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Title: Histore de la République de Gênes
Author: Vincens, Émile, 1764-1850
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Histore de la République de Gênes" ***

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HISTOIRE DE LA RÉPUBLIQUE DE GÊNES

Par M. Émile Vincens, Conseiller d'État

Bruxelles
Wouters, Raspoet et Ce, Imprimeurs-Libraires
8, Rue d'Assaut

1843



Table de Matières.


AVANT-PROPOS

LIVRE I. - PREMIER GOUVERNEMENT CONNU JUSQU'A L'ÉTABLISSEMENT DE LA
NOBLESSE VERS 1157.
CHAPITRE I. - Temps anciens. Première guerre avec les Pisans; Sardaigne;
Corse; état intérieur.
CHAPITRE II.- Les Génois aux croisades. - Prise de Jérusalem.
CHAPITRE III. - Les Génois à Césarée.
CHAPITRE IV. - Établissements des Génois dans la terre sainte.
CHAPITRE V. - Agrandissements en Ligurie.
CHAPITRE VI. - Expéditions maritimes.
CHAPITRE VII. - Progrès, tendance au gouvernement aristocratique.
Noblesse.

LIVRE II. - FRÉDÉRIC BARBEROUSSE. - GUERREPISANE. - BARISONE. - AFFAIRES
DE SYRIE. - COMMERCE ET TRAITÉS. - FINANCES. (1157 - 1190)
CHAPITRE I. - Frédéric Barberousse.
CHAPITRE II. - Guerre pisane. - Barisone.
CHAPITRE III. - Suite de la guerre pisane.
CHAPITRE IV. - Suite des affaires de la terre sainte. - Relations
extérieures et traités. - Administration des finances.

LIVRE III. - DISSENSIONS DES NOBLES ENTRE EUX. - INSTITUTION DU
PODESTAT. - FRÉDÉRIC II. (1160 - 1237)
CHAPITRE I. - Établissement du podestat.
CHAPITRE II. - Henri VI.
CHAPITRE III. - Guerre en Sicile. - Le comte de Malte. - Finances.
CHAPITRE IV. - Frédéric II. - Guelfes et gibelins. - Guerres avec les
voisins.
CHAPITRE V. - Entreprise de Guillaume Mari.
CHAPITRE VI. - Frédéric II. - Expédition de Ceuta.
CHAPITRE VII. - Concile convoqué à Rome.
CHAPITRE VIII. - Innocent IV. - Les Fieschi.
CHAPITRE IX. - Saint Louis à la terre sainte.

LIVRE IV. - PREMIÈRE RÉVOLUTION POPULAIRE. - GUILLAUME BOCCANEGRA
CAPITAINE DU PEUPLE. - CAPITAINES NOBLES. - GUELFES ANGEVINS. - GUERRE
PISANE, GUERRE AVEC VENISE. - GUERRE CIVILE. - SEIGNEURIE DE L'EMPEREUR
HENRI VI; - DE ROBERT, ROI DE NAPLES. - LE GOUVERNEMENT GUELFE DEVIENT
GIBELIN. - SIMON BOCCANEGRA, DOGE. (1257 - 1339)
CHAPITRE I. - Guillaume Boccanegra, capitaine du peuple. - Guerre avec
les Vénitiens. -Rétablissement des empereurs grecs à Constantinople.
CHAPITRE II. - Capitaines nobles. - Charles d'Anjou, roi de Naples.
CHAPITRE III. - Démêlés avec Charles d'Anjou.
CHAPITRE IV. - Guerre pisane.
CHAPITRE V. - Perte de la terre sainte. - Caffa. - Commerce des Génois du
XIIIe au XIVe siècle.
CHAPITRE VI. - Guerre avec Venise. - Intrigues des guelfes angevins. -
Variations dans le gouvernement de Gênes.
CHAPITRE VII. - Le gouvernement pris par les Spinola et disputé entre eux
et les Doria.- Seigneurie de l'empereur Henri VII. - Nouveau gouvernement
des nobles guelfes. - Les émigrés gibelins assiègent la ville.
CHAPITRE VIII. - Seigneurie de Robert, roi de Naples. - Guerre civile.
CHAPITRE IX. - Nouveau gouverneur. - Capitaines gibelins. - Boccanegra
premier doge.- Nobles et guelfes exclus du gouvernement.

LIVRE V. - LE DOGE BOCCANEGRA DÉPOSSÉDÉ. - UN DOGE NOBLE. - ACQUISITION
DE CHIO. - GUERRE VÉNITIENNE. - SEIGNEURIE DE L'ARCHEVÊQUE VISCONTI ET DE
SES NEVEUX.- BOCCANEGRA REPREND SA PLACE. - 1er ADORNO ET 1er FREGOSE,
DOGES. - GUERREDE CHYPRE. - CAMPAGNE DE CHIOZZA. (1339 - 1381)
CHAPITRE I. - Premier gouvernement du doge Boccanegra. -Jean de Morta,
doge noble.
CHAPITRE II. - Génois en France à la bataille de Crécy. - Acquisition de
Chio.
CHAPITRE III. - Valente doge. - Guerre avec Venise. - Seigneurie de
l'archevêque Visconti, duc de Milan.
CHAPITRE IV. - Boccanegra redevenu doge.
CHAPITRE V. Gabriel Adorno, doge. - Dominique Fregoso, doge.
CHAPITRE VI. - Guerre de Chypre. - Nouvelle guerre avec les Vénitiens. -
Guarco, doge.
CHAPITRE VII. - Campagne de Chioggia. - Prise de la ville.
CHAPITRE VIII. - Désastre de Chioggia.

LIVRE VI. - ANTONIOTTO ADORNO, TROIS FOIS DOGE. - GÊNES SOUS LA
SEIGNEURIE DU ROI DE FRANCE; - DU MARQUIS DE MONTFERRAT. - GEORGE ADORNO
DEVENU DOGE. (1382 - 1413)
CHAPITRE I. - Léonard Montaldo, doge. - Antoniotto Adorno, doge pour la
première fois.
CHAPITRE II. - Le pape Urbain VI à Gênes. - Expédition d'Afrique.
CHAPITRE III. - Désertions du doge Antoniotto Adorno, et réintégrations
successives au pouvoir.
CHAPITRE IV. - Adorno met Gênes sous la seigneurie de Charles VI, roi de
France.
CHAPITRE V. - Gouvernement français. - Mouvements populaires.
CHAPITRE VI. - Gouvernement de Boucicault. - Expédition au Levant.
CHAPITRE VII. - Derniers temps du gouvernement de Boucicault.
CHAPITRE VIII. - Banque de Saint-George.
CHAPITRE IX. - Gouvernement du marquis de Montferrat. - George Adorno
devient doge.

LIVRE VII. - LES ADORNO ET LES FREGOSE. - SEIGNEURIE DU ROI DE FRANCE ET
DES DUCS DE MILAN PLUSIEURS FOIS RENOUVELÉE. - PAUL FREGOSE ARCHEVÊQUE ET
DOGE A PLUSIEURS REPRISES. - L'AUTORITÉ RESTÉE A LOUIS LE MORE, DUC DE
MILAN; AUGUSTIN ADORNO GOUVERNEUR DUCAL. - PRISE DE CONSTANTINOPLE. -
PERTE DE PÉRA ET DE CAFFA. (1413 - 1488)
CHAPITRE I. - Le doge George Adorno perd sa place. - Thomas Fregose doge.
CHAPITRE II. - Seigneurie du duc de Milan.
CHAPITRE III. - Victoire de Gaëte. - Le duc de Milan en usurpe les
fruits. - Il perd la seigneurie de Gênes.
CHAPITRE IV. - Thomas Fregose, de nouveau doge à Gênes, embrasse la cause
de René d'Anjou, qui perd Naples. - Raphaël Adorno devient doge. - La
place est successivement ravie par Barnabé Adorno, par Janus, Louis et
Pierre Fregose.
CHAPITRE V. - Prise de Constantinople. - Perte de Péra.
CHAPITRE VI. - Pierre Fregose remet Gênes sous la seigneurie du roi de
France et sous le gouvernement du duc de Calabre.
CHAPITRE VII. - Prosper Adorno devient doge. - L'archevêque Paul Fregose
se fait doge deux fois. - Le duc de Milan Sforza redevient seigneur de
Gênes.
CHAPITRE VIII. - Perte de Caffa. Révolte contre le gouvernement milanais;
le duc de Milan traite avec Prosper Adorno, qui devient d'abord
vicaire, puis recteur, en secouant le joug milanais.
CHAPITRE IX. - Adorno expulsé, Baptiste Fregose devient doge; il est
supplanté par l'archevêque Paul, devenu cardinal. Ludovic Sforza seigneur
de Gênes.
CHAPITRE X. - Gouvernement d'Augustin Adorno.

LIVRE VIII. - CHARLES VIII. - LOUIS XII. - FRANÇOIS Ier EN ITALIE. -
SEIGNEURIE DE GÊNES SOUS LES ROIS DE FRANCE. - VICISSITUDES DU
GOUVERNEMENT. - ANDRÉ DORIA. - UNION. (1488 - 1528)
CHAPITRE I. - Charles VIII.
CHAPITRE II. - Louis XII en Italie; seigneur de Gênes.
CHAPITRE III. - Mouvements populaires; gouvernement des artisans. - Le
teinturier Paul de Novi, doge. - Louis XII soumet la ville.
CHAPITRE IV. - Les Français perdent Gênes. - Janus Fregose, doge. -
Antoniotto Adorno gouverne au nom du roi de France. - Octavien Fregose,
doge.
CHAPITRE V. - Octavien Fregose se déclare gouverneur royal pour François
1er. - La ville prise par les Adorno. - Antoniotto Adorno, doge.
CHAPITRE VI. - François Ier à Pavie. - Bourbon à Rome. - André Doria
alternativement au service du pape et du roi de France. - Antoniotto
Adorno abandonne Gênes aux Français et à Doria.
CHAPITRE VII. - André Doria passe du service de France à celui de
l'Autriche. - Les Français expulsés de Gênes. - Union.

LIVRE IX. - ÉTABLISSEMENT ET DIFFICULTES DU NOUVEAU GOUVERNEMENT. -
CONSPIRATION DES FIESCHI. (1528 - 1547)
CHAPITRE I. - Constitution. - Savone.
CHAPITRE II. - Vues de François 1er. - Dernière tentative des Fregose. -
Charles-Quint à Gênes.
CHAPITRE III. - Expéditions de Doria au service de Charles V. - Désastre
d'Alger. - Nouvelle guerre. - Traité de Crespy.
CHAPITRE IV. - Jalousies et intrigues intérieures.
CHAPITRE V. - Conjuration de Fieschi.

LIVRE X. - RÉFORME EXIGÉE PAR DORIA. - LOI DITE DU GARIBETTO. - GUERRE
DES DEUX PORTIQUES DE LA NOBLESSE, INTERVENTION POPULAIRE. - ARBITRAGE. -
DERNIÈRE CONSTITUTION. (1548 - 1576)
CHAPITRE I. - Intrigues de Charles-Quint. - Résistance d'André Doria. -
Loi du Garibetto. - Disgrâce de de Fornari.
CHAPITRE II. - Guerre de Corse.
CHAPITRE III. - Décadence, perte de Scio. - J.-B. Lercaro persécuté.
CHAPITRE IV. - Dissensions entre les deux portiques. - Généalogie des
Lomellini. -Le peuple prend part à la querelle. - Carbone et Coronato. -
Prise d'armes. - Le garibetto aboli tumultuairement. - Le gouvernement
abandonné au portique Saint-Pierre.
CHAPITRE V. - J.-A. Doria fait la guerre civile. - Intervention des
puissances. - Compromis.
CHAPITRE VI. - Sentence arbitrale. - Constitution de 1576.

LIVRE XI. - RÉPUBLIQUE MODERNE. - DÉMÊLÉS AVEC LE DUC DE SAVOIE; - AVEC
LOUIS XIV. - LE DOGE A VERSAILLES. (1576 - 1700)
CHAPITRE I. - Observations sur le caractère des Génois.
CHAPITRE II. - Relation avec le duc de Savoie. - Conjuration Vachero.
CHAPITRE III. - Arbitrage des différends avec le duc de Savoie. -
Changement dans la constitution intérieure des conseils de la république.
CHAPITRE IV. - Guerre avec Charles-Emmanuel II, duc de Savoie. - Griefs
de Louis XIV contre la république. - Bombardement de Gênes. - Soumission.

LIVRE XII. - DIX-HUITIÈME SIÈCLE ET EXTINCTION DE LA RÉPUBLIQUE. (1700 -
1815)
CHAPITRE I. - Guerre de la succession.
CHAPITRE II. - Guerre de la pragmatique sanction. - Gênes, envahie par
les Autrichiens, délivrée par l'insurrection populaire.
CHAPITRE III. - Rétablissement du gouvernement après l'insurrection.
CHAPITRE IV. - Guerre de Corse.
CHAPITRE V. - Suite de la guerre de Corse. - Cession de l'île.
CHAPITRE VI. - Dernières années de la république.


APPENDICE.
NÉGOCIATION pour l'évacuation de Gênes par l'aile droite de l'armée
française, entre le vice-amiral lord Keith, commandant en chef la flotte
anglaise, le lieutenant général baron d'Ott, commandant le blocus, et le
général en chef français Masséna.
ARTICLES PRÉLIMINAIRES proposés par M. le comte de Hohenzollern,
lieutenant général, au lieutenant général Suchet, pour l'exécution de la
convention passée respectivement entre les généraux en chef des deux
armées autrichienne et française en Italie.
CONVENTION faite pour l'occupation de la ville de Gênes et de ses forts,
le 5 messidor an VIII, ou 24 juin 1800, conformément au traité fait entre
les généraux en chef Berthier et Mélas.
ACTE DU CONGRES DE VIENNE DU 9 JUIN 1815 (Articles sur les États de
Gênes)
CONDITIONS qui doivent servir de bases à la réunion des États de Gênes à
ceux de Sa Majesté Sarde



AVANT-PROPOS


Les Génois ont une part considérable dans l'histoire de la navigation et
du commerce au moyen âge. Ils sont marchands et guerriers aux croisades,
habiles en même temps à se ménager le trafic avec les infidèles de
l'Égypte et de la Mauritanie. Ils disputent l'empire de la Méditerranée
aux Pisans et aux Vénitiens. Leurs colonies brillent d'un grand éclat:
celle de Péra tour à tour protège et fait trembler les empereurs grecs de
Constantinople; Caffa domine à l'extrémité de la mer Noire.

Il est curieux d'observer un peuple déjà célèbre et redouté en Orient
quand, chez lui, il ne possède rien au-delà de l'étroite enceinte de ses
murailles; qui a fait de grandes choses au loin, n'ayant jamais eu pour
territoire que quelques lieues d'une rive étroite et stérile où
l'obéissance lui était contestée. C'est d'une association de mariniers,
premier rudiment de son organisation républicaine, qu'on voit naître une
noblesse purement domestique et municipale, mais bientôt illustre.

Parmi les cités italiques, le rang des Génois est moins éminent. On sent
chez eux l'influence d'une politique fortement empreinte d'égoïsme
national et mercantile, qui les isole, cherchant à se tenir à l'écart des
luttes de la liberté lombarde, tout en échappant aux exigences des avides
empereurs teutons. Mais les factions guelfe et gibeline pénètrent dans
Gênes et s'y balancent si bien qu'elles s'excluent et s'exilent
alternativement de la république toujours agitée. Les nobles entre eux se
font la guerre. Les populaires lassés leur arrachent le gouvernement, et
de là surgit aussitôt une aristocratie plébéienne dont les membres se
ravissent le pouvoir les uns aux autres. Alors les classes inférieures
prétendent reprendre à la bourgeoisie ce que celle-ci a ôté à la
noblesse. L'anarchie oblige à chercher le repos et la sécurité sous la
seigneurie d'un prince étranger. Une fois cette voie ouverte, on voit se
multiplier les expériences pour résoudre le problème insoluble d'un
maître qui s'engagerait à garder la liberté d'une république et qui
tiendrait parole. Tout à coup le dégoût des révolutions en amène une
nouvelle. On s'est désabusé des factions, et une fusion générale des
partis produit à l'improviste un gouvernement régulier.

Ce bien n'est arrivé, cependant, qu'au temps de la décadence des petits
États, et de la déchéance, si l'on peut parler ainsi, des navigateurs de
la Méditerranée. Les vicissitudes des deux derniers siècles de la
république, tombée au rang inférieur des puissances, ne sont pourtant pas
dénuées d'intérêt et d'instruction; mais enfin, entraînée dans notre
tourbillon, elle tombe, elle est dissoute: le drame a le triste avantage
d'un dénoûment final.

A côté de l'histoire de Venise, ou plutôt à quelques degrés au-dessous,
devrait se placer l'histoire de Gênes; mais celle-ci nous manque: car
dans le cours actuel des idées nous n'accepterions pas pour telle le seul
livre1 que nous possédions sous ce titre, ouvrage borné sèchement au
récit des révolutions du gouvernement des Génois; où il suffit de dire
que l'histoire de leur commerce ne tient pas la moindre place: le nom de
la fameuse banque de Saint-George y est à peine prononcé.

La tardive ambition d'écrire cette histoire m'a été inspirée par les
souvenirs d'un séjour à Gênes de près de vingt-cinq ans. Je crois bien
connaître le pays, ses traditions et ce que les moeurs y tiennent des
temps passés. Pendant cette longue demeure je n'avais pourtant pas conçu
un si grand projet: d'autres devoirs ne m'auraient pas laissé la liberté
de l'entreprendre. J'avais seulement eu l'occasion de m'essayer dans
quelques notices détachées que l'académie du Gard a bien voulu
recueillir. Mais en regrettant les plus amples recherches que j'aurais pu
faire dans Gênes si j'avais prévu dès lors la tâche que je me suis
imposée au retour, je ne suis pas revenu sans documents et sans mémoires,
et j'ai employé depuis à compléter ces matériaux, tous les loisirs que
j'ai pu me faire dans ces vingt dernières années.

L'histoire de Gênes a, pour plusieurs siècles, des fondements certains:
ce sont des chroniques originales qui commencent à l'an 1101. Elles
furent d'abord écrites par Caffaro qui, dans cette année, faisait partie
d'une expédition à la terre sainte, et qui raconte naïvement ce qu'il a
vu avec ses Génois. Entré, à son retour, dans les plus grandes affaires
de la république, il tint note des événements de chaque année, et, dans
une assemblée publique, il donna une lecture de ses commentaires. Il
recueillit les applaudissements de ses concitoyens et leur témoignage de
sa véracité, avec l'ordre formel de continuer son ouvrage. Caffaro, qui
mourut en 1197, tint la plume jusqu'en 1194. Après lui, les chanceliers
successifs de la république continuèrent la narration jusqu'en 1264.
Alors on chargea des commissaires spéciaux du soin de rédiger la suite de
ces annales. Ces commissions, renouvelées cinq fois en trente ans, et
dont les travaux étaient à mesure soumis à l'approbation du gouvernement,
atteignirent l'année 1294. Là, il paraît que les temps devinrent trop
difficiles. Au gré des révolutions du pays, ce qu'on avait loué la veille
il fallait le diffamer le lendemain. Les chroniques officielles
s'arrêtèrent; du moins il ne nous en est plus parvenu.

C'est au savant et infatigable Muratori que nous devons la publication de
ces précieux originaux. Ce sont des notes sèches mais naïves, fort
incomplètes pour notre curiosité, mais en tout d'excellents guides.
Muratori, d'ailleurs, dans sa vaste collection recueillie en fouillant
tant d'archives italiennes, fournit souvent les moyens de contrôler les
témoignages les uns par les autres, et d'éclaircir le récit tronqué des
historiographes génois. Ainsi il a donné les commentaires de Jacques de
Varagine, archevêque de Gênes, mêlés de fables sur les temps antérieurs,
mais révélant des faits importants.

Après les chroniques viennent les historiens du pays; ceux-ci sont
encore des originaux, car si pour les temps antérieurs ils ont puisé dans
les annales publiques, ils ont poussé leurs écrits jusqu'à leur propre
temps. C'est encore Muratori qui a recueilli les oeuvres de ceux qui ont
précédé l'invention de l'imprimerie. Les principaux sont les deux Stella
et Senarega.

Stella l'ancien écrivait dans les premières années du XVe siècle. Sa
narration va jusqu'en 1410; il avertit que depuis 1396 il ne raconte que
ce qu'il a vu. En remontant en arrière, il dit avoir eu entre les mains
les mémoires familiers d'hommes de partis opposés. Il s'appuie aussi du
témoignage des vieillards. Il prend soin de déclarer qu'il parle de son
chef, librement, et sans mission de personne. C'est en général un
écrivain judicieux, qui montre médiocrement de préjugés sans aucune
partialité.

Le récit de Stella est continué par son fils jusqu'en 1435. Ce dernier a
vécu jusqu'en 1461. Il était devenu secrétaire de la république. C'est
peut-être pour cela qu'il cessa d'être historien.

Senarega a, dans la collection de Muratori, un précis historique qui
embrasse la période de 1314 à 1488. Lui aussi déclare, comme Stella,
qu'il écrit librement, à la prière de son savant ami Colutio Salutati.

Grâce à l'imprimerie, les écrits du XVIe siècle n'ont pas, comme les
précédents, le risque de rester ensevelis dans une bibliothèque.

Augustin Giustiniani, homme fort érudit, qui avait professé en France,
compila en italien des annales génoises jusqu'en 1528, époque d'une
grande révolution et de la constitution du gouvernement moderne des
Génois. L'ouvrage a été accusé de quelque partialité. On peut aussi
reprocher à l'auteur de n'avoir pas rejeté les traditions fabuleuses.
Quant à la composition et au style, ce sont des annales et non pas une
histoire.

Au contraire, Foglietta et Bonfadio, écrivant dans une latinité élégante,
sont des historiens qui appartiennent à la littérature. Le premier dans
sa jeunesse s'était fait exiler pour un traité italien de la république
génoise, ouvrage de parti fort hostile au gouvernement. Mais plus tard il
composa dans un esprit très-différent l'histoire de Gênes en latin.
L'auteur mourut avant d'avoir pu raconter la révolution de 1528. Son
frère, qui servit d'éditeur à l'oeuvre posthume, emprunta, pour remplir
cette lacune, quelques pages qu'on a su depuis appartenir à Bonfadio.

Celui-ci, excellent écrivain, n'était pas Génois. Venu à Gênes pour y
professer les lettres, le nouveau gouvernement de 1528 le choisit pour
son historiographe, et, en renouvellement de l'antique usage, lui ordonna
d'écrire les grandes choses que la république régénérée se flattait sans
doute d'accomplir. Bonfadio s'acquitta de ce soin, et son histoire est
tenue en grande estime chez les Italiens sous les rapports littéraires;
elle commence à 1528, elle est interrompue en 1550: au milieu de cette
année l'auteur fut mis à mort pour une cause restée obscure.

Nous retombons ici dans des chroniques semi-officielles; mais du moins
celles-ci sont précises et détaillées jusqu'à la minutie. Dans le XVIIe
siècle, Philippe Casoni avait été employé dans les chancelleries
génoises. Son fils et son petit-fils suivirent la même carrière. Les
mémoires du grand-père, les correspondances passées par leurs mains, les
facilités données par le gouvernement lui-même, ont servi au petit-fils
pour rédiger des annales suivies, de 1500 à 1700. Chacun de ces deux
siècles forme un volume. Ils sont dédiés au sénat, l'un en 1707, l'autre
en 1730, et la teneur des dédicaces autorise à regarder l'ouvrage comme
accepté et authentique. Le premier tome fut imprimé en son temps: on ne
voulut pas permettre la publication du second; il circulait à Gênes en
copies manuscrites. On trouva sans doute que les transactions avec les
puissances étrangères pendant le XVIIe siècle étaient trop récentes pour
en avouer la publicité. On s'est avisé plus tard d'imprimer ce volume, et
il n'a rien enseigné à personne.

Le principal événement de l'histoire de Gênes au XVIIIe siècle
(l'occupation de la ville par les Autrichiens et sa glorieuse libération
par un effort populaire) a été traité à fond dans un ouvrage exprès,
attribué à un membre de la famille Doria2. On trouve sur le même sujet
des détails curieux dans un compendio de l'histoire de Gênes3, écrit
bizarre d'un patriote du temps nommé Accinelli.

Je dois signaler une histoire de Gênes publiée il y a peu d'années par
Jérôme Serra4 (mort depuis). C'était un noble, ami libéral de son pays,
qui toute sa vie avait cultivé les lettres. Il était recteur de
l'académie (université) de Gênes sous le régime impérial. Il est
regrettable qu'il n'ait pas voulu pousser son histoire au-delà de 1483.
Il n'en donne que des raisons fort vagues. Mais les considérations dues à
sa position personnelle l'auront détourné d'aborder le récit de la
refonte nobiliaire de 1528; ou plutôt la révolution populaire de 1797
l'aura découragé d'écrire, et le changement de régime en 1814 lui en aura
bien moins laissé la liberté.

On voit que la traduction des historiens génois ne suppléerait pas pour
nous au défaut d'une histoire complète de la république.

Il est un autre ouvrage qu'il ne faut pas oublier, en passant en revue
les écrits historiques génois, mais qui, comme le dernier que je viens de
citer, est resté incomplet: ce sont les Lettres liguriennes de l'abbé
Oderico5. Ce savant s'était proposé de traiter successivement les points
principaux de l'histoire de son pays, dans une série de lettres; mais il
avait pris son point de départ si loin, que ses premières dissertations
ne pouvaient servir de matériaux à l'histoire génoise proprement dite.
Elles roulent sur les Liguriens pris en général, et cette dénomination
est commune, comme on sait, à beaucoup de populations très-diverses dont
l'auteur recherche les traces dans une haute antiquité. Il arrivait
cependant aux temps de la domination carlovingienne, quand tout à coup il
s'interrompit, et, omettant les siècles intermédiaires, sur l'invitation
de l'impératrice de Russie, Catherine, il ne s'occupa plus que d'une
investigation plus ou moins approfondie sur les monuments des colonies
génoises de la Crimée. C'est le sujet unique de ses dernières lettres.

Il ne paraît pas qu'il ait pu s'aider des trésors scientifiques que
renferment les archives de Gênes. Elles étaient accessibles à peu de
personnes, même parmi les Génois. Mais après la destruction de l'ancien
gouvernement, la classe des sciences morales et politiques de l'Institut
de France essaya d'obtenir des renseignements sur les documents enfouis
dans ce dépôt si longtemps secret. En recourant aux voies diplomatiques,
un programme dressé à l'Institut fut envoyé à Gênes au gouvernement
provisoire de 1798, avec une sorte de réquisition d'y procurer une
réponse. Pour y satisfaire, on chargea des recherches désirées le père
Semini, religieux éclairé, laborieux, et tellement modeste, que son
travail, composé de quatre mémoires curieux, avec un cinquième qu'il ne
put achever, parvinrent à l'Institut sans qu'on eût pris la peine de
faire connaître le nom de l'auteur6. Par un autre accident, ces mémoires
manuscrits se perdirent à la mort de l'académicien qui devait en faire le
rapport. Heureusement les minutes en étaient restées à Gênes. Je me
félicite de les y avoir vues et d'y avoir fait récolte d'utiles
informations. Les notions sur les établissements de la mer Noire,
appuyées sur des actes publics, y sont plus précises que dans les lettres
d'Oderico. Quant à la colonie de Péra et Galata, objet également des
recherches de Semini, nous en avons maintenant une histoire complète et
fort intéressante7 due à M. Louis Sauli, noble génois, qui, outre les
secours antérieurs, a lui-même exploré Constantinople et les restes des
monuments génois.

Les archives de Gênes ont été soumises à une autre visite, due également
à l'Institut. L'académie des inscriptions et belles-lettres la provoqua;
et l'illustre Silvestre de Sacy ne dédaigna pas de s'en charger. Il vint
à Gênes vers le temps où le pays se réunissait à la France. Dans un
rapport8 très-curieux, qu'à son retour il présenta à l'académie, on peut
voir toute l'importance des documents originaux qu'il a vérifiés, copiés
ou traduits, et dont il a successivement publié les plus importants dans
les mémoires de l'académie, en les éclairant par sa saine critique. Ce
sont là de précieux matériaux; ils sont au premier rang des secours que
j'ai rencontrés en France, d'autant plus précieux pour moi qu'à Gênes je
n'aurais pu les atteindre.

Ces dernières recherches se rapportent presque exclusivement à l'histoire
commerciale. Je n'ai rien négligé pour me renseigner sur les autres
parties. Déjà je m'étais pourvu d'extraits de certaines notices
manuscrites trouvées à la bibliothèque de l'université de Gênes; mais à
Paris, par la complaisante assistance de M. Ernest Alby, j'ai connu un
grand nombre de relations et d'opuscules qui se trouvent parmi les
manuscrits de la bibliothèque royale. Les archives du royaume où le
savant M. Michelet a bien voulu faciliter mes recherches, m'ont montré
les nombreux originaux9 des actes qui éclaircissent les singulières
transactions des Génois avec notre roi Charles VI, ou avec les rois ses
successeurs, devenus à plusieurs reprises seigneurs de Gênes; actes en
quelque sorte laissés dans l'ombre par les écrivains génois: on dirait
qu'ils répugnent à parler de ces traités, et qu'ils en abrègent les
récits à dessein.

Enfin, par la bienveillance de M. Mignet, j'ai pu consulter aux archives
des affaires étrangères la correspondance des ministres ou chargés
d'affaires de France à Gênes, depuis 163410 jusqu'à la cession de la
Corse en 1768. Ces agents ayant été les témoins journaliers de ce qui se
passait à Gênes, et souvent les négociateurs mêlés aux événements, ce
sont les meilleurs indicateurs qu'on puisse désirer pour connaître les
faits de cette époque. Dans ce qui concerne la Corse, j'ai pris pour
contrôle de ces mêmes témoignages, le résumé des écrivains de l'île, que
nous a soigneusement donné M. Robiquet dans la partie historique de ses
recherches11.

Quant aux dernières années du gouvernement détruit en 1797, à la période
de l'éphémère république ligurienne, et au temps de la réunion à l'empire
français, je n'ai eu à consulter personne: j'étais présent et témoin
impartial, sinon toujours aussi désintéressé que j'aurais voulu l'être.
Pour cela même, j'ai cru devoir me borner à un simple précis des
vicissitudes de cette époque.


Nota. Quelques noms historiques ont, dans l'usage, des traductions
connues en français; j'en use quelquefois. J'écris indifféremment Fiesque
ou Fiesco, Fieschi (Fliscus ou de Fliscis en latin); Adorne et Fregose,
ou Adorno et Fregoso (Fulgosius en latin). Quant à Lomelin pour Lomellino
ou Lomellini, Centurion pour Centurione, etc., cela se dit même en
génois.



LIVRE PREMIER.
PREMIER GOUVERNEMENT CONNU JUSQU'A L'ÉTABLISSEMENT DE LA NOBLESSE VERS
1157.

CHAPITRE PREMIER.
Temps anciens. Première guerre avec les Pisans; Sardaigne; Corse; état
intérieur.

Le nom de Gênes est cité dans l'histoire pour la première fois, si je ne
me trompe, à l'époque de la seconde guerre punique et de l'entrée
d'Annibal en Italie (534). Quelques années plus tard, le Carthaginois
Magon aborda sur la côte voisine (547), trouva la ville sans défense, la
pilla et la détruisit. Le sénat romain ordonna qu'elle serait rebâtie
(549): un préteur fut délégué pour prendre ce soin1: c'est tout ce que
les historiens nous ont transmis de plus important sur cette cité;
ailleurs ils la nomment seulement à l'occasion de l'itinéraire de
quelques armées. Si les Liguriens occupent une place considérable dans
leurs récits, l'on sait que la dénomination de Ligurie a été souvent
étendue du rivage de la mer et des Apennins aux vastes plaines
cisalpines. Pour être averti de ne pas confondre l'histoire de tant de
populations différentes malgré une dénomination commune, il suffirait de
remarquer que, lorsque Magon pillait Gênes, il avait pour alliés les
Liguriens les plus voisins de cette ville. C'est à Savone qu'il mettait
son butin en sûreté2.

Dans le nombre singulièrement petit des monuments archéologiques qui,
dans ce pays, ont échappé aux bouleversements de tant de dévastations
réitérées, il en subsiste un très-curieux: c'est une table de bronze sur
laquelle est gravée une sentence arbitrale rendue par deux jurisconsultes
romains, pour vider les différends de deux populations voisines. La date
marquée par le nom des consuls de Rome répond à l'époque de Sylla3. Par
le texte, il paraît que les habitants d'une des vallées que Gênes sépare
formaient une communauté dont cette ville était le chef-lieu. Leur trésor
commun y était déposé. On voit aussi que les Génois étaient autorisés à
exiger des membres de l'association, l'obéissance aux décrets de la
justice. Strabon, au temps de Tibère, appelle Gênes le marché de toute la
Ligurie. Voilà ce que nous savons de cette ville sous l'empire romain.

Son nom latin Genua ne varie ni dans les auteurs ni dans les
inscriptions; c'est l'ignorance du moyen âge qui, ayant écrit Janua, en
fit la ville de Janus. De là les traditions les plus ridicules. Jacques
de Varase (de Varagine), archevêque de Gênes au XIIIe siècle, ne doute
pas que la ville n'ait été fondée par Dardanus ou par Janus, princes
troyens, si même ces étrangers n'ont pas été précédés par un autre Janus,
petit-fils de Noé. Quoi qu'il en soit, sur la foi de l'archevêque, la
cathédrale de Saint-Laurent déploie encore, en caractères gigantesques,
une inscription qui atteste à tous les yeux la fondation de Gênes par
Dardanus, roi d'Italie4.

Sans discuter les traditions et les chronologies des martyrs, on peut
croire que le christianisme s'établit de bonne heure chez les Génois.

Ils portèrent le joug des Goths pendant leur invasion, jusque sous
Théodoric. Cassiodore adresse aux juifs domiciliés à Gênes un rescrit qui
leur octroie divers privilèges5. Quand Bélisaire rendit pour un temps
l'Italie à l'empire, il établit à Gênes un gouverneur nommé Bonus. On
assure que Totila, voulant obliger le général romain à diviser ses
forces, lui fit tenir des lettres supposées de ce gouverneur, qui le
pressait d'envoyer des secours pour défendre Gênes6.

(539) Les Francs sous Théodebert, roi d'Austrasie, ayant envahi la
Ligurie, détruit Milan et ravagé tout le pays, portèrent leurs
dévastations jusqu'à Gênes. Sans doute cette ville, quoiqu'elle ne fût
pas encore de marbre, suivant la remarque de Gibbon7, avait déjà son
importance, s'il faut en croire les barbares vainqueurs, puisqu'ils se
glorifient d'avoir pillé et brûlé deux des plus florissantes cités du
monde, Pavie et Gênes8.

(606) On ne sait jusqu'à quel point les Génois avaient réparé leurs
revers quand, sous les Lombards, Rotharis vint piller la ville9 que ses
prédécesseurs avaient laissée en paix. En général on croit que Gênes dut
quelque accroissement à l'invasion des Lombards en Italie. Comme Venise,
elle servit d'asile aux émigrés que la fureur des conquérants barbares
chassait des régions envahies. La barrière de l'Apennin était presque
aussi sûre que celle des lagunes. Rien n'invitait l'avidité des
possesseurs des plaines les plus riantes et les plus riches à franchir
les rudes sommets de ces hautes montagnes, dont au revers le pied est
immédiatement battu par les vagues de la Méditerranée. Probablement Gênes
resta presque oubliée, peut-être dédaignée comme une bourgade de
pêcheurs, par des dominateurs étrangers à la mer. Mais, à couvert du côté
de la terre, elle eut à se défendre contre des ennemis maritimes. Les
Sarrasins d'Afrique ravagèrent les côtes d'Italie. Leurs apparitions
dévastatrices furent fréquentes, et ce fléau se prolongea plus d'un
siècle. Gênes semble avoir été le point d'appui et le boulevard principal
de la défense de tout le littoral des frontières de la Provence à la mer
de Toscane. Des tours antiques dont les vestiges subsistent sur les caps,
le long de la côte, passent, dans la tradition populaire, pour le reste
du système de défense que les Génois avaient organisé dès ce temps.

On ignore sur quelle autorité Foglietta, historien génois du seizième
siècle, a pu avancer que Gênes a eu des comtes pendant cent ans. On n'en
connaît point; on trouve seulement qu'une de nos chroniques du temps de
Pépin attribue la conduite d'une entreprise malheureuse sur la Corse à un
Adhémar qu'elle qualifie de comte de Gênes. Il n'est question ni de Gênes
ni d'Adhémar dans le petit nombre d'écrivains qui parlent de cette
expédition10, dont l'authenticité est fort incertaine (806).

Quoi qu'il en soit, Gênes profita des temps de désordre et d'anarchie qui
succédèrent bientôt pour s'acquérir une indépendance de fait. Elle suivit
en cela l'exemple de beaucoup d'autres villes dont le gouvernement
échappait aux faibles descendants de Charles, ou qui, reconnaissant des
suzerains, n'obéissaient pas à des maîtres. Tandis que la souveraineté se
disputait dans les plaines de la Lombardie, une petite commune dont la
puissance n'importunait encore personne, perdue entre les montagnes et la
mer, pouvait se régir à son gré sans que les empereurs ou les rois en
fussent jaloux. Les droits de la souveraineté semblaient assez bien
conservés quand de tels sujets recevaient humblement à titre d'octroi et
de privilèges les libertés dont ils s'étaient saisis. Néanmoins ces
progrès vers l'indépendance furent lents et probablement rétrogradèrent à
certaines époques (988). Nous pouvons en juger par un diplôme de Bérenger
II et d'Adalbert son fils, rois d'Italie, qui existe dans les archives
génoises et que les historiens nationaux, sans le transcrire, ont cité
comme un précieux monument de l'indépendance de leur patrie, et comme une
confirmation de ses possessions et de ses droits11. Ce diplôme accordé
par les rois à l'intercession d'Hébert leur fidèle (rien n'indique ce
qu'il était pour les Génois)12, s'appuie d'abord de cette maxime qu'il
convient aux souverains d'écouter favorablement les voeux de leurs sujets,
pour les rendre d'autant plus prompts à l'obéissance. C'est pourquoi on
confirme tous les fidèles et habitants de la ville dans leurs propriétés
mobilières et immobilières acquises ou d'héritage, soit paternel, soit
maternel, au dedans et au dehors de la cité, savoir leurs vignes, leurs
terres labourables, prairies, bois, moulins, et leurs esclaves des deux
sexes; il est défendu aux ducs, comtes ou autres d'entrer dans leurs
maisons ou possessions, de s'y loger d'autorité, de leur faire tort ou
injure. Les infracteurs encouraient la peine d'une amende de mille livres
d'or, applicable par moitié au trésor royal de Pavie et aux habitants de
Gênes. Or, un tel décret nous montre les Génois encore dans la simple
condition de sujets; pure sauvegarde de propriétés privées et de biens
ruraux, il exclut toute idée de domaine public, de droits politiques
reconnus ni concédés; il n'accorde aucun privilège. Si la commune avait
ses magistrats, on n'a pas même daigné en faire mention. En un mot, rien
ne laisse supposer ici ni la consistance ni la forme d'un État; cette
prétendue charte de franchise est un témoignage de sujétion. Il n'est pas
rare, il est vrai, que des diplômes, écrits dans le style magnifique de
la domination suprême, aient été interprétés chez ceux qui les avaient
obtenus, dans un sens beaucoup plus large que le sens littéral.
Quelquefois avec le temps, ils ont produit ce qu'ils ne donnaient pas;
des confirmations sérieuses sont intervenues sur des concessions qui
n'avaient pas encore existé.

Les expéditions maritimes auxquelles les Génois se livrèrent dans le
onzième siècle prouvent du moins qu'alors laissés à eux-mêmes, ils
agissaient comme un peuple indépendant. Isolés et sans force pour
s'agrandir autour d'eux, ils n'avaient dû attendre que de la mer leurs
ressources et toutes leurs espérances d'acquérir. De bonne heure cette
position et la nécessité les accoutumèrent à la navigation. A toutes les
époques on les retrouve sur la mer Méditerranée, bravant les orages et
l'ennemi, pourvu que le péril dût être suivi de quelque profit; sobres
comme les habitants d'un sol pauvre et stérile, habiles à la manoeuvre,
hardis à la course, prompts à l'abordage et ne craignant pas plus d'aller
à la rencontre du danger qu'à la recherche du gain.

Afin d'écarter plus sûrement les attaques des pirates sarrasins, les
Génois coururent souvent au-devant d'eux pour les attaquer dans leurs
repaires ou pour les détruire sur la mer. Dans ces occasions toute la
population valide s'embarquait. Sur cela se fonde une tradition qui, en
936, fait saccager par les Mores la ville où il ne restait que les
vieillards, les femmes et les enfants, tandis que les hommes adultes
étaient en course. Témoins en abordant à leur retour des ravages
soufferts en leur absence, on dit qu'ils tournèrent la proue, volèrent
après l'ennemi, l'atteignirent dans une île voisine de la Sardaigne, le
défirent et ramenèrent à Gênes le butin repris, et leurs familles
délivrées de l'esclavage13.

Bientôt de cet exercice de leur unique force naquit l'ambition de se
rendre considérables. Ils entrevirent des conquêtes moins difficiles au
loin que l'occupation du moindre village à leurs portes. Ils se sentirent
sur la mer une énergie qui contrastait avec leur faiblesse au dedans; et,
pour prendre rang parmi les cités prépondérantes de l'Italie, ils durent
compter sur la terreur de leurs flottes et sur le bruit de leurs exploits
au dehors.

C'est encore la guerre perpétuelle des Sarrasins qui amena les premières
occasions où les Génois furent en contact avec des émules, et entrèrent
dans le champ des intrigues et des jalousies de la politique extérieure.
Les Pisans, avec les mêmes avantages sur la mer, les avaient devancés en
forces et en crédit. Ce furent leurs premiers rivaux. Ceux-ci avaient
déjà entrepris de chasser les Mores établis en Sardaigne, dangereux
voisins pour un peuple navigateur. Un prince arabe nommé Muzet ou Muza,
que les annalistes font aussi roi de Majorque, y dominait, et de là
menaçait le Tibre et l'Arno. Les papes s'en effrayaient et s'indignaient
qu'une île chrétienne si proche de l'Italie devînt la forteresse des
ennemis de la foi. Les Pisans, suscités par Jean XVII (1004), attaquèrent
Muza plusieurs fois et avec des succès divers14; mais la domination du
More s'affermissait de plus en plus. Benoît VIII s'adressa aux Génois,
enfants respectueux et dévoués de l'Église. Il les engagea dans un traité
d'alliance avec les Pisans, à qui ils servirent d'auxiliaires.
L'expédition combinée réussit, l'île fut occupée par les assaillants;
Muza fut mis en fuite. Mais alors se manifesta entre les deux peuples une
jalousie, premier germe de plusieurs siècles de haines constantes et de
fréquentes hostilités. Suivant la relation assez vraisemblable des
Pisans, ceux-ci, en vertu d'un traité fait au départ (1015 à 1022),
devaient garder pour eux le territoire qu'on allait conquérir. Mais les
Génois qui s'étaient contentés de se réserver une part dans le butin,
après l'ample partage de ces richesses, ne voulurent plus s'en tenir au
traité, ils prétendirent se faire des établissements dans l'île, et les
alliés en vinrent aux mains. Pendant cette querelle qui dura quelques
années, Muza reparut et vint à bout d'expulser les deux parties
contendantes. Le malheur, l'intérêt commun, les instances du pape,
l'intervention même des empereurs, à ce qu'on assure, réunirent encore
une fois ces rivaux. Dans les montagnes qui communiquent de Gênes à la
Toscane, étaient des seigneurs vassaux de l'empire, tels que les
Malaspina. Ils se joignirent aux deux républiques, car des peuples qui
n'étaient que navigateurs avaient besoin de l'assistance des chefs
militaires et des gens que ceux-ci pouvaient armer. Les Sarrasins furent
détruits; Muza prisonnier alla finir ses jours dans les prisons de Pise.

Le récit des Génois est différent. Suivant eux, le premier traité n'était
pas tel qu'on le dit à Pise. D'ailleurs leurs exploits furent si
éclatants qu'on ne pouvait leur en dénier le prix le plus ample. Eux
seuls firent Muza prisonnier; ils l'envoyèrent, disent-ils, en hommage à
l'empereur. Ce fait, dont on ne trouve aucune trace sinon que les Génois
s'en vantaient 250 ans après, en plaidant devant un autre empereur, est
en pleine contradiction avec la détention et la mort du prince more dans
les murs de Pise, et ce sont là des circonstances sur lesquelles il est
difficile de taxer d'erreur des chroniques locales. Les écrivains génois
ne sont pas contemporains, et ils avouent qu'il y a peu de certitude dans
les traditions des faits antérieurs à leurs annales régulières. Il est
constant qu'après l'expulsion des Mores de la Sardaigne, les Pisans en
restèrent les principaux possesseurs, mais qu'ils y abandonnèrent à leurs
confédérés des domaines considérables. Des Génois s'établirent dans les
environs d'Algheri et s'y maintinrent.

La Corse paraît avoir eu de bonne heure des relations avec Gênes. À
l'extinction d'une branche des Colonna romains qui avaient gouverné
l'île, quelques possesseurs de châteaux se disputant cet héritage, un
gouvernement populaire se forma (1030). Alors les Corses, pour avoir des
juges impartiaux, en demandèrent à Gênes, et, dit-on, avec le temps ces
arbitres devinrent des seigneurs15. Cette tradition corse n'est pas
rapportée dans les historiens génois, le fait serait antérieur à l'époque
des annales de leur pays. Un tel emprunt de magistrats devint bientôt si
commun en Italie que sa singularité n'est pas un motif de le nier. Mais
les Génois étaient probablement alors fort peu en état de fournir des
jurisconsultes à leurs voisins: ils n'avaient encore eux-mêmes ni
chanceliers ni officiers de justice. Quoi qu'il en soit, les Sarrasins
avaient fait de fréquentes descentes en Corse. Il fallait les chasser, et
les papes y exhortaient les Génois; ceux-ci ont même prétendu que
c'était leur propriété qu'ils avaient à reprendre et que dès les
premières années du XIe siècle une bulle leur avait concédé l'île; car
les papes s'en prétendaient suzerains, ainsi que de la Sardaigne, par la
libéralité soit de Constantin, soit de Pépin ou de Charlemagne.
N'abandonnant jamais ce qu'ils semblaient octroyer, il n'est pas
impossible que les papes, en termes plus ou moins exprès, aient flatté
les Génois de la possession d'une lie où ils les envoyaient combattre, ou
qu'ils aient donné, à cette occasion, ce que nous les verrons peu après
vendre et revendre. Cependant cette première investiture de la Corse
reste sans preuve. On dit au contraire que les Génois s'étant emparés
d'une portion de l'île, Grégoire VII, qui s'en prétendait toujours
maître, les traita d'infidèles, d'usurpateurs des biens de saint Pierre,
et commanda de les chasser.

Dans les premières tentatives faites par les Mores pour reprendre la
Sardaigne, ils revinrent en Corse (1070). Les Pisans qui les y
poursuivirent leur ayant arraché cette conquête entreprirent de la
retenir à leur profit. Les Génois en conçurent une jalousie nouvelle. Ils
alléguèrent l'ancienne concession, qu'ils attribuèrent à Benoît VIII, et
la guerre recommença entre les rivaux. Ces faits marqués dans quelques
histoires participent de l'obscurité répandue sur tout ce qui précède les
chroniques certaines. On perd de même la trace d'une expédition en
Afrique, pour laquelle les papes réunirent presque tous les peuples
d'Italie (1088). Les Génois et les Pisans y concoururent ensemble; ce
fut le prélude des croisades16.

Avant de raconter quelle part les Génois prirent à ces grandes et
singulières expéditions, comment ils y acquirent l'opulence et enfin
l'importance politique, il convient de reconnaître le point de départ de
ces heureux efforts. Il faut rechercher ce qu'était Gênes à la fin du
onzième siècle. C'est précisément à cette époque que commencent ses
chroniques écrites contemporaines et publiques. Sèches et brèves,
destinées à constater en peu de mots devant les témoins oculaires
l'événement du jour, négligeant les circonstances, quelquefois les
dissimulant, car elles sont officielles; toujours supposant connus les
antécédents sans s'interrompre ni remonter pour les rappeler, nulle part
ces annales ne montrent, en résumé, le tableau que nous leur
demanderions. Mais en les lisant attentivement, nous y recueillons assez
de traits pour le recomposer ou pour nous donner une idée passablement
distincte d'une si petite république qui fit de si grandes choses.

Nous voyons d'abord qu'elle était tout entière contenue dans la ville
seule; sans autorité sur ses plus proches voisins; dépendante elle-même
de l'empire, elle savait plutôt échapper à la soumission qu'elle n'osait
la désavouer.

La ville était resserrée dans une enceinte fort étroite. Elle était bien
loin de border de ses quais et d'entourer de ses édifices la vaste
sinuosité dont on a fait depuis le port de Gênes17. Cependant cette ville
sans territoire, autour de laquelle nous serions en peine de trouver la
place de ces champs et de ces prés dont ci-devant les rois d'Italie
confirmaient la possession à ses habitants, commençait à être riche. Ces
fruits venus uniquement de la course et du trafic maritime, étaient
encore entièrement consacrés à l'aliment et à l'activité croissante des
entreprises d'outre-mer. Les expéditions des Génois en Syrie eurent pour
fond ce que, corsaires à la fois et marchands, ils s'étaient partagé de
dépouilles et de gains. Cette industrie, la seule qui fut à la portée de
ce peuple, l'avait rendu non-seulement hardi et expert, mais patient et
ingénieux dans la recherche de son profit. Il était économe et avide
comme doivent l'être ceux que l'amour du gain fait s'exposer sur la mer.
La valeur des richesses était appréciée par la peine au prix de laquelle
ils les acquéraient et par l'expérience des fruits progressifs d'une
épargne bien employée.

Dès ces temps anciens, ils y gagnèrent surtout l'esprit d'association
mercantile qui n'a jamais abandonné Gênes. On s'associa pour construire
la première galère; son équipement, son armement donnèrent naissance à
d'autres sociétés, et cet usage dure toujours. Par la plus constante des
habitudes les hommes de mer génois naviguent non pas pour un loyer, mais
pour une part dans les profits de l'entreprise. Les monuments ne nous
permettent pas de douter que cette coutume ne vienne de l'époque dont
nous traçons l'histoire. Quand, au lieu d'une galère, on eût à expédier
des flottes, la société entre les armateurs s'agrandissant dut exiger le
concours des bourses et des bras: en un mot, elle dut comprendre toutes
les ressources et tous les intérêts. Dans cette communauté, l'un mettait
un peu d'argent, l'autre apportait pour mise son habileté à manier la
voile ou même à tirer la rame. Des aventuriers s'offraient pour prêter
main-forte. Une proportion connue décidait du droit de chacun au partage
des bénéfices; et nul n'avait eu tant à fournir qu'il put être le maître
de ses associés. C'est ainsi qu'un intérêt unique les occupait tous et
réunissait les volontés. Et, chose remarquable, l'esprit d'association
était le plus fort de lents liens. La commune, dont les affaires se
décidaient ou plutôt se concertaient sur la place publique, n'était
qu'une société de commerce maritime18. A l'ouverture des chroniques
génoises nous lisons qu'une expédition en Syrie étant résolue on fit la
compagnie pour trois ans. On lui donna six consuls qui, tous, furent
aussi les consuls de la commune. C'est qu'en effet cette entreprise était
l'intérêt dominant, universel. Avoir fait les affaires sociales de
l'armement, c'était avoir fait celles de tout le monde, c'était avoir
pourvu aux affaires de la république; il n'y avait qu'à laisser les unes
et les autres aux mêmes mains.

Ce mélange des intérêts entretenait l'égalité; nous avons la certitude
qu'elle régnait à Gênes. C'était en ce temps une démocratie simple; tout
y était populaire. Sans possession à l'extérieur, ses bourgeois ne
pouvaient connaître les droits de la féodalité. Au dedans, on ne
rencontre rien qui annonce parmi eux la moindre trace d'une classe
héréditaire de notables. Dans leur consulat électif, on voit bien moins
une magistrature relevée par ses fonctions publiques que le syndicat des
intérêts pécuniaires des particuliers. Le consulat même paraît alors
d'institution assez récente. Les consuls n'étaient pas encore assistés de
conseillers ou anciens, tels que la complication des affaires les fit
appeler dans la suite. Il fallut que ces honneurs municipaux devinssent
moins modestes, et que plusieurs générations des mêmes familles s'y
fussent succédé avant qu'il en naquît la prétention et qu'il en sortît
enfin la reconnaissance d'une noblesse héréditaire. Elle n'existait pas
au temps de la première croisade. L'esprit populaire se montrait alors et
ne s'est jamais entièrement perdu; nous le verrons assez bien survivre en
tout temps pour servir de contrepoids et de frein aux inégalités
politiques peu à peu introduites. Nous pourrions dire que notre histoire
sera le développement de cette donnée, si nous ne craignions d'annoncer
dans l'exposition des faits la recherche d'un système. C'est d'eux-mêmes
que les résultats se présenteront.

Il faut maintenant parler des expéditions de la terre sainte.


CHAPITRE II.
Les Génois aux croisades. - Prise de Jérusalem.

(1064) Ingulphe, secrétaire de Guillaume le Conquérant, ayant fait le
voyage de Jérusalem, trente-cinq ans avant les croisades, raconte qu'à
Joppé il trouva une flotte marchande génoise. Il y prit passage pour
retourner en Europe1.

Ainsi le chemin des ports de la Syrie était familier à ces navigateurs,
avant que la prédication de l'ermite Pierre appelât en Orient les armes
des peuples occidentaux. Les lieux saints n'avaient jamais cessé
d'attirer de toutes les régions de l'Europe les fidèles de tous les
rangs. Le grand nombre cheminait en mendiant l'hospitalité, mais parmi
ceux de la classe aisée une portion préférait la traversée de mer au
pénible voyage de terre; et Gênes spéculait sur les moyens de les
transporter. Au printemps de chaque année, l'approche des solennités de
Pâques réunissait à Jérusalem la foule des pèlerins; leur concours
donnait à la Judée l'aspect d'une foire chrétienne, et dès ces temps
partout où il y avait un grand marché abordable par la mer, il se
trouvait des marchands génois.

Les mahométans permettaient l'entrée de Jérusalem aux pieux voyageurs
d'Europe, moyennant un péage levé à l'entrée de la ville et fixé à une
pièce d'or par tête. Peu à peu il s'y était formé une sorte de colonie
chrétienne et latine, et des relations de commerce avaient pris
naissance. En automne surtout, au temps où la saison avertissait les
matelots de se préparer à repartir, ce marché devenait un lieu d'échange
important pour les produits de l'Europe et de l'Asie. Gênes et les autres
villes de l'Italie y avaient leurs facteurs. Une église avait été bâtie.
Auprès s'étaient ouverts des asiles pour abriter les fidèles des deux
sexes à leur arrivée, et pour assurer de charitables secours aux pauvres.
Cette institution, à laquelle les hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem
durent leur origine, était entretenue par les dons recueillis en Europe
tous les ans; et les contributions volontaires des marchands de Gênes et
de Pise, expressément remarquées par les contemporains2, indiquent bien
que les facilités offertes au pèlerinage étaient considérées dans ces
villes comme un intérêt de commerce.

Du Xe siècle au XIe, c'étaient les Amalfitains qui avaient dominé sur la
mer, de la Mauritanie à la Syrie; mais au commencement du XIIe leur
éclat était passé. L'invention de l'aiguille aimantée leur a été
attribuée; il est vraisemblable qu'après l'avoir reçue des Arabes, ils
l'employèrent des premiers en Europe. Mais il n'y a point de raison de
croire que les autres peuples d'Italie eussent pu ignorer ou négliger
longtemps ce que ceux d'Amalfi auraient pratiqué. Quoi qu'il en soit,
aucun monument ne nous apprend à quelle époque la boussole devint le
guide de la navigation; on sait qu'elle était d'un usage familier au
XIIIe siècle, sans qu'il en soit parlé comme d'une découverte récente.
Nous nous bornons à remarquer qu'au temps des croisades, les voyages ne
semblent se faire qu'en suivant les côtes et on touchant d'île en île:
on ne part point de Gênes pour la Syrie sans aborder la Sicile, on
n'arrive point sans toucher en Chypre.

La sécurité des pèlerins, de leurs frères de Jérusalem, et du commerce
que leurs rapports avaient fait naître, fut enfin troublée (1009).
Cependant la persécution eut ses phases et ses alternatives; les églises
furent renversées et rebâties, le négoce des Latins interrompu et repris
(1076). La situation devint encore plus fâcheuse quand les Turcs,
vassaux, et maîtres des califes de Bagdad enlevèrent la Syrie aux
Fatimites d'Égypte. L'oppression de ces conquérants farouches devint
insupportable. Leurs divisions, leurs guerres civiles aggravèrent les
calamités. Les pèlerins, spectateurs de ces désastres dont ils avaient
souffert leur part, venaient à leur retour sur leurs foyers en répandre
les douloureux récits. Ils faisaient frémir leurs compatriotes en
racontant, en exagérant peut-être la profanation des lieux saints, les
violences faites aux adorateurs de la croix, les calamités du peuple
fidèle qui, esclave des mécréants, était à peine souffert autour du
tombeau sacré. Des témoins accrédités, des prêtres vénérables, des
orateurs passionnés, allaient conjurant l'Occident catholique d'envoyer
les secours les plus prompts à leurs frères malheureux. Mais, suivant des
esprits plus exaltés, il ne suffisait plus d'aumônes, il fallait marcher
promptement à la délivrance du sépulcre du Christ, ou se résoudre à en
voir l'approche interdite à jamais par la malice des profanateurs
infidèles, et pour l'éternelle honte du nom chrétien.

(1095) Personne n'ignore avec quelle ferveur ces invitations à la guerre
se répandirent et furent écoutées; comment le souverain pontife les
publia à Vézelay, au Puy, à Clermont; comment les peuples répondirent:
Dieu le veut! et se vouèrent à l'étendard de la croix. On connaît le sort
des premières troupes qui marchèrent sans ordre et sans prévoyance, les
événements et les désastres de leurs voyages, les obstacles que
rencontrèrent au-delà du Danube, à Constantinople, dans l'Asie Mineure,
les princes et les chevaliers qui, au milieu de ces tourbes sans
discipline, seuls composaient une véritable armée. L'ambition,
l'imprudence, les désordres de toute espèce marchaient avec ces saints
guerriers; les rivalités et les discordes des chefs avaient déjà éclaté,
lorsque enfin l'on arriva sous les murs d'Antioche et que le siège de
cette ville fut entrepris (1097)3.

On ne trouve point que des Génois se fussent enrôlés parmi cette pieuse
milice. Ce n'était pas eux qu'il était besoin d'engager pour les amener à
la terre sainte. Ils firent, pendant la marche des croisés, ce qu'ils
avaient toujours fait. Leurs navires transportèrent en Judée des
passagers, des armes et des vivres. Les croisés avaient pris les routes
de terre; mais aussitôt que dans sa marche l'armée atteignit le bord de
la mer, elle trouva des navires génois chargés de provisions, côtoyant le
rivage, et venant à la rencontre des acheteurs; il en fut toujours
ainsi, et pour n'être pas gratuits, leurs secours n'en furent pas moins
utiles.

(1098) Les chrétiens assiégeaient Antioche depuis cinq mois. On avait
passé un hiver désastreux, pendant lequel les combats journaliers avaient
été bien moins funestes que la disette et la misère. Déjà plusieurs
chevaliers renommés avaient donné le triste exemple du découragement et
de la désertion quand on apprit l'arrivée au port voisin de Saint-Siméon,
de quelques vaisseaux génois chargés de vivres. Cette annonce suffisait
pour remonter tous les courages. Mais du port au camp un trajet de dix
milles seulement était un obstacle presque insurmontable, au milieu des
ennemis qui accouraient pour faire lever le siège. Les principaux de
l'armée, le comte de Toulouse et le prince de Tarente, Bohémond,
marchèrent en personne. Le premier tomba dans une embuscade, et Godefroy
de Bouillon, accouru à son secours, ne le délivra pas sans perte.
Bohémond plus heureux ramena le précieux convoi dans le camp chrétien4.

Trois mois après, Antioche fut rendue aux croisés, mais à peine ils y
entraient que des troupes innombrables réunies contre eux vinrent les
assiéger à leur tour. Ils avaient éprouvé la disette devant la ville, ils
connurent la plus horrible famine dans ses murs. Dès les premiers moments
de ce siège, la menace de ces désastres fit de nouveaux déserteurs.
Quelques seigneurs, dont les noms jadis illustres, maintenant effacés du
livre de vie, dit un pieux contemporain, ne méritent pas d'être rappelés,
s'échappèrent honteusement de la ville, et ce fut par un égout, s'il faut
en croire des témoins indignés de leur fuite. Ils arrivèrent en hâte au
port de Saint-Siméon. Ils annoncèrent aux Génois, qu'Antioche venait
d'être reprise d'assaut, que tout y était en sang et en flamme, que
l'ennemi marchait pour brûler les galères, et qu'il n'y avait plus qu'à
couper les câbles pour se sauver à force de voiles. Les fuyards, afin de
s'assurer une occasion de partir, précipitèrent par ce mensonge honteux
le départ de la petite flotte5.

Une tradition est attachée à ce retour vers Gênes, et la supprimer ce
serait négliger un trait assez caractéristique. On relâcha sur la côte de
Lycie. A peu de distance était la ville de Myra. Des religieux passaient
pour y conserver le corps du bienheureux saint Nicolas, protecteur très-
révéré des mariniers. Ceux de Gênes, jaloux peut-être de se racheter de
leur fuite trop prompte, crurent faire une oeuvre sainte en allant envahir
le couvent afin d'en enlever la vénérable dépouille. Les malheureux
moines, voyant la résistance impossible et la prière inutile, entrent en
explication. Ils révèlent aux Génois un grand secret gardé chez eux sous
la foi du serment. Ils ne possèdent nullement les reliques du patron des
navigateurs. Sous son nom, leurs anciens, fuyant d'Égypte, avaient
déguisé un autre dépôt secrètement dérobé à la profanation des
mahométans. Les restes prétendus de saint Nicolas sont, en un mot, les
cendres de saint Jean-Baptiste. Mais plus cet aveu, appuyé des serments
les plus forts, mérita de croyance, plus l'espoir des religieux fut
trompé. Saint Nicolas n'était cher qu'aux matelots; le saint précurseur
est pour tous les Génois le médiateur le plus invoqué. Il est, après la
Madone, le premier des glorieux protecteurs de leur cité. Les cendres de
saint Jean furent enlevées sans pitié ni scrupule, et arrivèrent en
triomphe à Gênes. Elles y sont encore. C'est le plus précieux trésor de
la cathédrale de Saint-Laurent. Plusieurs fois religieusement conduites
au bord de la mer, elles passent pour avoir calmé la tempête. En souvenir
de cette merveilleuse assistance, encore aujourd'hui elles sont portées
sur le môle une fois l'an avec une sainte solennité. N'oublions pas de
dire que, pour mieux fonder la confiance en des reliques si précieuses,
le pape Alexandre III en attesta l'authenticité quatre-vingts ans après.

(1099) Les croisés, maîtres d'Antioche, avaient résisté aux horreurs de
la famine et aux efforts de leurs ennemis. Une sanglante bataille, une
victoire brillante avaient délivré la ville, ramené l'abondance aux
dépens des vaincus, et enfin ouvert les chemins. Bohémond s'était fait
adjuger la principauté d'Antioche contre les prétentions du comte de
Toulouse. Au printemps, on avait marché. On était enfin parvenu sous les
murs de Jérusalem et le siège avait commencé. Mais les opérations étaient
lentes. On manquait de secours de toute espèce, surtout de machines de
guerre. C'est avec une nouvelle joie qu'on apprit l'arrivée d'une autre
flotte génoise entrée au port de Joppé. Une escorte demandée pour
conduire au camp les provisions qu'elle apportait se fit jour jusqu'au
rivage malgré les obstacles de la route; les croisés affamés partagèrent
avec allégresse le vin, le pain, les grossières salaisons des marins. Les
cargaisons furent débarquées; ou repartait, quand une flotte égyptienne
vint de nuit surprendre le port et attaquer les Génois avec des forces
irrésistibles. On eut le temps et le bonheur de mettre à terre les
voiles, les agrès, les outils, les provisions de toute espèce; les
bâtiments abandonnés furent brûlés par l'ennemi.

Les hommes des équipages, après la perte des navires, ne balancèrent pas
à se joindre aux combattants et à marcher au siège. Leur chef était
Guillaume Embriaco6, surnommé par les croisés Tête de Marteau (caput
mallei ou malleum), soit à cause de sa bravoure, soit par illusion à son
industrie. Les historiens rendent témoignage de son habileté comme
ingénieur. Ils reconnaissent que ses compagnons, gens instruits, tenaient
de leur profession maritime l'art de travailler le bois, de construire et
de manier les machines. Les matériaux sauvés de l'incendie de leurs
bâtiments, leurs outils surtout portés avec eux furent un très-utile
secours entre leurs mains. Ils mirent en oeuvre les arbres de la célèbre
forêt de Tancrède. Au commencement du siège, le soin des engins
militaires avait été commis à Gaston de Béarn, attaché au camp de
Godefroy de Bouillon. Cette direction fut confiée à Embriaco dans l'armée
du comte de Toulouse, car l'attaque de la ville était divisée entre ces
deux corps séparés. Mais le secours des Génois fut sans contredit
emprunté dans l'une et dans l'autre; et puisqu'il est expressément marqué
qu'on fit par leur aide des ouvrages qu'on n'eût osé entreprendre avant
eux, ou dont on n'aurait pas espéré le succès, on peut hardiment compter
dans ce nombre la machine qui lançait dans la ville des roches d'un poids
énorme, et les grandes tours mobiles dont le pont s'abaissait sur la
muraille, et d'où s'élancèrent les assaillants qui les premiers
plantèrent l'étendard de la croix sur les remparts de Jérusalem7.

L'archevêque de Varagine ne se fait pas scrupule d'assurer que les
Génois, montés sur quarante galères, prirent la ville sainte et y
établirent roi Godefroy de Bouillon. Avec plus de critique, les écrivains
de Gênes venus après lui, au défaut de leurs chroniques nationales qui ne
remontent pas tout à fait si haut, ont cru leur patrie assez honorée en
adoptant la relation de Guillaume de Tyr, la même que nous venons de
suivre. Quelques-uns, cependant, ont admis qu'une inscription fut gravée
sur le saint sépulcre même pour reconnaître la protection très-puissante
des Génois; elle subsista, dit-on, jusqu'au règne d'Amaury, qui la fit
effacer. Nous trouverons bientôt des documents plus certains des services
rendus par les Génois et de la reconnaissance des croisés. Nous avons
aussi pour témoignage le langage unanime des mémoires des croisés
français, normands, provençaux, qui, d'accord sur l'assistance prêtée,
nous mettent sur la voie d'en apprécier le mobile et la récompense. Ils
peignent à chaque arrivée des vaisseaux de Gênes la joie qu'en ressentait
l'armée, condamnée aux privations et souvent à la disette de vivres. Non-
seulement ce sont des provisions qu'on apporte à ces Occidentaux, et pour
ainsi dire des fruits de leur pays, mais à peine les arrivants ont
débarqué et vendu leurs cargaisons qu'ils vont en chercher d'autres sur
les mêmes navires en Chypre, à Rhodes, sur toutes les côtes les plus
voisines où l'on peut négocier. Ils reviennent aussitôt, suivant toujours
les mouvements de l'armée, ils abordent sur tous les points où l'on peut
établir une communication avec le camp; ils entretiennent aussi des
approvisionnements journaliers tant que la saison permet cette navigation
continue et ces stations sur le rivage. L'ardeur du gain, encore plus que
le zèle, animait ce commerce, et l'on ne peut douter de l'habileté de ces
fournisseurs pour en tirer un large profit. Il suffit de réfléchir à la
pénurie de toutes choses où les croisés se virent si souvent réduits, à
leur nombre immense, à leur légèreté, à l'insouciante imprévoyance de ces
chevaliers, alliée à une extrême avidité de jouissances. Les ressources
apportées avec eux bientôt épuisées, ils pillaient et détruisaient pour
avoir de quoi satisfaire les besoins et les fantaisies, et tous les
trésors pris par leurs mains tombaient dans celles des marchands, surtout
des Génois; ces richesses venaient incessamment se mettre en sûreté sur
les vaisseaux, et les armateurs ne tardaient guère à les aller déposer
dans leur patrie. Ainsi ils ne laissaient rien perdre de ce qu'ils
avaient une fois acquis, et ils acquéraient toujours; tandis que les
princes et les chevaliers n'ont jamais rien rapporté en Europe, et qu'à
chaque occasion on les voit remarquer tristement, que partis de chez eux
riches seigneurs, ils repassent la mer et les Alpes en pauvres pèlerins
réduits à l'aumône.

Le retour de la terre sainte mettait tous ces voyageurs dans la
dépendance des armateurs. La mer était la seule voie ouverte à ceux qui,
venus par terre en grande force, s'en retournaient séparément à mesure
que l'impatience de regagner leurs foyers leur persuadait que leur voeu à
la croix était assez accompli. Par là les habitants des pays les plus
internes apprirent le chemin de la Méditerranée, et il n'y en avait pas
d'autre pour les pèlerins nombreux, mais épars, que le zèle envoya gagner
des pardons aussitôt que l'Europe eut su le saint sépulcre aux mains des
chrétiens. On nous parle de navires chargés de quatre cents et de cinq
cents passagers. Ce fut à la fois un profit immense et une vive impulsion
donnée aux entreprises maritimes. Les vaisseaux ne faisaient pas sans
péril et sans se préparer à de fréquents combats les voyages et le trafic
vers des ports qu'on trouvait fréquemment occupés par l'ennemi, ou dans
des parages infestés par les Égyptiens. En état d'attaquer pour être prêt
à se défendre, tout armateur était corsaire. Le pillage sur mer fut une
des branches du commerce. Ce fut l'emploi des navires et l'occupation des
hommes dans les intervalles de l'arrivée en Syrie et du retour en
Occident. Aussi les gens de mer quittaient rarement leur bord pour se
mêler aux combattants. Embriaco et ses compagnons ne vont au siège de
Jérusalem qu'après que leurs vaisseaux ont été brûlés; plus tard ce
n'est que par des négociations intéressées qu'on les engage à prêter leur
assistance aux opérations militaires.

Un des annalistes de la croisade8 se complaît à comparer les peuples
maritimes de l'Italie avec les Français et les Allemands, qu'il appelle
la force des nations: ceux-ci plus braves sur terre, guerriers plus
habiles, les autres plus forts et plus constants sur la mer. Les hommes
d'Italie, dit-il, sont graves, prudents, sobres; ils sont polis et ornés
dans leur langage, circonspects dans leurs conseils, actifs dans leurs
affaires, calculateurs, prévoyant l'avenir, persévérants dans leurs vues,
se défiant de celles des autres, et jaloux surtout de leur indépendance
et de leur liberté. En tout lieu, ils ne suivent que leurs propres lois
sous la direction de chefs qu'ils élisent, transportant toujours avec eux
l'esprit d'association et les institutions de leur commune. Ce portrait a
essentiellement convenu aux Génois pendant bien des siècles.

Les croisés avaient avec eux un petit nombre de navires anglais et
flamands qui avaient apporté de l'Océan quelques renforts aux princes de
ces contrées lointaines. Il parut même une flotte de Danois. Ils
coopérèrent à quelques sièges, et, pour toute récompense, ils ne
voulurent qu'une parcelle du bois de la vraie croix. Les Italiens, sans
négliger l'acquisition des reliques, étaient moins désintéressés pour les
biens terrestres. Mais aussi par leur voisinage et par leur activité, par
leurs relations sur les côtes, et leur habitude de la navigation dans la
Méditerranée, ils rendaient à l'armée des services qu'on ne pouvait
recevoir d'une poignée de navigateurs de l'Océan.

Bohémond attira quelquefois des vaisseaux de ses provinces des deux
Siciles, mais il est rarement question de leur assistance. Au contraire,
on trouve partout les Génois et les Pisans, souvent confondus par nos
croisés, qui les voyaient paraître sans cesse, tantôt ensemble, tantôt
les uns à la suite des autres; cependant les mémoires du temps ont bien
su distinguer ce qui appartient à Embriaco et à ses Génois au siège de
Jérusalem. Entre les deux peuples la jalousie était réciproque; mais
l'autorité des papes, qui ménageait parmi ces rivaux des trêves ou des
paix, les savait faire marcher ensemble quand elle y était intéressée.
Ainsi leurs flottes réunies escortèrent à la terre sainte l'intrigant
Daimbert, légat du saint-siège et archevêque de Pise.

C'était au moment où Godefroy de Bouillon, régnant sous le titre modeste
de duc, avait assuré la conquête des chrétiens par la grande victoire
d'Ascalon. Le légat arrivait trop tard pour troubler l'élection d'un chef
suprême et pour empêcher que le gouvernement de la terre sainte ne fût
tenu par un séculier. Mais il commença par vendre ses secours et ceux de
la flotte qui l'avait porté, à l'ambitieux Bohémond, prince d'Antioche.
Antioche et la cité voisine de Laodicée avaient appartenu à l'empire
grec. La première de ces villes n'avait été abandonnée à Bohémond qu'en
enfreignant une promesse faite à l'empereur de Constantinople. L'autorité
impériale était encore reconnue à Laodicée, que les mahométans n'avaient
pas enlevée aux Grecs. Mais Bohémond voulait réunir à sa principauté
cette ville qu'il trouvait à sa convenance. Il gagne Daimbert, et ce
légat n'a pas honte de conduire ses Génois et ses Pisans à l'attaque
d'une cité chrétienne9. Les machines de ces auxiliaires y portent la mort
et le désespoir. Une seule circonstance arrêta ce scandale. Le nom commun
de chrétiens était vainement invoqué; les représentations de Bouillon
avaient été inutiles. Mais un nombre de seigneurs croisés du plus haut
rang étaient en marche de ce côté pour retourner en Europe après avoir
accompli leurs voeux. Daimbert se crut obligé d'aller au-devant d'eux. Il
vint les flatter et les caresser; il les loua au nom de l'Église de
leurs oeuvres saintes; mais ces chevaliers lui demandèrent à leur tour
comment il conciliait ces pieux sentiments avec l'assistance prêtée à
l'usurpation, à la perfidie; avec sa part dans le spectacle impie donné
aux mahométans, de croisés faisant une guerre injuste à des adorateurs de
la croix. Daimbert confus rejeta tout sur Bohémond qui l'avait trompé,
disait-il, par de faux exposés; il fut contraint de retirer ses marins
de cette odieuse entreprise. Le prince d'Antioche, privé de ce secours,
leva le siège: Laodicée ouvrit ses portes aux chevaliers qui l'avaient
préservée, et son port aux vaisseaux de Gênes et de Pise traités
désormais en alliés. L'empereur grec vraisemblablement n'y gagna rien;
car un décret royal, peu d'années après, nomme Laodicée parmi les villes
acquises au royaume de Jérusalem, grâce, y est-il dit, à l'assistance des
Génois.

Peu après, Daimbert se joignit à Bohémond et à Baudouin d'Édesse,
momentanément unis. Ils allèrent ensemble à Jérusalem. Là, par l'intrigue
de ses puissants amis, le légat se fit nommer patriarche. Dans cette
haute position il put protéger ses Pisans. Par l'influence de leur ancien
archevêque, ils partagèrent les concessions et les privilèges qu'on
accordait aux Génois. L'antique jalousie en redoubla entre ces peuples.

Des rivaux redoutables aux uns et aux autres survinrent à cette époque
(1100). Jusque-là il n'avait paru de Vénitiens que sur un petit nombre de
bâtiments, qui de Rhodes avaient poussé leur cabotage jusqu'en Syrie.
Mais on vit entrer dans le port de Joppé le doge de Venise en personne, à
la tête d'une puissante flotte et d'une troupe nombreuse.

Dans les mémoires des croisades, quand on signale cette arrivée des
Vénitiens, on a soin de marquer que Bouillon, qui se trouvait à Joppé, ne
les accueillit qu'après s'être assuré que c'étaient des chrétiens et des
frères et non des ennemis. Ces mots d'un contemporain10 et d'un témoin
indiquent que c'était pour la première fois qu'on les voyait à la
croisade. Quoique les écrivains vénitiens d'une époque postérieure aient
adopté la tradition d'un autre voyage, ils conviennent cependant que
Venise n'avait montré ses forces à la guerre sainte qu'après la conquête
du saint sépulcre.


CHAPITRE III.
Les Génois à Césarée.

(1100) Godefroy de Bouillon mourut et Baudouin son frère fut élu pour lui
succéder. Ce prince était dans son comté d'Édesse, et il ne lui était pas
facile de parvenir sûrement à Jérusalem. L'intrigant patriarche tâchait
d'en profiter pour susciter des troubles et un compétiteur au nouveau
roi. Il manda au prince d'Antioche de venir prendre le sceptre, mais
Bohémond n'était pas en état de répondre à l'invitation. Surpris dans une
expédition malheureuse, il était prisonnier chez les Sarrasins. En ce
moment une flotte génoise de vingt-huit galères et de huit vaisseaux
entra dans le port de Laodicée. Ici nous commençons à trouver pour guide
les chroniques contemporaines des Génois. Caffaro, qui les écrivit le
premier, était sur la flotte; il rapporte ce qu'il a vu, et, quelques
années après, ayant fait hommage de son récit à ses concitoyens,
l'approbation du parlement en fit un document authentique.

A Gênes, le premier événement que les annales racontent, c'est la
formation d'une compagnie réunie pour expédier une flotte à la terre
sainte. Les préparatifs durèrent dix-huit mois, et enfin la flotte était
partie au mois d'août 1100. Nous ne savons pas si on recourait à une
association aussi générale pour la première fois, ou si c'était le
renouvellement d'une précédente société arrivée à son terme; cette
dernière opinion est très probable; le nouvel armement semble la suite
de celui qui avait déjà porté Embriaco à Joppé, et qui avait fait
concourir les Génois au siège de Jérusalem. Mais Caffaro ne commence son
récit qu'aux choses où il a pris part. Quoi qu'il en soit, avec dix-huit
mois d'efforts, les Génois ne faisaient encore qu'une entreprise de
marchands, tandis que nous voyons les Vénitiens, à la même époque,
marcher en corps de nation et d'armée, avec leur prince à la tête. C'est,
d'un côté, la consistance d'un gouvernement de forme presque monarchique;
c'est, de l'autre, la modeste contenance d'une simple commune qui n'a pas
de trésor public pour y puiser et qui n'ose pas même attacher au concours
spontané de ses concitoyens le sceau de l'autorité nationale.

En arrivant, l'on apprit qu'il n'y avait ni roi à Jérusalem depuis la
mort de Godefroy, ni prince à Antioche depuis la captivité de Bohémond.
Les Génois prirent d'abord sa principauté sous leur garde; et, secondant
un légat du pape qu'ils s'étaient chargés de conduire, ils dépêchèrent à
Tancrède, parent de Bohémond, pour le presser de venir prendre le
gouvernement d'Antioche, et à Baudouin pour l'encourager à se rendre à sa
capitale afin d'y recevoir la couronne. Sur leur invitation, il vint les
trouver à Laodicée, et, s'il faut les en croire, il n'accepta le trône
qui lui était déféré que sur le serment que les Génois lui firent de
l'aider de tout leur pouvoir. Il est certain qu'il se montra favorable
pour eux pendant tout son règne. Cependant ce n'est pas sur leur flotte
qu'il se mit en chemin vers Jérusalem. Baudouin suivit le rivage par
terre jusqu'à Joppé. Il est dit seulement qu'il embarqua sa femme et ses
richesses sur les bâtiments qui côtoyaient la rive à sa vue. C'est peut-
être toute l'assistance que les Génois lui prêtèrent en ce moment.

Guillaume Embriaco était le consul de la flotte génoise, et, comme nous
voyons qu'il n'était pas au nombre des consuls de la compagnie qui
l'avait armée, probablement demeurés à Gênes où ils furent aussi les
magistrats de la république, il était sans doute leur lieutenant et leur
mandataire dans l'expédition. Le nom de consul, commun, dans les villes
municipales, aux syndics des professions comme aux magistrats supérieurs,
servait, chez les Génois, au dehors comme au dedans, à désigner leurs
chefs élus partout où ils avaient à en choisir (1101).

Dès les premiers jours du printemps, la flotte qui avait passé l'hiver à
Laodicée, mit à la voile, car la fête de Pâques approchait, et l'on
aspirait à voir en ce saint temps Jérusalem et le sépulcre de Jésus-
Christ. Le roi Baudouin vint recevoir les Génois au port de Joppé, le
seul qui fût alors tenu par les chrétiens. Il les loua et les remercia
des services qu'ils venaient rendre à Dieu. Il les conduisit à Jérusalem,
ils y furent rendus la veille du grand jour de la résurrection.

Là, ils furent témoins du prodige de la descente du feu sacré sur les
lampes du saint sépulcre. Les Génois le voyaient pour la première fois.
Caffaro raconte les impressions qu'ils reçurent à ce spectacle avec trop
de naïveté et de foi, pour que l'histoire doive craindre de le reproduire
dans sa caractéristique simplicité. Il paraît que ce feu céleste
descendait comme le sang de saint Janvier coule à Naples; l'opération
est aisée ou difficile suivant les temps; quelquefois elle menace même
de manquer absolument, d'après certaines circonstances mondaines et
politiques qui exigent que le ciel se montre en courroux, surtout quand
il doit prendre parti pour ses ministres mécontents. A Jérusalem, le
cardinal Maurice, nouveau légat, avait suspendu Daimbert de ses fonctions
épiscopales. Le temps des cérémonies pascales était arrivé, et le
patriarche humilié frémissait de l'affront de voir passer à d'autres ses
attributions les plus solennelles. Il priait, il négociait, enfin il
offrit au roi une grande somme d'argent: par ce marché simoniaque il
obtint de Baudouin une sorte de pardon, et par lui l'indulgence du légat.
On convint des formes suivant lesquelles le patriarche serait admis à se
justifier facilement; la suspension fut levée pour lui, et son premier
triomphe fut de bénir le chrême du saint jeudi1. Ce ne sont pas ces
intrigues que vit ou que voulut nous raconter Caffaro. Tout entier à la
dévotion due à ces solennités redoutables, il nous peint ses compatriotes
et les chrétiens de tant de nations, pieusement prosternés autour du
tombeau du Christ, la veille du jour de Pâques: l'obscurité règne, tous
les feux sont éteints en commémoration de la mort et de l'ensevelissement
du Sauveur. On attend, on invoque le signe de sa résurrection que doit
manifester une flamme nouvelle dans son sépulcre. Mais c'est en vain, le
jour finit, la nuit entière se passe et le feu ne paraît point. On
priait, on pleurait dans un morne silence interrompu un moment par ce cri
douloureux: Seigneur, ayez pitié de nous! L'inquiétude, les murmures
étaient au comble. Le légat essaya de les tempérer. Il adressa à la
multitude des paroles d'encouragement. «Les miracles, dit-il, sont pour
confondre les mécréants; la foi des fidèles n'en a pas besoin.»
Cependant à cause des faibles celui-ci se fera. On l'obtiendra du ciel en
redoublant les dévotes supplications et les saints exercices. Une
procession fut ordonnée; elle quitta l'église en chantant les hymnes de
la pénitence, et poussa sa longue marche jusqu'au temple de Salomon. De
retour, les voeux de la componction avaient été exaucés. Le légat et le
patriarche virent la flamme céleste éclatant dans le saint tombeau. La
joie succéda à la douleur. On rendit grâce à Dieu, et, après cet acte
solennel, les fidèles allèrent se reposer et se refaire des fatigues de
cette pénible attente. Mais pendant ce temps le miracle s'agrandit;
l'église de toute part brilla de la céleste lumière. On frappait trois
coups sur chaque lampe et elles s'allumaient d'elles-mêmes. Ce prodige se
répéta seize fois; et Caffaro s'interrompt pour déclarer à ses
compatriotes de Gênes, que c'est ce qu'il a vu; que sans le témoignage
de ses yeux, il n'eût pu le croire, et que ce grand prodige doit être
tenu pour la chose du monde la plus certaine et la plus incontestable. Ce
récit, écrit de conviction, est confirmé par nos autres annalistes des
croisades. Le seul Guillaume de Tyr le passe sous silence, soit que, né
dans le pays, le miracle répété tous les ans n'eût pour lui rien que de
commun, soit qu'ayant traité assez légèrement l'invention de la sainte
lance miraculeusement trouvée à Antioche, il n'ait cru avoir qu'à se
taire sur le feu sacré. Suivant Guibert de Nogent, l'allocution du légat
fut une vive exhortation à abjurer les désordres et à confesser les
péchés. Ce jour-là, dit-il, il en fut déclaré de si énormes, que si la
pénitence n'y eût remédié, il eût été téméraire d'attendre le feu
céleste.

Les actes religieux accomplis, une négociation sérieuse fut ouverte. Les
Génois étaient en force; ils pouvaient surtout servir utilement dans le
siège des places maritimes, ou plutôt on ne pouvait le tenter sans eux.
Mais ils n'étaient point engagés, on n'avait pas le droit d'exiger leur
assistance; et, ouvertement venus pour le profit, il leur fallait des
dédommagements pour consentir à changer leurs voies mercantiles. La
considération des intérêts publics des chrétiens était puissante, mais ne
suffisait pas à une compagnie d'armateurs. Suivant un historien2, les
Génois demandèrent eux-mêmes la permission de foire quelque conquête sur
les Sarrasins; suivant les autres3 le roi envoya des négociateurs sages
et insinuants qui parlèrent au consul et aux plus accrédités de la
flotte. On les sollicita de ne pas reprendre immédiatement le chemin de
l'Italie. On était disposé à leur faire des avantages considérables s'ils
voulaient prêter leurs forces à quelques opérations contre l'ennemi; ils
répondirent qu'en venant à la terre sainte, leur projet avait été de s'y
arrêter quelque temps, d'essayer d'y rendre leur séjour utile à la cause
commune et profitable à leur compagnie. Un traité fut bientôt conclu. Le
roi consentit à leur assurer, dans toutes les places qui, pendant leur
séjour en Syrie, seraient prises par leur secours, le tiers du butin
qu'on y trouverait et un quartier de la ville à perpétuité.

La convention s'exécuta d'abord à la conquête d'Arsur. Cette cité
maritime fut attaquée par terre et par mer. Après trois jours de
résistance elle fut rendue. Les habitants obtinrent de se retirer à
Ascalon sans rien emporter avec eux. Leur entière dépouille fut partagée
suivant le traité.

On alla mettre le siège devant Césarée. Les habitants envoyèrent d'abord
demander pourquoi on les attaquait. Le légat et le patriarche leur firent
savoir que leur cité appartenait à saint Pierre, et que ses délégués,
chargés de récupérer son héritage, avaient tout droit d'y employer la
force. L'entreprise, qui promettait de bien plus riches fruits que celle
d'Arsur, était aussi beaucoup plus difficile. Les murailles étaient
fortes. Des mâts et des vergues de leurs vaisseaux les Génois
construisirent des machines et des tours pour s'élever au-dessus des
remparts; mais ces travaux traînaient en longueur ou souffraient des
échecs. On se décourageait, on se reprochait la mollesse contractée dans
l'hiver de Laodicée. Le vingtième jour du siège, un vendredi (le vendredi
est particulièrement vénérable sur la terre même, où à pareil jour le
Sauveur monta sur la croix), on assembla toute l'armée. Le patriarche
l'exhorta, lui prophétisa la victoire, lui promit les bénédictions
célestes et d'abord le pillage. Les Génois répondirent: Fiat! fiat! Les
péchés furent confessés, le pain eucharistique distribué, et tous,
laissant là les machines, armés d'épées et chargés d'échelles, coururent
aux murs. Les assiégés ne purent résister à l'impétuosité de l'assaut. Le
courageux Embriaco monta le premier; l'échelle qui l'avait porté se
brisa sous le poids de ceux qui le suivaient; un moment il se vit seul
sur le rempart et lutta avec un Sarrasin qui s'y trouvait encore. Mais
les croisés accoururent, ils s'emparèrent bientôt des portes et
poussèrent leurs succès de rue en rue. Les plus riches habitants
s'étaient réfugiés dans la mosquée. Ils demandaient la vie au prix de
l'abandon de tout ce qu'ils possédaient. Le patriarche, à qui ils firent
porter cette humble supplication, ne voulut rien promettre sans l'aveu
des Génois, et ceux-ci, se hâtant de le donner, volèrent au pillage,
parcoururent la ville entière afin de prendre les hommes, les femmes, et
de s'emparer de toutes les richesses. On forçait les maisons, souvent on
massacrait ceux qui y étaient réfugiés, on enlevait l'argent, les vases,
tout ce qui pouvait s'emporter à l'instant, puis on mettait des gardes à
la porte pour que les autres biens ne pussent être détournés. Tout
prisonnier était soupçonné d'avoir caché sur soi ou d'avoir avalé son or,
et les plus singulières violences étaient prodiguées pour ne pas le
perdre. On égorgeait enfin les malheureux pour le retrouver dans leur
sein. La plupart des hommes périrent, les jeunes garçons et les femmes
furent réservés pour l'esclavage, et, dit un auteur, belles ou laides, on
les troquait, on se les revendait sur la place. Ainsi l'esprit
mercantile, au milieu de ces horreurs, se maintenait froidement; parmi
les combattants il y avait des marchands d'esclaves, et ils faisaient
leur métier sans perte de temps et sans distraction4.

A la peinture de cette scène atroce où c'est par la rapacité que la
cruauté est inspirée, à ces promptes ventes de captifs au milieu des
massacres, il faut bien croire que chacun pillait pour soi. En effet, un
auteur du temps qui s'écrie: Combien on trouva d'argent, de vases
précieux de toutes formes, c'est ce qui ne saurait s'exprimer, ajoute que
beaucoup de pauvres devinrent riches tout à coup. Mais si tout ce qui fut
pris en ce premier moment n'entra pas dans la masse des dépouilles
publiquement partagées, celles-ci furent encore immenses. Jérusalem, où
l'on manquait de tout, se trouva dans l'abondance tout à coup. Sur le
tiers du butin qui fut délivré aux Génois, un quinzième fut d'abord mis à
part pour les galères: du surplus il en échut à chaque homme 48 sous,
monnaie poitevine, et deux livres de poivre, outre l'honoraire du consul
ou des capitaines des galères, lequel fut très-considérable, dit Caffaro.

On ne dit nulle part, et il est infiniment peu probable, que le reste de
l'armée des croisés ait eu une distribution de poivre5. Il est évident
qu'au milieu de ces combattants, les Génois, toujours marchands, ont
demandé d'avoir dans leur lot une denrée propre à leur commerce
d'importation en Europe. Quand des objets d'une revente lucrative
tombaient par le partage ou par le pillage dans les mains des autres
guerriers, on peut être certain qu'ils ne tardaient pas à passer dans
celles des Génois. Ils avaient l'industrie d'acheter et vendre, de
l'argent économisé, des valeurs d'échange, et des vaisseaux pour enlever
ce qui devenait leur proie. Il est vraisemblable que, dans ces marchés de
captifs dont on nous parlait tout à l'heure, les fantaisies étaient pour
les chevaliers, et les bonnes affaires de cet odieux commerce étaient
pour les gens de Gênes.

C'est dans le butin de Césarée qu'ils se firent adjuger le fameux vase
connu sous le nom de Catino, qu'ils payèrent d'un prix considérable; car
ils le crurent fait d'une émeraude d'une grandeur démesurée. Ils y
attachèrent une telle valeur qu'un de leurs écrivains des siècles
postérieurs, recherchant si le roi Baudouin était en personne au siège de
Césarée, affirme, contre l'autorité de Guillaume de Tyr, que ce prince
était absent, car s'il eût été là, dit-il, Gênes n'aurait pas obtenu le
Catino. Mais ce qui est surprenant, Caffaro ne parle point de
l'acquisition de cette merveilleuse émeraude. Ce n'est pas par ce témoin
oculaire du sac de Césarée que nous savons que cette relique en provient.
C'est l'archevêque de Tyr qui nous apprend qu'elle fut prise et évaluée
dans ce partage à une forte somme d'argent. Il ajoute que les Génois la
demandèrent pour en faire don à leur église dont elle serait le plus bel
ornement. Aujourd'hui, dit-il, ils ont coutume de la montrer comme une
merveille aux hommes considérables qui passent par leur ville, et ils
s'obstinent à faire croire que ce vase est d'émeraude, parce qu'il en a
la couleur6.


CHAPITRE IV.
Établissements des Génois dans la terre sainte.

Chargée de richesses et de précieuses dépouilles, la flotte génoise
quitta la Syrie au mois de juillet 1101, et rentra en triomphe dans le
port de Gênes au mois d'octobre.

(1102) La compagnie arrivait alors à son terme. Il s'en forma une autre
pour quatre ans, et ce mode d'association se renouvela de période en
période jusqu'en 1122. On peut juger des profits obtenus dans la première
société, d'après l'accroissement des moyens et des forces développés par
la seconde: l'une avait fourni vingt-huit galères, l'autre en mit
soixante et dix à la mer.

Embriaco fut un des consuls de la société. Mais on ne sait s'il
s'embarqua, le consulat n'étant que de quatre membres, tandis que le
précédent en avait six. Il est probable qu'aucun des quatre ne s'absenta
de Gênes; ils furent, ainsi que leurs prédécesseurs, les consuls de la
république comme de la compagnie. L'usage de laisser ces doubles
fonctions unies dans les mêmes mains passa généralement en habitude.

L'apparition de la flotte en Syrie y ranima l'espérance, car, dans
l'intervalle, les affaires du royaume de Jérusalem avaient couru de
grands dangers. On avait perdu la sanglante bataille de Ramla, d'où
Baudouin, cru mort ou prisonnier, ne s'échappa que par miracle. Il avait
obtenu quelques succès en compensation de ce désastre. Mais l'Égypte
envoyait de moment en moment des foules innombrables d'assaillants, et
toutes les forces s'épuisaient à les chasser. Quand ils se présentaient
en face, la valeur chevaleresque des croisés ne savait ni les compter ni
les craindre. Mais les ennemis venaient par mer; les villes nombreuses
qui leur restaient sur la côte, tenues par des émirs, leur livraient le
passage à l'improviste sur les flancs ou sur les derrières des troupes
chrétiennes. Jérusalem même n'était pas a l'abri d'une surprise.
L'intérêt de s'emparer des ports de mer, de les ouvrir aux secours, de
les fermer aux ennemis, était très-grand pour les croisés; on avait
inutilement essayé d'assiéger quelques-unes de ces places. Le succès ne
pouvait s'espérer sans le concours des opérations maritimes, et l'on
voyait reparaître avec joie le secours des Génois, déjà éprouvé.

Le comte de Toulouse en profita le premier. Il leur persuada
d'entreprendre la conquête de Gibel, ville située entre Laodicée et
Tortose sa conquête; les Génois désiraient s'acquérir une ville, et le
comte voulait écarter de Tortose les Sarrasins qui tenaient Gibel. La
ville, vivement attaquée, fut enfin conquise1.

Le roi se hâta de proposer une entreprise bien plus considérable. Il ne
s'agissait pas moins que de s'emparer de Ptolémaïs, cette grande et forte
cité maritime dont l'ancien nom d'Accon ou d'Acron subsiste toujours dans
celui de Saint - Jean - d'Acre (1104). Ici les Génois marchandèrent; les
avantages qu'ils avaient obtenus à Césarée ne leur suffirent plus, et
leur assistance fut enfin achetée à plus haut prix. Par un traité, dont
l'instrument se conserve2, le roi leur concéda à perpétuité le tiers des
revenus publics des villes et des ports de Césarée, d'Arsur et d'Accon,
ainsi que des conquêtes qui se feraient avec leur concours. Il leur
accorde en outre d'amples privilèges; et, comme pour laisser un monument
tout à la fois de la jalousie mercantile des Génois et de la faiblesse,
en Ligurie, de cette république qui en Syrie dicte des lois, ils font
expressément stipuler l'exclusion des navigateurs de Savone, de Noli et
d'Albenga, trois bourgs que Gênes voit de ses murs et qu'elle ne pouvait
réduire.

Cette convention écrite et jurée, on attaque Ptolémaïs, les galères
bloquent le port; les machines génoises, lançant des roches qui écrasent
les maisons, secondent le siège mis par terre. Au bout de vingt jours de
souffrances, les assiégés sont réduits à capituler. Ils demandent pour
chaque famille le libre choix de rester dans la ville ou de se retirer eu
emportant leurs effets. Deux historiens rapportent que cette capitulation
déplut aux Génois: ils s'opposèrent longtemps à ce que les habitants
pussent rien retirer. Cependant le roi et le patriarche, désirant que
rien ne retardât la reddition de la place, insistèrent et arrachèrent le
consentement de leurs alliés. Alors Baudouin promit par serment aux
Sarrasins la libre sortie de leurs personnes et de leurs propriétés
mobilières. Sur cette foi, la ville fut ouverte aux chrétiens. Mais, en y
entrant, les Génois, furieux de voir emporter des biens qu'ils
regardaient comme leur juste proie, se jetèrent sur les vaincus et
donnèrent le signal du massacre et du pillage: exemple que la plupart
des assiégeants suivirent avec avidité. Le roi, désespéré d'encourir
involontairement le reproche de parjure, employa tout son pouvoir à faire
cesser les violences. Il voulait en punir les auteurs et les faire
charger par ses chevaliers. Le patriarche intervint et réussit, en le
calmant, à rétablir la concorde. Guillaume de Tyr ne parle point de cet
incident: il raconte la capitulation conclue et exécutée. Plus tard à
Tripoli une violation semblable des traités a été imputée à l'avidité des
Génois; on ne sait si les auteurs ont confondu, et s'ils ont chargé mal
à propos la foi de ce peuple de deux crimes pour un seul méfait.

Si la colère du roi fut excitée, elle ne lui ôta pas le sentiment des
services reçus. Non-seulement la convention faite au profit des Génois
fut accomplie dans Ptolémaïs, mais Baudouin y donna des maisons et des
propriétés aux individus qui s'étaient distingués, suivant les beaux
faits et les mérites de chacun3.

(1105) Le traité fait avant la prise de la ville fut renouvelé après la
conquête, et il est probable que c'est alors que les concessions obtenues
passèrent au nom de la commune de Gênes, de quelque manière que les
intérêts des actionnaires de la compagnie aient été indemnisés ou
confondus dans ceux du corps de la république. Ces conventions sont
écrites en forme de décrets royaux4. Baudouin y reconnaît que Dieu a
donné la ville d'Accon à son saint sépulcre par la main de ses fidèles
serviteurs les Génois, nation glorieuse qui, venue avec la première armée
des chrétiens, a virilement contribué à l'acquisition de Jérusalem,
d'Antioche, de Laodicée, de Tortose, qui a conquis pour elle-même Gibel5,
Césarée et Arsur, et les a ajoutés au royaume de Jérusalem. C'est
pourquoi Baudouin lui concède à perpétuité une rue dans Jérusalem, une
autre dans Jaffa, et la troisième partie de Césarée, d'Arsur et d'Accon.

Après chaque expédition, les galères laissaient en Syrie une partie des
hommes qu'elles y avaient transportés, et retournaient à Gênes. Chaque
printemps ces courses étaient renouvelées. Un de ces armements apporta en
Syrie (1109) Bertrand, fils du comte de Toulouse, et les Génois avec
lesquels il avait pris passage, s'attachant à ses intérêts, vinrent
l'aider à fonder une grande puissance. Le vieux comte était mort sans
avoir pu satisfaire sa dernière ambition. Il voulait enlever Tripoli aux
ennemis, afin d'en faire le siège d'une principauté respectable. Il avait
bâti en face de la ville un château nommé le Mont-Pèlerin; c'est de là
qu'il menaçait la place et la tenait en un état continuel de siège ou de
blocus. A sa mort, son neveu Jourdain le remplaça d'abord, et continua
ses travaux; mais Bertrand vint revendiquer la succession de son père et
jusqu'à ses prétentions sur la ville à conquérir. La flotte de Gênes
était de soixante et dix galères, comme la précédente; Ansaldo et
Hugues, petits-fils ou neveux de Guillaume Embriaco, la commandaient.
Toutes ces forces furent à la disposition de Bertrand, qui lui-même
conduisait des galères armées dans ses États. Une contestation violente
s'éleva d'abord entre les deux cousins. Baudouin s'entremit d'un accord
et d'un partage entre eux. Au milieu d'une réconciliation apparente, une
querelle entre leurs suivants excita un moment de tumulte, et Jourdain y
périt. Bertrand délivré d'un compétiteur, et en possession de toute la
succession paternelle, ne pensa plus qu'à presser le siège de sa future
capitale. Pendant les préparatifs nécessaires pour y faire concourir
Baudouin par terre, et les Génois par mer, les deux Embriaco conduisirent
la flotte contre Biblos (le grand Gibel6) et s'en emparèrent. Après cette
courte expédition, ils retournèrent devant Tripoli.

Les opérations furent conduites avec grande vigueur, l'appareil des
machines génoises n'y fut pas épargné; enfin, les habitants connurent
qu'ils ne pouvaient résister plus longtemps. On leur offrit une
capitulation favorable, mais ils se méfiaient de la foi de ceux qui
avaient saccagé Ptolémaïs, et ils ne voulaient se mettre qu'entre les
mains du roi. Ils n'évitèrent pas la violence qu'ils redoutaient. Tandis
qu'on réglait dans une conférence la capitulation, à la condition que
chaque habitant emporterait de ses biens ce qu'il pourrait en charger sur
soi, les Génois coururent sans ordre à la ville, y pénétrèrent et
commencèrent le massacre. Tripoli tomba ainsi au pouvoir de Bertrand de
Toulouse. Il s'efforça d'arrêter le pillage. Il devait ménager une ville
si importante pour lui et si riche, où, dit-on, se trouvaient quatre
mille ouvriers en lin, en soie, ou en laine. Suivant un autre récit, on
ne maltraita pas les habitants. Ceux qui furent passés au fil de l'épée
étaient des étrangers venus pour renforcer la garnison, qui s'étaient
cachés en embuscade. Au reste, les écrivains arabes absolvent les Génois
du sang versé; on ne fit, disent-ils, qu'user du droit cruel de la
guerre.

(1111) Les utiles auxiliaires du nouveau comte de Tripoli l'aidèrent à
réunir à sa principauté Béryte et Sarepta. Ils reçurent le prix de tant
de services par les établissements qu'ils formèrent dans ce nouvel État.
Ces exploits furent les derniers auxquels ils prirent part pendant le
règne de Baudouin. On ne les trouve nommés, ni à l'occasion d'un siège
mis inutilement devant Tyr, ni à la prise de Sidon où l'assistance par
mer fut prêtée par les Vénitiens et par les pèlerins de Norwége.

(1118) Sous Baudouin II, qui succéda à son cousin Baudouin Ier, ce furent
encore les Vénitiens qui procurèrent la conquête de Tyr (1118), et qui
par cet exploit compensèrent la disgrâce dont le royaume était affligé.
Le prince d'Antioche avait perdu la vie avec sept mille combattants dans
une bataille (1123). Josselin, comte d'Edesse, était tombé aux mains des
ennemis. Le roi lui-même, dans un combat malheureux, fut fait prisonnier.
Sa captivité dura dix-huit mois, et quand il en sortit, sa rançon pensa
ruiner le royaume.

La conquête de Tyr fut d'un grand prix. La continuité des possessions
chrétiennes, sur les bords de la mer, était désormais établie de Laodicée
jusqu'aux frontières d'Égypte, avantage immense pour la sûreté du royaume
et des navigateurs. Il ne resta plus aux ennemis, en Syrie, d'autre port
qu'Ascalon, la position la plus méridionale de ce rivage.

L'acquisition de Tyr eut d'autres conséquences; elle mit en contact,
avec des droits semblables, les Vénitiens, les Génois et les Pisans,
tandis que la concorde entre ces deux derniers peuples était mal
affermie. Ces rivalités furent fatales au maintien des chrétiens dans la
terre sainte; pour en faire comprendre la cause et l'occasion, nous nous
arrêterons sur le système d'établissements que les Génois avaient fondé
les premiers et que l'admission des Vénitiens venait consolider.

Les chevaliers français ou allemands, et les guerriers de la Pouille de
race normande, prenaient ou bâtissaient des châteaux, les érigeaient en
fief, chacun isolément et pour lui-même. Les Génois ni les Pisans
n'avaient rien de pareil. Ils avaient des colonies nationales et
marchandes. Il leur fallait moins d'honneurs, point de titres, mais
autant d'indépendance, des privilèges solides, en un mot rien de
chevaleresque et plus de profit. Les Vénitiens suivirent cet exemple,
quoique la présence et la dignité de leur doge et de leurs nobles les fît
toucher au rang des princes et des barons. Quoi qu'il en soit, parmi tant
de comtes et de seigneurs on n'entend jamais parler d'aucun Génois. Nul
d'entre eux ne rapporta dans son pays des titres féodaux de seigneurie;
on ne les voit point compter parmi les chevaliers. Guillaume de Tyr
appelle les Embriaco de nobles hommes; cet exemple est unique, et nous
avons lieu de croire que lui-même il entend exprimer une considération et
une importance individuelle plutôt qu'une noblesse proprement dite de
rang et de race. Il est même fort remarquable qu'aucun autre nom propre
génois ne se trouve dans les annalistes de la croisade. Pas un n'y semble
distingué de la nation en général, à la différence de tant de personnages
que les historiens nous font connaître individuellement parmi les
guerriers des autres pays.

Les décrets de Baudouin Ier, avant et après la prise de Césarée, sont les
premiers modèles des privilèges donnés aux auxiliaires navigateurs,
libres des engagements ordinaires des croisés. Ces concessions furent
élargies par le traité fait à l'occasion du siège de Ptolémaïs. Celles
qui furent accordées aux Vénitiens à la prise de Sidon et ensuite de Tyr
sont sur le même plan. Le prince d'Antioche, le comte de Tripoli s'y
conformèrent en traitant avec les Génois. Les seigneurs de moindre
importance suivirent ces exemples à leur tour.

Les privilèges qui constituaient ces sortes de colonies étaient d'abord
le don d'une église, d'une enceinte pour y bâtir des magasins, telle qu'a
été depuis, à Gênes, le local du Port-Franc. On eut ensuite la propriété
d'une rue entière à Jérusalem, à Jaffa, à Accon. Là on était indépendant;
et, comme porte le traité des Vénitiens, ces rues étaient possédées
avec le même pouvoir que le roi tenait le reste de la ville. La colonie
qui habitait ce quartier vivait sous ses propres lois, avec ses usages;
et tout autre que ses membres, qui y prenait ou y conservait son
domicile, était sujet au même régime. Le consul y était l'unique
magistrat; lui seul traitait et répondait pour tous les siens envers le
gouvernement local. Des mesures étaient prises pour qu'aucun Génois
rebelle ou réfractaire ne pût désavouer l'autorité de son consul; et, au
moyen de cette précaution jalouse, ce peuple, qui naguère dans ses
traités faisait exclure des ports de la terre sainte ses voisins de
Savone, faisait maintenant déclarer Génois, c'est-à-dire dépendant du
consulat, tout ce qui habitait la Ligurie, de Vintimille à Porto-Venere.

Un four banal, un bain public, sont accordés aux colons, et il leur est
permis d'y admettre les autres habitants en concurrence des
établissements privilégiés de même nature appartenant au roi et aux
barons dans les autres quartiers de la ville.

Il en est de même de l'usage des poids et des mesures, et des droits
levés sous prétexte de ce service public; ou plutôt, il est stipulé que
les colons ne connaîtront que leurs propres poids, soit entre eux, soit
en vendant aux autres habitants; quand les Génois achètent hors de leur
enceinte, alors seulement ils doivent recourir au poids ou à la mesure du
roi, et en payer les droits.

Les successions de leurs morts sont réglées suivant les lois de leur
métropole. Le consul recueille les biens de ceux qui meurent sans
héritiers présents. Si le consul était absent, le gouvernement local s'en
rendrait fidèle dépositaire.

Le consul exerce les fonctions judiciaires. Au criminel, le meurtre et le
brigandage sont ordinairement seuls réservés à la justice du roi. Au
civil, le consul juge entre ses concitoyens suivant leur loi. Pour mieux
les protéger dans leurs rapports avec les gens du pays, il est également
le juge des contestations où l'un de ses nationaux se défend. Ce n'est
que lorsqu'un Génois appelle en justice des sujets du royaume, qu'il est
tenu d'aller plaider devant les juges royaux.

Cette application singulière du principe, qui attache la juridiction au
juge de celui qui est attaqué, et qui, pour cet effet, reconnaît le
consul d'une population étrangère parmi les magistrats territoriaux, fut
le premier fondement de l'institution que nous nommons encore le
consulat. Ce que l'on avait exigé dans le royaume de Jérusalem fut
demandé dans les pays musulmans ou chrétiens, où l'on alla négocier par
mer. L'empereur grec l'admit; et c'est ce qui a fait les établissements
de Péra. On peut dire qu'il en subsiste encore une ombre, car les
conventions de la terre sainte ont servi de tradition et de précédent aux
capitulations des Français en Turquie; elles vivent encore en partie
dans notre régime et dans nos privilèges des échelles du Levant. Enfin,
ces principes, généralisés, modifiés par le temps et par la jalousie des
puissances qui admettent des consuls étrangers, adoptés par tous les
peuples chrétiens avec plus ou moins de leurs conséquences, ont été si
purement conservés par les Génois, leurs premiers auteurs, qu'encore en
1797 la juridiction du consulat de France à Gênes entre Français, ou
entre Français défendeur et Génois demandeur, était exactement celle que
les traités dont nous parlons donnèrent, il y a sept cents ans, aux
consuls de Gênes en Syrie. Le consul français était magistrat génois de
première instance pour les affaires civiles où l'un de ses nationaux
était intimé.

Les concessions du tiers des droits royaux et des revenus d'une ville
sont des faveurs spéciales indépendantes de ces privilèges généraux
constitutifs des établissements. Les Génois obtinrent ce don à Césarée, à
Arsur, à Ptolémaïs, les Vénitiens à Tyr: dons immenses si les donataires
prenaient une si grosse portion de la recette, sans participer aux
charges publiques qu'elle avait été destinée à couvrir. Entre autres
droits, il en était levé sur les navires qui portaient ou emportaient les
pèlerins, et nous avons vu mentionner des chargements de cinq cents
personnes. On nous parle d'arrivées et de retours par centaines de mille.
Cet impôt devait être de haute importance; dans le traité fait avec les
Vénitiens, en leur accordant à Ptolémaïs la franchise de tout péage, on
en excepte le droit sur l'arrivée et le départ des navires chargés de
passagers; ils n'en sont affranchis que pour les deux tiers. De même, à
Tripoli, les Génois, libres de tout autre impôt, restent soumis à celui
qui est perçu sur ce transport; ou plutôt le gouvernement se réserve de
l'exiger des pèlerins eux-mêmes.

Les Génois obtinrent aussi comme récompense de leurs services, dans
Antioche et dans les autres villes de cette principauté, rue et magasin,
juridiction et franchise de commerce; enfin le tiers des revenus de
Laodicée. Le comte Bertrand de Tripoli leur donne de même le tiers de sa
capitale. Il leur reconnaît en outre la propriété de Gibel et du château
du connétable Roger. Gibel est le Byblos des anciens, entre Tripoli et
Béryte. C'est la ville que les Génois tenus avec Bertrand de Toulouse
prirent pendant les préparatifs du siège de Tripoli, et cependant nous
voyons que ce même Bertrand leur en fait don. Il est probable que,
simples colons dans les villes voisines, n'ayant point par eux-mêmes de
grande principauté, ils crurent rendre leur possession plus respectable à
d'avides voisins, en la tenant du comte de Tripoli. D'ailleurs il avait
servi d'auxiliaire à la conquête en attaquant la ville du côté de terre,
et peut-être la propriété aurait-elle fait naître quelques prétentions
opposées. Quoi qu'il en soit, cette donation de ce qui semblait leur
appartenir déjà est confondue avec de simples libéralités; il est même
remarquable que ce n'est pas à la commune de Gênes que ce présent est
fait, c'est à l'église de Saint-Laurent de Gênes7.

Il existe une autre singularité. Quelques années auparavant, le vieux
Raymond, père de Bertrand, avait donné la moitié de la même ville de
Gibel à l'abbaye Saint-Victor de Marseille8; mais les historiens du
Languedoc qui nous l'apprennent, remarquent que cette libéralité, quoique
écrite de la manière la plus absolue, n'était qu'éventuelle, car à cette
époque, et à sa mort, il n'était pas plus maître de Gibel que de Tripoli.
Peut-être, cependant, que dans quelque expédition passagère dont la trace
ne s'est pas même conservée, il avait momentanément occupé la première de
ces villes, et s'en était cru maître assez paisible pour en faire don.
Aussi cette première donation fut-elle sans effet.

(1109) Celle de Bertrand, faite aux Génois, leur accorde aussi des
exemptions d'impôts dans sa terre, à eux, à tous les Liguriens de Nice à
Porto-Venere, et à tout Lombard qu'ils se seraient associé9. Les
historiens ont regardé ce titre comme le fondement des établissements
génois et lombards dans tout le Languedoc: cette opinion peut être
admise, à en juger sur les faits ultérieurs. On pourrait demander
cependant, si plutôt ce n'est pas à sa terre du royaume de Jérusalem que
se rapportait la concession de Bertrand.

Guillaume de Tyr, en racontant la prise de Byblos, dit qu'Hugues
Embriaco, l'un des neveux de Guillaume, la garda un certain temps, sous
une redevance qu'il payait au trésor de Gênes. Un autre Hugues, petit-
fils de celui-ci, en était encore gouverneur au moment où l'archevêque
écrivait. C'était probablement à l'église Saint-Laurent, et non au fisc,
que profitait la redevance, distinction qui peut facilement avoir échappé
à l'écrivain tyrien.

Plus tard, l'autre Gibel (le petit Gibel), première conquête des Génois,
fut cédé par la commune de Gênes à un autre Embriaco, pour vingt-neuf
ans, au prix de deux cent soixante besants par an, au profit du trésor,
et de dix besants pour l'ornement de l'autel de Saint-Laurent10. Ce que
la commune possédait dans les territoires d'Accon et d'Antioche est
également affermé à un autre membre de la même famille, Nicolas Embriaco,
au prix de cinquante besants pour la première propriété, et de quatre-
vingts pour la seconde. Il s'agit, sans doute, des immeubles dont la
république était propriétaire. On ne dit point que les droits à
percevoir, ni surtout les revenus du port d'Accon, fussent compris dans
ce marché. Au reste, toutes ces valeurs avaient déjà baissé de prix. La
principauté d'Antioche avait été envahie plusieurs fois, et Noureddin,
menaçant les villes maritimes, s'était montré jusque sur le rivage.

Les écrivains génois postérieurs, interprétant les mêmes textes du XIIe
siècle que nous avons sous les yeux, disent que ces concessions pour 29
ans furent données aux Embriaco en fief. Ils ont appliqué ici des
expressions qui, pour Gênes, n'ont commencé que dans un autre âge, et qui
même n'y ont jamais eu la signification qu'elles ont ailleurs. Quoique,
par ces conventions, on ait probablement voulu favoriser et récompenser
une famille qui avait si heureusement guidé les entreprises génoises en
Syrie, on ne trouve rien qui y donne une couleur féodale. On n'y voit
qu'un bail à ferme; et il semble que le terme de vingt-neuf ans suffit
pour écarter l'idée d'une constitution de fief telle que les peuples
guerriers l'entendaient alors. On trouve seulement que les barons de la
terre sainte, avant fait de la ville d'Accon une vicomté, les actes du
royaume qualifiaient du titre de vicomtes d'Accon les consuls de Gênes en
Syrie, représentants de leur commune dans cette copropriété. Une lettre
apostolique de 1155 enjoignait au roi, aux princes et aux barons de
Jérusalem de faire jouir les Génois des droits qui leur appartiennent;
parmi ces droits, on compte la vicomté d'Accon.

Il est curieux de voir autour de Jérusalem la monarchie, l'aristocratie
militaire et nobiliaire et trois républiques, créant de toute part, et
chacune à son image, des institutions si opposées. Quelque flexible que
fût le système féodal qui, en n'exigeant que l'hommage, laissait les
membres de l'État à leur indépendance, un tel mélange de démocratie, de
consulats indépendants, de châtellenies et de principautés; ces hommes
étrangers les uns aux autres, ces émules différents de langue,
d'habitudes, d'intérêts, admis au partage de droits communs, tous en
usant aux dépens du gouvernement royal, tout cela ne pouvait se trouver
ailleurs. Nulle autre part tant d'éléments discordants et tant de hasard
n'avaient fondé et constitué un royaume. On s'aperçut plus d'une fois de
ce défaut d'ensemble, quand il fallut réunir les efforts de tous les
membres pour la défense commune. Tandis que les derrières et les
extrémités étaient en proie aux attaques de l'ennemi, la partie baignée
par la mer eut d'assez longues années de sécurité, depuis que la
possession continue du rivage eut été assurée par la conquête de Tyr.
Aussi l'histoire, qui compte sept flottes envoyées par les Génois à la
première croisade, ne signale plus désormais de nouveaux efforts de leur
part. On ne parle pas davantage de nouvelles expéditions tentées par
leurs émules. Venise, Pise et Gênes ne voyaient plus d'acquisition à
faire où la nature de leurs forces leur permît de faire acheter leur
assistance. Par ce motif, ou sous ce prétexte, ils se bornaient à garder
les rivages. Dans le mouvement de leur commerce, ces navigateurs armés
arrivaient et partaient sans cesse; et leur présence en Syrie n'était
plus un événement remarqué. Quand le royaume fut menacé sur les
frontières de terre, il se peut que les consulats aient fourni leur
contingent pour le salut commun; mais personne n'en fait mention; et le
danger venant de loin, il est probable que les colonies maritimes prirent
le moins de part qu'elles purent au fardeau de la défense publique.
D'ailleurs la jalousie des trois peuples maritimes nuisait au concours
des efforts qu'ils devaient à la cause générale. Le pieux Jacques de
Vitry en exprime vivement le regret. Il reconnaît que ces colons, enfants
dont les pères avaient acquis la couronne immortelle par leur courage et
par leurs oeuvres pour le royaume du Christ, n'avaient pas dégénéré en
Syrie comme les fils amollis de tant d'illustres croisés. Ils seraient,
dit-il, encore redoutables aux Sarrasins, s'ils n'étaient bien plus
livrés à leurs trafics, à leurs jalousies mercantiles, aux discordes que
leur avidité sème entre eux, qu'occupés de la garde de la terre sainte.
Ils effrayeraient l'ennemi autant que faisaient leurs ancêtres; ils le
réjouissent par leurs dissensions et par les combats qu'ils se livrent.
Ces dissensions en Syrie, se faisant sentir aux métropoles en Italie, y
retenaient leurs forces divisées; attentives à envoyer, chaque année,
des galères au-devant des flottes marchandes de leurs colonies, elles ne
faisaient plus de grandes expéditions.

Cependant ces colonies étaient une source abondante de richesses qui
refluaient sans cesse vers l'Occident. Elles n'étaient pas seulement
importantes par les concessions obtenues; leurs avantages ne se
bornaient pas aux profits industriels sur le transport des pèlerins, sur
les consommations de tous les habitants latins de la terre sainte; les
trêves, les alliances même faites à plusieurs reprises avec les
gouverneurs de Damas ou de l'Égypte, avec d'autres princes musulmans; le
besoin, qui, plus pressant que la voix du fanatisme et de la haine,
poussait Orientaux et chrétiens, malgré la guerre, à échanger entre eux
les jouissances et les marchandises de l'Asie et de l'Europe, donnaient
une activité extrême à ces relations lucratives. Le bénéfice en restait
aux plus habiles, aux plus actifs, aux plus économes; telle fut la source
longtemps inépuisable de la fortune de Gênes.


CHAPITRE V.
Agrandissements en Ligurie.

(1115 à 1154) Tandis que les Génois formaient des établissements
considérables en Syrie, que, pressé entre tant de résistances et de
rivalités, ce peuple apprenait de la nécessité à donner à ses
institutions une constitution forte et vraiment nationale, la métropole
de ces colonies, sur laquelle refluaient les richesses du commerce
lointain, la commune de Gênes, était restée dans sa simplicité primitive.
Vingt ans (1112) après la prise de Césarée on eut pour la première fois
des chanceliers, des archivistes, des greffiers ou notaires, enfin la
forme d'un gouvernement régulier, substitué au simple lien d'une
association maritime et mercantile.

Cependant les affaires publiques s'étaient déjà compliquées. On se
sentait riche en force; on éprouvait le besoin de franchir les murs
étroits de la cité; on s'indignait de ne pouvoir soumettre de faibles
voisins à la domination d'une république qui possédait des villes en
Asie, en commun avec les rois et les princes. On avait des trésors pour
acheter ce qui était à vendre; on était résolu d'enlever le reste par la
force.

(1115) Le butin de Césarée fournit la première monnaie qui fut battue à
Gênes. Jusque-là celle de Pavie avait été seule connue. Les premiers
essais que l'on fit furent sans doute exécutés grossièrement, car peu
d'années après on fabriqua de nouvelles espèces, et ce ne fut qu'après un
nouvel intervalle de vingt-cinq ans que le système monétaire fut fixé. Il
conserva longtemps l'empreinte de l'empereur Conrad III, qui, survenu en
Italie, autorisa par un diplôme la monnaie de Gênes, car la commune ne
refusait pas d'être réputée ville impériale; mais c'était avec le soin
de se soustraire, autant qu'il était possible, à toute dépendance réelle,
et surtout à toute contribution.

Peu à peu s'établissait l'ordre public. Le consulat cessait de dépendre
des compagnies formées pour l'armement des galères de la croisade. Mais,
à mesure, on voit la jalousie de la liberté prendre ses précautions
contre la longue habitude du pouvoir. Les consuls n'eurent plus quatre
ans d'exercice. Dans la dernière élection, où il est encore question de
ce terme, il fut réellement réduit à deux ans, et on stipula que les
consuls nommés se partageraient par moitié les quatre années, en se
succédant les uns aux autres. Immédiatement après, le consulat fut
purement annuel, et ce fut alors que la commune acquit une chancellerie1.

Il existe un curieux monument de cette organisation municipale; c'est le
modèle du serment que prêtaient les consuls, en prenant possession de
leur charge, le jour de la Purification (2 février), et en jurant de la
déposer à pareil jour de l'année suivante. La formule ajoute: La
compagnie étant terminée, ce qui ferait croire que la compagnie, cette
société, ce lien de la commune, était censée annuelle comme le consulat
l'était devenu.

Les consuls stipulent des précautions assez étranges pour rendre la
compagnie obligatoire. Quiconque, invité par le consulat ou par le peuple
à y adhérer, ne se présentera pas dans le délai de onze jours, n'y sera
plus à temps pendant les trois années suivantes; on ne le nommera à
aucun emploi public; il ne sera pas admis en justice, si ce n'est quand
il sera défendeur. Il sera interdit à tout membre de la compagnie de
servir ce réfractaire sur ses navires, ou de le défendre devant les
tribunaux. Quand un étranger aura été accepté dans la compagnie, les
consuls l'obligeront, sous serment, à une habitation non interrompue,
pareille à celle des autres citoyens. Seulement, il suffira pour les
comtes ou marquis, et pour les personnes domiciliées entre Chiavari et
Porto-Venere, d'habiter dans la cité trois mois par an.

Les consuls ne feront ni guerre, ni expédition, sans le consentement du
parlement2. Le parlement réglera le salaire des ambassadeurs, et cette
fixation précédera leur nomination. Le même consentement sera nécessaire
à l'établissement des nouveaux impôts. On n'augmentera pas les droits sur
la navigation à moins de nouvelles guerres. Le poids des charges
publiques sera également réparti sur tous. Les consuls empêcheront
l'importation des marchandises étrangères en concurrence avec celles du
pays, les bois de construction et les munitions navales exceptés.

Avant même ces stipulations politiques ou économiques, le serment des
consuls, comme autrefois à Rome l'album du préteur, fixe le mode et les
conditions sous lesquelles ils exerceront les fonctions judiciaires au
civil et au criminel. Ils jurent, enfin, qu'ils opéreront pour l'utilité
de l'évêché et commune de Gênes, et à l'honneur de la sainte mère
Église3.

On voit que les consuls étaient les juges des procès de leurs concitoyens;
mais quand les affaires de l'État exigèrent plus de soin, la
distribution de la justice, détachée de la direction de la république,
fut déléguée à des magistrats électifs et temporaires qu'on appela
consuls des plaids, pour les distinguer des consuls de la commune. Comme
ceux-ci, ces juges étaient renouvelés tous les ans: leur nombre varia;
mais, en général, il y en avait un pour chacune des compagnies entre
lesquelles les citoyens étaient répartis et organisés par quartiers. Il
est probable que ces compagnies nommaient les magistrats; mais on ne
sait rien de certain sur la forme de l'élection. Quand, la population
croissant, on eut beaucoup dépassé l'antique enceinte, il y eut quatre
compagnies intérieures et quatre dans le bourg: ainsi fut appelée la
partie nouvellement habitée, qui prolongea la ville le long de la mer
vers le couchant. Dans chacune de ces deux grandes divisions, les juges
des quatre compagnies qui les composaient, paraissent avoir formé un
tribunal commun4.

Ainsi la république fondait ses institutions. Mais si déjà l'on voit
quelques signes de réserve et de défiance contre les abus du pouvoir
confié aux magistrats, on ne remarque rien qui trouble la pure
démocratie, lien de cette société. Les élections annuelles (car nous
possédons en entier les fastes du consulat) amènent toujours de nouveaux
noms. Peu d'individus y sont rappelés plusieurs fois dans cette première
époque; quelques noms seulement reparaissent parmi les consuls des
plaids. Bientôt, sans doute, les notables ou les meilleurs, comme on les
désigne, tentèrent de concentrer la magistrature entre leurs mains, d'en
faire le patrimoine de leurs races; enfin, d'établir une aristocratie de
caste entre les familles riches et puissantes. Mais il fallut du temps
pour que cette entreprise fût formée et avouée, et pour qu'elle réussît.
Il restait trop à faire au dehors, et autour des murs même de la ville,
pour s'abandonner aux dissensions internes.

(1130) On a vu que dans un court intervalle, d'abord les Génois avaient
intrigué auprès de leurs alliés de la terre sainte pour en faire exclure
les vaisseaux de leur voisinage le plus immédiat de Savone; mais que
bientôt ils avaient stipulé que tout ce qui habitait de Vintimille au
couchant, jusqu'aux frontières de la Toscane au levant, serait reconnu
pour Génois, et tenu de se ranger sous la jalouse protection de leurs
consulats. Ce changement de disposition répond à celui qui s'était fait
dans leurs relations avec leurs voisins. Ils avaient ménagé des
acquisitions et entrepris des conquêtes des deux côtés du littoral; ils
marquaient déjà le Var et la Magra pour les limites de leur domination,
bornes qu'elle n'a point dépassées dans la suite du temps. Ils
affectaient déjà d'en occuper l'espace. Mais entre ces deux frontières,
leurs possessions étaient précaires et leurs prétentions mal reconnues.

Cent cinquante milles de côtes sont le territoire de cette Ligurie
maritime dont ils ambitionnaient la souveraineté. Elles sont formées par
une longue chaîne de montagnes, dont la partie occidentale joignant
l'Apennin aux Alpes de Nice, borde immédiatement la mer, en courant au
levant jusqu'à la ville de Gênes. Là la chaîne se plie, tourne au sud-
est, et se prolonge vers la Toscane; elle est une portion de cette
grande arête qui divise l'Italie entre les deux mers. Là où le flot n'a
pas envahi le pied des monts, se trouvent d'étroites plages de tout temps
peuplées de navigateurs. Une pénible culture tire quelque parti des
vallées courtes et resserrées qui remontent le long du lit des torrents
dont les montagnes sont sillonnées: l'olivier les enrichit et les pare.
Là où les hauteurs donnent des abris favorables, s'unissent le citronnier
et l'oranger; on y voit même le palmier apporté d'Afrique. Au delà des
monts sont les fertiles plaines du Piémont et de la Lombardie. Mais cette
terre promise n'a pas été réservée aux Génois. Au temps dont nous
parlons, toute l'épaisseur de cette barrière de montagnes était loin de
leur appartenir; l'ambition, non pas de descendre dans la plaine, mais de
s'établir sur le revers qui la regarde par delà la crête des monts,
n'était entrevue que dans le lointain.

Gênes, en voulant s'étendre, rencontrait un grand nombre d'obstacles dans
toutes les directions. Des populations du littoral qu'elle a
successivement agrégées à sa seigneurie, il n'en est aucune qui n'ait
fréquemment secoué ce joug. Au couchant était Savone, Albenga,
Vintimille, les principales des petites villes ou bourgades de Gênes au
Var. Toutes trois étaient antiques; les deux dernières avaient été, sous
les Romains, des cités qui servaient de chefs-lieux à toute cette portion
de la Ligurie maritime. Savone et Albenga étaient, au douzième siècle, de
petites républiques; et entre elles, Noli réclamait les mêmes droits.
Gênes n'était pas beaucoup au-dessus de ses voisines. Nous ne connaissons
pas les titres en vertu desquels elle prétendit les soumettre. Le plus
apparent n'est que le droit de convenance, et celui du plus fort en a
seul décidé à la longue.

Vintimille était tombée sous le pouvoir d'un comte héréditaire, car des
débris des institutions de Charlemagne et de ses successeurs, il restait
dans ces pays des marquis et des comtes. De nombreux seigneurs, se
glorifiant d'être vassaux de l'empire, avaient planté leurs châtellenies
féodales parmi les croupes et les pics de l'Apennin. De là ils enviaient
le rivage de la mer, et les richesses qui commençaient à s'y répandre.
Quelques-uns y avaient mis le pied, comme le comte de Vintimille: la
famille des Caretto tenait le marquisat de Final. Dans les montagnes, il
y avait des marquis de Ceva, de Clavesana, etc. Au nord était le marquis
de Gavi. Au delà régnaient des seigneurs plus puissants: le comte de
Piémont, le marquis de Montferrat. Des services réciproques à la terre
sainte tenaient ordinairement ce dernier en bonne intelligence avec Gênes;
mais plus d'une fois son ambition se heurta contre celle de la
république. C'est ainsi que, pendant le cours des croisades, nous
trouvons Gênes au milieu de petites communes mal soumises, et de nobles
voisins plus guerriers que ses bourgeois: elle étend lentement son
pouvoir contesté et envié dans la rivière du ponent. On sait que l'usage
a conservé le nom de rivière (Riparia de la basse latinité) aux deux
portions du rivage dont Gênes occupe le milieu.

La rivière du levant n'avait point alors de ville municipale; l'antique
cité de Luni avait péri, mais les hauteurs étaient occupées par la
puissante famille féodale de Malaspina, la même que nous avons vue
associée avec les Génois dans une expédition de Sardaigne. Il y avait des
comtes de Lavagna, dont les possessions tenaient de la montagne à la mer.
Enfin, la frontière orientale confinait avec celle des Pisans, dont
l'inimitié et les forces ne laissaient aucune sécurité.

Aussi les premiers efforts que nous voyons faire aux Génois, aussitôt que
les biens recueillis à la croisade les ont fortifiés, sont dirigés de ce
côté. Ce ne fut pas sans peine qu'ils établirent sur les populations
maritimes une domination qui resta longtemps douteuse. Ils pensèrent
bientôt à se donner un point d'appui plus solide. A l'extrémité de leur
territoire est le beau golfe de la Spezia, enfoncé dans les terres avec
une ouverture défendue par des îles. Les Pisans en tenaient le fond et la
côte orientale. Les Génois bâtirent et fortifièrent Porto-Venere à
l'occident et à l'entrée du golfe (1113). Cette position, en dominant les
îles qui resserrent l'entrée de ce vaste bassin, y donne un passage
assuré.

Une autre acquisition n'était pas moins importante pour s'assurer contre
l'invasion. La vallée de l'un des deux torrents, de la Polcévera et du
Bisagno, entre lesquels la ville de Gênes, au pied d'une haute montagne,
est assise sur la mer, offre à ceux qui la remontent une voie pénible,
mais alors la seule praticable pour communiquer aux plaines lombardes.
Celui qui pouvait l'ouvrir à des ennemis était le maître d'exposer Gênes
à des coups de main imprévus. Le marquis de Gavi possédait cet avantage;
au moyen de son château et de celui de Voltaggio, il fermait les gorges
de l'Apennin, et il n'avait pas manqué d'y établir un péage à son profit.
C'était la moindre oppression qu'il fallait attendre de ce voisinage. Les
Génois voulurent s'y soustraire à tout prix. Ils s'emparèrent d'abord de
vive force de quelques positions qui dominaient ces défilés: mais ils
s'estimèrent heureux que leurs succès servissent à faciliter une
négociation, et ils ne craignirent pas d'acheter au prix de quatre cents
livres d'or Voltaggio et les revenus qui en dépendaient (1121).
Avertissons cependant que lorsqu'ils eurent donné l'exemple de livrer
leurs trésors à leurs nobles voisins, ils furent bientôt réduits à payer
plusieurs fois et à racheter sans cesse les territoires qu'on leur avait
vendus le plus solennellement.


CHAPITRE VI.
Expéditions maritimes.

Tandis qu'on employait ainsi les richesses publiques rapportées de Syrie,
on continuait à naviguer vers la terre sainte, mais le négoce, et non
plus le zèle ou l'ardeur belliqueuse, y conduisait les vaisseaux génois.
On se contentait de renforcer les colonies maritimes (1131). Cependant
elles étaient déjà menacées (1144). Sous Foulque d'Anjou, gendre et
successeur de Baudouin II, sous Baudouin III, fils de Foulque, tout
commençait à présager la dissolution du royaume. L'empereur des Grecs, en
attaquant la principauté d'Antioche, avait affaibli l'une des barrières
de la terre sainte: un autre boulevard était tombé. Zenghi, émir de
Mossoul, s'empara d'Édesse (1148). Noureddin, fils et successeur de
Zenghi, pénétra jusqu'au port Saint-Siméon et affecta de se baigner dans
cette mer dont il voulait enlever le rivage aux chrétiens. Damas tomba en
son pouvoir, et devint le siège d'une grande puissance qui devait
détruire celle des Latins (1152). Au milieu de ces désastres, Baudouin
III eut le bonheur d'acquérir Ascalon, la dernière et la plus méridionale
des villes de Syrie. Elle avait été tenue jusque-là par les Egyptiens,
dont elle avoisinait la frontière. Cette ville servit, de ce côté, de
rempart aux établissements chrétiens et retarda leur ruine. Ces
événements occupèrent la scène jusqu'au milieu du douzième siècle.

Quand les intérêts des colonies génoises furent menacés de si près, on
vit la république faire des efforts pour les secourir efficacement.
Jusque-là elle ne paraît pas avoir montré un grand empressement pour la
défense du royaume de Jérusalem. Il en eût été autrement s'il eût été
permis aux Génois d'avoir pour leur évêque notre fameux abbé de
Clairvaux. Les voyages de saint Bernard à Rome l'avaient fait connaître
et révérer partout sur son passage, et l'épiscopat de Gênes lui fut
offert. Cette nomination fut rendue inutile par la désapprobation du pape
Gélase II. Il manda de laisser Bernard aux plus grandes choses auxquelles
le ciel l'appelait. Le saint abbé, afin de marquer son affection envers
le troupeau qui l'avait désiré pour pasteur, adressa à Gênes une lettre
pleine d'exhortations pieuses. Il y recommanda de secourir la terre
sainte, et de se défendre, au dedans, de l'hérésie. Il n'y a pas soixante
ans que l'autorité de son épître fut citée au sénat contre un étranger
devenu citoyen.

Sous ce grand promoteur de la croisade et de la paix de la chrétienté,
Gênes, plus zélée pour l'oeuvre commune, n'eût point employé ses forces
dans une guerre contre les Pisans excitée par la duplicité du pape
Gélase. Elle fut ensanglantée par les souvenirs de l'ancienne rivalité
comme par la jalousie nouvelle du commerce et de l'influence en Syrie.

Gélase avait été chassé de Rome. Il se sauva en Toscane. Il vint, en
suppliant, à Pise, de là à Gênes, mendiant partout des secours. Les
Génois lui prodiguèrent les soins et les respects; il consacra leur
nouvelle cathédrale; ils le conduisirent en sûreté jusqu'en Provence.
Or, en ce temps, la domination de la Corse était prétendue entre les deux
républiques rivales. Chacune y avait quelques établissements, toutes deux
s'appuyaient des concessions accordées par les papes; et Gênes, en
preuve de la sienne, payait au saint-siège un tribut annuel d'une livre
d'or. Le droit de consacrer les évêques de Corse dans l'église de Gênes
ou dans celle de Pise était controversé depuis longtemps, et Rome ne se
pressait pas de décider. L'archevêque de Pise, en vertu de son grade,
réclamait les privilèges de métropolitain sur l'île entière. Les Génois
n'avaient point d'archevêque chez eux, mais ils ne voulaient pas laisser
dépendre d'un étranger les diocèses soumis à leur domination. Les deux
partis sollicitèrent Gélase à son passage. Il avait entendu les Pisans
les premiers, et ils assurent qu'il leur avait donné gain de cause. Mais,
recueilli, aidé à Gênes, il lui resta sans doute assez de bonnes paroles
à y prodiguer. C'est de ce moment que la guerre éclata avec une grande
animosité; d'abord les Génois débarquèrent à l'improviste sur les côtes
d'une des provinces de la Sardaigne; les établissements des Pisans
furent ravagés: le butin fut considérable. L'année suivante on arma
quatre-vingts galères pour attaquer les ennemis dans leur métropole.
Vingt-deux mille combattants sortirent de Gênes: parmi eux cinq mille
étaient couverts d'armes brillantes, disent les chroniques, et cette
distinction des guerriers et de la foule qui les suivait peut faire
considérer l'expédition entière comme une levée en masse. Elle donne
aussi une idée des forces de la république en ce temps. L'annaliste
Caffaro, alors un des consuls et l'un des chefs de l'entreprise, assure
qu'on poussa jusque dans la ville ennemie, et que la terreur fit conclure
une paix immédiate; aussi fut-elle passagère. Les Pisans reprirent les
armes, mais la fortune continua à être favorable à Gênes. Le pape
Calixte, successeur de Gélase, intervint; il évoqua à son siège la
querelle des évêchés de Corse, et cita les parties au concile de Latran.
On y fit tourner l'affaire en négociations inutiles; après un long
délai, on la remit au jugement d'une junte d'archevêques et d'évêques;
les anciens titres furent compulsés; et quelle fut enfin la décision
tant attendue? On rejeta les prétentions des deux parties, et le droit de
sacrer les Corses fut réservé au pape. Il suffit à l'animosité des Génois
que Pise ne l'emportât pas sur eux. La sentence du pape fut rapportée à
Gênes en triomphe; mais à Pise, on y résista, les hostilités reprirent
leur cours, et Calixte ne s'en inquiéta guère.

Les flottes ennemies épiaient les convois marchands. On se mettait comme
en embuscade entre la Corse et la Sardaigne, entre ces îles et le
continent. On aimait mieux s'attacher à la poursuite lucrative des riches
cargaisons ou des galères chargées de voyageurs que l'on pût rançonner,
que de se chercher en force et de se combattre. Ainsi se prolongea la
guerre de saison en saison. Cependant les Génois établissaient leur
croisière à la bouche de l'Arno, défiaient leurs émules et se vantaient
que ceux-ci ne venaient pas les braver si près de Gênes. En poursuivant
une flotte pisane ils débarquèrent (1126) à Piombino, ravagèrent le pays
et amenèrent les habitants en esclavage. Dans une autre rencontre, ils
allèrent chercher l'ennemi jusqu'en Sicile et dans le port de Messine
(1129). Les Messinois voulant s'opposer à la violation de leur
territoire, les Génois débarquèrent et s'attaquèrent à tout ce qui se
présenta devant eux. Dès ces temps, les droits de la neutralité n'étaient
pas interprétés par les plus forts autrement que de nos jours. Le roi de
Sicile fut obligé d'accourir pour s'opposer à ces audacieux étrangers,
et, à en croire leur annaliste, ils ne s'arrêtèrent que devant le palais
du prince, et n'abandonnèrent qu'à sa prière le butin qu'ils n'avaient
pas manqué de faire sur le chemin qu'ils avaient parcouru.

Enfin le pape Innocent II entreprit d'éteindre une guerre qui troublait
l'Italie, qui détournait des soins dus à la conservation de la terre
sainte, mais surtout qui l'empêchait d'être secouru lui-même dans ses
querelles. Le pontife éleva le siège de Gênes à la dignité d'archevêché,
et, en vertu de l'égalité de titre et de juridiction, les deux métropoles
se partagèrent pour suffragants les évêques de Corse. C'était faire
gagner le procès aux Génois; mais ils avaient envoyé au pape huit de
leurs galères pour l'aider à remettre sous son joug les Romains révoltés.
La faveur des souverains pontifes s'arrêtait avec complaisance sur des
enfants du saint-siège, si dociles et si respectueux. Lucius II, dans son
court pontificat, se hâta de leur donner par une bulle la confirmation de
leurs propriétés et de leurs privilèges à la terre sainte, et, par une
autre largesse médiocrement coûteuse, il leur fit remise de la livre d'or
qu'ils payaient en tribut pour leurs possessions de Corse. Leurs
écrivains postérieurs ont beaucoup exalté ce don. Ils avaient besoin d'en
tirer la preuve que la seigneurie que Gênes s'arrogeait sur l'île n'était
pas imaginaire, qu'elle pouvait être réclamée en conscience et sans
péché.

(1132) La guerre de Pise avait duré quatorze ans. Elle ne paraît pas
avoir affaibli Gênes, ni retardé ses progrès. En obligeant à des
armements continuels, en tenant la population maritime en haleine, elle
tendait le principal ressort de la grandeur de la république; elle
développait l'énergie. Au sortir de cette lutte, on voit les Génois
étendre leur prépondérance et porter fort loin leurs entreprises
maritimes, commerciales et guerrières.

Quoique le comte de Toulouse eût enseigné à ses sujets le chemin de
l'Orient, il ne paraît pas qu'ils eussent été aussi diligents que les
Italiens à en rapporter le commerce. Les Génois étaient en possession
d'approvisionner de denrées et de marchandises étrangères la Provence, le
Languedoc, la Catalogne, et toute la côte espagnole. Les seigneurs les
rançonnaient quelquefois; mais parfois aussi, quand ces nobles
châtelains avaient besoin d'assistance, ils briguaient celle de ces
puissants navigateurs. Ceux-ci sentant leur force, habiles à ne pas
l'employer sans s'en assurer le prix, ne répugnaient pas aux occasions
d'accroître leur influence. Au nom du pape, leur secours fut sollicité
par Guillaume VI, comte de Montpellier. Il avait été chassé de sa ville,
favorisée dans sa révolte par le comte de Toulouse, Innocent II avait mis
d'abord la cité rebelle en interdit. Il excommunia ceux qui, dit sa
bulle, s'en faisaient appeler consuls; et avec eux le comte de Toulouse;
mais il fallait d'autres armes. Guillaume obtint (1143) des troupes du
comte de Barcelone et quatre galères des Génois. Ceux-ci, avaient eu à se
plaindre des exactions que le comte leur avait fait souffrir. Il fut
obligé, pour premier prix de l'assistance qu'il obtenait, de payer mille
marcs d'argent en restitution de ce qu'il avait exigé; et lorsque, avec
l'aide de ses auxiliaires et après un long siège, il fut enfin rentré
dans sa ville, les Génois, fidèles à leur système d'établissement, se
firent accorder des privilèges étendus pour leur commerce, l'exemption
des droits, et une enceinte franche pour leurs magasins1.

(1144) La nièce du comte de Montpellier était dame de la petite ville de
Melgueil (Magdelonne); elle avait épousé le comte de Provence frère du
comte de Barcelone. Les Provençaux étaient alors en hostilité avec les
Génois qui leur reprochaient de favoriser les fréquents soulèvements de
Vintimille. Le comte de Provence eut peu d'égards pour les alliés de son
oncle; il arma contre eux, et essaya de prendre leurs navires à leur
approche du port de Melgueil; la tentative fut malheureuse, il fut tu
par les Génois.

Cet événement ne rompit pas les alliances de sa famille avec la
république. Peu après, les comtes de Barcelone et de Montpellier
concouraient avec elle dans une très entreprise sur les côtes d'Espagne2.

Par delà la Catalogne, elles étaient habitées par les Mores. Les
Génoisque le commerce et la course de leurs galères portaient par toute
la Méditerranée, négociaient sans scrupule avec les mahométans d'Afrique
et d'Espagne; mais quand la rencontre de quelque riche cargaison faisait
juger que le profit du corsaire passerait ceux du marchand, on traitait
les Sarrasins d'ennemis naturels des chrétiens, et on prenait leurs
vaisseaux. Les Sarrasins croisaient à leur tour; et, pour mieux dominer
sur les mers, ils avaient fait de Minorque le siège de leurs armements.
Les Génois essayèrent, seuls d'abord, de les chasser de cette île (1146).
Ils expédièrent vingt-deux galères et six grands vaisseaux, qui portaient
des tours mobiles et des machines. On y embarqua des combattants et même
cent cavaliers. Notre historien Caffaro, consul de cette année, fut le
chef de l'expédition, avec Hubert della Torre, qu'il demanda pour
adjoint. L'arrivée de cette flotte répandit la terreur dans l'île. Les
Mores ne firent pas longue résistance: on pilla, on enleva tout ce qui
fut rencontré. De là, profitant de ce qui restait de temps avant la
mauvaise saison, on passa sur la côte d'Espagne. On se présenta devant
Almérie. On s'empara d'abord de tous les vaisseaux qui étaient dans le
port; ensuite les machines furent dressées pour attaquer la ville. Elle
n'était pas préparée à la défense. Le roi de cette contrée demanda la
paix et offrit de l'acheter. On ne voulut lui vendre qu'une trêve. Elle
fut négociée au prix de cent trente mille marabotins3. Il en payait
vingt-cinq mille comptant. Des otages devaient répondre que le reste
serait acquitté dans huit jours. On apporta aux Génois les deniers du
premier payement. Mais, tandis qu'on les comptait, et que les vainqueurs
étaient attentifs à les partager à mesure, le roi more, profitant de la
préoccupation commune, s'était enfui, enlevant sur deux galères tous les
trésors qu'il avait pu réunir. Les assiégeants et les assiégés furent
également troublés de cette disparition. Les Sarrasins se choisirent un
autre chef, et protestèrent de leur bonne intention pour accomplir le
traité. Mais il ne fut pas en leur pouvoir de le faire, et au terme
convenu, leur impuissance ne laissa aux Génois que la triste ressource de
multiplier les ravages autour d'Almérie. Ils les exercèrent vingt jours,
sans que les portes de la ville s'ouvrissent. L'hiver approchait, il
était temps de remonter sur les galères. Le siège fut levé et l'on revint
à Gênes.

L'annaliste consul, qui se complaît dans les détails de l'entreprise
qu'il avait commandée, passe si rapidement sur les conséquences qu'elle
eut dans les deux années qui suivent, que nous pouvons soupçonner qu'à
son retour on fut mécontent de lui, et qu'il le fut de la république.
C'était le temps où la démocratie et une sorte d'aristocratie
commençaient à lutter sourdement, et Caffaro paraît avoir été un des
ardents fauteurs de la dernière. Le peu de succès de son consulat était
une occasion favorable de le décrier. Être trompé par le More, avoir
laissé fuir une riche proie, aura pu être un double sujet de reproche.
L'expédition aura paru trop peu lucrative en proportion de la dépense. Il
est certain du moins qu'on balançait à retourner à Almérie. Il fallut
qu'Eugène III fît des efforts pour ranimer les courages contre les
infidèles (1147); tout le crédit de l'archevêque de Gênes y fut employé.
Il fallut aussi les sollicitations et les offres d'Alphonse VIII, roi de
Castille et de Léon, vivement intéressé à enlever aux Mores les places
maritimes de son voisinage. Des traités intervinrent, la guerre devait se
faire par des efforts communs. Les Génois avaient soin de stipuler,
suivant leur usage, que le tiers des conquêtes leur serait remis;
Alphonse promettait des troupes, et, comme il disposait de peu de forces
et qu'il comptait sur celles du comte de Barcelone, il se réservait de
confier à celui-ci le commandement de son armée; mais si les Génois
étaient mécontents de la coopération du comte, la faculté de se séparer
leur était réservée.

Une fois l'impulsion donnée à Gênes, toutes les ressources furent
prodiguées au nouvel armement. Il se composa de soixante-trois galères et
de plus de cent soixante bâtiments de transport. On y monta en foule. On
augmenta le nombre ordinaire des consuls de la république pour porter à
la tête de l'expédition quatre d'entre eux, assistés de deux consuls des
plaids. Entre les premiers était Hubert della Torre, le compagnon de
Caffaro dans la campagne précédente. Guillaume, comte de Montpellier,
prit part à l'expédition avec Raymond Bérenger, comte de Barcelone. Il
paraîtrait que quelques Pisans s'y joignirent4. Quand la Catalogne et
l'Aragon furent en mouvement, les historiens espagnols disent que cette
guerre n'occupa pas moins de mille bâtiments, grands ou petits (1148). On
attaqua Almérie par terre et par mer; mais la résistance fut longue.
Alphonse était sans forces, l'argent manquait au comte de Barcelone, et
les troupes commençaient à déserter. Les Mores tâchaient de détacher à
prix d'argent les Castillans et les Catalans. Les alliés n'acceptèrent
pas ces offres corruptrices; mais les consuls génois se méfièrent de
l'effet de ces manoeuvres, et, pour le prévenir, ils brusquèrent l'assaut.
La ville fut prise de vive force. La bannière de Gênes y fut arborée avec
celles des deux comtes. Les Sarrasins, réfugiés dans un fort, se
rachetèrent au prix de trente mille marabotins. Dix mille femmes ou
enfants furent envoyés captifs à Gênes. Sur tout le butin on préleva cent
cinquante mille marabotins, consacrés à l'extinction de la dette
publique, estimée à dix-sept mille livres d'or. Le surplus fut réparti
entre les galères et les vaisseaux.

Après la conquête, et dans Almérie même, les traités furent refaits; sans
doute que les Génois avaient, su se prévaloir de l'infériorité des
secours de leurs alliés pour faire mieux payer leur assistance. La
possession d'Almérie et de ses dépendances fut remise à Othon Bonvillani
au nom de la commune de Gênes, pour en jouir pendant trente ans.

La flotte se rendit ensuite à Barcelone. On y tint parlement. Le terme de
l'autorité des consuls arrivait; on y fit un nouveau consulat pour
l'année. Deux des magistrats sortant de charge, della Torre et Doria,
retournèrent à Gênes sur deux galères chargées de l'argent réservé au
trésor de la république. Le reste hiverna en Catalogne pour entreprendre
le siège de Tortose à la nouvelle saison. Les machines des Génois, leurs
approches à travers tous les obstacles, déterminèrent la capitulation;
après une vaine attente de secours la place fut rendue. Le comte de
Barcelone, qui en prit possession, en remit un tiers au comte de
Montpellier et un tiers aux Génois. On trouve aussi qu'il fit don à
l'église de Gênes d'une île sur l'Ebre, voisine de Tortose. Plus tard les
Génois lui rétrocédèrent leurs droits sur la copropriété de la ville.

Ces brillantes expéditions rendirent le nom de Gênes imposant pour tous
les peuples qui habitent les deux bords de la mer Méditerranée (1149).
Les princes mores voisins étaient obligés de rechercher, d'acheter même
l'amitié de ces nouvelles colonies. Sur la côte de Valence qu'infestaient
les corsaires, il suffit à Hubert Spinola de montrer cinq galères, et les
Mores, tirant à terre leurs bâtiments, demandèrent à traiter de la paix.
Boabdil Mahomet, roi de Valence5, reconnaît pour ambassadeur Guillaume
Lusio6, qu'il appelle un des principaux citoyens de Gênes. Il fait une
paix de dix ans avec les consuls, les magistrats et tous les sages
marchands de la république. Par amour pour elle, il donne aux Génois,
dans Valence et à Denia, des quartiers pour leurs magasins, où nul autre
qu'eux ne pourra habiter. Ils auront libre commerce et totale exemption
d'impôt; mais les étrangers qui viendraient négocier avec eux payeront
au roi ses droits ordinaires. Par une singulière concession, dans toutes
les terres du royaume de Valence, les Génois jouirent gratuitement d'un
bain par semaine. Enfin, pour prix de ces faveurs, ceux d'Almérie et de
Tortose promettent de ne pas offenser les sujets du roi; celui-ci donne
à la république dix mille marabotins; il prend un an de terme pour en
payer la moitié. Du surplus, Lusio a reçu et emporte avec lui deux mille
marabotins, tant en or qu'en étoffes de soie; les trois mille restants
seront soldés dans deux mois.

La terreur était grande devant ces navigateurs victorieux. Un de leurs
navires marchands, qui revenait d'Alexandrie, rencontrant les galères
d'un prince sarrasin, avait refusé de se faire reconnaître. De
provocation en provocation, il s'ensuivit un combat que le marchand ne
pouvait soutenir. Il fut conduit en Sardaigne. Mais à peine les Mores
eurent reconnu que leur prise était génoise qu'ils s'alarmèrent des
suites de leur victoire, et restituèrent le navire et la cargaison sans y
toucher. Le juge ou seigneur de Cagliari, allié des Génois, médiateur
dans cette circonstance, renvoya le bâtiment à ses propres frais. Si,
malgré ces soins, la restitution ne compensa pas le dommage, c'est, dit
le pieux annaliste, qu'ainsi peut-être Dieu châtie ses enfants pour les
détourner de se livrer au commerce avec les infidèles.


CHAPITRE VII.
Progrès, tendance au gouvernement aristocratique. Noblesse.

La navigation des Génois au couchant n'arrêtait pas le cours de celle du
levant. Ils faisaient un trafic considérable dans les ports de l'empire
grec. Déjà leur assistance était briguée dans les fréquentes révolutions
de ce pays. L'empereur Manuel Comnène ne dédaigna pas de leur envoyer son
patriarche Démétrius, pour traiter d'une alliance avec la république.
Manuel se méfiait de l'empereur d'Occident Frédéric Barberousse, et
encore plus des entreprises des princes normands des Deux-Siciles. Les
croisades mettaient son empire en contact avec ces conquérants, et leurs
fréquents passages le menaçaient jusque dans Constantinople. Ses
successeurs en éprouvèrent bientôt le danger. Pour lui, il cherchait des
amis et des créatures en Italie1. A Gênes, il envoyait des présents; il
prodiguait les faveurs, et surtout les promesses. La république se fit
accorder par lui les privilèges dont les Vénitiens et les Pisans
jouissaient dans l'empire. Elle obtint la liberté du commerce, et, avec
une église, une enceinte de magasin, une cale de débarquement, le rabais
au vingt-cinquième des droits de douane, qui étaient perçus au dixième.
Prodigue d'engagements, l'empereur promit d'envoyer pendant dix ans cinq
cents perperi à la république, et soixante à son église2, avec des
ornements pour la commune et pour l'archevêque3.

On voit qu'en toute négociation importante le consulat faisait la part de
l'église et de son pasteur. Choisis par leur troupeau et parmi leurs
concitoyens, les archevêques obtenaient toujours considération et crédit;
mais, confirmés et institués par les papes, il est naturel qu'ils aient
usé de leur pouvoir pour retenir leurs fidèles dans une soumission
habituelle envers la cour de Rome. Là aussi où leur dévouement était
connu et leurs secours appréciés, les Génois trouvaient une protection
paternelle. Quand ils croyaient avoir à se plaindre en Syrie, le pape
écrivait des lettres menaçantes au roi de Jérusalem et à ses barons pour
les obliger à respecter les droits de la république. Il écrivait aux
évêques de Nîmes, de Béziers et d'Agde, pour leur ordonner d'excommunier
leurs seigneurs s'ils ne rendaient à Gênes les sommes extorquées à ses
navigateurs. L'archevêque fut décoré du titre honorifique de légat
perpétuel dans la terre sainte, où il ne mit jamais le pied. A l'époque
où notre histoire arrive, ces démonstrations redoublèrent, et en même
temps le roi de Sicile, dont les navigateurs génois avaient fréquemment
éprouvé de vexations, se rapprochait d'eux sensiblement. La venue du
redoutable empereur Frédéric Barberousse, dont l'incursion soulevait
l'Italie, était la cause de ces nouvelles dispositions. L'occasion fut
saisie. Guillaume Vento et Ansaldo Doria furent expédiés en Sicile. Un
traité favorable fut conclu. Le roi en jura l'accomplissement devant eux;
ils s'engagèrent à le faire jurer dans Gênes à leur retour par trois
cents notables. Les avantages étaient pour les Génois. Leur serment ne
les obligeait qu'à ne conspirer ni la mort ni la détention du roi, et à
indemniser la Sicile des déprédations que quelques-uns de leurs
navigateurs pourraient commettre. Mais, dit l'historien, ce n'est là que
ce que sans traité ni serment, la justice de la république accorde à tout
le monde; et la négociation faisait acquérir sans rien céder (1157).

Ce traité fait avec Guillaume, roi de Sicile4, est tout commercial et
nous donne une idée précise du négoce de ce temps. Un droit était perçu
dans le port de Messine, probablement à l'entrée des bâtiments; les
Génois en sont exemptés; à l'exportation ils doivent un tarin pour deux
ballots de marchandises ou pour quatre sacs de blé, mais ils ne peuvent
prendre du grain que pour le porter à Gênes et nullement pour en
trafiquer. Arrivant en Sicile d'Alexandrie ou de Syrie, et soit des
terres des chrétiens, soit de celles des mahométans, ils doivent trois
pour cent de la valeur des cargaisons qu'ils vendent; ce qu'ils
remportent invendu ne doit rien. A Palerme, ils doivent, à l'entrée, un
tarin et demi par cent livres de cuir ou par cent livres de coton. La
sortie est gratuite. Ils doivent un vingtième de la valeur des draps
qu'ils apportent de chez eux; les autres articles, s'ils ressortent
invendus, sont francs d'impôt.

Par la notice de ces traités et des expéditions lointaines que nous avons
indiquées, il semble qu'on peut prendre l'idée d'une nation formée et
consistante. L'importance génoise paraît l'emporter, du moins dans les
parties occidentales de la Méditerranée, sur celle de Pise. Mais cet
empire qui s'étend au loin est encore troublé et disputé dans la Ligurie.
Cependant on commence à sentir une force capable de faire plier des
voisins indociles.

Les comtes de Lavagna, vers la fin de la guerre pisane, avaient donné de
l'inquiétude sur une frontière qui touchait à celle de l'ennemi. Des
capitulations les liaient aux Génois, mais leur foi était devenue
douteuse; ils étaient armés, on les soupçonna d'intelligence avec Pise
qui pourrait leur donner la main. On marcha sur leur territoire, on le
dévasta; le château de Rivarola fut bâti pour dominer leurs possessions.
Eux-mêmes jurèrent obéissance perpétuelle au consulat. Cinquante ans
après, nous trouvons, sous le nom de Fiesque, leur famille, divisée en
plusieurs branches, établie à Lavagna, et dans Gênes au rang des
citoyens; il est probable qu'à la paix et à la soumission dont nous
venons de parler quelques-uns d'entre eux vinrent à la ville comme otages
et furent forcés d'y accepter le domicile et la bourgeoisie.

Dans la province occidentale on avait également profité de ce que les
forces et l'attention de la république étaient occupées au dehors.
Vintimille, se débattant sous le joug, le secouait à chaque occasion
favorable. Cette ville avait des seigneurs, et ils avaient été réduits à
faire hommage de leur seigneurie à saint Cyr et à prêter serment à la
commune de Gênes. Mais quand on fut libre de soins extérieurs, on revint
sur ce traité qui avait cessé d'être exécuté fidèlement. Les comtes
furent accusés d'y avoir forfait. Leur ville fut assiégée par terre et
par mer; elle fut prise, dit l'annaliste, à la gloire de Dieu et de la
commune de Gênes. Les habitants subirent le serment d'obéissance.
Quelques années après, Guido Guerra, l'un des comtes, accepta le domicile
à Gênes et donna ses terres à la république pour les reprendre d'elle en
fief. Il en reçut l'investiture dans un parlement solennel où, après
avoir exigé son serment, les consuls le revêtirent de pourpre. Ce
singulier jeu de fief était usité. D'autres seigneurs féodaux en avaient
donné l'exemple dans la même contrée. Ils avaient consenti à vendre leurs
domaines à la république, à condition d'en devenir les détenteurs à titre
de vassaux. Frédéric Barberousse, qui se regardait comme le seigneur
dominant de l'Italie entière, et que ces translations privaient de
l'hommage immédiat, fut obligé bientôt après de défendre à ses vassaux de
tels marchés sous peine de la perte de la main droite.

Nous avons vu en quoi consistait le droit, ou plutôt l'obligation du
domicile. Celui que jurait la compagnie était supposé devenir habitant de
la ville de Gênes. Il n'en était censé absent que par permission; et les
consuls pouvaient l'obliger à y paraître à la première sommation.

C'est ainsi que peu à peu sous la prépondérance d'une commune de
marchands s'abaissait l'orgueil des nobles châtelains cantonnés autour
d'elle. Ils s'en indignaient; alternativement ils prêtaient et
faussaient le serment de fidélité. Mais ils retombaient dans la
dépendance; et la soumission leur était d'autant plus onéreuse qu'elle
était moins sincère.

Othon de Fresingue, témoin et narrateur des expéditions de son neveu
l'empereur Frédéric, remarque, en le déplorant, que les cités d'Italie
avaient étendu leur domination sur les territoires dont elles étaient
entourées. Il restait à peine un seigneur assez puissant pour avoir sauvé
son indépendance. Dans la haute Italie, dit-il, il n'y avait presque que
le marquis de Montferrat qui eût évité le joug des villes. Elles
obligeaient les autres nobles à prendre place dans leurs communautés
organisées avec un reste des institutions romaines. Elles se régissaient
par leurs consuls, magistrats que pour la plupart on ne laissait en place
qu'un an, tant on était jaloux du pouvoir qu'on leur confiait. Par le
même sentiment on ne réservait pas ces magistratures aux ordres
supérieurs. On prenait les consuls indifféremment parmi les capitaines
(les grands seigneurs), les vavasseurs et le peuple. Pour assujettir
leurs voisins, ces municipalités ne craignaient pas d'admettre à la
chevalerie et aux dignités la jeunesse des rangs inférieurs, jusqu'aux
fils des artisans ignobles, gens que les autres nations repoussent comme
une peste de toutes les occupations honorables ou libérales. C'est ainsi
que s'exprime la hauteur tudesque du noble évêque. Dans l'orgueil
méprisant de son antique noblesse, il voit chez ces républicains une
véritable rouille de barbarie, et cependant, dit-il encore, c'est par ces
moyens que ces villes surpassent celles du monde entier en richesses et
en puissance.

Ce tableau répond très-bien à l'état où Gênes nous apparaît à la même
époque et à ses rapports avec les seigneurs de son voisinage. Nous
remarquons seulement que si les autres communes avaient obligé leurs
nobles voisins à prendre une résidence réelle dans leurs villes, les
Génois avaient fait peu d'usage de ce droit, et vraisemblablement ils
auraient pris plus d'ombrage que de confiance du séjour habituel parmi
eux de personnages trop élevés. Si ailleurs ces nobles participaient au
consulat, on n'en voit aucun exemple à Gênes. Dans les fastes consulaires
on ne trouve aucun de ces marquis ou de ces comtes dont nous avons eu
occasion de parler, ni rien qui ressemble à des noms de seigneurs. Les
Fiesque eux-mêmes ne paraissent mêlés à la conduite des affaires qu'à une
époque postérieure, après qu'un des membres de la famille a été élevé à
la papauté. À la venue de Barberousse tout était encore, dans Gênes,
municipal et bourgeois.

Les occupations maritimes, qui avaient fait la force de toutes les
principales familles, ne s'accordaient pas avec les établissements de
châteaux et avec les devoirs ou les habitudes des possesseurs de fiefs.
Sans doute les maisons les plus riches acquirent des terres autour de
Gênes, et, à mesure que les chefs devinrent plus éminents, leurs fermiers
et leurs paysans formèrent autour d'eux une clientèle dépendante; nous
en verrons des effets. Mais il n'y a aucune trace de l'érection de leurs
domaines en seigneuries proprement dites; tandis que Gênes est entourée
de fiefs impériaux dans ses montagnes, il n'y a pas sur son territoire
propre un seul lieu qui ait un titre et dont ses possesseurs aient
affecté le nom.

Il ne paraît pas que l'ordre de chevalerie y fut conféré, comme l'évêque
de Fresingue le reproche des autres villes. Le service de la mer laissait
peu de place et moins de prix à la milice qui ailleurs ennoblissait le
cavalier. Mais, dans la carrière civile, ceux qui donnaient à leurs
nobles voisins des investitures, et des mains de qui des comtes
recevaient la pourpre; ceux qui faisaient de leur ville une suzeraine
respectée, une domination comptée entre les puissances, pouvaient bien
s'attribuer les honneurs que les autres nations accordaient à l'épée et à
la féodalité. Seulement on ne nous en dit rien à cette époque.

Quoi qu'il en soit, ces marchands, ces bourgeois avaient été, en Syrie,
les compagnons des chevaliers et des nobles. Cette fréquentation, et
l'effet naturel des richesses qui avaient rompu l'équilibre entre les
citoyens, ne pouvaient manquer de donner carrière à l'ambition. Nous
touchons au moment où, par une transition insensible, de l'égalité d'une
commune sortit une noblesse, et d'une pure démocratie une aristocratie
régulière. Ce passage est difficile à saisir, car on ne nous en a laissé
aucun monument. L'événement se présente à nous, la date en paraît fixée à
l'année 1157. Mais les moyens et les progrès de cette entreprise ont
besoin d'être recherchés là où les annalistes n'ont pas même cru les
avoir révélés.

L'origine de la noblesse à Gênes est incontestable. Les premières
familles à qui l'opinion déféra ou laissa usurper cette distinction sont
les mêmes dont le nom se recommande par le plus fréquent retour dans la
liste des consuls depuis 1101. Ainsi, de la seule inspection de ces
fastes, on peut conclure la justesse de la réflexion de Stella, historien
de la fin du quatorzième siècle, mais instruit, et le moins servile des
écrivains du pays, qui avait fait de grandes recherches sur les époques
antérieures, et qui s'était aidé des traditions et des mémoires
domestiques. «Alors, dit-il en parlant des temps anciens, on ne
distinguait pas le peuple et la noblesse. Une seule dénomination
confondait tous les citoyens. Mais avec le temps, les descendants des
familles qui avaient exercé la magistrature se sont appelés nobles5.»

Dans ces anciens noms, il en est qui sont encore portés, de nos jours,
avec un juste orgueil, après huit siècles complets d'illustration. Guido
Spinola était un des consuls de la compagnie qui, en 1102, présidait à
l'armement pour la terre sainte. Immédiatement après, on voit paraître
des Defornari, des Mari, des Negri, Vento, Grillo, et bientôt Anselme
Doria. Après les pères, on voit les fils arriver aux emplois ou au
commandement des flottes. Avec les familles encore existantes, on trouve
l'origine de celles qui se sont éteintes, mais dont on suit la trace
honorable, comme des Embriaco, Usodimare, Malocelli. Enfin la scène va
être occupée par les Avocati et les Volta dont les noms semblent perdus,
parce que c'est sous d'autres titres que nous sont connus les descendants
de ces familles. Stella nous avertit que les Avocati sont les mêmes que
les Pevere (Piper) et que, mêlés avec les de Turca, autrement de Curia,
ils sont devenus les Gentile. Les Volta et les Malone réunis sont devenus
les Cattaneo. Si l'on ne voit, dans les temps anciens, ni Imperiali ni
Centurioni, c'est que sous ces dénominations se sont confondues, dans des
temps un peu moins reculés, des familles non moins antiques que celles
qu'on vient de nommer.

L'annaliste Caffaro fut aussi l'un de ceux qui ouvrirent la porte des
honneurs à leurs descendants: il laissa sa famille au rang des nobles.
Peu de personnages, en son temps, prirent aux affaires une part aussi
active. Il vécut quatre-vingt-six ans. A trente ans nous l'avons vu à
Jérusalem et à Césarée; à cinquante il fut porté au consulat dès la
première année où cette magistrature prit une assiette régulière. On
trouve son nom six fois sur la liste des consuls de la république, et
deux fois parmi les consuls des plaids. Il devait avoir soixante et
treize ans quand, dans son dernier consulat, il alla régir l'expédition
lointaine de Minorque et d'Almérie. Il fut chargé depuis des missions les
plus importantes et les plus délicates. La mort le surprit dans toute
l'activité du patriotisme ou de l'ambition, et sans que ses facultés
eussent paru baisser. Ce témoin si essentiel des faits, cet acteur des
scènes les plus intéressantes pendant près de soixante ans, a écrit ce
qu'il a vu, et Gênes ne nous fournit pas d'autres mémoires contemporains.
Ceux-ci ont encore un caractère remarquable, l'authenticité officielle.

Ce sont ces annales qui renferment d'abord la liste complète des consuls
année par année; mais si elles sont précieuses, elles laissent beaucoup à
désirer à notre curiosité, et elles ont des réticences évidentes.

Depuis le commencement de l'ouvrage, jusqu'au siège d'Almérie, le récit
propre à chaque année est plus ou moins étendu. A partir de cette époque,
l'auteur semble s'être imposé silence. La chronique des sept années
suivantes ne contient plus que le nom des consuls. A la première, il
ajoute seulement que les Génois ont pris Almérie, qu'il ne saurait tout
raconter et qu'il s'en remet aux histoires qu'en écriront les sages
témoins de l'événement. L'année suivante, Tortose a été prise (1145); il
n'en dit pas davantage, et il passe outre6. Pour les quatre ans qui
suivent (1153), il n'y a pas un mot de plus que la liste des magistrats,
quand tout à coup l'écrivain se réveille, et certes le tableau qu'il nous
trace de la république au commencement de l'année 1154 nous fait bien
voir que la matière n'aurait pas manqué à l'annaliste pour les années
précédentes, si son silence n'eût été affecté. La république ne possédait
plus de galères; l'administration était sans ressources. Tous les revenus
étaient aliénés, les terres, les péages, les douanes, les droits du port,
les revenus du pesage, du mesurage, de la monnaie. Les citoyens étaient
riches sans doute, puisqu'ils avaient prêté sur ces gages, mais eux-mêmes
paraissaient tombés en léthargie, tandis que l'État ressemblait à un
navire sans pilote abandonné parmi les flots. Telle était la situation où
les derniers temps (ces temps sur lesquels Caffaro avait gardé le
silence) avaient réduit la chose publique, que les consuls qu'on venait
de nommer refusaient de prêter serment et s'excusaient d'accepter leur
office. Un Doria, un Spinola étaient parmi eux; leur découragement était-
il sincère? L'approche du redoutable Barberousse l'avait-il accru? Ou
seulement ces magistrats ambitieux voulaient-ils être sollicités et
marchander un plus grand pouvoir? Voulaient-ils mettre le gouvernement
hors des mains du peuple, ou affranchir leur dignité de sa tutelle? Leur
refus devint un grand événement. Le public s'en émut. L'archevêque vint
sur la place réprimander leur égoïsme et leur imposer le consulat en
punition de leurs péchés: le peuple les força de prêter serment. Ils le
firent par honneur pour la ville. Mais à peine ils furent entrés en
charge, c'est eux qui se firent obéir, qui contraignirent les citoyens à
vivre en paix: obligation qui, en ce temps, semble leur avoir été
nouvelle. Des galères furent construites. Dès le commencement de leur
consulat quinze mille livres de dettes furent payées. Avant la fin de
l'année, les revenus engagés furent tous retirés des mains des
créanciers. Tout prend une vie nouvelle, et alors l'annaliste, après sept
ans de réticence, donne carrière à sa plume. Il annonce, comme s'il
commençait un ouvrage nouveau, qu'il va écrire les choses dont il est
témoin, et il les croit dignes d'être connues du présent et de l'avenir.

Or quelles étaient ces grandes choses? On les aperçoit en y regardant de
près. La démocratie perd du terrain; les affaires ne sont plus du
peuple, mais du gouvernement. Les ambassadeurs envoyés à l'empereur, au
pape, rendent aux seuls consuls le compte mystérieux de leur mission. Les
consuls en transmettent les secrets à leurs successeurs. Ces magistrats
qui avaient reculé devant leurs fonctions pour les saisir avec une
autorité nouvelle, auteurs de vastes plans que le cours d'une année ne
leur avait pas suffi à réaliser, y associent ceux qui les remplacent, et
leur confient des instructions secrètes pour continuer leur système. La
gradation des termes doit même être re-marquée surtout dans un écrivain
fauteur évident de la révolution aristocratique. Dans les chroniques de
plus de cinquante ans, depuis le commencement du douzième siècle, Caffaro
n'a jamais trouvé un mot pour désigner deux classes de citoyens; quand
on marchait contre les Pisans, il n'y avait encore de distingués que ceux
qui portaient des cuirasses blanches comme la neige. Si une seule fois il
est écrit que les consuls s'embarquèrent avec une très-noble escorte, ce
n'est là qu'une épithète et non une qualification. Mais maintenant nous
entendons à chaque pas parler des meilleurs de la ville, et bientôt ce
n'est plus une dénomination vague, c'est le nom d'une classe. On a pris
parmi ces meilleurs des ambassadeurs; et Caffaro, qui est du nombre, se
donne cette qualité à lui-même, comme un titre convenu qui vient à son
rang dans l'État et que la modestie ne peut empêcher de prendre. D'année
en année, on voit les magistrats, travaillant tous dans le même sens,
s'attacher à circonscrire le choix de leurs successeurs dans cette classe
de notables qui tend à devenir une caste privilégiée. Enfin, ceux de 1157
ayant réussi, comme Caffaro s'en vante expressément, à diriger l'élection
du consulat, et à le faire tomber aux mains des meilleurs, un seul mot
des annales nous fait voir qu'alors un changement fut opéré. Les consuls
firent jurer une compagnie nouvelle. On se souvient que la constitution
de la commune de Gênes avait été une sorte de société dont les armements
pour les croisades furent le principal intérêt. Nous ne savons si ce
pacte social était écrit, ou simplement consacré par la tradition. Mais
le voici renouvelé, la charte municipale est refaite sous l'influence des
meilleurs, qui ont tiré à eux le consulat; cette charte est jurée. C'est
là une circonstance remarquable, et, puisqu'elle coïncide avec le temps
où le gouvernement a repris une nouvelle vigueur, où il s'est resserré,
où les maisons en crédit s'attribuent des distinctions ostensibles, nous
pouvons conclure que ce nouveau pacte, s'il ne consacra pas l'usurpation,
renferma plus ou moins implicitement le germe du pouvoir et du privilège
aristocratique. Telle fut la solennité de la compagnie nouvelle, que
Caffaro se glorifie d'avoir prononcé en un même jour trois harangues,
pour les consuls sortant de charge, pour ceux qui entraient en fonction,
et pour le peuple génois, en invoquant sur la cité les premiers dons du
ciel, la paix et la concorde.

Dès ce moment, la dénomination de noble commence à paraître et à
remplacer celle sous laquelle elle avait été cachée. Dix ans après, un
annaliste, successeur de Caffaro, consacre expressément son oeuvre à un
double but, l'utilité de la république et l'émulation parmi les nobles7.


LIVRE DEUXIÈME.
FRÉDÉRIC BARBEROUSSE. - GUERREPISANE. - BARISONE. - AFFAIRES DE SYRIE. -
COMMERCE ET TRAITÉS. - FINANCES.
1157 - 1190.

CHAPITRE PREMIER.
Frédéric Barberousse.

L'an 1154, l'empereur Frédéric Barberousse était descendu en Lombardie:
à son approche l'Italie entière fut en confusion. C'est l'année même où
Gênes ne trouvait plus de consuls qui osassent la gouverner. Mais on a vu
qu'il se rencontra des magistrats fermes en même temps qu'ambitieux, qui
se firent de leur résistance affectée un titre à de plus amples pouvoirs.
Cette autorité qui fonda l'aristocratie était tombée dans des mains
habiles, si nous en jugeons par la conduite tenue dans les rapports avec
Frédéric, et par l'impulsion donnée aux citoyens.

Depuis longtemps les empereurs et les papes s'étaient fait la guerre, et
leur discorde avait bouleversé l'Italie. Les premiers se croyaient
toujours successeurs des Césars et surtout rois de Rome. L'évêque de
cette métropole de l'Occident n'était pour eux qu'un sujet qui ne pouvait
être ni élu ni installé sans leur congé. A son tour, le successeur de
saint Pierre se croyait supérieur au souverain temporel; et le titre
d'empereur ne se prenant qu'après le couronnement dans Rome, les papes en
possession d'en accomplir la cérémonie regardaient le monarque qui venait
se prosterner à leurs pieds comme un candidat qui n'allait tenir la
couronne que de leur acquiescement à son élévation. La querelle longue et
sanglante des investitures avait été enfin étouffée après des malheurs
et des affronts réciproques. A son issue, les papes se trouvaient en
jouissance d'une souveraineté territoriale considérable; mais ils
n'étaient pas les maîtres de Rome où était leur siège épiscopal, et ils
s'en indignaient. Là, les empereurs, quoique absents, faisaient sentir le
poids de leurs prétentions souveraines toujours vivantes. Sous leur
influence les grandes familles romaines réprimaient l'ambition des
pontifes, et le peuple lui-même y opposait des souvenirs de république de
temps en temps réveillés. Ces agitations et l'impuissance où les
empereurs allemands avaient été de rendre effective, par une
administration suivie, leur souveraineté sur les Italiens, avaient
habitué chaque ville à un régime municipal tout à fait libre. On ne
proclamait pas une indépendance absolue de tout devoir envers le chef de
l'empire, mais l'obéissance, rarement réclamée, avait cessé d'être
connue.

Cependant la venue d'un nouvel empereur, se rendant à Rome pour son
couronnement, était une époque de crise. Suivant l'usage, ses envoyés, le
précédant, se répandaient dans toutes les cités pour rappeler aux peuples
leurs devoirs, surtout pour exiger des tributs que d'Allemagne en eût
vainement réclamés, et dont l'approche du prince et de ses forces rendait
seule la levée possible. L'empereur convoquait tous ses vassaux pour
grossir son cortège, et pour venir renouveler les serments d'obéissance
et de fidélité. Il les appelait aussi pour leur rendre la justice dans sa
cour.

Frédéric Barberousse était jeune, vaillant, avide de gloire et de biens;
il venait en force, et il amenait avec lui des docteurs disposés à
l'assurer qu'il était le maître absolu de toutes choses dans l'empire.
Son langage était conforme à ces maximes: souvent ses actions y
répondaient. Les Italiens le regardaient d'avance comme le chef
impitoyable d'une horde de nouveaux barbares.

Il trouvait pourtant des partisans. Ces villes si multipliées dans la
haute Italie, en se gouvernant en républiques indépendantes, étaient
ennemies l'une de l'autre. Elles se faisaient la guerre; les plus fortes
opprimaient les faibles, et les opprimés ne manquèrent pas de recourir à
l'empereur, dont la politique s'en fit autant d'appuis.

Gênes, protégée par son éloignement, n'avait pris aucune part aux
rivalités lombardes, ni aux querelles de l'investiture. Ses pieux
habitants penchaient évidemment pour les papes, mais ils avaient évité
d'offenser les empereurs.

Leurs premiers rapports avec Frédéric n'eurent rien que de bienveillant.
Comme les autres, ils députèrent vers lui. Caffaro et un archidiacre lui
furent envoyés avec des présents. Les dépouilles des Sarrasins d'Espagne,
les riches tissus de soie d'Almérie, les lions, les autruches et les
perroquets d'Afrique firent l'admiration de la cour impériale. L'empereur
reçut les députés avec bonté. Loin de leur faire aucune injonction, il
évita d'entrer en discussion sur ses droits, il leur témoigna son estime
pour leur ville; enfin, dit l'ambassadeur historien, il leur confia ses
projets les plus secrets.

La suite nous fait connaître et la nature de ces projets et les motifs de
tant de ménagements. Frédéric convoitait les Deux-Siciles. Il n'avait
point de flotte; il fallait s'aider des Génois ou des Pisans, et de tous
deux s'il était possible. Les ouvertures qu'il fit aux envoyés de Gênes
sont ces secrets mystérieusement rapportés aux consuls, et que ces
magistrats transmirent à leurs successeurs en les dérobant au peuple. Le
véritable usage qui en fut fait à Gênes paraît avoir été de les dévoiler
au roi normand de Sicile, pour tirer parti de ses craintes afin d'obtenir
de lui le traité avantageux dont nous avons déjà parlé. La négociation en
fut probablement ouverte dès lors; elle fut terminée quand, peu après,
Gênes, se voyant plus menacée par Frédéric, s'engagea plus avant dans la
cause des papes.

(1155) Milan fut la première ville qui brava la colère de Frédéric.
Ensuite Tortone, qui avait embrassé la cause des Milanais, fut la victime
de cette alliance. L'empereur l'assiégea, et, après de longs combats, il
s'en rendit maître, la ruina de fond en comble et en chassa les
habitants. Dans cette expédition il avait appelé tous ceux qui lui
devaient obéissance. Les Génois ne se pressèrent pas de marcher, malgré
les menaces portées contre les réfractaires. Des voisins, qui avaient
fait leur soumission, et qui devenaient jaloux de les voir s'en
dispenser, les pressaient avec une amitié affectée de ne pas exciter la
colère de l'empereur qui avait déjà manifesté son déplaisir. Mais les
moyens dilatoires n'étaient pas encore épuisés, et ceux-là ont été de
tout temps agréables, souvent utiles, à un peuple accoutumé à marchander
en toute chose. Ses consuls furent mandés: l'un d'eux, accompagné
d'autres envoyés, se rendit aux ordres de Frédéric; mais cette entrevue
fut encore pacifique. La discussion des droits et des devoirs s'ajourna
d'elle-même: en renvoyant les députés, il les assura de l'intention où
il était d'honorer Gênes au-dessus de toutes les villes d'Italie. Tout le
pays se divisait en deux alliances, pour ou contre lui; ou voit qu'il
voulait attirer les Génois dans la sienne. D'ailleurs le temps lui eût
manqué pour les réduire par la voie de la rigueur. Il n'ignorait pas que
les consuls avaient fait des préparatifs de défense. On commençait à
élever des murailles. Tous les hommes de la ville et de son district, en
état de servir, étaient requis, en vertu de leur serment de citoyens, de
se tenir prêts à s'armer. On avait déjà envoyé quelques forces dans les
châteaux placés entre Gênes et Tortone.

Frédéric, reçu par le pape, fut couronné à Rome avec cette circonstance
singulière, que les Romains ne voulurent pas lui ouvrir leurs portes. Il
fallut en occuper une par surprise dans un quartier éloigné, barricader
les issues qui communiquaient avec le reste de la ville, brusquer la
cérémonie d'un couronnement furtif, et se hâter de regagner la campagne,
tandis que le peuple furieux forçait les barrières: étrange solennité
par laquelle était conféré le titre fastueux d'empereur des Romains.
Poursuivi en se retirant, Frédéric s'éloigna; les combats, les maladies,
la lassitude et la désertion des vassaux qui l'avaient accompagné,
l'obligèrent à prendre le chemin du retour; il le marqua par des
ravages. Mais, parvenu devant Ancône, il cessa d'avoir une armée. Ce ne
fut pas sans danger qu'avec une simple escorte il put sortir de l'Italie
et regagner l'Allemagne.

(1156) Ce départ, après un an de séjour et de domination violente, était
un événement considérable pour tout le monde. Les faibles respirèrent,
les opprimés levèrent la tête; les Milanais rebâtirent Tortone et
attaquèrent ceux de leurs voisins qui s'étaient donnés à Frédéric. Ce fut
le premier signal du nouveau caractère que prirent les rivalités
italiennes, et l'époque de la séparation de ce pays en deux partis
permanents et irréconciliables, les fauteurs et les adversaires de
l'autorité impériale, animosité qui, après avoir opposé ville à ville,
porta bientôt la division de famille à famille dans une même cité.

Les Génois n'étaient entrés dans aucune alliance, ni contre l'empereur ni
pour lui. Ils se tenaient encore séparés de la politique lombarde: leur
indépendance était leur unique pensée; et s'ils s'étaient vus assurés de
la sauver, ils auraient accordé peu d'intérêt à la cause de la liberté du
reste de l'Italie. Echappant d'abord à la nécessité d'aider Frédéric dans
ses projets contre la Sicile et la Pouille, ils gagnaient à l'événement
de ne pas se commettre avec Guillaume, roi de ces pays. Le commerce
considérable qu'ils y exerçaient avait été récemment assuré par le traité
qu'ils venaient d'obtenir de lui. Mais aussi Frédéric, n'ayant plus
besoin d'eux, allait avoir ce motif de moins pour les ménager, et cet
empereur redoutable menaçait de repasser les Alpes. La république ne
regarda la paix où elle se voyait que comme une trêve dont elle devait
profiter pour se mettre en état de défense. (1158) En effet, l'empereur
revint dans cette Italie qu'il avait appris à regarder comme un digne
objet de son ambition. Sa querelle avec Milan recommença aussitôt. Après
des succès divers et de grands efforts des deux côtés, les Milanais
affaiblis furent obligés de se rendre. Enflé de ses succès qui
intimidaient toutes les cités, Frédéric alla tenir son parlement solennel
à Roncaglia. Tous ses vassaux et dépendants y comparurent: il y dicta
ses lois: les jurisconsultes impériaux les rédigèrent dans le plus
impudent système de despotisme absolu, et l'assemblée y donna un
consentement servile. Là, il fut décidé qu'en présence de l'empereur
cesse toute dignité, toute magistrature; que tout pouvoir indépendant,
toute liberté publique sont nécessairement des usurpations sur l'autorité
du souverain; qu'à lui seul appartenaient les duchés, les comtés, les
magistratures; à lui seul le droit d'imposer des tributs, tous les droits
des monnaies, des ports, des douanes, des péages, des moutures; tout
profit dérivant des rivières; enfin, non-seulement le cens sur le revenu
des terres des particuliers, mais encore sur leurs têtes. Dans les
campagnes, excepté les boeufs du labourage et la semence des terres, il
n'est rien que les armées de l'empereur ne puissent prendre à leur
bienséance, à concurrence de leurs besoins. C'est la ce que les évêques,
les grands, les députés des villes s'empressèrent de reconnaître d'une
seule voix, en résignant leurs titres et leurs privilèges. Mais le droit
une fois constaté, et tous ces biens recensés sur les registres du fisc,
l'empereur fut si généreux qu'à tous ceux qui eurent des titres bien
réguliers, il daigna rendre leurs propriétés; celles qui ne furent pas
remises gratuitement assurèrent à l'épargne impériale un gros revenu
annuel, dont le latin classique des chroniques fait une somme de plus de
trente mille talents.

L'empereur se réserva de nommer, à l'avenir, les consuls et les podestats
des villes, toutefois avec l'assentiment des citoyens. Il défendit les
guerres privées entre les cités, et dans leur intérieur entre les
habitants. Citant tout le monde à sa cour, il rendit ou fit rendre la
justice aux particuliers. C'est à cette occasion qu'il donna un exemple
qui servit bientôt, et pour longtemps, de règle générale; le juge assigné
à une ville fut nécessairement pris dans une ville différente. Surtout
Frédéric se fit justice à lui-même; il infligea arbitrairement des
peines et des amendes aux réfractaires, à la contumace et à la
négligence.

Les Génois se virent appelés à ce tribunal menaçant, et le temps se
trouva venu de défendre ou de perdre cette liberté si chère au peuple. On
leur reprochait de n'avoir fourni aucun contingent aux forces impériales
pendant le siège de Milan. On les accusait, ainsi que les Pisans, d'avoir
contrarié par leurs intrigues le succès des envoyés de l'empereur dans la
Sardaigne et dans la Corse, que Frédéric regardait comme des dépendances
de l'empire. Gênes et Pise, qui s'en disputaient la domination, n'avaient
eu garde de contribuer à y faire régner un autre maître. Les Génois
continuèrent à plaider leur cause de loin, sans comparaître à Roncaglia.
On les pressait d'envoyer des otages et des tributs, ils n'envoyèrent que
des représentations. Ils rappelaient les services rendus à l'empire
pendant plusieurs siècles; la garde des côtes depuis Rome jusqu'à
Barcelone leur avait été confiée; ils en avaient repoussé les barbares,
et ils en écartaient encore les Sarrasins. A eux était due la sûreté de
l'Italie, et cette garde leur coûtait plus de dix mille marcs: n'était-ce
pas un tribut suffisant? Et quelle autre contribution pourraient-ils
devoir? Ils n'ont de l'empire qu'un territoire sans produit, incapable de
les nourrir. Leurs subsistances, leurs ressources ne sont que dans ce
commerce qu'ils font au loin et que les étrangers soumettent à d'énormes
impôts; et n'est-ce pas une loi des empereurs romains que, si eux seuls
lèvent des tributs dans leur empire, ils n'ont rien à prétendre sur ce
qui contribue ailleurs? Gênes doit hommage et fidélité à l'empire, et
rien de plus.

On voit que dès ces temps-là les Génois ne manquaient ni d'adresse, ni
même d'arguties. Ces raisons, que les consuls tâchaient de faire valoir,
le peuple les répétait avec un patriotique enthousiasme. Frédéric
entreprit de vaincre la résistance d'une cité indocile. Elle lui semblait
incapable de tenir contre la moindre attaque. De riches quartiers qui
s'étaient établis en dehors de ses anciens murs, et que rien ne couvrait,
en faisaient une place sans défense. Il crut n'avoir qu'à s'en approcher
avec ses forces. Ce mouvement eut l'effet le plus contraire à son
attente. Un soulèvement universel éclata contre ses menaces; tout se mit
sérieusement en défense. Une enceinte projetée autour des nouveaux
quartiers avait été déjà tracée; tout à coup le mur s'élève et la
population entière accourt à l'ouvrage. Le jour, la nuit, hommes et
femmes traînent les pierres et le sable. On fit, en une semaine, dit
l'annaliste, ce qu'une autre ville n'eût pas fait en un an. Là où le
temps manque pour exhausser le rempart, on construit des palissades et
des redoutes avec les bois et les mâtures des navires. En quelques jours
la ville a des défenses à l'abri d'un coup de main. Les consuls, qui
savent par où pourrait faiblir la résistance du peuple s'il se voyait aux
prises avec des troupes exercées, soldent des archers et des
arbalétriers, les placent au dedans, au dehors, et sur tous les points de
la montagne.

A cette démonstration courageuse, l'empereur s'arrête et se modère enfin.
Parvenu au château du Bosco, il ne passe pas au delà, il demande une
ambassade des Génois, promettant de leur prêter une oreille indulgente.
L'un des consuls et quelques sages, au nombre desquels est encore le
vieux Caffaro, se présentent sur cet appel et sont favorablement reçus.
La crise se termine par un accord, ou, si l'on veut, par une trêve, car
un terme jusqu'à la fête de saint Jean y est exprimé. La construction
tumultuaire des murs de Gênes doit cesser. Un serment de fidélité sera
prêté par quarante notables entre les mains des délégués impériaux, qui
viendront le recevoir dans le palais de la république: mais les devoirs
de cette fidélité ne comprendront ni l'obligation d'aucun service
militaire, ni le payement d'aucune contribution. Les Génois s'engagent
seulement à payer les anciens droits régaliens, sur la fixation desquels
ils s'en remettent à la propre conscience de l'empereur. Les droits
nouveaux que la diète avait reconnus, il en laisse la jouissance à la
république. L'empereur leur promet de ne point admettre de réclamation au
sujet de leurs possessions justement ou injustement tenues. Il ne se
réserve contre eux que de faire justice s'ils dépouillaient les
voyageurs. En terminant cet accord, les Génois payèrent au fisc impérial
mille marcs à titre de don gratuit, disent-ils, à titre d'amende selon
leurs ennemis. Un présent si médiocre fait conjecturer qu'au milieu de
ses magnificences l'empereur n'était pas riche en argent comptant. Pour
Gênes ce sacrifice était peu considérable, s'il est vrai que dans le même
temps la seule nourriture des hommes armés qu'on employait à la défense
coûtait à la république cent marcs d'argent tous les jours.

L'historien de Frédéric attribue à une inspiration céleste cette terreur
salutaire qui disposa le coeur des Génois à la soumission et qui permit
une paix également désirable pour les deux parties, qui surtout arrêta le
mauvais exemple donné à l'insubordination des autres villes. Car la
difficulté des abords à travers ces montagnes, la force de la position,
et la grandeur des préparatifs de défense rendaient, dit-il, l'entreprise
de forcer Gênes aussi périlleuse que pénible, quoique la magnanimité de
César ne calculât pas ces obstacles et s'assurât de les vaincre. On peut
estimer sur ces réflexions l'importance de la république dans l'opinion,
la crainte même qu'elle inspirait au plus puissant souverain du temps.

Quelques tribulations nouvelles n'en suivirent pas moins cette paix. Les
délégués impériaux allèrent exiger le serment à Savone, et dans tout le
Comté: c'est ainsi qu'on nommait le pays jusqu'au Var. Les Génois le
réputaient compris dans ces possessions justes ou injustes que Frédéric
avait naguère confirmées. Ils regardaient comme leurs vassaux les
châtelains établis sur ce territoire. Nous avons vu le seigneur de
Vintimille prendre l'investiture à Gênes: sa ville même était liée aux
Génois par un engagement plus ancien. Quand ils l'avaient conquise, ils y
avaient élevé un château, et dans le serment de fidélité prêté par tous
les habitants de la ville au-dessus de quatorze ans, avait été stipulée
la promesse de maintenir cette citadelle sans l'attaquer et sans en
souffrir aucune attaque, ou du moins en présence et avec la connivence
des délégués de Frédéric. Les Génois, touchés de cet affront, en
portèrent plainte. Ce château, disaient-ils, ils l'avaient élevé sur
l'invitation de l'empereur Conrad, quand, recevant de toute part des
réclamations contre Vintimille, il avait ordonné aux Génois de purger ce
repaire de pirates et de brigands.

Aucune satisfaction ne fut donnée. La république n'ignorait pas que si
Frédéric s'était contenté de quelques soumissions sous l'apparence
desquelles il avait laissé indécis la question de l'indépendance, il
était loin d'être favorablement disposé. Il poursuivait le cours de ses
prétentions despotiques et de ses vengeances sur les cités qui ne
portaient pas son joug. Il brûlait Crème: sur l'autorité de ses décrets
de Roncaglia (1159), il regardait comme annulée les concessions qu'il
avait faites aux Milanais, et rallumait la guerre contre Milan; il
rompait avec le pape Adrien; à la mort de ce pontife, il suscitait le
schisme en opposant un compétiteur à Alexandre III. Ce pape, dès les
premiers jours de la querelle, avait intéressé à sa cause, par les
lettres les plus suppliantes, les Génois enfants si dévots de l'Eglise.
Tout enfin les avertissait de ne pas compter sur l'amitié de Frédéric.

C'est alors qu'ils reprirent le travail de leurs fortifications1 et
qu'ils le poursuivirent sans relâche avec une unanimité et une constance
toute patriotique. Nous ne craindrons pas de nous arrêter sur ce détail;
il est honorable pour un peuple amant de sa liberté, et il porte avec lui
la mesure des progrès et des ressources d'une ville intéressante.

En soixante ans de prospérité les habitations, franchissant l'ancienne
enceinte, s'étaient étendues au nord et au couchant sur les collines et
le long du rivage de la mer2.

La nouvelle muraille embrassa ces augmentations. On y mit un tel zèle,
que, suivant les annales, en cinquante-trois jours on en construisit près
des quatre cinquièmes. Toute la population se fit honneur d'y travailler
avec le même zèle qu'au temps des menaces instantes de Frédéric. Les
villages voisins y concoururent. Les maçons de profession et les
indigents étaient seuls payés. Les habitants des divers quartiers de la
ville se relevaient chaque jour, et les sections d'un même quartier se
partageaient le travail. Le consulat qui éleva les tours y dépensa trois
cents livres d'argent et paya neuf cents livres pour les dettes que ses
prédécesseurs avaient contractées, outre cent livres pour retirer le
château de Voltaggio des mains des capitalistes de qui l'on avait
emprunté sur ce gage. J'aime à noter ces résultats du budget d'une
république du douzième siècle. L'année suivante on construisit les
murailles de Porto-Venere, de Voltaggio et de plusieurs autres positions
au nord et à l'est. Ainsi se suivait le système de mettre les approches
de Gênes et le territoire en état respectable de défense.

(1162) La guerre rallumée par l'empereur contre les Milanais, et le siège
de leur ville, durèrent trois ans. Enfin ils se rendirent. Frédéric
battit leurs murailles et jusqu'à leurs habitations. Il voulut que la
cité rebelle perdit son existence et son nom (1162): vengeances
farouches d'un despote, que nous avons vues imitées par un gouvernement
de terreur, soi-disant républicain. Les populations ennemies du voisinage
furent chargées de l'exécution de cet odieux décret.

Les Génois avaient suivi leur système; ils s'étaient tenus à l'écart, se
gardant d'attirer le courroux de l'empereur, mais se dispensant de lui
envoyer des soldats. Quoiqu'un long siège, si voisin de leurs frontières,
ne pût manquer de les préoccuper, leurs annales gardent un silence
prudent sur cette grande lutte et ne le rompent qu'au dénoûment.
L'illustre historien des républiques italiennes fait justement remarquer
comme une preuve de la terreur que l'événement inspirait, qu'alors le
style et les expressions changent. Barberousse est le magnanime,
l'invincible César, qui fait courber toutes les têtes sous le joug de son
glorieux triomphe. On peut ajouter que l'adulation ne manque ni pour les
courtisans ni pour les ministres de ce maître redoutable. Ceux avec qui
les Génois sont forcés de traiter sont doués des qualités les plus
hautes. L'archevêque de Cologne, archichancelier du royaume d'Italie,
laisse partout après lui la trace de la renommée d'un autre Cicéron. Il
n'est pas jusqu'au chapelain de cet archevêque, délégué subalterne, qui,
dans le langage barbare de l'écrivain, ne soit orné de toute virtuosité.
Mais au milieu de ces éloges paraissent contre ces vertueux personnages
les reproches de corruption et de partialité vénale. Malgré les
protestations les plus soumises, Gênes haïssait et craignait l'empereur:
on y reconnaissait le pape qu'il rejetait (1161), Alexandre, persécuté à
Rome, trouvait chez les Génois la réception la plus solennelle et
l'hospitalité la plus filiale. On prodigua avec joie et avec amour, pour
lui des subsides magnifiques, pour ses cardinaux et ses prélats des
secours considérables. Pour faire éclater sa gratitude, le pape prodigua
les bienfaits spirituels à l'église de Gênes; on peut être certain que
ce n'était pas à des sujets sincèrement dévoués à Barberousse que le pape
accordait ses largesses apostoliques.

(1162) Le conquérant jouit à Pavie de son triomphe sur les Milanais, et
parmi ceux qui vinrent humblement le féliciter d'un événement qui leur
était fâcheux, étaient les envoyés de Gênes. Il les mandait, et, cette
fois, ils se gardèrent de se faire attendre. Cette ambassade fut confiée
aux hommes les plus accrédités de la république. Deux des consuls la
présidaient; et, sur neuf personnages, on y voit un Spinola, un
Grimaldi, un Doria, un Vento, un Volta. Cette députation fut reçue avec
assez de faveur. Frédéric se voyant maître absolu en Lombardie, reprenait
le dessein de conquérir le royaume de Sicile. Il demanda aux Génois de le
servir: ceux-ci protestèrent qu'ils étaient toujours prêts à
l'obéissance; mais ils représentaient avec humilité, que, contribuant
plus qu'aucune autre ville d'Italie, par leur soin, à la défense des
côtes de l'empire, il serait juste de leur assigner une indemnité pour un
service extraordinaire. Cette insinuation ne déplut pas. Frédéric renvoya
les députés en les chargeant de lettres adressées en son nom aux consuls
et à tout le peuple. Il y exprimait ses dispositions favorables pour
Gênes. Il voulait qu'une réponse positive sur ses demandes lui fût
apportée dans huit jours, pour tout délai, par de nouveaux envoyés. Cette
seconde députation fut renforcée du chancelier de la commune,
jurisconsulte expert que l'on supposait propre à discuter le droit avec
les commissaires impériaux. Après une négociation assez longue, le traité
fut conclu. Les Génois s'obligèrent à mettre aux ordres de l'empereur,
dans le délai d'un an, une flotte qui agirait contre la Sicile. Au moyen
de cet engagement il les dispensait de le suivre à la guerre contre tout
autre ennemi que les Siciliens ou les Provençaux. Pour indemnité de leur
armement, il leur donnait d'avance sur les conquêtes qu'ils aideraient à
faire, la ville de Syracuse et deux cent cinquante fiefs de chevaliers
dans le Val di nota: il leur concédait des privilèges de commerce, même
exclusifs au préjudice des Vénitiens alors réfractaires. Il ne devait
faire avec le roi de Sicile aucun traité sans leur concours. Toutes les
possessions de Gênes étaient confirmées. A la guerre, c'est sous la
bannière de leur commune que devaient marcher toutes les milices de
Porto-Venere à Vintimille, sans préjudice toutefois de la juridiction des
comtes et des marquis, et de la fidélité des feudataires impériaux. Enfin
Barberousse laissait à Gênes le libre choix de ses consuls. Une bulle
d'or, remise aux ambassadeurs, convertit ce traité en concession
solennelle.


CHAPITRE II.
Guerre pisane. - Barisone.

(1162) Au moment où la république se voyait délivrée de ce que sa
situation avait de menaçant, un incident malheureux la fit rentrer en
guerre avec Pise. L'état de paix entre les deux républiques était fondé
sur une convention qui excluait toute hostilité non-seulement sur leur
territoire, mais sur la mer et en tout lieu, excepté en Sardaigne. Là
même, le négoce, les relations et les propriétés respectives étaient
exploités sans user du droit d'y vivre en ennemis. Mais quand les
bienfaits du commerce, au lieu d'être accessibles à tous, sont une sorte
de secret et de monopole, il est impossible que la jalousie ne règne pas
entre les commerçants qui y prennent part. Les nations qui vivaient en
paix sont ainsi entraînées à des guerres funestes par leurs colonies, ou
par leurs facteurs dans les pays étrangers.

Gênes et Pise avaient des établissements rivaux à Constantinople. Une
rixe y devint une guerre nationale. Les Pisans s'y trouvant fortuitement
en plus grand nombre, assaillirent leurs ennemis. Trois cents Génois,
dît-on, se défendirent un jour entier contre mille adversaires. A la nuit
ceux-ci proposèrent de cesser le combat; mais les Génois, endormis par
cet accord, furent surpris au point du jour suivant. Ils ne purent
résister davantage; ils se sauvèrent sur leurs bâtiments, abandonnant
leurs magasins et leurs effets dont les Pisans firent leur proie.
Quelques victimes périrent dans le combat, et parmi elles, le fils
d'Othon Rossi, personnage considérable à Gênes. La ville apprit ces
tristes nouvelles par l'arrivée des vaisseaux qui rapportaient les
fugitifs. Aussitôt on se soulève. Douze galères de particuliers sont à
l'instant armées et vont mettre à la voile pour courir à la vengeance sur
les Pisans, sans vouloir même attendre que le consulat en donne l'ordre;
mais les magistrats arrêtèrent ce transport. Les usages de la guerre et
du droit des gens devaient être accomplis. Un messager, solennellement
expédié à Pise, y porta des lettres de défiance. La teneur de cet acte
diplomatique nous a été conservée: je la rapporterai.

«Vous nous provoquez dès longtemps; vous avez troublé notre paix sur
tous les rivages du monde. Nous n'avons eu de sécurité nulle part où vous
vous êtes sentis en force, et c'est trop peu pour vous si vous n'y
ajoutez d'horribles massacres, l'assassinat non d'obscures victimes, mais
de nos nobles, un pillage odieux, et encore ces imprécations furibondes
par lesquelles vous nous insultez en ennemis perfides. Nous ne
supporterons pas plus longtemps l'usurpation de cette Sardaigne que Gênes
seule a délivrée du joug des Sarrasins, ni l'enlèvement de nos titres que
vous retenez par une violence inouïe. Nous abrogeons les traités d'une
paix si mal observée. Libres des liens d'une trêve rompue, nous vous
portons, dans notre bon droit, un défi solennel.»

On voit ici dans un acte politique la qualification de noble attribuée
aux victimes comme une circonstance qui aggrave le meurtre. On y voit
aussi réveillée la querelle sur la Sardaigne. On ignore si le reproche
des titres enlevés et injustement retenus se rapporte à autre chose qu'à
la spoliation des magasins de Constantinople.

Le messager revenu sans réponse, les galères sortirent, et les hostilités
prirent cours. On entra d'abord dans l'Arno, pour insulter le port de
Pise. D'autres galères allèrent chercher les ennemis dans les eaux de la
Sardaigne et de la Corse. Othon Rossi, le père du jeune homme tué à
Constantinople, était de cette expédition; il vengea cruellement son
fils sur les prisonniers qui tombèrent entre ses mains.

Dans une rencontre, douze galères génoises se trouvèrent en présence de
trente-six galères de Pise. La difficulté n'était pas d'échapper au
péril, mais il en coûtait de reculer devant des rivaux. Les Génois
s'avisèrent de proposer à leurs adversaires de combattre douze contre
douze, et s'irritèrent d'être moqués par un ennemi peu disposé à se
départir de son avantage. Il fallut donc se retirer avant de se voir
enveloppés. Sur ce récit, les consuls assemblent les citoyens en
parlement public; ils proposent l'armement général, et le peuple entier
répond: Fiat. Cependant, sur le bruit de ce renouvellement des voies de
fait, l'archichancelier accourt pour les interdire. Il ordonne que huit
députés de chaque ville comparaissent promptement à Turin devant
l'empereur. On s'y rendit: les parties se préparaient à traiter leur
cause; mais Frédéric, toujours prêt à mander, ne l'était pas à entendre:
il imposa silence en déclarant qu'il était pressé de retourner en
Allemagne; il ordonna que les parties jurassent d'observer la trêve
jusqu'à son retour.

(1164) L'empereur revint en Italie quelque temps après, et le procès
qu'il devait juger se compliqua d'un incident assez curieux. On vint lui
demander, au nom de Barisone, juge d'Arborea, le titre de roi et
l'investiture de la Sardaigne entière, moyennant un prix raisonnable,
argent comptant. Les quatre provinces de cette île étaient tenues par
autant de gouverneurs qui, en conservant leur titre antique de juges, en
étaient devenus princes héréditaires. Les Pisans, qui les avaient
constitués dès le temps où avec les Génois ils avaient chassé les Mores,
affectaient chez eux de regarder ces juges comme leurs vassaux: en
Sardaigne, ils se contentaient de cultiver leur alliance. Les Génois la
briguaient afin de regagner par leur appui la prépondérance dans l'île où
il leur restait quelques possessions.

Barisone était loin d'être le plus puissant des quatre juges, et
l'événement prouva que ses forces ne répondaient pas à son ambition et à
son orgueil. Mais Frédéric, flatté d'être reconnu pour suzerain, et
charmé de tirer quelque argent d'une domination qu'il n'aurait pas été
capable de rendre plus lucrative, ne fit aucune difficulté d'accorder la
demande: le traité s'accomplit. Barisone s'engagea à payer à Frédéric
quatre mille marcs d'argent1. Des délégués impériaux le conduisirent
d'abord d'Arborea à Gênes où son entreprise était favorisée. L'empereur
l'appela à Pavie: il manda à sa suite les consuls génois, qui obéirent,
non sans quelque anxiété; mais la réception fut favorable. Le juge fut
roi. Frédéric lui mit sur la tête une couronne que les consuls avaient
apportée avec eux.

La cérémonie à peine achevée, le consul de Pise comparut et protesta
contre tout ce qui s'était fait. L'empereur avait donné ce qui ne lui
appartenait pas, ce qui appartenait aux Pisans: il avait fait roi un
ignoble paysan, vassal de Pise. Le consul de Gênes, élevant la voix,
repoussa ces assertions. Ce serait à Gênes et non à Pise de revendiquer
la Sardaigne par droit de conquête. César en donne la couronne, non à un
homme vulgaire, mais à un seigneur très-noble, riche de possessions
immenses, et qui a pour vassaux les nombreux Pisans établis dans l'île,
loin qu'il soit le vassal de leur république. Frédéric prononça que ce
qu'il avait fait était bien fait, qu'il avait usé de sa pleine puissance
et donné ce qui lui appartenait. Les Pisans se retirèrent irrités.

L'empereur demanda ensuite s'il lui restait à accomplir quelque promesse
qu'eussent faite ses ambassadeurs. Barisone témoigna sa satisfaction et
sa reconnaissance. Maintenant c'était donc à lui de remplir son
engagement. Les quatre mille marcs convenus lui furent demandés. Il avoua
avec embarras que ce n'était pas à Pavie qu'il avait compté les payer;
mais, à peine rendu dans son royaume, il les ferait tenir ponctuellement
à son auguste bienfaiteur. Le bouillant Barberousse s'enflammant à cette
réponse, s'écria: «Je pars, j'ai le pied à l'étrier, et ne puis
attendre. A me remettre ainsi, autant vaut me déclarer que tu ne me
payeras jamais. Quand et comment, de l'on île, tes deniers pourraient-ils
me parvenir au fond de l'Allemagne? Apprends que ce n'est pas ainsi qu'un
roi tient sa parole. Que sont d'ailleurs quatre mille marcs au prix d'une
couronne acquise et de ses profits? Tu dois avoir reçu au delà de cette
somme de ceux à qui tu as destiné les nouvelles dignités de ta cour. Ni
paroles ni délais, il faut payer sa dette.»

Barisone désolé n'obtint que le temps de recourir à ses amis. Il n'avait
de ressource que dans l'assistance de Gênes, il l'employa; la somme
était forte, le recouvrement peu certain, à en juger par l'impuissance
dans laquelle le roi se trouvait dès les premiers pas, et déjà ses
préparatifs et les équipages assortis à son nouveau rang avaient
constitué la république en avances qu'elle répugnait à grossir. Mais si
la royauté de Barisone était caduque, Gênes perdait avec ses premiers
frais tout le fruit de sa politique. On avait connivé à la vanité de ce
petit prince dans la vue de se faire de lui une puissante créature en
Sardaigne; la dérision et le mépris allaient tomber du protégé sur les
protecteurs. L'intérêt et l'amour-propre étaient blessés; l'amour-propre
national dicta la réponse.

On retourna donc à Barberousse, et, marchandant d'abord, on essaya de
faire accorder de longs délais sous la caution des Génois. L'impatient
empereur jura que s'il n'était payé à l'instant, il enlèverait Barisone
et le conduirait en Allemagne. Les consuls génois furent forcés de
prendre des arrangements plus effectifs. L'empereur fut payé; Barisone,
libéré envers un créancier, resta entre les mains d'un autre, moins
violent que le premier, mais non moins attentif à ses sûretés. Le roi dut
promettre de fournir des garanties en arrivant à Gênes.

Mais là, il n'avait pas plus qu'à Pavie les moyens de s'acquitter. Toutes
ses ressources étaient en Sardaigne. Les consuls s'en convainquirent avec
d'autant plus de regret que pour le secourir il avait fallu mettre les
propriétés de la république en gage entre les mains des citoyens les plus
riches. On sentit douloureusement surtout la nécessité d'ajouter de
nouveaux deniers à ceux qu'on avait fournis. Barisone, en présence des
Pisans, ne pouvait passer dans son royaume sans forces et sans appareil.
Il demandait un nouveau prêt pour armer sept galères et trois grands
vaisseaux, pour solder des troupes, des archers. Pendant ces préparatifs
il vivait à Gênes avec un faste royal. Il montrait gratitude et
magnificence. Il souscrivait un acte authentique qui accordait aux Génois
les privilèges les plus étendus, les plus exclusifs, dans toute la
Sardaigne. Il prodiguait les investitures de ses terres aux citoyens les
plus distingués, et probablement à ceux qui lui prêtaient de l'argent,
car, en tout, il se trouva devoir jusqu'à vingt-quatre mille livres, tant
à la commune qu'aux particuliers. Ainsi un petit prince riche se vit tout
à coup devenu un roi pauvre et nécessiteux, destiné à vivre prisonnier
pour dettes, soit sur le territoire des étrangers, soit sur leurs
vaisseaux.

Picamilia, l'un des consuls, assisté de prudents et vigilants
personnages, monta sur la flotte préparée afin d'amener le nouveau roi
dans sa capitale d'Arborea avec l'honneur dû à sa couronne; mais les
instructions portèrent de ne pas souffrir son débarquement que le
payement de sa dette ne fût effectué et l'argent mis en sûreté à bord des
galères.

On arriva devant Arborea. Le roi assura que le payement allait être fait,
et il fit passer à terre ses ordres portés par des envoyés génois. Ils
revinrent annoncer qu'il ne leur avait pas même été permis de débarquer.
Les officiers du roi, sa femme même, avaient signifié qu'on ne payerait
rien avant que Barisone leur eût été librement rendu. Il offrit de faire
cesser ce malentendu sur-le-champ; il lui suffisait d'aller à terre.
Mais les Génois n'étaient pas disposés à le laisser sur sa bonne foi;
pendant cette négociation ils demandaient au roi de faire du moins
apporter des vivres sur les vaisseaux, puisque le retard qu'on mettait à
remplir ses engagements prolongeait le séjour à la mer. Le roi promettait
chaque jour; mais les approvisionnements n'arrivaient pas. La saison
devenait mauvaise. Picamilia craignit qu'on ne lui dérobât la personne
qui lui était confiée en gage, et, se défiant de Barisone, des Sardes,
des Pisans et d'une surprise, il remit à la voile pour Gênes, et y ramena
le royal débiteur. Là il fut consigné à quelques nobles qui en
répondirent. La république leur assigna une pension pour son entretien et
pour les frais de garde.

(1165) Les Génois et les Pisans étaient intéressés de trop près et trop
en contact dans cette affaire pour qu'entre eux la trêve pût subsister,
La cargaison d'un vaisseau naufragé retenue par les Pisans avait ému une
querelle, et donné occasion de tenir pour la débattre un congrès à Porto-
Venere. Les Pisans ne pouvaient se refuser à la restitution: mais ils
opposaient qu'il fallait d'abord régler d'autres comptes. Les Génois en
bons marchands, qui déjà ne manquaient pas de légistes exercés pour
consulteurs, soutenaient qu'il fallait avant tout solder le compte
liquide et la dette reconnue. Enfin le consul de Pise éleva la vraie
prétention. Gênes, disait-il, a commis la première violence et rompu la
trêve en retenant prisonnier Barisone vassal des Pisans. Le consul
génois, sans s'arrêter à discuter les qualités, répondit que s'il en
était ainsi, et s'ils voulaient que leur vassal fût libre, ils payassent
sa dette. Le Pisan sembla prêt à consentir à ce marché. Mais quand, dans
le cours des explications, il entendit porter la somme à vingt-huit mille
livres, il reprocha à l'avare créancier d'avoir fait recevoir pour
argent, des poivres et du coton à des prix doubles et triples de leur
valeur véritable, et déclara que sa ville n'était pas assez riche pour se
charger d'un tel fardeau. Il offrait seulement d'obliger les sujets de
Barisone à reconnaître la dette et à jurer de l'acquitter. Puis il
offrait six mille marcs; les Sardes auraient fait le reste. Un incident
vint troubler cette singulière négociation marchande.

Un Pisan, exilé de son pays et réfugié à Gênes, s'y était fait corsaire.
Sa galère parut tout à coup à Porto-Venere. Le consul génois craignit
qu'on ne lui imputât les violences que l'armateur irait commettre au
milieu des conférences d'une paix. Il l'astreignit à jurer de s'abstenir
de toute voie de fait jusqu'à nouvel ordre, et lui-même il cautionna
cette promesse au consul de Pise. Mais celui-ci ne se crut tenu d'aucun
ménagement pour châtier un transfuge rebelle. Il fit venir secrètement
une galère de sa république, et le corsaire se vit attaqué. Le consul
génois accourut dans un canot et fut témoin d'un furieux combat (1166):
la galère pisane était abordée par le corsaire. Le consul de Pise qui s'y
était rendu se jeta à la mer pour sauver sa vie à la nage. Recueilli par
le consul de Gênes, il supplia celui-ci de monter sur le bord, pour
arrêter le carnage. Le Génois le crut, et une blessure presque mortelle
fut le prix de son dévouement. Cependant, après avoir reproché au
magistrat pisan son imprudence et sa perfidie, il le renvoya libre et les
autres prisonniers avec lui. Il se contenta d'emmener à Gênes la galère
prise.

Peu après les Pisans tentèrent une autre voie. Ils dépêchèrent
secrètement des négociateurs en Allemagne, et traitèrent avec
l'archevêque de Mayence. Quand Frédéric revint en Italie, ils parurent
devant sa cour. Là ils représentaient qu'ils avaient payé au fisc
impérial, entre les mains de l'archevêque, treize mille livres, et qu'à
ce prix celui-ci leur ayant donné de sa part l'investiture de la
Sardaigne, leur avait fait serment qu'il serait ordonné aux Génois de
s'abstenir de tout rapport avec cette île. Le Mayençais attesta que telle
était la vérité et qu'il avait ainsi juré par ordre de l'empereur.
Frédéric reconnut le fait, et, s'adressant aux consuls génois, il leur
intima d'abandonner la Sardaigne aux Pisans. Les consuls de Gênes
présents étaient Hubert Spinola et Simon Doria, hommes de coeur et
habiles. Sans s'intimider, ils répondirent à l'archevêque qu'il avait mal
et injustement conseillé l'empereur; à l'empereur qu'il était trop juste
pour avoir voulu donner ce qui ne lui appartenait pas; qu'il oubliait
sans doute que l'investiture royale avait été solennellement conférée à
Barisone; que Gênes avait d'ailleurs des droits supérieurs et
incontestables, qu'elle ne saurait en être dépouillée sans jugement, et
que si avant qu'il en eût été régulièrement décidé, les parties
entendues, les Pisans se prévalaient d'une concession de pure faveur,
aucun respect n'empêcherait de les chasser comme usurpateurs du bien
d'autrui.

L'empereur, indifférent au fond de la querelle, pourvu qu'il n'eût à
rendre ni les treize mille livres ni les quatre mille marcs, convint
qu'il avait couronné Barisone, qu'il l'avait fait sans préjudice du droit
des Génois, le nouveau roi ayant consenti à cette réserve. En voulant
gratifier Pise, il n'avait pas entendu dépouiller les Génois de ce qui
serait à eux, et la chose devait être examinée. Alors les parties
essayèrent de produire ce qu'elles regardaient comme leurs titres; mais,
à ce qu'avançait une partie, l'autre opposait d'abord des dénégations,
enfin des démentis: un défi en fut la suite. Frédéric fit apporter
l'Evangile et ordonna que deux Pisans et deux Génois jurassent de vider
la querelle en un combat singulier, tel qu'il se réservait de l'ordonner.
Comme il s'agissait d'en marquer le terme. «Les Pisans et nous, dit
Spinola, nous devons marcher ensemble à l'expédition que l'empereur
projette; son service ne doit pas souffrir de nos débats. Nous sommes
prêts à jurer de ne faire dommage à nos adversaires ni dans leurs
personnes ni dans leurs biens pendant la durée de la campagne et un mois
après le retour. Qu'ils s'engagent ici envers vous par le même serment;
nous leur ferons volontiers présent de mille marcs d'argent, s'ils
veulent nous donner cette garantie. Puis, à l'expiration de cette trêve,
nous promettons de n'aller importuner personne pour nous plaindre du mal
que nous nous laisserions faire par eux.»

Frédéric expédia bientôt à Pise l'archevêque de Mayence, à Gênes celui de
Cologne, pour faire cesser les hostilités. Mais les Génois prétendent que
l'arbitre qu'on leur envoyait était déjà corrompu par les dons des
Pisans, et ils accusent la partialité de l'un et l'autre délégué. Aussi
la guerre fut-elle continuée sans égard pour les défenses de l'empereur
occupé d'autres soins.

Avant d'en raconter les principaux événements, nous épuiserons ce qui
concerne la Sardaigne. Le malheureux Barisone languissait à Gênes, tandis
que les juges ses voisins, plus blessés de ce que leur égal avait voulu
s'appeler roi, que touchés de sa disgrâce, profitant de son absence,
ravageaient ses terres et menaçaient de le dépouiller tout à fait. Après
quatre ans (1168) d'une pénible attente dans Gênes, il se présenta aux
consuls et au conseil; il les entretint de la nécessité de le laisser
reparaître en Sardaigne, si on ne voulait lui faire tout perdre. C'était
la seule manière de le mettre en état de payer sa dette, et les Génois
devaient sentir que si sa mort leur enlevait leur gage, tout espoir de
rien récupérer leur échapperait. Il avait préparé les voies pour parvenir
à une extinction certaine de leur créance. A son arrivée en Sardaigne
quatre mille livres leur seraient comptées. Une imposition serait mise
pour solder la dette, ils la lèveraient par leurs mains. Pour garantie,
il leur livrerait ses places, il donnerait en otage, outre un nombre de
ses vassaux, sa femme, ses enfants, et lui-même encore, après une courte
apparition dans son pays.

Ces raisons étaient palpables. On se décida à tenter cette voie de
recouvrement. La commune ne voulut dépenser que l'armement d'une seule
galère. Les citoyens qui avaient reçu des investitures de terres en
Sardaigne en équipèrent trois autres à leurs frais. Les choses convenues
s'exécutèrent de bonne foi; les Génois furent mis en possession de la
principale forteresse. La contribution fut établie, ils la perçurent. Le
roi, sa famille, les otages qu'il avait promis se rembarquèrent sur la
flotte et revinrent habiter Gênes. Après trois années (1171), la dette
éteinte, Barisone, escorté par un des consuls, rentra dans sa province,
heureux de la retrouver et conservant le vain titre de roi, chèrement
payé, sans plus rien prétendre sur le reste de la Sardaigne.


CHAPITRE III.
Suite de la guerre pisane.

La guerre avec les Pisans, que la jalousie irréconciliable des deux
républiques commerçantes était propre à perpétuer, convenait peut-être
aux intérêts des principaux citoyens (1165). Elle les faisait écouter
dans les conseils, les rendait nécessaires aux négociations, leur donnait
de l'autorité sur les flottes ou à l'armée. Si elle épuisait le trésor,
c'est encore à eux qu'on recourait, et leurs secours intéressés se
changeaient en spéculations lucratives, en fructueux emplois de leurs
richesses privées. Ils prenaient en nantissement les revenus et jusqu'aux
propriétés de l'État; un vif enthousiasme de vanité nationale soutenait
les dispositions du peuple, qui d'ailleurs tout dévoué à la navigation,
trouvait sa subsistance dans les expéditions où il était appelé. Le
commerce n'éprouvait pas un dérangement extrême, parce que quelques
flottes ennemies ne suffisaient pas pour interrompre son cours parmi tant
d'échelles et de ports de refuge qu'offraient toutes les côtes de la
Méditerranée. Chaque bâtiment naviguait armé; on spéculait autant sur la
chance de prendre que sur celle d'être pris; on craignait beaucoup moins
qu'aujourd'hui la rencontre d'une force supérieure. Il était bien plus
facile d'y échapper. Les coups n'atteignaient pas de loin avant l'usage
de l'artillerie, et il suffisait d'éviter l'abordage. Enfin les Génois
avaient un avantage; s'ils croisaient à l'embouchure de l'Arno, il
fallait les combattre pour sortir de Pise ou pour y entrer. L'ennemi ne
pouvait de même leur fermer l'entrée de leur port, ni occuper les avenues
de leur golfe immense.

Tous les printemps, les Génois envoyaient quelques galères en station à
Porto-Venere. De là s'ils n'empêchaient pas la sortie des grandes
flottes, ils donnaient la chasse aux bâtiments isolés qui fréquentaient
le port de Pise. Une autre partie des galères allait croiser autour de la
Corse et de la Sardaigne. On courait jusque sur les côtes d'Afrique pour
enlever les vaisseaux qui allaient y trafiquer. Mais la région les plus
fréquentées par le commerce des deux peuples, c'étaient les rivages de la
Provence et du Languedoc. Sur ce point se dirigeaient souvent les forces
des parties belligérantes pour y protéger leur négoce ou pour y détruire
leur ennemi. Les galères convoyaient les marchands aux foires de Fréjus
et de Saint-Raphaël, et tâchaient d'en intercepter à leurs concurrents
les abords ou le retour. De tous côtés on se faisait des créatures dans
ces pays pour obtenir des informations sur la marche des adversaires ou
pour faire parvenir à propos de faux avis qui donnaient le change aux
croiseurs quand il y avait de riches proies à leur dérober.

Les armements qui se rendaient tous les ans aux bouches du Rhône ne
cherchaient pas seulement des marchands à dépouiller. C'était une vraie
guerre navale, il s'agissait pour les flottes de se détruire; et, comme
elles se poursuivaient en remontant le fleuve, les riverains ne pouvaient
rester spectateurs désintéressés de la lutte. Ceux de Saint-Gilles
étaient alors favorables aux Pisans: ceux-ci avaient huit galères dans
ces parages; Gênes en expédia quatorze sous la conduite d'Améric Grillo,
un de ses consuls. Informé que les ennemis étaient à Saint-Gilles, il
conduisit sa flotte dans le Rhône pour essayer de les joindre. Les
magistrats d'Arles, incertains de ses intentions, vinrent lui demander
s'il était ami ou ennemi: il les rassura et passa outre. Mais, vers
Saint-Gilles, les habitants lui affirmèrent que les galères pisanes
n'étaient pas de leur côté, et, grâce à ce mensonge, tandis qu'il
rétrogradait, on ménageait leur sortie furtive par une autre issue du
fleuve. Désespérant de trouver l'ennemi, Grillo revint à Gênes. Comme il
y arrivait, on apprit qu'une nouvelle flotte pisane s'était présentée sur
la côte de Ligurie, avait pris, saccagé et incendié la ville d'Albenga.
De là elle avait continué sa route vers la Provence. Gênes ressentit cet
événement comme un sanglant outrage. En quatre jours trente-cinq galères
furent à la voile. Grillo y remonta et courut au Rhône. Les Pisans
étaient à Saint-Gilles. Les Génois entrèrent dans le fleuve, appelant
leurs ennemis à grands cris, et suivant leur route sans consulter ni
écouter personne. Telle était leur furie qu'arrivée de nuit entre
Fourques et Saint-Gilles, la flotte s'embarrassa dans le petit bras du
Rhône, où l'eau manqua sous les galères; elles se poussaient et
s'échouaient l'une sur l'autre; elles brisèrent leurs rames, leurs
apparaux, et ne purent se remettre à flot sans perte de temps et sans
dommage.

Au jour, les consuls et les notables de Saint-Gilles se présentèrent:
ils demandèrent à Grillo de s'abstenir de toute hostilité. Ils se
chargeaient d'obliger les Pisans à n'en commettre aucune. Ils répondaient
de la sûreté des Génois comme il avait répondu de celle des adversaires.
Grillo leur reprocha le traitement peu amical qu'il avait reçu d'eux au
précédent voyage; mais puisqu'ils étaient neutres, ils ne devaient pas
refuser de lui vendre les vivres dont ils avaient besoin. Ils s'en
excusèrent; les Pisans étaient arrivés chez eux les premiers; ils leurs
devaient pleine hospitalité et ne pouvaient justement donner aucune aide
à ceux qui venaient contre eux. Ils écoutèrent encore moins la demande de
Grillo qui les sollicitait de congédier les Pisans. Ils lui déclarèrent
qu'ils les assisteraient envers et contre tous; et en ce moment une
grande foire réunissant à Saint-Gilles beaucoup d'habitants des contrées
voisines qui, tous, paraissaient disposés à prêter la main contre les
Génois, ceux-ci n'eurent qu'un parti à tenter; ils députèrent quelques-
uns d'entre eux à Beaucaire, auprès de Raymond, comte de Toulouse et de
Saint-Gilles, pour lui porter plainte contre la partialité de ses gens.
Ils rappelèrent au comte l'amitié que son père, à la terre sainte, et
lui-même, avaient toujours témoignée à Gênes; des propositions d'alliance
et des offres d'argent appuyèrent ces souvenirs. Un traité fut
promptement conclu; moyennant une promesse de mille trois cents marcs
d'argent, le comte devait, à son choix, ou joindre ses armes à celles des
Génois, ou les laisser attaquer les Pisans en toute liberté, ou enfin
accorder le champ libre pour que la querelle fût régulièrement vidée
entre les deux parties. Il avait à peine donné sa parole que l'abbé de
Saint-Gilles vint interrompre la conférence et tenir avec le comte un
colloque secret. Cependant, à l'heure convenue pour recevoir le serment
des Génois choisis pour lui être garants de la somme promise» il fît
procéder à leur appel. Soixante et dix avaient déjà répondu et juré,
quand de nouveaux messagers arrivèrent. Après les avoir entendus, Raymond
déclara que le traité ne serait pas maintenu. On apprit que l'abbé et ses
religieux avaient consenti à prendre sur leur conscience, à la décharge
de celle du comte, le péché du parjure. Raymond s'était mis à la solde
des Pisans pour un salaire supérieur à celui qu'il avait accepté de
Grillo. Il fallut donc que les Génois renonçassent à l'espérance de
brûler la flotte pisane ou de la combattre. Ils se contentèrent de
séjourner deux jours pour braver tous les ennemis. Personne ne vint les
assaillir. Ils payèrent largement les secours que les habitants d'un lieu
voisin (les Baux) leur avaient prêtés. Ensuite ils redescendirent le
Rhône. A leur grande surprise, il était barricadé devant Arles. Ils se
préparaient à s'ouvrir la voie par force, mais le comte de Provence
accourut pour leur donner les explications les plus amicales; l'obstacle
avait été élevé en son absence et sans son aveu; il en ordonnait la
destruction, et la ville d'Arles prêterait toute assistance au consul.
Les galères séjournèrent quelques semaines autour de cette ville. Grillo
tenta d'y conclure une alliance offensive contre les Pisans; mais le
comte de Provence était engagé en trop de rapports avec le comte de
Toulouse pour porter la guerre sur le territoire de ce voisin. Il promit
seulement de n'admettre aucun vaisseau pisan dans ses ports pendant un
espace de temps déterminé. Il reçut quatre mille livres de sa monnaie de
Melgueil pour cette promesse et pour les services qu'il avait rendus.

Dans ces expéditions annuelles, toujours présidées par un des consuls de
Gênes en personne, on ne négligeait rien pour se faire des alliances
profitables, et pour éliminer, s'il était possible, les concurrents du
commerce. Ainsi un traité d'alliance fut conclu avec Narbonne (1166).
Deux frères, chargés des pouvoirs de l'archevêque et de la vicomtesse
Ermengarde, vinrent à Gênes en jurer l'observation, circonstance qui rend
doublement singulier le silence que les annalistes de Gênes gardent sur
cette transaction. On a conservé à Narbonne tant l'instrument qui
contenait les promesses des Génois que la copie qu'y rapportèrent les
députés, des engagements que Narbonne avait contractés envers Gênes1. Cet
acte vaut la peine d'être mentionné pour faire voir que les abus de la
force érigés en droit maritime sont fort anciens.

L'alliance ou la paix est pour cinq ans: la paix, car c'est ainsi que
parlent tous ces traités, comme si l'état naturel était la guerre tant
que des conventions n'étaient pas intervenues, et c'est encore le
principe fondamental du droit des gens chez les puissances barbaresques.

Les personnes et les propriétés sont garanties: et l'on a soin de
marquer que c'est jusqu'au terme du même délai, qu'en cas de naufrage il
y aura assistance et que les effets sauvés seront restitués au
propriétaire.

Les droits de navigation et de commerce seront réciproquement reportés
aux tarifs en usage vingt-six ans en arrière: toute augmentation
postérieure est annulée et l'on ne mettra pas d'imposition nouvelle.
Malgré la réciprocité apparente, la stipulation était toute au profit des
Génois, qui commerçaient plus sur la côte de Languedoc que les Narbonnais
en Ligurie.

Les gens de Narbonne pourront naviguer comme les Génois et s'associer
avec eux, mais ils ne pourront entreprendre le transport des pèlerins de
la terre sainte. Une fois l'an seulement un navire unique pourra partir
pour cette destination, à condition que les pèlerins reçus à son bord ne
seront ni templiers, ni hospitaliers, ni de Montpellier, ni de Saint-
Gilles, ni de la Provence entre le Rhône et Nice.

Dans les autres voyages, les Narbonnais ne peuvent transporter ni les
personnes ni les effets, si ce n'est de leurs compatriotes. Ils pourront
cependant prendre au dehors les hommes salariés dont ils auront besoin
pour la navigation, pourvu qu'aucun de ceux-ci n'embarque sur le vaisseau
pour plus de dix livres de valeur. On pourra aussi donner passage à ceux
qui iraient racheter des prisonniers, et à l'argent des rançons. Mais
cette destination doit être justifiée par serment. Quant aux Pisans, tant
qu'ils seront en guerre avec Gênes, ils ne seront reçus eux ni leurs
biens; si les Génois en découvrent sur des bâtiments de Narbonne, les
enlever, sans porter d'ailleurs de préjudice aux Narbonnais, ne sera pas
enfreindre la paix.

(1167) Par de telles alliances les Génois étaient impliqués dans les
intrigues et mêlés aux querelles des pays qu'ils fréquentaient. Rodoan de
Mauro, consul, fit un traité avec Alphonse II, roi d'Aragon, comte de
Barcelone. Ce roi avait enlevé à Raymond, comte de Toulouse, l'héritage
du comte de Provence qui venait de mourir. Raymond le revendiquait
encore, et il avait occupé un château2 en Camargue, sur tes confins de
ses propres États. L'Aragonais acheta pour en faire le siège,
l'assistance des Génois, de leurs galères et de leurs machines. Pour prix
de ce service il s'engagea à fermer son royaume et ses terres aux Pisans,
à s'emparer de la personne et des biens de ceux qu'on y trouverait, à
partager ces dépouilles avec les Génois. Ce contrat reçut son exécution.
Deux navires pisans entrèrent à Barcelone, on les saisit, et la moitié de
la confiscation fut remise au consul génois.

(1174) Quelques années plus tard, il se fit une paix entre la république
et le comte de Saint-Gilles3. Des exemptions de droits et des privilèges
furent concédés dans tous les ports du comte, de Narbonne à Monaco; car
Raymond agissait comme maître de la Provence, et il faisait bon marché
d'un héritage qui lui échappait. Le traité portait une sorte de
renonciation à la liberté du commerce maritime pour les Provençaux, comme
Gênes l'avait exigée des Narbonnais.

Les navigateurs génois et leurs nobles armateurs étaient, dans ces temps,
en perpétuel contact avec les seigneurs du littoral. On trouve un
Grimaldi, amiral génois, déclaré par Raymond son lieutenant général, dans
une expédition contre les Nissards révoltés4. Les Vento, les Grillo
fréquentent la Provence, y forment des établissements; ils y sont au
premier rang des nobles du pays5, et leurs descendants s'y sont maintenus
jusqu'à nos jours.

Une des années de la guerre pisane fut marquée pour les Génois par
plusieurs disgrâces. Leur flotte prit la fuite devant l'ennemi. Dans
d'autres rencontres plusieurs de leurs galères furent prises, et
l'annaliste n'indique que trop la cause de ces pertes. La ville était
alors en proie aux factions, et la division était passée sur les flottes.
Dans une occasion où se trouvaient ensemble des galères armées par des
propriétaires de partis opposés, une portion aima mieux se rendre à
l'ennemi que d'appeler ou de recevoir les secours de leurs compétiteurs.

Pendant ces expéditions maritimes, Frédéric était aux prises avec la
ligue lombarde soulevée contre lui. Il avait été obligé d'aller chercher
une armée en Allemagne pour réduire ces confédérés. A son retour, il
trouvait le pape Alexandre devenu le chef de leur alliance et rentré dans
Rome réconcilié avec ses Romains. On commençait à relever les murs de
Milan. Quinze villes de plus entraient dans l'alliance. Frédéric ouvrit
les hostilités en assiégeant Ancône. Ses deux archichanceliers étaient
vers Rome, et ils pressaient l'empereur d'y marcher rapidement sans
perdre du temps à un siège.

Gênes et Pise étaient toujours réputées dans l'obéissance de l'empereur.
C'était, à Gênes du moins, avec une médiocre affection. Ou n'y voulait
rendre de soumission que ce qu'il en fallait pour n'être pas rebelle. La
république était engagée, comme on l'a vu, à fournir une flotte pour
attaquer la Sicile. La première fois que Barberousse avait reparu en
Italie après ce traité, des ambassadeurs étaient venus lui demander ses
ordres pour cette expédition qu'au fond on était loin de désirer.
L'empereur n'était pas en mesure et on le savait d'avance. Il avait remis
de s'expliquer à un autre temps, et, après avoir fait assigner des
entrevues à Fano, à Parme, à Pavie, il n'en avait plus été question.
Maintenant, en marchant sur Rome, il mandait à Pise et à Gênes de lui
envoyer promptement des soldats. Les Pisans répondirent qu'en guerre avec
les Génois, ils ne sauraient marcher sous les mêmes drapeaux; mais ils
offraient de doubler leur contingent, si l'on excluait leurs ennemis de
l'armée impériale, et Frédéric reçut favorablement leur offre. Les Génois
offrirent de marcher quoiqu'ils n'eussent aucune obligation de servir
ailleurs que sur la mer; mais ils demandaient que l'empereur leur fît
rendre leurs prisonniers retenus à Pise, et qu'il portât enfin la
sentence trop longtemps suspendue qu'il s'était réservé de rendre entre
les deux villes rivales. Frédéric différa de leur répondre. Il attendait
ces doubles secours que les Pisans devaient lui envoyer; mais bientôt
les épidémies, communes autour de Rome, mirent son armée en péril, il ne
pensa plus qu'à la retraite, et, regagnant la Toscane, il se déroba
secrètement aux ennemis qui menaçaient de lui fermer ce passage (1168).
Cette fuite valut de nouveaux confédérés à la ligue. Elle bâtit enfin
dans les plaines du Piémont la nouvelle Alexandrie élevée au nom du pape,
que la ligue regardait comme son chef, et, ce qui peint assez bien la
politique des Génois invités par les consuls de la ville nouvelle à aider
à leur établissement naissant, cette commune de Gênes que Frédéric
comptait dans son obéissance et qui s'y tenait, fournit aux Alexandrins
un secours de mille sous d'or et en promit autant pour l'année suivante.

La république semblait cependant n'être attentive qu'à la guerre pisane.
Elle s'était étroitement liée avec la ville de Lucques que les jalousies
ordinaires entre voisins rendaient ennemie de Pise. Les Lucquois, dans
une expédition heureuse contre les Pisans, firent un assez grand nombre
de prisonniers d'importance. Sur l'avis de cette victoire, les Génois
expédièrent des ambassadeurs qui, en portant à Lucques leurs
félicitations, allèrent demander à leurs alliés la moitié des prisonniers
faits dans cette rencontre, comme le seul moyen de se procurer en échange
la délivrance des captifs qu'à aucun prix Gênes n'avait pu tirer des
mains des Pisans. On n'obtint qu'à grand'peine ce partage; il eut lieu
cependant, et ces Pisans emprisonnés à Gênes ne tardèrent pas à faire
demander à leur patrie d'accepter les moyens de leur rendre la liberté.

(1169) En même temps l'archevêque de Pise et quelques religieux
essayèrent de rétablir la concorde. On tint des conférences: des pleins
pouvoirs d'arbitres furent donnés à un citoyen de chacune des trois
républiques belligérantes; l'instrument en fut dressé en trois originaux.
Au moment de conclure, le consul pisan déclara qu'il devait encore en
référer à sa commune. Tout fut ajourné ou plutôt abandonné, et il ne
resta, d'un accord si avancé, que ces copies du traité projeté que
conserva chacune des parties. Dans la suite on invoqua ce document à
plusieurs reprises, chaque fois que la négociation pensa se renouer.

(1170) Les apparences de paix évanouies, un ambassadeur de Lucques se
présenta aux consuls de Gênes et au conseil, et requit un parlement
public pour y exposer sa mission devant le peuple entier. Il venait
proposer à la république de se réunir plus intimement contre l'ennemi
commun, de n'avoir dans la conduite de la guerre qu'un seul consulat pour
ainsi dire, enfin de convenir d'une expédition par terre et par mer.
Gênes promit de préparer ses forces pour le printemps. Mais avant ce
temps, à Lucques, on s'endormit dans le péril. Une armée préparée en
silence par les Pisans parut tout à coup. Les Lucquois ne purent arrêter
sa marche en demandant instamment la paix. Ils furent attaqués, battus,
dispersés. Des envoyés de Lucques vinrent à Gênes raconter tristement
leur défaite, et réclamer pour s'enrelever de nouveaux secours qu'ils
promettaient de mieux employer.

(1171) Il paraît qu'il subsistait en ce temps quelques restes d'un usage
singulier qui tirait son origine d'une générosité affectée. En temps de
guerre chaque partie expédiait une sorte de héraut (cursor) qui allait
explorer ouvertement les forces de l'ennemi; on en faisait montre aux
yeux de cet envoyé, comme si l'on dédaignait de surprendre les
adversaires et qu'il parût plus digne de les avertir du danger qu'on leur
préparait. Mais cette visite, permise à l'explorateur, avait dégénéré en
vaine formalité, ou même en stratagème. On voit dans l'occasion présente
reprocher aux Lucquois de n'être pas mieux informés par le rapport du
héraut, et de n'y avoir pas suppléé par d'autres voies. On convint de
réunir toutes les forces au printemps, de les employer par terre et par
mer. Sur toutes les côtes où croisaient des galères génoises on expédia
des ordres pour les faire rentrer, afin que tout concourût à l'entreprise
concertée. En attendant on entreprit de donner au territoire de Lucques
un boulevard nouveau. On construisit à Viareggio, sous la direction d'un
ingénieur génois, une forteresse qui domine la bouche de l'Arno. Elle
ferme le seul passage qui reste en cet endroit entre la mer et l'Apennin,
au milieu de marais impraticables. Les Pisans virent avec grande jalousie
cette forteresse élevée contre eux.

Avant le temps fixé pour la grande expédition projetée, survint
Christian, archevêque de Mayence; Frédéric, qui faisait la guerre en
Bohême, n'abandonnait pas ses vues sur l'Italie et ne comptait pas
laisser longtemps la confédération lombarde y dominer eu paix. Son
représentant avait franchi les passages, il parut à Gênes, et, par le
secours qu'il y trouva, il parvint en Toscane en sûreté. Il allait y
chercher des amis pour son maître. Les villes de cette contrée n'avaient
point d'engagement avec les Lombards, et, en se faisant la guerre entre
elles, ne s'étaient pas encore détachées de l'obéissance à l'empereur. A
Gênes, c'était toujours la même politique: se tenir à l'écart, se donner
pour neutres aux Lombards, leur témoigner peut-être une inclination
secrète en s'excusant de la manifester; protester de son obéissance au
chef de l'empire et se dispenser de le servir. Les Pisans venaient de
faire à Constantinople une alliance solennelle. Manuel, qui avait été peu
exact à tenir les promesses faites aux Génois, avait accordé à Pise de
plus grands avantages encore. Frédéric était jaloux à son tour de
l'influence que l'empereur grec cherchait à reprendre en Italie. Les
Génois se vantèrent à l'archevêque de Mayence d'être en différend avec
Manuel, tandis qu'ils s'étaient au contraire montrés soumis et favorables
à Frédéric: pour lui obéir ils s'étaient aliéné le roi de Sicile, au
grand dommage de leur commerce; et, sollicités souvent par les Lombards,
ils avaient refusé toute alliance avec leur parti. C'est à ces titres
qu'ils demandaient à Christian de les favoriser dans leurs querelles; et
enfin, usant d'autres voies pour s'assurer sa bienveillance, ils lui
promirent, même de leur argent, et à l'insu de Lucques, deux mille trois
cents livres, s'il faisait rendre la liberté aux prisonniers lucquois
retenus à Pise.

(1172) Il est curieux de voir procéder l'archevêque de Mayence,
archichancelier de l'empire. Il promet sa bonne volonté aux Génois; il
ne cache pas que les Pisans n'ont pas bien répondu aux bontés de César;
mais, chargé d'une mission d'union et de paix, il est deux choses qu'il
ne peut promettre. Il ne saurait ni attaquer Pise, ni mettre cette ville
au ban de l'empire. Après cette déclaration il tient une cour plénière.
Il y fait comparaître les députés de toutes les villes toscanes, et leur
recommande une paix qu'il veut honorable pour toutes les parties et pour
laquelle il proteste qu'il n'a reçu et ne recevra aucun présent, Pise
demande que la forteresse de Viareggio soit abattue, Gênes et Lucques que
les prisonniers soient rendus. Les Pisans, à qui la partialité de
Christian est suspecte par cela seul qu'il a fréquenté les Génois les
premiers, lui résistent. Christian les met au ban de l'empire par un
décret solennel, casse leurs privilèges, annule leurs titres de
propriété, décrie leurs monnaies, convoque les forces de Gênes et de
Lucques pour leur faire la guerre, et reçoit des Génois 1,000 livres pour
cette sentence.

Bientôt après il rend ces rigueurs communes à Florence, après que, dans
une conférence où il avait fait entrevoir pardon et concorde, il a fait
arrêter les consuls de Pise et de Florence et leur suite. Il livre ces
prisonniers à Gênes et à Lucques, et, pour prix de ces nouveaux exploits,
il se fait encore payer 1,000 livres par la première de ces villes et
1,500 par la seconde.

L'archevêque, en contentant sa propre avidité, avait reconnu qu'il était
impossible, au milieu d'animosités si violentes, de faire à l'empereur
des amis en Toscane, s'il n'abandonnait pas un des partis pour disposer
de l'autre. Il se mit à la tête des troupes fournies par ses nouveaux
alliés, il ravagea le territoire de Florence et il alla entreprendre un
long et mémorable siège d'Ancône, où nous n'avons pas à le suivre: il ne
paraît pas que les Génois y aient pris part.

Il ne leur fut plus permis cependant de se vanter auprès des Lombards de
la neutralité de la république. L'accueil fait à Christian, son appui
invoqué, son assistance si officiellement employée, firent aussitôt
traiter Gênes en ennemie par les confédérés. On ne lui fit pas la guerre,
mais on intercepta le commerce par terre. On défendit de laisser passer
des grains pour la subsistance des Génois. Ils sentirent péniblement
cette interruption des ressources ordinaires. La ville manqua de viande,
et, dit la chronique, ce fléau dura dix-huit mois. Dans le même temps les
comtes de Lavagna donnaient des inquiétudes (1174). Sous prétexte de
querelles privées, ils attaquaient les villages limitrophes de leurs
terres. Quand les voisins prenaient leur revanche, ils réclamaient les
droits de la paix, et obligeaient les consuls à leur faire restituer ce
qu'on leur avait pris; puis on les trouvait à la tête de ces populations
qu'ils avaient vexées et qu'ils soulevaient contre le gouvernement. Ils
assiégeaient Chiavari, une garnison peu courageuse traitait avec eux et
leur donnait trois cents livres d'argent pour se libérer de leurs
attaques. Un des consuls, Nicolas Rosa, présent à ce traité, se livrait
en otage, au grand scandale de ses collègues et de la république. Le
marquis de Malaspina et son fils, qui tour à tour avaient marché pour
l'empereur et contre lui, suscitèrent plus d'une fois des querelles.
Cependant un arrangement fut conclu avec eux; ils vendirent à la
république le château de Lerici dans le golfe de la Spezia, sur les
confins des possessions de Pise; on le rasa immédiatement.

(1175) Frédéric, délivré de la guerre qui l'avait retenu en Allemagne,
reparut enfin. Pressé de consolider le parti qui reconnaissait ses
droits, il manda à Pavie les Génois et les Pisans, avec les Lucquois et
les Florentins. Là il prononça en maître sur leurs différends. Il ordonna
que la nouvelle forteresse de Viareggio, odieux aux Pisans et notoirement
érigée contre eux, serait abattue. Il commanda aux Pisans de remettre à
Gênes la moitié de la souveraineté de la Sardaigne. Sur ces bases, il fit
jurer la paix devant lui.

(1176)Ce fut peu après que se termina une plus grande lutte. L'empereur
et les forces qu'il avait réunies, les Lombards et leur confédération
entière se rencontrèrent à Legnano. La victoire se déclara pour la
liberté de l'Italie. L'armée de Frédéric fut entièrement détruite. Il se
sauva du champ de bataille avec si peu de ressources qu'on perdit sa
trace, et qu'il passa pour mort.

Eclairé par l'événement, il eut le bon esprit de se conformer à sa
situation et d'en tirer parti avec dextérité. Son antipape était mort, le
point d'honneur ne l'empêchait plus de reconnaître Alexandre pour le
véritable pontife. Il se hâta de négocier sa réconciliation (1177). Le
pape ne voulut entendre à aucun accord, si l'on ne faisait entrer dans le
traité les Lombards et le roi de Sicile; et c'était le résultat auquel
Frédéric tendait de son côté. Enfin l'ouvrage assez compliqué fut mené à
bien dans Venise. L'empereur, absous par le pape, se soumit dans leur
rencontre au cérémonial désagréable que déjà Adrien lui avait appris. On
prétend qu'en prenant les rênes de la haquenée d'Alexandre, il lui dit:
Pas à toi, mais à saint Pierre, et qu'Alexandre répondit: Et à saint
Pierre et à moi. Enfin une paix perpétuelle fut conclue avec l'Église,
ainsi que des trêves, l'une de quinze ans avec le roi de Sicile, l'autre
de six ans, avec les Lombards.

On trouve Gênes au nombre des villes auxquelles Frédéric fait rendre
commune la trêve. Quand ce prince, avant de quitter l'Italie, visita les
amis qui l'avaient aidé, il se recommanda à leur fidèle affection; il
passa par Gênes avec sa femme et son fils; il y reçut les plus grands
honneurs6.

Pendant les six ans qui suivirent l'accord, sa politique fut de détacher
des membres de la confédération opposée, de faire des paix séparées,
d'exciter des jalousies entre les Lombards afin de dissoudre leur ligue
et d'être plus fort à la conclusion de la paix générale. Ainsi il rendit
son amitié à Tortone qu'il avait si sévèrement traitée. Il acquit à son
parti jusqu'à la ville d'Alexandrie, qui, par une fiction singulière,
consentit à recevoir de lui un nouveau nom et une fondation nouvelle. A
un jour marqué la ville fut vidée, et les habitants y furent reconduits
sous ses auspices comme une colonie à laquelle il aurait fait préparer ce
séjour. Il décora la ville du nom impérial de Césarée, nom qu'elle ne
conserva pas longtemps. Les habitants de cette ville et ceux de Gênes
eurent alors une convention pour vivre en bons voisins en s'accordant des
exemptions de péage7.

La paix définitive fut faite à Constance. Par ce fameux traité, les
républiques italiennes eurent leur indépendance réelle reconnue, en
conservant quelque ombre de déférence pour la souveraineté de l'empire.
L'empereur se réservait la confirmation de leurs consuls et la délégation
d'un juge d'appel; enfin, le serment de fidélité, qui devait être
renouvelé tous les dix ans. Les ligues établies entre ces villes étaient
maintenues, elles étaient libres d'en former à leur volonté. Les Génois
ne semblent pas avoir comparu comme parties à cette transaction.
L'empereur les nomme seulement parmi ceux qu'il déclare ses alliés. Les
conditions du traité ne paraissent pas non plus avoir rien changé à
l'état où se trouvait la république.


CHAPITRE IV.
Suite des affaires de la terre sainte. - Relations extérieures et
traités. - Administration des finances.

Aussitôt que l'on avait pu se soustraire à l'obligation de suivre
Frédéric dans les projets dont il avait menacé la Sicile, des
négociateurs y avaient été envoyés au roi Guillaume pour rétablir la paix
et le commerce dans ses États. Ce raccommodement fut difficile et
nécessita plusieurs ambassades. Au bout de six ans seulement les anciens
traités furent renouvelés.

Il faut rendre justice aux conducteurs du peuple génois. Nous venons de
parcourir trente ans de guerre; nous allons voir que c'étaient encore
trente ans de désordre et de troubles sanglants dans l'intérieur. Sous le
seul rapport de la finance ce devait être un temps d'embarras extrême
dans un État d'un territoire si borné et si peu fertile, jeté en une
suite d'entreprises dispendieuses. Cependant ni la pénurie du trésor, ni
la guerre pisane, ni la guerre civile n'arrêtèrent jamais aucun des soins
nécessaires à la protection du commerce, aucune des mesures capables de
l'agrandir. A la louable unanimité des efforts, au milieu des factions et
des tempêtes, on voyait bien que ceux qui disposaient du timon des
affaires étaient les principaux commerçants du pays, plus éclairés sur un
intérêt solide qu'éblouis par l'ambition ou par l'esprit de parti; ainsi
les particuliers continuèrent à accumuler des richesses, alors même que
l'État épuisé demeurait pauvre.

Les établissements de Syrie ne cessaient pas de rendre de grands profits,
mais leur position commençait à devenir précaire. Si les villes maritimes
n'avaient ressenti jusque-là que les contrecoups des secousses qui
ébranlaient le royaume de Jérusalem, si les colonies rivales qui les
habitaient n'avaient pas encore poussé leurs jalousies jusqu'aux
violences qui les ruinèrent plus tard (1163), de grandes vicissitudes
suivaient la mort de Baudouin III. Amaury, son frère, qui lui avait
succédé, se voyait pressé entre deux rivaux puissants, le Soudan d'Égypte
et Noureddin, soudan de Damas (1167). Il servait d'auxiliaire au premier
quand, sur le champ même de bataille, tous deux se réunirent contre lui.
Bientôt Noureddin fut maître de l'Égypte. Saladin, neveu du lieutenant
qu'il avait envoyé au Caire, y devint vizir et ne connut point de maître.
Peu après (1170) il se fit successeur de toute la domination de
Noureddin. Amaury invoquait en vain des secours pour lui résister. Ce roi
mourut en envisageant la chute de son trône. Il le laissait à Baudouin
IV, affligé de la lèpre et incapable de soutenir un État chancelant. Une
trêve retenait encore les entreprises du redoutable maître de Damas: on
la viola, la guerre recommença, le royaume fut ravagé. Le roi, succombant
sous son infirmité, céda la régence au second mari de sa soeur, Sibylle:
c'était Guy de Lusignan, régent de peu de mérite (1183). Baudouin mourut,
le trône appartint quelques mois à un enfant de cinq ans, fils de Sibylle
et du marquis de Montferrat, son premier mari. A la mort de ce jeune
prince (1185), dans une assemblée religieuse, l'ambitieuse Sibylle prit
la couronne entre ses mains, et, sans consulter personne, la mit sur le
front de Lusignan son époux (1186). La défection du comte de Tripoli qui
ne voulut pas reconnaître le nouveau roi, les dissensions des templiers
et des hospitaliers, les jalousies et les querelles sanglantes des
Génois, des Pisans et des Vénitiens, le trouble qu'ils mirent dans les
villes qu'ils habitaient ensemble, furent le triste prélude et les
circonstances qui amenèrent et accompagnèrent la fatale bataille de
Tibériade. Tout fut perdu: Lusignan fut fait prisonnier, la vraie croix
tomba au pouvoir des Sarrasins (1187). Le comte de Tripoli alla mourir de
désespoir, accusé de trahison, et, disait-on, reconnu pour circoncis par
ceux qui l'ensevelirent; car jusqu'à quelle absurdité ne va pas la
prévention populaire?

Après la bataille, la célèbre, la forte ville de Ptolémaïs, mal défendue
par la discorde de ses habitants, ne tint que trois jours devant Saladin
(1189). Césarée, Assur, Jaffa, Béryte se rendirent; il ne resta aux
chrétiens sur la mer que Tyr, Tripoli et Ascalon: cette dernière cité
capitula peu après.

Jérusalem passa au pouvoir de Saladin par une capitulation qu'il exécuta
avec fidélité et générosité. Les chrétiens, sortis de cette ville et
cherchant une retraite, se présentèrent à Tripoli; on leur ferma les
portes. Partout éconduits, ils se traînèrent jusque devant Alexandrie. Là
du moins ils furent charitablement recueillis par les officiers de
Saladin. On prit soin de leur procurer un asile au pied des remparts, ils
y passèrent l'hiver; on leur distribua des vivres et des secours.

Malgré la guerre, les Génois avaient eu l'habileté de se mettre avec les
musulmans d'Égypte en état de paix et de neutralité. Trente-huit
vaisseaux chrétiens, génois la plupart, hivernaient à cette époque dans
le port d'Alexandrie. La venue des fugitifs de Jérusalem fut une occasion
de commerce. Ceux qui avaient emporté de l'argent en achetèrent des
marchandises; ils les mirent sur les nefs, dit un narrateur1, et y
gagnèrent grand avoir. Au mois de mars, les maîtres de navires y
donnèrent des places pour le retour de tous ceux qui purent les payer
chèrement (1187). Mais il restait mille pauvres chrétiens délaissés. Ce
fut encore l'humanité des magistrats d'Alexandrie qui veilla à leur
conservation. Le départ était prochain. Les Génois venaient déjà payer
les droits de port et redemander leurs timons et leurs voiles qu'on
tenait en dépôt pour la sûreté de la perception. Mais, avant de rendre
ces apparaux, on demanda aux capitaines pourquoi ils n'embarquaient pas
les hommes qui restaient sur le rivage. Ils répondirent qu'ils ne
pouvaient s'en charger puisque ces hommes n'avaient ni de quoi payer leur
passage, ni de quoi se fournir de vivres: «Eh bien, s'écria le
mahométan, ne sont-ils pas chrétiens? Entendez-vous les abandonner pour
être esclaves de Saladin? Cela ne sera pas. Vous les recevrez à bord et
je leur donnerai des vivres. Vous jurerez de ne les débarquer qu'en
chrétienté, de la même manière et aux mêmes lieux que les passagers
riches qui vous payent; et si j'apprends que vous ayez fait tort ou
injure à ces pauvres gens, sachez que je m'en prendrai aux marchands de
votre terre qui viendront en ce pays.» Ces conditions furent remplies,
le gouvernail ne fut pas rendu que les capitaines ne s'y fussent soumis.

Après la prise de Jérusalem, Saladin assiégea Tyr. Mais le jeune marquis
de Montferrat possédait cette ville, et, par son courage, aidé d'une
poignée de Génois, il brava toute la puissance du vainqueur. Il méprisa
les offres, et ne prêta pas l'oreille aux menaces, car on lui demandait
de rendre la place pour sauver la vie de son père, prisonnier des
Sarrasins. Attaqué par terre et par mer, il défit à l'entrée du port les
galères envoyées contre lui; il repoussa les assauts. Saladin leva le
siège et ne réussit pas mieux devant Tripoli, que Montferrat courut
défendre. Le sultan honora ce valeureux ennemi; en se retirant il
délivra et lui renvoya ce père dont les jours avaient été en péril. Il
rendit aussi la liberté au roi Lusignan et à dix chevaliers dont il lui
laissa le choix. A peine libéré, Lusignan accourut à Tyr. Mais
Montferrat, non plus que le nouveau comte de Tripoli, ne voulut le
reconnaître ni le recevoir. Ce roi sans royaume choisit alors le plus
extraordinaire des asiles: presque seul il alla camper devant Acre, il
annonça qu'il assiégeait la ville, et il requit tous ceux qui pouvaient
fournir assistance de venir le joindre. La flotte sicilienne s'approcha
pour le soutenir. Les forces éparses se réunirent. A son tour il fut
bloqué dans son camp, mais il n'y fut point forcé. Un an se passa dans
cette bizarre position et dans l'attente des secours d'une nouvelle
croisade.

(1189) La perte de Jérusalem avait été douloureusement ressentie dans
toute l'Europe. Les rois qui avaient négligé ou retardé d'y porter
assistance, s'en accusèrent. Les peuples, que leurs discordes avaient
distraits de la défense de la terre sainte, suspendirent leurs
différends. Aussi bien ils sentaient ce qu'ils allaient perdre et ce
qu'ils avaient déjà perdu. Gênes, qui envoya des ambassadeurs aux rois de
France et d'Angleterre pour les inviter à se réunir dans l'intérêt de la
cause sainte, déféra elle-même aux remontrances des souverains pontifes.
Elle fit une trêve avec les Pisans. Les Vénitiens s'unirent à leurs
rivaux. Leurs flottes combinées partirent sous la direction des
archevêques de Pise et de Ravenne2. Un des consuls de Gênes, Gilles
Spinola, fut expédié au siège d'Acre. Des Embriaco, des Castello, des
Volta, des Doria, une foule d'autres s'embarquèrent avec lui. Bientôt les
plus puissants princes se mirent en route dans l'espérance de reprendre
Ptolémaïs. Frédéric Barberousse fut prêt le premier. Il prit la voie de
Constantinople et se fit jour à travers l'Asie mineure; maïs il alla
mourir misérablement près du terme de son voyage. Philippe Auguste et
Richard d'Angleterre, prenant le chemin de la mer, se rencontrèrent à
Gênes. Ces amis, ces frères d'armes se retrouvèrent en Sicile, et n'en
repartirent pas sans avoir donné le spectacle d'une jalousie haineuse qui
devait ruiner toute entreprise commune. Après de longs incidents toutes
les forces fuient réunies devant Acre (1191). Saladin les combattit et ne
put les distraire du siège. On nous a conservé le souvenir de la place
des campements. Nous voyons que les Génois n'étaient pas restés dans
leurs galères; selon leur ancien usage, ils avaient pris le soin des
machines de guerre. Le siège dura plus d'un an après l'arrivée des deux
rois. Enfin Saladin consentit à un traité qui remit Acre aux mains des
chrétiens. Il promit d'échanger un de ses prisonniers de Tibériade contre
chacun des musulmans qui se trouveraient dans la ville. La vraie croix,
ce trophée tombé entre ses mains, devait être rendue. On dit qu'il prit
des prétextes pour retarder l'exécution de cette promesse; que les
princes, pressés de l'obliger à restituer la croix, le menacèrent de
mettre à mort leurs prisonniers, et que, par une égale inhumanité, il les
laissa effectuer cette menace. Ils eurent soin seulement de conserver les
captifs capables de riches rançons, et ils se les partagèrent.

La rentrée dans Acre amena de nouvelles dissensions. Les conquérants
s'emparèrent des propriétés à leur bienséance: les anciens possesseurs
voulurent reprendre leurs biens; les uns et les autres en vinrent aux
mains. Il fallut une négociation compliquée pour ménager un accord qui
devait encore donner de continuelles occasions de querelles. Dans chaque
maison celui qui y rentrait fut tenu d'admettre au partage du logement
l'hôte qui s'y était établi, et qui eut le droit d'y séjourner à volonté.
L'ancien propriétaire ne devait jouir de cette portion qu'à la retraite
de cet incommode voisin.

Philippe avait regagné la France, content d'avoir vu Ptolémaïs hors des
mains des infidèles, et peu soigneux de pousser l'exécution de son voeu
jusque sous les murs de Jérusalem. La guerre s'étant rallumée, Richard
annonça qu'il marchait à la conquête de la terre sainte; mais il n'alla
pas loin sur ce chemin, arrêté, disait-il, parce que les lieutenants à
qui Philippe avait laissé son armée refusaient de le suivre. Il n'en
exerça pas moins sa valeur brillante, dont la renommée passa en proverbe
chez les Sarrasins. Mais il combattit sans s'éloigner des côtes, en
négociant toujours. Il lui tardait de retourner en Occident, et l'on
sentait qu'il ne demandait qu'une voie honorable pour repartir. Saladin
devait désirer, à son tour, la retraite d'un ennemi si puissant, après
lequel il ne resterait aux chrétiens que des forces sans chefs dans des
établissements prêts à tomber par leurs propres discordes. Déjà Richard
et Conrad, marquis de Montferrat, étaient en querelle déclarée. Le vain
titre de roi de Jérusalem retenu par Lusignan, après la mort de cette
reine qui l'avait couronné seule, était revendiqué par Conrad, et cette
contention divisait tous les croisés. Les hospitaliers et les templiers
suivaient des partis différents; les Pisans avaient adhéré à Richard,
protecteur de Lusignan; les Génois devaient être pour Montferrat. Les
deux peuples en vinrent aux mains dans Ptolémaïs. Richard qui y dominait
chassa les Génois de cette ville. Le marquis les reçut dans Tyr (1192).
Bientôt ce prince, le plus puissant de ceux que leurs possessions
destinaient à se fixer en Syrie, fut tué par des Arabes de cette tribu
que nos annalistes nomment les assassins. Saladin, pour tenir le sort des
croisés entre ses mains, n'eut plus qu'à désirer le prompt départ du roi
d'Angleterre. Il le hâta par un traité dans lequel il déploya une
générosité au moins apparente. L'accès de Jérusalem fut libre à la piété
des chrétiens. Une trêve consolida les établissements maritimes. Saladin
rendit Caïpha, Assur, Césarée, Jaffa, et, quand il eut fait démolir
Ascalon, il laissa aux Latins tout le rivage de Jaffa jusqu'à Tyr.

Tout fut réglé sans faire mention de Guy de Lusignan, et de son titre de
roi de Jérusalem. Mais il acquit une souveraineté plus réelle. Il acheta
la couronne de Chypre, de Richard d'Angleterre qui avait pris possession
de cette île à son arrivée, et qui, repartant, n'avait plus qu'à la
revendre.

Après la trêve, le royaume de Jérusalem n'existait guère que de nom. Les
chrétiens n'y avaient plus de centre commun; les affaires des chevaliers
et des barons déclinèrent. Mais les peuples marchands et navigateurs
peuvent se passer de domination là où ils négocient. A défaut de
protection publique, ils savent au besoin se protéger eux-mêmes par la
promptitude des mouvements, par la souplesse et la vigilance. Ils ne
demandent que libre accès et des magasins un peu sûrs. Là où ils trouvent
ces avantages, ils se rangent aisément à la neutralité. Ils font même
leurs affaires chez l'ennemi si le profit paye le risque. Les Génois
n'interrompirent point leur commerce, ils firent avec les villes de
Syrie, soumises à Saladin, ce qu'ils avaient fait à Alexandrie, qu'ils
fréquentaient malgré la guerre. Ils se répandirent à l'intérieur, ils
connurent Alep et Damas. Cependant, attentifs à tous les intérêts au
milieu des croisés, toutes les fois qu'un nouveau maître ou un nouveau
compétiteur parvient au pouvoir dans une principauté, nous trouvons de
nouveaux décrets qui confirment et souvent augmentent leurs privilèges.
Guy, ce roi de Jérusalem sans territoire, leur accorde et leur renouvelle
des concessions étendues3. Un de ses prédécesseurs avait renoncé pour eux
à l'alliance des Pisans, et s'engageait à ne pas y rentrer de cinq ans.
Le marquis de Montferrat ajoute des jardins à leurs possessions de Tyr4.
Il est à peine mort, Henri de Champagne, qui épousa sa veuve trois jours
après, succède à peine à la principauté, qu'il renouvelle les privilèges
des Génois, avec la faculté de bâtir une église dans Tyr et une tour dans
Acre5.

(1150 - 1190) On voit que la politique ne leur manquait pas plus que
l'activité. On naviguait, on trafiquait de tout côté, et, dans les années
plus funestes de guerres et de soulèvements, l'annaliste répète
volontiers que les vaisseaux marchands allèrent au trafic comme en pleine
paix. On expédiait partout où la négociation pouvait être profitable. On
envoyait des flottes partout où leur présence pouvait appuyer les
ambassades. Un envoyé fut dépêché à Mohadin, roi des côtes d'Afrique, qui
résidait à Maroc. Ce prince accorda aux Génois la paix et la liberté du
commerce dans tous ses États. Les droits de douane furent réglés pour eux
à 8 pour cent, excepté à Bougie où l'on percevait 10 pour cent, dont deux
étaient restitués à un chancelier que la république y établit,
arrangement singulier qui associait les Génois aux profits de l'impôt
levé sur leurs marchands dans un port étranger: ce revenu fut affermé
dans la suite parmi les ressources du trésor.

(1181) Nous avons déjà parlé d'un traité avec le roi more de Valence en
11496. Rodoan de Moro conclut une paix de dix ans avec Abon Ibrahim,
seigneur des Baléares7. Quelques années après (1188), Lecanozze obtint du
nouveau maître de ces îles des privilèges, avec les concessions d'une
église, de magasins, de bain gratuit une fois la semaine, exemption de
certains droits, sauvegarde et réception favorable tant en Espagne qu'au
pays de Garba en Afrique. L'émir se réserva un seul point, celui de se
faire justice sur les Génois qu'il trouverait parmi ses ennemis.
(1200 - 1208) En aucun temps on ne néglige de cultiver les relations avec
l'Égypte. Rosso della Volta y fit un traité avec Saladin. Les successeurs
de ce prince furent visités par les hommes les plus importants de la
république, par Foulques de Castello, par Guillaume Spinola. Le dernier
avait été demandé par le soudan; lé premier avait rapporté des présents
considérables en allant solliciter la liberté de quelques prisonniers. On
ne l'obtint pas, mais on se concilia la tolérance du commerce. C'est
ainsi qu'après que les chrétiens eurent été chassés de la Palestine, les
Génois trouvèrent des amis et des liaisons profitables parmi les
Sarrasins.

(1201) A l'extrémité de la Syrie opposée à l'Égypte, ils obtinrent de
nouveaux établissements à peu près à la même époque, et avec ces mêmes
concessions qui constituaient leur colonie de la terre sainte. Des
princes chrétiens, chassés par les mahométans de la grande Arménie,
s'étaient retirés dans la petite. Ils avaient enlevé à l'empereur de
Constantinople plusieurs villes de Cilicie. Ils briguaient la dignité
royale: les Génois secondèrent, et probablement transportèrent les
ambassadeurs qui allaient solliciter auprès de l'empereur d'Allemagne le
titre de roi pour leur maître. Léon, de la famille des Ruppins, obtint en
effet cette couronne. Ce prince et ses successeurs montrèrent leur
reconnaissance envers les Génois, en leur accordant le privilège et
l'autorité du consulat8.

Nous avons vu Gênes cultiver l'amitié de l'empereur de Constantinople et
recevoir de lui des privilèges aussi magnifiques que lucratifs. Mais
l'exécution n'avait pas répondu aux promesses: Ami de Morta fut envoyé
pour la hâter. On demandait les établissements promis et les subsides
annuels qui avaient été stipulés, et probablement des indemnités pour le
dommage que l'empereur avait paisiblement laissé porter aux Génois par
les Pisans. L'ambassadeur, après deux ans d'absence (1170), était attendu
à Gênes, quand deux délégués de l'empereur y arrivèrent avant lui. Ils
parlèrent dans les termes les plus choisis de l'amitié de leur maître, et
ils étalèrent cinquante-six mille perperi qu'il envoyait aux Génois. La
somme était d'un grand attrait au milieu des embarras du temps; un des
traits les plus marqués du caractère génois, la méfiance, l'emporta. Il a
toujours régné dans leur pays un scrupule excessif de porter atteinte au
moindre droit litigieux: crainte superstitieuse, si l'on peut parler
ainsi, qui introduit les conseils du légiste dans la politique et dans
les transactions journalières du commerce. On refusa l'argent tant que
Morta ne fut pas de retour; on le refusa encore quand, à son arrivée, il
assura que l'offre des ambassadeurs n'était pas égale au dernier mot de
leurs instructions. Morta, qui, à ce que raconte l'annaliste, très-bien
accueilli à Constantinople, en revenait fort riche, y fut renvoyé sur les
pas des ambassadeurs grecs pour ôter tout malentendu sur la quotité de
l'indemnité (1180)9. Nous ne savons si l'argent fut recouvré, mais huit
ou neuf ans plus tard Morta négocia encore un traité avec Alexis Comnène
qui avait succédé à Manuel. Le procès-verbal de la prise de possession
des établissements concédés aux Génois et la description des lieux sont
conservés dans les archives de Gênes. On y trouve aussi les instructions
données postérieurement à un autre ambassadeur (1201)10: il était chargé
d'aller demander, avec un peu plus de facilités pour le commerce, un
rabais sur les droits, et surtout de réclamer justice en faveur des
Génois créanciers des Grecs. Il lui est imposé, au surplus, de rapporter
au trésor six cents perperi sur les dons que lui fera l'empereur. Mais
c'était le temps des sanglantes révolutions d'Alexis III, d'Isaac Lange
et de l'usurpateur Murzufle. Probablement la négociation n'avança pas, et
peu après, la conquête des Latins vint renverser toutes choses.

On voit que les hommes qui, consuls ou conseillers, s'occupaient des
affaires de l'État ne manquaient ni de soin ni de vigilance. Dans une
année (1163) où il n'y avait pas d'arriéré, le budget de la république se
montait à six mille huit cent cinquante livres en recette et en dépense.
La somme était devenue bien médiocre pour le temps et pour la
circonstance. Quand un délégué impérial vendait son appui pour deux ou
trois mille livres, il est évident qu'il fallait d'autres ressources. On
remarque cependant que jamais dans ces temps difficiles un parti
convenable à la sûreté ou à l'honneur du pays ne manqua faute d'argent.
La bourse des particuliers suppléait sans difficulté à l'épargne épuisée,
et c'est ainsi que les richesses privées servaient au bien public. Rien
n'empêche de croire que, parmi les citoyens opulents, il y en eut de
généreux, capables de sacrifices désintéressés à la patrie; mais
communément, il fallait recourir aux emprunts; les prêteurs exigeaient
des gages; ils s'emparaient des diverses branches des revenus publics
afin d'assurer leurs remboursements par leurs propres mains.

Quand autrefois la république était bornée aux expéditions maritimes, le
plus souvent elle n'avait qu'à laisser aux particuliers le soin de s'en
charger. L'appât des captures espérées suscitait assez d'armateurs
volontaires et d'hommes qui spéculaient sur le profit à faire en
s'associant à l'entreprise. Les flottes partaient sans exiger beaucoup
d'avances du trésor public. Quand on s'étendait davantage, ou quand il
convenait d'aller établir des croisières qui promettaient peu de profits
directs, il fallait bien que l'État armât à ses frais. A cette occasion
commencèrent les emprunts. Le premier qui nous est signalé eut pour cause
l'expédition d'Almérie; mais le butin de cette ville et celui de Tortose
surpassèrent la dépense. Toutes les expéditions n'étaient pas si
lucratives: celles de Grillo aux bouches du Rhône coûta sans produire.
Mais il n'était pas pour Gênes d'expédition maritime qui pût être aussi
onéreuse que les moindres mouvements par terre. A leur occasion on voit
les revenus engagés, alternativement rachetés et réengagés de nouveau.
L'approche de Barberousse, la construction des murs, la protection donnée
à Barisone, la diplomatie vénale de l'empereur, exigèrent les plus grands
sacrifices. Enfin, pour faire la guerre sur terre, il fallait des
cavaliers; il n'y en avait point à Gênes; on en soldait en Lombardie.
Pour en fournir promptement aux Lucquois pendant l'alliance, on demandait
l'assistance des marquis et des comtes de la Ligurie: ils arrivaient
avec leurs suivants; or ces nobles auxiliaires ne servaient ni
gratuitement, ni à peu de frais. Une de ces convocations, qui devint
inutile, endetta la république de 3,000 livres.

On levait des collectes imposées sur les citoyens. Nous ne savons quand
on commença à recourir à cette ressource; mais nous la trouvons annuelle
dès 1165. L'impôt devint permanent, sa quotité resta variable; le plus
souvent elle était de 6 deniers par livre (deux et demi pour cent);
quelquefois elle fut de 8 deniers (trois et un tiers) et au delà. On
n'explique pas si c'est sur le revenu ou sur le capital de chacun.
L'annaliste avertit quelquefois que la collecte est indépendante de la
taxe des vaisseaux. On trouve aussi des années où le droit de douane est
élevé à 3 deniers par livre sur la valeur des marchandises importées et
de 9 deniers sur les exportations (1169). Dans certaines occasions on
essaye de soumettre à la collecte Savone et Noli, sous le prétexte que
ces villes sont de la compagnie de la commune de Gênes. Ces impositions
devaient servir à l'amortissement des emprunts et au retrait des revenus
engagés. Et telles étaient, après tout, les ressources d'une république
mal dotée, mais riche en citoyens opulents, que, la guerre de Pise
terminée (1185), quand la paix de Constance laissa respirer l'Italie
(1186), en deux années les consuls payèrent les deux moitiés de la dette
entière et libérèrent les revenus publics. Les embarras pécuniaires
étaient plus faciles à faire disparaître que les factions à éteindre et
leurs violences à contenir.


LIVRE TROISIÈME.
DISSENSIONS DES NOBLES ENTRE EUX. - INSTITUTION DU PODESTAT. - FRÉDÉRIC
II.
1160 - 1237.

CHAPITRE PREMIER.
Établissement du podestat.

En recherchant la situation du pays aux premiers moments du gouvernement
échu à la noblesse, le vieux historien Caffaro nous sert encore de guide.
Dès la troisième année de la nouvelle compagnie jurée en 1157, et à
laquelle nous avons cru pouvoir rapporter l'établissement aristocratique,
il nous dit, sans détailler les événements, sans nommer personne, que les
citoyens étaient en violente inimitié, mais que le consulat veilla si
bien qu'ils n'osèrent entreprendre ni combat, ni voies de fait. L'année
d'après (1161), la vigilance des consuls, tournée à remettre la paix dans
la ville, leur inspira d'exiger des parties contendantes la promesse
qu'on ne se livrerait point aux rixes accoutumées, et que nul ne
commencerait des querelles. Dans le serment étaient stipulées de fortes
peines en cas de contravention, et, dit l'historien, ceux qui, au mépris
de cet engagement, prirent les armes ou insultèrent quelque membre de la
compagnie payèrent, l'amende (1163): ils résistaient; mais on les y
forçait en abattant leurs maisons et leurs tours, quand ils tardaient à
donner satisfaction. La dernière année où Caffaro écrit encore, il loue
les consuls d'avoir entretenu la concorde en défendant et en réprimant
toute violence, surtout en se débarrassant des instruments de ces
méfaits. Depuis plusieurs années les brigands et les sicaires avaient
pullulé dans Gênes; le gouvernement les fit rechercher: un grand nombre
fut arrêté et jeté à la mer. Alors on respira. Ce qui restait de fauteurs
de crimes, découragé, se tint en repos tout le temps de ce consulat. Tel
est le tableau que nous laisse, en prenant congé de nous, l'écrivain qui
avait célébré la concorde publique florissant sous le nouvel ordre de
choses.

La cause des troubles à ce moment était-elle dans l'opposition des
populaires dépouillés de leurs droits par les nobles? Cela ne semble pas
être, du moins encore; ce sont des tours que l'on rase pour punir ceux
qui troublent la paix. Quand l'histoire nomme les combattants, ce sont
des nobles. Si elle parle du peuple, il ne paraît qu'à la suite des chefs;
ou, plus souvent, il se montre appuyant le consulat, et prêtant la main
pour forcer les nobles rivaux à se désister des voies de fait. Car toutes
ces dissensions procédaient par la prise d'armes, la guerre intérieure.

Quand des nobles ont pris le pouvoir pour eux seuls, entre eux leurs
dispositions jalouses sont entretenues de jour en jour par les intrigues
de la candidature, par le choc des intérêts matériels, chacun prétendant
bien que le moindre avantage de sa position soit de faire pencher sous le
poids de son crédit la balance de la justice. De là les injures
réciproques: l'esprit de famille devient au dehors un esprit de haine et
de vengeance; les alliances de parenté se changent en faction, et quand
les circonstances extérieures présentent deux partis qui divisent le
monde politique, le choix fait par les uns jette nécessairement les
autres dans la direction opposée.

Deux familles ambitieuses et alliées tendaient ensemble à se saisir de la
prépondérance. C'étaient les Castello et les Volta. Ouvertement dévoués à
la faction impériale avant qu'elle s'appelât gibeline, ils sont parties
principales dans toutes les commotions civiles. Souvent ils bravent les
magistrats et provoquent la répression; et cependant on les voit, chaque
année, chargés de négociations ou de commandements importants. On les
trouve presque sans interruption sur les tables consulaires de la
république; et, chose notable, toutes les fois que leurs noms y
paraissent, ils sont à la tête de la liste. Foulques de Castello va
bientôt marquer parmi les siens; c'est le premier individu que nous
pouvons surprendre au milieu des menées d'une ambition flagrante.

Une cérémonie publique met en présence Foulques de Castello et Roland
Avocato, membre d'une autre famille puissante. Ils sont l'un et l'autre à
la tête de nombreux suivants. S'il y avait quelque opposition politique
entre eux, on l'ignore: mais une rixe s'éleva entre les deux cortèges;
l'annaliste la représente comme accidentelle et due à l'insolence de
quelques jeunes gens. N'était-ce pas plutôt l'occasion saisie par deux
rivaux de se braver, de se heurter, de se combattre? Car ils étaient en
force et en armes. Les archers de Volta tuèrent le fils d'Avocato et avec
lui deux autres nobles. La république en fut bouleversée. Peu de temps
après, Marchio Volta, alors consul, paisiblement retiré à sa campagne au
temps des vendanges, fut massacré par une bande de misérables sicaires.
On reconnut la main qui les conduisait, c'était la vengeance d'Avocato.
Ce fut, dit l'annaliste, le réveil de ce furieux esprit de discorde qu'on
croyait endormi pour jamais; ce fut le signal de six ans de guerre
civile et de dommage pour la patrie.

(1165) Chaque parti, chaque famille avait ses clients; et quand les chefs
auraient voulu la paix, la scélératesse de leurs suivants l'aurait
rompue. On faisait renouveler, tous les ans, quelques serments de
concorde, et du moins on jurait des trêves. Quand on l'avait obtenu, ce
serment procurait quelque répit dont les consuls profitaient pour
expédier les galères aux destinations que demandait la guerre. Mais les
troubles reprenaient bientôt. La république, dit l'historien, était en
lambeaux, tous lui causaient des maux, nul ne pensait à son bien.

Enfin des consuls, plus fermes que leurs prédécesseurs, se procurèrent au
dehors deux cents clients qui reconnaissaient exclusivement leurs ordres.
Ils les armèrent et les conduisirent aux maisons des Volta et des
Castello; ils les y établirent en garnison malgré la résistance des
maîtres; puis ils assemblèrent le peuple. Le serment que, pour cette
fois, ils exigèrent des principaux citoyens exprima l'obligation de
porter leurs querelles au consulat pour en ordonner paix ou guerre; le
reste de l'assemblée jura de prêter main-forte contre quiconque
résisterait.

Fort de ce soutien, on appela les chefs des partis et on leur proposa la
médiation des consuls pour faciliter entre eux une réconciliation. Ils
refusèrent, et demandèrent qu'avant tout les griefs réciproques fussent
débattus. En consentant à les entendre, les consuls se formèrent en
tribunal et donnèrent audience aux causes. On rejeta d'abord les
plaidoyers écrits que les parties prétendaient produire. On en vint à la
franche explication des raisons de chacun. Les juges s'étaient promis de
se montrer impassibles pendant cette longue discussion. Le jour se
consuma à entendre les parties; la nuit presque entière se passa à
délibérer. On fixa les points de la controverse. On reconnut un nombre
d'offenses capitales, qui méritaient le combat judiciaire: on examina
s'il fallait l'exiger. Avouer qu'on reculait devant ce parti rigoureux
eût donné la mesure de trop de faiblesse dans le gouvernement. La
sentence ordonna que les querelles seraient vidées par six duels qui
furent appointés parmi les acteurs principaux des scènes passées. C'est
sur la violence du remède que l'on compta pour en faire désirer de plus
doux. On fit sur-le-champ afficher la sentence, l'archevêque fut averti
de cette grave résolution. Tandis que les femmes et les enfants des
champions désignés couraient en larmes auprès des consuls, les
suppliaient de rétracter ce jugement homicide, le pasteur, répondant sans
doute à l'intention secrète du gouvernement, rassemblait tous ses
prêtres, et, faisant retentir les cloches sans attendre le jour pour
mieux frapper les esprits au milieu des ténèbres, appelait l'assemblée et
l'assistance du peuple entier comme en une calamité publique. Ceux qui
accoururent trouvèrent les cendres du saint Jean-Baptiste exposées, les
saintes croix, bannières ordinaires des fidèles, dressées aux portes de
l'église, le clergé dans le plus grand appareil en prières, les familles
intéressées en émoi. L'archevêque éleva sa voix vénérable et somma les
consuls et fous les citoyens de s'opposer à l'effusion du sang. Les
consuls rappelèrent ce qu'ils avaient fait pour être dispensés d'ordonner
le combat. Une renonciation volontaire, le sacrifice des outrages
réciproques pouvait seul maintenant, mais pouvait encore arrêter le cours
de l'impassible justice. Le peuple entier l'exigea en témoignant son
horreur des duels. Des parties, celles qui étaient présentes cédèrent à
ce voeu, mais les principales s'étaient tenues absentes. On courut
chercher Roland Avocato, celui dont le fils avait péri le premier. Quand
il apprit qu'on lui demandait de se départir de la vengeance de ce
meurtre, il déchira ses vêtements, il se jeta sur le seuil de sa maison,
protestant qu'il n'en sortirait pas. Il évoqua son fils et les victimes
de son parti; mais on ne le quitta point; l'archevêque, le clergé en
procession, vinrent lui présenter la croix et l'Evangile. Entraîné par
cette sorte de violence, conduit au milieu de l'église, pressé de
supplications et d'exhortations religieuses, il céda enfin et promit
d'obéir à ce que les consuls exigeaient. Foulques de Castello, alors
mandé, répondit avec modestie que les magistrats de la patrie étaient ses
maîtres, que son voeu était d'exécuter leurs ordres, mais qu'il les
suppliait de l'excuser s'il ne le pouvait sans l'aveu de son beau-père
Ingon della Volta. Sur cette réponse on se rendit dans le même appareil
chez celui-ci. Le beau-père et le gendre se laissèrent conduire à
l'église, et, après quelque résistance, ils cédèrent à leur tour. Le
pardon réciproque fut prononcé, juré, confirmé par le baiser de paix. Les
autres parties suivirent sans hésiter l'exemple de leurs chefs, et de
solennelles actions de grâces, entonnées par l'archevêque au pied des
autels, terminèrent cette scène religieuse et patriotique à laquelle il
ne manqua que la sincérité.

A l'ombre des grandes querelles, les animosités privées s'étaient donné
carrière. Toutes les passions sordides et violentes, instruments dont les
parties se servaient, travaillaient pour leur propre compte aux dépens de
la sécurité et de la propriété. Les clients, dont les hommes puissants se
faisaient suivre, étaient surtout les habitants des domaines que ceux-ci
possédaient autour de la ville ou sur les autres points du territoire.
Mais des paysans, des montagnards, ainsi formés à exécuter les vengeances
de leurs maîtres, se familiarisaient avec les meurtres et prenaient goût
aux pillages. Ils se rendaient redoutables à ceux mêmes qui les avaient
excités.

Bientôt ce sont les familles des Vento et des Grillo qui sont en guerre.
A peine l'autorité leur a fait poser les armes, ces mêmes Grillo sont
coalisés avec Foulques de Castello qui reparaît pour livrer un furieux
combat aux de Turca ou Curia (une même famille est désignée sous ce
double nom). C'est évidemment ici la lutte de l'ambition. Lanfranc della
Turca, suivi d'une bande de sicaires, assassine Angelo de Mari, consul en
fonction. Cet attentat excite l'indignation et l'horreur: les populaires
comme les nobles prêtent la main aux consuls pour venger leur collègue:
on poursuit les meurtriers: ils fuient et l'on prononce leur
bannissement; on dévaste leurs maisons, on démolit leurs tours: enfin
tandis qu'un légat du pape vient prêcher la concorde et opère quelques
raccommodements, les Vento rompent avec les Volta naguère leurs alliés;
ils se livrent une bataille sanglante sur les places publiques. La cause
de ce trouble ne nous est pas cachée cette fois, c'est la jalousie des
prétentions au consulat; c'est pour ce prix que se divisent ceux qui
s'étaient unis contre les autres concurrents.

(1190) Ces désordres étaient devenus intolérables. C'est alors qu'on
insinua aux citoyens paisibles, aux hommes impartiaux, la pensée
d'enlever à tous les prétendants, sans distinction, ce consulat trop
envié. Ceux dont l'ambition n'était pas assez accréditée pour le disputer
connivèrent au projet de suspendre cette magistrature. Quant à la faction
opposée aux Volta, contente de faire tomber de leurs mains le pouvoir
qu'elle n'avait pu s'assurer pour elle, elle se donnait l'apparence de
sacrifier ses propres prétentions et de se soumettre à un remède qui
était au fond son ouvrage. On proposa donc de conférer à l'avenir
l'autorité et la majesté du gouvernement à un magistrat unique qu'on
élirait chaque année sous le nom de podestat1 et qui serait
nécessairement étranger. Cette singulière invention d'aller chercher
ailleurs un gouverneur et des juges afin d'éviter les jalousies des
candidats nationaux et la partialité des compatriotes, s'était déjà
répandue en Italie depuis les institutions analogues imposées par
Barberousse. Mais elle devait répugner à la défiance de Gênes, à ses
sentiments de fierté, d'indépendance, de nationalité, si l'on peut parler
ainsi. Il fallait, pour la faire admettre, toute l'importunité, tout le
dommage de ces tumultes journaliers où un petit nombre de prétentions
blessaient toutes les autres et troublaient la sécurité de la masse. Mais
il fallut aussi, pour que cette mesure pût être prise, que le prétendant
le plus ambitieux, Foulques de Castello, fût absent. Il était parti pour
voler au secours de Ptolémaïs. Une circonstance nous fait connaître que
la révolution était faite contre lui et les siens. Ses deux fils et son
neveu, ayant épié les consuls qui allaient sortir d'exercice, les
assaillent à la tête d'hommes armés, et massacrent Lanfranc Pevere, l'un
d'eux. La ville est remplie de troubles. Le podestat élu, appelé et
installé à la hâte, rassemble le peuple et lui demande s'il veut qu'un
tel forfait reste impuni. Il appelle l'assistance des gens de bien; on
s'arme; il marche à la tête de cette foule. On fait le siège de la maison
de Foulques. Ce redoutable château est pris et ruiné de fond en comble:
les meurtriers du consul se sauvent par la fuite: tels furent les
auspices sous lesquels s'installa le régime des podestats. On doit juger
par là si c'est avec fondement que le rédacteur des chroniques a pu
assurer que cette institution fut unanimement résolue. Au reste, en
recourant à cette innovation (1190), le parlement avait déclaré que le
consulat n'était pas abrogé, mais seulement suspendu. On semblait n'avoir
voulu donner à la république en désordre qu'une sorte de dictature
temporaire. Cependant quand cette innovation eut acquis quelque
consistance, on la constitua avec des règlements qui en supposaient la
continuité2. Le podestat était déclaré gouverneur politique et militaire.
La présidence des conseils lui était dévolue; il exerçait le pouvoir
exécutif et la police coercitive. L'autorité de la justice criminelle
était en ses mains. Les consuls des plaids étaient conservés et maintenus
dans leur juridiction pour les affaires civiles seulement, encore paraît-
il qu'en certains cas leurs sentences pouvaient être révisées par le
podestat3.

Son élection était confiée à trente notables; leurs choix ne pouvaient
porter que sur un absent. Ce devait être un chevalier distingué dans les
armes, ou un docteur, jurisconsulte de haute réputation. On devait le
prendre dans une ville amie. Aussitôt le choix des électeurs déclaré,
deux délégués partaient pour aller le notifier à l'élu. S'il acceptait la
dignité offerte, les ambassadeurs recevaient son serment solennel en
présence du conseil de sa propre ville. Il était tenu de donner une
caution pour garantie spéciale de la promesse de remettre le pouvoir le
jour même où expirerait l'année de sa charge, de se soumettre à un
syndicat où son administration serait jugée, et de s'éloigner aussitôt
l'absolution obtenue. En venant à Gênes il ne pouvait y introduire ni
femme, ni enfants, ni frères. Son cortège et sa maison étaient de vingt
personnes, y compris trois chevaliers et deux jurisconsultes, tous cinq
étrangers comme lui, pour lui servir les uns de lieutenants, les autres
d'assesseurs ou de vicaires. Toute sa suite devait repartir après ses
fonctions finies: ceux mêmes de ses compatriotes qui se trouvaient à
Gênes devaient en ressortir avec lui.

Mais, tandis qu'on donnait ainsi des règlements à cette sorte de
gouvernement comme à un ordre stable, d'année en année on eut
alternativement des podestats ou des consuls. Nous pouvons bien croire
que ce n'est qu'au gré des factions qu'on variait ainsi. Quand Foulques
de Castello et les siens dominaient, sûrs du consulat ils le faisaient
rétablir et ils ne souffraient pas qu'un étranger fut appelé pour leur
mettre un frein. Quand les autres nobles étaient en état de résister au
crédit de ces puissants adversaires, ils exigeaient la nomination d'un
podestat. Ce régime fut maintenu le plus souvent et le plus longtemps
quand la couleur dominante du gouvernement était guelfe: sous
l'influence de la cour de Rome on prenait les podestats dans les villes
de la ligue lombarde; mais Castello, engagé dans la faction opposée, en
insistait d'autant plus pour le consulat, qui d'ailleurs lui convenait si
bien.

(1202) Cependant, une année, par un exemple unique, on voit un podestat
génois contre la condition principale de l'institution, et ce Génois
n'est autre que Foulques lui-même. L'annaliste enregistre ce nom comme il
a écrit tout autre aux années précédentes. Il n'accompagne d'aucune
réflexion ce fait singulier, ce pas évidemment tenté vers l'usurpation.
Une émeute avait précédé cette nomination inconstitutionnelle: mais
l'année suivante, on nomme un podestat étranger. Nous ignorons sa patrie
et par conséquent le parti qui l'a choisi; mais après lui on retrouve
plusieurs consulats de suite, les Volta et les Castello y ayant toujours
la part principale, et l'on ne retourne aux podestats que lorsque de
nouvelles combinaisons extérieures altérèrent l'équilibre des factions.
À l'institution des podestats (1190), ceux des six premières années
gouvernaient seuls et sans contrepoids; ce fut seulement à la septième
nomination (1196) que l'on se ravisa, et que les correcteurs de lois
firent imposer aux podestats des adjoints ou conseillers qu'on appela
d'abord recteurs. C'était un conseil qui devait concourir à la direction
des affaires. Il ne paraît pas qu'avant cela les consuls eussent de
pareils assistants; réunis, ils étaient eux-mêmes le conseil de la
république, et l'on ne voit pas d'intermédiaire entre eux et le parlement
ou l'assemblée générale des citoyens. C'est quand le pouvoir exécutif fut
représenté par un magistrat unique qu'on sentit la nécessité de lui
donner des conseillers pour contrôler et tempérer son autorité; c'est
ainsi que le conseil, nommé plus tard sénat, devint permanent et arbitre
des affaires publiques.


CHAPITRE II.
Henri VI.

L'empereur Henri VI, venant en Italie, était très-intéressé à la
pacification de Gênes. La discorde intestine pouvait le priver de
l'assistance des Génois dans la conquête des Deux-Siciles qu'il avait
tentée pour la seconde fois. Fils et successeur de Barberousse, époux de
Constance, héritière du royaume, il avait appris la mort du roi Guillaume
son beau-père, et le choix que le peuple avait fait, pour lui succéder,
de Tancrède, rejeton bâtard des princes normands. Henri avait d'abord
sollicité le secours de Gênes et de Pise, seuls auxiliaires dont les
flottes pouvaient lui ouvrir le chemin vers l'héritage de sa femme. Gênes
lui avait envoyé des plénipotentiaires, et un traité s'était conclu.
L'empereur y ratifiait les agrandissements que la république s'était
procurés en Ligurie, en achetant des territoires de seigneurs féodaux
dépendants de l'empire, que les vendeurs n'étaient pas en droit d'aliéner
sans l'aveu de leur suzerain. Henri consentait que la domination des
Génois ne s'arrêtât pas à Vintimille. Il leur permettait de bâtir une
forteresse sur le promontoire de Monaco. Il leur promettait de grands
privilèges en Sicile, et, s'ils l'aidaient à subjuguer cette riche
province, il leur faisait don par avance de la ville de Syracuse et des
deux cent cinquante fiefs de chevaliers jadis promis par son père.
Attirés par ces faveurs, les Génois avaient armé et s'étaient approchés
des côtes napolitaines, tandis que l'empereur avançait par terre.
Cependant une prétendue nouvelle de sa mort se répandit, et, sur ce faux
bruit, les Génois rétrogradèrent. Henri était vivant, mais les maladies
avaient détruit son armée. Il congédia les auxiliaires; en se retirant
lui-même, il passa par Gênes pour recommander qu'on se tînt prêt à
repartir à la nouvelle saison, afin de recommencer l'entreprise. C'est au
moment qu'il venait exiger l'effet de cette promesse que la guerre civile
aurait contrarié ses projets. Il n'oublia rien pour échauffer les
esprits. Son sénéchal Marcuard et le podestat, sa créature, mirent tout
en usage pour qu'une seule pensée prévalût, celle de l'expédition. Henri
vint achever l'oeuvre de la séduction: «L'honneur et le profit aux
Génois, disait-il, si, après Dieu, je leur dois la Sicile. Nous ne devons
l'habiter, ni mes Teutons ni moi. Ce sont les Génois et leurs enfants qui
en jouiront; ce sera leur royaume plus que le mien.» Avec ces discours
il semait les promesses, les patentes, les bulles d'or, faveurs pleines
de vent, dit le contemporain, et qu'il distribuait de toutes mains.

Dans ce moment l'empereur et la cour de Rome n'étaient pas en hostilité
ouverte. Ni alliance présente, ni affection contraire ne détachaient les
Génois de cette sorte de soumission à la couronne impériale qui prenait
si peu sur leur indépendance. D'ailleurs on voyait le profit à faire en
Sicile: le service de Henri fut embrassé avec zèle.

Il faisait concourir ensemble Gênes et Pise, et pour cela il avait fallu
arrêter le cours des querelles récentes. Un peu auparavant, Pise avait
enfreint les traités; les établissements des Génois en Sardaigne avaient
été pillés et les marchands chassés. Gênes s'était préparée à venger ces
affronts. Foulques de Castello avait donné la chasse aux Pisans sur la
mer: il avait ruiné Bonifacio qu'ils avaient bâti sur le rivage de la
Corse. Cependant Clément III avait obtenu que les deux parties
remettraient leurs différends à son arbitrage. Maintenant Henri avait
réuni leurs flottes. Le podestat s'embarqua et commanda les galères de
Gênes. Le marquis de Montferrat était de l'expédition; elle avait le
sénéchal Marcuard pour chef suprême. C'est au nom de ces trois
personnages qu'on prit possession de Gaëte en passant; Naples se rendit à
l'apparition de la flotte. Messine reconnaissait Henri. Mais là s'éleva
une rixe violente entre les Pisans et les Génois. Les premiers eurent
l'avantage sur terre; ils forcèrent les magasins que leurs rivaux
avaient établis; ils firent prisonniers les hommes qui s'y étaient
réfugiés. A son tour la flotte génoise attaqua la pisane; l'on s'empara
de treize galères, et beaucoup de matelots furent précipites dans la mer.
Le sénéchal, troublé par une querelle qui allait compromettre les
opérations de son maître, ménagea un accord qui ne fut pas une
réconciliation.

L'usage de charger ses ennemis de crimes odieux, même des plus
invraisemblables, n'est pas né d'hier. Les Génois accusèrent (1194) les
Pisans d'avoir traité secrètement avec la veuve du compétiteur de Henri.
Enfin on se sépare de plus en plus aigris; les Génois reprennent la mer.
Ils font lever le siège de Catane attaquée par la veuve de Tancrède. Ils
s'emparent de Syracuse: tout se rend, excepté Palerme. Ils reviennent à
Messine où se trouvait Henri. Othon de Caretto, qu'ils avaient alors pour
capitaine, leur podestat étant mort dans le courant de l'expédition,
réclame de l'empereur l'exécution de ses promesses. Henri loue ses bons
et utiles auxiliaires et leur oeuvre; il répète les termes de ses
engagements; mais il faut prendre encore Palerme, ils doivent lui ouvrir
les portes de cette ville. Ou se présente devant cette capitale. Enfin
elle tombe au pouvoir de l'empereur. Il n'y a plus qu'à tenir sa parole,
le temps en est venu. Mais alors, nouveau scrupule: Henri, depuis la
mort du podestat, ne reconnaît plus auprès de lui de légitime
représentant de la commune de Gênes. Il attendra des plénipotentiaires
régulièrement accrédités. Cette réponse évasive, ou plutôt dérisoire,
irrite les Génois. Les réclamations attirent les menaces; les
ressentiments s'exaspérèrent si promptement que nous ne savons pas bien
en quel ordre les procédés de la rupture se succédèrent et se
répondirent. D'un côté, Henri ôte aux Génois la jouissance même des
privilèges dont ils étaient en possession sous les rois normands. Il ne
veut point de consul de leur nation en Sicile; il défend d'en prendre le
titre sous peine de mort. Il menace de fermer la mer aux Génois, de
ruiner leur ville. A leur tour, à Gênes, les consuls et les conseillers
d'un peuple blessé dans ses intérêts et dans ses sentiments nationaux
quittent le parti impérial, et, par délibération solennelle, renvoient à
Pavie le lieutenant qui les avait régis depuis l'embarquement, en réglant
qu'à l'avenir le podestat sera pris à Milan ou dans le parti ligué pour
l'indépendance italienne contre le despotisme germanique. Ce parti, les
violences de Henri et sa mauvaise foi l'avaient ranimé. Ainsi Gênes, de
gibeline devint guelfe, si l'on peut se servir de ces noms en anticipant
de quelques années sur leur usage.

C'est ici, avec une première révolution de parti, le premier symptôme de
la division des citoyens de la même ville entre les deux grandes factions
italiennes. Nous n'avions pas vu qu'elles eussent été ouvertement le
mobile des dissensions intestines. Les mesures générales nous avaient
semblé assez unanimes. Maintenant l'opposition paraît. La chronique,
officielle comme on sait, accuse certains mauvais Génois qui se
trouvaient à Palerme d'avoir poussé l'empereur à ces injustices envers la
république, de l'avoir excité à la traiter avec cette sévérité. Ces
méchants conseillers, qui ne sont pas nommés ici, ce sont des gibelins.
Dès ce moment c'est l'esprit de parti qui dicte les annales publiques.

Malgré la sanglante querelle de Messine, on affectait de se croire encore
en paix avec Pise. Mais une nouvelle occasion de jalousie était survenue.
Bonifacio avait été rebâti par des Pisans, c'était la retraite et comme
l'embuscade de leurs corsaires. De là ils couraient sur les bâtiments
génois. Les deux républiques avaient alors des députés à Lerici pour
débattre leurs différends. Les Génois alléguaient pour premier grief les
déprédations et les insultes des gens de Bonifacio. Les députés de Pise
répondaient en désavouant ces insulaires que Pise ne reconnaissait pas
pour siens. Ces pirates, disait-on, prenaient les vaisseaux pisans comme
les autres, et si l'on voulait, au printemps, faire une expédition
commune pour les châtier, Pise y concourrait volontiers. Mais Gênes
n'attendit pas ce concours. Trois galères allèrent devant Bonifacio. On
débarqua, et, après quelque résistance, la place fut emportée. Les Génois
résolurent de la garder pour eux au lieu de la détruire, ils eurent soin
d'en augmenter les fortifications.

Cependant l'empereur Henri vînt à Pavie et y fit appeler les Génois,
faisant entendre qu'il était disposé à les satisfaire. On ne voulut pas
que cette fois la légitimité de la représentation pût être contestée.
L'archevêque, le podestat1 et quatre nobles députés se présentèrent
aussitôt. Ils apportaient l'instrument du traité fait entre Henri et la
commune, et ils commencèrent à en lire les clauses devant lui. Il
interrompit la lecture; elle était fort inutile, dit-il, il savait par
coeur le contenu de l'acte, et d'ailleurs il en possédait la copie.
Entendait-on venir plaider contre lui avec ces papiers? Il ne pouvait
rien donner aux Génois en Sicile. Il n'irait pas partager son royaume
avec eux; mais s'ils voulaient conquérir celui d'Aragon, il consentirait
à les aider, et il leur laisserait la conquête entière. Les députés
prirent cette offre pour une nouvelle insulte. Ils se retirèrent plus
aliénés que jamais. Henri passa en Allemagne. Gênes persista dans
l'alliance lombarde et prit chez elle ses podestats (1196). C'est à cette
époque que les correcteurs des lois réglèrent qu'à ce gouverneur seraient
adjoints, sous le nom de recteurs, huit nobles, quatre de chacune des
grandes divisions de la ville, la cité et le bourg.

La ville s'était remplie de voleurs, de sicaires. En une même nuit ils
furent enlevés; on trancha la tête à quelques-uns; on creva les yeux à
tout le reste. Le podestat entreprit aussi de faire la guerre à ces
forteresses domestiques dont les citoyens puissants avaient hérissé la
ville, à ces tours de hauteur démesurée qui donnaient à leurs
propriétaires l'avantage d'écraser au loin leurs ennemis. Une ancienne
loi, dont les magistrats promettaient l'observation chaque année, ne
permettait aux tours que quatre-vingts pieds d'élévation; et cette
mesure donne à la fois pour l'époque celle des ressources de l'art de
bâtir solidement et l'idée de l'état hostile dans lequel vivaient les
habitants2. Ce serment n'avait jamais été tenu. Le podestat le prit à la
lettre. Il alla lui-même, avec les forces dont il disposait, faire
abaisser ce qui dépassait la mesure légale. Nous ne savons pas si cette
sévérité fut impartiale; mais celle qu'il déploya bientôt par des moyens
semblables pour soutenir une loi de parti, enfanta de nouvelles haines et
de nouveaux troubles. Depuis que la république s'était soustraite à
l'alliance de l'empereur Henri, elle avait défendu à ses citoyens de
fréquenter le royaume de Sicile. Cette défense était très-défavorable à
leur commerce, elle blessait surtout ceux des nobles qui s'étaient
adonnés au parti impérial, les mêmes sans doute que nous avons vus
accusés de conseiller Henri au préjudice de leur patrie. Cette loi fut
donc méprisée par eux. Ils dirigèrent leurs vaisseaux sur la Sicile, et
le podestat entreprit de les en punir. Ido Mallon, noble navigateur,
arrivait dans le port avec un navire richement chargé. Le débarquement
lui en fut interdit. Il n'en tint compte; il mit ses marchandises à
terre, d'abord secrètement, bientôt ouvertement et à main armée. Le
podestat assemble le peuple à cri public, marche contre le réfractaire,
fait démolir sa maison, et, de peur d'être accusé de s'en approprier le
pillage, fait porter tout ce qui s'y trouve de précieux sur la place
publique en plein parlement, et de là au fisc. Quant aux autres nobles
passés en Sicile malgré les inhibitions, le podestat suivit à leur égard
cette manière de procéder qui paraît lui avoir été propre; il rasa leurs
maisons et leurs tours (1197). L'un d'eux, Nicolas Doria, revint et tenta
de se venger sur la personne du podestat; mais les autres membres de
cette puissante famille intervinrent. Nicolas Doria, peu après,
commandait une flotte de la république au Levant (1201); il avait fait le
traité avec Léon, roi d'Arménie, et rapportait à la commune de Gênes plus
de mille cinq cents livres en argent et en pierres précieuses. Il est
probable que cette mission avait été une sorte d'honorable exil après sa
violente tentative.

Les populations du territoire que Gênes considérait comme son État ne
donnaient pas moins d'inquiétude que les troubles internes. Nous ne
savons si c'est aussi la querelle générale des deux grands partis de
l'Italie qui les agitait; mais à cette époque oh vit de moment en moment
et tour à tour les bourgs de la Ligurie soulevés (1198), en état de
résistance et de guerre (1199). Chaque podestat pendant son exercice se
trouve obligé de marcher contre ces réfractaires (1204). La manière de
procéder, en ce cas, est de dévaster le pays, de couper les arbres, de
ruiner les habitations autour des lieux qu'on ne peut entièrement
soumettre. Là où l'on pénètre on lève des contributions, on prend des
otages, et l'on impose des amendes. En un mot, Gênes est la plus forte,
mais elle s'entoure de voisins de plus en plus ennemis, et si elle les
compte pour des sujets, elle ne peut ignorer combien leur foi est
douteuse. Ceux que les poursuites ou les menaces font sortir de leurs
foyers se font pirates sur la côte et troublent le commerce. Il faut
prendre soin de les détruire, et la république n'y réussit pas toujours.
Bientôt les émigrés de la ville même firent en grand cette guerre de
corsaires.

Dans les expéditions du podestat, outre les gardes, serviteurs ou clients
qu'il s'était attachés, il faisait marcher comme fantassins les hommes en
état de porter les armes tant de la ville que de la banlieue. Mais
surtout les chevaliers de Gênes se rangeaient à sa suite. C'est ici qu'on
en parle pour la première fois. Jadis on requérait ou l'on invitait à
grands frais les seigneurs châtelains, vassaux ou amis de la république.
Mais l'économie et la méfiance tout à la fois avaient conseillé d'avoir
dans Gênes même le moyen de suppléer ce secours étranger. On avait formé
un corps de plus de cent chevaliers parmi les jeunes gens le plus en état
de s'adonner à l'exercice militaire et les moins engagés dans d'autres
carrières, afin qu'ils fussent prêts à marcher à toute heure. A cette
époque où combattre à cheval était, chez les autres nations, le privilège
et la marque de la noblesse, nous pensons que l'institution des
chevaliers de Gênes fut ce qu'elle était ailleurs. L'annaliste, pour en
relever l'éclat, la représente comme un retour aux nobles usages de leurs
aïeux, et si ce n'est là qu'une supposition, c'est la preuve de
l'importance attachée alors à cette chevalerie. Elle fut certainement
composée des nobles en état d'y prendre part, et il se peut qu'elle ait
servi à faire quelques nobles nouveaux. Précisément à cette époque nous
savons que la ville de Narbonne, alliée de Gênes, se maintenait dans la
possession de donner à ses bourgeois la ceinture militaire, c'est-à-dire
l'ordre de chevalerie, en un mot, la noblesse. Il n'y aura pas eu plus de
scrupule à Gênes, qui déjà avait fait des nobles de ses magistrats.
Quelques années plus tard la commune de Gênes arma chevalier le fils du
noble Hubert de Montobbio, probablement un Fiesque. Quoi qu'il en soit,
les chevaliers de Gênes et la part qu'ils prennent aux excursions de la
force publique sont souvent mentionnés pendant quelques années, après
quoi l'on cesse d'en parler. La guerre maritime répandit toujours plus
d'éclat dans ce pays que la guerre de terre. Cependant il ne tarda pas à
fournir des stipendiaires aux étrangers; et probablement les capitaines
génois de ces compagnies d'archers qui servirent en Angleterre et en
France ne négligèrent pas de se décorer du grade de chevalerie.

(1202) La plus importante des soumissions extérieures obtenues à cette
époque de notre histoire est celle des marquis de Gavi. Les seigneurs de
ce nom, deux frères et leurs neveux fils d'un troisième, abandonnèrent à
la république leur château, leurs domaines et tout ce qu'ils possédaient
à Gavi, y compris les droits attachés à leur seigneurie, sous la réserve
seulement de la moitié du péage qui se levait au défilé de la Bochetta
que Gavi domine. Ils reçurent de la commune de Gênes pour cette cession
3,200 livres en argent; et, pour en porter le prix à 4,000 livres, il
fut établi, avec le consentement des villes de Lombardie intéressées à
l'usage de ce chemin, un droit extraordinaire et temporaire sur les
passants qui durerait jusqu'à ce qu'il eût rendu les 800 liv. dues encore
aux marquis. De leur personne, non-seulement ils jurèrent à Gênes la
compagnie et le domicile, mais ils se soumirent à ne pas se remontrer
plus de trois fois par an dans les environs de leur ancienne seigneurie.
On ne voit pas que ces nouveaux hôtes aient pris de l'ascendant à Gênes.
Leur nom ne paraît pas, soit dans la liste des consuls, soit parmi les
conseillers. Seulement on trouve, cinquante ans plus tard, un des marquis
de Gavi au nombre des nobles commissaires chargés de la rédaction des
annales; et c'est tout ce qu'on en sait.


CHAPITRE III.
Guerre en Sicile. - Le comte de Malte. - Finances.

L'empereur Henri était mort. En Allemagne deux compétiteurs se
disputaient la couronne impériale. Celle de Sicile fut dévolue à
Frédéric, enfant que Henri laissait au berceau. Constance, veuve de
l'empereur, ne survécut pas longtemps à son époux, et en mourant elle
légua la tutelle de son fils au pape Innocent III; mais le sénéchal
Marcuard occupait le royaume et le gouvernait à son gré.

La querelle des Génois avec le gouvernement sicilien n'était pas finie.
Il y eut cependant quelques rapprochements d'après lesquels les rapports
commerciaux reprirent leur cours, et la république cessa de prohiber à
ses citoyens la fréquentation de la Sicile. Mais les Génois n'avaient pas
oublié que Henri leur avait promis Syracuse et ils cherchaient l'occasion
de se faire justice sur cette promesse; la guerre pisane en fournit le
moyen.

Cette guerre se poursuivait sur la mer; à chaque saison on entreprenait
de nouvelles croisières. Une flotte partie de Gênes se donna rendez-vous
avec les galères que l'automne ramenait de Syrie et d'Égypte. La réunion
se fit sur l'île de Candie. Un aventurier, Henri le pêcheur, comte de
Malte, se réunit aux Génois. Tous ensemble allèrent assiéger Syracuse
sous prétexte d'en chasser une garnison pisane qui y dominait, et d'y
rétablir l'évêque qu'elle en avait expulsé. L'on occupa la ville. La
possession en fut prise au nom de la commune de Gênes, et, sous son
autorité, les chefs de l'expédition en nommèrent comte Allaman della
Costa que l'annaliste qualifie de brave et excellent ami des Génois1,
mais qui, par le reste du récit, semblerait Génois lui-même. Une étroite
alliance s'établit entre ce nouveau seigneur et le comte de Malte. Leurs
courses maritimes se firent en commun. Syracuse fut le point d'appui de
celles des Génois. En partant de ce port on allait au-devant des galères
qui retournaient du Levant. On rassemblait ainsi des flottes formidables.
Le comte Henri en fut nommé commandant, et, après plusieurs exploits, il
se servit de ces forces pour s'emparer de Candie2 et pour s'en faire
souverain. Mais cette propriété fut disputée par les Vénitiens3, et les
suites de cette entreprise donneront bientôt un aliment tout nouveau à
notre histoire. Les Génois ne furent d'abord mêlés à la querelle que
comme simples auxiliaires. Le comte leur demanda des secours; ils lui
accordèrent des galères, des hommes, beaucoup de vivres et de l'argent.
Cependant, après quelques pertes réciproques, Gênes désira 1a suspension
d'hostilités qui retombaient sur le commerce. Leur trêve avec les
Vénitiens fut jurée pour trois ans. La république obligea le comte de
Malte à y souscrire: on ne l'obtint pas sans difficulté.

Ainsi s'était compliquée la querelle avec les Pisans. Il fallait la
soutenir non-seulement sur les côtes de la Ligurie et de la Toscane, mais
en Sicile, vers le Levant, dans les eaux de la Sardaigne, de la Corse, de
la Provence, de l'Espagne. Soit que ces croisières fussent l'occasion
d'actes peu agréables aux neutres, soit que d'autres causes les
aliénassent, les Génois paraissent avoir été partout traités, à cette
époque, avec peu de faveur.

(1212) Le roi d'Aragon se comportait généralement en ennemi; et comme son
pouvoir et celui de son frère, comte de Provence, s'étendaient alors
jusqu'à Nice, c'était pour Gênes un mauvais voisinage. Cependant les
Marseillais avaient déjà fini ou ajourné leurs anciennes querelles avec
les Génois par un procédé singulier. Hugues de Baux, suivi de dix
gentilshommes de son pays, se présente dans le port de Gênes et vient
proposer de faire la paix. Cette démarche noble, la considération due à
de tels ambassadeurs font accepter leur offre sans autre délibération, et
la paix est conclue pour vingt et un ans.

(1215) Nice secoue en ce moment le joug des Aragonais et recherche une
étroite alliance avec Gênes. Ses députés viennent jurer la compagnie de
la commune génoise, et s'y associent pour la guerre et pour la paix, se
soumettant à leur part de contribution dans les levées d'hommes et
d'impositions maritimes. Le château enlevé aux Aragonais fut livré à
Hubert Spinola, consul de Gênes; mais cette occupation ne fut pas de
longue durée.

Avec les Pisans les hostilités étaient mêlées de trêves. Tour à tour les
empereurs d'autorité, les papes dans l'intérêt de leur influence,
réclamaient le droit de juger ou de concilier les deux républiques4. Les
abbés de quelques monastères situés à la frontière des deux territoires,
gens révérés des deux côtés, provoquaient des rapprochements. Ils
obtenaient que l'on compromît entre leurs mains; ils portaient des
sentences arbitrales, ils faisaient donner des baisers de paix, et au
même moment les parties réconciliées s'accusaient de mauvaise foi; enfin
on se retrouvait toujours en état de guerre.

(1211) On n'était pas ainsi avec Pise sans avoir à craindre les
fluctuations et les perfidies de la politique des seigneurs feudataires
voisins des deux États. Les puissants marquis de Malaspina étaient
surtout redoutés. Le propriétaire du château de la Corvara l'avait vendu
à Gênes. Cette transaction déplut aux Malaspina. Après quelques mois
d'hostilité ils acceptèrent une somme pour se désister de leur opposition
et souscrivirent la cession la plus authentique et la plus ample de tous
leurs droits sur la Corvara. Mais, à leur instigation, le fils du premier
vendeur y rentre par surprise (1216), et leur livre immédiatement le
château. Les Malaspina n'hésitent pas à se mettre en possession de ce
qu'ils avaient solennellement abandonné. Nouvel armement pour les chasser
de cette place usurpée. Ils en sont quittes pour faire une fois de plus
ce qu'ils ont fait si souvent, ils jurent obéissance à la république et
soumission à ses jugements (1218).

De l'autre côté du territoire, la république reçut (1214) d'Othon,
marquis de Caretto, l'abandon de certaines terres et les lui rendit en
fief sous serment de fidélité. Foulques de Castello prit ensuite (1215)
un parti vigoureux pour mettre une barrière entre Nice et Vintimille.
Pendant un de ses consulats, il conduisit trois galères où montèrent un
grand nombre de nobles avec lui. Elles étaient accompagnées de bâtiments
de transport, chargés d'ouvriers et de matériaux de toute espèce. Le
convoi débarqua sur le rivage de Monaco, pays que la république
prétendait compris dans les concessions de l'empereur Henri IV. Sur ce
promontoire élevé au-dessus de la mer, on traça une forteresse défendue
par quatre tours entourées d'un rempart. On se mit incessamment à
l'ouvrage. Foulques ne rembarqua qu'après avoir vu les murailles à
trente-cinq pieds au-dessus du sol.

(1219) Malgré ces mesures, Vintimille donnait sans cesse de l'inquiétude.
Un soulèvement nouveau suivait promptement une vaine soumission. Une
révolte déclarée avait éclaté. Pour la réprimer, on ravagea le
territoire, mais c'est tout ce qu'on put faire dans une première
campagne. La seconde année (1220) on eut à la solde de Gênes Manuel, l'un
des comtes de Vintimille. Il avait, ainsi que son frère, cédé ses droits
sur la ville, mais on ne devait pas s'attendre à les voir les oppresseurs
de leurs anciens vassaux. Manuel, qui stipulait aussi pour son frère
Guillaume, s'engagea à leur faire une guerre sincère et sanglante de sa
personne et avec quinze chevaliers et dix arbalétriers. Il promit de
plus, sous bonne caution, de céder aux Génois les prisonniers qu'il
ferait, pour le même prix qu'il aurait pu tirer d'eux par rançon, et
cette odieuse partie du traité fut accomplie (1221). La guerre continua.
Il fallut cinq ans pour lasser les Provençaux et les seigneurs qui
étaient venus défendre la ville. Ce comte qui avait déserté ses vassaux
pour les assiéger avec les Génois, était retourné au milieu d'eux:
enfin, quand la constance des habitants fut épuisée et qu'ils furent
réduits à se rendre, l'on s'estima heureux de recevoir leur soumission.

Les guerres, les troubles intérieurs, les mesures répressives sans cesse
rendues urgentes devaient rendre très-difficile le maniement des finances
d'un État sans territoire. Il nous en reste des détails assez curieux
pour les indiquer.

(1208) L'armement de la flotte pour la guerre pisane coûte 10,000 liv. On
dépense 20,000 liv. par le second secours accordé au comte de Malte quand
il devait lutter contre les Vénitiens. Afin de le fournir, on eut recours
à une contribution extraordinaire et temporaire pendant six ans, de deux
deniers par livre sur les marchandises exportées et importées. La recette
de cette imposition fut vendue à l'encan et produisit une somme de 12,452
liv. A la nouvelle qui se trouva fausse d'un armement des Pisans d'une
force supérieure (1210), on en décréta un dont les préparatifs ne furent
pas achevés, mais qui donna lieu à une autre contribution. Tous les
citoyens furent obligés (1216) de déclarer le montant de leur fortune
pour en payer trois deniers par livre, et, en outre, sur chaque 1,000
liv. ils devaient fournir les vivres de guerre pour deux hommes. La
seconde campagne de la guerre de Vintimille se fit au moyen d'une
réquisition d'hommes sur tous les habitants au-dessus de quatorze ans, de
Cogoleto à Porto-Venere. Cinq hommes devaient en faire marcher un ou
payer trente sous en s'unissant riches et pauvres, de sorte que la taxe
pour ceux-ci fût de cinq sous, et de neuf pour ceux-là. L'année suivante,
on fit un emprunt forcé de 20 sous par 100 livres.

Enfin une opération de l'un des consulats de l'époque qui nous occupe
nous fait connaître les ressources de l'État et la difficulté de les
conserver disponibles et égales au besoin.

(1214) On aliéna pour six ans la recette de l'imposition ordinaire de
quatre deniers pour livre sur le commerce maritime d'entrée et de sortie.
Cette ferme fut adjugée pour la somme de 38,050 liv.; elle fut consacrée
à racheter des droits ou gabelles qui se trouvaient engagés5, non compris
toutefois la gabelle du sel; car ce monopole existait déjà: la moitié
de cette ressource était aliénée alors pour vingt-quatre ans. Une
imposition extraordinaire fut mise sur les immeubles, à raison de 6
deniers par livre. La moitié du produit fut réservée pour le rachat de la
portion engagée de la gabelle; l'autre moitié, consacrée aux travaux du
port, qui, de la droite du vieux môle, s'étendait maintenant jusqu'à la
nouvelle darse. L'année suivante, l'imposition fut répétée, à moins que
les annales qui en parlent deux fois, ne se rapportent à une seule
mesure, d'abord pour la promulgation, ensuite pour l'exécution6.

En rentrant dans la jouissance du revenu des droits sur le sel, une loi
expresse fut portée, pour défendre à l'avenir d'aliéner les impositions
et gabelles, excepté celle du sel, les droits du palais que la république
possédait à Messine, les revenus de Tyr (1214), et les chancelleries de
Ceuta et de Buzea (Bougie). Nous avons vu (1222) qu'en vertu d'un
arrangement singulier dans une de ces villes d'Afrique, et probablement
dans toutes deux, sur les impôts que le gouvernement des Mores exigeait
du commerce génois qui fréquentait leurs ports, une partie du droit
revenait au fisc de la république par les mains des officiers qu'elle y
entretenait. Ces revenus, par exception, pouvaient être légitimement
affermés, mais pour deux ans seulement. Au delà ou pour tout autre,
l'aliénation était déclarée nulle de plein droit, et les prêteurs étaient
avertis que la république reprendrait ce qu'on leur aurait
irrégulièrement engagé en son nom. Tous les citoyens de quinze ans
jusqu'à soixante et dix furent tenus de prêter un vain serment pour le
maintien de ce nouvel article ajouté aux statuts. En même temps des
nobles furent institués commissaires pour la gestion des finances.


CHAPITRE IV.
Frédéric II. - Guelfes et gibelins. - Guerres avec les voisins.

La domination germanique était, en Italie, comme en suspens depuis la
mort de Henri VI. Son frère Philippe de Souabe et Othon d'Aquitaine,
descendant du duc Guelfe de Bavière, se disputaient la couronne
impériale. De leur opposition naquirent en Allemagne ces fameux noms de
partis de gibelins et de guelfes, qui, passés en Italie, s'y
appliquèrent, non pas au choix entre deux empereurs, mais d'abord à la
lutte des amis de l'indépendance et des fauteurs de l'autorité impériale,
et bientôt à des intérêts purement italiens; ainsi ils survécurent
longtemps aux causes qui leur avaient donné naissance.

Le pape devait être opposé au parti de la maison de Souabe, bien qu'il se
portât pour protecteur du jeune rejeton qu'elle avait laissé (1198) dans
le royaume de Naples. Cependant Philippe l'ayant emporté sur son
compétiteur, Innocent III ne dédaigna pas de négocier pour se rapprocher
de l'empereur gibelin. Il avait déjà levé (1208) l'interdit dont il
l'avait frappé, quand ce prince mourut assassiné. Othon IV lui succéda
paisiblement: il épousa (1209) la fille du mort, et se présenta comme
devant recueillir les affections des deux partis. Il vint (1214) en
Italie, et, chef des guelfes, il y caressa les gibelins (1222).

Othon se rendant à Rome, manda les Génois pour lui prêter serment et pour
soumettre à son jugement leurs querelles avec Pise. Il ordonna une trêve;
pour en assurer le maintien, il exigea que de part et d'autre des
otages lui fussent remis.

L'empereur fut couronné dans Rome. Mais Innocent III, auquel il faut
rapporter l'établissement solide de la monarchie temporelle des papes,
avait mis le temps à profit pendant l'éloignement et les discordes des
compétiteurs à l'empire. Il avait soulevé la Toscane, entraînant toutes
ses villes dans une ligue dont il s'était fait le chef. Les Pisans seuls
avaient refusé d'y adhérer et persistaient dans leur attachement aux
empereurs. En même temps, le pape réclamait la tutelle du jeune Frédéric,
fils de Henri, dans l'espérance d'étendre sa propre autorité sur Naples
et sur la Sicile. C'est dans ces conjonctures qu'Othon se présentait.
S'il était le chef des guelfes d'Allemagne, ce n'est pas pour lui
qu'Innocent avait suscité ceux d'Italie. Ces deux hommes ne se virent
qu'en rivaux. Othon, résolu à l'invasion du royaume de Naples, est
excommunié pour cette entreprise. Il y appelait à la fois les Génois et
les Pisans. Les derniers s'y prêtent avec zèle; les Génois se disent
retenus par l'excommunication qu'ils ne sauraient braver. Frédéric, grâce
aux intrigues du pape, devenu gendre du roi d'Aragon, favorisé par le roi
de France, ennemi d'Othon, va tenter la fortune en Allemagne. C'est à
Gênes que le pontife lui ménage les premiers secours. Accueilli à son
passage (1212), aidé d'un don de 1,500 liv., il part de là et exécute
heureusement son voyage périlleux. En ce moment, tout à Gênes était réuni
pour lui. Le gouvernement était encore guelfe et le pape en disposait en
faveur de Frédéric; le parti gibelin, qui se renforçait de jour en jour,
était favorable à sa personne.

(1214) La bataille célèbre de Bouvines, perdue par Othon contre Philippe
Auguste, ébranla le trône de cet empereur; Frédéric s'en prévalut. Il
fut reconnu roi des Romains à Aix-la-Chapelle. Deux ans après il eut le
champ libre dans l'empire par la mort d'Othon.

Mais à mesure que le pupille se fortifiait, le tuteur lui retirait son
appui. L'ambitieux Innocent n'avait voulu faire de Frédéric que sa
créature, et le jeune roi était né pour un autre rôle. Ce prince, que le
pape avait opposé à Othon comme le vrai César, ne put jamais obtenir de
ce même pontife la reconnaissance formelle de son titre impérial. Toutes
ses démarches furent croisées, son royaume de Naples fut une source de
prétentions et de chicanes. Innocent mourut; Honorius III et Grégoire IX
qui lui succédèrent (1217) agirent dans le même esprit. Honorius avait
été longtemps ministre de Frédéric dans Palerme. A peine élevé au
pontificat, il fit sentir à son maître que leur position avait changé.
Avant de renoncer aux apparences de l'amitié il en employa les séductions
pour éloigner Frédéric sous un prétexte honorable. Ceci nous ramène un
moment aux affaires de la Syrie1.

Tandis que Guy de Lusignan était allé régner en Chypre, son frère Amaury
était devenu roi de Jérusalem, du chef de sa femme Isabelle, soeur et
héritière de la reine Sibylle. A proprement parler, son autorité n'était
reconnue que dans les murs de Ptolémaïs. Il s'y maintint avec des succès
divers, attendant le secours d'une nouvelle croisade. Mais, promise à la
terre sainte, elle alla éclater (1203) d'abord sur la ville chrétienne de
Zara, ensuite sur l'empire chrétien de Constantinople. Les Génois
n'avaient point eu de part à cette expédition. Loin de là, elle blessait
leurs intérêts en les privant des fruits de leurs alliances avec les
empereurs grecs dépouillés. Elle excitait leur plus vive jalousie par
l'accroissement de pouvoir et de commerce échu aux Vénitiens. L'annaliste
de Gênes parle avec mépris de ces seigneurs qui feignirent de se croiser
et qui allèrent à Venise conspirer des usurpations.

Une nièce de Sibylle, fille d'Isabelle et du marquis de Montferrat, l'un
de ses maris, succéda au titre royal d'Amaury (1210). L'on appelle du
fond de la France Jean de Brienne pour épouser cette princesse et pour
partager une couronne si difficile à soutenir. Le nouveau roi reçut
quelques secours; mais plusieurs fois les chevaliers venus à la défense
du pays se découragèrent et se rembarquèrent sans persévérer. Cependant
ce roi conduisit (1219) une armée en Égypte et conquit Damiette. Les
Génois l'avaient assisté dans cette entreprise. L'un d'eux, Pierre de
Castello, fut dépêché pour en donner la nouvelle, qui retentit dans toute
la chrétienté. Ce succès pouvait porter des fruits immenses. Le soudan
d'Égypte offrait de rendre en échange de Damiette, Jérusalem et tout ce
qu'il avait possédé dans la terre sainte. Le roi croyait assurer la paix
et sa couronne par cette glorieuse négociation. Le cardinal Pélage, le
plus hautain des légats, s'y oppose d'autorité. Les mesures furent mal
prises; Damiette échappa aux chrétiens: dix galères promptement envoyées
de Gênes, sous le commandement d'un Doria et d'un Volta, arrivèrent trop
tard pour sauver la ville. Ce secours remonta du moins les courages
abattus et contint les attaques des Sarrasins. L'armée put rentrer en
sûreté dans les murs d'Acre. Jean de Brienne passa bientôt la mer pour
aller solliciter à Rome une assistance sans laquelle il ne pouvait plus
se maintenir. Sur cette circonstance le pape fonda son projet pour se
débarrasser de Frédéric. Ce prince était veuf de Constance d'Aragon.
Honorius mit en usage jusqu'à son autorité pontificale pour l'obliger à
épouser (1225) la fille de Jean de Brienne qui lai apportait pour dot la
succession au titre de roi de Jérusalem; le pape l'excite à réaliser le
nom que ce mariage lui assure, à relever le trône de la sainte cité; il
lui déclare enfin qu'il ne le couronnera point empereur avant d'avoir
reçu son serment de passer promptement la mer pour la défense du saint
sépulcre. Frédéric opposa la ruse aux exigences du pontife. Il feignit de
partir, envoya une flotte avec quelques secours en Palestine et resta en
Italie. Excommunié par Grégoire IX (1227), successeur d'Honorius, comme
désobéissant et parjure, il partit enfin; il arriva en Syrie, il
combattit, il négocia, il obtint que Jérusalem et le saint sépulcre
fussent restitués aux chrétiens. Mais pour les services signalés qu'il
rendait à la cause sacrée, il ne trouva qu'ingratitude et persécution.
Les malédictions pontificales le suivirent partout. En Syrie, les
chevaliers de l'Hôpital et du Temple ne voulurent prendre part ni à ses
conquêtes ni à ses traités inespérés. Le clergé rejeta (1229) toute
communication avec lui. Les concessions qu'il avait obtenues lui furent
reprochées comme autant de sacrilèges et de pactes avec l'enfer. En
Europe les anathèmes redoublèrent. On fit déclarer contre lui jusqu'à
Jean de Brienne, son beau-père. A ces nouvelles, et son voeu accompli au
saint sépulcre, il se hâta de repasser en Italie pour y défendre ses
droits attaqués, et, quoiqu'il obtînt du pape intimidé la suppression des
censures qui l'avaient frappé, c'est en ennemi qu'il revint et qu'il fut
reçu.

Dans la première période de la querelle avant le pèlerinage de Frédéric,
le gouvernement génois, toujours guelfe, avait suivi sa politique
ordinaire. Ce prince si bien accueilli au temps où, hôte de la
république, elle le voyait protégé par le pape et adversaire d'un
empereur régnant, ne trouva plus qu'éloignement et défiance quand il fut
devenu le chef effectif de l'empire. De son côté, il ne montra pas plus
de bienveillance. Lorsqu'il se rendit d'Allemagne en Italie pour venir
prendre la couronne, il manda les Génois, les appela au serment qu'ils
lui devaient, et les somma de soumettre à son jugement leur différend
avec Pise. On obéit: une députation et le podestat en personne allèrent
au-devant de lui à Modène. Le serment lui fut prêté; il confirma en
faveur de Gênes les concessions qu'elle tenait de l'empire (1220). Mais,
quand on lui demanda la confirmation de celles du royaume de Sicile, il
remit à la faire jusqu'à ce qu'il fût rendu dans cet État. Frédéric
requit les députés de le suivre à Rome pour assister à son couronnement.
Ils s'en excusèrent sur ce que la mission qu'ils tenaient du conseil de
la république ne s'étendait pas jusque-là. L'empereur s'offensa de cette
réponse évasive. Cependant son chancelier, l'évêque de Metz, ne cessa pas
de caresser les ambassadeurs. L'annaliste se complaît à nous apprendre
qu'il les admit trois fois à sa table; il est vrai, ajoute-t-il
naïvement, qu'ils lui apportèrent de riches présents.

Quand Frédéric eut passé de Rome à Naples et en Sicile, une nouvelle
députation vint le sommer de s'expliquer sur les privilèges des Génois
dans son royaume (1221); mais, loin de les confirmer, il les révoqua
durement. Le palais qui leur avait été donné dans Messine leur fut
repris. Allaman fut expulsé de son comté de Syracuse. Les procédés
sévères étaient pour Gênes et la faveur pour Pise. Telles étaient les
dispositions de l'empereur avant sa croisade. Au retour, en guerre
ouverte avec le pape, disposant des forces pisanes, c'était pour Gênes
décidément un ennemi. Deux nouvelles ambassades n'obtinrent point de
dispositions plus amicales, quoique Foulques de Castello, ce grand
personnage évidemment attaché au parti impérial, eût été chargé de la
dernière.

Gênes, en disgrâce auprès de l'empereur, n'en éprouvait pas plus de
bienveillance de ses voisins de Lombardie. Alors cette loi d'un peuple
antique, qui punissait quiconque prétendait rester neutre dans les
guerres civiles, avait de ville à ville une application immanquable et
rigoureuse. Gênes, où les opinions étaient déjà mi-parties, se donnait
encore comme attachée à la confédération lombarde; elle y prenait ses
podestats; mais elle ne s'en déclarait pas membre actif: elle
tergiversait avec tout le monde, elle faisait trop ou trop peu pour
chacun.

On avait annoncé que Frédéric venait tenir une diète à Crémone. C'était
encore pendant ses préparatifs apparents pour le voyage d'outre-mer
(1226). Les voisins ennemis ou envieux de la république spéculèrent sur
la partialité de l'empereur contre elle. Savone avait un podestat de
Crémone, par conséquent gibelin. Appelé à Gênes pour prêter le serment
accoutumé, il comparut, mais il refusa de jurer. Les députés qui
l'accompagnaient feignirent de désavouer son refus et de vouloir le
contraindre: il persista. La république assigna un bref délai pour la
réception du serment sous la commination d'une forte amende. Alors Savone
affecta de destituer le podestat réfractaire et d'en nommer un autre à sa
place. Celui-ci vint à Gênes et jura sans difficulté avant le terme fatal;
mais le prédécesseur reprit ses fonctions, et les habitants de Savone
se vantèrent d'avoir échappé à l'amende et éludé le serment en le
laissant prêter par un intrus sans qualité. Bientôt après, ils
comparurent à Crémone et y portèrent plainte contre l'oppression que les
Génois faisaient peser sur eux. Ils n'obtinrent rien de l'empereur
directement; mais Thomas de Savoie, celui que les Génois soudoyaient
naguère, était devenu vicaire impérial. Par l'entremise de Henri de
Caretto, ils acquirent toute sa protection. Ils lui faisaient espérer de
le rendre seigneur de toute la rivière. Leur premier soin avait été de
s'affranchir de la gabelle du sel dont Gênes imposait le monopole à tout
le pays. Ils en établirent un dont ils promettaient le profit au comte
Thomas. Il vint résider au milieu d'eux: Albenga le reconnut. Noli seule
refusa de se détacher de Gênes. La république fut obligée d'armer pour
soumettre les populations soulevées. Le peuple en armes fut appelé sur la
place publique et de là entraîné à la guerre sous la conduite du
podestat. En marchant contre Savone l'armée fut renforcée par les comtes
de Massa, par ceux de Lavagna, par Othon de Caretto et son fils, opposés
à Henri leur parent. Les chevaliers de Parme accoururent; il en vint de
plusieurs villes de Lombardie (1227). Gênes défrayait cinq cents hommes
d'armes étrangers, sans compter plus de trois cents placés en observation
sur la frontière lombarde. On prit Savone, et, sur un décret rigoureux du
conseil de Gênes, le podestat fit combler les fossés, raser les
murailles, subvertir le port par la destruction du môle. Une forteresse
fut bâtie sur une hauteur pour dominer la ville. Cent cinquante otages
furent pris parmi les principaux citoyens et conduits à Gênes. Deux
podestats, nobles génois, furent mis en possession du gouvernement de la
ville. Ils arrivèrent suivis de leurs juges et de tout le cortège de
leurs officiers de justice. Henri de Caretto vint à son tour faire sa
soumission. On la reçut sans y croire. Les victoires obtenues furent
pompeusement célébrées. Le podestat, homme magnifique, qui devant Savone
n'avait pas manqué de créer des chevaliers sur le champ de bataille, de
retour à la ville, fêta son triomphe avec un faste royal. Il tint cour
plénière au palais archiépiscopal. Les princes, les seigneurs de la
Lombardie et de la Toscane furent invités. Les troubadours italiens et
provençaux accoururent aux festins. Des dons, de riches vêtements leur
furent prodigués par le podestat et par les principaux nobles génois.


CHAPITRE V.
Entreprise de Guillaume Mari.

(1227) On touchait en ce moment même à une crise extraordinaire qui
menaçait de changer la face du gouvernement. Le consulat, quand on
préférait des consuls à un podestat, les places des conseillers ou
sénateurs, véritables arbitres des affaires, les autres offices de la
république étaient des objets naturels d'ambition. Si les familles
considérables non encore réputées nobles étaient absolument privées de
toute part aux magistratures, ce que nous ne savons pas, du moins elles
concouraient à l'élection médiate ou immédiate, et elles n'étaient pas
disposées à renoncer à toute influence sur les choix de leurs
gouverneurs. Enfin les grandes factions toujours en présence, intéressées
à faire prévaloir leurs candidats, mêlaient les intrigues de parti aux
brigues personnelles.

Il paraît que chacun des huit quartiers fournissait son contingent dans
chaque magistrature, ou du moins nommait séparément des électeurs qui,
réunis, choisissaient les magistrats. Il semble aussi qu'il y avait
plusieurs degrés, et peut-être le sort y avait part. Enfin parmi les
candidats désignés un petit nombre d'électeurs devaient terminer la
nomination. Quelques exemples feraient croire que ces derniers suffrages
devaient être unanimes. Quoi qu'il en soit, l'ordre patent était modifié,
comme il arrive toujours, par des associations de parti. Il s'était formé
des compagnies particulières, insidieusement organisées pour s'assurer la
majorité dans les élections. L'uniformité des votes de leurs membres
était garantie par la foi du serment, profané et respecté tout ensemble.
Par là on imposait à la république des magistrats désignés par des
coteries, secrètement, si même ceux qui étaient les plus forts prenaient
la peine de s'en cacher. Des podestats exclusivement pris dans les villes
guelfes indiquent assez quel était le parti auquel ces compagnies étaient
vouées; mais rien ne dit que leur majorité représentât fidèlement celle
des citoyens. Au moment dont nous parlons, depuis dix ans le consulat
était en oubli. Il avait été abandonné depuis qu'un légat du pape avait
séjourné à Gênes; et c'est peut-être aux compagnies particulières
qu'était due cette période assez longue de podestats se succédant sans
interruption.

Quelques nobles se plaignaient de se voir éloignés des emplois par cela
seul qu'ils n'étaient pas membres de ces compagnies privées. Un d'entre
eux, déjà fort distingué dans la république, Guillaume Mari, se rendit
l'organe de tous. Il forma une compagnie de son côté pour réunir ceux que
les autres sociétaires avaient laissés à l'écart. Non-seulement les
nobles mécontents y accédèrent, mais beaucoup de familles populaires y
prirent part, et hors de la ville presque toutes les communes y
adhérèrent. Il fallait pour ce concours, ou que le gouvernement fut
devenu bien intolérable pour les particuliers, ou que la faction gibeline
se fut bien renforcée contre la direction guelfe, ou enfin qu'une
nouvelle aristocratie populaire se sentît en force pour se mesurer avec
l'oligarchie régnante. Probablement tous ces motifs agissaient. Cette
grande et puissante ligue donna bientôt l'alarme au parti opposé.

Des rixes commencèrent à éclater entre les adhérents et les opposants. Le
podestat Lazare Glandoni passait pour avoir donné une sorte
d'autorisation aux nouveaux associés. Cette condescendance rendait sa
position difficile, il prétexta des affaires de famille et il obtint du
conseil un congé pour passer à Lucques sa patrie. En son absence la
nouvelle compagnie gagna rapidement du terrain. On lit courir le bruit
que le podestat ne devait plus revenir à ses fonctions. Aussitôt, le
peuple se leva et demanda Guillaume Mari pour chef de la république. On
l'enleva de chez lui, malgré ses refus affectés, et il fut installé dans
le palais fortifié des Volta près de l'église de Saint-Laurent, loué à
cette occasion pour servir de siège à ce nouveau gouvernement. Mari
notifia partout sa prise de possession. Il nomma des juges, des
greffiers, des officiers pour administrer chaque commune et pour y
recevoir le serment.

Au bruit de cette nouveauté, le podestat revint démentir la fausse
nouvelle de son abdication. Les nobles l'entourèrent, mais ce fut pour
lui reprocher d'avoir avoué Mari, et pour le rendre responsable des
suites de sa connivence. Il niait en vain, Mari menaçait de produire des
écrits. Glandoni prit alors le parti de se justifier aux dépens d'autrui
en opprimant ceux qu'il avait aidés. Il avertit les hommes sur qui il
pouvait le mieux compter, de se tenir armés et prêts à agir au premier
son du tocsin. Mari, de son côté, était entouré de ses partisans qui
chaque nuit venaient en troupe grossir sa garde. Cependant il parut
hésiter. Mandé au conseil par le podestat, il s'y fit attendre, mais il
s'y rendit avec quelques-uns de ses principaux adhérents; un Volta était
du nombre. On leur intima d'évacuer le palais qu'ils tenaient; au lieu
d'obéir ils y rentrèrent pour s'y fortifier; et la terreur fut au comble
quand on les vit appeler à la garde de leurs postes les ouvriers en laine
et, en un mot, la populace. Les nobles s'assemblèrent dans l'église des
Vignes. Pierre Grimaldi harangua avec violence. On requit le podestat de
réduire les insurgés. On lui offrit toute assistance. Dix commissaires
furent nommés cependant pour essayer, avant l'attaque, de retirer Mari et
les autres nobles d'une coalition populaire pour laquelle ils ne devaient
pas être faits. D'autres envoyés se répandirent dans la ville pour aller
de porte en porte exiger des serments d'obéissance et le désaveu de
l'association factieuse. Dès ce moment la compagnie commença à décroître
et tendit à se dissoudre. Mari avait été évidemment gagné. Il remit le
palais et ses tours aux mains de treize nobles choisis avec assez
d'impartialité entre les divers partis, si nous en jugeons sur la liste
de leurs noms; on contremanda les changements qui avaient été faits dans
l'administration. Quand la sécurité fut rétablie, le podestat dans un
parlement solennel prononça une pleine amnistie: il cassa et interdit à
jamais la compagnie de Mari et en même temps toutes les autres qui
existaient ou qu'on avait prétendu exister. Ces décrets furent
sanctionnés par le serment de tous les citoyens présents. Mari prêta le
sien à son tour, et, sur la réquisition du podestat, il y ajouta avec une
contenance très-dégagée, la déclaration qu'il remettait à tous ses
adhérents les obligations qu'ils avaient contractées entre ses mains.
Ainsi s'évanouit ce premier symptôme constaté des dispositions peu
favorables des plébéiens, tentative où c'est la voix d'un noble qui avait
appelé les populaires, probablement dans les intérêts de son ambition
particulière, ou dans ceux d'une faction, beaucoup plus qu'au profit de
la liberté. On retrouve immédiatement Mari dans les plus hauts emplois de
la république; il est vrai que bientôt après on voit sa famille émigrer
et servir l'empereur Frédéric contre la patrie.

Les Génois, à cette époque, recherchaient des alliances qui leur
garantissent la sécurité des relations commerciales avec les villes de la
Provence. Ils faisaient des traités avec les communes de Toulon, de
Marseille, d'Arles, qui stipulaient comme autant de républiques. Il est
bon de recueillir de siècle en siècle les détails que ces documents
fournissent sur la matière et les usages du commerce de ce temps. Le
traité d'Arles, outre les sauvegardes les plus complètes pour les
personnes et pour les biens (le cas de naufrage expressément prévu),
contient, en faveur des habitants d'Arles, l'autorisation d'établir à
Gênes un consulat, pour décider de leurs contestations civiles. On leur
accorde la franchise des droits de douane sur les produits du sol
provençal importés à Gênes, mais ils ne pourront les envoyer au delà: le
transit gratuit n'en est pas compris dans la concession. Pour les
marchandises qui ne sont pas de leur cru, ils sont soumis aux droits, non
comme les autres étrangers, mais comme les Génois les payent eux-mêmes.
Ils pourront exporter de Gênes des bois de charpente pour la construction
de leurs maisons, des douves et des cercles pour leurs tonneaux, mais à
condition d'en faire usage pour eux-mêmes, sans pouvoir les vendre ni à
Marseille ni ailleurs. Il leur est défendu de prendre à Gênes les toiles
d'Allemagne, de Reims ou de Champagne, les draps de France (la Provence
n'était pas française encore). Ils ne peuvent exporter des blés, mais
seulement des châtaignes, quand le prix marchand n'en excède pas une
certaine limite, et, chose bizarre, quoiqu'à l'exemple des Athéniens
d'autrefois, le commerce des figues de Gênes leur est interdit.

En accordant aux navigateurs d'Arles, sur l'apport de leurs denrées, la
franchise des droits qui appartiennent à la république, on réserve le
payement de la gabelle du sel et des droits que d'autres sont en
possession de lever sur le territoire génois; ceux de l'empereur sont
particulièrement énumérés, et nous apprenons par là qu'à cette époque ou
percevait pour l'empereur, dans le port de Gênes, certaines redevances
sur les blés, les huiles et quelques autres denrées.

Ce traité nous est connu par les archives des deux villes intéressées1,
et, dans cette double authenticité, il confirme que, dans les usages de
l'époque, pour une telle alliance on ne faisait pas un seul instrument en
deux originaux semblables. On rédigeait séparément les promesses de
chaque partie, par des actes relatifs et correspondants, mais distincts.
Celui qui était souscrit le premier portait la réserve de la réciprocité
des conditions. Des ambassadeurs de chaque part allaient recevoir et
accepter les engagements de l'autre cité. A Gênes, le contrat se passait
tant au nom du podestat, de la volonté et du consentement du conseil,
qu'au nom des conseillers stipulant pour la commune. Le traité d'Arles
dont nous venons de parler est qualifié de paix pour dix ans. Cinquante-
quatre nobles génois y sont dénommés comme ayant prêté le serment en
présence de l'ambassadeur d'Arles. On remarque, en passant, que parmi
tous ces nobles pas un Spinola n'est nommé. D'autre part, le podestat
d'Arles était alors un Génois, Guillaume Embriaco.

La conservation des traités de Gênes est due à un des podestats de cette
ville, Jacques Baldini, Bolognais. Il institua, sous le titre de Liber
jurium, un registre où il fit transcrire tout ce qu'on possédait avant
lui de diplômes, de privilèges obtenus, de conventions faites avec les
rois, les princes, les communes. On continua à enregistrer à la suite les
actes semblables qui survinrent, et ce recueil, incomplet sans doute,
n'en est pas moins précieux. On trouve en tête du livre le décret du
podestat, qui le consacre non-seulement à l'utilité, mais à l'émulation
des Génois, afin, dit-il, qu'ils voient comment les progrès et la
grandeur de la république ont été le prix des vertus ou des travaux de
leurs pères.

(1229) Baldini était actif et ambitieux; il s'adonna aux affaires
publiques avec un zèle sans exemple. Il y consumait tout le jour, souvent
une partie de la nuit, différant ses repas tant qu'il lui restait quelque
chose à faire, et, dit naïvement le chancelier annaliste, tenant souvent
ses subordonnés à jeun jusqu'à une heure très-avancée. Il conclut des
conventions favorables avec plusieurs2 voisins et avec le roi de
Castille. Il poursuivit les pirates, il fit partir avec une grande
vigilance des flottes pour toutes les stations où le commerce avait
besoin d'être protégé. Mais son ambition alla bien plus loin, et là elle
se mit trop à découvert: il voulut se faire législateur et se perpétuer
dans sa place. Les statuts de la république avaient prévu que les lois
pourraient avoir besoin de corrections, et ils attribuaient au conseil le
droit de nommer les correcteurs. Baldini se fit élire correcteur unique.
S'adonnant à la refonte des statuts, il les divisa et les classa en
livres par ordre de matières. Le travail était utile, mais cette
attribution insolite, cette entreprise d'être seul arbitre de la
constitution, excita déjà une vive clameur. La rumeur fut bien plus
grande, quand, au temps ordinaire de l'élection du podestat futur, on
apprit que Baldini manoeuvrait pour rester en charge. Il avait fait venir
de Rome Godefroy, chapelain du pape, chargé par le pontife d'absoudre de
tout serment tant le podestat qui, à son installation, avait juré de ne
pas garder le pouvoir au delà de son année, que les électeurs, le
conseil, la commune entière qui juraient tous les ans de ne souffrir ni
la prorogation ni la réélection de ce souverain magistrat. Déjà les
électeurs étaient renfermés, le scrutin leur avait été remis et leur
séance se prolongeait aux yeux du public soupçonneux. Ils avaient expédié
un message à l'archevêque, au chapelain et aux frères mineurs dont le
crédit était fort grand, pour qu'on leur dît si en effet ils pouvaient
sans péché renommer le podestat actuel contre la teneur de leur serment.
L'impatience publique trancha la question. Il y eut un soulèvement
universel; on protesta que ce parjure et cet opprobre ne seraient pas
soufferts, et comme il plut à Dieu, l'archevêque et les frères mineurs
répondirent aux électeurs de ne pas songer à la réélection: Spino de
Sorexino, Milanais, fut nommé.

(1230) La magistrature de Sorexino fut troublée et terminée par un
incident qui fait connaître le peuple et le siècle. On avait fait capture
de quelques pirates de Porto-Venere. On condamna les complices à la
mutilation de la main droite, et les chefs au dernier supplice. Mais dans
ce pays où le sang se répandait avec si peu de scrupule et souvent pour
des intérêts si indignes, il régnait une horreur invincible pour les
exécutions de la justice. Ce sentiment favorable à l'impunité, perpétué
jusqu'à nos jours, y était entretenu par les soins des prêtres, et
surtout des religieux qui avaient ordinairement les honneurs de toute
grâce obtenue pour les malfaiteurs convertis. Dans cette occasion les
dominicains et les frères minimes sollicitèrent pour les condamnés. Le
podestat, peu disposé à céder, pour couper court à tout délai, ordonna
d'exécuter la sentence sans remise au lendemain; c'était un dimanche et
le jour de la fête de Nazaire et Celse, saints martyrs de Gênes. Cette
circonstance souleva d'indignation les femmes de tous les rangs et avec
elles l'archevêque et le reste du clergé. Le podestat voulait être obéi;
il convoqua un parlement à Saint-Laurent. Les femmes se précipitèrent
dans l'église et rendirent la convocation inutile. Dans le tumulte un
cheval effrayé emporta le malheureux Sorexino et le précipita sur le
perron de Saint-Laurent. Il eut une jambe cassée. A peine transporté chez
lui et le premier appareil mis, les officiers qu'il avait chargés de
veiller à l'exécution des condamnés vinrent lui annoncer un miracle
inouï. Sur quatre coupables, deux qui en marchant à la mort s'étaient
recommandés à Dieu et à saint Jean-Baptiste, pendus avec leurs compagnons
n'étaient pas morts comme eux. Ils respiraient encore. On venait demander
de nouveaux ordres sur un incident si peu croyable. Le podestat, dont
l'accident passait déjà pour un jugement de Dieu, se hâta d'ordonner que
les deux malheureux fussent ramenés. Le conseil, appelé, consentit que
leur grâce et leur liberté fussent prononcées. Enfin, comme pour imprimer
plus avant les terreurs superstitieuses, le podestat ne se rétablit des
suites de sa chute que pour être frappé de mort subite au milieu des
réjouissances de sa guérison.


CHAPITRE VI.
Frédéric II. - Expédition de Ceuta.

(1231) L'état de l'Italie était toujours précaire. L'empereur Frédéric
indiqua une diète à Ravenne, où il voulait, d'accord, disait-il, avec le
saint-père, pourvoir aux discordes et aux guerres intestines dont les
villes étaient agitées. C'est en ces termes qu'il manda les représentants
de la commune de Gênes. Dans cette assemblée il promulgua un décret
général pour défendre à toute cité de prendre ses podestats ou ses
gouverneurs parmi les citoyens des villes lombardes en rébellion contre
la souveraine puissance impériale. Les députés de Gênes eurent peine à
obtenir la parole pour lui représenter humblement que le podestat de
l'année prochaine était déjà nommé, que l'élection, toujours faite à
l'avance et au temps déterminé par les lois du pays, était tombée sur un
Milanais1; qu'à cette époque l'intention de l'empereur n'était ni
annoncée ni prévue; Gênes à l'avenir se garderait bien de tout choix qui
pourrait déplaire, mais on réclamait son indulgence pour ce qui était
déjà fait. On ne pouvait faire affront au podestat désigné; on ne
pouvait, sans manquer à toutes les lois de la commune et aux serments les
plus sacrés, rétracter une nomination régulière et solennelle qui n'avait
pas même été faite par acclamation, mais qui était sortie de l'urne d'un
scrutin2. Frédéric ne donna point de réponse. Les députés de retour ayant
rendu compte de leur mission, les partisans impériaux élevèrent la voix
et demandèrent que le podestat élu fût contremandé. Ils prirent les armes
pour appuyer leur voeu. Cependant le parti opposé l'emporta dans le
conseil, et l'installation du nouveau magistrat fut délibérée. Frédéric,
irrité, fit emprisonner les Génois qui se trouvaient dans son royaume de
Sicile, et saisit leurs biens (1232). Gênes tint un grand parlement sur
cette fâcheuse nouvelle. Les opinions divergentes s'y donnèrent pleine
carrière. On proposa d'entrer franchement dans la ligue lombarde. La
majorité du conseil fit du moins résoudre une ambassade à cette ligue. La
minorité, qui voulait députer à l'empereur, parut assez imposante pour ne
pas refuser d'expédier à Frédéric un chanoine de Saint-Laurent, comme
négociateur secret; mais il fut promptement éconduit. Les amiraux de
l'empereur donnèrent la chasse aux bâtiments génois. Frédéric, occupé
d'autres combinaisons, affecta la miséricorde (1233). Il écrivit à Gênes
des lettres pacifiques. Les messagers se succédèrent; enfin la
négociation tourna heureusement. Les Génois détenus à Naples et en Sicile
furent remis en liberté, ils reprirent leurs propriétés séquestrées.
L'effet de ce raccommodement dura quelques années, pendant lesquelles les
Génois continuèrent à recevoir leur podestat de Florence, de Bologne, de
Milan. La république, dans cet intervalle, adhéra de plus en plus au
pape, envoya des ambassadeurs traiter avec Venise, et mit le plus grand
soin à rétablir la concorde troublée dans les villes guelfes de son
voisinage.

Le commerce maritime était toujours l'intérêt principal. On expédiait
fréquemment des galères pour protéger la navigation, particulièrement
pour tenir en respect les Mores d'Espagne et de Barbarie, tantôt amis,
tantôt ennemis, et toujours prêts à prendre leurs avantages quand ils
voyaient de riches proies et peu de forces pour leur imposer. Dix galères
et quelques bâtiments légers devant Ceuta avaient ramené (1231) à
l'alliance de Gênes l'émir qui y commandait et le soudan de Maroc,
suzerain de ce pays. Malocello et un Spinola en avaient rapporté au
trésor de Gênes huit mille besants et avaient montré au peuple, comme un
don de l'émir à la république, un cheval couvert de drap d'or et ferré
d'argent. Ceuta était alors un des points les plus importants du commerce
des Génois; ils y avaient beaucoup de marchands et de capitaux, quand
tout à coup on apprit qu'une croisade avait été prêchée en Espagne contre
cette ville, et qu'elle était menacée d'un siège par les chrétiens. Les
croisés avaient déjà pris les bâtiments génois qu'ils avaient rencontrés
dans ces parages. Il y avait tout à craindre pour les propriétés et pour
les personnes, si l'on ne s'opposait à cette entreprise. Le risque et le
scrupule de combattre contre des chrétiens pour les païens affligeaient
vivement, mais un intérêt humain si puissant devait passer avant tout. On
se hâta d'expédier une flotte. On espéra qu'en déployant ces forces
devant les Espagnols et en employant les voies de la conciliation, les
hostilités pourraient être évitées. On obtint en effet quelques
promesses, mais si vaines que les croisés tentèrent ouvertement
d'incendier la flotte génoise. En même temps le soudan invoquait le
secours des Génois et s'engageait à payer la moitié des frais des
armements qu'ils enverraient pour la défense des intérêts communs. Cet
appel détermina un effort; on fit partir vingt-huit galères et quatre
grands vaisseaux (1234). Il paraît que ce puissant secours détourna
l'orage et rendit la sécurité à Ceuta. Mais quand on en vint à réclamer
du soudan le remboursement des dépenses suivant sa promesse, il fut peu
disposé à la tenir. Les Génois qui étaient en force la revendiquèrent
avec une hauteur menaçante; le soudan traînant la négociation en
longueur, fit venir de l'intérieur des troupes nombreuses de ses
barbares. Une rixe entre cette soldatesque et les équipages des galères
ne tarda pas à s'élever; ce fut le signal d'un massacre et surtout du
pillage et de l'incendie des magasins et des maisons des Génois. Rien ne
put induire le soudan à la réparation de ce dommage et à l'exécution de
ses engagements. On n'eut pas d'autre ressource que de déclarer
formellement la guerre à ce prince barbare, tandis que les galères
croisaient devant ses ports. La république, informée de cette fâcheuse
conjoncture, envoya de nouveaux renforts de provisions et d'armes; mais
ses amiraux lui demandaient des hommes, et personne à Gênes ne
s'embarqua. Cependant les ennemis se lassèrent d'être renfermés sans
communication avec la mer; une paix fut faite: sans nous en faire
connaître les conditions, on nous dit qu'elle fut honorable pour Gênes et
que la flotte revint triomphante.

La dépense subite du secours envoyé à Ceuta, si mal remboursée par le
More, avait exigé des ressources extraordinaires. Douze deniers du
produit de la gabelle du sel, probablement le vingtième du total, furent
aliénés pour dix ans et produisirent vingt-huit mille livres. On avait eu
recours également à des emprunts et sur de singuliers gages. A la fin de
l'année (1235) où se fit la paix de Ceuta et où l'ordre put être remis
dans les finances, Ingon Grimaldi rendit la vraie croix que le podestat
lui avait remise, du consentement de l'archevêque et du chapitre de
Gênes. Il fut dressé acte authentique de cette restitution. Je ne pense
pas que ce fait puisse être entendu autrement que d'un prêt sur
nantissement et de sa libération. Nous savons que les croix produisaient
un revenu, soit qu'elles eussent un casuel attaché à leur emploi dans les
cérémonies du culte, soit plutôt que, traitées en reliques, elles
attirassent des aumônes: ce revenu avait été sans doute, comme ceux de
la gabelle, ou aliéné temporairement aux prêteurs, ou assigné pour le
nantissement de leur créance.

La vraie croix, et en général les croix de la ville, jouaient à Gênes un
grand rôle. Les annales ne manquent jamais de signaler leur apparition
efficace toutes les fois que l'archevêque et ses prêtres viennent
entremettre leur ministère de paix au milieu des partis et imposer des
réconciliations au nom du Dieu de miséricorde. Les croix contribuent avec
les cendres de saint Jean-Baptiste à calmer les tempêtes de la mer comme
celles de la place publique. Aussi quelques années avant l'époque dont
nous nous occupons, un malheureux reçu dans l'église de Saint-Laurent
sous prétexte d'y chercher un asile, ayant une nuit forcé le coffre qui
renfermait les croix et les ayant enlevées, le trouble dans la ville fut
tel que peu d'événements sinistres en eussent produit un semblable. On
courut de toutes parts après le larron; il fut saisi à Alexandrie, mais
son butin n'était plus entre ses mains, il en avait été dépouillé lui-
même. On découvrit enfin le détenteur. La ville racheta son palladium
sacré, il lui en coûta plus de quatre cents livres. On replaça ces
précieuses croix, mais elles furent mieux gardées; le coffre fut couvert
de lames de fer. L'archevêque institua un anniversaire solennel pour
célébrer leur réintégration dans l'église, et il fut ordonné que leur
revenu dans cette journée serait employé à la rédemption des captifs. Ce
prélèvement spécial excepté, le revenu des croix fut assignée la commune,
en indemnité de ce qu'elle avait payé pour leur rachat; elle en affecta
le produit aux constructions du môle et du port.

Chez ce peuple dévot, la superstition qui attachait légalement le
jugement de Dieu à l'événement d'un duel n'avait pas encore perdu son
autorité. Mais des exemples que nous en rencontrons précisément à cette
époque, prêtent à une autre observation de moeurs. Les parties ne
combattaient point en personne; elles abandonnaient le sort de leur tête
à des champions mercenaires. Parmi ces hommes si hardis à la mer, qui sur
terre s'étaient faits chevaliers pour marcher à la guerre, qui n'avaient
nulle horreur du sang et qui ne craignaient pas de payer de leur personne
dans les affaires de partis, il paraît que l'usage de descendre en champ
clos répugnait à toutes les idées admises. Dans les temps modernes l'on
observait à Gênes plus de rencontres fortuites ou plus de vengeances par
le poignard et par le guet-apens que de duels tels qu'on les connaît
ailleurs. Cette disposition parait avoir été très-ancienne. Nous avons vu
quel effroi causa la menace de dix combats singuliers ordonnés par
l'autorité: maintenant on en cite d'ordonnés, soutenus par procureur.
Jacques Grillo, accusé d'un crime, ne peut être ni convaincu ni justifié.
Le podestat ordonne le combat, et il a lieu. Le champion de l'accusé
était de Cumes; celui de l'adversaire, de Florence; le Florentin tua son
antagoniste, Grillo eut la tête tranchée.

La guerre de l'empereur avec les Lombards avait recommencé. Le prince les
rencontra près de Brescia, et remporta sur eux une victoire signalée. Ces
succès donnaient de l'audace aux gibelins répandus dans les villes
guelfes: ils réveillèrent ceux de Gênes, et soulevèrent de nouveau les
populations gibelines, de Vintimille à Savone. On conçut à Gênes qu'il
fallait plier devant le vainqueur, ou du moins essayer de fléchir sa
colère. On lui expédia, comme des messagers qui ne pouvaient lui être
désagréables, des Volta et des Castello. Mais, dans l'intervalle de ces
négociations, on s'était un peu rassuré; l'insurrection des voisins
était moins pressante, et les principaux guelfes craignaient moins de se
faire entendre. Dans ces circonstances des délégués de l'empereur se
présentèrent au conseil pour exiger le serment qui lui était dû. Foulques
Guercio, l'un des conseillers, se leva et déclara qu'une telle matière
méritait une délibération plus solennelle et devait être mise à la
connaissance de toute la commune. Le lendemain un grand parlement
s'assembla dans l'église Saint-Laurent. On y donna lecture des lettres de
Frédéric. Il paraissait imposer à Gênes le serment de fidélité et
d'obéissance à sa domination. Le podestat fit ressortir cette exigence:
il rappela au peuple comment celui qui voulait être leur maître les avait
traités en Sicile. A cette harangue, à ce mot de domination des clameurs
s'élevèrent; le serment fut refusé, le parlement se rompit; le podestat
prit des mesures pour que le gouvernement restât le plus fort dans
l'intérieur. Les écrivains allemands assurent que le podestat fit ici une
erreur, c'est-à-dire un mensonge: la lettre impériale ne requérait que
le serment de fidélité et de vasselage (fidelitatis et hominii): on
affecta de lire: fidélité et souveraineté (fidelitatis et dominii)3.
Quoi qu'il en soit de cette équivoque, elle fit son effet sur l'esprit
public. On expédia des ambassades à Rome, afin d'y contracter, sous les
auspices du pape, une étroite alliance avec les Vénitiens alors en guerre
avec Frédéric. Le pontife, à cette occasion, déclara publiquement que la
république de Gênes était placée sous la protection immédiate des
bienheureux apôtres Pierre et Paul.

La force était donc restée aux guelfes dans Gênes (1239). Un nouveau
podestat fut demandé à Milan (1240), et l'on prêcha, au nom du pape,
contre les ennemis du saint-siège une croisade avec les mêmes indulgences
attachées à celles d'outre-mer; mais en ce moment, Alexandrie passait au
parti impérial et contribuait à soutenir l'insurrection de Savone et
d'Albenga. Le marquis Caretto la dirigeait: de l'autre côté du
territoire, Hubert Pallavicini, vicaire impérial, menaçait la ville.
Gênes avait des ennemis de tous les côtés.


CHAPITRE VII.
Concile convoqué à Rome.

Cependant le pape Grégoire, se sentant appuyé par une partie des villes
de la Toscane et de la Lombardie, décidé à pousser aux termes extrêmes sa
querelle avec l'empereur, convoqua un concile à Rome dans l'église de
Saint-Jean de Latran. Empêcher la tenue de cette assemblée devint la
principale affaire de Frédéric. Déjà un grand nombre de prélats de
diverses nations s'étaient réunis à Nice, recrutés et conduits par le
cardinal de Préneste. Il s'agissait de les faire arriver jusqu'à Rome.
Les flottes de Frédéric furent destinées à leur fermer le passage; un
Spinola avait été son amiral; il venait de le perdre. Pour le remplacer,
Ansaldo Mari fut appelé; il s'échappa mystérieusement de Gênes et fut
bientôt sur la flotte impériale occupé à donner la chasse aux Pères du
futur concile.

Les Pisans n'étaient plus en guerre avec Gênes. Ils y envoyèrent une
ambassade solennelle pour notifier que les ordres de l'empereur les
obligeaient à s'opposer à force ouverte au passage des évêques que le
pape mandait à son concile. Ils priaient donc les Génois de s'abstenir de
prêter leurs galères pour ce voyage, car il serait trop pénible d'avoir à
combattre des voisins avec qui l'on désirait conserver la concorde
rétablie (1241). Le podestat répondit avec hauteur que les Génois avaient
toujours été les fidèles de la sainte Eglise, toujours prêts à la défense
de la foi; qu'on avait promis de conduire à Rome les prélats, et
qu'aucune menace n'empêcherait de tenir parole. Jacques Malocello, amiral
de la république, fut immédiatement expédié à Nice avec tous les
bâtiments que l'on put mettre à la mer. Là il prit à bord les cardinaux
légats, les évêques et leur suite et les conduisit à Gênes. Quelques-uns
cependant, alléguant que ces bâtiments ne suffisaient pas à tous les
passagers, saisirent ce prétexte pour se dispenser d'un voyage périlleux
et d'un concile non moins fâcheux; ils s'en retournèrent de Nice à leurs
demeures.

Ceux qu'on avait conduits à Gênes y séjournèrent plusieurs semaines,
d'abord afin d'attendre l'arrivée des prélats et des ambassadeurs des
villes lombardes. Il s'éleva d'ailleurs des obstacles avant-coureurs d'un
dénoûment fatal. Tandis que les forces maritimes de Frédéric et des
Pisans se préparaient à disputer le passage sur la mer, la voie de terre
était interceptée par les excursions de Pallavicini et d'autres vicaires
impériaux. Dans la ville même il s'ourdissait des trames pour s'opposer
au départ de la flotte.

Un émigré florentin avait été arrêté comme espion. Rosso della Volta
l'enleva aux sbires: le podestat fit sonner le tocsin et prendre les
armes; il dénonça en plein parlement non-seulement cette dernière
violence, mais les manoeuvres des factieux contre la tenue du concile, la
conjuration découverte contre la vie des meilleurs citoyens, enfin les
préparatifs hostiles qui remplissaient les maisons des Doria, des Volta,
des Thomas Spinola d'Avocato1, de leurs adhérents, maisons dont on avait
fait autant de citadelles menaçantes. «Génois, dit le podestat en
terminant ce tableau, Génois serviteurs de Dieu, armés pour sa défense et
pour votre liberté, que faut-il faire? - Meurent les traîtres!» ce fut
la réponse. Le podestat chargea aussitôt les officiers d'aller punir
exemplairement les coupables. On commença par envahir la demeure d'un des
nobles accusés. Elle fut ravagée et livrée au pillage, ce qui intéressa
sur-le-champ la populace à concourir à de semblables exécutions. On
marcha à l'attaque des maisons des Doria et des Volta; et, pour cet
effet, on fit descendre à l'improviste tous les équipages de la flotte.
Après un combat long et sanglant, les gibelins se jugèrent hors d'état de
se défendre, ils abandonnèrent sans bruit les maisons qui allaient être
assiégées: la plupart prirent la fuite; le podestat s'empara des postes
qu'ils avaient quittés et les fortifia pour son parti. Maître alors de la
ville, il put ordonner le prompt départ de la flotte. Les Pères du
concile y montèrent. On gagna Porto-Venere. A Gênes on armait encore
d'autres galères pour rejoindre la flotte, et pour éclairer la marche
d'un si précieux convoi. Mais sans attendre ce renfort Malocello et ses
conseillers crurent que le parti le plus sûr était de brusquer le voyage.
On remit en mer; ce fut pour essuyer le plus grand désastre. Les galères
de Frédéric, commandées par Hensius son bâtard et par Andriolo Mari, fils
de l'amiral Ansaldo, renforcées par tout ce que Pise avait pu armer de
bâtiments, enveloppèrent, entre le rivage pisan et l'île Meloria, la
flotte génoise encombrée de ses vénérables passagers et gênée dans ses
mouvements par leur terreur. La défaite fut complète; sur vingt-deux
galères dix-sept furent prises; cinq seulement échappèrent. Trois légats,
desquels deux étaient cardinaux, une foule de prélats, évêques,
archevêques, abbés, clercs, députés des villes guelfes, furent
prisonniers avec un bagage immense. Ces illustres captifs furent
renfermés dans les prisons de Pise. Quant aux Génois qui étaient sur les
galères capturées, la plupart trouvèrent le moyen d'échapper à leurs
conducteurs pendant qu'on débarquait tant de prisonniers notables.

A cette fatale nouvelle, la terreur fut grande dans la ville. Cependant
le podestat et le conseil écrivirent au pape une lettre pleine de noble
fermeté, et même de consolations et d'encouragements pour le pontife.
Mais ce fut en vain. Ses espérances étaient détruites, son concile
ajourné. Sa haine contre Frédéric trompée au moment où il croyait le
satisfaire, il ne put soutenir ce coup inattendu; l'inflexible vieillard
n'y survécut pas longtemps.

(1242) Autour de Gênes, Pallavicini redoubla ses efforts et occupa
plusieurs châteaux sur les sommités de l'Apennin. La république implora
des secours pour se garantir des entreprises de l'ennemi dans un moment
si critique. Il lui vint de Milan des fantassins et quelques cavaliers.
Mais la plus grande crainte du public était pour le convoi des bâtiments
du commerce de la Syrie, d'Alexandrie et de Chypre, dont le retour était
attendu à tout moment et dont Mari et les Pisans ne manqueraient pas de
tenter la capture. Tout ce qu'on put armer de bâtiments fut envoyé au-
devant; et quand le convoi parut, il se trouva assez de forces devant
ceux qui le poursuivaient pour les arrêter et pour lui donner le temps
d'entrer en sûreté dans le port de Gênes: c'étaient des richesses
immenses mises à couvert. Cet événement remonta les courages. Par un
nouvel effort de Gênes on eut cinquante et une galères armées sous le
drapeau de Saint-George. Les flottes opposées firent alors une longue
guerre d'évolutions et de chicane. Quand les galères génoises allaient à
la recherche de leurs adversaires, Mari venait braver la ville et se
montrer jusque dans le port. Repoussé, il s'écartait devant la flotte
ramenée au secours de Gênes par les signaux du phare.


CHAPITRE VIII.
Innocent IV. - Les Fieschi.

(1243) Le cardinal Sinibalde Fiesco, frère du comte de Lavagna, citoyen
de Gênes, fut nommé souverain pontife sous le nom d'Innocent IV. Un
successeur donné à Grégoire, peu après sa mort, n'avait vécu que peu de
jours. Les cardinaux étaient tellement dispersés que six ou sept
seulement se réunirent pour une nouvelle élection. Parmi eux quelques-uns
passaient pour dévoués à l'empereur, disposition qui rendait difficile
l'accord d'où la nomination devait sortir. Ils étaient d'ailleurs peut-
être autant de candidats que d'électeurs, et le petit nombre excluait ces
combinaisons où la foule entraîne les volontés et emporte les espérances.
Chacun pouvait s'opiniâtrer longtemps dans ses prétentions personnelles.
La vacance fut de plus d'un an. Frédéric affectait de s'en plaindre. Il
appelait enfants de Bélial les cardinaux qui tardaient à donner à
l'Église un pasteur, et par lui la paix au monde. Enfin le cardinal
Fieschi fut nommé. Jusque-là il avait paru favorable à l'empereur et même
attaché à sa personne. Néanmoins celui-ci ne s'y trompa pas; il prévit
qu'il avait perdu un ami dans le collège des cardinaux et acquis un
ennemi nouveau dans la chaire de Saint-Pierre. Il essaya cependant de se
prévaloir de l'ancienne familiarité. Il proposa de marier Conrad son fils
et son héritier à une nièce d'Innocent. Il offrit de grandes concessions
à l'Église. On l'amusa de promesses et on lui demanda incessamment de
nouveaux sacrifices. Il sollicitait une entrevue du pape; il n'aurait pu
ni être reçu ni s'aventurer dans Rome, mais on pouvait se rencontrer au
dehors, et à cet effet le pape vint à Sutri; mais il ne tarda pas à
croire que l'empereur lui tendait un piège et voulait attenter à sa
liberté.

(1244) Gênes avait été dans la joie à la nouvelle de l'exaltation
d'Innocent. On avait alors Philippe Visdomini pour podestat; c'était un
noble de Plaisance qui, ayant déjà rempli les mêmes fonctions, il y avait
quelques années, savait bien ce qui convenait aux Génois et par quels
moyens on pouvait influer sur eux. Il avait entrepris de concilier au
gouvernement ceux des gibelins qui étaient encore dans la ville; le
rapprochement qui se traitait entre Frédéric et le pape avait secondé
cette louable intention. Mais un frère mineur lui fut secrètement dépêché
par Innocent. Immédiatement après on répandit que Frédéric, toujours
irrité contre les Génois, envoyait une flotte à Tunis pour y intercepter
le commerce de la république; qu'il était indispensable d'armer, et
d'expédier dans ces parages pour la protection des convois. Quand, sous
ce prétexte, une flotte de vingt-deux galères fut prête, une nuit le
podestat y monta avec Albert, Jacques et Hugues Fieschi, neveux du pape,
et avec quelques autres nobles à qui fut révélé le mystère de
l'expédition. On mit à la voile et l'on gagna la haute mer, afin qu'au
jour on ne fût vu d'aucune des côtes de l'Italie. On reconnut le cap
Corse, et de là, tournant rapidement vers le rivage romain, on parvint
heureusement à Civita-Vecchia. Innocent, qui en attendait impatiemment
l'avis, sortit de Sutri aussitôt, il se rendit sur la flotte; ses
cardinaux, ses prélats le suivirent. On repartit, on pressa la
navigation, on n'eut de repos qu'en se voyant dans le port de Gênes. La
réception y fut magnifique; la joie d'avoir pour hôte un pape concitoyen
était au comble. Les galères qui avaient porté ce précieux fardeau et son
cortège sacré se couvrirent de drap d'or et de soie. L'archevêque et son
clergé, les nobles, les chevaliers et les matrones, toute la population
enfin vinrent au-devant du successeur de saint Pierre; et à travers les
rues, toutes tendues de riches étoffes jusqu'aux plus misérables
passages, on le conduisit en triomphe au palais archiépiscopal.

Frédéric était à Pise. La nouvelle de la fuite du pape et de son arrivée
à Gênes le frappa d'un coup inattendu. Il essaya de renouer la
négociation. Innocent, dans ce qu'on lui offrait prétendit ne voir que
des paroles sans garanties, il n'entendit à rien et se décida à se mettre
en sûreté à Lyon. Gênes avait pourvu à sa garde par une escorte
convenable, et tous les secours nécessaires lui furent libéralement
prodigués. Parvenu à Lyon il convoqua aussitôt un concile; l'un des
Fieschi fut au nombre des ambassadeurs que Gênes y envoya. Frédéric y fut
cité et montra quelque intention de s'y rendre. Il passa à Pavie et de là
à Alexandrie, dont les habitants lui livrèrent les clefs de leur ville.
Il parut à Tortone, et ce voisinage inquiéta beaucoup Gênes. Cependant la
nouvelle de son excommunication et de sa déposition prononcée au concile
l'offensa vivement. Il alla raffermir ses partisans de Crémone et de
Parme.

(1245) L'assistance donnée au pape redoublait l'animosité contre Gênes.
La guerre maritime ne s'arrêtait point. Les succès en étaient variés, le
commerce payait toujours les pertes.

Frédéric était fatigué à l'excès de cette contention longue et cruelle
qui l'empêchait de jouir de son pouvoir et du repos, qui avait troublé la
paix jusque dans ses foyers domestiques et dans ses affections privées.
Il haïssait, dit-on, les partis et leurs noms, quoiqu'il fût obligé de se
servir d'une faction pour se défendre. Il eût volontiers transigé avec le
pontife. Innocent s'était hâté de consolider l'anathème qu'il lui avait
lancé de Lyon, en reconnaissant un nouveau César. C'était le landgrave de
Thuringe. Ce prince, qu'on appela l'empereur des prêtres, avait notifié
(1246) son avènement aux Génois par des lettres flatteuses, où les
assurances de sa dérisoire protection impériale n'étaient probablement
pas séparées de quelques demandes de subsides. Mais la mort débarrassa
bientôt la scène politique de ce personnage importun (1247). C'était un
obstacle de moins à la réconciliation de Frédéric. Il trouvait aussi un
médiateur puissant; il recourait à saint Louis pour obtenir l'indulgence
du pape; Louis s'adressait à lui à son tour pour un grand intérêt.
C'était le temps où ce roi se préparait à partir pour la croisade. Les
guelfes n'avaient pas manqué de répandre que Frédéric, en digne
excommunié, avait résolu de fermer les passages au saint roi. Louis avait
à s'assurer qu'un tel obstacle ne lui serait pas opposé. Il obtint
aisément le démenti des projets hostiles attribués à Frédéric contre son
pieux dessein (1248). La négociation, pour réconcilier le pape et
l'empereur, fut moins facile. Frédéric parut déterminé se rendre à Lyon
pour y faire une pleine soumission. Mais, au moment du départ, il apprit
que Parme avait enfin secoué son joug et renoncé à son parti. Sa colère
se réveilla et l'emporta sur toute autre résolution. Il rétrograda
aussitôt, appelant ses fidèles Crémonais et toutes ses forces devant la
ville révoltée. En arrivant sous les murs, il jura solennellement de ne
pas les abandonner qu'il n'en fût devenu maître; prévoyant un long siège,
pour gage de sa résolution sur la place où il campait, il jeta les
fondements d'une ville nouvelle destinée à remplacer celle qu'il allait
détruire, et il l'appela Vittoria par anticipation de sa prochaine
victoire. Ses ennemis ne laissèrent pas les Parmesans sans secours. A la
sollicitation des Plaisantins accourus à leur défense, Gênes envoya
quatre cent cinquante arbalétriers pour son contingent. Mais les assiégés
ne perdirent pas courage. Dans une sortie heureuse ils surprirent
l'empereur, ils dispersèrent et détruisirent son armée. Frédéric se sauva
presque seul, son trésor Tut pillé, l'enceinte de Vittoria fut forcée,
les Parmesans détruisirent les fondements de cette cité nouvelle qui
s'élevait pour leur honte. Le malheureux Frédéric, après avoir vainement
tenté de nouveau de se réconcilier avec le pape, abandonna la haute
Italie à elle-même et se retira dans la Pouille; mais deux ans après il
y termina tristement sa vie toujours agitée et à la fin si malheureuse.

Sa disgrâce et surtout sa mort mirent en Italie une vive agitation dans
les esprits. Les guelfes étaient triomphants et les gibelins abattus
(1250). Déjà une partie de la Ligurie orientale, qui s'était donnée à
l'empereur, avait embrassé le parti contraire et emprisonné son vicaire
impérial. Plusieurs lieux détachés de l'obéissance des Génois s'y étaient
volontairement remis. A la nouvelle de la mort de Frédéric, des députés
de Savone et d'Albenga et avec eux Jacques de Caretto qui avait dirigé
l'insurrection, vinrent demander à être reçus en grâce. Des conditions
furent dictées; Savone consentit de nouveau à la démolition de ses
murailles; enfin la rivière occidentale rentra paisiblement sous la
juridiction de la république. Pise même envoya un religieux pour
témoigner le désir de rétablir la concorde, afin, disait-elle, que le
Pisan pût librement aller à Gênes et le Génois à Pise. Gênes mettait pour
seule condition à la paix que Lerici, au fond du golfe de la Spezia, lui
serait abandonné. Mais les Pisans répondirent qu'ils céderaient plutôt un
quartier de leur propre ville. Les Vénitiens, à cette époque,
renouvelèrent avec Gênes le traité existant dont le terme était près
d'expirer.

Mais la république obtint une paix qui, sincère, aurait été la meilleure.
Elle rappela ses émigrés. Tous avaient dans la ville leurs plus proches
parents et leurs amis. La plupart de ceux-ci partageaient les sentiments
des exilés, mais, plus circonspects ou moins compromis, ils n'avaient pas
abandonné la place, ils n'étaient pas exclus des conseils et ils
pouvaient y servir les absents dans les conjonctures favorables. Leur
retour fut essentiellement l'ouvrage des Fieschi. L'exaltation de leur
oncle leur avait donné dans Gênes autant d'autorité que de lustre, et il
y a des indices qui permettent de croire que leur ambition méditait de
plus grands desseins sur leur patrie. Il leur convenait d'y ramener la
paix. On ne voit pas que, dans les événements antérieurs, leur famille
eût été signalée comme fort avant dans les partis; Innocent lui-même
avait été cru gibelin avant d'être pape. Si, par le changement de sa
fortune, les siens devinrent guelfes prononcés, soit en changeant, soit
seulement en ravivant leur couleur politique, elle était chez eux sans
animosité, et, après la mort de Frédéric, loin de regarder les nobles
Génois de la faction opposée comme des ennemis irréconciliables, ils
essayèrent de les rattacher au saint-siège par l'indulgence. Ce fut
principalement par les soins de Jacques Fieschi que tous ces émigrés
soumirent à la décision du pape leurs querelles et leurs prétentions
envers leurs compatriotes, acceptant d'avance les conditions de la paix
et les alliances de famille par lesquelles il voudrait en affermir les
liens.

Bientôt on vit à Gênes le pape retournant en triomphe (1251). Conrad,
fils et successeur de Frédéric, de son côté venait de l'Allemagne. Il
alla se montrer aux gibelins fidèles et opiniâtres de Crémone. Puis il
rétrograda jusqu'au bord de la mer Adriatique, et sa flotte sicilienne
qui l'attendait à l'écart le transporta dans la Pouille. Ce pays lui
avait été conservé par Mainfroy son frère bâtard. Tout le reconnut. La
seule ville de Naples tenta de se maintenir indépendante, mais elle fut
enfin obligée d'ouvrir ses portes. Innocent et Conrad vécurent en état
d'hostilités. Mais l'empereur mourut (1254) dès la seconde année de sa
venue en Italie, et le pape le suivit de près au tombeau.


CHAPITRE IX.
Saint Louis à la terre sainte.

(1252) Dans l'intervalle, les Florentins avaient eu une courte guerre
avec les Pisans. Après des succès divers, elle avait été suivie d'un
traité de paix. Florence invita les Génois à prendre part à cette
réconciliation. Les Lucquois y accédaient. Enfin, dans un congrès et
après une négociation assez longue, tous les différends furent abandonnés
à la décision souveraine de la commune de Florence, devenue, de partie,
médiatrice et arbitre. La sentence des Florentins ne se fit pas attendre;
si ce fut avec impartialité on peut en juger. Ils s'adjugèrent à eux-
mêmes le château de Ripafratta, pour être tenu en gage aux frais des
Pisans jusqu'au parfait payement des dépenses que Florence avait faites
pour la guerre. Ce que réclamaient Lucques et son évêque devait leur être
rendu. Corvara et Massa, occupées par les Pisans, devaient être
abandonnées par eux; Lerici, ce poste important envié par les Génois,
leur était cédé. Une forteresse que les Pisans avaient élevée pour
couvrir Pontedera, devait être rasée, avec défense perpétuelle de la
rebâtir.

(1255) Pise refusa de se soumettre à des conditions si rigoureuses: les
Génois pressèrent leurs alliés d'en assurer l'exécution par la force. Au
printemps on se mit en campagne. Les Génois marchèrent droit à
l'investissement de Lerici. Les Lucquois, que suivaient les Florentins,
allèrent chercher l'ennemi commun. Mais les Pisans attentifs prirent leur
temps, surprirent la troupe de Lucques et la mirent en déroute. Les
Florentins accoururent, rétablirent le combat, et la chance tournant, Pise
fut en tel péril qu'on imputa à la mauvaise volonté du podestat de
Florence de ne l'avoir pas conquise. Content de sa victoire, il regagna
promptement sa cité pour mettre en sûreté ses prisonniers. Cette retraite
des Florentins engagea les Lucquois à rentrer chez eux, et ils donnèrent
avis aux Génois d'en faire autant. Mais quand un intérêt est devenu
populaire à Gênes, ce n'est pas ainsi qu'on l'abandonne. On se promit de
ne pas quitter la campagne avant d'avoir Lerici entre les mains. La place
fut resserrée de plus près. Les Pisans y avaient ajouté une sorte de
forteresse murée, où une partie des habitants avaient transporté leur
demeure. La porte était chargée d'inscriptions injurieuses qui défiaient
Lucques, Gênes et Porto-Venere. Cette citadelle fut d'abord forcée et
rasée, et bientôt les Génois achevèrent leur précieuse conquête.

(1256) Les Pisans abattus se soumirent à exécuter envers Florence et
Lucques la sentence qui les avait révoltés. Les Génois ne furent pas
compris dans ce dernier arrangement. Ils avaient une querelle plus
récente avec Pise au sujet d'une place de Sardaigne. Leurs alliés, en
faisant la paix, n'avaient pas tenu compte de cette réclamation tardive,
et ils restèrent seuls en état d'hostilités.

Des événements si voisins, des périls si journaliers laissaient peu de
place aux efforts qu'aurait exigés la défense des établissements de
Syrie, et cependant un double danger les menaçait. La domination
chrétienne chancelait dans la terre sainte, et la jalousie mercantile
parmi les colonies maritimes rendait chaque jour plus sanglants les
contrecoups de la discorde des métropoles1.

(1230-1253) Frédéric II avait à peine regagné l'Europe que tout, en
Palestine, avait été en confusion. On avait mal gardé les trêves avec les
Sarrasins. Les barons du royaume avaient cessé de respecter les
lieutenants de l'empereur. Les galères impériales assiégèrent dans Béryte
les Lusignans de Chypre qui venaient revendiquer la souveraineté de la
terre sainte. Les consuls de Gênes et de Pise, d'accord eu ce moment se
présentèrent avec les évêques pour médiateurs, mais, n'ayant pu rien
obtenir, ils se retirèrent dans Acre. Les galères génoises allèrent
combattre celles de Frédéric; le dénoûment de cette guerre civile arriva
par une nouvelle catastrophe (1244): la horde des Carismiens prit
Jérusalem et ravagea le pays en tout sens. Le Soudan de Damas vint s'unir
aux chrétiens sous les murs de Jaffa pour combattre ces nouveaux
assaillants réunis aux Égyptiens. Mais une journée sanglante près de Gaza
fut favorable à ceux-ci. Le soudan d'Égypte en recueillit seul le fruit;
les Carismiens se dispersèrent après leur victoire, pillèrent la Syrie et
disparurent comme un torrent.

Conrad, fils de Frédéric II, devenu héritier du titre de roi qu'il tenait
de son aïeul Brienne, ne parut point dans la terre sainte. Les barons
confièrent la conduite des affaires à un bailli ou gouverneur électif. Ce
gouvernement était misérable. La querelle européenne des guelfes et des
gibelins avait passé la mer, même avant la venue de Frédéric, et elle
resta après lui pour envenimer les autres sujets de discorde. Quand les
templiers avaient négocié une trêve, les hospitaliers la faisaient
rompre. Les Pisans s'étaient battus dans Acre avec leurs voisins, et,
obligés de fuir, pour vengeance ils avaient mis le feu à la tour et au
quartier des Génois. Gênes, pour les contraindre à réparer le dommage et
à relever la tour, avait envoyé des galères contre eux, bravant toute
prohibition; car on avait imposé à ces rivaux des trêves permanentes
dans les colonies communes. Maintenant ils s'acharnaient dans Acre à des
combats qu'on vit durer des mois entiers. Ils étaient livrés avec une
telle fureur, que, suivant la remarque des historiens, on employa jusqu'à
vingt-deux sortes de machines de destruction dans ces batailles données
au milieu de la ville.

L'arrivée du saint roi Louis, ses vertus, sa dignité dans le malheur
vinrent arrêter quelque temps le cours de ces discordes scandaleuses. Son
autorité contint tout le monde en paix.

(1250) Quand Louis avait voulu partir pour la croisade, il avait envoyé
des messages à Gênes afin de négocier son passage. Mais il avait cru de
sa dignité de ne monter sur la mer que du bord d'une terre de sa
domination. Il donna rendez-vous, dans le port d'Aigues-Mortes, à Lercari
et Levanto, les deux amiraux génois élus pour le conduire. On partit de
là. Il se rendit en Chypre et s'y arrêta jusqu'au printemps. Il
paraîtrait, suivant Joinville, qu'en repartant il remonta sur les mêmes
vaisseaux; suivant d'autres narrateurs, la flotte qui l'avait porté
n'attendit pas l'hivernage; il fallut demander des navires aux colons
génois et pisans des villes de Syrie, et l'on ne les obtint qu'à des
conditions abusivement onéreuses. Enfin on fit voile vers l'Égypte. Nous
ne redirons pas les tristes événements d'une expédition si connue.
Lorsque le roi prisonnier dut être remis en liberté, un vaisseau génois
se trouva prêt à le recevoir; il paraissait négligemment confié à un
seul matelot qu'on voyait sur le tillac. Quand Louis et les musulmans qui
le gardaient encore touchèrent au bord, un signal fit sortir du fond du
navire cinquante hommes l'arbalète tendue, dont la présence subite écarta
les Sarrasins et assura la délivrance du roi2. Ce prince et les débris de
son armée furent transportés par les marins génois à Ptolémaïs. Il y
séjourna deux ans afin de ne rien laisser en arrière de ses malheureux
compagnons d'armes (1256).

Cependant les Vénitiens, pendant la décadence de l'empire latin de
Constantinople, s'étaient appliqués avec une nouvelle ardeur au commerce
de Syrie. On reconnaît aux procédés des Génois, racontés par eux-mêmes,
que ceux-ci voyaient de mauvais oeil des concurrents si puissants. La
possession en commun de l'église de Saint-Sabbas dans la ville d'Acre
devint un sujet d'animosité pour deux colonies jalouses resserrées entre
les mêmes murailles. Un matelot maltraité dans une rixe fortuite suffit
pour soulever les Génois. Ils coururent contre les Vénitiens, en
blessèrent un grand nombre et poursuivirent les autres jusqu'au palais de
Venise. Ils reconnurent cependant que cette violence avait été
imprudente. On s'en excusa du mieux que l'on put, mais les offensés en
conservèrent un vif ressentiment. A peine cet orage était apaisé qu'un
navigateur génois ayant amené dans le port d'Acre un vaisseau qu'il
disait avoir acheté d'un pirate, les Vénitiens qui le reconnurent pour
leur propriété le revendiquèrent et s'en emparèrent sans autre
explication. Une nouvelle émeute s'ensuivit. Les Génois prirent les
armes, descendirent dans le port, attaquèrent les Vénitiens, et non-
seulement leur arrachèrent le navire objet de la querelle, mais encore se
rendirent maîtres de tous les bâtiments vénitiens qui se trouvaient à
l'ancre. Un accord fut pourtant ménagé sur ces voies de fait, on convint
de payer les dommages qu'on s'était faits; mais, pour en faire
l'évacuation, il fut impossible de s'entendre. Les deux gouvernements
auxquels leurs colonies en référèrent s'occupèrent de ce fâcheux
incident. On avait pris rendez-vous à Bologne pour traiter, quand Venise
accusant les Génois des longueurs qui faisaient traîner l'affaire,
entreprit de se faire justice à elle-même. Le convoi ordinaire de ses
vaisseaux marchands pour la Syrie fut renforcé de bâtiments armés en
guerre qui, en arrivant, capturèrent tout ce qui se trouva de navires
génois. On brûla même des maisons dans Acre. Mais la supériorité des
Vénitiens ne tenait qu'à la présence de leurs flottes: dans l'intervalle
de leur retour, les Génois étaient les plus forts, d'autant mieux que
Gênes et Pise étaient alors en paix et que leurs établissements se
prêtaient appui. Cette union alarma tellement les Vénitiens d'Acre qu'ils
crurent nécessaire de se couvrir de la protection ecclésiastique; le
pavillon du patriarche fut arboré sur leur palais public. Qu'on ne
s'étonne pas de l'animosité excessive qui règne entre ces émules, ce
n'est pas seulement d'ambition et de pouvoir qu'il s'agit entre eux. Ils
se débattent pour les intérêts mercantiles, pour ces intérêts qui font
dans les deux États, mais surtout à Gênes, toute la richesse publique et
privée, qui couvrent toutes les fautes, qui réparent tous les désastres
au milieu même des guerres civiles. Venise, sous les Latins de
Constantinople, avait enlevé un grand commerce aux Génois; probablement
elle leur avait fermé l'accès de la mer Noire. En Syrie, en Chypre, en
Égypte elle balançait tout au moins leur ascendant; redoutable sur la
mer, elle pouvait troubler la navigation là même où les habitudes et les
alliances avaient le mieux établi les Génois. Il n'en fallait pas tant
pour que les deux peuples marchands fussent irréconciliables.


LIVRE QUATRIÈME.
PREMIÈRE RÉVOLUTION POPULAIRE. - GUILLAUME BOCCANEGRA CAPITAINE DU
PEUPLE. - CAPITAINES NOBLES. - GUELFES ANGEVINS. - GUERRE PISANE, GUERRE
AVEC VENISE. - GUERRE CIVILE. - SEIGNEURIE DE L'EMPEREUR HENRI VI; - DE
ROBERT, ROI DE NAPLES. - LE GOUVERNEMENT GUELFE DEVIENT GIBELIN. - SIMON
BOCCANEGRA, DOGE.
1257 - 1339.

CHAPITRE PREMIER.
Guillaume Boccanegra, capitaine du peuple. - Guerre avec les Vénitiens. -
Rétablissement des empereurs grecs à Constantinople.

L'autorité n'était pas contestée aux nobles; mais il y avait des familles
devenues si considérables qu'un partage égal du pouvoir ne pouvait plus
leur suffire, et l'équilibre menaçait de se rompre.

La nation commençait aussi à se lasser de n'avoir pas la sécurité
intérieure pour prix de l'abnégation avec laquelle elle se laissait
gouverner. Les plébéiens riches devenaient exigeants et il fallait bien
que l'on comptât avec eux, car eux aussi étaient gibelins ou guelfes tout
autant que les nobles; et si ceux-ci fournissaient des chefs aux partis,
c'est de l'accession des masses que venait la force de ces chefs mêmes:
c'est par là précisément que les Spinola et les Doria chez les gibelins,
les Grimaldi et les Fieschi chez les guelfes possédaient une supériorité
reconnue, à laquelle les autres nobles ne pouvaient atteindre.

C'est par là aussi que ces races privilégiées pouvait être tentées de
s'emparer de l'autorité suprême, avec l'espoir de réussir là où Mari
avait échoué.

Depuis cette aventure, de sourdes rumeurs avaient souvent donné crédit
aux apparences d'un complot qui mettrait la république aux mains d'un
chef unique, ou de deux, si les ambitions principales ne pouvaient
s'accommoder d'un seul.

On sentait que cette concentration du pouvoir ne pouvait se faire
qu'autant que le gouvernement serait ou tout gibelin ou tout guelfe; le
mélange des deux factions était inconciliable avec l'unité d'un tel
régime. Comme c'était sur la noblesse qu'un dictateur aurait à usurper,
il fallait y faire concourir le peuple; aussi le caressait-on par
avance. On avait déjà résolu d'adopter le nom de capitaine du peuple, et
les nobles les plus fiers se seraient fait honneur de le porter. On
supposait déjà qu'on pourrait au besoin donner aux populaires la
satisfaction d'avoir un représentant de leur classe, une sorte de tribun,
siégeant avec les capitaines en paraissant partager leur autorité. Tout
cela semblait en quelque manière concerté; mais ce qui ne l'était pas
sans doute, c'est que, soit timidité dans l'exécution de ce plan, soit
ruse ou maladresse, les populaires prévalurent tellement qu'à l'essai un
plébéien se trouva capitaine au désappointement des promoteurs de cette
innovation.

Quoi qu'il en soit, le nom d'une famille plébéienne occupera la première
et la dernière page de ce livre; mais entre les deux il y a quatre-vingts
ans pendant lesquels c'est la noblesse qui continue à prévaloir.

Un podestat guelfe sortant de charge n'avait pas fait louer sa probité et
ses moeurs (1257): c'est tout ce que les annalistes disent de lui. On
avait déjà nommé son successeur. A l'arrivée de celui-ci, il y eut une
émeute contre le précédent. A la faveur de ce soulèvement quelques nobles
invitèrent le peuple à prendre les armes et crièrent qu'au lieu d'un
podestat pris au dehors, il fallait à la république un capitaine choisi
parmi les citoyens. Les populaires répondirent à l'appel avec
empressement; mais ce fut pour tromper l'ambition de l'orgueilleuse
noblesse qui les poussait. Ils s'assemblèrent tumultuairement et
nommèrent par acclamation et à grand bruit Guillaume Boccanegra,
capitaine du peuple et de la commune. On alla le chercher dans sa maison,
on le porta en triomphe, on lui prêta serment avec enthousiasme.

Le nom de la famille Boccanegra ne se trouve pas avant ce temps dans les
fastes du consulat ou des conseils, ce qui prouve qu'elle n'avait pas
compté parmi la noblesse. Sept ans avant cette élection, le peuple de
Florence (1250) avait ôté le pouvoir aux nobles: les Milanais en firent
autant en même temps que les Génois (1256). Le cours des idées inclinait
vers la domination démocratique. Cependant la noblesse avait trop de
force, de crédit et de richesses, sa puissance avait poussé des racines
trop profondes pour qu'on ne dût pas prévoir une longue résistance de sa
part et de fréquentes convulsions. Il est même évident que, pour
consolider le pouvoir de Boccanegra, une transaction intervint. Une
émeute l'avait porté au pouvoir sans conditions; le lendemain
l'obéissance qu'on lui avait jurée fut expliquée et ratifiée avec des
formes plus légales et plus réfléchies. Un parlement fut tenu; douze
réformateurs, tous plébéiens de la classe intéressée à l'ordre par ses
richesses, reçurent la puissance de donner à la république des lois
organiques qui dureraient dix ans. L'État eut deux chefs apparents, un
podestat, chef de justice, étranger, et le capitaine du peuple, celui-ci
véritable recteur de la république. Tous deux présidaient ensemble les
conseils. Le grand conseil qui, à ce qu'il paraît, devait tenir lieu des
parlements, se composait d'abord des huit nobles chargés des finances, de
trente anciens et de deux cents conseillers. Parmi ceux-ci comptèrent de
droit les deux consuls de chaque métier ou profession au nombre de
trente-trois, sept députés du territoire, deux des colonies: l'élection
populaire désignait les autres sans distinction de condition, excepté
quatorze pris exclusivement parmi les plus nobles, meilleurs et
distingués: mais ceux-ci n'entraient au conseil que lorsqu'ils y étaient
expressément appelés. On voit ici d'assez grands ménagements obtenus par
la noblesse au milieu des marques de la méfiance populaire. Écartée de la
place suprême, soumise à un chef plébéien, elle n'était pas encore
déshéritée de toute part au gouvernement, et elle se tenait en mesure de
faire valoir son influence.

Le podestat, le capitaine, les huit nobles du trésor et les trente
anciens composaient le petit conseil, véritable siège du gouvernement:
ses résolutions sur la paix, sur la guerre et les traités, avaient seules
besoin de la ratification du grand conseil. Le capitaine avait la
représentation de la république, le pouvoir exécutif, l'initiative de
toutes les propositions dans les conseils. Il nommait un juge civil et un
juge criminel. Le podestat avait l'appel des causes civiles et la
révision des sentences capitales.

Le gouvernement, guelfe jusque-là, ne fut pas encore ouvertement déclaré
gibelin, mais cette faction fit de grands progrès. Boccanegra était de ce
parti et, comme nous l'avons observé, il eût été impossible que le
pouvoir étant concentré dans une seule main, l'État fût censé d'une
couleur et son chef d'une autre.

Cependant le capitaine n'avait pas gouverné un an entier que l'on avait
conspiré pour le renverser. Il profita de ce qu'on avait entrepris contre
lui pour accroître son pouvoir et pour le rehausser par plus d'éclat. Il
fit d'un palais près de Saint-Laurent le siège de son gouvernement et s'y
fortifia aux frais de l'État. Il exigea un supplément à son traitement
annuel, et ses adversaires prirent cette occasion de décrier auprès d'une
nation économe une administration qui se rendait coûteuse. On se
plaignait d'ailleurs de sa hauteur, mais le peuple était encore pour lui.
Le capitaine accorda bientôt une amnistie aux ennemis qu'il avait bannis.
Mais ce ne fut point une mesure de sa politique; ce fut une des bonnes
oeuvres qu'inspira la dévotion bizarre et contagieuse des flagellants. Sur
je ne sais quel miracle et à quelle voix divine, les habitants de
Pérouse, les premiers, dépouillent leurs vêtements, se répandent dans la
ville, courent d'église en église, criant miséricorde et se déchirant le
sein à coups redoublés. Ce fanatisme gagna Rome, la Toscane, Gênes, ses
rivières, la Provence. Partout, si l'on en croit les annales, il porta
une abondante moisson de bons fruits. Il y eut à Gênes de nombreuses
réconciliations. Le capitaine voulut faire la sienne avec ceux qu'il
avait traités en ennemis.

(1258-1264) Une dévotion si vive n'arrêtait pas la guerre acharnée entre
Gênes et Venise. On expédiait en Syrie pour défendre ses établissements
et pour ruiner ceux de l'ennemi. Une flotte génoise était parvenue à Tyr;
les Vénitiens, qui l'avaient devancée dans Acre, en sortirent pour la
bloquer. Les Génois, peu habitués à se laisser défier patiemment, mirent
à la voile pour joindre leurs adversaires; mais ce fut en n'écoutant que
leur impétuosité, sans ordre, sans s'attendre. Les premières galères qui
s'étaient élancées se trouvèrent séparées; enveloppées, elles furent
prises. Sur le bruit de cet échec, on fit partir de Gênes trente-trois
galères et quatre grands vaisseaux sous les ordres de Rosso della Turca.
Cette flotte se porta d'abord à Tyr, et ensuite devant Acre. Les
Vénitiens, les Pisans, les Provençaux armèrent tous les combattants
qu'ils purent solder et vinrent à la rencontre. Le combat fut sanglant;
la fortune fut contraire aux Génois. Ils ne perdirent pas moins de vingt-
cinq galères. Les messagers qui apportaient la nouvelle d'une trêve que
les deux métropoles venaient de conclure assistèrent, en quelque sorte, à
cette catastrophe. La colonie d'Acre subit les conséquences du désastre.
Les Génois en sortirent, et Tyr devint leur seul refuge. La place qu'ils
abandonnèrent fut occupée par leurs ennemis. Leur rue fut envahie, leurs
tours renversées. Les Vénitiens et les Pisans en portèrent les matériaux
dans leurs quartiers et se firent honneur d'en fortifier leurs propres
édifices. Le consulat et la juridiction de Gênes furent abolis dans Acre.
Les navires génois qui entraient dans le port devaient s'abstenir de
déployer aucun pavillon1. Cependant, à leur tour les Vénitiens, passés au
siège de Tyr, y avaient éprouvé un affront. Les réfugiés d'Acre les
repoussèrent; sur mer ils leur enlevèrent de riches convois. On avait la
guerre en Italie, on venait se la faire sur le rivage syrien; ce dont on
s'occupait le moins c'était de l'assistance due à la cause commune
chancelante sur la terre sainte.

(1260) Malgré ces calamités, les autres relations extérieures étaient
prospères, et de nouveaux avantages à prendre sur les Vénitiens se
présentaient aux Génois. Michel Paléologue, le successeur des empereurs
grecs réfugiés à Nicée pendant que les Latins tenaient Constantinople, se
promettait de rentrer dans cette capitale. Les Génois n'avaient jamais
cessé d'entretenir l'amitié de cet ancien allié; ils commerçaient
partout où son autorité était reconnue ou rétablie, tandis que les
Vénitiens régnaient en quelque sorte dans l'empire des princes latins.
Gênes expédia des ambassadeurs à Nicée. Ils furent accueillis, un traité
s'ensuivit. Paléologue promit aux Génois dans ses États l'accès et le
commerce aussi libres que si c'étaient des possessions génoises. Ses
députés venus à Gênes pour voir ratifier le traité obtinrent pour leur
maître l'assistance de dix galères et de six gros vaisseaux. Martin
Boccanegra, frère du capitaine, en fut l'amiral. Avec ce secours les
forces de Michel s'étaient portées devant Constantinople (1261). Un coup
de main d'un de ses lieutenants, une entreprise hardie, où, pour profiter
d'un heureux hasard, ses ordres furent enfreints, lui ouvrit les portes
bien plus tôt qu'il ne l'espérait. Ainsi finit l'empire des Latins.

Les Génois recueillirent le fruit de ce succès; et d'abord leur vanité
nationale ou leur haine contre leurs ennemis furent gratifiées.

Le palais public des Vénitiens leur fut livré. En représailles des
affronts d'Acre, ils le démolirent au son des instruments et aux
acclamations d'un triomphe. Les pierres principales de l'édifice,
soigneusement chargées sur des bâtiments, furent envoyées à Gênes pour y
servir de trophée.

Les historiens grecs dissimulent tant qu'ils peuvent l'assistance des
Génois à la prise de Constantinople. Cependant dans leur récit perce ce
qu'ils veulent taire. Suivant Grégoras, on laissa vivre dans la ville
quelques artisans pisans ou vénitiens qu'on y retrouva; mais, pour la
sûreté et pour la paix de l'empire, il n'était pas bon que les Génois
habitassent dans la capitale. Or, avant la conquête, l'empereur leur
avait promis un établissement s'ils l'aidaient contre les Latins, et il
leur tint parole, quoiqu'il eût pris la ville sans leur secours2. Il leur
assigna Galata pour siège de leurs colonies3. Certes si Paléologue
n'avait reçu l'aide promise, il n'eût pas été si généreux que d'en payer
le prix sans le devoir. Il l'accorde avec défiance; on sent que sa
libéralité est forcée. En un mot, le récit de Grégoras justifie cette
judicieuse réflexion de Gibbon: Les services des Génois et leur
puissance méritaient à la fois la reconnaissance et la jalousie des
Grecs4.

Galata fut bientôt trop voisin de Constantinople; la colonie ne tarda
pas à se rendre importune et redoutable; mais ce n'était pas au moment
où la restauration de Paléologue venait d'être si bien secondée, que les
mécontentements pouvaient éclater.

Le traité fait avec Michel, tandis qu'il était encore à Nicée, nous a été
conservé5. Nous y voyons les avantages qu'il prodiguait aux auxiliaires
dont il avait besoin. Il leur accorde exemption de droits, palais,
magasins, partout où sa puissance est reconnue, à Smyrne à Salonique, à
Cassandre, à Mételin, à Scio, et, s'il plaît à Dieu, à Constantinople et
dans les îles de Chypre et de Candie. Après sa rentrée dans la capitale,
et au moyen de rétablissement de Galata, les relations que les Génois
avaient entretenues dans la Romanie et dans la Natolie prirent une
nouvelle activité. Quatre ans après ils établirent un consul de Romanie.

Une circonstance particulière étendit leur influence et multiplia leurs
occasions de trafic. Les empereurs latins avaient été obligés
d'abandonner aux compagnons de leurs conquêtes la souveraineté d'un grand
nombre d'îles, et même de provinces démembrées de l'empire. Maintenant
Paléologue, à qui il importait de se débarrasser du voisinage de tant de
puissants ennemis, offrit en fief la possession de ses terres, à
quiconque de ses alliés pourrait les reprendre. Excités par cette
invitation, les nobles armateurs de Gênes se mirent à l'oeuvre, et
plusieurs réussirent. Les Embriachi s'emparèrent de Lemnos, les
Centurioni de Mytilène, les Gatilusi d'Énos. L'amiral Zaccaria chassa de
l'Eubée un Vénitien qui y dominait, et fit prisonnier le duc d'Athènes
qui était venu défendre la place6. Deux Cattaneo occupèrent Phocée. Ils
exploitèrent dans le voisinage de riches mines d'alun, dont les bénéfices
furent assez considérables pour exciter dans la suite l'envie des
empereurs grecs7.

Toutes ces seigneuries génoises devenaient autant de points d'appui pour
les navigateurs; mais les colons de Galata s'emparèrent immédiatement
d'une source abondante de profits. Les habitants de Constantinople
devinrent leurs tributaires pour la plupart de leurs consommations, et
tous spécialement pour leurs subsistances, à ce point que plus tard,
quand les Génois, dans leurs brouilleries avec l'empereur, fermaient
leurs marchés quelques jours, il y avait dans la capitale disette,
crainte de famine et insurrection8. Les Grecs sans activité, sans marine,
ne furent approvisionnés que par eux de grains et de poissons. Seuls ils
firent le trafic entre la mer Noire et la capitale, et bientôt tout le
commerce entre cette mer et l'Europe entière fut leur patrimoine. Leur
alliance avec l'empereur était offensive contre les Vénitiens. Ils firent
tous leurs efforts pour chasser ceux-ci du Pont-Euxin. Paléologue promit
d'en laisser l'entrée toujours libre à ses alliés et de la fermer à tout
autre peuple, excepté aux Pisans. Ainsi, maîtres de la mer, favorisés par
l'affranchissement des droits, les Génois usèrent de leurs avantages avec
une habileté, avec une activité qui étonnent les historiens grecs si peu
prévenus pour eux. La rigueur même de l'hiver, disent ces écrivains, ne
les retient pas de courir l'Euxin en tout sens et d'affronter le péril;
ce n'est pas même sur de grands vaisseaux, mais sur des bâtiments longs
et bas qu'ils appellent des Tarides. Par cette audace, par cette
diligence ils s'emparent exclusivement de toutes les voies de la
navigation, ils attirent à eux le monopole et les fruits du commerce
maritime tout entier.

Toutes les côtes de la mer Noire abondaient en denrées qu'ils portaient à
Constantinople. Le pays donnait du sel en abondance: ses pâturages
fournissaient avec les bestiaux, les cuirs et la laine. Gênes avait déjà
des rapports et mêmes des alliances avec les Tartares qui dominaient en
Crimée et aux embouchures du Tanaïs: mais l'établissement de Galata
permit de tirer bien mieux parti de la connaissance du pays et de
l'amitié de ses princes. En attendant de leur devenir redoutables, on
sollicita une sorte d'hospitalité, et, avec des commencements modestes,
une ville se forma peu à peu dans cette Tauride encore peu connue des
Occidentaux. Bientôt Caffa fut la plus brillante des colonies
commerciales de ces siècles. Elle devint comme la capitale d'un grand
État qui fut nommé Gazzarie. Soldaja (Sudak), Cembalo (l'anc. Symbolum),
d'autres villes florissantes étendaient tout autour la domination
génoise, et cependant l'époque de la fondation de Caffa est ignorée: ce
puissant établissement a commencé inaperçu. Les chroniques génoises
négligent d'en faire mention. Un historien qui écrit au milieu du XIVe
siècle9, en parlant de l'agrandissement récent de Caffa dit, qu'il tient
des vieillards que la première fondation ne remonte guère au delà de leur
âge. Il paraît certain que les Génois obtinrent ou achetèrent la
permission de s'abriter sur le territoire d'un prince tartare descendant
de Gengis, et qui a régné de 1256 à 1266. A cela se rapporte le curieux
récit de Nicéphore Grégoras: «Les Latins, mais surtout les Génois,
étant abandonnés au commerce et a la navigation dont ils tirent
principalement leur subsistance, la première instruction qu'ils reçoivent
de leur république c'est que partout où ils rencontrent un port commode,
bien défendu des vents et propre au trafic, ils cherchent d'abord à
contracter amitié avec les naturels du pays; ils entrent en alliance et
se les rendent favorables. Ils ne croient pas pouvoir commercer avec
sécurité sans ces précautions. Quand ils ont découvert un poste semblable
ils se hâtent d'y négocier. Ils conviennent des droits qu'ils payeront.
Ils offrent d'ouvrir un marché libre à qui voudra acheter. Les pactes
convenus et la place accordée» ils fabriquent des logements, des
magasins, des boutiques, tout ce qu'il faut pour habiter et pour mettre
leurs marchandises en sûreté. C'est ainsi que depuis peu d'années ils ont
fondé Caffa, après en avoir obtenu la licence du prince des Scythes, mais
l'établissement ne fut pas d'abord comme il est aujourd'hui, vaste et
entouré de fortes murailles. Ils se contentèrent d'un peu de terrain clos
par une petite tranchée et sans aucune protection de murs. Puis, sans
permission et peu à peu, ils transportèrent des pierres par terre et par
mer; ils s'étendirent en long et en large; ils donnèrent plus
d'élévation à leurs maisons, ils usurpèrent furtivement plus de terrain
qu'on ne leur en avait accordé. Non contents de cela, sous le prétexte de
l'affluence des marchandises, ils poussèrent plus loin le fossé, et
jetèrent de tels fondements qu'ils annonçaient bien d'autres vues. Ainsi,
petit à petit ils fortifièrent si bien leur ville qu'ils y furent en
sûreté et à l'abri des attaques. Alors, devenus plus hardis, ils
traitèrent les Scythes avec moins de réserve, ou plutôt avec cette
hauteur qui leur est naturellement propre10.»

Ce n'est pas une main amie qui a tracé ce portrait, mais il est empreint
d'une grande vérité. Jusque sous les yeux de l'empereur grec, la même
politique, la même astuce, la même audace agrandirent et fortifièrent
Galata.


CHAPITRE II.
Capitaines nobles. - Charles d'Anjou, roi de Naples.

Cependant, à Gênes, l'alliance avec Paléologue était une sorte de
rébellion contre te saint-siège (1261), et, pour avoir tant osé, il
fallait s'être déjà détaché secrètement du parti dont le pape était le
chef. Dès le premier moment où cette union fut connue, et à l'envoi des
secours génois contre l'empire latin (1262), Urbain IV fit éclater son
déplaisir et mit Gênes en interdit. Ce fut un embarras de plus pour
Boccanegra. Déjà accusé de despotisme, on fit valoir qu'il faisait des
alliances à son caprice sans consulter personne, qu'il ne tenait plus
compte des résolutions de la majorité des conseils, quand elles
n'entraient pas dans ses vues. On lui imputa même de substituer sa
volonté absolue aux décisions des tribunaux. Ces accusations étaient
admises et répétées par les principaux nobles et par tes plus riches des
plébéiens, ce qui doit faire supposer qu'il avait encore pour lui le
peuple des classes moyennes et inférieures. Une grande conspiration fut
donc ourdie. Il le savait; il crut la prévenir en faisant appeler des
hommes armés tirés des campagnes, et des bourgs voisins. Il devait, avec
ce renfort, faire arrêter les conjurés; mais ils le devancèrent, se
mirent en armes et s'emparèrent des portes de la ville afin d'en fermer
l'accès aux gens du dehors. Un des frères du capitaine rassembla du monde
à l'intérieur, il fut repoussé, mortellement blessé, et ses adhérents se
dispersèrent. Boccanegra, après ce désastre, reconnaissant qu'il était
abandonné, recourut à la médiation de l'archevêque; il se démit de sa
charge; son abdication fut acceptée. La noblesse reprit son influence et
remit le gouvernement à un podestat comme par le passé.

Ce changement ne rendit pas le pape moins inflexible aux supplications
des Génois qui lui demandaient de lever l'interdit. C'est de longue main
qu'il leur était contraire. Il avait été patriarche de Jérusalem,
résidant dans Acre lorsqu'ils étaient en guerre avec les Pisans, et il
avait embrassé la cause des derniers avec grande partialité (1263)1. Les
ambassades de la république furent sans fruit, un légat vint de la part
du saint-siège dicter les conditions auxquelles elle serait réconciliée,
conditions qui étaient sans doute si dures qu'elles ne purent être
acceptées, et ce n'était pas après la conquête de Constantinople et après
les avantages que cet événement avait fait obtenir que Gênes pouvait
renier l'alliance des Grecs.

En y persistant on continua les expéditions maritimes contre les
Vénitiens, et Paléologue eut un moment à sa solde soixante galères
génoises; mais la discorde était sur la flotte et tout s'en ressentit.
L'empereur voulait empêcher les Vénitiens de ravitailler Malvoisie. Les
Génois, avec des forces supérieures, laissèrent passer l'ennemi: une
division nombreuse s'écarta du combat en mettant volontairement les
autres en péril. On se réunit dans le port de Constantinople, et telle
fut l'animosité entre ceux qui étaient venus conduits par le frère de
Boccanegra, et ceux qui avaient été dépêchés depuis la chute du doge, que
Michel, mécontent, refusa leur service et les licencia tous. Cette grande
flotte revint à Gênes sans gloire et sans profit, après avoir compromis
la république dans l'amitié de Paléologue; elle fut reçue avec les
murmures de l'indignation publique2.

(1265) Un grand événement venait de réveiller les factions italiennes, en
donnant au parti guelfe un nouveau but. Le pape Urbain avait appelé
Charles d'Anjou, frère de saint Louis et mari de l'héritière du comte de
Provence; il avait entrepris de la faire régner sur Naples et sur la
Sicile, au détriment des restes de la maison de Souabe. Les nouveaux
guelfes étaient, non plus ceux qui défendaient la liberté contre le
despotisme des empereurs germaniques, mais les partisans de la maison
d'Anjou, soulevés contre des princes nés italiens et devenus étrangers à
l'Allemagne et à l'empire.

L'opinion publique des Génois commençait à pencher vers les gibelins,
mais le gouvernement était encore guelfe; on craignait Charles, et lui-
même n'oubliait rien pour attirer la république à son parti. Elle était
encore sous l'interdit; il s'intéressa pour obtenir du pape son
absolution. Il demandait à Gênes si, dans les traités avec la couronne de
Naples, quelque clause nouvelle serait agréable; ce qui lui serait le
plus cher, disait-il, ce serait que les Génois consentissent à prendre
part à la conquête qu'il allait faire. Cependant les événements se
pressaient; une armée française avait envahi la Pouille; Mainfroy, le
concurrent de Charles, avait perdu la bataille, le trône et la vie. Le
prince français se vit en paisible possession de ses nouveaux États.
Gênes lui adressa alors une ambassade solennelle pour le féliciter, en
tâchant d'acquérir quelque faveur dans son royaume. Il accueille
honorablement les ambassadeurs; mais ils n'obtiennent rien. Il n'était
pas temps de traiter à Gênes avant sa victoire; à Naples il n'est plus
temps.

Il en est encore de même au dernier acte de cette tragédie. Corradin,
seul reste de la postérité des Frédéric, arrive en Italie avec une armée.
Charles demande aux Génois de refuser le passage à ce prince, tandis que
les Pisans demandent qu'on lui donne accès en offrant paix et alliance
aux conditions les plus avantageuses. On hésite à Gênes, et, pendant
qu'on s'y perd en délibérations, Corradin pénètre à l'improviste près de
Savone. La flotte pisane le reçoit et le transporte dans ses provinces.
Charles le rencontre à Tagliacozzo et le défait entièrement. Le
malheureux fugitif est trahi et livré au vainqueur. Il est conduit à
Naples sur les galères de Robert de Levanto, Génois, amiral de Charles:
on sait le tragique dénoûment de cette histoire. Nouvelle ambassade des
Génois, ils tâchent de reprendre les négociations trop longtemps
différées: ce n'est qu'après plusieurs messages qu'ils obtiennent le
rétablissement des anciennes relations commerciales.

Ce n'était pas assez que Charles régnât dans les Deux-Siciles, il agitait
la Toscane et la Lombardie. Avec des troupes françaises pour auxiliaires,
il faisait guerroyer Florence et Lucques contre Pise et Sienne. Il
faisait guelfes les villes gibelines. Les nombreux bannis de toutes les
cités qui avaient changé de drapeau tenaient la campagne et se
présentaient de jour en jour aux portes de leurs patries pour les
surprendre ou pour les soulever.

Le premier inconvénient que Gênes ressentit de ces troubles, ce fut la
disette des subsistances. Bientôt on éprouva l'influence d'un état de
guerre qui remplissait les grands chemins de gens armés et de vagabonds.
On ne pouvait aller avec sécurité de Gênes au bourg le plus voisin. Avec
ce levain, la discorde régnait partout; les partis étaient toujours en
présence.

Les fluctuations de l'autorité devaient réagir sur le succès des
affaires. Il y parut dans la conduite de la guerre contre les Vénitiens.
On fait amiral d'une flotte de vingt-sept galères Lanfranc Barbarino,
dont le nom de famille ne se lit qu'une fois dans l'histoire, et c'est
pour être déshonoré. En présence des ennemis, au lieu d'aller à eux il
s'obstine à les attendre à l'ancre sur le rivage de Messine, et à
enchaîner pour le combat ses galères les unes aux autres. Tout est pris,
brûlé ou amené en triomphe à Venise. Tout homme qui ne se sauva pas à la
nage fut prisonnier. Cette bataille compte parmi les souvenirs des plus
grands désastres de la république.

Luchetto Grimaldi conduit vingt-cinq galères en Syrie. Il ne s'inquiète
pas du mauvais état des affaires de la croisade; il va faire du dommage
aux Vénitiens s'il le peut; il bloque le port d'Acre, de cette ville
d'où la prépondérance de l'ennemi et la partialité de l'autorité locale
ont chassé les Génois. Mais, tandis qu'il passe à Tyr avec une partie de
ses navires, les Vénitiens paraissent; les galères laissées au blocus
sont prises. L'amiral, ne se trouvant plus en force pour combattre,
revient en Sicile. Là, Grimaldi, soigneux des intérêts du parti auquel sa
famille est liée, emploie ses galères pour retenir sous l'obéissance du
roi Charles les villes de la côte sollicitées par les gibelins et prêtes
à se donner à eux.

Hubert Doria fut plus heureux. Il conduisit une flotte dans le golfe
Adriatique; il parcourut les rades, brûlant les navires, enlevant des
prisonniers. De là il parut devant la Canée; la place appartenait aux
Vénitiens et elle était bien gardée. Doria débarqua; il renversa tout ce
qui se présenta sur son passage, il escalada les murailles, prit et pilla
la ville. Le butin fut partagé en trois lots, pour les équipages, pour
les armateurs des galères et pour le fisc. La république recevait alors
de singuliers trophées. Les pierres du palais des Vénitiens à
Constantinople étaient incrustées dans les halles de Gênes. La cloche de
la Canée sonnait à l'église de Saint-Mathieu, paroisse de la noble
famille Doria.

Le régime des podestats durait encore; les Grimaldi, les plus puissants
des guelfes génois, étaient l'âme et les gardiens de ce gouvernement.
Mais de moment en moment, on pressentait ou l'on éprouvait des tentatives
en sens contraire. La faction gibeline essayait de prévaloir, et un
double intérêt poussait ses chefs à l'entreprise; ils voulaient devenir
capitaines. Les Spinola étaient les plus ambitieux et les plus hardis.
Hubert, l'un d'eux, s'était absenté de la ville, il avait assemblé, sous
un prétexte, quelques mercenaires, et beaucoup de gens étaient sortis
pour aller le joindre. Le bruit était général qu'il y avait un complot
pour renverser le gouvernement et pour en faire un populaire et gibelin.
Les Grimaldi en prirent l'alarme. Cependant Spinola revint, on
s'entremit, il s'expliqua, et les deux partis promirent de ne point faire
d'innovation; l'accord fut scellé dans un festin. Malheureusement Hubert
sortant de la fête fut blessé par des inconnus, si toutefois l'attaque et
la blessure ne furent pas sa propre manoeuvre. Bientôt il se fait suivre
par les populaires, sans avoir pour lui, dit-on, ni les riches, ni les
bons (car les annalistes qui le disent ainsi écrivaient sous les auspices
de l'autorité), il va surprendre le podestat et l'enlève. Tous ces
mouvements s'exécutent au cri de: Vive Hubert Spinola capitaine du
peuple! Hubert, trouvant de la résistance sur ses pas, livre quelques
maisons au pillage; ces actes le décrient. Un parlement avait été
assemblé, l'affaire y tourne en négociations; Hubert ne sera pas
recherché pour ce qu'il a tenté, mais il ne sera pas capitaine; c'est une
révolution ajournée. Ce ne fut pas pour longtemps. Luchetto Grimaldi,
podestat à Vintimille, ayant eu à débattre avec la faction opposée à la
sienne, avait fait prisonniers quelques nobles de Gênes. Les parents et
les amis de ceux-ci s'adressèrent à la famille Grimaldi et aux autres
membres de son parti afin d'obtenir la délivrance des détenus. On promit
de l'exiger de Luchetto, mais elle ne s'effectuait pas: les
interpellations, de jour en jour plus menaçantes, ne produisaient aucun
fruit. On perdit patience, ou plutôt des ambitieux saisirent cette
occasion d'en appeler au peuple contre ceux qui attentaient à la liberté
de leurs concitoyens. L'entreprise fut si bien menée que le résultat d'un
seul conseil convoqué fut une révolution tout entière (1270). On proclama
que le gouvernement de Gênes était rendu au peuple. Des nobles, des
plébéiens se trouvèrent prêts à jurer aussitôt le soutien de cette
résolution; mais non moins promptement des nobles et des plébéiens
furent en armes pour s'y opposer. Au milieu d'un combat sanglant les
Spinola et les Doria, promoteurs de la délibération, s'emparèrent du
palais public. C'est sous ces auspices que Hubert Spinola et Hubert Doria
furent proclamés capitaines du peuple pour vingt-deux ans. On réserva à
un podestat étranger le soin de rendre la justice avec l'assistance de
trois juges inférieurs. Huit anciens, nobles ou plébéiens indifféremment,
durent concourir à toutes les mesures importantes. Un parlement devait se
tenir tous les mois. Avec ces seules précautions on déféra aux capitaines
une absolue puissance dans la ville et sur tout le territoire. Ils
l'exercèrent dans toute son étendue; ils firent poser les armes; toute
agression fut défendue sous les peines les plus graves, à leurs partisans
comme aux autres. Assis sur leur tribunal, ils firent jurer, sur
l'Evangile, obéissance à leurs ordres: amis, ennemis, nobles, populaire,
tout le monde fut astreint à ce serment. Toutes les communes se
soumirent. Luchetto Grimaldi ouvrit la porte à ses prisonniers, comparut
en personne et prêta serment. Les capitaines intéressèrent l'archevêque,
le clergé, les religieux, à coopérer au rétablissement de la concorde.
Des mariages furent provoqués entre les familles opposées. Par ces
moyens, tout fut pacifié et tranquille: voilà ce que nous disent les
nouveaux rédacteurs des annales, car les capitaines ne manquèrent pas
d'en substituer de leur couleur à ceux qui écrivaient sous les podestats
guelfes: au milieu de cette heureuse harmonie, ils sont pourtant obligés
d'avouer qu'après quelques mois (1271) la plupart des Grimaldi reçurent
l'ordre de sortir de la ville et d'aller habiter au delà des frontières.

Ainsi fut accomplie la tentative, naguère manquée, de rendre le
gouvernement gibelin, en le livrant à un ou deux nobles éminents. On
affecta la couleur d'une révolution démocratique. Il est vrai qu'il y eut
alors une restitution faite aux plébéiens, qu'on leur donna place dans
les conseils d'où la noblesse les avait probablement éliminés: mais il
serait dérisoire de représenter cet esprit comme triomphant dans cette
occasion. Les chroniques disent dans leur latin qu'alors on fit le
peuple3; mais enfin la république abandonnée à la dictature presque
arbitraire de deux nobles, tel fut le fruit de cette prétendue révolution
dans laquelle on persuada au peuple qu'il avait ressaisi ses droits. Dans
cette revendication de son pouvoir, conduit par quelques membres de
l'aristocratie, il les accepte pour ses maîtres, et son transport pour la
liberté n'est qu'un instrument saisi par des ambitieux pour leur propre
profit. Quant aux nobles entre eux, ce n'est qu'une substitution violente
de faction et de personnes.


CHAPITRE III.
Démêlés avec Charles d'Anjou.

Le saint roi de France Louis mourait sur le rivage de Tunis pendant que
ces événements se passaient en Italie. L'assistance des Génois ne lui
manqua pas. Quelques années (1267) avant son expédition, le pape et le
roi de Naples avaient fait demander à Gênes de favoriser le voyage
d'outre-mer. Ils avaient même profité de cette circonstance pour obliger
la république à faire la paix avec Venise afin que rien ne contrariât la
croisade. Non-seulement on avait assuré qu'en paix comme en guerre tout
serait fait pour seconder les vues du roi de France, mais des
ambassadeurs furent envoyés à lui-même pour offrir les services et la
marine du pays. Une négociation s'établit et occasionna de fréquents
messages réciproques (1269). Il paraît cependant que le roi s'excusa
d'affréter les galères de la république1, mais les équipages des siennes
furent pris à Gênes. Nombre d'armateurs joignirent leurs bâtiments à sa
flotte (1270). En partant d'Aigues-Mortes il y trouva dix mille Génois,
engagés à son service ou volontaires, qui, se voyant en si grand nombre,
et suivant leur antique usage, convinrent d'élire entre eux des consuls
pour prendre soin de tous les intérêts communs. Ils déférèrent cette
autorité à deux nobles, Antoine Doria et Philippe Cavaronco. Quand la
flotte toucha à Cagliari, les Pisans, qui y dominaient, furent effrayés
du grand nombre de leurs ennemis que l'on remarquait dans l'armée
française.

Longtemps on avait cru que le roi retournait en Syrie et on l'y suivait
avec joie. On fut bien moins satisfait quand l'ordre fut donné de faire
voile vers les côtes de Tunis. C'était, à cette époque, une contrée d'un
très-grand commerce pour les Génois. Ils avaient leurs alliances avec le
roi de ce pays. A l'ombre des franchises et des privilèges obtenus, les
marchands y affluaient et y avaient formé des établissements stables.
L'expédition allait compromettre tous ces intérêts. En effet, quand la
flotte des croisés parut sur le rivage et qu'on y distingua le pavillon
de Gênes, le roi more fit arrêter tous les Génois qui se trouvaient dans
ses États et s'empara de leurs propriétés. Il les traita cependant avec
modération et seulement comme otages. Ils furent renfermés dans un de ses
palais. On ne les accusa point d'avoir attiré cette tempête, et il est
vrai que sur la flotte même on n'avait appris la direction de la croisade
qu'en pleine mer.

On débarqua sous les murs de Carthage. Les Génois se distinguèrent à
l'attaque de cette ville. Quand elle fut prise, leur bannière y fut
arborée auprès de celle des Français.

Bientôt la peste étendit ses ravages sur cette armée. Le plus jeune fils
de Louis mourut, lui-même fut frappé à mort. Ses derniers moments sont
connus de tout le monde. Le roi de Naples, qui ne survint qu'au moment où
son frère venait d'expirer, veilla au soin de l'armée. A Tunis on était
disposé à se délivrer, par une prudente négociation, du danger dont avait
menacé une agression si imposante. Une trêve fut bientôt conclue. Les
chrétiens s'engagèrent pour un certain nombre d'armées à ne pas
renouveler la guerre. Le More consentit sans difficulté à indemniser les
Génois pour ce qu'il leur avait enlevé, et la bonne harmonie avec eux fut
rétablie sans nuage et consolidée peu après (1272) par un renouvellement
de l'ancien traité. C'est ainsi qu'on quitta le rivage d'Afrique. A peine
on s'en éloignait qu'une tempête affreuse dispersa la flotte; elle en
reçut les plus grands dommages. Beaucoup de vaisseaux génois échouèrent
sur les côtes de Sicile; et là, tout ce qu'on put sauver de ces navires
naufragés, Charles se l'adjugea par droit royal en vertu d'une odieuse
coutume venue des siècles et des pays les plus barbares. Les Génois
faisaient valoir des traités qui les exemptaient de ce droit inhumain.
Charles n'en tint pas plus compte que de la communauté du malheur, des
services rendus à son frère, du titre de croisés, de l'occasion qui avait
fait aller ces bâtiments en Afrique et qui les ramenait sur les écueils
de Sicile, tous motifs sans valeur aux yeux d'un despote avare.

Philippe le Hardi, dans son retour, traversait l'Italie. Son oncle
Charles l'accompagnait. Ils s'arrêtèrent à Viterbe pour solliciter les
cardinaux à nommer un pape: le siège était vacant depuis la mort de
Clément IV. Après deux ans d'intrigues, les réclamations publiques
amenèrent enfin l'élection de Grégoire X.

Les Génois, depuis qu'ils s'étaient donnés à des chefs gibelins, ne
pouvaient prétendre aux faveurs du pape. Il était entouré de leurs
ennemis, et Rome était le foyer d'où leur étaient suscités des embarras
chaque jour renaissants. Leur administration fut constamment agitée, au
dehors, sur le territoire, dans la ville même, où, indépendamment du jeu
des factions générales, faire subsister un gouvernement censé populaire,
représenté par deux dictateurs nobles, était un problème étrangement
difficile.

(1272) On apprit que le cardinal Ottobon Fieschi avait appelé à Rome les
principaux émigrés guelfes, et avait ménagé entre eux un traité avec le
roi Charles sous les auspices du pape. On devait donner à ces fugitifs
les moyens de rentrer en force dans leur patrie; ils promettaient à leur
tour d'y établir cette autorité dont l'ambitieux Charles menaçait
l'Italie entière.

Un coup très-rude et qui confirmait ces accords menaçants frappa tout à
coup la république: en un même jour, en présence même de ses
ambassadeurs à qui rien n'avait révélé une violence, tous les Génois qui
étaient sur le sol du royaume de Charles furent emprisonnés et leurs
biens séquestrés. Les ordres secrets envoyés en Sicile y firent saisir à
la fois comptoirs, navires, hommes et propriétés sans distinction.

Au bruit de cette violation du droit des gens Gênes pouvait user de
représailles; on s'en abstint. Un délai de cinquante jours fut accordé à
tout sujet du roi de Naples et de Sicile, comte de Provence, pour sortir
du territoire de la république et pour emporter ses effets.

Charles, toujours vicaire en Toscane, obligea toutes les villes dont il
disposait à déclarer la guerre aux Génois (1273); Plaisance seule
résista à cet ordre.

En même temps une grande partie de la rivière orientale est soulevée par
les Fieschi. Les marquis del Bosco, vassaux de la république, font
publiquement hommage à Charles de ce qu'ils tenaient d'elle. A l'autre
extrémité, Menton est livré par Guillaume Vento2 qui en avait la garde.
Roquebrune, Vintimille se rendent au sénéchal de Provence; un autre
émigré le conduit devant Savone qu'il pense surprendre. Les marquis de
Caretto et de Ceva participent à ce mouvement. Gênes, ainsi entourée
d'ennemis, ne s'abandonne pas. Les capitaines portent ou envoient partout
des secours; leurs nombreux parents leur servent de lieutenants, le
peuple les seconde. Les habitants de Savone se défendent contre les
Provençaux. Anciens gibelins, ils ne disputent pas cette fois contre
l'autorité de Gênes qui a embrassé leur vieille cause. Les secours
surabondent, ils arrivent par terre et par mer. Mais du côté de la
Toscane, les villes dont Charles disposait déployèrent tant de forces
qu'elles firent reculer en désordre les mercenaires employés par les
Génois. Quarante galères armées en Sicile parurent devant Gênes. Un
Grimaldi et plusieurs autres émigrés d'importance étaient à bord. Une
division passa en Corse et enleva Ajaccio. A son tour un des amiraux de
la république poursuit les Provençaux sur la mer, brûle les navires dans
le port de Trapani, ravage les côtes siciliennes et l'île de Gozo. Au
retour (1274), il s'avance à l'embouchure du port de Naples, y salue le
roi et la ville de malédictions, et fait défiler une à une ses galères
traînant le pavillon de la maison d'Anjou renversé dans la mer.

Il n'y avait, dans ces alternatives, que beaucoup de malheurs et rien de
décisif. Les Génois furent réduits à s'allier contre Charles avec le
marquis de Montferrat et avec les villes d'Asti et de Pavie. Cette
alliance reçut un petit renfort de la part d'Alphonse X, roi de Castille.
Après une longue vacance de la couronne impériale, Alphonse s'était mis
au nombre des concurrents, et avait obtenu une nomination contestée. Il
croyait faire acte d'empereur en envoyant quelques renforts aux gibelins
d'Italie (1275); mais Rodolphe de Habsbourg fut solennellement élu en
Allemagne, proclamé au concile de Lyon, et les prétentions du Castillan
furent bientôt abandonnées.

A ce même concile où le pape s'était rendu, il fit un dernier acte de
sévérité contre les Génois. Il les frappa d'un nouvel interdit, à la
demande du cardinal Ottobon Fieschi, qui se plaignait de la confiscation
de quelques parties de son revenu. Cette rigueur dura jusqu'à la mort de
Grégoire X (1276). Innocent V, son successeur, était favorable aux
Génois. Dès les premiers jours de son pontificat, il leur adressa des
lettres pleines de bonté paternelle et leur demanda des ambassadeurs,
afin qu'il pût terminer les différends et les réconcilier à l'Eglise;
mais il n'eut pas le temps de mettre à effet ses intentions favorables.
Adrien V, son successeur, était ce même Ottobon Fieschi, fils d'un frère
d'Innocent IV, l'âme du parti guelfe parmi les Génois; il s'empressa
cependant de délivrer sa patrie de cet interdit que ses réclamations et
ses intérêts personnels avaient fait infliger. Il conclut un prompt
accord qui rouvrit les portes de Gênes aux émigrés; si ce pape eût vécu,
son crédit eût porté atteinte à l'administration gibeline, mais, au bout
de quelques semaines, il céda la place à Jean XXII (Pierre de Tolède).
Tout ce que les Génois ont su de ce dernier pape (1277), c'est que le
siège archiépiscopal de leur ville étant vacant, Jean, sans tenir compte
du droit d'élection, y nomma un archidiacre de Narbonne, habitué de la
cour de Rome3. On se soumit, le nouvel archevêque fut même reçu à son
entrée avec un faste inaccoutumé: mais il demeura haï de la commune et
du peuple, expression qu'il faut traduire sans doute par le gouvernement
et le public.

Le traité commencé avec Innocent et fini avec Adrien avait fait revenir
les émigrés; mais la concorde ne pouvait survivre longtemps aux papes
qui l'avaient imposé. Les émigrés rentrés ressortirent en armes (1278),
et d'abord ils accusèrent à Rome le gouvernement des capitaines d'avoir
violé la paix jurée. Martin IV, instrument docile dans la main du roi
Charles, délégua pour procéder contre les Génois un évêque qui établit
son tribunal à Plaisance (1281). Les Génois cités devant ce juge
alléguèrent un privilège qui les dispensait de plaider hors de chez eux.
Ils furent frappés d'un nouvel interdit pour cette contumace, sentence
fâcheuse à un peuple dévot et ordinairement obéissant au saint-siège
Mais, soit que l'abus d'un moyen violent si souvent répété commençât à en
amortir la force même chez les plus craintifs, soit qu'il n'y ait pas de
scrupules qui ne cèdent au fanatisme des partis, et que devenir gibelin
ce fût apprendre à braver les excommunications guelfes, cette fois
l'interdit fut méprisé; ce ne fut pas sans précaution, il est vrai. On
prétendit avoir retrouvé une bulle d'Innocent IV, premier pape génois,
qui réservait à la seule personne du successeur de saint Pierre le droit
de mettre Gênes en interdit. Notre annaliste de l'époque, chancelier de
la république, est fier de pouvoir insérer dans ses chroniques que c'est
lui-même à qui appartint le bonheur de déterrer dans les archives un
document si précieux. Son authenticité ne fut pas mise en doute. On
assembla avec éclat les théologiens et les jurisconsultes du pays; ils
déclarèrent qu'en vertu de la bulle, la commination du légat était nulle
sans difficulté. Les consciences se tranquillisèrent, le culte recommença
dans toutes les églises sans trouble, et à la grande joie des fidèles.

Cependant le roi Charles ménageait les Génois. En ce moment même il leur
envoyait des ambassadeurs et leur proposait de s'associer aux nouvelles
conquêtes qu'il méditait; en d'autres termes, il avait besoin de leurs
forces navales. Il se prétendait le représentant légitime du dernier
empereur latin de Constantinople, et il s'était flatté de l'espoir de
revendiquer effectivement cet héritage. Le pape Martin lui ouvrit la voie
en excommuniant tous les Grecs. Charles offrit aux Génois de leur payer
par les plus utiles privilèges dans Constantinople le prix des services
qu'ils lui rendraient si, s'engageant à ne point porter de secours à
Paléologue, ils aidaient à l'invasion de l'empire d'Orient. La république
écouta la proposition, demanda le temps d'en délibérer, et finit par
s'excuser de l'accepter, en se fondant sur les autres soins dont elle se
voyait entourée. Une galère expédiée à Constantinople alla donner à
l'empereur allié et ami de Gênes la communication de cette étrange
ouverture et l'utile avis de se tenir sur ses gardes.

Charles fit avec Venise l'alliance offensive que Gênes avait refusée.
Mais bientôt son attention fut violemment détournée de la pensée d'une
conquête lointaine. C'est en ce moment qu'éclata la fameuse conspiration
des Vêpres siciliennes conduite par Jean de Procida, suscitée et payée
par Paléologue4 Pierre, roi d'Aragon, qui sur sa flotte faisait alors la
guerre aux Mores de Tunis, fut appelé pour venir régner sur la Sicile
enlevée à la maison d'Anjou en quelques heures.


CHAPITRE IV.
Guerre pisane.

Tandis que ces grands événements attiraient l'attention de toute
l'Italie, Gênes et Pise, deux villes qui appartenaient alors au même
parti politique, donnaient un nouvel essor à leur antique haine et
commençaient une guerre plus sanglante qu'au temps où Gênes guelfe se
battait contre les Pisans toujours gibelins.

Malgré les trêves et les paix, il était difficile que des colonies
marchandes et jalouses de leur commerce s'entretinssent sans querelle
entre des murailles communes dans des pays lointains, ou que des
navigateurs rivaux, des corsaires, des flottes se rencontrassent en mer
ou dans des ports éloignés sans insulte, sans que celui qui se trouvait
le plus fort fût tenté de se servir de ses avantages. Il est probable que
la part que Paléologue avait réservée aux Pisans dans son alliance, leur
admission dans la mer Noire qui troublait le monopole ambitionné par les
Génois, produisaient de nouveaux sujets de plainte (1280); mais de plus
graves occasionnèrent enfin la rupture. Un noble corse, juge de Cinarca,
qui jadis avait été armé chevalier des mains de Guillaume Boccanegra,
alors capitaine du peuple de Gênes, gouvernait son district sous la
protection de la république. Avide et peu scrupuleux, il rançonnait amis
et ennemis. Ses brigandages devinrent surtout insupportables aux Génois
de Bonifacio. De Gênes on envoya quelques forces pour réduire au devoir
ce petit tyran. Il résista, et quand il dut céder, il mit le feu aux
châteaux qu'il abandonnait, se sauva à Pise et y fit hommage de ses
domaines. Les Génois députèrent aux Pisans, pour les prier de ne point
accepter un vassal qui ne pouvait se soustraire à son suzerain. Les
Pisans, après quelques délais pendant lesquels ils firent des préparatifs
hostiles, envoyèrent une réponse altière. Le juge de Cinarca était leur
vassal, et ils étaient obligés de le défendre. En effet, ils le firent
reconduire en Corse avec quelques soldats, et le rétablirent dans ses
possessions.

Quelques explications entre deux villes gibelines devaient les ramener à
la paix; mais on reconnut qu'elles étaient irréconciliables. La
conformité de parti en politique n'empêchait pas, à Gênes, que
l'unanimité des voeux ne fût pour la guerre. Un conseil spécial de créance
fut muni de grands pouvoirs pour la diriger. L'État n'avait alors en
propriété que douze galères, le conseil ordonna d'en fabriquer cinquante.
Saint-Pierre-d'Arène se couvrit de chantiers; des flottes nombreuses
furent mises à la mer, tantôt armées à la solde du trésor public ou
défrayées par une contribution générale extraordinaire1, tantôt composées
des galères fournies par les armateurs particuliers, encouragés à
concourir aux expéditions communes. A cette occasion il fut réglé que le
titre d'amiral et le droit d'arborer le pavillon de saint George
n'appartiendrait qu'au chef de dix galères au moins; le commandant d'un
moindre nombre ne fut qualifié que de capitaine. Les efforts étaient
considérables. On voit mettre à la mer de chaque côté des flottes de
soixante et quatre-vingts galères. Les nobles et les populaires s'y
embarquaient indifféremment; personne, dit l'annaliste génois, ne
pouvait ni ne voulait s'en excuser.

Chaque année le nombre des armements se décidait d'après ce qu'on
apprenait de ceux de l'ennemi; car l'usage avait continué d'expédier des
explorateurs d'une ville à l'autre. Il restait même des anciennes
relations de fréquentation réciproque, à Pise un greffier des Génois, et
un greffier des Pisans à Gênes; mais, à l'occasion de la guerre
présente, l'un et l'autre furent congédiés.

L'on se fit tout le mal que l'on put. On captura, on pilla de toutes
parts. A chaque pas les annales font mention de cargaisons de grande
valeur alternativement perdues ou gagnées. Les Génois ravagèrent à
plusieurs reprises les îles d'Elbe et de Planuse. Les Pisans, unis en
Sardaigne au juge d'Arborea, y ruinèrent les établissements génois; mais
sur la mer la fortune ne fut pas favorable aux Pisans; chaque campagne
est marquée par des désastres où l'ascendant de leurs rivaux est signalé.

Un convoi très-riche, escorté par des forces respectables, est rencontré
par une flotte génoise. Une tempête violente empêche l'attaque; mais,
bravant les vents déchaînés, l'amiral Thomas Spinola ne perd la trace de
sa proie ni de jour ni de nuit. La tempête s'apaise. Les Pisans, ne
pouvant éviter le combat, se serrent en une masse compacte, suivant la
tactique de ce temps. Les Génois attaquent, abordent, s'emparent de tout;
ils enlèvent tout ce qui peut s'emporter et mettent le feu aux
bâtiments; ils rentrent à Gênes et remettent à la commune neuf cent
trente prisonniers et 28,000 livres d'argent; 10,000 liv. de ces
dépouilles pisanes servent à la fondation de la darse du port de Gênes
sur l'emplacement où elle existe aujourd'hui.

Cinquante autres galères armées par le concours des nobles et des
populaires de la cité et des rivières étaient sorties sous les ordres de
Conrad Doria, fils de l'un des capitaines de la république. Il va droit
dans le port pisan et y stationne un jour et une nuit à un jet de pierre
des tours. Personne ne sort des enceintes intérieures pour le combattre.
La flotte pisane était déjà en mer. Il va la chercher. Les vents
l'avaient séparée. Signalée à son retour, Doria lui donne la chasse, en
enlève nombre de galères et ramène à Gênes six cents captifs.

Henri de Mari attaque vingt-quatre galères, une est coulée à fond, huit
sont conduites en triomphe à Gênes. Quand on a fait de telles prises, on
les montre, dans le port de Pise, sous leur propre pavillon, et, à la
faveur de cette supercherie, on fait prisonniers jusqu'aux magistrats qui
se rendent à bord dans l'ignorance de la capture.

Tous les efforts d'un grand armement de soixante-quatre galères sorties
de Pise se bornèrent à ravager Porto-Venere, bientôt secouru par le
Génois. Cependant ce peu de succès ne décourage point. On promet dans
Pise de venir incessamment assez près de Gênes pour jeter au-dessus de
ses murs des pierres enveloppées d'écarlate. Sur cette bravade, Benoît
Zacharie, l'un des plus hardis marins de Gênes, amiral de trente galères
années par souscription, entre fièrement dans le port de Pise et s'y
maintient quelques jours. Le capitaine de la république, Hubert Doria,
sort de Gênes à la tête d'une flotte considérable. Zacharie va le
rejoindre; ils unissent ensemble quatre-vingt-huit galères et sept
vaisseaux. La flotte pisane était à la mer. On la cherche sur la
Sardaigne; on y apprend qu'elle avait paru au cap Corse et qu'elle avait
tourné ses proues pour regagner la Toscane. On fait voile pour lui couper
le chemin; elle était déjà devant son port, et, quand les Génois
parurent, elle se présenta valeureusement en bel ordre de bataille. Le
podestat de Pise, Morosino, noble Vénitien, la commandait. Les forces
paraissent avoir été à peu près égales. Jamais les deux ennemis ne
s'étaient engagés dans un combat si général. Il fut horriblement acharné,
mais décisif. Le champ de bataille s'étendit de l'embouchure de l'Arno à
l'île Meloria, derrière laquelle, dit-on, Zacharie s'était posté en
réserve et d'où il sortit au milieu de la mêlée pour mettre en déroute
les Pisans. On s'aborda avec fureur. Le capitaine génois et Zacharie
s'attachèrent à la galère du podestat pisan; celle qui portait le grand
étendard de Pise fut attaquée par les autres membres de la famille Doria,
réunis sous la bannière de Saint-Mathieu; l'une et l'autre furent
prises, et leur capture fut le dernier signal d'une pleine défaite.
Vingt-neuf galères tombèrent au pouvoir des Génois, sept furent
submergées, le reste ne se sauva qu'à la faveur de la proximité du port
et ne fut en sûreté que derrière les chaînes tendues à l'intérieur. Il
périt, dit-on, cinq mille combattants; onze mille captifs furent emmenés
par les vainqueurs, et l'Italie dit alors: «Qui veut voir Pise aille à
Gênes.»

Pise ne se releva jamais de ce coup fatal, qui fut, au reste, l'occasion
d'intrigues et de négociations nouvelles. Deux franciscains vinrent à
Gênes demander la paix pour les Pisans et les mettre à la discrétion de
leurs adversaires. Mais l'animosité était si grande qu'on ne voulut pas
croire que cet abaissement ne cachât pas un piège. On prêta donc plutôt
l'oreille aux négociateurs de Florence et de Lucques qui proposèrent une
alliance de trente ans pour la ruine totale de Pise. Sienne, Pistoia
entrèrent dans cette ligue. Mais les Toscans la tramaient sans bonne foi;
il ne s'agissait pas pour eux de détruire la malheureuse cité des
Pisans, ils ne voulaient que l'obliger à se jeter enfin entre leurs mains
pour échapper aux Génois. Cette ruse eut son effet. On entrevit à Pise la
possibilité de rompre cette alliance funeste en recherchant l'appui des
guelfes. On eut recours au crédit du comte Ugolin, et ce nom rappelle une
catastrophe horrible (1285). Né gibelin, il était connu pour avoir traité
avec les guelfes, et l'on crut qu'il serait propre à réconcilier son pays
avec les villes de ce parti, puisqu'on était forcé de mendier leur appui.
On le mit à la tête du gouvernement. Il parut demander la paix aux
Génois, et d'abord il avait offert de céder Castro (Castello) en
Sardaigne, la forteresse voisine de Cagliari qui avait été l'objet des
premières rivalités. Cette proposition fut au nombre de celles que le
premier orgueil de la victoire fit rejeter. Cependant les nombreux
prisonniers détenus à Gênes, parmi lesquels se trouvaient les personnages
les plus importants, négociaient sans cesse pour racheter leur liberté et
pour ménager une paix2. Ils représentaient aux Génois que leur absence
seule faisait perdre Pise à la cause gibeline; leur retour ferait cesser
les intrigues d'Ugolin, qui vendait leur patrie aux guelfes; et Ugolin,
non moins prévoyant, se gardait bien de seconder leurs efforts. Au milieu
de ces dispositions diverses, la haine nationale remportant sur l'intérêt
de parti le plus évident, fit refuser tout traité et toute espèce de
rançon pour ces malheureux captifs. Les écrivains étrangers attribuent
aux Génois cette diabolique pensée, que retenir à jamais toute cette
fleur de la population et de la jeunesse pisane loin de leurs foyers,
c'était empêcher de naître une génération ennemie.

Dans l'état de dépression où les Pisans étaient réduits, le vainqueur les
outrageait impunément. Henri Spinola allait ravager les côtes et détruire
jusqu'aux défenses des ports (1286). Zacharie stationnait à plaisir dans
celui de Pise, poursuivant partout les bâtiments qui s'exposaient encore
sur la mer, et il alla réclamer jusqu'à Tunis comme ses prisonniers les
hommes qui s'y étaient réfugiés.

(1288) Cependant une paix que les prisonniers pisans avaient trouvé le
moyen de conclure après de longs traités, attendait depuis treize mois la
ratification de leur république. Ugolin avait tout fait pour éviter cet
accord qui, en ramenant tant de gibelins considérables, allait renverser
son empire. Mais enfin il n'avait pu s'empêcher d'accéder à la paix
demandée avec des instances si pressantes; ce fut toutefois avec la
malheureuse espérance de la faire rompre. Tandis que de Gênes on
expédiait de tous côtés pour faire cesser les captures maritimes et pour
rappeler les flottes, Ugolin faisait tenir à son fils, qui commandait à
Oristano et à Cagliari, en Sardaigne, l'ordre de continuer les
hostilités. Beaucoup de bâtiments furent victimes de cette mauvaise foi.
Ugolin s'excusa sur un malentendu passager, mais les déprédations
continuaient. Gênes envoya trois galères en Sardaigne afin de se faire
justice. Les ordres portaient de détruire les corsaires et de ne faire
aucun mal aux autres Pisans. Ce nouveau cours d'hostilité excita dans
Pise un soulèvement. L'archevêque se mit à la tête du peuple; on alla
arracher de sa demeure le perfide Ugolin et les siens. On voulait les
livrer à Gênes comme les otages responsables de la paix violée: les
Génois refusèrent, en se contentant de cette réparation. Le malheureux
comte, deux de ses fils, ses deux petits-fils, furent jetés dans une
tour; elle fut murée sur eux..... Le Dante a immortalisé leurs
souffrances. Ils moururent de faim3.

(1290) La guerre recommencée reprit toute sa fureur. Les révolutions
intérieures qui survinrent à Gênes n'en arrêtèrent pas l'activité et les
succès, car les Pisans étaient hors d'état d'accomplir les conditions
rigoureuses du dernier traité. Conrad Doria, l'un des deux capitaines de
la république (Hubert Doria son père paraît avoir obtenu de lui céder sa
place4); Conrad Doria reprend le projet d'aller subvertir le port de
Pise; il y conduit vingt galères, des pontons, tous les engins capables
de détruire des murs et de briser des chaînes. Là, il procède
paisiblement à démolir les fortifications. Après son expédition finie, il
revient en triomphe. Cette grande chaîne du port de Pise, si souvent
attaquée, en est le premier trophée. Mise en pièces avec celle que le
lieutenant de Zacharie avait déjà rapportée, les morceaux en sont
suspendus aux portes de la ville, aux portiques de Saint-Laurent et des
églises principales: on les y voit encore avec les inscriptions qui
conservent la glorieuse mémoire du fait.

Les Pisans disparurent des mers et se renfermèrent dans leurs murailles.
Les historiens de Gênes semblent les oublier dix ans. Nous anticipons sur
cette époque pour dire l'issue de cette guerre terrible. En 1293, Pise
avait été admise par ses voisins de Toscane à un traité par lequel elle
faisait abandon à ceux-ci de tous les territoires qu'ils lui avaient
enlevés. En 1299 elle obtint des Génois, au lieu d'une paix, une trêve de
vingt-sept ans. Les Pisans abandonnèrent la Corse à leurs adversaires,
leur livrèrent Sassari en Sardaigne et payèrent 135,000 livres5 pour les
frais de la guerre. A ce prix les prisonniers de la Meloria furent enfin
relâchés; les historiens étrangers disent que sur les seize mille, après
seize ans de captivité, il n'en restait plus que mille vivants.


CHAPITRE V.
Perte de la terre sainte. - Caffa. - Commerce des Génois du XIIIe au XIVe
siècle.

Les succès des Génois jetaient un éclat nouveau sur leur république: sa
considération s'était accrue parmi les puissances. Cette époque brillante
était pourtant marquée par une grande calamité, l'expulsion des chrétiens
de la Syrie. Les villes maritimes dont la possession lui restait seule ne
recevaient plus de secours. Longtemps Charles d'Anjou, secondant les
prédications des papes, avait paru faire de grands efforts pour réunir
les forces italiennes afin de les conduire en bonne harmonie à la défense
de la terre sainte. Ce n'était là qu'un prétexte pour ses menées et pour
son ambition. La concorde ne se rétablit ni en Syrie ni en Italie.
Charles ne partit point. Au milieu des hostilités d'Acre contre Tyr,
Bihor ou Bondocar, soudan du Caire, suivi de forces irrésistibles, avait
déjà pris Assur, Sophie, Jaffa (1263), Antioche (1267), quand il vint
mettre le siège devant Acre (1272). Un traité, une sorte de répit qu'il
accorda, n'avait laissé au roi Hugues de Lusignan, pour tout royaume, que
la plaine d'Acre et le chemin de Nazareth. Tyr et Tripoli tenaient aussi,
mais comme des principautés indépendantes (1274). Cet abaissement et
l'état précaire de possessions ainsi réduites n'avaient pas empêché le
concile de Lyon de délibérer sérieusement sur les lois de la terre sainte
et sur les moeurs de ses habitants si dignes de correction et de réforme.
Il paraissait des légats, et, soit impéritie, soit intrigue, au milieu
des dissensions auxquelles les chrétiens de Syrie étaient en proie, ces
envoyés venaient ordinairement rompre des trêves et provoquer les
Sarrasins. Bondocar ravagea de nouveau tout le pays (1275): heureux qui
put fuir et sauver sa vie et quelques débris! Ce conquérant mourut, mais
Kélaoun, son fils, se rendit encore plus terrible. Il assiégea, prit et
ruina Tripoli. De là il revint devant Ptolémaïs. La lutte fut longue. On
doit distinguer les derniers efforts des Génois pour sauver la place.
Zacharie, leur amiral, prit en Chypre tous ses compatriotes en état de
porter les armes et les transporta devant Acre (1289). Du fond de la mer
Noire, Paulin Doria, consul de la colonie de Caffa, accourut avec du
secours (1291). Tout fut inutile. Ptolémaïs tomba, ses défenseurs y
périrent. De tout ce qui restait de Latins un petit nombre purent
s'échapper par mer: les croisades furent finies; l'ombre même du trône
de Jérusalem n'exista plus.

C'était sans doute une grande perte pour les Génois, mais leur habileté
les rendait capables de réparer bientôt leurs dommages; ils perdaient une
domination partagée; comme marchands ils conservaient des consommateurs
et de riches marchés, mais il y fallait toute leur souplesse. Déjà un
commerce aussi assuré que lucratif leur avait fait désirer de se ménager
à tout prix la faculté de fréquenter l'Égypte. Avant la dernière
catastrophe ils y avaient obtenu une sorte de neutralité mercantile
auprès du plus redoutable ennemi de la chrétienté. Cependant l'amiral
Zacharie était resté à courir les mers. Il avait porté assistance au
petit royaume chrétien d'Arménie, il y avait renouvelé les anciens
traités. En continuant sa croisière il avait été joint par Paulin Doria,
ce consul de Caffa venu au secours de Ptolémaïs amené par son zèle et par
celui de sa colonie. Arrivé trop tard pour défendre la ville assiégée, il
cherchait des ennemis pour tirer vengeance du désastre des croisés. Ces
deux amiraux réunis s'emparèrent de tous les bâtiments mahométans qu'ils
rencontrèrent et ne firent pas distinction de ceux qui appartenaient au
soudan d'Alexandrie. Cette imprudence attira une représaille fatale. Tous
les Génois trouvés en Égypte furent mis en captivité. On saisit leurs
biens; ce ne fut pas sans peine qu'un envoyé de la république parvint à
faire cesser ces rigueurs et à rétablir les relations.

(1290) Le traité qui en résulta, et qui existe aux archives de Gênes, en
deux instruments, est d'autant plus curieux que l'un, rédigé en latin,
est celui que l'ambassadeur rapporta comme le titre des concessions
faites aux Génois; l'autre, en arabe1 est la copie qui lui fut remise des
engagements consentis par l'ambassadeur envers le soudan. Dans tous les
deux les promesses sont semblables, mais ce sont deux rédactions
différentes. Il est dit dans l'arabe qu'après qu'une traduction, mot par
mot, a été écrite entre les lignes de l'original, l'ambassadeur Albert
Spinola l'a signée avec l'interprète secrétaire de la commune de Gênes et
de l'ambassade. Un secrétaire mahométan a lu la version franque
interlignée en la traduisant à mesure. Deux docteurs ont assisté à la
lecture pour vérifier l'exactitude de cette traduction et sa conformité
au texte originaire: on a prêté des serments réciproques. Des évêques,
des moines, ont été appelés pour faire foi qu'ils ont reçu celui de
Spinola prêté sur l'Évangile. Chargé de restituer la valeur des prises
faites par Zacharie, il jure que la somme qu'il remet est le vrai produit
qu'on a tiré à Gênes de la vente des effets capturés, et que, de la somme
qui lui a été confiée par la commune pour cette restitution, il n'en
retient rien; s'il déguise la vérité, il veut être réputé apostat de sa
religion, hérétique et ennemi de Notre-Seigneur Jésus-Christ et de sa
divinité. L'émir qui stipule au nom du soudan Kélaoun et de son fils et
en leur âme, consent, s'ils rompent le traité, non-seulement que le
Seigneur Jésus-Christ leur soit contraire, mais qu'ils soient tenus pour
des chiens, infidèles et hors de leur loi.

L'indemnité étant réglée pour le passé, les stipulations pour l'avenir
sont des plus favorables. Pleine sécurité même en cas de rupture pour les
vaisseaux qui entreraient dans les ports musulmans avant d'en être
instruits. Le consulat génois est admis et reconnu, avec les prérogatives
et la juridiction ordinaires. Le mahométan, l'étranger ne peuvent
attaquer les Génois que devant leur consul; ceux-ci ne sont soumis à la
justice du pays que lorsqu'ils sont plaignants. Si le consul établi dans
Alexandrie a lieu, pour lui ou pour les siens, d'en appeler au soudan de
quelque tort, on doit à l'instant lui fournir, aux frais de l'État, un
messager ou le guider lui-même jusqu'au Caire. L'église de Sainte-Marie,
déjà occupée par les Génois, leur reste dévolue et ne sera pas détruite
si elle ne tombe d'elle-même. Des magasins leur sont réservés, ils en ont
seuls la clef; l'administration des douanes les garde au dehors; cette
administration est responsable du prix tant de ce qu'ils vendent dans la
douane où tout doit être mis à l'encan, que de ce qu'ils revendent au
dehors par le ministère des courtiers publics. L'or et l'argent peuvent
seuls être vendus par eux sans formalité; mais s'ils ne s'en font pas
payer le prix comptant, on ne leur garantit pas ce genre de créance.
Quand le chancelier de leur consulat répond à la douane pour un Génois,
on ne peut retenir les marchandises de celui-ci pour les droits dont il
serait débiteur. On ne peut refuser à celui qui part de prendre de lui,
en compensation de ces droits, les sommes qui lui sont dues dans le pays.
Par une clause dont la réciprocité sera assurée dans Gênes aux sujets du
soudan, nul Génois en Égypte n'est responsable de la faute ou de la dette
d'autrui s'il ne s'en est porté pour caution. Le soudan se réserve
d'adresser ses réclamations à la république contre ceux qui donneraient
lieu à des plaintes.

Ce traité, qui constitue une sorte de colonie au milieu d'une domination
étrangère, conserve, comme on le voit, l'empreinte de la politique
mercantile adoptée pas les Génois dès qu'ils ont paru aux croisades. Ce
système de consulat, les mêmes concessions partout obtenues, les mêmes
sûretés pour les transactions, se retrouvent uniformément dans toutes les
négociations de la république; au traité d'Alexandrie sont presque
entièrement conformes ceux qui, dans le cours de quatre-vingts ans,
qu'embrasse ce livre, furent conclus avec les Sarrasins de la Mauritanie,
à Tripoli, à Tunis, puis à Grenade pour les côtes du royaume de Garbe
comme pour celles d'Espagne. A Tunis2, les droits sont fixés à dix pour
cent sur ce que les Génois apportent, à cinq pour cent sur ce qu'ils
exportent; le salaire des courtiers responsables du prix des ventes est
taxé à demi pour cent. Il est recommandé aux Génois de n'apporter que des
monnaies légales, à peine de confiscation. Le roi de Tunis, s'il a besoin
de bâtiments de transport, se réserve, moyennant un loyer raisonnable, le
droit de mettre en réquisition le tiers des navires génois qui seront
dans ses ports, ce qui semble indiquer une fréquentation considérable. La
faculté d'extraire de Tunis cinq cargaisons de grains chaque année est
promise, pourvu que dans le pays le prix n'ait pas dépassé une certaine
limite; mais ces grains ne sont accordés que pour subvenir aux besoins de
Gênes, et non pour en trafiquer ailleurs. Cette clause, si facile à
éluder, se lit aussi dans une convention de la même époque faite avec le
roi de Sicile. Partout chez les Sarrasins il y a promesse de respecter
les propriétés sauvées du naufrage; il y a sûreté contre toute avanie,
contre toute prétention de rendre responsable un Génois pour un autre:
c'est à chacun, dit un de ces traités, de pleurer ses fautes3.

Négliger ces détails quand ils se présentent ne serait pas faire
l'histoire du peuple génois; son esprit, sa civilisation, sa politique
étaient essentiellement dans son commerce.

Ce commerce était alors le même que nous avons vu fonder dès le temps des
croisades, depuis que l'achat et la vente des marchandises avaient
remplacé la spéculation sur le transport des pèlerins. On avait continué
à fournir aux Latins de Syrie, et, de proche en proche, aux musulmans,
les produits du sol et de l'industrie de l'Europe, dont les uns n'avaient
pas oublié l'usage, dont les autres ne pouvaient plus perdre l'habitude,
même après s'être délivrés du voisinage des Occidentaux. En retour, les
produits de l'Orient étaient apportés à l'Occident et se répandaient par
les mains des Génois en France, en Flandre, en Angleterre, en Espagne et
dans cette Mauritanie peuplée de consommateurs arabes à qui les
jouissances du luxe étaient aussi nécessaires qu'à la cour européenne la
plus civilisée. Toutes les côtes étaient fréquentées; la Sicile, Chypre,
toutes les îles servaient de lieux de relâche et de ralliement. Partout
on trouvait des acheteurs ou des vendeurs, et les Génois allaient des uns
aux autres avec une infatigable activité4. Les grains, les vins, l'huile
se transportaient de port en port. Les toiles de Champagne, les draps
fins et grossiers, J'écarlate dont Gênes avait alors une manufacture, les
armes de luxe, les coraux s'échangeaient contre le sucre, le cuivre, les
teintures du Levant, contre la soie et les tissus de Damas, le coton, le
lin, la laine, surtout contre les produits de l'Inde, contre ses
épiceries, partout demandées et presque aussi chères que l'or. L'Égypte
en était le marché principal. La mer Rouge et les caravanes y apportaient
ces riches denrées avec l'or, les perles, les pierres précieuses, les
plumes, l'hermine et les autres pelleteries. Mais par cela même que
c'était la voie la plus connue au commerce des productions de l'Asie
lointaine, tout en la cultivant il était dans l'esprit des Génois d'en
rechercher de nouvelles où il se trouvât moins de concurrence, afin d'en
exploiter le secret ou le monopole.

Quelques années après le temps dont nous parlons, on sait que le Vénitien
Marin Sanudo, enflammé de zèle contre les maîtres profanes de la terre
sainte, adressa à toutes les puissances chrétiennes de pressantes
exhortations pour les porter à attaquer l'Égypte. Il les appuya de
curieuses considérations sur la possibilité de renverser le pouvoir du
soudan par les armes, et d'abord sur la facilité de l'affaiblir en
s'interdisant tout commerce avec ses États. Il entreprit de prouver qu'il
n'était besoin de sacrifier aucune jouissance. On pouvait cultiver
ailleurs le sucre, le coton, le lin; on pouvait imiter les tissus où les
Égyptiens mêlent la soie. Mais leur principale richesse, dit-il, c'est le
commerce des épices, et il est une voie par laquelle l'Europe peut les
recevoir sans passer sur les terres du Soudan, sans lui payer tribut. Les
marchandises de l'Inde lui parviennent par Aden; mais elles arrivent
aussi dans les ports du golfe Persique qui ne sont pas soumis à sa
domination. De là elles remontent l'Euphrate, et de ce fleuve plusieurs
chemins peuvent les conduire dans notre mer. On faisait ce commerce
autrefois par Antioche et le long des côtes de l'Asie mineure. Les épices
en revenaient meilleur marché, et cette route est encore suivie, ajoute
Sanudo, pour les articles précieux qui ne sont pas d'un grand poids. En
évitant le monopole fiscal du Soudan, on y trouve de l'économie, et
encore les marchands éprouvent que le gingembre qui n'a pas passé en
Égypte vaut vingt pour cent de plus que celui qu'on y prend. Le bon
Vénitien insiste donc pour qu'on s'attache à la route de Perse; mais ce
qu'il conseille les Génois le faisaient en silence, non sans doute par
les sentiments chrétiens qu'il prêchait aux fidèles de la croix, mais par
un calcul sur les profits d'une voie privilégiée. Le traité de Zacharie
avec le roi d'Arménie a pour but essentiel d'assurer le transit des
marchandises par Gogalat, entre le port de Layasso, à l'angle de l'Asie
mineure et de la Syrie dans la Méditerranée, et Alep, où, par peu de
jours de marche, on communique avec l'Euphrate. Nous trouvons inscrit sur
le tarif des droits de ce passage les soies et les draps de soie, les
épices, les bois de teinture5, l'indigo, le coton, le sucre, et d'autre
part les produits des manufactures de l'Europe.
Mais Gênes, dominant dans la mer Noire, eut bientôt une autre route plus
importante et où elle fut bien plus maîtresse: elle ouvrit un commerce
immense à Tana dans la mer d'Asoff. Là, venaient les produits de l'Inde
et de la haute Asie; un court trajet faisait passer sur le Tanaïs ce qui
descendait le Volga ou ce qui le remontait de la mer Caspienne. Ces pays
n'attendaient que la présence d'un peuple industrieux et hardi pour
devenir l'entrepôt de ces richesses. C'est en allant les chercher à ces
sources, c'est en les échangeant, en les apportant aux consommateurs de
toutes les autres régions, que les Génois, pour prix de leurs fatigues,
de leur intelligence active et fie leur sévère économie, firent et
maintinrent tant de grandes fortunes6.

On voudrait seulement pouvoir douter qu'ils fussent abandonnés au trafic
des esclaves, et même au commerce des esclaves chrétiens livrés aux
mahométans; mais dans leurs traités avec l'Arménie on voit qu'ils étaient
acheteurs de cette marchandise, et le serment qu'on exigeait d'eux qu'ils
ne la revendraient pas aux infidèles, donne plutôt une présomption
fâcheuse qu'une garantie. Ce que nous connaissons des lois de Caffa fait
grande mention de l'esclavage domestique et ne parle pas, il est vrai, de
la traite des hommes; mais, par les soins des Génois, le soudan
d'Alexandrie obtient de l'empereur de Constantinople la faculté d'envoyer
deux vaisseaux par an dans la mer Noire7, et les cargaisons qu'ils en
rapportent sont composées d'esclaves dont une partie se vendent
volontairement, dont les autres sont vendus par leurs parents ou par
leurs maîtres. Il serait difficile de croire que les Génois n'eussent pas
été les entremetteurs de cette fourniture; mais, au commencement du XVe
siècle, parmi les chefs de réclamation qui font envoyer une ambassade au
soudan, se trouve la demande de seize mille ducats dus pour les esclaves
de Caffa.

Comme nous avons vu les Génois courir à toutes les sources où l'on peut
se pourvoir de marchandises, nous les voyons rechercher les consommateurs
avec le même soin; on les trouve établis sur tous les marchés. Il ne
manque pas de témoignages sur la navigation des Génois dans l'Océan, au
commencement du XIVe siècle (1316)8. Le roi d'Angleterre, Edouard II,
invite les Italiens, et nommément les Génois, à porter du blé dans son
royaume pendant une année de disette. Il fait réclamer la libération d'un
de leurs vaisseaux pris par les gens de Calais, vaisseau qui portait du
froment, de l'huile, du miel et d'autres provisions. Peu après (1328) on
trouve les privilèges accordés en Angleterre aux marchands étrangers. On
voit parmi les importations mentionnées les tissus de soie de toute
espèce, articles que les Génois apportent de l'Asie; il en est même qui
sont nommés draps de Tarse, probablement comme provenant de leur commerce
d'Arménie. On voit par les actes anglais de ce temps qu'une multitude de
marchands génois, et, sous ce nom (1329), des Doria, des Spinola, des
Fieschi, etc., fréquentent l'Angleterre et les provinces françaises
(1338) qui obéissent à ses rois. On en voit (1340) plusieurs parvenir à
la confiance des princes, être employés (1345) comme agents, négociateurs
ou au service maritime et militaire. Par eux est ménagée (1361) une sorte
d'alliance ou d'amitié perpétuelle entre l'Angleterre et la république. A
la faveur de ces relations il est fréquemment questions d'emprunts
obtenus des capitalistes de Gênes, dans les XIVe et XVe siècles.
Ordinairement le Génois se fait assigner son remboursement sur les droits
de douane, en obtenant la faculté d'exporter des laines d'Angleterre; et
quelquefois aussi nous voyons qu'on n'ignorait pas l'art de faire ces
exportations en contrebande. Les Génois fournissent des lettres de change
payables à Rome pour acquitter les annates des évêques anglais; et, pour
y satisfaire, ils se laissent volontiers défendre d'emporter les monnaies
d'or ou d'argent pourvu qu'on les autorise à extraire la laine, le plomb
et l'étain. Au reste, fidèles à leur esprit d'association nationale, ils
ont un consul appelé par les Anglais maître de la société des marchands
génois, et à quelques époques leur activité excite la jalousie des
nationaux. On restreint leur commerce; on ne veut pas qu'ils aillent
faire le trafic des productions anglaises dans les pays voisins. Un acte
exprès ne leur permet de charger que pour débarquer à Calais ou pour
passer au delà du détroit de Gibraltar.

Nous ne trouvons pas des traces aussi fréquentes des relations du
commerce génois avec les Pays-Bas9. Mais, entre autres faits, nous
rencontrons précisément un navire destiné pour l'Écluse, chargé de
gingembre, de fleurs d'oranger, de sucre candi, de fruits secs, de riz,
de soufre, de salpêtre et de papier pour écrire (carta scrivabilis),
expédié par de Negri, de Ferrari, Spinola, Lomellino, pris par les
Anglais, réclamé à Londres par Doria et Gentile, et rendu sous la caution
de Pinello, marchand génois.

(1277) Pour la France les rapports sont multipliés et bien connus.
Jacques Pinelli, autorisé par la république de Gênes, concourt, avec les
autres marchands italiens habitant dans le royaume, au traité par lequel
Philippe le Hardi leur accorde domicile et privilèges. Dans cette sorte
de colonie fédérative les Lombards et les Florentins étaient plutôt
banquiers et financiers, les Génois marchands et navigateurs. Il faut,
certes, que cette fréquentation fût lucrative, à voir ces étrangers y
tenir malgré les vexations énormes et répétées dont ils sont l'objet.
Philippe (1274), sous les plus vains prétextes, les avait fait tous
arrêter en un même jour, les avait rançonnés avant de leur octroyer ces
concessions. Philippe le Bel, suivant l'exemple de son père, leur fit
éprouver deux fois en deux ans les mêmes rigueurs et toujours par des
mesures secrètes qui les atteignent tous à la fois à un jour marqué.
Jadis saint Louis, cédant aux préjugés de son temps, avait prohibé le
prêt à intérêt sous de grandes peines et comme une violation des lois
divines; ce sont ces peines que les marchands italiens étaient facilement
convaincus d'avoir encourues et dont les descendants du saint roi les
obligeaient par la terreur à se racheter à prix d'argent. Après cela,
l'orage se calme, et sans doute si les emprunteurs trouvaient encore du
crédit chez ces banquiers, il fallait bien que l'intérêt des prêts payât
le risque du capital et de la personne du prêteur. Vingt ans après ses
premières ordonnances, Philippe le Bel, si fameux par sa fausse monnaie
et si avide d'argent, ne voit rien de mieux que de détourner les
malédictions de son peuple sur les Italiens; il les chasse en leur
ordonnant de payer tout ce qu'ils doivent et en confisquant toutes leurs
créances. Ils reviennent cependant si bien que son successeur Louis le
Hutin, considérant dans un édit royal que depuis trois ans (1315), ils
n'ont été soumis à aucune contribution extraordinaire, les taxe à lui
payer pendant dix ans cinq pour cent par année de leurs capitaux; et
immédiatement un autre édit établit sur eux une imposition de deux
deniers par livre du montant de leurs achats et de leurs ventes. Les
persécutions, les déclarations que leurs prêts sont annulés ou confisqués
(1320) au profit de l'État se répètent de règne en règne (1324).
Indépendamment de ces violences, ils devaient être spéculateurs bien
attentifs (1330) si les seules variations de la monnaie n'avaient pas
détruit cent fois leur ouvrage (1337). Il est vrai que le bouleversement
du système monétaire est souvent un temps propice à la subtilité et à
l'audace pour tirer parti de la mauvaise foi et de l'ignorance des
gouvernements10.

On voit, dans le traité de Philippe le Hardi, que les Italiens avaient
déjà des établissements aux foires de Champagne: cette convention en
étend les privilèges à d'autres lieux: nous savons que dès longtemps les
Génois en particulier fréquentaient toute la côte française de la
Méditerranée. Ils avaient des magasins et toute une colonie à
Montpellier, ville longtemps demeurée sous la seigneurie des rois
d'Aragon et qui ne fut définitivement unie au royaume de France qu'au
milieu du quatorzième siècle. Le traité mentionné ci-dessus les établit à
Nîmes (1277), ou y confirme leur établissement. Ils y auront un recteur
et des consuls, un poids public, un comptoir de change; un juge des
conventions y sera institué par le roi pour leur maintenir les
concessions qui leur sont faites: juridiction expéditive et d'exception
à laquelle les nationaux mêmes pouvaient se soumettre dans leurs contrats
et qui, survivant à la colonie des Génois, durait encore de nos jours.
Entre eux, leur recteur les juge suivant leurs propres lois; elles
règlent seules leurs successions. La force publique serait prêtée au
besoin à leur magistrat, pour se faire obéir de ses subordonnés. Si les
propriétaires de maisons font la loi trop dure à ces hôtes privilégiés,
le prix des loyers sera fixé par des arbitres et, en cas de discords, le
juge royal y interviendra. Les marchandises apportées par les Génois ne
payeront pas plus de droits à Nîmes qu'on n'en impose sur eux à
Montpellier. Pour prix de ces avantages ils promettent de ne débarquer
qu'à Aigues-Mortes et de conduire à Nîmes tout ce qu'ils auront introduit
dans ce port.

L'édit de Louis le Hutin ne laisse subsister dans le royaume que quatre
établissements pour les Italiens et leur défend de négocier ailleurs si
ce n'est dans les foires. Nîmes est au nombre des quatre villes
privilégiées avec Paris, Saint-Omer et la Rochelle. Si des rois avides et
des débiteurs obérés étaient envieux des profits de ces étrangers, on a
la preuve que les villes qu'ils fréquentaient en jugeaient autrement
(1293). Il existe un grand nombre d'actes par lesquels les autorités
nîmoises recourent au roi et à sa justice, afin qu'on empêche les Génois
d'aller commercer en Provence ou à Montpellier. Pour ôter tout prétexte à
la contravention, on supplie le roi de faire creuser à ses frais un canal
d'Aigues-Mortes à Nîmes (1285). Le sénéchal d'Aragon est sommé de
repousser de Montpellier la fréquentation des Génois (1349); et quand la
réunion de cette ville à la France fut consommée, ce fut encore là un
long sujet de querelle entre les deux cités voisines (1317). Enfin
Philippe le Long, s'informant à Nîmes des effets de la retraite des
Italiens que les concussions de son frère Louis X avaient mis en fuite,
on lui répond que cette retraite ruinait la sénéchaussée, la ville, le
fisc et les particuliers. Philippe de Valois voulait introduire la
gabelle à Nîmes (1341), on lui allègue la pauvreté du pays depuis la
retraite des marchands génois. Traités avec faveur pendant leur séjour,
l'un d'eux, George Ratti, fut fait chevalier à Nîmes (1322)11. Un Donato
Obriaqui (probablement Embriaqui) y devint notaire et greffier. Après la
disparition de la colonie, une loge qu'elle avait élevée, fut vendue
comme bien abandonné; et ce ne fut qu'en 1441, tant pendant de longues
années on avait espéré le retour de ces industrieux étrangers12! C'est
apparemment quand ces utiles rapports eurent été interrompus que les
Génois témoignèrent leur humeur par la plus chimérique des prétentions.
On assure13 que le gouvernement écrivit au sénéchal de Beaucaire et aux
consuls de Nîmes pour se plaindre que les habitants de ces contrées
osassent faire le commerce maritime, tandis que le comte de Toulouse en
avait octroyé le privilège exclusif aux Génois dès 1174.

Mais les Français et les Génois avaient eu à la fois à s'élever contre
l'abus énorme d'un privilège moins fantastique et plus récent. Philippe
de Valois s'était laissé induire à concéder, c'est-à-dire indubitablement
à vendre, à deux nobles trafiquants de Gênes, Charles Grimaldi et Jean
Doria, le droit exclusif du commerce des côtes de la Méditerranée et de
l'exportation des marchandises françaises de ce côté. On n'avait pas
manqué de motiver cette concession sur ce qu'eux seuls étaient en état de
soutenir la navigation et de faire le bien du royaume; défense était donc
faite à tous marchands de trafiquer sans leur permission; ce privilège
devait durer deux ans: le pays, les rois d'Aragon, de Majorque, la
commune de Gênes elle-même réclamèrent contre ce monopole. Il fut révoqué
le 4 avril 133914.

J'ai cru devoir réunir ici les traits épars qui font connaître le
commerce des Génois du treizième au quinzième siècle, commerce qui n'a
changé d'aspect qu'après la révolution produite par le passage du cap de
Bonne-Espérance et par la découverte de l'Amérique. On y trouvera les
preuves de l'intelligence, de l'infatigable activité d'un peuple chez qui
le citoyen le plus noble et le plus riche s'honorait alors du négoce et
de la navigation mercantile; on ne sera pas étonné des richesses qu'il a
su accumuler, surtout si l'on se souvient que la première vertu du Génois
fut toujours l'économie. Tant d'opulence permettait le faste aux premiers
de l'État, leur politique l'exigeait; il était éclatant dans les
occasions solennelles, mais la vie commune était fondée sur une épargne
qui allait généralement à la parcimonie. On élevait des palais pour s'en
faire des forteresses; aux grands jours on se couvrait de perles rares et
de diamants; soigneusement replacés dans le coffre-fort, c'étaient des
effets de commerce achetés par spéculation comme un emploi de fonds, ou
incorporés aux fidéicommis perpétuels des familles.

Puisque j'ai été conduit à parler de cette opulence, fruit du négoce des
Génois, on me permettra d'en emprunter une vive peinture à la plume
brillante de Pétrarque, en rapportant une lettre écrite' à un de ses amis:

«Viens contempler cette Gênes que, dis-tu, tu ne connais pas; tu verras
au flanc d'une colline pierreuse cette ville superbe, fière de son peuple
et de ses murailles. A son aspect seul on reconnaît la maîtresse des
mers. Viens admirer l'activité de sa population, la majesté de son site,
de ses édifices et surtout cette flotte menaçante, redoutée de tous et
terrible aux rivages ennemis; ce môle, barrière de la mer, ce port que
l'on a creusé avec une dépense inestimable, avec d'incomparables travaux
que n'interrompirent point des dissensions toujours renaissantes. Que
dis-je? c'est peu de cette belle rive qui se prolonge à droite et à
gauche de la cité, de ces monts élevés et baignés par les flots qui les
ceignent. Si tu étudies le génie, les moeurs, le régime de ces hommes, tu
croiras voir revivre ces vertus que jadis une longue constance, un long
exercice aiguisa dans Rome. Sors avec moi de la ville, et pour un jour
entier ne pense pas à détourner ou à reposer tes regards. Tu as à voir
plus de choses que la plume la plus habile ne pourrait en décrire,
vallées riantes, frais ruisseaux qui les arrosent, collines dont
l'aspérité même est pittoresque et que la culture a revêtues d'une
admirable fertilité. Châteaux imposants au milieu des montagnes, beaux
villages, palais de marbre resplendissants d'or, c'est ce que tu verras
de quelque côté que tu tournes la vue, et tu t'étonneras qu'une ville si
superbe puisse le céder encore à ses campagnes en magnificence et en
délices15.»


CHAPITRE VI.
Guerre avec Venise. - Intrigues des guelfes angevins. - Variations dans
le gouvernement de Gênes.

Au milieu de ces prospérités, Gênes trouvait partout la concurrence de
Venise dans le commerce et dans les alliances. Quelque paix que l'on
ménageât entre ces rivales, à chaque rencontre on se heurtait sur le
moindre prétexte, sans prétexte même. Avant la perte de la terre sainte
on se battait à Tyr, à Acre, à Tripoli. Maintenant il restait aux
chrétiens l'île de Chypre. La cour de Rome encourageait les fidèles à y
porter des secours, et beaucoup d'intérêts en recommandaient la défense
aux puissances maritimes et commerçantes. Toutefois c'est en allant
concourir à cette défense que s'émut sans cause apparente une funeste
querelle. Des galères se rencontrent. On s'approche pour se reconnaître.
Suivant le récit des Génois, il n'y eut d'abord que des salutations
amicales (1293), mais bientôt ils virent les Vénitiens s'armer et enfin
tourner leurs proues pour commencer une attaque sans provocation. Ceux de
Gênes passèrent promptement à l'offensive. Après une lutte vivement
disputée, les Génois l'emportèrent. Cependant, la chaleur du combat
apaisée, ils remirent en liberté les hommes, et rendirent les galères et
tout ce qui avait été pris. Sur la nouvelle de cet événement, Gênes porta
ses plaintes à Venise. Deux dominicains furent chargés de ce message. Les
moines étaient alors les négociateurs officieux de toutes les affaires
diplomatiques. Trouvant partout des maisons de leur ordre et des frères,
plus respectés que les hérauts de l'antiquité, ils avaient abord libre et
favorable audience. Leur caractère ostensible les autorisait à prêcher la
paix. Leur souplesse les rendait propres à toute intrigue. Dans cette
occasion les dominicains de Gênes et ceux de Venise ménagèrent un
congrès. On y négocia trois mois sans s'entendre, et chacun prit ses
précautions (1294). Toutes les galères génoises envoyées en marchandise
dans les mers du Levant se réunirent à Péra, leurs cargaisons furent
déposées à terre. Tout s'arma: Nicolas Doria fut choisi pour commandant
de cette expédition de volontaires. Il chercha les ennemis; il les
rencontra, et leurs forces étant supérieures, il attendit le temps et le
lieu de les attaquer avec le moins de désavantage possible: il en saisit
l'occasion à l'entrée des Dardanelles. Le succès répondit à son habileté
et à son courage. Sur vingt-cinq galères il en prit seize, et, maître de
la mer, il alla ravager Candie.

(1295) L'année suivante, la république mit à la mer cent soixante-cinq
galères: cent cinq étaient nouvellement construites. Le moindre équipage
était de deux cent vingt hommes; il y en avait de trois cent cinquante.
On voyait briller sur cette flotte quinze mille habits d'or ou de soie,
disent les mémoires du temps, et encore ils s'en prennent aux discordes
civiles d'avoir réduit le nombre des citoyens notables qui montèrent sur
les galères. Hubert Doria était l'amiral. Cependant il n'y eut point de
rencontre. Le pape, c'était alors Boniface VIII, avait ordonné avec la
hauteur qui lui était propre, que des deux républiques on vint devant lui
éclaircir le différend et recevoir l'ordre de cesser les hostilités.
Cette intervention fut sans succès, mais elle ralentit un moment les
opérations de la guerre.

(1296) Les Vénitiens ressaisirent l'offensive. Roger Morosini, leur
amiral, parut devant Constantinople; et là, se mettant peu en peine
d'offenser Andronic1, il attaqua Galata alors sans défense, croyant y
surprendre les Génois. Mais ceux-ci avaient mis en sûreté dans les murs
de Constantinople leurs femmes, leurs enfants et leurs effets. Les hommes
valides étaient montés sur leurs navires et s'étaient réfugiés dans la
mer Noire. Les assaillants déchargèrent leur furie sur les maisons, ils y
mirent le feu, même à celles qui appartenaient aux Grecs, à qui ils
reprochaient d'avoir soustrait à leur pillage les biens des Génois. Ces
violences soulevèrent contre eux le peuple de la capitale; les Vénitiens
qui s'y trouvaient furent maltraités. Cependant Morosini était passé dans
la mer Noire à la poursuite de ses ennemis fugitifs; il saccagea leurs
colonies de Crimée: Caffa, à cette époque, n'avait pas plus que Galata
des moyens de résistance. La perte qui s'y fit fut très-considérable.
Mais l'hiver survenu, les glaces ne permirent pas aux Vénitiens de
regagner le Bosphore; ils eurent beaucoup à souffrir. Au printemps, sur
vingt-cinq galères, ils n'eurent pas assez de monde pour en manoeuvrer
plus de seize. Cette flotte ainsi réduite vint menacer (1297)
Constantinople et demander à l'empereur indemnité pour les torts que,
dans le soulèvement populaire, avaient éprouvé leurs concitoyens. Loin de
là, Andronic demandait à Venise 40,000 écus d'or, pour le dommage fait à
Galata et dont les Génois voulaient être satisfaits. L'amiral vénitien,
pour toute réponse, alla ravager les îles de la Propontide, et cette
expédition brillante finit tristement2.

(1298) Mais, dans une nouvelle campagne, l'ascendant revint glorieusement
aux Génois. A Curzola, à l'entrée du golfe Adriatique, leur triomphe fut
aussi éclatant que celui qu'ils avaient obtenu sur Pise dix ans
auparavant. Lamba Doria, alors capitaine du peuple, conduit soixante et
dix-huit galères; il en attaque quatre-vingt-dix-sept. De ce nombre douze
seulement se sauvent, et Venise les voit poursuivies par le pavillon
génois jusqu'à l'entrée de son port. Des quatre-vingt-cinq dont il s'est
emparé l'amiral en brûle soixante-sept et conduit à Gênes les dix-huit
autres avec sept mille quatre cents prisonniers. André Dandolo, l'amiral
vénitien, se voit les mains liées, destiné à servir de trophée au
vainqueur; il se soustrait à cette honte en se fracassant la tête contre
le bord du bâtiment.

Après cette perte immense, Venise sentit l'impossibilité de renouveler un
si grand effort, et probablement Gênes avait chèrement acheté sa
victoire. La médiation de Mathieu Visconti, alors seigneur de Milan,
ménagea une paix entre les deux républiques. Quand elles étaient lasses
de combattre, un traité entre elles était aussi facile à rédiger que
difficile à rendre stable. Elles avaient peu d'intérêts matériels
susceptibles d'être réglés d'une manière précise; et le vrai sujet de la
guerre était une rivalité jalouse qui ne pouvait admettre sous le nom de
trêve ou de paix que des instants de repos, quand les forces des
contendants se trouvaient épuisées.

Il y a d'assez grandes différences dans ce que les historiens des deux
côtés ont raconté des conditions de cette paix. Suivant les Génois, leur
patrie eut tous les avantages. Les Vénitiens consentirent à s'abstenir,
pendant treize ans, de la navigation en Syrie et dans la mer Noire. Ils
se soumirent à payer les dommages qu'ils avaient faits à Galata, à Caffa
et à Saint-Jean-d'Acre. Selon le récit vénitien, les deux nations se
réservaient de se faire indemniser par Andronic, et comme elles
l'entendraient, pour les dommages dont respectivement elles le rendaient
responsable3. Cependant si les Vénitiens attaquaient l'empereur dans ses
États, Gênes pouvait le secourir sans infraction de la paix.

A compter tant d'armements dispendieux, à voir les brillants succès qui
attestent une direction habile et qui se meut sans obstacle, qui pourrait
croire que durant cette guerre, la république de Gênes était plus agitée
que jamais? Que l'ambition nationale et la haine de l'ennemi aient fait
concourir à l'unanimité des efforts, des volontés d'ailleurs
discordantes, c'est ce que la réussite démontre cette fois, et c'est un
phénomène digne d'admiration.

Les causes toujours vivantes de jalousie intestine étaient plus que
jamais excitées par le contact des événements extérieurs. Les intrigues
de la maison d'Anjou, l'esprit qui agitait toutes les villes voisines de
Gênes, exerçaient une double influence plus marquée que jamais.

(1185) Charles d'Anjou, le frère de saint Louis, était mort trois ans
après les Vêpres siciliennes. Son fils Charles le Boiteux ou Charles II,
qui lui avait succédé sur le trône de Naples et dans ses prétentions sur
la Sicile (1291), en cherchant partout des secours, vint à Gênes, voir si
au milieu de tant de divisions il trouverait des partisans. Il multiplia
les promesses, il caressa tout le monde, nobles et populaires. Quand il
reçut quelques réponses favorables, il les enregistra comme autant
d'engagements pris. Bientôt après (1292), il envoya une ambassade
solennelle que le comte d'Artois accompagnait au nom du roi de France.
Ces envoyés venaient proposer une étroite alliance offensive et
défensive. La discussion de leurs demandes eut lieu publiquement dans un
parlement; mais la majorité voulut conserver la neutralité, et, pour cet
effet, il fut ordonné à tous les Génois de sortir dans un délai fixé,
soit des États des rois de Naples et de France, soit de ceux des rois de
Sicile et d'Aragon; ceux qui ne s'en retireraient pas seraient hors de la
protection de la république, quoi qu'il leur arrivât en leurs personnes
ou en leurs propriétés. La tendance de cette négociation, mais surtout
cette décision préalable, qui allait fermer tant d'issues au commerce de
Gênes, trouvait un grand nombre d'opposants. Les marchands refusèrent
hautement de laisser sacrifier leurs intérêts à une lâche politique: on
revint sur la mesure. Cependant, irrités de ne point obtenir l'alliance
qui importait au roi, les ambassadeurs s'éloignèrent. Suivant l'annaliste
de Gênes, rentrés en France par la Provence et parvenus à Nîmes, ces
envoyés prirent sur eux de faire emprisonner quatre-vingt-quatorze
marchands, de saisir leurs propriétés et les nombreux bâtiments chargés
d'étoffes et de draperies qui se trouvaient dans le port d'Aigues-Mortes.
A cette fâcheuse nouvelle la république fut fort blessée. Elle nomma des
ambassadeurs pour aller en France réclamer les conventions auprès de
Philippe. Mais ceux qui avaient ordonné cette violence, effrayés
d'apprendre qu'elle allait être dénoncée au roi, mirent les Génois en
liberté et leur rendirent leurs effets séquestrés, ce qui ne répara
qu'imparfaitement un dommage si considérable. Il faut dire que l'histoire
très-détaillée de la ville de Nîmes ne fait mention ni de l'arrivée des
négociateurs ni de la voie de fait qu'ils auraient hasardée, mais c'est
l'époque d'une des avanies faites aux marchands italiens par toute la
France. Ou les annalistes de Gênes ont faussement attribué au
ressentiment du mauvais succès de la négociation la part que leurs
compatriotes auraient soufferte dans cette vexation commune, ou, à la
faveur de la rigueur générale, la malveillance particulière aura pesé sur
les Génois.

Quoi qu'il en soit, la négociation du roi de Naples donna lieu à de si
grandes intrigues que l'écrivain officiel ne peut s'empêcher de déplorer
les nouvelles discordes qui en naquirent. Ce n'était plus, dit-il, une
opposition de famille guelfe à famille gibeline. Le voisin se sépara du
voisin, le noble du noble, le populaire du populaire; dans la même
maison les frères furent divisés. Sur la place publique le père et le
fils s'invectivaient et se menaçaient l'un l'autre sans respect et sans
pudeur.

Dans cet état de choses nous avons peu à nous étonner de voir éclater ou
tenter des révolutions. Au temps (1288) où les Pisans avaient été le plus
abaissés et un peu avant la rupture avec Venise, Gênes était gouvernée
depuis dix-huit ans par ses deux capitaines gibelins, un Doria et un
Spinola. Cette perpétuité de pouvoir déplaisait aux amis mêmes des
capitaines, tous plus ou moins envieux d'avoir part à la puissance
publique, tandis que les guelfes se révoltaient sans cesse contre leur
gouvernement. Le peuple avait été favorable aux capitaines, cependant on
voit quelques traces de mécontentement. Ils avaient été obligés
d'accepter sous eux un podestat pour exercer la police et pourvoir à la
justice, et ces magistrats étrangers étaient si éminemment justes, que
les capitaines, quoiqu'il leur eût été réservé d'en ordonner
supérieurement, s'abstenaient de prendre la moindre part aux affaires de
la compétence du podestat. En ces termes faciles à entendre, la chronique
officielle nous apprend que toute ingérence de leur part dans ces
matières délicates était vue de mauvais oeil.

Enfin on avait créé une magistrature plébéienne, une sorte de tribun sous
le nom d'abbé du peuple, que le peuple élisait réellement. Nous n'avons
rien de précis sur ses fonctions, sinon qu'elles s'exerçaient
conjointement avec celles des capitaines. Mais nous pouvons en juger par
analogie avec les institutions de quelques autres villes où il y avait
deux podestats ou capitaines, un noble, l'autre plébéien, et chacun
commandant à sa classe. On ne trouve pas, au reste, que l'abbé du peuple
ait été redoutable aux capitaines; le peuple fut longtemps pour eux, et
il est probable qu'ils influaient sur le choix de ce tribun au petit
pied.

(1289) Cependant le terme assigné à leurs fonctions s'était rapproché, et
ce qui devait arriver à ce moment préoccupait de plus en plus et les
nobles et les populaires. On négocia beaucoup et longtemps; enfin, à
force de manoeuvres on fit décerner aux capitaines une prorogation de
leurs pouvoirs pour cinq ans. Ils opposèrent à ce voeu une modestie
affectée, et ne voulurent prêter leur nouveau serment que pour trois ans.
Cette réélection grossit le nombre des conjurés qui entreprirent à force
ouverte de mettre fin à cet empire perpétué. Le 1er janvier 1290, à la
nuit, une rumeur s'éleva; un grand nombre de nobles prirent les armes à
un même signal. C'étaient tous les Grimaldi, presque tous les Fieschi,
les Embriachi, les Malleone, en un mot les guelfes. Mais bientôt Philippe
Volta, à la tête de tous les siens, vint au secours du gouvernement
gibelin et souleva le peuple. Une capitulation s'ensuivit, les conjurés
se soumirent. Mais si les capitaines restèrent maîtres du terrain, leurs
amis et leurs parents sentirent l'impossibilité de les maintenir
longtemps; ils leur déclarèrent qu'au terme des trois ans de la dernière
prorogation il fallait renoncer au pouvoir; et il en fut ainsi. Après les
capitaines on eut des podestats étrangers, mais gibelins, et, au surplus,
l'autorité resta à un conseil de dix-huit nobles à qui la dictature fut
confiée. Le podestat ne fut que l'exécuteur de leurs volontés: quand les
deux tiers des voix du conseil concouraient à une résolution, elle était
absolue. En même temps on nous dit, sans aucune explication, que la
famille Spinola, pour le bien public et pour éviter tout soupçon
d'ambition, renonça en plein parlement à exercer pendant trois ans aucun
commandement dans la république et sur son territoire. On ajoute que le
conseil des dix-huit remplit sa mission avec zèle et fit rentrer au
domaine de la république les terres que certains citoyens avaient
usurpées. Ainsi, ou les Spinola étaient accusés de faire leur propriété
des lieux dont ils se faisaient confier le commandement militaire, ou
plutôt ils avaient menacé d'une usurpation plus importante, et l'on avait
besoin de recourir à un ostracisme qui n'était pas même commun à la
famille Doria jusqu'ici leur égale.

Cette concorde si difficile à établir était toujours l'objet des soins du
clergé, mû, soit par un juste zèle, soit par le désir d'entretenir son
influence. Gênes avait alors pour archevêque Jacques de Varagine,
écrivain misérable de l'histoire ancienne de son pays, mais pasteur fort
occupé de la paix de son troupeau. Il conclut (1295) un accord entre ses
guelfes et ses gibelins, et il se flatta d'avoir rétabli une bonne
intelligence perpétuelle dans sa patrie. Un an après, on se battait dans
les rues de Gênes, et cette guerre civile dura deux mois. Les Grimaldi et
les Fieschi ne purent résister et se réfugièrent à Monaco. Conrad Doria4,
Conrad Spinola, puis Lamba Doria furent successivement capitaines. L'un
d'eux, Spinola, en sortant de charge, passa en Sicile et alla servir le
roi aragonais.

De cette île et de Naples sortaient sans cesse de nouveaux incidents qui,
combinés au grand foyer des intrigues, à la cour de Rome, répandaient la
discorde et l'alarme dans l'Italie. A Gênes, on n'était jamais exempt
d'en ressentir les conséquences.

Le cardinal Cajetan, si fameux sous le nom de Boniface VIII, était devenu
pape. Alors chaud partisan de la maison d'Anjou, il entreprit de rendre
la Sicile au roi de Naples par les voies de la négociation.

Jacques, roi de Sicile, montait sur le trône d'Aragon. Le pape l'induit à
céder ses droits sur la Sicile, à reconnaître Charles dont il lui fait
épouser une fille. Mais, pour plus ample dédommagement, il n'hésite pas à
le déclarer roi de Sardaigne et de Corse (1295), de ces possessions que
les Pisans et les Génois s'étaient si longtemps disputées et qu'ils se
partageaient encore. Le pape ne s'arrête point à leurs droits, il dispose
des deux îles comme si le saint-siège n'avait jamais cessé d'en être le
vrai propriétaire.

Cette concession mortifia extrêmement les Génois, et quand ils apprirent
que les Siciliens ne voulaient pas reconnaître le traité par lequel leur
roi les cédait à un autre, les Doria et les Spinola persuadèrent aisément
de leur envoyer des secours. Theodisio Doria conduisit les galères de
Gênes en Sicile. Pour cette assistance prêtée à des insulaires rebelles
aux volontés du chef de l'Église, Boniface mit Gênes en interdit.

Le roi d'Aragon avait promis d'ordonner à Frédéric son frère et son vice-
roi d'abandonner l'île; il avait promis d'aller au besoin le chasser lui-
même. Au lieu de déférer à ces ordres, Frédéric fut couronné par le
peuple soulevé. Jacques alla réellement faire la guerre au nouveau roi
(1296): il lui avait ravi la moitié de l'île quand, ayant honte de se
prêter à l'oppression de son frère, il abandonna la Sicile (1301). Le
pape y fit venir Charles de Valois, à qui déjà il avait déféré le titre
de Pacificateur de la Toscane. Ce pacificateur avait plongé le pays dans
la guerre civile plus profondément que jamais par l'effet de sa
partialité et de son ambition. Quand il parvint en Sicile, Frédéric
venait de gagner une bataille importante. Le climat et les maladies
firent de grands ravages dans l'armée de Valois, il fut obligé d'en
ramener les restes. Pour reprendre les négociations il fallut en changer
les bases. Les royaumes de Naples et de Sicile restèrent séparés et
pacifiés. Gênes fut comprise dans cette paix, l'interdit fut levé. Le
pape, occupé dans ses dernières années de sa violente querelle avec
Philippe le Bel, ne pensa plus à la république.


CHAPITRE VII.
Le gouvernement pris par les Spinola et disputé entre eux et les Doria.-
Seigneurie de l'empereur Henri VII. - Nouveau gouvernement des nobles
guelfes. - Les émigrés gibelins assiègent la ville.

Ici notre histoire devient un peu difficile à exposer. Nous distinguions
aisément les guelfes et les gibelins; la présence d'un Grimaldi ou d'un
Fieschi, celle d'un Doria ou d'un Spinola suffisait pour reconnaître ces
partis. Nous avions vu le gouvernement des nobles longtemps livré à la
faction guelfe, puis les intrigues des mécontents qui avaient embrassé la
couleur opposée. Les gibelins ont gouverné à leur tour. La part des
populaires dans ces contestations était un peu moins facile à assigner.
Il a paru en général que le bas peuple suivait l'impulsion des
gouvernants, mais que la bourgeoisie riche avait pris parti pour les
gibelins. Elle avait aidé à ôter le pouvoir aux guelfes; ensuite,
contents du droit de concourir aux offices du gouvernement et du tribunat
de leur abbé du peuple, on croit voir les plébéiens moins jaloux de la
prépondérance des patriciens. Ils semblent entraînés par les liens de ces
factions politiques auxquelles ils s'étaient engagés et dont certains
nobles étaient les chefs incontestablement reconnus.

Maintenant nous allons voir ces grandes factions se diviser de famille à
famille dans le même parti et d'individus à individus dans une même
maison. Des alliances bizarres vont l'emporter sur cette couleur uniforme
et tranchée qui séparait la république en deux grands corps. Un fil nous
restera cependant pour nous aider à nous reconnaître et il est donné par
une observation fort simple. C'est le parti le plus fort, le parti en
possession du gouvernement qui se divise, parce que ses membres ont le
pouvoir à se disputer et ne peuvent plus s'accorder sur le partage. Les
nobles guelfes déchus restent unis, habiles à se mêler parmi leurs
ennemis tantôt comme des médiateurs apparents, tantôt comme portant leur
appui aux plus faibles. Quelquefois ils paraissent eux-mêmes prêts a
fournir des auxiliaires aux deux camps pour mieux en entretenir la
discorde, mais ils sont toujours d'accord entre eux secrètement, tout
prêts à profiter de l'affaiblissement de leurs adversaires, rentrant au
pouvoir et s'y tenant fermes par leur étroite alliance, tandis que les
nobles gibelins, plusieurs fois rapprochés par de communs désastres, ont
peine à rattacher leurs liens quand ils sont rompus.

Ce sont en effet les nobles gibelins qui se divisent en ce moment; ce
sont des Spinola que l'ambition personnelle rend infidèles à leurs
alliés: c'est la jalousie qui pousse ceux-ci à la défection. On sait que
le fougueux Boniface VIII, distribuant les cendres du carême, les jeta
aux yeux de l'archevêque de Gênes, Porchetto Spinola, en prononçant cette
sentence: «Souviens-toi que tu es gibelin et que tu retourneras en
poudre avec les gibelins.» Ce qui est moins connu c'est l'effet de cette
menace. Elle suffit pour convertir secrètement l'archevêque à la foi
guelfe. Du moins, afin de se concilier le colérique pontife, il prodigua
auprès des siens les insinuations et les intrigues. Il ébranla une partie
de ces Spinola qui se vantaient d'être distingués au premier rang des
gibelins d'Italie et se portaient pour les chefs de ceux de Gênes. Ils
n'abjurèrent pas le nom de leur faction, mais ils en trahirent sans
scrupule les intérêts pour ceux de leur propre fortune.

Les grandes familles nobles de Gênes réunissaient volontiers leurs
habitations chacune dans un quartier. La race nombreuse des Spinola
s'était étendue autour de deux points. Les palais des uns occupaient la
place Saint Luc, les autres tenaient le quartier de Lucoli, et les noms
de ces deux stations distinguaient les deux branches d'une même tige. Les
Spinola de Lucoli furent les premiers à embrasser des vues personnelles
d'agrandissement indépendamment de l'autre portion de la famille.

Ce fut dans leurs palais qu'une hospitalité somptueuse fut donnée au duc
de Pouille, fils du roi de Naples et qui fut, bientôt après, le roi
Robert; peut-être cette circonstance ne fut pas étrangère aux complots de
ses hôtes. Occupés à se faire des amis et à ourdir une conspiration, ils
n'engagèrent avec eux qu'un seul de tous les Doria, Bernabo; mais c'est
le peuple qu'ils caressèrent et qu'ils mirent en mouvement. En un seul
jour la querelle fut vidée. Opicino Spinola et Bernabo Doria, cet émule
qui s'était donné à eux, furent proclamés capitaines. Mais bientôt, c'est
entre eux qu'une vive jalousie se fit remarquer; elle fut excitée par
leurs alliances. Opicino Spinola devint le beau-père de Théodore
Paléologue. C'était un enfant du second lit de l'empereur Andronic. Sa
mère ayant échoué dans les intrigues qu'elle avait suscitées pour faire
monter son fils sur le trône de Constantinople, l'envoya en Italie pour
recueillir l'héritage du vieux marquis de Montferrat dont elle était la
petite-fille. Ce jeune prince trouva envahie une portion de cet héritage;
il avait un compétiteur redoutable dans le marquis de Saluces. L'appui
des Spinola lui parut utile. Cette maison était devenue puissante en
possessions territoriales voisines des États de Théodore. Pour s'assurer
cette assistance il épousa la fille d'Opicino. Un historien grec
contemporain, très-vain comme ils le sont tous, connaissant peu
l'Occident et au surplus très-ennemi de l'impératrice mère de Théodore,
parle de cette union avec mépris. L'épouse, dit-il, était la fille d'un
certain Spinola qui n'avait ni la splendeur de la naissance ni l'éminence
des dignités. Comme les grands d'Italie ont la prétention de ne pas tenir
à singulier honneur une alliance de la famille impériale, si Spinola eût
été un grand seigneur, il n'aurait pas accordé sa fille à Théodore1.
Tandis qu'on parlait ainsi à Constantinople, les Italiens en jugeaient
bien différemment. Ce mariage donnait à Opicino un relief qui excita
aussitôt l'envie et la défiance. Entre tous les nobles génois que blessa
cet honneur fait à l'un de leurs égaux, les plus jaloux, les plus irrités
furent les Spinola de l'autre branche. Dans le dépit de l'ascendant que
leur parent acquérait, ils s'adressèrent à la famille Doria et
manoeuvrèrent si bien avec elle qu'ils parvinrent à marier au marquis de
Saluces la fille de Bernabo Doria, réconcilié avec les siens. Ainsi les
deux capitaines se trouvèrent avoir pour gendres, deux très-puissants
seigneurs opposés l'un à l'autre. Opicino ne put empêcher l'alliance que
contractait son collègue, mais il en conçut un vif déplaisir et une haine
concentrée.

(1308) Le marquis de Montferrat vint se montrer à Gênes. Son beau-père
lui fit une réception royale. Les Doria, furieux, ne craignirent pas de
contracter avec les guelfes Grimaldi une ligue tellement avouée que les
membres des deux familles, adoptèrent un vêtement uniforme mi-parti des
couleurs de l'une et de l'autre. Ces démonstrations furent suivies de
préparatifs hostiles. Les semences de discorde ne tardèrent pas à porter
leurs fruits. Le capitaine Opicino ne voulut plus supporter son collègue
et s'arrangea pour s'en débarrasser. Un grand parlement est assemblé
(1310), on y fait sans peine déclarer Opicino Spinola seul capitaine et
capitaine perpétuel. C'est le signal d'une nouvelle émigration de la
noblesse, et de la gibeline autant que de la guelfe. Tous se réunissent à
Port-Maurice autour de Bernabo Doria, le capitaine éliminé; les Spinola
de Saint-Luc y fuient, comme les Doria, la tyrannie de leurs parents de
Lucoli. Opicino marche contre cette réunion, mais il est battu; le retour
lui est fermé à Gênes tandis que ses adversaires y arrivent en
vainqueurs. Le premier moment est donné à l'éclat de la vengeance; les
palais de Lucoli sont incendiés; l'abbé du peuple est changé; le
nouveau est choisi sans daigner consulter ce peuple dont ce magistrat est
censé l'élu et le représentant: ce sont les Fieschi, les Grimaldi et les
Doria disposant du pouvoir qui l'ont nommé et qui l'imposent de leur
pleine puissance. Cependant on négocie encore une sorte de paix. Opicino
seul, qu'on s'était hâté de déclarer banni à perpétuité, consent à rester
absent deux années.

(1311) Il est probable que la nécessité pressante de finir la guerre
civile avait été sentie à l'approche de Henri de Luxembourg, nouvel
empereur germanique qui venait se montrer à l'Italie. Il avait reçu la
couronne de fer dans Milan. Il avait conféré à Mathieu Visconti qui
l'avait aidé, le titre de vicaire impérial. L'empereur, se mettant en
marche pour se rendre à Rome, prit sa route par Gênes. Il y reçut
l'accueil le plus respectueux et le plus flatteur. Un grand nombre de
citoyens prirent des habits à ses couleurs pour marque de leur
dévouement. Il affecta la popularité, l'impartialité. Il détestait, dit-
on, les noms de partis et se vantait de ne pas pencher pour les gibelins
plus que pour les guelfes. Mais, cependant, on voit assez de quel parti
il s'appuyait, puisque à sa suite il amenait Opicino Spinola qui,
introduit par lui, se dispensait de tenir la promesse de ne pas rentrer à
Gênes avant deux ans. Henri donna de grands soins au rétablissement de la
concorde de tous les Spinola et au renouvellement d'une étroite alliance
entre ceux-ci et les Doria. Il s'attacha particulièrement ceux de cette
noble maison, il décora leur écu de l'aigle impériale qu'ils ont toujours
conservée, et pour laquelle ils s'honorèrent de quitter les emblèmes
divers qui avaient distingué jusque-là les branches de la famille.

Non-seulement on prêta ce vain serment de fidélité à l'empire, que l'on
n'avait pas disputé aux prédécesseurs de Henri et qui n'était pas regardé
comme une dérogation à la liberté, mais les Génois se laissèrent induire
(1312) à prendre cet empereur personnellement pour leur seigneur
particulier. Ils lui conférèrent le pouvoir suprême pour vingt ans. En
les quittant il leur nomma un vicaire impérial, et ils acceptèrent cet
étranger à la place d'un podestat. C'est ici le premier exemple à Gênes
de la seigneurie abandonnée à un prince, avec la prétention de garder
l'indépendance à l'abri d'un haut patronage, remède périlleux auquel la
lassitude des guerres intestines fit souvent recourir depuis; et que
chaque fois le sentiment de la liberté et de la nationalité, si je puis
parler ainsi, fit bientôt trouver pire que le mal. L'essai qu'on en fit
avec Henri n'eut que des conséquences peu importantes. Ce prince, après
son couronnement à Rome, marchant contre le roi français de Naples,
succomba à la maladie à Buonconvento.

La concession toute récente de la seigneurie de Gênes devenait caduque
par la mort de ce prince (1313). Ugoccione della Faggiola, le vicaire
impérial, reconnut la difficulté de se maintenir. Les Pisans, plus
fidèles à la mémoire de son maître, le demandaient pour gouverneur. Les
Génois l'autorisèrent volontiers à faire retraite, et aussitôt les Doria,
les Spinola, cette fois d'accord ensemble et sans appeler ni consulter
les guelfes, s'emparèrent du pouvoir; mais aussitôt ils se l'envièrent.
Les deux branches de Spinola avaient étroitement resserré leur alliance.
Mais les Doria avaient gagné du terrain; la plupart des nobles gibelins
et beaucoup de populaires s'étaient adonnés à eux (1314); les guelfes
leur étaient bien moins défavorables qu'aux Spinola. Dans un bourg
voisin, des protégés de chacune des deux familles allaient en venir aux
mains. Sous prétexte de leur donner assistance, elles se trouvèrent en
collision. Les Spinola attaquent les premiers dans la ville. Alors les
Grimaldi se joignent à eux, la plupart des autres guelfes les favorisent
plus ou moins ouvertement. Les Fieschi seuls penchent pour le parti
Spinola; et les Salvaghi, autres guelfes, fournissent assistance aux
deux partis. Les Spinola se sentent faibles, ils abandonnent le champ de
bataille de la ville et vont reprendre leur station hostile ordinaire de
Busalla.

Ayant à lutter contre toutes les forces dont on disposait dans Gênes, ils
avaient pris à leur solde des Allemands. Avec leur aide ils battirent
plusieurs fois les troupes qui leur étaient opposées. Lamba Doria et ses
enfants furent faits prisonniers, et les chaînes de ces captifs ne
tombèrent point avant que leurs vainqueurs eussent reçu dix-sept mille
livres qu'ils prétendaient leur être dues par la république et qui leur
étaient nécessaires pour payer leurs stipendiés. Eux-mêmes éprouvèrent
bientôt combien sont dangereux de tels secours. Dans une rixe que le
hasard amena avec les hommes du pays, un Allemand est tué. Ses
compagnons, sans rien entendre, le vengent sur tout ce qui se présente.
Un jeune Spinola, ignorant la cause du tumulte, accourt au-devant d'eux,
ils le massacrent, et aussitôt ils se mettent en devoir d'abandonner leur
poste. C'était laisser ceux qui les avaient appelés à la merci de
l'ennemi. On est contraint de faire tous les sacrifices pour fléchir la
colère de cette soldatesque, et le père même de la victime immolée par
leur fureur est obligé de les supplier et de les caresser en dissimulant
sa douleur.

L'issue de la guerre fut digne de son principe, si toutefois il y avait
une issue, et si l'on pouvait regarder comme une fin une révolution qui
n'était qu'une des phases de la querelle interminable des ambitions.

(1317) Tout était tranquille à l'intérieur. Les Doria exerçaient la
principale influence; les Grimaldi et les Fieschi même paraissaient leur
être liés d'une intime amitié. Tout à coup les émigrés, les Spinola,
demandent modestement la paix, l'oubli du passé et leur rentrée dans la
ville. Les principaux guelfes proposent d'y consentir. Conrad Doria, le
chef de la famille, s'y oppose; sous aucune condition il n'oserait se
fier aux Spinola. Tandis qu'il croit les avoir écartés par son refus, un
jour on les voit arriver paisiblement, sans armes, comme des citoyens qui
reviennent de leurs champs dans leurs maisons. Les Fieschi, les Grimaldi
ont préparé cette surprise, ils assurent aux Doria offensés et alarmés
que cette rentrée est pour le bien et pour la paix. Ces garanties ne
trompent point des hommes qui voient leur influence ruinée et leur sûreté
en péril. C'est à leur tour d'émigrer. Un parti attentif en profite; on
nomme des capitaines, et le choix tombe sur Charles Fieschi et Gaspard
Grimaldi. Ainsi la révolution est faite au profit des guelfes; et les
Spinola que ce parti venait de ramener et dont le retour n'a servi qu'à
se défaire des Doria, les Spinola joués ressortent de la ville. Ils vont
se rallier à ceux qui naguère étaient leurs seuls ennemis. La querelle
redevient alors de gibelins à guelfes, et en cela Gênes n'avait que sa
part de la guerre générale que le renouvellement de ces partis rallumait
dans toute l'Italie. L'historien qui nous sert de guide avait conféré les
mémoires de deux témoins opposés; ni l'un ni l'autre, dit-il, ne désavoue
les agressions des siens, ils les racontent avec orgueil, chacun empressé
de vanter la valeur de son parti, ne calomniant que le courage de ses
adversaires et ne s'embarrassant pas de la justice.

(1318) Savone ouvre ses portes aux gibelins. Affectionnée à ce parti,
cette ville en devient la place d'armes. On ajoute à ses fortifications;
on y contracte une étroite alliance avec Mathieu Visconti, le seigneur de
Milan, et avec toute la ligue lombarde devenue gibeline. Alors ce ne
furent plus des émeutes dans Gênes pour s'arracher le pouvoir. Ce fut une
longue guerre civile et intérieure avec toutes ses plus graves
circonstances. Can della Scala, seigneur de Vérone, les seigneurs de
Parme et de Crémone favorisaient la ligue. Tous voulaient que Gênes ne
restât pas aux mains des guelfes. C'est avec leurs secours que les
émigrés descendirent dans les deux vallées qui embrassent Gênes.

Ils affectèrent d'abord d'aller célébrer dans l'église de Coronata, à la
vue des hauteurs de la ville, de pieuses et solennelles supplications à
la Madone protectrice de tout Génois. Bientôt ils plantèrent leurs
pavillons sur le mont Peraldo, au bas duquel la cité de Gênes est bâtie;
ils assiégèrent la tour du Phare ou de la Lanterne, élevée sur un petit
promontoire qui s'avance dans la mer et domine le port. Ils bloquèrent
cette forteresse du côté de la terre, et les pierres lancées par leurs
machines n'en permettaient aucun accès aux moindres barques. Ce siège
dura deux mois, et les assiégés étaient à la famine. Longtemps ceux de la
ville furent repoussés chaque fois qu'ils se présentèrent pour apporter
des secours. Une singulière industrie en fit parvenir. Un homme seul,
parti de la ville dans la nuit, se glissa jusque dans la tour; là il fit
attacher à une ouverture de la muraille l'extrémité d'un long câble dont
l'autre bout fut lancé à la mer; un vaisseau à bords exhaussés vint le
relever et le lier au sommet de son grand mât; un panier chargé de
vivres y fut suspendu; un homme qui s'y tapissait faisait courir cet
appareil en se traînant le long de la corde que faisait tendre la
manoeuvre du bâtiment: il allait et venait du vaisseau à la tour. Les
ennemis, témoins de cette pratique, essayèrent en vain de la troubler;
convaincus que, grâce à ce secours, ils ne prendraient pas la petite
garnison par famine, ils eurent recours à la sape. La tour fut minée par
un long travail. Quand elle ne fut plus soutenue d'un côté que par des
étançons, les gardiens, avertis du danger, virent qu'il était temps
d'abandonner la place; mais ils ne voulaient pas le faire avant que la
nécessité en fût connue à la ville. Un d'entre eux se plaça dans le
panier mobile pour aller rendre compte à Gênes de l'urgence de leur
situation. Malheureusement pour eux la mer était en tourmente, le
vaisseau dérivait, le câble ne pouvait se tendre, et une demi-journée
entière se consuma en vains efforts, sans que le messager pût atteindre
le navire. En attendant, le danger était devenu si imminent qu'il n'y eut
plus à balancer, ils rendirent la tour en obtenant la liberté de se
retirer dans Gênes. Après une résistance si constante ils n'étaient plus
qu'au nombre de sept. Mais à peine ils entraient dans la ville que, sans
leur donner le temps d'exposer les justes motifs de leur conduite, ils se
virent accusés de trahison par la voix publique, et, sur cette rumeur
populaire, mis à la torture et condamnés à mort par le podestat, ils
furent lancés par les machines par-dessus les murs comme pour les
renvoyer aux assiégeants.

Encouragés par le succès, ceux-ci descendirent de la montagne qu'occupait
leur camp et forcèrent deux faubourgs. Du côté de la ville on mit le feu
aux maisons contiguës aux murs pour empêcher les assaillants de s'y
établir. Dans les quartiers qu'ils occupèrent ils respectèrent la vie des
citoyens, mais ils firent un grand butin.


CHAPITRE VIII.
Seigneurie de Robert, roi de Naples. - Guerre civile.

Cependant, lorsque le gouvernement guelfe s'était vu attaqué par les
forces des Lombards, il avait cherché à son tour un puissant auxiliaire,
et ses démarches ne furent pas vaines. Robert, roi de Naples, arriva en
personne, et sa venue fut un grand événement (1318). Les capitaines
guelfes, en présence du peuple assemblé autour de l'église Saint-Laurent,
se démirent de leur charge. Le pape Jean XXII et le roi Robert furent
proclamés seigneurs gouverneurs de Gênes, pour dix ans, avec toutes les
prérogatives souveraines. Le roi qui devait rester seul seigneur si le
pape mourait, aurait lui-même, en cas de décès, son fils pour successeur
jusqu'au terme des dix ans. Le pape n'était nommé que par honneur, la
domination de Robert était effective, et il s'occupa immédiatement de la
défense de sa nouvelle acquisition.

Le roi tenta d'abord de chasser les ennemis des postes qu'ils occupaient.
Ses premiers efforts ne réussirent pas. On remarqua que, dans ces
combats, les Génois des deux côtés ménageaient volontiers leurs
compatriotes et combattaient les étrangers avec acharnement. Les
prisonniers tombés aux mains de leurs concitoyens étaient renvoyés
librement ou pour de médiocres rançons. Les femmes furent surtout
respectées. Les auxiliaires étaient loin de se conformer à cette
modération.

(1319) La cause des gibelins souffrit un moment du peu d'union qui
présidait à leurs démarches. La confiance était mal rétablie entre les
Doria et les Spinola; et, pour rendre suspects ces derniers, il suffisait
bien que Conrad Spinola eût un commandement dans l'armée du roi de
Naples.

Après que Robert eut vainement tenté de chasser loin de Gênes les
assaillants qui en occupaient un faubourg et les hauteurs, il exécuta un
mouvement plus heureux. Des troupes embarquées dans le port allèrent
descendre sur la côte du ponant et manoeuvrer sur les derrières de
l'ennemi. Les gibelins furent battus dans un combat vivement disputé, on
les repoussa du rivage de la mer dans les montagnes. Visconti, leur
puissant allié, craignit que ses Lombards ne fussent enveloppés; il les
retira. Les émigrés, restés seuls, ne purent se soutenir autour de Gênes,
ils abandonnèrent leur camp et se retirèrent en désordre; Robert rentra
triomphant. Les cendres de saint Jean-Baptiste furent promenées en
actions de grâces pour la victoire sanglante d'un roi étranger sur les
fils les plus illustres de la patrie.

Mais Robert était appelé auprès du pape dans Avignon; il partit, et les
émigrés reprirent l'offensive. Leur parti dominait toujours dans la
rivière occidentale. Savone était le point d'appui de leurs opérations de
ce côté. Ils armaient des galères et déployaient le drapeau de saint
George, ce grand étendard de la république. Les galères de la ville
poursuivaient à leur tour celles de Savone, et plus d'une fois la tempête
fit naufrager ensemble des combattants acharnés.

(1320) Ce n'était pas seulement l'assaut que l'on avait à redouter au
dedans. On manquait de vivres. Telle était la disette que pendant trois
jours on n'eut pour provisions à distribuer que dix mesures de vin et
quatre-vingts mines de blé. Quelques navires napolitains ou provençaux,
enfin un convoi de Constantinople rentré sans perte, pourvurent au besoin;
il était temps. Mais on manquait encore de toutes les menues denrées
que la campagne fournit à la ville, et la privation en était
insupportable. Les propriétaires n'entendaient parler que de ravages; le
secours des auxiliaires était funeste. Les hommes de Lavagna que les
Fieschi avaient fait marcher, les Provençaux, les Calabrais envoyés par
Robert, dévastaient le pays; les Siciliens qui se montrèrent un moment
pour soutenir l'autre parti, tous, exerçaient d'affreuses violences, et
ne distinguaient guère l'ami de l'ennemi; enfin, pour comble d'effroi,
on annonçait que ce terrible Castruccio Castracani, le fameux tyran de
Lucques, venait renforcer les gibelins.

Le peuple de Gênes murmurait de ce que lui coûtait une querelle qui,
après tout, n'était pas la sienne, qui était bien plutôt celle de ses
usurpateurs. Lassé, il s'en prit d'abord à ceux qui l'assiégeaient. Il
alla brûler de nouveau les palais des Spinola à Lucoli et des Doria à
Saint-Mathieu. Il préparait le même sort aux demeures des Mari et des
Pallavicini, car une branche de la famille de l'ancien vicaire impérial,
si longtemps le chef militaire des gibelins lombards, s'était établie à
Gênes.

(1321) Cette émeute avait un caractère très-grave. Les nobles guelfes ne
s'y méprirent pas, et quoique la fureur populaire ne tombât que sur leurs
ennemis, ils s'en effrayèrent. Ils dépêchèrent l'abbé du peuple pour
apaiser le mouvement; on sauva quelques-unes des maisons menacées; mais
bientôt le peuple se plaignit de ne pas être mieux traité par les guelfes
dominant dans la ville que par les gibelins qui l'assiégeaient au dehors.
Il pensa à se faire craindre, à exiger qu'on lui fît justice, ou plutôt à
se faire raison à lui-même, car de justice il disait qu'il n'y en avait
plus. Mauvais traitements, offenses, impossibilité d'en obtenir
réparation, c'est tout ce que le plébéien devait attendre du noble. Pour
y remédier les citoyens populaires formèrent une nouvelle association
patente qui prit le nom d'union du peuple. Elle se donna dix chefs et des
assesseurs. Ce conseil, auquel l'abbé du peuple était invité, prenait
connaissance des injustices commises par les nobles envers les
particuliers, ou même des torts faits par un citoyen à un autre sans
distinction. Il les dénonçait au lieutenant du roi et en requérait le
redressement. Si les magistrats n'y avaient pas pourvu en trois jours, la
sentence populaire, à l'instant portée, était mise à effet par les
membres de l'association convoquée au son du tocsin. Des comités
d'exécution se formèrent à la suite, au nom du peuple et des métiers
d'artisans. Ce fut une organisation démocratique spontanée, mais
complète, et qui se fit reconnaître et craindre. Une semblable
institution dans une ville assiégée, au milieu d'une guerre civile,
annonçait peu de dévouement à la cause apparente pour laquelle la ville
avait fermé ses portes aux exilés, et surtout présageait peu de
dispositions à souffrir longtemps le joug du gouvernement aristocratique.

(1322) Ceux qui soutenaient le siège reçurent de la part du pape un
secours singulier. Jean XXII dans Avignon, protecteur docile de la maison
d'Anjou, avait excommunié Mathieu Visconti avec ses adhérents et publié
une croisade contre les chefs de la cause gibeline. Il expédia sa bulle
aux Génois. Elle fut reçue avec une solennité qu'on tâcha de rendre
populaire, et, soit pour défier les ennemis, soit pour intimider les
consciences encore fidèles à l'Église, on imagina de placarder cette
bulle à la porte extérieure de la ville à la vue des assiégeants; mais
ils bravèrent la sentence, et l'affiche servit de but à leurs arbalètes.
Les Génois eurent seulement la satisfaction d'envoyer au saint-père son
parchemin lacéré en témoignage de l'impiété de leurs adversaires.

Cependant les Visconti avaient beaucoup d'ennemis; la croisade rassembla
des forces sous les ordres du légat, qui ne négligea pas de solder des
troupes allemandes. Les guelfes firent des progrès. Des gibelins,
changeant de couleur, procurèrent successivement au pape, Plaisance,
Tortone, Parme. Mathieu Visconti vint à mourir. A peine Galéas, son fils,
lui succédait, qu'il fut chassé par le peuple de Milan et contraint de se
réfugier à Lodi; il rentra bientôt dans sa ville, mais les nobles qui
s'étaient opposés à lui sortirent à leur tour et se donnèrent au parti
guelfe. Ces mouvements privèrent les émigrés génois de l'appui de leurs
principaux alliés. En même temps le frère du roi Robert arriva et
conduisit du secours (1323). Les assiégeants, affaiblis, gênés dans leurs
communications par ceux de la ville qui commençaient à se répandre plus
librement au dehors, manquèrent de vivres à leur tour, tandis que
l'abondance était revenue dans la cité. On nous conserve ici un fait
singulier. Des nobles guelfes fortifièrent dans le Bisagno une tour qui
fermait le passage par lequel une partie des émigrés recevaient leurs
subsistances, mais ce ne fut pour eux qu'une spéculation afin de lever un
péage à leur profit sur les approvisionnements de leurs adversaires.
Enfin ceux-ci attaqués furent battus, chassés presque sans résistance;
on leur reprit le faubourg qu'ils occupaient, la forteresse de la
lanterne, on pilla leur camp sur la montagne; en un mot, le siège fut
levé et la ville demeura libre.

La nouvelle d'un triste désastre vint troubler la joie du succès. La
guerre civile dans la métropole mettait aux mains les Génois des deux
factions dans toutes leurs colonies, et partout où ils habitaient, le
parti le plus faible était chassé par le plus fort et cherchait partout
des appuis1. Le gouvernement guelfe avait armé une flotte contre les
colonies de Galata et de la Crimée restées gibelines et même contre
l'empereur grec qui les protégeait. Dix galères étaient parties, on n'en
vit revenir que trois, fugitives et ayant perdu leurs chefs. On avait
couru les côtes de la Romanie, pris et brûlé des navires; on avait
pénétré dans le Pont-Euxin et menacé les établissements de cette mer.
Mais ceux de Péra, aidés par les Grecs, avaient armé pour la défense des
comptoirs et pour réprimer les insultes des adversaires. Sur cette
nouvelle les capitaines guelfes avaient recherché asile et assistance
chez le Tartare Zalabi, seigneur de Sinople2, voisin jaloux des colonies
génoises. Ce prince reçut favorablement leurs ouvertures et leur visite.
Il fut prompt à convenir d'une ligue offensive; il fit équiper deux
grands vaisseaux destinés à renforcer la flotte génoise. Pendant ces
préparatifs, son hospitalité et son urbanité charmaient ses hôtes. Les
galères étaient à l'ancre sous les murs de la ville; les hommes
descendaient et communiquaient librement. Il invitait les officiers à ses
fêtes. Au milieu de ces jeux, à un signal, les Tartares passent des quais
sur les galères, s'en emparent, y massacrent tout ce qui résiste; de
dix, six furent prises; quatre échappèrent; trois seulement, dans un
état de détresse et poursuivies par les galères de Péra, ressortirent de
la mer Noire et reparurent à Gênes. Le deuil s'y répandit dans les
familles. Tous les chefs, tous les nobles étaient restés aux mains des
Tartares: exemple déplorable des excès auxquels pousse l'esprit de
faction! On aimait mieux perdre les plus belles colonies que de les voir
au pouvoir des siens attachés à une autre couleur; on craignait moins un
ennemi perfide qu'on ne haïssait la prospérité des compatriotes engagés
dans un autre parti.

Il est à croire que Robert désirait que la paix se rétablît à Gênes et
que les puissantes familles, qui, quoique exilées, tenaient encore tant
de place dans l'État, fussent induites à reconnaître sa domination; alors
seulement elle pouvait être affermie. Le pape écrivit des lettres
affectueuses aux chefs de ce parti, leur prêcha la concorde et les invita
à venir devant lui traiter de leur réconciliation. La réponse fut faite
au pontife au nom du conseil de créance des Génois émigrés fidèles de la
sainte mère Église et de l'empire. On y demandait des sauf-conduits du
roi Robert pour les députés que le conseil enverrait à Avignon. En effet,
ils y vinrent et y trouvèrent des ambassadeurs de leurs adversaires. On
négocia plusieurs mois, mais sans succès. Bientôt après Robert parut à
Gênes en personne (1324) et s'y occupa d'intrigues afin de prévenir le
terme où son pouvoir devait expirer. D'abord, écoutant les conseils de la
noblesse, il cassa l'association de l'union du peuple qui était devenue
le véritable gouvernement de la ville, il abolit les autres corporations
populaires qui s'étaient spontanément formées. Il affecta de supprimer en
même temps un comité, que la noblesse guelfe s'était donné, mais il le
recréa aussitôt en autorisant l'action de huit commissaires nobles
chargés des intérêts de la caste et du parti. Ensuite la question de la
prorogation du terme de son gouvernement fut indiquée à l'opinion, et
bientôt occupa tous les esprits; plus elle s'agitait, plus la ville
était divisée. Presque toutes les classes inférieures, travaillées et
gagnées, particulièrement tout ce qui servait le palais, criait hautement
qu'il fallait continuer la seigneurie pour vingt-cinq ans, pour cinquante
ans, pour la vie de Robert et de son fils, enfin à perpétuité. Quelques
nobles et l'immense majorité des bonnes maisons populaires, de cette
nombreuse bourgeoisie notable qui de père en fils se maintenait dans
Gênes et dans le reste de l'État, toute cette classe supérieure amie de
la liberté, instruite par ses traditions de famille à rejeter le joug
d'un maître, se refusait à toute prolongation. Après une négociation
orageuse, Robert, dont le pouvoir avait encore deux ans à durer, fut
content qu'il fût continué pour six ans de plus. La concession parut
faite avec assez d'unanimité. Le roi partit aussitôt pour son royaume de
Naples. Les galères génoises étaient à ses ordres, il les employa dans
une expédition contre la Sicile commandée par son fils, mais dont le
fruit, après plusieurs mois de séjour dans l'île, se borna à dévaster les
environs de Palerme sans pouvoir pénétrer dans la ville.

Les Génois furent regardés apparemment comme simples auxiliaires. Peu
après, le roi de Sicile les invita à reprendre leur commerce avec ses
sujets et à fréquenter son île comme autrefois; il leur donna d'amples
sauvegardes pour leurs personnes et pour leurs propriétés. Ils en
profitèrent avec joie, non sans déplaire à leur seigneur le roi de
Naples, jaloux de ces rapports. Il y a longtemps que le commerce est
accusé d'être neutre, surtout par les ambitieux qui font des intérêts
personnels de leur domination le seul intérêt des États.

A cette époque les princes d'Aragon entrèrent dans une autre relation
avec les républiques d'Italie. Un juge d'Arborea, mécontent des Pisans,
introduisit en Sardaigne le roi Jacques, qui, amené par cette intrigue,
vint se prévaloir du titre de roi de l'île que Boniface VIII lui avait
concédé autrefois. Les villes des Pisans furent attaquées; ils firent de
grands efforts pour les défendre. Ils prirent à leur service les galères
des émigrés de Savone, et Gaspard Doria les commanda; mais leurs troupes
de débarquement furent défaites, et la Sardaigne fut perdue pour Pise. A
Gênes on fut loin de se réjouir du nouveau désastre de cette ancienne
émule et de la part que les émigrés génois en ressentaient. La conquête
du roi d'Aragon était fâcheuse et son voisinage menaçant pour tous. Il
semble aussi que les factions étaient moins animées. Gaspard Doria
ramenant ses galères de Pise à Savone, rencontra des bâtiments de Gênes;
il les respecta. Il fit bon accueil à ceux qui les montaient et les
assura qu'il n'entendait faire dommage à aucun de ses compatriotes.

Bientôt l'Italie fut occupée d'un autre incident. L'empereur Louis de
Bavière vint chercher la couronne de fer à Milan et la couronne d'or à
Rome. Les gibelins prirent une nouvelle confiance à sa venue; les
guelfes de Gênes tremblaient que Louis ne se détournât de son chemin pour
leur ruine; mais il ne les menaça que de loin. Cependant, de Rome
l'empereur se disposait à marcher sur Naples. Les deux factions génoises
étaient à la veille de prendre une part sanglante à ce démêlé. Ceux de la
ville avaient à la solde du roi Robert quarante galères; trente-cinq,
armées à Savone par les émigrés, avaient joint celles du roi de Sicile.
Cette flotte, réunie dans le golfe de Naples, attendait pour agir
l'apparition de l'empereur; mais Louis séjournait à Rome avec son armée
et y fatiguait les Romains de hauteurs et d'exactions. Bientôt, craignant
un soulèvement, il se mit en sûreté à Viterbe. Aussitôt le peuple romain
éclata, s'empara du gouvernement et se régit en république. Le roi de
Naples accourut sous prétexte de le défendre: révolution et invasion que
les guelfes de Gênes célébrèrent comme l'événement le plus fortuné pour
leur cause. Les flottes se retirèrent sans combat.

Bientôt, décrié dans l'Italie entière, Louis ne songe plus qu'à retourner
en Allemagne, et bassement fait argent de toutes ses conquêtes. Il ne
s'embarrasse ni des voeux des peuples ni des intérêts des princes. Les
Visconti qu'il avait dépouillés retournent à la seigneurie de Milan
(1329), Marc, l'un d'eux, s'était mis au service de l'empereur comme
condottiere avec des troupes allemandes qu'il avait levées. La solde lui
était due pour lui et pour ses compagnons. Lucques, faute d'autre valeur,
lui fut donnée en payement. Mais il n'était ni assez fort pour garder
cette acquisition ni assez riche pour se libérer envers ses troupes sans
la revendre. Il la mit aux enchères, si l'on peut s'exprimer ainsi. Les
Florentins la marchandèrent et furent sur le point de l'obtenir. Les
Pisans firent les plus grands efforts pour rompre un marché qui donnait à
leurs émules et à une république guelfe une telle augmentation de
territoire et de puissance. Par leurs intrigues un émigré génois, Gérard
Spinola, fut l'acheteur de cette seigneurie. Il désintéressa les
créanciers allemands.

En ce temps et après la retraite de l'empereur, tout était en révolution.
Le duc de Calabre, que les Florentins avaient accepté pour seigneur, vint
à mourir, et ce peuple se garda de chercher un autre maître; il reprit
son indépendance et constitua sa démocratie. Au même moment les Pisans se
débarrassaient du lieutenant impérial que l'empereur leur avait laissé.
On ressentait à Gênes l'effet de ces agitations. On enviait ces exemples,
la moindre occasion appelait à tenter de les imiter, et de moment en
moment le peuple faisait sentir sa force (1327). Si un noble a querelle
avec les matelots des équipages de ses galères, le peuple prend parti
pour ceux-ci avec la violence d'une émeute. La famille Cattaneo est
accusée d'avoir fait disparaître un prisonnier; la foule prête main-
forte en tumulte à l'abbé du peuple qui va prendre vengeance de la
témérité de ces nobles. De cette affaire, quand elle s'assoupit, non-
seulement l'aigreur et les jalousies restent entre le peuple et la
noblesse, mais il en naît entre les nobles mêmes. Les Grimaldi, les
Fieschi et leurs partisans s'étaient dispensés de venir au secours des
Cattaneo. On les accusa, dans cette prétendue neutralité, de se servir du
peuple pour s'élever au-dessus de leurs égaux, et pour s'emparer de la
domination. On protestait hautement que plutôt que d'accepter leur
tyrannie, on rendrait la ville aux gibelins.

Ces sentiments préparaient du moins la réconciliation avec les exilés de
ce parti, et d'autres motifs y conduisaient. La guerre était onéreuse à
tout le monde et n'avait que trop duré. Si on la considérait comme née de
la jalousie du gouvernement de la patrie commune, les gens sages
s'apercevaient que la querelle était intempestive, puisqu'on avait un
maître étranger. Si l'on rapportait les divisions à celle qui séparait
les guelfes et les gibelins, on reconnaissait qu'elle avait tous les
jours moins de fondement et d'intérêt, et proprement l'on ne savait plus
à quels chefs et à quels motifs rattacher ces noms funestes tristement
héréditaires.

Le roi de France, Philippe de Valois, avait entrepris de se rendre
arbitre de la paix de Gênes. Il manda à Paris les députés des deux partis
et ceux du roi Robert. On n'avait pu conclure quand de nouvelles
circonstances vinrent presser le rapprochement. Les hostilités des
Catalans menaçaient les Génois sans distinction, et le péril commun
devait les réunir. Mais Jean de Bohême en Italie eut plus d'influence
encore (1331). Ce prince, fils de l'empereur Henri VII, élevé en France,
brave, léger, bouillant, après avoir rendu des services essentiels à
Louis de Bavière en Allemagne, vint en aventurier au milieu des Italiens.
Il se portait pour chef des gibelins, à cause de ses liaisons avec
l'empereur, et il arrivait d'Avignon, ami des Français, approuvé par le
pape, en intelligence avec le légat. Usant de tous ces avantages et
s'annonçant en pacificateur, il se fit accepter pour seigneur dans
plusieurs villes. Gérard Spinola, l'acheteur de la seigneurie de Lucques,
assiégé par les Florentins (1332), l'appela dans sa ville et fut obligé
de la lui abandonner sans avoir retiré le prix de son acquisition.
Cependant les deux factions et les communes s'aperçurent que Jean de
Bohême ne travaillait que pour lui; on finit par le traiter partout en
ennemi (1333.) Alors, à l'exemple de l'empereur Louis, il ne craignit pas
de vendre les villes qui s'étaient données à lui; de nouveaux tyrans lui
durent leurs petites dominations. C'est la pacification qu'il laissa à
l'Italie; il en disparut; mais pendant que son ambition y tenait les
princes en défiance, Robert avait senti la nécessité de ne pas laisser
les Génois divisés plus longtemps et prêts à prendre, les uns ou les
autres, la protection d'un tel arbitre. Il y eut d'abord des trêves;
puis, quand la négociation eut été assez avancée, douze députés choisis
par chaque parti se rendirent en commun à Naples afin de prier le roi de
dicter lui-même la paix. Il les reçut avec une égale faveur. Il arma
chevalier de sa propre main Tasan Doria, l'un des ambassadeurs gibelins.
La paix fut conclue; le retour fut ouvert à tous les émigrés; il y eut
entière abolition du passé; pour l'avenir, sous le gouvernement royal,
les magistratures et les emplois furent répartis en nombre égal aux
gibelins et aux guelfes. La nouvelle du traité fut célébrée à Gênes par
les actions de grâces de l'Église et par les démonstrations de la joie
populaire. On vit arriver ensemble et en parfaite union les négociateurs
de retour de Naples. Ceux des gibelins, après avoir été accueillis à
Gênes, allèrent à Savone rendre compte de leur mission; mais là,
quelques membres de l'une des familles les plus puissantes, on ne nous
dit pas si ce furent des Doria ou des Spinola, soulevés contre cet
accord, entreprirent de le faire rejeter dans les conseils du parti. On
n'avait pu, disaient-ils, conclure la paix sans l'aveu du roi de Sicile,
leur allié. Pour empêcher la publication du traité, ils eurent recours
aux armes; mais leur propre famille désavoua ces ennemis de la concorde
publique, et les cris de mort à qui s'oppose à la paix, décidèrent enfin
le petit gouvernement des émigrés; le traité fut ratifié, proclamé dans
Savone; et des envoyés allèrent aussitôt à Gênes opérer la réunion si
longtemps attendue.


CHAPITRE IX.
Nouveau gouverneur. - Capitaines gibelins. - Boccanegra premier doge.-
Nobles et guelfes exclus du gouvernement.

La guerre civile avait duré quatorze ans (1317 à 1331). Elle avait abondé
en désastres pour les deux partis. Elle avait fait d'un roi étranger le
seigneur d'une république libre. Les Lombards, les Toscans et jusqu'aux
mercenaires allemands avaient ravagé plus d'une fois le territoire. A dix
lieues de Gênes le port de Savone avait recélé des flottes de corsaires
qui n'avaient point laissé de sécurité au commerce maritime. La mer comme
la terre avait été un théâtre de déprédations.

Il faut entendre sur ces calamités un historien du pays1 qui avait
conversé avec les contemporains de l'époque, qui, avec le témoignage des
vieillards, avait recueilli les mémoires domestiques des familles; il
faut s'en rapporter surtout à une lettre citée par cet écrivain, adressée
à l'issue de cette triste querelle à Salogro de Negri, l'un des Génois
guelfes les plus distingués, par Gérard Spinola, ce gibelin qui acheta et
revendit Lucques, en paya le prix et en perdit le remboursement. Ces
récits énumèrent les ravages, incendies des édifices et des navires,
récoltes détruites, arbres abattus à plaisir, vignes arrachées, capitaux
dilapidés. La dégradation morale avait suivi les infortunes. Ces pertes,
les longues privations de l'exil avaient réduit beaucoup de familles
nobles à la misère et à l'avilissement. Un grand nombre d'individus
étaient allés errant et cherchant à gagner leur vie dans les pays
lointains; les plus braves s'étaient faits soldats aventuriers; plus
d'un pour toute industrie s'était adonné au brigandage et aux bassesses.
On avait fait un honteux trafic de captifs; tel spéculait sur la rançon
de ses plus proches, s'il pouvait les avoir prisonniers entre ses mains.
Les mariages interrompus ne rendaient plus de fruits; trop souvent les
femmes, en suivant leurs maris dans les hasards de la guerre, en étaient
devenues les victimes, outragées et enlevées par les vainqueurs; ou,
éloignées de leurs époux, elles avaient oublié dans ce long abandon leur
rang et leur vertu. On avait vu des matrones de noms illustres réduites à
la condition de courtisanes et vivant du prix de leur infamie. La triste
consolation du patriotisme de celui qui a tracé ce sombre tableau est
d'avertir que le vertige n'avait pas atteint les Génois seuls. La cause
et ses funestes et honteux effets régnaient sur l'Italie entière. La
discorde agitait à la fois la Lombardie et la Toscane. Les vains noms de
gibelins et de guelfes n'étaient pas les symboles uniques des factions.
Ceux de noirs, de blancs, vingt autres signes de ralliement divisaient
chaque ville, y mettaient aux mains les citoyens entre eux, les gibelins
dans Pise, les guelfes dans Florence et dans Bologne. Partout le peuple
était apposé à la noblesse; les nobles se disputaient le pouvoir; de
petits tyrans voulaient devenir souverains, et par-dessus tout,
l'ambitieuse maison d'Anjou agitait toutes les passions pour fonder une
grande domination monarchique sur tant de républiques indépendantes.

La paix, rétablie sous son influence intéressée parmi les Génois épuisés
par la guerre, dura du moins quatre années. La nécessité de résister à
des ennemis extérieurs inspira des efforts communs et fit ajourner les
prétentions et les querelles. On avait eu souvent à se plaindre des
corsaires catalans et quelquefois on les avait sévèrement réprimés. Ce
peuple belliqueux, aventureux et avide de pillage, avait profité de
l'affaiblissement des Génois pendant leurs dissensions pour se rendre
plus redoutable sur la mer. Leur seigneur, le roi d'Aragon, depuis son
établissement en Sardaigne était ennemi des Génois, gouvernés d'ailleurs
par l'émule de sa maison.

Avant même que les émigrés eussent effectué leur rentrée, les Catalans
avec quarante galères avaient insulté les côtes de la république de
Monaco, jusqu'à Porto-Venere. Quand les Génois eurent complété leur
réunion, Antoine Grimaldi, élu amiral, conduisit quarante-cinq galères
sur les côtes de la Catalogne. Il brûla des vaisseaux et rendit ravage
pour ravage. Le roi d'Aragon, qu'il envoya défier, lui fit répondre qu'il
trouverait sa flotte à Majorque. Le Génois y vint en effet, il entra dans
le port et y détruisit des galères; il remit rapidement à la voile, força
les obstacles opposés à sa retraite et revint à Gênes après cet exploit
(1333). Ottobon de Marini, Jean Cicala, Salogro de Negri furent
successivement chargés de continuer cette guerre (1334). Ils
poursuivirent l'ennemi sur les côtes de Provence, en Sicile, en Corse, en
Sardaigne. Un grand convoi catalan portait dans cette île des troupes
destinées à y enlever à la famille des Doria les seigneuries qui leur
étaient restées: mille huit cents combattants montaient cette flotte;
cent quatre-vingts nobles qui en étaient les chefs y avaient embarqué
leurs femmes, leurs familles et leurs richesses. De Negri les attaqua.
Dix jours et dix nuits il les poursuivit sans relâche, combattant tout ce
qui se laissait atteindre. Les vaisseaux furent capturés dans leur fuite.
Peu de ceux qui les montaient échappèrent. Le plus grand nombre périt;
trois cents captifs furent envoyés à Gênes. On déposa sur la côte de
Sardaigne six cents blessés. Les femmes furent reconduites jusqu'à
Cagliari, religieusement gardées de toute insulte. Un noble espagnol qui
n'avait pas espéré tant d'égards avait poignardé la sienne au moment où
le vainqueur montait à l'abordage: de Negri indigné fit trancher la tête
à ce barbare. Les Catalans avaient quelquefois massacré ou pendu leurs
prisonniers; de Negri, usant de représailles, descendit devant Cagliari
et fit pendre deux de leurs capitaines aux fourches que les Catalans eux-
mêmes avaient dressées. Cette guerre maritime s'étendait partout. Les
galères des Génois de Péra allèrent chercher les Catalans dans les eaux
de l'île de Chypre et les poursuivirent sur les côtes d'Égypte. Gênes et
ses colonies étaient en paix avec le soudan. Bernabo Doria, l'amiral
génois, fit une descente, il s'abstint de toute hostilité envers les
habitants, mais, sans ménagement ni scrupule pour la neutralité des
Égyptiens, il détruisit par le feu les corsaires ennemis.

(1315) Cependant, il semblait à Gênes que la paix intérieure avait déjà
trop duré. Le gouverneur que le roi Robert avait laissé après lui avait
entretenu la concorde. Son impartialité avait obtenu la confiance. Tout à
coup un successeur lui fut nommé. Les gibelins furent blessés d'un
changement dont le dessein leur avait été caché, ils le jugèrent concerté
avec le parti guelfe et destiné à les remettre sous la prépondérance de
leurs ennemis. Vainement la magistrature mi-partie qui administrait la
république réunissait ses efforts pour calmer la méfiance et écarter les
sujets de trouble, la fermentation croissait de jour en jour. Les guelfes
furent contraints de céder. Le lieutenant du roi de Naples fut remercié,
gardé de tout outrage, lui et les siens, et honorablement renvoyé. Les
nobles et le peuple réunis nommèrent capitaines de la république, pour
dix ans, Raphaël Doria qui avait été amiral de Sicile, et Galeotto
Spinola de Lucoli. On régla que sous leur autorité le gouvernement se
composerait d'un abbé du peuple et de conseillers ou anciens. Quand ce
régime eut pris son assiette, plusieurs guelfes, de ceux qui s'étaient
absentés au premier moment, revinrent et jurèrent obéissance au
gouvernement reconnu. A la même époque, nombre de populaires guelfes
renoncèrent à leur couleur et se déclarèrent gibelins; mais les Fieschi
se montrèrent irréconciliables avec cette révolution.

Sous le nouveau gouvernement, au bout d'un an, on parvint à faire la paix
avec les rois d'Aragon et de Majorque; mais il fallut recommencer à
combattre avec les guelfes, nouveaux émigrés réfugiés à Monaco. C'était
maintenant à eux de faire le métier de corsaires.

Une telle guerre dégénérait en piraterie de la part des Génois de Monaco.
Mais neuf de leurs galères, commandées par François de Marini, pour aller
protéger leur faction dans les colonies du Levant, furent rencontrées à
l'entrée de la mer Adriatique par dix galères des Vénitiens. En vertu de
la domination exclusive que ceux-ci affectaient sur ce golfe, l'amiral
génois fut sommé de rendre compte de sa navigation dans ces parages. De
Marini répondit que ni lui ni sa patrie n'avaient affaire ni ne devaient
rendre raison aux Vénitiens. Il fut défié et attaqué sur cette réponse.
Après un long combat, il prit ou brûla six des dix galères de Venise.
Tandis que le gouvernement des gibelins se renforçait, leurs propres
partisans n'étaient ni d'accord ni obéissants. Un Spinola fit révolter le
bourg de Voltaggio et s'empara à son profit de l'important péage qu'on y
levait.

A Albenga deux familles se faisaient une guerre à mort. Les Spinola
soutenaient l'une, les Doria ne se firent pas scrupule d'amener à la
défense de l'autre quarante barques pleines d'hommes armés.
Une révolution plus décisive devait cependant arriver, et, chose bizarre,
c'est un démêlé de matelots et de capitaines, en France, sur les côtes de
l'Océan, qui allait en amener l'occasion.

Des Génois étaient depuis longtemps à la solde des puissances étrangères.
Edouard III et Philippe de Valois les avaient employés tour à tour2. La
supériorité, la bravoure de leurs marins, étaient appréciées et leurs
secours enviés dans la guerre maritime. Les émigrations causées par les
troubles civils avaient multiplié cette fréquentation; en tout sens la
dextérité génoise avait été distinguée et accueillie. On trouve un
Léonard Pessagno qui avait capté la confiance d'Edouard. Il l'avait
honoré du titre de sénéchal d'Aquitaine et l'avait expédié à Gênes avec
ses pouvoirs afin d'affréter des galères pour ses guerres d'Ecosse. Il
est vrai que peu après le roi le destitue, lui demande compte et le
constitue reliquataire, tandis que Pessagno se prétend créancier. Nicolas
Usodimare est à son tour connétable de Bordeaux et vice-amiral de la
flotte anglaise. Edouard, près d'entrer en guerre avec les Français,
avait encore à sa solde des galères de Jean Doria et de Nicolas Fieschi.
Il écrivait à la commune de Gênes, et, au nom de l'antique amitié, il la
conjurait de ne pas donner de secours à son adversaire; mais Philippe
l'avait gagné de vitesse. Il venait de conclure des traités qui lui
engageaient vingt galères de Gênes et autant de Monaco3. Un ancien
armateur de Porto-Venere, Pierre Barbavera, qui servait en France depuis
quelque temps, commanda ces galères4. Elles renforçaient une flotte de
bâtiments normands ou bretons sous des amiraux français. Ils commencèrent
les hostilités. On ravagea la côte anglaise, on pilla Southampton5. Mais
la chance tourna plus tard. Edouard arma une flotte nombreuse. A son
approche, Barbavera avait insisté pour l'attaquer en haute mer. Les
amiraux français s'obstinèrent à serrer le rivage, et là, combattant avec
désavantage, ils furent écrasés. Le Génois se mit à couvert avec les
galères de son pays6. Plus tard on le voit fixé au service de la France,
y établissant sa famille, et récompensé d'une pension de deux cents
livres assignée sur la sénéchaussée de Beaucaire7. Cependant, suivant les
récits français de ce temps, on disait qu'à cette malheureuse bataille
navale, l'amiral génois avait d'habiles matelots, mais de très-mauvais
combattants8. Les archers de Gênes étaient fameux et ils ne manquaient
pas; mais les commandants des galères s'étaient procuré des recrues moins
coûteuses. Ces témoignages recueillis sur le théâtre de la guerre
expliquent la narration génoise. Une partie des équipages qui servaient
Philippe se révoltèrent contre l'avarice d'Antoine Doria, un de leurs
chefs, et contre les autres nobles commandants de la flotte. Ils leur
imputaient de retenir le salaire des pauvres gens de mer et de leur
donner des comptes infidèles du profit commun. Le principal auteur de
l'insurrection était Pierre Cappuro, marinier natif de Voltri près de
Gênes. Guidés par lui, les matelots chassèrent leurs capitaines et
s'emparèrent des galères. Les chefs, appuyés par le gouvernement
français, eurent bientôt raison de cette violence. Cappuro, qui avait
soutenu sa cause devant le roi, fut envoyé en prison. Alors une grande
partie des équipages abandonna la flotte. Ces marins regagnèrent leur
patrie, marchant unis et accusant à grands cris la noblesse d'avidité,
d'injustice et d'insolence. Dans cette disposition, à leur entrée dans
Savone, ils criaient Vive Cappuro, et le faux bruit que, depuis leur
départ on l'avait fait mourir, vint encore les exaspérer. Le peuple, les
artisans, les mécontents de toute espèce se joignirent à eux, et leur
bande devint une ligue. On convint d'un jour où l'on prendrait les armes
dans Savone. Ce jour venu, le peuple s'organisa comme une armée. Des gens
sages faisaient des efforts pour détourner cette tempête. Edouard Doria
fut envoyé de Gênes pour la calmer, sa présence la fit éclater, il fut
mis en prison; les insurgés établirent régulièrement leur gouvernement,
composé de deux recteurs et de quarante conseillers (vingt mariniers et
vingt artisans). Cette troupe se répandit dans les campagnes, et, en
marchant vers Gênes, elle occupa plusieurs bourgs où l'on fit cause
commune avec eux. Alors un esprit public se manifesta dans la ville même;
non sans doute qu'on voulût y donner l'autorité à la populace, mais de
toute part on déclara aux capitaines qu'on ne resterait pas sous leur
pouvoir absolu. On réclama la nomination de l'abbé du peuple, maison la
voulait réelle et non abandonnée à leur désignation au moyen de laquelle
les familles notables, regardant cette magistrature comme trop au-dessous
d'elles, l'abandonnaient à des hommes obscurs et serviles. Tout était
changé, on exigeait une élection régulière et libre. Doria et Spinola y
consentirent sans résistance, si ce n'est avec plaisir. Vingt électeurs
populaires furent pris tant dans la ville que dans les trois districts ou
vallées de sa banlieue (1339); cette fois l'opinion était fortement
agitée par l'attente de la nomination. Les électeurs étaient renfermés
pour y procéder. Ils devaient proclamer leur choix dans le prétoire du
palais public, où les deux capitaines siégeaient sur leur tribunal. La
foule remplissait la salle; le bas peuple et la haute bourgeoisie s'y
étaient portés avec une égale curiosité: on y voyait avec les artisans
les commerçants les plus considérables, entre autres, Boccanegra, neveu
du premier capitaine populaire de la république. Le choix, difficile à
faire sans doute, se faisait désirer depuis longtemps et l'impatience
populaire se manifestait par des murmures. Un ouvrier doreur, grossier et
qui passait pour fou, s'avise de monter à la tribune sans congé des
magistrats et se prend à demander si l'on veut qu'il dise ce qu'il faut
faire pour le salut du pays. On prit sa demande pour une bouffonnerie,
et, tandis que les uns voulaient l'obliger à se taire, d'autres
trouvaient amusant de l'inviter à parler. «Mais, leur répondit-il, ce
que je dirai le ferez-vous?» Certainement, lui criaient les mêmes voix.
Les autres lui imposaient encore silence. «Il n'importe, s'écria-t-il
enfin, je le dirai, ce que nous avons à faire; choisissons Simon
Boccanegra.» A ce nom, les yeux se tournent vers le citoyen désigné par
cette invitation bizarre, fortuite ou concertée, c'est ce qu'on ne
saurait dire. Au milieu de la rumeur élevée, le cri de Boccanegra,
Boccanegra! prend consistance et bientôt étouffe toute autre clameur.
Simon est entouré, enlevé malgré sa résistance et porté sur le tribunal
auprès des capitaines. On lui met l'épée de la république entre les
mains. Au bruit, les électeurs sortent de leur séance et voient assez
qu'ils n'ont pas d'élection à faire. Cependant, quand Boccanegra parvient
enfin à se faire entendre, il remercie ses concitoyens populaires de la
confiance qu'ils mettent en lui et de l'honneur qu'ils prétendent lui
faire; mais, faisant allusion à ce qu'avait été son oncle et à l'espèce
d'hommes qu'on avait faits abbés du peuple jusqu'alors, il proteste qu'il
ne le sera point. Ce n'est pas ce qu'ont été les auteurs de sa famille9,
et il rend l'épée. Son refus trouble la multitude; des voix confuses se
font entendre et au milieu d'elles quelques-unes s'écrient: «S'il ne
veut être abbé, qu'il soit seigneur.» Les capitaines, attentifs à ce qui
se passait et commençant à craindre l'effet de cette proposition
nouvelle, s'emparent de lui et le conjurent de se rendre au voeu général.
Boccanegra, comme encouragé par eux, mais répondant à la fois à tout ce
qu'on lui offre, s'avance et crie au peuple: «Eh bien! mes maîtres, je
serai tout ce que vous voudrez, seigneur, abbé du peuple, il n'importe,
j'obéirai.» «Plus d'abbé, répond le peuple, qu'il soit seigneur, qu'il
soit seigneur.» «Je le vois, réplique Boccanegra, vous m'ordonnez d'être
votre seigneur. Je le serai donc. Voulez-vous aussi avoir des capitaines?»
«Non! non!» c'est le cri universel. «Qu'il soit notre duc, notre
doge!» Sous ce nouveau titre de seigneurie, Simon Boccanegra, aux
acclamations de vivent le peuple, la commune et le doge! est promené en
triomphe à l'église de Saint-Cyr, à sa propre maison, enfin au palais
public, dont il prend possession. Les capitaines déchus s'en étaient
dérobés, et ils ne regagnèrent pas leurs demeures sans péril et sans
insulte; bientôt ils sortirent de la ville. La population se livra à
quelques excès pour signaler la défaite de la noblesse. Les matelots, en
souvenir de la querelle occasion de ce tumulte, allèrent piller quelques
palais Doria. Le doge monta à cheval aussitôt pour réprimer ces
désordres. Un brigand fut rencontré chargé du butin d'une maison pillée.
Boccanegra, pour premier acte d'autorité, lui fit trancher la tête. Mais
l'ordre ne se rétablit pas avant que le peuple se fût emparé des
registres des redevances dues au trésor par les particuliers, du rôle des
impôts, des livres de la douane et de ceux des autres perceptions
fiscales pour en faire des feux de joie sur les places publiques.

Cependant cette élection tumultuaire fut ratifiée le lendemain par des
serments solennels. Les citoyens de la ville et de ses vallées, rangés
sous les armes en entourant l'église de Saint-Laurent, saluèrent
d'acclamations réitérées le nouveau doge, qui se rendit au milieu d'eux.
Sa dignité fut confirmée et déclarée à vie. Les conseillers, au nombre de
quinze, nommés pour l'assister et pour gérer les affaires publiques,
furent tous populaires, et l'ancienne division politique se ranimant, on
ne nomma dans ce conseil de plébéiens que des gibelins. Les nobles
guelfes furent même relégués à leurs champs; mais plusieurs vinrent
d'eux-mêmes offrir leur personne et leur fortune au gouvernement nouveau.
Quant aux nobles gibelins, on exila quelques membres des deux principales
familles; il fut libre aux autres de rester; en somme, la révolution fut
contre toute la noblesse. La dernière violence de ces journées tomba sur
Robello Grimaldi; rencontré dans la rue, il fut attaqué par le peuple.
Quand le doge vint au secours, on lui cria de laisser exercer la
vengeance de sa famille sur la race qui avait causé la ruine de son oncle:
tel était en ce moment l'esprit de la multitude; Grimaldi leur fut
dérobé à grande peine.

Enfin le gouvernement prit son libre cours. On institua des anniversaires
pour remercier Dieu et les saints protecteurs de ce grand événement;
avant la fin de l'année tout l'État, excepté ses deux points extrêmes,
Vintimille et Lerici, reconnaissait les lois du doge de Gênes.


LIVRE CINQUIÈME.
LE DOGE BOCCANEGRA DÉPOSSÉDÉ. - UN DOGE NOBLE. - ACQUISITION DE CHIO. -
GUERRE VÉNITIENNE. - SEIGNEURIE DE L'ARCHEVÊQUE VISCONTI ET DE SES
NEVEUX.- BOCCANEGRA REPREND SA PLACE. - 1er ADORNO ET 1er FREGOSE, DOGES.
- GUERREDE CHYPRE. - CAMPAGNE DE CHIOZZA.
1339 - 1381.

CHAPITRE PREMIER.
Premier gouvernement du doge Boccanegra. -Jean de Morta, doge noble.

Les historiens et les traditions du pays ont attaché à l'élévation du
premier doge une si haute importance dont l'impression durait encore de
nos jours, qu'on pourrait s'en étonner en voyant bientôt que le pouvoir
sous ce nouveau titre ne fut pas plus stable que sous tant de
magistratures créées et détruites avant celle-ci. Mais le nom de doge,
conservé pendant deux cent cinquante ans, quoique rien ne ressemblât
moins à la souveraineté destinée à Boccanegra que la présidence biennale
des doges de la république moderne, reportait les souvenirs populaires
sur l'homme pour qui ce nom avait été emprunté à Venise.

L'événement avait aussi des conséquences faites pour laisser de longues
traces, et aucune autre époque n'est plus propre à s'y arrêter un moment
pour observer dans la constitution de la république génoise les progrès
de la lutte des éléments de la démocratie et de l'aristocratie.

Et d'abord, ce nom de constitution ne signifie pas ici une législation
positive et permanente, une charte; on a pu remarquer et l'on verra
encore que le plus souvent chaque changement de personne dans le
gouvernement amenait un remaniement de ses lois organiques. Quand celui
qui gouvernait devenait odieux, ou qu'il s'élevait contre lui un
compétiteur plus puissant, le pacte juré entre la république et lui
n'était ni l'arme capable de le défendre, ni une pièce de son procès; la
force le renversait, et pour un autre chef on faisait une loi nouvelle.
Il ne surnageait dans ce chaos de statuts que quelques usages, maximes
plutôt transmises qu'écrites, qui, devenues la foi publique,
circonscrivaient les pouvoirs et conservaient la tradition des libertés.

Gênes n'avait d'abord réglé son gouvernement que sur le modèle de ses
associations maritimes: dans la navigation mercantile, le patron dirige,
mais tous les habitants du bord sont appelés à son conseil dans les cas
difficiles; de même, ce peuple avait abandonné la conduite des affaires
de la république à des consuls, en se réservant d'être consulté en
parlement pour décider des plus importantes.

Quand les familles consulaires notables devinrent une noblesse, l'opinion
publique s'y accoutuma bientôt; car les mains qui avaient saisi le timon
étaient les mêmes par lesquelles on était habitué à le voir manié, et
rien ne semblait changé à la tenue des parlements.

La jalousie des nobles entre eux, leur hauteur et leur despotisme
excitèrent souvent des plaintes dans le peuple; mais leur caste n'en
reste pas moins une institution révérée, enracinée dans les moeurs,
indépendante du pouvoir qu'on lui avait laissé prendre; plus tard on le
lui dispute, on l'en dépouille même: ce fut toujours sans cesser
d'attacher à son illustration la vanité nationale. L'ostracisme dont on
frappait les nobles impliquait encore la reconnaissance de leur grande
existence dans la république. Enfin, avec le temps, d'éminents populaires
se firent presque princes sans oser se dire nobles.

Or, c'est l'établissement du premier doge qui est l'installation
définitive de la bourgeoisie au pouvoir. Alors finit réellement le règne
de la noblesse; aucune incapacité, il est vrai, ne fut prononcée au
premier moment contre les nobles gibelins individuellement; mais,
humiliés et révoltés, ils s'attirèrent l'interdiction pour tout noble,
bientôt de la dignité de doge, ensuite de la première place du
gouvernement, sous quelque nom qu'elle fût déguisée; exclusion qui,
devenue la principale loi traditionnelle de la république, a duré cent
quatre-vingt-dix ans.

Mais on n'avait longtemps distingué que la noblesse et le peuple. Le
peuple n'était qu'un seul corps sous la loi de l'égalité, et cette masse
commença à se désunir. Les classes inférieures pressentaient dans leur
propre sein une seconde aristocratie que préparait la richesse. Les
artisans étaient jaloux des marchands, et ils ne voulaient pas supporter
le poids d'une double supériorité. Forts de leur nombre, ils
revendiquaient une part d'autorité. Quant à l'élévation du capitaine
Boccanegra, on forma un grand conseil qui devait faire tomber en
désuétude les parlements ouverts à tous les citoyens: parmi les
catégories dont on le composa, les consuls de trente-trois métiers furent
appelés comme membres essentiels de cette représentation de la
république. De ce moment, les artisans prétendirent compter comme un
corps politique. La prévoyance des nobles fortifia cette prétention pour
l'opposer à celle de la haute bourgeoisie. Ils caressèrent jusqu'à la
populace et s'en firent suivre. Mari, dans sa tentative pour saisir le
pouvoir, avait effrayé la classe moyenne en recourant à l'assistance des
ouvriers. Hubert Doria, marchant à l'usurpation, n'ayant dans son cortège
ni les riches, ni les bons, abandonne au pillage les maisons qui sur son
passage lui faisaient obstacle. On s'avise d'imposer aux capitaines
gibelins pour collègue un tribun, un abbé du peuple. Il siège avec eux;
l'épée de la république est même le symbole dont on le décore; et cette
fonction, si relevée en apparence, tombe si bas que les citoyens notables
la refusent comme au-dessous d'eux. Quand de nouvelles dissensions entre
les nobles mettent Gênes au pouvoir du roi de Naples, Robert, une réunion
populaire se forme pour exercer spontanément la justice distributive et
répressive: ce sont les artisans qui y dominent et qui se chargent de
l'exécution (tentative que plusieurs fois ils renouvellent dans la
suite). Les matelots revenant de France, soulevés contre leurs nobles
capitaines, composent leur gouvernement d'artisans et de mariniers
exclusivement. Enfin c'est un artisan qui prend à Gênes l'initiative de
la nomination du doge Boccanegra. Ces premiers faits avertissent
suffisamment qu'il y a là un élément de plus à compter avec les nobles et
les bourgeois; et nous allons le voir croître en importance d'époque en
époque.

Pour compléter l'idée qu'on peut se faire de ce gouvernement populaire,
il serait curieux de savoir quelles étaient au juste la forme et
l'autorité de ses parlements. Rarement les annales s'expliquent nettement
sur de tels sujets. Mais en observant ce qu'elles indiquent en diverses
occasions, il paraîtrait que là aussi les usages ont changé plus d'une
fois. Cependant, même quand la délibération n'était plus laissée à la
masse des citoyens, longtemps l'influence prépondérante de l'institution
s'était assez bien conservée, grâce à la puissance de la publicité. Dès
les anciens temps on trouve les parlements rassemblés au son de la cloche
dans l'église ou sur la place Saint-Laurent, et c'est à l'époque même où
le conseil dispose des affaires. Là, souvent on reçoit les ambassadeurs.
Quelquefois c'est eux qui ne veulent parler au conseil que devant le
peuple réuni, quand ils viennent offrir l'alternative menaçante de la
paix ou de la guerre. Dans ces assemblées, le conseil prononce, mais
l'assentiment, les acclamations du peuple semblent y dicter les
résolutions. C'est un appel à l'opinion nationale, irrégulier, mais
certainement imposant. Que des hommes apostés entreprissent de diriger
cette opinion au gré des magistrats, c'est ce qui est fort probable;
mais on ne peut considérer comme une vaine forme une telle consultation,
où l'opposition, pour peu qu'elle fût consistante, devait se résoudre en
tumulte.

En certain temps, le conseil, dans les cas graves, se renforçait d'un
nombre de notables. Nous rencontrons des exemples de convocations tantôt
de cent, tantôt de trois cents citoyens. Nous ne savons rien sur la
manière de désigner ces adjoints temporaires. Le conseil était
probablement seul arbitre de ce choix, guelfe, gibelin, ou mi-parti,
suivant qu'une des deux factions régnait exclusivement, ou qu'elles se
partageaient les sièges des sénateurs comme il fut souvent convenu. On ne
peut douter que ces convocations, sous prétexte d'urgence et de promptes
résolutions, n'eussent été inventées pour substituer les conseils secrets
à huis clos aux parlements assemblés sur la place publique. Nous avons
remarqué le conseil de deux cents votants formé de catégories au temps du
premier Boccanegra. Mais la réaction populaire qui fit doge le second
rétablit l'usage, sinon des parlements délibérant en souverains, du moins
des conseils tenus sous les yeux du public. Cette forme était réservée à
la séance du second dimanche de chaque mois. La cloche qui le convoquait
invitait tous les citoyens à y être présents. Étrangers ou Génois, tout
le monde y était admis comme spectateurs: devant eux on traitait les
affaires, on opinait. Cette institution chère au peuple se conserva
longtemps; seulement il serait difficile de croire qu'elle se maintint
quand l'usurpation et la violence eurent fait de la magistrature suprême
une tyrannie despotique. L'historien Stella se souvient d'avoir assisté
enfant à une de ces assemblées dans une occasion mémorable (1383); mais
son récit nous fait bien voir qu'au temps où il écrivait elles étaient
tombées en désuétude. Quant au conseil ou sénat que les populaires
composaient seuls sous le doge Boccanegra, les nobles ne tardèrent pas à
y rentrer. Enfin on n'a pas oublié que le maniement des finances avait
été confié par le peuple à huit nobles: il paraîtrait même que c'est par
cette institution que la reconnaissance de la noblesse avait commencé.
Cet usage se conserva, soit défiance des populaires entre eux et
confiance en ceux mêmes dont on repoussait l'ambition aristocratique,
soit sentiment de cette justice qui appelle les plus forts contribuables
à surveiller l'épargne où ils versent plus que les autres. La garde du
trésor et le soin du fisc restèrent à des nobles au temps même qu'ils
étaient exclus du sénat. On ne trouve qu'assez tard des exceptions
avérées à cet usage singulier si propre, au milieu des jalousies
populaires, à maintenir pour la noblesse respect, crédit et influence1.

Un doge, arrivé au pouvoir comme par hasard, du moins sans préparation ni
alliance patente, avait une tâche difficile à remplir au milieu de ces
éléments discordants; il devait les dominer tous. Il avait à faire
régner l'ordre et la concorde. Quoique bien vu du peuple, Boccanegra
n'avait pas gouverné un an qu'il se voyait menacé de toute part (1340).
Les nobles émigrés de Monaco s'étaient adonnés au métier de corsaires.
Cette nouvelle puissance maritime donnait la main à tous les mouvements
qui se tentaient sur le territoire. Les Doria avaient soulevé les vallées
d'Oneille; le marquis de Caretto ravageait le territoire d'Albenga en
assiégeant cette ville.

Mais le doge gouvernait avec vigueur; il faisait marcher des forces; le
marquis s'effraya. Il envoya des ambassadeurs pour traiter: le doge
répondit qu'il n'entendrait à rien avant que Caretto eût comparu en
personne. Il se soumit à cette sommation menaçante; il se rendit à Gênes
où les cris du peuple sur son passage le dévouaient à la mort. Boccanegra
le fait jeter dans une étroite prison: après l'avoir endurée trois mois,
il céda à la république, Finale et le Cervo. A ce prix il recouvra la
liberté (1342).

A l'autre extrémité du territoire le doge se faisait rendre le château de
Lerici. Il n'y eut plus alors qui méconnut son autorité que Monaco où les
Grimaldi étaient cantonnés, et Vintimille où les mécontents des quatre
familles2 avaient cherché une retraite commune. Cependant les menées
continuaient. On ne put savoir si des trahisons véritables se succédaient
ou venaient échouer devant la vigilance ou la justice de Boccanegra, ou
si, défiant et jaloux de son autorité, il sacrifiait des malheureux à un
soupçon, et rêvait des complots imaginaires. L'annaliste qui célèbre
d'ailleurs la magnanimité du doge fait entendre que l'opinion d'une
partie des citoyens était aliénée par la faute de ses conseillers,
toujours prompts à condamner et à punir.

(1334) Il est probable qu'une autre cause acheva de nuire à la popularité
de Boccanegra et de son gouvernement. Le doge ne devait recevoir de
l'État qu'un médiocre salaire de 8,500 livres; mais il se croyait obligé
de s'entourer de soldats stipendiés: il en avait sept cents auprès de
lui. Leur solde était une dépense supérieure aux ressources ordinaires de
la république. Dès la seconde année de ce régime, on frappa la ville
d'une contribution de cent mille génuines: rien n'était plus propre à
exciter des murmures. Ces germes de mécontentement vinrent enfin à
maturité, soigneusement cultivés par l'intrigue.

Les émigrés mettent en mouvement des troupes nombreuses, ils se répandent
dans la vallée jusqu'aux portes de Gênes; leurs étendards portent réunis
les écussons des quatre familles si longtemps opposées. Ce drapeau est
promené sur tout le territoire pour engager les populations à suivre
leurs anciens chefs. Boccanegra menacé de si près voit le péril et ne
trouve personne pour l'aider à y résister, il est réduit à le conjurer.
Il recourt aux nobles de la ville pour les intéresser soit à la défense,
soit à la paix, et dès ce moment son pouvoir est perdu; les affronts se
multiplient pour sa personne et surtout pour la liberté populaire. Quatre
commissaires de la noblesse commencent à dicter une première loi: sous
leur influence le conseil plébéien du doge fait place à un nouveau
conseil composé en nombre égal de nobles et de bourgeois, mais ceux-ci
des moins énergiques. La noblesse, de plus en plus exigeante, dicte des
règlements nouveaux qui limitent le pouvoir du magistrat suprême, il
n'est plus que l'exécuteur disgracié de leurs volontés. Cependant les
émigrés sont sous les murs; loin que personne les attaque ou s'en
défende, on voit sortir de la ville à toute heure d'autres nobles qui
vont à eux et des populaires serviles qui courent leur prodiguer les
félicitations, les hommages, les offres de les servir. Les amis de la
liberté s'indignent, ils sentent que la patrie est vendue; on leur impose
silence; des commissaires du gouvernement, et toujours un populaire
complaisant à la suite d'un noble, vont de rue en rue signifier aux
habitants que chacun doit rester sur ses foyers, ne se mêler que de les
défendre; si l'on se permet une acclamation, ce doit être vivent le doge
et le bon État; le cri factieux de vive le peuple est interdit, il est
temps de s'en abstenir. Boccanegra, que personne ne soutient, voit trop
bien où les choses en sont venues. Maudissant ceux qui ont si mal tenu
les promesses qu'on lui avait faites, il se démet de son pouvoir et sort
du palais avec les siens. Il part et va chercher une retraite à Pise3.

(1345) Dès que le jour reparaît, tous les nobles restés dans la ville,
les Imperiali, les Mari, les Squarciafichi, descendent sur les places de
leurs palais, y arborent leurs drapeaux et se montrent en armes pour
imposer au peuple ou pour en détacher leurs partisans. Ce fut un jour
d'incertitude et de tumulte, mais on s'observa sans s'attaquer. Le
lendemain matin, la troupe soldée se retira, et aussitôt il fut convenu
que les émigrés feraient leur rentrée le même jour. Mais le
mécontentement du peuple contre eux voulait être ménagé, et, après tout,
les nobles de l'intérieur craignaient de se mettre à la merci de cette
noblesse insurgée qui viendrait en triomphe reprendre possession de la
ville et du pouvoir. On convint que des commissaires ouvriraient les
portes, que les arrivants marcheraient en ordre, que les nobles de la
ville seraient rangés sur leur passage, que de part et d'autre tous
seraient sans armes. L'événement dérangea ces conventions. Les
commissaires qui étaient allés au-devant du cortège, virent un des
Spinola s'avancer hors de son rang comme s'il venait surprendre une
conquête. Ils rétrogradèrent aussitôt, les portes furent précipitamment
fermées, les citoyens soulevés retrouvèrent leur cri favori de vive le
peuple, et tout traité avec les émigrés se trouva rompu par ce singulier
incident.

Cependant la ville était sans gouvernement, il fallait y pourvoir. Les
nobles prétendirent se prévaloir des concessions qu'ils avaient
dernièrement arrachées à Boccanegra, pour le partage égal entre eux et
les populaires des charges du gouvernement. Pour appliquer cette règle au
choix d'un doge, on convint de présenter aux suffrages une liste de
quatre candidats, deux de chaque ordre. L'assemblée générale se laissa
induire à nommer un noble; mais, pour faire acte d'indépendance, elle
affecta de refuser les quatre noms qu'on lui présentait; elle élut doge
Jean de Murta, noble de bonne réputation4. C'était un homme estimé et
modéré; son élection fut ratifiée le lendemain avec les formalités
requises. On l'entendit avec plaisir déclarer qu'il se regardait comme un
simple président des conseils de la république. On n'avait qu'à régler
l'état convenable à cette présidence, la force dont on jugerait à propos
de l'assister: il n'entendait coûter au trésor public rien au delà; son
conseil fut mi-parti de nobles et de plébéiens.

L'influence de la noblesse continuait autour du gouvernement, mais la
majorité des citoyens était loin d'y acquiescer. Ils ne doutaient pas
qu'on n'eût renoué les traités pour livrer de nouveau la ville aux
émigrés qui se tenaient à portée, qui occupaient même les faubourgs en
attendant qu'on leur ouvrît les portes. C'était un grand sujet de
murmures. Le voisinage de ces ennemis était d'autant plus à charge que
dans les habitants des campagnes et des vallées ils trouvaient ou se
faisaient des auxiliaires et grossissaient leurs forces. Un mouvement
éclata à Savone où l'aristocratie était haïe plus unanimement qu'à Gênes,
un soulèvement populaire, qui en chassa violemment les nobles, donna le
signal aux Génois. Le parti plébéien se rendit maître du terrain. Il
conserva le doge, mais il licencia son conseil mi-parti, et lui en donna
un autre exclusivement composé de populaires, comme au temps de
Boccanegra. On enleva les armes à tous les nobles; quelques-uns furent
retenus en otage et avec eux nombre de ces plébéiens qui s'étaient faits
les fauteurs de la noblesse. Bientôt on sortit par terre et par mer pour
aller chasser les émigrés des faubourgs, où ils s'étaient fortifiés. Il y
eut du sang de répandu; mais enfin le peuple mit en fuite ses
adversaires et les poursuivit à une assez grande distance. Certains
nobles, de bonne volonté, participaient à ces expéditions avec le peuple;
seulement il paraîtrait par le récit de l'historien qu'ils se tenaient
dans des compagnies séparées.

Cependant, par l'entremise d'un cardinal légat du pape, les deux partis
acceptèrent pour juge Luchino Visconti, seigneur de Milan. Cet arbitre se
hâta d'interrompre les hostilités. Bientôt après il publia une sentence,
elle n'était rien moins que définitive; il se réservait de prononcer
ultérieurement sur les griefs réciproques, et se bornait à ordonner que
les émigrés rentrassent et fussent réintégrés dans leurs biens. Trois
Spinola et trois Fieschi, seuls exceptés, étaient privés du droit de
rentrer immédiatement. Ils devaient se tenir à dis milles de la ville
jusqu'à ce que le gouvernement les rappelât.


CHAPITRE II.
Génois en France à la bataille de Crécy. -Acquisition de Chio.

(1346) Les Grimaldi de Monaco et quelques autres nobles réfugiés avec eux
ne souscrivirent pas à ce jugement arbitral: au lieu de rentrer à Gênes,
ils s'occupèrent d'un armement de trente galères; et ils furent assez
forts pour y faire monter dix mille combattants. La république s'alarma
extrêmement à cette nouvelle, et, se croyant menacée par de si grandes
forces, elle fit de prodigieux efforts pour en opposer d'égales. Mais
cette peur était vaine; la flotte de Monaco passa dans l'Océan au
service de Philippe de Valois.

Antoine Doria, après le soulèvement de ses matelots, était resté en
France. Comme lui, Charles Grimaldi y portait le titre d'amiral, et tous
deux avaient pris une grande part à la guerre que la maison de Blois
faisait en Bretagne à la maison de Montfort. On leur attribua la prise de
Nantes, d'Hennebont et de Guérande. Mais, après des courses fructueuses,
ils avaient perdu beaucoup de leurs gens et une partie de leurs
bâtiments. Le roi Philippe, au moment où, après des alternatives
d'hostilités et des trêves, il voyait la France envahie par Edouard,
demanda de nouveaux renforts à des auxiliaires éprouvés. Ce n'est pas
seulement pour le service de la mer qu'ils étaient recherchés, les Génois
passaient pour des archers excellents. Les guerres civiles les avaient
exercés à manier l'arc et l'arbalète. Leurs exilés, qui, répandus dans
tous les États, avaient adopté pour ressource le métier de soldats
mercenaires, peu habitués à se ranger parmi les cavaliers, avaient mis
leur industrie à se distinguer dans une arme qui exige l'adresse avec la
bravoure. Tout ce que les réfugiés de Monaco purent réunir de forces vint
en France courir cette fortune. Elle souriait à des hommes accoutumés à
la vie de l'émigration. Ils aimaient mieux chercher les chances de la
guerre, du butin et des faveurs d'un puissant roi, que de rentrer à Gênes
avec des conditions douteuses, ou de languir sur le rocher de Monaco.
Quinze mille archers génois se trouvèrent à la journée de Crécy Cinq
mille avaient été détachés d'abord sous les ordres d'un commandant
français qui, avec mille hommes d'armes, devait garder le gué de la
Somme, et fermer à Edouard l'entrée de la Picardie. Mais, après un rude
combat, l'armée anglaise força le passage; devançant Philippe qui la
suivait, elle eut plus d'un jour d'avance pour choisir son champ de
bataille et pour s'y reposer pendant que les Français enduraient les
fatigues d'une marche précipitée et les injures d'une saison pluvieuse.
Quand ceux-ci arrivèrent près de Crécy, c'était déjà le soir du second
jour après le passage de la Somme. Ils marchaient, la gendarmerie en
colonne, les archers génois en arrière-garde. Des conseillers prudents,
modérant l'ardeur du roi et sa confiance dans la grande supériorité de
son armée, lui avaient fait entendre qu'on devait faire halte, se refaire
cette nuit d'une course pénible et remettre la bataille au nouveau jour.
Les ordres furent donnés et les premiers rangs de l'avant-garde
s'arrêtèrent; mais ceux qui suivaient, aussi insubordonnés que braves,
s'écrièrent qu'à l'approche du combat il était de leur honneur de ne
s'arrêter point, qu'ils ne fussent aussi près de l'ennemi que ceux qui
marchaient devant, et ils s'avancèrent en effet. Ceux de l'avant-garde,
jaloux de garder leur rang et poussés par le même mouvement, se remirent
en marche. Ainsi on se trouva en présence des Anglais, sans ordre, sans
disposition prise et ne pensant qu'à bien combattre. L'orgueilleux
Philippe, cédant à l'impétuosité française, ne voulut plus entendre
parler de délai. Il donna l'ordre de faire passer les Génois au front de
l'armée et de les envoyer engager l'affaire à l'instant. Les archers
représentaient qu'ils venaient de faire six lieues à pied, chargés de
leurs armes, souffrant de la pluie contre laquelle ils n'avaient pu
mettre à couvert les cordes de leurs arcs; ils venaient encore d'essuyer
un grand orage sur le champ de bataille. Ils craignaient de ne pas bien
faire, il était fort tard, et ils serviraient mieux le lendemain. Ces
représentations contrariaient l'empressement et l'orgueil chevaleresque.
Le comte d'Alençon, frère du roi, prodiguant l'injure, les traita de
misérables qui se faisaient payer et hésitaient à servir quand on avait
besoin d'eux. Les Génois blessés ne se firent plus attendre. Ils
s'avancèrent en poussant trois fois leur cri de guerre, ils attaquèrent
avec ordre. Mais les archers anglais dispos, avec leurs armes mieux en
état, lançaient leurs traits avec avantage. De plus, il paraît certain
que c'est dans cette bataille que pour la première fois on entendit le
bruit effrayant des armes à feu et qu'on en éprouva au loin l'effet
meurtrier. Les Génois reculèrent. La chevalerie française s'avançait non
pour les soutenir, mais pour voler au-devant des Anglais. Les archers,
repoussés sur ses rangs déjà mal ordonnés, y portèrent quelque confusion.
Philippe indigné cria qu'on tuât cette canaille génoise qui ne faisait
qu'obstruer la voie. Cet ordre imprudent et cruel ne fut que trop
sérieusement entendu. Les hommes d'armes chargèrent et massacrèrent ces
auxiliaires malheureux, ils se livrèrent avec acharnement à ce premier
exploit en présence de l'ennemi, sous les flèches des archers anglais qui
les atteignaient à leur tour. Dans cet état ils s'abandonnèrent en
désordre à la gendarmerie d'Edouard. Ainsi commença la funeste bataille
ou plutôt la sanglante déroute de Crécy Pendant ce combat, ceux des
Génois qui échappèrent au massacre ordonné contre eux, avaient brisé
leurs armes plutôt que de les employer plus longtemps pour ceux qui les
avaient ainsi insultés et sacrifiés1. Tout se ressentit des suites d'une
affaire si malheureuse. Sur mer, ils ne purent l'emporter sur les
Anglais. L'historien de Gênes observe que, de toute cette flotte de
Monaco, il ne rentra jamais une galère dans la Méditerranée.

Quand la république s'était crue menacée par ces armements de Monaco
destinés à finir si loin de Gênes, le trésor public était vide et le
péril semblait imminent. Par des moyens extraordinaires on obtint
cependant un armement de vingt-neuf galères parfaitement équipées. Aucune
n'était montée de moins de deux cents hommes, parmi lesquels on comptait
de cinquante à cent arbalétriers, bien armés, vêtus d'habits uniformes,
ceux de chaque galère distingués par la couleur. Un populaire, Simon
Vignoso, fut nommé amiral de cette belle flotte: il reçut solennellement
le grand étendard de la république des mains du doge, et mit promptement
à la voile. Mais quand on se fut assuré qu'il n'y avait rien à craindre
et rien d'utile à faire du côté de Monaco, on convint d'expédier ces
forces vers le Levant pour protéger la navigation marchande et les
colonies de la mer Noire. La flotte fit voile pour la Grèce. Elle se
hâtait de joindre à Négrepont les Vénitiens et les chevaliers de Saint-
Jean de Jérusalem réunis sous les ordres de Humbert, dauphin de Viennois,
avec le but apparent d'aller secourir Smyrne. Cette ville conquise par
les chrétiens, comme nous l'avons vu, et à la prise de laquelle les
Génois se glorifiaient d'avoir contribué, était maintenant attaquée par
les Turcs, et c'était un devoir de la défendre; mais Vignoso trouva le
dauphin en disposition de conquérir l'île de Chio. Ce projet blessait les
intérêts des Génois. Dès longtemps ils avaient fréquenté cette île et
s'étaient emparés du monopole du mastic qu'elle fournit et qui était
alors l'objet d'un grand commerce mystérieusement exploité. Ils avaient
même réclamé la propriété de l'île au nom d'une de leurs plus illustres
familles à qui, disaient-ils, elle avait été injustement enlevée.
L'amiral Zacharia, utile auxiliaire de Michel Paléologue dans sa
restauration à l'empire, ayant remis en son pouvoir l'île d'Eubée, avait
reçu en récompense l'investiture de Chio avec de grands titres d'honneur.
Ses fils après lui avaient gardé cette possession; mais elle leur fut
enviée, parce que le revenu en surpassait de beaucoup le tribut qu'ils en
payaient au fisc impérial. On commença par prétendre que la concession
originaire n'avait été faite que pour dix ans, qu'elle ne se perpétuait
que par tolérance et par abus. Une querelle entre les deux frères
Zacharia survint, et elle fournit à la cour de Constantinople l'occasion
de rentrer dans ce fief précieux. Comme le cadet, exclu de l'héritage par
son aîné, réclama assistance contre lui, les forces de l'empereur
Andronic débarquèrent dans l'île. Le frère aîné mourut en se défendant.
Son frère crut alors recueillir l'héritage sans obstacle, mais il
n'obtint que l'offre d'un commandement subalterne au lieu de ce qu'il
regardait comme sa propriété. Il se retira mécontent et prit inutilement
les armes sans pouvoir rentrer en possession2. De là naissaient les
prétentions des Génois; elles sommeillaient et ils se contentaient bien
d'une sorte de monopole commercial que les Grecs leur laissaient exercer:
mais tout allait changer si ce pays tombait au pouvoir d'émules
occidentaux. Vignoso fit valoir les droits de la république, et réclama
contre le projet d'invasion. Le dauphin essaya de vaincre cette
opposition par l'appât de l'intérêt personnel. Ces offres corruptrices
furent rejetées. Vignoso fit mettre à la voile, résolu de devancer à Chio
le dauphin et sa flotte.

En y arrivant, il essaya d'effrayer les habitants en les avertissant du
danger qu'ils allaient courir. Il leur présentait le seul moyen de s'y
soustraire. Il leur suffisait d'arborer le drapeau de la république, de
recevoir quelques Génois dans leur citadelle. Avec ces garanties, le
dauphin, les Vénitiens, personne n'oserait attaquer un poste qui
paraîtrait appartenir à la seigneurie de Gênes. La cour de Constantinople
(l'impératrice Anne de Savoie était alors régente) avouerait avec plaisir
une précaution qui lui conserverait Chio: mais si elle ne l'approuvait
pas, l'amiral, qui ne voulait que prêter à bonne intention le pavillon et
la petite garnison, s'engageait à les retirer à l'instant.

Cette offre cauteleuse ne séduisit pas les Grecs: ils répondirent que,
loin d'avoir besoin d'un pareil secours, ils permettaient aux Génois
d'aller se joindre aux Latins; ils les défiaient tous. Vignoso se
présenta dans le port malgré cette réponse altière. Le peuple de Chio fit
pleuvoir sur les galères des pierres et des traits; le cri universel
était Mort aux Génois! Ce fut pour ceux-ci une occasion de vengeance ou
un prétexte de prévenir les autres conquérants. Après de violents
combats, l'île fut gagnée3. Maître de Chio, Vignoso voulut assurer sa
conquête et l'agrandir. Dans le voisinage sur le continent, au milieu
d'un pays où les Turcs s'étaient établis, était la ville de Fockia, la
nouvelle Phocée. Les Génois convoitaient cette possession. Ils s'y
prétendaient des droits analogues à ceux qu'ils supposaient avoir sur
Chio. La ville de Fockia avait été bâtie en quelque sorte par deux frères
Cattaneo, nobles génois. L'un d'eux, s'étant rendu indépendant, avait
fait dessein de conquérir Mytilène (1330). L'empereur grec, en se faisant
aider par les Turcs, le chassa d'abord de Mytilène et ensuite de Fockia4.
De cette ancienne possession -Vignoso se faisait une sorte de titre.
Pendant qu'il acquérait Chio, les habitants de Fockia lui avaient montré
peu de faveur; ils se défendirent quand il les attaqua. Ils recoururent
à l'assistance des Turcs; mais ils furent contraints de se donner à Gênes
comme leurs voisins insulaires. L'amiral voulait encore s'emparer de
Mételin et de Ténédos; mais, quand la flotte fut à la voile, tous ces
hommes de mer se soulevèrent. Assez chargés de butin, ils étaient pressés
d'aller mettre leur proie en sûreté dans leurs foyers. Il fallut
renoncer à pousser l'expédition plus loin. On revint immédiatement à
Gênes. Smyrne, attaquée en ce moment et qu'on eût pu défendre, privée de
secours, fut perdue pour les chrétiens.

La liquidation financière des comptes de l'expédition de Vignoso mérite
d'être remarquée. Lorsqu'on croyait armer contre les forces des émigrés
de Monaco, les commissaires, à qui le gouvernement avait délégué la
dépense de l'État, ne trouvant aucune ressource dans le trésor public,
avaient convoqué d'abord les citoyens les plus riches et les plus zélés.
On leur avait exposé le danger, les besoins; on leur demanda ce qu'ils
voulaient faire: l'assemblée décida qu'il serait ouvert parmi les
particuliers une souscription pour faire les avances nécessaires à la
construction de vingt-cinq galères au moins; que l'État garantirait aux
prêteurs la sûreté de leurs deniers, quoi qu'il arrivât aux bâtiments;
que, pour gage, on leur déléguerait provisoirement un tiers des recettes
du fisc. Ils en jouiraient jusqu'au remboursement qui serait
ultérieurement réglé.

La souscription publiée, trente-sept plébéiens et sept nobles
s'engagèrent à fournir une galère chacun. Mais les commissaires,
craignant que l'effet de ces promesses ne manquât au besoin, exigèrent
que chaque souscripteur déposât pour garantie 400 liv., en forme de
cautionnement. Cette précaution réduisit le nombre effectif à vingt-neuf
galères, vingt-six fournies par autant de populaires, trois par des
nobles.

Au retour, les avances furent réglées et fixées à 7,000 génuines par
galère ou 203,000 génuines entre les vingt-neuf. Le gouvernement promit
de payer cette somme dans le terme de vingt-neuf ans avec les intérêts à
sept pour cent. Pendant ce délai, tous les revenus de Chio et des places
conquises appartenaient aux créanciers pour leur servir d'indemnité. La
république ne s'y réservait que la souveraineté et la justice. Si au
terme de vingt-neuf ans les 203,000 génuines ne s'acquittaient pas, le
domaine utile de ces conquêtes restait en propriété perpétuelle aux
créanciers pour leur payement, sous la réserve des frais de la garde et
de la défense de l'île.

C'est ici un exemple de ces conventions que le gouvernement faisait
fréquemment avec ses capitalistes ou avec ses fournisseurs; une
délégation de certaines branches de revenus leur était donnée comme gage
pour un temps déterminé, passé cela, comme payement en propriété. C'est
la réunion des sociétés diverses formées entre les créanciers intéressés
à la perception de ces revenus et à la distribution de leurs produits,
qui, plus tard, a donné naissance à la fameuse banque de Saint-George.

L'aliénation de Chio resta définitive, le gage ne fut point racheté. La
presque totalité des fractions de la créance commune se trouvèrent
réunies par le laps de temps dans la propriété d'une famille
Giustiniani5. Elle était composée elle-même de six races qui, étrangères
l'une à l'autre par leur origine, s'étaient alliées en une sorte de
parenté, de fraternité volontaire, abandonnant leurs noms particuliers
pour en adopter un en commun. Cet exemple n'était pas unique à Gênes; le
nom des de Franchi et quelques autres ont une origine semblable. Quand la
famille Giustiniani se trouva en majorité parmi les propriétaires de
Chio, elle s'attacha à cette colonie comme à une habitation de famille;
elle racheta successivement les portions des autres intéressés. Chio
resta la vraie patrie d'une foule de membres de cette famille illustre
que nous verrons s'y maintenir après la chute de Constantinople. De nos
jours, ils n'avaient pas tous renoncé à ce séjour, malgré les incidents
qui avaient ruiné leur domination, et il est impossible qu'il n'ait pas
été répandu de leur noble sang dans les horribles malheurs de cette île
infortunée dont l'Europe a été témoin de nos jours.


CHAPITRE III.
Valente doge. - Guerre avec Venise. - Seigneurie de l'archevêque
Visconti, duc de Milan.

Peu après l'expédition de Chio, Gênes eut sa part du désastre d'une peste
terrible qui ravagea l'Italie. Longtemps après, le peuple appelait encore
ce temps (1348) l'année de la grande mortalité. C'est le seul événement
marqué par les chroniques dans les quatre dernières années de la
magistrature de Jean de Murta. Il mourut respecté, et nomma les pauvres
pour ses héritiers (1349).

La possession de son titre fut à l'instant disputée: heureusement que la
querelle ne fut ni sanglante ni longue. Le fils du doge mort avait
prétendu succéder à son père: mais son ambition trouva peu de soutiens.
La famille Spinola de Lucoli voulait donner à la république un chef
populaire qui fût sa créature; elle avait réuni près de deux mille
citoyens qui nommèrent doge par acclamations Luchino de Facio. On le
conduisait au palais, mais la bourgeoisie commerçante s'était assemblée
dans l'église de Saint-George; on y avait fait choix de Jean de Valente;
son cortège devançait au palais celui de Facio. Il semble que le plus
souvent, dans ces temps, chaque parti nommait et proclamait
tumultuairement son candidat. Celui qui pouvait le premier s'installer,
faire sonner la cloche de la Tour et se maintenir un jour à son poste,
était le doge. L'élection officielle n'était qu'une vaine formalité qui
ne faisait que ratifier le lendemain ce que l'intrigue ou la violence
avaient fait la veille. Facio, la créature des Spinola, apprenant sous
quels auspices Valente se rendait au palais, eut la prudence ou la
modestie de s'arrêter dans sa marche, de remercier et de congédier ceux
qui l'accompagnaient et d'aller faire hommage au nouveau doge.

Sous le gouvernement de celui-ci, le conseil fut mi-parti de plébéiens et
de nobles. Les plus grandes affaires de la république en ce temps furent
la suite de la conquête de Chio, les relations avec l'empire grec, et
bientôt une guerre avec les Vénitiens, toutes choses qui ne tardèrent pas
à se compliquer ensemble.

L'impératrice régente de Constantinople ne pouvait voir avec plaisir les
conquêtes des Génois sur ses possessions; et elle sentait combien ces
nouvelles colonies donnaient de force à celle de Galata, déjà si
menaçante, quoique si utile à la capitale qu'elle nourrissait. Anne
envoya quelques forces attaquer Chio et Fockia. Les habitants de Galata
prirent parti pour leurs compatriotes, et ils n'eurent qu'à suspendre
pendant quelques jours les approvisionnements qu'ils étaient dans l'usage
d'apporter en ville; on en fut si effrayé que l'impératrice fit cesser
les hostilités, et rendre les prises qu'on avait faites. Alors
l'abondance reparut et tout reprit son cours ordinaire1.

(1349) Une révolution survint à Constantinople. Cantacuzène, longtemps
serviteur dévoué des Paléologues, et d'abord tuteur fidèle de leur
héritier enfant, avait perdu l'amitié de la régente grâce à l'intrigue
des courtisans; la persécution finit par le pousser à la révolte.
Soutenu par les Vénitiens, tandis que les Génois appuyaient Paléologue,
le rejeton de leur ancien allié, Cantacuzène empereur fut naturellement
leur ennemi2. Il avait d'ailleurs assez de coeur, si ce n'est assez de
forces, pour désirer d'être le maître dans sa capitale et pour vouloir se
délivrer de la dépendance de ces hôtes turbulents. Il voulait disposer
des passages du Bosphore, ouvrir et fermer à sa volonté les portes de la
mer Noire. S'il n'avait pas des forces maritimes capables de s'opposer
aux flottes génoises, son amitié ou sa haine était une source de
prospérité ou une calamité pour une nation maritime dont le principal
commerce, en ces temps, était au fond du Pont-Euxin. De l'établissement
de Galata ils avaient fait le centre de leurs colonies de Gazzarie. Ils
en faisaient hommage à l'empereur, mais ils s'y tenaient indépendants, et
souvent ils traitaient d'égal à égal avec le faible gouvernement qui les
comptait pour ses sujets. Assaillis, sur ce rivage ouvert, par les
Vénitiens dans leurs premières querelles, ils avaient profité de cette
insulte pour mettre leur station en état de défense, non sans prévoir
qu'au besoin ils se trouveraient fortifiés contre l'empereur. L'eau de la
mer avait été introduite dans leurs fossés, ils avaient élevé de fortes
murailles3. Actifs, tour à tour hardis et insinuants, sachant se rendre
nécessaires ou tirer parti de leurs services, ils étaient fermiers des
droits du Bosphore, et s'en regardaient comme propriétaires. Ils en
rendaient trente mille pièces d'or et ils en tiraient deux cent mille4. A
mesure que les discordes affaiblissaient l'empire, ils devenaient plus
exigeants et plus hautains. Ils voulaient obliger l'empereur à désarmer
ses vaisseaux5. Se croyant à l'abri d'un siège et maîtres de la mer, ils
menaçaient d'attaquer Constantinople. Ils réclamaient certains nouveaux
terrains pour s'agrandir sur la hauteur de Péra, et, sur le refus qu'on
leur en avait fait, ils les avaient pris; ils s'étaient hâtés d'y élever
des murailles et des tours. Cantacuzène se résolut à les punir. On fit
sortir contre eux des troupes et des galères; mais celles-ci furent
manoeuvrées avec une extrême ignorance, et les Génois les prirent à la
bouche du port. A ce spectacle, les soldats s'enfuirent. Ces prises,
avant d'être conduites à Galata, furent promenées en triomphe devant le
palais impérial. Cantacuzène fut obligé de subir cette ignominie et
d'abandonner aux Génois la concession des terrains qu'ils s'étaient
adjugés. Des fortifications redoutables y furent aussitôt élevées6. Un
historien grec, qui d'ailleurs mêle à ses récits mille circonstances de
rencontres glorieuses pour les siens et honteuses pour les ennemis,
déplore cette terreur panique qui tout à coup dispersa les défenseurs, à
tel point qu'il avoue que les Génois de Galata eussent pu s'emparer de la
capitale. Il bénit la Providence qui inspira la modération aux vainqueurs
dans les négociations de cette paix forcée. Il avoue qu'un envoyé de
Gênes vint ordonner aux colons de Péra de restituer leurs conquêtes,
d'indemniser ceux à qui ils avaient fait dommage et de faire des
soumissions à l'empereur. Mais il termine ce récit en peignant l'empire
laissant aux mains des ennemis une flotte qui avait coûté tant de
dépenses, et privé, sinon en totalité, du moins dans la plus grande
partie, de l'espoir des revenus annuels du fisc7.

Gênes ne pouvait supposer qu'un accord si humiliant pour Cantacuzène
laissât ce prince dans des dispositions amicales et sans désir de venger
ses affronts. Les Vénitiens vinrent lui en offrir l'occasion peu après.
La rivalité n'avait pas cessé entre les deux républiques; Venise se
ressentait de ce qui s'était passé à la conquête de Chio. Les Génois,
dont les relations commerciales à Tana étaient suspendues, étaient jaloux
que les Vénitiens y conservassent les leurs; vainement ils avaient
représenté à ceux-ci qu'il serait honorable à deux puissances chrétiennes
de faire cause commune contre une nation barbare. Ils avaient offert à
leurs émules de les admettre à commercer à Caffa; ils leur auraient
concédé des privilèges: tout fut inutile; l'animosité s'accrut; la
moindre rencontre sur mer devait donner naissance à la guerre; elle
éclata8. Le premier hasard fut pour les Vénitiens: trente-cinq de leurs
galères en rencontrèrent quatorze de Gênes qui allaient en marchandises,
et les enveloppèrent. Dix furent prises, quatre en portèrent la nouvelle
à Chio; mais là se trouvait Simon Vignoso, le conquérant de cette île;
il en était alors le podestat pour la république de Gênes. Il arma
aussitôt tous les bâtiments qu'il put rassembler. Neuf galères, sous le
commandement de Philippe Doria, allèrent assaillir la colonie vénitienne
de Négrepont et y enlevèrent vingt-trois vaisseaux marchands9.

C'est au milieu de ces hostilités que Venise excite les ressentiments de
Cantacuzène contre les Génois. Ceux de Galata, instruits de cette
négociation, tandis qu'il balançait encore, se complurent à lui rappeler
leur force et sa faiblesse. Les machines de Péra lançaient des pierres
dans Constantinople par-dessus les murs. On s'excusait de cette insolence
sur une maladresse de l'ingénieur, et elle recommençait sans cesse.
Cantacuzène, irrité, contracta contre de si méchants voisins une triple
alliance avec Venise et le roi d'Aragon. Nicolas Pisani conduisit
quarante-cinq galères vénitiennes; Pons de Saint-Paul commandait trente
galères catalanes; quatorze furent ajoutées par les Grecs à cette flotte
combinée. La république de Gênes avait expédié soixante galères sous
Pagan Doria, célèbre amiral. Les flottes se rencontrèrent dans le détroit
des Dardanelles, à peu de milles de Constantinople. Sans attendre le
premier choc, les Grecs prirent la fuite et cherchèrent leur salut dans
leur port. Il n'en fut pas ainsi des autres combattants; la bataille fut
sanglante pour tous. On disputa la victoire une journée; elle resta aux
Génois, et elle n'était pas encore assurée quand une effroyable tempête10
vint séparer, submerger, jeter ou briser sur les côtes les vainqueurs et
les vaincus. Les Catalans et les Vénitiens perdirent mille hommes; les
Génois avaient plus de sept cents morts, treize de leurs galères étaient
échouées; sur ce nombre ils en sauvèrent dix. Ils en prirent ou coulèrent
à fond dix aragonaises et vingt-quatre vénitiennes. L'amiral espagnol fut
tué: les Catalans portèrent le plus grand poids de la journée. Après une
nuit funeste, l'amiral vénitien abandonna le champ de bataille emmenant
les débris de ses forces à Candie11. Cantacuzène, pliant sous la
nécessité, rompit ses alliances; non-seulement il confirma aux Génois
autant de privilèges qu'ils en réclamaient, mais il leur abandonna des
places dans la Propontide, et mit entre leurs mains les deux châteaux qui
ferment la mer Noire. Enfin les Grecs consentirent, pour plusieurs
années, à ne fréquenter Tana qu'en compagnie et à la suite des navires
génois, à moins d'une permission spéciale du doge12.

Tel fut le succès de la république, glorieux, mais si chèrement acheté,
qu'on s'abstint de célébrer la victoire par des cérémonies publiques au
milieu du deuil des familles. L'amiral Pagan Doria, rentrant à Gênes
couvert de gloire, n'en fut pas moins mal reçu de cette ingrate patrie à
laquelle il apportait un traité si avantageux. L'esprit de parti qui le
poursuivait s'était déjà manifesté sur la flotte avant la victoire et lui
avait suscité de grandes difficultés. Son autorité avait été bravée. Un
factieux, del Moro, capitaine d'une de ses galères, avait ourdi contre
lui une sédition pour le détourner de ses plans de campagne et pour le
forcer à assiéger Héraclée13. Il avait ouvertement menacé l'amiral de la
justice populaire à laquelle il aurait à rendre compte. Doria n'avait pu
calmer le soulèvement qu'en y cédant. Il avait pris Héraclée; et, au
pillage qu'il y permit, il dut probablement la bonne volonté de ses
équipages dans la bataille navale; mais, revenus à Gênes, ses ennemis
n'avaient pas renoncé à le poursuivre. On le dénonçait aux familles comme
responsable de leurs pertes. On l'accusait d'avoir outrepassé ses
pouvoirs; en un mot, on l'écarta du commandement d'une nouvelle
expédition préparée contre Venise. On lui donna pour successeur un
Grimaldi; et de ce nom on peut conclure que ce n'était pas là une
querelle de populaires contre le noble, mais de guelfes contre le
gibelin.

L'amiral vénitien Pisani prit sur Grimaldi une revanche fatale à la
gloire, à la puissance de Gênes et à sa liberté. La flotte de Venise,
réunie aux forces du roi d'Aragon, comptait quatre-vingts galères, les
Génois en avaient soixante. Antoine Grimaldi fut surpris et attaqué sur
les côtes de Sardaigne: le combat lui fut malheureux à un point
tellement inouï qu'il rentra tristement à Gênes avec dix-neuf galères;
il en laissa quarante et une aux mains de l'ennemi.

Gênes n'avait jamais éprouvé une calamité pareille. La rumeur fut
générale. Les affections de chaque famille, tous les intérêts, tous les
sentiments nationaux et privés étaient blessés par ce cruel événement.
L'État était sans ressource pour se venger ou pour se défendre.
L'autorité était décriée; les récriminations du peuple contre les
nobles, des guelfes contre les gibelins recommençaient de toute part.
Dans un pays où le siège du gouvernement était si glissant, il n'y avait
aucun régime qui pût tenir à une si effroyable secousse. Nous perdons le
fil de l'intrigue qui vint mettre à profit les ressentiments du
désespoir. Mais enfin on vit proposer au conseil, délibérer, décider de
résigner Gênes et tout l'État dans les mains de Jean Visconti, archevêque
et duc de Milan14. On crut prendre des précautions suffisantes pour
conserver la liberté nationale sous sa seigneurie. Elle n'était acceptée
que pour la vie seulement. De son côté, il promit de défendre la
république, de faire, s'il le fallait, la guerre aux Vénitiens. Pour
commencer, il prêta de grandes sommes d'argent afin de créer de nouvelles
flottes. N'oublions pas de dire que Visconti est fort loué dans les
chroniques génoises pour avoir donné à la ville une horloge sonnante,
invention qu'on n'y connaissait pas jusque-là. Le marquis Guillaume
Pallavicini vint commander au nom de l'archevêque. Le doge Valente
résigna sa dignité et céda la place.

CHAPITRE IV.
Boccanegra redevenu doge.

(1354) Aussitôt qu'on put mettre à la mer vingt-cinq galères, elles
partirent. On en rendit le commandement à Pagan Doria, le vainqueur de
Pisani aux Dardanelles. Dix autres galères aux ordres de Grimaldi
allèrent le rejoindre. Cette flotte se montra dans l'Adriatique, ravagea
l'Istrie et brûla Parenzo au fond du golfe: elle en sortit pour gagner
la Morée, et là seulement elle se rencontra avec trente-six galères et
cinq gros vaisseaux ennemis. C'était encore Pisani qui les commandait;
il allait tenter, pour la troisième fois, l'inconstante fortune. Il avait
devancé les Génois au port de Sapienza. Sa flotte formait deux divisions:
l'une était rangée à l'embouchure du port; Pisani la commandait en
personne: le reste de ses galères, qui eût manqué de place pour se
mettre en ligne, occupait les derrières dans l'intérieur, sous les ordres
de Morosini. Par une hardie manoeuvre, une partie de la flotte génoise se
lance d'une ardeur irrésistible entre le bord et l'extrémité de la ligne
vénitienne, et pénètre dans le port où Morosini ne s'attendait pas à être
attaqué et n'était pas en défense. Les Génois prennent et brûlent tout ce
qui se trouve en cette enceinte et, jetant partout la confusion, ils
reviennent assaillir la division de Pisani sur ses derrières, tandis que
Pagan l'attaque en face. Tout fut pris, la flotte vénitienne fut
détruite. De ceux qui la montaient un grand nombre périrent par le fer ou
dans les flots; on ramena à Gênes cinq mille prisonniers, l'amiral lui-
même, l'illustre Pisani, et pour trophée le grand étendard de Venise. Le
triomphe cette fois fut célébré avec ivresse. C'est à Saint-Mathieu,
l'église de la famille de Doria, que furent accomplies les actions de
grâces et qu'on institua un solennel anniversaire. Sur la même place de
Saint-Mathieu, un palais, acheté des deniers de l'État, fut donné à Pagan
Doria, comme un monument perpétuel de la reconnaissance nationale. Ainsi
le grand citoyen fut vengé de ses détracteurs.

(1355) Les calamités s'étaient partagées; les revers et les embarras
financiers avaient été réciproques. Les deux républiques n'avaient rien
de mieux à faire que de souscrire à une paix pour terminer une querelle
sans but, presque sans motifs qu'elles pussent alléguer, et qui les
ruinait l'une et l'autre. L'archevêque Visconti avait tenté cette oeuvre.
Pétrarque lui avait servi d'intermédiaire. Il reste des pièces de cette
négociation, où l'illustre ambassadeur, plus rhéteur que diplomate,
espérait désarmer par son éloquence et au nom du patriotisme italique,
deux républiques jalouses et acharnées. Les Vénitiens, au lieu de céder,
avaient déclaré la guerre à l'archevêque Visconti. Il mourut peu après,
avant d'avoir pu terminer cette querelle. Ses trois neveux lui
succédaient tandis que Venise éprouvait le revers de la Sapienza. Cet
événement changea les esprits; on fit une trêve. Les neveux de Visconti,
que les Génois n'avaient pas balancé à reconnaître, quoique leur traité
avec l'archevêque ne déférât la seigneurie qu'à sa personne1, devinrent
les arbitres de la paix. Venise paya aux Génois deux cent mille florins
pour les frais de la guerre, renonça à commercer à Tana pendant trois
ans, et se contenta d'avoir, pendant le même temps, un comptoir dans la
colonie de Caffa. C'était s'abaisser sous le monopole génois dans la mer
Noire2.

Le roi d'Aragon n'avait point encore accédé à cette paix. Gênes, pour l'y
décider, arma quinze galères que Philippe Doria commanda. L'historien de
Gênes se borne à dire que cette flotte s'empara de Tripoli de Barbarie et
en ramena des esclaves et un grand butin. Les écrivains étrangers
ajoutent que Doria apprit en Sicile qu'une révolution avait donné Tripoli
à un usurpateur, en enlevant cette ville à la domination du roi de Tunis.
Il calcula qu'au milieu des dissensions, suite de cette entreprise
récente, on pourrait surprendre le pays et y faire un coup de main
profitable. Il s'y présenta d'abord en ami; là, pendant plusieurs jours,
il étudia le port et la place, et prépara les mesures qu'il avait à
prendre. Cette exploration secrète étant finie, il prit congé; mais à
peine éloigné du bord, il s'ouvrit de son dessein à ses compagnons que
l'espoir du profit y fit consentir facilement. On tourna la proue la
nuit, on revint dans le port, on attaqua les murailles. La ville fut
pillée ou plutôt dépouillée. Doria la vendit ensuite à un autre tyran, et
ramassa ainsi une somme considérable. Le gouvernement de Gênes, auquel il
fit parvenir l'avis de son expédition, la désavoua, craignant que cette
trahison, cette violence sans prétexte ne soulevassent tous les peuples
de la Mauritanie avec lesquels les Génois faisaient alors le commerce;
mais personne ne parut s'intéresser à l'usurpateur de Tripoli ni à sa
ville. Doria, enrichi par le pillage, fut reçu facilement en grâce; au
lieu du bannissement prononcé contre lui, on lui imposa pour pénitence
d'aller croiser trois mois contre les Aragonais, sans recevoir aucune
solde de la république3.

Un autre événement, encore dû à une grande hardiesse, rehaussait en même
temps le crédit et les espérances des Génois au dehors. François
Gatilusio, un de leurs nobles, entreprit de ramener sur le trône de
Constantinople Jean Paléologue. Cet héritier d'une race favorable à
Gênes, dépossédé par son ancien tuteur, avait été tenu loin de la
capitale et presque prisonnier avec le vain titre de collègue de
Cantacuzène. Il était mécontent de son sort et il avait fait déjà
quelques démonstrations inutiles. Une nuit, deux galères de Gatilusio
demandent asile dans le port de Constantinople, comme pour échapper à un
accident de navigation. A peine elles ont obtenu accès que le prince et
une troupe de combattants en descendent et font retentir le cri de vive
Paléologue. Tout ce qui leur résiste est renversé. Ce coup de main suffit
pour faire une révolution complète. Cantacuzène se démet et va
s'ensevelir dans un cloître. Gatilusio obtint pour récompense la main
d'une soeur de l'empereur et la seigneurie de l'île de Mételin qui resta
longtemps à sa famille: Gênes y gagna de nouvelles faveurs dans l'empire
et la confirmation de tous ses privilèges4.

Tandis que la prépondérance de la république se rétablissait au loin,
tenue par ses revers mêmes hors des mouvements de la politique italienne
et comme perdue parmi les nombreux domaines de la maison Visconti, elle
échappait aux contrecoups des révolutions de la Lombardie et de la
Toscane.

L'empereur Charles IV vint se faire couronner à Rome, et réveilla en
Italie la discorde gibeline. Une circonstance rendait ces divisions bien
funestes, c'était l'emploi des compagnies de mercenaires qui servaient
d'auxiliaires aux partis, et qui souvent, faisant la loi à ceux qui les
avaient appelés, ne souffraient plus de paix dans toute l'Italie. Des
débris, des licenciements successifs, du rebut des armées des rois de
France et d'Angleterre, s'étaient formées ces dangereuses bandes
d'aventuriers gascons, espagnols, allemands, gens de toutes nations, ne
connaissant plus de domicile, d'industrie, de ressources que les camps,
la guerre et ses profits. Là se mêlaient en foule des Italiens exilés,
vagabonds, désormais sans patrie. Ils se louaient en détail à des
capitaines qui revendaient en gros les services de leur troupe à titre de
spéculation. Indifférents à la cause pour laquelle ils trouvaient à se
faire payer, changeant de maîtres suivant les meilleures conditions qu'on
leur faisait, se ménageant quand on les opposait les uns aux autres, mais
terribles aux citoyens, c'était un fléau destructeur partout où ils
passaient. Ceux qui les employaient s'épuisaient à les soudoyer; et le
pillage du pays même qu'ils venaient servir était immanquablement le
supplément ou l'acompte de leur solde. Quelques chefs très accrédités
conduisaient ces bandes redoutables. Une, entre autres, nommée la grande
compagnie, désola longtemps l'Italie supérieure. Ces capitaines, qui
devaient vivre de leur métier, eux et leur troupe, étaient assez
puissants pour faire la guerre à leur propre compte, quand l'emploi et la
demande manquaient d'ailleurs. S'ils ne s'acquéraient pas de domination
stable, comme François Sforza le fit plus tard, les dépouilles publiques
leur servaient de conquêtes.

La grande compagnie attaqua les Visconti qui s'étaient aliéné l'empereur
à son retour en Allemagne. Non-seulement cet orage levé sur leur tête
n'atteignit pas les Génois, mais ils virent dans les embarras qui
assiégeaient leurs seigneurs, l'occasion de se soustraire impunément à la
domination de ceux-ci. Leur protection embrassée par désespoir, était
devenue odieuse dès le jour où l'on avait cessé de la croire nécessaire.
Avec les prospérités nouvelles avait reparu le désir de l'indépendance.
Le prétexte de la reprendre fut fourni par ces périls mêmes qui
assiégeaient alors les Visconti; rassemblant toutes leurs ressources,
ils demandèrent des secours au lieutenant qui gouvernait Gênes en leur
nom. Ce qu'on exigeait dépassait la limite des conventions réciproques et
excitait des murmures. A la publication officielle de l'ordre des ducs,
le noble Melian Cattaneo éleva la voix et protesta contre l'illégitimité
de cette réquisition. Sur le compte qui en est rendu à Milan, Cattaneo y
est mandé. Avant d'obéir, il paraît sur la place publique; il raconte
l'ordre qui lui est notifié, il avise les autres nobles de se tenir pour
avertis; s'ils le laissent aller à Milan, ils y seront bientôt traduits à
leur tour. A la suite de cet éclat, une conjuration se forme pour se
débarrasser du joug des Visconti; mais en même temps tous les nobles
conspirent secrètement à rétablir le gouvernement de leur caste. Ils
conviennent d'un jour où ils prendront les armes pour ce double dessein.
Mais le peuple se soulève aussitôt qu'eux, et tandis qu'on en est aux
mains, reparaît Simon Boccanegra, l'ancien doge: il vient revendiquer sa
place. Il se dirige vers le palais public en évitant le lieu du combat où
sa marche est encore ignorée. La foule qui le suit grossit et le seconde.
Arrivé devant le palais, le capitaine milanais qui y commandait encore
essaye de lui en disputer l'entrée. On lui fait entendre que cette
résistance est vaine. Le doge entre, il s'installe; il fait sonner
aussitôt la grosse cloche de la république; ce signal bien connu annonce
aux nobles que, tandis qu'ils soutiennent un combat inégal, le trône
ducal est rempli et qu'il n'est plus temps de le disputer. Leur troupe se
rompt et se dissipe. Boccanegra est proclamé avec les formalités
accoutumées.

La révolution et le triomphe furent exclusivement populaires. Le conseil
du doge fut composé des seuls plébéiens, les gibelins et les guelfes y
furent mêlés. Quelques-uns des principaux nobles furent exilés. Enfin un
décret solennel déclara les nobles incapables de tout office de la
république. On leur interdit jusqu'à l'armement des galères et même des
vaisseaux de commerce5. Cette dernière rigueur ne dura pas. On voit même
Boccanegra confier immédiatement après à des nobles les magistratures
supérieures de la colonie de Caffa.

Le territoire de la république resta tranquille et en sûreté6. La
navigation génoise fut toujours libre et sans obstacles.

Quelques années se passeraient sans événements remarquables et sans
révolutions. Mais les nobles ne pouvaient se réconcilier à une
constitution qui les traitait avec une inégalité révoltante. Parmi les
populaires, il s'élevait quelques maisons ambitieuses qui se lassaient
d'attendre la fin du règne de Boccanegra. Au milieu de ces ennemis
divers, le doge, cherchant à se défendre, était hautain, soupçonneux,
despotique, du moins s'il faut en croire des témoignages qui peut-être ne
sont pas exempts de partialité. Il avait cependant son parti et ses amis.
Il possédait surtout deux excellents conseillers qui lui assuraient la
faveur de certaines parties du public, et à qui l'on attribuait
volontiers ce qu'il faisait de bien. Nicolas de Ganetto était un marchand
riche et très-accrédité parmi les guelfes; Léonard de Montaldo,
jurisconsulte gibelin, était universellement respecté. On ignorait sa
dissimulation profonde; mais son ambition commençait à paraître, et on
le regardait dès lors comme le futur doge; l'on ajoute que ce bruit
excitant la jalousie de Boccanegra, il fit nommer Montaldo capitaine
général de tous les établissements génois du Levant, afin de le
soustraire aux regards et à la bienveillance publique. Exilé en Romanie,
sous ce titre honorable, on s'aperçut bientôt qu'il manquait aux conseils
du doge. Des complots réels ou prétendus effrayent le gouvernement et le
public. Tantôt on voit déporter des particuliers suspects, tantôt la
ville est témoin de supplices. Enfin une catastrophe arriva: Pierre de
Lusignan, roi de Chypre et roi titulaire de Jérusalem, passa par Gênes,
accompagné de son fils. Il venait exciter le zèle des chrétiens
occidentaux pour le recouvrement de la terre sainte (1363). Il fut reçu
avec de grands honneurs, et vécut en familiarité avec le doge. Il arma
chevalier le fils encore enfant de Boccanegra. Un festin fut donné au roi
par le noble Malocello, Boccanegra y assista; ce fut, dit-on, pour y
être empoisonné; on le rapporta demi-mort. Son agonie se prolongeant
quelques jours, ceux qui voulaient sa succession ne purent se résoudre à
attendre. Le peuple se rendit au palais en foule et armé, il demanda
qu'on lui montrât le doge: on répondit qu'il n'était pas en état de
paraître. La troupe cria que cette réponse prouvait assez que Boccanegra
était mort; on le tint pour tel, après s'être assuré de la personne de
ses frères, et l'on procéda à l'élection d'un successeur. Cette élection
fut faite paisiblement avec des formes compliquées, empruntées des usages
de Venise, mais qui probablement ne donnaient dans cette occasion qu'un
résultat convenu. Les électeurs proclamèrent doge Gabriel Adorno,
populaire et marchand. Six commissaires furent nommés pour constituer le
gouvernement de ce nouveau chef.

Pendant ce temps, Boccanegra dépossédé, sur son lit de mort, paya enfin
le dernier tribut dans le plus triste abandon. Il avait plusieurs
factions contre lui et beaucoup d'envieux: peu le regrettaient. Odieux
au nouveau doge et par conséquent délaissé par ceux qui se tournent
volontiers vers le soleil levant, il fut porté au tombeau sans cortège et
enseveli sans honneurs7.


CHAPITRE V.
Gabriel Adorno, doge. - Dominique Fregoso, doge.

Simon Boccanegra, revenu sur son siège ducal, en mourant dans sa dignité
avait consolidé, malgré sa triste fin, le régime des doges populaires.
C'était un grand héritage qu'il laissait aux plébéiens ambitieux; il ne
manqua pas de mains avides pour s'en emparer, ni de familles assez
considérables pour espérer de s'en faire un patrimoine.

Parmi ces races bourgeoises qui s'érigeaient aux dépens de la noblesse en
une sorte d'aristocratie nouvelle, deux maisons, les Adorno et les
Fregoso, s'élevèrent au-dessus des autres. Elles se ravirent
alternativement le pouvoir, et l'une et l'autre se virent au moment de le
rendre héréditaire. Bientôt, se conduisant en princes, les frères, les
plus proches parents furent entre eux des compétiteurs acharnés, assez
grands pour que l'intérêt de leur grandeur dût passer avant celui de leur
patrie. Enfin vient le temps que tout doge qui ne peut se soutenir vend
sa république à une puissance étrangère. C'est, pendant cent cinquante
ans l'histoire que nous allons parcourir.

(1363) Gabriel Adorno, premier doge de son nom, eut naturellement à
combattre l'opposition de la noblesse dépossédée qui résistait à son
abaissement et qui disputait le pouvoir. Il avait à se défendre contre le
duc de Milan, qui traitait les Génois de révoltés et qui leur taisait une
guerre ouverte. Ses forces enhardissaient les émigrés dans leurs attaques
et les ennemis intérieurs dans leurs complots. Adorno comprit sa
position; il traita avec Visconti. Il offrit de lui assurer les avantages
que le duc tirait de sa seigneurie précédente, quatre mille écus d'or de
tribut annuel, et un secours de quatre cents arbalétriers. Ce marché fut
accepté. Ce n'est qu'à ce prix que le doge fut reconnu par le duc de
Milan et que l'assistance de celui-ci fut retirée aux émigrés.
(1370) Cet arrangement donna quelques années de stabilité au gouvernement
d'Adorno, mais les finances étaient en désordre, épuisées par les
expéditions militaires et par les préparatifs de défense qu'il avait
fallu multiplier. Le doge et son conseil, obligés d'y pourvoir,
imposaient de nouvelles charges, demandaient et levaient de l'argent de
toute part. Un grand nombre de citoyens refusaient d'obéir à ces
réquisitions. La malveillance et la jalousie en profitèrent: une
assemblée nombreuse et animée se tint dans l'église des Vignes. A son
tour, Dominique Campo Fregoso (Fregose), riche marchand plébéien, avait
réuni les guelfes dans son quartier. Après une négociation, sa troupe
vint se réunir, à l'autre assemblée, et, par un mouvement unanime, on se
porta tous ensemble au palais public. On y traîna les machines de guerre
pour l'assiéger. Adorno, espérant se défendre, fit sonner le tocsin de la
tour pour appeler à son aide, mais il ne se présenta personne pour
soutenir sa cause. Appuyé par tous les voeux il y avait si peu d'années,
choisi pour sa réputation de justice et comme incapable de s'adonner à la
tyrannie, c'est à ce point que maintenant sa faveur était passée; il
subit sa destinée. Quand il vit le feu déjà mis aux portes du palais, il
se rendit. Fregoso, proclamé doge à sa place, le fit immédiatement
conduire en captivité dans la forteresse de Voltaggio.

Ainsi parut sur ce théâtre cette nouvelle famille des Fregoso qui devait
disputer si longtemps aux Adorno l'empire de Gênes. Quelques populaires,
et avec eux beaucoup de nobles, s'élevèrent contre une élection
tumultuaire et violente; assemblés dans une église éloignée, ils
prétendaient procéder à un autre choix. Fregoso eut l'adresse de parer ce
coup. Il déclara que si le voeu spontané de ses concitoyens l'avait fait
doge, il ne voulait exercer sa dignité qu'avec leur assentiment réfléchi,
ni gouverner qu'avec des lois qui limitassent son autorité. Il demandait
que des règles lui fussent imposées. L'opposition fut vaincue par cette
démarche modeste. Fregoso resta paisiblement au pouvoir avec un conseil
exclusivement composé de populaires.

L'accession d'un guelfe à la magistrature suprême ne suffisait pas pour
réconcilier les nobles guelfes au gouvernement plébéien. Les Fieschi
inspiraient de loin des complots et persévéraient dans leurs hostilités.
Jean Fieschi, évêque de Verceil, puis d'Albenga, et bientôt cardinal,
tenait la campagne à la tête de huit cents gendarmes.


CHAPITRE VI.
Guerre de Chypre. - Nouvelle guerre avec les Vénitiens. - Guarco, doge.

Gênes touchait alors à une de ces grandes époques où l'intérêt commun et
l'orgueil national compromis au dehors savent détourner les esprits des
dissensions domestiques et inspirer des efforts unanimes. Les expéditions
maritimes n'avaient pas été négligées. Les flottes génoises se faisaient
partout respecter. Les populaires et les nobles se signalaient à l'envi
dans cette carrière. Les colonies de Péra et de la mer Noire dans tout
leur éclat excitaient l'envie des Vénitiens. Les deux nations partout en
concurrence se disputaient dans le royaume de Chypre l'influence
politique et la préférence mercantile. Il en naquit des guerres
sanglantes.

L'île de Chypre, possédée par des chrétiens et ayant un trafic nécessaire
avec ses voisins mahométans de l'Égypte et de la Syrie, était un des
points les plus favorables au commerce des navigateurs de la
Méditerranée. Pendant que les Latins résidaient en Syrie et depuis que
cette île était tombée en partage à la famille des Lusignan, plusieurs
traités y avaient donné aux Génois accès au commerce, sauvegarde,
privilèges, et enfin avaient consolidé les établissements de leurs
colonies. Ils avaient été autorisés à bâtir des comptoirs à Nicosie et à
Famagouste, les deux capitales de l'île. Leurs relations avec le royaume
de Chypre avaient redoublé depuis que Gênes avait prodigué une honorable
hospitalité au roi Pierre de Lusignan dans son voyage en Occident. Mais
ce prince ne vivait plus. Ses frères, qui s'étaient défaits de lui,
faisaient régner sous leur tutelle son jeune fils, comme lui nommé
Pierre.

Au couronnement de ce nouveau roi, ses oncles, le prince d'Antioche et
surtout Jacques de Lusignan montrèrent plus de faveur aux Vénitiens
qu'aux Génois. Ceux-ci en furent offensés; ils s'obstinèrent à réclamer
les vains honneurs de la préséance dans la cérémonie. On décida contre
leurs prétentions: ils ne s'en désistèrent point, ils soutinrent leur
cause avec hauteur et enfin avec violence. Une émeute sanglante s'éleva
contre eux. Huit des plus distingués furent saisis et précipités d'une
tour; un noble, Malocello, était de ce nombre. On fit ensuite main basse
dans toute l'île sur les personnes et sur les propriétés de ces anciens
hôtes.

(1373) La république ressentit vivement le malheur et l'outrage. On
résolut d'un tirer une prompte vengeance. Pierre Fregoso, frère du doge,
fut l'amiral suprême d'une grande flotte de quarante-trois galères
montées, dit-on, par quinze mille combattants, parmi lesquels se
distinguaient un grand nombre de volontaires. Déjà une division de sept
galères, confiée à la direction de Damian Cattaneo, avait précédé le
corps d'armée. Cet habile capitaine établit sa croisière autour de
Chypre, de manière à fermer l'accès à tout secours du dehors. Il avait
surpris la ville de Paphos (Bassa). Là, avec un butin considérable on lui
présenta soixante et dix captives vierges ou jeunes épouses. Le généreux
amiral les renvoya libres en prenant soin de les protéger contre toute
insulte. Les maris qui avaient partagé le sort de leurs femmes furent mis
en liberté avec elles. Cette générosité excita les murmures des
compagnons de Cattaneo. «Pensez-vous, leur dit l'amiral, en leur
imposant silence, que ce soit pour prendre des femmes que la république
nous envoie?» Un soldat prisonnier lui était amené, convaincu, disait-
on, d'être le meurtrier de Malocello dans la fatale journée du
couronnement du roi. Toute la troupe voulait sa mort et le malheureux
l'attendait. Cattaneo le sauva. «Il est, dit-il, à la solde des gens de
Chypre; il n'est pas coupable de ce que ses chefs lui ont fait faire.»

Les excellentes dispositions de Cattaneo avaient ainsi ouvert la voie aux
succès de la flotte qui le rejoignit devant l'île. L'amiral suprême livra
de nouveaux combats, détruisit et brûla les vaisseaux de Chypre; le
découragement des insulaires fut tel que Famagouste se rendit sans
combat. Ainsi la guerre finit. Le premier soin de Fregoso fut pour la
vengeance que Gênes l'envoyait accomplir. Il fit trancher la tête à trois
seigneurs auteurs reconnus du massacre des Génois. Jacques de Lusignan et
les deux fils du prince d'Antioche furent envoyés (1375) à Gênes avec
environ soixante seigneurs ou chevaliers de l'île. Cette justice faite,
l'amiral accorda la paix au jeune roi; il le maintint sur son trône en
exigeant pour la république un tribut annuel de 40,000 florins1, et pour
les armateurs qui avaient fait les frais de l'expédition, 4,012,400
florins pour l'armement et 90,000 pour les frais du retour: ces sommes
payables en douze termes d'une année, Famagouste restant aux mains des
Génois jusqu'à l'extinction de cette dette. Fregoso ayant pourvu à la
garde et au gouvernement de la ville qui lui était donnée en gage,
reparut en triomphe dans le port de Gênes.

La guerre de Chypre n'avait pas ouvertement mis aux mains les Vénitiens
et les Génois. Mais leur rivalité qui en avait fourni l'occasion
s'envenimait par son issue. Un nouvel incident produisit une rupture
déclarée et de grands événements.

L'empereur Jean Paléologue, celui même que les Génois avaient si
utilement aidé à remonter sur son trône, choisissant Manuel, son fils
cadet, pour héritier, avait fait crever les yeux à l'aîné, Andronic, et
même au fils encore enfant de celui-ci. La prison des princes aveugles
était voisine de Péra. Les Génois de cette colonie avaient pris le parti
d'Andronic, ils avaient procuré son évasion, ils le reconnurent hautement
pour le successeur légitime de l'empire. Ils firent plus: ils
l'amenèrent à Constantinople et le mirent sur le trône. Andronic, pour
condition ou pour récompense de ce service, leur accordait Ténédos.
Cependant le père détrôné et prisonnier à son tour, implorant du secours,
avait signé un édit qui donnait cette même île à la république de Venise.
Un amiral vénitien, prenant sur lui de s'en prévaloir, n'avait pas
attendu les ordres de son gouvernement pour se mettre en possession de
l'île dès longtemps enviée. Elle fut immédiatement fortifiée; Venise
envoya des renforts. Gênes se mit en devoir de revendiquer le don
d'Andronic, et les deux peuples s'engagèrent dans une guerre sérieuse2.

(1378) Elle se compliqua de beaucoup d'éléments. Tandis qu'avant de la
déclarer, des deux côtés on expédiait des forces au Levant, François de
Carrara, tyran de Padoue à qui les Vénitiens avaient imposé naguère une
paix onéreuse, se coalisa contre eux avec les Génois. Par cette alliance
ils entrèrent dans la grande ligue des ennemis de Venise où se trouvaient
le roi de Hongrie, le duc d'Autriche et la reine de Naples. François
Spinola fut en leur nom l'un des ambassadeurs qui allèrent proposer la
paix et intimer la guerre aux Vénitiens3. Ceux-ci à leur tour se
liguèrent avec le seigneur de Milan, Bernabo Visconti; ils firent donner
une fille de ce prince pour femme au roi de Chypre qui s'attacha à leur
cause, pressé de se soustraire au traité que lui avaient dicté les Génois
et d'arracher de leurs mains Famagouste. En Ligurie, à l'instigation de
Visconti, le marquis de Caretto se mit en campagne et enleva aux Génois
Noli, Castelfranco et Albenga. Cette dernière ville fut perdue par la
trahison de son podestat. C'était un des lieutenants et des plus intimes
confidents de Fregose. Sur quelque mécontentement il avait été éloigné de
la personne du doge et il se crut exilé dans son gouvernement. Pour s'en
venger il vendit la place à Caretto et à Jean Fieschi, évêque de cette
même ville d'Albenga, toujours soulevée et en armes contre la république.
Pendant qu'un Fieschi persistait ainsi dans sa rébellion, un autre membre
de la même famille était nommé amiral d'une des flottes génoises, car la
nécessité d'appeler à la défense quiconque pouvait y prêter la main avait
fait révoquer toutes les sentences de bannissement. Fregose avait
persisté huit ans dans son gouvernement; parmi tant de capitaines ou de
doges nommés à vie, aucun n'avait tenu si longtemps. Les émules
impatients qui ne voulaient que sa place et ceux qui désiraient un régime
plus au gré de leur faction, s'unirent enfin. Les mécontentements
mûrissaient et il devint évident que pourvu que l'on pût mettre le peuplé
sous les armes, il attaquerait le doge. Fregoso, qui s'y attendait, se
refusait à tout armement. On employa les manoeuvres les plus perfides
contre sa résistance. Le bruit se répandit que la grande compagnie,
soudoyée par Visconti, venait de franchir les monts à l'improviste et
descendait en ravageant les vallées. A tout moment et de divers côtés des
messages accouraient et confirmaient ces bruits. Bientôt arrive l'annonce
qu'une grande flotte vénitienne est à Porto-Venere et vient assaillir
Gênes. Toute la ville est imbue de ces nouvelles, certaines, détaillées,
confirmées; on demande à grands cris que les citoyens se mettent en
défense contre des dangers si imminents; le doge lui-même en reçoit de
tels avis qu'il leur donne une pleine créance. Il appelle les habitants
aux armes; au bout de quelques heures les armes étaient tournées contre
lui. Le palais est assiégé, forcé: il est contraint de se rendre. On le
dépose, on le jette dans un cachot, on fait subir le même traitement à
son frère Pierre, celui-là même qui avait fini d'une manière si brillante
la guerre de Famagouste et à qui la république venait de prodiguer les
marques de la reconnaissance nationale. Mais Pierre, habile à s'aider
dans sa triste situation, parvint bientôt à se sauver et se réserva pour
une meilleure fortune. La famille Fregoso fut bannie à perpétuité: les
vengeances journalières et réciproques, les dignités éphémères, tout est
proclamé perpétuel dans les temps de révolutions.

Les partis qui venaient de vaincre ne pouvaient s'accorder. En
s'unissant, ils s'étaient trompés, et cette aventure assez commune eut
cela de particulier que les chefs se jouèrent l'un l'autre. Des électeurs
apostés, gens de peu de consistance, élurent d'abord pour nouveau doge
Antoniotto Adorno, chef, à cette époque, de son ambitieuse race; une
poignée de prolétaires proclama dans les rues son nom et son règne. Saisi
du pouvoir pendant quelques heures, il se crut maître sans contestation.
Mais le reste des citoyens ne tint pas compte de cette élection
subreptice. Ils procédèrent de leur côté. Nicolas de Guarco fut nommé par
eux; Adorno se voyant mal soutenu, ajourna ses espérances et consentit à
céder la place à son compétiteur, prompt, disait-il, à déférer aux
résolutions de la majorité.

Ainsi le gouvernement de Guarco prit consistance. Réputé gibelin, il se
montra favorable aux guelfes. Il traita les nobles avec égards, il
affecta de prendre leur avis. Dès la première année de son règne il les
admit dans son conseil et dans les charges publiques en partage égal avec
les populaires. Enfin il souffrit que des statuts précis limitassent ses
droits et son pouvoir.


CHAPITRE VII.
Campagne de Chioggia. - Prise de la ville.

(1379) Cependant Lucien Doria conduisait une flotte dans l'Adriatique.
Trois galères qui l'avaient précédé avaient déjà troublé la navigation
mercantile des Vénitiens et semé l'effroi sur les côtes de leurs
provinces. Quand Lucien se montra dans ces parages, il se trouva à la
tête de vingt-quatre galères, y compris deux que fournirent Zara et
Raguse. En même temps François de Carrara, par terre, effrayait l'ennemi
en lui enlevant Mestre et en menaçant Trévise.

L'amiral vénitien Victor Pisani revenait de la Pouille, il ramenait avec
vingt-deux galères un approvisionnement de grains porté sur trois grands
bâtiments, défendus chacun par deux cent cinquante soldats. Cette flotte
était parvenue devant le port de Pola quand Doria la découvrit. Il se
détermina à l'attaquer. Parmi les récits de cette bataille nous en avons
un qu'on peut appeler le bulletin officiel. C'est la lettre même qui le
lendemain fut écrite de Zara par les Génois à leur allié le seigneur de
Padoue pour lui notifier leur victoire.

Les Vénitiens étaient voisins de la terre et de leur port. Lucien
escarmoucha avec quatre galères et parut éviter un engagement sérieux en
s'écartant. Il fut poursuivi, et quand cette fuite simulée eut détaché
les Vénitiens du rivage à une distance de trois milles, il fondit sur
eux. Ce mouvement subit répandit la confusion parmi les galères de
Pisani. On combattit avec une extrême fureur. La fortune couronna les
efforts des Génois. Sur vingt-quatre galères quinze furent prises, sept à
huit cents hommes périrent par le fer dans le combat ou furent engloutis
dans les eaux. Il y eut plus de deux mille quatre cents prisonniers. Le
récit du lendemain nomme entre eux vingt-quatre nobles capitaines ou
principaux officiers des galères prises, et, quant aux étrangers soudoyés
par les Vénitiens, les Génois assurent le seigneur de Padoue qu'ils ont
tranché la tête à tous ceux qui leur sont tombés entre les mains. Les
grains que la flotte convoyait furent la proie des vainqueurs. De leur
côté un seul officier de marque périt, mais ce fut l'amiral victorieux,
le brave Lucien Doria. Il vit la bataille gagnée, mais il ne put jouir de
son triomphe. La flotte, honorant son nom, lui donna pour successeur
Ambroisie Doria, et quand à Gênes en apprenant une si grande perte on
nomma un nouvel amiral, ce fut Pierre Doria que fit choisir la faveur
méritée de sa famille.

Pendant ce temps Pisani rentrait tristement à Venise avec six galères que
la fuite avait dérobées au vainqueur. En arrivant il alla rendre compte
au sénat de sa fatale rencontre, mais il était envié par les grands,
d'autant plus qu'il était cher au peuple, et son infortune était une
première occasion de l'opprimer; sa justification fut brusquement
interrompue. Il fut condamné à un an de prison et à une grosse amende.

Ambroisie Doria, longeant et ravageant le rivage, s'empara de Rovigno, de
Grado, de Ciorli, se montra devant la rive qui sépare Venise de la mer et
y brûla des bâtiments à la vue des Vénitiens, qui n'osèrent rien faire
pour s'y opposer. De là il passa devant Chioggia, et, débarquant dans le
voisinage, il incendia le faubourg de cette ville appelé la petite
Chioggia qu'un pont sépare de la ville. Remontant sur leurs vaisseaux et
repassant devant Venise, les Génois y firent montre des pavillons de
leurs prises, les traînant abaissés sous celui de leur république. C'est
ainsi qu'ils regagnèrent Zara pour y attendre leur nouvel amiral.

Chez les Vénitiens l'abattement répondait à ces progrès de l'ennemi. On
ne sut que renforcer le port de chaînes et de digues. Un Giustiniano fut
nommé amiral de seize galères, et jamais il ne put en armer plus de six,
parce que le peuple n'avait ni amour ni confiance pour ce chef et ne
voulait servir que sous Pisani.

Par une combinaison politique plus habile, Venise parvint à susciter une
diversion qui mit dans le plus grand embarras chez eux ces Génois si
orgueilleux et si menaçants dans l'Adriatique. Bernabo Visconti se hâta
d'envoyer sur leur territoire la bande d'aventuriers à sa solde surnommée
la compagnie de l'Étoile. Elle s'avança sans obstacle, envoyant la
terreur devant elle jusqu'aux portes de Gênes: les familles qui
jouissaient hors des murs des délices de la belle saison n'avaient pas le
temps de se mettre en sûreté. Cette troupe s'arrêta sept jours à Saint-
Pierre-d'Arène, vivant de rapines et de violences. On vit alors une
preuve honteuse de la faiblesse du gouvernement, ou, si l'on veut, l'on
vit le plus coupable sacrifice de l'honneur national à l'intérêt du doge.
Se souvenant de la mésaventure de son prédécesseur, jamais il ne voulut
permettre aux citoyens de s'armer pour se délivrer d'une troupe peu
nombreuse de brigands. Il aima mieux, pour se libérer de ce double péril,
négocier un traité ignoble avec les ennemis. Il acheta leur retraite au
prix de 9,000 écus d'or, et il consentit bassement par une clause
expresse qu'ils emmenassent les captifs et le butin qu'ils avaient
amassé. Cette infâme transaction eut les suites qu'on en devait prévoir
et qu'elle méritait: trois mois après, la compagnie était de retour à la
porte de Gênes.

Dans l'intervalle la ville eut une autre alarme. Avant qu'Ambroise Doria
eût bloqué les approches de Venise, une petite flotte en était sortie,
sous les ordres de Carlo Zeno. Elle vint tenter la fortune sur la côte
ligurienne où l'on était loin de se croire menacé. Porto-Venere fut
surpris et pillé. Les Vénitiens enlevèrent pour trophées les reliques de
saint Venerio. L'effroi fut à Gênes, et l'affront y fut vivement
ressenti. Cependant les Vénitiens se retirèrent devant neuf galères
sorties de Gênes pour les attaquer.

Les Vénitiens avaient suscité ailleurs d'autres difficultés. Ils avaient
échauffé les ressentiments de Jean Paléologue remonté sur le trône de
Constantinople, et toujours offensé de la partialité des Génois pour les
deux Andronic, son fils et son petit-fils1. La colonie de Péra se
trouvait dans un état précaire. Assez puissante pour résister à une
attaque de vive force du faible empereur, elle n'avait pas moins son
commerce, ses subsistances et toutes ses relations en péril quand elle
était en hostilité avec la capitale dont Péra et Galata sont proprement
des faubourgs. Les intrigues des Vénitiens la mettaient d'ailleurs en
état de guerre avec les Turcs, voisins plus redoutables que les Grecs. La
plus grande calamité présente était la disette des vivres: Nicolas de
Marchi, qui dirigeait les opérations militaires de la colonie, entreprit
d'approvisionner Péra des grains attendus à Constantinople. Il prit des
mesures pour intercepter les bateaux qui les portaient. Paléologue,
informé de ce dessein, envoya promptement au secours une galère et
quelques bâtiments légers. Les Génois, à leur tour, eu trois heures
eurent équipé et mis à la mer un renfort; et le soir du même jour la
galère impériale était conduite à Péra; de Marco l'avait enlevée à
l'abordage. Cette action hardie qui se passait sous les yeux des Turcs et
des Grecs inspira assez de terreur ou d'admiration aux ennemis pour les
disposer à la paix. Les Vénitiens leurs alliés s'y opposèrent en vain. La
colonie de Péra resta en sûreté, et la république de Gênes fut délivrée
des embarras qui lui étaient suscités.

Pierre Doria allait prendre devant Venise le commandement suprême de la
flotte génoise à laquelle il conduisait un renfort de quinze galères. Son
départ avait été solennel, et les plus hautes espérances étaient fondées
sur son expédition. Il allait achever un ouvrage qu'un heureux préjugé
semblait faire croire réservé à sa famille. Les avantages, fruits de la
victoire de Lucien, Ambroisie les avait poursuivis; Pierre partait avec
le dessein de les rendre non-seulement plus éclatants encore, mais
décisifs. Si cet homme, d'une bravoure incontestable et dont l'habileté
était vantée, fit bientôt éprouver aux siens les tristes conséquences de
l'abus de la victoire, s'il montra une hauteur insolente et une
obstination fatale, il ne faut pas l'en accuser lui seul. Aucun Génois ne
doutait que Venise ne fût perdue; Doria était envoyé pour prendre
possession d'une conquête certaine, et sa dureté s'explique par les
instructions qui lui étaient données. Selon les historiens du temps, s'il
prenait la ville de Venise il devait la dépouiller. Il n'y laisserait pas
un seul noble grand ni petit; tous seraient embarqués et envoyés
prisonniers à Gênes, excepté toutefois ceux dont le seigneur de Padoue
lui demanderait la tête2.

Venise était prise au dépourvu; elle avait perdu à Pola ses galères, ses
matelots et l'énergie populaire; ce qui lui restait de forces maritimes
était dispersé à Constantinople, à Ténédos, en Chypre. Charles Zeno
faisait une excursion brillante, mais il n'en manquait pas moins à la
défense de la patrie. C'est lui qui, de Porto-Venere, avait fait trembler
Gênes au milieu des triomphes de cette superbe rivale. On le rappelait,
il devait réunir et ramener les galères éparses, mais on ne le voyait pas
paraître et l'on ne savait s'il reviendrait à temps3. Pisani était dans
sa prison; son émule Thaddée Giustiniani, déclaré amiral, haï du peuple,
ne ranimait aucune confiance. Au dehors, les côtes du Frioul, sous la
seigneurie du patriarche d'Aquilée ou sous l'empire du roi de Hongrie,
étaient des pays ennemis. Le reste des côtes orientales qui
reconnaissaient la république étaient désolées par les Génois, ils
prenaient les villes, les pillaient et donnaient même leurs conquêtes au
patriarche. François de Carrara occupait la terre ferme au nord et au
couchant de la ville. Trévise qu'il menaçait était presque la seule cité
qui restât à la république et qui pût lui fournir des vivres, quand les
secours de la mer étaient interceptés. C'est dans cet état que la reine
de l'Adriatique se voyait menacée jusque dans ses lagunes.

Bâtie sur un groupe d'îles embrassées et liées par son enceinte, Venise
est au milieu des eaux que l'Adige, la Brenta et le Silo versent à leur
embouchure sur un terrain bas qu'elles inondent. Elles y sont retenues
par une langue de terre étroite et longue qui sépare ces marais ou
lagunes de la haute mer. Ce banc nommé la rive, qui se prolonge près de
dix lieues des environs de l'embouchure de la Piave au nord-est jusqu'à
celle de l'Adige au sud-ouest, sert de boulevard à Venise et de mur de
clôture à tout le bassin interne qu'elle domine. Les courants ont percé
plusieurs ouvertures dans cette digue naturelle et l'ont coupée ainsi en
une suite de longues îles alignées; c'est par leurs intervalles que de
la mer aux lagunes on communique. La coupure la plus voisine de Venise
lui tient lieu de port et en porte le nom. Plus loin au midi est la passe
qui sert de port à la ville de Chioggia, puis le port de Brondolo, enfin
l'ouverture de l'Adige. Ce sont autant de passages par lesquels on peut
entrer dans les lagunes; mais ce bassin, où tant d'eaux abondent, n'est
navigable que dans les canaux naturels ou faits de main d'homme qui le
sillonnent en serpentant à travers les îles et les bas-fonds de ce vaste
marais. Tels étaient les facilités et les obstacles que la disposition
des lieux présentait pour l'attaque et pour la défense, au moment où, par
une fatalité inouïe, Venise se voyait entourée d'ennemis.

La noblesse conserva son courage. Le doge Contarini, brave et respectable
vieillard, en donna l'exemple en toute rencontre. On essaya de remonter
l'esprit public. On fit des processions et des voeux. On obligea tous les
citoyens en état de prendre les armes, nobles, bourgeois, étrangers même,
à se porter à la garde de la rive. On mit en défense les ouvertures qui
conduisaient de la mer à la ville. On renforça de mille hommes la
garnison de Chioggia.

Pierre Doria, parti de Zara, longea la rive, se montra aux Vénitiens et
vit leurs préparatifs. Il n'eût pas convenu d'essayer de forcer le
passage devant la ville; la place était trop bien gardée; il valait
mieux pénétrer dans les lagunes par quelque ouverture plus éloignée, s'y
établir et revenir par les canaux pour attaquer Venise derrière sa
principale ligne de défense. La ville de Chioggia, située dans le bassin
intérieur, offrait, si l'on pouvait s'en rendre maître, un excellent
point d'appui pour effectuer ce plan. Elle était assez éloignée de Venise
pour n'être que difficilement et imparfaitement secourue dans ces
circonstances de terreur qui faisaient concentrer les ressources autour
de la capitale; et par l'Adige Carrara pourrait donner la main aux
Génois.

Dès que ce projet fut aperçu, les Vénitiens firent tous leurs efforts
pour en prévenir les conséquences; ils détruisirent tous les jalons qui,
au milieu d'un vaste terrain inondé, marquaient le cours tortueux des
canaux, afin que si les Génois s'introduisaient dans les lagunes, les
voies praticables leur en fussent dérobées. Ils essayèrent surtout de les
empêcher d'entrer. Ils amarrèrent dans la passe qui conduit de Chioggia à
la mer un gros vaisseau chargé de bombardes et d'arbalétriers et protégé
par une redoute qu'ils élevèrent sur le bord. Les bombardes étaient de
grosses pièces d'artillerie qui lançaient des pierres.

Les Génois ne pouvaient forcer ces obstacles du côté de la mer. Ils
conçurent le hardi dessein de les attaquer par les derrières. Pour y
parvenir, les passages fermés, c'était à l'habileté et à l'audace d'y
suppléer.

Chioggia est bâtie dans les lagunes sur un îlot très voisin de la langue
de terre qui regarde la mer. Sur cette langue ou rive est le faubourg
appelé Chioggia la Petite, que les Génois avaient déjà ravagé une fois;
un pont d'un quart de mille le joint à la cité. Une redoute en charpente
avait été bâtie pour défendre la porte de la ville; elle y communiquait
par un pont-levis.

Chioggia la Petite était voisine de la pointe de l'île qui fait un des
côtés du port de Chioggia, au levant; mais au couchant, du côté de
l'Adige et de Brondolo, la rive se prolongeait et Carrara avait accès sur
cette portion. Il y porta du monde, tandis que du côté de la mer la
flotte génoise, stationnée à peu de distance du rivage et couvrant les
opérations, détacha douze barques légères qui vinrent aborder la rive
sous la protection de leurs alliés. Là, par leurs travaux combinés, à
force de cabestans, de poulies et de bras, les douze bateaux furent tirés
de la mer sur la rive et redescendus de la rive dans la lagune et dans le
canal de Chioggia. Ils se remplirent aussitôt d'hommes audacieux qui
vinrent attaquer par derrière la redoute et le gros navire qui fermait
l'entrée de la passe. Sous un feu terrible et sous une grêle de traits et
de pierres, des grappins saisirent le vaisseau et enfin l'enlevèrent de
sa place et l'entraînèrent; le port de Chioggia ainsi ouvert, les
galères génoises passèrent aussitôt de la mer dans le canal. Chioggia la
Petite et la tête du pont qui, de ce faubourg, conduisait à la ville,
furent conquis le lendemain. Les Vénitiens se retirèrent à mesure dans la
cité de Chioggia; elle avait alors trois mille cinq cents combattants
sous trois capitaines stipendiés et hommes de guerre de quelque renom. Un
Contarini, un Mocenigo présidaient à la défense en qualité de
provéditeurs de la république. L'importance de ce poste était sentie.

Les assaillants s'avancèrent sur le pont à plusieurs reprises et avec peu
de succès durant les premiers jours. Mais un grand assaut fut résolu et
mieux conduit. Les redoutes furent attaquées par les barques génoises.
Les galères vinrent tirer leurs traits et leurs bombardes sur les troupes
vénitiennes rangées sous la ville, tandis que les gens de Carrara
attaquaient le pont. Les Vénitiens y tenaient ferme. Les chefs carrarais
publient qu'ils donnent 150 ducats d'or à quiconque saura incendier le
pont. A peine cette promesse est proférée, un Génois s'est déjà jeté dans
une barque, il l'a chargée de paille, de fascines, de goudron et de
poudre à canon; il vogue inaperçu, place son brûlot et y met le feu. La
détonation et le nuage de fumée qui s'élève font croire aux Vénitiens que
le pont est déjà enflammé, ils l'abandonnent avec précipitation, ils ne
se croient pas en sûreté contre le feu sur les charpentes de leur
redoute, ils rentrent dans la ville en désordre, ils ne pensent pas même
à retirer le pont-levis. Ceux qui les attaquent, témoins de ce mouvement,
s'élancent après les fuyards. Tous entrent à la fois dans la place. Les
soldats font retentir le cri de guerre de Carrara. Les Génois ne laissent
pas leurs alliés courir seuls à la conquête, ils affluent en tel nombre,
que les défenseurs de la ville renoncent à l'espoir de la sauver. Ils se
dispersent; les uns se jettent dans des barques et tâchent de gagner
Venise ou Ferrare. Cinquante hommes seulement restent autour du podestat
de la ville; ils se défendent de rue en rue jusqu'au palais. Assiégés,
ils se rendent enfin. Le drapeau de Saint-Marc est déchiré; on arbore à
la fois celui du roi de Hongrie, chef de la ligue, et ceux de Carrara et
de Gênes. Cependant la ville est horriblement pillée. L'historien de
Padoue ne veut pas, dit-il, conserver la mémoire des cruautés que les
Génois commirent. Il est attesté seulement que l'on veilla religieusement
à l'honneur des femmes.

Le seigneur de Padoue n'avait pas assisté en personne à cette victoire. A
son entrée à Chioggia, Doria le reçut avec les plus grands honneurs: et,
au nom de la république de Gênes, il lui résigna sa conquête. Carrara
reçut sa nouvelle seigneurie et signala sa prise de possession en
conférant d'abord l'ordre de chevalerie à Ambroisie Doria et à quelques
autres Génois. Immédiatement après, il se fit prêter serment de fidélité
par ses nouveaux sujets. Habile à se les rendre favorables, il se fit
amener tous ceux des habitants qu'on avait déjà traités en prisonniers;
il paya de ses deniers leurs rançons aux capteurs, et les renvoya libres.
Les étrangers soudoyés, les Vénitiens restèrent captifs; ils étaient
nombreux: parmi eux étaient beaucoup de nobles et plusieurs hommes de
marque.


CHAPITRE VIII.
Désastre de Chioggia.

La consternation fut grande à Venise; une défaite sanglante, la perle
d'une place importante, les ennemis établis dans les lagunes, maîtres de
la mer et des accès intérieurs, c'était la république à leur discrétion.
On ne balança pas longtemps à s'humilier devant la mauvaise fortune.
Trois ambassadeurs du sénat se présentèrent aux alliés. Ils demandaient
la paix, presque la miséricorde; pour toute instruction, dit-on, ils
portaient une carte blanche; ils invitaient le vainqueur à y dicter ses
conditions.

La délibération qui suivit cette démarche mit Carrara et Doria en
opposition déclarée. Le seigneur de Padoue voulait une paix prompte, qui
assurât les avantages auxquels les succès obtenus donnaient droit de
prétendre. Doria insista pour pousser les choses à l'extrême; il allégua
les instructions de sa république. On ne put s'accorder. Carrara,
mécontent, finit par abandonner aux Génois le soin de répondre aux
ambassadeurs. «Point d'accord aujourd'hui,» leur dit Doria: et,
faisant allusion aux chevaux de Corinthe que dans sa pensée il menaçait
d'avance d'un nouveau voyage, «point d'accord que nous n'ayons bridé ces
chevaux qui se cabrent sur votre place Saint-Marc; quand nous en
tiendrons les rênes, ils seront domptés et dociles, et alors nous vous
donnerons la paix.» Les ambassadeurs lui ramenaient sept prisonniers
génois, espérant que ce procédé le disposerait favorablement: «Qu'ils
retournent avec vous, ajouta-t-il, je ne les veux pas de vos mains;
incessamment j'irai les délivrer moi-même.» Ainsi finit la négociation.
Par cette réponse plus imprudente encore qu'insolente, Doria préparait sa
propre perte, la ruine de toute sa flotte, l'affaiblissement de sa
patrie.

L'intelligence troublée à cette occasion entre Carrara et lui ne se
rétablit jamais bien. Carrara voulait que les galères génoises
retournassent promptement pour bloquer le port de Venise, afin d'en
fermer l'accès à Charles Zeno toujours attendu, et la sortie aux
armements que les Vénitiens pouvaient encore mettre à la mer pour venir à
leur tour assiéger les vainqueurs de Chioggia. Mais les Génois ne
voulaient pas se rembarquer sitôt; Doria reprochait à ses alliés le peu
de part qu'ils avaient laissé à ses gens dans le butin. Il voulait que
Carrara, qui s'était approprié les magasins de sel, de grains et d'huile,
payât 300 mille ducats à la flotte, et obligeât ses soldats à rapporter
leurs captures à la masse commune. Ces prétentions et ces reproches
laissèrent beaucoup d'aigreur. Doria, sollicité de ne pas tenir sa flotte
renfermée dans les lagunes, opposa à tout conseil l'orgueil et
l'entêtement de son caractère. Carrara quitta Chioggia, Brondolo et
l'embouchure de la Brenta, laissant aux Génois quelques troupes; il alla
avec le reste de ses forces porter la guerre sur le territoire de
Trévise, qui restait seul aux Vénitiens, bloquer cette ville qui leur
envoyait encore quelque secours par le Silo, et leur enlever les
positions intermédiaires de la terre ferme. Une portion des galères de
Gênes ressortit enfin, et vint bloquer le port de Venise.

Alors le peuple effrayé demanda à grands cris que Pisani sortît de prison
et vint le défendre. Le gouvernement aristocratique s'indignait de céder
à des injonctions populaires dont l'objet était d'ailleurs haï et envié
par plusieurs de ces nobles. Cependant il fallut donner cette
satisfaction à l'opinion publique. Pisani mis en liberté fut appelé au
palais. «Il y a le temps pour la justice, il y a le temps pour la grâce,
lui dit le doge; celui de la grâce est arrivé.» - «Mes jours
appartiennent à la patrie, soit qu'elle fasse grâce ou justice,»
répondit l'illustre citoyen. Les sénateurs l'embrassèrent, le peuple
applaudit, et les gens de mer crièrent: Vive Pisani! «Enfants, leur
dit-il, criez vive Saint-Marc, ou taisez-vous.» Le bruit courut dès le
même jour qu'on lui avait déféré le commandement de la mer. Aussitôt on
vient en foule se faire inscrire pour ce service. Les greffiers ne
pouvaient y suffire. De là, on alla demander ses ordres. Il remercia les
citoyens de leur zèle et les renvoya à la seigneurie qui leur dirait ce
qu'ils avaient à faire. Mais quand on apprit que Pisani n'était chargé
que de la défense de la ville, sans commandement maritime; que ce
commandement restait à Thaddée Giustiniani, les murmures éclatèrent de
nouveau avec violence; enfin, le sénat les apaisa en publiant qu'un
armement de 40 galères était décrété, que le doge en personne en était
l'amiral suprême, et que Pisani serait son premier lieutenant.

Les obstacles dont les Vénitiens avaient hérissé le cours de leurs canaux
et entouré leur ville arrêtaient les entreprises des Génois. Ceux-ci
résolurent d'établir un camp sur l'île de Malamocco: c'est l'une des
parties de cette rive étroite qui court en avant de Venise; sa pointe
fait l'un des côtés du port. C'était s'établir sur la ville. Dans ces
positions rapprochées, on escarmouchait à toute heure. Une galère génoise
était amarrée par le flanc le long de la rive. La nuit, cinquante
chaloupes sortirent de Venise et s'avancèrent en grand silence. Les
chaloupes, séparées en trois divisions, se portèrent les unes à la poupe,
les autres à la proue de la galère; le reste vint la heurter par le
travers. Les Génois ne s'aperçurent de ces approches qu'au moment où la
trompette donna le signal de l'alarme. Ils furent enveloppés de toute
part. On avait choisi l'heure où la marée est basse. La galère était sur
le fond et ne pouvait se mouvoir, elle fut prise. Ne pouvant l'emmener,
les Vénitiens la brûlèrent. Le butin qu'ils en retirèrent, l'équipage
prisonnier, deux bâtiments légers qui accompagnaient la galère entrèrent
en triomphe dans la ville. Les Génois furent honteux qu'une telle
négligence eût montré à leurs dépens ce qui ne s'était peut-être jamais
vu, une galère capturée par des chaloupes.

Cependant il y avait tout à craindre à Venise si l'ennemi restait à
Malamocco, et si, à de si grandes forces maritimes on n'avait que des
chaloupes à opposer. C'est alors qu'on décréta l'armement. On en demanda
les moyens au patriotisme des citoyens, et ils répondirent à l'appel. En
peu de semaines trente-quatre galères étaient armées et le vieux doge y
commandait en personne. Les Génois en ayant un plus grand nombre, on ne
se présentait pas encore à eux. On attendait toujours Charles Zeno pour
leur opposer une force égale. Mais chaque jour les galères sortaient de
Venise pour exercer leurs équipages à la navigation, car un grand nombre
de ces hommes de si bonne volonté étaient étrangers à la marine.

Cette flotte avait la libre sortie sur la mer, elle pouvait tourner
Malamocco. Les Génois ne voulaient pas s'exposer à y être attaqués de
deux côtés. Ils levèrent leur camp de cette île, détruisirent les
fortifications qu'ils y avaient élevées et se retirèrent dans Chioggia.
Ainsi ils persistaient dans cette imprudence que Carrara avait combattue,
ils allaient passer l'hiver enfoncés dans un coin des lagunes. Leur
prévoyance se borna à y amasser des vivres. Ils chargèrent de sel vingt-
quatre de leurs galères1 et les envoyèrent au Frioul pour échanger leurs
cargaisons contre des grains.

L'éloignement de ces forces inspira à Pisani de tenter une entreprise sur
Chioggia. Encouragé par les clameurs du public à qui le danger toujours
imminent devenait insupportable, il fît résoudre d'agir sans plus
attendre. On appela tout le peuple. Le doge monta sur la mer, et jura
solennellement de ne plus rentrer dans Venise que Chioggia ne fût rendue
à la république. Les trente-quatre galères, soixante barques, plus de
quatre cents chaloupes armées sortirent du port pendant une nuit de
décembre et arrivèrent à la hauteur de Chioggia sans que les Génois en
eussent réveil. Le projet de Pisani était essentiellement de barrer la
communication entre Chioggia et la mer, afin d'enfermer les Génois et
leur flotte dans les lagunes. Il destinait deux grands vaisseaux à être
coulés à fond dans le canal ou port de Chioggia. Il les y conduisit et
marqua leur place. Avant de les échouer, on descendit sur la rive près de
Chioggia la Petite, et on se mit en devoir d'y bâtir un fortin. Jusque-là
les opérations n'avaient pas été troublées. Mais les Génois de Chioggia
accoururent par le pont sur la rive, ils culbutèrent les Vénitiens, il en
périt six cents tués ou noyés, le fortin commencé fut détruit. Le doge,
qui de sa galère observait ce désastre, fit manoeuvrer sa flotte et donna
ordre de fixer sur ses ancres dans l'embouchure du port l'un des
vaisseaux qu'on y avait conduits. On commença à élever une redoute sur ce
bâtiment. Doria se hâta de le faire attaquer de son côté; de la mer les
galères du doge le défendirent. Les bombardes tonnèrent de part et
d'autre. Les Génois l'emportèrent enfin: ceux qui manoeuvraient le
vaisseau, ceux qui y plantaient des machines furent contraints de tout
abandonner. Les Génois se saisirent du bâtiment et, dans leur transport
sans ordre et sans réflexion, ils l'incendièrent. Il brûla à fleur d'eau,
la coque coula à fond là où elle avait été conduite, elle ferma le
passage. Ce que Pisani avait voulu faire, les Génois l'avaient exécuté;
ils célébraient leur victoire, elle assurait leur défaite immanquable.

Alors malgré les efforts des Génois, les Vénitiens revinrent à la rive
devant Chioggia et se fortifièrent sur les deux îles qui forment l'entrée
du port. De là ils protégeaient le batardeau dont ils l'avaient fermé.
Les galères croisaient en dehors dans le même but. Ainsi resserrés dans
Chioggia, les Génois, tranquilles d'ailleurs dans cette ville, comprirent
que pendant l'hiver la flotte allait rester inutile et mal placée dans
les lagunes. Ils ne pensèrent plus qu'à l'envoyer à Zara ou même à Gênes.
Au printemps les galères seraient revenues en force pour délivrer la
ville et pour continuer le cours des conquêtes. Il s'agissait cependant
de sortir de Chioggia, le passage devant son port était intercepté. A
l'occident, un canal assez large conduisait à Brondolo où la Brenta
formait un bassin qui avait son embouchure dans la mer. Quatorze galères
génoises s'avancèrent par cette voie. On ignorait encore que la clôture
du port de Chioggia n'était qu'une partie du plan de Pisani, et qu'il
n'avait pas négligé de fermer les autres issues. Quatre galères avaient
été détachées par ses soins avec l'ordre de couler des barques au travers
des canaux de manière à en rendre la navigation impossible vers le bassin
ou le port de Brondolo et même dans les eaux par lesquelles on aurait pu
tourner derrière Venise et aller gagner au loin d'autres passages à l'est
de la ville. Les Génois se virent dans l'impossibilité de passer de vive
force, ils reculèrent à Chioggia. Aussitôt on compléta les travaux qui
devaient leur fermer la voie. Treize galères vénitiennes s'établirent en
station à Brondolo pour veiller sur le batardeau qu'on avait élevé au
travers du canal et sur les mouvements de l'ennemi. Pisani commandait
cette division.

La rive qui s'étend de Chioggia la Petite au port de Brondolo portait à
l'extrémité qui domine ce port et en forme un côté, un couvent solidement
bâti. Doria fit sortir des troupes de Chioggia, passa le pont, gagna la
rive, la suivit et se rendit maître du couvent; il en lit aussitôt une
citadelle redoutable. Elle incendiait les galères dans le bassin et
éloignait celles qui croisaient du côté de la mer. Mais Doria ne put
empêcher Pisani d'élever une redoute sur la pointe opposée. Ce fortin et
le couvent ne cessèrent de tirer l'un sur l'autre. Les Vénitiens avaient
vingt-deux grosses bombardes. Il paraît qu'une de ces pièces exigeait
pour la charger autant de travail qu'une mine. On y passait la nuit
entière, et, au point du jour, la batterie tirait sur le couvent. Les
Génois répondaient avec la même furie. Il se lança de part et d'autre,
disent les auteurs, plus de cinq cents décharges de grosses pierres.

Outre le grand canal qui allait dans le bassin de la Brenta et que Pisani
avait fermé, il en était un plus étroit qui longeait la rive et se
rendait dans le port même de Brondolo, tout auprès de son ouverture. On
n'eût pu croire ni qu'une galère eût place pour y naviguer, ni surtout
qu'elle pût y être transportée à flot, car ce fossé ne communiquait pas
avec le grand canal. Doria avait cependant conçu l'espérance de faire
sortir sa flotte par cette voie qui l'eût conduite tout près de la mer au
delà des barrières élevées par les Vénitiens. C'est dans cette vue qu'il
avait voulu se rendre maître des deux pointes de l'embouchure du port de
Brondolo. Il n'avait pu en garder qu'une, mais elle protégeait le petit
canal, et, s'il parvenait à y établir ses galères, il n'était pas sans
espérance de dérober leur sortie à l'ennemi en les faisant filer l'une
après l'autre. Car ce n'était pas autrement qu'elles pouvaient se ranger
dans ce défilé. Dix-neuf y furent transportées du grand canal à force de
bras et de machines. Après ce travail immense et tandis que l'artillerie
tonnait de toute part pour essayer de donner le change, la galère la plus
voisine de l'issue essaya de la franchir. Mais elle trouva aussitôt les
Vénitiens qui la repoussèrent. Cependant Pisani sentit le danger qui
menaçait de faire échouer tout son plan. Une de ces longues nuits d'hiver
(on était à la fin de décembre) suffisait pour faire échapper ceux qu'il
regardait comme ses prisonniers. Il redoubla de vigilance autour d'eux,
il fit la garde jour et nuit de tous côtés. Mais cette garde était si
pénible et si rebutante dans une saison rigoureuse, que les équipages de
ses galères refusaient le service; ils voulaient abandonner la redoute
et la station, et demandaient en tumulte qu'on les ramenât à Venise. On
leur promettait toujours l'arrivée imminente de Zeno qui venait les
renforcer et relever ceux qui souffraient; mais personne ne voulait plus
croire à ce secours attendu si longtemps. Les Génois allaient être sauvés
au moment qui devait assurer leur perte. Pisani, désespéré d'abandonner
sa proie, obtint, par un dernier effort de sa popularité, que ses gens
garderaient encore leur poste deux jours sans plus, les deux derniers
jours de décembre 1379. Le 1er janvier, Zeno parut avec quatorze galères
chargées de vivres, de richesses, de butin de toute espèce. Il se
montrait à peine devant Venise qu'un ordre lui fut expédié de continuer
jusque devant Chioggia, d'où le doge l'envoya immédiatement à la station
de Brondolo. La confiance des Vénitiens fut alors remontée. Ils avaient
cinquante galères à opposer aux forces des Génois, trente-six furent
consacrées aux opérations du passage de Brondolo: de ce côté étaient
tous les efforts de l'ennemi.

Les galères qui remplissaient le petit canal faisaient chaque jour
quelque démonstration pour tenter de déboucher. Un jour une galère
vénitienne de garde, sans attendre les renforts que ses signaux devaient
amener, se détacha pour repousser celle qui s'était avancée et la
combattit corps à corps. Mais, pendant la lutte, par une singulière
manoeuvre, les Génois jetèrent des grappins sur la proue ennemie, et
aussitôt toutes les galères génoises remontant à force leur canal se
remorquèrent l'une l'autre, et, tirées par les matelots montés sur les
deux bords, entraînèrent à leur suite la galère vénitienne; prise dans
cet étroit passage, elle ne put s'en délivrer. C'était une de celles de
la division de Zeno, richement chargée, et à qui il n'avait pas été
permis d'aller mettre son butin en sûreté. Tout retomba aux mains des
Génois.

Au milieu de ces événements, Pierre Doria, toujours actif, toujours
passant d'une attaque à une autre, fut frappé au couvent de Brondolo d'un
éclat de pierre détaché d'une brèche par un coup de bombarde, et mourut
sur le coup. Il échappa ainsi à la catastrophe qui menaçait son armée;
si la position périlleuse des Génois était due à son entêtement, il leur
restait la confiance en son habileté pour en sortir: sa perte dissipa
leurs espérances.

Cependant ils ne pouvaient voir leurs galères rangées contre une rive
étroite qui seule les séparait de la mer, et où ils possédaient une
forteresse, et s'accoutumer à l'idée qu'ils ne sauraient franchir une si
simple barrière. Puisqu'à ses deux extrémités on leur fermait les issues,
ils songèrent à couper l'île qui les arrêtait et à s'ouvrir un passage
fait de leurs mains. Ils le tracèrent sans perte de temps auprès des murs
du couvent qui leur servait de citadelle. Ce travail fut pressé avec
toute l'activité propre à un peuple ingénieux et patient, mis en
mouvement par le plus capital des intérêts. On y employait à l'envi les
équipages des quarante-huit galères enfermées entre Chioggia et Brondolo.
Un peu de temps eût suffi pour mener ce grand travail à sa fin, et alors
en peu d'heures la flotte était sauvée.

Les Vénitiens s'alarmèrent de cette hardie tentative et comprirent qu'il
ne fallait pas laisser le loisir de l'exécuter. Ils réunirent toutes
leurs forces de terre et de mer, résolus à déposter les Génois du couvent
et de la rive de Brondolo. Venise avait reçu de grands renforts; elle
soudoyait la compagnie de l'Etoile, celle qui avait fait trembler Gênes,
et une autre compagnie plus redoutable encore sous un capitaine anglais;
deux mille cinq cents lances et un corps d'infanterie permettaient
d'entreprendre toute opération. Les Génois étaient au nombre de quinze
mille, soit à Chioggia, soit à l'entour; et la rive, de Chioggia la
Petite à la pointe de Brondolo, était le seul champ de bataille que leur
offrît cette singulière région.

Le doge et ses troupes occupaient à terre les deux extrémités de
l'ouverture qui sert de port à Chioggia et qui se trouvaient réunies par
la digue dont ils avaient fermé ce port. Ils y firent monter huit mille
hommes pour aller d'abord s'emparer de Chioggia la Petite. Dans cette
attaque une tour bien défendue fit une vive résistance. Tandis qu'on
employait la sape pour la faire crouler sur ses gardiens, les Génois
envoyèrent pour la secourir, d'un côté huit mille hommes sortant de la
ville par le pont, de l'autre quinze cents hommes tirés du couvent de
Brondolo, afin de mettre les Vénitiens entre deux feux. Mais, loin de
s'en effrayer, les assaillants faisaient face des deux côtés, et un
combat acharné se livrait de toute part. Les mouvements de la cavalerie à
la solde des Vénitiens étonnèrent les Génois et firent hésiter la tête de
leurs colonnes. L'ennemi en profita pour les charger, et porta le
désordre dans les rangs. Ceux qui venaient de Brondolo furent d'abord
dispersés, ils cherchèrent leur salut le long des canaux, où, en tâchant
de les traverser, ils se noyaient sous le poids de leurs armes. La
colonne de Chioggia, également rompue et poursuivie, se reporta sur le
pont pour regagner la ville. Ils s'y précipitèrent avec tant
d'impétuosité que le pont surchargé se brisa sous eux. Un très-grand
nombre tombèrent et périrent; près de mille hommes furent coupés et
faits prisonniers.

Le désastre du pont sauva la ville en ce moment. S'il ne se fût rompu, il
est probable que les assaillants auraient pénétré dans la cité avec les
fuyards, et Chioggia aurait été reprise par les Vénitiens comme ils
l'avaient perdue.

Ils se préparaient à marcher vers la pointe de Brondolo, dont le chemin
leur était ouvert. Les Génois ne les attendirent pas. Ils mirent le feu
au couvent déjà ruiné par l'artillerie. Ils détruisirent leurs machines.
Enfin ils incendièrent douze galères qu'ils avaient encore dans le canal.
Après cette destruction chacun chercha à se sauver en gagnant dans
quelque canot Padoue ou les terres voisines. Dix galères se trouvaient
aussi auprès des moulins de Chioggia. Pisani les fit attaquer, les
équipages les abandonnèrent, elles furent prises sans combat et conduites
à Venise avec tout leur armement encore à bord.

Chioggia eût été conquise si les Vénitiens l'eussent attaquée dans ce
moment de trouble et de stupeur. Ils se contentèrent d'un blocus très-
resserré. Ils fermèrent toutes les issues. Il ne passait plus un de ces
bateaux qui par le fleuve avaient toujours entretenu quelques
approvisionnements. Il ne pénétrait plus un seul message. Les habitants
furent mis à la ration. Les femmes et les enfants furent renvoyés hors de
la ville; le doge les fit recueillir avec humanité.

Une seule fois Carrara, profitant d'une négligence des ennemis, força un
passage et fit parvenir à Chioggia un convoi de vivres et surtout de
poudre dont on manquait. Ce secours, qui ne put se renouveler, grâce à la
vigilance de Zeno, donna un répit de plusieurs mois aux assiégés, sans
rien changer à leur position.

Quand ces dernières provisions commencèrent à s'épuiser, on ne put se
dissimuler l'issue nécessaire d'une situation désespérée. Une première
négociation s'entama, mais elle fut inutile. La fatale réponse de Doria,
quand c'était aux Vénitiens de demander grâce, fut durement reprochée aux
Génois. On leur déclara que pas un d'eux ne sortirait de Chioggia que ce
ne fût pour entrer dans les prisons de Venise. Cette sentence ranima les
courages; on supporta les privations; on attendit la délivrance de
quelque heureux hasard; et six mois encore se passèrent ainsi.

Le gouvernement de Gênes, sur la nouvelle de la mort de Pierre Doria,
avait d'abord nommé pour lui succéder Gaspard Spinola de Saint-Luc. Il
partit par terre, il parvint à Padoue, mais il ne put pénétrer jusqu'à
Chioggia.

Une flotte de treize galères fut expédiée avec l'espérance qu'elle
porterait un secours efficace. Mathieu Maruffo, plébéien considérable, la
commandait. En passant vers la Sicile il avait trouvé Thaddée Giustiniani
envoyé à Manfredonia avec six galères qui devaient faire charger et
escorter douze cargaisons de grains. Maruffo attaqua le convoi et
l'escorte. Giustiniani, ne pouvant résister, brûla ses vaisseaux et ses
galères, et tomba lui-même avec deux cents prisonniers aux mains des
Génois. Le reste de son monde s'était sauvé à terre. Une autre division
de cinq galères partit de Gênes à la suite de celle de Maruffo; toutes
ces forces parurent devant Chioggia au mois de juin.

Leur vue excitait des transports de joie chez ceux de la ville, ils
montaient sur le toit des maisons, ils agitaient des drapeaux; ils
saluaient leurs compatriotes, et leur demandaient de prompts secours. Une
fatale barrière les séparait; elle rendait inutiles ces forces
déployées, et encore plus déplorable la catastrophe qu'elles ne pouvaient
empêcher. Les Vénitiens ne quittaient pas leurs postes. Ils ne
s'avançaient point hors des embouchures dont ils étaient maîtres. Les
provocations, les outrages des équipages de Maruffo ne purent les attirer
en pleine mer. Des flottilles de bateaux venaient escarmoucher avec les
Génois; les galères ne se commettaient point.

La garnison fit un dernier effort pour regagner Chioggia la Petite; si
elle avait pu se rétablir sur la rive, elle aurait en quelque sorte donné
la main à Maruffo, et quelque voie de salut eût pu s'ouvrir. Cette
tentative fut inutile. De cette époque on vit les assiégés disposés à
entrer en pourparler avec quiconque s'approchait de leurs murailles. Ils
avaient cessé de tirer sur tout ce qui paraissait à portée. Ils avaient
déjà repris leur finesse à la place de leur hauteur: pour conjurer s'il
se pouvait quelques-unes des conséquences de leur mauvais sort, ils
s'efforçaient d'opposer à la haine des Vénitiens qui les voulaient
captifs dans Venise, l'avidité de ces compagnies de mercenaires pour qui
la guerre n'était qu'un commerce de butin et de rançons. Ils les
flattaient de se rendre à eux et ils traitaient d'avance de leur rachat.
Cette politique pensa les bien servir.

Leurs députés en venant proposer de capituler s'adressèrent non-seulement
à Zeno, mais officiellement aux capitaines des auxiliaires. Le sénat,
mécontent de la part que ceux-ci se disposaient à prendre au traité,
envoya des commissaires à l'armée pour s'emparer de la négociation et
pour déclarer avant tout à leurs soldats qu'aucun prisonnier génois ne
leur serait laissé, qu'aucun ne serait mis à rançon, parce que tous
devaient entrer et rester dans les prisons de la république. Cette
déclaration pensa causer un soulèvement; une extrême dextérité fut
nécessaire pour négocier avec les compagnies avant d'entendre à un traité
avec les assiégés. Enfin, avec assez de peine, on parvint à un accord sur
le partage des fruits de la victoire, et il fut solennellement convenu
que le gouvernement parlementerait seul avec les Génois pour leur
reddition.

Après cet incident une nouvelle députation vint auprès de Zeno implorer
dans les termes les plus humbles une capitulation. Le général leur
confirma que, pour toute grâce, ils iraient à Venise prisonniers et que
rien ne les sauverait de cette humiliation.

Dès que cette triste réponse fut rapportée à la ville, des signaux de
détresse amenèrent à la vue Maruffo et sa flotte; il s'approcha de cette
même barrière qu'il ne pouvait briser, que ses compatriotes ne pouvaient
franchir, qui paralysait des deux côtés tant de forces et tant de valeur,
qui rendait enfin une flotte redoutable témoin de la défaite et de la
captivité d'une telle armée. Les assiégés en présence de la flotte
élevèrent une grande voile, et la laissèrent tomber pour ne plus la
relever. Maruffo reconnut le signal et l'emblème; il n'avait rien à y
répondre, il regagna tristement une station voisine. La garnison accepta
son sort et la reddition s'ensuivit.

Alors s'exécuta la convention faite entre Venise et ses compagnies
auxiliaires. Tout se passa sans tumulte et en bon ordre. On procéda pour
première opération au choix des prisonniers. Les Génois et les Padouans,
les hommes natifs des terres dont la seigneurie de Venise se prétendait
maîtresse, et en outre tous les hommes de mer appartenaient aux Vénitiens
sans aucune exception. Les auxiliaires avaient à disposer de tous les
soldats étrangers à la solde des Génois. Quant aux prisonniers des
Vénitiens, on leur enleva tout ce qu'ils avaient; avant d'être embarqués
ils essuyèrent trois inspections différentes afin que rien n'échappât. À
peine quelques hommes de marque furent ménagés. On recherchait ce que les
autres pouvaient avoir de caché sur leur personne avec un soin minutieux;
il y en eut qu'on dépouilla de leurs vêtements. Cependant le doge,
Pisani, Zeno, quelques autres nobles s'étaient prêtés secrètement à
faciliter aux principaux Génois les moyens de déposer sur les galères
vénitiennes leur argent et tours effets les plus précieux, afin que dans
leur prison ils ne fussent pas sans ressource.

Après l'évacuation des prisonniers, les compagnies entrèrent seules dans
la ville et procédèrent méthodiquement et dans le meilleur ordre au
pillage universel. Venise eut pour butin l'artillerie des Génois, leurs
magasins, leurs bâtiments de toute espèce, vingt et une galères et plus
de quatre mille prisonniers. C'était le résultat d'une expédition qui
avait promis à Gênes l'entier abaissement de sa rivale. Cette malheureuse
campagne, à compter de l'arrivée de Pierre Doria sur la flotte, avait
duré depuis le commencement du mois d'août 1379 jusque vers la fin du
mois de juin 1380.

Maruffo alla signaler sa colère et la vengeance de Gênes sur Trieste, sur
Capo-d'Istria, sur Pola qu'il prit et ravagea et qu'il donna au
patriarche du Frioul. Tous les lieux où sa flotte put pénétrer furent
abandonnés au pillage. Il fit prisonniers tous ceux qui tombèrent en ses
mains. Mais Pisani rendait vains la plupart de ses efforts, en reprenant
les places que les Génois avaient occupées. Cette guerre se prolongea
plusieurs mois. Gênes envoyait sans cesse des renforts dans l'Adriatique
comme si elle avait pu espérer y ressaisir l'occasion perdue. On levait
taxe sur taxe. Tous les citoyens avaient été requis pour servir sur les
galères, on les avait divisés en trois tiers qu'on appelait
alternativement. Il n'y avait point d'exception: ainsi, qui ne pouvait
marcher en personne était tenu de fournir un remplaçant. Bientôt la
compagnie de l'Étoile reparut sur le territoire, envoyée de nouveau par
Visconti; elle surprit et occupa Novi. Ces revers et ces inquiétudes
favorisaient les mécontents.

Cependant la paix se traitait depuis longtemps. Le pape la recommandait
et expédiait de tout côté des légats pour la prêcher et surtout pour en
être les arbitres. Le roi de Hongrie la voulait. Pour les deux
républiques, elles en avaient un besoin pressant. La négociation n'en fut
pas moins lente et pénible. Le comte de Savoie eut enfin la gloire de
faire signer dans Turin cette paix si attendue. Le traité entre les deux
républiques offrit des difficultés particulières. Il fallait prendre un
parti sur cette île de Ténédos qui avait fait commencer la querelle et
sur laquelle ni les uns ni les autres ne voulaient abandonner leurs
droits. On convint que le comte de Savoie la prendrait en dépôt et la
garderait deux ans aux frais des parties: passé ce terme il en
détruirait les fortifications, et, en cet état, elle serait abandonnée
par tous. En exécutant cette clause, le comte éprouva de la résistance de
la part du gouverneur vénitien; il refusait de rendre l'île et
méconnaissait l'ordre de ses maîtres. On ne sut s'ils étaient sincèrement
courroucés ou même innocents de sa résistance. Enfin il céda; au bout
des deux ans, un syndic de la commune de Gênes alla assister à la
destruction des forts.

On pourvut aussi à un autre sujet de contention. À la paix précédente
Gênes triomphante avait obligé les Vénitiens à renoncer pour trois ans au
commerce de Tana à l'orient de la mer Noire. Cette fois il fut stipulé
que cette navigation serait interdite pendant deux ans aux sujets des
deux républiques. Elles possédaient chacune une forteresse dans ce pays.
On allégua la crainte que les navires qui s'en approcheraient n'y fussent
insultés avant que la paix fût bien connue dans ces établissements
réputés si lointains. La raison n'était ni bonne ni sincère. Mais ces
régions étaient aux mains de princes tartares. Chacun intriguait auprès
d'eux et craignait la rivalité. Ne pouvant s'accorder sur ces relations,
ou les sacrifiait pour un temps. On prétendit qu'en ce point les Génois
avaient été les plus habiles. Leur colonie de Caffa avait les moyens de
conserver son trafic de Tana: elle ne pouvait manquer d'attirer sur son
marché les denrées qu'on allait chercher ci-devant aux bouches du Tanaïs.
Par là les Génois s'en assuraient le monopole, parce qu'en vertu d'un
usage dont Venise avait donné l'exemple dans ses colonies, eux seuls
avaient le privilège d'acheter à Caffa; et, pour avoir part au commerce
des produits qui y étaient apportés, il fallait les racheter de leurs
mains.

Les prisonniers, suivant le traité, se rendaient sans rançon de part et
d'autre, car ceux du combat de Pola étaient encore à Gênes2. Quand les
malheureux Génois sortirent du lieu où ils avaient été reclus, les dames
vénitiennes signalèrent leur humanité; elles firent une grande quête
pour les pourvoir d'habits, de secours de toute espèce qu'elles leur
départirent elles-mêmes avec le zèle le plus louable. Ils avaient
beaucoup souffert pendant quelque temps. Il n'avait plus été permis de
leur vendre des aliments que ceux à qui il restait quelque ressource
ajoutaient à leur misérable ration. Ces rigueurs s'adoucirent ensuite,
mais sur environ cinq mille hommes, mille cinq cents périrent de misère.
On calcula qu'il manquait à Gênes huit mille habitants à l'issue de la
guerre.

L'histoire génoise s'était transportée dans les lagunes de Venise. Ici
finit ce grand épisode. Nous voulons dire pour l'achever qu'un an après
Trévise fut un nouveau sujet de guerre entre Carrara et les Vénitiens;
mais les Génois n'y prirent point de part. Ajoutons qu'avant la paix
l'illustre amiral Victor Pisani était mort en Sicile sur la flotte qu'il
conduisait contre les galères de Gênes. Charles Zeno fut son digne
successeur, il hérita de la faveur populaire et de la jalousie des autres
nobles. Après avoir continué de servir glorieusement sa patrie, il se
vit, sur ses vieux jours, dépouillé de ses emplois, et condamné à la
prison sous un odieux prétexte.


LIVRE SIXIÈME.
ANTONIOTTO ADORNO, TROIS FOIS DOGE. - GÊNES SOUS LA SEIGNEURIE DU ROI DE
FRANCE; - DU MARQUIS DE MONTFERRAT. -GEORGE ADORNO DEVENU DOGE.
1382 - 1413.

CHAPITRE PREMIER.
Léonard Montaldo, doge. - Antoniotto Adorno, doge pour la première fois.

(1382) Le gouvernement de Guarco ne réparait pas les maux de la guerre et
ne laissait pas jouir des avantages de la paix. Élu presque par hasard et
pour empêcher le pouvoir souverain d'être ravi de force par Antoniotto
Adorno, il sentait que son crédit n'avait pas de profondes racines. Il
vivait dans la défiance et, suivant l'usage des gouvernants qui ont moins
de force d'âme que de puissance, il recourait à l'arme pesante du
despotisme et la maniait maladroitement. Le public était accablé de
taxes; et le doge n'employait les deniers publics qu'à soudoyer des
soldats pour garder sa personne. Par là il s'attira l'opposition de la
magistrature des huit, cette commission indépendante du conseil, et à
laquelle de tout temps étaient délégués le maniement des deniers et le
contrôle des dépenses. L'humeur que le doge ressentit de cet incident le
jeta dans une démarche d'une inconvenance d'autant plus étrange qu'il lui
restait moins de popularité.

(1383) Dans un des conseils qui se tenaient en présence du peuple, le
doge éleva la voie et dénonça au public les Huit qui s'attachaient à
contrarier ses vues. Il déclama contre ses adversaires, il entra dans une
longue justification1. Il n'ignorait pas qu'il était calomnié, qu'on le
disait lié par un traité aux volontés de certains nobles et vendu aux
guelfes: rien n'était plus faux, il était né plébéien et bon gibelin;
il l'était toujours. Cette défense inopportune contre des reproches au-
devant desquels il semblait courir, cet appel au peuple, cet appel
surtout à des factions qu'il convenait si peu au magistral suprême de
réveiller, tout excita l'étonnement et le mépris. Il ne lui manquait pas
d'ennemis habiles à en profiter. Guarco se sentait pressé entre
Antoniotto Adorno, porté par les gibelins, et par Fregose que soutenaient
les guelfes, et il ne comptait pas assez un troisième rival plus
dangereux encore. Léonard Montaldo était alors le chef et le moteur caché
de tous les mouvements du peuple. Plusieurs fois désigné pour monter au
rang suprême, autant de fois éconduit, il n'avait jamais perdu de vue ce
grand objet d'ambition, et, attendant les occasions favorables, il se
contentait du rôle apparent de conseil et de modérateur du peuple.

Un droit sur la boucherie avait été décrété; les bouchers mécontents
eurent à s'assembler pendant la semaine sainte pour convenir du taux
auquel, à raison de ce droit, il faudrait élever le prix de leur denrée
au moment où la vente et la consommation allaient recommencer. Ils se
réunirent le soir après les offices du jeudi saint dans le couvent de
Saint-Bénigne, et le résultat de leur délibération violente fut qu'il
fallait exiger la suppression d'un impôt inique; que pour cet effet il
était temps de se faire justice par soi-même. Pour première mesure ils
commencèrent sur-le-champ à sonner le tocsin du clocher de Saint-Bénigne,
entreprise qui parut d'autant plus effrayante que c'était dans les jours
où, comme on sait, l'Église interdit le son de toutes les cloches. La
ville s'en alarma; la vallée de la Polcevera, qui entendit cet appel
aussi bien que la cité, sut bientôt qu'il s'agissait de se débarrasser
des odieuses gabelles. Ses habitants vinrent en foule se réunir aux
bouchers. Toute cette populace se répandit le vendredi dans la ville. Les
offices sacrés furent interrompus, les fidèles furent dispersés. Parmi
les cris qui demandaient la suppression des impôts, il s'en élevait qui
réclamaient le changement du gouvernement. Enfin plus de deux mille
hommes s'assemblèrent dans l'église de Saint-Dominique. Les citoyens
influents s'y présentèrent et Montaldo s'y trouva parmi eux. Quelque
ordre succédant au tumulte, on dépêcha au doge quatre députés, et
Montaldo à la tête.

Le palais était presque désert. Les frères de Guarco n'avaient pu y
assembler qu'une poignée de défenseurs derrière les grilles, qu'on avait
fermées; déjà le chef des gardes du doge, son juge, l'un des régisseurs
des gabelles, rencontrés au dehors par la foule soulevée, avaient été
massacrés. Déjà aux imprécations du peuple contre les impôts on avait
répondu du palais qu'ils seraient abolis. On avait jeté sur la place un
registre pris au hasard qui passa pour le livre des nouveaux règlements
fiscaux et que les assistants déchirèrent: ainsi le doge était préparé
aux concessions quand Montaldo lui notifia les volontés de l'assemblée de
Saint-Dominique. Tous les nobles furent d'abord exclus de son conseil;
on appela cent citoyens, et ceux-ci, réunis en assemblée extraordinaire,
sans déposer Guarco, mirent tous les pouvoirs de la république entre les
mains d'une sorte de dictature temporaire de huit membres. Montaldo en
fut encore le premier nommé. On était convenu de composer cet office de
la provision, comme il fut appelé, de quatre marchands et de quatre
artisans, parmi lesquels les bouchers ne furent pas oubliés. C'est comme
artisan que Léonard Montaldo, jurisconsulte et d'une des plus notables
familles populaires, voulut être désigné. Le notariat comptait alors
parmi les métiers, et quoiqu'il n'en exerçât pas la profession, il se fit
agréger au collège des notaires2. Tous les nobles qui tenaient des
emplois ou des commandements sur le territoire furent à l'instant
remplacés par des plébéiens.

Cependant l'agitation n'était pas apaisée. Le gouvernement et l'office de
la provision ordonnaient en vain aux habitants de poser les armes, et aux
gens de la campagne de se retirer dans leurs foyers: personne
n'obéissait, on entendait crier: Vive le peuple, et quelques voix
demander un nouveau doge; un parti nombreux dans les classes inférieures
appelait Adorno à haute voix. Le doge, toujours plus embarrassé, s'avisa
de convoquer le peuple sur la place publique au son de la cloche; il se
montra sur la porte de son palais, et un greffier de la république vint
demander aux assistants de déclarer s'ils voulaient que Guarco fût encore
leur doge et de le faire connaître en levant la main. Les mains se
levèrent, et Guarco triompha dans cette épreuve insignifiante.

Antoniotto Adorno était passé à Savone, pour attendre prudemment le
moment favorable de se montrer. A Gênes ses partisans répandaient le
bruit de sa mort. Il était noyé, disaient les uns; on lui avait tranché
la tête, suivant les autres. Ces rumeurs agitaient le peuple; huit cents
hommes armés vinrent au palais pour se faire rendre compte de ce qu'on
avait fait de lui. Le doge assurait qu'il était à Savone: on refusait
d'y entendre. Ce fut encore Montaldo qui fut seul écouté. Il se donnait
pour ami d'Adorno; il se portait garant de sa vie et de son retour pour
le lendemain. Le peuple s'apaisa sur sa foi.

Antoniotto Adorno arrivé, une grande assemblée populaire spontanément
réunie se tenait à Saint-Cyr; Pierre Fregose s'y était rendu. Léonard
Montaldo s'y joint, et là tous ensemble ils partent pour aller assiéger
Guarco. Le petit peuple criait en marchant: Vive le doge Adorno; le
reste ne grossissait ni ne contredisait cette clameur. On semblait ne
penser encore qu'à débarrasser la république d'un mauvais magistrat sans
s'occuper du successeur qu'il pourrait avoir. Les portes du palais furent
bientôt forcées, et le doge fugitif se réfugia à Final.

Dans cette nuit le palais présentait un singulier spectacle. Tout le
monde y veillait en armes. Antoniotto Adorno, assis dans l'appartement
ducal, recevait les hommages du bas peuple qui le proclamait doge
Montaldo et dix notables, assemblés dans un autre appartement, n'en
délibéraient pas moins sur l'élection à faire, feignant d'ignorer cette
installation prématurée. Ils firent avertir Adorno, comme leur collègue,
de venir prendre part à leur délibération. Il ne vint point, et l'on
passa outre. Frédéric de Pagano fut nommé doge; mais, menacé par les
partisans d'Antoniotto, ce candidat refusa d'accepter et prit la fuite.
Pendant le reste de la nuit, Montaldo reçut message sur message de la
part d'Adorno pour le supplier d'adhérer à la nomination que le peuple
avait faite. Léonard s'en excusa, et le lendemain il appela dans l'église
de Saint-Cyr tous les notables populaires. L'assemblée fut nombreuse et
imposante; elle nomma d'abord Montaldo pour son président. Celui-ci,
appelant par leur nom environ, quarante des plus considérables, leur
demanda à l'un après l'autre quel doge ils voulaient élever. Tous lui
répondaient: Vous-même. Montaldo avertit alors que si l'on exige qu'il
soit doge, il ne peut s'engager à l'être pendant plus de six mois.
Cependant Adorno au palais se croyait sûr de sa place, plus de six cents
hommes armés étaient autour de lui, quand Montaldo le fit inviter comme
un simple citoyen notable à venir prendre sa place dans l'assemblée de
Saint-Cyr. Les assistants entendirent ce message avec indignation, ils
avaient un doge et ils n'en souffriraient pas d'autre. Mais des amis plus
prudents rapportèrent mieux ce qui se passait. Hormis ceux qui
entouraient Adorno, tous les citoyens puissants, la bourgeoisie entière,
appuyaient Montaldo et marchaient avec lui. Pour la seconde fois
Antoniotto, bien instruit, remit ses prétentions à un autre temps, et
quitta le palais. Léonard Montaldo y fut conduit en triomphe et installé
doge sans opposition. Pierre Fregose lui-même honorait son cortège;
bientôt Adorno se présenta pour rendre hommage comme les autres. Cette
entrevue se passa sous les yeux du public avec les formes les plus
recherchées de l'urbanité et d'un égard réciproque. On fit asseoir Adorno
près du doge et à la tête du conseil. Montaldo, paisible possesseur du
pouvoir, renvoya les gens armés, et dès le jour même il fit rentrer le
palais et la ville dans leur état de paix. Ainsi parvint à ses fins cet
ambitieux habile et souple, qui avait caressé et peut-être déchaîné la
multitude, et qui, lorsqu'elle s'était prononcée pour un autre favori,
avait su disposer contre elle des suffrages et des forces de la portion
la plus saine des citoyens. Le lendemain de son élévation toutes les
familles nobles allèrent lui rendre leurs hommages.

Son conseil fut de quinze anciens, tous populaires. Il proclama une
amnistie générale: elle comprenait une pleine indemnité pour tous les
actes du gouvernement de Guarco, excepté en ce qui touchait les intérêts
particuliers; ceux qui croyaient avoir éprouvé des dommages pouvaient
les débattre devant la justice. La proclamation assurait à la famille de
Guarco et à lui-même la liberté de revenir et de rester à Gênes en
sûreté, pourvu que l'intention en fût déclarée dans un délai de quinze
jours. Les frères de l'ancien doge en profitèrent sans inconvénient; de
sa personne il resta à Final. On sut bon gré à Montaldo de cette
modération; la sentence d'exil contre la maison Fregose avait fait tort
à son prédécesseur; car on laissait bien les ambitieux faire leurs
révolutions, mais on les avait vues si fréquentes qu'on les tenait pour
passagères, et l'on ne voulait pas que chacune amenât des injustices
durables et perpétuât les exils et les vengeances.

Il restait à contenter le peuple sur l'affaire des impôts qui l'avaient
soulevé. Un seul fut aboli. Les taxes sur la viande et sur le vin furent
réduites, mais elles subsistèrent.

Un événement notable marqua cette époque: Jacques de Lusignan, l'oncle
du roi de Chypre, était resté prisonnier dans Gênes depuis huit ans. Son
neveu mourut, et la couronne lui fut dévolue. La république eut bientôt
traité avec son captif. On convint de le renvoyer en Chypre; il donna
Famagouste aux Génois, il reconnut les dettes qu'il avait contractées
envers plusieurs d'entre eux, et il assigna des annuités pour leur
extinction. Ce traité, conclu dans les derniers jours de l'administration
de Guarco, fut ratifié par Montaldo. Le nouveau roi et la reine son
épouse furent traités au palais avec une magnificence royale. Dix galères
armées par la république transportèrent Lusignan et sa famille dans son
royaume.

(1384) Les six mois pour lesquels Montaldo avait accepté sa place
s'écoulèrent sans embarras. A leur expiration on attendait avec curiosité
de voir ce qu'il ferait. On ne vit rien. Il ne parut pas même se souvenir
de la réserve qu'il avait imposée à son acceptation. Il continua de
gouverner en paix la république et elle prospérait entre ses mains. Mais
bientôt une fièvre épidémique ravagea la ville, elle reparut à plusieurs
intervalles; pendant quelque temps elle emportait neuf cents individus
par semaine. Le doge en fut atteint à son tour; elle le mit au tombeau,
après quinze mois de règne. Cette fois Antoniotto Adorno fut élu doge
sans difficulté et à l'instant même. Il maintint le gouvernement tel que
Montaldo l'avait heureusement composé, il en changea cependant une
maxime, car il se fit livrer par le marquis Caretto l'ancien doge Guarco
qui était resté à Final, et il le fit enfermer à Lerici dans une étroite
prison.


CHAPITRE II.
Le pape Urbain VI à Gênes. - Expédition d'Afrique.

Adorno, que nous venons de voir arriver à la suprême magistrature, fut un
des plus obstinés ambitieux que notre histoire ait à signaler: et
cependant cet homme si entêté du pouvoir, si hardi pour le rechercher,
mêlait à son audace une incertitude, une hésitation singulière qui lui
faisait perdre ce qu'il avait tant brigué. Nous l'avons vu deux fois se
mettre en évidence, éconduit, tantôt par Guarco, tantôt par Montaldo,
jamais rebuté, et s'insinuant pour ainsi dire à la suite de ce dernier;
nous allons le voir, trois fois chassé de ce siège glissant, y remontant
chaque fois, ne le perdant jamais de vue pendant douze années, le
disputant comme un patrimoine, et faisant tellement du gouvernement de sa
patrie une propriété dont on a droit d'user et d'abuser, que, menacé de
la reperdre encore, il ne craignit pas de la livrer à un roi étranger. On
ne peut lui refuser la justice d'avoir été dans son administration,
vigilant, habile, et tempérant dans sa vie privée. Il mit aussi un grand
zèle à relever le nom de Gênes au dehors.

Au commencement de son gouvernement il saisit une occasion qu'il crut
propre à l'illustrer et à lui donner une haute influence. Il accorda
assistance et hospitalité à Urbain VI, ce pape dont la violence avait
fait le grand schisme en obligeant ceux qui venaient de l'élever à le
renier, et à lui nommer un successeur. Habile à se faire partout des
ennemis, il se faisait assiéger dans Nocera par Charles de Duras qui
avait adhéré à lui et qu'il avait couronné roi de Naples. Adorno fit
armer dix galères sous la conduite de Clément Fazio, gibelin populaire,
son plus intime confident. Le secret de l'expédition fut gardé; le pape
fut retiré de Nocera à l'improviste, embarqué et conduit en triomphe à
Gênes. Là, toutes les espérances que le doge avait fondées sur ce service
furent bientôt démenties, grâce aux procédés hautains de ce nouvel hôte.
Il commença par effrayer la ville de sa cruauté. On sait que lorsque les
cardinaux qui avaient eu le malheur de faire de lui un pape furent
obligés de l'abandonner, Urbain s'était créé un nouveau sacré collège.
Mais bientôt ses propres créatures lui devinrent fâcheuses, puis
suspectes. Il accusa six de ses cardinaux d'avoir tramé contre lui un
assassinat. Il les envoya de la torture dans un cachot, et quand il
sortit de Nocera, l'impitoyable pontife se garda bien d'abandonner ses
victimes. Il les fît traîner chargées de chaînes sur les galères
génoises; en arrivant à Gênes son premier soin fut d'avoir auprès de lui
une prison pour eux. Peu après il acheva ses vengeances; cinq furent mis
à mort1; le sixième, réclamé par le roi d'Angleterre, fut seul arraché à
sa tyrannie.

(1339) Adorno tenant le pape entre ses mains n'avait pas douté de devenir
l'arbitre de la paix de l'Église. Il s'attribuait d'avance le mérite de
supprimer le schisme; il avait écrit au roi de France et aux autres
souverains qui reconnaissaient Clément. Mais les réponses lui montrèrent
que ses démarches avaient attiré peu de confiance; en même temps il
apprenait combien Urbain était peu maniable. Le pape s'était établi en
arrivant chez les hospitaliers de Saint-Jean, dont l'hospice n'était pas
encore embrassé par l'enceinte de la ville. Il refusa obstinément,
pendant tout son séjour, de mettre le pied au dehors. Rien ne put obtenir
de lui la déférence de visiter la cité. Adorno, enfin, avait fait le
calcul vulgaire du bénéfice qu'apporteraient à Gênes l'affluence des
fidèles et ce concours qui amène les étrangers auprès de la cour
pontificale. Cette spéculation se réalisa aussi peu que les autres.
L'armement avait coûté soixante mille écus d'or, et Gênes était en grand
péril de les perdre. On les réclamait auprès du pape. Il voulut bien
cependant en donner une compensation ou un gage, bien entendu aux dépens
d'autrui. Il enleva à l'évêché d'Albenga certaines terres, et les assigna
en payement à la république. Il exerça aussi un autre genre de
libéralité. Il accorda à ceux qui visiteraient la basilique de Saint-
Laurent, le jour de la fête de saint Jean, une indulgence plénière et
pour tous méfaits, avec les mêmes privilèges attachés pour les Vénitiens
à la visite de l'église de Saint-Marc au grand jour de l'Ascension. Le
bienfait et cette comparaison avec Venise paraissaient d'importance et
satisfaisaient les Génois; mais le pape et le doge s'aliénaient chaque
jour davantage. Urbain voulut quitter Gênes; le doge s'estima heureux
d'être débarrassé d'un hôte si difficile. On s'empressa d'armer deux
galères; le pontife partit et alla tenir sa cour à Lucques.

(1389) Adorno s'appliqua ensuite à réprimer les excursions des pirates de
la Barbarie qui infestaient la mer et troublaient la navigation et le
commerce; et comme toutes les nations maritimes de l'Italie se
plaignaient des déprédations de ces corsaires, il se flatta de les faire
concourir toutes à son entreprise. Il fit plus; il expédia des lettres et
des ambassadeurs jusqu'en Angleterre, mais surtout en France où il
cultivait d'étroites relations, pour engager les chevaliers dans une
sorte de croisade dont le centre et la direction auraient été à Gênes.

(1388) Une première expédition partit pour l'Afrique. Raphaël Adorno,
frère du doge, la commanda. Gênes y avait fourni douze galères, trois
autres avaient été armées aux frais de Mainfroy de Clermont, amiral de
Sicile; son roi et la ville de Pise en fournirent quelques autres. Le
fruit de cette première campagne fut la conquête de l'île de Gerbi, dans
le royaume de Tunis, à l'extrémité méridionale de la petite Syrte. L'île
fut cédée à Mainfroy par accord entre les vainqueurs, et pour la part des
Génois il leur paya trente-six mille florins d'or. Ils revinrent
satisfaits du profit, et l'on pensa à de plus grandes choses pour l'année
suivante.
Les ambassadeurs envoyés à Paris2 sollicitaient un des princes de la
maison royale à venir se mettre à la tête des opérations militaires;
l'exemple des premiers succès racontés par les Génois, la tradition des
croisades encore vivante, le désir de combattre les infidèles, tout
excitait le zèle des guerriers; et une trêve renouvelée pour plusieurs
années entre l'Angleterre et la France leur laissait la liberté de porter
leurs armes de cet autre côté. Le duc d'Orléans, frère du roi Charles VI,
s'obstinait à partir, et l'on eut peine à retenir son jeune courage. Le
duc de Bourbon, oncle du roi, fut reconnu chef de ces brillants
volontaires. Le sire de Coucy, le comte d'Eu, le dauphin d'Auvergne
s'inscrivirent les premiers. Les étrangers vinrent se réunir à la troupe;
une foule de princes et de seigneurs se rendirent à Gênes, lieu de
l'embarquement. Le roi de France fut obligé de limiter les permissions de
départ pour que sa cour et son armée ne fussent pas dégarnies. On ne
laissa marcher que des chevaliers et des écuyers, les Génois se chargeant
de fournir à chacun les suivants dont la réunion complétait ce qu'on
appelait alors une lance. Ils avaient huit mille hommes pour ce service
et douze mille arbalétriers (1389). Ils faisaient leur affaire du
transport des volontaires et des forces maritimes. Quarante galères et
une vingtaine de grands vaisseaux composaient la flotte. Elle était
commandée par Jean Centurione, de l'ancienne famille des Oltramarini.
Froissart, trompé par le nom, parle du centurion des archers génois, qui,
prêt à débarquer en Afrique, invita les Français à prendre soin de la
conduite des opérations à terre, genre de guerre qu'ils entendaient mieux
que ses compatriotes.

Le débarquement eut lieu avec peu de difficulté. On le fit sur la côte
qui va de la Syrte au cap Bon et qui regarde le levant; ce fut sous les
murs d'une ville de Madhia qu'on appelait en ce temps Afrique. Elle était
forte, bien défendue, et à l'abri d'un coup de main. Pour l'emporter il
eût fallu un long siège dont les soins ne convenaient pas à l'impatiente
bravoure de tant de volontaires. Ils commencèrent par se répandre dans la
campagne cherchant des ennemis qui voulussent rompre des lances, défiant,
escarmouchant de toutes parts. Mais bientôt les Sarrasins se renfermèrent
dans leurs murs et laissèrent cette valeur s'exhaler en bravades. Ils
conçurent que le climat, le soleil du mois d'août et bientôt la disette
consumeraient ou décourageraient ces nouveaux venus, et les détruiraient
sans combat. En attendant ils les amusaient de messages et de
pourparlers. Ils faisaient demander aux Français le motif de leur
agression; car si les Génois avaient des intérêts maritimes à démêler
avec les barbaresques, les gens de Paris n'en avaient point. Nos braves
chevaliers répondaient qu'ils venaient combattre pour l'honneur de la foi
et du baptême, et pour venger sur les païens le tort fait à Notre-
Seigneur Jésus-Christ, injustement condamné à mort par leurs ancêtres.
Les mahométans répondaient qu'on se méprenait et que leurs ancêtres
n'étaient pas les juifs. Un été brûlant se passait ainsi. Enfin les
chevaliers donnèrent dans un piége funeste. L'un d'eux, rencontré par un
guerrier more, lui proposa un combat singulier de dix contre dix; le
défi fut accepté et le jour pris. Le chevalier rentra au camp et chercha
neuf compagnons d'armes; tous voulaient être choisis. Coucy avertit de se
défier d'un engagement légèrement contracté sans précautions ni
garanties. On n'en crut pas sa prudence: les champions allèrent au
rendez-vous suivis pour témoins et pour spectateurs par la fleur de cette
chevalerie. Ils ne trouvent personne au lieu indiqué sous les murs de la
ville. Ils vont aux portes sommer leurs adversaires et les piquer
d'honneur par leurs reproches; persuadés qu'ils ont imprimé à tous leurs
ennemis une salutaire terreur, ils forcent une barrière mal défendue, ils
se précipitent en avant, jusqu'à ce qu'engagés dans une seconde enceinte,
ils se voient enveloppés et écrasés par le nombre. Plus de soixante
périrent. Cette fatale journée mit le comble au découragement et au
dégoût. Centurione se plaignait qu'une expédition si coûteuse se passât
en escarmouches dont le succès même n'eût pu apporter aucun résultat.
Chacun accusait l'impéritie du duc de Bourbon qui n'avait montré ni
énergie ni talent. Sa hauteur révoltait, son inertie le faisait mépriser.
Tout le jour assis à l'entrée de sa tente, il semblait accablé par la
chaleur dévorante du pays. On disait de toute part que si Coucy eût
commandé à sa place, la guerre aurait été autrement conduite. Il n'était
plus temps. On trouva qu'il fallait repartir. La saison était trop
avancée pour rien entreprendre. Il valait mieux aller hiverner chez soi
pour revenir avec de plus grandes forces au printemps. On remonta dans
les vaisseaux, on regagna Gênes, et les volontaires la France. A la
saison suivante personne ne fut tenté de recommencer ce funeste voyage.
Le roi Charles VI seul voulait aller en Afrique combattre les infidèles.
On lui fit entendre que s'il voulait servir la foi chrétienne contre ses
ennemis, il avait d'abord, et sans aller si loin, le schisme à combattre.
On eût pu ajouter le conseil de ne pas aller chercher des embarras et des
dangers; il en avait assez près de lui.


CHAPITRE III.
Désertions du doge Antoniotto Adorno, et réintégrations successives au
pouvoir.

(1390) Adorno aurait eu besoin d'un grand succès au dehors pour se
maintenir au dedans. Sa méfiance inquiète et sa politique malheureuse
multipliaient les ennemis autour de lui. Enfin, préoccupé de l'idée
qu'une conspiration allait éclater, persuadé d'être trahi et en péril, il
prit le singulier parti de fuir sans avoir été attaqué. Dans une feinte
promenade il se jeta sur une galère et se fit immédiatement transporter à
Final, laissant le palais et la ville à l'abandon. Il s'était fait
accompagner à la promenade par un de ses familiers, en qui, dans ce
moment, il avait cru voir son successeur. En s'embarquant il le fit
entraîner à bord, pour l'empêcher d'être élu, et il ne le libéra que
lorsqu'il sut que le choix avait porté sur un autre.

Après cette désertion, on vit la dignité ducale emportée ou disputée par
quatre nouveaux personnages au moins. Il y eut un usurpateur qui ne fut
qu'une seule journée au pouvoir. Des autres concurrents, il y en eut qui
furent doges trois jours, d'autres une quinzaine; l'un d'eux remonta
deux fois sur le siège. Deux enfin, s'étant réunis pour le conquérir,
osèrent le tirer publiquement au sort.

Cette anarchie dura quatre ans. Il serait indigne de l'histoire de
s'appesantir sur ces obscures mutations. A chacune s'entremêlent de
nouvelles apparitions d'Antoniotto; sans cesse il remonte sur le trône
et sans cesse il en redescend. Nous considérons donc les mouvements de ce
temps comme de simples interruptions passagères de son règne.

(1391) A la première retraite d'Adorno on avait élu pour le remplacer
Jacques Fregose, fils de celui qui avait été doge vingt ans auparavant.
On eût pu lui préférer son oncle Pierre, le vainqueur de la guerre de
Chypre; mais il paraît que cette orgueilleuse famille, se flattant déjà
de la pensée de rendre héréditaire à son profit la seigneurie de Gênes,
jugeait que le droit de primogéniture devait être suivi. Ce droit était
le principal avantage de Jacques, homme au surplus studieux, appliqué à
l'étude des lettres et de la philosophie, mais à qui manquait sinon
l'ambition, du moins l'énergie propre au rôle qu'il venait de jouer.
Adorno s'encouragea facilement à reparaître pour disputer la place à un
si faible ennemi; et après avoir lui-même, au gré de ses incertitudes
hésité, avancé, rétrogradé, il marcha ouvertement de Final à Gênes.
Pierre Fregose avait averti le doge que si Antoniotto mettait le pied
dans Gênes, il n'y aurait qu'à lui céder la place. Aussi Jacques avait
engagé à son service l'un des marquis Caretto de Final et lui avait donné
pour instruction de surveiller les mouvements d'Antoniotto, et si celui-
ci se mettait en route, de côtoyer sa marche avec quatre-vingts gendarmes
dont le marquis disposait. Cet ordre n'impliquant point de mettre
obstacle au voyage, qu'on devait seulement observer, Adorno parvint à
Gênes, et là Caretto, qui ne l'avait pas perdu de vue, demandant quels
ordres il avait à suivre, le doge le remercia et lui fit dire de s'en
retourner sans prendre autre peine. Antoniotto fit bientôt signifier à
Fregose de se retirer du palais où lui-même il avait à se rendre. Fregose
ne balança pas à s'y disposer; il faisait enlever ses derniers meubles
quand Adorno se présenta et s'installa comme si jamais il n'eût cessé
d'être doge. L'entrevue fut affectueuse; Fregose fut retenu à la table
du doge, et après le repas on le reconduisit honorablement à sa maison.

Quoique reprise sans obstacle cette seconde administration ne fut pas
plus tranquille que la précédente. Les prétentions au pouvoir héréditaire
ne se concentraient pas dans les deux seules races des Adorno et des
Fregose. Trois autres fils d'anciens doges en prirent exemple,
Boccanegra, Guarco et Montaldo. Antoniotto eut à les combattre. Il
vainquit les deux premiers qui s'étaient unis contre lui. Le jeune
Montaldo fut un compétiteur plus redoutable. Il avait rassemblé une
troupe de soldats et il vint assiéger une des portes de la ville; à ce
bruit seul, Adorno, qui écrivait, jetant sa plume et s'enfuit plus
rapidement qu'à sa première sortie.

(1392) Montaldo fut nommé doge: c'était un jeune homme de vingt-trois
ans, que le hasard poussait à une place peu faite pour son âge, et dont
pourtant il n'était pas absolument indigne par son brillant courage et
par quelques sentiments généreux. Mais tous les ennemis qu'Antoniotto
avait eus se coalisèrent contre le nouveau doge; et Antoniotto lui-même
épiait sans cesse le moment de se remontrer. Montaldo se défendit contre
tous. Un des tumultes qu'il réprima avait pour chef Boccanegra, le fils
du premier doge. Pris les armes à la main, on le conduisit au podestat
qui exerçait le pouvoir judiciaire. Le procès ne fut pas long:
Boccanegra fut condamné à mort. L'exécution allait se faire devant le
palais ducal. Le patient aperçut le doge, et, lui tendant les mains, il
l'implora en lui demandant la vie. Montaldo en fut ému, il envoya son
frère pour faire surseoir. Le podestat inflexible feignit de méconnaître
le message et pressa le supplice; mais le doge accourut pour sauver le
criminel, et, sans tenir compte de la colère du juge, il conserva son
ennemi.

Cependant, après s'être maintenu presque un an entier au pouvoir,
Montaldo se vit forcé de le déposer: il laissa le champ libre aux
concurrents, et parut se vouer à la retraite. Mais quand, au milieu des
prétendants, Antoniotto Adorno revint conduisant avec lui des bandes de
mercenaires, Montaldo indigné ne put s'empêcher d'accourir pour s'opposer
au doge qui venait s'imposer à la patrie en la déchirant. Les meilleurs
citoyens s'unissaient pour résister à cette invasion, Montaldo sortit de
chez lui pour se joindre à eux et vint combattre au premier rang. La
mêlée fut sanglante, mais pour cette fois Adorno ne put atteindre son
but, et reprendre sa place. Montaldo, à qui l'on devait principalement
cette victoire, n'en usurpa ni n'en exigea le prix. Il rentra modestement
dans ses foyers, mais le lendemain une élection nouvelle lui décerna pour
la seconde fois le titre de doge. Cependant son pouvoir non plus que la
suspension de celui d'Adorno ne furent que passagers: car, à son tour,
Montaldo (1394) fatigué désespéra du gouvernement, et, comme on ne devait
pas l'attendre de lui, il déserta son rang presque aussi honteusement
qu'autrefois Antoniotto.

Une cause fatale rendait les discordes plus cruelles que jamais. De
mauvais citoyens, jaloux du doge, s'étaient appliqués à ranimer l'esprit
des factions au sein des campagnes: on criait vive l'aigle de toutes
parts. Ce signal gibelin venait d'être donné en Toscane, mais on ne
l'avait pas entendu dans la république de Gênes, où, si la distinction
des partis existait encore, elle était presque sans influence comme
désormais sans prétexte; aussi dans la ville depuis longtemps cet
antagonisme des factions, quoiqu'on prononçât encore leurs noms, ajoutait
peu d'animosité aux troubles qui éclataient. Quand il ne s'agissait que
de savoir à qui resterait le nom de doge pour la journée, il se
commettait peu d'excès, et l'on peut en juger par l'indignation des
écrivains chaque fois qu'ils avaient à parler de quelque accident funeste
arrivé dans un tumulte. Le peuple était plutôt spectateur qu'agent dans
ces discordes. Elles portaient de grands dommages, elles faisaient verser
peu de sang; c'étaient des luttes plutôt que des batailles. Mais, au
dehors, quand les gibelins et les guelfes étaient véritablement en jeu,
il fallait le fer et le feu, les meurtres et l'incendie, et surtout le
pillage.

Ce fut avec des gibelins de la campagne qu'Antoniotto Adorno revint
encore à la charge attaquer un doge éphémère qu'on avait nommé au départ
de Montaldo. Ils arrivaient furieux, parce qu'ils avaient ouï dire que ce
doge était défendu par des guelfes. Au moment où le sang allait couler,
Montaldo ayant réuni quelques suivants reparut à son tour et se posa
entre les deux partis. Celui qui soutenait le doge fut bientôt dissous;
on reconnut que l'homme qu'on avait voulu soutenir était incapable.
Montaldo se trouva donc en face d'Antoniotto; mais il s'empressa de
déclarer que son intention n'était pas de revendiquer la dignité qu'il
avait sérieusement abandonnée. Il venait seulement s'opposer à ce
qu'Adorno vînt la reprendre une fois de plus. Sur cette protestation on
s'entremit entre eux; les deux chefs convinrent qu'aucun d'eux ne serait
doge; que la place serait réservée à celui des amis communs que nommerait
l'assemblée des citoyens. Une grande réunion fut donc convoquée; les
guelfes n'en furent pas exclus. Montaldo et Adorno s'y présentèrent
ensemble se tenant par la main. Quatre-vingt-seize notables s'y assirent
pour procéder à l'élection. Adorno leur adressa une harangue étudiée pour
faire son apologie, demandant pardon à ceux que le malheur des temps lui
aurait fait offenser. Ses amis apostés répondirent en le demandant pour
doge. Soixante et douze suffrages, sur les quatre-vingt-seize, le
nommèrent. Il accepta sur-le-champ, et il courut au palais prendre
possession de sa dignité. La foule le suivait: les hommes considérables
s'écartaient pour ne pas grossir son cortège. Montaldo, indigné d'avoir
été joué par la mauvaise foi d'Antoniotto, regagna Gavi et s'y cantonna.


CHAPITRE IV.
Adorno met Gênes sous la seigneurie de Charles VI, roi de France.

Le gouvernement s'organisa. Les nobles furent admis dans le conseil. Mais
Adorno éprouva qu'il est plus facile de prendre le pouvoir, de l'enlever
même à ses rivaux, que d'administrer un pays si bouleversé. Les troubles
continuaient de tout côté. Savone soulevée avait déclaré rompre tout lien
avec Gênes et s'était rangée sous la seigneurie du duc d'Orléans frère de
Charles VI et gendre du duc de Milan1. Jean Grimaldi, sénéchal de Nice
pour le comte de Savoie, et Louis son frère s'emparèrent de Monaco,
séparèrent cette ville de toute dépendance de la république et y
établirent leur propre domination. Ce fut de nouveau la retraite des
nobles guelfes mécontents qui s'exilaient de Gênes. Leur émigration ne
faisait que prévenir les rigueurs du doge; il bannit huit cents citoyens
à la fois. Les Fieschi ravagèrent plusieurs parties du territoire. Guarco
qui s'était emparé de Ronco, Montaldo qui tenait toujours Gavi, faisaient
des excursions répétées jusqu'aux portes de Gênes. Leurs succès n'étaient
pas décisifs. Adorno avait à leur opposer 3000 fantassins soldés, avec
1000 chevaux, sans compter 1000 combattants levés sur le territoire. Mais
il connut enfin le ressort secret que mettaient en jeu ses rivaux, et il
cessa de se méprendre sur le sort que tant d'attaques lui réservaient.

Antoniotto Adorno avait cultivé en tout temps la faveur de Jean Galéas
Visconti. Mais, tout digne qu'il était de l'amitié de ce tyran, elle
était toujours subordonnée chez celui-ci à l'intérêt de l'ambitieux, qui,
non content du lot échu pour sa part dans le partage de l'ancienne
souveraineté des Visconti, avait pris en trahison Bernabo son oncle, et,
s'étant fait duc de Milan, avait ensuite dépouillé ses voisins par la
guerre et par la perfidie. Adorno, tandis qu'il était doge pour la
seconde fois, l'avait assez bien servi. Choisi pour arbitre entre le duc
de Milan et les Florentins, il avait été si partial, que Florence avait
protesté contre la sentence d'un tel juge. De là sans doute la faveur et
les bons offices que Jean Galéas lui avait accordés: mais, s'il avait
toujours fourni des secours à Adorno pendant sa déchéance pour troubler
tout gouvernement qui s'établissait, s'il l'encourageait dans ses efforts
pour reprendre la place qu'il avait perdue, les soins de ce protecteur
n'étaient pas désintéressés. Il se souvenait que la seigneurie de Gênes
avait été tenue par les chefs de sa famille, il la convoitait à son tour;
il y fomentait les désordres qui devaient tôt ou tard lui livrer sa
proie. Dans ce but, après avoir aidé à remettre Adorno sur le siège
ducal, il ne lui convenait pas de l'y laisser tranquille. Il devait, ou
l'obliger à se jeter de lui-même dans ses bras, ou enfin le renverser et
le supplanter, Antoniotto apprit que les troupes conduites contre lui par
Montaldo et par Guarco étaient salariées des deniers de Visconti. Il vit
alors comment il devait compter sur l'appui de celui-ci, et jusqu'à
quelle issue seraient poussées ses perfides manoeuvres. Enflammé de colère
contre tant de duplicité, il se décida sur-le-champ à chercher ailleurs
un défenseur, un maître s'il le fallait, plutôt que de tomber sous le
joug d'un faux ami.

Les embarras qu'on lui suscitait au dehors n'étaient pas les seuls qui
empêchaient son gouvernement de se soutenir. L'état intérieur faisait
sentir, à lui, l'impossibilité de conduire les affaires publiques, et à
beaucoup de citoyens le besoin d'un abri sous lequel on pût mettre fin à
l'anarchie et permettre à Gênes de se rétablir. On était pressé par la
nécessité, et par la nécessité la plus instante. L'argent manquait.
L'obligation de soudoyer des mercenaires sans lesquels on ne faisait plus
rien, était devenue à cette époque un fardeau qui ruinait les
contribuables et écrasait la république. Aussi il est remarquable que
depuis plusieurs années, il n'est plus question d'armements et
d'expéditions maritimes. Dans le moment où Venise réparait les malheurs
passés par une activité nouvelle, les Génois semblaient n'avoir plus de
ressources pour armer leurs flottes, pour rendre à leur commerce de mer
la protection et l'encouragement. On peut juger de la dépense des
stipendiés par un seul fait: treize ans auparavant un doge était devenu
odieux pour avoir voulu ajouter soixante et quinze gendarmes aux vingt-
cinq qui composaient sa garde ordinaire. On salariait maintenant quatre
mille hommes, sans parler des habitants qu'on tenait sous les armes. Mais
la république n'avait point de ressources disponibles, ses revenus
annuels étaient affectés aux créanciers qui avaient fourni avant cette
époque aux besoins des armements ou des guerres étrangères; et rien ne
pouvait être soustrait à cette délégation dans un pays où la fortune
privée et l'existence de l'État semblaient réputées une même chose. Pour
des dépenses nouvelles et toujours croissantes il fallait exiger sans
cesse des contributions extraordinaires, et elles frappaient sur des
campagnes ou ravagées par l'ennemi ou épuisées par la soldatesque, et sur
un commerce interrompu par les révolutions, dérangé par l'instabilité de
la sécurité publique. Pour faire payer les citoyens mécontents et sans
confiance, il n'y avait plus ni entraînement spontané, ni persuasion
officieuse; il ne restait que les voies de la contrainte, et il n'y en
avait pas qui ne poussât à la révolte.

Dès le commencement de cette magistrature si péniblement reprise, Adorno
avait reconnu le besoin d'un puissant appui: les invasions de Guarco et
de Montaldo lui firent comprendre qu'il était temps d'y recourir. Il
avait entretenu des liaisons à la cour de France; il se tourna de ce
côté et songea à placer Gênes sous la seigneurie de Charles VI.

La soumission volontaire de la république à la seigneurie des étrangers
n'était pas une chose nouvelle. Nous l'avons vu: tour à tour, un jour
d'enthousiasme gibelin, une intrigue au temps de la prépondérance guelfe,
une disgrâce imprévue dans la lutte avec les Vénitiens, avaient remis
Gênes aux mains de l'empereur Henri VII, de Robert de Naples et des
Visconti de Milan. Maintenant, après tant d'années de troubles, ce qui
résignait à la pensée de chercher au dehors un maître qui se fît obéir,
c'était la lassitude de l'anarchie, la désorganisation du gouvernement
national, l'impossibilité d'accorder entre eux les citoyens ambitieux qui
venaient s'arracher le pouvoir, car d'ailleurs on l'eût facilement laissé
prendre à quiconque eût su le garder. On voulait, en un mot, retrouver à
tout prix la protection, la sûreté et la paix publiques, premiers besoins
des sociétés. Déjà, dans une des dernières mutations que nous avons
signalées, la résolution d'appeler un arbitre suprême pris parmi les
princes étrangers avait été sérieusement agitée. Le recours au roi de
France avait été formellement proposé. Les guelfes y inclinaient; ils
étaient accoutumés depuis l'apparition des Angevins en Italie, à regarder
la cour de France comme la protectrice de leur faction, quoique, suivant
la remarque d'un judicieux historien2, les Français n'entendissent rien à
cette obscure politique des partis italiens. Quant aux nobles des deux
couleurs, ils pensaient que le prince et la cour d'une grande et illustre
monarchie leur seraient favorables; si l'autorité française
s'établissait réellement à Gênes, les distinctions seraient pour eux: si
cette protection laissait quelque indépendance à la république,
l'expulsion du premier rang étendue quelquefois à toute part au
gouvernement ne subsisterait pas à leur préjudice sous l'influence
royale. Le roi de France ne pouvait ni goûter la démocratie, ni préférer
une aristocratie plébéienne à une noblesse antique. Telles étaient les
dispositions diverses qu'Adorno allait rencontrer en développant ses
projets; et si ce qu'il méditait était une intrigue contre
l'indépendance de sa patrie, il n'en était pas seul coupable. Nous avons
à ce sujet quelques lumières que les historiens de Gênes ne paraissent
pas avoir connues. Trois ans auparavant, une négociation avait été
entamée, et poussée fort loin, par des délégués des émigrés ou des
mécontents; nous avons un traité3 en ce sens, fait au nom des nobles de
Gênes, ayant pour but la destruction du gouvernement populaire et le
rétablissement de celui de la noblesse sous les auspices et avec la
participation de la France. L'instrument original que nous en possédons
ne porte pas l'assentiment du roi. Il est vraisemblable que la rapidité
des changements survenus à Gênes prévint l'effet de ce projet. Peut-être
aussi les commissaires qui l'avaient signé ne purent-ils le faire
ratifier par leurs commettants. On démêle dans la teneur l'embarras de
ces nobles guelfes et gibelins si peu accoutumés à délibérer et à
négocier en commun; ayant à stipuler pour leur gouvernement futur, ils
sont encore loin d'être d'accord pour pouvoir en désigner les membres à
l'approbation du roi, et à plusieurs reprises ils répètent l'expression
du doute sur la possibilité de s'accorder pour la nomination d'un seul
chef. Mais ce qu'il leur faut au prix de l'invasion violente de leur
patrie, c'est la destruction du régime des doges: et maintenant Adorno
venait lui-même leur rendre ce service. On ne peut donc s'étonner de voir
les nobles se rendre à ses propositions; c'était servir leurs propres
vues.

Quant à Adorno, était-il de bonne foi? Toujours préoccupé du pouvoir
suprême, prompt à y porter la main, mais timide et malhabile à le
conserver, nous l'avons vu déserter lâchement le trône ducal, et, en
fuyant devant les obstacles, devancer même l'heure de la nécessité. Nous
l'avons vu, toujours dissimulé, attendre l'instant propice de se
ressaisir de cette proie qu'il avait si mal gardée, mais que son ambition
n'avait jamais résignée sincèrement. Pressé par l'impossibilité de faire
marcher son gouvernement, il ne demandait peut-être qu'à emprunter le nom
redouté d'un roi de France; mais quel appui réel pouvait-il attendre d'un
gouvernement déjà désorganisé, d'un prince insensé et d'une cour divisée?

A s'en tenir aux apparences, il faudrait rendre à Antoniotto cette
justice, que s'il avait eu à inspirer à sa république la plus patriotique
détermination, il n'aurait pu agir avec plus de ménagement pour tous les
partis, de respect pour toutes les opinions, avec des formes plus
conciliantes.

Les historiens français parlent avec peu de détail de cette singulière
transaction. Les conséquences s'en sont prolongées pendant le cours d'un
siècle et demi: cependant, comme elle n'eut alors aucune influence
immédiate sur les événements d'une époque malheureuse, une possession
lointaine bientôt perdue n'attira pas longtemps l'attention
contemporaine. Mais il reste dans nos archives de nombreux documents qui,
expliquant ou complétant les récits imparfaits des Génois, révèlent
quelques faits curieux.

On y voit que la première ouverture faite par Adorno à ses conseillers
avait suivi de près la révolution qui l'avait enfin rassis sur son siège
ébranlé, nouveau témoignage des variations de cet esprit malade, qui
s'effrayait si vite sur les suites de ce qu'il avait fait avec le plus de
hardiesse. Des négociateurs furent d'abord envoyés à Paris4. Là tout se
faisait alors par l'intrigue et sous l'influence des haines de parti. Le
duc d'Orléans, frère du roi, mari de Valentine, fille du duc de Milan,
avait eu par ce mariage la seigneurie d'Asti en Piémont. Il y tenait un
gouverneur et une garnison. De là on travaillait à s'agrandir. C'est à la
faveur de ce voisinage que la protection du duc d'Orléans avait été
réclamée par Savone, quand cette ville entendit se détacher de Gênes. On
croit que le doge avait été tenté de s'adresser au même prince. Il est
probable que la défiance du beau-père le détourna de se mettre entre les
mains du gendre. Mais Orléans n'abandonna pas volontiers l'espérance
d'une si belle acquisition: il s'opposa à ce qu'elle échût au roi son
frère. A son tour, le roi, dans ses moments lucides, se montrait flatté
de ce nouveau domaine. Auprès de lui était le duc de Bourgogne, ennemi
irréconciliable du duc d'Orléans dont il méditait la perte. Il
s'attaquait souvent à Jean Galéas pour contrarier le duc. Il ne voulait
laisser tomber Gênes au pouvoir ni de l'un ni de l'autre. Les ouvertures
d'Adorno furent donc acceptées au nom de Charles VI.

A Gênes, pour arriver au résultat, le doge avait assemblé d'abord deux
cents gibelins tous populaires, et les avait fait délibérer sur son
projet. Ils y avaient donné leur assentiment; douze voix seules l'avaient
refusé. Il convoqua ensuite une réunion de guelfes; elle eut un succès
semblable. Après ces consultations particulières, un grand parlement
solennel fut tenu; huit cents citoyens y furent appelés mi-partis des
deux factions et dans chacune de nobles et de plébéiens. La grande
majorité accepta la seigneurie du roi de France. Adorno ne voulut pas
négliger de demander l'accession des guelfes émigrés. Il monta sur une
galère et alla trouver en Toscane leur chef le cardinal Jean Fieschi,
l'évêque guerrier de Verceil et puis d'Albenga. Ils furent bientôt
d'accord; et, en signe d'union, ils revinrent ensemble à Gênes. La
galère qui les portait avait arboré une branche d'olivier pour symbole de
la paix dont on se flattait de jouir désormais. Dieu sait quels
sentiments secrets étaient cachés sous ce pacifique emblème!

Des ambassadeurs français se rendirent à Gênes. Le traité fut préparé,
mais plusieurs mois s'écoulèrent en intrigues et en difficultés. Des
lettres patentes du roi nous apprennent d'abord qu'il fallut
désintéresser le duc d'Orléans. On y voit que celui-ci avait entrepris
d'avoir la seigneurie de Gênes, et tant fait à cette intention qu'il
avait en sa main les ville et château de Savone. Mais les doge et
gouverneurs de Gênes, ou plus de la semi-part d'iceulx, ayant plusieurs
fois sollicité le roi d'accepter la seigneurie de leur État, et Charles
ayant condescendu à leur désir, il déclare avoir traité et accordé avec
le duc son frère. Celui-ci lui cède tous ses droits, et lui remet Savone
et toutes les autres dépendances qu'il avait acquises sur le territoire
génois; et, pour le contenter et défrayer des très-grands frais par lui
en plusieurs manières faits et soutenus, le roi lui accorde une somme de
trois cent mille écus d'or payable aussitôt après la remise effective des
villes et châteaux. Le duc donne à son tour des lettres patentes
conformes, et intime à ses commandants de rendre sans autre mandement les
places qu'ils tiennent pour lui, intimation donnée à contrecoeur, qui fut
mal exécutée: il est vrai que nous ne saurions dire si les trois cent
mille écus furent jamais payés.

Force était au roi d'acheter Savone, car c'était la condition
essentiellement déterminante pour les Génois. Dans l'apathie universelle
des sentiments patriotiques, une seule passion populaire était réveillée
chez eux, la passion de remettre Savone sous le joug. Le populaire ne
voulait pas même qu'on insistât sur aucune autre demande. Quoi qu'il en
soit, la conclusion et la rédaction exigèrent de nouveaux pouvoirs du
roi, de nouvelles délibérations à Gênes; mais à ce point, si les procès-
verbaux qui nous en restent disent tout, la délibération n'était plus que
d'apparat pour constater les choses convenues. Six cent huit votants
prennent part à une de ces assemblées. Dix orateurs choisis y sont
entendus avant le vote. L'un d'eux sollicite la prompte signature du
traité, par pitié pour la triste situation des pauvres. Un autre prend
dans la Cité de Dieu de saint Augustin quatre conditions qu'un État doit
rechercher et qu'il trouve réunies dans la seigneurie du roi de France,
roi si grand que le servir c'est liberté, «Si ce roi est bon, dit le
dernier orateur, il n'est pas besoin de pactes; s'il est mauvais, les
pactes ne serviront de rien; finissons promptement, mais que Savone nous
soit rendue.» Celui-là seul, comme on voit, parlait d'affaires.

Les historiens génois disent qu'au moment même que les ambassadeurs
français mettaient la dernière main à la convention, Jean-Galéas avait
envoyé un nouveau messager et de nouvelles offres qui furent rejetées.
Cependant nous avons le procès-verbal d'une assemblée où le doge
demandant conseil pour conclure avec le roi, expose qu'il avait d'abord
dépêché à Milan des ambassadeurs, et il les fait connaître par leurs
noms, pour faire expliquer Jean-Galéas; mais que le duc avait déclaré que
par révérence pour le roi de France, il ne voulait plus tenir la promesse
qu'il avait faite de se charger du gouvernement de Gênes. Dans ce siècle
de dissimulation et de mensonges politiques, il n'y a rien d'étonnant à
voir Galéas travailler presque à découvert à ressaisir par l'intrigue ce
qu'au moment même il refuse officiellement. Il n'est pas surprenant non
plus que, dans les circonstances orageuses des dissensions violentes de
Gênes, Adorno eût été forcé d'offrir au duc de Milan ce que pour rien au
monde il n'eût voulu laisser tomber dans ses mains avides5.

Enfin tout fut entièrement convenu: les Génois élisaient le roi de
France pour leur seigneur à perpétuité. La république se donnait à titre
de seigneurie avec toutes ses terres et tous ses droits. Elle devait se
gouverner par ses lois propres. Aucun impôt ne serait levé au profit du
roi: il ne pourrait exiger aucun emprunt: s'il usait des navires des
Génois, il devait les affréter à ses dépens. Gênes ne devait supporter
que les frais de la garde de son territoire et le salaire de son
gouverneur, qui, sous le titre de défenseur du peuple et de la commune,
avait le traitement des anciens doges.

Les ennemis du roi deviennent ceux de la république, sauf les alliances
de celle-ci avec l'empereur de Constantinople et le roi de Chypre. Quant
à l'empire d'Allemagne, il est remarquable que les Génois, si fiers de
leur indépendance et qui depuis tant de siècles avaient si peu de
rapports réels avec les successeurs de Conrad et de Barberousse, se
croyaient obligés de stipuler qu'ils se donnaient à Charles VI, sauf les
droits et les honneurs dus à l'empire romain, aveu que les écrivains du
pays ont défiguré en le traduisant, contre la teneur des actes, par ces
mots, «sans préjudice des droits de l'empire romain s'il en existe.» En
ajoutant sur leur pavillon l'écusson de France, ils y accolèrent l'aigle
impériale, restes insignifiants de l'influence gibeline. On se réserva
avec un soin particulier la dispense de suivre dans les schismes de
l'Église le parti et les déterminations de la France.

Charles VI promettait de faire rendre à Gênes, dans le délai de quatre
mois, tous les territoires qui auraient été détachés de l'État depuis
quatre ans en arrière. Une convention particulière obligeait le roi à
remettre Savone dans la dépendance génoise immédiatement. Il devait tenir
la main à ce que les Savonais restituassent les prises qu'ils avaient
faîtes.

Le roi se mettait immédiatement en possession des châteaux et forteresses
de la république. Il y constituait des commandants français; mais si, à
l'expiration des quatre mois convenus, les places qu'il s'engageait à
faire rentrer dans le devoir n'y étaient pas rendues, le conseil de la
république reprendrait ses forteresses et les retiendrait, notamment
jusqu'à la reddition de Savone.

Le gouverneur et le conseil administraient les affaires. Le gouverneur
présidait et jouissait de deux suffrages; mais, s'il n'assistait pas au
conseil, les résolutions prises en son absence n'en étaient pas moins
valables. Les conseillers étaient au nombre de douze au moins, pris en
nombre égal parmi les nobles et les populaires, parmi les gibelins et les
guelfes. Leur doyen devait être gibelin populaire. Les principales
magistratures étaient conservées.

Mais ici arrivait la clause fatale à Adorno, la clause qui venait lui
arracher le fruit de toutes ses manoeuvres. Le gouverneur et son
lieutenant devaient être envoyés par le roi et natifs de son royaume
ultramontain. Charles VI eût pu se réserver de donner à Gênes des
gouverneurs français; mais il n'avait point d'intérêt à s'en imposer la
loi à lui-même: c'était donc une condition demandée par les Génois.
L'ambitieux, trompé dans l'espoir de rester le maître de sa patrie en
achetant la protection française, en échangeant seulement son titre de
doge, essaya pourtant d'éluder l'exclusion stipulée. Le roi fit ajouter
au traité, qu'il pourrait d'abord, à son bon plaisir, nommer Adorno
gouverneur provisoire; mais le sort de celui-ci était décidé, il avait
obtenu un article secret qui lui garantissait deux fiefs et une pension
en France; probablement un autre article secret, traité sans lui,
limitait à un temps fort court son gouvernement provisoire.

Ainsi on se donnait à la France; la bourgeoisie pour avoir la paix et la
sécurité; le peuple pour opprimer Savone; les nobles pour ruiner le
gouvernement populaire, et avant tout pour se défaire d'Adorno. Grâce à
ces passions satisfaites, la nation croyait n'avoir pas été vendue et que
c'était elle qui se donnait. Dans l'espoir d'échapper à l'anarchie, la
république accomplissait ce singulier mélange d'une indépendance douteuse
avec la domination d'un monarque étranger atteint de folie.

(1396) Au jour fixé, le nouvel étendard fut déployé. Le doge résigna son
pouvoir et en déposa les insignes. Les commissaires du roi reçurent le
serment de fidélité. Ils proclamèrent Adorno gouverneur royal, lui
rendirent le sceptre du commandement et lui abandonnèrent le palais
public6.

Mais, au bout de deux mois, on vit arriver de Paris Valeran de
Luxembourg, comte de Saint-Pol, nommé gouverneur. Il conduisait deux
cents lances françaises. Plusieurs nobles chevaliers l'accompagnaient en
volontaires. Ce brillant cortège fut renforcé par des stipendiés que les
seigneurs des environs se hâtèrent d'y réunir. L'évêque de Meaux
accompagnait le gouverneur en qualité de commissaire du roi (1397).
Adorno ne put refuser de remettre le gouvernement: il se retira chez lui
s mais il essaya de retenir la citadelle de Castelletto, sous prétexte
qu'elle devait lui servir de gage pour une créance qu'il réclamait de la
république. Le gouverneur, d'autorité, se fit remettre cette forteresse
et y établit un commandant français. Ici finit la carrière de l'ambitieux
Antoniotto. On peut croire qu'il s'était réservé pour de nouveaux
troubles: renvoyé à la Pietra, résidence de sa famille, apparemment il
s'y fortifia, car Saint-Pol se crut obligé de faire marcher des troupes
pour réduire ce château à l'obéissance de la république. Adorno n'y
attendit pas un siège; il se réfugia à Final, et, l'année suivante, il
fut une des victimes de la peste.



CHAPITRE V.
Gouvernement français. - Mouvements populaires.

Dans la suite des événements et des récriminations qu'ils amenèrent, les
Français ont dit que pour la rédaction des traités ils s'en étaient
rapportés aux Génois. On mettait sans doute, à Paris, peu d'importance à
ce qu'on accordait. On ne voyait d'essentiel que la seigneurie obtenue et
la position prise, sans s'embarrasser des formules et du style du
contrat. Quand on occupe militairement un pays où l'on se sent étranger,
surtout par la langue, c'est chose commune que la distinction soit assez
mal établie entre la soumission volontaire et la sujétion par droit de
conquête. Il arriva donc que bientôt on voulut gouverner indépendamment
de la teneur du traité, et quand les Génois en réclamèrent les
conditions, on les prit pour des sujets révoltés. Mais, à leur tour, ces
pactes qu'ils venaient de souscrire, ils ne pensaient qu'à s'en
affranchir.
Cependant les commencements de ce nouveau régime n'eurent rien de
pénible. Le gouverneur procéda promptement à l'exécution de la clause à
laquelle le pays attachait le plus d'importance. Les habitants de Savone
n'avaient pas voulu se remettre sous la dépendance de Gênes et l'on
s'indignait qu'ils fissent difficulté de reconnaître la cession qui les
remettait sous l'ancien joug. Saint-Pol marcha contre eux et ne les
réduisit qu'après une assez longue résistance. Il fit rentrer aussi dans
le domaine de la république Port-Maurice qui s'en était détaché. Après
quelque hésitation, Montaldo traita et restitua Gavi.

L'assistance due aux colonies du Levant ne fut pas oubliée. Mais, tandis
que l'invasion des Turcs de Bajazet, menaçant Constantinople, rendait
précaire la position de ces établissements, les secours qu'on leur
envoyait ne ressemblaient plus à ces flottes formidables des temps
antérieurs. Les expéditions mercantiles avaient pareillement déchu.
L'issue de l'une de celles-ci devint funeste. De deux galères chargées de
marchandises, une tomba entre les mains des Turcs (1398), l'autre
rapporta la peste à Gênes. La contagion n'épargna pas le reste du
territoire; pendant longtemps elle reparut à de courts intervalles.

Cependant le gouverneur retourna à Paris, et aussitôt qu'on s'aperçut que
les rênes n'étaient plus tenues par des mains fermes, des meneurs secrets
semèrent le désordre comme pour essayer l'indépendance. On mit en jeu le
réveil des vieilles factions, bien que, pour y donner prétexte, il n'y
eût, ni plus rien de leurs anciens intérêts, ni cause qui en fournît de
nouveaux. Les tumultes commencèrent dans les rivières aux cris de Vive
l'aigle! Bientôt ils pénétrèrent dans la ville, et puisqu'on allait
combattre au nom des gibelins et des guelfes, ce ne pouvait être que sous
la conduite des Doria, des Spinola, des Fieschi. Ils reprirent leur place
à la tête des partis, et s'organisèrent en deux camps au milieu de la
cité. L'autorité française ne fut pas écoutée, et bientôt on la mit
absolument à l'écart. A l'évêque de Meaux, qui en était le principal
dépositaire, on reprocha d'être vendu aux guelfes, on lui insinua que sa
présence à Gênes était inopportune; et, quand il eut cédé à cette
sommation, on répandit qu'il était allé chercher des troupes pour revenir
eu force au secours des guelfes. Ce fut un prétexte nouveau pour presser
les hostilités; elles furent longues et sanglantes; le lieutenant du
gouverneur en resta tristement spectateur impuissant. La calamité ne
cessa que lorsque, l'habitude d'incendier les maisons de rue en rue
s'étant établie, les propriétaires des deux couleurs avisèrent que la
guerre se faisait aux dépens des riches et au seul profit des pillards et
des brigands. On fit donc la paix; si l'on considère quel fut l'article
principal du traité, on peut s'étonner que de telles querelles pussent
finir par de semblables accommodements. Le grief des gibelins était que,
malgré l'égalité du nombre des membres des deux partis dans le conseil,
la partialité du gouverneur et sa voix prépondérante faisaient tout
décider contre eux. Ils demandaient pour y remédier, d'avoir, sur dix-
huit votants, dix membres de leur côté contre huit guelfes. Ce fut là le
pacte accordé. Mais on stipula aussi que les fortifications de
Castelletto seraient démolies, qu'il n'y resterait que la tour, et cette
clause était contre le gouverneur français bien plus que contre les
guelfes.

Ce fut le résultat d'une guerre intestine de quarante jours. On en estima
le dommage à un million de florins. Il y périt un grand nombre de
citoyens, et en un seul jour quinze nobles ou notables des deux partis.

Pendant ces événements tragiques, Montaldo mourut victime de la maladie
épidémique. Après avoir brillé de quelque éclat dans les premières
époques de son élévation, il n'avait plus joué que le rôle douteux et
subalterne d'un intrigant aux ordres du tyran milanais.

La cour de France résolut, après quelque hésitation, de rétablir son
autorité dans Gênes. Elle expédia un nouveau gouverneur. Ce fut Colard de
Caleville, chambellan du roi. Quand sa venue fut annoncée; quatre députés
furent envoyés à Asti au-devant de lui. Ils allaient s'assurer si le
gouverneur n'amenait pas plus de forces que le traité ne l'avait réglé.
Mais ils ne trouvèrent dans sa compagnie qu'une vingtaine de chevaliers
ou de gens d'armes. Sur cet avis on se prépara à recevoir honorablement
le nouveau représentant du roi. Il entra à la tête d'un brillant cortège;
mais la foule qui le précédait criait encore Vive l'aigle!

(1399) Il ne fallut que quelques mois pour voir les fruits des sentiments
populaires éveillés dans les derniers troubles. Environ deux cent
cinquante artisans se lièrent en confraternité et tinrent des assemblées
politiques. Leur but était de faire exclure les nobles du conseil. Le
gouverneur manda le président de cette société; au lieu d'obéir, elle
prit les armes aux cris de Vivent le peuple et le roi! Tandis que le
gouverneur, se faisant assister des principaux populaires, allait à eux
désarmé pour employer la persuasion à les apaiser, ils s'emparèrent du
palais, ils s'occupèrent à y organiser le gouvernement, et ils mandèrent
à Caleville de venir y vaquer avec eux. Déjà les forts étaient entre
leurs mains; les paysans des vallées accouraient pour se joindre à eux:
des gens habiles commençaient à se montrer à la tête de ces mouvements
désordonnés et à s'en saisir pour leurs fins particulières. Le gouverneur
faiblit, les classes supérieures s'alarmèrent, et enfin la noblesse céda
au temps. Les nobles sortirent du conseil sur la promesse secrète d'y
être rétablis aussitôt qu'on le pourrait avec moins de danger. Tout se
soumit alors: il y eut amnistie générale et paix dans la ville. Mais
tout à coup la plus bizarre des diversions vint changer le cours des
idées. Des processions dévotes d'hommes, de femmes, d'enfants cachés sous
le sac du pénitent, coururent en tous sens de la Provence à Rome, et
jusqu'au fond de l'Italie. Cette dévotion nouvelle ou renouvelée des
flagellants fut spontanée; le pape ne l'avait pas indiquée, et même il
la condamna sans que le peuple y fût moins obstiné. Une vision divine,
dit-on, l'avait déterminée; à mesure qu'elle se répandit, de nouveaux
miracles s'opérèrent et la recommandèrent de province en province. De ces
miracles le plus grand fut sans doute de suspendre la fureur des partis
et d'opérer, parmi les haines invétérées, des réconciliations nombreuses,
si ce n'est solides. En ce moment l'Italie n'entendit parler d'aucun
événement, de nulle autre affaire. Dans ces louables dispositions on
partait d'une ville, marchant deux à deux, sous le sac et le capuce; les
habitants des villages venaient sur le passage se joindre à ces longues
processions. Les prêtres et les croix précédaient les fidèles. Ils
chantaient des hymnes; le Stabat mater était le cantique favori de ces
pèlerins. De distance en distance, ils se prosternaient en criant tantôt
miséricorde! et tantôt paix! paix! Quand ils avaient atteint quelque
cité assez éloignée, qu'ils l'avaient édifiée en visitant ses églises et
ses sanctuaires, la procession rétrogradait et rentrait dans ses foyers.
C'est du lieu où elle s'était arrêtée qu'il en partait une semblable qui
allait propager plus loin leur nouvelle dévotion. Ainsi, comme une
contagion, la pratique s'en étendit de proche en proche à une grande
distance et en tout sens. Mais en plusieurs lieux cette dévote mascarade
fut suspecte à la soupçonneuse tyrannie ou à la liberté ombrageuse. Jean-
Galéas ne voulut point l'admettre à Milan. A Venise quelques moines
voulurent y initier le peuple, la république sévit contre eux. A Savone
on ne laissa pas entrer les pèlerins qu'ils ne se fussent découverts.
Mais à Gênes cette superstition fut accueillie avec enthousiasme, elle y
prit une nouvelle vigueur. Les habitants si divisés des campagnes se
réunirent soudain dans la concorde et dans l'humilité. Les nobles de la
ville qui se trouvaient aux champs se mêlèrent aux processions rustiques
qui se dirigèrent vers la cité. Les citadins, touchés de ces merveilles,
y répondirent avec transport. Il sortit de leurs murs une procession
solennelle où les sexes, les âges, les conditions se mêlèrent à l'envi.
Tous les travaux furent suspendus neuf jours; quand les ateliers se
rouvrirent, les heures de la soirée furent encore réservées pour répéter
dans la ville les stations d'église en église. Toutes les dévotions des
confréries déjà formées, les exercices même des flagellants, reprirent
une nouvelle ferveur. Les miracles ne manquèrent pas à la foule crédule.
Enfin l'on remarqua comme l'un des prodiges, et qui ne fut pas le
moindre, qu'au milieu de tant et de si longues courses, jamais pèlerin,
homme ou femme, ne souffrit ni ne se plaignit de la fatigue.

Pendant un an les processions continuèrent dans Gênes. Quand le zèle fut
tout à fait épuisé, l'habit conservé dans les oratoires de confrères et
une confrérie permanente établie à cette occasion perpétuèrent le
souvenir de ce grand et singulier mouvement.

(1400) Il avait donné assez de relâche à la chaleur des partis pour que
le gouvernement crût pouvoir en profiter en rouvrant la porte des
conseils aux nobles qu'on en avait exclus quelques mois auparavant; mais
déjà hors de la ville, les prières finies, la discorde avait reparu. Dans
la ville il s'élevait d'autres nouveautés. L'association populaire déjà
tentée s'y ranima avec des forces singulières et ne craignit pas de
traiter l'autorité du roi de France, comme on en avait usé avec celle du
roi Robert. Les artisans assemblés déclarèrent publiquement que la
république leur paraissait mal ordonnée et qu'ils entendaient prêter la
main pour y remédier. Ils investirent de leur pouvoir quatre prieurs avec
douze conseillers nommés parmi eux et qui devaient être renouvelés de
quatre en quatre mois. Ils étaient mi-partis de gibelins et de guelfes.
Leur fonction était de dénoncer les abus, de les poursuivre et d'appeler
le peuple entier au secours du bon droit, si quelque obstacle était
opposé à la justice. Les artisans avaient juré d'obéir en tout à ces
tribuns et de n'obéir qu'à eux. Cette magistrature eut d'abord un grand
crédit. Les opprimés y recouraient. Des notables, sans appartenir aux
professions associées, des nobles même fréquentaient leurs assemblées, et
venaient y suggérer leurs vues sous le prétexte du bien public. Les
prieurs avaient établi leur séance au palais; ils assemblaient leur
conseil au son de la cloche; ils s'entouraient, en un mot, de formes
ambitieuses. Il est pourtant possible qu'ils ne fussent là que pour
répondre au gouvernement de la direction des classes inférieures,
secrètement serviles tandis qu'ils paraissaient menaçants.

Quoi qu'il en soit, l'institution dénotait la grande impuissance du
gouverneur qui la souffrait, ou l'aveu de bien peu de ressources s'il la
provoquait pour en appuyer son autorité. Aussi, il suffit qu'un factieux
banni parût aux portes de la ville avec une poignée d'hommes, qu'il fit
crier Vive le peuple! et à cette voix un grand nombre de citoyens prirent
les armes. Le gouverneur, se voyant abandonné, sortit du palais et
s'enfuit. Les prieurs furent laissés seuls. Les artisans allèrent se
ranger de nouveau sous la direction des grands personnages du parti
populaire aussitôt accourus pour empêcher la noblesse de s'emparer de la
place vacante. Guarco et les frères de Montaldo, héritiers de ses
prétentions, essayèrent de s'emparer du pouvoir. Baptiste Boccanegra,
fils du premier doge, concurrent déjà tant de fois signalé, fut enfin
nommé pour régir la république sous le titre de capitaine pour le roi de
France. Il s'empressa de faire porter ses obéissances à Paris et d'y
demander la confirmation de sa dignité. Son envoyé n'obtint pas même
audience. Caleville, réfugié à Savone, fut autorisé par sa cour à
requérir les secours du duc de Milan et des marquis Caretto pour faire
prévaloir la puissance royale et pour en venger les affronts.

Mais si Boccanegra devait se voir bientôt la victime de cette menace, le
pouvoir lui échappa bien avant. Les Adorno expulsèrent le capitaine. Il y
eut alors une confusion dont il n'est pas facile de suivre les
mouvements. D'abord un des Fregose se joignit aux frères Adorno avec
lesquels un mariage l'avait allié. On cria vivent Adorno et Fregose!
d'une même voix, et des couleurs si longtemps rivales flottèrent réunies
dans les rues de Gênes. Leur adversaire était Guarco, qui, après avoir
soutenu Boccanegra, combattait maintenant pour ses propres prétentions.
Boccanegra lui-même se représenta; il vit son parti grossi par
l'accession des frères Montaldo, Bientôt après, les Fregose entrèrent
dans la même ligue, malgré leur alliance avec les Adorno. Mais entre ces
contendants seuls existait la guerre. Cette querelle si compliquée
d'intrigues n'excita dans la masse des citoyens que l'indifférence et le
mépris. Tous se saisirent et s'expulsèrent du palais tour à tour. Le
public fut également froid pour les soutenir ou pour les repousser. Mais
l'anarchie ne pouvait durer toujours. Le voeu du peuple prononça le nom de
Baptiste de Franchi, l'un des anciens du conseil, et la puissance tomba
entre ses mains, du consentement des prétendants; car, dans leur
impuissance commune, il ne restait plus à chacun d'eux qu'à donner
l'exclusion à ses rivaux. De Franchi était un plébéien gibelin, membre de
cette agrégation de plusieurs familles qui depuis soixante ans avaient
contracté une parenté volontaire. La dénomination de Franchi exprimait
leurs sentiments populaires; mais celui-ci paraît avoir été un de ces
hommes timides qui, flottant dans les temps de trouble entre l'ordre
légal et l'impulsion populaire, font sans cesse trop ou trop peu, et ne
réussissent qu'à se compromettre; il se démit et se retira effrayé.
Enfin, à l'insinuation du duc de Milan dont le roi de France avait
demandé la médiation, il fut convenu que Gênes recevrait un lieutenant du
gouverneur français, car, pour le gouverneur lui-même, on répugnait
invinciblement à le revoir. Les causes de la haine qu'il avait inspirée
ne sont pas marquées, mais l'historien de Boucicault, son successeur,
accuse les premiers gouverneurs de Gênes de s'être fait haïr par une
conduite imprudente envers les femmes; il est probable que cette
accusation porte sur Caleville1.

Le lieutenant de celui-ci fit donc l'office de gouverneur; mais il
n'acquit aucune prépondérance. Des attentats particuliers troublèrent la
ville et les campagnes et ne furent pas réprimés. On essaya plusieurs
fois d'émouvoir la cité par le cri de vive le peuple; et enfin les
habitants des vallées firent dans Gênes une irruption qui intimida le
lieutenant. Il quitta le palais et alla se placer dans la forteresse de
Castelletto. Les citoyens, assemblés afin de pourvoir à cette occurrence,
rappelèrent de Franchi et proposèrent de le donner pour collègue au
lieutenant français. De Franchi refusa cette autorité partagée; alors on
le nomma seul; quelques voix lui décernaient le titre de doge; il
s'obstina à n'accepter que celui de capitaine pour le roi. Cette
nomination fut suivie de quelques jours de calme sans qu'on en fût mieux
d'accord. De Franchi était cher aux classes inférieures; les populaires
d'un ordre plus relevé se divisaient suivant la faveur qu'ils accordaient
aux Adorno, aux Fregose, aux Guarco, aux Montaldo; les nobles voulaient
un gouverneur qui vînt de France. De moment en moment, des querelles, de
nouveaux désordres naissaient de la situation chancelante de l'autorité.


CHAPITRE VI.
Gouvernement de Boucicault. - Expédition au Levant.

(1401) Un nouveau gouverneur français avait été nommé enfin, et, sur ces
entrefaites, il était arrivé à Milan. Celui-ci, connu des Génois, avait
déjà bien mérité de la république, et tous ceux qui s'accommodaient de la
seigneurie du roi de France l'avaient désiré. C'était le brave maréchal
Boucicault. Il avait combattu à la bataille de Nicopolis, perdue par les
chrétiens contre les Turcs. Il fut au nombre des prisonniers avec le duc
de Nevers, qui fut depuis le duc de Bourgogne. Les marchands génois et
vénitiens avaient été employés à négocier et à solder la rançon de ces
nobles captifs1. Boucicault, qui brûlait d'aller venger sa disgrâce dans
de nouveaux combats contre les musulmans, avait profité d'une occasion
qui s'en était offerte. En 1398, la république envoyait quelques forces à
Constantinople pour secourir ses établissements de Péra et son allié
l'empereur grec contre les efforts de Bajazet. Le roi de France fit armer
à Gênes, à ses frais, deux galères pour concourir à cette expédition,
Boucicault vint s'y embarquer avec quelques preux compagnons. Cette
petite troupe de chevaliers se répandit sur les bords de l'Asie et y fit
d'assez grands exploits. Au milieu de ces brillantes aventures,
Boucicault apprit que Péra et les faubourgs de Constantinople étaient
attaqués par les Turcs; il y conduisit ses braves; leur secours inattendu
déconcerta les ennemis, Péra fut sauvé. Les nobles aventuriers
protégèrent le pays un an entier. L'empereur vint alors en Occident
implorer de plus grands secours, le maréchal le devança. C'est en ce
moment que les Génois, mécontents de Caleville, et ne pouvant ni
s'accorder entre eux pour se passer d'un modérateur étranger, ni
d'ailleurs rompre le contrat fait avec le roi de France, pensèrent à
demander Boucicault. Suivant les mémoires du maréchal, une délibération
et une ambassade formelle sollicitèrent sa nomination; suivant les
historiens du pays, ce fut après les premiers temps de son administration
que deux ambassadeurs allèrent à Paris demander que son gouvernement fût
déclaré à vie. Quoi qu'il en soit, à son arrivée on le reçut avec
confiance et avec honneur.

Boucicault s'était arrêté à Milan. Il avait pris le temps de se faire
instruire de ce qui s'était passé à Gênes; il connaissait les choses et
les hommes, il venait avec un plan arrêté et il conduisait près de mille
hommes d'armes. Il en mit d'abord une partie à la solde de l'État et en
forma les garnisons des forts.

On était allé au-devant de lui à son entrée, et les personnages les plus
impliqués dans les derniers troubles n'avaient pas hésité à paraître
parmi ceux qui lui rendaient leurs respects. Mais dès le jour même il fit
rappeler au palais Baptiste Boccanegra et Baptiste de Franchi. Ils furent
arrêtés, une sentence rendue à l'instant par des juges français les
déclara coupables de lèse-majesté pour avoir usurpé le titre et les
fonctions de capitaines pour le roi. Sans leur donner le temps d'entrer
en prison, ils furent conduits au supplice. Ils s'excusaient en vain sur
la nécessité, sur leurs intentions; ils demandaient du moins le temps de
pourvoir à leurs affaires et à leurs consciences. Avant la fin du jour,
Boccanegra, moins heureux cette fois que lorsqu'il était condamné sous
les yeux de Montaldo, eut la tête tranchée en présence du peuple effrayé
de cette prompte rigueur. De Franchi, les mains liées, attendait le même
sort. Les assistants émus de pitié, profitant de l'obscurité, se
précipitèrent sur lui et le séparèrent de ses gardes; on lui jeta un
manteau pour qu'il pût se perdre dans la foule. Il y eut des hommes
prompts à couper ses liens et on le fit disparaître2.

Bientôt fut publié un ordre sévère pour le désarmement de tous les
citoyens de la ville et des vallées. Après ces premières mesures
Boucicault fit proclamer une pleine amnistie d'où ne furent exclus que
six gibelins et un guelfe. Avec l'abolition des délits commis, le
gouverneur fit marcher une justice sans rémission pour les manquements
nouveaux. Il ne confia point l'autorité répressive à un podestat italien;
un Français, Pierre de Villeneuve, en remplit, sous un autre titre, les
fonctions rigoureuses. Gênes n'était pas accoutumée à une fermeté si
soutenue. L'habitude du pardon qui s'accordait à chaque mutation avait
tellement enhardi à des désordres sans cesse renouvelés, que les
amnisties en étaient décriées. Depuis peu de mois l'on venait de décréter
que tout meurtrier qui aurait échappé à la peine ne pourrait, sous aucun
prétexte de pardon ou d'innovation dans le régime, être dispensé de
cinquante ans d'exil. Boucicault ne se tint pas à cette règle, et il
pardonna tous les crimes antérieurs, en empêchant bien que cette grâce
n'autorisât personne à de nouvelles violences. Tout méfait fut puni d'un
prompt supplice. De nombreux exemples apprirent aux habitants si redoutés
des vallées à s'abstenir de tout désordre. Un noble, qui avait cru
pouvoir intervenir à main armée dans l'élection d'un prieur de couvent,
paya de sa tête un abus de la force qu'il avait à peine considéré comme
une témérité3.

Dans les derniers mouvements les classes inférieures avaient revendiqué
leur part dans l'administration des affaires communes. C'était à la
faveur et par l'organe des corporations de métiers qu'avait éclaté cette
prétention redoutable. Appuyée des mêmes institutions, la démocratie
avait triomphée Florence, elle pouvait se remontrer à Gênes et prévaloir
par la vigueur tumultueuse du peuple. Les aristocraties de fait et
d'opinion qui circonvenaient le gouverneur ne craignaient rien tant, et
lui-même n'était pas disposé à donner carrière aux entreprises
populaires. A l'époque annuelle où les artisans changeaient leurs
consuls, il défendit d'y procéder. On ne tint pas compte de son ordre,
une élection eut lieu. Il fit emprisonner à l'instant les nouveaux
officiers et les anciens qui les avaient fait nommer. Les corps de
métiers furent taxés à une amende de 2,000 florins. Dès lors les réunions
populaires furent interrompues, les confréries de pénitents n'osaient
plus s'assembler dans les oratoires, même pour vaquer à leurs dévotions
communes. A la place des consuls des métiers on érigea une magistrature
nouvelle de deux nobles et de deux plébéiens qui présidèrent aux
professions industrieuses. Les hommes de loi, les notaires, les médecins,
avaient compté parmi les artisans; on les en sépara à cette occasion.
Boucicault, encore agréable aux classes supérieures, commença dès ce
moment à décliner, du moins dans l'affection du peuple. On se préoccupa
des moindres circonstances qui portaient atteinte à cette ombre
d'indépendance qu'on avait cru conserver sous un seigneur étranger. On
murmura quand les fleurs de lis prirent place dans les armes de la
république, et quand les actes publics qu'on rédigeait au nom du peuple
ne se firent plus qu'au nom du roi.

(1402) Le gouverneur ne tarda pas à faire rebâtir la citadelle élevée du
Castelletto, qu'il rendit d'une force imposante. Il fortifia également la
darse au bord de la mer; par là il tenait en respect la ville
turbulente. Les forteresses de la Spezia et de Chiavari furent aussi
édifiées. Il faut cependant rendre justice à son administration, il donna
beaucoup de soins aux intérêts de la république. Il expédia des galères
dans tous les établissements du Levant et de la mer Noire, à Chio, à
Famagouste. Autour de lui il s'occupa à faire rentrer au domaine public
les terres que l'usurpation en avait démembrées. Bientôt il ne restait
plus à recouvrer que Monaco tenu par Louis Grimaldi, et la Pieve dans la
vallée d'Arocia conservée par les Caretto. Il enleva Monaco et força
Caretto à rendre la Pieve.

En même temps il s'appliquait à décrier ces misérables distinctions de
partis, occasions de tant de désordres et déjà si éloignées de leur
origine et si dépouillées de motifs; car, disait-il aux Génois, comment
les citoyens d'une même ville peuvent-ils être ennemis mortels, sans
procès, sans intérêt de propriété de terrain, ou d'argent? Comment
peuvent-ils se dire l'un à l'autre: «Tu es du lignage guelfe et je suis
gibelin; nos devanciers se haïrent, ainsi ferons-nous?»

Les mémoires du maréchal nous donnent une idée de la prospérité et de la
richesse du pays. Peu d'années auparavant, au milieu des troubles nous
aurions pu noter une promulgation de lois somptuaires dirigées
spécialement contre le faste des vêtements, lois tristement motivées sur
ce que la dépense des femmes éloignait la jeunesse du mariage; c'était
un signe de détresse qu'une telle nouveauté dans une ville de grandes
fortunes et d'un commerce extérieur qui y multipliait les objets des
jouissances de luxe. Mais maintenant les dames avaient repris la soie et
l'or, les perles et les pierreries de grande valeur. Quand Boucicault, se
voyant solidement établi, appela auprès de lui sa femme Antoinette de
Turenne, tous les Génois, en allant à sa rencontre, se vêtirent d'habits
nouveaux à ses couleurs, depuis les artisans jusqu'aux grands, couverts
de velours et de nobles draps. Les présents qu'elle reçut, les fêtes
splendides qui célébrèrent sa bienvenue répondirent à ces magnificences.

Les intérêts de la république au Levant exigeaient de plus en plus la
vigilance; ils se compliquaient chaque jour. Les Turcs menaçaient
toujours la colonie de Péra qu'ils regardaient comme le meilleur
boulevard de Constantinople. C'est alors que Tamerlan parut. Instruit que
les chrétiens étaient comme lui ennemis de Bajazet, il envoya aux Génois
des encouragements et des présents4; ils y répondirent par des
démonstrations assez vaines, ils arborèrent solennellement dans Péra le
drapeau du conquérant tartare. Bientôt il les eut délivrés de Bajazet;
mais le vainqueur ne fut pas moins redoutable qu'aurait pu l'être son
captif; il ravagea Smyrne et Fochia, villes chrétiennes où les Génois
avaient des colons. Les fils de Bajazet s'étaient sauvés à Gallipoli avec
ses trésors et quarante mille hommes, débris de ses armées. Les vaisseaux
chrétiens abordaient dans le port de cette ville. Dans la terreur commune
les Turcs et les chrétiens y firent une sorte de paix précaire; les
Génois y gagnèrent d'avoir leurs établissements garantis pour un temps5.

Dans l'intervalle, l'empereur Manuel, celui que Boucicault avait défendu
dans sa capitale et qui était venu mendier les secours de l'Occident,
regagnait lentement le chemin de ses États; car il ignorait encore
l'issue de la lutte des Tartares contre son redoutable ennemi. Après
avoir parcouru l'Angleterre et la France, il parut à Gênes6. Le maréchal
revit avec joie et reçut avec magnificence un prince qu'il avait protégé.
On alla à sa rencontre, il entra sous le dais; les principaux des nobles
et des citoyens lui servirent de cortège. Les plus belles femmes de Gênes
vinrent orner les fêtes qui lui furent prodiguées. L'État lui fit présent
de 3,000 florins, secours fort nécessaire à l'auguste voyageur: enfin,
pour son assistance on promit l'envoi de trois galères armées. En
secourant Constantinople, on avait en vue la défense de Péra.

Dans ces entrefaites éclatait une autre nouveauté. Jacques de Lusignan,
si longtemps prisonnier de la république, et dont elle avait favorisé
l'accession au trône de Chypre, était mort. Sa couronne avait passé à son
fils qui, né à Gênes durant la captivité de son père, en avait eu le nom
de Janus. Les Génois croyaient avoir de grands droits à la reconnaissance
de ce jeune prince. Il en jugeait autrement; ils possédaient toujours
Famagouste dans son île, et il supportait impatiemment leur voisinage, et
ce qui lui semblait une usurpation. Le roi entreprit d'employer la force.
Sur ses démonstrations Antoine Grimaldi, chevalier de Saint-Jean de
Jérusalem, fut envoyé de Gênes avec trois galères pour la défense de la
place. Sa seule apparition mit en fuite l'armée de Janus; celui-ci
n'échappa qu'avec peine. Grimaldi entra triomphant dans Famagouste, mais
il fallait de nouveaux renforts; Boucicault déclara qu'il les conduirait
lui-même. Dans son humeur chevaleresque un gouvernement politique et
civil ne suffisait pas à son activité belliqueuse. Il voulait encore
revoir ces contrées d'Orient où il avait combattu, et se retrouver aux
prises avec les infidèles, tout en mettant à la raison le jeune roi de
Chypre. Quand cette résolution fut connue, Janus se hâta d'expédier un
négociateur à Gênes; mais ce fut vainement: le maréchal, laissant le
gouvernement pendant son absence à Lavieuville, son lieutenant,
s'embarqua et partit.

A peine sa flotte avait atteint le golfe Adriatique qu'elle se vit
veillée et en quelque sorte poursuivie par treize galères de Venise
commandées par Carlo Zeno. Les derniers événements dans lesquels les deux
républiques s'étaient trouvées en contact les avaient laissées en
dispositions peu amicales, mais en paix et sans sujet de querelles.
Boucicault, assez mécontent d'être ainsi épié, se tint sur ses gardes,
déterminé néanmoins à ne point donner de prétexte à un commencement
d'hostilités. Il toucha sans crainte au port de Modon qui dépendait des
Vénitiens. Les galères de Zeno se rapprochèrent aussitôt et entrèrent
dans le port aussi promptement que les Génois. L'empereur Manuel, qui se
savait enfin délivré de Bajazet, se rendait dans ce même port pour se
faire conduire à Constantinople. Boucicault lui donnant quatre galères,
Zeno voulut en fournir quatre des siennes. Boucicault affecta de
témoigner de la satisfaction de ce concours dans une assistance
honorable. Il demanda au Vénitien de concourir de même à d'autres
expéditions; il se rendait à Rhodes où il espérait trouver l'assurance de
n'avoir point de guerre à faire en Chypre, et, libre de ce soin, il
proposait que les deux flottes allassent en commun porter la guerre aux
Sarrasins au profit de la chrétienté. Zeno annonça que pareillement il
allait à Rhodes et que là il ferait réponse. Parvenu dans cette île, il
s'excusa sur ce que n'ayant pas d'instruction de sa république, il ne
pouvait se permettre aucune entreprise.

Le grand maître de Rhodes s'était entremis pour négocier la paix avec le
roi de Chypre; mais les réponses décisives se faisaient attendre.
L'impatient Boucicault demanda quelle place des infidèles on pouvait
aller attaquer pour ne pas rester oisifs. On lui indiqua Escandalour dans
le golfe de Satalie7. Cette place était occupée par un seigneur mahométan
qui, se voyant assiégé, demanda d'abord ce qu'il avait fait aux Français
et aux Génois pour être traité par eux en ennemi. On s'empara du port et
de la ville basse qui le bordait. On pilla et l'on incendia les vaisseaux
et les magasins. On renversa à grands coups de lance les défenseurs qui
se présentèrent en campagne, on ravagea les faubourgs et les jardins qui
leur servaient de refuge. Boucicault eut le plaisir de donner l'ordre de
chevalerie sur le champ de bataille à des Français et à des Génois; mais
la ville tenait: on n'avait rien de ce qu'il fallait pour la réduire, et
rien à en faire quand on l'aurait conquise. Le Sarrasin négocia et offrit
de marcher comme auxiliaire contre le roi de Chypre; il fit valoir les
secours que son pays pouvait offrir; enfin il eut l'habileté de renvoyer
à Rhodes le maréchal et ses chevaliers. Ce n'avait été pour Boucicault
qu'un passe-temps de quinze jours.

Cependant le traité avec Janus avait été conduit à sa fin. Le roi paya
les frais de la guerre. Boucicault ne resta que quatre jours en Chypre,
pressé de retourner au combat contre des infidèles. Janus fit partir deux
galères avec la flotte génoise; mais l'une des deux déserta dès le
premier jour. Tout ce qui pouvait être utile à la république était obtenu
par la paix de Chypre, et sur la flotte on ne demandait plus qu'à
regagner Gênes; mais Boucicault ne calculait pas ainsi, il ne voulait
pas retourner sans batailler. Il se fit conduire à Tripoli, il y débarqua
et y prodigua des exploits inutiles. S'il ne surprit pas la ville, il se
persuada que la faute en était aux Vénitiens qui avaient eu la perfidie
d'avertir les Mores de sa venue. De là il alla sur la côte de Syrie,
insultant les villes du bord de la mer, ravageant, brûlant ce qu'il
pouvait atteindre, et laissant partout des marques d'une bravoure exercée
sans motif et sans fruit. Il s'obstinait à se porter sur Alexandrie; le
vent l'en écarta ou plutôt la mauvaise volonté et la prudence de ses
pilotes. La saison des tempêtes approchait, les maladies se faisaient
craindre: on obtint enfin l'ordre de retourner en Occident, on regagna
l'Adriatique; neuf galères génoises étaient renforcées d'une de Chio et
d'une de Rhodes. Alors se présentèrent les treize galères vénitiennes
toujours à la poursuite. Le rivage de Modon, à cette apparition, se
couvrit d'hommes armés. Deux grands vaisseaux à bords relevés chargés de
combattants stipendiaires se détachèrent du port et vinrent joindre les
Vénitiens. Boucicault doutait encore que cet appareil fût destiné à
l'attaquer. Les Génois l'avertirent qu'il était temps de se préparer au
combat. Il l'attendit, mais ce ne fut pas longtemps. Les Vénitiens
assaillirent avec vigueur. Les deux grands navires vinrent presser la
galère du maréchal; elle ne fut dégagée qu'à force de bravoure. Quand,
après une sanglante mêlée de plusieurs heures, les deux flottes se
séparèrent, celle de Venise emmena avec elle à Modon trois galères
génoises, et laissa Boucicault se glorifier d'avoir gardé le champ de
bataille.

On se demanda pour quelle cause les deux républiques étaient ainsi
entrées en guerre. Les Vénitiens se justifiaient de leur agression en
exposant leurs griefs. Quand ils avaient vu Boucicault parcourir leurs
rivages et s'approcher de leurs établissements, ils avaient dû faire
surveiller sa marche. Il avait semé dans le Levant des accusations
odieuses; il avait pris un de leurs bâtiments sans provocation. A Barut8
leurs marchandises avaient été pillées. Le maréchal répondait que dans
une ville ennemie on avait profité des droits de la guerre, qu'il aurait
fait respecter ou rendre les propriétés des Vénitiens si quelqu'un
s'était présenté à Barut pour les réclamer. Il avait pris, mais remis en
liberté un bâtiment, et il aurait pu le retenir, car ce navire était
expédié en Syrie pour avertir de sa venue et pour faire mettre les
Sarrasins en défense contre lui, ainsi qu'on l'avait fait à Tripoli. Le
bon maréchal traitait une telle démarche de perfidie énorme entre
chrétiens, et cependant si ces chrétiens avaient les produits de leur
commerce compromis dans une ville menacée d'une invasion imprévue, la
sollicitude pour les sauver était aussi légitime que raisonnable.

Quoi qu'il en soit, Boucicault de retour à Gênes voulait employer toutes
les forces de la république pour pousser une guerre où son amour-propre
et ses ressentiments personnels étaient engagés. Il ordonna à ses Génois
d'arrêter les navires vénitiens partout où ils les rencontreraient. Mais
Gênes semble avoir mis peu de zèle à soutenir cette lutte dispendieuse et
inattendue. Les Vénitiens s'étaient adressés à la cour de France pour
s'expliquer et pour accommoder le différend. Les chevaliers français,
faits prisonniers sur les trois galères capturées, ennuyés de leur
captivité, écrivaient, à Gênes au maréchal, et à Paris à toute la cour de
France, de ne pas prolonger leur captivité par des résolutions violentes.
Boucicault reçut du roi l'ordre de ne faire ni de ne permettre aucune
hostilité nouvelle et de se prêter à la pacification des deux peuples. Un
ambassadeur ou syndic de Gênes fut envoyé à Venise, et, après quelques
semaines de négociations, la paix fut proclamée et les prisonniers
délivrés. Alors Boucicault fit partir pour Venise un héraut chargé de ses
lettres écrites non par le gouverneur de Gênes, mais par le chevalier et
le maréchal de France. Il déclarait qu'il s'était abstenu de mettre
obstacle à la paix que les Génois avaient traitée en ce qui les
concernait, mais que de sa personne il restait ennemi des Vénitiens et
leur demandait raison de leurs actes et de leurs mensonges. Il défiait en
combat singulier le doge et Charles Zeno. Il offrait pour cette rencontre
les conditions les plus variées; ou corps à corps, ou lui cinquième
contre six Vénitiens, dixième contre douze, quinzième contre dix-huit,
vingt-cinquième contre trente; ou bien, comme il faut présenter des armes
égales à ses adversaires, il proposait la bataille sur mer, galère contre
galère. Ces défis étaient faits sous la seule réserve que les champions
des ennemis seraient exclusivement Vénitiens, ceux du maréchal seraient
Français ou Génois.

Il fut extrêmement blessé quand son héraut revint de Venise sans lui
rapporter aucune réponse. Dans sa colère il donna commission encore à
quelques armateurs de courir sur les Vénitiens à son profit et sous sa
responsabilité; mais il eut bientôt d'autres embarras et d'autres
ennemis.


CHAPITRE VII.
Derniers temps du gouvernement de Boucicault.

Pendant le voyage de Boucicault, la tranquillité de Gênes n'avait pas été
parfaite. Le lieutenant n'avait pas obtenu le respect et l'obéissance
réservés à la personne et à l'autorité du gouverneur. D'anciens
mécontents s'étaient remontrés. Ils étaient probablement envoyés par les
Visconti, pour qui la souveraineté de Gênes était sans cesse un objet
d'envie. On voit nommés à la tête ou à la suite des insurrections, des
Doria, des Lomellini, des Mari. Leurs incursions mettaient la frayeur
parmi les citadins dans leurs maisons des champs; quant aux habitants
des campagnes, ils s'exposaient pour favoriser les bannis et leur
donnaient asile. Plusieurs populations avaient pris les armes, et ce qui
était le plus fâcheux, elles avaient protesté que l'impossibilité de
satisfaire aux impositions dont on les accablait les poussait à la
révolte. Leurs magistrats locaux qui essayaient de les remettre dans
l'ordre furent plus d'une fois leurs premières victimes. Les forces
envoyées contre eux ne remportaient pas toujours la victoire.
Le gouvernement français de Gênes penchait évidemment pour les guelfes,
et c'était une des principales causes qui lui aliénaient le plus grand
nombre. Il montrait cette disposition dans les moindres choses. Il
faisait effacer minutieusement les aigles que les gibelins modernes
avaient reprises pour emblème, symbole qui assurément n'impliquait plus
un appel à la puissance impériale, mais cette partialité éclatait avec
d'autres conséquences dans les affaires du dehors et multipliait les
difficultés et les ennemis.

Chaque jour Boucicault devenait moins agréable aux Génois. Déjà pour
faire haïr ce gouvernement, il eût suffi qu'il fût devenu dispendieux, et
il l'était excessivement. Les augmentations que le salaire du gouverneur
avait subies en étaient le moindre article. Suivant le traité primitif,
8,500 livres lui étaient assignées, comme autrefois aux doges; mais, dit
un historien, les livres étaient devenues des écus. Comme les doges il
devait payer sur son traitement celui de ses officiers: la république
fut successivement forcée de soudoyer un nombreux état-major et une foule
de stipendiés. Les armements de Chypre avaient exigé beaucoup d'argent;
on n'en put faire qu'à force de taxes. Le génie fiscal s'épuisa à en
inventer. Il en fut établi de nouvelles non-seulement sur les
consommations de viande, de poisson, de bois, sur les chevaux, sur
l'usage des perles, mais même sur les actes publics; car les droits
d'enregistrement ne sont pas d'une invention moderne, et ce sont là les
institutions qui ne s'abrogent jamais. On mit même un impôt sur le
salaire des gens de mer; plusieurs de ces taxes s'étendaient sur les
campagnes, et elles suffisaient pour en soulever les habitants, ce qui se
répéta à plusieurs reprises.

D'autre part, la Corse était révoltée. Gênes régissait cette île par des
magistrats qui s'y érigeaient en vice-rois. Boucicault fit bien ordonner
qu'aucun gouverneur ne pourrait y rester en place plus de cinq ans; mais
la précaution fut insuffisante. Dès leur arrivée, oppresseurs, par
système, des naturels réputés sujets, jaloux des autres Génois puissants
possessionnés dans l'île, accoutumés à se défaire violemment des hommes
qui leur étaient suspects après les avoir attirés par des invitations
perfides, ces administrateurs superbes ne firent que des ennemis à leur
patrie. Les factions et les révolutions qui l'agitaient elle-même mirent
la Corse en feu et la tinrent dans une longue anarchie dont Boucicault ne
vit pas la fin.

Les mêmes semences de division pénétrèrent jusqu'au Levant, dans ces
colonies où les exploits du maréchal et son zèle valeureux, si ce n'est
éclairé, avaient dû lui faire des partisans. L'île de Scio se révolta:
elle était gouvernée par un délégué de la république, tandis que le
domaine en appartenait, comme on sait, aux actionnaires cessionnaires de
l'État. Nous trouvons à Gênes des Giustiniani parmi les compétiteurs du
pouvoir que le régime français avait déshérités. C'est à Scio qu'éclata
leur malveillance quand la fortune de Boucicault parut chanceler. Ils
soulevèrent la population de l'île au nom de saint George et du peuple.
On chassa le podestat venu de Gênes, on désarma la garnison, on organisa
des forces sous prétexte de se mettre en défense. On ne négligea pas de
s'emparer des objets trouvés sur les vaisseaux de Gênes. A cette nouvelle
Boucicault fit arrêter tous les parents des habitants de Scio. Il envoya
contre l'île Conrad Doria avec trois galères et trois vaisseaux; mais
l'amiral, dans ses vues personnelles, pensait plus à la pacification qu'à
la vengeance. Après quelques démonstrations, il se mit bientôt d'accord
avec ses compatriotes; l'ordre fut rétabli; quelques chefs de
l'insurrection se laissèrent exiler; l'île parut rentrer sous la
domination du gouvernement français de Gênes, et en attendre patiemment
la fin qui devenait imminente.

(1405) Dans l'intervalle Boucicault avait eu le malheur de se livrer à
une grande entreprise, il avait voulu forcer les Génois dans leurs
opinions religieuses. La France, pendant le grand schisme, n'avait pas le
même pape qu'eux, le gouverneur s'obstina à leur faire abjurer le leur
pour prendre le sien.

L'obligation de se ranger à l'obédience du pape d'Avignon et de renoncer
à celle du pape de Rome eût suffi pour empêcher Gênes de se soumettre à
la seigneurie de Charles VI; mais une parfaite liberté avait été
stipulée à cet égard. Les Français pouvaient d'autant plus facilement
laisser Gênes à son indépendance sur ce point qu'eux-mêmes au moment du
traité tenaient médiocrement à leur pontife. Ils avaient adhéré aux
successeurs de ce Clément que les cardinaux, effrayés de leur ouvrage,
avaient essayé de substituer au farouche archevêque de Bari. Fatigué
cependant de la longueur du schisme quand cette tiare était passée à
Pierre de Luna, sous le nom de Benoît XIII, le clergé de France n'avait
voulu le reconnaître que sous la promesse de travailler à la paix de
l'Église. Mais Benoît, le plus opiniâtre et le plus hautain des
Aragonais, se conduisit dans un sens diamétralement opposé à ses
promesses. On lui adressa vainement des remontrances et des sommations
suivies de la suspension de toute obédience. A ces mesures il répondit
par des démonstrations si hostiles qu'on fit marcher des troupes pour
s'emparer de sa personne; Boucicault, avant d'être gouverneur de Gênes,
avait commandé cette bizarre expédition. Il avait assiégé dans le château
d'Avignon le pape réfractaire; il l'avait forcé à capituler. Benoît
avait promis de se démettre quand son compétiteur en ferait autant. Dans
cette attente il était resté en un état voisin de la captivité; mais
enfin échappé à ses gardiens par la connivence du duc d'Orléans, frère du
roi, il avait repris avec sa liberté toute sa hauteur, et les Français
s'étaient remis d'eux-mêmes sous son joug sacré.

Le maréchal avisa qu'il importait à sa conscience et à son autorité de
faire reconnaître par les Génois, son ancien prisonnier pour le véritable
souverain pontife. Avec toute l'Italie ils avaient tenu pour le pape de
Rome dès le commencement. Urbain, venu à Gênes, y traînant ses cardinaux
enchaînés, les faisant pendre dans sa demeure. Urbain, dégoûtant, par ses
violences, les fidèles les plus dévoués et repartant haï, n'en avait pas
moins été le seul vicaire de Jésus-Christ. Sa légitimité n'était pas de
celles que les Génois eussent jamais pu mettre en doute: elle avait
passé à ses successeurs. C'est contre ces dispositions que Boucicault
essaya son autorité. Le pape de Rome venait de répondre par un refus aux
ambassadeurs français qui étaient allés l'exhorter à se démettre.
Boucicault saisit cette occasion pour inviter les Génois à rejeter un
pontife qui résistait aux volontés du roi leur seigneur1. Il assembla les
citoyens non en parlement public, mais devant lui par familles et par
quartiers, et leur demanda de choisir entre les deux papes. Ils se
contentèrent de référer ce choix à la discrétion de leur gouverneur; et
avec les sentiments connus de l'immense majorité parmi eux dans une
matière qui touchait de si près leur conscience timorée, cette réponse
est une lâcheté qui fait foi de la dépendance où ils se sentaient.
Boucicault fut prompt à s'en prévaloir. Deux hommes seuls entrèrent dans
ses conseils; l'un fut Baptiste Lomellini, l'autre le cardinal Louis
Fieschi, qui se laissa retrancher du sacré collège de Rome, pour devenir
cardinal du collège d'Avignon. Par ses intrigues il arracha au clergé de
Gênes la reconnaissance de Benoît, elle ne fut pas plus unanime que
sincère: plusieurs prêtres s'exilèrent à cette occasion. Benoît, jaloux
de se montrer aux régions qui venaient de se soumettre à lui et qui
ouvraient à son ambition le chemin de Rome, passa de la Provence à Nice
et à Savone qui l'avait reconnu plus librement et plus promptement que
Gênes. Enfin il se rendit dans cette dernière ville: Boucicault le reçut
avec magnificence. Rien de ce qu'il peut y avoir d'officiel ne fut
négligé. Le clergé marcha l'archevêque à la tête; les fonctionnaires n'y
manquèrent pas. On étala de riches livrées; on ordonna aux familles en
deuil de changer d'habits ou de se renfermer; par ordre, les travaux
furent suspendus trois jours. Mais parmi ceux que leur devoir n'obligeait
pas à paraître, peu se pressèrent sur les pas du pontife. De tous les
papes qui avaient visité Gênes aucun n'avait moins attiré de fidèles ou
de curieux. Les femmes comme les hommes s'écartaient pour se soustraire à
la bénédiction que leur départait un pape qu'ils ne pouvaient croire
légitime. Cependant il occupait le Castelletto et il se faisait garder
par ses propres soldats. Une galerie couverte y joignait pour son usage
l'église et le couvent de Saint-François; là, il régnait et déployait
une magnificence bizarre. Il annonçait son voyage à Rome, il allait y
prendre sa place; s'il fallait y employer la force, il était décidé à en
user, et il comptait sur l'assistance des Génois.

(1407) Cependant on annonçait que la paix de l'Eglise allait se conclure.
Les deux papes devaient se démettre; mais, de peur d'être trompé, chacun
ne voulait faire le sacrifice qu'en présence de son rival et en même
temps que lui. Le rendez-vous fut pris à Savone. Des envoyés du roi de
France s'y rendirent pour être témoins de ce grand acte (1408); mais
Grégoire, le compétiteur de Benoît, manqua à la réunion convenue: il ne
pouvait, disait-il, être en sûreté dans une ville maritime ouverte aux
forces d'un gouverneur fauteur de son adversaire. Benoît revint à Gênes
et se prépara à y célébrer avec toute la pompe pontificale la fête de
l'Ascension; mais, au moment de la cérémonie, l'archevêque avait pris la
fuite, désertant sa cathédrale et son diocèse pour rompre toute
communication avec un pape schismatique qu'il s'accusait d'avoir reconnu.
Cet incident augmenta l'aliénation publique, et c'est gratuitement que
Boucicault l'avait provoquée en s'obstinant en faveur de Benoît; car,
tandis que celui-ci s'était rendu à Porto-Venere, prétextant qu'il
voulait se rapprocher de son compétiteur, on apprit qu'à Paris la cour de
France et l'université avaient déclaré que le royaume cessait de le
reconnaître et surtout de lui en payer aucun tribut; cette même fête de
l'Ascension était le terme auquel il avait été déclaré qu'on rétracterait
toute obédience si les prétendants à la tiare n'avaient donné la paix à
l'Eglise. Le terme passé, la France tenait rigoureusement parole. Benoît,
enflammé de courroux à cette nouvelle, excommunia les conseillers du roi,
mit le royaume en interdit, et, ne pouvant rester désormais sur le
territoire de Gênes, il s'enfuit de Porto-Venere; il se fit conduire à
Barcelone, où, reconnu par le seul roi d'Aragon, il se cantonna contre
tout le reste de la chrétienté. Ses cardinaux l'avaient abandonné pour se
réunir à ceux qui désertaient de même la cour du pape Grégoire. Un
concile général fut indiqué à Pise pour y aviser à ce qu'on devait faire.

Telle était cependant l'animosité que ces tristes divisions semaient chez
un peuple dévot, ou telle était déjà la haine que l'administration du
gouvernement faisait reporter au nom français, qu'à Voltri, à quatre
lieues de Gênes, le passage des prélats de France qui se rendaient au
concile fut l'occasion d'une émeute violente. Une insignifiante querelle
d'un artisan et d'un officier du cardinal de Bar, fils du duc de
Lorraine, y donna naissance. L'archevêque de Reims, qui ne se présentait
au peuple que pour le calmer, fut indignement massacré. Le magistrat de
la ville, délégué de Boucicault, partagea le même sort pour avoir
interposé son autorité. Le peuple forçait les portes pour mettre à mort
le cardinal de Lorraine et les autres prélats; ils se sauvèrent par une
prompte fuite: poursuivis de village en village au son du tocsin, ils ne
furent en sûreté que lorsque Boucicault, averti de ce tumulte, eut pu
conduire une forte escorte au-devant d'eux et les eut recueillis.

Mais ce n'est pas la querelle des papes qui seule compromit le maréchal,
perdu dans les détours de la politique italienne, poussé par l'ambition
et aveuglé par un esprit chevaleresque si peu assorti aux moeurs de ce
pays. Il soutenait contre les Vénitiens François de Carrara, le seigneur
de Padoue; et de toutes ses alliances celle-ci eût été la moins
désagréable aux Génois, si l'assistance n'eût été prêtée avec leur
argent, et si le succès eût répondu aux efforts. Carrara, vaincu, alla
périr avec sa famille dans les prisons de Venise.

Les relations du maréchal avec les Visconti furent plus compliquées.
Gabriel-Marie était un fils naturel du duc Galéas. La seigneurie de Pise
lui avait été laissée pour apanage, car cette malheureuse république
gibeline était tombée sous des usurpateurs qui l'avaient vendue et
revendue. Elle supportait impatiemment ce joug honteux, et Gabriel
n'était pas en situation de vaincre leur résistance; il était encore
moins en force pour les défendre contre l'agression des Florentins qui
s'étaient promis la conquête et l'assujettissement de leurs voisins, sans
autre motif que le droit de convenance. Gabriel vint implorer
l'assistance de Boucicault, et, pour mieux se l'assurer, il se déclara
vassal du roi et requit l'appui de son suzerain. Il remit dès ce moment
la ville de Livourne entre les mains du maréchal, sous la condition
patente de le garantir contre les entreprises des Florentins et
probablement avec la clause secrète de le garder contre les efforts de
ses Pisans. Bientôt ceux-ci, las de supporter un petit tyran incapable de
les sauver, se soulevèrent et le chassèrent. Il recourut à Boucicault. Le
maréchal manda des députés pisans et les exhorta à rappeler leur
seigneur. Sur leurs refus opiniâtres il menaçait de l'animadversion du
roi encourue pour le traitement qu'ils faisaient à un de ses vassaux. Ce
reproche conduisit à une ouverture qui eût détourné la menace; les
Pisans proposèrent de se donner eux-mêmes au roi de France sans aucune
intervention de Gabriel. Boucicault fut flatté de l'espérance de cette
acquisition, mais elle ne put s'accomplir. Les Pisans voulaient la
protection des Français et non leur domination; ils voulaient que la
forteresse qui tenait leur ville en échec, et que Gabriel possédait
encore, leur fût remise pour la raser; Boucicault prétendait l'avoir;
sans elle son gouvernement eût été imaginaire. Tout fut rompu. Pour
vaincre cette obstination, le maréchal parut prêt à employer la force
ouverte. Les Florentins profitèrent de la circonstance. Ils achetèrent
les droits de Gabriel. Boucicault, désespérant de faire les Pisans sujets
de la France, favorisa cette odieuse négociation qui devait donner pour
tyran à des républicains une république au lieu d'un seigneur et qui
mettait un peuple gibelin sous le joug d'un peuple guelfe. Les Pisans
avertis essayèrent de parer le coup en déférant la seigneurie de leur
ville au duc de Bourgogne. Boucicault reçut l'ordre de protéger ce nouvel
arrangement et de s'opposer aux entreprises des Florentins. Étonné et
contrarié, il prit sur lui de ne pas se tenir à ces ordres. Il était
accoutumé à se regarder comme un arbitre presque indépendant dans le
gouvernement de Gênes et dans la part qu'il prenait aux affaires
d'Italie. L'anarchie, qui déjà se faisait sentir en France et qui bientôt
y régna, le sauva du compte rigoureux qu'il eût dû rendre de sa
désobéissance. Quoi qu'il en soit la vente aux Florentins était
consommée. Boucicault y avait apposé son consentement à condition que
Livourne ne sortirait pas de ses mains, et avec cette clause
extraordinaire que les Florentins ne feraient de commerce maritime que
sous le pavillon et par l'entremise des Génois; ceux-ci pouvaient du
moins savoir gré à leur gouverneur des stipulations qu'il faisait dans
leur intérêt mercantile. Le maréchal soumettait surtout les Florentins à
renoncer au pape de Rome, à reconnaître celui qu'adoptait la France et à
le faire reconnaître par leurs nouveaux sujets les Pisans, car ces
événements se passaient avant le temps où les deux papes furent également
désavoués et où dans cette même ville de Pise, leurs cardinaux réunis en
élurent un troisième. Enfin les Florentins faisaient hommage pour leur
possession de Pise au roi de France. Sur ces accords la forteresse pisane
leur fut livrée. Alors l'indignation et le désespoir doublèrent les
forces des malheureux Pisans; ils surprirent cette citadelle qui devait
les faire plier sous le joug, les Florentins furent chassés; cependant
ils revinrent bientôt attaquer la ville par terre et par mer. Boucicault,
pour les y aider, entraîna à sa suite toutes les forces de la république
de Gênes, assistance détestée comme odieuse par le plus grand nombre des
citoyens: mais les guelfes triomphaient, et quand, après un long siège,
les malheureux Pisans, trahis à prix d'argent par Gambacorti qu'ils
avaient appelé pour capitaine, virent leurs portes ouvertes à leurs
tyrans, deux nobles génois, Jean-Luc Fieschi et Cosme Grimaldi,
commandaient l'un la flotte, et l'autre la gendarmerie des Florentins
vainqueurs.

Livourne restait à Boucicault, il voulut bien remettre cette possession
aux Génois; il eut soin seulement de se faire payer par eux 26,000
ducats, somme à laquelle il affirma par serment que se montait la dépense
qu'il avait faite pour garder et pour réparer la place.

Gênes lui dut en même temps une acquisition plus solide. Sarzana avait
appartenu comme Pise à Gabriel Visconti et les Florentins voulaient
joindre cette ville à leurs possessions. Gabriel était sans ressources
pour payer les capitaines qui en tenaient les forts en son nom. Les
habitants obtinrent de lui la permission de disposer d'eux-mêmes. Ils en
usèrent pour adhérer à la république de Gênes en se rangeant par là sous
la seigneurie du roi de France. Les Génois s'empressèrent de faciliter
cette incorporation. Pour la terminer il fallut racheter les forts des
mains de leurs gardiens. Gênes non-seulement leur paya les arrérages de
leur solde, mais acheta d'eux les munitions qui se trouvèrent dans les
forteresses.

Gabriel, ce lâche vendeur de villes, réfugié en Lombardie, avait
entrepris d'enlever la citadelle de Milan au frère qui l'avait recueilli.
On lui avait fait grâce de la vie en le reléguant à Asti où les officiers
du duc d'Orléans, seigneur de cette ville, auraient répondu de sa
conduite; mais il échappa à cette surveillance, et se jeta dans les bras
de Facino Cane, devenu usurpateur d'Alexandrie et ennemi des deux
Visconti de Milan et de Pavie. Après quelque séjour chez lui, Gabriel
témoigna le désir de venir vivre auprès de Boucicault. Sa précédente
demeure chez un ennemi acharné de Gênes et du maréchal le rendait
suspect; il obtint cependant un sauf-conduit; mais si une telle
sauvegarde promettait l'hospitalité, elle ne devait pas s'étendre jusqu'à
mettre à l'abri celui qui venait tramer de nouvelles intrigues. Après
quelques mois Gabriel se fit soupçonner d'un projet d'assassinat sur la
personne du gouverneur, et du dessein de livrer Gênes au tyran
d'Alexandrie. Une menace imprudente échappée à Thomas Malaspina, qui, au
dehors, était impliqué dans la conjuration, mit sur la voie. Un piège fut
tendu à un messager que lui adressait Gabriel. Les lettres de celui-ci
furent arrêtées et lues. C'était un complot gibelin, il ne put le nier:
il eut la tête tranchée. C'est la relation du biographe de Boucicault.
Les écrivains génois, qui parlent d'une manière moins assurée des preuves
de la conspiration, nous apprennent que le maréchal insista sur ce que la
confiscation du condamné appartenait au roi de France et qu'elle
produisit une grande somme d'argent. Un autre va jusqu'à dire, suivant un
bruit répandu, que Gabriel n'aurait pas subi la mort, s'il n'avait eu à
toucher 80,000 florins que le maréchal s'était chargé de lui compter à la
décharge des Florentins, sur le marché de Pise. Cette imputation est
certainement calomnieuse; mais il y a des traces de quelques transactions
pécuniaires dans lesquelles le maréchal est impliqué et dont
l'explication est assez obscure. Il dispose de Livourne comme de son bien
et en exige une indemnité. Il avait payé pour le roi de Chypre, quand
celui-ci s'était soumis à compter 30,000 ducats aux Génois pour les frais
de la guerre et qu'il avait donné ses joyaux en nantissement. Boucicault,
suivant un document émané de lui, avait fourni l'argent pour faire
racheter ses gages. Le prieur de Toulouse, de l'ordre des chevaliers de
Rhodes, son grand confident, avait paru dans cette affaire. Or, suivant
la même pièce originale, le maréchal proposait à ce même roi de Chypre de
s'associer dans une expédition contre Alexandrie dont les préparatifs se
feraient à Gênes. On ferait crédit au roi pour une partie de son
contingent de la dépense, mais il devait envoyer immédiatement 40,000
ducats; et, s'il n'avait pas cet argent prêt, c'est encore le prieur de
Toulouse que le maréchal lui indique comme l'homme à ressources qui les
lui fera trouver.

Mais, sans pénétrer dans ces arrangements mystérieux, il faut admirer du
moins comment Boucicault s'était fait tant d'opulence, ou à quel point il
disposait des ressources qu'il tirait ou empruntait de Gênes. Ce projet
de conquérir Alexandrie avec le roi de Chypre à frais et à profits
communs roulait sur un budget dont la dépense détaillée devait se monter
à 132,000 florins; et le maréchal, en se soumettant à en fournir une
moitié, offrait de souffrir l'avance d'une portion de l'autre. Le roi de
Chypre ne fut pas disposé à se livrer à cette périlleuse spéculation;
mais une autre expédition inutile, coûteuse, contraire à l'inclination
des Génois, prit la place de ce dessein. Avant l'exclusion donnée aux
deux papes rivaux, le roi de Naples, Ladislas, marcha sous prétexte
d'appuyer la cause de Grégoire XII, le successeur d'Innocent. Boucicault
se chargea, au nom de Benoît, d'aller lui défendre l'entrée de Rome. Il
partit avec huit galères et trois vaisseaux, et un grand nombre de
combattants français et génois. Mais la tempête le retint, Ladislas fut
reçu dans Rome; l'armement fut en pure perte.

Le maréchal fit encore un nouvel emploi, qui fut le dernier, de ses
richesses et de celles dont il disposait. A force d'emprunts il eut à sa
solde personnelle cinq mille cinq cents gendarmes et six mille
fantassins. Il les cantonna vers Gavi et Novi, et, avec cette force, il
entreprit de se faire l'arbitre de la Lombardie. Des deux frères
Visconti, Jean-Marie régnait à Milan, Philippe-Marie à Pavie: frères
divisés, dont les États étaient déchirés par les factions. Boucicault
offrit sa médiation appuyée de ses armes. Il fut appelé à Milan, où le
titre de gouverneur devait lui être déféré. Rien ne lui annonçait qu'il y
eût du péril à répondre à cet appel. Sans inconvénient il s'était absenté
de Gênes plusieurs fois pour passer en France, et d'abord pour aller à la
guerre de Chypre. Il ne devait pas craindre de soulèvement pour quelques
excursions en Lombardie et en présence de ses nouvelles forces.

(1409) Mais ces Génois, qui avaient fléchi devant leur gouverneur et
gardé si longtemps le silence, qui récemment encore n'avaient osé se
refuser à ses emprunts, à cause de cela même peut-être, avaient épuisé
leur patience. Ils murmuraient publiquement. La partialité pour les
nobles guelfes était impopulaire auprès des classes les plus nombreuses.
Pour toutes, tant d'entreprises militaires et politiques qui
compromettaient la république pour la seule fantaisie chevaleresque de ce
Français ou pour ses intérêts privés, tant de dépenses inutiles, tant
d'argent arraché, ou d'autorité, ou par une sorte de contrainte morale,
ne pouvaient plus se supporter. Gênes, disait-on, se fondait dans une
consomption visible. Ces mécontentements, recueillis et fomentés par
l'intrigue, attirèrent des ennemis prompts à les appuyer. Ce furent
Facino Cane et Théodore, marquis de Montferrat, le dernier excité par
Baptiste de Franchi, celui à qui Boucicault avait fait voir la mort de si
près. Après le départ du maréchal pour Milan, ils se liguèrent pour lui
fermer le retour. Ils mirent en campagne deux mille six cents chevaux et
quatre mille huit cents fantassins, et parurent dans les deux vallées de
Gênes et sous les murs de la ville. Boucicault en avait laissé le
commandement à Cholletton2, son lieutenant, assisté de quatre capitaines
génois; mais, dès l'approche de l'ennemi, leur autorité fut décriée dans
l'intérieur. Gibelins et guelfes, nobles et bourgeois, tous proclamèrent
unanimement que Boucicault n'était plus reconnu pour gouverneur. Le
lieutenant, sans forces pour résister, sortit du palais pour se retirer
dans la citadelle de Castelletto. Quelques citoyens notables croyaient
devoir encore l'accompagner et protéger sa marche; mais le peuple des
campagnes s'était déjà répandu dans la ville. Assailli par des hommes
dont il avait condamné la famille, le lieutenant fut massacré. En ce
moment la populace demeura seule maîtresse. Tout Français rencontré dans
les rues fut sacrifié: Montferrat et Facino Cane étaient aux portes. On
les fit remercier comme les auteurs de la délivrance de Gênes. On invita
le marquis à venir dans la ville: cette offre ne fut pas faite à Facino.
Ses soldats étaient réputés des brigands, et les habitants des campagnes
qui remplissaient Gênes, et qui ne les connaissaient que trop bien par
leurs oeuvres, se seraient mal accordés avec ces hôtes. Facino n'insista
pas. Il rétrograda vers Alexandrie; mais en passant, sous prétexte de
chasser de Novi une garnison française, il s'empara de cette place et en
fit sa conquête au préjudice de la république.

Le marquis fut reçu à Gênes avec des transports de joie, il se montra
bienveillant et populaire. On ne tarda pas à déclarer qu'avec le
gouvernement de Boucicault Gênes abjurait la seigneurie du roi de France.
Montferrat fut proclamé capitaine et président de la république avec le
pouvoir et les attributions d'un doge. Il fut installé au palais. Son
premier soin fut d'assiéger les citadelles que des garnisons françaises
tenaient encore. Celle de la darse se rendit la première. Le Castelletto
tint plus longtemps, mais enfin il capitula. Les Génois laissèrent le
marquis se charger de cette redoutable forteresse, et ils se réservèrent
la garde des autres forts de la ville. Boucicault, qui, en entrant à
Milan, avait appris sa déchéance, avait fait rétrograder ses troupes;
mais arrivé à Gavi, après quelque hésitation, il avait connu que la
révolution était accomplie et sa ruine irréparable. Il n'avança pas plus
près. Bientôt, sans ressource pour soudoyer ses troupes, il les perdit.
Privé de la puissance et du crédit que lui prêtait Gênes, il n'avait plus
de service à faire valoir auprès des Visconti; son importance politique
fut finie. Il rentra en France. Déjà, sur le bruit de la révolution
opérée, tous les Génois qui habitaient le royaume avaient été
emprisonnés. Leurs biens étaient mis sous le séquestre. Boucicault, en
arrivant à Paris, demanda qu'on procédât contre la république réfractaire
à son suzerain et à son gouverneur3. Les Génois furent juridiquement
assignés pour rendre compte de leur conduite; mais cette inutile
procédure n'eut pas d'autre suite. Boucicault vécut assez obscur pendant
les discordes civiles du temps; il combattit à la fatale journée
d'Azincourt et il mourut prisonnier des Anglais4.


CHAPITRE VIII.
Banque de Saint-George.

Des dernières années du gouvernement de Boucicault date l'érection de la
fameuse banque de Saint-George. On a vu que lorsque la république était
entraînée à une dépense extraordinaire, sa pratique ancienne était de
faire une ressource anticipée de quelque branche du revenu public. Tantôt
elle abandonnait la perception à des prêteurs qui se payaient par leurs
mains sur les produits jusqu'à parfait amortissement de la dette. Tantôt
elle vendait, pour une somme fixe, un droit ou gabelle à lever pendant un
certain nombre d'années sur quelque article de consommation ou de
commerce. Quelquefois elle avait stipulé que si le revenu donné pour gage
n'était pas racheté dans un délai fixé, l'aliénation en deviendrait
perpétuelle. D'année en année ces affaires s'étaient multipliées à
l'excès: chacune exigeait des commissaires spéciaux du gouvernement
chargés de compter avec les intéressés et des syndics de créanciers unis.
En général, magistrats et capitalistes c'étaient bien les mêmes hommes,
ce qui rendait les transactions moins difficiles; mais on commençait à
ne plus trouver assez de personnages capables pour tant de gestions
séparées. Il était raisonnable de les réunir toutes en une seule masse,
sous une administration et une comptabilité communes. Une immense
économie de faux frais était le moindre avantage de cette grande mesure;
elle fut accomplie en 1407.

La banque de Saint-George perçut alors tous les produits ci-devant
affectés aux associations qu'elle remplaçait, et distribua aux porteurs
d'actions, à titre de dividende, le net produit de ces recettes
annuelles. On conserva l'habitude dès longtemps introduite de diviser le
capital dû aux intéressés en parcelles de 100 livres (actions ou luoghi).
Les annalistes n'ont pas pris la peine de nous dire au juste comment
s'opéra cette fusion des actions originaires, productives de dividendes
inégaux, en une seule valeur, en la valeur uniforme des nouvelles actions
de Saint-George; mais les explorations d'un anonyme plus moderne qui
paraît avoir fouillé dans les archives les plus secrètes du pays, nous
apprennent qu'au mois d'avril 1407, huit citoyens furent solennellement
commis pour examiner les anciens contrats de la république et pour
déclarer, suivant Dieu et leur conscience, si l'État, offrant à chaque
créancier son capital de 100 livres, n'avait pas le droit de racheter sa
dette et de s'en faire transférer l'inscription immédiatement et
d'office, sans attendre la signature du titulaire. L'affirmative de ce
droit, les commissaires la déclarèrent; il fut aussitôt appliqué: le
remboursement du capital fut sans doute le remède extrême avec lequel les
créanciers furent conduits à consentir à la conversion de leurs anciens
titres à l'amiable; et, eu définitive, il en résulta, en 1408, un
recensement de vingt-neuf mille trois cent quatre-vingt-quatre actions
converties1. A ce procédé se rapporte évidemment la réflexion d'un
écrivain un peu postérieur à l'époque de l'opération financière2. Les
anciens emprunts, dit-il, avaient été contractés à des intérêts de 10, 9,
8, 7 p. cent, suivant les temps. Or, un dividende variable suivant des
chances aléatoires est beaucoup plus sûr pour le bien des consciences que
l'intérêt fixe d'un argent prêt. Nous ignorons si cette considération
théologique eut une grande influence; mais, dans un pays où chacun
adhérait fortement à son propre droit, une telle fusion menée à bien
prouve une intelligence supérieure des matières économiques et peut
passer pour un chef-d'oeuvre de l'esprit d'association et de prévoyance.
L'administration de la banque ou, comme on disait, de la maison de Saint-
George, fut fortement constituée, et d'abord les plus justes comme les
plus sages principes en furent la base. On en fit une république
financière représentative. La souveraineté en appartint légalement à
l'universalité des actionnaires. Leur assemblée générale nommait les
membres de leur gouvernement. Elle avait décrété sa charte; elle
rejetait ou ratifiait les lois que lui proposaient les magistrats à qui
elle avait confié le pouvoir exécutif dans son sein. Huit protecteurs
élus temporairement composaient le sénat de Saint-George à l'image de ces
huit nobles auxquels l'État avait commis si longtemps le soin de ses
finances. Sous eux, des magistratures inférieures se partageaient les
détails de l'administration sociale; elles participaient au pouvoir
public en ce sens que l'État, en aliénant ses gabelles, avait confié à la
réunion de ses cessionnaires le droit d'en contraindre les débiteurs et
de réprimer les contraventions. Le tribunal des protecteurs de la banque
était une sorte de cour supérieure sur les décisions de laquelle le
gouvernement lui-même ne portait pas la main légèrement.

Ainsi établie, la maison de Saint-George était en état de faire respecter
dans la république, la grande, la plus fondamentale de ses bases,
l'indépendance absolue de son trésor et de ses droits. Grands
capitalistes aussi bien que grands citoyens, les chefs de la république
eurent presque toujours la prudence de conniver comme magistrats à
consacrer cette inviolabilité qui leur convenait comme intéressés
principaux. Dans les discordes civiles mêmes, les plus riches étant à la
tête des factions, le parti le plus fort était averti par la prévoyance
des représailles, de respecter le dépôt des fortunes privées. Nous
verrons dans quelques rares occasions la tyrannie tenter de le violer, et
la clameur publique se soulever contre ces entreprises. Gênes eut des
maîtres étrangers, et ceux-là pouvaient avoir moins de respect pour les
trésors de Saint-George. La défiance des fondateurs de la banque n'avait
pas négligé toute précaution pour ce cas extrême. Ils ménagèrent la
formation d'un fonds de réserve qui devint le secret de l'administration.
Les dividendes annuellement distribués furent loin d'épuiser les profits.
Sous le prétexte de créances en suspens, de liquidations à long terme, on
s'exempta de manifester toutes les richesses de la banque. Trente-sept
ans après sa fondation, une magistrature nouvelle fut établie (1444) à
Saint-George avec la mission patente de veiller aux rentrées arriérées,
mais en réalité pour administrer secrètement ce trésor de réserve
accumulé; secrètement, disent les historiens, afin de ne pas donner aux
tyrans l'occasion de le convoiter.

Mais si le gouvernement était sans droit pour puiser dans les caisses de
la banque, si elle pouvait se refuser à des exigences indiscrètes, quelle
ressource l'État ne trouvait-il pas dans ces mêmes coffres lorsque
l'intérêt public exigeait un prompt secours? C'étaient, encore une fois,
les mêmes familles qui gouvernaient la république et régissaient Saint-
George. A Saint-George affluaient les plus abondantes perceptions; des
sommes immenses y séjournaient sans cesse. Pour les faire prêter à des
entreprises publiques approuvées par l'opinion générale, pour les faire
consacrer à des besoins unanimement sentis, une proposition des
protecteurs, un vote de l'assemblée générale suffisaient. De très-grandes
choses furent faites par ce secours. Les gouvernements ne thésaurisent
guère. Dans un vrai besoin le doge et le sénat retrouvaient à Saint-
George le même argent qui se fût dissipé entre leurs mains. Sans doute
l'on abusa plusieurs fois de cette ressource. Saint-George accepta plus
d'une fois la concession onéreuse de possessions dont la république ne
pouvait plus porter le fardeau. Mais, après tout, ce qui ne convenait pas
à une république obérée ne passait pas les forces d'une si riche
association; elle y gagnait du relief, une importance politique dans le
monde entier, et quelque chose que l'on peut comparer, proportion gardée,
à l'état de la compagnie anglaise des Indes. La maison de Saint-George
devint la maîtresse des colonies génoises du Levant, la reine de la Corse:
exemple unique, disent les écrivains, de deux républiques renfermées
dans les mêmes murailles, l'une appauvrie, turbulente, travaillée par les
séditions, déchirée par la discorde; l'autre riche, paisible, réglée,
conservant l'antique probité, modèle au dedans et au dehors de la bonne
foi publique.

Comme la propriété de la banque en général était sacrée, de même toute
propriété que le particulier pouvait y avoir en dépôt était intangible, à
l'abri de toute prétention et de toute recherche3. Sous ce rapport
l'institution de Saint-George a exercé une salutaire influence sur
l'accumulation des patrimoines. Elle se trouva merveilleusement favorable
au développement de l'aristocratie opulente qui s'agrandissait de jour en
jour. Cet établissement fut réputé l'un des plus solides du monde. Les
actions devinrent immédiatement un objet de commerce et de placement de
capitaux, mais surtout elles présentèrent un emploi admirablement propre
aux fondations perpétuelles. Les riches s'en servirent pour établir des
majorats dans leurs familles. Quelques-uns firent des dépôts de
prévoyance pour les besoins qui pouvaient atteindre leur postérité; on
eut un nombre prodigieux de fondations pieuses sous les formes les plus
variées. Les hôpitaux, les chapelles, les confréries, toutes les églises
eurent leurs dotations placées sur la banque de Saint-George. Les
corporations y placèrent leurs économies, et jusqu'aux religieux leur
pécule. Il en fut de même des établissements civils. Les administrations
y employèrent le fonds des revenus destinés à leur service. Une famille
construisait un pont, un grand chemin; elle assignait des actions de
banque dont le dividende devait en défrayer l'entretien à perpétuité.
Souvent les fondateurs eurent soin d'ordonner que le revenu de ces
actions ne serait appliqué à leur destination qu'à partir d'une certaine
époque, ou, en attendant, seulement jusqu'à une certaine concurrence,
afin que leur produit accumulé ou la portion mise en réserve servît à
l'acquisition d'actions nouvelles, en accroissement du capital
inaliénable. On appela ces fondations multiplicats ou colonnes de Saint-
George. Dès le siècle précédent, François Vivaldi avait donné l'exemple
d'appliquer cette méthode à l'amortissement, au profit de l'État, des
portions engagées du revenu public. C'est le premier exemple cité parmi
les Génois de cette institution, aussi recommandable par l'esprit de
prévoyance qui l'a inspirée et par la combinaison économique qui en est
le fondement que par le noble sentiment de patriotisme à qui elle est
due. Toute simple qu'elle est, cette combinaison ne pouvait frapper que
des esprits solides, spéculateurs, sachant compter sur le temps et
appréciant les bienfaits de l'avenir. Depuis l'établissement de Saint-
George ou vit fréquemment de ces combinaisons patriotiques. Au seizième
siècle Ansaldo Grimaldi établit une colonne que ses accroissements
successifs jusqu'à nos jours avaient portée à trente-sept mille actions
correspondant à 3,700,000, livres de la valeur primitive de la monnaie de
1407. Il en donnait le revenu pour racheter ses descendants à perpétuité
de toute imposition publique, et quoiqu'il pourvût ainsi à l'avantage des
siens, on estima que c'était pour le trésor une libéralité si grande
qu'on lui décerna une statue. Le palais de Saint-George, tous les
hôpitaux sont pleins de monuments semblables érigés pour consacrer la
munificence des bienfaiteurs de la patrie et des pauvres.

Nous signalons ici les avantages de la prospérité, mais leur éclat ne
saurait déguiser le vice radical de l'institution; elle est fondée sur
l'aliénation à perpétuité des principales ressources du gouvernement,
aliénation dont le moindre défaut est d'être usuraire. Quelle excessive
imprudence, en effet, dans le sacrifice fait pour toujours des revenus
les plus productifs, dans cette renonciation au droit et à la possibilité
de diminuer les charges présentes, puisqu'il appartient à d'autres qu'à
l'État de les percevoir et d'en disposer, dans cette impuissance où l'on
se réduit en se dépouillant des ressources fiscales les plus certaines!
Sans doute on dut compter que le gouvernement conserverait sur Saint-
George une influence irrésistible. En ayant abandonné là tout l'argent
des contribuables, on eut bien l'intention de se réserver d'y puiser pour
les besoins publics, et l'appui que la république demanda sans cesse à la
banque était une condition naturelle, forcée et sous-entendue, de leurs
rapports. Cependant ces rapports ne tenaient qu'à une bonne volonté qui
n'était pas toujours sans opposition et sans résistance: il fallait
recourir sans cesse à la négociation. Le gouvernement en restait
dépendant et faible. Voulait-il avoir des ressources en propre, il
fallait recourir à une fiscalité odieuse aux citoyens, il fallait
s'ingénier pour inventer de nouvelles gabelles en sus de celles que
Saint-George ne rendait ni ne supprimait; il en résultait l'oppression
des contribuables sans que l'État en fût plus opulent. Quand l'écrivain
que nous avons cité comparait, dans une sorte d'antithèse, deux
républiques, l'une riche et l'autre pauvre, il disait exactement vrai, et
ses paroles avaient plus de portée qu'il no croyait peut-être leur en
donner. La république pauvre a fini par abuser du capital de celle qui
l'avait dépouillée des revenus. Les derniers temps modernes nous en ont
révélé le mystère. Quand à une aristocratie large et flottante, si l'on
peut parler ainsi, qui, au quinzième siècle, admettait les prétentions de
tous les riches, eut succédé une oligarchie toujours plus compacte; quand
les sénateurs sortant de charge se firent élire protecteurs de Saint-
George par un usage constant, le mur de séparation toujours censé
maintenu entre les coffres pleins de la banque et les caisses vides du
trésor public, s'affaiblit et reçut plus d'une atteinte secrète.
L'administration de Saint-George ne s'exerça pas dans l'intérêt des
actionnaires en général, mais dans celui du gouvernement.

Les familles y avaient trouvé, avec les avantages de la stabilité, les
inconvénients d'une restriction perpétuelle de la propriété privée. Ces
restrictions ont cessé en 1797, et, par une réaction malheureusement
naturelle, l'effet immédiat de la liberté a été trop souvent la
dilapidation. Mais ce n'est pas le lieu de s'arrêter sur les
circonstances et sur les effets de la destruction de cet antique
établissement.

On demandera quelle influence cette grande institution eut sur le
commerce de Gênes? D'abord les droits de douane étant au premier rang de
ceux qui appartenaient à la banque, il faut rendre justice non-seulement
aux habitudes paternelles et peu fiscales que Saint-George apportait dans
son régime en général et dans ses tarifs, mais encore aux excellentes
traditions, au discernement éclairé sur les vrais intérêts du commerce,
qui établirent les règlements, qui les amendèrent avec le temps, et qui,
s'ils avaient été conçus avec quelque préjugé, les firent exécuter dans
le sens le plus libéral.

Comme banque, la maison de Saint-George était un établissement de dépôt
et non de crédit. Elle ne faisait point le commerce d'escompte; elle
n'émettait point un papier de confiance qui, pour tenir lieu de monnaie,
reposât sur un portefeuille de créances à terme. Elle ne prêtait à
personne; elle se bornait à conserver sans intérêts, soit les dividendes
que les particuliers lui laissaient entre les mains, soit les sommes
qu'ils lui apportaient; cette garde était gratuite. Les fonds restaient
inscrits au compte des créanciers ou des déposants. Quand ils voulaient
en faire usage, on leur délivrait des billets ou plutôt des récépissés,
pour le tout ou pour telle fraction de leur créance qu'ils désiraient.
Ces billets circulaient dans le public comme du numéraire: l'argent pour
les acquitter était toujours prêt, puisque aucun billet n'était délivré
sans correspondre à une somme déposée dans la caisse. On pouvait
également disposer de ses fonds par un simple transfert sur les livres de
Saint-George. La rapidité des compensations, la facilité dans les
affaires, dans celles surtout où beaucoup d'intéressés avaient part,
l'avantage de se libérer envers de nombreuses parties prenantes au moyen
d'une seule liste remise à Saint-George, la sûreté des payements, grâce à
ce que les teneurs de livres de la banque étaient des notaires publics,
présentaient autant de combinaisons favorables qui attestent
d'excellentes vues dans les auteurs de ce régime et qui portèrent de
très-bons fruits.

Dans les grandes places de commerce on fait cas encore de ces moyens de
hâter la circulation; mais ce qui fait essentiellement estimer les
banques modernes, c'est le crédit qu'elles offrent, moyennant celui que
le public accorde à leur papier de confiance. Un établissement qui
n'émettrait pas en billets faisant l'office de monnaie, la valeur de ses
portefeuilles, qui n'en créerait habituellement qu'à la place des écus
resserrés dans ses caisses, qui n'en donnerait qu'à ceux qui lui
apporteraient de l'argent, au lieu de leur en confier sur leurs
signatures, ne satisferait pas aux besoins et aux demandes du commerce.
Telle est la différence des époques. Aujourd'hui il y a plus d'affaires
et surtout plus de concurrents pour les faire qu'il n'y a de moyens
disponibles toujours prêts pour chacun d'eux. Il faut en créer, en
simuler, il faut des banques pour les emprunteurs. A Gênes, au XVe
siècle, il fallait une banque aux capitalistes. Il leur fallait des
dépôts assurés pour leurs fonds exorbitants, jusqu'à ce qu'ils
trouvassent à les prêter ou à les employer pour eux-mêmes. C'était là le
signe d'une grande opulence, peut-être aussi le symptôme d'une industrie
parvenue à son apogée et qui va devenir stationnaire.

Je demande grâce pour cette digression. La grande et fameuse institution
de la banque de Saint-George méritait de nous arrêter au milieu d'une
histoire à laquelle elle aura désormais une grande part.


CHAPITRE IX.
Gouvernement du marquis de Montferrat. - George Adorno devient doge.

(1409) Le marquis de Montferrat, nouveau maître dans Gênes, se disait
impartial entre les factions; mais trop d'animosités s'étaient rallumées
pour que la révolution s'accomplît sans réaction. Une nouvelle nomination
des membres du conseil fut réclamée de toute part pour le purger de sa
moitié guelfe. Tout ce qui appartenait à cette faction fut successivement
opprimé.

La persécution appelle la résistance et la révolte. La famille Fieschi,
surtout le cardinal Louis, et Jean-Luc, cet homme de guerre qui avait eu
le plus de part à la faveur et aux opérations de Boucicault, se mirent à
la tête des mécontents. Ils armèrent les vassaux de leur maison et
soulevèrent une grande partie de la rivière orientale: on marcha contre
eux avec des succès divers et sans pouvoir se faire rendre Porto-Venere
encore occupé par les Français. Après un an de blocus, la garnison vendit
la place aux Florentins par la médiation des guelfes. De même, Gavi fut
cédé par ses gardiens à Facino Cane. Dans la rivière occidentale, Savone
avait été sur le point d'être livrée aux Français. Vintimille était
restée à la France. Les Génois l'assiégèrent et enfin s'en rendirent
maîtres quand ils eurent fait proclamer parmi leurs gens que tout ce que
prendraient ceux qui entreraient dans la ville leur serait bien acquis.
Tel était l'état du pays.

Dans Gênes la faction gibeline dominait; le marquis concourait avec elle
de tout son pouvoir. Un parlement de près de trois cents citoyens tous de
cette couleur lui déféra pour cinq années les pouvoirs qui d'abord ne lui
avaient été donnés que pour un an. Après ces mesures, la persécution
contre les guelfes redoubla; elle fut d'autant plus odieuse qu'elle viola
les droits les plus respectés de la propriété. On ne se contenta pas de
décider que les actions de banque des émigrés seraient mises en vente
pour en employer le prix à leur faire la guerre; exemple qui
heureusement n'a été que rarement imité à Gênes. Dans cette occasion on
fit plus. On entreprit d'obliger les gens notés comme guelfes ou fauteurs
des Fieschi à se porter acquéreurs en argent comptant de ces propriétés
de leurs chefs ou de leurs amis. On fit sur eux d'odieuses répartitions
de ces achats imposés de force. Ces mesures n'étaient pas faites pour
ramener les hommes de coeur engagés dans le parti opprimé, mais elles ne
furent pas sans influence sur les faibles; et, soutenues par les
intrigues du marquis, elles produisirent un effet assez étrange. Jean
Centurion et Lionel Lomellino, membres de deux illustres familles,
déclarèrent renoncer à la faction guelfe, se constituèrent gibelins et
requirent qu'un acte authentique en fût dressé par les notaires. Leur
exemple fut suivi par un assez grand nombre d'individus et de familles
considérables tant nobles que populaires. Montferrat, qui voulait assurer
son pouvoir par la tranquillité publique, sut employer une autre
politique envers ceux dont on ne pouvait acheter la conversion; il
négocia; il n'armait pas volontiers les Doria pour repousser les Fieschi;
il fit une paix avec ceux-ci. Ils acceptèrent une amnistie; leurs
actions sur la banque leur furent restituées, et tout parut tranquille.

(1411) Alors la république, attaquée sur mer par un ennemi puissant, put
déployer contre lui quelque énergie. Les Catalans, plus corsaires que
marchands, s'étaient rendus redoutables aux autres navigateurs. Le roi
d'Aragon, leur seigneur, possédait la Sicile, la Sardaigne, la Corse
presque tout entière, qui leur assuraient partout des forces et des
points d'appui. Une jalousie réciproque les avait mis souvent aux mains
avec les Génois. Une de leurs flottes alla insulter l'île de Chio et
tirer ses bombardes contre le rivage. La colonie se souleva d'indignation
pour repousser cet outrage et pour en tirer vengeance. Les armateurs de
Gênes dont les vaisseaux se trouvaient dans le port fournirent leurs
navires; les propriétaires de l'île contribuèrent de leur bourse pour
les équiper et les approvisionner. Deux consuls envoyés par la république
à Caffa, étaient en relâche à Chio; ils acceptèrent la conduite de
l'expédition, avec la condition bizarre de commander alternativement
quinze jours chacun. Ils cherchèrent l'ennemi et le joignirent dans le
port d'Alexandrie; on jeta l'ancre bord à bord et l'on commença à se
combattre dans cette situation. Les bombardes de ces flottes ne devaient
avoir encore rien de semblable avec notre redoutable artillerie, car dans
cette position si rapprochée on voit ces rivaux prolonger plusieurs jours
une guerre de chicane qui n'avait rien de décisif. On se battait jusqu'à
l'heure des repas, alors on s'écartait pour se reposer. Les chaloupes
s'épiaient et se poursuivaient. Les Catalans lançaient des bâtiments
enflammés contre la flotte ennemie; les Génois les détournaient et
renvoyaient ces incendies aux Catalans. Les Alexandrins se lassèrent de
voir leur port servir de théâtre aux violences de ces étrangers
chrétiens. Ils prirent parti contre les Génois. Ceux-ci, manquant de
vivres, furent obligés de regagner Chio.

La république par cette expédition se retrouva en guerre active avec le
roi d'Aragon et les Catalans; guerre d'autant plus fâcheuse que l'ennemi,
courant sur les navires du commerce, prit une assez grande quantité de
cargaisons de grains que Gênes attendait au milieu d'une grande disette
et d'un hiver rigoureux. Antoine Doria fut envoyé pour réprimer les
entreprises de ces adversaires. Il releva la réputation maritime de sa
patrie. Il courut de l'Adriatique en Espagne, prit ou détruisit tout ce
qu'il trouva de bâtiments, soit en mer, soit dans les ports, où il ne
craignit jamais de pénétrer. Il fit des excursions sur les bords ennemis,
brûla des redoutes et en emporta des trophées. Il montra ses galères à la
vue de Barcelone, et les forces ennemies se renfermèrent dans leurs ports
(1412). Cependant le trône d'Aragon devint vacant. Ferdinand Ier, prince
de la maison de Castille, y fut appelé; il avait été favorable aux
Génois avant son avènement. Ils se hâtèrent de lui envoyer des
ambassadeurs, de lui proposer la paix et de réclamer son amitié. Une
trêve de cinq ans fut immédiatement conclue.

Une trêve fut aussi accordée avec Louis, ce roi titulaire dépouillé du
royaume de Naples, mais qui, établi en Provence, pouvait encore être d'un
fâcheux voisinage.

Facino Cane, qui avait gardé pour lui Novi et acquis Gavi, mourut à cette
époque; mais la mort de cet ancien allié du marquis de Montferrat ne
promettait pas pour cela un meilleur voisin aux Génois. Sa veuve épousa
Jean-Marie Visconti, devenu, de seigneur de Pavie, duc de Milan par la
mort imprévue de son frère, changements qui présageaient des combinaisons
nouvelles aux États limitrophes.

Il restait aux Génois leur guerre avec les Florentins. Livourne, que
ceux-ci voulaient ravir à la république, en était le véritable objet. Les
garnisons françaises restées dans quelques places de la frontière les
avaient vendues à Florence. Des efforts devinrent nécessaires pour mettre
en sûreté le territoire génois. On reprit quelques bourgs, d'autres
retournèrent d'eux-mêmes à l'obéissance. On recouvra la Spezia; mais il
fallait reprendre Porto-Venere: c'était le boulevard oriental de Gênes.
Les expéditions de terre et de mer se succédèrent à grands frais
inutilement. Pendant le reste de la durée du gouvernement du marquis on
ne put rentrer dans la place. Plus de 200,000 livres furent sacrifiées;
le trésor public s'y épuisa sans succès.

Cette disgrâce, ces dépenses, ces divers contretemps aliénaient le public
d'un maître étranger qui ne procurait au pays ni plus de sécurité ni plus
d'économie que le gouvernement dont il avait pris la place. La disette
avait ressemblé à une famine. Les lieux ordinaires où le peuple trouvait
du pain à acheter s'étaient fermés. Un seul bureau de distribution
restait ouvert. On y dispensait de faibles rations et non pas à toute
heure. Le grain était monté à un prix jusque-là inouï, et ce prix aurait
été bien plus élevé si on ne l'avait défendu, dit un historien du temps.
Il ajoute que le commerce y pourvut enfin en allant chercher des blés au
dehors; mais il a oublié de nous apprendre comment une limite imposée aux
prix marchands ne fit pas obstacle aux approvisionnements commerciaux.
Dans l'intérieur du gouvernement, des mécontentements et des plaintes se
faisaient entendre.

(1413) C'était un symptôme d'inquiétude et un présage de révolution. Le
marquis ne pouvait s'absenter de Gênes sans qu'il y éclatât quelque
mouvement. Pendant un de ses voyages dans ses terres du Montferrat, une
querelle s'éleva à Savone entre les Doria et les Spinola; le conseil de
Gênes y expédie promptement deux cents hommes pour rétablir la paix, et
c'est à George Adorno qu'il en confie le commandement. Un grand nombre
d'amis et de volontaires accompagnent ce chef populaire, frère de
l'ancien doge Antoniotto. Aidé de la faveur publique à Savone, il arrête
les voies de fait et contient les partis. Mais le marquis inquiet et
jaloux accourt de son côté. Les habitants de Savone répugnent à
l'admettre dans la ville. Adorno cherche à le détourner d'y entrer;
Montferrat n'en est que plus pressé de surmonter les obstacles, et, à
peine entré, il s'assure de la personne d'Adorno.

Pendant ce temps, muni d'un sauf-conduit, mais ayant eu soin d'attendre
l'absence du marquis pour en user, Thomas Fregose, beau-frère d'Adorno,
était venu à Gênes. Le peuple l'avait reçu avec faveur: appelé au
palais, il refusa de comparaître. Deux cents soldais sont envoyés pour le
prendre, le tocsin appelle les Génois à sa défense. On s'assemble en
armes. Le palais, abandonné par le lieutenant du marquis, est
immédiatement pillé par la populace. Le gouvernement ainsi déserté, un
conseil de trois cents citoyens est convoqué; on y délibère qu'un doge
populaire sera nommé; les nobles auront la moitié des autres emplois. La
chance de cette nomination semblait pour Fregose, mais avant que
l'élection soit consommée, George Adorno entre dans la ville à la tête de
ses amis. Il avait recouvré sa liberté à Savone. Adorno était riche,
puissant, agréable au peuple. On le conduit immédiatement au palais. Plus
de quatorze cents citoyens attroupés sur ses pas lui servaient de cortège
en le demandant pour doge. Il est bientôt élu et installé. Le marquis de
Montferrat était resté dans la ville de Savone, mais la forteresse lui
avait été fermée. Jacques de Passano qui y commandait refusa à la fois de
la lui rendre et de reconnaître un envoyé du doge qui ne se présentait
qu'au nom d'Adorno. Il déclara que la place qui lui était confiée ne
serait rendue qu'à la république. Le marquis l'assiégea inutilement. Les
murailles furent à moitié détruites sous les coups de huit bombardes.
Mais l'intrépide commandant resta inébranlable. Le siège fut levé.
Bientôt Montferrat consentit à faire la paix avec le doge. Il reçut
24,000 ducats; à ce prix il renonça à la seigneurie de Gênes et rendit
ce qu'il tenait encore du territoire de la république. Le défenseur de
Savone vint recevoir de solennelles récompenses de sa fidélité et de sa
fermeté.

Les conditions sous lesquelles les doges recevaient le pouvoir, ou que
parfois ils affectaient de s'imposer à eux-mêmes, ont une médiocre
importance si l'on considère la durée éphémère de ces dignités prétendues
perpétuelles. Cependant il n'est pas sans intérêt de s'arrêter un moment
sur une sorte de charte dressée à l'occasion de l'installation de George
Adorno. Un document authentique qui nous en est resté1 est curieux par sa
forme et au fond; si les pactes qui y sont énoncés ne furent pas gardés
longtemps, ils représentent les règles tantôt écrites tantôt
traditionnelles et sous-entendues que l'opinion publique regardait comme
les bases du gouvernement.

Cet acte est d'abord le procès-verbal d'un parlement public tenu sur la
place du Dôme. Le chancelier y expose que les étrangers ayant été
expulsés, et le peuple guidé par l'inspiration de Dieu ayant élevé George
Adorno à la dignité de doge, ce digne chef de l'État préfère à une
puissance arbitraire, ou à un pouvoir qui ne serait limité que par des
usages incertains, un gouvernement réglé par des lois écrites, populaires
et sanctionnées par l'autorité d'un parlement solennel. On propose donc
de confier à douze réformateurs, six pour l'ordre de la noblesse, trois
pour l'ordre des marchands, et trois pour les artisans, le soin de revoir
les lois et le droit d'en promulguer de nouvelles, sauf la conservation
du gouvernement populaire et la dignité du doge. Ces lois deviendront
obligatoires comme si le parlement lui-même les avait votées. Le
chancelier invitait ceux à qui plaisait la proposition à crier placet, en
levant les mains. Les opposants n'avaient qu'à ne pas répondre.

L'assentiment fut presque général, et l'assemblée se sépara avec des
transports de joie.

Les lois des réformateurs furent bientôt publiées; elles forment cent
cinquante-quatre articles, dont le dernier abroge toutes lois
antérieures.

L'État est déclaré gibelin et populaire: mais les guelfes sont admis à
se faire gibelins; les nobles sont admissibles à toutes les places,
exceptée celle de doge. Le gouvernement se compose du doge, du podestat,
de douze anciens, du petit conseil de quarante membres, du grand conseil
de trois cent vingt, des suprêmes (syndicateurs), des officiers de la
monnaie, c'est-à-dire des finances.

Le doge est à vie; il régit la république, il préside les conseils avec
double suffrage. Il lui est défendu de créer de nouvelles charges,
d'altérer les juridictions, de recommander aucun procès ou d'en
connaître. Son traitement est de 8,000 génuines, tant pour son entretien
que pour celui de sa cour, composée de deux lieutenants et de deux
vicaires2.

Des formes solennelles et compliquées sont établies pour l'élection des
doges; et toute nomination où elles n'auraient pas été suivies est
déclarée d'avance illégitime et nulle. Sur cet article, un historien, qui
bientôt après vit violer cette règle de mille manières, ajoute cette
réflexion maligne, qu'en recourant à cette loi, on peut reconnaître qui
sont les vrais doges et qui les usurpateurs.

Le podestat devait être étranger, docteur en loi, de maison princière ou
du moins de famille patricienne; il se donnait trois vicaires approuvés
par le doge et le conseil des anciens. Deux l'assistaient dans les
jugements civils, le troisième dans les causes criminelles. Mais le
podestat prononce seul sur les délits commis dans la ville de Gênes ou à
cinquante milles à la ronde. Il est défendu de manger ou de contracter
familiarité avec le podestat ou ses vicaires.

Le conseil des anciens est inséparable du doge, qui doit le consulter en
toutes choses, excepté pour ordonner l'arrestation des conspirateurs, des
séditieux ou des bannis réfractaires. Le petit conseil intervient dans la
délibération des affaires graves. On ne peut sans son concours accorder
des immunités, nommer des amiraux, démolir des forteresses. Le grand
conseil délibère sur la guerre, sur la paix, et fait les traités.
S'il y a lieu d'établir quelque loi nouvelle ou quelque amendement à
celles qui existent, le doge et le conseil des anciens, à qui appartient
ici l'initiative, en font lire la proposition au petit conseil. Si elle y
est approuvée, le doge et les anciens avec les officiers de la monnaie
nomment une baillie spéciale, qui a l'autorité de rédiger la loi dans le
sens et dans les limites de la proposition approuvée. Ainsi le parlement,
l'assemblée générale, se trouve implicitement supprimé et remplacé par un
conseil.

On voit que cette législation formait une véritable charte3; comme à
tant d'autres, il n'y manquait que la durée.


LIVRE SEPTIÈME.
LES ADORNO ET LES FREGOSE. - SEIGNEURIE DU ROI DE FRANCE ET DES DUCS DE
MILAN PLUSIEURS FOIS RENOUVELÉE. - PAUL FREGOSE ARCHEVÊQUE ET DOGE A
PLUSIEURS REPRISES. - L'AUTORITÉ RESTÉE A LOUIS LE MORE, DUC DE MILAN;
AUGUSTIN ADORNO GOUVERNEUR DUCAL. - PRISE DE CONSTANTINOPLE. - PERTE DE
PÉRA ET DE CAFFA.
1413 - 1488.

CHAPITRE PREMIER.
Le doge George Adorno perd sa place. - Thomas Fregose doge.

Le gouvernement d'Adorno parut s'affermir. Dans un congrès tenu à Pise,
la paix fut enfin conclue avec les Florentins. Porto Vénère fut rendu aux
Génois; Sarzana resta en leur possession. Le bourg de Gavi secoua le joug
du fils de Facino Cane. On racheta de lui la forteresse au prix de 10,000
ducats. Un annaliste nous apprend qu'il y eut dans cette négociation un
intermédiaire qui reçut 350 ducats pour son droit de courtage.

Le doge s'appliqua à se tenir hors de toute complication d'intérêts
politiques avec les étrangers. Le pape Jean XXIII, chassé de Rome par le
roi de Naples, Ladislas, demanda refuge aux Génois; on en délibéra, et
l'hospitalité lui fut refusée, de crainte de se brouiller avec le
Napolitain.

Vers ce temps, l'empereur Sigismond était venu en Lombardie. Ennemi des
Visconti, il n'amenait aucune force contre eux. Errant de ville en ville
autour de Milan, et recevant de vains hommages sans secours utiles, il
témoigna l'envie de se montrer à Gênes, le gouvernement ne fut pas
disposé à le recevoir mieux que le pape. Néanmoins on lui adressa à
plusieurs reprises de solennelles ambassades qu'il caressa soigneusement.
Un des premiers envoyés, François Giustiniani, fut fait de sa main
chevalier et créé comte palatin. L'écusson de sa famille fut orné de
l'aigle impériale qu'elle a toujours conservée. C'étaient des comtes
impériaux populaires à Gênes.

Il est remarquable qu'en députant à l'empereur, Gênes demanda et obtint
de lui un rescrit qui déliait la république des engagements contractés
avec le roi de France; c'était comme la réponse à la citation intimée au
nom du roi Charles; mais avoir recours à ce remède contre un seigneur
qu'on désavoue, n'était-ce pas, pour des républicains indépendants,
l'acte d'une double servilité?

Le dedans s'organisa paisiblement, et les dernières lois semblaient
assurer la tranquillité publique. Les guelfes cependant se plaignaient
d'être maltraités. La clause qui les excluait du gouvernement comme
guelfes, mais qui leur permettait de se déclarer gibelins pour être
éligibles, ne paraît pas avoir été exécutée à la rigueur; on les
admettait sans exiger l'abjuration de leur parti; mais dès lors ils se
croyaient en droit de réclamer l'effet des anciennes transactions qui
réglaient le partage des charges par moitié. On en vint à faire des
recensements; et il fut reconnu qu'il n'y avait sur la population entière
qu'un quart de guelfes, et, qu'en proportion de leur nombre, ils ne
pouvaient réclamer plus de charges qu'ils n'en avaient obtenu. Après la
dernière révolution, on avait cru devoir demander à ceux qui, sous
l'influence du gouvernement du marquis de Montferrat, s'étaient faits
gibelins, s'ils voulaient retourner à leur ancienne couleur ou ratifier
leur changement. Ces nouveaux gibelins persistèrent pour la plupart.

Un historien patriote remarque ici que Gênes en paix ordonnant avec calme
sa législation, était alors plus heureuse que les autres villes d'Italie.
Seule entre toutes, peut-être, elle n'avait alors ni bannis ni émigrés.
Mais l'ambition des hommes puissants ne pouvait laisser la république
sans troubles ni le gouvernement d'un d'entre eux sans compétiteur
(1414). Il s'en éleva plusieurs tour à tour, et la dernière (1415) de ces
entreprises produisit dans la ville trois mois de désordres et de
combats. C'était un des Montaldo qui venait réclamer le pouvoir comme le
juste héritage de son frère et de leur père. Le doge fut réduit à
souffrir que ses droits et les prétentions de son adversaire fussent
soumis à des arbitres, et par le jugement de ceux-ci les deux parties
contendantes furent également évincées1. Montaldo fut éconduit, mais on
força le doge Adorno à se démettre. Un parlement fut assemblé: huit
cents citoyens y concoururent. On procéda à l'élection d'un nouveau doge.
Le choix tomba sur Bernabo Guano, l'un des auteurs de la pacification,
homme estimé de tous les partis, mais peu en état de les tenir en frein.
Cependant la confiance parut renaître un moment; et, dès ce temps comme
aujourd'hui, le prix vénal des actions de la dette publique étant estimé
un symptôme important de la sécurité, on remarqua que leur valeur, tombée
à cinquante livres pour les cent livres nominales dans les derniers
troubles, se releva rapidement à quatre-vingt-dix. De toute part on
rebâtit les maisons incendiées: en effaçant les traces de la discorde,
la cité s'embellissait d'édifices modernes. Mais le dernier mot n'avait
pas été dit à l'élection de Guano; bientôt éclatèrent de nouveaux
troubles. Le doge, attaqué, et ne se voyant défendu par personne, renonça
à sa dignité. L'élection de son successeur mit au jour enfin la source de
tant d'agitations. Quand George Adorno avait été élevé sur le siège
ducal, il avait auprès de lui un ami, un allié, mais un rival caché qui
épiait l'occasion de lui ravir sa place. C'était Thomas Fregose, qui dès
lors eût été doge lui-même, si l'arrivée d'Adorno à point nommé n'avait
réveillé en faveur de celui-ci l'enthousiasme populaire. Fregose ne put
lui disputer la préférence; il parut acquiescer; mais il attendit. Il
se montra défenseur d'Adorno contre Montaldo, mais il attendit encore.
L'événement le trompa quand Guano fut nommé, ou peut-être lui convint-il,
au lieu de prendre immédiatement la place d'Adorno, d'y laisser passer un
homme incapable de la garder. Quoi qu'il en soit, aussitôt que Guano fut
sorti du palais (1416), le peuple cria vive Fregose; il porta l'ambitieux
en triomphe en le demandant pour doge. D'abord installé aux acclamations
publiques, le lendemain son élection fut proclamée dans un conseil de
trois cents citoyens. C'était déroger à la loi nouvelle qui avait réglé
d'autres formes et déclaré nulle toute élection où l'on s'en serait
écarté; mais le conseil décida qu'en des circonstances urgentes se
départir de l'ordre c'est l'ordre même.

Thomas était le second fils de l'illustre Pierre Fregose, le conquérant
de Famagouste. Si celui-ci n'avait pu faire régner longtemps son
incapable neveu, il avait laissé en mourant sept enfants disposés à
revendiquer l'héritage de leur oncle, le premier doge du nom.

L'aîné, Roland, était mort en tentant un coup de main dans cette vue.
Introduit dans la ville, pendant la seigneurie du marquis de Montferrat,
il avait appelé les partisans de la famille pour le soutenir. Ils
accoururent trop tard; il fut forcé de transiger et de faire retraite à
l'instant; embarqué, la tempête le fît échouer à Savone; il y fut
massacré.

Thomas, qui avait été compagnon de son entreprise et qui avait payé de sa
personne, s'appuyait maintenant à son tour sur les frères qui lui
restaient. Ils lui servirent de lieutenants et d'amiraux. Spinetta, l'un
d'eux, chargé de veiller sur la rivière occidentale, fut élu gouverneur à
vie par les habitants de Savone toujours disposés à regarder leur ville
comme une république alliée des Génois plutôt que comme sujette. On
ignore si le doge désira cet établissement, ou fut contraint de le subir;
s'il chercha un point d'appui pour sa famille, ou si Spinetta n'exigea
pas une sorte d'indépendance.

Abraham était destiné à gouverner la Corse, à y rétablir le pouvoir des
Génois à peine reconnu, et contre lequel s'était révolté Vincentello
d'Istria qui s'était fait comte, sous la protection des Aragonais. Il
occupait Ginarca. Abraham Fregose vint assiéger la ville; mais il fut
battu. Un historien de Corse dit qu'Abraham, ayant voulu prendre à son
profit un pouvoir que sa république lui avait confié, paya cette
entreprise de sa tête. Les annales génoises ne disent rien de pareil.

Baptiste Fregose était le personnage le plus marquant parmi les frères
cadets du doge. Il servit son frère avec dévouement en toute occasion.
Mais après de longues années de fidélité, un jour Thomas étant au milieu
d'une solennité religieuse, on vint lui annoncer que son palais était
envahi et qu'au moment même un usurpateur se faisait proclamer doge:
c'était Baptiste. Cette folle et inexplicable tentative coûta peu de
peine à réprimer. Baptiste se rendit; Thomas pardonna, et le premier
continua à servir son frère comme par le passé, conservé dans ses emplois
avec la même confiance.

Dans l'intérieur la sagesse du doge avait ranimé l'esprit public et
l'émulation. Il comprît et embrassa les vrais intérêts de son pays. Par
des mesures bien prises il paya 60,000 ducats de dettes et libéra
l'important revenu de la gabelle du sel. L'État entreprit les plus utiles
travaux. Des jardins et des terrains vagues qui bordaient la mer à
l'extrémité occidentale de la ville devinrent une vaste darse pour servir
de port aux galères2.

Chez lui, le doge vivait avec somptuosité, et, à son imitation, dans les
moments de tranquillité, le luxe des citoyens répondait à la magnificence
du chef de la république.

Le commerce maritime, qui fournissait ou augmentait ces trésors, avait
repris tout son lustre. Les vaisseaux des Génois couvraient la
Méditerranée et l'Océan. Si, au milieu des puissances en guerre, les
richesses dont ils étaient chargés les faisaient attaquer, ils savaient
se défendre avec une habileté qui leur était propre. Les Anglais
traitaient alors le pavillon de la république en ennemi; elle avait
fourni des combattants aux Français. Car si la cour de Charles VI avait
considéré d'abord les Génois comme des sujets révoltés, dans les malheurs
de cette fatale époque elle avait plus affaire de secours que de vaines
prétentions de souveraineté. On fit promptement une trêve de dix ans, et
le roi prit à son service six compagnies d'arbalétriers, huit grands
vaisseaux et huit galères. Dans cette expédition, les Génois, déployant
une bravoure inutile, participèrent à la calamité qui en ce temps pesait
sur la France. Les Anglais avaient pris Bailleur, il fallait à tout prix
leur enlever cette conquête. Deux flottes puissantes se trouvèrent en
présence. L'anglaise était la plus nombreuse. Les vaisseaux génois, qui
attaquèrent avec vivacité, ne furent pas suivis par les autres
auxiliaires que la France avait réunis de toutes parts. Le commandant
Janus Grimaldi fut tué; ces braves se virent enveloppés sans espoir de
secours: trois vaisseaux furent pris; le reste eut encore le courage et
le bonheur de se faire jour.

Gênes resta quatre ans en état de guerre avec les Anglais, guerre peu
active faute de point de contact. Cependant, à la paix, la république eut
à payer 6,000 livres sterling aux citoyens de Londres dont ses vaisseaux
avaient capturé les laines et les autres marchandises, et à qui leur roi
avait accordé des lettres de représailles. Le doge, pour conclure ce
traité, avait envoyé à la cour d'Angleterre deux nobles ambassadeurs,
Raphaël Spinola et Etienne Lomellini.

Cependant, au milieu d'une période de prospérité publique, ce n'était pas
sans inquiétude que le gouvernement le mieux organisé pouvait se conduire
dans un pays si accoutumé au changement, entouré de voisins jaloux, et
toujours peuplé de mécontents. Le duc de Milan mit en jeu une intrigue
secrète pour essayer de renverser le doge (1417). Visconti s'était
entouré de Génois fugitifs; Thomas Malaspina, le plus mauvais voisin que
cette illustre famille eût donné à Gênes, moitié seigneur féodal, moitié
brigand, recommençait à troubler le pays. Une coalition menaçante se
forma. Visconti, Montferrat, Caretto se déclarèrent protecteurs d'une
opposition armée contre le doge, composée d'Isnard de Guarco, des frères
Montaldo et de leurs partisans, mais surtout de la famille Adorno. Un
Fregose, porté au siège ducal par le concours des Adorno, avait été une
étrange circonstance; elle confondait ensemble les deux grandes
fractions de la bourgeoisie. Une alliance de famille l'avait amenée. Il
est difficile de concevoir comment ces rivaux avaient pu contracter cette
parenté ou comment ce lien avait suffi pour imposer silence aux ambitions
qui opposaient ces deux races. Ce rapprochement assura le succès des
Fregose; mais une telle concorde ne pouvait être que de courte durée, car
à peine Fregose fut doge, les Adorno furent bientôt ses ennemis. Thérame,
qui l'avait le plus secondé, le plus ambitieux, sans doute, de cette
génération, se sépara de lui et quitta Gênes; Visconti ne tarda pas à
l'attirer près de lui, et quand, sous les auspices des coalisés, tous ces
émigrés marchèrent en armes, c'est Thérame qu'ils reconnurent pour chef;
ils l'élurent et le proclamèrent leur doge. Sans attendre les troupes de
leurs protecteurs ils s'approchèrent de Gênes (1418). Les habitants des
vallées suivirent le mouvement, et la ville se vit près d'être assiégée.
Alors la méfiance y régna. Le doge, jusque-là modéré et retenu, adopte
les mesures de la terreur. Les proclamations se succèdent, les armes sont
interdites à la masse des citoyens. L'autorité désigne expressément ceux
à qui seuls elle permet et enjoint de les prendre. Nul de ceux qui ne
sont pas commandés ne peut sortir de sa maison après l'heure du couvre-
feu. On se bat hors des murs et dans les environs. Enfin, quand les
ennemis se retirent, tout ce qui est au delà des monts est perdu pour la
république. Visconti prend pour lui Gavi, Voltaggio et Bolzaneto (1419);
à ce prix Fregose a obtenu qu'il abandonne la cause des insurgés3. Jean-
Jacques, marquis de Montferrat, qui venait de succéder à Théodore son
père, se fait donner plusieurs châteaux; le marquis de Caretto retient
celui de la Pietra. Les émigrés souscrivent à ces partages; enfin
Capriata et Tajolo sont adjugés à Thérame Adorno: il se dit le doge, et
il dépouille sa patrie!

La rivière orientale présentait aussi l'aspect de la rébellion et de
l'anarchie. Le doge qui, épuisant toutes ses ressources, avait mis en
gage ses propres effets pour soutenir les guerres, implorait en vain les
secours des Florentins contre ses ennemis. Les Florentins avaient un but
que l'occasion favorisait, et ils se gardaient bien de se compromettre
pour tirer leurs voisins d'embarras; après de longues intrigues, ils
obtinrent la possession qu'ils briguaient. Gênes leur vendit Livourne
pour 120,000 ducats d'or4.

(1420) Quand le gouvernement put respirer, cet argent servit à s'opposer
aux progrès menaçants des Aragonais. Alphonse V, prince ambitieux,
brillant de talents et de valeur, était peu content des limites que les
lois d'Aragon mettaient à la puissance royale, et il cherchait au dehors
des combats, de la gloire et des conquêtes. A la Sardaigne qui était
entre ses mains il voulait joindre la Corse. L'occupation de cette île
était le premier exploit qu'il résolut d'entreprendre. Il surprit Calvi,
il assiégea Bonifacio; et de l'île entière c'était tout ce qui rendait
obéissance à la république de Gênes; car quelques seigneuries tenues par
des Mari et des Gentile ne reconnaissaient sa suzeraineté que de nom.
C'est pendant ce siège de Bonifacio qu'Alphonse reçut un message de la
reine de Naples Jeanne II. Elle lui offrait de l'adopter pour fils s'il
voulait prendre en main sa défense et sa vengeance contre deux princes
français, Bourbon, comte de la Marche, dont elle avait fait imprudemment
son mari, et Louis d'Anjou, qui réclamait contre elle les anciens droits
que la maison d'Anjou tenait de Jeanne Ire. En ce même temps Louis avait
rassemblé une flotte à Gênes, et Baptiste Fregose, le frère du doge, la
commandait avec le titre de grand amiral. Alphonse, flatté de l'espoir
d'hériter du royaume de Naples, ou même de s'en rendre maître après son
adoption, accepta les propositions de la reine et n'en fut que plus
pressé d'achever la conquête de Bonifacio qu'il lui coûtait d'abandonner.
Il avait tellement poussé les assauts que la place était entrée en
capitulation. Elle devait se rendre à un jour fixé si elle n'était
ravitaillée dans l'intervalle; vingt otages avaient été livrés à
l'Aragonais. Sur cette nouvelle Jean Fregose, l'un des plus jeunes frères
du doge, commandant à vingt et un ans d'une expédition difficile, fit
voile sans différer un moment. Bonifacio était une colonie acquise à la
république depuis trois cent seize ans, le doge ne voulait pas la laisser
perdre. On ne s'arrêta pas devant une dépense de 30,000 livres pour armer
sept vaisseaux. Ils portaient quinze cents hommes. Alphonse opposait à ce
secours dix mille hommes. Sa flotte était ancrée dans le port même; et ce
port, long canal tortueux, avait été fermé par une forte estacade. Une
tempête semblait encore écarter les Génois. Ils traversèrent tous les
obstacles. Trois de leurs vaisseaux attaquant franchement l'estacade
suffirent pour la rompre. La flotte entra dans le port et vint se ranger
devant celle de l'ennemi. On combattit à l'ancre avec un extrême
acharnement. L'audace et l'adresse des Génois suppléèrent au nombre.
Leurs plongeurs coupèrent à l'improviste le câble du vaisseau d'Alphonse.
Il dériva, et cet effet d'une cause inconnue fut pris par les siens pour
un signal de retraite. Les Génois profitent de la confusion, ils abordent
la place, débarquent leurs vivres et leurs secours; Bonifacio est en
sûreté. Cependant les Aragonais, après avoir perdu leur position au fond
du port, étaient maîtres de la sortie, un brûlot artistement dirigé
ouvrit leurs rangs; la flotte génoise ressortit et retourna vers Gênes
en triomphe. Alphonse perdit l'espoir de soumettre la ville; pressé de
porter son ambition à Naples, il leva le siège et partit. Quelques mois
après, les Génois reprirent Calvi.

(1421) Alphonse, établi pour un temps en Italie, en guerre avec les
Génois et humilié par eux à Bonifacio, donnait un ennemi de plus et des
embarras nouveaux à Fregose. Tout se réunissait pour conspirer contre le
maintien de son gouvernement. Mais le plus puissant mobile de toutes les
intrigues, c'était toujours l'ambition du duc de Milan. Visconti se
préparait enfin à porter des coups décisifs. Un héraut vint défier
solennellement le doge et lui déclarer la guerre. Le territoire fut
immédiatement envahi. Guido Torelli se montra dans les vallées de Gênes à
la tête d'une armée qui accompagnait Thérame Adorno, ce beau-frère devenu
l'ennemi et le compétiteur du doge; des Montaldo, des Spinola émigrés s'y
étaient joints.

Fregose en cherchant des appuis au dedans croyait s'en être assuré un en
tout sens considérable et qui devait lui répondre de toute la faction
guelfe. Il avait fiancé à Antoine Fieschi, sa nièce, fille de son frère
Rolland. On ne pouvait faire une alliance plus honorable et plus utile.
Mais le mariage tardait à se consommer, et depuis quelque temps ce délai
était pour le doge un sujet d'inquiétude. Quand le duc de Milan eut
déclaré la guerre et que son armée parut en Ligurie, les Fieschi
embrassèrent cette cause, et Antoine abandonnant Fregose et l'alliance
conclue, alla se réunir à eux. Par leur influence les habitants des
vallées favorisèrent l'attaque. Une seconde armée milanaise, conduite par
le fameux comte Carmagnola, était descendue des montagnes sur la rivière
occidentale. Albenga et les autres places s'étaient rendues à son
approche. Spinetta Fregose conservait Savone devenue son patrimoine; mais
les ennemis avaient passé outre, et, se joignant avec le corps de
Torelli, ils venaient resserrer Gênes et doubler le danger. Il restait
aux assiégés la ressource de la mer. Pour la leur enlever Alphonse fit
passer sept galères catalanes à la solde du duc de Milan. Avec ces forces
le siège devint aussi menaçant par mer que par terre. Le doge eut encore
le crédit et l'habileté de créer une flotte de sept galères. Baptiste son
frère en fut l'amiral et se hâta d'aller à la rencontre de l'ennemi. Le
combat se livra sur la côte pisane; mais l'événement se prononça contre
les Fregose. Trois de leurs galères combattirent mollement et prirent
tout à coup la fuite: les autres tombèrent au pouvoir de l'ennemi;
Baptiste Fregose fut prisonnier.

Cette disgrâce achevait, à Gênes, le découragement des uns et la
défection des autres. Le doge le jugea le premier et se condamna lui-
même. Sa conduite fut noble, digne et patriotique. Il assembla le grand
conseil des citoyens. Il leur déclara qu'il se sentait hors d'état de
soutenir son gouvernement et qu'il ne voulait pas, pour essayer de
conserver son pouvoir, tenter des mesures onéreuses à l'État. Il ne
pensait pas qu'il convînt de chercher quelque autre citoyen qui pût régir
la république et la sauver d'une attaque extérieure si pressante. Il
exhortait à céder au temps, il demandait l'autorisation d'envoyer une
ambassade au duc de Milan et de conclure avec lui un traité qu'il
reconnaissait nécessaire. On sut gré à Fregose de cette résignation et de
ce dernier soin des intérêts publics. La négociation avec Visconti ne fut
pas longue. Une suspension d'armes garantit la ville d'un assaut qui se
préparait. Par un traité définitif le duc reçut la seigneurie de Gênes
aux mêmes conditions que le roi de France l'avait obtenue. Le Milanais, à
son tour, ménagea les intérêts personnels des Fregose. L'ex-doge reçut
33,000 florins en remboursement des sommes par lui avancées pour le
service public. Spinetta, en rendant Savone, obtint 12,000 florins. Le
duc paya le tiers de ces secours, les deux tiers restants furent à la
charge de la ville de Gênes, comme il ne manquait jamais d'arriver dans
ces compositions. Thomas Fregose eut aussi la seigneurie de Sarzana Il se
hâta de s'y retirer après avoir pris congé affectueusement de ses
concitoyens.


CHAPITRE II.
Seigneurie du duc de Milan.

L'armée de Torelli fit son entrée dans la ville, et il s'y trouva, comme
il arrive toujours, assez de voix pour crier devant ces nouveaux venus:
» Vive le duc de Milan!» Carmagnola survint et prit possession du
Castelletto. Après cette précaution il assembla les citoyens; il leur
fit savoir que le duc de Milan ne voulait point être lié par les vaines
stipulations qu'ils lui avaient demandées et entendait les avoir reçus
sans conditions. La proposition sembla dure, mais on ne sera pas surpris
qu'après de mûres considérations, la majorité ait consenti à cet abandon
du traité et qu'on ait feint de croire qu'il y avait profit à s'en
remettre à la libéralité de Visconti, puisque l'on manquait des moyens de
le forcer à être fidèle aux pactes. Des ambassadeurs des diverses
couleurs envoyés à Milan en revinrent fort caressés et rapportant, dit-
on, de beaux privilèges satisfaisants pour le pays (1422).

Alors le duc fit prendre une possession authentique du gouvernement civil
de Gênes, formalité que l'entrée des troupes ne suppléait pas
suffisamment. Quatre grands commissaires de sa cour arrivèrent pour
accomplir la cérémonie, et elle n'eut pas lieu immédiatement à leur
entrée. Conformément à leurs instructions très-précises, ils attendirent
le jour et la minute que l'astrologue du prince avait marqués comme
favorables suivant l'aspect des constellations. L'ambitieux, le cruel et
perfide Philippe ne faisait pas ses affaires sans demander conseil aux
astres du ciel.

Peu après, le comte Carmagnola revint avec le titre de gouverneur. Il
remplaça les quatre commissaires, et d'abord il exigea de la ville autant
de salaire pour lui seul qu'on avait été obligé d'en décerner à la
commission entière. Les Génois trouvèrent dès l'abord que le régime de
Visconti n'était pas économique; à cela près Carmagnola s'attira assez
de faveur, grâce à sa grande réputation militaire.

Gênes était pour le duc plus difficile à conserver qu'à acquérir. On
disait en ce temps que cette ville ne savait ni garder sa liberté ni
supporter la servitude. Les principaux citoyens nobles et populaires,
jaloux les uns des autres, étaient toujours prêts à se soulever. Visconti
fomenta leurs jalousies pour les affaiblir. Quand des mécontents, des
exilés remuèrent contre son propre gouvernement, il ne leur opposa que de
médiocres résistances pour ne pas donner occasion dans la ville à de
grands armements qu'on aurait pu tourner contre lui. Il contenta le
commerce et détourna l'attention publique en soutenant la guerre maritime
contre les Aragonais, anciens ennemis qui troublaient la navigation
génoise. François Spinola, déjà nommé amiral, partit avec sept grands
vaisseaux dont l'armement avait été complété à ses propres frais. La
république ne fournit à cette expédition que les vivres. Les forces
ennemies furent chassées et dispersées. On fit une descente en Sardaigne.
La flotte revint victorieuse.

(1423) Cependant la politique de Philippe entraîna les Génois dans des
intrigues étrangères. La bonne intelligence d'Alphonse et de la reine
Jeanne sa mère adoptive n'avait pas duré. Elle avait révoqué son adoption
et avait rappelé auprès d'elle Louis d'Anjou; mais le roi d'Aragon
tenait Naples; la reine était sortie de la ville, et les deux factions
se faisaient une guerre ouverte. Le duc de Milan embrassa le parti de
Jeanne et ordonna d'employer les forces maritimes de Gênes pour reprendre
Naples sur Alphonse. La cause était populaire, l'Aragonais était l'ennemi
commun, la dépense seule effrayait. Les exhortations de Carmagnola, son
zèle pour une grande expédition dont il se promettait déjà la gloire,
surmontèrent tous les obstacles. On décréta de puiser dans le trésor
jusqu'à deux cent mille génuines. Avec cette somme on arma treize galères
et autant de vaisseaux, la plupart de quatre cents à quatre cent
cinquante tonneaux, portant, les plus grands, cinq cents hommes, et les
plus petits, deux cents. Ces préparatifs durèrent un an entier. Louis
d'Anjou grossit la flotte de quelques bâtiments provençaux ou de galères
armées à Gênes, de ses deniers. Carmagnola n'attendait plus que les
dernières instructions de Milan pour le départ. L'émulation et la
confiance étaient nées à sa voix; les premiers personnages de la
république avaient accepté le commandement des galères et des vaisseaux;
les jeunes gens les plus distingués s'étaient empressés de se présenter
comme volontaires.

On mettait à la voile; Guido Torelli arrive avec les ordres de Milan,
c'est à lui que le commandement est déféré. Carmagnola reste obscurément
au gouvernement de Gênes, affront sensible, compté bientôt parmi les
premières causes de sa fatale défection. A Gênes on partagea sa surprise
et son mécontentement. Torelli était fameux à la guerre, mais il était
sans connaissance de la mer, les marins les plus expérimentés allaient se
trouver sous la direction impérieuse d'un nouveau venu. Un grand nombre
de capitaines s'excusèrent de partir en se faisant remplacer dans leur
commandement. Torelli dissimula et mit à la voile quand les astrologues
du duc en marquèrent le moment.

(1424) Il suffit de se montrer devant le port de Naples pour obtenir un
grand succès. Alphonse était retourné en Espagne, Jacques de Caldora à
qui il avait confié son autorité laissa emporter un château et bientôt
vendit la ville. Quand l'argent qu'il exigea fut venu de Gênes, il remit
la place à la reine, au roi Louis et au duc de Milan Philippe-Marie.
Jeanne témoigna sa reconnaissance aux Génois. Mais tel était le mauvais
état de ses affaires qu'elle ne put leur distribuer pour leur solde
qu'une centaine de florins par bâtiment. Quelques secours que les
commissaires de la flotte avaient eu la précaution d'apporter furent
bientôt épuisés. Les équipages n'avaient reçu en tout que deux mois de
paye; il leur était dû le salaire d'un an presque entier, on ne pouvait
les retenir plus longtemps. Il était douloureux de ramener de si belles
forces capables d'expéditions brillantes, lucratives, et de se contenter
d'un seul exploit mal payé. La discorde régnait ouvertement entre Torelli
et les capitaines. On revint à Gênes avec un mécontentement réciproque.
La reddition de Naples y avait été célébrée: à la rentrée de la flotte
on s'abstint de tout appareil de triomphe. Les anciens n'allèrent point
au môle, suivant l'antique usage, recevoir l'amiral à son débarquement;
et Torelli, sensible à cette négligence, partit immédiatement pour Milan.
Toute la solennité fut pour le drapeau national; retiré de la galère
principale, il fut mis sur un char et conduit religieusement à l'église
de Saint-George; mais peu de jours après un ordre du duc intima de
l'enlever de l'église et de le rapporter à la demeure de Torelli1. On
prit ce procédé pour un affront, un attentat, une sorte de sacrilège. Il
s'en fallut de peu qu'il ne fît éclater une sédition. En tout, cette
expédition laissa un sentiment de haine qui ne promettait plus une
paisible durée au gouvernement milanais dans Gênes.

Carmagnola avait quitté la ville. Fugitif et passé à la solde des
Vénitiens, il avait ranimé leur guerre contre le duc et leur alliance
avec les Florentins. Le nouveau seigneur de Sarzana, Thomas Fregose,
épiant (1425) les occasions de rentrer à Gênes et au trône ducal, prit
part à ces menées; en société avec plusieurs membres de la maison
Fieschi, il traita avec les alliés, et pendant que Carmagnola en
attaquant Brescia occupait ailleurs l'attention et les forces de
Visconti, on entreprit d'opérer une diversion en Ligurie. Vingt-quatre
galères catalanes furent mises à la disposition de Fregose. Il se
présenta à la bouche du port, espérant qu'à son approche la ville se
soulèverait en sa faveur; mais le peuple vit avec indignation son ancien
doge porté sur une flotte ennemie qui, avec le nom de Fregose, faisait
retentir le port d'insultes, de défis et d'imprécations. Fregose se
retira. Cependant dans la rivière orientale le château de Porto-Fino lui
fut livré. Les Catalans s'y établirent et de là ils firent leurs
excursions et désolèrent le littoral pendant toute la saison. Sous leur
protection Fregose et les Fieschi, alors étroitement unis, occupèrent le
pays de Chiavari jusqu'à Recco, à peu de distance de Gênes. On fit sortir
contre eux des troupes de la ville; on en confia la conduite à Antonio
Fieschi; il était propre frère de ceux que l'on combattait; mais il
était demeuré dans l'intimité des gouverneurs milanais, et c'est lui
qu'en avait vu rompre son union arrêtée avec la nièce de Fregose. D'abord
il combattit en homme qui ne manquait pas à la confiance de son maître,
quoiqu'il eût en face sa propre famille; mais, après ses premiers
exploits, tout à coup désertant sa troupe, il va rejoindre ses frères, et
sans retard célèbre le mariage qui le lie à la famille des Fregose.

Le duc de Milan était inquiet des dispositions de l'intérieur autant que
du progrès des assaillants. Opicino Olzati était alors commissaire ducal
à Gênes, homme sévère et haï. Il désignait à son maître les citoyens
qu'il jugeait peu affectionnés à son gouvernement. Ainsi seize notables
avaient été tout à coup mandés à Milan: on les y retint.

L'archevêque Pileo de Marini, non moins suspect aux Milanais, s'était
absenté de sa métropole: vainement sommé plusieurs fois d'y retourner,
il bravait ces appels, et, uni avec Barnabé Adorno, il avait ouvertement
embrassé l'alliance des émigrés.

(1426) Le gouvernement ducal devenait de plus en plus soupçonneux et dur.
Un prêtre avait été accusé d'avoir donné au gouvernement un faux avis sur
les mouvements des ennemis. Olzati fit construire une étroite prison dans
les combles du palais pour y renfermer ce malheureux; il l'appela
l'appartement des prêtres et déclara qu'il le destinait à la demeure des
ecclésiastiques qui oseraient se mêler des affaires d'État. La veille de
Noël, dans une rixe, un de ses gens est tué par des bouchers. Il fait
courir sur leur bande; trois pris au hasard sont sans forme de procès
pendus aux grilles du palais, sans respect, dit le peuple effrayé, pour
une nuit si sainte et pour le jour solennel qui la suit.

L'argent manquait au trésor public. Quelques capitalistes pouvaient en
prêter encore, on leur prodigue les propriétés de l'État. Le duc assigne
la vallée d'Arocia et ses châteaux à François Spinola pour gage de 4,500
livres prêtées à la commune. Ovada est donné à Isnard de Guarco en
nantissement d'une créance pareille. Le duc emprunte pour lui-même 3,000
écus d'or du chevalier Lomellino, et lui aliène Vintimille en
nantissement pour dix ans. On frémissait à Gênes de voir démembrer le
domaine public pour payer des dépenses, les unes imposées, les autres
étrangères à la république. Le conseil des anciens hésita avant de
ratifier les premiers de ces traités; il ne sut pas résister et ils se
consommèrent. Enfin on leur en présenta un qui devait plaire au peuple.
Pour 15,000 génuines Jean Grimaldi cédait Monaco, ce dangereux repaire
d'ennemis rebelles et de pirates. La république paya volontiers la somme,
et crut que la place serait mise hors d'état de nuire; mais les officiers
du duc s'en emparèrent et se gardèrent bien de la détruire.

Visconti fait sa paix séparée avec Alphonse et prend à sa solde quelques
galères catalanes. Mais le roi, en les confiant à un ancien ennemi veut
avoir un nantissement qui lui en réponde. Le duc ne balance pas à lui
livrer les châteaux de Porto-Venere sans s'embarrasser si les Génois en
murmurent.

Enfin une paix générale fut conclue: celle du duc de Milan avec le roi
d'Aragon fut rendue commune aux Génois. Visconti et son gouvernement de
Gênes furent réconciliés avec les Vénitiens2, les Florentins et leurs
alliés. Parmi ceux-ci furent expressément nommés les Fregose, les Adorno
et les Fieschi. Mais ni la paix ni le rétablissement des émigrés ne
devaient durer longtemps et n'inspirèrent de sécurité.

(1427-1428) Cependant on jouit d'un peu de calme et des biens qui s'y
rattachent si vite. Un archevêque de Milan avait été reçu à Gênes comme
gouverneur. Il y apporta de la discrétion et de la bienveillance; il
tempéra la sévérité du commissaire Olzati; il donna des soins aux
arrangements intérieurs et à la bonne administration. La révision des
lois fut entreprise. Beaucoup de magistratures inférieures chèrement
salariées devinrent gratuites et par cela même cessèrent d'être des
sinécures. Le gouverneur donna l'exemple des économies publiques en
n'acceptant qu'un traitement très-inférieur à celui que ses prédécesseurs
avaient imposé. Il obtint une grande faveur dans l'opinion en réduisant
surtout les dépenses militaires et maritimes. On ne peut dire si dans
cette occasion alléger le fardeau des Génois ce n'était pas, en d'autres
termes, les désarmer. Cependant les fruits de cet état de paix se
faisaient sentir. Le crédit des fonds publics se raffermissait. Les
contemporains remarquent que leur cours s'éleva à un taux qu'on avait
oublié depuis dix ans de troubles.

(1429) Le premier mécontent qui parut ne pas se tenir aux conditions du
traité, fut Barnabé Adorno, neveu ambitieux des anciens doges Antoniotto
et George; réfugié dans la vallée de Polcevera, il s'y mit en défense.
Les habitants parurent embrasser sa cause; mais le fameux capitaine
Nicolas Piccinini passa les monts (1430). Adorno quitta le pays, et
Piccinini ne trouva rien de mieux à faire que de mettre la vallée entière
à feu et à sang et surtout au pillage, sous prétexte de faire un exemple
qui comprimât les rébellions. Une résolution si désastreuse souleva tous
les esprits à Gênes. On n'obtint qu'à peine, par l'intercession du
gouverneur et du conseil, la révocation de cette cruelle sentence. Les
rigueurs furent tempérées, c'est-à-dire qu'on n'exigea d'un grand nombre
d'habitants que des cautions de leur conduite future. Cinquante-sept
furent envoyés enchaînés à Milan, d'où on les dispersa dans différents
lieux de la Lombardie. Toutes les cloches du pays furent enlevées afin
d'empêcher les rassemblements au son du tocsin, privation qui fut très-
sensible. Jamais, dit un témoin oculaire, les vallées de Gênes n'avaient
été si sévèrement châtiées ni frappées d'une semblable terreur.

Le redoutable Piccinini s'empara des domaines de la maison Fieschi. Il
prit les uns de vive force, il obligea les nobles possesseurs à se
dépouiller des autres; il traita de même les châteaux des seigneurs
Malaspina, amis des Florentins. Plus de cinquante places ou forts sont sa
conquête; c'est ainsi que la paix toute récente est exécutée.

Les Florentins étaient en querelle avec les Lucquois. Lucques menacée
avait appelé des secours, et c'était le célèbre François Sforza qui était
venu en porter sans être ostensiblement avoué par Visconti. A peine ce
fameux aventurier est dans la ville que Louis Guinigi, seigneur de
Lucques depuis trente ans, est accusé d'un complot pour livrer sa patrie
aux Florentins: on l'arrête, et Sforza l'envoie à Pavie languir et
mourir en prison. Bientôt, sous prétexte que les Lucquois ne peuvent,
isolés, résister à leurs puissants ennemis, ils se laissent induire par
Sforza à se donner, non au duc de Milan, mais à la république de Gênes sa
sujette. Les Génois sont déterminés, par des insinuations analogues, à
accepter cette soumission. On leur fait délibérer d'aider d'armes et de
vivres la ville qui se donne à eux. On leur livre Lavenza et Pietra Santa
pour sûreté. Piccinini se charge de conduire et d'employer les levées
dont ils font la dépense.

(1431) Alors Gênes, Lucques et Sienne se confédérèrent solennellement
contre les Florentins. La plupart des places de l'ancien domaine de Pise
sont enlevées à Florence. Son territoire même est attaqué et Pise
assiégée. Venise fait quelques efforts pour opérer une diversion en
Lombardie en faveur des Florentins; un combat est livré sur les eaux du
Pô. Eustache de Pavie, qui commandait les forces lombardes, après avoir
fait une expérience malheureuse de son infériorité, s'était donné pour
appui Jean Grimaldi et des marins génois. Avec ce secours la flotte
vénitienne est détruite. Carmagnola, rendu responsable de l'événement par
les Vénitiens ses derniers maîtres, va bientôt porter sa tête entre les
colonnes de la place Saint-Marc.

Gênes, loin de rompre son traité avec les Vénitiens, avait respecté dans
sa nouvelle guerre avec la Toscane leur pavillon et leurs propriétés.
Ayant à se plaindre d'un procédé opposé on avait paisiblement envoyé une
ambassade à Venise pour s'expliquer; mais désormais les choses étaient
trop avancées pour distinguer entre les Génois et leur seigneur. Les
Vénitiens vinrent avec une flotte faire lever aux galères génoises le
blocus du port pisan.

Piccinini poussait ses terribles exécutions. Aux portes de Gênes et sous
les yeux de ses habitants, sont commis les plus affreux ravages et les
violences les plus effrénées. On livre tout à la fureur du soldat sans
distinction de sexe, d'âge, de personnes religieuses. On voit les vaincus
indignement vendus en esclavage sur les places publiques et sur les
grands chemins. C'est ici la première fois que cette turpitude est
signalée; ce n'est nullement le seul exemple qui en soit rapporté, mais
l'indignation des contemporains fait croire du moins que c'était pour les
Génois une pratique horriblement révoltante. On voit qu'elle eût suffi
pour faire détester le maître à qui des citoyens libres avaient cru se
confier, et qui laissait de tels satellites se jouer de la liberté et de
la dignité des hommes.

Au milieu de ces événements une flotte vénitienne était allée au Levant
essayer de surprendre Scio. Raphaël Montaldo commandait alors dans cette
colonie. Il n'y avait que quatre cents Génois. La vigilance et le courage
du chef pourvurent à tout. Les bombardes ennemies avaient fait des
brèches énormes dans les murs, mais l'approche du rempart fut bravement
défendue. Les Vénitiens descendus dans l'île la ravagèrent; ils coupèrent
les arbres, ils mirent le feu aux bâtiments épars; le chef-lieu de l'île
se maintint contre tous les assauts. Les Vénitiens perdirent dix-huit
cents hommes dans cette attaque infructueuse.

Cette agression où une haine nationale avait imprimé son caractère excita
le courroux des Génois. Ils demandèrent à grands cris l'occasion
d'exercer des représailles sérieuses. Un grand armement fut délibéré, et,
circonstance assez notable dans une république devenue si dépendante3, le
conseil général, convoqué au son de la cloche, procéda à l'élection d'un
commandant. Pierre Spinola fut nommé avec l'assentiment unanime. La
flotte courut la mer Adriatique; elle ravagea quelques côtes, prit des
navires, causa des dommages à l'ennemi; mais elle n'eut point de
rencontres importantes.

Cependant le duc de Milan, par la médiation des marquis de Ferrare et de
Saluces, fit une paix nouvelle avec Venise et Florence. Cet événement mit
fin aux représailles qui avaient fait emprisonner à Caffa tous les
Vénitiens pris sur la mer Noire.


CHAPITRE III.
Victoire de Gaëte. - Le duc de Milan en usurpe les fruits. - Il perd la
seigneurie de Gênes.


(1434) Jetés malgré eux au milieu des intrigues de Philippe-Marie, les
Génois apprenaient à l'improviste avec quels peuples ils étaient alliés
ou ennemis; heureux quand la politique de leur maître ne les entraînait
pas dans de nouveaux embarras.

(1435) Un événement inopiné devait avoir des suites considérables pour
les Génois. Jeanne, la reine de Naples, mourut. Elle avait annulé, comme
on sait, l'adoption d'Alphonse d'Aragon. Louis d'Anjou, qu'elle avait
reconnu pour son successeur, était mort avant elle. Elle nomma héritier
René d'Anjou, frère de Louis. Ce prince était en France, et même était
prisonnier du duc de Bourgogne. Cependant les Napolitains se déclarèrent
pour lui, et Alphonse se disposant à revendiquer la couronne, on
s'apprêta à lui opposer une vive résistance. Le duc de Milan favorisait
le parti d'Anjou; il fit déclarer les Génois contre Alphonse. Celui-ci
venait pour première opération assiéger Gaëte; François Spinola y fut
envoyé d'abord avec trois cents Génois et quelques auxiliaires; deux
vaisseaux porteurs de ce faible secours arrivèrent à temps pour le jeter
dans la place. Cette poignée de braves défendit la ville, repoussa tous
les assauts et attendit patiemment l'arrivée de plus grandes forces.
Celles d'Alphonse étaient considérables. Il assiégeait par terre et par
mer avec quatorze gros vaisseaux et onze galères. On portait ses troupes
à onze mille hommes. Il commandait en personne; deux de ses frères, l'un
roi de Navarre, l'autre grand maître de l'ordre de Saint-Jacques,
l'accompagnaient; il avait autour de lui la fleur la plus illustre de la
noblesse espagnole. Le gouvernement de Gênes fit partir à son tour treize
vaisseaux bien équipés. Biaise Azzeretto fut pris dans l'ordre populaire
pour en être le commandant1. A l'approche de ces ennemis le roi d'Aragon,
ayant pourvu au blocus de Gaëte, monta sur sa flotte et revint à la
rencontre de celle des Génois, si inférieure en forces. Sa confiance fut
trompée. Une autre supériorité que celle du nombre l'emporta; il fut
battu complètement: tout fut pris, excepté deux galères catalanes seules
sur l'une desquelles échappa le plus jeune des princes d'Aragon. Le roi
de Navarre, un nombre prodigieux de princes, de barons, de chevaliers
espagnols et napolitains de leur parti, se virent prisonniers avec leur
roi. Alphonse sur sa galère envahie regarda autour de lui; il avait
distingué un guerrier valeureux, il demanda son nom, on lui nomma
Giustiniani, qu'on lui désigna comme l'un des seigneurs de Scio, où il
avait le droit de battre de la monnaie d'or. Le roi le fit appeler et lui
rendit son épée. Le butin fut immense2. Une sortie de François Spinola
délivra Gaëte et fit tomber aux mains des Génois le camp et le reste des
bagages de tant de princes, de grands, et d'une si florissante armée. Les
historiens postérieurs remarquent que de leur temps il existait à Gênes
des fortunes héréditaires qui n'avaient pas d'autres sources que la
victoire de Gaëte.

Spinola et Azzeretto abandonnèrent la foule des prisonniers qu'ils
n'auraient pu garder ni transporter. Ils réservèrent et conduisirent vers
Gênes les principaux personnages, le roi Alphonse, les princes et les
plus notables seigneurs de sa suite.

Depuis des siècles Gênes n'avait obtenu un si beau triomphe, et c'est ici
l'un des faits les plus illustres de ses annales. La tradition ne s'en
est jamais perdue. Les peintures de la façade du palais des descendants
de François Spinola en retraçaient le souvenir. Mais quand Gênes a passé
récemment sous le sceptre d'un prince voisin, on a su mauvais gré, dit-
on, à l'héritier de ce beau nom d'avoir voulu restaurer le monument de ce
glorieux souvenir. Il n'est pas de bon exemple qu'un vaillant citoyen
fasse des rois captifs.

Mais, comme aujourd'hui, les Génois étaient alors sujets; ils éprouvèrent
à l'instant que leur gloire déplaisait à leur maître et qu'à lui seul en
était réservé le fruit. Tandis qu'on multipliait les réjouissances
publiques, qu'on redoublait les actions de grâces, tandis qu'on destinait
aux augustes captifs des prisons honorables mais sûres, les ordres du duc
interviennent tout à coup. Il est défendu à la seigneurie de Gênes
d'écrire aux cours étrangères pour publier sa victoire. Azzeretto reçoit
en mer des instructions secrètes qui l'obligent, tandis que sa flotte
rentre à Gênes, à s'en détacher pour aller déposer les princes
prisonniers à Savone, d'où ils sont conduits à Milan3. Ces premières
mesures blessent étrangement l'orgueil national. L'accueil plein de
noblesse fait aux captifs par Philippe-Marie si rarement généreux, passe
à Gênes pour un nouvel affront. On le voit avec indignation leur
prodiguer les fêtes et les dons, les entourer de plus de faste qu'ils
n'en avaient perdu. On eut bientôt de plus justes sujets de plainte.
L'adroit Alphonse, dans l'aimable familiarité de ses entretiens, sut
faire entendre au duc que favoriser l'établissement de René en Italie,
c'était y appeler les armées françaises à l'ambition desquelles le duché
de Milan serait le premier exposé. Dès ce moment Philippe, abandonnant le
parti angevin, s'unit étroitement à celui de l'Aragonais, et prit des
mesures en conséquence. D'abord il se chargea de la rançon de l'illustre
prisonnier et il feignit de lui imposer pour prix la cession de la
Sardaigne au profit de la république de Gênes. Des troupes furent
aussitôt désignées et mises en route pour aller s'embarquer afin
d'assurer la prise de possession de l'île; ce n'était qu'un prétexte
pour les porter à Gênes et pour y renforcer la garnison milanaise, dans
un moment où le changement d'alliance du duc ne pouvait manquer d'y
déplaire. Dans le même temps on ordonnait à Gênes de préparer une flotte
que le roi Alphonse devait monter. Le roi de Navarre son frère venait de
Milan pour presser l'armement. Un ordre impérieux de Philippe le fit
recevoir avec toute la pompe royale et sous le dais: nouveau déplaisir
mortel pour les Génois, puisqu'ils revendiquaient ces princes comme leurs
captifs. Enfin, deux mille hommes approchaient de la ville pour la
prétendue expédition de Sardaigne. La haine était au comble. On résolut
de ne pas attendre ces nouveaux instruments d'oppression. Un plan
d'insurrection fut formé en secret. On se le communiqua de proche en
proche et tout fut unanime pour y adhérer. A l'instant où un nouveau
gouverneur milanais, Erasme Trivulze, entrait dans la ville pour prendre
possession de sa dignité, et que le commissaire Olzati était allé au-
devant de lui, on ferme les portes entre eux et les troupes qui
s'avançaient à leur suite. La population entière se soulève et leur coupe
tous les chemins. François Spinola, le défenseur de Gaëte, ses parents,
ses amis donnent l'exemple à leurs concitoyens. Trivulze, engagé dans ces
rues étroites dont les passages s'obstruent de toutes parts, se sauve à
grand'peine et atteint la forteresse de Castelletto. Olzati recule et
veut regagner le palais. La voie lui est interceptée, il tombe massacré.
Les soldats du duc se rendent, on les désarme et on les congédie. Savone
suit l'exemple et démantèle sa forteresse. Plusieurs forts enlevés aux
Milanais sont immédiatement démolis; Trivulze assiégé dans le
Castelletto, et ne pouvant tenir la place, convient de la rendre, s'il
n'est pas secouru à un jour fixé, et livre une des tours pour garantie de
sa parole (1436). Nicolas Piccinini est envoyé à son aide; il parvient à
Saint-Pierre d'Arène, mais il ne pénètre point au delà; et de peur
d'accident, le peuple de la ville, sans attendre la reddition convenue,
se hâte de forcer le Castelletto et d'en ruiner les murailles. Piccinini
s'arrête à brûler sans nécessité les navires qui sont sur la plage; il
dévaste le littoral et met le siège devant Albenga4.

La situation de Gênes était fort pénible; après une insurrection si
unanime, la discorde n'avait pas tardé à reparaître. L'argent manquait:
on compta comme une ressource les misérables rançons pour lesquelles on
vendit au rabais la liberté de tout ce qui restait d'Aragonais. Le duc
voulait affamer la ville. Tout transport de blé de la Lombardie à Gênes
était interdit. On reçut heureusement quelques secours de vivres du côté
de la Toscane. Bientôt une alliance fut conclue entre Gênes, Florence et
Venise, trois républiques ennemies du duc de Milan. Avec le secours de
cette ligue on fit lever le siège d'Albenga, et l'on obligea Piccinini à
la retraite. Mais à l'intérieur il restait à disposer du gouvernement.


CHAPITRE IV.
Thomas Fregose, de nouveau doge à Gênes, embrasse la cause de René
d'Anjou, qui perd Naples. - Raphaël Adorno devient doge. - La place est
successivement ravie par Barnabé Adorno, par Janus, Louis et Pierre
Fregose.

(1436) On distinguait encore des guelfes et des gibelins, mais cette
division avait perdu de son importance. Les ambitions étaient devenues
trop personnelles pour rester rangées sous les drapeaux immobiles de deux
anciennes factions; elles s'étaient partout non-seulement subdivisées,
mais mêlées. Les Visconti, ces anciens chefs des gibelins, et les autres
tyrans des villes d'Italie avaient eu besoin trop souvent de recourir à
tous les partis pour que la couleur originaire s'en fût conservée
intacte. Les noms subsistaient comme des traditions et des préjugés de
famille entretenus surtout dans les campagnes; mais dans les villes et
parmi les contentions politiques, ils avaient cessé de caractériser les
réunions ou de déterminer les oppositions. En formant de nouvelles
alliances, on ne se croyait plus obligé, comme autrefois, de se faire
gibelin ou guelfe en présence des notaires.

La séparation entre nobles et populaires était plus réelle, parce qu'elle
se fondait sur une prérogative remarquable en faveur des derniers, sur
cette loi respectée qui réservait aux populaires exclusivement la
première dignité de la république. Une distinction d'où dépendait un tel
droit ne pouvait manquer d'être soigneusement conservée. Elle empêchait
de se confondre avec la noblesse tant de noms aussi puissants et déjà
aussi illustres que les antiques patriciens, et ces vieux Giustiniani qui
à Scio battaient la monnaie d'or.

Les nobles n'avaient jamais cessé de faire des efforts pour faire tomber
cette barrière odieuse, mais elle était trop bien gardée par l'opinion
populaire et par la jalousie intéressée de l'aristocratie plébéienne. Les
familles qui composaient ce dernier parti étaient devenues aussi fortes
de richesses, d'alliances et de clients que les anciennes races les plus
accréditées, et elles étaient en possession du pouvoir par la faute même
de leurs adversaires. C'est en se disputant le gouvernement de la
république que la noblesse l'avait laissé échapper dès longtemps.

Maintenant, affaiblie par ses divisions, elle ne pouvait plus l'arracher
des mains qui l'avaient saisi. Des quatre grandes familles qui avaient
dominé dans leur ordre, deux seules semblaient avoir conservé l'espérance
de triompher des obstacles, car les Doria mêmes paraissaient contents de
leur part dans les commandements militaires. Les Grimaldi, puissants à
Monaco, étaient dans Gênes plus considérés qu'ambitieux et remuants. Mais
les Spinola, grands propriétaires de domaines et de places fortifiées,
disposant de nombreuses populations de fermiers et de colons qui les
reconnaissaient pour maîtres encore mieux que si cette dépendance eût été
d'origine féodale, les Spinola n'avaient pas cessé de se faire craindre.
Les Fieschi (et ceux-ci avaient été des seigneurs avant d'être des
citoyens), joignant aux ressources de leur position un grand crédit au
dehors et des alliances éclatantes, se mêlaient à toutes les intrigues et
épiaient avec plus de persévérance que les Spinola même le moment de
subjuguer la république. Avec la même ambition et des forces pareilles
les Malaspina et les Caretto, n'étant point introduits comme les Fieschi
au rang des citoyens, n'avaient pas les mêmes occasions d'usurper le
pouvoir. S'ils l'avaient tenté, des princes plus redoutables et aussi
avides les auraient prévenus. Ce n'étaient donc que de mauvais et
turbulents voisins.

En général, la noblesse génoise, si elle ne pouvait enlever le premier
poste de l'État aux grands populaires, s'étudiait à ce que ceux-ci
fussent renversés les uns par les autres. Elle se mêlait à leurs
factions, elle semblait se partager entre eux, se divisait même, suivant
les occasions ou les affections momentanées; elle aidait à faire un doge
à la place d'un autre, mais bientôt elle poussait vers sa chute celui
qu'elle avait contribué à élever.

Depuis que Simon Boccanegra avait frayé le chemin aux plébéiens puissants
et que la noblesse avait été obligée de céder la première place toujours
si enviée, nous avons vu un assez grand nombre de familles nouvelles se
jeter dans cette carrière et prétendre à la dignité ducale. Plusieurs
d'entre elles avaient fini misérablement, quelques autres étaient sur
leur déclin. Au moment dont nous écrivons l'histoire, les Adorno et les
Fregose achevaient d'établir leur supériorité sur toutes. Déjà ces deux
ambitieuses maisons, réclamant la préférence l'une sur l'autre, la
demandaient à peine au choix du peuple; ils la revendiquaient comme un
droit, une propriété héréditaire, et, dit un historien du temps, cela
avait cessé d'étonner qui que ce soit. Mais ces familles étaient si
nombreuses que, dans le sein de celle qui remporterait, l'on avait déjà à
s'attendre à des jalousies et à des entreprises d'individu à individu.

Cet état des partis explique suffisamment les révolutions continuelles.
On voit comment tout était réuni et prêt à l'instant pour renverser un
gouvernement, comment rien n'était préparé pour en mettre un autre à la
place, comment, ne sachant pas se défendre elle-même contre l'anarchie,
Gênes s'abaissait de moment en moment sous une domination étrangère dont
elle pensait aussitôt à se délivrer.

Une situation si connue appelait les brigues des voisins ambitieux. Ils
se mêlaient à toutes les résistances, à toutes les discordes, ils
accueillaient les mécontents et leur fournissaient des secours, ils
influaient sur les résolutions mêmes des conseils, dont l'accès n'était
pas fermé à leurs intrigues. Nous avons vu jusqu'au marquis de Montferrat
se faire seigneur de Gênes, mais sans pouvoir s'y soutenir. Les ducs de
Milan en savaient mieux le chemin, ils l'avaient fait plus d'une fois, et
l'asservissement de la république était une des vues de leur politique
permanente.

La France, invitée une fois à prendre la domination, ne renonçait pas à
la prétention de la ressaisir; elle était trop loin pour que son
espérance ne fût pas dans le vague, ou pour qu'elle pût prendre part à
des intrigues suivies. Cependant les possessions de la maison d'Orléans
en Piémont et les intérêts de la maison d'Anjou à Naples fournissaient
aux Français des occasions de tenir les yeux ouverts sur l'Italie.

Tel était l'état des choses quand Gênes se vit délivrée des Visconti.
Thomas Fregose avait été averti à l'avance de l'insurrection prête à
éclater contre la tyrannie milanaise. Il avait quitté Sarzana pour se
rapprocher de la ville; il ne tarda pas à s'y montrer. Il s'attendait à
être rappelé à sa dignité, mais il y trouva de l'opposition. Ceux qui
voulaient rompre ces habitudes de dépendance prises en faveur d'une ou de
deux familles, firent élire Isnard Guarco. Mais ce nouveau chef,
vieillard septuagénaire, qui, dans un temps si difficile, n'eût jamais pu
tenir le timon des affaires, ne régna que sept jours. Fregose lève le
masque, s'empare du palais et congédie Guarco sans autre effort que de
forcer la garde. Il disait que, nommé doge, il n'en avait perdu ni les
droits ni le caractère. Il avait cédé au temps et à l'usurpation du duc
de Milan: la persécution finie, il ne faisait que reprendre son poste;
et personne né s'éleva pour y contredire.

En ce temps, le roi René s'était racheté de sa captivité en Bourgogne, et
quoique sa rançon eût achevé d'épuiser ses faibles ressources d'argent,
il allait seconder les efforts de sa généreuse épouse qui tenait dans
Naples; elle avait su résister jusque-là à la puissance d'Alphonse,
redoutable compétiteur de son mari. Les Génois embrassaient naturellement
la cause que Visconti avait abandonnée, la cause contraire à l'Aragonais
qu'ils haïssaient et dont ils étaient violemment haïs.

(1438) Leur part dans l'expédition de Naples fut honorable; mais à la
longue elle devint ruineuse et ne porta aucun fruit. La pauvreté du roi
fut un obstacle insurmontable au milieu des succès mêmes. Il lui fallait
des forces maritimes devant les flottes nombreuses que son ennemi
conduisait de ses royaumes d'Espagne; mais René ne pouvait suffire à la
dépense nécessaire. D'abord, de sept galères il s'obstina à soutenir que
quatre suffisaient, il renvoya les trois autres. Bientôt tous les efforts
des Génois se firent à leurs propres frais (1439). Le surplus des besoins
de la guerre fut défrayé par la générosité de Jean de Caldora, riche
Napolitain qui avait embrassé cette cause. Elle triompha d'abord; Nicolas
Fregose, jeune Génois, neveu du doge, conduisit l'attaque du Château-
Neuf. Alphonse y porta vainement des secours, ce fort fut rendu et assura
au prince français la possession de la capitale. Le château de l'OEuf fut
emporté à son tour.

Le pape Eugène IV (Condolmieri) était ennemi acharné d'Alphonse. Il
entreprit un grand effort en faveur de René qui, pour se maintenir, avait
toujours plus besoin de l'assistance étrangère. Le pape négocia avec les
Génois et les Vénitiens une alliance offensive contre l'Aragonais. Il
envoya dans le royaume de Naples quatre mille chevaux pour son contingent;
les Génois, pour le leur, s'engagèrent à expédier sans retard une
grande flotte. On fait aussitôt provision d'argent pour satisfaire à
cette promesse, et, au milieu des préparatifs qui se font, on s'occupe
d'abord du choix de l'amiral. C'était un grand sujet d'intrigues et de
jalousies. Les nobles prétendaient y avoir droit exclusivement dans cette
occasion. Ils soutenaient que les commandements devaient être donnés
alternativement tout au moins, à un noble après un plébéien, et les deux
expéditions précédentes avaient eu des chefs populaires. Il était vrai,
la dernière avait été déjà une occasion de contention et de trouble; car
les nobles ayant réclamé leur tour de commander une flotte, et les
populaires s'y étant opposés, le doge avait déféré la nomination à une
assemblée de soixante personnes, tant magistrats que simples citoyens.
Pelegro Promontorio, populaire, avait été nommé par la majorité des
suffrages et avait fait voile; mais ses équipages soulevés, sous quelque
prétexte, avaient refusé de pousser la course sur les côtes de Naples ou
sur celles de Catalogne; de leur autorité, ils avaient tourné la proue
vers Gênes; l'expédition avait été manquée.

(1441) Cette fois la querelle du commandement se renouvela avec une
grande animosité ou plutôt elle devint le prétexte d'une diversion au
profit de l'ennemi. Jean-Antoine Fieschi, le plus hardi de sa famille à
cette époque, était le noble qui prétendait être amiral et que soutenait
la noblesse en corps. Malgré leurs réclamations, Jean Fregose, frère du
doge, est nommé. On fait plus; les quatre commissaires de la flotte,
ordinairement mi-partis, sont tous populaires, et parmi eux on compte
deux Fregose encore. Fieschi se révolta ouvertement et se retira à
Torriglia. Là viennent immédiatement le trouver les secours du duc de
Milan, attentif à tous ces mouvements ou plutôt qui en était l'âme.
Fieschi plusieurs fois paraît en armes sous les murs de Gênes. Le marquis
Caretto rompt de son côté avec la république. Il ouvre Final aux
mécontents et aux corsaires d'Alphonse. Tous les soins, toutes les
ressources de Gênes se doivent à la défense d'une attaque sérieuse faite
de si près. L'expédition de Naples est retardée, les fonds qui devaient
la faire mouvoir sont consumés dans la guerre civile. Le pape se plaint
hautement d'avoir été joué, il se déclare ennemi de Fregose et devient à
jamais irréconciliable avec les Génois. René, abandonné, déserté par le
fils de Caldora qui passe au parti opposé, est assiégé dans Naples: il y
éprouve la famine. On fait encore des efforts en sa faveur, on lui porte
des subsistances à grands frais. C'est le gouffre, disent les écrivains
du pays, où s'engloutissent les richesses génoises; mais les Catalans
d'Alphonse étaient les ennemis éternels du commerce de Gênes, et la haine
contre eux ne comptait plus les sacrifices. Cependant la ville de Naples
est surprise (1442). René se retire dans un des châteaux et s'y défend en
attendant une plus sûre retraite. Une flotte de Gênes va la lui assurer,
l'enlève et le conduit à Pise, d'où il retourne tristement à Marseille.
Le château napolitain dont il sortit est bientôt vendu au roi d'Aragon1.

Le désastre de la cause que le doge et sa famille avaient embrassée, le
triomphe de celle dont ses ennemis s'appuyaient, le mécontentement de
tant de dépenses perdues, les intérêts du commerce et la navigation
compromis, si le royaume de Naples étant aux mains des Catalans et des
Aragonais, on restait en guerre avec leur prince, tout aliénait le public
du gouvernement de Fregose. Soit que dans ces temps malheureux tout soit
sujet d'accusation et d'aigreur, soit que la famille régnante crût
imposer par l'orgueil, on lui reprocha son faste qui insultait aux
calamités publiques, et jusqu'à la pompe royale déployée pour rendre les
honneurs funèbres à son frère Baptiste.

Tout ce qui pouvait nuire au doge, Alphonse et Visconti le fomentaient.
Par leur assistance Jean-Louis Fieschi s'introduisit dans la ville par
surprise et s'y rendit aussi fort que le gouvernement. Il partagea si
bien l'opinion que ceux mêmes qui auraient dû défendre le doge allèrent
lui proposer de se démettre. Il refuse avec fermeté et attend son sort.
Fieschi assiège le palais, le force; Thomas Fregose est fait prisonnier,
et ici finit la carrière politique de ce grand personnage dont l'ambition
n'avait été ni sans noblesse ni sans vertu. On le laissa regagner sa
seigneurie de Sarzana

L'Aragonais, roi de Naples, certain que l'assistance des forces maritimes
génoises pouvait seule rendre redoutable son compétiteur, voulait avoir
dans Gênes une telle influence qu'elle le garantît contre ce danger. Le
doge Fregose et sa race ayant embrassé cette cause, Alphonse était devenu
leur ennemi irréconciliable. Il protégeait ouvertement les Adorno et les
Fieschi; et, ayant pris soin de les lier étroitement ensemble, il se
flattait de disposer par eux des populaires et des nobles. Dans
l'occasion présente, Fieschi était exclu par sa noblesse de la première
place du gouvernement; il fallait Adorno pour être doge; car désormais
un Adorno seul pouvait succéder à un Fregose, et réciproquement.

La famille Adorno, à cette époque ne présentait que deux sujets entre
lesquels on pût choisir, Raphaël et Barnabé; c'étaient les fils de deux
frères d'Antoniotto, de ce doge opiniâtre qui avait saisi et perdu le
pouvoir quatre fois. Le père de Raphaël avait été lui-même doge à la
chute du gouvernement du marquis de Montferrat.

Barnabé avait signalé son ambition et sa turbulence dans les tumultes des
derniers temps. Raphaël était un jurisconsulte estimé, sage et prudent,
qui eût très-bien convenu pour magistrat suprême dans un temps de calme:
ses concitoyens le préférèrent. Il régit la république avec sagesse et
modération (1447), conformément à son naturel. Pour cela même, il ne
jouit ni longtemps ni paisiblement de sa grandeur. Le duc de Milan
continua à susciter des troubles; Jean-Louis Fieschi fut le premier qui
se livra à son intrigue: ouvertement déclaré contre le pouvoir des
populaires, il prit les armes dans la province orientale. Alphonse, qui
comptait essentiellement sur lui et qui, parmi les Adorno, eût préféré le
plus entreprenant au plus pacifique, ne secourait pas le doge; ses
Catalans poursuivaient le cours de leurs déprédations maritimes. Raphaël
obtint cependant une paix, mais les écrivains du temps, sans en dire les
conditions, avouent qu'elles n'étaient pas telles qu'un Adorno eût dû les
attendre du protecteur de son nom. Nous savons seulement qu'à cette
occasion la république ayant offert au roi un bassin d'or en présent,
Alphonse le reçut comme un tribut. Enfin la plus grande opposition que le
doge éprouva lui vint de l'intérieur de sa famille. On lui reprocha de
manquer de cette énergie qui fait les dynasties et qui transmet les
principautés. Des voix non moins artificieuses lui demandaient de
résigner son pouvoir pour que la patrie devînt libre. Découragé et lassé,
il se démit; le même jour on vit cette intrigue se dénouer; Barnabé
Adorno, soutenu par six cents soldats qu'Alphonse avait mis à sa
disposition, se proclama doge; mais son usurpation ne dura que trois
jours. Il fut chassé par les Fregose.

C'est ici l'époque où cette orgueilleuse famille règne seule. Une
nouvelle génération lui était née, elle s'empare du théâtre, et, au
milieu des troubles ou de ses propres vicissitudes, elle l'occupe pendant
d'assez longues années.

Le vieux ex-doge Thomas vieillissait paisiblement à Sarzana Il n'avait
point de fils en âge de prendre part aux affaires; mais Baptiste, ce
lieutenant, cet amiral, qui un jour avait voulu supplanter son frère, lui
avait laissé un grand nombre de neveux dont les quatre aînés, Janus,
Louis, Pierre et Paul devinrent doges, et montèrent à plusieurs reprises
sur ce siège glissant. Au reste, on va les connaître par leurs oeuvres.
Il y avait eu des négociations entre eux et la France. Charles VII,
affermi sur son trône, avait tourné les yeux vers Gênes qu'on regardait à
la cour comme une ville révoltée qu'il appartenait au roi son seigneur de
revendiquer en pardonnant ou en punissant. Dès 1444, Charles avait signé
à Tours un pardon général en faveur des Génois. La rébellion, y était-il
dit, avait eu pour suite leur longue sujétion au joug d'usurpateurs
divers, mais ils en étaient las, à ce qu'assuraient les lettres de
plusieurs d'entre eux; ils désiraient retourner à l'obéissance du roi et
à l'ancienne fidélité: et le pardon qu'ils imploraient, le roi
l'accordait. Il ordonnait d'avance aux recteurs et gouverneurs à établir
d'appliquer l'amnistie à tous les faits passés jusqu'au jour où le
drapeau royal serait relevé à Gênes2. Ce pardon dont les historiens
génois ne parlent pas, où s'annonce la réintégration de la domination
française, était l'annexe ou le préliminaire d'un traité avec l'une des
factions, qui se disposait de nouveau à ouvrir à l'étranger les portes de
la patrie. Des récriminations subséquentes nous apprennent qu'en effet
les Fregose avaient pris cet engagement avec Charles VII, soit que leur
marché fût la suite ou le renouvellement des conditions qui avaient
occasionné le pardon.

Mais l'hésitation causée par la brusque et violente substitution de
Barnabé Adorno à Raphaël, donna à Janus et à Louis Fregose, deux des
quatre frères, l'audace de se rendre maîtres de la ville pour leur propre
compte, sans attendre les secours que la France devait leur fournir et
sans être tenus après le résultat à exécuter le traité, c'est-à-dire à se
soumettre à la seigneurie du roi. Le troisième jour après l'installation
de Barnabé, une galère seule entra de nuit dans le port. Les deux, frères
en descendirent avec quatre-vingt-cinq hommes déterminés. Ils marchèrent
au palais, le surprirent, et, après un combat où presque tous ces
assaillants furent blessés, mais où leur valeur l'emporta, le doge Adorno
fut chassé, Janus Fregose prit sa place: il n'eut pas d'autres électeurs
que ses quatre-vingt-cinq compagnons teints de sang.

Ce n'est pas la peine de parler du règne insignifiant de ce nouveau doge.
Au bout de deux ans, il mourut avec le rare honneur d'achever sa vie sous
la pourpre. Louis, son frère, lui succéda, tant la domination semblait
établie dans la famille. Mais, plus médiocre encore que Janus, la lâcheté
de ce successeur eut bientôt épuisé la patience des Génois. Après deux
ans une émeute à peine remarquée suffît pour chasser ce doge indigne, qui
ne s'en réserva pas moins pour d'autres temps (1450).

Ce n'était pas au profit d'un concurrent désigné qu'on se débarrassait de
lui. On ne pensa pas même à se soustraire au pouvoir de la famille
régnante, si l'on peut parler ainsi. On envoya à Sarzana offrir la place
à Thomas; on le pressa de remonter encore une fois sur le siège ducal. Il
refusa; sa course, dit-il, était finie, mais il conseillait à ses fidèles
Génois d'élever à sa place son neveu Pierre. Sur cette invitation trois
cent dix-sept suffrages firent doge Pierre Fregose.

Les antécédents de celui-ci étaient étranges. Signalé dès son adolescence
pour son audace et pour son mépris de tout frein, digne instrument de
discordes et de violences, il avait été recherché par Visconti, et il
avait reçu de celui-ci la possession de Gavi que le duc avait gardée en
perdant Gênes. Le jeune ambitieux ainsi encouragé dans ses déportements
fit de là des excursions, désola les campagnes, infesta les passages, et
proprement se fit voleur de grands chemins. Des convois avaient été
pillés; le gouvernement, responsable de leur valeur envers la France à
qui ils appartenaient, déclara Pierre voleur et ennemi public, et le
bannit avec infamie.

(1451) Aussitôt que ses frères furent au pouvoir, les condamnations
avaient été abolies, et Pierre rappelé avait eu le commandement militaire
de la ville sous Janus et sous Louis. Peut-être fut-il l'auteur secret du
mouvement qui expulsa le dernier et de l'inutile rappel de leur oncle.

Cet ancien brigand une fois doge commença en despote sans retenue. Il
avait des détracteurs, il leur imposa silence. On vit, un matin, sur la
place publique le corps du noble Galeotto Mari, vêtu de sa toge, enlevé
et étranglé dans la nuit sans forme de procès. Une inscription brève et
instructive ne portait que ces mots: «Cet homme avait dit des choses
dont il n'est pas permis de parler.»

Nous n'avons rien dit encore de Paul, le plus jeune des quatre frères.
Pierre l'employa d'abord comme son lieutenant, et à la première vacance
qui survint, il le fit archevêque de Gênes.


CHAPITRE V.
Prise de Constantinople. - Perte de Péra.

Odieux par ses violences et toujours agité à l'intérieur, le gouvernement
de Pierre Fregose fut marqué par un grand événement lointain, honteux,
menaçant pour la chrétienté tout entière et le plus funeste dont la
république pût être frappée dans ce qui lui restait de prospérité.
Mahomet II prît Constantinople. Il détruisit (1453) la belle colonie
génoise de Péra, si riche, si redoutable aux empereurs grecs. Il fut
facile de présager le sort que les établissements de la mer Noire
auraient à subir bientôt. Toutes les sources de la force maritime et de
la richesse mercantile, tous les véritables appuis de la splendeur de
Gênes allaient manquer à la fois. Ce peuple industrieux n'avait pas
cessé, depuis les croisades, de faire dans tout le Levant ce commerce
auquel il devait tant d'importance politique: sa perte à la prise de
Constantinople fut le commencement d'une longue décadence. La conquête de
cette capitale de l'empire grec était l'objet permanent et nécessaire de
l'ambition des sultans. Dominateurs de l'Asie mineure, ils avaient, cent
ans avant Mahomet II, franchi l'Hellespont. Les discordes et l'imprudence
des empereurs les avaient appelés en Europe. Ils résidaient à Andrinople.
Ainsi établis dans la Romanie, ils avaient resserré les Paléologue dans
l'enceinte de Constantinople. Si cette ville tenait encore devant des
voisins si redoutables, c'est que des peuples aguerris, mais longtemps
sans forces maritimes, ne pouvaient ni l'attaquer par mer ni l'affamer.
Les Génois qui s'étaient établis à Péra, les Vénitiens qui y
fréquentaient sans cesse, ajoutaient de puissantes auxiliaires aux
défenses de la cité et lui assuraient les ressources de la mer.

Mais les difficultés de l'entreprise s'affaiblissaient peu à peu.
L'invasion de Tamerlan et le désastre qui en fut la suite sauvèrent seuls
Constantinople des mains de Bajazet. Ses successeurs reprirent le projet
de la conquête, et quand leur héritage tomba aux mains du brave et
ambitieux Mahomet, on sentit que la dernière heure de l'empire grec était
arrivée1.

Les Génois de Galata avaient eu quelque espérance d'être épargnés s'il
arrivait malheur à la ville. Ils avaient fait dès 1387 un traité avec
Amurat2 pour s'assurer, dans les Étais de ce prince, la faculté de
commercer et la libre extraction des grains. On a supposé qu'ils avaient
renouvelé ces conventions avec Mahomet II; mais elles n'étaient pas de
nature à leur donner une grande confiance si près de Constantinople
assiégée. Mahomet eut même l'occasion de leur faire savoir qu'il les
aimait mieux ennemis déclarés qu'amis perfides3. Il ne manqua pas de
poster des troupes qui surveillaient et menaçaient la colonie; et eux-
mêmes ne s'abstinrent pas de porter des secours à la ville en péril.

Jean Giustiniani4, l'un d'eux, commandait sous l'empereur Constantin
Paléologue, et présidait à la défense de la ville. Longtemps et jusqu'au
fatal moment on rendit justice à son dévouement comme à son courage. Les
îles de l'Archipel fournirent quelques vaisseaux. L'empereur avait deux
frères; l'un possédait le petit royaume de Trébisonde dans la mer Noire,
l'autre était seigneur de la Morée. Mais ils avaient peu de forces et
moins de coeur. Ils ne remuèrent point pour secourir leur aîné. Entre les
Grecs qui prirent les armes et les Génois qui les défendirent, cette
capitale immense n'avait guère plus de huit mille combattants sur
lesquels l'empereur et Giustiniani dussent compter.

Elle était vivement attaquée du côté de terre, mais la résistance ne
manquait pas et les assaillants gagnaient peu d'avantage. Il n'y avait
rien à craindre du côté de la mer, à moins que l'ennemi ne forçât
l'entrée du port et ne vînt à l'intérieur attaquer les quais et les murs
de la ville. Pour rendre cette agression impossible, on avait tendu une
forte chaîne à l'embouchure, et derrière s'était formée une ligne
impénétrable de tous les navires grecs ou latins qu'on avait pu retenir
ou faire entrer. Devant cet obstacle les Turcs remplissaient en vain le
canal du détroit de trois cents voiles. Dans ce grand nombre, au reste,
ils n'avaient presque que des barques; trente seulement étaient des
bâtiments de guerre.

Au milieu de cette foule paraissent tout à coup cinq galères armées, une
grecque impériale et quatre génoises; c'est un secours unique mais
précieux; la colonie de Scio l'a fourni. Les Turcs entourent et
assaillent cette escadre si faible en nombre, mais ils la trouvent
supérieure en adresse, et elle porte des courages égaux aux dangers. Ce
fut un étrange spectacle. Les Génois se font jour chassant et submergeant
tout ce qui s'attaque ou s'oppose à eux. La galère grecque était en
péril, ils la délivrent. Vainement Mahomet, à cheval sur la plage, incite
les siens à écraser l'ennemi, menaçant ceux qui se tiennent à l'écart;
tout cède et fait place à la petite flotte triomphante; elle atteint le
port de Constantinople aux yeux de cette multitude étonnée qui couvre le
canal et les rivages. Un tel secours vient ranimer les espérances, porter
à Giustiniani de nouveaux compagnons, et surtout renforcer cette ligne
formidable qui ferme aux assauts des Turcs l'accès de la cité par la mer.

Mahomet fut convaincu dès lors de l'impossibilité de forcer ce passage.
Cependant le côté de terre était si bien défendu que la ville ne semblait
vulnérable que par l'intérieur du port. Le sultan forma le projet de
tourner l'obstacle qui en fermait l'entrée et qu'on ne pouvait surmonter.
Il conçut cette idée dont quelques exemples sont connus, mais dont
l'entreprise est toujours si hardie, de faire traîner ses barques de la
mer sur la terre, de gagner le port par le flanc et d'y descendre devant
la ville en laissant derrière soi la chaîne et les bâtiments qui la
gardaient. Un plan d'une si grande audace fut exécuté avec une rare
activité. Une nuit suffit au despote. Ses soldats obéissants tirèrent à
sec, près de la pointe du Bosphore, quatre-vingts demi-galères, et,
tournant Péra et Galata, ces faubourgs unis qui, du bord de la mer,
s'élèvent sur la hauteur, ils traînèrent ces bâtiments à grande force de
bras et les firent glisser sur un chemin aplani à la hâte. Remises à flot
quand le port fut atteint, ces demi-galères servirent d'abord à
construire un immense radeau, un plancher solide; des batteries y furent
postées et commencèrent à jouer contre les remparts. Dans la ville, la
surprise abattît les courages; les navires qui avaient si bien fermé
l'embouchure du port essayèrent de rétrograder pour détruire l'ouvrage
des Turcs, mais la batterie flottante était établie sur des bas-fonds
inabordables pour les navires de Gênes. Sous cet appui, les demi-galères
ennemies repoussent les assiégés, se chargent de soldats et d'échelles.
On prépare l'assaut. L'artillerie, foudroyant les murs de si près, y fait
de larges brèches. Enfin le moment fatal est arrivé. L'attaque est
décisive. Paléologue, jusque-là si faible, si malhabile pour sauver son
empire, déploie tout à coup une fermeté, une valeur dignes d'étonner. Il
défendait la brèche. Giustiniani l'avait secondé avec bravoure. Le Génois
est blessé, et, se rebutant aussitôt, il se déclare hors de combat.
L'empereur veut le retenir, il lui fait honte de déserter le champ de
bataille pour une blessure légère, mais Giustiniani passe par la brèche
et s'enfuit. Ainsi, après s'être montré si courageux, il se fit accuser
de lâcheté ou de ménagements perfides qui dans ce moment funeste étaient
de la trahison. On chargea sa mémoire de toutes les conséquences d'une
ville perdue, comme s'il eût suffi à la sauver, et pourtant il ne gagna
Péra que pour mourir en peu de jours de ses blessures5, signe trop
certain qu'elles n'étaient ni feintes ni légères. Cependant
Constantinople était prise; l'empereur, décidé à n'y pas survivre, à
échapper par la mort à l'esclavage, se jeta dans la mêlée et s'y perdit.

Les habitants de Péra conçurent de vives alarmes. Mahomet, craignant que
cette proie ne lui échappât, fit dire aux Génois qu'ils pouvaient rester
sans crainte; mais, quand ils lui eurent envoyé leurs soumissions et les
clefs de leur colonie, il leur reprocha l'assistance prêtée aux Grecs; il
leur déclara qu'il ne voulait plus des anciens traités et qu'ils
n'avaient qu'à se soumettre à ce qu'il ordonnait. Il leur accordait
cependant la conservation de leurs propriétés: mais ces annonces sévères
redoublèrent leur terreur. Le baile de Venise avait été mis à mort, et
cet exemple leur fit présager les dangers les plus funestes pour leur
vie. Ils montèrent sur leurs vaisseaux et se sauvèrent en désordre,
laissant à l'abandon leurs maisons et leurs magasins. Mahomet prit
possession du tout: il alla lui-même faire abattre les murs d'enceinte;
il fit mettre les scellés sur les biens des fugitifs, et, déclarant qu'il
les rendrait à ceux qui reviendraient dans le terme de trois mois, il
expédia un vaisseau à Scio pour y faire savoir aux Génois cette
résolution, et pour leur faire connaître à quelles conditions ils
pouvaient revenir vivre sous son empire. Ils lui payeraient le tribut;
mais il leur serait permis de garder entre eux leurs propres lois,
d'avoir même un ancien pour les régir. Ils conserveraient leurs églises,
à condition de ne faire entendre ni chants ni cloches. Ces conditions, ou
plutôt la défiance de l'avenir, ne laissèrent pas revenir les Génois. Le
dommage fut immense, et l'on conçut que la calamité présente n'était rien
auprès du préjudice futur.

Dans l'Occident la stupeur fut universelle. Chaque puissance avait à se
reprocher sa froideur et sa négligence à secourir ce boulevard de
l'Europe menacé depuis si longtemps. Les princes d'Italie, les
républiques marchandes si intéressées à le conserver dans des mains
chrétiennes avaient annoncé des efforts pour y concourir et n'avaient
rien fait, distraits de ce soin par leurs jalousies et leurs guerres.
Après l'événement c'était un sujet d'accusation réciproque. Les Génois
avaient envoyé quelques galères: elles n'étaient pas sorties du port que
Constantinople était enlevée. Ils s'en prenaient de ce mécompte et de la
faiblesse de leurs efforts à la guerre cruelle qu'Alphonse leur faisait
en Corse et sur la mer. Des trêves ménagées par le pape pour permettre
aux deux partis de porter assistance à Paléologue, avaient été rompues;
et chacun en faisait reproche à son ennemi. Alphonse, pour se justifier
de n'avoir rien fait pour Constantinople, et d'avoir empêché ses
adversaires d'y envoyer des secours, publia une lettre que nous
possédons, monument singulier d'une diplomatie déclamatoire dans une
latinité élégante, pleine de sarcasmes et d'outrages tels que les érudits
du temps se les prodiguaient dans leurs polémiques littéraires.
L'Aragonais demande dans cette lettre, adressée aux Génois, si c'est à
eux de parler de négligence à combattre l'ennemi de la chrétienté, quant
à eux seuls, à leur coupable avarice, à leur odieuse entremise est due la
première invasion des Turcs dans l'Europe.

La république répond à ce manifeste si insultant par une lettre au roi
qui nous est également conservée6. Elle est en latin, d'un style non
moins soigné, mais plus tempéré, se justifiant et ménageant à la fois.
Elle traite de vaine rumeur l'imputation d'avoir transporté les Turcs.
Quiconque n'ignore pas tout à fait l'histoire, sait, disent-ils, que
c'est par les princes grecs eux-mêmes, au milieu de leurs discordes
civiles, que les Turcs ont été établis à Gallipoli.

Le reproche fait aux Génois a été souvent répété; il appartient à notre
histoire de rechercher le fait pour l'éclaircir. Leurs annales nous
donnent toujours peu de détails sur ce qui se passait dans les colonies
lointaines, mais d'autres témoins y suppléent.

Les Génois n'ont pas ouvert le chemin de l'Europe aux Turcs, il n'en
était pas besoin. Ces peuples, reste des Corasmins qui ravagèrent la
Syrie avant la fin des croisades, répandus dans l'Asie mineure,
occupaient la rive asiatique du Bosphore depuis le XIVe siècle. Campés en
vue de la Romanie et de la capitale grecque, un canal étroit ne pouvait
pas être un long obstacle, et les maîtres de Smyrne et de tant de côtes
ne devaient pas manquer à la longue d'embarcations. Mais, tandis qu'ils
n'annonçaient pas encore le projet de sortir de l'Asie, les Grecs avaient
peu à peu formé avec eux des relations de voisinage. Les princes firent
de plus grandes imprudences; faibles et désunis dans leurs familles, ils
eurent la mauvaise politique d'emprunter les secours de ces dangereux
voisins. Lorsque, après la longue querelle des deux Andronics, Jean
Cantacuzène prit la pourpre et disputa le trône à son pupille Jean
Paléologue, les deux partis recherchèrent également l'assistance des
Turcs d'Asie7. Un émir, maître de l'Ionie, qui avait contracté une
étroite amitié avec Cantacuzène, rassembla une flotte à Smyrne et vint
deux fois en Romanie pour le service de l'usurpateur. Ce fut le premier
passage en Europe, et il ne laissa pas de trace. Mais Orchan, le fils du
premier Othman, avait d'abord promis son appui au jeune pupille
Paléologue et à sa mère régente de l'empire: Cantacuzène, ambitieux de
l'attirer à son parti, eut le courage de lui abandonner sa fille en
mariage, et le gendre vint avec toutes ses forces au secours de son beau-
père8, c'est-à-dire qu'il s'établit dans toutes les places dont il put
s'emparer et qu'à la paix il refusa toujours de les rendre. Lorsque
Cantacuzène l'eut emporté sur son adversaire, Orchan, se prévalant sans
retenue des conditions qu'il disait avoir obtenues de Paléologue quand il
devait le secourir, fit vendre sur le marché de Constantinople les
captifs chrétiens, hommes, femmes et enfants, qu'il avait faits à la
guerre, tant les compétiteurs de la pourpre étaient avilis devant lui.
Enfin Amurat, son fils, transporta sa résidence de Borsa en Asie, à
Andrinople, au centre de la Romanie, dont il fut le seul maître.

On voit que les Génois sont innocents de ces fatales combinaisons. Mais,
sans aucun doute, ceux de Péra ménagèrent ces nouveaux voisins et
commercèrent avec eux quand ils le purent. Quand la colonie fit la guerre
à Cantacuzène et l'humilia, Orchan prit parti contre son beau-père. On a
vu que, plus tard, quand l'un des successeurs d'Orchan, Bajazet, menaçait
Constantinople, les Génois de Péra, loin de se séparer de la cause des
Grecs, avaient déployé pour sauvegarde la bannière de Tamerlan; mais,
après cet orage, la discorde régnait entre les fils de Bajazet. Le
pouvoir des Turcs était faible et disputé dans la Romanie. On eût pu
facilement les en chasser; on ne le fit point, et c'est ici que se trouve
le reproche le plus fondé qu'on puisse faire aux Génois9. Ils avaient une
colonie à Fochia (Phocée), sur la côte ionienne; il paraît que, pour se
soutenir sur un rivage où dominaient les Turcs, elle s'était réduite à
payer tribut au maître de ce pays (1421). C'était Amurat, le petit-fils
de Bajazet, qui disputait à ses oncles leurs provinces et surtout la
Romanie. Un jeune Adorno, gouverneur de Fochia, prit parti pour le
prince, arma sept galères, et se chargea de le transporter en Europe sur
le territoire contesté10. Avant de débarquer, Adorno demanda et obtint la
dispense du tribut, et reçut ce prix avec une humilité servile. Deux
mille combattants occidentaux11, dont le sultan lui dut le secours,
firent tomber Andrinople au pouvoir d'Amurat et l'y affermirent. C'est de
là que, trente ans après, Mahomet son fils marcha à la conquête de
Constantinople. Tel est le fait qu'on a pu reprocher aux Génois; il
n'était ni plus imprudent ni plus répréhensible que la conduite tenue par
les chrétiens orientaux envers leurs dangereux voisins depuis quatre-
vingts ans.

Quelques voix ont aussi accusé les Génois d'avoir transporté l'armée qui
vainquit les chrétiens à Nicopolis12. Amurat, provoqué par la rupture
imprudente d'une trêve solennellement jurée, quittant la retraite à
laquelle il s'était voué, accourut d'Asie, avec tant de rapidité, qu'on
ne sait comment il put réussir à faire passer son armée. Mais les
témoignages sur lesquels on impute aux Génois d'y avoir connivé à prix
d'argent sont faibles et vagues, et aucun écrivain grec contemporain ne
le leur reprochant, c'est assez les justifier.

Maintenant on sentait péniblement à Gênes les suites des imprévoyances
passées. On en était réduit à l'impossibilité de porter assistance aux
colonies de la Crimée, ou même de conserver les communications maritimes
avec elles. Mahomet, après sa conquête, s'était hâté de construire un
château à l'entrée du Bosphore, à l'extrémité de la pointe d'Europe: il
en possédait un semblable à la pointe d'Asie. Ainsi l'on ne devait plus
espérer de franchir ce détroit, cette porte unique de la mer Noire, à
moins d'en obtenir sa permission. Une telle nouveauté exigeait de prompts
remèdes s'il en était d'efficaces; ils ne pouvaient manquer d'être
dispendieux, et le trésor était épuisé. On eut recours, dans cet
embarras, à la maison de Saint-George, à cette république riche dans la
république pauvre. Elle avait le mérite d'être prompte à exécuter les
mesures qu'elle résolvait, parce que les voies et moyens si pénibles à
imposer au public contribuable étaient toujours prêts d'avance dans les
coffres de Saint-George. L'État céda à la banque la propriété de tous les
établissements de la mer Noire pour lui laisser le soin et la dépense de
les sauver s'il se pouvait. L'acte de cession que nous possédons fournit
quelques détails qui font juger de l'organisation du gouvernement à cette
époque, de l'état de celui de Saint-George et de quelques usages. Il est
stipulé au nom de très-haut et très-illustre seigneur Pierre de Campo
Fregose par la grâce de Dieu doge de Gênes; il est assisté du magnifique
conseil des anciens, de l'office de la monnaie (la direction des
finances) et des huit proviseurs de Romanie, renforcés de huit citoyens
adjoints à ce dernier office. Tous contractent en vertu de l'autorité
spéciale qui leur a été déléguée par un conseil général nombreux où ont
parlé deux docteurs és lois et le noble Lucien Grimaldi; deux cent
trente-six voix contre une seule y ont consenti à la cession. Un préjugé
qui s'était conservé dans le pays jusqu'à nos jours persuadait que si un
contrat peut être vicié par quelque omission de formes, l'autorité de la
justice intervenant a le droit et le pouvoir d'y suppléer; le magistrat
judiciaire de Gênes est appelé pour cet effet. C'est le podestat, qui,
afin de prononcer régulièrement déclare avoir pris pour tribunal la place
à la gauche du doge.

La cession contient Caffa et les autres cités de la mer Noire,
forteresses, ports, domaines, impôts mis et à mettre, tout ce qui
appartient dans ces établissements au doge, au conseil des anciens, à
l'office de Romanie, à la commune de Gênes, le tout conjointement ou
séparément et sous la seule condition de maintenir les droits acquis des
habitants de ces colonies.

La république se démet des droits régaliens comme du domaine utile, du
droit de nommer aux magistratures et emplois. Le doge et le conseil ne
pourront s'immiscer dans les nominations ni aucun magistrat dans la
connaissance des affaires des colonies, soit pour ordonner, soit pour
dispenser. L'office de Romanie se dissout, tous ses pouvoirs étant
compris dans les objets cédés; néanmoins Saint-George ne s'oblige à
payer les dettes passives qu'à concurrence des revenus transmis.

Cette transmission est déclarée faite à cette maison parce qu'il n'y a
pas de secours plus prompts que ceux qu'elle peut donner; «car ses
magnifiques protecteurs entre les mains desquels les peuples étrangers
déposent leurs richesses comme dans le trésor le plus sûr et le plus
sacré, disposant de tant de biens, ont toujours su faire suivre la
résolution de l'exécution immédiate, soit qu'il faille agir sur terre ou
sur mer; enfin, on peut s'assurer, est-il dit, que des protecteurs
toujours choisis, suivant l'usage, dans le nombre et dans l'ordre des
plus grands citoyens, ne nommeront pour gouverneurs ou pour magistrats
que des hommes semblables à eux, en sorte que, sous leur tutelle, ces
villes lointaines refleuriront plutôt que de déchoir.»

Remarquons enfin l'influence des hommes de loi et de leur esprit dans les
affaires publiques. Cette grande transaction politique s'accomplit comme
un contrat ordinaire entre particuliers pour des intérêts privés. L'acte
où le doge même et son gouvernement sont parties contractantes est fait
et passé par-devant un notaire et des témoins. Le doge garantissant les
clauses stipulées, souscrit à une commination d'amendes en cas de
contravention. Enfin la cession est expressément qualifiée de donation
entre-vifs, et, en faisant promettre au donateur de ne pas revendiquer la
révocation du don, on renonce expressément à l'exception légale de
l'ingratitude du donataire.

Une semblable transaction avait mis la Corse au rang des domaines cédés à
Saint-George, c'est-à-dire au nombre des possessions attaquées dont
l'État ne pouvait plus défrayer la défense. Alphonse, dans la lettre que
nous avons citée, faisant allusion à cette transmission, à des trêves
rompues et aux excuses qu'en donnent les Génois en distinguant Saint-
George et le gouvernement, les compare par une saillie pédantesque au
prêtre d'Hercule qui, jouant contre le dieu, jetait les dés
alternativement de l'une et l'autre main et faisait les deux rôles.

Plus redoutable par ses armes que par ses sarcasmes, Alphonse occupait
San Fiorenzo et menaçait le reste de la Corse. Dans le même temps, sur la
rive ligurienne occidentale, les Français s'étaient emparés de Final.
Appelés en Italie pour faire valoir les prétentions du duc d'Orléans à la
succession de Philippe-Marie, ils restaient en possession du duché
d'Asti. Ils étaient encore irrités contre les Fregose depuis que Janus,
devenu doge sans eux, avait manqué au traité qui devait leur rendre la
seigneurie de Gênes.


CHAPITRE VI.
Pierre Fregose remet Gênes sous la seigneurie du roi de France et sous le
gouvernement du duc de Calabre.

Les embarras allaient croissant. Une flotte d'Alphonse vint menacer le
port de Gênes; elle portait tous les compétiteurs et tous les ennemis
déclarés de Fregose.

On recourut aux négociations: Alphonse, pour première condition, déclara
qu'il n'entendrait à aucune paix avec les Génois tant que Fregose serait
leur doge. Il exigeait que le pouvoir fût remis aux Adorno. Des
hostilités et des soulèvements fomentés appuyaient ces demandes: Pierre
Fregose ne put rester sourd à des déclarations si menaçantes et si
opiniâtres. Tout l'abandonnait, il sentait tristement l'impossibilité de
rester en place; mais, en tombant, céder à ses émules c'eût été le
dernier des malheurs pour son orgueil, et, pour s'y soustraire, il se
résigna à tout. Il pensa à rendre Gênes au roi de France bien plutôt
qu'aux Adorno, aux protégés d'Alphonse. Quatre ambassadeurs furent
envoyés à Paris. L'accord fut promptement conclu, et Jean, duc de
Calabre, fils du roi René, vint au nom du roi de Charles VII prendre
possession de la seigneurie de Gênes. Après qu'il eut juré la
conservation des droits de la république et le maintien des privilèges de
Saint-George, le Castelletto et les autres citadelles lui furent remis.

Si l'on veut bien s'arrêter un moment sur cette transaction, on pourra
apprendre comment se vendent les villes et en quoi les actes publies
diffèrent des conditions secrètes. D'une part, les ambassadeurs génois
transfèrent au roi de France la seigneurie de Gênes: les anciens pactes
faits en pareille occasion avec le roi Charles VI sont le fondement de ce
nouveau traité. Les Génois, seulement, présentent au roi certaines
clauses nouvelles qu'ils le prient d'accorder. Le roi se contente de les
renvoyer à en discourir avec le duc de Calabre quand il sera auprès
d'eux. Mais on remarque dans les pouvoirs des envoyés de Gênes relatés
dans l'acte sans explications, une faculté d'engager la commune de Gênes
au remboursement de deux sommes de 25,000 ducats, l'une dont le duc de
Calabre a déjà répondu pour elle, l'autre pour autre foi (caution) faite
ou à faire, afin d'assurer l'exécution des pactes convenus.

Or, en ratifiant cette convention faite au nom de la république, le même
jour, le roi ratifie séparément un autre traité antérieur1 fait à Aix
entre le duc de Calabre et Borruel Grimaldi, envoyé du doge Fregose. Par
cet acte, dont les annalistes génois n'ont jamais rien dit ni peut-être
rien su, le doge promet de rendre la seigneurie au roi. A cet effet,
aussitôt qu'il fera savoir qu'il est temps de venir la prendre, le duc de
Calabre devra s'approcher de Gênes avec des forces qui ne seront pas
moindres de douze mille fantassins et trois cents chevaux. Savone et Novi
lui seront livrées d'abord et dès qu'il paraîtra.

A la sortie de Gênes, Pierre Fregose et ses frères seront recueillis,
soit en France, soit en Provence. Leurs biens y seront sous une
sauvegarde spéciale; et si jamais il y avait occasion de la rétracter,
ils auraient un an de délai pour faire leur retraite.

Fregose déclare que son intention est de ne rien coûter au roi de France.
Ce qui lui est dû, c'est à Gênes de le payer: le traité lui garantit en
ce sens 30,000 ducats pour ses bons services. Les Génois lui doivent en
outre 41,625 livres pour son traitement, pour ceux de ses frères et pour
leurs loyaux coûts. Il lui reviendra aussi la valeur des munitions qui
sont dans le Castelletto. Or, pour satisfaire à tous ces payements, le
duc de Calabre lui remettra de bonnes lettres de change payables dans
Avignon. C'est de cette promesse que la commune de Gênes est obligée
d'indemniser le duc: elle sera même tenue d'acquitter ce qui, dans le
compte de ces créances, excéderait l'engagement de 30,000 ducats. Enfin
Pierre se réserve que la commune le libérera de 9,600 livres qu'il doit
au duc de Milan. Elle les retiendra sur 50,000 ducats que doit à celui-ci
la maison de Saint-George.

Pour son avenir, Fregose s'en remet à la libéralité du roi. On donne à
ses frères des compagnies de cinq cents lances leur vie durant.
L'archevêché de Gênes reste à Paul Fregose, l'un d'eux; on lui promet
par-dessus l'archevêché d'Aix ou un bénéfice équivalent. Le roi de France
et le roi René emploieront leurs bons offices pour lui procurer le
chapeau de cardinal. Une fille naturelle du roi de Sicile est promise en
mariage à un autre frère. Enfin René donne à l'ex-doge Pierre la
seigneurie de Pertuis et lui en assure le revenu pour 1,500 ducats.

Ainsi les princes de ce temps traitaient entre eux et pour leurs intérêts
propres. Ainsi Gênes payait chaque changement de domination qui lui était
imposé.

Parmi les articles de capitulation dont nous avons parlé, il en est un
remarquable. Gênes veut se réserver, en cas de schisme, la liberté de
choisir le pape auquel elle adhérera. Le roi répond que, le cas arrivant,
il consultera les rois d'Espagne et d'Ecosse, ses autres alliés, l'Eglise
gallicane, ses bonnes villes, et Gênes parmi elles: après de telles
consultations sa décision prise obligera tout le monde2.

Sous la puissante garantie de la France, les Génois avaient espéré
qu'Alphonse s'abstiendrait de les attaquer; excité par les émigrés, il
continue les hostilités. Il envoie (1459) de Naples dix galères et vingt
vaisseaux qui menacent le port. Mais un événement imprévu change l'état
des choses; on apprend qu'Alphonse vient de mourir. A cette nouvelle
tout est en confusion sur la flotte. Les Catalans, les Napolitains
renoncent au siège de Gênes, ils lèvent l'ancre pour retourner dans leurs
ports. Les émigrés perdent toute espérance. On vit Raphaël et Barnabé
Adorno au désespoir, épuisés de fatigues et de chagrins, suivre de près
leur protecteur au tombeau, victimes d'une ambition et d'une jalousie
qu'ils n'avaient pu assouvir.

Barnabé laissait après lui un fils pour renouveler bientôt le combat
entre les deux races rivales. Il semblait, en attendant, que Gênes dût
avoir quelque répit. Il y eut un moment de calme. Le fils du bon roi René
gouvernait sagement et s'attirait l'affection des Génois. Il excitait
leur courage et leur haine contre les Catalans; il les engageait de
volonté dans les querelles de sa maison, car son père et lui-même avaient
repris l'espérance de conquérir le royaume de Naples, depuis que cette
couronne semblait moins affermie sur la tête d'un nouveau roi. Alphonse
l'avait laissée à Ferdinand, son fils naturel. L'autre Ferdinand,
héritier du trône d'Aragon et bientôt maître des Espagnes, Ferdinand le
Catholique, n'était pas un prince capable d'un grand dévouement à
l'intérêt d'un cohéritier bâtard.

Avant de tenter une entreprise dispendieuse, on avait à Gênes assez
d'embarras pour suffire aux frais et aux dettes du gouvernement. Le duc
de Calabre levait quelques emprunts, mais il sentait la défaveur que ces
exigences jetaient sur son administration. Il eut recours à François
Sforza, duc de Milan depuis la mort du dernier Visconti, son beau-père.
Sforza était attaché par plusieurs liens à la maison de France; mais la
présence des Français à Gênes ne lui montrait qu'un voisinage importun:
il leur enviait cette possession qu'il estimait à sa propre bienséance.
Il craignait encore plus leurs grands desseins sur Naples, qui,
réussissant, les auraient faits souverains de l'Italie. Pour être
dispensé d'y donner les mains il s'était hâté de s'engager par une
alliance publique avec Ferdinand. Aussi dissimulé que les Visconti
auxquels il s'était subrogé, tandis qu'il rendait des services au duc de
Calabre, il donnait avis à Naples de ce qu'on méditait à Gênes; il
suscitait sous main de nouveaux embarras pécuniaires, et un dangereux
ennemi. Pierre Fregose, qui n'avait voulu des Français que pour se
délivrer d'Adorno (1460), ne pouvant rentrer par eux au pouvoir, ne
chercha qu'à le leur reprendre: bientôt il fut secrètement d'accord avec
Sforza. En descendant du siège ducal il avait retenu Voltaggio et Novi.
Il y fit sa retraite en accusant les Français de mauvaise foi. Il reprit
son métier de brigand et infesta l'Apennin. Cependant le duc de Calabre
s'apprêtait à passer dans le royaume de Naples. Son père avait armé une
flotte à Marseille: les Génois en fournissaient une; ils avaient tiré du
trésor de Saint-George 60,000 ducats pour y pourvoir. Les particuliers
s'empressaient encore à lui fournir de l'argent en prêt, tant sa personne
et son expédition inspiraient de confiance. Lavallée, que Charles VII lui
envoyait pour successeur dans le gouvernement de Gênes, était arrivé. On
fit les derniers préparatifs et la flotte mit à la voile. Le duc, se
réservant de la joindre à Livourne, s'arrêtait encore quelques jours,
inquiet d'observer parmi les émigrés des mouvements évidemment combinés
pour faire diversion à ses desseins sur Naples. Pierre Fregose, en effet,
tenta un coup digne de son audace. Séparer le chef de ses soldats, le
retenir et faire manquer l'expédition commencée, profiter en même temps
de l'éloignement des forces pour pénétrer dans la ville, tel fut son plan
hardiment conçu et habilement exécuté. Pierre, gravissant les montagnes,
arriva aux murs de la ville et pénétra dans l'intérieur. Le duc de
Calabre accourut pour s'opposer à sa descente. Les deux partis se
trouvèrent en présence: Pierre appelait le peuple à son aide; les
Français craignirent de se voir abandonnés. Dans cette anxiété, le duc
eut recours à la faction émule des Fregose. Il fit crier: Adorno!
Adorno! et ce cri attira contre les assaillants une partie des citoyens.
Le fougueux Pierre, enflammé de colère, entendant résonner un nom odieux,
se précipita pour tenter les plus grands efforts. Mais Lavallée d'un
côté, le duc de Calabre de l'autre, fermant le passage à sa troupe, la
cernèrent et la détruisirent. Pierre combattant, toujours sans pouvoir
retourner en arrière, se fit jour presque seul à travers la ville. Par la
course la plus rapide il atteignit une porte éloignée du lieu du combat;
mais il la trouva fermée. Rejoint par ceux qui le poursuivaient, il fut
massacré. Ce qui restait de ses gens se dispersa; peu échappèrent. Après
avoir triomphé d'une si vive attaque, le prince partit enfin pour son
expédition.

Gênes, après cet événement, resta quelque temps tranquille. La navigation
marchande et le commerce avaient repris leur activité. On essayait de
réparer les pertes de l'Orient et de tirer parti de ce qu'on y possédait
encore. Il restait de grandes fortunes privées promptement remises en jeu
aussitôt que la sécurité pouvait reprendre; mais l'État était pauvre et
obéré. C'était de là que devaient venir les premières révolutions. Il ne
manquait pas de créanciers arriérés à satisfaire, et les ressources
étaient épuisées. On démolit quelques citadelles pour faire économie des
frais de garde et d'entretien. La situation du trésor se juge par cette
mesure. Elle ne pouvait suffire au besoin: on chercha d'autres moyens
extraordinaires. On demandait aux riches des contributions insolites et
des emprunts forcés. Ils voulaient que plutôt on doublât indistinctement
toutes les gabelles, c'est-à-dire tous les impôts sur les consommations.
Les classes inférieures se soulevaient contre une loi qui enlèverait
double part sur leur subsistance et qui ne tomberait que faiblement sur
les grandes fortunes; elles demandaient à leur tour, en s'adressant au
gouverneur français, l'abolition des immunités d'impôt dont un grand
nombre de familles puissantes avaient eu le crédit de se faire
privilégier. Le gouverneur hésitait au milieu des embarras et des
dissensions. Tandis que tout se passait encore en plaintes et en menaces
des pauvres aux riches, peut-être Lavallée croyait utile à sa politique
de laisser ainsi se diviser les Génois; car chacun reconnaissait son
autorité, et il ne voyait aucun chef apparent pour s'emparer de ces
ferments de discorde3. Il ne crut point avoir de mesures à prendre.
Cependant le peuple s'assemblait dans le faubourg Saint-Étienne. Le
premier jour, quelques orateurs séditieux dirent à l'assemblée que des
querelles de ce genre ne se terminaient pas avec des discours: leurs
harangues parurent froidement écoutées; on semblait ne pas les avoir
entendues: l'impunité encouragea, la nuit on prit plus d'audace, et le
lendemain tout fut sous les armes. Le gouverneur, revenu trop tard de sa
confiance, essaye de négocier avec les insurgés. Bientôt il ne lui reste
plus que la ressource ordinaire de se retirer dans le Castelletto avec sa
garnison française. Là il attend les événements.


CHAPITRE VII.
Prosper Adorno devient doge. - L'archevêque Paul Fregose se fait doge
deux fois. - Le duc de Milan Sforza redevient seigneur de Gênes.

(1460) Louis Fregose, ce frère de Janus, à qui il avait succédé sur le
siège ducal, et qui s'était laissé persuader d'en descendre, avait repris
son ambition depuis que, par la mort de son frère Pierre, il se croyait
de nouveau le membre le plus considérable de sa race. Mais si un parent
l'avait supplanté une fois, on verra que telle fut toujours la destinée
de ce personnage inférieur à son ambition. Il avait été en partie la
cause des événements du jour. Parmi les créanciers les plus pressants de
la république, il avait réclamé une dette de 90,000 ducats; car tous ces
doges abdiquant ou même chassés parvenaient toujours à se réserver de
larges indemnités sous prétexte de dépenses publiques faites de leurs
deniers, ou pour la rançon des places gardées en leur nom. Ceux qui leur
succédaient connivaient volontiers, par prévoyance d'un même sort, à ces
prétentions qui retombaient sur l'État. En ce sens le grand nombre de ces
successions de doges n'était pas la moindre occasion de ruine
qu'apportaient les révolutions.

Mais quand Louis Fregose comptait retirer le fruit du soulèvement auquel
sa poursuite avait contribué, il se trouva pour le lui ravir des hommes
plus habiles. On avait manqué de chefs, l'on vit arriver à la fois
Prosper Adorno et Paul Fregose encore. Prosper était fils de Barnabé, le
plus hardi des Adorno, qu'Alphonse avait protégé. Paul Fregose était
archevêque de Gênes. La profession et la dignité n'empêchaient pas que ce
ne fût le plus dissolu des prêtres, le plus hardi et le plus belliqueux
des intrigants; sans frein ni de religion ni de pudeur, il joignait à
l'ambition et à l'audace un merveilleux fonds de perfidie et de
dissimulation. A l'apparition de ces deux hommes, les anciens fauteurs de
leurs maisons se divisèrent autour d'eux; l'archevêque eut plus de
partisans dans le peuple. Les classes élevées, jadis plus favorables à sa
famille qu'aux Adorno, les nobles surtout, craignirent en lui un despote
plus violent que son frère; ils soutinrent Adorno. Les Spinola
négociaient avec le gouverneur français du Castelletto, afin de réunir
toutes les forces contre Fregose. La crainte qu'il ne vînt demander
compte de la mort de son frère, et surtout de l'argent que Pierre avait
réclamé avant son décès, donnait beaucoup de partisans à son compétiteur.
L'archevêque se sentit faible. Il se borna à insinuer au peuple de se
méfier des nobles et de ne pas traiter avec les Français. En même temps
un avis officieux avertissait Prosper Adorno que l'archevêque ne voulait
pas lui faire concurrence. Il ne travaillait, disait-il, que pour faire
triompher Gênes de la tyrannie étrangère que préparaient sourdement les
nobles. Il offrait de contribuer à faire porter Prosper au siège ducal,
content lui-même de sa dignité ecclésiastique: une telle union pouvait
seule sauver le pays. On se fia à ces démonstrations, et, en effet, le
conseil général assemblé, Prosper Adorno fut doge avec le concours des
deux partis; quatre cent trente-six voix le nommèrent. On n'avait jamais
vu une élection si nombreuse ni si régulière en sa forme (1461).

Il restait à retirer la citadelle du Castelletto des mains des Français,
entreprise difficile qui exigeait des soldats et de l'argent. Sforza, à
qui l'on demanda des secours (il était alors brouillé avec le roi de
France), envoya mille hommes et quelque somme de deniers: avec le but
secret de fermer l'Italie aux Français, il était spécialement incité à
nuire à leur domination à Gênes, par les recommandations du dauphin qui
fut depuis Louis XI. Alors séparé de la cour et retiré chez le duc de
Bourgogne, contrarier son père à Gênes, et par là ses cousins d'Anjou à
Naples, était un plaisir digne de son coeur et de sa politique rancunière.

Le secours milanais ne suffit pas pour réduire la citadelle, on se
contenta de la tenir bloquée, et cependant un nouveau danger se
manifesta. Savone devint le point d'appui d'où les Français menaçaient
Gênes, où les mécontents allaient les renforcer. Charles VII envoyait six
mille hommes par le Dauphiné; le roi René était venu de Marseille avec
des galères; Sforza engagea Marc Pie de Carpi à se mettre au service de
la république pour la défense de la ville. On se partagea les postes: le
doge garda le port, Carpi un des côtés de la ville; l'archevêque se
chargea de la défense de l'autre. Il endossa la cuirasse, et, à la tête
d'une troupe de jeunesse choisie renforcée de quelques soldats, il occupa
les hauteurs qui couvrent Gênes du côté de la Polcevera.

Pour ces grands efforts il fallait de l'argent; les moyens les plus
violents furent employés pour en faire. Le doge, pour la défense du port,
s'empare des vaisseaux des particuliers: il convoque trente citoyens
opulents sous un prétexte; quand ils sont devant lui, il fait fermer les
portes du palais et essaye de rançonner ses prisonniers. Mais il a
toujours existé chez les Génois un grand moyen de résistance, la force
d'inertie; elle est surtout à leur usage quand on en veut à leur bourse,
et souvent elle est efficace: on se laissa menacer, on ne paya pas.
Adorno ne recueillit de cette tentative que de la honte et de la haine.
Cependant les Français arrivaient, ils étaient à Conégliano. Adorno,
Fregose, Carpi réunirent leurs forces pour disputer le passage de la
Polcevera: il fut forcé; les défenseurs reculèrent en désordre; mais
enfin l'archevêque, par un mouvement habile et heureux, chargea tout à
coup à la tête de la cavalerie de Sforza. La terreur panique saisit les
assiégeants, ils rompirent leurs rangs et prirent la fuite vers la mer.
René, dont les galères suivaient les opérations de la terre, voulut
renvoyer ces fuyards au combat, il refusa de les recevoir sur la flotte
qu'il tint éloignée du bord. Les Français poursuivis, hors d'état de se
reformer, furent écrasés; tout se dispersa laissant un grand nombre de
morts et de prisonniers.

Cette victoire appartenait à l'archevêque. La première pensée du doge
Adorno fut de l'envier et d'en craindre l'influence. On intima de sa part
à Fregose l'ordre de rester avec sa troupe hors de la ville.
L'archevêque, indigné et prompt à tenter audacieusement la fortune dans
un moment si décisif, se jette dans un bateau de pêcheur, et, tandis que
la porte de terre lui est fermée, il arrive par le port; il appelle ses
partisans. Le doge rassemble ses forces pour se faire obéir, mais les
frères de Fregose sont en état de faire résistance. Dans ce combat
imprévu Carpi et ses Milanais restent neutres. Enfin les Fregose
l'emportent. Le doge Prosper Adorno prend la fuite. Pour compléter le
succès, Lavallée traite, rend le Castelletto et va prendre le
commandement de Savone. L'archevêque vainqueur n'ose encore usurper la
première place; mais, au bout de trois jours, c'est l'ancien doge Louis
Fregose qui vient revendiquer sa dignité passée: il la reprend sans trop
de contestations. Devant ce faible et maladroit compétiteur, l'archevêque
Paul attend, mais il conserve autour de lui une troupe de sicaires: il
est le chef de tous les hommes perdus et il leur donne pleine licence.
Après quelques mois (1462), il se décide enfin, il attaque Louis à
l'improviste, le chasse et se proclame doge; mais ce premier essai ne lui
réussit pas; il se voit contrarié en tout point. Il connaît que l'heure
de la tyrannie à laquelle il aspire n'est pas encore venue. Il se démet
volontairement d'un pouvoir qui n'a duré que peu de semaines. Le peuple
caressé par lui se croit en état de se passer de toute aristocratie. Il
nomme quatre recteurs de la république, tous pris dans la classe des
artisans. Cette invasion des classes inférieures effraye tout le reste
des citoyens. On met à l'écart les autres sujets de plainte. On convient
de reporter encore une fois et de soutenir sur le siège Louis Fregose
dont l'ambition est peu menaçante, dont la médiocrité n'a rien
d'offensif. Les artisans ne gouvernent que huit jours. Louis est doge de
nouveau; mais son sort et probablement ses talents ne voulaient pas
qu'il pût se maintenir au poste où il reparaissait sans cesse (1463). Six
mois n'étaient pas écoulés que Paul l'avait encore chassé et était assis
à sa place.

Si les devoirs de la profession ecclésiastique donnaient peu de scrupule
à l'archevêque, il n'en était pas moins, dans sa double qualité, obligé à
des ménagements envers le pape dont l'autorité apostolique conservait
toujours tant de poids, et de qui il n'était jamais indifférent pour le
chef d'un État d'Italie d'être reconnu ou désavoué. Paul s'adressa à Pie
Il qui remplissait la chaire de saint Pierre. Il fit valoir l'ancien
exemple de l'archevêque Visconti qui avait mis sur sa mitre la couronne
ducale de Milan. Je crois devoir transcrire ici la curieuse réponse du
pape. La gravité, la dignité ne sauraient s'employer en meilleurs termes
pour exprimer les concessions que la faiblesse d'un homme de bien n'ose
refuser à un scélérat. Un trait caractéristique de l'esprit de l'Église y
fait sourire, c'est la supposition que les Génois réclament le
gouvernement de leur pasteur par confiance pour la théocratie, et que le
digne archevêque se sacrifie pour l'avancement de la juridiction
sacerdotale.

«Vénérable frère, vous nous annoncez que le libre suffrage de vos
concitoyens vous a nommé doge de Gênes, et vous nous demandez de ratifier
leur décret par notre bénédiction. Nous nous sommes étonnés de vous voir
accepter le gouvernement temporel d'une cité qui plus que toutes les
autres villes de l'Italie se complaît dans les révolutions et, chaque
jour en tumulte, ne peut supporter longtemps ni doge ni maître. Vous avez
éprouvé par vous-même comment est faite sa constance. Appelé à ce même
siège ducal, vous y étiez à peine monté que vous en descendîtes. La
nouvelle de votre avènement, celle de votre déposition nous parvinrent
comme à la fois. Maintenant quel sera votre sort? nous l'ignorons.
Cependant il y a ici une grande nouveauté. Nous ne disons pas que le même
homme ne puisse être archevêque et doge si cela se fait sans effusion de
sang; mais nous n'en connaissons pas d'exemple à Gênes. Pour une telle
innovation il faut supposer de grands motifs; peut-être les Génois auront
reconnu que les gouvernements des séculiers sont pleins d'iniquité et que
de là naissent tant de révolutions. Dans ce sentiment ils recourent à
leur pasteur; lassés du régime des laïques, ils veulent éprouver si
l'autorité sacerdotale n'est pas plus juste et plus douce. De grands
devoirs vous sont donc imposés. Si vous n'empêchez toute violence, si
vous ne veillez à la paix et à la sécurité, si vous n'imposez la loi aux
volontés déréglées, si vous ne contenez vous-même et vos adhérents avec
le frein du juste et de l'honnête, votre pouvoir ne s'affermira point;
vous serez chassé avec honte pour vous, et avec préjudice pour la dignité
ecclésiastique; vous serez chassé si toutefois on vous chasse sans qu'il
vous arrive rien de plus funeste, comme vous en avez devant les yeux des
exemples domestiques. Voyez donc bien ce que vous faites. Pensez que le
gouvernement d'un prêtre et celui d'un laïque n'ont pas les mêmes lois.
La puissance sacerdotale doit être paternelle et clémente sans ombre de
tyrannie. Les hommes supportent dans un prince séculier ce qui dans
l'ecclésiastique est odieux. Les fautes légères et sans conséquence de
l'un sont dans l'autre des péchés irrémissibles et des crimes énormes;
car le pasteur dont la vie est destinée à servir de modèle à ceux au-
dessus desquels il est élevé, ne doit pas seulement s'abstenir de
mauvaises actions, mais encore de la moindre apparence du mal. Considérez
donc encore une fois cette situation. Si vous pouvez régner justement et
saintement; si vous savez gouverner non-seulement vos sujets, mais vous-
même, détruire l'iniquité et dominer par la vertu; si vous acceptez le
rang de doge pour l'utilité du bien public et non pour satisfaire vos
passions; si vous embrassez le dessein de défendre la religion du Christ
contre le Turc impie; si vous dévouez votre personne à cette cause en
vous abstenant de faire aucun tort à autrui; s'il en est ainsi, dans la
confiance que cette dignité vous a été légitimement conférée avec les
solennités requises et selon les lois de votre patrie, et que tenant vos
promesses vous exercerez le pouvoir pour le salut de votre peuple, nous,
au nom de la sainte Trinité, à votre gouvernement, à vous, à vos
concitoyens comme à toute la république chrétienne, nous octroyons notre
bénédiction.»

Paul Fregose se prévalut de cette adhésion du pontife et méprisa ses
leçons. Il vécut en despote sans moeurs et sans frein. Les brigandages se
commettaient de nuit, les violences en plein jour. Il n'y eut si vieille
querelle qu'on ne prétendît venger, et qui ne servît de prétexte pour
troubler la paix publique. Nobles comme plébéiens, les hommes corrompus
se donnèrent carrière. On vit un Spinola s'introduire dans une maison où
se réunissait une société distinguée; il s'empara des portes et ne rougit
pas de dépouiller les assistants; il emporta leurs joyaux et enleva un
jeune Lomellino pour le rançonner. Le premier des courtisans du doge
archevêque, son conseil intime et surtout son compagnon de débauches et
de méfaits, était Hiblet Fieschi, homme sans foi, bien fait pour servir
et pour trahir un tel maître. Sous ce régime d'oppression et de terreur,
la ville entière fut bouleversée. Le commerce disparut, l'argent se
cacha, les actions de Saint-George perdirent jusqu'aux trois quarts de
leur valeur. Les citoyens paisibles qui purent se dérober ou à la crainte
des violences ou au spectacle d'une tyrannie scandaleuse, allèrent se
mettre en sûreté à Savone.

Les Français avaient tenu dans cette ville depuis leur sortie de Gênes.
Pendant que Paul Fregose disputait le pouvoir à son parent, le roi
Charles VII était mort. Sforza, non moins ambitieux que les Visconti
qu'il avait remplacés, se souvint que le nouveau roi étant dauphin
l'avait engagé à donner aux Génois son aide pour se soustraire au
gouvernement de la France; l'on devait facilement obtenir de lui la
cession de ses droits sur une possession dont il avait fait si peu de
cas. Mais ses ouvertures non plus que ses protestations d'amitié
n'obtinrent de Louis XI que refus et mépris. Le duc s'entendit reprocher
le secours donné aux Génois contre les intérêts de la France ainsi que le
parti qu'il avait pris contre la maison d'Anjou dans les affaires de
Naples; quand il voulut rappeler qu'il n'avait rien fait qu'à
l'invitation de Louis, on lui répondit que les temps étaient changés et
que l'excuse n'était pas valable. Cependant on s'apprêtait en France à la
guerre du bien public. Louis XI se lassait de payer la garde de Savone et
d'y tenir des troupes. Une nouvelle intrigue le raccommoda avec Sforza.
Non-seulement il lui remit Savone entre les mains, mais il lui transporta
solennellement tous les droits de la couronne de France sur la seigneurie
de Gênes et il fit notifier cette cession à tous les États d'Italie1. La
nouvelle fit une grande impression dans Gênes, et ce n'est pas le doge
seul qui en fut ému. Les citoyens, prévirent que Sforza, annonçant ainsi
ses projets, ne tentait de les débarrasser de leur archevêque que pour
les asservir. Il est probable que c'est aux représentations attirées par
ce traité que Louis répondit aux Génois que s'ils se donnaient à lui il
les donnait au diable2.

Le duc prit possession de Savone3. Bientôt la rivière occidentale presque
entière reconnaît son pouvoir. Il s'applique à s'attacher les chefs des
partis même opposés entre eux. Celui que le duc séduit le plus aisément
c'est Hiblet Fieschi, le confident de l'archevêque. De concert avec ces
nouveaux alliés, une armée est envoyée du Milanais devant Gênes; un
grand nombre d'habitants des vallées s'y joignent. Paul Doria, Jérôme
Spinola s'en font les guides, et tout annonce que le soulèvement
intérieur répondra aux assauts du dehors.

L'archevêque comprit son péril. Il vit qu'il fallait se réserver pour un
autre temps et aller faire la guerre ailleurs, puisqu'à Gênes il ne
pouvait plus résister à la tempête. Son dernier acte fut de prendre dans
le port quatre vaisseaux sans s'embarrasser des propriétaires. Il y monta
et partit en maudissant la perfidie d'Hiblet, car c'était lui qui
assiégeait une des portes de la ville, menaçant de la forcer sans délai.
Fieschi, en effet, se fit ouvrir cette porte, toutes les barrières
s'abaissèrent devant lui; le duc de Milan fut proclamé seigneur de Gênes
aux mêmes conditions que Visconti avait autrefois jurées, c'est-à-dire en
garantissant le territoire, les lois et les franchises du pays.
L'archevêque, déçu de toute espérance prochaine, prit ouvertement le
parti de la piraterie pour ressource. Ce ne fut pas pour longtemps;
François Spinola le poursuivit, l'atteignit, lui prit ses galères: Paul
se sauva dans une chaloupe. Le pirate échappa au gibet pour devenir
cardinal et doge une fois de plus.

La conquête du duc de Milan fut consolidée. Des ambassades solennelles
allèrent lui porter l'hommage des Génois, lui présenter à genoux les
clefs de la ville et les sceaux de la république, recevoir ses serments
et ses caresses. Un des députés reçut l'ordre de chevalerie de la main de
Sforza. Peu de temps après, la Corse fut retirée des mains des
protecteurs de Saint-George, sous prétexte qu'elle serait mieux défendue
par le gouverneur ducal contre le roi de Naples et contre les Catalans.
En tout le régime fut modéré. On exigeait un tribut de cinquante mille
livres. Mais il se dépensait en entier dans Gênes pour la garde et pour
le service public. La situation était devenue supportable après la
despotique anarchie où l'archevêque avait fait vivre. Le rétablissement
de l'ordre permit de reprendre sérieusement le travail de la réforme des
lois civiles et municipales. Parmi huit citoyens qui en furent chargés se
remarquent les noms d'un Spinola et d'un Grimaldi, l'un et l'autre
portant le titre de jurisconsulte.

(1466) A la mort de François Sforza Gênes passa sans hésitation sous
l'obéissance de son fils Galéas, nouveau duc de Milan4. Celui-ci témoigna
aux Génois peu d'amour. Il ne les séduisit ni par ses caresses ni par
cette magnificence qui attachaient involontairement à son père. Il vient
dans leur ville (1467); on fait de somptueux préparatifs à son approche:
tout est dédaigné. Il va se renfermer dans la citadelle, ne se montre
point et repart le troisième jour sans avoir visité la cité. Tandis qu'on
s'étonnait d'un si froid accueil, un ordre du duc appela devant lui à
Milan des députés de Gênes afin de conférer sur une affaire importante.
C'était pour ordonner de construire une darse nouvelle capable de suffire
à la station habituelle d'une grande flotte. Il prescrivait d'armer vingt
galères et il empruntait des Génois 11,000 écus à cette occasion.

Ainsi la domination qui, sous le père, avait été salutaire et respectée,
commençait à devenir à charge sous le fils; mais ce n'étaient que des
semences qui ne devaient pas fructifier encore.

CHAPITRE VIII.
Perte de Caffa. Révolte contre le gouvernement milanais; le duc de Milan
traite avec Prosper Adorno, qui devient d'abord vicaire, puis recteur, en
secouant le joug milanais.

On réparait les pertes passées; le commerce avait refleuri, tant
l'opulence revient promptement avec la confiance et la sécurité. A force
de souplesses et de sacrifices envers les nouveaux maîtres du Bosphore,
on avait conservé à la navigation génoise l'accès de la mer Noire: le
moment où les Turcs détruiraient ces établissements semblait s'être
éloigné. Caffa brillait de richesse et ne montrait que trop d'orgueil. La
corruption et l'injustice de ses chefs en causa la ruine et précipita
l'heure fatale.

(1474) La civilisation d'une ville chrétienne, d'une république italique
au milieu des Tartares de la Crimée, avait été un grand spectacle pour
ces peuples demi-sauvages. Ils avaient conçu admiration, respect et
bientôt confiance pour les institutions qui contenaient une population
nombreuse, par des lois, avec des magistrats annuels; ils vénéraient des
tribunaux intègres qui démêlaient le vrai et rendaient le droit au milieu
des transactions de la vie civile et d'un grand commerce. Par leurs
échanges et par les relations de propriétés sur un territoire limitrophe,
souvent parties par des discussions d'intérêt, ils avaient vu avec
étonnement justice faite aussi impartialement en leur faveur qu'au profit
des Génois. Ils avaient reconnu que chez ces étrangers la probité et
l'autorité des magistrats protégeaient mieux ce qui est juste que chez
eux le despotisme ou la force individuelle. Ils s'étaient habitués à
reconnaître les magistrats de Caffa comme des arbitres de leurs propres
différends. La colonie s'applaudissait justement d'une si haute
influence, elle s'attacha longtemps à la mériter par l'équité la plus
scrupuleuse. Le Génois savait perdre son procès contre le Tartare. Les
Tartares entre eux ne remportaient que des décisions sans faveur ni
partialité. Leur recours fut si fréquent à Caffa qu'on y établit, pour
leur donner audience, une magistrature de quatre membres sous le nom de
députés aux affaires de la campagne. La colonie avait soin d'y nommer les
hommes les plus clairvoyants, les plus probes et les plus prudents à la
fois.

La Crimée avait un prince ou gouverneur dépendant du kan des Tartares,
que les écrivains génois traitent d'empereur. Ces princes entretenaient
les relations les plus amicales avec la colonie; ses conseils avaient la
plus grande part au choix des gouverneurs de la province quand la place
devenait vacante. Il paraît que sous certaines règles, le titulaire,
avant sa mort, désignait son successeur. Vers l'époque dont nous faisons
l'histoire ce gouverneur mourut. Il avait appelé pour le remplacer deux
hommes puissants dans le pays. L'empereur avait ratifié ces choix. L'un
d'eux fut installé avec l'assentiment des Génois. Mais la veuve de
l'ancien prince avait un fils; elle eut l'ambition de le porter à la
place d'où la dernière volonté du mort l'avait écarté. Elle s'adressa aux
Génois. Les consuls de deux années consécutives repoussèrent sa
prétention injuste et ses offres corruptrices. Il leur vint un successeur
moins inflexible. Le consul Cabella se laissa gagner; ses conseillers et
les membres de l'office de la campagne connivèrent à l'injustice; ils en
acceptèrent le prix en argent. Les détails de cette odieuse négociation
sont conservés; on sait le nom du courtier de l'intrigue, on connaît la
somme distribuée, 6000 écus; Nicolas Torriglia, l'un des magistrats de la
campagne, conclut ce marché pour lui et pour ses collègues. On suscita
des traverses et des querelles au gouverneur, il fut dénoncé à l'empereur
comme ayant des intelligences secrètes pour livrer Caffa aux Turcs; la
colonie ne pouvait se croire en sécurité s'il n'était destitué. On
demandait que le fils de l'ancien gouverneur fût mis à sa place;
l'empereur répond qu'il veut donner toute satisfaction à la colonie. Le
gouverneur sera déplacé, mais alors l'autre candidat désigné auquel il
avait été préféré lui sera substitué, par un droit qu'on ne saurait
justement méconnaître. On n'en exige pas moins la destitution du
titulaire; l'empereur vient en personne pour en faire exécuter l'ordre
et pour installer le successeur. Quand il est rendu à Caffa, on insiste
pour lui dicter la nomination du jeune homme. Il s'en défend; mais on
pousse si loin la menace, l'un des magistrats vendus y ajoute tant
d'insolence, que l'effroi saisit le prince qui se voit entre les mains
des Génois. Il cède, et installe le protégé qu'on lui impose; celui qu'on
sacrifie s'unit avec le destitué, leurs partisans les secondent et alors
ces Turcs, dont l'alliance n'avait été probablement reprochée à l'un
d'eux que par le mensonge, sont ouvertement appelés par la vengeance de
tous deux. Une flotte de nombreux transports préparée à Constantinople
pour la conquête de Candie tourne ses voiles vers l'Euxin et vient
assiéger Caffa par mer. Les insurgés pressent la colonie par terre. Le
nouveau gouverneur et l'empereur en personne viennent la défendre avec
les Tartares qu'ils ont pu retenir sous l'obéissance. Mais les voies
étaient fermées à tous secours. Les forces turques étaient supérieures et
irrésistibles. Le moment de se rendre arriva. L'émir qui commandait
l'attaque, aux premières soumissions qu'on lui porta, répondit qu'il n'en
voulait point, que les assiégés devaient se défendre, et lui, entrer de
force. Mais bientôt il consentit à prendre possession de la ville. Tout
s'exécuta avec ordre. Avant tout il se fît livrer les armes, puis il
procéda au dénombrement des habitants en les distinguant par nations; en
même temps il s'empara de tout ce qui appartenait aux étrangers, et ce
fut un immense butin. Il confisqua à son profit tous les esclaves, il
imposa sur chaque tête d'habitant un tribut de quinze à cent aspres.
Après l'avoir levé, il se déclara maître de la moitié de toute propriété;
enfin, après un court délai, la mesure fut comblée, les Génois et tous
les Latins furent embarqués et chassés à jamais de Caffa. C'était le
temps où Mahomet II, pour repeupler Constantinople désertée par beaucoup
de Grecs, y mandait de ses provinces de nouveaux habitants sous peine de
la vie. Ceux de Caffa furent jetés dans un quartier désert de la
capitale, pour y végéter dans l'abjection de la servitude1. La perte de
Caffa était encore plus sensible que le désastre de Péra; sans doute
elle devait être un jour la suite de la prise de Constantinople, mais
elle arrivait vingt et un ans plus tard qu'on ne l'avait craint d'abord
et bien plus tôt qu'on ne devait s'y attendre après le premier répit.
Elle ébranlait la fortune et achevait de tarir les sources du commerce de
Gênes. Il ne restait plus à la république ou plutôt à ses capitalistes
que Scio et quelques autres établissements précaires dans l'archipel.
Famagouste avait été perdue après trois ans de siège (1464). Dans une
querelle entre des compétiteurs à la couronne de Chypre, les Génois
s'étaient attachés à la faction d'un bâtard du dernier Lusignan contre le
parti de la fille légitime et du gendre. Les Vénitiens firent triompher
ceux-ci. On prit Famagouste; de révolution en révolution intérieure ce
fut Venise qui demeura seule maîtresse de l'île. Il n'en resta rien aux
Génois.

Tandis que la république éprouvait ces pertes au loin, au dedans elle
était tyrannisée au nom du duc de Milan2. L'oppression devenait
intolérable. Le conseil avait chaque jour à faire porter des réclamations
au duc par des ambassadeurs. Assez bien traités communément et renvoyés
avec des promesses, les réponses qui les suivaient de près étaient
pleines de refus et d'aigres reproches, comme si un malin esprit fût
intervenu pour les dicter. La pesanteur des impôts était le principal
sujet de plaintes. On avait établi pour le gouvernement une contribution
générale qui se nommait le tribut. Le gouverneur milanais fit entendre
aux artisans, aux classes inférieures, qu'il leur convenait d'exiger que
la somme à répartir fut divisée en deux rôles, un pour les riches,
l'autre pour les pauvres. Une fois que ce partage serait équitablement
fait, le fardeau du riche ne pourrait plus être rejeté sur le pauvre par
des exemptions scandaleuses ou par des taxations iniques. Les artisans
adoptèrent ces idées avec avidité. Ils déclamèrent hautement contre
l'injuste part qu'on leur avait faite dans la distribution des charges de
l'impôt. Ils en demandèrent la réforme immédiate. Cette discussion
s'échauffant, le gouverneur affecta d'en être effrayé. Il se fit donner
un nouvel ordre de Milan et notifia que le duc entendait avoir dans sa
citadelle du Castelletto au port une communication directe et fortifiée,
afin d'assurer en tout temps à ses garnisons l'accès et la retraite. La
citadelle est sur la colline de Saint-François, qui domine la ville au
nord; elle est écartée de la mer, et, pour y atteindre, le chemin devait
être tracé, et il le fut en effet, à travers les rues et les beaux
édifices qui déjà méritaient à Gênes le titre de superbe. La désolation
fut extrême à cette incroyable entreprise. Les menées suivies pour
diviser les esprits perdirent leur fruit. Tout fut unanime quand on vit
commencer l'exécution. On se hâta d'envoyer des ambassadeurs à Milan,
pour supplier de renoncer à ce projet aussi préjudiciable qu'insultant.
Mais l'attente du succès de cette démarche ne suffisait pas à
l'indignation publique. Le peuple s'attroupait devant les travaux
commencés. Lazare Doria, plus courageux que les autres, tira son épée
tranchante et détruisit les cordeaux tendus pour marquer l'alignement des
fortifications. Le gouverneur s'en intimida, le duc lui-même participa à
cette impression de terreur; il permit que les travaux fussent
interrompus. A cette nouvelle le peuple, se donnant carrière, courut
arracher de leurs fondements les premières constructions de cette oeuvre
de tyrannie. Ce mouvement fut chez le duc un nouveau sujet de déplaisir.
On prit d'autres mesures. Des levées très-considérables furent faites en
Lombardie et menacèrent Gênes. Un certain nombre de citoyens importants
reçurent tout à coup l'ordre de se rendre à Milan: le bruit courut
qu'ils allaient peut-être chercher le supplice. Ces annonces excitèrent
dans Gênes une fermentation nouvelle. Un jeune noble, Jérôme Gentile,
prit les armes et s'empara de la porte Saint-Thomas; quelques citoyens le
joignirent, mais la masse hésita. Le mouvement languissait, la révolution
n'était pas mûre. Gentile, désespérant du succès, consentit à se retirer
et à accepter une amnistie pour lui et pour les siens, à la condition
singulière qu'on lui rembourserait les frais de sa prise d'armes. Elle
coûta 700 écus; on les paya, et l'on excusa à Milan cette aventure comme
l'étourderie d'un jeune homme, désavouée et réprimée par ses concitoyens.

Le duc Galéas ayant été assassiné sans qu'aucune révolution immédiate
s'ensuivît, le jeune Jean-Galéas fut reconnu à Gênes comme à Milan. Sa
mère, Bonne de Savoie, gouverna comme tutrice et régente.

La ville de Gênes resta d'abord assez calme; mais les mécontentements
n'étaient pas encore effacés. Il y avait des ambitieux toujours prêts à
se soulever. La liberté des discours était poussée fort loin: l'autorité
inquiète se hasarda à faire un exemple; on enleva deux populaires; mais
à ce spectacle le peuple s'émut et les délivra violemment. Le cri de
liberté commençait à se faire entendre, quand Pierre Doria se dérobant
aux efforts faits par sa famille pour le retenir, vint sur la place
publique déposer la toge et prendre les armes en appelant à
l'affranchissement de la république. Cet élan entraîna tous les citoyens.
Les soldats milanais ne purent tenir devant le peuple. Le gouverneur
courut au Castelletto, et donna ordre aux siens de se rendre dans cet
asile; mais cette retraite fut une déroute. Des toits, des fenêtres, les
pierres pleuvaient sur la troupe, elle précipitait sa fuite en jetant ses
armes: les rues étaient jonchées de lances et de casques; dans le même
temps la populace, qui s'était portée dans le palais abandonné, y pillait
non-seulement ce que le gouverneur et ses gens y avaient laissé, mais
détruisait jusqu'aux portes et aux fenêtres, considérant dans sa folie,
dit un écrivain génois, cet édifice comme un repaire de la tyrannie et
non comme le siège vénérable de la patrie commune et des conseils de la
république.

Aucune préparation, aucune alliance ne promettait la stabilité à la
révolution spontanée qui venait de s'opérer. Les nobles ne voulaient ni
en prendre la responsabilité à Milan, ni, dans leur jalousie, en laisser
recueillir le fruit au petit nombre de leurs jeunes gens qui l'avaient
exécutée. Cependant qui allait gouverner? Déjà arrivaient ou se
rapprochaient de la ville des Adorno, des Fregose et l'archevêque Paul
tout des premiers.

Mais à Milan on s'avisa pour cette fois d'une habile politique: on y
tenait emprisonné, depuis quelques mois, par une précaution jalouse,
Prosper Adorno, le personnage alors le plus éminent de sa race. Non-
seulement on lui rendit la liberté, mais on l'expédia à Gênes avec le
titre de gouverneur ducal. Introduit avec quelques suivants tous Génois,
mais appuyé par une armée milanaise contre laquelle Hiblet Fieschi avait
peine à défendre les portes, il tombe tout à coup au milieu de tous ces
rivaux qui disputaient le pouvoir, il est accueilli par de nombreux amis.
On crie Adorno et Spinola, sans faire mention du duc de Milan pour ne pas
offenser les oreilles du peuple, comme pour lui taire qu'on vient lui
rendre ce maître étranger.

Quand Prosper, si favorablement reçu, peut se faire entendre, il fait
lire en public les lettres de la régente de Milan qui l'avaient constitué
vicaire représentant du duc et gouverneur de Gênes. Une pleine amnistie y
est écrite en faveur de qui a pris les armes. Les paroles de protection,
les invitations à la concorde y sont prodiguées. Prosper y ajoute en son
propre nom l'assurance de ne garder aucune haine, aucun esprit de parti,
aucun sentiment qui ne soit pour le bien de la patrie commune. Aussi
empressé que le reste de la ville de se débarrasser de l'armée qui l'a
conduit, il fit entendre qu'elle avait droit et besoin d'obtenir une
prompte récompense. On délibéra d'y consacrer 6,000 ducats, et beaucoup
de citoyens trouvèrent que c'était s'en tirer à bon compte: en trois
jours l'affaire fut consommée sans trouble. Les gens de guerre
n'entrèrent point; ils partirent pour aller assiéger les terres des
Fieschi. Hiblet, qui y avait cherché sa retraite, abandonné par ses amis,
fut obligé de traiter et de subir la loi qui lui fut imposé de suivre le
général San Severino à Milan. Là, cet homme hardi et né pour les
révolutions fut bientôt le confident et le complice de ses vainqueurs. Il
entra dans une intrigue tramée entre San Severino et les oncles du duc
pour dépouiller la régente. Le complot fut découvert, les princes furent
exilés, l'un d'eux se noya en se retirant; San Severino prit la fuite,
Fieschi fut mis en prison. On profita de cette occasion pour ruiner le
reste de la puissance de cette illustre famille. Jean-Louis Fieschi, chef
d'une des principales branches, fut dépouillé de ses châteaux; on lui
offrit de riches récompenses s'il voulait consentir à devenir habitant de
Milan, il préféra la pauvreté avec l'indépendance.

(1478) Prosper Adorno fut accusé à Milan d'avoir secondé mollement les
opérations en Ligurie. On le soupçonna même d'avoir secrètement aidé
Jean-Louis Fieschi à qui, disait-on, il devait donner sa fille en
mariage, et du moins il lui fit épouser sa nièce. On en prit du déplaisir
à Milan, et la déposition d'Adorno y était décidée. Quelques troupes
ayant été expédiées à Gênes pour passer de là en Corse, on crut d'abord
que, sous ce prétexte, elles venaient pour chasser le vicaire, mais la
résolution fut ajournée, du moins les troupes accomplirent leur
destination; elles allèrent combattre un Fregose (Thomasino) qui avait
soulevé une partie de la Corse. Il fut battu et réduit à se rendre à
Milan pour y habiter. On l'y traita avec bonté, il fut caressé,
probablement dans la vue politique de s'attacher en lui, pour les
occasions futures, la famille émule des Adorno.

Que les princes et les hommes d'État de ce siècle fussent sans bonne foi,
sans respect pour leurs serments aussitôt que leur intérêt leur
promettait quelque profit dans la perfidie, c'est ce que tout le monde
sait. Nous avons été accoutumés aussi, quand les chroniques nous
servaient de guides, à voir des éloges donnés dans une page à la vertu
d'un grand personnage et démentis à la page suivante: c'est qu'on avait
écrit à mesure et toujours officiellement et pour l'autorité. Cependant
on ne comprend pas bien comment les écrivains génois contemporains, mais
écrivant de suite et après les événements, entendent la morale et
craignent si peu de se contredire. Quand Prosper Adorno accepte d'être
l'instrument de la servitude de sa patrie et se laisse nommer vicaire du
duc de Milan, les historiens s'empressent de nous dire que comme c'était
l'homme le plus religieux à garder sa foi et sa promesse, il tint avec
une grande fidélité celle qu'on avait exigée de lui à Milan. Tous
s'empruntent et copient cet éloge. Puis sans réflexion ils nous racontent
non-seulement l'alliance de Fieschi, mais encore la pleine défection de
Prosper traitant avec Ferdinand, roi de Naples.

Ferdinand, en querelle avec les Médicis, voulait encore empêcher la
régente de Milan de les secourir. Fomenter une révolution dans Gênes
contre le gouvernement milanais lui sembla le parti le plus sur et le
plus facile. Prosper, dès la première ouverture, s'engagea dans cette
manoeuvre. Le roi lui envoya une assez forte somme accompagnée de
promesses. Deux galères venaient à sa disposition; mais cette trahison
fut connue de la duchesse. Elle crut avoir dans Gênes assez de force et
d'autorité pour se faire obéir, et elle résolut de prévenir Adorno.
L'évêque de Côme entra déguisé dans la ville, et, annonçant brusquement
sa présence et des ordres de Milan, il manda le sénat3 dans l'église de
Saint-Cyr, loin du palais; là il fit lire devant le public les lettres
qui le nommaient vicaire et qui destituaient Adorno. Mais, sur les
nouvelles de cette assemblée que des émissaires portèrent jusqu'à Prosper
et répandirent dans la ville, le peuple s'arma spontanément pour Adorno
et marcha vers Saint-Cyr. Le tumulte fut tel que l'évêque de Côme n'eut
que la citadelle pour refuge; les nobles furent contraints de se tenir
cachés. Prosper déclara qu'il rompait tout lien avec le duc de Milan, et
quitta le titre de vicaire. La république redevint indépendante. Adorno
garda le pouvoir sous le nom de recteur. Six des principaux artisans et
deux marchands lui furent adjoints pour modérateurs de son autorité;
d'où l'on voit par qui et en quel sens la révolution était faite. Telle
était l'ardeur des sentiments du peuple qu'on exigea une loi nouvelle
pour renforcer l'exclusion des nobles; ils ne devaient être appelés ni
au gouvernement proprement dit ni parmi les anciens au sénat, pas même
dans les grands conseils, excepté quand il y avait à délibérer sur
l'impôt; car, pour le consentir, le respect de la propriété privée se
faisait encore entendre au milieu des passions politiques.

Les soldats milanais étaient toujours dans les citadelles de Gênes. Il
fallait cependant se défendre contre les forces que la régente de Milan
envoyait de nouveau et contre les garnisons restées encore dans les
forteresses: on avait bien peu de troupes à y opposer; mais les
citoyens étaient animés et excités à la défense. La résolution et le
courage s'accrurent quand on vit arriver Jean-Louis Fieschi. Relégué et
passant par mer d'un lieu d'exil à un autre, il avait su le danger de la
patrie, il s'était mis en liberté et avait tout bravé pour venir la
défendre. Enfin l'ennemi approcha; la bataille fut livrée, elle fut
sanglante. Les Milanais parvinrent trois fois aux palissades génoises
sans les franchir. Leur ardeur se soutenait encore, mais des hauteurs
qu'ils attaquaient ils virent entrer dans le port un convoi napolitain;
c'étaient des troupes, des armes et des vivres que Ferdinand envoyait
pour renfort aux assiégés. La lassitude d'un long combat inutile fit
exagérer ce secours. Les assiégeants crurent désormais leurs efforts
superflus, leur salut en danger, ils se débandèrent et prirent la fuite.
Les Génois les poursuivirent et en firent un massacre. On recueillit un
grand nombre de prisonniers. Beaucoup furent vendus sur les galères
napolitaines pour tirer la rame; les paysans dépouillèrent tellement ceux
qu'ils ne massacrèrent pas qu'en retournant chez eux ces malheureux
empruntaient aux plantes et aux rameaux des arbres de quoi couvrir leur
nudité. Ainsi s'entendaient les lois de la guerre, à la fin du quinzième
siècle, dans un pays qui se croyait le plus civilisé de l'Europe. Les
Fieschi eurent soin de faire retenir tous les prisonniers de marque qui
étaient tombés entre les mains de leurs gens, afin de les employer par un
échange pour la liberté d'Hiblet qui était toujours détenu. Quant aux
terres que les Milanais avaient enlevées à leur famille, ils y rentrèrent
en triomphe4.


CHAPITRE IX.
Adorno expulsé, Baptiste Fregose devient doge; il est supplanté par
l'archevêque Paul, devenu cardinal. Ludovic Sforza seigneur de Gênes.

Quand la ville fut en sûreté, on n'en resta pas plus uni; la noblesse,
dont une portion avait pris grande part à la délivrance, se plaignit de
la défiance redoublée avec laquelle on la traitait. Encore à rapproche de
l'ennemi, on avait publié un décret qui obligeait tout noble à sortir de
la ville. L'exclusion permanente des conseils était une injustice et un
outrage intolérable. Si la sujétion des Spinola aux Milanais avait
blessé, les deux Fieschi accourus à la défense, les autres nobles qui
avaient combattu pour la cause publique ne voulaient pas se laisser
traiter en ilotes. Attentif à cette discussion et pressé de l'accroître,
le gouvernement milanais s'avisa d'ouvrir à Hiblet Fieschi les portes de
sa prison et le renvoya à Gênes. On l'instruisit avant son départ à
diriger les esprits dans le sens des intérêts du duc. Il promit tout,
arrivé il se garda de tenir parole; mais il suffisait de sa présence
pour semer la discorde, et de ses manoeuvres pour la faire éclater. Il
vint réclamant, exigeant, menaçant. Le gouvernement d'Adorno, intimidé,
lui donna une grande somme, car, dit un contemporain, alors tout se
réduisait en argent, et la république devait racheter sa paix de ses
propres enfants. Milan ne tarda pas à susciter un autre personnage
dangereux, et ce fut, dit-on, par l'intrigue des nobles de Gênes. On vit
paraître sur la scène Baptiste Fregose, neveu de Louis et de Paul, et
fils de Pierre, cet ancien doge qui avait été brigand et qu'on tua dans
les rues de Gênes. Baptiste qui avait vécu à Novi, en sortait avec
quelques gens à lui. Les garnisons milanaises qui gardaient encore les
forteresses du Castelletto et de Lucoli, mais qui n'auraient pu y tenir
longtemps, les lui livrèrent. Tout avait été préparé pour faire un coup
de main en sa faveur. Cependant dans l'autre parti toutes les précautions
avaient été prises pour la défense. Un combat fut promptement engagé. Les
défenseurs des Adorno furent vainqueurs dans la première attaque. Mais
l'entreprise n'était pas à sa fin; Baptiste Fregose fit négocier avec
Hiblet Fieschi, toujours avide d'argent, toujours accessible à l'intrigue
et pour son profit indifférent aux Adorno comme aux Fregose. On lui
promit 6,000 ducats, mais, ce qui était plus certain, on lui en compta
2,000. Jean Doria fut l'entremetteur du traité; il fut convenu qu'Adorno
serait chassé, que Baptiste Fregose serait doge, qu'Hiblet Fieschi aurait
la forteresse de Lucoli. L'ambassadeur de Naples agréa cet arrangement;
en peu de jours il devint public; aussitôt Adorno se vit déserté de tout
ce qui l'avait entouré. A un jour déterminé, le parti de Fregose se
montra et donna la chasse aux partisans des Adorno. Prosper, en se
sauvant fut poursuivi par quelques hommes avides de vengeance; il gagna
la darse, et, pour se réfugier sur la chaloupe d'une galère du roi de
Naples, il fut obligé de se jeter tout vêtu à la mer.

Baptiste Fregose, par une élection solennelle, fut nommé doge aussi
légalement que s'il n'eût pas acheté sa place (1479). Louis Fregose,
comprenant qu'il ne pouvait être refait doge, se contenta du commandement
militaire de la ville (1480).

On demandera où était l'archevêque Paul, comment il éclatait des troubles
à Gênes sans qu'il y vînt prendre part; pourquoi il laissait sa famille
chasser sans lui les Adorno et un autre Fregose monter au siège ducal
sans qu'il accourût le lui disputer ou le lui voler. Une autre ambition
le retenait ailleurs. Sixte IV nommait cardinal ce digne pasteur des
Génois, et, dans un danger pressant pour l'Italie (1481), il le faisait
commandant des forces maritimes envoyées contre les Turcs, qui avaient
passé l'Adriatique et s'étaient emparés d'Otrante, effrayant Rome et
toute l'Italie. Le pape alarmé cherchait de toutes parts des forces à
leur opposer. Il demandait des galères aux Génois et en faisait armer
quelques-unes; et c'est au cardinal Paul Fregose qu'était donné le
commandement de la flotte: son apprentissage de piraterie lui comptait
pour en faire un amiral. Il alla devant Otrante avec ses galères, mais la
mort de Mahomet II fit plus que les armes des chrétiens, et, au bout de
quelques mois, les Turcs rendirent la place et se rembarquèrent.

Aussitôt le cardinal archevêque prit le chemin de son diocèse; il vint
montrer sa pourpre à ses amis et à ses ennemis; il vint épier l'occasion
de ravir la place de doge par astuce ou par force, et il n'attendit pas
longtemps.

(1483) Baptiste Fregose n'était pas aimé; dans l