui monte du quai à la mosquée d'Aureng-Zeb.

Autrefois, les dévots ne gravissaient qu'à genoux cette sorte de
_Santa Scala_, à l'imitation des fidèles de Rome. C'était alors le
temple de Vishnou qui se dressait à cette place, auquel s'est
substituée la mosquée du conquérant.

J'aurais aimé à contempler Bénarès du haut de l'un des minarets de
cette mosquée, dont la construction est regardée comme un tour de
force architectural. Hauts de cent trente-deux pieds, ils ont à
peine le diamètre d'une simple cheminée d'usine, et pourtant, un
escalier tournant se développe dans leur fût cylindrique; mais il
n'est plus permis d'y monter, et non sans raison. Déjà ces deux
minarets s'écartent sensiblement de la verticale, et, moins doués
de vitalité que la tour de Pisé, ils finiront par tomber quelque
jour.

En quittant la mosquée d'Aureng-Zeb, je retrouvai le Bengali qui
nous attendait à la porte. Cette fois, je le regardai fixement, et
il baissa les yeux. Avant d'attirer l'attention de Banks sur cet
incident, je voulus voir si la conduite équivoque de cet individu
persisterait, et je ne dis rien.

C'est par centaines que les pagodes et les mosquées se comptent
dans cette merveilleuse ville de Bénarès. Il en est de même de ces
splendides palais, dont le plus beau, sans contredit, appartient
au roi de Nagpore. Peu de rajahs, en effet, négligent d'avoir un
pied à terre dans la cité sainte, et ils y viennent à l'époque des
grandes fêtes religieuses de Méla.

Je ne pouvais avoir la prétention de visiter tous ces édifices
dans le peu de temps dont nous disposions. Je me bornai donc à
rendre visite au temple de Bichêshwar, où se dresse le lingam de
Siva. Cette pierre informe, regardée comme une partie du corps du
plus farouche des Dieux de la mythologie indoue, recouvre un
puits, dont l'eau croupissante possède, dit-on, des vertus
miraculeuses. Je vis aussi le Mankarnika, ou la fontaine sacrée,
dans laquelle se baignent les dévots pour le plus grand profit des
brahmanes, puis le Mân-Mundir, observatoire bâti il y a deux cents
ans par l'empereur Akbar, et dont tous les instruments, d'une
immobilité marmoréenne, ne sont que figurés en pierre.

J'avais aussi entendu parler d'un palais des singes, que les
touristes ne manquent pas de visiter à Bénarès. Un Parisien devait
naturellement croire qu'il allait se retrouver devant la célèbre
cage du Jardin des Plantes, il n'en était rien.

Ce palais n'est qu'un temple, le Dourga-Khound, situé un peu en
dehors des faubourgs. Il date du IXe siècle, et compte parmi les
plus anciens monuments de la ville. Les singes n'y sont point
enfermés dans une cage grillée. Ils errent librement à travers les
cours, sautent d'un mur à l'autre, grimpent à la cime d'énormes
manguiers, se disputent à grands cris les grains grillés, dont ils
sont très friands, et que les visiteurs leur apportent. Là, comme
partout, les brahmanes, gardiens du Dourga-Khound, prélèvent une
petite rétribution, qui fait évidemment de cette profession une
des plus lucratives de l'Inde.

Il va sans dire que nous étions passablement fatigués par la
chaleur, lorsque, vers le soir, nous songeâmes à revenir à
Steam-House. Nous avions déjeuné et dîné à Sécrole, dans un des
meilleurs hôtels de la ville anglaise, et, cependant, je dois dire
que cette cuisine nous fit regretter celle de monsieur Parazard.

Lorsque la gondole revint au pied du Gâth pour nous ramener à la
rive droite du Gange, je retrouvai une dernière fois le Bengali, à
deux pas de l'embarcation. Un canot, monté par un Indou,
l'attendait. Il s'embarqua. Voulait-il donc passer le fleuve et
nous suivre encore jusqu'au campement? Cela devenait très suspect.

«Banks, dis-je alors, à voix basse, en montrant le Bengali, voici
un espion qui ne nous a pas quittés d'une semelle...

--Je l'ai bien vu, répondit Banks, et j'ai observé que c'est le
nom du colonel, prononcé par vous, qui lui a donné l'éveil.

--N'y a-t-il pas lieu?... dis-je alors.

--Non! Laissons-le faire, répondit Banks. Mieux vaut qu'il ne se
sache pas soupçonné... D'ailleurs, il n'est déjà plus là.»

En effet, le canot du Bengali avait déjà disparu au milieu des
nombreuses embarcations de toutes formes qui sillonnaient alors
les sombres eaux du Gange. Puis, Banks, se retournant vers notre
marinier: «Connais-tu cet homme? lui demanda-t-il d'un ton qui
affectait l'indifférence.

--Non, c'est la première fois que je le vois,» répondit le
marinier. La nuit était venue. Des centaines de bateaux pavoisés,
illuminés de lanternes multicolores, remplis de chanteurs et
d'instrumentistes, se croisaient en tous sens sur le fleuve en
fête. De la rive gauche s'élevaient des feux d'artifice très
variés, me rappelant que nous n'étions pas loin du Céleste-Empire,
où ils sont en si grand honneur. Il serait difficile de donner une
description de ce spectacle, qui était vraiment incomparable. À
quel propos se célébrait cette fête de nuit, qui paraissait
improvisée, et à laquelle les Indous de toutes classes prenaient
part, je ne pus le savoir. Au moment où elle finissait, la gondole
avait déjà accosté l'autre rive. Ce fut donc comme une vision.
Elle n'eut que la durée de ces feux éphémères qui illuminèrent un
instant l'espace et s'éteignirent dans la nuit. Mais l'Inde, je
l'ai dit, révère trois cents millions de dieux, sous-dieux, saints
et sous-saints de toute espèce, et l'année n'a pas même assez
d'heures, de minutes et de secondes qui puissent être consacrées à
chacune de ces divinités. Lorsque nous fûmes de retour au
campement, le colonel Munro et Mac Neil y étaient déjà revenus.
Banks demanda au sergent s'il ne s'était rien produit de nouveau
pendant notre absence. «Rien, répondit Mac Neil.

--Vous n'avez vu rôder aucune figure suspecte?

--Aucune, monsieur Banks. Est-ce que vous auriez quelque motif de
soupçonner...

--Nous avons été espionnés pendant notre excursion à Bénarès,
répondit l'ingénieur, et je n'aime pas qu'on nous espionne!

--Cet espion, c'était...

--Un Bengali, auquel le nom du colonel Munro a donné l'éveil.

--Que peut nous vouloir cet homme?

--Je ne sais, Mac Neil. Il faudra veiller!

--On veillera,» répondit le sergent.


CHAPITRE IX
Allahabad.

Entre Bénarès et Allahabad la distance est environ de cent trente
kilomètres. La route suit presque invariablement la rive droite du
Gange, entre le railway et le fleuve. Storr s'était procuré du
charbon en briquettes, et il en avait chargé le tender. L'éléphant
avait donc sa nourriture assurée pour plusieurs jours. Bien
nettoyé,--j'allais dire bien étrillé,--propre comme s'il
sortait de l'atelier d'ajustage, il attendait impatiemment le
moment de partir. Il ne piaffait pas, non, sans doute, mais
quelques frémissements de ses roues attestaient la tension des
vapeurs qui emplissaient ses poumons d'acier.

Notre train partit donc de grand matin, le 24, avec une vitesse de
trois à quatre milles à l'heure.

La nuit s'était passée sans incidents, et nous n'avions pas revu
le Bengali.

Mentionnons ici, une fois pour toutes, que le programme de chaque
journée, comprenant heures du lever, heures du coucher, déjeuners,
lunchs, dîners, sieste, s'accomplissait avec une exactitude
militaire. L'existence à Steam-House s'écoulait aussi
régulièrement que dans le bungalow de Calcutta. Le paysage se
modifiait incessamment à nos regards, sans que notre habitation
eût semblé se déplacer. Nous étions absolument faits à cette
nouvelle vie, comme un passager à la vie de bord d'un
transatlantique,--moins la monotonie, car nous n'étions pas
toujours enfermés dans un même horizon de mer.

À onze heures, ce jour-là, apparut dans la plaine un curieux
mausolée, d'architecture mongole, qui a été dressé en l'honneur de
deux saints personnages de l'Islam, Kassim-Soliman, père et fils.
Une demi-heure après, c'était l'importante forteresse de Chunar,
dont les pittoresques remparts couronnent un imprenable roc, élevé
à pic de cent cinquante pieds au-dessus du Gange.

Il ne fut pas question de faire halte pour visiter cette
forteresse, une des plus importantes de la vallée du Gange, située
de manière à pouvoir économiser la poudre et les boulets en cas
d'attaque. En effet, toute colonne d'assaut qui chercherait à
atteindre ses murailles, serait écrasée par une avalanche de
rochers disposés à cet effet.

Au pied s'étend la ville qui porte son nom, et dont les coquettes
habitations disparaissent sous la verdure.

À Bénarès, on l'a vu, il existe plusieurs lieux privilégiés, qui
sont considérés par les Indous comme les plus sacrés du monde. À
bien compter, on en trouverait des centaines de ce genre, à la
surface de la péninsule. La forteresse Chunar, elle aussi, possède
une de ces miraculeuses stations. Là, on vous montre une plaque de
marbre, sur laquelle un dieu quelconque vient régulièrement faire
sa sieste quotidienne. Il est vrai que ce dieu est invisible.
Aussi n'avons-nous pas cherché à le voir.

Le soir, le Géant d'Acier faisait halte près de Mirzapore pour y
passer la nuit. Si la ville n'est point dépourvue de temples, elle
a des usines aussi, et un port de chargement pour le coton que
produit ce territoire. Ce sera, un jour, une riche cité
commerçante.

Le lendemain, 25 mai, vers deux heures après midi, nous
franchissions à gué la petite rivière la Tonsa, qui, à cette
époque, n'avait pas un pied d'eau. À cinq heures, était dépassé le
point où se soude le grand embranchement de Bombay à Calcutta.
Presque à l'endroit où la Jumna tombe dans le Gange, nous
admirions le magnifique viaduc en fer, qui mouille ses seize
piles, hautes de soixante pieds, dans les eaux de ce superbe
affluent. Arrivés au pont de bateaux, long d'un kilomètre, qui
réunit la rive droite à la rive gauche du fleuve, nous le
traversions sans trop de difficultés, et, dans la soirée, nous
venions camper à l'extrémité de l'un des faubourgs d'Allahabad.

La journée du 26 devait être consacrée à la visite de cette
importante ville, de laquelle rayonnent les principaux chemins de
fer de l'Indoustan. Elle est assise dans une admirable position,
au milieu du plus riche territoire, entre les deux bras de la
Jumna et du Gange.

La nature a certainement tout fait pour qu'Allahabad soit la
capitale de l'Inde anglaise, le centre du gouvernement, la
résidence du vice-roi. Il n'est donc pas impossible qu'elle le
devienne un jour, si les cyclones jouent quelques mauvais tours à
Calcutta, la métropole actuelle. Ce qui est certain, c'est que
quelques bons esprits ont déjà entrevu et prévu cette éventualité.
Dans ce grand corps qui s'appelle l'Inde, Allahabad est placée là
où est le coeur, comme Paris est au coeur de la France. Il est
vrai que Londres n'est pas au centre du Royaume-Uni, mais aussi
Londres n'a-t-elle pas sur les grandes cités anglaises, Liverpool,
Manchester, Birmingham, la prééminence de Paris sur toutes les
autres villes de France.

«Et à partir de ce point, demandai-je à Banks, allons-nous marcher
directement dans le nord?

--Oui, répondit Banks, ou du moins presque directement. Allahabad
est, dans l'ouest, la limite de cette première partie de notre
expédition.

--Enfin! s'écria le capitaine Hod, les grandes villes, c'est
bien, mais les grandes plaines, les grandes jungles, c'est mieux!
À continuer de suivre ainsi les railways, nous finirions par
rouler dessus, et notre Géant d'Acier passerait à l'état de simple
locomotive! Quelle déchéance!

--Rassurez-vous, Hod, répondit l'ingénieur, cela n'arrivera pas.
Nous allons nous aventurer bientôt sur vos territoires de
prédilection.

--Ainsi, Banks, nous irons droit à la frontière indo-chinoise,
sans traverser Lucknow?

--Mon avis est d'éviter cette ville, et surtout Cawnpore, trop
pleine de funestes souvenirs pour le colonel Munro.

--Vous avez raison, répliquai-je, et nous n'en passerons jamais
assez loin!

--Dites-moi, Banks, demanda le capitaine Hod, pendant votre
visite à Bénarès, vous n'avez rien appris sur Nana Sahib?

--Rien, répondit l'ingénieur. Il est probable que le gouverneur
de Bombay aura été une fois de plus induit en erreur, et que le
Nana n'a jamais reparu dans la présidence de Bombay.

--C'est probable, en effet, répondit le capitaine, sans quoi
l'ancien rebelle aurait déjà fait parler de lui!

--Quoi qu'il en soit, dit Banks, j'ai hâte de quitter cette
vallée du Gange, qui a été le théâtre de tant de désastres pendant
l'insurrection des Cipayes, depuis Allahabad jusqu'à Cawnpore.
Mais, surtout, que le nom de cette ville ne soit pas plus prononcé
devant le colonel que le nom de Nana Sahib! Laissons-le maître de
sa pensée.»

Le lendemain, Banks voulut encore m'accompagner pendant les
quelques heures que j'allais consacrer à visiter Allahabad.
Peut-être aurait-il fallu trois jours pour bien voir les trois villes
qui la composent. Mais, en somme, elle est moins curieuse que
Bénarès, bien qu'elle compte, elle aussi, parmi les cités saintes.

De la ville indoue, il n'y a rien à dire. C'est une agglomération
de maisons basses, que séparent des rues étroites, dominées ça et
là par des tamarins, qui sont magnifiques.

De la ville anglaise et des cantonnements, rien non plus. Belles
avenues bien plantées, riches habitations, larges places, tous les
éléments d'une ville destinée à devenir une grande capitale.

Le tout est situé dans une vaste plaine, limitée au nord et au sud
par le double cours de la Jumna et du Gange. On l'appelle la
«plaine des Aumônes», parce que les princes indous y sont venus de
tout temps faire oeuvres de charité. D'après ce que rapporte
M. Rousselet, qui cite un passage de la _Vie de Hionen Thsang_,
«il est plus méritoire de donner en ce lieu une pièce de monnaie
que cent mille ailleurs.»

Le Dieu des chrétiens, lui, ne rend qu'au centuple. C'est cent
fois moins, sans doute, mais il m'inspire plus de confiance.

Un mot du fort d'Allahabad, qui est curieux à visiter. Il est
construit à l'ouest de cette grande plaine des Aumônes, et profile
hardiment ses hautes murailles en grès rouge, dont les projectiles
peuvent, qu'on nous passe l'expression, «casser les bras» aux deux
fleuves. Au milieu du fort, un palais, devenu un arsenal,
autrefois résidence préférée du sultan Akbar,--dans un des
coins, le Lât de Féroze-Schachs, superbe monolithe de trente-six
pieds, qui supporte un lion,--non loin, un petit temple, que les
Indous, auxquels on refuse l'entrée du fort, ne peuvent visiter,
bien qu'il soit un des endroits les plus sacrés du monde: tels
sont les principaux points de la forteresse qui attirent
l'attention des touristes.

Banks m'apprit que le fort d'Allahabad avait aussi sa légende, qui
rappelle la légende biblique, relative à la reconstruction du
temple de Salomon, à Jérusalem.

Lorsque le sultan voulut bâtir le fort d'Allahabad, il paraît que
les pierres se montrèrent fort récalcitrantes. Un mur était-il
construit, il s'écroulait aussitôt. On consulta l'oracle. L'oracle
répondit, comme toujours, qu'il fallait une victime volontaire
pour conjurer le mauvais sort. Un Indou s'offrit en holocauste. Il
fut sacrifié, et le fort s'acheva. Cet Indou se nommait Brog, et
voilà pourquoi la ville est encore désignée aujourd'hui sous le
double nom de Brog-Allahabad.

Banks me conduisit ensuite aux jardins de Khoursou, qui sont
célèbres et méritent leur célébrité. Là, sous l'ombrage des plus
beaux tamarins du monde, s'élèvent plusieurs mausolées mahométans.
L'un d'eux est la dernière demeure du sultan dont ces jardins
portent le nom. Sur l'un des murs en marbre blanc est incrustée la
paume d'une main énorme. On nous la montra avec une complaisance
qui nous avait manqué pour les empreintes sacrées de Gaya.

Il est vrai, ce n'était pas la trace du pied d'un dieu, mais celle
de la main d'un simple mortel, petit neveu de Mahomet.

Pendant l'insurrection de 1857, le sang ne fut pas plus épargné à
Allahabad qu'aux autres villes de la vallée du Gange. Le combat
livré par l'armée royale aux révoltés, sur le champ de manoeuvres
de Bénarès, provoqua le soulèvement des troupes natives, et, en
particulier, la révolte du 6e régiment de l'armée du Bengale. Huit
enseignes furent massacrés, tout d'abord; mais, grâce à l'attitude
énergique de quelques artilleurs européens, qui appartenaient au
corps des invalides de Chounar, les Cipayes finirent par déposer
les armes.

Dans les cantonnements, ce fut plus sérieux. Les natifs se
soulevèrent, les prisons furent ouvertes, les docks furent pillés,
les habitations européennes furent incendiées. Sur ces
entrefaites, le colonel Neil, après avoir rétabli l'ordre à
Bénarès, arriva avec son régiment et cent fusiliers du régiment de
Madras. Il reprit le pont de bateaux sur les insurgés, enleva les
faubourgs de la ville dans la journée du 18 juin, dispersa les
membres d'un gouvernement provisoire qu'un musulman avait
installé, et redevint maître de la province.

Pendant cette courte excursion à Allahabad, Banks et moi nous
observâmes avec soin si nous étions suivis comme nous l'avions été
à Bénarès. Mais, cette fois, nous ne vîmes rien de suspect.

«N'importe, me dit l'ingénieur, il faut toujours se défier!
J'aurais voulu passer incognito, car le nom du colonel Munro est
trop connu des natifs de cette province!»

Nous étions de retour à six heures pour le dîner. Sir Edward
Munro, qui avait quitté le campement pendant une heure ou deux,
était de retour et nous attendait. Quant au capitaine Hod, qui
était allé rendre visite à quelques-uns de ses camarades en
garnison dans les cantonnements, il rentrait presque en même temps
que nous.

J'observai alors et je fis observer à Banks que le colonel Munro
paraissait, non pas plus triste, mais plus soucieux que
d'habitude. Il me semblait surprendre dans ses regards un feu que
les larmes auraient dû y avoir noyé depuis longtemps!

«Vous avez raison, me répondit Banks, il y a quelque chose! Que
s'est-il donc passé?

--Si vous interrogiez Mac Neil? dis-je.

--Oui, Mac Neil saura peut-être...» Et l'ingénieur, quittant le
salon, alla ouvrir la porte de la cabine du sergent. Le sergent
n'était pas là. «Où est Mac Neil? demanda Banks à Goûmi, qui se
disposait à nous servir à table.

--Il a quitté le campement, répondit Goûmi.

--Depuis quand?

--Depuis une heure environ, et par ordre du colonel Munro.

--Vous ne savez pas où il est allé?

--Non, monsieur Banks, et je ne saurais dire pourquoi il est
parti.

--Il n'y a rien eu de nouveau ici depuis noire départ?

--Rien.» Banks revint, m'apprit l'absence du sergent pour un
motif que personne ne connaissait, et répéta:

«Je ne sais ce qu'il y a, mais très certainement il y a quelque
chose! Attendons.»

On se mit à table. Le plus ordinairement, le colonel Munro prenait
part à la conversation pendant les repas. Il aimait à se faire
raconter nos excursions. Il s'intéressait à ce que nous avions
fait pendant la journée. J'avais soin de ne jamais lui parler de
ce qui pouvait lui rappeler, même de loin, l'insurrection des
Cipayes. Je crois qu'il s'en apercevait; mais me tenait-il compte
de ma réserve? Cela, d'ailleurs, ne laissait pas d'être assez
difficile, lorsqu'il s'agissait de villes, telles que Bénarès ou
Allahabad, qui avaient été le théâtre de scènes
insurrectionnelles.

Aujourd'hui, et pendant ce dîner, je pouvais donc craindre d'être
obligé de parler d'Allahabad. Crainte vaine. Le colonel Munro
n'interrogea ni Banks ni moi sur l'emploi de notre journée. Il
resta muet pendant toute la durée du repas. Sa préoccupation
semblait même s'accroître avec l'heure. Il regardait fréquemment
vers la route qui conduit aux cantonnements, et je crois même
qu'il fut plusieurs fois sur le point de se lever de table pour
mieux voir dans cette direction. C'était évidemment le retour du
sergent Mac Neil que sir Edward Munro attendait avec impatience.

Le dîner se passa donc assez tristement. Le capitaine Hod
interrogeait Banks du regard, pour lui demander ce qu'il y avait.
Or, Banks n'en savait pas plus que lui.

Lorsque le dîner fut achevé, le colonel Munro, au lieu de rester à
faire la sieste, suivant son habitude, descendit le marche-pied de
la vérandah, fit quelques pas sur la route, y jeta une dernière
fois un long regard; puis, se retournant vers nous:

«Banks, Hod, et vous aussi, Maucler, dit-il, voudriez-vous
m'accompagner jusqu'aux premières maisons des cantonnements?»

Nous quittâmes immédiatement la table, à la suite du colonel, qui
marchait lentement, sans prononcer une parole.

Après avoir fait une centaine de pas, sir Edward Munro s'arrêta
devant un poteau qui se dressait sur la droite de la route, et sur
lequel une notice était affichée.

«Lisez,» dit-il.

C'était la notice, vieille de plus de deux mois déjà, qui mettait
à prix la tête du nabab Nana Sahib, et dénonçait sa présence dans
la présidence de Bombay.

Banks et Hod ne purent retenir un geste de désappointement.
Jusqu'alors, aussi bien à Calcutta que pendant le cours du voyage,
ils étaient parvenus à éviter que cette notice tombât sous les
yeux du colonel. Un fâcheux hasard venait de déjouer leurs
précautions!

«Banks, dit sir Edward Munro en saisissant la main de l'ingénieur,
tu connaissais cette notice?»

Banks ne répondit pas.

«Tu savais, il y a deux mois, reprit le colonel, que la présence
de Nana Sahib venait d'être signalée dans la présidence de Bombay,
et tu ne m'as rien dit!»

Banks restait muet, ne sachant que répondre.

«Eh bien, oui, mon colonel, s'écria le capitaine Hod, oui, nous le
savions, mais pourquoi vous le dire? Qui prouve que le fait
qu'annonce cette notice soit vrai, et à quoi bon vous rappeler des
souvenirs qui vous font tant de mal!

--Banks, s'écria le colonel Munro, dont la figure venait comme de
se transformer, as-tu donc oublié que c'est à moi, à moi plus qu'à
tout autre, qu'il appartient de faire justice de cet homme! Sache
ceci: si j'ai consenti à quitter Calcutta, c'est que ce voyage
devait me ramener vers le nord de l'Inde, c'est que je n'ai pas
cru, un seul jour, à la mort de Nana Sahib, c'est que je n'ai
jamais oublié mes devoirs de justicier! En partant avec vous, je
n'ai eu qu'une idée, qu'un espoir! J'ai compté, pour me rapprocher
de mon but, sur les hasards du voyage et sur l'aide de Dieu! J'ai
eu raison! Dieu m'a conduit devant cette notice! Ce n'est plus au
nord qu'il faut aller chercher Nana Sahib, c'est au sud! Soit!
J'irai au sud!»

Nos pressentiments ne nous avaient donc pas trompés! Il n'était
que trop vrai! Une arrière-pensée, mieux que cela, une idée fixe,
dominait encore, dominait plus que jamais le colonel Munro. Il
venait de nous la dévoiler tout entière.

«Munro, répondit Banks, si je ne t'ai parlé de rien, c'est que je
ne croyais pas à la présence de Nana Sahib dans la présidence de
Bombay. L'autorité, ce n'est pas douteux, a été trompée une fois
de plus. En effet, cette notice est datée du 6 mars, et, depuis
cette époque, rien n'est venu confirmer la nouvelle de
l'apparition du nabab.»

Le colonel Munro ne répondit pas, tout d'abord, à cette
observation de l'ingénieur. Il jeta encore un dernier regard sur
la route. Puis:

«Mes amis, dit-il, je vais apprendre ce qu'il en est. Mac Neil est
allé à Allahabad, avec une lettre pour le gouverneur. Dans un
instant, je saurai si Nana Sahib a en effet sérieusement reparu
dans une des provinces de l'ouest, s'il y est encore ou s'il a
disparu.

--Et s'il y a été vu, si le fait est indubitable, Munro, que
feras-tu? demanda Banks, qui saisit la main du colonel.

--Je partirai! répondit sir Edward Munro. J'irai partout où, au
nom de la suprême justice, il est de mon devoir d'aller!

--Cela est absolument décidé, Munro?

--Oui, Banks, absolument. Vous continuerez votre voyage sans moi,
mes amis... Dès ce soir, j'aurai pris le train de Bombay.

--Soit, mais tu n'iras pas seul! répondit l'ingénieur, en se
retournant vers nous. Nous t'accompagnerons, Munro!

--Oui! oui! mon colonel! s'écria le capitaine Hod. Nous ne vous
laisserons pas partir sans nous! Au lieu de chasser les fauves, eh
bien! nous chasserons les coquins!

--Colonel Munro, ajoutai-je, vous me permettrez de me joindre au
capitaine et à vos amis!

--Oui, Maucler, répondit Banks, et, dès ce soir, nous aurons tous
quitté Allahabad...

--Inutile!» dit une voix grave. Nous nous retournâmes. Le sergent
Mac Neil était devant nous, un journal à la main. «Lisez, mon
colonel, dit-il. Voici ce que le gouverneur m'a dit de mettre sous
vos yeux.»

Et sir Edward Munro lut ce qui suit:

«Le gouverneur de la présidence de Bombay porte à la connaissance
du public que la notice du 6 mars dernier, concernant le nabab
Dandou-Pant, doit être considérée comme n'ayant plus d'objet.
Hier, Nana Sahib, attaqué dans les défilés des monts Sautpourra,
où il s'était réfugié avec sa troupe, a été tué dans la lutte. Il
n'y a aucun doute possible sur son identité. Il a été reconnu par
des habitants de Cawnpore et de Lucknow. Un doigt lui manquait à
la main gauche, et l'on sait que Nana Sahib avait fait
l'amputation de l'un de ses doigts, au moment où, par de fausses
obsèques, il voulut faire croire à sa mort. Le royaume de l'Inde
n'a donc plus rien à craindre des manoeuvres du cruel nabab qui
lui a coûté tant de sang.»

Le colonel Munro avait lu ces lignes d'une voix sourde; puis, il
laissa tomber le journal.

Nous nous taisions. La mort de Nana Sahib, indiscutable cette
fois, nous délivrait de toute crainte dans l'avenir.

Le colonel Munro, après quelques minutes de silence, passa sa main
sur ses yeux comme pour effacer d'affreux souvenirs. Puis:

«Quand devons-nous quitter Allahabad? demanda-t-il.

--Demain, au point du jour, répondit l'ingénieur.

--Banks, reprit le colonel Munro, ne pouvons-nous nous arrêter
quelques heures à Cawnpore?

--Tu veux?...

--Oui, Banks, je voudrais... je veux revoir encore une fois...
une dernière fois Cawnpore!

--Nous y serons dans deux jours! répondit simplement l'ingénieur.

--Et après?... reprit le colonel Munro.

--Après?... répondit Banks, nous continuerons notre expédition
vers le nord de l'Inde!

--Oui!... au nord! au nord!...» dit le colonel d'une voix qui me
remua jusqu'au fond du coeur.

En vérité, il était à croire que sir Edward Munro conservait
encore quelque doute sur l'issue de cette dernière lutte entre
Nana Sahib et les agents de l'autorité anglaise. Avait-il raison
contre ce qui semblait être l'évidence même?

L'avenir nous l'apprendra.


CHAPITRE X
Via Dolorosa.

Le royaume d'Oude était autrefois un des plus importants de la
péninsule, et, aujourd'hui, c'est encore l'un des plus riches de
l'Inde. Il eut des souverains, ceux-ci forts, ceux-là faibles. La
faiblesse de l'un d'eux, Wajad-Ali-Schah, amena l'annexion de son
royaume au domaine de la Compagnie, le 6 février 1857. On le voit,
c'était quelques mois à peine avant le début de l'insurrection, et
c'est précisément sur ce territoire que furent commis les plus
affreux massacres, suivis des plus terribles représailles.

Deux noms de villes sont restés tristement célèbres depuis cette
époque, Lucknow et Cawnpore.

Lucknow est la capitale, Cawnpore est l'une des principales cités
de l'ancien royaume.

C'est à Cawnpore que voulait aller le colonel Munro, et c'est là
que nous arrivâmes dans la matinée du 29 mai, après avoir suivi la
rive droite du Gange, à travers une plaine plate où s'étalaient
d'immenses champs d'indigotiers. Pendant deux jours, le Géant
d'Acier avait marché avec une vitesse moyenne de trois lieues à
l'heure, franchissant ainsi les deux cent cinquante kilomètres qui
séparent Cawnpore d'Allahabad.

Nous étions alors à près de mille kilomètres de Calcutta, notre
point de départ.

Cawnpore est une ville de soixante mille âmes environ. Elle occupe
sur la rive droite du Gange une bande de terrain longue de cinq
milles. Il s'y trouve un cantonnement militaire, dans lequel sont
casernés sept mille hommes.

Le touriste chercherait en vain, dans cette cité, quelque monument
digne d'attirer son attention, bien qu'elle soit de très ancienne
origine et antérieure, dit-on, à l'ère chrétienne. Aucun sentiment
de curiosité ne nous eût donc amenés à Cawnpore. La volonté seule
de sir Edward Munro nous y avait conduits.

Dans la matinée du 30 mai, nous avions quitté notre campement.
Banks, le capitaine Hod et moi, nous suivions le colonel et le
sergent Mac Neil le long de cette voie douloureuse, dont sir
Edward Munro avait voulu refaire une dernière fois les stations.

Voici ce qu'il faut savoir, et ce que je vais dire brièvement, en
rapportant le récit que Banks m'avait fait.

«Cawnpore, qui était garnie de troupes très sûres au moment de
l'annexion du royaume d'Oude, ne comptait plus au début de
l'insurrection que deux cent cinquante soldats de l'armée royale
contre trois régiments natifs d'infanterie, les 1er, 53e et 56e,
deux régiments de cavalerie et une batterie d'artillerie de
l'armée du Bengale. En outre, il s'y trouvait un nombre assez
considérable d'Européens, employés, fonctionnaires, négociants,
etc. plus, huit cent cinquante femmes et enfants du 32e régiment
de l'armée royale, qui tenait garnison à Lucknow.

«Depuis plusieurs années, le colonel Munro habitait Cawnpore. Ce
fut là qu'il connut la jeune fille dont il fit sa femme.

«Mis Laurence Honlay était une jeune Anglaise charmante,
intelligente, d'un caractère plein d'élévation, d'un coeur noble,
d'une nature héroïque, digne d'être aimée d'un homme comme le
colonel, qui l'admirait et l'adorait. Elle habitait avec sa mère
un bungalow aux environs de la ville, et ce fut là, en 1855,
qu'Edward Munro l'épousa.

«Deux ans après son mariage, en 1857, lorsque les premiers actes
de la révolte éclatèrent à Mirât, le colonel Munro dut rejoindre
son régiment, sans perdre un jour. Il fut donc obligé de laisser
sa femme et sa belle-mère à Cawnpore, en leur recommandant de
faire immédiatement leurs préparatifs de départ pour Calcutta. Le
colonel Munro pensait que Cawnpore n'était pas sûre, hélas! et les
faits n'avaient par la suite que trop justifié ses pressentiments.

«Le départ de Mrs. Honlay et de lady Munro éprouva des retards qui
eurent des conséquences funestes. Les malheureuses femmes furent
surprises par les événements et ne purent quitter Cawnpore.

«La division était alors commandée par le général sir Hugh
Wheeler, soldat droit et loyal, qui devait être bientôt victime
des astucieuses manoeuvres de Nana Sahib.

«Le nabab occupait alors, à dix milles de Cawnpore, son château de
Bilhour, et, depuis longtemps, il affectait de vivre dans les
meilleurs termes avec les Européens.

«Vous savez, mon cher Maucler, que les premières tentatives de
l'insurrection se produisirent à Mirât et à Delhi. La nouvelle en
arriva le 14 mai à Cawnpore. Ce jour même, le 1er régiment de
Cipayes montrait des dispositions hostiles.

«Ce fut alors que Nana Sahib offrit au gouvernement ses bons
offices. Le général Wheeler fut assez malavisé pour croire à la
bonne foi de ce fourbe, dont les soldats particuliers vinrent
aussitôt occuper les bâtiments de la Trésorerie.

«Le même jour, un régiment irrégulier de Cipayes, de passage à
Cawnpore, massacrait ses officiers européens aux portes mêmes de
la ville.

«Le danger apparut alors tel qu'il était, immense. Le général
Wheeler donna ordre à tous les Européens de se réfugier dans la
caserne où demeuraient les femmes et les enfants du 32e régiment
de Lucknow,--caserne située au point le plus voisin de la route
d'Allahabad, la seule par laquelle les secours pussent arriver.

C'est là que lady Munro et sa mère durent s'enfermer. Pendant
toute la durée de cet emprisonnement, la jeune femme montra un
dévouement sans bornes pour ses compagnons d'infortune. Elle les
soigna de ses mains, elle les aida de sa bourse, elle les
encouragea par son exemple et ses paroles, elle se montra ce
qu'elle était, un grand coeur, et, comme je vous l'ai dit, une
femme héroïque.

«Cependant, l'arsenal ne tarda pas à être confié à la garde des
soldats de Nana Sahib.

«Le traître déploya alors le drapeau de l'insurrection, et, sur
ses propres instances, le 7 juin, les Cipayes attaquèrent la
caserne, qui ne comptait pas trois cents soldats valides pour la
défendre.

«Ces braves se défendirent, cependant, sous le feu des
assiégeants, sous la pluie de leurs projectiles, au milieu des
maladies de toutes sortes, mourant de faim et de soif, sans
vivres, car les approvisionnements étaient insuffisants, sans eau,
car les puits furent bientôt taris.

«Cette résistance dura jusqu'au 27 juin.

«Nana Sahib proposa alors une capitulation, à laquelle le général
Wheeler commit l'impardonnable faute de souscrire, malgré les
adjurations de lady Munro, qui le suppliait de continuer la lutte.

«Par suite de cette capitulation, les hommes, femmes et enfants,
cinq cents personnes environ,--lady Munro et sa mère étaient de
ce nombre,--furent embarqués sur des bateaux qui devaient
redescendre le Gange et les ramener à Allahabad.

«À peine ces bateaux sont-ils détachés de la rive, que le feu est
ouvert par les Cipayes. Grêle de boulets et de mitraille! Les uns
coulèrent, d'autres furent incendiés. L'une de ces embarcations
parvint, cependant, à redescendre le fleuve pendant quelques
milles.

«Lady Munro et sa mère étaient sur cette embarcation. Elles purent
croire un instant qu'elles seraient sauvées. Mais les soldats du
Nana les poursuivirent, les reprirent, les ramenèrent aux
cantonnements.

«Là, on fit un choix entre les prisonniers. Tous les hommes furent
immédiatement passés par les armes. Quant aux femmes et aux
enfants, on les réunit aux autres enfants et femmes qui n'avaient
pas été massacrés le 27 juin.

«C'était un total de deux cents victimes, auxquelles une longue
agonie était réservée, et qui furent enfermées dans un bungalow,
dont le nom, Bibi-Ghar, est resté tristement célèbre.

--Mais comment avez-vous connu ces horribles détails? demandai-je
à Banks.

--Par un vieux sergent du 32e régiment de l'armée royale, me
répondit l'ingénieur. Cet homme, échappé par miracle, fut
recueilli par le rajah de Raïschwarah, l'une des provinces du
royaume d'Oude, lequel le reçut, ainsi que quelques autres
fugitifs, avec la plus grande humanité.

--Et lady Munro et sa mère, que devinrent-elles?

--Mon cher ami, me répondit Banks, nous n'avons plus le
témoignage direct de ce qui s'est passé depuis cette date, mais il
n'est que trop facile de le conjecturer. En effet, les Cipayes
étaient maîtres de Cawnpore. Ils le furent jusqu'au 15 juillet, et
pendant ces dix-neuf jours, dix-neuf siècles! les malheureuses
victimes attendirent à chaque heure un secours qui ne devait
arriver que trop tard.

«Depuis quelque temps déjà, le général Havelock, parti de
Calcutta, marchait au secours de Cawnpore, et, après avoir battu
les révoltés à plusieurs reprises, il y entrait le 17 juillet.

«Mais, deux jours avant, lorsque Nana Sahib apprit que les troupes
royales avaient franchi la rivière de Pandou-Naddi, il résolut de
signaler par d'épouvantables massacres les dernières heures de son
occupation. Tout lui semblait permis vis-à-vis des envahisseurs de
l'Inde!

«Quelques prisonniers, qui avaient partagé la captivité des
prisonnières du Bibi-Ghar, furent amenés devant lui et égorgés
sous ses yeux.

«Restait la foule des femmes et des enfants, et, dans cette foule,
lady Munro et sa mère. Un peloton du 6e régiment de Cipayes reçut
l'ordre de les fusiller à travers les fenêtres du Bibi-Ghar.
L'exécution commença, mais, comme elle ne se faisait pas assez
vite au gré du Nana, obligé de battre en retraite, ce prince
sanguinaire mêla des bouchers musulmans aux soldats de sa garde...
Ce fut la tuerie d'un abattoir!

«Le lendemain, morts ou vivants, enfants et femmes, étaient
précipités dans un puits voisin, et, lorsque les soldats
d'Havelock arrivèrent, ce puits, comblé de cadavres jusqu'à la
margelle, fumait encore!

«Alors les représailles commencèrent. Un certain nombre de
révoltés, complices de Nana Sahib, étaient tombés entre les mains
du général Havelock. Celui-ci lança le terrible ordre du jour
suivant, dont je n'oublierai jamais les termes:

«Le puits dans lequel repose la dépouille mortelle des pauvres
femmes et des enfants massacrés par ordre du mécréant Nana Sahib
sera comblé et couvert avec soin en forme de tombeau. Un
détachement de soldats européens, commandé par un officier,
remplira ce soir ce pieux devoir. La maison et les chambres où le
massacre a eu lieu ne seront pas nettoyées ou blanchies par les
compatriotes des victimes. Le brigadier entend que chaque goutte
du sang innocent soit nettoyée ou léchée de la langue par les
condamnés, avant l'exécution, proportionnellement à leur rang de
caste et à la part qu'ils ont prise dans le massacre. En
conséquence, après avoir entendu la lecture de la sentence de
mort, tout condamné sera conduit à la maison du massacre et forcé
de nettoyer une certaine partie du plancher. On prendra soin de
rendre la tâche aussi révoltante que possible aux sentiments
religieux du condamné, et le prévôt-maréchal n'épargnera pas la
lanière, s'il en est besoin. La tâche accomplie, la sentence sera
exécutée à la potence élevée près de la maison.»

«Tel fut, reprit Banks fort ému, cet ordre du jour. Il fut suivi
dans toutes ses prescriptions. Mais les victimes n'étaient plus.
Elles avaient été massacrées, mutilées, déchirées! Lorsque le
colonel Munro, arrivé deux jours après, voulut essayer de
reconnaître quelque reste de lady Munro et de sa mère, il ne
retrouva rien... rien!»

Voilà ce que m'avait raconté Banks, avant notre arrivée à
Cawnpore, et maintenant, c'était vers le lieu même où s'était
accompli le hideux massacre que se dirigeait le colonel.

Mais, auparavant, il voulut revoir le bungalow où avait demeuré
lady Munro, où elle avait passé sa jeunesse, cette demeure où il
l'avait vue pour la dernière fois, le seuil sur lequel il avait
reçu ses derniers embrassements.

Ce bungalow était bâti un peu en dehors des faubourgs de la ville,
non loin de la ligne des cantonnements militaires. Des ruines, des
pans de murs encore noircis, quelques arbres couchés à terre et
desséchés, voilà tout ce qui restait de l'habitation. Le colonel
n'avait pas permis que rien fût réparé. Le bungalow était tel,
après six ans, que l'avait fait la main des incendiaires.

Nous passâmes une heure en ce lieu désolé. Sir Edward Munro allait
silencieusement à travers ces ruines, desquelles tant de souvenirs
sortaient pour lui. Sa pensée évoquait toute cette existence de
bonheur que rien ne pouvait désormais lui rendre. Il revoyait la
jeune fille, heureuse, dans cette maison où elle était née, où il
l'avait connue, et, quelquefois, il fermait les yeux comme pour
mieux la revoir!

Mais enfin, brusquement, comme s'il eût dû se faire violence à
lui-même, il revint en arrière et nous entraîna au dehors.

Banks avait espéré que le colonel se bornerait peut-être à visiter
ce bungalow... Mais non! Sir Edward Munro avait résolu d'épuiser
jusqu'à la dernière les amertumes que lui réservait cette ville
funeste! Après l'habitation de lady Munro, il voulut revoir la
caserne où tant de victimes, auxquelles l'énergique femme s'était
si héroïquement dévouée, avaient subi toutes les horreurs d'un
siège.

Cette caserne était située dans la plaine, en dehors de la ville,
et l'on bâtissait alors une église sur son emplacement, là où la
population de Cawnpore avait dû chercher refuge. Pour nous y
rendre, nous suivîmes une route macadamisée, ombragée par de beaux
arbres.

C'est là que s'était accompli le premier acte de l'horrible
tragédie. Là avaient vécu, souffert, agonisé, lady Munro et sa
mère, jusqu'au moment où la capitulation remit aux mains de Nana
Sahib cette troupe de victimes, déjà vouées à un épouvantable
massacre, et que le traître avait promis de faire conduire saines
et sauves à Allahabad.

Autour des constructions inachevées, on distinguait encore des
restes de murailles en briques, vestiges de ces travaux de défense
qui avaient été élevés par le général Wheeler.[5]

Le colonel Munro resta longtemps immobile et silencieux devant ces
ruines. À son souvenir se présentaient plus vivement les affreuses
scènes dont elles avaient été le théâtre. Après le bungalow où
lady Munro avait vécu heureuse, la caserne dans laquelle elle
avait souffert au delà de tout ce qu'on peut imaginer!

Il restait à visiter le Bibi-Ghar, cette demeure dont le Nana fit
une prison, où se creusait ce puits au fond duquel les victimes
avaient été confondues dans la mort.

Lorsque Banks vit le colonel se diriger de ce côté, il lui saisit
le bras comme pour l'arrêter.

Sir Edward Munro le regarda bien en face, et, d'une voix
horriblement calme:

«Marchons! dit-il.

--Munro! je t'en prie!...

--J'irai donc seul.» Il n'y avait pas à résister. Nous nous
sommes alors dirigés vers le Bibi-Ghar, que précèdent des jardins
bien dessinés et plantés de beaux arbres.

Là s'élève une colonnade en style gothique, de forme octogonale.
Elle entoure l'endroit où se creusait le puits, dont l'orifice est
maintenant fermé par un revêtement de pierres. C'est une sorte de
socle, qui supporte une statue de marbre blanc, l'Ange de la
Pitié, l'un des derniers ouvrages dus au ciseau de sculpteur
Marochetti.

Ce fut lord Canning, gouverneur général des Indes pendant la
terrible insurrection de 1857, qui fit élever ce monument
expiatoire, construit sur les dessins du colonel du génie Yule, et
qu'il voulut même payer de ses propres deniers.

Devant ce puits où les deux femmes, la mère et la fille, après
avoir été frappées par les bouchers de Nana Sahib, avaient été
précipitées, encore vivantes peut-être, sir Edward Munro ne put
retenir ses larmes. Il tomba à genoux sur la pierre du monument.

Le sergent Mac Neil, près de lui, pleurait en silence.

Nous avions tous le coeur brisé, ne trouvant rien à dire pour
consoler cette inconsolable douleur, espérant que sir Edward Munro
épuiserait là les dernières larmes de ses yeux!

Ah! s'il eût été de ces premiers soldats de l'armée royale qui
entrèrent à Cawnpore, qui pénétrèrent dans ce Bibi-Ghar, après
l'effroyable massacre, il serait mort de douleur!

En effet, voici ce que rapporte un des officiers anglais,--récit
qui a été recueilli par M. Rousselet:

«À peine entrés à Cawnpore, nous courûmes à la recherche des
pauvres femmes que nous savions entre les mains de l'odieux Nana,
mais bientôt nous apprîmes l'affreuse exécution. Torturés par une
terrible soif de vengeance, et pénétrés du sentiment des
épouvantables souffrances qu'avaient dû endurer les malheureuses
victimes, nous sentions se réveiller en nous d'étranges et
sauvages idées. Ardents et à moitié fous, nous courons vers le
triste lieu du martyre. Le sang coagulé, mêlé de débris sans nom,
couvrait le sol de la petite chambre où elles étaient enfermées et
nous montait jusqu'aux chevilles. De longues tresses de cheveux
longs et soyeux, des lambeaux de robes, de petits souliers
d'enfants, des jouets, jonchaient ce sol mouillé. Les murs,
barbouillés de sang, portaient les traces de l'horrible agonie. Je
ramassai un petit livre de prières, dont la première page portait
ces touchantes inscriptions: «27 juin, quitté les bateaux... 7
juillet, prisonniers du Nana... fatale journée.» Mais ce n'étaient
point là les seules horreurs qui nous attendaient. Bien plus
horrible encore était la vue du puits profond et étroit où étaient
entassés les restes mutilés de ces tendres créatures!...»

Sir Edward Munro n'était pas là, aux premières heures où les
soldats d'Havelock s'emparaient de la ville! Il n'arriva que deux
jours après l'odieuse immolation! Et maintenant, il n'avait plus
là devant les yeux que l'emplacement où s'ouvrait le funeste
puits, tombeau sans nom des deux cents victimes de Nana Sahib!

Cette fois, Banks, aidé du sergent, parvint à l'entraîner de
force.

Le colonel Munro ne devait jamais oublier ces deux mots que l'un
des soldats d'Havelock avait tracés avec sa baïonnette sur la
margelle du puits:

«Remember Cawnpore!

«Souviens-toi de Cawnpore.»


CHAPITRE XI
Le changement de mousson.

À onze heures, nous étions de retour au campement, ayant, on le
comprend, la plus grande hâte de quitter Cawnpore; mais quelques
réparations à faire à la pompe d'alimentation de la machine ne
permettaient pas de partir avant le lendemain matin.

Il me restait donc une demi-journée. Je ne crus pas pouvoir mieux
l'employer qu'à visiter Lucknow. L'intention de Banks était de ne
point passer par cette ville, dans laquelle le colonel Munro se
serait retrouvé sur l'un des principaux théâtres de la guerre. Il
avait raison! C'étaient encore là des souvenirs trop poignants
pour lui.

Donc, à midi, après avoir quitté Steam-House, je pris le petit
tronçon de railway qui relie Cawnpore à Lucknow. Le parcours ne
dépasse pas une vingtaine de lieues, et j'arrivai en deux heures
dans cette importante capitale du royaume d'Oude, dont je ne
voulais prendre qu'une vue sommaire,--ce qu'on appelle une
impression.

Je reconnus, du reste, la vérité de ce que j'avais entendu dire à
propos des monuments de Lucknow, bâtis sous le règne des empereurs
musulmans au XVIIe siècle.

Ce fut un Français, un Lyonnais, nommé Martin, un simple soldat de
l'armée de Lally-Tollendal en 1730, devenu le favori du roi, qui
fut le créateur, l'ordonnateur, on pourrait dire l'architecte de
ces prétendues merveilles de la capitale de l'Oude. La résidence
officielle des souverains, le Kaiser-bâgh, hétéroclite assemblage
de tous les styles qui pouvaient sortir de l'imagination d'un
caporal, n'est qu'une oeuvre de surface. Rien au dedans, tout en
dehors, mais ce dehors est à la fois indou, chinois, mauresque
et... européen. Il en est de même d'un autre palais plus petit, le
Farid Bâkch, qui est également l'ouvrage de Martin. Quant à
l'Imâmbara, bâti au milieu de la forteresse par Kaïfiâtoulla, le
premier architecte des Indes au XVIIe siècle, il est réellement
superbe et produit un effet grandiose avec les mille clochetons
qui hérissent ses courtines.

Je ne pouvais quitter Lucknow sans visiter le palais Constantin,
qui est encore l'oeuvre personnelle du caporal français, et porte
le nom de palais de la Martinière. Je voulus voir aussi le jardin
voisin, le Secunder Bâgh, où furent massacrés par centaines les
Cipayes qui avaient violé la tombe de l'humble soldat avant
d'abandonner la ville.

Il faut ajouter que le nom de Martin n'est pas le seul nom
français qui soit en honneur à Lucknow. Un ancien sous-officier de
chasseurs d'Afrique, appelé Duprat, se distingua tellement par sa
bravoure pendant la période insurrectionnelle, que les révoltés
lui offrirent de se mettre à leur tête. Duprat refusa noblement,
malgré les richesses qui lui furent promises, malgré les menaces
dont on l'accabla. Il resta fidèle aux Anglais. Mais,
particulièrement désigné aux coups des Cipayes qui n'avaient pu
faire de lui un traître, il fut tué dans une rencontre: «Chien
d'infidèle, avaient dit les révoltés, nous t'aurons malgré toi!»
Ils l'eurent, mort.

Les noms de ces deux soldats français avaient donc été unis dans
les mêmes représailles. Les Cipayes, qui avaient violé la tombe de
l'un et creusé la tombe de l'autre, furent massacrés sans pitié.

Enfin, après avoir admiré les parcs superbes qui font à cette
grande cité de cinq cent mille habitants comme une ceinture de
verdure et de fleurs, après avoir parcouru à dos d'éléphant ses
rues principales et son magnifique boulevard du Hazrat Gaudj, je
repris le railway et revins le soir même à Cawnpore.

Le lendemain, 31 mai, dès l'aube, nous étions en route.

«Enfin, s'écria le capitaine Hod, c'en est donc fini avec les
Allahabad, les Cawnpore, les Lucknow et autres villes, dont je me
soucie comme d'une cartouche vide!

--Oui, c'est fini, Hod, répondit Banks, et maintenant, nous
allons marcher directement vers le nord, de manière à rejoindre
presque en droite ligne la base de l'Himalaya.

--Bravo! reprit le capitaine. Ce que j'appelle l'Inde par
excellence, ce ne sont pas les provinces hérissées de villes ou
peuplées d'Indous, c'est le pays où vivent en liberté mes amis les
éléphants, les lions, les tigres, les panthères, les guépards, les
ours, les buffles, les serpents! Là est la seule partie
véritablement habitable de la péninsule! Vous verrez cela,
Maucler, et vous n'aurez pas à regretter les merveilles de la
vallée du Gange!

--Je ne regretterai rien en votre compagnie, mon cher capitaine,
répondis-je.

--Cependant, dit Banks, il y a encore dans le nord-ouest d'autres
villes très intéressantes, Delhi, Agra, Lahore...

--Eh! ami Banks, s'écria Hod, qui a jamais entendu parler de ces
misérables bourgades!

--Misérables bourgades! répliqua Banks, non pas, Hod, mais des
cités magnifiques! Soyez tranquille, mon cher ami, ajouta
l'ingénieur en se retournant vers moi, nous tâcherons de vous
montrer cela, sans déranger les plans de campagne du capitaine.

--À la bonne heure, Banks, répondit Hod, mais c'est d'aujourd'hui
seulement que notre voyage va commencer!» Puis, d'une voix forte:
«Fox?» cria-t-il.

Le brosseur accourut. «Présent! mon capitaine, dit-il.

--Fox, que les fusils, les carabines et les revolvers soient en
état!

--Ils le sont.

--Visite les batteries.

--Elles sont visitées.

--Prépare les cartouches.

--Elles sont préparées.

--Tout est prêt?

--Tout est prêt.

--Que ce soit encore plus prêt, si c'est possible!

--Ce le sera.

--Le trente-huitième ne tardera pas à prendre rang sur cette
liste qui fait ta gloire, Fox!

--Le trente-huitième! s'écria le brosseur, dont un rapide éclair
alluma l'oeil. Je vais lui préparer une bonne petite balle
explosive dont il n'aura pas lieu de se plaindre!

--Va, Fox, va!» Fox salua militairement, fit demi-tour et alla
s'enfermer dans son arsenal. Voici maintenant quel est
l'itinéraire de cette seconde partie de notre voyage,--
itinéraire qui ne doit point être modifié, à moins d'événements
impossibles à prévoir. Pendant soixante-quinze kilomètres environ,
cet itinéraire remonte le cours du Gange en se dirigeant vers le
nord-ouest; mais, à partir de ce point, il se redresse, court
droit au nord entre un des affluents du grand fleuve et un autre
affluent important de la Goutmi. Il évite ainsi un certain nombre
de cours d'eau, qui se dispersent à droite et à gauche, et, par
Biswah, il s'élève obliquement jusqu'aux premières ondulations des
montagnes du Népaul, à travers la partie occidentale du royaume
d'Oude et du Rokilkhande. Ce parcours avait été judicieusement
choisi par l'ingénieur, de manière à tourner toutes difficultés.
Si le charbon devenait plus difficile à trouver dans le nord de
l'Indoustan, le bois ne devait jamais faire défaut. Quant à notre
Géant d'Acier, il pourrait aisément circuler, sous n'importe
quelle allure, le long de ces routes si bien entretenues, à
travers les plus belles forêts de la péninsule indienne. Quatre-vingts
kilomètres environ nous séparaient de la petite ville de
Biswah. Il fut convenu que nous les franchirions avec une vitesse
très modérée,--en six jours. Cela permettait de s'arrêter
lorsque le site plairait, et les chasseurs de l'expédition
auraient le temps d'accomplir leurs prouesses. D'ailleurs, le
capitaine Hod et le brosseur Fox, auxquels Goûmi se joignait
volontiers, pourraient facilement battre l'estrade, tandis que le
Géant d'Acier s'en irait à pas comptés. Il ne m'était pas défendu
de les accompagner dans leurs battues, bien que je fusse un
chasseur peu expérimenté, et je me joignis à eux quelquefois. Je
dois dire que depuis ce moment où notre voyage entra dans une
nouvelle phase, le colonel Munro se tint un peu moins à l'écart.
Il me parut devenir plus sociable, en dehors de la ligne des
villes, au milieu des forêts et des plaines, loin de la vallée du
Gange que nous venions de parcourir. Dans ces conditions, il
semblait retrouver le calme de cette existence qu'il menait à
Calcutta. Et cependant, pouvait-il oublier que sa maison roulante
s'élevait vers ce nord de l'Inde, où l'attirait quelque fatalité
irrésistible! Quoi qu'il en soit, sa conversation était plus
animée pendant les repas, pendant la sieste, et souvent même, aux
heures de halte, elle se prolongeait fort avant dans ces belles
nuits que la saison chaude nous donnait encore. Quant à Mac Neil,
depuis la visite au puits de Cawnpore, il me paraissait plus
sombre que d'habitude. La vue du Bibi-Ghar avait-elle donc ravivé
en lui une haine qu'il espérait encore assouvir? «Nana Sahib, me
dit-il un jour, non, monsieur, non! il n'est pas possible qu'ils
nous l'aient tué!» La première journée se passa sans incidents qui
vaillent la peine d'être rapportés. Ni le capitaine Hod ni Fox
n'eurent l'occasion de mettre en joue le moindre animal. C'était
désolant, et même assez extraordinaire pour qu'on pût se demander
si l'apparition du Géant d'Acier ne tenait pas à distance les
terribles fauves de ces plaines. En effet, on côtoya quelques
jungles, qui sont les repaires habituels des tigres et autres
carnassiers de la race féline. Pas un ne se montra. Les deux
chasseurs s'étaient cependant écartés d'un ou deux milles sur les
flancs de notre convoi. Ils durent donc se résigner à emmener
Black et Phann, pour chasser le menu gibier, dont monsieur
Parazard réclamait sa fourniture quotidienne. Il n'entendait pas
raison là-dessus, notre chef noir, et lorsque le brosseur lui
parlait de tigres, de guépards ou autres bêtes peu comestibles, il
haussait dédaigneusement les épaules en disant:

«Est-ce que cela se mange!»

Ce soir-là, nous campâmes à l'abri d'un groupe d'énormes banians.
Cette nuit fut aussi tranquille que le jour avait été calme. Le
silence ne fut pas même troublé par des hurlements de fauves.
Notre éléphant reposait, cependant. Ses hennissements ne se
faisaient plus entendre. Les feux du campement étaient éteints,
et, pour satisfaire le capitaine, Banks n'avait pas même établi le
courant électrique, qui changeait les yeux du Géant d'Acier en
deux puissants fanaux. Mais rien!

Il en fut de même pendant les journées du 1er et du 2 juin.
C'était désespérant.

«On m'a changé mon royaume d'Oude! répétait le capitaine Hod. On
l'a transporté en pleine Europe! Il n'y a pas plus de tigres ici
que dans les basses terres d'Écosse!

--Il est possible, mon cher Hod, répondit le colonel Munro, que
des battues aient été récemment faites sur ces territoires, et que
les animaux aient émigré en masse. Mais ne vous désespérez pas, et
attendez que nous soyons aux pieds des montagnes du Népaul. Vous
aurez là de quoi exercer utilement vos instincts de chasseur.

--Il faut l'espérer, mon colonel, répondit Hod en secouant la
tête, sans quoi nous n'aurions plus qu'à refondre nos balles pour
en faire du petit plomb!»

La journée du 3 juin fut une des plus chaudes que nous eussions
encore endurées. Si la route n'avait pas été ombragée par de
grands arbres, je crois que nous aurions littéralement cuit dans
notre demeure roulante. Le thermomètre monta à quarante-sept
degrés à l'ombre, et il n'y avait pas un souffle de vent. Il était
donc possible que, par une pareille température, dans cette
atmosphère de feu, les carnassiers ne songeassent point à quitter
leurs tanières, même pendant la nuit.

Le lendemain, 3 juin, au lever du soleil, l'horizon, pour la
première fois, se montra assez brumeux dans l'ouest. Nous eûmes
alors le magnifique spectacle de l'un de ces phénomènes de mirage
que, dans certaines parties de l'Inde, on appelle «seekote», ou
châteaux aériens, et, dans d'autres, «dessasur», ou illusion.

Ce n'était point une prétendue nappe d'eau avec ses curieux effets
de réfraction, qui se développait devant nos regards, c'était
toute une chaîne de collines peu élevées, chargée des plus
fantastiques châteaux du monde, quelque chose comme les hauteurs
d'une vallée du Rhin, avec leurs antiques repaires de burgraves.
Nous nous trouvions en un instant transportés, non seulement dans
la portion romane de la vieille Europe, mais à cinq ou six cents
ans en arrière, en plein moyen âge.

Ce phénomène, dont la netteté était surprenante, nous donnait le
sentiment d'une réalité absolue. Aussi, le Géant d'Acier, avec
tout l'attirail de la machinerie moderne, marchant vers une ville
du onzième siècle, me semblait-il beaucoup plus dépaysé que
lorsqu'il courait, tout empanaché de vapeurs, le pays de Vishnou
et de Brahma.

«Merci, dame nature! s'écria le capitaine Hod. Après tant de
minarets et de coupoles, après tant de mosquées et de pagodes,
voici donc quelque vieille cité de l'époque féodale, avec les
merveilles romanes ou gothiques qu'elle déploie à mes yeux!

--Quel poète, ce matin, que notre ami Hod! répondit Banks. A-t-il
donc, avant déjeuner, avalé quelque ballade?

--Riez, Banks, plaisantez, moquez-vous! riposta le capitaine Hod,
mais regardez! Voici les objets qui s'agrandissent aux premiers
plans! Voici les arbrisseaux qui deviennent des arbres, les
collines qui deviennent des montagnes, les...

--Les simples chats qui deviendraient des tigres, s'il y avait
des chats, n'est-ce pas, Hod?

--Ah! Banks! ce ne serait pas à dédaigner!... Bon! s'écria le
capitaine, voilà mes châteaux du Rhin qui s'effondrent, la ville
qui s'écroule, et nous retombons dans le réel, un simple paysage
du royaume d'Oude, que les fauves ne veulent même plus habiter!»

Le soleil, débordant l'horizon de l'est, venait de modifier
instantanément les jeux de la réfraction. Les burgs, comme des
châteaux de cartes, s'abattaient avec la colline qui se
transformait en plaine.

«Eh bien, puisque le mirage a disparu, dit Banks, et qu'avec lui
s'est dissipée toute la verve poétique du capitaine Hod, voulez-vous,
mes amis, savoir ce que ce phénomène présage?

--Dites, ingénieur! s'écria le capitaine.

--Un très prochain changement de temps, répondit Banks. Du reste,
nous voici dans les premiers jours de juin, qui provoquent des
modifications climatériques. Le renversement de la mousson va
amener la saison des pluies périodiques.

--Mon cher Banks, dis-je, nous sommes clos et couverts, n'est-il
pas vrai? Eh bien, vienne la pluie! Fût-elle diluvienne, elle me
paraît préférable à ces chaleurs...

--Vous serez satisfait, mon cher ami, répondit Banks. Je crois
que la pluie n'est pas loin, et que nous verrons bientôt monter
les premiers nuages du sud-ouest!»

Banks ne se trompait pas. Vers le soir, l'horizon occidental
commença à se charger de vapeurs, ce qui indiquait que la mousson,
ainsi que cela arrive le plus souvent, allait s'établir pendant la
nuit. C'était l'océan Indien qui nous envoyait, à travers la
péninsule, ses brumes saturées d'électricité, comme autant de
grosses outres du dieu Éole, qui contenaient l'ouragan et l'orage.

Quelques autres phénomènes, auxquels un Anglo-Indien n'eût pu se
méprendre, s'étaient manifestés aussi pendant cette journée. Des
volutes d'une poussière très ténue avaient tourbillonné sur la
route pendant la marche du train. Le mouvement des roues, peu
rapide d'ailleurs,--aussi bien les roues de notre moteur que
celles des deux chars roulants,--auraient certainement pu
soulever cette poussière, mais non pas avec une telle intensité.
On eût dit un nuage de ces duvets que fait danser une machine
électrique mise en mouvement. Le sol pouvait donc être comparé à
un immense récepteur, dans lequel l'électricité se serait
emmagasinée depuis plusieurs jours. En outre, cette poussière se
teignait de reflets jaunâtres, du plus singulier effet, et dans
chaque molécule brillait un petit centre lumineux. Il y avait eu
des instants où tout notre appareil semblait marcher au milieu des
flammes,--flammes sans chaleur, mais qui, ni par leur couleur ni
par leur vivacité, ne rappelaient celles du feu Saint-Elme.

Storr nous raconta qu'il avait quelquefois vu des trains courir
ainsi sur leurs rails au milieu d'une double haie de poussière
lumineuse, et Banks confirma le dire du mécanicien. Pendant un
quart d'heure, j'avais pu observer très exactement ce singulier
phénomène à travers les hublots de la tourelle, d'où je dominais
la route sur un parcours de cinq à six kilomètres. Le chemin, sans
arbres, était poudreux, chauffé à blanc par les rayons verticaux
du soleil. À ce moment, il me sembla que la chaleur de
l'atmosphère dominait encore celle du foyer de la machine. C'était
véritablement insoutenable, et, lorsque je vins respirer un air
plus frais sous le battement d'ailes de la punka, j'étais à demi
suffoqué.

Le soir, vers sept heures, Steam-House s'arrêta. Le lieu de halte,
choisi par Banks, fut la lisière d'une forêt de magnifiques
banians, qui paraissait s'étendre à l'infini dans le nord. Une
assez belle route la traversait, et nous promettait pour le
lendemain un trajet plus facile sous de hauts et larges dômes de
verdure.

Les banians, ces géants de la flore indoue, sont de véritables
grands-pères, on pourrait dire des chefs de famille végétale,
qu'entourent leurs enfants et petits-enfants. Ceux-ci, s'élançant
d'une racine commune, montent droit autour du tronc principal,
dont ils sont complètement dégagés, et vont se perdre dans la
haute ramure paternelle. Ils ont vraiment l'air d'être couvés sous
cet épais feuillage, comme les poussins sous les ailes de leur
mère. De là le curieux aspect que présentent ces forêts plusieurs
fois séculaires. Les vieux arbres ressemblent à des piliers
isolés, supportant l'immense voûte, dont les fines nervures
s'appuient sur de jeunes banians, qui deviendront piliers à leur
tour.

Ce soir-là, le campement fut organisé plus complètement qu'à
l'ordinaire. En effet, si la journée du lendemain devait être
aussi chaude que celle-ci l'avait été, Banks se proposait de
prolonger la halte, quitte à voyager pendant la nuit.

Le colonel Munro ne demandait pas mieux que de passer quelques
heures dans cette belle forêt, si ombreuse, si calme. Tous
s'étaient rangés à son avis, les uns parce qu'ils avaient
véritablement besoin de repos, les autres parce qu'il voulaient
essayer de rencontrer enfin quelque animal, digne du coup de fusil
d'un Anderson ou d'un Gérard. On devine quels étaient ces
derniers.

«Fox, Goûmi, il n'est que sept heures! cria le capitaine Hod, Un
tour dans la forêt, avant que la nuit ne soit tout à fait venue!--
Nous accompagnerez-vous, Maucler?

--Mon cher Hod, dit Banks, avant que je n'eusse pu répondre, vous
feriez mieux de ne pas vous éloigner du campement. Les menaces du
ciel sont sérieuses. Que l'orage se déchaîne, vous aurez peut-être
quelque peine à nous rejoindre. Demain, si nous restons à notre
lieu de halte, vous irez...

--Demain, il fera jour, répondit le capitaine Hod, et l'heure est
propice pour tenter l'aventure!

--Je le sais, Hod, mais la nuit qui se prépare n'est vraiment pas
rassurante. En tout cas, si vous tenez absolument à partir, ne
vous éloignez pas. Dans une heure il fera déjà très noir, et vous
pourriez être fort embarrassés pour retrouver le campement.

--Soyez tranquille, Banks. Il est sept heures à peine, et je ne
demande à mon colonel qu'une permission de dix heures.

--Allez donc, mon cher Hod, répondit sir Edward Munro, mais tenez
compte des recommandations de Banks.

--Oui, mon colonel.» Le capitaine Hod, Fox et Goûmi, armés
d'excellentes carabines de chasse, quittèrent le campement et
disparurent sous les hauts banians qui bordaient la droite de la
route.

J'avais été si fatigué par la chaleur, pendant cette journée, que
je préférai rester à Steam-House.

Cependant, par ordre de Banks, les feux, au lieu d'être
complètement éteints, furent seulement repoussés au fond du foyer,
de manière à conserver une ou deux atmosphères de pression dans la
chaudière. L'ingénieur voulait être, le cas échéant, prêt à tout
événement.

Storr et Kâlouth s'occupèrent alors de refaire le combustible et
l'eau. Un petit ruisseau, qui coulait sur la gauche de la route,
leur fournit le liquide nécessaire, et les arbres voisins le bois
dont ils avaient besoin pour charger le tender. Pendant ce temps,
monsieur Parazard vaquait à ses occupations habituelles, et, tout
en desservant les restes du dîner du jour, il méditait le menu du
dîner du lendemain.

Il faisait encore assez clair. Le colonel Munro, Banks, le sergent
Mac Neil et moi, nous allâmes faire la sieste sur le bord du
ruisseau. Le courant de cette eau limpide rafraîchissait
l'atmosphère, qui était réellement étouffante, même à cette heure.
Le soleil n'était pas encore couché. Sa lumière, par opposition,
teintait d'une couleur d'encre bleue la masse des vapeurs, que
l'on voyait s'accumuler peu à peu au zénith, à travers les grandes
déchirures du feuillage. C'étaient des nuages lourds, épais,
condensés, dont aucun vent ne semblait provoquer la marche, et qui
paraissaient avoir leur moteur en eux-mêmes.

Notre causerie dura jusqu'à huit heures environ. De temps en
temps, Banks se levait et allait prendre une vue plus étendue de
l'horizon, en s'avançant jusqu'à la lisière de la forêt qui
coupait brusquement la plaine, à moins d'un quart de mille du
campement. Lorsqu'il revenait, il hochait la tête d'un air peu
rassuré.

La dernière fois, nous l'avions accompagné. Déjà l'obscurité
commençait à se faire sous le couvert des banians. Arrivés à la
lisière, je vis qu'une immense plaine s'étendait vers l'ouest
jusqu'à une série de petites collines vaguement profilées, qui se
confondaient déjà avec les nuages.

L'aspect du ciel était alors terrible dans son calme. Aucun
souffle de vent n'agitait les hautes feuilles des arbres. Ce
n'était pas le repos de la nature endormie, que les poètes ont si
souvent chanté; c'était, au contraire, un sommeil pesant et
maladif. Il semblait qu'il y eût comme une tension contenue de
l'atmosphère. Je ne puis mieux comparer l'espace qu'à la boîte à
vapeur d'une chaudière, lorsque le fluide trop comprimé est prêt à
faire explosion.

L'explosion était imminente.

Les nuages orageux, en effet, étaient très élevés, ainsi que cela
se produit généralement au-dessus des plaines, et ils présentaient
de larges contours curvilignes, très nettement arrêtés. Ils
semblaient même se gonfler, diminuer de nombre et augmenter de
grandeur, tout en restant attachés à la même base. Évidemment,
avant peu, ils se seraient tous fondus en une seule masse, qui
accroîtrait la densité du nuage unique. Déjà les petites nuées
additionnelles, subissant une sorte d'influence attractive,
heurtées, repoussées, écrasées les unes contre les autres, se
perdaient confusément dans l'ensemble.

Vers huit heures et demie, un éclair en zig-zag, à angles très
aigus, déchira la masse sombre sur une longueur de deux mille cinq
cents à trois mille mètres.

Soixante-cinq secondes après, un coup de tonnerre éclatait et
prolongeait ses roulements sourds, spéciaux à la nature de ce
genre d'éclairs, qui durèrent environ, quinze secondes.

«Vingt et un kilomètres, dit Banks, après avoir consulté sa
montre. C'est presque la distance maximum à laquelle le tonnerre
peut se faire entendre. Mais l'orage, une fois déchaîné, viendra
vite, et il ne faut pas l'attendre. Rentrons, mes amis.

--Et le capitaine Hod? dit le sergent Mac Neil.

--Le tonnerre lui donne l'ordre de revenir, répondit Banks.
J'espère qu'il obéira.»

Cinq minutes après, nous étions de retour au campement, et nous
prenions place sous la vérandah du salon.


CHAPITRE XII
Triples feux.

L'Inde partage avec certains territoires du Brésil,--celui de
Rio-Janeiro entre autres,--le privilège d'être de tous les pays
du globe le plus troublé par les orages. Si en France, on
Angleterre, en Allemagne, dans cette partie moyenne de l'Europe,
on n'estime pas à plus de vingt par an le nombre des jours où les
éclats du tonnerre se font entendre, il convient de savoir que,
dans la péninsule indienne, ce nombre s'élève annuellement au delà
de cinquante.

Voilà pour la météorologie générale. Dans ce cas particulier, en
raison des circonstances dans lesquelles il se produisait, nous
devions attendre un orage d'une violence extrême.

Dès que nous fûmes rentrés à Steam-House, je consultai le
baromètre. Une baisse de deux pouces s'était subitement faite dans
la colonne mercurielle,--de vingt-neuf à vingt-sept pouces.[6]

Je le fis observer au colonel Munro.

«Je suis inquiet de l'absence du capitaine Hod et de ses
compagnons, me répondit-il. L'orage est imminent, la nuit vient,
les ténèbres s'accroissent. Des chasseurs s'éloignent toujours
plus qu'ils ne le promettent et même plus qu'ils ne le veulent.
Comment retrouveront-ils leur chemin dans cette profonde
obscurité?

--Les enragés! dit Banks. Il a été impossible de leur faire
entendre raison! Très certainement, ils auraient mieux fait de ne
pas partir!

--Sans doute, Banks, mais ils sont partis, répondit le colonel
Munro, et il faut tout faire pour qu'ils reviennent.

--N'y a-t-il pas un moyen de signaler l'endroit où nous sommes?
demandai-je à l'ingénieur.

--Si, répondit Banks, en allumant nos fanaux électriques, qui
sont d'une grande puissance éclairante et se voient de très loin.
Je vais établir le courant.

--Excellente idée, Banks.

--Voulez-vous que j'aille à la recherche du capitaine Hod?
demanda le sergent.

--Non, mon vieux Neil, répondit le colonel Munro, tu ne le
retrouverais pas et tu t'égarerais à ton tour.»

Banks se mit en mesure d'utiliser les feux dont il disposait. Les
éléments de la pile furent mis en activité, le courant établi, et
bientôt les deux yeux du Géant d'Acier, comme deux phares
électriques, projetaient leur faisceau lumineux à travers le
sombre dessous des banians. Il est certain que, dans cette nuit
obscure, la portée de ces feux devait être très considérable et
pouvait guider nos chasseurs.

En ce moment, une sorte d'ouragan, d'une violence extrême, se
déchaîna. Il déchira la cime des arbres, obliqua vers le sol et
siffla à travers les colonnettes des banians, comme s'il eût
traversé les tuyaux sonores d'un buffet d'orgues.

Ce fut subit.

Une grêle de branches mortes, une averse de feuilles arrachées,
cribla la route. Les toitures de Steam-House résonnèrent
lamentablement sous cette projection qui produisait un roulement
continu.

Il fallut nous mettre à l'abri dans le salon et fermer toutes les
fenêtres. La pluie ne tombait pas encore.

«C'est une espèce de «tofan», dit Banks.

Les Indous donnent ce nom aux ouragans impétueux et soudains, qui
dévastent plus particulièrement les régions montagneuses et sont
fort redoutés dans le pays.

«Storr! cria Banks au mécanicien, as-tu soigneusement clos les
embrasures de la tourelle?

--Oui, monsieur Banks, répondit le mécanicien. Il n'y a rien à
craindre de ce côté.

--Où est Kâlouth?

--Il finit d'arrimer le combustible dans le tender.

--Demain, répondit l'ingénieur, nous n'aurons plus que la peine
de ramasser le bois! Le vent se fait bûcheron, et il nous épargne
de la besogne! Maintiens ta pression, Storr, et reviens te mettre
à l'abri.

--À l'instant, monsieur.

--Tes bâches sont pleines, Kâlouth? demanda Banks.

--Oui, monsieur Banks, répondit le chauffeur. La réserve d'eau
est maintenant complète.

--Bien! Rentre! rentre!» Le mécanicien et le chauffeur eurent
bientôt pris place dans la seconde voiture. Les éclairs étaient
fréquents alors, et l'explosion des nuées électriques faisait
entendre un roulement sourd. Le tofan n'avait pas rafraîchi
l'atmosphère. C'était un vent torride, un souffle embrasé, qui
brûlait comme s'il fût sorti de la gueule d'un four.

Sir Edward Munro, Banks, Mac Neil et moi, nous ne quittions le
salon que pour aller sous la vérandah. En regardant la haute
ramure des banians, on la voyait se dessiner comme une fine
guipure noire sur le fond ignescent du ciel. Pas d'éclair qui ne
fût suivi, à quelques secondes près, des éclats du tonnerre. Un
écho n'avait pas le temps de s'éteindre, qu'un nouveau coup de
foudre était répercuté par lui. Aussi, une basse profonde se
déroulait-elle sans discontinuer, pendant que sur cette basse se
détachaient ces détonations sèches que Lucrèce a si justement
comparées à l'aigre cri du papier qui se déchire.

«Comment l'orage ne les a-t-il pas ramenés encore? disait le
colonel Munro.

--Peut-être, répondit le sergent, le capitaine Hod et ses
compagnons auront-ils trouvé un abri dans la forêt, dans le creux
de quelque arbre ou de quelque rocher, et ne nous rejoindront-ils
que demain matin! Le campement sera toujours là pour les
recevoir!»

Banks secoua la tête en homme qui n'est pas rassuré. Il ne
semblait pas partager l'avis de Mac Neil.

En ce moment,--il était près de neuf heures,--la pluie
commença à tomber avec une violence extrême. Elle était mélangée
d'énormes grêlons, qui nous lapidaient et crépitaient sur la
toiture sonore de Steam-House. C'était comme un roulement sec de
tambours. Il eût été impossible de s'entendre parler, quand bien
même les éclats du tonnerre n'auraient pas rempli l'espace. Les
feuilles des banians, hachées par cette grêle, tourbillonnaient de
toutes parts.

Banks, ne pouvant se faire entendre au milieu de cet assourdissant
tumulte, tendit alors le bras et nous montra les grêlons qui
frappaient les flancs du Géant d'Acier.

C'était à ne pas le croire! Tout scintillait au contact de ces
corps durs. On eût dit que ce qui tombait des nuages était de
véritables gouttes d'un métal en fusion, qui, en choquant la tôle,
renvoyaient un jet lumineux. Ce phénomène indiquait à quel point
l'atmosphère était saturée d'électricité. La matière fulminante la
traversait incessamment, au point que tout l'espace semblait être
en feu.

Banks, d'un geste, nous fit rentrer dans le salon et ferma la
porte qui s'ouvrait sur la vérandah. Il y avait certainement
danger à s'exposer, en plein air, au choc des effluences
électriques.

Nous nous trouvions à l'intérieur, dans une obscurité que rendait
plus complète la fulguration du dehors. Quel fut notre étonnement,
lorsque nous vîmes que notre salive elle-même était lumineuse! Il
fallait que nous fussions imprégnés du fluide ambiant à un point
extraordinaire.

«Nous crachions du feu», pour employer l'expression qui a servi à
caractériser ce phénomène, rarement observé, toujours effrayant.
En vérité, au milieu de cette déflagration continue, feu au
dedans, feu au dehors, dans le fracas de ces roulements accentués
par de grands éclats de foudre, le coeur le plus ferme ne pouvait
s'empêcher de battre plus rapidement.

«Et eux! dit le colonel Munro.

--Eux!... oui!... eux!» répondit Banks. C'était horriblement
inquiétant. Nous ne pouvions rien faire pour venir en aide au
capitaine Hod et à ses compagnons, très sérieusement menacés. En
effet, s'ils avaient trouvé quelque abri, ce ne pouvait être que
sous les arbres, et l'on sait, dans ces conditions, quels dangers
on court pendant les orages. Au milieu de cette forêt si dense,
comment auraient-ils pu se placer à cinq où six mètres de la
verticale qui passe par l'extrémité des plus longues branches,--
ainsi que cela est recommandé aux personnes qui se trouvent
surprises dans le voisinage des arbres? Toutes ces réflexions me
venaient à l'esprit, lorsqu'un coup de tonnerre, plus sec que les
autres, éclata soudain. Un intervalle d'une demi-seconde à peine
l'avait séparé de l'éclair. Steam-House en trembla et fut comme
soulevée sur ses ressorts. Je crus que le train allait être
culbuté. En même temps, une odeur forte emplit l'espace,--odeur
pénétrante des vapeurs nitreuses,--et très certainement, l'eau
de pluie, recueillie pendant cette tourmente, eût contenu une
grande quantité d'acide nitrique. «La foudre est tombée... dit Mac
Neil.

--Storr! Kâlouth! Parazard!» cria Banks. Les trois hommes
accoururent dans le salon. Par bonheur, aucun n'avait été frappé.
L'ingénieur repoussa alors la porte de la vérandah, et s'avança
sur le balcon. «Là!... voyez!...» dit-il. Un énorme banian venait
d'être foudroyé, à dix pas, à la gauche de la route. Sous
l'incessante lueur électrique, on y voyait alors comme en plein
jour. L'immense tronc, que ses rejetons ne pouvaient plus
soutenir, était tombé en travers sur les arbres voisins. Il était
nettement décortiqué dans toute sa longueur, et une longue lanière
d'écorce, que la rafale agitait comme un serpent, se tordait en
cinglant l'air. Il fallait que la décortication se fût opérée de
bas en haut, sous l'action d'un coup de foudre ascendant d'une
extrême violence.

«Un peu plus, Steam-House était foudroyée! dit l'ingénieur.
Restons, cependant. C'est encore un abri plus sûr que celui des
arbres!

--Restons!» répondit le colonel Munro. En ce moment, des cris se
firent entendre. Étaient-ce nos compagnons qui revenaient enfin?

«C'est la voix de Parazard,» dit Storr.

En effet, le cuisinier, qui était sous la dernière vérandah, nous
appelait à grands cris.

Nous allâmes aussitôt le rejoindre.

À moins de cent mètres, en arrière et sur la droite du campement,
la forêt de banians était embrasée. Les plus hautes cimes des
arbres disparaissaient déjà dans un rideau de flammes. L'incendie
se développait avec une incroyable intensité et se dirigeait sur
Steam-House plus rapidement qu'on ne l'aurait pu croire.

Le danger était imminent. Une longue sécheresse, l'élévation de la
température pendant les trois mois de la saison chaude, avaient
desséché arbres, arbustes, herbes. L'embrasement s'alimentait de
tout ce combustible extrêmement inflammable. Ainsi que cela arrive
fréquemment aux Indes, la forêt tout entière menaçait d'être
dévorée.

En effet, on voyait le feu étendre son cercle d'embrasement et
gagner de proche en proche. S'il atteignait le lieu du campement,
en quelques minutes les deux chars seraient détruits, car leurs
minces panneaux ne pouvaient les défendre du feu, comme font les
épaisses parois de tôle d'un coffre-fort.

Nous restions silencieux devant ce danger. Le colonel Munro se
croisait les bras. Puis: «Banks, dit-il simplement, c'est à toi de
nous tirer de là!

--Oui, Munro, répondit l'ingénieur, et puisque nous n'avons aucun
moyen d'éteindre cet incendie, il faut le fuir!

--À pied? m'écriai-je.

--Non, avec notre train.

--Et le capitaine Hod, et ses compagnons? dit Mac Neil.

--Nous ne pouvons rien pour eux! S'ils ne sont pas de retour
avant notre départ, nous partirons quand même!

--Il ne faut pas les abandonner! dit le colonel.

--Munro, répondit Banks, lorsque le train sera en sûreté, hors
des atteintes du feu, nous reviendrons et nous battrons la foret
jusqu'à ce que nous les ayons retrouvés!

--Fais donc, Banks, répondit le colonel Munro, qui dut se rendre
à l'avis de l'ingénieur, en réalité le seul à suivre.

--Storr, dit Banks, à ta machine! Kâlouth, à ta chaudière, et
pousse les feux!--Quelle pression au manomètre?

--Deux atmosphères, répondit le mécanicien.

--Il faut que, dans dix minutes, nous en ayons quatre! Allez! mes
amis, allez!» Le mécanicien et le chauffeur ne perdirent pas un
instant. Bientôt des torrents de fumée noire jaillirent de la
trompe de l'éléphant et se mêlèrent aux torrents de pluie, que le
géant semblait braver. Aux éclairs qui embrasaient l'espace, il
répondait par des tourbillons d'étincelles. Un jet de vapeur
sifflait dans la cheminée, et le tirage artificiel activait la
combustion du bois que Kâlouth entassait dans son fourneau. Sir
Edward Munro, Banks et moi, nous étions restés sous la vérandah
d'arrière, observant les progrès de l'incendie à travers la forêt.
Ils étaient rapides et effrayants. Les grands arbres
s'effondraient dans cet immense foyer, les branches crépitaient
comme des coups de revolver, les lianes se tordaient d'un tronc à
l'autre, le feu se communiquait presque immédiatement à des foyers
nouveaux. En cinq minutes, l'embrasement avait gagné cinquante
mètres en avant, et les flammes, échevelées, on pourrait dire
bâillonnées par la rafale, s'élevaient à une telle hauteur, que
les éclairs les sillonnaient en tous sens.

«Il faut que dans cinq minutes nous ayons quitté la place! dit
Banks, ou tout prendra feu!

--Il va vite, cet incendie! répondis-je.

--Nous irons plus vite que lui!

--Si Hod était là, si ses compagnons étaient de retour! dit sir
Edward Munro.

--Des coups de sifflet! des coups de sifflet! s'écria Banks. Ils
les entendront peut-être!» Et, se précipitant vers la tourelle, il
fit aussitôt retentir l'air de sons aigus, qui tranchaient sur les
roulements profonds de la foudre, et devaient porter loin. On peut
se figurer cette situation, on ne saurait la dépeindre. D'une
part, nécessité de fuir au plus vite; de l'autre, obligation
d'attendre ceux qui n'étaient pas de retour!

Banks était revenu sous la vérandah de l'arrière. La lisière de
l'incendie se développait maintenant à moins de cinquante pieds de
Steam-House. Une insoutenable chaleur se propageait, et l'air
brûlant deviendrait bientôt irrespirable. De nombreuses flammèches
tombaient déjà jusque sur notre train. Très heureusement, les
torrentielles averses le protégeaient dans une certaine mesure,
mais elles ne pourraient évidemment pas le défendre de l'attaque
directe du feu.

La machine lançait toujours ses sifflets stridents. Ni Hod, ni
Fox, ni Goûmi, ne reparaissaient. En ce moment, le mécanicien
rejoignit Banks. «Nous sommes en pression, dit-il.

--Eh bien, en route, Storr! répondit Banks, mais pas trop
vite!... Ce qu'il faut seulement pour nous tenir hors de portée de
l'incendie!

--Attends, Banks, attends! dit le colonel Munro, qui ne pouvait
se décider à quitter le campement.

--Encore trois minutes, Munro, répondit froidement Banks, mais
pas davantage. Dans trois minutes, l'arrière du train commencera à
prendre feu!»

Deux minutes s'écoulèrent. Il était maintenant impossible de
rester sous la vérandah. La main même ne pouvait se poser sur les
tôles brûlantes qui commençaient à se gondoler. Demeurer quelques
instants de plus, c'était de la dernière imprudence!

«En route, Storr! cria Banks.

--Ah! s'écria le sergent.

--Eux!...» dis-je. Le capitaine Hod et Fox apparaissaient sur la
droite de la route. Ils portaient dans leurs bras Goûmi, comme un
corps inerte, et ils arrivèrent au marche-pied de l'arrière.
«Mort! s'écria Banks.

--Non, frappé de la foudre, qui a brisé son fusil dans sa main,
répondit le capitaine Hod, et paralysé seulement de la jambe
gauche!

--Dieu soit loué! dit le colonel Munro.

--Merci, Banks! ajouta le capitaine. Sans vos coups de sifflet,
nous n'aurions pu retrouver le campement!

--En route! s'écria Banks, en route!» Hod et Fox s'étaient jetés
dans le train, et Goûmi, qui n'avait pas perdu l'usage de ses
sens, fut déposé dans sa cabine.

«Quelle pression avons-nous? demanda Banks, qui venait de
rejoindre le mécanicien.

--Près de cinq atmosphères,» répondit Storr.

--En route!» répéta Banks. Il était dix heures et demie. Banks et
Storr allèrent se placer dans la tourelle. Le régulateur fut
ouvert, la vapeur se précipita dans les cylindres, les premiers
hennissements se firent entendre, et le train s'avança à petite
vitesse, au milieu de cette triple intensité de lumière, produite
par l'incendie de la forêt, les feux électriques des fanaux, les
fulgurations du ciel. En quelques mots, le capitaine Hod nous
raconta ce qui s'était passé pendant son excursion. Ses compagnons
et lui n'avaient rencontré aucune trace d'animaux. Avec l'orage
qui montait, l'obscurité se fit plus rapidement et surtout plus
profondément qu'ils ne le pensaient. Ils furent donc surpris par
le premier coup de tonnerre, lorsqu'ils se trouvaient déjà à plus
de trois milles du campement. Alors ils voulurent revenir sur
leurs pas; mais, quoi qu'ils fissent pour s'orienter, ils ne
tardèrent pas à se perdre au milieu de ces groupes de banians qui
se ressemblent, et sans qu'aucun sentier leur indiquât la
direction à suivre. L'orage éclata bientôt avec une extrême
violence. À ce moment, tous trois se trouvaient hors de portée des
feux électriques. Ils ne purent donc se diriger en droite ligne
vers Steam-House. La grêle et la pluie tombaient à torrents.
D'abris, point, si ce n'est l'insuffisant dôme des arbres, qui ne
tarda pas à être criblé. Soudain, un coup de tonnerre éclata dans
un éclair intense. Goûmi tomba foudroyé près du capitaine Hod, aux
pieds de Fox. Du fusil qu'il tenait à la main il ne restait plus
que la crosse. Canon, batterie, sous-garde, il avait été
instantanément dépouillé de tout ce qui était métal. Ses
compagnons le crurent mort. Il n'en était rien, heureusement; mais
sa jambe gauche, bien qu'elle n'eût pas été directement atteinte
par le fluide, était paralysée. Impossible au pauvre Goûmi de
faire un pas. Il fallait donc le porter. En vain demanda-t-il
qu'on le laissât, quitte à venir le reprendre plus tard. Ses
compagnons n'y voulurent pas consentir, et, l'un le tenant par les
épaules, l'autre par les pieds, ils s'aventurèrent tant bien que
mal au milieu de l'obscure forêt.

Pendant deux heures, Hod et Fox errèrent au hasard, hésitant,
s'arrêtant, reprenant leur marche, sans aucun point de repère qui
pût leur indiquer la direction de Steam-House.

Heureusement, enfin, les coups de sifflet, plus perceptibles que
n'eussent été des coups de fusil au milieu de ce fracas des
éléments, retentirent dans la rafale. C'était la voix du Géant
d'Acier.

Un quart d'heure après, tous trois arrivaient au moment où le lieu
de halte allait être abandonné. Il n'était que temps!

Cependant, si le train courait sur la route large et unie de la
forêt, l'incendie marchait aussi vite que lui. Ce qui rendait le
danger plus menaçant, c'est que le vent avait varié, ainsi qu'il
fait fréquemment pendant ces météores troublants des orages. Au
lieu de souffler de flanc, il soufflait maintenant de l'arrière,
et, par sa violence, activait tout cet embrasement, comme un
ventilateur qui sature un foyer d'oxygène. Le feu gagnait
visiblement. Les branches en ignition, les flammèches ardentes
pleuvaient au milieu d'un nuage de cendres chaudes, soulevées du
sol, comme si quelque cratère eût vomi dans l'espace des matières
éruptives. Et véritablement, on ne pouvait mieux comparer cet
incendie qu'à la marche d'un fleuve de lave, se déroulant à
travers la campagne et dévorant tout sur son passage.

Banks vit cela. Il ne l'eût pas vu qu'il l'aurait senti au souffle
torréfiant qui passait dans l'atmosphère.

La marche fut donc hâtée, bien qu'il y eût quelque danger à le
faire sur ce chemin inconnu. Mais la route, alors envahie par les
eaux du ciel, était si profondément ravinée, que la machine ne put
être poussée autant que l'ingénieur l'aurait voulu.

Vers onze heures et demie, nouvel éclat de tonnerre, qui fut
terrible, nouveau coup de foudre! Un cri nous échappa. Nous crûmes
que Banks et Storr avaient été foudroyés tous deux dans la
tourelle d'où ils dirigeaient la marche du train.

Ce malheur nous avait été épargné. C'était notre éléphant qui
venait d'être frappé par la décharge électrique à la pointe de
l'une de ses longues oreilles pendantes.

Il n'en était résulté, heureusement, aucun dommage pour la
machine, et il sembla que le Géant d'Acier voulût répondre aux
coups de l'orage par ses hennissements plus précipités.

«Hurrah! cria le capitaine Hod, hurrah! Un éléphant d'os et de
chair serait tombé sur le coup! Toi, tu braves la foudre, et rien
ne peut t'arrêter! Hurrah! Géant d'Acier, hurrah!»

Pendant une demi-heure encore, le train maintint sa distance. Dans
la crainte de heurter trop violemment quelque obstacle, Banks ne
le lançait qu'à la vitesse nécessaire pour ne pas être atteint par
le feu.

De la vérandah où le colonel Munro, Hod et moi avions pris place,
nous voyions passer de grandes ombres, qui bondissaient dans les
projections lumineuses de l'incendie et des éclairs. C'étaient
enfin des fauves!

Par précaution, le capitaine Hod saisit son fusil, car il était
possible que ces bêtes effarées voulussent se jeter sur le train
pour y chercher un abri ou un refuge.

Et, en effet, un énorme tigre le tenta; mais, en s'élançant d'un
bond prodigieux, il fut pris par le cou entre deux rejetons de
banians. L'arbre principal, se courbant alors sous la tempête,
tendit ses rejetons comme deux immenses cordes, qui étranglèrent
l'animal.

«Pauvre bête! dit Fox.

--Ces fauves-là, répondit le capitaine Hod indigné, c'est fait
pour être tué par une honnête balle de carabine! Oui! pauvre
bête!»

Vraiment, c'était bien là sa mauvaise chance, au capitaine Hod!
Lorsqu'il cherchait des tigres, il n'en voyait pas, et, lorsqu'il
ne les cherchait plus, ils lui passaient au vol, sans qu'il pût
les tirer, ou ils s'étranglaient comme une souris dans les fils
d'une souricière!

À une heure du matin, le danger, si grand qu'il eût été jusque-là,
redoubla encore.

Sous l'influence de ces vents affolés, qui sautaient à tous les
points du compas, l'incendie avait gagné l'avant de la route, et,
maintenant, nous étions absolument cernés.

Cependant, l'orage avait beaucoup diminué de violence, ainsi que
cela arrive presque invariablement, lorsque ces météores passent
au-dessus d'une forêt, dont les arbres soutirent et épuisent peu à
peu la matière électrique. Mais si les éclairs étaient plus rares,
les coups de tonnerre plus espacés, si la pluie tombait avec moins
de force, le vent courait toujours à la surface du sol avec une
incroyable fureur.

Coûte que coûte, il fallut presser la marche du train, au risque
de le heurter contre un obstacle, ou de le précipiter dans quelque
large fondrière.

C'est ce que fit Banks, mais il le fit avec un sang-froid
étonnant, les yeux collés aux verres lenticulaires de la tourelle,
la main sur le régulateur, qu'elle ne quittait plus.

La route semblait encore être à demi ouverte entre deux haies de
feu. Donc, nécessité de passer entre ces deux haies.

Banks s'y lança résolument avec une vitesse de six à sept milles à
l'heure.

Je crus que nous y resterions, surtout lorsqu'il fallut franchir
un endroit très restreint de la fournaise pendant un espace de
cinquante mètres. Les roues du train crièrent sur les charbons
ardents qui jonchaient le sol, et une atmosphère brûlante
l'enveloppa tout entier!...

Nous avions passé! Enfin, à deux heures du matin, l'extrême
lisière du bois apparut dans la lueur des rares éclairs. Derrière
nous se développait un vaste panorama de flammes. L'incendie ne
devait s'éteindre qu'après avoir dévoré jusqu'au dernier banian de
l'immense forêt. Au jour, le train s'arrêta enfin; l'orage s'était
entièrement dissipé, et l'on disposa un campement provisoire.
Notre éléphant, qui fut visité avec soin, avait la pointe de
l'oreille droite percée de plusieurs trous, dont les rebarbes
s'infléchissaient en directions inverses. Certes, sous un tel coup
de foudre, tout autre animal qu'un animal d'acier fût tombé pour
ne plus se relever, et l'incendie eût rapidement dévoré le train
en détresse!

À six heures du matin, après un repos très sommaire, la route
était reprise, et, à midi, nous venions camper aux environs de
Rewah.


CHAPITRE XIII
Prouesses du capitaine Hod.

La demi-journée du 5 juin et la nuit suivante furent
tranquillement passées au campement. Après tant de fatigues,
accrues de tant de dangers, ce repos nous était bien dû.

Ce n'était plus le royaume d'Oude qui développait maintenant ses
riches plaines devant nos pas. Steam-House courait alors à travers
ce territoire, fertile encore, mais coupé de «nullahs», ou ravins,
qui forme le Rohilkhande. Bareilli est la capitale de ce vaste
carré de cent cinquante-cinq milles de côtes, très arrosé par les
nombreux affluents ou sous-affluents de la Cogra, planté ça et là
de groupes de magnifiques manguiers, semé d'épaisses jungles, qui
tendent à disparaître devant la culture.

Là fut le centre de l'insurrection, après la prise de Delhi; là se
fit une des campagnes de sir Colin Campbell; là, la colonne du
brigadier Walpole ne fut pas heureuse à ses débuts; là périt un
ami de sir Edward Munro, le colonel du 93e écossais, qui s'était
distingué aux deux assauts de Lucknow dans l'affaire du 14 avril.

Étant donnée la constitution de ce territoire, aucun autre n'eût
été plus favorable à la marche de notre train. Belles routes, très
également nivelées, cours d'eau faciles à franchir entre les deux
artères plus importantes qui descendent du nord, tout concourait à
rendre facile cette partie de l'itinéraire. Il ne nous restait
plus que quelques centaines de kilomètres à parcourir, avant de
sentir ces premiers exhaussements du sol, qui relient la plaine
aux montagnes du Népaul.

Seulement, il fallait maintenant compter très sérieusement avec la
saison des pluies.

La mousson qui règne du nord-est au sud-ouest pendant les premiers
mois de l'année, venait d'être renversée. La période pluvieuse est
plus violente sur le littoral qu'à l'intérieur de la péninsule, et
un peu plus tardive aussi. Cela tient à ce que les nuages
s'épuisent avant d'atteindre le centre de l'Inde. En outre, leur
direction est quelque peu modifiée par la barrière des hautes
montagnes, qui forme comme une espèce de remous atmosphérique. Sur
la côte de Malabar, la mousson commence au mois de mai; au milieu
des provinces centrales et septentrionales, elle ne se fait sentir
que quelques semaines plus tard, au mois de juin.

Or, nous étions en juin, et c'est dans ces circonstances
particulières, mais prévues, que notre voyage allait désormais
s'effectuer.

Je dois dire, tout d'abord, que, dès le lendemain, notre brave
Goûmi, si malencontreusement désarmé par la foudre, alla mieux.
Cette paralysie de sa jambe gauche ne fut que temporaire. Il n'en
conserva aucune trace, mais il me sembla garder rancune au feu du
ciel.

Pendant les deux journées des 6 et 7 juin, le capitaine Hod fit
meilleure chasse avec l'aide de Phann et de Black. Il put tuer un
couple de ces antilopes appelées «nilgaus» dans le pays. Ce sont
les boeufs bleus des Indous, qu'il serait plus juste d'appeler
cerfs, puisqu'ils ressemblent plus aux cerfs qu'aux congénères du
dieu Apis. Il faudrait même les nommer cerfs gris-perle, et leur
couleur rappelle assurément mieux la couleur du ciel orageux que
celle du ciel azuré. On assure cependant que, chez quelques-unes
de ces magnifiques bêtes, à petites cornes acérées et droites, à
tête longue et légèrement bombée, la robe devient presque bleue,--
teinte que la nature semble avoir invariablement refusée aux
quadrupèdes, même au renard bleu, dont la fourrure est plutôt
noire.

Ce n'étaient pas encore les carnassiers que rêvait le capitaine
Hod. Cependant, le nilgau, s'il n'est pas féroce, n'en est pas
moins dangereux, quand, blessé légèrement, il revient sur le
chasseur. Une première balle du capitaine, une seconde de Fox,
arrêtèrent net dans leur élan ces deux superbes animaux. Ils
furent tués comme au vol. Aussi, pour Fox, n'était-ce que du
gibier de plume!

Monsieur Parazard, lui, fut d'une tout autre opinion, et les
excellents cuissots, rôtis à point, qu'il nous servit le jour
même, nous rangèrent à son avis.

Le 8 juin, dès l'aube, nous quittions notre campement, qui avait
été établi près d'un petit village du Rohilkhande. Nous l'avions
atteint la veille au soir, après avoir franchi les quarante
kilomètres qui le séparent de Rewah. Notre train n'avait donc
marché qu'avec une vitesse très modérée sur un sol que les pluies
continuaient à détremper. En outre, les ruisseaux commençaient à
se gonfler, et plusieurs gués nous causèrent un retard de quelques
heures. Mais, après tout, nous n'étions pas à un ou deux jours
près. Cette région montagneuse, où nous comptions installer
Steam-House pendant plusieurs mois de la saison d'été, comme au milieu
d'un sanitarium, nous étions assurés de l'atteindre avant la fin
de juin. Donc, nulle inquiétude à cet égard.

Pendant cette journée du 8, le capitaine Hod eut à regretter un
beau coup de fusil.

Le chemin était bordé d'épaisses jungles de bambous, comme il s'en
rencontre fréquemment autour de ces villages, qui semblent bâtis
dans des corbeilles de fleurs. Ce n'était pas encore la jungle
véritable, celle qui, au sens indou, s'applique à la plaine âpre,
nue, stérile, que dominent des lignes de buissons grisâtres. Nous
étions, au contraire, en pays cultivé, au milieu d'un fertile
territoire, que parquetaient le plus ordinairement des rizières
marécageuses.

Le Géant d'Acier s'en allait tranquillement, dirigé par la main de
Storr, lançant ses jolis panaches de vapeur, que le vent
éparpillait sur les bambous de la route.

Tout à coup, un animal bondit avec une agilité surprenante et se
jeta sur le cou de notre éléphant.

«Un tchîta, un tchîta!» s'écria le mécanicien.

À ce cri, le capitaine Hod s'élança sur le balcon antérieur, et
saisit son fusil, toujours prêt et toujours là. «Un tchîta!
s'écria-t-il à son tour.

--Tirez-le donc! m'écriai-je.

--J'ai le temps!» répondit le capitaine Hod, qui se contenta de
tenir l'animal en joue. Le tchîta est une sorte de léopard
particulier aux Indes, moins grand que le tigre, mais presque
aussi redoutable, tant il est vif, souple d'échine, robuste de
membres. Le colonel Munro, Banks et moi, debout sous la vérandah,
nous l'observions, attendant le coup de fusil du capitaine.

Évidemment, ce léopard avait été trompé à la vue de notre
éléphant. Il s'était hardiment précipité sur lui; mais là où il
croyait trouver une chair vivante, dans laquelle il pût enfoncer
ses dents ou ses griffes, c'était une chair de tôle que ni ses
griffes ni ses dents ne pouvaient entamer. Furieux de sa
déconvenue, il se cramponnait aux longues oreilles du faux animal,
et il allait l'abandonner sans doute, lorsqu'il nous aperçut.

Le capitaine Hod le tenait toujours au bout de son fusil, comme un
chasseur, sûr de son coup, qui ne veut frapper la bête qu'au bon
moment et au bon endroit.

Le tchîta se redressa, rugissant. Sans doute, il sentit le danger,
mais il ne sembla pas vouloir le fuir. Peut-être cherchait-il le
moment favorable pour s'élancer sur la vérandah.

En effet, nous le vîmes bientôt grimper à la tête de l'éléphant,
embrasser de ses pattes la trompe qui servait de cheminée, puis
monter presque à son orifice, d'où s'échappaient les jets de
vapeur.

«Tirez donc, Hod! dis-je encore.

--J'ai le temps,» répondit le capitaine. Puis, s'adressant à moi,
sans toutefois perdre de vue le léopard, qui nous regardait: «Vous
n'avez jamais tué de tchîta, Maucler? me demanda-t-il.

--Jamais.

--Voulez-vous en tuer un?

--Capitaine, répondis-je, je ne veux pas vous priver de ce coup
magnifique...

--Peuh! fit Hod, ce n'est pas là un coup de chasseur! Prenez un
fusil, ajustez-moi cette bête-là au défaut de l'épaule! Si vous la
manquez, je la rattraperai au vol!

--Soit.» Fox, qui était venu nous rejoindre, me passa une
carabine double qu'il tenait à la main. Je la pris, je l'armai,
j'ajustai au défaut de l'épaule le léopard toujours immobile, et
je tirai. L'animal, blessé, mais légèrement, fit un bond énorme,
et, passant par-dessus la tourelle du mécanicien, il vint tomber
sur le premier toit de Steam-House. Le capitaine Hod, si bon
chasseur qu'il fût, n'avait pas eu le temps de le saisir au
passage...

«À nous, Fox, à nous!» s'écria-t-il.

Et tous deux, s'élançant hors de la vérandah, allèrent se poster
dans la tourelle.

Le léopard, qui allait et venait, s'élança sur le second toit,
après avoir franchi la passerelle d'un bond. Au moment où le
capitaine allait faire feu, un autre bond emporta l'animal, qui se
précipita sur le sol, se releva d'un vigoureux élan, et disparut
dans la jungle. «Stoppe! stoppe!» cria vivement Banks au
mécanicien, qui, fermant l'introduction de la vapeur, cala
instantanément les roues du train tout entier avec le frein
atmosphérique. Le capitaine et Fox sautèrent sur la route, et
s'élancèrent dans le fourré afin d'atteindre le tchîta. Quelques
minutes se passèrent. Nous écoutions, non sans une certaine
impatience. Aucun coup de fusil ne se fit entendre. Les deux
chasseurs revinrent les mains vides. «Disparu! envolé! s'écria le
capitaine Hod, et pas même une trace de sang sur les herbes!

--C'est ma faute! dis-je au capitaine. Vous auriez mieux fait de
tirer ce tchîta à ma place! Il n'aurait pas été manqué!

--Bon! vous l'avez touché, répondit Hod, j'en suis sûr, mais pas
au bon endroit!

--Ce n'est pas celui-là, mon capitaine, qui fera mon trente-huitième
ni votre quarante et unième! dit Fox, assez décontenancé.

--Bah! fit Hod, avec un ton d'insouciance un peu affecté, un
tchîta n'est point un tigre! Sans cela, mon cher Maucler, je
n'aurais pu prendre sur moi de vous céder ce coup de fusil!

--À table, mes amis, dit alors le colonel Munro. Le déjeuner nous
attend et vous consolera...

--D'autant mieux, dit Mac Neil, que tout cela c'est la faute à
Fox!

--Ma faute? répondit le brosseur, très interloqué par cette
observation inattendue.

--Sans doute, Fox, reprit le sergent. La carabine que tu as
remise à monsieur Maucler n'était chargée qu'avec du six!» Et Mac
Neil montrait la seconde cartouche qu'il venait de retirer de
l'arme dont je m'étais servi. Elle ne contenait effectivement que
du plomb à perdreaux. «Fox! dit le capitaine Hod.

--Mon capitaine?

--Deux jours de salle de police!

--Oui, mon capitaine!» Et Fox s'en alla dans sa cabine, résolu à
ne pas reparaître devant nous avant quarante-huit heures. Il était
tout honteux de son erreur et voulait cacher sa honte. Le
lendemain, 9 juin, le capitaine Hod, Goûmi et moi, nous allâmes
battre la plaine au long de la route, pendant la demi-journée de
halte que Banks venait d'accorder. Il avait plu pendant toute la
matinée; mais, vers midi, le ciel s'était un peu rasséréné, et
l'on pouvait compter sur une éclaircie de quelques heures. Du
reste, ce n'était pas Hod, le chasseur de fauves, qui m'emmenait
cette fois, c'était le chasseur de gibier. Dans l'intérêt de la
table, il allait tranquillement flâner sur le bord des rizières,
en compagnie de Black et de Phann. Monsieur Parazard avait fait
savoir au capitaine que l'office était vide, et il attendait de
Son Honneur que Son Honneur voulût bien «prendre les mesures
nécessaires» pour le remplir. Le capitaine Hod se résigna, et nous
partîmes, armés de simples fusils de chasse. Pendant deux heures,
notre battue n'eut d'autre résultat que de faire envoler quelques
perdrix ou lever quelques lièvres, mais à de telles distances,
que, malgré le bon vouloir de nos chiens, il fallut renoncer à
tout espoir de les atteindre. Aussi le capitaine Hod était-il de
fort mauvaise humeur. D'ailleurs, au milieu de cette vaste plaine,
sans jungles, sans taillis, semée de villages et de fermes, il ne
pouvait compter sur la rencontre d'un carnassier quelconque, qui
l'eût dédommagé du léopard manqué de la veille. Il n'était venu là
qu'en qualité de pourvoyeur, et songeait à la réception que lui
ferait monsieur Parazard s'il rentrait le carnier vide. Ce n'était
pas notre faute, cependant. À quatre heures, nous n'avions pas eu
l'occasion de tirer un seul coup de fusil. Il ventait sec, et, je
l'ai dit, tout le gibier se levait hors de portée. «Mon cher ami,
me dit alors le capitaine Hod, décidément, ça ne va pas! En
quittant Calcutta, je vous ai promis des chasses superbes, et une
mauvaise chance, une fatalité persistante, à laquelle je ne
comprends rien, m'empêche de tenir ma promesse!

--Bon! mon capitaine, répondis-je, il ne faut pas désespérer. Si
j'éprouve quelque regret, c'est moins pour moi que pour vous!...
Nous nous rattraperons, d'ailleurs, dans les montagnes du Népaul!

--Oui, dit le capitaine Hod, là, sur ces premières rampes de
l'Himalaya, les conditions seront meilleures pour opérer.
Voyez-vous, Maucler, je parierais que notre train, avec tout son
attirail, les mugissements de sa vapeur, et surtout son éléphant
gigantesque, effraye ces damnés fauves, plus encore que ne les
effrayerait un train de chemin de fer, et ce sera ainsi tant qu'il
sera en marche! Au repos, il faut l'espérer, nous serons plus
heureux. En vérité! ce léopard était un fou! Il fallait qu'il
mourût de faim pour se jeter sur notre Géant d'Acier, et il était
digne d'être tué raide d'une bonne balle de calibre! Satané Fox!
je n'oublierai jamais ce qu'il a fait là!--Quelle heure est-il
maintenant?

--Il est près de cinq heures!

--Cinq heures déjà, et nous n'avons pas encore pu brûler une
seule cartouche!

--On ne nous attend qu'à sept heures au campement. Peut-être
d'ici là!...

--Non! La chance est contre nous, s'écria le capitaine Hod, et,
voyez-vous, la chance, cela fait la moitié du succès!

--La persévérance aussi, répondis-je. Eh bien, convenons,
capitaine, que nous ne rentrerons pas les mains vides! Cela vous
va-t-il?

--Si cela me va! s'écria Hod. Meure qui se dédit!

--Entendu.

--Voyez-vous, Maucler, je rapporterais un mulot ou un écureuil
plutôt que de revenir bredouille!»

Le capitaine Hod, Goûmi et moi, nous étions dans cette disposition
d'esprit où tout est de bonne guerre. La chasse fut donc continuée
avec un entêtement digne d'un meilleur sort; mais il semblait que
les plus inoffensifs oiseaux eussent deviné nos intentions
hostiles. Impossible de pouvoir en approcher un seul.

Nous allions ainsi entre les rizières, battant tantôt un côté de
la route, tantôt l'autre, revenant sur nos pas, afin de ne pas
trop nous éloigner du campement. Peine inutile. À six heures et
demie du soir, les cartouches de nos fusils étaient encore
intactes. Nous aurions pu venir là une canne à la main. Le
résultat eût été le même.

Je regardais le capitaine Hod. Il marchait, les dents serrées. Sur
son front, un gros pli, profondément creusé entre les deux
sourcils, annonçait une rage sourde. Il marmottait entre ses
lèvres pincées je ne sais quelles vaines menaces contre tout être
vivant de plume ou de poil, dont il n'apparaissait pas un seul
échantillon sur cette plaine. Évidemment, il en arriverait à
décharger son fusil contre un objet quelconque, arbre ou rocher,--
une façon cynégétique de passer sa colère. Son arme lui brûlait
les doigts. Cela se voyait. Il la jetait sur son bras, il la
rejetait en bandoulière, il l'épaulait, comme malgré lui.

Goûmi le regardait. «Le capitaine deviendra enragé, si cela
continue! me dit-il, en secouant la tête.

--Oui, répondis-je, et je payerais bien trente shillings le plus
modeste des pigeons domestiques qu'une main charitable lui
lancerait à bonne portée! Ça le calmerait!»

Mais, ni pour trente shillings, ni pour le double, ni pour le
triple, on n'eût pu, à cette heure, se procurer le moins coûteux
et le plus vulgaire des gibiers. La campagne était déserte alors,
et nous n'apercevions plus ni ferme ni village.

En vérité, je crois que si cela eût été possible, j'aurais envoyé
Goûmi acheter à tout prix un volatile quelconque, fût-ce un poulet
déplumé, pour le livrer en représailles aux coups de notre dépité
capitaine!

La nuit approchait, cependant. Avant une heure, il ne ferait plus
assez jour pour qu'il fût possible de continuer cette infructueuse
expédition. Bien que nous fussions convenus de ne point reparaître
au campement, la carnassière vide, nous y serions pourtant bien
obligés, à moins de passer la nuit dans la plaine. Mais, sans
compter que cette nuit menaçait d'être pluvieuse, le colonel Munro
et Banks, ne nous voyant pas revenir, auraient été dans une
inquiétude qu'il fallait leur épargner.

Le capitaine Hod, l'oeil démesurément ouvert, jetant son regard de
gauche à droite et de droite à gauche avec la prestesse d'un
oiseau, marchait à dix pas en avant, et dans une direction qui ne
nous rapprochait pas positivement de Steam-House.

J'allais presser le pas et le rejoindre pour lui dire de renoncer
enfin à lutter contre la mauvaise chance, lorsqu'un fort bruit
d'ailes se fit entendre sur ma droite. Je regardai.

Une masse blanchâtre s'élevait lentement au-dessus d'un fourré.

Vivement, sans laisser au capitaine Hod le temps de se retourner,
j'épaulai mon fusil, et mes deux coups partirent successivement.

Le volatile inconnu que je venais de tirer s'abattit lourdement
sur le bord d'une rizière.

Phann s'élança d'un bond, s'empara du gibier que je venais
d'abattre, et le rapporta au capitaine.

«Enfin! s'écria Hod, si monsieur Parazard n'est pas content, qu'il
se précipite dans sa marmite, la tète la première!

--Mais, au moins, est-ce un gibier qui se mange? demandai-je.

--Certainement... à défaut d'autre! répliqua le capitaine.

--Très heureusement, personne ne vous a vu, monsieur Maucler! me
dit Goûmi.

--Qu'ai-je donc fait de répréhensible?

--Eh! vous avez tué un paon, et il est défendu de tuer les paons,
qui sont des oiseaux sacrés dans toute l'Inde.

--Le diable emporte les oiseaux sacrés et ceux qui les
consacrent! s'écria le capitaine Hod. Celui-ci est tué, on le
mangera... dévotement, si vous voulez, mais on le mangera!»

En effet, dans ce pays des brahmanes, depuis l'expédition
d'Alexandre, époque à laquelle il se répandit dans la péninsule,
le paon est un animal sacré entre tous. Les indous en ont fait
l'emblème de la déesse Saravasti, qui préside aux naissances et
aux mariages. Il est défendu de détruire ce volatile sous des
peines que la loi anglaise a confirmées.

Cet échantillon des gallinacées, qui faisait la joie du capitaine
Hod, était magnifique, avec ses ailes vert foncé aux reflets
métalliques, que bordait un liseré d'or. Sa queue, bien fournie et
finement ocellée, formait un superbe éventail de barbes soyeuses.

«En route! en route! dit le capitaine. Demain, monsieur Parazard
nous fera manger du paon, quoi qu'en puissent penser tous les
brahmanes de l'Inde! Si le paon n'est, en somme, qu'un poulet
prétentieux, celui-ci, avec ses plumes artistement relevées, fera
bon effet sur notre table!

--Enfin, vous voilà satisfait, mon capitaine?

--Satisfait... de vous, oui, mon cher ami, mais pas content de
moi du tout! Ma mauvaise chance n'est pas encore passée, et il
faudra bien qu'elle se passe! En route!»

Nous voilà donc, revenant sur nos pas du côté du campement, dont
nous devions être éloignés de trois milles environ. Sur la route
qui traçait son sinueux lacet à travers les épaisses jungles de
bambous, nous marchions l'un près de l'autre, le capitaine Hod et
moi. Goûmi, portant notre gibier, était à deux ou trois pas en
arrière. Le soleil n'avait pas encore disparu, mais de gros nuages
le voilaient, et il fallait chercher son chemin dans une
demi-obscurité.

Tout à coup, un formidable rugissement éclata dans un fourré à
droite. Ce rugissement me parut si redoutable, que je m'arrêtai
brusquement, comme malgré moi.

Le capitaine Hod me saisit la main.

«Un tigre!» dit-il.

Puis, un juron lui échappa.

«Tonnerre des Indes! s'écria-t-il, il n'y a que du plomb à
perdreaux dans nos fusils!»

Ce n'était que trop vrai, et ni Hod, ni Goûmi, ni moi, nous
n'avions de cartouches à balle!

D'ailleurs, nous n'aurions pas eu le temps de recharger nos armes.
Dix secondes après avoir poussé son rugissement, l'animal
s'élançait hors du fourré et retombait d'un seul bond à vingt pas
sur la route.

C'était un magnifique tigre, de cette espèce que les Indous
appellent les mangeurs d'hommes, «men eater», féroces carnassiers,
dont les victimes se comptent annuellement par centaines.

La situation était terrible.

Je regardais le tigre, je le dévorais des yeux, mon, fusil
tremblant dans ma main, je l'avoue. Il mesurait neuf à dix pieds
de longueur, robe couleur orange, zébrée de rayures blanches et
noires. Il nous regardait aussi. Son oeil de chat flamboyait dans
la demi-ombre. Sa queue balayait fébrilement le sol. Il se rasait
et se ramassait comme pour s'élancer. Hod n'avait rien perdu de
son sang-froid. Il tenait l'animal en joue, et murmurait avec un
accent impossible à rendre: «Du six! Foudroyer un tigre avec du
six! Si je ne le tire pas à bout portant, dans les yeux, nous
sommes...» Le capitaine ne put achever. Le tigre s'avançait, non
par bonds, mais à petits pas. Goûmi, accroupi en arrière, le
visait aussi, mais son fusil ne contenait que du petit plomb.
Quant au mien, il n'était même plus chargé. Je voulus prendre une
cartouche dans ma cartouchière. «Pas un mouvement! me souffla le
capitaine à voix basse. Le tigre bondirait, et il ne faut pas
qu'il bondisse!»

Tous trois nous restions donc sans bouger.

Le tigre avançait lentement. Sa tête, qu'il balançait tout à
l'heure, ne remuait plus. Ses yeux regardaient fixement, mais
comme en dessous. De sa vaste mâchoire entr'ouverte, baissée au
ras du sol, il semblait en aspirer les émanations.

Bientôt, la formidable bête ne fut plus qu'à dix pas du capitaine.

Hod, bien campé sur ses jambes, immobile comme une statue,
concentrait toute sa vie dans son regard. L'effroyable lutte qui
se préparait, dont nul de nous n'allait peut-être sortir vivant,
ne lui faisait même pas battre plus rapidement le coeur!

Je crus, en ce moment, que le tigre allait enfin bondir.

Il fit cinq pas encore. J'eus besoin de toute mon énergie pour ne
pas crier au capitaine Hod:

«Mais tirez donc! tirez donc!»

Non! Le capitaine l'avait dit,--et c'était évidemment le seul
moyen de salut,--il voulait brûler les yeux à l'animal; mais,
pour cela, il fallait ne le tirer qu'à bout portant.

Le tigre fit encore trois pas et se redressa pour s'élancer...

Une violente détonation retentit, qui fut presque aussitôt suivie
d'une seconde.

Cette seconde détonation s'était produite dans le corps même de
l'animal, qui, après trois ou quatre soubresauts et des
rugissements de douleur, retomba inanimé sur le sol.

«Prodige! s'écria le capitaine Hod. Mon fusil était donc chargé à
balle! et à balle explosible! Ah! cette fois, merci, Fox, merci!

--Est-il possible! m'écriai-je.

--Voyez!» Et, rabattant son arme, le capitaine Hod en retira la
cartouche du canon de gauche. C'était une cartouche à balle. Tout
s'expliquait. Le capitaine Hod avait une carabine double et un
fusil double, tous les deux du même calibre. Or, en même temps que
Fox, par erreur, avait chargé la carabine avec les cartouches à
plomb de chasse, il avait chargé le fusil de chasse avec les
cartouches à balle explosive. Et si, la veille, cette erreur avait
sauvé la vie au léopard, aujourd'hui elle nous l'avait sauvée!

«Oui, répondit le capitaine Hod, et jamais je ne me suis trouvé
plus près de la mort!» Une demi-heure après, nous étions de retour
au campement. Hod faisait venir Fox devant lui, et racontait ce
qui s'était passé.

--Mon capitaine, répondit le brosseur, cela prouve qu'au lieu de
deux jours de consigne, j'en mérite quatre, puisque je me suis
trompé deux fois!

--C'est mon avis, répondit le capitaine Hod; mais puisque ton
erreur m'a valu le quarante et unième, c'est aussi mon avis de
t'offrir cette guinée...

--Comme le mien est de la prendre,» répondit Fox, qui empocha la
pièce d'or.

Tels furent les incidents qui marquèrent la première rencontre du
capitaine Hod et de son quarante et unième tigre.

Le 12 juin au soir, notre train faisait halte près d'une bourgade
peu importante, et, le lendemain, nous repartions pour franchir
les cent cinquante kilomètres qui nous séparaient encore des
montagnes du Népaul.


CHAPITRE XIV
Un contre trois.

Quelques jours encore, et nous allions enfin gravir les premières
rampes de ces régions septentrionales de l'Inde, qui, d'étage en
étage, de collines en collines, de montagnes en montagnes, vont
atteindre les plus hautes altitudes du globe. Jusqu'alors, le sol
n'avait subi qu'une dénivellation insensible, sa déclivité ne
s'accusait que légèrement, et notre Géant d'Acier ne semblait même
pas s'en apercevoir.

Le temps était orageux, pluvieux surtout, mais la température se
maintenait à une moyenne supportable. Les chemins n'étaient pas
encore mauvais et résistaient bien aux larges jantes des roues du
train, si pesant qu'il fût. Lorsque quelque ornière les ravinait
trop profondément, un léger coup de la main de Storr au
régulateur, provoquant une poussée plus violente de l'obéissant
fluide, suffisait à passer l'obstacle. La puissance ne manquait
pas à notre machine, on le sait, et un quart de tour, imprimé aux
valves d'introduction, ajoutait instantanément à sa force
effective quelques douzaines de chevaux-vapeur.

En vérité, nous n'avions jusqu'ici qu'à nous louer aussi bien de
ce genre de locomotion que du moteur que Banks avait adopté et du
confort de nos maisons roulantes, toujours en quête de nouveaux
horizons, qui se modifiaient incessamment à nos regards.

Ce n'était plus, en effet, cette plaine infinie qui s'étend depuis
la vallée du Gange jusque sur les territoires de l'Oude et du
Rohilkhande. Les sommets de l'Himalaya formaient dans le nord une
gigantesque bordure, contre laquelle venaient buter les nuages
chassés par le vent du sud-ouest. Il était encore impossible de
bien voir le pittoresque profil d'une chaîne qui se découpait à
une moyenne de huit mille mètres au-dessus du niveau de la mer;
mais, aux approches de la frontière thibétaine, l'aspect du pays
devenait plus sauvage, et les jungles envahissaient le sol aux
dépens des champs cultivés.

Aussi la flore de cette partie du territoire indou n'était-elle
plus la même. Déjà, les palmiers avaient disparu pour faire place
à ces magnifiques bananiers, à ces manguiers touffus qui
fournissent le meilleur fruit de l'Inde, et plus particulièrement
aux groupes de bambous, dont la ramure s'épanouissait en gerbe
jusqu'à cent pieds au-dessus du sol. Là, aussi, apparaissaient des
magnolias, aux larges fleurs, qui chargeaient l'air de parfums
pénétrants, des érables superbes, des chênes d'espèces variées,
des marronniers aux fruits hérissés de pointes comme des oursins
de mer, des arbres à caoutchouc, dont la sève coulait par leurs
veines entr'ouvertes, des pins aux énormes feuilles de l'espèce
des pendanus; puis, plus modestes de taille, plus éclatants de
couleurs, des géraniums, des rhododendrons, des lauriers, disposés
en plates-bandes, qui bordaient les routes.

Quelques villages avec des huttes en paille ou en bambous, deux ou
trois fermes, perdues au milieu des grands arbres, se montraient
encore, mais séparés déjà par un plus grand nombre de milles. La
population diminuait à l'approche des hautes terres.

Sur ces vastes paysages, comme fond de cadre, il faut maintenant
étendre un ciel gris et brumeux. J'ajouterai même que la pluie
tombait le plus souvent en fortes averses. Pendant quatre jours,
du 13 au 17 juin, nous n'eûmes peut-être pas une demi-journée
d'accalmie. Donc, obligation de rester au salon de Steam-House,
nécessité de tromper les longues heures comme on l'eût fait dans
une habitation sédentaire, en fumant, en causant, en jouant au
whist.

Pendant ce temps, les fusils chômaient, au grand déplaisir du
capitaine Hod; mais deux «schlems», qu'il fit dans une seule
soirée, lui rendirent sa bonne humeur habituelle.

«On peut toujours tuer un tigre, dit-il, on ne peut pas toujours
faire un schlem!»

Il n'y avait rien à répondre à une proposition si juste et si
nettement formulée.

Le 17 juin, le campement fut dressé près d'un séraï,--nom que
portent les bungalows spécialement réservés aux voyageurs. Le
temps s'était un peu éclairci, et le Géant d'Acier, qui avait
rudement travaillé pendant ces quatre jours, réclamait, sinon
quelque repos, du moins quelques soins. On convint donc de passer
la demi-journée et la nuit suivante en cet endroit.

Le séraï, c'est le caravansérail, l'auberge publique des grandes
routes de la péninsule, un quadrilatère de bâtiments peu élevés
entourant une cour intérieure, et, le plus ordinairement,
surmontés de quatre tourelles d'angle, ce qui lui donne un air
tout à fait oriental. Là, dans ces séraïs, fonctionne un personnel
spécialement affecté au service intérieur, le «bhisti», ou porteur
d'eau, le cuisinier, cette providence des voyageurs qui, peu
exigeants, savent se contenter d'oeufs et de poulets, et le
«khansama», c'est-à-dire le fournisseur de vivres, avec lequel on
peut traiter directement et assez généralement à bas prix.

Le gardien du séraï, le péon, est simplement un agent de la très
honorable Compagnie, à laquelle la plupart de ces établissements
appartiennent, et qui les fait inspecter par l'ingénieur en chef
du district.

Une règle assez bizarre, mais rigoureusement appliquée dans ces
établissements, est celle-ci: tout voyageur peut occuper le séraï
pendant vingt-quatre heures; dans le cas où il veut y séjourner
plus longtemps, il lui faut une permission de l'inspecteur. Faute
de cette autorisation, le premier venu, Anglais ou Indou, peut
exiger qu'il lui cède la place.

Il va sans dire que, dès que nous fûmes arrivés à notre lieu de
halte, le Géant d'Acier produisit son effet habituel, c'est-à-dire
qu'il fut très remarqué, très envié peut-être. Cependant, je dois
constater que les hôtes actuels du séraï le regardèrent plutôt
avec une sorte de dédain,--dédain trop affecté pour être réel.

Nous n'avions pas affaire, il est vrai, à de simples mortels,
voyageant pour leur commerce ou pour leurs plaisirs. Il ne
s'agissait là ni de quelque officier anglais, regagnant les
cantonnements de la frontière népalaise, ni de quelque marchand
indou, conduisant sa caravane vers les steppes de l'Afghanistan,
au delà de Lahore ou de Peshawar.

Ce n'était rien moins que le prince Gourou Singh en personne, fils
d'un rajah indépendant du Guzarate, rajah lui-même, et qui
voyageait en grande pompe dans le nord de la péninsule indienne.

Ce prince occupait non seulement les trois ou quatre salles du
séraï, mais encore tous les abords, qui avaient été aménagés de
manière à loger les gens de sa suite.

Je n'avais pas encore vu de rajah en voyage. Aussi, dès que notre
halte eut été organisée à un quart de mille environ du séraï, dans
un site charmant, sur le bord d'un petit cours d'eau et à l'abri
de magnifiques pendanus, j'allai, en compagnie du capitaine Hod et
de Banks, visiter le campement du prince Gourou Singh.

Le fils d'un rajah qui se déplace ne se déplace pas seul, il s'en
faut! S'il est des gens que je n'envie pas, ce sont bien ceux qui
ne peuvent remuer une jambe ni faire un pas, sans mettre aussitôt
en mouvement quelques centaines d'hommes! Mieux vaut être simple
piéton, sac au dos, bâton à la main, fusil à l'épaule, que prince
voyageant dans les Indes, avec tout le cérémonial que son rang lui
impose.

«Ce n'est pas un homme qui va d'une ville à l'autre, me dit Banks,
c'est une bourgade tout entière qui modifie ses coordonnées
géographiques!

--J'aime mieux Steam-House, répondis-je, et je ne changerais pas
avec ce fils de rajah!

--Et qui sait, répliqua le capitaine Hod, si ce prince ne
préférerait pas notre maison roulante à tout cet encombrant
attirail de campagne!

--Il n'a qu'un mot à dire, s'écria Banks, et je lui fabriquerai
un palais à vapeur, pourvu qu'il y mette le prix! Mais, en
attendant sa commande, voyons un peu ce campement, s'il en vaut la
peine!»

La suite du prince ne comprenait pas moins de cinq cents
personnes. Au dehors, sous les grands arbres de la plaine, deux
cents chariots étaient disposés symétriquement comme les tentes
d'un vaste camp. Pour les traîner, les uns avaient des zébus, les
autres des buffles, sans compter trois magnifiques éléphants qui
portaient sur leur dos des palanquins de la plus grande richesse,
et une vingtaine de ces chameaux, venus des pays à l'ouest de
l'Indus, qui s'attellent à la Daumont. Rien ne manquait à cette
caravane, ni les musiciens qui charmaient les oreilles de Sa
Hautesse, ni les bayadères qui enchantaient ses yeux, ni les
faiseurs de tours qui amusaient ses loisirs. Trois cents porteurs
et deux cents hallebardiers complétaient ce personnel, dont la
solde eût épuisé toute autre bourse que la bourse d'un rajah
indépendant de l'Inde.

Les musiciens, c'étaient des joueurs de tambourin, de cymbales, de
tamtam, appartenant à cette école qui remplace les sons par les
bruits; puis des râcleurs de guitares et de violons à quatre
cordes, dont les instruments n'avaient jamais passé par la main de
l'accordeur.

Parmi les faiseurs de tours, il y avait quelques-uns de ces
«sapwallahs», ou charmeurs de serpents, qui, par leurs
incantations, chassent et attirent les reptiles; des «nutuis»,
très habites aux exercices du sabre; des acrobates qui dansent sur
la corde lâche, coiffés d'une pyramide de pots de terre et
chaussés de cornes de buffles; et enfin de ces escamoteurs qui ont
le talent de changer en venimeuses «cobras» de vieilles peaux de
serpents, ou réciproquement, au gré du spectateur.

Quant aux bayadères, elles appartenaient à la classe de ces jolies
«boundelis», si recherchées pour les «nautchs» ou soirées, dans
lesquelles elles remplissent le double rôle de chanteuses et de
danseuses. Très décemment vêtues, les unes de mousselines brodées
d'or, les autres de jupes plissées et d'écharpes qu'elles
déploient dans leurs passes, ces ballerines étaient parées de
riches bijoux, bracelets précieux aux bras, bagues d'or aux doigts
des pieds et des mains, grelots d'argent à la cheville. Ainsi
accoutrées, elles exécutent la fameuse danse des oeufs avec une
grâce et une adresse véritablement extraordinaires, et j'espérais
bien qu'il me serait donné de les admirer par invitation spéciale
du rajah.

Puis, un certain nombre d'hommes, de femmes, d'enfants, figuraient
je ne sais à quel titre dans le personnel de la caravane. Les
hommes étaient drapés dans une longue bande d'étoffe, qu'on
appelle «dhoti», ou vêtus de la chemise «angarkah» et de la longue
robe blanche «jamah», qui leur faisait un costume très
pittoresque.

Les femmes portaient le «choli», sorte de jaquette à manches
courtes, et le «sari», l'équivalent du dhoti des hommes, qu'elles
enroulent autour de leur taille et dont l'extrémité se rejette
coquettement sur leur tête.

Ces Indous, étendus sous les arbres, en attendant l'heure du
repas, fumaient des cigarettes enveloppées d'une feuille verte, ou
le gargouli, destiné à l'incinération du «gurago», sorte de
confiture noirâtre qui se compose de tabac, de mélasse et d'opium.
D'autres mâchaient ce mélange de feuilles de bétel, de noix d'arec
et de chaux éteinte, qui a certainement des propriétés digestives,
très utiles sous l'ardent climat de l'Inde.

Tout ce monde, habitué au mouvement des caravanes, vivait en bon
accord, et ne montrait d'animation qu'à l'heure des fêtes. On eût
dit de ces figurants d'un cortège de théâtre, qui retombent dans
la plus complète apathie dès qu'ils ne sont plus en scène.

Cependant, lorsque nous arrivâmes au campement, ces Indous
s'empressèrent de nous adresser quelques «salams» en s'inclinant
jusqu'à terre. La plupart criaient: «Sahib! sahib!» ce qui veut
dire: Monsieur! monsieur! et nous leur répondions par des gestes
d'amitié.

Je l'ai dit, il m'était venu à la pensée que le prince Gourou
Singh voudrait peut-être donner en notre honneur une de ces fêtes
dont les rajahs ne sont point avares. La grande cour du bungalow,
tout indiquée pour une cérémonie de ce genre, me semblait
admirablement appropriée aux danses des bayadères, aux
incantations des charmeurs, aux tours des acrobates. J'aurais été
ravi, je l'avoue, de pouvoir assister à ce spectacle au milieu
d'un séraï, sous l'ombrage de magnifiques arbres, et avec cette
mise en scène naturelle qu'eut formée le personnel de la caravane.
Cela aurait mieux valu que les planches d'un étroit théâtre, avec
ses murailles de toile peinte, ses bandes de fausse verdure et sa
figuration restreinte.

Je communiquai ma pensée à mes compagnons, qui, tout en partageant
ce désir, ne crurent pas à sa réalisation.

«Le rajah de Guzarate, me dit Banks, est un indépendant, qui s'est
à peine soumis, après la révolte des Cipayes, pendant laquelle sa
conduite a été au moins louche. Il n'aime point les Anglais, et
son fils ne fera rien pour nous être agréable.

--Eh bien, nous nous passerons de ses nautchs!» répondit le
capitaine Hod, avec un dédaigneux mouvement d'épaules.

Il devait en être ainsi, et nous ne fûmes pas même admis à visiter
l'intérieur du séraï. Peut-être le prince Gourou Singh attendait-il
la visite officielle du colonel, mais sir Edward Munro n'avait
rien à demander à ce personnage, il n'en attendait rien, il ne se
dérangea pas.

Nous revînmes donc au lieu de halte, et nous fîmes honneur à
l'excellent dîner que monsieur Parazard nous servit. Je dois dire
que les conserves en formaient le menu principal. Depuis plusieurs
jours, la chasse nous avait été interdite pour cause de mauvais
temps; mais notre cuisinier était un habile homme, et, sous sa
main savante, les viandes et les légumes conservés reprirent leur
fraîcheur et leur saveur naturelles.

Pendant toute la soirée, et quoi qu'eut dit Banks, un sentiment de
curiosité me poussant, j'attendis une invitation qui ne vint pas.
Le capitaine Hod plaisanta mes goûts pour les ballets en plein
air, et me soutint même que «c'était beaucoup mieux» à l'Opéra. Je
n'en voulus rien croire, mais, vu le peu d'amabilité du prince, il
me fut impossible de le constater.

Le lendemain, 18 juin, tout fut disposé pour que notre départ
s'effectuât au lever du jour.

À cinq heures, Kâlouth commença à chauffer. Notre éléphant, qui
avait été dételé, se trouvait à une cinquantaine de pas du train,
et le mécanicien s'occupait à refaire la provision d'eau.

Pendant ce temps, nous nous promenions sur les bords de la petite
rivière.

Quarante minutes plus tard, la chaudière était suffisamment en
pression, et Storr allait commencer sa manoeuvre en arrière,
lorsqu'un groupe d'Indous s'approcha.

Ils étaient là cinq ou six, richement vêtus, robes blanches,
tuniques de soie, turbans ornés de broderies d'or. Une douzaine de
gardes, armés de mousquets et de sabres, les accompagnaient. L'un
de ces soldats portait une couronne de feuillage vert,--ce qui
indiquait la présence de quelque personnage important.

En effet, le personnage important, c'était le prince Gourou Singh
en personne, un homme de trente-cinq ans environ, l'air hautain,--
type assez réussi des descendants de ces rajahs légendaires,
dans les traits duquel se retrouvait le caractère maharatte.

Le prince ne daigna même pas s'apercevoir de notre présence. Il
fit quelques pas en avant, et s'approcha du gigantesque éléphant
que la main de Storr allait mettre en marche. Puis, après l'avoir
considéré, non sans un certain sentiment de curiosité, quoiqu'il
n'en voulût rien laisser voir:

«Qui a fait cette machine?» demanda-t-il à Storr.

Le mécanicien montra l'ingénieur, qui nous avait rejoints et se
tenait à quelques pas.

Le prince Gourou Singh s'exprimait très facilement en anglais, et,
se retournant vers Banks:

«C'est vous qui avez?... dit-il du bout des lèvres.

--C'est moi qui ai! répondit Banks.

--Ne m'a-t-on pas dit que c'était une fantaisie du défunt rajah
de Bouthan?» Banks fit de la tête un signe affirmatif. «À quoi
bon, reprit Sa Hautesse, en haussant impoliment les épaules, à
quoi bon se faire traîner par une mécanique, lorsqu'on a des
éléphants de chair et d'os à son service!

--C'est que probablement, répondit Banks, cet éléphant est plus
puissant que tous ceux dont le défunt rajah faisait usage.

--Oh! fit Gourou Singh, en avançant dédaigneusement la bouche,
plus puissant!...

--Infiniment plus! répondit Banks.

--Pas un des vôtres, dit alors le capitaine Hod, à qui ces façons
déplaisaient souverainement, pas un des vôtres ne serait capable
de lui faire bouger une patte, à cet éléphant-là, s'il ne le
voulait pas.

--Vous dites?... fit le prince.

--Mon ami affirme, répliqua l'ingénieur, et j'affirme après lui,
que cet animal artificiel pourrait résister à la traction de dix
couples de chevaux, et que vos trois éléphants, attelés ensemble,
ne parviendraient pas à le faire reculer d'une semelle!

--Je n'en crois absolument rien, répondit le prince.

--Vous avez tort de n'en croire absolument rien, répondit le
capitaine Hod.

--Et lorsque Votre Hautesse voudra y mettre le prix, ajouta
Banks, je m'engage à lui en fournir un qui aura la force de vingt
éléphants choisis parmi les meilleurs de ses écuries!

--Cela se dit, répliqua très sèchement Gourou Singh.

--Et cela se fait,» répondit Banks. Le prince commençait à
s'animer. On voyait qu'il ne supportait pas facilement la
contradiction. «On pourrait faire l'expérience ici même, dit-il,
après un instant de réflexion.

--On le peut, répondit l'ingénieur.

--Et même, ajouta le prince Gourou Singh, faire de cette
expérience l'objet d'un pari considérable,--à moins que vous ne
reculiez devant la crainte de le perdre, comme reculerait votre
éléphant, sans doute, s'il avait à lutter avec les miens!

--Géant d'Acier, reculer! s'écria le capitaine Hod. Qui ose
prétendre que Géant d'Acier reculerait?

--Moi, répondit Gourou Singh.

--Et que parierait Votre Hautesse? demanda l'ingénieur, en se
croisant les bras.

--Quatre mille roupies, répondit le prince, si vous aviez quatre
mille roupies à perdre!»

Cela faisait environ dix mille francs. L'enjeu était considérable,
et je vis bien que Banks, quelque confiance qu'il eût, ne se
souciait guère de risquer une pareille somme.

Le capitaine Hod, lui, en eût tenu le double, si sa modeste solde
le lui eût permis. «Vous refusez! dit alors Sa Hautesse, pour
laquelle quatre mille roupies représentaient à peine le prix d'une
fantaisie passagère. Vous craignez de risquer quatre mille
roupies?

--Tenu,» dit le colonel Munro, qui venait de s'approcher et
intervenait par ce seul mot, qui avait bien sa valeur. «Le colonel
Munro tient quatre mille roupies? demanda le prince Gourou Singh.

--Et même dix mille, répondit sir Edward Munro, si cela convient
à Votre Hautesse.

--Soit!» répondit Gourou Singh. En vérité, cela devenait
intéressant. L'ingénieur avait serré la main du colonel, comme
pour le remercier de ne pas l'avoir laissé en affront devant ce
dédaigneux rajah, mais ses sourcils s'étaient froncés un instant,
et je me demandai s'il n'avait pas trop présumé de la puissance
mécanique de son appareil. Quant au capitaine Hod, il rayonnait,
il se frottait les mains, et, s'avançant vers l'éléphant:

«Attention. Géant d'Acier! s'écria-t il. Il s'agit de travailler
pour l'honneur de notre vieille Angleterre!»

Tous nos gens s'étaient rangés sur un des côtés de la route. Une
centaine d'Indous avaient quitté le campement du séraï et
accouraient pour assister à la lutte qui se préparait.

Banks nous avait quittés pour monter dans la tourelle, près de
Storr, qui, par un tirage artificiel, activait le foyer en lançant
un jet de vapeur à travers la trompe de Géant d'Acier.

Pendant ce temps, sur un signe du prince Gourou Singh, quelques-uns
de ses serviteurs étaient allés au séraï, et ils ramenaient
les trois éléphants, débarrassés de tout leur attirail de voyage.
C'étaient trois magnifiques bêtes, originaires du Bengale, et
d'une taille plus élevée que celle de leurs congénères de l'Inde
méridionale. Ces superbes animaux, dans toute la force de l'âge,
ne laissèrent pas de m'inspirer une sorte d'inquiétude.

Les «mahouts», juchés sur leur énorme cou, les dirigeaient de la
main et les excitaient de la voix.

Lorsque ces éléphants passèrent devant Sa Hautesse, le plus grand
des trois,--un véritable géant de l'espèce,--s'arrêta, fléchit
les deux genoux, releva sa trompe, et salua le prince en courtisan
bien stylé qu'il était. Puis, ses deux compagnons et lui
s'approchèrent de Géant d'Acier, qu'ils semblèrent regarder avec
un étonnement mêlé de quelque effroi.

De fortes chaînes de fer furent alors fixées sur le bâti du
tender, aux barres d'attelage, que cachait l'arrière-train de
notre éléphant.

J'avoue que le coeur me battait. Le capitaine Hod, lui, dévorait
sa moustache et ne pouvait rester en place.

Quant au colonel Munro, il était aussi calme, je dirai même plus
calme, que le prince Gourou Singh.

«Nous sommes prêts, dit l'ingénieur. Quand il plaira à Sa
Hautesse?...

--Il me plaît,» répondit le prince. Gourou Singh fit un signe,
les mahouts poussèrent un sifflement particulier, et les trois
éléphants, arc-boutant sur le sol leurs jambes puissantes,
tirèrent avec un parfait ensemble. La machine commença à reculer
de quelques pas.

Un cri m'échappa. Hod frappa du pied.

«Cale les roues!» dit simplement l'ingénieur, en se retournant
vers le mécanicien.

Et, d'un coup rapide, qui fut suivi d'un hennissement de vapeur,
le sabotage atmosphérique fut appliqué instantanément.

Le Géant d'Acier s'arrêta et ne bougea plus.

Les mahouts excitèrent les trois éléphants, qui, les muscles
tendus, firent un nouvel effort. Ce fut inutile. Notre éléphant
semblait être enraciné au sol. Le prince Gourou Singh se mordit
les lèvres jusqu'au sang. Le capitaine Hod battit des mains. «En
avant! cria Banks.

--Oui, en avant, répéta le capitaine, en avant!»

Le régulateur fut ouvert en grand, de grosses volutes de vapeur
s'échappèrent coup sur coup de la trompe, les roues décalées
tournèrent lentement en mordant le macadam de la route, et voilà
les trois éléphants, malgré leur résistance effroyable, entraînés
à reculons, en creusant dans le sol de profondes ornières.

«Go ahead! Go ahead!» hurlait le capitaine Hod.

Et, le Géant d'Acier allant toujours de l'avant, les trois énormes
animaux tombèrent sur le flanc, et furent traînés pendant une
vingtaine de pas, sans que notre éléphant parût même s'en
apercevoir.

«Hurrah! hurrah! hurrah! criait le capitaine Hod, qui n'était plus
maître de lui. On peut joindre à ses éléphants tout le séraï de Sa
Hautesse! Cela ne pèsera pas plus qu'une guigne à notre Géant
d'Acier!»

Le colonel Munro fit un signe de la main. Banks ferma le
régulateur, et l'appareil s'arrêta.

Rien de plus piteux à voir que les trois éléphants de Sa Hautesse,
la trompe affolée, les pattes en l'air, qui s'agitaient comme de
gigantesques scarabées renversés sur le dos!

Quant au prince, non moins irrité que honteux, il était parti,
sans même attendre la fin de l'expérience.

Les trois éléphants furent alors dételés. Ils se relevèrent, très
visiblement humiliés de leur défaite. Lorsqu'ils repassèrent
devant le Géant d'Acier, le plus grand, en dépit de son cornac, ne
put s'empêcher de fléchir le genou et de saluer de la trompe,
comme il l'avait fait devant le prince Gourou Singh.

Un quart d'heure après, un Indou, le «kâmdar» ou secrétaire de Sa
Hautesse, arrivait à notre campement et remettait au colonel un
sac contenant dix mille roupies, l'enjeu du pari perdu.

Le colonel Munro prit le sac, et, le rejetant avec dédain:

«Pour les gens de Sa Hautesse!» dit-il.

Puis, il se dirigea tranquillement vers Steam-House.

On ne pouvait mieux remettre à sa place le prince arrogant, qui
nous avait si dédaigneusement provoqués.

Cependant, le Géant d'Acier attelé, Banks donna aussitôt le signal
du départ, et, au milieu d'un énorme concours d'Indous
émerveillés, notre train partit à grande vitesse.

Des cris le saluèrent à son passage, et bientôt nous avions perdu
de vue, derrière un tournant de la route, le séraï du prince
Gourou Singh.

Le lendemain, Steam-House commença à s'élever sur les premières
rampes, qui relient le pays plat à la base de la frontière
himalayenne. Ce ne fut qu'un jeu pour notre Géant d'Acier, auquel
les quatre-vingts chevaux enfermés dans ses flancs avaient permis
de lutter sans peine contre les trois éléphants du prince Gourou
Singh. Il s'aventura donc aisément sur les routes ascendantes de
cette région, sans qu'il fût nécessaire de dépasser la pression
normale de la vapeur.

En vérité, c'était un spectacle curieux de voir le colosse,
vomissant des gerbes d'étincelles, traîner avec des hennissements
moins précipités mais plus expansifs, les deux chars qui
s'élevaient sur le lacet des chemins. La jante rayée des roues
striait le sol, dont le macadam grinçait en s'égrenant. Il faut
bien l'avouer, notre pesant animal laissait après lui de profondes
ornières et endommageait la route, déjà détrempée par les pluies
torrentielles.

Quoi qu'il en soit, Steam-House s'élevait peu à peu, le panorama
s'élargissait en arrière, la plaine s'abaissait, et, vers le sud,
l'horizon, se déroulant sur un plus large périmètre, reculait à
perte de vue.

L'effet produit était plus sensible encore, lorsque, pendant
quelques heures, la route s'engageait sous les arbres d'une
épaisse forêt. Quelque vaste clairière s'ouvrait-elle alors, comme
une immense fenêtre sur la croupe de la montagne, le train
s'arrêtait,--un instant, si quelque humide brouillard embrumait
alors le paysage,--une demi-journée, si le paysage se dessinait
plus nettement aux regards. Et tous quatre, accoudés sous la
vérandah de l'arrière, nous venions longuement contempler le
magnifique panorama qui se développait à nos yeux.

Cette ascension, coupée par des haltes plus ou moins prolongées,
suivant le cas, interrompue par les campements de nuit, ne dura
pas moins de sept jours, du 19 au 25 juin.

«Avec un peu de patience, disait le capitaine Hod, notre train
monterait jusqu'aux dernières cimes de l'Himalaya!

--Pas tant d'ambition, mon capitaine, répondait l'ingénieur.

--Il le ferait, Banks!

--Oui, Hod, il le ferait, si la route praticable ne venait pas à
lui manquer bientôt, et à la condition d'emporter du combustible,
qu'il ne trouverait plus à travers les glaciers, et de l'air
respirable, qui lui ferait défaut à deux mille toises de hauteur.
Mais nous n'avons que faire de dépasser la zone habitable de
l'Himalaya. Lorsque le Géant d'Acier aura atteint l'altitude
moyenne des sanitarium, il s'arrêtera dans quelque site agréable,
sur la lisière d'une forêt alpestre, au milieu d'une atmosphère
rafraîchie par les courants supérieurs de l'espace. Notre ami
Munro aura transporté son bungalow de Calcutta dans les montagnes
du Népaul, voilà tout, et nous y séjournerons tant qu'il le
voudra.»

Ce lieu de halte, où nous devions camper pendant quelques mois,
fut heureusement trouvé dans la journée du 25 juin. Depuis
quarante-huit heures, la route devenait de moins en moins
praticable, soit qu'elle fût incomplètement établie, soit que les
pluies l'eussent ravinée trop profondément. Le Géant d'Acier eut
là «du tirage», comme on dit vulgairement. Il en fut quitte pour
dévorer un peu plus de combustible. Quelques morceaux de bois,
ajoutés au foyer de Kâlouth, suffisaient à accroître la pression
de la vapeur, mais il ne fut jamais nécessaire de charger les
soupapes, dont le papillon ne laissait fuir le fluide que sous une
tension de sept atmosphères,--tension qui ne fut point dépassée.

Depuis quarante-huit heures, aussi, notre train s'aventurait sur
un territoire à peu près désert. De bourgades ou de villages, il
ne s'en rencontrait plus. À peine quelques habitations isolées,
parfois une ferme, perdue dans ces grandes forêts de pins qui
hérissent la croupe méridionale des contreforts. Trois ou quatre
fois, de rares montagnards nous saluèrent de leurs interjections
admiratives. À voir cet appareil merveilleux s'élever dans la
montagne, ne devaient-ils pas croire que Brahma se passait la
fantaisie de transporter toute une pagode sur quelque inaccessible
hauteur de la frontière népalaise?

Enfin, dans cette journée du 25 juin, Banks nous jeta une dernière
fois le mot: «Halte!» qui terminait cette première partie de notre
voyage dans l'Inde septentrionale. Le train s'arrêtait au milieu
d'une vaste clairière, près d'un torrent, dont l'eau limpide
devait suffire à tous les besoins d'un campement de quelques mois.
De là, le regard pouvait embrasser la plaine sur un périmètre de
cinquante à soixante milles.

Steam-House se trouvait alors à trois cent vingt-cinq lieues de
son point de départ, à deux mille mètres environ au-dessus du
niveau de la mer, et au pied de ce Dwalaghiri, dont la cime se
perdait à vingt-cinq mille pieds dans les airs.


CHAPITRE XV
Le pâl de Tandît.

Il faut abandonner un instant le colonel Munro, ainsi que ses
compagnons, l'ingénieur Banks, le capitaine Hod, le Français
Maucler, et interrompre pendant quelques pages le récit de ce
voyage, dont la première partie, comprenant l'itinéraire de
Calcutta à la frontière indo-chinoise, se termine à la base des
montagnes du Thibet.

On se rappelle l'incident qui avait marqué le passage de Steam-House
à Allahabad. Un numéro du journal de la ville, daté du 25
mai, apprenait au colonel Munro la mort de Nana Sahib. Cette
nouvelle, souvent répandue, toujours démentie, était-elle vraie
cette fois? Sir Edward Munro, après des détails si précis,
pouvait-il douter encore, et ne devait-il pas renoncer enfin à se
faire justice du révolté de 1857?

On en jugera.

Voici ce qui s'était passé depuis cette nuit du 7 au 8 mars,
pendant laquelle Nana Sahib, accompagné de Balao Rao, son frère,
escorté de ses plus fidèles compagnons d'armes, et suivi de
l'Indou Kâlagani, avait quitté les caves d'Adjuntah.

Soixante heures plus tard, le nabab atteignait les étroits défilés
des monts Sautpourra, après avoir traversé la Tapi, qui va se
jeter à la côte ouest de la péninsule, près de Surate. Il se
trouvait alors à cent milles d'Adjuntah, dans une partie peu
fréquentée de la province, ce qui, pour le moment, lui assurait
quelque sécurité.

L'endroit était bien choisi.

Les monts Sautpourra, de médiocre hauteur, commandent au sud le
bassin de la Nerbudda, dont la limite septentrionale est couronnée
par les monts Vindhyas. Ces deux chaînes, courant presque
parallèlement l'une à l'autre, enchevêtrent leurs ramifications et
ménagent, dans ce pays accidenté, des retraites difficiles à
découvrir. Mais si les Vindhyas, à la hauteur du vingt-troisième
degré de latitude, coupent l'Inde presque entièrement de l'ouest à
l'est, en formant un des grands côtés du triangle central de la
péninsule, il n'en est pas ainsi des Sautpourra, qui ne dépassent
pas le soixante-quinzième degré de longitude, et viennent s'y
souder au mont Kaligong.

Là, Nana Sahib se trouvait à l'entrée du pays des Gounds,
redoutables tribus de ces peuplades de vieille race,
imparfaitement soumises, qu'il voulait pousser à la révolte.

Un territoire de deux cents milles carrés, une population de plus
de trois millions d'habitants, tel est ce pays du Goudwana, dont
M. Rousselet considère les habitants comme autochtones et dans
lequel les ferments de rébellion sont toujours prêts à lever.
C'est là une importante portion de l'Indoustan, et, à vrai dire,
elle n'est que nominalement sous la domination anglaise. Le
railway de Bombay à Allahabad traverse bien cette contrée du
sud-ouest au nord-est, il jette même un embranchement jusqu'au centre
de la province de Nagpore, mais les tribus sont restées sauvages,
réfractaires à toute idée de civilisation, impatientes du joug
européen, en somme, très difficiles à réduire dans leurs
montagnes,--et Nana Sahib le savait bien.

C'était donc là qu'il avait voulu tout d'abord chercher asile,
afin d'échapper aux recherches de la police anglaise, en attendant
l'heure de provoquer le mouvement insurrectionnel.

Si le nabab réussissait dans son entreprise, si les Gounds se
levaient à sa voix et marchaient à sa suite, la révolte pourrait
rapidement prendre une extension considérable.

En effet; au nord du Goudwana, c'est le Bundelkund, qui comprend
toute la région montagneuse située entre le plateau supérieur des
Vindhyas et l'important cours d'eau de la Jumna. Dans ce pays,
couvert ou plutôt hérissé des plus belles forêts vierges de
l'Indoustan, vit un peuple de Boundélas, fourbe et cruel, chez
lequel tous les criminels, politiques ou autres, cherchent
volontiers et trouvent facilement refuge; là, se masse une
population de deux millions et demi d'habitants sur une surface de
vingt-huit mille kilomètres carrés; là, les provinces sont restées
barbares; là, vivent encore de ces vieux partisans, qui luttèrent
contre les envahisseurs sous Tippo Sahib; là, sont nés les
célèbres étrangleurs Thugs, si longtemps l'épouvante de l'Inde,
fanatiques assassins, qui, sans jamais verser de sang, ont fait
d'innombrables victimes; là, les bandes de Pindarris ont exercé
presque impunément les plus odieux massacres; là, pullulent encore
ces terribles Dacoits, secte d'empoisonneurs qui marchent sur les
traces des Thugs; là, enfin, s'était déjà réfugié Nana Sahib
lui-même, après avoir échappé aux troupes royales, maîtresses de
Jansie; là, il avait dépisté toutes les recherches, avant d'aller
demander un asile plus sûr aux inaccessibles retraites de la
frontière indo-chinoise.

À l'est du Goudwana, c'est le Khondistan, ou pays des Khounds.
Ainsi se nomment ces farouches sectateurs de Tado Pennor, le dieu
de la terre, et de Maunck Soro, le dieu rouge des combats, ces
sanglants adeptes des «mériahs», ou sacrifices humains, que les
Anglais ont tant de peine à détruire, ces sauvages dignes d'être
comparés aux naturels des îles les plus barbares de la Polynésie,
contre lesquels, de 1840 à 1854, le major général John Campbell,
les capitaines Macpherson, Macviccar et Frye, entreprirent de
pénibles et longues expéditions,--fanatiques prêts à tout oser,
lorsque, sous quelque prétexte religieux, une puissante main les
pousserait en avant.

À l'ouest du Goudwana, c'est un pays de quinze cent mille à deux
millions d'âmes, occupé par les Bhîls, puissants autrefois dans le
Malwa et le Rajpoutuna, maintenant divisés en clans, répandus dans
toute la région des Vindhyas, presque toujours ivres de cette
eau-de-vie que leur fournit l'arbre de «mhowah», mais braves,
audacieux, robustes, agiles, l'oreille toujours ouverte au
«kisri», qui est leur cri de guerre et de pillage.

On le voit, Nana Sahib avait bien choisi. Dans cette région
centrale de la péninsule, au lieu d'une simple insurrection
militaire, il espérait, cette fois, provoquer un mouvement
national, auquel prendraient part les Indous de toute caste.

Mais, avant de rien entreprendre, il convenait de se fixer dans le
pays, afin d'agir efficacement sur les populations dans la mesure
que les circonstances permettaient. Donc, nécessité de trouver un
asile sûr, momentanément du moins, quitte à l'abandonner, s'il
devenait suspect.

Tel fut le premier soin de Nana Sahib. Les Indous qui l'avaient
suivi depuis Adjuntah, pouvaient aller et venir librement dans
toute la présidence. Balao Rao, que ne visait pas la notice du
gouverneur, aurait pu, lui aussi, jouir de la même immunité, n'eût
été sa ressemblance avec son frère. Depuis sa fuite jusqu'aux
frontières du Népaul, l'attention n'avait plus été attirée sur sa
personne, et l'on avait tout lieu de le croire mort. Mais, pris
pour Nana Sahib, il eût été arrêté,--ce qu'il fallait éviter à
tout prix.

Ainsi donc, pour ces deux frères unis dans la même pensée,
marchant au même but, un unique asile était nécessaire. Quant à le
trouver, cela ne devait être ni long ni difficile dans ces défilés
des monts Sautpourra.

Et, en effet, cet asile fut tout d'abord indiqué par un des Indous
de la troupe, un Gound, qui connaissait la vallée jusque dans ses
plus profondes retraites.

Sur la rive droite d'un petit affluent de la Nerbudda se trouvait
un pâl abandonné, nommé le pâl de Tandit.

Le pâl, c'est moins qu'un village, à peine un hameau, une réunion
de huttes, souvent même une habitation isolée. La nomade famille,
qui l'occupe, est venue s'y fixer temporairement. Après avoir
brûlé quelques arbres, dont les cendres vivifient le sol pour une
courte saison, le Gound et les siens ont construit leur demeure.
Mais, comme le pays n'est rien moins que sûr, la maison a pris
l'aspect d'un fortin. Un rang de palissades l'entoure, et elle
peut se défendre contre une surprise. Cachée, d'ailleurs, dans
quelque épais massif, enfouie, pour ainsi dire, sous un berceau de
cactus et de broussailles, il n'est pas aisé de la découvrir.

Le plus ordinairement, le pâl couronne quelque monticule, sur le
revers d'une vallée étroite, entre deux contreforts escarpés, au
milieu d'impénétrables futaies. Il ne semble pas que des créatures
humaines aient pu y chercher refuge. De routes pour y conduire,
point; de sentiers qui y donnent accès, on ne voit pas trace. Pour
l'atteindre, il faut quelquefois remonter le lit raviné d'un
torrent, dont l'eau efface toute empreinte. Qui le franchit ne
laisse aucun vestige après lui. Dans la saison chaude, on s'y
mouille jusqu'à la cheville, dans la saison froide, jusqu'aux
genoux, et rien n'indique qu'un être vivant y a passé. En outre,
une avalanche de roches, que la main d'un enfant suffirait à
précipiter, écraserait quiconque tenterait d'arriver au pâl contre
la volonté de ses habitants.

Cependant, si isolés qu'ils soient dans leurs aires inaccessibles,
les Gounds peuvent rapidement communiquer de pâl à pâl. Du haut de
ces croupes inégales des Sautpourra, les signaux se propagent en
quelques minutes sur vingt lieues de pays. C'est un feu allumé à
la cime d'une roche aiguë, c'est un arbre changé en torche
gigantesque, c'est une simple fumée qui empanache le sommet d'un
contrefort. On sait ce que cela signifie. L'ennemi, c'est-à-dire
un détachement de soldats de l'armée royale, une escouade d'agents
de la police anglaise, a pénétré dans la vallée, remonte le cours
de la Nerbudda, fouille les gorges de la chaîne, en quête de
quelque malfaiteur, auquel ce pays offre volontiers refuge. Le cri
de guerre, si familier à l'oreille des montagnards, devient cri
d'alarme. Un étranger le confondrait avec le hululement des
oiseaux de nuit ou le sifflement des reptiles. Le Gound, lui, ne
s'y trompe pas. Il faut veiller, on veille; il faut fuir, on fuit.
Les pâls suspects sont abandonnés, brûlés même. Ces nomades se
réfugient en d'autres retraites, qu'ils abandonneront encore,
s'ils sont pressés de trop près, et, sur ces terrains recouverts
de cendres, les agents de l'autorité ne trouvent plus que des
ruines.

C'était à l'un de ces pâls,--le pâl de Tandît,--que Nana Sahib
et les siens étaient venus demander refuge. Là, les avait tout
d'abord conduits le fidèle Gound dévoué à la personne du nabab.
Là, ils s'installèrent dans la journée du 12 mars.

Le premier soin des deux frères, dès qu'ils eurent pris possession
du pâl de Tandît, fut d'en reconnaître soigneusement les abords.
Ils observèrent dans quelle direction et à quelle portée le regard
pouvait s'étendre. Ils se firent indiquer quelles étaient les
habitations les plus rapprochées, et s'enquirent de ceux qui les
occupaient. La position de cette croupe isolée, que couronnait le
pâl de Tandît, au milieu d'un massif d'arbres, ils l'étudièrent,
et se rendirent finalement compte de l'impossibilité d'y avoir
accès, sans suivre le lit d'un torrent, le torrent de Nazzur,
qu'ils venaient de remonter eux-mêmes.

Le pâl de Tandît offrait donc toutes les conditions de sécurité,
d'autant mieux qu'il s'élevait au-dessus d'un souterrain, dont les
secrètes issues s'ouvraient sur le flanc du contrefort, et
permettaient de s'enfuir, le cas échéant.

Nana Sahib et son frère n'auraient pu trouver un plus sûr asile.

Mais il ne suffisait pas à Balao Rao de savoir ce qu'était
actuellement le pâl de Tandît, il voulait apprendre ce qu'il avait
été, et, pendant que le nabab visitait l'intérieur du fortin, il
continua d'interroger le Gound.

«Quelques questions encore, lui dit-il. Depuis combien de temps ce
pâl est-il abandonné?

--Depuis plus d'un an, répondit le Gound.

--Qui l'habitait?

--Une famille de nomades, qui n'y est restée que quelques mois.

--Pourquoi l'ont-ils quitté?

--Parce que le sol, destiné à les nourrir, ne pouvait plus leur
assurer la nourriture.

--Et depuis leur départ, personne, à ta connaissance, n'y a
cherché refuge?

--Personne.

--Jamais un soldat de l'armée royale, jamais un agent de la
police n'a mis le pied dans l'enceinte de ce pâl?

--Jamais.

--Aucun étranger ne l'a visité?

--Aucun... répondit le Gound, si ce n'est une femme.

--Une femme? répliqua vivement Balao Rao.

--Oui, une femme, qui, depuis trois ans environ, erre dans la
vallée de la Nerbudda.

--Quelle est cette femme?

--Ce qu'elle est, je l'ignore, répondit le Gound. D'où elle
vient, je ne puis le dire, et, dans toute la vallée, personne n'en
sait plus que moi sur son compte! Est-ce une étrangère, est-ce une
Indoue, on n'a jamais pu le savoir!»

Balao Rao réfléchit un instant; puis, reprenant: «Que fait cette
femme? demanda-t-il.

--Elle va, elle vient, répondit le Gound. Elle vit uniquement
d'aumônes. On a pour elle, dans toute la vallée, une sorte de
vénération superstitieuse. Plusieurs fois, je l'ai reçue dans mon
propre pâl. Elle ne parle jamais. On pourrait croire qu'elle est
muette, et je ne serais pas étonné qu'elle le fût. La nuit, on la
voit se promener, tenant à la main une branche résineuse allumée.
Aussi, ne la connaît-on que sous le nom de la «Flamme Errante!»

--Mais, dit Balao Rao, si cette femme connaît le pâl de Tandît,
ne peut-elle y revenir pendant que nous l'occuperons, et n'avons-nous
rien à craindre d'elle?

--Rien, répondit le Gound. Cette femme n'a pas sa raison. Sa tête
ne lui appartient plus; ses yeux ne regardent pas ce qu'ils
voient; ses oreilles n'écoutent pas ce qu'elles entendent; sa
langue ne sait plus prononcer une parole! Elle est ce que serait
une aveugle, une sourde, une muette, pour toutes les choses du
dehors. C'est une folle, et, une folle, c'est une morte qui
continue à vivre!»

Le Gound, dans ce langage particulier aux Indous des montagnes,
venait de tracer le portrait d'une étrange créature, très connue
dans la vallée, la «Flamme Errante» de la Nerbudda.

C'était une femme, dont la figure pâle, belle encore, vieillie et
non vieille, mais privée de toute expression, n'indiquait ni
l'origine, ni l'âge. On eût dit que ses yeux hagards venaient de
se fermer à la vie intellectuelle sur quelque effroyable scène,
qu'ils continuaient à voir «en dedans.»

À cette créature inoffensive et privée de sa raison, les
montagnards avaient fait bon accueil. Les fous, pour ces Gounds,
comme pour toutes les populations sauvages, sont des êtres sacrés
que protège un superstitieux respect. Aussi recevait on
hospitalièrement la Flamme Errante partout où elle se présentait.
Aucun pâl ne lui fermait sa porte. On la nourrissait quand elle
avait faim, on la couchait lorsqu'elle tombait de fatigue, sans
attendre une parole de remerciement que sa bouche ne pouvait plus
formuler.

Depuis combien de temps durait cette existence? D'où venait cette
femme? Vers quelle époque avait-elle apparu dans le Goudwana? Il
eût été difficile de le préciser. Pourquoi se promenait-elle, une
flamme à la main? Était-ce pour guider ses pas? Était-ce pour
éloigner les fauves? on n'eût pu le dire. Il lui arrivait de
disparaître pendant des mois entiers. Que devenait-elle alors?
Quittait-elle les défilés des monts Sautpourra pour les gorges des
Vindhyas? S'égarait-elle au delà de la Nerbudda, jusque dans le
Malwa ou le Bundelkund? Nul ne le savait. Plus d'une fois, tant
son absence se prolongea, on put croire que sa triste vie avait
pris fin. Mais non! On la revoyait revenir toujours la même, sans
que ni la fatigue, ni la maladie, ni le dénuement, parussent avoir
éprouvé sa nature, si frêle en apparence.

Balao Rao avait écouté l'Indou avec une extrême attention. Il se
demandait toujours s'il n'y avait pas quelque danger dans cette
circonstance que la Flamme Errante connaissait le pâl de Tandît,
qu'elle y avait déjà cherché refuge, que son instinct pouvait l'y
ramener.

Il revint donc sur ce point, et demanda au Gound si lui ou les
siens savaient où se trouvait actuellement cette folle.

«Je l'ignore, répondit le Gound. Voilà plus de six mois que
personne ne l'a revue dans la vallée. Il est donc possible qu'elle
soit morte. Mais enfin, reparût-elle et revînt-elle au pâl de
Tandît, il n'y aurait rien à redouter de sa présence. Ce n'est
qu'une statue vivante. Elle ne vous verrait pas, elle ne vous
entendrait pas, elle ne saurait pas qui vous êtes. Elle entrerait,
elle s'assoirait à votre foyer, pour un jour, pour deux jours,
puis elle rallumerait sa résine éteinte, vous quitterait, et
recommencerait à errer de maison en maison. C'est là toute sa vie.
D'ailleurs, son absence se prolonge tellement cette fois, qu'il
est probable qu'elle ne reviendra jamais. Celle qui était déjà
morte d'esprit doit être maintenant morte de corps!»

Balao Rao ne crut pas devoir parler de cet incident à Nana Sahib,
et lui-même n'y attacha bientôt plus aucune importance.

Un mois après leur arrivée au pâl de Tandît, le retour de la
Flamme Errante n'avait pas été signalé dans la vallée de la
Nerbudda.


CHAPITRE XVI
La Flamme Errante.

Nana Sahib, pendant tout un mois, du 12 mars au 12 avril, resta
caché dans le pâl. Il voulait donner aux autorités anglaises le
temps de prendre le change, soit en abandonnant les recherches,
soit en se lançant sur de fausses pistes.

Si, pendant le jour, les deux frères ne sortaient pas, leurs
fidèles parcouraient la vallée, visitaient les villages et les
hameaux, annonçaient à mots couverts la prochaine apparition d'un
«redoutable moulti», moitié dieu, moitié homme, et ils préparaient
les esprits à un soulèvement national.

La nuit venue, Nana Sahib et Balao Rao se hasardaient à quitter
leur retraite. Ils s'aventuraient jusque sur les rives de la
Nerbudda. Ils allaient de village en village, de pâl en pâl, en
attendant l'heure à laquelle ils pourraient parcourir avec quelque
sécurité le domaine des rajahs inféodés aux Anglais. Nana Sahib
savait, d'ailleurs, que plusieurs semi-indépendants, impatients du
joug étranger, se rallieraient à sa voix. Mais, en ce moment, il
ne s'agissait que des populations sauvages du Goudwana.

Ces Bhîls barbares, ces Rounds nomades, ces Gounds, aussi peu
civilisés que les naturels des îles du Pacifique, le Nana les
trouva prêts à se lever, prêts à le suivre. Si, par prudence, il
ne se fit connaître qu'à deux ou trois puissants chefs de tribu,
cela suffit à lui prouver que son nom seul entraînerait plusieurs
millions de ces Indous, qui sont répartis sur le plateau central
de l'Indoustan.

Lorsque les deux frères étaient rentrés au pâl de Tandît, ils se
rendaient mutuellement compte de ce qu'ils avaient entendu, vu,
fait. Leurs compagnons les rejoignaient alors, apportant de toutes
parts la nouvelle que l'esprit de révolte soufflait comme un vent
d'orage dans la vallée de la Nerbudda. Les Gounds ne demandaient
qu'à jeter le «kisri», le cri de guerre des montagnards, et à se
précipiter sur les cantonnements militaires de la présidence.

Le moment n'était pas venu.

Il ne suffirait pas, en effet, que toute la contrée comprise entre
les monts Sautpourra et les Vindhyas fût en feu. Il fallait encore
que l'incendie pût gagner de proche en proche. Donc, nécessité
d'entasser les éléments combustibles dans les provinces voisines
de la Nerbudda, qui étaient plus directement sous l'autorité
anglaise. De chacune des villes, des bourgades du Bhopal, du
Malwa, du Bundelkund, et de tout ce vaste royaume de Scindia, il
importait de faire un immense foyer, prêt à s'allumer. Mais Nana
Sahib, avec raison, ne voulait s'en rapporter qu'à lui seul du
soin de visiter les anciens partisans de l'insurrection de 1857,
tous ces natifs, qui, restés fidèles à sa cause et n'ayant jamais
cru à sa mort, s'attendaient à le voir reparaître de jour en jour.

Un mois après son arrivée au pâl de Tandît, Nana Sahib crut
pouvoir agir en toute sécurité. Il pensa que le fait de sa
réapparition dans la province avait été reconnu faux. Des affidés
le tenaient au courant de tout ce que le gouverneur de la
présidence de Bombay avait fait pour opérer sa capture. Il savait
que, pendant les premiers jours, l'autorité s'était livrée aux
recherches les plus actives, mais sans résultat. Le pêcheur
d'Aurungabad, l'ancien prisonnier du Nana, était tombé sous le
poignard, et nul n'avait pu soupçonner que le faquir fugitif fût
le nabab Dandou-Pant, dont la tête venait d'être mise à prix. Une
semaine après, les rumeurs s'apaisèrent, les aspirants à la prime
de deux mille livres perdirent tout espoir, et le nom de Nana
Sahib retomba dans l'oubli.

Le nabab put donc agir de sa personne, et, sans craindre d'être
reconnu, recommencer sa campagne insurrectionnelle. Tantôt sous le
costume d'un parsi, tantôt sous celui d'un simple raïot, un jour
seul, un autre accompagné de son frère, il commença à s'éloigner
du pâl de Tandît, à remonter vers le nord, de l'autre côté de la
Nerbudda, et même au delà du revers septentrional des Vindhyas.

Un espion, qui eût voulu le suivre dans toutes ses démarches,
l'aurait trouvé à Indore, dès le 12 avril.

Là, dans cette capitale du royaume d'Holcar, Nana Sahib, tout en
conservant le plus strict incognito, se mit en communication avec
la nombreuse population rurale, employée à la culture des champs
de pavots. C'étaient des Rihillas, des Mékranis, des Valayalis,
ardents, courageux, fanatiques, pour la plupart Cipayes déserteurs
de l'armée native, qui se cachaient sous l'habit du paysan indou.

Puis, Nana Sahib passa la Betwa, affluent de la Jumna, qui court
vers le nord, sur la frontière occidentale du Bundelkund, et, le
19 avril, à travers une magnifique vallée dans laquelle les
dattiers et les manguiers se multiplient à profusion, il arrivait
à Souari.

Là s'élèvent de curieuses constructions, d'une très haute
antiquité. Ce sont des «topes», sortes de tumuli, coiffés de dômes
hémisphériques, qui forment le groupe principal de Saldhara, au
nord de la vallée. De ces monuments funéraires, de ces demeures
des morts, dont les autels, consacrés aux rites bouddhiques, sont
abrités sous des parasols de pierre, de ces tombes vides depuis
tant de siècles, sortirent, à la voix de Nana Sahib, des centaines
de fugitifs. Enfouis dans ces ruines pour échapper aux terribles
représailles des Anglais, un mot suffit à leur faire comprendre ce
que le nabab attendait de leur concours; un geste suffirait,
l'heure venue, à les jeter en masse sur les envahisseurs.

Le 24 avril, Nana Sahib était à Bhilsa, le chef-lieu d'un district
important du Malwa, et, dans les ruines de l'ancienne ville, il
rassemblait des éléments de révolte, que ne lui eût pas fournis la
nouvelle.

Le 27 avril, Nana Sahib atteignit Raygurh, près de la frontière du
royaume de Pannah, et, le 30, les restes de la vieille cité de
Sangor, non loin de l'endroit où le général sir Hugh Rose livra
aux insurgés une sanglante bataille, qui lui donna, avec le col de
Maudanpore, la clef des défilés des Vindhyas.

Là, le nabab fut rejoint par son frère, que Kâlagani accompagnait,
et tous deux se firent connaître des chefs des principales tribus,
dont ils étaient absolument sûrs. Dans ces conciliabules, les
préliminaires d'une insurrection générale furent discutés et
arrêtés. Tandis que Nana Sahib et Balao Rao opéreraient au sud,
leurs alliés devaient manoeuvrer sur le revers septentrional des
Vindhyas.

Avant de regagner la vallée de la Nerbudda, les deux frères
voulurent encore visiter le royaume de Pannah. Ils s'aventurèrent
le long de la Keyne, sous le couvert de teks géants, de bambous
colosses, à l'abri de ces innombrables multipliants qui semblent
destinés à envahir l'Inde entière. Là, furent enrôlés de nombreux
et farouches adeptes parmi ce misérable personnel qui exploite,
pour le compte du rajah, les riches mines diamantifères du
territoire. Ce rajah, dit M. Rousselet, «comprenant la position
que fait la domination anglaise aux princes du Bundelkund, a
préféré le rôle d'un riche propriétaire foncier à celui d'un
insignifiant principicule.» Riche propriétaire, il l'est en effet!
La région adamantifère qu'il possède s'étend sur une longueur de
trente kilomètres au nord de Pannah, et l'exploitation de ses
mines de diamants, les plus estimés sur les marchés de Bénarès et
d'Allahabad, emploie un grand nombre d'Indous. Mais, chez ces
malheureux, soumis aux plus durs travaux, que le rajah fait
décapiter dès que baisse le rendement de la mine, Nana Sahib
devait trouver des milliers de partisans, prêts à se faire tuer
pour l'indépendance de leur pays, et il les trouva.

À partir de ce point, les deux frères redescendirent vers la
Nerbudda, afin de regagner le pâl de Tandît. Cependant, avant
d'aller provoquer le soulèvement du sud, qui devait coïncider avec
celui du nord, ils voulurent s'arrêter à Bhopal. C'est une
importante ville musulmane, qui est restée la capitale de
l'islamisme dans l'Inde, et dont la bégum demeura fidèle aux
Anglais pendant toute la période insurrectionnelle.

Nana Sahib et Balao Rao, accompagnés d'une douzaine de Gounds,
arrivèrent à Bhopal, le 24 mai, dernier jour de ces fêtes du
Moharum, instituées pour célébrer le renouvellement de l'année
musulmane. Tous deux avaient revêtu le costume des «joguis»,
sinistres mendiants religieux, armés de longs poignards à lame
arrondie, dont ils se frappent par fanatisme, mais sans grand mal
ni danger.

Les deux frères, méconnaissables sous ce déguisement, avaient
suivi la procession dans les rues de la ville, au milieu des
nombreux éléphants, qui portaient sur leurs dos des «tadzias»,
sorte de petits temples hauts de vingt pieds; ils avaient pu se
mêler aux musulmans, richement vêtus de tuniques brodées d'or et
coiffés de toques de mousseline; ils s'étaient confondus dans les
rangs des musiciens, des soldats, des bayadères, des jeunes gens
travestis en femmes,--bizarre agglomération qui donnait à cette
cérémonie une tournure carnavalesque. Avec ces Indous de toutes
sortes, dans lesquels ils comptaient de nombreux fidèles, ils
avaient pu échanger une sorte de signe maçonnique, familier aux
anciens révoltés de 1857.

Le soir venu, tout ce monde s'était porté vers le lac qui baigne
le faubourg oriental de la ville.

Là, au milieu de cris assourdissants, de détonations d'armes à
feu, de crépitations de pétards, à la lueur de milliers de
torches, tous ces fanatiques précipitèrent les tadzias dans les
eaux du lac. Les fêtes du Moharum étaient finies.

À ce moment, Nana Sahib sentit une main se poser sur son épaule.
Il se retourna. Un Bengali était à ses côtés.

Nana Sahib reconnut en cet Indou un de ses anciens compagnons
d'armes de Lucknow. Il l'interrogea du regard.

Le Bengali se borna à murmurer les mots suivants, que Nana Sahib
entendit sans qu'un geste eût trahi son émotion.

«Le colonel Munro a quitté Calcutta.

--Où est-il?

--Il était hier à Bénarès.

--Où va-t-il?

--À la frontière du Népaul.

--Dans quel but?

--Pour y séjourner quelques mois.

--Et ensuite?...

--Revenir à Bombay.» Un sifflement retentit. Un Indou, se
glissant à travers la foule, arriva près de Nana Sahib.

C'était Kâlagani.

«Pars à l'instant, dit le nabab. Rejoins Munro qui remonte vers le
nord. Attache-toi à lui. Impose-toi par quelque service rendu, et
risque ta vie, s'il le faut. Ne le quitte pas avant qu'il n'ait
redescendu au delà des Vindhyas, jusqu'à la vallée de la Nerbudda.
Alors, mais alors seulement, viens me donner avis de sa présence.»

Kâlagani se contenta de répondre par un signe affirmatif, et
disparut dans la foule. Un geste du nabab était pour lui un ordre.
Dix minutes après, il avait quitté Bhopal. À ce moment, Balao Rao
s'approcha de son frère. «Il est temps de partir, lui dit-il.

--Oui, répondit Nana Sahib, et il faut que nous soyons avant le
jour au pâl de Tandît.

--En route.» Tous deux, suivis de leurs Gounds, remontèrent la
rive septentrionale du lac jusqu'à une ferme isolée. Là, des
chevaux les attendaient pour eux et leur escorte. C'étaient de ces
chevaux rapides, auxquels on donne une nourriture très épicée, et
qui peuvent faire cinquante milles dans une seule nuit. À huit
heures, ils galopaient sur la route de Bhopal aux Vindhyas. Si le
nabab voulait arriver avant l'aube au pâl do Tandît, ce n'était
que par mesure de prudence. Mieux valait, en effet, que son retour
dans la vallée passât inaperçu.

La petite troupe marcha donc de toute la vitesse de ses chevaux.

Nana Sahib et Balao Rao, l'un près de l'autre, ne se parlaient
pas, mais la même pensée occupait leur esprit. De cette excursion
au delà des Vindhyas, ils rapportèrent plus que l'espoir, la
certitude que d'innombrables partisans se ralliaient à leur cause.
Le plateau central de l'Inde était tout entier dans leurs mains.
Les cantonnements militaires, répartis sur ce vaste territoire, ne
pourraient résister aux premiers assauts des insurgés. Leur
anéantissement ferait place libre à la révolte, qui ne tarderait
pas à élever d'un littoral à l'autre toute une muraille d'Indous
fanatisés, contre laquelle viendrait se briser l'armée royale.

Mais, en même temps, Nana Sahib songeait à cet heureux coup du
sort, qui allait lui livrer Munro. Le colonel venait enfin de
quitter Calcutta, où il était difficile de l'atteindre. Désormais,
aucun de ses mouvements n'échapperait au nabab. Sans qu'il pût
s'en douter, la main de Kâlagani le guiderait vers cette sauvage
contrée des Vindhyas, et, là, nul ne pourrait le soustraire au
supplice que lui réservait la haine de Nana Sahib.

Balao Rao ne savait rien encore de ce qui s'était dit entre le
Bengali et son frère. Ce ne fut qu'aux abords du pâl de Tandît,
pendant que les chevaux soufflaient un instant, que Nana Sahib se
borna à le lui apprendre en ces termes:

«Munro a quitté Calcutta et se dirige vers Bombay.

--La route de Bombay, s'écria Balao Rao, va jusqu'au rivage de
l'océan Indien!

--La route de Bombay, cette fois, répondit Nana Sahib, s'arrêtera
aux Vindhyas!» Cette réponse disait tout.

Les chevaux repartirent au galop et se lancèrent à travers le
massif d'arbres, qui se dressait à la lisière de la vallée de la
Nerbudda.

Il était alors cinq heures du matin. Le jour commençait à se
faire. Nana Sahib, Balao Rao et leurs compagnons venaient
d'arriver au lit torrentueux du Nazzur, qui montait vers le pâl.

Les chevaux s'arrêtèrent en cet endroit et furent laissés à la
garde de deux Gounds, chargés de les conduire au plus proche
village.

Les autres suivirent les deux frères, qui gravissaient les marches
tremblantes sous l'eau du torrent.

Tout était tranquille. Les premiers bruits du jour n'avaient pas
encore interrompu le silence de la nuit.

Soudain, un coup de feu éclata et fut suivi de plusieurs autres.
En même temps, ces cris se faisaient entendre:

«Hurrah! hurrah! en avant!»

Un officier, précédant une cinquantaine de soldats de l'armée
royale, apparut sur la crête du pâl.

«Feu! Que pas un ne s'échappe!» cria-t-il encore.

Nouvelle décharge, dirigée presque à bout portant sur le groupe de
Gounds qui entourait Nana Sahib et son frère.

Cinq ou six Indous tombèrent. Les autres, se rejetant dans le lit
du Nazzur, disparurent sous les premiers arbres de la forêt.

«Nana Sahib! Nana Sahib!» crièrent les Anglais, en s'engageant
dans l'étroit ravin.

Alors, un de ceux qui avaient été frappés mortellement, se
redressa, la main tendue vers eux.

«Mort aux envahisseurs!» cria-t-il d'une voix terrible encore, et
il retomba sans mouvement.

L'officier s'approcha du cadavre.

«Est-ce bien Nana Sahib? demanda-t-il.

--C'est lui, répondirent deux soldats du détachement, qui, pour
avoir tenu garnison à Cawnpore, connaissaient parfaitement le
nabab.

--Aux autres, maintenant!» cria l'officier. Et tout le
détachement se jeta dans la forêt à la poursuite des Gounds. À
peine avait-il disparu, qu'une ombre se glissait sur l'escarpement
que couronnait le pâl. C'était la Flamme Errante, enveloppée d'un
long pagne brun, que le cordon d'un langouti serrait à la
ceinture. La veille au soir, cette folle avait été le guide
inconscient de l'officier anglais et de ses hommes. Rentrée dans
la vallée depuis la veille, elle regagnait machinalement le pâl de
Tandît, vers lequel une sorte d'instinct la ramenait. Mais, cette
fois, l'étrange créature, que l'on croyait muette, laissait
échapper de ses lèvres un nom, rien qu'un seul, celui du
massacreur de Cawnpore! «Nana Sahib! Nana Sahib!» répétait-elle,
comme si l'image du nabab, par quelque inexplicable pressentiment,
se fût dressée dans son souvenir.

Ce nom fit tressaillir l'officier. Il s'attacha aux pas de la
folle. Celle-ci ne parut pas même le voir, ni les soldats qui la
suivirent jusqu'au pâl. Était-ce donc là que s'était réfugié le
nabab dont la tête était mise à prix? L'officier prit les mesures
nécessaires et fit garder le lit du Nazzur, en attendant le jour.
Lorsque Nana Sahib et ses Gounds s'y furent engagés, il les
accueillit par une décharge, qui en jeta plusieurs à terre, et,
parmi eux, le chef de l'insurrection des Cipayes.

Telle fut la rencontre que le télégraphe signala le jour même au
gouverneur de la présidence de Bombay. Ce télégramme se répandit
dans toute la péninsule, les journaux le reproduisirent
immédiatement, et ce fut ainsi que le colonel Munro put en prendre
connaissance à la date du 26 mai, dans la Gazette d'Allahabad.

Il n'y avait pas à douter cette fois de la mort de Nana Sahib. Son
identité avait été constatée, et le journal pouvait dire avec
raison: «Le royaume de l'Inde n'a plus rien à craindre désormais
du cruel rajah qui lui a coûté tant de sang!»

Cependant, la folle, après avoir quitté le pâl, descendait le lit
du Nazzur. De ses yeux hagards sortait comme la lueur d'un feu
interne, qui se serait soudainement rallumé en elle, et,
machinalement, ses lèvres laissaient échapper le nom du nabab.

Elle arriva ainsi à l'endroit où gisaient les cadavres, et
s'arrêta devant celui qui avait été reconnu par les soldats de
Lucknow. La figure contractée de ce mort semblait encore menacer.
On eût dit qu'après n'avoir vécu que pour la vengeance, la haine
survivait en lui.

La folle s'agenouilla, posa ses deux mains sur ce corps troué de
balles, dont le sang tacha les plis de son pagne. Elle le regarda
longuement, puis, se relevant et secouant la tête, elle descendit
lentement le lit du Nazzur.

Mais alors, la Flamme Errante était retombée dans son indifférence
habituelle, et sa bouche ne répétait plus le nom maudit de Nana
Sahib.

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE

DEUXIEME PARTIE


CHAPITRE I
Notre sanitarium.

Les incommensurables de la création!» cette expression superbe,
dont le minéralogiste Haüy s'est servi pour qualifier les Andes
américaines, ne serait-elle pas plus juste, si on l'appliquait à
l'ensemble de cette chaîne de l'Himalaya, que l'homme est encore
impuissant à mesurer avec une précision mathématique?

Tel est le sentiment que j'éprouve à l'aspect de cette région
incomparable, au milieu de laquelle le colonel Munro, le capitaine
Hod, Banks et moi nous allons séjourner pendant quelques semaines.

«Non seulement ces monts sont incommensurables, nous dit
l'ingénieur, mais leur cime doit être regardée comme inaccessible,
puisque l'organisme humain ne peut fonctionner à de telles
hauteurs, où l'air n'est plus assez dense pour suffire aux besoins
de la respiration!»

Une barrière de roches primitives, granit, gneiss, micaschiste,
longue de deux mille cinq cents kilomètres, qui se dresse depuis
le soixante-douzième méridien jusqu'au quatre-vingt-quinzième, en
couvrant deux présidences, Agra et Calcutta, deux royaumes, le
Bouthan et le Népaul;--une chaîne, dont la hauteur moyenne,
supérieure d'un tiers à la cime du Mont-Blanc, comprend trois
zones distinctes, la première, haute de cinq mille pieds, plus
tempérée que la plaine inférieure, donnant une moisson de blé
pendant l'hiver, une moisson de riz pendant l'été; la deuxième, de
cinq à neuf mille pieds, dont la neige fond au retour du
printemps; la troisième, de neuf mille pieds à vingt-cinq mille,
couverte d'épaisses glaces, qui, même en la saison chaude, défient
les rayons solaires;--à travers cette grandiose tumescence du
globe, onze passes, dont quelques-unes trouent la montagne à vingt
mille pieds d'altitude, et qui, incessamment menacées par les
avalanches, ravinées par les torrents, envahies par les glaciers,
ne permettent d'aller de l'Inde au Thibet qu'au prix de
difficultés extrêmes;--au-dessus de cette crête, tantôt arrondie
en larges coupoles, tantôt rase comme la Table du cap de
Bonne-Espérance, sept à huit pics aigus, quelques-uns volcaniques,
dominant les sources de la Cogra, de la Djumna et du Gange, le
Doukia et le Kinchinjunga, qui s'élèvent au delà de sept mille
mètres, le Dhiodounga à huit mille, le Dawaghaliri à huit mille
cinq cents, le Tchamoulari à huit mille sept cents, le mont
Everest, dressant à neuf mille mètres son pic du haut duquel
l'oeil d'un observateur parcourrait une périphérie égale à celle
de la France entière;--un entassement de montagnes, enfin, que
les Alpes sur les Alpes, les Pyrénées sur les Andes, ne
dépasseraient pas dans l'échelle des hauteurs terrestres, tel est
ce soulèvement colossal, dont le pied des plus hardis
ascensionnistes ne foulera peut-être jamais les dernières cimes,
et qui s'appelle les monts Himalaya!

Les premiers gradins de ces propylées gigantesques sont largement
et fortement boisés. On y trouve encore divers représentants de
cette riche famille des palmiers, qui, dans une zone supérieure,
vont céder la place aux vastes forêts de chênes, de cyprès et de
pins, aux opulents massifs de bambous et de plantes herbacées.

Banks, qui nous donne ces détails, nous apprend aussi que, si la
ligne inférieure des neiges descend à quatre mille mètres sur le
versant indou de la chaîne, elle se relève à six mille sur le
versant thibétain. Cela tient à ce que les vapeurs, amenées par
les vents du sud, sont arrêtées par l'énorme barrière. C'est
pourquoi, sur l'autre côté, des villages ont pu s'établir jusqu'à
une altitude de quinze mille pieds, au milieu de champs d'orge et
de prairies magnifiques. À en croire les indigènes, il suffit
d'une nuit pour qu'une moisson d'herbe tapisse ces pâturages!

Dans la zone moyenne, paons, perdrix, faisans, outardes, cailles,
représentent la gent ailée. Les chèvres y abondent, les moutons y
foisonnent. Sur la haute zone, on ne rencontre plus que le
sanglier, le chamois, le chat sauvage, et l'aigle est seul à
planer au-dessus de rares végétaux, qui ne sont plus que les
humbles échantillons d'une flore arctique.

Mais ce n'était pas là de quoi tenter le capitaine Hod. Pourquoi
ce Nemrod serait-il venu dans la région himalayenne, s'il ne
s'était agi que de continuer son métier de chasseur au gibier
domestique? Très heureusement pour lui, les grands carnassiers,
dignes de son Enfield et de ses balles explosives, ne devaient pas
faire défaut.

En effet, au pied des premières rampes de la chaîne, s'étend une
zone inférieure, que les Indous appellent la ceinture du Tarryani.
C'est une longue plaine déclive, large de sept à huit kilomètres,
humide, chaude, à végétation sombre, couverte de forêts épaisses,
dans lesquelles les fauves cherchent volontiers refuge. Cet Eden
du chasseur qui aime les fortes émotions de la lutte, notre
campement ne le dominait que de quinze cents mètres. Il était donc
facile de redescendre sur ce terrain réservé, qui se gardait tout
seul.

Ainsi, il était probable que le capitaine Hod visiterait les
gradins inférieurs de l'Himalaya plus volontiers que les zones
supérieures. Là, pourtant, même après le plus humoriste des
voyageurs, Victor Jacquemont, il reste encore à faire
d'importantes découvertes géographiques.

«On ne connaît donc que très imparfaitement cette énorme chaîne?
demandai-je à Banks.

--Très imparfaitement, répondit l'ingénieur. L'Himalaya, c'est
comme une sorte de petite planète, qui s'est collée à notre globe,
et qui garde ses secrets.

--On l'a parcourue, cependant, répondis-je, on l'a fouillée
autant que cela a été possible!

--Oh! les voyageurs himalayens n'ont pas manqué! répondit Banks.
Les frères Gérard de Webb, les officiers Kirpatrik et Fraser,
Hogdson, Herbert, Lloyd, Hooker, Cunningham, Strabing, Skinner,
Johnson, Moorcroft, Thomson Griffith, Vigne, Hügel, les
missionnaires Huc et Gabet, et plus récemment les frères
Schlagintweit, le colonel Wangh, les lieutenants Reuillier et
Montgomery, à la suite de travaux considérables, ont fait
connaître dans une large mesure la disposition orographique de ce
soulèvement. Néanmoins, mes amis, bien des desiderata restent à
réaliser. La hauteur exacte des principaux pics a donné lieu à des
rectifications sans nombre. Ainsi, autrefois, le Dwalaghiri était
le roi de toute la chaîne; puis, après de nouvelles mesures, il a
dû céder la place au Kintchindjinga, qui paraît être détrôné
maintenant par le mont Everest. Jusqu'ici, ce dernier l'emporte
sur tous ses rivaux. Cependant, au dire des Chinois, le Kouin-Lun,
--auquel, il est vrai, les méthodes précises des géomètres
européens n'ont pas encore été appliquées,--dépasserait quelque
peu le mont Everest, et ce ne serait plus dans l'Himalaya qu'il
faudrait chercher le point le plus élevé de notre globe. Mais, en
réalité, ces mesures ne pourront être considérées comme
mathématiques que le jour où on les aura obtenues
barométriquement, et avec toutes les précautions que comporte
cette détermination directe. Et comment les obtenir, sans emporter
un baromètre à la pointe extrême de ces pics presque
inaccessibles? Or, c'est ce qui n'a encore pu être fait.

--Cela se fera, répondit le capitaine Hod, comme se feront, un
jour, les voyages au pôle sud et au pôle nord!

--Évidemment!

--Le voyage jusque dans les dernières profondeurs de l'Océan!

--Sans aucun doute!

--Le voyage au centre de la terre!

--Bravo, Hod!

--Comme tout se fera! ajoutai-je.

--Même un voyage dans chacune des planètes du monde solaire!
répondit le capitaine Hod, que rien n'arrêtait plus.

--Non, capitaine, répondis-je. L'homme, simple habitant de la
terre, ne saurait en franchir les bornes! Mais s'il est rivé à son
écorce, il peut en pénétrer tous les secrets.

--Il le peut, il le doit! reprit Banks. Tout ce qui est dans la
limite du possible doit être et sera accompli. Puis, lorsque
l'homme n'aura plus rien à connaître du globe qu'il habite...

--Il disparaîtra avec le sphéroïde qui n'aura plus de mystères
pour lui, répondit le capitaine Hod.

--Non pas! reprit Banks. Il en jouira en maître, alors, et il en
tirera un meilleur parti. Mais, ami Hod, puisque nous sommes dans
la contrée himalayenne, je vais vous indiquer à faire, entre
autres, une curieuse découverte qui vous intéressera certainement.

--De quoi s'agit-il, Banks?

--Dans le récit de ses voyages, le missionnaire Huc parle d'un
arbre singulier, que l'on appelle au Thibet «l'arbre aux dix mille
images». Suivant la légende indoue, Tong Kabac, le réformateur de
la religion bouddhiste, aurait été changé en arbre, quelque mille
ans après que la même aventure fut arrivée à Philémon, à Baucis, à
Daphné, ces curieux êtres végétaux de la flore mythologique. La
chevelure de Tong Kabac serait devenue le feuillage de cet arbre
sacré, et, sur ces feuilles, le missionnaire affirme avoir vu,--
de ses yeux vu,--des caractères thibétains, distinctement
formés par les traits de leurs nervures.

--Un arbre qui produit des feuilles imprimées! m'écriai-je.

--Et sur lesquelles on lit des sentences de la plus pure morale,
répondit l'ingénieur.

--Cela vaut la peine d'être vérifié, dis-je en riant.

--Vérifiez-le donc, mes amis, répondit Banks. S'il existe de ces
arbres dans la partie méridionale du Thibet, il doit s'en trouver
aussi dans la zone supérieure, sur le versant sud de l'Himalaya.
Donc, pendant vos excursions, cherchez ce... comment dirai-je?...
ce «sentencier»...

--Ma foi non! répondit le capitaine Hod. Je suis ici pour
chasser, et je n'ai rien à gagner au métier d'ascensionniste!

--Bon, ami Hod! reprit Banks. Un audacieux grimpeur tel que vous
fera bien quelque ascension dans la chaîne?

--Jamais! s'écria le capitaine.

--Pourquoi donc?

--J'ai renoncé aux ascensions!

--Et depuis quand?...

--Depuis le jour où, après y avoir vingt fois risqué ma vie,
répondit le capitaine Hod, je suis parvenu à atteindre le sommet
du Vrigel, dans le royaume de Bouthan. On affirmait que jamais
être humain n'avait foulé du pied la cime de ce pic! J'y mettais
donc quelque amour-propre! Enfin, après mille dangers, j'arrive au
faîte, et que vois-je? ces mots gravés sur une roche: «Durand,
dentiste, 14, rue Caumartin, Paris!» Depuis lors, je ne grimpe
plus!»...

Brave capitaine! Il faut pourtant avouer qu'en nous racontant
cette déconvenue, Hod faisait une si plaisante grimace, qu'il
était impossible de ne pas rire de bon coeur!

J'ai parlé plusieurs fois des «sanitariums» de la péninsule. Ces
stations, situées dans la montagne, sont très fréquentées, pendant
l'été, par les rentiers, les fonctionnaires, les négociants de
l'Inde, que dévore l'ardente canicule de la plaine.

Au premier rang, il faut nommer Simla, située sur le trente et
unième parallèle et à l'ouest du soixante-quinzième méridien.
C'est un petit coin de la Suisse, avec ses torrents, ses
ruisseaux, ses chalets agréablement disposés sous l'ombrage des
cèdres et des pins, à deux mille mètres au-dessus du niveau de la
mer.

Après Simla, je citerai Dorjiling, aux maisons blanches, que
domine le Kinchinjinga, à cinq cents kilomètres au nord de
Calcutta, et à deux mille trois cent mètres d'altitude, près du
quatre-vingt-sixième degré de longitude et du vingt-septième degré
de latitude,--une situation ravissante dans le plus beau pays du
monde.

D'autres sanitariums se sont aussi fondés en divers points de la
chaîne himalayenne.

Et maintenant, à ces stations fraîches et saines, que rend
indispensables ce brûlant climat de l'Inde, il convient d'ajouter
notre Steam-House. Mais celle-là nous appartient. Elle offre tout
le confort des plus luxueuses habitations de la péninsule. Nous y
trouverons, dans une zone heureuse, avec les exigences de la vie
moderne, un calme que l'on chercherait vainement à Simla ou à
Dorjiling, où les Anglo-Indiens abondent.

L'emplacement a été judicieusement choisi. La route, qui dessert
la portion inférieure de la montagne, se bifurque à cette hauteur
pour relier quelques bourgades éparses dans l'est et dans l'ouest.
Le plus rapproché de ces villages est à cinq milles de Steam-House.
Il est occupé par une race hospitalière de montagnards,
éleveurs de chèvres et de moutons, cultivateurs de riches champs
de blé et d'orge.

Grâce au concours de notre personnel, sous la direction de Banks,
il n'a fallu que quelques heures pour organiser un campement, dans
lequel nous devons séjourner pendant six ou sept semaines.

Un des contreforts, détaché de ces capricieux chaînons qui
contreboutent l'énorme charpente de l'Himalaya, nous a offert un
plateau doucement ondulé, long d'un mille environ sur un demi-mille
de largeur. Le tapis de verdure qui le recouvre est une
épaisse moquette d'une herbe courte, serrée, plucheuse, pourrait-on
dire, et pointillée d'un semis de violettes. Des touffes de
rhododendrons arborescents, grands comme de petits chênes, des
corbeilles naturelles de camélias, y forment une centaine de
houppes d'un effet charmant. La nature n'a pas eu besoin des
ouvriers d'Ispahan ou de Smyrne pour fabriquer ce tapis de haute
laine végétale. Quelques milliers de graines, apportées par le
vent du midi sur ce terrain fécond, un peu d'eau, un peu de
soleil, ont suffi à faire ce tissu moelleux et inusable.

Une douzaine de groupes d'arbres magnifiques se développent sur ce
plateau. On dirait qu'ils se sont détachés, comme des irréguliers,
de l'immense forêt qui hérisse les flancs du contrefort, en
remontant sur les chaînons voisins, à une hauteur de six cents
mètres. Cèdres, chênes, pendanus à longues feuilles, hêtres,
érables, se mêlent aux bananiers, aux bambous, aux magnolias, aux
caroubiers, aux figuiers du Japon. Quelques-uns de ces géants
étendent leurs dernières branches à plus de cent pieds au-dessus
du sol. Ils semblent avoir été disposés en cet endroit pour
ombrager quelque habitation forestière. Steam-House, venue à
point, a complété le paysage. Les toits arrondis de ses deux
pagodes se marient heureusement à toute cette ramure variée,
branches raides ou flexibles, feuilles petites et frêles comme des
ailes de papillons, larges et longues comme des pagaies
polynésiennes. Le train des voitures a disparu sous un massif de
verdure et de fleurs. Rien ne décèle la maison mobile, et il n'y a
plus là qu'une habitation sédentaire, fixée au sol, faite pour
n'en plus bouger.

En arrière, un torrent, dont on peut suivre le lacet argenté
jusqu'à plusieurs mille pieds de hauteur, coule à droite du
tableau sur le flanc du contrefort, et se précipite dans un bassin
naturel qu'ombrage un bouquet de beaux arbres.

De ce bassin, le trop-plein s'échappe en ruisseau, court à travers
la prairie, et finit en une cascade bruyante, qui tombe dans un
gouffre dont la profondeur échappe au regard.

Voici comment Steam-House a été disposée pour la plus grande
commodité de la vie commune et le plus parfait agrément des yeux.

Si l'on se porte à la crête antérieure du plateau, on le voit
dominer d'autres croupes moins importantes du soubassement de
l'Himalaya, qui descendent en gigantesques gradins jusqu'à la
plaine. Le recul est suffisant pour permettre au regard de
l'embrasser dans tout son ensemble.

À droite, la première maison de Steam-House est placée
obliquement, de telle sorte que la vue de l'horizon du sud est
ménagée aussi bien au balcon de la vérandah qu'aux fenêtres
latérales du salon, de la salle à manger et des cabines de gauche.
De grands cèdres planent au-dessus et se découpent vigoureusement
en noir sur le fond éloigné de la grande chaîne, que tapisse une
neige éternelle.

À gauche, la seconde maison est adossée au flanc d'un énorme
rocher de granit, doré par le soleil. Ce rocher, autant par sa
forme bizarre que par sa couleur chaude, rappelle ces gigantesques
«plum-puddings» de pierre, dont parle M. Russell-Killough dans le
récit de son voyage à travers l'Inde méridionale. De cette
habitation, réservée au sergent Mac Neil et à ses compagnons du
personnel, on ne voit que le flanc. Elle est placée à vingt pas de
l'habitation principale, comme une annexe de quelque pagode plus
importante. À l'extrémité de l'un des toits qui la couronnent, un
petit filet de fumée bleuâtre s'échappe du laboratoire culinaire
de monsieur Parazard. Plus à gauche, un groupe d'arbres, à peine
détachés de la forêt, remonte sur l'épaulement de l'ouest, et
forme le plan latéral de ce paysage.

Au fond, entre les deux habitations, se dresse un gigantesque
mastodonte. C'est notre Géant d'Acier. Il a été remisé sous un
berceau de grands pendanus. Avec sa trompe relevée, on dirait
qu'il en «broute» les branches supérieures. Mais il est
stationnaire. Il se repose, bien qu'il n'ait nul besoin de repos.
Maintenant, inébranlable gardien de Steam-House, comme un énorme
animai antédiluvien, il en défend l'entrée, à l'amorce de cette
route par laquelle il a remorqué tout ce hameau mobile.

Par exemple, si colossal que soit notre éléphant.--à moins de le
détacher par la pensée de la chaîne qui se dresse à six mille
mètres au-dessus du plateau,--il ne paraît plus rien avoir de ce
géant artificiel dont la main de Banks a doté la faune indoue.

«Une mouche sur la façade d'une cathédrale!» dit le capitaine Hod,
non sans un certain dépit.

Et rien n'est plus vrai. Il y a, en arrière, un bloc de granit,
dans lequel on taillerait aisément mille éléphants de la grandeur
du nôtre, et ce bloc n'est qu'un simple gradin, une des cent
marches de cet escalier qui monte jusqu'à la crête de la chaîne et
que le Dwalaghiri domine de son pic aigu.

Parfois, le ciel de ce tableau s'abaisse à l'oeil de
l'observateur. Non seulement les hautes cimes, mais la crête
moyenne de la chaîne, disparaissent un instant. Ce sont d'épaisses
vapeurs qui courent sur la zone moyenne de l'Himalaya et embrument
toute sa partie supérieure. Le paysage se rapetisse, et, alors,
par un effet d'optique, on dirait que les habitations, les arbres,
les croupes voisines, et le Géant d'Acier lui-même, reprennent
leur grandeur réelle.

Il arrive aussi que, poussés par certains vents humides, les
nuages, moins élevés encore, se déroulent au-dessous du plateau.
L'oeil ne voit plus alors qu'une mer moutonnante de nuées, et le
soleil provoque à leur surface d'étonnants jeux de lumière. En
haut, comme en bas, l'horizon a disparu, et il semble que nous
soyons transportés dans quelque région aérienne, en dehors des
limites de la terre.

Mais le vent change, une brise du nord, se précipitant par les
brèches de la chaîne, vient balayer tout ce brouillard, la mer de
vapeurs se condense presque instantanément, la plaine remonte à
l'horizon du sud, les sublimes projections de l'Himalaya se
profilent à nouveau sur le fond nettoyé du ciel, le cadre du
tableau retrouve sa grandeur normale, et le regard, dont rien ne
limite plus la portée, saisit tous les détails d'une vue
panoramique sur un horizon de soixante milles.


CHAPITRE II
Mathias Van Guitt.

Le lendemain, 26 juin, un bruit de voix bien connues me réveilla
dès l'aube. Je me levai aussitôt. Le capitaine Hod et son brosseur
Fox étaient en grande conversation dans la salle à manger de
Steam-House. Je vins aussitôt les rejoindre.

Au même instant, Banks quittait sa chambre, et le capitaine
l'interpellait de sa voix sonore:

«Eh bien, ami Banks, lui dit-il, nous voilà enfin arrivés à bon
port! Cette fois, c'est définitif. Il ne s'agit plus d'une halte
de quelques heures, mais d'un séjour de quelques mois.

--Oui, mon cher Hod, répondit l'ingénieur, et vous pouvez
organiser vos chasses tout à votre aise. Le coup de sifflet de
Géant d'Acier ne vous rappellera plus au campement.

--Tu entends, Fox?

--Oui, mon capitaine, répondit le brosseur.

--Le ciel me vienne en aide! s'écria Hod, mais je ne quitterai
pas le sanitarium de Steam-House avant que le cinquantième ne soit
tombé sous mes coups! Le cinquantième, Fox! J'ai comme une idée
que celui-là sera particulièrement difficile à décrocher!

--On le décrochera pourtant, répondit Fox.

--D'où vous vient cette idée, capitaine Hod? demandai-je.

--Oh! Maucler, c'est un pressentiment... un pressentiment de
chasseur, rien de plus!

--Ainsi donc, dit Banks, dès aujourd'hui, vous allez quitter le
campement et vous mettre en campagne?

--Dès aujourd'hui, répondit le capitaine Hod. Nous commencerons
d'abord par reconnaître le terrain, de manière à explorer la zone
inférieure, en descendant jusqu'aux forêts du Tarryani. Pourvu que
les tigres n'aient pas abandonné cette résidence!

--Pouvez-vous croire?...

--Eh! ma mauvaise chance!

--Mauvaise chance!... dans l'Himalaya!... répondit l'ingénieur.
Est-ce que cela est possible!

--Enfin, nous verrons!--Vous nous accompagnerez, Maucler?
demanda le capitaine Hod, en se retournant vers moi.

--Oui, certainement.

--Et vous, Banks?

--Moi aussi, répondit l'ingénieur, et je pense que Munro se
joindra à vous comme je vais le faire... en amateur!

--Oh! répondit le capitaine Hod, en amateurs, soit! mais en
amateurs bien armés! Il ne s'agit pas d'aller se promener la canne
à la main! Voilà qui humilierait les fauves du Tarryani!

--Convenu! répondit l'ingénieur.

--Ainsi, Fox, reprit le capitaine en s'adressant à son brosseur,
pas d'erreur, cette fois! Nous sommes dans le pays des tigres!
Quatre carabines Enfield pour le colonel, Banks, Maucler et moi,
deux fusils à balle explosive pour toi et pour Goûmi.

--Soyez tranquille, mon capitaine, répondit Fox. Le gibier n'aura
pas à se plaindre!»

Cette journée devait donc être consacrée à la reconnaissance de
cette forêt du Tarryani qui hérisse la partie inférieure de
l'Himalaya, au-dessous de notre sanitarium. Donc, vers onze
heures, après le déjeuner, sir Edward Munro, Banks, Hod, Fox,
Goûmi et moi, tous bien armés, nous descendions la route qui
oblique vers la plaine, après avoir eu soin de laisser au
campement les deux chiens, dont nous n'avions que faire dans cette
expédition.

Le sergent Mac Neil était resté à Steam-House, avec Storr, Kâlouth
et le cuisinier, afin d'achever les travaux d'installation. Après
un voyage de deux mois, le Géant d'Acier avait besoin d'être,
intérieurement et extérieurement, visité, nettoyé, mis en état.
Cela constituait une besogne longue, minutieuse, délicate, qui ne
laisserait pas chômer ses cornacs ordinaires, le chauffeur et le
mécanicien.

À onze heures, nous avions quitté le sanitarium, et, quelques
minutes après, au premier tournant de la route, Steam-House
disparaissait derrière son épais rideau d'arbres.

Il ne pleuvait plus. Sous la poussée d'un vent frais du nord-est,
les nuages, plus «débraillés», courant dans les hautes zones de
l'atmosphère, chassaient avec vitesse. Le ciel était gris,--
température convenable pour des piétons; mais, aussi, absence de
ces jeux de lumière et d'ombre qui sont le charme des grands bois.

Deux mille mètres à descendre sur un chemin direct, c'eût été
l'affaire de vingt-cinq à trente minutes, si la route ne se fût
allongée de toutes les sinuosités par lesquelles elle rachetait la
raideur des pentes. Il ne nous fallut pas moins d'une heure et
demie pour atteindre la limite supérieure des forêts du Tarryani,
à cinq ou six cents pieds au-dessus de la plaine. Le chemin
s'était fait en belle humeur.

«Attention! dit le capitaine Hod. Nous entrons sur le domaine des
tigres, des lions, des panthères, des guépards et autres animaux
bienfaisants de la région himalayenne! C'est bien de détruire les
fauves, mais c'est mieux de ne pas être détruit par eux! Donc, ne
nous éloignons pas les uns des autres, et soyons prudents!»

Une telle recommandation dans la bouche du déterminé chasseur
avait une valeur considérable. Aussi, chacun de nous en tint-il
compte. Les carabines et les fusils furent chargés, les batteries
visitées, les chiens mis au cran de sûreté. Nous étions prêts à
tout événement.

J'ajouterai qu'il y avait à se défier non seulement des
carnassiers, mais aussi des serpents, dont les plus dangereux se
rencontrent dans les forêts de l'Inde. Les «belongas», les
serpents verts, les serpents-fouets, et bien d'autres, sont
extrêmement venimeux. Le nombre des victimes qui succombent
annuellement aux morsures de ces reptiles est cinq ou six fois
plus considérable que celui des animaux domestiques ou des hommes
qui périssent sous la dent des fauves.

Donc, dans cette région du Tarryani, avoir l'oeil à tout, regarder
où l'on pose le pied, où l'on appuie la main, prêter l'oreille aux
moindres bruits qui courent sous les herbes ou se propagent à
travers les buissons, ce n'est que stricte prudence.

À midi et demi, nous étions entrés sous le couvert des grands
arbres groupés à la lisière de la forêt. Leur haute ramure se
développait au-dessus de quelques larges allées, par lesquelles le
Géant d'Acier, suivi du train qu'il traînait d'ordinaire, eût
passé facilement. En effet, cette partie de la forêt était depuis
longtemps aménagée pour les charrois des bois exploités par les
montagnards. Cela se voyait à de certaines ornières fraîchement
creusées dans la glaise molle. Ces allées principales couraient
dans le sens de la chaîne, et, suivant la plus grande longueur du
Tarryani, reliaient entre elles les clairières ménagées ça et là
par la hache du bûcheron; mais, de chaque côté, elles ne donnaient
accès qu'à d'étroites sentes, qui se perdaient sous des futaies
impénétrables.

Nous suivions donc ces avenues, plutôt en géomètres qu'en
chasseurs, de manière à reconnaître leur direction générale. Aucun
hurlement ne troublait le silence dans la profondeur du bois. De
larges empreintes, cependant, récemment laissées sur le sol,
prouvaient que les carnassiers n'avaient point abandonné le
Tarryani.

Soudain, au moment où nous tournions un des coudes de l'allée,
rejetée sur la droite par le pied d'un contrefort, une exclamation
du capitaine Hod, qui marchait en avant, nous fit arrêter.

À vingt pas, à l'angle d'une clairière, bordée de grands pendanus,
s'élevait une construction, au moins singulière par sa forme. Ce
n'était pas une maison: elle n'avait ni cheminée ni fenêtres. Ce
n'était pas une hutte de chasseurs: elle n'avait ni meurtrières ni
embrasures. On eût plutôt dit une tombe indoue, perdue au plus
profond de cette forêt.

En effet, qu'on imagine une sorte de long cube, formé de troncs,
juxtaposés verticalement, solidement fichés dans le sol, reliés à
leur partie supérieure par un épais cordon de branchages. Pour
toit, d'autres troncs transversaux, fortement emmortaisés dans le
bâti supérieur. Très évidemment, le constructeur de ce réduit
avait voulu lui donner une solidité à toute épreuve sur ses cinq
côtés. Il mesurait environ six pieds de haut, sur douze de long et
cinq de large. D'ouverture, nulle apparence, à moins qu'elle ne
fût cachée, sur sa face antérieure, par un épais madrier, dont la
tête arrondie dépassait quelque peu l'ensemble de la construction.

Au-dessus du toit se dressaient de longues perches flexibles,
singulièrement disposées et reliées entre elles. À l'extrémité
d'un levier horizontal, qui supportait cette armature, pendait un
noeud coulant, ou plutôt une boucle, formée par une grosse tresse
de lianes.

«Eh! qu'est cela? m'écriai-je.

--Cela, répondit Banks, après avoir bien regardé, c'est tout
simplement une souricière, mais je vous laisse à penser, mes amis,
quelles souris elle est destinée à prendre!

--Un piège à tigres? s'écria le capitaine Hod.

--Oui, répondit Banks, un piège à tigres, dont la porte, fermée
par le madrier que retenait cette boucle de lianes, est retombée,
parce que la bascule intérieure a été touchée par quelque animal.

--C'est la première fois, répondit Hod, que je vois dans une
forêt de l'Inde un piège de ce genre. Une souricière, en effet!
Voilà qui n'est pas digne d'un chasseur!

--Ni d'un tigre, ajouta Fox.

--Sans doute, répondit Banks, mais s'il s'agit de détruire ces
féroces animaux, et non de les chasser par plaisir, le meilleur
piège est celui qui en attrape le plus. Or, celui-ci me paraît
ingénieusement disposé pour attirer et retenir des fauves, si
méfiants et si vigoureux qu'ils soient!

--J'ajoute, dit alors le colonel Munro, que, puisque l'équilibre
de la bascule qui retenait la porte du piège a été rompu, c'est
que probablement quelque animal s'y est fait prendre.

--Nous le saurons bien! s'écria le capitaine Hod, et si la souris
n'est pas morte!...» Le capitaine, joignant le geste aux paroles,
fit sonner la batterie de sa carabine. Tous l'imitèrent et se
tinrent prêts à faire feu. Évidemment, nous ne pouvions mettre en
doute que cette construction ne fût un piège, du genre de ceux qui
se rencontrent fréquemment dans les forêts de la Malaisie. Mais,
s'il n'était pas l'oeuvre d'un Indou, il présentait toutes les
conditions qui rendent très pratiques ces engins de destruction:
sensibilité excessive, solidité à toute épreuve. Nos dispositions
prises, le capitaine Hod, Fox et Goûmi s'approchèrent du piège
dont ils voulaient d'abord faire le tour. Nul interstice entre les
troncs verticaux ne leur permit de regarder à l'intérieur. Ils
écoutèrent avec attention. Aucun bruit ne décelait la présence
d'un être vivant dans ce cube de bois, aussi muet qu'une tombe. Le
capitaine Hod et ses compagnons revinrent à la face antérieure.
Ils s'assurèrent que le madrier mobile avait glissé dans deux
larges rainures verticalement disposées. Il suffisait donc de le
relever pour pénétrer à l'intérieur du piège.

«Pas le moindre bruit! dit le capitaine Hod, qui avait collé son
oreille contre la porteras le moindre souffle! La souricière est
vide!

--N'importe, soyez prudents!» répondit le colonel Munro. Et il
alla s'asseoir sur un tronc d'arbre, à gauche de la clairière. Je
me plaçai près de lui.

«Allons, Goûmi!» dit le capitaine Hod.

Goûmi, leste, bien découplé dans sa petite taille, agile comme un
singe, souple comme un léopard, un véritable clown indou, comprit
ce que voulait le capitaine. Son adresse le désignait tout
naturellement pour le service qu'on attendait de lui. Il sauta
d'un bond sur le toit du piège, et, en un instant, il eut atteint,
à la force du poignet, une des perches qui formaient l'armature
supérieure. Puis, il se glissa le long du levier jusqu'à l'anneau
de lianes, et, par son poids, il le courba jusqu'à la tête du
madrier qui fermait l'ouverture.

Cet anneau fut alors passé dans un épaulement ménagé à la tête du
madrier. Il n'y avait plus qu'à produire un mouvement de bascule,
en pesant sur l'autre extrémité du levier.

Mais alors, il fallut faire appel aux forces réunies de notre
petite troupe. Le colonel Munro, Banks, Fox et moi nous allâmes
donc à l'arrière du piège, afin de produire ce mouvement.

Goûmi était resté dans l'armature, pour dégager le levier, au cas
où quelque obstacle l'eût empêché de fonctionner librement.

«Mes amis, nous cria le capitaine Hod, s'il est nécessaire que je
me joigne à vous, j'irai, mais, si vous pouvez vous passer de moi,
je préfère rester par le travers du piège. Au moins, s'il en sort
un tigre, il sera salué d'une balle à son passage!

--Et celui-là comptera-t-il pour le quarante-deuxième? demandai-je
au capitaine.

--Pourquoi pas? répondit Hod. S'il tombe sous mon coup de fusil,
il sera du moins tombé en toute liberté!

--Ne vendons pas la peau de l'ours... répliqua l'ingénieur, avant
qu'il ne soit par terre!

--Surtout quand cet ours pourrait bien être un tigre!... ajouta
le colonel Munro.

--Ensemble, mes amis, cria Banks, ensemble!» Le madrier était
pesant. Il glissait mal dans ses rainures. Cependant, nous
parvînmes à l'ébranler. Il oscilla un instant et demeura suspendu
à un pied au-dessus du sol. Le capitaine Hod, à demi courbé, sa
carabine en joue, cherchait à voir si quelque énorme patte ou
quelque gueule haletante ne se montrait pas à l'orifice du piège.

Rien n'apparaissait encore.

«Encore un effort, mes amis!» cria Banks.

Et grâce à Goûmi, qui vint donner quelques secousses à l'arrière
du levier, le madrier commença à remonter peu à peu. Bientôt
l'ouverture fut suffisante pour livrer passage, même à un animal
de grande taille.

Pas d'animal, quel qu'il fût.

Mais il était possible, après tout, qu'au bruit qui se faisait
autour du piège, le prisonnier se fût réfugié à la partie la plus
reculée de sa prison. Peut-être même n'attendait-il que le moment
favorable pour s'élancer d'un bond, renverser quiconque
s'opposerait à sa fuite, et disparaître dans les profondeurs de la
forêt.

C'était assez palpitant.

Je vis alors le capitaine Hod faire quelques pas en avant, le
doigt sur la gâchette de sa carabine, et manoeuvrer de manière à
plonger son regard jusqu'au fond du piège.

Le madrier, était entièrement relevé alors, et la lumière entrait
largement par l'orifice.

En ce moment, un léger bruit de se produire à travers les parois,
puis un ronflement sourd, ou plutôt un formidable bâillement que
je trouvai très suspect.

Évidemment, un animal était là, qui dormait, et nous venions de le
réveiller brusquement.

Le capitaine Hod s'approcha encore et braqua sa carabine sur une
masse qu'il vit remuer dans la pénombre.

Soudain, un mouvement se fit à l'intérieur. Un cri de terreur
retentit, qui fut aussitôt suivi de ces mots, prononcés en bon
anglais:

«Ne tirez pas, pour Dieu! Ne tirez pas!»

Un homme s'élança hors du piège.

Notre étonnement fut tel, que, nos mains lâchant l'armature, le
madrier retomba lourdement avec un bruit sourd devant l'orifice,
qu'il boucha de nouveau.

Cependant, le personnage si inattendu qui venait d'apparaître,
revenait sur le capitaine Hod, dont la carabine le visait en
pleine poitrine, et d'un ton assez prétentieux, accompagné d'un
geste emphatique:

«Veuillez relever votre arme, monsieur, lui dit-il. Ce n'est point
à un tigre du Tarryani que vous avez affaire!»

Le capitaine Hod, après quelque hésitation, remit sa carabine dans
une position moins menaçante.

«À qui avons-nous l'honneur de parler? demanda Banks, en
s'avançant vers ce personnage.

--Au naturaliste Mathias Van Guitt, fournisseur ordinaire de
pachydermes, tardigrades, plantigrades, proboscidiens, carnassiers
et autres mammifères pour la maison Charles Rice de Londres et la
maison Hagenbeck de Hambourg!»

Puis, nous désignant d'un geste circulaire: «Messieurs?...

--Le colonel Munro et ses compagnons de voyage, répondit Banks,
qui nous montra de la main.

--En promenade dans les forêts de l'Himalaya! reprit le
fournisseur. Charmante excursion, en vérité! À vous rendre mes
devoirs, messieurs, à vous les rendre!»

Quel était cet original à qui nous avions affaire? Ne pouvait-on
penser que sa cervelle s'était détraquée pendant cet
emprisonnement dans le piège à tigres? Était-il fou ou avait-il
son bon sens? Enfin, à quelle catégorie de bimanes appartenait cet
individu?

Nous allions le savoir, et, dans la suite, nous devions mieux
apprendre à connaître ce personnage singulier, qui se qualifiait
de naturaliste et l'avait été en effet.

Le sieur Mathias Van Guitt, fournisseur de ménageries, était un
homme à lunettes, âgé de cinquante ans. Sa face glabre, ses yeux
clignotants, son nez à l'évent, le remuement perpétuel de toute sa
personne, ses gestes ultra-expressifs, appropriés à chacune des
phrases qui tombaient de sa large bouche, tout cela en faisait le
type très connu du vieux comédien de province. Qui n'a pas
rencontré de par le monde un de ces anciens acteurs, dont toute
l'existence, limitée à l'horizon d'une rampe et d'un rideau de
fond, s'est écoulée entre le «côté cour» et le «côté jardin» d'un
théâtre de mélodrame? Parleurs infatigables, gesticulateurs
gênants, poseurs infatués d'eux-mêmes, ils portent haut, en la
rejetant en arrière, leur tête, trop vide dans la vieillesse pour
avoir jamais été bien remplie dans l'âge mûr. Il y avait
certainement du vieil acteur dans ce Mathias Van Guitt.

J'ai entendu quelquefois raconter cette plaisante anecdote, au
sujet d'un pauvre diable de chanteur, qui croyait devoir souligner
par un geste spécial tous les mots de son rôle.

Ainsi, dans l'opéra de _Masaniello_, lorsqu'il entonnait à pleine
voix:

_Si d'un pêcheur Napolitain..._

son bras droit, tendu vers la salle, remuait fébrilement comme
s'il eût tenu au bout de sa ligne le brochet que venait de ferrer
son hameçon. Puis, continuant:

_Le Ciel voulait faire un monarque,_

tandis que l'une de ses mains se dressait droit vers le zénith
pour indiquer le ciel, l'autre, traçant un cercle autour de sa
tête fièrement relevée, figurait une couronne royale.

_Rebelle aux arrêts du destin,_

Tout son corps résistait violemment à une poussée qui tendait à le
rejeter en arrière,

_Il dirait en guidant sa barque..._

Et alors ses deux bras, vivement ramenés de gauche à droite et de
droite à gauche, comme s'il eût manoeuvré la godille, témoignaient
de son adresse à diriger une embarcation.

Eh bien, ces procédés, familiers au chanteur en question,
c'étaient, à peu près, ceux du fournisseur Mathias Van Guitt. Il
n'employait dans son langage que des termes choisis, et devait
être très gênant pour l'interlocuteur, qui ne pouvait se mettre
hors du rayon de ses gestes.

Ainsi que nous l'apprîmes plus tard et de sa bouche même, Mathias
Van Guitt était un ancien professeur d'histoire naturelle au
Muséum de Rotterdam, auquel le professorat n'avait pas réussi. Il
est certain que ce digne homme devait prêter à rire, et que si les
élèves venaient en foule à sa chaire, c'était pour s'amuser, non
pour apprendre. En fin de compte, les circonstances avaient fait
que, las de professer sans succès la zoologie théorique, il était
venu faire aux Indes de la zoologie pratique. Ce genre de commerce
lui réussit mieux, et il devint le fournisseur attitré des
importantes maisons de Hambourg et de Londres, auxquelles
s'approvisionnent généralement les ménageries publiques et privées
des deux mondes.

Et si Mathias Van Guitt se trouvait actuellement dans le Tarryani,
c'est qu'une importante commande de fauves pour l'Europe l'y avait
amené. En effet, son campement n'était pas à plus de deux milles
de ce piège, dont nous venions de l'extraire.

Mais pourquoi le fournisseur était-il dans ce piège? C'est ce que
Banks lui demanda tout d'abord, et voici ce qu'il répondit dans un
langage soutenu par une grande variété de gestes.

«C'était hier. Le soleil avait déjà accompli le demi-cercle de sa
rotation, diurne. La pensée me vint alors d'aller visiter l'un des
pièges à tigres dressés par mes mains. Je quittai donc mon kraal,
que vous voudrez bien honorer de votre visite, messieurs, et
j'arrivai à cette clairière. J'étais seul, mon personnel vaquait à
des travaux urgents, et je n'avais pas voulu l'en distraire.
C'était une imprudence. Lorsque je fus devant ce piège, je
constatai tout d'abord que la trappe, formée par le madrier
mobile, était relevée. D'où je conclus, non sans quelque logique,
qu'aucun fauve ne s'y était laissé prendre. Cependant, je voulus
vérifier si l'appât était toujours en place, et si le bon
fonctionnement de la bascule était assuré. C'est pourquoi, d'un
adroit mouvement de reptation, je me glissai par l'étroite
ouverture.»

La main de Mathias Van Guitt indiquait par une ondulation élégante
le mouvement d'un serpent qui se faufile à travers les grandes
herbes.

«Quand je fus arrivé au fond du piège, reprit le fournisseur,
j'examinai le quartier de chèvre, dont les émanations devaient
attirer les hôtes de cette partie de la forêt. L'appât était
intact. J'allais me retirer, lorsqu'un choc involontaire de mon
bras fit jouer la bascule; l'armature se détendit, la trappe
retomba, et je me trouvai pris à mon propre piège, sans aucun
moyen d'en pouvoir sortir.»

Ici, Mathias Van Guitt s'arrêta un instant pour mieux faire
comprendre toute la gravité de sa situation.

«Cependant, messieurs, reprit-il, je ne vous cacherai pas que
j'envisageai tout d'abord la chose par son côté comique. J'étais
emprisonné, soit! Pas de geôlier pour m'ouvrir la porte de ma
prison, d'accord! Mais je pensai bien que mes gens, ne me voyant
pas reparaître au kraal, s'inquiéteraient de mon absence prolongée
et se livreraient à des recherches qui tôt ou tard aboutiraient.
Ce n'était qu'une affaire de temps.

_Car que faire en un gîte, à moins que l'on ne songe,_

a dit un fabuliste français. Je songeai donc, et des heures
s'écoulèrent sans que rien vînt modifier ma situation. Le soir
venu, la faim se fit sentir. J'imaginai que ce que j'avais de
mieux à faire, c'était de la tromper par le sommeil. Je pris donc
mon parti en philosophe, et je m'endormis profondément. La nuit
fut calme au milieu des grands silences de la forêt. Rien ne
troubla mon sommeil, et peut-être dormirais-je encore, si je
n'eusse été réveillé par un bruit insolite. La trappe du piège se
relevait, le jour entrait à flots dans mon réduit obscur, je
n'avais plus qu'à m'élancer au dehors!... Quel fut mon trouble,
quand je vis l'instrument de mort dirigé vers ma poitrine! Encore
un instant, j'allais être frappé! L'heure de ma délivrance aurait
été la dernière de ma vie!... Mais monsieur le capitaine voulut
bien reconnaître en moi une créature de son espèce... et il ne me
reste qu'à vous remercier, messieurs, de m'avoir rendu à la
liberté.»

Tel fut le récit du fournisseur. Il faut bien avouer que ce ne fut
pas sans peine que nous parvînmes à maîtriser le sourire que
provoquaient son ton et ses gestes.

«Ainsi, monsieur, lui demanda Banks, votre campement est établi
dans cette portion du Tarryani?

--Oui, monsieur, répondit Mathias Van Guitt. Comme j'ai eu le
plaisir de vous l'apprendre, mon kraal n'est pas à plus de deux
milles d'ici, et si vous voulez l'honorer de votre présence, je
serai heureux de vous y recevoir.

--Certainement, monsieur Van Guitt, répondit le colonel Munro,
nous irons vous rendre visite!

--Nous sommes chasseurs, ajouta le capitaine Hod, et
l'installation d'un kraal nous intéressera.

--Chasseurs! s'écria Mathias Van Guitt, chasseurs!» Et il ne put
empêcher sa physionomie d'exprimer qu'il n'avait pour les fils de
Nemrod qu'une estime fort modérée.

«Vous chassez les fauves... pour les tuer, sans doute? reprit-il
en s'adressant au capitaine.

--Uniquement pour les tuer, répondit Hod.

--Et moi, uniquement pour les prendre! répliqua le fournisseur,
qui eut là un beau mouvement de fierté.

--Eh bien, monsieur Van Guitt, nous ne nous ferons pas
concurrence!» riposta le capitaine Hod. Le fournisseur hocha la
tête. Toutefois, notre qualité de chasseur n'était pas pour le
faire revenir sur son invitation. «Quand vous voudrez me suivre,
messieurs!» dit-il en s'inclinant avec grâce.

Mais, en ce moment, plusieurs voix se firent entendre sous bois,
et une demi-douzaine d'Indous apparurent au tournant de la grande
allée, qui se développait au delà de la clairière.

«Ah! voilà mes gens,» dit Mathias Van Guitt.

Puis, s'approchant de nous et mettant un doigt sur sa bouche, en
avançant quelque peu les lèvres:

«Pas un mot de mon aventure! ajouta-t-il. Il ne faut pas que le
personnel du kraal sache que je me suis laissé prendre à mon piège
comme un vulgaire animal! Cela pourrait affaiblir le degré de
correction que je dois toujours conserver à ses yeux!»

Un signe d'acquiescement de notre part rassura le fournisseur.

«Maître, dit alors un des Indous, dont l'impassible et
intelligente figure attira mon attention, maître, nous vous
cherchons depuis plus d'une heure sans avoir...

--J'étais avec ces messieurs qui veulent bien m'accompagner
jusqu'au kraal, répondit Van Guitt. Mais, avant de quitter la
clairière, il convient de remettre ce piège en état.»

Sur l'ordre du fournisseur, les Indous procédèrent donc à la
réinstallation de la trappe. Pendant ce temps, Mathias Van Guitt
nous invita à visiter l'intérieur du piège. Le capitaine Hod s'y
glissa à sa suite, et je le suivis. La place était un peu étroite
pour le développement des gestes de notre hôte, qui opérait là
comme s'il eût été dans un salon. «Mes compliments, dit le
capitaine Hod, après avoir examiné l'appareil. C'est fort bien
imaginé!

--N'en doutez pas, monsieur le capitaine, répondit Mathias Van
Guitt. Ce genre de piège est infiniment préférable aux anciennes
fosses garnies de pieux en bois durci, et aux arbres flexibles
recourbés en arcs que maintient un noeud coulant. Dans le premier
cas, l'animal s'éventre; dans le second, il se strangule. Cela
importe peu, évidemment, lorsqu'il ne s'agit que de détruire les
fauves! Mais, à moi qui vous parle, il les faut vivants, intacts,
sans aucune détérioration!

--Évidemment, répondit le capitaine Hod, nous ne procédons pas de
la même manière.

--La mienne est peut-être la bonne! répliqua le fournisseur. Si
l'on consultait les fauves...

--Je ne les consulte pas!» répondit le capitaine. Décidément, le
capitaine Hod et Mathias Van Guitt auraient quelque peine à
s'entendre.

«Mais, demandai-je au fournisseur, lorsque ces animaux sont pris
au piège, comment faites-vous pour les en retirer?

--Une cage roulante est amenée près de la trappe, répondit
Mathias Van Guitt, les prisonniers s'y jettent d'eux-mêmes, et je
n'ai plus qu'à les ramener au kraal, au pas tranquille et lent de
mes buffles domestiques.»

Cette phrase était à peine achevée, que des cris se faisaient
entendre au dehors. Notre premier mouvement, au capitaine Hod et à
moi, fut de nous précipiter hors du piège. Que s'était-il donc
passé?

Un serpent-fouet, de la plus maligne espèce, venait d'être coupé
en deux par la baguette qu'un Indou tenait à la main, et cela, au
moment même où le venimeux reptile s'élançait sur le colonel.

Cet Indou était celui que j'avais déjà remarqué. Son intervention
rapide avait certainement sauvé sir Edward Munro d'une mort
immédiate, comme il nous fut donné de le voir.

En effet, les cris que nous avions entendus étaient poussés par un
des serviteurs du kraal, qui se tordait sur le sol dans les
dernières contorsions de l'agonie.

Par une déplorable fatalité, la tête du serpent, coupée net, avait
sauté sur sa poitrine, ses crochets s'y étaient fixés, et le
malheureux, pénétré par le subtile poison, expirait en moins d'une
minute, sans qu'il eût été possible de lui porter secours.

Tout d'abord atterrés par cet affreux spectacle, nous nous étions
ensuite précipités vers le colonel Munro.

«Tu n'as pas été touché? demanda Banks, qui lui saisit
précipitamment la main.

--Non, Banks, rassure-toi.» répondit sir Edward Munro. Puis, se
relevant et allant vers l'Indou, auquel il devait la vie: «Merci,
ami,» lui dit-il. L'Indou, d'un geste, fit comprendre qu'aucun
remerciement ne lui était dû pour cela. «Quel est ton nom? lui
demanda le colonel Munro.

--Kâlagani,» répondit l'Indou.


CHAPITRE III
Le kraal.

La mort de ce malheureux nous avait vivement impressionnés,
surtout dans les conditions où elle venait de se produire. Mais la
morsure du serpent-fouet, l'un des plus venimeux de la péninsule,
ne pardonne pas. C'était une victime de plus à ajouter aux
milliers que font annuellement dans l'Inde ces redoutables
reptiles.[7]

On a dit,--plaisamment, je suppose,--qu'il n'y avait pas de
serpents, autrefois, à la Martinique, et que ce sont les Anglais
qui les y ont importés, lorsqu'ils ont dû rendre l'île à la
France. Les Français n'ont pas eu à user de ce genre de
représailles, quand ils ont abandonné leurs conquêtes de l'Inde.
C'était inutile, et il faut convenir que la nature s'est montrée
prodigue à cet égard.

Le corps de l'Indou, sous l'influence du venin, se décomposait
rapidement. On dut procéder à son inhumation immédiate. Ses
compagnons s'y employèrent, et il fut déposé dans une fosse assez
profonde pour que les carnassiers ne pussent le déterrer.

Dès que cette triste cérémonie eut été achevée, Mathias Van Guitt
nous invita à l'accompagner au kraal,--invitation qui fut
acceptée avec empressement.

Une demi-heure nous suffit pour atteindre l'établissement du
fournisseur. Cet établissement justifiait bien ce nom de «kraal»,
qui est plus spécialement employé par les colons du sud de
l'Afrique.

C'était un grand enclos oblong, disposé au plus profond de la
forêt, au milieu d'une vaste clairière. Mathias Van Guitt l'avait
aménagé avec une parfaite entente des besoins du métier. Un rang
de hautes palissades, percé d'une porte assez large pour livrer
passage aux chariots, l'entourait sur ses quatre côtés. Au fond,
au milieu, une longue case, faite de troncs d'arbres et de
planches, servait d'unique habitation à tous les habitants du
kraal. Six cages, divisées en plusieurs compartiments, montées sur
quatre roues chacune, étaient rangées en équerre à l'extrémité
gauche de l'enceinte. Aux rugissements qui s'en échappaient alors,
on pouvait juger que les hôtes ne leur manquaient pas. À droite,
une douzaine de buffles, que nourrissaient les gras pâturages de
la montagne, étaient parqués en plein air. C'était l'attelage
ordinaire de la ménagerie roulante. Six charretiers, préposés à la
conduite des chariots, dix Indous, spécialement exercés à la
chasse des fauves, complétaient le personnel de l'établissement.

Les charretiers étaient loués seulement pour la durée de la
campagne. Leur service consistait à conduire les chariots sur les
lieux de chasse, puis à les ramener à la plus prochaine station du
railway. Là, ces chariots prenaient place sur des truks et
pouvaient gagner rapidement, par Allahabad, soit Bombay, soit
Calcutta.

Les chasseurs, Indous de race, appartenaient à cette catégorie de
gens du métier qu'on appelle «chikaris». Ils ont pour emploi de
rechercher les traces des animaux féroces, de les débusquer et
d'en opérer la capture.

Tel était le personnel du kraal. Mathias Van Guitt et ses gens y
vivaient ainsi depuis quelques mois. Ils s'y trouvaient exposés,
non seulement aux attaques des animaux féroces, mais aussi aux
fièvres dont le Tarryani est particulièrement infesté. L'humidité
des nuits, l'évaporation des ferments pernicieux du sol, la
chaleur aqueuse développée sous le couvert des arbres que les
vapeurs solaires ne pénètrent qu'imparfaitement, font de la zone
inférieure de l'Himalaya une contrée malsaine.

Et cependant, le fournisseur et ses Indous étaient si bien
acclimatés à cette région, que la «malaria» ne les atteignait pas
plus que les tigres ou autres habitués du Tarryani. Mais il ne
nous eût pas été permis, à nous, de séjourner impunément dans le
kraal. Cela n'entrait pas, d'ailleurs, dans le plan du capitaine
Hod. À part quelques nuits passées à l'affût, nous devions vivre à
Steam-House, dans cette zone supérieure, que les buées de la
plaine ne peuvent atteindre.

Nous étions donc arrivés au campement de Mathias Van Guitt. La
porte s'ouvrit pour nous y donner accès.

Mathias Van Guitt paraissait être très particulièrement flatté de
notre visite.

«Maintenant, messieurs, nous dit-il, permettez-moi de vous faire
les honneurs du kraal. Cet établissement répond à toutes les
exigences de mon art. En réalité, ce n'est qu'une hutte en grand,
ce que, dans la péninsule, les chasseurs appellent un «houddi».

Tout en parlant, le fournisseur nous avait ouvert les portes de la
case, que ses gens et lui occupaient en commun. Rien de moins
luxueux. Une première chambre pour le maître, une seconde pour les
chikaris, une troisième pour les charretiers; dans chacune de ces
chambres, et pour tout mobilier, un lit de camp; une quatrième
salle, plus grande, servant à la fois de cuisine et de salle à
manger. La demeure de Mathias Van Guitt, on le voit, n'était qu'à
l'état rudimentaire et méritait justement la qualification de
houddi. Un huttier dans sa hutte, rien de plus.

Après avoir visité l'habitation de «ces bimanes appartenant au
premier groupe des mammifères,» nous fûmes conviés à voir de plus
près la demeure des quadrupèdes.

C'était la partie intéressante de l'aménagement du kraal. Elle
rappelait plutôt la disposition d'une ménagerie foraine que les
installations confortables d'un jardin zoologique. Il n'y
manquait, en effet, que ces toiles peintes à la détrempe,
suspendues au-dessus des tréteaux, et représentant avec des
couleurs violentes un dompteur en maillot rose et en frac de
velours, au milieu d'une horde bondissante de ces fauves, qui, la
gueule sanglante, les griffes ouvertes, se courbent sous le fouet
d'un Bidel ou d'un Pezon héroïque! Il est vrai, le public n'était
pas là pour envahir la loge.

À quelques pas étaient groupés les buffles domestiques. Ils
occupaient, à droite, une portion latérale du kraal, dans laquelle
on leur apportait quotidiennement leur ration d'herbe fraîche. Il
eût été impossible de laisser ces animaux errer dans les pâturages
voisins. Ainsi que le dit élégamment Mathias Van Guitt, «cette
liberté de pacage, permise dans les contrées du Royaume-Uni, est
incompatible avec les dangers que présentent les forêts
himalayennes.»

La ménagerie proprement dite comprenait six cages, montées sur
quatre roues. Chaque cage, grillagée à sa face antérieure, était
divisée en trois compartiments. Des portes, ou plutôt des
cloisons, mobiles de bas en haut, permettaient de repousser les
animaux d'un compartiment dans l'autre pour les besoins du
service. Ces cages contenaient alors sept tigres, deux lions,
trois panthères et deux léopards.

Mathias Van Guitt nous apprit que son stock ne serait complété que
lorsqu'il aurait encore capturé deux léopards, trois tigres et un
lion. Alors, il quitterait le campement, gagnerait la station du
railway la plus rapprochée, et prendrait la direction de Bombay.

Les fauves, que l'on pouvait facilement observer dans leurs cages,
étaient magnifiques, mais particulièrement féroces. Ils avaient
été trop récemment pris pour être déjà faits à cet état de
séquestration. Cela se reconnaissait à leurs rugissements
effroyables, à leurs brusques allées et venues d'une cloison à
l'autre, aux violents coups de patte qu'ils allongeaient à travers
les barreaux, faussés en maint endroit.

À notre arrivée devant les cages, ces violences redoublèrent
encore, sans que Mathias Van Guitt parût s'en émouvoir.

«Pauvres bêtes! dit le capitaine Hod.

--Pauvres bêtes! répéta Fox.

--Croyez-vous donc qu'elles soient plus à plaindre que celles que
vous tuez? demanda le fournisseur d'un ton assez sec.

--Moins à plaindre qu'à blâmer... de s'être laissé prendre!»
riposta le capitaine Hod.

S'il est vrai qu'un long jeûne s'impose quelquefois aux
carnassiers dans les pays tels que le continent africain, où sont
rares les ruminants dont ils font leur unique nourriture, il n'en
est pas de même dans toute cette zone du Tarryani. Là abondent les
bisons, les buffles, les zébus, les sangliers, les antilopes,
auxquels lions, tigres et panthères donnent incessamment la
chasse. En outre, les chèvres, les moutons, sans parler des
«raïots» qui les gardent, leur offrent une proie assurée et
facile. Ils trouvent donc, dans les forêts de l'Himalaya, à
satisfaire aisément leur faim. Aussi, leur férocité, qui ne
désarme jamais, n'a-t-elle pas d'excuse.

C'était principalement de chair de bison et de zébu que le
fournisseur nourrissait les hôtes de sa ménagerie, et aux chikaris
revenait le soin de les ravitailler à de certains jours.

On aurait tort de croire que cette chasse soit sans dangers. Bien
au contraire. Le tigre lui-même a beaucoup à redouter du buffle
sauvage, qui est un animal terrible, lorsqu'il est blessé. Plus
d'un chasseur l'a vu déraciner à coups de cornes l'arbre sur
lequel il avait cherché refuge. Sans doute, on dit bien que l'oeil
du ruminant est une véritable lentille grossissante, que la
grandeur des objets se triple à ses yeux, que l'homme, sous cet
aspect gigantesque, lui impose. On prétend aussi que la position
verticale de l'être humain, en marche, est de nature à effrayer
les animaux féroces, et que mieux vaut les braver debout
qu'accroupi ou couché.

Je ne sais ce qu'il y a de vrai dans ces observations, mais il est
certain que l'homme, même quand il se redresse de toute sa taille,
ne produit aucun effet sur le buffle sauvage, et si son arme vient
à lui manquer, il est à peu près perdu.

Il en est ainsi du bison de l'Inde, à tête courte et carrée, aux
cornes sveltes et aplaties vers leur base, au dos gibbeux,--
cette contexture le rapproche de son congénère d'Amérique,--aux
pattes blanches depuis le sabot jusqu'au genou, et dont la taille,
mesurée de la naissance de la queue à l'extrémité du museau,
compte parfois quatre mètres. Lui aussi, s'il est peut-être moins
farouche, lorsqu'il paît en troupe dans les hautes herbes de la
plaine, devient terrible à tout chasseur qui l'attaque
imprudemment.

Tels étaient donc les ruminants plus particulièrement destinés à
nourrir les carnassiers de la ménagerie Van Guitt. Aussi, afin de
s'en emparer plus sûrement et presque sans danger, les chikaris
cherchaient-ils de préférence à les prendre dans des trappes, d'où
ils ne les retiraient que morts ou peu s'en fallait.

D'ailleurs, le fournisseur, en homme qui savait son métier, ne
dispensait que très parcimonieusement la nourriture à ses hôtes.
Une fois par jour, à midi, quatre à cinq livres de viande leur
étaient distribuées, et rien de plus. Et même,--ce n'était
certes pas pour ce motif «dominical»?--les laissait-on jeûner du
samedi au lundi. Triste dimanche de diète, en vérité! Aussi,
lorsque, après quarante-huit heures, arrivait la modeste pitance,
c'était une rage impossible à contenir, un concert de hurlements,
une redoutable agitation, des bonds formidables, qui imprimaient
aux cages roulantes un mouvement de va-et-vient à faire craindre
qu'elles ne se démolissent!

Oui, pauvres bêtes! serait-on tenté de répéter avec le capitaine
Hod. Mais Mathias Van Guitt n'agissait pas ainsi sans raison.
Cette abstinence dans la séquestration épargnait des affections
cutanées à ses fauves et haussait leur prix sur les marchés de
l'Europe.

Cependant, on doit aisément l'imaginer, tandis que Mathias Van
Guitt nous exhibait sa collection, plutôt en naturaliste qu'en
montreur de bêtes, sa bouche ne chômait pas. Au contraire. Il
parlait, il contait, il racontait, et comme les carnassiers du
Tarryani faisaient le principal sujet de ses redondantes périodes,
cela nous intéressait dans une certaine mesure. Aussi, ne devions-nous
quitter le kraal que lorsque la zoologie de l'Himalaya nous
aurait livré ses derniers secrets.

«Mais, monsieur Van Guitt, dit Banks, pourriez-vous m'apprendre si
les bénéfices du métier sont en rapport avec ses risques?

--Monsieur, répondit le fournisseur, ils étaient autrefois très
rémunérateurs. Cependant, depuis quelques années, je suis obligé
de le reconnaître, les animaux féroces sont en baisse. Vous
pourriez en juger par les prix courants de la dernière cote. Notre
principal marché, c'est le jardin zoologique d'Anvers. Volatiles,
ophidiens, échantillons des familles simiennes et sauriennes,
représentants des carnassiers des deux mondes, c'est là que
j'expédie consuétudinairement...»

Le capitaine Hod s'inclina devant ce mot. «... les produits de nos
aventureuses battues dans les forêts de la péninsule. Quoi qu'il
en soit, le goût du public semble se modifier, et les prix de
vente arriveront à être inférieurs aux prix de revient! Ainsi,
dernièrement, une autruche mâle ne s'est vendue que onze cents
francs, et, la femelle, huit cents seulement. Une panthère noire
n'a trouvé acquéreur qu'à seize cents francs, une tigresse de Java
à deux mille quatre cents, et une famille de lions,--le père, la
mère, un oncle, deux lionceaux pleins d'avenir,--à sept mille
francs en bloc!

--C'est vraiment pour rien! répondit Banks.

--Quant aux proboscidiens... reprit Mathias Van Guitt.

--Proboscidiens? dit le capitaine Hod.

--Nous appelons de ce nom scientifique les pachydermes auxquels
la nature a confié une trompe.

--Les éléphants alors!

--Oui, les éléphants, depuis l'époque quaternaire, les
mastodontes dans les périodes préhistoriques...

--Je vous remercie, répondit le capitaine Hod.

--Quant aux proboscidiens, reprit Mathias Van Guitt, il faut
renoncer à en opérer la capture, si ce n'est pour récolter leurs
défenses, car la consommation de l'ivoire n'a pas diminué. Mais,
depuis que des auteurs dramatiques, à bout de procédés, ont
imaginé de les exhiber dans leurs pièces, les imprésarios les
promènent de ville en ville, et le même éléphant, courant la
province avec la troupe ambulante, suffit à la curiosité de tout
un pays. Aussi les éléphants sont-ils moins recherchés
qu'autrefois.

--Mais, demandai-je, ne fournissez-vous donc qu'aux ménageries de
l'Europe ces échantillons de la faune indoue?»

--Vous me pardonnerez, répondit Mathias Van Guitt, si à ce sujet
monsieur, je me permets, sans être trop curieux, de vous poser une
simple question.» Je m'inclinai en signe d'acquiescement.

«Vous êtes Français, monsieur, reprit le fournisseur. Cela se
reconnaît non seulement à votre accent, mais aussi à votre type,
qui est un mélange agréable de gallo-romain et de celte. Or, comme
Français, vous devez n'avoir que peu de propension pour les
voyages lointains, et, sans doute, vous n'avez pas fait le tour du
monde?»

Ici, le geste de Mathias Van Guitt décrivit un des grands cercles
de la sphère. «Je n'ai pas encore eu ce plaisir! répondis-je.

--Je vous demanderai donc, monsieur, reprit le fournisseur, non
pas si vous êtes venu aux Indes, puisque vous y êtes, mais si vous
connaissez à fond la péninsule indienne?

--Imparfaitement encore, répondis-je. Cependant, j'ai déjà visité
Bombay, Calcutta, Bénarès, Allahabad, la vallée du Gange. J'ai vu
leurs monuments, j'ai admiré...

--Eh! qu'est cela, monsieur, qu'est cela!» répondit Mathias Van
Guitt, détournant la tête, tandis que sa main, fébrilement agitée,
exprimait un dédain suprême. Puis, procédant par hypotypose,
c'est-à-dire se livrant à une description vive et animée:

«Oui, qu'est cela, si vous n'avez pas visité les ménageries de ces
puissants rajahs, qui ont conservé le culte des animaux superbes
dont s'honore le territoire sacré de l'Inde! Alors, monsieur,
reprenez le bâton du touriste! Allez dans le Guicowar rendre
hommage au roi de Baroda! Voyez ses ménageries, qui me doivent la
plupart de leurs hôtes, lions du Kattyvar, ours, panthères,
tchitas, lynx, tigres! Assistez à la cérémonie du mariage de ses
soixante mille pigeons, qui se célèbre, chaque année, en grande
pompe! Admirez ses cinq cents «boulbouls», rossignols de la
péninsule, dont on soigne l'éducation comme s'ils étaient les
héritiers du trône! Contemplez ses éléphants, dont l'un, voué au
métier d'exécuteur des hautes-oeuvres, a pour mission d'écraser la
tête du condamné sur la pierre du supplée! Puis, transportez-vous
aux établissements du rajah de Maïssour, le plus riche des
souverains de l'Asie! Pénétrez dans ce palais où se comptent par
centaines les rhinocéros, les éléphants, les tigres, et tous les
fauves de haut rang qui appartiennent à l'aristocratie animalière
de l'Inde! Et quand vous aurez vu cela, monsieur, peut-être alors
ne pourrez-vous plus être accusé d'ignorance à l'endroit des
merveilles de cet incomparable pays!»

Je n'avais qu'à m'incliner devant les observations de Mathias Van
Guitt. Sa façon passionnée de présenter les choses ne permettait
évidemment pas la discussion.

Cependant, le capitaine Hod le pressa plus directement sur la
faune spéciale à cette région du Tarryani.

«Quelques renseignements, s'il vous plaît, lui demanda-t-il, à
propos des carnassiers que je suis venu chercher dans cette partie
de l'Inde. Bien que je ne sois qu'un chasseur, je vous le répète,
je ne vous ferai pas concurrence, monsieur Van Guitt, et même, si
je puis vous aider à prendre quelques-uns des tigres qui manquent
encore à votre collection, je m'y emploierai volontiers. Mais, la
ménagerie au complet, vous ne trouverez pas mauvais que je me
livre à la destruction de ces animaux pour mon agrément
personnel!»

Mathias Van Guitt prit l'attitude d'un homme résigné à subir ce
qu'il désapprouve, mais ce qu'il ne saurait empêcher. Il convint,
d'ailleurs, que le Tarryani renfermait un nombre considérable de
bêtes malfaisantes, généralement peu demandées sur les marchés de
l'Europe, et dont le sacrifice lui semblait permis.

«Tuez les sangliers, j'y consens, répondit-il. Bien que ces
suilliens, de l'ordre des pachydermes, ne soient pas des
carnaires...

--Des carnaires? dit le capitaine Hod.

--J'entends par là qu'ils sont herbivores; leur férocité est si
profonde, qu'ils font courir les plus grands dangers aux chasseurs
assez audacieux pour les attaquer!

--Et les loups?

--Les loups sont nombreux dans toute la péninsule, et très à
redouter, quand ils se jettent en troupes sur quelque ferme
solitaire. Ces animaux-là ressemblent quelque peu au loup fauve de
Pologne, et je n'en fais pas plus de cas que des chacals ou des
chiens sauvages. Je ne nie point, d'ailleurs, les ravages qu'ils
commettent, mais comme ils n'ont aucune valeur marchande et sont
indignes de figurer parmi les zoocrates des hautes classes, je
vous les abandonne aussi, capitaine Hod.

--Et les ours? demandai-je.

--Les ours ont du bon, monsieur, répondit le fournisseur en
approuvant d'un signe de tête. Si ceux de l'Inde ne sont pas
recherchés aussi avidement que leurs congénères de la famille des
oursins, ils possèdent néanmoins une certaine valeur commerciale
qui les recommande à la bienveillante attention des connaisseurs.
Le goût peut hésiter entre les deux types que nous devons aux
vallées du Cachemir et aux collines du Raymahal. Mais, sauf
peut-être dans la période d'hibernation, ces animaux sont presque
inoffensifs, en somme, et ne peuvent tenter les instincts
cynégétiques d'un véritable chasseur, tel que se présente à mes
yeux le capitaine Hod.»

Le capitaine s'inclina d'un air significatif, indiquant bien
qu'avec ou sans la permission de Mathias Van Guitt, il ne s'en
rapporterait qu'à lui-même sur ces questions spéciales.

«D'ailleurs, ajouta le fournisseur, ces ours ne sont que des
animaux botanophages...

--Botanophages? dit le capitaine.

--Oui, répondit Mathias Van Guitt, ils ne vivent i que de
végétaux, et n'ont rien de commun avec les espèces féroces, dont
la péninsule s'enorgueillit à juste titre.

--Comptez-vous le léopard au nombre de ces fauves? demanda le
capitaine Hod.

--Sans contredit, monsieur. Ce félin est agile, audacieux, plein
de courage, il grimpe aux arbres, et, par cela même, il est
quelquefois plus redoutable que le tigre...

--Oh! fit le capitaine Hod.

--Monsieur, répondit Mathias Van Guitt d'un ton sec, quand un
chasseur n'est plus assuré de trouver refuge dans les arbres, il
est bien près d'être chassé à son tour!

--Et la panthère? demanda le capitaine Hod, qui voulut couper
court à cette discussion.

--Superbe, la panthère, répondit Mathias Van Guitt, et vous
pouvez voir, messieurs, que j'en ai de magnifiques spécimens!
Étonnants animaux, qui, par une singulière contradiction, une
antilogie, pour employer un mot moins usuel, peuvent être dressés
aux luttes de la chasse! Oui, messieurs, dans le Guicowar
spécialement, les rajahs exercent les panthères à ce noble
exercice! On les amène dans un palanquin, la tête encapuchonnée
comme un gerfaut ou un émerillon! En vérité, ce sont de véritables
faucons à quatre pattes! Dès que les chasseurs sont en vue d'un
troupeau d'antilopes, la panthère est déchaperonnée et s'élance
sur les timides ruminants, que leurs jambes, si agiles qu'elles
soient, ne peuvent dérober à ses terribles griffes! Oui, monsieur
le capitaine, oui! Vous trouverez des panthères dans le Tarryani!
Vous en trouverez plus que vous ne le voudrez peut-être, mais je
vous préviens charitablement que celles-là ne sont pas
apprivoisées!

--Je l'espère bien, répondit le capitaine Hod.

--Pas plus que les lions, d'ailleurs, ajouta le fournisseur,
assez vexé de cette réponse.

--Ah! les lions! dit le capitaine Hod. Parlons un peu des lions,
s'il vous plaît!

--Eh bien, monsieur, reprit Mathias Van Guitt, je regarde ces
prétendus rois de l'animalité comme inférieurs à leurs congénères
de l'antique Lybie. Ici les mâles ne portent pas cette crinière
qui est l'apanage du lion africain et ce ne sont plus, à mon avis,
que des Samsons regrettablement tondus! Ils ont d'ailleurs,
presque entièrement disparu de l'Inde centrale pour se réfugier
dans le Kattyawar, le désert de Theil, et dans le Tarryani. Ces
félins dégénérés, vivant maintenant en ermites, en solitaires, ne
peuvent se retremper à la fréquentation de leurs semblables.
Aussi, je ne les place pas au premier rang dans l'échelle des
quadrupèdes. En vérité, messieurs, on peut échapper au lion: au
tigre, jamais!

--Ah! les tigres! s'écria le capitaine Hod.

--Oui! les tigres! répéta Fox.

--Le tigre, répondit Mathias Van Guitt en s'animant, à lui la
couronne! On dit le tigre royal, non le lion royal, et c'est
justice! L'Inde lui appartient tout entière et se résume en lui!
N'a-t-il pas été le premier occupant du sol? N'est-ce pas son
droit de considérer comme envahisseur, non seulement les
représentants de la race anglo-saxonne, mais aussi les fils de la
race solaire? N'est-ce pas lui qui est le véritable enfant de
cette terre sainte de l'Argavarta? Aussi voit-on ces admirables
fauves répandus sur toute la surface de la péninsule, et n'ont-ils
pas abandonné un seul des districts de leurs ancêtres, depuis le
cap Comorin jusqu'à la barrière himalayenne!»

Et le bras de Mathias Van Guitt, après avoir figuré un promontoire
avancé du sud, remonta au nord pour dessiner toute une crête de
montagnes.

«Dans le Sunderbund, reprit-il, ils sont chez eux! Là, ils règnent
en maîtres, et malheur à qui tenterait de leur disputer ce
territoire! Dans les Nilgheries, ils rôdent en masse, comme des
chats sauvages,

_Si parva licet componere magnis!_

Vous comprendrez, dès lors, pourquoi ces félins superbes sont
demandés sur tous les marchés de l'Europe et font l'orgueil des
belluaires! Quelle est la grande attraction des ménageries
publiques ou privées? Le tigre! Quand craignez-vous pour la vie du
dompteur? Lorsque le dompteur entre dans la cage du tigre! Quel
animal les rajahs payent-ils au poids de l'or pour l'ornement de
leurs jardins royaux? Le tigre! Qui fait prime aux bourses
animalières de Londres, d'Anvers, de Hambourg? Le tigre! Dans
quelles chasses s'illustrent les chasseurs indiens, officiers de
l'armée royale ou de l'armée native? Dans la chasse au tigre!
Savez-vous, messieurs, quel plaisir les souverains de l'Inde
indépendante offrent à leurs hôtes? On amène un tigre royal dans
une cage. La cage est placée au milieu d'une vaste plaine. Le
rajah, ses invités, ses officiers, ses gardes, sont armés de
lances, de revolvers et de carabines, et pour la plupart montés
sur de vaillants solipèdes...

--Solipèdes? dit le capitaine Hod.

--Leurs chevaux, si vous préférez ce mot un peu vulgaire. Mais
déjà ces solipèdes, effrayés par le voisinage du félin, son odeur
sauvage, l'éclair qui jaillit de ses yeux, se cabrent, et il faut
toute l'adresse de leurs cavaliers pour les retenir. Soudain, la
porte de la cage est ouverte! Le monstre s'élance, il bondit, il
vole, il se jette sur les groupes épars, il immole à sa rage une
hécatombe de victimes! Si quelquefois il parvient à briser le
cercle de fer et de feu qui l'étreint, le plus souvent il
succombe, un contre cent! Mais, au moins, sa mort est glorieuse,
elle est vengée d'avance!

--Bravo! monsieur Mathias Van Guitt, s'écria le capitaine Hod,
qui s'animait à son tour. Oui! cela doit être un beau spectacle!
Oui! le tigre est le roi des animaux!

--Une royauté qui défie les révolutions! ajouta le fournisseur.

--Et si vous en avez pris, monsieur Van Guitt, répondit le
capitaine Hod, moi j'en ai tué, et j'espère, ne pas quitter le
Tarryani avant que le cinquantième ne soit tombé sous mes coups!

--Capitaine, dit le fournisseur en fronçant le sourcil, je vous
ai abandonné les sangliers, les loups, les ours, les buffles! Cela
ne suffit donc pas à votre rage de chasseur?»

Je vis que notre ami Hod allait «s'emballer» avec autant d'entrain
que Mathias Van Guitt sur cette question palpitante.

L'un avait-il pris plus de tigres que l'autre n'en avait tué?
quelle matière à discussion! Valait-il mieux les capturer que les
détruire? quelle thèse à faire valoir!

Tous deux, le capitaine et le fournisseur, commençaient déjà à
échanger des phrases rapides, et, pour tout dire, à parler à la
fois, sans plus se comprendre.

Banks intervint.

«Les tigres, dit-il, sont les rois de la création, c'est entendu,
messieurs, mais je me permettrai d'ajouter que ce sont des rois
très dangereux pour leurs sujets. En 1862, si je ne me trompe, ces
excellents félins ont dévoré tous les télégraphistes de la station
de l'île Sangor. On cite également une tigresse qui, en trois ans,
n'a pas fait moins de cent dix-huit victimes, et une autre qui,
dans le même espace de temps, a détruit cent vingt-sept personnes.
C'est trop, même pour des reines! Enfin, depuis le désarmement des
Cipayes, dans un intervalle de trois ans, douze mille cinq cent
cinquante-quatre individus ont péri sous la dent des tigres.

--Mais, monsieur, répondit Mathias Van Guitt, vous semblez
oublier que ces animaux sont omophages?

--Omophages? dit le capitaine Hod.

--Oui, mangeurs de chair crue, et même les Indous prétendent que,
lorsqu'ils ont goûté une fois de la chair humaine, ils n'en
veulent plus d'autre!

--Eh bien, monsieur?... dit Banks.

--Eh bien, monsieur, répondit en souriant Mathias Van Guitt, ils
obéissent à leur nature!... Il faut bien qu'ils mangent!»


CHAPITRE IV
Une reine du Tarryani.

Cette observation du fournisseur termina notre visite au kraal.
L'heure était venue de regagner Steam-House.

En somme, le capitaine Hod et Mathias Van Guitt ne se séparaient
pas les deux meilleurs amis du monde. Si l'un voulait détruire les
fauves du Tarryani, l'autre voulait les prendre, et cependant il y
en avait assez pour les contenter tous les deux.

Il fut pourtant convenu que les rapports seraient fréquents entre
le kraal et le sanitarium. On s'avertirait réciproquement des
beaux coups à faire. Les chikaris de Mathias Van Guitt, très au
courant de ce genre expédition, connaissant les détours du
Tarryani, étaient à même de rendre service au capitaine Hod, en
lui signalant des passes d'animaux. Le fournisseur les mit
obligeamment à sa disposition, et plus spécialement Kâlagani. Cet
Indou, bien que récemment entré dans le personnel du kraal, se
montrait très entendu, et l'on pouvait absolument compter sur lui.

En revanche, le capitaine Hod promit d'aider, dans la limite de
ses moyens, à la capture des fauves qui manquaient au stock de
Mathias Van Guitt.

Avant de quitter le kraal, sir Edward Munro, qui ne comptait
probablement pas y faire de fréquentes visites, remercia encore
une fois Kâlagani, dont l'intervention l'avait sauvé. Il lui dit
qu'il serait toujours le bienvenu à Steam-House.

L'Indou s'inclina froidement. Quelque sentiment de satisfaction
qu'il éprouvât à entendre ainsi parler l'homme qui lui devait la
vie, il n'en laissa rien paraître.

Nous étions rentrés pour l'heure du dîner. Mathias Van Guitt, on
le pense bien, fit les frais de la conversation.

«Mille diables! quels beaux gestes il vous a, ce fournisseur!
répétait le capitaine Hod. Quel choix de mots! Quel tour
d'expressions! Seulement, s'il ne voit dans les fauves que des
sujets d'exhibition, il se trompe!»

Les jours suivants, 27, 28 et 29 juin, la pluie tomba avec une
telle violence que nos chasseurs, si enragés qu'ils fussent, ne
purent quitter Steam-House. Par ce temps horrible, d'ailleurs, les
traces sont impossibles à reconnaître, et les carnassiers, qui
n'aiment pas plus l'eau que les chats, ne quittent pas volontiers
leur gîte.

Le 30 juillet, meilleur temps, meilleure apparence du ciel. Ce
jour-là, le capitaine Hod, Fox, Goûmi et moi, nous fîmes nos
préparatifs pour descendre au kraal.

Pendant la matinée quelques montagnards vinrent nous rendre
visite. Ils avaient entendu dire qu'une pagode miraculeuse s'était
transportée dans la région de l'Himalaya, et un vif sentiment de
curiosité venait de les conduire à Steam-House.

Beaux types que ceux de cette race de la frontière thibétaine,
indigènes aux vertus guerrières, d'une loyauté à toute épreuve,
pratiquant largement l'hospitalité, bien supérieurs, moralement et
physiquement, aux Indous des plaines.

Si la prétendue pagode les émerveilla, le Géant d'Acier les
impressionna jusqu'à provoquer de leur part des signes
d'adoration. Il était au repos, cependant. Qu'auraient-ils donc
éprouvé, ces braves gens, s'ils l'avaient vu, vomissant fumée et
flamme, gravir d'un pas assuré les rudes rampes de leurs
montagnes!

Le colonel Munro fit bon accueil à ces indigènes, dont quelques-uns
parcourent le plus habituellement les territoires du Népaul, à
la limite indo-chinoise. La conversation porta un instant sur
cette partie de la frontière où Nana Sahib avait cherché refuge,
après la défaite des Cipayes, lorsqu'il fut traqué sur tout le
territoire de l'Inde.

Ces montagnards ne savaient, en somme, que ce que nous savions
nous-mêmes. Le bruit de la mort du nabab était venu jusqu'à eux,
et ils ne paraissaient pas la mettre en doute. Quant à ceux de ses
compagnons qui lui avaient survécu, il n'en était plus question.
Peut-être avaient-ils été chercher un asile plus sûr jusque dans
les profondeurs du Thibet; mais les retrouver dans cette contrée
eût été difficile.

En vérité, si le colonel Munro avait eu cette pensée, en s'élevant
vers le nord de la péninsule, de tirer au clair tout ce qui
touchait de près ou de loin à Nana Sahib, cette réponse était bien
faite pour l'en détourner. Cependant, en écoutant ces montagnards,
il resta songeur et ne prit plus part à la conversation.

Le capitaine Hod, lui, leur posa quelques questions, mais à un
tout autre point de vue. Ils lui apprirent que des fauves, plus
particulièrement des tigres, faisaient d'effrayants ravages dans
la zone inférieure de l'Himalaya. Des fermes et même des villages
entiers avaient dû être abandonnés par leurs habitants. Plusieurs
troupeaux de chèvres et de moutons étaient déjà détruits, et l'on
comptait aussi de nombreuses victimes parmi les indigènes. Malgré
la prime considérable offerte au nom du gouvernement,--trois
cents roupies par tête de tigre,--le nombre de ces félins ne
semblait pas diminuer, et l'on se demandait si l'homme n'en serait
pas bientôt réduit à leur céder la place.

Les montagnards ajoutèrent aussi ce renseignement: c'est que les
tigres ne se confinaient pas seulement dans le Tarryani. Partout
où la plaine leur offrait de hautes herbes, des jungles, des
buissons dans lesquels ils pouvaient se mettre à l'affût, on les
rencontrait en grand nombre.

«Malfaisantes bêtes!» dirent-ils.

Ces braves gens, et pour cause, on le voit, ne professaient pas à
l'endroit des tigres les mêmes idées que le fournisseur Mathias
Van Guitt et notre ami le capitaine Hod.

Les montagnards se retirèrent, enchantés de l'accueil qu'ils
avaient reçu, et promirent de renouveler leur visite à Steam-House.

Après leur départ, nos préparatifs étant achevés, le capitaine
Hod, nos deux compagnons et moi, bien armés, prêts à toute
rencontre, nous descendîmes vers le Tarryani.

En arrivant à la clairière, où se dressait le piège dont nous
avions si heureusement extrait Mathias Van Guitt, celui-ci se
présenta à nos yeux, non sans quelque cérémonie.

Cinq ou six de ses gens, et, dans le nombre, Kâlagani, étaient
occupés à faire passer du piège dans une cage roulante un tigre
qui s'était laissé prendre pendant la nuit.

Magnifique animal, en vérité, et s'il fit envie au capitaine Hod,
cela va sans dire!

«Un de moins dans le Tarryani! murmura-t-il entre deux soupirs,
qui trouvèrent un écho dans la poitrine de Fox.

--Un de plus dans la ménagerie, répondit le fournisseur. Encore
deux tigres, un lion, deux léopards, et je serai en mesure de
faire honneur à mes engagements avant la fin de la campagne.
Venez-vous avec moi au kraal, messieurs?

--Nous vous remercions, dit le capitaine Hod; mais, aujourd'hui,
nous chassons pour notre compte.

--Kâlagani est à votre disposition, capitaine Hod, répondit le
fournisseur. Il connaît bien la forêt et peut vous être utile.

--Nous l'acceptons volontiers pour guide.

--Maintenant, messieurs, ajouta Mathias Van Guitt, bonne chance!
Mais promettez-moi de ne pas tout massacrer!

--Nous vous en laisserons!» répondit le capitaine Hod. Et Mathias
Van Guitt, nous saluant d'un geste superbe, disparut sous les
arbres à la suite de la cage roulante. «En route, dit le capitaine
Hod, en route, mes amis. À mon quarante-deuxième!

--À mon trente-huitième! répondit Fox.

--À mon premier!» ajoutai-je. Mais le ton avec lequel je
prononçai ces mots fit sourire le capitaine. Évidemment, je
n'avais pas le feu sacré. Hod s'était retourné vers Kâlagani. «Tu
connais bien le Tarryani? lui demanda-t-il.

--Je l'ai vingt fois parcouru, nuit et jour, dans toutes les
directions, répondit l'Indou.

--As-tu entendu dire qu'un tigre ait été plus particulièrement
signalé aux environs du kraal?

--Oui, mais ce tigre est une tigresse. Elle a été vue à deux
milles d'ici, dans le haut de la forêt, et, depuis quelques jours,
on cherche à s'en emparer. Voulez-vous que...

--Si nous voulons!» répondit le capitaine Hod, sans laisser à
l'Indou le temps d'achever sa phrase. En effet, nous n'avions rien
de mieux à faire qu'à suivre Kâlagani, et c'est ce qui fut fait.

Il n'est pas douteux que les fauves ne soient très nombreux dans
le Tarryani, et là, comme ailleurs, il ne leur faut pas moins de
deux boeufs par semaine pour leur consommation particulière!
Calculez ce que cet «entretien» coûte à la péninsule entière!

Mais si les tigres y sont en grand nombre, qu'on ne s'imagine pas
qu'ils courent les territoires sans nécessité. Tant que la faim ne
les pousse pas, ils restent cachés dans leurs repaires, et ce
serait une erreur de penser qu'on les rencontre à chaque pas.
Combien de voyageurs ont parcouru les forêts ou les jungles, sans
en avoir jamais vu! Aussi, lorsqu'une chasse s'organise, doit-on
commencer par reconnaître les passes habituelles de ces animaux,
et, surtout, découvrir le ruisseau ou la source à laquelle ils
vont ordinairement se désaltérer.

Cela ne suffit même pas, et il faut encore les attirer. On le fait
assez facilement, en plaçant un quartier de boeuf, attaché à un
poteau, dans quelque endroit entouré d'arbres ou de rochers, qui
peuvent servir d'abri aux chasseurs. C'est ainsi, du moins, que
l'on procède en forêt.

En plaine, c'est autre chose, et l'éléphant devient le plus utile
auxiliaire de l'homme dans ces dangereuses chasses à courre. Mais
ces animaux doivent être parfaitement dressés à cette manoeuvre.
Malgré tout, ils sont parfois pris de paniques, ce qui rend très
périlleuse la position des chasseurs juchés sur leur dos. Il
convient de dire aussi que le tigre n'hésite pas à se jeter sur
l'éléphant. La lutte entre l'homme et lui se fait alors sur le dos
du gigantesque pachyderme, qui s'emporte, et il est rare qu'elle
ne se termine pas à l'avantage du fauve.

C'est ainsi, cependant, que s'accomplissent les grandes chasses
des rajahs et des riches sportsmen de l'Inde, dignes de figurer
dans les annales cynégétiques.

Mais telle n'était point la manière de procéder du capitaine Hod.
C'était à pied qu'il s'en allait à la recherche des tigres,
c'était à pied qu'il avait coutume de les combattre.

Cependant, nous suivions Kâlagani, qui marchait d'un bon pas.
Réservé comme un Indou, il causait peu et se bornait à répondre
brièvement aux questions qui lui étaient posées.

Une heure après, nous faisions halte près d'un ruisseau
torrentueux, dont les berges portaient des empreintes d'animaux,
fraîches encore. Au milieu d'une petite clairière se dressait un
poteau, auquel pendait tout un quartier de boeuf.

L'appât n'avait pas été entièrement respecté. Il venait d'être
récemment déchiqueté par la dent des chacals, ces filous de la
faune indienne, toujours en quête de quelque proie, cette proie ne
leur fût-elle pas destinée. Une douzaine de ces carnassiers
s'enfuirent à notre approche et nous laissèrent la place libre.

«Capitaine, dit Kâlagani. c'est ici que nous allons attendre la
tigresse. Vous voyez que l'endroit est favorable pour un affût.»

En effet, il était facile de se poster dans les arbres ou derrière
les roches, de manière à pouvoir croiser ses feux sur le poteau
isolé au milieu de la clairière.

C'est ce qui fut fait immédiatement. Goûmi et moi, nous avions
pris place sur la même branche. Le capitaine Hod et Fox, tous deux
perchés à la première bifurcation de deux grands chênes verts, se
faisaient vis-à-vis.

Kâlagani, lui, s'était à demi caché derrière une haute roche,
qu'il pouvait gravir si le danger devenait imminent.

L'animal serait ainsi pris dans un cercle de feux, dont il ne
pourrait sortir. Toutes les chances étaient donc contre lui, bien
qu'il fallût, pourtant, compter avec l'imprévu.

Nous n'avions plus qu'à attendre.

Les chacals, dispersés ça et là, faisaient toujours entendre leurs
rauques aboiements dans les taillis voisins, mais ils n'osaient
plus venir s'attaquer au quartier de boeuf.

Une heure ne s'était pas écoulée, que ces aboiements cessèrent
subitement. Presque aussitôt, deux ou trois chacals bondirent hors
du fourré, traversèrent la clairière et disparurent au plus épais
du bois.

Un signe de Kâlagani, qui se préparait à gravir la roche, nous
prévint de nous tenir sur nos gardes.

En effet, cette fuite précipitée des chacals n'avait pu être
provoquée que par l'approche de quelque fauve,--la tigresse sans
doute,--et il fallait se préparer à la voir paraître d'un
instant à l'autre sur quelque point de la clairière.

Nos armes étaient prêtes. Les carabines du capitaine Hod et de son
brosseur, déjà braquées vers l'endroit du taillis d'où s'étaient
échappés les chacals, n'attendaient qu'une pression de doigt pour
éclater.

Bientôt, je crus voir se produire une légère agitation des
branches supérieures du fourré. Un craquement de bois sec se fit
entendre au même instant. Un animal, quel qu'il fût, s'avançait,
mais prudemment, sans se hâter. De ces chasseurs qui le guettaient
à l'abri d'un épais feuillage, il ne pouvait évidemment rien voir.
Toutefois, son instinct devait lui laisser pressentir que
l'endroit n'était pas sûr pour lui. Très certainement, s'il n'eût
été poussé par la faim, si le quartier de boeuf ne l'eût attiré
par ses émanations, il ne se serait pas hasardé plus loin.

Il se montra, cependant, à travers les branches d'un buisson, et
s'arrêta, par un sentiment de défiance.

C'était bien une tigresse, de grande taille, puissante de tête,
souple de corps. Elle commença à s'avancer en se rasant, avec le
mouvement ondulatoire d'un reptile.

D'un commun accord, nous la laissâmes s'approcher vers le poteau.
Elle flairait la terre, elle se redressait, elle faisait le gros
dos, comme un énorme chat qui ne cherche pas à bondir.

Soudain, deux coups de carabine éclatèrent.

«Quarante-deux! cria le capitaine Hod.

--Trente-huit!» cria Fox. Le capitaine et son brosseur avaient
tiré en même temps, et si juste, que la tigresse, frappée d'une
balle au coeur, si ce n'est de deux, roulait sur le sol.

Kâlagani s'était précipité vers l'animal. Nous avions aussitôt
sauté à terre.

La tigresse ne remuait plus.

Mais à qui revenait l'honneur de l'avoir mortellement frappée? Au
capitaine ou à Fox? Cela importait, comme on pense! La bête fut
ouverte. Le coeur avait été traversé de deux balles. «Allons, dit
le capitaine Hod, non sans quelque regret, un demi à chacun de
nous!

--Un demi, mon capitaine!» répondit Fox du même ton. Et je crois
que ni l'un ni l'autre n'aurait cédé la part qu'il convenait
d'inscrire à son compte. Tel fut ce coup merveilleux, dont le
résultat le plus net était que l'animal avait succombé sans lutte,
et, conséquemment, sans danger pour les assaillants,--résultat
bien rare dans les chasses de ce genre. Fox et Goûmi restèrent sur
le champ de bataille, afin de dépouiller la bête de sa superbe
fourrure, pendant que le capitaine Hod et moi nous revenions à
Steam-House. Mon intention n'est pas de noter par le menu les
incidents de nos expéditions dans le Tarryani, à moins qu'ils ne
présentent quelque caractère particulier. Je me borne donc à dire,
dès à présent, que le capitaine Hod et Fox n'eurent point à se
plaindre. Le 10 juillet, pendant une chasse au houddi, c'est-à-dire
à la hutte, une heureuse chance les favorisa encore, sans
qu'ils eussent couru de réels dangers. Le houddi, d'ailleurs, est
bien disposé pour l'affût des grands fauves. C'est une sorte de
petit fortin crénelé, dont les murailles, percées de meurtrières,
commandent les bords d'un ruisseau, auquel les animaux ont
l'habitude d'aller boire. Accoutumés à voir ces constructions, ils
ne peuvent se défier, et s'exposent directement aux coups de feu.
Mais, là comme partout, il s'agit de les frapper mortellement
d'une première balle, ou la lutte devient dangereuse, et le houddi
ne met pas toujours le chasseur à l'abri des bonds formidables de
ces bêtes que leur blessure rend furieuses.

Ce fut ce qui arriva précisément dans cette occasion, ainsi qu'on
va le voir.

Mathias Van Guitt nous accompagnait. Peut-être espérait-il qu'un
tigre, légèrement blessé, pourrait être emmené au kraal, où il se
chargerait de le soigner et de le guérir.

Or, ce jour-là, notre troupe de chasseurs eut affaire à trois
tigres, que la première décharge n'empêcha pas de s'élancer sur
les murs du houddi. Les deux premiers, au grand chagrin du
fournisseur, furent tués d'une seconde balle, lorsqu'ils
franchissaient l'enceinte crénelée. Quant au troisième, il bondit
jusque dans l'intérieur, l'épaule en sang, mais non mortellement
touché.

«Celui-là, nous l'aurons! s'écria Mathias Van Guitt, qui
s'aventurait quelque peu en parlant ainsi, nous l'aurons
vivant!...»

Il n'avait pas achevé son imprudente phrase, que l'animal se
précipitait sur lui, le renversait, et c'en était fait du
fournisseur, si une balle du capitaine Hod n'eût frappé à la tête
le tigre, qui tomba foudroyé.

Mathias Van Guitt s'était relevé lestement.

«Eh! capitaine, s'écria-t-il, au lieu de remercier notre
compagnon, vous auriez bien pu attendre!...

--Attendre... quoi?... répondit le capitaine Hod... Que cet
animal vous eût ouvert la poitrine d'un coup de griffe?

--Un coup de griffe n'est pas mortel!...

--Soit! répliqua tranquillement le capitaine Hod. Une autre fois,
j'attendrai!» Quoi qu'il en soit, la bête, hors d'état de figurer
dans la ménagerie du kraal, n'était plus bonne qu'à faire une
descente de lit; mais cette heureuse expédition porta à quarante-deux
pour le capitaine et à trente-huit pour son brosseur le
chiffre des tigres tués par eux, sans compter la demi-tigresse qui
figurait déjà à leur actif. Il ne faudrait pas croire que ces
grandes chasses nous fissent oublier les petites. Monsieur
Parazard ne l'eût pas permis. Antilopes, chamois, grosses
outardes, qui étaient très nombreuses autour de Steam-House,
perdrix, lièvres, fournissaient à notre table une grande variété
de gibier. Lorsque nous allions courir le Tarryani, il était rare
que Banks se joignît à nous. Si ces expéditions commençaient à
m'intéresser, lui n'y mordait guère. Les zones supérieures de
l'Himalaya lui offraient évidemment plus d'attrait, et il se
plaisait à ces excursions, surtout lorsque le colonel Munro
consentait à l'accompagner. Mais, une ou deux fois seulement, les
promenades de l'ingénieur se firent dans ces conditions. Il avait
pu observer que, depuis son installation au sanitarium, sir Edward
Munro était redevenu soucieux. Il parlait moins, il se tenait plus
à l'écart, il conférait quelquefois avec le sergent Mac Neil.
Méditaient-ils donc tous deux quelque nouveau projet qu'ils
voulaient cacher, même à Banks? Le 13 juillet, Mathias Van Guitt
vint nous rendre visite. Moins favorisé que le capitaine Hod, il
n'avait pu ajouter un nouvel hôte à sa ménagerie. Ni tigres, ni
lions, ni léopards, ne paraissaient disposés à se laisser prendre.
L'idée d'aller s'exhiber dans les contrées de l'extrême Occident
ne les séduisait pas, sans doute. De là, un très réel dépit que le
fournisseur ne cherchait pas à dissimuler.

Kâlagani et deux chikaris de son personnel accompagnaient Mathias
Van Guitt pendant cette visite.

L'installation du sanitarium, dans cette situation charmante, lui
plut infiniment. Le colonel Munro le pria de rester à dîner. Il
accepta avec empressement, et promit de faire honneur à notre
table.

En attendant le dîner, Mathias Van Guitt voulut visiter Steam-House,
dont le confort contrastait avec sa modeste installation du
kraal. Les deux maisons roulantes provoquèrent de sa part quelque
compliment; mais je dois avouer que le Géant d'Acier n'excita
point son admiration. Un naturaliste tel que lui ne pouvait que
rester insensible devant ce chef-d'oeuvre de mécanique. Comment
eût-il approuvé, si remarquable qu'elle fût, la création de cette
bête artificielle!

«Ne pensez pas de mal de notre éléphant, monsieur Mathias Van
Guitt! lui dit Banks. C'est un puissant animal, et, s'il le
fallait, il ne serait pas embarrassé de traîner, avec nos deux
chars, toutes les cages de votre ménagerie roulante!

--J'ai mes buffles, répondit le fournisseur, et je préfère leur
pas tranquille et sûr.

--Le Géant d'Acier ne craint ni la griffe ni la dent des tigres!
s'écria le capitaine Hod.

--Sans doute, messieurs, répondit Mathias Van Guitt, mais
pourquoi les fauves l'attaqueraient-ils? Ils font peu de cas d'une
chair de tôle!»

En revanche, si le naturaliste ne dissimula pas son indifférence
pour notre éléphant, ses Indous, et Kâlagani plus
particulièrement, ne cessaient de le dévorer des yeux. On sentait
que, dans leur admiration pour le gigantesque animal, il entrait
une certaine dose de superstitieux respect.

Kâlagani parut même très surpris lorsque l'ingénieur répéta que le
Géant d'Acier était plus puissant que tout l'attelage du kraal. Ce
fut une occasion pour le capitaine Hod de raconter, non sans
quelque fierté, notre aventure avec les trois «proboscidiens» du
prince Gourou Singh. Un certain sourire d'incrédulité erra sur les
lèvres du fournisseur, mais il n'insista pas.

Le dîner se passa dans des conditions excellentes. Mathias Van
Guitt lui fit largement honneur. Il faut dire que l'office était
agréablement garni des produits de nos dernières chasses, et que
monsieur Parazard avait tenu à se surpasser.

La cave de Steam-House fournit aussi quelques boissons variées,
que parut apprécier notre hôte, surtout deux ou trois verres de
vin de France, dont l'absorption fut suivie d'un claquement de
langue incomparable.

Si bien qu'après dîner, au moment de nous séparer, on put juger, à
«l'incertitude de sa déambulation», que, si le vin lui montait à
la tête, il lui descendait aussi dans les jambes.

La nuit venue, on se sépara les meilleurs amis du monde, et, grâce
à ses compagnons de route, Mathias Van Guitt put regagner le kraal
sans encombre.

Cependant, le 16 juillet, un incident faillit amener la brouille
entre le fournisseur et le capitaine Hod.

Un tigre fut tué par le capitaine, au moment où il allait entrer
dans un des pièges à bascule. Mais si celui-là fit son
quarante-troisième, il ne fit pas le huitième du fournisseur.

Toutefois, après un échange d'explications un peu vives, les bons
rapports furent repris, grâce à l'intervention du colonel Munro,
et le capitaine Hod s'engagea à respecter les fauves, qui
«auraient l'intention» de se faire prendre dans les pièges de
Mathias Van Guitt.

Pendant les jours suivants, le temps fut détestable. Il fallut,
bon gré mal gré, rester à Steam-House. Nous avions hâte que la
saison des pluies touchât à sa fin,--ce qui ne pouvait tarder,
puisqu'elle durait déjà depuis plus de trois mois. Si le programme
de notre voyage s'exécutait dans les conditions que Banks avait
établies, il ne nous restait plus que six semaines à passer au
sanitarium.

Le 23 juillet, quelques montagnards de la frontière vinrent rendre
une seconde fois visite au colonel Munro. Leur village, nommé
Souari, n'était situé qu'à cinq milles de notre campement, presque
à la limite supérieure du Tarryani.

L'un d'eux nous apprit que, depuis quelques semaines, une tigresse
faisait d'effrayants ravages sur cette partie du territoire. Les
troupeaux étaient décimés, et l'on parlait déjà d'abandonner
Souari, devenu inhabitable. Il n'y avait plus de sécurité, ni pour
les animaux domestiques, ni pour les gens. Pièges, trappes,
affûts, rien n'avait eu raison de cette féroce bête, qui prenait
déjà rang parmi les plus redoutables fauves dont les vieux
montagnards eussent jamais entendu parler.

Ce récit, on le pense, était bien fait pour surexciter les
instincts du capitaine Hod. Il offrit immédiatement aux
montagnards de les accompagner au village de Souari, tout disposé
à mettre son expérience de chasseur et la sûreté de son coup
d'oeil au service de ces braves gens, qui, je l'imagine,
comptaient un peu sur cette offre.

«Viendrez-vous, Maucler? me demanda le capitaine Hod, du ton d'un
homme que ne cherche point à influencer une détermination.

--Certainement, répondis-je. Je ne veux pas manquer une
expédition aussi intéressante!

--Je vous accompagnerai, cette fois, dit l'ingénieur.

--Voilà une excellente idée, Banks.

--Oui, Hod! J'ai un vif désir de vous voir à l'oeuvre.

--Est-ce que je n'en serai pas, mon capitaine? demanda Fox.

--Ah! l'intrigant! s'écria le capitaine Hod. Il ne serait pas
fâché de compléter sa demi-tigresse! Oui, Fox! oui! tu en seras!»
Comme il s'agissait de quitter Steam-House pour trois ou quatre
jours. Banks demanda au colonel s'il lui conviendrait de nous
accompagner au village de Souari.

Sir Edward Munro le remercia. Il se proposait de profiter de notre
absence pour visiter la zone moyenne de l'Himalaya, au-dessus du
Tarryani, avec Goûmi et le sergent Mac Neil.

Banks n'insista pas. Il fut donc décidé que nous partirions le
jour même pour le kraal, afin d'emprunter à Mathias Van Guitt
quelques-uns de ses chikaris, qui pouvaient nous être utiles. Une
heure après, vers midi, nous étions arrivés. Le fournisseur fut
mis au courant de nos projets. Il ne cacha point sa secrète
satisfaction, en apprenant les exploits de cette tigresse, «bien
faite, dit-il, pour rehausser dans l'esprit des connaisseurs la
réputation des félins de la péninsule.» Puis, il mit à notre
disposition trois de ses Indous, sans compter Kâlagani, toujours
prêt à marcher au danger. Il fut seulement bien entendu avec le
capitaine Hod, que si, par impossible, cette tigresse se laissait
prendre vivante, elle appartiendrait de droit à la ménagerie de
Mathias Van Guitt. Quelle attraction, lorsqu'une notice, appendue
aux barreaux de sa cage, raconterait en chiffres éloquents les
hauts faits de «l'une des reines du Tarryani, qui n'a pas dévoré
moins de cent trente-huit personnes des deux sexes!»

Notre petite troupe quitta le kraal vers deux heures de l'après-midi.
Avant quatre heures, après avoir remonté obliquement dans
l'est, elle arrivait à Souari sans incidents.

La panique était là à son comble. Dans la matinée même, une
malheureuse Indoue, inopinément surprise par la tigresse près d'un
ruisseau, avait été emportée dans la forêt.

La maison de l'un des montagnards, riche fermier anglais du
territoire, nous reçut hospitalièrement. Notre hôte avait eu plus
que tout autre à se plaindre de l'imprenable fauve, et il eût
volontiers payé sa peau de plusieurs milliers de roupies.

«Capitaine Hod, dit-il, il y a quelques années, dans les provinces
du centre, une tigresse a obligé les habitants de treize villages
à prendre la fuite, et deux cent cinquante milles carrés de bon
sol ont dû rester en friche! Eh bien, ici, pour peu que cela
continue, ce sera la province entière qu'il faudra abandonner!

--Vous avez employé tous les moyens de destruction possibles
contre cette tigresse? demanda Banks.

--Tous, monsieur l'ingénieur, pièges, fosses, même les appâts
préparés à la strychnine! Rien n'a réussi!

--Mon ami, dit le capitaine Hod, je n'affirme pas que nous
arriverons à vous donner satisfaction, mais nous ferons de notre
mieux!»

Dès que notre installation à Souari eut été achevée, une battue
fut organisée le jour même. À nous, à nos gens, aux chikaris du
kraal, se joignirent une vingtaine de montagnards, qui
connaissaient parfaitement le territoire sur lequel il s'agissait
d'opérer.

Banks, si peu chasseur qu'il fût, me parut devoir suivre notre
expédition avec le plus vif intérêt.

Pendant trois jours, les 24, 25 et 26 juillet, toute cette partie
de la montagne fut fouillée, sans que nos recherches eussent amené
aucun résultat, si ce n'est que deux autres tigres, auxquels on ne
songeait guère, tombèrent encore sous la balle du capitaine.

«Quarante-cinq!» se contenta de dire Hod, sans y ajouter autrement
d'importance.

Enfin, le 27, la tigresse signala son apparition par un nouveau
méfait. Un buffle, appartenant à notre hôte, disparut d'un
pâturage voisin de Souari, et l'on n'en retrouva plus que les
restes à un quart de mille du village. L'assassinat,--meurtre
avec préméditation, eût dit un légiste,--s'était accompli un peu
avant le lever du jour. L'assassin ne pouvait être loin.

Mais l'auteur principal du crime, était-ce bien cette tigresse, si
inutilement recherchée jusqu'alors?

Les Indous de Souari n'en doutèrent pas.

«C'est mon oncle, ce ne peut être que lui, qui a fait le coup!»
nous dit un des montagnards. Mon oncle! C'est ainsi que les Indous
désignent généralement le tigre dans la plupart des territoires de
la péninsule. Cela tient à ce qu'ils croient que chacun de leurs
ancêtres est logé pour l'éternité dans le corps de l'un de ces
membres de la famille des félins. Cette fois, ils auraient pu plus
justement dire: C'est ma tante!

La décision fut aussitôt prise de se mettre en quête de l'animal,
sans même attendre la nuit, puisque la nuit lui permettrait de se
mieux dérober aux recherches. Il devait être repu, d'ailleurs, et
n'aurait plus quitté son repaire avant deux ou trois jours.

On se mit en campagne. À partir de l'endroit où le buffle avait
été saisi, des empreintes sanglantes marquaient le chemin suivi
par la tigresse. Ces empreintes se dirigeaient vers un petit
taillis, qui avait été battu déjà plusieurs fois, sans qu'on y pût
rien découvrir. On résolut donc de cerner ce taillis, de manière à
former un cercle que l'animal ne pourrait pas franchir, du moins
sans être vu.

Les montagnards se dispersèrent de manière à se rabattre peu à peu
vers le centre, en rétrécissant leur cercle. Le capitaine Hod,
Kâlagani et moi, nous étions d'un côté, Banks et Fox de l'autre,
mais en constante communication avec les gens du kraal et ceux du
village. Évidemment, chaque point de cette circonférence était
dangereux, puisque, sur chaque point, la tigresse pouvait essayer
de la rompre.

Nul doute, d'ailleurs, que l'animal ne fût dans le taillis. En
effet, les empreintes, qui y aboutissaient par un côté, ne
reparaissaient pas de l'autre. Que là fût sa retraite habituelle,
ce n'était pas prouvé, car on l'y avait déjà cherché sans succès;
mais, en ce moment, toutes les présomptions étaient pour que ce
taillis lui servît de refuge.

Il était alors huit heures du matin. Toutes les dispositions
prises, nous avancions peu à peu, sans bruit, en resserrant de
plus en plus le cercle d'investissement. Une demi-heure après,
nous étions à la limite des premiers arbres.

Aucun incident ne s'était produit, rien ne dénonçait la présence
de l'animal, et, pour mon compte, je me demandais si nous ne
manoeuvrions pas en pure perte.

À ce moment, il n'était plus possible de se voir qu'à ceux qui
occupaient un arc restreint de la circonférence, et il importait,
cependant, de marcher avec un parfait ensemble.

Il avait donc été préalablement convenu qu'un coup de fusil serait
tiré au moment où le premier de nous pénétrerait dans le bois.

Le signal fut donné par le capitaine Hod, qui était toujours en
avant, et la lisière fut franchie. Je regardai l'heure à ma
montre. Elle marquait alors huit heures trente-cinq.

Un quart d'heure après; le cercle s'étant resserré, on se touchait
les coudes, et l'on s'arrêtait dans la partie la plus épaisse du
taillis, sans avoir rien rencontré.

Le silence n'avait été troublé jusque-là que par le bruit des
branches sèches qui, quelques précautions que l'on prît,
s'écrasaient sous nos pieds.

En ce moment, un hurlement se fit entendre.

«La bête est là!» s'écria le capitaine Hod, en montrant l'orifice
d'une caverne, creusée dans un amoncellement de rocs que
couronnait un groupe de grands arbres.

Le capitaine Hod ne se trompait pas. Si ce n'était pas le repaire
habituel de la tigresse, c'était là du moins qu'elle s'était
réfugiée, se sentant traquée par toute une bande de chasseurs.

Hod, Banks, Fox, Kâlagani, plusieurs des gens du kraal, nous nous
étions approchés de l'étroite ouverture, à laquelle venaient
aboutir les empreintes sanglantes.

«Il faut pénétrer là dedans, dit le capitaine Hod.

--Manoeuvre dangereuse! fit observer Banks. Il y a risque de
blessures graves pour le premier qui entrera.

--J'entrerai, cependant! dit Hod, en s'assurant que sa carabine
était prête à faire feu.

--Après moi, mon capitaine! répondit Fox, qui se baissa vers
l'ouverture de la caverne.

--Non, Fox, non! s'écria Hod. Ceci me regarde!

--Ah! mon capitaine! répondit doucement Fox, avec un accent de
reproche, je suis en retard de sept!...» Ils en étaient à compter
leurs tigres dans un pareil moment!

«Ni l'un ni l'autre vous n'entrerez là! s'écria Banks. Non! Je ne
vous laisserai pas...

--Il y aurait peut-être un moyen, dit alors Kâlagani, en
interrompant l'ingénieur.

--Lequel?

--Ce serait d'enfumer ce repaire, répondit l'Indou. L'animal
serait forcé de déguerpir. Nous aurions moins de risques et plus
de facilité pour le tuer au dehors.

--Kâlagani a raison, dit Banks. Allons, mes amis, du bois mort,
des herbes sèches! Obstruez-moi convenablement cette ouverture! Le
vent chassera les flammes et la fumée à l'intérieur. Il faudra
bien que la bête se laisse griller ou se sauve!

--Elle se sauvera, reprit l'Indou.

--Soit! répondit le capitaine Hou. Nous serons là pour la saluer
au passage!» En un instant, des broussailles, des herbes sèches,
du bois mort,--et il n'en manquait pas dans ce taillis,--tout
un amas de matières combustibles fut empilé devant l'entrée de la
caverne. Rien n'avait bougé à l'intérieur. Rien n'apparaissait
dans ce boyau sombre, qui devait être assez profond. Cependant,
nos oreilles n'avaient pu nous tromper. Le hurlement était
certainement parti de là. Le feu fut mis aux herbes, et le tout
flamba. De ce foyer se dégageait une fumée acre et épaisse que le
vent rabattit, et qui devait rendre l'air irrespirable au dedans.
Un second rugissement, plus furieux que le premier, éclata alors.
L'animal se sentait acculé dans son dernier retranchement, et,
pour ne pas être suffoqué, il allait être contraint de s'élancer
au dehors. Nous l'attendions, postés en équerre sur les faces
latérales du rocher, à demi couverts par les troncs d'arbres, de
manière à éviter le choc d'un premier bond. Le capitaine, lui,
avait choisi une autre place, et, il faut bien en convenir, la
plus périlleuse. C'était à l'entrée d'une trouée du taillis, la
seule qui pût livrer passage à la tigresse, lorsqu'elle essayerait
de fuir à travers le bois. Hod avait mis un genou en terre, afin
de mieux assurer son coup, et sa carabine était solidement
épaulée; tout son être avait l'immobilité d'un marbre. Trois
minutes s'étaient écoulées à peine depuis le moment où le feu
avait été mis au tas de bois, qu'un troisième hurlement, ou
plutôt, cette fois, un râle de suffocation, retentit à l'orifice
du repaire. Le foyer fut dispersé en un instant, et un énorme
corps apparut dans les tourbillons de fumée. C'était bien la
tigresse. «Feu!» cria Banks.

Dix coups de fusil éclatèrent, mais nous pûmes constater plus tard
qu'aucune balle n'avait touché l'animal. Son apparition avait été
trop rapide. Comment l'eût-on pu viser avec quelque justesse au
milieu des volutes de vapeur qui l'enveloppaient?

Mais, après son premier bond, si la tigresse avait touché terre,
ce n'avait été que pour reprendre un point d'appui et s'élancer
vers le fourré par un autre bond plus allongé encore.

Le capitaine Hod attendait l'animal avec le plus grand sang-froid,
et, le saisissant pour ainsi dire au vol, il lui envoya une balle
qui ne l'atteignit qu'au défaut de l'épaule.

Dans la durée d'un éclair, la tigresse s'était précipitée sur
notre compagnon, elle l'avait renversé, elle allait lui fracasser
la tête d'un coup de ses formidables pattes...

Kâlagani bondit, un large couteau à la main.

Le cri qui nous échappa durait encore, que le courageux Indou,
tombant sur le fauve, le saisissait à la gorge au moment où sa
griffe droite allait s'abattre sur le crâne du capitaine.

L'animal, détourné par cette brusque attaque, renversa l'Indou
d'un mouvement de hanche, et s'acharna contre lui.

Mais le capitaine Hod s'était relevé d'un bond, et, ramassant le
couteau que Kâlagani avait laissé tomber, d'une main sûre il le
plongea tout entier dans le coeur de la bête.

La tigresse roula à terre.

Cinq secondes au plus avaient suffi aux diverses péripéties de
cette émouvante scène.

Le capitaine Hod était encore à genoux quand nous arrivâmes près
de lui. Kâlagani, l'épaule ensanglantée, venait de se relever.

«Bag mahryaga! Bag mahryaga!» criaient les Indous,--ce qui
signifiait: la tigresse est morte!

Oui, bien morte! Quel superbe animal! Dix pieds de longueur du
museau à l'extrémité de la queue, taille à proportion, des pattes
énormes, armées de longues griffes acérées, qui semblaient avoir
été affûtées sur la meule de l'aiguiseur!

Tandis que nous admirions ce fauve, les Indous, très rancuniers et
à bon droit, l'accablaient d'invectives. Quant à Kâlagani, il
s'était approché du capitaine Hod.

«Merci, capitaine! dit-il.

--Comment! merci? s'écria Hod. Mais c'est bien moi, mon brave,
qui te dois des remerciements! Sans ton aide, c'en était fait de
l'un des capitaines du 1er escadron de carabiniers de l'armée
royale!

--Sans vous, je serais mort! répondit froidement l'indou.

--Eh! mille diables! Ne t'es-tu pas élancé, le couteau à la main,
pour poignarder cette tigresse, au moment où elle allait me
fracasser le crâne!

--C'est vous qui l'avez tuée, capitaine, et cela fait votre
quarante-sixième!

--Hurrah! hurrah! crièrent les Indous! Hurrah pour le capitaine
Hod!»

Et, en vérité, le capitaine avait bien le droit de porter cette
tigresse à son compte, mais il paya Kâlagani d'une bonne poignée
de main.

«Revenez à Steam-House, dit Banks à Kâlagani. Vous avez l'épaule
déchirée d'un coup de griffe, mais nous trouverons dans la
pharmacie de voyage de quoi soigner votre blessure.»

Kâlagani s'inclina en signe d'acquiescement, et tous, après avoir
pris congé des montagnards de Souari, qui n'épargnèrent pas leurs
remerciements, nous nous dirigeâmes vers le sanitarium.

Les chikaris nous quittèrent pour retourner au kraal. Cette fois
encore, ils y revenaient les mains vides, et si Mathias Van Guitt
avait compté sur cette «reine du Tarryani», il lui faudrait en
faire son deuil. Il est vrai que, dans ces conditions, il eût été
impossible de la prendre vivante.

Vers midi, nous étions arrivés à Steam-House. Là, incident
inattendu. À notre extrême désappointement, le colonel Munro, le
sergent Mac Neil et Goûmi étaient partis.

Un billet, adressé à Banks, lui disait de ne pas s'inquiéter de
leur absence, que sir Edward Munro, désireux de pousser une
reconnaissance jusqu'à la frontière du Népaul, voulait encore
éclaircir certains doutes relatifs aux compagnons de Nana Sahib,
et qu'il serait de retour avant l'époque à laquelle nous devions
quitter l'Himalaya.

À la lecture de ce billet, il me sembla qu'un mouvement de
contrariété, presque involontaire, échappait à Kâlagani.

Pourquoi ce mouvement? Je me trompais, sans doute.


CHAPITRE V
Attaque nocturne.

Le départ du colonel n'était pas sans nous laisser de vives
inquiétudes. Il se rattachait évidemment à un passé que nous
avions cru fermé à jamais. Mais que faire? Se lancer sur les
traces de sir Edward Munro? Nous ignorions quelle direction il
avait prise, quel point de la frontière népalaise il se proposait
d'atteindre. Nous ne pouvions, d'autre part, nous dissimuler que,
s'il n'avait parlé de rien à Banks, c'est parce qu'il craignait
les observations de son ami, auxquelles il voulait se soustraire.
Banks regretta vivement de nous avoir suivis dans cette
expédition.

Il fallait donc se résigner et attendre. Le colonel Munro serait
certainement de retour avant la fin d'août,--ce mois étant le
dernier que nous dussions passer au sanitarium, avant de prendre,
à travers le sud-ouest, la route de Bombay.

Kâlagani, bien soigné par Banks, ne resta que vingt-quatre heures
à Steam-House. Sa blessure devait rapidement se cicatriser, et il
nous quitta pour aller reprendre son service au kraal.

Le mois d'août commença encore par des pluies violentes,--un
temps à enrhumer des grenouilles,--disait le capitaine Hod;
mais, en somme, il devait être moins pluvieux que le mois de
juillet, et, par conséquent, plus propice à nos excursions dans le
Tarryani.

Cependant, les rapports étaient fréquents avec le kraal. Mathias
Van Guitt ne laissait pas d'être peu satisfait. Il comptait, lui
aussi, quitter le campement dans les premiers jours de septembre.
Or, un lion, deux tigres, deux léopards, manquaient encore à sa
ménagerie, et il se demandait s'il pourrait compléter sa troupe.

En revanche, à défaut des acteurs qu'il voulait engager pour le
compte de ses commettants, d'autres vinrent se présenter à son
agence, dont il n'avait que faire.

C'est ainsi que, dans la journée du 4 août, un bel ours se fit
prendre dans l'un de ses pièges.

Nous étions précisément au kraal, lorsque ses chikaris lui
amenèrent dans la cage roulante un prisonnier de grande taille,
fourrure noire, griffes acérées, longues oreilles garnies de
poils,--ce qui est spécial à ces représentants de la famille des
oursins dans les Indes.

«Eh! qu'ai-je besoin de cet inutile tardigrade! s'écria le
fournisseur, en haussant les épaules.

--Frère Ballon! frère Ballon!» répétaient les Indous. Il paraît
que, si les Indous ne sont que les neveux des tigres, ils sont les
frères des ours. Mais Mathias Van Guitt, nonobstant ce degré de
parenté, reçut frère Ballon avec un sentiment de mauvaise humeur
peu équivoque. Prendre des ours quand il lui fallait des tigres,
ce n'était pas pour le contenter. Que ferait-il de cette importune
bête? Il lui convenait peu de la nourrir sans espoir de rentrer
dans ses frais. L'ours indien n'est que peu demandé sur les
marchés de l'Europe. Il n'a pas la valeur marchande du grizzly
d'Amérique ni celle de l'ours polaire. C'est pourquoi Mathias Van
Guitt, bon commerçant, ne se souciait pas d'un animal encombrant,
dont il ne trouverait que difficilement à se défaire!

«Le voulez-vous? demanda-t-il au capitaine Hod.

--Et que voulez-vous que j'en fasse! répondit le capitaine.

--Vous en ferez des beefsteaks, dit le fournisseur, si toutefois
je puis employer cette catachrèse!

--Monsieur Van Guitt, répondit sérieusement Banks, la catachrèse
est une figure permise, quand, à défaut de toute autre expression,
elle rend convenablement la pensée.

--C'est aussi mon avis, répliqua le fournisseur.

--Eh bien, Hod, dit Banks, prenez-vous ou ne prenez-vous pas
l'ours de monsieur Van Guitt?

--Ma foi non! répondit le capitaine Hod. Manger des beefsteaks
d'ours, quand l'ours est tué, passe encore; mais tuer l'ours
exprès, pour manger ses beefsteaks, cela ne me met pas en appétit!

--Alors, qu'on rende ce plantigrade à la liberté,» dit Mathias
Van Guitt, en se retournant vers ses chikaris. On obéit au
fournisseur. La cage fut ramenée hors du kraal. Un des Indous en
ouvrit la porte.

Frère Ballon, qui semblait tout honteux de sa situation, ne se le
fit pas dire deux fois. Il sortit tranquillement de la cage, fit
un petit hochement de tête que l'on pouvait prendre pour un
remerciement, et il détala en poussant un grognement de
satisfaction.

«C'est une bonne action que vous avez faite là, dit Banks. Cela
vous portera bonheur, monsieur Van Guitt!»

Banks ne savait pas dire si juste. La journée du 6 août devait
récompenser le fournisseur, en lui procurant un des fauves qui
manquaient à sa ménagerie.

Voici dans quelles circonstances:

Mathias Van Guitt, le capitaine Hod et moi, accompagnés de Fox, du
mécanicien Storr et de Kâlagani, nous battions, depuis l'aube, un
épais fourré de cactus et de lentisques, lorsque des hurlements à
demi étouffes se firent entendre.

Aussitôt, nos fusils prêts à faire feu, bien groupés tous les six,
de manière à nous garder contre une attaque isolée, nous nous
dirigeons vers l'endroit suspect.

Cinquante pas plus loin, le fournisseur nous faisait faire halte.
À la nature des rugissements, il semblait avoir reconnu ce dont il
s'agissait, et, en s'adressant tout spécialement au capitaine Hod.

«Surtout pas de coup de feu inutile,» dit-il.

Puis, s'étant avancé de quelques pas, tandis que, sur un signe de
lui, nous restions en arrière:

«Un lion!» s'écria-t-il.

En effet, à l'extrémité d'une forte corde, attachée à la fourche
d'une solide branche d'arbre, un animal se débattait.

C'était bien un lion, un de ces lions sans crinière,--que cette
particularité distingue de leurs congénères d'Afrique,--mais un
véritable lion, le lion réclamé par Mathias Van Guitt.

La farouche bête, pendue par une de ses pattes de devant, que
serrait le noeud coulant de la corde, donnait de terribles
secousses, sans parvenir à se dégager.

Le premier mouvement du capitaine Hod, malgré la recommandation du
fournisseur, fut de faire feu.

«Ne tirez pas, capitaine! s'écria Mathias Van Guitt, Je vous en
conjure, ne tirez pas!

--Mais...

--Non! non! vous dis-je! Ce lion s'est pris à l'un de mes pièges
et il m'appartient!» C'était un piège, en effet,--un piège-potence,
à la fois très simple et très ingénieux. Une corde résistante
est fixée à une branche d'arbre forte et flexible.
Cette branche est recourbée vers le sol, de manière que
l'extrémité inférieure de la corde, terminée par un noeud coulant,
puisse être engagée dans l'entaille d'un pieu solidement fiché en
terre. À ce pieu on place un appât, de telle façon que si un
animal veut y toucher, il devra engager dans le noeud soit sa
tête, soit l'une de ses pattes. Mais à peine l'a-t-il fait, que
l'appât, si peu qu'il ait été remué, dégage la corde de
l'entaille, la branche se redresse, l'animal est enlevé, et, au
même moment, un lourd cylindre de bois, glissant le long de la
corde, tombe sur le noeud, l'assujettit fortement et empêche qu'il
puisse se desserrer sous les efforts du pendu. Ce genre de piège
est fréquemment dressé dans les forêts de l'Inde, et les fauves
s'y laissent prendre beaucoup plus communément qu'on ne serait
tenté de le croire. Le plus souvent, il arrive que la bête est
saisie par le cou, ce qui amène une strangulation presque
immédiate, en même temps que sa tête est à demi fracassée par le
lourd cylindre de bois. Mais le lion qui se débattait sous nos
yeux n'avait été pris que par la patte. Il était donc vivant, bien
vivant, et digne de figurer parmi les hôtes du fournisseur.
Mathias Van Guitt, enchanté de l'aventure, dépêcha Kâlagani vers
le kraal, avec ordre d'en ramener la cage roulante sous la
conduite d'un charretier. Pendant ce temps, nous pûmes observer
tout à l'aise l'animal, dont notre présence redoublait la fureur.
Le fournisseur, lui, ne le quittait pas des yeux. Il tournait
autour de l'arbre, ayant soin, d'ailleurs, de se tenir hors de
portée des coups de griffe que le lion détachait à droite et à
gauche. Une demi-heure après, arrivait la cage, traînée par deux
buffles. On y descendait le pendu, non sans quelque peine, et nous
reprenions le chemin du kraal.

«Je commençais véritablement à désespérer, nous dit Mathias Van
Guitt. Les lions ne figurent pas pour un chiffre important parmi
les bêtes némorales de l'Inde...

--Némorales? dit le capitaine Hod.

--Oui, les bêtes qui hantent les forêts, et je m'applaudis
d'avoir pu capturer ce fauve, qui fera honneur à ma ménagerie!»

Du reste, Mathias Van Guitt, à dater de ce jour, n'eut plus à se
plaindre de la malchance.

Le 11 août, deux léopards furent pris conjointement dans ce
premier piège à tigres, dont nous avions extrait le fournisseur.

C'étaient deux tchitas, semblables à celui qui avait si
audacieusement attaqué le Géant d'Acier dans les plaines du
Rohilkhande, et dont nous n'avions pu nous emparer.

Il ne manquait plus que deux tigres pour que le stock de Mathias
Van Guitt fût complet.

Nous étions au 15 août. Le colonel Munro n'avait pas encore
reparu. De nouvelles de lui, pas la moindre. Banks était inquiet
plus qu'il ne le voulait paraître. Il interrogea Kâlagani, qui
connaissait la frontière népalaise, sur les dangers que pouvait
courir sir Edward Munro à s'aventurer sur ces territoires
indépendants. L'Indou lui assura qu'il ne restait plus un seul des
partisans de Nana Sahib aux confins du Thibet. Toutefois, il parut
regretter que le colonel ne l'eût pas choisi pour guide. Ses
services lui auraient été très utiles, dans un pays dont les
moindres sentiers lui étaient connus. Mais il ne fallait pas
songer maintenant à le rejoindre.

Cependant, le capitaine Hod et Fox, plus particulièrement,
continuaient leurs excursions dans le Tarryani. Aidés des chikaris
du kraal, ils parvinrent à tuer trois autres tigres de moyenne
taille, non sans grands risques. Deux de ces fauves furent portés
au compte du capitaine, le troisième au compte du brosseur.

«Quarante-huit! dit Hod, qui aurait bien voulu atteindre le
chiffre rond de cinquante, avant de quitter l'Himalaya.

--Trente-neuf!» avait dit Fox, sans parler d'une redoutable
panthère, qui était tombée sous ses balles.

Le 20 août, l'avant-dernier des tigres réclamés par Mathias Van
Guitt se fit prendre dans une de ces fosses, auxquelles, soit
instinct, soit hasard, ils avaient échappé jusqu'alors. L'animal,
ainsi qu'il arrive le plus souvent, se blessa dans sa chute, mais
la blessure ne présentait aucune gravité. Quelques jours de repos
suffiraient à assurer sa guérison, et il n'y devait plus rien
paraître, lorsque la livraison serait faite pour le compte de
Hagenbeck, de Hambourg.

L'emploi de ces fosses est regardé par les connaisseurs comme une
méthode barbare. Lorsqu'il ne s'agit que de détruire les animaux,
il est évident que tout moyen est bon; mais, quand on tient à les
prendre vivants, la mort est trop souvent la conséquence de leur
chute, surtout lorsqu'ils tombent dans ces fosses, profondes de
quinze à vingt pieds, qui sont destinées à la capture des
éléphants. Sur dix, à peine peut-on compter en retrouver un qui
n'ait quelque fracture mortelle. Aussi, même dans le Mysore, où ce
système était surtout préconisé, nous dit le fournisseur, on
commence à l'abandonner.

En fin de compte, il ne manquait plus qu'un tigre à la ménagerie
du kraal, et Mathias Van Guitt aurait bien voulu le tenir en cage.
Il avait hâte de partir pour Bombay.

Ce tigre, il ne devait pas tarder à s'en rendre maître, mais à
quel prix! Cela demande à être raconté avec quelques détails, car
l'animal fut chèrement,--trop chèrement,--payé.

Une expédition avait été organisée, par les soins du capitaine
Hod, pour la nuit du 26 août. Les circonstances se prêtaient à ce
que la chasse se fît dans des circonstances favorables, ciel
dégagé de nuages, atmosphère calme, lune en décroissance. Lorsque
les ténèbres sont très profondes, les fauves quittent moins
volontiers leurs repaires, tandis qu'une demi-obscurité les y
invite. Précisément, le ménisque,--un mot de Mathias Van Guitt
qui s'applique au croissant lunaire,--le ménisque allait jeter
quelques lueurs après minuit.

Le capitaine Hod et moi, Fox et Storr, qui y prenait goût, nous
formions le noyau de cette expédition, à laquelle devaient se
joindre le fournisseur, Kâlagani et quelques-uns de ses Indous.

Donc, le dîner achevé, après avoir pris congé de Banks, qui avait
décliné l'invitation de nous accompagner, nous quittâmes Steam-House
vers sept heures du soir, et, à huit, nous arrivions au
kraal, sans avoir fait aucune rencontre fâcheuse.

Mathias Van Guitt achevait de souper en ce moment. Il nous reçut
avec ses démonstrations ordinaires. On tint conseil, et le plan de
chasse fut aussitôt arrêté.

Il s'agissait d'aller prendre l'affût sur le bord d'un torrent, au
fond de l'un de ces ravins qu'on appelle «nullah», à deux milles
du kraal, en un endroit qu'un couple de tigres visitait assez
régulièrement pendant la nuit. Aucun appât n'y avait été
préalablement placé. Au dire des Indous, c'était inutile. Une
battue, récemment faite dans cette portion du Tarryani, prouvait
que le besoin de se désaltérer suffisait à attirer les tigres au
fond de cette nullah. On savait aussi qu'il serait facile de s'y
poster avantageusement.

Nous ne devions pas quitter le kraal avant minuit. Or, il n'était
encore que sept heures. Il s'agissait donc d'attendre sans trop
s'ennuyer le moment du départ.

«Messieurs, nous dit Mathias Van Guitt, mon habitation est tout
entière à votre disposition. Je vous engage à faire comme moi, à
vous coucher. Il s'agît d'être plus que matinal, et quelques
heures de sommeil ne peuvent que nous mieux préparer à la lutte--
Est-ce que vous avez envie de dormir, Maucler? me demanda le
capitaine Hod.

--Non, répondis-je, et j'aime mieux attendre l'heure en me
promenant, que d'être forcé de me réveiller en plein sommeil.

--Comme il vous plaira, messieurs, répondit le fournisseur. Pour
moi, j'éprouve déjà ce clignotement spasmodique des paupières que
provoque le besoin de dormir. Vous le voyez, j'en suis déjà aux
mouvements de pendiculation!»

Et Mathias Van Guitt, levant les bras, renversant la tête et le
tronc en arrière par une involontaire extension des muscles
abdominaux, laissa échapper quelques bâillements significatifs.

Donc, quand il eut bien «pendiculé» tout à son aise, il nous fit
un dernier geste d'adieu, entra dans sa case, et, sans doute, il
ne tarda pas à s'y endormir. «Et nous, qu'allons-nous faire?
demandai-je.

--Promenons-nous, Maucler, me répondit le capitaine Hod,
promenons-nous dans le kraal. La nuit est belle, et je serai plus
dispos au départ, que si je me mettais trois ou quatre heures de
sommeil sur les yeux. D'ailleurs, si le sommeil est notre meilleur
ami, c'est un ami qui souvent se fait bien attendre!»

Nous voilà donc arpentant le kraal, songeant et causant tour à
tour. Storr, «que son meilleur ami n'avait pas l'habitude de faire
attendre», était couché au pied d'un arbre et dormait déjà. Les
chikaris et les charretiers s'étaient également blottis dans leur
coin, et il n'y avait plus personne qui veillât dans l'enceinte.

C'était inutile, en somme, puisque le kraal, entouré d'une solide
palissade, était parfaitement clos.

Kâlagani alla s'assurer lui-même que la porte avait été
soigneusement fermée; puis, cela fait, après nous avoir donné le
bonsoir en passant, il regagna la demeure commune à ses compagnons
et à lui.

Le capitaine Hod et moi, nous étions absolument seuls.

Non seulement les gens de Van Guitt, mais les animaux domestiques
et les fauves dormaient également, ceux-ci dans leurs cages, ceux-là
groupés sous les grands arbres, à l'extrémité du kraal. Silence
complet au dedans comme au dehors.

Notre promenade nous amena d'abord vers la place occupée par les
buffles. Ces magnifiques ruminants, doux et dociles, n'étaient pas
même entravés. Habitués à reposer sous le feuillage de
gigantesques érables, nous les voyions là, tranquillement étendus,
les cornes enchevêtrées, les pattes repliées sous eux, et l'on
entendait une lente et bruyante respiration qui sortait de ces
masses énormes.

Ils ne se réveillèrent même pas à notre approche. L'un deux,
seulement, redressa un instant sa grosse tête, jeta sur nous ce
regard sans fixité qui est particulier aux animaux de cette
espèce, puis il se confondit de nouveau dans l'ensemble.

«Voilà à quel état les réduit la domesticité, ou plutôt la
domestication, dis-je au capitaine.

--Oui, me répondit Hod, et, cependant, ces buffles sont de
terribles animaux, quand ils vivent à l'état sauvage. Mais, s'ils
ont pour eux la force, ils n'ont pas la souplesse, et que peuvent
leurs cornes contre la dent des lions ou la griffe des tigres?
Décidément, l'avantage est aux fauves.»

Tout en causant, nous étions revenus vers les cages. Là, aussi,
repos absolu. Tigres, lions, panthères, léopards, dormaient dans
leurs compartiments séparés. Mathias Van Guitt ne les réunissait
que lorsqu'ils étaient assouplis par quelques semaines de
captivité, et il avait raison. Très certainement, en effet, ces
féroces animaux, aux premiers jours de leur séquestration, se
seraient dévorés entre eux.

Les trois lions, absolument immobiles, étaient couchés en demi-cercle
comme de gros chats. On ne voyait plus leur tête, perdue
dans un épais manchon de fourrure noire, et ils dormaient du
sommeil du juste.

Assoupissement moins complet dans les compartiments des tigres.
Des yeux ardents flamboyaient dans l'ombre. Une grosse patte
s'allongeait de temps en temps et griffait les barreaux de fer.
C'était un sommeil de carnassiers qui rongent leur frein.

«Ils font de mauvais rêves, et je comprends cela!» dit le
compatissant capitaine. Quelques remords, sans doute, agitaient
aussi les trois panthères, ou, tout au moins, quelques regrets. À
cette heure, libres de tout lien, elles auraient couru la forêt!
Elles auraient rôdé autour des pâturages, en quête de chair
vivante! Quant aux quatre léopards, nul cauchemar ne troublait
leur sommeil. Ils reposaient paisiblement. Deux de ces félins, le
mâle et la femelle, occupaient la même chambre à coucher, et se
trouvaient aussi bien là que s'ils eussent été au fond de leur
tanière. Un seul compartiment était vide encore,--celui que
devait occuper le sixième et imprenable tigre, dont Mathias Van
Guitt n'attendait plus que la capture pour quitter le Tarryani.
Notre promenade dura une heure à peu près. Après avoir fait le
tour de l'enceinte intérieure du kraal, nous revînmes prendre
place au pied d'un énorme mimosa.

Un silence absolu régnait dans la forêt tout entière. Le vent, qui
bruissait encore à travers le feuillage à la tombée du jour,
s'était tu. Pas une feuille ne remuait aux arbres. L'espace était
aussi calme à la surface du sol que dans ces hautes régions, vides
d'air, où la lune promenait son disque à demi rongé.

Le capitaine Hod et moi, assis l'un près de l'autre, nous ne
causions plus. Le sommeil ne nous envahissait pas, cependant.
C'était plutôt cette sorte d'absorption, plus morale que physique,
dont on subit l'influence pendant le repos parfait de la nature.
On pense, mais on ne formule point sa pensée. On rêve, comme
rêverait un homme qui ne dormirait pas, et le regard, que les
paupières ne voilent pas encore, tend plutôt à se perdre dans
quelque vision fantasmatique.

Cependant, une particularité étonnait le capitaine, et, parlant à
voix basse ainsi qu'on le fait presque inconsciemment, lorsque
tout se tait autour de soi, il me dit:

«Maucler, un pareil silence a lieu de me surprendre! Les fauves
rugissent habituellement dans l'ombre, et, pendant la nuit, la
forêt est bruyante. À défaut de tigres ou de panthères, ce sont
les chacals, qui ne chôment jamais. Ce kraal, empli d'êtres
vivants, devrait les attirer par centaines, et, pourtant nous
n'entendons rien, pas un seul craquement du bois sec sur le sol,
pas un seul hurlement au dehors. Si Mathias Van Guitt était
éveillé, il ne serait pas moins surpris que moi, sans doute, et il
trouverait quelque mot étonnant pour exprimer sa surprise!

--Votre observation est juste, mon cher Hod, répondis-je, et je
ne sais à quelle cause attribuer l'absence de ces rôdeurs de nuit.
Mais prenons garde à nous-mêmes, ou bien, au milieu de ce calme,
nous finirions par nous endormir!

--Résistons, résistons! répondit le capitaine Hod, en se détirant
les bras. L'heure approche, à laquelle il faudra partir.» Et nous
nous reprîmes à causer par phrases qui traînaient, entrecoupées de
longs silences. Combien de temps dura cette rêverie, je n'aurais
pu le dire; mais soudain une sourde agitation se produisit, qui me
tira subitement de cet état de somnolence. Le capitaine Hod,
également secoué de sa torpeur, s'était levé en même temps que
moi. Il n'y avait pas à en douter, cette agitation venait de se
produire dans la cage des fauves.

Lions, tigres, panthères, léopards, tout à l'heure si paisibles,
faisaient entendre maintenant un sourd murmure de colère. Debout
dans leurs compartiments, allant et venant à petits pas, ils
aspiraient fortement quelque émanation du dehors, et se dressaient
en renâclant contre les barreaux de fer de leurs compartiments.

«Qu'ont-ils donc? demandai-je.

--Je ne sais, répondit le capitaine Hod, mais je crains qu'ils
n'aient senti l'approche de...» Tout à coup, de formidables
rugissements éclatèrent autour de l'enceinte du kraal. «Des
tigres!» s'écria le capitaine Hod, en se précipitant vers la case
de Mathias Van Guitt. Mais, telle avait été la violence de ces
rugissements, que tout le personnel du kraal était déjà sur pied,
et le fournisseur, suivi de ses gens, apparaissait sur la porte.
«Une attaque!... s'écria-t-il.

--Je le crois, répondit le capitaine Hod.

--Attendez! Il faut voir!...» Et, sans prendre le temps d'achever
sa phrase, Mathias Van Guitt, saisissant une échelle, la dressa
contre la palissade. En un instant, il en eut atteint le dernier
échelon. «Dix tigres et une douzaine de panthères! s'écria-t-il.

--Ce sera sérieux, répondit le capitaine Hod. Nous voulions aller
les chasser, et ce sont eux qui nous donnent la chasse!

--Aux fusils! aux fusils!» cria le fournisseur. Et tous,
obéissant à ses ordres, en vingt secondes nous étions prêts à
faire feu. Ces attaques d'une bande de fauves ne sont pas rares
aux Indes. Combien de fois les habitants des territoires
fréquentés par les tigres, plus particulièrement ceux des
Sunderbunds, n'ont-ils pas été assiégés dans leurs habitations!
C'est là une redoutable éventualité, et, trop souvent, c'est aux
assaillants que reste l'avantage!

Cependant, à ces rugissements du dehors s'étaient joints les
hurlements du dedans. Le kraal répondait à la forêt. On ne pouvait
plus s'entendre dans l'enceinte.

«Aux palissades!» s'écria Mathias Van Guitt, qui se fit comprendre
par le geste plutôt que par la voix.

Et chacun de nous se précipita vers l'enceinte.

En ce moment, les buffles, en proie à l'épouvante, se démenaient
pour quitter la place où ils étaient parqués. Les charretiers
essayaient en vain de les y retenir.

Soudain, la porte, dont la barre était mal assujettie sans doute,
s'ouvrit violemment, et une bande de fauves força l'entrée du
kraal.

Cependant, Kâlagani avait fermé cette porte avec le plus grand
soin, ainsi qu'il le faisait chaque soir!

«À la case! À la case!» cria Mathias Van Guitt, en s'élançant vers
la maison, qui seule pouvait offrir un refuge.

Mais aurions-nous le temps d'y arriver?

Déjà deux des chikaris, atteints par les tigres, venaient de
rouler à terre. Les autres, ne pouvant plus atteindre la case,
fuyaient à travers le kraal, cherchant un abri quelconque.

Le fournisseur, Storr et six des Indous étaient déjà dans la
maison, dont la porte fut refermée au moment où deux panthères
allaient s'y précipiter.

Kâlagani, Fox et les autres, s'accrochant aux arbres, s'étaient
hissés dans les premières branches.

Le capitaine Hod et moi, nous n'avions eu ni le temps ni la
possibilité de rejoindre Mathias Van Guitt.

«Maucler! Maucler!» cria le capitaine Hod, dont le bras droit
venait d'être déchiré par un coup de griffe.

D'un coup de sa queue, un énorme tigre m'avait jeté à terre. Je me
relevais au moment où l'animal revenait sur moi, et je courus au
capitaine Hod pour lui porter secours.

Un seul refuge nous restait alors: c'était le compartiment vide de
la sixième cage. En un instant, Hod et moi nous nous y étions
blottis, et la porte refermée nous mettait momentanément à l'abri
des fauves, qui se jetèrent en hurlant sur les barreaux de fer.

Tel fut alors l'acharnement de ces bêtes furieuses, joint à la
colère des tigres emprisonnés dans les compartiments voisins, que
la cage, oscillant sur ses roues, fut sur le point d'être
chavirée.

Mais les tigres l'abandonnèrent bientôt pour s'attaquer à quelque
proie plus sûre.

Quelle scène, dont nous ne perdions aucun détail, en regardant à
travers les barreaux de notre compartiment!

«C'est le monde renversé! s'écria le capitaine Hod, qui enrageait.
Eux dehors, et nous dedans!

--Et votre blessure? demandai-je.

--Ce n'est rien!» Cinq ou six coups de feu éclatèrent en ce
moment. Ils partaient de la case, occupée par Mathias Van Guitt,
contre laquelle s'acharnaient deux tigres et trois panthères. L'un
de ces animaux tomba foudroyé d'une balle explosible, qui devait
sortir de la carabine de Storr. Quant aux autres, ils s'étaient
tout d'abord précipités sur le groupe des buffles, et ces
malheureux ruminants allaient se trouver sans défense contre de
tels adversaires. Fox, Kâlagani et les Indous, qui avaient dû
jeter leurs armes pour grimper plus vite dans les arbres, ne
pouvaient leur venir en aide. Cependant, le capitaine Hod, passant
sa carabine à travers les barreaux de notre cage, fit feu. Bien
que son bras droit, à demi paralysé par sa blessure, ne lui permît
pas de tirer avec sa précision habituelle, il eut la chance
d'abattre son quarante-neuvième tigre. À ce moment, les buffles,
affolés, se précipitèrent en beuglant à travers l'enceinte.
Vainement, ils essayèrent de faire tête aux tigres, qui, par des
bonds formidables, échappaient aux coups de cornes. L'un d'eux,
coiffé d'une panthère, dont les griffes lui déchiraient le garrot,
arriva devant la porte du kraal et s'élança au dehors. Cinq ou six
autres, serrés de plus près par les fauves, s'échappèrent à sa
suite et disparurent. Quelques-uns des tigres se mirent à leur
poursuite; mais ceux de ces buffles qui n'avaient pu abandonner le
kraal, égorgés, éventrés, gisaient déjà sur le sol. Cependant,
d'autres coups de feu éclataient à travers les fenêtres de la
case. De notre côté, le capitaine Hod et moi, nous faisions de
notre mieux. Un nouveau danger nous menaçait. Les animaux
renfermés dans les cages, surexcités par l'acharnement de la
lutte, l'odeur du sang, les hurlements de leurs congénères, se
débattaient avec une indescriptible violence. Allaient-ils
parvenir à briser leurs barreaux? Nous devions véritablement le
craindre. En effet, une des cages à tigres fui renversée. Je crus
un instant que ses parois rompues leur avaient livré passage!...
Il n'en était rien, heureusement, et les prisonniers ne pouvaient
même plus voir ce qui se passait au dehors, puisque c'était la
face grillagée de leur cage qui posait sur le sol.

«Décidément, il y en a trop!» murmura le capitaine Hod, en
rechargeant sa carabine.

À ce moment, un tigre fit un bond prodigieux, et, ses griffes
aidant, il parvint à s'accrocher à la fourche d'un arbre, sur
laquelle deux ou trois chikaris avaient cherche refuge.

L'un de ces malheureux, saisi à la gorge, essaya vainement de
résister et fut précipité à terre.

Une panthère vint disputer au tigre ce corps déjà privé de vie,
dont les os craquèrent au milieu d'une mare de sang.

«Mais feu! feu donc!» criait le capitaine Hod, comme s'il eût pu
se faire entendre de Mathias Van Guitt et de ses compagnons.

Quant à nous, impossible d'intervenir maintenant! Nos cartouches
étaient épuisées, et nous ne pouvions plus être que les
spectateurs impuissants de cette lutte!

Mais voici que, dans le compartiment voisin du nôtre, un tigre,
qui cherchait à briser ses barreaux, parvint, en donnant une
secousse violente, à rompre l'équilibre de la cage. Elle oscilla
un instant et se renversa presque aussitôt.

Contusionnés légèrement dans la chute, nous nous étions relevés
sur les genoux. Les parois avaient résisté, mais nous ne pouvions
plus rien voir de ce qui se passait au dehors.

Si l'on ne voyait pas, on entendait, du moins! Quel sabbat de
hurlements dans l'enceinte du kraal! Quelle odeur de sang
imprégnait l'atmosphère! Il semblait que la lutte eût pris un
caractère plus violent. Que s'était-il donc passé? Les prisonniers
des autres cages s'étaient-ils échappés? Attaquaient-ils la case
de Mathias Van Guitt? Tigres et panthères s'élançaient-ils sur les
arbres pour en arracher les Indous?

«Et ne pouvoir sortir de cette boîte!» s'écriait le capitaine Hod,
en proie à une rage véritable.

Un quart d'heure environ,--un quart d'heure dont nous comptions
les interminables minutes!--s'écoula dans ces conditions.

Puis, le bruit de la lutte diminua peu à peu. Les hurlements
s'affaiblirent. Les bonds des tigres, qui occupaient les
compartiments de notre cage, devinrent plus rares. Le massacre
avait-il donc pris fin?

Soudain, j'entendis la porte du kraal qui se refermait avec
fracas. Puis, Kâlagani nous appela à grands cris. À sa voix se
joignait celle de Fox, répétant:

«Mon capitaine! mon capitaine!

--Par ici!» répondit Hod. Il fut entendu, et, presque aussitôt,
je sentis que la cage se relevait. Un instant après, nous étions
libres. «Fox! Storr! s'écria le capitaine, dont la première pensée
fut pour ses compagnons.

--Présents!» répondirent le mécanicien et le brosseur. Ils
n'étaient pas même blessés. Mathias Van Guitt et Kâlagani se
trouvaient également sains et saufs. Deux tigres et une panthère
gisaient sans vie sur le sol. Les autres avaient quitté le kraal,
dont Kâlagani venait de refermer la porte. Nous étions tous en
sûreté.

Aucun des fauves de la ménagerie n'était parvenu à s'échapper
pendant la lutte, et, même, le fournisseur comptait un prisonnier
de plus. C'était un jeune tigre, emprisonné dans la petite cage
roulante, qui s'était renversée sur lui, et sous laquelle il avait
été pris comme dans un piège.

Le stock de Mathias Van Guitt était donc au complet; mais que cela
lui coûtait cher! Cinq de ses buffles étaient égorgés, les autres
avaient pris la fuite, et trois des Indous, horriblement mutilés,
nageaient dans leur sang sur le sol du kraal!


CHAPITRE VI
Le dernier adieu de Mathias Van Guitt.

Pendant le reste de la nuit, aucun incident ne se produisit, ni en
dedans, ni en dehors de l'enceinte. La porte avait été solidement
assujettie, cette fois. Comment avait-elle pu s'ouvrir au moment
où la bande des fauves contournait la palissade? Cela ne laissait
pas d'être inexplicable, puisque Kâlagani avait lui-même repoussé
dans leurs mortaises les fortes traverses qui en assuraient la
fermeture.

La blessure du capitaine Hod le faisait assez souffrir, bien que
ce ne fût qu'une éraflure de la peau. Mais peu s'en était fallu
qu'il ne perdît l'usage du bras droit.

Pour mon compte, je ne sentais plus rien du violent coup de queue
qui m'avait jeté à terre.

Nous résolûmes donc de retourner à Steam-House, dès que le jour
commencerait à paraître.

Quant à Mathias Van Guitt, si ce n'est le regret très réel d'avoir
perdu trois de ses gens, il ne se montrait pas autrement désespéré
de la situation, bien que la privation de ses buffles dût le
mettre dans un certain embarras, au moment de son départ.

«Ce sont les chances du métier, nous dit-il, et j'avais comme un
pressentiment qu'il m'arriverait quelque aventure de ce genre.»

Puis, il fit procéder à l'enterrement des trois Indous, dont les
restes furent déposés dans un coin du kraal, et assez profondément
pour que les fauves ne pussent les déterrer.

Cependant, l'aube ne tarda pas à blanchir les dessous du Tarryani,
et, après force poignées de mains, nous prîmes congé de Mathias
Van Guitt.

Pour nous accompagner, au moins pendant notre passage à travers la
forêt, le fournisseur voulut mettre à notre disposition Kâlagani
et deux de ses Indous. Son offre fut acceptée, et, à six heures,
nous franchissions l'enceinte du kraal.

Aucune mauvaise rencontre ne signala notre retour. De tigres, de
panthères, il n'y avait plus aucune trace. Les fauves, fortement
repus, avaient sans doute regagné leur repaire, et ce n'était pas
le moment d'aller les y relancer.

Quant aux buffles qui s'étaient échappés du kraal, ou bien ils
étaient égorgés et gisaient sous les hautes herbes, ou bien,
égarés dans les profondeurs du Tarryani, il ne fallait pas compter
que leur instinct les ramenât au kraal. Ils devaient donc être
considérés comme définitivement perdus pour le fournisseur.

À la lisière de la forêt, Kâlagani et les deux Indous nous
quittèrent. Une heure après, Phann et Black annonçaient par leurs
aboiements notre retour à Steam-House.

Je fis à Banks le récit de nos aventures. S'il nous félicita d'en
avoir été quittes à si bon marché, cela va sans dire! Trop
souvent, dans des attaques de ce genre, pas un des assaillis n'a
pu revenir pour raconter les hauts faits des assaillants!

Quant au capitaine Hod, il dut, bon gré, mal gré, porter son bras
en écharpe; mais l'ingénieur, qui était le véritable médecin de
l'expédition, ne trouva rien de grave à sa blessure, et il affirma
que dans quelques jours il n'y paraîtrait plus.

Au fond, le capitaine Hod était très mortifié d'avoir reçu un coup
sans avoir pu le rendre. Et, cependant, il avait ajouté un tigre
aux quarante-huit qui figuraient à son actif.

Le lendemain, 27 août, dans l'après-midi, les aboiements des
chiens retentirent avec force, mais joyeusement.

C'étaient le colonel Munro, Mac Neil et Goûmi qui rentraient au
sanitarium. Leur retour nous procura un véritable soulagement. Sir
Edward Munro avait-il mené à bonne fin son expédition? nous ne le
savions pas encore. Il revenait sain et sauf. Là était
l'important.

Tout d'abord, Banks avait couru à lui, il lui serrait la main, il
l'interrogeait du regard.

«Rien!» se contenta de répondre le colonel Munro par un simple
signe de tête.

Ce mot signifiait non seulement que les recherches entreprises sur
la frontière népalaise n'avaient donné aucun résultat, mais aussi
que toute conversation sur ce sujet devenait inutile. Il semblait
nous dire qu'il n'y avait plus lieu d'en parler.

Mac Neil et Goûmi, que Banks interrogea dans la soirée, furent
plus explicites. Ils lui apprirent que le colonel Munro avait
effectivement voulu revoir cette portion de l'Indoustan, où Nana
Sahib s'était réfugié avant sa réapparition dans la présidence de
Bombay. S'assurer de ce qu'étaient devenus les compagnons du
nabab, rechercher si, de leur passage sur ce point de la frontière
indo-chinoise, il ne restait plus trace, tâcher d'apprendre si, à
défaut de Nana Sahib, son frère Balao Rao ne se cachait pas dans
cette contrée soustraite encore à la domination anglaise, tel
avait été le but de Sir Edward Munro. Or, de ses recherches, il
résultait, à n'en plus douter, que les rebelles avaient quitté le
pays. De leur campement, où avaient été célébrées les fausses
obsèques destinées à accréditer la mort de Nana Sahib, il n'y
avait plus vestige. De Balao Rao, aucune nouvelle De ses
compagnons, rien qui pût permettre de se lancer sur leur piste. Le
nabab tué dans les défilés des monts Sautpourra, les siens
dispersés très probablement au delà des limites de la péninsule,
l'oeuvre du justicier n'était plus à faire. Quitter la frontière
himalayenne, continuer le voyage en revenant au sud, achever enfin
notre itinéraire de Calcutta à Bombay, c'est à quoi nous devions
uniquement songer.

Le départ fut donc arrêté et fixé à huit jours de là, au 3
septembre. Il convenait de laisser au capitaine Hod le temps
nécessaire à la complète guérison de sa blessure. D'autre part, le
colonel Munro, visiblement fatigué par cette rude excursion dans
un pays difficile, avait besoin de quelques jours de repos.

Pendant ce temps, Banks commencerait à faire ses préparatifs.
Remettre notre train en état pour redescendre dans la plaine et
prendre la route de l'Himalaya à la présidence de Bombay, c'était
là de quoi l'occuper pendant toute une semaine.

Tout d'abord, il fut convenu que l'itinéraire serait une seconde
fois modifié, de manière à éviter ces grandes villes du nord-ouest,
Mirat, Delhi, Agra, Gwalior, Jansie et autres, dans lesquelles
la révolte de 1857 avait laissé trop de désastres. Avec
les derniers rebelles de l'insurrection devait disparaître tout ce
qui pouvait en rappeler le souvenir au colonel Munro. Nos demeures
roulantes iraient donc à travers les provinces, sans s'arrêter aux
cités principales, mais le pays valait la peine d'être visité rien
que pour ses beautés naturelles. L'immense royaume du Sindia, sous
ce rapport, ne le cède à aucun autre. Devant notre Géant d'Acier
allaient s'ouvrir les plus pittoresques routes de la péninsule.

La mousson avait pris fin avec la saison des pluies, dont la
période ne se prolonge pas au delà du mois d'août. Les premiers
jours de septembre promettaient une température agréable, qui
devait rendre moins pénible cette seconde partie du voyage.

Pendant la deuxième semaine de notre séjour au sanitarium, Fox et
Goûmi durent se faire les pourvoyeurs quotidiens de l'office.
Accompagnés des deux chiens, ils parcoururent cette zone moyenne
où pullulent les perdrix, les faisans, les outardes. Ces
volatiles, conservés dans la glacière de Steam-House, devaient
fournir un gibier excellent pour la route.

Deux ou trois fois encore, on alla rendre visite au kraal. Là,
Mathias Van Guitt, lui aussi, s'occupait à préparer son départ
pour Bombay, prenant ses ennuis en philosophe qui se tient
au-dessus des petites ou grandes misères de l'existence.

On sait que, par la capture du dixième tigre, qui avait coûté si
cher, la ménagerie était au complet. Mathias Van Guitt n'avait
donc plus qu'à se préoccuper de refaire ses attelages de buffles.
Pas un des ruminants qui s'étaient enfuis pendant l'attaque
n'avait reparu au kraal. Toutes les probabilités étaient pour que,
dispersés à travers la forêt, ils eussent péri de mort violente.
Il s'agissait donc de les remplacer,--ce qui, en ces
circonstances, ne laissait pas d'être difficile. Dans ce but, le
fournisseur avait envoyé Kâlagani visiter les fermes et les
bourgades voisines du Tarryani, et il attendait son retour avec
quelque impatience.

Cette dernière semaine de notre séjour au sanitarium se passa sans
incidents. La blessure du capitaine Hod se guérissait peu à peu.
Peut-être même comptait-il clore sa campagne par une dernière
expédition; mais il dut y renoncer sur les instances du colonel
Munro. Puisqu'il n'était plus aussi sûr de son bras, pourquoi
s'exposer? Si quelque fauve se rencontrait sur sa route, pendant
le reste du voyage, n'aurait-il pas là une occasion toute
naturelle de prendre sa revanche?

«D'ailleurs, lui fit observer Banks, vous êtes encore vivant, mon
capitaine, et quarante-neuf tigres sont morts de votre main, sans
compter les blessés. La balance est donc encore en votre faveur!

--Oui, quarante-neuf! répondit en soupirant le capitaine Hod,
mais j'aurais bien voulu compléter la cinquantaine!» Évidemment,
cela lui tenait au coeur. Le 2 septembre arriva. Nous étions à la
veille du départ. Ce jour-là, dans la matinée, Goûmi vint nous
annoncer la visite du fournisseur.

En effet, Mathias Van Guitt, accompagné de Kâlagani, arrivait à
Steam-House. Sans doute, au moment du départ, il voulait nous
faire ses adieux suivant toutes les règles.

Le colonel Munro le reçut avec cordialité. Mathias Van Guitt se
lança dans une suite de périodes où se retrouvait tout l'inattendu
de sa phraséologie habituelle. Mais il me sembla que ses
compliments cachaient quelque arrière-pensée qu'il hésitait à
formuler.

Et, précisément, Banks toucha le vif de la question, lorsqu'il
demanda à Mathias Van Guitt s'il avait eu l'heureuse chance de
pouvoir renouveler ses attelages.

«Non, monsieur Banks, répondit le fournisseur, Kâlagani a
vainement parcouru les villages. Bien qu'il fût muni de mes pleins
pouvoirs, il n'a pu se procurer un seul couple de ces utiles
ruminants. Je suis donc obligé de confesser, à regret, que, pour
diriger ma ménagerie vers la station la plus rapprochée, le moteur
me fait absolument défaut. La dispersion de mes buffles, provoquée
par la soudaine attaque de la nuit du 25 au 26 août, me met donc
dans un certain embarras... Mes cages, avec leurs hôtes à quatre
pattes, sont lourdes... et...

--Et comment allez-vous faire pour les conduire à la station?
demanda l'ingénieur.

--Je ne sais trop, répondit Mathias Van Guitt. Je cherche... je
combine... j'hésite... Cependant... l'heure du départ a sonné, et
c'est le 20 septembre, c'est-à-dire dans dix-huit jours, que je
dois livrer à Bombay ma commande de félins...

--Dix-huit jours! répondit Banks, mais alors vous n'avez pas une
heure à perdre!

--Je le sais, monsieur l'ingénieur. Aussi n'ai-je plus qu'un
moyen, un seul!...

--Lequel?

--C'est, tout en ne voulant aucunement le gêner, d'adresser au
colonel une demande très indiscrète... sans doute...

--Parlez donc, monsieur Van Guitt, dit le colonel Munro, et si je
puis vous obliger, croyez bien que je le ferai avec plaisir.»

Mathias Van Guitt s'inclina, sa main droite se porta à ses lèvres,
la partie supérieure de son corps s'agita doucement, et toute son
attitude fut celle d'un homme qui se sent accablé par des bontés
inattendues.

En somme, le fournisseur demanda, étant donnée la puissance de
traction du Géant d'Acier, s'il ne serait pas possible d'atteler
ses cages roulantes à la queue de notre train, et de les remorquer
jusqu'à Etawah, la plus prochaine station du railway de Delhi à
Allahabad.

C'était un trajet qui ne dépassait pas trois cent cinquante
kilomètres, sur une route assez facile. «Est-il possible de
satisfaire monsieur Van Guitt? demanda le colonel à l'ingénieur.

--Je n'y vois aucune difficulté, répondit Banks, et le Géant
d'Acier ne s'apercevra même pas de ce surcroît de charge.

--Accordé, monsieur Van Guitt, dit le colonel Munro. Nous
conduirons votre matériel jusqu'à Etawah. Entre voisins, il faut
savoir s'entr'aider, même dans l'Himalaya.

--Colonel, répondit Mathias Van Guitt, je connaissais votre
bonté, et, pour être franc, comme il s'agissait de me tirer
d'embarras, j'avais un peu compté sur votre obligeance!

--Vous aviez eu raison,» répondit le colonel Munro. Tout étant
ainsi convenu, Mathias Van Guitt se disposa à retourner au kraal,
afin de congédier une partie de son personnel, qui lui devenait
inutile. Il ne comptait garder avec lui que quatre chikaris,
nécessaires à l'entretien des cages. «À demain donc, dit le
colonel Munro.

--À demain, messieurs, répondit Mathias Van Guitt. J'attendrai au
kraal l'arrivée de votre Géant d'Acier!»

Et le fournisseur, très heureux du succès de sa visite à Steam-House,
se retira, non sans avoir fait sa sortie à la manière d'un
acteur qui rentre dans la coulisse selon toutes les traditions de
la comédie moderne.

Kâlagani, après avoir longuement regardé le colonel Munro, dont le
voyage à la frontière du Népaul paraissait l'avoir sérieusement
préoccupé, suivit le fournisseur.

Nos derniers préparatifs étaient achevés. Le matériel avait été
remis en place. Du sanitarium de Steam-House, il ne restait plus
rien. Les deux chars roulants n'attendaient plus que notre Géant
d'Acier. L'éléphant devait les descendre d'abord jusqu'à la
plaine, puis aller au kraal prendre les cages et les ramener pour
former le train. Cela fait, il s'en irait directement à travers
les plaines du Rohilkhande.

Le lendemain, 3 septembre, à sept heures du matin, le Géant
d'Acier était prêt à reprendre les fonctions qu'il avait si
consciencieusement remplies jusqu'alors. Mais, à cet instant, un
incident, très inattendu, se produisit au grand ébahissement de
tous.

Le foyer de la chaudière, enfermée dans les flancs de l'animal,
avait été chargé de combustible. Kâlouth, qui venait de l'allumer,
eut alors l'idée d'ouvrir la boîte à fumée,--à la paroi de
laquelle se soudent les tubes destinés à conduire les produits de
la combustion à travers la chaudière,--afin de voir si rien ne
gênait le tirage.

Mais, à peine eut-il ouvert les portes de cette boîte, qu'il
recula précipitamment, et une vingtaine de lanières furent
projetées au dehors avec un sifflement bizarre.

Banks, Storr et moi, nous regardions, sans pouvoir deviner la
cause de ce phénomène.

«Eh! Kâlouth, qu'y a-t-il? demanda Banks.

--Une pluie de serpents, monsieur!» s'écria le chauffeur. En
effet, ces lanières étaient des serpents, qui avaient élu domicile
dans les tubes de la chaudière, pour y mieux dormir sans doute.
Les premières flammes du foyer venaient de les atteindre.
Quelques-uns de ces reptiles, déjà brûlés, étaient tombés sur le
sol, et si Kâlouth n'eût pas ouvert la boîte à fumée, ils eussent
tous été rôtis en un instant. «Comment! s'écria le capitaine Hod,
qui accourut, notre Géant d'Acier a un nid de serpents dans les
entrailles!» Oui, ma foi! et des plus dangereux, de ces «whip
snakes», serpents-fouets, «goulabis», cobras noirs, najas à
lunettes, appartenant aux plus venimeuses espèces. Et, en même
temps, un superbe python-tigre, de la famille des boas, montrait
sa tête pointue à l'orifice supérieur de la cheminée, c'est-à-dire
à l'extrémité de la trompe de l'éléphant, qui se déroulait au
milieu des premières volutes de vapeur. Les serpents, sortis
vivants des tubes, s'étaient rapidement et lestement dispersés
dans les broussailles, sans que nous eussions eu le temps de les
détruire. Mais le python ne put déguerpir si aisément du cylindre
de tôle. Aussi le capitaine Hod se hâta-t-il d'aller prendre sa
carabine, et, d'une balle, il lui brisa la tête. Goûmi, grimpant
alors sur le Géant d'Acier, se hissa à l'orifice supérieur de sa
trompe, et, avec l'aide de Kâlouth et de Storr, il parvint à en
retirer l'énorme reptile. Rien de plus magnifique que ce boa, avec
sa robe d'un vert mêlé de bleu, décorée d'anneaux réguliers et qui
semblait avoir été taillée dans une peau de tigre. Il ne mesurait
pas moins de cinq mètres de long sur une grosseur égale à celle du
bras. C'était donc un superbe échantillon de ces ophidiens de
l'Inde, et il eût avantageusement figuré dans la ménagerie de
Mathias Van Guitt, vu le nom de python-tigre qu'on lui donne.
Cependant, je dois avouer que le capitaine Hod ne crut pas devoir
le porter à son propre compte.

Cette exécution faite, Kâlouth referma la boîte à fumée, le tirage
s'opéra régulièrement, le feu du foyer s'activa au passage du
courant d'air, la chaudière ne tarda pas à ronfler sourdement, et,
trois quarts d'heure après, le manomètre indiquait une pression
suffisante de la vapeur. Il n'y avait plus qu'à partir.

Les deux chars furent attelés l'un à l'autre, et le Géant d'Acier
manoeuvra de manière à venir prendre la tête du train.

Un dernier coup d'oeil fut donné à l'admirable panorama qui se
déroulait dans le sud, un dernier regard à cette merveilleuse
chaîne dont le profil dentelait le fond du ciel vers le nord, un
dernier adieu au Dawalaghiri, qui dominait de sa cime tout ce
territoire de l'Inde septentrionale, et un coup de sifflet annonça
le départ.

La descente sur la route sinueuse s'opéra sans difficulté. Le
serre-frein atmosphérique retenait irrésistiblement les roues sur
les pentes trop raides. Une heure après, notre train s'arrêtait à
la limite inférieure du Tarryani, à la lisière de la plaine.

Le Géant d'Acier fut alors détaché, et, sous la conduite de Banks,
du mécanicien et du chauffeur, il s'enfonça lentement sur l'une
des larges routes de la forêt.

Deux heures plus tard, ses hennissements se faisaient entendre, et
il débouchait de l'épais massif, remorquant les six cages de la
ménagerie.

Dès son arrivée, Mathias Van Guitt renouvela ses remerciements au
colonel Munro. Les cages, précédées d'une voiture destinée au
logement du fournisseur et de ses hommes, furent attelées à notre
train,--un véritable convoi, composé de huit wagons.

Nouveau signal de Banks, nouveau coup de sifflet réglementaire, et
le Géant d'Acier, s'ébranlant, s'avança majestueusement sur la
magnifique route qui descendait vers le sud. Steam-House et les
cages de Mathias Van Guitt, chargées de fauves, ne semblaient pas
plus lui peser qu'une simple voiture de déménagement.

«Eh bien, qu'en pensez-vous, monsieur le fournisseur? demanda le
capitaine Hod.

--Je pense, capitaine, répondit, non sans quelque raison, Mathias
Van Guitt, que si cet éléphant était de chair et d'os, il serait
encore plus extraordinaire!»

Cette route n'était plus celle qui nous avait amenés au pied de
l'Himalaya. Elle obliquait au sud-ouest vers Philibit, petite
ville qui se trouvait à cent cinquante kilomètres de notre point
de départ.

Ce trajet se fit tranquillement, à une vitesse modérée, sans
ennuis, sans encombre. Mathias Van Guitt prenait quotidiennement
place à la table de Steam-House, où son magnifique appétit faisait
toujours honneur à la cuisine de monsieur Parazard. L'entretien de
l'office exigea bientôt que les pourvoyeurs habituels fussent mis
à contribution, et le capitaine Hod, bien guéri,--le coup de feu
à l'adresse du python l'avait prouvé,--reprit son fusil de
chasseur. D'ailleurs, en même temps que les gens du personnel, il
fallait songer à nourrir les hôtes de la ménagerie. Ce soin
revenait aux chikaris. Ces habiles Indous, sous la direction de
Kâlagani, très adroit tireur lui-même, ne laissèrent pas
s'appauvrir la réserve de chair de bison et d'antilope. Ce
Kâlagani était vraiment un homme à part. Bien qu'il fût peu
communicatif, le colonel Munro le traitait fort amicalement,
n'étant pas de ceux qui oublient un service rendu. Le 10
septembre, le train contournait Philibit, sans s'y arrêter, mais
il ne put éviter un rassemblement considérable d'Indous, qui
vinrent lui rendre visite. Décidément, les fauves de Mathias Van
Guitt, si remarquables qu'ils fussent, ne pouvaient supporter
aucune comparaison avec le Géant d'Acier. On ne les regardait même
pas à travers les barreaux de leurs cages, et toutes les
admirations allaient à l'éléphant mécanique.

Le train continua à descendre ces longues plaines de l'Inde
septentrionale, en laissant, à quelques lieues dans l'ouest;
Bareilli, l'une des principales villes du Rohilkhande. Il
s'avançait, tantôt au milieu de forêts peuplées d'un monde
d'oiseaux dont Mathias Van Guitt nous faisait admirer «l'éclatant
pennage», tantôt en plaine, à travers ces fourrés d'acacias
épineux, hauts de deux à trois mètres, nommés par les Anglais
«wait-a-bit-bush». Là se rencontraient en grand nombre des
sangliers, très friands de la baie jaunâtre que produisent ces
arbustes. Quelques uns de ces suiliens furent tués, non sans
péril, car ce sont des animaux véritablement sauvages et
dangereux. En diverses occasions, le capitaine Hod et Kâlagani
eurent lieu de déployer ce sang-froid et cette adresse qui en
faisaient deux chasseurs hors ligne.

Entre Philibit et la station d'Etawah, le train dut franchir une
portion du haut Gange, et, peu de temps après, l'un de ses
importants tributaires, le Kali-Nadi.

Tout le matériel roulant de la ménagerie fut détaché, et Steam-House,
transformé en appareil flottant, se transporta aisément
d'une rive à l'autre à la surface du fleuve.

Il n'en fut pas de même pour le train de Mathias Van Guitt. Le bac
fut mis en réquisition, et les cages durent traverser les deux
cours d'eau l'une après l'autre. Si ce passage exigea un certain
temps, il s'effectua, du moins, sans grandes difficultés. Le
fournisseur n'en était pas à son coup d'essai, et ses gens avaient
eu déjà à franchir plusieurs fleuves, lorsqu'ils se rendaient à la
frontière himalayenne.

Bref, sans incidents dignes d'être relatés, à la date du 17
septembre, nous avions atteint le railway de Delhi à Allahabad, à
moins de cent pas de la station d'Etawah.

C'était là que notre convoi allait se diviser en deux parties, qui
n'étaient pas destinées à se rejoindre.

La première devait continuer à descendre vers le sud à travers les
territoires du vaste royaume de Scindia, de manière à gagner les
Vindhyas et la présidence de Bombay.

La seconde, placée sur les truks du chemin de fer, allait
rejoindre Allahabad, et, de là, par le railway de Bombay,
atteindre le littoral de la mer des Indes.

On s'arrêta donc, et le campement fut organisé pour la nuit. Le
lendemain, dès l'aube, pendant que le fournisseur prendrait la
route du sud-est, nous devions, en coupant cette route à angle
droit, suivre à peu près le soixante-dix-septième méridien.

Mais, en même temps qu'il nous quittait, Mathias Van Guitt allait
se séparer de la partie de son personnel qui ne lui était plus
utile. À l'exception de deux Indous, nécessaires au service des
cages pendant un voyage qui ne devait durer que deux ou trois
jours, il n'avait besoin de personne. Arrivé au port de Bombay, où
l'attendait un navire en partance pour l'Europe, le transbordement
de sa marchandise se ferait par les chargeurs ordinaires du port.

De ce fait, quelques-uns de ses chikaris redevenaient libres, et
en particulier Kâlagani.

On sait comment et pourquoi nous nous étions véritablement
attachés à cet Indou, depuis les services qu'il avait rendus au
colonel Munro et au capitaine Hod.

Lorsque Mathias Van Guitt eut congédié ses hommes, Banks crut voir
que Kâlagani ne savait trop que devenir, et il lui demanda s'il
lui conviendrait de nous accompagner jusqu'à Bombay.

Kâlagani, après avoir réfléchi un instant, accepta l'offre de
l'ingénieur, et le colonel Munro lui témoigna la satisfaction
qu'il éprouvait à lui venir en aide en cette occasion. L'Indou
allait donc faire partie du personnel de Steam-House, et, par sa
connaissance de toute cette partie de l'Inde, il pouvait nous être
fort utile.

Le lendemain, le camp était levé. Il n'y avait plus aucun intérêt
à prolonger notre halte. Le Géant d'Acier était en pression. Banks
donna à Storr l'ordre de se tenir prêt.

Il ne restait plus qu'à prendre congé de notre ami le fournisseur.
Ce fut très simple de notre part. De la sienne, ce fut
naturellement plus théâtral.

Les remerciements de Mathias Van Guitt pour le service que venait
de lui rendre le colonel Munro prirent nécessairement la forme
amplicative. Il «joua» remarquablement ce dernier acte, et fut
parfait dans la grande scène des adieux.

Par un mouvement des muscles de l'avant-bras, sa main droite se
plaça en pronation, de telle sorte que la paume en était tournée
vers la terre. Cela voulait dire qu'ici-bas, il n'oublierait
jamais ce qu'il devait au colonel Munro, et que si la
reconnaissance était bannie de ce monde, elle trouverait un
dernier asile dans son coeur.

Puis, par un mouvement inverse, il reploya sa main en supination,
c'est-à-dire qu'il en retourna la paume, en l'élevant vers le
zénith. Ce qui signifiait que, même là-haut, les sentiments ne
s'éteindraient pas en lui, et que toute une éternité de gratitude
ne saurait acquitter les obligations qu'il avait contractées.

Le colonel Munro remercia Mathias Van Guitt comme il convenait,
et, quelques minutes après, le fournisseur des maisons de Hambourg
et de Londres avait disparu à nos yeux.


CHAPITRE VII
Le passage de la Betwa.

À cette date précise du 18 septembre, voici quelle était
exactement notre position, calculée du point de départ, du point
de halte, du point d'arrivée:

1° De Calcutta, treize cents kilomètres;

2° Du sanitarium de l'Himalaya, trois cent quatre-vingts
kilomètres;

3° De Bombay, seize cents kilomètres.

À ne considérer que la distance, nous n'avions pas encore accompli
la moitié de notre itinéraire; mais, en tenant compte des sept
semaines que Steam-House avait passées sur la frontière
himalayenne, plus de la moitié du temps qui devait être consacré à
ce voyage était écoulée. Nous avions quitté Calcutta le 6 mars.
Avant deux mois, si rien ne contrariait notre marche, nous
pensions avoir atteint le littoral ouest de l'Indoustan.

Notre itinéraire, d'ailleurs, allait être réduit dans une certaine
mesure. La résolution prise d'éviter les grandes villes
compromises dans la révolte de 1857, nous obligeait à descendre
plus directement au sud. À travers les magnifiques provinces du
royaume de Scindia, s'ouvraient de belles routes carrossables, et
le Géant d'Acier ne devait rencontrer aucun obstacle, au moins
jusqu'aux montagnes du centre. Le voyage promettait donc de
s'accomplir dans les meilleures conditions de facilité et de
sécurité.

Ce qui devait le rendre plus aisé encore, c'était la présence de
Kâlagani dans le personnel de Steam-House. Cet Indou connaissait
admirablement toute cette partie de la péninsule. Banks put le
constater ce jour-là. Après déjeuner, pendant que le colonel Munro
et le capitaine Hod faisaient leur sieste, Banks lui demanda en
quelle qualité il avait maintes fois parcouru ces provinces.

«J'étais attaché, répondit Kâlagani, à l'une de ces nombreuses
caravanes de Banjaris, qui transportent à dos de boeufs des
approvisionnements de céréales, soit pour le compte du
gouvernement, soit pour le compte des particuliers. En cette
qualité, j'ai vingt fois remonté ou descendu les territoires du
centre et du nord de l'Inde.

--Ces caravanes parcourent-elles encore cette partie de la
péninsule? demanda l'ingénieur.

--Oui, monsieur, répondit Kâlagani, et, à cette époque de
l'année, je serais bien surpris si nous ne rencontrions pas une
troupe de Banjaris en marche vers le nord.

--Eh bien, Kâlagani, reprit Banks, la parfaite connaissance que
vous avez de ces territoires nous sera fort utile. Au lieu de
passer par les grandes villes du royaume de Scindia, nous irons à
travers les campagnes, et vous serez notre guide.

--Volontiers, monsieur,» répondit l'Indou, de ce ton froid qui
lui était habituel et auquel je n'étais pas encore parvenu à
m'accoutumer. Puis, il ajouta: «Voulez-vous que je vous indique
d'une façon générale la direction qu'il faudra suivre?

--S'il vous plaît.» Et, ce disant, Banks étala sur la table une
carte à grands points qui retraçait cette portion de l'Inde, afin
de contrôler l'exactitude des renseignements de Kâlagani. «Rien
n'est plus simple, reprit l'Indou. Une ligne presque droite va
nous conduire du railway de Delhi au railway de Bombay, qui font
leur jonction à Allahabad. De la station d'Etawah que nous venons
de quitter à la frontière du Bundelkund, il n'y aura qu'un cours
d'eau important à franchir, la Jumna, et de cette frontière aux
monts Vindhyas, un second cours d'eau, la Betwa. Au cas même où
ces deux rivières seraient débordées à la suite de la saison des
pluies, le train flottant ne sera pas gêné, je pense, pour passer
d'une rive à l'autre.

--Il n'y aura aucune difficulté sérieuse, répondit l'ingénieur;
et, une fois arrivés aux Vindhyas?...

--Nous inclinerons un peu vers le sud-est, afin de choisir un col
praticable. Là encore, aucun obstacle n'entravera notre marche. Je
connais un passage dont les pentes sont modérées. C'est le col de
Sirgour, que les attelages prennent de préférence.

--Partout où passent des chevaux, dis-je, notre Géant d'Acier ne
peut-il passer?

--Il le peut certainement, répondit Banks; mais, au delà du col
de Sirgour, le pays est très accidenté. N'y aurait-il pas lieu
d'aborder les Vindhyas, en prenant direction à travers le Bhopal?

--Là, les villes sont nombreuses, répondit Kâlagani, il sera
difficile de les éviter, et les Cipayes s'y sont plus
particulièrement signalés dans la guerre de l'indépendance.»

Je fus un peu surpris de cette qualification, «guerre de
l'indépendance», que Kâlagani donnait à la révolte de 1857. Mais
il ne fallait pas oublier que c'était un Indou, non un Anglais,
qui parlait. Il ne semblait pas, d'ailleurs, que Kâlagani eût pris
part à la révolte, ou, du moins, il n'avait jamais rien dit qui
pût le faire croire.

«Soit, reprit Banks, nous laisserons les villes du Bhopal dans
l'ouest, et si vous êtes certain que le col de Sirgour nous donne
accès à quelque route praticable...

--Une route que j'ai souvent parcourue, monsieur, et qui, après
avoir contourné le lac Puturia, va, à quarante milles de là,
aboutir au railway de Bombay à Allahabad, près de Jubbulpore.

--En effet, répondit Banks, qui suivait sur la carte les
indications données par l'Indou; et à partir de ce point?...

--La grande route se dirige vers le sud-ouest et longe pour ainsi
dire la voie ferrée jusqu'à Bombay.

--C'est entendu, répondit Banks. Je ne vois aucun obstacle
sérieux à traverser les Vindhyas, et cet itinéraire nous convient.
Aux services que vous nous avez déjà rendus, Kâlagani, vous en
ajoutez un autre, que nous n'oublierons pas.»

Kâlagani s'inclina, et il allait se retirer, lorsque, se ravisant,
il revint vers l'ingénieur. «Vous avez une question à me faire?
dit Banks.

--Oui, monsieur, répondit l'Indou. Pourrais-je vous demander
pourquoi vous tenez plus particulièrement à éviter les principales
villes du Bundelkund?»

Banks me regarda. Il n'y avait aucune raison pour cacher à
Kâlagani ce qui concernait sir Edward Munro, et l'Indou fut mis au
courant de la situation du colonel.

Kâlagani écouta très attentivement ce que lui apprit l'ingénieur.
Puis, d'un ton qui dénotait quelque surprise:

«Le colonel Munro, dit-il, n'a plus rien à redouter de Nana Sahib,
au moins dans ces provinces.

--Ni dans ces provinces ni ailleurs, répondit Banks. Pourquoi
dites-vous «dans ces provinces?»

--Parce que, si le nabab a reparu, comme on l'a prétendu, il y a
quelques mois, dans la présidence de Bombay, dit Kâlagani, les
recherches n'ont pu faire connaître sa retraite, et il est très
probable qu'il a de nouveau franchi la frontière indochinoise.»

Cette réponse semblait prouver ceci: c'est que Kâlagani ignorait
ce qui s'était passé dans la région des monts Sautpourra, et que,
le mois de mai dernier, Nana Sahib avait été tué par des soldats
de l'armée royale au pâl de Tandît.

«Je vois, Kâlagani, dit alors Banks, que les nouvelles qui courent
l'Inde ont quelque peine à arriver jusqu'aux forets de
l'Himalaya!» L'Indou nous regarda fixement, sans répondre, comme
un homme qui ne comprend pas. «Oui, reprit Banks, vous semblez
ignorer que Nana Sahib est mort.

--Nana Sahib est mort? s'écria Kâlagani.

--Sans doute, répondit Banks, et c'est le gouvernement qui a fait
connaître dans quelles circonstances il a été tué.

--Tué? dit Kâlagani, en secouant la tête. Où donc Nana Sahib
aurait-il été tué?

--Au pâl de Tandît, dans les monts Sautpourra.

--Et quand?...

--Il y a près de quatre mois déjà, répondit l'ingénieur, le 25
mai dernier.» Kâlagani, dont le regard me parut singulier en ce
moment, s'était croisé les bras et restait silencieux. «Avez-vous
des raisons, lui demandai-je, de ne pas croire à la mort de Nana
Sahib?

--Aucune, messieurs, se contenta de répondre Kâlagani. Je crois
ce que vous me dites.» Un instant après, Banks et moi, nous étions
seuls, et l'ingénieur ajoutait, non sans raison:

«Tous les Indous en sont là! Le chef des Cipayes révoltés est
devenu légendaire. Jamais ces superstitieux ne croiront qu'il a
été tué, puisqu'ils ne l'ont pas vu pendre!

--Il en est d'eux, répondis-je, comme des vieux grognards de
l'Empire, qui, vingt ans après sa mort, soutenaient que Napoléon
vivait toujours!»

Depuis le passage du haut Gange, que Steam-House avait effectué
quinze jours auparavant, un fertile pays développait ses
magnifiques routes devant le Géant d'Acier. C'était le Doâb,
compris dans cet angle que forment le Gange et la Jumna, avant de
se rejoindre près d'Allahabad. Plaines alluvionnaires, défrichées
par les brahmanes vingt siècles avant l'ère chrétienne, procédés
de culture encore très rudimentaires chez les paysans, grands
travaux de canalisation dus aux ingénieurs anglais, champs de
cotonniers qui prospèrent plus spécialement sur ce territoire,
gémissements de la presse à coton qui fonctionne auprès de chaque
village, chant des ouvriers qui la mettent en mouvement, telles
sont les impressions qui me sont restées de ce Doâb, où fut
autrefois fondée la primitive église.

Le voyage s'accomplissait dans les meilleures conditions. Les
sites variaient, on pourrait dire, au gré de notre fantaisie.
L'habitation se déplaçait, sans fatigue, pour le plaisir de nos
yeux. N'était-ce donc pas là, ainsi que l'avait prétendu Banks, le
dernier mot du progrès dans l'art de la locomotion? Charrettes à
boeufs, voitures à chevaux ou à mules, wagons de railways,
qu'êtes-vous auprès de nos maisons roulantes!

Le 19 septembre. Steam-House s'arrêtait sur la rive gauche de la
Jumna. Cet important cours d'eau délimite dans la partie centrale
de la péninsule le pays des Rajahs proprement dit ou Rajasthan, de
l'Indoustan, qui est plus particulièrement le pays des Indous.

Une première crue commençait à élever les eaux de la Jumna. Le
courant se faisait plus rapidement sentir; mais, tout en rendant
notre passage un peu moins facile, il ne pouvait l'empêcher. Banks
prit quelques précautions, Il fallut chercher un meilleur point
d'atterrissement. On le trouva. Une demi-heure après, Steam-House
remontait la berge opposée du fleuve. Aux trains des railways, il
faut des ponts établis à grands frais, et l'un de ces ponts, de
construction tubulaire, enjambe la Jumna près de la forteresse de
Selimgarh, près de Delhi. À notre Géant d'Acier, aux deux chars
qu'il remorquait, les cours d'eau offraient une voie aussi facile
que les plus belles routes macadamisées de la péninsule.

Au delà de la Jumna, les territoires du Rajasthan comptent un
certain nombre de ces villes que la prévoyance de l'ingénieur
voulait écarter de son itinéraire. Sur la gauche, c'était Gwalior,
au bord de la rivière de Sawunrika, campée sur son bloc de
basalte, avec sa superbe mosquée de Musjid, son palais de Pâl, sa
curieuse porte des Éléphants, sa forteresse célèbre, son Vihara de
création bouddhique; vieille cité, à laquelle la ville moderne de
Lashkar, bâtie à deux kilomètres plus loin, fait maintenant une
sérieuse concurrence. Là, au fond de ce Gibraltar de l'Inde, la
Rani de Jansi, la compagne dévouée de Nana Sahib, avait lutté
héroïquement jusqu'à la dernière heure. Là, dans cette rencontre
avec deux escadrons du 8e hussards de l'armée royale, elle fut
tuée, on le sait, de la main même du colonel Munro, qui avait pris
part à l'action avec un bataillon de son régiment. De ce jour, on
le sait aussi, cette implacable haine de Nana Sahib, dont le nabab
avait poursuivi la satisfaction jusqu'à son dernier soupir! Oui!
mieux valait que sir Edward Munro n'allât pas raviver ses
souvenirs aux portes de Gwalior!

Après Gwalior, dans l'ouest de notre nouvel itinéraire, c'était
Antri, et sa vaste plaine, d'où émergent ça et là de nombreux
pics, comme les îlots d'un archipel. C'était Duttiah, qui ne
compte pas encore cinq siècles d'existence, dont on admire les
maisons coquettes, la forteresse centrale, les temples à flèches
variées, le palais abandonné de Birsing-Deo, l'arsenal de
Tôpe-Kana,--le tout formant la capitale de ce royaume de Duttiah,
découpé dans l'angle nord du Bundelkund, et qui s'est rangé sous
la protection de l'Angleterre. Ainsi que Gwalior, Antri et Duttiah
avaient été gravement touchées par le mouvement insurrectionnel de
1857.

C'était enfin Jansi, dont nous passions à moins de quarante
kilomètres, à la date du 22 septembre. Cette cité forme la plus
importante station militaire du Bundelkund, et l'esprit de révolte
y est toujours vivace dans le bas peuple. Jansi, ville
relativement moderne, fait un important commerce de mousselines
indigènes et de cotonnades bleues. Il ne s'y trouve aucun monument
antérieur à sa fondation, qui ne date que du XVIIe siècle.
Cependant, il est intéressant de visiter sa citadelle, dont les
projectiles anglais n'ont pu détruire les murailles extérieures,
et sa nécropole des rajahs, d'un aspect extrêmement pittoresque.
Mais là fut la principale forteresse des Cipayes révoltés de
l'Inde centrale. Là, l'intrépide Rani provoqua le premier
soulèvement qui devait bientôt envahir tout le Bundelkund. Là, sir
Hugh Rose dut livrer un combat qui ne dura pas moins de six jours,
pendant lequel il perdit quinze pour cent de son effectif. Là,
malgré leur acharnement, Tantia Topi, Balao Rao, frère de Nana
Sahib, la Rani enfin, bien qu'ils fussent aidés d'une garnison de
douze mille Cipayes et secourus par une armée de vingt mille,
durent céder à la supériorité des armes anglaises! Là, ainsi que
nous l'avait raconté Mac Neil, le colonel Munro avait sauvé la vie
de son sergent, en lui faisant aumône de la dernière goutte d'eau
qui lui restait. Oui! Jansi, plus que n'importe quelle autre de
ces cités aux funestes souvenirs, devait être écartée d'un
itinéraire dont les meilleurs amis du colonel avaient choisi les
étapes!

Le lendemain, 23 septembre, une rencontre, qui nous retarda
pendant quelques heures, vint justifier une des observations
précédemment faites par Kâlagani.

Il était onze heures du matin. Le déjeuner achevé, nous étions
tous assis pour la sieste, les uns sous la vérandah, les autres
dans le salon de Steam-House. Le Géant d'Acier marchait à raison
de neuf à dix kilomètres à l'heure. Une magnifique route, ombragée
de beaux arbres, se dessinait devant lui entre des champs de
cotonniers et de céréales. Le temps était beau, le soleil vif. Un
arrosage «municipal» de ce grand chemin n'eût pas été à dédaigner,
il faut en convenir, et le vent soulevait une fine poussière
blanche en avant de notre train.

Mais ce fut bien autre chose, lorsque, dans une portée de deux ou
trois milles, l'atmosphère nous parut emplie de tels tourbillons
de poussière, qu'un violent simoun n'eût pas soulevé de plus épais
nuage dans le désert lybique.

«Je ne comprends pas comment peut se produire ce phénomène, dit
Banks, puisque la brise est légère.

--Kâlagani nous expliquera cela,» répondit le colonel Munro. On
appela l'Indou, qui vint jusqu'à la vérandah, observa la route,
et, sans hésiter: «C'est une longue caravane qui remonte vers le
nord, dit-il, et, ainsi que je vous en ai prévenu, monsieur Banks,
c'est très probablement une caravane de Banjaris.

--Eh bien, Kâlagani, dit Banks, vous allez sans doute retrouver
là quelques-uns de vos anciens compagnons?

--C'est possible, monsieur, répondit l'Indou, puisque j'ai
longtemps vécu parmi ces tribus nomades.

--Avez-vous donc l'intention de nous quitter pour vous joindre à
eux? demanda le capitaine Hod.

--Nullement,» répondit Kâlagani. L'Indou ne s'était pas trompé.
Une demi-heure plus tard, le Géant d'Acier, si puissant qu'il fût,
était forcé de suspendre sa marche devant une muraille de
ruminants.

Mais il n'y eut pas lieu de regretter ce retard. Le spectacle qui
s'offrait à nos yeux valait la peine d'être observé.

Un troupeau, comptant au moins quatre à cinq mille boeufs,
encombrait la route, vers le sud, sur un espace de plusieurs
kilomètres. Ainsi que venait de l'annoncer Kâlagani, ce convoi de
ruminants appartenait à une caravane de Banjaris.

«Les Banjaris, nous dit Banks, sont les véritables Zingaris de
l'Indoustan. Peuple plutôt que tribu, sans demeure fixe, ils
vivent l'été sous la tente, l'hiver sous la hutte. Ce sont les
porte-faix de la péninsule, et je les ai vus à l'oeuvre pendant
l'insurrection de 1857. Par une sorte de convention tacite entre
les belligérants, on laissait leurs convois traverser les
provinces troublées par la révolte. C'étaient, en effet, les
approvisionneurs du pays, et ils nourrissaient aussi bien l'armée
royale que l'armée native. S'il fallait absolument leur assigner
une patrie dans l'Inde, à ces nomades, ce serait le Rapoutana, et
plus spécialement peut-être le royaume de Milwar. Mais, puisqu'ils
vont défiler devant nous, mon cher Maucler. je vous engage à
examiner attentivement ces Banjaris.»

Notre train s'était prudemment rangé sur l'un des côtés de la
grande route. Il n'aurait pu résister à cette avalanche de bêtes
cornues, devant laquelle les fauves eux-mêmes n'hésitent pas à
déguerpir.

Ainsi que me l'avait recommandé Banks, j'observai avec attention
ce long cortège; mais, auparavant, je dois constater que Steam-House,
en cette circonstance, ne parut pas produire son effet
ordinaire. Le Géant d'Acier, si habitué à provoquer l'admiration
générale, attira à peine l'attention de ces Banjaris, accoutumés
sans doute à ne s'étonner de rien.

Hommes et femmes de cette race bohémienne étaient admirables;--
ceux-là grands, vigoureux, les traits fins, le nez aquilin, les
cheveux bouclés, couleur d'un bronze dans lequel le cuivre rouge
dominerait l'étain, vêtus de la longue tunique et du turban, armés
de la lance, du bouclier, de la rondache et de la grande épée qui
se porte en sautoir;--celles-là, hautes de stature, bien
proportionnées, fières comme les hommes de leur clan, le buste
emprisonné dans un corselet, le bas du corps perdu sous les plis
d'une large jupe, le tout enveloppé, de la tête aux pieds, dans
une draperie élégante, bijoux aux oreilles, colliers au cou,
bracelets aux bras, anneaux aux chevilles, en or, en ivoire, en
coquillages.

Près de ces hommes, femmes, vieillards, enfants, marchaient d'un
pas paisible des milliers de boeufs, sans selle ni licou, agitant
les glands rouges ou faisant sonner les clochettes de leurs têtes,
portant sur l'échine un double sac, qui contient le blé ou autres
céréales.

C'était là une tribu tout entière, partie en caravane, sous la
direction d'un chef élu, le «naik», dont le pouvoir est sans
limite pendant la durée de son mandat. À lui seul de diriger le
convoi, de fixer les heures de halte, de disposer les lignes de
campement.

En tête marchait un taureau de grande taille, aux allures
superbes, drapé d'étoffes éclatantes, agrémenté d'une grappe de
sonnettes et d'ornements de coquillages. Je demandai à Banks s'il
savait quelles étaient les fonctions de ce magnifique animal.

«Kâlagani pourrait nous le dire avec certitude, répondit
l'ingénieur. Où donc est-il?»

Kâlagani fut appelé. Il ne parut pas. On le chercha. Il n'était
plus à Steam-House.

«Il est allé sans doute renouveler connaissance avec quelqu'un de
ses anciens compagnons, dit le colonel Munro, mais il nous
rejoindra avant le départ.»

Rien de plus naturel. Aussi n'y avait-il pas à s'inquiéter de
l'absence momentanée de l'Indou; et, cependant, à part moi, elle
ne laissa pas de me préoccuper.

«Eh bien, dit alors Banks, si je ne me trompe, ce taureau, dans
les caravanes de Banjaris, est le représentant de leur divinité.
Par où il va, on va. Quand il s'arrête, on campe, mais j'imagine
bien qu'il obéit secrètement aux injonctions du naik. Bref, c'est
en lui que se résume toute la religion de ces nomades.»

Ce ne fut que deux heures après le commencement du défilé, que
nous commençâmes à apercevoir la fin de cet interminable cortège.
Je cherchais Kâlagani dans l'arrière-garde, lorsqu'il parut,
accompagné d'un Indou qui n'appartenait pas au type banjari. Sans
doute, c'était un de ces indigènes qui louent temporairement leurs
services aux caravanes, ainsi que l'avait fait plusieurs fois
Kâlagani. Tous deux causaient froidement, à mi-lèvres, pourrait-on
dire. De qui ou de quoi parlaient-ils? Probablement du pays que
venait de traverser la tribu en marche,--pays dans lequel nous
allions nous engager sous la direction de notre nouveau guide.

Cet indigène, qui était resté à la queue de la caravane, s'arrêta
un instant en passant devant Steam-House. Il observa avec intérêt
le train précédé de son éléphant artificiel, et il me sembla qu'il
regardait plus particulièrement le colonel Munro, mais il ne nous
adressa pas la parole. Puis, faisant un signe d'adieu à Kâlagani,
il rejoignit le cortège et eut bientôt disparu dans un nuage de
poussière.

Lorsque Kâlagani fut revenu près de nous, il s'adressa au colonel
Munro sans attendre d'être interrogé:

«Un de mes anciens compagnons, qui est depuis deux mois au service
de la caravane,» se contenta-t-il de dire.

Ce fut tout. Kâlagani reprit sa place dans notre train, et bientôt
Steam-House courait sur la route, frappée de larges empreintes par
le sabot de ces milliers de boeufs.

Le lendemain, 24 septembre, le train s'arrêtait pour passer la
nuit à cinq ou six kilomètres dans l'est d'Ourtcha, sur la rive
gauche de la Betwa, l'un des principaux tributaires de la Jumna.

D'Ourtcha, rien à dire ni à voir. C'est l'ancienne capitale du
Bundelkund, une ville qui fut florissante dans la première moitié
du dix-septième siècle. Mais les Mongols d'une part, les Maharates
de l'autre, lui portèrent de terribles coups, dont elle ne se
releva pas. Et, maintenant, l'une des grandes cités de l'Inde
centrale n'est plus qu'une bourgade, qui abrite misérablement
quelques centaines de paysans.

J'ai dit que nous étions venus camper sur les bords de la Betwa.
Il est plus juste de dire que le train fit halte à une certaine
distance de sa rive gauche.

En effet, cet important cours d'eau, en pleine crue, débordait
alors de son lit et recouvrait largement ses berges. De là
quelques difficultés, peut-être, pour effectuer notre passage. Ce
serait à examiner le lendemain. La nuit était déjà trop sombre
pour permettre à Banks d'aviser.

Il s'ensuit donc qu'aussitôt après la sieste du soir, chacun de
nous regagna sa cabine et alla se coucher.

Jamais, à moins de circonstances particulières, nous ne faisions
surveiller le campement pendant la nuit. À quoi bon? Pouvait-on
enlever nos maisons roulantes? Non! Pouvait-on voler notre
éléphant? Pas davantage. Il se serait défendu rien que par son
propre poids. Quant à la possibilité d'une attaque de la part des
quelques maraudeurs qui courent ces provinces, c'eût été bien
invraisemblable. D'ailleurs, si aucun de nos gens ne montait la
garde pendant la nuit, les deux chiens, Phann et Black, étaient
là, qui nous auraient prévenus de toute approche suspecte.

C'est précisément ce qui arriva pendant cette nuit. Vers deux
heures du matin, des aboiements nous réveillèrent. Je me levai
aussitôt et trouvai mes compagnons sur pied.

«Qu'y a-t-il donc? demanda le colonel Munro.

--Les chiens aboient, répondit Banks, et, certainement, ils ne le
font pas sans raison.

--Quelque panthère qui aura toussé dans les fourrés voisins! dit
le capitaine Hod. Descendons, visitons la lisière du bois, et, par
précaution, prenons nos fusils.»

Le sergent Mac Neil, Kâlagani, Goûmi, étaient déjà sur le front du
campement, écoutant, discutant, tâchant de se rendre compte de ce
qui se passait dans l'ombre. Nous les rejoignîmes.

«Eh bien, dit le capitaine Hod, n'avons-nous pas affaire à deux ou
trois fauves qui seront venus boire sur la berge?

--Kâlagani ne le pense pas, répondit Mac Neil.

--Qu'y a-t-il, selon vous? demanda le colonel Munro à l'Indou,
qui venait de nous rejoindre.

--Je ne sais, colonel Munro, répondit Kâlagani, mais il ne s'agit
là ni de tigres, ni de panthères, ni même de chacals. Je crois
entrevoir sous les arbres une masse confuse...

--Nous le saurons bien! s'écria le capitaine Hod, songeant
toujours au cinquantième tigre qui lui manquait.

--Attendez, Hod, lui dit Banks. Dans le Bundelkund, il est
toujours bon de se défier des coureurs de grandes routes.

--Nous sommes en nombre et bien armés! répondit le capitaine Hod.
Je veux en avoir le coeur net!

--Soit!» dit Banks. Les deux chiens aboyaient toujours, mais sans
manifester aucun symptôme de cette colère qu'eut inévitablement
provoquée l'approche d'animaux féroces.

«Munro, dit alors Banks, demeure au campement avec Mac Neil et les
autres. Pendant ce temps, Hod, Maucler, Kâlagani et moi, nous
irons en reconnaissance.

--Venez-vous?» cria le capitaine Hod, qui, en même temps, fit
signe à Fox de l'accompagner. Phann et Black, déjà sous le couvert
des premiers arbres, montraient le chemin. Il n'y avait qu'à les
suivre.

À peine étions-nous sons bois, qu'un bruit de pas se fit entendre.
Évidemment, une troupe nombreuse battait l'estrade sur la lisière
de notre campement. On entrevoyait quelques ombres silencieuses,
qui s'enfuyaient à travers les fourrés.

Les deux chiens, courant, aboyant, allaient et venaient à quelques
pas en avant.

«Qui va là?» cria le capitaine Hod.

Pas de réponse.

«Ou ces gens-là ne veulent pas répondre, dit Banks, ou ils ne
comprennent pas l'anglais.

--Eh bien, ils comprennent l'indou, répondis-je.

--Kâlagani, dit Banks, criez en indou que si l'on ne répond pas,
nous faisons feu.» Kâlagani, employant l'idiome particulier aux
indigènes de l'Inde centrale, donna l'ordre aux rôdeurs d'avancer.

Pas plus de réponse que la première fois.

Un coup de fusil éclata alors. L'impatient capitaine Hod venait de
tirer, au jugé, sur une ombre qui se dérobait entre les arbres.
Une confuse agitation suivit la détonation de la carabine. Il nous
sembla que toute une troupe d'individus se dispersait à droite et
à gauche. Cela fut même certain, lorsque Phann et Black, qui
s'étaient lancés en avant, revinrent tranquillement, ne donnant
plus aucun signe d'inquiétude. «Quels qu'ils soient, rôdeurs ou
maraudeurs, dit le capitaine Hod, ces gens-là ont battu vite en
retraite!

--Évidemment, répondit Banks, et nous n'avons plus qu'à revenir à
Steam-House. Mais, par précaution, on veillera jusqu'au jour.»

Quelques instants après, nous avions rejoint nos compagnons. Mac
Neil, Goûmi, Fox, s'arrangèrent pour prendre à tour de rôle la
garde du camp, pendant que nous regagnions nos cabines.

La nuit s'acheva sans trouble. Il y avait donc lieu de penser que,
voyant Steam-House bien défendue, les visiteurs avaient renoncé à
prolonger leur visite.

Le lendemain, 25 septembre, tandis que se faisaient les
préparatifs du départ, le colonel Munro, le capitaine Hod, Mac
Neil, Kâlagani et moi, nous voulûmes explorer une dernière fois la
lisière de la forêt.

De la bande qui s'y était aventurée pendant la nuit, il ne restait
aucune trace. En tout cas, nulle nécessité de s'en préoccuper.

Lorsque nous fûmes de retour, Banks prit ses dispositions pour
effectuer le passage de la Betwa. Cette rivière, largement
débordée, promenait ses eaux jaunâtres bien au delà de ses berges.
Le courant se déplaçait avec une extrême rapidité, et il serait
nécessaire que le Géant d'Acier lui fît tête, afin de ne pas être
entraîné trop en aval.

L'ingénieur s'était d'abord occupé de trouver l'endroit le plus
propice au débarquement. Sa longue-vue aux yeux, il essayait de
découvrir le point où il conviendrait d'atteindre la rive droite.
Le lit de la Betwa se développait, en cette portion de son cours
sur une largeur d'un mille environ, Ce serait donc le plus long
trajet nautique que le train flottant aurait eu à faire jusqu'ici.

«Mais, demandai-je, comment s'y prennent les voyageurs ou les
marchands, lorsqu'ils se trouvent arrêtés devant les cours d'eau
par de pareilles crues? Il me semble difficile que des bacs
puissent résister à de tels courants, qui ressemblent à des
rapides.

--Eh bien, répondit le capitaine Hod, rien n'est plus simple! Ils
ne passent pas!

--Si, répondit Banks, ils passent, quand ils ont des éléphants à
leur disposition.

--Eh quoi! des éléphants peuvent-ils donc franchir de telles
distances à la nage?

--Sans doute, et voici comment on procède, répondit l'ingénieur.
Tous les bagages sont placés sur le dos de ces...

--Proboscidiens!... dit le capitaine Hod, en souvenir de son ami
Mathias Van Guitt.

--Et les mahouts les forcent d'entrer dans le courant, reprit
Banks. Tout d'abord, l'animal hésite, il recule, il pousse des
hennissements; mais, prenant bientôt son parti, il entre dans le
fleuve, il se met à la nage et traverse bravement le cours d'eau.
Quelques-uns, j'en conviens, sont parfois entraînés et
disparaissent au milieu des rapides; mais c'est assez rare,
lorsqu'ils sont dirigés par un guide adroit.

--Bon! dit le capitaine Hod, si nous n'avons pas «des» éléphants,
nous en avons un...

--Et celui-là nous suffira, répondit Banks. N'est-il pas
semblable à cet _Oructor Amphibolis_ de l'Américain Evans, qui,
dès 1804, roulait sur la terre et nageait sur les eaux?»

Chacun reprit sa place dans le train, Kâlouth à son foyer, Storr
dans sa tourelle, Banks près de lui, faisant office de timonier.

Il fallait franchir une cinquantaine de pieds sur la berge
inondée, avant d'atteindre les premières nappes du courant.
Doucement, le Géant d'Acier s'ébranla et se mit en marche. Ses
larges pattes se mouillèrent, mais il ne flottait pas encore. Le
passage du terrain solide à la surface liquide ne devait se faire
qu'avec précaution.

Soudain, le bruit de cette agitation qui s'était produite pendant
la nuit, se propagea jusqu'à nous. Une centaine d'individus,
gesticulant et grimaçant, venaient de sortir du bois. «Mille
diables! C'étaient des singes!» s'écria le capitaine Hod, en riant
de bon coeur. Et, en effet, toute une troupe de ces représentants
de la gent simiesque s'avançait vers Steam-House en un groupe
compact. «Que veulent-ils? demanda Mac Neil.

--Nous attaquer, sans doute! répondit le capitaine Hod, toujours
prêt à la défense.

--Non! Il n'y a rien à craindre, dit Kâlagani, qui avait eu le
temps d'observer la bande de singes.

--Mais enfin que veulent-ils? demanda une seconde fois le sergent
Mac Neil.

--Passer la rivière en notre compagnie, et rien de plus!»
répondit l'Indou. Kâlagani ne se trompait pas. Nous n'avions point
affaire à des gibbons aux longs bras velus, importuns et
insolents, ni à des «membres de l'aristocratique famille» qui
habite le palais de Bénarès. C'étaient des singes de l'espèce des
Langours, les plus grands de la péninsule, souples quadrumanes, à
la peau noire, à la face glabre, entourée d'un collier de favoris
blancs, qui leur donne l'aspect de vieux avocats. En fait de poses
bizarres et de gestes démesurés, ils en auraient remontré à
Mathias Van Guitt lui-même. Leur fourrure chinchilla était grise
au dos, blanche au ventre, et ils portaient la queue en trompette.
Ce que j'appris alors, c'est que ces Langours sont des animaux
sacrés dans toute l'Inde. Une légende dit qu'ils descendent de ces
guerriers du Rama qui conquirent l'île de Ceylan. À Amber, ils
occupent un palais, le Zenanah, dont ils font amicalement les
honneurs aux touristes. Il est expressément défendu de les tuer,
et la désobéissance à cette loi a déjà coûté la vie à plusieurs
officiers anglais. Ces singes, assez doux de caractère, facilement
domesticables, sont très dangereux lorsqu'on les attaque, et,
s'ils ne sont que blessés, M. Louis Rousselet a pu justement dire
qu'ils devenaient aussi redoutables que des hyènes ou des
panthères.

Mais il n'était pas question d'attaquer ces Langours, et le
capitaine Hod mit son fusil au repos.

Kâlagani avait-il donc raison de prétendre que toute cette troupe,
n'osant affronter le courant de ces eaux débordées, voulait
profiter de notre appareil flottant pour passer la Betwa?

C'était possible, et nous l'allions bien voir.

Le Géant d'Acier, qui avait traversé la berge, venait d'atteindre
le lit de la rivière. Bientôt tout le train y flotta avec lui. Un
coude de la rive produisait en cet endroit une sorte de remous
d'eaux stagnantes; et, tout d'abord, Steam-House demeura à peu
près immobile.

La troupe de singes s'était approchée et barbottait déjà dans la
nappe peu profonde qui recouvrait le talus de la berge.

Pas de démonstrations hostiles. Mais, tout à coup, les voilà,
mâles, femelles, vieux, jeunes, gambadant, sautant, se prenant par
la main, et, finalement, bondissant jusque sur le train qui
semblait les attendre.

En quelques secondes, il y en eut dix sur le Géant d'Acier, trente
sur chacune des maisons, en tout une centaine, gais, familiers, on
pourrait dire causeurs,--du moins entre eux,--et se
félicitant, sans doute, d'avoir rencontré si à propos un appareil
de navigation qui leur permît de continuer leur voyage.

Le Géant d'Acier entra aussitôt dans le courant, et, se tournant
vers l'amont, il lui fit tête.

Banks avait pu un instant craindre que le train ne fût trop pesant
avec cette surcharge de passagers. Il n'en fut rien. Ces singes
s'étaient répartis d'une façon fort judicieuse. Il y en avait sur
la croupe, sur la tourelle, sur le cou de l'éléphant, jusqu'à
l'extrémité de sa trompe, et qui ne s'effrayaient nullement des
jets de vapeur. Il y en avait sur les toits arrondis de nos
pagodes, les uns accroupis, les autres debout, ceux-ci arcboutés
sur leurs pattes, ceux-là pendus par la queue, même sous la
vérandah des balcons, Mais Steam-House se maintenait dans sa ligne
de flottaison, grâce à l'heureuse disposition de ses boîtes à air,
et il n'y avait rien à redouter de cet excès de poids.

Le capitaine Hod et Fox étaient émerveillés,--le brosseur
surtout. Pour un peu, il eût fait les honneurs de Steam-House à
cette troupe grimaçante et sans gêne. Il parlait à ces Langours,
il leur serrait la main, il les saluait du chapeau. Il aurait
volontiers épuisé toutes les sucreries de l'office, si monsieur
Parazard, formalisé de se trouver dans une société pareille, n'y
eût mis bon ordre.

Cependant, le Géant d'Acier travaillait rudement de ses quatre
pattes, qui battaient l'eau et fonctionnaient comme de larges
pagaies. Tout en dérivant, il suivait la ligne oblique par
laquelle nous devions gagner le point d'atterrissement.

Une demi-heure après, il l'avait atteint; mais, à peine eut-il
accosté la rive, que toute la troupe de ces clowns quadrumanes
sauta sur la berge et disparut avec force gambades.

«Ils auraient bien pu dire merci!» s'écria Fox, mécontent du
sans-façon de ces compagnons de passage.

Un éclat de rire lui répondit. C'était tout ce que méritait
l'observation du brosseur.


CHAPITRE VIII
Hod contre Banks.

La Betwa était franchie. Cent kilomètres nous séparaient déjà de
la station d'Etawah.

Quatre jours s'écoulèrent sans incidents,--pas même des
incidents de chasse. Les fauves étaient peu nombreux dans cette
partie du royaume de Scindia.

«Décidément, répétait le capitaine Hod, non sans un certain dépit,
j'arriverai à Bombay sans avoir tué mon cinquantième!»

Kâlagani nous guidait avec une merveilleuse sagacité à travers
cette portion la moins peuplée du territoire dont il connaissait
bien la topographie, et, le 29 septembre, le train commençait à
monter le revers septentrional des Vindhyas, afin d'aller prendre
passage au col de Sirgour.

Jusqu'ici notre traversée du Bundelkund s'était effectuée sans
encombre. Ce pays, cependant, est l'un des plus suspects de
l'Inde. Les criminels y cherchent volontiers refuge. Les coureurs
de grands chemins n'y manquent pas. C'est là que les Dacoits se
livrent plus particulièrement à leur double métier d'empoisonneurs
et de voleurs. Il est donc prudent de se garder très sérieusement,
lorsqu'on traverse ce territoire.

La partie la plus mauvaise du Bundelkund est précisément cette
région montagneuse des Vindhyas, dans laquelle Steam-House allait
pénétrer. Le parcours n'était pas long,--cent kilomètres au
plus,--jusqu'à Jubbulpore, la station la plus rapprochée du
railway de Bombay à Allahabad. Mais, de marcher aussi rapidement,
aussi aisément que nous l'avions fait à travers les plaines du
Scindia, il n'y fallait pas compter. Pentes assez raides, routes
insuffisamment établies, sol rocailleux, tournants brusques,
étroitesse de certaines portions des chemins, tout devait
concourir à réduire la moyenne de notre vitesse. Banks ne pensait
pas obtenir plus de quinze à vingt kilomètres dans les dix heures
dont se composaient nos journées de marche. J'ajoute que, jour et
nuit, on prendrait soin de surveiller l'abord des routes et des
campements avec une extrême vigilance.

Kâlagani avait été le premier à nous donner ces conseils. Ce n'est
pas que nous ne fussions en force et bien armés. Notre petite
troupe, avec ses deux maisons et cette tourelle,--véritable
casemate que le Géant d'Acier portait sur son dos,--offrait une
certaine «surface de résistance», pour employer une expression à
la mode. Des maraudeurs, Dacoits ou autres, fût-ce même des Thugs,
--s'il en restait encore dans cette portion sauvage du
Bundelkund,--eussent hésité, sans doute, à nous assaillir.
Enfin, la prudence n'est jamais un mal, et mieux valait être prêts
à toute éventualité.

Pendant les premières heures de cette journée, le col de Sirgour
fut atteint, et le train s'y engagea sans trop de peine. Par
instants, en remontant des défilés un peu ardus, il fallut forcer
de vapeur; mais le Géant d'Acier, sous la main de Storr, déployait
instantanément la puissance nécessaire, et, plusieurs fois,
certaines rampes de douze à quinze centimètres par mètre furent
franchies.

Quant aux erreurs d'itinéraire, il ne semblait pas qu'elles
fussent à craindre. Kâlagani connaissait parfaitement ces
sinueuses passes de la région des Vindhyas, et plus
particulièrement ce col de Sirgour. Aussi n'hésitait-il jamais,
même lorsque plusieurs routes venaient s'amorcer à quelque
carrefour perdu dans les hautes roches, au fond de gorges
resserrées au milieu de ces épaisses forêts d'arbres alpestres qui
limitaient à deux ou trois centaines de pas la portée du regard.
S'il nous quittait parfois, s'il allait en avant, tantôt seul,
tantôt accompagné de Banks, de moi ou de tout autre de nos
compagnons, c'était pour reconnaître, non la route, mais son état
de viabilité.

En effet, les pluies, pendant l'humide saison qui venait à peine
de finir, n'étaient pas sans avoir détérioré les chaussées, raviné
le sol,--circonstances dont il convenait de tenir compte, avant
de s'engager sur des chemins où le recul n'eût pas été facile.

Au simple point de vue de la locomotion, on allait donc aussi bien
que possible. La pluie avait absolument cessé. Le ciel, à demi
voilé par de légères brumes qui tamisaient les rayons solaires, ne
contenait aucune menace de ces orages dont on redoute
particulièrement la violence dans la région centrale de la
péninsule. La chaleur, sans être intense, ne laissait pas de nous
éprouver un peu pendant quelques heures du jour; mais, en somme,
la température se tenait à un degré moyen, très supportable pour
des voyageurs parfaitement clos et couverts. Le menu gibier ne
manquait pas, et nos chasseurs pourvoyaient aux besoins de la
table, sans s'écarter de Steam-House plus qu'il ne convenait.

Seul, le capitaine Hod,--Fox aussi, sans doute,--pouvaient
regretter l'absence de ces fauves, qui abondaient dans le
Tarryani. Mais devaient-ils s'attendre à rencontrer des lions, des
tigres, des panthères, là où les ruminants, nécessaires à leur
nourriture, faisaient défaut?

Cependant, si ces carnassiers manquaient à la faune des Vindhyas,
l'occasion se présenta pour nous de faire plus amplement
connaissance avec les éléphants de l'Inde,--je veux dire les
éléphants sauvages, dont nous n'avions aperçu jusqu'ici que de
rares échantillons.

Ce fut dans la journée du 30 septembre, vers midi, qu'un couple de
ces superbes animaux fut signalé à l'avant du train. À notre
approché, ils se jetèrent sur les côtés de la route, afin de
laisser passer cet équipage nouveau pour eux, qui les effrayait
sans doute.

Les tuer sans nécessité, par pure satisfaction de chasseur, à quoi
bon? Le capitaine Hod n'y songea même pas. Il se contenta
d'admirer ces magnifiques bêtes, en pleine liberté, parcourant ces
gorges désertes, où ruisseaux, torrents et pâturages devaient
suffire à tous leurs besoins.

«Une belle occasion, dit-il, qu'aurait là notre ami Van Guitt de
nous faire un cours de zoologie pratique!»

On sait que l'Inde est, par excellence, le pays des éléphants. Ces
pachydermes appartiennent tous à une même espèce, qui est un peu
inférieure à celle des éléphants d'Afrique,--aussi bien ceux qui
parcourent les différentes provinces de la péninsule, que ceux
dont on va rechercher les traces dans la Birmanie, dans le royaume
de Siam et jusque dans tous les territoires situés à l'est du
golfe de Bengale.

Comment les prend-on? Le plus ordinairement, dans un «kiddah»,
enceinte entourée de palissades. Lorsqu'il s'agit de capturer un
troupeau tout entier, les chasseurs, au nombre de trois à quatre
cents, sous la conduite spéciale d'un «djamadar» ou «sergent
indigène, les repoussent peu à peu dans le kiddah, les y
enferment, les séparent les uns des autres avec l'aide d'éléphants
domestiques, dressés ad hoc, les entravent aux pieds de derrière,
et la capture est opérée.

Mais cette méthode, qui exige du temps et un certain déploiement
de forces, est le plus souvent inefficace, lorsqu'on veut
s'emparer des gros mâles. Ceux-là, en effet, sont des animaux plus
malins, assez intelligents pour forcer le cercle des rabatteurs,
et ils savent éviter leur emprisonnement dans le kiddah. Aussi,
des femelles apprivoisées sont-elles chargées de suivre ces mâles
pendant quelques jours. Elles portent sur leur dos leurs mahouts,
enveloppés dans des couvertures de couleur sombre, et, lorsque les
éléphants, qui ne se doutent de rien, se livrent tranquillement
aux douceurs du sommeil, ils sont saisis, enchaînés, entraînés,
sans même avoir eu le temps de se reconnaître.

Autrefois,--j'ai déjà eu occasion de le dire,--on capturait
les éléphants au moyen de fosses, creusées sur leurs pistes, et
profondes d'une quinzaine de pieds; mais, dans sa chute, l'animal
se blessait, ou se tuait, et l'on a presque généralement renoncé à
ce moyen barbare.

Enfin, le lasso est encore employé dans le Bengale et dans le
Népaul. C'est une vraie chasse, avec d'intéressantes péripéties.
Des éléphants, bien dressés, sont montés par trois hommes. Sur
leur cou, un mahout, qui les dirige; sur leur arrière-train, un
aiguillonneur, qui les stimule du maillet ou du croc; sur leur
dos, l'Indou, qui est chargé de lancer le lasso, muni de son noeud
coulant. Ainsi équipés, ces pachydermes poursuivent l'éléphant
sauvage, pendant des heures quelquefois, au milieu des plaines, à
travers les forêts, souvent pour le plus grand dommage de ceux qui
les montent, et, finalement, la bête, une fois «lassée», tombe
lourdement sur le sol, à la merci des chasseurs.

Avec ces diverses méthodes, il se prend annuellement dans l'Inde
un grand nombre d'éléphants. Ce n'est pas une mauvaise
spéculation. On vend jusqu'à sept mille francs une femelle, vingt
mille un mâle, et même cinquante mille francs, lorsqu'il est pur
sang.

Sont-ils donc réellement utiles, ces animaux, qu'on les paye de
tels prix? Oui, et, à condition de les nourrir convenablement,--
soit six à sept cents livres de fourrage vert par dix-huit
heures, c'est-à-dire à peu près ce qu'ils peuvent porter en poids
pour une étape moyenne, on en obtient de réels services: transport
de soldats et d'approvisionnements militaires, transport de
l'artillerie dans les pays montagneux ou dans les jungles
inaccessibles aux chevaux, travaux de force pour le compte des
particuliers qui les emploient comme bêtes de trait. Ces géants,
puissants et dociles, facilement et rapidement dressables, par
suite d'un instinct spécial qui les porte à l'obéissance, sont
d'un emploi général dans les diverses provinces de l'Idoustan. Or,
comme ils ne multiplient pas à l'état de domesticité, il faut les
chasser sans cesse pour suffire aux demandes de la péninsule et de
l'étranger.

Aussi les poursuit-on, les traque-t-on, les prend-on par les
moyens susdits. Et cependant, malgré la consommation qui s'en
fait, leur nombre ne paraît pas diminuer; il en reste en quantités
considérables sur les divers territoires de l'Inde.

Et, j'ajoute, il en reste «trop», ainsi qu'on va bien le voir.

Les deux éléphants s'étaient rangés, comme je l'ai dit, de manière
à laisser passer notre train; mais, après lui, ils avaient repris
leur marche, un moment interrompue. Presque aussitôt, d'autres
éléphants apparaissaient en arrière, et, pressant le pas,
rejoignaient le couple que nous venions de dépasser. Un quart
d'heure plus tard, on en pouvait compter une douzaine. Ils
observaient Steam-House, ils nous suivaient, se tenant à une
distance de cinquante mètres au plus. Ils ne paraissaient point
désireux de nous rattraper; de nous abandonner, pas davantage. Or,
cela leur était d'autant plus facile, que, sur ces rampes qui
contournaient les principales croupes des Vindhyas, le Géant
d'Acier ne pouvait accélérer son pas.

Un éléphant, d'ailleurs, sait se mouvoir avec une vitesse plus
considérable qu'on n'est tenté de le croire,--vitesse qui,
suivant M. Sanderson, très compétent en cette matière, dépasse
quelquefois vingt-cinq kilomètres à l'heure. À ceux qui étaient
là, rien de plus aisé, conséquemment, soit de nous atteindre, soit
de nous devancer.

Mais il ne paraissait pas que ce fût leur intention,--en ce
moment du moins. Se réunir en plus grand nombre, c'est ce qu'ils
voulaient sans doute. En effet, à certains cris, lancés comme un
appel par leur vaste gosier, répondaient des cris de retardataires
qui suivaient le même chemin.

Vers une heure après-midi, une trentaine d'éléphants, massés sur
la route, marchaient à notre suite. C'était maintenant toute une
bande. Rien ne prouvait que leur nombre ne s'accroîtrait pas
encore. Si un troupeau de ces pachydermes se compose ordinairement
de trente à quarante individus, qui forment une famille de parents
plus ou moins rapprochés, il n'est pas rare de rencontrer des
agglomérations d'une centaine de ces animaux, et les voyageurs ne
sauraient envisager sans une certaine inquiétude cette
éventualité.

Le colonel Munro, Banks, Hod, le sergent, Kâlagani, moi, nous
avions pris place sous la vérandah de la seconde voiture, et nous
observions ce qui se passait à l'arrière.

«Leur nombre augmente encore, dit Banks, et il s'accroîtra sans
doute de tous les éléphants dispersés sur le territoire!

--Cependant, fis-je observer, ils ne peuvent s'entendre au delà
d'une distance assez restreinte.

--Non, répondit l'ingénieur, mais ils se sentent, et telle est la
finesse de leur odorat, que des éléphants domestiques
reconnaissent la présence d'éléphants sauvages, même à trois ou
quatre milles.

--C'est une véritable migration, dit alors le colonel Munro.
Voyez! Il y a là, derrière notre train, tout un troupeau, séparé
par groupes de dix à douze éléphants, et ces groupes viennent
prendre part au mouvement général. Il faudra presser notre marche,
Banks.

--Le Géant d'Acier fait ce qu'il peut, Munro, répondit
l'ingénieur. Nous sommes à cinq atmosphères de pression, il y a du
tirage, et la route est très raide!

--Mais à quoi bon se presser? s'écria le capitaine Hod, dont ces
incidents ne manquaient jamais d'exciter la bonne humeur.
Laissons-les nous accompagner, ces aimables bêtes! C'est un
cortège digne de notre train! Le pays était désert, il ne l'est
plus, et voilà que nous marchons escortés comme des rajahs en
voyage!

--Les laisser faire, répondit Banks, il le faut bien! Je ne vois
pas, d'ailleurs, comment nous pourrions les empêcher de nous
suivre!

--Mais que craignez-vous? demanda le capitaine Hod. Vous ne
l'ignorez pas, un troupeau est toujours moins redoutable qu'un
éléphant solitaire! Ces animaux-là sont excellents!... Des
moutons, de grands moutons à trompe, voilà tout!

--Bon! Hod qui s'enthousiasme déjà! dit le colonel Munro. Je veux
bien convenir que, si ce troupeau reste en arrière et conserve sa
distance, nous n'avons rien à redouter; mais s'il lui prend
fantaisie de vouloir nous dépasser sur cette étroite route, il en
pourrait résulter plus d'un dommage pour Steam-House!

--Sans compter, ajoutai-je, que lorsqu'ils se trouveront, pour la
première fois, face à face avec notre Géant d'Acier, je ne sais
trop quel accueil ils lui feront!

--Ils le salueront, mille diables! s'écria le capitaine Hod. Ils
le salueront comme l'ont salué les éléphants du prince Gourou
Singh!

--Ceux-là étaient des éléphants apprivoisés, fit observer, non
sans raison, le sergent Mac Neil.

--Eh bien, riposta le capitaine Hod, ceux-ci s'apprivoiseront, ou
plutôt, devant notre géant, ils seront frappés d'un étonnement qui
se changera en respect!»

On voit que notre ami n'avait rien perdu de son enthousiasme pour
l'éléphant artificiel, «ce chef-d'oeuvre de la création mécanique,
créé par la main d'un ingénieur anglais!»

«D'ailleurs, ajouta-t-il, ces proboscidiens,--il tenait
véritablement à ce mot,--ces proboscidiens sont très
intelligents, ils raisonnent, ils jugent, ils comparent, ils
associent leurs idées, ils font preuve d'une intelligence quasi
humaine!

--Cela est contestable, répondit Banks.

--Comment, contestable! s'écria le capitaine Hod. Mais il ne
faudrait pas avoir vécu aux Indes pour parler ainsi! Est-ce qu'on
ne les emploie pas, ces dignes animaux, à tous les usages
domestiques? Y a-t-il un serviteur à deux pieds sans plumes qui
puisse les égaler? Dans la maison de son maître, l'éléphant n'est-il
pas prêt à tous les bons offices? Ne savez-vous donc pas,
Maucler, ce qu'en disent les auteurs qui l'ont le mieux connu? À
les en croire, l'éléphant est prévenant pour ceux qu'il aime, il
les décharge de leurs fardeaux, il va cueillir pour eux des fleurs
ou des fruits, il quête pour la communauté comme le font les
éléphants de la célèbre pagode de Willenoor, près de Pondichéry,
il paye dans les bazars les cannes à sucre, les bananes ou les
mangues qu'il achète pour son propre compte, il protège dans le
Sunderbund les troupeaux et l'habitation de son maître contre les
fauves, il pompe l'eau des citernes, il promène les enfants qu'on
lui confie avec plus de soin que la meilleure des bonnes de toute
l'Angleterre! Et humain, reconnaissant, car sa mémoire est
prodigieuse, il n'oublie pas plus les bienfaits que les
injustices! Tenez, mes amis, à ces géants de l'humanité,--oui,
je dis de l'humanité,--on ne ferait pas écraser un inoffensif
insecte! Un de mes amis,--ce sont là des traits qu'on ne peut
oublier,--a vu placer une petite bête à bon Dieu sur une pierre,
et ordonner à un éléphant domestique de l'écraser! En bien,
l'excellent pachyderme levait sa patte toutes les fois qu'il
passait au-dessus de la pierre, et ni ordres ni coups ne
l'auraient déterminé à la poser sur l'insecte! Bien au contraire,
si on lui commandait de l'apporter, il le prenait délicatement
avec cette sorte de main merveilleuse qu'il a au bout de sa
trompe, et il lui donnait la liberté! Direz-vous, maintenant,
Banks, que l'éléphant n'est pas bon, généreux, supérieur à tous
les autres animaux, même au singe, même au chien, et ne faut-il
pas reconnaître que les Indous ont raison, lorsqu'ils lui
accordent presque autant d'intelligence qu'à l'homme!»

Et le capitaine Hod, pour terminer sa tirade, ne trouva rien de
mieux que d'ôter son chapeau pour saluer le redoutable troupeau,
qui nous suivait à pas comptés. «Bien parlé, capitaine Hod!
répondit le colonel Munro en souriant. Les éléphants ont en vous
un chaud défenseur!

--Mais n'ai-je pas absolument raison, mon colonel? demanda le
capitaine Hod.

--Il est possible que le capitaine Hod ait raison, répondit
Banks, mais je crois que j'aurai raison avec Sanderson, un
chasseur d'éléphants, passé maître en tout ce qui les concerne.

--Et que dit-il donc, votre Sanderson? s'écria le capitaine d'un
ton assez dédaigneux.

--Il prétend que l'éléphant n'a qu'une moyenne d'intelligence
très ordinaire, que les actes les plus étonnants qu'on voie ces
animaux accomplir ne résultent que d'une obéissance assez servile
aux ordres que leur donnent plus ou moins secrètement leurs
cornacs!

--Par exemple! riposta le capitaine Hod, qui s'échauffait.

--Aussi remarque-t-il, reprit Banks, que les Indous n'ont jamais
choisi l'éléphant comme un symbole d'intelligence, pour leurs
sculptures ou leurs dessins sacrés, et qu'ils ont accordé la
préférence au renard, au corbeau et au singe!

--Je proteste! s'écria le capitaine Hod, dont le bras, en
gesticulant, prenait le mouvement ondulatoire d'une trompe.

--Protestez, mon capitaine, mais écoutez! reprit Banks. Sanderson
ajoute que ce qui distingue plus particulièrement l'éléphant,
c'est qu'il a au plus haut degré la bosse de l'obéissance, et cela
doit faire une jolie protubérance sur son crâne! Il observe aussi
que l'éléphant se laisse prendre à des pièges enfantins,--c'est
le mot,--tels que les fosses recouvertes de branchages, et qu'il
ne fait aucun effort pour en sortir! Il remarque qu'il se laisse
traquer dans des enclos où il serait impossible de pousser
d'autres animaux sauvages! Enfin, il constate que les éléphants
captifs, qui parviennent à se sauver, se font reprendre avec une
facilité qui n'est pas à l'honneur de leur bon sens! L'expérience
ne leur apprend pas même à être prudents!

--Pauvres bêtes! riposta le capitaine Hod d'un ton comique, comme
cet ingénieur vous arrange!

--J'ajoute enfin, et c'est un dernier argument en faveur de ma
thèse, répondit Banks, que les éléphants résistent souvent à
toutes les tentatives de domestication, faute d'une intelligence
suffisante, et il est souvent bien difficile de les réduire,
surtout lorsqu'ils sont jeunes, ou lorsqu'ils appartiennent au
sexe faible!

--C'est une ressemblance de plus avec les êtres humains! répondit
le capitaine Hod. Est-ce que les hommes ne sont pas plus faciles à
mener que les enfants et les femmes?

--Mon capitaine, répondit Banks, nous sommes tous les deux trop
célibataires pour être compétents en cette matière-là!

--Bien répondu!

--Pour conclure, ajouta Banks, je dis qu'il ne faut pas se fier à
la bonté surfaite de l'éléphant, qu'il serait impossible de
résister à une troupe de ces géants, si quelque cause les rendait
furieux, et j'aimerais autant que ceux qui nous escortent en ce
moment eussent affaire au nord, puisque nous allons au sud!

--D'autant plus, Banks, répondit le colonel Munro, que, pendant
que vous discutez, Hod et toi, leur nombre s'accroît dans une
proportion inquiétante!»


CHAPITRE IX
Cent contre un.

Sir Edward Munro ne se trompait pas. Une masse de cinquante à
soixante éléphants marchait maintenant derrière notre train. Ils
allaient en rangs pressés, et déjà les premiers s'étaient assez
rapprochés de Steam-House,--à moins de dix mètres,--pour qu'il
fût possible de les observer minutieusement.

En tête marchait alors l'un des plus grands du groupe, quoique sa
taille, mesurée verticalement à l'épaule, ne dépassât certainement
pas trois mètres. Ainsi que je l'ai dit, c'est une taille
inférieure à celle des éléphants d'Afrique, dont quelques-uns
atteignent quatre mètres. Ses défenses, également moins longues
que celles de son congénère africain, n'avaient pas plus d'un
mètre cinquante à la courbure extérieure, sur quarante à leur
sortie du pivot osseux qui sert de base. Si l'on rencontre à l'île
de Ceylan un certain nombre de ces animaux, qui sont privés de ces
appendices, arme formidable dont ils se servent avec adresse, ces
«mucknas»,--c'est le nom qu'on leur donne,--sont assez rares
sur les territoires proprement dits de l'Indoustan.

En arrière de cet éléphant venaient plusieurs femelles, qui sont
les véritables directrices de la caravane. Sans la présence de
Steam-House, elles auraient formé l'avant-garde, et ce mâle fût
certainement resté en arrière dans les rangs de ses compagnons. En
effet, les mâles n'entendent rien à la conduite du troupeau. Ils
n'ont point la charge de leurs petits; ils ne peuvent savoir quand
il est nécessaire de faire halte pour les besoins de ces «bébés»,
ni quelles sortes de campements leur conviennent. Ce sont donc les
femelles qui, moralement, portent «les défenses», dans le ménage,
et dirigent les grandes migrations.

Maintenant, à la question de savoir pourquoi s'en allait ainsi
toute cette troupe, si le besoin de quitter des pâturages épuisés,
la nécessité de fuir la piqûre de certaines mouches très
pernicieuses, ou peut-être l'envie de suivre notre singulier
équipage, la poussait à travers les défilés des Vindhyas, il eût
été difficile de répondre. Le pays était assez découvert, et,
conformément à leur habitude, lorsqu'ils ne sont plus dans les
régions boisées, ces éléphants voyageaient en plein jour.
S'arrêteraient-ils, la nuit venue, comme nous serions obligés de
le faire nous-mêmes? nous le verrions bien.

«Capitaine Hod, demandai-je à notre ami, voici cette arrière-garde
d'éléphants qui s'augmente! Persistez-vous à ne rien craindre?...

--Peuh! fit le capitaine Hod. Pourquoi ces bêtes-là nous
voudraient-elles du mal? Ce ne sont pas les tigres, n'est-ce pas,
Fox?

--Pas même des panthères!» répondit le brosseur, qui
naturellement s'associait aux idées de son maître. Mais, à cette
réponse, je vis Kâlagani hocher la tête en signe de
désapprobation. Évidemment, il ne partageait pas la parfaite
quiétude des deux chasseurs.

«Vous ne paraissez pas rassuré, Kâlagani, lui dit Banks, qui le
regardait au même moment.

--Ne peut-on presser un peu la marche du train? se contenta de
répondre l'Indou.

--C'est assez difficile, répliqua l'ingénieur. Nous allons,
cependant, essayer.»

Et Banks, quittant la vérandah de l'arrière, regagna la tourelle
dans laquelle se tenait Storr. Presque aussitôt, les hennissements
du Géant d'Acier devinrent plus précipités, et la vitesse du train
s'accéléra.

C'était peu, car la route était dure. Mais eût-on doublé la marche
du train, l'état des choses ne se fût aucunement modifié. Le
troupeau d'éléphants aurait hâté son pas, voilà tout. C'est même
ce qu'il fit, et la distance qui le séparait de Steam-House ne
diminua pas.

Plusieurs heures se passèrent ainsi, sans modification importante.
Après le dîner, nous revînmes prendre place sous la vérandah de la
seconde voiture.

En ce moment, la route présentait en arrière une direction
rectiligne de deux milles au moins. La portée du regard n'était
donc plus limitée par de brusques tournants.

Quelle fut notre très sérieuse inquiétude, en voyant que le nombre
des éléphants s'était encore accru depuis une heure! On ne pouvait
en compter moins d'une centaine.

Ces animaux marchaient alors en file double ou triple, suivant la
largeur du chemin, silencieusement, du même pas, pour ainsi dire,
les uns la trompe relevée, les autres les défenses en l'air.
C'était comme le moutonnement d'une mer, que soulèvent de grandes
lames de fond. Rien ne déferlait encore, pour continuer la
métaphore; mais si une tempête déchaînait cette masse mouvante, à
quels dangers ne serions-nous pas exposés?

Cependant, la nuit venait peu à peu,--une nuit à laquelle
allaient manquer la lumière de la lune et la lueur des étoiles.
Une sorte de brume courait dans les hautes zones du ciel.

Ainsi que l'avait dit Banks, lorsque cette nuit serait profonde,
on ne pourrait s'obstiner à suivre ces routes difficiles, il
faudrait bien s'arrêter. L'ingénieur résolut donc de faire halte,
dès qu'un large évasement de la vallée, ou quelque fond dans une
gorge moins étroite, pourrait permettre au menaçant troupeau de
passer sur les flancs du train et de continuer sa migration vers
le sud.

Mais le ferait-il, ce troupeau, et ne camperait-il pas plutôt sur
le lieu où nous camperions nous-mêmes?

C'était la grosse question.

Il fut, d'ailleurs, visible qu'avec la tombée de la nuit, les
éléphants manifestaient quelque appréhension, dont nous n'avions
observé aucun symptôme pendant le jour. Une sorte de mugissement,
puissant mais sourd, s'échappa de leurs vastes poumons. À ce
brouhaha inquiétant succéda un autre bruit d'une nature
particulière.

«Quel est donc ce bruit? demanda le colonel Munro.

--C'est le son que produisent ces animaux, répondit Kâlagani,
lorsque quelque ennemi se trouve en leur présence!

--Et c'est nous, ce ne peut être que nous qu'ils considèrent
comme tels? demanda Banks.

--Je le crains!» répondit l'Indou. Ce bruit ressemblait alors à
un tonnerre lointain. Il rappelait celui que l'on produit dans les
coulisses d'un théâtre par la vibration d'une tôle suspendue. En
frottant l'extrémité de leur trompe sur le sol, les éléphants
chassaient d'énormes bouffées d'air, emmagasiné par une aspiration
prolongée. De là cette sonorité puissante et profonde qui vous
serrait le coeur comme un roulement de foudre.

Il était alors neuf heures du soir.

En cet endroit, une sorte de petite plaine, presque circulaire,
large d'un demi-mille, servait de débouché à la route qui
conduisait au lac Puturia, près duquel Kâlagani avait eu la pensée
d'asseoir notre campement. Mais ce lac se trouvait encore à quinze
kilomètres, et il fallait renoncer à l'atteindre avant la nuit.

Banks donna donc le signal d'arrêt. Le Géant d'Acier demeura
stationnaire, mais on ne le détela pas. Les feux ne furent pas
même repoussés au fond du foyer. Storr reçut l'ordre de se tenir
toujours en pression, afin que le train restât en état de partir
au premier signal. Il fallait être prêt à toute éventualité.

Le colonel Munro se retira dans sa cabine. Quant à Banks et au
capitaine Hod, ils ne voulurent pas se coucher, et je préférai
demeurer avec eux. Tout le personnel, d'ailleurs, était sur pied.
Mais que pourrions-nous faire, s'il prenait fantaisie aux
éléphants de se jeter sur Steam-House?

Pendant la première heure de veille, un sourd murmure continua à
se propager autour du campement. Évidemment, ces grandes masses se
déployaient sur la petite plaine. Allaient-elles donc la traverser
et poursuivre leur route au sud?

«C'est possible, après tout, dit Banks.

--C'est même probable,» ajouta le capitaine Hod, dont l'optimisme
ne bronchait pas. Vers onze heures environ, le bruit diminua peu à
peu, et, dix minutes après, il avait totalement cessé.

La nuit, alors, était parfaitement calme. Le moindre son étranger
fût arrivé jusqu'à notre oreille. On n'entendait rien, si ce n'est
le sourd ronflement du Géant d'Acier dans l'ombre. On ne voyait
rien, si ce n'est cette gerbe d'étincelles qui s'échappait parfois
de sa trompe.

«Eh bien, dit le capitaine Hod, avais-je raison? Ils sont partis,
ces braves éléphants!

--Bon voyage! répliquai-je.

--Partis! répondit Banks, en hochant la tête. C'est ce que nous
allons savoir! Puis, appelant le mécanicien: «Storr, dit-il, les
fanaux.

--À l'instant, monsieur Banks!» Vingt secondes après, deux
faisceaux électriques jaillissaient des yeux du Géant d'Acier, et,
par un mécanisme automatique, ils se promenaient à tous les points
de l'horizon. Les éléphants étaient là, en grand cercle, autour de
Steam-House, immobiles, comme endormis, dormant peut-être. Ces
feux, qui éclairaient confusément leurs masses profondes,
semblaient les animer d'une vie surnaturelle. Par une simple
illusion d'optique, ceux de ces monstres sur lesquels se
plaquaient de violents ménisques de lumière, prenaient alors des
proportions gigantesques, dignes de rivaliser avec celles du Géant
d'Acier. Frappés de ces vives projections, ils se relevaient
soudain, comme s'ils eussent été touchés par un aiguillon de feu.
Leur trompe pointait en avant, leurs défenses se redressaient. On
eût dit qu'ils allaient s'élancer à l'assaut du train. Des
grognements rauques s'échappaient de leur vaste mâchoire. Bientôt,
même, cette subite fureur se communiqua à tous, et il s'éleva
autour de notre campement un assourdissant concert, comme si cent
clairons eussent à la fois sonné quelque retentissant appel.

«Éteins!» cria Banks.

Le courant électrique fut subitement interrompu, et le sabbat
cessa presque instantanément.

«Ils sont là, campés en cercle, dit l'ingénieur et ils seront
encore là au lever du jour!

--Hum!» fit le capitaine Hod, dont la confiance me parut quelque
peu ébranlée. Quel parti prendre? Kâlagani fut consulté. Il ne
cacha point l'inquiétude qu'il éprouvait. Pouvait-on songer à
quitter le campement, au milieu de cette nuit obscure? C'était
impossible. À quoi cela eût-il servi, d'ailleurs? La troupe
d'éléphants nous aurait certainement suivis, et les difficultés
eussent été plus grandes que pendant le jour. Il fut donc convenu
que le départ ne s'effectuerait qu'à la première aube. On
marcherait avec toute la prudence et toute la célérité possibles,
mais sans effaroucher ce redoutable cortège. «Et si ces animaux
s'entêtent à nous escorter? demandai-je.

--Nous essayerons de gagner quelque endroit où Steam-House puisse
se mettre hors de leurs atteintes, répondit Banks.

--Trouverons-nous cet endroit, avant notre sortie des Vindhyas?
dit le capitaine Hod.

--Il en est un, répondit l'Indou.

--Lequel? demanda Banks.

--Le lac Puturia.

--À quelle distance est-il?

--À neuf milles environ.

--Mais les éléphants nagent, répondit Banks, et mieux peut-être
qu'aucun autre quadrupède! On en a vu se soutenir à la surface de
l'eau pendant plus d'une demi-journée! Or, n'est-il pas à craindre
qu'ils ne nous suivent sur le lac Puturia, et que la situation de
Steam-House n'en soit encore plus compromise?

--Je ne vois pas d'autre moyen de se soustraire à leur attaque!
dit l'Indou.

--Nous le tenterons donc!» répondit l'ingénieur. C'était, en
effet, le seul parti à prendre. Peut-être les éléphants
n'oseraient-ils pas s'aventurer à la nage dans ces conditions, et
peut-être aussi pourrions-nous les gagner de vitesse! On attendit
impatiemment le jour. Il ne tarda pas à paraître. Aucune
démonstration hostile n'avait été faite pendant le reste de la
nuit; mais, au lever du soleil, pas un éléphant n'avait bougé, et
Steam-House était entourée de toutes parts. Il se fit alors un
remuement général sur le lieu de halte. On eût dit que les
éléphants obéissaient à un mot d'ordre. Ils secouèrent leur
trompe, frottèrent leurs défenses contre le sol, firent leur
toilette en s'aspergeant d'eau fraîche, achevèrent de brouter ça
et là quelques poignées d'une herbe épaisse, dont ce pâturage
était amplement fourni, et, finalement, ils se rapprochèrent de
Steam-House au point qu'on aurait pu les atteindre à coups de
piques à travers les fenêtres.

Banks, cependant, nous fit l'expresse recommandation de ne point
les provoquer. L'important était de ne donner aucun prétexte à une
agression soudaine.

Cependant, quelques-uns de ces éléphants serraient de plus près
notre Géant d'Acier. Évidemment ils tenaient à reconnaître ce
qu'était cet énorme animal, immobile alors. Le considéraient-ils
comme un de leurs congénères? Soupçonnaient-ils qu'il y eût en lui
une merveilleuse puissance? La veille, ils n'avaient point eu
l'occasion de le voir à l'oeuvre, puisque leurs premiers rangs
s'étaient toujours tenus à une certaine distance sur l'arrière du
train.

Mais que feraient-ils, quand ils l'entendraient hennir, lorsque sa
trompe lancerait des torrents de vapeur, quand ils le verraient
lever et abaisser ses larges pattes articulées, se mettre en
marche, traîner les deux chars roulants à sa suite?

Le colonel Munro, le capitaine Hod, Kâlagani et moi, nous avions
pris place à l'avant du train. Le sergent Mac Neil et ses
compagnons se tenaient à l'arrière.

Kâlouth était devant le foyer de sa chaudière, qu'il continuait à
charger de combustible, bien que la pression de la vapeur eût déjà
atteint cinq atmosphères.

Banks, dans la tourelle, près de Storr, appuyait sa main sur le
régulateur.

Le moment de partir était venu. Sur un signe de Banks, le
mécanicien pressa le levier du timbre, et un violent coup de
sifflet se fit entendre.

Les éléphants dressèrent l'oreille; puis, reculant un peu, ils
laissèrent la route libre sur un espace de quelques pas.

Le fluide fut introduit dans les cylindres, un jet de vapeur
jaillit de la trompe, les roues de la machine, mises en mouvement,
actionnèrent les pattes du Géant d'Acier, et le train s'ébranla
tout d'une pièce.

Aucun de mes compagnons ne me contredira, si j'affirme qu'il y eut
tout d'abord un vif mouvement de surprise chez les animaux qui se
pressaient aux premiers rangs. Entre eux s'ouvrit un plus large
passage, et la route parut être assez dégagée pour permettre
d'imprimer à Steam-House une vitesse qui eût égalé celle d'un
cheval au petit trot.

Mais, aussitôt, toute la «masse proboscidienne»,--une expression
du capitaine Hod,--de se mouvoir en avant, en arrière. Les
premiers groupes prirent la tête du cortège, les derniers
suivirent le train. Tous paraissaient bien décidés à ne point
l'abandonner.

En même temps, sur les côtés de la route, plus large en cet
endroit, d'autres éléphants nous accompagnèrent, comme des
cavaliers aux portières d'un carrosse. Mâles et femelles étaient
mélangés. Il y en avait de toutes tailles, de tout âge, des
adultes de vingt-cinq ans, des «hommes faits» de soixante, de
vieux pachydermes plus que centenaires, des bébés près de leurs
mères, qui, les lèvres appliquées à leurs mamelles, et non leur
trompe,--comme on l'a cru quelquefois,--les tétaient en
marchant. Toute cette troupe gardait un certain ordre, ne se
pressait pas plus qu'il ne fallait, réglait son pas sur celui du
Géant d'Acier.

«Qu'ils nous escortent ainsi jusqu'au lac, dit le colonel Munro,
j'y consens...

--Oui, répondit Kâlagani, mais qu'arrivera-t-il, lorsque la route
redeviendra plus étroite?» Là était le danger.

Aucun incident ne se produisit pendant les trois heures qui furent
employées à franchir douze kilomètres sur les quinze que mesurait
la distance du campement au lac Puturia. Deux ou trois fois
seulement, quelques éléphants s'étaient portés en travers de la
route, comme si leur intention eût été de la barrer; mais le Géant
d'Acier, ses défenses pointées horizontalement, marcha sur eux,
leur cracha sa vapeur à la face, et ils s'écartèrent pour lui
livrer passage.

À dix heures du matin, quatre à cinq kilomètres restaient à faire
pour atteindre le lac. Là,--on l'espérait du moins,--nous
serions relativement en sûreté.

Il va sans dire que, si les démonstrations hostiles de l'énorme
troupeau ne s'accentuaient pas avant notre arrivée au lac, Banks
comptait laisser le Puturia dans l'ouest, sans s'y arrêter, de
manière à sortir le lendemain de la région des Vindhyas. De là à
la station de Jubbulpore, ce ne serait plus qu'une question de
quelques heures.

J'ajouterai ici que le pays était non seulement très sauvage, mais
absolument désert. Pas un village, pas une ferme,--ce que
motivait l'insuffisance des pâturages,--pas une caravane, pas
même un voyageur. Depuis notre entrée dans cette partie
montagneuse du Bundelkund, nous n'avions rencontré âme qui vive.

Vers onze heures, la vallée que suivait Steam-House, entre deux
puissants contreforts de la chaîne, commença à se resserrer. Ainsi
que l'avait dit Kâlagani, la route allait redevenir très étroite
jusqu'à l'endroit où elle débouchait sur le lac.

Notre situation, déjà fort inquiétante, ne pouvait donc que
s'aggraver encore. En effet, si les files d'éléphants s'étaient
tout simplement allongées en avant et en arrière du train, la
difficulté ne se fût pas accrue. Mais ceux qui marchaient sur les
flancs n'y pouvaient rester. Ils nous eussent broyés contre les
parois rocheuses de la route, ou ils auraient été culbutés dans
les précipices qui la bordaient en maint endroit. Par instinct,
ils tentèrent donc de se placer, soit en tête, soit en queue. Il
en résulta bientôt qu'il ne fut plus possible ni de reculer ni
d'avancer. «Cela se complique, dit le colonel Munro.

--Oui, répondit Banks, et nous voilà dans la nécessité d'enfoncer
cette masse.

--Eh bien, fonçons, enfonçons! s'écria le capitaine Hod. Que
diable! Les défenses d'acier de notre géant valent bien les
défenses d'ivoire de ces sottes bêtes!» Les proboscidiens
n'étaient plus que de «sottes bêtes» pour le mobile et changeant
capitaine! «Sans doute, répondit le sergent Mac Neil, mais nous
sommes un contre cent!

--En avant, quand même! s'écria Banks, ou tout ce troupeau va
nous passer dessus!»

Quelques coups de vapeur imprimèrent un mouvement plus rapide au
Géant d'Acier. Ses défenses atteignirent à la croupe un des
éléphants qui se trouvaient devant lui.

Cri de douleur de l'animal, auquel répondirent les clameurs
furieuses de toute la troupe. Une lutte, dont on ne pouvait
prévoir l'issue, était imminente.

Nous avions pris nos armes, les fusils chargés de balles coniques,
les carabines chargées de balles explosibles, les revolvers garnis
de leurs cartouches. Il fallait être prêt à repousser toute
agression.

La première attaque vint d'un gigantesque mâle, de farouche mine,
qui, les défenses en arrêt, les pattes de derrière puissamment
arcboutées sur le sol, se retourna contre le Géant d'Acier.

«Un «gunesh»! s'écria Kâlagani.

--Bah! il n'a qu'une défense! répliqua le capitaine Hod, qui
haussa les épaules en signe de mépris.

--Il n'en est que plus terrible!» répondit l'Indou. Kâlagani
avait donné à cet éléphant le nom dont les chasseurs se servent
pour désigner les mâles qui ne portent qu'une seule défense. Ce
sont des animaux particulièrement révérés des Indous, surtout
lorsque c'est la défense droite qui leur manque. Tel était celui-ci,
et, ainsi que l'avait dit Kâlagani, il était très redoutable,
comme tous ceux de son espèce. On le vit bien. Ce gunesh poussa
une longue note de clairon, recourba sa trompe, dont les éléphants
ne se servent jamais pour combattre, et se précipita contre notre
Géant d'Acier. Sa défense frappa normalement la tôle de la
poitrine, la traversa de part en part; mais, rencontrant l'épaisse
armure du foyer intérieur, elle se brisa net au choc. Le train
tout entier ressentit la secousse. Cependant, la force acquise
l'entraîna en avant, et il repoussa le gunesh, qui, lui faisant
tête, essaya vainement de résister. Mais son appel avait été
entendu et compris. Toute la masse antérieure du troupeau s'arrêta
et présenta un insurmontable obstacle de chair vivante. Au même
moment, les groupes de l'arrière, continuant leur marche, se
poussèrent violemment contre la vérandah. Comment résister à une
pareille force d'écrasement? En même temps, quelques-uns de ceux
que nous avions en flanc, leurs trompes levées, se cramponnaient
aux montants des voitures qu'ils secouaient avec violence. Il ne
fallait pas s'arrêter, ou c'en était fait du train, mais il
fallait se défendre. Plus d'hésitation possible. Fusils et
carabines furent braqués sur les assaillants. «Que pas un coup ne
soit perdu! cria le capitaine Hod. Mes amis, visez-les à la
naissance de la trompe, ou dans le creux qui est au-dessous de
l'oeil. C'est souverain!» Le capitaine Hod fut obéi. Plusieurs
détonations éclatèrent, qui furent suivies de hurlements de
douleur. Trois ou quatre éléphants, touchés au bon endroit,
étaient tombés, en arrière et latéralement,--circonstance
heureuse, puisque leurs cadavres n'obstruaient pas la route. Les
premiers groupes s'étaient un peu reculés, et le train put
continuer sa marche.

«Rechargez et attendez!» cria le capitaine Hod.

Si ce qu'il commandait d'attendre était l'attaque du troupeau tout
entier, ce ne fut pas long. Elle se fit avec une violence telle,
que nous nous crûmes perdus. Un concert de furieux et rauques
hurlements éclata soudain. On eût dit de ces éléphants de combat
que les Indous, par un traitement particulier, amènent à cette
surexcitation de la rage nommée «musth». Rien n'est plus terrible,
et les plus audacieux «éléphantadors», élevés dans le Guicowar
pour lutter contre ces redoutables animaux, auraient certainement
reculé devant les assaillants de Steam-House. «En avant! criait
Banks.

--Feu!» criait Hod.

Et, aux hennissements plus précipités de la machine, se joignaient
les détonations des armes. Or, dans cette masse confuse, il
devenait difficile de viser juste, ainsi que l'avait recommandé le
capitaine. Chaque balle trouvait bien un morceau de chair à
trouer, mais elle ne frappait pas mortellement. Aussi, les
éléphants, blessés, redoublaient-ils de fureur, et, à nos coups de
fusil, ils répondaient par des coups de défenses, qui éventraient
les parois de Steam-House.

Cependant, aux détonations des carabines, déchargées à l'avant et
à l'arrière du train, à l'éclatement des balles explosibles dans
le corps des animaux, se joignaient les sifflements de la vapeur,
surchauffée par le tirage artificiel. La pression montait
toujours. Le Géant d'Acier entrait dans le tas, le divisait, le
repoussait. En même temps, sa trompe mobile, se levant et
s'abattant comme une massue formidable, frappait à coups redoublés
sur la masse charnue que déchiraient ses défenses.

Et l'on avançait sur l'étroite route. Quelquefois, les roues
patinaient à la surface du sol, mais elles finissaient par le
remordre de leurs jantes rayées, et nous gagnions du côté du lac.

«Hurrah! criait le capitaine Hod, comme un soldat qui se jette au
plus fort de la mêlée.

--Hurrah! hurrah!» répétions-nous après lui. Mais, bientôt, une
trompe s'abat sur la vérandah de l'avant. Je vois le moment où le
colonel Munro, enlevé par ce lasso vivant, va être précipité sous
les pieds des éléphants. Et il en eût été ainsi, sans
l'intervention de Kâlagani, qui trancha la trompe d'un vigoureux
coup de hache. Ainsi donc, tout en prenant part à la défense
commune, l'Indou ne perdait pas de vue sir Edward Munro. Dans ce
dévouement à la personne du colonel, qui ne s'était jamais
démenti, il semblait comprendre que c'était celui de nous qu'il
fallait avant tout protéger. Ah! quelle puissance notre Géant
d'Acier contenait dans ses flancs! Avec quelle sûreté il
s'enfonçait dans la masse, à la manière d'un coin, dont la force
de pénétration est pour ainsi dire infinie! Et, comme au même
moment, les éléphants de l'arrière-garde nous poussaient de la
tête, le train s'avançait sans arrêt, sinon sans secousses, et
marchait même plus vite que nous n'eussions pu l'espérer.

Tout à coup, un bruit nouveau se fit entendre au milieu du vacarme
général.

C'était la seconde voiture qu'un groupe d'éléphants écrasait
contre les roches de la route. «Rejoignez-nous! rejoignez-nous!»
cria Banks à ceux de nos compagnons qui défendaient l'arrière de
Steam-House. Déjà, Goûmi, le sergent, Fox, avaient précipitamment
passé de la seconde voiture dans la première. «Et Parazard? dit le
capitaine Hod.

--Il ne veut pas quitter sa cuisine, répondit Fox.

--Enlevez-le! enlèves-le!» Sans doute notre chef pensait que
c'était un déshonneur pour lui d'abandonner le poste qui lui avait
été confié. Mais résister aux bras vigoureux de Goûmi, lorsque ces
bras se mettaient à l'oeuvre, autant aurait valu prétendre
échapper aux mâchoires d'une cisaille. Monsieur Parazard fut donc
déposé dans la salle à manger. «Vous y êtes tous? cria Banks.

--Oui, monsieur, répondit Goûmi.

--Coupez la barre d'attelage!

--Abandonner la moitié du train!... s'écria le capitaine Hod.

--Il le faut!» répondit Banks. Et la barre coupée, la passerelle
brisée à coups de hache, notre seconde voiture resta en arrière.
Il était temps. Cette voiture venait d'être ébranlée, soulevée,
puis chavirée, et les éléphants, se jetant sur elle, achevèrent de
l'écraser de tout leur poids. Ce n'était plus qu'une ruine
informe, qui maintenant obstruait la route en arrière. «Hein! fit
le capitaine Hod, d'un ton qui nous eût fait rire, si la situation
y eût prêté, et dire que ces animaux n'écraseraient même pas une
bête à bon Dieu!» Si les éléphants, devenus féroces, traitaient la
première voiture comme ils avaient traité la seconde, il n'y avait
plus aucune illusion à se faire sur le sort qui nous attendait.

«Force les feux, Kâlouth!» cria l'ingénieur.

Un demi-kilomètre encore, un dernier effort, et le lac Puturia
était peut-être atteint!

Ce dernier effort qu'on attendait du Géant d'Acier, le puissant
animal le fit sous la main de Storr, qui ouvrit en grand le
régulateur. Il fit une véritable trouée à travers ce rempart
d'éléphants, dont les arrière-trains se dessinaient au-dessus de
la masse comme ces énormes croupes de chevaux qu'on voit dans les
tableaux de bataille de Salvator Rosa. Puis, il ne se contenta pas
de les larder de ses défenses; il leur lança des fusées de vapeur
brûlante, ainsi qu'il avait fait aux pèlerins du Phalgou, il leur
cingla des jets d'eau bouillante!... Il était magnifique!

Le lac apparut enfin au dernier tournant de la route.

S'il pouvait résister dix minutes encore, notre train y serait
relativement en sûreté.

Les éléphants, sans doute, sentirent cela,--ce qui prouvait en
faveur de leur intelligence, dont le capitaine Hod avait soutenu
la cause. Ils voulurent une dernière fois renverser notre voiture.

Mais les armes à feu tonnèrent de nouveau. Les balles s'abattirent
comme grêle jusque sur les premiers groupes. À peine cinq ou six
éléphants nous barraient-ils encore le passage. La plupart
tombèrent, et les roues grincèrent sur un sol rouge de sang.

À cent pas du lac, il fallut repousser ceux de ces animaux qui
formaient un dernier obstacle.

«Encore! encore!» cria Banks au mécanicien.

Le Géant d'Acier ronflait comme s'il eût renfermé un atelier de
dévideuses mécaniques dans ses flancs. La vapeur fusait par les
soupapes sous une pression de huit atmosphères. À les charger, si
peu que ce fût, on eût fait éclater la chaudière, dont les tôles
frémissaient. Ce fut inutile, heureusement. La force de Géant
d'Acier était maintenant irrésistible. On eût pu croire qu'il
bondissait sous les coups de piston. Ce qui restait du train le
suivit, écrasant les membres des éléphants jetés à terre, au
risque d'être culbuté. Si un pareil accident se fût produit, c'en
était fait de tous les hôtes de Steam-House.

L'accident n'arriva pas, la berge du lac fut enfin atteinte, et le
train flotta bientôt sur les eaux tranquilles.

«Dieu soit loué!» dit le colonel Munro.

Deux ou trois éléphants, aveuglés par la fureur, se précipitèrent
dans le lac, et ils essayèrent de poursuivre à sa surface ceux
qu'ils n'avaient pu anéantir en terre ferme.

Mais les pattes du Géant firent leur office. Le train s'éloigna
peu à peu de la rive, et quelques dernières balles, convenablement
ajustées, nous délivrèrent de ces «monstres marins», au moment ou
leurs trompes allaient s'abattre sur la vérandah de l'arrière.

«Eh bien, mon capitaine, s'écria Banks, que pensez-vous de la
douceur des éléphants de l'Inde?

--Peuh! fit le capitaine Hod, ça ne vaut pas les fauves! Mettez-moi
une trentaine de tigres seulement à la place de cette centaine
de pachydermes, et que je perde ma commission, si, à l'heure qu'il
est, un seul de nous serait encore vivant pour raconter
l'aventure!»


CHAPITRE X
Le lac Puturia.

Le lac Puturia, sur lequel Steam-House venait de trouver
provisoirement refuge, est situé à quarante kilomètres environ
dans l'est de Dumoh. Cette ville, chef-lieu de la province
anglaise à laquelle elle a donné son nom, est en voie de
prospérité, et avec ses douze mille habitants, renforcés d'une
petite garnison, elle commande cette dangereuse portion du
Bundelkund. Mais, au delà de ses murailles, surtout vers la partie
orientale du pays, dans la plus inculte région des Vindhyas, dont
le lac occupe le centre, son influence ne se fait que
difficilement sentir.

Après tout, que pouvait-il, maintenant, nous arriver de pire que
cette rencontre d'éléphants, dont nous nous étions tirés sains et
saufs?

La situation, cependant, ne laissait pas d'être inquiétante,
puisque la plus grande partie de notre matériel avait disparu.
L'une des voitures composant le train de Steam-House était
anéantie. Il n'y avait aucun moyen de la «renflouer», pour
employer une expression de la langue maritime. Renversée sur le
sol, écrasée contre les roches, de sa carcasse, sur laquelle avait
inévitablement passé la masse des éléphants, il ne devait plus
rester que des débris informes.

Et cependant, en même temps qu'elle servait à loger le personnel
de l'expédition, cette voiture contenait, non seulement la cuisine
et l'office, mais aussi la réserve de nourriture et de munitions.
De celles-ci, il ne nous restait plus qu'une douzaine de
cartouches, mais il n'était pas probable que nous eussions à faire
usage des armes à feu avant notre arrivée à Jubbulpore.

Quant à la nourriture, c'était une autre question, et plus
difficile à résoudre.

En effet, il n'y avait plus rien des provisions de l'office. En
admettant que, le lendemain soir, nous eussions pu atteindre la
station, encore éloignée de soixante-dix kilomètres, il faudrait
se résigner à passer vingt-quatre heures sans manger.

Ma foi, on en prendrait son parti!

Dans cette circonstance, le plus désolé de tous, ce fut
naturellement monsieur Parazard. La perte de son office, la
destruction de son laboratoire, la dispersion de sa réserve,
l'avaient frappé au coeur. Il ne cacha pas son désespoir, et,
oubliant les dangers auxquels nous venions presque miraculeusement
d'échapper, il ne se montra préoccupé que de la situation
personnelle qui lui était faite.

Donc, au moment où, réunis dans le salon, nous allions discuter le
parti qu'il convenait de prendre dans ces circonstances, monsieur
Parazard, toujours solennel, apparut sur le seuil et demanda à
«faire une communication de la plus haute gravité.»

«Parlez, monsieur Parazard, lui répondit le colonel Munro, en
l'invitant à entrer.

--Messieurs, dit gravement notre chef noir, vous n'êtes pas sans
savoir que tout le matériel qu'emportait la seconde habitation de
Steam-House a été détruit dans cette catastrophe! Au cas même où
il nous serait resté quelques provisions, j'aurais été fort gêné,
faute de cuisine, pour vous préparer un repas, si modeste qu'il
fût.

--Nous le savons, monsieur Parazard, répondit le colonel Munro.
Cela est regrettable, mais nous ferons comme nous pourrons, et
nous jeûnerons, s'il faut jeûner.

--Cela est d'autant plus regrettable, en effet, messieurs, reprit
notre chef, qu'à la vue de ces groupes d'éléphants qui nous
assaillaient, et dont plus d'un est tombé sous vos balles
meurtrières...

--Belle phrase, monsieur Parazard! dit le capitaine Hod. Avec
quelques leçons, vous arriveriez à vous exprimer avec autant
d'élégance que notre ami Mathias Van Guitt.»

Monsieur Parazard s'inclina devant ce compliment, qu'il prit très
au sérieux, et, après un soupir, il continua ainsi:

«Je dis donc, messieurs, qu'une occasion unique de me signaler
dans mes fonctions m'était offerte. La chair d'éléphant, quoi
qu'on ait pu penser, n'est pas bonne en toutes ses parties, dont
quelques-unes sont incontestablement dures et coriaces; mais il
semble que l'Auteur de toutes choses ait voulu ménager, dans cette
masse charnue, deux morceaux de premier choix, dignes d'être
servis sur la table du vice-roi des Indes. J'ai nommé la langue de
l'animal, qui est, extraordinairement savoureuse, lorsqu'elle est
préparée d'après une recette dont l'application m'est
exclusivement personnelle, et les pieds du pachyderme...

--Pachyderme?... Très bien, quoique proboscidien soit plus
élégant, dit le capitaine Hod, en approuvant du geste.

--... Pieds, reprit monsieur Parazard, avec lesquels on fait un
des meilleurs potages connus dans cet art culinaire dont je suis
le représentant à Steam-House.

--Vous nous mettez l'eau à la bouche, monsieur Parazard, répondit
Banks. Malheureusement d'une part, heureusement de l'autre, les
éléphants ne nous ont pas suivis sur le lac, et je crains bien
qu'il nous faille renoncer, pour quelque temps du moins, au potage
de pied et au ragoût de langue de ce savoureux mais redoutable
animal.

--Il ne serait pas possible, reprit le chef, de retourner à terre
pour se procurer?...

--Cela n'est pas possible, monsieur Parazard. Si parfaites
qu'eussent été vos préparations, nous ne pouvons courir ce risque.

--Eh bien, messieurs, reprit notre chef, veuillez recevoir
l'expression de tous les regrets que me fait éprouver cette
déplorable aventure.

--Vos regrets sont exprimés, monsieur Parazard, répondit le
colonel Munro, et nous vous en donnons acte. Quant au dîner et au
déjeuner, ne vous en préoccupez pas avant notre arrivée à
Jubbulpore.

--Il ne me reste donc qu'à me retirer,» dit monsieur Parazard, en
s'inclinant, sans rien perdre de la gravité qui lui était
habituelle. Nous aurions ri volontiers de l'attitude de notre
chef, si nous n'eussions obéi à d'autres préoccupations.

En effet, une complication venait s'ajouter à tant d'autres. Banks
nous apprit qu'en ce moment le plus regrettable n'était ni le
manque de vivres, ni le manque de munitions, mais le défaut de
combustible. Rien d'étonnant à cela, puisque, depuis quarante-huit
heures, il n'avait pas été possible de renouveler la provision de
bois nécessaire à l'alimentation de la machine. Toute la réserve
était épuisée à notre arrivée au lac. Une heure de marche de plus,
il eût été impossible de l'atteindre, et la première voiture de
Steam-House aurait eu le même sort que la seconde.

«Maintenant, ajouta Banks, nous n'avons plus rien à brûler, la
pression baisse, elle est déjà tombée à deux atmosphères, et il
n'est aucun moyen de la relever!

--La situation est-elle donc aussi grave que tu semblés le
croire, Banks? demanda le colonel Munro.

--S'il ne s'agissait que de revenir à la rive dont nous sommes
peu éloignés encore, répondit Banks, ce serait faisable. Un quart
d'heure suffirait à nous y ramener. Mais retourner là où le
troupeau d'éléphants est encore réuni sans doute, ce serait trop
imprudent. Non, il faut, au contraire, traverser le Puturia et
chercher sur sa rive du sud un point de débarquement.

--Quelle peut être la largeur du lac en cet endroit? demanda le
colonel Munro.

--Kâlagani évalue cette distance à sept ou huit milles environ.
Or, dans les conditions où nous sommes, plusieurs heures seraient
nécessaires pour la franchir, et, je vous le répète, avant
quarante minutes, la machine ne sera plus en état de fonctionner.

--Eh bien, répondit sir Edward Munro, passons tranquillement la
nuit sur le lac. Nous y sommes en sûreté. Demain, nous aviserons.»

C'était ce qu'il y avait de mieux à faire. Nous avions,
d'ailleurs, grand besoin de repos. Au dernier lieu de halte,
entouré de ce cercle d'éléphants, personne n'avait pu dormir à
Steam-House, et la nuit, comme on dit, avait été une nuit blanche.

Mais si celle-là avait été blanche, celle ci devait être noire, et
plus même qu'il ne convenait.

En effet, vers sept heures, un léger brouillard commença à se
lever sur le lac. On se rappelle que de fortes brumes couraient
déjà dans les hautes zones du ciel pendant la nuit précédente.
Ici, une modification s'était produite, due aux différences de
localités. Si, au campement des éléphants, ces vapeurs s'étaient
maintenues à quelques centaines de pieds au-dessus du sol, il n'en
fut pas de même à la surface du Puturia, grâce à l'évaporation des
eaux. Après une journée assez chaude, il y eut confusion entre les
hautes et les basses couches de l'atmosphère, et tout le lac ne
tarda pas à disparaître sous un brouillard, peu intense d'abord,
mais qui s'épaississait d'instant en instant.

Ceci était donc, comme l'avait dit Banks, une complication dont il
y avait lieu de tenir compte.

Ainsi qu'il l'avait également annoncé, vers sept heures et demie,
les derniers gémissements du Géant d'Acier se firent entendre, les
coups de piston devinrent moins rapides, les pattes articulées
cessèrent de battre l'eau, la pression descendit au-dessous d'une
atmosphère. Plus de combustible, ni aucun moyen de s'en procurer.

Le Géant d'Acier et l'unique voiture qu'il remorquait alors
flottaient paisiblement sur les eaux du lac, mais ne se
déplaçaient plus.

Dans ces conditions, au milieu des brumes, il eût été difficile de
relever exactement notre situation. Pendant le peu de temps que la
machine avait fonctionné, le train s'était dirigé vers la rive
sud-est du lac, afin d'y chercher un point de débarquement. Or,
comme le Puturia affecte la forme d'un ovale assez allongé, il
était possible que Steam-House ne fût plus trop éloigné de l'une
ou l'autre de ses rives.

Il va sans dire que les cris des éléphants, qui nous avaient
poursuivis pendant une heure environ, maintenant éteints dans
l'éloignement, ne se faisaient plus entendre. Nous causions donc
des diverses éventualités que nous réservait cette nouvelle
situation. Banks fit appeler Kâlagani, qu'il tenait à consulter.
L'Indou vint aussitôt et fut invité à donner son avis.

Nous étions réunis alors dans la salle à manger, qui, recevant le
jour par la claire-voie supérieure, n'avait point de fenêtres
latérales. De cette façon, l'éclat des lampes allumées ne pouvait
se transmettre au dehors. Précaution utile, en somme, car mieux
valait que la situation de Steam-House ne pût être connue des
rôdeurs qui couraient peut-être les rives du lac.

Aux questions qui lui furent posées, Kâlagani,--du moins cela me
parut ainsi,--sembla tout d'abord hésiter à répondre. Il
s'agissait de déterminer la position que devait occuper le train
flottant sur les eaux du Puturia, et je conviens que la réponse ne
laissait pas d'être embarrassante. Peut-être une faible brise de
nord-ouest avait-elle agi sur la masse de Steam-House? Peut-être
aussi un léger courant nous entraînait-il vers la pointe
inférieure du lac.

«Voyons, Kâlagani, dit Banks, en insistant, vous connaissez
parfaitement quelle est l'étendue du Puturia?

--Sans doute, monsieur, répondit l'Indou, mais il est difficile,
au milieu de cette brume...

--Pouvez-vous estimer approximativement la distance à laquelle
nous sommes actuellement de la rive la plus rapprochée?

--Oui, répondit l'Indou, après avoir réfléchi quelque temps.
Cette distance ne doit pas dépasser un mille et demi.

--Dans l'est? demanda Banks.

--Dans l'est.

--Ainsi donc, si nous accostions cette rive, nous serions plus
près de Jubbulpore que de Dumoh?

--Assurément.

--C'est donc à Jubbulpore qu'il conviendrait de nous ravitailler,
dit Banks. Or, qui sait quand et comment nous pourrons atteindre
la rive! Cela peut durer un jour, deux jours, et nos provisions
sont épuisées!

--Mais, dit Kâlagani, ne pourrait-on tenter, ou, au moins, l'un
de nous ne pourrait-il tenter de prendre terre cette nuit même?

--Et comment?

--En gagnant la rive à la nage.

--Un mille et demi, au milieu de cet épais brouillard! répondit
Banks. Ce serait risquer sa vie...

--Ce n'est point une raison pour ne pas l'essayer,» répondit
l'Indou. Je ne sais pourquoi, il me sembla encore que la voix de
Kâlagani n'avait pas sa franchise habituelle.

«Tenteriez-vous de traverser le lac à la nage? demanda le colonel
Munro, qui observait attentivement l'Indou.

--Oui, colonel, et j'ai lieu de croire que j'y réussirais.

--Eh bien, mon ami, reprit Banks, vous nous rendriez là un grand
service! Une fois à terre, il vous serait facile d'atteindre la
station de Jubbulpore et d'en amener les secours dont nous avons
besoin.

--Je suis prêt à partir!» répondit simplement Kâlagani.

J'attendais que le colonel Munro remerciât notre guide, qui
s'offrait à remplir une tâche assez périlleuse, en somme; mais,
après l'avoir regardé avec une attention plus soutenue encore, il
appela Goûmi.

Goûmi parut aussitôt.

«Goûmi, dit sir Edward Munro, tu es un excellent nageur?

--Oui, mon colonel.

--Un mille et demi à faire, cette nuit, sur ces eaux calmes du
lac, ne t'embarrasseraient pas?

--Ni un mille, ni deux.

--Eh bien, reprit le colonel Munro, voici Kâlagani qui s'offre
pour gagner à la nage la rive la plus rapprochée de Jubbulpore.
Or, aussi bien sur le lac que dans cette partie du Bundelkund,
deux hommes intelligents et hardis, pouvant se porter assistance,
ont plus de chance de réussir.--Veux-tu accompagner Kâlagani?

--À l'instant, mon colonel, répondit Goûmi.

--Je n'ai besoin de personne, répondit Kâlagani, mais si le
colonel Munro y tient, j'accepte volontiers Goûmi pour compagnon.

--Allez donc, mes amis, dit Banks, et soyez aussi prudents que
vous êtes courageux!»

Cela convenu, le colonel Munro, prenant Goûmi à l'écart, lui fit
quelques recommandations, brièvement formulées. Cinq minutes
après, les deux Indous, un paquet de vêtements sur leur tête, se
laissaient glisser dans les eaux du lac. Le brouillard était très
intense alors, et quelques brasses suffirent à les mettre hors de
vue.

Je demandai alors au colonel Munro pourquoi il avait paru si
désireux d'adjoindre un compagnon à Kâlagani. «Mes amis, répondit
sir Edward Munro, les réponses de cet Indou, dont je n'avais
jamais suspecté jusqu'ici la fidélité, ne m'ont pas paru être
franches!

--J'ai éprouvé la même impression, dis-je.

--Pour mon compte, je n'ai rien remarqué... fit observer
l'ingénieur.

--Écoute, Banks, reprit le colonel Munro. En nous offrant de se
rendre à terre, Kâlagani avait une arrière-pensée.

--Laquelle?

--Je ne sais, mais s'il a demandé à débarquer, ce n'est pas pour
aller chercher des secours à Jubbulpore!

--Hein!» fit le capitaine Hod. Banks regardait le colonel en
fronçant les sourcils. Puis: «Munro, dit-il, jusqu'ici cet Indou
s'est toujours montré très dévoué, et plus particulièrement envers
toi! Aujourd'hui, tu prétends que Kâlagani nous trahit! Quelle
preuve en as-tu?

--Pendant que Kâlagani parlait, répondit le colonel Munro, j'ai
vu sa peau noircir, et lorsque les gens à peau cuivrée
noircissent, c'est qu'ils mentent! Vingt fois, j'ai pu confondre
ainsi Indous et Bengalis, et jamais je ne me suis trompé. Je
répète donc que Kâlagani, malgré toutes les présomptions en sa
faveur, n'a pas dit la vérité.»

Cette observation de sir Edward Munro,--je l'ai souvent constaté
depuis,--était fondée.

Quand ils mentent, les Indous noircissent légèrement comme les
blancs rougissent. Ce symptôme n'avait pu échapper à la
perspicacité du colonel, et il fallait tenir compte de son
observation.

«Mais quels seraient donc les projets de Kâlagani, demanda Banks,
et pourquoi nous trahirait-il?

--C'est ce que nous saurons plus tard... répondit le colonel
Munro, trop tard peut-être!

--Trop tard, mon colonel! s'écria le capitaine Hod! Eh! nous ne
sommes pas en perdition, j'imagine!

--En tout cas, Munro, reprit l'ingénieur, tu as bien fait de lui
adjoindre Goûmi. Celui-là nous sera dévoué jusqu'à la mort.
Adroit, intelligent, s'il soupçonne quelque danger, il saura...

--D'autant mieux, répondit le colonel Munro, qu'il est prévenu et
se défiera de son compagnon.

--Bien, dit Banks. Maintenant, nous n'avons plus qu'à attendre le
jour. Ce brouillard se lèvera sans doute avec le soleil, et nous
verrons alors quel parti prendre!»

Attendre, en effet! Cette nuit devait donc se passer encore dans
une insomnie complète.

Le brouillard s'était épaissi, mais rien ne faisait présager
l'approche du mauvais temps. Et cela était heureux, car, si notre
train pouvait flotter, il n'était pas fait pour «tenir la mer.» On
pouvait donc espérer que toutes ces vésicules de vapeur se
condenseraient au lever du jour, ce qui assurerait une belle
journée pour le lendemain.

Donc, tandis que notre personnel prenait place dans la salle à
manger, nous nous installâmes sur les divans du salon, causant
peu, mais prêtant l'oreille à tous les bruits du dehors.

Tout à coup, vers deux heures après minuit, un concert de fauves
vint troubler le silence de la nuit.

La rive était donc là, dans la direction du sud-est, mais elle
devait être assez éloignée encore. Ces hurlements étaient encore
très affaiblis par la distance, et cette distance, Banks ne
l'évalua pas à moins d'un bon mille. Une troupe d'animaux
sauvages, sans doute, était venue se désaltérer à la pointe
extrême du lac.

Mais, bientôt aussi, il fut constaté que, sous l'influence d'une
légère brise, le train flottant dérivait vers la rive, d'une façon
lente et continue. En effet, non seulement ces cris arrivaient
plus distinctement à notre oreille, mais on distinguait déjà le
grave rugissement du tigre du hurlement enroué des panthères.

«Hein! ne put s'empêcher de dire le capitaine Hod, quelle occasion
de tuer là son cinquantième!

--Une autre fois, mon capitaine! répondit Banks. Le jour venu,
j'aime à penser qu'au moment où nous accosterons la rive, cette
bande de fauves nous aura cédé la place!

--Y aurait-il quelque inconvénient, demandai-je, à mettre les
fanaux électriques en activité?

--Je ne le pense pas, répondit Banks. Cette partie de la berge
n'est très probablement occupée que par des animaux en train de
boire. Il n'y a donc aucun inconvénient à tenter de la
reconnaître.»

Et, sur l'ordre de Banks, deux faisceaux lumineux furent projetés
dans la direction du sud-est. Mais la lumière électrique,
impuissante à percer cette opaque brume, ne put l'éclairer que
dans un court secteur en avant de Steam-House, et la rive demeura
absolument invisible à nos regards.

Cependant, ces hurlements, dont l'intensité s'accroissait peu à
peu, indiquaient que le train ne cessait de dériver à la surface
du lac. Évidemment, les animaux, rassemblés en cet endroit,
devaient être fort nombreux. À cela rien d'étonnant, puisque le
lac Puturia est comme un abreuvoir naturel pour les fauves de
cette partie du Bundelkund.

«Pourvu que Goûmi et Kâlagani ne soient pas tombés au milieu de la
bande! dit le capitaine Hod.

--Ce ne sont pas les tigres que je crains pour Goûmi!» répondit
le colonel Munro. Décidément, les soupçons n'avaient fait que
grandir dans l'esprit du colonel. Pour ma part, je commençais à
les partager. Et pourtant, les bons offices de Kâlagani, depuis
notre arrivée dans la région de l'Himalaya, ses services
incontestables, son dévouement dans ces deux circonstances où il
avait risqué sa vie pour Sir Edward Munro et pour le capitaine
Hod, tout témoignait en sa faveur. Mais, lorsque l'esprit se
laisse entraîner au doute, la valeur des faits accomplis s'altère,
leur physionomie change, on oublie le passé, on craint pour
l'avenir. Cependant, quel mobile pouvait pousser cet Indou à nous
trahir? Avait-il des motifs de haine personnelle contre les hôtes
de Steam-House? Non, assurément! Pourquoi les aurait-il attirés
dans un guet-apens? C'était inexplicable. Chacun se livrait donc à
des pensées fort confuses, et l'impatience nous prenait à attendre
le dénouement de cette situation. Soudain, vers quatre heures du
matin, les animaux cessèrent brusquement leurs cris. Ce qui nous
frappa tous, c'est qu'ils ne semblaient pas s'être éloignés peu à
peu, les uns après les autres, donnant un dernier coup de gueule
après une dernière lampée. Non, ce fut instantané. On eût dit
qu'une circonstance fortuite venait de les troubler dans leur
opération, et avait provoqué leur fuite. Évidemment, ils
regagnaient leurs tanières, non en bêtes qui y rentrent, mais en
bêtes qui se sauvent. Le silence avait donc succédé au bruit, sans
transition. Il y avait là un effet dont la cause nous échappait
encore, mais qui ne laissa pas d'accroître notre inquiétude. Par
prudence, Banks donna l'ordre d'éteindre les fanaux. Si les
animaux avaient fui devant quelque bande de ces coureurs de grande
route qui fréquentent le Bundelkund et les Vindhyas, il fallait
soigneusement cacher la situation de Steam-House. Le silence,
maintenant, n'était plus même troublé par le léger clapotis des
eaux. La brise venait de tomber. Si le train continuait à dériver
sous l'influence d'un courant, il était impossible de le savoir.
Mais le jour ne pouvait tarder à paraître, et il balayerait sans
doute ces brumes, qui n'occupaient que les basses couches de
l'atmosphère. Je regardai ma montre. Il était cinq heures. Sans le
brouillard, l'aube eût déjà élargi le cercle de vision sur une
portée de quelques milles. La rive aurait donc été en vue. Mais le
voile ne se déchirait pas. Il fallait patienter encore.

Le colonel Munro, Mac Neil et moi, à l'avant du salon, Fox,
Kâlouth et monsieur Parazard, à l'arrière de la salle à manger,
Banks et Storr dans la tourelle, le capitaine Hod juché sur le dos
du gigantesque animal, près de la trompe, comme un matelot de
garde à l'avant d'un navire, nous attendions que l'un de nous
criât: Terre!

Vers six heures, une petite brise se leva, à peine sensible, mais
elle fraîchit bientôt. Les premiers rayons du soleil percèrent la
brume, et l'horizon se découvrit à nos regards.

La rive apparut dans le sud-est. Elle formait à l'extrémité du lac
une sorte d'anse aiguë, très boisée sur son arrière-plan. Les
vapeurs montèrent peu à peu et laissèrent voir un fond de
montagnes, dont les cimes se dégagèrent rapidement.

«Terre!» avait crié le capitaine Hod.

Le train flottant n'était pas alors à plus de deux cents mètres du
fond de l'anse du Puturia, et il dérivait sous la poussée de la
brise, qui soufflait du nord-ouest.

Rien sur cette rive. Ni un animal, ni un être humain. Elle
semblait être absolument déserte. Pas une habitation, d'ailleurs,
pas une ferme sous l'épais couvert des premiers arbres. Il
semblait donc que l'on pût atterrir sans danger.

Le vent aidant, l'accostage se fit avec facilité près d'une berge
plate comme une grève de sable. Mais, faute de vapeur, il n'était
possible ni de la remonter, ni de se lancer sur une route qui, à
consulter la direction donnée par la boussole, devait être la
route de Jubbulpore.

Sans perdre un instant, nous avions suivi le capitaine Hod, qui,
le premier, avait sauté sur la berge.

«Au combustible! cria Banks. Dans une heure, nous serons en
pression, et en avant!»

La récolte était facile. Du bois, il y en avait partout sur le
sol, et il était assez sec pour être immédiatement utilisé. Il
suffisait donc d'en emplir le foyer, d'en charger le tender.

Tout le monde se mit à l'oeuvre. Kâlouth seul demeura devant sa
chaudière, pendant que nous ramassions du combustible pour
vingt-quatre heures. C'était plus qu'il ne fallait pour atteindre la
station de Jubbulpore, où le charbon ne nous manquerait pas. Quant
à la nourriture, dont le besoin se faisait sentir, eh bien! il ne
serait pas interdit aux chasseurs de l'expédition d'y pourvoir en
route. Monsieur Parazard emprunterait le feu de Kâlouth, et nous
apaiserions notre faim tant bien que mal.

Trois quarts d'heure après, la vapeur avait atteint une pression
suffisante, le Géant d'Acier se mettait en mouvement, et il
prenait enfin pied sur le talus de la berge, à l'entrée de la
route.

«À Jubbulpore!» cria Banks.

Mais Storr n'avait pas eu le temps de donner un demi-tour au
régulateur, que des cris furieux éclataient à la lisière de la
forêt. Une bande, comptant au moins cent cinquante Indous, se
jetait sur Steam-House. La tourelle du Géant d'Acier, la voiture,
par l'avant et l'arrière, étaient envahies, avant même que nous
eussions pu nous reconnaître!

Presque aussitôt, les Indous nous entraînaient à cinquante pas du
train, et nous étions mis dans l'impossibilité de fuir!

Que l'on juge de notre colère, de notre rage, devant la scène de
destruction et de pillage qui suivit. Les Indous, la hache à la
main, se précipitèrent à l'assaut de Steam-House. Tout fut pillé,
dévasté, anéanti. Du mobilier intérieur, il ne resta bientôt plus
rien! Puis, le feu acheva l'oeuvre de ruine, et, en quelques
minutes, tout ce qui pouvait brûler de notre dernière voiture fut
détruit par les flammes!

«Les gueux! les canailles!» s'écria le capitaine Hod, que
plusieurs Indous pouvaient à peine contenir.

Mais, comme nous, il en était réduit à d'inutiles injures, que ces
Indous ne semblaient même pas comprendre. Quant à échapper à ceux
qui nous gardaient, il n'y fallait pas songer.

Les dernières flammes s'éteignirent, et il ne resta bientôt plus
que la carcasse informe de cette pagode roulante, qui venait de
traverser une moitié de la péninsule!

Les Indous s'étaient ensuite attaqués à notre Géant d'Acier. Ils
auraient voulu le détruire, lui aussi! Mais là, ils furent
impuissants. Ni la hache ni le feu ne pouvaient rien contre
l'épaisse armature de tôle qui formait le corps de l'éléphant
artificiel, ni contre la machine qu'il portait en lui. Malgré
leurs efforts, il demeura intact, aux applaudissements du
capitaine Hod, qui poussait des hurrahs de plaisir et de rage.

En ce moment, un homme parut. Ce devait être le chef de ces
Indous.

Toute la bande vint aussitôt se ranger devant lui.

Un autre homme l'accompagnait. Tout s'expliqua. Cet homme, c'était
notre guide, c'était Kâlagani.

De Goûmi, il n'y avait pas trace. Le fidèle avait disparu, le
traître était resté. Sans doute, le dévouement de notre brave
serviteur lui avait coûté la vie, et nous ne devions plus le
revoir! Kâlagani s'avança vers le colonel Munro, et, froidement,
sans baisser les yeux, le désignant:

«Celui-ci!» dit-il.

Sur un geste, sir Edward Munro fut saisi, entraîné, et il disparut
au milieu de la bande, qui remontait la route vers le sud, sans
avoir pu ni nous serrer une dernière fois la main, ni nous donner
un dernier adieu!

Le capitaine Hod, Banks, le sergent, Fox, tous, nous avions voulu
nous dégager pour l'arracher aux mains de ces Indous!...

Cinquante bras nous avaient couchés à terre. Un mouvement de plus,
nous étions égorgés.

«Pas de résistance!» dit Banks.

L'ingénieur avait raison. Nous ne pouvions rien, en ce moment,
pour délivrer le colonel Munro. Mieux valait donc se réserver en
vue des événements ultérieurs.

Un quart d'heure après, les Indous nous abandonnaient à leur tour,
et se lançaient sur les traces de la première bande. Les suivre
eût amené une catastrophe, sans profit pour le colonel Munro, et,
cependant, nous allions tout tenter pour le rejoindre...

«Pas un pas de plus,» dit Banks.

On lui obéit.

En somme, c'était donc bien au colonel Munro, à lui seul, qu'en
voulaient ces Indous, amenés par Kâlagani. Quelles étaient les
intentions de ce traître? Il ne pouvait agir pour son propre
compte, évidemment. Mais alors à qui obéissait-il?... Le nom de
Nana Sahib se présenta à mon esprit!...

Ici s'arrête le manuscrit qui a été rédigé par Maucler. Le jeune
Français ne devait plus rien voir des événements qui allaient
précipiter le dénouement de ce drame. Mais ces événements ont été
connus plus tard, et, réunis sous la forme d'un récit, ils
complètent la relation de ce voyage à travers l'Inde
septentrionale.


CHAPITRE XI
Face à face.

Les Thugs, de sanglante mémoire, dont l'Indoustan semble être
délivré, ont laissé cependant des successeurs dignes d'eux. Ce
sont les Dacoits, sortes de Thugs transformés. Les procédés
d'exécution de ces malfaiteurs ont changé, le but des assassins
n'est plus le même, mais le résultat est identique: c'est le
meurtre prémédité, l'assassinat.

Il ne s'agit plus, sans doute, d'offrir une victime à la farouche
Kâli, déesse de la mort. Si ces nouveaux fanatiques n'opèrent pas
par strangulation, ils empoisonnent pour voler. Aux étrangleurs
ont succédé des criminels plus pratiques, mais tout aussi
redoutables.

Les Dacoits, qui forment des bandes à part sur certains
territoires de la péninsule, accueillent tout ce que la justice
anglo-indoue laisse passer de meurtriers à travers les mailles de
son filet. Ils courent jour et nuit les grandes routes, surtout
dans les régions les plus sauvages, et l'on sait que le Bundelkund
offre des théâtres tout préparés pour ces scènes de violence et de
pillage. Souvent même, ces bandits se réunissent en plus grand
nombre pour attaquer un village isolé. La population n'a qu'une
ressource alors, c'est de prendre la fuite; mais la torture, avec
tous ses raffinements, attend ceux qui restent aux mains des
Dacoits. Là reparaissent les traditions des chauffeurs de
l'extrême Occident. À en croire M. Louis Rousselet, les «ruses de
ces misérables, leurs moyens d'action, dépassent tout ce que les
plus fantastiques romanciers ont jamais imaginé!»

C'était au pouvoir d'une bande de Dacoits, amenés par Kâlagani,
qu'était tombé le colonel Munro. Avant qu'il eût eu le temps de se
reconnaître, brutalement séparé de ses compagnons, il avait été
entraîné sur la route de Jubbulpore.

La conduite de Kâlagani, depuis le jour où il était entré en
relation avec les hôtes de Steam-House, n'avait été que celle d'un
traître. C'était bien par Nana Sahib qu'il avait été dépêché.
C'était bien par lui seul qu'il avait été choisi pour préparer ses
vengeances.

On se souvient que, le 24 mai dernier, à Bhôpal, pendant les
dernières fêtes du Moharum, auxquelles il s'était audacieusement
mêlé, le nabab avait été prévenu du départ de sir Edward Munro
pour les provinces septentrionales de l'Inde. Sur son ordre,
Kâlagani, l'un des Indous les plus absolument dévoués à sa cause
et à sa personne, avait quitté Bhôpal. Se lancer sur les traces du
colonel, le retrouver, le suivre, ne plus le perdre de vue, jouer
sa vie, s'il le fallait, pour se faire admettre dans l'entourage
de l'implacable ennemi de Nana Sahib, telle était sa mission.

Kâlagani était parti sur l'heure, se dirigeant vers les contrées
du nord. À Cawnpore, il avait pu rejoindre le train de Steam-House.
Depuis ce moment, sans jamais se laisser voir, il avait
guetté des occasions qui ne vinrent pas. C'est pourquoi, pendant
que le colonel Munro et ses compagnons s'installaient au
sanitarium de l'Himalaya, il se décidait à entrer au service de
Mathias Van Guitt.

L'instinct de Kâlagani lui disait que des rapports presque
quotidiens s'établiraient forcément entre le kraal et le
sanitarium. C'est ce qui arriva, et, dès le premier jour, il fut
assez heureux, non seulement pour se signaler à l'attention du
colonel Munro, mais aussi pour acquérir des droits à sa
reconnaissance.

Le plus fort était fait. On sait le reste. L'Indou vint souvent à
Steam-House. Il fut mis au courant des projets ultérieurs de ses
hôtes, il connut l'itinéraire que Banks se proposait de suivre.
Dès lors, une seule idée domina tous ses actes: arriver à se faire
accepter comme le guide de l'expédition, lorsqu'elle redescendrait
vers le sud.

Pour atteindre ce but, Kâlagani ne négligea rien. Il n'hésita pas
à risquer, non seulement la vie des autres, mais la sienne. Dans
quelles circonstances? on ne l'a pas oublié.

En effet, la pensée lui était venue que, s'il accompagnait
l'expédition, dès le début du voyage, tout en restant au service
de Mathias Van Guitt, cela déjouerait tout soupçon et amènerait
peut-être le colonel Munro à lui offrir ce qu'il voulait
précisément obtenir.

Mais, pour en arriver là, il fallait que le fournisseur, privé de
ses attelages de buffles, en fût réduit à réclamer l'aide du Géant
d'Acier. De là cette attaque des fauves,--attaque inattendue, il
est vrai,--mais dont Kâlagani sut profiter. Au risque de
provoquer un désastre, il n'hésita pas, sans qu'on s'en aperçût, à
retirer les barres qui maintenaient la porte du kraal. Les tigres,
les panthères, se précipitèrent dans l'enceinte, les buffles
furent dispersés ou anéantis, plusieurs Indous succombèrent, mais
le plan de Kâlagani avait réussi. Mathias Van Guitt allait être
forcé d'avoir recours au colonel Munro pour reprendre avec sa
ménagerie roulante le chemin de Bombay.

En effet, renouveler ses attelages, dans cette région presque
déserte de l'Himalaya, eût été difficile. En tout cas, ce fut
Kâlagani qui se chargea de cette affaire pour le compte du
fournisseur. Il va de soi qu'il n'y réussit point, et c'est ainsi
que Mathias Van Guitt, marchant à la remorque du Géant d'Acier,
descendit avec tout son personnel jusqu'à la station d'Etawah.

Là, le chemin de fer devait emporter le matériel de la ménagerie.
Les chikaris furent donc congédiés, et Kâlagani, qui n'était plus
utile, allait partager leur sort. C'est alors qu'il se montra très
embarrassé de ce qu'il deviendrait. Banks y fut pris. Il se dit
que cet Indou, intelligent et dévoué, connaissant parfaitement
toute cette partie de l'Inde, pourrait rendre de véritables
services. Il lui offrit d'être leur guide jusqu'à Bombay, et, de
ce jour, le sort de l'expédition fut dans les mains de Kâlagani.

Nul ne pouvait soupçonner un traître dans cet Indou, toujours prêt
à payer de sa personne.

Un instant, Kâlagani faillit se trahir. Ce fut lorsque Banks lui
parla de la mort de Nana Sahib. Il ne sut retenir un geste
d'incrédulité, et secoua la tête en homme qui n'y pouvait croire.
Mais n'en eût-il pas été ainsi de tout Indou, pour qui le
légendaire nabab était un de ces êtres surnaturels que la mort ne
peut atteindre!

Kâlagani, à ce sujet, eut-il la confirmation de cette nouvelle,
lorsque,--ce ne fut point un hasard,--il rencontra un de ses
anciens compagnons dans la caravane des Banjaris? On l'ignore,
mais il est à supposer qu'il sut exactement à quoi s'en tenir.

Quoi qu'il en soit, le traître n'abandonna pas ses odieux
desseins, comme s'il eût voulu reprendre à son compte les projets
du nabab.

C'est pourquoi Steam-House continua sa route à travers les défilés
des Vindhyas, et, après les péripéties que l'on connaît, les
voyageurs arrivèrent sur les bords du lac Puturia, auquel il
fallut demander refuge.

Là, lorsque Kâlagani voulut quitter le train flottant, sous
prétexte de se rendre à Jubbulpore, il se laissa deviner. Si
maître de lui qu'il fût, un simple phénomène physiologique, qui ne
pouvait échapper à la perspicacité du colonel, l'avait rendu
suspect, et l'on sait maintenant que les soupçons de sir Edward
Munro n'étaient que trop justifiés.

On le laissa partir, mais Goûmi lui fut adjoint. Tous deux se
précipitèrent dans les eaux du lac, et, une heure après, ils
avaient atteint la rive sud-est du Puturia.

Les voilà donc, marchant de concert, dans cette nuit obscure, l'un
soupçonnant l'autre, l'autre ne se sachant pas soupçonné.
L'avantage était alors pour Goûmi, ce second Mac Neil du colonel
Munro.

Pendant trois heures, les deux Indous allèrent ainsi sur cette
grande route, qui traverse les chaînons méridionaux des Vindhyas
pour aboutir à la station de Jubbulpore. Le brouillard était
beaucoup moins intense dans la campagne que sur le lac. Goûmi
surveillait de près son compagnon. Un solide couteau était attaché
à sa ceinture. Au premier mouvement suspect, très expéditif de
caractère, il se proposait de bondir sur Kâlagani et de le mettre
hors d'état de nuire.

Malheureusement, le fidèle Indou n'eut pas le temps d'agir comme
il l'espérait.

La nuit, sans lune, était noire. À vingt pas, on n'eût pas
distingué un homme en marche.

Il arriva donc, à l'un des tournants du chemin, qu'une voix se fit
brusquement entendre, appelant Kâlagani.

«Oui! Nassim!» répondit l'Indou.

Et, au même moment, un cri aigu, très bizarre, retentit sur la
gauche de la route.

Ce cri, c'était le «kisri» de ces farouches tribus du Gondwana,
que Goûmi connaissait bien!

Goûmi, surpris, n'avait pu rien tenter. D'ailleurs, Kâlagani mort,
qu'aurait-il pu faire contre toute une bande d'Indous à laquelle
ce cri devait servir de ralliement. Un pressentiment lui dit de
fuir, pour essayer le prévenir ses compagnons. Oui! rester libre,
d'abord, puis revenir au lac, et chercher à rejoindre à la nage le
Géant d'Acier pour l'empêcher d'accoster la rive, il n'y avait pas
autre chose à faire.

Goûmi n'hésita pas. Au moment où Kâlagani rejoignait ce Nassim qui
lui avait répondu, il se jeta de côté et disparut dans les jungles
qui bordaient la route.

Et, lorsque Kâlagani revint avec son complice, dans l'intention de
se débarrasser du compagnon que lui avait imposé le colonel Munro,
Goûmi n'était plus là.

Nassim était le chef d'une bande de Dacoits, dévoué à la cause de
Nana Sahib. Lorsqu'il apprit la disparition de Goûmi, il lança ses
hommes à travers les jungles. À tout prix, il voulait reprendre le
hardi serviteur qui venait de s'échapper.

Les recherches furent inutiles. Goûmi, soit qu'il se fût perdu
dans l'obscurité, soit qu'un trou quelconque lui servît de refuge,
avait disparu, et il fallut renoncer à le retrouver.

Mais, en somme, que pouvaient-ils craindre, ces Dacoits, de Goûmi,
livré à ses seules ressources, au milieu de cette région sauvage,
à trois heures de marche déjà du lac Puturia, qu'il ne pourrait,
quelle que fût sa diligence, rejoindre avant eux?

Kâlagani en prit donc son parti. Il conféra un instant avec le
chef des Dacoits, qui semblait attendre ses ordres. Puis, tous,
redescendant la route, se portèrent à grands pas dans la direction
du lac.

Et maintenant, si cette troupe avait quitté les gorges des
Vindhyas, où elle campait depuis quelque temps, c'est que Kâlagani
avait pu faire connaître la prochaine arrivée du colonel Munro aux
environs du lac Puturia. Par qui? Par cet Indou, qui n'était autre
que Nassim et qui suivait la caravane des Banjaris. À qui? À celui
dont la main dirigeait dans l'ombre toute cette machination!

En effet, ce qui s'était passé, ce qui se passait alors, c'était
le résultat d'un plan bien arrêté, auquel le colonel Munro et ses
compagnons ne pouvaient se soustraire. C'est pourquoi, au moment
où le train accostait la pointe méridionale du lac, les Dacoits
purent l'attaquer sous les ordres de Nassim et de Kâlagani.

Mais c'était au colonel Munro qu'on en voulait, à lui seul. Ses
compagnons, abandonnés dans ce pays, leur dernière maison
détruite, n'étaient plus à craindre. Il fut donc entraîné, et, à
sept heures du matin, six milles le séparaient déjà du lac
Puturia.

Que sir Edward Munro fût conduit par Kâlagani à la station de
Jubbulpore, ce n'était pas admissible. Aussi se disait-il qu'il ne
devait pas quitter la région des Vindhyas, et que, tombé au
pouvoir de ses ennemis, il n'en sortirait peut-être jamais.

Cependant, cet homme courageux n'avait rien perdu de son sang-froid.
Il allait, au milieu de ces farouches Indous, prêt à tout
événement. Il affectait même de ne pas apercevoir Kâlagani. Le
traître avait pris la tête de la troupe, et il en était bien le
chef en effet. Quant à fuir, ce n'était pas possible. Bien qu'il
ne fût pas garrotté, le colonel Munro ne voyait, ni en avant, ni
en arrière, ni sur les flancs de son escorte, aucun vide qui eût
pu lui livrer passage. D'ailleurs, il aurait été repris
immédiatement.

Il réfléchissait donc aux conséquences de sa situation. Pouvait-il
croire que la main de Nana Sahib fût dans tout ceci? Non! Pour
lui, le nabab était bien mort. Mais, quelque compagnon de l'ancien
chef des rebelles, Balao Rao peut être, n'avait-il pas résolu de
satisfaire sa haine, en accomplissant cette vengeance, à laquelle
son frère avait voué sa vie? Sir Edward Munro pressentait quelque
manoeuvre de ce genre.

En même temps, il songeait au malheureux Goûmi, qui n'était pas
prisonnier des Dacoits. Avait-il pu s'échapper? c'était possible.
N'avait-il pas tout d'abord succombé? c'était plus probable.
Pouvait-on compter sur son aide, au cas où il serait sain et sauf?
c'était difficile.

En effet, si Goûmi avait cru devoir pousser jusqu'à la station de
Jubbulpore pour y chercher secours, il arriverait trop tard.

Si, au contraire, il était venu rejoindre Banks et ses compagnons
à la pointe méridionale du lac, que feraient ceux-ci, presque
dépourvus de munitions? Se jetteraient-ils sur la route de
Jubbulpore?... Mais, avant qu'ils eussent pu l'atteindre, le
prisonnier aurait déjà été entraîné dans quelque inaccessible
retraite des Vindhyas!

Donc, de ce côté, il ne fallait garder aucun espoir.

Le colonel Munro envisageait froidement la situation. Il ne
désespérait pas, n'étant point homme à se laisser abattre, mais il
préférait voir les choses dans toute leur réalité, au lieu de
s'abandonner à quelque illusion indigne d'un esprit que rien ne
pouvait troubler.

Cependant, la troupe marchait avec une extrême rapidité.
Évidemment, Nassim et Kâlagani voulaient arriver, avant le coucher
du soleil, à quelque rendez-vous convenu, où se déciderait le sort
du colonel. Si le traître était pressé, sir Edward Munro ne
l'était pas moins d'en finir, quelle que fût la fin qui
l'attendit.

Une seule fois, vers midi, pendant une demi-heure, Kâlagani fit
faire halte. Les Dacoits étaient pourvus de vivres et mangèrent
sur le bord d'un petit ruisseau.

Un peu de pain et de viande sèche fut mis à la disposition du
colonel, qui ne refusa point d'y toucher. Il n'avait rien pris
depuis la veille, et ne voulait pas donner à ses ennemis la joie
de le voir faiblir physiquement à l'heure suprême.

À ce moment, près de seize milles avaient été franchis pendant
cette marche forcée. Sur l'ordre de Kâlagani, on se remit en
route, en suivant toujours la direction de Jubbulpore.

Ce ne fut que vers cinq heures du soir que la bande des Dacoits
abandonna le grand chemin, pour se jeter sur la gauche. Si donc le
colonel Munro avait pu conserver un semblant d'espoir, tant qu'il
le suivait, il comprit alors qu'il n'était plus qu'entre les mains
de Dieu.

Un quart d'heure après, Kâlagani et les siens traversaient un
étroit défilé, qui formait l'extrême limite de la vallée de la
Nerbudda, vers la partie la plus sauvage de Bundelkund.

L'endroit était situé à trois cent cinquante kilomètres environ du
pâl de Tandit, dans l'est de ces monts Sautpourra, que l'on peut
considérer comme le prolongement occidental des Vindhyas.

Là, sur un des derniers contreforts, s'élevait la vieille
forteresse de Ripore, abandonnée depuis longtemps, parce qu'elle
ne pouvait être ravitaillée, pour peu que les défilés de l'ouest
fussent occupés par l'ennemi.

Cette forteresse dominait un des derniers saillants de la chaîne,
une sorte de redan naturel, haut de cinq cents pieds, qui
surplombait un large évasement de la gorge, au milieu des croupes
avoisinantes. On ne pouvait y accéder que par un étroit sentier,
tortueusement évidé dans le massif rocheux, sentier à peine
praticable pour des piétons.

Là, sur ce plateau, se profilaient encore des courtines
démantelées, quelques bastions en ruines. Au milieu de
l'esplanade, fermée sur l'abîme par un parapet de pierre, se
dressait un bâtiment, à demi détruit, qui servait autrefois de
caserne à la petite garnison de Ripore, et dont on n'aurait pas
voulu maintenant pour étable.

Sur le milieu du plateau central, un seul engin restait de tous
ceux qui s'allongeaient autrefois à travers les embrasures du
parapet. C'était un énorme canon, braqué vers la face antérieure
de l'esplanade. Trop lourd pour être descendu, trop détérioré,
d'ailleurs, pour conserver une valeur quelconque, il avait été
laissé là, sur son affût, livré aux morsures de la rouille qui
rongeait son enveloppe de fer.

C'était bien, par sa longueur et par sa grosseur, le digne pendant
du célèbre canon de bronze de Bhilsa, qui fut fondu au temps de
Jehanghir, énorme pièce, longue de six mètres, avec un calibre de
quarante-quatre. On eût pu le comparer également au non moins
fameux canon de Bidjapour, dont la détonation, au dire des
indigènes, n'eût pas laissé debout un seul des monuments de la
cité.

Telle était la forteresse de Ripore, où le prisonnier fut amené
par la troupe de Kâlagani. Il était cinq heures du soir, quand il
y arriva, après une journée de marche de plus de vingt-cinq
milles.

En face duquel de ses ennemis le colonel Munro allait-il enfin se
trouver? Il ne devait pas tarder à l'apprendre.

Un groupe d'Indous occupait alors le bâtiment en ruines, qui
s'élevait au fond de l'esplanade. Ce groupe s'en détacha, tandis
que la bande des Dacoits se rangeait en cercle le long du parapet.

Le colonel Munro occupait le centre de ce cercle. Les bras
croisés, il attendait.

Kâlagani quitta la place qu'il occupait dans le rang, et fit
quelques pas au devant du groupe.

Un Indou, simplement vêtu, marchait en tête.

Kâlagani s'arrêta devant lui et s'inclina. L'Indou lui tendit une
main que Kâlagani baisa respectueusement. Un signe de tête lui
témoigna qu'on était content de ses services.

Puis, l'Indou s'avança vers le prisonnier, lentement, mais l'oeil
en feu, avec tous les symptômes d'une colère à peine contenue. On
eût dit d'un fauve marchant sur sa proie.

Le colonel Munro le laissa approcher, sans reculer d'un pas, le
regardant avec autant de fixité qu'il était regardé lui-même.

Lorsque l'Indou ne fut plus qu'à cinq pas de lui:

«Ce n'est que Balao Rao, le frère du nabab! dit le colonel, d'un
ton qui indiquait le plus profond mépris.

--Regarde mieux! répondit l'Indou.

--Nana Sahib! s'écria le colonel Munro, en reculant, cette fois,
malgré lui. Nana Sahib vivant!...» Oui, le nabab lui-même,
l'ancien chef de la révolte des Cipayes, l'implacable ennemi de
Munro! Mais qui avait donc succombé dans la rencontre au pâl de
Tandît? C'était Balao Rao, son frère.

L'extraordinaire ressemblance de ces deux hommes, tous deux grêlés
à la face, tous deux amputés du même doigt de la même main, avait
trompé les soldats de Lucknow et de Cawnpore. Ceux-ci n'avaient
pas hésité à reconnaître le nabab dans celui qui n'était que son
frère, et il eût été impossible de ne pas commettre cette méprise.
Ainsi, lorsque la communication, faite aux autorités, annonça la
mort du nabab, Nana Sahib vivait encore: c'était Balao Rao qui
n'était plus.

Cette nouvelle circonstance, Nana Sahib avait eu grand soin de
l'exploiter. Une fois de plus, elle lui assurait une sécurité
presque absolue. En effet, son frère ne devait pas être recherché
par la police anglaise avec le même acharnement que lui, et il ne
le fut pas. Non seulement les massacres de Cawnpore ne lui étaient
point imputés, mais il n'avait pas sur les Indous du centre
l'influence pernicieuse que possédait le nabab.

Nana Sahib, se voyant traqué de si près, avait donc résolu de
faire le mort jusqu'au moment où il pourrait définitivement agir,
et, renonçant temporairement à ses projets insurrectionnels, il
s'était donné tout entier à sa vengeance. Jamais, d'ailleurs, les
circonstances n'avaient été plus favorables. Le colonel Munro,
toujours surveillé par ses agents, venait de quitter Calcutta pour
un voyage qui devait le conduire à Bombay. Ne serait-il pas
possible de l'amener dans la région des Vindhyas, à travers les
provinces du Bundelkund? Nana Sahib le pensa, et ce fut dans ce
but qu'il lui dépêcha l'intelligent Kâlagani.

Le nabab quitta alors le pâl de Tandît, qui ne lui offrait plus un
abri sûr. Il s'enfonça dans la vallée de la Nerbudda, jusqu'aux
dernières gorges des Vindhyas. Là s'élevait la forteresse de
Ripore, qui lui parut un lieu de refuge où la police ne songerait
guère à le relancer, puisqu'elle devait le croire mort.

Nana Sahib s'y installa donc avec les quelques Indous dévoués à sa
personne. Il les renforça bientôt d'une bande de Dacoits, dignes
de se ranger sous les ordres d'un tel chef, et il attendit.

Mais qu'attendait-il depuis quatre mois? Que Kâlagani eût rempli
sa mission, et lui fit connaître la prochaine arrivée, du colonel
Munro dans cette partie des Vindhyas, où il serait sous sa main.

Toutefois, une crainte s'empara de Nana Sahib. Ce fut que la
nouvelle de sa mort, répandue dans toute la péninsule, n'arrivât
aux oreilles de Kâlagani. Si celui-ci y ajoutait foi,
n'abandonnerait-il pas son oeuvre de trahison vis-à-vis du colonel
Munro?

De là, l'envoi d'un autre Indou à travers les routes du
Bundelkund, ce Nassim qui, mêlé à la caravane des Banjaris,
rencontra le train de Steam-House sur la route du Scindia, se mit
en communication avec Kâlagani, et l'instruisit du véritable état
des choses.

Cela fait, Nassim, sans perdre une heure, revint à la forteresse
de Ripore, et il informa Nana Sahib de tout ce qui s'était passé
depuis le jour où Kâlagani avait quitté Bhopal. Le colonel Munro
et ses compagnons s'avançaient à petites journées vers les
Vindhyas, Kâlagani les guidait, et c'était aux environs du lac
Puturia qu'il fallait les attendre.

Tout avait donc réussi aux souhaits du nabab. Sa vengeance ne
pouvait plus lui échapper.

Et, en effet, ce soir-là, le colonel Munro était seul, désarmé, en
sa présence, à sa merci.

Après les premiers mots échangés, ces deux hommes se regardèrent
un instant sans prononcer une seule parole.

Mais, soudain, l'image de lady Munro repassant plus vivement
devant ses yeux, le colonel eut comme un afflux de sang de son
coeur à sa tête. Il s'élança sur le meurtrier des prisonniers de
Cawnpore!...

Nana Sahib se contenta de faire deux pas en arrière.

Trois Indous s'étaient subitement jetés sur le colonel, et ils le
maîtrisèrent, non sans peine.

Cependant, sir Edward Munro avait repris possession de lui-même.
Le nabab le comprit sans doute, car, d'un geste, il écarta les
Indous.

Les deux ennemis se retrouvèrent de nouveau face à face.

«Munro, dit Nana Sahib, les tiens ont attaché à la bouche de leurs
canons les cent vingt prisonniers de Peschawar, et, depuis ce
jour, plus de douze cents Cipayes ont péri de cette épouvantable
mort! Les tiens ont massacré sans pitié les fugitifs de Lahore,
ils ont égorgé, après la prise de Delhi, trois princes et vingt-neuf
membres de la famille du roi, ils ont massacré à Lucknow six
mille des nôtres, et trois mille après la campagne du Pendjab! En
tout, par le canon, le fusil, la potence ou le sabre, cent vingt
mille officiers ou soldats natifs et deux cent mille indigènes ont
payé de leur vie ce soulèvement pour l'indépendance nationale!

--À mort! à mort!» s'écrièrent les Dacoits et les Indous rangés
autour de Nana Sahib. Le nabab leur imposa silence de la main, et
attendit que le colonel Munro voulût lui répondre. Le colonel ne
répondit pas. «Quant à toi, Munro, reprit le nabab, tu as tué de
ta main la Rani de Jansi, ma fidèle compagne... et elle n'est pas
encore vengée!» Pas de réponse du colonel Munro.

«Enfin, il y a quatre mois, dit Nana Sahib, mon frère Balao Rao
est tombé sous les balles anglaises dirigées contre moi... et mon
frère n'est pas encore vengé!

--À mort! À mort!» Ces cris éclatèrent avec plus de violence,
celle fois, et toute la bande fit un mouvement pour se ruer sur le
prisonnier.

«Silence! s'écria Nana Sahib. Attendez l'heure de la justice!»

Tous se turent.

«Munro, reprit le nabab, c'est un de tes ancêtres, c'est Hector
Munro, qui a osé appliquer pour la première fois cet épouvantable
supplice, dont les tiens ont fait un si terrible usage pendant la
guerre de 1857! C'est lui qui a donné l'ordre d'attacher vivants,
à la bouche de ses canons, des Indous, nos parents, nos frères...»

Nouveaux cris, nouvelles démonstrations, que Nana Sahib n'aurait
pu réprimer cette fois. Aussi:

«Représailles pour représailles! ajouta-t-il. Munro, tu périras
comme tant des nôtres ont péri!»

Puis, se retournant:

«Vois ce canon!»

Et le nabab montrait l'énorme pièce, longue de plus de cinq
mètres, qui occupait le centre de l'esplanade.

«Tu vas être attaché, dit-il, à la bouche de ce canon! Il est
chargé, et demain, au lever du soleil, sa détonation, se
prolongeant jusqu'aux fonds de Vindhyas, apprendra à tous que la
vengeance de Nana Sahib est enfin accomplie!»

Le colonel Munro regardait fixement le nabab avec un calme que
l'annonce de son prochain supplice ne pouvait troubler.

«C'est bien, dit-il, tu fais ce que j'aurais fait, si tu étais
tombé entre mes mains!»

Et, de lui-même, le colonel Munro alla se placer devant la bouche
du canon, à laquelle, les mains liées derrière le dos, il fut
attaché par de fortes cordes.

Et alors, pendant une longue heure, toute cette bande de Dacoits
et d'Indous vint l'insulter lâchement. On eût dît des Sioux de
l'Amérique du Nord autour d'un prisonnier enchaîné au poteau du
supplice.

Le colonel Munro demeura impassible devant l'outrage, comme il
voulait l'être devant la mort. Puis, la nuit venue, Nana Sahib,
Kâlagani et Nassim se retirèrent dans la vieille caserne. Toute la
bande, lasse enfin, quitta la place et rejoignit ses chefs. Sir
Edward Munro resta en présence de la mort et de Dieu.


CHAPITRE XII
À la bouche d'un canon.

Le silence ne dura pas longtemps. Des provisions avaient été mises
à la disposition de la bande des Dacoits. Pendant qu'ils
mangeaient, on pouvait les entendre crier, vociférer, sous
l'influence de cette violente liqueur d'arak, dont ils faisaient
un usage immodéré.

Mais tout ce vacarme s'apaisa peu à peu. Le sommeil ne devait pas
tarder à s'emparer de ces brutes, très surmenées déjà par une
longue journée de fatigue.

Sir Edward Munro allait-il donc être laissé sans gardien jusqu'au
moment où sonnerait l'heure de sa mort? Nana Sahib ne ferait-il
pas veiller sur son prisonnier, bien que celui-ci, solidement
attaché par les triples tours de corde qui lui cerclaient les bras
et la poitrine, fût hors d'état de faire un mouvement?

Le colonel se le demandait, quand, vers huit heures, il vit un
Indou quitter la caserne et s'avancer sur l'esplanade.

Cet Indou avait pour consigne de rester pendant toute la nuit
auprès du colonel Munro.

Tout d'abord, après avoir traversé obliquement le plateau, il vint
droit au canon, afin de s'assurer que le prisonnier était toujours
là. D'une main vigoureuse, il essaya les cordes, qui ne cédèrent
point. Puis, sans s'adresser au colonel, mais se parlant à lui-même:

«Dix livres de bonne poudre! dit-il. Il y a longtemps que le vieux
canon de Ripore n'a parlé, mais, demain, il parlera!...»

Cette réflexion amena un sourire de dédain sur le fier visage du
colonel Munro. La mort n'était pas pour l'effrayer, si
épouvantable qu'elle dût être.

L'indou, après avoir examiné la partie antérieure de la bouche à
feu, revint un peu en arrière, caressa de sa main l'épaisse
culasse, et son doigt se posa un instant sur la lumière, que la
poudre de l'amorce emplissait jusqu'à l'orifice.

Puis, l'Indou resta appuyé sur le bouton de la culasse. Il
semblait avoir absolument oublié que le prisonnier fût là, comme
un patient au pied du gibet, attendant que la trappe se dérobe
sous lui.

Indifférence ou effet de l'arak qu'il venait de boire, l'Indou
chantonnait entre ses dents un vieux refrain du Goundwana. Il
s'interrompait et recommençait, comme un homme auquel, sous
l'influence d'une demi-ivresse, sa pensée échappe peu à peu.

Un quart d'heure plus tard, l'Indou se redressa. Sa main se
promena sur la croupe du canon. Il en fit le tour, et, s'arrêtant
devant le colonel Munro, il le regarda en murmurant d'incohérentes
paroles. Par instinct, ses doigts saisirent une dernière fois les
cordes, comme pour les serrer plus solidement; puis, hochant la
tête, en homme qui est rassuré, il alla s'accouder sur le parapet,
à une dizaine de pas, vers la gauche de la bouche à feu.

Pendant dix minutes encore, l'Indou demeura dans cette position,
tantôt tourné vers le plateau, tantôt penché en dehors, et
plongeant ses regards dans l'abîme qui se creusait au pied de la
forteresse.

Il était visible qu'il faisait un dernier effort pour ne pas
succomber au sommeil. Mais enfin, la fatigue l'emportant, il se
laissa glisser jusqu'au sol, s'y étendit, et l'ombre du parapet le
rendit absolument invisible.

La nuit, d'ailleurs, était déjà profonde. D'épais nuages,
immobiles, s'allongeaient sur le ciel. L'atmosphère était aussi
calme que si les molécules de l'air eussent été soudées l'une à
l'autre. Les bruits de la vallée n'arrivaient pas à cette hauteur.
Le silence était absolu.

Ce qu'allait être une telle nuit d'angoisses pour le colonel
Munro, il convient de le dire, à l'honneur de cet homme énergique.
Pas un instant, il ne songea à cette dernière seconde de sa vie,
pendant laquelle les tissus de son corps, rompus violemment, ses
membres effroyablement dispersés, iraient se perdre dans l'espace.
Ce ne serait qu'un coup de foudre, après tout, et ce n'était pas
là de quoi ébranler une nature sur laquelle jamais effroi physique
ou moral n'avait eu prise. Quelques heures lui restaient encore à
vivre: elles appartenaient à cette existence, qui avait été si
heureuse pendant sa plus longue période. Sa vie se rouvrait tout
entière avec une singulière précision. Tout son passé se
représentait à son esprit.

L'image de lady Munro se dressait devant lui. Il la revoyait, il
l'entendait, cette infortunée qu'il pleurait comme aux premiers
jours, non plus des yeux, mais du coeur! Il la retrouvait jeune
fille, au milieu de cette funeste ville de Cawnpore, dans cette
habitation où il l'avait pour la première fois admirée, connue,
aimée! Ces quelques années de bonheur, brusquement terminées par
la plus épouvantable des catastrophes, se ravivèrent dans son
esprit. Tous leurs détails, si légers qu'ils fussent, lui
revinrent à la mémoire avec une telle netteté, que la réalité
n'eut peut-être pas été plus «réelle»! Le milieu de la nuit était
déjà passé que sir Edward Munro ne s'en était pas aperçu. Il avait
vécu tout entier dans ses souvenirs, sans que rien l'en eût pu
distraire, là-bas, près de sa femme adorée. En trois heures
s'étaient résumés les trois ans qu'il avait vécu près d'elle! Oui!
son imagination l'avait irrésistiblement enlevé de ce plateau de
la forteresse de Ripore, elle l'avait arraché à la bouche de ce
canon, dont le premier rayon du soleil allait, pour ainsi dire,
enflammer l'amorce!

Mais alors, l'horrible dénouement du siège de Cawnpore lui
apparut, l'emprisonnement de lady Munro et de sa mère dans le
Bibi-Ghar, le massacre de leurs malheureuses compagnes, et enfin
ce puits, tombeau de deux cents victimes, sur lequel, quatre mois
auparavant, il était allé une dernière fois pleurer.

Et cet odieux Nana Sahib qui était là, à quelques pas, derrière
des murs de cette caserne en ruines, l'ordonnateur des massacres,
le meurtrier de lady Munro et de tant d'autres infortunées! Et
c'était entre ses mains qu'il venait de tomber, lui, qui avait
voulu se faire le justicier de cet assassin que la justice n'avait
pu atteindre!

Sir Edward Munro, sous la poussée d'une colère aveugle, fit un
effort désespéré pour rompre ses liens. Les cordes craquèrent, et
les noeuds, resserrés, lui entrèrent dans les chairs. Il poussa un
cri, non de douleur, mais d'impuissante rage.

À ce cri, l'Indou, étendu dans l'ombre du parapet, redressa la
tête. Le sentiment de sa situation le reprit. Il se souvint qu'il
était le gardien du prisonnier.

Il se releva donc, s'avança en hésitant vers le colonel Munro, lui
posa la main sur l'épaule, pour s'assurer qu'il était toujours là,
et, du ton d'un homme à moitié endormi:

«Demain, dit-il, au lever du soleil... Boum!»

Puis, il retourna vers le parapet, afin d'y reprendre un point
d'appui. Dès qu'il l'eut touché, il se coucha sur le sol et ne
tarda pas à s'assoupir complètement.

À la suite de cet inutile effort, une sorte de calme avait repris
le colonel Munro. Le cours de ses pensées se modifia, sans qu'il
songeât davantage au sort qui l'attendait. Par une association
d'idées toute naturelle, il pensa à ses amis, à ses compagnons. Il
se demanda si, eux aussi, n'étaient pas tombés entre les mains
d'une autre bande de ces Dacoits qui fourmillent dans les
Vindhyas, si on ne leur réservait pas un sort identique au sien,
et cette pensée lui serra le coeur.

Mais, presque aussitôt, il se dit que cela ne pouvait être. En
effet, si le nabab avait résolu leur mort, il les aurait réunis à
lui dans le même supplice. Il eût voulut doubler ses angoisses de
celles de ses amis. Non! ce n'était que sur lui, sur lui seul,--
il essayait de l'espérer,--que Nana Sahib voulait assouvir sa
haine!

Cependant, si déjà et par impossible, Banks, le capitaine Hod,
Maucler, étaient libres, que faisaient-ils? Avaient-ils pris la
route de Jubbulpore, sur laquelle le Géant d'Acier, que n'avaient
pu détruire les Dacoits, pouvait les transporter rapidement? Là,
les secours ne manqueraient pas! Mais à quoi bon? Comment
auraient-ils su où était le colonel Munro? Nul ne connaissait
cette forteresse de Ripore, ce repaire de Nana Sahib. Et,
d'ailleurs, pourquoi le nom du nabab leur serait-il venu à la
pensée? Nana Sahib n'était-il pas mort pour eux? N'avait-il pas
succombé à l'attaque du pâl de Tandît? Non! ils ne pouvaient rien
pour le prisonnier!

Du côté de Goûmi, nul espoir non plus. Kâlagani avait eu tout
intérêt à se défaire de ce dévoué serviteur, et puisque Goûmi
n'était pas là, c'est qu'il avait précédé son maître dans la mort!

Compter sur une chance quelconque de salut, c'eût été inutile. Le
colonel Munro n'était point homme à s'illusionner. Il voyait les
choses dans leur vrai, et il revint à ses premières pensées, au
souvenir des jours heureux qui emplissait son coeur.

Combien d'heures s'étaient écoulées, pendant qu'il rêvait ainsi,
il lui eût été difficile de l'évaluer. La nuit était toujours
obscure. Rien n'apparaissait encore à la cime des montagnes de
l'est, qui annonçât les premières lueurs de l'aube.

Cependant, il devait être environ quatre heures du matin, lorsque
l'attention du colonel Munro fut attirée par un phénomène assez
singulier. Jusqu'à ce moment, pendant ce retour sur son existence
passée, il avait plutôt regardé en dedans qu'en dehors de lui. Les
objets extérieurs, peu distincts au milieu de ces profondes
ténèbres, n'auraient pu le distraire; mais alors, ses yeux
devinrent plus fixes, et toutes les images, évoquées dans son
souvenir, s'effacèrent soudain devant une sorte d'apparition,
aussi inattendue qu'inexplicable.

En effet, le colonel Munro n'était plus seul sur le plateau de
Ripore. Une lumière, encore indécise, venait de se montrer vers
l'extrémité du sentier, à la poterne de la forteresse. Elle allait
et venait, vacillante, trouble, menaçant de s'éteindre, reprenant
son éclat, comme si elle eût été tenue par une main peu sûre.

Dans la situation où se trouvait le prisonnier, tout incident
pouvait avoir son importance. Ses yeux ne quittèrent donc plus ce
feu. Il observa qu'une sorte de vapeur fuligineuse s'en dégageait
et qu'il était mobile. D'où cette conclusion qu'il ne devait pas
être enfermé dans un fanal.

«Un de mes compagnons, se dit le colonel Munro... Goûmi peut-être!
Mais non!... Il ne serait pas là avec une lumière qui le
trahirait... Qu'est-ce donc?»

Le feu s'approchait lentement. Il glissa, d'abord, le long du mur
de la vieille caserne, et sir Edward Munro put craindre qu'il ne
fût aperçu de quelques-uns des Indous endormis au dedans.

Il n'en fut rien. Le feu passa sans être remarqué. Parfois,
lorsque la main qui le portait s'agitait d'un mouvement fébrile,
il se ravivait et brillait d'un plus vif éclat.

Bientôt le feu eut atteint le mur du parapet, et il en suivit la
crête, comme une flamme de Saint-Elme dans les nuits d'orage.

Alors le colonel Munro commença à distinguer une sorte de fantôme,
sans forme appréciable, une «ombre», que cette lumière éclairait
vaguement. L'être quelconque, qui s'avançait ainsi, devait être
recouvert d'un long pagne, sous lequel se cachaient ses bras et sa
tête.

Le prisonnier ne remuait pas. Il retenait son souffle. Il
craignait d'effaroucher cette apparition, de voir s'éteindre la
flamme dont la clarté la guidait dans l'ombre. Il était aussi
immobile que la pesante pièce de métal qui semblait le tenir dans
son énorme gueule.

Cependant, le fantôme continuait à glisser le long du parapet. Ne
pouvait-il arriver qu'il heurtât le corps de l'Indou endormi? Non.
L'Indou était étendu à gauche du canon, et l'apparition venait par
la droite, s'arrêtant parfois, puis reprenant sa marche, à petits
pas.

Enfin, elle fut bientôt assez rapprochée pour que le colonel Munro
pût la distinguer plus nettement.

C'était un être de moyenne taille, dont un long pagne, en effet,
recouvrait tout le corps. De ce pagne sortait une main, qui tenait
une branche de résine enflammée.

«Quelque fou, qui a l'habitude de visiter le campement des
Dacoits, se dit le colonel Munro, et auquel on ne prend plus
garde! Au lieu d'un feu, que n'a-t-il un poignard à la main!...
Peut-être pourrais-je?...»

Ce n'était point un fou, et, cependant, sir Edward Munro avait à
peu près deviné.

C'était la folle de la vallée de la Nerbudda, l'inconsciente
créature, qui, depuis quatre mois, errait à travers les Vindhyas,
toujours respectée et hospitalièrement accueillie de ces Gounds
superstitieux. Ni Nana Sahib, ni aucun de ses compagnons ne
savaient quelle part la «Flamme Errante» avait prise à l'attaque
du pâl de Tandît. Souvent ils l'avaient rencontrée dans cette
partie montagneuse du Bundelkund, et ils ne s'étaient jamais
inquiétés de sa présence. Plusieurs fois déjà, dans ses courses
incessantes, elle avait porté ses pas jusqu'à la forteresse de
Ripore, et nul n'avait songé à l'en chasser. Ce n'était que le
hasard de ses pérégrinations nocturnes qui venait de l'y amener
cette nuit même.

Le colonel Munro ne savait rien de ce qui concernait la folle. De
la Flamme Errante, il n'avait jamais entendu parler, et pourtant,
cet être inconnu qui s'approchait, qui allait le toucher, lui
parler peut-être, faisait battre son coeur avec une inexplicable
violence.

Peu à peu, la folle s'était rapprochée du canon. Sa résine ne
jetait plus que de faibles lueurs, et elle ne semblait pas voir le
prisonnier, bien qu'elle fût en face de lui, et que ses yeux
fussent presque visibles à travers ce pagne, percé de trous comme
la cagoule d'un pénitent.

Sir Edward Munro ne bougeait pas. Ni par un mouvement de tête, ni
par un mot, il n'essayait d'attirer l'attention de cette étrange
créature.

D'ailleurs, elle revint presque aussitôt sur ses pas, de manière à
faire le tour de l'énorme pièce, à la surface de laquelle sa
résine dessinait de petites ombres flottantes.

Comprenait-elle, l'insensée, à quoi devait servir ce canon,
allongé là comme un monstre, pourquoi cet homme était attaché à
cette gueule, qui allait vomir le tonnerre et l'éclair au premier
rayon du jour?

Non, sans doute. La Flamme Errante était là, comme elle était
partout, inconsciemment. Elle errait, cette nuit, ainsi qu'elle
l'avait déjà fait bien des fois, sur le plateau de Ripore. Puis,
elle le quitterait, elle redescendrait le sentier sinueux, elle
regagnerait la vallée, et reporterait ses pas là où la pousserait
son imagination falote.

Le colonel Munro, qui pouvait librement tourner la tête, suivait
tous ses mouvements. Il la vit passer derrière la pièce. De là,
elle se dirigea de manière à rejoindre le mur du parapet, afin de
le suivre, sans doute, jusqu'au point où il se reliait à la
poterne.

En effet, la Flamme Errante marcha ainsi, mais, s'étant arrêtée
soudain, à quelques pas de l'Indou endormi, elle se retourna.
Quelque lien invisible l'empêchait-il donc d'aller plus avant?
Quoi qu'il en soit, un inexplicable instinct la ramena vers le
colonel Munro, et elle demeura encore immobile devant lui.

Cette fois, le coeur de sir Edward Munro battit avec une telle
force, qu'il eût voulu y porter ses mains pour le contenir!

La Flamme Errante s'était approchée plus près. Elle avait élevé sa
résine à la hauteur du visage du prisonnier, comme si elle eût
voulu le mieux voir. À travers les trous de sa cagoule, ses yeux
s'allumèrent d'une flamme ardente.

Le colonel Munro, involontairement fasciné par ce feu, la dévorait
du regard.

Alors, la main gauche de la folle écarta peu à peu les plis de son
pagne. Bientôt son visage se montra à découvert, et, à ce moment,
de sa main droite, elle agita la résine, qui jeta une lueur plus
intense.

Un cri!--un cri à demi étouffé,--s'échappa de la poitrine du
prisonnier.

«Laurence! Laurence!»

Il se crut fou à son tour!... Ses yeux se fermèrent un instant.

C'était lady Munro! Oui! lady Munro elle-même,--qui se dressait
devant lui!

«Laurence... toi... toi!» répéta-t-il.

Lady Munro ne répondit rien. Elle ne le reconnaissait pas. Elle ne
semblait même pas l'entendre.

«Laurence! Folle! folle, oui!... mais vivante!»

Sir Edward Munro n'avait pu se tromper à une prétendue
ressemblance. L'image de sa jeune femme était trop profondément
gravée en lui. Non! même après neuf années d'une séparation qu'il
devait croire éternelle, c'était lady Munro, changée sans doute,
mais belle encore, c'était lady Munro, échappée par miracle aux
bourreaux de Nana Sahib, qui était devant lui!

L'infortunée, après avoir tout fait pour défendre sa mère, égorgée
sous ses yeux, était tombée. Frappée, mais non mortellement, et
confondue avec tant d'autres, une des dernières elle fut
précipitée dans le puits de Cawnpore, sur les victimes amoncelées
qui le remplissaient déjà. La nuit venue, un suprême instinct de
conservation la ramena à la margelle du puits,--l'instinct seul,
car la raison, à la suite de ces effroyables scènes, l'avait déjà
abandonnée. Après tout ce qu'elle avait souffert depuis le
commencement du siège, dans la prison du Bibi-Ghar, sur le théâtre
du massacre, après avoir vu égorger sa mère, sa tête s'était
perdue. Elle était folle, folle, mais vivante! ainsi que venait de
le reconnaître Munro. Folle, elle s'était traînée hors du puits,
elle avait rôdé aux environs, elle avait pu quitter la ville, au
moment où Nana Sahib et les siens l'abandonnaient, après la
sanglante exécution. Folle, elle s'était sauvée dans les ténèbres,
allant devant elle, à travers la campagne. Évitant les villes,
fuyant les territoires habités, ça et là recueillie par de pauvres
raïots, respectée comme un être privé de raison, la pauvre folle
était allée ainsi jusqu'aux monts Sautpourra, jusqu'aux Vindhyas!
Et, morte pour tous, depuis neuf ans, mais l'esprit toujours
frappé par le souvenir des incendies du siège, elle errait sans
cesse!

Oui! c'était bien elle!

Le colonel Munro l'appela encore... Elle ne répondit pas. Que
n'aurait-il pas donné pour pouvoir l'étreindre dans ses bras,
l'enlever, l'emporter, recommencer près d'elle une nouvelle
existence, lui rendre la raison à force de soins et d'amour!... Et
il était lié à cette masse de métal, le sang coulait de ses bras
par les entailles qu'y creusaient ces cordes, et rien ne pouvait
l'arracher avec elle de ce lieu maudit!

Quel supplice, quelle torture, que n'avait même pu rêver la
cruelle imagination de Nana Sahib! Ah! si ce monstre eût été là,
s'il eût su que lady Munro était en son pouvoir, quelle horrible
joie il en eût ressenti! Quel raffinement il aurait sans doute
ajouté aux angoisses du prisonnier!

«Laurence! Laurence!» répétait sir Edward Munro.

Et il l'appelait à voix haute, au risque de réveiller l'Indou,
endormi à quelques pas, au risque d'attirer les Dacoits, couchés
dans la vieille caserne, et Nana Sahib lui-même!

Mais lady Munro, sans comprendre, continuait à le regarder de ses
yeux hagards. Elle ne voyait rien, des épouvantables souffrances
que subissait cet infortuné, qui la retrouvait au moment où lui-même
allait mourir! Sa tête se balançait, comme si elle n'eût pas
voulu répondre!

Quelques minutes s'écoulèrent ainsi; puis, sa main s'abaissa, son
voile retomba sur sa figure, et elle recula d'un pas.

Le colonel Munro crut qu'elle allait s'enfuir!

«Laurence!» cria-t-il une dernière fois, comme s'il lui eût jeté
un suprême adieu.

Mais non! Lady Munro ne songeait pas à quitter le plateau de
Ripore, et la situation, quelque épouvantable qu'elle fût déjà,
allait encore s'aggraver.

En effet, lady Munro s'arrêta. Évidemment, ce canon avait attiré
son attention. Peut-être s'éveillait-il en elle quelque souvenir
obscurci du siège de Cawnpore! Elle revint donc, à pas lents. Sa
main, qui tenait la résine, promenait sa flamme sur le tube de
métal, et il suffisait d'une étincelle, enflammant l'amorce, pour
que le coup partît!

Munro allait-il donc mourir de cette main?

Cette idée, il ne put la supporter! Mieux valait périr sous les
yeux de Nana Sahib et des siens!

Munro allait appeler, réveiller ses bourreaux!...

Soudain, il sentit de l'intérieur du canon une main presser ses
mains, attachées derrière son dos. C'était la pression d'une main
amie qui cherchait à dénouer ses liens. Bientôt, le froid d'une
lame d'acier, se glissant avec précaution entre les cordes et ses
poignets, l'avertit que, dans l'âme même de cette pièce énorme, se
tenait, mais par quel miracle! un libérateur.

Il ne pouvait s'y tromper! On coupait les cordes qui
l'attachaient!...

En une seconde, ce fut fait! Il put faire un pas en avant. Il
était libre!

Si maître de lui qu'il fût, un cri allait le perdre!...

Une main s'allongea hors de la pièce... Munro la saisit, il la
tira, et un homme, qui venait de se dégager par un dernier effort
de l'orifice du canon, tombait à ses pieds.

C'était Goûmi!

Le fidèle serviteur, après s'être échappé, avait continué à
remonter la route de Jubbulpore, au lieu de revenir au lac, vers
lequel se dirigeait la troupe de Nassim. Arrivé au chemin de
Ripore, il avait dû se cacher une seconde fois. Un groupe d'Indous
était là, parlant du colonel Munro que les Dacoits, dirigés par
Kâlagani, allaient amener à la forteresse, où Nana Sahib lui
réservait la mort par le canon. Sans hésiter, Goûmi s'était glissé
dans l'ombre jusqu'au sentier tournant, il avait atteint
l'esplanade, en ce moment déserte. Et alors, l'idée héroïque lui
était venue de s'introduire dans l'énorme engin, en véritable
clown qu'il était, avec la pensée de délivrer son maître, si les
circonstances s'y prêtaient, ou, s'il ne pouvait le sauver, de se
confondre avec lui dans la même mort!

«Le jour va venir! dit Goûmi à voix basse. Fuyons!

--Et lady Munro?» Le colonel montrait la folle, debout, immobile.
Sa main était, en ce moment, posée sur la culasse du canon.

«Dans nos bras... maître...» répondit Goûmi, sans demander d'autre
explication.

Il était trop tard!

Au moment où le colonel et Goûmi s'approchaient d'elle pour la
saisir, lady Munro, voulant leur échapper, se raccrocha de la main
à la pièce, sa résine s'abattit sur l'amorce, et une effroyable
détonation, répercutée par les échos des Vindhyas, remplit d'un
roulement de tonnerre toute la vallée de la Nerbudda.


CHAPITRE XIII
Géant d'Acier!

Au bruit de cette détonation, lady Munro était tombée évanouie
dans les bras de son mari.

Sans perdre un instant, le colonel s'élança à travers l'esplanade,
suivi de Goûmi. L'Indou, armé de son large couteau, eut en un
instant raison du gardien ahuri que la détonation avait remis sur
ses pieds. Puis, tous deux se jetèrent dans l'étroit sentier qui
conduisait au chemin de Ripore.

Sir Edward Munro et Goûmi avaient à peine franchi la poterne que
la troupe de Nana Sahib, brusquement réveillée, envahissait le
plateau.

Il y eut là, parmi les Indous, un moment d'hésitation qui pouvait
être favorable aux fugitifs.

En effet, Nana Sahib passait rarement la nuit entière dans la
forteresse. La veille, après avoir fait attacher le colonel Munro
à la bouche du canon, il était allé rejoindre quelques chefs de
tribus du Goundwana, qu'il ne visitait jamais au grand jour. Mais
c'était l'heure à laquelle il rentrait ordinairement, et il ne
pouvait tarder à reparaître.

Kâlagani, Nassim, les Indous, les Dacoits, plus de cent hommes,
étaient prêts à se lancer à la poursuite du prisonnier. Une pensée
les retenait encore. Ce qui s'était passé, ils l'ignoraient
absolument. Le cadavre de l'Indou, qui avait été préposé à la
garde du colonel, ne pouvait rien leur apprendre.

Or, de toutes les probabilités, il devait résulter ceci pour eux:
c'est que, par une circonstance fortuite, le feu avait été mis au
canon, avant l'heure fixée pour le supplice, et que du prisonnier
il ne restait plus maintenant que d'informes débris!

La fureur de Kâlagani et des autres se manifesta par un concert de
malédictions. Ni Nana Sahib ni aucun d'eux n'auraient donc cette
joie d'assister aux derniers moments du colonel Munro!

Mais le nabab n'était pas loin. Il avait dû entendre la
détonation. Il allait revenir en toute hâte à la forteresse. Que
lui répondrait-on, lorsqu'il demanderait compte du prisonnier
qu'il y avait laissé?

De là, chez tous, une hésitation, qui avait donné aux fugitifs le
temps de prendre quelque avance, avant d'avoir été aperçus.

Aussi, sir Edward Munro et Goûmi, pleins d'espoir, après cette
miraculeuse délivrance, descendaient-ils rapidement le sinueux
sentier. Lady Munro, bien qu'évanouie, ne pesait guère aux bras
vigoureux du colonel. Son serviteur était là, d'ailleurs, pour lui
venir en aide.

Cinq minutes après avoir passé la poterne, tous deux étaient à
moitié chemin du plateau et de la vallée. Mais le jour commençait
à se faire, et les premières blancheurs de l'aube pénétraient déjà
jusqu'au fond de l'étroite gorge.

De violents cris éclatèrent alors au-dessus de leur tête.

Penché au-dessus du parapet, Kâlagani venait d'apercevoir
vaguement la silhouette des deux hommes qui fuyaient. L'un de ces
hommes ne pouvait être que le prisonnier de Nana Sahib!

«Munro! C'est Munro!» cria Kâlagani, ivre de fureur.

Et, franchissant la poterne, il se jeta à sa poursuite, suivi de
toute sa bande.

«Nous avons été aperçus! dit le colonel, sans ralentir son pas.

--J'arrêterai les premiers! répondit Goûmi. Ils me tueront, mais
cela vous donnera peut-être le temps de gagner la route!

--Ils nous tueront tous les deux, ou nous leur échapperons
ensemble!» s'écria Munro.

Le colonel et Goûmi avaient hâté leur marche. Arrivés sur la
partie inférieure du sentier, déjà moins raide, ils pouvaient
courir. Il ne s'en fallait plus que d'une quarantaine de pas
qu'ils eussent atteint le chemin de Ripore, qui aboutissait à la
grande route, et sur lequel la fuite leur deviendrait plus facile.

Mais, plus facile aussi serait la poursuite. Chercher un refuge,
c'était inutile. Tous deux auraient été bientôt découverts. Donc,
nécessité de distancer les Indous, et, en outre, de sortir avant
eux du dernier défilé des Vindhyas.

La résolution du colonel Munro fut aussitôt prise. Il ne
retomberait pas vivant aux mains de Nana Sahib. Celle qui venait
de lui être rendue, il la frapperait du poignard de Goûmi, plutôt
que de la livrer au nabab, et de ce poignard il se frapperait
ensuite!

Tous deux avaient alors une avance de près de cinq minutes. Au
moment où les premiers Indous franchissaient la poterne, le
colonel Munro et Goûmi entrevoyaient déjà le chemin auquel se
reliait le sentier, et la grande route n'était qu'à un quart de
mille.

«Hardi, maître! disait Goûmi, prêt à faire au colonel un rempart
de son corps. Avant cinq minutes, nous serons sur la route de
Jubbulpore!

--Dieu fasse que nous y trouvions du secours!» murmura le colonel
Munro. Les clameurs des Indous devenaient de plus en plus
distinctes. Au moment où les fugitifs débouchaient sur le chemin,
deux hommes, qui marchaient rapidement, arrivaient au bas du
sentier. Il faisait assez jour alors pour que l'on pût se
reconnaître, et deux noms, comme deux cris de haine, se
répondirent à la fois: «Munro!

--Nana Sahib!» Le nabab, au bruit de la détonation, était accouru
et remontait en toute hâte à la forteresse. Il ne pouvait
comprendre pourquoi ses ordres avaient été exécutés avant l'heure.
Un Indou l'accompagnait, mais, avant que cet Indou n'eût pu faire
ni un pas ni même un geste, il tombait aux pieds de Goûmi,
mortellement frappé de ce couteau qui avait coupé les liens du
colonel. «À moi! cria Nana Sahib, appelant toute la troupe qui
descendait le sentier.

--Oui, à toi!» répondit Goûmi. Et, plus prompt que l'éclair, il
se jeta sur le nabab. Son intention avait été,--du moins s'il ne
parvenait pas à le tuer du premier coup,--de lutter du moins
avec lui, de manière à donner au colonel Munro le temps de gagner
la route; mais la main de fer du nabab avait arrêté la sienne, et
son couteau venait de lui échapper.

Furieux de se sentir désarmé, Goûmi saisit alors son adversaire à
la ceinture, et, le serrant sur sa poitrine, il l'emporta dans ses
bras vigoureux, décidé à se précipiter avec lui dans le premier
abîme qu'il rencontrerait.

Cependant, Kâlagani et ses compagnons, se rapprochant, allaient
atteindre l'extrémité inférieure du sentier, et alors plus
d'espérance de pouvoir leur échapper!

«Encore un effort! répéta Goûmi. Je tiendrai bon pendant quelques
minutes, en me faisant un bouclier de leur nabab! Fuyez, maître,
fuyez sans moi!»

Mais trois minutes à peine séparaient maintenant les fugitifs de
ceux qui les poursuivaient, et le nabab appelait Kâlagani d'une
voix étouffée.

Tout à coup, à vingt pas en avant, des cris retentirent.

«Munro! Munro!»

Banks était là, sur le chemin de Ripore, avec le capitaine Hod,
Maucler, le sergent Mac Neil, Fox, Parazard, et, à cent pas d'eux,
sur la grande route, le Géant d'Acier, lançant des tourbillons de
fumée, les attendait avec Storr et Kâlouth!

Après la destruction de la dernière maison de Steam-House,
l'ingénieur et ses compagnons n'avaient plus qu'un parti à
prendre: utiliser comme véhicule l'éléphant que la bande des
Dacoits n'avait pu détruire. Donc, juchés sur le Géant d'Acier,
ils avaient aussitôt quitté le lac Puturia et remonté la route de
Jubbulpore. Mais, au moment où ils passaient devant le chemin qui
menait à la forteresse, une formidable détonation avait retenti
au-dessus de leurs têtes, et ils s'étaient arrêtés.

Un pressentiment, un instinct, si l'on veut, les avait poussés à
se lancer sur ce chemin. Qu'espéraient-ils? Ils n'auraient pu le
dire.

Toujours est-il que, quelques minutes après, le colonel était
devant eux, qui leur criait:

«Sauvez lady Munro!

--Et tenez bon Nana Sahib, le vrai!» s'écria Goûmi. Il avait,
dans un dernier effort de furie, jeté à terre le nabab, à demi
suffoqué, dont se saisirent le capitaine Hod, Mac Neil et Fox.
Puis, sans demander aucune explication, Banks et les siens
rejoignirent le Géant d'Acier sur la route. Par ordre du colonel,
qui voulait le livrer à la justice anglaise, Nana Sahib fut
attaché sur le cou de l'éléphant. Quant à lady Munro, on la déposa
dans la tourelle, et son mari prit place à ses côtés. Tout à sa
femme, qui commençait à reprendre ses sens, il épiait en elle
quelque lueur de raison. L'ingénieur et ses compagnons s'étaient
hissés rapidement sur le dos du Géant d'Acier.

«À toute vitesse!» cria Banks.

Il faisait jour alors. Un premier groupe d'Indous apparaissait
déjà à une centaine de pas en arrière. À tout prix il fallait
atteindre, avant eux, le poste avancé du cantonnement militaire de
Jubbulpore, qui commande le dernier défilé des Vindhyas.

Le Géant d'Acier avait abondamment eau, combustible, tout ce qui
était nécessaire pour le maintenir en pression et lui donner son
maximum de vitesse. Mais, sur cette route aux tournants brusques,
il ne pouvait se lancer en aveugle.

Les cris des Indous redoublaient alors, et toute la troupe gagnait
visiblement sur lui.

«Il faudra se défendre, dit le sergent Mac Neil.

--Nous nous défendrons!» répondit le capitaine Hod. Il restait
encore une douzaine de coups à tirer. Donc, nécessité de ne pas
perdre une seule balle, car les Indous étaient armés, et il
importait de les tenir à distance. Le capitaine Hod et Fox, leur
carabine à la main, se postèrent sur la croupe de l'éléphant, un
peu en arrière de la tourelle. Goûmi, en avant, le fusil à
l'épaule, se tenait de manière à pouvoir tirer obliquement. Mac
Neil, près de Nana Sahib, un revolver d'une main, un poignard de
l'autre, était prêt à le frapper, si les Indous arrivaient jusqu'à
lui. Kâlouth et Parazard, devant le foyer, le chargeaient de
combustible. Banks et Storr dirigeaient la marche du Géant
d'Acier. La poursuite durait déjà depuis dix minutes. Deux cents
pas, au plus, séparaient les Indous, Banks et les siens. Si ceux-là
allaient plus vite, l'éléphant artificiel pouvait aller plus
longtemps qu'eux. Toute la tactique consistait donc à les empêcher
de gagner de l'avant.

En ce moment, une dizaine de coups de feu éclatèrent.

Les balles passèrent en sifflant au-dessus du Géant d'Acier, sauf
une, qui le frappa à l'extrémité de sa trompe.

«Ne tirez pas! Il ne faut tirer qu'à coup sûr! cria le capitaine
Hod. Ménageons nos balles! Ils sont encore trop loin!»

Banks, voyant alors devant lui un mille de route qui se
développait presque en ligne droite, ouvrit largement le
régulateur, et le Géant d'Acier, accroissant sa vitesse, laissa la
bande de plusieurs centaines de pas en arrière.

«Hurrah! hurrah pour notre Géant! s'écria le capitaine Hod, qui ne
pouvait se contenir! Ah! les canailles! Ils ne l'auront pas!»

Mais, à l'extrémité de cette partie rectiligne de la route, une
sorte de défilé montant et sinueux, dernier col du revers
méridional des Vindhyas, allait nécessairement retarder la marche
de Banks et de ses compagnons. Kâlagani et les autres, le sachant
bien, n'abandonnèrent pas leur poursuite.

Le Géant d'Acier eut rapidement atteint cet étranglement du
chemin, qui se glissait entre deux hauts talus rocheux.

Il fallut alors ralentir la vitesse et ne plus avancer qu'avec une
extrême précaution. Par suite de ce retard, les Indous regagnèrent
tout le terrain perdu. S'ils n'avaient plus l'espoir de sauver
Nana Sahib, qui était à la merci d'un coup de poignard, du moins
ils vengeraient sa mort.

Bientôt, de nouvelles détonations éclatèrent, mais sans atteindre
aucun de ceux qu'emportait le Géant d'Acier.

«Cela va devenir sérieux! dit le capitaine Hod, en épaulant sa
carabine. Attention!»

Goûmi et lui firent feu, simultanément. Deux des Indous les plus
rapprochés, frappés en pleine poitrine, tombèrent sur le sol.
«Deux de moins! dit Goûmi, en rechargeant son arme.

--Deux pour cent! s'écria le capitaine Hod. Ce n'est pas assez!
Il faut leur prendre plus cher que cela!»

Et les carabines du capitaine et de Goûmi, auxquelles se joignit
le fusil de Fox, atteignirent mortellement trois autres Indous.

Mais, à s'avancer à travers ce sinueux défilé, on n'allait pas
vite. En même temps qu'elle se rétrécissait, la route, on le sait,
offrait une rampe très prononcée. Pourtant, encore un demi-mille,
et la dernière rampe des Vindhyas serait franchie, et le Géant
d'Acier déboucherait à cent pas d'un poste, presque en vue de la
station de Jubbulpore!

Les Indous n'étaient pas gens à reculer devant le feu du capitaine
Hod et de ses compagnons. Leur vie ne comptait plus quand il
s'agissait de sauver ou de venger Nana Sahib! Dix, vingt d'entre
eux tomberaient sous les balles, mais quatre-vingts seraient
encore là pour se jeter sur le Géant d'Acier et avoir raison de la
petite troupe, à laquelle il servait de citadelle roulante! Aussi
redoublèrent-ils d'efforts afin de rejoindre ceux qu'ils
poursuivaient.

Kâlagani n'ignorait pas, d'ailleurs, que le capitaine Hod et les
siens devaient en être à leurs dernières cartouches, et que
bientôt fusils et carabines ne seraient plus que des armes
inutiles entre leurs mains.

En effet, les fugitifs avaient épuisé la moitié des munitions qui
leur restaient, et ils allaient être dans l'impossibilité de se
défendre.

Cependant, quatre coups de feu retentirent encore, et quatre
Indous tombèrent.

Il ne restait plus au capitaine Hod et à Fox que deux coups à
tirer.

À ce moment, Kâlagani, qui s'était ménagé jusque-là, se porta en
avant plus que la prudence ne le voulait.

«Ah! toi! je te tiens!» s'écria le capitaine Hod, en le visant
avec le plus grand calme.

La balle ne quitta la carabine du capitaine que pour aller frapper
le traître au milieu du front. Ses mains s'agitèrent un instant,
il tourna sur lui-même et tomba.

À cet instant, l'extrémité sud du défilé apparut. Le Géant d'Acier
fit un suprême effort. Une dernière fois, la carabine de Fox se
fit entendre. Un dernier Indou roula à terre.

Mais les Indous s'aperçurent presque aussitôt que le feu avait
cessé, et ils se lancèrent à l'assaut de l'éléphant, dont ils
n'étaient plus qu'à cinquante pas.

«À terre! à terre!» cria Banks.

Oui! En l'état des choses, mieux valait abandonner le Géant
d'Acier, et courir vers le poste qui n'était plus éloigné.

Le colonel Munro, emportant sa femme dans ses bras, prit pied sur
la route.

Le capitaine Hod, Maucler, le sergent et les autres avaient
immédiatement sauté à terre.

Seul, Banks était resté dans la tourelle.

«Et ce gueux!» s'écria le capitaine Hod, en montrant Nana Sahib,
attaché au cou de l'éléphant.

--Laisse-moi faire, mon capitaine!» répondit Banks d'un ton
singulier. Puis, donnant un dernier tour au régulateur, il
descendit à son tour. Tous s'enfuirent alors, le poignard à la
main, prêts à vendre chèrement leur vie. Cependant, sous la
poussée de la vapeur, le Géant d'Acier, bien qu'abandonné à lui-même,
continuait à remonter la rampe; mais, n'étant plus dirigé,
il vint buter contre le talus gauche du chemin, comme un bélier
qui veut faire tête, et, s'arrêtant brusquement, il barra presque
entièrement la roule.

Banks et les siens en étaient déjà à une trentaine de pas, lorsque
les Indous se jetèrent en masse sur le Géant d'Acier, afin de
délivrer Nana Sahib.

Soudain, un fracas épouvantable, égal aux plus violents coups de
tonnerre, secoua les couches d'air avec une indescriptible
violence.

Banks, avant de quitter la tourelle, avait lourdement chargé les
soupapes de l'appareil. La vapeur atteignit donc une tension
extrême, et, lorsque le Géant d'Acier buta contre la paroi de roc,
cette vapeur, ne trouvant plus d'issue par les cylindres, fit
éclater la chaudière, dont les débris se dispersèrent en toutes
directions.

«Pauvre Géant! s'écria le capitaine Hod, mort pour nous sauver!»


CHAPITRE XIV
Le cinquantième tigre du capitaine Hod.

Le colonel Munro, ses amis, ses compagnons, n'avaient plus rien à
craindre, ni du nabab, ni des Indous, qui s'étaient attachés à sa
fortune, ni de ces Dacoits, dont il avait formé une redoutable
bande dans cette partie du Bundelkund.

Au bruit de l'explosion, les soldats du poste de Jubbulpore
étaient sortis en nombre imposant. Ce qui restait des compagnons
de Nana Sahib, se trouvant sans chef, avait aussitôt pris la
fuite.

Le colonel Munro se fit reconnaître. Une demi-heure après, tous
arrivaient à la station, où ils trouvèrent abondamment ce qui leur
manquait, et particulièrement les vivres, dont ils avaient le plus
pressant besoin.

Lady Munro fut logée dans un confortable hôtel, en attendant le
moment de la conduire à Bombay. Là, sir Edward Munro espérait
rendre la vie de l'âme à celle qui ne vivait plus que de la vie du
corps, et qui serait toujours morte pour lui, tant qu'elle
n'aurait pas recouvré la raison!

À vrai dire, aucun de ses amis ne se résignait à désespérer de la
prochaine guérison de lady Munro. Tous attendaient avec confiance
un événement qui seul pouvait profondément modifier l'existence du
colonel.

Il fut convenu que, dès le lendemain, on partirait pour Bombay. Le
premier train ramènerait tous les hôtes de Steam-House vers la
capitale de l'Inde occidentale. Cette fois, ce serait la vulgaire
locomotive qui les emporterait à toute vitesse, et non plus
l'infatigable Géant d'Acier, dont il ne restait maintenant que des
débris informes.

Mais ni le capitaine Hod, son fanatique admirateur, ni Banks, son
créateur ingénieux, ni aucun des membres de l'expédition, ne
devaient jamais oublier ce «fidèle animal», auquel ils avaient
fini par accorder une vie réelle. Longtemps le bruit de
l'explosion qui l'avait anéanti retentirait dans leur souvenir.
Aussi ne s'étonnera-t-on pas qu'avant de quitter Jubbulpore,
Banks, le capitaine Hod, Maucler, Fox, Goûmi, eussent voulu
retourner sur le théâtre de la catastrophe.

Il n'y avait évidemment plus rien à craindre de la bande des
Dacoits. Toutefois, par surcroît de précaution, lorsque
l'ingénieur et ses compagnons arrivèrent au poste des Vindhyas, un
détachement de soldats se joignit à eux, et vers onze heures, ils
atteignaient l'entrée du défilé.

Tout d'abord, ils trouvèrent, épars sur le sol, cinq ou six
cadavres mutilés. C'étaient ceux des assaillants, qui s'étaient
jetés sur le Géant d'Acier, afin de dégager Nana Sahib.

Mais c'était tout. Du reste de la bande, il n'y avait plus trace.
Au lieu de retourner à leur repaire de Ripore, maintenant connu,
les derniers fidèles de Nana Sahib avaient dû se disperser dans la
vallée de la Nerbudda.

Quant au Géant d'Acier, il était entièrement détruit par
l'explosion de la chaudière. L'une de ses larges pattes avait été
rejetée à une grande distance. Une partie de sa trompe, lancée
contre le talus, s'y était enfoncée et ressortait comme un bras
gigantesque. Partout des tôles gondolées, des écrous, des boulons,
des grilles, des débris de cylindre, des articulations de bielles.
Au moment de l'explosion, lorsque les soupapes chargées ne
pouvaient plus lui offrir d'issue, la tension de la vapeur avait
du être effroyable et dépasser peut-être vingt atmosphères.

Et maintenant, de l'éléphant artificiel dont les hôtes de Steam-House
se montraient si fiers, de ce colosse qui provoquait la
superstitieuse admiration des Indous, du chef-d'oeuvre mécanique
de l'ingénieur Banks, de ce rêve réalisé du fantaisiste rajah de
Bouthan, il ne restait plus rien qu'une carcasse méconnaissable et
sans valeur!

«Pauvre bête! ne put s'empêcher de s'écrier le capitaine Hod,
devant le cadavre de son cher Géant d'Acier.

--On pourra en fabriquer un autre... un autre, qui sera plus
puissant encore! dit Banks.

--Sans doute, répondit le capitaine, en laissant échapper un gros
soupir, mais ce ne sera plus lui!»

Pendant qu'ils se livraient à ces investigations, l'ingénieur et
ses compagnons eurent la pensée de rechercher s'ils ne
trouveraient pas quelques restes de Nana Sahib. À défaut de la
figure du nabab, facile à reconnaître, celle de ses mains à
laquelle il manquait un doigt leur eût suffi pour constater
l'identité. Ils auraient bien voulu avoir cette preuve
incontestable de la mort de celui qu'on ne pouvait plus confondre
avec Balao Rao, son frère.

Mais aucun des débris sanglants, qui jonchaient le sol, ne
semblait avoir appartenu à celui qui fut Nana Sahib. Ses
fanatiques avaient-ils emporté jusqu'au dernier vestige de ses
reliques? Cela était plus que probable.

Il devait néanmoins en résulter ceci: c'est que, puisqu'il n'y
avait aucune preuve certaine de la mort de Nana Sahib, la légende
allait reprendre ses droits; c'est que, dans l'esprit des
populations de l'Inde centrale, l'insaisissable nabab passerait
toujours pour vivant, en attendant que l'on fit un dieu immortel
de l'ancien chef des Cipayes.

Mais, pour Banks et les siens, il n'était pas admissible que Nana
Sahib eût pu survivre à l'explosion.

Ils revinrent à la station, non sans que le capitaine Hod eût
ramassé un morceau d'une des défenses du Géant d'Acier,--
précieux débris, dont il voulait faire un souvenir.

Le lendemain, 4 octobre, tous quittaient Jubbulpore dans un wagon
mis à la disposition du colonel Munro et de son personnel.
Vingt-quatre heures plus tard, ils franchissaient les Ghâtes
occidentales, ces Andes indoues, qui se développent sur une
longueur de trois cent soixante lieues, au milieu d'épaisses
forêts de banians, de sycomores, de teks, entremêlés de palmiers,
de cocotiers, d'areks, de poivriers, de sandals, de bambous.
Quelques heures après, le railway les déposait à l'île de Bombay,
qui, avec les îles Salcette, Éléphanta et autres, forme une
magnifique rade et porte à son extrémité sud-est la capitale de la
Présidence.

Le colonel Munro ne devait pas rester dans cette grande ville, où
se coudoient des Arabes, des Persans, des Banyans, des
Abyssiniens, des Parsis ou Guèbres, des Scindes, des Européens de
toutes nationalités, et même,--paraît-il,--des Indous.

Les médecins, consultés sur l'état de lady Munro, recommandèrent
de la conduire dans une villa des environs, où le calme, joint à
leurs soins de tous les jours, au dévouement incessant de son
mari, ne pouvait manquer de produire un salutaire effet.

Un mois se passa. Pas un des compagnons du colonel, pas un de ses
serviteurs n'avait songé à le quitter. Le jour, qui n'était pas
éloigné, où l'on pourrait entrevoir la guérison de la jeune femme,
ils voulaient tous être là.

Ils eurent enfin cette joie. Peu à peu lady Munro revint à la
raison. Ce charmant esprit se reprit à penser. De ce qu'avait été
la Flamme Errante, il ne resta plus rien, pas même le souvenir.

«Laurence! Laurence!» s'était écrié le colonel, et lady Munro, le
reconnaissant enfin était tombée dans ses bras.

Une semaine plus tard, les hôtes de Steam-House étaient réunis
dans le bungalow de Calcutta. Là allait recommencer une existence
bien différente de celle qui avait empli jusqu'alors la riche
habitation. Banks y devait passer les loisirs que ses travaux lui
laisseraient, le capitaine Hod les congés dont il pourrait
disposer. Quant à Mac Neil et Goûmi, ils étaient de la maison et
ne devaient jamais se séparer du colonel Munro.

À cette époque, Maucler fut obligé de quitter Calcutta pour
revenir en Europe. Il le fit en même temps que le capitaine Hod,
dont le congé était expiré et que le dévoué Fox allait suivre aux
cantonnements militaires de Madras.

«Adieu! capitaine, lui dit le colonel Munro. Je suis heureux de
penser que vous n'avez rien à regretter de votre voyage à travers
l'Inde septentrionale, si ce n'est peut-être de n'avoir pas tué
votre cinquantième tigre.

--Mais il est tué, mon colonel.

--Comment! Il est tué?

--Sans doute, répondit le capitaine Hod avec un geste superbe.
Quarante-neuf tigres et... Kâlagani... cela ne fait-il pas mes
cinquante?»

FIN DE LA DEUXIÈME ET DERNIÈRE PARTIE



    [1] Une femme non titrée, qui épouse un baronnet ou
un chevalier, prend le titre de lady devant le nom de son
mari. Mais cette qualification de lady ne peut précéder le
nom de baptême, car, dans ce cas, elle est uniquement
réservée aux filles de pairs.
    [2] Nom des porteurs de palanquins dans l'Inde.
    [3] Environ 8 kilomètres.
    [4] Deux millions de francs.
    [5] Depuis cette époque, l'église commémorative a été
achevée. Sur les tablettes de marbre, des inscriptions
rappellent la mémoire des ingénieurs du chemin de fer
East-Indian qui moururent de maladie ou de leurs
blessures pendant la grande insurrection de 1857, la
mémoire des officiers, sergents et soldats du 34e régiment
de l'armée royale tués au combat du 17 novembre devant
Cawnpore, du capitaine Stuart Beatson, des officiers,
hommes et femmes, du 32e régiment, morts pendant les
sièges de Lucknow et de Cawnpore ou pendant
l'insurrection, la mémoire enfin des martyrs du Bibi-Ghar,
massacrés en juillet 1857.
    [6] Environ sept cent trente millimètres.
    [7] En 1877, 1677 êtres humains ont péri par la
morsure des serpents. Les primes payées par le
gouvernement pour la destruction de ces reptiles indiquent
qu'en cette même année on en a tué 127,295.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La maison à vapeur - Voyage à travers l'Inde septentrionale" ***

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