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Title: Poèmes
Author: Wilde, Oscar, 1854-1900
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Poèmes" ***

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                           OSCAR WILDE

                             POÈMES

                     _Traduction et Préface_
                        PAR ALBERT SAVINE



                              1907



LES POÈMES D'OSCAR WILDE

Les _Poèmes_ ont été publiés en 1881, puis réimprimés en 1882 aux
États-Unis.

Né en 1856, Oscar Wilde venait alors d'achever ses études à Oxford où
il avait passé cinq années au Magdalen collège, remportant, en 1878,
le prix Newdegate pour son poème _Ravenne_, écho des émotions et des
souvenirs qu'il avait rapportés, l'année précédente, de son voyage en
Italie et en Grèce avec le professeur Mahaffy.

Les _Poèmes_ firent grand bruit dans les cercles littéraires londoniens.
Wilde fut très discuté.

Pour les uns, son oeuvre n'était que la réunion des informes essais d'un
collégien sans originalité, rejetant en hâte dans la circulation ce
qu'il avait pu s'assimiler plus ou moins étroitement des idées et de la
civilisation des Anciens.

Pour d'autres, les _Poèmes_ affectaient la plus fausse, la plus
artificielle recherche d'originalité.

On y voyait, à les entendre, régner ce style alambique, contourné,
bizarre que fut jadis celui de Lily et des Euphuistes, de Gongora et des
Précieuses, et tout cela réussissait mal à masquer le vide d'une âme
incapable de penser par elle-même.

Pour un troisième groupe enfin, il fallait voir dans les _Poèmes_ comme
«l'Evangile d'un nouveau Credo». Wilde n'était-il pas l'apôtre et le
pontife de l'art pour l'art, l'homme qui faisait bon marché du «puissant
empire aux pieds d'argile», de la «petite île désertée par toute
chevalerie»? Chez lui plus de patriotisme, plus de haine invétérée du
Papisme...

... «_Parmi ses collines_ (de l'Angleterre), disait un de ses sonnets,
_s'est tue cette voix qui parlait de liberté. Oh! quitte-la, mon âme,
quitte-la! Tu n'es point faite pour habiter cette vile demeure de
trafiquants où chaque jour_

«_On met en vente publique la sagesse et le respect, où le peuple
grossier pousse les cris enragés de l'ignorance contre ce qui est le
legs des siècles._

«_Cela trouble mon calme. Aussi mon désir est-il_

_de m'isoler dans des rêves d'art et de suprême culture, sans prendre
parti ni pour Dieu ni pour ses ennemis_[1].»

[Note 1: _Théoretikos._]

On ne pouvait lui refuser toute attache dans le passé et ce culte des
choses d'autrefois qui est une partie du patrimoine intellectuel de
l'artiste. S'il ne voulait prendre parti ni pour Dieu ni pour
ses ennemis, son dédain de la bataille vile, des cris enragés de
l'ignorance, érigeait une sorte d'autel au passé

«_Esprit de beauté, reste encore un peu, chantait-il dans son Jardin
D'Eros, ils ne sont pas tous morts, tes adorateurs de jadis. Il en vit
encore un petit nombre de ceux à gui le rayonnement de ton sourire est
préférable à des milliers de victoires, dussent les nobles victimes
tombées à Waterloo, se redresser furieuses contre eux. Reste encore, il
en survit quelques-uns_

«_Qui pour toi donneraient leur part d'humanité et te consacreraient
leur existence. Moi, du moins, j'ai agi ainsi. J'ai fait de tes lèvres
ma nourriture de tous les jours et dans tes temples j'ai trouvé un
festin somptueux, tel que n'eût pu_ _me le donner ce siècle affamé, en
dépit de ses doctrines toutes neuves où tant de scepticisme s'offre sous
une forme si dogmatique_.

«_Là ne coule aucun Céphise, aucun Hissus. Là ne se retrouvent point
les lois du blanc Colonos. Jamais sur nos blêmes collines ne croit
l'olivier, jamais un pâtre simple ne fait gravir à son taureau mugissant
les hautes marches de marbre et l'on ne voit point par la ville les
rieuses jeunes filles t'apporter la robe brodée de crocus_...»

Peut-être cet amour de l'antiquité, ce dédain du mercantilisme moderne,
on eût pu de l'autre côté de la Manche les pardonner à Oscar Wilde s'il
avait accepté de suivre la foule dans quelques-unes de ses ruées contre
ce qu'elle haïssait. Mais là encore l'abîme s'ouvrait entre Wilde et ses
contemporains.

Il a depuis exprimé ce regret que son père l'eût empêché alors de se
faire catholique, seul contrepoids aux déviations qui allaient faire
dérailler son âme sur les chemins de la vie.

La démonstration de cette tendance à une conversion catholique n'est pas
inscrite dans ses _Poèmes_ mais de leur lecture il résulte nettement que
Wilde avait rapporté d'Italie le respect et le regret des âges passés de
la Papauté. Il appartenait à cette petite élite protestante d'artistes
et de musiciens à qui il parut, après 1870, qu'il y avait quelque chose
de rompu dans l'esthétique romaine et qu'avec son Pontife-Roi Rome avait
perdu un de ses plus beaux fleurons.

_Pour moi_, dit Wilde, _pèlerin des mers du Nord, quelle joie de me
mettre tout seul à la recherche du temple merveilleux et du trône de
celui qui tient les clés redoutables_.

_Alors que tout brillants de pourpre et d'or, défilent et prêtres et
saints cardinaux et que porté au-dessus de toutes les têtes arrive le
doux pasteur du troupeau_.

_Quelle joie de voir, avant que je meure, ce seul roi qui soit oint par
Dieu et d'entendre les trompettes d'argent sonner triomphalement sur son
passage_.

_Ou lorsqu'à l'autel du sanctuaire, il élève le signe du mystérieux
sacrifice et montre aux yeux mortels un Dieu sous le voile du pain et du
vin_.

Aussi chez le poète, quelle désillusion lorsqu'il voit dans là cité
«couronnée par Dieu, découronnée par l'homme», flotter «l'odieux drapeau
rouge, bleu et vert».

Ce n'est pas qu'il ait abjuré le culte de la liberté, mais il n'a jamais
aimé celle-ci pour elle-même. Il n'est que «sur certains points» avec
ces Christs qui meurent sur les barricades. Il n'aime guère les enfants
de la Liberté «dont les yeux mornes ne voient rien si ce n'est leur
misère sans noblesse, dont les esprits ne connaissent rien, n'ont souci
de rien connaîtra». En somme,


_Malgré cette démangeaison moderne de liberté, je préfère le
gouvernement d'un seul, auquel tous obéissent, à celui de ces démocrates
braillards qui trahissent notre indépendance par les baisers qu'ils
donnent à l'anarchie!_

Ce qui lit vibrer son coeur, c'est que



_...Le grondement de les démocraties. Les règnes de la Terreur, les
grandes anarchies, reflètent pareilles à la mer mes passions les plus
fougueuses et donnent à ma rage un frein. Liberté! pour cela uniquement
tes cris discordants Enchantent mon âme jusqu'en ses profondeurs. Sans
cela tous les rois pourraient, au moyen du knout ensanglanté et des
traitreuses mitraillades, dépouiller les nations de leurs droits
inviolables,_

«_Que je resterais sans m'émouvoir _...»

C'était un irréductible aristocrate, de cet «heureux petit nombre» qui
concentre autour de soi la joie de vivre.

Et voilà pourquoi le monde, se vengeant, lui fut si cruel!

Albert Savine.



HÉLAS

  Être entraîné à la dérive de toute passion jusqu'à
  ce que mon âme devienne un luth aux cordes
  tendues dont peuvent jouer tous les vents, c'est pour
  cela que j'ai renoncé à mon antique sagesse, à l'austère
  maîtrise de moi-même.

  A ce qu'il me semble, ma vie est un parchemin
  sur lequel on aurait écrit deux fois, où en quelque
  jour de vacances, une main enfantine aurait griffonné
  de vaines chansons pour la flûte ou le virelai,
  sans autre effet que de profaner tout le mystère.

  Sûrement il fut un temps où j'aurais pu fouler
  les hauteurs ensoleillées, où parmi les dissonances
  de la vie, j'aurais pu faire vibrer une corde assez
  sonore pour monter jusqu'à l'oreille de Dieu!

  Ce temps-là est-il mort? Hélas! faut-il que pour
  avoir seulemeut effleuré d'une baguette légère le
  miel de la romance, je perde tout le patrimoine dû
  à une âme.



LE JARDIN D'ÉROS

  Nous voici en plein printemps, au coeur de juin;
  pas encore les travailleurs hâlés ne se hâtent sur les
  prairies des hauteurs, où l'opulent automne, saison
  usurière, ne vient que trop tôt offrir aux arbres l'or
  qu'il a mis de côté, trésor qu'il verra disperser par
  la folle prodigalité de la brise.

  Il est bien tôt, vraiment! l'asphodèle, enfant
  chérie du Printemps, s'attarde pour piquer la jalousie
  de la rose; la campanule, elle aussi, tient
  déployé son pavillon d'azur. Et, pareil à un fêtard
  égaré, perdu, que ses frères ont laissé là, pour
  s'enfuir des bosquets, d'où les a chassés la grive,
  messagère de juin,

  seul, un pâle narcisse reste là, tout apeuré, tapi
  dans un coin d'ombre, où des violettes, presque inquiètes
  de leur propre beauté, se refusent à regarder
  face à face l'or du soleil, par effroi d'une trop forte
  splendeur. Ah! c'est bien là, ce me semble,

  --que viendraient se poser les pieds de Perséphoné,
  quand elle est lasse des prairies sans fleurs
  de Pluton,--là que danseraient les adolescents
  arcadiens, là qu'un homme pourrait trouver le mystère
  secret de l'éternelle volupté, ce secret que les
  Grecs ont connu. Ah! vous et moi, nous pourrions
  le découvrir ici, pour peu que l'Amour et le sommeil
  y consentent.

  Ce sont là les fleurs qu'Héraklèsen deuiisema sur
  la tombe d'Hylas, l'ancolie, avec toutes ses blanches
  colombes agitées d'un frisson, quand la brise les a
  froissées d'un baiser trop rude, la mignonne chélidoine
  qui, dans son jupon jaune, chante le crépuscule
  du soir, et le lilas en robe de grande dame,--mais
  laissons-les fleurir à l'écart, laissons

  là-bas, les spirales de la rose trémière, aux rouges
  dentelures, agiter sans bruit leurs clochettes, sans
  quoi l'abeille, son petit carillonneur, irait chercher
  plus loin quelque autre divertissement; l'anémone
  qui pleure dès l'aube, comme une jolie fillette devant
  son galant, et ne laisse, qu'à grand'peine les
  papillons ouvrir toutes grandes, auprès d'elle,

  leurs ailes bigarrées, laissons-la languir dans la
  pâle virginité, La neige hivernale lui plaira mieux
  que des lèvres comme les tiennes, dont la brûlure
  ne saurait que la flétrir. Va-t-en plutôt cueillir cette
  fleur amoureuse qui s'épanouit solitaire, et que le
  vent, entremetteur, poudre de baisers savoureux
  qui ne sont pas de lui.

  Les liserons aux fleurs en forme de trompette, et
  qu'aiment tant les jeunes filles; la reine des prés,
  à la teinte de crème, plus blanche que la gorge de
  Junon, odorante autant que l'Arabie entière; l'hyacinthe,
  que les pieds de Diane chasseresse hésiteraient
  à fouler, même à la poursuite du plus beau des
  daims tachetés, la marjolaine en bouton, dont un
  seul baiser suffirait à embaumer les lèvres de la
  déesse de Cythère, et rendre jaloux Adonis,--cela,
  c'est pour ton front,--et pour te faire une

  ceinture,--voici ce flexible rameau de clématite pourpre,
  dont la couleur somptueuse efface de son éclat le
  roi de Tyr,--et ces digitales aux corolles
  retombantes,--mais pour cet unique narcisse, que
  laissa tomber de sa robe la saison printanière, lorsqu'elle
  entendit avec effarement, dans les bois où
  elle régnait, résonner le chant ardent, orageux de
  l'oiseau d'été.

  Ah! qu'il te soit un souvenir subtil de ces jours
  charmants de pluie et de soleil, alors qu'avril riait
  a travers ses larmes, en voyant la précoce primevère
  quitter d'un pied furtif les racines tortueuses des
  chênes, et envahir la forêt, au point que malgré ses
  feuilles jaunies et froissées, elle se couvrait d'un or
  étincelant.

  Non, lu peux le cueillir aussi. Il n'a pas même
  la moitié de ton charme, ô toi l'idole de mon âme,
  et quand tes pieds seront las, les anchuses tisseront
  leurs tapis les plus brillants; pour toi, les chèvrefeuilles
  oublieront leur orgueil et voileront leur lacis
  confus, et tu marcheras sur les pensées bariolées.

  Et je couperai un roseau dans le ruisseau de là-bas,
  et je rendrai jaloux les dieux des bois; le vieux
  Pan se demandera quel est ce jeune intrus qui
  s'enhardit à chanter dans ces retraites plus creuses
  où jamais homme ne devrait risquer un pied le
  soir, par crainte de surprendre Artémis et sa troupe
  aux corps de marbre.

  Et je te coulerai pourquoi la jacinthe se revêt
  d'une aussi morne parure de gémissements plaintifs;
  pourquoi l'infortuné rossignol s'interdit de
  lancer son chant eh plein jour, et préfère pleurer
  seul, alors que dort la rapide hirondelle et que les
  riches font la fête; et pourquoi le laurier tremble
  en voyant des lueurs d'éclair à l'Orient.

  Et je chanterai comment la triste Proserpine fut
  mariée à un grave, à un sombre maître et seigneur.
  Des prairies infernales semées de lotus j'évoquerai
  Hélène aux seins d'argent, et aussi tu verras cette
  beauté fatale, pour qui deux puissantes armées se
  heurtèrent d'un choc terrible, dans l'abîme de la
  guerre.

  Puis je te chanterai ce conte grec où Cynthia
  s'éprend du jeune Endymion, et s'enveloppant d'un
  voile gris de brouillards, se bute vers les cimes du
  Latmos, dès que le soleil quitte son lit de l'Océan,
  pour s'élancer à la poursuite de ces pieds pâles et
  légers qui se fondent sous son étreinte.

  Et si ma flûte est capable de verser une douce
  mélodie, nous pourrons voir face à face celle qui, en
  des temps bien lointains, habita parmi les hommes,
  près de la mer Égée, et dont la triste demeure au
  portique ravagé, au mur dépouillé de sa frise, aux
  colonnes croulées, domine les ruines de cette cité
  charmante, ceinte de violettes.

  Esprit de beauté, reste encore un peu: ils ne sont
  pas tous morts, tes adorateurs de jadis; il en vit
  encore un petit nombre, de ceux pour qui le rayonnement
  de ton sourire est préférable à des milliers
  de victoires, dussent les nobles victimes tombées à
  Waterloo se redresser furieuses contre eux; reste
  encore, il en survit quelques-uns,

  qui pour toi donneraient leur part d'humanité, et
  te consacreraient leur existence. Moi, du moins, j'ai
  agi ainsi. J'ai fait de tes lèvres ma nourriture de
  tous les jours, et dans tes temples j'ai trouvé un
  festin somptueux, tel que n'eût pu me le donner ce
  siècle affamé, en dépit de ses doctrines toutes
  neuves, où tant de scepticisme s'offre sous une
  forme si dogmatique.

  Là, ne coule aucun Cephise, aucun Ilissus; là ne
  se retrouvent point les bois du blanc Colonos. Jamais
  sur nos blêmes collines ne croit l'olivier, jamais
  un pâtre simple ne fait gravir à son taureau
  mugissant les hautes marches de marbre; on ne
  voit point par la ville les rieuses jeunes filles t'apporter
  la robe brodée de crocus.

  Pourtant, reste encore. Car l'enfant qui t'aima le
  mieux, dont le seul nom devrait être un souvenir
  capable de te retenir [2], dort dans un repos silencieux,
  au pied des murs de Rome, et la mélodie
  pleure d'avoir perdu sa lyre la plus douce; nul ne
  saurait manier le luth d'Adonais, et le chant est
  mort sur ses lèvres.

[Note 2: Il s'agit de John Keats (1795-1821) dont nous publierons
prochainement les _Poèmes_.]

  Non, à la mort de Keats, il restait encore aux
  Muses une voix argentine pour chanter sa thrénodie,
  mais hélas! nous la perdîmes trop tôt, en cette nuit
  déchirée par la foudre, en cette mer rageuse, Panthéa
  vint réclamer comme son bien celui qui l'avait
  chantée, et fermer la bouche qui l'avait louée [3];
  depuis lors, nous allons dans la solitude, nous
  n'avons

  plus que ce coeur ardent, cette étoile matinale de
  l'Angleterre ressuscitée, dont le clair regard, derrière
  notre trône croulant, et les ruines de la guerre,
  vit les grandes formes grecques de la jeune Démocratie
  surgir dans leur puissance comme Hespérus,
  et amener la grande République [4]. A lui du
  moins tu as enseigné le chant.

[Note 3: Shelley.]

[Note 4: Swinburne qui, à côté des _Poèmes et Ballades_, est
l'auteur d'une tragédie, _Atalante à Calydon_, dont nous avons en
préparation une traduction.]

  Et il t'a accompagné en Thessalie, et il a vu la
  blanche Atalante, aux pieds légers, à la virginité
  impassible et sauvage, chasser le sanglier armé de
  défenses. Son luth, aussi doux que le miel, a ouvert
  la caverne dans la colline creuse, et Vénus rit de
  savoir qu'un genou fléchira encore devant elle.

  Et il a baisé les lèvres de Proserpine et chanté
  le _requiem_ du Galiléen. Ce front meurtri, taché
  de sang et de vin, il l'a découronné. Les Dieux de
  jadis ont trouvé en lui leur dernier, leur plus ardent
  adorateur, et le signe nouveau s'efface et pâlit devant
  son vainqueur.

  Esprit de Beauté, reste encore avec nous. Elle
  n'est point encore éteinte, la torche de la poésie.
  L'étoile qui surgit par-dessus les hauteurs de
  l'Orient défend invinciblement ses armoiries argentées,
  contre les ténèbres qui s'épaississent, contre
  la fureur des ennemis. Oh! reste encore avec nous,
  car, au cours de la nuit longue et monotone,

  Morris[5], le doux et simple enfant de Chaucer,
  l'aimable héritier des pipeaux mélodieux de Spencer,
  a souvent charmé par ses tendres airs champêtres
  l'âme humaine en ses besoins et ses détresses,
  et des champs de glace, lointains et dénudés, a
  rapporté assez de belles fleurs pour faire ensemble
  un paradis terrestre.

[Note 5: William Morris, poète et ouvrier d'art, auteur du poème
_L'Histoire de Sigurd le Volsung_ et _La chute des Niebelungen_, 1877.]

  Nous les connaissons tous, Gudrun, la fiancée
  des hommes forts, et Aslaug, et Olfason, nous les
  connaissons tous, et comment combattait le géant
  Grettir, et comment mourut Sigurd, et quel enchantement
  tenait le roi captif, quand Brynhild
  luttait avec les puissances qui déclarent la guerre à
  toute passion. Ah! que de fois, pendant les heures
  d'été,

  les longues heures monotones, alors que le midi,
  s'amourachant d'une rose de Damas, oublie de reprendre
  sa marche vers l'Ouest, si bien que la lune,
  pâle usurpatrice, élargissant sa tache, change son
  mince croissant en un disque d'argent, et réprimande
  son char paresseux,--que de fois, dans
  l'herbe fraîche et drue,

  bien loin du jeu de cricket et des bruyants canotiers,
  à Bagley, où les campanules devancent un
  peu l'époque de l'accouplement pour les merles et
  s'attardent à attendre l'hirondelle, où le bourdonnement
  d'innombrables abeilles vibre dans la
  feuillée, je suis resté à m'abandonner aux contes
  rêveurs que tisse sa fantaisie.

  Et à travers leurs infortunes imaginaires, et
  leurs douleurs fictives, j'ai pleuré sur moi-même,
  puis retrouvé la bonne humeur dans une simple
  gaîté, en voyageant sur cette mer aux mille teintes.
  Je sentais en moi la force et la splendeur de la
  tempête, sans avoir à en subir les désastres, car le
  chanteur est divin.

  Le petit rire que fait entendre l'eau en tombant,
  n'est point aussi musical, et l'or liquide qui s'accumule
  en piles serrées dans la mignonne cité de cire
  n'a pas tant de douceur. Les vieux roseaux à demi
  desséchés qui se balançaient en Arcadie, dès que
  ses lèvres les touchent, exhalent une harmonie toute
  nouvelle.

  Esprit de beauté, attarde-toi encore un peu, bien
  que les marchands trompeurs du commerce profanent
  de leurs routes de fer notre île charmante, et
  qu'ils rompent les membres de l'Art sur des
  roues tournoyantes, hélas! bien que les usines
  bondées propagent l'ignorance, ver rongeur qui tue
  l'âme, oh! reste encore.

  Car il est au moins un homme,--il tire son
  nom de Dante et du séraphin Gabriel, et son double
  laurier brûle d'une flamme impérissable pour
  éclairer ton autel. Celui-là t'aime bien, qui vit le
  vieux Merlin se prendre au piège de Viviane, et les
  anges aux pieds blancs descendre les marches
  d'or[6].

[Note 6: Gabriel Dante Rosetti.]

  Il t'aime si bien que l'univers doit se couvrir de
  vêtements aux couleurs somptueuses, et le Chagrin
  prendre un diadème de pourpre, ou, sans cela, il
  cesserait d'être le Chagrin; et le Désespoir devrait
  dorer ses cornes, et la Douleur, pareille à Adon, serait
  belle même dans son excès. Tel est l'empire

  qu'exercent les Peintres, tel est l'héritage que
  possède notre solennel Esprit, car avec toute sa
  pitié, son amour, sa lassitude, il est un miroir plus
  fidèle de son siècle que ne le sont les Peintres dont
  le talent ne peut prétendre à un but plus haut que
  la copie des banalités, incapable qu'il est de représenter
  l'âme avec ses terribles problèmes.

  Mais ils sont en petit nombre, et tout romanesque
  s'est dissipé. Les hommes peuvent faire des
  prophéties au sujet du soleil, des leçons sur les taches,
  enseigner comment les atomes sans âme parcourent
  isolément un vide infini, comme de chaque arbre
  a fui la nymphe éplorée, pourquoi nulle naïade ne
  montre plus sa tête parmi les roseaux d'Angleterre.

  A mon gré, ces modernes Actéons se vantent
  trop tôt d'avoir surpris les secrets de la Beauté:
  faut-il, parce que nous avons analysé l'arc-en-ciel
  et dépouillé la lune de son mystère le plus ancien,
  le plus chaste, que moi, le dernier Endymion, je
  perde tout espoir, parce que des yeux impertinents
  ont lorgné ma maîtresse à travers un télescope?

  A quoi nous sert-il que ce siècle scientifique ait
  fait irruption par nos portes avec tout son cortège
  de miracles modernes? Peut-il apaiser un amant au
  coeur brisé? Peut-il, en toute sa durée, faire quoi
  que ce soit pour rendre une existence plus belle,
  la faire plus divine un seul jour? Mais maintenant
  le siècle d'argile

  reparaît, ramené par un cycle horrible: la Terre
  a engendré une nouvelle et bruyante progéniture
  de Titans ignorants, que leur origine impure lance
  encore une fois contre l'auguste hiérarchie qui siégeait
  sur l'Olympe. Ils ont fait appel à la Poussière,

  et c'est de cet arbitre infécond qu'ils doivent attendre
  la sentence. Qu'ils tâchent, s'ils en sont capables,
  de faire sortir de la lutte naturelle et du hasard
  sans raison la nouvelle règle de l'idéal pour
  l'homme! Il me semble que ce n'était point là mon
  héritage, car j'avais été nourri d'une façon tout
  opposée. Mon âme va des hauteurs suprêmes de
  la vie vers un but plus élevé.

  Vois, pendant que nous parlions, la Terre a détourné
  du Dieu sa face, et la barque d'Hécate a surgi
  avec sa charge argentée, jusqu'à ce qu'enfin le jour
  jaloux en éteignît toutes les torches. Je n'ai point
  remarqué la fuite des heures; pour les jeunes Endymions,
  les doigts paralysés du Temps égrènent en
  vain son rosaire de soleils.

  Regardez comme l'iris jaune penche languissamment
  sa gorge en arrière, pour appeler le baiser de
  son page perfide, la libellule, alors que celle-ci,
  pareille à une veine bleue sur le poignet blanc d'une
  jeune fille, dort sur la primevère neigeuse qui est née
  cette nuit et qui commence à s'enflammer du rouge
  ardent de la honte, et va mourir en pleine lumière.

  Allons-nous-en. Déjà se profilent sur le pâle bouclier
  du ciel décoloré les brillantes fleurs de l'amandier.
  Le râle des prés, tapi dans l'herbe encore respectée
  de la faux, répond à l'appel de sa compagne;
  les courlis réveillés en sursaut franchissent d'un vol
  irrégulier le ruisseau couvert de brouillards, et
  dans son lit de roseaux, l'alouette, joyeuse de voir
  poindre le jour,

  éparpille dans l'herbe les perles de la rosée, et
  toute tremblante d'extase, va saluer le Soleil, qui
  bientôt, sous sa complète armure d'or, va sortir de
  cette tente couleur orangée, que voici dressée là-bas
  vers l'Orient en feu. Vois, la frange rouge apparaît
  sur les hauteurs attentives. Voici le Dieu, et
  dans son amour pour lui,

  la bruyante alouette est déjà hors de vue et
  remplit de ses chants cette vallée de silence. Ah!
  il y a dans le vol de cet oiseau plus d'une chose
  qu'on ne saurait apprendre dans une cornue. Mais
  l'air fraîchit. Partons, car bientôt les bûcherons seront
  ici. Quelle nuit de juin nous avons vécue!



LA NOUVELLE HÉLÈNE

  Où donc étais-tu, pendant qu'autour des murs
  de Troie, les fils des Dieux se battaient en cette
  grande emprise? Pourquoi reviens-tu fouler notre
  terre à nous? As-tu oublié cet adolescent passionné,
  et sa galère aux voiles de pourpre, et son équipage
  tyrien, et les yeux moqueurs de la perfide
  Aphrodite? Car c'est assurément toi qui, pareille à
  une étoile suspendue dans le silence argenté de la
  nuit, entraînas la chevalerie et l'énergie du monde
  antique au milieu des clameurs et des torrents de
  sang de la guerre.

  Ou bien régnais-tu sur la lune chargée de feu?
  Ton temple a-t-il été bâti dans l'amoureuse Sidon,
  au-dessus de la lumière et du rire de la mer? Est-ce
  là que, voilée par le treillis fait d'écarlate aux
  mailles d'or, quelque jeune fille aux membres
  bruns brodait une tapisserie pendant toute la durée
  des heures vides et lourdes du plein jour, jusqu'à
  ce qu'enfin sa joue s'allumât des flammes de la
  passion, et qu'elle se levât pour recevoir, sur ses
  lèvres salées par l'embrun, le baiser d'un joyeux
  matelot cyprien, revenu sain et sauf de Calpé et
  des falaises d'Héraklès?

  Non, tu es bien Hélène elle-même et non point
  une autre; c'est pour toi que mourut le jeune Sarpédon,
  et que l'âge viril de Memnon fut fauché
  prématurément. C'est pour toi qu'Hector au cimier
  d'or tenta de vaincre le fils de Thétis dans cette
  course fatale, dans la dernière année de la captivité.
  Oui, aujourd'hui encore l'éclat de ta renommée
  flamboie dans ces plaines d'asphodèles flétries, où
  les grands princes, si bien connus d'Ilion, entrechoquent
  des fantômes de boucliers, en t'appelant
  par ton nom.

  Où donc étais-tu? Dans cette terre enchantée dont
  Calypso la délaissée connaissait les vallons endormis,
  où jamais faucheur ne se lève pour saluer le
  jour, mais où l'herbe intacte s'emmêlait confusément,
  où le berger mélancolique voyait ses hauts
  épis rester debout jusqu'au temps où le rouge de
  l'été faisait place aux teintes grises de la sécheresse?
  Étais-tu étendue là-bas, près de quelque source
  léthéenne, tout entière à tes souvenirs d'autrefois,
  au craquement des lances qui se brisent, à l'éclair
  soudain d'un heaume fracassé, au cri de guerre des
  Grecs?

  Non, tu avais pour retraite cette colline creuse
  que tu habitais avec celle dont on a perdu tout souvenir,
  cette reine découronnée que les hommes appellent
  l'Erycine, cachée si loin que tu ne pouvais
  jamais voir la face de celle dont aujourd'hui, à
  Rome, les nations révèrent en silence les autels
  décrépits, de celle à qui l'amour n'apporta nulle
  joie, nulle volupté, de celle qui ne connut de
  l'amour que l'intolérable souffrance, pour qui ce
  fut seulement une épée qui lui fendit le coeur, et
  qui n'en eut que la douleur de l'enfantement.

  Les feuilles de lotus qui guérissent de la mort,
  tu les tiens à la main. Oh, sois bonne pour moi,
  pendant que je me sais encore à l'été de ma vie, car
  c'est à peine si mes lèvres tremblantes laissent
  passer un souffle capable de faire retentir de ton
  éloge la trompette d'argent, tant je suis courbé devant
  ton mystère, tant je suis ployé, brisé sur la
  terrible roue de l'amour, et je n'ai plus d'espoir,
  plus le coeur de chanter. Pourtant je ne me soucie
  point quel désastre le temps peut amener, si tu me
  permets de m'agenouiller dans ton temple.

  Hélas! tu refuses de t'arrêter ici, mais comme
  cet oiseau serviteur du soleil, et qui fuit devant le
  vent du nord, de même tu vas fuir loin de notre
  terre maudite et morne pour regagner la tour où
  jadis tu te plaisais tant, et retrouver les lèvres
  rouges du jeune Euphorion. Et pour moi, je ne
  verrai plus jamais ta face; il me faudra rester en ce
  jardin plein de poisons, poser sur mon front la couronne
  d'épines de la douleur, jusqu'à ce que ma vie
  sans amour se soit écoulée tout entière.

  O Hélène, Hélène, Hélène! Encore un peu, encore
  un peu de temps! Reste ici jusqu'à ce que le
  jour vienne, et que les ombres s'enfuient, car dans
  la lumière ensoleillée de ton rassurant sourire, je
  n'ai nulle pensée, nulle crainte au sujet du ciel ou
  de l'enfer, puisque je ne connais d'autre divinité
  que toi, que celui aux pieds duquel les planètes fatiguées
  se meuvent, entraînées dans des filets d'or,
  que l'esprit incarné de l'amour spirituel, qui a
  fixé son séjour de volupté dans ton corps.

  Ta naissance ne fut point celle des femmes ordinaires,
  mais ceinte de la splendeur argentée de
  l'écume, tu surgis des abîmes des mers azurées, et
  à ta venue, quelque étoile immortelle, à la chevelure
  de flamme, rayonna dans les cieux d'Orient,
  et réveilla les pâtres de l'île qui fut ta patrie. Tu
  ne mourras point. Pas de venimeux aspic d'Égypte
  pour ramper à tes pieds et infecter la pureté de
  l'air; ta chevelure ne sera, point salie des mornes
  fleurs du pavot, ces hérauts qui, vêtus d'écarlate,
  annoncent l'éternel sommeil.

  Lis d'amour, pur, inviolé, tour d'ivoire, rose rouge
  de feu, tu es venue ici-bas illuminer nos ténèbres.
  Car pour nous, qu'enserrent de près les vastes
  filets du destin, nous qui sommes las d'attendre
  que vienne le désiré des nations, nous errions au
  hasard dans l'obscure demeure, nous cherchions à
  tâtons quelque calmant endormeur pour les existences
  manquées, pour les misères qui s'éternisent
  jusqu'au jour où reparut devant nous, sur ton autel
  relevé, la blanche splendeur de ta beauté.



CHARMIDÈS


I

  C'était un adolescent grec, et il revenait à la
  maison, avec des figues pulpeuses et du vin de
  Sicile. Il se tenait à la proue de la galère, et laissait
  inconsciemment l'embrun souffler à travers ses
  grosses boucles brunes, et avec un dédain d'enfant
  pour la vague et le vent, de son siège tout dégouttant
  d'eau, il guettait à travers la nuit humide et
  orageuse.

  Enfin, à la lueur de l'aube, il vit une lance polie
  se dessiner comme un mince filet d'or sur le ciel,
  et il hissa la voile, il tendit les cordages criards,
  commanda au pilote de naviguer vivement contre
  la forte brise du nord, et pendant tout le jour il
  se tint à son poste, dirigeant du rythme de ses
  chants les mouvements des rameurs.

  Et quand du rouge apparut sur les vagues contours
  des collines corinthiennes, il mit à l'ancre
  dans une petite baie à fond de sable, posa sur sa
  tête une couronne d'olivier fraîchement coupé, puis
  il tira du réduit sa tunique de lin et ses sandales
  aux semelles d'airain,

  et une riche robe teinte du suc des poissons; il
  l'avait achetée à quelque marchand au teint de suie,
  sur le quai ensoleillé de Syracuse, et elle était
  ornée de broderies tyriennes. Puis, il se fraya passage
  parmi les marchands curieux, à travers les
  bois au doux feuillage argenté, et quand le jour
  fatigué

  eut achevé son tissu compliqué de nuages cramoisis,
  il monta la colline escarpée, et d'un pas
  alerte et silencieux, il se glissa vers le temple, inaperçu
  de la foule des prêtres affairés, et à l'abri
  d'une sombre cachette, il contempla ces jeunes
  bergers, ses turbulents camarades de jeux, qui apportaient
  les prémices de leurs petits troupeaux, il
  vit le timide berger jeter

  sur la flamme le sel crépitant, ou suspendre au
  mur du temple sa houlette sculptée, en l'honneur
  de celle qui éloigne de la ferme et de l'étable le
  loup perfide, aux dents aiguisées par la faim. Puis,
  les jeunes filles aux voix claires se mirent à chanter
  et chacun apporta à l'autel quelque pieuse offrande,
  une coupe en bois de hêtre, pleine d'un lait écumant,
  une belle étoffe où étaient ingénieusement
  représentés des chiens en chasse, un rayon de miel
  tout débordant d'or encore liquide que l'abeille
  avait à peine fini de travailler, ou une outre noire,
  pleine d'huile, préparée pour les lutteurs, la dépouille
  hérissée, ornée de ses défenses, d'un énorme
  sanglier,

  dérobée à Artémis, cette vierge jalouse, pour
  plaire à Athéné, et la peau tachetée d'un grand
  daim, que la flèche était allée atteindre au milieu
  d'un bosquet de la montagne. Et alors le héraut
  fit un appel, et des colonnes du portique s'avancèrent
  un à un les Grecs joyeux, enchantés d'avoir
  fait leurs modestes offrandes.

  Et le vieux prêtre éteignit la flamme languissante,
  à l'exception de la lampe unique, rubis tremblotant,
  qui brillait perpétuellement dans la cella. Les sons
  perçants des lyres s'amoindrirent sous le vent, à
  mesure que les campagnards s'éloignaient en
  dansant. Et d'un bras vigoureux, le gardien ferma
  les portes de bronze poli.

  Charmidès resta longtemps immobile, osant à
  peine respirer, écartant le bruit cadencé que faisaient
  en tombant les gouttes de vin elles pétales de roses
  qui se détachaient des guirlandes, pendant que la
  brise nocturne errait par le sanctuaire. On eût dit
  qu'il était évanoui dans une sorte d'extase, lorsqu'enfin
  la pleine lune apparut tout entière par
  l'ouverture du toit,

  Et inonda de ses flots de lumière le pavé de
  marbre. Alors l'aventureux adolescent s'élança de
  sa cachette, et ouvrant toute grande la porte de
  cèdre sculpté, il se vit devant une terrible image, au
  vêtement couleur de safran, en complète armure de
  bataille. Le griffon efflanqué brillait au sommet
  du vaste casque et la longue lance qui sème le naufrage
  et la ruine

  semblait une verge rougie au feu. La tête de Gorgone,
  faite de pierre et d'acier, ouvrait largement
  ses yeux morts, entrelaçait sur le bouclier ses
  horribles serpents, et restait bouche béante, les
  lèvres exsangues, glacées dans une impuissante fureur,
  pendant que, tout effarée, la chouette aux
  yeux éblouis, qui se trouvait aux pieds de la statue,
  poussait son ululement aigu.

  Le pêcheur solitaire qui ranimait son fanal, bien
  loin en mer, au large de Sunium, ou qui jetait le
  filet à prendre les thons, entendit le pas d'airain
  de chevaux qui frappait les vagues, et vit un terrible
  éclair déchirer les plis multiples des rideaux de la
  nuit, et il s'agenouilla sur la poupe étroite, et dans
  sa peur sacrée, il fit une prière.

  Et les amants coupables, au milieu même de leur
  étreinte, oublièrent un instant leurs furtives caresses,
  s'imaginant avoir entendu le cri plein de
  menace et de colère de Diane; et les rudes veilleurs,
  sur leurs sièges élevés, se hâtèrent vers leurs boucliers,
  ou tendirent leurs cous hérissés d'une
  barbe noire par-dessus l'ombre des créneaux.

  Car tout autour du temple roulait un cliquetis
  d'armes, et les douze Dieux sursautèrent d'effroi
  dans leur marbre. L'air retentit d'appels discordants.
  Enfin le vaste Poséidon brandit sa lance et les chevaux
  qui bondissent sur la frise se mirent à hennir,
  et du cortège équestre arriva un bruit sourd de pas
  qui se hâtent.

  Prêt à la mort, il resta immobile, les lèvres entr'ouvertes,
  tout heureux qu'à un tel prix il pût
  voir ce calme et vaste front, cette redoutable virginité,
  la merveille de cette chasteté impitoyable. Ah!
  certes il était heureux, car jamais, depuis le jeune
  prince-berger de Troie, créature humaine n'avait
  eu sous les yeux un spectacle aussi étonnant.

  Il restait immobile, prêt à mourir, mais soudain
  l'air devint silencieux, les chevaux cessèrent de
  hennir; il repoussa en arrière son épaisse chevelure;
  il rejeta les vêtements qui couvraient ses
  membres, car quel est celui qu'un tel amour ne forcerait
  pas à tout oser; et il lui boucha la gorge,
  et de ses mains sacrilèges

  il défit la cuirasse, et la robe de couleur safran,
  et mit à nu les seins polis, et enfin le péplos glissa
  de la taille et laissa voir le secret mystère, celui
  qu'à nul amant Athéné ne montrera, les grands
  flancs froids, le croissant des cuisses, les onduleuses
  collines de neige.

  Ceux-là qui n'ont jamais commis un pêché
  d'amoureux, qu'ils ne lisent point mon poème, car
  leur oreille n'y percevrait qu'un bruit grêle et sans
  harmonie, et n'y trouverait aucun charme. Mais
  vous, dont les joues fanées gardent encore la trace
  d'un sourire, vous qui avez appris ce que c'est
  qu'Eros, vous autres, écoutez-moi encore un
  peu.

  Il resta encore un court instant à contempler de
  ses yeux avides la statue polie, jusqu'à ce qu'à
  force de regarder de telles splendeurs, sa vision
  devînt confuse, et alors ses lèvres affamées de volupté
  se rassasièrent sur les lèvres de la statue, et
  il jeta ses bras autour du cou rond comme une tour,
  et ne se soucia plus de mettre un frein à la volonté
  de sa passion.

  Jamais, me semble-t-il, amant n'eut un rendez-vous
  pareil, car pendant toute la nuit, il murmura
  des mots aussi doux que le miel, et il vit les
  membres au dessin si pur que nul n'avait touchés,
  et sans que rien l'en empêchât, il baisa le corps
  pâle, aux reflets d'argent, et il promena ses mains
  sur les seins polis, et appuya son front brûlant sur
  la froide, la glaciale poitrine.

  Il lui semblait que des javelines numides traversaient
  coup coup sur son cerveau affolé, saisi de vertige.
  Ses nerfs frémissaient comme vibrent les cordes
  des violons, d'une pulsation exquise, et sa souffrance
  était une angoisse si douce, qu'il ne put détacher ses
  lèvres des siennes, qu'à l'heure où passa au-dessus
  de sa tête l'avertissement de l'alouette.

  Qui n'a jamais vu l'aube jeter un regard furtif
  dans une chambre assombrie, qui n'a point tiré le
  rideau, pour se lever, les yeux mornes et las, d'auprès
  d'un corps aimé, adoré, tenez pour certain que
  jamais il ne comprendra ce que je tente de chanter,
  combien dura son baiser suprême, combien il se
  plut à prolonger ses caresses.

  La lune se bordait d'un contour de cristal, signe
  que les gens de mer tiennent pour un présage de
  la colère céleste. Les étoiles pâlies s'effaçaient, et à
  l'horizon déjà éclairé, tremblotaient d'un léger frémissement
  les ailes de l'aurore prête à fuir, avant
  que de la cella sombre et silencieuse cet amoureux
  fût sorti.

  Il descendit la roche escarpée d'un pied hâtif; il
  descendit rapidement la pente, le brave jeune
  homme. Il atteignit la grotte de Pan, et entendit,
  en passant, las ronflements de l'être aux pieds de
  chèvre. Il franchit d'un bond un tertre de gazon, et
  pareil à un jeune paon, il courut vers un bois d'olivier,
  qui se trouvait dans une vallée ombreuse, non
  loin de la cité aux beaux édifices.

  Et il chercha un petit ruisseau bien connu de
  lui, car plus d'une fois, tout enfant, il y avait pourchassé
  le grèbe vert à aigrette, ou il y avait attiré
  dans les mailles d'un filet la truite argentée. Il
  s'étendit de tout son long parmi les roseaux surpris,
  tout haletant, le coeur battant d'un effroi
  mêlé de plaisir, et il attendit le jour,

  Il resta couché sur la rive verte, laissant sa main
  distraite plonger dans les remous de l'eau froide et
  sombre, et bientôt l'haleine du matin vint éventer
  ses joues brûlantes et rougies, ou jouer étourdiment
  avec les boucles qui s'emmêlaient sur son
  front, pendant qu'il regardait dans l'eau avec un
  étrange, un mystérieux sourire.

  Et de bonne heure le berger au manteau de laine
  grossière ouvrit avec le crochet de son bâton les
  barrières de branches entrelacées, et montant du
  tas d'ajoncs, une mince guirlande de fumée bleue se
  déroula dans les airs au-dessus des blés mûrissants.
  Et sur la colline, le chien jaune de la maison aboya,
  pendant que le lourd bétail se dispersait parmi la
  fougère frisée et bruissante.

  Et quand le faucheur au pied léger se rendit aux
  champs par les prairies que voilaient comme une
  dentelle les fils de la rosée, quand les brebis bêlèrent
  sous le brouillard de la lande, quand le râle des
  prés se réveilla et s'envola de son nid, des bûcherons
  aperçurent le jeune homme allongé près
  du ruisseau, et se demandèrent avec grande surprise
  comment un adolescent pouvait être aussi
  beau.

  Et ils jugèrent qu'il n'était point de la race des
  mortels, et l'un d'entre eux dit: «C'est le jeune
  Hylas, ce vagabond infidèle qui, oubliant Héraklès,
  aura voulu coucher avec une Naïade»; mais
  d'autres dirent: «Non, c'est Narcisse, épris de
  lui-même. Ce sont bien là ces lèvres caressantes,
  purpurines, que nulle femme ne peut tenter.»

  Et quand ils furent plus près, un troisième
  s'écria: «C'est le jeune Dionysos, qui aura caché
  au bord du ruisseau sa lance et sa peau de faon,
  las de chasser avec la Bassaride, et nous agirions
  sagement en prenant la fuite: ils ne vivent pas
  longtemps, ceux qui viennent épier les dieux immortels.»

  Ainsi donc, ils s'en allèrent, se gardant bien de
  tourner la tête, et ils contèrent au timide berger
  comment ils avaient aperçu je ne sais quel dieu de
  la forêt couché parmi les roseaux, et nul n'osa
  traverser l'étendue de la prairie, et en ce jour-là, on
  s'abstint d'abattre un seul olivier, ou de couper des
  roseaux, et la belle campagne resta déserte,

  excepté lorsque le serviteur du bouvier, avec son
  seau bien équilibré sur son dos, vint par bonds
  légers, et se montra sur l'autre bord; il s'arrêta
  pour jeter un appel, pensant avoir trouvé un nouveau
  camarade. Mais ne recevant point de réponse,
  quelque peu effrayé, le simple enfant reprit sa
  route. Ou bien, descendant du bosquet tranquille
  et silencieux,

  une fillette rieuse s'échappa de la ferme, ne
  songeant nullement aux mystérieux secrets
  d'amour, et quand elle aperçut le bras d'une éclatante
  blancheur, et toute sa virilité, alors d'un
  long regard d'envie où la passion jetait un défi à sa
  tendre virginité, elle l'épia un instant, puis s'esquiva
  songeuse et lasse.

  De bien loin il entendait le bourdonnement et
  le tumulte de la cité, puis de temps à autre des
  rires plus perçants, venus de l'endroit où les jeunes
  garçons aux membres bruns, dans leur innocente
  passion, se défiaient à la lutte ou à la course, ou
  bien parfois le tintement grêle d'une clochette,
  quand le bélier guidait les brebis vers la fontaine
  couverte de mousse.

  À travers les saules grisonnants dansait le moucheron
  capricieux; du haut de l'arbre, la tourterelle
  lançait sa monotone stridulation; le rat d'eau, à la
  fourrure lustrée d'huile, nageait bravement contre
  le courant, cherchant à découvrir le nid du canard
  sauvage; de branche en branche sautillait le pinson
  craintif, et la massive tortue rampait sur le
  limon.

  A la brise légère voltigeaient les graines soyeuses,
  lorsque la faux luisante prenait son élan à travers
  les vagues de gazon; le merle d'eau faisait jaillir
  des gouttes en cercle parmi les roseaux, et semait
  de taches d'argent le miroir qui, dans la forêt, avait
  à peine reflété l'image des alentours, lorsque du
  fond de l'eau, la tanche sombre faisait un bond
  pour atteindre la libellule.

  Quant à lui, il ne prêtait aucune attention, même
  quand l'écureuil s'amusait à monter, à descendre
  sur le tronc du bouleau, quand la linotte avait
  commencé à chanter pour son compagnon sa plus
  douce sérénade. Ah! il ne prêtait guère d'attention,
  car il avait vu les seins de Pallas et la nudité merveilleuse
  de la Reine.

  Mais quand le berger rappela ses chèvres vagabondes,
  en sifflant dans son chalumeau, par-dessus
  la route pierreuse, quand le lucane sonore, comme
  un clairon, bourdonna dans l'obscurité croissante,
  des bois, quand la grue attardée passa comme une
  ombre pour regagner sa demeure, quand de grosses
  gouttes de pluie tombèrent lourdement sur les
  feuilles des figuiers, il se leva.

  Il quitta la sombre forêt, longea dans les ténèbres
  les murs de la ferme et la clôture du verger humide
  ; il arriva enfin à un petit quai, fit monter à
  bord ses matelots, reprit sa place sur la haute poupe,
  et gagnant le large, il détendit la voile ruisselante.

  Il traversa la baie, et quand neuf soleils eurent
  descendu les degrés de la longue roule d'or, quand
  neuf lunes pâlies eurent murmuré leurs prières à
  leurs confesseurs, les chastes étoiles, ou conté leurs
  secrets les plus chers aux papillons veloutés qui se
  refusent à voler au grand jour, alors à travers
  l'écume et l'embrun orageux,

  arriva une grande chouette aux yeux d'un jaune
  de soufre. Elle s'abattit sur le vaisseau dont les
  charpentes craquèrent comme si la voûte avait
  contenu la charge de trois navires marchands. Elle
  battit des ailes, et jeta un cri aigu, et aussitôt les
  ténèbres s'épaissirent dans l'espace. L'épée d'Orion
  rentra dans son fourreau, et le redoutable Mars lui-même
  descendit en fuyant.

  Et la lune se cacha derrière un masque à la
  teinte de rouille que lui firent des nuages errants.
  Et du bord de l'océan monta l'aigrette rouge, le
  vaste beaume cornu, la lance de sept coudées, le
  bouclier d'airain, et vêtue de toute son armure
  brillante et polie, Athéné franchit à grands pas
  l'étendue de la mer effrayée et frissonnante.

  Aux yeux las du marin, sa chevelure flottante
  parut semblable au nuage déchiré par la tempête,
  et ses pieds ne furent que l'écume qui flotte sur les
  brisants cachés. Et voyant les vagues monter de
  plus en plus et imprimer au navire un roulis
  plus violent, le pilote cria au jeune limonier qui
  tenait la barre de virer du côté d'où venait le
  vent.

  Mais lui, l'adultère trop audacieux, le charmant
  violateur des augustes mystères, en idolâtre épris
  d'un ardent amour, quand il vit ces grands yeux
  impitoyables, il fut pris d'une joie bruyante, et
  jetant ce cri: «Me voici», il s'élança de la haute
  poupe dans le tumulte des vagues glacées.

  Alors tomba du haut des cieux une brillante
  étoile, un danseur se sépara du cercle de la Voie
  lactée, et sur son char retentissant, dans tout l'orgueil
  de la divinité vengée, faisant sonner son armure
  du bruit aigu de l'acier, la pâle déesse reprit
  le chemin d'Athènes, et quelques bulles montaient
  en bouillonnant, à l'endroit où était tombé l'adolescent
  qui s'était épris d'elle.

  Et le mât trembla quand la grande chouette le
  quitta en jetant des ululements moqueurs, avant
  de rejoindre la Reine irritée, et le vieux pilote commanda
  à l'équipage effrayé de hisser la grande voile
  et conta qu'il avait vu tout près de la poupe une
  vaste et indécise apparition. Et pareille à une hirondelle
  qui rase l'eau dans son vol, le solide navire
  s'élança à travers la tempête.

  Et nul ne se hasarda à parler de Charmidès;
  on crut qu'il s'était rendu coupable de quelque
  grande faute. Puis quand les marins parvinrent au
  détroit des Symplégades, ils tirèrent leur galère a
  sec, et se hâtèrent d'entrer dans la cité par la porte
  de la douane et d'exposer au marché leurs poteries
  peintes en argile brune.


II

  Mais un des dieux Tritons, pris de pitié, rapporta
  sur la terre grecque le corps du jeune noyé.
  Les sirènes peignèrent sa chevelure alourdie par
  l'eau, lissèrent son front, rouvrirent ses mains crispées.
  Plusieurs apportèrent de doux parfums de la
  lointaine Arabie, et d'autres commandèrent à l'alcyon
  de chanter sa chanson la plus berceuse.

  Et quand il fut plus près de sa vieille demeure
  d'Athènes, surgit soudain une vague puissante, et
  sur le dos lustré de cette vague se forma une couche
  d'écume solide, aux teintes irisées d'une étrange
  fantaisie, et l'enfermant dans son sein de verre, elle
  l'emporta vent à terre, pareille à un étalon à la
  blanche crinière qui poursuit un but aventureux.

  Or, du côté où Colonos se tourne vers la mer,
  s'étend une longue pelouse bien nivelée; le lapin
  la connaît, et pour elle l'abeille montagnarde abandonne
  l'Hymeite. Et le Jaune n'y a point peur, car
  en aucune heure de la journée, on n'y entend de
  bruit plus terrible que les cris des jeunes bergers
  dans leurs jeux.

  Mais souvent le chasseur au pas furtif, quand il
  sort du labyrinthe épineux, de l'inextricable
  fouillis du bois environnant, aperçoit le jeune
  Hyacinthe lançant le disque poli. Alors il tire son
  capuchon sur ses yeux coupables et ne se risque
  point à sonner de sa corne,--ou bien dès les premières
  lueurs de l'aube,

  arrivent les Dryades, qui lancent la balle de
  cuir, le long du rivage semé de roseaux, et entourant
  quelque Pan aux oreilles de chèvre lui imposent
  la tâche d'être leur gardien, si elles craignent
  d'être ravies par l'audacieux Poséidon. Elles délient
  leurs ceintures, les yeux pleins de crainte et d'effarement,
  comme si ses bras bleus et sa barbe rouge
  allaient surgir de la vague.

  Ça et là dans le roc s'ouvre une caverne que le
  viorne tapisse de ses clochettes jaunes; la grève est
  unie, excepté où quelque vague du flux a laissé sa
  trace légère empreinte sur le sable, comme si elle
  craignait d'être trop vite oubliée du roseau vert,
  son compagnon de jeu, et pourtant ce lieu

  est si petit que l'inconstant papillon pourrait,
  dès avant midi, ravir à toutes les fleurs leur trésor
  de miel, sans parvenir à rassasier son amour trop
  avide, et qu'en moins d'une heure, un jeune mousse
  débarqué, pour peu qu'il y mît de l'ardeur, pourrait
  y cueillir de quoi orner d'une guirlande la proue
  peinte de sa galère,

  et laisserait la petite prairie presque entièrement
  dépouillée, car elle n'a point de fleurs somptueuses,
  excepté les rares narcisses qui se dressent
  çà et là, parsemant d'étoiles d'argent le gazon jamais
  fauché, excepté quelques asphodèles qui
  brandissent de mignons cimeterres.

  C'est là que vint le déposer le flot, heureux
  d'avoir subi un si doux esclavage, et il porta l'adolescent
  là où le sol était vierge de tout contact avec
  la mer, sur la marge argentée de la grève, et
  comme un amant qui s'attarde, il vint plus d'une
  fois baiser ces membres pâles que naguère brûlait
  une ardeur intense,

  avant que l'eau de la mer eût éteint cet holocauste,
  cette flamme qui se nourrissait d'elle-même,
  cette volupté passionnée, avant que la mort chenue,
  de son souffle glacé et flétrissant, eût fané ces
  lis blancs et rouges, qui, alors que le jeune homme
  errait par la forêt, échangeaient leurs antiennes et
  répons si charmants.

  Et quand, à l'aube, les nymphes des bois, se tenant
  par la main, défilèrent dans le vallon boisé,
  leur satyre aperçut le corps de l'éphèbe étendu sur
  le sable. Il redouta une traîtrise de Poséidon; il
  jeta un cri, et pareilles à de brillants rayons de soleil
  qui se jouent parmi les branches, toutes les
  Dryades effarouchées cherchèrent dans la feuillée
  une retraite sûre,

  à l'exception d'une blanche jeune fille, qui ne
  trouva rien de bien terrible à sentir ses seins
  pressés par la tyrannie amoureuse d'un dieu marin.
  Elle eût bien voulu prêter l'oreille à ces charmes
  subtils que tissent les amants insidieux quand ils
  veulent conquérir une forteresse bien close: elle
  s'écarta des autres furtivement, et ne crut point que
  ce fût une faute

  d'abandonner son trésor à un être aussi beau.
  Elle s'étendit près de lui, la gorge desséchée par la
  soif d'amour. Elle l'appela des noms les plus doux,
  joua avec sa chevelure en désordre, et de ses lèvres
  brûlantes ravagea la bouche du jeune homme, craignant
  qu'il ne s'éveillât point, et craignant ensuite
  qu'il ne s'éveillât trop tôt, s'éloignant, puis,
  comme l'amour la rendait infidèle à elle-même,

  elle reprit ses attaques. Et pendant tout le jour,
  elle resta assise à côté de lui. Elle rit de son nouveau
  jouet, lui prit la main, lui chanta sa chanson
  la plus douce, puis fronça le sourcil en voyant cet
  enfant si peu empressé à enlacer sa virginité. Elle
  ignorait que depuis trois jours ces yeux-là s'étaient
  rouverts devant Proserpine;

  elle ignorait aussi quel sacrilège ces lèvres
  avaient commis; aussi se dit-elle: «Il va s'éveiller,
  je le sais fort bien, il s'éveillera le soir, quand le
  soleil suspendra son rouge bouclier sur la citadelle
  de Corinthe: ce sommeil n'est qu'un cruel artifice
  pour se faire aimer davantage, et dans quelque caverne
  Marine,

  «à des profondeurs que jamais n'atteint la ligne
  du pêcheur, déjà quelque énorme triton souffle
  dans sa conque et avec les branches cristallines qui
  flottent dans l'Océan, il tresse une guirlande pour
  orner les piliers d'émeraude de notre lit nuptial;
  c'est là que, sons une voûte faite d'écume argentée
  et la tête couronnée de corail,

  «nous nous asseoirons tous deux sur un trône
  de perles, et une vague bleue nous servira de dais,
  et à nos pieds les serpents d'eau s'enrouleront sous
  leur armure d'améthyste aux mailles de diamant, et
  nous suivrons des yeux dans leurs mouvements, autour
  du mât d'une barque engloutie par la tempête,

  «les muges aux nageoires vermillon, aux yeux
  qu'on dirait taillés dans l'or, et qui ressemblent à
  des éclats de lumière cramoisie; l'abîme profond
  ouvrira les portes de verre de son palais, et nous
  verrons les dauphins tachetés dormir au bercement
  des alcyons qui murmurent du haut des rocs, là où
  Protée, au bizarre costume vert, fait paître son troupeau
  de monstres,

  «et les anémones tremblantes aux teintes opalines,
  qui agitent leurs franges pourprées quand
  nous posons le pied sur le sol miroitant, et des
  flottes entières de poissons aux taches d'écailles
  couleur de feu suivront les cordages flottants de
  l'épave fracassée, et des grains d'ambre couleur de
  miel orneront nos membres entrelacés.»

  Mais quand le seigneur de la guerre, le soleil,
  passa, déçu en faisant voltiger son pennon aux
  vives couleurs, avant de rentrer dans sa demeure
  d'airain, lorsque, une à une, les petites étoiles
  jaunes apparurent éparses dans les champs du ciel,
  oh alors elle craignit que ses lèvres à lui refusassent
  de se désaltérer de ses lèvres à elle,

  et cria: «Réveille-toi: déjà la pâle lune verse
  son argent sur les arbres, et la vague s'étend de proche
  en proche, grise et glacée sur cette grève de sable;
  les grenouilles croassantes se montrent, et du fond
  de la caverne l'engoulevent lance son cri aigu; les
  chauves-souris volètent en tous les sens, et la belette
  brune aux lianes creux rampe à travers l'ombre
  du gazon.

  «Non, bien que tu sois un Dieu, ne te montre
  point si farouche; car là-bas il est une petite canne
  qui redit souvent à voix basse comment un jeune
  charmeur la séduisit un jour sur l'herbe de la
  prairie et quand il se fut donné tout son cruel plaisir,
  déploya des ailes d'or toutes bruissantes, et
  s'envola vers le soleil.

  «Ne sois pas si timide; le laurier tremble encore
  des baisers du grand Apollon, et le pin, dont
  les soeurs groupées couronnent la colline, pourrait
  en dire long sur le hardi ravisseur que les hommes
  appellent Borée; et j'ai vu les yeux narquois d'Hermès
  à travers le feuillage argenté du peuplier.

  «Même les jalouses Naïades me disent jolie, et
  chaque matin un jeune galant au teint hâlé me fait
  la cour, en m'offrant des pommes et des boucles de
  cheveux; il cherche à vaincre mon dédain virginal,
  avec les dons qu'aiment les charmantes nymphes
  des bois; hier encore il m'apporta une colombe au
  plumage irisé,

  «aux petits pieds de couleur cramoisie, que le
  cruel enfant avait dérobée au sommet d'un sycomore,
  avec sa ponte de sept oeufs tachetés, pendant
  que le mâle amoureux s'était envolé au loin pour
  chercher des baies de genièvre, leur nourriture préférée;
  la guêpe fantasque, la plus hâtive des vendangeuses,

  a qui cueillent les raisins bleus, n'est pas plus tenace
  dans sa constance, que ce simple petit berger,
  à vouloir mes lèvres sans éclat, tant il est joyeux et
  pur. Ses yeux pleins de vie et de soleil feraient oublier
  à une Dryade le serment fait à Artémis, tant
  il est beau, et sa lèvre est faite pour le baiser.

  «Son front blanc d'argent, comme une lune qui
  surgit sur les collines obscures du rendez-vous, a
  la forme d'un croissant. L'ardeur du midi tyrien ne
  saurait évoquer du bosquet de myrte un époux
  plus charmant pour la Cythérée. Le premier et
  soyeux duvet borde ses joues rougissantes, et ses
  jeunes membres sont forts et bruns.

  «Et il est riche: des troupeaux bêlants de grasses
  brebis aux épaisses toisons couvrent ses prairies, et
  dans sa demeure, bien des pots d'argile pleins de
  caillé jauni invitent la mouche voleuse à s'ébattre
  et se noyer. La plaine couverte de trèfle incarnat,
  lui garde son doux trésor, et il sait jouer du chalumeau
  d'avoine.

  «Et pourtant je ne l'aime point. C'était pour toi
  que je gardais mon amour. Je savais que tu viendrais
  un jour me délivrer de cette pâle chasteté, ô
  toi, la plus belle fleur de la vague qui ne fleurit point,
  de toute la vaste mer Égée, la plus brillante des
  étoiles dans le ciel azuré de l'Océan, où se reflètent
  les planètes.

  «Je savais que tu viendrais, car dès que les
  branches desséchées bourgeonnèrent, dès que la
  sève du printemps gonfla ma verte et tendre écorce,
  ou qu'elle jaillit en myriades nombreuses de fleurs
  qui raillaient l'heure de minuit par leur forme lunaire,
  sans rien craindre de l'aurore, dès que les
  chants ravis du sansonnet

  «ont réveillé l'écureuil endormi parmi ses provisions
  de grains, dès que les fleurs de coucou bordèrent
  d'une frange l'étroite clairière, à travers mes jeunes
  feuilles une extase de volupté s'épandit comme un
  vin nouveau, et dans toutes mes veines de mousse
  battit le pouls agité d'un sang amoureux, et les
  vents violents de la passion secouèrent la virginité
  de ma tige svelte.

  «Les faons vinrent en troupe le soir et posèrent
  leurs narines fraîches et noires sur mes branches les
  plus basses, tandis que sur la plus haute, le merle faisait
  un petit nid de brins d'herbes pour sa compagne.
  Et de temps en temps un roitelet reposait sur une
  branche mince, à peine capable de porter un poids
  si charmant.

  «Près de moi, les bergers d'Attique donnaient
  des rendez-vous; sous mon ombre se couchait Amaryllis,
  et autour de mon tronc Daphnis poursuivait la
  fillette craintive jusqu'à ce qu'enfin lasse de jouer, elle
  sentit sa chevelure défaite s'agiter sous un souffle
  ardent. Alors elle se retournait, regardait et ne cherchait
  plus à échapper au doux piège.

  «Aussi viens-t-en en mon embuscade, là où l'entassement
  de chèvrefeuille sylvestre entrelace une
  voûte pour les plaisirs de l'amour, où l'ombre frissonnante
  des myrtes paphiens semble sanctifier les
  rites les plus tendres de la volupté, là-bas dans les
  fraîches et vertes retraites de ses asiles les plus profonds,
  la forêt recèle un petit lac

  «hanté du merle d'eau, pâturage de l'abeille sauvage,
  car tout autour de ses bords flottent les grands
  lis d'un blanc de crème, retenus comme par des
  ancres vertes par leurs larges feuilles. Chaque corolle
  est un esquif aux blanches voiles, chargé d'or,
  avec une libellule placée au timon. N'hésite pas à
  quitter cette pâle grève que vient baiser la vague.
  Sûrement cet endroit est destiné

  «à des amants comme nous; la déesse qui règne
  à Chypre vient souvent, le bras enlaçant la taille de
  son jeune amoureux, s'y égarer le soir, et j'ai vu
  la lune rejeter son vêtement de brouillards devant
  les yeux du jeune Endymion. Ne crains rien, Diane
  au pas de panthère ne foule jamais cette clairière
  inconnue.

  «Ou, si tu t'y refuses, retournons vers la mer
  salée, retournons vers la vague tumultueuse, et
  promenons-nous tout le jour sous la voûte de cristal
  dont les eaux font un portique à Neptune et contemplons
  les monstres empourprés de l'abîme dans
  leurs jeux maladroits, voyons bondir de sa retraite
  le rusé Xiphias.

  «Car si ma maîtresse me surprend couchée ici,
  elle ne montrera nulle hésitation, nulle tendre
  pitié. Elle déposera l'épieu destiné au sanglier, et
  de ses doigts sévère, inexorable, elle tendra l'arc
  de cornouiller, et rapprochant de son sein la fente
  empennée de la flèche, elle lâchera la corde courbée.
  Oui, en cet instant même, elle est à ma recherche.

  «J'entends ses pas qui se hâtent. Debout, soldat,
  déserteur de la bataille amoureuse, fais-moi boire
  au moins une longue gorgée du vin de la passion,
  désaltère mon être assoiffé de ce délicieux nectar
  qui enivre même les dieux. Viens, mon amour,
  nous avons encore le temps d'atteindre la demeure
  bleue.»

  À peine avait-elle fini, que les arbres s'agitèrent
  d'un frisson. Le feuillage s'entr'ouvrit et l'on sentit
  bientôt la présence d'une divinité, et les flots gris
  rampèrent à reculons. Un long et effrayant rugissement
  sortit d'une trompe ornée de franges. Un
  chien de meute aboya, et pareil à une flamme un
  roseau empenné traversa la clairière en sifflant,

  et là même où les fleurettes de son sein venaient
  d'éclore dans leur éclat, cet amant meurtrier,
  cet hôte inattendu, entra, se planta profondément,
  se fit un passage invisible, et creusa de sa pointe un
  sillon sanglant, se fraya une longue route rouge
  et les ailes de mort lui fendirent le coeur.

  Exhalant sa vie dans un sanglot, dans un cri de
  désespoir, la jeune Dryade tomba sur le corps de
  l'adolescent. Elle sanglotait sur sa virginité restée
  inféconde, sur les délices dont elle n'avait point
  joui, sur les plaisirs défunts, de toute la douleur
  des choses restées sans récompense, et les gouttes
  brillantes de sa jeunesse coulèrent en un filet de
  pourpre de son côté palpitant.

  Ah! c'était pitié que d'entendre sa plainte, c'était
  grande pitié de la voir mourir avant qu'elle eût fait
  présent de ses charmes, ou connût la joie de la
  passion, ce mystère redoutable, tel que l'ignorer,
  c'est ne point vivre, et que pourtant l'on ne saurait
  le connaître sans être pris dans les plus pesantes
  chaînes de la mort.

  Mais par hasard, la Reine de Cythère, qui avait
  passé toute la nuit aux côtés d'Adonis, dans la hutte
  d'un berger arcadien, revenant à Paphos, sur son
  char en bois doré attelé de colombes argentées,
  voguait à des hauteurs que n'atteint pas l'oeil des
  mortels, entre les montagnes et l'étoile du matin;

  Elle jeta les yeux vers la terre, et aperçut le
  couple infortuné. Elle entendit le faible cri de
  désespoir échappé à l'Oréade, cri dont les vibrations
  condensées semblèrent se jouer dans l'air, comme
  les sons d'une viole. En toute hâte, elle ordonna à
  ses deux pigeons de fermer leurs ailes tendues avec
  effort. Elle fondit sur la terre, atteignit le rivage et
  vit leur douloureux destin.

  Car, ainsi qu'un jardinier, détournant la tête
  pour saisir au vol les derniers chants de la linotte,
  tranche d'une faux insouciante une plate-bande
  de fleurs qui se trouvaient trop près, et coupant net
  la frêle tige de la rose, jette sur le terreau brun les
  charmes dispersés de la fleur, ainsi qu'un jeune berger
  en son inattention,

  tout en menant son petit troupeau par la prairie,
  couche sous son pas deux asphodèles qui, croissant
  côte à côte, ont séduit la coccinelle en leurs filets
  jaunes, et fait oublier au brillant papillon tout son
  orgueil, écrase contre terre leurs calices ruisselants
  d'or, sous des pieds légers qui n'étaient point faits
  pour des ravages aussi cruels,

  ou comme un écolier, quand, ennuyé de son livre,
  il se laisse aller sur le gazon semé de joncs et cueille
  dans le ruisseau deux iris, puis se lasse de leurs
  beautés, et s'en va, les laissant à l'ardeur meurtrière
  du soleil,--ainsi gisaient les deux amants.

  Et Vénus s'écria: «C'est l'impitoyable Artémis
  dont la main cruelle a commis ce méfait, ou bien
  c'est peut-être l'oeuvre de cette divinité puissante si
  soucieuse de préserver sa majesté souveraine de
  toute profanation sur la colline athénienne;--Hélas!
  faut-il que des êtres capables de tant
  d'amour descendent sans avoir aimé dans le séjour
  de la mort?»

  Aussi, de ses douces mains, avec tendresse, elle
  plaça l'adolescent et la jeune fille dans le chariot
  d'or. La gorge blanche, plus blanche qu'un croissant
  de perle, et qu'à peine rayait le lacis d'une
  veine bleue, n'avait pas encore cessé de palpiter,
  et son sein oscillait encore comme un lis que le
  vent agite d'un souffle incertain.

  Alors les deux pigeons déployèrent leurs ailes
  d'un blanc de lait, et le char brillant vogua par le
  ciel, où pointait l'aube; et l'aérienne caravane,
  pareille à un nuage, passa en silence au-dessus de
  l'Egée, jusqu'à l'heure où l'air léger fût troublé
  par le chant des voix languissantes qui appellent
  pendant toute la nuit Thammus ensanglanté.

  Mais quand les colombes eurent atteint leur but
  accoutumé, là où le large escalier de marbre aux
  marches circulaires plonge sa neige dans la mer,
  l'âme voletante de la jeune fille agita une dernière
  fois ses lèvres, pétales tremblants, et s'exhala dans
  le vide. Et Vénus vit alors que son cortège comptait
  une jolie fille de moins.

  Et elle commanda à ses serviteurs de sculpter
  sur un cercueil en bois de cèdre toutes les merveilles
  de cette histoire. C'était dans ce giron odorant
  que reposeraient leurs membres, là où les oliviers
  adoucissent la teinte bleue du ciel, sur les
  petites collines de Paphos, où le faune joue de la
  flûte en plein midi, où le rossignol chante jusqu'à
  l'aurore.

  Et ils ne faillirent point à exécuter ses ordres, et
  avant que l'abeille matinale eût percé l'asphodèle
  des coups rageurs de son aiguillon ténu, avant que
  le dix-cors vigilant, quittant sa reposée, eût d'un
  bond franchi le ruisseau, et fait partir le merle
  d'eau, avant que le lézard eût grimpé sur le roc
  échauffé par le soleil, leurs corps reposaient sous
  le gazon.

  Et lorsque parut le jour, dans ce sanctuaire d'argent
  où brillent éternellement les flammes des trépieds
  vibrants, la Reine Vénus s'agenouilla, implora
  Proserpine, pour qu'elle, dont la beauté avait rendu
  amoureux le Dieu de la mort, voulût bien demander
  une faveur à son pâle époux, et obtenir qu'il
  laissât le Désir franchir avec le terrible Charon le
  passage du fleuve glacial.


III

  Dans le mélancolique Achéron, où ne luit point
  de lune, loin de la bonne Terre, loin du jour joyeux,
  là où nul printemps ne montre ses bourgeons, où
  nul soleil mûrissant ne fait ployer les pommiers, où
  mai, le mois fleuri, ne parsème point le gazon des
  fleurs du châtaignier, où jamais ne chantent les
  merles, où ne s'apparient jamais les linottes siffleuses,

  là, près d'une source léthéenne aux eaux troubles
  et sonores, était couché le jeune Charmidès. D'une
  main lasse, il avait cueilli les fleurs de l'asphodèle,
  et éparpillait sur les eaux mornes du ruisseau noir
  le petit trésor qu'il avait récolté, et il regardait disparaître
  les étoiles blanches, et tout ce qui l'entourait
  était comme un rêve,

  lorsque, jetant un regard dans le miroir des
  eaux, à travers le désordre de sa chevelure frisée,
  il lui sembla voir passer une ombre sur son image
  et une petite main se glissa dans la sienne. De chaudes
  lèvres effleurèrent timidement ses joues pâles et
  dans un soupir lui murmurèrent leur secret.

  Alors il tourna en arrière ses yeux las, et il vit.
  Et leurs figures se rapprochèrent de plus en plus.
  Leurs jeunes bouches s'attirèrent de si près qu'on
  eût dit une rose de flamme, unique et parfaite, et
  il sentit son sein palpitant, et son haleine qui s'échauffait,
  s'accélérait.

  Et il lui donna toutes les caresses qu'il avait
  tenues en réserve, et elle lui fit le sacrifice de
  toute sa virginité, et membre contre membre, en
  une longue et voluptueuse extase, leur passion s'accrut
  et se calma. Oh! pourquoi, chalumeau trop
  aventureux, te risquer à chanter encore l'amour;
  c'est assez de dire qu'Eros ait fait résonner son rire
  sur cette prairie sans fleur.

  O trop audacieuse poésie, pourquoi essayer de
  chanter encore la passion? Reploie tes ailes sur le
  téméraire Icare, et laisse ton lai dormir sur les
  cordes silencieuses de la lyre, jusqu'au jour où tu
  auras découvert l'antique source de Castalie, ou
  cueilli dans les eaux lesbiennes la plume d'or que
  laissa tomber Sapho, en se noyant.

  C'est assez, c'est assez de dire que l'être dont la
  vie avait été une ardente et coupable pulsation, une
  infamie splendide, pût dans le pays sans amour où
  règne Hadès, glaner une moisson brûlante sur ces
  champs de flamme, où la passion erre pieds nus,
  sans chaussures et pourtant sans se blesser. Ah!
  c'est assez qu'une seule fois leurs lèvres aient pu
  se rencontrer,

  en celle ardente palpitation où des existences entières
  semblent se condenser en une seule extase,
  et qui meurt dans l'excès de la volupté, dans la
  tension d'un plaisir convulsif, avant que Proserpine
  les désignât pour la servir autour du trône d'ébène
  où siège le pâle Dieu qui lui délia la ceinture dans
  les campagnes d'Enna.



PANTHÉA

  Non, allons d'un feu à un autre feu, de la souffrance
  passionnée à une volupté plus mortelle.
  Je suis trop jeune pour vivre sans désir, tu es trop
  jeune pour perdre cette nuit d'été à faire ces vaines
  questions que depuis longtemps l'homme a posées
  au voyant et à l'oracle, sans recevoir de réponse.

  Car, ma tendre amie, mieux vaut sentir que savoir,
  et la sagesse est un héritage sans enfants. Une
  vague de passion, la première et ardente explosion
  de la jeunesse, voilà qui vaut bien les proverbes
  accumulés par le sage. Ne tourmente point ton
  âme d'une philosophie morte; n'avons-nous pas
  des lèvres pour le baiser, des coeurs pour aimer et
  des yeux pour voir?

  N'entends-tu pas le murmure du rossignol, pareil
  à de l'eau qui chante au sortir d'une urne
  d'argent? Si doux est ce chant qu'il fait pâlir la
  lune de dépit d'être suspendue à une telle hauteur
  dans le ciel, et de ne pouvoir entendre cette mélodie
  ravissante d'amour.--Vois comme elle enguirlande
  de brouillards ses deux cornes, la lune attardée
  dans sa tâche.

  Des lis blancs, coupes dans lesquelles rêvent les
  abeilles d'or, la neige que forment les pétales tombés,
  quand la brise éparpille les fleurs du châtaignier,
  ou l'éclat des corps d'éphèbes reflétés par
  l'eau,--tout cela ne te suffit-il pas? Désires-tu
  quelque chose de plus? Hélas, les Dieux ne donneront
  jamais rien de plus de leur éternel trésor.

  Car nos grands Dieux ont fini par se lasser, par
  s'irriter de tous nos pêchés sans fin, de notre vain
  effort pour expier par la souffrance, par la prière,
  ou par le prêtre, le gaspillage des jours de la jeunesse,
  et jamais, jamais ils ne prêtent la moindre
  attention, soit au bien, soit au mal, mais dans
  leur indifférence, ils font tomber la pluie sur le
  juste et l'injuste.

  Ils prennent leurs aises, nos dieux. Ils prennent
  leurs aises. Ils parsèment des pétales de rose leur
  vin parfumé. Ils dorment, dorment sous les arbres
  berceurs où s'entrelacent l'asphodèle et le jaune lotus.
  Ils regrettent les jours heureux de jadis, où ils
  ne savaient pas encore ce qu'on peut rêver de mal,
  et faire en rêvant.

  Et bien loin, au-dessous du pavé de bronze, ils
  voient comme un essaim de mouches la foule des
  petits hommes, l'agitation des menues existences,
  puis dans leur ennui, ils reviennent à leur séjour
  parmi les lotus, et se baisent les uns les autres sur
  les lèvres, et boivent à plus longs traits la liqueur
  préparée avec les graines du pavot, qui amène le
  doux sommeil aux paupières de pourpre.

  Là, tout le long du jour, le soleil aux vêtements
  d'or, reste debout, tenant en main sa torche flambante,
  et quand le tissu varié des heures de la journée
  a été achevé par les douze vierges, alors à travers
  le brouillard cramoisi s'avance la lune, à peine
  échappée des bras d'Endymion, et les Dieux immortels
  se pâment dans les transes de passions mortelles.

  Là-haut la reine Junon se promène parmi la rosée
  des prés, ses grands pieds blancs tachés par la
  poussière safranée des lis agités par le veut, pendant
  que le jeune Ganymède s'ébat dans le moût
  brûlant à l'écume ambrée; et ses boucles voltigent
  de tous côtés, comme au jour où l'aigle ravit sur
  l'Ida l'enfant tout effrayé, et l'emporta à travers le
  ciel ionien...

  Là-haut, dans le fond vert de quelque jardin bien
  clos, la reine Vénus, ayant à son côté le berger,
  près de son corps doux et chaud, comme la fleur
  d'églantine, qui voudrait être blanche, mais qui
  rougit de son orgueil, rit tout bas dans son amour,
  si bien que le jaloux Salmacis, épiant à travers le
  feuillage des myrtes, soupire dans la douleur de la
  volupté solitaire.

  Là-haut ne souffle jamais ce terrible vent du Nord
  qui laisse nos forêts d'Angleterre mornes et nues,
  jamais la neige rapide n'y tombe en blanc duvet,
  jamais l'éclair aux rouges dentelures ne se risque à
  les réveiller dans la nuit cerclée d'argent, alors que
  nous pleurons sur quelque douce et triste faute, sur
  quelque délice mort.

  Hélas! eux, ils connaissent la lointaine source du
  Léthé, ils les connaissent bien, les eaux qui se cachent
  parmi les violettes, où celui dont les pieds meurtris
  sont las d'errer, peut reprendre courage et marcher,
  et boire à ces profondeurs l'eau fraîche et cristalline,
  y puiser un baume du sommeil pour les âmes que
  fuit le sommeil, un engourdissement de la douleur.

  Mais nous comprimons nos natures; Dieu, ou le
  Destin est notre ennemi. Assez de ce désespoir qui
  accompagne partout le plaisir, assez de tous les
  temples que nous avons bâtis, assez d'avoir fait de
  justes prières jamais exaucées, car l'homme est
  faible, Dieu dort, et le ciel est haut. Un instant
  brillamment coloré, un seul grand amour, et voilà
  que nous mourons.

  Ah! nul batelier, maniant péniblement la gaffe,
  ne pousse sa noire chaloupe vers le rivage sans
  fleurs. Aucune petite monnaie de bronze ne saurait
  porter l'âme par-dessus le fleuve de la mort au pays
  sans soleil. Victimes, libations, voeux, tout est inutile;
  la tombe est scellée; les morts ne se relèvent
  point.

  Nous nous dissolvons dans l'air des hautes régions;
  nous redevenons des choses identiques à
  celles que nous touchons; chaque rayon cramoisi de
  soleil doit son éclat au sang de notre coeur: tout
  astre qu'émeut le printemps doit à nos jeunes vies
  son déploiement de flamme verte; les bêles les plus
  sauvages qui battent la broussaille nous sont apparentées;
  toute vie est une et tout est changement.

  Un unique battement de systole et de diastole,
  effet d'une seule et vaste existence, soulève le coeur
  géant de la Terre, et les vagues puissantes de l'être
  unique ondulent depuis le germe sans nerf, jusqu'à
  l'homme, car nous sommes une parcelle de
  tout. Rocher, oiseau, animal ou colline, nous ne
  faisons qu'un avec les êtres qui nous dévorent, avec
  les êtres que nous tuons.

  Des cellules inférieures où la vie se réveille nous
  passons à la plénitude de la perfection; ainsi
  vieillit l'Univers. Nous qui sommes aujourd'hui
  semblables à des dieux, nous avons été jadis une
  masse de pourpre frissonnante barrée de lignes d'or,
  insensible à la joie et à la souffrance, et ballottée
  dans les dédales terribles de mers furieuses sous les
  coups des vents.

  Cette ardente et vigoureuse flamme dont brûlent
  nos corps, elle fera peut-être resplendir d'asphodèles
  quelques prairies, oui, et ces seins d'argent, les
  tiens, deviendront perles d'eau. Les terres brunes
  que labourent les hommes seront rendues plus fécondes
  par nos amours de cette nuit. Rien n'est
  perdu dans la nature; toutes choses vivent en dépit
  de la Mort.

  Le premier baiser de l'adolescent, la première
  clochette de l'hyacinthe, la dernière passion de
  l'homme, la dernière lance rouge qui jaillit hors
  du lis, l'asphodèle qui ne veut point laisser ses
  fleurs s'épanouir par effroi de sa trop grande beauté
  et par réserve pudique, comme celle qu'éprouve la
  jeune fiancée sous le regard de son amoureux, ce
  sont là autant de choses

  que consacre un unique sacrement. Nous ne
  sommes pas seuls à avoir la passion de l'hyménée.
  La terre aussi l'éprouve. Les jaunes boutons d'or,
  que le rire secoue, connaissent à la pointe du jour
  un plaisir aussi réel que nous, quand dans un bois
  plein de fraîches fleurs, nous respirons le printemps
  sur notre coeur, et sentons que la vie est bonne.

  Aussi, quand les hommes nous enseveliront sous
  l'if, ta bouche pareille à une tache pourpre, deviendra
  une rose, et tes doux yeux seront des campanules
  d'un bleu foncé, obscurcies de rosée, et quand le
  blanc narcisse jettera étourdiment ses baisers au
  vent, son compagnon de jeu, un vague reste de joie
  agitera notre poussière, et nous redeviendrons
  jeune fille et jeune homme épris.

  Et ainsi, sans avoir de la vie la douleur cruelle
  qui lui vient de la conscience, en quelque fleur
  charmante nous sentirons le soleil, nous chanterons
  encore par la gorge de la linotte, et comme
  deux serpents revêtus d'une somptueuse cotte de
  mailles, nous passerons sur nos tombes, ou bien,
  couple de tigres, nous ramperons par la jungle torride,
  jusqu'à l'endroit où dorment les énormes lions
  aux yeux jaunes

  et nous leur livrerons bataille. Comme mon
  coeur bondit à la pensée de cette grande vie après la
  mort, de ce passage par la bête, l'oiseau, la fleur,
  quand cette coupe contenant trop d'esprit se brise
  pour respirer plus à l'aise, et avec les feuilles pâlies
  d'automne, l'âme, qui fut la première à conquérir
  la terre, sera la dernière et noble proie de la
  terre.

  Oh! songe à cela! nous revêtirons toutes les
  formes capables de vie sensuelle; le Faune aux
  pieds de chèvre, le Centaure ou les Elfes aux yeux
  pétillants de gaîté, qui laissent des anneaux pour
  trace de leurs danses, dans la prairie, afin de taquiner
  l'aurore, et ne sont pas plus près que vous
  et moi des mystères de la nature, car nous entendrons

  battre le coeur du merle, et croître les marguerites,
  et la perce-neige défaillante soupirer après le
  soleil, dans les jours sombres de l'hiver; nous saurons
  par qui sont lissés les fils argentés de la Vierge,
  à qui les fritillaires diaprées doivent leur peinture,
  et qui donne à l'aigle de larges ailes pour voler d'un
  pin frissonnant à un autre.

  Oui, si nous n'avions jamais aimé, qui sait si
  cette asphodèle que voilà aurait attiré l'abeille en
  son sein doré, ou si la rose eût jamais suspendu à
  toutes ses branches ses lampes cramoisies. À ce
  qu'il me semble, nulle feuille ne devrait jamais
  bourgeonner au printemps, sinon pour les lèvres
  qu'ont les amants pour le baiser, pour les lèvres
  avec lesquelles chantent les poètes.

  Le soleil doit-il donc perdre sa lumière, ou cette
  lèvre façonnée par l'art de Dédale est-elle moins
  belle, parce que nous héritons de la nature, et ne
  faisons qu'un avec chaque battement du pouls vital
  qui agite l'air? Que plutôt de nouveaux soleils parcourent
  le ciel, que la fleur prenne une nouvelle
  splendeur, et soit un charme de plus pour la prairie.

  Et nous deux qui nous aimons, n'allons point
  nous asseoir à l'écart pour critiquer la nature, mais
  que la mer joyeuse soit notre vêtement, et que
  l'étoile chevelue lance ses flèches à notre gré! Nous
  ferons partie du grandiose ensemble de toutes
  choses, et dans toute la succession des éons, nous
  nous mêlerons, nous nous perdrons dans l'âme cosmique,

  Nous serons des notes dans cette grande symphonie
  dont la cadence allant de cercle en cercle
  forme le rythme de toutes les sphères, le coeur de
  l'Univers entier, battant de vie, ne fera qu'un avec
  notre coeur. Les années qui arrivent d'un pas furtif
  ont maintenant perdu les terreurs qu'elles nous
  causaient: nous ne mourrons point: l'Univers lui-même
  fera notre immortalité.



HUMANITAD

  Nous voici au coeur de l'hiver. Les arbres sont
  dépouillés, excepté là où les bestiaux se terrent pour
  résister au froid, sous le pin, car celui-ci ne revêt
  jamais la livrée éclatante de l'automne, à qui son
  frère jaloux dérobe son or. Pour lui, il garde fidèlement
  son costume vert; âpre est le vent,

  comme s'il soufflait de la caverne de Saturne.
  Quelques minces poignées de foin adhèrent encore
  aux haies vivement dessinées en noir, la où le
  charretier a ramené la charge odorante d'un jour
  d'été, depuis les prairies d'en bas jusqu'à la pente
  étroite. Sur la neige à demi fondue, les bêlantes
  brebis se tassent contre les barrières, et les chiens
  domestiques, tout transis,

  vont de t'étable close au ruisseau gelé, et reviennent
  l'air découragé, et regrettent le pâtre grondeur
  et le bruyant attelage. Et dans les hauteurs,
  décrivant des cercles sans but, les corbeaux croassants
  tournoient autour de la meule blanche de
  givre, ou se tiennent en rang serré sur les rameaux
  ruisselants, et dans le marécage, les plaques de
  glace se fendillent

  sous les pas solennels du héron décharné qui va
  par les roseaux, bat des ailes et ramène son cou en
  arrière, et pousse un cri railleur à la vue de la lune.
  À travers les prairies s'en va d'un pied boiteux le
  pauvre lièvre effaré; qu'on prendrait pour une
  petite tache. Et une mouette égarée, jetant sa clameur
  irritée, voleté comme une soudaine tombée
  de neige sous le ciel d'un gris morne.

  C'est le plein hiver, et le robuste paysan rapporte
  de l'étable glacée sa charge de fagots, frappe du pied
  sur le foyer, jette sur le feu languissant les bûches
  gorgées de sève, et rit de voir le jaillissement brusque
  de la flamme, effrayer ses enfants dans leurs
  jeux. Et pourtant... le printemps est dans l'air.

  Déjà le grêle crocus se fraye passage à travers la
  neige, et bientôt les campagnes blanches vont de
  nouveau se fleurir de primevères que viendra faucher
  quelque jeune gars, car dès les premiers baisers
  d'une chaude pluie, la mélancolie glacée de l'hiver
  se résout en larmes. Les bruns sansonnets s'accouplent,
  et le lapin, les yeux brillants, épie

  de son terrier obscur de quel côté sont semés les
  cônes de sapin. Il écrase du pied une perce-neige,
  et court sur le tertre moussu. Les merles traversent
  de leur vol noire promenade du soir, et les soleils
  restent plus longtemps avec nous. Ah! qu'il fait
  bon voir le Printemps ceint de gazon, dans toute
  la joie que lui donne la vue de cette riante verdure,

  franchir les haies en dansant, jusqu'au jour où la
  rose précoce (ce remords charmant de l'épineuse
  églantine) fait éclater son fourreau d'émeraude, et
  étale le petit disque frissonnant de flamme dorée,
  si bien connu des abeilles, car à sa suite se montrent
  les pâles armoises, les oeillets pourprés et les asphodèles
  en pleine floraison.

  Alors le semeur arpente le champ du haut en
  bas, pendant que derrière lui le gamin rieur écarte
  de ses cris aigus la troupe noire et pillarde des
  corbeaux. Alors le châtaignier déploie toute sa
  gloire, et sur le gazon tombe le flot parfumé des
  fleurs à la nuance de crème; les madrigaux langoureux,
  murmurés à demi-voix,

  s'envolent furtivement du carillon mobile de la
  campanule, à chaque brise matinale. Puis ce sont
  le blanc jasmin, qui étoile son propre ciel, et la
  linaire qui tire sa langue de feu. L'églantine, vêtue
  de velours poudreux, s'empare du sol et prend
  l'empire de la forêt; puis, lorsque la rose attardée
  a laissé choir,

  une à une les pièces froissées de son armure,
  lorsque les pensées ont fermé leurs yeux aux paupières
  de pourpre, les chrysanthèmes débarquent
  de leurs navires dorés leurs marchandises voyantes
  et sans parfum, et les violettes, devenues d'une hardiesse
  téméraire, quittent leurs modestes recoins;
  et des baies écarlates parsèment l'aubépine encore
  sans feuilles.

  O campagne heureuse, ô arbre trois fois heureux,
  bientôt voire reine, en robe brodée de marguerites,
  couronnée de fleurs de lys, va descendre à petits
  pas sur la prairie. Bientôt les pâtres paresseux vont
  de nouveau pousser leur troupeau le long de l'étang.
  Bientôt, sous la verte feuillée flottera en plein midi
  le bourdonnement sourd des abeilles.

  Bientôt la clairière sera toute brillante de miroirs
  de Vénus, fleur préférée des audacieux, et ces
  charmantes nonnes, les muguets, aux vêtements
  d'un blanc de neige, égrèneront leur chapelet de
  perles, et les oeillets incarnats, aux pétales foncés
  en forme de mitre, embaumeront le vent; et la
  clématite accrochera partout dans les haies ses
  étoiles jaunes.

  Cher fiancé de la Nature, si bienfaisant Printemps,
  toi qui peux multiplier la génisse à la douce
  haleine, donner au chevreau ses petites cornes, et
  apporter à la vigne ses fleurs tendres et soyeuses,
  où donc est ce népenthès que jadis l'homme tirait
  de la racine de pavot et de la mandragore aux baies
  luisantes?

  Il fut un temps où le plus commun des oiseaux
  savait me faire chanter à l'unisson avec lui, un
  temps où toutes les cordes de la jeunesse vibraient
  pour répondre sans retard, ou plus mélodieusement,
  en rimes, à toute idylle de la forêt. Est-ce moi qui
  change? Ou y aurait-il quelque chose de changé
  dans la joyeuse et charmante carrière?

  Non, non, tu es toujours le même: c'est moi qui
  cherche à troubler par des soupirs ta simple solitude,
  et parce que des larmes stériles mouillent ma
  joue d'une rosée, je voudrais te voir pleurer fraternellement
  avec moi? Insensé! faut-il que tout coeur
  blessé et inquiet s'enhardisse à corrompre un tel
  vin du poison amer de son désespoir?

  Tu es le même: c'est moi dont l'âme misérable
  trouve du mécontentement à s'éprendre d'elle-même
  et abandonne son pouvoir royal à la rude domination
  de qui devrait la servir en esclave. Car, assurément,
  la sagesse existe quelque part, bien que la
  mer orageuse ne la recèle point, bien que l'immense
  abîme réponde: «Elle n'est pas en moi.»

  Brûler d'une seule et claire flamme, se tenir ferme
  selon l'honneur naturel, ne point ployer le genou
  en de vains prosternements, que leur inutilité condamne:
  quelle alchimie pourrait me l'enseigner?
  Quelle herbe travaillée par Médée m'apportera la
  paix sans exaltation de l'être que rien ne fléchit?

  La corde mineure qui termine l'harmonie et qui
  attend vainement une réponse fraternelle, jette un
  sanglot sur sa mélodie restée inachevée, et meurt
  de la mort du cygne. Ainsi moi, l'héritier de la
  souffrance, Memnon silencieux aux yeux sans regard
  et sans paupière, j'attends la lumière et la
  musique de soleils qui ne se lèveront jamais.

  La torche éteinte, le sombre et solitaire cyprès,
  le peu de poussière recueillie dans une urne étroite,
  le doux chairi (mot grec) de la tombe attique, tout cela ne valait-il
  pas mieux que de revenir à mes capricieux et maladifs
  accès d'agitation d'autrefois, que de passer
  mes jours dans la muette caverne de la souffrance?

  Non, car peut-être ce dieu couronné de pavots
  est semblable au gardien qui, près du lit d'un malade,
  parle de sommeil, mais ne peut le donner.
  Sa baguette a perdu sa vertu, et pour tout dire d'un
  mot, la mort est une réponse trop brutale, une clef
  trop banale pour résoudre un seul mystère dans la
  philosophie d'une existence.

  Et l'Amour, cette noble folie, dont la puissance
  auguste, invincible, peut tuer l'âme de ses remèdes
  emmiellés? Hélas! il me faut jouer le rôle de
  fuyard, m'éloigner de cette ruine charmante, bien
  qu'une mémoire trop tenace ne puisse oublier la
  courbe magnifique de ce front olympien,

  qui, en une courte saison, fit de ma jeunesse une
  extase de si exquise indolence, que toutes les gronderies
  de la vérité plus prudente me semblaient la
  voix grêle de la jalousie! Oh! éloigne-loi d'ici,
  chasseresse plus fatale qu'Artémis, va chercher
  quelque autre proie, car à tes charmes trop périlleux

  mes lèvres ont assez bu!--Jamais, non jamais,
  quand même l'amour en personne tournerait sa joue
  dorée vers les flots troublés de ce rivage où j'ai été
  jeté comme une épave par le naufrage,--en cet
  instant même où les roues du char de la passion
  m'effleurent de trop près; loin d'ici! loin d'ici!
  je me voue à une vie plus stérile, plus austère.

  Plus stérile, oui! ces bras-ci ne se pencheront
  plus à travers le treillage des vignes pour attirer
  mon âme malgré sa douce résistance, par la verdure
  entrelacée. Une autre tête aura cette auréole
  à porter, car pour moi j'appartiens à Celle qui
  n'aime aucun homme, celle dont le sein blanc et
  pur porte le signe de la Gorgone.

  Que Vénus s'en aille prendre le menton de son page
  mignon, et lui emmêler sa chevelure frisée; que
  pourvu du filet, de l'épieu et de l'équipage de chasse,
  le jeune Adonis sonne de la corne à son rendez-vous,
  quant à moi, son enchantement câlin, aux
  manoeuvres subtiles, ne me charme plus, bien que
  je sois en état de conquérir sa plus chère citadelle.

  Non, quand je serais ce jeune pâtre rieur qui vit
  du sommet de l'Ida passer le petit nuage par-dessus
  Ténédos et la haute Troie, et devina la venue de la
  Reine, et dans son admiration, s'inclina devant
  elle,--non, pas même pour une nouvelle Hélène,
  je ne tendrais la pomme à sa main.

  Ainsi donc, apparais, Athéné aux bras d'argent,
  et si la musique ne sort plus de mes lèvres, inspire
  du moins ma vie. Ta gloire n'a-t-elle point été
  chantée en hymnes par un homme qui le donna
  son épée et sa lyre, ainsi que fit Eschyle au beau
  combat de Marathon, et qui mourut pour montrer
  que de l'Angleterre de Milton pourrait encore
  naître un fils[7].

[Note 7: Byron.]

  Et pourtant, je ne saurais fréquenter le Portique,
  et vivre sans désir, sans crainte ni souffrance,
  et développer en moi cette calme sagesse, qu'en un
  temps lointain, le grave maître athénien enseigna
  aux hommes, acquérir cet équilibre volontaire,
  concentré en soi, qui trouve en soi son réconfort,
  afin de voir défiler les vaines fantasmagories du
  monde sans baisser la tête.

  Hélas! ce front serein, ces lèvres éloquentes, ces
  yeux où se reflétait l'éternité entière, tout cela repose
  dans Colonos sa patrie; une éclipse a passé sur
  la sagesse, et Mnémosyne est sans enfants; la
  chouette de Minerve s'est égarée dans les ténèbres
  qu'elle s'est faites pour assurer la sécurité de son vol
  orgueilleux.

  Je ne me soucie guère de gravir en compagnie de
  la Science, bien que par une subtile et étrange incantation,
  elle fasse descendre la lune du ciel. La
  Muse du Temps déploie son tapis aux couleurs
  somptueuses devant des regards non moins avides,
  et souvent, je l'avoue, dans la grande épopée que
  déroule Polymnie, je me plais à lire

  les pages où l'on voit l'Asie envoyer en guerre
  ses myriades de soldats contre une petite cité, et le
  Mède tout cuirassé de mailles dorées, armé d'un
  cimeterre orné de gemmes, et d'un bouclier blanc,
  empanaché de pourpre, chevauchant entre les peupliers
  ondulants et la mer que les hommes appellent
  Artémisium, jusqu'à ce qu'il aperçût les Thermopyles

  et leur défilé ardu que fermait un mur étroit, et
  sur les pentes les plus proches, une petite troupe
  de lions prenant leurs ébats insouciants.--Et
  comment il fut stupéfait de voir tant de hardiesse,
  et dressa sa tente sur le rivage semé de roseaux, et
  resta deux jours immobile d'étonnement. Puis à
  minuit se glissa par-dessus

  une hauteur peu fréquentée, et descendant à
  travers la forêt automnale, massacra traîtreusement
  ces êtres si chers à Sparte, couronne du lointain
  Eurotas, et puis reprit sa marche, sans soupçonner
  le piège fatal que Dieu avait tendu pour lui dans
  l'étroite baie de Salamine.--Et pourtant les lignes
  deviennent confuses.

  Et la cadence de leur langage grec ne me charme
  plus; je me sens trop en désaccord avec cette époque
  si belle pour l'aimer beaucoup. Car ainsi que le
  disque du cadran solaire reçoit en plein midi les
  rayons de l'astre, sans en rien voir dans son aveugle
  obscurité, ainsi mes yeux poursuivent sans trêve
  ce qui fuit ma vision déçue.

  Oh! s'il se pouvait qu'un seul être grandiose,
  désintéressé, simple, nous apprenne ce que c'est
  que la sagesse? Parlez donc, cimes du solitaire
  Helwellyn, car ces bruits de mêlée se sont écartés
  de vos rochers impassibles et de vos ruisselets cristallins,
  où donc est cet esprit que son existence irréprochable
  n'empêcha pas de baiser la bouche
  meurtrie de son propre siècle[8]?

[Note 8: William Wordsworth (1770-1850).]

  Parlez donc, Lauriers de Rydal, où est Celui
  dont vous avez ombragé le doux front, où est cette
  âme pure qui, en ses jours de gracieuse majesté
  sans couronne, a, malgré son humble carrière,
  atteint le but grandiose où s'unissent amour et
  devoir. Lui, du moins, il sut satisfaire les lois les
  plus hautes, et il s'assit au festin de la Sagesse.

  Mais nous autres, nous sommes les bâtards de
  l'Erudition; nous savons par coeur le sonore mot
  de passe de toutes les écoles grecques, et nous n'en
  prisons aucune. L'Épée sans défaut qui abattit
  l'Hydre païenne est un instrument sans vigueur,
  que nous avons nous-mêmes émoussé. Quel homme
  de nos jours escaladera les augustes, antiques sommets,
  et se courbera devant le Respect vénérable?

  Il est vrai, j'en ai connu un, mais, par Schabod!
  il a disparu, ce dernier et cher fils de l'Italie, qui
  étant homme est mort pour la cause de Dieu, et ses
  os reposent en paix[9]. Oh! garde-le, garde-le bien,
  ma Tour de Giotto, lis de marbre dans la ville des
  lys, ne permets pas aux caprices farouches de la
  tempête

[Note 9: Mazzini.]

  de tourmenter son sommeil, interdis à l'Arno de
  lancer ses eaux troubles et jaunes par-dessus ses
  bords: jamais plus puissant vainqueur ne gravit
  les marches du Capitole dans les temps jadis, où
  Rome était vraiment Rome, car la liberté marchait
  a côté de lui comme une fiancée, et à leur vue le
  pâle Mystère

  fuyait en jetant un cri aigu jusqu'en sa sombre
  cellule, et entraînant un vieillard qui tenait des
  clés rouillées; fuyait en frémissant de terreur à ce
  tocsin éternel qui sonne le glas de l'oubli sur les
  dynasties défuntes, et enfin il a'abattit comme
  l'aigle blessé sous la rafale, lorsque le grand triumvir
  pénétra jusqu'au coeur sacré de Rome.

  Il connaissait le coeur sacro-saint et les collines
  de Rome; il arracha sa louve immonde de la caverne
  du lion, et maintenant il repose dans la mort, près
  de ce dôme empyréen que Brunelleschi suspendit
  dans les airs au-dessus du Val d'Arno. O Melpomêne,
  fais chanter dans ta flûte mélancolique ta plus douce
  plainte.

  Fais chanter par les clefs tragiques des mélodies
  telles que la joie elle-même puisse en concevoir de
  la jalousie, et que les Neuf oublient un instant leur
  modeste empire pour pleurer sur celui qui, pour
  ressusciter les hommes, alluma dans le plus grandiose
  des sanctuaires de Rome le flambeau de Marathon,
  et porta l'ardeur du soleil jusque sur les
  plaines oubliées du Soleil.

  Oh! garde-le bien, ma Tour de Giotto, et que
  chaque jour quelque jeune Florentin apporte des
  couronnes de cette fleur enchantée que recèlent les
  sombres sommets de Vallombrosa, et en couvre sa
  tombe où gît celui dont l'urne est pareille à un
  arbre puissant que ne voient point des yeux mortels,

  un arbre puissant qui en ses cycles errants serait
  poussé par la tempête jusqu'au bout infiniment
  lointain où Chaos et Création se confondent, où les
  ailes des chérubins aux chants éternels sont tissues
  de Néant, et ont pénétré jusqu'en un vide-sans
  Lune,--Et pourtant, bien qu'il soit poussière,
  argile,

  Il n'est point mort. Les Parques aux éternelles
  mémoires s'y opposent, et les ciseaux s'abstiennent
  de se refermer. Relevez vos têtes, ô poètes qui durerez
  toujours, et vous clairons argentins, lancez une
  sonnerie plus fière; car la vile chose qui fut l'objet
  de sa haine, reste rampante en sa sombre demeure,
  seule avec Dieu et des souvenirs de péché.

  Et même, à quoi lui sert d'avoir regagné sa
  caverne, à cette mère meurtrière des prostitutions
  vêtues de pourpre? A Munich, sur l'architrave de
  marbre, les jeunes Grecs meurent en souriant, mais
  les mers qui baignent Egine s'agitent de dépit de se
  voir désertes, et de ne pas refléter leur beauté, car
  nos vies se dépouillent de toute couleur,

  faute de nos idéals; si une seule étoile pareille à
  une torche enflammée brille au ciel, l'injuste lumière
  du jour la tue sans délai, et nulle trompette de guerre
  ne peut rendre la voix de la passion à la muette poussière,
  qui jadis était Manzini! La riche Niobé avait
  ses fils pour se consoler des douleurs qu'elle éprouvait
  dans sa pierre,--mais l'Italie!

  Quel jour de Pâques ressuscitera-t-il encore ses
  enfants, eux qui n'étaient pas Dieu, et néanmoins
  ont souffert? Quels pieds iront sans s'égarer jusqu'à
  leurs suaires aux multiples replis? Quels yeux clairs
  les verront en chair et en os. Oh! qu'il serait
  opportun de racler la pierre de dessus leur sépulcre,
  et de baiser les roses saignantes de leurs blessures,
  par amour d'Elle,

  de notre Italie! notre mère visible! La plus
  sainte parmi toutes les nations, et la plus triste,
  pour la cause chérie de laquelle le jeune Calabrais
  tomba en cette journée d'Aspromonte, le coeur
  joyeux, qu'en un siècle où Dieu s'achète et se vend,
  un homme se trouvât, mourant pour la Liberté!
  mais nous autres, qui sommes consumés, refroidis,

  nous voyons l'honneur souffleté et des entraves
  enchaîner les beaux pieds de la Pitié; la Pauvreté
  se glisse dans nos rues sans soleil, et d'un couteau
  bien affilé, d'une main furtive coupe la gorge chaude
  aux enfants. Et personne ne dit mot. Oh! nous
  sommes de misérables hommes, indignes de notre
  magnifique héritage. Où est-elle, la plume

  de l'austère Milton? où est-elle, cette puissante
  épée qui punit son maître d'une juste mort? Les
  années ont perdu leur chef de jadis, et aucune voix
  ne part du trépied muet pour atteindre à nos oreilles:
  Et cependant, ainsi qu'une mère réduite à la dégradation,
  met au monde au milieu d'un spasme
  un vil enfant, qui lui inspire de l'horreur, de même
  notre enthousiasme le plus sincère

  engendre des enfants illégitimes, l'anarchie, qui
  joue pour la Liberté le rôle de Judas, le vil et licencieux
  prodigue qui vole l'or de la liberté, sans
  que pourtant il lui en reste rien, l'Ignorance, le
  seul vrai fratricide depuis Caïn, l'Envie, aspic qui se
  meurtrit lui-même de ses piqûres, l'Avarice, dont
  la main paralysée

  ne s'ouvre plus qu'avec raideur; l'Avidité bondée
  d'argent, et dont la faim monotone épuise les
  hommes, au milieu du tumulte des roues. Ce sont
  là les semences de choses qui feront périr leur
  semeur. Voilà ce que chaque jour voit mûrir en
  Angleterre, et les pas si doux de la Beauté ne foulent
  plus les pierres d'aucune des rues enlaidies.

  Ce qu'avait épargné Cromwell lui-même, est
  profané par les mauvaises herbes et les vers, abandonné
  aux jeux tumultueux du vent et des rafales
  de neige, ou bien est restauré par des mains plus
  meurtrières encore. La pire dégradation qu'opère le
  Temps; il la voile de quelque grâce, mais ces modernes
  scandales ne savent faire qu'une nudité imperméable
  à la pluie.

  Où est-il cet Art qui invitait des Anges à venir
  chanter sous les hautes voûtes du choeur à Lincoln.
  Si bien que l'air semble emprunter à de telles harmonies
  de marbre une douceur que des lèvres humaines
  n'espèrent point tirer du vrai roseau? Ah!
  où est-elle cette main habile qui sut fléchir les
  branches fleuries de l'aubépine,

  pour l'arche de Southwell, et sculpta la maison
  de Celui qui aimait les champs avec toutes nos plus
  charmantes fleurs anglaises? Le même soleil se
  lève pour nous; les saisons naturelles tissent le
  même tapis de vert et de gris; les collines ont
  gardé parmi nous leur aspect, mais cet Esprit-là a
  disparu.

  Et peut-être vaut-il mieux qu'il en soit ainsi.
  Car la Tyrannie est une Reine incestueuse, elle a
  pour frère et comme pour compagnon de lit le
  Meurtre, et la Peste habite avec elle; ses pas perfides
  vont et viennent par des sentiers impurs et
  sanglants. Mieux valent un désert vide et une âme
  inviolée.

  Car une noble fraternité, l'harmonie de la vie
  qui se meut dans un air pur, l'agile et pure beauté
  des membres forts chez les hommes libres, et les
  femmes chastes, ces choses-là élèvent nos âmes
  plus haut que ne saurait le faire la maigre et aveugle
  Sibylle d'Agnelo, penchée sur le livre des douleurs
  humaines,

  ou que la fillette que Titien représente toute
  blanche sur un escalier, près de son lit, charmant,
  qu'elle égale en hauteur, ou que Mona Lisa souriant
  à travers ses cheveux. Ah! quoi qu'on pense, la vie
  est, après toute chose, plus vaste qu'aucun ange
  peint, si nous étions en état de voir le Dieu qui est
  au dedans de nous. La sérénité grecque de jadis,

  qui maîtrise la passion, ou cette ligne bien droite
  chez les vierges de marbre, qu'on voit, sans trouble
  dans le regard, sans agitation dans les membres,
  chevaucher autour du Temple d'Athéné, et en
  refléter les divines ordonnances, et cette exacte symétrie
  de toutes les choses qui dans l'homme se
  livreraient sans cela d'incessants combats,--tout
  au moins dans l'intervalle,

  qui s'étend des baisers maternels à la tombe,
  voilà sans doute de quoi gouverner nos vies, et
  nous assurer un empire assez puissant pour que la
  tentation s'enroue à appeler du fond de sa caverne,
  pour que le blême Péché marche courbé sous la
  honte de ses adultères, pour que la Passion, en
  quittant la maison de plaisir, ouvre des yeux
  effarés.

  Faire le corps et l'Esprit chose une et identique
  avec tout ce qui est droit, si bien que rien ne vive
  en vain, du matin jusqu'à midi, mais qu'en un
  doux unisson, outre chaque pouls de la chair et
  chaque palpitation du cerveau, l'âme, encore parfaite,
  réside sur un trône défendu par d'imprenables
  bastions contre toutes les vaines attaques du
  dehors,

  Et qu'elle observe, avec une sereine impartialité,
  la mêlée des choses, et y puise néanmoins du réconfort,
  en sachant que par la chaîne de la causalité
  sont mariées toutes les choses différentes, qu'il
  en résulte un tout suprême, qui a pour langage la
  joie ou un hymne plus saint! Ah! certes, ce serait
  là une manière de gouverner

  la vie en la plus auguste omniprésence, et
  par là, l'intellect doué de raison trouverait dans la
  passion son expression; les purs sens, qui autrement
  sont ignobles, communiqueraient la flamme
  à l'esprit, et le tout formerait une harmonie plus
  mystique que celle dont sont unies les étoiles planétaires

  et de leurs tons divers ferait une corde à l'octave,
  dont la cadence étant sans bornes, se répandrait à
  travers les orbes de toutes les sphères, et de là
  jusqu'à leur Maître reviendrait, renforcée par sa
  nouvelle puissance, douées d'un pouvoir plus efficace.
  --Ah! vraiment, si nous pouvions seulement
  atteindre à cela, nous aurions trouvé le dernier, le
  suprême credo.

  Ah! c'était chose aisée quand le monde était
  jeune, que de tenir sa vie à l'écart des contraintes
  et des souillures. Sur nos lèvres tristes a vibré un
  chant différent; nous nous sommes ôté notre couronne
  de nos propres mains, pour errer parmi les
  souffrances de l'exil; et dépossédés que nous
  sommes de ce qui nous appartient en propre, nous
  ne pouvons connaître d'autre aliment qu'une agitation
  sans trêve.

  En somme, la grâce, la fleur des choses s'est
  dissipée, et de tous les hommes nous sommes les
  plus misérables, nous qui devons vivre la vie l'un
  de l'autre et jamais celle qui nous appartient en
  propre, et cela par pure pitié, avec la peine de défaire
  ensuite; il en était autrement au temps où âme et
  corps semblaient se confondre en mystiques
  symphonies.

  Mais nous avons déserté ces charmants refuges,
  pour entreprendre d'un pied fatigué le voyage du
  nouveau Calvaire, où nous contemplons, comme
  celui qui voit sa propre face dans un miroir, l'Humanité
  s'égorgeant elle-même, où dans le reproche
  muet de ce triste regard, nous apprenons quel terrible
  fantôme peut faire surgir la main rougie de
  l'homme.

  O bouche meurtrie! O front couronné d'épines!
  O calice plein de toutes les misères communes!
  Toi, tu as pour l'amour de nous qui ne t'avons
  point aimé, tu as enduré une agonie prolongée
  pendant des siècles sans fin. Et nous autres nous
  étions vains, ignorants, et nous ne sûmes point
  que le coup de poignard, porté par nous à ton
  coeur, atteignait mortellement le nôtre.

  Car nous étions à la fois les semeurs et les semences,
  la nuit qui enveloppe, et le jour qui s'assombrit,
  la lance qui perce et le flanc qui saigne,
  les lèvres qui trahissent, et la vie qui est trahie;
  l'abîme a le calme, la lune a le repos, mais nous les
  maîtres du monde de la nature, nous» sommes
  encore notre redoutable ennemi.

  Est-ce là le terme de toute cette force primitive,
  qui restant identique sous les divers changements,
  est sortie par violence du chaos aveugle, pour
  monter toujours plus haut, à travers des mers
  affamées et des tourbillons de rochers et de
  flammes, jusqu'à ce que les soleils se fussent groupés
  dans le ciel, pour commencer leurs cycles,
  jusqu'à ce que chantassent les étoiles du matin et
  que le Verbe se fit homme?

  Non, non, nous ne sommes que crucifiés, et bien
  que de nos sourcils tombe comme une pluie, la
  sueur de sang, qu'on arrache les clous, et nous descendrons,
  je le sais! Que soient étanchées les
  rouges blessures, et nous retrouverons notre intégrité!
  Nous n'avons nul besoin de l'hysope offerte
  au bout d'un roseau. Ce qui est purement humain,
  est aussi de nature divine, est aussi Dieu.



SONNET A LA LIBERTÉ

  Ce n'est point que j'aime les enfants, dont les
  yeux mornes ne voient rien si ce n'est leur misère
  sans noblesse, dont les esprits ne connaissent
  rien, n'ont souci de rien connaître, mais parce que
  le grondement de tes Démocraties,

  tes Règnes de la Terreur, les grandes Anarchies,
  reflètent pareils à la mer mes passions les plus
  fougueuses, et donnent à ma rage un frère,--Liberté!
  Pour cela uniquement, tes cris discordants

  enchantent mon âme jusqu'en ses profondeurs,
  sans cela tous les rois pourraient, au moyen du
  knout ensanglanté et des traitreuses mitraillades,
  dépouiller les nations de leurs droits inviolables,

  que je resterais sans m'émouvoir. Et pourtant...
  et pourtant, ces Christs, qui meurent sur les barricades,
  Dieu sait si je suis avec eux sur certains
  points.



AVE, IMPERATRIX

  Fixée dans cette orageuse Mer du Nord, reine
  de ces plaines sans repos que soulève la marée,
  Angleterre, que diront les hommes sur loi, devant
  qui les mondes se partagent.

  La terre, fragile globe de verre, tient dans le
  creux de ta main, et à travers son coeur de cristal
  passent, comme les ombres par une région crépusculaire,

  les lances de la guerre au vêtement cramoisi,
  les longues vagues empanachées de blanc, de la
  bataille, et toutes ces flammes qui sèment la mort,
  les torches des seigneurs, de la Nuit.

  Les pauvres léopards, efflanqués et maigres, que
  connaît si bien la traitreuse Russie, on les voit
  ouvrant largement leurs gueules noircies et bondissant
  à travers la grêle des bombes hurlantes.

  Le vigoureux lion-marin des guerres d'Angleterre
  a quitté sa caverne de saphir de l'océan, pour
  livrer bataille à l'orage qui fait pâlir l'étoile de la
  chevalerie anglaise.

  Le clairon à la gorge de bronze résonne par les
  landes et les joncs du Palhan, et les pentes escarpées
  des neiges de l'Inde tremblent sous le pas des
  hommes armés.

  Et plus d'un chef Afghan, couché sous la fraîcheur
  de ses grenadiers, serre dans sa main son épée,
  en sentant naître en lui le farouche soupçon, dès qu'il
  voit sur la pente de la montagne

  le Marri, éclaireur au pied agile, qui vient lui
  apprendre qu'il a entendu dans le lointain le roulement
  rythmé des tambours anglais résonner aux
  portes de Kandahar.

  Car le vent du sud et le vent de l'est se rejoignent
  à l'endroit où, ceinte et couronnée par le fer et
  le feu, l'Angleterre, les pieds nus et sanglants,
  monte la route escarpée d'un vaste empire.

  O cime solitaire de l'Himalaya, gris pilier du ciel
  indien, où as-tu vu pour la dernière fois dans la mêlée
  retentissante, nos chiens ailés que mène la Victoire?

  Près des bosquets d'amandiers de Samarkand à
  Bokhara, où s'épanouissent les rouges, et vers
  l'Oxus au sable jaune où se rendent les graves
  marchands aux turbans blancs,

  Et de là en route vers Ispahan, le jardin doré du
  soleil, d'où la longue et poudreuse caravane rapporte
  cèdre et vermillon;

  Et cette redoutable cité de Caboul, posée aux
  pieds de la montagne escarpée, dont les vasques de
  marbre sont toujours pleines d'eau pour combattre
  l'ardeur de midi:

  Où l'on promène, par l'allée étroite et rectiligne
  du Bazar, une toute jeune Circassienne, présent
  qu'envoie le Czar à quelque vieux Khan barbu,

  Là ont volé nos ardents aigles de guerre, là ils
  ont battu des ailes dans l'âpre bataille, mais la
  colombe attristée, qui habite la solitude en Angleterre,
  n'a aucun plaisir.

  En vain la jeune fille rieuse se penche pour répondre
  à son amour avec ses yeux qu'éclaire
  l'amour, là-bas dans quelque ravin noir et plein
  d'embûches, gît le jeune homme étreignant son drapeau.

  Et bien des lunes, bien des soleils verront les
  enfants languissant d'attente épier le moment
  de grimper sur les genoux du père, et dans chaque
  demeure où sera entrée la désolation,

  De pâles épouses, qui auront perdu leur maître
  et seigneur, baiseront les reliques du défunt,--quelque
  épaulette ternie, une épée,--pauvres
  joujoux pour soulager une si douloureuse angoisse,

  Car ce n'est point dans les paisibles campagnes
  de l'Angleterre que ces hommes-là, nos frères, ont
  été déposés sur le lit de repos, où nous pourrions
  couvrir leurs boucliers brisés de toutes les fleurs
  que préfèrent les morts.

  Il en est de leur nombre qui gisent près des
  murs de Delhi, beaucoup d'autres dans la terre afghane,
  et beaucoup au pays où le Gange coule
  pendant sept mois sur des sables mobiles.

  Et d'autres gisent dans les mers russes, et
  d'autres dans les mers qui sont les portes de
  l'Orient, ou bien près des hauteurs de Trafalgar
  que balaie le vent.

  O tombeaux errants, ô sommeil sans repos, ô silence
  du jour sans soleil! ô ravin tranquille, ô
  profondeur orageuse, rendez votre proie! rendez
  votre proie!

  Et toi, dont les blessures ne se guérissent jamais,
  toi qui ne parviens jamais au terme de la
  course pénible, ô Angleterre de Cromwell, faut-il
  que tu paies d'un de tes fils chaque pouce de
  terre?

  Va! Couronne d'épines ta tête ornée d'une couronne
  d'or. Que ton chant de joie fasse place au
  chant de la souffrance. Le vent et la vague furieuse
  l'ont pris tes morts, et jamais ils ne te les rendront.

  La vague, le vent furieux, la rive étrangère
  possèdent la fleur de la terre anglaise,--ces lèvres
  que les lèvres ne baiseront plus jamais, ces mains
  qui jamais ne te serreront la main.

  Et maintenant qu'avons-nous gagné à enserrer
  tout le globe terrestre en des filets d'or, si l'on
  trouve caché dans notre coeur le souci qui ne
  vieillit jamais?

  À quoi nous sert-il que nos galères couvrent,
  comme une forêt de pins, toute partie de la mer?
  La ruine et le naufrage sont à nos côtés, en farouches
  gardiens de la Maison de douleur.

  Où sont les braves, les forts, les rapides? Où est
  notre chevalerie anglaise? Les herbes sauvages leur
  servent de linceul, et le sanglot des vagues est leur
  plainte funèbre.

  O bien-aimés qui gisez bien loin, quel mot d'affection
  peuvent envoyer des lèvres mortes? O poussière
  perdue, ô argile insensible! Est-ce pour finir,
  est-ce pour finir ainsi?

  Paix! Paix! c'est offenser les nobles morts que
  de tourmenter ainsi leur sommeil solennel. Bien que
  privée de ses enfants, et la tête couronnée d'épines,
  l'Angleterre doive monter la route escarpée.

  Et pourtant, quand ce pénible tertre sera achevé,
  ses veilleurs signaleront de loin la jeune République
  comme un soleil qui surgit des mers empourprées
  de la guerre.



A MILTON

  Milton, il me semble que ton esprit s'est retiré
  bien loin de ces falaises blanches, de ces hautes
  tours crénelées; ce monde aux somptueuses et ardentes
  couleurs, le nôtre, semble être tombé en
  cendres ternes et grises,

  on dirait que le siècle est changé en une pantomime
  où nous gaspillons nos heures trop chargées de
  bien d'autres tâches. Car, avec toute notre pompe
  et notre luxe, et nos puissances, nous ne sommes
  guère propres qu'à piocher la banale argile,

  puisque cette petite île que nous occupons, cette
  Angleterre, ce lion marin de la mer, est à la solde
  d'ignorants démagogues,

  qui ne l'aiment point. Dieu bon, est-ce bien là
  ce pays qui porta dans sa main un triple empire,
  quand Cromwell eut prononcé le mot de Démocratie?



LOUIS-NAPOLEON

  Aigle d'Austerlitz, où étaient tes ailes quand,
  exilé bien loin sur un rivage barbare, après une
  lutte inégale, sous les coups d'un inconnu, tomba
  le dernier rejeton de ta race de rois?

  Pauvre enfant! tu ne paraderas plus dans ton
  manteau rouge, tu ne chevaucheras pas en grande
  pompe à travers Paris, à la tête de tes légions revenues,
  mais d'autre part, ta mère, la France, libre
  et républicaine,

  posera sur ton front pâle et sans couronne les
  lauriers plus glorieux de la couronne guerrière,
  afin que ton âme puisse sans déshonneur aller là-bas
  raconter au puissant auteur de ta race

  que la France a baisé les lèvres de la Liberté, et
  les a trouvées plus douces que le miel de ses abeilles
  à lui, et que la Démocratie, vague géante, se brise
  sur les rivages où les rois reposaient sans souci.



SONNET SUR LE MASSACRE DES CHRÉTIENS EN BULGARIE

  Christ, est-ce que tu as vraiment expiré? Ou
  bien tes os gisent-ils en leur sépulcre taillé dans
  le roc. Et ta Résurrection n'a-t-elle été que le rêve
  de celle dont les péchés méritent pardon par cela
  seul qu'elle t'aimait tant?

  Car ici l'air est rempli des plaintes horribles
  des hommes, et on massacre les prêtres qui invoquent
  ton nom. N'entends-tu point les lamentations
  douloureuses de ceux dont les enfants gisent
  sur la pierre?

  Descends, ô Fils de Dieu, une nuit incestueuse
  voile la terre, et à travers la nuit sans étoiles, je
  vois le croissant lunaire dominer ta croix.

  S'il est bien vrai que tu as brisé les barrières de
  la tombe, descends, ô Fils de l'homme, et montre
  ta puissance, de peur qu'à ta place ne soit couronné
  Mahomet.



QUANTUM MUTATA

  Il y eut en Europe, un temps bien lointain, où
  nulle part aucun homme ne mourait pour la liberté
  sans que le Lion d'Angleterre, sortant d'un
  bond, de sa caverne, ne posât la main sur l'oppresseur!
  C'était alors

  que l'Angleterre était en état de se montrer Grande
  République, témoin les hommes du Piémont, objets
  préférés des soucis de Cromwell, alors que dans
  son palais à fresques, le Pontife, en un impuissant
  désespoir,

  tremblait devant nos inexorables ambassadeurs.
  Comment, dès lors, se fait-il que nous soyons déchus
  d'une telle grandeur, sinon parce que le
  luxe

  encombre de ses stériles produits la porte par où
  entreraient nobles pensées, nobles actions. Sans
  cela nous pourrions être encore les héritiers de Milton.



LIBERTATIS SACRA FAMES

  Bien que j'aie été nourri dans la Démocratie, et
  que je préfère à tout cet état républicain, où chaque
  homme est comme un roi, où nul n'est distingué
  des autres par une couronne, malgré tout,

  malgré cette démangeaison moderne de Liberté,
  je préfère le gouvernement d'un seul, auquel tous
  obéissent, à celui de ces démagogues braillards qui
  trahissent notre indépendance par les baisers qu'ils
  donnent à l'anarchie.

  Aussi n'ai-je aucune sympathie pour ceux dont
  les mains sacrilèges plantent le drapeau rouge sur
  les barricades des rues, sans défendre une juste
  cause, et qui établiraient le règne de l'ignorance:

  Alors, arts, civilisation, politesse, honneur, tout
  s'évanouirait, il ne resterait que la trahison, et le
  poignard qui est son seul outil, et le meurtre aux
  pieds silencieux et sanglants.



THEORETIKOS

  Ce puissant empire n'a que des pieds d'argile.
  Toute chevalerie, toute puissance ont abandonné
  entièrement notre petite île. Quelque ennemi a dérobé
  sa couronne de laurier,

  et parmi ses collines s'est tue cette voix qui parlait
  de Liberté. Oh! quitte-la, mon âme, quitte-la;
  lu n'es point faite pour habiter cette vile demeure
  de trafiquants, où chaque jour

  on met en vente publique la sagesse et le respect,
  où le peuple grossier pousse les cris enragés
  de l'ignorance contre ce qui est le legs des siècles.

  Cela trouble mon calme; aussi mon désir est-il de
  m'isoler dans des rêves d'art et de suprême culture,
  sans prendre parti ni pour Dieu, ni pour ses ennemis.



REQUIESCAT

  Marche d'un pas léger, elle est tout près, sous la
  neige. Parle à voix basse: elle peut entendre croître
  les pâquerettes.

  Toute sa belle chevelure dorée a pris la teinte de
  la rouille; elle qui était jeune, et charmante, elle
  n'est que poussière.

  Pareille au lis, blanche comme la neige, elle savait
  à peine qu'elle était femme si doucement elle
  avait grandi.

  Les planches du cercueil, une lourde pierre pèsent
  sur sa poitrine; seul je me torture le coeur,
  mais elle, elle repose.

  Silence! Silence! elle ne saurait entendre la lyre
  ni le sonnet; toute ma vie est ensevelie ici. Entassons
  de la terre par-dessus elle.

_Avignon_.



SONNET COMPOSÉ EN APPROCHANT DE L'ITALIE

  J'atteignais les Alpes, mon âme brûlait en moi,
  à ton nom, Italie, Italie. Et quand je sortis du coeur
  de la montagne, et que je vis le pays qui avait été
  le désir de ma vie,

  je me mis à rire comme un homme qui a gagné
  un prix de haute valeur; et rêvant à l'histoire de
  ta gloire, j'épiai le jour, jusqu'au moment où,
  zébré de blessures enflammées, le ciel de turquoise
  prit peu à peu la couleur de l'or poli.

  Les pins flottaient comme flotte une chevelure
  de femme, et dans les vergers, tout le lacis des
  branchages s'épanouissait en flocons d'écume fleurie.

  Mais quand j'appris que bien loin de là, dans
  Rome, un second Pierre portait des chaînes funestes,
  je pleurai de voir si belle une telle contrée.

_Turin_.



SAN MINIATO

  Vous le voyez, j'ai gravi la pente de la montagne
  jusqu'à cette sainte maison de Dieu, où jadis allait
  et venait le peintre angélique, qui vit les cieux largement
  ouverts,

  et sur un trône au-dessus du croissant de la
  lune, la blanche et virginale Reine de grâce. Marie!
  Si je pouvais seulement voir ta face, la mort
  ne viendrait jamais trop tôt.

  O toi que Dieu couronna d'épines et de douleurs!
  Mère du Christ! ô Épouse mystique! Mon coeur est
  las de cette vie, et trop accablé de tristesse pour
  chanter encore.

  O toi, que Dieu couronna d'amour et de flamme,
  que couronna le Christ, le très saint; oh! écoute,
  avant que le soleil impitoyable n'expose à l'univers
  mon péché et ma honte.



AVE, MARIA, GRATIA PLENA

  Est-ce ainsi qu'il est venu? Je m'attendais à voir
  une scène d'un éclat merveilleux, telle qu'on le
  conte au sujet d'un Dieu qui, dans une pluie d'or,
  fit tomber les barrières et descendit sur Danaé:

  ou bien à une apparition terrible, comme quand
  Sémélè, languissante d'amour et de désir inapaisé,
  supplia pour voir le corps lumineux du Dieu, et que
  la flamme saisit ses membres blancs et l'anéantit entièrement.

  C'est avec ces rêves joyeux que je visitai ce lieu
  sacré, et maintenant les yeux et le coeur pleins
  d'étonnement, je reste immobile devant ce suprême
  mystère d'amour,

  une jeune fille à genoux, la figure pâle et sans
  passion, un ange qui tient un lis en sa main, et au-dessus
  d'eux, la colombe, déployant ses ailes.

_Florence_.



ITALIA

  Italie! tu es déchue, bien que toutes hérissées de
  lances brillantes, tes armées marchent à grand fracas
  des Alpes du Nord jusqu'aux flots siciliens!
  Oui, déchue, bien que les nations te saluent reine,

  parce que l'on voit l'or faire briller ta richesse
  dans toutes les villes, et que sur ton lac de saphir,
  d'un air allier, sous le vent qui enfle leurs voiles,
  naviguent par milliers tes galères, sous l'unique
  drapeau rouge, blanc et vert.

  Belle et forte! Mais belle et forte en vain! Porte
  ton regard vers le Sud, où Rome, ville profanée,
  attend en vêtement de deuil un roi oint par Dieu.

  Lève ton regard au ciel; Dieu permettra-t-il une
  telle chose? Non, mais quelque Raphaël ceint de
  flamme va descendre, et frapper le Profanateur
  avec l'épée du châtiment.



SONNET ÉCRIT PENDANT LA SEMAINE SAINTE A GÈNES

  J'errais dans la verte retraite de Scoglietto. Les
  oranges à tous les rameaux qui formaient la voûte,
  étaient suspendues comme des lampes brillantes
  d'or, pour faire honte au jour. Çà et là, un oiseau
  surpris, de ses ailes battantes et de ses pieds

  éparpillait comme de la neige toutes les fleurs.
  À mes pieds de pâles narcisses pareils à des lunes
  d'argent; et les vagues arrondies qui rayaient la
  baie de saphir, riaient au soleil, et la vie paraissait
  très douce.

  Au dehors, le jeune enfant de choeur passait
  chantant d'une voix claire: «Jésus, le fils de
  Marie, a été mis à mort. Oh! venez, et couvrez de
  fleurs son tombeau.»

  Ah! Dieu! Ah! Dieu! ces charmantes heures
  helléniques ont submergé tout souvenir de tes amères
  douleurs, de la Croix, de la Couronne, des Soldats
  et de la Lance.



ROME QUE JE N'AI POINT VISITÉE

I

  Le blé a passé du gris au rouge, depuis que pour
  la première fois mon esprit a fui les mornes cités
  du Nord, pour voler aux montagnes de l'Italie.

  Et maintenant je me retourne du côté du foyer
  domestique, car mon pèlerinage est tout à fait terminé,
  bien que, ce me semble, ce soleil, rouge
  comme le sang, m'indique la route qui mène à
  Rome la sainte.

  O Dame bénie, qui as sous ton empire les sept
  collines, ô Mère sans tache ni souillure, toi qui
  portes une triple couronne d'or,

  O Roma, Roma, je dépose à tes pieds ce vain
  tribut de mon chant, car, hélas! elle est rude et
  longue, la route qui conduit à la Voie sacrée.

II

  Et pourtant, quelle joie ce serait pour moi que
  de tourner mes pas vers le Sud, après avoir suivi le
  Tibre jusqu'à son embouchure, de revenir m'agenouiller
  dans Fiésole

  et d'errer à travers l'épaisse forêt de pins, qui
  interrompt le cours de l'Arno aux reflets d'or, pour
  voir le brouillard empourpré et la lueur du matin
  sur les Apennins,

  en passant près de mainte maison enfouie parmi
  les vignes, près du verger, près du jardin d'oliviers
  gris, jusqu'à ce qu'enfin du haut de la route qui
  parcourt la morne Campagna, surgissent les sept
  collines qui portent le Dôme.

III

  Pour moi, pèlerin des mers du Nord, quelle joie
  de me mettre tout seul à la recherche du temple
  merveilleux et du trône de Celui qui tient les clefs
  redoutables.

  Alors que tout brillants de pourpre et d'or, défilent
  et prêtres et saints cardinaux, et que porté au-dessus
  de toutes les têtes, arrive le doux pasteur du
  troupeau.

  Quelle joie de voir, avant que je meure, le seul
  roi qui soit oint par Dieu, et d'entendre les trompettes
  d'argent sonner triomphalement sur son passage.

  Ou lorsqu'à l'autel du sanctuaire, il élève le
  signe du mystérieux sacrifice et montre aux yeux
  mortels un Dieu sous le voile du pain et du vin.

IV

  Car quels changements le temps n'amène-t-il
  pas? Les cycles des années qui reviennent peuvent
  délivrer mon coeur de ses craintes et apprendre à
  mes lèvres un chant qu'elles pussent chanter.

  Avant que dans ce champ de à-bas, l'or frémissant
  soit rassemblé en gerbes poudreuses, avant que les
  feuilles écarlates de l'automne voltigent comme
  des oiseaux pour tomber sur l'herbe,

  J'aurai peut-être parcouru la glorieuse carrière
  et saisi la torche encore flambante, et invoqué le
  nom sacré de Celui qui maintenant cache sa face.



URBS SACRA ET AETERNA

  Rome! quelle page dans l'histoire a été la tienne,
  dans les temps d'autrefois où ton épée républicaine
  régit le monde entier, pendant une période de bien
  des siècles! Alors tu fus la reine couronnée de tes
  peuples,

  jusqu'au jour où parut dans tes rues le Goth
  barbu. Et aujourd'hui, ô cité couronnée par Dieu,
  découronnée par l'homme, c'est l'odieux drapeau
  rouge, blanc et vert que les brises font flotter sur
  tes murs.

  En quel temps étais-tu en ta gloire? Alors que tes
  aigles avides de pouvoir prenaient leur vol pour saluer
  le double soleil et que les nations tremblaient
  sous ton sceptre?

  Non, ta gloire s'est prolongée jusqu'à ce jour, où
  les pèlerins s'agenouillent devant, le Saint unique,
  le pasteur captif de l'Eglise de Dieu.



SONNET COMPOSÉ APRÈS L'AUDITION DU _DIES IRAE_

_CHANTÉ DANS LA CHAPELLE SIXTINE_

  Non, Seigneur, il n'en est pas ainsi. La blancheur
  du lis au printemps, les mélancoliques bois d'oliviers
  ou la colombe à la poitrine argentée m'apprennent
  plus clairement ta vie et ton amour, que
  ces flammes rouges et ces coups de tonnerre, avec
  leurs terreurs.

  Les vignes empourprées m'apportent de doux
  souvenirs de toi: un oiseau qui, le soir, rentre à tire
  d'aile vers son nid, me parle de celui qui n'a aucune
  place pour se reposer. Je m'imagine que c'est sur toi
  que chante le passereau.

  Viens plutôt par une soirée d'automne, quand le
  rouge et le brun brillent sur les feuilles et que les
  campagnes répètent comme un écho la chanson du
  passeur.

  Viens quand la pleine lune en sa splendeur laisse
  tomber son regard sur les rangées de gerbes dorées,
  et alors fais ta moisson; nous avons attendu longtemps.



PAQUES

  Les trompettes d'argent résonnèrent sous le
  Dôme, le peuple avec un respect religieux s'agenouilla
  sur le sol, et je vis porté sur les épaules des
  hommes, pareil à quelque grande divinité, le saint
  Maître de Rome.

  Comme un prêtre, il portait une robe plus blanche
  que l'écume; comme un roi, il était ceint de pourpre
  royale. Trois couronnes d'or s'élevaient bien haut
  sur sa tête. Entouré de splendeur et de lumière, le
  Pape rentra chez lui.

  Mon coeur s'enfuit bien loin dans le passé, à travers
  le désert des années, vers un homme qui errait
  au bord d'une mer solitaire, et cherchait vainement
  un endroit pour se reposer.

  «Les renards ont leur tanière, et tout oiseau
  a son nid, et moi, moi seul, il me faut errer sans
  repos, les pieds meurtris, et boire avec le vin
  l'amertume des larmes.»



E TENEBRIS

  Descends, ô Christ, et viens à mon aide! Tends-moi
  la main, car je vais me noyer dans une mer
  plus orageuse que ne fut pour Simon ton lac de
  Galilée. Le vin de la vie est répandu sur la table.

  Mon coeur est pareil à une contrée ravagée par ta
  famine et où ont péri toutes les choses utiles. Et je
  sais fort bien que mon âme est destinée à l'Enfer,
  s'il me faut cette nuit comparaître devant le trône
  du Dieu.

  «Il dort peut-être, ou bien il part à cheval pour
  la chasse, comme Baal, quand ses prophètes hurlaient
  son nom, de l'aurore à midi, sur la cime foudroyée
  du Carmel.»

  Non, soyons tranquille, avant la nuit venue, je contemplerai
  les pieds de bronze, la robe plus blanche
  que la flamme, les mains meurtries, et la face empreinte
  d'une lassitude tout humaine.



VITA NUOVA

  J'étais debout près de la mer où nul ne vendange,
  jusqu'à ce que les vagues humides eussent couvert
  de leur écume ma face et mes cheveux; les longues
  flammes rouges du jour mourant brûlaient à l'occident;
  le vent avait un sifflement triste

  et les mouettes criardes fuyaient vers la terre:
  «Hélas! m'écriai-je, ma vie est pleine de douleur;
  et qui donc peut faire provision de fruit ou de
  grain doré sur ces plaines stériles qui s'agitent incessamment?»

  Mes filets avaient ça et la bien des larges déchirures,
  bien des fentes; néanmoins je les jetai pour
  tenter ma dernière chance, dans la mer, et j'attendis
  la fin.

  Quand! ô surprise! quelle soudaine gloire! Et je
  vis monter la splendeur argentée d'un corps aux
  membres blancs, et cette joie me fit oublier les
  tourments du passé.



MADONNA MIA

  Jeune fille et lys, elle n'était point faite pour la
  douleur de ce monde, avec sa chevelure brune et
  douce que ses larmes collaient en tresses, avec ses
  yeux pleins de désirs, à demi voilés par les larmes
  encore endormies, comme des eaux très bleues qu'on
  voit à travers les brouillards de la pluie;

  des joues pâles, où nul amour n'avait laissé sa
  tache, sa lèvre inférieure rouge, et ramenée en dedans
  pour fuir l'amour, et une gorge blanche, plus
  blanche que la colombe argentée, et dont le marbre
  pâle était rayé d'une veine pourpre. Et pourtant,
  quoique mes lèvres ne doivent point cesser de la
  louer,

  je ne serais point assez hardi pour lui baiser
  même les pieds, car je me sens sous l'ombre que
  font les ailes du respect,

  ainsi que Dante, quand il était debout avec Béatrice,
  sous la poitrine enflammée du Lion, et qu'il
  voyait le septième ciel de cristal et l'escalier d'or.



LA CHANSON D'ITYS

  La Tamise anglaise est bien plus sainte que
  Rome. Ces campanules, qui comme une montée
  soudaine de la mer, viennent envahir les bocages,
  avec, pour écume, la reine des prés et la blanche
  anémone pour tacheter les vagues bleues,--Dieu
  est ici plus manifeste que là où il se cache, dans
  l'étoile au coeur de cristal que porte un moine
  blême.

  Ces papillons aux reflets violets qui prennent
  pour tente ce lis à la teinte de crème, ce sont des
  monsignori, et là où s'agitent les roseaux, où un
  brochet paresseux se laisse flotter au soleil, les yeux
  à demi clos,--voici un vieil évêque mitre, _in partibus_.
  Regardez donc ces brillantes écailles toutes vert
  et or.

  Le vent, prisonnier qui s'agite sans repos dans
  les arbres, joue fort bien le Palestrina. On dirait
  que les doigts du puissant maestro sont posés sur
  les touches de l'orgue de Maria, et qu'ils y jouent,
  quand, aux premières heures d'un matin tout bleu
  de Pâques, le Pape, porté sur un brancard tout rouge
  comme le sang ou le crime, va

  de sa sombre demeure sur le balcon, au-dessus
  des portes de bronze, et, dominant la foule serrée
  sur la place, ou les fontaines elles-mêmes semblent
  dans leur extase jeter en l'air leurs lances d'argent,
  étend ses faibles mains vers l'Orient, vers l'Occident,
  envoie une vaine paix aux pays qui ne connaissent
  nulle paix, le repos aux nations qui ne
  connaissent pas le repos.

  Et ce rayonnement orangé qui s'attarde et semble
  vouloir taquiner la lune, n'est-il pas plus beau que
  les pompes les plus brillantes de Rome! Chose
  étrange! il y a un an, je me mis à genoux devant
  je ne sais quel cardinal en robe rouge, qui portait
  l'hostie à travers l'Esquilin!... et maintenant, ces
  vulgaires pavots parmi le blé me semblent deux
  fois aussi beaux.

  Ces champs de pois, d'un vert bleu, que voici là-bas,
  frissonnants de la dernière averse, émettent en
  cette fraîche soirée des parfums plus doux que ceux
  des encensoirs ornés de gemmes flamboyantes que
  balancent les jeunes diacres, lorsque le vieux prêtre
  ouvre le tabernacle voilé de rideaux, et donne à
  Dieu un corps fait avec le fruit banal du blé et de
  la vigne.

  Le pauvre frère Giovanni, qui braille à la messe,
  s'étonnerait certainement ici, car là-haut chante un
  petit oiseau brun, et à travers le long et frais gazon
  je vois cette gorge vibrante que j'entendis jadis sur
  les collines éclairées par les étoiles, dans l'Arcadie
  étoilée de fleurs, où le demi-cercle blanc de sable
  de la plage de Salamine rejoint la mer.

  Charmante est l'hirondelle qui babille sur les toits,
  à la pointe du jour, quand le faucheur aiguise la
  faux, quand gémissent les colombes, et que la laitière,
  quittant son petit lit solitaire, va légère, et
  chantonnant, vers le troupeau aux graves mugissements,
  qui attend, et avance par-dessus les portes
  de la cour, ses vastes mufles débordants d'écume.

  Et ils sont charmants les houblons sur les plaines
  du Kent, et doux est le vent qui agite le foin fraîchement
  coupé, et doux sont les essaims capricieux
  des bourdonnantes abeilles, et douce est la génisse
  qui souffle dans l'écurie, et les figues vertes près
  d'éclater, qui pendent par-dessus le mur de briques
  rouges.

  Et il est doux d'entendre le coucou railler le
  printemps, alors que les dernières violettes flânent
  encore près de la source, et il est doux d'entendre
  le berger Daphnis chanter la chanson de Linus
  dans quelque vallon ensoleillé de la chaude Arcadie
  où le blé est de l'or, où les moissonneurs aux
  membres légers et sveltes dansent près du troupeau
  enfermé dans le parc.

  Et il est doux d'entendre à côté de la jeune Lycoris
  dans quelque lointaine vallée de l'Illyrie, et
  sous une voûte de feuillage sur un tapis d'amaracus,
  nous pourrions, nous aussi, perdre dans l'extase un
  jour d'été, et nous divertir à qui sera le plus habile
  sur le chalumeau, pendant que bien loin au-dessous
  de nous, s'irrite la pourpre troublée de la mer.

  Mais combien ce serait plus doux si le pied
  chaussé de sandales d'argent de quelque Dieu longtemps
  caché venait jamais fouler les prairies de
  Nuneham; si jamais Faune portant à ses lèvres la
  flûte de roseau pouvait lever la tête près des vertes
  flaques d'eau! Ah! il serait doux, en effet, de voir
  le céleste berger appeler à la pâture son troupeau à
  la blanche toison.

  Aussi, chante donc pour moi, musicien harmonieux,
  quoique tu ne chantes, après tout, que ton
  propre _requiem_. Dis-moi ton récit, infortuné chroniqueur,
  conte-moi tes tragédies. Ne dédaigne point
  ces retraites nouvelles pour toi, cette campagne anglaise,
  car notre île du Nord peut donner de quoi
  faire bien des belles couronnes,

  que ne connaissent point les prairies grecques;
  plus d'une rose telle que vainement un adolescent
  la chercherait pendant tout un jour, dans les vallons
  d'Eolie, croît en masses touffues sur nos haies,
  comme une insouciante courtisane prodigue de sa
  beauté; et aussi des lis tels que jamais n'en réfléchit
  l'Ilissus étoilent nos ruisseaux, et des nielles bleues

  ponctuent le froment vert, et bien qu'elles soient
  pour les hirondelles un avertissement de se diriger
  vers le Sud, elles ne déploieraient jamais leurs pavillons
  d'azur parmi les vignes grecques. Et même
  cette petite herbe en haillons rouges, qui invite le
  rouge-gorge à pépier, serait une étrangère en Arcadie,
  et plus d'une élégie restée muette

  dort dans les roseaux qui frangent notre sinueuse
  Tamise, et qui la réveillerait, donnerait un enchantement
  plus doux que celui qui fit pleurer Syrinx,
  et par ici se cachent des orchidées brunes semées
  d'abeilles, assez belles pour faire un diadème au
  front de Cythérée, et que Cythérée ne connaît
  point, et là-bas tout près de ce taureau qui paît,

  il est une mignonne asphodèle jaune; le papillon
  peut l'apercevoir de loin, bien que la rosée d'un
  seul soir d'été suffise à remplir deux fois sa petite
  coupe, avant que l'étoile ait rappelé le berger paresseux
  à son parc, et sans être prodigue, chaque
  pétale est semé de taches d'or

  comme si l'opulente maîtresse de Jupiter, Danaé,
  sortie toute brûlante encore de ses bras dorés, s'était
  penchée pour baiser les pétales tremblants, ou
  comme si le jeune Mercure, qui rase de son vol le
  gué sombre de Dis, les avait frôlés tout récemment
  d'une plume de ses ailes; la tige svelte qui porte la
  charge de ses soleils

  est à peine plus épaisse que le fil de la Vierge, ou
  que la tapisserie argentée de la pauvre Arachné.
  Les hommes disent qu'elle s'épanouit sur le tombeau
  d'un être auquel je rendis jadis un culte, mais
  à moi elle semble me rappeler des souvenirs plus
  divins d'ombrages héliconiens hantés des Faunes
  et de mers bleues aimées des nymphes

  d'une vallée inconnue a Tempé, où Narcisse s'étend
  sur le bord d'une rivière transparente, ayant dans sa
  chevelure le désordre de la forêt, dans ses yeux le
  silence du bois, courtisant cette image mobile qui à
  peine baisée se dissout; des souvenirs de Salmacis,

  qui n'est ni jeune homme, ni jeune fille, et qui
  est pourtant l'un et l'autre, embrasé d'une double
  flamme, et jamais satisfait par leur excès même,
  car chacune des deux passions, dans son ardeur
  éprise, se refuse à se séparer de l'autre, et pourtant
  tue l'amour par ce refus;--des souvenirs d'oréades
  épiant à travers les feuilles des arbres silencieux
  sous le clair de lune,

  d'Ariane abandonnée sur le port de Naxos, lorsqu'elle
  vit bien loin sur les flots le perfide équipage,
  qu'elle agita son écharpe rouge, et appela le
  trompeur Thésée, ignorant que tout près derrière
  elle était Dionysos sur une panthère couleur
  d'ambre,--des souvenirs de ce que vit

  le barde aveugle de Méonie, le mur de Troie, la
  reine Hélène assise dans la chambre sculptée, ayant
  auprès d'elle un amoureux jeune homme aux lèvres
  rouges, arrangeant de sa main mignonne la crinière
  de son casque, et bien loin de là, la mêlée, les cris,
  les plaintes, quand Hector écartait avec son bouclier
  la lance et qu'Ajax lançait la pierre,

  Ou c'est Persée ailé, qui, de son épée bien trempée,
  tranche les serpents entrelacés de la sorcière, ce
  sont tous ces contes fixés pour l'éternité sur les petites
  urnes grecques, charge plus riche que ne le
  fut le plus opulent galion d'Espagne à son retour
  des Indes. Car du moins de cette charge il arrive
  quelque partie

  et je sais bien qu'ils ne sont point du tout
  morts, les anciens Dieux de la poésie grecque; ils
  ne sont qu'endormis, et dès qu'ils entendront ton
  appel, ils s'éveilleront, et se croiront en pleine
  Thessalie. Cette Tamise leur sera l'eau de Daulis,
  cette fraîche clairière la prairie semée d'iris jaunes
  où jadis riait et jouait le jeune Itys.

  Si ce fut toi, cher oiseau, qui as fait ton berceau
  dans le jasmin, si ce fut toi, qui de l'immobile
  feuillage de ton trône, as chanté pour le merveilleux
  enfant jusqu'à ce qu'il entendit le cor d'Atalante
  retentir faiblement parmi les collines de Cumner,
  et que dans ses courses vagabondes par les bois de
  Bagley, il rencontrât, le soir, la fontaine des poètes
  grecs,

  Ah! mignon avocat au simple costume, qui
  plaides pour la lune contre le jour, si c'est grâce à
  toi que le berger cherche sa compagne, en celle
  douce poursuite, alors que Proserpine oublia qu'elle
  n'était point en Sicile, et qu'elle s'appuya, toute
  émerveillée, contre cette barrière moussue de Sandfort,

  Prodige du bois, à l'aile légère, aux yeux
  brillants, si jamais tu as consolé par ta mélodie
  quelqu'un de ce petit clan, de cette troupe fraternelle
  qui aima l'étoile matinale de la Toscane,
  plus que le soleil accompli de Raphaël, et qui est
  immortelle, chante pour moi, car je l'aime bien,

  chante, chante encore! Que le morne univers redevienne
  jeune, que les éléments prennent des
  formes nouvelles, et que les antiques formes de la
  Beauté se promènent parmi les formes simples,
  parmi les petits champs sans barrières, comme au
  temps où le fils de Latone portait la houlette de
  saule, où les moelleuses brebis et les chèvres ébouriffées
  suivaient le Dieu presque enfant.

  Chante, chante encore! et Bacchus va paraître
  ici, à cheval sur son magnifique trône indien, et
  au-dessus des tigres geignants, il agitera son bâton
  couronné de lierre jaune et d'un cône résineux,
  pendant qu'à côté de lui l'effrontée Bassaride jettera
  par terre le lion par sa crinière, et attrapera le
  faon montagnard.

  Chante encore! et je porterai la peau de léopard,
  et je déroberai les ailes lunaires d'Astaroth, et sur
  son chariot glacé nous pourrons gagner le Cithéron
  en une heure, avant que l'écume ait débordé pardessus
  le pressoir, avant que le Faune ait cessé de
  fouler les grappes; oui, avant que la lampe clignotante
  du jour

  ait fait fuir la hulotte criarde jusqu'en son nid,
  et averti la chauve-souris de reployer ses éventails
  membraneux, quelque jeune Ménade, aux seins
  couverts de feuilles de vigne, maraudera aux Pans
  endormis leurs fruits de faine, si doucement que le
  petit sansonnet ne s'éveillera point dans son nid et
  aussitôt lançant un rire aigu, et s'élançant d'un
  bond,

  elle atteindra la verte vallée, où la rosée tombée
  se rassemble sous l'orme, et alors comptera son butin;
  puis les bruns satyres, bande joyeuse, fouleront
  la lysimachie le long du rivage, et là où leur
  maître cornu trône en grand appareil, apporteront
  des fraises et des prunes duvetées sur une claie
  d'osier.

  Chante encore! et bientôt, la face fatiguée par la
  passion, apparaîtra à travers la fraîche fouillée le
  jeune homme serviteur d'Apollon. Le prince tyrien
  chassera son sanglier hérissé, parcourra les bois de
  châtaigniers tout fleuris, et la vierge aux membres
  d'ivoire, aux yeux gris, où brille la fierté, poursuivra
  à cheval le daim vêtu de velours.

  Chante encore! et je verrai le jeune garçon mourant
  teindre de la pourpre de son sang la clochette
  de cire dont le poids fait pencher la jacinthe, et à
  moi Cypris éplorée viendra conter sa douleur, et je
  baiserai sa bouche et ses yeux ruisselants, et je
  la conduirai au mystérieux bosquet de myrtes où
  gît Adonis.

  Redouble d'efforts, ô Itys! Le souvenir, frère de
  lait du remords et de la douleur, verse goutte à
  goutte le poison dans mon oreille. Oh! être libre!
  Brûler ses vieux vaisseaux! Se lancer encore dans
  la mêlée des Vagues empanachées de blanc, et livrer
  bataille au vieux Protée pour piller les cavernes
  fleuries de corail!

  Oh! pour Médée et ses parents magiques! pour
  le secret du sanctuaire de Colchide! Oh! pour une
  feuille de cette pâle asphodèle qui entoure le front
  las de Proserpine, et verse le soir des rosées si merveilleuses,
  qu'elle rêve des campagnes d'Enna, près
  de la lointaine mer de Sicile,

  où souvent elle pourchassa l'abeille à la ceinture
  d'or, de lis en lis, dans la prairie unie, avant que
  son ténébreux maître lui eût fait goûter au fruit
  fatal, à ce grain de grenade, avant que les noirs
  coursiers l'eussent emportée au loin, jusque dans
  le pays vague et sans fleurs, au jour languissant et
  sans soleil.

  Oh! pour une heure de minuit, avoir pour maîtresse
  la Vénus de la petite ferme de Mélos! Oh! si
  pour une heure seulement quelque antique statue
  s'éveillait à la passion; et que je pusse faire oublier
  à l'Aurore de Florence son muet désespoir, m'accoler
  à ces membres puissants et faire mon oreiller de
  cette poitrine géante!

  Chante, chante encore! Je voudrais être ivre de
  vie, ivre de la vendange foulée sous le pressoir, de
  ma jeunesse; j'oublierais les luttes d'un labeur
  stérile, la vallée déchirée, les yeux de Gorgone de la
  Vérité, la veillée sans prière, et le cri qui implore
  la prière, les dons inféconds, les bras levés, l'air
  morne et insensible.

  Chante, chante encore! O Niobé emplumée, tu
  peux donner de la beauté à la douleur, et dérober
  à la joie ses accents les plus mélodieux, tandis que
  nous autres, nous n'avons que le silence mort et
  sans voix pour guérir nos plaies trop découvertes,
  et ne savons que tenir la souffrance emprisonnée
  en nos coeurs, que tuer le sommeil sur l'oreiller.

  Chante encore plus fort, pourquoi faut-il que je
  revoie la face lasse et pâle de ce Christ abandonné,
  dont jadis mes mains ont tenu les mains sanglantes,
  dont si souvent mes lèvres ont baisé les lèvres
  meurtries, et qui maintenant muet, misérable en
  son marbre, reste seul dans sa demeure déshonorée,
  et pleure, sur moi peut-être.

  O mémoire, dépouille ton enveloppe enguirlandée,
  brise ton luth aux sons rauques, ô triste Melpomène;
  ô souffrance, souffrance, reste close en ta
  cellule fermée; et ne double point de tes larmes cette
  limpide Castalie! Tais-toi, tais-toi, triste oiseau, tu
  offenses la forêt en tourmentant son calme champêtre
  de ton chant si ardemment passionné!

  Silence, silence, ou s'il est angoissant de se taire,
  emprunte au sansonnet des champs son air plus
  simple, à lui dont la joyeuse insouciance est mieux
  faite pour ces forêts anglaises que ton cri aigu de
  désespoir. Ah! tais-toi, et que le vent du Nord
  remporte ton lai aux collines rocheuses de la Thrace,
  à la baie orageuse de Daulis.

  Un instant encore! Les feuilles effarouchées seront
  agitées: peut-être Endymion aura traversé la prairie,
  épris d'amour pour la lune, et cette tranquille Tamise
  aura entendu Pan battre et faire voler l'eau, en
  cherchant à tâtons un roseau, pour attirer hors de sa
  caverne bleue quelque innocente Naïade, qui, partagée
  entre la joie et la peur, prête l'oreille à sa flûte.

  Un instant encore! La tourterelle réveillée a roucoulé;
  la fille argentée de la mer argentée a enchaîné,
  de ses mains amoureuses, son inconstant qui
  allait chasser, et Dryopé a écarté les branches de
  son chêne pour voir le rétif adolescent aux cheveux
  dorés se révolter sous son joug.

  Un instant encore! Les arbres se sont inclinés
  pour baiser la pâle Daphné qui sort à peine de la
  langueur des lauriers tremblants, et Salmacis, dans
  son isolement, a mis à nu sa stérile beauté devant
  la lune, et à travers la vallée, avec un triste et voluptueux
  sourire, est passé Antinoüs; le rouge lotus
  du Nil

  sort à demi fléchi des boucles noires de sa chevelure,
  pour voiler le charme enfoui sous ces paupières
  endormies; ou bien c'est, là-bas, sur cette
  pente couverte de gazon, l'intangible Artémis aux
  membres nus sous sa tunique relevée haut, qui a
  commandé à ses chiens de donner de la voix, qui
  a débusqué le daim de sa verte reposée par ses
  cris aigus et la piqûre de son épée.

  Reste calme, reste calme, ô coeur passionné, reste
  calme! Oh Mélancolie, ferme ton aile de corbeau,
  O Dryade qui sanglotes, ne quitte point le creux
  de ta colline pour venir apporter une réponse aussi
  découragée. O Marsyas ailé, cesse de te plaindre.
  Apollon n'aime point entendre des chants ainsi
  troublés par la souffrance.

  C'était un rêve: la clairière est déserte. Nul doux
  rire de l'Ionie n'agite l'air. La Tamise rampe, paresseuse
  et plombée, et du bois épais, redevenu désolé,
  désert, a fui le jeune Bacohus avec son bruyant
  cortège. Et pourtant du bois de Nuneham vient
  toujours cette vibrante mélodie,

  si triste, qu'on croirait entendre un coeur humain
  se briser dans chaque note distincte. C'est une qualité
  que possède parfois la musique, car elle est l'art qui
  tient de plus prés aux larmes et au souvenir. Pauvre
  Philomèle en deuil, que crains-tu donc? Ta soeur ne
  hante point ces campagnes, Pandion n'est pas ici.

  Ici jamais on ne voit un maître cruel, armé de la
  lame meurtrière, point de tissu formé de sanglants
  insignes; ce ne sont que vallées moussues, faites
  pour les camarades qui vont à l'aventure, de chauds
  vallons où se repose l'étudiant fatigué, son livre à
  moitié fermé, et bien des allées sinueuses, où le
  soir, les rustiques amants sont heureux d'échanger
  leurs naïfs propos.

  L'inoffensif lapin gambade avec ses petits sur le
  sentier tracé par le halage, où récemment encore,
  une troupe de joyeux gars, se bousculant à l'envi,
  encourageait de ses cris bruyants les équipes de rameurs;
  l'araignée avec ses fils d'argent travaille à
  son petit métier, et des sombres murailles à crêtes
  de buées rouges

  de la ferme isolée part une lueur clignotante.
  C'est là que le berger accablé de fatigue pousse son
  troupeau bêlant, et le renferme dans le pare formé
  de claies. Une clameur assourdie vient de quelque
  bateau d'Oxford, arrêté à la barrière de Sandford,
  et fait lever en sursaut la poule d'eau de son abri
  dans les roseaux; et les ombres obscures s'allongent
  sur la colline en voltigeant comme des hirondelles.

  Le héron passe, revenant au lac, sa demeure. Le
  brouillard bleu se glisse à travers les arbres frissonnants.
  Les étoiles silencieuses, mondes d'or, apparaissent
  une à une, et pareille à une fleur que chasse
  la brise, une lune étincelante parcourt le ciel
  brillant. C'est l'arbitre muet de toute ta plainte mélancolique,
  enchanteresse.

  Elle ne se soucie point de toi; pourquoi s'en soucierait-elle?
  Endymion, elle le sait, n'est pas loin.
  C'est moi, c'est moi, dont l'âme est comme le roseau,
  qui ne saurait jouer de lui-même aucun message,
  mais qui chante sur l'ordre d'autrui; c'est moi qui
  vais poussé par tous les vents sur le vaste Océan de
  la souffrance.

  Ah! cet oiseau brun s'est tu; un trille exquis
  semble être resté dans le sombre feuillage, et mourir
  en accents musicaux. À cela près, l'air est silencieux,
  silencieux au point qu'on entendrait la
  chauve-souris, aux courtes ailes, errer et tourner
  au-dessus des pins, qu'on pourrait compter une à
  une chaque gouttelette de rosée qui tombe du calice
  débordant de la campanule.

  Et bien loin, par la plaine qui s'étale, à travers
  les saules groupés, et les buissons bruns, la haute
  tour de Magdalen, terminée par une girouette
  d'or, masque la longue Grand'Rue de la petite
  ville! Attention! voilà que la cloche de la porte de
  Christ-Church annonce d'une voix retentissante le
  couvre-feu.



IMPRESSION DU MATIN

  Le nocturne bleu et or de la Tamise a fait place à
  une symphonie en gris. Une barque chargée de foin
  couleur d'ocre s'est détachée du quai. Glacial dans
  sa froideur,

  le brouillard jaune est descendu suivant les ponts,
  si bien que les murs des maisons ont pris l'air
  d'ombres, et que saint Paul plane comme une
  bulle au-dessus de la ville.

  Puis soudain s'est éveillé le tapage de la ville,
  les rues se sont remplies de charrettes campagnardes
  et un oiseau s'est envolé vers les toits luisants et a
  chanté.

  Mais une femme pâle, et toute seule, dont le jour
  baise la chevelure décolorée, allait et venait sous la
  clarté crue des becs de gaz, la flamme aux lèvres et
  le coeur pétrifié.



PROMENADES DE MAGDALEN

  Les petits nuages blancs luttent à la course à
  travers le ciel, et les champs sont parsemés de l'or
  de la fleur de Mars. L'asphodèle surgit sous les
  pieds, et le mélèze orné de franges oscille et se balance
  quand le sansonnet pressé passe tout près.

  Une délicate odeur se dissémine sur les ailes de
  la brise matinale, odeur de feuilles, et de gazon, et
  de terra fraîchement retournée. Les oiseaux chantent
  gaiement l'heureuse naissance du Printemps, et
  sautillent de branche en branche sur les arbres qui
  se balancent.

  Et partout les bois sont animés par le murmure et
  les bruits du printemps, et le bourgeon de rose
  éclate sur l'églantine grimpante, et la masse des
  crocus est une frissonnante lune de feu, bordée de
  toutes parts d'un anneau d'améthyste.

  Et le platane dit à demi-voix au pin quelque
  conte d'amour, si bien que celui-ci, sans sourire,
  s'agite et secoue son manteau vert, et l'obscurité,
  dans le creux de l'orme des montagnes, s'illumine
  de l'éclat irisé que jette l'arc-en-ciel brillant sur la
  gorge et la poitrine argentée de la colombe.

  Voyez, là-bas, l'alouette quitte brusquement son
  lit dans la prairie en brisant les fils de la Vierge et
  les réseaux de la rosée, et filant au cours de la rivière,
  pareil à une flamme bleue, le martin-pêcheur
  vole comme une flèche et fend l'air.



ATHANASIA

  Dans cette grande et maigre demeure de l'Art, où
  ne manque aucune des grandes choses que les
  hommes ont sauvées du Temps, on apporta le corps
  flétri d'une jeune fille morte avant que l'heureuse
  jeunesse du monde eût atteint sa floraison. Elle
  avait été aperçue par des Arabes isolés, bien cachée
  dans le sein ténébreux d'une noire pyramide.

  Mais quand on eut déroulé les bandes de lin qui
  enveloppaient le corps de l'Égyptienne, voici qu'on
  trouva, dans le creux de sa main, une petite graine
  qu'on sema dans la terre anglaise, et qui produisit
  une merveilleuse neige de fleurs étoilées, et répandit
  de riches parfums dans notre air printanier.

  Cette fleur attirait par des charmes si étranges,
  qu'elle fit entièrement oublier l'asphodèle, et que
  la brune abeille, l'amante du lys, délaissa la coupe
  dont elle faisait son séjour ordinaire, car on n'eût
  point cru que c'était là quelque chose de terrestre,
  mais plutôt qu'elle avait été dérobée dans quelque
  Arcadie du ciel.

  En vain le triste Narcisse, languissant et pâli par
  la contemplation de sa propre beauté, se penchait par-dessus
  le ruisseau; la libellule pourpre ne trouvait
  plus d'attrait à lustrer ses ailes de l'or de sa poussière,
  plus de plaisir à baiser la fleur du jasmin, ou
  à faire tomber de l'eucharis les perles de rosée.

  Par amour d'elle, le passionné rossignol oublia
  les montagnes de Thrace et le roi cruel; et la pâle
  tourterelle ne songea plus à faire voile à travers les
  temps humides, au temps de la floraison. Elle cherchait
  à planer autour de cette fleur d'Égypte, avec
  son aile d'argent et sa gorge d'améthyste.

  Pendant que l'ardent soleil flamboyait au haut
  de sa tour bleue, un vent rafraîchissant vint furtivement
  du pays des neiges, et le chaud vent du sud
  arriva avec de tendres larmes de rosée, et humecta
  ses feuilles blanches, lorsque Hespérus surgit dans
  ces prairies du ciel à la teinte d'algue marine sur
  lesquelles s'allongent les bandes écarlates du couchant.

  Mais quand les oiseaux fatigués eurent cessé leurs
  chansons amoureuses par les champs déserts que
  hantent les lis, quand, large et resplendissante
  comme un bouclier d'argent, la lune se balança
  dans la hauteur du ciel de saphir, est-ce qu'un rêve
  étrange, un mauvais souvenir ne vint point agiter
  tous les pétales tremblants de ses fleurs?

  Oh! non, à cette fleur magnifique, un millier
  d'années ne semblait que la prolongation d'un
  beau jour d'été. Elle ne connaissait rien de la marée
  des craintes rongeantes, qui changent en un
  gris terne l'or de la chevelure chez un jeune homme.
  Elle ne connut jamais la terrible aspiration après la
  mort, ni le regret que doivent éprouver tous les
  mortels d'être nés.

  Car nous allons à la mort en jouant de la flûte,
  en dansant, et nous ne voudrions point repasser par
  la porte d'ivoire, ainsi qu'un fleuve mélancolique,
  las de couler, s'élance comme un amant, dans la
  terrible mer, et trouve qu'il y a profit à mourir si
  glorieusement.

  Nous gaspillons notre force majestueuse en luttes
  infécondes contre les légions du monde conduites
  par le bruyant souci; jamais elle ne sent la décadence,
  mais elle puise de la vie dans la pure lumière
  du soleil, et dans l'air sublime; nous vivons sous la
  puissance ravageuse du Temps; elle est l'enfant de
  toute éternité.



SÉRÉNADE

  Le vent d'occident souffle fort à travers la sombre
  mer Égée, et au pied du secret escalier de marbre, ma
  galère tyrienne t'attend. Descends, la voile de
  pourpre est déployée. Le veilleur dort dans la
  ville. Oh! quitte ton lit brodé de fleurs de lys, ô
  ma Dame, descends, descends.

  Elle ne viendra pas, je la connais bien; elle n'a
  aucun souci des voeux d'un amant, et un homme
  n'aurait guère de bien à dire d'une créature si
  cruelle et si belle. Le véritable amour n'est qu'un
  joujou de femme; elle n'ont jamais connu la douleur
  d'un amant, et moi qui aimais autant qu'aimé un
  jeune homme, il faut que j'aime en vain, que j'aime
  en vain.

  O noble pilote, dis-moi la vérité. Est-ce là le
  brillant d'une chevelure dorée, ou n'est-ce que le
  réseau de la rosée dans ces fleurs de la passion que
  voici? Bon marin, viens et dis-moi maintenant:
  est-ce là la main de ma Dame? ou n'est-ce que le reflet
  de la proue, où n'est-ce encore que le sable
  argenté.

  Non, non, ce n'est point le réseau de la rosée, ce
  n'est point le sable bordé d'argent, c'est vraiment
  ma chère Dame, avec sa chevelure d'or et sa main
  de lys. O noble pilote, gouverne du côté de Troie
  Bon marin, joue de la lourde rame. C'est la Reine
  de vie et de joie que nous devons enlever au rivage
  grec.

  Le ciel décoloré prend une teinte vaguement
  bleue; une heure encore, et il fera jour. A bord! à
  bord! mon vaillant équipage. O ma Dame, fuyons!
  fuyons! O noble Pilote, tourne la proue vers Troie.
  Bon matelot, joue activement de la lourde rame. O
  toi que j'aime comme n'aime qu'un jeune homme,
  ô toi que j'aimerai d'un amour éternel.



ENDYMION

  Aux pommiers pendent des fruits d'or, et en Arcadie,
  les oiseaux chantent à tue-tête; les brebis
  couchées bêlent dans le parc; la chèvre sauvage
  court par la forêt. Mais hier il a conté son amour,
  je sais qu'il me reviendra. O lune qui surgissez, ô
  Dame la lune, soyez une sentinelle pour mon
  amant. Il est impossible que vous ne le connaissiez
  pas très bien, car il porte des chaussures de
  pourpre; il est impossible que vous ne le connaissiez
  pas très bien, car il est armé de la houlette pastorale,
  et il est aussi doux qu'une colombe, et sa
  chevelure est brune et frisée.

  Maintenant la tourterelle a cessé les appels
  qu'elle adressait à son serviteur aux pieds rouges.
  Le loup gris rôde autour de l'étable. Le sénéchal
  chanteur du lis est endormi dans la corolle du lis.
  et partout les collines violettes sont ensevelies dans
  les ténèbres. O lune qui surgissez, ô sainte lune,
  arrêtez-vous sur le sommet d'Hélicé, et s'il vous est
  agréable d'être témoin de mon fidèle amour, ah! si
  vous voyez la chaussure de pourpre, la houlette et
  le coudrier, la chevelure brune du jeune homme,
  et la peau de chèvre enroulée autour de son bras,
  dites-lui que je l'attends ici, dans la ferme où brille
  la mèche de roseau.

  La rosée qui tombe est froide, glaciale, et nul oiseau
  ne chante dans l'Arcadie. Les petits Faunes
  ont abandonné la colline, et même l'asphodèle fatiguée
  a clos ses portes d'or, et pourtant mon
  amant ne revient point près de moi. Lune trompeuse,
  lune trompeuse! O lune qui pâlissez! où
  donc est allé mon fidèle amant? Où sont les lèvres
  de vermillon, la houlette de berger, les chaussures
  de pourpre? Pourquoi déployer cet étendard d'argent?
  Pourquoi prendre ce voile de brouillards
  mobiles? Ah! c'est toi qui possèdes le jeune Endymion,
  c'est toi qui possèdes ces lèvres destinées au
  baiser.


LA BELLA DONNA DELLA MIA MENTE

  Mes membres sont rongés par une flamme. Mes
  pieds sont las de voyager, et à force d'invoquer le
  nom de ma Dame, mes lèvres ont maintenant désappris
  à chanter.

  O linotte, dans le buisson de roses sauvages, déploie
  ta mélodie sur mon amour. O alouette, chante
  plus haut, en l'honneur de l'amour: une dame
  passe tout près.

  Elle est trop belle pour qu'un homme, quel qu'il
  soit, puisse voir ou posséder celle qui charmait son
  coeur; plus belle qu'une Reine, qu'une courtisane,
  ou que l'eau où la nuit se reflète la lune.

  Sa chevelure est retenue par des feuilles de
  myrte (feuilles vertes sur sa chevelure dorée). Les
  herbes vertes parmi les gerbes jaunes de la moisson
  d'automne ne sont pas plus belles.

  Ses lèvres, petites, plus faites pour le baiser que
  pour exhaler la plainte amère de la douleur, tremblotent
  comme fait l'eau du ruisseau, ou comme les
  roses après la pluie du soir.

  Son cou a la blancheur du mélilot, qui rougit de
  plaisir au soleil; la palpitation de la gorge de la linotte
  n'est pas plus charmante à contempler.

  Ainsi qu'une grenade coupée en deux, avec ses
  grains blancs, telle est sa bouche écarlate; ses joues
  sont comme la nuance fondue qu'offre la pêche qui
  rougit du côté du sud.

  O mains entrelacées! O corps délicat et blanc, fait
  pour l'amour et la souffrance! O Demeure d'amour!
  Opale fleur désolée et battue par la pluie!



CHANSON

  Un anneau d'or et une colombe blanche comme
  le lait, tels sont les présents qui te conviennent;
  puis une corde de chanvre pour votre amour à vous,
  pour le pendre à quelque arbre.

  Pour vous, une demeure d'ivoire (les roses sont
  blanches dans la tonnelle de roses), et pour moi,
  un petit lit pour m'étendre (blanche, oh! qu'elle est
  blanche la fleur de la ciguë)!

  Le myrte et le jasmin pour vous (oh! qu'elle est
  belle à voir, la rose rouge!), et pour moi, le cyprès
  et la rue (le plus beau de tous est le romarin).

  Pour toi, trois amants, aspirants à ta main (l'herbe
  verdit sur la tombe d'un mort), pour moi, l'espace
  de trois pas dans le sable (qu'on plante des lis du
  côté de ma tête)!



IMPRESSIONS



I.--LES SILHOUETTES

  La mer est tachée de barres grises, le vent morne
  et funèbre chante faux, et pareil à une feuille flétrie,
  le reflet de la lune est chassé à travers la baie
  orageuse.

  Dessiné par un contour net sur le sable pâle, gît le
  noir bateau. Un mousse, dans sa joie insouciante,
  grimpe à bord. On voit le rire sur sa face et la blancheur
  de sa main.

  Et là-haut s'entend le cri des courlis, là où par
  la prairie enténébrée des hauteurs, passent les
  jeunes moissonneurs aux cous hâlés, silhouettes
  qui se dessinent sur le ciel.

II.--LA SUITE DE LA LUNE

  Pour les sens du dehors, c'est la paix, une paix
  rêveuse dans toutes les directions, un silence profond
  sur la terre enveloppée d'ombres, un silence
  profond là où cessent les ombres.

  À part un cri qui réveille un écho perçant, et que
  lance un oiseau qui se désole dans sa solitude, un
  râle des genêts appelant sa compagne, et la réponse
  part de la colline perdue dans le brouillard.

  Et soudain, la lune retire des cieux qui s'éclairent,
  sa faucille, et fuit vers sa sombre caverne, enveloppée
  dans un voile de gaze jaune.



LA TOMBE DE KEATS

  Désormais à l'abri de l'injustice du monde et de
  sa souffrance, il repose sous le voile bleu de la Divinité.
  Enlevé à la vie, quand la vie et l'amour
  étaient dans toute leur nouveauté, ainsi gît le plus
  jeune des martyrs;

  beau comme Sébastien, et comme lui, mis à
  mort prématurément. Nul cyprès ne jette son ombre
  sur son tombeau, point d'if funéraire, mais de douces
  violettes, qui pleurent avec la rosée, tissent sur ses
  restes une chaîne qui fleurit sans cesse.

  O coeur si fier que brisa la misère, ô lèvres, les
  plus douces depuis celles de Mitylène, ô poète
  peintre de notre terre anglaise!

  Ton nom était écrit sur l'eau,--et il survivra--et
  des larmes comme les miennes entretiendront
  bien verte ta mémoire, comme le feront celles d'Isabelle
  pour l'arbre de son Basile.



THÉOCRITE

VILLANELLE

  O chanteur de Perséphoné, dans tes sombres et
  désertes prairies, te souviens-tu de la Sicile?

  L'abeille voltige encore à travers le lierre, là où
  gît solennellement inhumée Amaryllis, ô chanteur
  de Perséphoné!

  Simaetha invoque Hécate et entend à sa porte
  les chiens féroces; te souviens-tu de la Sicile?

  Silencieux près de la mer légère et rieuse, le pauvre
  Polyphème déplore son destin, ô chanteur de Perséphoné!

  Et toujours, dans son émulation enfantine, le
  jeune Daphnis défie son camarade: te souviens-tu
  de la Sicile?

  Le svelte Lacon garde une chèvre pour toi, et
  c'est toi qu'attendent les joyeux bergers; ô chanteur
  de Perséphoné, te souviens-tu de la Sicile?



DANS LA CHAMBRE D'OR

HARMONIE

  Ses mains d'ivoires erraient au hasard du caprice
  sur les touches d'ivoire, pareilles au rayon argenté
  qui traverse les peupliers quand ils agitent distraitement
  leurs pâles feuilles, ou à l'écume mobile
  d'une mer sans repos, quand les vagues montrent
  leurs dents à la brise volage.

  Sa chevelure d'or tombait sur la mer d'or,
  comme les délicats fils de la vierge, tissés sur le
  disque poli de la pâquerette, ou comme l'hélianthe
  qui se tourne vers le soleil, quand la nuit jalouse
  a complété l'obscurité, et que la lance du lis s'entoure
  d'une auréole.

  Et ses douces et rouges lèvres sur ces lèvres, les
  miennes brûlaient comme le feu de rubis serti dans
  la lampe oscillante d'un reliquaire cramoisi, ou
  comme les blessures saignantes de la grenade, ou
  le coeur du lotus tout inondé, tout humide du
  sang répandu de la vigne rose et rouge...



BALLADE DE MARGUERITE

NORMANDE

  --Je suis las de rester en forêt, alors que les
  chevaliers se réunissent sur la place du marché.

  --Non, ne va pas à la ville aux toits rouges, de
  peur que les fers des chevaux de guerre ne te
  meurtrissent.

  --Mais non, je n'irai point là où chevauchent
  les Écuyers, je me bornerai à marcher aux côtés de
  ma Dame.

  --Hélas! hélas! Tu es par trop téméraire! Le fils
  d'un forestier n'est point fait pour manger dans de
  l'or.

  --M'aimera-t-elle moins parce que, à chaque
  Saint-Martin, mon père se montre vêtu d'un justaucorps
  vert?

  --Peut-être est-elle occupée à broder une tapisserie.
  Le fuseau et la navette ne te conviennent
  point.

  --Ah! si elle travaille à une somptueuse tapisserie,
  je pourrais débrouiller les fils à la lumière du feu.

  --Peut-être se lance-t-elle à la chasse du daim.
  Comment la suivre par monts et par mers?

  --Ah! si elle chevauche avec la cour, je pourrais
  courir à son côté et souffler le hallali.

  --Peut-être est-elle agenouillée dans Saint-Denis
  (que Notre-Dame ait grand'pitié de son âme!).

  --Ah! si elle prie dans la chapelle solitaire, je
  pourrais balancer l'encensoir et sonner la cloche.

  --Rentrez, mon fils, vous avez la figure si pâle,
  et le père vous remplira une tasse d'ale.

  --Mais quels sont ces chevaliers en riches costumes?
  Est-ce un spectacle où se rassemblent les
  gens riches?

  --C'est le roi d'Angleterre, qui a passé la mer
  pour venir visiter notre beau pays.

  --Mais pourquoi le couvre-feu rend-il un son
  aussi, sourd, et pourquoi ces gens en deuil qui se
  suivent à la file?

  --Oh! c'est Hugues d'Amiens, le fils de ma
  soeur, qui gît mort, car son jour est venu.

  --Non, non, car je vois distinctement des lis
  blancs. Ce n'est point un homme vigoureux qui git
  sur la bière.

  --C'est la vieille dame Jeannette, qui gardait le
  bail; j'étais sûr qu'elle mourrait aux premiers jours
  d'automne.

  --Dame Jeannette n'avait point ces cheveux d'or
  bruni; la vieille Jeannette n'était point une jolie
  fille.

  ---Ce n'est point quelqu'un de notre sorte, quelqu'un
  de notre famille (que Notre-Dame la préserve
  de tout péché!).

  --Mais j'entends la douce voix de l'enfant qui
  chante: «Elle est morte, la Marguerite!»

  --Rentre, mon fils, et mets-toi au lit, et laisse
  les morts ensevelir leurs morts.

  --O mère, vous savez comme je l'aimais sincèrement.
  O mère, une seule tombe est-elle assez large
  pour deux?



LE SORT DE LA FILLE DU ROI

BRETONNE

  Sept étoiles dans l'eau calme, et sept dans le ciel,
  sept péchés sur la fille du roi, et ils sont profondément
  cachés en son âme.

  A ses pieds sont des roses rouges (les roses sont
  rouges dans sa chevelure d'or rouge). Et voyez!
  encore des roses rouges à l'endroit où se réunissent
  sa poitrine et sa ceinture.

  Il est beau, le chevalier qui gît, assassiné, parmi
  les ajoncs et les roseaux; voyez les maigres poissons
  pressés de se repaître des cadavres.

  Il est charmant le page qui est étendu ici (du
  drap d'or, c'est un beau butin); voyez dans l'air les
  noirs corbeaux. Ils sont noirs, oh! ils sont noirs
  comme la nuit.

  Que font là ces cadavres immobiles, inertes?
  (elle a du sang sur la main), pourquoi les lis sont-ils
  tachés de rouge? (il y a du sang sur le sable de
  la rivière).

  Il y a deux hommes qui viennent à cheval du
  sud et de l'est, et deux qui viennent du nord et de
  l'ouest, festin abondant pour le noir corbeau, sécurité
  pour la fille du roi.

  Il y a un homme qui l'aime loyalement (rouge,
  oh! qu'elle est rouge, la tache de sang); il a creusé
  une tombe auprès de l'yeuse sombre (une seule
  tombe suffira pour quatre).

  Pas de lune au ciel calme; pas de lune dans l'eau
  noire. Et sur son âme, elle a sept péchés, lui a un
  péché sur la sienne.



AMOR INTELLECTUALIS

  Souvent nous avons parcouru les vallées de Castalie,
  et entendu les doux accents d'une musique
  champêtre jouée sur des flûtes antiques à de vulgaires
  inconnus, et souvent nous avons lancé notre
  barque sur cette mer

  où les neuf Muses ont établi leur empire, et tracé
  librement nos sillons à travers la vague et l'écume,
  sans déployer nos voiles hésitantes pour gagner
  une demeure plus sûre, jusqu'à ce que nous eussions
  entièrement chargé notre embarcation.

  De ces trésors, de ces dépouilles, voici ce qui reste,
  la passion de Sordelio[10], le contour suave du jeune
  Endymion[11], l'important Tamburlaine
  poussant devant lui ses haridelles rassasiées de
  bien-être[12], et mieux que cela, la septuple vision
  du Florentin[13], et les solennelles harmonies de
  Milton au front austère.

[Note 10: _Sordello_, poème de Robert Browning.]

[Note 11: _Endymion_, poème de Keats.]

[Note 12: _Tamerlaen_, pièce de Marlowe.]

[Note 13: _La divine Comédie_.]



SANTA DECCA

  Les Dieux sont morts; nous avons cessé d'offrir
  à Pallas aux yeux: gris des couronnes de feuilles
  d'olivier! L'enfant de Demeter ne reçoit plus la
  dîme de nos gerbes, et vers midi les bergers chantent
  sans crainte, car Pan est mort; plus de turbulentes
  amourettes par les clairières secrètes et
  les tortueux asiles. Le jeune Hylas ne cherche plus
  les sources; le grand Pan est mort, et c'est le fils
  de Marie qui est roi.

  Et pourtant, peut-être en cette île que la mer
  tient en extase, quelque dieu, mâchant le fruit amer
  de la mémoire, reste caché parmi les asphodèles!
  O Amour, s'il y en avait encore un, nous ferions
  sagement de fuir sa colère! Non! mais, regardez,
  les feuilles s'agitent. Restons un instant à épier.



UNE VISION

  Deux rois couronnés, et un autre qui se tenait à
  l'écart, sans que le vert laurier pesât bien lourd
  sur sa tête, mais avec un regard triste, comme s'il
  était découragé, fatigué de l'incessant gémissement
  de l'homme,

  au sujet de péchés que ne saurait effacer une
  bêlante victime, avec de longues et douces lèvres
  nourries de larmes et de baisers. Il était ceint d'un
  vêtement noir et rouge, et à ses pieds j'aperçus une
  pierre brisée

  d'où sortaient des lis pareils à des colombes,
  montant à ses genoux. Et alors, à cette vue, mon
  coeur s'allumant d'une flamme,

  je criai à Béatrice: «Quels sont-ils?» Et elle
  répondit, car elle connaissait bien leurs noms: «Le
  premier, c'est Eschyle, le second est Sophocle, et
  enfin (large flot de larmes), c'est Euripide.



IMPRESSION DE VOYAGE

  La mer avait la couleur du saphir, et le ciel, dans
  l'air, brûlait comme une opale chauffée: nous
  hissâmes la voile; le vent soufflait avec force du
  côté des pays bleus qui s'étendent vers l'Orient.

  De la proue escarpée, je remarquai, avec, une attention
  plus vive, Zacynthos, et chaque bois d'olivier,
  et chaque baie, les falaises d'Ithaque, et le
  pic neigeux de Lycaon, et toutes les collines de
  l'Arcadie avec leur parure de fleurs.

  Le battement de la voile contre le mât, et les
  ondulations qui se faisaient dans l'eau sur les côtés,
  et les ondulations dans le rire des jeunes filles, à
  l'avant,

  pas d'autres bruits. Quand l'Occident s'embrasa
  et un rouge soleil se balança sur les mers, j'étais,
  enfin, sur le sol de la Grèce.



LA TOMBE DE SHELLEY

  Comme des torches qui ont fini de se consumer
  près du lit d'un malade, les maigres cyprès se
  dressent autour de la pierre que le soleil a blanchie.
  C'est là que la petite chouette nocturne a établi son
  trône, que le lézard léger montre sa tôle-parée de
  gemmes, et la où les pavots aux formes de calices
  s'embrasent jusqu'au rouge, dans la chambre silencieuse
  de cette pyramide que voici, assurément
  se tapit dans les ténèbres quelque Sphinx du monde
  ancien, farouche gardien de ce séjour aimé des
  morts.

  Ah! sans doute il est doux de reposer dans le
  sein maternel de la Terre, auguste mère de l'éternel
  sommeil. Mais combien il est plus doux pour toi
  d'avoir une tombe incessamment agitée, dans la
  caverne bleue des profondeurs aux échos sonores,
  ou bien là où s'engloutissent dans les ténèbres les
  immenses vaisseaux heurtés contre les flancs de
  quelque falaise rongée par la vague.

_Rome_.



PRES DE L'ARNO

  Le nerprun sur la mer se teinte d'écarlate à la
  lumière de l'aurore, bien que les ombres grises de
  la nuit enveloppent encore Florence comme d'un
  linceul.

  La rosée scintille sur la colline et les fleurs
  brillent au-dessus de nous. Oui! mais les cigales
  ont fui et la petite chanson attique s'est tue.

  Seules les feuilles sont doucement agitées par la
  molle haleine de la brise, et dans le vallon qu'embaume
  l'amandier, on entend le rossignol solitaire.

  Le jour viendra bientôt t'imposer silence, ô rossignol,
  chante de bon coeur pendant qu'encore sur le
  bosquet ombreux se brisent les flèches de la lune.

  Avant que d'un pas furtif, dans un brouillard
  vert de mer, le matin se glisse à travers la prairie,
  et laisse voir aux yeux effarés de l'amour les longs
  doigts blancs de l'aube,

  gravissant en hâte le ciel d'Orient pour saisir et
  mettre à mort la nuit tremblante, sans avoir le
  moindre souci de ce qui charme mon coeur ou de
  ce que le rossignol pourrait en mourir.



FABIEN DEI FRANCHI

  La chambre silencieuse, les ténèbres qui rampent
  d'un pas lourd, les morts qui voyagent vite, la
  porte qui s'ouvre, les doigts blancs du fantôme posés
  sur tes épaules,

  et ensuite le duel sans témoin dans la clairière,
  les épées brisées, le cri étouffé, le sang, tes grands
  yeux pleins de vengeance satisfaite, maintenant
  que tout est fini,--ces choses-là suffisent amplement,--mais
  tu étais fait

  pour une création plus auguste! Léar délirant devait,
  à ton commandement, errer sur la lande, pour
  suivi par la raillerie criarde de la folie. Pour toi,
  Roméo

  devrait tendre le piège de son amour et la terreur
  désespérée tirer de son fourreau le poignard de Richard;
  tu es un trempette que devraient faire résonner
  les lèvres de Shakespeare.



PHEDRE

  Combien il doit paraître vain et monotone ce
  monde banal, pour celui qui, comme toi, aurait pu
  converser à Florence avec Mirandola, ou se promener
  parmi les frais oliviers de l'Académie!

  Tu aurais cueilli dans un verdoyant ruisseau des
  roseaux pour faire une flûte au son perçant, à Pan,
  le dieu au pied de chèvre, et tu aurais joué avec les
  blanches jeunes filles dans ce bosquet phéacien où
  la grave Odysseus s'éveilla de son rêve.

  Ah! sûrement jadis une urne d'argile attique
  contint ta poussière morte, et tu es revenu à la vie
  en ce monde vulgaire, si monotone et si vain,

  parce que tu étais las du jour sans soleil, et des
  plaines ennuyeuses où croît l'asphodèle sans parfum,
  et des lèvres sans amour que baisent les hommes
  dans l'Hadès.



PORTIA

  Je ne m'étonne point que Bassanio ait été assez
  téméraire pour risquer tout ce qu'il possédait sur le
  plomb[14], et que le fier Aragon ait courbé si bas
  là tête, que ce coeur ardent du Maroc[15] se soit refroidi;

  car dans ce somptueux costume lamé d'or, et qui
  a plus d'or que le soleil doré, aucune des femmes
  contemplées par Véronése n'avait la moitié de la
  beauté que je contemple.

[Note 14: Bassanio, dans le _Marchand de Venise_, joue son existence
sur le coffre de plomb où est caché le portrait de Portia.]

[Note 15: Le prince d'Aragon et le prince du Maroc sont les deux
rivaux de Bassanio.]

  Et pourtant tu étais plus belle quand, te protégeant
  du bouclier de la sagesse, tu prenais la robe
  sévère du légiste, et que tu empêchais les lois de
  Venise de livrer

  le coeur d'Antonio à ce Juif maudit. O Portia,
  accepte mon coeur; il t'appartient de droit, je crois
  que je n'élèverai point de chicane sur mon engagement.



LA REINE HENRIETTE-MARIE

  Sous la tente solitaire, dans l'espérance de la
  victoire, elle reste, les yeux troublés par les
  brouillards de la souffrance, pareille à un lis que
  l'ondée fait pencher; les cris et les bruits de la bataille,
  le ciel ensanglanté,

  le fléau de la guerre, le naufrage de la chevalerie
  ne sauraient faire naître en son âme fière une vulgaire
  crainte. Elle attend bravement son Seigneur,
  le Roi, et son âme brûle tout entière d'une extase
  de passion.

  O chevelure d'or, ô lèvres de pourpre, ô figure
  faite pour la séduction et l'amour de l'homme!
  Avec toi j'oublie la fatigue et l'inquiétude,

  et la roule sans amour où tout repos est inconnu
  et le pouls accéléré du Temps, et la mortelle lassitude
  de l'âme, ma liberté et mon passé républicain.



GLUKUPICROS ERÔS

  Ma chérie, je ne vous blâme point, car j'étais
  dans mon tort; si je n'avais point été fait de la
  commune argile, j'aurais escaladé les hautes cimes,
  encore vierges, connu l'atmosphère plus vivifiante,
  le jour plus vaste.

  Du désert de ma passion dépensée en vain j'ai
  fait sortir un chant meilleur, plus clair, allumé
  une flamme plus lumineuse de liberté plus complète,
  livré bataille à quelque mal aux têtes
  d'hydre.

  Si mes lèvres, meurtries par des baisers qui n'en
  ont fait jaillir que du sang, avaient pu répondre
  par des chants, vous auriez marché avec Bice et les
  anges sur cette prairie verdoyante et diaprée.

  J'aurais suivi la route où Dante, en la parcourant,
  vit briller les soleils des sept cercles! Oui, peut-être
  aurais-je vu les cieux s'ouvrir comme ils s'ouvrirent
  pour le Florentin.

  Et les puissantes nations m'auraient couronné,
  moi qui maintenant n'ai ni une couronne, ni un
  nom. Et le lever d'une aurore m'aurait trouvé agenouillé
  sur le seuil du Temple de la gloire.

  J'aurais pris place dans ce cercle de marbre où le
  plus ancien est comme le plus jeune des bardes,
  où le miel tombe sans cesse de la flûte, où les cordes
  de la lyre sont constamment tendues.

  Keats a relevé ses boucles virginales au-dessus
  de la coupe de vin mêlée de pavots, et sa bouche
  immortelle a baisé mon front, et ma main a serré
  sa main dans l'étreinte du noble amour.

  Et au printemps, dans la saison où la colombe,
  de sa poitrine irisée, frôle les fleurs de pommier,
  deux jeunes amants, couchés dans le verger, auraient
  lu le récit de notre amour,

  auraient lu la légende de ma passion, comme
  l'amer secret de mon coeur, échangé des baisers
  comme nous, mais ne se seraient jamais séparés,
  comme nous l'ordonne désormais la destinée.

  Car la fleur pourpre de notre vie est dévorée par
  lever rongeur de la vérité, et nulle main n'est capable
  de réunir les pétales tombés et flétris de la
  rose de la jeunesse.

  Pourtant, je ne me repens pas de vous avoir
  aimée. Adolescent que j'étais, pouvais-je faire autrement,
  --car les dents voraces du Temps dévorent,
  et les années au pas silencieux pourchassant.

  Nous allons, emportés sans gouvernail, au gré
  d'une tempête, et quand est passé l'orage de la jeunesse,
  plus de lyre, plus de luth, plus de choeur;
  alors parait la mort, pilote silencieux.

  Et au dedans de la tombe, il n'est plus de plaisir,
  car l'orvet s'engraisse de corruption, et le désir,
  après un frisson, devient cendre, et l'arbre
  de la passion ne porte pas de fruit.

  Ah! que pouvais-je faire, sinon vous aimer? La
  Mère même de Dieu m'était moins chère, et moins
  chère la déesse de Cythère surgissant de la mer
  comme un lis d'argent.

  J'ai fait mon choix, j'ai vécu mes poèmes, et
  bien que ma jeunesse se soit dissipée en jours gaspillés,
  j'ai trouvé la couronne de myrte de l'amant
  préférable à la couronne de laurier du poète.



TABLE DES MATIÈRES

  PRÉFACE

  Hélas!
  Le Jardin d'Eros.
  La nouvelle Hélène.
  Charmidès.
  Panthéa.
  Humanitad.
  Sonnet à la liberté.
  Ave Imperatrix.
  A Milton.
  Louis-Napoléon.
  Sonnet sur le massacre des chrétiens en Bulgarie.
  Quantum mutata.
  Libertatis sacra fames.
  Théoretikos.
  Requiescat.
  Sonnet composé en approchant de l'Italie.
  San Miniato.
  Ave, Maria, gratia plena.
  Italia.
  Sonnet écrit pendant la Semaine Sainte à Gênes.
  Rome que je n'ai point visitée.
  Urbs sacra et aeterna.
  Sonnet composé après l'audition du _Dies irae_, chanté
      dans la Chapelle Sixtine.
  Pâques.
  E tenebris.
  Vita nuova.
  Madonna mia.
  La chanson d'Itys.
  Impression du matin.
  Promenades de Magdalen.
  Athanasia.
  Sérénade.
  Endymion.
  La Bella donna della mia mente.
  Chanson.
  Impressions: I.--Les silhouettes.
              II.--La fuite de la lune.
  La tombe de Keats.
  Théocrite, villanelle.
  Dans la chambre d'or, harmonie.
  Ballade de Marguerite, normande.
  Le Sort de la fille du roi, bretonne.
  Amor intellectualis.
  Santa Decca.
  Une vision.
  Impression de voyage.
  La tombe de Shelley.
  Près de I'Arno.
  Fabien dei Franchi.
  Phèdre.
  Portia.
  La reine Henriette-Marie.
  Glukupicros Erôs.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Poèmes" ***

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