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Title: Souvenirs de Madame Louise-Élisabeth Vigée-Lebrun (1/3)
Author: Vigée-Lebrun, Louise-Elisabeth
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Souvenirs de Madame Louise-Élisabeth Vigée-Lebrun (1/3)" ***

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from images generously made available by the Bibliothèque
nationale de France (BnF/Gallica)



                              SOUVENIRS
                                 DE
                      MADAME LOUISE-ÉLISABETH
                            VIGÉE-LEBRUN,


              DE L'ACADÉMIE ROYALE DE PARIS, DE ROUEN,
                 DE SAINT-LUC DE ROME ET D'ARCADIE,
                      DE PARME ET DE BOLOGNE,
        DE SAINT-PÉTERSBOURG, DE BERLIN, DE GENÈVE ET AVIGNON.


                           En écrivant mes Souvenirs, je me rappellerai
                           le temps passé, qui doublera pour ainsi
                           dire mon existence.
                                                        J.-J. Rousseau.



                             TOME PREMIER



                                PARIS,
                      LIBRAIRIE DE H. FOURNIER,
                        RUE DE SEINE, 14 BIS.

                                1835.

[Illustration.]


LETTRES À LA PRINCESSE KOURAKIN.



LETTRE I.

Mon enfance.--Mes parens.--Je suis mise au couvent.--Ma passion pour la
peinture.--Société de mon père.--Doyen. Poinsinet.--Davesne.--Ma sortie
du couvent.--Mon frère.


Ma bien bonne amie, vous me demandez avec tant d'instances de vous
écrire mes souvenirs, que je me décide à vous satisfaire. Que de
sensations je vais éprouver en me rappelant et les événemens divers dont
j'ai été témoin! et des amis, qui n'existent plus que dans ma pensée!
Toutefois, la chose me sera facile, car mon coeur a de la mémoire, et
dans mes heures de solitude, ces amis si chers m'entourent encore, tant
mon imagination me les réalise. Je joindrai d'ailleurs à mon récit les
notes que j'ai prises à différentes époques de ma vie, sur une foule de
personnes dont j'ai fait le portrait, et qui, pour la plupart, étaient
de ma société;[1] grâce à ce secours, les plus doux momens de mon existence
vous seront connus aussi bien qu'ils me le sont à moi-même.

Je vous parlerai d'abord, chère amie, de mes premières années, parce
qu'elles ont été le présage de toute ma vie, puisque mon amour pour la
peinture s'est manifesté dès, mon enfance. On me mit au couvent à l'âge
de six ans; j'y suis restée jusqu'à onze. Dans cet intervalle, je
crayonnais sans cesse et partout; mes cahiers d'écriture, et même ceux
de mes camarades, étaient remplis à la marge de petites têtes de face,
ou de profil; sur les murs du dortoir, je traçais avec du charbon des
figures et des paysages, aussi vous devez penser que j'étais souvent en
pénitence. Puis, dans les momens de récréation, je dessinais sur le
sable tout ce qui me passait par la tête. Je me souviens qu'à l'âge de
sept ou huit ans, je dessinai à la lampe un homme à barbe, que j'ai
toujours gardé. Je le fis voir à mon père qui s'écria transporté de
joie: _Tu seras peintre, mon enfant, ou jamais il n'en sera_.

Je vous fais ce récit pour vous prouver à quel point la passion de la
peinture était innée en moi. Cette passion ne s'est jamais affaiblie; je
crois même qu'elle n'a fait que s'accroître avec le temps; car, encore
aujourd'hui, j'en éprouve tout le charme, qui ne finira j'espère qu'avec
ma vie. C'est au reste à cette divine passion que je dois, non-seulement
ma fortune, mais aussi mon bonheur, puisque dans ma jeunesse comme à
présent, elle a établi des rapports entre moi et tout ce qu'il y avait
de plus aimable, de plus distingué dans l'Europe, en hommes et en
femmes. Le souvenir de tant de personnes remarquables que j'ai connues
prête souvent pour moi du charme à la solitude. Je vis encore alors avec
ceux qui ne sont plus, et je dois remercier la Providence qui m'a laissé
ce reflet d'un bonheur passé.

J'avais au couvent une santé très faible, en sorte que mon père et ma
mère venaient souvent me chercher pour passer quelques jours avec eux,
ce qui me charmait sous tous les rapports. Mon père, nommé Vigée,
peignait fort bien au pastel; il y a même des portraits de lui qui
seraient dignes du fameux Latour. Il a fait aussi des tableaux à
l'huile, dans le genre de Wateau. Celui que vous avez vu chez moi est
d'une charmante couleur, et fait avec esprit. Mais, pour en revenir aux
jouissances que j'avais dans la maison maternelle, je vous dirai que mon
père me donnait la permission de peindre quelques têtes au pastel, et
qu'il me laissait aussi barbouiller toute la journée avec ses crayons.

Il avait tellement l'amour de son art que cette passion lui donnait de
fréquentes distractions. Je me rappelle qu'un jour, étant tout habillé
pour aller dîner en ville, il sort; mais en pensant au tableau qu'il
avait commencé, il retourne chez lui, dans l'idée d'y retoucher. Il ôte
sa perruque, met son bonnet de nuit, et ressort, ainsi coiffé, vêtu d'un
habit à brandebourgs dorés, l'épée au côté, etc. Sans un voisin, qui
l'avertit de sa distraction, il courait la ville dans ce costume.

Mon père avait infiniment d'esprit. Sa gaieté si naturelle, se
communiquait à tout le monde, et bien souvent on venait se faire peindre
par lui pour jouir de son aimable conversation; peut-être
connaissez-vous déjà l'anecdote suivante: faisant un jour le portrait
d'une assez jolie femme, il s'aperçut que, lorsqu'il travaillait à la
bouche, cette femme grimaçait sans cesse pour la rendre plus petite.
Impatienté de ce manége, mon père lui dit avec un grand sang-froid:--Ne
vous tourmentez pas ainsi, madame, pour peu que vous le désiriez, je ne
vous en ferai pas du tout.

Ma mère était très belle (on peut en juger par le portrait au pastel que
mon père a fait d'elle, et par celui que j'ai fait à l'huile beaucoup
plus tard)[2]. Sa sagesse était austère. Mon père l'adorait comme une
divinité; mais les grisettes lui tournaient la tête. Le premier jour de
l'an était pour lui un jour de fête: il courait à pied tout Paris, sans
faire une seule visite, uniquement pour embrasser toutes les jeunes
fillettes qu'il rencontrait, sous le prétexte de leur souhaiter une
bonne année.

Ma mère était très pieuse. Je l'étais aussi de coeur. Nous entendions
toujours la grand'messe; nous allions aux offices divins. Dans le carême
surtout nous n'en manquions aucun, pas même les prières du soir. De tout
temps j'ai aimé les chants religieux, et les sons de l'orgue me
faisaient alors une telle impression que je pleurais sans pouvoir m'en
empêcher. Depuis, ces sons m'ont toujours rappelé la perte que j'ai
faite de mon père.

À cette époque, mon père réunissait les soirs plusieurs artistes et
quelques gens de lettres. Je placerai en tête Doyen, peintre d'histoire,
l'ami intime de mon père, et mon premier ami. Doyen était le meilleur
homme du monde, plein d'esprit et de sagacité; ses aperçus sur les
choses et sur les personnes ont toujours été d'une justesse extrême; et
de plus, il parlait avec tant de chaleur de la peinture, qu'il me
faisait battre le coeur; Poinsinet, qui avait aussi beaucoup d'esprit et
de gaîté. Peut-être avez vous entendu parler de sa prodigieuse
crédulité. Elle l'exposait sans cesse aux mystifications les plus
étranges. Un jour, par exemple, on réussit à lui persuader qu'il
existait une charge d'écran du roi, et voilà qu'on le place devant le
feu le plus ardent, de manière à lui griller les mollets. Pour peu qu'il
voulût s'éloigner: Ne bougez pas, disait-on, il faut vous habituer à la
grande chaleur, autrement vous n'aurez pas la charge. Il s'en fallait de
beaucoup, cependant, que Poinsinet fût un sot. Plusieurs de ses ouvrages
sont encore applaudis aujourd'hui, et il est le seul homme de lettres
qui ait obtenu le même soir trois succès dramatiques. _Ernelinde_, au
grand Opéra, _le Cercle_ aux Français, et _tom Jones_ à l'Opéra-Comique:
quelqu'un dit alors, en parlant du _Cercle_, où la société de cette
époque est si bien peinte, que Poinsinet avait écouté aux portes. La fin
de Poinsinet est des plus tragiques. On lui mit en tête le goût des
voyages; il commença par l'Espagne, et périt en traversant le
Guadalquivir.

Je dois citer aussi un nommé Davesne, peintre et poète, assez médiocre
dans ces deux arts, mais que sa conversation, fort spirituelle, avait
fait admettre aux soupers de mon père. Je puis vous donner un
échantillon des vers de ce Davesne; car, je ne sais comment, je n'ai
jamais oublié ceux-ci, qui, je crois n'ont point été imprimés.

     Plus n'est le temps, où de mes seuls couplets
     Ma Lise aimait à se voir célébrée.
     Plus n'est le temps où, de mes seuls bouquets
       Je la voyais toujours parée.
       Les vers que l'amour me dictait
     Ne répétaient que le nom de Lisette,
       Et Lisette les écoutait.
     Plus d'un baiser payait ma chansonnette.
     Au même prix qui n'eût été poète!

Enfin, quoique je fusse à peine sortie de l'enfance alors, je me
rappelle parfaitement la gaieté de ces soupers de mon père. On me
faisait quitter la table avant le dessert; mais de ma chambre
j'entendais des rires, des joies, des chansons, auxquels je ne
comprenais rien, à vrai dire, et qui pourtant n'en rendaient pas moins
mes, jours de congé délicieux.

À onze ans je sortis tout-à-fait du couvent, après avoir fait ma
première communion, et Davesne, qui peignait à l'huile, me fit demander
chez lui, pour m'apprendre à charger une palette; sa femme venait me
chercher. Ils étaient si pauvres, qu'ils me faisaient peine et pitié. Un
jour, comme je désirais finir une tête que j'avais commencée, ils me
retinrent à dîner chez eux; ce dîner se composait d'une soupe et de
pommes cuites. Tous deux, je crois, ne se restauraient qu'en venant
souper chez mon père.

J'éprouvais un grand bonheur de ne plus quitter mes parens. Mon frère,
plus jeune que moi de trois ans, était beau comme un ange; il avait une
intelligence fort au-dessus de son âge, et se distinguait dans ses
études, au point qu'il rapportait toujours de son collége les
témoignages les plus flatteurs. J'étais bien loin d'avoir sa vivacité,
son esprit, et surtout son joli visage; car à cette époque de ma vie,
j'étais laide. J'avais un front énorme, les yeux très enfoncés; mon nez
était le seul joli trait de mon visage pâle et amaigri. En outre,
j'avais grandi si rapidement qu'il m'était impossible de me tenir
droite, je pliais comme un roseau. Toutes ces imperfections désolaient
ma mère; j'ai cru m'apercevoir qu'elle avait un faible pour mon frère;
car elle le gâtait, et lui pardonnait aisément ses torts de jeunesse,
tandis qu'elle était fort sévère pour moi. En revanche, mon père me
comblait de bontés et d'indulgence. Sa tendresse le rendait de plus en
plus cher à mon coeur: aussi cet excellent père m'est-il toujours
présent, et je ne pense pas avoir oublié un seul mot qu'il ait dit
devant moi. Combien de fois, surtout, me suis-je rappelé, en 1789, le
trait suivant comme une sorte de prophétie: un jour que mon père sortait
d'un dîner de philosophes, où se trouvaient Diderot, Helvétius et
d'Alembert, il paraissait si triste, que ma mère lui demanda ce qu'il
avait: «Tout ce que je viens d'entendre, ma chère amie, répondit-il, me
fait croire que bientôt le monde sera sens dessus dessous.»

Je finis cette longue lettre, ma bien bonne amie, en vous embrassant de
toute mon ame.



LETTRE II.

Mort de mon père.--Notre douleur.--Je travaille dans l'atelier de
Briard.--Joseph Vernet; conseils qu'il me donne.--L'abbé Arnault.--Je
visite des galeries de tableaux.--Ma mère se remarie.--Mon
beau-père.--Je fais des portraits. Le comte Orloff.--Le comte
Schouvaloff.--Visite de madame Geoffrin.--La duchesse de Chartres.--Le
Palais-Royal.--Mademoiselle Duthé.--Mademoiselle Boquet.


Jusqu'ici, ma chère amie, je ne vous ai parlé que de mes joies, il me
faut maintenant vous parler de la première affliction qui m'ait été au
coeur, de la première douleur que j'aie ressentie.

Je venais de passer une année de bonheur dans la maison paternelle,
quand mon père tomba malade. Il avait avalé une arête, qui s'était fixée
dans son estomac, et qui pour en être extirpée, nécessita plusieurs
incisions. Les opérations furent faites par le plus habile chirurgien
que l'on connût alors, le frère Come, en qui nous avions toute
confiance, et qui avait l'air d'un vrai saint. Il soigna mon père avec
le plus grand zèle; toutefois, malgré ses affectueuses assiduités, les
plaies s'envenimèrent, et après deux mois de souffrances, l'état de mon
père ne laissa aucun espoir de guérison. Ma mère pleurait jour et nuit,
et je n'essaierai pas de vous peindre ma désolation: j'allais perdre le
meilleur des pères, mon appui, mon guide, celui dont l'indulgence
encourageait mes premiers essais!

Lorsqu'il se sentit près de ses derniers momens, mon père désira revoir
mon frère et moi. Nous nous approchâmes tous deux de son lit, en
sanglottant. Son visage était cruellement altéré; ses yeux, sa
physionomie, si animés, n'avaient plus aucuns mouvemens; car la pâleur
et le froid de la mort l'avaient déjà saisi. Nous prîmes sa main glacée,
et nous la couvrîmes de baisers en l'arrosant de larmes. Il fit un
effort, se souleva pour nous donner sa bénédiction: Soyez heureux, mes
enfans, dit-il. Une heure après, notre excellent père n'existait plus!

Je restai tellement abattue par ma douleur, que je fus long-temps sans
reprendre mes crayons. Doyen venait quelquefois nous revoir, et comme il
avait été le meilleur ami de mon père, ses visites étaient pour nous une
grande consolation. Ce fut lui qui m'engagea à reprendre mon occupation
chérie, dans laquelle, en effet, je trouvai la seule distraction qui pût
adoucir mes regrets et m'arracher à mes tristes pensées. C'est à cette
époque que je commençai à peindre d'après nature. Je fis successivement
plusieurs portraits au pastel et à l'huile. Je dessinais aussi d'après
nature et d'après la bosse, le plus souvent à la lampe, avec
mademoiselle Boquet que je connus alors. Je me rendais les soirs chez
elle, rue Saint-Denis, vis-à-vis celle de la Truanderie, où son père
tenait un magasin de curiosités. La course était assez longue; car nous
logions rue de Cléry, vis-à-vis l'hôtel de Lubert: aussi ma mère me
faisait-elle toujours accompagner.

Dans ce même temps, nous allions très souvent, mademoiselle Boquet et
moi, dessiner chez Briard le peintre, qui nous prêtait ses dessins et
des bustes antiques. Briard peignait médiocrement, quoiqu'il ait fait
quelques plafonds assez remarquables par leur composition, mais il était
fort bon dessinateur; c'est pourquoi plusieurs jeunes personnes venaient
prendre des leçons chez lui. Il logeait au Louvre, et pour y dessiner
plus long-temps, nous apportions chacune notre petit dîner, dans un
panier que nous portait la bonne. Je me rappelle encore que nous nous
régalions, en achetant au concierge d'une des portes du Louvre des
morceaux de boeuf à la mode si excellens, que je n'ai jamais rien mangé
d'aussi bon.

Mademoiselle Boquet avait alors quinze ans, et j'en avais quatorze. Nous
rivalisions de beauté (car j'ai oublié de vous dire, chère amie, qu'il
s'était fait en moi une métamorphose et que j'étais devenue jolie). Ses
dispositions pour la peinture étaient remarquables, et mes progrès
étaient si rapides, que l'on commençait à parler de moi dans le monde,
ce qui me valut la satisfaction de connaître Joseph Vernet. Ce célèbre
artiste m'encouragea et me donna les meilleurs conseils.--«Mon enfant,
me disait-il, ne suivez aucun système d'école. Consultez seulement les
oeuvres des grands maîtres de l'Italie, ainsi que celles des maîtres
flamands; mais surtout faites le plus que vous pourrez d'après nature:
la nature est le premier de tous les maîtres. Si vous l'étudiez avec
soin, cela vous empêchera de prendre aucune manière.»

J'ai constamment suivi ses avis; car je n'ai jamais eu de maître
proprement dit. Quant à Joseph Vernet, il a bien prouvé l'excellence de
sa méthode par ses oeuvres, qui ont été et seront toujours si justement
admirées.

Je fis aussi connaissance alors avec l'abbé Arnault, de l'Académie
française. C'était un homme plein d'imagination, passionné de la haute
littérature et des arts, dont la conversation m'enrichissait d'idées, si
l'on peut s'exprimer ainsi. Il parlait peinture et musique avec le plus
vif enthousiasme. L'abbé Arnault était un ardent partisan de Gluck, et
plus tard, il amena chez moi ce grand musicien; car j'aimais aussi la
musique passionnément.

Ma mère devenait coquette de ma figure, de ma taille (car j'avais repris
de l'embonpoint, ce qui m'avait enfin donné la fraîcheur de la
jeunesse). Elle me menait aux Tuileries les dimanches; elle était encore
fort belle elle-même, et tant d'années se sont passées depuis lors, que
je puis vous dire aujourd'hui qu'on nous suivait de telle manière, que
j'en étais beaucoup plus embarrassée que flattée.

Ma mère me voyait toujours si affectée de la perte cruelle que j'avais
faite, qu'elle n'imagina rien de mieux pour m'en distraire que de me
mener voir des tableaux. Elle me conduisait au palais du Luxembourg,
dont la galerie était ornée alors des chefs-d'oeuvre de Rubens, et
beaucoup de salles remplies de tableaux des plus grands maîtres[3]. Ces
tableaux ont été transportés depuis au Muséum, et ceux de Rubens perdent
à n'être plus vus dans la place où ils ont été faits: des tableaux bien
ou mal éclairés sont comme des pièces bien ou mal jouées.

Nous allions aussi voir de riches collections chez des particuliers.
Rendon de Boisset possédait une galerie de tableaux flamands et
français. Le duc de Praslin et le marquis de Lévis avaient de riches
collections des grands maîtres de toutes les écoles. M. Harens de Presle
en avait une très riche en tableaux de maîtres italiens; mais aucune ne
pouvait se comparer à celle du Palais-Royal, qui avait été faite par le
régent, et dans laquelle se trouvaient tant de chefs-d'oeuvre des grands
maîtres de l'Italie. Elle a été vendue dans la révolution. Un Anglais,
Lord Stafford, en a acheté la plus grande partie.

Dès que j'entrais dans une de ces riches galeries, on pouvait exactement
me comparer à l'abeille, tant j'y récoltais de connaissances et de
souvenirs utiles à mon art tout en m'enivrant de jouissances dans la
contemplation des grands maîtres. En outre, pour me fortifier, je
copiais quelques tableaux de Rubens, quelques têtes de Rembrant, de
Wandik, et plusieurs têtes de jeunes filles de Greuze, parce que ces
dernières m'expliquaient fortement les semi-tons qui se trouvent dans
les carnations délicates; Wandik les explique aussi, mais plus finement.

Je dois à ce travail l'étude si importante de la dégradation des
lumières sur les parties saillantes d'une tête, dégradation que j'ai
tant admirée dans les têtes de Raphaël, qui réunissent, il est vrai,
toutes les perfections. Aussi est-ce à Rome seulement, et sous le beau
ciel de l'Italie, qu'on peut tout-à-fait juger Raphaël. Lorsque plus
tard j'ai pu voir ceux de ses chefs-d'oeuvre qui n'ont point quitté leur
patrie, j'ai trouvé Raphaël au-dessus de son immense renommée.

Mon père n'avait point laissé de fortune; à la vérité, je gagnais déjà
beaucoup d'argent, ayant beaucoup de portraits à faire; mais cela ne
pouvait suffire aux dépenses de la maison, vu qu'en outre j'avais à
payer la pension de mon frère, ses habits, ses livres, etc. Ma mère se
vit donc obligée de se remarier; elle épousa un riche joaillier, que
jamais nous n'avions soupçonné d'avarice, et qui pourtant, sitôt après
son mariage, se montra tellement avare qu'il nous refusait jusqu'au
nécessaire, quoique j'eusse la bonhomie de lui donner tout ce que je
gagnais. Joseph Vernet en était furieux; il me conseillait sans cesse de
payer une pension, et de garder l'excédant pour moi; mais je n'en fis
rien; je craignais trop qu'avec un pareil harpagon ma mère n'en
souffrît.

Je détestais cet homme, d'autant plus qu'il s'était emparé de la
garde-robe de mon père, dont il portait les habits, tout comme ils
étaient, sans qu'il les eût fait remettre à sa taille. Vous pouvez
comprendre aisément, chère amie, quelle triste impression j'en recevais!

J'avais, comme je vous l'ai dit, beaucoup de portraits à faire, et déjà
ma jeune réputation m'attirait la visite d'un grand nombre d'étrangers.
Plusieurs grands personnages russes vinrent me voir, entre autres le
fameux comte Orloff, l'un des assassins de Pierre III. C'était un homme
colossal, et je me rappelle qu'il portait au doigt un diamant
remarquable par son énorme grosseur.

Je fis presque aussitôt le portrait du comte Schouvaloff, grand
chambellan. Celui-ci alors était âgé, je crois, de soixante ans, et
avait été l'amant d'Élisabeth II. Il joignait une politesse
bienveillante à un ton parfait, et comme il était de plus excellent
homme, la meilleure compagnie le recherchait.

J'eus dans le même temps la visite de madame Geoffrin, cette femme que
son salon a rendue célèbre. Madame Geoffrin réunissait chez elle tout ce
qu'on connaissait d'hommes distingués dans la littérature et dans les
arts, les étrangers de marque, et les plus grands seigneurs de la cour.
Sans naissance, sans talens, sans même avoir une fortune considérable,
elle s'était créé ainsi à Paris une existence unique dans son genre, et
qu'aucune femme ne pourrait plus s'y faire aujourd'hui. Ayant entendu
parler de moi, elle vint me voir un matin, et me dit les choses les plus
flatteuses sur ma personne et sur mon talent. Quoiqu'elle ne fût pas
alors très âgée, je lui aurais donné cent ans; car, non-seulement elle
se tenait un peu courbée, mais son costume la vieillissait beaucoup.
Elle était vêtue d'une robe gris de fer, et portait sur sa tête un
bonnet à grand papillon, recouvert d'une coiffe noire, nouée sous le
menton. À pareil âge maintenant, les femmes, au contraire, réussissent à
se rajeunir par le soin qu'elles apportent à leur toilette.

Aussitôt après le mariage de ma mère, nous avions été loger chez mon
beau-père, rue Saint-Honoré, vis-à-vis la terrasse du Palais-Royal, sur
laquelle donnaient mes fenêtres. Je voyais souvent la duchesse de
Chartres se promener dans le jardin avec ses dames, et je remarquai
bientôt qu'elle me regardait avec intérêt et bonté. Je venais de finir
le portrait de ma mère, qui faisait grand bruit alors. La duchesse me
fit demander pour aller la peindre chez elle. Elle communiqua à tout ce
qui l'entourait son extrême bienveillance pour mon jeune talent, en
sorte que je ne tardai pas à recevoir la visite de la grande et belle
comtesse de Brionne et de sa fille, la princesse de Lorraine, qui était
extrêmement jolie, puis successivement celle de toutes les grandes dames
de la cour et du faubourg Saint-Germain.

Puisque j'ai pris le parti, chère amie, de vous avouer que j'étais
toujours remarquée aux promenades, aux spectacles, jusque là que l'on
faisait foule autour de moi, vous devinez sans peine que plusieurs
amateurs de ma figure me faisaient peindre la leur, dans l'espoir de
parvenir à me plaire; mais j'étais si occupée de mon art, qu'il n'y
avait pas moyen de m'en distraire. Puis aussi, les principes de morale
et de religion que ma mère m'avait communiqués, me protégeaient
fortement contre les séductions dont j'étais entourée. Mon bonheur
voulait que je ne connusse pas encore un seul roman. Le premier que
j'aie lu (c'était _Clarisse Harlove_, qui m'a prodigieusement
intéressée), je ne l'ai lu qu'après mon mariage; jusque là, je ne lisais
que des livres saints, la morale des Saints-Pères entre autres, dont je
ne me lassais pas, car tout est là, et quelques livres de classe de mon
frère.

Pour en revenir à ces messieurs, dès que je m'apercevais qu'ils
voulaient me faire des yeux tendres[4], je les peignais à _regards
perdus_, ce qui s'oppose à ce que l'on regarde le peintre. Alors au
moindre mouvement que faisait leur prunelle de mon côté, je leur disais:
_j'en suis aux yeux_; cela les contrariait un peu, comme vous pouvez
croire, et ma mère, qui ne me quittait pas, et que j'avais mise dans ma
confidence, riait tout bas.

Les jours de fêtes et les dimanches, après avoir entendu la grand'messe,
ma mère et mon beau-père me menaient promener au Palais-Royal. À cette
époque, le jardin était infiniment plus vaste et plus beau qu'il ne
l'est maintenant, étouffé et rétréci par les maisons qui l'environnent
de toutes parts. Il y avait à gauche une très large et très longue
allée, couverte d'arbres énormes, qui formaient une voûte impénétrable
au soleil. Là se réunissait la bonne compagnie, en fort grande parure.
Quant à la mauvaise, elle se réfugiait plus loin, sous les quinconces.

L'Opéra était alors tout à côté (il tenait au Palais). Dans les jours
d'été, ce spectacle finissait à huit heures et demie, et toutes les
personnes élégantes sortaient même avant la fin, pour se promener dans
le jardin. Il était de mode alors que les femmes portassent de fort gros
bouquets, ce qui joint aux poudres odoriférantes dont chacun parfumait
ses cheveux, embaumait véritablement l'air que l'on respirait. Plus
tard, mais pourtant avant la révolution, j'ai vu ces soirées se
prolonger jusqu'à deux heures du matin; on y faisait de la musique au
clair de lune, en plein air. Des artistes, des amateurs, entre autres
Garat et Asevedo, y chantaient. On y jouait de la harpe et de la
guitare; le fameux Saint-Georges jouait souvent du violon: la foule s'y
portait.

C'est là que j'ai vu pour la première fois l'élégante et jolie
mademoiselle Duthé, qui se promenait avec d'autres filles entretenues:
car jamais alors aucun homme ne se montrait avec ces demoiselles; s'ils
les rejoignaient au spectacle, c'était toujours en loges grillées. Les
Anglais sont moins délicats sur ce point. Cette même demoiselle Duthé
était souvent accompagnée par un Anglais, si fidèle, que dix-huit ans
après, je les ai revus ensemble au spectacle à Londres. Le frère de
l'Anglais était avec eux, et l'on me dit qu'ils faisaient tous trois
ménage ensemble. Vous ne sauriez avoir une idée, chère amie, de ce
qu'étaient les femmes entretenues à l'époque dont je vous parle.
Mademoiselle Duthé, par exemple, a mangé des millions; maintenant l'état
de courtisane est un état perdu; personne ne se ruine plus pour une
fille.

Ce dernier mot m'en rappelle un de la duchesse de Chartres, dont j'aime
la naïveté. Je vous ai déjà parlé de cette princesse, digne fille du
vertueux et bienfaisant duc de Penthièvre. Quelque temps après son
mariage, comme elle était à la fenêtre, un de ses gentilshommes, voyant
passer quelques-unes de ces demoiselles, dit: Voilà des filles. Comment
pouvez-vous savoir qu'elles ne sont pas mariées? demanda la duchesse
dans sa candide ignorance.

Nous ne pouvions passer dans cette grande allée du Palais-Royal,
mademoiselle Boquet et moi, sans fixer vivement l'attention. Toutes deux
alors étions âgées de seize à dix-sept ans, et mademoiselle Boquet était
fort belle. À dix-neuf ans elle eut la petite vérole, ce qui intéressa
si généralement, que de toutes les classes de la société une foule de
gens s'empressaient de venir s'informer de ses nouvelles, et que l'on
voyait sans cesse une grande quantité de voitures à sa porte. À cette
époque réellement, la beauté était une illustration.

Mademoiselle Boquet avait un talent remarquable pour la peinture, mais
elle l'abandonna presque entièrement après avoir épousé M. Filleul,
époque à laquelle la reine la nomma concierge du château de la Muette.

Que ne puis-je vous parler de cette aimable femme, sans me rappeler sa
fin tragique? Hélas! je me souviens qu'au moment où j'allais quitter la
France, pour fuir les horreurs que je prévoyais, madame Filleul me dit:
Vous avez tort de partir: moi, je reste; car je crois au bonheur que
doit nous procurer la révolution. Et cette révolution l'a conduite sur
l'échafaud! Elle n'avait point quitté le château de la Muette quand
arriva ce temps si justement nommé le temps de la terreur. Madame
Chalgrin, fille de Joseph Vernet, et l'amie intime de madame Filleul,
vint célébrer dans ce château le mariage de sa fille, sans aucun éclat,
comme vous imaginez bien. Cependant dès le lendemain, les
révolutionnaires n'en vinrent pas moins arrêter madame Filleul et madame
Chalgrin, qui, disait-on, avaient _brûlé les bougies de la nation_, et
toutes deux furent guillotinées peu de jours après.

Je finis ici cette triste lettre.



LETTRE III.

Mes promenades.--Le Colysée, le Wauxhall d'été.--Marly, Sceaux.--Ma
société à Paris.--Le Moine le sculpteur.--Gerbier.--La princesse de
Rohan-Rochefort.--La comtesse de Brionne.--Le cardinal de Rohan.--M. de
Rhullières.--Le duc de Lauzun.--Je fais hommage à l'Académie française
des portraits du cardinal de Fleury et de La Bruyère.--Lettre de
d'Alembert et sa visite à cette occasion.


Je reprendrai, chère amie, le cours de mes promenades dans ce que je
puis appeler l'ancien Paris, tant, depuis ma jeunesse, cette ville a
subi de métamorphoses sous tous les rapports. Une des plus fréquentées
était la promenade des boulevards du Temple. Tous les jours, mais le
jeudi principalement, des centaines de voitures allaient, venaient, ou
stationnaient contre les allées où sont encore maintenant les cafés et
les parades. Les jeunes gens à cheval caracolaient autour d'elles, comme
à Longchamp; car Longchamp existait déjà[5]. Les allées, ou bas-côtés,
étaient pleines d'une foule immense de promeneurs, jouissant du plaisir
d'admirer ou de critiquer toutes ces belle dames, très parées, qui
passaient dans leurs brillans équipages.

Un des côtés du boulevard (celui où se trouve maintenant le café Turc)
offrait un spectacle qui bien souvent m'a donné le fou rire. C'était une
longue rangée de vieilles femmes du Marais, assises gravement sur des
chaises, et les joues tellement couvertes de rouge qu'elles
ressemblaient tout-à-fait à des poupées. Comme à cette époque les femmes
d'un rang élevé pouvaient seules porter du rouge, ces dames croyaient
devoir jouir du privilége dans toute sa latitude. Un de nos amis, qui
les connaissait pour la plupart, nous dit qu'elles n'avaient d'autre
occupation que celle de jouer au loto du matin au soir, et qu'un jour
qu'il revenait de Versailles, quelques-unes d'elles lui demandant des
nouvelles, il répondit qu'il venait d'apprendre que M. de La Pérouse
devait partir pour aller faire le tour du monde: En vérité, s'écria la
maîtresse de la maison, il faut que cet homme-là soit bien désoeuvré!

Plus tard, long-temps après mon mariage, j'ai vu sur ce même boulevard
divers petits spectacles. Le seul où j'aie été souvent, et qui m'amusait
beaucoup, était celui des Fantoccini de _Carlo Périco_. Ces marionnettes
étaient si bien faites, et leurs mouvemens si naturels qu'elles
faisaient parfois illusion. Ma fille, qui avait au plus six ans et que
j'y menais avec moi, ne doutait pas d'abord que ces personnages ne
fussent vivans. Quand je lui eus dit le contraire, je me rappelle que je
la menai peu de jours après à la Comédie Française, où ma loge était
assez éloignée du théâtre: «et ceux-là, maman, me dit-elle, sont-ils
vivans?»

Le Colysée était encore un lieu de réunion fort à la mode; on l'avait
établi dans un des grands carrés des Champs-Élysées, en bâtissant une
immense rotonde. Au milieu se trouvait un lac, rempli d'une eau limpide,
sur lequel se faisaient des joutes de bateliers. On se promenait tout
autour dans de larges allées sablées, et garnies de siéges. Quand la
nuit venait, tout le monde quittait le jardin pour se réunir dans un
salon immense où l'on entendait tous les soirs une excellente musique à
grand orchestre. Mademoiselle Lemaure, très célèbre alors, y a chanté
plusieurs fois, ainsi que beaucoup d'autres fameuses cantatrices. Le
large perron qui conduisait à cette salle du concert était le
rendez-vous de tous les jeunes élégans de Paris, qui, placés sous les
portiques illuminés, ne laissaient point passer une femme sans lancer
une épigramme. Un soir, comme j'en descendais les degrés avec ma mère,
le duc de Chartres (depuis Philippe Égalité) se tenait là, donnant le
bras au marquis de Genlis, son compagnon d'orgies, et les pauvres
malheureuses qui se présentaient à leurs yeux n'échappaient point aux
sarcasmes les plus infâmes.--Ah! pour celle-ci, dit le duc très haut en
me désignant, il n'y a rien à dire. Ce mot, que beaucoup de personnes
entendaient ainsi que moi, me causa une si grande satisfaction, que je
me le rappelle encore aujourd'hui avec un certain plaisir.

À peu près dans le même temps, il existait sur le boulevard du Temple ce
qu'on appelait le Wauxhall d'été, dont le jardin n'était autre chose
qu'un large espace destiné à la promenade et autour duquel s'élevaient
des gradins couverts, où s'asseyait la bonne compagnie. On s'y
réunissait de jour en été, et la soirée finissait par un très beau feu
d'artifice.

Tous ces lieux étaient bien plus à la mode alors, que ne l'est
maintenant Tivoli. Il est même assez étonnant que les Parisiens, qui
n'ont pour toutes promenades que les Tuileries et le Luxembourg, aient
renoncé à ces établissemens, moitié citadins, moitié champêtres, où l'on
allait respirer le soir en prenant des glaces.

Mon vilain beau-père, ennuyé sans doute des hommages publics que l'on
rendait à la beauté de ma mère, et j'oserai dire aussi à la mienne, nous
interdit les promenades, et nous dit un jour qu'il allait louer une
campagne. A ces mots le coeur me battit de joie; car j'aimais la campagne
passionnément. J'avais d'autant plus le désir d'y séjourner que j'en
éprouvais un besoin réel, attendu que je couchais alors au pied du lit
de ma mère, dans un coin enfoncé, où le jour n'arrivait jamais. Aussi le
matin, quelque temps qu'il fît, mon premier soin était d'ouvrir la
fenêtre pour respirer, tant j'avais soif d'air.

Mon beau-père loua donc une petite bicoque à Chaillot, et nous allions y
coucher le samedi pour revenir à Paris le lundi matin. Dieu! quelle
campagne! imaginez-vous, ma chère, un très petit jardin de curé; point
d'arbres, point d'autre abri contre le soleil qu'un petit berceau où mon
beau-père avait planté des haricots et des capucines qui ne poussaient
pas. Encore n'avions-nous que le quart de ce charmant jardin; il était
séparé en quatre par de petits bâtons, et les trois autres parties
étaient louées à des garçons de boutique, qui, tous les dimanches,
venaient s'amuser à tirer des coups de fusil sur les oiseaux. Ce bruit
perpétuel me mettait dans un état de désespoir, outre que j'avais une
peur affreuse d'être tuée par ces maladroits, tant ils visaient de
travers.

Je ne comprenais pas qu'on pût appeler la campagne, ce lieu si bête, si
anti-pittoresque, où je m'ennuyais au point que je bâille de souvenir en
vous écrivant ceci. Enfin mon bon ange amena à mon secours une amie de
ma mère, madame Suzanne, qui vint dîner un jour à Chaillot avec son
mari. Tous deux eurent pitié de moi, de mon ennui, et me menèrent
quelquefois faire des courses charmantes. Malheureusement on ne pouvait
pas compter sur M. Suzanne tous les dimanches, car il avait une
singulière maladie: de deux jours l'un, il s'enfermait dans sa chambre,
sans voir personne, pas même sa femme; ne voulant ni parler, ni manger.
Le lendemain, il est vrai, il reprenait toute sa gaieté et ses manières
habituelles; mais vous sentez que pour faire une partie avec lui, il
fallait se tenir au courant de l'intermittence.

Nous allâmes d'abord à Marly-le-Roi, et là, pour la première fois, je
pris l'idée d'un séjour enchanteur. De chaque côté du château, qui était
superbe, s'élevaient six pavillons, qui se communiquaient par des
berceaux de jasmin et de chèvrefeuille. Des eaux magnifiques, qui
tombaient en cascades du haut d'une montagne située derrière le château,
fournissaient un immense canal, sur lequel se promenaient des cignes.
Ces beaux arbres, ces salles de verdure, ces bassins, ces jets d'eau,
dont un s'élevait à une hauteur si prodigieuse qu'on le perdait de vue;
tout était grand, tout était royal, tout y parlait de Louis XIV.
L'aspect de ce séjour ravissant me fit alors tant d'impression, qu'après
mon mariage, je suis retournée souvent à Marly. Un matin j'y ai
rencontré la reine, qui se promenait dans le parc avec plusieurs dames
de sa cour. Toutes étaient en robes blanches, et si jeunes, si jolies,
qu'elles me firent l'effet d'une apparition. J'étais avec ma mère, et je
m'éloignais, quand la reine eut la bonté de m'arrêter, m'engageant à
continuer ma promenade partout où il me plairait. Hélas! quand je suis
revenue en France, en 1802, j'ai couru revoir mon noble et riant Marly.
Le palais, les arbres, les cascades, les bassins, tout avait disparu; je
n'ai plus trouvé qu'une seule pierre, qui semble marquer le milieu du
salon.

M. et madame Suzanne me menèrent voir aussi le château et le parc de
Sceaux. Une partie de ce parc (celle qui avoisinait le château) était
dessinée régulièrement en gazons, en parterres, remplis de mille fleurs,
comme le jardin des Tuileries, l'autre n'offrait aucune symétrie; mais
un magnifique canal et les plus beaux arbres que j'aie vus de ma vie la
rendaient de beaucoup préférable selon moi. Une chose qui prouvait la
bonté du maître de ce magnifique séjour, c'est que le parc de Sceaux
était une promenade publique; l'excellent duc de Penthièvre avait
toujours voulu que tout le monde y entrât, et les dimanches
principalement ce parc était très fréquenté.

Je trouvais bien cruel de quitter ces magnifiques jardins pour rentrer
dans le triste Chaillot. Enfin, l'hiver nous fixa tout-à-fait à Paris,
où je passais de la manière la plus agréable le temps que me laissait le
travail. Dès l'âge de quinze ans, j'avais été répandue dans la haute
société; je connaissais nos premiers artistes, en sorte que je recevais
des invitations de toutes parts. Je me souviens fort bien que j'ai dîné
en ville pour la première fois chez le sculpteur Le Moine, alors en
grande réputation. Le Moine était d'une simplicité extrême; mais il
avait le bon goût de rassembler chez lui une foule d'hommes célèbres et
distingués; ses deux filles faisaient parfaitement les honneurs de sa
maison. Je vis là le fameux Le Kain, qui me fit peur, tant il avait
l'air sombre et farouche; ses énormes sourcils ajoutaient encore à
l'expression si peu gracieuse de son visage. Il ne parlait point, mais
il mangeait énormément. À côté de lui, tout en face de moi, se trouvait
la plus jolie femme de Paris, madame de Bonneuil, (mère de madame
Regnault Saint-Jean d'Angely) qui alors était fraîche comme une rose. Sa
beauté si douce avait tant de charme que je ne pouvais en détourner mes
yeux, d'autant plus qu'on l'avait aussi placée près de son mari, qui
était laid comme un singe, et que les figures de Le Kain et de M. de
Bonneuil formaient un double repoussoir, dont bien certainement elle
n'avait pas besoin.

C'est chez Le Moine que j'ai connu Gerbier, le célèbre avocat; sa fille,
madame de Roissy, était fort belle, et c'est une des premières femmes
dont j'aie fait le portrait. Nous avions souvent à ces dîners, Grétry,
Latour, fameux peintre au pastel; on riait, on s'amusait. L'usage à
cette époque était de chanter au dessert: madame de Bonneuil, qui avait
une voix charmante, chantait avec son mari des duos de Grétry, puis
venait le tour de toutes les jeunes demoiselles, dont cette mode, il
faut l'avouer, faisait le supplice; car on les voyait pâlir, trembler,
au point de chanter souvent faux. Malgré ces petites dissonnances, le
dîner finissait gaiement, et l'on se quittait toujours à regret, bien
loin de demander sa voiture en se levant de table, ainsi que l'on fait
aujourd'hui.

Je ne puis cependant parler des dîners actuels que par ouï-dire, attendu
que, peu de temps après celui dont je vous parle, j'ai cessé pour
toujours de dîner en ville. Les heures de jour m'étaient réellement trop
précieuses pour les donner à la société, et un bien petit événement qui
m'arriva vint me décider tout à coup à ne plus sortir que le soir.
J'avais accepté à dîner chez la princesse de Rohan Rochefort. Toute
habillée et prête à monter en voiture, l'idée me prend d'aller revoir un
portrait que j'avais commencé le matin. J'étais vêtue d'une robe de
satin blanc, que je mettais pour la première fois; je m'assieds, sur une
chaise, qui se trouvait en face de mon chevalet, sans m'apercevoir que
ma palette était posée dessus; vous jugiez que je mis ma robe dans un
tel état que je fus obligée de rester chez moi, et dès lors je pris la
résolution de ne plus accepter que des soupers.

Ceux de la princesse de Rohan Rochefort étaient charmans. Le fond de la
société se composait de la belle comtesse de Brionne et de sa fille la
princesse de Lorraine, du duc de Choiseul, du cardinal de Rohan, de M.
de Rulhières, l'auteur des _Disputes_; mais le plus aimable de tous les
convives était sans contredit le duc de Lauzun; on n'a jamais eu autant
d'esprit et de gaieté, il nous charmait tous. Souvent la soirée se
passait à faire de la musique, et quelquefois je chantais en
m'accompagnant sur la guitare. On soupait à dix heures et demie; jamais
plus de dix ou douze à table. C'était à qui serait le plus aimable et le
plus spirituel. J'écoutais seulement, comme vous pouvez croire, et
quoique trop jeune pour apprécier entièrement le charme de cette
conversation, elle me dégoûtait de beaucoup d'autres.

Je vous ai dit souvent, chère amie, que ma vie de jeune fille n'avait
ressemblé à aucune autre. Non-seulement mon talent, tout faible que je
le trouvais, quand je pensais aux grands maîtres, me faisait accueillir
et rechercher dans tous les salons; mais je recevais parfois des preuves
d'une bienveillance pour ainsi dire publique, dont j'éprouvais beaucoup
de joie; je vous l'avoue franchement. Par exemple, j'avais fait, d'après
les gravures du temps, les portraits du cardinal de Fleury et de La
Bruyère. J'en fis hommage à l'Académie française, qui, par l'organe de
d'Alembert, son secrétaire perpétuel, m'adressa la lettre que je copie
ici, et que je conserve précieusement:

     MADEMOISELLE,

     L'Académie française a reçu avec toute la reconnaissance possible
     la lettre charmante que vous lui avez écrite, et les beaux
     portraits de Fleury et de La Bruyère que vous avez bien voulu lui
     envoyer pour être placés dans sa salle d'assemblée, où elle
     désirait depuis longtemps de les voir. Ces deux portraits, en lui
     retraçant deux hommes dont le nom lui est cher, lui rappelleront
     sans cesse, Mademoiselle, le souvenir de tout ce qu'elle vous doit
     et qu'elle est très flattée de vous devoir; ils seront de plus à
     ses yeux un monument durable de vos rares talens, qui lui étaient
     connus par la voix publique, et qui sont encore relevés en vous par
     l'esprit, par les grâces et par le plus aimable modestie.

     La compagnie, désirant de répondre à un procédé aussi honnête que
     le vôtre, de la manière qui peut vous être la plus agréable, vous
     prie, Mademoiselle, de vouloir bien accepter vos entrées à toutes
     ses assemblées publiques. C'est ce qu'elle a arrêté dans son
     assemblée d'hier par une délibération unanime qui a été
     sur-le-champ insérée dans ses registres et dont elle m'a chargé de
     vous donner avis en y joignant tous ses remerciemens. Cette
     commission me flatte d'autant plus qu'elle me procure l'occasion de
     vous assurer, Mademoiselle, de l'estime distinguée dont je suis
     pénétré depuis long-temps pour vos talens et pour votre personne,
     et que je partage avec tous les gens de goût, et avec tous les gens
     honnêtes.

     J'ai l'honneur d'être avec respect, mademoiselle, votre très humble
     et très obéissant serviteur,


     D'ALEMBERT,

     Secrétaire perpétuel de l'Académie française.

     Paris, 10 août 1775.

L'hommage de ces deux portraits à l'Académie me procura bientôt
l'honneur de la visite de d'Alembert, petit homme sec et froid, mais
d'une politesse exquise. Il resta long-temps et parcourut mon atelier,
en me disant mille choses flatteuses. Je n'ai jamais oublié qu'il venait
de sortir, quand une grande dame, qui s'était trouvée là, me demanda si
j'avais fait d'après nature ces portraits de La Bruyère et de Fleury
dont on venait de parler?--«Je suis un peu trop jeune pour cela,»
répondis-je sans pouvoir m'empêcher de rire, mais fort contente pour la
pauvre dame que l'académicien fût parti.

Adieu, chère amie.



LETTRE IV.

Mon mariage.--Je prends des élèves; madame Benoist.--Je renonce à cette
école.--Mes portraits; comment je les costume.--Séance de l'Académie
française.--Ma fille.--La duchesse de Mazarin.--Les ambassadeurs de
Tipoo-Saïb.--Tableaux que je fais d'après eux.--Dîner qu'ils me donnent.


Mon beau-père s'étant retiré du commerce, nous allâmes loger à l'hôtel
Lubert, rue de Cléry. M. Lebrun venait d'acheter cette maison; il
l'habitait, et dès que nous fûmes établis, j'allai voir les magnifiques
tableaux de toutes les écoles, dont son appartement était rempli.
J'étais enchantée d'un voisinage qui me mettait à même de consulter les
chefs-d'oeuvre des maîtres. M. Lebrun me témoignait une extrême
obligeance en me prêtant, pour les copier, des tableaux d'une beauté
admirable et d'un grand prix. Je lui devais ainsi les plus fortes leçons
que je pusse prendre, lorsque au bout de six mois il me demanda en
mariage. J'étais loin de vouloir l'épouser, quoiqu'il fût très bien fait
et qu'il eût une figure agréable. J'avais alors vingt ans; je vivais
sans inquiétude sur mon avenir, puisque je gagnais beaucoup d'argent, en
sorte que je ne sentais aucun désir de me marier. Mais ma mère, qui
croyait M. Lebrun fort riche, ne cessait de m'engager avec instances à
ne point refuser un parti aussi avantageux, et je me décidai enfin à ce
mariage, poussée surtout par l'envie de me soustraire au tourment de
vivre avec mon beau-père, dont la mauvaise humeur augmentait chaque jour
depuis qu'il était oisif. Je me sentais si peu entraînée, toutefois, à
faire le sacrifice de ma liberté, qu'en allant à l'église, je me disais
encore: Dirai-je oui? dirai-je non? Hélas! j'ai dit oui, et j'ai changé
mes peines contre d'autres peines. Ce n'est pas que M. Lebrun fût un
méchant homme: son caractère offrait un mélange de douceur et de
vivacité; il était d'une grande obligeance pour tout le monde, en un mot
assez aimable; mais sa passion effrénée pour les femmes de mauvaises
moeurs, jointe à la passion du jeu, ont causé la ruine de sa fortune et
la mienne, dont il disposait entièrement; au point qu'en 1789, lorsque
je quittai la France, je ne possédais pas vingt francs de revenu, après
avoir gagné, pour ma part, plus d'un million. Il avait tout mangé.

Mon mariage fut tenu quelque temps secret: M. Lebrun, ayant dû épouser
la fille d'un Hollandais avec lequel il faisait un grand commerce en
tableaux, me pria de ne point le déclarer avant qu'il eût terminé ses
affaires. J'y consentis d'autant plus volontiers, que je ne quittais pas
sans un grand regret mon nom de fille, sous lequel j'étais déjà très
connue; mais ce mystère, qui dura peu, n'en eut pas moins un résultat
assez effrayent pour mon avenir. Plusieurs personnes, qui croyaient
simplement que j'allais épouser M. Lebrun, venaient me trouver pour me
détourner de faire une pareille sottise. Tantôt c'était Auber, joaillier
de la couronne, qui me disait avec amitié: «Vous feriez mieux de vous
attacher une pierre au cou et de vous jeter dans la rivière que
d'épouser Lebrun.» Tantôt c'était la duchesse d'Aremberg, accompagnée de
madame de Canillac, de madame de Sonza (alors ambassadrice de Protugal),
toutes trois si jeunes et si jolies, qui m'apportaient leurs conseils
tardifs quand j'étais mariée depuis quinze jours.--Au nom du ciel, me
disait la duchesse, n'épousez pas M. Lebrun, vous seriez trop
malheureuse. Puis elle me contait une foule de choses que j'avais le
bonheur de ne pas croire entièrement, quoiqu'elles se soient trop
confirmées depuis; mais ma mère, qui se trouvait là, avait peine à
retenir ses larmes.

Enfin la déclaration de mon mariage vint mettre un terme à ces tristes
avertissemens, qui grâce à ma chère peinture, avaient peu altéré ma
gaieté habituelle. Je ne pouvais suffire aux portraits qui m'étaient
demandés de toutes parts, et quoique M. Lebrun prît dès lors l'habitude
de s'emparer des paiemens, il n'en imagina pas moins, pour augmenter
notre revenu, de me faire avoir des élèves. Je consentis à ce qu'il
désirait, sans prendre le temps d'y réfléchir, et bientôt il me vint
plusieurs demoiselles auxquelles je montrais à faire des yeux, des nez,
des ovales, qu'il fallait retoucher sans cesse, ce qui me détournait de
mon travail et m'ennuyait fortement.

Parmi mes élèves se trouvait mademoiselle Emilie Roux de La Ville, qui
depuis a épousé M. Benoist, directeur des droits réunis, et pour
laquelle Demoustiers a écrit les Lettres sur la Mythologie. Elle
peignait au pastel des têtes où s'annonçait déjà le talent qui lui a
donné une juste célébrité. Mademoiselle Emilie était la plus jeune de
mes élèves, pour la plupart plus âgées que moi, ce qui nuisait
prodigieusement au respect que doit imprimer un chef d'école. J'avais
établi l'atelier de ces demoiselles dans un ancien grenier à fourrage,
dont le plafond laissait à découvert de fort grosses poutres. Un matin,
je monte et je trouve mes élèves, qui venaient d'attacher une corde à
l'une de ces poutres, et qui se balançaient à qui mieux mieux. Je prends
mon air sérieux, je gronde, je fais un discours superbe sur la perte du
temps; puis voilà que je veux essayer la balançoire, et que je m'en
amuse plus que toutes les autres. Vous jugez qu'avec de pareilles
manières il m'était difficile de leur imposer beaucoup, et cet
inconvénient, joint à l'ennui de revenir à l'a b c de mon art en
corrigeant des études, me fit renoncer bien vite à tenir cette école.

L'obligation de laisser mon cher atelier pendant quelques heures avait
encore ajouté, je crois, à mon amour pour le travail; je ne quittais
plus mes pinceaux qu'à la nuit tout-à-fait close, et le nombre de
portraits que j'ai faits à cette époque est vraiment prodigieux. Comme
j'avais horreur du costume que les femmes portaient alors, je faisais
tous mes efforts pour le rendre un peu plus pittoresque, et j'étais
ravie, quand j'obtenais la confiance de mes modèles, de pouvoir draper à
ma fantaisie. On ne portait point encore de schals; mais je disposais de
larges écharpes, légèrement entrelacées autour du corps et sur les bras,
avec lesquelles je tâchais d'imiter le beau style des draperies de
Raphaël et du Dominicain, ainsi que vous avez pu le voir en Russie dans
plusieurs de mes portraits, notamment dans celui de ma fille jouant de
la guitare. En outre, je ne pouvais souffrir la poudre. J'obtins de la
belle duchesse de Grammont-Cadrousse qu'elle n'en mettrait pas pour se
faire peindre; ses cheveux étaient d'un noir d'ébène; je les séparai sur
le front, arrangés en boucles irrégulières. Après ma séance, qui
finissait à l'heure du dîner, la duchesse ne dérangeait rien à sa
coiffure et allait ainsi au spectacle; une aussi jolie femme devait
donner le ton: cette mode prit doucement, puis devint enfin générale.
Ceci me rappelle qu'en 1786, peignant la reine, je la suppliai de ne
point mettre de poudre et de partager ses cheveux sur son front.--Je
serai la dernière à suivre cette mode, dit la reine en riant, je ne veux
pas qu'on dise que je l'ai imaginée pour cacher mon grand front.

Je tâchais autant qu'il m'était possible de donner aux femmes que je
peignais l'attitude et l'expression de leur physionomie; celles qui
n'avaient pas de physionomie (on en voit), je les peignais rêveuses et
nonchalamment appuyées. Enfin, il faut croire qu'elles étaient
contentes; car je ne pouvais suffire aux demandes; on avait de la peine
à se faire placer sur ma liste; en un mot j'étais à la mode; il semblait
que tout se réunît pour m'y mettre. Vous en jugerez par la scène
suivante, qui m'a toujours laissé un souvenir si flatteur: Quelque temps
après mon mariage, j'assistais à une séance de l'Académie française; La
Harpe y lut son discours sur les talens des femmes. Quand il en vint à
ces vers où l'éloge est si fort exagéré, et que j'entendais pour la
première fois:

     Lebrun, de la beauté le peintre et le modèle,
     Moderne Rosalba, mais plus brillante qu'elle,
     Joint la voix de Favart au souris de Vénus, etc.

l'auteur de _Warwick_ me regarda: aussitôt tout le public (sans en
excepter la duchesse de Chartres et le roi de Suède qui assistaient à la
séance) se lève, se retourne vers moi, en m'applaudissant avec de tels
transports que je fus prête à me trouver mal de confusion.

Ces jouissances d'amour-propre, dont je vous parle, chère amie, parce
que vous avez exigé que je vous dise tout, sont bien loin de pouvoir se
comparer à la jouissance que j'éprouvai lorsque au bout de deux années
de mariage je devins grosse. Mais ici vous allez voir combien cet
extrême amour de mon art me rendait imprévoyante sur les petits détails
de la vie; car toute heureuse que je me sentais, à l'idée de devenir
mère, les neuf mois de ma grossesse s'étaient passés sans que j'eusse
songé le moins du monde à préparer rien de ce qu'il faut pour une
accouchée. Le jour de la naissance de ma fille, je n'ai point quitté mon
atelier, et je travaillais à ma Vénus qui lie les ailes de l'Amour, dans
les intervalles que me laissaient les douleurs.

Madame de Verdun, ma plus ancienne amie, vint me voir le matin. Elle
pressentit que j'accoucherais dans la journée, et comme elle me
connaissait, elle me demanda si j'étais pourvue de tout ce qui me serait
nécessaire; à quoi je répondis d'un air étonné que je ne savais pas ce
qui m'était nécessaire.--Vous voilà bien, reprit-elle, vous êtes un vrai
garçon. Je vous avertis, moi, que vous accoucherez ce soir.--Non! non!
dis-je, j'ai demain séance, je ne veux pas accoucher aujourd'hui. Sans
me répondre, madame de Verdun me quitta un instant pour envoyer chercher
l'accoucheur, qui arriva presque aussitôt. Je le renvoyai, mais il resta
caché chez moi jusqu'au soir, et à dix heures ma fille vint au monde. Je
n'essaierai pas de décrire la joie qui me transporta quand j'entendis
crier mon enfant. Cette joie, toutes les mères la connaissent; elle est
d'autant plus vive qu'elle se joint au repos qui succède à des douleurs
atroces, et selon moi, M. Dubuc l'exprimait, parfaitement en disant: Le
bonheur c'est l'intérêt dans le calme.

Pendant ma grossesse j'avais peint la duchesse de Mazarin, qui n'était
plus jeune, mais qui était encore belle; ma fille avait ses yeux et lui
ressemblait prodigieusement. Cette duchesse de Mazarin est celle qu'on
disait avoir été douée à sa naissance par trois fées: la fée Richesse,
la fée Beauté, et la fée Guignon. Il est certain que la pauvre femme ne
pouvait rien entreprendre, pas même de donner une fête, sans qu'un
accident quelconque ne vînt se jeter à la traverse. On a souvent conté
plusieurs accidens de sa vie dans ce genre; en voici un moins connu: Un
soir qu'elle donnait à souper à soixante personnes, elle imagine de
faire placer au milieu de la table un énorme pâté, dans lequel se
trouvaient enfermés une centaine de petits oiseaux vivans. Sur un signe
de la duchesse, on ouvre le pâté, et voilà cette volatile effarouchée
qui vole sur les visages, qui se niche dans les cheveux des femmes,
toutes très parées et coiffées avec soin. Vous imaginez l'humeur, les
cris? On ne pouvait se débarrasser de ces malheureux oiseaux; enfin on
fut obligé de se lever de table, en maudissant une si sotte invention.

La duchesse de Mazarin était devenue fort grosse; on mettait un temps
infini à la corser. Une visité lui vint un jour tandis qu'on la laçait,
et une de ses femmes courut à la porte, en disant: «n'entrez pas avant
que nous ayons arrangé les chairs.» Je me rappelle que cet excès
d'embonpoint excitait l'admiration des ambassadeurs turcs. Comme on leur
demandait à l'Opéra quelle femme leur plaisait davantage de toutes
celles qui remplissaient les loges, ils répondirent sans hésiter que la
duchesse de Mazarin était la plus belle, parce qu'elle était la plus
grosse.

Puisque je vous parle d'ambassadeurs, je ne veux pas oublier de vous
dire comment j'ai peint dans ma vie deux diplomates, qui pour être
cuivrés, n'en avaient pas moins des têtes superbes. En 1788, des
ambassadeurs furent envoyés à Paris par l'empereur Tipoo-Saïb. Je vis
ces Indiens à l'Opéra, et ils me parurent si extraordinairement
pittoresques que je voulus faire leurs portraits. Ayant communiqué mon
désir à leur interprète, je sus qu'ils ne consentiraient jamais à se
laisser peindre si la demande ne venait pas du roi, et j'obtins cette
faveur de Sa Majesté. Je me rendis à l'hôtel qu'ils habitaient (car ils
voulaient être peints chez eux), avec de grandes toiles et des couleurs.
Quand j'arrivai dans leur salon, un d'eux apporta de l'eau de rose et
m'en jeta sur les mains; puis le plus grand, qui s'appelait Davich Khan,
me donna séance. Je le fis en pied, tenant son poignard. Les draperies,
les mains, tout fut fait d'après lui, tant il se tenait avec
complaisance. Je laissais sécher le tableau dans un autre salon.

Je commençai ensuite le portrait du vieux ambassadeur, que je
représentai assis avec son fils près de lui. Le père surtout avait une
tête superbe. Tous deux étaient vêtus de robes de mousseline blanche,
parsemée de fleurs d'or; et ces robes, espèces de tuniques avec de
larges manches plissées en travers, étaient retenues par de riches
ceintures. Je finis alors entièrement le tableau, à l'exception du fond
et du bas des robes.

Madame de Bonneuil à qui j'avais parlé de mes séances désirait beaucoup
voir ces ambassadeurs. Ils nous invitèrent toutes deux à dîner, et nous
acceptâmes par pure curiosité. En entrant dans la salle à manger nous
fûmes un peu surprises de trouver le dîner servi par terre, ce qui nous
obligea à nous tenir comme eux presque couchées autour de la table. Ils
nous servirent avec leurs mains ce qu'ils prenaient dans les plats, dont
l'un contenait une fricassée de pieds de mouton à la sauce blanche, très
épicée, et l'autre, je ne sais quel ragoût. Vous devez penser que nous
fîmes un triste repas: il nous répugnait trop de les voir employer leurs
mains bronzées en guise de cuillères.

Ces ambassadeurs avaient amené avec eux un jeune homme, qui parlait un
peu le français. Madame de Bonneuil, pendant les séances, lui apprenait
à chanter _Annette à l'âge de quinze ans_. Lorsque nous allâmes faire
nos adieux, ce jeune homme nous dit sa chanson, et nous témoigna le
regret de nous quitter en disant: «Ah! comme mon coeur pleure!» Ce que je
trouvai fort oriental et fort bien dit.

Lorsque le portrait de Davich Khan fut sec, je l'envoyai chercher; mais
il l'avait caché derrière son lit et ne voulait point le rendre,
prétendant qu'il fallait une ame à ce portrait. Ce refus donna lieu à de
fort jolis vers qui me furent adressés et que je copie ici.

     À MADAME LEBRUN,

     Au sujet du portrait de Davich Khan, et du préjugé des Orientaux
     contre la peinture.

     Ce n'est point aux climats où règnent les sultans
     Que le marbre s'anime et la toile respire.
     Les préjugés de leurs imans
     Du dieu des arts ont renversé l'empire.
     Ils ont rêvé qu'_Allah_, jaloux de nos talens,
     Doit, en jugeant les mondes et les âges,
     Donner une ame à ces images
     Qui sauvent la beauté du ravage des temps.
     Sublime Allah! tu ris de cette erreur impie!
     Tu conviendras, voyant cette copie,
     Où l'art de la nature a surpris les secrets,
     Que, comme toi, le génie a ses flammes;
     Et que Lebrun, en peignant des portraits,
     Sait aussi leur donner une ame.

Je ne pus avoir mon tableau qu'en employant la supercherie; et lorsque
l'ambassadeur ne le retrouva plus, il s'en prit à son valet de chambre
qu'il voulait tuer. L'interprète eut toutes les peines du monde à lui
faire comprendre qu'on ne tuait pas les valets de chambre à Paris, et
fut obligé de lui dire que le roi de France avait fait demander le
portrait.

Ces deux tableaux ont été exposés au salon, en 1789. Après la mort de M.
Lebrun, qui s'était emparé de tous mes ouvrages, ils ont été vendus, et
j'ignore qui les possède aujourd'hui.

Adieu, chère et aimable amie.



LETTRE V.

La Reine.--Mes séances à Versailles.--Portraits que je fais d'elle à
différentes époques.--Sa Bonté.--Louis XVI.--Dernier bal de la Cour à
Versailles.--Madame Élisabeth. Monsieur, frère du roi.--La princesse
Lamballe.


C'est en l'année 1779, ma chère amie, que j'ai fait pour la première
fois le portrait de la reine, alors dans tout l'éclat de sa jeunesse et
de sa beauté. Marie-Antoinette était grande, admirablement bien faite,
assez grasse sans l'être trop. Ses bras étaient superbes, ses mains
petites, parfaites de forme, et ses pieds charmans. Elle était la femme
de France qui marchait le mieux; portant la tête fort élevée, avec une
majesté qui faisait reconnaître la souveraine au milieu de toute sa
cour, sans pourtant que cette majesté nuisît en rien à tout ce que son
aspect avait de doux et de bienveillant. Enfin, il est très difficile de
donner à qui n'a pas vu la reine, une idée de tant de grâces et de tant
de noblesse réunies. Ses traits n'étaient point réguliers, elle tenait
de sa famille cet ovale long et étroit particulier à la nation
autrichienne. Elle n'avait point de grands yeux; leur couleur était
presque bleue; son regard était spirituel et doux, son nez fin et joli,
sa bouche pas trop grange, quoique les lèvres fussent un peu fortes.
Mais ce qu'il y avait de plus remarquable dans son visage, c'était
l'éclat de son teint. Je n'en ai jamais vu d'aussi brillant, et brillant
est le mot; car sa peau était si transparente qu'elle ne prenait point
d'ombre. Aussi ne pouvais-je en rendre l'effet à mon gré: les couleurs
me manquaient pour peindre cette fraîcheur, ces tons si fins qui
n'appartenaient qu'à cette charmante figure et que je n'ai retrouvés
chez aucune autre femme.

À la première séance, l'air imposant de la reine m'intimida d'abord
prodigieusement; mais S. M. me parla avec tant de bonté que sa grâce si
bienveillante dissipa bientôt cette impression. C'est alors que je fis
le portrait qui la représente avec un grand panier, vêtue d'une robe de
satin et tenant une rose à la main. Ce portrait était destiné à son
frère, l'empereur Joseph II, et la reine m'en ordonna deux copies: l'une
pour l'impératrice de Russie, l'autre pour ses appartememens de
Versailles ou de Fontainebleau.

J'ai fait successivement à diverses époques plusieurs autres portraits
de la reine[6]. Dans l'un, je ne l'ai peinte que jusqu'aux genoux, avec
une robe nacaral et placée devant une table, sur laquelle elle arrange
des fleurs dans un vase. On peut croire que je préférais beaucoup la
peindre sans grande toilette et surtout sans grand panier. Ces portraits
étaient donnés à ses amis, quelques-uns à des ambassadeurs. Un entre
autres la représente coiffée d'un chapeau de paille et habillée d'une
robe de mousseline blanche dont les manches sont plissées en travers,
mais assez ajustées: quand celui-ci fut exposé au salon, les méchans ne
manquèrent pas de dire que la reine s'était fait peindre en chemise; car
nous étions en 1786, et déjà la calomnie commençait à s'exercer sur
elle.

Ce portrait toutefois n'en eut pas moins un grand succès. Vers la fin de
l'exposition on fit une petite pièce au Vaudeville, qui, je crois, avait
pour titre: _la Réunion des Arts_. Brongniart, l'architecte, et sa
femme, que l'auteur avait mis dans sa confidence, firent louer une loge
aux premières et vinrent me chercher le jour de la première
représentation pour me conduire au spectacle. Comme je ne pouvais
nullement me douter de la surprise qu'on me ménageait, vous pouvez juger
de mon émotion lorsque la peinture arriva, et que je vis l'actrice me
copier d'une manière surprenante, peignant le portrait de la reine. Au
même instant, tout ce qui était au parterre et dans les loges se
retourna vers moi en applaudissant à tout rompre, et je ne crois pas que
l'on puisse être à la fois aussi touchée, aussi reconnaissante que je le
fus ce soir-là.

La timidité que m'avait inspirée le premier aspect de la reine avait
entièrement cédé à cette gracieuse bonté qu'elle me témoignait toujours.
Dès que S. M. eut entendu dire que j'avais une jolie voix, elle me
donnait peu de séances sans me faire chanter avec elle plusieurs duos de
Grétry, car elle aimait infiniment la musique, quoique sa voix ne fût
pas d'une grande justesse. Quant à son entretien, il me serait difficile
d'en peindre toute la grâce, toute la bienveillance; je ne crois pas que
la reine Marie-Antoinette ait jamais manqué l'occasion de dire une chose
agréable à ceux qui avaient l'honneur de l'approcher, et la bonté
qu'elle m'a toujours témoignée est un de mes plus doux souvenirs.

Un jour il m'arriva de manquer au rendez-vous qu'elle m'avait donné pour
une séance; parce que étant alors très avancée dans ma seconde
grossesse, je m'étais sentie tout à coup fort souffrante. Je me hâtai le
lendemain de me rendre à Versailles pour m'excuser. La reine ne
m'attendait pas, elle avait fait atteler sa calèche pour aller se
promener, et cette calèche fut la première chose que j'aperçus en
entrant dans la cour du château. Toutefois je ne montai par moins parler
aux garçons de la chambre. L'un d'eux, M. Campan[7], me reçut d'un air
sec et froid, et me dit d'un ton colère, avec sa voix de
stentor:--C'était hier, madame, que Sa Majesté vous attendait, et bien
sûrement elle va se promener, et bien sûrement elle ne vous donnera pas
séance. Sur ma réponse, que je venais simplement prendre les ordres de
Sa Majesté pour un autre jour, il va trouver la reine, qui me fait
entrer aussitôt dans son cabinet. Sa Majesté finissait sa toilette; elle
tenait un livre à la main pour faire répéter une leçon à sa fille, la
jeune Madame. Le coeur me battait; car j'avais d'autant plus peur que
j'avais tort. La reine se tourna vers moi et me dit avec douceur:--Je
vous ai attendue hier toute la matinée, que vous est-il donc
arrivé?--Hélas! madame, répondis-je, j'étais si souffrante que je n'ai
pu me rendre aux ordres de Votre Majesté. Je viens aujourd'hui pour les
recevoir, et je repars à l'instant.--Non! non! ne partez pas, reprit la
reine; je ne veux pas que vous ayez fait cette course inutilement. Elle
décommanda sa calèche et me donna séance. Je me rappelle que dans
l'empressement où j'étais de répondre à cette bonté, je saisis ma boîte
à couleurs avec tant de vivacité qu'elle se renversa; mes brosses, mes
pinceaux tombèrent sur le parquet; je me baissais pour réparer ma
maladresse.--Laissez, laissez, dit la reine, vous êtes trop avancée dans
votre grossesse pour vous baisser; et, quoi que je pusse dire, elle
releva tout elle-même.

Lors du dernier voyage qui s'est fait à Fontainebleau, où la cour
suivant l'usage devait être en grande représentation, je m'y rendis pour
jouir de ce spectacle. J'y vis la reine dans la plus grande parure,
couverte de diamans, et, comme un magnifique soleil l'éclairait, elle me
parut vraiment éblouissante. Sa tête élevée sur son beau col grec, lui
donnait, en marchant, un air si imposant, si majestueux, que l'on
croyait voir une déesse au milieu de ses nymphes. Pendant la première
séance que j'eus de S. M. au retour de ce voyage, je me permis de parler
de l'impression que j'avais reçue, et de dire à la reine combien
l'élévation de sa tête ajoutait à la noblesse de son aspect. Elle me
répondit d'un ton de plaisanterie: Si je n'étais pas reine, on dirait
que j'ai l'air insolent; n'est-il pas vrai?

La reine ne négligeait rien pour faire acquérir à ses enfans ces
manières gracieuses et affables qui la rendaient si chère à ceux qui
l'entouraient. Je l'ai vue faisant dîner Madame, alors âgée de six ans,
avec une petite paysanne dont elle prenait soin, vouloir que cette
petite fût servie la première, en disant à sa fille: «Vous devez lui
faire les honneurs.»

La dernière séance que j'eus de S. M. me fut donnée à Trianon, où je fis
sa tête pour le grand tableau dans lequel je l'ai peinte avec ses
enfans. Je me souviens que le baron de Breteuil, alors ministre, était
présent, et que tant que dura la séance, il ne cessa de médire de toutes
les femmes de la cour. Il fallait qu'il me crût sourde ou bien bonne
personne, pour ne pas craindre que je pusse rapporter aux intéressées
quelques-uns de ses méchans propos. Le fait est que jamais il ne m'est
arrivé d'en répéter un seul, quoique je n'en aie oublié aucun.

Après avoir fait la tête de la reine, ainsi que les études séparées du
premier dauphin, de Madame Royale et du duc de Normandie, je m'occupai
aussitôt de mon tableau auquel j'attachais une grande importance, et je
le terminai pour le salon de 1788. La bordure ayant été portée seule,
suffit pour exciter mille mauvais propos: _voilà le déficit_, disait-on;
et beaucoup d'autres choses qui m'étaient rapportées et me faisaient
prévoir les plus amères critiques. Enfin j'envoyai mon tableau; mais je
n'eus pas le courage de le suivre pour savoir aussitôt quel serait son
sort, tant je craignais qu'il ne fût mal reçu du public; ma peur était
si forte que j'en avais la fièvre. J'allai me renfermer dans ma chambre,
et j'étais là, priant Dieu pour le succès de _ma_ famille royale, quand
mon frère et une foule d'amis vinrent me dire que j'obtenais le suffrage
général.

Après le salon, le roi ayant fait apporter ce tableau à Versailles, ce
fut M. d'Angevilliers, alors ministre des arts et directeur des bâtimens
royaux qui me présenta à Sa Majesté. Louis XVI eut la bonté de causer
longtemps avec moi, de me dire qu'il était fort content; puis il ajouta,
en regardant encore mon ouvrage: «Je ne me connais pas en peinture; mais
vous me la faites aimer.»

Mon tableau fut placé dans une des salles du château de Versailles, et
la reine passait devant en allant et en revenant de la messe. À la mort
de monsieur le dauphin (au commencement de 1789), cette vue ranimait si
vivement le souvenir de la perte cruelle qu'elle venait de faire,
qu'elle ne pouvait plus traverser cette salle sans verser des larmes;
elle dit à M. d'Angevilliers de faire enlever ce tableau; mais avec sa
grâce habituelle, elle eut soin de m'en instruire aussitôt, en me
faisant savoir le motif de ce déplacement. C'est à la sensibilité de la
reine que j'ai dû la conservation de mon tableau; car les poissardes et
les bandits qui vinrent peu de temps après chercher Leurs Majestés à
Versailles, l'auraient infailliblement lacéré, ainsi qu'ils firent du
lit de la reine, qui a été percé de part en part!

Je n'ai jamais eu la jouissance de revoir Marie-Antoinette depuis le
dernier bal de la cour à Versailles; ce bal se donnait dans la salle de
spectacle, et la loge où je me trouvais placée était assez près de la
reine pour que je pusse entendre ce qu'elle disait. Je la voyais fort
agitée, invitant à danser les jeunes gens de la cour, tels que M. de
Lameth[8] et d'autres, qui tous la refusaient; si bien que la plupart
des contredanses ne purent s'arranger. La conduite de ces messieurs
était d'une inconvenance qui me frappa; je ne sais pourquoi leur refus
me semblait une sorte de révolte, préludant à des révoltes plus graves.
La révolution approchait: elle éclata l'année suivante.

À l'exception de M. le comte d'Artois dont je n'ai pas fait le portrait,
j'ai peint successivement toute la famille royale; les enfants de
France; Monsieur, frère du roi (depuis Louis XVIII); Madame, madame la
comtesse d'Artois et madame Élisabeth. Les traits de cette dernière
n'étaient point réguliers; mais son visage exprimait la plus douce
bienveillance et sa grande fraîcheur était remarquable; en tout elle
avait le charme d'une jolie bergère. Vous n'ignorez pas, chère amie, que
madame Élisabeth était un ange de bonté. Combien de fois ai-je été
témoin du bien qu'elle faisait aux malheureux. Son coeur renfermait
toutes les vertus; indulgente, modeste, sensible, dévouée; la révolution
l'a conduite à déployer un courage héroïque; on a vu cette douce
princesse, marcher au-devant des cannibales qui venaient pour assassiner
la reine, en disant: _Ils me prendront pour elle!_

Le portrait que j'ai fait de Monsieur, m'a donné l'occasion de connaître
un prince dont on pouvait sans flatterie vanter et l'esprit et
l'instruction; il était impossible de ne pas se plaire à l'entretien de
Louis XVIII, qui causait sur toutes choses avec autant de goût que de
savoir. Quelquefois, pour varier sans doute, il me chantait, pendant nos
séances, des chansons qui n'étaient pas indécentes, mais si communes,
que je ne pouvais comprendre par quel chemin de pareilles sottises
arrivaient jusqu'à la cour. Il avait la voix la plus fausse du
monde.--Comment trouvez-vous que je chante, Madame Lebrun? me dit-il un
jour--Comme un prince, Monseigneur, répondis-je.

Le marquis de Montesquiou, grand écuyer de Monsieur, m'envoyait une fort
belle voiture à huit chevaux pour me conduire à Versailles et me ramener
avec ma mère, que j'avais priée de m'accompagner. Tout le long de la
route on se mettait aux fenêtres pour me voir passer, chacun m'ôtait son
chapeau; je riais de ces hommages rendus aux huit chevaux et au piqueur
qui courait devant; car revenue à Paris, je montais en fiacre, et
personne ne me regardait plus.

Monsieur était dès lors ce qu'on appelle un libéral (dans le sens modéré
du mot, vous sentez bien); lui et ses courtisans formaient à la cour un
parti très distinct de celui du roi. Aussi ne fus-je point surprise de
voir pendant la révolution, le marquis de Montesquiou nommé général en
chef de l'armée républicaine en Savoie. Je n'eus alors qu'à me rappeler
les discours étranges que je lui avais entendu tenir devant moi, sans
parler des propos qu'il se permettait si ouvertement contre la reine et
tous ceux qu'elle aimait; quant à Monsieur lui-même, les journaux nous
le montrent se rendant à l'Assemblée nationale, pour y dire qu'il ne
venait point siéger comme _prince_, mais comme _citoyen_. Je n'en crois
pas moins qu'une pareille déclaration ne suffisait pas pour sauver sa
tête, et qu'il a fort bien fait un peu plus tard de quitter la France.

À la même époque j'ai fait aussi le portrait de la princesse Lamballe.
Sans être jolie elle paraissait l'être à quelque distance; elle avait de
petits traits, un teint éblouissant de fraîcheur, de superbes cheveux
blonds, et beaucoup d'élégance dans toute sa personne. L'horrible fin de
cette malheureuse princesse est assez connue, de même que le dévouement
dont elle a péri victime; car en 1793 elle était à Turin, à l'abri de
tout péril, lorsqu'elle rentra en France dès qu'elle sut la reine en
danger.

Me voilà bien loin, chère amie, de l'année 1799; mais j'ai préféré vous
parler dans une même lettre des rapports que j'ai eus comme artiste avec
tous ces grands personnages, dont il n'existe plus aujourd'hui que le
comte d'Artois (Charles X), et la fille infortunée de Marie-Antoinette.

Mille tendres amitiés.



LETTRE VI.

Voyage en Flandre.--Bruxelles.--Le prince de Ligne.--Le tableau de
l'Hôtel-de-Ville d'Amsterdam par Wanols.--Ma réception à l'Académie
royale de peinture.--Mon logement.--Ma société.--Mes
concerts.--Garat.--Asevedo.--Madame Todi.--Viotti.--Maestrino.--Leprince
Henry de Prusse.--Salentin.--Hulmandel.--Cramer.--Madame de
Montgeron.--Mes soupers.--Je joue la comédie en société.--Nos acteurs.


En 1782 M. Lebrun me mena en Flandre où des affaires l'appelaient. On
faisait alors à Bruxelles une vente de la superbe collection de tableaux
du prince Charles, et nous allâmes voir l'exposition. Je trouvai là
plusieurs dames de la cour qui m'accueillirent avec une extrême bonté,
entre autres, la princesse d'Aremberg que j'avais beaucoup vue à Paris;
mais la rencontre dont je me félicitai le plus fut celle du prince de
Ligne, que je ne connaissais point encore, et qui, sous le rapport
d'esprit et d'amabilité, a laissé une réputation pour ainsi dire
historique. Il nous engagea à venir voir sa galerie, où j'admirai
plusieurs chefs-d'oeuvre, principalement des portraits de Wandik et des
têtes de Rubens, car il possédait peu de tableaux italiens. Il voulut
aussi nous recevoir dans sa superbe habitation de Bel-Oeil. Je me
souviens qu'il nous fit monter dans un belvédère, bâti sur le sommet
d'une montagne qui dominait toutes ses terres et tous le pays
d'alentour. L'air parfait qu'on y respirait, joint à cette belle vue,
avait quelque chose d'enchanteur; mais ce qui effaçait tout dans ce beau
lieu, c'était l'accueil d'un maître de maison qui pour la grâce de son
esprit et de ses manières n'a jamais eu de pareil.

La ville de Bruxelles à cette époque me parut riche et animée. Dans la
haute société, par exemple, on s'occupait tellement de plaisirs, que
plusieurs amis du prince de Ligne partaient quelquefois de Bruxelles
après leur déjeuner, arrivaient à l'Opéra de Paris tout juste à l'heure
de voir lever la toile, et, le spectacle fini, retournaient aussitôt à
Bruxelles, courant toute la nuit: voilà ce qui s'appelle aimer l'opéra.

Nous quittâmes Bruxelles pour aller en Hollande et dans le Northollande.
La vue de Sardam et de Mars me plut extrêmement: ces deux petites villes
sont si propres, si bien tenues, que l'on envie le sort des habitans.
Les rues étant fort étroites et bordées de canaux, on n'y va point en
voiture, mais à cheval, et l'on se sert de petites barques pour le
transport des marchandises. Les maisons, qui sont très basses, ont deux
portes: celle de la naissance, puis celle de la mort, par laquelle on ne
passe que dans un cercueil. Les toits de ces maisons sont aussi brillans
que s'ils étaient d'acier, et tout est si merveilleusement soigné, que
je me rappelle avoir vu en dehors de la boutique d'un maréchal ferrant
une espèce de lanterne dorée et polie comme pour un boudoir.

Les femmes du peuple, dans cette partie de la Hollande, m'ont semblé
fort belles, mais si sauvages, que la vue d'un étranger les faisait fuir
aussitôt. Elles étaient ainsi alors; je suppose cependant que le séjour
des Français dans leur pays a pu les apprivoiser.

Nous finîmes par visiter Amsterdam, et là je vis à l'hôtel de ville le
superbe tableau de Wanols qui représente les bourguemestres assemblés.
Je ne crois pas qu'il existe en peinture rien de plus beau, rien de plus
vrai: c'est la nature même. Les bourguemestres sont vêtus de noir; les
têtes, les mains, les draperies, tout est d'une beauté inimitable: ces
hommes vivent, on se croit avec eux. Je suis persuadée que c'est le
tableau de ce genre le plus parfait; je ne pouvais le quitter, et
l'impression qu'il m'a faite me le rend encore présent.

Nous revînmes en Flandre revoir les chefs-d'oeuvre de Rubens. Ils étaient
bien mieux placés alors qu'ils ne l'ont été depuis au musée de Paris;
tous produisaient un effet admirable dans ces églises flamandes.
D'autres chefs-d'oeuvre du même maître ornaient les galeries d'amateurs:
à Anvers, je trouvai chez un particulier le fameux _chapeau de paille_
qui vient d'être vendu dernièrement à un Anglais pour une somme
considérable. Cet admirable tableau représente une des femmes de Rubens;
son grand effet réside dans les deux différentes lumières que donnent le
simple jour et la lueur du soleil[9], et peut-être faut-il être peintre
pour juger tout le mérite d'exécution qu'a déployé là Rubens. Ce tableau
me ravit et m'inspira au point que je fis mon portrait à Bruxelles en
cherchant le même effet. Je me peignis portant sur la tête un chapeau de
paille, une plume et une guirlande de fleurs des champs, et tenant ma
palette à la main. Quand le portrait fut exposé au salon, j'ose vous
dire qu'il ajouta beaucoup à ma réputation. Le célèbre Muller l'a gravé;
mais vous devez sentir que les ombres noires de la gravure enlèvent tout
l'effet d'un pareil tableau.

Peu de temps après mon retour de Flandre, en 1783, le portrait dont je
vous parle et plusieurs autres ouvrages décidèrent Joseph Vernet à me
proposer comme membre de l'Académie royale de peinture. M. Pierre, alors
premier peintre du roi, s'y opposait fortement, ne voulant pas,
disait-il, que l'on reçût des femmes, et pourtant madame
Valleyer-Coster, qui peignait parfaitement les fleurs, était déjà reçue;
je crois même que madame Vien l'était aussi. Quoi qu'il en soit, M.
Pierre (peintre fort médiocre, car il ne voyait dans la peinture que le
maniement de la brosse) avait de l'esprit; de plus, il était riche, ce
qui lui donnait les moyens de recevoir avec faste les artistes, qui dans
ce temps étaient moins fortunés qu'ils ne le sont aujourd'hui. Son
opposition aurait donc pu me devenir fatale, si dans ce temps-là tous
les vrais amateurs n'avaient pas été associés à l'Académie de peinture;
ils formaient une cabale pour moi contre celle de M. Pierre, et c'est
alors qu'on fit ce couplet.

     À MADAME LEBRUN.

     Sur l'air: _Jardinier ne vois-tu pas_.

     Au salon ton art vainqueur
     Devrait être en lumière[10].
     Pour le ravir cet honneur,
     Lise, il faut avoir le coeur
     De Pierre, de Pierre, de Pierre.

Enfin je fus reçue; et je donnai pour tableau de réception la Paix qui
ramène l'Abondance[11]. M. Pierre alors fit courir le bruit que c'était
par ordre de la cour qu'on me recevait. Je pense bien en effet que le
roi et la reine étaient assez bons pour désirer me voir entrer à
l'Académie; mais voilà tout.

Je continuais à peindre avec fureur, j'avais souvent trois séances dans
la même journée, et celles de l'après-dîner, qui me fatiguaient à
l'excès, amenèrent un délabrement d'estomac tel, que je ne digérais plus
rien, en sorte que je maigrissais à faire peur. Mes amis me firent
ordonner alors par le médecin de dormir tous les jours après mon dîner.
D'abord j'eus quelque peine à prendre cette habitude; mais on
m'enfermait dans ma chambre, les rideaux fermés, et peu à peu le sommeil
arriva. Je suis persuadée que je dois la vie à cette ordonnance. Vous
savez, chère amie, combien je tiens à ce que j'appelle mon _calme_?
C'est qu'un travail forcé, joint à la fatigue de mes longs voyages, me
l'a rendu tout-à-fait nécessaire; sans ce court et léger repos, dont
j'ai conservé l'habitude, je n'existerais plus. Tout ce que je puis
reprocher à cette sieste obligée, c'est de m'avoir privée sans retour du
plaisir d'aller dîner en ville; et comme je consacrais la matinée
entière à la peinture, il ne m'a jamais été permis de voir mes amis que
le soir. Il est vrai qu'alors, aucune des jouissances qu'offre le monde
ne m'était refusée, car je passais mes soirées dans la société la plus
aimable et la plus brillante.

Après mon mariage, je logeais encore rue de Cléry, où M. Lebrun avait un
grand appartement, fort richement meublé, dans lequel il plaçait ses
tableaux de tous les grands maîtres. Quant à moi, je m'étais réduite à
occuper une petite antichambre, et une chambre à coucher qui me servait
de salon. Cette chambre était tendue de papier, pareil à la toile de
Joui des rideaux de mon lit. Les meubles en étaient fort simples, trop
simples peut-être, ce qui n'a pas empêché M. de Champcenetz (vu que sa
belle-mère était jalouse de moi), d'écrire que _madame Lebrun avait des
lambris dorés, qu'elle allumait son feu avec des billets de caisse, et
quelle ne brûlait que du bois d'aloès_; mais je tarde autant que
possible, chère amie, à vous parler des mille calomnies dont j'ai été
victime; nous y viendrons. Ce qui les explique, ces calomnies, c'est que
dans le modeste appartement dont je vous parle, je recevais chaque soir
la ville et la cour. Grandes dames, grands seigneurs, hommes marquans
dans les lettres et dans les arts, tout arrivait dans cette chambre;
c'était à qui serait de mes soirées où souvent la foule était telle que,
faute de siége, les maréchaux de France s'asseyaient par terre, et je me
rappelle que le maréchal de Noailles, très gros et très âgé, avait la
plus grande peine à se relever.

J'étais bien loin de me flatter, comme vous pouvez croire, que tous
vinssent pour moi: ainsi qu'il arrive dans les maisons ouvertes, les uns
venaient pour trouver les autres, et le plus grand nombre pour entendre
la meilleure musique qui se fît alors à Paris. Les compositeurs
célèbres, Grétry, Sacchini, Martini, faisaient souvent entendre chez moi
les morceaux de leurs opéras avant la première représentation. Nos
chanteurs habituels étaient Garat, Asevedo, Richer, madame Todi, ma
belle-soeur, qui avait une très belle voix, et pouvait tout accompagner à
livre ouvert, ce qui nous était fort utile. Moi-même je chantais
quelquefois, sans méthode à la vérité, car je n'avais jamais eu le temps
de prendre des leçons, mais ma voix était assez agréable; cet aimable
Grétry disait que j'avais des sons argentés. Au reste, il fallait mettre
à part toutes prétentions pour chanter avec ceux que je viens de nommer;
car Garat surtout peut être cité comme le talent le plus extraordinaire
qu'on ait jamais entendu. Non seulement il n'existait pas de difficultés
pour ce gosier si flexible; mais sous le rapport de l'expression, il
n'avait point de rival, aussi personne, je crois, n'a chanté Gluck aussi
bien que lui. Quant à madame Todi, elle réunissait à une voix superbe
toutes les qualités d'une grande cantatrice, et elle chantait le bouffon
et le sérieux avec la même perfection.

Pour la musique instrumentale, j'avais comme violoniste Viotti, dont le
jeu, plein de grâce, de force et d'expression, était si ravissant!
Jarnovick, Maestrino, le prince Henri de Prusse, excellent amateur, qui
de plus m'amenait son premier violon. Salentin jouait du hautbois,
Hulmandel et Cramer du piano, madame de Montgeron vint aussi une fois,
peu de temps après son mariage. Quoiqu'elle fût très jeune alors, elle
n'en étonna pas moins toute ma société, qui vraiment était fort
difficile, par son admirable exécution et surtout par son expression;
elle faisait parler les touches. Depuis, et déjà placée au premier rang
comme pianiste, vous savez combien madame de Montgeron s'est distinguée
comme compositeur.

À l'époque où je donnais mes concerts, on avait le goût et le temps de
s'amuser; et même, quelques années plus tôt, l'amour de la musique était
si général, qu'il avait élevé des querelles sérieuses entre ce qu'on
appelait les gluckistes et les piccinistes. Tous les amateurs s'étaient
séparés en deux partis acharnés l'un contre l'autre. Le champ de
bataille ordinaire était le jardin du Palais-Royal. Là, les partisans de
Gluck et les partisans de Piccini disputaient avec une telle violence
qu'il s'en est suivi plus d'un duel. On se querellait bien aussi dans
plusieurs salons pour ces deux grands maîtres. Marmontel et l'abbé
Arnault se trouvaient en opposition; car Marmontel était picciniste, et
l'abbé gluckiste forcené. Tous deux se lançaient des épigrammes, des
couplets. L'abbé Arnault, par exemple, fit les vers suivans:

     Ce Marmontel, si lent, si lourd,
     Qui ne parle pas, mais qui beugle,
     Juge la peinture en aveugle,
     Et la musique comme un sourd.

Marmontel répondit par ce couplet:

     L'abbé Fatras,
     De Carpentras,
     Demande un bénéfice.
     Il l'obtiendra,
     Car l'Opéra
     Lui tient lieu de l'office.

Convenez, ma chère, que c'était un heureux temps que le temps où les
sujets de trouble n'étaient pas plus graves, et ne pouvaient naître
qu'entre gens éclairés; mais je reviens à mes concerts.

Les femmes qui s'y trouvaient habituellement étaient la marquise de
Groslier, Mme de Verdun, la marquise de Sabran qui depuis a épousé le
chevalier de Boufflers, madame le Gouteux du Molay, toutes quatre mes
meilleures amies, la comtesse de Ségur, la marquise de Rougé, madame de
Peze, son amie, que j'ai peinte avec elle dans le même tableau, une
foule d'autres dames françaises, que, vu la petitesse du local, je ne
pouvais recevoir que plus rarement, et les étrangères les plus
distinguées. Quant aux hommes, il serait trop long de vous les nommer,
attendu que je crois avoir vu chez moi tout ce que Paris renfermait de
gens à talent et de gens d'esprit.

Je choisissais dans cette foule les plus aimables pour les inviter à mes
soupers, que l'abbé Delille, Lebrun le poète, le chevalier de Boufflers,
le vicomte de Ségur et d'autres, rendaient les plus amusans de Paris. On
ne saurait juger ce qu'était la société en France, quand on n'a pas vu
le temps où, toutes les affaires du jour terminées, douze ou quinze
personnes aimables se réunissaient chez une maîtresse de maison, pour y
finir leur soirée. L'aisance, la douce gaieté, qui régnaient à ces
légers repas du soir, leur donnaient un charme que les dîners n'auront
jamais. Une sorte de confiance et d'intimité régnait entre les convives;
et comme les gens de bon ton peuvent toujours bannir la gêne sans
inconvénient, c'était dans les soupers que la bonne société de Paris se
montrait supérieure à celle de toute l'Europe.

Chez moi, par exemple, on se réunissait vers neuf heures. Jamais on ne
parlait politique; mais on causait de littérature, on racontait
l'anecdote du jour. Quelquefois nous nous amusions à jouer des charades
en action, et quelquefois aussi l'abbé Delille ou Lebrun (Pindare) nous
lisaient quelques-uns de leurs vers. À dix heures, on se mettait à
table; mon souper était des plus simples. Il se composait toujours d'une
volaille, d'un poisson, d'un plat de légumes et d'une salade; en sorte
que si je me laissais entraîner à retenir quelques visites, il n'y avait
réellement plus de quoi manger pour tout le monde; mais peu importait,
on était gai, on était aimable, les heures passaient comme des minutes,
et vers minuit chacun se retirait.

Non seulement j'avais des soupers chez moi, mais je soupais fréquemment
en ville; car je ne pouvais disposer de mon temps que le soir. Il
m'était doux alors de me reposer de mon travail par quelque distraction
agréable. Tantôt c'était un bal, bal où l'on n'étouffait point comme
aujourd'hui. Huit personnes seulement formaient la contredanse, et les
femmes qui ne dansaient pas pouvaient au moins voir danser; car les
hommes se tenaient debout derrière elles. N'ayant jamais aimé la danse,
je préférais de beaucoup les maisons où l'on faisait de la musique.
J'allais souvent passer la soirée chez M. de Rivière[12], où nous
jouions la comédie et l'opéra comique. Sa fille, ma belle-soeur, chantait
à merveille, et pouvait passer pour une excellente actrice. Le fils aîné
de M. de Rivière était charmant dans les rôles comiques, et l'on m'avait
donné l'emploi des soubrettes dans l'opéra et dans la comédie. Madame la
Ruette, retirée du théâtre depuis plusieurs années, ne dédaignait point
notre troupe. Elle a joué avec nous dans divers opéras, et sa voix était
encore fraîche et fort belle. Mon frère Vigée jouait les premiers rôles
avec un véritable succès; enfin, tous nos acteurs étaient excellens,
excepté Talma. Vous riez sans doute? Le fait est que Talma, qui jouait
les amoureux avec nous, était gauche, embarrassé, et que personne alors
n'aurait pu prévoir qu'il deviendrait un acteur inimitable. Ma surprise
a été grande, je l'avoue, quand j'ai vu notre jeune premier surpasser
Larive et remplacer le Kain. Mais le temps qu'il a fallu pour opérer
cette métamorphose et toutes celles du même genre, me prouve qu'un
talent dramatique est de tous les talens celui qui s'acquiert le plus
tard. Remarquez bien qu'on ne connaît pas un seul grand acteur qui l'ait
été dans sa jeunesse.

Cette lettre est énorme. Je n'ai plus d'espace pour vous parler d'un
certain souper grec, dont le bruit, grâce aux sots propos du monde,
s'est répandu jusqu'à Pétersbourg, et je finis en vous embrassant.



LETTRE VII.

Souper grec.--Propos auxquels il donne lieu.--Ce qu'il m'a
coûté.--Ménageot.--M. de Calonne.--Mot de mademoiselle
Arnoult.--Calomnies.--Madame de S***.--Sa perfidie.


Voici, ma chère amie, le récit exact du souper le plus brillant que
j'aie donné, à l'époque où l'on parlait sans cesse de mon luxe et de ma
magnificence.

Un soir, que j'avais invité douze ou quinze personnes à venir entendre
une lecture du poète Lebrun, mon frère me lut pendant mon calme quelques
pages des _Voyages d'Anacharsis_. Quand il arriva à l'endroit où en
décrivant un dîner grec, on explique la manière de faire plusieurs
sauces:--Il faudrait, me dit-il, faire goûter cela ce soir. Je fis
aussitôt monter ma cuisinière, je la mis bien au fait; et nous convînmes
qu'elle ferait une certaine sauce pour la poularde, et une autre pour
l'anguille. Comme j'attendais de fort jolies femmes, j'imaginai de nous
costumer tous à la grecque, afin de faire une surprise à M. de Vaudreuil
et à M. Boutin, que je savais ne devoir arriver qu'à dix heures. Mon
atelier, plein de tout ce qui me servait à draper mes modèles, devait me
fournir assez de vêtemens, et le comte de Parois, qui logeait dans ma
maison, rue de Cléry, avait une superbe collection de vases étrusques.
Il vint précisément chez moi ce jour-là, vers quatre heures. Je lui fis
part de mon projet, en sorte qu'il m'apporta une quantité de coupes, de
vases, parmi lesquels je choisis. Je nettoyai tous ces objets moi-même,
et je les plaçai sur une table de bois d'acajou, dressée sans nappe.
Cela fait, je plaçai derrière les chaises un immense paravent, que j'eus
soin de dissimuler en le couvrant d'une draperie, attachée de distance à
distance, comme on en voit dans les tableaux du Poussin. Une lampe
suspendue donnait une forte lumière sur la table; enfin tout était
préparé, jusqu'à mes costumes, lorsque la fille de Joseph Vernet, la
charmante madame Chalgrin, arriva la première. Aussitôt je la coiffe, je
l'habille. Puis vint madame de Bonneuil, si remarquable par sa beauté;
madame Vigée, ma belle-soeur, qui, sans être aussi jolie, avait les plus
beaux yeux du monde, et les voilà toutes trois métamorphosées en
véritables Athéniennes. Lebrun (Pindare) entre; on lui ôte sa poudre, on
défait ses boucles de côté, et je lui ajuste sur la tête une couronne de
laurier, avec laquelle je venais de peindre le jeune prince Henry
Lubomirski en Amour de la Gloire. Le comte de Parois avait justement un
grand manteau pourpre, qui me servit à draper mon poète, dont je fis en
un clin d'oeil Pindare, Anacréon. Puis vint le marquis de Cubières.
Tandis que l'on va chercher chez lui une guitare qu'il avait fait monter
en lyre dorée, je le costume; je costume aussi M. de Rivière (frère de
ma belle-soeur), Guinguené et Chaudet, le fameux sculpteur.

L'heure avançait; j'avais peu de temps pour penser à moi; mais comme je
portais toujours des robes blanches en forme de tunique (ce qu'on
appelle à présent des blouses), il me suffit de mettre un voile et une
couronne de fleurs sur ma tête. Je soignai principalement ma fille,
charmante enfant, et mademoiselle de Bonneuil[13], qui était belle comme
un ange. Toutes deux étaient ravissantes à voir, portant un vase antique
très léger, et s'apprêtant à nous servir à boire.

À neuf heures et demie les préparatifs étaient terminés, et dès que nous
fûmes tous placés, l'effet de cette table était si neuf, si pittoresque,
que nous nous levions chacun à notre tour, pour aller regarder ceux qui
restaient assis.

À dix heures nous entendîmes entrer la voiture du comte de Vaudreuil et
de Boutin, et quand ces deux messieurs arrivèrent devant la porte de la
salle à manger, dont j'avais fait ouvrir les deux battans, ils nous
trouvèrent chantant le choeur de Gluck: _le dieu de Paphos et de Gnide_,
que M. de Cubières accompagnait avec sa lyre.

De mes jours je n'ai vu deux figures aussi étonnées, aussi stupéfaites
que celles de M. de Vaudreuil et de son compagnon. Ils étaient surpris
et charmés, au point qu'ils restèrent un temps infini debout, avant de
se décider à prendre les places que nous avions gardées pour eux.

Outre les deux plats dont je vous ai déjà parlé, nous avions pour souper
un gâteau fait avec du miel et du raisin de Corinthe, et deux plats de
légumes. À la vérité, nous bûmes ce soir-là une bouteille de vieux vin
de Chypre dont on m'avait fait présent; voilà tout l'excès. Nous n'en
restâmes pas moins très long-temps à table, où Lebrun nous récita
plusieurs odes d'Anacréon qu'il avait traduites, et je ne crois pas
avoir jamais passé une soirée aussi amusante.

M. Boutin et M. de Vaudreuil en étaient tellement enthousiasmés qu'ils
en parlèrent le lendemain à toutes leurs connaissances. Quelques femmes
de la cour me demandaient une seconde représentation de cette
plaisanterie. Je refusai pour différentes raisons, et plusieurs d'entre
elles furent blessées de mon refus. Bientôt le bruit se répandit dans le
monde que ce souper m'avait coûté vingt mille francs. Le roi en parla
avec humeur au marquis de Cubières, qui fort heureusement avait été un
de nos convives, et qui convainquit Sa Majesté de la sottise d'un pareil
propos.

Néanmoins, ce que l'on tenait à Versailles au prix modeste de vingt
mille francs, fut porté à Rome à quarante mille, à Vienne, la baronne de
Strogonoff m'apprit que j'avais dépensé soixante mille francs pour mon
souper grec. Vous savez qu'à Pétersbourg la somme est enfin restée fixée
à quatre-vingt mille, et la vérité est que ce souper m'a coûté quinze
francs.

Ce qu'il y a de plus triste dans tout cela, c'est que ces indignes
mensonges étaient colportés dans l'Europe par mes propres compatriotes,
et la ridicule calomnie dont je vous parle n'est pas la seule dont on
ait cherché à tourmenter ma vie; témoin ces vers que Lebrun-Pindare
m'adressa en 1789, et que peut-être vous ne connaissez pas.

     À MADAME LEBRUN.

     Chère Lebrun, la gloire a ses orages;
     L'envie est là qui guette le talent;
     Tout ce qui plaît, tout mérite excellent,
     Doit de ce monstre essuyer les outrages.
     Qui mieux que toi les mérita jamais?
     Un pinceau mâle anime tes portraits.
     Non, tu n'es plus femme que l'on renomme:
     L'Envie est juste, et ses cris obstinés
     Et ses serpens contre toi déchaînés
     Mieux que nos voix te déclarent grand homme.

Mettant à part l'exagération avec laquelle le poète parle de mon talent,
il reste malheureusement trop vrai, que dès mon début dans le monde, je
me suis vue en butte à la sottise et à la méchanceté. D'abord mes
ouvrages n'étaient point de moi; M. Ménageot peignait mes tableaux et
jusqu'à mes portraits, quoique tant de personnes à qui je donnais séance
pussent naturellement porter témoignage du contraire; ce bruit absurde
ne s'en propagea pas moins jusqu'à l'époque où je fus reçue de
l'Académie royale de peinture. Comme alors j'exposai au salon où
l'auteur du _Méléagre_ exposait aussi, il fallut bien reconnaître la
vérité; car Ménageot, dont au reste j'appréciais infiniment le talent et
même les conseils, avait une manière de peindre entièrement opposée à la
mienne[14].

Quoique je fusse, je crois, l'être le plus inoffensif qui ait jamais
existé, j'avais des ennemis; non seulement quelques femmes m'en
voulaient de n'être pas aussi laides qu'elles, mais plusieurs peintres
ne me pardonnaient pas d'avoir la vogue, et de faire payer mes tableaux
plus cher que les leurs; il en résultait contre moi mille propos de
toute nature, dont un surtout m'affligea profondément. Peu de temps
avant la révolution, je fis le portrait de M. de Calonne, et je
l'exposai au salon; j'avais peint ce ministre assis, jusqu'à mi-jambe;
ce qui fit dire à mademoiselle Arnoult en le regardant: «_Madame Lebrun
lui a coupé les jambes, afin qu'il reste en place._» Malheureusement ce
propos spirituel ne fut pas le seul auquel mon tableau donna lieu; je me
vis en butte en cette occasion à des calomnies du genre le plus odieux;
d'abord on fit courir mille contes absurdes sur le paiement du portrait;
les uns prétendaient que le contrôleur-général m'avait donné un grand
nombre de ces bonbons qu'on appelle papillottes, enveloppés dans des
billets de caisse; d'autres, que j'avais reçus, dans un pâté, une somme
assez forte pour ruiner le trésor; enfin, mille versions plus ridicules
les unes que les autres. Le fait est que M. de Calonne m'avait envoyé
quatre mille francs en billets, dans une boîte qui a été estimée vingt
louis. Quelques-unes des personnes qui se trouvaient chez moi quand je
reçus la boîte existent encore et peuvent le certifier. On fut même
étonné de la modicité de cette somme; car, peu de temps auparavant, M.
de Beaujon, que je venais de peindre de même grandeur, m'avait envoyé
huit mille francs, sans qu'on s'avisât de trouver ce prix trop énorme.
Toutefois, le canevas fourni, les méchans s'en emparèrent pour le
broder. J'étais harcelée de libelles, qui tous m'accusaient de vivre en
liaison intime avec M. de Calonne. Un nommé Gorsas, que je n'ai jamais
vu ni connu, et que l'on m'a dit être un jacobin forcené, vomissait des
horreurs contre moi.

Le malheur voulut que M. Lebrun, qui, contre mon gré, faisait bâtir une
maison rue du Gros-Chenet, donnât par là prétexte à la calomnie.
Certainement lui et moi nous avions gagné assez d'argent pour nous
permettre une pareille dépense; cependant certaines gens soutenaient que
M. de Calonne payait cette maison[15].--Vous voyez, disais-je sans cesse
à M. Lebrun, quels infâmes propos l'on tient!--Laissez-les dire, me
répondait-il dans une sainte colère; quand vous serez morte, je ferai
élever dans mon jardin une pyramide qui ira jusqu'au ciel, et je ferai
graver dessus la liste de vos portraits; on saura bien alors à quoi s'en
tenir sur votre fortune. Mais j'avoue que l'espoir d'un pareil honneur
me consolait peu de mon chagrin présent; ce chagrin était d'autant plus
vif, que personne, moins que moi, n'avait craint de pouvoir devenir
l'objet d'une pensée avilissante. J'avais sur l'argent une telle
insouciance, que je n'en connaissais presque pas la valeur: la comtesse
de la Guiche qui vit encore, peut affirmer qu'étant venue chez moi pour
me demander de faire son portrait, et me disant qu'elle ne pouvait y
mettre que mille écus, je répondis que M. Lebrun ne voulait point que
j'en fisse à moins de cent louis. Ce défaut de calcul m'a été fort
désavantageux pendant mon dernier voyage à Londres; j'oubliais
constamment que les guinées valaient plus d'un louis, et pour mes
portraits, entre autre pour celui de madame Canning (en 1803), je
faisais mon compte comme si j'étais à Paris.

Tous ceux qui m'entouraient, de plus, savent que M. Lebrun s'emparait en
totalité de l'argent que je gagnais, me disant qu'il le ferait valoir
dans son commerce; je ne gardais souvent que six francs dans ma poche.
Lorsque en 1788 je fis le portrait du beau prince Lubomirski, alors
adolescent[16], sa tante, la princesse Lubomirska, m'envoya douze mille
francs, sur lesquels je priai M. Lebrun de me laisser deux louis; mais
il me refusa, prétendant avoir besoin de la somme entière pour solder
tout de suite un billet. Il était plus habituel au reste, que M. Lebrun
touchât lui-même, et très-souvent il négligeait de me dire que l'on
m'avait payée. Une seule fois dans ma vie, au mois de septembre 1789,
j'ai reçu le prix d'un portrait; c'était celui du Bailly de Crussol, qui
m'envoya cent louis. Heureusement mon mari était absent, en sorte que je
pus garder cette somme, qui, peu de jours après (le 5 octobre), me
servit pour aller à Rome.

Mon indifférence pour la fortune tenait sans doute alors au peu de
besoin que j'avais d'être riche. Ce qui rendait ma maison agréable
n'exigeant aucun luxe, j'ai toujours vécu fort modestement. Je dépensais
extrêmement peu pour ma toilette: on me reprochait même trop de
négligence, car je ne portais que des robes blanches, de mousseline ou
de linon, et je n'ai jamais fait faire de robes parées que pour mes
séances à Versailles. Ma coiffure ne me coûtait rien, j'arrangeais mes
cheveux moi-même, et le plus souvent je tortillais sur ma tête un fichu
de mousseline, ainsi qu'on peut le voir dans mes portraits, à Florence,
à Pétersbourg et à Paris, chez M. de Laborde. Dans tous mes portraits
enfin, je me suis peinte ainsi, excepté dans celui qui est au ministère
de l'intérieur, où je suis costumée à la grecque.

Certes, ce n'était pas une telle femme que pouvait séduire le titre de
receveur-général des finances, et, sous tout autre rapport, M. de
Calonne m'a toujours semblé peu séduisant; car il portait une perruque
fiscale. Une perruque! jugez comme, avec mon amour du pittoresque,
j'aurais pu m'accoutumer à une perruque! je les ai toujours eues en
horreur, au point de refuser un riche mariage, parce que le prétendant
portait perruque; et je ne peignais qu'à regret les hommes coiffés
ainsi.

Ce qu'il y a d'ailleurs de surprenant dans cette affaire, c'est que rien
n'avait pu prêter une ombre de vraisemblance à la calomnie; je
connaissais à peine M. de Calonne. Une seule fois dans ma vie j'avais
été chez lui au ministère des finances; il donnait une grande soirée au
prince Henri de Prusse, et ce prince venant habituellement chez moi, il
avait jugé convenable de m'inviter; enfin je me souviens d'avoir hâté
son portrait au point de ne pas faire les mains d'après lui, quoique
j'eusse l'habitude de les faire toujours d'après mes modèles.

Je n'aurais donc jamais imaginé de quelle source pouvaient naître ces
propos désolans, sans la découverte que je fis plus tard d'une perfidie
digne de l'enfer.

M. de Calonne allait très souvent rue du Gros-Chenet (où je ne logeais
pas encore à cette époque), chez madame de S***, femme de D***, surnommé
le roué. Madame de S*** avait un charmant et doux visage, quoiqu'on pût
remarquer quelque chose de faux dans son regard, et M. de Calonne en
était très amoureux. Dans le temps dont je vous parle, elle m'avait
priée de faire son portrait, et, comme un jour elle prenait séance, elle
me demanda avec son air de douceur habituel si je voulais lui prêter ma
voiture le soir, pour aller au spectacle; j'y consentis, et mon cocher
alla la prendre chez elle. Le lendemain matin je demandai mes chevaux
pour onze heures; mais à onze heures, cocher, voiture, rien n'était
rentré. Je dépêche aussitôt quelqu'un chez madame de S***; madame de
S*** n'était point de retour; elle avait passé la nuit à l'hôtel des
Finances! Jugez de ma colère, quand je l'appris quelques jours après par
mon cocher, auquel un bon pour-boire ne ferma pas la bouche, et qui
conta le fait à plusieurs personnes de la maison. En pensant que si les
gens de l'hôtel des finances, ou d'autres, avaient demandé à cet homme
le nom de ses maîtres, cet homme avait dû répondre naturellement qu'il
appartenait à madame Lebrun, j'étais tout-à-fait hors de moi. Il est
inutile d'ajouter que je n'ai jamais revu madame de S***, qui, m'a-t-on
dit, vit à Toulouse, et s'est jetée dans la plus austère dévotion. Que
Dieu lui pardonne! A-t-elle voulu sauver sa réputation aux dépens de la
mienne? Me haïssait-elle? Je ne sais; mais elle m'a fait bien du mal;
car les longs détails dans lesquels je viens d'entrer, chère amie, vous
prouvent assez combien j'ai souffert d'une calomnie qui s'appliquait si
mal et à mon caractère et à la conduite de toute une vie, que j'ose dire
avoir été honorable.

Voilà vraiment une triste lettre, faite pour dégoûter de la célébrité,
surtout lorsqu'on a le malheur d'être femme. Quelqu'un me disait un
jour: «Quand je vous regarde et que je songe à votre renommée, il me
semble voir des rayons autour de votre tête.»--Ah! répondis-je, en
soupirant, il y a bien quelques petits serpens dans ces rayons-là. «En
effet, a-t-on jamais vu une grande réputation, dans quelque genre que ce
soit, ne pas attirer l'envie? Il est vrai qu'elle attire aussi près de
vous vos contemporains les plus distingués, et cet entourage console de
beaucoup de choses. Quand je songe à tant de gens aimables et bons, dont
j'ai dû l'amitié à mon talent, je me félicite d'avoir fait connaître mon
nom; et pour tout dire en un mot, chère amie, quand je pense à vous,
j'oublie les méchans. Adieu.



LETTRE VIII.

Le Kain.--Brizard.--Mademoiselle Dumesnil.--Monvel.--Mademoiselle
Raucour.--Mademoiselle Sainval.--Madame Vestris.--Larive.--Mademoiselle
Clairon.--Talma.--Préville.--Dugazon.--Mademoiselle
Doligny.--Mademoiselle Contat.--Molé.--Fleury.--Mademoiselle
Mars.--Mademoiselle Arnoult.--Madame Saint-Huberti.--Les deux
Vestris.--Mademoiselle Pélin.--Mademoiselle Allard.--Mademoiselle
Guimard.--Carlin.--Cailleau.--Laruette.--Madame Dugazon.


Un de mes plus doux délassemens était d'aller au spectacle, et je puis
vous dire qu'il brillait sur la scène des acteurs si admirables, que
beaucoup d'entre eux n'ont jamais été remplacés. Je me souviens
parfaitement d'avoir vu jouer le célèbre Le Kain: quoique je fusse trop
jeune alors pour apprécier son grand talent, les applaudissemens, les
transports unanimes qu'il excitait me prouvaient assez combien ce
tragédien était supérieur. La laideur de Le Kain, toute prodigieuse
qu'elle fût, disparaissait dans certains rôles. Le costume de chevalier,
par exemple, adoucissait l'expression sévère et repoussante d'une figure
dont tous les traits étaient irréguliers, en sorte qu'on pouvait le
regarder quand il jouait Tancrède; mais dans le rôle d'Orosmane où je
l'ai vu une fois, j'étais placée fort près de la scène, et le turban le
rendait si hideux, bien que j'admirasse sa noble et belle manière, qu'il
me faisait peur.

À l'époque où Le Kain jouait les premiers rôles, et même assez
long-temps après, j'ai vu Brizard ainsi que mademoiselle Dumesnil.
Brizard remplissait les rôles de pères; la nature semblait l'avoir créé
pour cet emploi: ses cheveux blancs, sa taille imposante, son superbe
organe lui donnait le caractère le plus noble, le plus respectable qu'on
puisse imaginer. Il excellait surtout dans _le Roi Lear_ et dans
l'_Oedipe_ de Ducis. Vous auriez réellement cru voir ces deux vieux
princes si malheureux et si touchans, tant il y avait de grandiose dans
l'aspect de celui qui les représentait.

Mademoiselle Dumesnil, quoique petite et fort laide, excitait des
transports dans les grands rôles tragiques. Son talent était fort
inégal: elle tombait parfois dans la trivialité, mais elle avait des
momens sublimes. En général, elle exprimait mieux la fureur que la
tendresse, si ce n'est la tendresse maternelle, car un de ses plus beaux
rôles était Mérope. Il arrivait quelquefois à mademoiselle Dumesnil de
jouer une partie de la pièce sans produire aucun effet; puis, tout à
coup, elle s'animait; son geste, son organe, son regard, tout devenait
si éminemment tragique qu'elle enlevait les suffrages de toute la salle.
On m'a assuré qu'avant de paraître en scène elle buvait une bouteille de
vin et qu'elle s'en faisait tenir une autre en réserve dans la coulisse.

Un des acteurs les plus remarquables du Théâtre Français dans la
tragédie et la haute comédie, était Monvel. Quelques désavantages
physiques et la faiblesse de son organe l'ont empêché de se placer au
premier rang, mais son ame, sa chaleur, et surtout l'extrême justesse de
sa diction, ne laissaient rien à désirer. À mon retour en France il
avait quitté les rôles de jeunes premiers pour ceux des pères nobles. Je
lui ai vu jouer alors Auguste de _Cinna_ et l'Abbé de l'Épée d'une
manière admirable; dans ce dernier rôle il était si parfait de naturel,
qu'un jour, au moment où en quittant la scène il saluait les personnages
de la pièce, je me levai et je lui rendis son salut. Les personnes qui
étaient avec moi dans la loge s'en amusèrent beaucoup.

Le début le plus brillant que je me rappelle avoir vu est celui de
mademoiselle Raucour dans le rôle de Didon. Elle avait tout au plus
dix-huit ou vingt ans. La beauté de son visage, sa taille, son organe,
sa diction, tout en elle promettait une actrice parfaite; elle joignait
à tant d'avantages un air de décence remarquable, et une réputation de
sagesse austère, qui la firent rechercher alors par nos plus grandes
dames; on lui donnait des bijoux, ses habits de théâtre, et de l'argent
pour elle et pour son père qui ne la quittait jamais. Plus tard, elle a
bien changé de manière d'être: on prétend que l'heureux mortel, qui le
premier triompha de tant de vertus, fut le marquis de Bièvres, et que
lorsqu'elle le quitta pour un autre amant, il s'écria: _Ah! l'ingrate à
ma rente!_ Si mademoiselle Raucour n'est point restée sage, elle est
restée grande tragédienne; mais sa voix est devenue tellement rauque et
dure, que si l'on fermait les yeux on croyait entendre un homme. Elle
n'a quitté qu'à sa mort le théâtre, où elle a fini par jouer les rôles
de mères et de reines avec infiniment de succès.

J'ai vu jouer aussi mesdemoiselles Sainval et madame Vestris, soeur de
Dugazon. Les deux premières pleuraient un peu trop constamment; mais
elles me semblaient, surtout la cadette, plus tragédienne que madame
Vestris, qui, toute belle qu'elle était, n'a jamais obtenu de grand
succès, si ce n'est dans le rôle de Gabrielle de Vergy où l'effet
qu'elle produisait au dernier acte, était déchirant; il faut dire aussi
que cette scène est horrible.

Larive, qui pour son malheur succédait à Le Kain, dont on n'avait point
encore perdu le souvenir, avait plus de talent que les vieux amateurs ne
voulaient lui en reconnaître; la comparaison seule lui faisait tort, car
il ne manquait ni de noblesse ni d'énergie. Son visage était beau; il
était grand, bien fait, mais jamais d'aplomb sur ses jambes, ce qui
faisait dire qu'il marchait à côté de lui.

Larive avait très bon ton et causait avec esprit, même de choses qui
n'avaient point rapport à son art, en sorte qu'il voyait la bonne
compagnie. Mon frère me le présenta, et comme je le savais lié
intimement avec mademoiselle Clairon, je lui témoignai une fois le désir
de rencontrer cette grande tragédienne que je n'avais jamais vue jouer.
Il m'engagea aussitôt à dîner chez lui pour me faire trouver avec elle,
ce que j'acceptai. Deux jours après, je me rendis à la maison qu'il
avait fait construire et qu'il habitait dans le Gros-Caillou. Cette
maison était charmante, arrangée avec un goût parfait, outre qu'un fort
beau jardin y faisait jouir dans Paris du charme de la campagne. Larive
me promena dans ses berceaux, sous ses vignes grimpantes à la manière
antique, comme on en voit encore aux environs de Naples; et comme nous
venions de rentrer dans le salon pour dîner, on annonça mademoiselle
Clairon. Je me l'étais figurée très grande; elle était au contraire fort
petite et fort maigre. Elle tenait sa tête extrêmement élevée, ce qui
lui donnait de la dignité. Du reste, je n'ai jamais entendu parler avec
autant d'emphase; car elle conservait toujours le ton tragique et les
airs d'une princesse; mais elle me parut instruite et spirituelle.
J'étais à table à côté d'elle, et je jouis beaucoup de sa conversation.
Larive lui témoignait un respect profond; les égards qu'il avait pour
elle annonçaient à la fois de l'admiration et de la reconnaissance;
c'était sous ces deux rapports en effet que sans cesse il parlait
d'elle.

Lorsque je suis rentrée en France, j'ai été charmée de revoir Larive que
j'ai rencontré souvent à Épinay chez la marquise de Groslier. N'étant
plus au théâtre alors, il habitait une charmante campagne, située près
de là, et madame de Groslier était enchantée de ce voisinage. Il nous
faisait des lectures ravissantes; la manière dont il disait les vers
acquérait un nouveau prix de la beauté de son organe.

Talma, notre dernier grand acteur tragique, a, selon moi, surpassé tous
les autres. Il y avait du génie dans son jeu. On peut dire de plus qu'il
a révolutionné l'art: d'abord en faisant disparaître la déclamation
ampoulée et maniérée, par sa diction naturelle et vraie, ensuite, en
forçant à l'innovation dans les costumes, attendu qu'il s'habillait en
grec et en romain pour jouer Achille et Brutus, ce dont je lui sus un
gré infini. Talma avait une des plus belles têtes, un des visages les
plus mobiles qu'on pût voir; et, si loin qu'allât la chaleur de son jeu,
il restait toujours noble, ce qui me semble une première qualité dans
l'acteur tragique. Son organe était quelquefois un peu sourd; il
convenait mieux aux rôles furieux ou profonds qu'il ne convenait aux
rôles brillans: aussi était-il principalement admirable dans ceux
d'Oreste et de Manlius; mais dans tous, il avait plusieurs momens
sublimes. Le dernier qu'il ait composé n'a point été joué depuis lui.
Personne n'oserait, je crois; car Talma s'y était montré supérieur à
lui-même: ce n'était plus un acteur, c'était bien Charles VI, un
malheureux roi, un malheureux fou, dans toute son effrayante vérité.
Hélas! la mort a suivi de près le triomphe; et ce que tout Paris
applaudissait avec de si grands transports, c'était le chant du cygne.

Talma était un homme excellent, et le plus facile à vivre qu'on puisse
rencontrer. Il faisait habituellement peu de frais dans la société; il
fallait, pour l'animer, qu'un mot de la conversation remuât un intérêt
de son coeur ou de son esprit; alors il était fort intéressant à
entendre, principalement quand il parlait de son art.

La comédie a peut-être encore été plus riche en talens que la tragédie.
J'ai eu souvent le bonheur de voir jouer Préville. Voilà l'acteur
parfait, inimitable! Son jeu, plein d'esprit, de naturel, de gaieté,
était aussi le plus varié. Jouait-il tour à tour Crispin, Sosie, Figaro,
vous ne reconnaissiez pas le même homme, tant les nuances de son comique
étaient inépuisables: aussi n'a-t-on point remplacé Préville. Il était
si parfaitement _vrai_ par nature, que tous ceux qui depuis ont voulu
l'imiter ne sont parvenus qu'à nous montrer sa charge. Je n'en excepte
point Dugazon, qui certes avait un grand talent; mais qui, dans le rôle
de Figaro du _Barbier de Séville_, par exemple, n'a jamais approché de
son modèle.

J'ai plusieurs fois dîné avec Préville; il était rare de rencontrer un
aussi aimable convive; sa gaieté si spirituelle nous charmait tous. Il
racontait à merveille une foule d'anecdotes extrêmement piquantes, et
l'on recherchait avec empressement les occasions de se trouver avec lui.

Dugazon, son successeur dans les rôles comiques, eût été un excellent
comédien, si l'envie de faire rire le public ne l'eût pas entraîné
souvent jusqu'à la farce. Il jouait admirablement bien certains rôles de
valet; il avait du mordant, un masque parfait, et peut-être aurait-il
égalé Préville s'il avait dédaigné la charge. Mais ce qui peut faire
croire que sa nature le portait à ce misérable genre, c'est que la
nuance qui existait à la scène entre lui et son devancier se montrait
aussi dans les salons où Préville était un homme aimable, et Dugazon un
farceur de beaucoup d'esprit. On ne le recevait donc quelquefois que
pour amuser les convives; car il était fort amusant, surtout après
dîner. Dugazon a été atroce pendant la révolution; il fut un de ceux qui
allèrent chercher le roi à Varennes, et un témoin oculaire m'a dit
l'avoir vu à la portière de la voiture, le fusil sur l'épaule. Notez que
cet homme avait été comblé des bienfaits de la cour, principalement par
M. le comte d'Artois.

Je me souviens d'avoir vu mademoiselle Doligny dans les rôles de jeunes
premières, qu'elle jouait avec une rare perfection. Elle avait à la fois
tant de vérité, d'esprit et de décence, que son grand talent faisait
tout-à-fait oublier sa laideur. J'ai vu aussi débuter mademoiselle
Contat. Elle était extrêmement jolie et bien faite, mais si mauvaise
dans les premiers temps, que personne ne pouvait prévoir qu'elle
deviendrait une aussi excellente artiste. Sa charmante figure ne
suffisait pas toujours pour la mettre à l'abri des sifflets, lorsque
Beaumarchais lui confia le rôle de Suzanne dans _le Mariage de Figaro_.
À partir de ce moment, elle marcha de succès en succès: d'abord dans
l'emploi des grandes coquettes, puis enfin dans des rôles plus
convenables à son âge, et surtout à sa taille qui, par malheur, avait
pris trop d'embonpoint.

Mademoiselle Contat avait épousé M. de Parny, neveu du célèbre poète de
ce nom; mais son mariage ne fut déclaré qu'à l'époque où elle quitta le
théâtre; elle a conservé jusqu'à sa mort un visage charmant; je n'ai
jamais vu de sourire plus enchanteur; comme elle avait infiniment
d'esprit, sa conversation était tout-à-fait piquante, et je la trouvais
si aimable que je l'invitais souvent à venir chez moi.

Mademoiselle Contat était admirablement bien secondée dans tous ses
rôles par Molé, qui jouait presque toujours avec elle. Molé, sans avoir
jamais égalé Préville, était pourtant un grand acteur; il avait de la
grâce et de la dignité; il tenait la scène comme on dit, outre que j'ai
peu vu de talent aussi varié, et surtout aussi brillant qu'était le
sien. Je l'ai reçu chez moi plusieurs fois; quoique son jeu fût
très-spirituel, Molé n'avait rien de remarquable dans un salon sous le
rapport de l'amabilité, si ce n'est un excellent ton.

Fleury, qui après l'avoir doublé lui a succédé dans les grands rôles,
est le dernier qui nous ait conservé les traditions de la haute comédie.
Il avait moins de verve et moins d'élévation que Molé; mais personne n'a
joué comme lui les jeunes grands seigneurs. Comme il avait beaucoup
d'esprit et de fort bonnes manières, il voyait souvent de près la haute
société, et il en avait si bien saisi les usages, les agrémens et les
travers, qu'il nous offrait encore, il y a peu d'années, une copie
parfaite de modèles qui avaient disparu.

À l'époque où tous les grands acteurs dont je vous parle commençaient à
vieillir, il s'élevait près d'eux un jeune talent, qui fait aujourd'hui
l'ornement de la scène française: mademoiselle Mars jouait alors avec
une perfection inimitable les rôles d'ingénues; elle excellait dans
celui de Victorine du _Philosophe sans le savoir_, et dans vingt autres
pour lesquels on ne l'a jamais remplacée; car il est impossible d'être
aussi vraie, aussi touchante: c'était la nature dans tout son charme.
Quand vous avez vu mademoiselle Mars, ma chère amie, elle avait déjà
pris l'emploi de mademoiselle Contat, qu'elle seule pouvait faire
oublier. Vous vous souvenez bien certainement de sa jolie figure, de sa
charmante taille, et de sa voix, la voix des anges? heureusement ce
visage, cette taille, cet organe enchanteur, se conservent si
parfaitement, que mademoiselle Mars n'a point d'âge, n'en aura je crois
jamais; et chaque soir le public par ses transports lui prouve qu'il est
de mon avis.

Je me rappelle avoir vu jouer deux fois mademoiselle Arnoult au grand
Opéra, dans _Castor et Pollux_. J'étais peu capable alors de juger son
talent d'actrice; je me souviens cependant qu'elle me parut avoir de la
grâce et de l'expression. Quant à son talent comme cantatrice, la
musique de ce temps-là m'ennuyait si horriblement que j'écoutais trop
mal pour en pouvoir parler. Mademoiselle Arnoult n'était point jolie; sa
bouche déparait son visage, ses yeux seulement lui donnaient une
physionomie où se peignait l'esprit remarquable qui l'a rendue célèbre.
On a répété et imprimé un nombre infini de ses bons mots, en voici un
que je ne crois pas connu, et que je trouve fort comique: elle assistait
au mariage de sa fille, avec la mère, la tante, et plusieurs autres
honnêtes femmes parentes de son gendre; pendant la cérémonie nuptiale,
mademoiselle Arnoult se retourne et leur dit: «C'est plaisant! je suis
la seule demoiselle qui se trouve ici.»

Une femme dont le talent supérieur nous a ravis long-temps a succédé à
mademoiselle Arnoult. C'était madame Saint-Huberti, qu'il faut avoir
entendue pour savoir jusqu'où peut aller l'effet de la tragédie lyrique.
Madame Saint-Huberti non seulement avait une voix superbe; mais elle
était encore grande actrice, le bonheur a voulu qu'elle eût à chanter
les opéras de Piccini, de Sacchini, de Gluck, et cette musique si belle,
si expressive, convenait parfaitement à son talent plein d'expression,
de vérité et de grandiose. Il est impossible d'être plus touchante
qu'elle ne l'était dans les rôles d'Alceste, de Didon, etc.; toujours
vraie, toujours noble, ses accens arrachaient les larmes de toute la
salle, et je me souviens encore de certains mots, de certaines notes
auxquelles il était impossible de résister.

Madame Saint-Huberti n'était point jolie, mais son visage était
ravissant de physionomie et d'expression. Le comte d'Entragues, très bel
homme, et très distingué par son esprit, en devint tellement amoureux
qu'il l'épousa. La révolution ayant éclaté, il se réfugia à Londres avec
elle. C'est là, qu'un soir, comme ils montaient ensemble en voiture, ils
furent assassinés tous les deux, sans qu'on ait jamais pu découvrir, ni
les assassins, ni les motifs d'une pareille horreur.

Sous le rapport du chant, tout l'Opéra se composait pour moi de madame
Saint-Huberti; je ne vous dirai donc rien de ceux qui chantaient avec
elle, car je les écoutais à peine; j'aimais mieux réserver une partie de
mon attention pour les ballets, où se montraient alors plusieurs talens
remarquables. Gardel et Vestris père tenaient le premier rang. Je les ai
vus souvent danser ensemble, notamment dans une chaconne de je ne sais
quel opéra de Grétry, chaconne qui je crois a fait courir tout Paris:
c'était un pas de deux dans lequel les deux coryphées poursuivaient
mademoiselle Guimard, fort petite et fort maigre; ce qui fit dire qu'ils
avaient l'air de deux grands chiens qui se disputaient un os. Gardel m'a
toujours semblé fort inférieur à Vestris père, qui était grand, très bel
homme, et parfait dans la danse noble et grave. Je ne saurais vous dire
avec quelle grâce il ôtait et remettait son chapeau, au salut qui
précédait le menuet; aussi toutes les jeunes femmes de la cour, avant
leur présentation, prenaient-elles quelques leçons de lui pour faire les
trois révérences.

À Vestris père a succédé Vestris fils, le danseur le plus surprenant
qu'on puisse voir, tant il avait à la fois de grâce et de légèreté.
Quoique nos danseurs actuels n'épargnent point les pirouettes, personne
bien certainement n'en fera jamais autant qu'il en a fait, puis tout à
coup, il s'élevait au ciel d'une manière si prodigieuse, qu'on lui
croyait des ailes; ce qui faisait dire au père Vestris: «Si mon fils
touche la terre, c'est par procédé pour ses camarades.»

Mademoiselle Pélin et mademoiselle Allard étaient deux danseuses du
genre qu'on appelle _grotesque_ en Italie. Elles faisaient des tours de
force, des pirouettes sans fin et sans charme; mais toutes deux, bien
qu'elles fussent très grasses, étaient vraiment surprenantes par leur
agilité; mademoiselle Allard surtout.

Mademoiselle Guimard avait tout un autre genre de talent; sa danse
n'était qu'une esquisse; elle ne faisait que de petits pas, mais avec
des mouvemens si gracieux, que le public la préférait à toute autre
danseuse; elle était petite, mince, très bien faite; et quoique laide,
elle avait des traits si fins, qu'à l'âge de quarante-cinq ans elle
semblait, sur la scène, n'en avoir pas plus de quinze.

À l'instar, et même en rival heureux du grand Opéra, j'ai vu s'élever
l'Opéra Comique, qui prenait la place de ce qu'on nommait la _Comédie
Italienne_. J'aurais peine à vous dire quelque chose de cette Comédie
Italienne, si je ne me rappelais que j'y suis allée voir jouer Carlin,
dont toute jeune que j'étais, le souvenir m'est resté. Carlin jouait
l'arlequin dans des pièces à canevas, espèces de proverbes, qui
nécessitent des acteurs spirituels. Ses saillies étaient inépuisables,
le naturel et la gaîté de son jeu, faisaient de lui un acteur
tout-à-fait à part. Quoique fort gros, il avait dans les mouvemens une
lestesse surprenante; on m'a dit qu'il étudiait ses gestes si moelleux
et si gracieux, en regardant jouer de jeunes chats, dont il est très
vrai qu'il avait la souplesse. Lui seul suffisait pour attirer le
public, pour remplir la salle et charmer les spectateurs; quand il a
disparu la Comédie Italienne a fini.

La troupe lyrique qui l'a remplacée, possédait plus d'un talent
remarquable et chantait les opéras de Duni, de Philidor, de Grétry, etc.
Un des acteurs les plus aimés du public était Cailleau; il a quitté le
théâtre lorsque j'étais encore fort jeune; je l'ai pourtant vu jouer
deux fois dans _Annette et Lubin_. Sa belle physionomie, si gaie, si
animée, et sa superbe voix, seraient restées dans ma mémoire, lors même
que je n'aurais pas eu plus tard le plaisir de jouer la comédie avec lui
en société. Au moment de ses plus grands succès, il lui arriva sur la
scène un léger accident du gosier, auquel sont exposés tous les
chanteurs; une huée étant alors partie de la salle, Cailleau s'en trouva
tellement offensé, qu'il quitta le théâtre le soir même, et depuis, les
plus vives instances ne purent le faire consentir à reparaître devant le
public.

Outre son grand talent, Cailleau avait beaucoup d'esprit; il était
charmant en société où sa gaieté si franche amenait la joie; il
racontait à merveille, et chez le comte de Vaudreuil, à Gennevilliers,
il rendait les cercles et les repas tout-à-fait amusans, tantôt par une
anecdote piquante, tantôt en nous chantant, avec sa belle voix, les
romances et les chansons qui se faisaient alors. Comme il était grand
chasseur, on le mettait de toutes les parties de chasse. Le comte de
Vaudreuil, pour lequel il avait été si aimable, lui fit donner par
monseigneur le comte d'Artois un petit castel, nommé le Belloi, qui se
trouve au bout de la terrasse de Saint-Germain, et qui avait un fort
joli jardin.

Cailleau vivait là le plus heureux des hommes avec sa femme et son
enfant. J'ai été passer quelques jours chez lui, et, dans son bonheur,
il me rappelait exactement ce Lubin, dont je lui avais vu si bien jouer
le rôle. M. le comte d'Artois, en lui faisant don du petit castel,
l'avait nommé capitaine des chasses de tout l'arrondissement. Il en
portait l'uniforme, et c'est avec cet habit que je l'ai peint, tenant
son fusil sur l'épaule. Sa belle et riante physionomie m'inspirait au
point que j'ai fait ce portrait en une séance[17].

Lorsque la révolution arriva, Cailleau fut très suspecté, comme ayant
reçu des bienfaits d'un prince. On m'a dit, mais je ne veux pas le
croire, qu'il s'était montré ingrat, et qu'il avait joué le rôle de
jacobin. Si la chose est vraie, je suis persuadée que la peur et sa
femme lui avaient tourné la tête. J'ai des raisons pour croire que sa
femme était fort révolutionnaire: en 1791, je reçus à Rome où j'étais
alors, une lettre dans laquelle elle m'engageait à rentrer en France, me
disant que nous serions tous égaux, et qu'enfin ce serait _l'âge d'or_.
Heureusement je ne la crus pas; car on sait quel âge d'or a suivi! Peu
de temps après avoir reçu cette lettre, j'appris que madame Cailleau
s'était jetée par la fenêtre de désespoir.

Laruette et sa femme sont restés au théâtre plus tard que Cailleau[18].
Tous deux étaient excellens dans leur genre. Mais madame Laruette
surtout jouait avec un charme, une finesse, chantait avec un goût et une
expression indicible. Elle avait plus de cinquante ans qu'elle n'en
paraissait pas avoir seize, tant sa taille était jeune et ses traits
délicats. Non-seulement elle n'était pas ridicule dans les rôles naïfs,
mais elle était charmante; et jamais peut-être les transports et les
regrets du public n'ont été aussi loin que le jour où quittant enfin le
théâtre, elle joua pour la dernière fois dans _Isabelle et Gertrude_, et
dans je ne sais quel autre opéra, les deux plus jeunes rôles du
répertoire. Quoique je l'aie très peu vue jouer, je me la rappelle
parfaitement.

J'arrive enfin à celle dont j'ai pu suivre toute la carrière dramatique,
au talent le plus parfait que l'Opéra Comique ait possédé, à madame
Dugazon. Jamais on n'a porté sur la scène autant de vérité. Madame
Dugazon avait un de ces talens de nature qui semblent ne rien devoir à
l'étude. On n'apercevait plus l'actrice; c'était _Babet_, c'était _la
comtesse d'Albert_ ou _Nicolette_. Noble, naïve, gracieuse, piquante,
elle avait vingt physionomies, de même qu'elle faisait toujours entendre
l'accent propre au personnage, et son chant n'annonçait aucune autre
prétention. Elle avait même la voix assez faible, mais cette voix
suffisait au rire, aux larmes, à toutes les situations, à tous les
rôles. Grétry et Daleyrac, qui ont travaillé pour elle, en étaient fous,
et j'en étais folle.

Ce dernier mot me rappelle un rôle, dans lequel on a toujours vainement
essayé de la copier. Jamais on n'a pu nous rendre Nina. Nina tout à la
fois si décente et si passionnée! et si malheureuse, si touchante, que
son aspect seul faisait fondre en larmes les spectateurs. Je crois avoir
vu _Nina_ vingt fois au moins, et chaque fois mon attendrissement a été
le même. J'étais trop enthousiaste de madame Dugazon pour ne pas
l'engager souvent à venir souper chez moi. Nous remarquions que si elle
venait de jouer _Nina_, elle conservait encore les yeux un peu hagards,
en un mot qu'elle restait Nina toute la soirée. C'était bien
certainement à cette faculté de se pénétrer aussi profondément de son
rôle qu'elle devait l'étonnante perfection de son talent.

Madame Dugazon était royaliste de coeur et d'ame. Elle en donna la preuve
au public à une époque fort avancée de la révolution, un soir, qu'elle
jouait la soubrette des _Événemens imprévus_. La reine assistait à ce
spectacle, et dans un duo que le valet commence en disant: _j'aime mon
maître tendrement_, madame Dugazon, qui devait répondre: _Ah! comme
j'aime ma maîtresse_, se tourna vers la loge de Sa Majesté, la main sur
son coeur, et chanta sa réplique d'une voix émue, en s'inclinant devant
la reine. On m'a dit qu'un peu plus tard, le public, et quel public!
voulut tirer vengeance de ce noble mouvement en s'obstinant à lui faire
chanter je ne sais quelle horreur, qu'on chantait alors tous les soirs
sur la scène. Madame Dugazon ne céda point: elle quitta le théâtre.

La longueur démesurée de cette lettre vous prouve, chère amie, que j'ai
beaucoup aimé moi-même à jouer la comédie; car je ne vous ai point
épargné les détails. Adieu.



LETTRE IX.

Chantilly.--Le Raincy.--Madame de Montesson.--La vieille princesse de
Conti.--Gennevilliers.--Nos spectacles.--Le Mariage de
Figaro.--Beaumarchais.--M. et madame de
Villette.--Moulin-Joli.--Watelet.--M. de Morfontaine.--Le marquis de
Montesquiou.--Mon horoscope.


Il m'était impossible, à mon grand regret, de rester long-temps à la
campagne; mais je ne me refusais pas le plaisir d'y passer souvent
plusieurs jours de suite, et j'étais invitée dans les plus beaux lieux
voisins de Paris. J'ai pu voir, par exemple, les fêtes magnifiques de
Chantilly, que le prince de Condé (celui que vous avez vu revenir en
France avec Louis XVIII) savait si bien ordonner, et dont il faisait si
bien les honneurs. Vous connaissez le superbe château de Chantilly. Son
immense galerie était garnie alors d'armures françaises de différens
siècles, dont quelques-unes par leur lourdeur et leur dimension
semblaient avoir été faites pour des géants; ce qui, je trouve, ornait à
merveille l'habitation d'un descendant du grand Condé. On voyait au bout
de cette galerie le masque de Henri IV, moulé sur lui, sitôt après sa
mort, et auquel étaient encore attachés quelques poils des sourcils du
bon roi. Je ne sais ce qu'est devenu ce masque, que l'on a beaucoup
reproduit en plâtre; quant aux armures, elles ont été pillées pendant la
révolution, et plusieurs sont maintenant rassemblées dans un musée.

Ce château avait je ne sais quoi de grandiose, qui le rendait digne de
ses maîtres. La salle à manger était d'une beauté remarquable: entre des
colonnes de marbre se trouvaient placées de larges coupes, en marbre
aussi, qui recevaient des cascades d'eau limpide et sans cesse
renouvelée. Cette salle semblait être en plein air, son effet était
magique. Le parc dans son immense étendue donnait l'idée d'une féerie
avec ses lacs, ses rivières bordées de mille fleurs. Ce hameau charmant,
dont les chaumières à l'intérieur brillaient de la plus grande
magnificence, tout enfin faisait de Chantilly un séjour admirable; aussi
les étrangers s'y rendaient-ils en foule, à l'époque dont je vous parle,
à cette heureuse époque où le maître de ce beau lieu y vivait, adoré de
tous les habitans, qu'il comblait de ses bienfaits et qui l'ont si
vivement regretté.

En 1782 j'ai séjourné quelque temps au Raincy. Le duc d'Orléans, père de
Philippe-Égalité, qui l'habitait alors, m'y fit venir pour y faire son
portrait et celui de madame de Montesson. À l'exception du plaisir que
je pris à voir de grandes parties de chasse, je m'ennuyai passablement
au Raincy; mes séances finies, je n'avais de société qui me fût agréable
que celle de madame Bertholet, fort aimable femme, qui jouait fort bien
de la harpe. Saint-Georges, le mulâtre, si fort et si adroit, était du
nombre des chasseurs. J'ai compris là comment il est des hommes, et
surtout des princes, qui deviennent passionnés de la chasse; cet
exercice, quand beaucoup de monde s'y trouve réuni, donne vraiment un
grand spectacle. Ce mouvement général, joint aux sons des cors, a bien
quelque chose de belliqueux.

À propos de ce voyage, je ne puis me rappeler aujourd'hui sans rire une
particularité, qui dans le temps me scandalisa beaucoup. Pendant que
madame de Montesson me donnait séance, la vieille princesse de Conti
vint un jour lui faire une visite, et cette princesse en me parlant
m'appela toujours mademoiselle. Il est vrai que jadis toutes les grandes
dames en agissaient ainsi avec leurs inférieures. Mais cette morgue de
la cour avait fini, avec Louis XV. J'étais alors sur le point
d'accoucher de mon premier enfant, ce qui rendait la chose tout-à-fait
étrange.

Si mon voyage au Raincy me parut peu réjouissant, il n'en était pas de
même de ceux que je faisais à Gennevilliers, qui appartenait alors à M.
le comte de Vaudreuil, un des hommes les plus aimables que l'on pût
voir. Gennevilliers n'était nullement pittoresque; le comte de Vaudreuil
avait acheté cette propriété en grande partie pour monseigneur le comte
d'Artois, parce qu'elle renfermait de beaux cantons de chasse, et
l'avait embellie autant qu'il était possible. La maison était meublée
dans le meilleur goût, quoique sans magnificence; il s'y trouvait une
salle de comédie, petite, mais charmante, dans laquelle ma belle-soeur,
mon frère, M. de Rivière, et moi nous avons joué plusieurs
opéras-comiques, avec madame Dugazon, Garat, Cailleau et Laruette. Ces
deux derniers, qui étaient alors retirés du théâtre, jouaient
admirablement, et avec un tel naturel, qu'un jour, comme ils répétaient
ensemble la scène des deux pères dans _Rose et Colas_, je crus qu'ils
causaient entre eux, et je leur dis: «Allons, il faut commencer la
répétition.» On m'avait donné le rôle de Rose; Garat jouait assez
gauchement celui de Colas; mais il chantait si bien! il était surtout
délicieux de l'entendre dans la _Colonie_, dont la musique est
ravissante à mon goût. Il avait pris le rôle de Saint-Albe; moi celui de
Marine; et ma belle-soeur celui de la comtesse, qu'elle jouait comme un
ange. Elle et M. de Rivière étaient vraiment des acteurs. Ils auraient
pu briller même au théâtre.

M. le comte d'Artois et sa société venaient à nos spectacles. J'avoue
que tout ce beau monde me donnait la peur au point que la première fois
qu'ils y vinrent, sans que j'en fusse prévenue, je ne voulais plus
jouer; la crainte de désobliger les amis qui jouaient avec moi me décida
seule à entrer en scène: aussi M. le comte d'Artois, avec sa grâce
ordinaire, vint-il entre les deux pièces nous encourager par tous les
complimens imaginables.

Le dernier spectacle qui fut donné dans la salle de Gennevilliers fut
une représentation du _Mariage de Figaro_ par les acteurs de la Comédie
Française. Je me rappelle que mademoiselle Sainval jouait la comtesse,
mademoiselle Olivier le page; et que mademoiselle Contat était charmante
dans le rôle de Suzanne. Il fallait néanmoins que Beaumarchais eût
cruellement harcelé M. de Vaudreuil pour parvenir à faire jouer sur ce
théâtre une pièce aussi inconvenante sous tous les rapports. Dialogue,
couplets, tout était dirigé contre la cour, dont une grande partie se
trouvait là, sans parler de la présence de notre excellent prince.
Chacun souffrait de ce manque de mesure; mais Beaumarchais n'en était
pas moins ivre de bonheur: il courait de tous côtés, comme un homme hors
de lui-même; et comme on se plaignait de la chaleur, il ne donna pas le
temps d'ouvrir les fenêtres, et cassa tous les carreaux avec sa canne,
ce qui fit dire après la pièce, qu'il avait doublement cassé les vitres.

Le comte de Vaudreuil dut se repentir doublement aussi d'avoir accordé
sa protection à l'auteur du _Mariage de Figaro_. Peu de temps après
cette représentation, Beaumarchais lui fait demander un rendez-vous
qu'il obtient aussitôt, et il arrive à Versailles de si bonne heure, que
le comte venait à peine de se lever. Il parle alors d'un projet de
finance qu'il vient d'imaginer et qui devait lui rapporter des trésors:
puis il finit par proposer à M. de Vaudreuil une somme considérable s'il
veut se charger de faire réussir l'affaire. Le comte l'écoute avec le
plus grand calme, et quand Beaumarchais a tout dit:--Monsieur de
Beaumarchais, lui répondit-il, vous ne pouviez venir dans un moment plus
favorable; car j'ai passé une bonne nuit, j'ai bien digéré, jamais je ne
me suis mieux porté qu'aujourd'hui; si vous m'aviez fait hier une
pareille proposition, je vous aurais fait jeter par la fenêtre.

Une des belles campagnes que j'aie vues était Villette. La marquise de
Villette (Belle et Bonne), m'ayant engagée à venir l'y voir, j'y suis
allée passer quelques jours, et je retrouve dans mes papiers de fort
jolis vers que M. de Villette fit pour mon arrivée. Je les copie ici, en
vous priant toutefois de ne pas oublier que c'est un poète qui parle:

     J'avais lu dans les vieux auteurs
     Que les dieux autrefois visitaient les pasteurs,
     Et qu'ils venaient charmer leur belle solitude:
     J'aimais à me bercer de ces douces erreurs.
     Embellir ces forêts devint ma seule étude,
     J'y créai des jardins, je les semai de fleurs;
     Mais des dieux vainement j'attendais la présence.
     Ô sublime Lebrun! Vous, l'orgueil de la France,
     Dont l'esprit créateur, dont l'immortel crayon
     De plaire et d'étonner a la double puissance,
     Et fait naître l'amour par l'admiration,
     La Gloire qui vous accompagne
     Agrandit ce petit château;
     Elle ranime la campagne;
     Vous nous rendez le jour plus beau,
     Et vous réalisez mes châteaux en Espagne.

Nous trouvâmes une fois dans ce beau parc un homme qui peignait des
barrières. Ce barbouilleur était si expéditif que M. de Villette lui en
fit compliment.--Moi! répondit-il, je me fais fort d'effacer en un jour
tout ce que Rubens a peint dans sa vie.

Madame de Villette recevait avec grâce, et faisait à merveille les
honneurs de sa maison. Ce qui doit compléter son éloge à vos yeux, c'est
qu'elle était extrêmement bienfaisante; j'ai vu dans son parc une
élévation circulaire et naturelle, où l'on m'a dit qu'elle rassemblait
les jeunes filles du village, pour les instruire comme aurait pu le
faire un maître d'école.

Ah! que j'aurais aimé, chère amie, me promener avec vous dans les bois
de Moulin-Joli! Voilà un de ces lieux qu'on n'oublie pas: si beau! si
varié! pittoresque, élysien, sauvage, ravissant enfin. Représentez-vous
une grande île, couverte de bois, de jardins, de vergers, que la Seine
coupait par le milieu. On passait d'un bord à l'autre sur un pont de
bateaux, garni des deux côtés par des caisses remplies de fleurs, que
l'on renouvelait à chaque saison, et des bancs, placés de distance en
distance, vous permettaient de jouir long-temps d'un air parfumé, et de
points de vues admirables; de loin, ce pont qui se répétait dans l'eau
produisait un effet charmant. Des arbres de haute futaie, d'un ton très
vigoureux, bordaient la rivière à droite; à gauche, la rive était
couverte d'énormes peupliers et de grands saules pleureurs, dont les
branches à douce verdure tombaient en berceau; un de ces saules entre
autres, formait une énorme voûte, sous laquelle on se reposait, on
rêvait avec délices[19]. Je ne puis vous dire combien je me sentais
heureuse dans ce beau lieu, auquel, à mon gré, je n'ai rien vu de
comparable.

Cet Élysée appartenait à un homme de ma connaissance, M. Watelet, grand
amateur des arts, et auteur d'un poëme sur la peinture. M. Watelet était
un homme distingué, d'un caractère doux et liant, qui s'était fait
beaucoup d'amis. Dans son île enchantée, je le trouvais en harmonie avec
tout ce qui l'entourait; il y recevait avec grâce et simplicité une
société peu nombreuse, mais parfaitement bien choisie. Une amie à
laquelle il était attaché depuis trente ans, était établie chez lui: le
temps avait sanctifié pour ainsi dire leur liaison, au point qu'on les
recevait ensemble dans la meilleure compagnie, ainsi que le mari de la
dame, qui, chose assez bizarre, ne la quittait jamais.

Plus tard, en 1788, Moulin-Joli fut acheté par un nommé M. Gaudran,
riche commerçant, qui m'invita avec ma famille à venir y passer un mois.
Ce nouveau propriétaire n'entendait rien au pittoresque; je vis avec
peine qu'il avait déjà gâté quelques parties de cet élysée; heureusement
les plus grandes beautés étaient restées intactes. Robert, le peintre de
paysage, et moi, nous retrouvâmes tout l'enchantement que ce lieu nous
avait déjà fait éprouver. C'est pendant ce voyage que je fis un de mes
meilleurs portraits, celui de Robert, la palette à la main. Lebrun
Pindare composa son _Exegi monumentum_, ce morceau si plein d'un orgueil
que justifie sa beauté. Mon frère aussi fit de très jolis vers. Ces bois
nous inspiraient tous.

Monsieur de Calonne, qui m'a donné tant de choses, comme vous savez,
m'avait, disait-on, donné aussi Moulin-Joli. Ah! si j'avais eu
Moulin-Joli, je ne l'aurais, je crois, jamais quitté. Mon bien grand
regret, au contraire, est de ne l'avoir pas acheté lorsqu'à ma rentrée
en France je l'ai trouvé en vente; mais un retard qui survint dans
l'envoi des fonds que j'attendais de Russie m'en ôta les moyens.
Moulin-Joli fut vendu alors quatre-vingt mille francs à un chaudronnier,
qui, en faisant couper tous les beaux arbres, a retrouvé pour le moins,
le prix de son acquisition; et maintenant, quand mes souvenirs me
reportent dans ce délicieux séjour, il s'ensuit la triste pensée de sa
destruction totale.

Quelque temps avant la révolution, j'allai à Morfontaine, et de là nous
fîmes une course à Ermenonville, où je vis le tombeau de J.-J. Rousseau.
La célébrité de ce beau parc d'Ermenonville en gâtait la promenade pour
moi; on y trouve des inscriptions à chaque pas, cela tyrannise la
pensée.

À Morfontaine, j'ai toujours préféré cette partie pittoresque du parc
qui n'est point arrangée à l'anglaise, et où se trouve maintenant un
grand lac; de l'avis de tous les artistes, au reste, elle tient un
premier rang dans son genre. À l'époque dont je vous parle, M. de
Morfontaine l'avait embellie, en y creusant des canaux, sur lesquels
nous nous promenions en bateau. Le lac, qui n'avait pas alors une aussi
grande étendue, était entrecoupé d'îles charmantes: à présent, on n'y
voit plus qu'une seule petite île, qui me fait absolument l'effet d'un
petit pâte, au milieu de cette immense masse d'eau.

M. de Morfontaine recevait avec tant de bienveillance et de simplicité,
que chacun chez lui se croyait chez soi. Le comte de Vaudreuil, Lebrun
le poète, le chevalier de Coigny, si aimable et si gai, Brongniart,
Robert, Rivière et mon frère, faisaient toutes les nuits des charades,
et se réveillaient mutuellement pour se les dire; cette folle gaieté
prouve assez de quelle liberté l'on jouissait dans ce beau lieu. À la
vérité, l'ordre en était banni aussi bien que la gêne. Heureusement,
nous étions entre intimes et en petit nombre; car je n'ai jamais vu
château aussi mal tenu. M. de Morfontaine, en toutes choses, poussait le
décousu à un degré inimaginable, et vous jugez que sa maison devait se
ressentir de cette manière d'être.

À cette époque, M. le Pelletier de Morfontaine était prévôt des
marchands; il a fait construire, je ne sais quel pont de Paris. Je me
souviens qu'il portait constamment dans sa poche un petit calpin, sur
lequel il écrivait sans cesse ce qu'il entendait dire de remarquable
dans la société. J'ai souvent essayé de lire par-dessus son épaule;
mais, quoique ses lettres fussent très grosses, il m'a toujours été
impossible de déchiffrer un seul mot, tant son écriture était informe;
je défie bien ses héritiers de tirer jamais parti des souvenirs qu'il
doit avoir laissés.

Quand on quittait Morfontaine pour aller à Maupertuis, on ne pouvait
s'abstenir de comparer la tenue de ces deux belles maisons; car la
différence était frappante. Partout à Maupertuis régnaient l'ordre et la
magnificence. M. de Montesquiou tenait là véritablement l'état d'un
grand seigneur. Comme il était écuyer de Monsieur (depuis Louis XVIII),
il lui était facile de mettre à nos ordres, chevaux, calèches et
voitures de toute espèce. Les repas étaient splendides, le château assez
vaste pour contenir habituellement trente ou quarante maîtres, tous bien
logés, parfaitement soignés; et cette nombreuse société se renouvelait
sans cesse.

La mère et la femme de M. de Montesquiou avaient pour moi mille bontés.
Sa belle-fille, qui depuis a été gouvernante du fils de Napoléon, était
douce, naturelle, très aimable. Quant à lui, je l'avais vu souvent à
Paris, et il m'avait toujours semblé fort spirituel, mais sec et
frondeur; à Maupertuis, il était doux, affable, en un mot ce n'était
plus le même homme. Quand par hasard nous nous trouvions en petit
nombre, il nous faisait le soir des lectures, et s'en acquittait à
merveille. C'est à Maupertuis, étant grosse et souffrante, que j'ai fait
son portrait, dont je n'ai jamais été satisfaite.

Je me souviens qu'un soir, en petit comité, le marquis de Montesquiou
tira l'horoscope de chacun de nous. Il me prédit que je vivrais
long-temps, et que je serais une aimable vieille, parce que je n'étais
pas coquette. Maintenant que j'ai vécu long-temps, suis-je une aimable
vieille? J'en doute; mais au moins je suis une vieille aimante, car je
vous aime tendrement.

Adieu.



LETTRE X.

Le duc de Nivernais.--Le maréchal de Noailles.--Son mot à Louis
XV.--Madame Dubarry.--Louvecienne.--Le duc de Brissac.--Sa mort.--Celle
de madame Dubarry.--Portraits que j'ai faits à Louveciennes.


J'ai été dîner plusieurs fois à Saint-Ouen, chez le duc de Nivernais,
qui avait là une fort belle habitation, et qui réunissait chez lui la
plus aimable société qu'on puisse voir. Le duc de Nivernais, que l'on a
toujours cité pour la grâce et la finesse de son esprit, avait des
manières nobles et douces sans aucune afféterie. Il se distinguait
surtout par son extrême galanterie avec les femmes de tout âge. Sous ces
rapports, je pourrais en parler comme d'un modèle dont je n'aurais point
trouvé de copie si je n'avais pas connu le comte de Vaudreuil, qui,
beaucoup plus jeune que M. de Nivernais, joignait à une galanterie
recherchée une politesse d'autant plus flatteuse qu'elle partait du
coeur. Au reste, il est devenu fort difficile aujourd'hui de donner une
idée de l'urbanité, de la gracieuse aisance, en un mot des manières
aimables qui faisaient, il y a quarante ans, le charme de la société à
Paris. Cette galanterie dont je vous parle, par exemple, a totalement
disparu. Les femmes régnaient alors, la révolution les a détrônées.

Le duc de Nivernais était petit, fort maigre. Quoique très âgé, quand je
l'ai connu, il était encore plein de vivacité. Il aimait passionnément
la poésie, et faisait des vers charmans.

Je suis allée souvent aussi dîner chez le maréchal de Noailles, dans son
beau château situé à l'entrée de Saint-Germain. Il y avait alors un fort
grand parc, admirablement soigné. Le maréchal était très aimable: son
esprit, sa gaieté animaient tous ses convives, qu'il choisissait parmi
les célébrités littéraires et les gens les plus distingués de la ville
et de la cour.

Le maréchal de Noailles avait un esprit original et surtout piquant. Il
était rare qu'il pût résister au désir de lancer un trait malin; c'est
lui qui répondit à Louis XV, mangeant à la chasse des olives qu'il
trouvait mauvaises: «C'est sans doute le fond du baril, sire.»

Ce mot reporte mon souvenir sur une femme dont je ne vous ai pas encore
parlé, quoique je l'aie vue de fort près; une femme qui, sortie des
derniers rangs de la société, a passé par les palais d'un roi pour aller
à l'échafaud, et à qui sa triste fin fait pardonner le scandaleux éclat
de sa vie. C'est en 1786 que j'allai, pour la première fois, à
Louveciennes, où j'avais promis de peindre madame Dubarry, et j'étais
extrêmement curieuse de voir cette favorite, dont j'avais si souvent
entendu parler. Madame Dubarry pouvait avoir alors quarante-cinq ans
environ. Elle était grande sans l'être trop; elle avait de l'embonpoint;
la gorge un peu forte, mais fort belle; son visage était encore
charmant, ses traits réguliers et gracieux; ses cheveux étaient cendrés
et bouclés comme ceux d'un enfant; son teint seulement commençait à se
gâter.

Elle me reçut avec beaucoup de grâces, et me parut avoir fort bon ton;
mais je lui trouvai plus de naturel dans l'esprit que dans les manières:
outre que son regard était celui d'une coquette, car ses yeux allongés
n'étaient jamais entièrement ouverts, sa prononciation avait quelque
chose d'enfantin qui ne seyait plus à son âge.

Elle m'établit dans un corps de logis, situé derrière la machine de
Marly, dont le bruit lamentable m'ennuyait fort. Dessous mon
appartement, se trouvait une galerie fort peu soignée, dans laquelle
étaient placés, sans ordre, des bustes, des vases, des colonnes, des
marbres les plus rares et une quantité d'autres objets précieux; en
sorte qu'on aurait pu se croire chez la maîtresse de plusieurs
souverains, qui tous l'avaient enrichie de leurs dons. Ces restes de
magnificence contrastaient avec la simplicité qu'avait adoptée la
maîtresse de la maison, et dans sa toilette, et dans sa façon de vivre.
L'été comme l'hiver, madame Dubarry ne portait plus que des
robes-peignoirs de percale ou de mousseline blanche, et tous les jours,
quelque temps qu'il fît, elle se promenait dans son parc ou dehors, sans
qu'il en résultât aucun inconvénient pour elle, tant le séjour de la
campagne avait rendu sa santé robuste. Elle n'avait conservé aucune
relation avec la nombreuse cour qui pendant longtemps l'avait entourée.
L'ambassadrice de Portugal, la belle madame de Sousa, et la marquise de
Brunoy étaient, je crois, les deux seules femmes qu'elle vît alors, et
durant mes séjours chez elle, que j'ai faits à trois époques
différentes, j'ai pu m'assurer que les visites ne troublaient point sa
solitude[20]. Je ne sais pourquoi cependant les ambassadeurs de
Tipoo-Saïb se crurent obligés d'aller visiter l'ancienne maîtresse de
Louis XV. Non-seulement ils vinrent à Louveciennes, mais ils apportèrent
des présens à madame Dubarry; entre autres, des pièces de mousseline,
très richement brodées en or. Elle m'en donna une superbe, à fleurs
larges et détachées, dont les couleurs et l'or sont parfaitement
nuancés.

Les soirs, nous étions le plus souvent seules, au coin du feu, madame
Dubarry et moi. Elle me parlait quelquefois de Louis XV et de sa cour,
toujours avec le plus grand respect pour l'un et les plus grands
ménagemens pour l'autre. Mais elle évitait tous détails; il était même
évident qu'elle préférait s'abstenir de ce sujet d'entretien, en sorte
qu'habituellement sa conversation était assez nulle. Au reste, elle se
montrait aussi bonne femme par ses paroles que par ses actions, et elle
faisait beaucoup de bien à Louveciennes, où tous les pauvres étaient
secourus par elle. Nous allions souvent ensemble visiter quelque
malheureux, et je me rappelle encore la sainte colère où je la vis, un
jour, chez une pauvre accouchée qui manquait de tout.--Comment! disait
madame Dubarry, vous n'avez eu ni linge, ni vin, ni bouillon?--Hélas!
rien, madame. Aussitôt nous rentrons au château; madame Dubarry fait
venir sa femme de charge et d'autres domestiques qui n'avaient point
exécuté ses ordres. Je ne puis vous dire dans quelle fureur elle se mit
contre eux, tout en faisant faire devant elle un paquet de linge qu'elle
leur fit porter à l'instant même, avec du bouillon et du vin de
Bordeaux.

Tous les jours, après dîner, nous allions prendre le café dans ce
pavillon, si renommé pour le goût et la richesse de ses ornemens. La
première fois que madame Dubarry me le fit voir, elle me dit: «C'est
dans cette salle que Louis XV me faisait l'honneur de venir dîner. Il y
avait au-dessus une tribune pour les musiciens qui chantaient pendant le
repas.» Le salon était ravissant: outre qu'on y jouit de la plus belle
vue du monde, les cheminées, les portes, tout était du travail le plus
précieux; les serrures même pouvaient être admirées comme des
chefs-d'oeuvre d'orfèvrerie, et les meubles étaient d'une richesse, d'une
élégance au-dessus de toute description.

Ce n'était plus Louis XV alors qui s'étendait sur ces magnifiques
canapés, c'était le duc de Brissac, et nous l'y laissions souvent, parce
qu'il aimait à faire sa sieste. Le duc de Brissac vivait comme établi à
Louveciennes; mais rien, dans ses manières et dans celles de madame
Dubarry, ne pouvait laisser soupçonner qu'il fût plus que l'ami de la
maîtresse du château. Toutefois il était aisé de voir qu'un tendre
attachement unissait ces deux personnes, et peut-être cet attachement
leur a-t-il coûté la vie. Lorsqu'avant l'époque de la terreur, madame
Dubarry passa en Angleterre pour retrouver ses diamans volés, qu'en
effet elle y retrouva, les Anglais l'avaient très bien reçue. Ils firent
tout pour l'empêcher de retourner en France, au point qu'au moment de
son départ, des amis dételèrent ses chevaux de poste. Le seul désir de
rejoindre le duc de Brissac, qu'elle avait laissé caché dans son château
de Louveciennes, la fit résister aux instances de ceux qui voulaient la
retenir à Londres, où la vente de ses diamans pouvait la faire vivre
dans l'aisance. Elle partit pour son malheur, et vint retrouver le duc
de Brissac à Louveciennes. Fort peu de temps après, le duc fut arrêté
sous ses yeux et conduit en prison à Orléans. C'est là qu'on vint le
chercher, lui et trois autres, pour les transporter, disait-on, à
Versailles. Tous les quatre furent mis dans un tombereau, et à peine à
moitié chemin, tous les quatre furent indignement massacrés!

On porta la tête sanglante du duc de Brissac à madame Dubarry, et vous
imaginez ce que l'infortunée dut souffrir à cette horrible vue! elle ne
tarda pas elle-même à subir le sort réservé alors à tous ceux qui
possédaient quelque fortune, comme à ceux qui portaient un grand nom;
elle fut trahie et dénoncée par un petit nègre, nommé Zamore, dont il
est question dans tous les mémoires du temps, pour avoir été comblé de
ses bienfaits et des bienfaits de Louis XV. Arrêtée, mise en prison,
madame Dubarry fut jugée et condamnée à mort par le tribunal
révolutionnaire à la fin de 1793. Elle est la seule femme, parmi tant de
femmes que ces jours affreux ont vues périr, qui ne put soutenir
l'aspect de l'échafaud; elle cria, elle implora sa grâce de la foule
atroce qui l'environnait, et cette foule s'émut au point que le bourreau
se hâta de terminer le supplice. Ceci m'a toujours persuadé que, si les
victimes de ce temps d'exécrable mémoire n'avaient pas eu le noble
orgueil de mourir avec courage, la terreur aurait cessé beaucoup plus
tôt. Les hommes dont l'intelligence n'est point développée ont trop peu
d'imagination pour qu'une souffrance intérieure les touche, et l'on
excite bien plus aisément la pitié du peuple que son admiration.

J'ai fait trois portraits de madame Dubarry. Dans le premier je l'ai
peinte en buste, petit trois-quarts, en peignoir, avec un chapeau de
paille; dans le second, elle est vêtue en satin blanc; d'une main elle
tient une couronne, et l'un de ses bras est appuyé sur un piédestal.
J'ai fait ce tableau avec le plus grand soin; il était, ainsi que le
premier, destiné au duc de Brissac, et je l'ai revu dernièrement. Le
vieux général à qui il appartient a sans doute fait barbouiller la tête,
car ce n'est point celle que j'ai faite; celle-ci a du rouge jusqu'aux
yeux, et madame Dubarry n'en mettait jamais. Je renie donc cette tête
qui n'est point de moi; tout le reste du tableau est intact et bien
conservé. Il vient d'être vendu à la mort de ce général.

Le troisième portrait que j'ai fait de madame Dubarry, est chez moi. Je
l'ai commencé vers le milieu de septembre 1789. De Louveciennes, nous
entendions des canonnades à l'infini, et je me rappelle que la pauvre
femme me disait: «Si Louis XV vivait, sûrement tout cela n'aurait pas
été ainsi.» J'avais peint la tête et tracé la taille et les bras,
lorsque je fus obligée de faire une course à Paris; j'espérais pouvoir
retourner à Louveciennes pour finir mon ouvrage; mais on venait
d'assassiner Berthier et Foulon. Mon effroi était porté au comble, et je
ne songeais plus qu'à quitter la France; je laissai donc ce tableau à
moitié terminé. Je ne sais pas par quel hasard M. le comte Louis de
Narbonne s'en trouva possesseur pendant mon absence; à mon retour en
France, il me l'a rendu, et je viens de le terminer.

Le triste contenu de cette lettre, m'avertit que je suis arrivée à
l'époque de mon existence dont je voudrais pouvoir perdre la mémoire,
dont je repousserais les souvenirs, ainsi que je le fais bien souvent,
si je ne vous avais promis le récit sincère et complet de ma vie. Il ne
s'agira plus maintenant de joies, de soupers grecs, de comédies, mais de
jours d'angoisses et d'effroi; et je remets à vous en parler dans mes
premières lettres. Adieu, chère.



LETTRE XI.

Romainville.--Le maréchal de Ségur.--La Malmaison.--Madame le
Couteux-du-Moley.--L'abbé Sieyes.--Madame Auguier.--Mot de la
reine.--Madame Campan.--Sa lettre.--Madame Rousseau.--Le premier
dauphin.


Je ne puis songer aux dernières campagnes que j'ai visitées, sans qu'il
se mêle au souvenir de quelques doux momens plus d'un souvenir pénible:
en 1788, par exemple, je partis avec Robert, pour aller passer quelques
jours à Romainville, chez le maréchal de Ségur; en route, nous
remarquâmes que les paysans ne nous ôtaient plus leurs chapeaux; ils
nous regardaient au contraire avec insolence, et quelques-uns même nous
menaçaient avec leurs bâtons. Arrivés à Romainville, nous fûmes témoins
du plus terrible orage que l'on puisse voir. Le ciel avait pris un ton
jaunâtre, teinté de gris foncé, et quand ces nuages effrayans
s'entr'ouvrirent, il en sortit des milliers d'éclairs, accompagnés d'un
tonnerre affreux, et de grêlons si énormes qu'ils ravagèrent un espace
de quarante lieues des environs de Paris. Tant que dura l'orage, je me
rappelle que madame de Ségur et moi, pâles et tremblantes, nous nous
regardions en frissonnant; il nous semblait voir dans ce jour sinistre
le présage des malheurs, que, sans être astrologue, on pouvait prédire
alors.

Le soir et le lendemain, nous allâmes tous avec le maréchal contempler
les tristes effets de l'orage. Le blé, les vignes, les arbres fruitiers,
tout était détruit. Les paysans pleuraient et s'arrachaient les cheveux.
Chacun s'empressa de venir au secours de ces infortunés; les gros
propriétaires donnèrent beaucoup d'argent; un homme fort riche distribua
aussitôt pour son compte quarante mille francs aux malheureux qui
l'entouraient. À la honte de l'humanité, ce même homme, l'année
suivante, fut massacré un des premiers par les cannibales
révolutionnaires.

Dans cet été de 1788, j'allai passer quinze jours à la Malmaison, qui
appartenait alors à madame la comtesse du Moley. Madame du Moley était
une jolie femme très à la mode. Son esprit n'électrisait pas; mais elle
comprenait celui des autres avec intelligence. Le comte Olivarès était
alors établi chez elle, et elle avait eu pour lui la galanterie de faire
placer à l'entrée d'un chemin situé dans le haut du parc, une
inscription portant: _Sierra Morena_. Olivarès n'était point ce qu'on
appelle aimable. Ce que j'ai remarqué en lui de plus saillant était sa
malpropreté; ses poches, pleines de tabac d'Espagne, lui servaient de
tabatière.

Le duc de Crillon et le cher abbé Delille venaient fort souvent à la
Malmaison où je me trouvais heureuse de les rencontrer. Madame du Moley
aimait beaucoup à se promener toute seule, et j'étais parfaitement de
son goût; en sorte qu'il était convenu que l'on tiendrait une branche de
verdure à la main, si l'on ne désirait pas se chercher ou s'aborder. Je
ne marchais jamais sans ma branche; mais si j'apercevais l'abbé Delille,
je la jetais bien vite.

En juin 1789, j'allai dîner à la Malmaison; j'y trouvai l'abbé Sieyes et
plusieurs autres amateurs de la révolution. M. du Moley hurlait contre
les nobles; chacun criait, pérorait sur toutes choses propres à opérer
un bouleversement général; on eût dit un vrai club, et ces conversations
m'effrayaient horriblement. Après dîner, l'abbé Sieyes dit à je ne sais
plus quelle personne: «En vérité, je crois que nous irons trop
loin.»--Ils iront si loin qu'ils se perdront en chemin, dis-je à madame
du Moley, qui avait entendu l'abbé comme moi, et qui s'attristait aussi
de tant de présages funestes.

Dans le même temps à peu près, j'allai passer quelques jours à Marly,
chez madame Auguier, soeur de madame Campan, et attachée elle-même au
service de la reine. Elle avait près de la machine un château et un fort
beau parc. Un jour qu'elle et moi étions à une fenêtre qui avait vue sur
la cour, laquelle cour donnait sur le grand chemin, nous vîmes entrer un
homme ivre, qui tomba par terre. Madame Auguier, avec sa bonté
ordinaire, appela le valet de chambre de son mari, lui dit de secourir
ce malheureux, de le conduire à la cuisine et d'en avoir bien soin. Peu
de momens après, le valet de chambre revint.--«En vérité, dit-il, madame
est trop bonne; c'est un misérable que cet homme! voici les papiers qui
viennent de tomber de sa poche.» Et il nous remit plusieurs cahiers,
dont l'un commençait ainsi: À bas la famille royale! à bas les nobles! à
bas les prêtres! puis suivaient les litanies révolutionnaires et mille
prédictions atroces, écrites en termes qui faisaient dresser les
cheveux. Madame Auguier fit venir la maréchaussée, à qui était alors
confiée la garde des villages. Quatre de ces militaires arrivent; on
leur enjoint d'emmener cet homme et de prendre des informations sur son
compte; ils l'emmènent; mais le valet de chambre les ayant suivis de
loin sans qu'ils s'en aperçussent, les vit, dès qu'ils eurent tourné le
chemin, prendre leur prisonnier bras dessus bras dessous, et sauter,
chanter avec lui, de l'air du meilleur accord. Je ne puis vous dire à
quel point ceci nous effraya. Qu'allions-nous devenir, mon Dieu! si la
force publique faisait cause commune avec les coupables?

J'avais conseillé à madame Auguier de montrer ces cahiers à la reine, et
quelques jours après, se trouvant de service, elle les fit lire à S. M.,
qui les lui rendit en disant: «Ce sont des choses impossibles; je ne
croirai jamais qu'ils méditent de pareilles atrocités.» Hélas! les
événemens n'ont que trop tôt dissipé ce noble doute, et sans parler de
l'auguste victime qui ne voulait point croire à tant d'horreurs, la
pauvre madame Auguier elle-même était destinée à payer son dévouement de
sa vie.

Ce dévouement ne s'est jamais démenti; dans les cruels momens de la
révolution, sachant que la reine était sans argent, elle s'empressa de
lui prêter vingt-cinq louis. Les révolutionnaires le surent, et vinrent
aussitôt au château des Tuileries pour la conduire en prison, ou pour
mieux dire à la guillotine. En les voyant arriver, l'air furieux, la
menace à la bouche, madame Auguier préféra une mort prompte à l'angoisse
de tomber entre leurs mains. Elle se jeta par la fenêtre et se tua.

J'ai peu connu de femmes aussi belles et aussi aimables que madame
Auguier. Elle était grande et bien faite; son visage était d'une
fraîcheur remarquable, son teint blanc et rose, et ses jolis yeux
exprimaient sa douceur et sa bonté. Elle a laissé deux filles, que j'ai
connues dès leur enfance à Marly. L'une a épousé le maréchal Ney; la
seconde a été mariée à M. Debroc. Cette dernière a péri bien jeune
encore, et bien malheureusement. Comme elle voyageait avec madame Louis
Bonaparte, son intime amie, elle voulut, dans une incursion à Ancenis,
traverser sur une planche un profond précipice; la planche manqua sous
ses pieds, et l'infortunée tomba morte dans l'abîme!

Madame Auguier avait deux soeurs: l'une était madame Campan si connue, et
comme la première femme de chambre de la reine, et comme l'habile
directrice de cette maison d'éducation, à Saint-Germain, dans laquelle
toutes les notabilités de l'empire faisaient élever leurs filles.
J'avais connu madame Campan à Versailles, à l'époque où elle jouissait
de toute la faveur et de toute la confiance de la reine. Je ne doutais
nullement qu'elle n'eût conservé à son auguste maîtresse le dévouement
et la reconnaissance dus à tant de bontés, lorsque, pendant mon séjour à
Pétersbourg, vous pouvez vous rappeler qu'un soir je l'entendis accuser
d'avoir abandonné et trahi la reine. Ne pouvant voir dans ce propos que
la plus infâme calomnie, je pris avec chaleur la défense de ma
compatriote, et je m'écriai plusieurs fois: C'est impossible! Deux ans
plus tard, revenue en France, je reçus, peu de jours après mon arrivée,
la lettre suivante, que m'écrivit madame Campan, et que je copie ici,
afin de vous faire connaître une justification qui me semble porter tous
les caractères de la franchise.

     Saint-Germain, ce 27 janvier, vieux style.

     Vous avez dit bien loin de moi, aimable dame: _C'est impossible!_
     Le véritable esprit, la bonté, la sensibilité ont dirigé votre
     opinion; et ces qualités rares, si rares de nos jours, se sont,
     pour mon bonheur, trouvées chez vous réunies à des talens encore
     plus rares. Vous entendez mon impossible autant que je suis
     pénétrée de ce qu'il a été prononcé par vous. En effet, comment
     croire que jamais j'aie pu séparer un moment mes sentimens, mes
     opinions, mon dévouement, de tout ce que je devais à l'être trop
     infortuné qui, tous les jours, faisait mon bonheur et celui des
     miens, et dont la conservation dans des droits qui étaient attaqués
     par une faction perfide et sanguinaire assurait le bonheur de tous
     et le mien particulièrement? J'ai eu, au contraire, l'avantage de
     lui donner des preuves non équivoques d'une reconnaissance telle
     qu'elle avait droit d'attendre. Ma pauvre soeur Auguier et moi,
     quoique je ne fusse pas de service, avons affronté la mort, pour ne
     la point quitter, dans la nuit à jamais mémorable et horrible du 10
     août. Sorties de ce massacre, cachées et mourantes d'effroi dans
     des maisons de Paris, nous avons ranimé nos forces pour parvenir
     jusqu'aux Feuillans, et la servir encore dans sa première détention
     à l'Assemblée. Pétion seul nous a séparées d'elle, lorsque nous
     voulûmes la suivre au Temple.--Avec des faits aussi vrais et si
     naturels, que je suis loin d'en tirer vanité, comment, direz-vous,
     peut-on avoir été aussi étrangement calomniée? Ne fallait-il pas me
     faire payer chèrement une faveur marquée et soutenue pendant tant
     d'années. Pardonne-t-on la faveur dans une cour, même quand elle
     tombe sur une personne de la classe de la domesticité? On voulait
     me perdre dans l'esprit de la reine, voilà tout. On n'y réussit
     pas, et l'on saura quelque jour jusqu'à quel degré elle m'a
     conservé sa bienveillance et sa confiance dans les choses les plus
     importantes. Je dois cependant ajouter, pour ne rien déguiser de ce
     qui a pu porter à méconnaître mes véritables sentimens, que jamais
     je n'avais pu amener mon esprit à concevoir le plan de
     l'émigration; que je le regardais comme funeste aux émigrans, mais
     bien plus encore, dans mes idées à cette époque, au salut de Louis
     XVI. Habitant les Tuileries, j'étais sans cesse frappée de cette
     réflexion, qu'il n'y avait qu'un quart de lieue de ce palais aux
     faubourgs insurgés, et cent lieues de Coblentz ou des armées
     protectrices. Le sentiment et l'esprit des femmes sont bavards; je
     disais trop et trop souvent mon opinion sur cette mesure qui, dans
     ce temps, était l'espoir de tous. Un sentiment bien différent de
     l'amour insensé et criminel d'une révolution affreuse dictait mes
     craintes. Le temps ne les a que trop justifiées; et les
     innombrables victimes de ce projet ne devraient plus me les imputer
     à crime.

     Mais enfin, j'existe à présent sous une forme nouvelle; j'y suis
     livrée en entier, et avec la paix d'un coeur qui n'a pas le plus
     léger reproche à se faire. Depuis long-temps je désire vous faire
     voir l'ensemble de mon plan d'éducation, vous recevoir, vous fêter
     en amie sincère et précieuse. Prenez un jour avec l'intéressante et
     infortunée Rousseau, et ce sera pour moi un jour de fête. Croyez à
     ma tendresse, à mon estime, à ma reconnaissance, enfin à tous les
     sentimens que je vous ai voués.

     GENET CAMPAN.

Madame Auguier, outre madame Campan, avait une autre soeur, nommée madame
Rousseau, fort aimable femme, que la reine avait attachée au service du
premier dauphin, et qui m'a souvent donné l'hospitalité, lorsque j'avais
des séances à la cour[21]. Elle était devenue si chère au jeune prince
qu'elle soignait, que l'aimable enfant lui disait, deux jours avant de
mourir: «Je t'aime tant, Rousseau, que je t'aimerai encore après ma
mort.»

Le mari de madame Rousseau était maître d'armes des enfans de France.
Aussi, comme attaché à double titre à la famille royale, ne put-il
échapper à la mort: il fut pris et guillotiné. On m'a dit que, son
jugement rendu, un juge avait eu l'atrocité de lui crier: «Pare
celle-ci, Rousseau!»

En vous entretenant de ces horreurs, j'anticipe sur le temps dont il me
reste à vous parler jusqu'au jour où j'ai quitté la France. Je
reprendrai dans une première lettre le récit des tristes événemens qui
m'ont obligée à fuir mon pays pour aller chercher dans des pays
étrangers, non-seulement ma sûreté, mais cette bienveillance dont
vous-même m'avez comblée, durant mon séjour en Russie, et dont je garde
une si douce mémoire.

     Adieu, chère amie.



LETTRE XII.

1789.--Terreur dont je suis frappée.--Je me réfugie chez
Brongniart.--MM. de Sombreuil.--Paméla.--Le 5 octobre.--On va chercher
la famille royale à Versailles.--Je quitte Paris.--Mes compagnons dans
la diligence.--Je passe les monts.


L'affreuse année de 1789 était commencée, et la terreur s'emparait déjà
de tous les esprits sages. Je me rappelle parfaitement qu'un soir où
j'avais réuni du monde chez moi pour un concert, la plus grande partie
des personnes qui m'arrivaient, entraient avec l'air consterné; elles
avaient été le matin à la promenade de Longchamp; la populace,
rassemblée à la barrière de l'Étoile, avait injurié de la façon la plus
effrayante les gens qui passaient en voiture; des misérables montaient
sur les marche-pieds en criant: «L'année prochaine, vous serez derrière
vos carrosses, c'est nous qui serons dedans!» et mille autres propos
plus infâmes encore. Ces récits, comme vous pouvez croire, attristèrent
beaucoup ma soirée; je me souviens d'avoir remarqué que la personne la
moins effrayée était madame de Villette, la belle et bonne de Voltaire.
Quant à moi, j'avais peu besoin d'apprendre de nouveaux détails pour
entrevoir les horreurs qui se préparaient. Je savais, à n'en pouvoir
douter, que ma maison, rue du Gros-Chenet, où je venais de m'établir
depuis trois mois seulement, était marquée par les malfaiteurs. On
jetait du soufre dans mes caves par les soupiraux. Si j'étais à ma
fenêtre, de grossiers sans-culottes me menaçaient du poing; mille bruits
sinistres m'arrivaient de tous les côtés; enfin, je ne vivais plus que
dans un état d'anxiété et de chagrin profond.

Ma santé s'altérait sensiblement, et deux de mes bons amis, Brongniart,
l'architecte, et sa femme, étant venus me voir, me trouvèrent si maigre
et si changée, qu'ils me conjurèrent de venir passer quelques jours chez
eux, ce que j'acceptai avec reconnaissance. Brongniart avait son
logement aux Invalides; je fus conduite chez lui par un médecin attaché
au Palais-Royal, et dont les gens portaient la livrée d'Orléans, la
seule qui fût alors respectée. On me donna le meilleur lit. Comme je ne
pouvais pas manger, on me nourrissait avec d'excellent vin de Bordeaux
et du bouillon, et madame Brongniart ne me quittait pas. Tant de soins
auraient dû me calmer, outre que mes amis voyaient beaucoup moins en
noir que moi; mais il était impossible de me rassurer contre les maux
que je prévoyais.--À quoi bon vivre? à quoi bon se soigner? disais-je
souvent à mes bons amis; car l'effroi que m'inspirait l'avenir me
faisait prendre la vie en dégoût; et pourtant il faut le dire, si loin
que pût aller mon imagination, je ne devinais qu'une partie des crimes
qui se sont commis plus tard.

Je me rappelle avoir soupé chez Brongniart avec l'excellent M. de
Sombreuil, alors gouverneur des Invalides. Il nous dit savoir qu'on
devait venir s'emparer des armes qu'il tenait en dépôt.--Mais,
ajouta-t-il, je les ai si bien cachées que je défie bien qu'ils les
trouvent. Ce brave homme ne songeait pas qu'on ne pouvait alors compter
que sur soi-même. Comme les armes ne tardèrent pas à être enlevées, il
faut croire qu'il fut trahi par les gens de l'hôtel qu'il avait
employés.

M. de Sombreuil, aussi recommandable par ses vertus privées que par ses
talens militaires, s'est trouvé au nombre des prisonniers que l'on
devait immoler dans les prisons le 2 septembre. Les assassins
accordèrent sa vie aux larmes, aux supplications de son héroïque fille;
mais, atroces jusque dans le pardon, ils forcèrent mademoiselle de
Sombreuil à boire un verre du sang qui coulait à flots devant la prison!
et pendant fort long-temps, la vue de tout ce qui portait la couleur
rouge causait d'horribles vomissemens à cette jeune infortunée. Plus
tard (en 1794), M. de Sombreuil fut envoyé à l'échafaud par le tribunal
révolutionnaire. Ces deux événemens ont inspiré au poète Legouvé le plus
beau de ses vers:

     Des bourreaux l'ont absous, des juges l'ont frappé.

M. de Sombreuil avait laissé un fils, très distingué par son caractère
et par sa bravoure. Il commandait un des régimens venus d'Angleterre à
Quiberon vers la fin de 1795. La Convention nationale ayant violé la
capitulation souscrite par le général Hoche, M. de Sombreuil reçut la
mort comme un brave; il ne voulut pas qu'on lui bandât les yeux, et
commanda lui-même le feu. Tallien, au moment de l'exécution, lui
dit:--Monsieur, vous êtes d'une famille bien malheureuse.--J'étais venu
la venger, répondit M. de Sombreuil, mais je ne puis que l'imiter.

Madame Brongniart me menait promener derrière les Invalides; il y avait
tout près de là quelques maisons de paysans. Comme nous étions assises
contre une de ces masures, nous entendîmes causer entre eux deux hommes
qui ne pouvaient nous voir.--Veux-tu gagner dix francs, disait l'un,
viens avec nous faire le train. Il ne s'agit que de crier: À bas
celui-ci! à bas celui-là! et surtout de crier bien fort contre
_Cayonne_.--Dix francs sont bons à gagner, répondait l'autre; mais
n'aurons nous pas des taloches?--Allons donc! reprit le premier, c'est
nous qui les donnons les taloches. Vous jugez de l'effet que faisaient
sur moi de pareils dialogues!

Le lendemain du jour dont je vous parle, nous passions devant la grille
des Invalides où se trouvait une foule immense, composée de ce vilain
monde qui se promenait habituellement sous les galeries du Palais-Royal;
tous gens sans aveu et sans habits, qui n'étaient ni ouvriers, ni
paysans, auxquels on ne pouvait supposer un état, sinon celui de bandit,
tant leurs figures étaient effrayantes. Madame Brongniart, plus
courageuse que moi, s'efforçait de me rassurer; mais j'avais une telle
peur, que je reprenais le chemin de la maison, quand nous vîmes arriver
de loin une jeune personne à cheval, qui portait un habit d'amazone et
un chapeau ombragé de plumes noires. À l'instant, l'horrible bande forme
la haie de deux côtés pour laisser passer au milieu d'elle la jeune
personne, que suivaient deux piqueurs à la livrée d'Orléans. Je reconnus
aussitôt cette belle Paméla[22] que madame de Genlis avait amenée chez
moi. Elle était alors dans toute sa fraîcheur et vraiment ravissante;
aussi entendions-nous toute la horde crier: Voilà, voilà celle qu'il
nous faudrait pour reine! Paméla allait et revenait sans cesse au milieu
de cette dégoûtante populace, ce qui me donna bien tristement à penser.

Peu après je retournai chez moi, mais je ne pouvais y vivre. La société
me semblait être en dissolution complète, et les honnêtes gens sans
aucun appui; car la garde nationale était si singulièrement composée
qu'elle offrait un mélange aussi bizarre qu'il était effrayant. Aussi la
peur agissait-elle sur tout le monde; les femmes grosses que je voyais
passer me faisaient peine; la plupart avaient la jaunisse de frayeur.
J'ai remarqué au reste, que la génération née pendant la révolution, est
en général beaucoup moins robuste que la précédente: que d'enfans en
effet, à cette triste époque, ont dû naître faibles et souffrans.

M. de Rivière, chargé d'affaires de la Saxe, dont la fille avait épousé
mon frère, vint m'offrir de me donner l'hospitalité, et je passai chez
lui deux semaines au moins. C'est là que je vis porter le buste du duc
d'Orléans et celui de M. Necker qu'une nombreuse populace suivait, en
proclamant à grands cris que l'un serait leur roi et l'autre leur
protecteur! Le soir ces honnêtes gens revinrent, ils mirent le feu à la
barrière qui se trouvait au bout de notre rue (la rue Chaussée-d'Antin),
puis ils dépavèrent, ils établirent des barricades, en criant: «Voilà
les ennemis qui arrivent.» Les ennemis n'arrivaient point; hélas! ils
étaient dans Paris.

Quoique je fusse traitée chez M. de Rivière comme un de ses enfans, et
que je pusse me croire en sûreté chez lui puisqu'il était ministre
étranger, mon parti était pris de quitter la France. Depuis plusieurs
années, j'avais le désir d'aller à Rome. Le grand nombre de portraits
que je m'étais engagée à faire m'avait seul empêché jusqu'alors
d'exécuter mon projet; mais, si l'instant de partir devait jamais
arriver pour moi, certes, il était venu, je ne pouvais plus peindre: mon
imagination attristée, flétrie par tant d'horreurs, cessait de s'exercer
sur mon art; d'ailleurs, des libelles affreux pleuvaient sur mes amis,
sur mes connaissances, sur moi-même, hélas! et quoique, grâce au ciel,
je n'eusse jamais fait de mal à personne, je pensais un peu comme celui
qui disait: «On m'accuse d'avoir pris les tours de Notre-Dame; elles
sont encore en place; mais je m'en vais, car il est clair que l'on m'en
veut.»

Je laissais plusieurs portraits commencés, entre autres celui de
mademoiselle Contat; je refusai aussi dans ce moment de peindre
mademoiselle de La Borde (depuis duchesse de Noailles), que son père
m'amena: elle avait à peine seize ans et elle était charmante; mais il
ne s'agissait plus de succès, de fortune; il s'agissait seulement de
sauver sa tête. En conséquence, je fis charger ma voiture, et j'avais
mon passeport pour partir le lendemain avec ma fille et sa gouvernante,
lorsque je vis entrer dans mon salon une foule énorme de gardes
nationaux avec leurs fusils. La plupart d'entre eux étaient ivres, mal
vêtus, et portaient des figures effroyables. Quelques-uns s'approchèrent
de moi, et me dirent dans les termes les plus grossiers que je ne
partirais point, qu'il fallait rester. Je répondis que, chacun étant
appelé alors à jouir de sa liberté, je voulais en profiter pour mon
compte. À peine m'écoutaient-ils, répétant toujours: «Vous ne partirez
pas, citoyenne, vous ne partirez pas.» Enfin ils s'en allèrent, je
restai plongée dans une anxiété cruelle, quand j'en vis rentrer deux,
qui ne m'effrayèrent pas, quoiqu'ils fussent de la bande, tant je
reconnus vite qu'ils ne me voulaient point de mal.--Madame, me dit l'un,
nous sommes vos voisins; nous venons vous donner le conseil de partir,
et de partir le plus tôt possible. Vous ne pourriez pas vivre ici, vous
êtes si changée que vous nous faites de la peine[23]. Mais n'allez pas
dans votre voiture; partez par la diligence, c'est bien plus sûr.

Je les remerciai de tout mon coeur, et je suivis leurs bons avis.
J'envoyai donc retenir trois places, voulant toujours emmener ma fille,
qui avait alors cinq ou six ans; mais je ne pus les avoir que quinze
jours plus tard, tout ce qui émigrait partant comme moi par la
diligence.

Enfin, ce jour si attendu fut le 5 octobre, le jour même où le roi et la
reine furent amenés de Versailles à Paris au milieu des piques! Mon
frère fut témoin de l'arrivée de Leurs Majestés à l'Hôtel-de-Ville; il
entendit le discours de M. Bailly, et comme il savait que je devais
partir dans la nuit, il revint chez moi vers dix heures du
soir.--Jamais, me dit-il, la reine n'a été plus reine qu'aujourd'hui,
lorsqu'elle est entrée d'un air si calme et si noble au milieu de ces
énergumènes. Puis il me rapporta cette belle réponse qu'elle avait faite
à M. Bailly: «J'ai tout vu, tout su, et j'ai tout oublié.»

Les événemens de cette journée m'accablaient d'inquiétude sur le sort de
Leurs Majestés et sur celui des honnêtes gens, en sorte qu'à minuit, on
me traîna à la diligence dans un état qui ne peut se décrire. Je
redoutais extrêmement le faubourg Saint-Antoine, que j'allais traverser
pour gagner la barrière du Trône. Mon frère, le bon Robert, et mon mari
m'accompagnèrent jusqu'à cette barrière, sans quitter un instant la
portière de la diligence. Ce faubourg, dont nous avions une si grande
peur, était d'une tranquillité parfaite; tous ses habitans, ouvriers et
autres, avaient été à Versailles chercher la famille royale, et la
fatigue du voyage les tenait tous endormis.

J'avais en face de moi, dans la diligence, un homme extrêmement sale, et
puant comme la peste, qui me dit fort simplement avoir volé des montres
et plusieurs effets. Heureusement il ne voyait rien sur moi qui pût le
tenter; car je n'emportais que très peu de linge et quatre-vingts louis
pour mon voyage. J'avais laissé à Paris mes effets, mes bijoux, et le
fruit de mon travail était resté dans les mains de mon mari qui dépensa
tout[24], ainsi que je vous l'ai déjà dit.

Le voleur ne se contentait pas de nous raconter ses hauts faits, il
parlait sans cesse de mettre à la lanterne telles ou telles gens,
nommant ainsi une foule de personnes de ma connaissance. Ma fille
trouvait cet homme bien méchant; il lui faisait peur, ce qui me donna le
courage de dire: «Je vous en prie, monsieur, ne parlez pas de meurtre
devant cette enfant.»

Il se tut, et finit par jouer à la bataille avec la petite. Il se
trouvait en outre, sur la banquette où j'étais assise, un forcené
jacobin de Grenoble, âgé de 50 ans environ, laid, au teint bilieux, qui,
chaque fois que nous arrêtions dans une auberge pour dîner ou pour
souper, se mettait à pérorer dans son sens de la plus terrible façon.
Dans toutes les villes, une foule de gens arrêtaient la diligence pour
apprendre des nouvelles de Paris. Notre jacobin s'écriait alors: «Soyez
tranquilles, mes enfans; nous tenons à Paris le boulanger et la
boulangère. On leur fera une constitution; ils seront forcés de
l'accepter, et tout sera fini.» Les gobe-mouches, dont on montait ainsi
les têtes, croyaient cet homme comme un oracle. Tout cela me faisait
cheminer bien tristement. Je ne craignais plus pour moi-même; mais je
craignais pour tous, pour ma mère, mon frère, mes amis. Je tremblais
aussi sur le sort de Leurs Majestés; car tout le long de la route,
presque jusqu'à Lyon, des hommes à cheval s'approchaient de la
diligence, pour nous dire que le roi et la reine étaient massacrés, que
Paris était en feu. Ma pauvre petite fille devenait toute tremblante;
elle croyait voir son père et notre maison brûlés, et quand mes efforts
parvenaient à la rassurer, arrivait bientôt un autre homme à cheval qui
nous répétait ces horreurs.

Enfin, j'entrai dans Lyon; je me fis conduire chez M. Artaut, négociant,
que j'avais quelquefois reçu chez moi, à Paris, ainsi que sa femme. Je
les connaissais peu tous deux; mais ils m'avaient inspiré de la
confiance, vu que nos opinions étaient entièrement les mêmes sur tout ce
qui se passait alors. Mon premier soin fut de leur demander s'il était
vrai que le roi et la reine eussent été massacrés, et, grâce au ciel,
pour cette fois on me rassura!

Monsieur et madame Artaut eurent d'abord quelque peine à me reconnaître,
non-seulement parce que j'étais changée à un point inimaginable, mais
aussi parce que je portais le costume d'une ouvrière mal habillée, avec
un gros fichu me tombant sur les yeux. J'avais eu lieu dans la route de
m'applaudir d'avoir pris cette précaution: je venais d'exposer au salon
le portrait qui me représente avec ma fille dans mes bras[25]. Le
jacobin de Grenoble parla de l'exposition, et fit même l'éloge de ce
portrait. Je tremblais qu'il ne me reconnût; j'employai toute mon
adresse à lui cacher mon visage: grâce à ce soin et à mon costume, j'en
fus quitte pour la peur.

Je passai trois jours à Lyon dans la famille Artaut. J'avais grand
besoin de ce repos; mais à l'exception de mes hôtes, je ne vis personne
de la ville, désirant conserver le plus strict incognito. M. Artaut
arrêta pour moi un voiturier, auquel il dit que j'étais sa parente. Il
me recommanda fortement à ce brave homme, qui eut en effet pour moi et
pour ma fille tous les soins imaginables.

Je ne puis vous dire ce que j'éprouvai en passant le pont Beauvoisin. Là
seulement je commençai à respirer, j'étais hors de France, de cette
France qui pourtant était ma patrie, et que je me reprochais de quitter
avec joie. L'aspect des monts parvint à me distraire de toutes mes
pensées, je n'avais jamais vu de hautes montagnes; celles de la Savoie
me parurent toucher au ciel avec lequel un épais brouillard les
confondait. Mon premier sentiment fut celui de la peur, mais je
m'accoutumai insensiblement à ce spectacle, et je finis par admirer.

Le paysage du chemin des Échelles me ravit; je crus voir la _Galerie des
Titans_, et je l'ai toujours appelé ainsi depuis. Voulant jouir plus
complètement de toutes ces beautés, je descendis de voiture; mais à
moitié du chemin à peu près je fus saisie d'une grande terreur; car on
exploitait au moyen de la poudre une partie de rochers; il en résultait
l'effet d'un milliers de coups de canon, et ce bruit, se répétant de
roche en roche, était infernal.

Je montai le mont Cénis, comme plusieurs étrangers le montaient aussi;
un postillon s'approcha de moi:--Madame devrait prendre un mulet, me
dit-il, car monter à pied, c'est trop fatigant pour une dame comme elle.
Je lui répondis que j'étais une ouvrière, bien accoutumée à
marcher.--Ah! reprit-il en riant, madame n'est pas une ouvrière, on sait
qui elle est.--Eh bien, qui suis-je donc? demandai-je.--Vous êtes madame
Lebrun, qui peint dans la perfection, et nous sommes tous très contens
de vous savoir loin des méchans. Je n'ai jamais pu deviner comment cet
homme avait pu savoir mon nom; mais cela m'a prouvé combien les jacobins
avaient d'émissaires. Heureusement je ne les craignais plus; j'étais
hors de leur exécrable puissance. À défaut de patrie, j'allais habiter
des lieux où fleurissaient les arts, où régnait l'urbanité; j'allais
visiter Rome, Naples, Berlin, Vienne, Pétersbourg, et surtout, ce que
j'ignorais alors, chère amie, surtout, j'allais vous trouver, vous
connaître et vous aimer.



NOTES ET PORTRAITS.



L'ABBÉ DELILLE.


Jacques Delille n'a été toute sa vie qu'un enfant, le plus aimable, le
meilleur, et le plus spirituel enfant qu'on puisse voir. On l'appelait
_chose légère_, et j'ai toujours été frappée de la justesse de ce mot;
car nul homme plus que lui n'effleurait la vie, sans s'attacher
fortement à quoi que ce soit au monde. Jouissant de l'heure présente
sans songer à l'heure qui devait suivre, il était rare qu'il fixât son
esprit sur une pensée profonde. Rien n'était plus facile à qui voulait
prendre de l'empire sur lui que de le conduire et de l'entraîner: son
mariage en est une bien forte preuve. Avec qui n'avait-il pas gémi de la
chaîne qu'il portait, alors qu'il était encore temps de la rompre!
Enfin, un ami le décide à reprendre sa liberté, et lui offre un asile.
Delille accepte; ravi, tout-à-fait résolu, il demande seulement une
heure pour aller se munir de quelques effets. Le soir, cet ami ne le
voyant point reparaître, va le chercher.--Eh bien?--Eh bien! répond
Delille, je l'épouse, mon ami; j'espère que tu voudras bien me servir de
témoin.

Le comte de Choiseul-Gouffier, avec qui il était intimement lié, et qui
partait pour la Grèce, lui avait parlé plusieurs fois du désir qu'il
avait de l'emmener avec lui; cependant rien n'était convenu, rien
n'était arrêté entre eux pour ce voyage. Le jour du départ, le comte va
chez l'abbé et lui dit: «Je pars à l'instant, venez avec moi, la voiture
est prête.» Et l'abbé monte, sans avoir fait aucuns préparatifs,
auxquels à la vérité M. de Choiseul avait pourvu.

Arrivé à Marseille, Delille se promène sur le rivage, regarde la mer:
une profonde mélancolie s'empare de lui. «Je ne pourrai jamais, se
dit-il, mettre cette immensité entre mes amis et moi; non, je n'irai pas
plus loin.» Alors il quitte furtivement M. de Choiseul, et va se cacher
dans un petit cabaret, un véritable bouchon, où il se croit introuvable;
mais, à force de recherches, M. de Choiseul le découvre, le ramène et
l'embarque avec lui.

Éloigné de ses amis, il ne les oublia jamais, et leur donnait souvent de
ses nouvelles. Il m'écrivit plusieurs fois d'Athènes; dans une de ses
lettres, il me disait avoir inscrit mon nom sur le temple de Minerve; ce
que m'étant rappelé à Naples, je lui écrivis, à mon tour, qu'avec
beaucoup plus de raison j'avais écrit le sien sur le tombeau de Virgile.
Je regretterai toujours la perte que j'ai faite et des lettres de l'abbé
Delille, et de celles que M. de Vaudreuil m'adressait pendant le voyage
qu'il fit en Espagne avec le comte d'Artois, qui étaient pleines de
détails intéressans sur ce pays. Je confiai le tout à mon frère en
quittant la France, et dans le temps des visites domiciliaires, mon
frère jugea prudent de brûler ces correspondances.

L'abbé Delille a passé sa vie dans la haute société, dont il faisait le
plus brillant ornement. Non-seulement il disait ses vers d'une manière
ravissante; mais son esprit si fin, sa gaieté si naturelle donnaient à
sa conversation un charme indicible. Personne ne contait comme lui; il
faisait les délices de tous les cercles par mille récits, par mille
anecdotes, sans jamais y mêler le fiel ou la satire; aussi peut-on dire
que tout le monde l'aimait, comme on peut dire aussi qu'il aimait tout
le monde. Ce dernier mérite (si c'en est un) tenait en lui, je pense, à
cette faiblesse de caractère dont j'ai déjà parlé. Il ne savait pas plus
haïr que résister, et dans l'ordinaire de la vie, sa facilité était
vraiment rare. Vous avait-il promis de venir dîner chez vous; au moment
de partir pour s'y rendre, s'il arrivait une personne qui vînt le
chercher, elle vous l'enlevait, et vous l'attendiez en vain. Je me
souviens qu'un jour, comme nous lui reprochions d'avoir ainsi manqué de
parole, il nous prouva qu'il avait réponse à tout: «Je me persuade,
dit-il, que celui qui vient me chercher est plus pressé que celui qui
m'attend.»

Il avait des traits de bonhomie qui rappelaient beaucoup La Fontaine. Un
soir qu'il venait de souper chez moi, je lui dis:--L'abbé, il est bien
tard; vous demeurez si loin, que je m'inquiette de vous voir retourner à
cette heure-ci, menant votre cabriolet.--J'ai toujours la précaution de
porter un bonnet de nuit dans ma poche, répondit-il. Je lui proposai
alors de lui faire établir un lit dans mon salon.--Non, non, dit-il,
j'ai dans votre rue un ami chez lequel je vais coucher très souvent;
cela ne le gêne en rien, et je puis m'y rendre à toute heure. Ce qu'il
fit aussitôt.

Nul être ne jouissait autant de la vie, n'en effleurait davantage tous
les charmes: toujours prêt à rire, à s'amuser, Delille avait une sorte
de bonheur qui ressemblait au bonheur d'un enfant. Ce même homme
pourtant a déployé la plus grande énergie tant qu'a duré la révolution.
Tout le monde sait avec quel glorieux courage il repoussa Chaumette,
procureur de la commune, qui lui commandait en 1793 une ode à la déesse
de la raison. Delille ne pouvait ignorer que son refus était son arrêt
de mort, et c'est alors qu'il fit ce beau dithyrambe sur l'immortalité
de l'ame; il le lut à Chaumette, et quand il en fut à ces vers:

     Oui, vous qui de l'Olympe usurpant le tonnerre,
     Des éternelles lois renversez les autels;
     Lâches oppresseurs de la terre,
     Tremblez, vous êtes immortels!

il s'arrêta, regarda le tribun, et répéta d'une voix forte et assurée:
«vous aussi, tremblez, vous êtes immortel.» Chaumette, quoique fort
interdit, murmura quelques menaces:--Je suis tout prêt, répondit
Delille, je viens de vous lire mon testament. Pour cette fois le courage
de l'honnête homme eut un heureux succès, car Chaumette le quitta pour
aller dire à ses amis qu'il n'était pas encore temps de faire mourir
Delille, que depuis il ne cessa de protéger. Le poète n'en crut pas
moins qu'il était prudent d'émigrer; il passa en Angleterre, où il se
vit accueilli et recherché par tout ce qu'on y trouvait de personnes
distinguées et recommandables.

Sa muse garda toujours son feu sacré pour ses rois légitimes. Sous le
règne de l'usurpateur qui faisait trembler le monde entier, il fit
paraître son poème de _la Pitié_, et rentré en France, il eut le
courage, plus rare peut-être, de résister aux feintes caresses d'un
pouvoir absolu. Il ne craignit pas de s'exposer à la disgrâce pour
conserver sa propre estime, l'estime de ses amis et l'admiration
générale, dont il a joui jusqu'à son dernier jour.



LE COMTE DE VAUDREUIL.


Né dans un rang élevé, le comte de Vaudreuil devait encore plus à la
nature qu'à la fortune, quoique celle-ci l'eût comblé de tous ses dons.
Aux avantages que donne une haute position dans le monde il joignait
toutes les qualités, toutes les grâces qui rendent un homme aimable; il
était grand, bien fait, son maintien avait une noblesse et une élégance
remarquables; son regard était doux et fin, sa physionomie extrêmement
mobile comme ses idées, et son sourire obligeant prévenait pour lui au
premier abord. Le comte de Vaudreuil avait beaucoup d'esprit, mais on
était tenté de croire qu'il n'ouvrait la bouche que pour faire valoir le
vôtre, tant il vous écoutait d'une manière aimable et gracieuse; soit
que la conversation fût sérieuse ou plaisante, il en savait prendre tous
les tons, toutes les nuances, car il avait autant d'instruction que de
gaieté; il contait admirablement, et je connais des vers de lui que les
gens les plus difficiles citeraient avec éloge; mais ces vers n'ont été
lus que par ses amis; il désirait d'autant moins les répandre, qu'il
s'est permis d'employer dans quelques-uns l'esprit et la forme de
l'épigramme; il fallait à la vérité, pour qu'il agît ainsi, qu'une
mauvaise action eût révolté son ame noble et pure, et l'on peut dire que
s'il montrait peu de pitié pour tout ce qui était mal, il s'exaltait
vivement pour tout ce qui était bien. Personne ne servait aussi
chaudement ceux qui possédaient son estime; si l'on attaquait ses amis,
il les défendait avec tant d'énergie que les gens froids l'accusaient
d'exagération.--«Vous devez me juger ainsi, répondit-il une fois à un
égoïste de notre connaissance; car je prends à tout ce qui est bon, et
vous ne prenez à rien.»

La société qu'il recherchait de préférence était celle des artistes et
des gens de lettres les plus distingués; il y comptait des amis, qu'il a
toujours conservés, même parmi ceux dont les opinions politiques
n'étaient point les siennes.

Il aimait tous les arts avec passion, et ses connaissances en peinture
étaient très remarquables. Comme sa fortune lui permettait de satisfaire
des goûts fort dispendieux, il avait une galerie de tableaux des plus
grands maîtres de diverses écoles[26]; son salon était enrichi de
meubles précieux et d'ornemens du meilleur goût. Il donnait fréquemment
des fêtes magnifiques et qui tenaient de la féerie, au point qu'on
l'appelait l'enchanteur; mais sa plus grande jouissance pourtant était
de soulager les malheureux; aussi, combien a-t-il fait d'ingrats!

La seule contradiction que l'on pût remarquer dans cet esprit si sain et
si droit, c'est que M. de Vaudreuil se plaignait très souvent de vivre à
la cour, quand il était clair pour tous ses amis qu'il n'aurait pu vivre
ailleurs. En y réfléchissant néanmoins, je me suis expliqué cette
bizarrerie. La belle trempe de son ame faisait de lui un enfant de la
nature, qu'il aimait, et dont il jouissait trop peu; son rang
l'éloignait trop souvent d'un monde dans lequel la solidité de son
esprit, son goût pour les arts l'entraînaient sans cesse; puis d'un
autre côté il lui plaisait sans doute d'occuper à la cour une place si
distinguée, qu'il devait à son mérite personnel, à son caractère franc
et loyal. D'ailleurs il adorait son prince, monseigneur le comte
d'Artois, qu'il n'a jamais flatté et qu'il n'a jamais quitté dans ses
malheurs. Il est rare qu'une pareille amitié s'établisse entre deux
hommes dont l'un est né si près d'un trône; car cette amitié était
réciproque. En 1814 il arriva que M. de Vaudreuil eut une discussion
avec monseigneur le comte d'Artois, et à ce sujet il lui écrivit une
longue lettre dans laquelle il lui disait qu'il lui semblait cruel
d'être ainsi en contradiction après trente ans d'amitié. Le prince lui
répondit en deux lignes: «Tais-toi, vieux fou, tu as perdu la mémoire,
car il y a quarante ans que je suis ton meilleur ami.»

Pendant l'émigration, et dans un âge avancé, il se maria en Angleterre
avec une de ses cousines, très jeune et très jolie; il en eut deux fils,
et fut aussi bon mari que bon père. De longs malheurs, la perte entière
de sa fortune que la restauration ne lui a point fait recouvrer, ne sont
jamais parvenus à l'abattre; il a conservé le même coeur et le même
esprit jusqu'à son dernier moment.

À la restauration, il avait été nommé gouverneur du Louvre, aussi
peut-on remarquer qu'il a terminé ses jours près de l'enceinte où sont
renfermés les chefs-d'oeuvre que pendant sa vie il avait tant admirés.
Son ame tendre éprouvant le besoin d'élever ses affections plus haut que
cette terre, il était devenu très pieux, mais sans aucune bigoterie. Ces
sentimens ont adouci sa fin, et il est mort, entouré de ses amis, dans
les bras de son prince chéri, qui ne l'a point quitté.

Les vers suivans, adressés à M. de Vaudreuil par le poète Lebrun,
justifient tout ce que je viens de dire.

     À M. LE COMTE DE VAUDREUIL.

     Une grâce, une muse, en effet m'a remis
     Les jolis vers dictés par le Dieu du Parnasse
           Au plus céleste des amis,
     À Mécène--Vaudreuil, qui chante comme Horace.
     Eh quoi! l'ennui des cours n'a donc rien qui vous glace?
     Quoi! votre luth brillant n'est jamais détendu?
     Vous puisez dans votre ame un art divin de plaire,
     Et vous joignez toujours le bien-dire au bien-faire.
     Horace avec plaisir chez vous s'était perdu;
     Vous en avez si bien l'esprit et le langage,
           Que par un charmant badinage
           Vous me l'avez deux fois rendu.



LA COMTESSE DE SABRAN,

DEPUIS, MARQUISE DE BOUFFLERS.


J'avais fait connaissance avec elle quelques années avant la révolution.
Elle était alors fort jolie, ses yeux bleus exprimaient sa finesse et sa
bonté. Elle aimait les arts et les lettres, faisait de très jolis vers,
racontait à merveille, et tout cela sans montrer la moindre prétention à
quoi que ce soit. Son esprit naïf et gai avait une simplicité toute
gracieuse qui la faisait aimer et rechercher généralement, sans qu'elle
se prévalût en rien de ses nombreux succès dans le monde. Quant aux
qualités de son coeur, il suffira de dire qu'une tendresse extrême pour
son fils n'empêchait point qu'elle n'eût beaucoup d'amis, auxquels elle
est toujours restée fidèle et dévouée.

Madame de Sabran était une des femmes que je voyais le plus souvent, que
j'allais chercher et que je recevais chez moi avec le plus de plaisir.
Près d'elle, on n'a jamais connu l'ennui; aussi fus-je charmée dans
l'émigration de la retrouver en Prusse. Elle était alors établie à
Rainsberg, chez le prince Henri, de même que le chevalier de Boufflers,
qu'elle a depuis épousé. Rentrée en France et dans les derniers temps de
sa vie, elle devint aveugle. Son fils alors ne la quitta plus; son bras,
pour ainsi dire était attaché au bras de sa mère, et vraiment on pouvait
envier le sort de M. de Sabran; car, malgré ses souffrances et son âge,
madame de Boufflers toujours bonne, toujours aimable, conservait ce
charme qui plaît et qui attire tout le monde. Je me rappelle que sur la
fin de sa vie, Forlense, fameux oculiste, venant de lui faire
l'opération de la cataracte, elle était obligée de se tenir dans la plus
grande obscurité. Un soir, j'allais la voir, je la trouve seule, sans
lumière, je croyais n'y rester qu'un moment; mais le charme toujours
renaissant de cette conversation si piquante, si pleine d'anecdotes que
personne ne savait conter ainsi, me retint plus de trois heures auprès
d'elle. Je pensais en l'écoutant, que ne voyant rien, ne recevant aucune
distraction des objets extérieurs, elle lisait en elle-même, si je puis
m'exprimer ainsi, et cette sorte de lanterne magique de choses et
d'idées, qu'elle me retraçait avec tant de grâce, me retenait là. Je ne
la quittai qu'à regret, car jamais je ne l'avais trouvée plus aimable.


Madame de Boufflers n'a laissé que deux enfans, son fils, M. le comte de
Sabran, bien connu aussi non-seulement par son esprit plein de finesse,
mais encore par des fables charmantes qu'il récite dans la perfection,
et madame de Custine, que j'ai connue dans sa jeunesse et qui
ressemblait alors au printemps. Elle était passionnée pour la peinture,
et copiait parfaitement les grands maîtres, dont elle imitait le coloris
et la vigueur, au point, qu'en entrant un jour dans son cabinet, je pris
sa copie pour l'original. Elle ne cacha point tout le plaisir que lui
causait mon erreur; car elle était aussi naturelle qu'elle était aimable
et belle.



LEBRUN LE POÈTE.


Je ne crois pas avoir eu pour aucun auteur vivant autant d'admiration
que j'en avais pour Lebrun, qui s'était lui-même surnommé _Pindare_. Le
caractère grandiose de ses poésies excitait tellement mon enthousiasme
que j'avais pris pour le poète une véritable amitié. Tout prodigieux
qu'était l'orgueil de cet homme, je le trouvais si naturel qu'il ne me
venait point en tête que le ridicule dût jamais s'y attacher. Ainsi, le
jour où Lebrun termina son ode _exegi monumentum_ et qu'il nous la fit
entendre il put arriver à ces vers:

     Comme un cèdre aux vastes ombrages,
     Mon nom, croissant avec les âges,
     Règne sur la postérité.
     Siècles, vous êtes ma conquête;
     Et la palme qui ceint ma tête
     Rayonne d'immortalité.

sans que personne de nous y trouvât rien à dire, sinon: c'est superbe!
c'est vrai!

Lebrun venait très souvent chez moi; je n'arrangeais pas la plus petite
réunion que je ne l'invitasse un des premiers, et mon admiration pour
son talent me le faisait aimer au point, que je ne pouvais souffrir que
l'on dît du mal de lui. Un jour, j'avais quelques personnes à dîner;
j'entendis attaquer sa moralité de la façon la plus grave. On disait,
entre autres choses, qu'il avait vendu sa femme au prince de Conti. On
sent bien que je n'en voulus rien croire; j'étais furieuse:--Ne m'a-t-on
pas aussi calomniée? disais-je dans ma colère. Voyez toutes les
absurdités que l'on débite sur moi au sujet de M. de Calonne? Ce que
vous dites n'est pas plus vrai, j'en suis certaine. Enfin voyant que je
ne parvenais pas à dissuader les accusateurs, je pris le parti de
quitter la table pour aller pleurer dans ma chambre à coucher. Doyen
arrive, il me trouve en larmes.--Eh qu'avez-vous donc, mon enfant?
dit-il.--Je n'ai pu tenir avec ces messieurs, répondis-je, ils
calomnient Lebrun d'une manière horrible. Et je lui racontai ce qui
s'était dit. Doyen sourit.--Je ne prétends pas, reprit-il, que tout ceci
soit vrai; mais vous êtes trop jeune, ma chère amie, pour savoir que la
plupart des beaux esprits ont tout à la maison de campagne, et rien à la
maison de ville, autrement dit, tout dans la tête et rien dans le coeur.
Plus tard, je me suis rappelé bien des fois ce mot de Doyen.

Lorsque j'ai connu Lebrun, il était fort pauvre, et toujours vêtu comme
un misérable. M. de Vaudreuil, qui n'avait pas tardé à s'enflammer avec
raison pour son beau talent, lui envoya, sans se faire connaître, un
grand coffre, rempli de linge et d'habits. Je ne sais si le poète est
parvenu à deviner l'auteur de ce don anonyme; mais la révolution venue,
il est de fait qu'il n'a jamais vociféré contre M. de Vaudreuil autant
qu'il vociférait contre beaucoup d'autres. À la vérité, M. de Vaudreuil
ne négligeait aucune occasion de le faire connaître et de répandre sa
réputation. Lebrun n'avait encore rien imprimé, que le comte, ravi de
l'ode sur _les Courtisans_, parla de cette ode à la reine, qui lui
marqua quelque désir de la connaître. M. de Vaudreuil s'empressa de
l'apporter et de la lire à Sa Majesté. Quand il eut fini: «Savez-vous,
lui dit la reine, qu'il nous ôte notre enveloppe?»

M. de Vaudreuil me rapporta cette réflexion si juste: elle me frappa
beaucoup plus qu'elle ne l'avait frappé lui-même; car il ne voulait voir
dans tout cela que de la philosophie poétisée, tandis que Lebrun et ses
pareils prêchaient pour l'avenir. La preuve en est que, pendant la
révolution, ce Pindare devint atroce. Ses strophes sur la mort du roi et
de la reine sont infernales. Pour la honte de sa mémoire, je voudrais
qu'elles fussent imprimées en face du quatrain composé par lui, le jour
où le roi lui fit une pension, et qui finit ainsi:

     Larmes que n'avait pu m'arracher le malheur,
           Coulez pour la reconnaissance.

Bien loin de là, l'aimable et bon M. Desprès a supprimé, dans le nouveau
recueil des poésies de Lebrun, toutes les horreurs, espérant sans doute
les faire oublier à jamais. Pour moi, j'aime mieux que justice soit
faite, et cela quel que soit le talent de l'homme.

À ma rentrée en France, Lebrun vivait encore; mais ni lui ni moi n'avons
jamais désiré nous revoir.



CHAMPFORT.


De tous les gens de lettres qui venaient chez moi, il en était un que
j'ai toujours détesté, comme par inspiration de l'avenir: c'était
Champfort. Je le recevais pourtant très souvent, par complaisance pour
quelques-uns de mes amis, notamment pour M. de Vaudreuil dont il avait
gagné le coeur, d'autant plus qu'il était malheureux. Sa conversation
était fort spirituelle, mais âcre, pleine de fiel et sans aucun charme
pour moi, à qui, du reste, son cynisme et sa saleté déplaisaient
souverainement.

Son véritable nom était Nicolas; il le changea sur le conseil de M. de
Vaudreuil, qui désirait le pousser dans le monde, et même à la cour s'il
était possible. M. de Vaudreuil l'avait parfaitement logé chez lui, et
vivant presque toujours à Versailles, en son absence, il faisait servir
une table pour Champfort et ceux qu'il plaisait à Champfort d'inviter.
Enfin, il traitait cet homme comme un frère; et cet homme, quand ses
amis les révolutionnaires lui reprochaient plus tard d'avoir vécu dans
la maison d'un _ci-devant noble_, répondait lâchement: «Que voulez-vous?
j'étais Platon à la cour du tyran Denis.» Je vous demande quel tyran
c'était que M. de Vaudreuil! mais aussi quel Platon était-ce que
Champfort!

Des liaisons intimes avec Mirabeau, et par-dessus tout, l'envie des
grands, qui, de tout temps, avait rongé son ame, n'avait pas tardé à
faire de Champfort un partisan énergumène de la révolution. Oubliant, ou
plutôt se rappelant, qu'il avait été secrétaire des commandemens de M.
le prince de Condé et de madame Élisabeth, qui tous deux l'avaient
comblé de bienfaits, on sait qu'il se montra un des plus ardens ennemis
du trône et de la noblesse. En dépit du proverbe, qui prétend que les
loups ne se mangent point entre eux, Champfort fut mis en prison par les
hommes qu'avaient si bien servis sa voix et sa plume; et comme on venait
l'arrêter une seconde fois, après qu'il en fut sorti, il se coupa la
gorge avec son rasoir.



LA MARQUISE DE GROLLIER.


Madame de Grollier, quoiqu'elle recherchât peu le monde, était connue de
toute la haute société, dont elle faisait le charme et l'ornement par
son esprit supérieur. L'éducation qu'elle avait reçue était fort
au-dessus de celle que reçoivent habituellement les femmes: elle savait
le grec, le latin, et connaissait parfaitement les maîtres classiques;
mais dans un salon, elle ne montrait jamais que son esprit et cachait
son savoir. Une personne médiocre peut se prévaloir avec orgueil de
quelque légère instruction; madame de Grollier, toujours simple,
toujours naturelle, n'annonçait aucune prétention et n'avait aucune
pédanterie.

Dans les premiers temps de mon mariage, j'allais fort rarement dans le
monde, je préférais aux nombreuses réunions les très petits comités de
la marquise de Grollier; il m'arrivait même souvent, ce que j'aimais
beaucoup mieux, de passer ma soirée entière seule avec elle. Sa
conversation, toujours animée, était riche d'idées, pleine de traits, et
pourtant on ne pourrait citer parmi tant de bons mots qui lui
échappaient sans cesse, un seul mot qui fût entaché de médisance; ceci
est d'autant plus remarquable, que cette femme si supérieure devait à
son tact, à l'extrême finesse de son esprit, une parfaite connaissance
des hommes, et qu'elle était un peu misanthrope; plus d'une fois ses
discours m'en fournissaient la preuve; par exemple, elle avait un chien
qui, lorsqu'elle fut devenue sourde et aveugle, faisait le bonheur de
tous ses instans; j'en avais un aussi que j'aimais beaucoup. Un jour que
nous nous entretenions ensemble de l'attachement et de la fidélité de
nos deux petites bêtes:--Je voudrais, dis-je, que les chiens pussent
parler, ils nous diraient de si jolies choses!--S'ils parlaient, ma
chère, répondit-elle, ils entendraient, et seraient bientôt corrompus.

Madame de Grollier peignait les fleurs avec une grande supériorité. Bien
loin que son talent fût ce qu'on appelle un talent d'amateur, beaucoup
de ses tableaux pourraient être placés à coté de ceux de Wanspeudev,
dont elle était l'élève; elle parlait peinture à merveille, comme elle
parlait de tout, au reste, car je ne suis jamais sortie du salon de
madame de Grollier, sans avoir appris quelque chose d'intéressant ou
d'instructif; aussi je ne la quittais qu'avec regret, et j'avais
tellement l'habitude d'aller chez elle, que mon cocher m'y menait sans
que je lui dise rien, ce qu'elle m'a bien souvent rappelé d'un air tout
aimable.

Comme il faut des ombres aux tableaux, quelques personnes ont reproché à
madame de Grollier de l'exagération dans ses sentimens et dans ses
opinions. Il est bien certain que sur toute espèce de choses, elle avait
un peu d'exaltation dans l'esprit; mais il en résultait tant de
générosité de coeur, tant de noblesse d'âme, qu'elle a dû à cette façon
d'être des amis véritables et dévoués, qui lui sont restés fidèles
jusqu'à son dernier jour. Personne d'ailleurs, n'avait autant que madame
de Grollier, ce charme dans les manières, ce ton parfait, que l'on ne
connaît plus aujourd'hui et qui semble avoir fini avec elle; car hélas!
elle a fini, et cette pensée est une des bien tristes pensées de ma vie;
elle a fini, jouissant encore des hautes facultés de son esprit. J'ai su
que peu d'instans avant d'expirer, elle se souleva sur son séant, et les
yeux levés au ciel, ses cheveux blancs épars, elle adressa à Dieu une
prière qui fit fondre en larmes et saisit d'admiration tous ceux qui
l'écoutaient. Elle pria pour elle, pour son pays, pour cette
restauration qu'elle croyait devoir assurer le bonheur des Français.
Elle parla long-temps comme Homère, comme Bossuet, et rendit le dernier
soupir.



MADAME DE GENLIS.


J'ai connu madame de Genlis avant la révolution. Elle vint me voir, me
présenta aux jeunes princes d'Orléans, dont elle faisait l'éducation,
puis, peu de temps après, elle m'amena Paméla, qui me parut aussi jolie
qu'on peut l'être. Madame de Genlis était coquette pour cette jeune
personne, dont elle cherchait à faire valoir les charmes. Je me rappelle
qu'elle lui faisait prendre différentes attitudes, lever les yeux au
ciel, donner à son beau visage diverses expressions, et quoique tout
cela fût fort agréable à voir, il me parut qu'une aussi profonde étude
de coquetterie pourrait profiter beaucoup trop à l'écolière.

La conversation de madame de Genlis m'a toujours semblé préférable à ses
ouvrages, quoiqu'elle en ait fait de charmans, notamment _Mademoiselle
de Clermont_, que je regarde comme son chef-d'oeuvre. Mais lorsqu'elle
causait, son langage avait un certain abandon, et sur plusieurs points
une certaine franchise, qui manquent à ses écrits. Elle racontait d'une
manière ravissante, et pouvait raconter beaucoup; car nul, je crois,
n'avait vu, soit à la cour, soit à la ville, plus de personnes et plus
de choses qu'elle n'en avait vues. Ses moindres discours avaient un
charme dont il est difficile de donner l'idée. Ses expressions avaient
tant de grâce, le choix de tous ses mots était de si bon goût, qu'on
aurait voulu pouvoir écrire ce qu'elle disait. Au retour de mes voyages,
elle vint un matin chez moi, et comme elle m'avait annoncé sa visite,
j'en avertis plusieurs personnes de ma connaissance, dont quelques-unes
n'aimaient point madame de Genlis. À peine eut-elle causé, pendant une
demi-heure, qu'amis, ennemis, tout était ravi, et comme enchanté par
cette conversation si brillante.

Madame de Genlis n'a jamais dû être précisément jolie; elle était assez
grande et très bien faite; elle avait beaucoup de physionomie, le regard
et le sourire très fin. Je pense que sa figure aurait pris difficilement
l'expression de la bonté; mais elle prenait toute autre expression avec
une mobilité prodigieuse.



MADAME DE VERDUN.


Sans être célèbre comme la femme dont je viens de parler, madame de
Verdun peut être citée pour son esprit si fin et si naturel à la fois.
La bonté, la gaieté de son caractère la faisaient rechercher
généralement, et je puis regarder comme un bonheur de ma vie, qu'elle
ait été ma première et qu'elle soit encore ma meilleure amie. Son mari
était fermier-général: c'était un homme froid en apparence, mais plein
d'esprit et de bonté, et qui ne pouvait voir des malheureux sans se
presser de les secourir. Il était propriétaire du château de Colombes,
près Paris. Ce château avait anciennement été habité par la reine
Henriette d'Angleterre; les murs des salons et des galeries étaient
presque tous peints par Simon Vouet; mais l'humidité avait terni ces
peintures remarquables, et M. de Verdun, très amateur et connaisseur,
ayant entrepris de les faire réparer, y réussit parfaitement.

Je suis allée fort souvent habiter ce château plusieurs jours de suite.
M. et madame de Verdun y réunissaient la société la plus aimable,
composée d'artistes, de gens de lettres et d'hommes spirituels.
Carmontel, ami intime des maîtres de la maison, nous était d'une
ressource extrême; il nous faisait jouer ses Proverbes. D'ailleurs la
conversation habituelle ne permettait pas que l'ennui nous gagnât, tant
elle était vive et animée. Il serait inutile aujourd'hui de chercher à
retrouver les jouissances qui provenaient alors du charme de la
conversation. L'abbé Delille m'écrivait à Rome: «La politique a tout
perdu; on ne cause plus à Paris.» À mon retour en France, en effet, je
ne me suis que trop assurée de cette vérité. Entrez dans quelque salon
que ce soit, vous trouverez les femmes bâillant en cercle, et les
hommes, dans un coin du salon, se disputant sur telle et telle loi; mais
nous avons vu finir, comme tant d'autres choses, ce qu'on appelait la
conversation, c'est-à-dire un des plus grands charmes de la société
française.

La révolution vint mettre fin à tous les plaisirs de Colombes. Comme on
savait M. de Verdun fort riche, on ne tarda pas à le mettre en prison,
et l'on peut juger du désespoir de sa femme qui l'adorait. Il faut dire
à l'honneur de l'humanité, qu'aussitôt que la nouvelle de sa détention
fut arrivée à Colombes, les paysans s'assemblèrent et vinrent tous à
Paris réclamer en pleurant leur bienfaiteur. Cette démarche empêcha les
autorités d'oser le mettre à mort; néanmoins il restait toujours
prisonnier, quand ces braves gens revinrent une seconde fois, et
renouvelèrent leur demande avec tant d'instance, qu'ils obtinrent enfin
sa liberté. Madame de Verdun, en apprenant cette nouvelle, éprouva une
si grande joie, qu'elle en perdit la tête, au point qu'elle envoya
chercher deux fiacres pour aller prendre son mari dans la prison,
pensant arriver plus vite ainsi.



ROBERT.


Robert, peintre en paysage, excellait surtout à représenter des ruines;
ses tableaux dans ce genre, peuvent être placés à côté de ceux de
Jean-Paul Paunini. Il était de mode, et très magnifique, de faire
peindre son salon par Robert; aussi le nombre des tableaux qu'il a
laissés est-il vraiment prodigieux. Il s'en faut bien, à la vérité, que
tous soient de la même beauté; Robert avait cette extrême facilité qu'on
peut appeler heureuse, qu'on peut appeler fatale: il peignait un tableau
aussi vite qu'il écrivait une lettre; mais quand il voulait captiver
cette facilité, ses ouvrages éditent souvent parfaits. On en connaît de
lui qui font très bien pendant à ceux de Vernet.

De tous les artistes que j'ai connus, Robert était le plus répandu dans
le monde, que du reste il aimait beaucoup. Amateur de tous les plaisirs,
sans en excepter celui de la table, il était recherché généralement, et
je ne crois pas qu'il dînât chez lui trois fois dans l'année.
Spectacles, bals, repas, concerts, parties de campagne, rien n'était
refusé par lui; car tout le temps qu'il n'employait point au travail, il
le passait à s'amuser.

Il avait de l'esprit naturel, beaucoup d'instruction, sans aucune
pédanterie, et l'intarissable gaieté de son caractère le rendait l'homme
le plus aimable qu'on pût voir en société. De tout temps Robert avait
été renommé pour son adresse à tous les exercices du corps, et dans un
âge fort avancé il conservait encore les goûts de sa jeunesse. À
soixante ans passés, quoiqu'il fût devenu fort gros, il était resté si
leste qu'il courait mieux que personne dans une partie de barres, jouait
à la paume, au ballon et nous réjouissait par des tours d'écolier qui
nous faisaient rire aux larmes. Un jour, par exemple, à Colombes, il
traça sur le parquet du salon une longue raie avec du blanc d'Espagne;
puis, costumé en saltimbanque, un balancier dans les mains, il se mit à
marcher gravement, à courir sur cette ligne, imitant si bien les
attitudes et les gestes d'un homme qui danse sur la corde, que
l'illusion était parfaite, et qu'on n'a rien vu d'aussi drôle.

Étant élève à l'académie de Rome, Robert avait au plus vingt ans,
lorsqu'il paria six cahiers de papier gris avec ses camarades, qu'il
monterait tout seul au plus haut du Colysée. L'étourdi, bien qu'en
risquant mille fois sa vie, parvint en effet jusqu'au faîte; mais
lorsqu'il lui fallut descendre, n'ayant plus les saillies de pierres qui
l'avaient aidé à monter, on fut obligé de lui jeter par une des fenêtres
une corde qu'il saisit, à laquelle il s'attacha, et, lancé dans
l'espace, il eut le bonheur qu'on réussît à le faire rentrer dans
l'intérieur du monument. Le seul récit de ce tour de force fait dresser
les cheveux. Robert est le seul homme qui ait jamais osé le tenter, et
cela pour six cahiers de papier gris!

C'est encore Robert qui s'est perdu à Rome dans les catacombes, et que
l'abbé Delille a chanté dans son poëme de _l'Imagination_. Madame de
Grollier, qui, comme nous, connaissait par Robert l'aventure des
catacombes, après avoir entendu les vers de l'abbé Delille,
disait:--«L'abbé Delille m'a fait plus de plaisir, mais Robert plus de
peur.»

Le bonheur dont fut accompagnée toute la vie de Robert semble avoir
présidé aussi à sa mort. Le bon, le joyeux artiste n'a point prévu sa
fin, n'a point enduré les angoisses de l'agonie; il était fort bien
portant, et tout habillé pour aller dîner en ville; madame Robert, qui
venait elle-même de terminer sa toilette, passa dans l'atelier de son
mari pour l'avertir qu'elle était prête, et le trouva mort, frappé d'un
coup d'apoplexie foudroyante.



LA DUCHESSE DE POLIGNAC.


Il n'est point de calomnie, point d'horreurs que l'envie et la haine
n'aient inventées contre la duchesse de Polignac; tant de libelles ont
été écrits pour la perdre, que, joints aux vociférations des
révolutionnaires, ils ont dû laisser dans l'esprit de quelques gens
crédules, l'idée que l'amie de Marie-Antoinette était un monstre. Ce
monstre, je l'ai connu: c'était la plus belle, la plus douce, la plus
aimable femme qu'on pût voir.

Quelques années avant la révolution, la duchesse de Polignac vint chez
moi, et j'ai fait plusieurs fois son portrait de même que celui de sa
fille, la duchesse de Guiche[27]. Madame de Polignac avait l'air si
jeune qu'on pouvait la croire soeur de sa fille, et toutes deux étaient
les plus jolies femmes de la cour. Madame de Guiche aurait parfaitement
servi de modèle pour représenter une des Grâces; quant à sa mère, je
n'essaierai pas de dépeindre sa figure; cette figure était céleste.

La duchesse de Polignac joignait à sa beauté vraiment ravissante, une
douceur d'ange, l'esprit à la fois le plus attrayant et le plus solide.
Tous ceux qui l'ont connue intimement peuvent dire que l'on s'expliquait
bien vite comment la reine l'avait choisie pour amie, car elle était
véritablement _l'amie_ de la reine; elle dut à ce titre celui de
gouvernante des enfans de France: aussitôt, la rage de toutes celles qui
désiraient cette place ne lui laissa plus de repos; mille calomnies
atroces furent lancées sur elle. Il m'est arrivé souvent d'entendre
discourir les personnes de la cour qui lui étaient opposées, et j'avoue
que je m'indignais d'une méchanceté si noire et si persévérante.

Ce qu'aucun courtisan ne pouvait croire, quoique ce fût l'exacte vérité,
c'est que madame de Polignac n'avait point envié la place qu'elle
occupait: il se peut que sa famille se réjouit de l'y voir élevée; mais
elle-même n'avait cédé qu'à son respect pour le désir de la reine et aux
instances réitérées du roi; ce qu'elle ambitionnait avant tout, c'était
sa liberté, au point que la vie de la cour ne lui convenait nullement;
indolente, paresseuse, le repos aurait fait ses délices, et les devoirs
de sa place lui semblaient le plus lourd fardeau. Un jour que je faisais
son profil à Versailles, il ne se passait pas cinq minutes sans que
notre porte s'ouvrît; on venait lui demander ses ordres, et mille choses
qu'il fallait pour les enfans.--«Eh! bien, me dit-elle enfin d'un air,
accablé, tous les matins ce sont les mêmes demandes, je n'ai pas un
instant à moi jusqu'à l'heure du dîner, et le soir d'autres fatigues
m'attendent.»

Au château de la Muette, dans lequel elle passa la belle saison, elle
jouissait d'un peu plus de liberté. Les enfans de France s'y plaisaient
extrêmement, et elle y donnait de petits bals sans prétention où l'on
s'amusait beaucoup. C'est là qu'elle est accouchée du comte Melchior de
Polignac, en même temps que sa fille accouchait du duc de Guiche actuel.

Peu de temps avant la révolution, elle supplia le roi d'accepter sa
démission qu'il ne voulut pas recevoir; toutefois, sa santé l'obligeant
à se soigner, elle obtint d'aller prendre des bains renommés en
Angleterre, et elle partit, dans la ferme intention de quitter sa place
à son retour; mais j'ai su positivement que le roi, effrayé du chagrin
qu'allait éprouver la reine, se mit à ses genoux pour obtenir qu'elle
restât gouvernante des enfans de France. On sent bien qu'une faveur
aussi éclatante, aussi soutenue, excitait la fureur des envieux. Un
redoublement de haine s'éleva contre la favorite; il servit
merveilleusement la révolution qui s'avançait, et qui vint bientôt
frapper et les Polignac et leurs ennemis.



LE PRINCE DE LIGNE


C'est à Bruxelles que j'ai fait connaissance avec le prince de Ligne;
mais lorsqu'il vint en France, peu d'années avant la révolution, nous
nous revîmes tous deux avec tant de plaisir, qu'il passait un grand
nombre de ses soirées chez moi. Lorsque lui, l'abbé Delille, le marquis
de Chastellux, le comte de Vaudreuil, le vicomte de Ségur, et quelques
autres encore de ce temps-là, se trouvaient réunis autour de mon feu, il
s'établissait une causerie si animée, si intéressante, que nous ne nous
séparions jamais qu'avec peine.

Madame de Staël a dit du prince de Ligne: «Il est peut-être le seul
étranger qui dans le genre français soit devenu modèle, au lieu d'être
imitateur!» Et dans un autre endroit: «Les hommes, les choses et les
événemens ont passé devant le prince de Ligne; il les a jugés sans
vouloir leur imposer le despotisme d'un système, il sut mettre à tout du
naturel!» Ce naturel, dont madame de Staël était si bon juge, car elle
en avait beaucoup elle-même, était un des premiers charmes de l'esprit
du prince de Ligne. Cette brillante imagination, ces aperçus si fins, si
justes sur toutes choses, ces bons mots, qui partaient sans cesse pour
courir aussitôt l'Europe, rien n'avait pu donner au prince de Ligne la
moindre prétention à se faire écouter; ses discours et ses manières
conservaient tant de simplicité, qu'un sot aurait pu le croire un homme
ordinaire.

Le prince de Ligne était grand, il avait une extrême noblesse dans le
maintien, sans aucune roideur, sans aucune afféterie; tout le charme de
son esprit se peignait si bien sur sa figure, que j'ai peu connu
d'hommes dont le premier aspect fût aussi séduisant, et la bonté de son
coeur ne tardait pas à vous attacher à lui pour toujours; il était à la
fois brave et savant militaire. Dans tous les pays de l'Europe, ses
profondes connaissances sur l'art de la guerre ont été appréciées, et
l'amour de la gloire l'a toujours dominé; en revanche, il poussait à
l'excès son indifférence pour sa fortune; non-seulement son extrême
générosité l'a de tout temps entraîné dans des dépenses énormes, sans
qu'il consentît jamais à compter; mais quand je le retrouvai à Vienne,
en 1792, il entra un soir chez madame de Rombech, pour nous apprendre
que les Français venaient de s'emparer de tous les biens qu'il possédait
en Flandre (en Belgique), et il nous parut très peu affecté de cette
nouvelle: «Je n'ai plus que deux louis, ajouta-t-il d'un air dégagé: qui
donc paiera mes dettes?»

Une perte bien autrement douloureuse pour lui, la seule qui l'ait
profondément affligé, a été celle de son fils Charles; ce jeune homme,
plein de valeur, est mort glorieusement au combat de Boux, en Champagne;
le coup qui le frappa, frappa de même le prince de Ligne, qui en perdit
à jamais sa gaieté et tout le plaisir qu'il prenait à vivre.

Tout le monde connaît les Mémoires et les Lettres du prince de Ligne,
dont le style, ce _style parlé_, comme dit madame de Staël, offre un
charme tout particulier. Parmi les lettres, celles que je préfère sont
celles qu'il adressait à la marquise de Coigny pendant son voyage en
Crimée avec l'impératrice Catherine, voyage dont il nous a fait si
souvent des récits; elles le font revivre pour moi, surtout celle qu'il
écrivit de _Parthenizza_: cette lettre est remplie d'idées à la fois si
spirituelles et si philosophiques, elle peint si bien l'esprit et l'ame
du prince de Ligne, qu'elle me fait l'effet d'un prisme moral. J'ai relu
cette lettre dix fois, et j'espère bien la relire encore.



LA COMTESSE D'HOUTETOT.


J'ai connu la comtesse d'Houtetot long-temps avant la révolution; elle
s'entourait alors de tout ce qu'il y avait à Paris d'hommes d'esprit et
d'artistes célèbres. Comme j'avais un grand désir de la voir, madame de
Verdun, mon amie, qui la connaissait intimement, me conduisit à Sannois,
où madame d'Houtetot avait une maison, et me fit inviter à passer la
journée. Je savais qu'elle n'était point jolie, mais d'après la passion
qu'elle avait inspirée à J.-J. Rousseau, je pensai au moins lui trouver
un visage agréable; je fus donc bien désappointée en la voyant si laide,
qu'aussitôt son roman s'effaça de mon imagination; elle louchait d'une
telle manière, qu'il était impossible lorsqu'elle vous parlait de
deviner si c'était à vous que s'adressaient ses paroles; à dîner, je
croyais toujours qu'elle offrait à une autre personne ce qu'elle
m'offrait, tant son regard était équivoque; il faut dire toutefois que
son aimable esprit pouvait faire oublier sa laideur. Madame d'Houtetot
était bonne, indulgente, chérie avec raison de tous ceux qui la
connaissaient, et comme je l'ai toujours trouvée digne d'inspirer les
sentimens les plus tendres, j'ai fini par croire après tout, qu'elle a
pu inspirer l'amour.



LE MARÉCHAL DE BIRON, LE MARÉCHAL DE BRISSAC.


La figure, la taille, la contenance de ces deux vieux soutiens de la
monarchie française, sont si bien restées dans ma mémoire,
qu'aujourd'hui je pourrais les peindre tous deux de souvenir.

Ayant entendu parler du superbe jardin de l'hôtel de Biron, que l'on
disait rempli des fleurs les plus rares, je fis demander au maréchal la
permission de m'y promener: il me l'accorda, et je me rendis un matin
chez lui avec mon frère. Malgré son grand âge (il avait, je crois,
quatre-vingt-quatre ans) et ses infirmités, le maréchal de Biron,
marchant avec peine, vint au-devant de moi: il descendit son large
perron pour me donner la main quand je sortis de ma voiture, puis
s'excusa beaucoup de ne pouvoir me faire les honneurs de son jardin. Ma
promenade finie, je revins au salon, où le maréchal me retint longtemps;
il causait avec grâce et facilité, parlant du temps passé de manière à
m'intéresser beaucoup. Quand je retournai à ma voiture, il voulut
absolument me donner la main jusqu'au bas de son perron, et le corps
droit, la tête nue, il attendit pour rentrer dans la maison qu'il m'eût
vue partir; cette galanterie dans un homme plus qu'octogénaire me parut
charmante.

Le maréchal de Biron est mort en 1788[28]; il n'eut pas la douleur
d'être témoin de la défection des gardes françaises: il avait établi
dans ce corps une discipline extrêmement sévère, que le duc du Châtelet,
qui lui succéda, venait de relâcher beaucoup trop quand la révolution
arriva.

Pour le maréchal de Brissac, je ne l'ai vu qu'aux Tuileries, où il se
promenait très souvent: il paraissait bien âgé, mais il se tenait fort
droit, et marchait encore comme un jeune homme; son costume le faisait
remarquer; car il portait toujours ses cheveux nattés, qui formaient
deux queues tombant derrière la tête, l'habit long, très ample, avec une
ceinture au bas de la taille, et des bas à coins brodés en or roulés sur
ses genoux; une toilette aussi antique ne lui donnait rien de grotesque,
il avait l'air extrêmement noble, et l'on croyait voir un courtisan
sortant des salons de Louis XIV.



MONSIEUR DE TALLEYRAND.


Champfort m'amena un matin M. de Talleyrand, alors l'abbé de Périgord;
son visage était gracieux, ses joues très rondes, et, quoiqu'il fut
boîteux, il n'en était pas moins fort élégant et cité comme un homme à
bonnes fortunes; il ne me dit que quelques mots sur mes tableaux; j'eus
des raisons de croire alors qu'il voulait savoir si j'avais autant de
luxe et de magnificence qu'on le disait, et que Champfort l'amenait pour
le convaincre du contraire. Ma chambre à coucher, la seule pièce où je
pusse recevoir, était meublée avec une simplicité extrême, et M. de
Talleyrand peut se le rappeler aujourd'hui aussi bien que beaucoup
d'autres personnes.

Jamais, je crois, M. de Talleyrand n'est revenu chez moi; mais je l'ai
revu quelque temps à Gennevilliers, où il est venu dîner chez le comte
de Vaudreuil, et plus tard aussi, quand je suis rentrée en France; alors
il était marié avec madame Grant, très jolie femme dont j'avais fait le
portrait avant la révolution; c'est d'elle qu'on raconte une aventure
assez plaisante: M. de Talleyrand, donnant à dîner à Denon, qui venait
d'accompagner Bonaparte en Égypte, engagea sa femme à lire quelques
pages de l'histoire du célèbre voyageur auquel il désirait qu'elle pût
adresser un mot aimable; il ajouta qu'elle trouverait le volume sur son
bureau; madame de Talleyrand obéit, mais elle se trompe, et lit une
assez grande partie des aventures de Robinson-Crusoé; à table, la voilà
qui prend l'air le plus gracieux et dit à Denon: «Ah! monsieur, avec
quel plaisir je viens de lire votre voyage! qu'il est intéressant,
surtout quand vous rencontrez ce pauvre Vendredi!» Dieu sait à ces mots
quelle figure, a dû faire Denon, et surtout M. de Talleyrand? Ce petit
fait a couru l'Europe, et peut-être n'est-il pas vrai; mais ce qui l'est
incontestablement, c'est que madame de Talleyrand avait fort peu
d'esprit; sous ce rapport, à la vérité, son mari pouvait payer pour
deux.



LE DOCTEUR FRANKLIN.


Je vis pour la première fois le docteur Franklin lorsque je faisais le
portrait de Monsieur, depuis Louis XVIII; il venait avec les autres
ambassadeurs faire sa visite de cour; je fus frappée de son extrême
simplicité: il était vêtu d'un habit gris tout uni, ses cheveux plats,
sans poudre, tombaient sur ses épaules, et si ce n'eût été son noble
visage, je l'aurais pris pour un gros fermier, tant il faisait contraste
avec les autres diplomates, qui tous étaient poudrés, en grande tenue,
et chamarrés d'or et de cordons.

Nul homme à Paris n'était plus à la mode, plus recherché que le docteur
Franklin; la foule courait après lui dans les promenades et les lieux
publics; les chapeaux, les cannes, les tabatières, tout était _à la
Franklin_, et l'on regardait comme une bonne fortune d'être invité à un
dîner où se trouvait ce célèbre personnage. Je puis dire toutefois qu'il
ne suffisait pas de se rencontrer avec lui, fût-ce même très
fréquemment, pour satisfaire la curiosité qu'il excitait; je l'ai
beaucoup vu chez madame Brion, qui habitait constamment Passy; Franklin
passait là toutes ses soirées; madame Brion et ses deux filles faisaient
de la musique, qu'il semblait écouter avec plaisir, mais dans les
intervalles des morceaux, je ne lui ai jamais entendu dire un seul mot,
et j'étais tentée de croire que le docteur était voué au silence.



LE PRINCE DE NASSAU.


Je n'étais pas encore mariée quand le prince de Nassau, qui était jeune
alors, me fut présenté par l'abbé Giroux: il me demanda son portrait,
que je fis en pied, d'une très petite dimension et à l'huile. Le prince
de Nassau, surnommé l'invulnérable par le prince de Ligne, était déjà
connu par des actions d'éclat tellement héroïques, qu'on pourrait les
croire fabuleuses; sa vie entière offre une suite d'aventures, toutes
plus surprenantes les unes que les autres: il avait à peu près vingt ans
lorsqu'il suivit Bougainville dans le voyage autour du monde, et
s'enfonça dans les déserts, où l'intrépidité qu'il déploya lui valut le
surnom de _dompteur de monstres_; depuis, vainqueur, sur mer, vainqueur
sur terre, il s'est, je crois, battu contre toutes les nations du globe;
toujours guerroyant, toujours en activité, il a couru le monde d'une
extrémité à l'autre; aussi disait-on qu'il fallait lui adresser ses
lettres sur les grands chemins.

Rien dans la figure et dans tout l'aspect du prince de Nassau
n'annonçait le héros d'une histoire aventureuse: il était grand, bien
fait, avait des traits réguliers avec une grande fraîcheur de carnation;
mais l'extrême douceur et le calme habituel de sa physionomie ne
laissaient présumer ni tant de hauts faits, ni cette valeur intrépide
qui le signalait entre tous; à Vienne, où je l'ai retrouvé pendant
l'émigration, j'avais mené ma fille, âgée de neuf ans alors, chez
Casanova, qui dans plusieurs tableaux avait représenté le prince de
Nassau terrassant des tigres, des lions, etc.; peu de temps après, nous
nous trouvions un soir chez la princesse de Lorraine, on annonça le
prince de Nassau; ma fille, qui s'attendait à contempler un homme
féroce, me dit tout bas:--Comment! est-ce là celui dont j'ai tant
entendu parler? il a l'air doux et timide comme une demoiselle qui sort
du couvent.



MONSIEUR DE LA FAYETTE.


Peu avant la révolution, je reçus la visite de M. de La Fayette; il vint
chez moi uniquement pour voir le portrait que je faisais alors de la
jolie madame de Simiane, à laquelle, dit-on, il rendait des soins;
depuis je ne l'ai pas même rencontré, et bien certainement nous aurions
eu de la peine à nous reconnaître, car j'étais jeune lors de cette
visite, et il l'était aussi, quoique ce fût après son voyage en
Amérique. Sa figure me parut agréable; son ton, ses manières, avaient
beaucoup de noblesse, et n'annonçaient pas le moins du monde des goûts
révolutionnaires.



MADAME DE LA REYNIÈRE.


Après mon mariage, je suis allée souper chez madame de La Reynière, et
passer quelques soirées dans le bel hôtel que son mari avait fait bâtir
rue des Champs-Élysées, où se réunissait la meilleure compagnie de
Paris. Madame de La Reynière était née Jarente. Sa famille, noble, mais
très pauvre, lui avait fait épouser M. de La Reynière, un de nos plus
riches financiers, et tout en elle annonçait la contrariété qu'elle
éprouvait à porter un nom bourgeois. Elle avait été belle, très grande
et très maigre. Son air noble et fier, était remarquable. Elle s'était
rendue la maîtresse souveraine de la maison, dans laquelle elle recevait
toujours avec la plus grande dignité, afin qu'on ne perdît pas le
souvenir de sa naissance. Comme on demandait un jour à Doyen le peintre,
qui venait de dîner chez elle, ce qu'il pensait de madame de La
Reynière: _Elle reçoit fort bien_, répondit-il, _mais je la crois
attaquée de noblesse_.

Son mari était un bon homme dans toute l'étendue du terme, facile à
vivre, ne disant jamais de mal de personne; néanmoins on le tournait en
ridicule, ou plutôt on s'amusait de lui pour la prétention qu'il avait
de savoir peindre et de savoir chanter; ces deux prétendus talens
occupaient toutes ses journées, l'un le matin et l'autre le soir; il
avait une peur horrible du tonnerre, au point d'avoir fait arranger dans
ses caves une chambre tapissée d'un double taffetas, dans laquelle je
suis descendue par curiosité. Dès qu'un orage commençait, il se
réfugiait sous cette voûte, où l'un de ses gens battait de toutes ses
forces sur un gros tambour, tant que grondait la foudre; nulle puissance
humaine n'aurait pu le faire sortir de là avant que le ciel n'eût repris
sa sérénité. Comme il soutenait cependant qu'il n'avait point peur du
tonnerre; qu'il ne se réfugiait dans cette cave que pour éviter la vive
impression que l'orage faisait sur ses nerfs, on eut la malice d'enlever
cette excuse au pauvre homme: un jour il était allé faire sa partie à la
Muette chez la duchesse de Polignac, qui habitait ce château en été; on
dressa la table de jeu près d'une fenêtre ouvrant sur le parc, au bas de
laquelle le comte de Vaudreuil avait fait placer deux fusées. M. de La
Reynière était à jouer tranquillement, car le temps était fort calme,
quand tout à coup on mit le feu à l'artifice, dont il eut une telle
frayeur, qu'en s'écriant: le tonnerre! le tonnerre! il se trouva presque
mal. On parvint bientôt à le rassurer en lui expliquant la chose;
toutefois il n'en fut pas moins prouvé que le tonnerre n'agissait point
sur ses nerfs, mais qu'il en avait peur.

La société de madame de La Reynière se composait des personnes les plus
distinguées de la cour et de la ville; elle attirait aussi chez elle les
hommes célèbres dans les arts et dans la littérature. L'abbé Barthélemi,
auteur d'_Anacharsis_, y passait sa vie; le comte d'Adhémar, si
spirituel et si aimable, y venait presque tous les soirs, ainsi que le
comte de Vaudreuil, et le baron de Besenval, colonel-général des
Suisses. Les grandes soirées de madame de La Reynière rassemblaient
habituellement les plus charmantes femmes de la cour; c'est là que j'ai
fait connaissance avec la comtesse de Ségur, qui était alors aussi jolie
que bonne et aimable. Sa douceur, son affabilité, la faisaient aimer dès
le premier abord; elle ne quittait pas son beau-père, le maréchal de
Ségur, vieux et infirme, qui trouvait en elle une véritable Antigone.
Son mari, connu par son esprit et son talent littéraire, était, à cette
époque, ambassadeur en Russie.

Pour qu'il ne manquât rien au charme des soirées de madame de La
Reynière, on y faisait très souvent de la musique dans la galerie, et
c'était Sacchini, Piccini, Garat, Richer, et autres célèbres artistes,
qui l'exécutaient. Enfin il serait difficile maintenant de faire
comprendre avec quel délice on se rassemblait dans ce bel hôtel, quelle
aménité, quelles bonnes manières régnaient dans ces salons remplis de
personnes charmées de se trouver ensemble. Au reste, à l'époque dont je
parle, il existait plusieurs maisons de ce genre; et je citerai surtout
celles des maréchales de Boufflers et de Luxembourg. Quoique l'on soit
forcé d'avouer que ces deux grandes dames ne passaient point pour les
femmes les plus morales de leur temps, les jeunes femmes se rendaient
chez elles avec empressement; c'est là, me disaient-elles, que nous
prenons les meilleures leçons du ton de la bonne compagnie, et que nous
recevons les meilleurs conseils. La marquise de Boufflers, belle-fille
de la maréchale et mère de ce chevalier de Boufflers si connu par son
esprit, est l'auteur d'une charmante chanson, espèce de code social, que
je copie ici, parce qu'elle est peu connue:

     Sur l'air: _Sentir avec ardeur flamme discrète._

     Il faut dire en deux mots ce que l'on veut dire,
           Les longs propos sont sots.
            Il faut savoir lire
            Avant que d'écrire,
     Et puis dire en deux mots ce que l'on veut dire.
           Les longs propos sont sots.
         Il ne faut pas toujours parler,
                 Citer,
                 Dater,
               Mais écouter;
         Il faut savoir trancher l'emploi,
                 Du moi,
                 Du moi,
               Voici pourquoi:
         Il est tyrannique,
         Trop académique;
           L'ennui, l'ennui
           Marche avec lui.
         Je me conduis toujours ainsi
                 Ici;
                 Aussi
               J'ai réussi.

Pour en revenir à madame de La Reynière, devenue veuve, il lui restait
un fils, bien éloigné de partager la fierté nobiliaire de sa mère, et
qui, sous ce rapport, a dû la désespérer plus d'une fois. D'abord il
s'obstinait à se faire appeler Grimod de La Reynière (le véritable nom
de M. de La Reynière était Grimod), et le plus souvent Grimod tout
court. Ensuite, il avait pris en tendresse sa parenté du côté paternel,
et sans cesse, aux grands dîners de sa mère, il parlait devant toute la
cour de son oncle l'épicier, de son cousin le parfumeur, ce qui mettait
la pauvre femme au supplice.

Ce Grimod de La Reynière avait beaucoup d'esprit, quoiqu'il se plût à se
montrer original en toute espèce de choses. Jamais, par exemple, il ne
posait son chapeau sur sa tête; mais comme il avait prodigieusement de
cheveux, son valet de chambre en construisait un toupet d'une hauteur
démesurée. Un jour qu'il se trouvait à l'amphithéâtre de l'Opéra, où
l'on représentait un nouveau ballet, un homme de petite taille, placé
derrière lui, maudissait tout haut ce mur de nouvelle espèce qui lui
cachait totalement le théâtre; las de ne rien voir, le petit homme
commença par introduire un de ses doigts dans le toupet, puis deux, et
finit par former une sorte de lorgnette, à laquelle il appliqua son oeil.
Pendant tout ce manége, M. de La Reynière ne bougea pas, ne dit mot;
mais, le spectacle fini, il se lève, arrête d'une main le monsieur qui
s'apprêtait à sortir, et de l'autre tirant un petit peigne de sa
poche:--Monsieur, dit-il avec un grand sang-froid, je vous ai laissé
faire tout ce qu'il vous a plu de mon toupet pour vous aider à voir le
ballet à votre aise; mais je vais souper en ville, vous sentez qu'il ne
m'est pas possible de me présenter dans l'état où vous avez mis ma
coiffure, et vous allez avoir la bonté de la raccommoder, ou nous nous
couperons demain la gorge ensemble.--Monsieur, répondit l'inconnu en
riant, à Dieu ne plaise que je me batte avec un homme aussi complaisant
que vous l'avez été pour moi; je vais faire de mon mieux: et prenant le
petit peigne, il rapprocha les cheveux tant bien que mal, après quoi
tous deux se séparèrent les meilleurs amis du monde.



DAVID.


Je recherchais avec empressement la société de tous les artistes
renommés, et principalement celle des artistes qui se distinguaient dans
mon art. David venait donc assez fréquemment chez moi, quand tout à coup
il n'y parut plus. L'ayant rencontré dans le monde, je crus devoir lui
adresser quelques reproches aimables à ce sujet.--Je n'aime pas, me
dit-il, à me trouver avec des domestiques de condition.--Comment?
répondis-je: avez-vous pu remarquer que je traite les personnes de la
cour mieux que d'autres personnes? ne me voyez-vous pas accueillir tout
le monde avec les mêmes égards? Et comme il insistait d'un air
humoriste:--Ah! dis-je en riant, je crois que vous avez de l'orgueil,
que vous souffrez de n'être pas duc ou marquis. Pour moi, à qui les
titres sont parfaitement indifférens, je reçois avec plaisir tous les
gens aimables.

Depuis lors David n'est point revenu chez moi. Il fit même rejaillir sur
ma personne la haine qu'il portait à quelques-uns de mes amis. La preuve
en est que, plus tard, il se procura je ne sais quel gros livre écrit
contre M. de Calonne, et dans lequel on n'avait pas manqué d'inscrire
toutes les infâmes calomnies dont j'avais été l'objet. Ce livre restait
constamment dans son atelier sur un tabouret, toujours ouvert,
précisément à la page où il était question de moi. Une pareille
méchanceté était si noire et si puérile à la fois, que je n'y aurais
point ajouté croyance, si je n'en eusse été instruite par M. de
Fitzjames, le comte Louis de Narbonne, et d'autres gens de ma
connaissance qui tous avaient remarqué le fait, et même à plusieurs
reprises.

Il faut dire toutefois que David aimait tellement son art, qu'aucune
haine ne l'empêchait de rendre justice au talent qu'on pouvait avoir.
Après que j'eus quitté la France, j'envoyai à Paris le portrait de
Paësiello, que je venais de faire à Naples. On le plaça au salon en
pendant d'un portrait peint par David, mais dont sans doute il était peu
satisfait. S'étant approché de mon tableau, il le regarda long-temps,
puis se retournant vers quelques-uns de ses élèves et d'autres personnes
qui l'environnaient:--On croirait, dit-il, mon portrait fait par une
femme et le Paësiello par un homme. C'est de M. Lebrun, qui était
témoin, que je tiens ces paroles, et de plus j'ai la certitude qu'en
toute occasion David ne me refusait point ses éloges.

Il est bien vraisemblable que des louanges aussi flatteuses sur mon
talent m'auraient fait oublier tôt ou tard les attaques de David contre
ma personne; mais ce que je n'ai jamais pu lui pardonner, c'est l'atroce
conduite qu'il a tenue pendant la terreur; ce sont les persécutions
exercées lâchement par lui contre un grand nombre d'artistes, entre
autres contre Robert le paysagiste qu'il fit arrêter et traiter dans la
prison avec une sévérité qui allait jusqu'à la barbarie. Il m'aurait été
impossible de me retrouver avec un pareil homme. Lorsque je fus rentrée
en France, un de nos plus célèbres peintres étant venu chez moi, me dit
dans la conversation que David avait un vif désir de me revoir. Je ne
répondis pas, et comme le peintre dont je parle a prodigieusement
d'esprit, il comprit que mon silence n'était point celui auquel on peut
appliquer le proverbe: _qui ne dit rien consent_.



M. DE BEAUJON.


M. de Beaujon m'ayant fait demander de faire son portrait, qu'il
destinait à l'hôpital fondé par lui dans le faubourg du Roule, et qui
porte encore son nom, je me rendis dans le magnifique hôtel qu'on
appelle aujourd'hui l'Élysée-Bourbon, attendu que l'infortuné
millionnaire était hors d'état de venir chez moi. Je le trouvai seul,
assis sur un grand fauteuil à roulettes, dans une salle à manger; il
avait les mains et les jambes tellement enflées qu'il ne pouvait se
servir ni des unes ni des autres; son dîner se bornait à un triste plat
d'épinards; mais plus loin, en face de lui, était dressée une table de
trente à quarante couverts où se faisait, disait-on, une chère exquise,
et qu'on allait servir pour quelques femmes, amies intimes de M. de
Beaujon, et les personnes qu'il leur plaisait d'inviter; ces dames,
toutes fort bien nées et de très bonne compagnie, étaient appelées dans
le monde les _berceuses_ de M. de Beaujon. Elles donnaient des ordres
chez lui, disposaient entièrement de son hôtel, de ses chevaux, et
payaient ces avantages avec quelques instans de conversation qu'elles
accordaient au pauvre impotent, ennuyé de vivre seul.

M. de Beaujon voulut me retenir à dîner, ce que je refusai, ne dînant
jamais hors de chez moi; mais nous convînmes du prix et de la pose de
son portrait; il désirait être peint assis devant un bureau, jusqu'à
mi-jambes, avec les deux mains, et je ne tardai pas à commencer et à
finir cet ouvrage. Quand je pus me passer du modèle, j'emportai le
portrait chez moi pour terminer quelques détails, et j'imaginai de
placer sur le bureau le plan de l'hospice. M. de Beaujon en ayant été
instruit m'envoya aussitôt son valet de chambre pour me prier instamment
d'effacer ce plan, et pour me remettre trente louis en dédommagement du
temps que j'y emploierais; j'avais à peine tracé l'esquisse, en sorte
que je refusai naturellement les trente louis; mais le valet de chambre
revint encore le lendemain, insistant de la part de son maître, au point
que, pour le forcer à remporter cet argent, je fus obligée d'effacer le
plan devant lui, afin de lui prouver que cela ne me faisait pas perdre
cinq minutes.

Pendant que je faisais le portrait de M. de Beaujon, je voulus visiter
son bel hôtel, que j'avais toujours entendu citer pour sa magnificence:
aucun particulier, en effet, n'était logé avec autant de luxe; tout
était d'une grande richesse et d'un goût exquis. Un premier salon
renfermait des tableaux à effet, dont aucun n'était fort remarquable,
tant il est aisé de tromper les amateurs, quelque prix qu'ils puissent
mettre à leurs acquisitions. Le second était un salon de musique: grands
et petits pianos, instrumens de toute espèce, rien n'y manquait;
d'autres pièces, ainsi que les boudoirs et les cabinets, étaient
meublées avec la plus grande élégance. La salle de bain surtout était
charmante; un lit, une baignoire étaient drapés, comme les murailles, en
belle mousseline à petits bouquets, doublée de rose; je n'ai jamais rien
vu d'aussi joli; on aurait aimé à se baigner là. Les appartemens du
premier étage étaient meublés avec autant de soin. Dans une chambre
entre autres, qui était ornée de colonnes, on avait placé au milieu une
énorme corbeille dorée et entourée de fleurs, qui renfermait un lit, lit
dans lequel personne n'avait jamais couché. Toute cette façade de
l'hôtel donnait sur le jardin que, vu son étendue, on pouvait appeler le
parc, qu'un habile architecte avait dessiné, et qu'embellissait une
énorme quantité de fleurs et d'arbres verts.

Il me fut impossible de parcourir cette délicieuse habitation sans
donner un soupir de pitié à son riche propriétaire, et sans me rappeler
une anecdote que l'on m'avait contée peu de jours avant. Un Anglais,
jaloux de voir tout ce que l'on citait comme curieux à Paris, fit
demander à M. de Beaujon la permission de visiter ce bel hôtel. Arrivé
dans la salle à manger, il y trouva la grande table dressée, ainsi que
je l'avais trouvée moi-même, et se retournant vers le domestique qui le
conduisait:--Votre maître, dit-il, doit faire une bien excellente
chère?--Hélas! monsieur, répondit le cicerone, mon maître ne se met
jamais à table, on lui sert seulement un plat de légumes. L'Anglais
passant alors dans le premier salon:--Voilà du moins ce qui doit réjouir
ses yeux, reprit-il en montrant les tableaux.--Hélas! monsieur, mon
maître est presque aveugle.--Ah! dit l'Anglais en entrant dans le second
salon, il s'en dédommage, j'espère, en écoutant de la bonne
musique.--Hélas! monsieur, mon maître n'a jamais entendu celle qu'on
fait ici, il se couche de trop bonne heure, dans l'espoir de dormir
quelques instans. L'Anglais regardant alors le magnifique jardin qui se
déployait sous ses fenêtres:--Mais enfin, votre maître peut jouir du
plaisir de la promenade.--Hélas! monsieur, il ne marche plus. Dans ce
moment arrivaient les personnes invitées à dîner, parmi lesquelles se
trouvaient de fort jolies femmes. L'Anglais reprend:--Enfin voilà plus
d'une beauté, qui peuvent lui faire passer des momens très agréables? Le
domestique ne répondit à ces mots que par deux hélas! au lieu d'un, et
n'ajouta rien de plus.

M. de Beaujon était très petit et très gros, sans aucune physionomie; M.
de Calonne, que j'ai peint en même temps, offrait son parfait contraste,
et les deux portraits se trouvant exposés chez moi, l'abbé Arnault qui
les vit à côté l'un de l'autre, s'écria: Voilà précisément l'esprit et
la matière.

M. de Beaujon avait été le banquier de la cour sous Louis XV, et ses
opérations financières furent toujours si habiles qu'avant sa vieillesse
il possédait déjà des millions. Il faut dire à sa louange qu'il
dépensait en bonnes oeuvres une grande partie de son immense fortune;
jamais un malheureux ne s'est adressé vainement à lui, et l'hôpital du
faubourg du Roule recommande encore aujourd'hui son nom comme celui d'un
bienfaiteur de l'humanité.



M. BOUTIN.


Un autre financier immensément riche et tout aussi bienfaisant que M. de
Beaujon était M. Boutin pour qui j'avais beaucoup d'amitié. M. Boutin
n'était plus jeune quand je fis connaissance avec lui; il était petit et
boiteux, gai, spirituel, et d'un caractère si affable, si bon, que l'on
s'attachait véritablement à lui dès qu'on le voyait un peu intimement.
Comme il possédait une très grande fortune, il recevait souvent et avec
une extrême noblesse ses nombreux amis, sans que cela portât en rien
préjudice aux secours qu'il accordait à tant de pauvres dont il était
l'appui. M. Boutin faisait les honneurs de chez lui avec une grâce
parfaite: j'ai pu en juger souvent; car il avait arrangé pour moi,
disait-il, un dîner du jeudi, où se trouvaient tous mes intimes:
Brongniart, Robert et sa femme, Lebrun le poète, l'abbé Delille, le
comte de Vaudreuil, qui ne manquait jamais cette réunion quand il se
trouvait à Paris le jeudi, etc., etc. Nous étions au plus douze
personnes à table, et ces dîners étaient si amusans qu'ils me faisaient
fausser une fois par semaine la parole que je m'étais donnée de ne
jamais dîner hors de chez moi. Ils avaient lieu dans cette charmante
maison de M. Boutin, placée sur la hauteur du magnifique jardin qu'il
avait nommé Tivoli: à cette époque la rue de Clichy n'était point encore
bâtie, et quand on se trouvait là, au milieu d'arbres superbes qui
formaient de belles et grandes allées, on pouvait se croire tout à fait
à la campagne, je puis même dire que cette belle habitation me semblait
un peu trop isolée; j'aurais eu peur d'y aller le soir et je conseillais
souvent à M. Boutin de ne jamais revenir seul.

Lorsque j'eus quitté la France, mon frère m'écrivit que M. Boutin avait
continué ses dîners du jeudi en souvenir de moi; que l'on y buvait à ma
santé, ainsi qu'à celle de M. de Vaudreuil, qui avait émigré alors. Pour
son malheur M. Boutin pensa comme M. de Laborde, qui me disait dans une
lettre que je reçus de lui à Rome: «Je reste en France; je suis
tranquille. Comme je n'ai jamais fait de mal à personne...!» Hélas! lui
aussi, ce bon et aimable M. Boutin n'avait jamais fait de mal à
personne: tous deux n'en sont pas moins tombés sous la hache
révolutionnaire; car tous deux étaient riches, et l'on voulait leurs
biens. Je ne puis exprimer la douleur que me fit éprouver cette
nouvelle; M. Boutin était un de ces hommes que je regretterai toute ma
vie.

Le gouvernement s'empara de tout ce qu'il possédait. Son beau parc fut
totalement détruit, à l'exception d'une petite partie dont on fit une
promenade à la mode sous le nom de Tivoli, et dans laquelle se donnent,
dit-on, de fort belles fêtes que je n'ai jamais vues; car on pense bien
qu'à mon retour en France je n'ai pas eu le courage de retourner dans ce
triste lieu.



M. DE SAINTE-JAMES.


M. de Sainte-James était fermier-général, puissamment riche, et vraiment
financier dans toute l'étendue du terme. C'était un homme de moyenne
grandeur, gros et gras, au visage très coloré de cette fraîcheur qu'on
peut avoir à cinquante ans passés quand on se porte bien et qu'on est
heureux. M. de Sainte-James tenait un état de maison de la plus grande
opulence; il habitait un des beaux hôtels de la place Vendôme, et
donnait là de très grands et bons dîners, où il réunissait trente ou
quarante personnes pour le moins. N'ayant pu refuser d'y aller une fois,
je regrettai beaucoup de n'être ni gourmande ni friande; car sous ces
deux rapports j'aurais été complètement satisfaite, tandis que cette
société si nombreuse ne me sembla pas, à beaucoup près, aussi aimable
que celle qu'on trouvait chez ce bon M. Boutin. M. de Sainte-James
recevait son monde avec plus de bonhomie que de grâces. Après le dîner
on passait dans un superbe salon, entièrement garni de glaces; mais tout
cela ne faisait point que tant de personnes réunies, qui ne se
connaissaient pas, pussent causer ensemble avec cette espèce de
confiance et d'intimité qui fait le charme des conversations.

Plus tard, lorsque M. de Sainte-James eut arrangé sa maison et son
magnifique jardin de Neuilly, ce qu'on a toujours appelé _la folie
Sainte-James_, il m'engagea à venir y dîner avec quelques-uns de mes
amis. Cette journée fut agréable, il nous promena dans ce beau parc, qui
venait de coûter des trésors. Entre autres folles dépenses, on avait
construit un rocher factice, dont les énormes pierres, apportées de fort
loin sans doute, et à bien grands frais, avaient l'air de n'être que
suspendues. J'avoue que je le traversai très rapidement, tant ces voûtes
immenses me paraissaient peu solides.

C'est dans cette superbe habitation que M. de Sainte-James se plaisait à
donner de véritables fêtes. Je m'y rendis un jour pour y voir jouer la
comédie. Tant de personnes étaient invitées et parcouraient le jardin
avant et après le spectacle, qu'on se croyait dans une promenade
publique.

Il faut croire que la révolution n'est point arrivée à temps pour punir
M. de Sainte-James d'avoir étalé tant de magnificence, car je n'ai
jamais entendu dire, ni dans l'étranger, ni depuis mon retour en France,
qu'il ait été guillotiné. Une mort naturelle l'aura soustrait au sort
affreux de M. de Laborde et de M. Boutin.



LA COMTESSE D'ANGEVILLIERS.


Madame d'Angevilliers était ce qu'on appelle un bel esprit. Elle en
avait déjà la réputation lorsqu'elle était madame Marchais. Tous les
hommes de lettres, et même les savans, composaient alors sa société. Le
comte d'Angevilliers, qu'elle recevait souvent, en devint amoureux et
l'épousa. Elle avait un tel ascendant sur lui qu'il ne parlait point en
sa présence, quoiqu'il eût de l'esprit, du goût et des connaissances
qu'on pouvait apprécier aisément partout où n'était pas sa femme.

Il me serait impossible de dire si madame d'Angevilliers était laide ou
jolie; je l'ai cependant vue nombre de fois, et j'ai souvent été placée
à table à côté d'elle. Mais elle avait toujours la figure cachée sous un
voile, qu'elle n'ôtait pas même pour dîner. Ce voile couvrait, ainsi que
son visage, un énorme bouquet de branches d'arbres verts, qu'elle
portait constamment à son côté. Je ne concevais pas comment elle pouvait
_s'enfermer_ ainsi avec ce bouquet sans prendre mal à la tête: mais plus
tard, quand je suis entrée dans sa chambre à coucher, j'ai été encore
plus surprise de voir cette chambre garnie de gradins toujours couverts
d'arbres verts de toute espèce, que l'on n'ôtait pas même la nuit.

Madame d'Angevilliers était aussi polie qu'on pouvait l'être, mais si
étrangement complimenteuse, qu'on lui en voulait quelquefois de rendre
la politesse ridicule. Un jour que M. d'Angevilliers avait engagé à
dîner plusieurs artistes de l'Académie de peinture, Vestier y vint.
Vestier était fort bon peintre de portraits et venait d'exposer au salon
un tableau de famille très bien composé et très harmonieux qu'on avait
beaucoup remarqué. Mais il pouvait avoir au moins cinquante ans, il
était maigre, pâle et prodigieusement laid. Madame d'Angevilliers, qui
désirait lui adresser quelques mots flatteurs, lui dit tout haut:--_En
vérité, Monsieur, je vous trouve embelli_. Le pauvre Vestier devint
rouge comme un coq, il regardait à droite et à gauche pour voir si ces
paroles ne s'adressaient pas à quelque autre qu'à lui, en sorte que le
fou rire me prit.

C'est chez madame d'Angevilliers que j'ai dîné pour la première fois
avec le marquis de Bièvre, qui est devenu célèbre comme faiseur de
calembourgs. J'eus du malheur, car le jour dont je parle il n'en fit
aucun; mais on m'en apprit un fort joli qu'il avait adressé à la reine.
Sa Majesté lui demandant un calembourg, M. de Bièvre, s'étant incliné,
s'aperçut que la reine avait des souliers verts:--Les désirs de Votre
Majesté sont des ordres, dit-il aussitôt, l'univers est à ses pieds.



GINGUENÉ.


Ginguené m'avait été présenté par Lebrun le poète comme son ami intime,
en sorte qu'il venait quelquefois à mes soirées, quoiqu'il ne me plût
sous aucuns rapports. Je lui trouvais un esprit sec, sans charme et sans
gaieté; il n'était pas en harmonie avec ma société, et ses oeuvres
m'étaient tout aussi antipathiques que sa conversation. En 1789, il nous
lut une ode qu'il venait de faire pour M. Necker. Cette ode pouvait
passer pour le programme de 1793, il y parlait de victimes, et soutenait
qu'on ne pouvait régénérer la France sans répandre du sang. Des opinions
aussi atroces me faisaient frissonner. Le comte de Vaudreuil, qui était
présent, ne dit rien, mais nous nous regardâmes, et je vis bien qu'ainsi
que moi il devinait l'homme.

Ginguené ne quittait guère son ami Lebrun Pindare. Sitôt après la mort
de celui-ci, il alla trouver madame Lebrun (qui par parenthèse avait été
cuisinière), et lui demanda les manuscrits de Lebrun, dont il désirait
se faire éditeur. Madame Lebrun les lui remit tous. En les feuilletant
pour les mettre en ordre, Ginguené fut un peu saisi de trouver plus de
cent épigrammes faites contre lui-même; quelques-unes étaient atroces.
On conçoit que l'éditeur les mit toutes de côté; mais je l'ai toujours
soupçonné de s'être vengé en faisant imprimer trop de choses faibles et
inutiles dans les oeuvres de Lebrun, ce qui nuit beaucoup à un recueil
qui pouvait être excellent.

Tout le monde sait que, la révolution venue, Ginguené s'y jeta à corps
perdu, et qu'il témoignait hautement son regret de n'avoir pas été à
même de voter la mort de Louis XVI.



VIGÉE.


Mon frère était un de ces hommes faits pour se voir très recherchés dans
la société. Il avait un excellent ton, ayant fréquenté fort jeune la
bonne compagnie, de l'esprit, de l'instruction; il faisait de très jolis
vers avec une extrême facilité, et jouait la comédie mieux que beaucoup
d'acteurs. Il contribuait infiniment au charme et à la gaieté de toutes
nos réunions; peut-être même l'empressement que mettait le monde à le
rechercher a-t-il nui à sa carrière littéraire, car nous lui prenions
beaucoup de temps. Il lui en resta assez néanmoins pour se distinguer
comme homme de lettres. Outre le cours de littérature qu'il fit à
l'Athénée avec un grand succès, quoiqu'il succédât au cours que venait
d'y faire La Harpe, Vigée a laissé un volume de poésies légères et
plusieurs comédies écrites en vers, dont deux, _les Aveux difficiles_ et
_l'Entrevue_ sont restées fort long-temps au répertoire du
Théâtre-Français. Je suis même surprise qu'on ne les donne plus, surtout
_l'Entrevue_, charmante petite pièce, que mademoiselle Contat et Molé
jouaient admirablement.

Mon frère, jeune encore, épousa la fille aînée de M. de Rivière, chargé
d'affaires de Saxe: c'était une femme charmante, pleine de vertus et de
talens, si excellente musicienne, et douée d'une si belle voix, qu'elle
a chanté chez moi avec madame Todi, sans que la comparaison lui fût
défavorable.

Mon frère et mademoiselle de Rivière n'ont laissé de leur mariage qu'un
seul enfant, ma nièce, ma bien-aimée nièce, celle qui m'a rendu une
fille depuis, hélas! que j'ai perdu la mienne.



LE MARQUIS DE RIVIÈRE.


Jamais je ne pense à ce brave sans songer aux anciens preux; tout en lui
était chevaleresque; il a cent fois affronté la mort, et la mort la plus
horrible, avec un courage, un sang-froid, une persévérance inimaginable,
pour servir le prince auquel il avait consacré sa vie; et ce dévouement
si complet, si constant, ne prenait sa source dans aucune ambition, mais
dans l'amitié la plus vive, dans une amitié bien rare même entre
particuliers. Cette affection du marquis de Rivière pour M. le comte
d'Artois dominait en lui tout autre sentiment; elle a pu le conduire à
l'exil, à la pauvreté, dans les cachots, sans qu'il crût lui faire trop
de sacrifices. «Je n'ai plus rien, me disait-il un jour à Londres; mais,
ajouta-t-il en mettant la main sur son coeur, où était toujours placé le
portrait de son prince chéri, la dernière goutte du sang qui coule là
est pour lui. Peut-être le sort m'a-t-il préservé si souvent parce que
je dois lui être utile. Je serais bien heureux alors d'avoir échappé
tant de fois à la mort.»

C'est par suite d'un désir si louable qu'on a toujours vu M. de Rivière
se charger des missions les plus importantes et souvent les plus
dangereuses. Le repos lui était devenu étranger, ne lui semblait plus
nécessaire; il partait pour Vienne, pour Berlin, pour Pétersbourg, etc.,
portant aux rois qui restaient encore sur leurs trônes les demandes d'un
roi tombé du sien. Il courait jour et nuit sans s'arrêter, quelquefois
sans prendre de nourriture, et remplissait sa mission avec tant de
noblesse et d'habileté, qu'il emportait l'estime et la considération de
tous les souverains et de tous les diplomates de l'Europe. Ces voyages
répétés d'une manière vraiment fabuleuse n'avaient rien de dangereux, à
part l'extrême fatigue qu'ils lui causaient; mais combien de fois ne
s'est-il pas introduit en France, sur cette terre qu'il ne pouvait
toucher qu'au risque de sa tête? Dans les nombreuses courses qu'il
faisait à Paris pendant le temps de la terreur, combien de fois son
zèle, son activité, lui ont-ils fait affronter la mort? Dieu semblait le
protéger. Un jour, sur le point de débarquer en Bretagne, il trouve la
côte garnie de soldats; à l'instant il saute du canot dans la mer,
plonge, et reste sous l'eau jusqu'au moment où, la côte devenue libre,
il lui est possible de gagner la terre. Il entrait à Paris et il en
sortait tantôt déguisé en marchand d'allumettes, tantôt sous tout autre
déguisement du même genre. Il s'y tenait caché le jour chez un brave
homme qui l'avait servi autrefois et lui était entièrement dévoué; il ne
pouvait agir que la nuit en s'exposant encore aux plus grands périls;
fallait-il repartir, il ne parvenait souvent à se soustraire aux
poursuites qu'il excitait qu'en sautant des ravins profonds, en
traversant rapidement des rivières à la nage; souffrant la faim, la
soif, ne pouvant prendre aucun repos. C'est ainsi qu'il parvint toujours
à s'échapper jusqu'à la triste affaire de Georges. Je me souviens que,
peu de temps avant cette fatale entreprise, je me trouvais à Londres
avec lui dans une maison où se trouvait aussi Pichegru. M. de Rivière,
qui prétendait que j'étais excellente physionomiste, s'approcha de moi
et me montrant le général français: «Observez cet homme, me dit-il,
croyez-vous qu'on puisse s'y fier, qu'il ne trahira pas?» On pense bien
que j'ignorais complètement de quelle affaire il s'agissait; mais je
regardai Pichegru et je répondis sans hésiter:--«On peut s'y fier; la
franchise me paraît siéger sur ce front-là.» Pichegru ne trahit point en
effet, on sait trop qu'il est mort la première victime de cette
malheureuse tentative. Le sort de M. de Rivière ne fut pas aussi
affreux, quoique sa prison ait été bien longue et bien cruelle; car il
m'a raconté à mon retour en France que le premier cachot où il fut mis
était plein d'une eau stagnante qui lui venait jusqu'à la cheville. Si
l'on joint à cette situation l'idée que cette prison ne s'ouvrirait
peut-être jamais pour lui, et la douleur de vivre loin de son prince
bien-aimé, loin de tous ses amis, on juge de ce qu'il a dû souffrir.
C'est à cette époque de malheur que M. de Rivière devint dévot, et qu'il
puisa dans la religion la force qui lui était nécessaire pour supporter
tant de peines et tant de privations.

Après être resté plusieurs années en prison, il en sortit enfin sur sa
parole d'honneur de ne point quitter la France; car Bonaparte lui-même
savait ce qu'était la parole d'honneur de M. de Rivière, qui la respecta
scrupuleusement en effet, jusqu'au jour où il eut l'ineffable joie de
voir revenir les Bourbons.

On sait que le roi le fit duc, qu'il fut envoyé à Constantinople comme
ambassadeur dans des circonstances difficiles, et qu'enfin Charles X
l'avait choisi pour gouverneur du duc de Bordeaux, quand une mort
prématurée vint l'enlever à son jeune élève, à son prince chéri, et l'on
peut dire à la France.

Ayant appris à quel point Charles X ressentait douloureusement la perte
d'un tel ami, comme j'avais déjà fait de souvenir le portrait de
plusieurs personnes, j'essayai de faire ainsi celui de M. de Rivière;
j'eus le bonheur de réussir. Je portai aussitôt le portrait au roi, qui
le reçut avec une extrême sensibilité, et qui s'écria les larmes aux
yeux:--Ah! madame Lebrun, combien je vous suis obligé de votre heureuse
et touchante idée! J'étais plus que payée par ces paroles; mais je n'en
reçus pas moins le lendemain de Sa Majesté un superbe nécessaire en
vermeil, que je garderai toute ma vie.

Le duc de Rivière était d'une taille moyenne, ni beau ni laid; on ne
pouvait remarquer dans sa figure qu'une extrême finesse de regard, qui,
jointe à une expression de franchise et de bonté, annonçait tout le
caractère de l'homme. Tel que je le dépeins, cependant, M. de Rivière a
toujours fait les conquêtes les plus brillantes. Il ne les devait point
à ses avantages extérieurs, mais bien aux qualités de son ame,
auxquelles il devait aussi tant d'amis, qui lui sont restés attachés
jusqu'à sa mort et ne perdront jamais son souvenir. Parmi plusieurs
beautés distinguées qui ont eu de l'amour pour lui, la dernière surtout
était bien certainement la plus jolie femme de la cour; elle l'a aimé
tant qu'elle a vécu, et M. de Rivière lui conservait un souvenir
touchant. Il portait habituellement sur son coeur, à côté du portrait de
M. le comte d'Artois, un portrait d'elle qu'il me montra à Londres. Il
ne commettait en cela aucune indiscrétion, sa liaison avec cette
charmante personne ayant été connue de tout le monde. De retour en
France, il se maria avec une femme qui l'adorait, et dont il a fait
constamment le bonheur. Il en a eu plusieurs enfans.

M. de Rivière, outre son noble et beau caractère, avait beaucoup
d'esprit. On pourrait imprimer plusieurs de ses lettres comme modèle de
style, et dans la conversation le mot d'_à-propos_ ne lui manquait
jamais. Un jour, par exemple, déjeunant à Pétersbourg chez Suvarow, qui
avait pour lui de l'estime et de l'affection, ce général dit aux
officiers russes, en le désignant: «Allons, messieurs, buvons au plus
brave!--À votre santé, monsieur le maréchal,» répondit aussitôt M. de
Rivière.

Sous le titre de Mémoires, M. le chevalier de Chazet a écrit la vie du
duc de Rivière. Tous les documens nécessaires lui avaient été fournis
pour qu'on ne pût contester la véracité de cet ouvrage, qui se lit avec
un vif intérêt et qui fait honneur au coeur comme au talent littéraire de
l'auteur.



M. DE BUFFON.


Je suis allée, en 1785, avec mon frère et M. le comte de Vaudreuil,
dîner chez cet homme si célèbre comme savant et comme écrivain. Buffon
était déjà fort vieux, puisqu'il est mort trois ans après, âgé de
quatre-vingt-un ans. Je fus d'abord frappée de la sévérité de sa
physionomie; mais dès qu'il se fut mis à causer avec nous, nous crûmes
voir s'opérer une métamorphose; car son visage s'anima au point qu'on
pouvait dire de lui avec toute vérité que le génie étincelait dans ses
yeux. Nous le quittâmes pour aller à table; lui resta dans son salon, ne
mangeant plus alors que des légumes. Son fils et sa jolie belle-fille
firent les honneurs du dîner, après lequel nous retournâmes au salon
pour y prendre le café. Une conversation s'étant établie, M. de Buffon
en fit presque tous les frais, et parut se plaire à la prolonger; il
nous récita de mémoire plusieurs fragmens de ses ouvrages, qui nous
charmèrent doublement par la chaleur et l'expression qu'y prêtait
l'accent du génie. Nous le quittâmes assez tard, avec un grand regret,
et j'étais tellement enthousiasmée de lui, que j'enviais beaucoup le
sort de son fils et de sa belle-fille, qui pouvaient tous les jours le
voir et l'entendre.



M. LE PELLETIER DE MORFONTAINE.


M. Le Pelletier de Morfontaine, qui a été longtemps prévôt des marchands
sous Louis XVI, avait de l'esprit, de l'instruction, de la bonhomie, un
ton parfait, et pourtant je n'ai connu personne plus chargé que lui de
ridicule.

Il était assez grand, très maigre. À cinquante-cinq ans au moins qu'il
avait quand je l'ai connu, son visage était pâle et fané, il mettait
pour s'animer le teint une forte couche de rouge sur ses joues et jusque
sur son nez. La chose était évidente au point qu'il en convenait en nous
disant qu'il ferait peur s'il ne portait point de rouge. Cette figure
déjà assez comique était entourée d'une coiffure tellement étrange,
qu'en la voyant pour la première fois j'éclatai de rire. C'était une
immense perruque fiscale dont le toupet s'élevait en pointe comme un
pain de sucre, accompagné de longues boucles qui tombait sur les
épaules; le tout poudré à blanc. Ce n'est pas tout; M. Le Pelletier
avait de fatales infirmités qu'il ne devait pas à son âge avancé, mais à
une malheureuse nature: il était obligé de tenir sans cesse dans sa
bouche des pastilles odorantes et de se garder de parler aux gens de
près. Il prenait plusieurs bains de pieds dans le jour, il en prenait
même la nuit et portait constamment deux paires de souliers à doubles
semelles. Tant de précautions n'empêchaient point qu'il ne fût
impossible de tenir près de lui dans une voiture fermée; j'en ai fait
une fois la triste expérience, ainsi que ma belle-soeur, en revenant de
Morfontaine. Eh bien! tel que le voilà, M. Le Pelletier avait les plus
grandes prétentions auprès des femmes, et se croyait l'homme du monde le
plus dangereux pour elles. Il parlait sans cesse de ses amours, de ses
succès, de ses conquêtes, ce qui prêtait beaucoup à rire.

Le chevalier de Coigny m'a raconté qu'étant allé un matin voir M. Le
Pelletier, il le trouva étendu sur une chaise longue, près d'une table
couverte de fioles, de médicamens, de sachets, etc., et si pâle, car il
n'avait pas encore mis son rouge, qu'en entrant dans sa chambre, M. de
Coigny le crut mourant.--Ah! mon cher chevalier, dit-il aussitôt, que je
suis ravi de vous voir! Vous allez me donner vos bons avis sur une chose
qui m'occupe beaucoup. Il faut que vous sachiez que je viens de rompre
toutes mes liaisons; je suis libre, absolument libre, et vous qui
connaissez les plus jolies femmes de la cour, vous allez me dire à
laquelle vous me conseillez d'adresser mes soins. Le chevalier de Coigny
était peut-être de notre société celui qui s'amusait le plus des
ridicules de M. Le Pelletier; on juge s'il saisit l'occasion. Il se mit
à passer en revue avec lui les femmes les plus remarquables par leur
beauté; mais à toutes M. Le Pelletier trouvait quelque défaut qui le
repoussait. Cette scène dura long-temps:--Ma foi, mon cher, dit enfin le
chevalier en éclatant de rire, puisque vous êtes si difficile, je vous
conseille d'imiter le beau Narcisse et de devenir amoureux de vous-même.

C'est sous la prévôté de M. Le Pelletier de Morfontaine que le pont de
la place Louis XV fut bâti, et à cette occasion, le roi lui donna le
cordon bleu, que l'on pouvait obtenir par charge, lorsqu'on ne faisait
point partie de la haute noblesse. Ce cordon bleu lui tourna tellement
la tête qu'il le portait toujours; je serais tentée de croire qu'il le
mettait dès le matin sur sa robe de chambre. Un jour je l'aperçus
grimpant sur les rochers qui bordent le lac de Morfontaine, et costumé
selon son ordinaire comme s'il allait partir pour Versailles. Je lui
criai d'en bas, où je me promenais, plongée dans mes rêveries
champêtres, que son cordon bleu était tout-à-fait ridicule au milieu de
cette belle nature. Il ne m'en voulut pas un instant de lui avoir ainsi
fait sentir son travers; car après tout il faut dire que ce pauvre M. Le
Pelletier était le meilleur homme du monde.



VOLTAIRE.


J'étais à la Comédie-Française le jour que Voltaire vint y voir
représenter sa tragédie d'_Irène_. De ma vie je n'ai assisté à un pareil
triomphe. Quand le grand homme entra dans sa loge, les cris, les
applaudissemens furent tels que je crus que la salle allait s'effondrer.
Il en fut de même au moment où on lui plaça la couronne sur la tête, et
le célèbre vieillard était si maigre, si chétif, que d'aussi vives
émotions me faisaient trembler pour lui. Quant à la pièce, on n'en
écouta pas un mot, et cependant Voltaire put quitter la salle persuadé
qu'_Irène_ était son meilleur ouvrage.

J'avais une extrême envie d'aller le voir à l'hôtel de M. de Villette
chez qui il logeait; mais ayant entendu dire que tout flatté qu'il était
des visites sans nombre qui lui étaient faites, il en éprouvait une
grande fatigue, je renonçai à mon projet. Je puis donc dire n'avoir été
chez lui qu'en peinture, et voici comment. Hall, le plus habile peintre
en miniature de cette époque, venait de finir mon portrait. Ce portrait
était extrêmement ressemblant, et Hall étant allé voir Voltaire, le lui
montra. Le célèbre vieillard, après l'avoir regardé long-temps, le baisa
à plusieurs reprises. J'avoue que je fus très flattée d'avoir reçu une
pareille faveur, et que je sus fort bon gré à Hall d'être venu me
l'affirmer.



LE PRINCE HENRI DE PRUSSE.


Lorsque la comtesse de Sabran me présenta chez elle au frère du grand
Frédéric, je voyais ce prince pour la première fois, et je ne saurais
dire combien je le trouvai laid. Il pouvait avoir à peu près
cinquante-cinq ans à cette époque, le roi de Prusse étant de beaucoup
son aîné. Il était petit, mince, et sa taille, quoiqu'il se tînt fort
droit, n'avait aucune noblesse. Il avait conservé un accent allemand
très marqué, et grasseyait excessivement. Quant à la laideur de son
visage, elle était au premier abord tout-à-fait repoussante. Cependant
avec deux gros yeux dont l'un regardait à droite et l'autre à gauche,
son regard n'en avait pas moins je ne sais quelle douceur, qu'on
remarquait aussi dans le son de sa voix, et lorsqu'on l'écoutait, ses
paroles étant toujours d'une obligeance extrême: on s'accoutumait à le
voir.

Sa valeur guerrière est assez connue pour qu'il soit inutile d'en
parler; on sait qu'il aimait la gloire en digne frère de Frédéric; mais
ce qu'il faut dire, c'est qu'il était aussi sensible à un trait
d'humanité qu'à un trait d'héroïsme: il était bon et faisait un très
grand cas de la bonté dans les autres.

Il avait pour les arts, et surtout pour la musique, une véritable
passion, au point qu'il voyageait avec son premier violon afin de
pouvoir cultiver son talent en route. Ce talent était assez médiocre,
mais le prince Henri ne laissait échapper aucune occasion de l'exercer.
Pendant tout le séjour qu'il a fait à Paris, il venait constamment à mes
soirées musicales, ne redoutait point la présence des premiers
virtuoses, et je ne l'ai jamais vu refuser de faire sa partie dans un
quatuor à côté de Viottis qui jouait le premier violon.



LE COMTE D'ALBARET.


Un autre amateur forcené de musique, qui vivait à Paris à la même
époque, était le comte d'Albaret. Non-seulement il s'empressait d'aller
à tous les concerts; mais, quoique sa fortune ne fût pas très
considérable, il avait une musique à lui, comme en ont les souverains.
Il logeait et nourrissait dans sa maison huit ou dix musiciens auxquels
il payait des appointemens, leur permettant en outre de prendre des
écoliers dehors aux heures qu'il leur laissait libres. Ces artistes,
comme on doit l'imaginer, étaient tous du second ordre. La chanteuse,
par exemple, qui ne chantait que des airs italiens, avait une assez
belle voix, mais ne pouvait passer pour une prima dona, et je me
souviens qu'il m'avait donné pour maître de chant un homme dont le
savoir était médiocre. Il en était de même de ses instrumentistes, pris
isolément, sans en excepter son premier violon; et cependant, tous ces
gens-là avaient une telle habitude de marcher ensemble, et faisaient un
si grand nombre de répétions, qu'on n'entendait nulle part de la musique
aussi bien exécutée que chez le comte d'Albaret. Aussi tous les amateurs
se rendaient-ils avec empressement à ses concerts. Ils avaient lieu le
dimanche matin: j'y suis allée plusieurs fois, et j'en suis toujours
sortie charmée.



LE COMTE D'ESPINCHAL.


Voici un homme dont les affaires, les plaisirs, en un mot toute
l'existence, se bornaient à savoir, jour par jour, tout ce qui se
passait dans Paris. Le comte d'Espinchal était toujours instruit le
premier d'un mariage, d'une intrigue amoureuse, d'une mort, de la
réception ou du refus d'une pièce de théâtre, etc.; au point que si l'on
avait besoin d'un renseignement quelconque sur qui ou sur quoi que ce
fût au monde, on se disait aussitôt: Il faut le demander à d'Espinchal.
On imagine bien que, pour être aussi parfaitement au fait, il fallait
qu'il connût une prodigieuse quantité de gens; aussi ne pouvait-il
marcher dans la rue sans saluer quelqu'un à chaque pas, et cela depuis
le grand seigneur jusqu'au garçon de théâtre, depuis la duchesse jusqu'à
la grisette et la fille entretenue.

En outre, le comte d'Espinchal allait partout. On était certain, ne
fût-ce que pour un moment, de le voir dans les promenades, aux courses
de chevaux, au salon, le soir à deux ou trois spectacles. Je n'ai
vraiment jamais su quel temps il prenait pour se reposer et même pour
dormir; car il passait presque toutes ses nuits dans les bals.

À l'Opéra ainsi qu'à la Comédie-Française, il savait au juste à qui
appartenaient toutes les loges, dont la plupart, il est vrai, étaient
louées à l'année à cette époque. On le voyait se les faire ouvrir l'une
après l'autre pour rester cinq minutes dans chacune; car trop d'affaires
l'appelaient de tous côtés pour qu'il fît des visites longues. Il n'y
mettait que le temps d'apprendre quelques nouvelles de plus.

Heureusement le comte d'Espinchal n'était point méchant, autrement il
aurait pu brouiller bien des ménages, causer bien des ruptures de
liaisons d'amour ou d'amitié, enfin nuire à beaucoup de gens. Il n'était
pas même très bavard et savait se taire avec les personnes intéressées
dans les mystères sans nombre qu'il parvenait à découvrir. Il suffisait
à sa satisfaction personnelle d'être parfaitement au courant de tout ce
qui se passait à Paris et à Versailles; mais pour parvenir à ce but il
ne négligeait aucun soin, et bien certainement il était plus au fait de
mille choses que ne l'était le lieutenant de police.

Une pareille manie est si bizarre, qu'afin de faire croire à sa réalité,
je vais raconter un trait qui, dans le temps, a été connu de tout Paris.
Un jour, ou plutôt une nuit, le comte d'Espinchal se trouvait au bal de
l'Opéra. Ce bal n'était point alors ce qu'il est devenu maintenant; la
bonne compagnie le fréquentait, et les plus honnêtes femmes de la cour
et de la ville ne se refusaient pas le plaisir d'y aller, masquées
jusqu'aux dents, comme on disait; mais pour M. d'Espinchal il n'existait
point de masque; du premier coup d'oeil il reconnaissait son monde: aussi
tous les dominos le fuyaient-ils comme la peste. Il se promenait dans la
salle quand il remarqua un homme _qu'il ne connaissait pas_, et qui
courait de côtés et d'autres, pâle, effaré, s'approchant de toutes les
femmes en dominos bleus, puis s'éloignant aussitôt d'un air désespéré.
Le comte n'hésite pas à l'aborder, et lui dit avec intérêt:--Vous me
paraissez en peine, monsieur. Si je pouvais vous être bon à quelque
chose, j'en serais charmé.--Ah! monsieur, répond l'inconnu, je suis le
plus malheureux des hommes. Imaginez que ce matin je suis arrivé
d'Orléans avec ma femme, qui m'a tourmenté pour la mener au bal de
l'Opéra. Dans cette foule, je viens de la perdre, et la pauvre petite ne
sait pas le nom de l'hôtel, pas même le nom de la rue où nous sommes
descendus.--Calmez-vous, calmez-vous, dit le comte d'Espinchal, je vais
vous conduire près d'elle. Madame votre femme est assise dans le foyer à
la seconde fenêtre. C'était la dame en effet. Le mari, transporté de
joie, se confond en remerciemens:--Mais comment se fait-il, monsieur,
que vous ayez deviné?...--Rien n'est plus simple, répond le comte
d'Espinchal: madame étant la seule femme du bal que je ne connaisse pas,
j'avais déjà bien pensé qu'elle devait être arrivée de province très
nouvellement.

Quand je suis revenue à Paris, sous le consulat, j'ai revu le comte
d'Espinchal:--Eh bien! lui dis-je, vous devez être furieusement
désorienté; vous ne connaissez plus personne dans les loges de l'Opéra
et de la Comédie. Pour toute réponse, il leva les yeux au ciel. Il est
mort peu de temps après, d'ennui sans doute; car il n'était pas
extrêmement vieux. On assure qu'avant de mourir il brûla une énorme
quantité de notes qu'il avait l'habitude d'écrire chaque soir. J'avais
en effet entendu parler de ces notes par plusieurs personnes que
peut-être elles effrayaient. Il est certain qu'elles auraient pu fournir
la matière d'un ouvrage très piquant, mais bien certainement très
scandaleux.



LA COMTESSE DE FLAHAUT.


Parmi les femmes les plus distinguées que j'ai connues avant la
révolution, je ne dois pas oublier l'auteur d'_Adèle de Sénanges_,
d'_Eugène de Rothesin_, et de plusieurs autres ouvrages charmans, que
tout le monde a lus pour le moins une fois. Madame de Flahaut,
aujourd'hui madame de Souza, n'écrivait point encore quand j'ai fait
connaissance avec elle. Son fils, qui est maintenant pair de France,
était alors un enfant de trois ou quatre ans. Elle-même était fort
jeune. Elle avait une jolie taille, un visage charmant, les yeux les
plus spirituels du monde, et tant d'amabilité qu'un de mes plaisirs
était d'aller passer la soirée chez elle, où le plus souvent je la
trouvais seule.

À mon retour en France j'avais un grand désir de revoir madame de
Flahaut. Une multitude d'affaires, d'occupations diverses, m'en ont
empêchée pendant si long-temps, que je n'ai plus osé me présenter chez
elle. Si le hasard fait qu'elle lise ces lignes, elle saura du moins que
je suis loin de l'avoir oubliée.



MADEMOISELLE QUINAULT.


Madame de Verdun, une de mes meilleures amies, me fit faire connaissance
avec mademoiselle Quinault, qui, après avoir été célèbre comme grande
actrice dans la tragédie et dans la comédie, l'était encore comme une
des femmes les plus spirituelles et les plus instruites de son temps;
elle avait quitté le théâtre en 1741. Amie intime de M. d'Argenson et de
d'Alembert, son salon était devenu le rendez-vous de tout ce que Paris
avait de distingué en gens de lettres et en gens du monde, et l'on
recherchait avec empressement le plaisir de passer quelques momens avec
elle.

À l'époque où je l'ai connue, mademoiselle Quinault, malgré son grand
âge, conservait tant d'esprit et tant de gaieté, qu'en l'écoutant on la
voyait jeune. Sa mémoire était prodigieuse, et certes elle avait eu le
temps de l'orner; car elle avait alors quatre-vingt-cinq ans. Entre
mille anecdotes que lui fournissaient sans cesse ses souvenirs, elle
nous raconta qu'étant allée un jour voir Voltaire, avec qui elle était
fort liée, elle trouva le grand homme au lit. Il lui parla d'une
tragédie de lui pour laquelle il désirait que Le Kain mît une écharpe;
mais une écharpe placée de certaine façon, et dans la chaleur de la
description, voilà Voltaire qui jette ses couvertures, relève sa chemise
pour en former une écharpe, laissant totalement à découvert son corps
décrépit aux yeux de mademoiselle Quinault, fort embarrassée de sa
personne.

Mademoiselle Quinault n'est morte qu'en 1783, plus que nonagénaire.
Madame de Verdun, qui était allée chez elle un matin, fut surprise de la
trouver parée, couverte de rubans couleur de rose, mais dans son
lit.--Comment, dit madame de Verdun, je ne vous ai jamais vue si
coquette?--Je me suis parée ainsi, répondit mademoiselle Quinault, parce
que je dois mourir aujourd'hui. Le soir même, en effet, elle avait cessé
de vivre.



LE COMTE DE RIVAROL.


Mon frère me présenta un matin le comte de Rivarol, que son esprit
faisait extrêmement rechercher dans les plus brillantes sociétés de
Paris, même avant qu'il eût rien écrit. Comme je ne l'attendais point,
j'étais dans mon atelier, et je mettais ce que nous appelons l'harmonie
à plusieurs tableaux que je venais de terminer. On sait que ce dernier
travail ne permet aucune distraction, en sorte qu'en dépit du désir que
j'avais toujours eu d'entendre causer M. de Rivarol, je jouis fort peu
du charme de sa conversation, tant j'étais préoccupée: il parlait en
outre avec une telle volubilité que j'en étais comme étourdie. Je
remarquai cependant qu'il avait une belle figure et une taille
extrêmement élégante; il n'en dut pas moins me trouver si maussade que
je ne l'ai plus revu chez moi. Il se peut à la vérité qu'un autre motif
l'ait empêché d'y revenir. Il passait sa vie avec le marquis de
Champcenetz, qui s'est toujours montré fort méchant pour moi. Le marquis
de Champcenetz, sans avoir ni tout le talent, ni la force de tête de
l'auteur du discours _sur l'universalité de la langue française_, avait
beaucoup d'esprit, qu'il employait habituellement à déchirer le
prochain. Il avait, comme M. de Bièvre, le goût des calembourgs; et il
en faisait sans cesse, en sorte que Rivarol l'appelait l'épigramme de la
langue française.

C'est le marquis de Champcenetz, qui, condamné à mort par le tribunal
révolutionnaire, demanda gaiement à ses juges s'il lui était permis de
chercher un remplaçant pour la garde nationale.



PAUL JONES.


J'ai souvent soupé chez madame Thilorié, soeur de madame de Bonneuil,
avec ce célèbre marin, qui a rendu tant de services à la cause
américaine et fait tant de mal aux Anglais. Sa réputation l'avait
précédé à Paris, où l'on savait dans combien de combats, avec sa petite
escadre, il avait triomphé des forces dix fois supérieures de
l'Angleterre. Néanmoins, je n'ai jamais rencontré d'homme aussi modeste:
il était impossible de le faire jamais parler de ses hauts faits; mais
sur tout autre sujet, il causait volontiers avec infiniment d'esprit et
de naturel.

Paul Jones était Écossais de naissance. Je crois qu'il aurait beaucoup
désiré devenir amiral dans la marine française; j'ai même entendu dire
que, lorsqu'il revint à Paris une seconde fois, il en fit la demande à
Louis XVI, qui le refusa. Quoi qu'il en soit, il alla d'abord en Russie,
où le comte de Ségur le présenta à l'impératrice Catherine II, qui
l'accueillit avec la plus grande distinction et le fit dîner avec elle.
Il quitta Pétersbourg pour aller joindre Suvarow et le prince de Nassau,
avec lesquels il se distingua de nouveau dans la guerre contre les
Turcs. De retour à Paris, il y est mort pendant la révolution, mais
avant la terreur.



MESMER.


Comme j'entendais parler sans cesse de ce fameux charlatan, j'eus la
curiosité d'assister une fois à ce qu'il appelait ses _séances_, afin de
juger par moi-même cette jonglerie. En entrant dans la première salle où
se tenaient les partisans du _magnétisme animal_, je trouvai beaucoup de
monde rangé autour d'un grand baquet bien goudronné: hommes et femmes,
pour la plupart, se tenaient par la main, formant la chaîne. Mon désir
fut d'abord de faire partie de ce cercle; mais je crus m'apercevoir que
l'homme qui allait devenir mon voisin avait la gale; on sent si je me
hâtai de retirer ma main et de passer dans une autre pièce. Pendant le
trajet, plusieurs affidés de Mesmer dirigeaient vers moi de toutes parts
de petites baguettes de fer dont ils étaient munis, ce qui
m'impatientait prodigieusement. Après avoir visité les différentes
salles, qui toutes étaient remplies comme la première de malades et de
curieux, j'allais m'en aller, lorsque je vis sortir d'une chambre
voisine une jeune et grande demoiselle, assez jolie, que Mesmer tenait
par la main. Elle était tout échevelée, et jouait le délire, ayant grand
soin pourtant de tenir ses yeux fermés. Tout le monde aussitôt entoura
les deux personnages.--Elle est inspirée, dit Mesmer, et elle devine
tout, quoique parfaitement endormie. Alors, il la fit asseoir, s'assit
devant elle et lui prenant les deux mains, il lui demanda quelle heure
il était? Je remarquai fort bien que le patron tenait ses pieds posés
sur les pieds de la prétendue sibylle, ce qui rendait facile d'indiquer
l'heure, et même les minutes; aussi la demoiselle répondit-elle avec
tant d'exactitude, qu'elle se trouva d'accord avec toutes les montres
des assistans.

J'avoue que je sortis indignée qu'une pareille charlatanerie pût réussir
chez nous. Ce Mesmer a gagné des monceaux d'or; outre ses séances, qui,
toujours fort suivies, lui ont rapporté immensément, ses nombreuses
dupes firent en sa faveur une souscription qui s'éleva, m'a-t-on dit, à
près de cinq cent mille francs. Mesmer, cependant fut bientôt contraint
d'aller jouir dans quelque lieu ignoré de la fortune qu'il venait
d'amasser à Paris: le bruit s'étant généralement répandu qu'il se
passait à ses séances beaucoup de choses indécentes, les doctrines de ce
jongleur furent soumises à l'examen de l'Académie des Sciences et de la
Société royale de Médecine, et le jugement de ses deux corps savans sur
le _magnétisme animal_ fut tel, qu'il obligea Mesmer à quitter la
France.

Aujourd'hui que les baquets et les petites baguettes de fer ont disparu,
nous voyons encore des personnes persuadées que telle ou telle femme qui
souvent ne sait pas lire, endormie par un magnétiseur, non-seulement
peut vous dire l'heure qu'il est, mais encore deviner votre maladie et
vous indiquer le meilleur traitement à suivre. Grand bien fasse ces
sibylles somnambules à ceux qui les consultent; pour mon compte, si
j'étais malade, j'aimerais mieux appeler un habile médecin éveillé.



MM. CHARLES ET ROBERT.


J'ai vu monter en ballon les deux premiers hommes qui ont eu le courage
de s'élever dans l'air avec une si frêle machine, dont l'invention
venait d'être faite très récemment par Montgolfier. Ces deux hommes
étaient Charles et Robert. Ils avaient posé leur ballon sur le grand
bassin des Tuileries, et le jour fixé pour l'ascension, une foule telle
que je n'en ai jamais vu de pareille remplissait le jardin. Quand on eut
coupé les cordes et que le ballon s'éleva majestueusement à une si
grande hauteur que nous le perdîmes de vue, l'admiration, la peur pour
les deux braves que portait la petite nacelle firent pousser un cri
général. Beaucoup de personnes, et j'avoue que j'étais du nombre,
avaient les larmes aux yeux. Heureusement on apprit peu d'heures après
que Charles et Robert étaient descendus sans aucun accident à quelques
lieues de Paris, dans un village, où l'arrivée de ces êtres aériens dut
faire une bien vive sensation.

M. Charles était membre de l'Académie des Sciences et l'un de nos savans
les plus distingués. C'était de plus un excellent homme, aimant la
musique avec passion. Il faisait chaque année dans son magnifique
cabinet de physique des cours extrêmement suivis, non-seulement par les
personnes occupées de sciences, mais aussi par les gens du monde.



LISTE DES TABLEAUX ET DES PORTRAITS QUE J'AVAIS FAITS AVANT DE QUITTER
LA FRANCE EN 1789.

       *       *       *       *       *

De 1768 à 1772.

1 Ma mère en sultane, grand pastel.

1 Ma mère, vue par le dos.

2 Mon frère en écolier. Un à l'huile, l'autre au pastel.

1 M. Le Sèvre, en bonnet de nuit et en robe de chambre.

3 Monsieur, madame et mademoiselle Bandelaire.

1 M. Vandergust.

1 Mademoiselle Pigale, marchande de modes de la reine.

1 Son commis.

1 Ma mère en pelisse blanche. À l'huile.

1 Madame Raffeneau.

1 La baronne d'Esthal.

2 Ses deux enfans.

1 Madame Daguesseau avec son chien.

1 Madame Suzanne.

1 Madame la comtesse de la Vieuville.

1 M. Mousat.

1 Mademoiselle Lespare.

2 Madame de Fossy et son fils.

2 Le vicomte et la vicomtesse de la Blache.

1 Mademoiselle Dorion.

1 Mademoiselle Mousat.

1 M. Tranchart.

1 M. le marquis de Choiseul.

1 Le comte de Zanicourt.

1 M. Bandelaire en buste, au pastel.

--

31

Un grand nombre de têtes d'études et de copies d'après Raphaël, Vandyck,
Rembrandt, etc.

       *       *       *       *       *

1773.

2 M. et madame de Roisy.

1 M. de la Fontaine.

1 M. le comte Dubarry.

5 M. le comte de Geoffré.

1 M. le maréchal comte de Stainville.

3 Madame de Bonneuil.

1 Madame de Saint-Pays.

1 Madame Paris.

1 M. Perrin.

1 Copie du marquis de Vérac.

1 Une Américaine.

1 Madame Thilorié, buste.

1 Copie de la même.

1 Madame Tétare.

1 Copie de l'évêque de Beauvais.

1 M. de Vismes.

1 M. Pernon.

1 Mademoiselle Dupetitoire.

1 Mademoiselle Baillot.

--

27

       *       *       *       *       *

1774

1 L'abbé Giroux.

1 Le petit Roissy.

1 Copie du chancelier.

1 Copie de M. de la Marche.

1 Madame Damerval.

1 Le comte de Brie.

1 Madame Maingat.

1 Madame la baronne de Lande.

1 Madame Le Normand.

1 Madame de la Grange.

1 M. Méraut.

1 Le vicomte de Boisjelin.

1 M. de Saint-Malo.

1 M. Desmarets.

1 Madame la comtesse d'Harcourt.

2 Mesdemoiselles Saint-Brie et de Sence.

1 Madame la comtesse de Gontault.

1 Mademoiselle Robin.

1 M. de Borelly.

1 M. de Momanville.

2 Mesdemoiselles Rossignol, Américaines.

1 Madame de Belgarde.

--

24

       *       *       *       *       *

1775.

1 Madame de Monville avec son enfant.

1 Madame Denis.

1 M. le comte de Schouvaloff.

1 M. le comte de Langeas.

1 Madame Mongé.

1 Madame Tabari.

1 Madame de Fougerait.

1 Madame de Jumilhac.

1 La marquise de Roncherol.

1 Le prince de Rochefort.

1 M. de Livoy.

1 Madame de Ronsy.

1 M. de Monville.

1 Mademoiselle de Cossé.

1 Madame Augeard.

1 Copie de madame Dameroal.

1 Madame Deplan.

1 M. Caze.

1 M. Goban.

1 Mademoiselle de Rubec.

1 Le chevalier de Roncherol.

1 Le prince de Rohan père.

1 Le prince Jules de Rohan.

1 Mademoiselle de Rochefort.

1 M. Ducluzel.

2 Le comte et la comtesse de Cologand.

1 Mademoiselle Julie, qui a épousé Talma.

1 Madame Courville.

1 Madame la marquise de Gérac.

1 Madame de la Borde.

1 Mademoiselle de Givris.

1 Mademoiselle de Ganiselot.

1 M. de Veselay.

--

34

       *       *       *       *       *

1776.

_Depuis mon mariage_.

1 La princesse de Craon.

1 Le marquis de Chouart.

1 Le prince de Montbarrey.

1 M. Gros, peintre, enfant.

1 Madame Grant, depuis princesse de Talleyrand.

1 Le comte des Deux-Ponts.

1 Madame de Montbarrey.

1 Un banquier.

2 M. et madame Toullier.

1 La princesse d'Aremberg.

1 M. de Saint-Denis.

12 Monsieur, frère du roi.

2 M. et madame de Valesque.

1 Le petit Vaubal.

1 Madame de Lamoignon.

4 M. de Savalette.

1 Le prince de Nassau.

1 Madame de Brente.

1 Milady Berkley.

1 Madame Saulot.

1 La comtesse Potoska.

2 Madame de Verdun.

1 Madame de Montmorin.

1 Sa fille.

--

41

       *       *       *       *       *

1777.

1 Le marquis de Crevecoeur.

1 Le baron de Vombal.

1 Madame Périn.

1 M. Oglovi.

1 M. Saint-Hubert.

1 Madame de Nolstein.

1 Madame de Beaugoin.

2 Mademoiselle Dartois.

1 Madame Le Normand.

1 M. de Finnel.

1 M. de Lange.

1 Madame de Montlegiëts.

1 Madame de la Fargue.

--

14

       *       *       *       *       *

1778.

1 Madame la duchesse de Chartres.

1 Madame de Teuilly.

1 M. de Saint-Priest, ambassadeur.

2 M. et madame Dailly.

2 M. et madame Domnival.

1 Madame Monge.

1 Madame Degéraudot.

1 M. le marquis de Cossé.

1 Le marquis d'Armaillé.

1 Le duc de Cossé.

1 Mademoiselle de Ponse.

1 Monsieur, frère du roi, pour M. de Lévis.

1 Madame la marquise de Montemey.

1 Madame de Foissy.

2 Les enfans de Brongniart.

1 M. de Raunomanoski.

1 Madame de Rassy.

1 Madame la présidente de Bec de Lièvre.

1 Copie d'un portrait de la reine.

2 Madame, femme de Monsieur, frère du roi.

1 Copie d'un portrait de madame Dubarry.

1 Mademoiselle Lamoignon.

1 Ma tête.

1 Copie d'un portrait de la reine pour M. Boquet.

1 Madame Filorier.

--

29

       *       *       *       *       *

1779.

1 Le marquis de Vrague.

1 Madame la comtesse de Virieux.

1 La présidente Richard.

1 Madame de Mongé.

1 Grand portrait de la reine pour l'impératrice de Russie.

2 Bustes de la reine.

2 Copies des mêmes.

1 Madame de Savigny.

2 La même et son fils.

2 M. et madame de Lastic.

1 Une femme en lévite pour M. de Cossé.

1 Madame Dicbrie.

2 Copies des bustes de la reine.

2 Madame Duclusel.

1 Madame de Verdun.

1 Le comte de Dorsen fils.

2 M. et madame de Montesquiou.

1 Portrait de la reine pour M. de Sartines.

1 Madame de Palerme.

1 Petit Américain.

1 Mademoiselle de la Ferté.

1 Tête penchée pour M. de Cossé.

1 Monseigneur le duc d'Orléans.

1. Madame la marquise de Montellon.

2 Copies du duc d'Orléans.

2 Copies du grand portrait de la reine, pour M. et madame de Vergennes.

1 Madame de Vannes.

1 Madame la comtesse de Tournon.

1 Le prince de Montbarrey.

--

38

       *       *       *       *       *

1780.

1 Madame Lessout.

1 Grand tableau de la reine.

1 _Idem._

4 Madame de Verdun, sa mère, sa belle-soeur et son mari.

1 Madame la baronne de Montesquiou.

1 Madame de Montaudrari.

1 Madame Foulquier.

2 Madame Genty.

1 La duchesse de Mazarin.

--

13

       *       *       *       *       *

1781.

1 Tête d'une jeune fille, respirant l'odeur d'une rose.

1 Madame Young.

1 M. le comte de Cossé.

1 Madame la princesse de Crouy.

1 Madame de Saint-Alban.

1 M. de Landry.

2 Portraits de moi.

1 Tête d'étude pour M. le Pelletier de Morfontaine.

1 Tête d'étude pour M. Proult.

3 Têtes d'étude pour M. de Cossé.

1 Monsieur, frère du roi.

1 Copie du même.

1 Madame la duchesse de Chaulnes.

1 Mademoiselle Dumoley.

1 La comtesse Dubarry.

1 Esquisse de mon tableau de Junon.

1 Tête d'étude de ma Vénus.

1 Madame d'Harvelay.

2 Mademoiselle de la Borde.

1 Mademoiselle Devaron.

1 Madame de Moreton.

1 Madame de la Porte.

1 M. Dumoley fils.

3 La princesse de Lamballe.

1 Copie de M. de Moreton.

--

31

       *       *       *       *       *

1782.

1 Madame, soeur du roi.

1 Copie de la même.

1 Madame la duchesse de Polignac.

1 Copie de la même.

1 Le baron de Montesquiou.

1 Madame de Verdun.

1 Madame de Chatenay.

3 Le prince Henry de Prusse.

--

10

       *       *       *       *       *

1783.

1 Madame la marquise de la Guiche.

1 Madame Grant.

1 La landgrave de Salm.

1 Madame la maréchale de Mailly.

2 Madame la comtesse d'Artois.

2 Madame la comtesse de Simiane.

2 Madame la duchesse de Guiche.

1 La reine avec un chapeau.

2 La reine en grand habit.

2 Madame Elisabeth.

1 Copie de la même.

1 Mademoiselle Lavigne.

3 Copies de la reine avec un chapeau.

4 La reine en robe de velours.

4 Copies du même.

1 Monsieur le dauphin.

1 Madame, fille du roi.

--

30

       *       *       *       *       *

1784.

1 M. le comte de Vaudreuil.

5 Copies du même.

1 La comtesse de Grammont-Cadrousse.

1 Madame la comtesse de Serre.

1 M. de Beaujou.

--

9

       *       *       *       *       *

1785.

1 M. de Beaujon.

1 La princesse de Carignan.

1 Madame Fodi.

1 M. de Calonne.

1 Madame la comtesse de Ségur.

1 Copie de la même.

1 M. le comte de Ségur.

1 Copie du même.

1 Madame la baronne de Crussol.

1 M. de Saint-Hermine.

1 Grétry.

1 Madame la comtesse de Clermont-Tonnerre.

1 Madame la comtesse de Virieux.

1 La vicomtesse de Vaudreuil.

2 Copies de la reine en grand habit.

1 Madame Vigée.

1 Copie de M. de Calonne.

1 M. de Beaujon pour son hospice.

--

19

       *       *       *       *       *

1786.

1 La petite Fouquet.

1 Madame de Tott.

1 Le petit d'Espagnac.

1 La petite de la Briche.

1 Madame de Puységur.

1 Madame Raymond.

1 Madame Daudelot.

1 Madame Davaray.

1 Madame la comtesse de Sabran.

1 Mon portrait avec ma fille.

--

10

       *       *       *       *       *

1787.

1 Ma fille lisant la Bible.

1 Madame de Rougé et ses deux fils.

1 Madame Dugazon, dans _Nina_.

1 Cailleau, en chasseur.

2 Ses deux enfans.

2 Ma fille, de profil et de face dans un miroir.

1 Madame de la Grange.

1 Grand tableau de la reine et de ses enfans.

1 Mon portrait.

2 Madame la comtesse de Béon.

1 M. Le Jeune.

3 Monsieur le dauphin, Madame, et M. le duc de Normandie, pour madame de
Polignac.

1 La tante de madam de Verdun.

1 La duchesse de Guiche, tenant une guirlande de fleurs.

1 La même, au pastel.

2 La duchesse de Polignac, avec un chapeau de paille.

1 La même tenant un papier de musique et chantant près d'un piano.

1 Madame de Chatenay la mère.

1 Madame Dubarry en pied.

1 La même en peignoir.

1 Madame de Polignac.

--

27

       *       *       *       *       *

1788.

1 Le duc de Polignac.

1 Son père.

1 Robert, le peintre, pour moi.

1 Madame Dumoley.

1 Madame de la Briche.

1 Madame la comtesse de Beaumont.

1 Le petit baron d'Escars.

1 Le petit prince Lubomirsky.

1 Le même en amour de la gloire.

1 Le petit Brongniart.

1 La marquise de Grollier.

1 Le Bailly de Crussol.

1 Madame de la Guiche en laitière.

1 M. d'Angevilliers.

--

14

       *       *       *       *       *

1789.

1 M. de Chatelux, fait de souvenir.

1 M. le duc de Normandie en pied.

1 Madame Péregaux.

1 Madame de Ségur, profil.

1 Grand portrait de la reine pour le baron de Breteuil.

1 La duchesse de la Rochefoucauld.

1 Petit amour pour M. le Pelletier de Morfontaine.

1 Madame la duchesse d'Orléans.

1 Mon portrait avec ma fille pour M. d'Angevilliers.

1 Madame de Grollier.

1 Le Bailly de Crussol.

1 Madame d'Aumont.

2 Madame de Polignac.

2 Madame de Guiche, pastel.

1 Madame de Pienne.

1 Madame de la Châtre.

1 Madame de Fresne-Daguesseau.

1 Le maréchal de Ségur.

1 Madame, et monsieur le dauphin.

1 Robert, peintre de paysage.

1 Petit ovale de ma fille.

1 Madame Chalgrin.

1 Mon portrait au pastel.

1 Le portrait de Joseph Vernet, qui est au Musée.

1 Le prince de Nassau en pied.

1 Mon portrait tenant ma fille dans mes bras.

1 Madame Raymond tenant son enfant.

2 Madame de Simiane.

2 Madame Rousseau.

1 Madame Duvernais.

1 Madame de Saint-Alban.

1 Madame Savigni.

1 Mademoiselle Dorion.

--

37

444 total général.

       *       *       *       *       *

TABLEAUX D'HISTOIRE.

La Poésie, la Peinture et la Musique.

Une scène espagnole.

L'Amour endormi sous un bosquet de roses, avec deux nymphes qui le
regardent.

Une jeune fille effrayée d'être surprise en chemise et se cachant la
gorge.

Une jeune fille qui écrit et que l'on surprend.

L'Innocence qui se réfugie dans les bras de la Justice.

Une Vénus, liant les ailes de l'Amour.

Junon demandant à Vénus sa ceinture.

Une bacchante avec la peau de tigre.

La Paix qui ramène l'Abondance.



NOTES


[1: Nous avons placé toutes les notes et portraits à la fin de ce
volume.

_(Note de l'Éditeur.)_]

[2: Ce portrait est un buste ovale que je fis d'après elle: j'avais
alors quinze ans et demi].

[3: À présent on y voit des tableaux des peintres modernes français. Je
suis la seule qui n'en ait pas dans cette collection.]

[4: À cette époque, le marquis de Choiseul était du nombre, ce qui
m'indignait, car il venait d'épouser la plus jolie personne du monde.
Elle s'appelait mademoiselle Rabi; c'était une Américaine, âgée de seize
ans. Je ne crois pas qu'on ait jamais rien vu de plus parfait.]

[5: Il était même fort brillant. Les filles entretenues dépensaient des
trésors pour y éclipser tout le monde, et l'on cite une demoiselle
Renard que l'on y vit paraître un jour dans une voiture traînée par
quatre chevaux dont les harnais étaient couverts de pierres fausses,
imitant le diamant à s'y méprendre.]

[6: Je ne sais pour lequel La Harpe fit les vers suivans:

_Quatrain pour le portrait de la reine._

     Le ciel mit dans ses traits cet éclat qu'on admire;
     France, il la couronna pour la félicité:
     Un sceptre est inutile avec tant de beauté;
     Mais à tant de vertus il fallait un empire.
]

[7: Ce M. Campan parlait toujours de la reine. Un jour qu'il dînait chez
moi, ma fille, qui avait alors sept ans, me dit tout bas: Maman, ce
Monsieur, est-ce le roi?]

[8: Cette famille avait été comblée des bontés de la reine.]

[9: Les clairs sont au soleil; ce qu'il me faut appeler les ombres,
faute d'un autre mot, est le jour. (Note de l'Auteur.)]

[10: Les seuls membres de l'Académie royale de peinture avaient le droit,
à cette époque, d'exposer au salon.

(_Note de l'Éditeur_.)
]

[11: Ce tableau est au ministère de l'intérieur. On aurait bien dû me le
rendre, puisque je ne suis plus de l'Académie.

(_Note de l'Auteur_.)
]

[12: M. de Rivière était chargé d'affaires de la cour de Saxe. C'était
un homme distingué par son esprit et ses qualités morales.

(_Note de l'auteur_.)
]

[13: Aujourd'hui madame Regnault d'Angély].

[14: Les tableaux de Ménageot sont parfaitement bien composés et d'un
bon style historique. Ce peintre excellait dans la manière de draper.
Son Léonard de Vinci mourant dans les bras de François Ier est très
remarquable, mais ne vaut pas le _Méléagre_ que l'on garde aux Gobelins
depuis nombre d'années pour l'exécuter en tapisserie. M. Ménageot était
un très bel homme, parfaitement aimable, spirituel et très gai: aussi le
recherchait-on dans la meilleure société.]

[15: Il l'aurait payée bien tard; car elle ne l'a été tout-à-fait qu'à
mon retour de Russie en 1801. M. Lebrun m'avait laissé ce soin, à mon
grand désappointement.]

[16: Je l'ai représenté en Amour de la Gloire, agenouillé devant un
laurier et tressant une couronne. Ce tableau est toujours resté dans la
famille; le roi de Pologne m'a dit à Pétersbourg que jamais on n'avait
voulu consentir à le lui céder pour aucun prix.]

[17: Ce portrait a été acheté à la vente de M. Lebrun par M. le comte
d'Harcour.

(_Note de l'Auteur_.)
]

[18: Laruette n'a quitté qu'en 1799.

(_Note de l'Éditeur_.)
]

[19: Le prince de Ligne parle, dans ses Mémoires, de ce superbe saule.]

[20: J'y voyais souvent M. de Monville; aimable et très élégant, il nous
mena à sa campagne, appelée _le Désert_, dont la maison était une tour
seulement.]

[21: Madame Rousseau a laissé un fils, connu sous le nom d'Amédée de
Beauplan, qui est très bon musicien. Il compose des romances charmantes,
et les chante à merveille.

(_Note de l'Auteur_.)
]

[22: Elle a épousé depuis lord Fitz-Gerald, dont elle est veuve
maintenant, car elle vit encore, mais bien changée.

(_Note de l'Auteur_.)
]

[23: La veille de mon départ, j'allai chez ma mère, qui ne me reconnut
qu'à mon son de voix. Il n'y avait pas trois semaines que nous nous
étions vues.]

[24: J'ai vécu dans l'étranger des portraits que je faisais. Bien loin
que M. Lebrun m'ait jamais fait passer de l'argent, il m'écrivait des
lettres si lamentables sur sa détresse, que je lui envoyai une fois
mille écus et une autre fois cent louis, de même que plus tard j'envoyai
la même somme à ma mère.]

[25: J'avais fait ce portrait pour M. d'Angevilliers. Il a été soustrait
à son propriétaire lors de l'émigration, et porté depuis au ministère de
l'intérieur.]

[26: La plus grande partie de ces tableaux sont maintenant au Musée.

(_Note de l'Auteur_.)
]

[27: La plupart de ces portraits, notamment celui que j'ai fait au
pastel de la duchesse de Guiche, sont chez madame la comtesse de
Vaudreuil.]

[28: Il n'est mort qu'à quatre-vingt-six ans.

(_Note de l'Éditeur_.)
]





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Souvenirs de Madame Louise-Élisabeth Vigée-Lebrun (1/3)" ***

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