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Title: Comment on construit une maison
Author: Viollet-le-Duc, Eugène-Emmanuel, 1814-1879
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Comment on construit une maison" ***

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images of the Bibliothèque nationale de France (BNF/Gallica)
at http://gallica.bnf.fr



COMMENT ON CONSTRUIT UNE MAISON

(HISTOIRE D’UNE MAISON)

PAR


EUGÈNE VIOLLET-LE-DUC

Ouvrage orné de 62 dessins par l'auteur.

Ouvrage adopté par le Ministère de l'Instruction publique pour les
bibliothèques publiques, scolaires et populaires et par la Ville de
Paris pour les distributions de prix.

Paris, J. Hetzel, 1887



Table des matières


CHAP. I. M. Paul a une idée.

------II. Avec un peu d’aide l’idée de M. Paul se développe.

------III. L’arbre de la science.

------IV. Des idées de M. Paul en matière d’art, et comment elles furent
modifiées.

------V. M. Paul suit un cours de construction pratique.

 Première leçon.

 Deuxième leçon.

------VI. Comme quoi M. Paul est induit à établir certaines différences
entre la morale et la construction.

 Troisième leçon.

------VII. Plantation de la maison et opérations sur le terrain.

------VIII. M. Paul réfléchit.

------IX. M. Paul, inspecteur des travaux.

------X. M. Paul commence à comprendre.

------XI. La construction en élévation.

------XII. De quelques observations adressées au grand cousin par M.
Paul et des réponses qui y furent faites.

------XIII. La visite au chantier.

------XIV. M. Paul éprouve le besoin de se perfectionner dans l’art du
dessin.

------XV. L’étude des escaliers.

------XVI. Le critique.

------XVII. M. Paul demande ce que c’est que l’architecture.

------XVIII. Études théoriques.

------XIX. Suite des études théoriques.

------XX. Lacune.

------XXI. Reprise des travaux.--la charpente.

------XXII. La fumisterie.

------XXIII. Cantine.

------XXIV. La menuiserie.

------XXV. Des nouvelles connaissances acquises par M. Paul pendant son
voyage.

------XXVI. La couverture et la plomberie.

------XXVII. L’ordre dans l’achèvement des travaux.

------XXVIII. L’inauguration de la maison.

Définition de quelques termes techniques employés dans ce volume.

Notes.


[dessin]



CHAPITRE I

M. PAUL A UNE IDÉE.


C’est un bon temps que le temps des vacances. Le ciel est doux; la
campagne revêt sa plus aimable parure; les fruits sont mûrs. Tout sourit
au lycéen qui, dans son bagage, apporte les preuves de l’utile emploi de
son temps.

Chacun le félicite de ses succès et lui fait entrevoir, au delà de ses
six semaines de repos, des labeurs attrayants couronnés par une
brillante carrière.

Oui, c’est un bon temps; il semble alors que l’air est plus léger, le
soleil plus brillant, les prairies plus vertes. La pluie maussade paraît
chargée de senteurs délicieuses.

Sitôt le jour paru, on s’empresse d’aller revoir les coins aimés du
parc, et la fontaine, et le petit lac, et la ferme; de s’enquérir des
chevaux, du bateau, des plantations.

On cause avec la fermière, qui vous présente, en souriant, une belle
galette toute chaude. On suit le garde-chasse, qui vous raconte les
histoires du voisinage tout en faisant sa tournée. Les clochettes des
troupeaux vous charment, aussi bien que la chanson monotone du petit
pâtre qui a grandi et aspire au grade de pasteur attitré.

Oui, c’est un bon temps... Mais, les premiers jours passés, l’ombrage
des beaux arbres, une campagne aimée, les longues promenades, les
histoires du garde-chasse et le bateau même se voilent d’un secret
ennui, si une occupation favorite ne vient point vous saisir. Il
appartient à la vieillesse seule de se complaire dans les souvenirs et
de trouver des joies toujours nouvelles dans la contemplation des champs
et des bois.

La provision des souvenirs est vite épuisée par la jeunesse, et la
méditation inactive n’est pas son fait.

M. Paul, à seize ans, ne faisait point ces réflexions à part lui; mais
après huit jours passés à la campagne chez son père, châtelain
cultivateur, possesseur d’une belle terre dans le Berri, il avait à peu
près épuisé la somme des impressions qu’avait fait naître en lui le
retour dans le domaine paternel. Pendant toute l’année scolaire, combien
n’avait-il pas fait de projets ajournés aux prochaines vacances? Il lui
semblait qu’il n’aurait pas assez de six semaines pour les réaliser. Que
de choses il avait à revoir, à dire, à faire. Et cependant en huit jours
tout était vu, dit et fait.

D’ailleurs, mariée depuis peu, sa sœur aînée était partie avec son mari
pour un long voyage, et quant à Lucie, sa sœur cadette, elle paraissait
plus préoccupée de sa poupée et du trousseau d’icelle, que des pensées
de monsieur son frère.

Il avait plu tout le jour; la ferme, visitée pour la cinquième fois par
M. Paul, lui avait paru fort triste et sombre. Les poules, abritées le
long des murs, semblaient pensives, et même, les canards barbottant dans
une boue saumâtre étaient silencieux. Le garde, sorti pour tuer un
lièvre, avait bien emmené avec lui M. Paul, mais tous deux étaient
rentrés bredouilles, passablement mouillés. M. Paul avait, non sans un
certain désappointement, trouvé les histoires du garde longues et
diffuses, d’autant qu’il les entendait pour la troisième fois sans
beaucoup de variantes. Ajoutez à cela que le vétérinaire avait déclaré,
le matin, que le poney de M. Paul devait garder l’écurie pendant une
semaine, à la suite d’un refroidissement.

On avait bien lu le journal après dîner, mais M. Paul ne trouvait qu’un
intérêt médiocre aux nuances de la politique, et, quant aux faits
divers, ils étaient déplorablement insignifiants.

M. de Gandelau (c’est le nom du père de Paul) était trop préoccupé des
détails de son exploitation et peut-être aussi des soins qu’il était
obligé de prendre de sa goutte pour chercher à soulever le voile d’ennui
qui flottait devant les regards de monsieur son fils, et Mme de
Gandelau, restée sous la triste impression du départ récent de sa fille
aînée, travaillait avec une sorte d’acharnement à un ouvrage de
tapisserie dont la destination était inconnue à tous et peut-être aussi
à la personne qui posait si attentivement points contre points.

«Vous avez reçu une lettre de Marie? fit M. de Gandelau en laissant là
le journal.

--Oui, mon ami, ce soir... Ils sont ravis, le temps les favorise et ils
ont, me dit-elle, fait les plus jolies excursions dans l’Oberland. Ils
doivent maintenant passer le Simplon pour se rendre en Italie. Marie
m’écrira de Baveno, hôtel de...

--Très bien, et la santé?

--Excellente.

--Et leur projet est toujours de se rendre à Constantinople pour cette
affaire importante?

--Oui; N... a reçu, paraît-il, une lettre pressante; leur séjour en
Italie ne sera qu’un passage. Ils comptent s’embarquer à Naples dans un
mois au plus tard. Cependant, leur retour ne pourrait s’effectuer, me
dit Marie, que dans un an. Elle m’annonce cela sans paraître autrement
affectée de la longueur de cette absence; j’en éprouve, mon ami, un
serrement de cœur que tous les meilleurs raisonnements ne peuvent
atténuer.

--Bon! croyez-vous, chère amie, que nous marions nos enfants pour nous?
Et cela n’était-il pas convenu? On dit que peu d’affections sont assez
fortes pour résister à la vie commune, en voyage. N... est un digne et
brave garçon, travailleur et un peu ambitieux, ce qui n’est pas un mal;
Marie l’aime, elle est intelligente et se porte bien. Ils subiront
l’épreuve avec succès, je n’en doute pas, et nous reviendrons comme deux
bons camarades, ayant appris à se bien connaître, à s’entr’aider et à se
suffire; avec ce grain d’indépendance qui est nécessaire pour vivre en
bon accord avec ses proches.

--Vous avez probablement raison, mon ami; mais cette longue absence n’en
est pas moins douloureuse, et cette année me semblera un peu longue...
Je serai, malgré tout, bien heureuse quand je pourrai m’occuper de
préparer leur appartement ici et que je n’aurai plus que peu de jours à
compter pour les revoir.

--Sans doute, sans doute; et moi aussi je les embrasserai de bon cœur,
ces chers amis... et Paul donc!... Mais, puisqu’il est décidé que nous
ne les reverrons que dans un an, ce serait une belle occasion pour
reprendre mon projet.

--Lequel, mon ami? Serait-ce la construction de cette maison que vous
vouliez faire bâtir, là-bas, sur ce morceau de terre qui fait partie de
la dot de Marie?... Ne faites pas cela, je vous en supplie. Nous avons
ici bien assez de place pour les loger, eux et leurs enfants, s’il leur
en vient. Et, après cette longue absence, ce serait une nouvelle douleur
pour moi de savoir Marie établie loin de nous, de ne l’avoir pas près de
moi. D’ailleurs, son mari ne peut rester les trois quarts de l’année à
la campagne. Ses occupations ne le lui permettent pas. Marie serait donc
seule souvent. Que voulez-vous qu’elle fasse dans une maison, son mari
absent?

--Elle fera, ma bonne amie, ce que vous avez fait vous-même quand mes
affaires m’appelaient trop souvent hors de ce domaine; et cependant
alors nous étions jeunes. Elle s’occupera de sa maison, elle prendra
l’habitude de gérer son bien, elle sera occupée, responsable; partant
contente d’elle-même et heureuse de ce qu’elle aura su créer autour
d’elle... Croyez-moi; j’ai vu les plus tendres affections de famille
s’user et s’éteindre dans cette vie commune des enfants mariés, auprès
de leurs ascendants. L’épouse tient à être maîtresse incontestée chez
elle, et c’est là un sentiment sain et vrai; il faut se garder d’aller à
l’encontre. La femme sagement élevée ayant charge de maison, la
responsabilité et l’indépendance qui est la conséquence de toute
responsabilité, sait mieux se garder que celle que l’on tient toute sa
vie en tutelle. Marie serait très bien ici, très heureuse d’y être, et
son mari non moins tranquille de la savoir près de nous, mais elle ne
serait pas chez elle. Une jeune fille n’est bien à sa place qu’auprès de
sa mère, une épouse n’est à sa place que dans sa maison. Et même chez sa
mère alors, elle passe dans la catégorie des _invités_. Et, en admettant
(chose difficile) que de cette existence mixte il ne résulte pas de
froissements, il est du moins certain qu’il en découle le
désintéressement des choses pratiques, la nonchalance, l’ennui même et
tous les dangers qui en sont la conséquence.

«Vous avez trop bien élevé votre fille, pour qu’elle ne désire pas
ardemment remplir tous ses devoirs; vous lui avez toujours montré une
activité trop attentive pour qu’elle ne veuille pas, à son tour,
déployer la sienne. Donnons-lui-en donc les moyens. Ne serez-vous pas
plus heureuse de la voir bien tenir et diriger sa maison, nous y
recevoir gaiement, que de la trouver sans cesse ici, sur vos pas,
désœuvrée; juge tacite et respectueux si vous voulez, mais juge de vos
façons d’être et de faire? Croyez-vous que son mari aura autant de
plaisir à venir la retrouver ici dans les moments qu’il pourra dérober
aux affaires, qu’il en éprouvera en la voyant chez elle, toute heureuse
de lui montrer ce qu’elle aura pu faire pendant ses absences; toute
occupée de rendre chaque jour plus agréable, plus commode, le logis
commun? Ne voyez-vous pas, en y pensant un peu, que les jeunes femmes de
ce temps, qui ont donné, quoique bien nées, les plus tristes exemples,
sont celles, le plus souvent, dont les premières années de mariage se
sont passées ainsi, sans foyer propre, menant cette existence qui n’est
ni celle de la jeune fille ni celle de la maîtresse de maison,
responsable,... ménagère, pour appeler les choses par leur vrai nom?»

Quelques larmes avaient mouillé la broderie de Mme de Gandelau. «Vous
avez encore raison, mon ami, dit-elle en tendant la main à son mari; ce
que vous ferez sera bien fait.»

M. Paul, tout en feuilletant un journal illustré, n’avait pas perdu un
mot de cette conversation. L’idée de voir élever une maison, pour sa
sœur aînée, lui souriait fort. Et déjà, dans sa jeune imagination, en
face du vieux manoir paternel, cette maison future lui apparaissait
comme un palais des fées, toute coquette et parée, pleine de lumière et
de gaieté.

Il faut dire que l’habitation de M. de Gandelau n’avait rien qui pût
charmer les yeux. Agrandie successivement, deux longues ailes assez
maussades d’aspect se soudaient gauchement à un corps de logis
principal, autrefois château, dont deux tours démantelées et couronnées
par des toits bas flanquaient les angles. Entre les deux ailes et ce
logis principal s’ouvrait une cour basse, toujours humide, fermée par
une vieille grille et un reste de fossé consacré à alimenter la cuisine
de plantes potagères. Une troisième aile, en prolongement du vieux
bâtiment aux tours, bâtie par M. Gandelau peu après son mariage,
contenait les appartements privés des propriétaires; c’était la partie
la plus gaie du château. Le salon, la salle à manger, le billard et le
cabinet de monsieur étaient installés dans le vieux corps principal.
Quant aux deux ailes parallèles, elles contenaient des chambres
s’ouvrant sur des couloirs irréguliers et qui, n’étant pas de plain-pied
dans leur longueur, exigeaient une certaine attention si l’on prétendait
circuler sans accidents.

Le lendemain matin, M. Paul, en allant s’enquérir de l’état de santé de
son poney, voit entrer dans la cour le père Branchu menant une petite
charrette pleine de morceaux de bois, de sacs de plâtre et d’outils.

«Qu’allez-vous donc faire de tout cela, père Branchu?

--Je m’en viens réparer la fuie, monsieur Paul.

--Ah! si je vous aidais?

--Non pas, monsieur Paul, vous saliriez vos habits; vous pourriez vous
blesser... C’est pas votre affaire... Mais pas défendu de nous regarder
travailler, si c’est votre plaisir!

--Ça doit être amusant de bâtir!

--Pour un amusage, c’est pas un amusage; mais pour une ennuyance, c’est
pas non plus une ennuyance; quand on travaille pour une bonne maïon
comme la maïon de votre papa, qu’on a sa payette, qu’on a une bouteille
de vin quand il fait chaud, que le bourgeois ne ramone pas le monde...
ça va. On fait sa jornée et on ramasse ses outils sans rancœur. Mais
quand faut avoir des raisons avec des pétouillons, on s’ennuie tout de
même... car faut payer le marcandier. Vous créyez bien, monsieur Paul,
que ce plâtre qui est dans la charrote, faut que je le paye au plâtrier,
que cette brique, faut que je la paye au chaufournier, et ainsi du tout.
Si le bourgeois fait attendre ses écus, faut brêter partout pour avoir
de l’argent et on est dans l’embarras. Mais il est bon que je
m’embauche, excusez; mon garçon est là qui m’attend.

--Est-ce que vous pourriez bâtir une grande maison, père Branchu?

--Voire! tout de même, monsieur Paul; j’ai bien bâti celle au maire, qui
est grande assez!»

Cependant M. Paul ne trouve plus, comme la veille, les heures un peu
longues; il a une idée. La maison projetée pour sa sœur ne lui sort pas
de l’esprit; il la voit, tantôt sous forme d’un palais, tantôt d’un
manoir à tourelles, tantôt d’un chalet tout entouré de lierres et de
clématites avec force balcons découpés. M. Paul a un grand cousin qui
est architecte; il l’a vu travailler souvent sur une planchette; sous sa
main, les bâtiments s’élevaient comme par enchantement. Cela ne lui a
pas paru trop difficile. Le grand cousin a, dans la chambre qu’il occupe
quand il vient au château, les outils qui lui sont nécessaires. M. Paul
va essayer de mettre sur le papier un de ces projets qu’il entrevoit.
Mais une première difficulté se présente. Il faudrait savoir ce qui
conviendrait à la sœur; est-ce un manoir seigneurial avec tours et
créneaux, un chalet ou une villa italienne? Si l’on prétend lui ménager
une surprise, encore faut-il qu’elle lui soit agréable. Après une bonne
heure de méditations, M. Paul pense, non sans quelque raison, qu’il
convient d’aller trouver son père. «Là, là, tu es bien pressé, dit le
père, après les premiers mots de Paul. Eh! la chose n’est point si
avancée. Tu veux faire un projet de maison pour Marie; soit, essaye
donc. Mais avant tout, il serait bon alors de savoir ce que désire ta
sœur, comment elle entend que sa maison soit distribuée. Il ne me
déplaît point d’ailleurs de brusquer un peu les choses. Nous allons lui
envoyer une dépêche.


     TÉLÉGRAMME.

_Baveno Italie, de X..., Mad. N..., hôtel de..., Paul veut bâtir maison
ici pour Marie, envoyer programme. de Gandelau._

Vingt heures après, on recevait au château le télégramme suivant:

_X... de Baveno. M. de Gandelau à... Arrivés ce matin, bonne santé. Paul
a excellente idée. Rez-de-chaussée: vestibule, salon, salle_ à _manger,
office, cuisine pas dans sous-sol, billard, cabinet de travail. Premier:
deux grandes chambres, deux cabinets toilette, bains; petite chambre,
cabinet de toilette; lingerie, garde-robes; combles, chambres, armoires
trop. Escalier pas casse-cou. Marie N..._

Sans douter un instant que sa sœur n’eût pris au sérieux la demande qui
lui avait été adressée et sa propre réponse, M. Paul se met résolûment à
l’œuvre et, installé dans la chambre du grand cousin, il essaye, en
rassemblant toutes ses connaissances en dessin linéaire, de réaliser sur
le papier le programme envoyé. La chose présente des difficultés assez
sérieuses pour qu’il soit nécessaire de faire prévenir à deux reprises
M. Paul que le déjeuner est servi. L’après-midi s’écoule avec rapidité,
et, au moment du dîner, M. Paul descend au salon avec une belle feuille
de papier passablement couverte de plans et de façades.

«Voilà qui me paraît très beau, dit M. de Gandelau en déroulant le
vélin; mais ton cousin arrive demain et, mieux que moi, il pourra
critiquer ton projet.»

Toute la nuit, M. Paul fut fort agité. Il rêva palais, s’élevant sous sa
direction. Mais, à sa bâtisse, il manquait toujours quelque chose. Là,
les fenêtres faisaient absolument défaut; ailleurs, l’escalier n’était
qu’une échelle branlante, et sa sœur Marie ne voulait pas y monter. Plus
loin, les plafonds étaient si bas qu’on ne pouvait se tenir debout,
tandis que d’autres étaient si hauts que cela lui faisait peur. Le père
Branchu riait et remuait les murs avec sa main pour montrer qu’ils
n’étaient point solides. Les cheminées fumaient horriblement, et la
petite sœur demandait impérieusement une chambre pour sa poupée.

M. Paul avait revu son projet aussitôt levé et il lui paraissait
beaucoup moins bon que la veille; il rougissait à l’idée de le montrer
au grand cousin qui arrivait pour l’heure du déjeuner; il hésitait et
songeait à détruire ce travail assidu de toute une journée.

«Père, je crois que mon cousin se moquera de moi si je lui montre mon
dessin.

--Mon ami, répliqua M. de Gandelau, quand on a fait ce qu’on peut, du
mieux que l’on peut, il ne faut pas reculer devant la critique, c’est le
seul moyen de constater l’insuffisance de ce que l’on sait, et, par
conséquent, d’acquérir les connaissances qui nous manquent. Si tu
croyais en une matinée être devenu architecte, tu serais un sot; mais
si, après avoir fait un effort pour exprimer par le dessin ou autrement
une idée que tu crois bonne, tu hésitais à soumettre cette expression à
plus habile que toi, dans la crainte de provoquer plus de critiques que
d’éloges, ce ne serait pas là de la modestie, mais un sentiment
d’orgueil très mal placé, car il te priverai de conseils qui ne peuvent
être que précieux, à ton âge surtout.»

Le grand cousin arrivé, il n’en fallut pas moins que M. de Gandelau dît
à son fils d’apporter son essai, pour que l’architecte en herbe se
décidât à dérouler de nouveau la feuille de papier couverte, la veille,
de dessins si péniblement tracés.

«Eh! mais, petit cousin, dit le nouveau venu, est-ce que vous voudriez
vous faire architecte? Prenez garde! tout n’est pas couleur de rose dans
le métier comme sur votre papier.»

En peu de mots, le grand cousin fut mis au fait.

«Mais cela est très bien! Voilà le salon, le vestibule. Je ne comprends
pas bien l’escalier; mais c’est un détail. Et les façades? Mais c’est un
palais, cela; des colonnes, des balustrades. Il n’y a plus qu’à mettre
la main à l’œuvre!

--Vrai! cousin; si nous prévenions le père Branchu? Il travaille ici
près.

--Doucement, ce n’est là qu’une esquisse... Et les projets définitifs;
et les devis; et les détails d’exécution? Il faut procéder avec ordre.
Sachez, petit cousin, que plus on tient à ce qu’une construction s’élève
rapidement, plus il est utile que toute chose soit parfaitement arrêtée
à l’avance. Rappelez-vous les ennuis de votre voisin le comte de...,
qui, depuis six ans, recommence son château chaque printemps sans
pouvoir arriver à le terminer, parce qu’il n’a pas su d’abord indiquer
tout ce qu’il voulait, que son architecte n’a pas eu le courage de faire
adopter une bonne fois un projet étudié, et qu’il s’est prêté à tous les
caprices ou plutôt à tous les avis officieux que les amis de la maison
ne manquaient pas d’ouvrir, celui-ci sur la dimension des pièces,
celui-là sur l’emplacement des escaliers, cet autre sur le style, sur la
décoration... Nous n’avons qu’un an devant nous, il faut donc ne
commencer qu’avec la certitude de ne pas faire de fausses manœuvres,
puis il faut que votre sœur approuve le projet. Voyons un peu, convenons
d’abord du système de construction que vous voudrez adopter. Puisque
nous sommes pressés, nous n’avons guère le choix; nous ne pouvons songer
à élever la maison en pierres de taille du bas en haut: cela serait trop
long et trop cher. Il faut nous en tenir à une construction simple et
d’une exécution rapide. Cela entre-t-il dans vos idées? Vous placez sur
votre façade des colonnes; pour quoi faire? Si elles forment portique,
celui-ci rendra les appartements tristes et sombres; si elles sont
engagées, elles ne servent à rien ici. Et cette balustrade posée sur les
corniches supérieures, que fait-elle là? Est-ce que vous comptez que
madame votre sœur se promènera dans les chéneaux? Cela est bon pour les
chats... Et, dites-moi? sur ce plan, je vois que, du vestibule, il faut
passer par la salle à manger pour aller au salon. Mais si, pendant qu’on
est à table, il arrive des visites, il faudra donc les prier d’attendre
à la porte ou les inviter à regarder manger les hôtes... Bon! la cuisine
s’ouvre sur le billard. Allons, il nous faut étudier cela plus à fond;
voulez-vous que nous nous y mettions? À nous deux, la besogne ira
peut-être plus vite, et vous me donnerez de bonnes idées; car, mieux que
moi, vous connaissez les goûts et les habitudes de votre sœur aînée.
Vous pourrez ainsi suppléer au laconisme du programme qui nous est
donné. Pensez-y, et demain matin, de bonne heure, nous procéderons à la
rédaction du projet.»



CHAPITRE II

AVEC UN PEU D’AIDE L’IDÉE DE M. PAUL SE DÉVELOPPE.


En effet, de grand matin, Paul entrait dans la chambre de son cousin.
Tout était préparé: planchette, T, équerres, compas et crayons.

«...Mettez-vous là, petit cousin, vous allez traduire sur le papier le
résultat de nos méditations, puisque vous savez si bien vous servir de
nos outils. Procédons méthodiquement. D’abord, vous connaissez sans
doute le terrain sur lequel votre père entend faire bâtir la maison de
campagne de madame votre sœur?

--Oui, c’est là-bas, au delà du bois, à trois kilomètres d’ici, ce petit
vallon au fond duquel coule le ru qui fait tourner le moulin de Michaud.

--Montrez-moi un peu cela sur la carte du domaine... la voici.

--Vous voyez, mon cousin, c’est là. Sur le plateau, du côté sud, sont
les terres labourées, puis le terrain descend un peu au nord vers le ru.
Il y a ici une belle source d’eau vive qui sort du bois situé à l’ouest.
Sur la pente du plateau et le fond du vallon sont des prairies avec
quelques arbres.

--De quel côté est la vue la plus agréable?

--Vers le fond du vallon, au sud-est.

--Comment d’ici arrive-t-on à cette prairie?

--En traversant le bois; puis, on descend au fond du vallon par ce
chemin; on traverse un pont qui est ici, puis on monte par le plateau
obliquement par cette voie.

--Bien; donc il faut placer la maison presque au sommet de la pente
faisant face au nord, en l’abritant des vents du nord-ouest sous le bois
voisin. L’entrée devra faire face à la route qui monte; mais il faut que
nous disposions les pièces principales de l’habitation du côté de
l’exposition la plus favorable qui est celle du sud-est; de plus, nous
devons profiter de la vue ouverte de ce même côté, et ne pas négliger la
source d’eau vive qui descend sur la droite vers le fond du vallon; nous
allons donc nous en approcher et planter la maison sur ce repos que la
nature a disposé si favorablement pour nous, à quelques mètres en
contre-bas du plateau. Nous serons ainsi passablement abrités des vents
du sud-ouest et nous n’aurons pas devant la maison la plaine, assez
triste, qui s’étend à perte de vue. Ceci arrêté, voyons le programme...
Aucune dimension de pièce n’est indiquée; c’est donc à nous d’y songer.
D’après ce que votre père m’a dit, il entend que cette maison doit être
une demeure permanente, c’est-à-dire habitable l’été comme l’hiver, et
contenir, par conséquent, tout ce qui convient à un grand propriétaire
terrien. Il compte affecter à sa construction une somme de deux cent
mille francs environ; c’est donc une affaire qui demande une étude
sérieuse, d’autant que madame votre sœur et son mari tiennent au
_confort_. J’ai été reçu chez eux, à Paris, et j’ai trouvé une maison
admirablement tenue, mais où rien n’est donné à la vanité, au paraître.
Nous pouvons donc partir de ces données.--Commençons par le plan du
rez-de-chaussée... La pièce principale est le salon, le lieu de réunion
de la famille. Nous ne pouvons lui donner moins de cinq mètres de
largeur sur sept à huit mètres de longueur... Tracez d’abord le
parallélogramme sur ces dimensions... Ah! mais non! pas comme cela, à
vue de nez... Prenez une échelle[1].»

Sur ce mot, le petit cousin regarda son maître d’un air interrogateur.

«J’oubliais! vous ne savez peut-être pas bien ce que l’on entend par
échelle? Je vois en effet que votre plan ne paraît pas en avoir tenu
compte. Écoutez-moi donc: quand on veut bâtir une maison, un édifice
quelconque, on donne à l’architecte un programme, c’est-à-dire une liste
complète de toutes les pièces et des services qui sont nécessaires. On
ne se contente pas de cela, on dit: telle pièce aura tant de largeur sur
tant de longueur, ou occupera une surface de... afin de pouvoir contenir
tant de personnes. S’il s’agit, par exemple, d’une salle à manger, on
dira qu’elle doit contenir 10, 15, 20, 25 personnes à table. S’il s’agit
d’une chambre à coucher, on dira qu’elle doit, outre le lit, bien
entendu, contenir tels meubles ou occuper une surface de 30 mètres, 36
mètres, etc. Or vous savez qu’une surface de 36 mètres est donnée par un
carré de 6 mètres de côté ou par un parallélogramme de 7 mètres sur
5m,15 environ, ou de 9 mètres sur 4. Mais dans ce dernier cas cette
pièce n’aurait plus les dimensions convenables à une chambre, mais bien
celles d’une galerie. Donc, indépendamment de la surface nécessaire à
une pièce, il faut qu’il y ait, entre sa largeur et sa longueur,
certains rapports indiqués par la destination. Un salon, une chambre à
coucher, peuvent être carrés; mais une salle à manger, du moment qu’elle
est destinée à contenir plus de dix personnes à table, doit être plus
longue que large, par la raison qu’une table augmente en longueur
suivant le nombre des convives, mais non en largeur. Il faut donc mettre
des _rallonges_ à la salle comme on en met à la table. Comprenez-vous?
Bien... Dès lors, l’architecte, pour dresser son plan, ne fût-il qu’une
esquisse, adopte une échelle, c’est-à-dire qu’il divise, sur son papier,
une ligne en parties égales, figurant chacune un mètre. Et, pour
économiser le temps ou pour simplifier le travail, on prend, pour
chacune de ces divisions, le deux-centième ou le centième ou le
cinquantième d’un mètre. Dans le premier cas on dit: échelle de cinq
millimètres ou d’un demi-centimètre pour mètre, ou échelle au
deux-centième; dans le second, on dit: échelle de un centimètre pour
mètre, ou échelle au centième; dans le troisième, on dit: échelle de
deux centimètres pour mètre ou échelle au cinquantième. Ainsi vous
dressez un plan deux cents, cent ou cinquante fois plus petit que ne
sera l’exécution. Il n’est pas besoin d’ajouter qu’on peut faire des
échelles dans des rapports proportionnels, à l’infini; d’un, de deux, de
trois millimètres pour mètre comme pour 10 mètres, pour 100 mètres et 1
000 mètres, ce qui se fait lorsqu’il s’agit de dresser des cartes. De
même qu’on donne des détails à l’échelle de 50 centimètres pour mètre ou
à moitié de l’exécution; de 20 centimètres pour mètre ou au cinquième de
l’exécution, etc. L’échelle adoptée, l’architecte donne ainsi à chaque
partie du plan les dimensions relatives exactes. S’il a adopté l’échelle
de un centimètre pour mètre et qu’il veuille indiquer une porte de
1m,30 de largeur, il prend 0m,013. Comprenez-vous bien cela? Je
n’en suis pas certain; mais la pratique vous mettra au fait en quelques
heures. Pour vous bien indiquer l’utilité de l’échelle, je prends votre
plan. Votre salon est un parallélogramme. Je suppose qu’il ait 6 mètres
sur 8, c’est à peu près la proportion relative des deux côtés. Un
huitième du grand côté pris avec le compas est un mètre. Je reporte
cette dimension sur votre façade et je trouve que votre rez-de-chaussée
a 9 mètres de hauteur. Or, vous figurez-vous ce que ce serait, je ne
dirai pas votre salon, mais votre vestibule qui n’a guère que 4 mètres
de côtés avec une élévation[2] de 9 mètres entre le pavé et le plafond?
Ce serait un puits. Votre élévation n’est donc pas en rapport d’échelle
avec votre plan. Prenez, pour le salon de votre sœur, vingt-huit
millimètres sur cette règle graduée, ce qui donnera cinq mètres soixante
centimètres à l’échelle de cinq millimètres pour mètre. Bien; voilà le
petit côté du salon. Prenez maintenant quarante-un millimètres sur la
même règle, ce qui donnera huit mètres vingt centimètres; ce sera le
grand côté. Votre parallélogramme est tracé maintenant dans des
dimensions relatives parfaitement exactes. Vous allez entourer cette
pièce de murs[3], car on ne peut guère donner aux planchers ordinaires
une plus grande portée; il faut donc des murs pour recevoir les
solives[4]. Un mur en moellons dans lequel il faut faire passer des
tuyaux de cheminée ne peut avoir moins d’un demi-mètre ou cinquante
centimètres d’épaisseur. Votre salon se tiendra ainsi tout seul debout.
Après le salon vient la salle à manger comme importance. Où allons-nous
la placer? Il faut, surtout à la campagne, qu’on y entre directement du
salon. Sera-ce à droite, sera-ce à gauche?... Vous n’en savez rien, ni
moi non plus. Cependant le hasard ne peut trancher la question.
Raisonnons donc un peu... Il est tout simple de mettre la cuisine à
proximité de la salle à manger. Mais la cuisine est un service
incommode. Quand on n’est pas à table, il ne faut ni sentir l’odeur des
mets, ni entendre le bruit des personnes affectées à ce service. La
cuisine doit donc être, d’une part, non loin de la salle à manger,
d’autre part, assez éloignée de l’habitation pour qu’on n’ait point à en
soupçonner l’existence. De plus, il faut, à proximité de la cuisine, la
cour de service, les communs, le poulailler, un petit potager, des
laveries, etc. Il importe aussi que la cuisine ne soit pas placée à
l’exposition du midi. N’oublions pas que madame votre sœur, qui s’entend
à diriger une maison, a eu la précaution de dire dans le programme
laconique qu’elle envoie: «_Cuisine, pas sous-sol!_» Elle a raison, les
cuisines en sous-sol sont malsaines pour ceux qui s’y tiennent,
difficilement surveillées et répandent leur odeur dans les
rez-de-chaussée. Nous la placerons donc de plain-pied avec la salle à
manger, mais sans communication directe avec celle-ci pour éviter
l’odeur et le bruit. Examinons notre terrain, son orientation, ses vues.
L’orientation la plus fâcheuse pour l’habitation et celle qui, dans le
cas présent, offre la vue la moins agréable, est celle du nord-ouest.
Nous planterons donc le salon ayant son angle extérieur vers le sud-est,
et à la droite, nous placerons la salle à manger; à la suite, la cuisine
qui sera ainsi vers le nord. Ne vous pressez pas de tracer ces services,
car il faut savoir dans quels rapports ils devront se trouver soit avec
le salon soit avec le vestibule. On nous demande une salle de billard.
Elle sera bien, en pendant, vers le sud-est, avec la salle à manger. Il
nous faut aussi le vestibule, un cabinet pour votre beau-frère à
proximité de l’entrée. Si nous plantons la salle à manger et la salle de
billard qui doivent avoir à peu près la dimension donnée au salon,
juxtaposées dans la longueur avec celui-ci, ce salon ne sera éclairé que
par un de ses petits côtés, car il nous faut en avant placer le
vestibule. Or, ce salon sera triste et n’aura qu’une seule vue directe
sur la campagne. Traçons donc la salle à manger et la salle de billard
perpendiculairement au salon, en laissant déborder celui-ci du côté de
la bonne orientation. Donnons à chacune de ces deux pièces sept mètres
de longueur sur cinq mètres cinquante centimètres de largeur. Ce sont
des dimensions convenables. Puis tracez en avant du salon un vestibule
dont nous fixerons tout à l’heure la surface.

«Cherchons maintenant à donner aux murs de ces pièces la position exigée
par la construction. Du salon, nous devons entrer dans la salle à manger
et dans la salle de billard,--qui est aussi un lieu de réunion.--Il faut
donc que l’ouverture du salon dans la salle de billard soit assez large
pour que les personnes placées dans chacune de ces pièces soient réunies
sans se gêner. Mais il faut aussi que de la salle de billard on puisse
sortir dans le vestibule sans passer par le salon, et de même pour la
salle à manger. Nous avons dit qu’il fallait des vues latérales au
salon, qui a 8m,20c de longueur. Si nous prenons 2m,40c pour
les vues latérales, plus 0m,50c pour l’épaisseur du mur de la
salle de billard ou de la salle à manger, il restera 5m,30c
jusqu’à la cloison d’entrée du salon; notre salle de billard comme la
salle à manger ayant 5m,50c de largeur, ces pièces déborderont la
cloison d’entrée du salon de 0m,20c. Cela ne fait rien... Traçons
le second mur, toujours de 0m,50c d’épaisseur. Voilà les trois
pièces principales plantées. Dans l’axe de la salle de billard, nous
ferons une ouverture sur le salon, de 2m,60c. Sur le côté du mur
séparatif de la salle à manger, nous ouvrirons une porte de 1m,30c
sur la salle à manger, à 0m,20c de la cloison séparant le salon du
vestibule. Ainsi entrerons-nous dans cette salle à manger, non dans
l’axe, mais latéralement, ce qui est plus commode; car vous savez que,
lorsqu’on se dirige vers la table ou qu’on sort de dîner, les messieurs
offrent le bras aux dames. Il est donc bon qu’en sortant ou en entrant
on n’ait pas un obstacle qui puisse entraver la marche de ces couples.
La porte donnant du salon sur la salle à manger ne sera plus dans l’axe
de l’ouverture donnant du salon dans la salle de billard; mais cela
m’est égal. Cette porte sera en pendant avec la fenêtre s’ouvrant de ce
côté sur le dehors, et au milieu nous placerons la cheminée. Du
vestibule, nous ouvrirons une porte centrale sur le salon.

«En avant, le long du mur de la salle de billard, plaçons le cabinet de
votre beau-frère avec une petite antichambre où il pourra faire attendre
les personnes qui ont affaire à lui sans les laisser vaguer dans le
vestibule. Cependant, du côté de la salle à manger, nous placerons
l’office. Il faut que le cabinet de travail ait au moins 3m,90c de
largeur. Nous ferons déborder un peu le vestibule pour former
avant-corps.

«Il est une grosse question dans toute habitation: c’est l’escalier.
L’escalier doit être proportionné à cette habitation; ni trop vaste, ni
trop exigu. Il faut qu’il ne prenne pas une place inutile, qu’il donne
un accès facile aux étages supérieurs et qu’il soit apparent. Si, dans
votre vestibule, qui est très grand: 4m,90c sur 5m,50c, nous
prenions une partie de notre escalier, celui-ci serait très apparent et
nous gagnerions de la place. Il faut que l’emmarchement d’un escalier,
pour une habitation de cette importance, ait au moins 1m,30c de
largeur... Mais il faut aussi que du vestibule nous puissions
communiquer directement à la salle à manger, à l’office et à tous les
services placés du côté droit du plan. Réservons un couloir de
1m,30c et posons la première marche. La hauteur du rez-de-chaussée
entre les deux sols doit être, en raison de la dimension des pièces,
4m,50c; ce qui donnera de vide 4m,20c, en réservant
0m,30c pour l’épaisseur du plancher du premier. Les marches d’un
escalier facile doivent avoir environ 0m,15c de hauteur. Pour
monter 4m,50c, il nous faut donc compter trente marches. Chaque
marche doit avoir 0m,25c à 0m,30c de pas. Il faut donc que
l’escalier nous fournisse un développement de 7m,50c pour des
marches de 0m,25c de pas ou de 9m,00 pour des marches de
0m,30c, puisque nous comptons trente marches. Prenons une moyenne:
soit 8m,25c. Il s’agit de trouver ce développement de 8m,25c
au moins. Nous établirons donc un pavillon à l’angle du vestibule, assez
saillant pour qu’en gironnant autour d’un noyau[5],--qui sera dans la
prolongation du mur de droite du salon,--nous arrivions au premier étage
en débouchant dans l’antichambre de ce premier étage... Je vous trace
cet escalier sur lequel nous reviendrons. Les quinze premières marches
viennent dans l’alignement du noyau et du mur, et nous permettent de
placer, au-dessous de la dernière partie du giron[6], les
_water-closets_ pour les maîtres à rez-de-chaussée.

«Sur le couloir à la suite, nous placerons l’office. Puis l’escalier de
service en tour ronde; puis l’office de service, puis la cuisine en
aile, un fournil et une laverie, une buanderie avec sortie pour la
cuisine sur le potager. En retour, nous planterons une écurie pour trois
chevaux, une remise pour deux voitures, une sellerie, et un petit
escalier de service pour monter dans les logements du cocher, du
palefrenier et dans le magasin à fourrages placés sous le comble. À côté
de l’écurie, nous réserverons une descente directe à la cour et au
garde-manger, puis des _water-closets_ pour les gens.

«Nous allons séparer tous ces services de l’habitation par un mur
d’appui avec treillage, au droit de l’escalier de service en tour ronde;
ce qui nous donnera une cour pour la cuisine, l’écurie et les remises.
En avant, nous allons réserver un espace pour la basse-cour, le
poulailler, le trou à fumier...

«Maintenant que le plan de notre rez-de-chaussée est tracé, cherchons à
l’améliorer dans ses détails.

«Il serait fort agréable d’avoir au bout du salon, sur le jardin, une
loge fermée. Rien ne nous interdit d’en tracer une autre au bout de la
salle de billard, avec un divan où les messieurs pourraient fumer, et
une troisième au bout de la salle à manger, ce qui permettrait de
recevoir les plats par un tour, de l’office de service, et de disposer
les buffets et tables à découper.

«Nous utiliserons ces appendices au premier étage.

«Mais, du salon ou de la salle de billard, il faut pouvoir descendre
directement dans le jardin. Je vous avoue que je ne suis pas très
partisan de ces perrons, brûlants s’il fait soleil, et fort désagréables
par le vent et la pluie; si donc, latéralement à la salle de billard,
nous placions dans l’angle qu’elle forme avec le salon, une serre avec
escalier intérieur, il me semble que ce serait là une assez bonne
disposition? Ainsi, du salon ou de la salle de billard, on passerait
dans cette serre où l’on pourrait prendre le café quand le temps est
mauvais, et, à couvert, on descendrait dans le jardin. Quelques fleurs
et arbustes placés le long de la partie vitrée donneraient de la gaîté à
la salle de billard sans lui enlever du jour. Mais, en avant du
vestibule, nous mettrons un vrai perron, que nous aurons le soin
d’abriter; ce que la position de l’escalier nous permettra de faire en
toute sécurité.

«Traçons tout cela, à peu près correctement; ce sera à revoir quand nous
aurons étudié le premier étage dont les dispositions peuvent nous
obliger à modifier quelques-unes de celles du rez-de-chaussée. (fig.
1)[7].

[dessin]

«Comme les murs doivent monter de fond, vous allez poser, sur ce plan du
rez-de-chaussée, un papier à calquer pour éviter une perte de temps.
Vous aurez ainsi, sous les yeux et sous votre crayon, la construction
sur laquelle il convient de s’établir, et nous verrons de suite s’il y a
lieu de modifier quelques parties de ce plan inférieur.

«Voilà qui est fait. Traçons d’abord l’arrivée de l’escalier; la
dernière des trente marches dont nous avons besoin s’aligne avec le mur
de droite du vestibule; c’est la marche palière qui donnera dans
l’antichambre placée au-dessus du vestibule. Au-dessus du salon, nous
disposerons la chambre de la maîtresse du logis; mais, comme cette
chambre serait trop vaste, nous profiterons de l’espace qui nous est
donné pour établir une deuxième cloison, ce qui donnera doubles portes
et un bel espace pour placer des armoires, dont les dames n’ont jamais
de trop. Pour donner du jour dans cet espace, nous vitrerons une partie
haute de la cloison qui clôt l’antichambre. Ces doubles portes feront
que Madame sera plus retirée dans son appartement et n’entendra pas le
bruit des allants et des venants. De plus, cette seconde antichambre
privée nous permettra d’établir une communication directe avec
l’appartement de Monsieur, que nous placerons du côté de la belle
orientation, c’est-à-dire au-dessus de la salle de billard.

«Comme aussi cette surface est trop grande, nous prendrons, aux dépens
de l’espace libre, un cabinet de toilette pour Madame, avec baignoire;
et nous entrerons chez Monsieur directement de l’antichambre par un
couloir privé qui s’ouvrira en même temps dans le cabinet de toilette de
Madame, dans celui de Monsieur, placé au-dessus du cabinet de travail,
dans la chambre à coucher et dans les deux _water-closets_ réservés à
ces deux appartements. Ainsi, les deux portes donnant sur l’antichambre,
fermées, les maîtres de la maison seront complètement chez eux. Répétant
le corridor du rez-de-chaussée à droite, nous établirons une
communication de l’antichambre avec l’escalier de service, avec la
lingerie (grave affaire) que nous placerons au-dessus de la cuisine,
avec une grande garde-robe pour Madame à droite de sa chambre, et une
chambre d’enfants (car il faut tout prévoir), laquelle, ainsi que la
garde-robe, seront placées au-dessus de la salle à manger. La loge ou
bretêche[8] du rez-de-chaussée nous fera un beau cabinet de toilette
pour cette chambre d’enfants ou d’amis au premier étage, et celle de la
salle de billard fera une annexe fort agréable à la chambre de Monsieur.
Quant à la loge du salon, nous la couvrirons par une terrasse, ce qui
donnera à la chambre de Madame un beau balcon où l’on pourra placer en
été une banne et des fleurs (fig. 2)[9].

«Vous voyez, petit cousin, que notre plan commence à s’ordonner. Voici
bientôt l’heure du déjeuner, allez faire un tour de promenade, et, dans
l’après-midi, nous reprendrons notre travail, c’est-à-dire que nous
passerons aux élévations.»

En descendant au jardin, M. Paul examinait la maison paternelle avec une
attention toute nouvelle. Il n’avait jamais songé auparavant à observer
les distributions de ce logis. Il supputait la place perdue par ces
couloirs sans fin; il voyait, de ci et de là, des coins sombres et sans
destination. L’escalier débouchait mal. Au rez-de-chaussée, il fallait
connaître les êtres de l’habitation pour le trouver. La cuisine était à
une distance énorme de la salle à manger, et, pour communiquer de l’une
à l’autre, il fallait traverser un passage de voitures, descendre deux
marches et en monter six. Cela lui parut barbare pour la première fois
de sa vie. M. Paul, tout en se promenant et attendant le tintement de la
cloche du déjeuner, se demandait si son père ne ferait pas bien aussi de
démolir son vieux manoir pour bâtir une maison sur un plan nouveau
composé par lui-même avec les conseils du grand cousin. Il énumérait une
à une toutes les fautes de distribution de la maison paternelle, ses
trop nombreux casse-cou. Il voyait le salon sombre, flanqué des deux
côtés par les deux vieilles tours qui masquaient les vues latérales, le
petit cabinet de son père éclairé par une fenêtre étroite et précédé
d’une assez grande pièce sans emploi et qui servait de fruitier à
l’automne; bien d’autres défauts encore...

«Eh bien, lui dit son père, dès qu’on fut à table, il paraît que vous
avez déjà travaillé ce matin?»

M. Paul, tout pénétré de son sujet, fit une description assez exacte du
plan dressé, mais ne put terminer sans se livrer à des appréciations
critiques à l’endroit de l’habitation paternelle.



CHAPITRE III

L’ARBRE DE LA SCIENCE.


Sa mère le regardait d’un air étonné; quant au père, il devint sérieux
et parla ainsi: «Paul, cette maison plaît à ta mère, telle qu’elle est;
elle me plaît aussi à moi; vous y êtes nés tous trois, tes sœurs et toi;
mon père me l’a laissée, et je n’y ai ajouté que ce qui nous était
nécessaire. Il n’est pas un coin de cette habitation qui ne me rappelle
un souvenir de bonheur ou de tristesse; elle est consacrée par le
travail de trois générations d’honnêtes gens. Tous les habitants du
pays, qui veulent bien l’appeler _le Château_, savent qu’ils y trouvent
du pain quand ils en manquent, des vêtements pour leurs petits enfants,
des conseils dans leurs différends, et des secours s’ils sont malades.
Ils n’ont pas besoin qu’on leur indique l’escalier qui monte à
l’appartement de ta mère ou à mon cabinet, car ils le connaissent comme
nous; ils savent comme nous où se trouvent ces casse-cou que tu signales
et ne se perdent pas dans les longs couloirs. Si la cuisine est un peu
trop éloignée de la salle à manger, elle est assez vaste pour contenir
les moissonneurs quand ils arrivent pour souper et les pasteurs quand
ils viennent régler leurs comptes. Je ne me crois pas le droit de
changer tout cela; car cette maison est la maison de tous ici, et tu ne
dois pas oublier plus que moi qu’en 1793, mon grand-père y resta seul
avec sa femme et mon père, sans être inquiétés, tandis que tous les
châteaux voisins étaient abandonnés et pillés.

«Quand nous ne serons plus de ce monde, ta mère et moi, vous ferez de
cette vieille maison ce que vous jugerez convenable; mais, si j’ai un
conseil à vous donner, gardez-la telle qu’elle est, car elle peut rester
debout plus longtemps que vous et que vos enfants. Gardez-la, car il
faudrait que vous fissiez bien des fautes pour qu’elle ne fût plus une
protection pour notre famille.

«Je sais, aussi bien et mieux que toi probablement, tout ce qui lui
manque pour être une habitation dans le goût du jour, et, si je venais à
la vendre à quelque riche propriétaire, il est probable que celui-ci
s’empresserait de la démolir pour bâtir une maison ou un château plus
confortable et mieux approprié aux habitudes de notre temps. Ce que cet
acquéreur pourrait faire, moi je ne le puis, je ne le dois pas faire.

«Ces bonnes gens qui viennent ici _me causer_ avec leurs sabots aux
pieds, leur limousine sur le dos et qui protégeraient au besoin (ils me
l’ont prouvé) ma vieille maison, ne viendraient plus dans une habitation
neuve qu’ils ne connaîtraient pas et où tout serait fait pour leur
causer de l’effarement, sinon de l’envie. Je me déshabituerais de les
voir, et, s’il me semble tout naturel de recevoir à toute heure leur
visite dans ce logis qui ne rappelle que le passé et où tout est simple
et un peu gauche comme eux, il me paraîtrait probablement étrange de les
introduire dans des appartements disposés et décorés suivant la mode du
jour.

«L’habitude des yeux est quelque chose qu’il ne faut point heurter, les
gens du pays réunissent dans leur pensée l’habitant et sa maison;
changez celle-ci, ils ne reconnaîtront plus celui-là.

«Ton cousin sait encore mieux que toi et moi quels sont les défauts de
notre vieux manoir, et comment on pourrait le rendre beaucoup plus
attrayant, et cependant jamais il ne m’a fait songer qu’on y pût
apporter des modifications, parce qu’il comprend comme moi qu’en
changeant quelque chose à ces bâtisses, on causerait autour de nous un
trouble dans des habitudes prises, qui ne pourrait qu’être fâcheux.

«Te voilà en deux ou trois heures devenu architecte, et avant de savoir
si tu pourras faire mieux que ce qui existe, tu penses à démolir. Plus
de modestie; quand tu auras longtemps étudié et beaucoup vu, tu sauras
que l’habitation doit être, pour l’homme ou pour sa famille, un vêtement
fait à sa mesure, et que, quand un logis est en parfaite concordance
avec les mœurs et les habitudes de ceux qu’il abrite sous son toit, il
est excellent. Combien ai-je vu de ces propriétaires qui, en détruisant
la maison laissée par leurs pères, pour la remplacer par une habitation
conforme, pensaient-ils, aux exigences du moment, brisaient du même coup
le lien qui rattachait leur famille aux humbles habitants du voisinage!»

À ces arguments, M. Paul, pour toute réplique, alla embrasser son père
et sa mère; et c’était ce qu’il avait de mieux à faire.

«Je ne comprends pas bien,» dit Paul à son cousin, lorsqu’ils furent
tous deux dans le parc après déjeuner, «pourquoi mon père désire alors
faire bâtir une maison pour ma sœur, puisqu’il trouve si nécessaire de
conserver pour lui et pour nous le vieux manoir où nous sommes nés.

--Ceci est délicat; mais vous êtes, petit cousin, en âge de le
comprendre. D’abord votre sœur Marie porte aujourd’hui un autre nom que
le vôtre; or, un nom connu, respecté, est, pour le voisinage, comme la
vieille maison à laquelle il se trouve pour ainsi dire attaché. Si vous
n’existiez pas et que votre père et votre mère ne fussent plus de ce
monde, Mme N., votre sœur, en venant habiter cette terre avec son
mari, pourrait impunément démolir la vieille maison et en bâtir une
neuve, car il ne lui serait pas plus difficile de faire accepter cette
maison neuve que le nom du nouveau propriétaire. Elle devrait renouer de
nouveaux liens avec tout ce petit monde qui vous entoure, et par
conséquent établir entre ce monde et sa nouvelle famille des rapports
autres probablement que ceux qui existent aujourd’hui entre votre père
et les gens de votre voisinage. Les relations de votre père avec les
paysans berrichons au milieu desquels il a toujours vécu, résultent de
traditions transmises par plusieurs générations sans interruption. Il
peut obtenir d’eux, par suite, des services, leur inspirer une confiance
qui ne seraient point accordés à de nouveaux venus, à un autre nom que
le sien; de même aussi ces campagnards acceptent sans défiance des
bienfaits qu’ils savent, par une longue expérience, être désintéressés.
Le vieux manoir occupé par une personne étrangère, par un nom nouveau,
perdrait le prestige si justement apprécié par votre père; donc il n’y
aurait nul avantage à conserver au vieux domaine sa physionomie. Aussi
M. de Gandelau, qui ne fait rien légèrement, a-t-il bien compris qu’un
jour ou l’autre, et par la force des choses, sa maison ne pourrait
convenir à ses enfants, et, avant de la laisser disparaître, il en élève
une nouvelle pour votre sœur; maison à laquelle on s’habituera peu à peu
dans le pays, qui formera un nouveau noyau; car Mme Marie sait se
faire aimer et est connue ici de tous par ses belles qualités. On se
fera aux habitudes plus modernes des hôtes du manoir neuf, et personne
ne trouvera étrange, alors, qu’on modifie ou qu’on démolisse le vieux.
Votre père ménage une transition entre des mœurs qui s’affaiblissent
même dans les campagnes, mœurs vivantes encore cependant, et celles qui
les doivent remplacer. Vous voyez donc que, s’il tient au passé, s’il
essaye d’en conserver les bons côtés, il ne croit pas à sa perpétuité et
prévoit le moment ou il disparaîtra forcément, en présence des mœurs et
des nécessités de l’époque. Autant paraissent naturelles les façons
d’être de votre père parce qu’elles résultent d’habitudes non
interrompues pendant plusieurs générations, autant il serait difficile à
un nouveau venu de se conformer à ces habitudes. D’ailleurs ce domaine,
que M. de Gandelau a si bien su faire fructifier, qu’il a augmenté, sera
forcément divisé entre ses trois enfants lorsqu’il n’y sera plus. Déjà
en a-t-il détaché une partie qui compose la dot de votre sœur. Eh bien,
il entend que cette partie, dès à présent, soit mise en harmonie, par
l’habitation que nous allons construire, avec les usages des nouveaux
propriétaires qui sont jeunes et ont nécessairement des façons d’être
différentes de celles qui conviennent encore à votre père. Plus tard,
vous apprécierez toutes ces choses. Allons travailler.»

Paul cherchait à mettre en ordre, dans sa tête, les graves propos que
tenait son cousin. Il se rappelait la conversation des jours précédents,
entre M. de Gandelau et sa mère, et des idées, toutes nouvelles pour
lui, le préoccupaient visiblement. Quoi qu’il en soit, la vieille maison
prenait à ses yeux une apparence vénérable, et il songeait à bien autre
chose qu’à lui reprocher ses mauvaises distributions et ses dehors assez
maussades.



CHAPITRE IV

DES IDÉES DE M. PAUL EN MATIÈRE D’ART, ET COMMENT ELLES FURENTMODIFIÉES.


«Avant de reprendre le crayon, dit le grand cousin, dès que l’on fut
réinstallé dans le cabinet de travail, il faut savoir ce que vous
voulez. Nous avons tracé l’esquisse des plans. Nous savons qu’ils
peuvent s’élever, que la construction ne présentera pas de difficultés;
que les murs séparatifs des étages sont d’aplomb les uns sur les autres;
que les portées des planchers sont raisonnables, que les ouvertures sont
aux places convenables. C’est très bien... Maintenant, voyez-vous ces
plans en élévation? C’est-à-dire voyez-vous la maison debout, avec ses
étages, ses combles, ses baies, etc.?

--Mais... non.

--Eh bien, il faudrait d’abord vous représenter cette bâtisse comme si
elle existait réellement... Je sais que cela ne vous est guère possible,
puisque beaucoup d’architectes ne sont pas plus avancés que vous
lorsqu’ils ont tracé sur le papier les plans horizontaux, et qu’en
traçant ces plans, ils ne voient pas leur bâtisse s’élever en idée.
Réfléchissez un peu, examinez bien ces figures, et tâchez, par la
pensée, de leur donner, en élévation, une apparence quelconque avant de
vous servir du crayon... Prenez votre temps. J’ai une lettre à écrire,
quelques comptes à mettre en ordre; pendant ce temps-là, tâchez de me
donner l’élévation d’une des faces de la maison, de celle de l’entrée
par exemple, côté nord, et nous raisonnerons sur ce projet. Je ne vous
recommande qu’une chose, c’est de ne rien mettre sur le papier sans
avoir réfléchi, au préalable, sur la convenance, l’utilité de ce que
vous projetterez.

«Allons, courage; et n’oubliez pas l’échelle de proportion!»

M. Paul était fort embarrassé, et trouvait la besogne bien difficile.
Les idées, qui lui étaient venues abondamment lors de son premier
projet, lui refusaient leur service. Cependant, au bout d’une bonne
heure et demie, il présentait à son cousin un croquis.

«Cela pourrait être plus mauvais, dit le grand cousin. Vous avez donné
4m,50 de hauteur au rez-de-chaussée entre planchers, c’est bien ce
que nous avions dit; mais pourquoi la même hauteur au premier étage? Les
pièces sont plus petites, on est mieux aéré; donc il n’est pas besoin de
donner à cet étage une hauteur pareille, et 4 mètres suffiraient
largement. Puis, pourquoi des fenêtres rondes à rez-de-chaussée? Les
fenêtres rondes sont difficiles à garnir de châssis, et cela s’arrange
mal avec les fermetures, volets, jalousies ou persiennes. Bon! vos
fenêtres de l’escalier principal ne ressautent pas et seraient coupées
au milieu par l’emmarchement, ce qui empêcherait de les ouvrir et ferait
que, d’un coup de pied, on pourrait casser un carreau. Puis votre cage
d’escalier[10] ne s’élève pas au-dessus de la corniche et ne pourrait
permettre d’entrer dans l’étage sous combles. Il en est de même pour
l’escalier de service. Vos combles sont faits en bresis[11],
c’est-à-dire avec deux pentes. Cela ne vaut pas grand’chose dans des
pays comme ceux-ci. Il faut des combles à pente simple et sans
arêtiers[12] qui exigent un entretien difficile. Mieux valent les
pignons[13]. Vous avez marqué des chaînes de pierre aux angles. Je n’y
vois pas de mal; mais comment construirez-vous vos tableaux[14] de
croisées encadrées par des sortes de pilastres? Aucune souche de
cheminée[15] ne dépasse votre comble; cependant vous sentez qu’il faudra
bien qu’on les voie. Vos mansardes sont trop basses et on se cognerait
la tête pour regarder dehors. Faut-il que les linteaux[16] de ces
lucarnes soient au moins à 2 mètres au-dessus du plancher? Et pourquoi
des lucarnes ovales? Cela est fort incommode et difficile à fermer. Vous
avez indiqué le perron en perspective, comme font les Chinois; mais
c’est un détail. En quoi bâtirez-vous vos murs? Est-ce en pierre de
taille, en moellons, en pierre et moellons ou en pierre et briques?

«Étudions cela ensemble. Lorsque l’on compose un plan par-terre ou
horizontal, indépendamment des distributions, la chose dont il faut se
préoccuper, c’est de savoir comment on couvrira les bâtiments. Car ce
qui importe le plus dans une construction, c’est le moyen de la couvrir,
puisque toute construction destinée à un usage intérieur est un abri.
Cela est indiscutable, n’est-ce pas? Eh bien, dans votre bâtisse, dont
les plans sont maintenant sous vos yeux, que voyez-vous dans la masse du
corps principal? Deux parallélogrammes qui se coupent ainsi (fig. 3). Un
premier parallélogramme _a b c d_, coupé par un second parallélogramme
_e f g h_. Nous laissons de côté les bretêches et les escaliers. Donc si
nous montons des pignons sur les murs _a c, b d_, dont les rampants
seront égaux à la ligne _a c_, nous aurons deux triangles équilatéraux
dont les bases seront _a c_ et _b d_, et les pentes à 60°, ce qui est la
pente la plus convenable pour de l’ardoise, en ce que la neige ne s’y
arrête pas et que cette pente ne donne pas de prise au vent. Si, de
même, sur les murs _e f, g h,_ nous élevons deux pignons ayant une pente
semblable, ces murs étant moins longs que ne sont ceux _a c, b d_, les
triangles seront plus petits et leur sommet n’atteindra pas la hauteur
des premiers. Alors le comble élevé sur le plus petit parallélogramme
pénétrera celui élevé sur le grand et formera par ces pénétrations des
angles rentrants que nous appelons _noues_; je trace ces noues en _i k,
k l, m n, m_ o. Car les pentes des deux combles étant égales, en
projection horizontale, ces noues partageront l’angle droit en deux
angles égaux; vous savez assez de géométrie pour comprendre cela.

[dessin]

«Voilà donc la manière la plus simple de couvrir notre bâtiment; or, en
fait de couvertures, les plus simples sont les meilleures. Maintenant
pour que nos deux escaliers permettent de pénétrer sous ces combles, il
faut que leur cage, autrement dit leur enveloppe de maçonnerie, s’élève
au-dessus de la corniche du bâtiment et fournisse un étage
supplémentaire, pour eux seuls. Donc nous élèverons ces cages et nous
établirons pour elles des combles spéciaux. L’un, celui du grand
escalier, sera en pyramide à base quadrangulaire, et l’autre, celui du
petit, sera conique.

«Rien ne nous empêche d’élever sur les deux murs _q z, s t_, des loges
ou bretêches, de petits pignons, toujours avec une même pente de 60°, et
de couvrir ces loges par deux petits combles qui s’appuieront sur les
grands pignons _a c, b d_. Quant au bâtiment affecté à la cuisine au
rez-de-chaussée et à la lingerie au premier étage, nous suivrons la même
méthode, et, élevant un pignon sur le mur _u v_, nous aurons un comble
sur ce logis, à deux pentes qui viendra de même s’appuyer sur le grand
pignon _b d_. Nous aurons alors une rencontre à la base du comble sur la
loge _s t_ et de celui sur le bâtiment de la lingerie. Nous formerons un
appentis, pour éviter les chéneaux intérieurs, lequel pénétrera ces deux
combles et rejettera les eaux en _t_. Donc la projection horizontale de
cet ensemble de combles sera le tracé que vous voyez sur notre figure 3.
Les souches des cheminées traverseront ces combles, ainsi que je vous
l’indique, et ces souches, pour que les cheminées ne fument pas, doivent
s’élever au moins au niveau du faîtage[17], c’est-à-dire au-dessus de
l’arête supérieure du comble le plus élevé. Quant aux couvertures des
dépendances, étant plus basses puisqu’elles n’ont qu’un rez-de-chaussée,
nous n’avons pas à nous en préoccuper pour le moment.

«Remarquons que ces pignons, s’élevant verticalement, nous permettront
de disposer sous les combles des chambres d’amis très convenables,
indépendamment des chambres de domestiques qu’il faudra ménager, en les
éclairant par des lucarnes; tandis que nous pourrons avoir pour les
chambres donnant sur les pignons, de belles fenêtres avec balcons, si
cela nous convient.

«Cela décidé en principe, il serait bon de distribuer cet étage sous
combles. Mettez un morceau de papier à calquer sur le plan du premier
étage. Bien; maintenant, tracez tous les gros murs qui, nécessairement,
doivent s’élever jusqu’à la couverture, puisqu’ils portent des
cheminées. Tracez, à un mètre en dedans des murs goutterots,
c’est-à-dire qui ne portent pas pignons, une ligne, laquelle indique la
place perdue par suite de l’inclinaison du comble; vous allez ainsi
avoir l’espace dont vous pouvez disposer. Le grand escalier va monter à
cet étage, ainsi que l’escalier de service. À partir du gros mur de
refend qui, du grand escalier, va joindre l’angle du corps principal
vers le sud-est, qui est la belle orientation, nous allons disposer les
chambres d’amis, lesquelles formeront ainsi un _quartier_ séparé mis en
communication avec les appartements par le grand escalier. Nous pouvons,
dans cette partie, obtenir deux belles chambres A et B, avec leurs
cabinets de toilette _a_ et _b_; puis deux plus petites chambres C et D,
possédant toutes une cheminée. N’oublions pas le _water-closet_ pour ces
appartements, en W. De l’autre part, et en communication directe avec
l’escalier de service, nous pourrons trouver facilement quatre chambres
de domestiques E, F, G, H, des débarras I, et un _water-closet_ L, pour
les gens (fig. 4).

«Au-dessus du bâtiment des remises et écuries et de la buanderie, nous
pourrons aussi, dans les combles, disposer de trois ou quatre chambres
de domestiques, cocher, palefrenier, etc.

[dessin]

«Maintenant, il convient d’esquisser les façades.

«Nous élèverons le sol du rez-de-chaussée d’un mètre cinquante
centimètres au-dessus du sol extérieur, pour que nos caves soient
convenablement aérées et pour soustraire ce rez-de-chaussée à l’humidité
du terrain. Nous donnerons au rez-de-chaussée 4m,20c de hauteur
sous plafond. Tracez à ce niveau un bandeau horizontal de 0m,30c
de hauteur qui sera l’épaisseur du plancher. Aux pièces du premier
étage, qui sont plus petites que celles du rez-de-chaussée, nous
donnerons 3m,70c entre planchers. Puis tracez l’épaisseur de la
corniche avec sa tablette, 0m,55c. Alors commenceront les combles,
dont la hauteur sera fixée par celles des pignons. En prenant la face
sur l’entrée, projetez verticalement les angles du bâtiment, les portes
et fenêtres d’après le plan. Voilà l’ossature de cette façade disposée.»

Le grand cousin prend alors la planchette et esquisse la façade (fig.
5).

Tout cela fut bientôt mis au net à une petite échelle pour être envoyé à
Mme Marie N..., afin d’avoir son avis, et de procéder à l’exécution
dès qu’on aurait reçu la réponse.

M. Paul commençait à entrevoir quelques-unes des difficultés que fait
naître le moindre projet de bâtisse et se demandait comment le père
Branchu, qui savait tout juste écrire et compter, avait pu arriver à
construire la maison de M. le Maire, laquelle, cependant, n’avait pas
trop mauvaise apparence.

Le grand cousin, interrogé sur ce point, répondit ainsi à M. Paul: «Le
père Branchu possède la pratique de son métier; c’est un bon maçon de
campagne qui a commencé par porter l’_oiseau_ sur ses épaules, qui est
fils de maçon et fait ce qu’il a vu faire à son père. Il est d’ailleurs
intelligent, laborieux et probe. Par la pratique seule, il est arrivé à
bâtir comme on bâtit au pays, et peut-être un peu mieux, parce qu’il
raisonne volontiers sur ce qu’il fait. Il observe; ce n’est ni un sot,
ni un vaniteux; il évite les fautes des uns et imite les qualités des
autres. Vous le verrez à l’œuvre, et vous serez parfois surpris de la
justesse de ses observations, de l’insistance qu’il met à défendre son
opinion et des moyens pratiques dont il sait faire usage. Si on lui
donne des instructions et qu’il n’en comprenne pas parfaitement le sens,
il ne dit mot, mais revient le lendemain vous expliquer ce qu’il a cru
saisir, vous forçant ainsi à reprendre un à un tous les points douteux,
à compléter tous les renseignements incomplets ou vagues. J’aime le père
Branchu à cause de la ténacité qu’il met à vouloir comprendre ce qu’on
lui ordonne, et ce qui le rend importun pour quelques-uns me semble une
qualité précieuse, car, avec lui, il faut avoir tout prévu, avoir
réponse à toute objection et savoir de tous points ce que l’on veut. Il
a abandonné les travaux du châtelain de..., votre voisin, parce qu’on
lui faisait défaire aujourd’hui ce qu’on avait ordonné hier.
Interrogez-le à ce sujet: il est curieux à entendre; ce bonhomme qui n’a
que la pratique la plus élémentaire de son métier, mais qui la possède à
fond, qui connaît bien les matériaux du pays et la manière de les mettre
en œuvre, vous dira que l’architecte de ce château interminable est un
ignorant, et il vous le prouvera à sa manière. Et cependant il est clair
que cet architecte en sait beaucoup plus long que le père Branchu.

«En règle générale, quand on donne un ordre, il faut avoir sept fois
pensé aux objections dont il peut être l’objet; autrement, on trouve
parfois un père Branchu qui, du premier mot, vous montre que vous n’avez
été qu’un étourdi. Un architecte a bien la ressource de fermer la bouche
aux faiseurs d’objections lorsqu’ils sont placés sous sa direction; mais
imposer silence aux gens n’est pas leur démontrer qu’ils ont tort,
surtout si, à quelques jours de distance, le directeur de l’œuvre donne
des ordres contradictoires. Chacun possède sa dose d’amour-propre dont
il faut tenir compte. Autant un inférieur est flatté et vous sait gré de
l’attention que vous apportez à écouter ses observations lorsqu’elles
sont fondées, autant il est disposé à vous croire incapable si vous les
repoussez sans examen; surtout si, peu après, le fait démontre à cet
inférieur qu’il pouvait avoir raison. Il n’est qu’un moyen d’établir la
discipline dans un chantier: c’est de prouver à tous qu’on en sait plus
qu’eux et qu’on tient compte des difficultés de l’exécution.»



CHAPITRE V

M. PAUL SUIT UN COURS DE CONSTRUCTION PRATIQUE.


Cependant, les lettres, les journaux apportaient chaque matin les plus
tristes nouvelles. Depuis huit jours, le territoire était envahi par
l’ennemi. Bâtir n’était guère de saison. M. de Gandelau voyait entrer à
chaque instant, dans son cabinet, des paysans qui venaient lui faire
part de leurs craintes et chercher des conseils. Les jeunes gars étaient
appelés pour être incorporés dans la _mobile_. Les usines du voisinage
se fermaient faute de bras. On rencontrait sur les chemins des groupes
de paysans et de paysannes qui, contrairement aux habitudes paisibles de
cette province, parlaient avec animation; quelques-unes de ces femmes
pleuraient. Les travaux des champs étaient suspendus; on sentait partout
comme un frémissement douloureux; on voyait dans les chaumières des
lumières à une heure avancée de la nuit; on entendait des voix qui
s’appelaient. Les bestiaux rentraient plus tôt que d’habitude et
sortaient tard le matin. Sur les chemins, dès que deux hommes se
rencontraient, ils s’arrêtaient longtemps pour causer. Quelquefois, au
lieu de s’en aller chacun de leur côté, ils hâtaient le pas ensemble et
se dirigeaient vers le bourg voisin.

C’était le 20 du mois d’août 1870; en entrant chez son père de bon
matin, M. Paul le trouva plus soucieux encore que les jours précédents;
et ce n’était pas seulement sa goutte aggravée qui causait son souci. Le
cousin était là. «Les uns sont trop vieux, les autres sont trop jeunes.
Si cet enfant avait quatre ou cinq ans de plus, dit M. de Gandelau en
embrassant son fils, je l’enverrais avec tous ces jeunes gars qui sont
appelés sous les drapeaux; mais il est trop jeune, heureusement pour sa
mère... Ce sera long! dit-on; Dieu sait ce qu’il adviendra de notre
pauvre pays engagé dans une guerre insensée: mais nous n’avons qu’un
parti à prendre: rester ici au milieu de toutes ces familles anxieuses
et privées de leurs enfants; attendre et tâcher d’occuper tout ce monde
qui perd un peu la tête. Ne nous abandonnons pas, ne cédons pas à des
inquiétudes stériles; travaillons, c’est le remède à tous les maux; et
le malheur ne nous trouvera pas plus dépourvus de courage après des
journées de labeur qu’après l’oisiveté fiévreuse. Je prévois que Paul ne
pourra rentrer de sitôt à son lycée, à Paris. Vous, grand cousin, rien
ne vous oblige à demeurer en ce moment plutôt dans un lieu que dans un
autre. Vos affaires vont être suspendues partout; restez ici, où vous
pourrez vous rendre utile aussi longtemps que le pays n’aura pas besoin
de vous.

«Qui sait? Si les choses traînent en longueur, nous essayerons quand
même de bâtir la maison de Marie; ce sera une occasion de faire
travailler des bras inoccupés. Vous pourrez enseigner, par la pratique,
à Paul, les éléments de la construction. Nous manquerons peut-être de ce
nerf indispensable pour bâtir: l’argent. Eh bien! cela nous mettra dans
la nécessité de chercher les moyens de nous en passer. Nous avons les
matières premières, nous avons des bras et de quoi les nourrir quelque
temps. Ne nous laissons donc pas aller au découragement et à d’inutiles
récriminations; travaillons, nous n’en serons que mieux préparés si,
dans un suprême effort, il faut recourir à tous, vieillards et enfants,
pour défendre le sol.»

Mme de Gandelau joignant ses instances à celles de son mari, il ne
fut pas difficile de décider le grand cousin à venir s’établir au
château. En effet, trois jours après, le grand cousin, ayant été régler
quelques affaires, revenait avec une ample provision de papier et
d’instruments nécessaires à l’exécution des détails d’une bâtisse.

Il fallait attendre que le projet envoyé à la sœur de Paul revînt
approuvé ou amendé pour se mettre à l’œuvre. Il fut décidé que pendant
cet intervalle, le grand cousin donnerait à Paul les premières notions
de la construction d’une habitation, que ce cours serait fait le matin,
et que, dans l’après-midi, notre architecte en herbe rédigerait la
leçon, laquelle serait corrigée en famille le soir. Ainsi les journées
devaient-elles être bien remplies.


Première leçon.

«Si vous le voulez bien, petit cousin, nous ferons nos leçons en nous
promenant, et pour cause.»

Cette façon de procéder plut tout d’abord à M. Paul qui n’était pas
habitué au lycée à cette manière d’enseigner. La perspective d’un cours
fait entre quatre murs, rédigé entre quatre murs, corrigé entre quatre
murs ne lui avait pas semblé tout d’abord se concilier avec l’idée que
l’on se fait, à seize ans, des heures consacrées aux vacances, et bien
que l’architecture lui parût une fort belle chose après ses premiers
essais; qu’il fût assez fier de penser que _son projet_ était peut-être
à ce moment sous les yeux de sa sœur Marie et de son beau-frère,
cependant, au moment où il se dirigeait vers l’appartement de son
cousin, il avait regardé d’un œil de convoitise les grands arbres du
parc et les prairies verdoyantes qui brillaient entre leurs troncs
noirs. Un soupir de satisfaction s’échappa de sa poitrine en descendant
l’escalier du château.

«Allons-nous-en tout doucement vers la partie du domaine où nous devons
bâtir la maison, reprit le grand cousin, dès qu’ils furent dehors; la
connaissance du terrain est la première de toutes celles que
l’architecte doit posséder. Il y a, comme vous savez, plusieurs natures
de terrains; les uns sont résistants, les autres mous et compressibles à
différents degrés. Les roches forment les terrains les plus fermes et
sur lesquels on peut bâtir en toute assurance, à la condition toutefois
que ces roches n’aient pas été excavées ou dérangées. On donne le nom de
_sol vierge_ à tous les terrains que l’on rencontre dans l’état où les
phénomènes géologiques les ont placés, le nom de _sol de rapport_ ou de
_remblai_[18] à tout terrain qui a été bouleversé ou apporté par la main
de l’homme, par la végétation ou des alluvions torrentielles brusques.
En règle générale, il ne faut fonder que sur le sol vierge, et
cependant, parmi ceux-ci, il en est dont on doit se défier, comme je
vous l’expliquerai tout à l’heure.

«Il faut donc s’appliquer à distinguer un sol vierge d’un sol rapporté
ou bouleversé; pour ce faire, certaines connaissances de géologie
élémentaire sont indispensables[19]. Ainsi, les roches cristallisées,
les granits, les gneiss, les schistes cristallins demeurent dans l’état
où le refroidissement du globe et les soulèvements de sa croûte les ont
placés. Les grès, les calcaires, les marnes, les sables, même les
argiles, déposés par les eaux sous une énorme pression, sont stratifiés,
c’est-à-dire déposés par couches, comme des assises d’une construction,
et présentent une assiette excellente. Le coteau que nous avons là sur
notre droite, et vers lequel s’étend le bois de votre sœur, présente,
vous le voyez d’ici, des escarpements érodés par les eaux du ru que nous
allons traverser; remarquez que la pierre qui paraît dénudée, se
présente par lits à peu près horizontaux. C’est un calcaire jurassique
excellent pour bâtir, mais sur lequel aussi on peut s’appuyer en toute
sécurité. Ainsi, dans ces bancs[20], peut-on creuser des caves et se
servir de ce qu’on a extrait de l’excavation pour élever les murs. Ici
nous marchons sur des argiles sablonneuses entremêlées de pierre
meulière. Cela forme aussi un très bon sol qui n’est pas compressible.
Il en est autrement des argiles pures, non qu’elles soient
compressibles; mais, si elles ne sont pas encaissées, si, par exemple,
elles se trouvent sur une déclivité du sol, par l’effet des eaux qui
s’infiltrent entre leurs couches, elles glissent et la maison qu’on a
élevée sur leur surface descend avec elles. On voit parfois ainsi, sur
des rampes argileuses, des villages tout entiers qui descendent dans la
vallée. Il faut donc apporter une grande attention à la manière de
fonder sur les argiles si l’on veut éviter ces dangers. Parfois aussi,
lorsqu’elles sont fortement comprimées par une construction lourde, les
argiles s’affaissent sous leur poids pour se relever d’autant un peu
plus loin, par un mouvement de bascule. Les sables marins, purs, fins ou
graveleux, sont excellents pour recevoir des fondations, parce que le
sable se tasse naturellement pour peu qu’il soit mouillé. Si bien qu’on
peut former, au besoin, un sol factice en apportant de bonnes couches de
sable marin sur un sol douteux, et en mouillant fortement ces couches.
Plus le sable est fin et dépourvu d’argile et meilleur est-il, car tous
ces petits grains lourds, égaux, ne laissent entre eux que des
intervalles très faibles et se touchent par plusieurs points. Si le
poids comprime la couche de sable et la force à se tasser, ce tassement
est régulier et par conséquent sans danger. La construction descend
ainsi de quelques millimètres suivant son poids, mais ne se disloque pas
parce qu’elle s’enfonce régulièrement. Les alluvions formées par des
cours d’eau peu rapides, c’est-à-dire par des rivières ou par des lacs,
composent aussi de bons sols, parce que les couches de gravier ou de
limon ont été déposées peu à peu et bien tassées par le poids du liquide
qui les charriait. Il en est tout autrement des sols marécageux, car les
eaux n’ayant pas de courant, ont permis à des végétaux de pousser dans
leurs lits. Ces végétaux venant à mourir sont remplacés chaque année par
d’autres. Il se forme alors des couches successives de détritus sous une
pression minime, qui laissent entre elles des cavités innombrables,
comme serait un amas de foin pourri. On désigne ces dépôts sous le nom
de tourbières. Là-dessus on ne peut rien asseoir, car ces dépôts
s’affaissent sous la moindre charge. Tenez! nous voici près du ru, sur
un point qui présente ce phénomène... Frappez du pied sur ce sol gazonné
dru... Vous sentez que la terre sonne creux et s’ébranle sous le choc.
Quelquefois ces tourbières atteignent des profondeurs telles par
l’accumulation des détritus végétaux, qu’on ne peut en atteindre le
fond; si vous bâtissez là-dessus, votre construction s’enfoncera peu à
peu, et souvent inégalement, en raison de la déclivité du sous-sol, de
telle sorte que la bâtisse s’inclinera d’un côté. C’est ainsi qu’à Pise,
à Bologne en Italie, des tours se sont inclinées pendant qu’on les
élevait, jusqu’au moment où la tourbe a été complètement comprimée sous
la charge. Quand on trouve ces sols, ou bien il faut enlever la tourbe
jusqu’à ce qu’on trouve la roche ou le gravier, ou bien il faut enfoncer
des pilotis très rapprochés les uns des autres, comme un jeu de quilles,
jusqu’à ce que les pieux refusent d’entrer plus avant. Alors, sur les
têtes de ces pilotis, on établit ce qu’on appelle un radier, sorte de
châssis de charpente, entre lequel on coule du béton[21] et sur lequel
on pose les premières assises de maçonnerie. Des villes entières sont
ainsi bâties: Venise, Amsterdam, ne reposent que sur des forêts de
pilotis enfoncés dans une vase spongieuse parce qu’elle s’est formée
sous une mince nappe d’eau qui n’avait pas assez de puissance pour la
comprimer.

«Mais il ne suffit pas de reconnaître la nature du sol sur lequel on
doit établir une construction; il faut examiner les cours d’eau
sous-jacents, ou comment se comportent les écoulements des eaux
pluviales sur leur surface ou dans leurs interstices. La présence d’un
banc d’argile, si faible qu’il soit, entre des couches calcaires, de
grès ou de sable, doit préoccuper le constructeur, car ces bancs étant
étanches, c’est-à-dire ne laissant pas pénétrer l’eau des pluies dans
leur épaisseur, favorisent des courants ou nappes d’eau, qui peuvent
occasionner les désordres les plus fâcheux dans les fondations. Examinez
ici près, le long de l’escarpement, cette couche verdâtre... C’est de
l’argile, elle est très mince et ne peut point retenir les eaux; mais
supposez qu’elle ait 50 centimètres d’épaisseur. Les pluies, qui
pénétreront facilement à travers le gravier placé au-dessus,
s’arrêteront sur cette couche et feront leur chemin suivant le plan
d’inclinaison de cette couche d’argile; peu à peu elles formeront des
cavités comme de petites grottes, et un courant caché. Si vous faites un
mur de cave ou de fondation qui descende au-dessous de cette nappe
d’eau, celle-ci viendra se heurter contre votre mur, le pénétrera, quoi
que vous fassiez, et remplira vos caves. C’est pourquoi, dans ce cas, il
sera nécessaire, au préalable, de détourner cette nappe d’eau, en la
recueillant dans un égout pour l’éloigner de vos constructions.
Prêtez-moi votre carnet afin que je vous indique clairement, par un
tracé, ce que je vous dis ici (fig. 6). Soit A B la couche d’argile, C D
la couche de gravier ou de sable perméable. Il se formera une nappe
d’eau courante, après chaque averse, de E en F. Cette nappe sera arrêtée
par le mur de fondation ou de cave G H, et le traversera bientôt,
puisqu’elle ne peut ni remonter, ni traverser l’argile. Il faut donc, en
I, établir un égout transversal avec ouvertures en amont par lesquelles
ces eaux s’introduiront dans le chenal, ainsi que vous le démontre le
tracé K. Cet égout dirigera les eaux recueillies où bon vous semblera et
laissera le mur G H parfaitement sec. Vous comprenez, n’est-ce pas?...

[dessin]

«Mais si vous fondez en plein dans l’argile, faut-il prendre des
précautions autrement sérieuses; car, ainsi que je vous le disais tout à
l’heure, il peut se faire que le banc d’argile tout entier vienne à
glisser.

«Les bancs d’argile glissent, surtout lorsqu’en coupe[22] ils présentent
la section que je trace ainsi (fig. 7): soit A un banc de roche, B un
banc d’argile. Les eaux pluviales qui tombent en amont, de D en C,
passeront en C sous ce banc d’argile; et, si les pluies sont
persistantes, elles formeront de C en E une couche molle, grasse,
savonneuse, de telle sorte que le banc d’argile C B E glissera sur cette
couche par son propre poids, mais surtout si, en G, on l’a chargé d’une
construction.

[dessin]

«Comment parer à ce danger? 1º en recueillant les eaux en C dans un
égout ou une pierrée, de telle sorte qu’elles ne puissent passer sous le
banc d’argile si celui-ci est très épais; 2º s’il n’a qu’une épaisseur
de quelques mètres, en descendant le mur de fondation H jusqu’au roc ou
gravier, et en faisant en I un égout collecteur, comme il vient d’être
dit tout à l’heure. Alors le triangle d’argile C I K ne pourra glisser,
retenu par le mur bien assis et chargé. La partie argileuse en aval,
n’étant pas mouillée par dessous, ne glissera pas. Mais faut-il que ce
mur H et son égout I soient assez épais pour résister à la charge du
triangle C I K.

«Vous sentez donc combien il est important de se rendre compte des
terrains sur lesquels on opère; et combien il est essentiel qu’un
architecte possède quelques connaissances en géologie. Rappelez-vous
bien ceci, car les architectes de la génération qui nous précède
dédaignent ces études et s’en rapportent à leurs entrepreneurs en bien
des cas.

«Nous parlerons aussi des terrains vaseux, plats, pénétrés d’eau et que
l’on ne peut fouiller parce qu’ils n’ont guère que la consistance d’une
boue compacte et dans lesquels plus on creuse, moins on rencontre de
résistance. Quand ces terrains ne sont pas tourbiers, qu’ils ne
contiennent guère de détritus de végétaux, qu’ils sont toujours pénétrés
de la même quantité d’eau, on peut fonder dessus, car l’eau n’est pas
compressible. Votre construction est alors comme un bateau: toute la
question consiste à empêcher l’eau de s’échapper, de fuir sous le poids
de la bâtisse comme elle fuit sous le poids d’un bateau. Quand vous vous
plongez dans une baignoire à moitié pleine, l’eau remonte le long des
bords d’une quantité égale au volume de votre corps. Mais supposez
qu’une planche, découpant exactement le contour de votre corps, empêche
l’eau de remonter autour de vous, vous ne pourrez entrer dans l’eau et
cette eau vous portera sur sa surface. Eh bien, quand on doit bâtir sur
un sol boueux, le problème consiste à empêcher cette boue de remonter
autour de la maison à mesure qu’elle s’enfoncerait. Il faut encore un
tracé pour vous expliquer les moyens propres à obtenir, en ce cas
particulier, un bon résultat (fig. 8).

«Nous avons creusé dans un sol de remblais A, c’est-à-dire sur lequel on
ne saurait bâtir avec sécurité. En B, nous atteignons le sol vierge;
mais ce sol est très humide, c’est une ancienne vase pénétrée d’eau et
dans laquelle on enfonce en marchant. Plus nous enlevons de cette vase
et plus nous la trouvons molle. Une sonde enfoncée à deux ou trois
mètres donne toujours le même fond, et les trous que l’on fait se
remplissent d’eau immédiatement. Des pilotis battus s’enfoncent jusqu’à
la tête. Or, vous pensez bien que, pour élever une construction
ordinaire, on ne peut dépenser en fondations le double de ce que
coûterait la bâtisse elle-même. Il faut donc aviser... Alors nous
ferons, pour recevoir les murs qui forment le périmètre de la maison,
une tranchée de 0m,50 à 0m,60c de profondeur environ, ainsi que
je le trace en E; puis, dans ces tranchées et sur toute la surface de la
construction, nous coulerons du béton ayant une épaisseur de 0m,60 à
0m,80c entre les tranchées, comme je le trace en F. Nous aurons
fait ainsi comme un couvercle d’une matière homogène qui empêchera la
vase G H, comprise sous ces bords, de remonter. Le poids du remblai A se
chargera de comprimer le reste. Ainsi pourrez-vous, sur ce plateau,
élever vos constructions en toute sécurité.

«Vous me demanderez peut-être ce que c’est que du béton et comment on le
fait? Vous apprendrez cela plus tard.»

[dessin]

Tout en causant et faisant des croquis, Paul et le grand cousin étaient
arrivés sur les rampes du coteau où devait s’élever la maison.

«La situation est bonne, dit le cousin. Nous avons un excellent sol
calcaire d’où nous pourrons même tirer de la pierre ou du moellon propre
à bâtir. Voilà, sur les basses rampes, des argiles sablonneuses assez
nettes, avec lesquelles nous ferons de la brique. Voilà la source d’eau
vive qui vient du bois et qui sort de dessous le dernier des bancs
calcaires; nous pourrons facilement la capter, l’amener le long de la
maison où elle sera doublement utile, car elle nous donnera de l’eau
pour les besoins des habitants et entraînera, dans un égout, toutes les
eaux ménagères et les immondices que nous enverrons se perdre dans cette
ancienne excavation que je vois sur notre gauche.

«Toutefois nous devrons procéder après examen, car il me semble que ces
bancs ont été déjà exploités sur quelques points. Nous pourrions bien
rencontrer de ces excavations de carrières faites sans soin, comme cela
n’arrive que trop souvent dans les campagnes.

--Comment, dit Paul, reconnaît-on la pierre bonne à bâtir?

--Cela n’est pas toujours aisé, et il en est de ces connaissances comme
de beaucoup d’autres: l’expérience doit confirmer la théorie. Parmi les
pierres calcaires, lesquelles comprennent généralement, avec certains
grès, les matériaux que l’on peut facilement exploiter et tailler, les
unes sont dures, d’autres tendres; mais les plus dures ne sont pas
toujours celles qui résistent le mieux à l’action du temps. Beaucoup de
calcaires contiennent de l’argile, et, celle-ci retenant l’eau, lorsque
surviennent les gelées ces parties argileuses gonflent et font éclater
les blocs dont la pâte est composée de carbonate de chaux et aussi de
silice en plus ou moins grande quantité. Les calcaires purgés d’argile
sont ceux qui résistent le mieux à l’humidité et qui ne craignent pas la
gelée. Quand, comme ici, on peut voir les bancs dépouillés par une
érosion, il est facile de reconnaître ceux qui sont bons de ceux qui
sont défectueux. Ainsi remarquez ce gros bloc noirâtre dont la tranche
unie et nue depuis des siècles s’est couverte de lichens; il est d’une
excellente qualité, car les lichens ne viennent que très lentement; donc
pour qu’ils aient pu s’attacher à cette pierre et lui donner cette
apparence grise mouchetée, il a fallu que le calcaire ait résisté aux
actions décomposantes de l’atmosphère. Au-dessus, voyez ce banc d’un
blanc presque pur et qui paraît si sain. Eh bien, il n’a cette belle
apparence que parce que, à chaque gelée, il a laissé tomber sa peau, que
sa surface s’est décomposée. Allez toucher ce roc, vous verrez qu’il
vous restera aux mains une poussière blanche... C’est ainsi, n’est-ce
pas? Dès lors la qualité de ce bloc est mauvaise, et vous voyez en
effet, qu’au-dessous, l’herbe est jonchée de petites exfoliations de
calcaires, tandis que le gazon, sous le bloc gris, est pur de toute
poussière. Il est donc très utile à un architecte, quand il veut bâtir,
d’aller voir les carrières et comment les bancs qui les composent se
comportent à l’air libre; or, entre nous, c’est ce que nos confrères ne
font guère.»


Deuxième leçon.

La méthode adoptée par le grand cousin, pour donner à M. Paul les
premières notions sur la construction, plaisait fort à celui-ci. La
veille il avait assez bien transcrit, dans la journée, tout ce que le
maître avait pris soin de lui expliquer sur le terrain. Il avait même
ajouté assez adroitement des figures à son texte; les corrections
avaient été faites rapidement après dîner. Mais ce jour-là, une pluie
serrée ne permettait guère de sortir, et le grand cousin décida que la
deuxième leçon serait faite dans la maison. «Aussi bien, dit-il, nous
aurons devant les yeux des exemples suffisants; le château nous les
fournira. Nous allons le visiter de la cave au grenier et nous en
étudierons les matériaux aussi bien que les moyens de construction, soit
pour les critiquer s’ils sont mauvais, soit pour en prendre note s’ils
sont bons.» Quand le maître et l’élève furent descendus dans les
sous-sols, le grand cousin commença ainsi: «Voyez comme ce mur de cave,
qui donne sur la cour, est humide et comme les mortiers qui joignent les
pierres sont tombés presque partout et surtout vers le haut. Cela tient
à deux causes: 1º on n’a pas eu la précaution, en élevant ces murs, de
les bien enduire à l’extérieur de manière à faire glisser les eaux du
sol jusqu’à la base; 2º on n’a pas employé dans la construction des
mortiers faits avec de la chaux hydraulique. Il y a en effet deux
natures principales de chaux: la chaux dite grasse et la chaux
hydraulique; la première est obtenue par la cuisson de calcaires
compacts que l’on trouve habituellement au sommet des bancs; on
l’appelle grasse parce qu’elle est glutineuse lorsqu’elle est éteinte et
s’attache au rabot avec lequel on la corroie; cette chaux, étant noyée
dans l’eau, bout et jette une épaisse vapeur, comme vous avez pu voir,
et, mêlée au sable, prend lentement. Employés au-dessus du sol, les
mortiers faits avec cette chaux deviennent fort durs à la longue, mais
conservent plus ou moins pendant un temps une certaine plasticité.
Toutefois ces mortiers, prenant lentement, sont facilement délayés par
les eaux, et ne peuvent alors jamais devenir durs. Les chaux
hydrauliques obtenues par la cuisson de calcaires argileux, mêlées au
sable, prennent au contraire rapidement une grande dureté et se
maintiennent d’autant mieux que les mortiers sont dans des lieux
humides. Aussi appelle-t-on cette chaux _hydraulique_ parce qu’on
l’emploie pour toutes les maçonneries que l’on établit dans l’eau. On
fait des chaux hydrauliques factices quand le sol ne fournit pas des
calcaires argileux, eu broyant une certaine quantité d’argile avec les
calcaires propres à faire de la chaux ordinaire. On reconnaît la chaux
hydraulique en l’éteignant, c’est-à-dire en la mêlant avec de l’eau;
alors elle _fuse_ sans presque produire de vapeur.

C’est avec la chaux hydraulique qu’on fait les bétons dont je vous
parlais hier. Ayant préparé le mortier, on y mêle une certaine quantité
de cailloux durs, de la grosseur d’un œuf environ; on corroie le tout et
on jette le mélange dans les fouilles où on le pilonne avec des _dames_
de bois. Si la chaux est bonne et que le béton soit bien fait, on
compose ainsi un véritable rocher qui ressemble aux conglomérats ou
poudingues produits naturellement. L’eau traversant difficilement ces
bétons lorsqu’ils ont pris de la consistance, on peut ainsi éviter les
infiltrations sous-jacentes qui se produisent dans les caves faites dans
des terrains très humides.

«Si le mur que vous voyez là eût été maçonné en mortier fait avec de la
chaux hydraulique, il serait net et les joints[23] en seraient aussi
durs que la pierre elle-même. Vous comprendrez facilement que quand les
eaux, ont peu à peu détrempé et fait couler les mortiers des lits et
joints à la base d’un mur, les pierres qui le composent tassent, et que
tout le reste de la bâtisse en souffre. C’est pourquoi la façade de
maison, sur la cour, présente un bon nombre de fissures que l’on
rebouche de temps à autre, mais sans pouvoir, bien entendu, détruire la
cause du mal.

[dessin]

«Vous voyez que le mur de cave qui reçoit le berceau de la voûte est
très épais, bien plus épais que n’est le mur du rez-de-chaussée. Ce
dernier n’a guère que 0m,60c d’épaisseur, tandis que celui-ci a
trois pieds anciens, près d’un mètre. Ce supplément d’épaisseur est
donné à l’intérieur en grande partie pour recevoir ce que nous appelons
les sommiers de la voûte. Un croquis vous fera comprendre la raison de
cette disposition (fig. 9). Soit A l’épaisseur du mur d’une maison à
rez-de-chaussée et que cette épaisseur ait 0m,50c; si l’on veut
faire des caves sous ce rez-de-chaussée, le sol intérieur étant en B et
le sol extérieur en C, il sera bon, d’abord, d’indiquer le sol intérieur
par une saillie, une plus forte épaisseur donnée à ce mur du côté
extérieur; soit 0m,05c. En A’ le mur aura donc 0m,55c. Votre
berceau de cave étant tracé en D, il faut réserver en E un repos d’au
moins 0m,20c, pour recevoir les premiers claveaux des sommiers de
la voûte; puis il est bon de donner du côté des terres une plus forte
saillie pour bien asseoir le soubassement[24]; cette saillie étant de
0m,05c, nous aurons en F 0m,60c d’épaisseur et en G
0m,80c au moins, car il ne faut point que le mur, qui s’élève,
porte sur les lits obliques de la voûte, autrement n’aurait-il pas une
bonne assiette et serait-il _affamé_, comme nous disons, ou réduit
d’épaisseur par cet arc qui le viendrait pénétrer ainsi que nous le
montre le tracé I. Mais venez par ici dans cet autre caveau qui
appartient à la partie la plus ancienne du château et qui est bâti en
belles pierres. Le constructeur n’a pas voulu perdre de place à
l’intérieur, et, bâtissant en pierres d’appareil[25], il a entendu ne
pas prodiguer les matériaux; qu’a-t-il fait (fig. 10)? Il n’a donné à
son mur de cave que l’épaisseur de celui du rez-de-chaussée: de distance
en distance, il a posé de gros corbeaux[26] à 0m,60c au-dessus du
sol; sur ces corbeaux, il a bandé des arcs de 0m,25c de saillie,
et sur ces arcs, qui remplacent le surplus d’épaisseur ou le contre-mur
dont je vous parlais tout à l’heure, il a bandé son berceau de
voûte[27]. Ce croquis perspectif nous fera bien saisir ce système de
structure. Ainsi le mur supérieur laisse-t-il la voûte indépendante et
s’élève d’aplomb sur ses parements[28] inférieurs.

[dessin]

«Vous avez compris, n’est-ce pas? Eh bien, allons voir ce petit escalier
que peut-être vous n’avez jamais examiné attentivement. Il a quatre
pieds anciens de largeur, ou 1m,30c, ce qui était la largeur
suffisante pour descendre facilement les queues de vin. Voyez (fig. 11):
la voûte rampante se compose d’autant d’arcs superposés qu’il y a de
marches; cela est très bien vu, solide, et facile à construire. En
effet, quand on a posé les marches en pierre, sur celles-ci on établit
successivement un même cintre de bois qui, bien entendu, ressaute à
chaque marche, et, sur ce cintre, on pose un arc, ce qui se fait
rapidement, les pierres étant taillées d’avance. Ainsi les arcs suivent
le profil de ces marches, et en une journée le cintre étant reporté,
après la fermeture de chaque arc, sur la marche suivante, en commençant
par celle du bas, deux hommes peuvent bander cinq ou six de ces arcs.
S’il y a douze marches, en deux jours on peut donc fermer cette voûte
rampante. Voici comme il faut indiquer cette construction en coupe
perspective et en géométral dans votre résumé d’aujourd’hui, A et B.

«Montons au rez-de-chaussée: voyez à l’intérieur comme les murs laissent
paraître des efflorescences qui ressemblent à du coton cardé. C’est le
salpêtre qui se forme dans l’intérieur de la pierre et qui, par l’effet
de l’humidité du sol, se cristallise sur le parement. Ce salpêtre altère
la pierre, finit par la ronger, et fait tomber toute peinture que l’on
prétendrait apposer sur la paroi intérieure. On fait des enduits
hydrofuges pour arrêter l’effet du salpêtre, mais ces moyens ne font que
retarder un peu son apparition sans détruire le mal, et cet enduit tombe
bientôt comme une croûte. Il faut donc, quand on construit, à la
campagne surtout, empêcher l’humidité du sol de remonter dans
l’épaisseur des murs et l’arrêter au niveau du sol. On a essayé parfois
d’interposer une couche de bitume entre les pierres du soubassement aux
lieu et place du lit de mortier pour éviter l’aspiration de l’humidité
par les pierres, ce qu’on appelle la capillarité; mais ce moyen est très
insuffisant. Le bitume s’échappe sous la charge, parce qu’il ne durcit
pas assez pour résister à cette charge, ou bien il s’altère et se
combine avec la chaux. Le mieux est d’interposer, entre les premières
assises inférieures d’un soubassement, un lit d’ardoises pris dans la
couche de mortier. L’ardoise arrête complètement cet effet de
capillarité et l’humidité ne peut remonter dans les murs.

«Regardez maintenant ce mur de face, sur la cour... Il forme comme une
bosse à la hauteur du plancher du premier étage. Nous disons alors que
c’est un mur qui _boucle_. Au lieu de se maintenir dans un plan
vertical, comme cela devrait être, il a rondi; pourquoi? parce qu’il a
été poussé par une force agissant de l’intérieur à l’extérieur. Quelle
est cette force? Ce pourrait être une voûte, mais il n’y a pas ici de
voûte au rez-de-chaussée. Ce ne peut donc être que le plancher. On ne
comprend guère, au premier abord, comment un plancher, qui est un plan
horizontal, peut pousser. Car pour pousser, il faudrait supposer que ce
plancher s’étend dans un sens, ce qui ne peut être. Mais voici ce qui
arrive. Suivez-moi bien... Autrefois, pour établir un plancher, on
posait de grosses poutres d’un mur à l’autre, et, sur ces poutres, des
pièces de bois plus légères, qu’on appelle solives; puis on chargeait
ces solives d’une couche de terre, de gravier ou de sable, et là-dessus
on formait une aire en mortier pour recevoir le carrelage. Tout cela est
très lourd. Or, comme une pièce de bois, même d’un fort équarrissage,
fléchit à la longue sous son propre poids, c’est-à-dire, de droite
qu’elle était, devient courbe, à plus forte raison se courbe-t-elle
lorsqu’on la charge. Plus elle se courbe et plus elle exerce une
pression sur le parement intérieur des murs dans lesquels on a dû
l’encastrer. C’est cette pression sur le parement intérieur qui tend à
pousser le mur en dehors. Mais, si comme ici, pour soulager la portée
des poutres, on a placé dessous des liens[29] de bois (fig. 12), cet
effet de poussée est d’autant plus sensible que le bras de levier est
plus long. Je vois bien que vous ne comprenez pas parfaitement. Un
croquis va vous mettre au fait. Soit A la coupe du mur, ou si vous aimez
mieux, son épaisseur. Si la poutre vient à se courber suivant la ligne C
D, il se produit une pression en D qui est traduite par une poussée en F
et le rondissement du mur comme je vous l’indique par les courbes
ponctuées. Supposez même qu’à la place du lien E, nous ayons un corbeau
de pierre; l’effet produit sera le même, mais moins puissant, à moins
que la queue de ce corbeau ne prenne toute l’épaisseur du mur, comme je
vous le marque en I, et que cette queue K soit chargée de telle sorte
que cette charge neutralise la pression que la poutre exerce à
l’extrémité L. C’est ce qui n’a pas été fait ici, où, à la place du lien
de bois, on a mis un corbeau. Ce corbeau n’a qu’une médiocre prise dans
le mur, et celui-ci, bâti en petits matériaux assez mal maçonnés, n’a
pas une consistance suffisante pour résister à la poussée qu’exerce le
rondissement des poutres. Mais pourquoi, me direz-vous, cet effet
s’est-il produit à la hauteur du plancher du premier étage et ne
s’est-il pas produit au-dessus? Parce que, par l’effet du bouclement que
nous signalons ici, le mur s’est incliné au-dessus vers l’intérieur, et
qu’il a ainsi serré le second plancher, ses parements s’étant placés,
par leur inclinaison même, perpendiculairement à la direction courbe des
poutres supérieures, comme je vous le marque en M, en exagérant l’effet
pour bien vous le faire saisir.

[dessin]

«Vous voyez que chaque détail mérite attention et qu’il faut se rendre
compte de tout dans les constructions.

«En toutes choses, on n’apprend à éviter le mal qu’en l’analysant et
cherchant ses causes, en constatant ses effets; c’est pourquoi, pour
devenir un bon constructeur, il ne suffit pas de se familiariser avec
les règles de la construction qui ne peuvent prévoir tous les cas; il
faut voir beaucoup, beaucoup observer, constater les points défectueux
dans les bâtisses anciennes; de même, les médecins n’arrivent-ils à
définir une bonne constitution physique qu’en étudiant les maladies et
leurs causes. Nous n’apprécions ce qui est bon le plus souvent que par
la connaissance du mal, si bien qu’en l’absence du mal, nous pouvons
admettre que le bon existe. Un vieux maître architecte qui, quand
j’avais à peu près votre âge, voulait bien m’aider de ses conseils, me
disait souvent: «Mon ami, je puis vous dire ce qu’il faut éviter dans
l’art de bâtir; quant à vous expliquer en quoi consiste le bon et le
beau, c’est affaire à vous de le trouver. Si vous êtes né architecte,
vous saurez bien le découvrir; sinon, tout ce que je pourrais vous
montrer, les exemples que je placerais sous vos yeux ne vous donneraient
pas du talent.» Et le maître parlait sagement. La vue des plus belles
œuvres d’architecture peut fausser l’esprit des étudiants si, en les
leur montrant, on ne leur explique pas comment leurs auteurs sont
arrivés à les faire belles, parce qu’ils ont évité de tomber dans telles
et telles fautes.

«Mais en voilà assez pour votre rédaction de ce jour. Mettez ces croquis
au net, en regard de votre texte, et nous verrons cela ce soir.»



CHAPITRE VI

COMME QUOI M. PAUL EST INDUIT À ÉTABLIR CERTAINES DIFFÉRENCES ENTRE LA
MORALE ET LA CONSTRUCTION.


Lorsque le soir, le compte rendu rédigé par Paul fut lu en famille, M.
de Gandelau interrompit la lecture à cette phrase infidèlement
reproduite: «Le bien n’est que l’absence du mal.»

«Oh! oh! dit le père: la charité est autre chose que l’absence du mal.
Si tu ne donnes rien au pauvre qui te demande du pain; si, sachant
nager, tu ne cherches pas à sauver un homme qui se noie, tu ne fais pas
de mal, mais tu ne fais pas le bien.

--Ce n’est pas, reprit le grand cousin en souriant, tout à fait ce que
j’ai dit à Paul. À propos des défauts constatés dans les constructions,
j’ai dit, je crois, que le bon est l’absence du mal; c’est-à-dire qu’en
fait de constructions, et peut-être en beaucoup d’autres choses qui
tiennent à l’ordre purement matériel, éviter ce qui est mauvais, c’est
faire bien, mais non le bien. J’avoue d’ailleurs que je n’ai pas
suffisamment développé ma pensée.

«Deux choses sont nécessaires pour devenir un bon constructeur: un
esprit juste--ce qui tient à la nature morale de chacun de nous,--et
l’expérience que l’on acquiert.

«L’observation et l’expérience qui en sont la conséquence nous servent à
reconnaître le mal et à l’éviter; mais si, malgré cela, on n’est pas
doué d’un esprit juste, ordonné naturellement, l’expérience, en
permettant de se garder du mal, ne suffit pas à elle seule pour trouver
ce qui est bon.

«D’ailleurs si, en morale, le bien est absolu et indépendant des
circonstances, il n’en est pas de même en construction. Ce qui est bon
ici est mauvais ailleurs, en raison du climat, des habitudes, de la
qualité des matériaux et de la façon dont ils se comportent suivant
telle ou telle circonstance locale. S’il est bon, par exemple, de
couvrir un comble en ardoises dans un climat tempéré et humide, ce
procédé ne vaut rien dans un climat chaud, sec et venteux. Des
constructions de bois seront excellentes dans telles situations,
mauvaises dans d’autres. S’il est bon, dans les habitations, d’ouvrir
des jours larges, de vitrer de grandes surfaces sous les climats du
nord, parce que la lumière est voilée, cela est mauvais dans des
contrées méridionales où la lumière est intense et où il faut se
garantir contre la chaleur. Si donc on peut faire un code de morale, on
ne peut établir des règles absolues en construction, et c’est pourquoi
l’expérience, le raisonnement et la réflexion doivent toujours
intervenir lorsqu’on prétend bâtir. Bien souvent de jeunes architectes
m’ont demandé quel était le meilleur _traité_ de construction à
consulter. Il n’y en a point, leur disais-je, par la raison qu’un traité
ne saurait prévoir tous les cas, toutes les circonstances particulières
qui se présentent dans la carrière de l’architecte. Le _traité_ établit
des règles; mais, quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, vous vous trouvez
en face de l’exception et n’avez plus que faire de la règle. Un traité
de construction est bon pour habituer l’esprit à concevoir et à faire
exécuter suivant certaines méthodes; il vous donne les moyens de
résoudre les problèmes posés; mais ne les résout pas, ou du moins n’en
résout qu’un seul sur mille. C’est donc à l’intelligence, à
l’observation à suppléer, en ces mille cas présentés, à ce que la règle
ne peut prévoir.»


Troisième leçon

[dessin]

«Hier, dit le grand cousin à Paul, lorsque celui-ci entra dans sa
chambre, nous avons visité les caves et le rez-de-chaussée, aujourd’hui
nous irons nous promener dans les greniers du château. Mais d’abord je
vais vous montrer ce qu’on entend par une _ferme_[30] de charpente... La
ferme la plus simple (fig. 13) se compose de quatre pièces de bois: deux
arbalétriers[31], un entrait[32] et un poinçon[33]. Les deux pièces
inclinées A sont les arbalétriers, la pièce horizontale B l’entrait, et
la pièce verticale C le poinçon. Les bouts supérieurs des arbalétriers
s’assemblent dans le poinçon, ainsi que je vous le fais voir par le
détail D, c’est-à-dire à l’aide de deux tenons[34] E qui entrent dans
deux mortaises[35] F et d’un épaulement G qui fait que toute la force du
bois bute dans l’encoche I que nous appelons embrèvement[36]. Les bouts
inférieurs des arbalétriers s’assemblent de même aux deux extrémités de
l’entrait, ainsi que nous le fait voir cet autre détail H. Le poinçon
s’assemble aussi par un tenon, dans le milieu de l’entrait, mais
librement et sans appuyer sur cet entrait. Les tenons entrés dans les
mortaises, on enfonce des chevilles de bois dans les trous que je vous
marque, pour bien relier le tout. Plus vous appuyez sur le sommet M,
plus vous tendez à faire écarter du pied les deux arbalétriers; mais
ceux-ci étant fixés aux deux bouts de l’entrait, raidissent celui-ci
comme la corde d’un arc. Donc cet entrait est d’autant moins disposé à
se courber qu’il est mieux tendu, et le poinçon n’est là que pour le
suspendre à son milieu et pour assembler la tête des arbalétriers. Mais
de M en N ces arbalétriers peuvent fléchir sous le bois de la
couverture: alors on ajoute deux liens O P qui arrêtent cette flexion en
reportant les charges sur le poinçon, de telle sorte que celui-ci est à
son tour tendu de M en P. Le bois ne pouvant s’allonger, le point P est
fixe, donc les deux points O le sont aussi.

«Maintenant que vous savez ce qu’est la ferme la plus simple, montons
dans les combles.»

Ces combles étaient vieux, réparés, consolidés bien des fois, et
formaient un enchevêtrement de charpentes assez difficile à comprendre.
«Autrefois, dit le grand cousin, il y a plus d’un siècle, on faisait les
charpentes ainsi que vous le voyez ici: chaque chevron[37] portant
ferme, c’est-à-dire que chacun des chevrons composait une ferme, sauf
l’entrait que l’on ne plaçait que de distance en distance. Alors le bois
était à foison et on ne songeait guère à l’économiser. Aujourd’hui il
est moins commun et il est difficile de se procurer un nombre
considérable de pièces d’une grande dimension. Les belles futaies qui
couvraient le sol de la France ont été gaspillées sottement et les bois
longs d’essence de chêne sont rares. Il a donc fallu les économiser.
Aussi a-t-on pris le parti d’établir des fermes solides à une distance
de 4 mètres environ l’une de l’autre. Sur ces fermes on a placé des
_pannes_ qui sont ces pièces horizontales que vous voyez de ce côté, et,
sur ces pannes, des chevrons plus ou moins longs ont été posés pour
recevoir le lattis des tuiles ou la volige de l’ardoise. Mais toute
charpente de comble doit être établie sur des semelles, qui sont ces
pièces horizontales reposant sur la tête des murs, qui relient et
isolent les entraits de la maçonnerie, car il faut observer que les bois
se conservent indéfiniment à l’air libre, sec, mais qu’ils se
pourrissent rapidement au contact d’un corps humide comme est la pierre.
Voyez ici cette pièce de bois presque engagée dans la maçonnerie, elle
est à moitié réduite à l’état d’amadou, tandis que l’arbalétrier
au-dessus qui est à l’air libre, à l’air sec, est aussi pur de
pourriture que s’il était neuf.

«On faisait autrefois les planchers en plaçant des solives reposant sur
des poutres et les murs. Ces solives et ces poutres restaient
apparentes, ainsi que vous pouvez le voir encore dans la cuisine et la
grande salle du rez-de-chaussée qui sert de dépôt. L’air circulait donc
autour de ces bois et ceux-ci pouvaient durer des siècles. Mais on a
trouvé que ces bois apparents n’étaient point agréables à la vue, qu’ils
n’étaient point propres et permettaient aux araignées de tendre leurs
toiles dans leurs intervalles. On a donc cloué des lattes sous ces
solives et on a couvert ce lattis d’un enduit que nous appelons le
plafond. Les bois ainsi enfermés, privés d’air, se sont échauffés (comme
on dit en terme de charpenterie), c’est-à-dire qu’ils ont fermenté, et
la pourriture les a bientôt attaqués. Si bien que des planchers à
solives apparentes, qui avaient résisté à l’action du temps pendant des
siècles, sont tombés de pourriture au bout de peu de temps du moment
qu’ils ont été enfermés. J’ajouterai qu’autrefois, avant d’employer des
bois dans les constructions, on avait la précaution de les laisser
plusieurs années dehors à l’action de la pluie et du soleil. On les
faisait baigner même un certain temps dans l’eau, afin de les purger de
la sève (car la sève est le ferment qui cause la pourriture du bois).
Quand ces bois écorcés et grossièrement équarris étaient restés à l’air
pendant cinq ou six ans, on les employait. Mais nous sommes pressés à
cette heure, et on met en œuvre des bois qui souvent n’ont pas une année
de coupe. Ils ne sont pas secs, ont gardé leur sève, et, si on les
enferme alors, ils fermentent rapidement, si bien qu’en quelques années
les plus grosses poutres sont complètement pourries. Aussi les
architectes prudents hésitent à employer du bois pour les planchers.
Cependant leur emploi--même à l’état de dessication imparfaite--n’aurait
pas de graves inconvénients si on ne les enfermait pas entre des
enduits. Le pis qui pourrait arriver, ce serait des gerçures et des
chantournements. Ils sécheraient employés, comme ils auraient séché à
l’air libre.

«Il n’y a donc pas grand inconvénient à employer des bois fraîchement
coupés pour des charpentes de combles, lesquelles sont généralement
laissées libres. Elles sèchent sur place. Elles se déforment, mais ne
pourrissent pas.

«Comme nous ne pourrons trouver, pour la maison de votre sœur, des bois
absolument secs, nous ferons donc des planchers à solives apparentes et
nous tâcherons, par des moyens simples et peu dispendieux, de leur
donner une apparence qui ne soit pas désagréable.

«Mais il faut que vous compreniez bien quelles sont les qualités des
bois. Je ne vous dirai pas que la nature a fait pousser ces grands
végétaux que nous employons, pour notre agrément ou nos besoins. La
nature s’est, je crois, fort peu préoccupée de savoir si le chêne, le
sapin nous seraient bons à quelque chose; et si l’intelligence humaine a
su tirer parti de ces matériaux qui croissent devant nos yeux, c’est
après avoir reconnu et constaté par l’expérience leurs propriétés.
Malheureusement il semblerait que les résultats de cette expérience ne
tendent pas à s’accroître, et, à voir la façon dont on emploie le plus
habituellement ces bois aujourd’hui, on pourrait admettre que nous
sommes moins instruits que nos devanciers ou que nous avons perdu cette
habitude de l’observation avec laquelle ils étaient familiers.

«Le bois étant un composé de fibres plus ou moins lâches ou serrées,
possède une puissance de résistance considérable à une pression qui
s’exerce suivant la longueur de ses fibres, mais il fléchit ou s’écrase
facilement au contraire sous une pression exercée sur le travers de ces
mêmes fibres. Ainsi, une bûche de 0m,10c de diamètre, d’une
longueur d’un mètre, posée debout, supportera sans s’écraser ou se
tordre une pression de plusieurs milliers de kilogrammes, tandis que le
même poids brisera ou écrasera cette bûche posée horizontalement, comme
vous écraseriez une tige de roseau sous votre pied. Prenez un fétu de
paille bien sain, de 0m,10c de longueur, et posez votre doigt sur
un bout en tenant ce fétu verticalement sur une table; il vous faudra
appuyer assez fortement pour le faire fléchir, tandis que la moindre
pression exercée sur ce même fétu, s’il est posé horizontalement,
l’aplatira. Le fétu est un tube. L’arbre est composé d’une série de
tubes les uns dans les autres. Plus ces tubes sont nombreux, serrés,
fins, plus le tronc résiste à une pression, soit dans le sens de la
longueur, soit dans le sens de l’épaisseur. Mais ceci nous indique que,
pour conserver au bois ses qualités de résistance, il faut l’employer
tel que la nature le donne, et c’est bien ainsi, en effet, qu’on
procédait jadis. Chaque pièce de charpente était prise dans un brin
d’arbre plus ou moins gros, suivant le besoin, mais on ne refendait pas
les arbres dans leur longueur pour composer plusieurs pièces de
charpente; car le cœur étant plus dur et compacte que n’est l’aubier
(qui est l’enveloppe spongieuse placée sous l’écorce), et les couches
concentriques du bois étant d’autant plus serrées et résistantes
qu’elles avoisinent le cœur, si vous fendez un arbre en deux dans sa
longueur, une des parois est beaucoup plus résistante que l’autre,
l’équilibre est rompu et la flexion se produit facilement sous la
charge. Les couches externes étant les plus récentes, celles-ci sont
plus spongieuses et plus lâches de tissus que ne le sont les couches
anciennes qui avoisinent le cœur; par conséquent la dessiccation opère
sur ces couches externes un retrait plus considérable que sur les
couches internes; de là, courbure. Soit A (fig. 14) une pièce de bois
refendue, les couches B sont plus dures, plus compactes que celles C qui
contiennent plus d’humidité et dont les fibres sont plus molles. En
séchant, cette pièce de bois produira donc une concavité du côté
externe, ainsi que je vous marque en D. Si le bois est laissé entier
comme je le trace en E, les effets se neutraliseront et la pièce se
conservera droite.

[dessin]

«Voyez cette charpente ancienne dont les chevrons portent ferme (fig.
15): les sablières[38] A sont équarries dans des brins de chêne, le cœur
étant au centre. Il en est de même des chevrons B, des entraits C, des
faux entraits D, des poinçons E, des blochets[39] F et des jambettes G;
aussi toutes ces pièces ont conservé leur rigidité et aucune d’elles ne
s’est courbée parce qu’elles ont été employées sèches et en brins non
refendus. Voyez au contraire cette panne H posée sur cette ferme I d’une
date récente, elle est courbée, non pas tant à cause du poids des
chevrons qu’elle porte, que parce qu’elle est refendue et que le
charpentier a maladroitement posé le cœur du côté intérieur. S’il eût
fait le contraire, si le cœur eût été posé du côté du chevronnage, il
est à croire que cette panne n’aurait point fléchi, peut-être même
aurait-elle pris du raide, c’est-à-dire qu’elle serait convexe sur sa
face externe. Mais les charpentiers sont des hommes et ils n’aiment
point à se donner du travail quand ils croient pouvoir l’éviter. Celui
qui a posé cette panne a trouvé plus commode de la placer sur son plan
de sciage au lieu de la retourner et de mettre ce plan sous les
chevrons.

«Considérant cette qualité du bois, et du bois de chêne notamment, dont
les fibres internes sont plus dures et plus serrées que ne sont les
couches externes, quand on veut poser une pièce de bois horizontalement
sur deux points d’appui ou piliers, et lui donner toute la résistance
dont elle est susceptible pour porter un poids agissant sur son milieu,
on la débite à la scie en deux, dans sa longueur, et, retournant les
faces à l’extérieur, on boulonne ensemble ces deux pièces, ainsi que je
vous l’indique ici (fig. 16). Alors les cœurs étant en dehors et les
deux pièces tendant à se courber en formant deux surfaces convexes,
ainsi que vous le voyez en A (fig. 17), si elles sont bien serrées par
des boulons[40] munis de bonnes platines, elles sont obligées de rester
droites; la puissance de courbure de l’une neutralise la puissance de
courbure de l’autre, ces deux efforts contraires tendent à donner plus
de raide à la pièce, d’autant que, si vous prenez un bois quelque peu
courbé naturellement et que vous placiez ces deux pièces de telle sorte
que la concavité soit en dessous, après les avoir, bien entendu,
chevauchées, mettant la queue de l’une contre la tête de l’autre, vous
aurez donné à cette pièce de bois toute la résistance dont elle est
susceptible.

[dessin]

[dessin]

«C’est d’après cette méthode qu’il faut poser les _moises_[41] et toutes
pièces doubles. Ici, par exemple (fig. 18), vous voyez que l’on a placé
avec raison une paire de moises en mettant les sciages en dehors pour
remplacer un entrait pourri. Nous appelons moises des pièces de bois
qui, doublées habituellement, pincent deux ou plusieurs membres d’une
charpente. Ces moises A saisissent au moyen d’entailles à mi-bois les
arbalétriers B, le poinçon C et les deux liens D. Des boulons en fer
avec écrous serrent exactement les entailles des moises comme feraient
des mâchoires, contre les bois qu’il s’agissait de maintenir à leur
place. Mais en voilà assez pour aujourd’hui, et vous aurez fort à faire
de mettre au net, d’ici à ce soir, cette leçon de charpenterie.»

[dessin]



CHAPITRE VII

PLANTATION DE LA MAISON ET OPÉRATIONS SUR LE TERRAIN.


Le lendemain, on recevait de Mme Marie N... une lettre datée de
Naples, qui exprimait les plus vives et les plus patriotiques
appréhensions à propos des derniers événements. La sœur de M. Paul
engageait la famille à venir la rejoindre à Naples; son mari ne pouvait
rentrer en France en ce moment; la mission qui l’appelait à
Constantinople ne souffrait aucun délai et le forçait à s’embarquer très
prochainement. Cette lettre se terminait ainsi: «Nous avons reçu les
projets de Paul; il nous semble s’être un peu fait aider par notre
cousin. Cela me plairait fort, à mon mari et à moi, si jamais on pouvait
mettre la main à l’œuvre; mais qui peut aujourd’hui, dans notre pauvre
pays, songer à bâtir? Venez bien plutôt nous trouver.»

«Eh bien, dit M. de Gandelau après la lecture de cette lettre, voilà vos
projets approuvés, passons sans retard à l’exécution. Si MM. les
Prussiens viennent jusqu’ici et qu’ils mettent le feu, suivant leur
coutume, à notre vieille maison, ils ne brûleront pas les murs d’une
bâtisse à peine commencée, et ce que nous aurons dépensé pour l’élever
n’entrera pas dans leurs poches.»

Le grand cousin aidé de Paul qui faisait les calculs--jamais il n’en
avait tant fait--rédigea le devis, qui donna un chiffre de 175 000 fr.
La terrasse et la maçonnerie entraient dans la dépense prévue pour 85
000 fr.

Le père Branchu fut appelé: «C’est un homme bien comme il faut, monsieur
votre père,» dit-il à Paul, lorsqu’il fut convenu qu’on commencerait dès
le lendemain, «il fait travailler le monde quand on est obligé de
renvoyer les ouvriers valides de partout et que les vieux comme moi, qui
ne peuvent plus se battre, vont jeûner tout l’hiver. J’vas boire un bon
pichet à sa santé avec Jean Godard le charpentier, qui sera rudement
content tout de même!»

Le reste de la journée fut employé à mettre les cotes principales sur le
plan, afin de pouvoir tracer les fouilles.

Le père Branchu, le lendemain, se trouvait sur le terrain, muni de
cordeaux, de piquets, de clous, de broches, d’une grande équerre et d’un
niveau d’eau quand arrivèrent Paul et son cousin, de bon matin.

«Vous voyez, dit à Paul le grand cousin, que les cotes indiquent sur ce
plan les distances entre les axes des murs. Consultant ces mesures, nous
allons, sur le terrain, planter ces axes à l’aide de cordeaux attachés à
ce que nous appelons des broches (fig. 19), lesquelles se composent de
deux piquets fichés solidement en terre et d’une traverse. La direction
d’un des axes étant arrêtée suivant l’orientation qu’il nous convient de
choisir, la disposition des autres axes s’ensuivra d’après les distances
tracées sur le plan et les retours d’équerre.»

Le grand cousin eut bientôt fait d’arrêter la ligne d’axe A de la salle
à manger et de la salle de billard, suivant l’orientation convenable.
Puis, sur cette première ligne d’axe, il en fit établir une autre à
angle droit, au moyen d’un petit graphomètre, laquelle fut la ligne
d’axe du salon et du vestibule. Une fois ces deux lignes arrêtées, les
autres furent disposées au moyen des cotes inscrites d’avance sur le
plan. Les axes des murs principaux se trouvaient ainsi tracés sur le
terrain par des cordeaux, attachés aux broches.

[dessin]

Comme on devait établir des caves sous tout le bâtiment principal, le
grand cousin se contenta d’ordonner au père Branchu de fouiller tout le
terrain à une distance de 1m,00 en dehors des lignes du périmètre.
Deux terrassiers, avec leurs pioches, se mirent donc à tracer
immédiatement la fouille. «Si vous trouvez (comme ce n’est pas douteux),
dit-il aux terrassiers, de la roche à une faible profondeur et qu’elle
soit de bonne qualité, vous aurez le soin de ne point la gâcher;
exploitez-la comme du moellon, nous nous en servirons et nous vous
payerons la fouille en conséquence. Si vous trouvez de la caillasse,
faites-la sauter à la mine, et mettez de côté pour en faire usage les
meilleurs morceaux. Demain ou après-demain, nous vous donnerons le plan
et le profil des caves. En attendant, approvisionnez-vous de briques, de
chaux et de sable; vous savez que dans ce pays-ci il est prudent de s’y
prendre d’avance pour avoir ces matériaux à temps. Nous voilà en
septembre et il faut que nos caves soient faites au moins avant les
premières gelées.

«Ainsi donc, ajouta le grand cousin en s’adressant à Paul, au moment où
ils revenaient vers la maison, je vous nomme inspecteur des travaux, et
voici en quoi consistent vos fonctions: vous viendrez sur le terrain
tous les matins et vous veillerez d’abord à ce que les ordres donnés
devant vous soient strictement exécutés. Ainsi, vous aurez à reconnaître
la quantité de moellon qu’on extraira de la fouille, à faire empiler
proprement ce moellon sur 1m,00 d’épaisseur, une largeur de 2m,00
et une longueur indéfinie suivant le rendement de la carrière. Ayant
ainsi chaque jour constaté l’augmentation du cube, nous serons assurés
qu’il n’en sera rien détourné. Vous aurez dans votre poche un carnet sur
lequel vous marquerez cette augmentation journalière, et vous ferez
parafer chaque feuillet par le père Branchu. Ce n’est donc, pour le
moment, qu’une surveillance; mais vos fonctions se compliqueront au fur
et à mesure de l’avancement des travaux. S’il arrive des matériaux, vous
reconnaîtrez la quantité soit comme nombre, si c’est de la brique, soit
au cube, si c’est du sable ou de la chaux. À cet effet, je vais vous
faire porter sur le chantier une de ces caisses de cantonnier qui ont
1m,00 sur 1m,00 et 0m,50c de hauteur. Chaque caisse remplie
donnera donc un demi-mètre.

«Vous direz au père Branchu qu’il ait à élever une baraque en planches
qui servira de magasin pour ses outils et permettra de mettre la chaux à
couvert en attendant qu’on l’éteigne. Si nous avions un
entrepreneur-adjudicataire ou avec lequel un marché aurait été passé,
nous n’aurions pas à nous inquiéter de la quantité ou du cube des
matériaux amenés sur le chantier; mais ici, nous sommes obligés
d’employer les moyens élémentaires, car le père Branchu ne peut faire
des avances de fonds. Nous lui donnerons les matériaux que nous
achèterons ou qui proviennent de nos ressources, en compte. Vous sentez
qu’il ne faut pas que ces matériaux soient détournés ou gaspillés. Nous
lui payons seulement la mise en œuvre. Cela exige de notre part plus
d’attention et de surveillance, mais nous sommes assurés au moins de ne
pas être trompés sur la qualité des matériaux par un entrepreneur qui
croirait peut-être avoir intérêt à nous fournir, s’il les achetait, de
la marchandise d’une valeur inférieure à celle que nous aurions portée
au devis.

«Nous nous engagerons de même avec le charpentier. Votre père m’a dit
qu’il avait quelques brins de chêne coupés depuis plus de deux ans et
mis en chantier près de la ferme de Noiret. Allons les voir, nous
marquerons ceux qui pourront être employés. Notre plan coté nous donne
les longueurs des solives des planchers.»

En passant le long du ru qui coule dans la petite vallée, le grand
cousin regardait attentivement ses berges et en frappait les parois avec
le bout ferré de son bâton. «Qu’est-ce que vous voyez donc là? dit
Paul.--Je crois que nous trouverons ici de bons matériaux pour faire les
voûtes des caves... Voyez cette pierre jaunâtre, poreuse comme une
éponge. C’est un cadeau que nous fait ce cours d’eau si modeste. Il
entraîne dans ses eaux du carbonate de chaux, qui vient chaque jour
s’incruster sur les herbes et détritus de végétaux qui se trouvent sur
ses bords et son lit. Ce ruisseau forme ainsi un tuf léger, très poreux,
qui est mou et friable tant qu’il reste à l’humidité, mais qui acquiert
une certaine dureté en séchant. Autrefois ce ruisseau était plus gros
qu’il n’est aujourd’hui, et il me paraît avoir déposé une assez belle
épaisseur de ce tuf qui apparaît sur ses rives actuelles. Prenez ce
morceau et regardez-le attentivement... Vous voyez qu’il est rempli de
cavités, de petites galeries cylindriques, ce sont les brindilles de
végétaux autour desquelles s’est déposé le carbonate de chaux. Ces
brindilles sont pourries et détruites depuis longtemps, l’enveloppe est
restée et durcit à l’air. Observez comme ce moellon est léger, composé
de cellules qui ne sont guère plus épaisses que des coquilles d’œuf.
Cependant, essayez de l’écraser sous votre talon... Il résiste et à
peine si la pression émousse ses aspérités. Eh bien, faites-le sécher,
et dans huit jours il résistera bien mieux. Il faudra un bon coup de
marteau pour le briser.

«Cette matière est la meilleure peut-être pour faire des voûtes, à cause
de sa légèreté, de sa résistance, de ses cavités et de cette âpreté qui
font que le mortier adhère si bien aux joints qu’on ne saurait l’en
détacher et que le tout, suffisamment sec, semble ne former qu’une seule
pièce.

«Nous enverrons deux terrassiers pour en exploiter quelques mètres. Ce
n’est pas difficile; et quand ce tuf est humide sur son lit naturel, on
le débite avec la plus grande rapidité en briquettes.»

On arriva bientôt à la ferme de Noiret; là, en effet, le long du mur de
la grange, sous un appentis, étaient empilées des pièces de bois,
grossièrement équarries et noircies par l’humidité. Le grand cousin en
marqua un certain nombre avec son couteau, laissant de côté celles qui
étaient torses, noueuses ou roulées.

»Qu’est-ce donc qu’une pièce de bois _roulée_?» dit Paul.

--Les bois roulés sont ceux dont les fibres tournent en spirale autour
du cœur. Vous comprenez que les fibres du bois n’étant pas verticales et
formant des spirales plus ou moins prononcées, perdent leur propriété de
résistance: ces fibres, à cause du parcours qu’elles font, lequel n’est
point régulier, se disjoignent et laissent entre elles de profondes
gerçures. Ces bois sont donc rejetés comme défectueux, ainsi que ceux
qui sont attaqués au cœur ou qui ont ce qu’on appelle des _malandres_,
c’est-à-dire des parties malades entre leurs couches, sorte d’ulcères
intérieurs qui d’abord enlèvent au bois son homogénéité de résistance et
qui développent autour d’eux la pourriture. Il arrive souvent que l’on
ne voie pas les malandres et qu’en peu de temps des bois de charpente
qui paraissent très-sains tombent en poussière. Ces maladies cependant
étant fréquentes ou rares en raison des terrains sur lesquels les bois
ont poussé, il est essentiel de savoir la provenance des charpentes que
l’on emploie dans les constructions. Telle forêt produit des bois de
chêne admirables en apparence, mais qui pourrissent rapidement; telle
autre en fournit qui sont toujours sains. En général les bois poussés
dans des sols légers et secs sont bons; ceux qui viennent dans les
terrains humides, argileux, sont mauvais.

«Vous ferez mettre de côté ces bois roulés et tors; ils seront bons pour
faire les cintres des caves; ils ne sont propres qu’à cela ou à être
brûlés. Quant à ces brins de sapin, ils serviront à faire nos
échafauds.»

Il était tard, les deux compagnons demandèrent à déjeuner à la ferme.
Pendant qu’on mettait la table: «Expliquez-moi donc, cousin, comment
vous vous servez du graphomètre.

--Lorsqu’il s’agit d’une opération comme celle que nous venons de faire,
c’est la chose du monde la plus simple. J’ai prié le père Branchu de
faire porter mon instrument au château, pour ne pas en être chargé toute
la matinée, mais il n’est pas besoin de l’avoir là pour vous faire
comprendre comment on opère. Vous savez que le graphomètre se compose
d’un cercle gradué, divisé en 360 degrés. Ce cercle, mobile sur son
centre, est muni d’un niveau à bulle d’air et, au-dessus, d’une lunette,
qui tous deux pivotent horizontalement sur le centre du cercle. Le
niveau et l’axe de la lunette sont parfaitement parallèles au plan du
cercle. On pose celui-ci sur un pied à trois branches et on établit tout
d’abord le cercle horizontalement au moyen de trois vis de rappel et en
faisant pivoter le niveau. Il faut que la bulle d’air soit toujours au
centre sous quelque degré du cercle qu’on tourne le tube. Ceci fait, et
le pied étant placé au point marqué sur le terrain,--ce qu’on vérifie au
moyen d’un fil à plomb passant par le centre du plateau,--on dirige la
lunette sur un point fixé et où est placée une mire. Le verre de la
lunette est croisé par deux cheveux à angle droit qui en marquent le
centre. Il faut que l’intersection des deux cheveux tombe sur le point
que l’on vise. Mais au préalable, l’indicateur ou vernier, qui tient à
la base de la lunette, est placé sur le _zéro_ du cercle. C’est donc
l’ensemble de l’instrument qu’on a fait tourner. Alors, si l’on veut,
par exemple, former un angle droit sur la ligne réunissant le point où
l’on est placé avec la première mire, on fait pivoter la lunette jusqu’à
ce que son indicateur soit à 90 degrés (le quart du cercle). On envoie
un homme avec une autre mire dans la direction de la lunette, et on fait
porter cette mire à droite ou à gauche jusqu’à ce que son milieu soit
exactement sur la ligne du cheveu vertical de la lunette. On fait fixer
cette mire. Il est donc certain alors que la ligne tirée du point où
vous êtes placé avec la seconde mire forme un angle droit avec la
première ligne de base, puisque deux diamètres coupant à angle droit un
cercle divisé en 360 degrés donnent 90 degrés pour chaque quart du
cercle. À l’aide de cet instrument, ayant, au préalable, indiqué, sur le
plan d’un bâtiment qu’il s’agit de planter, les angles que forment
certaines lignes entre elles, partant d’un point, on peut donc reporter
ces angles sur le terrain. Supposez qu’il s’agisse de planter un
portique demi-circulaire. Ayant posé le centre et tracé le demi-cercle
sur le terrain, en plaçant le graphomètre sur ce centre, vous pourrez
envoyer des lignes qui couperont régulièrement cette circonférence et
indiqueraient, par exemple, l’axe des colonnes ou piliers. Puisque du
point A au point B vous avez 180 degrés (fig. 20), vous diviserez ces
180 degrés en autant de parties que vous voudrez sur le cercle du
graphomètre, et le centre de la lunette vous donnera, à grande distance,
les mêmes divisions sur le portique demi-circulaire. Par cette raison
que le graphomètre sert à planter un bâtiment, il sert à relever un
terrain. En effet, supposez que la base E F soit une longueur connue,
que vous avez mesurée: plaçant votre instrument en E, vous visez avec la
lunette un point C, soit un arbre, un clocher, un piquet; vous avez donc
le nombre de degrés sur le cercle que comprend l’angle C E F. Vous
reportez cet angle sur la planchette; puis transportant l’instrument sur
le point F, de là vous visez ce même point C; vous obtenez de même
l’angle C F E, qui, reporté sur la planchette, vous donne exactement la
position du point C et la distance inconnue qu’il y a entre E et C,
entre F et C; dès lors l’une ou l’autre de ces longueurs vous servent de
base à leur tour, et opérant du point C et du point F, en visant un
quatrième point D, vous connaissez les longueurs C D et F D. Ainsi
pouvez-vous opérer sur toute une contrée; c’est ce qu’on appelle
_triangulation_: la première opération à faire pour établir la carte
d’un pays. Mais nous entrons là dans un autre domaine. Allons déjeuner!»



CHAPITRE VIII

M. PAUL RÉFLÉCHIT.


L’omelette au jambon dévorée, M. Paul demeurait silencieux.

«Eh mais, petit confrère, vous m’avez l’air de regarder quelque chose en
dehors du monde réel; est-ce encore la faim qui vous donne ce regard
pensif, et vous faut-il une seconde omelette?

--Non; je n’ai plus soif ni faim, mais je trouve déjà difficile de
comprendre ce que vous m’expliquez avec tant de complaisance depuis
quelques jours; il y a des points qui m’échappent, et je me demande si
je pourrai vous être bon à quelque chose dans la construction que vous
élevez. Il me semble que j’aurais beaucoup à apprendre; le peu que vous
m’avez enseigné s’embrouille dans ma tête et nous n’avons pas encore mis
la main à l’œuvre.

--Déjà découragé... allons donc! chaque jour suffit à sa peine, et une
construction ne s’élève pas tellement vite que vous ne puissiez chaque
soir augmenter peu à peu votre provision de connaissances pratiques,
sans confusion.

«Tout cela se classera dans votre cerveau, car la tête est une
merveilleuse boîte; plus on l’emplit, plus elle s’élargit; et chaque
chose classée dans la case qui est destinée à la recevoir se retrouve
toujours. La question est de bien ranger ses casiers et de n’y placer
que des objets scrupuleusement étudiés et triés.

«Mais il faut tous les jours mettre au net le travail fait et ne rien
laisser pour le lendemain. La besogne dont je vous charge, c’est-à-dire
la constatation journalière de tout ce qui entre au chantier et de
l’emploi des matériaux, ce que nous appelons les _attachements_, n’est
qu’une question d’exactitude et de soin. L’important est de ne se point
laisser déborder. Deux heures au plus vous suffiront par jour pour
prendre les notes sur place. Deux autres heures pour mettre ces notes au
net. Vous voyez qu’il vous restera encore trois ou quatre heures pour
vous occuper des détails d’exécution et pour courir les champs.

--Est-ce que vous avez commencé à apprendre l’architecture de cette
façon?

--Oh que non pas!

«En sortant du collège je suis entré chez un architecte, un patron, qui
m’a fait pendant deux ans copier des dessins de monuments dont on ne
m’indiquait ni l’âge, ni le pays, ni l’usage; puis _passer des teintes_.
Pendant ce temps-là j’ai suivi des cours de mathématiques, de géométrie,
de dessin d’après l’ornement. J’ai pu alors entrer à l’École des
Beaux-Arts où l’on n’enseigne pas grand’chose, mais où l’on fait faire
des concours pour obtenir des médailles et le grand prix, si l’on peut.
Je suis resté là trois ans, total cinq. Cependant j’avais besoin de
gagner ma vie, car je n’avais que juste de quoi payer mon loyer et
acheter de quoi me vêtir. Il me fallait donc _faire la place_,
c’est-à-dire travailler à tant l’heure, chez un architecte très occupé.
Là, je faisais des calques, et encore des calques, puis parfois quelques
détails d’exécution; Dieu sait comme! car je n’avais jamais vu exécuter
la moindre partie d’une bâtisse. Mais le patron n’était pas difficile et
les entrepreneurs suppléaient par leur expérience à ce qui manquait à
ces détails. Voyant que tout cela ne me conduirait pas, par un court
chemin, à apprendre mon métier, et ayant eu la chance d’hériter de
quelques milliers de francs, je me mis à voyager, à étudier
l’architecture sur les monuments bâtis, non plus sur ceux que l’on me
montrait sur le papier. J’observais, je comparais, je regardais faire
les praticiens, je courais voir les édifices qui croulaient, afin de
reconnaître _in animâ vili_ les causes de leur ruine.

«Au bout de cinq autres années, je savais assez mon métier pour essayer
de le pratiquer. Total: dix ans; et je n’avais pas bâti une niche à
chien. Un protecteur me fit entrer dans une agence des travaux de
l’État, où je voyais employer des méthodes qui n’étaient guère d’accord
avec les observations que j’avais pu recueillir pendant mes études sur
l’architecture des temps passés. Si par hasard je me permettais à cet
égard des observations, on me regardait de travers. Si bien que je ne
restai pas là longtemps, d’autant plus qu’il se présentait pour moi une
belle occasion d’utiliser ce que j’avais appris.

«Une grande compagnie faisait faire des constructions d’usines très
importantes. Elle avait un architecte qui prétendait lui bâtir des
monuments romains; cela la gênait un peu. Cette compagnie ne tenait pas
essentiellement à ériger dans les plaines de la Loire des édifices
rappelant la splendeur de Rome. Je fus présenté aux directeurs; ils
m’expliquèrent leur programme. J’écoutai, je travaillai, comme un nègre
qui travaille, à acquérir tout ce qui me manquait pour satisfaire mes
clients. Je courus les usines, j’allai chez les grands entrepreneurs,
j’étudiai les matériaux; enfin je fournis un premier projet qui plut,
mais qui cependant ne me plairait guère aujourd’hui. On se mit à
l’œuvre; l’étude assidue, la présence continuelle sur les chantiers, me
donnèrent ce qui me manquait, si bien qu’on fut content de mes premiers
travaux. La plupart de ces messieurs possédaient des hôtels et des
châteaux. Je devins leur architecte et j’eus bientôt ainsi une belle
clientèle et plus de travaux que je n’en pouvais faire, d’autant que je
crois qu’il faut toujours étudier, raisonner, améliorer, et, à ce
compte, plus on avance, plus on trouve devant soi des difficultés.

--Alors, comment est-ce qu’on étudie l’architecture?

--Mais comme cela... en en faisant... Du moins jusqu’à présent en France
n’emploie-t-on pas d’autre méthode, et peut-être est-ce la meilleure.

--Mais comment apprennent à construire ceux qui ne vont pas, comme vous
l’avez fait, courir le monde, et qui suivent l’enseignement habituel?

--Ils n’apprennent pas à construire. On ne leur apprend qu’à concevoir
et projeter des monuments inexécutables, sous le prétexte de conserver
les traditions du _grand art_; et quand ils sont las de mettre ces
conceptions sur le papier, on leur donne une place dans une agence, où
ils font ce que vous allez faire, seulement ils le font avec dégoût,
parce qu’ils visaient bien autre chose.

--Mais, en commençant comme je vais commencer, est-ce que je pourrais
ensuite étudier la... comment dirais-je?

--La théorie, l’art, en un mot? Certes, vous le pourrez beaucoup plus
facilement, car le peu de pratique que vous aurez acquis en bâtissant
une maison, ou en la voyant bâtir des fondations au faîte, vous
permettra de comprendre bien des choses qui, sans la pratique, sont
inexplicables dans l’étude de l’art. Cela vous donnera l’habitude de
raisonner et de vous rendre compte de certaines formes, de certaines
dispositions commandées par les nécessités de la pratique. Formes et
dispositions qui paraissent être de pures fantaisies aux yeux de ceux
qui n’ont aucune idée de ces nécessités.

«Comment apprend-on à parler aux enfants? Est-ce en leur expliquant les
règles de la grammaire à l’âge de trois ans? Non, c’est en leur parlant
et en les obligeant à parler pour exprimer leurs désirs ou leurs
besoins. Quand ils parlent comme vous et moi, à peu près, on leur
explique le mécanisme et les règles du langage, et alors ils peuvent
écrire correctement. Mais avant d’apprendre par suite de quelles lois
les mots doivent être placés, et comment on doit les écrire pour
composer une phrase, ils connaissaient la signification de chacun d’eux.

«Si en France nous n’avions pas, sur l’enseignement, les idées les plus
singulières, nous commencerions, lorsqu’il s’agit de l’étude de
l’architecture, par le commencement et non par la queue. Nous donnerions
aux jeunes gens ces méthodes pratiques élémentaires de l’art de bâtir,
avant de leur faire copier le Parthénon ou les thermes d’Antonin
Caracalla qui, à défaut de ces premières notions pratiques, ne sont pour
eux que des images; nous formerions ainsi ces jeunes esprits à raisonner
et à reconnaître tout ce qui leur manque, au lieu d’exciter leur vanité
naissante par des exercices purement théoriques ou d’art, alors qu’ils
ne peuvent se rendre compte des formes qu’on leur donne comme des
modèles.

--Une maison comme celle que nous allons construire est, il me semble,
bien peu de chose; et une pareille construction ne peut guère fournir
les renseignements qui doivent être nécessaires, si on élève un grand
monument?

--Ne croyez pas cela, petit cousin: la construction, en dehors de
certaines connaissances scientifiques et pratiques que vous pourrez
étudier à loisir, n’est autre chose qu’une méthode, qu’une habitude de
raisonner, qu’une obéissance aux règles du bon sens. Encore faut-il
avoir du bon sens et le consulter. Malheureusement il est une école
d’architectes qui dédaigne cette faculté naturelle, en prétendant
qu’elle entrave l’inspiration... car nous avons parmi nous des
fantaisistes, comme il s’en trouve dans les lettres et chez les peintres
ou les sculpteurs; mais si la fantaisie est permise aux gens de lettres
et aux artistes, car elle ne fait de tort à personne, en architecture
c’est autre chose; elle coûte cher, et c’est vous et moi qui payons.
Nous avons dès lors le droit de la trouver au moins inopportune. Il faut
tout autant exercer les facultés du raisonnement et recourir au bon sens
pour élever une maison que pour construire le Louvre, de même que l’on
peut montrer du tact et de l’esprit dans une lettre aussi bien que dans
un gros volume.

«La valeur de l’architecte ne s’estime pas par la quantité de mètres
cubes de pierre qu’il met en œuvre. La grosseur du monument ne fait rien
à l’affaire.

--Ainsi vous admettez qu’il faut autant de mérite pour bâtir une petite
maison que pour élever un vaste palais?

--Je ne dis pas cela; je dis que les facultés, la raison, la juste
mesure, l’exacte appréciation des éléments disponibles et leur bon
emploi, se manifestent aussi bien dans la construction de la maison la
plus modeste que dans l’édification du plus magnifique monument.

--Je pourrai donc apprendre beaucoup en suivant la construction de la
maison de ma sœur?

--Certainement: 1º parce qu’on apprend beaucoup quand on a la volonté
d’apprendre; 2º parce que, dans une maison comme dans le plus vaste des
palais, il vous faudra voir passer devant vos yeux tous les corps
d’état, depuis le terrassier jusqu’au peintre décorateur. Que le
menuisier fasse vingt portes ou deux cents, si vous voulez bien vous
rendre compte de la manière de faire une porte, de la ferrer et de la
poser, une seule suffit, il n’est pas besoin que vous en voyiez mille.

--Mais cependant nous ne ferons pas ici, par exemple, des portes comme
celles qui ferment les appartements d’un souverain?

--Non; mais le principe de structure est ou doit être le même pour les
unes comme pour les autres, et c’est quand on s’écarte de ces principes
que l’on tombe dans la fantaisie et les non-sens. Quand vous saurez
comment se fait une porte de menuiserie, vous verrez que sa structure
tient à la nature de la matière employée: le bois, et à la destination.
Après cela vous pourrez étudier comment les maîtres se sont servis de
ces éléments et comment (sans sortir du principe) ils ont produit des
œuvres simples ou très riches; vous pourrez faire comme eux, si vous
avez du talent, et chercher des applications nouvelles. Mais avant tout,
faut-il savoir comment se fabrique une porte et ne pas copier au hasard,
avant ces premières connaissances pratiques, les formes diverses qui ont
été adoptées, bonnes ou mauvaises.»

Paul resta pensif tout le reste du jour; il était évident qu’il
entrevoyait de grosses difficultés et que la construction de la maison
de sa sœur prenait, dans son esprit, des proportions inquiétantes.
Rentré au château, il regardait les portes, les fenêtres, les boiseries,
comme s’il n’eût jamais rien vu de pareil, et plus il regardait, plus
cela lui paraissait embrouillé, compliqué, difficile à comprendre. Il ne
s’était jamais demandé par quels artifices ces morceaux de bois
s’assemblaient, se tenaient ensemble, et ne trouvait guère de solutions
satisfaisantes aux questions qu’il s’adressait à lui-même.



CHAPITRE IX

M. PAUL, INSPECTEUR DES TRAVAUX.


«Allez voir, mon cher Paul, où en sont les fouilles, ce matin, dit le
grand cousin, le surlendemain de la visite sur le terrain, et vous m’en
rendrez compte. Emportez avec vous un mètre et un carnet; vous prendrez
des notes et mesures sur ce qui est fait. Vous examinerez le terrain et
me direz si l’on trouve des bancs de pierre près de la surface du sol,
ou si les terres meubles sont profondes. Pendant ce temps-là je vais
esquisser le plan des caves. Mais prenez le calque du plan du
rez-de-chaussée de la maison, et, sur ce plan, vous me marquerez ce que
l’on a commencé à fouiller et ce que l’on trouve. Ça ne doit pas être
bien avancé; mais cependant des déblais seront déjà faits puisque j’ai
dit au père Branchu de mettre autant de terrassiers qu’il en pourrait
trouver, afin de nous conformer aux intentions de votre père.»

Un peu embarrassé de ses nouvelles fonctions, M. Paul arriva bientôt sur
le terrain. Aidé du père Branchu, il prit les mesures des fouilles,
indiqua comme il put les profondeurs et nota les points où on trouvait
le roc et les terres meubles. Cela lui prit deux bonnes heures.

«Eh bien, dit le grand cousin, quand on fut installé dans le cabinet de
travail, après déjeuner, voilà le plan des caves (fig. 21). Voyons un
peu comment cela va s’arranger avec ce que vous avez trouvé sur place,
et si nous devons faire des modifications à ce plan. Bon, le roc est
presque à fleur du sol vers le sud, et les terres meubles atteignent
assez régulièrement une profondeur de 3 mètres vers le nord de nos
bâtiments. Nous allons donc asseoir les caves sous le salon, la salle à
manger et la salle de billard, à même le roc calcaire, en taillant
celui-ci, et nous fonderons les parties antérieures, et notamment celles
du bâtiment des écuries et remises, sur une bonne maçonnerie.

[dessin]

«Voici (fig. 21) le plan des caves; vous voyez ces lignes d’axes, elles
indiquent les axes des murs à rez-de-chaussée et ne devront plus varier.
Les cotes d’épaisseur des murs sont écrites, partant toujours de ces
axes. Aussi, voyez-vous que ces cotes sont plus fortes là où le mur de
cave doit porter la retombée des berceaux de caves, conformément à ce
que je vous ai expliqué l’autre jour.

«Nous avons un petit cours d’eau qui va alimenter les services de la
maison, au moyen d’un réservoir que nous placerons le plus haut
possible. Nous n’avons pas encore fait le nivellement; mais, à vue de
nez, j’estime, en raison des chutes de ce ruisseau et de la rapidité de
son cours, qu’à 100 mètres de la maison le réservoir approvisionnera
l’eau de façon que celle-ci puisse arriver par des conduits au niveau du
premier étage. C’est à vérifier. Autrement nous aurons recours à une
pompe mue par un manège ou un moulin à vent. Nous conduirons ensuite ce
cours d’eau dans un égout, le long des murs nord de la maison, ainsi que
vous le voyez en A, de telle sorte que cet égout recueille les eaux
ménagères de la maison par un conduit B et reçoive les chutes des
_water-closets_ en C, en D et en E. L’eau courante entraînera ainsi ces
immondices dans un bassin que nous établirons en contre-bas dans le
potager. Car ces eaux reposées sont excellentes pour arroser, ne vous en
déplaise, les légumes.

«Sur le plan, j’ai indiqué en G les profils[42] des berceaux de caves.
Celles-ci auront 1m,50c jusqu’à la naissance des voûtes, et les
berceaux auront 1m,50c de flèche.

Ces caves auront donc sous clef 3 mètres, ce qui est très beau, d’autant
que le terrain est sec. On pourra donc utiliser ces caves, non seulement
pour y placer les vins, mais des légumes, un garde-manger, etc. Le sol
de notre rez-de-chaussée étant à 1m,50c au-dessus du sol
extérieur, il nous sera facile d’aérer ces caves par des soupiraux,
ainsi que je l’ai marqué en H.

On y descendra par l’escalier droit situé près de la buanderie et par
l’escalier de service compris dans la tourelle. L’escalier droit servira
pour descendre les provisions, et l’escalier à vis pour monter dans
l’office les vins et autres choses.

«Avez-vous vu si le père Branchu a eu le soin de faire ranger
régulièrement les matériaux extraits des fouilles?

--Oui; il n’a trouvé jusqu’à présent que des plaquettes de ce qu’il
appelle de la caillasse, mais il les fait empiler et m’a dit que ce
serait bien bon pour faire les murs de fondation.

--Il a raison; cette caillasse est sujette à geler à l’air libre, mais
elle est dure et se comporte bien dans des caves; puis, elle permet une
bonne maçonnerie parce qu’elle est litée, c’est-à-dire qu’elle est
naturellement extraite en petits bancs parallèles de 10 à 15 centimètres
d’épaisseur.

--C’est bien ce qu’il m’a dit; mais il a ajouté que cela _mange_
beaucoup de mortier, et je n’ai pas bien compris ce qu’il entendait par
là.

--En effet, plus les moellons sont minces, plus ils exigent de lits de
mortier entre eux; mais si vous avez observé ces plaquettes, vous avez
vu qu’elles sont extrêmement rugueuses et criblées de cavités sur leurs
surfaces de délits. Il faut que le mortier soit donc abondant entre
chaque lit, pour bien remplir ces rugosités et cavités; et c’est en cela
même que cette maçonnerie, quand on n’économise pas le mortier, est
excellente; ces surfaces rugueuses adhèrent à ce mortier bien mieux que
ne peuvent le faire des surfaces lisses; elles font corps avec lui, et
bientôt l’ensemble ne forme qu’une masse. Mais il faut ne pas épargner
la chaux et le sable, et c’est ce qui fait dire au père Branchu que ce
moellon mange beaucoup de mortier.

--Le père Branchu a dit aussi qu’il trouvait de la pierre bonne pour
faire de la chaux, sur les bancs calcaires propres à bâtir, et demande
s’il faut la mettre de côté.

--Certainement; si le chaufournier du Moulin ne peut nous fournir de la
chaux, nous en ferons; ce n’est pas difficile, puisque nous avons des
fagots en quantité provenant des dernières coupes.

--Le père Branchu m’a aussi demandé où il fallait transporter les
déblais.

--Vous lui direz, demain matin, qu’il les dépose en cavaliers[43] à la
droite et à la gauche des fouilles; nous en aurons besoin pour niveler
les abords de la maison.

--Qu’est-ce qu’un cavalier?

--C’est une éminence factice que l’on dispose suivant une épaisseur et
une hauteur régulières, de manière à pouvoir en prendre facilement le
cube. Ainsi, quand on fait les déblais à la brouette--et c’est, vous
l’avez vu, le moyen que nous employons--on trace la surface que doit
occuper ce cavalier sur le sol: soit en A B (fig. 22) comme longueur et
C D comme largeur. Cela fait, le point B étant le plus éloigné de celui
où le déblai s’opère, les brouetteurs disposent les premières terres en
B, laissant une inclinaison au remblai assez douce pour que les
brouettes puissent être poussées pleines sans trop de peine.

[dessin]

Ainsi obtiennent-ils peu à peu un remblai A E B. Alors, du milieu F,
moitié de la pente A E, ils laissent un chemin _a b_ de 1m,50c de
largeur pour le va-et-vient des brouettes, puis ils remblayent le
triangle A G F par couches inclinées. Ils terminent en remplissant le
triangle G F E. Reste le chemin _g_ D _h i_ à remplir, ce que font les
pelleteurs, au fur et à mesure de l’apport des terres sur ce chemin
même.

Le cavalier étant ainsi parfaitement régulier, ses pentes sont données
par la terre coulante, c’est-à-dire qu’elles forment avec l’horizon des
angles de 40° environ, suivant la nature du remblai. Le cavalier étant
achevé et ayant, je suppose, 10 mètres à mi-hauteur, de _l_ en _m_, et 4
mètres à mi-hauteur de sa largeur de _n_ en _b_, en multipliant 10
mètres par 4 mètres on obtient 40 mètres de surface à ce niveau moyen.
Multipliant ce chiffre par 2 mètres, hauteur du cavalier, nous trouvons
80 mètres cubes. Vous savez donc ainsi que vous avez remué cette
quantité de terre, et par conséquent ce que vous avez à payer, si c’est
au mètre cube que vous faites vos déblais et remblais, ou à quel prix
vous revient le mètre cube de terre remuée, si c’est à la journée que
vous faites le travail.

--Alors ce cube donne celui de la fouille?

--Pas tout à fait. La terre comprimée, tassée sur le sol naturel, cube
moins que celle qui a été remuée et qui laisse entre les matières du
remblai beaucoup de vides. On dit alors que la terre enlevée _foisonne_
plus ou moins. Le sable de mer ne foisonne pas, tandis qu’une terre
caillouteuse mêlée de détritus végétaux foisonne beaucoup. Il faut donc,
dans vos attachements, tenir compte du vide de la fouille pour avoir le
cube de la terre enlevée et cuber les cavaliers pour connaître, quand
nous les utiliserons, la masse de terre que nous aurons à transporter
ailleurs.

«Vous allez maintenant mettre ce plan des caves à une échelle de 2
centimètres par mètre, afin de pouvoir écrire et attacher bien
lisiblement les cotes; puis, je vous indiquerai sur ce plan les points
où il faudra poser des libages.

--Qu’est-ce que c’est que des libages?

[dessin]

--On désigne ainsi la pierre de taille que l’on place en fondation et
qui n’est taillée que sur ses lits, c’est-à-dire qui ne présente pas de
parements vus. Une pierre de taille possède toujours deux lits, qui sont
ses surfaces horizontales; un ou plusieurs parements, qui sont les
surfaces vues, et ses joints, qui sont les surfaces séparatives. Ainsi,
supposons une pierre d’angle, portant pilastre et ayant la forme que je
vous indique ici (fig. 23); les surfaces _a b c d e f, g h i j k l_ sont
les lits supérieur et inférieur. Les surfaces _a l b g, b g c h, c d h
i, d e i j_, sont les parements vus, et les surfaces _e f j k, a f k l_
sont les joints: les pierres voisines venant toucher ces surfaces.

Or vous sentez que, quand on place des pierres sous le sol, en
fondation, il n’est pas nécessaire de tailler des parements qui ne
seraient visibles que pour les taupes.

On fait donc l’économie de cette taille; c’est-à-dire qu’on laisse la
pierre brute sur ses faces verticales et qu’on ne taille que les lits de
pose.

On choisit pour ces libages des pierres solides, résistantes aux
charges, mais qui peuvent être d’ailleurs très grossières de pâte et
même sensibles à la gelée ou gélives, comme nous disons, et qui ne
pourraient être employées à l’air sans inconvénients; sous terre, ces
pierres sont préservées de l’action de la gelée.

Mais il faut avoir le soin, plus encore pour ces pierres que pour celles
en élévation, de les bien placer suivant leur lit[44] de carrière et
suivant leur position stratifiée naturelle; autrement elles pourraient
se briser ou s’écraser sous la charge des maçonneries supérieures.

Quand notre plan sera fait, nous indiquerons par une couleur
particulière les parties où nous demanderons que l’on pose des libages.

Ce seront les angles, les jonctions de murs qui reçoivent les charges
relativement les plus considérables.

Entre ces libages, la maçonnerie sera élevée simplement en moellons.

«Le sol étant bon, nous nous contenterons de fonder à 50 centimètres
seulement au-dessous de l’aire des caves. Mais, dès que nous aurons
atteint ce niveau, les pierres de taille auront nécessairement des
parements vus dans ces caves; ces matériaux ne seront plus des libages,
mais des pierres de taille. Nous ne prendrons pas les plus belles et les
plus fines, mais les plus résistantes à la charge, et qui dans cette
contrée-ci sont les plus grossières d’aspect. Nous mettrons de la pierre
de taille dans nos caves, aux angles, aux jambages[45] des portes et des
soupiraux, aux noyaux des escaliers.

«Mais vous avez assez de besogne pour aujourd’hui et demain matin... Ah!
j’oubliais! Si le père Branchu rencontre des sources ou pleurs qui le
gênent, prévenez-m’en, parce que nous établirons tout de suite les
égouts pour les recueillir. Cela nous fixera sur le niveau à donner au
radier de notre collecteur.

--Qu’est-ce qu’un radier?

--C’est la partie d’un canal, d’une écluse ou d’un égout sur laquelle
l’eau coule; c’est le fond, qui doit être établi assez ferme et solide
pour que la force du courant ne l’affouille pas. Il faut donc faire les
radiers des égouts en bonnes pierres plates, ou, ce qui vaut mieux
encore, en ciment hydraulique quand on peut s’en procurer, parce que
l’eau trouve le moyen de passer entre les joints des pierres, tandis que
si le ciment est bien employé, il ne forme, sur toute la longueur du
canal, qu’une masse homogène parfaitement étanche. On a le soin,
d’ailleurs, de donner au radier d’un égout une coupe légèrement concave
se raccordant, sans angles, aux parois; car l’eau profite des angles
pour opérer son œuvre de destruction. Puis ceux-ci, lorsqu’on veut curer
les canaux souterrains, ne se nettoient pas facilement. La meilleure
forme à donner à un égout est celle-ci en coupe (fig. 24).»

[dessin]



CHAPITRE X

M. PAUL COMMENCE À COMPRENDRE.


Malgré les nouvelles de la guerre qui, chaque jour, prenait un caractère
plus menaçant, M. de Gandelau tenait à ce que les travaux ne fussent pas
interrompus, et les habitants du château trouvaient dans l’exécution des
projets dressés par le grand cousin et M. Paul, une distraction utile
aux tristes préoccupations qui les assiégeaient.

Le soir, après la lecture du journal qui enregistrait, hélas! désastres
sur désastres, chacun demeurait silencieux, les yeux attachés sur le
foyer; mais bientôt, faisant un effort de volonté, M. de Gandelau
demandait où en était la maison. C’était Paul, en sa qualité
d’inspecteur des travaux, qui rendait compte des opérations du jour, et
il commençait à s’occuper de cette tâche avec assez d’exactitude et de
clarté. Il montrait ses carnets d’attachements qui, grâce aux
corrections du grand cousin, n’étaient pas trop mal rédigés, et qui, à
l’aide d’un résumé journalier, indiquaient les dépenses faites.

Le sol fouillé avait fourni jusqu’alors assez de matériaux pour qu’il
n’eût pas été nécessaire d’en faire venir des carrières voisines. Vers
le 15 septembre, on voyait déjà les murs des caves se dessiner dans la
fouille, et il était temps de songer aux soubassements extérieurs en
élévation et aux voûtes des caves, pour la construction desquelles il
fallait des cintres en bois. Le charpentier fut donc invité à faire
venir des scieurs de long pour débiter des troncs de peupliers qui,
coupés depuis quelque temps, étaient tenus en réserve. La meilleure
partie du bois fut sciée en planches minces pour faire de la volige qui
serait employée en son temps, et les _dosses_, c’est-à-dire les parties
voisines de l’écorce, furent disposées pour faire les cintres des caves.
Comme les plans ne donnaient que deux berceaux dont les arcs fussent
différents, les épures furent bientôt faites, et le charpentier prépara
ces cintres qu’on mit au levage au moment où les murs des caves
atteignaient le niveau des naissances des voûtes. Ces cintres furent
taillés conformément à la figure 25, c’est-à-dire composés, chacun, d’un
entrait A, d’un poinçon B, de deux arbalétriers C, et de moises D, qui
vinrent pincer les courbes formées de dosses de peuplier clouées, comme
il est tracé en E, et fixées en G et en H sur le poinçon, au moyen d’une
entaille F, et sur l’entrait par une broche de fer. Sur ces cintres
portés sur des chevalets K, et espacés l’un de l’autre de 1m,50c,
on posa des couchis[46], c’est-à-dire des madriers L de 8 centimètres
d’épaisseur, pour recevoir les voûtes que l’on fit en tuffeau exploité
le long du ru, et auxquelles on donna 20 centimètres d’épaisseur, avec
bonne chappe de mortier par-dessus. Il fallut ménager dans les reins de
la voûte les pénétrations des soupiraux, travail qui donna beaucoup de
mal à Paul, ou plutôt qu’il eut quelque peine à comprendre et à
rapporter sur ses attachements; car, pour le père Branchu, il ne parut
pas s’inquiéter beaucoup de cette besogne.

Le grand cousin avait donné le tracé des soupiraux en même temps que le
profil du soubassement de 1m,50c de hauteur au-dessus du sol
extérieur.

Ce tracé donnait, en coupe A et en plan B, la figure 26. Il fallut que
le grand cousin expliquât ce tracé à son inspecteur, qui ne le
comprenait pas du premier coup. «La lumière venant du ciel suivant un
angle de 45° en moyenne, c’est suivant cet angle qu’il faut éclairer les
caves, dit le grand cousin. Le soubassement se composant: d’une assise D
à moitié engagée sous le sol, de deux assises franches E F, et d’une
assise portant la retraite, nous donnons au mur de cave, portant
naissance des berceaux, 0m,90c. Le mur au-dessus du sol intérieur
ayant 0m,60c, ce mur donne 0m,30c de chaque côté de l’axe
invariable; mais le soubassement ayant 0m,10c de saillie
extérieurement, de l’axe au parement extérieur de ce soubassement, il y
aura 0m,40c. Intérieurement, le mur descend à plomb jusqu’au
sommier qui porte les berceaux. Il faut 0m,20c pour recevoir
ceux-ci. Donc, de l’axe au-dessous de la naissance des berceaux, il y
aura 0m,50c intérieurement, et 0m,40c extérieurement: total,
0m,90c. L’assise basse se dégageant au-dessus du sol extérieur de
0m,15c, puisque le soubassement doit avoir 1m,50c, il reste
au-dessus de ces 0m,15c, 1m,35c; laquelle cote divisée en
trois donne pour chaque assise 0m,45c. Je prends l’ouverture du
soupirail dans la seconde assise, j’entaille la troisième de
0m,10c par un chanfrein, pour prendre du jour, ainsi que nous
l’indique la face extérieure M, et la coupe. Je taille la première
assise en retraite à 45°, comme il est tracé en I, en laissant un
tableau _a_ de 0m,25c, ainsi que vous le voyez sur le plan. Puis,
en arrière de ce tableau, je pose un linteau avec un chanfrein de même,
comme il est tracé en O, et j’ai le soin de laisser en _b_ deux
feuillures[47] de 0m,05c, pour poser des châssis ou grilles si
l’on veut. Du fond de ces feuillures, j’ébrase le soupirail, qui n’a que
0m,80c d’ouverture à l’extérieur, jusqu’à 1m,00. Je trace en
coupe une ligne inclinée _m n_ 0m,20c au-dessus du linteau O,
lesquels 0m,20c seront la flèche de l’arc du voûtain qui pénétrera
dans le berceau et dont la courbe en projection horizontale donnera le
tracé X. Ainsi, cet arc X recevra la poussée des claveaux du berceau et
la reportera sur les deux joues P. Le père Branchu n’aura qu’à tracer
cette courbe X sur les couchis des cintres pour former son voûtain.»

Il n’était pas bien certain que Paul saisît parfaitement cette
explication répétée plusieurs fois, et il ne la comprit parfaitement que
quand il vit le père Branchu maçonner les soupiraux et que ceux-ci
apparurent décintrés (fig. 27).

[dessin]

«Je vous sauve les difficultés, dit le grand cousin, qui voyait bien
que Paul comprenait difficilement la construction des caves, car la
structure des voûtes, de leurs pénétrations, est une affaire qui demande
d’assez longues études. Nous n’avons fait que des berceaux simples, et
vous remarquerez que les portes des caves donnent toutes dans des
tympans et non sur des murs recevant des retombées de voûtes. Avec les
difficultés, j’évite aussi des dépenses inutiles. Nous poserons de la
pierre dure en soubassement, mais vous remarquerez que, sauf dans les
angles et pour les soupiraux, elle n’est qu’en revêtement, ne fait pas
parpaing, c’est-à-dire ne prend pas toute l’épaisseur du mur. Nous avons
d’excellent moellon, qui, avec le bon mortier que nous employons, est
plus résistant qu’il n’est nécessaire pour porter deux étages et un
comble. En laissant ce moellon former des harpes saillies à l’intérieur,
nous les relions mieux aux reins des berceaux (fig. 28), et nous
économisons ainsi la pierre de taille. En élévation, au-dessus du
soubassement, vous verrez encore comme on peut, quand on veut, épargner
la pierre de taille, tout en faisant d’excellentes constructions. Nous
trouvons d’ailleurs sur les plateaux environnants, des bancs minces de
calcaire, qui se délient régulièrement suivant une hauteur de
0m,15c à 0m,20c et qui sont excellents pour faire du moellon
smillé. Nous appelons moellon smillé ou piqué, celui que l’on pose avec
parements vus, lits et joints taillés d’une façon quelque peu rustique.
Derrière ce moellon parementé qui donne un petit appareil agréable à
l’œil, et dont la rusticité contraste avec la pureté de la pierre de
taille, on pose du moellon ordinaire. Ainsi obtient-on, dans les
contrées où ce moellon se trouve naturellement en carrière, des
maçonneries peu dispendieuses. Mais il est puéril de s’amuser à poser du
moellon piqué là où la pierre de taille tendre abonde et où il la faut
débiter en petits morceaux pour obtenir cette apparence. Vous comprenez
que ce n’est pas procéder suivant le sens commun, de s’amuser à couper
en petits morceaux de gros blocs de pierre, et que, quand les carrières
ne donnent que de ceux-là, il est raisonnable de les employer en raison
de leurs dimensions et de conformer la construction à la nature et à la
hauteur de ces pierres. Ici, nous avons, quand nous voulons les
demander, de gros blocs, mais ils ne sont pas communs. Nous devons donc
nous en tenir, autant que possible, à la qualité des matériaux que le
sol nous fournit en abondance.»

[dessin]

L’égout était fait, les voûtes se fermaient; les descentes de caves
étaient posées; le soubassement s’élevait à plus d’un mètre au-dessus du
sol. Il fallait songer à l’étude des détails des élévations. Celle sur
le jardin n’était projetée qu’en croquis. Paul espérait qu’elle aurait
un aspect plus régulier que n’avait celle sur l’entrée. Il en fit
l’observation, car M. Paul avait vu dans les environs de Paris quantité
de maisons de campagne qui lui semblaient ravissantes, avec leurs quatre
poivrières aux angles, leur porche bien au milieu de la façade, et leur
crête en zinc sur le faîtage. Il avait trop bonne opinion du savoir du
grand cousin pour se permettre de critiquer la façade de la maison de sa
sœur, ainsi qu’elle était projetée du côté de l’entrée; mais dans son
for intérieur, il eût préféré quelque chose de plus conforme aux lois de
la symétrie. Ces baies de toutes formes et dimensions choquaient quelque
peu son goût. Lorsque la façade sur le jardin (fig. 29) fut tracée,
façade qui, cette fois, présentait un aspect symétrique, Paul déclara en
être satisfait, et le soir, la famille étant réunie, il demanda
pourquoi la façade du côté de l’entrée ne donnait pas les dispositions
symétriques qui le charmaient du côté du jardin. «Parce que, répondit le
grand cousin, le plan nous donne, du côté du jardin, des pièces en
pendant, dont les dimensions sont pareilles et la destination
équivalente, tandis que du côté de l’entrée nous avons, juxtaposés, des
services très différents. Vous soulevez là, petit cousin, une grosse
question. Deux méthodes sont à suivre... Ou bien vous projetez une boîte
architectonique symétrique, dans laquelle vous cherchez, du mieux que
vous pouvez, à distribuer les services nécessaires à une habitation...
Ou bien vous disposez ces services en plan, suivant leur importance,
leur place relative et les rapports à établir entre eux, et vous élevez
la boîte en raison de ces services sans vous préoccuper d’obtenir un
aspect symétrique. Lorsqu’il s’agit d’élever un monument dont l’aspect
extérieur devra conserver une grande unité, il est bon de chercher à
satisfaire aux règles de la symétrie et de faire que cet édifice n’ait
pas l’air d’avoir été bâti de pièces et de morceaux. Dans une
habitation privée, la règle impérieuse est de satisfaire d’abord au
besoin de ses habitants et de ne pas faire de dépenses inutiles. Les
habitations des anciens, non plus que celles du moyen âge, ne sont
symétriques. La symétrie appliquée quand même à l’architecture privée
est une invention moderne, une question de vanité, une fausse
interprétation des règles suivies aux belles époques de l’art. Les
maisons de Pompéi ne sont point symétriques; la maison de campagne, la
_villa_ dont Pline nous a laissé une description complète, ne donnait
pas un ensemble symétrique. Les châteaux, manoirs et maisons élevés
pendant le moyen âge ne sont rien moins que symétriques. Enfin, en
Angleterre, en Hollande, en Suède, en Hanovre et dans une bonne partie
de l’Allemagne, vous pourrez visiter quantité d’habitations
merveilleusement appropriées aux besoins de leurs hôtes, qui sont
construites sans souci de la symétrie, mais qui n’en sont pas moins fort
commodes et gracieuses d’aspect, par cela même qu’elles indiquent
clairement leur destination.

«Je sais qu’il est bon nombre de personnes très disposées à souffrir une
gêne de chaque jour pour avoir le vain plaisir de montrer au dehors des
façades régulières et monumentales; mais je crois que madame votre sœur
n’est point de ces personnes-là, et c’est pourquoi je n’ai pas hésité à
procéder suivant ce que je crois être la loi du sens commun, lorsque
nous avons fait les projets de son habitation. Avec son sourire
tranquille et un peu ironique, je la vois me demander:

«Pourquoi donc, cher cousin, m’avez-vous percé dans cette petite pièce
une si grande fenêtre? Il faudra en boucher la moitié...» Ou: «Pourquoi
ne m’avez-vous pas ouvert une baie de ce côté, où la vue est si
jolie?...»

«Si je lui répondais que ç’a été pour satisfaire aux règles de la
symétrie, son sourire pourrait bien passer au rire le plus franc et, _in
petto_, peut-être penserait-elle que monsieur son cousin est un sot avec
ses lois de symétrie.

--Hélas! dit M. de Gandelau, ils sont trop nombreux dans notre pays ceux
qui font avant tout passer les questions de vanité, et c’est bien une
des causes de nos malheurs. Paraître est la grosse affaire, et tel petit
bourgeois retiré qui se fait bâtir une maison de campagne veut avoir ses
tourelles régulièrement disposées aux angles d’un bâtiment symétrique,
mais dans lequel il est fort mal logé, et entend-il qu’on appellera
cette bâtisse incommode... le _château_, et sacrifiera-t-il le bien-être
intérieur à la satisfaction de montrer au dehors de mauvaises sculptures
de plâtre, des ornements de zinc sur les toits et quantité de
colifichets que tous les printemps il faudra remettre à neuf.
Faites-nous donc, cher cousin, une bonne maison, bien abritée contre le
soleil et la pluie, bien sèche en dedans, et où rien ne soit donné à ce
luxe de mauvais aloi, mille fois plus offensant encore dans nos
campagnes qu’il ne l’est à la ville.»



CHAPITRE XI

LA CONSTRUCTION EN ÉLÉVATION.


«Il est entendu que nous élevons nos murs extérieurs en pierre de taille
et moellon piqué,» dit le grand cousin pendant qu’on arrasait le
rez-de-chaussée. «Nous avons sur le sol une bonne partie des matériaux.
Pour les pierres de grand échantillon, nous les ferons venir des
carrières du Blanc, qui ne sont qu’à quelques kilomètres d’ici. Nos
angles, nos tableaux de portes et de fenêtres, nos bandeaux, corniches,
lucarnes et rampants de pignons, seront faits en pierre de taille.
Commençons par les angles; voici comment vous allez donner l’appareil au
père Branchu, c’est bien simple. En ce pays, on débite les pierres
d’_échantillon_, c’est-à-dire que les carrières les envoient d’après une
mesure donnée d’avance, et le prix est d’autant moins élevé par cube que
ce débit est plus uniforme et facile. Or, nos murs, dans la hauteur du
rez-de-chaussée, ont 0m,60c d’épaisseur: donc (fig. 30), soit A un
angle; vous demanderez toutes les pierres pour les élever, du même
échantillon, ayant 0m,85c de long sur 0m,60c de large, et
une hauteur moyenne de 0m,46c, qui est la hauteur la plus
ordinaire des carrières du pays. Et ces pierres d’angles seront posées
ainsi que je vous le marque ici, l’une _a b c d_, l’autre au dessus _a e
f g_, d’où il résultera que chaque pierre formera alternativement d’un
côté et de l’autre une harpe[48] de 0m,25c. Le moellon smillé
ayant une hauteur de banc de 0m,15c environ, nous aurons trois
rangs de ce moellon dans la hauteur de chaque assise de pierre, et la
construction se montera comme nous l’indique le tracé perspectif B.
Entre le socle et le bandeau du premier étage, nous avons 4m,20c;
donc neuf assises de pierre, plus les lits, feront la hauteur. Voyons
comment nous allons disposer nos tableaux de fenêtres. Il faut songer à
placer les persiennes, dont, à la campagne, on ne saurait se passer et
qui, développées sur les façades, produisent un fâcheux effet, se
détériorent très promptement et sont embarrassantes lorsqu’il s’agit de
les fermer ou de les ouvrir, en imposant aux habitants une gymnastique
dont on se passerait volontiers. Il faut des ébrasements intérieurs
suffisants pour que les croisées n’affleurent pas les murs et laissent
un espace entre elles et les rideaux. Nos fenêtres les plus larges ont
1m,26c entre tableaux; nos murs à rez-de-chaussée ont 0m,60c
d’épaisseur; nous ne pouvons donc ranger les persiennes dans les
tableaux qu’à la condition de diviser chacun de leurs vantaux on deux ou
trois feuilles. Seules, les persiennes faites de lames de tôle nous
permettront d’obtenir ce résultat, parce que trois lames de tôle
repliées sur elles-mêmes n’ont qu’une épaisseur, y compris les vides
laissés par le jeu des charnières de 0m,05c.

[dessin]

Voici donc, en plan, comment nous tracerons les jambages des fenêtres
(fig. 31): le dehors étant en A, nous laisserons un renfort B pour
masquer les feuilles de persiennes repliées dans les tableaux de
0m,10c. Nous donnerons 0m,27c pour le logement de ces
feuilles en C. Puis viendra le dormant[49] de la fenêtre, 0m,06c
d’épaisseur; total, 0m,43. Il nous restera encore 0m,17c
d’ébrasement à l’intérieur, en D.

«Voici en E comment nous appareillerons ces baies: une pierre d’appui
d’un seul morceau en F, puis une assise G de 0m,40c à 0m,45c
de hauteur faisant harpe dans le moellon; une pierre en délit H, n’ayant
que l’épaisseur du tableau; une troisième assise I comme celle G; enfin
le linteau. Nous ne donnerons à celui-ci que l’épaisseur du tableau,
c’est-à-dire 0m,37c; il nous restera par derrière 0m,23c,
juste la place pour bander un arc de briques K (celles-ci ayant
0m,22c et avec le joint 0m,23c). Cet arc portera nos
solives, s’il y en a qui doivent s’engager sur les murs de face, et il
empêchera la rupture des linteaux.

[dessin]

D’ailleurs, nous passerons un chaînage L sous ceux-ci. Je trouve le
chaînage plus efficace à ce niveau qu’à la hauteur du plancher. Un
chaînage est un nerf de fer qu’on pose dans l’épaisseur des murs pour
relier toute la construction et la brider. On n’en place pas toujours
dans les maisons que l’on construit aux champs, et on a tort, car c’est
une bien faible économie que l’on fait là; et une construction non
chaînée est sujette à se lézarder facilement. Mais quand il en sera
temps, nous reparlerons de cela. Mettez ces croquis au net,
faites-les-moi voir, et nous donnerons ces détails au père Branchu.

«Il est nécessaire aussi que nous sachions comment nous ferons les
planchers. À Paris, aujourd’hui, on fait tous les planchers en fer à
double T, et, pour des portées de 5 à 6 mètres, on prend du fer de
0m,12c à 0m,14c de section verticale. On hourde ces fers
espacés de 0m,70c environ et réunis de mètre en mètre par des
entretoises en fer carré de 0m,018, par des remplissages en
plâtras[50] noyés dans du plâtre; cela est bon assurément, mais nous
n’avons ici ni de ces fers que l’on se procure aisément dans les grands
centres, ni ce plâtre de Paris dont on abuse peut-être dans la capitale,
mais qui n’en est pas moins une excellente matière lorsqu’elle est bien
employée, à l’intérieur surtout. Il nous faut faire des planchers en
bois. Mais je vous ai dit déjà que les bois qui n’ont pas longtemps été
lavés et qui n’ont guère que deux ans de coupe, se pourrissent très
rapidement lorsqu’ils sont enfermés, principalement dans leurs portées,
c’est-à-dire à leurs extrémités engagées dans les murs. Il faut, pour
que nos planchers ne nous donnent pas d’inquiétudes sur leur durée, que
nous laissions ces bois apparents et que nous ne les engagions pas dans
les murs. Nous adopterons donc le système des lambourdes[51] appliquées
aux murs, pour recevoir les portées des solives, et, comme nous
possédons des bois de brin, nous nous contenterons de les laver à la
scie sur deux faces et nous les poserons sur la diagonale ainsi que je
vous l’indique ici (fig. 32). Pour des portées de cinq à six mètres qui
sont les plus grandes que nous ayons, des bois carrés de 0m,18c
seront suffisants. Si nous jugeons qu’ils ne le soient pas, nous
poserons une poutre intermédiaire; ce sera à voir. Ces solives posées
sur leur diagonale ont d’ailleurs leur maximum de résistance à la
flexion. Nous les espacerons d’axe en axe de 0m,50c. Leurs portées
reposeront dans les entailles pratiquées dans les lambourdes, ainsi que
je le marque en A, et les entrevous[52], qui sont les intervalles entre
les solives, seront faits en briques posées de plat, hourdées en mortier
et enduites. On peut décorer ces plafonds de filets peints qui les
rendent légers et agréables à la vue (voir en H et fig. 32 _bis_). Ces
solives, ainsi posées, ne donnent pas des angles rentrants difficiles à
tenir propres et entre lesquels les araignées tendent leurs toiles. Un
coup de _tête de loup_ nettoie parfaitement ces entrevous.

«Quant aux lambourdes B, appliquées contre le mur, comme vous l’indique
la section C, elles seront maintenues en place par des corbelets D
espacés de 1m,00 au plus et par des pattes à scellement I pour
empêcher le dévers de ces bois. Cela nous tiendra lieu de ces corniches
traînées en plâtre, qui ne sont bonnes à rien et que nous ne pourrions
faire exécuter convenablement ici, où les bons ouvriers plâtriers font
défaut. Quand il faudra supporter des cloisons supérieures, nous
poserons une solive exceptionnelle dont je vous trace la section en E
composée de deux pièces _a_ et _b_, avec un fer feuillard entre deux, le
tout serré par des boulons _d_ de distance en distance. Ces sortes de
solives sont d’une parfaite rigidité.

[dessin]

«Les solives posant sur des lambourdes, nous n’avons pas besoin de nous
préoccuper des baies, mais il nous faudra des chevêtres[53] au droit des
tuyaux de cheminée et sous les âtres, et, pour recevoir ces chevêtres,
des solives d’enchevêtrure[54]. Vous comprenez bien qu’on ne saurait
sans danger poser des pièces de bois sous des foyers de cheminée. Alors,
on place des deux côtés des montants[55] de ces cheminées, à une
distance de 0m,30c des âtres, des solives plus fortes qui
reçoivent à 0m,80c ou 0m,90c du mur, pour franchir la
largeur du foyer, une pièce qu’on appelle _chevêtre_, dans laquelle
viennent s’assembler les solives.

Comme solives d’enchevêtrure, nous prendrons le type précédemment
indiqué en E; nous renforcerons (fig. 33) cette solive à sa portée d’une
doublure D portant sur un bon corbeau de pierre. Nous relierons les deux
pièces E et D par un étrier[56] en fer F, puis nous assemblerons le
chevêtre par un tenon H dans la mortaise G. Ce chevêtre recevra, comme
les lambourdes, les portées des solives en I. L’espace G K sera le
dessous de l’âtre de la cheminée supérieure; il aura 0m,80c de
largeur et sera hourdée en brique avec entretoises de fer L. Ces solives
d’enchevêtrure E devront être engagées dans le mur de 0m,10c
environ pour les raidir et relier la structure, mais dans le voisinage
des tuyaux de cheminée nous n’avons pas à craindre les effets de
l’humidité sur le bois. En résumé, voici l’aspect de ces solives et
chevêtres au-dessous des foyers de cheminée (fig. 34).»

[dessin]

Tout cela, il ne faut pas le dissimuler, paraissait quelque peu étrange
à Paul, habitué à l’immuable plafond uni et blanc, et qui ne s’était
jamais douté que ces surfaces planes puissent masquer une pareille
ossature.

[dessin]



CHAPITRE XII

DE QUELQUES OBSERVATIONS ADRESSÉES AU GRAND COUSIN PAR M. PAUL ET DES
RÉPONSES QUI Y FURENT FAITES.


Paul, la tête penchée sur le papier couvert de croquis, les mains entre
ses genoux, ne laissait pas de penser, à part lui, que son cousin
noircissait beaucoup de papier pour faire des plafonds, lesquels lui
avaient toujours semblé la chose du monde la plus simple et la moins
susceptible de complications. Entre une feuille de papier blanc tendue
sur une planche et un plafond, M. Paul ne faisait guère la distinction,
dans son esprit. Aussi, quand le grand cousin lui eut répété la formule:
«Comprenez-vous bien?» Paul hésita quelque peu, dit: «Je crois que oui!»
et ajouta après une pause:

«Mais, cousin, pourquoi ne pas faire des planchers et plafonds comme
partout?

--Cela vous semble compliqué, mon ami, répondit le grand cousin, et vous
voudriez simplifier la besogne.

--Ce n’est pas tout à fait cela, reprit Paul, mais comment fait-on
ordinairement; est-ce qu’on emploie tous ces moyens? Je n’ai pas vu ce
que vous appelez les lambourdes, et les solives d’enchevêtrure, et les
chevêtres, et les corbeaux dans aucun des plafonds de ma connaissance;
alors, on peut donc s’en passer?

--On ne se passe de rien de tout cela dans les plafonds faits de
charpente, mais on le cache sous un enduit de plâtre; et, comme je vous
le disais, cette enveloppe de plâtre est une des causes de la ruine des
planchers de bois. Dans tous ces planchers, il y a des solives
d’enchevêtrure et des chevêtres au droit des tuyaux de cheminée et des
âtres; il y a aussi parfois des lambourdes; tout cela est relié à force
de ferrements, pour se tenir entre deux surfaces planes ayant entre
elles le moins d’épaisseur possible. À Paris, où les maisons sont bien
sèches, ce mode passe encore; mais à la campagne, on peut difficilement
se soustraire à l’humidité; ces sortes de planchers enfermés risquent de
tomber bientôt en pourriture. Il faut aérer les bois, je vous le répète,
pour les conserver longtemps. Cette anatomie du plancher de bois existe
dans tous ceux que l’on construit avec ces matériaux, seulement vous ne
la voyez pas. Or il est bon, en architecture, de se servir des
nécessités de la construction comme d’un moyen décoratif, d’accuser
franchement ces nécessités. Il n’y a pas de honte à les faire voir, et
c’est une marque de bon goût, de bon sens et de savoir, de les montrer
en les faisant entrer dans la décoration de l’œuvre. À vrai dire même,
il n’y a, pour les gens de goût et de sens, que cette décoration qui
soit satisfaisante, parce qu’elle est motivée.

«On s’est habitué en France à juger tout, et les choses d’art par-dessus
tout, avec ce qu’on appelle: le sentiment. Cela est commode pour une
certaine quantité de personnes qui se mêlent de parler sur les choses
d’art sans avoir jamais tenu ni un compas, ni un crayon, ni un ébauchoir
ou un pinceau, et les gens du métier se sont peu à peu déshabitués de
raisonner, trouvant plus simple de s’en rapporter aux jugements de ces
amateurs qui noircissent des pages pour ne rien dire, mais flattent
par-ci par-là le goût du public en le faussant. Peu à peu, les
architectes eux-mêmes, qui sont de tous les artistes ceux qui ont plus
particulièrement à faire intervenir le raisonnement dans leurs
conceptions, ont pris l’habitude de ne se préoccuper que des apparences
et de ne plus tenter de faire concorder celles-ci avec les nécessités de
la structure. Bientôt, ces nécessités les ont gênés; ils les ont
dissimulées si bien, que le squelette d’un édifice, dirai-je, n’a plus
été en concordance avec l’enveloppe qu’il revêt. Il y a la structure
qu’on abandonne souvent à des entrepreneurs qui s’en tirent comme ils
peuvent, mais naturellement en obéissant à leurs intérêts, et la forme
qui s’applique tant bien que mal à cette structure. Eh bien, nous ne
suivrons point cet exemple, si vous le permettez, et nous ferons une
bâtisse, si modeste qu’elle soit, dans laquelle on ne pourra trouver un
détail qui ne soit la conséquence soit d’une nécessité de la structure,
soit des besoins des habitants. Il ne nous en coûtera pas plus, et, la
chose finie, nous dormirons tranquilles, parce que nous n’aurons rien de
caché, rien de factice, rien d’inutile, et que l’_individu-édifice_ que
nous aurons bâti nous laissera toujours voir ses organes et comment ces
organes fonctionnent.

--Comment se fait-il, alors, reprit Paul, que tant d’architectes ne
montrent pas, ainsi que vous voulez le faire ici, ces... nécessités de
la construction, les dissimulent, et... pourquoi agissent-ils de la
sorte? qui les y oblige?

--Ce serait bien long de vous expliquer cela...»

M. de Gandelau entra sur ces derniers mots de la conversation...

«Nous avons des nouvelles de plus en plus mauvaises, dit-il, les armées
allemandes se répandent partout; il faut nous attendre à voir ici les
ennemis. Pauvre France! Mais que disiez-vous?

--Rien, répondit le grand cousin, qui ait de l’intérêt, en présence de
nos désastres... Je cherchais à faire comprendre à Paul qu’en
architecture, il ne faut dissimuler aucun des moyens de structure, et
qu’il est même dans l’intérêt de cet art de s’en servir comme de motifs
de décoration; en un mot, qu’il faut être sincère, raisonner et ne se
fier qu’à soi...

--Certes! reprit M. de Gandelau, vous mettez le doigt sur notre plaie
vive... Raisonner, ne se fier qu’à soi, se rendre compte de chaque chose
et de chaque fait par l’étude et le travail, ne rien livrer au hasard,
tout examiner, ne rien dissimuler à soi-même et aux autres, ne pas
prendre des phrases pour des faits... ne pas se croire abrités par la
tradition ou la routine... Oui, voilà ce qu’il eût fallu faire... Il est
trop tard. Et qui sait si, après les malheurs que je prévois, notre pays
retrouvera assez d’élasticité, de patience et de sagesse pour laisser là
le sentiment et s’en tenir à la raison et au travail sérieux! Tâchez
d’apprendre à Paul à raisonner, de l’habituer à la méthode, de lui
donner l’amour du travail de l’esprit; qu’il soit architecte, ingénieur,
militaire, industriel ou agriculteur comme moi, vous lui aurez rendu le
plus grand service. Surtout, qu’il ne devienne pas un demi-savant, un
demi-artiste ou un demi-praticien, écrivant ou parlant sur tout, et
incapable de rien faire par lui-même. Travaillez! Plus les nouvelles que
nous recevons prennent un caractère sinistre, plus elles pèsent sur
notre cœur, et plus il faut nous attacher à un travail utile et
pratique. Les lamentations ne servent à rien! Travaillez!

--Allons visiter le chantier,» dit le grand cousin, qui voyait que Paul
demeurait pensif et n’était guère disposé à se remettre au travail.



CHAPITRE XIII

LA VISITE AU CHANTIER.


La bâtisse commençait à prendre tournure; le plan se dessinait au-dessus
du sol. Une vingtaine de maçons et tailleurs de pierre, quatre
charpentiers, des garçons, animaient ce coin de la campagne. Puis,
arrivaient des charrettes remplies de briques, de sable, de chaux. Deux
scieurs de long débitaient des troncs d’arbres en madriers; une petite
forge mobile abritée derrière un bouquet d’arbres était allumée et
réparait les outils, en attendant qu’elle eût à forger des étriers,
crampons, pattes, brides et plates-bandes. Un beau soleil d’automne
répandait sur cet atelier une lumière chaude et un peu voilée. Ce
spectacle parvint à effacer de l’esprit de Paul les tristes impressions
laissées par les paroles de son père. Sous cet aspect, le travail ne lui
paraissait pas revêtir les formes sévères et âpres qui avaient d’abord
effarouché un peu notre écolier en vacances. En inspecteur attentif,
Paul se mit donc à suivre son cousin sur le tas[57] (fig. 35), en
écoutant avec grand soin ses observations.

«Voilà, père Branchu, dit le grand cousin, une pierre qu’il ne faut pas
poser, elle a un fil, et, comme elle va servir de linteau je n’en veux
point.

--Eh, m’sieu l’architecte, il ne va pas ben loin le fil!

[dessin]

--Qu’il aille près ou loin, je n’en veux pas, vous entendez? Paul, vous
veillerez à ce qu’on ne la pose pas... Voyez-vous bien cette petite
fêlure à peine apparente, frappez avec ce marteau des deux côtés... Bon!
le son que rend la pierre est mat de ce côté; eh bien, cela vous prouve
qu’il y a solution de continuité, et, la gelée aidant, ce morceau de
droite se détachera de son voisin... Voici des briques que vous ne
laisserez pas employer: voyez comme elles sont gercées; puis, ces points
blancs... ce sont des parcelles de calcaire, que le feu a converties en
chaux. À l’action de l’humidité, ces parcelles de chaux gonflent et font
éclater la brique. Vous aurez soin, avant de laisser employer les
briques, de les faire bien mouiller. Celles qui contiennent des parties
de chaux tomberont en morceaux, et, par conséquent ne seront pas mises
en œuvre.

--Mais, mon bon m’sieu, dit le père Branchu, c’est pas ma faute à moi,
j’suis pas dans la brique!

--Non; mais c’est à vous de renvoyer celles qui sont défectueuses au
chaufournier et de ne pas les lui payer, puisque vous vous êtes chargé
de cette fourniture: cela lui apprendra à bien purger sa terre des
débris de calcaire.--Voilà du sable qui contient de l’argile; voyez
comme il tient aux doigts! Père Branchu, je ne veux que de bon sable,
bien âpre; vous savez bien où il y en a. Vous avez fait prendre celui-ci
à côté, il n’est bon que pour mettre dans les reins des voûtes des
caves, comme remplissage; ne le laissez pas employer dans le mortier,
vous entendez, Paul! Il faut pour le mortier de l’arène bien grenue,
propre, dont les grains n’adhèrent pas les uns aux autres; et encore,
avant de l’employer, faites jeter dessus les tas quelques seaux d’eau.
Veillez aussi à ce qu’on ne corroie pas le mortier sur la terre, mais
sur une aire de madriers. Vous l’avez fait ainsi, c’est bien, mais il ne
faut pas procéder autrement; si vous êtes pressés, dans ce cas, une aire
étant insuffisante, établissez-en deux. Faites bien attention aussi,
Paul, à ce que les pierres soient toutes posées à bain de mortier.

--Oh! soyez ben tranquille, m’sieu l’architecte, je n’faisons pas
autrement.

--Oui, je le sais, pour les constructions en soubassement et en pierre
dure, cela va tout seul, mais en élévation vos ouvriers posent
volontiers les pierres sur cales et ils les coulent en mortier clair,
c’est plus vite fait. Faites-y bien attention, Paul! Toutes les pierres
doivent être posées à leur place, sur cales épaisses en forme de coin,
laissant un vide de six à huit centimètres; le mortier doit être étendu
là-dessous sur toute la surface et avoir une épaisseur de 0m,02c
environ, puis on retire les quatre cales, et la pierre s’asseyant sur le
mortier, il faut le damer avec une grosse masse de bois jusqu’à ce que
le joint n’ait qu’un centimètre d’épaisseur partout et que l’excès de
mortier ait débordé tout autour...

--Voilà des lits maigres, père Branchu; il faut les faire retailler.

--Qu’est-ce qu’un lit maigre? dit Paul, tout bas, à son cousin.

--C’est un lit de pose, concave;» et prenant son calepin:

«Tenez (fig. 36), vous comprenez que, si le lit d’une pierre donne la
section A B, le milieu C étant plus creux que les bords, cette pierre
pose sur ceux-ci seulement; dès lors, si la charge est quelque peu
forte, les cornes D E éclatent; nous disons alors que la pierre
s’épauffre. Il vaut mieux que les lits soient faits comme je vous le
trace en G, et ne portent pas sur leurs arêtes.

[dessin]

«Jusqu’à présent, père Branchu, vous avez élevé vos constructions avec
des plans inclinés; mais nous montons, il va nous falloir des
échafaudages.

«Puisque nous construisons en moellon piqué, ne mettant de la pierre de
taille, au-dessus du soubassement, qu’aux angles et aux tableaux des
croisées ou des portes, vous laisserez des trous de boulins[58] entre
ces moellons piqués. Alors vous n’aurez besoin que d’échasses[59] et de
boulins. Pour le montage, le charpentier va vous faire une équipe, et
vous emploierez le monte-charge que je vous ferai venir de Châteauroux,
où je n’en ai que faire en ce moment.

--Si ça vous fait rien, m’sieu l’architecte, j’préférons not’mécanique.

--Quoi!... votre diable de roue, dans laquelle vous mettez deux hommes
comme des écureuils?

--Tout de même.

--Comme vous voudrez, mais je n’en ferai pas moins venir le
monte-charge; vous essayerez.

«De fait, dit tout bas le grand cousin à Paul, sa mécanique qui date, je
crois, de la tour de Babel, monte les charges, quand elles ne sont pas
trop pesantes, beaucoup plus facilement que ne le font nos engins, et
comme nous n’avons pas de fortes pierres à monter, nous ne le
contrarierons pas sur ce point.» Et se tournant vers le maître maçon:

«Il est bien entendu, père Branchu, que nous ne faisons pas de
ravalements, sauf pour quelques moulures très délicates de chanfreins,
s’il y a lieu; vous poserez vos pierres toutes taillées, et qu’il n’y
ait plus que des balèvres à enlever par-ci par-là.

--Entendu, m’sieu l’architecte, entendu, c’est à ma convenance.

--Tant mieux, j’en suis aise.» Et s’adressant à Paul:

«Je ne connais rien de plus funeste que cette habitude prise dans
quelques grandes villes de ravaler les constructions. Des blocs
grossiers sont posés; puis, quand tout cela est monté, on vient couper,
rogner, tondre, racler, moulurer et sculpter ces masses informes en
dépit de l’appareil, le plus souvent; sans compter qu’on enlève ainsi, à
la pierre douce notamment, la croûte dure et résistante aux intempéries
qu’elle forme à sa surface lorsqu’elle est fraîchement taillée au sortir
de la carrière; croûte qui ne se reforme plus lorsque les matériaux
l’ont une fois produite et ont jeté ce qu’on appelle leur _eau de
carrière_. Heureusement, dans beaucoup de nos provinces, on a conservé
cette habitude excellente de tailler, une fois pour toutes, chaque
pierre sur le chantier suivant la forme définitive qu’elle doit
conserver, et, posée, l’outil du tailleur de pierre n’y touche plus.
Indépendamment de l’avantage que je viens de vous signaler, cette
méthode exige plus de soin et d’attention de la part des appareilleurs,
et il n’est pas possible alors de faire passer des lits ou des joints à
tort et à travers. Chaque pierre doit ainsi posséder sa fonction et par
suite la forme convenable à la place. Puis enfin, quand une construction
est montée, elle est terminée; il n’y a plus à y revenir. Il faut dire
aussi que cette méthode exige de la part de l’architecte une étude
complète et terminée de chaque partie de l’œuvre à mesure qu’il fournit
l’ordonnance des parties de la structure.



CHAPITRE XIV

M. PAUL ÉPROUVE LE BESOIN DE SE PERFECTIONNER DANS L’ART DU DESSIN.


Une chose surprenait Paul, c’était la facilité avec laquelle son cousin
exprimait par quelques coups de crayon ce qu’il voulait faire
comprendre. Ses croquis perspectifs, surtout, lui semblaient
merveilleux, et à part lui, notre architecte en herbe cherchait à
indiquer sur le papier les figures dont il voulait se rendre compte;
mais, à son grand désappointement, il n’arrivait qu’à produire de
véritables fouillis de lignes auxquels lui-même ne comprenait rien un
quart d’heure après les avoir tracées. Et cependant, pour rédiger ses
_attachements_ auxquels le cousin attachait de l’importance, il sentait
que les moyens employés par son chef lui seraient d’une grande utilité
s’il pouvait les posséder[60].

Un jour donc, après avoir passé plusieurs heures sur le chantier à
essayer de se rendre compte, par des croquis, de la figure des pierres
taillées, sans parvenir à obtenir un résultat qui le satisfît à peu
près, Paul entra chez son cousin.

«Je sens bien, lui dit-il, que ce qu’on m’a enseigné de dessin linéaire
ne me suffit pas pour rendre sur le papier les figures que vous savez si
rapidement expliquer par un croquis; apprenez-moi donc, mon cousin,
comment il faut s’y prendre pour reproduire clairement ce qu’on a devant
les yeux ou ce qu’on veut expliquer.

--J’aime à vous voir ce désir d’apprendre, petit cousin, c’est la moitié
du chemin de fait; mais ce n’est que la moitié et... la moins difficile.
Je ne vous enseignerai pas en huit jours, ni même en six mois, l’art de
dessiner sans difficultés, soit les objets que vous voyez, soit ceux que
vous imaginez dans votre cerveau; mais je vous donnerai la méthode à
suivre, et avec du travail, beaucoup de travail et du temps, vous
arriverez, sinon à la perfection, au moins à la clarté et à la
précision. Dessiner, c’est, non pas voir, mais regarder. Tous ceux qui
ne sont pas aveugles voient; combien y a-t-il de gens qui _savent voir_,
ou qui réfléchissent en voyant? Bien peu, assurément, parce qu’on ne
nous habitue pas, dès l’enfance, à cet exercice. Tous les animaux d’un
ordre supérieur voient comme nous, puisqu’à bien peu de chose près ils
ont des yeux faits comme les nôtres; ils ont même la mémoire des yeux,
puisqu’ils reconnaissent les objets ou les êtres qu’ils aiment, qu’ils
redoutent ou dont ils font leur proie. Mais je ne pense pas que les
animaux se rendent compte des corps ou des surfaces autrement que par
une faculté instinctive, sans que ce que nous appelons le raisonnement
intervienne. Beaucoup de nos semblables ne voient pas autrement, et
c’est leur faute, puisqu’ils pourraient raisonner. Mais il ne s’agit pas
de cela... Voici la méthode que je vous propose:

«Vous savez ce que c’est qu’un triangle, qu’un carré; vous avez étudié
la géométrie élémentaire et vous me paraissez la connaître passablement,
puisque j’ai vu que vous compreniez les plans, les coupes et même les
projections des corps sur plan vertical ou horizontal, puisque mes
croquis vous sont intelligibles; vous allez donc prendre des cartes à
jouer, et traçant à une échelle quelconque, sur chacune d’elles, les
diverses faces d’une pierre que vous verrez tailler, vous découperez ces
surfaces avec des ciseaux, et à l’aide de languettes de papier et de la
colle, vous les assemblerez de manière à représenter tel ou tel de ces
morceaux de pierres taillées. Ce petit modèle vous sera donc bien connu,
vous saurez comment ses surfaces se joignent, quels sont les angles
qu’elles forment. Le soir, à la lampe, vous placerez ces petits modèles
devant vous, de toutes les manières, et vous les copierez tels qu’ils se
présentent à vos yeux, ayant le soin d’indiquer, par un trait ponctué,
les lignes de réunion des surfaces que vous ne voyez pas. Tenez, voici
sur ma table un rhomboèdre en bois, lequel, comme vous le savez et le
voyez, se compose de six faces semblables et égales dont les côtés sont
égaux, chacune de ces faces donnant deux triangles équilatéraux réunis à
la base. Voyez (fig. 37), je saisis ce corps entre mes doigts par ses
deux sommets; si je vous le montre de manière qu’une de ses faces soit
parallèle au plan de vision, les deux autres faces se présenteront
obliquement (voir en A); vous voyez donc trois faces, mais il en est
trois autres par derrière qui vous sont cachées. Comment se
présenteraient-elles, si ce corps était transparent, ainsi que
l’indiquent les lignes ponctuées? Si je fais pivoter le rhomboèdre entre
mes doigts, de manière que deux faces soient perpendiculaires au plan de
vision, ainsi: (voir en B), je ne verrai plus que deux faces, deux
autres me seront dérobées et deux suivant les deux lignes _ab, cd_.
Maintenant je présente le rhomboèdre sans qu’aucune de ses faces se
trouve parallèle ou perpendiculaire au plan de vision, ainsi: (voir en
C). Eh bien, je verrai encore trois faces, mais en raccourci, déformées
par la perspective, et les trois autres seront indiquées par les lignes
ponctuées. Faites donc le soir autant de petits modèles que vous
pourrez, reproduisant les pierres que vous avez vues sur le chantier, et
copiez ces petits modèles dans tous les sens. Jetez-les au hasard sur la
table, plusieurs ensemble, et copiez ce que vous voyez; indiquez ce qui
vous est caché par un trait ponctué ou plus fin. Quand vous aurez fait
cela pendant huit jours, bien des difficultés vous seront déjà
familières. Après nous verrons.»

[dessin]

Cette méthode plut fort à Paul, qui, sans perdre de temps, à l’aide de
quelques-uns de ses relevés, se mit à faire un petit modèle d’une des
pierres dont il avait mesuré les faces. C’était un sommier d’arc avec
parement en retour. Il obtint, non sans peine, un assez joli petit
modèle de carton qu’il établit fièrement sur la table de famille après
dîner et qu’il copia d’abord sur le lit de pose, puis en le plaçant de
différentes façons (fig. 38). Il serait resté à la besogne toute la
nuit, tant cela l’occupait et lui faisait faire des découvertes
intéressantes, si, à onze heures, Mme de Gandelau n’eût donné le
signal du départ. Paul eut quelque peine à s’endormir, et son sommeil
fut rempli de modèles de carton fort compliqués, qu’il cherchait à
assembler sans pouvoir y parvenir. Aussi se leva-t-il assez tard, et en
entrant dans la chambre du grand cousin il ne manqua pas de mettre
l’heure avancée sur le compte de sa mauvaise nuit. «Bon, dit le grand
cousin, vous avez la fièvre de la géométrie descriptive, tant mieux; on
ne l’apprend bien qu’avec passion. Nous la travaillerons ensemble quand
les froids auront suspendu notre construction, et que le mauvais temps
nous enfermera ici. Il faut qu’un architecte arrive à se servir de la
géométrie descriptive, comme on écrit l’orthographe, sans s’en
préoccuper. Il faut que la perspective lui soit absolument familière. On
ne saurait savoir l’une et l’autre trop tôt, et ce n’est que pendant la
première jeunesse qu’on peut apprendre ces choses-là de manière que l’on
n’ait plus à y songer, dût-on vivre cent ans. Vous êtes bon nageur, et
si vous tombez à l’eau, vous n’avez pas besoin de vous dire quels sont
les mouvements qu’il faut faire pour vous tenir à la surface et pour
vous diriger; eh bien, c’est de cette façon qu’il faut savoir la
géométrie et la perspective. Seulement, il convient de donner un peu
plus de temps à la pratique de cette partie essentielle de notre art
qu’il n’en faut pour savoir nager comme une grenouille.»

[dessin]



CHAPITRE XV

L’ÉTUDE DES ESCALIERS.


Il était temps de donner les détails nécessaires à l’exécution des
escaliers. Le grand cousin avait dit à Paul de préparer ces détails;
mais Paul, comme on peut le supposer, ne s’en était pas tiré à son
honneur et n’avait fourni que des traits parfaitement inintelligibles
aux autres aussi bien qu’à lui-même, malgré les indications sommaires
fournies par l’architecte en chef.

«Allons, dit le grand cousin, il faut nous mettre à cette besogne
ensemble.

«Le père Branchu et le charpentier demandent les détails.

[dessin]

«Prenons d’abord le grand escalier et traçons sa cage (fig. 39). Nous
avons pour la hauteur du rez-de-chaussée, compris l’épaisseur du
plancher, 4m,50c, les marches ne doivent pas avoir plus de
0m,15c de hauteur chacune; il nous faut donc compter trente
marches pour arriver du sol du rez-de-chaussée au sol du premier étage.
De largeur ou de _pas_, suivant le terme admis dans les constructions,
une marche doit avoir de 25 à 30 centimètres, pour donner une montée
facile. Donc trente marches donnent 7m,50c ou 9 mètres de
développement. Je crois vous avoir déjà dit cela quand nous avons tracé
le plan du rez-de-chaussée. Si nous prenons le milieu de l’espace
réservé aux marches, sur notre plan, nous trouvons juste 9 mètres.
Traçant donc les marches sur cette ligne milieu et leur donnant 275
millimètres de _pas_, nous pouvons trouver deux paliers dans les angles
en A, A’; nous ferons _gironner_ ces marches de manière à éviter les
angles aigus près du noyau. La première marche sera en B, la dernière
en C. En D, nous ferons sous l’emmarchement la cloison qui permettra
d’établir le _water-closet_ en A’. Puisque, à ce palier A’, nous avons
monté 18 marches (chacune ayant 15 centimètres de hauteur), nous aurons
pour ce water-closet 2m,50c sous plafond, ce qui est plus que
suffisant. Nous l’éclairerons par une fenêtre E. Les deux baies F
éclaireront l’escalier et suivront le niveau des marches, comme
l’indique l’élévation. Car rien n’est plus ridicule et plus incommode
que de couper les fenêtres par les marches d’un escalier, et, bien que
cela soit pratiqué tous les jours dans nos habitations, c’est là un de
ces contre-sens que tout constructeur doit éviter. Du couloir de service
G, on entrera dans le water-closet par la porte H.

«Traçons maintenant l’élévation ou plutôt la projection verticale de cet
escalier. Voici comment on procède: on trace la cage en élévation, puis
on divise la hauteur à monter en autant de parties qu’il doit y avoir de
marches, ainsi que je le fais en I. Projetant horizontalement ces
divisions sur l’élévation, et verticalement les bouts des marches avec
la cage et le noyau, indiqués au plan, on obtient par la rencontre de
ces deux projections le tracé des marches le long de la cage et contre
le noyau.

«Voilà qui est fait. La dernière marche est donc en K au niveau du
plancher du premier étage. Pour monter au deuxième étage, nous avons
4m,00 à monter d’un plancher à l’autre; donnant 0m,156 à chaque
marche, nous trouvons 26 marches, plus une fraction de millimètre dont
il n’y a pas à tenir compte. Donc, nous conserverons en plan le tracé de
la première révolution à partir de la marche L, ce qui donne 13 marches
jusqu’au point M. De ce point nous tracerons les 13 autres marches pour
faire le nombre de 26, comme je le marque sur le bout de plan
supplémentaire en N. Puis, pour l’élévation, nous procéderons comme
ci-dessus. Nous obtiendrons alors le tracé général de V en X pour les
deux étages. Le tracé établi, il s’agit de savoir en quelle matière nous
ferons ces marches? Étant comprises entre des murs et un noyau qui est
un mur lui-même, nous pouvons, si bon nous semble, les faire en pierre
de taille d’un seul morceau chacune. Toutefois, cela n’est guère
praticable en ce pays parce que nous nous procurerions difficilement de
la pierre dure, compacte, fine, bonne pour cet objet. Nous nous
contenterons donc de faire seule la première marche en pierre, et, quant
aux autres, nous les ferons en charpente, en les recouvrant de bonnes
tablettes de chêne; et pour ne pas les sceller dans les murs, nous
ménagerons un bandeau saillant en maçonnerie formant crémaillère[61] le
long des murs et du noyau pour recevoir la partie de leurs _abouts_,
ainsi que je vous l’indique ici (fig. 40). On lattera ces marches
laissées brutes par-dessous, rabotées seulement sur la face ou
contre-marche[62] A. Afin qu’elles ne puissent branler sur leur repos de
maçonnerie, nous les fixerons avec des pattes B, lesquelles seront
masquées par la tablette formant pas et entreront dans les trous de
scellements C.

[dessin]

«Quant à l’escalier de service en limaçon, nous le ferons en pierre
dure, chaque marche portant noyau, ainsi que je vous le marque ici (fig.
41).

[dessin]

«Maintenant essayez de mettre tout cela au net pour pouvoir donner
promptement les détails au maçon et au charpentier.»

Avec bien de la peine, Paul parvint à faire un tracé assez complet sur
les indications fournies par le grand cousin; mais celui-ci fut obligé
d’y mettre souvent la main, car son inspecteur n’était pas de première
force en géométrie descriptive élémentaire, et ces projections lui
offraient à chaque instant des difficultés. Paul s’embrouillait dans ses
lignes, prenait un point pour un autre, et eût maintes fois laissé de
côté compas, équerre et tire-ligne, si le grand cousin n’avait été là
pour le remettre sur la voie.



CHAPITRE XVI

LE CRITIQUE.


On était à la fin de novembre et le temps avait jusqu’alors permis à nos
constructeurs de ne pas perdre un jour. Le soleil d’automne favorisait
l’entreprise et la maison s’élevait déjà sur quelques points, à la
hauteur des linteaux des fenêtres du rez-de-chaussée. Cependant, il
fallait toute la volonté de M. de Gandelau pour que les travaux ne
fussent pas suspendus. Le petit chantier se dégarnissait peu à peu des
ouvriers valides appelés sous les drapeaux. Ceux qui demeuraient
perdaient du temps et avaient l’esprit ailleurs. On ne pouvait plus
guère faire de charrois, tous les chevaux et charrettes étant
réquisitionnés. Le pays était sillonné des corps qui se dirigeaient sur
la Loire. Bien des heures se passaient en causeries et chacun attendait
anxieusement des nouvelles de la guerre. Elles étaient de plus en plus
sombres. Cependant, Orléans avait été réoccupé par les troupes
françaises et tout espoir ne paraissait pas encore perdu. Paris
résistait. Sur ces entrefaites, arrivait au château de M. de Gandelau un
nouveau personnage, ami de la famille, qui, ayant eu sa propriété
occupée et dévastée par les Allemands, avait dû l’abandonner crainte de
pis, et, se dirigeant vers l’ouest de la France où il avait des parents,
s’arrêta en passant chez M. de Gandelau. C’était un homme de cinquante à
soixante ans, grand, d’un aspect froid, bien qu’un sourire perpétuel
semblât stéréotypé sur sa figure. On eût pu le prendre pour un diplomate
de la vieille roche.

Le nouveau venu avait beaucoup lu, beaucoup voyagé, savait un peu de
tout, faisait partie de plusieurs sociétés savantes, son opinion était
d’un certain poids dans son département; il avait prétendu à la
députation, s’était lancé dans l’industrie et y avait perdu de grosses
sommes, puis dans l’agriculture, et, les restes de sa fortune risquant
de s’y engloutir, il se contentait de prendre le côté théorique des
choses et de faire paraître des brochures sur toutes les questions,
imprimées à ses frais et répandues à profusion. Chacun de ses opuscules
prétendait invariablement donner une solution simple à toutes les
difficultés, soit dans le domaine de la politique, des sciences, de
l’industrie, du commerce et même des arts. Il avait fait bâtir, et les
architectes lui paraissant impropres à pratiquer l’art de la
construction, dépensiers, imbus de préjugés, lui seul avait dirigé ses
bâtisses; faisant ses marchés, traitant directement avec les
fournisseurs, donnant les plans, surveillant les travaux. Cette
fantaisie lui avait coûté assez gros et un beau jour sa bâtisse
s’écroulait. Les ingénieurs ne possédant pas plus sa confiance que les
architectes, il avait voulu tracer des voies sur ses domaines et les
faire exécuter d’après un système à lui. Ses essais en ce genre
n’avaient pas eu plus de succès que ses tentatives en construction. Les
chemins persistaient à être impraticables. Mais M. Durosay (c’était son
nom) était de ces personnages auxquels l’expérience n’enseigne pas
grand’chose, fût-elle faite à leurs dépens. Au demeurant, c’était un
honnête homme, extrêmement poli, obligeant, généreux même, surtout
envers ceux qui avaient l’art de flatter ses travers, et qui par intérêt
ou conviction le considéraient comme un juge infaillible en toutes
matières.

Quelqu’un fût-il venu le consulter sur un sujet au moment de monter en
wagon, qu’il eût laissé partir le train plutôt que de ne pas rendre un
arrêt avec considérants. Seulement il jugeait toute chose d’après un
système admis _à priori_, et n’écoutait que d’une oreille distraite les
raisons particulières qui eussent pu modifier ce système. Il admettait
d’ailleurs la discussion et ne manifestait pas la moindre impatience si
on ne partageait pas son opinion. Souvent il répétait cet aphorisme:
«Que du choc des idées contraires jaillit la lumière,» mais il entendait
bien la fournir toujours et ne la recevoir jamais.

Lorsqu’il fut installé dans le château pour quelques heures et qu’on eut
épuisé les tristes sujets de conversation qui étaient à l’ordre du jour,
on en vint à parler de la maison de Paul (c’est ainsi qu’on la désignait
en famille). M. Durosay demanda à voir les projets. «Ça me connaît un
peu, la bâtisse; je sais ce que c’est,» dit-il.

Le grand cousin ébaucha un sourire, mais le nouveau venu n’y prit pas
garde, ses mésaventures comme constructeur n’ayant laissé dans son
esprit aucune trace fâcheuse.

«Voilà qui est très bien,» dit M. Durosay quand on lui eut expliqué les
plans et qu’il les eut examinés. «J’ai vu en Belgique des maisons qui
ressemblent un peu à ceci. Il y a là de très bonnes idées; ce sera une
fort agréable habitation si messieurs les Prussiens veulent bien vous la
laisser achever... Me permettez-vous quelques observations?...

--Sans aucun doute.

--Ce n’est pas que j’aie la moindre prétention à vous faire rien changer
à ces plans, qui me semblent excellents... Mais j’ai beaucoup vu,
beaucoup comparé... Eh bien, pour vous exprimer franchement ma première
impression... il me semble que ceci a plutôt le caractère d’une maison
de ville, d’un hôtel, que d’une maison des champs... Vous m’excuserez,
n’est-ce pas?... Je ne comprends pas une maison de campagne ainsi
fermée, j’y voudrais voir un portique autour, au moins une large
véranda; des fenêtres plus ouvertes, l’expression mieux sentie de la vie
extérieure.

--Eh, mon cher ami, dit M. de Gandelau, je compte bien que mes enfants
viendront passer ici une bonne partie de l’année; il ne s’agit pas pour
eux de posséder une de ces habitations dans lesquelles on demeure
seulement pendant deux ou trois mois d’été et où l’on reçoit les oisifs
de la ville; il leur faut une bonne maison bien close et couverte, où
ils puissent résider en toute saison.

--Certainement, c’est sagement pensé; mais que vous semble de ces villas
du nord de l’Italie où le climat est assez rude cependant en hiver et au
printemps, qui n’en sont pas moins délicieuses avec leurs portiques,
leurs terrasses, leurs larges vestibules bien ouverts, leurs loges
donnant sur la campagne? Toutes ces habitations ont grand air,
ennoblissent la vie, pourrait-on dire, élargissent les idées étroites,
auxquelles notre époque n’est que trop portée... Puis, ne vous paraît-il
pas que ce défaut de symétrie est trop accusé, au moins sur l’une des
façades? Que cela ressemble un peu à des constructions faites les unes
après les autres, en vue de satisfaire à des besoins successifs;
qu’enfin cela manque peut-être de cette unité que l’on doit trouver en
toute œuvre d’art?

--Mais ce n’est pas une œuvre d’art que je prétends laisser à ma fille;
c’est une bonne maison, commode et solide.

--Soit. Vous conviendrez cependant que si l’on peut réunir les deux
qualités, on ne saurait s’en plaindre. Pour une personne distinguée et
charmante de tous points comme est madame votre fille, il ne messied pas
d’habiter une maison qui reflète à l’extérieur ce charme et cette
distinction. Il ne vous déplairait pas, quand vous irez visiter Mme
Marie, de voir de loin la petite famille qui lui viendra, groupée autour
d’elle sous un portique d’une délicate architecture ou sous une
_loggia_... Ceci me semble être plutôt la maison de quelque grave échevin
flamand. Il y a dans ces pignons une certaine austérité qui...

--Allons donc, mon cher ami, des pignons ne sont pas austères; ce sont
des pignons, voilà tout.

--Si fait, ces pignons et leurs grands toits ont une sévérité qui ne
s’accorde pas à l’idée qu’on se fait d’une maison de plaisance.

--Mais ce n’est pas une maison de plaisance; c’est une maison faite pour
les gens qui la doivent habiter, non pour les badauds, d’autant que par
ici nous n’en voyons point.

--N’importe, j’eusse aimé réchauffer ces dehors, un peu froids d’aspect,
par des saillies ajourées, des loges, une galerie couverte avec terrasse
au-dessus.

--Réchauffer, réchauffer, c’est bientôt dit, mais on y attrape des
rhumatismes sous vos galeries. Cela est bon à Nice ou à Menton, mais n’a
rien de pratique dans nos campagnes. Il est bon que le soleil frappe les
murs de nos habitations, et vos portiques sont des serres à champignons.

--Je vois, reprit M. Durosay, après une pause, que vous avez toujours,
mon cher ami, le goût de ce que vous appelez le côté pratique des
choses. Et cependant, voyez quelle bonne occasion de donner à madame
votre fille une de ces habitations qui, sans négliger les satisfactions
matérielles de la vie, posséderait ce parfum d’art qui se trouve trop
rarement dans nos provinces. Un peu d’élégance extérieure est un charme
puissant qui laisse dans les esprits une trace indélébile. C’est ainsi
que les populations de l’Italie conservent la poésie des époques
brillantes de leur civilisation. Elles savent, au besoin, sacrifier une
partie de ce que nous appelons le _confort_, des nécessités de la vie
matérielle, pour conserver parmi elles ces belles traditions du grand
art.

--Je ne sais ce que sont les traditions du grand art, et si ces
traditions nous préservent de la pluie, du vent ou du soleil, et je vous
avoue que vos villas italiennes des environs de Vérone et de Venise
m’ont paru fort tristes et maussades avec leurs colonnades et leurs
contrevents fermés. Je n’ai jamais eu l’envie de les visiter, car je
suppose qu’on s’y trouve fort mal à l’aise. Si cela est fait pour
présenter aux touristes des modèles d’architecture, je le veux bien,
mais je n’ai pas la prétention d’amuser ou d’intéresser les touristes,
et ma fille partage mes idées à ce sujet.

--Peut-être... cependant madame votre fille visite en ce moment
l’Italie; elle doit séjourner sur les bords du Bosphore; qui sait si, en
revenant ici, elle ne serait point ravie de retrouver comme un souvenir
des impressions qu’elle n’aura pas manqué d’éprouver là-bas, et si la
surprise que vous lui ménagez n’aurait pas plus de prix si vous lui
rappeliez quelque peu ces impressions? Qu’en pensez-vous, monsieur
l’architecte?

--Moi, dit le grand cousin, j’écoute et ne puis qu’être ravi de vous
entendre si bien discourir sur notre art.

--Ainsi donc, vous partageriez mon opinion, et vous seriez disposé à
donner à cette habitation si bien distribuée par vos soins quelques
agréments extérieurs qui peut-être lui font défaut?

--Je ne dis pas cela. M. de Gandelau nous a, suivant son habitude,
laissé toute liberté, et n’a fait que me donner le chiffre de la somme
qu’il ne voulait pas dépasser. D’ailleurs, le programme accepté, on ne
nous a imposé ni une sévérité excessive, ni interdit l’emploi de ce que
vous considérez comme les agréments extérieurs d’une habitation.

--Eh bien, si mon ami, avec son esprit positif, ne paraît pas sensible à
ses agréments, ne pensez-vous pas, vous, artiste, qu’il y aurait ici
l’occasion d’ajouter quelque chose à ces façades, peut-être un peu
sévères d’aspect, et que certainement, à l’aide de votre talent, vous
sauriez rendre moins froides? Vous connaissez l’Italie, vous avez visité
Pompéi; ne trouvez-vous pas dans l’architecture de ces contrées mille
motifs dont on peut s’inspirer, des exemples ravissants, des...?

--Oui, j’ai visité l’Italie et la France, et je vous avoue que je n’ai
jamais pu être sensible aux œuvres d’architecture de ces contrées,
qu’autant qu’elles conservaient l’empreinte des mœurs, des usages de
ceux qui les ont su produire. Vous parlez de Pompéi. Ce qui m’a vivement
touché dans les restes de cette bourgade des provinces Italiques, c’est
précisément cette qualité. Ces petites habitations sont bien celles qui
convenaient aux habitudes de l’antiquité, au moment où elles ont été
élevées, au climat sous lequel on les construisait. Mais de cette étude,
je déduis que puisque nous ne sommes point sur les rivages du golfe de
Naples et que nous avons des habitudes fort différentes de celles qui
convenaient aux Pompéiens, nos demeures ne sauraient en aucune façon
rappeler les leurs; que, par exemple, s’il était fort agréable de souper
dans un _triclinium_ ouvert et abrité du vent par un _velum_, nous ne
saurions disposer, dans le département de l’Indre, des salles à manger
sur ce modèle; que s’il était fort doux de coucher dans une chambre
occupant quatre ou cinq mètres de surface dont on laissait la porte
ouverte sur une cour entourée d’un portique, cela serait incommode chez
nous, et qu’on risquerait fort de s’enrhumer si on laissait la porte
ouverte, ou d’étouffer si on la fermait.

«Mais puisque vous avez dit un mot des habitations antiques,
permettez-moi de vous faire observer que celles de Pompéi, même les plus
riches, ne manifestent à l’extérieur aucune de ces dispositions
monumentales que vous paraissez aimer. Les anciens gardaient pour
l’intérieur le luxe dont ils prétendaient jouir, et il ne paraît pas
qu’ils se soient préoccupés d’en montrer quelque chose aux passants. Je
ne sais pas trop ce que pouvaient être leurs _villæ_, leurs maisons de
campagne; mais tout me porte à croire, d’après des débris conservés,
qu’elles ne sacrifiaient point à cette vanité toute moderne de montrer
au dehors des formes d’architecture de nature à impressionner les
badauds.

«Je crois que ces palais des champs qui semblent vous avoir séduit, dans
l’Italie du nord, sont des œuvres de vanité bien plus que des demeures
propres aux usages de ceux qui les ont élevées; de fait, elles n’ont
guère été habitées, et l’état de délabrement où vous les voyez ne date
pas d’hier. Élevées par la vanité, l’envie de paraître, elles n’ont
duré, comme habitations, que ce que durent les œuvres dues à la vanité,
c’est-à-dire quelques années de la vie d’un homme, après quoi elles ont
été abandonnées.

--Vous donnez le nom de vanité, répliqua M. Durosay, à ce que je crois
être l’amour de l’art: le désir de montrer l’œuvre d’art.

--Nous ne nous entendrons jamais probablement sur ce point; je crois que
l’art, répondit le grand cousin, consiste, en architecture du moins, à
être vrai et simple. Vous ne voyez qu’une forme qui vous séduit ou vous
déplaît; je cherche autre chose, ou plutôt j’observe d’abord si cette
forme est bien l’expression d’un besoin, si elle a sa raison d’être, et
elle ne me séduit qu’autant que cette condition est remplie, selon mon
jugement.

--Alors une grange est, pour vous, une œuvre d’art?

--Certes, si elle est bien faite pour ce qu’elle doit abriter, à mes
yeux elle vaut plus qu’un palais incommode, qui d’ailleurs est décoré de
colonnades et de frontons.

--Vous devriez aller en Amérique.

--Peut-être ferais-je sagement, si je savais que là on cherchât
simplement à bâtir en raison des goûts et des besoins des habitants.
Mais en Amérique, comme partout aujourd’hui, on manifeste des
prétentions au style et on copie ce qu’on croit être le beau par
excellence, c’est-à-dire qu’on applique, à tort et à travers, des
traditions dont on ne cherche pas l’origine ou le principe.

--Allons, dit M. de Gandelau qui trouvait la discussion un peu longue,
nous voilà bien loin de la maison de Paul; pour vous satisfaire, quand
vous viendrez voir ma fille dans sa nouvelle habitation, nous ferons
élever devant une des façades un portique de carton, et nous placerons
sous son ombre des Berrichonnes déguisées en Vénitiennes, mêlées à
quelques seigneurs en robe écarlate, jouant de la viole d’amour et du
basson. Il est temps d’aller nous reposer, il se fait tard.»



CHAPITRE XVII

M. PAUL DEMANDE CE QUE C’EST QUE L’ARCHITECTURE.


Le grand cousin s’attendait bien à ce que Paul reviendrait sur la
discussion de la veille au soir, et, en effet, en allant tous deux, de
bon matin, visiter les travaux, Paul ne manqua pas de tâter le terrain.
Mais il ne savait pas trop ce qu’il voulait demander. Le grand cousin ne
l’aidait pas, il prétendait lui laisser tout le loisir de résumer ses
idées.

«Est-ce que M. Durosay se connaît en architecture? dit enfin Paul.

--Mais il en parle comme une personne à laquelle cet art n’est pas
étranger.

--Cependant vous n’avez pas paru lui accorder ce qu’il demandait.

--Et que demandait-il?

--Mais... vous le savez bien... Il aurait désiré que la maison de Marie
fût... plus...

--Plus quoi?

--Plus... moins sévère; qu’elle eût un portique, une loggia... Qu’est-ce
qu’une loggia?

--C’est un large balcon couvert et le plus souvent fermé des deux côtés,
mais s’ouvrant sur sa face, soit au rez-de-chaussée, soit aux étages
supérieurs, sur la voie publique ou la campagne.

--Pourquoi ne ferait-on pas une loggia à la maison de Marie?

--On pourrait en faire une ou plusieurs.

--Alors?

--Alors il faudra nécessairement la placer devant une des pièces, soit
le salon, par exemple au rez-de-chaussée, au milieu de la façade sur le
jardin, et au premier devant la grande chambre à coucher.

--Est-ce que cela ne ferait pas bon effet?

--Peut-être; mais la pièce à la suite, qui s’ouvrirait sur cette loge,
serait triste et sombre, puisque ses fenêtres donneraient sous son
plafond.

--Ah oui, c’est vrai; mais au fait, nous en avons des loges au bout du
salon, de la salle de billard et de la salle à manger.

--Oui, seulement elles sont fermées au lieu d’être ouvertes sur le
dehors, et ces pièces bénéficient de leur surface. Ces loges sont alors
des cages, ce qu’on appelait autrefois des _bretêches_. On a ainsi tous
les avantages d’une loge, sans en avoir, dans notre climat, les
inconvénients.

--Pourquoi n’avez-vous pas dit cela à M. Durosay?

--Mais il le voyait de reste; il n’était pas besoin de le lui dire.

--Il aurait voulu aussi un portique.

--Pour quoi faire?

--Je ne sais pas... Il disait que cela serait joli, que ma sœur et ses
enfants seraient _groupés_ là-dessous, et que de loin cela ferait très
bien.

--Et serait-il très agréable à madame votre sœur de _faire très bien_ de
loin?

--Oh, je crois que cela lui serait indifférent.

--Et pour qui faisons-nous la maison?

--Mais pour ma sœur.

--Et non pour les flâneurs, n’est-ce pas? Or ce portique aurait les
inconvénients des loges, il rendrait sombres et tristes les pièces qui
s’ouvriraient sous les arcades ou colonnades. Donc, comme on vit plus
souvent chez nous dans les pièces que sous un portique, ce serait payer
un peu cher le plaisir de former des groupes agréables aux yeux des gens
qui passent.

--Sans doute. D’ailleurs, devant la salle de billard, nous avons une
serre avec descente au jardin qui peut servir de portique, sans
assombrir la pièce, puisque ce sera vitré.

--Assurément.

--M. Durosay n’y a pas fait attention peut-être.

--Si fait, mais ce n’est pas monumental. Il eût voulu un vrai portique
couvert, à la façon des portiques italiens.

--Il semble aimer beaucoup l’architecture italienne?

--Laquelle?

--Mais celle dont il parlait.

--C’est qu’il y a bien des sortes d’architecture en Italie, suivant les
époques, les latitudes et les usages des populations de la péninsule.

--Vous ne le lui avez pas fait observer.

--Il doit le savoir.

--Je vois bien que vous ne prenez pas au sérieux les opinions de M.
Durosay.

--M. Durosay est un homme recommandable, ses opinions sont sincères et
par conséquent je les prends au sérieux; seulement il apprécie les
choses à un point de vue qui n’est point le mien. Il juge les questions
d’art comme un homme du monde, avec son sentiment, et je crois que pour
nous, architectes, il les faut juger avec le raisonnement. Le sentiment
ne raisonne pas; c’est comme la foi; donc nous ne saurions nous
entendre, puisque nous parlons chacun une langue différente.»

La lumière ne se faisait pas dans l’esprit de Paul. Jusqu’alors il avait
pensé que l’architecture s’apprenait comme on apprend la grammaire et
l’orthographe, et voilà que son cousin lui déclarait qu’il y avait
plusieurs langages, et qu’en supposant que l’on sût l’un des deux,
l’autre demeurait inintelligible. Il ne comprenait pas comment le
raisonnement avait à intervenir dans une affaire toute de forme,
d’apparence, et il ne savait même comment poser à son cousin des
questions à ce sujet, qui pussent l’éclairer. Il s’en allait donc la
tête baissée, abattant, avec son bâton, les chardons jaunis qui
encombraient les bords du chemin. Le cousin, de son côté, ne paraissant
pas désireux de rompre le silence, on arriva ainsi au chantier; il était
presque désert.

«Il a gelé la nuitée passée, dit le père Branchu, et ça va prendre dur.

--Eh bien, il faut couvrir les maçonneries avec du fumier ou du chaume
et nous nous arrêterons. Mettez des plats-bords sur les murs, le chaume
par-dessus et des dosses avec des moellons de distance en distance. Ayez
le soin que les plats-bords débordent les parements des murs. Si vous
n’avez pas assez de chaume, mettez de la terre sur les plats-bords ou
des mottes de gazon. Pour les voûtes des caves, répandez dessus une
bonne couche de terre avec pentes, et ménagez quelques ouvertures dans
les reins pour que la pluie ou l’eau des fontes de neiges puisse
s’écouler. Allons! vivement, faites-moi disposer tout cela, que ce soit
terminé demain soir; puis nous nous reposerons jusqu’à la fin des
froids.--Aussi bien, dit le père Branchu, tous les gars sont partis et
n’y a plus au chantier que des impotents.

«Cette suspension des travaux, dit le grand cousin, en reprenant le
chemin du château, va nous permettre d’étudier les détails de la
construction sans nous presser.

--Oui, répondit Paul; mais je voudrais bien savoir comment vous vous y
prenez, lorsqu’il s’agit de tracer un détail?

--Vous l’avez bien vu, depuis deux mois que nous en faisons?

--Pas tout à fait: j’entends bien que vous dites ce que vous voulez, et
ce que vous voulez se trouve tracé sur le papier; j’ai essayé de faire
de même, et, tout en sachant bien ce que je voulais, il ne venait rien
sur le papier, et même ce que je traçais me faisait oublier ce que
j’avais dans l’esprit. Cependant, pour chaque chose que l’on veut faire
en architecture, il doit y avoir un moyen, un procédé, un... comment
dirais-je? une recette...

--Allons donc! vous y voilà. Vous voyez bien, petit cousin, que l’on
croit comprendre et vouloir, bien que l’on ne sache réellement pas
toujours ce que l’on veut, que l’on ne comprenne pas nettement une
proposition; depuis ce matin votre pensée tourne autour de cette
question que vous venez seulement de m’adresser; j’ai voulu vous laisser
le loisir de la préciser; il a fallu que votre cerveau travaillât.
Maintenant, grâce à l’effort que vous avez fait, vous saisirez mieux ce
que je puis vous répondre. Vous vous rappelez ces deux vers de Boileau:

    _Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement,_
    _Et les mots pour le dire arrivent aisément,_


et qui peuvent s’appliquer à tous les arts? L’important est de
s’habituer à concevoir avec netteté; le malheur est qu’on apprend à
faire une phrase avant d’apprendre à raisonner, et qu’on veut exprimer
sa pensée avant qu’elle ait été entièrement élaborée dans le cerveau.
Alors on croit suppléer à ce qu’il y a d’incomplet dans cette pensée,
par un heureux assemblage de mots; en architecture on songe à des formes
qui ont paru attrayantes, avant de savoir si elles rendront exactement
ce que demande la raison, l’observation rigoureuse d’une nécessité de
construction ou d’un besoin. S’il s’agit d’un discours, le vulgaire est
facilement entraîné par une phrase brillante et ne s’aperçoit que trop
tard du vide que recouvre cette forme séduisante. S’il s’agit
d’architecture, de même aussi le vulgaire est séduit par un aspect
pittoresque et une forme attrayante, et s’aperçoit à ses dépens des
défauts de l’édifice. M. Durosay, tout pénétré de certaines formes qui
l’avaient séduit comme touriste, n’a jamais songé à se demander si ces
apparences étaient en harmonie avec les besoins auxquels il faut
satisfaire, avec les nécessités de la structure; il n’a vu que le tour
de la phrase et n’a point cherché si derrière elle il y avait une idée
mûrie. Nous aurions donc pu discuter ainsi des journées sans espérer
nous convaincre, lui ne s’occupant que de la forme ou de la façon dont
la phrase est tournée, mais ne cherchant pas si cette forme a une
signification, si cette phrase exprime une pensée nette. Tout est là,
cher cousin; et, suivant ma manière de voir, notre pays, si voisin d’une
ruine totale, ne se relèvera que du jour où il réfléchira avant de
parler. Nous bâtissons des édifices immenses qui emploient des sommes
fabuleuses et nous ne savons pas clairement ce qu’ils devront contenir.
Ou plutôt, nous songerons à faire la boîte, quitte à l’utiliser pour tel
ou tel usage. Et remarquez bien que cette fâcheuse habitude ne
s’applique pas qu’aux monuments. Combien est-il d’honorables bourgeois,
comme M. Durosay, qui, s’ils ont à se faire bâtir une maison, se
préoccupent d’abord d’élever un chalet, ou une villa italienne, ou un
cottage anglais, suivant leur fantaisie du moment, sans trop savoir si
dans cette boîte ils vivront commodément? Ainsi verrez-vous des villas
italiennes dans le nord de la France et des chalets suisses à Nice.
Apprenez à raisonner, à observer d’abord, et vous serez un bon avocat,
un bon médecin, un bon militaire, un bon architecte. Si la nature vous a
doué du génie, tant mieux, ce sera un magnifique complément à vos
facultés; mais si vous n’avez pas pris l’habitude de raisonner, le génie
ne vous servira de rien, ou plutôt il ne saurait se développer. Or pour
apprendre à raisonner, il faut travailler beaucoup et longtemps, et ne
se pas laisser séduire par les apparences, si attrayantes qu’elles
soient. Malheureusement notre éducation, notre instruction en France
nous portent à nous contenter des apparences, à nous appuyer sur des
traditions considérées comme articles de foi et que l’on ne saurait, par
conséquent, discuter. Vous trouverez partout en face de vous le
_portique_ de M. Durosay. L’armée, l’administration, les lettres, la
politique, les arts ont leur portique qu’il vous faudra accepter pour
faire n’importe quoi ou entrer n’importe où; à moins que vous n’ayez
assez d’énergie, de puissance de travail, d’indépendance de caractère,
d’intelligence des affaires, de ténacité et par suite d’autorité, pour
dire: Je n’accepte votre portique qu’autant que je jugerai utile de m’en
servir. Et pour en revenir à votre question: «Y a-t-il, en architecture,
des recettes, des procédés?» Je vous répondrai qu’il y a des procédés
pratiques propres à la construction; mais comme les matériaux, les
moyens d’exécution se modifient tous les jours, ces procédés doivent
suivre ces variations. Quant à l’architecture, il y a une méthode à
suivre dans tous les cas qui se présentent, il n’y a pas de recettes, de
procédés. Cette méthode n’est autre chose que l’application de votre
faculté de raisonner à tous ces cas particuliers; car ce qui est bon en
telle circonstance ne l’est pas en telle autre. C’est donc sur
l’observation de ces circonstances, des faits, des habitudes, du climat,
des conditions d’hygiène que s’appuiera votre raisonnement avant de
concevoir l’œuvre. Et quand cette opération sera complète et coordonnée
dans votre cerveau, alors vous mettrez sans hésitation sur le papier le
résultat de ce labeur intellectuel.

--Je crois bien saisir ce que vous dites, mais par où commencer?

--En prenant l’habitude d’observer tout et de réfléchir sur tout ce que
vous voyez, entendez ou lisez. Quand vous avez devant vous un fossé que
vous voudriez franchir, ne vous demandez-vous pas intérieurement si vos
jarrets vous permettront de sauter sur l’autre bord; ne savez-vous pas,
par suite d’observations précédentes, si vous pourrez ou non franchir ce
fossé et ne vous décidez-vous pas pour l’un ou l’autre parti? Le
résultat de ces observations établit donc une conviction chez vous qui
vous permet d’agir sans hésitation. Vous ne vous demandez pas, avant de
sauter, si Achille ou Roland, au dire des poètes, ont franchi des
intervalles beaucoup plus larges. C’est vous, ce sont vos forces que
vous consultez, non celles des héros, sous peine de tomber dans l’eau.
Eh bien, si vous avez une maison à bâtir pour une personne que vous
connaissez, vous vous dites d’abord qu’une maison est faite pour abriter
les gens, puis vous vous représentez les habitudes du propriétaire, vous
supputez le nombre de pièces qu’il lui faut, quels sont les rapports
nécessaires entre elles. Vous savez s’il vit seul ou s’il reçoit
beaucoup de monde, s’il habitera la maison en telle saison, s’il aime
ses aises ou s’il vit très modestement, s’il a un nombreux domestique ou
s’il se fait servir par une seule personne, etc.; et quand vous aurez
bien médité sur toutes ces conditions essentielles, vous chercherez à
mettre sur le papier le résultat de vos observations. Mais si vous vous
occupez d’abord de placer cet homme et sa famille dans une maison de
Pompéi ou dans un manoir du moyen âge, il y a beaucoup à parier que vous
lui élèverez une habitation incommode, que vous serez contraint de
torturer les services pour les arranger dans une construction
appartenant à une époque et à une civilisation différentes de notre
civilisation et de notre temps.

--Je comprends bien; et cependant on apprend comment il faut faire une
porte, une fenêtre, un escalier.

--C’est-à-dire qu’on explique comment, avant nous, d’autres hommes s’y
sont pris pour faire une porte, un escalier, un plancher; mais on ne
prétend pas, et on ne doit pas prétendre, en vous enseignant les moyens
employés par nos prédécesseurs, vous imposer de faire exactement ce
qu’ils ont fait, puisque vous possédez peut-être des matériaux qu’ils
n’avaient pas et que vos usages diffèrent des leurs. On vous dit, on
doit vous dire: «Voilà les résultats de l’expérience acquise depuis
l’antiquité jusqu’à notre temps; partez de là, faites comme ont fait vos
devanciers, appliquez votre faculté de raisonner à l’emploi des
connaissances acquises, mais en obéissant à ce que réclame le temps
présent. Il ne vous est pas permis d’ignorer ce qui s’est fait avant
vous, c’est une masse commune, un bien acquis, il faut en connaître
l’étendue et la valeur; mais ajoutez-y l’apport de votre intelligence,
faites un pas en avant, ne rétrogradez pas.»--Eh bien, pour ne pas
rétrograder en architecture, il n’est qu’un moyen: c’est de faire que
l’art soit l’expression fidèle des nécessités du temps où l’on vit, que
l’édifice soit bien l’enveloppe de ce qu’il doit contenir.

--N’est-ce pas ce que l’on fait?

--Pas précisément; nous sommes un peu comme ces gens qui ont hérité de
leurs ascendants d’un très riche mobilier, fort respectable et respecté,
qui le gardent et s’en servent, bien que ce mobilier leur soit fort
incommode et ne corresponde plus aux habitudes du jour; qui ont même
préposé quelqu’un à la garde de ces vieilleries, avec charge de ne les
pas laisser modifier. Si vous voulez alors, vous, maître de la maison,
changer l’étoffe ou envoyer quelques-uns de ces objets plus gênants
qu’utiles au grenier, le gardien que vous payez, que vous logez, prend
un air digne et déclare que les fonctions dont vous l’avez investi,
qu’il tient à remplir correctement, lui interdisent de laisser faire ces
modifications ou suppressions; qu’il est de son honneur de ne pas
laisser dilapider ou changer ces bibelots, puisqu’il est préposé à leur
conservation. Pour avoir la paix chez vous, vous continuez à vous servir
de ces meubles insupportables et vous gardez leur gardien.

--Je ne comprends pas parfaitement.

--Vous comprendrez plus tard. Tenez-vous seulement pour averti. Si vous
entrez dans quelque vieil hôtel tout bourré de meubles hors d’usage,
gardez-vous de les critiquer; si les maîtres de la maison se contentent
de sourire, le préposé à la garde de ces curiosités fera si bien que
vous n’y pourrez remettre les pieds.»



CHAPITRE XVIII

ÉTUDES THÉORIQUES.


Le froid, les circonstances obligeaient d’interrompre les travaux.
L’hiver pouvait être long. Le grand cousin et Paul se préparèrent donc à
employer fructueusement ces loisirs forcés. Il fut décidé entre eux que
non seulement on mettrait au net tous les détails nécessaires à
l’achèvement des travaux, mais que le grand cousin profiterait de ces
jours d’hiver pour donner à Paul bien des notions qui lui manquaient
comme inspecteur des travaux.

Paul prenait chaque jour plus d’intérêt à ce travail. Jusqu’à ce moment,
l’exécution avait suivi le labeur de cabinet, et l’exemple, la pratique
venaient appuyer la théorie; mais il sentait bien que toute son
attention et son désir de seconder le maître de l’œuvre ne suffisaient
pas, et qu’à chaque pas il se trouvait en présence d’une difficulté.
Plus le travail avançait, plus son impuissance lui semblait complète. Il
se mit donc à l’œuvre avec la bonne envie d’apprendre, d’autant que tout
ce qui l’entourait prenait un aspect plus triste et désolé. Paul n’avait
point séjourné un hiver à la campagne; s’il venait dans sa famille aux
fêtes du premier de l’an, les quelques jours passés au château de son
père étaient si vite écoulés qu’il n’avait pas le loisir de se
préoccuper de l’aspect des champs. D’ailleurs on recevait, à cette
occasion, des amis; sa sœur aînée animait la maison; tout le monde était
en fête. Il n’en était plus ainsi au commencement de décembre 1870; les
villages des environs étaient déserts, ou occupés pendant quelques
heures par des troupes mal vêtues, mourant de faim, allant combattre le
plus souvent sans enthousiasme, laissant des traînards, des malades dans
les chaumières. Puis c’étaient de longues files de voitures qui
semblaient autant de convois funèbres.

La neige commençait à couvrir les champs et assourdissait les bruits
lointains. Rarement un paysan se présentait-il au château; le facteur y
venait encore régulièrement, et les lettres et journaux qu’il apportait
ne faisaient qu’assombrir les visages. Parfois on logeait des mobiles ou
des soldats, tous étaient muets; les officiers eux-mêmes demandaient à
rester dans leur chambre, prétextant la fatigue, et ne descendaient pas
au salon. M. de Gandelau, levé de grand matin, en dépit de sa goutte,
semblait se multiplier; il était chez les fermiers, à la ville voisine,
facilitant les transports, organisant des hôpitaux, approvisionnant des
denrées, levant les difficultés imposées par la routine. «Faites
travailler Paul, mon ami, disait-il chaque soir au grand cousin; c’est
tout ce que je réclame de votre amitié, et c’est beaucoup; mais
faites-le, je vous en prie.»

En effet, les journées se passaient en grande partie à étudier quelques
questions de constructions; puis l’architecte et son inspecteur allaient
faire une promenade avant la nuit, pendant laquelle le grand cousin ne
manquait pas d’entamer quelque sujet intéressant. La campagne, les
phénomènes naturels étaient le sujet habituel de ces conversations; et
ainsi Paul apprenait à observer, à réfléchir, et il s’apercevait chaque
jour combien il faut recueillir de connaissances pour faire peu de
chose. Le grand cousin ne manquait pas de lui répéter souvent ceci:
«Plus vous saurez, plus vous reconnaîtrez qu’il vous manque de savoir;
et la limite de la science, c’est d’acquérir la conviction qu’on ne sait
rien.

--Alors, répondit Paul un jour, à quoi sert d’apprendre?

--À être modeste; à remplir la vie d’autre chose que des préoccupations
de la vanité; à se rendre quelque peu utile à ses semblables, sans
exiger d’eux la reconnaissance.»

Le grand cousin faisait beaucoup dessiner Paul, et toujours d’après
nature ou d’après des tracés préparés devant son élève, car il n’avait
apporté avec lui aucun dessin d’architecture. Puis, Paul mettait au net
les attachements des parties déjà élevées de la construction. Ainsi se
rendait-il un compte exact de la structure de chacun des morceaux de
pierre mis en œuvre.

Paul commençait donc à tracer proprement un détail d’architecture, et
son cousin ne manquait jamais de répondre à chacune des questions qui
lui étaient adressées. Paul eut bientôt laissé de côté toute timidité
ou, si l’on veut, tout amour-propre, et, ne craignant plus de montrer
son peu de savoir, il multipliait ses questions. Le grand cousin avait
pour habitude d’attendre, pour faire une leçon sur un sujet, que son
jeune inspecteur demandât à être éclairé. Il voulait que l’intelligence
de son élève fût déjà préparée par la nécessité de savoir, avant
d’enseigner. Aussi bien ces leçons traitaient de sujets très divers,
mais le grand cousin avait le soin de les relier toutes par l’exposé de
principes généraux qui revenaient sans cesse.

Un jour, Paul voulut savoir ce que c’est qu’un _ordre_ et ce qu’on
entend par ce mot, en architecture.

«Vous me faites là, petit cousin, une grosse question, à laquelle je ne
sais trop si je répondrai de manière à vous éclairer. On peut entendre
en architecture ce mot de deux manières: ordre signifie, si l’on veut,
ordonnance, corrélation entre les parties. Mais je pense que ce n’est
pas ainsi que vous l’entendez; vous me demandez probablement en quoi
consistent ce qu’on appelle vulgairement les ordres d’architecture?
L’idée d’_ordre_ dans votre esprit implique une série de colonnes ou
supports verticaux, portant un entablement ou une plate-bande
horizontale! C’est bien cela, n’est-ce pas?

--Oui, c’est cela.

--Eh bien, à des époques reculées, les architectes ont eu la pensée,
fort naturelle, d’élever des points d’appui verticaux, et de poser de
l’un à l’autre sur leur sommet des traverses, soit de bois, soit de
pierre; sur cette claire-voie ils ont établi un toit. Cela formait un
abri ouvert par le bas, couvert: ce que nous appelons une halle. Mais
comme en bien des cas il fallait aussi fermer ces espaces couverts, en
arrière de ces points d’appui verticaux on a bâti des murs en laissant,
entre eux et les supports isolés, un espace libre qu’on appelle
portique. C’est ainsi, par exemple, que sont conçus certains temples des
Grecs. Peu à peu, le génie des architectes, l’étude, l’observation de
l’effet extérieur, ont fait donner à ces points d’appui verticaux et à
ce qu’ils supportent, c’est-à-dire, à l’entablement, des proportions
relatives, délicates, harmoniques, d’où l’on a déduit des lois; car,
notez bien que l’exemple précède toujours la règle, que la règle n’est
que le résultat de l’expérience. Les Grecs ont ainsi trouvé trois
ordres: le Ionien, le Dorique et le Corinthien, qui possèdent chacun
leur système harmonique de proportion et leur ornementation. Ces
systèmes ne sont pas tellement absolus chez les Grecs qu’ils n’empiètent
souvent l’un sur l’autre.

«Mais les Romains qui étaient des gens d’_ordre_ et prétendaient
l’imposer en tout et partout, en prenant ces dispositions aux Grecs, ont
voulu formuler d’une manière à peu près absolue ces trois systèmes. Cela
simplifiait les choses, et les Romains aimaient à enfermer les choses
d’art dans un cadre administratif. On a fait pis, quand au seizième
siècle on s’est mis à étudier l’antiquité; on a prétendu à tout jamais
fixer les rapports entre les divers membres de chacun de ces ordres, et,
pour laisser une certaine latitude aux architectes, on en a même ajouté
deux aux trois premiers, qui sont: le _Toscan_ et le _Composite_. Ces
ordres momifiés ont été appliqués n’importe où et n’importe comment,
ainsi qu’on attache une tapisserie à une muraille pour la décorer. Les
architectes se sont souvent plus préoccupés de placer un ordre sur une
façade que de disposer convenablement le bâtiment élevé derrière cette
devanture. La colonnade du Louvre est certainement ce qui a été fait de
plus contraire à la raison en ce genre, puisque son ordonnance n’a aucun
rapport avec ce qu’elle couvre, et que cet immense portique, situé au
premier étage, ne sert absolument qu’à obscurcir les jours ouverts dans
sa longueur et que vous ne voyez jamais personne se promener sur son
aire. Mais il fallait être majestueux quand même, alors. Nous ne sommes
pas entièrement revenus de ces folies graves, et vous voyez encore
aujourd’hui des ordres placés, sans qu’il soit possible de dire
pourquoi, devant des bâtiments qui se passeraient volontiers de cette
décoration parasite destinée à prouver au public qu’il existe des ordres
et des architectes pour les mettre en proportion, suivant la formule.

«Mais vous étudierez ces parties de l’architecture un peu plus tard. Je
crois que c’est une mauvaise méthode d’enseigner l’art de mettre des
fleurs dans le discours, avant de savoir exprimer clairement sa pensée,
et c’est ainsi qu’ont fait des auteurs ou des orateurs qui prennent le
galimatias pour la saine rhétorique; des architectes qui, avant de
songer à satisfaire pleinement aux exigences de la construction, à
étudier les besoins de leur temps, s’amusent à reproduire des formes
dont ils n’ont pas approfondi les origines, la raison d’être et le sens
véritable. Pour le moment, tenons-nous terre à terre. Il s’agit d’une
maison, non d’un temple ou d’une basilique. Il s’agit d’en étudier
toutes les parties. La tâche nous suffit.

«Nous avons le loisir de bien étudier les détails de notre bâtisse,
puisque le froid nous oblige à fermer le chantier. La construction, mon
ami, c’est l’art de prévoir. Le bon constructeur est celui qui ne livre
rien au hasard, qui n’ajourne aucune solution et qui sait donner à
chaque fonction sa place, sa valeur par rapport à l’ensemble, et cela au
moment opportun. Nous avons tracé les plans aux divers étages, nous
avons donné les détails nécessaires à la construction des parties
inférieures de la maison; maintenant, il nous faut combiner les détails
des élévations avec l’ensemble. Nous allons donc, d’abord, établir le
profil exact des murs de face, avec la hauteur des planchers, les
niveaux des chaînages et les souches des combles.»

Le grand cousin, qui, comme on peut le supposer, avait par avance conçu,
sinon tracé toutes les parties de la construction, eut bientôt fait
d’établir ce profil devant Paul, qui s’émerveillait toujours de voir
avec quelle promptitude son patron arrivait à tracer sur le papier un
détail de construction. Il en fit l’observation encore cette fois.

«Comment pouvez-vous ainsi indiquer sans hésiter l’arrangement de toutes
ces parties de la bâtisse? dit-il.

[dessin]

--Parce que j’y ai pensé, et que je me suis représenté toutes ces
parties en traçant ou en vous faisant tracer les ensembles. Si elles ne
sont pas sur le papier, elles sont dans ma tête; et quand il s’agit de
les rendre intelligibles pour ceux qui sont chargés de l’exécution, je
n’ai qu’à écrire, pour ainsi dire, ce que je sais d’avance par cœur. Et
c’est toujours ainsi qu’il est utile de procéder. Voyez ce profil et ces
quelques détails (fig. 42); examinons cela ensemble: vous reconnaîtrez
bientôt que vous-même avez déjà vu tout ce que contient cette feuille de
papier, et qu’avec un peu d’attention vous pourriez coordonner ces
diverses parties. Vous voyez figurer l’épaisseur du mur à
rez-de-chaussée, avec son axe ponctué; la hauteur de l’allége A et de
son appui, la disposition du tableau de la fenêtre, son linteau, la
hauteur du plancher, son épaisseur. Le bandeau B était à fixer; il doit
avoir l’épaisseur de ce plancher, il s’accuse au dehors. Puis, réduisant
les murs de face à 80 centimètres au premier étage, nous posons une
assise de retraite en C; l’allége semblable à celle du rez-de-chaussée.
La hauteur du premier étage de sol à sol a déjà été fixée. Le membre D
inférieur de la corniche accuse l’épaisseur du deuxième plancher; reste
à placer au-dessus la tablette en pierre dure qui reçoit le chéneau.
Quant à la fenêtre de ce premier étage, elle est construite comme celle
du rez-de-chaussée, seulement l’ébrasement est moins profond de 10
centimètres, puisque ce mur a 10 centimètres de moins d’épaisseur. Son
linteau est le même, ainsi que les tableaux qui doivent recevoir les
persiennes de tôle, et les chaînages passent sous ces linteaux. Comme
nous avons des pignons, les corniches ne peuvent retourner et doivent
s’arrêter contre une saillie E, laquelle, en s’élevant au-dessus du
comble, permet de poser le chaperon F qui aura un filet saillant pour
couvrir la rencontre de l’ardoise avec ce pignon. Je trace donc en G
l’angle du bâtiment avec cette saillie E’, et l’appareil en besace dont
nous avons parlé. Comme je prévois que les solives auront trop de portée
en quelques points, je suppose les poutres H intermédiaires, pour les
recevoir, et les cerceaux I pour soulager la portée de ces poutres.

«J’ai tracé en K le bandeau du premier étage avec les saillies cotées de
l’axe du mur, l’assise de retraite au-dessus, puis en L la corniche et
la tablette de couronnement. Vous observerez que cette tablette donne
une pente vers l’extérieur, sous le chéneau, afin que, s’il survient une
fuite, les eaux s’écoulent au dehors et ne pénètrent pas dans la
maçonnerie. Cette tablette porte un larmier _a_ aussi bien que le
bandeau, afin que l’eau de pluie ne puisse baver le long des murs. Ces
profils seront d’ailleurs tracés grandeur d’exécution pour le tailleur
de pierres. C’est sur le bahut M que reposeront les lucarnes qui
éclaireront l’étage du comble. Quant à la charpente, dont je ne trace
ici qu’une amorce, je vous indiquerai ce qu’elle doit être. Prenez donc
ces croquis et faites-en des dessins cotés à l’échelle de 5 centimètres
pour mètre, afin qu’ils puissent servir à l’exécution.

«Pendant ce temps-là, je vais vous disposer un autre croquis perspectif
des _bretêches_ ou loges de la salle de billard et de la salle à manger,
à l’aide duquel vous devrez établir ces détails. Nous verrons comment
vous vous en tirerez.

«Les Anglais, dans leurs habitations de campagne, emploient volontiers
ces sortes de cages saillantes ajourées. Ils les appellent _bow-window_
et les construisent souvent en encorbellement. Tenez... voici un
croquis, dans ce carnet, d’un bow-window d’une maison de Lincoln qui
date du seizième siècle (fig. 43). Cette loge saillante portée sur un
cul-de-lampe est terminée par un petit terrasson qui forme balcon au
premier étage. Remarquez, en passant, comme cette construction est bien
entendue. Cette partie de l’Angleterre possède de la pierre, mais
cependant les matériaux sont moins communs que n’est la brique. Le
constructeur n’a employé ces matériaux chers que pour la bretêche qu’il
ne pouvait guère élever en brique et pour les jambages et linteaux des
fenêtres. Le reste de la bâtisse est élevé en brique.

«Mais nous donnons trop de saillie à vos bretêches pour qu’il soit
possible de les porter en encorbellement.

--Qu’est-ce que vous appelez un encorbellement?

--C’est une construction en saillie ne portant pas de fond, mais
soutenue par des corbeaux, d’où lui vient le nom d’encorbellement. Le
poids de la maçonnerie qui s’appuie sur la queue, ou la partie engagée
des corbeaux, permet d’établir sur leur partie saillante une
construction qui, étant moins lourde que celle reposant sur leur queue,
est ainsi maintenue sans faire craindre une bascule. Encore faut-il
calculer la longueur du bras de levier, c’est-à-dire le rapport de la
saillie des corbeaux avec le poids qui maintient leur queue et celui qui
repose sur leur tête. Bien entendu, plus les corbeaux sont saillants,
plus le poids posé sur leur extrémité extérieure a d’action sur celui
qui maintient la bascule. Si bien qu’un poids très minime posé à
l’extrémité d’un corbeau très saillant pourrait faire basculer une
construction lourde posée à la queue. Aussi a-t-on remplacé souvent les
corbeaux par des _trompes_, c’est-à-dire par un système d’appareil qui
reporte les poids extrêmes sur les murs.

[dessin]

L’architecte qui a composé le window que je viens de vous faire voir ne
s’est pas préoccupé de ces combinaisons. Il a fait ce qu’on appelle un
cul-de-lampe, c’est-à-dire une pyramide renversée, au moyen de trois
assises en encorbellement, ou si vous voulez en saillie l’une sur
l’autre, de manière à obtenir une portion d’un polygone. Sur ce plateau,
il a élevé sa claire-voie qui n’a guère que 0m,24c d’épaisseur. Le
cul-de-lampe étant engagé dans la construction du mur, supporte, à cause
du poids de celui-ci, la claire-voie, sans basculer. On employait
beaucoup ces sortes de balcons fermés pendant le moyen âge, parce qu’ils
donnaient de la place dans les étages supérieurs sans empiéter sur le
sol de la voie publique et parce qu’ils donnaient des vues de flancs. Si
les règlements de voirie ne permettent plus d’établir ces saillies dans
nos villes, rien n’empêche d’en ménager lorsque nous construisons à la
campagne. Encore faut-il que ce soit motivé. Pour nous, dans le cas
présent, ces constructions en encorbellement n’ont pas d’objet, et il
nous en coûtera moins de faire porter nos bretêches de fond.»

Une heure plus tard, le grand cousin remettait à Paul le croquis
ci-joint (fig. 44) donnant la disposition de la bretêche de la salle de
billard, afin qu’il en étudiât la construction. Ce travail demanda
beaucoup d’attention à notre inspecteur des travaux, et il ne put le
mener à bonne fin qu’après avoir demandé bien des avis et renseignements
au grand cousin.

[dessin]



CHAPITRE XIX

SUITE DES ÉTUDES THÉORIQUES.


La saison, de plus en plus rigoureuse, ne permettait pas de reprendre
les travaux. Les constructions commencées étaient cachées sous une
couche épaisse de chaume et de terre que recouvrait un manteau de neige.
Les journées se passaient à faire les détails qui devaient être remis au
père Branchu et au charpentier lorsque le temps permettrait de reprendre
les travaux. Pendant les longues soirées, on s’entretenait de questions
théoriques, touchant l’art de bâtir, lorsque la famille était rassemblée
et qu’on s’était mis au courant des nouvelles du moment. C’était pour
Paul un moyen de s’instruire et pour la famille une distraction au
milieu des préoccupations qui pesaient sur tous en ces tristes
circonstances. Paul avait vu son cousin tracer dans la journée un
certain nombre de profils, grandeur d’exécution; et comme lui-même avait
des dessins à mettre au net, il ne s’était pas interrompu pour
questionner le patron. Mais le soir, Paul demanda quel était le procédé
à employer pour tracer ces profils.--«Vous voudriez toujours qu’on vous
donnât des _recettes_, Paul, lui répondit le grand cousin. Or, il n’y a
pas plus de recettes pour tracer des profils qu’il n’y en a pour toutes
les autres parties de la construction. Il y a des conditions imposées
par la destination, la nature des matériaux, la manière de les mettre en
œuvre, l’usage et l’effet à obtenir. À ces conditions joignez le bon
sens, l’observation et l’étude, vous tracerez des profils.

«Reprenons, si vous voulez, ces conditions une à une.

«La destination: Un profil est fait, vous le devez supposer, pour
remplir un objet; si vous tracez une corniche, c’est pour couronner un
mur, porter un chéneau ou l’avancée d’un toit; éloigner les eaux
pluviales de ce mur; donc il faut que cette corniche soit assez
saillante pour remplir cet objet.--La nature des matériaux: il est clair
que, si vous possédez des pierres résistantes, tenaces, fournies en
larges morceaux, ou des pierres menues et friables, vous ne pourrez
donner le même profil à ces deux natures différentes de matériaux. La
manière de mettre en œuvre ces pierres doit également influer sur la
forme à donner à ce profil. S’il nous faut monter les pierres à l’aide
de moyens très simples, primitifs, qui ne permettent pas d’élever des
poids considérables à d’assez grandes hauteurs, ou si vous possédez ces
moyens: dans le premier cas, il vous faudra éviter les profils qui
exigent de grands blocs; dans le second, vous les pourrez
adopter.--L’usage: Vous devez nécessairement tenir compte des usages de
la localité où vous bâtissez, parce que ces usages résultent le plus
souvent d’une observation judicieuse des conditions imposées par le
climat, par les besoins, le mode de travail et la nature même des
matériaux. J’entends par usages, non certaines méthodes importées qui
sont affaire de mode, et ne sont pas la conséquence de ces conditions,
mais bien celles qui sont fournies, comme je viens de le dire, par une
observation longue et judicieuse.--L’effet à obtenir: L’architecte
habile peut, à l’aide du tracé d’un profil, donner un aspect robuste ou
délicat à une construction. Il doit toujours subordonner le tracé à
l’échelle de cette construction et à celle des matériaux. Il est
ridicule de prétendre obtenir de grands profils si l’on ne possède que
des pierres basses de banc ou d’une nature peu résistante, comme il est
absurde de profiler délicatement des pierres grossières et dont la
taille est difficile.

«Vous voyez donc que la recette, en ceci comme en tout ce qui touche à
l’art de bâtir, est d’abord de raisonner.

«Les Athéniens, qui ont bâti des monuments en marbre blanc, ont pu se
permettre des délicatesses dans le tracé de leurs profils qui ne
sauraient s’appliquer au calcaire grossier de nos pays. Et quand les
Grecs ont bâti des édifices en pierres d’une nature poreuse ou à gros
grains, ils ont eu le soin de revêtir les tailles d’un enduit très fin
qui leur permettait de cacher la grossièreté de la matière. Mais, s’ils
pouvaient employer ce procédé sous un climat doux où il ne gèle jamais,
cela ne saurait être pratiqué chez nous, où le thermomètre descend en
moyenne, pendant deux mois d’hiver, à 4° au-dessous de zéro, et où, à
certains jours, comme en ce moment, il atteint 15°. Il faudrait refaire
ces enduits tous les printemps.

«Nos architectes du moyen âge qui ne suivaient pas l’enseignement dit
classique, que l’on professe aujourd’hui à notre École des Beaux-Arts,
et qui n’allaient pas étudier l’art de bâtir propre à la France à Rome
et à Athènes, avaient cherché le tracé des profils qui convient à nos
matériaux et à notre climat, ce qui semble assez rationnel; or, ce
tracé... ils l’ont très bien trouvé et appliqué. Je vais vous en fournir
la preuve.

«D’abord, comme ils ne faisaient pas de ravalements, ainsi que je vous
l’ai dit, mais qu’ils posaient les pierres toutes taillées sans qu’il y
eût à y retoucher une fois en place, ils avaient dû, nécessairement,
tracer chaque profil dans la hauteur d’une assise. Si celles-ci étaient
hautes, leurs profils pouvaient être grands; si elles étaient basses,
leurs profils étaient petits.

«Prenons, par exemple, un bandeau. On appelle bandeau une assise de
pierre qui indique un plancher, un repos intermédiaire dans la hauteur
d’un mur. Et ce n’est pas sans raison qu’au niveau d’un plancher on pose
une assise qui forme saillie au dehors: 1º parce qu’il est bon de donner
plus de force au mur à ce niveau qui reçoit des entailles; 2º parce
qu’il faut arraser la construction à ce même niveau, la régler pour
monter un nouvel étage. Mais il ne faut pas que cette assise arrête les
eaux pluviales et provoque ainsi la pénétration de l’humidité dans les
murs; au contraire, il faut qu’elle soit profilée de telle sorte que
cette humidité soit éloignée, afin de ne pas pourrir les bois. Voici
donc (fig. 45 en A) comment les architectes qui songeaient plutôt à
satisfaire aux nécessités de la construction qu’à emprunter des formes à
des édifices sans relations avec les conditions imposées par notre
climat et notre genre de structure, profilaient habituellement un
bandeau. Ils traçaient la ligne _a b_ suivant un angle de 60°. Du point
_c_ ils abaissaient sur cette ligne _a b_ une perpendiculaire _c b_.
L’angle _a b c_ était alors un angle droit. Prenant de _b_ en _d_ une
longueur plus ou moins étendue, suivant la résistance de la pierre, ils
évidaient la moulure _e_ que nous appelons _coupe-larme_ ou _mouchette_;
de telle sorte que l’eau de pluie tombant sur la surface inclinée _a b_,
ne s’y arrêtait pas, suivait la pente _b d_ et tombait forcément en _d_
sur le sol, puisqu’elle ne pouvait remonter dans la gorge. Donc, le
parement du mur _c f_ était garanti. S’agissait-il d’une corniche (voir
en B), on établissait une première assise _g_ destinée à supporter la
saillie de la tablette _h_, puis on posait, en seconde assise, cette
tablette _h_, en ayant soin de ménager un coupe-larme en _i_. Si cette
tablette devait recevoir un chéneau de métal ou de pierre, on avait le
soin de tailler une pente de _j_ en _k_, en laissant le lit horizontal
au droit des joints, ainsi que vous l’indique le tracé perspectif C. Le
chéneau portait donc sur ces réserves _l_, et, s’il venait à laisser
échapper les eaux par les joints, ces infiltrations trouvant la pente _k
j_, la suivaient, arrivaient au coupe-larme _i_, et tombaient sur le sol
sans pénétrer dans l’épaisseur du mur. Suivant que la pierre employée
était dure ou tendre, les moulures étaient plus ou moins vives ou
molles. Ainsi, je suppose ici que le profil a été taillé dans une pierre
d’une dureté médiocre, tandis que, si cette pierre est très résistante,
vous pourrez accentuer le profil comme je l’indique en D. Vous
obtiendrez alors un effet plus vif, des ombres plus noires, des clairs
plus brillants. Mais il faut toujours penser, en traçant les profils
extérieurs, à la projection des rayons solaires.

[dessin]

«Si, par exemple, vous tracez un profil tel que celui-ci, en E, il est
évident que les rayons solaires étant suivant la direction O P, toutes
vos moulures demeureront dans l’ombre et ne produiront aucun effet. Mais
dès que le soleil s’abaissera suivant une direction plus inclinée R S,
toutes les moulures recevront des filets de lumière à peu près égaux, et
le profil donnera une succession d’ombres et de clairs uniformes qui
n’indiqueront point la saillie. Mais si vous tracez ce profil
conformément à la figure F, les rayons solaires, suivant la même
direction _o’ p’_, rencontreront les saillies _n m_ qui seront
lumineuses, et cette direction s’abaissant, vous aurez toujours des
différences de rapport entre les ombres et les lumières. Je ne vous
donne ici que des vues générales; c’est à vous d’observer et de tirer
profit de vos observations quand vous aurez l’occasion d’étudier les
monuments.

«Il est aussi fort important de subordonner le tracé des profils à la
nature des matériaux employés. Vous ne pouvez donner à une matière
moulée, coulée ou traînée comme le plâtre ou les ciments et mortiers,
les profils qui conviennent à de la pierre. Ces matières enduites ne se
prêtent qu’à un moulurage fin et peu saillant. De même, si vous donnez
des profils pour des ouvrages de bois, il faut les tracer en raison de
la qualité ligneuse et tenace de cette matière, éviter les trop larges
surfaces; il ne faut pas perdre de vue que le bois se prête à un travail
délicat, n’est mis en œuvre qu’en pièces relativement peu épaisses, et
demande, pour être travaillé convenablement, l’emploi d’outils étroits,
tels que les ciseaux, les rabots, la varlope, lesquels courent suivant
le fil et ne sauraient engager des surfaces étendues en largeur. En tout
ceci, l’économie est d’accord avec le sens commun et le bon effet
produit; car, s’il vous plaît d’imposer un tracé de profil qui ne
s’accorde pas à la matière mise en œuvre, vous provoquerez l’emploi de
procédés inusités, difficiles, et par conséquent dispendieux, et votre
œuvre paraît pénible, cherchée, laborieuse. Il est des architectes qui
pensent étonner en adoptant ainsi des procédés qui ne concordent pas
avec les matériaux qu’ils mettent en œuvre; qui, s’ils construisent en
briques, s’évertuent à donner l’aspect d’une construction de pierre à
leur bâtisse; qui prétendent simuler du marbre avec de la menuiserie, ou
de la menuiserie avec des enduits; qui semblent enfin prendre à tâche de
donner à chacune des matières employées les formes qui ne sont pas
appropriées à leurs qualités. Rendez-vous compte de ces procédés
fâcheux, pour les éviter toujours, si vous voulez être architecte. Le
goût faussé chez la plupart des gens du monde qui se mêlent de faire
bâtir, est souvent un obstacle à l’emploi des méthodes sensées, car
malheureusement, chez nous, les études classiques ont poussé les
artistes dans cette voie fausse, et, par suite, le public s’est pris de
passion pour les tristes résultats auxquels elle conduit; si bien qu’il
est difficile souvent de faire entendre raison aux clients et de
procéder suivant ce que commande une juste observation de l’emploi des
matériaux. N’importe, il est des questions sur lesquelles un architecte
qui respecte son art ne doit jamais céder.

--C’est, en effet, dit M. de Gandelau, une étrange manie chez certaines
gens qui font bâtir, de prétendre imposer les fantaisies les plus
burlesques à leurs architectes; et cela ne date pas d’aujourd’hui,
puisque Philibert Delorme s’en plaignait déjà de son temps.

--Philibert Delorme, répliqua Paul, est, je crois, l’architecte qui a
bâti le palais des Tuileries.

--Oui, en partie du moins, reprit le grand cousin; mais vous avez son
livre, me semble-t-il, dans votre bibliothèque?

--Certes; je vais vous le chercher.» M. de Gandelau ne tarda guère à
rentrer au salon, muni du vénérable in-folio.

«Tiens, dit-il à son fils, je te le donne, et tu feras bien de méditer
ces pages. Voici le titre de la Préface: «Singuliers advertissements
pour ceux qui légèrement entreprennent de bastir sans l’advis et conseil
des doctes architectes; et des faultes qu’ils commettent, et
inconvénients qui en adviennent.» C’est le commencement de ta
bibliothèque d’architecte, si tu dois choisir cette carrière; et tu ne
pourrais avoir sous les yeux un ouvrage mieux fait pour inspirer des
sentiments droits, le respect de la profession. Je ne saurais en parler
au point de vue du métier, auquel je n’entends rien; mais en lisant
quelques-unes de ces pages, je me suis du moins épargné cette prétention
dispendieuse de certains propriétaires à vouloir diriger eux-mêmes leurs
bâtisses.

--La sincérité de Philibert Delorme ne lui a pas été profitable,
répliqua le grand cousin.

--Soit; mais il a laissé un livre qui le fait estimer comme homme,
indépendamment de son mérite comme architecte, trois cents ans après la
publication, puisqu’il est daté de 1576; cet avantage se paye par
quelques désagréments pendant la vie, car on ne sait gré aux gens de
dire des vérités que quand ils ne sont plus là pour recevoir de
l’opinion le prix de leur sincérité.

--Hum... alors il ne faut pas être surpris si peu de personnes osent
énoncer ces vérités, et si les architectes,... puisqu’ils sont sur le
tapis, préfèrent à cette gloire posthume, le calme et le bien-être que
leur procurent, leur vie durant, des complaisances envers leur clients,
dussent-elles donner à ceux-ci des regrets tardifs, ou leur occasionner
des dépenses inutiles.

--Allons, allons, dit M. de Gandelau, vous n’êtes pas de ces
architectes, vous qui parlez, et cependant vous avez encore une belle et
bonne clientèle; je ne sais si dans trois siècles on parlera de vous,
mais je sais qu’on vous estime aujourd’hui.

--Alors votre jugement de tout à l’heure n’est pas absolu?

--Non, certes...; l’esprit de conduite est pour beaucoup en tout ceci,
et il y a manière de dire des vérités... Convenez cependant que vous
avez manqué plus d’une affaire pour avoir été trop sincère à ses débuts?

--Sans nul doute; il est même à croire que si je n’avais pas été servi
par certaines circonstances favorables qui m’ont mis en rapport avec des
clients habitués à traiter de grandes affaires, avec des hommes à
l’esprit trop élevé et sérieux pour s’occuper des détails de notre
métier, je n’aurais pas grand’chose à faire. À un point de vue général,
vous avez raison, et la plupart des personnes qui font bâtir redoutent
de s’adresser à des architectes sachant bien leur métier, mais d’un
caractère indépendant. Ce qu’elles cherchent (et en ceci les femmes ont
une influence souvent fâcheuse), ce sont des médiocrités complaisantes,
qui se prêtent à toutes leurs fantaisies, quitte à s’en repentir peu
après.

--Vous nous attaquez à tort, reprit Mme de Gandelau, les femmes n’ont
pas la prétention de se connaître en architecture, et elles ne demandent
qu’un bon aménagement des intérieurs; ce qui est assez naturel,
puisqu’elles ont la direction des affaires de la maison et que, plus que
personne, elles souffrent des distributions incommodes ou mauvaises des
habitations.

--D’accord; mais, d’une part, les maîtresses de maison demandant des
distributions à leur convenance, souvent compliquées et exigeant des
dispositions particulières; et de l’autre, les maîtres voulant des
dehors qui présentent tel style ou tel aspect dont ils sont férus, il
est difficile, sinon impossible, de concilier ces deux exigences qui,
souvent, se contrarient; le malheureux architecte, désirant contenter
tout le monde, accorder des volontés contradictoires, n’obtient rien de
bon, et, l’œuvre achevée, chacun de son côté lui jette la pierre.
Combien de fois n’ai-je pas été appelé pour réparer les bévues, les
malfaçons qui étaient la conséquence de ces tiraillements et des
complaisances funestes de l’architecte? On voulait bien me dire alors
qu’on était désolé de ne m’avoir pas pris pour diriger l’entreprise. Il
était un peu tard, et cet exemple ne servait pas à d’autres.

--Que faire? reprit Mme de Gandelau. Si les choses se passent ainsi
que vous le dites, vous offrez à Paul une carrière qui me semble n’être
qu’une impasse; et à moins qu’il n’obtienne des travaux du
gouvernement...

--Oh! c’est là une chance trop éventuelle, et une carrière qui dépend du
gouvernement n’en est pas une. Il faut qu’un homme puisse se tirer
d’affaire sans compter sur cet appui très précaire. Puis, les élus sont
en petit nombre.

--Alors?

--Alors il faut enseigner, il faut faire pénétrer le savoir, la raison,
l’habitude de réfléchir, partout, et surtout au sein des générations qui
s’élèvent. Quand les gens du monde, quand les personnes qui font bâtir
et qui, par conséquent, sont favorisées de la fortune, en sauront un peu
plus qu’elles n’en savent, elles s’apercevront qu’il leur reste tout à
apprendre en quelque branche que ce soit des connaissances, que le mieux
est de s’en rapporter aux hommes spéciaux pour traiter des questions
spéciales, et de les laisser faire. Il n’est personne qui, autour d’un
blessé, se permette de donner un avis au chirurgien sur la manière de
pratiquer une opération. Pourquoi chacun se mêle-t-il de donner son
opinion à un architecte sur la façon dont il devra conduire une
entreprise?

--Ce n’est pas tout à fait la même chose.

--À peu près; seulement, Madame, comme il s’agit de la vie, on ne
souffle mot devant le chirurgien; et comme il ne s’agit que de la
bourse, parfois de la santé, mais à échéance, devant l’architecte,
chacun dit son mot.

--Nous voilà loin des _profils_,» dit M. de Gandelau en se levant.



CHAPITRE XX

LACUNE.


Peu de jours après cette conversation, un corps assez nombreux de troupe
traversa la contrée. Les Allemands manœuvraient sur les deux rives de la
Loire, ils menaçaient Tours. Un officier général vint loger chez M. de
Gandelau, il connaissait le grand cousin. Celui-ci souffrait
impatiemment de l’inactivité à laquelle il était réduit depuis que la
guerre prenait une tournure si funeste.

Il eut avec cet officier général un assez long entretien le soir, et le
lendemain matin il déclara à M. de Gandelau qu’il partait avec le corps
qui traversait le pays; qu’on manquait d’officiers du génie, et qu’à la
rigueur il pouvait en remplir les fonctions; que le général, son ami,
approuvait fort sa détermination et que, dans des circonstances aussi
graves, il croyait de son devoir de ne pas hésiter à partir, puisqu’il
pouvait rendre quelques services. M. de Gandelau n’essaya pas de le
retenir, il comprenait trop bien les sentiments qui dominaient son hôte.

«Que ferons-nous de Paul? lui dit-il.

--Vous avez dans votre bibliothèque une édition latine de Vitruve?

--Oui.

--Eh bien, confiez-la-moi; je vais, en une heure, avant mon départ,
expliquer à Paul comment il devra travailler sur ce traité: cela
l’empêchera d’oublier ce qu’il sait de latin, et il en tirera profit
pour les études que nous avons commencées.

--Excellente idée.

--Vous exigerez de Paul que deux fois par semaine il vous remette la
traduction d’un chapitre avec figures explicatives dessinées, cela lui
entretiendra la main et occupera son esprit. Je ne pense pas que cette
traduction puisse faire oublier même celle de Perrault: mais n’importe,
il ne perdra pas tout à fait son temps. Dès que je pourrai revenir, vous
me reverrez.»

Paul était désolé du départ du grand cousin et de ne pouvoir le suivre;
il aurait bien voulu continuer ses études sur l’art de bâtir par un
cours d’ingénieur militaire sur le terrain, mais c’eût été un embarras
pour le grand cousin, et Mme de Gandelau en serait morte
d’inquiétude. Paul fut nanti de l’édition de Vitruve, et le travail
auquel il devait se consacrer lui fut expliqué.

Deux heures après, le grand cousin, muni d’une petite valise se mettait
en marche avec son ami le général, dont le corps se dirigeait vers
Châteauroux. De part et d’autre on s’était bien promis d’écrire.

On croira sans peine que la maison de M. de Gandelau prit l’aspect le
plus triste après ce départ précipité. Le maître avait, dès le début de
la guerre, équipé et fait partir tous les gens valides. Il n’y avait
plus dans ce logis que deux ou trois vieux serviteurs et quelques femmes
qui la plupart avait leurs maris ou leurs enfants à l’armée. M. et
Mme de Gandelau n’allaient plus au salon, dans lequel des lits
avaient été disposés pour des blessés, en cas qu’il en vînt. La famille
se réunissait dans la chambre de Mme de Gandelau et on mangeait dans
une petite pièce servant habituellement d’office.

Paul, le grand cousin parti, alla faire une visite au chantier. Il était
désert; la neige couvrait les tas de moellons, les pierres de taille et
les charpentes éparses. Les murs montés à une certaine hauteur, protégés
par du chaume, surmontés d’une crête de neige, leurs parements brunis
par l’opposition de la nappe blanche qui les entourait, quelques
morceaux de bois noircis par l’humidité, donnaient à ces constructions
ébauchées l’aspect des débris d’un incendie.

Bien qu’à l’âge de Paul on ne soit pas facilement accessible aux sombres
pensées, le pauvre garçon ne put, en face de cette solitude, retenir ses
larmes. Il revoyait par la pensée ce chantier si animé un mois
auparavant, les gars occupés à leur ouvrage. Tous étaient partis. L’âme
de cette future maison qui représentait pour lui la joie de la famille
venait de le quitter.

Malgré le froid, il s’assit sur une pierre, et, la tête dans ses mains,
de tristes pensées l’assiégeaient. C’était la première douleur, le
premier dur mécompte qu’il éprouvât; il lui semblait que tout était
fini, qu’il n’y eût plus pour lui ni espoir, ni bonheur possible au
monde.

Une main appuyée sur son épaule le fit tressaillir; il leva la tête, son
père était derrière lui. Le premier mouvement de Paul fut de se jeter
dans ses bras en sanglotant. «Voyons, Paul, mon enfant, calme-toi, lui
dit M. de Gandelau. Nous vivons dans un temps d’épreuves; qui sait
celles qui nous sont réservées? À peine si, pour nous, elles ont
commencé. Pense donc combien il est en ce moment de douleurs en France!
Que sont nos inquiétudes et nos chagrins auprès de ces angoisses?
Réserve tes larmes, peut-être n’auras-tu que trop l’occasion d’en
répandre. Il est toujours temps de se désoler. J’ai vu que tu te
dirigeais de ce côté et je t’ai suivi, prévoyant ton chagrin... Mais
qu’est cela? rien, ou bien peu de chose... Remets-toi courageusement au
travail, seul, puisque notre ami a dû nous quitter pour remplir un
devoir sacré. Il reviendra; tu as appris à l’aimer et à l’estimer
davantage, montre-lui que tu es digne de l’affection qu’il t’a marquée,
en lui remettant alors un travail sérieux.

«Certes, il serait touché de ton chagrin, où il entre pour une bonne
part; sois assuré qu’il sera plus touché encore de voir que tu as
scrupuleusement suivi ses dernières instructions, et que sa présence
n’est pas le seul mobile qui te fasse aimer le travail.»

Le père et le fils regagnèrent la maison. Les conseils de M. de
Gandelau, le soin qu’il mettait à faire entrevoir à Paul des temps
meilleurs, avaient peu à peu rendu à celui-ci, sinon la gaieté, au moins
le calme et le désir de bien faire. M. de Gandelau craignait surtout
pour son fils le découragement, cette tristesse vague, inféconde, dont
la jeunesse aime parfois à se nourrir et qui énerve les âmes les mieux
douées.

Il entra donc dans la chambre de Paul, et prenant le Vitruve laissé sur
la table, il se mit à le parcourir. M. de Gandelau savait beaucoup,
quoiqu’il ne fît en aucune circonstance parade de ses connaissances.
C’est un bien qu’il réservait pour lui. Familier avec les auteurs de
l’antiquité, il pouvait lire, sinon expliquer en architecte dans toutes
ses parties, le texte de Vitruve: «Tiens, dit-il à Paul, voilà un
chapitre qui doit être intéressant et qui peut t’enseigner beaucoup de
choses, c’est le chapitre VIII: de _generibus structurae et earum
qualitatibus, modis ac locis_. Comment traduirais-tu ce titre?

--_Des genres de constructions, de leurs qualités suivant les usages et
les localités_, répondit Paul.

--Oui, c’est cela; mais en parcourant ce chapitre, je vois qu’il n’est
question que de la maçonnerie; l’auteur, en se servant du mot
_structura_, ne me paraît avoir voulu s’occuper que des constructions
faites en briques ou en moellons. Il serait mieux, sans doute, de
traduire ainsi: _Des différents genres de maçonnerie, des propriétés de
cette structure, en raison des usages et des circonstances locales._

«Eh bien, mets-toi à traduire ce huitième chapitre. Je vois que l’auteur
a décrit les natures de maçonneries dont il recommande l’emploi en telle
ou telle circonstance. Il faudra donc joindre des figures à ta
traduction. Allons! bon courage et suppose que ton cousin est là tout
prêt à rectifier tes erreurs.»

Paul se mit donc à la besogne, en essayant de rendre par des croquis
chacune des descriptions de Vitruve. Il va sans dire que cela lui
donnait beaucoup de peine; bien des mots lui étaient étrangers et le
dictionnaire ne l’aidait que très incomplètement s’il s’agissait d’en
connaître le sens exact. Cependant peu à peu ce travail l’attachait. Il
cherchait, pour comprendre, à se rappeler des bâtisses qu’il avait vues;
il se souvenait de quelques instructions données par le grand cousin;
et, tant bien que mal, il mettait sur le papier, en regard de la
traduction, des croquis passablement tracés, s’ils n’étaient pas la
véritable expression de la description donnée par l’auteur.

Ainsi, pendant la fin du mois de décembre et le commencement de janvier,
parvint-il à traduire une douzaine de chapitres que son père lui
indiqua, en illustrant son texte. Cela lui donnait grande envie de
connaître les monuments contemporains de l’auteur, et regardait-il avec
attention un certain nombre de gravures de Piranesi d’après les
antiquités de Rome, que son père possédait. M. de Gandelau avait
conseillé à Paul d’écrire les questions que sa lecture faisait naître
dans son esprit, pour les soumettre à son cousin dès son retour. Ses
jours s’écoulaient ainsi rapidement; et bien que la tristesse et
l’inquiétude assombrissent toutes les heures, M. de Gandelau s’occupant
sans cesse au dehors à soulager des misères, à organiser la lutte contre
les envahisseurs; Paul travaillant avec courage, et voyant son cahier
grossir; Mme de Gandelau ayant organisé un atelier de lingerie avec
les femmes du village, pour nos malheureux soldats dépourvus de tout, la
nuit venue, les membres de la famille se réunissaient encore avec cette
secrète joie que procure un devoir accompli. Vers les derniers jours de
janvier, un journal annonça aux hôtes du château qu’un armistice était
signé. Si cette nouvelle annonçait la fin de la lutte, elle présageait
le commencement des humiliations les plus dures. Aussi fut-elle
accueillie plutôt avec tristesse qu’avec un sentiment de soulagement.

Peu de jours après, le grand cousin revenait au château. Il n’est besoin
de dire qu’il y fut accueilli à bras ouverts. Paul surtout manifestait
sa joie. On parla de reprendre les travaux. Les dernières lettres de
Mme Marie annonçaient qu’elle serait de retour vers la fin de l’hiver
suivant. Ces lettres, toutes remplies des sentiments d’inquiétude, des
angoisses éprouvées loin de la France, ne disaient pas un mot de la
maison future. Si donc on la pouvait achever, la surprise serait
complète. Pendant les jours de repos dont le grand cousin avait le plus
grand besoin, celui-ci revit et corrigea la traduction de Paul, rectifia
ses croquis. Le tout fut mis au net et on atteignit ainsi les premiers
jours de mars, où il fut décidé qu’on rouvrirait le chantier.



CHAPITRE XXI

REPRISE DES TRAVAUX.--LA CHARPENTE.


Vers la mi-mars, le temps étant beau, les travaux furent repris et il
fallut donner les détails nécessaires à la confection des planchers et
combles au charpentier, pour n’être point retardés. Paul comprenait plus
vite les croquis donnés par le grand cousin, et il commençait à pouvoir
se rendre utile. Puis il avait pris l’excellente habitude de demander
des explications quand au premier abord il ne croyait pas pouvoir
interpréter fidèlement un tracé sommaire; et le grand cousin ne
marchandait pas les éclaircissements ou commentaires. Sa patience était
inépuisable. Cependant chaque fois que Paul était embarrassé et ne
savait résoudre une question difficile, avant de le mettre sur la voie,
le grand cousin le laissait chercher pendant un temps raisonnable.

«Réfléchissez, lui disait-il, vous trouverez toujours une solution; si
elle n’est pas la bonne, je viendrai à votre aide; mais il faut de
vous-même trouver quelque chose. On ne saisit bien une solution donnée
par celui qui sait, que quand on a tourné autour, qu’on a fait quelques
efforts pour résoudre soi-même le problème posé. C’est un exercice
préalable nécessaire, et qui dispose l’esprit à comprendre. Faites une
coupe générale du bâtiment principal sur la salle de billard et le
cabinet de votre beau-frère, c’est-à-dire une coupe transversale qui
indiquera les murs, les planchers, les cheminées et les combles. Vous
possédez à peu près tous les éléments nécessaires. Essayez de coordonner
tout cela, afin de bien vous rendre compte de toutes les parties du
bâtiment. Je ne prétends voir cette coupe que quand vous aurez terminé.
Alors seulement je la corrigerai et cette correction vous profitera.»

Se servant donc des détails déjà tracés, Paul établit la coupe
transversale, non sans peine; mais les charpentes du comble étaient
singulièrement conçues, leur composition lui semblait difficile et
compliquée. Il n’avait su comment fermer l’ouverture large réunissant la
salle de billard au salon. Les lucarnes de combles lui causaient des
embarras sérieux. Puis il avait beaucoup de peine à imaginer dans son
esprit l’emmanchement de toutes ces parties. Quelque effort qu’il fît,
il ne se représentait pas nettement la position de chaque chose. Il
n’était pas satisfait; et il le dit franchement à son cousin.

«J’espère bien, répondit celui-ci, que vous n’êtes pas satisfait! Ce
serait mauvais signe, car cela prouverait que vous n’avez pas beaucoup
cherché. Vos murs sont bien à leur place suivant le profil que nous
avons adopté. Mais les charpentes, les lucarnes!... tout cela ne
pourrait tenir et manque de simplicité. Pourquoi tant de pièces de
bois?... Vous êtes-vous rendu compte de leur utilité? Nous avons des
murs, profitons-en. Pourquoi ne pas vous servir, pour porter en partie
la charpente du comble, du mur qui sépare la salle de billard du cabinet
de travail, d’autant que ce mur reçoit des tuyaux de cheminée qu’il faut
nécessairement conduire au-dessus de la couverture? Vous n’avez pas
songé aux cheminées; c’est une étourderie, car vous les voyez marquées
sur les plans du rez-de-chaussée, du premier étage et des combles.

--J’y ai bien songé, répondit Paul, mais je n’ai su comment les faire
passer.

--Alors vous ne les avez pas tracées, c’est un moyen d’éviter la
difficulté; mais vous savez qu’il faut bien cependant qu’elles
traversent le comble? Voilà ce que je n’admets pas; mettre de côté une
question, ce n’est pas la résoudre. Allons, revoyons tout cela
ensemble.»

[dessin]

La coupe fut bientôt rectifiée (fig. 46), et le grand cousin ne manqua
pas de la meubler des détails que devaient recevoir les pièces sur
lesquelles la section était faite: ce qui plut fort à Paul qui voyait
ainsi la salle de billard terminée, avec son ouverture sur le salon, le
cabinet de son beau-frère avec ses portes; puis, au-dessus, la chambre à
coucher de celui-ci, son cabinet de toilette et les deux chambres des
combles. Ce tracé lui parut charmant; il lui semblait déjà qu’il entrait
dans les pièces et qu’il jouissait de la surprise de sa sœur en
examinant ces intérieurs. Il voulait montrer à l’instant même toutes ces
jolies choses à Mme de Gandelau; mais le grand cousin l’engagea à
prendre patience.

[dessin]

[dessin]

«Tout cela, lui dit-il, ne signifie rien, ce n’est qu’une image; il
faudra donner les détails de ces boiseries, de ces arrangements
intérieurs, et à l’étude il y aura beaucoup à revoir. Laissez un peu ces
intérieurs et examinons la charpente des combles. Établissons-la en plan
(fig. 47). Les murs A B sont les pignons qui doivent porter les pannes.
Nous avons en C D deux murs de refend qui forment également pignons et
recevront de même les pannes. Mais les espaces E C sont trop larges pour
recevoir de E en C des pannes. Entre eux, nous comptons 6m,60c;
or, les pannes ne doivent pas avoir plus de 4 mètres de portée si l’on
veut éviter leur flexion. Il faut donc poser des fermes intermédiaires
en G H, le long des jouées des lucarnes milieux I. Ainsi les pannes de A
en G n’auront que 4 mètres de longueur, et nous pourrons les soulager
par des liens du côté des pignons extrêmes. De K en L nous aurons des
branches de noues à la pénétration des combles. Établissons d’abord les
fermes G H (fig. 48). La hauteur entre planchers de l’étage du comble
devra avoir 3 mètres. Nous poserons donc les deux jambes A sur deux
semelles reliées par un tirant qui passera sous le parquet. Sur ces
jambes, un entrait B; puis pour relier les jambes avec l’entrait, les
moises C. À l’extrémité de cet entrait porteront les pannes D. Les
arbalétriers E s’assembleront sur cet entrait et viendront saisir le
poinçon F. Sous les secondes pannes H, il faudra placer des moises G,
formant entrait retroussé. Le faîtage I portera sur ce poinçon avec
liens en écharpe. Ces pannes porteront de l’autre bout sur les pignons.
Ainsi pourrons-nous poser le chevronnage qui recevra la volige et
l’ardoise. Ces pièces (entraits, entraits retroussés, arbalétriers),
pourront passer à travers le mur longitudinal K recevant les tuyaux de
cheminée et réciproquement, la charpente étayera ce mur et celui-ci
soulagera et raidera la charpente. Pour le milieu du bâtiment, ayant les
deux murs C D, il nous suffira de poser le faîtage L avec les deux
liens-décharges M assemblés aux extrémités d’une filière N qui arrêtera
leur écartement. Nous poserons au même niveau les filières _a b_ (voir
la fig. 47) qui recevront les faîtages O des combles en pénétration. Ces
filières seront de même déchargées par des liens R. C’est sur ces
faîtages O que viendront s’assembler les branches de noues S rabattues
en S’. Le chevronnage sera ainsi bien établi partout, et nous n’aurons,
relativement à la surface du bâtiment, que peu de bois à mettre en
œuvre, puisque nous nous servons autant que possible des murs
intérieurs. Les pignons nous permettent d’éviter les croupes difficiles
à bien établir et à couvrir, et qui demandent beaucoup de bois. Reste le
comble de l’escalier. Pour vous faire comprendre la manière de le
construire, je vais vous en donner le tracé perspectif. Ce comble porte
sur des murs qui s’élèvent au-dessus de la corniche du bâtiment, mais il
pénètre le toit de ce bâtiment principal en X (voir la fig. 47). Vous
observerez, en examinant le tracé (fig. 39), que les murs de l’escalier
laissent un angle sans point d’appui, sur le vestibule. Il faudra donc
porter l’arêtier du comble sur ce vide. À cet effet, nous placerons une
fermette sur les deux têtes du mur, laquelle recevra l’about de cet
arêtier postérieur V indiqué sur la figure 47. Cette disposition est
visible dans le tracé perspectif (fig. 49), qui donne la tour carrée de
l’escalier principal avec sa charpente. Nous élèverons le noyau barlong
A de cet escalier jusqu’au niveau de la corniche. Nous poserons sur les
murs les sablières B; puis des trois angles jusqu’au noyau, les semelles
C. Sur les abouts assemblés à mi-bois de ces semelles, nous élèverons
les deux poinçons D et les trois arêtiers E. Le pied des deux poinçons
sera réuni par les moises F. Quant à l’arêtier postérieur G, il viendra
s’assembler sur la face du poinçon de la fermette, ainsi que je vous le
trace en G’; et pour que cette fermette ne soit pas poussée par cet
arêtier, des moises H réuniront la tête du poinçon de la fermette au
poinçon du comble D’. Sur les angles des arêtiers, en I, il faudra fixer
des chantignolles pour poser les abouts K des pannes qui soulageront la
portée des chevrons.

[dessin]

«En L vous voyez le pignon qui doit se joindre au comble de l’escalier,
et n’oubliez pas qu’il faut incruster, le long des murs contre lesquels
se tracent les couvertures en pénétration, des filets M en pierre, qui
forment solins[63] au-dessus de ces couvertures pour empêcher les eaux
pluviales de passer entre l’ardoise et le mur. On fait le plus souvent
ces solins en plâtre ou en mortier, sur la couverture même; mais
celle-ci étant sujette à des mouvements, ces solins se décollent et il
faut les refaire sans cesse. Incrustés dans la maçonnerie au-dessus des
pentes de la couverture, ils recouvrent la jonction de l’ardoise ou de
la tuile avec les murs et, étant indépendants, ils ne sont pas sujets à
se dégrader par suite des mouvements de la charpente.

«Vous allez tracer ces charpentes à une échelle de 0m,02c pour
mètre; je corrigerai vos dessins, et nous les donnerons au charpentier
pour qu’il dispose ses bois le plus tôt possible. Nous indiquerons les
grosseurs de ces bois. Ainsi, les arbalétriers devront avoir
0m,20c x 0m,18c les moises 0m,08c x 0m,18c, les
poinçons 0m,18c x 0m,18c, l’entrait de même, les jambes
0m,20c x 0m,20c, les chevrons 0m,08c x 0m,10c.
Les pannes 0m,20c x 0m,20c au maximum et sans aubier ni
flâches.

--Qu’appelez-vous flâches?

--Ce sont les dépressions, les manques de matière qui apparaissent aux
arêtes lorsqu’on équarrit des bois quelque peu tors, et qui laissent
ainsi de l’aubier visible sur ces arêtes et même une concavité, ainsi
que je vous le marque ici en A (fig. 50).

[dessin]

Vous aurez le soin de ne pas tolérer les flâches dans les bois que le
charpentier devra mettre en œuvre pour les combles et solives.

«En étudiant nos planchers, je vois que pour la salle de billard, pour
la salle à manger et pour le salon, nous ferons sagement de poser dans
chacune de ces pièces deux poutres pour recevoir les solives, en raison
de la portée et des cloisons posées au-dessus de ces planchers. Vous
vous rappelez que nous avons réservé cette question et que, dans le
détail (fig. 42) et dans la coupe (fig. 46), nous avons admis la
présence de ces poutres. Les solives, dans ces trois pièces, au lieu de
porter d’un mur latéral à l’autre, porteront des murs-pignons sur ces
poutres. Mais ces poutres prises dans les meilleurs chênes, finissent
toujours par fléchir, ce qui est au moins très désagréable à l’œil. Nous
les ferons donc chacune de deux pièces refendues, ainsi que je vous l’ai
montré pour les poitraux, et, entre les deux pièces, nous intercalerons
une lame de tôle. Cela nous permettra de nous servir de ces poutres
comme de lambourdes et d’assembler les solives sur leurs faces, au lieu
de les poser par-dessus, et par conséquent de ne pas avoir sous les
plafonds une saillie trop prononcée. Ainsi (fig. 51), ayant deux pièces
A de 0m,15c x 0m,30c, nous intercalerons une lame de tôle B
de 0m,003mm d’épaisseur. Nous boulonnerons le tout ensemble de
distance en distance, comme il est marqué en D, et, dans les
embrèvements C, nous poserons les abouts des solives E. On clouera
quelques plates-bandes en fer pour réunir ces abouts les uns aux autres,
et nous obtiendrons de la sorte des planchers parfaitement rigides. Des
corbeaux soulageront les portées des poutres qui n’entreront dans
l’épaisseur des murs que de 0m,15c. Encore un détail à préparer
pour le charpentier. Vous veillerez à ce que les bouts des poutres
engagés dans la maçonnerie soient imprimés au minium, et que ces bouts
soient enfermés dans une boîte de zinc nº 14 pour empêcher l’humidité
des murs de pénétrer le fil du bois. Voilà de la besogne taillée, mettez
tout cela au net; demain, quand j’aurai revu vos tracés, nous ferons
venir Jean Godard et nous irons choisir les bois dans la réserve coupée
de votre père.»

[dessin]

En effet, le lendemain, Paul présenta ses dessins. Il fallut bien y
faire d’assez nombreuses corrections, mais cependant le grand cousin le
félicita. Paul se donnait de la peine, cherchait à bien comprendre, et
s’il ne trouvait pas toujours les solutions les plus simples et les plus
naturelles, au moins prouvait-il qu’il réfléchissait avant de rien
mettre sur le papier.

Jean Godard appelé, les tracés lui furent présentés. Quelques
explications lui furent données, après quoi le grand cousin lui demanda
s’il n’avait pas quelques observations à faire. Jean Godard se grattait
l’oreille et ne disait mot.

«Y a-t-il dans tout cela quelque chose que vous ne compreniez pas bien,
ou qui vous paraisse défectueux? lui dit le grand cousin.

--Non point, monsieur l’architecte, mais voilà tout de même des
planchers qui ne vont point suivant l’usance; ça sera difficile... nous
n’avons pas l’habitude... et vous sentez... c’est pas de la charpenterie
ordinaire.

--Ce qui veut dire qu’il faudra vous la payer plus cher que celle des
planchers faits suivant votre méthode?

--Dame... vous sentez... il y a de la main-d’œuvre tout de même... tous
ces bois-là, faut que ça soit lavé à la scie, raboté peut-être.

--Examinez bien, Jean. Il faut que les solives soient lavées à la scie
sur deux faces seulement, les deux faces vues; or, toutes les solives
ordinaires sont prises dans des sciages. Si nous vous demandions de
fournir le bois, vous pourriez prétendre que vous ne trouveriez pas des
solives disposées ainsi; mais il s’agit de prendre dans des bois qui
sont à nous. Si ce sont des bois de brin, il suffira que vous laviez
deux faces ainsi (fig. 52); il m’importe peu que vous laissiez équarries
grossièrement et seulement purgées d’aubier les faces A. Si vous prenez
vos solives dans de gros bois (fig. 53), vous n’aurez qu’à les fendre à
la scie comme je le trace ici en B. Mais je préfère prendre des bois de
brin parce qu’ils ne _tirent pas à cœur_ comme le feront nécessairement
ceux refendus en quatre; et je crois que nous aurons assez des premiers
pour n’être point contraints d’employer ce dernier moyen. Nous n’aurons
donc à vous payer que les sciages de deux faces comme pour les solives
que vous employez habituellement. Quant aux poutres, elles ne seront de
même lavées à la scie que sur deux faces, car, si nous les prenons dans
un seul brin, nous mettrons les deux sciages en dehors (fig. 54), et la
feuille de tôle étant interposée en D, par-dessous, nous rapporterons
une planche moulurée C pour masquer la jonction et les flâches s’il y en
a. Pour les embrèvements triangulaires à faire en E, ils sont moins
difficiles à façonner que ne le sont des mortaises et, les solives
portant en plein, n’ont pas de tenons. Il en est de même pour les
lambourdes qui, le long des murs, reçoivent les abouts des solives et
remplacent les corniches... Eh bien, qu’en dites-vous?

[dessin]

--Dame... c’est pas toujours du plancher comme partout.

--Qu’est-ce que cela fait, s’ils ne vous donnent pas plus de mal à
établir? Nous tiendrons attachement du temps que vous passerez, puisque
nous fournissons le bois, et, par conséquent, vous êtes assurés de ne
rien perdre. Rendez-vous bien compte, et, si vous le voulez, nous
pourrons faire un marché. Nous vous payerons la façon au mètre cube
comme pour des planchers ordinaires, ou bien nous tiendrons attachement
du temps employé en main-d’œuvre et nous vous payerons ce temps...
Choisissez!»

Jean Godard tourna longtemps son chapeau, regarda les feuilles de papier
dans tous les sens, se gratta derechef l’oreille droite, puis la gauche,
et, après une bonne demi-heure, déclara qu’il consentait à ce qu’on lui
payât la façon de ces planchers au prix des planchers ordinaires, en
raison du cube mis en œuvre.--«Et vous avez raison, dit le grand cousin;
car si vous dirigez bien votre travail, si vous ne faites pas de fausses
manœuvres, vous gagnerez plus à ce marché que si nous vous payions en
régie, par la raison que, pour établir ces sortes de planchers, à cube
égal, il y a moins de main-d’œuvre que dans ceux que vous faites
habituellement, surtout en ce pays-ci.» Jean Godard demanda cependant
qu’il lui fût accordé une plus-value pour les lambourdes destinées à
remplacer les scellements bruts dans les murs. «Soit, dit le grand
cousin; nous faisons l’économie des corniches en plâtre, il est juste
que nous vous en tenions compte.» Il fut donc résolu qu’on payerait à
part la façon des lambourdes, c’est-à-dire leurs embrèvements et
chanfreins.

Dès le lendemain, quatre lames de scies étaient en mouvement pour
débiter les bois mis en réserve. Le chantier avait repris toute son
activité. Restait, pour la maçonnerie, un détail de lucarne à fournir et
qui fut bientôt fait (fig. 55), puis le passage des tuyaux de cheminée.

Le grand cousin, en donnant à Paul le détail des lucarnes, coupe A et
face extérieure B, attira son attention sur leur construction. Montées
sur un bahut de 0m,50c d’épaisseur, elles devaient se composer de
deux piédroits, en trois assises chacun. Les deux premières assises
conserveraient un filet C, destiné à recouvrir l’ardoise de la
couverture et à former solins. Sur ces deux jambages porteraient le
linteau et deux pierres faisant corbelets. Deux morceaux, sur ce
linteau, recevraient les petits gâbles latéraux et composeraient les
jambages de l’ouverture supérieure destinée à donner de l’air dans les
greniers. Le couronnement serait fait en deux assises, avec fleuron de
terminaison. La coupe indiquait comment les glacis des rampants
formeraient solins sur les petits combles de ces lucarnes par derrière
et mouchette sur la face, pour empêcher l’eau de pluie de couler le long
des parements.

[dessin]



CHAPITRE XXII

LA FUMISTERIE.


«Pourquoi, demanda Paul au grand cousin, les cheminées fument-elles?

--Vous voulez me demander plutôt, répondit celui-ci, pourquoi certaines
cheminées fument? Beaucoup de causes contribuent à faire fumer les
cheminées, tandis qu’il n’est qu’une condition pour qu’elles ne fument
pas. C’est donc à remplir cette condition qu’il faut s’attacher. Or,
voici cette condition: tuyau de fumée proportionné au foyer et
alimentation de celui-ci par une quantité d’air proportionnée à la
combustion. Si le tuyau est trop étroit pour la quantité de fumée que
donne la combustion, cette fumée ne s’élève pas assez facilement, sa
marche ascensionnelle est ralentie par le frottement et, le débit étant
insuffisant pour la production, il y a débordement de fumée en dehors de
la cheminée. On active la combustion et, par suite, l’élévation de la
fumée par un courant d’air extérieur qui vient frapper le bois ou le
charbon. Le feu bien allumé chauffe la colonne d’air qui remplit la
cheminée, et plus cette colonne est échauffée, plus l’air est léger et
plus il tend à monter.

«C’est ce qui fait que dans certaines cheminées mal établies, il faut un
certain temps pour que la fumée prenne son cours, c’est-à-dire qu’il
faut que la colonne d’air soit échauffée. Et, en attendant qu’elle le
soit, la fumée passe non dans le tuyau, mais dans la pièce: alors on
ouvre une fenêtre pour alimenter d’air le foyer, celui-ci s’allume,
chauffe le tuyau et la fumée prend son cours. C’est pourquoi aussi
toutes les cheminées neuves fument. Les tuyaux en maçonnerie sont
humides, froids, l’air qu’ils contiennent est lourd; il faut un certain
temps pour l’alléger, le pénétrer de calorique.

«Au lieu d’ouvrir une fenêtre pour activer le feu (ce qui est un moyen
passablement primitif), on établit pour chaque foyer une ventouse,
c’est-à-dire qu’on lui donne un canal par lequel l’air extérieur vient
frapper le combustible dès que se développe la moindre chaleur, comme
celle, par exemple, d’un morceau de papier allumé. Aussitôt cet air
extérieur est appelé pour remplir le vide que produit le commencement de
combustion, et il active le feu en apportant son oxygène. Plus le feu
s’anime, plus le courant d’air est rapide; plus cet air arrive
rapidement, plus le bois ou le charbon brûle vivement. La ventouse est
pour une cheminée ce qu’est pour un feu de forge le soufflet. Mais il
n’en faut pas moins que la ventouse, aussi bien que le tuyau de fumée,
soient en rapport avec le foyer. Si le tuyau de fumée est trop étroit,
il y a engorgement de fumée; celle-ci déborde. S’il est trop large, il
ne s’échauffe pas bien également; puis les courants d’air extérieurs,
les vents exercent une pression à son orifice supérieur qui neutralise
l’action de tirage; la fumée rabat. Si la ventouse est trop étroite pour
l’étendue du foyer, elle n’amène pas la quantité d’air nécessaire à la
combustion; le feu est languissant, il chauffe incomplètement, et la
fumée tiède ne monte pas assez vite. Si cette ventouse est trop large,
ou elle amène un volume d’air trop considérable dont l’oxygène n’est
employé qu’incomplètement: alors une partie de l’air froid passe dans le
tuyau de fumée et n’active pas le tirage; ou, s’il y a des changements
de température, la ventouse attire l’air de la cheminée au lieu
d’apporter celui du dehors. Il y a renversement, et la cheminée fume
horriblement.»

C’était le soir, après dîner, devant l’âtre que le grand cousin
développait cette théorie. «Cela me paraît simple, dit Mme de
Gandelau; mais alors pourquoi donc la cheminée de ma chambre, que j’ai
maintes fois fait retoucher, fume-t-elle à certains jours?

--Parce que votre chambre, madame, est située dans l’aile neuve de la
maison dont les combles sont plus bas que ceux du vieux corps de logis.
On n’a pu monter le tuyau de fumée assez haut pour qu’il dépassât les
faîtages des combles de l’ancien bâtiment, car cette cheminée isolée
n’eût pas résisté aux bourrasques. Quand le vent vient de votre côté, il
trouve l’obstacle que lui oppose la bâtisse plus élevée, il rebondit: il
y a remous et, en tourbillonnant sur lui-même, il s’engouffre dans le
tuyau de votre cheminée, ou tout au moins fait obstacle, par moments, au
passage de la fumée. Dans ce cas il faut bifurquer les tuyaux; la
pression du vent ne s’exerçant jamais également sur les deux orifices,
l’air en s’engouffrant dans l’un, fait passer violemment la fumée par
l’autre. Je ne connais pas d’autre moyen; je vous l’ai déjà proposé,
mais vous avez trouvé, non sans raison, que ces tuyaux qui semblent
lever deux bras désespérés vers le ciel, seraient forts laids, et vous
vous êtes résignée à être enfumée quand souffle une forte bourrasque de
l’ouest.

--Le fumiste a cependant posé un tuyau de tôle avec un chapeau
tournant... ce qu’il appelle, je crois, une _gueule de loup_; il m’avait
assuré que cela marcherait à merveille, mais c’était pire qu’avant.

--Sans doute, quand il y a remous de vent, tourbillons, par suite d’un
obstacle, comme ici, cette gueule de loup s’affole, tourne en tous sens
et, dans ses mouvements brusques, elle présente parfois, ne fût-ce
qu’une seconde, sa bouche à la bourrasque. Cette bouche remplit alors
l’office d’un entonnoir, et l’air, se précipitant dans le tuyau, renvoie
la fumée par bouffées jusqu’au milieu de la chambre.

--C’est bien cela; vous croyez donc qu’il faudra accepter ces deux
affreux tuyaux?

--Assurément. Il y a des villes, voisines de montagnes, dont toutes les
maisons, si hautes qu’elles soient, se trouvent dans ces conditions.
Genève par exemple, bâtie entre le Salève et le Jura, est dominée, bien
qu’à grande distance, par ces montagnes. Les vents violents qui régnent
parfois sur le lac s’engouffrent entre ces deux chaînes, tourbillonnent,
ressautent, poussent des rafales en tous sens, si bien que les Genevois
sont obligés de couronner leurs cheminées par ces tuyaux doubles, qui de
loin présentent l’aspect d’une forêt d’anciens télégraphes.

--J’espère bien que vous établirez les cheminées dans la nouvelle
maison, de façon qu’elles ne fument pas. Vous savez que Marie prendrait
fort mal la chose.

--Nous ferons en sorte; d’abord les conditions locales sont bonnes; nous
ne sommes pas dominés, nous n’avons pas à craindre les remous du vent;
le long du plateau sur lequel nous bâtissons, les brises sont
régulières; puis nous n’avons que des couvertures simples, hautes, et
tous les tuyaux dépassent le faîtage. Nous établirons ces tuyaux en
briques avec de bonnes sections. Rien ne nous force à les dévier
sensiblement; ils s’élèvent verticalement ou peu s’en faut. Puis enfin,
nous aurons un système de ventouses établi depuis le sous-sol, au frais;
car il faut encore faire attention à ceci; quand des ventouses sont, par
exemple, ouvertes au midi, il arrive que l’air qu’elles reçoivent du
dehors, même pendant l’hiver, est plus chaud que celui de la pièce où on
allume du feu; alors la ventouse attire la fumée, qui rabat dans la
pièce. Tout au moins ne peut-on allumer le feu. Le bois noircit et ne
brûle pas.

«On emploie beaucoup à Paris maintenant le tuyau unique de fumée pour
plusieurs foyers placés l’un sur l’autre et, parallèlement, un tuyau de
ventilation qui dirige un embranchement sur chacun de ces foyers. Cela
est bon surtout dans les maisons où l’on pose jusqu’à cinq foyers les
uns au-dessus des autres, en ce qu’on évite ainsi d’affaiblir
considérablement les murs par la quantité de tuyaux juxtaposés. Les
foyers s’attirent réciproquement et ce système ne donne pas de fumée
dans les pièces. Faut-il que ces tuyaux aient une section proportionnée
à tous les foyers, c’est-à-dire qu’ils aient environ, pour cinq
cheminées ordinaires superposées, une section de 0m,16c
superficiels, soit un carré de 0m,40c de côtés. Mais ici, où nous
n’avons que trois étages et de la place, je préfère adapter les tuyaux
particuliers à chaque cheminée; d’autant qu’avec le système à tuyau
unique il est nécessaire que toutes les cheminées soient allumées: ce
qui a toujours lieu dans une grande ville. Faute de ce, il arrive, dans
les changements brusques de température, que la fumée passe dans un
foyer supérieur ou inférieur au lieu de suivre la colonne verticale. On
remédie à cet inconvénient, qui n’est d’ailleurs qu’accidentel, par des
trappes bien établies.

--Mais, dit Paul, est-ce que cet air froid des ventouses ne refroidit
pas les pièces?

--Cet air froid arrive dans le foyer même, non dans la pièce; il est
évident que si l’on ne fait pas de feu, cette ventouse donne de l’air
froid qui contribue à abaisser la température d’une pièce; on peut la
fermer par une trappe. Mais retenez bien ceci: pour faire du feu, pour
brûler du bois ou du charbon ou quoi que ce soit, il faut de l’oxygène,
vous avez appris cela dans vos cours de chimie et de physique; donc il
faut de l’air; sans air, pas de feu. Autrefois on ne se donnait pas la
peine d’établir des ventouses pour les foyers, parce que l’air arrivait
dans les pièces par les dessous de portes, par des fenêtres mal fermées,
et aussi parce que les pièces, étant très vastes, contenaient un cube
d’air assez considérable pour alimenter longtemps un foyer. Puis,
disons-le, les cheminées de nos aïeux fumaient passablement. Aujourd’hui
nous sommes plus délicats, nous voulons des pièces peu étendues, bien
fermées, nous redoutons les courants d’air; c’est bien, mais la cheminée
en exige un, courant d’air, sans quoi son combustible ne brûle pas et ne
vous chauffe pas. Il est évident que cette colonne d’air froid que vous
appelez pour activer la combustion entraîne, en s’élevant dans le tuyau
de fumée, une quantité notable de chaleur. Aussi a-t-on inventé
plusieurs systèmes pour faire que cet air chauffé ne s’en aille pas
rapidement. On le fait tourner dans des tuyaux, on le force à séjourner
le plus longtemps possible, ou du moins à laisser, sur les parois des
couloirs nombreux qu’il parcourt, une partie du calorique qu’il a
absorbé. Ces couloirs chauffent à leur tour une cavité, une chambre qui
les enveloppe et qui est aussi alimentée d’air. Cet air, dilaté par la
chaleur, tend à s’extravaser. On lui ouvre des issues, qui sont les
bouches de chaleur.

«C’est là le principe des calorifères.

--À propos de calorifère, dit Mme de Gandelau, vous comptez en
établir un dans la nouvelle maison?

--Certainement; sa place est marquée dans le plan des caves au-dessous
du vestibule et son tuyau de fumée passe dans l’angle intérieur du grand
escalier. Un calorifère est indispensable dans une maison de campagne,
surtout lorsqu’on n’y habite pas tout l’hiver. C’est le moyen d’éviter
de nombreuses détériorations. Il suffit, pendant la saison humide et
froide, de chauffer une ou deux fois par semaine pour entretenir les
intérieurs bien secs.

--Est-ce que vous ne pensez pas que la chaleur des calorifères est
malsaine?

--L’air chaud émis par les calorifères est malsain parce qu’en se
chauffant, il a perdu une partie de son oxygène, et que l’oxygène nous
est aussi nécessaire pour vivre qu’il est nécessaire aux matières
combustibles pour brûler. On évite une partie des accidents causés sur
l’économie animale par l’air désoxygéné en le faisant passer, au sortir
du récipient de chauffe, sur des bassins remplis d’eau, mais ce moyen
est un palliatif et on perd ainsi une partie de la chaleur. On peut
aussi adopter les calorifères à la vapeur qui n’ont pas les
inconvénients que je vous signale. Mais leur établissement est plus
dispendieux.

«Je ne considère les calorifères à air chaud bons que pour chauffer des
pièces où on ne séjourne pas, des vestibules, des escaliers, des
galeries; mais si l’on établit des bouches dans les salons, les salles à
manger et les chambres à coucher, il faut se garder de les ouvrir
pendant l’habitation. Ne les ouvrez que pour sécher les intérieurs
lorsque vous vous absentez; après quoi, ouvrez les fenêtres et fermez
les bouches de chaleur en même temps que vous fermerez les fenêtres.

--Et les bains, comment les chaufferez-vous?

--Au moyen d’une chaudière disposée près du calorifère, avec colonne
d’ascension jusqu’aux cabinets de bain du premier étage qui sont presque
au-dessus du foyer.

--Vous avez aussi des bains pour les gens?

--Oui, au-dessous du fournil et de la buanderie, en sous-sol.

--Je vois que vous avez tout prévu... Voilà une conversation, à propos
de fumisterie, que tu feras bien de résumer dans tes notes, Paul!

--Ainsi ferai-je, mère.»



CHAPITRE XXIII

CANTINE.


Malgré les derniers désastres, la vie semblait revenir comme par
enchantement dans les villes et campagnes. Partout chacun se remettait
au travail pour réparer le temps perdu. Si l’on conservait le souvenir
ineffaçable des malheurs qui avaient failli tarir toutes les sources de
richesses en France, un instinct patriotique faisait redoubler d’efforts
pour réparer tant de ruines sans se livrer à de vaines récriminations.
Tous ceux qui parcoururent la France pendant ces mois de février et de
mars 1871 pouvaient comparer le pays à l’une de ces fourmilières qu’un
maladroit a bouleversées du pied. Ces merveilleux insectes n’emploient
pas leur temps alors à se lamenter; ils se mettent aussitôt à l’œuvre,
et si vous repassez le lendemain, les traces du cataclysme qui a failli
détruire la colonie ont disparu.

Mais dans les derniers jours de mars, les journaux apportèrent au
château les nouvelles désastreuses de Paris. M. de Gandelau avait songé
à renvoyer son fils au lycée. Bien qu’il lui fût démontré que Paul ne
perdait pas son temps, il lui semblait fâcheux d’interrompre pendant
plus longtemps ses études classiques. Les dernières nouvelles ne
permettaient pas à M. de Gandelau d’hésiter. Paul continuerait à
travailler avec son cousin qui, de son côté, se décidait à séjourner au
château en attendant les événements.

M. de Gandelau, aimé et respecté dans tout le voisinage, n’avait, en ce
qui le concernait, aucune inquiétude. Quelques mauvaises figures
s’étaient présentées dans les villages des environs, mais, pour ces
émissaires, il n’y avait rien à faire; aussi disparurent-ils bientôt. Le
père Branchu et Jean Godard étaient venus au château déclarer à M. de
Gandelau, que les ouvriers le suppliaient de ne pas suspendre les
travaux, et qu’ils consentiraient, si l’argent manquait, à attendre de
meilleurs jours. Ils ne demandaient, pour l’instant, que la soupe et du
pain. En effet, M. de Gandelau, ayant fait de grands sacrifices pendant
la guerre, ne disposait pas en ce moment de sommes assez rondes pour
pouvoir faire des payes régulières en raison de l’activité donnée aux
travaux. Il pouvait tout au plus faire face aux dépenses des
fournitures. Il fut donc décidé qu’on établirait une cantine près du
chantier, que M. de Gandelau fournirait la farine, le bois, de la viande
deux fois par semaine, des légumes, du lard, et que chaque ouvrier
recevrait autant de portions que sa famille et lui en exigeraient pour
vivre. Chaque portion fut évaluée au prix coûtant, et le surplus serait
payé en argent plus tard d’après les rôles bien établis et contrôlés.
Une demi-douzaine d’ouvriers qui n’étaient pas de la contrée
n’acceptèrent pas cet arrangement et quittèrent le chantier. Les autres,
ayant pleine confiance en la loyauté de M. de Gandelau, souscrivirent à
ce marché, d’autant plus qu’ils voyaient ainsi en perspective les
résultats d’économies forcées: une épargne. Paul fut chargé de ce
nouveau détail, et de cumuler les fonctions d’inspecteur avec celles de
pourvoyeur. Son cousin le mit au courant de la comptabilité qu’il devait
tenir, afin que tous les intérêts fussent sauvegardés.

Fier de ce nouvel emploi, il s’en acquittait bien. Levé à cinq heures du
matin, monté sur son poney, on le voyait courir du château au moulin, du
moulin au village voisin, du village au chantier; chaque soir il rendait
compte à son père des livraisons du jour et à son cousin des
attachements pris sur le tas.

Cette existence fortifiait son corps; la responsabilité dont il se
voyait chargé mûrissait son esprit. Vers la fin de mai on aurait eu de
la peine à reconnaître en ce jeune homme robuste, sérieux, attentif, le
petit collégien désœuvré du mois d’août précédent.

Un matin, le grand cousin lui dit: «Il vous faudra aller à Châteauroux,
car nous n’avons pas ici de menuisiers capables d’exécuter nos travaux.
Je vous donnerai un mot pour un bon entrepreneur de menuiserie résidant
en cette ville, vous vous entendrez avec lui, mais il faut d’abord que
nos détails soient prêts.»



CHAPITRE XXIV

LA MENUISERIE.


«Tous les détails de la menuiserie, continua le grand cousin, devraient
être donnés avant de commencer la construction d’une maison, car la
première condition d’une œuvre de menuiserie est de choisir les bois et
de n’employer que ceux qui sont bien secs et débités depuis plusieurs
années. Nous sommes pris de court et nous n’avons pu nous occuper de
cette partie importante de notre construction. Heureusement je connais à
Châteauroux un menuisier qui possède des bois en magasin, qui en est
avare et ne les emploie qu’à bon escient; j’obtiendrai de lui de nous
les fournir. Votre père lui a rendu quelques services; il ne fera donc
pas, je pense, de difficultés pour prendre dans ses magasins les bois
secs et de bonne qualité qu’il réserve avec un soin jaloux pour les
bonnes occasions.

«Mais s’il est nécessaire de n’employer, dans les œuvres de menuiserie,
que des bois sans défauts et bien secs, il ne l’est pas moins de
combiner ces sortes d’ouvrages en raison de la nature des matériaux et
de ne pas sortir des conditions qu’ils imposent. Les bois sont débités
suivant certaines dimensions données par l’usage et la grosseur des
arbres. Ainsi, par exemple, une planche n’a en largeur que de
0m,20c à 0m,25c (8 pouces anciens), parce que les arbres
propres à la menuiserie n’ont guère plus que ce diamètre, aubier déduit;
donc, si l’on fait des panneaux, il est sage de ne leur pas donner plus
de 0m,20c à 0m,25c de largeur, afin de les prendre dans une
planche. Si, pour faire un panneau, on assemble deux ou plusieurs
planches, celles-ci, en séchant, se disjoindront et laisseront voir
entre elles un intervalle; tandis qu’en donnant seulement à chaque
panneau la largeur d’une planche, en admettant que celle-ci subisse un
retrait, ce retrait se produit dans la languette et il n’y a pas
disjonction. Faut-il toutefois que ces languettes soient assez larges
pour qu’elles puissent subir le retrait sans sortir de la feuillure.
Vous allez mieux comprendre tout à l’heure.

«Dans le dernier siècle, on a fait beaucoup de portes à _grands cadres_,
c’est-à-dire dont les panneaux, encadrés par des moulures, ont une
largeur de 0m,40c à 0m,50c; c’était la mode. Mais on
n’employait alors que des bois très secs, coupés et débités depuis un
grand nombre d’années, et ces panneaux, faits de deux planches
assemblées ou simplement jointives, ne subissaient pas de retraits. Vous
voyez des portes ainsi faites dans le salon de votre père, et il n’en
est qu’une dont le panneau se soit ouvert. Aujourd’hui, pour or ou
argent, on ne trouve plus de ces bois; il faut donc en prendre son parti
et renoncer à ces larges panneaux. Ou, si on veut absolument en faire,
faut-il les prendre dans du bois blanc, dans du _grisard_ qui est une
sorte de peuplier, parce que ce bois sèche vite, ne se fend pas, ne
_coffine_ pas, ce qui veut dire qu’il ne se courbe pas en travers du
fil. Mais le grisard est un bois tendre qui se pique des vers assez
facilement, surtout à la campagne. Tenons-nous-en donc au chêne et
combinons nos portes de telle sorte que les panneaux n’aient que
0m,20c environ de largeur. Nous avons des portes à deux battants
et des portes à un battant. Celles à deux battants ont 1m,20c de
largeur; celles à un battant 0m,80c à 1m,00. Leur hauteur varie
entre 2m,10c et 2m,20c; car il est fort inutile de leur
donner plus, puisqu’on ne se promène pas dans les appartements avec des
croix et bannières et que la taille humaine ne dépasse guère
1m,80c. Les trop hautes portes ont bien des inconvénients; elles
sont sujettes à voiler, elles se ferment difficilement, et, s’il fait
froid, chaque fois qu’on les ouvre, elles laissent pénétrer dans les
intérieurs un cube considérable d’air humide et glacial qui refroidit
d’autant les pièces habitées.

[dessin]

«Commençons donc par tracer une porte à deux battants. Nous ferons les
bâtis et traverses de cette porte en bois de 0m,04c d’épaisseur
(ancien 2 pouces). On appelle bâtis (fig. 56), les pièces d’encadrement,
battements[64] ou battants, les pièces A; traverses, les pièces
horizontales intermédiaires; chaque montant aura 0m,11c de
largeur, les petits montants intermédiaires, 0m,05c. Chaque
vantail, en déduisant 0m,015mm pour la feuillure milieu, aura donc
0m,595mm puisque la porte doit avoir en largeur 1m,20c;
déduisant 0m,11c + 0m,05c + 0m,095mm pour les trois
montants, total: 0m,255mm, il reste pour les deux panneaux
0m,34c, et pour chacun d’eux 0m,17c. Il faut poser la
traverse de façon que son axe soit à 1m,00 au-dessus du sol; car
c’est sur cette traverse que se pose la serrure, et il est nécessaire de
donner à cette traverse 0m,15c de large, afin que, déduction faite
des moulures, soit 0m,05c, il reste encore 0m,10c pour la
place de cette serrure dont la boîte a généralement 0m,08c à
0m,10c de largeur. Ces sortes de portes sont dites: à _panneaux de
glaces_; tous les assemblages étant faits d’équerre, sans onglets, les
panneaux étant étroits, ces portes ne jouent pas et se maintiennent
parfaitement.

[dessin]

Voici le détail de ces assemblages (fig. 57): soit A le jambage en
maçonnerie de la baie; on pose un _dormant_ B scellé à l’aide de pattes
à ce jambage. C’est sur lui que sont fixées à l’aide de vis les
paumelles C sur lesquelles roulent les vantaux. D est le bâti; EE les
battants; F le montant intermédiaire; G les panneaux avec leurs
languettes embrevées. Les chambranles H forment feuillure autour du
bâti. On rapporte le long de la feuillure des battants les moulures I
destinées à donner à cette feuillure plus de résistance et à présenter
un _arrondi_ qui n’écorche pas les mains ou n’éraille pas les vêtements.
En K, je vous indique la traverse haute avec son tenon L entrant dans
une mortaise en M qui doit traverser le battant. Au droit de
l’assemblage du montant intermédiaire N, la moulure O est coupée
d’équerre pour laisser passer la tête de ce montant, dont le tenon P
entre dans une mortaise R. En S, vous voyez les feuillures dans
lesquelles viennent s’embrever les languettes T des panneaux, lesquels
sont renforcés à une certaine distance de ces languettes, comme vous le
voyez en V, de telle sorte que leur épaisseur soit de 0m,022mm.
Vous observerez que les chanfreins X des montants s’arrêtent au-dessous
des assemblages pour laisser au bois toute sa force au droit de ceux-ci.
Pour des portes de cette dimension, il nous faudra trois paumelles par
vantail.

«Cet aperçu vous donne la clef de toute la menuiserie de bâtiment
ordinaire et bonne. La règle est simple, ne jamais affaiblir les bois au
droit des assemblages, faire toujours ceux-ci d’équerre et ne pas
dépasser les dimensions données par les bois débites.

«Nos portes à un vantail seront établies d’après ce système. Il nous
reste à nous occuper des croisées. Nous suivrons le même principe,
c’est-à-dire que nous éviterons les assemblages défectueux d’onglet, que
tous ces assemblages seront d’équerre. Voici (fig. 58) une de ces
croisées qui se composent d’un dormant A scellé dans la feuillure de
maçonnerie B et d’un châssis à deux battants. L’épaisseur des bois de ce
châssis sera de 0m,04c et les montants de battements se réuniront
à _gueule de loup_. Pour éviter la pose de verres d’une trop grande
dimension, ou la nécessité de poser des glaces, nous diviserons les
battants par un _petit bois_ C. Les détails de ces châssis de croisée
vous seront nécessaires; je vous les présente tracés par la figure 59.

[dessin]

[dessin]

«En A, j’ai marqué la feuillure du tableau de la fenêtre; en B, le
dormant; en C, l’un des montants qui entre par une languette dans le
dormant pour arrêter le passage de l’air; en D, le montant du battement
de droite avec sa _gueule de loup_ et le battement E de gauche. C’est
sur le renfort interne F que l’on pose la crémone. Le détail G vous
donne le profil de la traverse d’appui du dormant et celui de H de la
traverse basse des châssis de croisée avec son jet-d’eau[65] destiné à
empêcher l’eau de pluie ou de neige de pénétrer dans l’intérieur. Mais
comme il arrive que, malgré cette précaution, la pluie violemment
poussée par le vent atteint la feuillure et est chassée à l’intérieur,
il faut ménager dans cette feuillure un petit canal _a_ avec deux
exutoires, pour que l’eau ne puisse se répandre sur la paroi interne de
l’allége I. Afin de masquer la jonction de la traverse d’appui de bois
avec l’appui de pierre, nous rapporterons la cymaise K. En L, je vous
marque l’assemblage de la traverse basse du châssis avec le montant, et
en M, celui de petit bois avec ce même montant. Vous remarquerez en O
les feuillures externes pour recevoir le verre et les chanfreins P avec
arrêts à l’intérieur pour laisser aux assemblages toute leur force.
Outre les trois paumelles nécessaires à chaque vantail, il faut compter
des équerres entaillées hautes et basses pour empêcher les châssis de
_donner du nez_, c’est-à-dire de fatiguer les assemblages et de peser
sur le milieu de la croisée, car le verre ne peut remplir l’office des
panneaux de porte qui raidissent les bâtis. Au contraire, par son poids,
le verre tend à déformer ces châssis.

«Vous allez donc, mon cher Paul, vous mettre à ces détails, je
rectifierai vos tracés; puis, muni de ces dessins, vous irez à
Châteauroux et vous soumettrez tout cela à l’entrepreneur de menuiserie
qui fera ses prix. Vous compléterez les dessins par des explications en
retenant bien ce que je vous ai dit et vous rapporterez les propositions
de votre entrepreneur. Je vous adresserai d’ailleurs à Châteauroux à un
ingénieur de mes amis chez lequel vous serez reçu comme un parent et qui
pourra compléter les renseignements qui vous manquent.»

Mme de Gandelau eut quelque peine à consentir au voyage de Paul;
mais, sur les assurances que l’ami du grand cousin serait prévenu et
qu’il serait à la gare pour recevoir le futur architecte, que celui-ci
séjournerait au milieu d’une famille heureuse de le recevoir, la
permission fut accordée. D’ailleurs le voyage ne serait que de trois ou
quatre jours et Châteauroux est à quatre-vingts kilomètres de la
propriété de M. de Gandelau.



CHAPITRE XXV

DES NOUVELLES CONNAISSANCES ACQUISES PAR M. PAUL PENDANT SON VOYAGE.


Paul en savait assez déjà pour redouter un peu de se trouver seul chargé
d’une mission qu’il considérait comme passablement importante. Il eût
été fort simple d’écrire à l’entrepreneur de menuiserie de venir au
château, mais le grand cousin avait demandé à M. de Gandelau d’envoyer
Paul le trouver, afin de mettre à l’épreuve son inspecteur et savoir
comment il se tirerait d’affaire. Le grand cousin avait amplement donné
ses instructions, les avait fait répéter plusieurs fois; Paul avait pris
note des points importants. Il était muni des plans pour donner le
nombre des baies, les mains des portes, les surfaces des parquets, les
développements des lambris, des cimaises, des plinthes, etc.

En arrivant à Châteauroux, vers dix heures du matin, Paul trouva en
effet l’ingénieur, M. Victorien, l’ami du grand cousin, qui l’attendait
à la gare.

M. Victorien était un homme jeune encore, bien que ses cheveux coupés en
brosse fussent grisonnants. Un teint basané, l’œil clair, le nez
aquilin, donnaient à sa physionomie un certain air martial qui plut tout
d’abord à notre apprenti architecte. Une lettre du grand cousin l’avait
informé des circonstances qui faisaient que Paul s’adonnait depuis six
mois à la bâtisse; M. Victorien connaissait un peu M. de Gandelau et
professait pour son caractère une estime particulière. Il n’en fallait
pas tant pour qu’il reçût le voyageur comme un jeune frère. Mme
Victorien, petite femme brune et rondelette, qui semblait être
l’antithèse de son mari, grand et sec, ne trouvait rien d’assez bon pour
son hôte. À déjeuner, Paul eut à répondre à toutes les questions qui lui
furent adressées... Comment on avait supporté au château les épreuves
dernières,... ce qu’était la maison nouvelle,... si elle était
avancée... combien on y employait d’ouvriers... comment se faisaient les
travaux? Paul répondit du mieux qu’il put et se hasarda même à faire
quelques croquis pour expliquer à ses hôtes et la situation de la maison
neuve et son degré d’avancement.

«Mais, lui dit M. Victorien, je vois que vous avez profité des leçons de
votre cousin, l’homme de ma connaissance qui fait le plus rapidement un
croquis explicatif.»

Ce compliment encouragea Paul, qui raconta comment s’était faite jusqu’à
ce jour son éducation d’architecte.

«Nous avons tout le temps demain d’aller voir votre menuisier; si vous
voulez, vous m’accompagnerez sur des travaux d’éclusage que je fais
faire à deux lieues d’ici. Cela pourra vous intéresser.»

Paul s’empressa d’accepter, bien que Mme Victorien se récriât et
prétendît que son jeune hôte devait être fatigué, qu’il fallait le
laisser reposer; qu’il s’était levé de grand matin, etc.

«Allons donc! dit M. Victorien: fatigué... à son âge, avec cette mine,
et parce qu’il est resté deux heures assis dans un wagon? Prépare-nous
un bon dîner pour notre retour vers sept heures et tu verras si notre
ami n’y fait pas honneur. Ne nous a-t-il pas dit, d’ailleurs, qu’il
était à cinq heures sur pied chaque matin et qu’il courait tout le jour?
Partons!»

Un petit char à bancs entraîna bientôt nos deux compagnons loin de la
ville.

«Ainsi donc, dit M. Victorien à la première côte, votre cousin n’a pas
été autrement fatigué de sa courte campagne. Je ne l’ai vu qu’un instant
lorsqu’il est passé ici avec son corps... C’est un homme énergique, mais
je sais qu’il ne se ménage pas toujours assez... Comme il s’explique
clairement... n’est-ce pas?... Il y a plaisir à prendre de lui des
leçons. Nous avons été camarades, et il a hésité quelque temps s’il se
ferait architecte ou ingénieur civil. Il était capable d’être l’un ou
l’autre.

--Quelle est donc la différence entre un architecte et un ingénieur?
hasarda Paul.

--Diable, vous me faites là une question à laquelle il est difficile de
répondre... Laissez-moi vous dire un apologue.

«Il y avait autrefois deux petits jumeaux qui se ressemblaient si bien
que leur mère les confondait. Non seulement ils avaient les mêmes
traits, la même taille, la même démarche, mais aussi les mêmes goûts et
les mêmes aptitudes. Il fallait travailler de ses mains, car les parents
étaient pauvres. Tous deux se firent maçons. Ils devinrent habiles, et
ce qu’ils faisaient, chacun, était également bien. Le père, qui était un
esprit étroit, pensa que ces quatre mains qui travaillaient aux mêmes
ouvrages avec une égale perfection, produiraient davantage et mieux
encore en divisant le travail par paires de mains. Donc, à l’une des
paires il dit: «Vous, vous ne ferez que les travaux au-dessous du sol;»
à l’autre: «Vous ne ferez que les travaux au-dessus du sol.» Les frères
pensèrent que cela n’avait guère de sens, puisqu’ils s’aidaient aussi
bien dans un cas que dans l’autre; mais comme ils étaient enfants
soumis, ils obéirent. Seulement, ces ouvriers qui jusqu’alors étaient
d’accord et se prêtaient un mutuel concours au bénéfice de l’ouvrage, ne
cessèrent de se disputer depuis lors. Celui qui travaillait au-dessus
des caves trouvait qu’on ne lui préparait pas convenablement ses
fondements, et celui qui établissait ceux-ci prétendait qu’on ne tenait
pas compte des conditions de leur structure. Si bien qu’ils se
séparèrent, et chacun d’eux, ayant pris l’habitude de la spécialité
qu’on lui avait imposée, demeura impropre à faire autre chose.

--Je crois saisir votre apologue, mais...

--Mais cela ne vous explique pas pourquoi on établit une différence
entre un ingénieur et un architecte. De fait, un ingénieur habile peut
être un bon architecte, comme un architecte savant doit être un bon
ingénieur. Les ingénieurs font les ponts, les canaux, les travaux de
ports, les endiguements, ce qui ne les empêche pas d’élever des phares,
de bâtir des usines, des magasins et bien d’autres constructions. Les
architectes devraient savoir faire toutes ces choses-là; ils les
faisaient jadis, parce qu’alors les frères jumeaux n’étaient pas
séparés, ou plutôt qu’ils ne faisaient qu’une seule et même personne.
Mais depuis que cette unique individualité s’est divisée, les deux
moitiés vont chacune de leur côté. Si les ingénieurs bâtissent un pont,
les architectes disent qu’il est laid et ils n’ont pas toujours tort de
le dire. Si les architectes élèvent un palais, les ingénieurs trouvent,
non sans raison, que les matériaux y sont maladroitement employés, sans
économie et sans une connaissance exacte de leurs propriétés de durée ou
de résistance.

--Mais pourquoi les ingénieurs font-ils des ponts que les architectes ne
trouvent pas beaux?

--Parce que la question d’art a été séparée de la question de science,
de calcul, par ce père à l’esprit borné qui a cru que les deux choses ne
pouvaient tenir dans un même cerveau. Aux architectes on a dit: «Vous
serez artistes, ne voyez que la forme, ne vous occupez que de la forme;»
aux ingénieurs on a dit: «Vous ne vous occuperez que de la science et de
l’application scientifique; la forme ne vous regarde pas, laissez cela
aux artistes qui rêvent les yeux ouverts et sont impropres à raisonner.»

«Ah! cela semble étrange à votre jeune esprit, je le vois bien. C’est
tout simplement absurde, par cette raison que l’art de l’architecture
n’est qu’une conséquence de l’art de construire, c’est-à-dire d’employer
les matériaux suivant leurs qualités ou leurs propriétés, et que les
formes d’architecture dérivent notoirement de ce judicieux emploi...
Mais, mon jeune ami, en prenant de l’âge vous en verrez bien d’autres
dans notre pauvre pays tout embourbé dans les routines... Psst! Coco en
route! c’est tout plaine maintenant!»

On arriva bientôt à l’éclusage. Deux batardeaux, l’un en aval, l’autre
en amont, barraient le cours d’eau; un gros siphon en fonte faisait
passer le courant par-dessus les travailleurs occupés à fonder les murs
(_bajoyers_) formant la _chambre_ de l’écluse; Paul se fit expliquer la
fonction de ce siphon, ce qu’il eut vite compris, puisqu’il en avait
fait avec des tuyaux de plume et de la cire, et avait ainsi vidé des
verres d’eau. Il n’avait jamais supposé que ce petit appareil
hydraulique pût recevoir une si formidable application. Il vit comment
se faisait le béton que l’on coulait sous les murs latéraux de la
chambre, c’est-à-dire de l’espace compris entre les deux portes
d’écluse. Un cheval tirait sur un grand levier de bois qui faisait
mouvoir un arbre en fer pivotant dans un cylindre vertical, et qui,
étant muni de palettes, mêlait la chaux éteinte avec le sable introduit
au sommet de ce cylindre. Une vanne laissait, par le bas, s’échapper le
mortier bien corroyé dans des brouettes que des hommes transportaient
sur une aire de madriers où on le mêlait avec une quantité double de
cailloux, au moyen de râteaux. Puis d’autres ouvriers transportaient le
béton bien mélangé, jusqu’à une trémie qui le conduisait au fond de la
fouille où d’autres ouvriers l’étalaient par couches et le pilonnaient à
l’aide de dames de bois. Paul se fit expliquer également la disposition
des portes, le _radier_, le _busc_ ou seuil sur lequel devaient butter
les vantaux busqués de l’écluse, c’est-à-dire présentant un angle obtus
vers l’amont, pour résister à l’action du courant. Il vit l’atelier des
charpentiers où l’on mettait les portes d’écluse sur épure. Tout en
surveillant ses ouvrages et donnant ses ordres, M. Victorien expliquait
à Paul la fonction de chaque partie du travail, et celui-ci prenait des
notes et faisait des croquis sur son carnet, pour conserver le souvenir
de ce qu’il entendait et voyait. Cette attention de Paul parut faire
plaisir à M. Victorien. Aussi, quand on remonta en voiture pour rentrer
à la ville, l’ingénieur ne manqua pas de compléter ses explications. Il
lui décrivit les portes d’écluse des ports de mer, comment on en faisait
actuellement qui avait jusqu’à trente mètres et plus d’ouverture, partie
en fer, partie en bois, ou entièrement en fer, et promit de lui montrer,
à la maison, les tracés de quelques-uns de ces éclusages. Les deux
voyageurs en vinrent à parler des ponts et comment on parvenait à fonder
leurs piles au milieu d’un courant.

M. Victorien lui fit comprendre comment, à l’aide des moyens fournis par
l’industrie moderne, on arrivait à fonder des piles au milieu de fleuves
larges, profonds et rapides, où, autrefois, on ne considérait pas cette
opération comme praticable; comment on coulait des tubes en tôle
jumeaux, verticalement, de façon que leur extrémité inférieure touchât
le fond; comment, à l’aide de machines puissantes, on comprimait l’air
dans ces énormes colonnes creuses, de manière à en chasser l’eau, et
comment alors on établissait une maçonnerie remplissant ces cylindres,
de telle sorte qu’on obtenait ainsi des piles parfaitement solides,
stables, et pouvant résister à de fortes charges; que, la tôle devant se
détruire à la longue, les colonnes de maçonnerie demeuraient intactes,
ayant eu le temps de prendre une parfaite consistance.

Les explications de M. Victorien ouvraient ainsi à Paul un nouvel
horizon d’études, et il se demandait s’il aurait jamais le temps
d’apprendre toutes ces choses, car M. Victorien ne manquait pas de lui
répéter à chaque instant qu’un architecte ne devait pas ignorer ces
moyens de construction, parce qu’il pouvait se faire qu’il eût à les
employer. Aussi paraissait-il préoccupé. M. Victorien s’en aperçut et
lui dit: «Parlons d’autre chose, car il me semble que vous êtes un peu
fatigué.

--Non point, reprit Paul, mais j’ai eu de la peine à mettre dans ma tête
tout ce que mon cousin me disait, quand il s’agissait seulement de bâtir
une maison, et je croyais que, quand j’aurais bien compris les choses
diverses qu’il m’expliquait, j’aurais le résumé de tout ce que je devais
apprendre, et voilà que je m’aperçois qu’il est bien d’autres choses
relatives à la construction, qu’il est nécessaire de savoir, et...
dame...

--Et cela vous inquiète, vous effraye... Prenez le temps, ne cherchez
pas à comprendre tout à la fois: écoutez attentivement, voilà tout. Peu
à peu cela se débrouillera dans votre esprit, se classera. Soyez
tranquille,... les jeunes cerveaux sont composés d’une quantité de
tiroirs vides. On ne doit demander à la jeunesse que de les ouvrir;
chaque connaissance vient d’elle-même se classer dans celui qui lui
convient. Plus tard, on n’a plus que la peine d’ouvrir le tiroir qui
contient telle ou telle chose emmagasinée presque sans qu’on s’en doute;
on la trouve intacte, propre à être employée à l’usage convenable.
Seulement, il faut toujours tenir tous ses tiroirs ouverts à l’époque de
la cueillette, époque qui est courte. Si on laisse fermés les tiroirs
pendant la première jeunesse, c’est-à-dire de douze à vingt-cinq ans,
plus tard, c’est une rude besogne que de les remplir, car les serrures
sont rouillées; ou ils se sont remplis, on ne sait comment, d’un fatras
inutile dont on n’a que faire.» Ainsi devisant, les deux voyageurs
rentrèrent à la maison où Mme Victorien leur avait fait préparer un
bon souper, égayé par la présence de deux bambins revenus de l’école, et
qui furent bientôt au mieux avec Paul.

La journée suivante fut consacrée à voir l’entrepreneur de menuiserie, à
lui expliquer les détails apportés et à préparer les marchés, ce à quoi
M. Victorien aida quelque peu Paul. Cependant, celui-ci, bien stylé par
son cousin, se tira de sa mission à son honneur, et il fut très flatté
quand, au sortir de la conférence, l’entrepreneur ne l’appela plus que
_monsieur l’Inspecteur_, en lui donnant toutes sortes d’explications
techniques que Paul ne comprenait pas toujours, ce dont il se garda bien
de rien laisser paraître, se réservant de demander à son cousin les
éclaircissements qui lui faisaient défaut.

On alla voir le surlendemain matin quelques édifices curieux dans les
environs, et le soir, à neuf heures, Paul rentrait au château, sa valise
pleine de renseignements que M. Victorien lui avait donnés sur les
ponts, les écluses, les matériaux du pays et leur emploi.



CHAPITRE XXVI

LA COUVERTURE ET LA PLOMBERIE.


Bien qu’au mois de juin il fût possible de rentrer au lycée, à Paris,
Mme de Gandelau insista pour que son fils restât l’été près d’elle.
Elle craignait le typhus. Puis, on n’était pas sans inquiétudes sur la
tranquillité de la grande ville, si cruellement éprouvée et ravagée. Un
instituteur des environs, homme plus instruit que ne le sont en général
ces modestes délégués de l’instruction publique, vint donc chaque jour
donner une ou deux heures de leçons à Paul pour qu’il n’oubliât pas ce
qu’il savait de latin, et le reste du temps fut consacré à la
surveillance des travaux qui avançaient à vue d’œil. Les murs étaient
élevés, les planchers posés, on commençait le levage de la charpente des
combles; et s’il n’y avait plus autant de détails à donner aux ouvriers,
la surveillance devait être plus minutieuse, d’autant que le grand
cousin ne laissait rien passer et voulait qu’on lui rendît compte de
chaque chose. Parfois, quand Paul revenait du chantier, le grand cousin
lui demandait s’il avait vu telle ou telle partie; si Paul hésitait, il
lui disait: «Eh bien! mon ami, il faut retourner voir cela et m’en
rendre compte, non demain, mais tout de suite.» Et Paul enfourchait son
poney. Aussi avait-il pris l’habitude, pour éviter ces allées et venues
qui lui semblaient au moins monotones, de ne rentrer qu’après avoir
examiné en détail tous les points qui pouvaient provoquer une question
de la part du grand cousin. C’était surtout sur les chaînages que
celui-ci avait fixé l’attention de Paul. Il lui demandait à plusieurs
reprises comment les ancres étaient posées; et si les explications ne
concordaient pas, il fallait retourner au chantier et ne pas le quitter
que les choses ne fussent placées devant les yeux de l’inspecteur, ainsi
qu’il avait été ordonné. D’ailleurs, les visites au chantier en
compagnie de Paul avaient lieu trois fois par semaine, et, sur place,
les instructions étaient données devant lui aux entrepreneurs. Le grand
cousin avait toujours le soin de faire répéter ces instructions par son
inspecteur, pour être assuré qu’elles étaient comprises.

Il fallut s’occuper des chéneaux, des écoulements des eaux pluviales et
de la couverture.

«Les couvertures sont généralement assez mal faites dans les
constructions de province, dit le grand cousin, et surtout les ouvrages
de plomberie; aussi aurons-nous à prendre souci de cette partie
importante de notre bâtisse, car une maison mal couverte est comme un
homme incomplètement ou mal vêtu. L’un et l’autre contractent des
maladies incurables. Ici nous n’avons pas de bons plombiers-couvreurs,
il faudra se décider à en faire venir de Paris; cela nous coûtera un peu
plus cher; mais, au fond, c’est une économie, car nous éviterons des
réparations incessantes et des malfaçons irréparables. Nous adopterons
la couverture en ardoises à _crochets_.

«On pose vulgairement l’ardoise sur de la volige de sapin ou de bois
blanc, à l’aide de clous; mais pour enfoncer ces clous dans la volige,
il faut percer l’ardoise de deux trous, puisqu’on maintient chacune
d’elles avec deux clous. Sous l’effort du vent, les ardoises battent,
élargissent les trous et finissent par échapper la tête de ces clous;
alors elles tombent. Pour replacer une seule ardoise, il faut en enlever
plusieurs, et la dernière doit nécessairement être percée de trous dans
le _pureau_, c’est-à-dire sur la partie vue de l’ardoise. Avec les
crochets, on évite ces inconvénients, et les réparations peuvent être
faites par la première personne venue. Ces crochets sont fabriqués en
cuivre rouge, ce qui permet de les ouvrir et de les fermer plus de
vingt-cinq fois sans les casser. De plus, l’ardoise étant maintenue à sa
_pince_, c’est-à-dire à sa partie inférieure, ne ballotte plus sous
l’action du vent, et aucun effort ne la peut déranger. Dans le système
ordinaire de couverture en ardoises, il y a, l’une sur l’autre, trois
épaisseurs de chacune de ces lames. Le pureau étant de 0m,11c, les
ardoises ont donc 0m,33c de longueur. Pour poser de l’ardoise à
crochets, au lieu de volige, on cloue des lattes sur les chevrons,
espacées de 0m,11c l’une de l’autre, d’axe en axe (fig. 60). Vous
voyez ainsi en A la position des lattes et celle de chaque ardoise.

[dessin]

[dessin]

Les crochets passent dans l’intervalle laissé entre ces ardoises et
viennent saisir chacune de leurs extrémités. En coupe, je vous montre en
B, moitié d’exécution, le lattis C cloué sur les chevrons, et le crochet
dont la pointe est enfoncée dans ce lattis, avec son retour E retenant
la pince de l’ardoise. Cela va donc de soi pour les pans, mais non pour
les retours, arêtiers ou noues. Quand on a des noues et des arêtiers,
les ardoises n’étant pas flexibles, il faut employer du plomb ou du
zinc; le premier de ces métaux vaut beaucoup mieux que l’autre et est
moins sujet à se briser ou à s’altérer. Pour les arêtiers, on cloue des
_noquets_, qui sont des lames de plomb pliées sur le bois, remplaçant
l’ardoise et chevauchées avec celle-ci; pour les noues, on étend dans
l’angle rentrant, une lame de plomb sur laquelle, des deux côtés,
viennent poser les ardoises. Mais vous étudierez les détails infinis de
la couverture quand les ouvriers seront à la besogne, car ces sortes de
travaux exigent des soins minutieux; on a à lutter contre un ennemi
subtil: l’eau. Celle-ci cherche toutes les issues, elle profite de
chaque négligence pour s’introduire chez vous; d’autant que, poussée par
le vent, elle acquiert une puissance et une activité qu’elle n’aurait
pas si elle tombait verticalement, en bonne et sage pluie. Aussi, sous
les climats où les ondées sont douces, ne tombent que par des temps
calmes, les couvertures sont naïves, n’exigent pas les précautions
innombrables que réclament nos contrées; et c’est pourquoi j’adopte le
système d’ardoises à crochets. Ici, les vents ouest et nord-ouest sont
violents, chassent la pluie et la neige sous un angle de 30°. Les
ardoises retenues seulement à la tête, bâillent, se soulèvent au pureau;
et la pluie et la neige d’entrer. C’est pourquoi aussi nous avons donné
à nos combles un angle de 60°: car la pluie, chassée violemment, arrive
généralement perpendiculairement à cette inclinaison et ne risque pas
alors de s’introduire sous les pureaux.

«L’établissement des chéneaux exige encore une grande attention. Il faut
donner à leur fond une inclinaison suffisante, soit 0m,03c par
mètre, pour assurer l’écoulement; mais il faut aussi à chaque lame de
métal plomb ou zinc, qui forme le canal, un ressaut, une petite marche
de 0m,04c à 0m,05c afin que l’eau ne s’introduise pas sous
les jointures. Ces nécessités exigent donc que l’on donne aux chéneaux
une profondeur suffisante pour trouver en bas de ces pentes des points
culminants aux chutes ou tuyaux de descente, et que ces tuyaux ne soient
pas trop distants les uns des autres pour ne pas faire faire à l’eau de
trop longs parcours. De plus, il faut ménager sur la paroi externe des
chéneaux, des exutoires ou petites gargouilles de trop-plein, pour que
si la neige ou la glace vient à encombrer les orifices des tuyaux, l’eau
trouve à s’écouler. Il est prudent d’ailleurs de donner au revers
interne du chéneau une hauteur plus grande qu’au bord externe, pour
qu’en aucun cas, l’eau n’entre à l’intérieur. Voici donc (fig. 61) le
profil que nous donnerons à nos chéneaux. Le bahut A ayant 0m,40c
de hauteur, la planche formant la rive externe du chéneau aura
0m,33c. Vous vous rappelez que sur la tablette de corniche nous
laissons une pente donnant un vide entre chaque joint, pour aérer le
dessous du chéneau et pour faciliter l’écoulement des eaux, s’il
survient une fuite. Donc, notre chéneau se composera d’une planche de
chêne B formant fond, d’une rive C formant la face, et d’un boudin
rapporté sur le champ de la rive. Cette planche de face sera légèrement
inclinée, pour que le plomb du chéneau tende moins à s’affaisser.

[dessin]

«La chute du comble étant en D, nos lames de plomb seront fixées en E à
l’aide de clous, suivront la coupe du canal et viendront se retourner en
G en formant agrafure. Nous poserons sur la face une autre lame de plomb
qui formera de même agrafure en H, puis en I avec des agrafes de zinc
clouées sur la planche. Ces lames de plomb seront maintenues sur cette
face à l’aide de vis dont les têtes seront masquées par des mamelons _a_
soudés; puis un boudin K se prendra dans les deux agrafures G et H.

«Au préalable, les fonds et rives externes des chéneaux seront réunis
par des équerres en fer L, entaillées, lesquelles seront scellées à la
base du bahut. Ces équerres seront posées en dehors et non en dedans du
chéneau. C’est de distance en distance, sur ces faces du chéneau, que
nous percerons les trous pour recevoir les petites gargouilles de
trop-plein M.

«Les tuyaux de descente posés dans les angles rentrants du bâtiment
viendront emmancher leur orifice supérieur dans un vide ménagé dans la
corniche, ainsi que vous l’indique le détail N. Un manchon de plomb
réunira le fond du chéneau avec cet orifice des tuyaux de fonte et ne
sera soudé, bien entendu, qu’avec ce fond de chéneau, restant libre à sa
partie pénétrant dans le tuyau. Pour obtenir les pentes nécessaires dans
le fond du chéneau, on établira des _renformis_ de plâtre avec arrêts
pour les ressauts, au droit de chaque lame, ainsi que vous voyez en O.
Chacune de ces lames ne devra pas dépasser une longueur de 3m,00.

«Les faîtages des combles et des lucarnes seront de même établis en
plomb et agrafés ainsi que vous l’indique le tracé P. On cloue d’abord
deux languettes de plomb _b_, couvrant l’ardoise _d_, puis on roule les
parties laissées libres de ces languettes avec des feuilles de plomb
_g_, qui elles-mêmes viennent s’agrafer en _h_ avec la lame _i_ qui
couvre le faîtage. Celle-ci est, de plus, maintenue par des vis dont la
tête est masquée par un morceau de plomb; ainsi elle ne peut être
dérangée par le vent.

«Je ne fais que vous indiquer ici les points principaux de l’industrie
du couvreur-plombier, laquelle est fort délicate et exige des soins
infinis. Vous étudierez cela par le menu pendant l’exécution, quand nous
aurons de bons ouvriers à l’œuvre. Parmi ceux de Paris, il en est d’une
habileté remarquable. Ce sont eux qui établiront aussi dans la maison
les distributions d’eau, les _water-closets_, bains, etc. Mais je dois
vous faire une recommandation importante: Les plombs posés sur du bois
de chêne non flotté s’oxydent avec une rapidité prodigieuse. L’acide
acétique que contient ce bois fait passer, en quelques mois, les lames
de plomb superposées à l’état de blanc de céruse, surtout si ce bois
n’est pas suffisamment ventilé sur la face opposée. Je vous désignerai
donc les bois qu’il faudra seuls laisser employer pour les chéneaux et
les chanlattes des faîtages. Nous prendrons des vieux bois provenant des
démolitions de l’ancien moulin, et qui, débités, seront dans les
conditions convenables, car ces bois ont depuis longtemps jeté leur
sève.

«Votre emploi d’inspecteur consistera surtout, lorsque les ouvriers
plombiers commenceront leur travail, à peser scrupuleusement les métaux
apportés et à faire emmagasiner devant vous les rognures. Ces hommes,
habitués à se préoccuper de la main d’œuvre, travaillent un peu en
artistes, ils négligent volontiers les intérêts matériels; ils laissent
traîner le plomb, l’étain dans tous les coins du chantier. Vous sentez
qu’il ne faut pas exposer nos garçons de campagne à de fâcheuses
tentatives.

«Il faudra donc que vous pesiez toutes les matières à leur entrée, puis
les rognures. Celles-ci devront être emmagasinées devant vous en lieu
bien fermé. La différence entre le poids entré et celui des restes
compose la fourniture due, puisque la plomberie se paye au poids.

«Le marché du menuisier, que vous m’avez rapporté, indique l’envoi des
parquets, portes et fenêtres pour la fin d’août, je crois?

--Oui, et l’entrepreneur m’a dit que, pour les parquets, ayant beaucoup
de bois approvisionné, il pourrait commencer à poser dès le 1er août.

--Ce serait trop tôt, il faut laisser un peu sécher toute la bâtisse.
Cet entrepreneur est assez actif; s’il commence au 1er septembre, il
aura fini au 1er octobre; nous ferons alors venir les peintres, et
au 1er décembre notre maison peut être considérée comme terminée.

«Il faudra penser aussi au marbrier, pour lui commander les chambranles
des cheminées. Ce n’est pas trop tôt. Avez-vous donné au menuisier les
dimensions des foyers de ces cheminées?

--Oui, elles étaient marquées sur les plans.

--Eh bien, faites un double de ces plans et nous l’enverrons au
marbrier. Il faudra encore, pour cette fourniture, avoir affaire à une
maison de Paris; ce sera moins cher et nous aurons plus de choix. C’est
une chose bien fâcheuse que d’être toujours obligé de recourir à Paris
aujourd’hui, pour cent questions de détail qui intéressent la
construction.

«Mais, sauf dans quelques grands centres comme Lyon, Tours, Bordeaux,
Rouen, Nantes, Marseille, où l’on trouve des maisons assez bien montées,
en province il n’y a rien. Ce n’était pas ainsi autrefois; c’est un des
fruits de notre système de centralisation à outrance.

«J’essaye, tant que je le puis, de réagir contre cette funeste tendance;
mais, quand on est pressé, il faut nécessairement revenir à ces grands
centres de l’industrie du bâtiment. Pour avoir nos marbres de cheminées
à Châteauroux, ou même à Tours, il faudrait attendre six mois et nous
les payerions plus cher. Le fournisseur auquel nous nous adresserions ne
manquerait pas de recourir à Paris; autant aller à la source nous-mêmes.
Pour le vestibule-serre, sur le jardin, pour la marquise, sur l’entrée,
avec des détails bien faits, notre serrurier les établira; c’est un
ouvrier intelligent. Les charpentiers et les serruriers sont
généralement bons en province.

--Pourquoi cela?

--Parce que les charpentiers ont conservé leur organisation en
corporations, ou au moins quelque chose d’équivalent, et qu’il faut,
pour entrer dans ce corps, subir des épreuves.

«Quant aux serruriers, dans les provinces, ils ont maintenu l’habitude
de la forge; et la forge, c’est toute la serrurerie. Dans les grandes
villes au contraire, on s’est pris de passion pour la fonte, et les
ouvriers de bâtiments se sont déshabitués du menu travail de forge. Ils
n’ont plus été qu’ajusteurs. Cependant, depuis quelques années, il y a
réaction, et vous avez pu voir, à l’Exposition de 1867, des pièces de
forge d’une excellente exécution. Mais les architectes, eux aussi, se
sont déshabitués de ces sortes d’ouvrages, et bien peu savent comment on
travaille le fer au marteau, comment se fait une soudure; ils donnent à
leurs entrepreneurs des détails inexécutables ou qui leur imposent, sans
profit, des difficultés nombreuses. Il faudrait donc que les architectes
connussent les moyens de fabrication de chacune des industries qu’ils
emploient, et ce n’est pas à l’École des Beaux-Arts qu’on leur apprend
cela. On trouve meilleur de leur persuader que la matière est faite pour
obéir à toutes les fantaisies de l’artiste; cela évite des explications
et rend l’enseignement moins compliqué. Le contribuable, le propriétaire
qui fait bâtir, payent cette belle doctrine un peu cher, et les
industries de bâtiment sans haute direction se fourvoient en essayant de
réaliser les fantaisies de ces messieurs.»



CHAPITRE XXVII

L’ORDRE DANS l’ACHÈVEMENT DES TRAVAUX.


Plus les ouvrages approchaient de leur terme, plus le travail du bureau
se compliquait. Quand Paul avait vu que presque tous les détails étaient
donnés aux entrepreneurs, il avait pensé qu’il n’y aurait plus pour lui
qu’à surveiller la façon, la mise en place de chaque partie, d’après les
instructions du grand cousin; mais le travail du bureau, qui, pendant
les premiers mois, prenait deux ou trois heures par jour, se
compliquait. Il fallait mettre les attachements en ordre, afin d’établir
les comptes; il fallait, pour ne pas perdre de temps, écrire ou donner
des ordres aux ouvriers pour qu’ils arrivassent au moment même où on en
avait besoin, et pussent, en certains cas, travailler de concert. Le
menuisier avait envoyé à la fin d’août une partie des portes et
croisées, presque tous les parquets. On avait dû dès lors commander au
serrurier, les équerres, les pentures, les pattes à scellement, faire
venir de Tours de la quincaillerie: paumelles, crémones, serrures,
verrous, fiches, couplets, etc., et pour que ces commandes fussent bien
remplies, envoyer aux fournisseurs les mesures de chacune de ces pièces,
en raison de la force du bois et de la nature des objets. Le grand
cousin était allé à Tours pour choisir les échantillons de cette
quincaillerie. Le menuisier et le serrurier devaient travailler
simultanément; et souvent, n’étant pas habitués à être pressés, il était
nécessaire de régler le travail de chacun pour qu’ils ne perdissent pas
de temps. Les couvreurs étaient arrivés, et, à chaque instant, ils
réclamaient le concours du maçon ou du charpentier. Comme les journées
qu’on leur payait étaient chères, il était important de ne pas leur
laisser de prétextes pour flâner.

Le grand cousin avait donc enseigné à Paul comment, chaque soir, il
devait se rendre compte des travaux de diverses natures à exécuter le
lendemain, et comment il devait distribuer à chacun son rôle avant de
quitter le chantier. Cette nécessité de tout prévoir avait paru à Paul
un travail difficile; mais son esprit s’était mis peu à peu à cette
besogne et il arrivait assez bien à supputer les ouvrages qu’il
s’agissait d’achever sans encombre.

Le grand cousin l’avait prévenu qu’il ne fallait pas compter sur les
ouvriers pour l’aider dans cette direction méthodique, et il en avait en
effet reconnu que la plupart, au moment de faire un travail, ne
pouvaient s’y livrer, parce que tel corps d’état qui devait préparer la
place n’avait pas été prévenu et n’avait rien disposé. Alors les heures
se passaient à courir les uns après les autres.

«L’ouvrier, disait à Paul le grand cousin, est de sa nature imprévoyant,
comme tous ceux qui ont pris l’habitude d’être commandés et qui n’ont
pas de responsabilité. Il n’ignore pas ce qui lui sera nécessaire pour
faire tel ou tel travail, et cependant il arrive jusqu’au moment de
l’exécution, sans s’être préoccupé de savoir s’il possédera les éléments
appropriés à son labeur. Aussi, est-ce lorsque plusieurs corps d’état
travaillent simultanément dans un chantier, qu’il faut, de la part de
l’architecte, de la méthode, de l’ordre et de la prévision; autrement on
perd beaucoup de temps; les ouvriers se gênent au lieu de s’entr’aider;
chacun d’eux fait sa besogne sans souci de l’opportunité. On est sujet à
faire recommencer deux ou trois fois un même travail.»

Les fumistes étaient arrivés, et quoique tout eût été prévu dans la
construction pour le passage des tuyaux de fumée, pour la ventilation et
les tuyaux de chaleur du calorifère, ces ouvriers avaient sans cesse
recours au maçon. Or, le grand cousin, ayant tout fait disposer, avait
bien recommandé à son inspecteur de ne pas tolérer que les fumistes,
suivant leur habitude, perçassent des trous à tout propos pour passer
leurs tuyaux, leurs appareils, sans se soucier de la construction et des
portées des planchers. Mais ceux-ci ne trouvaient pas les passages,
d’autant qu’ils ne les cherchaient guère; il fallait que le père Branchu
vînt et leur indiquât les conduits, ouvrît les bouches, élargît
celle-ci, rétrécît celle-là. Puis les plombiers posèrent les tuyaux des
eaux et il fallut leur percer des murs, faire des trous de scellements.
Puis c’étaient les menuisiers qui réclamaient aussi le maçon pour
sceller les bâtis, les huisseries. Il était nécessaire de mettre de
l’ordre dans tout cela, car le père Branchu y perdait la tête et passait
d’une besogne à l’autre sans achever la première. Cette phase de son
emploi mit donc Paul au courant de bien des détails de la construction
auxquels il ne songeait guère quelques mois auparavant.

À la fin de septembre, la menuiserie était fort avancée, la couverture
entièrement terminée, et l’on n’aurait plus bientôt qu’à s’occuper de la
peinture. Les attachements étaient en ordre, de manière à pouvoir
établir promptement les mémoires.

Cependant M. de Gandelau pensait à faire rentrer son fils au lycée à la
fin des vacances; il devait nécessairement achever ses études; et si
cette année n’avait pas été perdue pour Paul, il était encore trop jeune
pour se mettre à l’étude de l’architecture, en admettant qu’il voulût
embrasser cette carrière. La question fut donc mise sur le tapis vers
les derniers jours de septembre, le soir, en famille. Le grand cousin
dit, avec raison, que Paul avait appris tout ce qu’il pouvait apprendre
sur ce petit chantier; que restât-il plus longtemps à la campagne, il
verrait les peintres faire les impressions, les enduits, poser les
couches de peinture, et que cela ne pouvait lui être d’une grande
utilité. Que d’ailleurs, Mme Marie ne devant revenir qu’au printemps,
il était sage de laisser sécher la construction avant de faire des
décorations intérieures et poser les tentures.

L’idée de rentrer au lycée souriait médiocrement à Paul, après une année
passée à cette vie active et presque toujours en plein air; mais il
sentait au fond qu’il n’eût pas été sage de faire autrement. M. et
Mme de Gandelau avaient d’ailleurs des affaires à régler à Paris, et
y passeraient une partie de l’hiver.

Il fut donc résolu que le grand cousin resterait le temps nécessaire
pour faire terminer l’œuvre, de manière que rien ne périclitât pendant
la mauvaise saison, et que Paul partirait avec ses parents aux premiers
jours d’octobre.

On ne commencerait les peintures qu’après les grands froids. Le grand
cousin se chargeait de faire surveiller ces ouvrages et de voir les
travaux lui-même pendant ses séjours à Châteauroux, où une affaire assez
importante l’appelait vers la fin de l’hiver.

Tout ainsi réglé, Paul, le cœur un peu gros, quitta sa chère maison le 2
octobre, et retourna au lycée. La plupart de ses camarades avaient passé
comme lui presque toute l’année hors Paris, et leurs études avaient été
suspendues; mais bien peu avaient employé utilement leur temps. Aussi,
quand Paul raconta ce qu’il avait fait pendant ces douze mois, beaucoup
le raillèrent, quelques-uns ne le crurent pas, mais tous ne l’appelèrent
plus que _monsieur l’architecte_.

Pendant cette année, il avait un peu appris à raisonner, à réfléchir
avant de parler et à écouter ceux qui en savaient plus long que lui;
aussi trouva-t-il ses anciens camarades quelque peu futiles et légers.
Un jour de sortie, il fit part de cette observation à son père, avec un
certain mélange de vanité et de tristesse. M. de Gandelau le devina et
ne laissa pas échapper cette occasion de rectifier le mauvais côté de sa
pensée.

«Il est possible, lui dit-il, que tes camarades n’aient pas eu la bonne
fortune de trouver, comme toi, quelqu’un qui ait pris la peine de les
faire travailler et de mûrir leur esprit; mais ce serait un tort
impardonnable et nuisible à toi-même surtout, de paraître dédaigner ceux
qui, sur un seul point, en savent moins que toi. Qui sait si, sur
d’autres points, ils n’ont pas acquis une supériorité qui t’échappe? Il
ne s’agit pas dans le monde (et le lycée est un petit monde fait comme
le grand) de se renfermer en son propre savoir et d’en tirer vanité,
mais de découvrir celui des autres, pour tâcher d’en prendre sa part. Il
ne s’agit pas de briller parce que l’on sait ou croit savoir, et de ne
s’attirer par suite que l’envie des sots et le sourire des gens sensés,
mais de faire briller le savoir des autres. On tire de cette façon
d’être un double profit: on se fait aimer et on s’instruit.

«Que tes camarades ne sachent pas comme toi ce qu’est la construction
d’une maison, cela n’a rien de surprenant; mais tu avoueras que cette
connaissance est mince, et peut-être sur d’autres matières ont-ils des
idées plus justes et plus avancées que ne sont les tiennes. Il eût été
ridicule de cacher à tes camarades la nature de tes occupations pendant
ton séjour à la campagne, mais à quoi bon insister là-dessus?... Si l’un
d’eux, plus désireux de s’instruire, te fait des questions, si tu vois
qu’il prend un intérêt sérieux à ce que tu lui répondras, satisfais son
désir; mais, vis-à-vis des indifférents, tiens-toi sur la réserve
toujours, sinon tu prêtes à rire. Il est une expression vulgaire, mais
qui est juste: on fait _poser_ les gens qui tirent vanité de ce qu’ils
savent, c’est-à-dire qu’on les fait discourir, non pour satisfaire une
curiosité légitime, mais pour prendre occasion de se moquer d’eux...
Retiens bien cela, car c’est vrai, au lycée comme partout.

«Si en effet l’esprit s’est développé chez toi plus que chez tes
camarades, il est un moyen facile de rendre le fait apparent pour tous,
c’est d’acquérir plus rapidement qu’eux l’instruction également répartie
entre vous. Obtiens les premières places dans toutes tes classes,
personne ne raillera, et chacun reconnaîtra qu’en effet cette année,
stérile pour tant d’autres, a été fructueuse pour toi.»

Paul comprit, et, rentré au lycée, il laissa pour le moment ses
souvenirs d’architecte; il montra bientôt, en effet, que son esprit
s’était développé, et au premier de l’an il arriva chez son père avec
des notes excellentes.

Toutefois ses camarades lui avaient définitivement appliqué le sobriquet
de l’_architecte_.

«Eh bien, se disait-il en lui-même, lorsqu’on l’appelait ainsi, je leur
prouverai qu’ils ne se trompent pas, et je deviendrai un architecte.»



CHAPITRE XXVIII

L’INAUGURATION DE LA MAISON.


Les choses s’étaient passées ainsi qu’il avait été convenu; les
peintures de la maison, commencées dans les premiers jours de février
par le beau temps, étaient achevées en avril, ainsi que tous les travaux
accessoires. M. de Gandelau, qui était retourné à ses champs à la fin de
janvier, avait fait planter le petit parc autour de la maison, et avait
commandé les meubles les plus indispensables à l’habitation, voulant
laisser a sa fille le soin de choisir elle-même les objets qui devaient
être l’expression de son goût.

Mme Marie avait annoncé son retour pour le mois d’avril, puis pour le
mois de mai. Entre sa mère et elle, il n’avait pas été question, dans
leur correspondance, de la maison, depuis la guerre. Mme Marie
n’avait probablement pas pris au sérieux ce qui lui avait été écrit à ce
propos; puis les événements désastreux des années 1870 et 1871
semblaient avoir entièrement fait oublier ces projets de part et
d’autre.

Paul tenait beaucoup à une surprise et avait supplié Mme de Gandelau
de ne rien dire de la maison à sa fille. Bien entendu, Mme de
Gandelau s’était facilement rendue à ce désir.

On écrivit donc à Mme Marie que la famille ne serait réunie au
château que pour les fêtes de la Pentecôte, et que jusqu’à ce moment,
son père ayant quelques voyages à faire, elle ne se pressât pas de
rentrer en France avant cette époque. De Vienne, Mme de Gandelau
reçut, le 8 mai, une lettre qui lui annonçait que sa fille et son mari
descendraient à la station la plus rapprochée du château le 19 au matin,
jour de la Pentecôte.

Grande fut la joie de Paul lorsqu’il reçut cette nouvelle. Il pourrait
être alors dans la famille et jouir de la surprise de sa sœur; car il
craignait surtout que celle-ci n’arrivât pendant qu’il serait au lycée.
Cela lui eût semblé désastreux. Aussi avec quelle ardeur se mit-il au
travail dans les jours qui le séparaient encore de la Pentecôte! Il
voulait arriver au château avec une des premières places dans sa classe,
afin que tout le monde fût heureux.

Le jour de la sortie, impatiemment attendu, arriva. M. de Gandelau, en
raison de l’éloignement et des bonnes notes de Paul, avait obtenu que
son fils lui fût envoyé le samedi matin. Paul rentra donc au château à
midi, après plus de sept mois d’absence. Le grand cousin avait été
invité pour cette fête de famille, cela va sans dire. C’est tout au plus
si Paul prit le temps d’embrasser sa mère, son père, sa petite sœur, et
de déjeuner; il grillait d’aller voir la maison.

«Sois donc tranquille, lui répétait sa mère, elle t’attendra.» Pendant
le déjeuner, son père lui adressait des questions à propos de ses
études; mais Paul, de son côté, accablait son cousin de demandes.

«Et les menuiseries, font-elles bien? Et la peinture? De quelle couleur
est le salon? Et le plombier? A-t-il mis sur le toit la crête qu’il
promettait?

--Vous allez voir tout cela tout à l’heure, et d’ici à la nuit vous avez
le temps de tout examiner en détail... Un peu de patience! Un architecte
doit, avant tout, être patient.»

L’aspect de la maison nouvelle était bien changé depuis le départ de
Paul. Les abords, déblayés, étaient soigneusement sablés. Les
plates-bandes verdissaient, et quelques vieux arbres ayant pu être
conservés dans les environs, il semblait, en arrivant, que cette
habitation fût déjà occupée. Paul ne put s’empêcher de sauter de joie en
voyant comme la bâtisse était coquette et pittoresque. En débouchant
dans le vallon, il se mit à courir pour voir les choses de plus près, et
le grand cousin n’arriva sur le perron que quelques minutes après lui.
Paul n’avait vu ni la marquise de l’entrée, ni le vestibule-serre
donnant sur la salle de billard. Les plomberies n’étaient pas
entièrement achevées lorsqu’il était parti, les épis et les crêtes
manquaient. Les lucarnes n’étaient pas couronnées de leurs fleurons. À
peine les croisées étaient-elles posées, mais la vitrerie manquait. Ces
derniers ouvrages sont comme la marge dont on entoure un dessin, ou le
cadre qui sertit un tableau; pour les yeux peu exercés, ce dernier
accessoire met chaque partie à son plan, nettoie l’ensemble et donne
l’unité qui semblait faire défaut.

Paul était satisfait de l’aspect extérieur.

L’intérieur, quoique simple, d’après les instructions précises de M. de
Gandelau, avait bon air; nulle apparence d’ornements en pâtes ni de
dorures. Autour du vestibule régnait un lambris bas en chêne qui se
mariait aux chambranles des portes. Les bois de celles-ci et de ce
lambris avaient conservé leur couleur naturelle et étaient simplement
passés à l’huile de lin et à l’encaustique. Au-dessus du lambris, les
murs peints couleur pierre rehaussés de quelques filets rouges donnaient
à cette entrée un aspect propre et gai qui invitait à pousser plus
avant. Le salon était entouré d’un lambris de 1m,50c de hauteur
peint en blanc; la cheminée, large et haute, pouvait chauffer une
nombreuse réunion. Le chambranle était revêtu de bois et, sur son
manteau élevé, dans un cadre de chêne, on avait fait peindre assez
joliment une vue, à vol d’oiseau, du domaine de M. de Gandelau. Le
plafond, avec ses deux poutres et ses solives couvertes de tons clairs
rehaussés de filets noirs et blancs, grandissait la pièce, lui donnait
un aspect chaud, habitable, et prenait, sous les jours frisants, des
lumières et des ombres d’une couleur ambrée. Entre ce plafond et le
lambris blanc était posée une tenture de toile peinte. La cheminée se
détachait en vigueur sur ces fonds. L’entrée du salon eût été quelque
peu sombre si la large ouverture donnant dans la salle de billard ne
l’eût éclairée d’un grand jour tamisé par les plantes qui garnissaient
la petite serre-vestibule. Mais ce qui donnait à ce salon un caractère
qui séduisit tout d’abord Paul, c’était la bretêche, toute brillante de
lumière, et autour de laquelle régnait un divan de toile perse. La salle
de billard était aussi entourée d’un lambris de chêne apparent, et les
tentures de même en toile peinte. Une portière fermant la bretêche
permettait de se retirer dans cette pièce comme dans un petit boudoir,
d’où la vue se présentait charmante de trois côtés. Les plantes placées
dans la serre ne laissaient pénétrer dans cette salle de billard, du
côté du midi, qu’un jour doux et tranquille. La salle à manger avait été
décorée à peu près comme la salle de billard, et deux grands buffets de
chêne se reliaient avec le lambris dans les deux enfoncements réservés
pour les recevoir.

Paul s’empressa de monter à la chambre de sa sœur. Entièrement tendue de
perse, avec un simple stylobate brun, cette pièce était d’une grande
simplicité. Le plafond, établi comme ceux du rez-de-chaussée, lui
donnait toutefois une physionomie originale et gaie.

Paul voulut tout voir et, au bout d’une heure, son cousin le laissa
vaguer à son aise dans la maison, ayant donné rendez-vous à quelques
ouvriers pour régler certains détails.

Le soleil était déjà bas quand on songea à retourner au château.

«Eh bien, petit cousin, êtes-vous satisfait de votre œuvre? a-t-on fait
les choses, en votre absence, ainsi que vous l’entendiez?--Je voudrais
bien, répondit Paul, que ce fût en réalité mon œuvre, et je regrette de
n’avoir pu suivre le travail jusqu’au bout, car il me semble, en voyant
la chose terminée, qu’il n’y avait presque rien de fait quand je suis
parti.--Il en est, mon ami, des bâtisses comme de toutes les œuvres
humaines... Vous savez le dicton: _Finis coronat opus_. Le tout est de
finir. Ce n’est pas ce qui demande le plus de travail et de savoir, mais
c’est ce qui exige peut-être le plus de persistance, de méthode et de
soins, ainsi que je crois vous l’avoir déjà dit. Vous m’avez été
réellement utile pendant la construction, je puis vous le dire sans
flatterie, parce que vous avez mis à comprendre et à faire exécuter les
instructions données par moi, du zèle et toute votre intelligence. Mais
vous n’auriez pas eu à vous occuper sérieusement pendant l’achèvement de
l’œuvre, puisque la plupart des objets posés en dernier lieu ont été
faits à l’atelier et sont arrivés prêts; il ne faut donc pas avoir de
regrets; vous auriez perdu votre temps ici, tandis que, paraît-il, vous
l’avez bien employé au lycée.

--Je n’avais jamais vu de ces tentures de toiles peintes... cela fait
très bien; on croirait voir des tapisseries.

--Oui, je ne sais trop pourquoi on a laissé perdre ce genre de tentures
qui autrefois était fort usité, car vous pensez bien que tout le monde
ne pouvait avoir des tapisseries de Flandre ou des Gobelins, non plus
que des cuirs de Cordoue. Ces sortes de tentures coûtaient fort cher,
tandis que les toiles peintes ne coûtent pas beaucoup plus que du papier
de tenture et moins que des étoffes meublantes, la perse exceptée. Mais
on ne peut guère tendre un salon, une salle à manger avec de la perse;
cela n’est pas assez solide à l’œil; c’est bon pour une chambre à
coucher. Il faut, dans les grandes pièces, des tentures qui aient un
aspect velouté, chaud, solide.

--Et ces toiles peintes sont solides?

--D’aspect, oui, et aussi en réalité; la preuve est que vous pourrez en
voir à Reims, qui datent du quinzième siècle et qui sont d’une parfaite
conservation.

--Mais comment s’y prend-on pour faire ces tentures?

On choisit des toiles canevas, ou treillis ou croisées, à gros grains,
faites exprès, assez semblables aux toiles avec lesquelles on fabrique
les sacs. On tend ces toiles sur un plancher, avec des pointes; on les
encolle, c’est-à-dire qu’on passe dessus une couche de colle de peau
avec un peu de blanc d’Espagne. Puis quand cet encollage est sec, on
procède à la détrempe comme pour la décoration de théâtre. On peut ainsi
peindre tout ce que l’on veut, des semis, comme nous avons fait ici;
cela ne coûte pas gros, puisqu’on se sert de _pochoirs_; ou des
ornements, des paysages, des fleurs, des figures même. Le prix de la
matière est peu de chose, et le plus ou moins de valeur de ces tentures
dépend du travail de l’artiste. Quand cela est sec, on roule les toiles
et on les envoie partout sans grands frais; puis, sur place, on les
retend sur des châssis très minces, ce que nous appelons des
porte-tapisseries. Il y a donc isolement entre le mur et la tenture, ce
qui est nécessaire à la campagne où les papiers collés se gâtent
toujours; d’autant que, si on ne chauffe pas les pièces en hiver et que
l’on craigne l’humidité, on détend les toiles, on les roule et on les
range en lieu sec, pour les replacer au printemps, comme on fait des
tapisseries.

--J’ai cru, en ouvrant la porte du salon, que vous aviez fait mettre des
tapisseries.

--C’est qu’en effet le gros grain de la toile reproduit assez le point
de la tapisserie et que la détrempe prend les tons mats de la laine. Au
total, les tentures de notre maison ne coûtent guère plus que les
papiers de haut prix que l’on fabrique aujourd’hui et cela dure plus
longtemps; sans compter qu’on est assuré de ne pas voir sa tenture chez
tout le monde.

--C’est vrai, souvent en entrant dans un salon, j’ai reconnu un papier
que j’avais vu ailleurs. Mais, dites-moi, cousin: j’ai remarqué aussi
que vous aviez fait poser des paratonnerres?

--Certes, cela est prudent. J’en ai fait placer deux: un sur le comble
de l’escalier, et l’autre sur le milieu du grand faîtage.

--Un seul n’eût pas suffi?

--Je ne le crois pas, par cette raison que les paratonnerres ne
protègent que les points qui sont renfermés dans un cône dont ils sont
le sommet; du moins, c’est ce que l’on admet. Car, entre nous, les
physiciens ne sont pas parfaitement d’accord sur l’effet du fluide
électrique, sur le degré d’efficacité des paratonnerres et sur les
précautions à prendre lorsqu’on les établit. Je m’en tiens à ma propre
expérience, qui m’a démontré que jamais un édifice, si exposé qu’il fût,
n’était foudroyé lorsque les paratonnerres sont nombreux, que les
conducteurs sont suffisants, qu’ils sont mis en communication les uns
avec les autres et que leur extrémité inférieure plonge dans l’eau ou
dans une terre très humide. Vous savez que l’eau est conducteur de
l’électricité; si le fil du paratonnerre se termine dans une terre
sèche, l’électricité s’accumule et produit des étincelles en retour qui
sont très dangereuses. Le même effet se produit s’il y a des
interruptions dans le fil conducteur; le paratonnerre produit alors
l’effet d’une bouteille de Leyde, il se charge et devient plus dangereux
qu’utile. On a recommandé aussi les attaches avec isolateurs en verre;
mais je n’ai jamais vu que des paratonnerres, bien établis d’ailleurs,
causassent des accidents faute d’isolateurs. Je considère cette
précaution comme superflue, par cette raison que le fluide cherche sa
voie la plus directe. Le fil établi dans de bonnes conditions est cette
voie; aussi ne faut-il pas lui faire faire des détours brusques,
anguleux, et, autant que possible, il faut le mener par le plus court
chemin et celui qui se rapproche le plus de la verticale, dans le sol
humide.»

À dîner, il ne fut question que de la maison neuve et de l’arrivée de
Mme Marie. On discuta fort comment on s’y prendrait pour que la
surprise fût complète. Puis le _cérémonial_ fut réglé. M. de Gandelau y
avait songé. Les entrepreneurs et chefs d’atelier du pays qui avaient
travaillé à la maison étaient convoqués, et un dîner leur serait offert
dans le jardin. L’instituteur qui avait donné ses soins à Paul, le
maire, le curé de la commune, et quelques voisins et amis, entre autres
M. Durosay, qui avait reparu dans le pays, étaient priés de venir
assister à l’inauguration. Les ouvriers n’avaient pas été oubliés, ils
recevraient tous une gratification; il y aurait le soir un bal dans le
nouveau parc pour tous les gens du pays, avec les rafraîchissements
obligés, et les pauvres de la commune recevraient, dès le matin, des
distributions en nature.

Paul craignait fort que sa sœur n’eût quelque soupçon de la surprise
qu’on lui ménageait; que, si on se taisait au sujet de la maison dont,
avant la guerre, il avait été question dans les lettres écrites à Mme
Marie, ce silence ne lui parût suspect.--«Il a raison, dit Mme de
Gandelau. Si Marie nous demande ce qu’est devenu ce projet et le
programme qu’elle avait envoyé, si elle s’informe de nos occupations
pendant l’année dernière, nous serons obligés d’accumuler mensonges sur
mensonges; nous nous couperons, et d’ailleurs cela me répugne un peu de
ne pas lui parler sincèrement. Nous ne saurons pas mentir pendant deux
ou trois heures; puis, Lucie nous trahira.

--Oh! non, répondit Lucie, je ne dirai rien, bien sûr.

--Tes yeux parleront pour toi, chère enfant. J’arrangerai cela. Vous me
laisserez quelques instants seule avec Marie. Je lui dirai que Paul,
pour s’occuper pendant ses vacances trop prolongées, a bâti une petite
maison, avec les conseils de son cousin. Je lui laisserai supposer que
c’est quelque fantaisie de collégien. Elle ne pensera qu’à un amusement,
se figurera quelque petit modèle de construction assez bien réussi. On
pourra donc en parler à l’aise, sur le ton de la plaisanterie. Puis,
après déjeuner, nous lui proposerons d’aller voir la maison de Paul.»

C’est ainsi que les choses furent réglées.

Paul dormit peu pendant cette nuit quoiqu’il fût parti de Paris de grand
matin et qu’il eût usé et abusé de ses jambes tout le jour.

Le 19 mai 1872, à 9 heures 40 minutes, M. et Mme N... descendaient à
la gare de X..., où M. de Gandelau les attendait avec une bonne calèche.
Vingt minutes après on entrait dans la cour du château. Inutile de dire
les embrassades, les joies entremêlées de larmes, prodiguées pendant les
premières minutes de ce retour.

Mme de Gandelau avait fait arranger les chambres des époux avec tout
le soin dont elle était capable, comme s’ils dussent faire un long
séjour au château.

La mère ne manqua pas de trouver sa fille embellie; Mme Marie trouva
Paul grandi, presque un homme, et Mlle Lucie presque une jeune fille.

Grâce à Mme de Gandelau, pendant le déjeuner, il ne fut question de
la maison de Paul que comme d’un incident sans conséquence. On parla des
voyages, de la guerre. Après vingt-deux mois d’absence, les sujets de
conversation ne manquaient pas. Mais Paul était agité, distrait; sa sœur
en fit la remarque. Paul rougit jusqu’au blanc des yeux.

«Je crois que Paul médite quelque chose, dit M. N...,»

M. et Mme de Gandelau se regardèrent en souriant.

«Qu’y a-t-il donc, dit Mme Marie... une conspiration?

--Peut-être, répondit Mme de Gandelau, mais laisse-nous le plaisir de
la mener à bonne fin.

--Conspirez, maman, je vous aiderai de tout mon cœur.»

Il n’y avait pas à parler, pour le moment, de la promenade projetée, car
on se trahissait. Mme de Gandelau proposa à sa fille de prendre
quelque repos dont elle devait avoir besoin. M. N... demanda la
permission d’expédier certaines lettres urgentes et le château rentra
dans le silence. La journée était chaude et on n’entendait plus que le
bourdonnement des insectes sur les pelouses. Paul cependant ne pouvait
tenir en place.

«Vous n’êtes pas encore un diplomate, lui dit son cousin. Diable!
tenez-vous en repos. Il n’y a plus que vous qui bougiez dans la maison.
Vous allez vous trahir, si vous continuez. Allez-vous-en dans votre
chambre, prenez un livre... ennuyeux; vous vous endormirez et le temps
passera.

--Mais tous les invités qui attendent là-bas.

--Ah oui, c’est vrai! Eh bien montez à cheval, courez jusqu’à la maison,
dites à tous les invités d’admirer les merveilles du nouveau domaine et
de prendre patience. Dites que madame votre sœur est un peu fatiguée et
qu’elle ne fera son apparition que dans l’après-midi. Puis revenez.»

Paul ne se le fit pas répéter, tant l’immobilité lui semblait chose
impossible. Il aurait donné à ce moment dix ans de sa vie pour que sa
sœur se décidât à monter en voiture.

On ne saurait dire ce que pensait le poney de l’allure que Paul lui fit
prendre par cette chaleur de 25 degrés à l’ombre. Il arriva écumant à la
maison neuve, si bien que la plupart des personnes déjà réunies crurent
à quelque fâcheuse nouvelle. Quand Paul, de l’air le plus effaré du
monde, leur dit que Mme Marie devait retarder son entrée de quelques
heures, parce qu’elle se reposait:

«Si ce n’est que cela, dirent-ils tous, rien ne presse, et c’est bien
naturel, après un si long voyage.»

Puis chacun voulut avoir des nouvelles des arrivants, puis on demandait
à Paul de voir ceci et cela. Paul bouillait.

«Vous n’allez pas remonter à cheval dans l’état où vous êtes, lui dit le
maire; vous voilà en nage et votre poney est blanc d’écume; reposez-vous
un peu et buvez un coup de vin.»

Il fallut se rendre, car M. le maire, de son côté, avait apporté un
panier de petit vin de Saumur. On trinqua à la santé des nouveaux
arrivés et à la prospérité de la maison, si bien que Paul perdit là une
heure. Enfin il put reprendre le chemin du château, même allure. Mais,
en atteignant la crête du plateau, il vit de loin la calèche qui se
dirigeait du côté de la maison. Il fit un détour afin de prendre les
promeneurs à revers, et les atteignit au moment où le nouveau domaine
allait leur apparaître. «Voilà, dit sa sœur, un cavalier bien échauffé,
d’où vient-il? Est-ce lui qui dirige toute la
conspiration?--Certainement, répondit sa mère, regarde!»

En effet, on voyait se dessiner la silhouette de la maison de Paul, avec
ses toits d’ardoises étincelants aux rayons du soleil... Il y eut un
silence et, il faut le dire, un peu d’émotion.

«Je m’en doutais,» dit Mme Marie, en embrassant sa mère et M. de
Gandelau. «Ainsi donc, pendant vos angoisses de l’an dernier, vous
pensiez à nous, à ce point de réaliser ce projet de maison que j’avais
cru n’être qu’une idée en l’air? Et Paul!

--Paul reprit M. de Gandelau, Paul a travaillé, et a pris sa bonne part
dans la réussite du projet. Si jamais il devient un architecte
distingué, tu eu auras été la cause première.

--Et vous, mon ami, dit Mme de Gandelau à son gendre, qui lui baisait
tendrement la main, vous ne dites rien!

--M. de Gandelau m’en avait écrit, et j’étais dans le secret; Marie peut
vous dire si je l’ai bien gardé!

--Ainsi nous étions trahis, mon pauvre Paul! s’écria Mme de Gandelau.

--M. de Gandelau voulait savoir si un établissement dans cette terre ne
dérangerait pas nos projets d’avenir. Je lui répondis qu’au contraire il
les devançait, et que la seule cause qui m’eût empêché d’entreprendre
ici la construction d’une maison après notre mariage, était la crainte
de vous affliger et de vous faire supposer que peut-être nous
n’attachions pas à votre hospitalité maternelle le prix que vous savez
lui donner. Marie désire résider ici une grande partie de l’année; elle
est aimée et connue dans ce pays où elle est née; rien ne pouvait lui
être plus agréable que de suivre votre exemple, près de vous, presque
sous vos yeux, sans vous causer les embarras d’une installation
permanente dans la maison que vous habitez. Je n’avais pas besoin de la
consulter, car je savais que vous réalisiez un rêve qu’elle caressait,
sans trop espérer sa réalisation prochaine.

--Tout est donc pour le mieux,» reprit Mme de Gandelau, en regardant
son mari, car elle se rappelait ce qu’il lui avait dit un soir, deux ans
auparavant.

[dessin]

La famille fut accueillie devant le perron de la nouvelle maison par des
vivats. Avant d’entrer, on en fit le tour; et se trouvant en face du
groupe des entrepreneurs et chefs ouvriers, Paul les présenta à sa sœur
en disant que c’était grâce à leur zèle et au désir de la voir bientôt
dans le pays, que cette construction avait dû d’être terminée en moins
de deux ans. Le compliment de Paul, assez bien tourné, et surtout les
façons gracieuses de sa sœur, qui s’enquit près de chacun d’eux de ce
qu’ils avaient fait, de leurs familles, et leur exprima le désir qu’elle
avait de les employer souvent, lui gagna le cœur de ces braves gens qui,
la plupart, l’avaient vue toute petite.

Mme Marie voulut tout visiter. Ce furent des explosions de joie à
chaque pas, et Paul fut bien embrassé vingt fois par sa _cliente_. M.
N... s’était emparé du grand cousin, qui, cela va sans dire, fut
chaudement félicité.

À chaque instant, M. Durosay ne manquait pas d’exprimer son admiration
et répétait sans cesse: «C’est un charmant manoir seigneurial!

--Mais, dit enfin Mme Marie en se tournant brusquement de son côté,
pourquoi, cher monsieur, appelez-vous cela un _manoir, et_ seigneurial?
Je n’ai pas de vassaux, et je n’ai pas envie d’en posséder. Dites donc
que c’est une maison, faite pour moi par ceux qui m’aiment, et qui sera
toujours ouverte à nos amis, toujours accessible à ceux qui auront
besoin de nous.»

On dit que Paul est plus que jamais décidé à embrasser la carrière de
l’architecture.

FIN

       *       *       *       *       *



DÉFINITION DE QUELQUES TERMES TECHNIQUES EMPLOYÉS DANS CE VOLUME.


=Appareil=. Assemblage des pierres taillées.

=Arbalétrier=. Pièce de bois inclinée, suivant la pente d’un comble qui
s’assemble à sa partie supérieure dans le poinçon, à sa partie
inférieure dans l’entrait et qui supporte les pannes (Début troisième
leçon, chapitre VI).

=Arêtier=. Angle saillant formé par la réunion de deux pans de comble.

=Attachement=. On désigne ainsi la constatation du travail fait sur le
chantier par notes écrites ou par des figures.

=Banc=. Le mot banc, en terme de carrier, signifie une couche calcaire,
homogène, comprise entre deux lits ou fissures naturelles horizontales,
si la masse n’a pas été déformée par un soulèvement. Les pierres
calcaires, quelques grès, sont exploités par bancs. Leur épaisseur est
très variable.

=Battement=. Montant vertical d’une porte ou d’une croisée du côté de la
fermeture.

=Berceau de voûte=. S’entend d’une voûte composée simplement d’une portion
de cylindre.

=Béton=. Mélange composé de chaux, de sable et de cailloux, pilonné par
couches horizontales et formant ainsi un massif compact, homogène, qui
durcit plus ou moins rapidement suivant la qualité de la chaux et permet
d’asseoir les plus lourdes charges sans qu’on ait à craindre les
dislocations ou tassements. Toutefois, la façon du béton exige beaucoup
de soin et d’attention et une connaissance exacte de la qualité des
chaux employées.

=Blochet=. Pièce de bois posée, embrevée sur les sablières d’une
charpente, à angle droit, et qui reçoit le pied du chevron et la
jambette qui empêche celui-ci de glisser.

=Boulin=. Pièce de bois de chêne qui, engagée d’un bout dans la
construction et de l’autre attachée aux échasses, sert à porter les
plateaux sur lesquels les ouvriers travaillent, à mesure que s’élève une
construction.

=Boulon=. Tige de fer rond, munie d’une tête carrée à l’une de ses
extrémités et d’un pas de vis à l’autre, recevant un écrou et permettant
ainsi de serrer entre elles les pièces de charpente.

=Bresis=. On dit un comble en _bresis_ ou avec _bresis_, pour indiquer
qu’il se compose de deux plans, dont l’un est peu incliné et l’autre
forme un angle plus fermé. L’arête horizontale de jonction des deux
plans est désignée par le mot _membron_. On ouvre habituellement les
lucarnes ou mansardes dans la hauteur du _bresis_.

=Bretêche=. Ce mot désignait originairement un ouvrage de bois crénelé,
dont on se servait pour attaquer et défendre les places fortes; mais,
vers le quatorzième siècle, on désignait ainsi un balcon en
encorbellement, fermé et couvert, une loge ayant des vues latérales, de
face et formant saillie sur une façade. Le _window_ si fréquemment
adopté dans les habitations anglaises est une véritable _bretêche_.

=Cage d’escalie=r. Est l’enveloppe en maçonnerie ou en charpente dans
laquelle gironnent les marches d’un escalier.

=Cavalier=. Amas de terre, remblai, disposé suivant un tracé régulier et
formant saillie sur le sol.

=Chevêtre=. Pièce de bois qui, assemblée dans deux solives d’enchevêtrure,
reçoit les bouts des solives à distance du foyer des cheminées, ou des
vides des portes et fenêtres (voyez figure 33, chapitre XI).

=Chevron=. Pièce de bois de faible équarrissage sur laquelle est clouée la
volige ou le lattis qui reçoit l’ardoise ou la tuile. Les chevrons sont
espacés de 0m,50c au plus d’axe en axe, dans une bonne charpente
de comble. Ils portent au pied sur des sablières ou sur des blochets,
dans leur longueur, sur les pannes, et à leur extrémité, sur le faîtage.

=Contre-marche=. La face verticale d’une marche.

=Corbeau=. Support de pierre ou de bois formant saillie sur le parement
d’un mur, ayant sa face moulurée ou sculptée, ses deux parois latérales
verticales et recevant une charge: poutre, balcon, corniche, colonnette,
naissance de voûte, etc.

=Couchis=. Planches ou madriers que l’on pose sur les cintres en charpente
et qui servent de forme à une voûte en maçonnerie pendant qu’on la
façonne (voyez figure 25, chapitre X).

=Coupe=. Section d’un ensemble ou d’un détail d’architecture.

=Crémaillère=. Pièce de charpente sur laquelle reposent les bouts des
marches d’un escalier et qui est entaillée en manière de ressauts pour
les recevoir.

=Dormant=. Châssis fixe, de bois, qui reçoit les vantaux d’une porte, ou
les châssis ouvrants d’une croisée.

=Échasse=. Pièce de bois de brin, longue et menue, qui, posée
verticalement, est employée pour échafauder les constructions à mesure
qu’elles s’élèvent.

=Échelle de proportion=. Le texte explique suffisamment l’emploi de
l’_échelle_ dans le tracé architectonique, pour qu’il ne soit pas
nécessaire de s’étendre sur l’utilité de ce moyen pratique. On entend
aussi par _échelle_, les proportions relatives d’un édifice. Certains
membres de l’architecture donnent l’_échelle_ de l’ensemble. Ainsi, une
balustrade ne pourrait dépasser la hauteur d’appui ou lui être
inférieure; elle donne alors l’_échelle_ de la bâtisse, c’est-à-dire
qu’elle indique la dimension réelle de l’ensemble, en prenant pour point
de comparaison la hauteur de l’homme.

=Élévation=. On désigne par ce mot, en architecture, le géométral d’une
façade; en terme propre, la projection verticale.

=Embrèvement=. Entaille faite dans une pièce de bois pour recevoir un
assemblage à tenons.

=Entrait=. Pièce de bois horizontale qui reçoit à ses extrémités le pied
des arbalétriers d’une ferme (voyez la troisième leçon, chapitre VI) et
qui est suspendue à son milieu par le poinçon.

=Entrevous=. Intervalles laissés entre les solives d’un plancher.

=Étrier=. Bande de fer qui forme boucle et, passant sous l’entrait d’une
ferme, le suspend au poinçon au moyen de boulons.

=Faîtage=. Pièce de bois horizontale qui, posée sur la tête des poinçons
des fermes, forme l’arête supérieure du comble et reçoit les chevrons.
Les faîtages sont soulagés dans leur portée, d’un poinçon à l’autre, par
des liens.

=Ferme=. Assemblage de charpente destiné à porter la couverture d’un
comble (voyez la troisième leçon, chapitre VI).

=Feuillure=. Entaille pratiquée longitudinalement sur les dormants,
poteaux[66] d’huisseries et linteaux, pour recevoir le bâti des portes
et châssis ou les battants des croisées.

=Giron=. Est la largeur d’une marche d’escalier.

=Giron droit=. S’entend pour une marche d’égale largeur dans sa longueur.
Giron _triangulaire_ désigne une marche étroite au collet et
s’élargissant du côté du mur de cage. On dit: les marches d’un escalier
ont peu de giron, quand leur pas est court; ont beaucoup de giron, quand
leur pas est long (voyez _Pas_).

=Harpe=. Saillie que forme une pierre d’appareil pour se relier à une
construction de moellons ou de briques.

=Jambage=. Montant vertical d’une fenêtre ou d’une porte. Ne s’emploie que
s’il s’agit de montants de pierre ou de maçonnerie.

=Jet-d’eau=. Moulure saillante ajoutée à la traverse basse des croisées et
à la barre d’appui et disposée pour éloigner les eaux pluviales de la
feuillure et de la jonction de la barre d’appui avec la tablette.

=Joint=. Intervalle vertical laissé entre deux pierres. On dit: _joint
vif_, quand les pierres sont posées jointives, sans mortier ou plâtre
entre elles; et _joint garni_, quand cet intervalle est rempli de plâtre
ou de mortier.

=Lambourde=. Pièce de bois fixée horizontalement le long d’un mur et qui
est destinée à recevoir les extrémités des solives d’un plancher. On
donne aussi le nom de lambourdes aux filières de chênes scellées sur
l’aire d’un plancher et sur lesquelles on cloue les feuilles de
parquets.

=Libage=. Pierre propre à être employée dans les fondations.

=Lien=. Pièce de bois en écharpe qui réunit l’arbalétrier au poinçon
(voyez la troisième leçon, chapitre VI), ou une poutre horizontale à un
poteau.

=Linteau=. Pièce de bois ou morceau de pierre qui, posée horizontalement
sur les jambages d’une porte ou d’une fenêtre, complète la fermeture.

=Lit de la pierre=. Est la surface supérieure ou inférieure du banc. On
dit: _lit de pose_, pour indiquer la surface inférieure de la pierre.
Les pierres calcaires doivent être posées sur leur lit ainsi qu’elles
l’étaient dans la carrière.

=Moise=. Pièce de bois peu épaisse, servant à réunir les parties d’une
charpente au moyen d’entailles qui les saisissent et de boulons. Les
moises sont habituellement posées jumelles.

=Montant=. Se dit de toute pièce de menuiserie verticale.

=Mortaise=. Trou oblong pratiqué dans une pièce de charpente pour recevoir
un tenon. La longueur de la mortaise doit toujours être suivant le fil
du bois.

=Mur=. On dit: _mur goutterot_, pour désigner celui qui porte un chéneau
et reçoit la chute d’un comble; _mur pignon_, pour désigner celui qui
clôt la charpente d’un comble; _mur de refend_, pour désigner celui qui,
à l’intérieur d’un bâtiment, sépare les pièces, reçoit la portée des
planchers et les tuyaux de cheminée.

=Noue=. Angle rentrant, formé par la réunion de deux pans de comble.

=Noyau=. Pile ou colonne autour de laquelle gironnent les marches de
l’escalier.

=Panne=. Pièce de charpente posée horizontalement sur les arbalétriers
d’une ferme et qui reçoit les chevrons.

=Parement=. Surface externe ou interne d’un mur.

=Pas=. C’est la surface plane d’une marche sur laquelle on pose le pied.

=Pignon=. Partie terminale d’un mur qui masque la charpente du comble et
en suit les pentes.

=Plâtras=. Fragments d’ouvrages de plâtre, employés comme garnissage dans
les planchers et pans de bois.

=Poinçon=. Pièce de bois verticale qui reçoit, dans une ferme, les deux
arbalétriers et suspend le milieu de l’entrait (voyez la troisième
leçon, chapitre VI).

=Poteau=. Pièce de bois verticale qui reçoit à sa tête, une ou plusieurs
traverses horizontales. On dit: _poteau d’huisserie_, pour désigner les
pièces de bois verticales d’une cloison et notamment celles qui servent
de jambages aux portes. C’est œuvre de menuiserie.

=Profil=. Section d’un membre de moulure, d’un détail d’architecture.

=Remblai=. Ce mot indique des terres et débris rapportés a main d’homme
pour élever un sol ou en combler les dépressions.

=Sablière=. Pièce de bois horizontale posée sur la tête d’un mur,
longitudinalement, et sur laquelle portent les entraits des fermes et
les blochets.

=Solin=. Bourrelet disposé au-dessus d’une couverture et suivant son
inclinaison le long des maçonneries qui la surmontent, pour empêcher les
eaux pluviales de s’introduire entre cette couverture et la maçonnerie.

=Solive=. Pièce de bois posée horizontalement pour former plancher et
recevoir l’aire sur laquelle on pose les carrelages ou les parquets. Les
solives de bois ne sauraient avoir, sans fléchir, une portée de plus de
cinq mètres. Leur équarrissage et leur espacement sont déterminés par
leur portée et la charge qu’elles doivent subir.

=Solive d’enchevêtrure=. Plus fortes que les solives ordinaires des
planchers, ces pièces de bois reçoivent les chevêtres (voyez la figure
33, chapitre XI).

=Soubassement=. Partie d’une construction qui reçoit le rez-de-chaussée;
c’est-à-dire, qui est comprise entre le sol intérieur de la bâtisse et
le sol extérieur.

=Souche de cheminée=. Est la partie du conduit de fumée en maçonnerie qui
dépasse les combles et est terminée parfois par des tuyaux en poterie ou
de tôle.

=Tableau=. Partie du jambage d’une porte ou d’une fenêtre qui reste en
dehors de la fermeture.

=Tas=. Lieu du travail des ouvriers sur le bâtiment même.

=Tenon=. Languette laissée à l’extrémité d’une pièce de charpente et qui
rentre dans la mortaise.

Voir, _pour les mots qui ne sont pas compris dans cette table_, le Guide
du constructeur _par Pernot, 1 volume in-18 de 532 pages, broché 5
francs. Bibliothèque des Professions industrielles, commerciales et
agricoles._

       *       *       *       *       *



NOTES:


[1] =Échelle= de proportion. Le texte explique suffisamment l’emploi de
l’_échelle_ dans le tracé architectonique, pour qu’il ne soit pas
nécessaire de s’étendre sur l’utilité de ce moyen pratique. On entend
aussi par _échelle_, les proportions relatives d’un édifice. Certains
membres de l’architecture donnent l’_échelle_ de l’ensemble. Ainsi, une
balustrade ne pourrait dépasser la hauteur d’appui ou lui être
inférieure; elle donne alors l’_échelle_ de la bâtisse, c’est-à-dire
qu’elle indique la dimension réelle de l’ensemble, en prenant pour point
de comparaison la hauteur de l’homme.

[2] =Élévation=. On désigne par ce mot, en architecture, le géométral
d’une façade; en terme propre, la projection verticale.

[3] =Mur=. On dit: _mur goutterot_, pour désigner celui qui porte un
chéneau et reçoit la chute d’un comble; _mur pignon_, pour désigner
celui qui clôt la charpente d’un comble; _mur de refend_, pour désigner
celui qui, à l’intérieur d’un bâtiment, sépare les pièces, reçoit la
portée des planchers et les tuyaux de cheminée.

[4] =Solive=. Pièce de bois posée horizontalement pour former plancher et
recevoir l’aire sur laquelle on pose les carrelages ou les parquets. Les
solives de bois ne sauraient avoir, sans fléchir, une portée de plus de
cinq mètres. Leur équarrissage et leur espacement sont déterminés par
leur portée et la charge qu’elles doivent subir.

[5] =Noyau=. Pile ou colonne autour de laquelle gironnent les marches de
l’escalier.

[6] =Giron=. Est la largeur d’une marche d’escalier. =Giron droit=.
S’entend pour une marche d’égale largeur dans sa longueur. Giron
_triangulaire_ désigne une marche étroite au collet et s’élargissant du
côté du mur de cage. On dit: les marches d’un escalier ont peu de giron,
quand leur pas est court; ont beaucoup de giron, quand leur pas est long
(voyez _Pas_).

[7] A, vestibule; B, salon: C, salle à manger; D, salle de billard; E,
cabinet de Monsieur; F, descente-serre; G, office; H, cuisine; I,
desserte; K, L, fournil, laverie; M, cour de service; N, S, basse-cour;
0, écurie; P, remise; R, sellerie; a, escalier de service; b, descente
aux caves; c, escalier des palefreniers; V, W, water-closets.

[8] =Bretêche=. Ce mot désignait originairement un ouvrage de bois
crénelé, dont on se servait pour attaquer et défendre les places fortes;
mais, vers le quatorzième siècle, on désignait ainsi un balcon en
encorbellement, fermé et couvert, une loge ayant des vues latérales, de
face et formant saillie sur une façade. Le _window_ si fréquemment
adopté dans les habitations anglaises est une véritable _bretêche_.

[9] A, antichambre; B, chambre de Madame; G, cabinet de toilette et
bains; D, garde-robe; E, chambre de Monsieur; F, cabinet de toilette et
bains; G, chambre; H, cabinet de toilette; I, lingerie; P, débarras; W,
water-closets.

[10] =Cage d’escalie=r. Est l’enveloppe en maçonnerie ou en charpente dans
laquelle gironnent les marches d’un escalier.

[11] =Bresis=. On dit un comble en _bresis_ ou avec _bresis_, pour
indiquer qu’il se compose de deux plans, dont l’un est peu incliné et
l’autre forme un angle plus fermé. L’arête horizontale de jonction des
deux plans est désignée par le mot _membron_. On ouvre habituellement
les lucarnes ou mansardes dans la hauteur du _bresis_.

[12] =Arêtier=. Angle saillant formé par la réunion de deux pans de
comble.

[13] =Pignon=. Partie terminale d’un mur qui masque la charpente du
comble et en suit les pentes.

[14] =Tableau=. Partie du jambage d’une porte ou d’une fenêtre qui reste
en dehors de la fermeture.

[15] =Souche de cheminée=. Est la partie du conduit de fumée en maçonnerie
qui dépasse les combles et est terminée parfois par des tuyaux en
poterie ou de tôle.

[16] =Linteau=. Pièce de bois ou morceau de pierre qui, posée
horizontalement sur les jambages d’une porte ou d’une fenêtre, complète
la fermeture.

[17] =Faîtage=. Pièce de bois horizontale qui, posée sur la tête des
poinçons des fermes, forme l’arête supérieure du comble et reçoit les
chevrons. Les faîtages sont soulagés dans leur portée, d’un poinçon à
l’autre, par des liens.

[18] =Remblai=. Ce mot indique des terres et débris rapportés a main
d’homme pour élever un sol ou en combler les dépressions.

[19] Voir le _Manuel du Géologue_, 1 vol. in-18 broché, 4
fr.--Bibliothèque des _Professions Industrielles, Commerciales et
Agricoles._

[20] =Banc=. Le mot banc, en terme de carrier, signifie une couche
calcaire, homogène, comprise entre deux lits ou fissures naturelles
horizontales, si la masse n’a pas été déformée par un soulèvement. Les
pierres calcaires, quelques grès, sont exploités par bancs. Leur
épaisseur est très variable.

[21] =Béton=. Mélange composé de chaux, de sable et de cailloux, pilonné
par couches horizontales et formant ainsi un massif compact, homogène,
qui durcit plus ou moins rapidement suivant la qualité de la chaux et
permet d’asseoir les plus lourdes charges sans qu’on ait à craindre les
dislocations ou tassements. Toutefois, la façon du béton exige beaucoup
de soin et d’attention et une connaissance exacte de la qualité des
chaux employées.

[22] =Coupe=. Section d’un ensemble ou d’un détail d’architecture.

[23] =Joint=. Intervalle vertical laissé entre deux pierres. On dit:
_joint vif_, quand les pierres sont posées jointives, sans mortier ou
plâtre entre elles; et _joint garni_, quand cet intervalle est rempli de
plâtre ou de mortier.

[24] =Soubassement=. Partie d’une construction qui reçoit le
rez-de-chaussée; c’est-à-dire, qui est comprise entre le sol intérieur
de la bâtisse et le sol extérieur.

[25] =Appareil=. Assemblage des pierres taillées.

[26] =Corbeau=. Support de pierre ou de bois formant saillie sur le
parement d’un mur, ayant sa face moulurée ou sculptée, ses deux parois
latérales verticales et recevant une charge: poutre, balcon, corniche,
colonnette, naissance de voûte, etc.

[27] =Berceau de voûte=. S’entend d’une voûte composée simplement d’une
portion de cylindre.

[28] =Parement=. Surface externe ou interne d’un mur.

[29] =Lien=. Pièce de bois en écharpe qui réunit l’arbalétrier au poinçon,
ou une poutre horizontale à un poteau.

[30] =Ferme=. Assemblage de charpente destiné à porter la couverture d’un
comble (voyez page 79).

[31] =Arbalétrier=. Pièce de bois inclinée, suivant la pente d’un comble
qui s’assemble à sa partie supérieure dans le poinçon, à sa partie
inférieure dans l’entrait et qui supporte les pannes.

[32] =Entrait=. Pièce de bois horizontale qui reçoit à ses extrémités le
pied des arbalétriers d’une ferme et qui est suspendue à son milieu par
le poinçon.

[33] =Poinçon=. Pièce de bois verticale qui reçoit, dans une ferme, les
deux arbalétriers et suspend le milieu de l’entrait.

[34] =Tenon=. Languette laissée à l’extrémité d’une pièce de charpente et
qui rentre dans la mortaise.

[35] =Mortaise=. Trou oblong pratiqué dans une pièce de charpente pour
recevoir un tenon. La longueur de la mortaise doit toujours être suivant
le fil du bois.

[36] =Embrèvement=. Entaille faite dans une pièce de bois pour recevoir un
assemblage à tenons.

[37] =Chevron=. Pièce de bois de faible équarrissage sur laquelle est
clouée la volige ou le lattis qui reçoit l’ardoise ou la tuile. Les
chevrons sont espacés de 0m,50c au plus d’axe en axe, dans une
bonne charpente de comble. Ils portent au pied sur des sablières ou sur
des blochets, dans leur longueur, sur les pannes, et à leur extrémité,
sur le faîtage.

[38] =Sablière=. Pièce de bois horizontale posée sur la tête d’un mur,
longitudinalement, et sur laquelle portent les entraits des fermes et
les blochets.

[39] =Blochet=. Pièce de bois posée, embrevée sur les sablières d’une
charpente, à angle droit, et qui reçoit le pied du chevron et la
jambette qui empêche celui-ci de glisser.

[40] =Boulon=. Tige de fer rond, munie d’une tête carrée à l’une de ses
extrémités et d’un pas de vis à l’autre, recevant un écrou et permettant
ainsi de serrer entre elles les pièces de charpente.

[41] =Moise=. Pièce de bois peu épaisse, servant à réunir les parties
d’une charpente au moyen d’entailles qui les saisissent et de boulons.
Les moises sont habituellement posées jumelles.

[42] =Profil=. Section d’un membre de moulure, d’un détail d’architecture.

[43] =Cavalier=. Amas de terre, remblai, disposé suivant un tracé régulier
et formant saillie sur le sol.

[44] =Lit de la pierre=. Est la surface supérieure ou inférieure du banc.
On dit: _lit de pose_, pour indiquer la surface inférieure de la pierre.
Les pierres calcaires doivent être posées sur leur lit ainsi qu’elles
l’étaient dans la carrière.

[45] =Jambage=. Montant vertical d’une fenêtre ou d’une porte. Ne
s’emploie que s’il s’agit de montants de pierre ou de maçonnerie.

[46] =Couchis=. Planches ou madriers que l’on pose sur les cintres en
charpente et qui servent de forme à une voûte en maçonnerie pendant
qu’on la façonne.

[47] =Feuillure=. Entaille pratiquée longitudinalement sur les dormants,
poteaux d’huisseries et linteaux, pour recevoir le bâti des portes et
châssis ou les battants des croisées.

[48] =Harpe=. Saillie que forme une pierre d’appareil pour se relier à une
construction de moellons ou de briques.

[49] =Dormant=. Châssis fixe, de bois, qui reçoit les vantaux d’une porte,
ou les châssis ouvrants d’une croisée.

[50] =Plâtras=. Fragments d’ouvrages de plâtre, employés comme garnissage
dans les planchers et pans de bois.

[51] =Lambourde=. Pièce de bois fixée horizontalement le long d’un mur et
qui est destinée à recevoir les extrémités des solives d’un plancher. On
donne aussi le nom de lambourdes aux filières de chênes scellées sur
l’aire d’un plancher et sur lesquelles on cloue les feuilles de
parquets.

[52] =Entrevous=. Intervalles laissés entre les solives d’un plancher.

[53] =Chevêtre=. Pièce de bois qui, assemblée dans deux solives
d’enchevêtrure, reçoit les bouts des solives à distance du foyer des
cheminées, ou des vides des portes et fenêtres.

[54] =Solive d’enchevêtrure=. Plus fortes que les solives ordinaires des
planchers, ces pièces de bois reçoivent les chevêtres.

[55] =Montant=. Se dit de toute pièce de menuiserie verticale.

[56] =Étrier=. Bande de fer qui forme boucle et, passant sous l’entrait
d’une ferme, le suspend au poinçon au moyen de boulons.

[57] =Tas=. Lieu du travail des ouvriers sur le bâtiment même.

[58] =Boulin=. Pièce de bois de chêne qui, engagée d’un bout dans la
construction et de l’autre attachée aux échasses, sert à porter les
plateaux sur lesquels les ouvriers travaillent, à mesure que s’élève une
construction.

[59] =Échasse=. Pièce de bois de brin, longue et menue, qui, posée
verticalement, est employée pour échafauder les constructions à mesure
qu’elles s’élèvent.

[60] _La méthode d’enseignement de dessin de l’auteur_ se _trouve
exposée dans un volume de la_ Bibliothèque des professions
industrielles, commerciales et agricoles.--_Comment on devient un
dessinateur,_ 1 vol. in-18, broché, 4 francs.

[61] =Crémaillère=. Pièce de charpente sur laquelle reposent les bouts
des marches d’un escalier et qui est entaillée en manière de ressauts
pour les recevoir.

[62] =Contre-marche=. La face verticale d’une marche.

[63] =Solin=. Bourrelet disposé au-dessus d’une couverture et suivant son
inclinaison le long des maçonneries qui la surmontent, pour empêcher les
eaux pluviales de s’introduire entre cette couverture et la maçonnerie.

[64] =Battement=. Montant vertical d’une porte ou d’une croisée du côté de
la fermeture.

[65] =Jet-d’eau=. Moulure saillante ajoutée à la traverse basse des
croisées et à la barre d’appui et disposée pour éloigner les eaux
pluviales de la feuillure et de la jonction de la barre d’appui avec la
tablette.

[66] =Poteau=. Pièce de bois verticale qui reçoit à sa tête, une ou
plusieurs traverses horizontales. On dit: _poteau d’huisserie_, pour
désigner les pièces de bois verticales d’une cloison et notamment celles
qui servent de jambages aux portes. C’est œuvre de menuiserie.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Comment on construit une maison" ***

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