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Title: Le secret de l'échaufaud (1888)
Author: Villiers de L'Isle-Adam, Auguste, comte de, 1838-1889
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le secret de l'échaufaud (1888)" ***

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by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)



           COMTE DE VILLIERS DE L'ISLE-ADAM


               LE SECRET DE L'ÉCHAFAUD



                    L'AMOUR SUPRÊME


_Les cœurs chastes diffèrent des Anges en félicité, mais pas en
honneur._

                                                    ST-BERNARD.


Ainsi l'humanité, subissant, à travers les âges, l'enchantement du
mystérieux Amour, palpite à son seul nom sacré.

Toujours elle en divinisa l'immuable essence, transparue sous le voile
de la vie,--car les espoirs inapaisés ou déçus que laissent au cœur
humain les fugitives illusions de l'amour terrestre, lui font toujours
pressentir que nul ne peut posséder son réel idéal sinon dans la lumière
créatrice d'où il émane.

Et c'est pourquoi bien des amants--oh! les prédestinés!--ont su, dès
ici-bas, au dédain de leurs sens mortels, sacrifier les baisers,
renoncer aux étreintes et, les yeux perdus en une lointaine extase
nuptiale, projeter, ensemble, la dualité même de leur être dans les
mystiques flammes du Ciel. A ces cœurs élus, tout trempés de foi, la
Mort n'inspire que des battements d'espérance; en eux, une sorte
d'Amour-phénix a consumé la poussière de ses ailes pour ne renaître
qu'immortel: ils n'ont accepté de la terre que l'effort seul qu'elle
nécessite pour s'en détacher.

Si donc il est vrai qu'un tel amour ne puisse être exprimé que par qui
l'éprouve, et puisque l'aveu, l'analyse ou l'exemple n'en sauraient être
qu'auxiliateurs et salubres, celui-là même qui écrit ces lignes,
favorisé qu'il fût de ce sentiment d'en haut, n'en doit-il pas la
fraternelle confidence à tous ceux qui portent, dans l'âme, un exil?

En vérité, ma conscience ne pouvant se défendre de le croire, voici, en
toute simplicité, par quels chaînons de circonstances, de futiles
hasards mondains, cette sublime aventure m'arriva.

Ce fut grâce à la parfaite courtoisie de M. le duc de Marmier que je me
trouvai, par ce beau soir de printemps de l'année 1868, à cette fête
donnée à l'hôtel des Affaires étrangères.

Le duc était allié à la maison de M. le marquis de Moustiers, alors aux
Affaires. Or, la surveille, à table, chez l'un de nos amis, j'avais
manifesté le désir de contempler, par occasion, le monde impérial, et M.
de Marmier avait poussé l'urbanité jusqu'à me venir prendre chez moi,
rue Royale, pour me conduire à cette fête, où nous entrâmes sur les dix
heures et demie.

Après les présentations d'usage, je quittai mon aimable introducteur et
m'orientai.

Le coup d'œil du bal était éclatant; les cristaux des lustres lourds
flambaient sur des fronts et des sourires officiels; les toilettes
fastueuses jetaient des parfums; de la neige vivante palpitait aux bords
tout en fleur des corsages; le satiné des épaules, que des diamants
mouillaient de lueurs, miroitait.

Dans le salon principal, où se formaient des quadrilles, des habits
noirs, sommés de visages célèbres, montraient à demi, sous un parement,
l'éclair d'une plaque aux rayons d'or neuf. Des jeunes filles, assises,
en toilette de mousseline aux traînes enguirlandées, attendaient, le
carnet au bout des gants, l'instant d'une contredanse. Ici, des attachés
d'ambassade, aux boutonnières surchargées d'ordres en pierreries,
passaient; là, des officiers généraux, cravatés de moire rouge et la
croix de commandeur en sautoir, complimentaient à voix basse
d'aristocratiques beautés de la cour. Le triomphe se lisait dans les
yeux de ces élus de l'inconstante Fortune.

Dans les salons voisins devisaient des groupes diplomatiques, parmi
lesquels on distinguait un camail de pourpre. Des étrangères marchaient,
attentives, l'éventail aux lèvres, aux bras de «conseillers» de
chancelleries; ici, les regards glissaient avec le froid de la pierre.
Un vague souci semblait d'ordonnance sur tous les fronts.--En résumé, la
fête me paraissait un bal de fantômes, et je m'imaginais que, d'un
moment à l'autre, l'invisible montreur de ces ombres magiques allait
s'écrier fantastiquement dans la coulisse, le sacramentel:
«Disparaissez!»

Avec l'indolence ennuyée qu'impose l'étiquette, je traversai donc cette
pièce encore et parvins en un petit salon à peu près désert, dont
j'entrevoyais à peine les hôtes. Le balcon d'une vaste croisée
grand'ouverte invitait mon désir de solitude; je vins m'y accouder. Et,
là, je laissai mes regards errer au dehors sur tout ce pan du Paris
nocturne qui, de l'Arc-de-l'Étoile à Notre-Dame, se déroulait à la vue.

       *       *       *       *       *

Ah! l'étincelante nuit! De toutes parts, jusqu'à l'horizon, des myriades
de lueurs fixes ou mouvantes peuplaient l'espace. Au delà des quais et
des ponts sillonnés de lueurs d'équipages, les lourds feuillages des
Tuileries, en face de la croisée, remuaient, vertes clartés, aux
souffles du Sud. Au ciel, mille feux brûlaient dans le bleu-noir de
l'étendue. Tout en bas, les astrals reflets frissonnaient dans l'eau
sombre: la Seine fluait, sous ses arches, avec des lenteurs de lagune.
Les plus proches papillons de gaz, à travers les feuilles claires des
arbustes, en paraissaient les fleurs d'or. Une rumeur, dans l'immensité,
s'enflait ou diminuait, respiration de l'étrange capitale: cette houle
se mêlait à cette illumination.

Et des mesures de valses s'envolaient, du brillant des violons, dans la
nuit.

Au brusque souvenir du roi dans l'exil, il me vint des pensers de deuil,
une tristesse de vivre et le regret de me trouver, moi aussi, le passant
de cette fête. Déjà mon esprit se perdait en cette songerie, lorsque de
subits et délicieux effluves de lilas blancs, tout auprès de moi, me
firent détourner à demi vers la féminine présence que, sans doute, ils
décelaient.

Dans l'embrasure, à ma droite, une jeune femme appuyait son coude ganté
à la draperie de velours grenat ployée sur la balustrade.

En vérité, son seul aspect, l'impression qui sortait de toute sa
personne, me troublèrent, à l'instant même, au point que j'oubliai
toutes les éblouissantes visions environnantes! Où donc avais-je vu déjà
ce visage?

Oh! comment se pouvait-il qu'une physionomie d'un charme si élevé,
respirant une si chaste dignité de cœur, comment se pouvait-il que cette
sorte de Béatrix aux regards pénétrés seulement du mystique
espoir--c'était lisible en elle--se trouvât égarée en cette mondaine
fête?

Au plus profond de ma surprise, il me sembla, tout à coup, reconnaître
cette jeune femme; oui, des souvenirs, anciens déjà, pareils à des
adieux, s'évoquaient autour d'elle! Et, confusément, au loin, je
revoyais des soirées d'un automne, passées ensemble, jadis, en un vieux
château perdu de la Bretagne, où la belle douairière de Locmaria
réunissait, à de certains anniversaires, quelques amis familiers.

Peu à peu, les syllabes, pâlies par la brume des années, d'un nom
oublié, me revinrent à l'esprit:

--Mademoiselle d'Aubelleyne! me dis-je.

Au temps dont j'avais mémoire, Lysiane d'Aubelleyne était encore une
enfant: je n'étais, moi, qu'un assez ombrageux adolescent et, sous les
séculaires avenues de Locmaria, notre commune sauvagerie, au retour des
promenades, nous avait ménagé, plusieurs fois, des rencontres de hasard
à l'heure du lever des étoiles. Et--je me rappelais!--la gravité, si
étrange à pareils âges, de nos causeries, la spiritualité de leurs
sujets préférés, nous avaient révélé l'un à l'autre mille affinités
d'âme, telles que souvent entre nous, de longs silences, extra-mortels
peut-être! avaient passé.

A cette époque, depuis déjà deux années, elle n'avait plus de mère. Le
baron d'Aubelleyne, aussitôt l'atteinte de ce grand deuil, ayant envoyé
sa démission de commandant de vaisseau, s'était retiré tristement, avec
ses deux filles, en son patrimonial domaine, et ce n'était plus qu'à de
rares occasions que l'on se produisait dans le monde des alentours.

Cette réclusion n'offrait rien qui dût affliger une jeune fille «née
avec le mal du ciel», selon l'expression du pays. Le vœu de «rester
demoiselle», que l'on savait être son secret, se lisait en ses yeux aux
lueurs de violettes après un orage. En enfant sainte, elle se plaisait,
au contraire, dans l'isolement où sa radieuse primevère se fanait auprès
d'un vieillard dont elle allégeait les dernières mélancolies. C'était
volontiers qu'elle s'accoutumait à vivre ainsi, élevant sa jeune sœur,
s'occupant humblement du château, de ses chers indigents, des
religieuses de la contrée, dédaigneuse d'un autre avenir.

Dispensatrice, déjà, d'œuvres bénies, elle se réalisait en cette
existence d'aumônes, de travail et de cantiques, où la virginité de son
être, à travers le pur encens de toutes ses pensées, veillait comme une
lampe d'or brûle dans un sanctuaire.

Or, ne nous étant jamais revus depuis les heures de ces vagues
rencontres en ce château breton, voici que je la retrouvais,
soudainement, ici, à Paris, devant moi, sur cet officiel balcon
nocturne--et que son apparition sortait de cette fête!

Oui, c'était bien elle! Et, maintenant comme autrefois, la douceur des
êtres qui tiennent déjà de leur ange caractérisait sa pensive beauté.
Elle devait être de vingt-trois à vingt-quatre ans. Une pâleur natale,
inondant l'ovale exquis du visage, s'alliait, éclairée par deux
rayonnants yeux bleus, à ses noirs bandeaux lustrés, ornés de lilas
blancs qui s'épanouissaient avant d'y mourir.

Sa toilette, d'une distinction mystérieuse, et qui lui seyait par cela
même, était de soie lamée, d'un noir éteint, brodée d'un fin semis de
jais qu'une claire gaze violette voilait de sa sinueuse écharpe.

Une frêle guirlande de lilas blancs ondulait, sur son svelte corsage, de
la ceinture à l'épaule: la tiédeur de son être avivait les délicats
parfums de cette parure. Son autre main, pendante sur sa robe, tenait un
éventail blanc refermé: le très mince fil d'or, qui faisait collier,
supportait une petite croix de perles.

Et--comme autrefois!--je sentais que c'était _seulement_ la transparence
de son âme qui me séduisait en cette jeune femme! Et que toute
passionnelle pensée, à sa vue, me serait toujours d'un idéal mille fois
moins attrayant que le simple et fraternel partage de sa tristesse et de
sa foi.

Je la considérai quelques instants avec une admiration aussi naïve
qu'étonnée de sa présence en un milieu si loin d'elle!... Elle parut le
comprendre, et aussi me reconnaître, d'un sourire empreint de clémence
et de candeur. En effet, les êtres qui se sentent dignes d'inspirer la
noblesse d'un pareil sentiment, l'acceptent avec une délicatesse
infinie. Leur auguste humilité l'accueille comme un tribut tout simple,
très naturel et dont tout l'honneur revient à Dieu.

       *       *       *       *       *

Je fis un pas pour me rapprocher d'elle.

--Mademoiselle d'Aubelleyne, lui dis-je, n'a donc pas totalement oublié,
depuis des années, le passant morose qu'elle a rencontré dans le manoir
de Locmaria?

--Je me souviens, en effet, monsieur.

--Vous étiez alors une très jeune fille, plus songeuse que triste, plus
douce que joyeuse, dont le sourire n'était jamais qu'une lueur rapide;
et cependant, sous les pures transparences de vos regards d'enfant,
oserais-je vous dire que j'avais déjà presque deviné la femme future,
toute voilée de mélancolie, qui m'apparaît ce soir?

--Bien que vieillie, il me plaît que vous ne me trouviez pas _autrement_
changée.

--Aussi, tout en vous voyant mêlée à cette fête, j'ai le pressentiment
que vous en êtes absente--et que je suis pour vous plus étranger que si
jamais vous ne m'eussiez connu.--Vraiment, on dirait que, déjà, vous
avez... souffert de la vie?

Elle cessa d'être distraite, me regarda, comme pour se rendre compte de
la portée que je voulais donner à mes paroles, et me répondit:

--Non, monsieur,--du moins comme on pourrait l'entendre. Je ne suis
point une désenchantée, et si je n'ai réclamé, si je ne désire aucune
joie de la vie, je comprends que d'autres puissent la trouver belle. Ce
soir, par exemple, ne fait-il pas une admirable nuit? Et, d'ici, quelles
musiques douces! Tout à l'heure, dans le salon du bal, j'ai vu deux
fiancés: ils se tenaient par la main, pâles de bonheur; ils
s'épouseront! Ah! ce doit être une joie d'être mère! Et de vivre aimée,
en berçant un doux enfant au sourire de lumière...

Elle eut comme un soupir et je la vis fermer les yeux.

--Oh! le parfum de ces lilas me fait mal, dit-elle.

Elle se tut, presque émue.

J'étais sur le point de lui demander quel vague regret cachait cette
émotion, lorsque, comme un informe oiseau fait de vent, d'échos sonores
et de ténèbres, minuit, s'envolant tout à coup de Notre-Dame, tomba
lourdement à travers l'espace et, d'église en église, heurtant les
vieilles tours de ses ailes aveugles, s'enfonça dans l'abîme, vibra puis
disparut.

       *       *       *       *       *

Bien que l'heure eût cessé de sonner, mademoiselle d'Aubelleyne,
accoudée et attentive, paraissait écouter encore je ne sais quels sons
perdus dans l'éloignement et qui, pour elle, continuaient sans doute
_ce_ minuit, car de très légers mouvements de sa tête semblaient suivre
un tintement que je n'entendais plus.

--On dirait que vos pensées accompagnent, jusqu'au plus lointain de
l'ombre, ces heures qui s'enfuient!

--Ah! murmura-t-elle en mêlant les lueurs de ses yeux au rayonnement des
étoiles, c'est _qu'aujourd'hui fut mon dernier jour d'épreuve_, et que
cette heure qui sonne n'est pour moi qu'un bruit de chaînes qui se
brisent, emportant loin d'ici toute mon âme délivrée!... non seulement
loin de cette fête, mais hors de ce monde sensible, où nous ne sommes,
nous-mêmes, que des apparences et dont je vais enfin me détacher à
jamais.

A ces mots, je regardai ma voisine d'isolement avec une sorte d'inquiète
fixité.

--Certes, répondis-je, en vous écoutant, je reconnais l'âme de l'enfant
d'autrefois! Mais, ce qui m'interdit un peu, c'est ce natal et si
profond désir de détachement qui persiste en vous alors que la pleine
éclosion de votre jeunesse et le charme mystérieux de votre beauté vous
donnent des droits à toutes les joies de ce monde!

--Oh! dit-elle, d'une voix qui me parut comme le son d'une source
solitaire cachée dans une forêt, quelle est la joie, selon le monde, qui
ne s'épuise--et ne se noie, par conséquent, elle-même--dans sa propre
satiété? Est-ce donc méconnaître le bienfait de la vie que de n'en point
vouloir éprouver les dégoûts?--Que sont des plaisirs qui ne se réalisent
jamais, sinon mêlés d'un essentiel remords?... Et quel plus grand
bonheur que de vivre son existence avec une âme forte, pure, indéçue--et
s'étant soustraite aux atteintes même de toutes mortelles concupiscences
pour ne point déchoir de son idéal?

--Il est aisé de se dire forte en se dérobant à l'épreuve de tous
combats.

--Je ne suis qu'une créature humaine, faite de chair et de faiblesses,
péchant, quand même, toujours; pourquoi voudrais-je d'autres luttes que
celles-là dont je suis sûre de sortir victorieuse?

--Alors, lui demandai-je avec un affectueux étonnement, comment se
fait-il que vous soyez venue ici ce soir!

Un inexprimable sourire, fait de dédain terrestre et d'extase sacrée,
illumina la pâleur de ses traits:

--J'ai dû subir, dans ma docilité, l'ancienne coutume du Carmel qui
prescrit à l'humble fiancée de la Croix d'affronter les tentations du
monde avant de prononcer ses vœux. Je suis ici par obéissance.

       *       *       *       *       *

En ce moment même d'harmonieuses mélodies du bal nous parvinrent, plus
distinctes; une tenture du salon venait d'être écartée, laissant
entrevoir un resplendissement de femmes souriantes, dans les valses,
sous les lumières. Envisageant donc celle dont l'austère pensée dominait
ainsi ces visions, je lui répondis avec une émotion dont tremblait un
peu ma voix:

--En vérité, mademoiselle, on se sent à jamais attristé par la rigueur
de votre renoncement!--Pourquoi cette hâte du sacrifice? La vie
parût-elle sans joies, celles qu'on peut dispenser ne lui donnent-elles
pas un prix? Il est beau de ne pas craindre les amertumes, de se prêter
aux illusions, d'accepter les tâches que d'autres subissent pour nous,
d'aimer, de palpiter, de souffrir et de savoir, enfin, vieillir!--Alors,
n'ayant plus à remplir aucun devoir, si votre âme, lassée des
froissements humains, aspirait au repos, je comprendrais votre retraite
du monde, qui maintenant me semble, je l'avoue, une sorte de désertion.

Elle se détachait comme un lys sur les ténèbres étoilées, qui semblaient
le milieu complémentaire de sa personne, et ce fut avec une voix d'élue
qu'elle me répondit:

--Différer, dites-vous?... Non. Celles-là ne sauraient avoir droit qu'au
mirage du ciel, qui pourraient calculer leur holocauste de façon à
n'offrir à Dieu que le but de leur corps et la cendre de leur âme. La
puissance de sa foi fait à chacun la splendeur de son paradis, et,
croyez-_nous_, ce n'est que dans l'effort souverain pour échapper aux
attaches rompues qu'on puise la surhumaine faculté d'élancement vers la
Lumière divine.--Pourquoi, d'ailleurs, hésiter? Le moment de n'être plus
suit de près, à tel point, celui d'avoir été, que la vie ne s'affirme,
en vérité, que dans la conception de son néant. Dès lors, comment, même,
appeler «sacrifice» (après tout!) l'abandon terrestre de cette heure
dont le bon emploi peut sanctifier, seul, notre immortalité?

Ici la sombre inspirée se détourna vers le salon du bal que l'on
entrevoyait encore: sa main touchait le velours pourpre jeté sur la
balustrade; ses doigts s'appuyèrent par hasard sur la couronne de
l'impérial écusson qui brillait au dehors en repoussé d'or bruni.

--Voyez, continua-t-elle; certes, ils sont beaux et séduisants les
sourires, les regards de ces vivantes qui tourbillonnent sous ces
lustres!--Ils sont jeunes, ces fronts, et fraîches sont ces lèvres!
Pourtant, que le souffle d'une circonstance funeste passe sur ces
flambeaux et brusquement les éteigne! Toutes ces irradiations
s'évanouissant dans l'ombre cesseront, _momentanément_, de charmer nos
yeux. Or, sinon demain même, un jour prochain, sans rémission, le vent
de la Nuit, qui déjà nous frôle, perpétuera cet effacement. Dès lors,
qu'importent ces formes passagères qui n'ont de réel que leur illusion?
Que sert de se projeter sous toute clarté qui doit s'éteindre? Pour moi,
c'est vivre ainsi qui serait déserter. Mon premier devoir est de suivre
la Voix qui m'appelle. Et je ne veux désormais baigner mes yeux que dans
cette lumière intérieure dont l'humble Dieu crucifié daigne, par sa
grâce! embraser mon âme. C'est à lui que j'ai hâte de me donner dans
toute la fleur de ma beauté périssable!--Et mon unique tristesse est de
n'avoir à lui sacrifier que cela.

Pénétré, malgré moi, par la ferveur de son extase, je demeurai
silencieux, ne voulant troubler d'aucune parole le secret infini de son
recueillement. Peu à peu, cependant, son visage reprit sa tranquillité;
elle se détourna, presque souriante, vers le vieil amiral de L...-M...
qui s'avançait; elle lui tendit la main et s'inclina comme pour s'en
aller.

--Déjà vous partez! murmurai-je. Je ne vous verrai donc plus?

--Non, monsieur, dit-elle doucement.

--Pas même une dernière fois?

Elle sembla réfléchir une seconde et répondit:

--Une dernière fois... Je veux bien.

--Quand?

--Demain, à midi, si vous venez à la chapelle du Carmel.

Lorsque mademoiselle d'Aubelleyne eut disparu du salon, comme j'étais
encore sous le saisissement de cette rencontre et de cet entretien,
j'essayai, pour en dissiper l'impression, de me mêler à l'étincelante
fluctuation de cette foule.

Mais, au premier coup d'œil, je sentis qu'une ombre était tombée sur
toutes ces lumières! Et qu'il ne resterait tout à l'heure de cette fête
que des salles désertes, où glisseraient, comme des ombres, des valets
livides sous des lustres éteints.

       *       *       *       *       *

Le lendemain matin, je sortis bien avant l'heure indiquée. La matinée,
tout ensoleillée d'or, était de ce froid printanier dont frissonnent les
rosiers rajeunis. Avril riait dans les airs, invitant à vivre encore,
et,--sur les boulevards--les arbres, les vitres, poudrés de grésil comme
d'une mousse de diamants, scintillaient dans une vapeur irisée. L'esprit
ému d'un indéfinissable espoir, j'avisai la première voiture venue.

Environ trois quarts d'heures après, je me trouvai devant le portail
d'un ancien prieuré, Notre-Dame-des-Champs;--je montai les degrés de la
chapelle et j'entrai.

L'orgue accompagnait des voix d'une douceur si pure que leurs accents ne
semblaient plus tenir de la terre. Un hémicycle, au grillage
impénétrable, formait les parois antérieures du sanctuaire. Là,
chantaient, invisibles, les continuatrices de Thérèse d'Avila. C'était
l'office des trépassés; un prêtre, revêtu de l'étole noire, disait la
messe des morts. En face de l'autel, s'élevait, au milieu des fumées de
l'encens, une chapelle ardente.

Sans doute on célébrait le service d'une religieuse de la communauté,
car un drap blanc recouvrait la châsse posée très bas au-dessus des
dalles,--et s'étalait jusqu'à terre en plis où se jouait, à travers les
vitraux couleur d'opale, la lumière du soleil.

Les mille lueurs des cierges, flammes de la forme des pleurs,
éclairaient les autres pleurs d'or du drap funéraire,--et ces feux
semblaient tristement dire à la clarté du jour: «Toi aussi, tu
t'éteindras!»

Dans la nef, l'assistance, du plus haut aspect mondain, priait,
recueillie; le luxe et l'air des toilettes, ces senteurs de fourrures,
l'éclat des velours bleus et noirs, mêlaient à ces funérailles une sorte
d'impression nuptiale.

Je cherchai du regard, dans la foule, mademoiselle d'Aubelleyne. Ne
l'apercevant pas, je m'avançai, préoccupé, entre la double ligne des
chaises, jusqu'au pilier latéral à gauche de l'abside.

L'offertoire venait de sonner. La grille claustrale s'était
entr'ouverte; l'abbesse, appuyée sur une crosse blanche, se tenait
debout, au seuil, l'étincelante croix d'argent sur la poitrine. Des
sœurs de l'Observation-ordinaire, en manteaux blancs, en voiles noirs et
les pieds nus s'avancèrent, et découvrirent la châsse _dont les quatre
planches apparurent vides et béantes_.

Avant que je me fusse rendu compte de ce que cela signifiait, le glas,
cette négation de l'Heure, commença de tinter, et le vieil officiant, se
tournant vers les fidèles, prononça la demande sacrée: «Si quelque
victime voulait s'unir au Dieu dont il allait offrir l'éternel
sacrifice?...»

A cette parole, il se fit entendre comme un frémissement dans
l'assistance et tous les regards se portèrent vers une pénitente vêtue
de blanc et voilée. Je la vis quitter sa place et s'avancer au milieu
d'une rumeur de tristesse, de pleurs et d'adieux. Sans relever les yeux,
elle s'approcha de l'enceinte, en poussa doucement la barrière, entra
dans le chœur, ôta son voile, fléchit le genou, calme, au milieu des
cierges, qui autour de son auguste visage, formaient, à présent, comme
un cercle d'étoiles,--et, posant sa main virginale sur le cercueil,
répondit: «Me voici!»

Je comprenais, maintenant. C'était donc là le rendez-vous sombre que
m'avait donné cette jeune fille! Je me rappelai, dans un éclair, le
terrible cérémonial dont la prise du voile est entourée pour les
Carmélites de l'Observance-étroite. Les symboles de ce rituel se
succédaient, pareils à des appels précipités de la pierre sépulcrale.

Et voici qu'au milieu du plus profond silence, j'entendis tout à coup
s'élever sa douce voix, chantant _la formule des vœux de sa
consécration_...

Ah! Je n'ai pas à définir, ici, le mystérieux secret dont défaillait mon
âme!

       *       *       *       *       *

Soudain, l'une de ses nouvelles compagnes l'ayant revêtue, lentement, du
linceul et du voile, puis déchaussée à jamais, reçut de l'abbesse les
ciseaux sinistres sous lesquels allait tomber la chevelure de la pâle
bienheureuse.

A ce moment, Lysiane d'Aubelleyne se détourna vers l'assemblée. Et ses
yeux, ayant rencontré les miens, s'arrêtèrent, paisibles, longtemps,
fixement, avec une solennité si grave, que mon âme accueillit la
commotion de ce regard comme un rendez-vous éternel promis par cette âme
de lumière.

Je fermai les paupières, y retenant des pleurs qui eussent été
sacrilèges.

Quand je repris conscience des choses, l'église était déserte, le jour
baissait, le rideau claustral était tiré derrière les grilles. Toute
vision avait disparu.

Mais le sublime adieu de cette grande ensevelie avait consumé désormais
l'orgueil charnel de mes pensées. Et, depuis, grandi par le souvenir de
cette Béatrice, je sens toujours, au fond de mes prunelles, ce mystique
regard, pareil sans doute à celui qui, tout chargé de l'exil d'ici-bas,
remplit à jamais de l'ardeur nostalgique du Ciel les yeux de Dante
Alighieri.



                    SAGACITÉ D'ASPASIE

              ACTUALITÉ DE L'HISTOIRE ANCIENNE


                                             _A Francis MAGNARD_.


Alcibiades, un soir, ayant retrouvé la queue de son chien dans le
chignon d'or d'Aspasie pendant le sommeil de la grande hétaïre,
s'accouda, pensif, sur le tapis de Corinthe, leur lit de plaisir.

Le heurt léger de ce mouvement éveilla la jeune femme;--à l'aspect de
l'objet touffu qu'examinait l'illustre éphèbe, ses regards, entre ses
cils, jetèrent comme une lueur morose.

--C'est donc toi qui traitas si cruellement mon unique ami? dit-il.

--C'est moi: pardonne! répondit Aspasie.

--Fut-ce d'après une injonction des Dieux?

--Oui, de Pallas!... dit-elle, sans s'émouvoir du sarcasme.

--D'après quelques officieux avis de l'Aréopage, plutôt!... Une
décision, même puérile, ne suffit-elle pas à ruiner le crédit
populaire?... Va, je leur pardonne, car ils me haïssent moins qu'ils ne
m'amusent.

Elle secoua la tête.

L'insidieux Athénien, la voulant contraindre à des aveux plus hâtifs,
reprit, aussitôt, d'un air de souveraine indifférence:

--Oh! garde ton secret.

Ce disant, il jeta loin sur les dalles, à travers les ténèbres bleuies
par la lampe, l'objet risible et mélancolique.

Aspasie, alors, attira, sous le charme de ses lèvres, le front du jeune
héros et, subtile, avec des fiertés de guerrière, en un baiser:

--Moins d'artifice, enfant! Je cède!... répondit-elle.--Pourquoi j'ai
commis cet acte?... Parce que mon cœur s'est passionné pour toi d'un
clairvoyant amour.

Le fils de Clinias, à cette parole, ouvrit de grands yeux:

--Est-ce une raison pour couper la queue de mon chien? s'écria-t-il.

Mais la grave courtisane, les yeux baignés de larmes, qui tombèrent,
comme de longs diamants, avec des lueurs de collier brisé, à l'entour du
cou de marbre d'Alcibiades:

--Ami, dit-elle, je suis, tu le sais, une femme dont l'esprit ne
s'illusionne que pour se distraire et j'ai l'instinct aussi droit qu'une
pensée de Socrate.--Écoute-moi!

La blanche créature parut se recueillir quelques instants.

--A l'âge où les autres hommes sortent à peine des gymnases,
continua-t-elle, n'es-tu pas le chef auguste couronné du laurier
sanglant de Potidée? le rhéteur puissant dont la parole inquiète
l'éloquence des archontes? le politique dont la duplicité confondit
celle des Envoyés perses? Que penser de toi, jeune homme divin?... de
toi, l'amant d'Aspasie?--A ceux qui t'accusent pour tes royales
richesses, tu les prodigues, en ta dédaigneuse vengeance. Tu ne te
plies, toi le plus brillant des enfants d'Athènes, que sous ta volonté!
Vois le luxe et le feu de tes débauches n'ont-ils pas interdit jusqu'au
silence Tissapherne, le pâle satrape? Et ta frugalité, plus tard,
lorsqu'il te plut d'être sobre, n'a-t-elle pas étonné Diogène au point
que le sombre chercheur d'hommes en laissa s'éteindre sa lanterne?--Qui
donc es-tu, sceptique sauveur de patries? Tous t'admirent! Moi-même, je
m'illustre encore entre tes bras et ce sentiment féminin augmente la
joie de mon amour. Athènes est aussi fière que moi d'Alcibiades! Plus,
même, que de Périclès!--Ainsi, je devrais être à jamais heureuse, ayant
pour idéal que ton nom soit immortel, puisque, d'après tant de présages,
il semble déjà ne pouvoir périr.

A ces paroles, un frémissant baiser de l'héroïque adolescent vint
aspirer, sur la bouche radieuse d'Aspasie, les esprits de gloire et
d'amour qui, dans le souffle enthousiaste de cette amante, s'envolaient,
pareils aux effluves d'une fleur vive.

Elle reprit:

--Mais, connaissant la frivolité des hommes ingrats--et de quelles
pâtures s'alimentent, dans l'Histoire, les admirations des peuples, leur
souvenance des grands hommes,--je m'étais toujours sentie plus anxieuse,
moi, du sort de ton nom dans les âges! Et, vois! ces derniers jours,
lorsqu'aux jeux olympiques, le peuple acclamait tes triomphes de poète,
d'artiste et d'athlète, j'étais désespérée.

«Hélas! me disais-je, les hommes ne daignent ou ne peuvent se rappeler
que ces héros massifs, incarnés en un seul acte, en un seul rêve, comme
des statues!... Mais toi, si divers! Toi, d'une fable où tant de traits
se contredisent! Quel rhapsodie pourra jamais définir, sous tant
d'aspects, l'unité de ta mystérieuse nature, et, par là, te rendre
accessible à la mémoire des humains? Ils sont vite oubliés, ceux-là dont
le caractère, à la fois sublime et insaisissable, humilie l'entendement
du plus grand nombre! Quel moyen, pour contraindre la foule à se
souvenir, nettement, d'un homme tel que toi?»

«Bientôt, j'en vins à conclure:

«Aucune vulgaire mesure ne pouvant s'appliquer à ta sorte de grandeur,
il faudrait ajouter à ton histoire... oui... quelque fait, aussi
singulier qu'insignifiant, mais dont la futilité même s'ajustant au
niveau de l'intelligence des multitudes, y imposât, d'ensemble, le
rappel de tes exploits!»

«Oh! ce _rien_, ce trait, sans valeur peut-être, mais précis et
familier, fixerait ton nom, dans l'Histoire, d'une manière bien plus
indélébile que tes seuls hauts faits!»

«Et il me sembla qu'à la faveur de ce détail moqueur (qu'il fallait
imaginer et glisser dans les annales de ta vie), la mémoire de tout le
sillon glorieux de tes destinées pourrait sûrement passer à l'Avenir.»

«Mais, par Minerve! où prendre le meilleur artifice, par quel génial
éclair le concevoir? le choisir?»

«Sans lui, je croyais voir s'effacer, dans le lointain des siècles, et
se disperser au vent morne qui vient des rivages du Léthé, le beau sable
d'or de ta fortune.»

«Hier, dès l'aurore, et tout alarmée de ces pensées de la nuit, je
sortis, longtemps voilée, de ce palais, où tu dormais encore, insoucieux
du soleil.»

«Autour de moi, les marbres d'Athènes, sous nos grands oliviers,
étincelaient des feux roses du matin; là-bas, sur la colline sacrée, le
temple de Pallas invitait mes pas. Un souffle des Dieux m'y conduisit.»

«Ayant sacrifié à la déesse (qui les aime) un couple de paons, celle-ci
m'inspira, devant l'autel même, l'acte merveilleux qui doit, paraît-il,
préserver le mieux ton nom des naufrages de l'Oubli,--l'acte dont la
méprisante ironie, comme une égide victorieuse, doit rendre le nom
d'Alcibiades impérissable.--O jeune dieu, ta réelle gloire peut être
ignorée des races futures!... ta beauté, ta sagesse, ton courage,
l'éclat de ton génie, tout ce que tu as accompli pour ta patrie, déjà
par toi deux fois sauvée, tout cela peut vaguement s'évanouir, devenir
presque inconnu! Mais, grâce à moi, te voici sûr d'être immortel: j'ai
coupé la queue de ton chien!»



                      LE SECRET DE L'ÉCHAFAUD


                                          _A. M. Edmond de GONCOURT_.


Les exécutions récentes me remettent en mémoire l'extraordinaire
histoire que voici:

--Ce soir-là, 5 juin 1864, sur les sept heures, le docteur Edmond-Désiré
Couty de la Pommerais, récemment transféré de la Conciergerie à la
Roquette, était assis, revêtu de la camisole de force, dans la cellule
des condamnés à mort.

Taciturne, il s'accoudait au dossier de sa chaise, les yeux fixes. Sur
la table, une chandelle éclairait la pâleur de sa face froide. A deux
pas, un gardien, debout, adossé au mur, l'observait, bras croisés.

Presque toujours les détenus sont contraints à un labeur quotidien sur
le salaire duquel l'administration prélève d'abord, en cas de décès, le
prix de leur linceul, qu'elle ne fournit pas.--Seuls, les condamnés à
mort n'ont aucune tâche à remplir.

Le prisonnier était de ceux qui ne jouent pas aux cartes: on ne lisait,
dans son regard, ni peur ni espoir.

Trente-quatre ans; brun; de moyenne taille, fort bien prise à la vérité;
les tempes, depuis peu grisonnantes; l'œil nerveux, à demi-couvert; un
front de raisonneur; la voix mate et brève, les mains saturniennes; la
physionomie compassée des gens étroitement diserts; les manières d'une
distinction étudiée;--tel il apparaissait.

(L'on se souvient qu'aux assises de la Seine, le plaidoyer, cependant
très serré, cette fois, de Me Lachaud, n'ayant pas anéanti, dans la
conscience des jurés, le triple effet produit par les débats, les
conclusions du docteur Tardieu et le réquisitoire de M. Oscar de Vallée,
M. de la Pommerais, convaincu d'avoir administré, dans un but cupide et
avec préméditation, des doses mortelles de digitaline à une dame de ses
amies--madame de Pauw--avait entendu prononcer contre lui, en
application des articles 301 et 302 du Code pénal, la sentence
capitale.)

Ce soir-là, 5 juin, il ignorait encore le rejet du pourvoi en cassation,
ainsi que le refus de toute audience de grâce sollicitée par ses
proches. A peine son défenseur, plus heureux, avait-il été distraitement
écouté de l'Empereur. Le vénérable abbé Crozes qui, avant chaque
exécution, s'épuisait en supplications aux Tuileries, était revenu sans
réponse.--Commuer la peine de mort, en de telles circonstances,
n'était-ce pas implicitement, l'abolir?--L'affaire était d'exemple.--A
l'estime du Parquet, le rejet du recours ne faisant plus question et
devant être notifié d'un instant à l'autre, M. Hendreich venait d'être
requis d'avoir à prendre livraison du condamné le 9 au matin à cinq
heures.

--Soudain un bruit de crosses de fusils sonna sur le dallage du couloir;
la serrure grinça lourdement; la porte s'ouvrit; les baïonnettes
brillèrent dans la pénombre; le directeur de la Roquette, M. Beauquesne,
parut sur le seuil, accompagné d'un visiteur.

M. de La Pommerais, ayant relevé la tête, reconnut, d'un coup d'œil, en
ce visiteur, l'illustre chirurgien Armand Velpeau.

Sur un signe de qui de droit, le gardien sortit. M. Beauquesne, après
une muette présentation, s'étant retiré lui-même, les deux collègues se
trouvèrent seuls, tout à coup, debout en face l'un de l'autre et les
yeux sur les yeux.

La Pommerais, en silence, indiqua au docteur sa propre chaise, puis alla
s'asseoir sur cette couchette dont les dormeurs, pour la plupart, sont
bientôt réveillés de la vie en un sursaut.--Comme on y voyait mal, le
grand clinicien se rapprocha du... malade, pour l'observer mieux et
pouvoir causer à voix basse.

       *       *       *       *       *

Velpeau, cette année-là, entrait dans la soixantaine. A l'apogée de son
renom, héritier du fauteuil de Larrey à l'Institut, premier professeur
de clinique chirurgicale de Paris, et, par ses ouvrages, tous d'une
rigueur de déduction si nette et si vive, l'une des lumières de la
science pathologique actuelle, l'émérite praticien s'imposait déjà comme
l'une des sommités du siècle.

Après un froid moment de silence:

--Monsieur, dit-il, entre médecins, on doit s'épargner d'inutiles
condoléances. D'ailleurs, une affection de la prostate (dont, certes, je
dois périr sous deux ans, ou deux ans et demi) me classe aussi, à
quelques mois d'échéance de plus, dans la catégorie des condamnés à
mort.--Venons donc au fait, sans préambules.

--Alors, selon vous, docteur, ma situation judiciaire est... désespérée?
interrompit La Pommerais.

--On le craint, répondit simplement Velpeau.

--Mon heure est-elle fixée?

--Je l'ignore; mais, comme rien n'est arrêté, encore, à votre égard,
vous pouvez à coup sûr, compter sur quelques jours.

La Pommerais passa, sur son front livide, la manche de sa camisole de
force.

--Soit. Merci. Je serai prêt: je l'étais déjà;--désormais, le plus tôt
sera le mieux!

--Votre recours n'étant pas rejeté, quant à présent du moins, reprit
Velpeau, la proposition que je vais vous faire n'est que conditionnelle.
Si le salut vous arrive, tant mieux!... Sinon...

Le grand chirurgien s'arrêta.

--Sinon?... demande La Pommerais.

Velpeau, sans répondre, prit dans sa poche une petite trousse, l'ouvrit,
en tira la lancette et, fendant la camisole au poignet gauche, appuya le
médium sur le pouls du jeune condamné.

--Monsieur de la Pommerais, dit-il, votre pouls me révèle un sang-froid,
une fermeté rares. La démarche que j'accomplis auprès de vous (et qui
doit être tenue secrète) a pour objet une sorte d'offre qui, même
adressée à un médecin de votre énergie, à un esprit trempé aux
convictions positives de notre Science et bien dégagé de toutes frayeurs
fantastiques de la Mort, pourrait sembler d'une extravagance ou d'une
dérision criminelles. Mais, nous savons, je pense, qui nous sommes; vous
la prendrez donc en attentive considération, quelque troublante qu'elle
vous paraisse de prime abord.

--Mon attention vous est acquise, monsieur, répondit La Pommerais.

--Vous êtes loin d'ignorer, reprit Velpeau, que l'une des plus
intéressantes questions de la physiologie moderne est de savoir si
quelque lueur de mémoire, de réflexion, de sensibilité _réelle_ persiste
dans le cerveau de l'homme après la section de la tête?

A cette ouverture inattendue, le condamné tressaillit; puis, se
remettant:

--Lorsque vous êtes entré, docteur, répondit-il, j'étais, tout
justement, fort préoccupé de ce problème, doublement intéressant pour
moi, d'ailleurs.

--Vous êtes au courant des travaux écrits sur cette question, depuis
ceux de Sœmmering, de Süe, de Sédillot et de Bichat, jusqu'à ceux des
modernes?

--Et j'ai même assisté, jadis, à l'un de vos cours de dissection sur les
restes d'un supplicié.

--Ah!... Passons, alors.--Avez-vous des notions exactes, au point de vue
chirurgical, sur la guillotine?

La Pommerais, ayant bien regardé Velpeau, répondit froidement:

--Non, monsieur.

--J'ai scrupuleusement étudié l'appareil aujourd'hui même, continua sans
s'émouvoir, le docteur Velpeau:--c'est, je l'atteste, un instrument
parfait.

Le couteau-glaive agissant, à la fois, comme coin, comme faulx et comme
masse, intersecte, en bizeau, le cou du patient en un _tiers_ de
seconde. Le décapité, sous le heurt de cette atteinte fulgurante, ne
peut donc pas plus ressentir de douleur qu'un soldat n'en éprouve, sur
le champ de bataille, de son bras emporté dans le vent d'un boulet. La
sensation, faute de temps, est nulle et obscure.

--Il y a peut-être l'_arrière-douleur_; il reste l'à-vif de deux
plaies!--N'est-ce pas Julia Fontenelle qui, donnant ses motifs, demande
si cette vitesse même n'a pas de conséquences plus douloureuses que
l'exécution au damas ou à la hache?

--Il a suffi de Bérard pour faire justice de cette rêverie! répondit
Velpeau.

Pour moi, j'ai la conviction, basée sur cent expériences et sur mes
observations particulières, que l'ablation instantanée de la tête
produit, au moment même, chez l'individu détronqué, l'évanouissement
anesthésique le plus absolu.

La seule syncope, sur-le-champ, provoquée par la perte des quatre ou
cinq litres de sang qui font éruption hors des vaisseaux--(et, souvent,
avec une force de projection circulaire d'un mètre de
diamètre)--suffirait à rassurer les plus timorés à cet égard. Quant aux
tressauts inconscients de la machine charnelle, trop soudainement
arrêtée en son processus, ils ne constituent pas plus un indice de
souffrance que... le pantèlement d'une jambe coupée, par exemple, dont
les muscles et les nerfs se contractent, mais dont on ne souffre plus.
Je dis que la fièvre nerveuse de l'incertitude, la solennité des apprêts
fatals et le sursaut du matinal réveil sont le plus clair de la
prétendue souffrance, ici. L'amputation ne pouvant être
qu'_imperceptible_, la _réelle_ douleur n'est qu'_imaginaire_. Quoi! tel
coup violent sur la tête non seulement n'est pas ressenti, mais ne
laisse aucune conscience de son choc,--telle simple lésion des vertèbres
entraîne l'insensibilité ataxique--et l'enlèvement même de la tête, la
scission de l'épine dorsale, l'interruption des rapports organiques
entre le cœur et le cerveau, ne suffiraient pas à paralyser, au plus
intime de l'être humain, toute sensation, même vague, de douleur?
Impossible! Inadmissible! Et vous le savez comme moi.

--Je l'espère, du moins, plus que vous, monsieur! répondit La Pommerais.
Aussi, n'est-ce pas, en réalité, quelque grosse et rapide souffrance
_physique_ (à peine conçue dans le désarroi sensoriel et bien vite
étouffée par l'envahissante ascendance de la Mort), n'est-ce point cela,
dis-je, que je redoute. C'est autre chose.

--Voulez-vous essayer de formuler? dit Velpeau.

--Écoutez, murmura La Pommerais après un silence, en définitive, les
organes de la mémoire et de la volonté,--(s'ils sont circonscrits, chez
l'Homme, dans les mêmes lobes où nous les avons constatés chez... le
chien, par exemple),--ces organes, dis-je, _sont respectés par le
passage du couteau!_

Nous avons relevé trop d'équivoques précédentes, aussi inquiétantes
qu'incompréhensibles, pour que je me laisse aisément persuader de
l'inconscience immédiate d'un décapité. D'après les légendes, combien de
têtes, interpellées, ont tourné leur regard vers l'appelant?--Mémoire
des nerfs? Mouvements réflexes? Vains mots!

Rappelez-vous la tête de ce matelot qui, à la clinique de Brest, _une
heure et quart après décollation_, coupait en deux, d'un mouvement des
mâchoires--_peut-être_ volontaire--un crayon placé entre elles!... Pour
ne choisir que cet exemple, entre mille, la question réelle serait donc
de savoir, ici, si c'est, ou non, le _moi_ de cet homme, qui, après la
cessation de l'hématose, impressionna les muscles de sa tête _exsangue_.

--Le moi n'est que dans l'ensemble, dit Velpeau.

--La moëlle épinière prolonge le cervelet, répondit M. de La Pommerais.
Dès lors, _où_ serait l'ensemble sensitif? Qui pourra le révéler?--Avant
huit jours, je l'aurai, certes, appris!... et oublié.

--Il tient, peut-être, à vous que l'Humanité soit fixée, à ce sujet, une
fois pour toutes, répondit lentement Velpeau, les yeux sur ceux de son
interlocuteur.--Et, parlons franc, c'est pour cela que je suis ici.

Je suis délégué auprès de vous par une commission de nos plus éminents
collègues de la Faculté de Paris, et voici mon laisser-passer de
l'Empereur. Il contient des pouvoirs suffisamment étendus pour frapper
d'un sursis, au besoin, l'ordre, même de votre exécution.

--Expliquez-vous... je ne vous comprends plus, répondit La Pommerais,
interdit.

--Monsieur de La Pommerais, au nom de la Science qui nous est toujours
chère et qui ne compte plus, parmi nous, le nombre de ses martyrs
magnanimes, je viens--(dans l'hypothèse, pour moi plus que douteuse, où
quelque expérience, convenue entre nous, serait praticable)--réclamer de
tout votre être la plus grande somme d'énergie et d'intrépidité que l'on
puisse attendre de l'espèce humaine. Si votre recours en grâce est
rejeté, vous vous trouvez, _étant médecin_, un sujet compétent lui-même
dans la suprême opération qu'il doit subir. Votre concours serait donc
inestimable dans une tentative de... _communication_, ici.--Certes,
quelque bonne volonté dont vous puissiez vous proposer de faire preuve,
tout semble attester d'avance le résultat le plus négatif;--mais, enfin,
avec vous,--(toujours dans l'hypothèse où cette expérience ne serait pas
absurde en principe),--elle offre une chance sur dix mille d'éclairer
miraculeusement, pour ainsi dire, la Physiologie moderne. L'occasion
doit être, dès lors, saisie et, dans la cas d'un signe d'intelligence
victorieusement échangé après l'exécution, vous laisseriez un nom dont
la gloire scientifique effacerait à jamais le souvenir de votre
défaillance sociale.

--Ah! murmura La Pommerais devenu blafard, mais avec un résolu
sourire,--ah!--je commence à comprendre!...--Au fait, les supplices ont
déjà révélé le phénomène de la digestion, nous dit Michelot. Et... de
quelle nature serait votre expérience!... Secousses galvaniques?...
Incitations du ciliaire?... Injections de sang artériel?... Peu
concluant, tout cela!

--Il va sans dire qu'aussitôt après la triste cérémonie, vos restes s'en
iront reposer en paix dans la terre et qu'aucun de nos scalpels ne vous
touchera, reprit Velpeau.--Non!... Mais au tomber du couteau, je serai
là, moi, debout, en face de vous, contre la machine. Aussi vite que
possible, votre tête passera des mains de l'exécuteur entre les miennes.
Et alors--l'expérience ne pouvant être sérieuse et concluante qu'en
raison de sa simplicité même--je vous crierai, très distinctement, à
l'oreille:--«Monsieur Couty de La Pommerais, en souvenir de nos
conventions pendant la vie, pouvez-vous, _en ce moment_, abaisser,
_trois fois de suite_, la paupière de votre œil droit en maintenant
l'autre œil tout grand ouvert?»--Si, _à ce moment_, quelles que soient
les autres contractions du faciès, vous pouvez, par ce triple
clin-d'œil, m'avertir que vous m'avez entendu et compris, et me le
prouver en impressionnant ainsi, par un acte de mémoire et de volonté
permanentes, votre muscle palpébral, votre nerf zygomatique et votre
conjonctive--en dominant toute l'horreur, toute la houle des autres
impressions de votre être--ce fait suffira pour illuminer la Science,
révolutionner nos convictions. Et je saurai, n'en doutez pas, le
notifier de manière à ce que, dans l'avenir, vous laissiez moins la
mémoire d'un criminel que celle d'un héros.

A ces insolites paroles, M. de La Pommerais parut frappé d'un
saisissement si profond que, les pupilles dilatées et fixées sur le
chirurgien, il demeura, pendant une minute, silencieux et comme
pétrifié.--Puis, sans mot dire, il se leva, fit quelques pas, très
pensif, et, bientôt, secouant tristement la tête:

--L'horrible violence du coup me jettera hors de moi-même. Réaliser ceci
me paraît au-dessus de tout vouloir, de tout effort humain! dit-il.
D'ailleurs, on dit que les _chances_ de vitalité ne sont pas les mêmes
pour tous les guillotinés. Cependant... revenez, monsieur, le matin de
l'exécution. Je vous répondrai si je me prête, ou non, à cette tentative
à la fois effroyable, révoltante et illusoire.--Si c'est non, je compte
sur votre discrétion, n'est-ce pas, pour laisser ma tête saigner
tranquillement ses dernières vitalités dans le seau d'étain qui la
recevra.

--A bientôt donc, M. de La Pommerais? dit Velpeau en se levant
aussi.--Réfléchissez.

Tous deux se saluèrent.

L'instant d'après, le docteur Velpeau quittait la cellule: le gardien
rentrait, et le condamné s'étendait, résigné, sur son lit de camp pour
dormir ou songer.

       *       *       *       *       *

Quatre jours après, vers cinq heures et demie du matin, M. Beauquesne,
l'abbé Crozes, M. Claude et M. Potier, greffier de la Cour impériale,
entrèrent dans la cellule.--Réveillé, M. de La Pommerais, à la nouvelle
de l'heure fatale, se dressa sur son séant fort pâle, et s'habilla
vite.--Puis, il causa dix minutes avec l'abbé Crozes, dont il avait déjà
bien accueilli les visites: on sait que le saint prêtre était doué de
cette onction d'inspiré qui rend vaillante la dernière heure. Ensuite,
voyant survenir le docteur Velpeau:

--J'ai travaillé, dit-il. Voyez!

Et, pendant la lecture de l'arrêt, il tint close sa paupière droite en
regardant le chirurgien fixement de son œil gauche tout grand ouvert.

Velpeau s'inclina profondément, puis, se tournant vers M. Hendreich, qui
entrait avec ses aides, il échangea, très vite, avec l'exécuteur, un
signe d'intelligence.

La toilette fut rapide: l'on remarqua que le _phénomène des cheveux
blanchissant à vue d'œil sous les ciseaux_ ne se produisit pas.--Une
lettre d'adieu de sa femme, lue à voix basse par l'aumônier, mouilla ses
yeux de pleurs que le prêtre essuya pieusement avec le morceau ramassé
de l'échancrure de la chemise. Une fois debout et sa redingote jetée sur
les épaules, on dut desserrer ses entraves aux poignets. Puis il refusa
le verre d'eau-de-vie--et l'escorte se mit en marche dans le couloir. A
l'arrivée au portail, rencontrant, sur le seuil, son collègue:

--A tout à l'heure! lui dit-il très bas,--et adieu.

Soudain les vastes battants de fer s'entr'ouvrirent et roulèrent devant
lui.

Le vent du matin entra dans la prison; il faisait petit jour: la grande
place, au loin s'étendait, cernée d'un double cordon de cavalerie;--en
face, à dix pas, en un demi-cercle de gendarmes à cheval, dont les
sabres, tirés à son apparition, bruirent, surgissait l'échafaud.--A
quelque distance parmi des envoyés de la presse, on se découvrait.

Là-bas, derrière les arbres, on entendait les houleuses rumeurs de la
foule, énervée par la nuit. Sur les toits des guinguettes, aux fenêtres,
quelques filles fripées, livides, en soieries voyantes,--d'aucunes
tenant encore une bouteille de champagne--se penchaient en compagnie de
tristes habits noirs.--Dans l'air matinal, sur la place, des hirondelles
volaient, de ci, de là.

Seule, emplissant l'espace et bornant le ciel, la guillotine semblait
prolonger sur l'horizon l'ombre de ses deux bras levés, entre lesquels
bien loin, là-haut, dans le bleuissement de l'aube, on voyait scintiller
la dernière étoile.

A ce funéraire aspect, le condamné frémit, puis marcha résolument, vers
l'échappée... Il monta les degrés d'abord. Maintenant le couteau
triangulaire brillait sur le noir châssis, voilant l'étoile. Devant la
planche fatale, après le crucifix, il baisa cette messagère boucle de
ses propres cheveux ramassée pendant la toilette, par l'abbé Crozes, qui
lui en toucha les lèvres:--«Pour _elle_!...» dit-il.

Les cinq personnages se détachaient, en silhouettes, sur l'échafaud: le
silence, en cet instant, se fit si profond que le bruit d'une branche
cassée, au loin, sous le poids d'un curieux, parvint, avec le cri et
quelques vagues et hideux rires, jusqu'au groupe tragique. Alors, comme
l'heure sonnait dont il ne devait pas entendre le dernier coup, M. de La
Pommerais aperçut, en face, de l'autre côté, son étrange
expérimentateur, qui, une main sur la plate-forme, le considérait!... Il
se recueillit une seconde et ferma les yeux.

Brusquement, la bascule joua, le carcan s'abattit, le bouton céda, la
lueur du couteau passa. Un choc terrible secoua la plate-forme; les
chevaux se cabrèrent à l'odeur magnétique du sang et l'écho du bruit
vibrait encore, que, déjà le chef sanglant de la victime palpitait entre
les mains impassibles du chirurgien de la Pitié, lui rougissant à flots
les doigts, les manchettes et les vêtements.

C'était une face sombre, horriblement blanche, aux yeux rouverts et
comme distraits, aux sourcils tordus, au rictus crispé: les dents
s'entrechoquaient; le menton, à l'extrémité du maxillaire inférieur,
avait été intéressé.

Velpeau se pencha vite sur cette tête et articula, dans l'oreille
droite, la question convenue. Si affermi que fût cet homme, le résultat
le fît tressaillir d'une sorte de frayeur froide: _la paupière de l'œil
droit s'abaissa, l'œil gauche, distendu, le regardait_.

--Au nom de Dieu même et de notre être, encore deux fois ce signe!
cria-t-il un peu éperdu.

Les cils se disjoignirent, comme sous un effort interne; mais la
paupière ne se releva plus. Le visage, de seconde en seconde, devenait
rigide, glacé, immobile.--C'était fini.

Le docteur Velpeau rendit la tête morte à M. Hendreich qui, rouvrant le
panier, la plaça, selon l'usage, entre les jambes du tronc déjà inerte.

Le grand chirurgien baigna ses mains dans l'un des seaux destinés au
lavage, déjà commencé, de la machine. Autour de lui la foule s'écoulait,
soucieuse, sans le reconnaître. Il s'essuya, toujours en silence.

Puis, à pas lents, le front pensif et grave!--il rejoignit sa voiture
demeurée à l'angle de la prison. Comme il y montait, il aperçut le
fourgon de justice qui s'éloignait au grand trot vers Montparnasse.



                      L'INSTANT DE DIEU


                                     _A Sa Sainteté LÉON XIII, P. P._


Je ne crois pas devoir différer la notification d'une pensée, des plus
insolites, que me suggèrent les nouvelles circonstances où nous allons
appliquer la Peine de Mort.

Voici, d'abord, les conséquences de la loi sur les exécutions à huis
clos, adoptée par le Sénat, ou tout comme: ce n'est plus qu'une question
de jours.

Le condamné devant être décapité désormais dans la prison, la table des
expérimentateurs, toute chargée d'instruments et d'appareils
électriques, sera disposée à proximité de la guillotine. Les hommes de
Science recevront enfin, sans doute sous peu de temps et d'après le vœu
qu'ils ont tant de fois exprimé, la tête, chaude encore, des mains mêmes
de l'exécuteur. Cette tête sera donc immédiatement enserrée, à sa ligne
de prosection, dans la cire ou le mastic, et mise en relation avec les
reffusions de sang artériel, profluées, s'il est possible, de son tronc
même--maintenu debout sous la haute table trouée. On essaiera de
retarder l'insensibilité cadavérique et de constater, s'il y a lieu,
dans cette tête, ainsi artificiellement réadhérente à son corps, une
sorte soit de _survie_, de _présence_, ou quelque lueur de
Pensée-consciente, soit d'interruption radicale de l'existence.

La presse européenne a divulgué, ces jours-ci, les expériences
ultra-pénales tentées sur les pantelantes dépouilles des derniers
suppliciés, en vue de découvrir quelque indice du gîte cérébral où,
durant quelques secondes encore, se cramponne la volonté, le moi, l'âme.
L'on n'a pas oublié le fantastique acharnement dont le fanatisme
physiologique a fait preuve, alors qu'aux cahots du fourgon de justice,
aux lueurs de sa mauvaise lampe, d'éminents délégués de la Faculté
n'hésitaient pas à plonger, au nom de la Science humaine, leurs longues
aiguilles dans le cerveau d'une jeune tête grimaçante, crispée et
hagarde,--qui, vainement, tournait ses prunelles torturées du côté où
l'un de ces messieurs lui sifflait dans l'oreille--ceci _près d'une
heure et demie après la décollation et au sortir du fictif enterrement
de cinq minutes_.

Cette vivisection posthume atteste, une fois de plus, cette vérité
majeure que «rien ne se perd dans la Nature». En effet, du moment où la
torture est abolie _avant_ l'exécution, n'est-il pas tout naturel
qu'elle soit appliquée _après_? La discrétion des exécutés dispense de
les rendre aphones--en sorte que la délicate sensibilité des oreilles
doctorales se trouve ménagée. Certes, à cet énoncé, Beccaria jetterait
un cri de stupeur--Torquemada, dépassé en rigueurs par le paterne
Progrès, reculerait, humilié. Mais qu'importent à l'esprit
d'investigation ces scrupules... puérils, _puisqu'ils ne sont pas à la
mode_? L'Humanité TOUJOURS _future_ avant tout! L'individu _présent_
n'est rien: découvrir à quelque prix que ce soit! pourquoi pas? Telle
est la devise de cette époque de lumière, justice et de fraternité.
Donc, passons.

       *       *       *       *       *

De l'ensemble de ces inquiètes recherches, il paraîtrait que d'assez
positives préventions viennent de s'élever touchant on ne sait quelle
possibilité de surexistence brève, _au moins en certains cas de
décollation_. Le fil du Couteau-justicier ne scinderait pas en deux la
Pensée-vive, paraît-il, et le passage par la guillotine ne serait qu'une
opération comme tant d'autres, mortelle à plus courte échéance--_pas
instantanément_. Enfin, pour s'exprimer sans ambiguïté, les restes d'un
décapité, aussitôt après la chute du glaive, ne seraient, assez souvent,
_que ceux_ D'UN AGONISANT, _non pas encore ceux_ D'UN DÉFUNT.

Telle est, du moins, l'impression qui ressort, pour tout esprit
réfléchi, des Études sur les mouvements réflexes, de MM. Suë et Sédillot
à Claude Bernard, de Claude Bernard à MM. Brown-Séquard et aux plus
récents actualistes en cette question. Et, en effet, si telle n'était
pas l'arrière-pensée de la Science, de quel droit se ferait-elle
profanatrice de cadavres et s'amuserait-elle à faire grimacer des
décapités?

La loi ne protège pas ces victimes.

       *       *       *       *       *

Oh! tout cela n'a rien qui puisse étonner le chrétien. L'Église a, de
tout temps, permis, autorisé,--parfois, même, _prescrit_ aux fidèles la
créance à de certaines légendes vénérables--(celle de saint Denis, par
exemple)--dont cette incertitude, presque affirmative, de la Science
moderne ne fait que corroborer, pour ainsi dire, la probabilité.
L'épisode de l'Évêque-martyr, marchant, son chef mitré à la main,
n'est-il pas sculpté au fronton de cent cathédrales, voire de Notre-Dame
de Paris? Le miracle n'est jamais tout à fait anti-naturel: tant
d'animaux décapités marchent ou volent si longtemps encore, tant de
reptiles, coupés en vingt morceaux, _cherchent_ à se rassembler, que le
plus sceptique sourire s'éteint devant une réflexion, quant à ces sortes
de mystérieuses légendes, aujourd'hui.

Si donc la tête est ce membre plus nécessaire que les autres, où la Vie
se localise en dernier ressort et peut être constatée, ce n'est pas le
dernier soupir qui, sur nos lèvres, peut attester la mort. Souvent, en
de certaines maladies--par exemple, le croup--des incisions au cou sont
pratiquées, qui permettent de survivre à l'étouffement _naturel_, bien
que le miroir, appliqué aux lèvres, ne se ternisse pas.--Bref, selon
l'Esprit chrétien, tant que l'âme n'a point abandonné la tête,--la Tête
qui reçoit ce sacrement du Baptême dont se pénètre, (_fût-il paralysé_)
le reste du corps,--il ne saurait être dit, d'une manière absolue, de
tel individu, qu'il est décédé.

Or, comme le Prêtre ne peut, à la rigueur, que _bénir_ et non _absoudre_
les restes de ceux qui, se refusant à la Foi, n'ont pas accepté
l'Absolution, que de fois, sur les champs de bataille, le
soldat,--frappé d'un projectile à la bouche ou à la gorge,--ou _le cou
plus qu'à moitié fendu d'un coup de sabre_,--fut réduit, moribond, à
répondre en toute hâte, _par des signes de paupières_, à la question
précipitée d'un aumônier, afin d'en obtenir cette clef--sacrée pour les
croyants--de l'évasion du monde, l'Absolution!

Et comme rien ne peut diviser qu'illusoirement l'occulte, la réel
ensemble du corps,--puisque, très souvent, l'homme souffre du membre
dont il fut amputé,--la tête a toujours suffi pour que le tronc des
blessés bénéficiât, quand même, tout entier,--eût-il perdu, dans la
mêlée, à droite et à gauche, bras et jambes,--de la puissance
rédemptrice du Sacrement.

Il est évident que je ne parle, ici, qu'au seul point de vue de la Foi
chrétienne, ne reconnaissant la valeur d'aucun autre point de vue,
d'ailleurs, en cette question--comme en toutes autres.

Eh bien, puisque d'une part, lorsqu'il s'agit d'une œuvre de salut,
l'Église n'hésite pas à s'adjoindre les ressources de la Science, et
que, maintes fois, le Souverain Pontife accepta le secours... par
exemple de l'électricité (cette apparente humiliation du tonnerre), pour
expédier «par dépêche contrôlée» l'Absolution papale à d'augustes
moribonds, voire à de simples personnages pieux,--puisque, d'autre part,
le prêtre, tardivement appelé au chevet d'un agonisant évanoui, demande,
tous les jours, au médecin «si la Science ne peut faire _ouvrir les
yeux_, un seul instant, à ce malade en délire,--le temps, seulement, de
lui offrir l'Absolution... et puisque, enfin, le chrétien part de cet
éternel principe que, la Clémence de Dieu étant sans bornes, bien osé
serait celui qui (pauvre ombre obscure, demain disparue, de tous
oubliée), prétendrait, dans le temps, au nom de sa Raison d'un jour,
assigner une limite à la Bonté-Libératrice,--oui, j'avoue, humblement,
ne pas bien apercevoir en vertu de quel motif précis, clair, nettement
exprimé, le Christianisme, ici, pour la première fois, se refuserait à
suivre la Science--même sur l'extravagant terrain qu'elle vient de se
choisir.

Depuis bientôt deux mille années, il a prouvé que les plus triviales
railleries, les vains étonnements, les sarcastiques objections
n'entravaient guère ses décisions sûres et qu'il n'a que faire d'être
sanctionné par le prétendu Sens-commun de telles ou telles
majorités.--En conséquence, au cas où la table d'expériences
ultra-légales serait à ce point rapprochée de notre instrument de
supplice, il me semblerait étrange de proscrire, _a priori_, étourdiment
et comme tout à fait absurde, la mesure suivante... que nos
missionnaires en Chine trouveraient peut-être aussi simple
qu'orthodoxe,--eux qui subissent et voient subir, tous les jours, à
leurs néophytes, le supplice d'être coupés en CENT morceaux (tête
comprise), ainsi que l'on peut s'en convaincre aux Missions étrangères,
rue du Bac.

       *       *       *       *       *

Quatre heures du matin sonnent. Le prêtre et le condamné sont laissés
seuls un instant, dans la cellule, pour les suprêmes paroles. Le
désespéré persiste dans l'endurcissement et l'impénitence. Aucune lueur
de Dieu dans cette âme trouble. Il repousse le pardon, d'un sourire,--le
crucifix sublime, d'un mouvement d'épaules.

Cela s'est vu. Récemment. Hier encore.

En cette occurrence, pourquoi le prêtre, mandataire intrépide du dernier
effort divin, ne prononcerait-il pas--en les modifiant selon sa
souveraine prudence--des paroles analogues aux suivantes, puisque la
Science paraît le lui permettre, et puisqu'au point de vue _terre à
terre_ il est rétribué par l'État et la Chrétienté pour accomplir son
devoir jusqu'au bout:

--Mon frère, mon fils, non, je ne te dis pas adieu encore. La terrestre
buée de tes sens te fait prendre trop au sérieux ce triste ciel
apparent, ce sol fuyant qui t'exclut de ses ombres, ces illusions de
Temps et d'Espace sur lesquelles se trame la lourde irréalité de ce
monde. Cependant tout cela, d'ici à peu d'instants, ne _sera_ plus,
_pour Toi_, que le nul rentré en son originel néant. Et c'est au nom de
cette Raison même, en laquelle tu puises le poignant courage
d'affronter, sans espérance, ton propre Infini, que plusieurs de tes
semblables vont tout à l'heure, prendre sur les consciences de prolonger
l'étouffée et ténébreuse agonie de la Tête, après l'humaine expiation.

«Pour moi, je te parle au nom du bon Dieu.--Si,--même avec les réserves
d'un doute,--il semble qu'une lueur de ton être-pensant veille,
effectivement, encore, durant de brèves secondes, en cette tiède tête
isolée, qui, seule, conçut et accepta les iniquités et souillures du
corps,--non! te dis-je! tant que je pourrai juger flottante au vent de
l'Abîme, en tes prunelles, cette lueur, il ne saurait être affirmé sans
témérité que le Salut du Ciel est entièrement perdu pour toi. Certes
entre ton cœur et ton cerveau tout rapport semblera discontinué... mais
il paraîtrait _que tu es ailleurs que dans leur ensemble_. Or, peut-être
qu'en cette tête, réinjectée de ton sang, où rouleront les yeux inquiets
et lamentables, mon fils! oui, peut-être qu'ALORS tu VOUDRAS ne plus
refuser ce que tu repousses maintenant,--et que si tu pouvais le crier,
tu le crierais!... Mon devoir est donc devenu de te confier au Dieu des
miracles, pour qu'il te souvienne encore que je serai là, moi, son
Prêtre, à genoux, priant seulement la prière des Agonisants,--car je
n'aurai plus le droit de réciter celle des Morts,--devant cette table
d'épouvantements où toutes les griffes électriques de la Science, comme
des avant-courrières de celles des mauvais anges, seront déjà levées sur
leur proie. Mes yeux seront aux écoutes de ton regard--au cas où je
reconnaîtrai, en moi, _que tu regardes_!

«Oh! si, à travers le crépuscule de tant d'horreur solitaire, illuminant
tout à coup les ruines de ta mémoire, l'idée, seule, d'une espérance en
la Clémence-divine, inspirée en toi, traverse les sanglantes brumes de
ton âme, traduis-la--et tu la traduiras, malgré toi,--par le tout
naturel et filial regard de l'Homme vers l'EN-HAUT!

«Alors, me dressant, dédaigneux de tout respect humain et des plus
éclairés sourires, fort, uniquement, de cette «FOLIE DE LA CROIX» que
l'Apôtre saint Paul m'a imposée du fond des siècles et en vertu de cette
Absolution-conditionnelle que mon strict DEVOIR est d'accorder, sur une
lueur de VIE et de repentir, aux chrétiens qu'une blessure mortelle
prive simplement de l'usage de la parole,--au nom du Verbe éternel,
enfin! si je juge ta tête encore vive et suppliante, je lèverai sur ton
front mon bras, pénétré, en cette seconde, de la substantielle foi des
martyrs.--Et, tout entier, ton être réel, en sa forme immortelle,
indéfectible, irrévocable--et que nul tranchant ne peut
diviser--m'apparaîtra dans tes yeux, mon frère! Et tu seras, pour moi,
pareil à ce Larron, ton ancêtre du Calvaire, qui, râlant aussi sur son
bois fatal, obtint, quand même, et les yeux déjà voilés, l'authentique
assurance du Paradis.

«Parmi les ouvriers de la onzième heure,--qui furent payés de la journée
comme s'ils fussent venus dès le matin,--toi, travailleur attardé, tu ne
seras accouru que sur le minuit!--Qu'importe! Il sera temps encore,
sois-en sûr. Qui donc, parmi les vivants, ces marcheurs blêmes tout
couverts de folie, d'impureté et d'orgueil, oserait affirmer que ton
Créateur, notre Père, te marchandera sa miséricorde, alors que tes
regards--vers lui levés, en un pareil instant, du fond de tes
orbites,--en appelleront de sa Justice à sa Gloire! Et de quel droit
moi-même,--s'il me semble avéré que le Sauveur t'en envoie la plus vague
des espérances,--au nom de quel présomptueux et dangereux
scrupule,--dont Celui qui, d'un appel, fit sortir Lazare d'entre les
morts, demain me demanderait compte,--hésiterais-je à t'absoudre de tes
misères, à te frayer le chemin de la paix, à toi qui nous précèdes tous
de si peu d'heures dans l'éternité?--Quoi! lorsque ta tête ne pouvait
encore penser, elle a été jugée digne du sacrement du Baptême et,
lorsqu'elle paraîtrait témoigner--peut-être--le repentir, je lui
refuserais le sacrement de la Pénitence!»

Concluons.--Puisque la Science, avec son arsenal de prestiges, assaille,
de toutes parts, la Foi chrétienne,--du moins aux yeux voilés de ceux
qui ne connaissent ni l'exégèse, ni le sentiment, ni l'absolutisme de la
Foi,--je ne comprends guère pourquoi Celle-ci ne se souviendrait pas
qu'elle est la Fille du miracle. Si ÉTRANGE que puisse donc sembler
cette convention _ante gladium_ entre le prêtre et le condamné, elle ne
saurait choquer que de trop délicats incrédules!--Car, en vérité, l'on
peut affirmer qu'elle n'eût semblé que BANALE aux yeux et au sentiment
de ces vieux Confesseurs d'autrefois, dont les actes ont cimenté
l'édifice même de l'Église.



                     UNE PROFESSION NOUVELLE


On lira bientôt les faits suivants, aux _Nouvelles de la Province_, sur
les gazettes rédigées, comme on le sait, dans ce style équivoque et
goguenard, parfois macaronique, souvent même trivial, qu'affectent (il
faut bien se l'avouer) quelques trop avancés radicaux.--Ce style, qui
veut sembler plaisant, ne témoigne que d'une sorte de régression vers
l'Animalité.

«Récemment unie à ce brillant et déjà légendaire vicomte Hilaire de
Rotybal, ce digne rejeton d'une souche des plus illustres hobereaux de
l'Angoumois, la délicieuse, la jeune et mélancolique vicomtesse
Herminie, hélas! de Rotybal, née Bonhomet, se promenait, hier, assez
tard, dans le parc de son manoir, le bras languissamment appuyé sur
celui du sous-lieutenant de cavalerie bien connu, son cousin. La nuit
d'été, des plus douces, les éclairait de toutes ses étoiles. Tout à
coup, provenue, croit-on, de la hauteur de certains grands arbres
lointains, une détonation, pareille à celle d'un violent coup de
carabine, éclata. L'exquise jeune femme jeta un cri et tomba
ensanglantée entre les bras de son étincelant cavalier. Des serviteurs
accoururent. Transportée dans sa chambre, l'on s'aperçut que la
châtelaine était mourante: sa tête charmante était à moitié brisée par
un projectile--que les hommes de l'art, mandés en toute hâte, n'ont
encore pu extraire sous l'abondante chevelure, coagulée sur la blessure
béante.--Ce matin, vers les dix heures moins dix minutes, après un long,
spasmodique et douloureux coma, la vicomtesse a rendu l'âme. L'on va
procéder à l'autopsie de l'encéphale et remettre le projectile aux mains
de l'autorité.

«De graves soupçons, des charges accablantes pèsent sur son époux, dont,
si l'on en croit les _on-dit_, la jalousie pouvait être, à bon droit,
depuis trop longtemps éveillée. Circonstance toute spéciale: vingt
minutes après l'événement, comme on recherchait de tous côtés le
vicomte, nos agents l'ont happé à la gare, au moment où, valise en main,
il sautait dans l'_express_ de la capitale. Conduit chez M. le juge
d'instruction (absent pour constatation de cinq autres crimes), M. de
Rotybal a dû passer la nuit à la maison d'arrêt. Pendant le trajet, il
n'a daigné parler à M. le Commissaire de police que d'une certaine
_Société de Divorceurs_ (?) à laquelle il voulut (vainement)
télégraphier à Paris, _pour suspendre_, disait-il, _une commande
importante_.--Feindrait-il déjà la démence? L'on pense qu'au moment où
paraîtront ces lignes il aura subi son premier interrogatoire. L'on
s'attend à des aveux. L'émoi, dans la localité, est considérable.

«Toutefois, que nos lecteurs se rassurent: malgré le «titre» du prévenu,
le clergé, cette fois, n'étouffera point l'affaire;--le ciel n'ayant
plus rien à voir, Dieu merci! dans les démêlés de nos cours d'assises.»

       *       *       *       *       *

Voici, d'après le compte rendu de M. le greffier, le colloque
étrange--et dont les plus sceptiques seront révoltés--qui s'est échangé,
le lendemain matin, dans le cabinet de M. le juge d'instruction, cabinet
où M. le vicomte de Rotybal, après sa nuit de détention préventive, a
été introduit à la première heure. Le vénérable magistrat a, tout
d'abord, paru quelque peu surpris à l'aspect d'un jeune homme dont la
distinction de visage et de manières semblait démentir d'avance le crime
odieux où l'impliquait la rumeur publique. Sévèrement menacé toutefois
d'une confrontation avec la dépouille de celle que tous nommaient déjà
«sa victime», le jeune gentilhomme, interrompant son interlocuteur avec
ce sourire de l'homme du monde qui ne le quitte jamais:

--Monsieur, a-t-il dit, en assurant son lorgnon avec le plus grand
calme, vous errez étonnamment, je dois vous en avertir. L'un des
déplaisirs principaux que me cause cette énigmatique mésaventure est de
me voir inculpé d'une action ridicule. Voilà bien la foule et ses vains
propos! M'embusquer, disons-nous, sur telle maîtresse branche, pour
tirer, comme simple caille, une aimable femme qui, de plus, est mienne?
Et ce, par «jalousie?...» Ah! je doublerais trop mal, vraiment, les
Tamberlick pour chanter les _Othellos_ jusqu'à cet ut dièse. En me
supposant même capable d'une fantaisie pareille, n'eussé-je pas eu la
sagacité de me procurer, du moins, le flagrant délit?--Laissons cela.
D'ailleurs, tenez: dissipons, d'un mot, toutes ces ombres. La profession
que j'exerce est incompatible avec ces exagérations d'un autre âge,
monsieur: je suis divorceur.

--Plaît-il?

--Oh! mais d'un divorceur... à rendre des points au Sénat.--Ici, le
devoir étant d'être expansif, je m'explique.

Après six mois d'union (c'est mon chiffre, en général, monsieur), je
vous dirai que la vicomtesse et moi, revenus des premiers
éblouissements, nous n'étions plus liés que par cette estime affectueuse
qui rend si douces les confidences mutuelles. Dans le monde, nous
n'accordons pas une excessive importance, voyez-vous, au fait de se
prévenir l'un l'autre des inclinations nouvelles que l'on peut éprouver
à la longue. Bref, pour vous notifier la véritable situation de notre
ménage en trois mots, voici dans quelles conditions convenues nous
avions contracté cette alliance.--Bien avant cette hyménée, mon
patrimoine s'étant volatilisé, de bonne heure, aux creusets du jeu, des
soupers et des femmes, j'avais dû reconnaître au plus noir d'une
détresse où pas un ami ne m'eût avancé cinq cents louis, qu'il fallait
être, comme on dit, de son siècle. Or, comment vivre dignement? Noblesse
oblige!... Après m'être longtemps posé cette question, je me décidai,
pour ne point demeurer oisif, à fonder la Société des Divorceurs, dont
je suis président.

Vous allez voir comme c'est simple. C'est l'œuf de Christophe Colomb.
J'ajouterai même que c'est un secret--et que l'incident mystérieux qui
me fait si absurdement votre prisonnier en pouvait seul entraîner la
révélation. D'ailleurs, bast! comme je me retire, après moi le déluge!

--Continuez... continuez..., a répondu M. le juge en ouvrant de grands
yeux.

--Voici donc.

(Ici, le vicomte a pris une voix de tête et a débité avec une extrême
volubilité le discours suivant):

--Sitôt averti par nos émissaires, (de fins limiers ceux-là!)--que telle
jeune personne, de famille «honorable» s'en est laissé _un peu trop_
conter, je tombe, incontinent et comme du ciel, dans la province, aux
frais de la Société, à 15% d'intérêts et me fais aisément présenter dans
la famille consternée. Là, jetant mon nom par les croisades, je laisse
entendre (avec des périphrases de la plus suave distinction, bien
entendu!) que je suis prêt à sacrer d'avance, de l'écusson (d'ailleurs
assez casanier, entre nous) des Rotybal, la frêle créature appelée à
pénétrer prochainement en notre système solaire,--au cours d'un
traditionnel voyage en Italie, par exemple.--Mais comme a su dire
excellemment le poète de l'_Honneur et l'Argent_, «les affaires sont les
affaires», cent gais mille francs, tout net, sont mon chiffre, au
provisoire contrat de cet hymen. Ah! vous voyez? je suis dans le
mouvement. Avec mon système, tout le monde est heureux. Bref, je suis de
ceux sur la pierre desquels on inscrira: _Transiit benefaciendo_. Pour
emporter la situation, je sais insinuer, même, sous mille poétiques
circonlocutions, à ma fiancée, que la Nature, plus enjouée que de
coutume le jour de ma naissance, _m'a doué d'une myopie...
décidée_.--Six mois après, de concert avec la vicomtesse, je fais
constater l'incompatibilité d'humeur, avec sévices et dissipations, au
besoin concubinage, par les divers membres de notre Société,--le tout à
charge de revanche, car l'union fait la force. J'accepte tous les torts,
je feins l'opposition la plus furieuse... et crac! je divorce! laissant
noms et titres à MON fils, un Rotybal sérieux; revêtu, comme vous voyez,
de toutes les herbes de la Saint-Jean. Ci, donc, nos cent mille francs.

Le semestre suivant, sur un nouvel avis, j'adviens en un département
vierge; fort de mes économies précédentes, quelles défiances
éveillerais-je?

Même jeu. Six mois après, crac! je divorce. Et ainsi de suite. Je fais
boule de neige.--Réussir? Question d'entraînement. Vous voyez comme
c'est simple. Je vous le répète: c'est l'œuf de Christophe Colomb.

A ces paroles, M. le juge d'instruction a regardé assez longtemps, en
silence, le jeune vainqueur;--puis:

--L'ignoble cynisme avec lequel...

--Permettez! a interrompu--toujours souriant!--M. de Rotybal de sa même
voix flûtée; je devais clore ma série (la demi-douzaine) à ma dernière
alliance. Il faut savoir se modérer. Ma fortune se montant aujourd'hui,
d'ailleurs, à ce beau million de mes rêves qui ne doit rien à personne,
étant LÉGALEMENT conquis. J'allais donc me retirer des affaires,
laissant ma sixième vicomtesse contempler paisiblement, avec son très
cher cousin, les trois perles surannées de tous les Rotybal que bons
pourront leur sembler--(notre divorce, convenu d'avant les fiançailles,
étant déjà en instance),--j'allais, dis-je, enfin recommencer à
Paris,--mais, cette fois, d'une manière expérimentée et durable, cette
chère et délicieuse vie de garçon, la seule qu'un gentilhomme vraiment
moderne puisse et doive préférer, lorsque vos sbires m'ont prié de les
suivre et m'ont narré, en chemin, la tragique aventure d'hier soir. Fort
bien. Mais une mauvaise nuit est bientôt passée.

Voici qu'il fait jour. Vous êtes et devez être un homme sérieux.
Réfléchissez. Comment admettre qu'avec ses principes, ce
caractère--soucieux de l'amour conjugal autant que de l'une de ces
cerises de couleur foncée vulgairement nommées guignes--avec ces goûts
positifs, pratiques, précis, encouragés par la Loi,--j'ai commis
l'insanité d'une aussi excessive esclandre? C'est une plaisanterie.
Exterminer ma femme! Comme vous y allez! Malpeste!... Non. Je suis trop
honnête, moi, monsieur, pour tuer ma femme! Bref, j'ai choisi l'état de
mari modèle--et je m'y tiens.

--En un mot, a riposté le magistrat, pour vous refaire une fortune, vous
vous êtes fait entrepreneur de polygamie légale? Vous faites profession
de remarier vos femmes légitimes?

--Vous semblerait-il préférable que je me fusse fait littérateur?

--Avant de recourir à cette extrémité nouvelle, ne pouviez-vous
solliciter quelque poste honorable?...

--Merci! pour me faire plaindre? Ou pour obtenir, à force de
protections, quelque emploi de graisseur de chemins de fer,--aubaine
dont le diplôme n'arrive presque toujours qu'après le décès du
quémandeur, comme la grâce des quatre sergents de la Rochelle?... A
d'autres!--Mais vous savez bien, homme sérieux que vous êtes, que ruiner
courageusement sa femme, s'installer à demeure chez quelque facile
enfant, pousser, d'un élégant doigté, quelque carte bizeautée au cercle,
et laisser dire,--bref, demeurer, à tout prix, ce qu'on appelle un homme
brillant,--sera toujours mieux porté. Le reste? Vétilles qui s'excusent
ou s'oublient dans la huitaine. Croyez-moi: ne frondons pas l'opinion du
monde. A quoi bon s'attirer le sourire des gens d'élite? Vantons, par
bienséance et par devoir, la morale des rêves, que ne pratique personne,
soit! mais conformons-nous à celle qui a cours: les débris des lances
qu'a rompues le chevalier de la Triste-Figure sont tombés en poudre, il
y a belle lurette, chez tous nos marchands de bric-à-brac. Je plains
donc les retardataires endiablés et incorrigibles qui me refuseraient
leur estime, dont je n'ai, d'ailleurs, cure, l'ayant pesée.--Sur ce,
monsieur, comme je suis très étonné d'être veuf,--cas bizarre et que je
n'avais pas prévu,--et comme le moment serait mal choisi de m'étendre
davantage, souffrez que j'aille rendre enfin les derniers devoirs à
celle qui n'est plus: je pense que son désolé cousin, son fiancé, le
baron de Z..., a déjà pris le deuil; de plus longs retards, de mon côté,
seraient inconvenants... et, quant à l'enquête, vous instrumenterez
là-bas plus sérieusement qu'ici, n'est-il pas vrai?... Allons, partons:
mon tilbury doit m'attendre en bas; d'ici chez moi, c'est l'affaire de
vingt minutes.

Ce disant, et pendant que M. le juge d'instruction l'écoutait encore,
bouche à demi béante, le vicomte de Rotybal a saisi son chapeau sur une
chaise et s'est levé, prêt à supplier le magistrat de passer le premier.

       *       *       *       *       *

A ce point de l'entretien, M. le commissaire de police de la ville de
*** est entré précipitamment, retour du château.

Remettant un pli cacheté à M. le juge d'instruction, puis offrant un
profond salut au jeune gentilhomme:

--Voici le compte rendu de l'autopsie, dressé en ma présence par les
docteurs de la Faculté, a-t-il dit.

Ayant parcouru d'un coup d'œil le pli doctoral, ce fut avec une sorte de
stupeur nouvelle que le magistrat donna lecture du rapport
suivant,--(rédigé toujours en ce style d'ess-bouquet radical et
recommandé pour le mouchoir, que nous avons préconisé au début de ce
récit):

       *       *       *       *       *

«Monsieur le juge d'instruction,

«Nous nous empressons de porter à votre connaissance le résultat de nos
examens. Ce matin, sur les huit heures, nous avons eu l'honneur
d'extraire de la pulpe cérébrale de madame la vicomtesse de Rotybal le
projectile qui a causé son décès. Nous ne doutons pas que votre
étonnement ne dépasse, s'il se peut, le nôtre, en apprenant que ce
projectile est un très curieux spécimen de l'_espèce minérale_ et non
point un lingot de plomb. Voici l'explication, à la fois simple et des
plus bizarres, de sa présence dans l'encéphale de l'intéressante
défunte.

«Monsieur le juge d'instruction voudra bien se rappeler, tout d'abord,
qu'en France, durant nos belles nuits d'été, à l'époque où la Nature se
recueille, pour ainsi dire, dans l'universel sentiment de l'Amour, c'est
par milliers et par milliers que l'on compte (au dire de la Science la
plus élémentaire) ces brillants météores, ces pierres de lune qui
sillonnent, _en éclatant, parfois, avec la détonation d'une arme à feu_,
notre atmosphère. Or, chose des plus singulières! il se trouve qu'après
mûre analyse nous avons dû le reconnaître à n'en pouvoir douter: c'est
d'un fatal hasard, de ce genre phénoménal (d'une rareté heureusement
constatée), que la regrettée châtelaine a été l'innocente victime.
L'explosion d'un bolide _à hauteur des grands arbres du parc_ a projeté,
tout bonnement, cet éclat d'aérolithe, mortel comme celui d'un obus--et
d'une manière quasi perpendiculaire--sur la tête de la jeune rêveuse,
hélas!... C'est donc à notre satellite,--en un mot, c'est _la
Lune_--qu'il faut nous en prendre. Notre doyen, professeur d'Histoire
naturelle, a même l'honneur de demander à M. le vicomte de Rotybal
l'autorisation de déposer ce funeste échantillon du ciel au musée de la
ville.

De tout quoi, nous avons attesté, en ce jour de juin 1885.

Signé: Drs L*** et K***.»

       *       *       *       *       *

--Tiens! un miracle!... s'est tranquillement écrié M. de Rotybal à la
fin de cette lecture. Et ce plaisantin du journal qui prétend à mon
sujet «que le ciel ne se mêle plus de nos petites affaires!...»

Après un profond moment de silence:

--Monsieur le vicomte, vous êtes libre!... a déclaré le juge
d'instruction.

M. de Rotybal, non sans un grave sourire, s'est incliné.

L'instant d'après, en bas, sur la place, au milieu d'une foule qui
saluait son retour par des cris joyeux, le vicomte ayant allumé une
cigarette, a crayonné, toujours correct, deux mots, à la hâte, notifiant
à la Société des Divorceurs de suspendre l'instance. Il a fait porter la
dépêche au télégraphe par son groom.

Puis, ressaisissant les rênes de son tilbury, le vicomte a disparu au
petit trot vers son manoir.



                     L'AGENCE DU CHANCELIER D'OR


                                              _A Monsieur Émile PIERRE_.


_La chasteté c'est du froment; le mariage, de l'orge; la fornication, du
fumier._

                                                             ST-JÉRÔME.


La récente loi, votée à plaisir par les deux Chambres, a précisé, dans
un article additionnel, que «la femme légitime, surprise en flagrant
délit d'inconstance, ne pourrait épouser son complice.»

Ce fort spirituel correctif, ayant singulièrement attiédi l'enthousiasme
avec lequel un grand nombre de ménages modèles avaient accueilli,
d'ensemble, la nouvelle inespérée, bien des fronts charmants se sont
assombris; les regards, les silences, les soupirs étouffés, tout, dans
les attitudes, enfin, semblait dire: «Alors, à quoi bon?...»

--O belles oublieuses! Et Paris?... N'est-il pas autour de nous, tirant
son feu d'artifice perpétuel de surprises étranges? capitale à
déconcerter l'imagination d'une Shéhérazade? ville aux mille et une
merveilles, où se réalise, comme en se jouant, l'Extraordinaire?

Au lendemain de l'ukase sénatorial, voici qu'un actualiste à tous crins,
un novateur de génie, le major Hilarion des Nénufars, a trouvé le biais
pratique si désiré des chères mécontentes.

Il va dissiper les moues les plus rêveuses et ramener le sourire, depuis
quelques jours disparu, sur les visages délicieux de nos dernières
sentimentales.

Grâce à son éclairé savoir-faire, l'agence du _Chandelier-d'Or_ s'est
organisée: elle a conquis, dès son aurore, la vogue du Tout-Paris
élégant: y recourir, sera pour les mondaines, le suprême pschuttisme,
cet automne. Elle entreprend la location de... Roméos de fantaisie, de
_simili-séducteurs_, lesquels se chargent, moyennant quelques futiles
billets de banque, _de se laisser prendre en un flagrant délit
d'adultère_ FICTIF, _avec celles qu'ensuite des amants réels épouseront
tranquillement dans un temps moral après l'esclandre_.

Maison de confiance.

Présentant des garanties spéciales, elle fournit, dans les conditions
les plus sérieuses, les gens de paille du Divorce. Institution légale et
régulière, elle s'adresse aux dames qui, désabusées d'un hymen sans
idéal, sont, néanmoins, soucieuses de tenter un nouvel essai loyal du
mariage.

Quant aux sécurités, le major a tout prévu! Considérant sa mission, dans
la société moderne, comme presque sacerdotale, le sympathique
entrepreneur d'adultères s'étant, par délicatesse, constitué solidaire
et garant de ses acolytes, ses mesures sont toujours prises,
vingt-quatre heures avant chaque «séance», pour qu'il puisse,
effectivement, répondre de son délégué. Car il soumet alors cet
officieux Lovelace à l'ingestion d'un certain électuaire de
famille,--élixir déclaré souverain par les Facultés,--et dont les
propriétés bienfaisantes (noblesse oblige!) sont de rendre ses séides à
ce point inoffensifs, incorruptibles, et, pour un temps, réfractaires
aux plus innocentes effervescences, qu'après se l'être assimilé, ceux-ci
pourraient, au besoin, doubler les Saint-Antoine sans désavantage
apparent.--C'est une sorte de _Léthé-chez-soi_, qui ferait descendre à
la température polaire le vif-argent du plus africain des caprices!--Par
ainsi, nul abus des situations n'est laissé loisible. C'est là le point
d'honneur de la Maison. Et l'amant le plus ombrageux, après avoir
confié, d'urgence, l'élue du cœur, à l'un de ces Tantales désassoiffés,
peut dormir sur les deux oreilles.

Les convenances étant sauvegardées par cette ingénieuse formalité
préalable (qui, d'ailleurs, s'imposait à titre d'exigible dans l'intérêt
général), le monde admet tacitement, d'ores et déjà, l'entremise de ces
tiers sans conséquence dans les divorces de distinction.

Toutes facilités donc, pour convoler désormais, indéfiniment, au gré de
ses inclinations successives, sont offertes au public par l'agence du
_Chandelier d'Or_. Quelques-unes de nos plus aimables libres-penseuses
ont même pris un abonnement, pour simplifier.

       *       *       *       *       *

Au début même de son entreprise, le major Hilarion des Nénuphars, ayant
compris que, pour l'avenir de sa maison-mère, il devait s'entourer d'une
auréole de représentants dignes du scabreux ministère dont il se
proposait de les investir, son choix se fixa, du premier coup d'œil, sur
l'élite brillante de ces jeunes hommes qui, après avoir mené des trains
«princiers» aux beaux jours de l'Union Générale, avoir épuisé les amours
délicates et faciles qu'offrent les plages en renom,--et s'être vu la
fleur des soupers tout en lumières, se sont réveillés, un beau matin,
radicalement dédorés par la soudaine rafale du Krach.

Dès ce moment psychologique, le sagace major, comme un pressentiment de
ses destinées, n'avait jamais perdu de vue les principaux décavés
d'entre cette jeunesse parisienne, au dehors demeurés élégants quand
même, au dedans harcelés par la fringale. Aussi, lui parurent-ils,
maintenant, comme noyau de fondation, les plus aptes à cet emploi de
sycophantes officiels que légitimaient les restrictions de la loi.--Ce
fut donc le soir même où celle-ci fut promulguée qu'il convoqua ces
désillusionnés dans une salle de conférences, louée à cet effet.

La Salle solennelle de la Société de Géographie referma sur eux ses
portes indiscrètes.

Là, sans ambages, ni préambules, leur ayant exposé, à grands traits son
utilitaire et productive conception, le fougueux novateur, tout en
remuant son verre d'eau sucrée, leur proposa d'en être les héros.

Ce ne fut qu'un cri! L'entreprise leur sembla l'île verdoyante
apparaissant aux naufragés. C'était la fortune, l'avenir! On les
reverrait au Bois, aux premières, poussant l'or sur le tapis des
casinos, passer, au galop, dans la poussière ensoleillée, et le soir,
entrer chez les glaciers ayant, au bras, des étoiles! Hurrah! Le major
fut l'objet d'une telle ovation qu'elle faillit lui coûter la vie--et
qu'il ne dut son salut qu'à l'énoncé précipité du «cautionnement moral,»
(la formalité du _Léthé-chez-soi_) qui, vociféré entre deux syncopes,
réfrigéra, comme par enchantement, les plus enthousiastes.

Plusieurs hésitèrent. Mais bientôt, grâce à l'éloquence de l'orateur,
les plus rétifs se rendirent à l'évidente nécessité de cette garantie.
Une pointe de mysticisme ayant même semblé de bon goût dans la
circonstance, l'on convint que la coupe de l'Oubli serait tarie en
l'honneur symbolique de Sainte-N'y-touche. Ce trait gaulois acheva
d'enlever les adhésions, les signatures. Une heure après, l'Agence du
_Chandelier d'Or_ était dûment établie et l'on se séparait pleins
d'espérance.

Aujourd'hui, c'est l'engouement de Paris! L'Office fonctionne à toute
heure; les actions font prime--et de hautes influences féminines
désignent déjà pour le prix Montyon son séraphique fondateur.

       *       *       *       *       *

Ah! s'il faut tout dire, c'est qu'aussi le major des Nénuphars a fait
les choses en grand seigneur et n'a rien négligé de ce qui pouvait
rassurer ou satisfaire sa clientèle innombrable!

Ainsi des locaux spéciaux sont affectés aux rendez-vous suprêmes: des
traités passés avec divers hôtels en vogue assurent, désormais, aux
époux outragés (qui affluent) un accès facile, commode et même agréable
de la chambre illégale.

Des pavillons, faciles à cerner, ornés à l'intérieur des dons les plus
rares de Flore, sont mis à la disposition des divorceuses. Le mari
survient, sur lettre anonyme rédigée de manière à faire bondir les plus
rassis. Pour éviter d'inutiles dangers, les commissaires de police des
quartiers ramifiés à l'Agence sont toujours prévenus à temps, par
téléphone, et viennent offrir leurs secours, comme par hasard, dès le
seuil des pavillons, aux maris hors d'eux-mêmes,--ce qui entraîne le
divorce presque d'office.

Ainsi, plus de fuites précipitées sur les toits, plus de ridicules
effets de balcons, plus de refroidissements ni de coups de feu démodés.
Tout se passe avec une distinction parfaite, ce qui constitue un progrès
réel, une flatteuse conquête sur les barbares d'autrefois.

En attendant l'apparition conjugale, nos héros lisent à ces dames
quelques morceaux choisis de nos bons auteurs--ou leur racontent des
histoires.

Des coiffeurs de premier ordre ont _dressé_ à l'avance, les cheveux des
deux «coupables» ou les ont arrangés en un savant désordre, selon le
caractère de l'époux.

Par un subtil sentiment des convenances, où se reconnaît derechef
l'exquise délicatesse du major, c'est un phonographe, caché dans la
muraille, qui entrecoupe, ému par l'électricité, différentes phrases
passionnées, spasmodiques et incohérentes, pendant que ces messieurs
heurtent à la porte, avec l'indignation réglementaire, et prennent acte.

Afin de mettre le Divorce à la portée de toutes les fortunes, il y a des
Flagrants-Délits, de 1re, de 2e et de 3e classe, comme pour les
enterrements.

Les _Funérailles de l'honneur_.

Les bureaux de l'Agence sont installés naturellement rue du Regard; le
portail est surmonté du buste emblématique de Platon: les factures de la
Maison du _Chandelier d'Or_ sont revêtues, comme fière devise, de
l'adage diplomatique célèbre: «_Non possumus_.»

Tant le cachet. Secret professionnel. Discrétion d'honneur! Pas de
succursales à Paris. Prix fixe. (Éviter les contrefaçons.)

       *       *       *       *       *

En résumé, cette intelligente entreprise--à l'authenticité de laquelle
nous ne pouvons encore ajouter foi qu'avec beaucoup de peine,--serait,
en tout cas, inévitable, dans un prochain avenir, grâce à la façon dont
on a libellé le restrictif de la Loi du divorce.

Le but n'est-il pas légitime?

Régulariser la situation fausse où les âmes-sœurs s'étiolent trop
souvent ici-bas, dans la société.

Quant au grand nombre de ses employés, puisqu'elle les alimente et les
occupe, n'est-elle pas un dérivatif, une soupape de sûreté par laquelle
s'évapore la fumée sociale de ces minorités négligeables dont l'oisiveté
famélique nous eût tôt ou tard menacés?...

Maintenant au point de vue moral, puisque, d'après la loi, les anciens
vœux sacrés du mariage ne peuvent plus être, en France, que
_conditionnels_, n'est-il pas logique, après tout, que les vieux
parjures de l'adultère deviennent _fictifs_? Comédiens d'un côté,
fantoches de l'autre.

Aujourd'hui, en France, l'idéal étant d'être libre, sachons prouver
qu'ici encore notre sagesse est au-dessus de toute onéreuse fidélité.

       *       *       *       *       *

Mais voici bien d'une autre chose! Chose étrange! Malgré les minutieuses
précautions prises par le major Hilarion des Nénufars, la pruderie s'est
effarouchée,--non sur le fond, mais sur la forme--des Flagrants-Délits
artificiels!--Bref, quelques brunes piquantes, du plus haut parage, ont
allégué, sûres d'elles-mêmes, que la cérémonie du _Léthé-chez-soi_ ne
les rassurait qu'à demi.

Pour obvier à l'inconvénient qu'entraîne l'excès de séductions de toutes
ces belles alarmées, le major, tranchant cette fois le nœud gordien à la
manière d'Alexandre, vient de créer une annexe de sa maison, l'_Oriental
Office_.

Il fait venir, en toute hâte, de Constantinople, un groupe,--trié, comme
on dit, sur le volet,--d'ex-gardiens du sérail, licenciés depuis le si
tragique décès du feu sultan.

Ces types orientaux, revus de bonne heure, on le sait, par les
entrepreneurs coptes, sont blancs, beaux, intrépides et athlétiques: ils
doubleront leurs précédents collègues, pour les personnes timides. Une
particularité morale qui leur est commune les dispense de la formalité
de l'élixir d'Oubli.

Mustapha-ben-Ismaïl, séduit par l'innovation turque de l'idée, acceptait
déjà de nous céder, assure-t-on, les deux superbes échantillons que
toute la presse a rendus les lions du jour; mais, par un scrupule de
conscience, l'Agence a refusé de les acquérir «à cause de leur couleur
sombre.»

A la nouvelle de cette Annexe, la joie du monde brillant est devenue
sans mélange: nos élégantes raffolent déjà de leurs futurs «patitos» et
les «actions» (ironie!) des jeunes décavés ont baissé quelque peu.

Le dernier mot du bon goût sera, pour ces dames, d'être aux petits soins
avec leurs illusoires Sigisbés, et pleines d'attentions charmantes!...
--de les combler de petits cadeaux, de sucreries, de ces mille
dédommagements délicats que le sexe enchanteur, hors de pair dans toutes
ces questions de tact, sait si bien imaginer.

Au surplus, une délégation de jeunes inconstantes, nanties de bouquets
symboliques, attendra, sur la plage de Nice, à l'ombre des frais
orangers, le vaisseau qui nous amène ces courageux incompris. Les folles
exquises leur ménagent une ovation! Voilà bien l'engouement de
Françaises pour tout ce qui est nouveau!

Elles veulent s'efforcer de leur faire oublier «la patrie» à ces enfants
gâtés!

--Hum! ce sera difficile.

Chacun aime, en effet, le sol qui l'a vu naître, le pays où son enfance
reçut les premiers soins, où les yeux, en s'ouvrant au jour, aperçurent
des regards amis lui souriant autour de son berceau.

Oui, certaines impressions d'enfance sont ineffaçables.

En tous cas, s'ils se font naturaliser, voilà des électeurs qui vont
réclamer la révision de leurs constitutions avec des cris de paon.

--Allah! Allah! oh! l'Allah!

Cela va renforcer la majorité sénatoriale. La gauche prétend déjà que ce
sera le chant du cygne de l'Opportunisme. L'étonnant sera qu'après un
certain nombre de bruyants procès, chacun de ces messieurs de Byzance
pourra s'être acquis, sans efforts, un renom de nature à éclipser la
gloire de don Juan! Voilà, pourtant, comme on écrit l'Histoire.

Et, déjà, quel foudroyant succès! Craignant de ne pouvoir suffire aux
commandes, cet hiver, le major télégraphie tous les soirs en Asie, afin
de parer à toute éventualité.

Allons, messieurs, la main aux dames! Prenez vos billets à l'agence du
_Chandelier d'Or_! Et puisque le Sénat le permet, que tout finisse par
des chansons!



                   LA LÉGENDE DE L'ÉLÉPHANT BLANC


L'an dernier, lord W*** résolut de doter le _Zoological Garden_ d'un
véritable éléphant blanc.

Fantaisie de grand seigneur.

Londres venait d'acquérir, à grands frais, un éléphant gris-poussière,
clairsemé de taches rosées; mais cette prétendue idole indo-chinoise
n'était, à dire d'experts, que de qualité douteuse. D'après eux, le
prince birman qui, moyennant un million, l'avait accordée à l'avisé
Barnum, avait dû, pour surfaire l'animal, feindre le sacrilège de ce
trafic... ou, plutôt, si le _Zoological Garden_ avait accordé la moitié
seulement de ce prix, le fameux _puffist_ devait être, à coup sûr,
maintes fois rentré dans ses réels débours.

En effet, si, dans plusieurs parages de la Haute Asie, tel pachyderme de
cette espèce plus que rare est revêtu du caractère sacré qui lui confère
une souveraine valeur, c'est au seul cas où, dûment albinos, il
n'éveille que l'idée très pure d'une ambulante et intacte «colline de
neige»; quant aux éléphants de couleur imprécise, ou mouchetés de tares
quelconques, ils n'y sont honorés que d'une superstition très vague,
sinon tout à fait nulle.

Lord W..., donc, par orgueil national, conçut, pour en finir, le dessein
d'enrichir l'Angleterre (mais incontestablement, cette fois) de la vraie
bête auguste, réputée introuvable.

L'idée lui en avait été suggérée par la secrète confidence d'un grand
touriste de ses amis. Celui-ci, déterminé voyageur, s'était aventuré
durant de longues années, au profond de ces mystérieuses forêts
qu'arrose ce Nil birman aux sources tartares, l'Irawaddi. Or,
affirmait-il, au cours de ses explorations à travers les villes perdues,
les ruines mortes des temples, les rivières, les lumineuses vallées de
Minnapore, il lui était advenu, par une certaine belle nuit,
d'entrevoir--dans la lueur d'une clairière peu distante d'une vieille
ville sainte,--le mystique éléphant blanc dont la couleur se confondait
avec le clair de lune et que promenait, en chantonnant des prières, un
hiératique _mahout_.--Sur une carte spéciale était marquée, vers le 22e
degré de latitude, la cité reculée aux environs de laquelle il avait
relevé l'insolite apparition.

L'on sait qu'en Birmanie, les éléphants privés ou sauvages, sont la
propriété de l'empereur, qui les réquisitionne en temps de guerre. Il
est de coutume inviolable que ce monarque possède un éléphant, d'une
blancheur idéale, auquel il donne un palais, des officiers et le revenu
d'un district territorial affecté à l'entretien de ce personnel. La loi
religieuse interdit de laisser sortir de la contrée un seul des trois ou
quatre éléphants en qui se réalise, par siècle, le phénomène de l'espèce
blanche,--car une tradition bouddhique _prédit la fin de l'Empire, du
jour où l'on verrait l'un d'entre eux en d'autres pays_. (La guerre
sanglante de Siam, il y a deux siècles, ne fut déclarée que pour la
possession d'un de ces fantastiques animaux, que le roi de Siam se
refusait à céder aux Birmans). Les dernières conquêtes des Anglais,--qui
viennent d'occuper Mandalay après avoir si longtemps et si patiemment
concentré leurs troupes dans les marécages du district
d'Assam,--seraient compromises dès l'heure où quelqu'un de leurs
délégués réclamerait le tribut d'une «colline de neige»: ce serait, de
tous côtés, contre eux, une révolte sainte, sans merci ni trêve. Quant
aux étrangers, aux particuliers intrépides qui seraient surpris essayant
de dérober un éléphant sacré, nulle intervention ne les préserverait de
la plus atroce, de la plus prolongée des morts.

Comme on le voit, le projet caressé par le noble Anglais présentait
diverses difficultés d'exécution. Toutefois, ayant mandé l'illustre
dompteur Mayëris et lui ayant remis la carte, ainsi que la nomenclature
des dangers inhérents à l'entreprise, il lui offrit, le défrayant lui et
ses hommes, une somme de deux millions cinq cent mille francs (100.000
liv. st.) si, parvenu à capturer et conduire jusqu'à la mer, à travers
les peuplades birmanes, l'éléphant indiqué, l'audacieux belluaire,
l'ayant transporté d'Asie en Angleterre, le lui livrait en Tamise «rendu
à quai» pour le _Zoological Garden_.

Mayëris, d'une main toute traversée par les crocs de ses lions, s'était
pensivement, caressé la barbe en écoutant le lord. Après un instant de
silence, il accepta.

Sitôt le traité en poche, quelques jours lui suffirent pour s'adjoindre
une demi-douzaine de _bas-de-cuir_, d'un sang-froid et d'une expérience
à l'épreuve. Puis, en homme pratique, s'étant dit que, pour enlever à
travers les menaçantes étendues d'un tel pays, un éléphant blanc, il
était, d'abord, indispensable _de le teindre_, le dompteur chercha
quelle teinture provisoire pourrait le mieux résister aux intempéries
éventuelles--et finit par s'approvisionner, tout bonnement, de quelques
barils de l'Eau pour barbe et cheveux la plus en vogue chez la _gentry_.
Une fois toutes autres acquisitions nécessaires terminées, un fort
navire marchand fut nolisé pour l'expédition et le transport de la bête;
on prévint l'Amirauté: des télégrammes furent adressés au gouverneur
anglais d'Assam, l'avertissant de prodiguer toute sa bienveillance à la
tentative--et l'on partit.

       *       *       *       *       *

Environ trois mois après, Mayëris et ses compagnons, arrivés depuis
longtemps en Asie, avaient remonté le Sirtang sur un radeau de madriers
construit en vue du rapt qu'ils se proposaient d'accomplir. A force
d'adresse et de bons hasards, ils étaient parvenus, longeant les
solitudes, à quelques milles de la vieille cité sacerdotale précisée sur
la carte révélatrice. Lorsque ces veilleurs, sans cesse aux aguets,
eurent, eux aussi, aperçu l'animal, ils s'installèrent aux alentours de
la ville sur la lisière d'une immense forêt aux bords mêmes du Sirtang.
Le radeau, cerclé de caisses d'air et de larges plaques de liège, était
couvert de branchages et de feuilles: amarré contre l'endroit du rivage
qu'il prolongeait de plain-pied, il semblait un îlot.

Pour motiver leur présence et gagner les regards favorables, ils avaient
commencé, en simples chasseurs de fourrures, par détruire un couple de
ces grands tigres longibandes qui, avec le rhinocéros, terrorisent ces
régions. Puis, profitant des bonnes grâces que ce brillant début leur
avait attirées, ils avaient su épier, distraitement, les habitudes, en
forêt, de l'éléphant blanc et de son _mahout_. Ils s'étaient même
acquis, en des occasions, quelque sympathie de l'un et de l'autre, par
des signes de vénération et des présents. Donc, le jour où Mayëris jugea
le moment opportun, toutes mesures étant prises, il disposa ses hommes
pour l'embuscade.

L'éclaircie où l'on se tenait à l'affût, non loin du fleuve où
l'éléphant venait boire aux clartés des astres, était presque toujours
déserte, surtout la nuit. A travers les larges feuilles et les lianes
pendantes des aréquiers géants, des mangliers, des palmiers-palmyres,
les aventuriers aperçurent, au loin, les dômes aux stellures dorées, les
flèches des temples, les marbres des tours de la ville consacrée à
l'éternel Gadàma Bouddhà. Et, cette fois, le merveilleux de cette vision
leur sembla menaçant! L'antique prophétie populaire du pays secouait,
comme une torche, au fond de leurs mémoires, sa flamme superstitieuse:
«_Le jour où d'autres peuples verraient chez eux un éléphant blanc de la
Birmanie, l'Empire serait perdu_.» Le coup résolu leur parut donc, en ce
moment, si dangereux et de risques si sombres, que, tout _bas-de-cuirs_
qu'ils fussent, ils convinrent de se faire mutuellement l'aumône d'une
prompte mort, au cas où ils seraient découverts et cernés, afin de ne
pas tomber vivants entre les mains cruelles des talapoins de la
Sacrificature. D'ailleurs, ayant enduit d'huile minérale plusieurs des
arbres environnants, ils étaient parés pour mettre le feu dans les bois
à la première alerte.

Sur le minuit, la psalmodie monotone du _mahout_ s'éleva, d'abord
lointaine, puis, s'approchant scandée par les pas massifs de la monture.
Bientôt l'homme et la majestueuse bête apparurent, se dirigeant vers le
fleuve. Mayëris, qui, jusqu'alors, s'était tenu adossé sous l'ombre d'un
baobab, s'avança de quelques pas dans la clairière. La rencontre du
dompteur, accoutumée en ce lieu solitaire, ne pouvait éveiller aucune
défiance: qui donc eût osé rêver l'effrayante extravagance qu'il
méditait? Ayant échangé avec le diseur de prières un bon souhait
nocturne, il vint auprès de l'animal qu'il flatta de la main, tout en
faisant remarquer au _mahout_ la beauté du ciel.

Au moment où l'éléphant se penchait vers le fleuve, l'un des chasseurs,
se dressant dans les hautes herbes, lui ajusta, pour l'assoupir,--et
avec la rapidité de l'éclair,--les ressorts d'acier d'une bonbonne de
chloroforme à l'extrémité de la trompe. La bête, en un moment suffoquée,
brûlée, étourdie, agitait en vain, de tous côtés, son proboscide,
brandissant et secouant, au hasard, l'asphyxiante mais tenace bonbonne:
l'aspiration de chaque effort l'engourdissait davantage. Le pieux
cornac, la sentant vaciller, sortit enfin de son extase et voulut sauter
à terre. Il y fut reçu par Mayëris et l'un des siens qui, en un clin
d'œil, le bâillonnèrent et le lièrent pendant que les autres étayaient,
à droite et à gauche, avec de forts troncs d'arbustes, l'éléphant à
présent comateux et plus qu'à demi pâmé. Vite on enleva, de la courbure
des défenses, les ornements d'or, les bracelets de pierreries dont les
femmes de la ville les avaient surchargées--et l'on ouvrit les barils;
quatorze bras expéditifs se mirent alors à le badigeonner de la queue à
ses larges oreilles, imbibant d'une double couche de la pénétrante
liqueur jusqu'aux derniers replis de la trompe. Dix minutes après,
l'éléphant sacré complètement travesti, à l'exception des ivoires, était
devenu nègre. L'on profita du moment psychologique où l'animal semblait
revenir à soi-même pour l'attirer, docile, vers le radeau. Dès qu'il s'y
fut avancé, ses vastes pieds y furent saisis en de grosses entraves
d'acier-fer. L'on déploya la tente au-dessus de lui, en toute hâte; l'on
jeta le _mahout_ sur un lit de feuillages, on décrocha les amarres
et--_for ever_!

Maintenant le rapide courant, plus puissant que deux hélices, entraînait
les ravisseurs et leur prise vers les possessions anglaises. Au petit
jour, l'on était à vingt lieues. Encore deux jours et une nuit, et l'on
serait hors de toute atteinte.

Combien de temps d'ailleurs n'avait-il pas fallu, derrière eux, pour
s'apercevoir de cette disparition? pour les recherches, pour les
conjectures?--avant d'admettre, enfin, la possibilité de l'événement? Il
était déjà bien tard pour les poursuivre! Quant à ceux des rivages, la
couleur normale de la capture rendait l'expédition toute simple. L'on
charma donc les ennuis de la longue route en retouchant l'éléphant dont
la torpeur ne s'était pas encore dissipée. La surprise du _mahout_ avait
été plus terrible: il était mort. Ce fut donc l'affaire d'une pierre au
cou, le soir qui suivit.

Enfin, Mayëris et les siens arrivèrent: ils étaient attendus.
L'apparente noirceur de l'animal avait quelque chose qui impressionnait
à première vue, mais les officiers anglais, comme de raison, gardèrent
le secret--et, cette fois, ce fut sous bonne escorte que l'on atteignit
la mer, où le navire, en panne depuis deux lunes, embarqua l'énorme
proie.

Lorsque, après une traversée des plus paisibles, les impatients héros
aperçurent enfin les côtes de l'Angleterre, ce fut un hurrah de joie
saluant l'espérance, la renommée, le succès, la fortune. A l'arrivée en
Tamise, on pavoisa. Victoire! _God protect old England_.! Un colossal
_tender_ du railway suburbain transporta l'animal, à peine débarqué, au
_Zoological Garden_: lord W***, accouru sur télégramme, s'y trouvait
déjà chez le directeur.

       *       *       *       *       *

--Voici l'éléphant blanc! s'écria Mayëris radieux. Mylord, veuillez bien
nous délivrer le chèque promis sur la banque d'Angleterre?

Il y eut un moment de silence, bien naturel, devant la sombre
physionomie de la bête.

--Mais,--mais il est noir, monsieur, votre éléphant blanc? finit par
murmurer le directeur.

--Ce n'est rien! répondit en souriant le dompteur. C'est que nous avons
été obligés de le teindre pour l'enlever.

--Alors, s'il vous plaît, déteignez-le! répliqua lord W***, car, enfin,
nous ne pouvons proclamer blanc ce qui est noir.

Le lendemain Mayëris revint, avec les chimistes nécessaires, pour
procéder sans délais à l'opération. Ceux-ci s'acharnèrent donc à
relotionner aussitôt de réactifs puissants le malheureux pachyderme qui,
roulant ses regards albinos, paraissait se demander avec inquiétude:
«--Ah! ça, qu'ont donc ces hommes à m'humecter, de la sorte, à chaque
instant?...»

Mais les acides de la teinture initiale avaient pénétré profondément
l'épais tissu cutané du proboscidien, de sorte qu'en se combinant avec
les acides, ces réactifs, appliqués à l'étourdie, produiraient un
résultat inattendu. Loin de reprendre sa teinte natale, l'éléphant était
devenu vert, orange, bleu-de-roi, cramoisi, gorge de pigeon,--chatoyait
et passait par toutes les nuances de l'arc-en-ciel: sa trompe--pareille
au pavillon bariolé d'une nation inconnue, durant une
accalmie,--pendait, immobile, contre le long du mât peinturluré d'une de
ses jambes immenses--si bien que, dans un saisissement, le directeur
émerveillé s'écria:

--Oh! laissez-le! de grâce! n'y touchez plus! Quel monstre fabuleux!
c'est l'éléphant-caméléon! certes, on viendra des bouts de l'univers
pour voir cette bête des _Mille et une Nuits_.--Positivement, jamais,
non jamais, sur la surface planétaire que nous occupons, on n'a salué
pareil être avant ce beau jour!--du moins, j'inclinerais fortement à le
croire.

--En vérité, monsieur, c'est possible! répondit lord W*** en lorgnant
aussi l'extraordinaire vision: mais,--aux termes du traité, M. Mayëris
doit me le livrer blanc et non point versicolore. Le _blanc_, seul,
constitue le valeur morale dont j'offre cent mille livres. Qu'il lui
restitue donc sa couleur primitive ou je ne prierai pas. Mais...
comment, désormais, prouver qu'un tel épouvantail est un éléphant blanc!

       *       *       *       *       *

Ce disant, lord W***, remettant son chapeau, s'éloigna, comme se
refusant à toute discussion.

Mayëris et ses _bas-de-cuirs_ considéraient en silence le désolant
animal qui ne voulait pas blanchir; soudain, le dompteur se frappa le
front

--Monsieur le directeur, demanda-t-il, de quel sexe sont vos éléphants
du _Zoological Garden_?

--Un seul est du sexe féminin, répondit celui-ci.

--Fort bien! s'écria Mayëris triomphant: croisons-le! J'attendrai les
vingt mois réglementaires de la gestation: le rejeton mulâtre, devant
les tribunaux, fera preuve de la race blanche de celui-ci.

--Ce serait une idée, en effet, murmura le directeur--et, ajouta-t-il
d'un ton narquois, vous obtiendrez, sans doute, ainsi, un éléphant café
au lait... s'il n'était notoire que l'éléphant captif se refuse
rigoureusement à toutes les joies de la paternité.

--Fables! comme leur prétendue pudeur, tout cela! monsieur! répondit le
dompteur: on a, là-bas, mille exemples du contraire. D'ailleurs les us
d'un éléphant blanc sont autres. Pour le surplus, je saupoudrerai,
dût-il en périr, sa nourriture des aphrodisiaques les plus violents--et
que le sort en décide!

Le soir même, le dompteur, tout ravi, se frottait les mains, ayant
acquis la certitude de ses nouvelles espérances.

Par contre, à l'aurore suivante, la démesurée bête fut trouvée inanimée
par les gardiens dans la maison des éléphants. La dose de _Chin-sing_
avait été trop forte: il était mort d'amour.

--Soit! gronda Mayëris à cette nouvelle; mais, maintenant, je puis
attendre en sécurité toutes mesures abortives seraient une déloyauté
dont je sais mes adversaires incapables. Seulement, cette perte de mon
capital me porte un coup irréparable, car, à la longue, en trois ou
quatre ans peut être: j'en ai la conviction, sa peau vivante eût repris
sa nuance naturelle.

Sur ces entrefaites, un ultimatum de lord W*** parvint à Mayëris:
l'Anglais lui notifiait, une fois pour toutes, que «s'en tenant aux
termes du traité, il ne se reconnaîtrait point débiteur pour un éléphant
mulâtre,--qu'en tout cas, improuvant la mésalliance provoquée, il
offrait cinq mille livres d'indemnité pour étouffer l'affaire en
conseillant au dompteur de retourner se procurer un autre éléphant blanc
et, cette fois, de le moins bien teindre.»

--Comme si l'on pouvait enlever deux éléphants blancs dans sa vie!
grommela le belluaire furieux. C'est bien! on plaidera.

Mais, attorneys et solicitors lui ayant assuré la perte de sa cause,
Mayëris en soupirant, se contenta de frapper d'opposition le rejeton
futur de son défunt prisonnier, nomma un curateur, accepta les cinq
mille livres pour ses hommes et quitta Londres.

Depuis, lorsqu'il raconte avec mélancolie cette aventure--trop
fantaisiste pour n'être pas incroyable--il ajoute, d'un étrange timbre
de voix où semblent ricaner on ne sait quels esprits lointains:

--«Gloire, succès, fortune? Vapeurs et nuages! Avant-hier un royaume fut
perdu pour un coup d'éventail donné, hier un empire se dissipa pour un
coup de chapeau non rendu; tout dépend d'un rien. Enfin, n'est-ce pas
mystérieux? Si la vieille prédiction, si l'augurale menace du dieu de
là-bas est digne de la foi qu'elle inspire à tant de millions d'hommes,
à quoi donc a tenu l'empire birman?... A ce qu'hélas! au lieu de me
prémunir, à la légère de cette Eau fatale, pour teindre et ravir
l'éléphant sacré de Gâdama-Bouddhâ, je n'ai pas songé à remplir, tout
simplement et comme un symbole! mes lourds barils de fer... _d'un peu de
noir de fumée!_»



                              CATALINA


                                          _A Monsieur Victor WILDER_.


--«Ma délicieuse et solitaire villa, sise aux bords de la Marne, avec
son enclos et son frais jardin, si ombreuse l'été, si chaude
l'hiver,--mes livres de métaphysique allemande, mon piano d'ébène aux
sons purs, ma robe de chambre à fleurs éteintes, mes si commodes
pantoufles, ma paisible lampe d'étude,--et toute cette existence de
profondes songeries, si chère à mes goûts de recueillement,--oui, je
résolus, par un beau soir d'été, d'en secouer les charmes durant
quelques semaines d'exil.

Voici. Pour me détendre l'esprit de ces abstraites méditations,
auxquelles j'avais trop longtemps consacré,--me semblait-il
enfin,--toute ma juvénile énergie, je venais de concevoir le projet
d'accomplir quelque gai voyage, _où les seules contingences du monde
phénoménal distrairaient, par leur frivolité même, l'anxieux état de mon
entendement quant aux questions qui l'avaient, jusque-là, préoccupé_. Je
voulais... ne plus penser, me reposer le mental! sommeiller les yeux
ouverts comme un vivant convenu.--Un tel voyage de recréation ne
pouvait, d'abord (ce présumai-je), qu'être utile à ma chère santé, car
je m'étiolais, en vérité, sur ces redoutables bouquins!--Bref, d'après
mon espoir, pareille diversion me rendrait au parfait équilibre de
moi-même et, certes, j'apprécierais, au retour, les nouvelles forces que
cette trêve intellectuelle m'aurait procurées.

Voulant m'éviter, en cette excursion, toute occasion de penser ou de
rencontrer des penseurs, je ne voyais guère, sur la surface du
globe,--(à l'exception de pays tout à fait rudimentaires),--oui, je ne
voyais qu'une seule contrée dont le sol fantaisiste, artistique et
oriental n'a jamais fourni de métaphysiciens à l'Humanité. A ce
signalement, nous reconnaissons, n'est-il pas vrai? la Péninsule
Ibérique.

Ce soir-là, donc,--et à cette réflexion décisive,--assis en la tonnelle
du jardin, où, tout en suivant, du regard, les spirales opalisées d'une
cigarette, je savourais l'arôme d'une tasse de pur café, je ne résistai
pas, je l'avoue, au plaisir de m'écrier: «Allons! vive la fugue joyeuse
à travers les Espagnes! Je veux me laisser à mon tour, séduire par les
chefs-d'œuvre du bel art sarrasin! par les ardentes peintures des
maîtres passés! par la beauté apparue entre les battements de vos
éventails noirs, pâles femmes de l'Andalousie! Vivent les villes
souveraines, au ciel enchanté, aux chatoyants souvenirs, et que, la
nuit, sous ma lampe, j'ai entrevues dans les récits des touristes! A moi
aussi Cadix, Tolède, Cordoue, Grenade, Salamanque, Séville, Murcie,
Madrid et Pampelune!--C'est dit: partons.»

Toutefois, n'aimant que les aventures simples, les incidences et les
sensations calmes, les événements en rapport avec ma tranquille nature,
je résolus, au préalable, d'acheter l'un de ces _Guides du Voyageur_,
grâce auxquels on sait, à l'avance, _ce que l'on va voir_ et qui
préservent les tempéraments nerveux de toute émotion inattendue.

Ce devoir dûment rempli dès le lendemain, je me nantis d'un portefeuille
modestement mais suffisamment garni; je bouclai ma légère valise; je la
pris à la main--et, laissant ma gouvernante stupéfaite à la garde de la
maison,--je me rendis, en moins d'une heure, en notre capitale.

Sans m'y arrêter, je criai à un cocher de me conduire à la gare du
Midi.--Le lendemain, de Bordeaux, j'atteignis Arcachon. Après une bonne
et rafraîchissante plongée dans la mer, suivie d'un excellent déjeuner,
je m'acheminai vers la rade.--Un steamer, justement en partance pour
Santander, _Le Véloce_ m'apparut. J'y pris passage.

On leva l'ancre. Sur le déclin de l'après-midi, le vent de terre nous
apporta de subits effluves de citronniers, et, peu d'instants après,
nous étions en vue de cette côte espagnole que domine la charmante cité
de Santander, entourée à l'horizon, de hauteurs verdoyantes.

Le soir violaçait la mer, dorée encore à l'Occident: contre les rochers
de la rade s'écroulait une écume de pierreries. Le steamer se fraya
passage entre les navires; un pont de bois, lancé de la jetée, vint
s'accrocher à la proue. A l'exemple des autres passagers, j'abordai,
puis m'engageai sur le quai rougi du soleil, au milieu d'une population
nouvelle.

On débarquait. Les colis, pleins d'exotiques produits, les cages
d'oiseaux d'Australie, les arbustes, heurtaient les caisses de produits
des Iles; une odeur de vanille, d'ananas et de coco, flottait dans
l'air. D'énormes fardeaux, étiquetés de marques coloniales, étaient
soulevés, chargés, s'entrecroisaient et disparaissaient, en hâte, vers
la ville. Quant à moi, le roulis m'ayant un peu fatigué, j'avais laissé
ma valise à bord et j'allais me mettre en quête d'une hôtellerie
provisoire où passer une première nuit, lorsque, parmi les officiers de
marine qui se promenaient sur la jetée en fumant et en prenant l'air de
mer, je crus apercevoir le visage d'un ami d'autrefois, d'un camarade
d'enfance, en Bretagne. L'ayant bien regardé, oui, je le reconnus. Il
portait l'uniforme de lieutenant de vaisseau; je vins à lui.

--N'est-ce pas à M. Gérard de Villebreuse que j'ai l'honneur de parler?
lui demandai-je.

J'eus à peine le temps d'achever. Avec cette effusion cordiale qui
s'échange d'ordinaire entre compatriotes se rencontrant sur un sol
étranger, il m'avait pris les deux mains:

--Toi? s'écria-t-il; comment, toi, ici, en Espagne?

--Oh! simple excursion d'amateur, mon cher Gérard!

En deux mots je le mis au courant de mon innocente envolée.

Bras dessus, bras dessous, nous nous éloignâmes, liant causerie, ainsi
que deux vieux amis qui se retrouvent.

--Moi, me dit-il, je suis ici depuis trois jours. J'arrive de plusieurs
tours du monde, et, pour l'instant, des Guyanes. J'apporte au Musée
zoologique de Madrid des collections d'oiseaux-mouches, pareils à de
petites pierres précieuses incrustées d'ailes; puis des oignons de
grandes orchidées du Brésil, fleurs futures, dont les couleurs et les
capiteux parfums sont l'enchantement et la surprise des Européens;
puis... un _trésor_, mon ami!... je te ferai admirer l'objet!--Un
splendide rutilant, et... (il vaut au moins six mille francs!...)

Il s'arrêta, puis se penchant à mon oreille.

--Devine! Ah! ah! devine! ajouta-t-il d'un ton bizarre.

A ce point confidentiel de la phrase, une petite main déliée, couleur de
topaze très claire, se glissant entre lui et moi, se posa comme l'aile
d'un oiseau de Paradis, sur l'épaulette d'or du lieutenant. L'on se
retourna.

--Catalina! dit joyeusement M. de Villebreuse: toutes les bonnes
fortunes, ce soir!

C'était une jeune fille de couleur, hier une enfant, coiffée d'un
foulard feu d'où passaient, à l'entour de son joli visage, mille boucles
crêpelées au ton noir bleuâtre. Rieuse, elle haletait doucement de sa
course vers nous, montrant ses dents radieuses. La bouche épaisse,
violemment rouge, s'entr'ouvrait, respirant vite.

--Olè! s'écria-t-elle.

Et la mobilité de ses prunelles, d'un noir étincelant, avivait la chaude
pâleur ambrée de ses joues. Ses narines de sauvagesse, aux senteurs qui
passaient des lointaines Antilles, se dilataient.--Une mousseline, d'où
tombaient ses bras nus, sur le battement léger du sein. Sur les soieries
brunes d'une basquine bariolée de rayures d'un jaune d'or, était
suspendu, à hauteur de la ceinture, un frêle éventaire en treillis,
chargé de roses-mousse, de boutons, à peine en fleurs, de tubéreuses et
d'oranger.--Au bracelet de son poignet gauche tintait une paire de
sonores castagnettes en bois d'acajou.--Ses petits pieds de créole, en
souliers brodés, avaient cette excitante allure habituelle aux filles
paresseuses de la Havane. Vraiment de subtiles voluptés émanaient de
cette aimable jeune fille.--A sa hanche, pour un moment flambaient, aux
derniers rayons du crépuscule, les cuivreries d'un tambour de basque.

En silence, elle piqua deux boutons de roses-mousse à nos boutonnières,
nous forçant ainsi de respirer ses cheveux tout pénétrés de senteurs de
savanes.

--Nous dînons ensemble, tous trois? dit le lieutenant.

--C'est que... Je n'ai pas encore d'hôtellerie pour cette nuit: je viens
d'arriver, lui répondis-je.

--Tant mieux. Notre auberge est là-bas, sur la falaise, en vue de la
mer. C'est cette haute maison isolée, à deux cents pas de nous. Vois-tu,
nous aimons à tenir de l'œil nos bâtiments. Nous dînerons dans la salle
basse avec des officiers de marine de mes amis et, sans doute, quelques
autres échantillons de la flore féminine de Santander. L'hôte a du Jerez
nouveau. Cela se boit, comme de l'eau claire, ce
Jerez-des-Chevaliers!... Il faut s'y habituer, par exemple.--Marchons!
ajouta-t-il en enlaçant par la taille la jolie mulâtresse qui se laissa
faire en nous regardant.

La nuit recevait les derniers adieux d'un vieux soleil magnifique.

Les îlots, au ras de l'horizon, semblaient des braises mouvantes. Le
vent d'ouest, sur la plage, soufflait une âpre odeur marine. Nous nous
hâtions sur la lumière rouge du sable. Catalina courait devant nous,
essayant d'attraper, avec son tambour de basque, les papillons que les
ombres tombantes chassaient des orangers vers l'Océan.

Et Vénus s'élevait, maintenant, dans le bleu pâle du ciel.

--Nous aurons une nuit sans lune, me dit M. de Villebreuse: c'est
dommage! Nous eussions promené par la ville: bah! nous ferons mieux.

--Est-ce à toi cette si charmante fille? lui demandai-je.

--Non, c'est une bouquetière du quai. Cela peut vivre d'oranges, de
cigarettes et de pain noir, mais cela _n'aime_ que ceux qui lui
plaisent. Elles sont nombreuses, sur les jetées espagnoles, mon ami, ces
sortes de donneuses de roses. Cela change de Paris, n'est-ce pas? Dans
les autres contrées du monde, c'est toujours différent à chaque cinq
cents lieues.--Mon caprice, à moi, se trouve dans le 44° de latitude
sud.--Si le cœur te dit, fais-lui la cour. Tu es présenté comme elle
s'est présentée. Libre à toi?--Mais voici l'hôtellerie.

L'aubergiste, résille au front, apparut, nous faisant accueil jovial...

Mais, au moment de franchir le seuil, le lieutenant tressaillit et
s'arrêta, pâlissant à vue d'œil tout à coup.

Sans aucune transition, le sympathique jeune homme était devenu d'une
gravité de visage des plus saisissantes.

Il me prit la main et, après un moment de songerie, les yeux sur mes
yeux:

--Pardon, mon cher ami, me dit-il, mais, dans la surprise que m'a causée
ta soudaine rencontre, j'ai oublié que je ne dois pas et ne pourrais
plus me divertir ce soir. C'est jour de deuil pour moi. C'est un
anniversaire dont les heures me sont sacrées. En un mot, c'est jour pour
jour que je perdis ma mère, il y a trois ans. J'ai, dans ma cabine, des
reliques de la sainte et chère femme--et, naturellement, je vais
m'enfermer avec son souvenir. Allons, ta main! et à
demain!--Consolez-vous de mon absence du mieux possible, ajouta-t-il en
nous regardant; demain je viendrai t'éveiller.--Une chambre pour
monsieur! cria-t-il à l'hôtelier.

--J'ai regret, mais plus de chambres! répondit celui-ci.

--Allons, tiens! me dit M. de Villebreuse préoccupé, prends ma clef: on
dormira bien; le lit est bon.

Son regard était triste et distrait: il me serra encore la main, dit un
bonsoir à la jeune fille et s'éloigna vivement vers la rade sans ajouter
une parole.

Un peu stupéfait de la soudaineté de l'incident, je le suivis, un
instant, de ce regard à la fois sceptique et pensif qui signifie:
«Chacun ses morts.»--Puis, j'entrai.

La Catalina m'avait précédé dans la salle basse: elle avait choisi, près
d'une fenêtre donnant sur la mer, une petite table recouverte d'une
serviette blanche, à la française, et sur laquelle l'hôtelier plaça deux
bougies allumées.

Ma foi, malgré l'ombre de tristesse laissée en mon esprit par les
paroles de mon ami, ce ne fut pas sans plaisir que j'obéis aux yeux
engageants de cette jolie charmeuse. Je m'assis donc auprès d'elle.
L'occasion et l'heure étaient aussi douces qu'inattendues.

Nous dînâmes en face de ces grands flots qui enserrent avec un véritable
amour, sous les étoiles, ce rivage fortuné. Je comprenais le babil rieur
de Catalina, dont l'espagnol havanais se mêlait de mots inconnus.

D'autres officiers, des passagers, des voyageurs dînaient aussi autour
de nous dans la salle avec de très belles filles du pays.

Tout à coup, au cinquième verre de Xérès, je m'aperçus que l'avis du
lieutenant était bien fondé. Je voyais trouble et les fumées dorées de
ce vin m'alourdissaient le front avec une intensité brusque. Catalina
aussi avait les yeux très brillants! Et deux cigarettes, qu'elle me
tendit après les avoir allumées, décidèrent, entre nous, la griserie la
plus imprévue. Elle posa le doigt sur mon verre, cette fois en riant aux
éclats, me défendant de boire.

--Trop tard!... lui dis-je.

Et glissant deux pièces d'or dans sa petite main.

--Tiens! ajoutai-je, tu es trop charmante! mais... j'ai le front lourd.
Je veux dormir.

--Moi aussi, répondit-elle.

Ayant fait signe à l'hôtelier, je demandai la chambre du lieutenant.
Nous quittâmes la salle. Il prit un chandelier, dans le plateau de fer
duquel il posa une forte pincée d'allumettes; le bout de bougie, une
fois allumé, nous montâmes, éclairés de la sorte. Catalina me suivait,
s'appuyant à la rampe, en étouffant son gentil rire un peu effronté.

Au premier étage, nous traversâmes un long couloir à l'extrémité duquel
l'hôte s'arrêta devant une porte. Il prit ma clef, ouvrit--et, comme on
l'appelait en bas, me tendit vite le chandelier, en me disant:

--Bonne nuit, monsieur!

J'entrai.

A la trouble lueur de mon luminaire et les yeux de plus en plus voilés
par le vin d'Espagne, j'aperçus, vaguement une chambre d'auberge
ordinaire. Celle-ci était plus longue que large.--Au fond, entre les
deux fenêtres, une massive armoire à glace, importée là d'occasion--et
par hasard, sans doute,--nous reflétait, la mulâtresse et moi. Une
cheminée sans pendule, à paravent. Une chaise de paille, auprès du lit,
dont le chevet touchait l'ouverture de la porte.

Pendant que je donnais un tour de clef, l'enfant dont les pas, aussi
surpris que les miens par cette insidieuse et absurde ivresse,
chancelaient quelque peu, se jeta sur le lit, tout habillée. Elle avait
laissé en bas sur la table, son tambour de basque et son éventaire. Je
posai le chandelier sur la chaise. Je m'assis sur le lit, auprès de
cette rieuse fille, qui, la tête sous l'un de ses bras, semblait déjà
presque endormie. Un mouvement que je fis pour l'embrasser m'appuya la
tête sur l'un des oreillers. Je fermai les yeux malgré moi. Je
m'étendis, tout habillé aussi, auprès d'elle et très vite, sans m'en
apercevoir,--il n'y eût pas à dire--je tombais dans un profond et
bienfaisant sommeil.

Vers le milieu de la nuit, réveillé par une secousse indéfinissable, je
crus entendre, dans le noir (car la bougie s'était consumée pendant mon
repos), un bruit faible, comme celui du vieux bois qui craque. Je n'y
accordai que peu d'attention: cependant, j'ouvris les yeux tout grands
dans l'obscurité.

Et l'arrivée, la plage, la soirée, le lieutenant Gérard, la Catalina,
l'anniversaire, le Jerez, tout me revint à l'esprit, en de très nettes
lignes de mémoire. Un sentiment de regret vers ma petite villa
tranquille des bords de la Marne évoqua, dans ma songerie, ma chambre,
mes livres, ma lampe d'étude et les joies du recueillement intellectuel
que j'avais quittées. Une demi-minute se passa de la sorte.

J'entendais auprès de moi la paisible respiration de la créole encore
endormie.

Soudain, le vent m'apporta le bruit de l'heure sonnant à quelque vieille
église, là-bas, dans la ville: c'était minuit.

Chose vraiment surprenante, il me parut--(c'était une pensée tenant
encore du sommeil, évidemment,--une absurde, une insolite idée... Ah!
ah! j'étais bien réveillé, cependant!)--il me parut, dès les premiers
coups qui tombèrent du clocher à travers l'espace, _que le balancier de
ce cadran lointain se trouvait dans la chambre et, de ses chocs lents et
réguliers heurtait alternativement, tantôt la maçonnerie du mur, tantôt
la cloison d'une pièce voisine_.

En vain mes yeux essayaient de scruter l'épaisseur des ombres au milieu
de la chambre où ce bruit du battant continuait de scander l'heure à
droite et à gauche!

Je ne sais pourquoi, je devenais très inquiet de l'entendre.

Et puis, s'il faut tout dire, le son de ce vent de mer qui, me
semblait-il, passait à travers les interstices des fenêtres, je
commençai à le trouver aussi bien étrange: il produisait le bruit d'une
sorte de _sifflet de bois mouillé_.

Ainsi accompagné du battement de l'invisible balancier--et de ce mauvais
bruit du vent de mer,--ce lent minuit me paraissait interminable.

Hein?... Quoi?--Que se passait-il donc dans l'auberge? Aux étages d'en
haut et dans les chambres avoisinantes, c'étaient des chuchotements,
très bas, brefs et haletants,--un va-et-vient de gens qui se rhabillent
à la hâte,--et de fortes chaussures de marine sur le plancher: c'étaient
des pas précipités de gens qui s'enfuient...

J'étendis la main vers la mulâtresse pour la réveiller. Mais l'enfant
_était_ réveillée depuis quelques minutes, car elle saisit ma main avec
une force nerveuse qui me causa, magnétiquement, une impression de
terreur insurmontable. Et puis,--ah! voilà, voilà ce qui augmenta, tout
de suite, en moi, cette transe froide et me glaça, positivement, de la
tête aux pieds!--et elle voulait (c'était certain), mais ne pouvait
parler, parce que j'entendais ses dents claquer dans le noir silence. Sa
main, tout son corps, étaient secoués par un tremblement convulsif. Elle
_savait_ donc? Elle reconnaissait donc ce que tout cela
signifiait!--Pour le coup, je me dressai et, pendant que vibrait encore,
dans l'éloignement, le dernier son du vieux minuit, je criai de toutes
mes forces dans l'obscurité.

--Ah! ça, qu'y a-t-il donc ici?

A cette question, des voix rauques et dures, qu'une évidente panique
assourdissait et entrecoupait, me répondirent de tous côtés dans
l'hôtellerie:

--Eh! vous le savez bien, à la fin, ce qu'il y a!

On me prenait pour le lieutenant; les voix continuaient:

--Au diable!

--S'il ne faut pas être fou, sacré tonnerre! pour dormir avec le Diable
dans la chambre!

Et l'on s'enfuyait à travers les couloirs et l'escalier, en un tumulte.

Au ton de ces paroles, je sentis, d'une manière confuse, que je
rêvassais béatement au milieu de quelque grand péril. Si l'on s'enfuyait
avec cette hâte, c'était, à n'en pas douter, que le _terrible_ de la
chose inconnue--devait être imminent!

Le cœur oppressé par une anxiété mortelle, je repoussai la mulâtresse et
je saisis, à tâtons, les allumettes dans le chandelier.--Ah! ne
seraient-elles pas bientôt consumées? Je fouillai très vite ma poche,
j'y trouvai un journal encore plié, que j'avais acheté à Bordeaux. Je le
tordis, dans l'obscurité, en forme de torche, et je frottai
fiévreusement contre le bois du chevet toutes les allumettes à la fois.

Le fumeux soufre mit du temps à brûler! Enfin, le destin me permit
d'allumer mon flambeau de hasard,--et je regardai dans la chambre.

Le bruit s'était arrêté.

Rien; je ne voyais rien! que moi-même, reflété dans la glace de cette
vieille armoire et, derrière moi, l'enfant, debout maintenant sur le
lit, le dos collé à la muraille, les mains aux doigts écartés posées à
plat contre la maçonnerie blanche, les yeux dilatés, fixes, regardant
_quelque chose_... que l'excès même de mon saisissement m'empêchait
d'apercevoir.

Soudain, je renversai la tête suffoqué d'une horreur si glaçante que je
crus m'évanouir. Qu'avais-je distingué là-bas, dans la glace, reflété
aussi? Mais je n'osais positivement pas ajouter créance au témoignage
affolé de mes prunelles! Ah! démons! Je regardai encore et,--oui, je me
sentis défaillir à nouveau: mes yeux s'étant rivés, pour ainsi dire, sur
l'objet évident qui réapparaissait, à présent, dans la chambre!

Ah! c'était donc là le trésor de mon ami, le pieux lieutenant
Gérard,--le bon fils, qui priait sans doute en cet instant dans sa
cabine! De désespérés pleurs d'angoisse me voilèrent affreusement les
yeux.

Autour des quatre pieds de la grande armoire et lié par un
entrecroisement de fines garcettes de marine, était enroulé un
constrictor de l'espèce géante, _un formidable python de dix à douze
mètres_ tel qu'il s'en trouve, parfois, sous les hideux nopals des
Guyanes.

Réveillé de son tiède sommeil par la douleur des cordes, l'effroyable
ophidien s'était, par un lent glissement, coulé de _trois mètres et demi
environ_ hors des nœuds qui le desserraient d'autant.

Ce long tronçon de la bête, c'était donc le balancier vivant qui
heurtait, tout à l'heure, les murs, à droite et à gauche, pour s'étirer,
davantage de ses entraves, pendant ce minuit!

Maintenant, la bête, retenue encore, se tendait, de bas en haut, vers
moi, du fond de la chambre; la longueur gonflée, d'un brun verdâtre,
tachée de plaques noires aux écaillures à reflets, de la partie libre de
son corps, se tenait toute droite, immobile, en face de nous; et, de
l'énorme gueule aux quatre parallèles mâchoires horriblement distendues
en angle obtus, s'élançait, en s'agitant, une longue langue bifide,
pendant que les braises de ses yeux féroces me regardaient, fixement,
l'éclairer!

D'enragés sifflements de fureur que, lors du paisible dorlotement de mon
réveil, j'avais pris pour le bruit du vent de mer dans les jointures des
fenêtres, jaillissaient, saccadés, du trou ardent de sa gorge, _à moins
de deux pieds de mon visage_...

A cette soudaine vision, je ressentis une agonie: il me sembla que toute
ma vie se reproduisait au fond de mon âme. Au moment où je me sentais
faiblir en syncope, un cri de sanglotant désespoir poussé par la
mulâtresse,--par elle, qui avait tout de suite _reconnu_, dans la nuit,
le sifflement!--me réveilla l'être.

La tête furibonde, en de petites secousses, s'approchait de nous...

Spontanément, je bondis par-dessus le chevet du lit, sans lâcher mon
brandon dont les larges flammes, parmi la fumée, éblouissaient encore la
chambre! Et j'ouvris la porte, d'une main que, vraiment, l'égarement
faisait tâtonner: l'enfant se laissa, toute pantelante, aller entre mes
bras, sans cesser de considérer le dragon qui, nous voyant fuir,
redoublait d'efforts et de sifflements horribles! Je m'élançai, avec
elle, dans le grand couloir, en tirant très vite et violemment la porte
sur nous,--pendant qu'un terrifiant bruit d'armoire brisée et
s'écroulant,--mêlé aux sinistres chocs des lourdes volutes de l'animal,
se heurtant, monstre en furie, à travers la chambre où roulaient des
meubles,--nous parvenait de l'intérieur.

Nous descendîmes avec la rapidité de l'éclair.

En bas, personne! salle déserte: porte ouverte sur la falaise.

Sans perdre le temps en oiseux commentaires, nous nous précipitâmes au
dehors.

Sur la grève, la mulâtresse, m'oubliant, s'enfuit, en une course
éperdue, vers la ville.

La voyant hors de danger, je pris mon vol vers la rade, dont les falots
luisaient là-bas, m'imaginant que l'effrayant animal roulait ses anneaux
le long de la plage, sur mes talons, et allait m'atteindre d'un moment à
l'autre.

En quelques minutes, ayant ressaisi ma valise à bord du _Véloce_, je
courus à l'embarcadère du steamer _La Vigilante_, dont sonnait la cloche
de départ pour la France.

Trois jours après, de retour en ma chère et tranquille maison des bords
de la Marne, les pieds dans mes pantoufles, assis dans mon fauteuil et
enveloppé dans ma paisible robe de chambre, je rouvrais mes livres de
métaphysique allemande, me trouvant l'esprit suffisamment reposé pour
remettre, à une époque indéfinie, tous projets de nouvelles incursions
récréatives à travers les «_contingences du Monde-phénoménal_.»



               LES EXPÉRIENCES DU Dr CROOKES


Comme ces enfants qui voulaient sauter au-delà _de leurs ombres_...

                                                          PLUTARQUE.


                                      _A Monsieur Henry LA LUBERNE_.


La prochaine apparition du livre de William Crookes, _La Force
psychique_, produira, certes, une durable sensation de stupeur dans les
deux mondes.

On sait que l'illustre docteur anglais est l'un des plus puissants et
des plus méthodiques savants de ce siècle. Il a surpris une loi de la
Nature, la Matière à l'état radiant, découverte qui, reculant les bornes
de l'investigation positive, ouvre toute une région de lumière à l'École
expérimentale.

De plus, dans toutes les branches du savoir humain, une telle quantité
de découvertes ou d'inventions sont à son acquit, depuis le thallium
jusqu'au radiomètre, qu'il est l'unique sommité dont l'admission,
d'emblée, à la Société Royale (sorte d'Académie des Sciences de
l'Angleterre) ait été votée à l'unanimité, avec dispense du stage de
rigueur. A l'estime de la plupart des hommes de science, l'œuvre et le
génie de William Crookes égalent ceux d'Isaac Newton; la place de son
monument funèbre est marquée d'avance à Westminster.

L'ouvrage annoncé doit résumer plusieurs années d'expériences de l'ordre
le plus extraordinaire.

Quelques rares extraits en ont paru, ces derniers temps, dans le
_Quarterly Journal of Science_, dans l'_Athæneum_ et dans la _Quarterly
Review_.

Dès les premières lignes de ces volumineux sommaires, on sent qu'il
s'agit d'observations d'un caractère tout à fait insolite et que la
science de l'Homme se hasarde ici, pour la première fois, sur un terrain
tellement fantastique et inattendu, que le lecteur, stupéfait, se
demande s'il rêve! Mais, comme les expériences que relatent ces lignes
sont justifiées par différentes sanctions du Comité de Recherches des
Sciences dialectiques, dont il est difficile de récuser la compétence
hors ligne, la sûreté d'examen et la rigueur positiviste, l'attention du
lecteur est bien vite fascinée.

Pour la parfaite intelligence de ce dont il est question, le mieux est,
pensons-nous, de citer l'étonnant exorde de William Crookes lui-même, au
début de ce nouvel incident de l'Humanité.

       *       *       *       *       *

--Voici que, depuis plusieurs années, une sorte de doctrine se propage
chez nous,--en Europe et ailleurs--augmentant, chaque jour, le nombre de
ses adeptes, et comptant, parmi ses prosélytes, des hommes de haute
raison et d'un savoir éprouvé. Cette doctrine s'autorise de faits
complètement en désaccord avec diverses lois avérées de la Nature; et
ces faits sont attestés, cependant, par des témoignages à ce point
considérables que l'on a cru pouvoir, officiellement, nous en
saisir.--La Chambre des représentants, à Washington, a reçu des
pétitions, à ce sujet, revêtues de plus de _vingt mille_ signatures. A
Hertford, des enfants,--de très jeunes filles même, ont failli payer de
leur existence (les demoiselles Fox, par exemple, âgées de douze et de
quatorze ans) des phénomènes que tout un district attribuait à leur
présence.--En Angleterre, jusque dans Londres, la fréquence de ces
prétendus «événements occultes» a fini par troubler, par effrayer les
esprits d'une partie de la population: l'on se croirait au Moyen Age, en
écoutant ces rumeurs.

J'estime qu'il est du devoir des hommes de science, qui ont appris à
travailler d'une manière exacte, d'examiner _tous_ les phénomènes qui
attirent l'attention publique, afin, soit d'en confirmer la vérité, soit
d'expliquer, si faire se peut, l'illusion des honnêtes gens en dévoilant
la supercherie des charlatans, des imposteurs.

Or, un grand nombre de personnes, d'un sens commun cependant notoire,
avons-nous dit,--nous parlent, par exemple, «d'influences MYSTÉRIEUSES
sous l'énergie desquelles de lourds objets d'ameublement se meuvent,
soudain, d'une pièce à une autre, sans l'intervention de l'homme.»

A ceci nous répondons:

--Le savant a construit des instruments qui divisent un pouce en un
million de parties. Nous demandons que ces «influences» fassent mouvoir,
seulement d'un _seul_ degré, l'indicateur de ces instruments dans nos
laboratoires.

On nous parle de «corps solides, pesant cinquante, cent livres,--de
personnes vivantes même, s'élevant dans les airs sans le secours
d'aucune force connue».

A ceci nous répondons:

--Alors, que ce pouvoir, quel qu'il soit, qui, nous dit-on, serait guidé
par une intelligence, et qui élève, jusqu'aux plafonds de vos
appartements, des corps lourds, animés ou inanimés, fasse pencher
seulement l'un des plateaux de cette petite balance qui, sous son globe
de cristal, est sensible à un poids si minime qu'il en faudrait dix
mille comme lui pour faire un gramme.

On nous parle de «fleurs mouillées de fraîche rosée, de fruits, et même
d'êtres vivants apportés au travers des murailles.»

A ceci nous répondons:

--Qu'on introduise donc un milligramme d'arsenic à travers les parois
d'un tube de verre dans lequel de l'eau pure est hermétiquement scellée
par nous!

On nous parle de «coups frappés qui se produisent jusqu'à ébranler les
murs, dans les différentes parties d'une chambre où deux personnes sont
tranquillement assises devant une table;--de maisons secouées jusqu'à en
être endommagées par un pouvoir extra-humain»;--et l'on ajoute que «des
plumes ou des crayons tracent _tout seuls_ des lignes présentant un
sens;--que des ressemblances de défunts apparaissent.»

A ceci nous répondons:

--Que ces coups se produisent seulement sur la membrane tendue d'un
phonautographe!--Que ce pendule, en sa gaine de verre, soit seulement
mis en vibration!--Que cette plume, que je tiens, rature seulement, sur
ce bureau, l'un seul des mots que je viens d'écrire!... Quant aux
«apparitions» nous avons des instruments qui mesurent l'éclair: qu'une
seule d'entre elles passe, pendant la durée d'un 120e de seconde
seulement devant la lentille de l'un de ces instruments!

Enfin, l'on nous parle de «manifestations d'une puissance équivalente à
des milliers de kilogrammes, et qui se produisent sans cause connue.»

--Eh bien, l'homme de science, qui croit fermement à la conservation de
la force, demande que ces manifestations se répètent dans son
laboratoire, où il pourra les peser, les mesurer, et les soumettre à des
essais catégoriques. Et, pour conclure, quelle que soit l'estime où l'on
puisse tenir les témoins de faits provoqués, nous dit-on, par la seule
présence d'individus «exceptionnels» appelés _médiums_, quelque
intègres, charmants, chevaleresques, que soient ou puissent être ces
_médiums_, eux-mêmes, nous ne pensons pas que cela doive,
rigoureusement, amener qui que ce soit à une somme de confiance
suffisante pour accepter ainsi, sans analyse ni contrôle méthodiques, la
réalité de phénomènes qui commencent par démentir les notions les plus
élémentaires de la Science moderne, entre autres celle de l'universelle
et invariable loi de la gravitation.»

Voilà, certes, le langage d'un homme sérieux--et, ce défi jeté, la cause
semblait jugée.

       *       *       *       *       *

A quelques mois de ce verdict, le Comité de Recherches des Sciences, à
Londres, fut mis en émoi par une note brève, émanant de William Crookes,
qui, sans commentaires, le convoquait au contrôle «d'expériences
_médianimiques_ dignes d'attention».

Il se trouvait que, presque en ce même temps (le sanglant hiver de
1870), des praticiens, délégués, en quelque sorte, par toutes les
nationalités de l'Europe, entre-croisaient, dans les revues des
sciences, les affirmations les plus étranges,--déclarant que leurs
essais particuliers sur la réalité du fluide _médianimique_ amenaient
chaque jour des résultats «inattendus». Dans la longue liste des
savants, figurent, on doit le constater, des noms d'une certaine
importance. La Faculté de Pétersbourg, par exemple, est représentée par
l'un de ses plus éminents professeurs de chimie, M.
Boutlerow;--l'Académie des sciences expérimentales de Genève, par le
professeur Thury;--les États-Unis, par le docteur Robert Hare,
professeur de chimie à l'Université de Pennsylvanie, etc., etc. L'espace
nous manque pour citer les soixante-cinq noms, aussi recommandables,
mentionnés dans ces rapports.

Étonnés de pareilles notifications qui leur parvenaient, coup sur coup,
de tous les points du monde scientifique, plusieurs physiciens
allemands, des spécialistes de tous pays, se rendirent à Londres, où des
hommes tels que lord Lindsay et le lord comte de Dunraven, des
mathématiciens tels que le capitaine C. Wynne, et une commission de
membres de la Société Royale étaient venus s'adjoindre à William Crookes
pour des observations quotidiennes.--Deux ou trois «sujets humains»
doués,--paraissait-il,--de manière à intéresser la Science, continuèrent
de se prêter, dans les laboratoires anglais, et dans celui-même de
l'illustre docteur, à des expérimentations.

Il résulterait des attestations signées de l'érudite assistance que, non
seulement les phénomènes réclamés au préalable se seraient tous
produits--(ceci en plein jour et dans des conditions d'évidence toute
spéciale)--mais que d'autres faits, plus singuliers encore,--des
incidents capables de déconcerter le positivisme le plus rassis,--se
seraient imposés, tout à coup, au grave étonnement de
l'assemblée;--qu'enfin «d'incohérentes manifestations, revêtues d'une
sorte de caractère macabre», auraient troublé la régularité compassée de
ces examens.

Les sujets ou _médiums_ étaient, cependant, liés à terre, tenus aux
quatre membres à une grande distance des objets impressionnés. Entre
eux, toutefois, et ces objets, ne s'interposaient pas les membres de la
commission du contrôle. A l'état libre, ils étaient prévenus que toute
communication _physique_, due à n'importe quelle fraude subtile, serait
instantanément châtiée d'une très violente secousse électrique, des
réseaux d'induction enveloppant les appareils placés sur des isolateurs.
Pour le surplus, deux premiers prestidigitateurs-illusionnistes de
Londres surveillaient de près chaque expérience.

C'est dans de telles conditions qu'on a vu les aiguilles des
dynamomètres de précision, à secrets contrariés (connus des seuls
expérimentateurs), varier sous des pressions équivalentes à des
centaines de livres, pendant que sur les murs, sur les instruments du
laboratoire et _jusque sur les mains_ des doctes assistants, des heurts,
«semblables à ceux d'un doigt replié frappant impatiemment à une porte»,
étaient entendus ou ressentis.

A l'issue de presque toutes les séances, les médiums demeuraient étendus
sur le parquet, dans un état de prostration cataleptique présentant,
médicalement, toutes les apparences de la mort.

Parmi ces médiums-naturels étaient des enfants de sept à huit ans,
s'élevant à des hauteurs de plusieurs mètres--et flottant, presque
endormis, dans l'espace, pendant plusieurs minutes. «Ce phénomène,
affirme le docteur Crookes, M. Home l'a exécuté, aussi, plus de _cent
fois_ devant nous, rénovant ainsi le prétendu sortilège de Simon le
magicien dans l'amphithéâtre de Rome.»

D'après un grand nombre de professeurs émérites,--entre autres ceux dont
nous avons cité les noms,--au témoignage de plusieurs délégués éminents
d'universités ou d'académies, et des différents membres de la Société
Royale ainsi que du Comité de Recherches des Sciences, appuyés de
l'attestation de William Crookes, les principaux phénomènes, reconnus
comme désormais avérés, seraient--(non compris leurs subdivisions):

1º L'altération du poids d'un corps quelconque, obtenue à distance; 2º
d'inexplicables visions de météores, traversant les laboratoires, avec
des allées et venues,--sortes de lumières ovoïdes, radieuses, inconnues,
_inimitables_,--bondissant et rebondissant d'objets en objets; 3º des
déplacements continuels d'instruments scientifiques, de meubles lourds
ou légers, se mouvant comme sous l'action d'une force occulte; 4º de
véritables «apparitions» de formes étranges, de «_regards_», de mains
lumineuses, d'une ténuité inconcevable et cependant tangible--au point
de supporter, dans l'air, un thermomètre en liège du poids de trois
grammes, lequel demeurait, sous leur pression, d'un niveau absolument
insensible; ces mains offraient l'aspect tantôt vivant, tantôt
cadavérique; et, si rapide que fût l'éclair dont on essayât d'en
répercuter la vision sur l'objectif, aucune plaque photographique n'a
été impressionnée, en _aucune_ façon, de leur présence; et ces mains,
pourtant! saisissaient des fleurs sur une table et allaient, à travers
l'espace, les offrir à des spectateurs; puis, tout à coup, venaient nous
«_serrer les mains avec toute la cordialité d'un vieil ami_»; 5º des
mises en jeu d'instruments de musique placés, positivement, dans des
conditions où toute communication était impossible et _dangereuse_ pour
le médium; 6º des doigts fluides, lumineux, relevant une plume sur une
table et traçant des lignes d'écritures différentes où plusieurs ont
affirmé reconnaître celles de personnes défuntes (quelques-uns, même, en
ont fourni la preuve).--Tout ceci, de jour et de nuit. Principalement au
crépuscule.

«--J'ai vu, devant témoins (affirme expressément le Dr William Crookes),
l'une de ces nébuleuses mains claires prendre une fleur à longue tige,
nouvellement cueillie, et la faire passer lentement à travers la fente
imperceptible d'une planche de chêne massive, sans qu'il fût possible
d'apercevoir ensuite, sur cette fleur, soit à l'œil nu, soit au
microscope, _une trace quelconque d'érosion sur la tige ou sur les
feuilles_, lesquelles étaient dix ou douze fois plus larges que la fente
de cette planche.--Plusieurs membres de la Société Royale et moi, nous
avons vu, ensemble, _l'ombre d'une forme humaine_ secouer des rideaux
pendant plus de deux minutes, puis disparaître en s'atténuant.--Cent
fois nous avons vu des flambeaux et des lampes, placés sur des meubles,
s'élever avec eux, se pencher, sans tomber, tenant leurs flammes droites
et horizontales selon le degré d'inclinaison de ces objets dans
l'air.--Quant aux célèbres «tables tournantes», nous avons voulu, par
surcroît, vérifier le fait dans des conditions de difficultés spéciales
et que la rare puissance de nos médiums triés sur des centaines
d'autres, insignifiants ou douteux, pouvait, seule, surmonter.--Le
Comité de Recherches des sciences dialectiques de Londres et les
professeurs étrangers s'étant donc assemblés pour un essai concluant à
ce sujet, quatre de ces médiums sont venus se placer, à genoux, sur des
chaises dont les dossiers seuls touchaient la table--(une lourde et
vaste table).--Ils croisèrent leurs mains sur les dossiers et rien de
leurs personnes n'était en contact direct avec la table. De plus,
certaines mesures minutieuses, de nous seuls connues, avaient été prises
pour avérer l'authenticité absolue du phénomène. En quelques instants,
nous vîmes l'énorme table s'enlever de terre, se pencher, frapper le
parquet, monter, stupéfiante, au-dessus de nous, flotter, se livrer dans
l'espace à des évolutions diverses, puis redescendre lentement à sa
place. Le Comité et l'assistance ont donc attesté comme «concluante»
cette expérience... qui, d'ailleurs, ne pouvait plus vous étonner.»

Il va sans dire que nous pourrions relever un grand nombre d'autres
faits énigmatiques, attestés des plus sérieusement. Mais nous ne
saurions prendre la responsabilité de telles citations; nous ne voulons
et ne devons mentionner, en un mot, que les observations dûment
contrôlées et reconnues par la science comme _incontestables_. Lorsque
nous ne traduisons pas, nous résumons, aussi exactement que possible,
sans opinions ni commentaires.

Voici, maintenant, les conclusions du Dr William Crookes lui-même à ce
sujet:

«--La foule, toujours avide du «surnaturel», nous demande: «Croyez-vous
ou ne croyez-vous pas?» Nous répondons: «Nous sommes chimistes; nous
sommes physiciens; notre fonction n'est pas de «croire ou de ne pas
croire» mais de constater, d'une façon positive, si tel ou tel phénomène
est ou n'est pas imaginaire. Cela fait, le reste ne nous regarde plus.
Or, quant à la réalité de ceux-ci, nous prononçons pour l'affirmative,
au moins provisoirement, puisqu'à la parfaite consternation de nos sens
et de notre entendement, l'évidence nous y contraint.

Rien n'est trop merveilleux pour être vrai, a dit Faraday, si cela est
conforme aux lois de la Nature. Mais il faudrait connaître _toutes_ les
lois de la Nature, (et rien qu'avec celles que nous ignorons on pourrait
créer l'Univers), pour déterminer si tel phénomène leur est ou non
conforme. Or il se trouve qu'ici, comme en électricité, par exemple,
l'expérience, l'observation sont les seules pierres de touche de cette
conformité.

Qu'on veuille donc bien se souvenir que nous ne risquons ni vagues
hypothèses, ni théories, _quelles qu'elles soient_. Nous attestons,
simplement, certains faits et ne pouvons avoir qu'un seul but, conforme
à celui de toute notre longue carrière: la Vérité. Les Comités d'examen,
les hommes éminents, les praticiens de toute nation qui se sont adjoints
au sévère contrôle de nos expériences ont conclu avec moi: «Nous ne
disons pas, encore une fois, que cela est _vraisemblable_; nous disons
que cela EST.»

Au lieu de nier, de douter ou de croire au hasard, ce qui est tout
un,--et de s'imaginer que nous sommes capables d'avoir perdu notre temps
à contrôler des tours d'escamoteurs (comme si cette niaiserie était
possible), donnez-vous plutôt la peine d'examiner, d'abord, comme notre
incrédulité primitive s'est, au moins, soumise à le
faire.--Montrez-nous, par une critique sévère, ce qu'il faut regarder
comme des erreurs dans nos examens; spécifiez-les et suggérez ensuite,
si vous le pouvez, des moyens de contrôle plus concluants. Imaginez des
ensembles de difficultés plus insurmontables et plus subtiles que celles
où nous avons placé les médiums,--à leur insu! Mais ne venez pas, à la
hâte, traiter nos sens de témoins menteurs ou aisément abusés, ni taxer
nos esprits d'une démence (qu'entre parenthèses nous aurions, seuls,
qualité pour constater dans les vôtres), parce que les faits témoignent
contre vos idées préconçues, _comme, autrefois, le furent les nôtres_.
Il est difficile d'être plus _sceptiques ou plus positifs que nous_ en
matière d'examen expérimental: si vous vous faites une supériorité de
votre ignorance ou de votre savoir d'amateurs, à quoi l'homme devra-t-il
s'en tenir? Nous soutenons que tout masque de suffisance ou de bonhomie
disparaît de la face humaine devant certains phénomènes effectués par
des médiums _réels_ en nos laboratoires et que les plus railleurs
deviennent, alors, pareils à ces malins villageois qui, dans les fêtes
foraines, après s'être bien moqués, en clignant de l'œil, d'un appareil
de Rhümkorff, par exemple, changent instantanément de visage dès qu'ils
en ont seulement effleuré les fils.--Pour le surplus, rejeter, à
l'étourdie, les témoignages d'hommes à qui l'on a déféré des faits pour
les contrôler et en connaître, revient à ne tenir compte d'aucun
témoignage humain _quel qu'il soit_, car il n'est point de faits dans
l'Histoire sacrée ou profane, ni dans les annales de la Science, qui
s'appuient sur des preuves plus permanentes et plus imposantes que
celles qui nous ont--je ne dirai pas convaincus, mais--confondus. Osez
donc, alors, venir justifier de la supériorité de vos sens et de votre
scepticisme sur les nôtres--et que ces oiseuses controverses finissent!

Donc:

1º Les résultats de nos longues et patientes investigations paraissent
établir, sans conteste, l'existence d'une nouvelle force liée à
l'organisme humain et que l'on peut appeler _Force psychique_.

2º Tout homme serait plus ou moins doué de cette force secrète, d'une
intensité variable, pouvant être développée, et, par suite, agir, soit à
volonté, soit pendant son sommeil, soit contre son gré, soit à son insu,
_sans le secours d'aucuns mouvements, ni de communications physiques_,
sur des êtres ou des objets quelconques, plus ou moins éloignés.»

       *       *       *       *       *

Telles sont les affirmations et conclusions extraordinaires jusqu'à
présent notifiées par l'illustre savant anglais et contresignées de noms
considérables. Il y a lieu d'espérer que son livre va nous révéler les
curiosités nouvelles de ses recherches positives. Cette force projective
de soi-même expliquerait presque, déjà, les milliers de cas
problématiques racontés par l'Histoire--et certains phénomènes opérés,
paraît-il, de nos jours, au dire des Européens, par les fakirs hindous.
Les faits de sorcellerie, de vampirisme, d'envoûtements, de spiritisme,
de lycanthropie, d'évocations, etc., relèveraient désormais de
l'autorité scientifique et seraient démontrés par des expériences plus
ou moins régulières.

Pour ce qui est d'entrer, par la médiation de ce fluide, en un rapport
quelconque avec ces entités vives, incorporelles pour nos organes
grossiers et qui, sans doute, continuent la chaîne des espèces, au delà
de l'humanité, dans des milieux invisibles autour d'elle, on ne peut
encore se prononcer sur ce point.--Un grand nombre de personnes
prétendent entretenir, grâce à cette force, des correspondances avec des
êtres disparus, et pénétrer, par elle, jusque dans les domaines de la
Mort... C'est une question qui, excédant le point de vue scientifique,
est déjà jugée, _ne varietur_, à un autre point de vue, par des hommes
qui s'appellent saint Augustin, saint Grégoire de Nazianze, saint Louis
et saint Thomas d'Aquin.

--Au fait, et le chrétien?... nous dit-on; que va-t-il penser de ces
fantasmagories inquiétantes,--de cette... divinité pour tous?

Le chrétien, quoi que puissent lui «écrire» d'apocryphes ou réels
fantômes, est prémuni à tout jamais. L'Art d'évoquer les morts en
vingt-cinq leçons n'a aucune prise sur lui. Peu lui importent ces
sombres commérages. Les révélations du Transformisme ne lui semblent que
des tentations misérables.--Diverses paroles précises, formelles, de
l'Evangile, lui suffisent, qui déclarent cette vie aussi _sérieuse_ que
_définitive_. «_Voici la Nuit où personne ne travaille plus;--Où sera
tombé l'arbre, il restera;--Les enfants du siècle feront des prodiges
capables de surprendre les Anges: ne vous laissez pas séduire;--Celui
qui veut sauver sa vie la perdra: celui qui veut la sacrifier, pour
l'amour de moi, la retrouvera, car je suis la porte, la voie, la
lumière, la vérité, la vie: nul n'entre que par moi dans la
Vie-éternelle_.» Tels sont les dogmes immuables, divins, au sens infini.

Les étoiles passeront, ces paroles jamais.

Quelque illusionnantes que puissent donc être les ressemblances revêtues
par les démons mixtes dont parle saint Paul, il ne s'agit pas de cela
pour le chrétien. Il ne saurait se laisser troubler en rien par des
phénomènes dont l'esprit lui est et lui sera toujours étranger. Il
répond d'avance, comme hier, comme demain, avec le plus paisible
sourire:

--Nous sommes à l'auberge et ne regardons qu'avec peu d'attention les
curiosités qui viennent s'exhiber dans la salle commune.

Règle générale: tout ce dont l'impression n'augmente pas, en nos âmes,
l'amour de Dieu, le détachement de l'univers, l'union substantielle avec
Jésus-Christ,--tout cela vient du Mal, émane de l'Enfer,
_nécessairement_, _absolument_, sans autre examen ni compromis oiseux.
Car ce qui trouble, ce qui étonne est ennemi de la Paix divine, seul
héritage du Fils de l'Homme. Il nous a prévenus: _Vous les connaîtrez
par leurs fruits_; et nous n'avons que faire de tels fruits.

Nous nous en tenons, comme toujours, à la Parole, à l'Esprit seul de
l'Évangile: il est, strictement, sans discussions ni réserves, notre
unique doctrine. Et quand bien même, par impossible, comme nous en
prévient le concile, un Ange de Dieu descendrait du Ciel pour venir nous
en enseigner une autre, nous resterions fermes et inébranlables dans
notre foi.



                       LE DROIT DU PASSÉ


Le 21 janvier 1871, réduit par l'hiver, par la faim, par le refoulement
des sorties aveugles, Paris, à l'aspect des positions inexpugnables d'où
l'ennemi, presque impunément, le foudroyait, éleva enfin, d'un bras
fiévreux et sanglant, le pavillon désespéré qui fait signe aux canons de
se taire.

Sur une hauteur lointaine, le chancelier de la Confédération germanique
observait la capitale; en apercevant tout à coup ce drapeau, dans la
brume glaciale et la fumée, il repoussa, brutalement, l'un dans l'autre,
les tubes de sa lunette d'approche, en disant au prince de
Mecklembourg-Schwerin qui se trouvait à côté de lui:

«--La bête est morte.»

L'envoyé du Gouvernement de la Défense nationale, Jules Favre, avait
franchi les avant-postes prussiens; escorté, au milieu des clameurs, à
travers les lignes d'investissement, il était arrivé au quartier-général
de l'armée allemande.--On n'a pas oublié cette entrevue du Château de
Ferrières où, dans une salle obstruée de gravats et de débris, il avait
tenté jadis les premières négociations.

Aujourd'hui, c'était dans une salle plus sombre et toute royale, où
sifflait le vent de neige, malgré les feux allumés, que les deux
mandataires ennemis se réapparaissaient.

A certain moment de l'entretien, Favre, pensif, assis devant la table,
s'était surpris à considérer, en silence, le comte de
Bismarck-Schoenhausen, qui s'était levé.

La stature colossale du chevalier de l'Empire d'Allemagne, en tenue de
major général, projetait son ombre sur le parquet de la salle dévastée.
A de brusques lueurs du foyer étincelaient la pointe de son casque
d'acier poli, obombré de l'éparse crinière blanche,--et, à son doigt, le
lourd cachet d'or, aux armoiries sept fois séculaires, des vidames de
l'Évêché de Halberstadt, plus tard barons: le Trèfle des Bisthums-marke,
sur leur vieille devise: _In trinitate robur_.

Sur une chaise était jeté son manteau de guerre aux larges parements lie
de vin, dont les reflets empourpraient sa balafre d'une teinte
sanglante.--Derrière ses talons, enscellés de longs éperons d'acier, aux
chaînettes bien fourbies, bruissait, par instants, son sabre, largement
traîné. Sa tête, au poil roussâtre, de dogue altier, gardant la Maison
allemande--dont il venait de réclamer la clef, Strasbourg, hélas!--se
dressait. De toute la personne de cet homme, pareil à l'hiver, sortait
son adage: «_jamais assez_». Le doigt appuyé sur la table, il regardait
au loin, par une croisée, comme si, oublieux de la présence de
l'ambassadeur, il ne voyait plus que sa volonté planer dans la lividité
de l'espace, pareille à l'aigle noire de ses drapeaux.

Il avait parlé.--Et des redditions d'armées et de citadelles, des lueurs
de rançons effroyables, des abandons de provinces s'étaient laissé
entrevoir dans ses paroles... Ce fut alors qu'au nom de l'Humanité le
ministre républicain voulut faire appel à la générosité du
vainqueur,--lequel ne devait en ce moment se souvenir, certes! que de
Louis XIV passant le Rhin et s'avançant sur le sol allemand, de victoire
en victoire--puis de Napoléon prêt à rayer la Prusse de la carte
européenne--puis de Lutzen, de Hanau, de Berlin saccagé, d'Iéna!

Et de lointains roulements d'artillerie, pareils aux échos de la foudre,
couvrirent la voix du parlementaire, qui, par un sursaut de l'esprit,
alors se rappela... que c'était l'anniversaire d'un jour où, du haut de
l'échafaud, le roi de France avait aussi voulu faire appel à la
magnanimité de son peuple, lorsque des roulements de tambours couvrirent
sa voix!...--Malgré lui, Favre tressaillit de cette coïncidence fatale à
laquelle, dans le trouble de la défaite, personne n'avait pensé jusqu'à
cet instant.--C'était, en effet, du 21 janvier 1871 que devait dater,
dans l'histoire, l'ouverture de la capitulation de la France laissant
tomber son épée.

Et comme si le Destin eût voulu souligner, avec une sorte d'ironie, le
chiffre de cette date régicide, lorsque l'ambassadeur de Paris eut
demandé à son interlocuteur combien de jours de suspension d'armes il
serait accordé, le chancelier jeta cette _officielle_ réponse:

--Vingt et un; pas un de plus...

Alors, le cœur oppressé par la vieille tendresse que l'on a pour sa
terre natale, le rude parleur aux joues creuses, au nom d'ouvrier, au
masque sévère, baissa le front en frémissant. Deux larmes, pures comme
celles que versent les enfants devant leur mère agonisante, bondirent
hors de ses yeux dans ses cils et roulèrent, silencieusement, jusqu'aux
coins crispés de ses lèvres! Car, s'il est une illusion que même les
plus sceptiques, en France, sentent palpiter avec leur cœur, tout à
coup, devant les hauteurs de l'étranger, c'est la patrie.

       *       *       *       *       *

Le soir tombait, allumant la première étoile.

Là-bas, de rouges éclairs suivis du grondement des pièces de siège et du
crépitement éloigné des feux de bataillons sillonnaient à chaque instant
le crépuscule.

Demeuré seul dans cette mémorable salle, après l'échange du salut glacé,
le ministre de nos affaires étrangères songea pendant quelques
instants... Et il arriva qu'au fond de sa mémoire surgit bientôt un
souvenir que les concordances, déjà confusément remarquées par lui,
rendirent extraordinaire en son esprit.

C'était le souvenir d'une histoire trouble, d'une sorte de légende
moderne qu'accréditaient des témoignages, des circonstances--et à
laquelle lui-même se trouvait étrangement mêlé.

Autrefois, il y avait de longues années! un malheureux, d'une origine
inconnue, expulsé d'une petite ville de la Prusse saxonne, était apparu,
un certain jour, en 1833, dans Paris.

Là, s'exprimant à peine en notre langue, exténué, délabré, sans asile ni
ressources, il avait osé se déclarer n'être autre que Celui... dont la
tête auguste était tombée le 21 janvier 1793, place de la Concorde, sous
la hache du peuple français.

A la faveur, disait-il, d'un acte de décès quelconque, d'une obscure
substitution, d'une rançon inconnue, le dauphin de France, grâce au
dévouement de deux gentilshommes, s'était positivement échappé des murs
du Temple, et l'évadé royal... c'était lui.--Après mille traverses et
mille misères, il était revenu justifier de son identité. N'ayant
trouvé, dans _sa_ capitale, qu'un grabat de charité, cet homme que nul
n'accusa de démence, mais de mensonge, parlait du trône de France en
héritier légitime. Accablé sous la presque universelle persuasion d'une
imposture, ce personnage inécouté, repoussé de tous les territoires,
s'en était allé tristement mourir, l'an 1845, dans la ville de Delft en
Hollande.

On eût dit, en voyant cette face morte, que le Destin s'était
écrié:--Toi, je te frapperai de mes poings au visage, jusqu'à ce que ta
mère ne te reconnaisse plus.

Et voici que, chose plus surprenante encore les États-Généraux de la
Hollande, de l'assentiment des chancelleries et du roi Guillaume II,
avaient accordé, tout à coup, à cet énigmatique passant, les funérailles
d'honneur d'un prince, et avaient prouvé officiellement, que sur sa
pierre tombale fût inscrite cette épitaphe:

«Ci-gît Charles-Louis de Bourbon, duc de Normandie, fils du roi Louis
XVI et de Marie-Antoinette d'Autriche, XVIIe du nom, roi de France.»

Que signifiait ceci?... Ce sépulcre--démenti donné au monde entier, à
l'Histoire, aux convictions les plus assurées--se dressait là-bas, en
Hollande, comme une chose de rêve à laquelle on ne voulait pas trop
penser.

Cette immotivée décision de l'étranger ne pouvait qu'aggraver de
légitimes défiances: on en maudissait l'accusation terrible.

Quoi qu'il en fût, un jour de l'autrefois, cet homme de mystère, de
détresse et d'exil était venu rendre visite à l'avocat déjà célèbre qui
devait être, aujourd'hui! le délégué de la France vaincue. En
fantastique revenant, il avait sollicité l'orateur républicain, lui
confiant la défense de son histoire. Et, par un nouveau phénomène,
l'indifférence initiale, sinon l'hostilité même, du futur tribun,
s'étaient dissipées au premier examen des documents présentés à son
appréciation. Bientôt remué, saisi, convaincu (à tort ou à raison,
qu'importe!), Jules Favre avait pris à cœur cette cause--qu'il devait
étudier pendant trente années et plaider un jour, avec toute l'énergie
et les accents d'une foi vive. Et, d'année en année, ses relations avec
l'inquiétant proscrit étaient devenues plus amies, si bien qu'un jour,
en Angleterre, où le défenseur était venu visiter son extraordinaire
client, celui-ci, se sentant près de la mort lui avait fait présent (en
signe d'alliance et de reconnaissance profondes) d'un vieil anneau
fleurdelisé dont il tut la provenance originelle.

C'était une chevalière d'or. Dans une large opale centrale, aux lueurs
de rubis avait été gravé, d'abord, le blason de Bourbon: _les trois
fleurs de lys d'or sur champ d'azur_. Mais, par une sorte de déférence
triste,--pour qu'enfin le républicain pût porter, sans trouble, ce gage
seulement affectueux,--le donateur en avait fait effacer, autant que
possible, les armoiries royales.

Maintenant, l'image d'une Bellone tendant, sur l'arc fatidique, la
flèche, aussi, de son droit divin, voilait de son symbole menaçant,
l'écusson primordial.

Or, d'après les biographes, c'était une sorte d'inspiré, d'illuminé,
quelquefois, ce prétendant téméraire!--A l'en croire, Dieu l'avait
favorisé de visions révélatrices et sa nature était douée d'une
puissante acuité de pressentiments. Souvent, la mysticité solennelle de
ses discours communiquait à sa voix des accents de prophète.--Ce fut
donc avec une intonation des plus étranges, et les yeux sur les yeux de
son ami, qu'il ajouta, dans cette soirée d'adieu et en lui conférant
l'anneau, ces singulières paroles:

--Monsieur Favre, en cette opale, vous le voyez, est sculptée, comme une
statue sur une pierre funéraire, cette figure de la Bellone des vieux
âges. Elle traduit ce qu'elle recouvre.--_Au nom du roi Louis XVI et de
toute une race de rois dont vous avez défendu l'héritage désespéré,
portez cet anneau! Et que leurs mânes outragés pénètrent, de leur
esprit, cette pierre! Que son talisman vous conduise et qu'il soit un
jour, pour vous, en quelque heure sacrée, le TÉMOIN de leur présence_!

Favre a déclaré souvent avoir attribué, _alors_, à quelque exaltation
produite par une trop lourde continuité d'épreuves, cette phrase qui lui
parut longtemps inintelligible--mais à l'injonction de laquelle il
obéit, toutefois, par respect, en passant à l'annulaire de sa main
droite, l'Anneau prescrit.

Depuis ce soir-là, Jules Favre avait gardé la bague de ce «Louis XVII» à
ce doigt de sa main droite. Une sorte d'occulte influence l'avait
toujours préservé de la perdre ou de la quitter. Elle était pour lui
comme ces emprises de fer que les chevaliers d'autrefois gardaient,
rivées à leurs bras, jusqu'à la mort, en témoignage du serment qui les
vouait à la défense d'une cause. Pour quel but obscur le Sort lui
avait-il comme imposé l'habitude de cette relique à la fois suspecte et
royale?...--Avait-il donc fallu, enfin! qu'_à tout prix_ ceci dût
devenir possible--que ce républicain prédestiné _portât ce Signe à la
main, dans la vie, sans savoir où ce Signe le conduisait_?

Il ne s'en inquiétait pas: mais, lorsqu'on essayait de railler, en sa
présence, le nom germain de son dauphin d'outre-tombe:

--Naundorff, Frohsdorff!... murmurait-il pensivement.

Et voici que, par un enchaînement irrésistible, l'imprévu des événements
avait élevé peu à peu l'avocat-citoyen jusqu'à le constituer, tout à
coup, le représentant même de la France! Il avait fallu, pour amener
ceci, que l'Allemagne fît prisonniers plus de cent cinquante mille
hommes, avec leurs canons, leurs armes et leurs drapeaux flottants, avec
leurs maréchaux et leur Empereur--et maintenant, avec leur capitale!--Et
ce n'était pas un rêve.

C'est pourquoi le souvenir de l'_autre_ rêve, moins incroyable, après
tout, que celui-là, vint hanter M. Jules Favre, pendant un instant, ce
soir-là, dans la salle déserte où venaient d'être débattues les
conditions de salut--ou plutôt de vie sauve--de ses concitoyens.

A présent, atterré, morne, il jetait malgré lui, sur l'Anneau transmis à
son doigt, des coups d'œil de visionnaire. Et sous les transparences de
l'opale frappée de lueurs célestes, il lui semblait voir étinceler,
autour de l'héraldique Bellone vengeresse, les vestiges de l'antique
écusson qui rayonna jadis, au fond des siècles, sur le bouclier de saint
Louis.

       *       *       *       *       *

Huit jours après, les stipulations de l'armistice ayant été acceptées
par ses collègues de la Défense nationale, M. Favre, muni de leur
pouvoir collectif, s'était rendu à Versailles pour la signature
officielle de cette trêve, qui amenait l'épouvantable capitulation.

Les débats étaient clos. M. de Bismarck et M. Jules Favre, s'étant relu
le Traité, y ajoutèrent, pour conclure, l'article 15, dont la teneur
suit:

--«Art. 15. En foi de quoi les soussignés ont revêtu de leurs signatures
et scellé de leurs sceaux les présentes conventions.

»Fait à Versailles, le 28 janvier 1871.

»_Signé:_ Jules FAVRE--BISMARCK.»

M. de Bismarck, ayant apposé son cachet, pria M. Favre d'accomplir la
même formalité pour régulariser cette minute, aujourd'hui déposée à
Berlin aux Archives de l'empire d'Allemagne.

M. Jules Favre ayant déclaré avoir omis, au milieu des soucis de cette
journée, de se munir du sceau de la République française, voulait
l'envoyer prendre à Paris.

--Ce serait un retard inutile, répondit M. de Bismarck: votre cachet
suffira.

Et, comme s'il eût connu ce qu'il faisait, le Chancelier de Fer
indiquait, lentement, au doigt de notre envoyé, l'Anneau légué par
l'Inconnu.

A ces paroles inattendues, à cette subite et glaçante mise en demeure du
Destin, Jules Favre, presque hagard, et se rappelant le vœu prophétique
dont cette bague souveraine était pénétrée, regarda fixement, comme dans
le saisissement d'un vertige, son impénétrable interlocuteur.

Le silence, en cet instant, se fit si profond qu'on entendit, dans les
salles voisines, les heurts secs de l'électricité qui, déjà,
télégraphiait la grande nouvelle aux extrémités de l'Allemagne et de la
terre;--l'on entendait aussi les sifflements des locomotives qui déjà
transportaient des troupes aux frontières.--Favre reporta les yeux sur
l'Anneau!...

Et il lui sembla que des présences évoquées se dressaient confusément
autour de lui dans la vieille salle royale, et qu'elles attendaient,
dans l'invisible, l'instant de Dieu.

Alors, comme s'il se fut senti le mandataire de quelque expiatoire
décret d'en haut, il n'osa pas, du fond de sa conscience, se refuser à
la demande ennemie!

Il ne résista plus à l'Anneau qui lui attirait la main vers le Traité
sombre.

Grave, il s'inclina:

--C'EST JUSTE, dit-il.

Et, au bas de cette page qui devait coûter à la patrie tant de nouveaux
flots de sang français, deux vastes provinces, sœurs parmi les plus
belles! l'incendie de la sublime capitale et une rançon plus lourde que
le numéraire métallique du monde--sur la cire pourpre où la flamme
palpitait encore éclairant, malgré lui, les fleurs de lys d'or à sa main
républicaine--Jules Favre, en pâlissant, imprima le sceau mystérieux où,
sous la figure d'une Exterminatrice oubliée et divine, s'attestait,
_quand même_! l'âme--soudainement apparue à son heure terrible--de la
Maison de France.



                      LE TZAR ET LES GRANDS-DUCS


                                                               1880.


Le couronnement prochain du Tzar me remet en mémoire un ensemble de
circonstances dont la mystérieuse frivolité peut éveiller, en quelques
esprits, la sensation d'une de ces _correspondances_ dont parle
Swedenborg. En tous cas, il en ressort que la réalité dépasse,
quelquefois, dans le jeu fantaisiste de ses coïncidences, les limites
les plus extrêmes du bizarre.

Pendant l'été de 1870, le Grand-duc de Saxe-Weimar offrit au tzar
Alexandre II un festival artistique. Plusieurs souverains de l'Allemagne
furent invités. C'était, je crois, à l'occasion d'un projet d'alliance
entre une princesse de Saxe et le grand-duc Wladimir, frère du
tzaréwitch.

Le programme comprenait une fête à Eisenach--et l'exécution des
principales œuvres de Richard Wagner sur le petit théâtre, très en renom
d'ailleurs, de Weimar.

Arrivé à l'_Hôtel du Prince_, la veille de la fête, je me trouvai placé,
le soir, à table d'hôte, en face de Liszt--qui, sablant le champagne au
milieu de sa cour féminine, me parut porter un peu nonchalamment sa
soutane.--A ma gauche, gazouillait une jeune chanoinesse de la cour
d'Autriche douée d'un petit nez retroussé--très en vogue,
paraît-il--mais, en revanche, d'une de ces vertus austères qui l'avait
fait surnommer sainte Roxelane.

Autour de la table courait madame Olga de Janina, la fantasque tireuse
d'armes; nous étions entre artistes, on faisait petite ville.

A ma droite, se voûtait un chambellan du tzar, quinquagénaire de six
pieds passés, le comte Phëdro, célèbre original. En deux ou trois
plaisanteries, nous fîmes connaissance.

Ancien Polonais revenu à des idées plus pratiques, ce courtisan
jouissait d'un sourire grâce auquel s'éclairaient toutes questions
difficiles. J'appris, plus tard, que sa charge était une sorte de
sinécure créée, à son usage, par la gracieuseté de l'Empereur.--Ah!
l'étrange passant! Sa mise, toujours d'une élégance négligée, était
sommée d'un légendaire chapeau bossue--n'est-ce pas incroyable?--comme
celui de Robert-Macaire, et affectant la forme indécise d'un bolivar
d'ivrogne après vingt chutes. Il y tenait! L'on eût dit le point
saillant de sa personnalité, aux angles un peu effacés d'ailleurs. Somme
toute, causeur affable, très connaisseur, très répandu. Je ne le traite
à la légère, ici, que grâce à une impression dont je voudrais, en vain,
me défendre.

--Vous précédez Sa Majesté? lui demandai-je avec une surprise naïve.

--Non, me répondit-il: je ne suis à Weimar qu'en simple amateur.

Sur une question vague, au sujet de l'agitation moderne en son pays
d'adoption:

--De nos jours, me répondit-il, un tzar n'est observé avec malveillance
que _par les milliers d'yeux de la petite seigneurie russe_, de la menue
noblesse toujours mécontente. Quant à vos idées de liberté, elles sont,
là-bas, inoffensives. Les serfs affranchis viennent, d'eux-mêmes, se
revendre. Tous sont pour l'Empereur. Ce n'est plus sous les pieds d'un
tzar, _c'est autour de lui que luisent les yeux de mauvais augure_.

Nous prenions le café. Tout en aspirant un régalia, Phëdro me
conseillait, maintenant, en diplomate, sur les «moyens de _parvenir_
dans la vie»--et j'écoutais cet adroit courtisan, comme dit Guizot, avec
cette sorte d'estime triste qui ne peut se réfugier que dans le silence.

On se levait. Mon compagnon de voyage, M. Catulle Mendès, s'approcha de
moi.

--Le Grand-duc vient passer la soirée chez Liszt, me dit-il: il désire
que ses hôtes français lui soient présentés. Liszt, étant son maître de
chapelle, m'envoie te prier d'accepter, sans cérémonie, une tasse de
thé. Apporte un de tes manuscrits.

--Soit, répondis-je.

Vers neuf heures, chez Liszt, après une présentation semi-officielle, le
Grand-duc, un élancé jeune homme de trente-huit à quarante ans, m'ayant
prié de lui lire quelque fantaisie, je m'assis, auprès d'un candélabre,
devant le guéridon sur lequel il s'accoudait. Entouré d'une vingtaine
d'intimes de la cour et des amis du voyage, je donnai lecture, d'environ
dix pages, d'une bouffonnerie énorme et sombre, couleur du siècle:
TRIBULAT BONHOMET.

Il est des soirs où l'on est bien disposé, pour la gaîté. Un bon hasard
m'avait fait tomber, sans doute, sur l'un d'eux. J'obtins donc un succès
de fou rire très extraordinaire.

Cette hilarité presque convulsive s'empara des plus graves personnages
de l'auditoire, jusqu'à leur faire oublier l'étiquette. J'en atteste les
invités, le Grand-duc avait, littéralement, les larmes aux yeux. Un
sévère officier de la maison du tzar, secoué par un étouffement, fut
obligé de se retirer--et nous entendîmes dans l'antichambre les
monstrueux éclats de rire solitaire auxquels il se livrait, enfin, en
liberté.--Ce fut fantastique. Et je suis sûr que demain, en lisant ces
lignes, S. A. R. le prince de Saxe-Weimar ne pourra se défendre d'un
sourire au souvenir de cette soirée.

       *       *       *       *       *

Le lendemain, par un beau soleil, dans la délicieuse vallée d'Eisenach,
entourée de collines boisées que domine le féodal donjon de la Wartburg,
les quinze ou vingt mille sujets de notre auguste châtelain s'ébattaient
dans l'allégresse.--Des brasseries champêtres, des tréteaux pavoisés,
des musiques, une fête en pleine nature! Ce peuple aimait le passé, se
sentant digne de l'avenir.

Le Grand-duc, seul, en redingote moderne, aimé comme un ami, vénéré de
tous, se promenait au milieu des groupes. Signe particulier: on le
saluait en souriant.

Le matin, j'avais visité la Wartburg. J'avais contemplé, à mon tour,
cette tache noire que l'encrier de Martin Luther laissa sur la muraille,
en s'y brisant, alors qu'un soir le digne réformateur, croyant entrevoir
le Diable en face de la table où il écrivait, lui jeta ledit encrier aux
cornes! J'avais vu le couloir où sainte Elisabeth accomplit le miracle
des roses,--la salle du Landgrave où les _minnesingers_ Walter de la
Vogelwelde et Wolfram d'Eischenbach furent vaincus par le chant du
chevalier de Vénus.

La fête continuait donc l'impression des siècles, évoquée par la
Wartburg.

Le Grand-duc, m'ayant aperçu dans le vallon, vint à moi par un mouvement
de courtoisie charmante.

Pendant que nous causions, il salua de la main une très vieille femme
qui passait, joyeuse, entre deux beaux étudiants; ceux-ci, tête nue, lui
donnaient le bras.

--C'est, me dit-il, l'artiste qui a créé la _Marguerite_ du _Faust_, en
Allemagne. Elle sera demain centenaire.

Quelques instants après, il reprit, avec un sourire:

--Dites-moi, n'avez-vous pas remarqué, ce matin, à la Wartburg, l'ours,
le loup-cervier, le renne, le guépard, l'aigle,--toute une ménagerie?

Sur mon affirmation, il ajouta, risquant un jeu de mots possible,
seulement en français, sorte de calembour de souverain à l'usage des
visiteurs:

--A présent, vous voyez le _grand-duc_. Il y en a par milliers dans le
parc de Weimar. C'est le rendez-vous des oiseaux de nuit de l'Allemagne.
Je les y laisse vieillir.

Un courrier du tzar, porteur d'un message, survint, conduit par un
chambellan. Je m'éloignai. L'instant d'après, le comte Phëdro
m'annonçait que l'empereur arrivait à Weimar dans la soirée, et qu'il
assisterait, le lendemain, au _Vaisseau-fantôme_.

Le jour baissait sur les collines derrière le rideau de verdure des
frênes et des sapins, au feuillage maintenant d'or rouge. Les premières
étoiles brillaient sur la vallée dans le haut azur du soir. Soudain, le
silence se fit.--Au loin, un chœur de huit cents voix, d'abord
invisible, commençait le _Chant des Pèlerins_, du _Tannhauser_. Bientôt
les chanteurs, vêtus de longues robes brunes et appuyés sur leurs bâtons
de pèlerinage, apparurent, gravissant les hauteurs du Vénusberg, en face
de nous. Leurs formes se détachaient sur le crépuscule.--Où d'aussi
surprenantes fantasmagories sont-elles réalisables, sinon dans ces
contrées, tout artistiques, de l'Allemagne?... Lorsqu'après le puissant
_forte_ final, le chœur se tut,--une voix, une seule voix! celle de Retz
ou de Scaria sans doute,--s'éleva, distincte, détaillant magnifiquement
l'invocation de Wolfram d'Eischenbach à l'Étoile-du-Soir.

Le _minnessinger_ était debout, au sommet du Vénusberg, seul, vision du
passé, au-dessus du silence de cette foule. La réalité avait l'air d'un
rêve. Le recueillement de tous était si profond que le chant s'éteignit,
dans les échos, sans que personne eût l'idée, même, d'applaudir. Ce fut
comme après une prière du soir.

Des gerbes de fusées tirées du donjon nous avertirent que la fête était
finie.--Vers huit heures, je repris le train ducal et revins à
Weimar.--Le tzar était arrivé.

       *       *       *       *       *

Au théâtre, le lendemain, je trouvai place dans la loge de l'étincelante
madame de Moukhanoff à qui Chopin dédia la plupart de ses valses
lunaires, sorte de musique d'esprits entendue le soir derrière les
vitres d'un manoir abandonné,--Sainte Roxelane s'y trouvait aussi.

Au fond de la loge, Phëdro nous couvrait de son ombre magistrale.

La double galerie, toute la salle, éblouissait des feux d'une myriade de
diamants, d'une profusion d'ordres en pierreries sur les uniformes bleu
et or et sur les habits noirs. C'étaient aussi de pâles et purs profils
d'étrangères, des blancheurs sur le velours des loges--et des regards
altiers se croisant comme des saluts d'épées. Une race s'évoquait sur un
front, d'un seul coup d'œil, comme un burg, sur le Rhin, dans un éclair.

Au centre,--dans la loge du Grand-duc et à côté de lui,--le prince
Wladimir;--auprès de ce jeune homme, l'une des princesses de
Saxe-Weimar. A gauche, la loge du roi de Saxe.

A droite, celle du roi de Bavière absent.--Dans l'avant-scène de droite,
froid, seul, en uniforme saxon, la croix de Malte au cou, le front
enténébré de la mélancolie natale des Romanoff, se tenait, debout, le
tzar Alexandre II.

Un coup de sonnette retentit. Une obscurité instantanée envahit la salle
avec un grand silence. L'ouverture du _Vaisseau-fantôme_ se déchaîna;
l'appel funèbre du Hollandais passait dans la houle sur les flots noirs,
pareil au fatal refrain d'un Juif-errant de la mer. Tous écoutaient. Je
regardai le tzar.

Il écoutait aussi.

A la fin de la soirée, l'esprit obsédé de tout ce bruit triomphal, je
vins souper à l'_Hôtel du Prince_. Là, c'étaient des cris
d'enthousiasme!

Préférant la solitude aux nombreux commentaires que j'entendais, je
résolus d'aller me distraire en fumant, seul, dans le parc.

Je sortis, laissant les toasts s'achever, entre fins connaisseurs.

Ah! la belle nuit! Et le parc de Weimar, de nuit! quel
enchantement!--J'entrai.

A gauche de la grille, au loin, sous un dôme de feuillages, une lueur
brillait. C'était la maison de Goëthe, perdue, solitaire en cette
immensité. Quel isolement des choses! Je marchais. Je voyais une vaste
nappe de clarté lunaire, sur la pelouse, en face de la chambre où il
était mort.--«De la lumière!» pensai-je.--Et je m'enfonçai sous les
arbres centenaires d'une allée qui, entrecroisant à une hauteur
démesurée leurs feuillées et leurs ramures, y assombrissaient encore
l'obscurité.

Et une délicieuse odeur d'herbes, de buissons et de fleurs mouillées,
d'écorces fendues par le moût immense de la sève--et cette houle, qui
sort de la terre mêlée au frisson des plantes, me pénétraient.

Personne.

Je marchai pendant près d'une heure, sans m'orienter, au hasard.

Cependant les taillis, formés à hauteur d'homme par les premiers rameaux
des arbres, me paraissaient bruire, à chaque instant, comme si des êtres
vivants s'y agitaient.

En essayant de sonder leurs ténèbres, entre les branches, j'aperçus des
myriades de lueurs rondes, clignotantes, phosphorescentes. C'étaient les
_grands-ducs_ dont m'avait parlé (je m'incline) _celui_ de Saxe-Weimar.

Certes, ils étaient familiers! Nul ne les inquiétait. Une superstition
les protégeait. Alignés par longues théories, sur de grosses branches,
respectés des forestiers du prince, on les laissait à leurs méditations
sinistres. Parfois un vol étouffé, cotonneux, traversait une avenue avec
un cri. L'un d'eux, tous les dix ans peut-être, changeait d'arbre. A
part ces rares envolées, rien ne troublait leurs taciturnes songeries.
Leur nombre était surprenant.

Mon noctambulisme m'avait conduit jusqu'à l'ouverture d'une clairière au
fond de laquelle j'entrevoyais le château ducal illuminé. Le royal
souper devait durer encore? Bientôt, je heurtai un obstacle. Je reconnus
un banc.--Ma foi, je me laissai aller au calme et à la beauté de la
nuit. Je m'étendis et m'accoudai, les yeux fixés sur la clairière. Il
pouvait être une heure et demie du matin.

Tout à coup, au sortir de l'une des contre-allées qui avoisinent le
château, quelqu'un parut, marchant vers ma retraite, un cigare à la
main.

--Sans doute, quelque officier sentimental, pensai-je, voyant s'avancer
lentement ce promeneur.

Mais, à l'entrée de mon allée, la lumière de la lune l'ayant baigné
spontanément, je tressaillis.

--Tiens! on dirait le tzar! me dis-je.

Une seconde après, je le reconnus. Oui, c'était lui. L'homme qui venait
de s'aventurer sous cette voûte noire où, seul, je veillais,--celui-là
que je ne voyais plus, maintenant, mais que je savais être là, dont
j'entendais les pas, au milieu de l'allée, dans la nuit,--c'était bien
l'empereur Alexandre II. Cette façon de me trouver une première fois
seul à seul avec lui m'impressionnait.

Personne, sur ses traces! Pas un officier. Il avait tenu, je suppose, à
respirer aussi, sans autre confident que le silence. J'écoutais ses pas
s'approcher; certes, il ne pouvait me voir... A trois pas, le feu de son
cigare éclaira subitement, reflété par son hausse-col d'or, ses favoris
grisonnants et les pointes blanches de sa croix de Malte. Ce ne fut
qu'un éclair, fugitif mais inoubliable, dans cette épaisse obscurité.

Dépassant ma présence, je l'entendis s'éloigner vers une éclaircie
latérale, située à une trentaine de pas de mon banc. Là je vis le tzar,
s'arrêter, puis jeter un long coup d'œil sur l'espace du côté de
l'aurore--vers l'Orient, plutôt! Brusquement il écarta de ses deux mains
la ramée d'un haut taillis et demeura, les yeux fixés sur les lointains,
fumant par moments et immobile.

Mais le bruit de ces branches froissées et brisées avaient jeté l'alarme
derrière lui! Et voici qu'entre les profondes feuillées des prunelles
sans nombre s'allumèrent silencieusement! La phrase de Phëdro, par une
analogie qui me frappa malgré moi, dans cette circonstance, me traversa
l'esprit.

Ainsi, comme dans son pays--sans qu'il les aperçût--des milliers d'yeux,
de menaçant augure, symbole persistant! observaient toujours,--même ici,
perdu au fond d'une petite ville d'Allemagne,--ce tragique promeneur, ce
maître spirituel et temporel de cent millions d'âmes et dont l'ombre
couvrait tout un pan du monde!... Cet homme ne pouvait donc se mêler à
la nuit sans que le souvenir de Pierre le Grand et de ses vœux démesurés
ne passât sur un front, ne fût-ce que sur celui d'un songeur inconnu!

Au bout de peu d'instants, l'Empereur revint sur ses pas, dans l'allée,
sous le feu de toutes ces prunelles d'oiseaux occultes dont il semblait
passer, sans le savoir, la sinistre revue. Bientôt je sentis qu'il
frôlait le banc où j'étais étendu.

Il s'éloignait vers la clairière, y reparut en pleine clarté, puis, au
détour d'une avenue, là-bas, disparut subitement.

Demain, lorsque, dans Moscou, d'innombrables voix, entonnant le «_Bogë
Tzara Harni_» scandé par le feu des puissants canons de la capitale
religieuse de l'Empire, et alterné par les lourdes cloches du Kremlin,
annonceront au monde le sacre du jeune successeur d'Alexandre II,--le
songeur du parc de Weimar se souviendra, lui, du solitaire marcheur dont
les pas sonnèrent ainsi, une nuit, à son oreille!--Il se rappellera le
promeneur qui écartait, d'un geste fatigué, les branches qui gênaient sa
vue et ses pensées--il évoquera la haute figure du prédécesseur qui
passa, dans l'ombre,--alors qu'autour de ce tzar, aussi l'épiant et
l'observant en silence, d'obliques regards se multipliaient, menaçant
son front morose et dédaigneux.



                         L'AVENTURE DE TSE-I-LA


«Devine, ou je te dévore.»

                                                           LE SPHYNX.


Au nord du Tonkin, très loin dans les terres, la province de Kouang-Si,
aux rizières d'or, étale jusqu'aux centrales principautés de l'Empire du
Milieu ses villes aux toits retroussés dont quelques-unes sont encore de
mœurs à demi tartares.

Dans cette région, la sereine doctrine de Lao-Tseu n'a pas encore éteint
les vivaces crédulités aux Poussahs, sortes de génies populaires de la
Chine. Grâce au fanatisme des bonzes de la contrée, la superstition
chinoise, même chez les grands, y fermente plus âpre que dans les états
moins éloignés de Péï-Tsin (Pékin);--elle diffère des croyances
mandchoues en ce qu'elle admet les interventions _directes_ des «dieux»
dans les affaires du pays.

L'avant-dernier vice-roi de cette immense dépendance impériale fut le
gouverneur Tchë-Tang, lequel a laissé la mémoire d'un despote sagace,
avare et féroce. Voici à quel ingénieux secret ce prince, échappant à
mille vengeances, dut de s'éteindre en paix au milieu de la haine de son
peuple--dont il brava, jusqu'à la fin, sans soucis ni périls, les
bouillonnantes fureurs assoiffées de son sang.

       *       *       *       *       *

Une fois--quelque dix ans peut-être avant sa mort--par un midi d'été
dont l'ardeur faisait miroiter les moires des étangs, craquer les
feuillages des arbres, rutiler la poussière--et versait une pluie de
flamme sur ces myriades de vastes et hauts kiosques, aux triples étages,
qui, s'avoisinant selon les méandres des rues, constituent la capitale
Nan-Tchang ainsi que toute grande ville du Céleste-Empire,--Tchë-Tang,
assis dans la plus fraîche des salles d'honneur de son palais, sur un
siège noir incrusté de fleurs de nacre aux liserons d'or neuf,
s'accoudait, le menton dans la main, le sceptre sur les genoux.

Derrière lui, la statue colossale de Fô, l'inexprimable dieu, dominait
son trône. Sur les degrés veillaient ses gardes, en armures écaillées de
cuir noir, la lance, l'arc ou la longue hache au poing. A sa droite se
tenait debout son bourreau favori, l'éventant.

Les regards de Tchë-Tang erraient sur la foule des mandarins, des
princes de sa famille et sur les grands officiers de sa cour. Tous les
fronts étaient impénétrables. Le roi, se sentant haï, entouré
d'imminents meurtriers, considérait, en proie aux soupçons indécis,
chacun des groupes où l'on causait à voix basse. Ne sachant qui
exterminer, s'étonnant, à chaque instant, de vivre encore, il rêvait,
taciturne et menaçant.

Une tenture s'écarta, donnant passage à un officier: celui-ci amenait,
par la natte, un jeune homme inconnu, aux grands yeux clairs et d'une
belle physionomie. L'adolescent était revêtu d'une robe de soie feu, à
ceinture brochée d'argent. Devant Tchë-Tang, il se prosterna.

Sur un coup d'œil du roi:

--Fils du Ciel, répondit l'officier, ce jeune homme a déclaré n'être
qu'un obscur citoyen de la ville et s'appeler Tsë-i-la. Cependant, au
mépris de la Mort lente, il offre de prouver qu'il vient en mission vers
toi de la part des Poussahs immortels.

--Parle, dit Tchë-Tang.

Tsë-i-la se redressa.

       *       *       *       *       *

--Seigneur, dit-il d'une voix calme, je sais ce qui m'attend si je tiens
mal mes paroles.--Cette nuit, dans un songe terrible, les Poussahs,
m'ayant favorisé de leur visitation, m'ont fait présent d'un secret qui
éblouit l'entendement mortel. Si tu daignes l'écouter, tu reconnaîtras
qu'il n'est point d'origine humaine, car l'entendre, seulement,
éveillera, dans ton être, un sens nouveau. Sa vertu te communiquera
sur-le-champ le don mystérieux de lire--les yeux fermés, dans l'espace
qui sépare les prunelles des paupières--_les noms mêmes, en traits de
sang! de tous ceux qui pourraient conspirer contre ton trône ou ta vie,
au moment précis où leurs esprits en concevraient le dessein_. Tu seras
donc à l'abri, pour toujours, de toute surprise funeste, et vieilliras,
paisible, en ton autorité. Moi, Tsë-i-la, je jure ici, par Fô, dont
l'image projette son ombre sur nous, que le magique attribut de ce
secret est bien tel que je te l'annonce.

A ce stupéfiant discours, il y eut, dans l'assemblée, un frémissement et
un grand silence. Une vague angoisse émouvait l'impassibilité ordinaire
des visages. Tous examinaient le jeune inconnu qui, sans trembler,
s'attestait, ainsi, possesseur et messager d'un sortilège divin.
Plusieurs s'efforçant en vain de sourire, mais n'osant s'entre-regarder,
pâlissaient, malgré eux, de l'assurance de Tsë-i-la. Tchë-Tang observait
autour de lui cette gêne dénonciatrice.

Enfin, l'un des princes,--pour dissimuler, sans doute, son inquiétude,
s'écria:

--Nous n'avons que faire des propos d'un insensé ivre d'opium.

Les mandarins, alors, se rassurant:

--Les Poussahs n'inspirent que les très vieux bonzes des déserts.

Et l'un des ministres:

--C'est à notre examen, tout d'abord, de décider si le prétendu secret
dont ce jeune homme se croit dépositaire est digne d'être soumis à la
haute sagesse du roi.

A quoi, les officiers irrités:

--Et lui-même... peut-être n'est-il qu'un de ceux dont le poignard
n'attend, pour frapper le Maître, que l'instant où les yeux distraits...

--Qu'on l'arrête!

Tchë-Tang étendit sur Tsë-i-la son sceptre de jade où brillaient des
caractères sacrés:

--Continue, dit-il, impassible.

Tsë-i-la reprit alors, en agitant, du bout des doigts, autour de ces
joues, un petit éventail en brins d'ébène:

--Si quelque torture pouvait persuader Tsë-i-la de trahir son grand
secret en le révélant à d'autres, qu'au roi seul, j'en atteste les
Poussahs qui nous écoutent, invisibles, ils ne m'eussent point choisi
pour interprète:--O princes, non, je n'ai pas fumé d'opium, je n'ai pas
le visage d'un insensé, je ne porte point d'armes. Seulement, voici ce
que j'ajoute. Si j'affronte la Mort lente, c'est qu'un tel secret vaut
également, s'il est réel, une récompense digne de lui. Toi seul, ô roi,
jugeras donc, en ton équité, s'il mérite le prix que je t'en
demande.--Si, tout à coup, au son même des mots qui l'énoncent tu
ressens en toi, sous tes yeux fermés, le don de sa vertu vivante--et son
prodige!--les dieux m'ayant fait noble en me l'inspirant de leur souffle
d'éclairs, tu m'accorderas Li-tien-Së, ta fille radieuse, l'insigne
princier des mandarins et cinquante mille liangs d'or.

En prononçant les mots «liangs d'or», une imperceptible teinte rose
monta aux joues de Tsë-i-la, qu'il voila d'un battement d'éventail.

L'exorbitante récompense réclamée provoqua le sourire des courtisans et
courrouça le cœur ombrageux du roi, dont elle révoltait l'orgueil et
l'avarice. Un cruel sourire glissa, aussi, sur ses lèvres en regardant
le jeune homme qui, intrépide, ajouta:

--J'attends de toi, Seigneur, le serment royal, par Fô, l'inexprimable
dieu qui venge des parjures, que tu acceptes, selon que mon secret te
paraîtra positif ou chimérique, de m'accorder _cette_ récompense ou la
mort qu'il te plaira.

Tchë-Tang se leva:

--C'est juré, dit-il;--suis-moi.

       *       *       *       *       *

Quelques moments après,--sous des voûtes qu'une lampe, suspendue
au-dessus de sa charmante tête, éclairait,--Tsë-i-la, lié de cordes
fines à un poteau, regardait, en silence, le roi Tchë-Tang, dont la
haute taille apparaissait, dans l'ombre, à trois pas de lui. Le roi se
tenait debout, adossé à la porte de fer du caveau; sa main droite
s'appuyait sur le front d'un dragon de métal qui sortait de la muraille
et dont l'œil unique semblait considérer Tsë-i-la.--La robe verte de
Tchë-Tang jetait des clartés; son collier de pierreries étincelait, sa
tête seule, dépassant le disque noir de la lampe, se trouvait dans
l'obscurité.

Sous l'épaisseur de la terre, nul ne pouvait les entendre.

--J'écoute, dit Tchë-Tang.

--Sire, dit Tsë-i-la, je suis un disciple du merveilleux poète
Li-taï-pé.--Les dieux m'ont donné en génie, ce qu'ils t'ont donné en
puissance; ils ont ajouté la pauvreté, pour grandir mes pensées. Je les
remerciais donc, chaque jour, de tant de faveurs, et vivais paisible,
sans désirs,--lorsqu'un soir, sur la terrasse élevée de ton palais,
au-dessus des jardins, dans les airs argentés par la lune, j'ai vu ta
fille Li-tien-Së,--qu'encensaient, à ses pieds les fleurs diaprées des
grands arbres, au vent de la nuit.--Depuis ce soir-là, mon pinceau n'a
plus tracé de caractères, et je sens en moi qu'elle aussi songe au
rayonnement dont elle m'a pénétré!... Lassé de languir, préférant fût-ce
la plus affreuse mort au supplice d'être sans elle, j'ai voulu, par un
trait héroïque, d'une subtilité presque divine, m'élever, moi, passant,
ô roi! jusqu'à elle, ta fille!

Tchë-Tang, sans doute par un mouvement d'impatience, appuya son pouce
sur l'œil du dragon. Les deux battants d'une porte roulèrent sans bruit
devant Tsë-i-la, lui laissant voir l'intérieur d'un cachot voisin.

Trois hommes, en habits de cuir, s'y tenaient près d'un brasier où
chauffaient des fers de torture. De la voûte tombait une corde de soie,
solide, s'effilant en fines tresses et sous laquelle brillait une petite
cage d'acier, ronde, trouée d'une ouverture circulaire.

Ce que voyait Tsë-i-la, c'était l'appareil de la Mort terrible. Après
d'atroces brûlures, la victime était suspendue en l'air, par un poignet,
à cette corde de soie,--le pouce de l'autre main attaché, en arrière, au
pouce du pied opposé. On lui ajustait alors cette cage autour de la
tête, et, l'ayant fixée aux épaules, on la refermait après y avoir
introduit deux grands rats affamés. Le bourreau imprimait ensuite, au
condamné, un balancement. Puis il se retirait, le laissant dans les
ténèbres et ne devant revenir le visiter que le surlendemain.

A cet aspect, dont l'horreur impressionnait, d'ordinaire, les plus
résolus:

--Tu oublies que nul ne doit m'entendre, hors toi! dit froidement
Tsë-i-la.

Les battants se refermèrent.

--Ton secret? gronda Tchë-Tang.

--Mon secret, tyran!--C'est que ma mort entraînerait la tienne, ce soir!
dit Tsë-i-la, l'éclair du génie dans les yeux.--Ma mort? Mais, c'est
elle seule, ne le comprends-tu pas, qu'espèrent, là-haut, ceux qui
attendent ton retour en frémissant!... Ne serait-elle pas l'aveu de la
nullité de mes promesses?... Quelle joie pour eux de rire tout bas, en
leurs cœurs meurtriers, de ta crédulité déçue? Comment ne serait-elle
pas le signal de ta perte?... Assurés de l'impunité, furieux de leur
angoisse, comment, devant toi, diminué de l'espoir avorté, leur haine
hésiterait-elle encore?... Appelle tes bourreaux! Je serai vengé. Mais
je le vois: déjà tu sens bien que si tu me fais périr, ta vie n'est plus
qu'une question d'heures; et que tes enfants égorgés, selon l'usage, te
suivront;--et que Li-tien-Së, ta fille, fleur de délices, deviendra la
proie de tes assassins.

«Ah! si tu étais un prince profond!... Supposons que, tout à l'heure, au
contraire, tu rentres, le front comme aggravé de la mystérieuse voyance
prédite, entouré de tes gardes, la main sur mon épaule, dans la salle de
ton trône--et que là, m'ayant toi-même revêtu de la robe des princes, tu
mandes la douce Li-tien-Së--ta fille, et mon âme!--qu'après nous avoir
fiancés, tu ordonnes à tes trésoriers de me compter, officiellement, les
cinquante mille liangs d'or, je jure qu'à cette vue tous ceux de tes
courtisans dont les poignards sont à demi tirés dans l'ombre, contre
toi, tomberont défaillants, prosternés et hagards,--et qu'à l'avenir nul
n'oserait admettre, en son esprit, une pensée qui te serait
ennemie.--Songe donc! L'on te sait raisonnable et froid, clairvoyant
dans les conseils de l'État; donc il ne saurait être possible qu'une
chimère vaine eût suffi pour transfigurer, en quelques instants, la
soucieuse expression de ton visage en celle d'une stupeur sacrée,
victorieuse, tranquille!... Quoi! l'on te sait cruel, et tu me laisses
vivre? L'on te sait fourbe, et tu me laisses vivre? L'on te sait cupide,
et tu me prodigues tant d'or? L'on te sait altier dans ton amour
paternel, et tu me donnes ta fille, pour une parole, à moi, passant
inconnu? Quel doute subsisterait devant ceci?... En quoi voudrais-tu que
consistât la valeur d'un secret, insufflé par les vieux génies de notre
Ciel, _sinon dans l'environnante conviction que tu le possèdes_?...
C'est elle seule qu'il s'agissait de CRÉER! je l'ai fait. Le reste
dépend de toi. J'ai tenu parole!--Va, je n'ai précisé les liangs d'or et
la dignité que je dédaigne que pour laisser mesurer à la munificence du
prix arraché à ta duplicité célèbre, l'épouvantable importance de mon
imaginaire secret.

«Roi Tchë-Tang, moi, Tsë-i-la, qui, attaché, par tes ordres à ce poteau,
exalte, devant la Mort terrible, la gloire de l'auguste Li-taï-pé, mon
maître, aux pensées de lumière,--je te déclare, en vérité, voici ce que
te dicte la sagesse.--Rentrons le front haut, te dis-je, et radieux!
Fais grâce, d'un cœur sous l'impression du Ciel! Menace d'être à
l'avenir sans miséricorde. Ordonne des fêtes illuminées, pour la joie
des peuples, en l'honneur de Fô (qui m'inspira cette ruse divine!)--Moi,
demain je disparaîtrai. J'irai vivre, avec l'élue de mon amour, dans
quelque province heureuse et lointaine, grâce aux salutaires liangs
d'or.--Le bouton de diamant des mandarins--que tout à l'heure je
recevrai de ta largesse, avec tant de semblants d'orgueil,--je présume
que je ne le porterai jamais; j'ai d'autres ambitions: je crois
seulement aux pensées harmonieuses et profondes, qui survivent aux
princes et aux royaumes; étant roi dans leur immortel empire, je n'ai
que faire d'être prince dans les vôtres. Tu as éprouvé que les dieux
m'ont donné la solidité du cœur et l'intelligence égale à celle,
n'est-ce pas, de ton entourage? Je puis donc, mieux que l'un de tes
grands, mettre la joie dans les yeux d'une jeune femme. Interroge
Li-tien-Së, mon rêve! Je suis sûr qu'en voyant mes yeux, elle te le
dira.--Pour toi, couvert d'une superstition protectrice, tu régneras, et
si tu ouvres tes pensées à la justice, tu pourras changer la crainte en
amour de ton trône raffermi. C'est là le secret des rois dignes de
vivre! Je n'en ai pas d'autres à te livrer.--Pèse, choisis et prononce!
J'ai parlé.

Tsë-i-la se tut.

Tchë-Tang, immobile, parut méditer quelques instants. Sa grande ombre
silencieuse s'allongeait sur la porte de fer. Bientôt, il descendit vers
le jeune homme--et, lui mettant les mains sur les épaules, le regarda
fixement, au fond des yeux, comme en proie à mille sentiments
indéfinissables.

Enfin, tirant son sabre, il coupa les liens de Tsë-i-la; puis, lui
jetant son collier royal autour du cou:

--Viens, dit-il.

Il remonta les degrés du cachot et appuya sa main sur la porte de
lumière et de liberté.

Tsë-i-la, que le triomphe de son amour et de sa soudaine fortune
éblouissait un peu, considérait le nouveau présent du roi:

--Quoi! ces pierreries encore! murmurait-il: qui donc te calomniait?
C'est plus que les richesses promises!--Que veut payer le roi, par ce
collier?

--Tes injures! répondit dédaigneusement Tchë-Tang, en rouvrant la porte
vers le soleil.



                            AKËDYSSÉRIL


                                 _A monsieur le Marquis de Salisbury_.


_Toute chose ne se constitue que de son vide._

                                                       Livres Hindous.


La ville sainte apparaissait, violette, au fond des brumes d'or; c'était
un soir des vieux âges; la mort de l'astre Souryâ, phénix du monde,
arrachait des myriades de pierreries aux dômes de Bénarès.

Sur les hauteurs, à l'est occidental, de longues forêts de
palmiers-palmyres mouvaient les bleuissements dorés de leurs ombrages
sur les vallées du Habad:--à leurs versants opposés s'alternaient, dans
les flammes du crépuscule, de mystiques palais séparés par des étendues
de roses, aux corolles par milliers ondulantes sous l'étouffante brise.
Là, dans ces jardins, s'élançaient des fontaines dont les jets
retombaient en gouttes d'une neige couleur de feu.

Au centre du faubourg de Sécrole, le temple de de Wishnou-l'éternel de
ses colonnades colossales dominait la cité: ses portails lamés d'or
réfractaient les clartés aériennes et, s'espaçant à ses alentours, les
cent quatre-vingt-seize sanctuaires des Dêvas plongeaient les blancheurs
de leurs bases de marbre, lavaient les degrés de leurs parvis dans les
étincelantes eaux du Gange: les ciselures à jour de leurs créneaux
s'enfonçaient jusque dans la pourpre des lents nuages passants.

L'eau radieuse dormait sous les quais sacrés; des voiles, à des
distances, pendaient, avec des frissons de lumière, sur la magnificence
du fleuve, et l'immense ville riveraine se déroulait en un désordre
oriental, étageant ses avenues, multipliant ses maisons sans nombre aux
coupoles blanches, ses monuments, jusqu'aux quartiers des Parais où le
pyramidion du lingham de Sivà, l'ardent Wissikhor, semblait brûler dans
l'incendie de l'azur.

Aux plus profonds lointains, l'allée circulaire des Puits, les
interminables habitations militaires, les bazars de la zone des
Échanges, enfin les tours des citadelles bâties sous le règne de
Wisvamithra se fondaient en des teintes d'opale, si pures qu'y
scintillaient déjà des lueurs d'étoiles. Et surplombant dans les cieux
mêmes, ces confins de l'horizon, de démesurées figures d'êtres divins,
sculptées sur les crêtes rocheuses des monts du Habad, siégeaient,
évasant leurs genoux dans l'immensité: c'étaient des cimes taillées en
forme de dieux; la plupart de ces silhouettes élevaient, dans l'abîme, à
l'extrémité d'un bras vertigineux, un lotus de pierre;--et l'immobilité
de ces présences inquiétait l'espace, effrayait la vie.

Cependant, au déclin de cette journée, dans Bénarès, une rumeur de
gloire et de fête étonnait le silence accoutumé des tombées du soir.--La
multitude emplissait d'une allégresse grave les rues, les places
publiques, les avenues, les carrefours et les pentes sablonneuses des
deux rivages, car les veilleurs des Tours-saintes venaient de heurter,
de leurs maillets de bronze, leurs gongs où tout à coup avait semblé
chanter le tonnerre. Ce signal, qui ne retentissait qu'aux heures
sublimes, annonçait le retour d'Akëdysséril, de la jeune triomphatrice
des deux rois d'Agra,--de la svelte veuve au teint de perle, aux yeux
éclatants,--de la souveraine, enfin, qui, portant le deuil en sa robe de
trame d'or, s'était illustrée à l'assaut d'Éléphanta par des faits
d'héroïsme qui avaient enflammé autour d'elle mille courages.

       *       *       *       *       *

Akëdysséril était la fille d'un pâtre, Gwalior.

Un jour, au profond d'un val des environs de Bénarès, par un automnal
midi, les Dêvas propices avaient conduit, à travers des hasards, aux
bords d'une source où la jeune vierge baignait ses pieds, un chasseur
d'aurochs, Sinjab, l'héritier royal, fils de Séür le Clément qui régnait
alors sur l'immense contrée du Habad. Et, sur l'instant même, le charme
de l'enfant prédestinée avait suscité, dans tout l'être du jeune prince,
un amour divin! La revoir encore embrasa bientôt si violemment les sens
de Sinjab qu'il l'élut, d'un cœur ébloui, pour sa seule épouse,--et
c'était ainsi que l'enfant du conducteur de troupeaux était devenue
conductrice de peuples.

Or, voici: peu de temps après la merveilleuse union, le prince,--qu'elle
aussi avait aimé à jamais,--était mort. Et, sur le vieux monarque, un
désespoir avait à ce point projeté l'ombre dont on succombe, que tous
entendirent, par deux fois, dans Bénarès, l'aboiement des chiens
funèbres d'Yama, le dieu qui appelle,--et les peuples avaient dû élever,
à la hâte, un double tombeau.

Désormais, n'était-ce pas au jeune frère de Sinjab,--à Sedjnour, le
prince presque enfant,--que la succession dynastique du trône de Séür,
sous la tutelle auguste d'Akëdysséril, devait être transmise?

Peut-être: nul ne délimitera la justice d'aucun droit chez les mortels.

Durant les rapides jours de son ascendante fortune,--du vivant de
Sinjab, enfin,--la fille de Gwalior, émue, déjà, de secrètes prévisions
et d'un cœur tourmenté par l'avenir, s'était conduite en brillante
rieuse de tous droits étrangers à ceux-là seuls que consacrent la force,
le courage et l'amour.--Ah! comme elle avait su, par de politiques
largesses de dignités et d'or, se créer, à la cour de Séür, dans
l'armée, dans la capitale, au conseil des vizirs, dans l'état, dans les
provinces, parmi les chefs des brahmes, un parti d'une puissance que,
d'heure en heure, le temps avait consolidée!... Anxieuse, aujourd'hui,
des lendemains d'un avènement nouveau dont la nature, même, lui était
inconnue--car Séür avait désiré que la jeunesse de Sedjnour s'instruisit
au loin, chez les sages du Népâl--Akëdysséril, dès que le rappel du
jeune prince eût été ordonné par le conseil, résolut de s'affranchir,
d'avance, des adversités que le caprice du nouveau maître pourrait lui
réserver. Elle conçut le dessein de se saisir, au dédain de tous
discutables devoirs, de la puissance royale.

Pendant la nuit du souverain deuil, celle qui ne dormait pas avait donc
envoyé, au-devant de Sedjnour, des détachements de sowaris bien éprouvés
d'intérêts et de foi pour sa cause, pour elle et pour les outrances de
sa fortune. Le prince fut fait captif, brusquement, avec son
escorte,--ainsi que la fille du roi de Sogdiane, la princesse Yelka, sa
fiancée d'amour, accourue à sa rencontre, faiblement entourée.

Et ce fut au moment où tous deux s'apparaissaient pour la première fois,
sur la route, aux clartés de la nuit.

Depuis cette heure, prisonniers d'Akëdysséril, les deux adolescents
vivaient précipités du trône, isolés l'un de l'autre en deux palais que
séparait le vaste Gange, et surveillés, sans cesse, par une garde
sévère.

Ce double isolement, une raison d'état le motivait: si l'un d'eux
parvenait à s'enfuir, l'autre demeurait en otage et, réalisant la loi de
prédestination promise aux fiancés dans l'Inde ancienne, ne s'étant
apparus cependant, qu'une fois, ils étaient devenus la pensée l'un de
l'autre et s'aimaient d'une ardeur éternelle.

       *       *       *       *       *

Près d'une année de règne affermit le pouvoir entre les mains de la
dominatrice qui, fidèle aux mélancolies de son veuvage et seulement
ambitieuse peut-être, de mourir illustre, belle et toute-puissante,
traitait, en conquérante aventureuse, avec les rois hindous, les
menaçant!--Son lucide esprit n'avait-il pas su augmenter la prospérité
de ses États! Les Dêvas favorisaient le sort de ses armes. Toute la
région l'admirait, subissant avec amour la magie du regard de cette
guerrière--si délicieuse qu'en recevoir la mort était une faveur qu'elle
ne prodiguait pas.

Et puis, une légende de gloire s'était répandue touchant son étrange
valeur dans les batailles: souvent, les légions hindoues l'avaient vue,
au fort des plus ardentes mêlées, se dresser, toute radieuse et
intrépide, fleurie de gouttes de sang, sur l'haodah lourd de pierreries
de son éléphant de guerre et, insoucieuse, sous les pluies de javelots
et de flèches, indiquer, d'un altier flamboiement de cimeterre, la
victoire.

C'est pourquoi le retour d'Akëdysséril dans sa capitale, après un
guerroyant exil de plusieurs lunes, était accueilli par les transports
de son peuple.

Des courriers avaient prévenu la ville lorsque la reine n'en fut plus
distante que de très peu d'heures. Maintenant, on distinguait, au loin
déjà, les éclaireurs aux turbans rouges, et des troupes aux sandales de
fer descendaient les collines: la reine viendrait, sans doute, par la
route de Surate; elle entrerait par la porte principale des citadelles,
laissant camper ses armées dans les villages environnants.

Déjà, dans Bénarès, au profond de l'allée de Pryamvêda, des torches
couraient sous les térébinthes; les esclaves royaux illuminaient de
lampes, en hâte, l'immense palais de Séür. La population cueillait des
branches triomphales et les femmes jonchaient de larges fleurs l'avenue
du palais, transversale à l'allée des Richis, s'ouvrant sur la place de
Kama; l'on se courbait, par foules, à de fréquents intervalles, en
écoutant frémir la terre sous l'irruption des chars de guerre, des
fantassins en marche et des flots de cavalerie.

Soudain, l'on entendit les sourds bruissements des tymbrils mêlés à des
cliquetis d'armes et de chaînes--et, brisées par les chocs sonores de
ces cymbales, les mélopées des flûtes de cuivre. Et voici que, de toute
part, des cohortes d'avant-garde entraient dans la ville, enseignes
hautes, exécutant, en désordre, les commandements vociférés par leurs
sowaris.

Sur la place de Kama, l'esplanade de la porte de Surate était couverte
de ces fauves tapis d'Irmensul--et des lointaines manufactures
d'Ypsamboul--tissus aux bariolures éteintes, importés annuellement des
marchands touraniens qui les échangeaient contre des eunuques.

Entre les branches des aréquiers, des palmiers-palmyres, des mangliers
et des sycomores, le long de l'avenue du Gange, flottaient de riches
étoffes de Bagdad, en signe de bonheur. Sous les dais de la porte
d'Occident, aux deux angles du porche énorme de la forteresse, un
éblouissant cortège de courtisans aux longues robes brodées, de brahmes,
d'officiers du palais, attendaient, entourant le vizir-gouverneur auprès
duquel étaient assis les trois vizirs-guikowars du Habad.--On donnerait
des réjouissances, on distribuerait au peuple le butin d'Éléphanta--de
la poudre d'or, aussi--et, surtout, on livrerait, aux lueurs d'une
torche solitaire, dans la vaste enceinte du cirque, de ces nocturnes
combats de rhinocéros qu'idolâtraient les Hindous. Les habitants
redoutaient seulement que des blessures eussent atteint la beauté de la
reine; ils questionnaient les haletants éclaireurs; à grand'peine, ils
étaient rassurés.

Dans un espace laissé libre, entre d'élevés et lourd trépieds de bronze
d'où s'échappaient de bleuâtres vapeurs d'encens, se tordaient, en des
guirlandes, des théories de bayadères vêtues de gazes brillantes; elles
jouaient avec des chaînes de perles, faisaient miroiter des courbures de
poignards, simulaient des mouvements de volupté,--des disputes, aussi,
pour donner à leurs traits une animation;--c'était à l'entrée de
l'avenue des Richis sur le chemin du palais.

       *       *       *       *       *

A l'autre extrémité de la place de Kama s'ouvrait, silencieusement, la
plus longue avenue. Celle-là, depuis des siècles, on en détournait le
regard. Elle s'étendait, déserte, assombrissant, sur son profond
parcours à l'abandon, les voûtes de ses noirs feuillages. Devant
l'entrée, une longue ligne de psylles, ceinturés de pagnes grisâtres,
faisait danser des serpents droits sur la pointe de la queue, aux sons
d'une musique aiguë.

C'était l'avenue qui conduisait au temple de Sivà. Nul Hindou ne se fût
aventuré sous l'épaisseur de son horrible feuillée. Les enfants étaient
accoutumés à n'en parler jamais--fût-ce à voix basse. Et, comme la joie
oppressait, aujourd'hui, les cœurs, on ne prenait aucune attention à
cette avenue. On eût dit qu'elle n'arrondissait pas là, béante, ses
ténèbres, avec son aspect de songe. D'après une très vieille tradition,
à de certaines nuits, une goutte de sang suintait de chacune des
feuilles, et cette ondée de pleurs rouges tombait, tristement, sur la
terre, détrempant le sol de la lugubre allée dont l'étendue était toute
pénétrée de l'ombre même de Sivà.

       *       *       *       *       *

Tous les yeux interrogeaient l'horizon.--Viendrait-elle avant que montât
la nuit? Et c'était une impatience à la fois recueillie et joyeuse.

Cependant le crépuscule s'azurait, les flammes dorées s'éteignaient et,
dans la pâleur du ciel, déjà,--des étoiles...

Au moment où le globe divin oscillait au bord de l'espace, prêt à
s'abîmer, de longs ruisseaux de feu coururent, en ondulant, sur les
vapeurs occidentales,--et voici qu'en cet instant même, au sortir des
défilés de ces lointaines collines entre lesquelles s'aplanissait la
route de Surate, apparurent, en des étincellements d'épaisses
poussières, des nuages de cavaliers, puis des milliers de lances, des
chars--et, de tous côtés, couronnant les hauteurs, surgirent des fronts
de phalanges aux caftans brunis, aux semelles fauves, aux genouillères
d'airain d'où sortaient de centrales pointes mortelles: un hérissement
de piques dont presque toutes les extrémités, enfoncées en des têtes
coupées, entreheurtaient celles-ci en de farouches baisers, au hasard de
chaque pas. Puis, escortant l'attirail roulant des machines de siège, et
les claies sans nombre, attelées de robustes onagres, où, sur des
litières de feuilles, gisaient les blessés, d'autres troupes de pied,
les javelots ou la grande fronde à la ceinture;--enfin, les chariots des
vivres. C'était là presque toute l'avant-garde; ils descendaient, en
hâte, les pentes des sentiers, vers la ville, y pénétrant circulairement
par toutes les portes. Peu après, les éclats de trompettes royales,
encore invisibles, répondirent, là-bas, aux gongs sacrés qui grondaient
sur Bénarès.

Bientôt des officiers émissaires arrivèrent au galop, éclaircissant la
route, criant différents ordres, et suivie d'un roulis de pesants
traîneaux d'où débordaient des trophées, des dépouilles opulentes, des
richesses, le butin, entre deux légions de captifs cheminant tête basse,
secouant des chaînes et que précédaient, sur leurs massifs chevaux
tigrés, les deux rois d'Agra. Ceux-ci, la reine les ramenait en triomphe
dans sa capitale, bien qu'avec de grands honneurs.

Derrière eux venaient des chars de guerre, aux frontons rayonnants,
montés par des adolescentes en armures vermeilles, saignant,
quelques-unes, de blessures mal serrées de langes, un grand arc
transversal, aux épaules, croisé de faisceaux de flèches: c'étaient les
belliqueuses suivantes de la maîtresse terrible.

Enfin, dominant ce désordre étincelant, au centre d'un demi-orbe formé
de soixante-trois éléphants de bataille tout chargés de sowaris et de
guerriers d'élite--que suivait, de tous côtés, là-bas, là-bas, l'immense
vision d'un enveloppement d'armées--apparut l'éléphant noir, aux
défenses dorées, d'Akëdysséril.

A cet aspect, la ville entière, jusque-là muette et saisie à la fois
d'orgueil et d'épouvante, exhala son convulsif transport en une tonnante
acclamation; des milliers de palmes, agitées, s'élevèrent; ce fut une
enthousiaste furie de joie.

Déjà, dans la haute lueur de l'air, on distinguait la forme de la reine
du Habad qui, debout entre les quatre lances de son dais, se détachait,
mystiquement, blanche en sa robe d'or, sur le disque du soleil. On
apercevait, à sa taille élancée, le ceinturon constellé où s'agrafait
son cimeterre. Elle mouvait elle-même, entre les doigts de sa main
gauche, la chaînette de sa monture formidable. A l'exemple des Dêvas
sculptés au loin sur le faîte des monts du Habad, elle élevait, en sa
main droite, la fleur sceptrale de l'Inde, un lotus d'or mouillé d'une
rosée de rubis.

Le soir, qui l'illuminait, empourprait le grandiose entourage. Entre les
jambes des éléphants pendaient, distinctes, sur le rouge-clair de
l'espace, les diverses extrémités des trompes,--et, plus haut,
latérales, les vastes oreilles sursautantes, pareilles à des feuilles de
palmiers. Le ciel jetait, par éclairs, des rougeoiements sur les pointes
des ivoires, sur les pierres précieuses des turbans, les fers des
haches.

Et le terrain résonnait sourdement sous ces approches.

Et, toujours entre les pas de ces colosses, dont le demi-cercle
effroyable masquait l'espace une monstrueuse nuée noire, mouvante,
sembla s'élever, de tous côtés à la fois, orbiculaire--et
graduellement--du ras de l'horizon: c'était l'armée qui surgissait
derrière eux, là-bas, étageant, entrecoupées de mille dromadaires, ses
puissantes lignes. La ville se rassurait en songeant que les campements
étaient préparés dans les bourgs prochains.

Lorsque la reine du Habad ne fut plus éloignée de
l'Entrée-du-Septentrion que d'une portée de flèches, les cortèges
s'avancèrent sur la route pour l'accueillir.

Et tous reconnurent, bientôt, le visage sublime d'Akëdysséril.

       *       *       *       *       *

Cette neigeuse fille de la race solaire était de taille élevée. La
pourpre mauve, intreillée de longs diamants, d'un bandeau fané dans les
batailles, cerclait, espacé de hautes pointes d'or, la pâleur de son
front. Le flottement de ses cheveux, au long de son dos svelte et
musclé, emmêlait ses bleuâtres ombres, sur le tissu d'or de sa robe, aux
bandelettes de son diadème. Ses traits étaient d'un charme oppressif
qui, d'abord, inspirait plutôt le trouble que l'amour. Pourtant des
enfants sans nombre, dans le Habad, languissaient, en silence, de
l'avoir vue.

Une lueur d'ambre pâle, épandue en sa chair, avivait les contours de son
corps: telles ces transparences dont l'aube, voilée par les cimes
hymalaïennes, en pénètre les blancheurs comme intérieurement.

Sous l'horizontale immobilité des longs sourcils, deux clartés bleu
sombre, en de languides paupières de Hindoue, deux magnifiques yeux,
surchargés de rêves, dispensaient autour d'elle une magie
transfiguratrice sur toutes les choses de la terre et du ciel. Ils
saturaient d'inconnus enchantements l'étrangeté fatale de ce visage,
dont la beauté ne s'oubliait plus.

Et le saillant des tempes altières, l'ovale subtil des joues, les
cruelles narines déliées qui frémissaient au vent du péril, la bouche
touchée d'une lueur de sang, le menton de spoliatrice taciturne, ce
sourire toujours grave où brillaient des dents de panthère, tout cet
ensemble, ainsi voilé de lointains sombres, devenait de la plus
magnétique séduction lorsqu'on avait subi le rayonnement de ses yeux
étoilées.

Une énigme inaccessible était cachée en sa grâce de péri.

Joueuse avec ses guerrières, des soirs, sous la tente ou dans les
jardins de ses palais, si l'une d'entre elles, d'une charmante parole,
s'émerveillait des infinis désirs qu'élevait, sur ses pas, l'héroïque
maîtresse du Habad, Akëdysséril riait, de son rire mystérieux.

Oh! posséder, boire, comme un vin sacré, les barbares et délicieuses
mélancolies de cette femme, le son d'or de son rire,--mordre, presser
idéalement, sur cette bouche, les rêves de ce cœur, en des baisers
partagés!--étreindre, sans parole, les fluides et onduleuses plénitudes
de ce corps enchanté, respirer sa dureté suave, s'y perdre--en l'abîme
de ses yeux, surtout!... Pensées à briser les sens, d'où se
réfléchissait un vertige que ces augustes regards de veuve, aux
chastetés désespérées, ne reflèteraient pas. Son être, d'où sortait
cette certitude désolatrice, inspirait, au fort des assauts et des chocs
d'armées, aux jeunes combattants de ses légions, des soifs de blessures
reçues là, sous ses prunelles.

Et puis, de tout le calice en fleur de son sein, d'elle entière,
s'exhalait une odeur subtile, inespérée! enivrante--et telle...
que,--dans l'animation, surtout des mêlées,--un charme torturait autour
d'elle! excitant ses défenseurs éperdus au désir sans frein de périr à
son ombre... sacrifice qu'elle encourageait, parfois, d'un regard
surhumain, si délirant qu'elle semblait s'y donner.

C'étaient, dans la brume radieuse de ses victoires, des souvenirs d'elle
seule connus et qui s'évoquaient en ses sommeils.

       *       *       *       *       *

Telle apparaissait Akëdysséril, à l'entrée, maintenant de la citadelle.
Un moment elle écouta, peut-être, les paroles de bienvenue et d'amour
dont la saluèrent les seigneurs; puis, sur un signe imperceptible, les
chars de ses guerrières, avec le fracas du tonnerre, franchirent les
voûtes et s'irradièrent sur la place de Kama. Les clameurs d'allégresse
de son peuple l'appelaient: poussant donc son éléphant noir sous le
porche de Surate et sur les tapis étendus, la souveraine du Habad entra
dans Bénarès.

Soudainement, ses regards tombèrent sur l'avenue décriée au fond de
laquelle s'accusait, dans l'éloignement, l'antique, l'énorme façade
écrasée du temple de Sivà.

Tressaillant--d'un souvenir, sans doute--elle arrêta sa monture, jeta un
ordre à ses éléphantadors qui déplièrent les gradins de l'hodah sur les
flancs de l'animal.

Elle descendit légèrement.--Et voici que, pareils à des êtres évoqués
par son désir, trois phaodjs, en turbans et en tuniques
noirs,--délateurs sûrs et rusés--chargés, certes! de quelque mission
très secrète pendant son absence, surgirent, comme de terre devant elle.

On s'écarta, d'après un vœu de ses yeux. Alors, les phaodjs inclinés
autour d'elle chuchotèrent, l'un après l'autre, longtemps, longtemps, de
très basses paroles que nul ne pouvait entendre, mais dont l'effet sur
la reine parut si terrible et grandissant à mesure qu'elle écoutait, que
son pâlissant visage s'éclaira, tout à coup, d'un affreux reflet
menaçant.

Elle se détourna; puis, d'une voix brusque et qui vibra dans le silence
de la place muette:

--Un char! s'écria-t-elle.

Sa favorite la plus proche sauta sur le sol et lui présenta les deux
rênes de soie tressée de fils d'airain.

Bondissant à la place quittée:

--Que nul ne me suive! ajouta-t-elle,

Et, de ses yeux fixes, elle considérait l'avenue déserte. Indifférente à
la stupeur de son peuple, au frémissement où elle jetait la ville
interdite, Akëdysséril, précipitant ses chevaux à feu d'étincelles,
renversant les psylles terrifiés, écrasant des serpents sous la lueur
des roues, s'enfonça, toute seule, flèche lumineuse, sous les noirs
ombrages de Sivà, qui prolongeaient l'horreur de leur solitude jusqu'au
temple fatal.

On la vit bientôt décroître, dans l'éloignement, devenir une
clarté,--puis, comme une scintillation d'étoile...

Enfin, tous, confusément, l'aperçurent, lorsque, parvenue à l'éclaircie
septentrionale, elle arrêta ses chevaux devant les marches basaltiques
au delà desquelles, sur la hauteur, s'étendaient les parvis du
sanctuaire et ses colonnades profondes.

Retenant, d'une main, le pli de sa robe d'or, elle gravissait,
maintenant, là-bas, les marches redoutées.

Arrivée au portail, elle en heurta les battants de bronze du pommeau de
son cimeterre, et de trois coups si terribles, que la répercussion,
comme une plainte sonore, parvint, affaiblie par la distance, jusqu'à la
place de Kama.

Au troisième appel, les mystérieux battants s'ouvrirent sans aucun
bruit. Akëdysséril, comme une vision, s'avança dans l'intérieur de
l'édifice.

Quand sa personne eut disparu, les hautes mâchoires métalliques,
distendues à ses sommations, refermèrent leur bâillement sombre sur
elle, poussées par les bras invisibles des saïns, desservants de la
demeure du dieu.

       *       *       *       *       *

La fille de Gwalior, au dédain de tout regard en arrière, s'aventura
sous les prolongements des salles funestes que formaient les intervalles
des piliers,--et le froid des pierres multipliait la sonorité de ses
pas.

Les derniers reflets de la mort du soleil, à travers les soupiraux
creusés, du seul côté de l'Occident, au plus épais des hautes murailles,
éclairaient sa marche solitaire. Ses vibrantes prunelles sondaient le
crépuscule de l'enceinte.--Ses brodequins de guerre, sanglants encore de
la dernière mêlée (mais ceci ne pouvait déplaire au dieu qu'elle
affrontait), sonnaient dans le silence. De rougeoyantes lueurs, tombées
obliquement des soupiraux, allongeaient sur les dalles les ombres des
dieux. Elle marchait sur ces ombres mouvantes, les effleurant de sa robe
d'or.

Au fond, sur des blocs--entassés--de porphyre rouge, surgissait une
formidable vision de pierre, couleur de nuit.

Le colosse, assis, s'élargissait en l'écartement de ses jambes,
configurant un aspect de Sivà, le primordial ennemi de l'Existence
Universelle. Ses proportions étaient telles que le torse seul
apparaissait. L'inconcevable visage se perdait, comme dans la pensée,
sous la nuit des voûtes. La divine statue croisait ses huit bras sur son
sein funèbre,--et ses genoux, s'étendant à travers l'espace, touchaient,
des deux côtés, les parois du sanctuaire. Sur l'exhaussement de trois
degrés, de vastes pourpres tombaient suspendues entre des piliers. Elles
cachaient une centrale cavité creusée dans le monstrueux socle de Sivà.

Là, derrière les plis impénétrables, s'allongeait, disposée en pente
vers les portiques, la Pierre des Immolations.

Depuis les âges obscurs de l'Inde, à l'approche de tous les minuits, les
brahmes sivaïtes, au grondement d'un gong d'appel, débordaient de leurs
souterraines retraites, entraînant au sanctuaire un être humain--qui,
parfois, était accouru s'offrir de lui-même, transporté du dédain de
vivre. Aux circulaires clartés des braises seules de l'autel, car aucune
lampe ne brûlait dans la demeure de Sivà, les prêtres étendaient sur la
Pierre cette victime nue et que des entraves d'airain retenaient aux
quatre membres.

Bientôt, flamboyaient les torches des saïns, illuminant l'entourage
recueilli des brahmes. Sur un signe du Grand-Pontife, le Sacrificateur
de Sivà, séparant d'un arrêt chacun de ses pas, s'avançait... puis, se
penchant avec lenteur vers la Pierre, d'un seul coup de sa large lame
ouvrait silencieusement la poitrine de l'holocauste.

Alors, quittant l'autel, dans l'aveugle dévotion à la divinité
destructrice, le Grand-Pontife s'approchait, maudissant les cieux. Et,
plongeant ses mains onglées dans cette entaille, qu'il élargissait avec
force, en fouillait, d'abord, l'horreur. Puis, il en retirait ses bras,
les dressait aussi haut que possible, offrant à la Reproduction divine
le cœur au hasard arraché, et dont les fibres saignantes glissaient
entre ses doigts espacés selon les rites sacerdotaux.

Le grommellement monotone des brahmes, qu'envahissait une extase, râlait
autour de lui le vieil hymne de Sivà (la grande Imprécation contre la
Lumière) d'eux seuls connu. Au cesser du chant, le Pontife laissait
retomber son oblation pantelante sur le feu saint qui en consumait les
suprêmes palpitations: et la chaude buée montait ainsi, expiatrice de la
vie, le long du ventre apaisé du dieu.

Cette cérémonie, toujours occulte, était si brève, que les échos du
temple ne retentissaient jamais que d'un grand cri.

       *       *       *       *       *

Ce soir-là, debout sur le triple degré au-delà duquel s'étalait, ainsi
long voilée, la Pierre de sacrificature, se tenait le seul habitant
visible des solitudes du temple:--et l'aspect de cet homme était aussi
glaçant que l'aspect de son dieu.

La géante nudité de ce vieillard aux reins ceinturés d'un haillon
sombre,--et dont l'ossature décharnée, flottante en une peau blanchâtre
aux bruissantes rides, semblait lui être devenue étrangère,--se
détachait sur l'ensanglantement des lourdes draperies.

L'impassibilité de cette face, au puissant crâne décillé, imberbe et
chauve, qu'effleurait en cet instant sur le fuyant d'une tempe, le feu
d'une tache solaire, imposait le vertige. Aux creux de ses orbites, sous
leurs arcs dénudés, veillaient deux lueurs fulgurales qui semblaient ne
pouvoir distinguer que l'Invisible.

Entre ces yeux, se précipitait un ample bec-d'aigle sur une bouche
pareille à quelque vieille blessure devenue blanche faute de sang--et
qui clôturait mystiquement la carrure du menton. Une volonté brûlait
seule en cette émaciation qui ne pouvait plus être appréciablement
chargée par la mort, car l'ensemble de ce que l'Homme appelle la Vie,
sauf l'animation, semblait détruite en ce spectral ascète.

Ce mort vivant, plusieurs fois séculaire, était le Grand-Pontife de
Sivà, le prêtre aux mains affreuses,--l'Anachorète au nom de lui-même
oublié--et dont nul mortel n'eût, sans doute, retrouvé les syllabes qu'à
travers la nuit, dans les déserts, en écoutant avec attention le cri du
tigre.

       *       *       *       *       *

Or, c'était vers lui que venait, irritée, Akëdysséril: c'était bien cet
homme dont l'aspect la transportait d'une fureur que trahissaient les
houles de son sein, le froncement de ses narines, la palpitation de ses
lèvres!

Arrivée, enfin, devant lui, la reine s'arrêta, le considéra pendant un
instant sans une parole, puis, d'une voix qui retentit ferme, jeune,
vibrante dans le terrifiant isolement du démesuré tombeau:

--«Brahmane, je sais que tu t'es affranchi de nos joies, de nos désirs,
de nos douleurs et que tes regards sont devenus lourds comme les
siècles. Tu marches environné des brumes d'une légende divine. Un pâtre,
des marchands khordofans, des chasseurs de lynx et de bœufs sauvages
t'ont vu, de nuit, dans les sentiers des montagnes, plongeant ton front
dans les immenses clartés de l'orage et, tout illuminé d'éclairs dont la
vertu brûlante s'émoussait contre toi, sourd au fracas des cieux, tu
réfractais, paisiblement au profond de tes prunelles, la vision du dieu
que tu portes. Au mépris des éléments de nos abîmes, tu te projetais, en
esprit, vers le Nul sacré de ton vieil espoir.

«Comment donc te menacer, figure inaccessible! Mes bourreaux
épuiseraient en vain, sur ta dépouille vivante, leur science ancienne et
mes plus belles vierges, leurs enchantements. Ton insensibilité
neutralise ma puissance. Je veux donc me plaindre à ton dieu.»

Elle posa le pied sur la première dalle du sanctuaire, puis, élevant ses
regards vers le grand visage d'ombre perdu dans les hautes ténèbres du
temple:

--Sivà! cria-t-elle, dieu dont l'invisible vol revêt de terreur jusqu'à
la lumière du soleil,--dieu qui devant l'IRRÉVÉLÉ te dressas, improuvant
et condamnant ce mensonge des univers... que tu sauras détruire!--si
j'ai senti, jamais, autour de moi, dans les combats, ta présence
exterminatrice, tu écouteras, ô dieu de la Sagesse fatale, la fille d'un
jour qui ose troubler le silence de ta demeure en te dénonçant ton
prêtre.

«Ressouviens-toi, puisque c'est l'attribut des Dieux de s'intéresser si
étrangement aux plaintes humaines! Peu d'aurores avaient brillé sur mon
règne, Sivà, lorsque forcée de franchir, avec mes armées, l'Iaxarte et
l'Oxus, je dus entrer, victorieuse, dans les cités en feu de la
Sogdiane,--dont le roi réclamait sa fille unique, ma prisonnière
Yelka.--Je savais que des peuples du Népâl profiteraient, ici, de cette
guerre lointaine, pour proclamer roi du Habad celui... que je ne pouvais
me résoudre à faire périr, Sedjnour, enfin, leur prince, le frère,
hélas! de Sinjab, mon époux inoublié.--Si j'étais une conquérante,
Sedjnour n'était-il pas issu de la race d'Ebbahâr, le plus ancien des
rois?

«Je vainquis, en Sogdiane! Et je dus soumettre, à mon retour, les
rebelles qui m'ont déclarée, depuis, valeureuse et magnanime, en des
inscriptions durables.

«Ce fut alors que, pour prévenir de nouvelles séditions et d'autres
guerres, le Conseil de mes vizirs d'État, dans Bénarès, statua
d'anéantir l'objet même de ces troubles, au nom du salut de tous. Un
décret de mort fut donc rendu contre Sedjnour et contre ma captive, sa
fiancée,--et l'Inde m'adjura d'en hâter l'exécution pour assurer, enfin,
la stabilité de mon trône et de la paix.

«En cette alternative, mon orgueil frémissant refusa de se diminuer en
bravant les remords d'un tel crime. Qu'ils fussent mes captifs, je
m'accordais avec tristesse--ô dieu des méditations désespérées! cette
inévitable iniquité!... mais qu'ils devinssent mes victimes?... Lâcheté
d'un cœur ingrat, dont le seul souvenir eût à jamais flétri toutes les
fiertés de mon être--Et puis, ô dieu des victoires! je ne suis point
cruelle, comme les filles des riches parsis, dont l'ennui se plaît à
voir mourir; les grandes audacieuses, bien éprouvées aux combats, sont
faites de clémence--et, comme l'une de mes sœurs de gloire, Sivà, je fus
élevée par des colombes.

«Cependant, l'existence de ces enfants était un constant péril. Il
fallait choisir entre leur mort et tout le sang généreux que leur cause,
sans doute, ferait verser encore! Avais-je le droit de les laisser
vivre, moi, reine?

       *       *       *       *       *

«Ah! je résolus, du moins, de les voir, une fois de mes yeux,--pour
juger s'ils étaient dignes de l'anxiété dont se tourmentait mon âme.--Un
jour, aux premiers rayons de l'aurore, je revêtis mes vêtements
d'autrefois, alors que, dans nos vallées, je gardais les troupeaux de
mon père Gwalior. Et je me hasardai, femme inconnue, dans leurs demeures
perdues parmi les champs de roses, aux bords opposés du Gange.

«O Sivà! je revins éblouie, le soir!... Et, lorsque je me retrouvai
seule, en cette salle du palais de Séür où je devins, où je demeure
veuve, une mélancolie de vivre m'accabla: je me sentis plus troublée que
je ne l'aurais cru possible!

«O couple pur d'êtres charmants qui s'étonnaient sans me haïr! Leur
existence ne palpitait que d'un espoir: leur union d'amour!... libres ou
captifs!... fût-ce même dans l'exil!... Cet adolescent royal, aux
regards limpides, et dont les traits me rappelaient ceux de Sinjab!
Cette enfant chaste et si aimante, si belle! leurs âmes séparées, mais
non désunies, s'appelaient et se savaient l'une à l'autre! N'est-ce donc
pas ainsi que notre race conçoit et ressent, depuis les âges, en notre
Inde sublime, le sentiment de l'amour! Fidèle, immortellement!

«Eux, un danger, Sivà?--Mais, Sedjnour, élevé par des sages, rendait
grâce aux Destinées de se voir allégé du souci des rois! Il me plaignait
en souriant, de m'en être si passionnément fatiguée! Prince insoucieux
de gloire, il jugeait frivoles ces lauriers idéals dont le seul éclat me
fait pâlir!... S'aimer! Tel était--ainsi que pour son amante
Yalka--l'unique royaume! Et, disaient-ils, ils étaient bien assurés que
j'allais les réunir vite--puisque je fus aimée et que j'étais
fidèle!...»

       *       *       *       *       *

Akëdysséril, après avoir un instant caché son visage de veuve entre ses
mains radieuses, continua:

--«Répondre à ces enfants en leur adressant des bourreaux? Non!
Jamais!--Cependant, que résoudre? Puisque la mort, seule, peut mettra
fin, sans retour, aux persévérances opiniâtres des partisans d'un
prince--et que l'Inde me demandait la paix?... Déjà d'autres rébellions
menaçaient: il me fallait encore m'armer contre
l'Indo-Scythie...--Soudainement, une étrange pensée m'illumina! C'était
la veille du jour où j'allais marcher contre les aborigènes des monts
arachosiens. Ce fut à toi seul que je songeai, Sivà! Quittant, de nuit,
mon palais, j'accourus ici, seule:--rappelle-toi! divinité morose!--Et
je vins demander secours, devant ton sanctuaire, à ton noir pontife.

«Brahmane, lui dis-je, je sais que, ni mon trône dont la blancheur
s'éclaire de tant de pierreries, ni les armées, ni l'admiration des
peuples, ni les trésors, ni le pouvoir de ce lotus inviolé--non, rien ne
peut égaler en joie les premières délices de l'Amour ni ses voluptueuses
tortures. Si l'on pouvait mourir du ravissement nuptial, mon sein ne
battrait plus depuis l'heure où, pâle et rayonnante, Sinjab me captiva
sous ses baisers, à jamais, comme sous ses chaînes!

«Cependant, si par quelque enchantement, il était possible--que ces
enfants condamnés _mourussent d'une joie si vive, si pénétrante, si
encore inéprouvée, que cette mort leur semblât plus désirable que la
vie_? Oui, par l'une de ces magies étranges, qui nous dissipent comme
des ombres, si tu pouvais augmenter leur amour même,--l'exalter par
quelque vertu de Sivà,--d'un embrasement de désirs... peut-être le feu
de leurs premiers transports suffirait-il pour consumer les liens de
leurs sens en un évanouissement sans réveil!--Ah! si cette mort céleste
était irréalisable, ne serait-elle pas une conciliatrice, puisqu'ils se
la donneraient à eux-mêmes? Seule, elle me semblait digne de leur
douceur et de leur beauté.

«Ce fut à ces paroles que cette bouche de nuit, engageant ta promesse
divine, me répondit avec tranquillité:

--«Reine, j'accomplirai ton désir!»

«Sur cette assurance de ton prêtre, accès libre lui fut laissé, par mes
ordres, des palais de mes captifs.--Consolée, d'avance, par la beauté de
mon crime, je me départis en armes, l'aube suivante, vers
l'Arachosie,--d'où je reviens, victorieuse encore, Sivà! grâce à ton
ombre et à mes guerriers, ce soir.

«Or, tout à l'heure, au franchir des citadelles, j'eus souci de la
fatale merveille sans doute accomplie durant mon éloignement. Déjà
songeuse d'offrandes sacrées, je contemplais les dehors de ce temple,
lorsque mes phaodjs, apparus, m'ont révélé quelle fut, envers moi, la
duplicité de ce très vieux homme-ci.»

La souveraine veuve regarda le fakir: à peine si sa voix décelait, en de
légers tremblements, la fureur qu'elle dominait.

--«Démens-moi! continua-t-elle; dis-nous de quelles délices tu tins à
fleurir, pour ces adolescents idéals, la pente de la mort promise? sous
les pleurs de quelles extases tu sus voiler leurs yeux ravis? En quels
inconnus frémissements d'amour tu fis vibrer leurs sens jusqu'à cet
alanguissement mortel où je rêvais que s'éteignissent leurs deux êtres!
Non! tais-toi.

«Mes phaodjs, aux écoutes dans les murailles, t'observaient--et j'ai
lieu d'estimer leur clairvoyance fidèle... Va, tu peux lever sur moi tes
yeux! à qui me jette le regard qui dompte, je renvoie celui qui opprime,
n'étant pas de celles qui subissent des enchantements!...

«O prince pur, Sedjnour, ombre ingénue,--et toi, pâle Yelka, si douce, ô
vierge! Enfants, enfants!... le voici, cet homme de tourments qu'il
faut, où vous êtes, incriminer devant les divinités sans clémence qui
n'ont pas aimé.

«Je veux savoir pourquoi ce fils d'une femme oubliée me cacha cette
haine qu'il portait, sans doute, à quelque souverain de la race dont ils
sortirent et quelle vengeance il projetait d'exercer sur cette innocente
postérité!...--Car de quel autre mobile s'expliquer ton œuvre, brahmane?
à moins que tes féroces instincts natals, ayant, à la longue, affolé ta
stérile vieillesse, tu n'aies agi dans l'inconscience... et, devant la
perfection de leur double supplice, comment le croire?

«Ainsi, ce ne fut qu'avec des paroles, n'est-ce pas? _rien qu'avec des
paroles_, que tu fis subir, à leurs âmes, une mystérieuse agonie,
jusqu'à ce qu'enfin cette mort volontaire, où tu les persuadais de se
réfugier contre leurs tourments, vînt les délivrer... de t'avoir
entendu!

«Oui, tout l'ensemble de ce subtil forfait, je le devine, prêtre;--et
c'est par dédain, sache-le, que je n'envoie pas, à l'instant même, ta
tête sonner et bondir sur ces dalles profanées par ton parjure.»

Akëdysséril, qui venait de laisser ses yeux étinceler, reprit, avec des
accents amers:

«Aussitôt que l'austérité de ton aspect eût séduit la foi de ces claires
âmes, tu commenças cette œuvre maudite. Et ce fut la simplicité de leur
mutuelle tendresse que tu pris, d'abord, à tâche de détruire. Au souffle
de quelles obscures suggestions desséchas-tu la sève d'amour en ces
jeunes tiges, qui, pâlissantes, commencèrent, dès lors, à dépérir pour
ta joie,--je vais te le dire!

«Vieillard, il te fallut que chacun d'eux se sentit solitaire! Eh
bien,--selon ce que tu leur laissas entendre,--_chacun d'eux ne
devait-il pas survivre à l'oublié, et régner, grâce à mes vœux, en des
pays lointains,--aux côtés d'un être royal et plein d'amour, aujourd'hui
préféré déjà_?... Comment te fut-il possible de les persuader?--Mais tu
savais en offrir mille preuves!... Isolés, pouvaient-ils, ces enfants,
échanger ce seul regard qui eût traversé les nébuleuses fumées de tes
vengeances comme un rayon de soleil? Non! Non. Tu triomphais--et, tout à
l'heure, je t'apprendrai, te dis-je, par quel redoutable artifice! Et le
feu chaste de leurs veines, attisé, sans cesse, par le ravage des
jalousies, par la mélancolie de l'abandon, tu sus en irriter les désirs
jusqu'à les rendre follement charnels--à cause de cette croyance où tu
plongeais leurs cœurs, l'impossibilité de toute possession l'un de
l'autre. Entre leurs demeures, chaque jour, passant le Gange, tu te
faisais, sur les eaux saintes, une sorte d'effrayant messager de pleurs,
d'épouvante, d'illusions mortes et d'adieux.

«Ah! les délations de mes phaodjs sont profondes: elles m'ont éclairé
sur certaine détestable puissance dont tu disposes! Ils ont attesté, en
un serment, les Dêvas des Expiations éternelles, que nulle arme n'est
redoutable auprès de l'usage où ton noir génie sait plier la parole des
vivants. Sur ta langue, affirment-ils, s'entre-croisent, à ton gré, des
éclairs plus fallacieux, plus éblouissants et plus meurtriers que ceux
qui jaillissent, dans les combats, des feintes de nos cimeterres. Et,
lorsqu'un esprit funeste agite sa torche au fond de tes desseins, cet
art, ce pouvoir, plutôt, se résout, d'abord, en...»

La reine, ici, fermant à demi les paupières, sembla suivre, d'une lueur,
entre ses cils, dans les vagues ténèbres du temple, un fil invisible,
perdu, flottant: et, symbolisant ainsi l'analyse où ses pensées
s'aventuraient, elle lissa, de deux de ses doigts fins et pâles, le bout
de l'un de ses sourcils, en étendant l'autre main vers le brahme:

...--«en... des suppositions lointaines, motivées subtilement, et
suivies d'affreux silences... Puis,--des inflexions, très singulières,
de ta voix éveillent... on ne sait quelles angoisses--dont tu épies,
sans trêve, l'ombre passant sur les fronts. Alors--mystère de toute
raison vaincue!--d'étranges _consonances_, oui, presque nulles de
signification,--et dont les magiques secrets te sont familiers,--te
suffisent pour éclairer nos esprits d'insaisissables, de glaçantes
inquiétudes! de si troubles soupçons qu'une anxiété inconnue oppresse
bientôt, ceux-là mêmes dont la défiance, en éveil, commençait à te
regarder fixement. Il est trop tard. Le verbe de tes lèvres revêt,
alors, les reflets bleus froids des glaives, de l'écaille des dragons,
des pierreries. Il enlace, fascine, déchire, éblouit, envenime,
étouffe... et il a des ailes! Ses occultes morsures font saigner l'amour
à n'en plus guérir. Tu sais l'art de susciter--pour les toujours
décevoir--les espérances suprêmes! A peine supposes-tu... que tu
convaincs plus que si tu attestais. Si tu feins de rassurer, ta
menaçante sollicitude fait pâlir. Et, selon tes vouloirs, la mortelle
malice qui anime ta sifflante pensée jamais ne louange que pour
dissimuler les obliques flèches de tes réserves, qui, seules,
importent!--tu la sais, car tu es comme un mort méchant. D'un flair
louche et froid, tu sais en proportionner les atteintes à la présence
qui t'écoute. Enfin, toi disparu, tu laisses dans l'esprit que tu te
proposas ainsi de pénétrer d'un venin fluide, le germe d'une corrosive
tristesse, que le temps aggrave, que le sommeil même alimente--et qui
devient bientôt si lourde, si âcre et si sombre--que vivre perd toute
saveur, que le front se penche, accablé, que l'azur semble souillé
depuis ton regard, que le cœur se serre à jamais--et que des êtres
simples en peuvent mourir. C'est donc sous l'énergie de ce langage
meurtrier--ton privilège, brahmane!--que tu te complus et t'acharnas,
jour à jour, à froisser--comme entre les ossements de tes mains--le
double calice de ces jeunes âmes candides, ô spectre étouffant deux
roses dans la nuit!

«Et lorsque leurs lèvres furent muettes, leurs yeux fixes et sans
larmes, leurs sourires bien éteints; lorsque le poids de leur angoisse
dépassa ce que leurs cœurs pouvaient supporter sans cesser de battre,
lorsqu'ils eurent, même, cessé de me maudire ainsi que les dieux sacrés,
tu sus augmenter en chacun d'eux, tout à coup, cette soif de perdre
jusqu'au souvenir de leur être, pour échapper au supplice d'exister sans
fidélité, sans croyance et sans espérance, en proie au tourment constant
de leurs trop insatiables désirs l'un de l'autre.--Et cette nuit, cette
nuit, tu les as laissés se précipiter dans le vaste fleuve,--te disant,
peut-être, que tu saurais bien me donner le change de leur mort.»

Il y eut un moment de grand silence dans le temple, à cette parole.

--«Prêtre, reprit encore Akëdysséril, je tenais à mon rêve que tu
t'engageas, librement, à réaliser. Tu fus, ici, l'interprète sacrilège
de ton dieu, dont tu as compromis l'éternelle intégrité par ta
traîtrise, car tout parjure diminue, à la mesure de la promesse trahie,
l'être même de qui l'accomplit ou l'inspira. Je veux donc savoir
pourquoi tu m'as bravée: pour quel motif ce long attentat n'a point
fatigué ta persévérance!... Tu vas me répondre.»

       *       *       *       *       *

Elle se détourna, comme une longue lueur d'or, vers les profondeurs
ensevelies dans l'obscurité. Et sa voix, devenant immédiatement
stridente, réveilla, comme de force, en des sursauts bondissants, les
échos des immenses salles autour d'elle:

--«Et maintenant, fakirs voilés, spectres errants entre les piliers de
cette demeure et qui, cachant vos cruelles mains, apparaissez, par
intervalles,--révélés, seulement, par l'ombre rapide que vous projetez
sur les murailles,--écoutez la menaçante voix d'une femme
qui,--servante, hier encore, de ceux-là--qui entendent les symboles et
tiennent la parole des dieux,--ce soir vous parle en dominatrice, car
ses paroles ne sont point vaines j'en ai pesé, froidement,
l'imprudence--et ce n'est pas à moi de trembler.

«Si, dans l'instant, ce taciturne ascète, votre souverain, se dérobe à
ma demande en d'imprécises réponses,--avant une heure, moi, je le jure!
Akëdysséril!--entraînant mes vierges militaires, nous passerons, debout,
au front de nos chars vermeils avec des rires, dans la fumée, dispersant
l'incendie de nos torches en feu aux profonds des noirs feuillages de
votre antique avenue! Ma puissante armée, encore ivre de triomphe, et
qui est aux portes de Bénarès, entrera dans la ville sur mon appel. Elle
enserrera cet édifice désormais déserté de son dieu! Et cette nuit,
toute la nuit, sous les chocs multipliés de mes béliers de bronze j'en
effondrerai les pierres, les portes, les colonnades! Je jure qu'il
s'écroulera dans l'aurore et que j'écraserai le monstrueux simulacre
vide où veilla, durant des siècles, l'esprit même de Sivà! Mes milices,
dont le nombre est terrible, avec leurs lourdes massues d'airain, les
auront broyés, pêle-mêle, ces blocs rocheux, avant que le soleil de
demain--si demain nous éclaire--ait atteint le haut du ciel! Et le soir,
lorsque le vent, venu de mes monts lointains--devant qui les autres de
la terre s'humilient--aura dispersé tout ce vaste nuage de vaines
poussières à travers les plaines, les vallées et les bois du Habad, je
reviendrai, moi! vengeresse! avec mes guerrières, sur mes noirs
éléphants, fouler le sol où s'éleva le vieux temple!... Couronnées de
frais lotus et de roses, elles et moi, sur ses ruines, nous
entre-choquerons nos coupes d'or, en criant aux étoiles, avec des chants
de victoire et d'amour, les noms des deux ombres vengées! Et ceci,
pendant que mes exécuteurs enverront, l'une après l'autre, du haut des
amoncellements qui pourront subsister encore des parvis dévastés, vos
têtes et vos âmes rouler en ce Néant-originel que votre espoir
imagine!... J'ai dit.»

La reine Akëdysséril, le sein palpitant, la bouche frémissante,
abaissant les paupières sur ses grands yeux bleus tout en flammes, se
tut.

       *       *       *       *       *

Alors le serviteur de Sivà, tournant vers elle sa blême face de granit,
lui répondit d'une voix sans timbre:

--«Jeune reine, devant l'usage que nous faisons de la vie, penses-tu
nous faire de la mort une menace?--Tu nous envoyas des trésors--semés,
dédaigneusement, par nos saïns, sur les degrés de ce temple--où nul
mendiant de l'Inde n'ose venir les ramasser! Tu parles de détruire cette
demeure sainte? Beau loisir,--et digne de tes destinées,--que d'exhorter
des soldats sans pensée à pulvériser de vaines pierres! L'Esprit qui
anime et pénètre ces pierres est le seul temple qu'elles représentent:
lui révoqué, le temple, en réalité, n'est plus. Tu oublies que c'est lui
seul, cet Esprit sacré, qui te revêt, toi-même, de l'autorité dont les
armes ne sont que le prolongement sensible... Et que ce serait à lui
seul, toujours, que tu devrais de pouvoir abolir les voiles sous
l'accident desquels il s'incorpore ici. Quand donc le sacrilège
atteignit-il d'autre dieu... que l'être même de celui qui fut assez
infortuné pour le commettre?

«Tu vins à moi, pensant que la Sagesse des Dêvas visite plus
spécialement ceux qui, comme nous, par des jeûnes, des sacrifices
sanglants et des prières, préservent la clairvoyance de leur propre
raison de dépendre des fumées d'un breuvage, d'un aliment, d'une terreur
ou d'un désir. J'accueillis tes vœux parce qu'ils étaient beaux et
sombres, même en leur féminine frivolité,--m'engageant à les
réaliser,--par déférence pour le sang qui te couvre.--Et voici que, dès
les premiers pas de ton retour, ton lucide esprit s'en remet à des
intelligences de délateurs--que je n'ai même pas daigné voir--pour
juger, pour accuser et pour maudire mon œuvre, de préférence à
t'adresser simplement à moi, tout d'abord, pour en connaître.

«Tu le vois, ta langue a formé, bien en vain, les sons dont vibrent
encore les échos de cet édifice,--et s'il me plût d'entendre jusqu'à la
fin tes harmonieux et déjà si oubliés outrages, c'est que,--fût-elle
sans base et sans cause,--la colère des jeunes tueuses, dont les yeux
sont pleins de gloire, de feux et de rêves, est toujours agréable à
Sivà.

«Ainsi, reine Akëdysséril, tu désires--et ne sais ce qui réalise! Tu
regardes un but et ne t'inquiètes point de l'unique moyen de
l'atteindre.--Tu demandas s'il était au pouvoir de la Science divine
d'induire deux êtres en ce passionnel état des sens où telle subite
violence de l'Amour détruirait en eux, dans la lueur d'un même instant,
les forces de la vie?... Vraiment, quels autres enchantements qu'une
réflexion toute naturelle devais-je mettre en œuvre pour satisfaire à
l'imaginaire de ce dessein?--Écoute: et daigne te souvenir.

«Lorsque tu accordas la fleur de toi-même au jeune époux, lorsque Sinjab
te cueillit en des étreintes radieuses, jamais nulle vierge,
t'écriais-tu, n'a frémi de plus ardentes délices, et ta stupeur, selon
ce que tu m'attestas, était d'avoir survécu à ce grave ravissement.

«C'est que,--rappelle-toi,--déjà favorisée d'un sceptre, l'esprit
troublé d'ambitieuses songeries, l'âme disséminée en mille soucis
d'avenir, il n'était plus en ton pouvoir de te donner tout entière.
Chacune de ces choses retenait, au fond de ta mémoire, un peu de ton
être et, ne t'appartenant plus en totalité tu te ressaisissais
obscurément et malgré toi--jusqu'en ce conjugal charme de
l'embrassement--aux attirances de ces choses étrangères à l'Amour.

«Pourquoi, dès lors, t'étonner, Akëdysséril, de survivre au péril que tu
n'as pas couru?

«Déjà tu connaissais, aussi, des bords de cette coupe où fermente
l'ivresse des cieux, d'avant-coureurs parfums de baisers dont l'idéal
avait effleuré tes lèvres, émoussant la divine sensation future.
Considère ton veuvage, ô belle veuve d'amour qui sais si distraitement
survivre à ta douleur! Comment la possession t'aurait-elle tuée, d'un
être--dont la perte même te voit vivre?

«C'est que, jeune femme, ta nuit nuptiale ne fut qu'étoilée. Son
étincelante pâleur fut toute pareille à celle de mille bleus
crépuscules, réunis au firmament, et se voilant à peine les uns les
autres. L'éclair de Kamadéva, le Seigneur de l'amour, ne les traversa
que d'une pâleur un peu plus lumineuse, mais fugitive! Et ce n'est pas
en ces douces nuits que les cœurs humains peuvent subir le choc de sa
puissante foudre.

«Non!... Ce n'est que dans les nuits désespérées, noires et
désolatrices, aux airs inspirateurs de mourir, où nul regret des choses
perdues, nul désir des choses rêvées ne palpitent plus dans l'être,
hormis l'amour seul;--c'est seulement en ces sortes de nuits qu'un aussi
rouge éclair peut luire, sillonner l'étendue et anéantir ceux qu'il
frappe! C'est en ce vide seul que l'Amour, enfin, peut librement
pénétrer les cœurs et les sens et les pensées au point de les dissoudre
en lui d'une seule et mortelle commotion! Car une loi des dieux a voulu
que l'intensité d'une joie se mesurât à la grandeur du désespoir subi
pour elle: alors seulement cette joie, se saisissant à la fois de toute
l'âme, l'incendie, la consume et peut la délivrer!

«C'est pourquoi j'ai accumulé beaucoup de nuits dans l'être de ces deux
enfants: je la fis même plus profonde et plus dévastée que n'ont pu le
dire les phaodjs!... Maintenant, reine, quant aux enchantements dont
disposent les antiques brahmanes, supposes-tu que tes si clairvoyants
délateurs connaissent, par exemple, l'intérieur de ces grands rochers du
sommet desquels tes jeunes condamnés voulurent, hier au soir, se
précipiter dans le Gange?»

       *       *       *       *       *

Ici, Akëdysseril, arrachant du fourreau son cimeterre, qui continua la
lueur de ses yeux, s'écria, ne dominant plus son courroux:

--«Insensé barbare! Pendant que tu prononces toutes ces vaines sentences
qui ont tué mes chères victimes, ah! le fleuve roule, sous les astres, à
travers les roseaux, leurs corps innocents!... Eh bien, le Nirvanah
t'appelle. Sois donc anéanti!»

Son arme décrivit un flamboiement dans l'obscurité. Un instant de plus,
et l'ascète, séparé par les reins sous l'atteinte robuste du jeune
bras,--n'était plus. Soudain, elle rejeta son arme loin d'elle, et le
bruit retentissant de cette chute fit tressaillir encore les ombres du
temple.

C'est que--sans même relever les paupières sur l'accusatrice--le pontife
sombre avait murmuré, sans dédain, sans terreur et sans orgueil, ce seul
mot:

--«Regarde».

       *       *       *       *       *

A cette parole s'étaient écartés les pans du grand voile de l'autel de
Sivà, laissant apercevoir l'intérieur de la caverne que surplombait le
dieu.

Deux ascètes, les paupières abaissées selon les rites sacerdotaux,
soutenaient, aux extrémités latérales du sanctuaire, les vastes plis
sanglants.

Au fond de ce lieu d'horreur, les trépieds étaient allumés comme à
l'heure d'un sacrifice. L'esprit de Sivà s'opposant, dans les symboles,
à la libre élévation de leurs flammes, ces grandes flammes, renversées
par les courbures de hautes plaques d'or, réverbéraient d'inquiétantes
clartés sur la Pierre des victimes. Au chevet de cette Pierre se
tenaient, immobiles et les yeux baissés, deux saints, la torche haute.

Et là, sur ce lit de marbre noir, apparaissaient, étendus, pâles d'une
pâleur de ciel, deux jeunes êtres charmants. Les plis de neige de leurs
transparentes tuniques nuptiales décelaient les lignes sacrées de leurs
corps; la lumière de leur sourire annonçait en eux le lever d'une aube
éclose dans les invisibles et vermeils espaces de l'âme; et cette aurore
secrète transfigurait, en une extase éternelle, leur immobilité.

Certes, quelque transport d'une félicité divine, passant les forces de
sensation que les dieux ont mesurées aux humains--avait dû les délivrer
de vivre, car l'éclair de la Mort en avait figé l'expressif reflet sur
leurs visages! Oui, tous deux portaient l'empreinte de l'idéale joie
dont la soudaineté les avait foudroyés.

Et là, sur cette couche où les brahmes de Sivà les avaient posés, ils
gardaient l'attitude, encore, où la Mort--que, sûrement, ils n'avaient
point remarquée--était venue les surprendre effleurant leurs êtres de
son ombre. Ils s'étaient évanouis, perdus en elle, insolitement,
laissant la dualité de leurs essences en fusion s'abîmer en cet unique
instant d'un amour--que nul autre couple vivant n'aura connu jamais.

Et ces deux mystiques statues incarnaient ainsi le rêve d'une volupté
seulement accessible à des cœurs immortels.

La juvénile beauté de Sedjnour, en sa blancheur rayonnante, semblait
défier les ténèbres. Il tenait, ployée entre ses bras, l'être de son
être, l'âme de son désir;--et celle-ci, dont la blanche tête était
renversée sur le mouvement d'un bras jeté à l'entour du cou de son
bien-aimé, paraissait endormie en un éperdu ravissement. L'auguste main
de Yelka retombait sur le front de Sedjnour: ses beaux cheveux,
brunissants, déroulaient sur elle et sur lui leurs noires ondes, et ses
lèvres, entr'ouvertes vers les siennes, lui offraient, en un premier
baiser, la candeur de son dernier soupir.--Elle avait voulu, sans doute,
attirer dans un doux effort, la bouche de son amant vers la fleur de ses
lèvres, lui faisant ainsi subir, en même temps, le subtil et cher parfum
de son sein virginal qu'elle pressait encore contre cette poitrine
adorée!... Et c'était au moment même où toutes les défaillances, où tous
les adieux, toutes les tortures d'âme s'effaçaient à peine sous le
mutuel transport de leur soudaine union!

Oui, la résurrection, trop subitement délicieuse, de tant d'inespérées
et pures ivresses, le contrecoup de cette effusion enchantée, l'intime
choc de ce fulgurant baiser, que tous deux croyaient à jamais
irréalisable, les avaient emportés, d'un seul coup d'aile, hors de cette
vie dans le ciel de leur propre songe. Et certes, le supplice eût été,
pour eux, de survivre à cet instant non pareil!

       *       *       *       *       *

Akëdysséril considérait, en silence, l'œuvre merveilleuse du grand
prêtre de Sivà.

--«Penses-tu que si les Dêvas te conféraient le pouvoir de les éveiller,
ces délivrés daigneraient accepter encore la Vie? dit l'impénétrable
fakir d'un accent dont l'ironie austère triomphait:--vois, reine, te
voici leur envieuse!»

Elle ne répondit pas: une émotion sublime voilait ses yeux. Elle
admirait, se joignant les mains sur une épaule, l'accomplissement de son
rêve inouï.

Soudainement, un immense murmure, la rugissante houle d'une multitude et
de longs bruissements d'armes, troublant sa contemplation, se firent
entendre de l'intérieur du temple--dont les portails roulèrent
lourdement, sur les dalles intérieures.

Sur le seuil, n'osant entrer en apercevant la reine de Bénarès éclairée
encore, au fond du temple, par les flammes du sanctuaire et qui s'était
détournée,--les trois vizirs inclinés la regardaient, leurs armes en
main, l'air meurtrier.

Derrière eux, les guerrières montraient leurs jeunes têtes d'Apsarâs
menaçantes, aux yeux allumés par une inquiétude de ce qu'était devenue
leur maîtresse: elles se contenaient à peine d'envahir la demeure du
dieu.

       *       *       *       *       *

Autour d'elles, au loin, l'armée, dans la nuit.

Alors, tout ce rappel de la vie, et la mélancolie de sa puissance, et le
devoir d'oublier la beauté des rêves! et jusqu'aux adieux de l'amour
perdu,--tout l'esclavage, enfin, de la Gloire, gonfla, d'un profond
soupir, le sein d'Akëdysséril: et les deux premières larmes, les
dernières aussi! de sa vie, brillèrent en gouttes de rosée, sur les lis
de ses joues divines.

Mais--bientôt--ce fut comme si un dieu eût passé!--Redressant sa haute
taille sur la marche suprême de l'autel:

--«Vice-rois, vizirs et sowaris du Habad, cria-t-elle de cette voix
connue dans les mêlées et que répercutèrent toutes les colonnades du
sombre édifice--vous avez décidé la mort d'un prince, héritier du trône
de Séür, depuis la mort de Sinjab, mon époux royal: vous avez condamné à
périr Sedjnour et, aussi, sa fiancée Yelka, princesse de cette riche
région, soumise, enfin, par nos armes!--Les voici!

«Récitez la prière pour les ombres généreuses, qui, dans l'abîme de
l'esprit, s'efforcent vers le Çwargâ divin!--Chantez, pour elles,
guerrières, et vous, ô chers guerriers! l'hymne du Yadjnour-Vêda, la
parole du Bonheur! Que l'Inde, sous mon règne, hélas! enfin à ce prix
pacifiée, refleurisse, à l'image de son lotus, l'éternelle Fleur!...
Mais qu'aussi les cœurs se serrent de ceux dont l'âme est grave: car une
grandeur de l'Asie s'est évanouie sur cette pierre!... La sublime race
d'Ebbahâr est éteinte.»



                               TABLE


L'amour suprême
Sagacité d'Aspasie
Le secret de l'échafaud
L'instant de Dieu
Une profession nouvelle
L'agence du Chandelier d'Or
La légende de l'éléphant blanc
Catalina
Les expériences du Dr Crookes
Le droit du passé
Le tzar et les grands-ducs
L'aventure de Tsë-i-la
Akëdysséril





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le secret de l'échaufaud (1888)" ***

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