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Title: Le robinson suisse - ou Histoire d'une famille suisse naufragée
Author: Wyss, Johann David, 1743-1818
Language: French
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Johann David WYSS



LE ROBINSON SUISSE

ou Histoire d'une famille suisse naufragée

(1812--édition: 1870)



Table des matières


_Note sur l'auteur_.

_Préface_.

TOME I.

CHAPITRE I Tempête.--Naufrage.--Corsets natatoires.--Bateau de cuves.

CHAPITRE II Chargement du radeau.--Personnel de la
famille.--Débarquement--Premières dispositions.--Le homard.--Le
sel.--Excursions de Fritz.--L'agouti.--La nuit à terre.

CHAPITRE III Voyage de découverte.--Les noix de coco.--Les
calebassiers.--La canne à sucre.--Les singes.

CHAPITRE IV Retour.--Capture d'un singe.--Alarme nocturne.--Les chacals.

CHAPITRE V Voyage au navire.--Commencement du pillage.

CHAPITRE VI Le troupeau à la nage.--Le requin.--Second débarquement.

CHAPITRE VII Récit de ma femme.--Colliers des chiens--L'outarde.--Les
oeufs de tortue.--Les arbres gigantesques.

CHAPITRE VIII Le pont.

CHAPITRE IX Départ.--Nouvelle demeure.--Le porc-épic.--Le chat sauvage.

CHAPITRE X Premier établissement.--Le flamant,--L'échelle de bambou.

CHAPITRE XI Construction du château aérien.--Première nuit sur
l'arbre.--Le dimanche.--Les ortolans.

CHAPITRE XII La promenade.--Nouvelles découvertes.--Dénomination de
divers lieux.--La pomme de terre.--La cochenille.

CHAPITRE XIII La claie.--La poudre à canon.--Visite à Zelt-Heim. Le
kanguroo.--La mascarade.

CHAPITRE XIV Second voyage au vaisseau.--Pillage général.--La
tortue.--Le manioc.

CHAPITRE XV Voyage au vaisseau.--Les pingouins.--Le manioc et sa
préparation.--La cassave.

CHAPITRE XVI La pinasse.--La machine infernale.--Le jardin potager.

CHAPITRE XVII Encore un dimanche.--Le _lazo_.--Excursion au bois des
Calebassiers.--Le crabe de terre.--L'iguane.

CHAPITRE XVIII Nouvelle excursion.--Le coq de bruyère.--L'arbre à
cire.--La colonie d'oiseaux.--Le caoutchouc.--Le sagoutier.

CHAPITRE XIX Les bougies.--Le beurre.--Embellissement de Zelt-Heim.
Dernier voyage au vaisseau.--L'arsenal.

CHAPITRE XX Voyage dans l'intérieur.--Le vin de palmier.--Fuite de
l'âne.--Les buffles.

CHAPITRE XXI Le jeune chacal.--L'aigle du Malabar.--Le vermicelle.

CHAPITRE XXII Les greffes.--La ruche.--Les abeilles.

CHAPITRE XXIII L'escalier.--Éducation du buffle, du singe, de
l'aigle.--Canal de bambous.

CHAPITRE XXIV L'onagre.--Le phormium tenax.--Les pluies.

CHAPITRE XXV La grotte à sel.--Habitation d'hiver.--Les harengs.--Les
chiens marins.

CHAPITRE XXVI Le plâtre.--Les saumons.--Les esturgeons.--Le caviar.--Le
coton.

CHAPITRE XXVII La maison de campagne.--Les fraises--L'ornithorynque.

CHAPITRE XXVIII La pirogue.--Travaux à la grotte.

CHAPITRE XXIX Anniversaire de la délivrance.--Exercices
gymnastiques.--Distribution des prix.

CHAPITRE XXX L'anis.--Le ginseng.

CHAPITRE XXXI Gluau.--Grande chasse aux singes.--Les pigeons des
Moluques.

CHAPITRE XXXII Le pigeonnier.

CHAPITRE XXXIII Aventure de Jack.


TOME II.

CHAPITRE I Second hiver.

CHAPITRE II Première sortie après les pluies.--La baleine.--Le corail.

CHAPITRE III Dépècement de la baleine.

CHAPITRE IV L'huile de baleine.--Visite à la métairie.--La tortue
géante.

CHAPITRE V Le métier à tisser.--Les vitres.--Les paniers.--Le
palanquin.--Aventure d'Ernest.--Le boa.

CHAPITRE VI Mort de l'âne et du boa.--Entretien sur les serpents
venimeux.

CHAPITRE VII Le boa empaillé.--La terre à foulon.--La grotte de cristal.

CHAPITRE VIII Voyage à l'écluse.--Le cabiai.--L'ondatra.--La civette et
le musc.--La cannelle.

CHAPITRE IX Le champ de cannes à sucre.--Les pécaris.--Le rôti de
Taïti.--Le ravensara.--Le bambou.

CHAPITRE X Arrivée à l'écluse.--Excursion dans la savane.
L'autruche.--La tortue de terre.

CHAPITRE XI La prairie.--Terreur d'Ernest.--Combat contre les ours.--La
terre de porcelaine.--Le condor et l'urubu.

CHAPITRE XII Préparation de la chair de l'ours.--Le poivre.--Excursion
dans la savane.--Le lapin angora.--L'antilope royale.--L'oiseau aux
abeilles et le verre fossile.

CHAPITRE XIII Capture d'une autruche.--La vanille.--L'euphorbe et les
oeufs d'autruche.

CHAPITRE XIV Éducation de l'autruche.--L'hydromel.--La tannerie et la
chapellerie.

CHAPITRE XV La poterie.--Construction du caïak.--La gelée d'algues
marines.--La garenne.

CHAPITRE XVI Le moulin à gruau.--Le caïak.--La vache marine.

CHAPITRE XVII L'orage.--Les clous de girofle.--Le pont-levis.--Le
lèche-sel.--Le pemmikan.--Les pigeons messagers.--L'hyène.

CHAPITRE XVIII Retour du pigeon messager.--La chasse aux cygnes.--Le
héron et le tapir.--La grue.--Le moenura superba.--Grande déroute des
singes.--Ravage des éléphants à Zuckertop.--Arrivée à l'Écluse.

CHAPITRE XIX Le cacao.--Les bananes.--La poule
sultane.--L'hippopotame.--Le thé et le câprier.--La grenouille
géante.--Terreur de Jack.--L'édifice de Falken-Horst.--Le corps de garde
dans l'île aux Requins.

CHAPITRE XX Coup d'oeil général sur la colonie et ses dépendances.--La
basse-cour.--Les arbres et le bétail.--Les machines et les magasins.

CHAPITRE XXI Nouvelles découvertes à l'occident.--Heureuse expédition de
Fritz.--Les dents de veau marin.--La baie des Perles.--La loutre de
mer.--L'albatros.--Retour à Felsen-Heim.

CHAPITRE XXII Les nids d'hirondelles.--Les perles fausses.--La pêche des
perles.--Le sanglier d'Afrique.--Danger de Jack.--La truffe.

CHAPITRE XXIII Visite au sanglier.--Le coton de Nankin.--Le lion.--Mort
de Bill.--Un nouvel hiver.

CHAPITRE XXIV Le navire européen.--Le mécanicien et sa
famille.--Préparatifs de retour en Europe.--Séparation.--Conclusion.



_Note sur l'auteur_


_Johann David Wyss est né à Berne en 1743. Pasteur à la collégiale de
Berne, il est l'auteur du_ Robinson Suisse, _l'un des plus célèbres
romans écrits à l'imitation du_ Robinson Crusoé _de Daniel Defoe._

_Johann David Wyss conçut cette histoire pour la raconter à ses enfants.
À la différence de Daniel Defoe, le naufragé de Wyss n'est pas jeté seul
sur une île déserte: il parvient à sauver sa famille du naufrage. Ce
sera alors l'occasion pour le père de prodiguer à ses enfants de sages
conseils._

Le Robinson Suisse _fut publié par le fils de Wyss, Johann Rudolph,
professeur de philosophie à l'Académie de Berne. L'ouvrage fut traduit
en français, en 1824, par la baronne de Montolieu._



_Préface_


_Moins populaire que le livre de Daniel De Foe, parce qu'il n'a pas
servi à l'amusement et à l'instruction d'un aussi grand nombre de
générations, le_ Robinson suisse _est destiné à prendre place à côté du_
Robinson anglais _lorsqu'il sera mieux connu, et que la haute idée
morale qui s'y trouve si dramatiquement développée aura été plus
sérieusement et plus fréquemment appréciée._

_Daniel De Foe n'a mis en scène qu'un homme isolé, sans expérience et
sans connaissance du monde, tandis que Wyss a raconté les travaux, les
efforts de toute une famille, pour se créer des moyens d'existence avec
les ressources de la nature et celles que donnent au chef de cette
famille les lumières de la civilisation. Les personnages eux-mêmes
intéressent davantage les jeunes lecteurs auxquels ce livre est destiné.
Ce sont, comme eux, des enfants de différents âges et de caractères
variés, qui, par leurs dialogues naïfs, rompent agréablement la
monotonie du récit individuel, défaut que l'admirable talent de l'auteur
anglais n'a pas toujours pu éviter. Le style de Wyss, dans sa simplicité
et dans la puérilité apparente des détails, est merveilleusement
approprié à l'esprit de ses lecteurs; un enfant, dans ses premières
compositions, ne penserait pas autrement. Prier Dieu, s'occuper des
repas que la prévoyance de ses parents lui a préparés, se livrer à des
amusements variés, n'est-ce pas tout l'emploi du temps de l'enfance?
C'est là, n'en doutons pas, une des principales causes du vif plaisir
que procure la lecture du Robinson suisse, même à des hommes faits qui
ne s'en sont jamais rendu raison._

_Il est cependant un reproche qu'on peut adresser à Wyss, et que ne
mérite pas son devancier. Robinson, dans son île, ne trouve que les
animaux et les plantes qui peuvent naturellement s'y rencontrer d'après
sa position géographique. Wyss, au contraire, a réuni dans l'île du
naufragé suisse tous les animaux, tous les arbres, toutes les richesses
végétales et minérales que la nature a répandues avec profusion dans les
délicieuses îles de l'océan Pacifique; et cependant chaque contrée a sa
part dans cette admirable distribution des faveurs de la Providence: les
plantes, les animaux de la Nouvelle-Hollande ne sont pas ceux de la
Nouvelle-Zélande et de Taïti. Le but de l'auteur a été de faire passer
sous nos yeux, dans un cadre de peu d'étendue, les productions propres à
tous les pays avec lesquels nous sommes peu familiarisés, ce qui excuse
en quelque sorte cette réunion sur un seul point de l'Océan de tout ce
qui ne se rencontre que dans une multitude d'îles diverses._

_Les descriptions n'ont pas toujours l'exactitude réclamée par les
naturalistes; dans quelques circonstances, la vérité a été sacrifiée à
l'intérêt. C'est pour ne pas nuire à cet intérêt que nous n'avons rien
changé aux descriptions, quoiqu'il nous eût été facile de les
rectifier._

_Mais combien ces taches ne sont-elles pas effacées par les leçons
admirables de résignation, de courage et de ferme persévérance qu'on y
trouve à chaque page! Vouloir, c'est pouvoir, a-t-on dit; jamais cette
maxime n'avait été développée sous une forme plus heureuse et plus
dramatique. Robinson avait déjà montré, il est vrai, comment on parvient
à pourvoir aux premiers besoins de la vie solitaire. Ici, dès les
premiers pas, ces cruelles nécessités n'existent plus; ce sont les
jouissances de la vie sociale qu'il faut satisfaire et les persévérants
efforts des naufragés pour arriver à ce but obtiennent un tel succès,
qu'ils parviennent même à se créer un musée._

_Comme dans son modèle, à chaque page Wyss a semé les enseignements
sublimes de la morale évangélique; tout est rapporté par lui à l'auteur
de toutes choses, et l'orgueil humain est constamment abaissé devant la
grandeur et la bonté de Dieu. L'ouvrage a été écrit par un auteur
protestant, mais avec une telle mesure, qu'il a suffi de quelques
légères corrections pour le rendre tout à fait propre à des lecteurs
catholiques._

_Wyss a cru devoir se dispenser d'entrer dans des détails d'avant-scène;
l'action commence au moment même du naufrage, et, semblable à un auteur
dramatique, il ne nous fait connaître les acteurs que par leur langage
et leurs actions. Ainsi que lui, nous renvoyons à la narration le
lecteur, qui sera bientôt familiarisé avec les personnages._

                         _Friedrich Muller._



TOME I



CHAPITRE I

Tempête.--Naufrage.--Corsets natatoires.--Bateau de cuves.


La tempête durait depuis six mortels jours, et, le septième, sa
violence, au lieu de diminuer, semblait augmenter encore. Elle nous
avait jetés vers le S.-O., si loin de notre route, que personne ne
savait où nous nous trouvions. Les passagers, les matelots, les
officiers étaient sans courage et sans force; les mâts, brisés, étaient
tombés par-dessus le bord; le vaisseau, désemparé, ne manoeuvrait plus,
et les vagues irritées le poussaient ça et là. Les matelots se
répandaient en longues prières et offraient au Ciel des voeux ardents;
tout le monde était du reste dans la consternation, et ne s'occupait que
des moyens de sauver ses jours.

«Enfants, dis-je à mes quatre fils effrayés et en pleurs, Dieu peut nous
empêcher de périr s'il le veut; autrement soumettons-nous à sa volonté;
car nous nous reverrons dans le ciel, où nous ne serons plus jamais
séparés.»

Cependant ma courageuse femme essuyait une larme, et, plus tranquille
que les enfants, qui se pressaient autour d'elle, elle s'efforçait de
les rassurer, tandis que mon coeur, à moi, se brisait à l'idée du danger
qui menaçait ces êtres bien-aimés. Nous tombâmes enfin tous à genoux, et
les paroles échappées à mes enfants me prouvèrent qu'ils savaient aussi
prier, et puiser le courage dans leurs prières. Je remarquai que Fritz
demandait au Seigneur de sauver les jours de ses chers parents et de ses
frères, sans parler de lui-même.

Cette occupation nous fit oublier pendant quelque temps le danger qui
nous menaçait, et je sentis mon coeur se rassurer un peu à la vue de
toutes ces petites têtes religieusement inclinées. Soudain nous
entendîmes, au milieu du bruit des vagues, une voix crier: «Terre!
terre!» et au même instant nous éprouvâmes un choc si violent, que nous
en fûmes tous renversés, et que nous crûmes le navire en pièces; un
craquement se fit entendre; nous avions touché. Aussitôt une voix que je
reconnus pour celle du capitaine cria: «Nous sommes perdus! Mettez les
chaloupes en mer!» Mon coeur frémit à ces funestes mots: Nous sommes
perdus! Je résolus cependant de monter sur le pont, pour voir si nous
n'avions plus rien à espérer. À peine y mettais-je le pied qu'une énorme
vague le balaya et me renversa sans connaissance contre le mât. Lorsque
je revins à moi, je vis le dernier de nos matelots sauter dans la
chaloupe, et les embarcations les plus légères, pleines de monde,
s'éloigner du navire. Je criai, je les suppliai de me recevoir, moi et
les miens.... Le mugissement de la tempête les empêcha d'entendre ma
voix, ou la fureur des vagues de venir nous chercher. Au milieu de mon
désespoir, je remarquai cependant avec un sentiment de bonheur que l'eau
ne pouvait atteindre jusqu'à la cabine que mes bien-aimés occupaient
au-dessous de la chambre du capitaine; et, en regardant bien
attentivement vers le S., je crus apercevoir par intervalles une terre
qui, malgré son aspect sauvage, devint l'objet de tous mes voeux.

Je me hâtai donc de retourner vers ma famille; et, affectant un air de
sécurité, j'annonçai que l'eau ne pouvait nous atteindre, et qu'au jour
nous trouverions sans doute un moyen de gagner la terre. Cette nouvelle
fut pour mes enfants un baume consolateur, et ils se tranquillisèrent
bien vite. Ma femme, plus habituée à pénétrer ma pensée, ne prit pas le
change; un signe de ma part lui avait fait comprendre notre abandon.
Mais je sentis mon courage renaître en voyant que sa confiance en Dieu
n'était point ébranlée; elle nous engagea à prendre quelque nourriture.
Nous y consentîmes volontiers; et après ce petit repas les enfants
s'endormirent, excepté Fritz, qui vint à moi et me dit: «J'ai pensé, mon
père, que nous devrions faire, pour ma mère et mes frères, des corsets
natatoires qui pussent les soutenir sur l'eau, et dont vous et moi
n'avons nul besoin, car nous pouvons nager aisément jusqu'à la côte.»
J'approuvai cette idée, et résolus de la mettre à profit. Nous
cherchâmes partout dans la chambre de petits barils et des vases
capables de soutenir le corps d'un homme. Nous les attachâmes ensuite
solidement deux à deux, et nous les passâmes sous les bras de chacun de
nous; puis nous étant munis de couteaux, de ficelles, de briquets et
d'autres ustensiles de première nécessité, nous passâmes le reste de la
nuit dans l'angoisse, craignant de voir le vaisseau s'entr'ouvrir à
chaque instant. Fritz, cependant, s'endormit épuisé de fatigue.

L'aurore vint enfin nous rassurer un peu, en ramenant le calme sur les
flots; je consolai mes enfants, épouvantés de leur abandon, et je les
engageai à se mettre à la besogne pour tâcher de se sauver eux-mêmes.
Nous nous dispersâmes alors dans le navire pour chercher ce que nous
trouverions de plus utile. Fritz apporta deux fusils, de la poudre, du
plomb et des balles; Ernest, des clous, des tenailles et des outils de
charpentier; le petit Franz, une ligne et des hameçons. Je les félicitai
tous trois de leur découverte.» Mais, dis-je à Jack, qui m'avait amené
deux énormes dogues, quant à toi, que veux-tu que nous fassions de ta
trouvaille?

--Bon, répondit-il, nous les ferons chasser quand nous serons à terre.

--Et comment y aller, petit étourdi? lui dis-je.

--Comment aller à terre? Dans des cuves, comme je le faisais sur l'étang
à notre campagne.»

Cette idée fut pour moi un trait de lumière, je descendis dans la cale
où j'avais vu des tonneaux; et, avec l'aide de mes fils, je les amenai
sur le pont, quoiqu'ils fussent à demi submergés. Alors nous commençâmes
avec le marteau, la scie, la hache et tous les instruments dont nous
pouvions disposer, à les couper en deux, et je ne m'arrêtai que quand
nous eûmes obtenu huit cuves de grandeur à peu près égale. Nous les
regardions avec orgueil; ma femme seule ne partageait pas notre
enthousiasme.

«Jamais, dit-elle, je ne consentirai à monter là dedans pour me risquer
sur l'eau.

--Ne sois pas si prompte, chère femme, lui dis-je, et attends, pour
juger mon ouvrage, qu'il soit achevé.»

Je pris alors une planche longue et flexible, sur laquelle j'assujettis
mes huit cuves; deux autres planches furent jointes à la première, et,
après des fatigues inouïes, je parvins à obtenir une sorte de bateau
étroit et divisé en huit compartiments, dont la quille était formée par
le simple prolongement des planches qui avaient servi à lier les cuves
entre elles. J'avais ainsi une embarcation capable de nous porter sur
une mer tranquille et pour une courte traversée; mais cette
construction, toute frêle qu'elle était, se trouvait encore d'un poids
trop au-dessus de nos forces pour que nous pussions la mettre à flot. Je
demandai alors un cric, et, Fritz en ayant trouvé un, je l'appliquai à
une des extrémités de mon canot, que je commençai à soulever, tandis que
mes fils glissaient des rouleaux par-dessous. Mes enfants, Ernest
surtout, étaient dans l'admiration en voyant les effets puissants de
cette simple machine, dont je leur expliquai le mécanisme sans
discontinuer mon ouvrage. Jack, l'étourdi, remarqua pourtant que le cric
allait bien lentement.

«Mieux vaut lentement que pas du tout,» répondis-je.

Notre embarcation toucha enfin le bord et descendit dans l'eau, retenue
près du navire par des câbles; mais elle tourna soudain et pencha
tellement de côté que pas un de nous ne fut assez hardi pour y
descendre.

Je me désespérais, quand il me vint à l'esprit que le lest seul
manquait; je me hâtai de jeter au fond des cuves tous les objets pesants
que le hasard plaça sous ma main, et, peu à peu, en effet, le bateau se
redressa et se maintint en équilibre. Mes fils alors poussèrent des cris
de joie, et se disputèrent à qui descendrait le premier. Craignant que
leurs mouvements ne vinssent à déplacer le lest qui maintenait le
radeau, je voulus y suppléer en établissant aux deux extrémités un
balancier pareil à celui que je me souvenais d'avoir vu employer par
quelques peuplades sauvages; je choisis à cet effet deux morceaux de
vergue assez longs; je les fixai par une cheville de bois, l'un à
l'avant, l'autre à l'arrière du bateau, et aux deux extrémités
j'attachai deux tonnes vides qui devaient naturellement se faire
contre-poids.

Il ne restait plus qu'à sortir des débris et à rendre le passage libre.
Des coups de hache donnés à propos à droite et à gauche eurent bientôt
fait l'affaire. Mais le jour s'était écoulé au milieu de nos travaux, et
il était maintenant impossible de pouvoir gagner la terre avant la nuit.
Nous résolûmes donc de rester encore jusqu'au lendemain sur le navire,
et nous nous mîmes à table avec d'autant plus de plaisir, qu'occupés de
notre important travail, nous avions à peine pris dans toute la journée
un verre de vin et un morceau de biscuit. Avant de nous livrer au
sommeil, je recommandai à mes enfants de s'attacher leurs corsets
natatoires, pour le cas où le navire viendrait à sombrer, et je
conseillai à ma femme de prendre les mêmes précautions. Nous goûtâmes
ensuite un repos bien mérité par le travail de la journée.



CHAPITRE II

Chargement du radeau.--Personnel de la famille.--Débarquement--Premières
dispositions.--Le homard.--Le sel.--Excursions de Fritz.--L'agouti.--La
nuit à terre.


Aux premiers rayons du jour nous étions debout. Après avoir fait faire à
ma famille la prière du matin, je recommandai qu'on donnât aux animaux
qui étaient sur le vaisseau de la nourriture pour plusieurs jours.

«Peut-être, disais-je, nous sera-t-il permis de les venir prendre.»

J'avais résolu de placer, pour ce premier voyage, sur notre petit
navire, un baril de poudre, trois fusils, trois carabines, des balles et
du plomb autant qu'il nous serait possible d'en emporter, deux paires de
pistolets de poche, deux autres paires plus grandes, et enfin un moule a
balles. Ma femme et chacun de mes fils devaient en outre être munis
d'une gibecière bien garnie. Je pris encore une caisse pleine de
tablettes de bouillon, une de biscuit, une marmite en fer, une ligne à
pécher, une caisse de clous, une autre remplie d'outils, de marteaux, de
scies, de pinces, de haches, etc., et un large morceau de toile à voile
que nous destinions à faire une tente.

Nous avions apporté beaucoup d'autres objets; mais il nous fut
impossible de les charger, bien que nous eussions remplacé par des
choses utiles le lest que j'avais mis la veille dans le bateau. Après
avoir invoqué le nom du Seigneur, nous nous disposions à partir, lorsque
les coqs se mirent à chanter comme pour nous dire adieu: ce cri
m'inspira l'idée de les emmener avec nous, ainsi que les oies, les
canards et les pigeons. Aussitôt nous prîmes dix poules avec deux coqs,
l'un jeune, et l'autre vieux; nous les plaçâmes dans l'une des cuves,
que nous recouvrîmes avec soin d'une planche, et nous laissâmes au reste
des volatiles, que nous mîmes en liberté, le choix de nous suivre par
terre ou par eau.

Nous n'attendions plus que ma femme; elle arriva bientôt avec un sac
qu'elle déposa dans la cuve de son plus jeune fils, seulement, à ce que
je crus, pour lui servir de coussin. Nous partîmes enfin.

Dans la première cuve était ma femme, bonne épouse, mère pieuse et
sensible; dans la seconde, immédiatement après elle, était Franz, enfant
de sept à huit ans, doué d'excellentes dispositions, mais ignorant de
toutes choses; dans la troisième, Fritz, garçon robuste de quatorze à
quinze ans, courageux et bouillant; dans la quatrième, nos poules et
quelques autres objets; dans la cinquième, nos provisions; dans la
sixième, Jack, bambin de dix ans, étourdi, mais obligeant et
entreprenant; dans la septième, Ernest, âgé de douze ans, enfant d'une
grande intelligence, prudent et réfléchi; enfin dans la huitième, moi,
leur père, je dirigeais le frêle esquif à l'aide d'un gouvernail. Chacun
de nous avait une rame à la main, et devant soi un corset natatoire dont
il devait faire usage en cas d'accident.

La marée avait atteint la moitié de sa hauteur quand nous quittâmes le
navire; mais elle nous fut plus utile que défavorable. Quand les chiens
nous virent quitter le bâtiment, ils se jetèrent à la nage pour nous
suivre, car nous n'avions pu les prendre avec nous à cause de leur
grosseur: Turc était un dogue anglais de première force, et Bill une
chienne danoise de même taille. Je craignis d'abord que le trajet ne fût
trop long pour eux; mais en les laissant appuyer leurs pattes sur les
balanciers destinés à maintenir le bateau en équilibre, ils firent si
bien qu'ils touchèrent terre avant nous.

Notre voyage fut heureux, et nous arrivâmes bientôt à portée de voir la
terre. Son premier aspect était peu attrayant. Les rochers escarpés et
nus qui bordaient la rivière nous présageaient la misère et le besoin.
La mer était calme et se brisait paisiblement le long de la côte; le
ciel était pur et brillant; autour de nous flottaient des poutres, des
cages venant du navire. Fritz me demanda la permission de saisir
quelques-uns de ces débris; il arrêta deux tonnes qui flottaient près de
lui, et nous les attachâmes à notre arrière.

À mesure que nous approchions, la côte perdait son aspect sauvage; les
yeux de faucon de Fritz y découvraient même des arbres qu'il assura être
des palmiers. Comme je regrettais beaucoup de n'avoir pas pris la
longue-vue du capitaine, Jack tira de sa poche une petite lunette qu'il
avait trouvée, et qui me donna le moyen d'examiner la côte, afin de
choisir une place propre à notre débarquement. Tandis que j'étais tout
entier à cette occupation, nous entrâmes, sans nous en apercevoir, dans
un courant qui nous entraîna rapidement vers la plage, à l'embouchure
d'un petit ruisseau. Je choisis une place où les bords n'étaient pas
plus élevés que nos cuves, et où l'eau pouvait cependant les maintenir à
flot. C'était une plaine en forme de triangle dont le sommet se perdait
dans les rochers, et dont la base était formée par la rive.

Tout ce qui pouvait sauter fut à terre en un clin d'oeil; le petit Franz
seul eut besoin du secours de sa mère. Les chiens, qui nous avaient
précédés, accoururent à nous et nous accablèrent de caresses, en nous
témoignant leur reconnaissance par de longs aboiements; les oies et les
canards, qui barbotaient déjà dans la baie où nous avions abordé,
faisaient retentir les airs de leurs cris, et leur voix, mêlée à celle
des pingouins, des flamants et des autres habitants de ce lieu que notre
arrivée avait effrayés, produisait une cacophonie inexprimable.
Néanmoins j'écoutais avec plaisir cette musique étrange, en pensant que
ces infortunés musiciens pourraient au besoin fournir à notre
subsistance sur cette terre déserte. Notre premier soin en abordant fut
de remercier Dieu à genoux de nous y avoir conduits sains et saufs.

Nous nous occupâmes ensuite de construire une tente, à l'aide de pieux
plantés en terre et du morceau de voile que nous avions apporté.

Cette construction, bordée, comme défense, des caisses qui contenaient
nos provisions, était adossée à un rocher. Puis je recommandai à mes
fils de réunir le plus de mousse et d'herbes sèches qu'ils pourraient
trouver, afin que nous ne fussions pas obligés de coucher sur la terre
nue, pendant que je construisais un foyer près de là avec des pierres
plates que me fournit un ruisseau peu éloigné; et je vis bientôt
s'élever vers le ciel une flamme brillante. Ma femme, aidée de son petit
Franz, posa dessus une marmite pleine d'eau, dans laquelle elle avait
mis quelques tablettes de bouillon, et prépara ainsi notre repas.

Franz avait d'abord pris ces tablettes pour de la colle, et en avait
fait naïvement l'observation; mais sa mère le détrompa bientôt, et lui
apprit que ces tablettes provenaient de viandes réduites en gelée à
force de cuisson, et qu'on en portait ainsi dans les voyages au long
cours, afin d'avoir toujours du bouillon, qu'on n'aurait pu se procurer
avec de la viande salée.

Cependant, la mousse recueillie, Fritz avait chargé un fusil et s'était
éloigné en suivant le ruisseau; Ernest s'était dirigé vers la mer, et
Jack, vers les rochers de la gauche pour y recueillir des moules. Quant
à moi, je m'efforçai d'amener à terre les deux tonneaux que nous avions
harponnés dans la traversée. Tandis que j'employais inutilement toutes
mes forces à ce travail, j'entendis soudain Jack pousser un grand cri;
je saisis une hache, et courus aussitôt à son secours. En arrivant près
de lui, je vis qu'il était dans l'eau jusqu'à mi-jambes, et qu'il
essayait de se débarrasser d'un gros homard qui avait saisi ses jambes
avec ses pinces. Je sautai dans l'eau à mon tour. L'animal, effrayé,
voulut s'enfuir, mais ce n'était pas mon compte; d'un coup de revers de
ma hache je l'étourdis, et je le jetai sur le rivage.

Jack, tout glorieux de cette capture, s'empressa aussitôt de s'en
emparer pour la porter à sa mère; mais l'animal, qui n'était qu'étourdi,
en se sentant saisir, lui donna un si terrible coup de queue dans le
visage, que le pauvre enfant le rejeta bien vite et se mit à pleurer.
Tandis que je riais beaucoup de sa petite mésaventure, le bambin furieux
ramassa une grosse pierre, et, la lançant de toutes ses forces contre
l'animal, lui écrasa la tête. Je reprochai à mon fils de tuer ainsi un
ennemi à terre, et je lui représentai que, s'il eût été plus prudent, et
n'eût pas tenu la tête si près de son nez, cela ne lui serait point
arrivé.

Jack, confus, et pour éviter mes reproches, ramassa de nouveau le homard
et se mit à courir vers sa mère en criant: «Maman, un crabe! Ernest, un
crabe! Où est Fritz? Prends garde, Franz, ça mord.»

Tous mes enfants se rassemblèrent autour de lui et regardèrent avec
étonnement la grosseur de cet animal, en écoutant les fanfaronnades de
Jack. Quant à moi, je retournai à l'occupation qu'il m'avait fait
quitter.

Quand je revins, je félicitai mon fils de ce que le premier il avait
fait une découverte qui pouvait nous être utile, et pour le récompenser
je lui abandonnai une patte tout entière du homard.

«Oh! s'écria alors Ernest, j'ai bien découvert aussi quelque chose de
bon à manger; mais je ne l'ai pas apporté, parce qu'il aurait fallu me
mouiller pour le prendre.

--Oh! je sais ce que c'est, dit dédaigneusement Jack: ce sont des
moules, dont je ne voudrais pas seulement manger; j'aime bien mieux mon
homard.

--Ce sont plutôt des huîtres, répondit Ernest, si j'en juge par le degré
de profondeur où elles se trouvent.

--Eh bien donc, m'écriai-je alors, monsieur le philosophe, allez nous en
chercher un plat pour notre dîner; dans notre position il ne faut
reculer devant rien de ce qui est utile. Ne vois-tu pas d'ailleurs,
continuai-je d'un ton plus doux, que le soleil nous a bientôt séchés,
ton frère et moi?

--Je rapporterai aussi du sel, reprit Ernest en se levant, car j'en ai
découvert dans les fentes des rochers. Ce sont sans doute les eaux de la
mer qui l'ont déposé là, n'est-ce pas, mon père?

--Éternel raisonneur, lui répondis-je, tu devrais nous en avoir déjà
donné un plein sac, au lieu de t'amuser à disserter sur son origine.
Hâte-toi donc, si tu ne veux pas que nous mangions une soupe fade et
sans goût.»

Ernest ne tarda pas à revenir; mais le sel qu'il apportait était mêlé de
terre, et nous allions le jeter, lorsque ma femme eut l'idée de le faire
fondre dans l'eau, et de passer cette eau dans un linge avant de la
mêler dans la soupe.

Tandis que j'expliquais à notre étourdi de Jack, qui m'avait demandé
pourquoi nous n'avions pas pris simplement de l'eau de mer, que cette
eau n'aurait pu nous servir parce qu'elle contient d'autres matières
d'un goût désagréable, ma femme acheva la soupe et nous annonça qu'elle
était bonne à manger.

«Un moment, lui dis-je, nous attendons Fritz; et d'ailleurs, comment
nous y prendre pour la manger? Tu ne veux sans doute pas que nous
portions tour à tour à notre bouche ce chaudron lourd et brûlant!

--Si nous avions des noix de coco, dit Ernest, nous les couperions en
deux et nous en ferions des cuillers.

--Si nous avions de magnifiques couverts d'argent, répliquai-je, cela
vaudrait bien mieux.

--Mais au moins, reprit-il, nous pourrions nous servir de coquillages.

--Bonne idée! m'écriai-je! mais, ma foi, nos doigts pourraient bien
tremper dans la soupe, car nos cuillers n'auront pas de manches. Va donc
nous en chercher.»

Jack se leva en même temps et se mit à courir; et il était déjà dans
l'eau bien avant que son frère fût arrivé au rivage. Il détacha une
grande quantité d'huîtres et les jeta à Ernest, qui les enveloppa dans
son mouchoir, tout en ramassant un grand coquillage, qu'il mit avec soin
dans sa poche. Tandis qu'ils revenaient, nous entendîmes la voix de
Fritz dans le lointain. Nous y répondîmes avec de joyeuses acclamations,
et je me sentis soulagé d'un grand poids, car son absence nous avait
fort inquiétés.

Il s'approcha de nous, une main derrière son dos, et nous dit d'un air
triste: «Rien.

--Rien? dis-je.

--Hélas! non,» reprit-il. Au même instant ses frères, qui tournaient
autour de lui, se mirent à crier: «Un cochon de lait! un cochon de lait!
Où l'as-tu trouvé? Laisse-nous voir.» Tout joyeux alors, il montra sa
chasse.

Je lui reprochai sérieusement son mensonge, et lui demandai de nous
raconter ce qu'il avait vu dans son excursion. Après un moment
d'embarras, il nous fit une description pittoresque des beautés de ces
lieux, ombragés et verdoyants, dont les bords étaient couverts des
débris du vaisseau, et nous demanda pourquoi nous n'irions pas nous
établir dans cet endroit, où nous pourrions trouver des pâturages pour
la vache qui était restée sur le navire.

«Un moment! un moment! m'écriai-je, tant il avait mis de vivacité dans
son discours; chaque chose aura son temps; dis-nous d'abord si tu as
trouvé quelque trace de nos malheureux compagnons.

--Pas une seule, ni sur terre, ni sur mer; en revanche, j'ai découvert,
sautillant à travers les champs, une légion d'animaux semblables à
celui-ci; et j'aurais volontiers essayé de les prendre vivants, tant ils
paraissaient peu effarouchés, si je n'avais pas craint de perdre une si
belle proie.»

Ernest, qui pendant ce temps avait examiné attentivement l'animal,
déclara que c'était un agouti, et je confirmai son assertion. «Cet
animal, dis-je, est originaire d'Amérique; il vit dans des terriers et
sous les racines des arbres; c'est, dit-on, un excellent manger.» Jack
s'occupait à ouvrir une huître à l'aide d'un couteau; mais malgré tous
ses efforts il n'y pouvait parvenir; je lui indiquai un moyen bien
simple: c'était de mettre les huîtres sur des charbons ardents. Dès
qu'elles eurent senti la chaleur, elles s'ouvrirent, en effet,
d'elles-mêmes, et nous eûmes ainsi bientôt chacun une cuiller, quand
après bien des façons mes enfants se furent décidés à avaler l'huître,
qu'ils trouvèrent du reste détestable.

Ils se hâtèrent de tremper leurs écailles dans la soupe; mais tous se
brûlèrent les doigts et se mirent à crier. Ernest seul, tirant de sa
poche son coquillage, qui était aussi grand qu'une assiette, le remplit
en partie sans se brûler, et se mit à l'écart pour laisser froidir son
bouillon.

Je le laissai d'abord faire; mais quand il se disposa à manger: «Puisque
tu n'as pensé qu'à toi, lui dis-je, tu vas donner cette portion à nos
fidèles chiens, et tu te contenteras de celle que nous pouvons avoir
nous-mêmes.» Le reproche fit effet, et Ernest déposa aussitôt son
assiette devant les dogues, qui l'eurent bientôt vidée. Mais ils étaient
loin d'être rassasiés, et nous nous en aperçûmes en les voyant déchirer
à belles dents l'agouti de Fritz. Celui-ci se leva aussitôt furieux,
saisit son fusil et en frappa les deux chiens avec une telle rage, qu'il
faussa le canon; puis il les poursuivit à coups de pierres jusqu'à ce
qu'ils eussent disparu en poussant des hurlements affreux.

Je m'élançai après lui, et, lorsque sa colère fut apaisée, je lui
représentai le chagrin qu'il m'avait fait, ainsi qu'à sa mère, la perte
de son arme, qui pouvait nous être si utile, et celle que nous allions
probablement éprouver de ces deux animaux, nos gardiens. Fritz comprit
mes reproches, et me demanda humblement pardon.

Cependant le jour avait commencé à baisser; notre volaille se
rassemblait autour de nous, et ma femme se mit à lui distribuer des
graines tirées du sac que je lui avais vu emporter. Je la louai de sa
prévoyance; mais je lui fis observer qu'il serait peut-être mieux de
conserver ces graines pour notre consommation ou pour les semer, et je
lui promis de lui rapporter du biscuit pour ses poules si j'allais au
navire.

Nos pigeons s'étaient cachés dans le creux des rochers; nos poules, les
coqs à leur tête, se perchèrent sur le sommet de notre tente; les oies
et les canards se glissèrent dans les buissons qui bordaient la rive du
ruisseau. Nous fîmes nous-mêmes nos dispositions pour la nuit, et nous
chargeâmes nos fusils et nos pistolets. À peine avions-nous terminé la
prière du soir, que la nuit vint tout à coup nous envelopper sans
crépuscule. J'expliquai à mes enfants ce phénomène, et j'en conclus que
nous devions être dans le voisinage de l'équateur.

La nuit était fraîche; nous nous serrâmes l'un contre l'autre sur nos
lits de mousse. Pour moi, j'attendis que toutes les têtes se fussent
inclinées sur l'oreiller, que toutes les paupières fussent bien closes,
et je me levai doucement pour jeter encore un coup d'oeil autour de moi.
Je sortis de la tente à pas de loup; l'air était pur et calme, le feu
jetait quelques lueurs incertaines et vacillantes, et menaçait de
s'éteindre; je le rallumai en y jetant des branches sèches. La lune se
leva bientôt, et, au moment où j'allais rentrer, le coq, réveillé par
son éclat, me salua d'un cri d'adieu. Je me couchai plus tranquille, et
je finis par me laisser aller au sommeil. Cette première nuit fut
paisible, et notre repos ne fut pas interrompu.



CHAPITRE III

Voyage de découverte.--Les noix de coco.--Les calebassiers.--La canne à
sucre.--Les singes.


Au point du jour, les chants de nos coqs nous réveillèrent, et notre
première pensée, à ma femme et à moi, fut d'entreprendre un voyage dans
l'île pour tâcher de découvrir quelques-uns de nos infortunés
compagnons. Ma femme comprit sur-le-champ que cette excursion ne pouvait
s'effectuer en famille, et il fut résolu qu'Ernest et ses deux plus
jeunes frères resteraient près de leur mère, tandis que Fritz, comme le
plus prudent, viendrait avec moi. Mes fils furent alors réveillés à leur
tour, et tous, sans en excepter le paresseux Ernest, quittèrent
joyeusement leur lit de mousse.

Tandis que ma femme préparait le déjeuner, je demandai à Jack ce qu'il
avait fait de son homard; il courut le chercher dans un creux de rocher
où il l'avait caché pour le dérober aux chiens. Je le louai de sa
prudence, et lui demandai s'il consentirait à m'en abandonner une patte
pour le voyage que j'allais entreprendre.

«Un voyage! un voyage! s'écrièrent alors tous mes enfants en sautant
autour de moi, et pour où aller?»

J'interrompis cette joie en leur déclarant que Fritz seul
m'accompagnerait, et qu'ils resteraient au rivage avec leur mère, sous
la garde de Bill, tandis que nous emmènerions Turc avec nous. Ernest
nous recommanda de lui cueillir des noix de coco si nous en trouvions.

Je me préparai à partir, et commandai à Fritz d'aller chercher son
fusil; mais le pauvre garçon demeura tout honteux, et me demanda la
permission d'en prendre un autre, car le sien était encore tout tordu et
faussé de la veille. Après quelques remontrances, je le lui permis; puis
nous nous mîmes en marche, munis chacun d'une gibecière et d'une hache,
ainsi que d'une paire de pistolets, sans oublier non plus une provision
de biscuit et une bouteille d'eau.

Cependant, avant de partir, nous nous mîmes à genoux et nous priâmes
tous en commun; puis je recommandai à Jack et à Ernest d'obéir à tout ce
que leur mère leur ordonnerait pendant mon absence. Je leur répétai de
ne pas s'écarter du rivage; car je regardais le bateau de cuves comme le
plus sûr asile en cas d'événement. Quand j'eus donné toutes mes
instructions, nous nous embrassâmes, et je partis avez Fritz. Ma femme
et mes fils se mirent à pleurer amèrement; mais le bruit du vent qui
soufflait à nos oreilles, et celui de l'eau qui coulait à nos pieds,
nous empêchèrent bientôt d'entendre leurs adieux et leurs sanglots.

La rive du ruisseau était si montueuse et si escarpée, et les rocs
tellement rapprochés de l'eau, qu'il ne nous restait souvent que juste
de quoi poser le pied; nous suivîmes cette rive jusqu'à ce qu'une
muraille de rochers nous barrât tout à fait le passage. Là, par bonheur,
le lit du ruisseau était parsemé de grosses pierres; en sautant de l'une
à l'autre nous parvînmes facilement au bord opposé. Dès ce moment notre
marche, jusqu'alors facile, devint pénible; nous nous trouvâmes au
milieu de grandes herbes sèches à demi brûlées par le soleil, et qui
semblaient s'étendre jusqu'à la mer.

Nous y avions à peine fait une centaine de pas, lorsque nous entendîmes
un grand bruit derrière nous, et nous vîmes remuer fortement les tiges;
je remarquai avec plaisir que Fritz, sans se troubler, arma son fusil et
se tint calme, prêt à recevoir l'ennemi. Heureusement ce n'était que
notre bon Turc, que nous avions oublié, et qui venait nous rejoindre.
Nous lui fîmes bon accueil, et je louai Fritz de son courage et de sa
présence d'esprit.

«Vois, mon fils, lui dis-je: si, au lieu d'attendre prudemment comme tu
l'as fait, tu eusses tiré ton coup au hasard, tu risquais de manquer
l'animal féroce, si c'en eût été un, ou, ce qui était pis, tu pouvais
tuer ce pauvre chien et nous priver de son secours.»

Tout en devisant, nous avancions toujours; à gauche, et près de nous,
s'étendait la mer; à droite, et à une demi-heure de chemin à peu près,
la chaîne de rochers qui venait finir à notre débarcadère suivait une
ligne presque parallèle à celle du rivage, et le sommet en était couvert
de verdure et de grands arbres. Nous poussâmes plus loin; Fritz me
demanda pourquoi nous allions, au péril de notre vie, chercher des
hommes qui nous avaient abandonnés. Je lui rappelai le précepte du
Seigneur, qui défend de répondre au mal autrement que par le bien; et
j'ajoutai que d'ailleurs, en agissant ainsi, nos compagnons avaient
plutôt cédé à la nécessité qu'à un mauvais vouloir. Il se tut alors, et
tous deux, recueillis dans nos pensées, nous poursuivîmes notre chemin.

Au bout de deux heures de marche environ, nous atteignîmes enfin un
petit bois quelque peu éloigné de la mer. En cet endroit, nous nous
arrêtâmes pour goûter la fraîcheur de son ombrage, et nous nous
avançâmes près d'un petit ruisseau.

Les arbres étaient touffus, le ruisseau coulait paisiblement, mille
oiseaux peints des plus belles couleurs s'ébattaient autour de nous.
Fritz, en pénétrant dans le bois, avait cru apercevoir des singes;
l'inquiétude de Turc, ses aboiements répétés, nous confirmèrent dans
cette pensée. Il se leva pour essayer de les découvrir; mais, tout en
marchant, il heurta contre un corps arrondi qui faillit le faire tomber.
Il le ramassa, et me l'apporta en me demandant ce que c'était, car il le
prenait pour un nid d'oiseau.

«C'est une noix de coco.

--Mais n'y a-t-il pas des oiseaux qui font ainsi leur nid?

--Il est vrai; cependant je reconnais la noix de coco à cette enveloppe
filandreuse. Dégageons-la, et tu trouveras la noix.»

Il obéit, et nous ouvrîmes la noix: elle ne contenait qu'une amande
sèche et hors d'état d'être mangée. Fritz, tout désappointé, se récria
alors contre les récits des voyageurs qui avaient fait une description
si appétissante du lait contenu dans la noix, et de la crème que
recouvrait l'amande. Je l'arrêtai en lui faisant remarquer que celle-ci
était tombée et desséchée depuis longtemps, et que nous en trouverions
probablement de meilleures. En effet, nous en rencontrâmes une qui, bien
qu'un peu rance, ne laissa pas de nous faire beaucoup de plaisir.
J'expliquai alors à Fritz comment l'amande du cocotier rompt sa coque à
l'aide de trois trous où cette enveloppe est moins dure qu'en tout autre
endroit. Nous continuions cependant à marcher; le chemin nous conduisit
longtemps encore à travers ce bois, où nous fûmes plusieurs fois obligés
de nous frayer un passage avec la hache, tant était grande la multitude
de lianes qui nous barraient le chemin. Nous arrivâmes enfin à une
clairière où les arbres nous laissèrent un plus libre accès.

Dans cette forêt la végétation était d'une beauté et d'une vigueur
remarquables, et tout autour de nous s'élevaient des arbres plus curieux
les uns que les autres. Fritz les regardait tous avec étonnement, et me
faisait remarquer, dans son admiration, tantôt leurs fruits, tantôt leur
feuillage. Il arriva bientôt près d'un nouvel arbre plus extraordinaire
que les autres, et s'écria: «Quel est donc cet arbre, mon père, dont les
fruits sont attachés au tronc, au lieu de l'être aux branches? Je vais
en cueillir.» J'approchai, et je reconnus avec joie des calebassiers
tout chargés de leurs fruits. Fritz, remarquant ce mouvement, me demanda
si c'est bon à manger, et à quoi c'est utile.

«Cet arbre, lui dis-je, est un des plus précieux que produisent ces
climats, et les sauvages y trouvent en même temps leur nourriture et les
ustensiles pour la faire cuire. Son fruit est assez estimé parmi eux,
mais les Européens n'en font aucun cas; ils en trouvent la chair fade et
coriace, et la laissent pour se servir de l'écorce, qui se façonne de
mille manières.» Je lui expliquai comment les sauvages, en divisant
cette écorce, savent en faire des assiettes, des cuillers et même des
vases pour faire bouillir de l'eau. À ces mots il m'arrêta, et me
demanda si cette écorce est incombustible, pour résister à l'action du
feu.

«Non, lui répondis-je; mais les sauvages n'ont pas besoin de feu; ils
font rougir des cailloux et les jettent dans l'eau, que ce manège
échauffe bientôt jusqu'à l'ébullition. Fritz me pria alors d'essayer de
faire quelque ustensile pour sa mère. J'y consentis, et je lui demandai
s'il portait de la ficelle sur lui, pour partager les calebasses; il me
dit qu'il en avait un paquet dans sa gibecière, mais qu'il aimait mieux
se servir de son couteau. «Essaie, lui dis-je, et voyons qui de nous
deux réussira le mieux.»

Fritz jeta bientôt loin de lui, avec humeur, la calebasse qu'il avait
prise, et qu'il avait entièrement gâtée, parce que son couteau glissait
à chaque instant sur cette écorce molle, tandis que je lui présentai
deux superbes assiettes que j'avais confectionnées pendant ce temps avec
ma ficelle. Émerveillé de mon succès, il m'imita avec facilité, et,
après avoir rempli de sable notre porcelaine de nouvelle façon, nous
l'abandonnâmes exposée au soleil pour la laisser durcir. Nous nous
remîmes alors en marche, Fritz cherchant à façonner une cuiller avec une
calebasse, et moi avec la coque de l'une des noix de coco que nous
avions mangées. Mais je dois avouer que notre oeuvre était encore loin
d'égaler celles que j'avais vues au musée, de la façon des sauvages.

Tout en parlant et en marchant, nous ne cessions d'avoir l'oeil au guet;
mais tout était silencieux et tranquille autour de nous. Après quatre
grandes heures de chemin, nous arrivâmes à un promontoire qui s'avançait
au loin dans la mer, et qui était formé par une colline assez élevée. Ce
lieu nous parut le plus convenable comme observatoire, et nous
commençâmes aussitôt à le gravir. Après bien des fatigues et des peines,
nous atteignîmes le sommet, et la vue magnifique dont nous jouîmes nous
dédommagea amplement.

Nous étions au milieu d'une nature admirable de végétation et de
couleurs. En examinant autour de nous avec une bonne longue-vue, nous
avions un spectacle encore plus admirable.

D'un côté c'était une immense baie, dont les rives se perdaient en
gradins dans un horizon bleu, le long d'une mer calme et unie comme un
miroir, où le soleil se jouait et scintillait, et semblait appartenir au
paradis terrestre; d'un autre côté, une campagne fertile, des forêts
verdoyantes, de grasses prairies. Je soupirai à ce beau spectacle; car
nous n'apercevions aucune trace de nos malheureux compagnons.

«Que la volonté de Dieu soit faite! m'écriai-je. Nous aurions pu tous
vivre ici sans peine; il n'a permis qu'à nous d'y parvenir: il a agi
comme il lui convenait le mieux.

--La solitude ne me déplaît nullement, répondit Fritz, puisqu'elle est
animée par la présence de mes chers parents et de mes frères; les hommes
des premiers temps ont vécu comme nous allons le faire.

--J'aime ta résignation, lui répondis-je. Mais nous nous trouvons en ce
moment rôtis par le soleil; viens à l'ombre prendre notre repas, et
songeons à retourner vers nos bien-aimés.»

Nous nous dirigeâmes vers un bois de palmiers qui couronnait le sommet
de la colline. Avant d'y atteindre, nous eûmes à traverser une sorte de
marécage hérissé de gros roseaux qui s'entrelaçaient souvent et nous
barraient le passage. Nous avancions lentement, et sans cesse sur nos
gardes, sur ce sol brûlé, que je savais habité de préférence par des
animaux venimeux; Turc nous précédait en furetant partout pour nous
avertir. Chemin faisant, je coupai un de ces roseaux au milieu desquels
nous montions, pour me servir d'appui en même temps que d'arme, et je
remarquai qu'il en découlait un jus gluant qui me poissait les mains; je
le portai à mes lèvres, et je reconnus à n'en pouvoir douter que nous
étions dans un champ de cannes à sucre. Je m'abreuvai de cette
délicieuse boisson, qui me rafraîchit considérablement, et, voulant
laisser à mon bon Fritz, qui marchait devant sans se douter de rien, le
plaisir de la découverte, je lui criai de couper un de ces roseaux pour
s'en faire une canne; il m'obéit; et, comme il le brandissait en
marchant, il s'en dégagea une grande abondance de jus qui remplit sa
main; il la porta comme moi à sa bouche, et, comprenant tout de suite ce
que c'était, il me cria: «Père! la canne à sucre! que c'est bon, que
c'est excellent! Nous allons en rapporter à mes frères et à maman.» Et
en même temps il brisa plusieurs morceaux de la canne qu'il tenait, pour
mieux en extraire le jus.

Je fus obligé de l'arrêter, de peur qu'il ne se fît du mal.

«Je veux apporter à ma mère des cannes à sucre,» criait-il; et, malgré
le conseil que je lui donnai de ne pas se charger d'un fardeau trop
lourd, il coupa une douzaine des plus grosses cannes, les réunit en
faisceau avec des feuilles, et les plaça sous son bras.

Cependant nous ne tardâmes pas à atteindre le bois que nous avions
aperçu, et qui était composé en partie de palmiers. Nous étions à peine
assis pour achever notre dîner, qu'une troupe de singes, effrayés par
notre arrivée et par les aboiements de Turc, s'élancèrent en un moment à
la cime des arbres, d'où ils nous firent les plus affreuses grimaces. Je
remarquai alors que la plupart de ces palmiers portaient des noix de
coco, et j'eus l'idée de forcer les singes à nous cueillir ce fruit: je
me levai, et j'arrivai à temps pour empêcher Fritz de tirer un coup de
fusil.

«À quoi bon, lui dis-je: imite-moi plutôt, et prends garde à ta tête,
car ces animaux vont nous inonder de noix. Je pris alors une pierre, et
je la jetai vers les singes. Quoiqu'elle atteignît à peine la moitié du
palmier, elle suffît pour mettre en colère les malignes bêtes; et elles
firent pleuvoir alors sur nous une telle quantité de noix, que nous ne
savions où nous mettre pour les éviter, et que la terre en fut bientôt
toute couverte. Fritz riait de bon coeur de ma ruse, et, quand la pluie
de noix eut un peu cessé, il se mit à les ramasser. Nous cherchâmes
ensuite un petit endroit ombragé, où nous nous assîmes; puis nous
procédâmes à notre repas en mêlant de la crème de coco au jus de nos
cannes, ce qui nous procura un manger délicieux. Nous abandonnâmes à
Turc les restes de notre homard, ce qui ne l'empêcha pas de manger des
amandes de coco et des cannes qu'il broyait entre ses dents. Quand nous
eûmes fini, je liai ensemble quelques noix qui avaient conservé leur
queue; Fritz ramassa son paquet de cannes, et nous reprîmes notre
chemin.



CHAPITRE IV

Retour.--Capture d'un singe.--Alarme nocturne.--Les chacals.


Fritz ne tarda pas à trouver le fardeau pesant; il le changeait à chaque
instant d'épaule, puis le mettait sous son bras, puis s'arrêtait et
commençait à se lamenter.

«Je n'aurais pas cru que ces cannes à sucre fussent si pesantes, dit-il.

--Patience et courage; ton fardeau sera celui d'Ésope, qui s'allège en
avançant. Donne-moi une de ces cannes, et prends-en une pour toi. Quand
notre bâton de pèlerin et notre ruche à miel seront usés, nous en
reprendrons d'autres, et tu seras soulagé d'autant. Il fit ce que je
disais; je plaçai le reste en croix sur son fusil, et nous continuâmes à
marcher.

Me voyant porter de temps en temps à mes lèvres la canne qu'il m'avait
donnée, Fritz voulut en faire autant; mais il eut beau sucer, rien ne
coula dans sa bouche. Étonné de ce phénomène, car il voyait bien que le
roseau était plein de jus, il m'en demanda la raison. Au lieu de la lui
dire, je le laissai la deviner, et il finit par découvrir qu'en
pratiquant une petite ouverture au-dessous du premier noeud pour donner
de l'air, il obtiendrait ce qu'il voulait.

Nous marchâmes quelque temps en silence. «Au train dont nous allons,
nous ne rapporterons pas grand'chose à la maison; j'aimerais mieux en
rester là.

--Bah! les cannes vont sécher au soleil. Ne t'inquiète pas, il suffit
que nous en conservions une ou deux pour les leur faire goûter.

--Eh bien! alors j'aurai du moins le plaisir de leur rapporter un
excellent lait de coco, dont j'ai là une bonne provision dans une
bouteille de fer-blanc.

--Étourdi! ne crains-tu pas que la chaleur n'ait fait perdre à ce lait
toute sa douceur?

--Oh! ce serait bien dommage; je veux voir ce qui en est.»

Il tira rapidement la bouteille de sa gibecière, et presque aussitôt le
bouchon partit avec bruit, puis la liqueur en sortit en pétillant comme
du vin de Champagne. Nous goûtâmes ce vin mousseux, qui nous parut fort
agréable, et nous continuâmes la route, animés par cette boisson et plus
légers de moitié.

Nous ne tardâmes pas à retrouver l'endroit où nous avions laissé nos
calebasses, qui étaient parfaitement sèches, et que nous renfermâmes
aisément dans nos gibecières. Nous venions de traverser le petit bois où
nous avions fait notre premier repas, et nous en étions à peine sortis,
que Turc nous quitta en aboyant de toutes ses forces, et s'élança dans
la plaine pour fondre sur une troupe de singes qui jouaient par terre et
qui ne nous avaient point aperçus. Les pauvres bêtes se dispersèrent
rapidement; mais Turc atteignit une guenon moins agile que les autres,
la renversa par terre et l'éventra. Fritz courut aussitôt pour
l'arrêter, et perdit même en chemin son chapeau et son paquet, tant il
allait vite; mais tout fut inutile: il n'arriva que pour voir Turc se
repaître de cette chair palpitante. Cet horrible spectacle, qui nous
attristait tous deux, fut égayé cependant par un incident assez comique.
Un jeune singe, enfant probablement de la guenon tuée par Turc, et qui
s'était tapi dans les herbes, sauta aussitôt sur la tête de Fritz, et se
cramponna avec une telle force dans sa chevelure, que ni cris ni coups
ne purent l'en déloger.

J'accourus aussi vite que me permit le fou rire qui me saisit à ce
spectacle; car il n'y avait aucun danger réel, et la terreur de mon fils
était aussi divertissante que les grimaces du petit singe»

Tout en me moquant de Fritz et en lui disant que le petit singe qui
avait perdu sa mère l'avait sans doute pris pour père adoptif, je
m'employai à le détacher; j'y parvins non sans peine, et je le pris dans
mes bras comme un petit enfant, réfléchissant à ce que j'allais en
faire. Il n'était pas plus gros qu'un jeune chat, et était hors d'état
de se nourrir lui-même. Fritz me pria de le garder, me promettant de le
nourrir de lait de coco jusqu'à ce que nous pussions avoir celui de la
vache restée sur le bâtiment Je lui fis observer que c'était une charge
nouvelle, et que nous n'en avions que trop dans notre position; mais,
sur ses protestations, je consentis à le lui laisser prendre, pensant
que l'instinct de cette petite bête nous servirait peut-être à découvrir
par la suite les propriétés nuisibles de certains fruits; nous laissâmes
Turc se repaître de sa guenon; le jeune singe se plaça sur l'épaule de
Fritz, et nous reprîmes notre route.

Nous cheminions depuis un quart d'heure, quand Turc vint nous rejoindre,
la gueule encore ensanglantée. Nous le reçûmes assez froidement; il n'en
tint aucun compte, et continua de marcher derrière Fritz. Mais sa
présence effraya notre nouveau compagnon, qui quitta l'épaule de Fritz
et se blottit dans sa poitrine. Celui-ci prit aussitôt une corde et
attacha le petit singe sur le dos de Turc, en lui disant d'un ton
pathétique: «Tu as tué la mère, tu porteras le fils.» Le chien et le
singe résistèrent d'abord beaucoup tous les deux; toutefois les menaces
et les coups nous assurèrent bientôt l'obéissance de Turc; et le petit
singe, solidement attaché, finit par s'habituer à sa nouvelle place.
Mais il faisait des grimaces si drôles, que je ne pus m'empêcher d'en
rire en me figurant la joie de mes autres enfants, à l'aspect de ce
burlesque cortège.

«Oh! oui, me dit Fritz, ils en riront bien, et Jack pourra prendre un
bon modèle pour faire son métier de grimacier.

--Tu devrais, toi, répliquai-je, prendre pour modèle ta bonne mère, qui,
au lieu de faire ressortir sans cesse vos défauts, cherche plutôt à les
atténuer.»

Il convint de sa faute, et tourna la conversation sur la férocité avec
laquelle Turc s'était jeté sur la guenon qu'il avait éventrée. Sans
justifier l'action du dogue, je lui en donnai les raisons, et je tâchai
d'en affaiblir l'odieux en rappelant tous les services que le chien est
appelé à rendre à l'homme. «Ce seul auxiliaire, lui dis-je, permet à
l'homme de se mesurer avec les animaux les plus féroces. Turc tiendrait
tête à une hyène, à un lion, s'il le fallait.»

Cette conversation nous amena à parler des animaux que nous avions
laissés sur le navire. Fritz regrettait beaucoup la vache; mais l'âne
lui paraissait une perte peu importante.

«Ne le juge pas ainsi. Sans doute il n'est pas beau; mais il est d'une
excellente race. Qui sait? le soin, la bonne nourriture et le climat
parviendront peut-être à améliorer sa nature tant soit peu paresseuse.»

Tout en parlant, le chemin disparaissait sous nos pieds, et nous nous
trouvâmes près du ruisseau et des nôtres sans nous en être aperçus.
Bill, la première, nous flaira et se mit à aboyer; Turc lui répondit, et
le petit malheureux singe en fut si effrayé, qu'il rompit ses liens et
se réfugia de nouveau sur l'épaule de Fritz, dont il ne voulut plus
déloger, tandis que Turc, qui connaissait le pays, nous quitta bientôt
au galop pour aller annoncer notre arrivée.

Nous retrouvâmes les pierres qui nous avaient aidés à passer le ruisseau
dans la matinée, et nous fûmes bientôt réunis au reste de la famille,
qui nous attendait sur la rive opposée. Les premiers moments d'effusion
à peine passés, mes petits fous se mirent à sauter en criant: «Un singe!
un singe vivant! Comment l'avez-vous pris? Comme il est gentil!
Qu'est-ce que c'est que les noix que papa apporte?» Une question
n'attendait pas l'autre.

Enfin, lorsque le silence se fut un peu rétabli, je pris la parole.
«Soyez tous les bien retrouvés, mes bien-aimés, m'écriai-je; nous
revenons, grâces en soient rendues à Dieu, en bonne santé, et nous
rapportons avec nous toutes sortes de richesses. Mais ce que nous
cherchions, nos compagnons de voyage, nous n'en avons pu apercevoir
aucune trace.

--Si telle est la volonté de Dieu, dit ma femme, sachons nous y
conformer, et bénissons sa main, qui nous a sauvés et qui vous ramène
sains et saufs après cette journée, qui m'a semblé aussi longue qu'un
siècle. Racontez-nous ce qui vous est arrivé, mais d'abord
débarrassez-vous de vos fardeaux, que vous avez portés si longtemps.»

On nous débarrassa rapidement de tout notre attirail. Ernest s'était
chargé des noix de coco, et Fritz partagea entre tous ses frères les
cannes, qui furent reçues à grands cris de joie. Ma femme fut aussi
très-satisfaite de ses cuillers et de ses assiettes de calebasses.
Cependant nous arrivâmes à notre tente, où nous trouvâmes un souper
succulent.

Sur le feu, je vis d'un côté un peu de bouillon et des poissons enfilés
dans une brochette de bois; de l'autre côté, une oie embrochée de même
rôtissait et laissait tomber sa graisse abondante dans une vaste écaille
d'huître placée au-dessous. Enfin, plus loin, un des tonneaux que
j'avais péchés, ouvert et défoncé, laissait apercevoir les plus
appétissants fromages de Hollande qu'il fût possible de voir.

MOI. «Mes bons amis, c'est bien à vous d'avoir pensé à nous autres; mais
c'est pourtant dommage d'avoir tué cette oie; il faut être économe de
notre basse-cour.

LA MÈRE. Rassure-toi; nos provisions n'ont point eu à souffrir. Ce que
tu prends pour une oie est un oiseau qu'Ernest assure être bon à manger.

ERNEST. Mon père, je crois que c'est un pingouin.» Et il me cita les
caractères auxquels il avait cru le reconnaître.

Je confirmai son assertion, et remarquant l'impatience avec laquelle
tous les yeux étaient tournés vers les noix de coco, nous nous assîmes
par terre, et nous prîmes dans nos assiettes de calebasse une bonne
portion d'excellent bouillon. Nous ouvrîmes ensuite les noix de coco
après en avoir recueilli le lait. Mais Fritz, se levant tout à coup, me
dit: «Mon père, et mon vin de Champagne? Vous l'avez oublié.» Il prit en
même temps la bouteille; mais, hélas! le vin était devenu du vinaigre.
Il n'en fut pas moins bien reçu, car il nous servit à assaisonner nos
poissons. Le pingouin était presque rebutant, tant il était gras; à
l'aide de ce vinaigre il devint mangeable.

Pendant notre repas, la nuit était venue. Nous regagnâmes notre tente,
où ma femme avait eu soin de rassembler une nouvelle quantité de mousse.
Tous les animaux reprirent chacun leur place: les poules sur le sommet
de la tente, les canards dans les buissons du ruisseau. Fritz et Jack
firent coucher le petit singe entre eux deux pour qu'il eût moins froid.
Je me couchai le dernier, comme de raison, et nous goûtâmes tous bientôt
un profond sommeil. Nous dormions depuis peu de temps, lorsque je fus
réveillé par le bruit de nos poules, qui s'agitaient sur le sommet de la
tente, et les aboiements de nos dogues. Je me dressai aussitôt sur mes
pieds; ma femme et Fritz en firent autant; nous saisîmes tous trois des
fusils, et nous sortîmes de la tente. À la clarté de la lune, nous
aperçûmes un effrayant combat. Une douzaine de chacals, au moins,
environnaient nos deux braves chiens, qui en avaient mis quatre ou cinq
hors d'état de nuire, et qui tenaient les autres à distance.

«Attention! dis-je à Fritz, vise bien et tirons ensemble pour châtier
comme il faut ces maraudeurs.»

Nos deux coups n'en firent qu'un; une seconde explosion acheva de
disperser nos ennemis; nos deux chiens se jetèrent sur les morts et les
dévorèrent.

Fritz leur en enleva pourtant un, et me demanda la permission de le
traîner dans la tente pour le faire voir le lendemain à ses frères. Il
ressemblait assez à un renard; il était de la taille et de la grosseur
de nos chiens. Nous laissâmes ceux-ci s'abreuver du sang des vaincus,
auquel ils avaient droit par la bravoure qu'ils avaient montrée; nous
revînmes prendre notre place sur la mousse, près de nos enfants chéris,
que le bruit n'avait pas même éveillés; et nous dormîmes jusqu'à
l'aurore suivante, où ma femme et moi, réveillés par le chant du coq,
nous commençâmes à réfléchir sur l'emploi de cette journée.



CHAPITRE V

Voyage au navire.--Commencement du pillage.


«Ah! disais-je, ma chère femme, je vois s'amonceler devant moi tant de
peines et de fatigues, je vois tant de choses à accomplir, que je ne
sais par quoi débuter. D'abord un voyage au navire est indispensable,
car nous y avons abandonné nos bêtes et une foule d'objets de première
nécessité, d'un autre côté des soins impérieux me retiennent à terre, où
je devrais m'occuper de construire une habitation.»

Ma femme me répondit par ces paroles du Seigneur: «Ne remets jamais au
lendemain, car chaque jour a ses devoirs, et fais chaque chose à son
tour.»

Je décidai que Fritz, comme le plus fort et le plus adroit,
m'accompagnerait au bâtiment, et que la mère demeurerait à terre avec
les autres enfants. «Debout! debout!» criai-je alors.

Mes enfants entendirent ma voix, et se levèrent lentement. Quant à
Fritz, il fut debout en un instant, et il courut aussitôt placer son
chacal, que la nuit avait refroidi, debout près de la tente, pour jouir
de la surprise de ses frères.

En le voyant ainsi sur ses jambes, nos dogues furieux, se mirent à
aboyer de toutes leurs forces, ce qui amena bientôt les petits
paresseux, curieux de connaître la cause du bruit qu'ils entendaient.
Jack parut le premier, le petit singe sur l'épaule; mais l'animal fut si
effrayé à l'aspect du chacal, qu'il s'enfuit avec rapidité et courut se
blottir sous la mousse. Chacun de mes enfants s'en épouvanta de même, et
ils décidèrent: Ernest, que c'était un renard; Jack, un loup; Franz, un
chien; mais Fritz, triomphant, leur apprît que c'était un chacal.

Lorsque la curiosité fut un peu apaisée: «Enfants, m'écriai-je, celui
qui commence la journée sans invoquer le Seigneur s'expose à travailler
en vain.» Tous me comprirent, et nous nous jetâmes à genoux. La prière
faite, mes enfants demandèrent à déjeuner; mais il n'y avait à leur
donner que du biscuit, qui était si sec, qu'ils pouvaient à peine le
broyer entre leurs dents. Fritz demanda la permission de prendre du
fromage, et, tandis qu'il allait le chercher, Ernest se glissa
adroitement vers celle des deux tonnes que nous n'avions pas encore
défoncée. Il reparut au bout de quelques instants, d'un air tout joyeux.

ERNEST. «Si nous avions du beurre, cela vaudrait bien mieux, n'est-ce
pas?

MOI. Si, si! un morceau de fromage vaut mieux que tout les si du monde.

ERNEST. Allez donc voir la tonne; car j'ai découvert, par une fente que
j'ai agrandie avec mon couteau, qu'elle contient du beurre.»

Et nous courûmes tous à la tonne; nous vîmes, en effet, qu'il ne s'était
pas trompé; mais nous ne savions comment nous y prendre pour profiter de
sa découverte. Fritz voulait que nous fissions sauter un des cercles et
que l'on défonçât le tonneau; je m'y opposai, en faisant remarquer
qu'alors la chaleur ferait fondre notre beurre; et je m'arrêtai à l'idée
d'y faire seulement une petite ouverture suffisante pour nous permettre
d'y puiser, avec une pelle de bois, le beurre nécessaire à nos besoins
présents.

Mon projet fut bientôt exécuté, et en quelques instants, à l'aide de ma
cuiller de noix de coco, nous étendîmes sur notre biscuit cet excellent
beurre; puis nous portâmes les tartines près du feu pour les faire
griller. Nos chiens, cependant, couchés près de nous, n'avaient
nullement l'air de vouloir partager notre repas. Je remarquai alors que
dans le combat de la nuit ils avaient reçu en plusieurs endroits, et
notamment au cou, de profondes blessures; je recommandai à Jack de
frotter leurs plaies avec du beurre rafraîchi dans l'eau; ce qui excita
les chiens à se lécher, et peu de jours après il n'y parut plus.

Fritz ayant remarqué qu'avec des colliers ils auraient évité la plupart
de ces blessures, Jack se chargea de leur en fabriquer. J'encourageai le
petit garçon, dont ma femme se moquait un peu, et je dis à Fritz de se
préparer à m'accompagner. En m'embarquant, j'avertis ma famille d'élever
une perche avec un morceau de toile à voile. En cas d'accident, ils
devaient l'abattre en tirant trois coups de fusil. Je les prévins aussi
que nous passerions peut-être la nuit sur le navire.

Nous ne prîmes que nos fusils et des munitions car nous devions trouver
des provisions à bord; seulement Fritz emporta son petit singe, qu'il
était impatient de régaler de lait frais.

Nous quittâmes le rivage en silence; Fritz ramait de toutes ses forces,
tandis que je tenais le gouvernail. Lorsque nous fûmes un peu éloignés,
je m'aperçus que le ruisseau formait dans la baie un courant rapide et
qui portait vers le navire; je me dirigeai de ce côté, et en trois
quarts d'heure, sans trop de fatigue, nous atteignîmes les flancs du
bâtiment, auxquels nous attachâmes notre embarcation. À peine débarqués,
le premier soin de Fritz fut de courir aux animaux, et de porter près
d'une chèvre le petit singe qu'il avait amené. Nous changeâmes l'eau des
auges et nous renouvelâmes les provisions dans les mangeoires. Les
animaux nous accueillirent avec les plus amicales démonstrations, tant
ils étaient heureux de revoir des hommes après deux jours d'abandon.
Nous nous occupâmes alors de chercher pour nous-mêmes quelque
nourriture. Lorsque nous fûmes rassasiés, je demandai à Fritz par où
nous allions commencer. Il me proposa de faire une voile pour notre
embarcation. Cette réponse m'étonna d'abord; car il nous manquait des
choses dix fois plus importantes. Mais il m'expliqua qu'il avait senti
pendant le trajet un vent frais qui lui soufflait au visage, et qu'il
nous aiderait merveilleusement au retour. Je consentis facilement à sa
demande, et nous nous mimes à l'oeuvre.

Une perche assez forte fut fichée dans une planche du bateau, et nous
disposâmes une voile au sommet. C'était un large morceau de toile
figurant assez bien un triangle rectangle, suspendu à un moufle et
attaché à des cordes que je pouvais manier de ma place près du
gouvernail. Ce premier travail achevé, Fritz me supplia d'ajouter
au-dessus de notre voile une petite flamme rouge en guise de pavillon,
et il se montra pour le moins aussi heureux de faire flotter ce pavillon
que de voir la voile s'enfler au vent. Nous fîmes ensuite un petit banc
près du gouvernail, et nous fixâmes dans les bords de forts anneaux pour
maintenir les rames.

Pendant ces travaux, le soir étant arrivé, nous ne pouvions songer à
retourner à terre. Nous arborâmes les signaux convenus pour annoncer
cette décision à nos gens restés sur le rivage, et nous employâmes le
reste de la journée à changer les pierres qui lestaient notre
embarcation contre une cargaison plus utile.

Nous pillâmes tout ce qui nous parut bon. La poudre et le plomb, comme
munitions de chasse, eurent la préférence; ensuite nous primes tous les
outils. Notre navire, destiné à l'établissement d'une colonie dans les
mers du Sud, était très-bien fourni en ustensiles de toute sorte. Nous
étions cependant obligés de faire un choix sévère, attendu la petitesse
de notre embarcation. Mais nous n'eûmes garde d'oublier cette fois des
couteaux, des cuillers et des ustensiles de cuisine, auxquels nous
n'avions point songé d'abord. Nous nous pourvûmes de grils, de
chaudières, de broches, de pots, etc. Nous y joignîmes des jambons, des
saucissons et quelques sacs de maïs, de blé et d'autres graines. M'étant
rappelé que notre coucher à terre était un peu dur, je pris quelques
hamacs et les couvertures de laine. Fritz, qui ne trouvait jamais assez
d'armes, se munit encore de deux fusils, et apporta une caisse pleine de
sabres, de poignards et d'épées. J'embarquai en outre un baril de
poudre, un rouleau de toile à voile et de la ficelle ou corde en grande
quantité.

Nos cuves étaient remplies jusqu'au bord, à l'exception de deux places
étroites que nous nous étions réservées. Nous nous préparâmes alors à
descendre dans la cabine pour y passer le reste de la nuit, qui était
tombée tout à fait pendant nos derniers travaux. Un feu brillant allumé
sur la rive nous rassura sur le sort de nos bien-aimés; pour leur
répondre, nous allumâmes quatre grandes lanternes, à l'apparition
desquelles ils tirèrent quatre coups de fusil, afin de nous faire
comprendre qu'ils les avaient aperçues. Nous nous laissâmes alors aller
au sommeil, et nous nous endormîmes en recommandant à Dieu le précieux
dépôt que nous avions laissé sous sa protection.



CHAPITRE VI

Le troupeau à la nage.--Le requin.--Second débarquement.


Le jour commençait à peine à poindre, lorsque je montai sur le pont,
armé d'un excellent télescope, que je dirigeai vers la tente pour tâcher
d'apercevoir mes enfants, pendant que Fritz mangeait à la hâte un
morceau. Je ne fus pas longtemps sans voir ma femme sortir de la tente.
Nous fîmes flotter un linge blanc, et le même signal nous répondit de la
rive. Cette vue me rassura et me remplit de joie.

Je résolus alors de prendre avec nous le bétail. Je communiquai mon
projet à Fritz, et nous commençâmes à chercher de concert quel moyen il
fallait employer pour transporter au rivage une vache, un âne, une truie
près de mettre bas, des moutons et des chèvres. Il proposa d'abord de
construire un radeau, mais je lui démontrai l'impossibilité de ce
projet; enfin, après avoir mûrement réfléchi: «Faisons-leur, me dit-il,
des corsets natatoires, et ils nous suivront à la nage.

--Bonne idée! m'écriai-je; allons, à l'ouvrage!»

Un mouton fut bientôt entouré de liège et jeté à l'eau. Nous suivions
avec anxiété ce coup d'essai. L'eau sembla d'abord vouloir l'engloutir,
et le pauvre animal se démenait comme un possédé, en bêlant d'une
manière pitoyable; mais bientôt, exténué de fatigue, il laissa pendre
ses jambes, et nous vîmes avec joie qu'il n'en continuait pas moins à se
soutenir sur l'eau. Je sautai de plaisir. «Ils sont à nous! criai-je,
ils sont à nous!» Fritz alors se jeta à l'eau et ramena à bord le pauvre
mouton; nous nous mîmes à confectionner les ustensiles nécessaires pour
soutenir les autres.

Deux tonneaux vides, réunis fortement par de la toile à voile, furent
fixés sous les flancs de l'âne et de la vache. Nous passâmes deux heures
environ à les équiper de la sorte; le menu bétail vint ensuite. Rien
n'était plus comique que de voir ces animaux ainsi affublés. L'embarras
était de les amener jusqu'à l'eau; heureusement une ouverture formée par
le choc qu'avait reçu le navire nous servit utilement. Nous conduisîmes
l'âne jusqu'au bord, puis une secousse inattendue le précipita dans
l'eau; il tomba violemment, mais il se releva bientôt et se mit à nager
avec une force et une dextérité qui lui méritèrent tous nos éloges.
Pendant qu'il s'éloignait ainsi, nous jetâmes la vache non moins
heureusement, et elle se mit à flotter vers le rivage, majestueusement
soutenue par ses deux tonnes, le petit veau vint ensuite. Le cochon
seul, plus intraitable, nous donna un mal inouï, et finit par sauter, si
loin, qu'il s'écarta beaucoup. Quant aux autres, nous avions eu le soin
de leur attacher des cordes qui nous permirent de les réunir auprès du
bateau.» Nous y descendîmes sans perdre de temps, et nous rompîmes les
liens qui nous retenaient. Le troupeau suivait en bon ordre, seulement
il ralentissait considérablement la marche de notre embarcation, et je
m'applaudis alors de l'idée de Fritz et de sa voile, car sans elle tous
les efforts de nos bras n'auraient pu diriger la masse énorme que nous
traînions après nous. De temps en temps les tonnes penchaient soit à
droite, soit à gauche; mais les balanciers les remettaient bientôt en
équilibre.

Nous voguions tranquillement. Fritz, au fond de sa cuve, jouait avec son
petit singe, qui commençait à se familiariser; moi, je rêvais à mes
bien-aimés, et je dirigeais sans cesse ma lunette vers la terre pour
tâcher d'en apercevoir les signaux ou les traces. Tout à coup j'entendis
Fritz me crier d'une voix aiguë: «Mon père, nous sommes perdus! un
énorme poisson s'avance vers nous!»

Nous sautons ensemble sur nos armes, qui heureusement étaient chargées,
et au même instant nous voyons passer avec la rapidité de l'éclair,
presque à la surface de l'onde, un monstrueux requin. Fritz fit feu avec
tant de bonheur et d'adresse qu'il l'atteignit à la tête; l'animal
tourna à gauche, et une longue trace de sang nous prouva qu'il était
bien touché.

Nous nous tînmes toutefois sur nos gardes; Fritz rechargea son fusil, et
moi je fis force de rames; mais le reste de la traversée ne fut point
troublé, et nous abordâmes bientôt dans un endroit où nos bêtes
trouvèrent pied et gagnèrent facilement la terre. Nous y sautâmes
nous-mêmes, et nous commençâmes à dépêtrer notre bétail. J'étais assez
inquiet de ne pas voir mes enfants, car il se faisait tard, et je ne
savais où les chercher, quand tout à coup un cri de joie retentit, et
nous fûmes bientôt environnés de la petite famille, qui nous accueillit
et tomba dans nos bras.

Ma femme admira l'idée que nous avions eue. «Je n'aurais jamais imaginé
cet expédient, disait-elle; car je dois t'avouer que je me suis
plusieurs fois fatigué la tête en voulant aviser au moyen de transporter
ce bétail, et n'en pouvais trouver aucun.

--Eh bien, lui dis-je, honneur à Fritz! car c'est lui qui l'a trouvé.»

Nous nous étions mis à déballer notre cargaison, lorsque Jack vint à
nous majestueusement assis sur le dos de l'âne entre les deux tonnes,
qu'il portait encore. Je m'approchai pour l'aider à descendre, et je
m'aperçus alors pour la première fois qu'il avait une ceinture jaune
dans laquelle il avait passé deux petits pistolets.

«Qui a pu t'équiper ainsi?

--Moi-même. Regardez aussi nos chiens, mon cher papa.»

Je remarquai alors que nos deux braves dogues avaient le cou entouré
d'un collier de même peau, hérissé de clous.

«Mais comment as-tu pu confectionner tout cela?

--La peau du chacal en a fait tous les frais; j'ai taillé le cuir, et
maman l'a cousu.»

Je complimentai mon petit corroyeur sur son adresse; mais Fritz ne put
voir sans chagrin l'usage qu'on avait fait de son chacal. Je le
réprimandai de sa mauvaise humeur. Fritz ne répondit rien; mais,
comprenant mon reproche, il détourna les yeux.

Tout en causant, je m'aperçus que mon petit Jack exhalait une odeur
insupportable, et je l'engageai à s'éloigner un peu. Cette remarque lui
mit à dos tous ses frères, qui lui criaient sans cesse: «Plus loin! plus
loin!» Mais le plaisir lui bouchait les narines, et il n'en tenait aucun
compte. Je m'interposai enfin pour lui faire quitter sa ceinture, et il
aida ses frères à jeter dans l'eau le cadavre du chacal, qui commençait
à répandre aussi une odeur infecte. Ensuite, comme il n'y avait rien de
préparé pour notre souper, je commandai à Fritz de m'aller chercher un
jambon. Tous mes enfants me regardèrent d'un air étonné; mais leur joie
fut extrême quand ils virent leur frère revenir portant un énorme
jambon.

«Pardonne-moi ma négligence, me dit alors ma femme; j'ai là une douzaine
d'oeufs de tortue; si tu veux, j'en ferai une omelette.

MOI. Comment! des oeufs de tortue?

ERNEST. Mon père, ce sont bien des oeufs de tortue; nous les avons
trouvés dans le sable, au bord de la mer.

LA MÈRE. Oui, et c'est toute une histoire, que je vous raconterai, si
vous voulez bien.»

Il fut convenu que son histoire prendrait place au dessert, et tandis
qu'elle faisait cuire son omelette, nous allâmes débarrasser notre
bétail des corsets. Le cochon nous donna tant de mal, que Fritz alla
chercher les deux chiens, qui le prirent chacun par une oreille et le
réduisirent bientôt à l'obéissance. Ernest était tout joyeux de trouver
un âne pour lui porter ses fardeaux, et il en témoignait hautement sa
joie.

Cependant ma femme avait fini son omelette. Nous nous assîmes autour de
la tonne de beurre, et, munis de cuillers, de couteaux, de fourchettes
et d'assiettes, nous commençâmes le repas. Nos chiens, nos poules, notre
bétail, se pressaient autour de nous et se disputaient les miettes de
notre festin. Les oies et les canards se régalaient dans le ruisseau de
petits crabes et barbotaient à plaisir. Le repas fut gai; au dessert,
Fritz fit sauter le bouchon d'une bouteille de vin des Canaries qu'il
avait trouvée dans la chambre du capitaine. J'invitai alors ma femme à
nous raconter l'histoire de ses travaux pendant notre absence, et après
une pause de quelques instants elle commença ainsi:



CHAPITRE VII

Récit de ma femme.--Colliers des chiens--L'outarde.--Les oeufs de
tortue.--Les arbres gigantesques.


«Tu feins d'être impatient d'entendre mon récit, me dit-elle en
souriant, et tu ne m'as pas laissé placer un mot de toute la soirée.
Mais je n'en perdrai rien; la parole est comme l'eau: plus elle s'est
amassée, plus elle coule vite. Le premier jour de votre absence ne vaut
pas la peine qu'on en parle, car notre train de vie ne fut nullement
changé. Mais ce matin, étant sortie de la tente bien longtemps avant mes
enfants, et ayant aperçu votre signal, qui me causa une joie extrême, je
me pris à réfléchir sur notre position et à rêver aux moyens de
l'améliorer. Il est impossible, me disais-je, de rester toute la journée
sans abri, au soleil, sur cette terre brûlante; allons plutôt dans cette
vallée ombragée dont mon mari et Fritz nous ont fait de si belles
descriptions.

«Tandis que je réfléchissais ainsi, mes enfants s'étaient éveillés.
Jack, armé d'un couteau qu'il aiguisait de temps en temps sur le roc,
s'était glissé près du chacal de Fritz et lui avait coupé sur le dos
deux larges bandes de peau, qu'il travaillait à débarrasser de toutes
ses chairs. Je l'aurais laissé faire; mais j'entendis bientôt Ernest lui
crier: «Ô le malpropre! le vilain malpropre!--Comment! répliqua,
celui-ci, qu'y a t-il de sale à faire deux colliers à nos chiens?» Je
m'interposai pour terminer la querelle, qui commençait à s'échauffer; je
blâmai Ernest de sa répugnance, et j'aidai mon petit bonhomme à terminer
son ouvrage, car ses mains et ses habits étaient déjà tout sales.
Lorsque les deux bandes furent complètement nettoyées, il les transperça
d'une quantité suffisante de longs clous pointus à large tête plate;
puis, ayant coupé un morceau de toile à voile deux fois aussi large, il
l'appliqua en double sur la tête des clous, et me donna l'agréable
besogne de coudre la toile sur cette peau infecte. Je le remerciai de
l'honneur qu'il voulait bien me faire; mais, en voyant l'embarras du
pauvre petit, qui ne savait comment employer le fil et l'aiguille que je
lui avais donnés, j'eus enfin pitié de lui, et je fis ce qu'il voulut.

«Quand les deux colliers furent terminés, il me pria de lui coudre en
outre une autre bande qu'il destinait à lui servir de ceinture pour
mettre des pistolets. J'y consentis encore une fois, et, quand tout fut
terminé, je lui fis observer qu'en se séchant ses colliers se
racorniraient. En conséquence, et d'après les conseils d'Ernest, il les
cloua au soleil sur une planche et les laissa dans cet état. Je fis
alors part à ma petite famille de mon projet d'excursion, et ce fut une
joie pour eux tous d'entreprendre ce voyage avant que leur père et Fritz
fussent de retour. Nous nous équipâmes de notre mieux; au lieu d'un
couteau de chasse je pris une hache, et, accompagnés des deux chiens,
nous partîmes, en suivant, comme vous l'aviez fait, le cours du
ruisseau. Conduits par Turc, qui connaissait le chemin, nous arrivâmes
bientôt à l'endroit où vous l'aviez traversé. En sautant de pierre en
pierre, Ernest fut bientôt à l'autre bord. Jack, dont les jambes étaient
plus courtes, le suivit en se jetant dans l'eau quand il ne savait où
mettre le pied, au risque de glisser et de boire un coup; quant a moi,
je pris le petit Franz sur mes épaules et passai la dernière. Nous
trouvâmes, comme vous l'aviez annoncé, la végétation admirable de ce
côté du ruisseau, et pour la première fois depuis notre naufrage mon
coeur s'ouvrit à l'espérance à la vue de cette superbe nature. Je
remarquai surtout un petit bois, à l'ombre duquel je voulus me reposer;
mais pour y atteindre nous fûmes obligés de traverser des herbes si
hautes, qu'elles dépassaient la tête de mes enfants, et que nous avions
toutes les peines du monde à nous y frayer un passage. Cependant Jack
était resté un peu en arrière; quand je me retournai pour le chercher,
je le vis essuyant avec le haut de sa chemise un de ses pistolets, et
j'aperçus son mouchoir tout mouillé séchant au soleil sur ses épaules.
Le pauvre garçon, en traversant le ruisseau, avait inondé tout ce qui
était dans ses poches. Tandis que je le blâmais d'y avoir mis ses
pistolets, qui par bonheur n'étaient pas chargés, nous entendîmes un
grand bruit, et nous vîmes s'élever des herbes et s'envoler devant nous
un oiseau d'une grandeur prodigieuse.

«Quand mes deux petits chasseurs stupéfaits se préparèrent à tirer, il
était si loin que le coup n'aurait pu l'atteindre. Franz prétendait que
c'était un aigle; Ernest lui apprit que ces oiseaux ne nichent pas par
terre. Aussitôt mes enfants de se répandre en regrets d'avoir manqué une
si belle proie; soudain un second oiseau s'éleva encore des herbes et
partit presque sous notre nez. Je ne pus m'empêcher de rire en voyant
mes petits chasseurs encore une fois en défaut. Ernest se mit à pleurer,
et Jack ôta gravement son chapeau, salua le fuyard en lui disant: «À une
autre fois, à une autre fois, seigneur oiseau!»

«Nous approchâmes de l'endroit d'où il s'était élevé, et Ernest, ayant
trouvé un nid grossier, rempli d'oeufs brisés, nous apprit que cette
découverte le confirmait dans l'idée que nous venions de voir une
outarde, qu'il avait cru reconnaître à son ventre blanc, à ses ailes
couleur de tuile, et à la moustache de son bec. Tout en conversant, nous
avions atteint le petit bois. Des multitudes d'oiseaux de toute espèce
voltigeaient dans les branches, et mes enfants tournaient les yeux de
tous côtés pour tâcher d'en ajuster quelques-uns; mais les arbres
étaient si élevés, que le coup n'aurait sans doute pas porté.

«Mais quels arbres, mon ami! jamais tu n'en as pu voir de si grands; ce
que j'avais pris pour une forêt, c'était un bouquet de dix à douze
arbres merveilleusement soutenus en l'air par de forts arcs-boutants
formés de racines énormes qui semblaient avoir poussé l'arbre tout
entier hors de terre, et dont le tronc ne tenait au sol que par une
racine placée au milieu et plus petite que les autres.

«Jack grimpa sur l'un de ces arcs-boutants, et à l'aide d'une ficelle il
en prit la hauteur, que nous trouvâmes être de trente-trois pieds.
Depuis la terre jusqu'à la naissance des branches nous en comptâmes
soixante-six, et le cercle formé par les racines avait une circonférence
de quarante pas. Les rameaux sont nombreux et donnent une ombre épaisse;
la feuille ressemble à celle du noyer; mais je n'ai pu découvrir aucun
fruit. Le terrain, tout alentour, est couvert d'un gazon frais et
touffu, semé de petits arbustes, ce qui fait de cet endroit un délicieux
lieu de repos. Je le trouvai si fort à mon goût, que nous résolûmes d'y
prendre notre repas. Nous nous assîmes sur l'herbe près d'un ruisseau,
et nous mangeâmes d'un bon appétit.

«En ce moment nos chiens, que nous avions un instant perdus de vue,
vinrent nous rejoindre et se couchèrent à nos pieds, où ils
s'endormirent sans vouloir partager notre dîner.

«Après avoir mangé, nous reprîmes le chemin de la tente; nous ne vîmes
rien d'extraordinaire jusqu'au ruisseau, où je remarquai que le rivage
était couvert de débris de crabes, et je m'aperçus que nos dogues
avaient trouvé eux-mêmes moyen de fournir à leur nourriture en péchant
une espèce de moule dont ils étaient très-friands.

«Cependant nous continuions à avancer au milieu de débris de poutres et
de tonnes vides dont le rivage était couvert. Chemin faisant, Bill
disparut tout à coup derrière un rocher; Ernest la suivit et la trouva
occupée à déterrer des oeufs de tortue, qu'elle avalait avec une
satisfaction marquée.

Nous fîmes nos efforts pour l'éloigner, et nous réussîmes à en
recueillir environ une douzaine: ce sont eux qui ont fait les frais de
l'omelette que nous venons de manger. En ce moment nos yeux se
tournèrent vers la mer, et nous y découvrîmes une voile qui s'avançait
vers nous. Je ne savais que penser. Ernest affirma que c'était vous;
nous courûmes rapidement au ruisseau, nous le franchîmes de nouveau, et
nous arrivâmes à temps pour tomber dans vos bras.

«Tel est, mon ami, le récit détaillé de notre excursion. Si tu veux me
faire un grand plaisir, nous quitterons cet endroit dès demain, et nous
irons nous établir près des arbres géants. Nous nous posterons sur leurs
branches, et nous y serons à merveille.

--Bon! ma chère, lui répondis-je, ce sera, en effet, merveilleux d'aller
nous percher comme des coqs sur les arbres, à soixante-six pieds du sol.
Mais où trouverons-nous un ballon pour nous y élever?

--Ne te moque pas de mon idée, repartit ma femme; au moins nous pourrons
dormir en sûreté contre les chacals et autres animaux, qui ne penseront
point à venir nous attaquer si haut.

--C'est très-bien, dis-je, ma chère femme; mais comment veux-tu monter
tous les soirs sans échelle à soixante-six pieds pour le coucher? Au
moins, pour te consoler, nous pouvons nous établir entre ses racines.
Qu'en penses-tu? Tu as compté une circonférence de quarante pas. Le pas
fait ordinairement deux pieds et demi: peux-tu me dire combien cela fait
de pieds?»

Ernest, après un court calcul, me répondit: «Cent pieds.» Je louai mon
jeune mathématicien de son habileté. «Un tel arbre, dis-je, doit être
appelé le géant des arbres.» Durant cette longue conversation, la nuit
était rapidement venue. Nous rentrâmes dans la tente pour y reprendre
nos places, et nous dormîmes comme des marmottes jusqu'au lendemain
matin.



CHAPITRE VIII

Le pont.


«Écoute, dis-je à ma femme lorsque les premières lueurs du matin nous
eurent éveillés tous deux, ton récit d'hier m'a fait faire de graves
réflexions; j'ai sérieusement examiné les conséquences d'un changement
de résidence, et j'y entrevois de grands inconvénients. D'abord nous ne
trouverons nulle part une place où nous puissions être plus en sûreté
qu'ici, ayant d'un côté la mer, qui nous apporte en outre les débris du
navire, auxquels il faudra renoncer si nous nous éloignons de la côte,
et de l'autre ce ruisseau, que nous pouvons aisément fortifier.

--Tu n'as pas tout à fait tort, mon ami: mais tu ne calcules pas aussi
quelles fatigues nous avons ici, nous autres, à nous dérober aux ardeurs
du soleil pendant que tu cours en mer avec ton Fritz, que tu te reposes
à l'ombre des forêts. Tu ne vois pas la peine que nous avons à
recueillir quelques misérables huîtres, et le danger où nous sommes
d'être attaqués pendant la nuit par des animaux, tels que les tigres et
les lions, puisque les chacals ont bien pu parvenir jusqu'à nous; et
quant aux trésors du vaisseau, j'y renoncerais volontiers pour
m'épargner les angoisses où vous me plongez durant votre absence.

--Tu parles à merveille, repris-je, et cela peut s'arranger; tout en
allant nous établir auprès des arbres géants, nous pouvons nous réserver
ici un pied-à-terre. Nous y ferons notre magasin; nous y laisserons
notre poudre, et quand j'aurai fait sauter en quelques endroits les rocs
qui bordent le ruisseau, personne n'y parviendra sans notre permission.
Mais avant tout il faut nous occuper de construire un pont pour passer
nos bagages.

--Quel besoin d'entreprendre un si long ouvrage? L'âne et la vache
porteront nos effets.»

Je lui démontrai l'insuffisance et le danger de ce moyen, et j'ajoutai
que pour nous-mêmes il fallait un passage plus sûr et plus facile que
les pierres qui nous avaient d'abord servi. Elle se rendit à mes
remontrances, et notre entretien finit là. Nous éveillâmes les enfants,
qui accueillirent avec transport l'idée du pont, aussi bien que celle
d'émigrer dans cette nouvelle contrée, que nous baptisâmes du nom de
Terre promise.

Cependant Jack, qui s'était glissé sous la vache, ayant vainement essayé
de la traire dans son chapeau, s'était attaché à ses mamelles pour la
téter.

«Viens, cria-t-il à Franz, viens auprès de moi, le lait est délicieux.»
Ma femme l'entendit, lui reprocha sa malpropreté; puis, ayant trait
l'animal, elle nous en partagea le lait. Je résolus alors d'aller au
vaisseau chercher des planches pour mon pont, et je m'embarquai avec
Fritz et Ernest, dont je prévoyais que le secours me serait nécessaire
au retour. Fritz et moi nous prîmes les rames, et nous nous dirigeâmes
vers l'embouchure du ruisseau, dont le courant nous eut bientôt emportés
hors de la baie.

À peine en étions-nous sortis que nous découvrîmes une immense quantité
de mouettes et d'autres oiseaux, qui voltigeaient au-dessus d'un flot
que nous n'avions pas encore remarqué auparavant, et qui faisaient un
bruit effrayant. Je déployai la voile pour quitter le courant et pour
voir quelle cause avait rassemblé là tous ces oiseaux. Ernest, qui nous
accompagnait pour la première fois depuis que nous avions touché a
terre, regardait avec admiration la voile se gonfler au vent; mais Fritz
ne perdait pas de vue l'îlot, et aurait volontiers tiré sur les oiseaux,
si je ne l'en eusse empêché.

«Ah! s'écria-t-il enfin, je crois que c'est un gros poisson qu'ils
dévorent.»

Nous vîmes bientôt qu'il avait raison.

«Qui peut avoir amené ce monstre ici? continua-t-il quand nous fûmes
tout près; hier il n'y en avait aucune trace.

--C'est peut-être le requin que tu as tiré hier, répondit Ernest; car sa
tête est tout ensanglantée, et j'y vois trois blessures.»

En effet, c'était lui; et, me rappelant combien sa peau était utile, je
recommandai d'en prendre quelques morceaux pour nous servir de limes.

Alors Ernest tira la baguette de fer de son fusil, et, frappant à droite
et à gauche, tua plusieurs des oiseaux que notre approche n'avait pu
écarter. Fritz coupa plusieurs bandes de peau, comme Jack avait fait au
chacal, et le tout fut déposé au fond des cuves. Pendant cette opération
je remarquai sur le rivage une quantité de planches que la mer y
poussait, ce qui devait nous dispenser d'aller en chercher au navire. À
l'aide d'un cric et d'un levier nous soulevâmes les poutres dont nous
avions besoin; nous les réunîmes en train, et nous attachâmes dessus de
longues planches, de manière à former un radeau; puis nous levâmes
l'ancre pour retourner auprès des nôtres, quatre heures après notre
départ. Craignant de trouver des bas-fonds près de la côte, je me
dirigeai vers le courant, qui nous emporta rapidement en pleine mer; et
là, favorisés par un bon vent, nous rangeâmes le vaisseau à notre
droite, et nous nous dirigeâmes droit vers la terre. Ernest cependant
examinait avec attention les oiseaux qu'il avait tués.

«Quels sont ces oiseaux? sont-ils bons à manger?

--Non, mon ami, ce sont des mouettes; et, comme ces animaux se
nourrissent de poissons morts, leur chair en prend un goût fade et
désagréable; ils sont si avides, qu'ils se laissent plutôt tuer que de
quitter la proie à laquelle ils sont attachés.»

Des mouettes la conversation tomba au requin. Fritz s'étonnait de voir
sa peau se crisper et se racornir sur le mât, où il l'avait accrochée:
je lui répondis qu'elle serait aussi bonne en cet état pour l'usage
auquel je la destinais, et qu'elle me fournirait la superbe peau si
estimée qu'on nomme en Europe chagrin.

Tout en conversant, nous étions arrivés dans la baie et nous avions
gagné le débarcadère; mais personne n'était là pour nous recevoir. Cette
absence ne nous effraya pas tant que la première fois, et nous nous
mîmes tous trois à crier: «Holà! ho!». Des cris de joie nous
répondirent, et je vis bientôt accourir ma femme et mes deux jeunes
fils, qui venaient du côté du ruisseau, portant tous un mouchoir rempli
et mouillé. En arrivant près de nous, Jack avait levé son mouchoir en
l'air en signe de joie; il l'ouvrit, et j'en vis tomber une quantité de
magnifiques écrevisses de rivière. Ma femme et Franz suivirent son
exemple, et en quelques instants nous fûmes environnés d'écrevisses qui,
se sentant libres, cherchaient à s'enfuir de tous côtés. Mes enfants se
précipitèrent pour les retenir, et cet incident donna lieu à des éclats
de rire inextinguibles.

«Eh bien, papa, qu'en dites-vous? me cria Jack; nous en avons tant
trouvé, que c'était effrayant; il y en avait là au moins deux cents:
voyez comme elles sont grosses.

--Est-ce toi qui les as trouvées? et comment cela est-il arrivé?

--Vous allez voir. Quand vous fûtes partis, je pris le singe de Fritz
sur mon épaule, et, accompagné de Franz, je me rendis au ruisseau pour
chercher un endroit où vous puissiez établir votre pont.

--Oh! oh! ta petite tête a donc quelquefois des idées plus sages? Eh
bien, nous irons visiter l'endroit que tu as choisi. Mais continue.

--Nous marchions toujours vers le ruisseau, et Franz ramassait tous les
cailloux brillants qu'il rencontrait, en disant que c'était de l'or. Il
avança ensuite jusqu'auprès de l'eau, et je l'entendis soudain crier:
«Jack, viens donc voir toutes les écrevisses qui sont sur le chacal de
Fritz!» J'accourus rapidement, et je m'aperçus avec étonnement, que ce
cadavre était encore à la place où nous l'avions jeté, et qu'il était
couvert d'écrevisses. Alors maman, à qui je courus raconter cette
découverte, nous enseigna le moyen de les prendre, et nous en avons fait
une belle provision, comme vous voyez.

--Oui, lui dis-je; aussi laissons s'enfuir les plus petites, et
remercions Dieu de ce qu'il nous a fait découvrir un pareil trésor.»

J'annonçai alors que, tandis que les écrevisses cuiraient, nous irions
transporter à terre les planches qui formaient le radeau, et qui étaient
restées dans la baie; mais nous n'avions pas de charrette; et il était
impossible de pouvoir transporter à bras ces masses énormes. Je me
rappelai alors comment les Lapons parviennent à faire tirer à leurs
rennes les plus pesants fardeaux.

J'attachai au cou de l'âne et de la vache des cordes qui passaient entre
leurs jambes et venaient entourer l'extrémité des poutres; l'expédient
réussit à merveille, et nos animaux apportèrent toutes les planches une
a une à l'endroit qu'avait choisi mon petit ingénieur.

La place était vraiment bien trouvée. Le ruisseau y était plus resserré
que partout ailleurs entre deux rives d'égale hauteur, et de chaque côté
des troncs d'arbre semblaient placés pour servir de point d'appui.

«Il s'agit maintenant, dis-je alors à mes fils, d'évaluer la largeur du
ruisseau pour proportionner les planches: comment faire?

--Mais, dit Ernest, demandons à maman un paquet de ficelle, au bout
duquel nous attacherons une grosse pierre; en la jetant sur l'autre rive
et en la ramenant ensuite sur l'extrême bord, nous trouverons facilement
cette largeur.

--Excellent conseil! Allons, à l'oeuvre!» Tout fut facilement exécuté,
et nous trouvâmes une largeur de dix-huit pieds; les planches, pour être
solides, devaient avoir au moins trois pieds d'assise de chaque côté:
elles devaient donc avoir vingt-quatre pieds. Cependant tout n'était pas
fini, et il fallait maintenant amener de l'autre côté ces énormes
poutres. Comme nous restions tous aussi embarrassés, je dis à mes
enfants: «Allons d'abord dîner; en épluchant nos belles écrevisses, il
nous viendra peut-être un moyen.» Tout en surveillant le dîner, notre
ménagère avait fait pour l'âne et la vache deux sacs de toile à voile,
et, comme elle n'avait pas d'aiguilles assez fortes pour cet ouvrage,
elle s'était servie d'un clou. Je la complimentai sur sa patience et son
habileté, et nous nous mîmes à table; mais les morceaux furent dévorés à
la hâte, tant nous étions pressés de voir notre pont en bon train. Il se
termina pourtant, et personne n'avait pu trouver d'expédient. «Voyons,
dis-je avec assurance, si je serai plus heureux que vous.»

Il y avait sur le rivage un tronc d'arbre assez fort; je passai alentour
une corde dont j'entourai aussi une de nos poutres à quelques pieds
au-dessous de son extrémité. À l'autre bout je fixai une autre corde;
puis, attachant une pierre, je la lançai de l'autre côté du ruisseau,
que je traversai à mon tour en sautant de pierre en pierre. Ne sachant
comment faire passer de même l'âne et la vache, qui étaient nécessaires
à mon dessein, je pris une poulie que je fixai solidement à un arbre; je
jetai sur la roue de ma poulie la corde que j'avais lancée auparavant,
et, traversant de nouveau le ruisseau en en emportant l'extrémité, j'y
attelai l'âne et la vache. Ces deux animaux firent d'abord quelque
résistance; mais enfin ils marchèrent, et la poutre tourna autour du
tronc, tandis que son extrémité allait toucher l'autre bord. Mes
enfants, pleins de joie, s'élancèrent sur ce frêle pont aussitôt qu'il
eut touché terre, et le traversèrent avec une agilité surprenante,
malgré mes craintes et mes efforts pour les retenir. Le plus difficile
de notre ouvrage était fait, et nous plaçâmes trois poutres à côté de la
première, en les faisant glisser sur celle-ci; puis nous les réunîmes à
l'aide de fortes planches. Notre pont avait huit à neuf pieds de large,
et pouvait cependant être facilement retiré, de manière à interdire le
passage du ruisseau. Quand le soir arriva, nous étions si harassés, que
nous prîmes notre repas, et courûmes nous coucher, sans entreprendre
d'autre travail. Cette journée fût terminée, comme les autres, par une
longue prière à Dieu, qui ne nous avait pas abandonnés jusque-là.



CHAPITRE IX

Départ.--Nouvelle demeure.--Le porc-épic.--Le chat sauvage.


Le matin suivant, mon premier soin fut de rassembler autour de moi ma
jeune famille, et de lui faire une courte allocution sur les dangers qui
pouvaient nous attendre dans un pays dont nous ne connaissions ni les
localités ni les habitants, et sur la nécessité de nous tenir bien
réunis durant le chemin. Enfin nous fîmes la prière, nous déjeunâmes et
préparâmes le départ. Les enfants s'occupèrent à réunir notre bétail, et
l'âne ainsi que la vache furent chargés de sacs, ouvrage de notre
ménagère. Nous les remplîmes de tous les objets de première nécessité,
de provisions, de munitions, des ustensiles de cuisine, des services de
table du capitaine; nous y ajoutâmes une bonne quantité de beurre. Enfin
nous abandonnâmes le moins de choses utiles qu'il nous fut possible.
Après avoir établi l'équilibre entre les deux côtés, je me préparais à
jeter par-dessus le tout nos hamacs et nos couvertures, quand ma femme
accourut et m'en empêcha, réclamant une place, d'abord pour les poules,
qui ne pouvaient rester seules, ensuite pour le petit Franz, qui n'était
pas de force à soutenir les fatigues de la route, et enfin pour son sac,
que nous avions appelé _enchanté_, et qui pouvait nous être de la plus
grande utilité. Je fis droit à sa requête, et comme les paniers de l'âne
n'étaient pas tout à fait remplis, j'y glissai son sac merveilleux, et
j'assis le petit Franz si solidement entre ces paquets, que l'âne aurait
pris le galop sans grand danger pour lui.

Cependant mes fils donnaient la chasse à nos poules, et aucune ne se
laissait attraper. Ma femme les railla de l'inutilité de leurs efforts,
et les pria de la laisser essayer si elle ne réussirait pas mieux
qu'eux. En même temps elle prit dans le sac enchanté deux poignées de
graines, et s'approcha doucement des volailles en les appelant. Le coq
arriva bientôt pour becqueter les graines: alors ma femme jeta dans la
tente tout ce qu'elle en avait, et comme les pauvres bêtes y coururent
tout de suite, il lui fut facile de les attraper. Nous les attachâmes
alors deux à deux par les pattes, et nous les déposâmes sur le dos de la
vache, renfermées dans un panier que nous recouvrîmes d'une couverture,
afin qu'elles restassent en repos.

Nous entassâmes alors dans notre tente tout ce que nous pouvions
emporter; et après avoir tracé une enceinte avec des pieux fichés en
terre, nous roulâmes tout autour quantité de tonnes vides.

Tout étant ainsi disposé, le cortège se forma; chacun de nous, jeune ou
vieux, homme ou animal, prit sa place, leste et joyeux. Fritz et ma
femme ouvraient la marche; la vache, l'âne monté par Franz, venaient
après; les chèvres, conduites par Jack, qui portait en outre le petit
singe, composaient le troisième corps d'armée; Ernest marchait ensuite,
conduisant les moutons, et moi je formais l'arrière-garde. Mes deux
dogues, placés sur les ailes, allaient sans cesse de la queue du convoi
à la tête, faisant ainsi l'office d'adjudants.

Notre petite troupe s'avançait lentement, mais en bon ordre, et avait
une mine toute patriarcale. Nous arrivâmes bientôt à notre pont; là nous
fûmes rejoints par notre cochon, qui s'était d'abord enfui, et qui vint
alors se réunir de lui-même à notre bande, tout en témoignant son
mécontentement par des grognements significatifs. Le pont fut traversé,
mais à l'autre bout un obstacle imprévu faillit mettre le désordre dans
nos rangs: le gazon épais qui recouvrait le sol tenta si fort notre
bétail, qu'il se dispersa à droite et à gauche pour brouter;
heureusement nos chiens le firent rentrer en ligne, et l'ordre,
momentanément troublé, fut promptement rétabli. Néanmoins, pour prévenir
un second désordre, je fis quitter l'herbe et prendre vers la mer.

Nous avions à peine fait quelques pas dans cette direction, que nos
chiens coururent se jeter dans l'herbe en aboyant de toutes leurs
forces, comme s'ils eussent eu à combattre quelque animal sauvage. Fritz
prit son fusil et les suivit de près; Ernest se serra près de sa mère
tout en apprêtant le sien, et Jack l'étourdi, sans même déranger son
fusil, qu'il avait sur le dos, s'élança sur les traces de Fritz.

Craignant de trouver quelque animal féroce, j'armai mon fusil et partis
aussitôt dans la même direction; mais je ne pus les atteindre, et ils
arrivèrent bien longtemps avant moi auprès des chiens. J'entendis alors
Jack me crier: «Accourez, mon père, accourez! il y a là un porc-épic
monstrueux.»

Quand j'arrivai, je vis, en effet, un porc-épic, mais de taille
ordinaire, assailli par nos chiens, et qui, toutes les fois que ses
ennemis approchaient, se hérissait soudain d'une forêt de dards, dont
quelques-uns même s'étaient fichés dans leur museau. Cependant Jack, qui
avait armé un des pistolets qu'il portait à sa ceinture, le tira à bout
portant dans la tête de l'animal, qui tomba mort.

«Quelle imprudence! s'écria Fritz; tu pouvais blesser mon père, moi ou
un de nos chiens.

--Ah! bien oui, blesser! Vous étiez derrière moi, et les chiens à côté:
crois-tu que je sois aveugle?

--Mon pauvre Fritz, interrompis-je, tu es un peu trop brusque;
souviens-toi du proverbe: Moi aujourd'hui, demain toi. Puisqu'il n'est
rien résulté de l'imprudence de Jack, ne troublons pas sa joie.»

Jack, ayant donné deux ou trois coups de crosse à l'animal, pour être
bien sur qu'il était mort, se disposa à l'emporter; mais il se mit les
mains en sang, et ne put y parvenir. Alors il prit son mouchoir,
l'attacha au cou de l'animal et le traîna jusque auprès de sa mère, qui
était fort inquiète de notre absence prolongée et du coup de feu qu'elle
avait entendu.

«Vois, maman, cria-t-il, un magnifique porc-épic que j'ai tué moi-même;
papa assure que c'est excellent à manger.»

Ernest cependant examinait froidement l'animal, et faisait observer
qu'il avait les pieds et les oreilles presque comme un homme. J'arrivai
à mon tour.

«N'as-tu pas craint, en approchant de lui, dis-je à Jack, qu'il ne te
passât ses dards au travers du corps?

--Pas du tout, je sais qu'ils sont solidement attachés à sa peau, et
qu'il ne les lance contre personne.

--Et cependant ne vois-tu pas que nous sommes obligés, ta mère et moi,
de débarrasser Turc et Bill des dards qui sont fixés à leur museau.

--Bon! ils sont allés les chercher eux-mêmes, et ce n'est pas le
porc-épic qui les leur a lancés.»

J'applaudis à mon petit homme, auquel je ne savais pas des connaissances
si étendues en histoire naturelle, et je leur fis voir comment des
circonstances toutes naturelles avaient pu ainsi donner lieu à des
fables.

«Mais dis-moi, Jack, ajoutai-je en terminant, que faire de ta capture?
L'abandonnerons-nous?

--L'abandonner! mais ne m'avez-vous pas dit que c'est un très bon mets!
Gardons-le, gardons-le.»

Je cédai à ses instances et posai l'animal, la tête enveloppée d'herbe,
derrière le petit Franz, sur le dos de l'âne, a côté du sac de ma femme;
puis nous partîmes.

Nous avions à peine fait deux cents pas, que le baudet se jeta de côté,
échappant aux mains de mon fils, et se mit à bondir ça et là, en
poussant des cris si grotesques, que nous n'aurions pu nous empêcher de
rire si la crainte de voir tomber notre petit cavalier ne nous eût trop
émus. Je lançai mes deux chiens après le fuyard, qu'ils nous ramenèrent
bientôt, mais toujours aussi agité. Nous nous mîmes alors à chercher
quel motif avait pu ainsi troubler notre grison, ordinairement si
paisible, et nous découvrîmes enfin que les dards du porc-épic avaient
percé la triple couverture qui les enveloppait et avaient fini par
stimuler notre âne comme des coups d'éperon. Le sac enchanté remplaça la
couverture, et le voyage reprit son cours.

Fritz marchait en avant, le fusil armé à la main, espérant faire de
nouveau quelque beau coup; mais nous arrivâmes sans autre rencontre aux
arbres dont ma femme nous avait parlé.

«Quelle merveille! s'écria alors Ernest. Comme ils sont grands!»

La halte commença. Nous mîmes la volaille en liberté, le cochon aussi,
mais avec les deux pieds de devant attachés. Tandis que j'aidais ma
femme à décharger nos animaux, nous entendîmes un coup de fusil; puis un
instant après, un second derrière nous, et la voix de Fritz qui criait:
«Le voilà, le voilà! mon père, c'est un chat sauvage!

--Bravo! lui répondis-je aussitôt que je le vis reparaître chargé de sa
proie. Tu viens de rendre un grand service à notre poulailler; car c'est
un animal bien dangereux et bien friand de volaille. Comment l'as-tu
tué?

--Je l'ai vu sur un arbre, et je l'ai abattu d'un coup de fusil; mais
dans un clin d'oeil il s'est relevé; et il s'apprêtait à s'élancer,
quand je lui tirai un coup de pistolet à bout portant. J'espère qu'il
est bien plus beau que le chacal que Jack m'a écorché, et que mon cher
frère ne me l'arrangera pas de même.

--Oui, c'est, je crois, un _margaï_ d'Amérique; tu peux d'abord t'en
faire une ceinture comme celle de Jack, et des quatre jambes des étuis
pour les services de table.

--Et moi, mon papa, interrompit alors Jack, ne puis-je rien faire de la
peau du porc-épic?

--Tu peux en faire aussi des étuis, car Fritz ne pourra nous en donner
que quatre, et nous sommes six à table; mais je crois que tu feras mieux
d'en faire une cotte de maille pour l'un de nos chiens.»

Mes enfants trouvèrent mes idées si heureuses, qu'ils ne me laissèrent
aucun repos jusqu'à ce qu'elles fussent mises en oeuvre. Ernest,
cependant, qui se reposait tandis que sa mère et le petit Franz
s'évertuaient à nous préparer à dîner, me dit:

«Mais enfin, mon père, de quelle espèce sont ces arbres?»

Nous hésitions entre des mangliers et des noyers, quand ma femme
s'aperçut que le petit Franz mangeait une espèce de fruits, et
l'entendit dire: «Oh! que c'est bon!» Elle courut à lui, les lui arracha
des mains, et lui demanda: «Où as-tu trouvé cela?

--Dans l'herbe, répondit-il, c'en est rempli: les poules et les cochons
en mangent.»

J'accourus au bruit, et je vis alors que ces beaux arbres étaient des
figuiers; car c'était la véritable figue que le petit Franz avait dans
les mains.

Cependant, craignant encore de me tromper sur la nature de ce fruit,
j'ordonnai de consulter notre docteur le singe. On lui apporta
quelques-unes des figues, qu'il flaira quelques instants avec des mines
fort drôles, et qu'il finit par avaler de bon appétit. Ma femme avait
allumé du feu et rempli la marmite d'eau, que la flamme avait bientôt
fait bouillir. Nous y déposâmes un morceau de porc-épic, tandis qu'un
autre fut mis à la broche. Nos regards se portèrent alors vers ces
arbres où ma femme voulait établir notre demeure, et nous cherchâmes
quelque moyen de parvenir à ces branches si élevées. Tandis que nous
étions à nous consulter, ma femme nous appela pour manger la soupe et le
rôti de porc-épic, dont nous nous régalâmes.



CHAPITRE X

Premier établissement.--Le flamant,--L'échelle de bambou.


Lorsque le repas fut terminé, je dis à ma femme: «Il faut songer à notre
logement pour la nuit au pied de l'arbre, car nous ne pourrons pas nous
y établir ce soir; occupe-toi aussi de préparer des courroies et des
harnais, afin d'aider l'âne et la vache à transporter ici le bois
nécessaire à nos constructions.»

À l'aide d'une toile à voile posée au-dessus de l'enceinte formée par
les racines de l'arbre, notre demeure provisoire fut facilement
construite. Ensuite je pris avec moi Fritz et Ernest, et je me rendis au
rivage pour tâcher d'y trouver du bois propre à former des échelons.
Nous étions à la vérité environnés de branches de figuier sèches; mais
je n'osais m'y fier, et je ne trouvais de bois vert nulle part dans le
voisinage. La rive était couverte de bois échoué; mais il répondit fort
mal à mon attente, et nous allions retourner sur nos pas, aussi peu
avancés qu'auparavant, quand par bonheur Ernest découvrit à moitié
ensevelis dans le sable une quantité de grands bambous. Aidé de mes
enfants, je les dégageai de ce limon, et je les coupai en morceaux de
quatre à cinq pieds de long, que je divisai ensuite en trois paquets
pour pouvoir les porter plus aisément.

J'aperçus dans le lointain un buisson vert dont je pensai que le bois
pourrait m'être utile; nous nous mîmes donc en marche, nos armes
toujours en état, suivant notre habitude, et précédés de Bill.

Soudain la chienne s'élança en avant, et en quelques sauts pénétra dans
le buisson, d'où nous vîmes sortir aussitôt une volée de flamants.
Fritz, toujours enchanté de faire le coup de fusil, tira sur les
traînards, et en abattit deux. L'un resta couché mort; mais l'autre, qui
n'était que légèrement blessé à l'aile, se releva et se mit à courir de
toute la vitesse de ses longues jambes. Mon fils, heureux de son
adresse, courut pour ramasser le mort et s'enfonça dans la vase
jusqu'aux genoux.

Quant à moi, aidé de Bill, je m'élançai sur les traces du fuyard, que je
finis par atteindre et dont je liai les ailes. Pendant ce temps, Ernest
s'était tranquillement assis sur l'herbe, et attendait patiemment notre
retour. Chargé de mon flamant, j'arrivai près de lui, et je fus presque
abasourdi de ses cris de joie en voyant les belles couleurs rouges de
cet oiseau. Il était temps de retourner au logis; mais je ne voulus pas
quitter ce lieu sans couper deux roseaux de l'espèce dont se servent les
sauvages pour faire leurs flèches, et je dis à mes enfants que c'était
pour mesurer notre arbre géant. Ils se mirent à rire, prétendant que dix
de ces roseaux attachés au bout l'un de l'autre ne pourraient seulement
pas atteindre la plus basse branche. Je leur rappelai l'histoire des
poulets, qu'ils déclaraient imprenables: et, sans leur en dire
davantage, nous nous disposâmes à revenir au logis. Ernest se chargea de
mes roseaux et de mon fusil; Fritz emporta son flamant mort, et moi je
me chargeai du vivant. Mais à peine avions-nous fait quelques pas, que
Fritz attacha son flamant sur le dos de Bill.

«À merveille, mon fils! mais vas-tu donc ainsi marcher à ton aise,
tandis que ton frère et moi nous sommes si péniblement chargés?»

L'enfant comprit mes paroles, et me demanda à porter le flamant blessé.
Je le lui passai, et nous continuâmes à marcher jusqu'au moment où nous
arrivâmes près des bambous que nous avions laissés derrière nous.

Je me chargeai de ces paquets, et c'est dans cet équipage que nous
arrivâmes près des nôtres, qui nous accueillirent avec des cris de joie
et d'admiration. On ne pouvait se lasser d'examiner le flamant, ses
plumes brillantes, son bec et ses longues pattes.

Notre ménagère seule témoigna la crainte que cette bouche inutile ne
diminuât la petite quantité de nos provisions. Je la rassurai en lui
disant que ce bel oiseau saurait bien lui-même fournir à sa nourriture
sans nous être à charge, en péchant dans le ruisseau voisin de petits
poissons et des insectes.

Je me mis ensuite à examiner sa blessure, qui n'avait atteint que
l'aile; et je commençai immédiatement à la panser selon mes
connaissances, en y appliquant un onguent composé de beurre et de vin.
Je lui attachai ensuite à la patte une ficelle assez longue pour lui
permettre de se promener et d'aller se baigner dans le ruisseau. Au bout
de deux à trois jours il fut complètement apprivoisé, et sa blessure
guérie.

Après ce pansement, je m'assis sur l'herbe, et je travaillai à me faire
un arc avec un morceau de bambou, et des flèches avec les roseaux que
nous avions apportés. Comme ils auraient été trop légers, je les remplis
de sable mouillé, et je garnis l'une des extrémités de plumes de
flamant; puis je me préparai à en faire l'essai. Aussitôt mes enfants se
mirent à sauter autour de moi en criant: «Un arc et des flèches?
Laissez-moi tirer, mon père, laissez-moi tirer!

--Restez tranquilles, leur répondis-je; ce n'est point un jouet, mais un
instrument nécessaire à mes projets que je viens de fabriquer. Ma bonne
femme, pourrais-tu me donner une pelote bien longue de fil très-fort?»
Elle trouva dans le sac qu'elle avait eu soin d'attacher sur l'âne ce
que je demandais, et au même instant Fritz, que j'avais envoyé mesurer
notre provision de corde, vint m'annoncer qu'il en avait compté
cinquante brasses, ou deux cent quarante pieds, ce qui était plus que
suffisant.

J'attachai alors la pelote de fil à une de mes flèches, et, par un
vigoureux effort, je la décochai de manière qu'elle vînt retomber
par-dessus l'une des plus fortes branches de l'arbre, entraînant avec
elle le fil, que je dévidais à mesure. J'attachai à l'extrémité une
corde plus forte, et, en mesurant mon fil, je vis que la branche était à
une hauteur de quarante pieds. Je tendis alors parallèlement à terre
cent pieds de bonne corde, forte de près d'un pouce, de manière à
laisser entre les deux morceaux un intervalle d'un demi-pied; je m'assis
devant, et Fritz reçut l'ordre de couper des bambous en morceaux de deux
pieds, qu'Ernest introduisait dans des noeuds que je faisais de pied en
pied le long des deux cordes, et aux extrémités desquels Jack passait
deux clous. C'est ainsi qu'en très-peu de temps, et au grand étonnement
de ma femme, je parvins à me fabriquer une échelle de quarante pieds.

Nous attachâmes alors l'extrémité de l'échelle a l'un des bouts de la
ficelle qui pendait sur la branche, et, en tirant l'autre bout, nous
relevâmes jusqu'à la branche, dont l'accès nous était maintenant permis.
Tous mes fils voulurent alors monter et se précipitèrent vers l'échelle;
mais je désignai Jack comme le plus léger des trois aînés: celui-ci
grimpa avec l'adresse et l'agilité d'un chat, arriva sans encombre sur
la branche, et me fit signe que Fritz pouvait monter sans danger. J'y
consentis, mais en lui disant de monter avec le plus de précaution
possible, et je lui donnai un marteau et des clous pour fixer solidement
l'échelle sur la branche. Tout en suivant avec anxiété son ascension,
nous retînmes de toutes nos forces l'échelle par le moyen de la corde
qui pendait sur la branche, et nous le vîmes enfin arriver heureusement.
Quand l'échelle fut attachée solidement sur l'arbre, je montai à mon
tour, et j'emportai une poulie, que je m'occupai à clouer à une branche
voisine pour nous faciliter le lendemain les moyens d'élever nos
planches et nos poutres. Je redescendis ensuite, heureux de ce travail.

Quand j'arrivai auprès de ma femme, elle me montra ce qu'elle avait fait
pendant la journée: c'étaient des harnais pour l'âne et la vache. Tous
nos préparatifs étaient donc terminés, et il ne nous restait plus qu'à
souper, lorsque je m'aperçus que Jack et Fritz n'étaient pas avec nous.
Ma femme me dit qu'elle ne les avait pas vus descendre. Cependant la
nuit était venue, et la lune brillait de tout son éclat; je commençai à
devenir inquiet de cette absence prolongée, et je cherchais à découvrir
mes enfants, quand nous entendîmes au-dessus de nos têtes deux voit
entonner l'hymne du soir. Je n'osai les interrompre, tant ce chant avait
de charme au milieu de cette belle nature et du silence qui nous
entourait; mais quand ils eurent fini, je leur criai de descendre bien
vite, et je ne fus complètement rassuré que quand ils eurent touché
terre. Pendant ce temps, ma femme, aidée de Franz et d'Ernest, avait
allumé un grand feu et préparé notre souper. Nos animaux se réunirent
alors pour prendre leur nourriture du soir, que ma femme leur distribua;
les pigeons s'envolèrent, et se nichèrent sur les branches de l'arbre;
nos poules se perchèrent sur les bâtons de l'échelle. Quant au bétail,
il fut attaché autour de nous. Notre beau flamant lui-même se percha sur
une des racines; puis, plaçant sa tête sous son aile droite et relevant
sa patte gauche, il s'endormit. Pour nous, nous fîmes un grand cercle de
feu, afin de nous isoler des animaux sauvages qui pourraient venir nous
attaquer la nuit, et nous attendîmes avec impatience le moment de
prendre notre repas et de goûter le sommeil à notre tour. Ma femme nous
avertit enfin que tout était prêt. Nous nous assîmes en cercle, et nous
nous mîmes à dévorer le délicieux porc-épic. Pour dessert, mes enfants
nous apportèrent des figues ramassées sous l'arbre. Nous fîmes ensuite
une courte prière, puis, au milieu des bâillements réitérés, une ronde
générale dans tous les environs. Nous gagnâmes alors nos hamacs: ils
furent d'abord trouvés bien incommodes, mais le sommeil eut bientôt mis
fin à toutes les plaintes. Quelques moments après, tous les gémissements
furent terminés, et je n'entendis plus autour de moi que la respiration
faible, mais régulière, de tous ces petits êtres, ce qui me prouva que
moi seul de toute la famille je veillais encore.



CHAPITRE XI

Construction du château aérien.--Première nuit sur l'arbre.--Le
dimanche.--Les ortolans.


Pendant la première moitié de la nuit, je fus extrêmement inquiet. Au
moindre bruit je me redressais avec angoisse, et j'écoutais avec effroi
les feuilles agitées par le vent, ou les branches sèches qui tombaient.
De temps en temps, quand je voyais un de nos feux se ralentir, je me
levais et je courais y jeter du bois: tout était pour moi sujet de
crainte. Après minuit, je me tranquillisai un peu en voyant que le calme
le plus parfait régnait autour de moi; enfin, vers le matin, je fermai
les yeux, et je m'endormis si profondément, que, lorsque je m'éveillai,
il était déjà fort tard pour commencer notre travail, aussi nous
priâmes, nous déjeunâmes rapidement, et l'on se mit à l'ouvrage. Ma
femme donna alors à manger à l'âne et à la vache, puis elle leur endossa
les harnais et partit avec eux, escortée d'Ernest, Jack et Franz, pour
aller chercher au rivage les planches dont nous avions besoin.

Moi, je montai avec Fritz sur l'arbre pour y faire les préparatifs
nécessaires à la commodité de notre établissement. Je trouvai tout mieux
disposé encore que je ne pensais: les grosses branches s'étendaient dans
une direction presque horizontale; je conservai les plus fortes et les
plus droites, et j'abattis les autres avec la hache et la scie. À cinq à
six pieds au-dessus de celles-ci, j'en gardai une ou deux pour suspendre
nos hamacs; d'autres, plus élevées encore, devaient nous servir à poser
le toit de notre édifice, qui consistait en un morceau de toile à voile.
Nous travaillâmes à élaguer tout le reste, et ce travail pénible dura
jusqu'à ce que ma femme nous amenât deux fortes charges de planches.
Nous les hissâmes une a une à l'aide de la poulie, et nous en fîmes
d'abord un plancher double, pour qu'il résistât mieux au balancement de
l'arbre et au poids de nos corps, puis sur le bord nous établîmes une
balustrade solide.

Ce travail et les voyages pour nous amener de nouvelles planches
remplirent tellement notre matinée, que l'heure de midi arriva sans que
personne eût songé au repas. Il fallut donc nous contenter pour cette
fois de biscuit et de fromage.

On se remit à l'ouvrage, et nous nous hâtâmes de hisser la pièce de
toile à voile. Elle fut fixée à grand'peine sur les branches
supérieures, de manière que les bouts, en tombant, couvrissent à droite
et à gauche notre habitation, et une troisième muraille s'élevant
jusqu'à elle alla la rejoindre derrière le tronc de l'arbre, de manière
à garantir complètement ce côté. Nous nous étions réservé, pour voir et
pour entrer dans l'appartement, le quatrième côté de la construction;
c'était celui qui était tourné vers la mer, afin de nous ménager un air
frais et la vue la plus agréable. Nos hamacs furent aussitôt montés dans
le palais aérien, et les places choisies pour le soir.

Je descendis alors de l'arbre avec Fritz, et je trouvai au pied
plusieurs planches dont nous n'avions pas eu besoin; je les employai à
faire une table et des bancs, que je fixai dans l'espace embrassé par
les racines, et que je destinai à nous servir de salle à manger, tandis
que mes enfants ramassaient le bois et les branches sèches, et les
liaient en fagots, qu'ils amoncelaient autour de l'arbre. Enfin, épuisé
par mon travail de la journée, je finis par me jeter sur un banc en
essuyant mon front couvert de sueur. «J'ai travaillé comme un cheval
aujourd'hui, dis-je alors; aussi, ma chère femme, je veux me reposer
demain.

--Tu le peux et tu le dois, me répondit-elle; car c'est demain un
dimanche, et le second même que nous passons sur cette côte. Nous avons
négligé le premier.»

J'en convins; mais je lui fis sentir que les soins de notre conservation
avaient dû naturellement passer les premiers, et j'ajoutai, pour nous
justifier, que nous n'avions point manqué de prier le Seigneur chaque
jour. L'excellente créature me remercia ensuite de lui avoir construit
ce château aérien, où elle pourrait dormir sans craindre pour nous les
attaques des bêtes sauvages.

«Bon! lui dis-je; en attendant donne-nous ce que tu peux pour dîner, et
appelle les enfants.»

Ceux-ci ne se firent pas attendre, et ma femme, ôtant du feu une marmite
de terre, l'apporta près de nous. Le couvercle fut enlevé avec
curiosité, et nous vîmes le flamant tué par Fritz, et que ma bonne femme
avait fait bouillir, parce qu'elle craignait que l'âge ne l'eût rendu
trop dur. La précaution fût trouvée inutile, et la bête dévorée avec
appétit. Pendant ce temps, l'autre flamant était venu se mêler aux
volatiles qui nous entouraient, et se promenait majestueusement autour
de nous en ramassant les miettes de pain qu'on lui jetait. Le petit
singe sautait d'une épaule à l'autre, pour tâcher d'attraper quelque bon
morceau, et nous faisait les plus comiques grimaces; pour compléter le
tableau, notre truie, que nous n'avions pas vue de tout le jour, vint
nous rejoindre en témoignant sa joie par des grognements significatifs.

Ma femme avait trait la vache, et chacun de nous avait eu une bonne
jatte de lait; mais je la vis abandonner au cochon tout ce qu'il en
restait. Je lui reprochai une telle prodigalité; elle me répondit que le
lait ne pouvait se conserver par une pareille chaleur, et qu'il valait
mieux le donner à la truie que de le perdre.

En sortant de table, j'avais allumé un feu dont la lueur devait protéger
notre bétail pendant la nuit. Aussitôt qu'il fut bien brillant, je
donnai le signal du repos. Mes trois fils aînés eurent bientôt gravi
l'échelle; ma femme vint après eux, le coeur tremblant, mais sans trop
oser montrer sa crainte; elle monta lentement, et arriva enfin sans
encombre. J'avais tenu l'échelle pendant ce temps; je montai le dernier,
portant le petit Franz sur mes épaules, puis, à la grande joie de mes
enfants, je retirai l'échelle après moi. Quoique nous trouvant bien en
sûreté, je n'en fis pas moins charger les armes à feu, pour qu'elles
fussent sous notre main prêtes à foudroyer tout ennemi qui voudrait
attaquer les bêtes que nous avions laissées endormies sous la garde de
nos dogues.

Peu de temps après, le sommeil avait fermé nos paupières, et la première
nuit que nous passâmes sur l'arbre fut d'une tranquillité profonde. Je
remarquai au réveil que nos enfants ne se firent nullement prier pour
sortir du lit, et qu'ils se vantèrent d'avoir parfaitement dormi; les
hamacs, si incommodes la nuit précédente, n'avaient excité celle-ci
aucun murmure.

«Que faire aujourd'hui? me demandèrent-ils.

--Rien, mes enfants, car c'est dimanche.

--Un dimanche! un dimanche! s'écria Jack; ah! je vais lancer des flèches
et m'amuser toute la journée.

--Non pas, mon enfant; le jour du Seigneur n'est pas le jour de
l'oisiveté, mais celui de la prière. Mes amis, nous célébrerons ce jour
aussi religieusement que nous le pourrons dans cette solitude. Nous
chanterons les hymnes du Seigneur, et je vous raconterai une parabole
qui réveillera en vous des sentiments pieux et sincères.

--Une parabole! une parabole comme celle du semeur de l'Évangile: oh!
racontez, racontez, s'écrièrent tous mes enfants.

--Chaque chose à son tour, répondis-je; soignons d'abord nos bêtes,
déjeunons, puis je vous raconterai ma parabole.»

Tout fut fait comme je l'avais dit, et nous nous assîmes sur l'herbe,
les enfants dans l'attitude de la curiosité, ma femme dans un silencieux
recueillement. Je leur composai alors une petite histoire appropriée à
leur situation.

Je leur racontai qu'un roi puissant avait voulu former une colonie. À
tous ses sujets qu'il y avait envoyés, il avait distribué le même nombre
d'outils, des semences égales, pour cultiver chacun des terrains de même
grandeur. «Cultivez avec soin, leur avait-il dit, et soyez toujours
prêts à me rendre compte de vos travaux, car j'enverrai de temps en
temps, et sans vous en prévenir, chercher tantôt l'un, tantôt l'autre de
vous; et si je récompense ceux dont la conduite aura été bonne, je
saurai punir ceux dont je ne serai pas satisfait.»

Parmi les colons, les uns avaient obéi; les autres, soit négligence,
soit mépris, étaient restés dans l'inaction. Mais un jour le grand roi
les manda devant lui, et, dans son équitable répartition des peines et
des récompenses, il tint tout ce qu'il avait promis: tandis qu'il
comblait d'honneurs et de distinctions les colons fidèles et obéissants,
il fit enfermer dans d'affreux cachots les sujets qui n'avaient pas
écouté sa voix.

J'eus soin de terminer par des conseils donnés directement à chacun
d'eux. Je vis avec plaisir que mes paroles n'étaient pas perdues, et que
tous avaient saisi mon allégorie.

Je compris bientôt que ces jeunes esprits ne pouvaient rester ainsi
toute la journée, et je leur permis de se livrer à leurs jeux. Jack vint
me demander de lui prêter mon arc et mes flèches; Fritz se prépara à
travailler à ses étuis de _margaï_, et vint me demander mes conseils;
Franz, qui n'osait pas encore toucher aux armes à feu, me pria de lui
faire aussi un arc et des flèches. Je conseillai à Jack d'armer ses
flèches de pointes de porc-épic, et de les y fixer avec des tablettes de
bouillon qu'il devait faire fondre à moitié sur le feu. J'enseignai à
Fritz comment il devait s'y prendre pour laver la peau de son _margaï_
et la débarrasser des parties de chair qui pourraient y être restées. Je
lui conseillai ensuite de la frotter avec du sable et des cendres, et de
prier la ménagère de lui donner quelques oeufs de poule et du beurre
pour la rendre plus souple. Sa mère lui demanda ce qu'il comptait en
faire. Il lui expliqua l'usage de ses étuis, et aussitôt elle combla ses
désirs.

Tandis que nous étions ainsi occupés, un coup de fusil partit au-dessus
de nos têtes, et deux oiseaux tombèrent à nos pieds; effrayés du bruit,
nous levâmes la tête, et nous vîmes Ernest descendre l'échelle d'un air
triomphant, et courir avec Franz ramasser ces oiseaux. Fritz et Jack
quittèrent aussitôt leur travail, mais pour courir à l'échelle et tâcher
de tuer quelque autre oiseau: je les aperçus avant qu'ils fussent
montés.

«Qu'allez-vous faire? leur dis-je. Épargnez les créatures du Seigneur
pendant le jour qui lui est consacré. C'est déjà trop de deux victimes.»

Ils s'arrêtèrent aussitôt, et revinrent vers moi. Les deux oiseaux
étaient, l'un une sorte de grive, l'autre un ortolan, espèces toutes
deux bonnes à manger. Je remarquai alors pour la première fois que nos
figues sauvages attiraient une quantité innombrable d'oiseaux, et que
les branches de notre arbre étaient couvertes de grives et d'ortolans.
Je me réjouis fort de cette découverte; car je savais que ces oiseaux
rôtis se conservaient très-bien dans le beurre, et qu'ils nous
fourniraient ainsi des provisions abondantes pour la saison des pluies.

La prière du soir termina dignement cette journée, pendant laquelle nous
ne nous étions livrés à aucun travail fatigant, et nous regagnâmes à la
file notre demeure aérienne.



CHAPITRE XII

La promenade.--Nouvelles découvertes.--Dénomination de divers lieux.--La
pomme de terre.--La cochenille.


La matinée du lendemain fut tout entière consacrée à une multitude de
soins qui devaient contribuer à l'amélioration et à l'agrément de notre
demeure aérienne.

Jack continua à s'exercer à tirer de l'arc avec Franz, auquel j'avais
confectionné aussi un arc et des flèches, et Fritz à façonner ses étuis.
Ma femme nous appela pour le repas, dont l'heure était arrivée. Aussitôt
que nous fûmes assis:

«Mes enfants, commençai-je, ne devrions-nous pas donner des noms aux
parties de cette contrée que nous connaissons déjà? Cela nous aidera
dans nos travaux, et nous nous entendrons beaucoup mieux. Seulement,
comme les côtes peuvent être déjà dénommées, nous nous bornerons à
donner des noms aux lieux principaux auxquels se rattachent quelques
souvenirs.

JACK. Ah! oui, cherchons des noms bien difficiles. Les voyageurs nous
ont assez écorché la langue avec leurs noms, tels que Kamtchatka,
Spitzberg.

MOI. Petit fou, sais-tu si jamais personne prononcera le nom que tu
auras inventé? Contentons-nous de bons mots allemands: la langue de
notre patrie est assez belle pour que nous n'allions pas chercher
ailleurs.»

Nous commençâmes par la baie où nous avions abordé. Sur la proposition
de ma femme, elle reçut le nom de _Rettungs-Bucht_ (baie du salut);
notre première habitation, celui de _Zelt-Heim_ (maison de la tente);
l'île qui était dans la baie, celui de _Hay-Insel_ (île du requin), en
mémoire du requin que nous avions tué; le marais où Fritz avait failli
s'enfoncer, celui de _Flamant-Sumpf_ (marais du flamant). Après bien des
débats, notre château aérien reçut celui de _Falken-Horst_ (l'aire du
faucon). La hauteur sur laquelle nous étions montés pour découvrir les
traces de nos compagnons s'appela _Promontoire de l'espoir trompé_;
enfin le ruisseau; _Ruisseau du Chacal_[1].

[Note 1: Nous avons conservé dans le cours de notre traduction les
noms de Falken-Horst et de Zelt-Heim, la dénomination française ne
pouvant leur être appliquée, tandis qu'elle convient fort bien pour les
autres.]

Nous passâmes ainsi, en babillant, le temps du dîner, et nous prenions
plaisir à poser les bases de la géographie de notre royaume, que nous
décidâmes, en riant, devoir être envoyée en Europe par le prochain
courrier. Après le dîner, Fritz retourna à ses étuis, qu'il consolida en
les doublant d'un morceau de liège. Jack, en voyant le résultat obtenu
par son frère, accourut me prier de l'aider à faire la cotte de mailles
en porc-épic pour Turc. Nous lavâmes et frottâmes la peau, et Turc,
entièrement harnaché, nous parut alors en état de combattre une hyène ou
un tigre. Sa camarade, Bill, seule, se trouva mal de ce nouvel essai;
car, quand elle s'approchait sans défiance de lui, elle s'enfuyait
bientôt en poussant des cris lamentables, piquée qu'elle était par les
dards de la cotte de mailles. Pendant ce temps, le soir étant venu et la
chaleur du jour étant tombée, je songeai à faire faire à ma famille une
petite promenade. «Où irons-nous?» m'écriai-je. Toutes les voix furent
pour Zelt-Heim. Je proposai de ne pas suivre notre ancien chemin le long
du rivage; ma motion fut adoptée. Nous partîmes bientôt tous bien armés,
excepté ma femme, qui ne portait qu'un pot vide. Turc marchait devant
nous fièrement, revêtu de sa cotte de mailles. Le petit singe voulût
prendre sa place accoutumée; mais aussitôt qu'il eût senti les piquants,
il fit un bond de côté et courut se réfugier sur Bill, qui n'y mit pas
d'obstacle. Enfin il n'y eut pas jusqu'au flamant qui ne voulut être de
la partie; après avoir essayé du voisinage de chacun de mes fils, et
dégoûté par leurs espiègleries, il vint se placer à mes côtés et chemina
gravement près de moi. Notre promenade était des plus agréables; car
nous marchions, à l'ombre de grands arbres, au milieu d'un gazon touffu.
Mes enfants se dispersèrent à droite et à gauche; mais quand nous
sortîmes du bois, craignant quelque danger, je les appelai pour les
réunir. Ils revinrent tous en courant, et Ernest, tout essoufflé, fut
cette fois le premier à mes côtés. Il me présenta trois petites baies
d'un vert clair, sans pouvoir d'abord prononcer une parole.

«Des pommes de terre! s'écria-t-il enfin, des pommes de terre!

--Des pommes de terre! serait-il bien vrai? Mène-moi à l'endroit où tu
les as découvertes.»

Nous courûmes dans la direction qu'il nous indiqua, et nous trouvâmes,
en effet, un champ d'une immense étendue couvert de pommes de terre. Les
unes étaient encore en fleur, les autres étaient en pleine maturité;
quelques-unes sortaient à peine de terre. Jack se précipita aussitôt
pour les déterrer, mais il aurait fait peu de chose si le singe n'eût
couru l'imiter. Nous les aidâmes avec nos couteaux; en peu de temps nos
gibecières furent remplies, et nous nous préparâmes à continuer notre
route. Quelques-uns de mes enfants me firent observer que nous étions
déjà bien chargés, et qu'il vaudrait peut-être mieux retourner à
Falken-Horst; mais notre excursion à Zelt-Heim était devenue si
nécessaire que nous poussâmes toujours dans cette direction.

La conversation se porta naturellement sur le précieux tubercule que
nous venions de découvrir. «Il y a là pour nous, dis-je à mes fils, un
trésor inestimable. Après la faveur que Dieu nous a faite en nous
sauvant du naufrage, ce bienfait est le plus grand, le plus important de
tous ceux qu'il nous a accordés jusqu'à ce jour.»

Nous atteignîmes bientôt les rochers au bas desquels coulait le ruisseau
du Chacal, et que nous devions longer jusque-là. La mer, à droite,
s'étendait dans le lointain comme un miroir; à gauche, la chaîne des
rochers présentait le spectacle le plus ravissant et le plus
pittoresque. C'était comme une serre chaude d'Europe; seulement, au lieu
de mesquines et étroites terrasses, au lieu de pots à fleurs épars çà et
là, toutes les crevasses, toutes les fentes de rochers laissaient
échapper à profusion les plantes les plus rares et les plus variées. Là
les plantes grasses aux tiges épineuses; ici le figuier d'Inde aux
larges palettes; ici la serpentine laissant tomber le long du roc ses
larges rameaux souples et enlacés; enfin l'ananas surtout y croissait en
abondance. Comme ce roi des fruits nous était bien connu, nous nous
jetâmes dessus avec avidité; le singe même nous aida à en moissonner, et
je fus obligé d'arrêter mes enfants, de peur qu'ils ne se fissent mal.
Une autre découverte qui me fit presque autant de plaisir fut celle du
caratas; je voulus faire partager à mes fils l'admiration que
j'éprouvais pour cette utile plante, qui ressemble à l'ananas, en leur
faisant voir ses belles fleurs rouges. Mais ils me répondaient la bouche
pleine: «Merci de vos fleurs, nous aimons mieux l'ananas.

--Petits gourmands, leur répliquai-je, vous ne savez pas juger les
choses; je vais vous faire bientôt changer d'avis. Ernest, prends dans
ma gibecière un briquet et une pierre, et fais-moi le plaisir de
m'allumer du feu.

--Mais il me faudrait de l'amadou.

--En voici,» lui dis-je; et je pris une tige de caratas; j'en ôtai
l'écorce extérieure, j'en mis un petit morceau sur la pierre et je
battis le briquet; aussitôt elle prit feu, et mes enfants sautèrent tout
joyeux autour de moi en criant: «Vive l'arbre à amadou!»

«Ce n'est pas tout, leur dis-je; je vais maintenant donner à votre mère
du fil pour coudre vos habits quand ils seront déchirés.» Et en disant
ces mots je tirai des feuilles de caratas une grande quantité de fils
forts et souples qui émerveillèrent mes enfants, et causèrent la plus
grande joie à ma bonne femme.

Elle n'y trouva qu'une chose à redire, c'est qu'il serait long d'en
extraire un à un tous ces fils. Je lui appris que rien n'était plus
aisé, en faisant sécher au soleil les feuilles, dont les fils se
détachaient alors d'eux-mêmes.

«Eh bien, dis-je à mes enfants, cette plante vaut-elle l'ananas?» Ils
convinrent tous que j'avais raison.

«Cette autre plante que vous voyez auprès, continuai je, est un figuier
d'Inde; on le nomme aussi arbre-raquette, parce que ses feuilles
ressemblent, en effet, à des raquettes. Son fruit est très-estimé des
sauvages.» À peine eus-je prononcé ces mots, que Jack courut pour en
faire une bonne récolte; mais il revint bientôt en pleurant, les doigts
traversés de mille petites épines. Je l'aidai à se dégager la main, et
je lui montrai la manière de prendre ce fruit sans se blesser. Je fis
tomber une figue sur mon chapeau; j'en coupai les deux bouts avec mon
couteau, et, la prenant alors à ces deux endroits, je la dépouillai
facilement de son enveloppe, et je la donnai à goûter à mes fils. Elle
fut trouvée excellente, peut-être à cause de sa nouveauté, et chacun se
mit à en cueillir. Je vis alors mon petit Jack examiner avec beaucoup
d'attention une de ces figues qu'il tenait au bout de son couteau.

«Que fais-tu là, lui dis-je.

--Voyez donc, mon père, me cria-t-il, il y a sur ma figue un millier de
petites bêtes rouges comme du sang.

--Ah! m'écriai-je, encore une nouvelle découverte! c'est la cochenille.»

Mes enfants me demandèrent ce que c'était que cet animal.

«C'est, leur répondis-je, un insecte qui, séché et bouilli, sert à
donner une magnifique couleur rouge fort estimée dans le commerce;
l'arbrisseau qui le porte s'appelle nopal ou cactus opuntia.

ERNEST. Mais comme nous n'avons rien à teindre en rouge, et que ces
fruits, pour être cueillis, demandent trop de soin, je préfère l'ananas.

MOI. Fais donc attention que cet arbrisseau peut nous être utile de plus
d'une manière. Il nous sera facile d'entourer notre habitation d'une
haie de ces raquettes, et ces feuilles épaisses nous garantiront des
animaux malfaisants.

JACK. C'est une plaisanterie, mon père; vous le voyez, cet arbre n'a pas
de solidité, et un couteau aura bientôt fait une ouverture à votre haie,
quelle que soit son épaisseur.»

Et pour nous donner une preuve de ce qu'il avançait, il tira son couteau
de chasse et se mit à s'escrimer contre un des plus grands arbrisseaux;
les raquettes cédaient avec, facilité, lorsqu'une d'elles vint tomber
sur la jambe du spadassin et lui fit jeter un cri perçant.

MOI. «Eh bien! penses-tu maintenant que cette haie ne soit pas de nature
à arrêter les téméraires qui s'exposeraient à la traverser?

JACK. J'en conviens, mon père; c'est une bonne leçon dont je profiterai,
surtout si vos connaissances peuvent vous indiquer un moyen de faire
cesser la cuisante douleur que les maudites épines me causent.»

Une feuille de caratas étendue sur la partie souffrante enleva tout à
coup cette vive douleur, et cet incident n'eut d'autres suites que de
nous faire rire aux dépens du jeune imprudent.

Enfin nous nous remîmes en marche, et nous arrivâmes au ruisseau du
Chacal; on le passa avec précaution, et nous atteignîmes bientôt la
tente, où tout était resté en ordre. Fritz courut chercher de la poudre
et du plomb; moi, ma femme et Franz nous allâmes à la tonne de beurre
remplir notre pot vide, et Jack et Ernest s'occupèrent à prendre des
oies et des canards. Ils y réussirent avec assez de peine, car nos
animaux étaient devenus un peu sauvages pendant notre absence; mais
enfin ils parvinrent à attraper deux oies et deux canards. La cotte de
mailles de Turc fut remplacée par une sacoche de sel, et nous reprîmes
le chemin de Falken-Horst, emportant avec nous les oies et les canards
enveloppés dans nos mouchoirs. Au milieu de leurs cris, des aboiements
de nos dogues et de nos bruyants éclats de rire excités par cette
étrange musique, nous arrivâmes sans encombre au logis. Ma femme courut
traire la vache, dont le lait nous rafraîchit beaucoup. Les pommes de
terre firent les frais de notre repas, et après avoir, dans notre
prière, remercié le Seigneur de cette précieuse découverte, nous
montâmes notre échelle et nous passâmes la nuit dans un profond et
tranquille sommeil.



CHAPITRE XIII

La claie.--La poudre à canon.--Visite à Zelt-Heim. Le kanguroo.--La
mascarade.


J'avais remarqué sur le rivage, entre autres choses utiles, une grande
quantité de bois qui pouvait me servir à construire une claie, dont
j'avais grand besoin pour transporter à Falken-Horst la tonne de beurre
et les autres objets de première nécessité, trop lourds pour être portés
à bras. Je formai le projet de m'y rendre le lendemain matin, en
emmenant avec moi Ernest, dont la paresse se trouverait un peu secouée
par cette promenade matinale, tandis que je laisserais auprès des nôtres
Fritz, qui pouvait leur être utile.

Aux premières lueurs du crépuscule, je sautai à bas de mon lit, je
réveillai Ernest, prévenu la veille, et nous descendîmes l'échelle sans
réveiller nos gens: nous prîmes l'âne, et nous lui fîmes traîner une
grosse branche d'arbre dont je pensais avoir besoin.

MOI. «Eh bien! mon fils, n'es-tu pas fâché que je t'aie éveillé si tôt,
et n'aimerais-tu pas mieux être resté à Falken-Horst, pour tuer des
grives et des ortolans?

ERNEST. Non, mon père, j'aime mieux être avec vous. Aussi bien mes
chasseurs m'en laisseront-ils encore, et je suis sûr que leur premier
coup en fera fuir plus qu'ils n'en abattront dans toute leur chasse.

MOI. Et pourquoi cela, mon ami?

ERNEST. C'est qu'ils oublieront certainement d'ôter les balles qui sont
dans les fusils pour les remplacer par du petit plomb; et puis ils
tirent d'en bas, sans songer que la distance du pied de l'arbre aux
branches est hors de la portée du fusil.

MOI. Tes observations sont justes; mais il eut été mieux de prévenir tes
frères que de te réserver le plaisir de te moquer d'eux après leur
désappointement. En général, ajoutai-je, mon cher Ernest, je loue et
j'estime ton habitude de réfléchir avant d'agir; mais il faut prendre
garde que cette habitude, excellente en elle-même, ne dégénère en
défaut. Il est des circonstances où il faut savoir prendre une
résolution instantanée. La prudence est une qualité, mais la lenteur et
l'irrésolution peuvent quelquefois devenir pernicieuses. Que ferais-tu,
par exemple, si un ours venait soudain se jeter sur nous? Fuir? les ours
ont de bonnes jambes: tirer? tu risquerais de voir ton fusil rater; il
faudrait se retrancher derrière ce pauvre âne, que nous sacrifierions,
et alors nous trouverions le temps de fuir, ou de tirer à coup sûr.»

Nous arrivâmes cependant au rivage sans avoir rencontré d'ours qui nous
mît dans la nécessité d'employer mon plan. Je me hâtai de fixer notre
bois sur la branche d'arbre, toute couverte encore de petites branches
et qui faisait l'office de traîneau. Nous y ajoutâmes une petite caisse
échouée sur le sable, et nous reprîmes le chemin du logis, aidant l'âne,
avec deux longues perches qui nous servaient de levier, à traîner sa
cargaison dans les mauvais pas. En arrivant près de Falken-Horst, nous
jugeâmes, aux coups que nous entendions, que la chasse aux grives était
commencée; nous ne nous étions pas trompés. Les chasseurs s'élancèrent
au-devant de nous dès qu'ils nous aperçurent. La caisse fut ouverte;
mais elle ne nous fut pas fort utile, car elle me parut avoir appartenu
à un simple matelot, et elle ne contenait que des vêtements et du linge
à moitié gâtés par l'eau de mer.

Je me rendis alors auprès de ma femme, qui me gronda doucement de
l'inquiétude où je l'avais laissée; mais la vue de mon beau bois et la
perspective d'une claie pour transporter notre tonne de beurre
l'apaisèrent bientôt. Je demandai à mes enfants combien ils avaient tué
d'oiseaux, et j'en trouvai quatre douzaines. Je remarquai que ce produit
n'était nullement en rapport avec la consommation qu'ils avaient faite
de poudre et de plomb. Je les grondai donc de leur prodigalité, je leur
rappelai que la poudre était notre plus précieux trésor, qu'elle était
notre sûreté, et serait peut-être un jour notre seul moyen d'existence;
je conclus à ce qu'on apportât à l'avenir un peu plus d'économie à la
dépenser. Je défendis dorénavant le tir aux grives et aux ortolans, et
je décidai qu'on y suppléerait par des lacets, que j'appris à mes
enfants à fabriquer. Jack et Franz goûtèrent à merveille la nouvelle
invention, et leur mère les aida dans ce travail, tandis que je pris
Fritz et Ernest pour perfectionner avec moi la claie.

Pendant que nous étions tous ainsi occupés, il s'éleva dans notre
basse-cour une grande agitation. Le coq poussait des cris aigus, et les
poules fuyaient de tous côtés. Nous y courûmes aussitôt; mais nous ne
rencontrâmes, au milieu des volatiles effarouchés, que notre singe.
Ernest, qui le regardait du coin de l'oeil, le vit se glisser sous une
grosse racine de figuier; il l'y suivit aussitôt, et trouva là un oeuf
tout frais pondu, que le voleur se disposait sans doute à avaler. En le
pourchassant dans un autre endroit, on découvrit encore quatre autres
oeufs.

«Ceci m'explique, nous dit ma femme, comment il se fait que nos poules,
dans la journée, chantent souvent comme si elles allaient pondre, sans
que je puisse jamais rencontrer d'oeufs.»

Nous résolûmes alors que le petit coquin serait privé de sa liberté
toutes les fois que nous croirions les poules prêtes à pondre.

Jack, cependant, était monté sur l'arbre pour placer les pièges, et en
descendant il nous donna l'heureuse nouvelle que les pigeons que nous
axions rapportés du vaisseau y avaient déjà fait un nid et avaient
pondu. Je recommandai de nouveau de ne jamais tirer dans cet arbre, de
peur d'effrayer ces pauvres bêtes, et je fis porter les piéges ailleurs,
pour ne pas les exposer à s'y prendre. Cependant je n'avais pas cessé de
travailler à ma claie, qui commençait à prendre tournure. Deux pièces de
bois courbées devant, liées au milieu et derrière par une traverse en
bois, me suffirent pour la terminer. Quand elle fut achevée, elle
n'était pas trop lourde, et je résolus d'y atteler l'âne.

En quittant mon travail, je trouvai ma femme et mes enfants occupés à
plumer des ortolans, tandis que deux douzaines enfilées dans une épée
d'officier en guise de broche rôtissaient devant le feu. Ce spectacle
était agréable, mais je trouvai qu'il y avait prodigalité, et j'en fis
des reproches à ma femme: elle me fit observer que c'était pour les
conserver dans le beurre, comme je le lui avais appris, et me rappela
que je lui avais promis d'apporter à Falken-Horst la tonne de beurre que
nous avions laissée à Zelt-Heim.

Je me rendis à son observation, et il fut décidé que j'irais
immédiatement après le déjeuner à Zelt-Heim avec Ernest, et que Fritz
resterait au logis. Ma défense de se servir de la poudre comme par le
passé causait de vifs chagrins aux enfants. Ils s'en plaignirent pendant
le repas. Franz, avec son enfantine naïveté, vint me proposer d'en
ensemencer un champ, qu'il soignerait de ses propres mains, si je
voulais permettre à ses frères d'user en liberté de celle que nous
avions. Cette idée nous amusa beaucoup, et le pauvre petit était tout
décontenancé au milieu de ces rires, dont il ne concevait pas la cause.

«Franz croit, dit Ernest, que la poudre se récolte dans les champs comme
le froment et l'orge.

--Ton frère est si jeune, répliquai-je, que son ignorance est toute
naturelle. Au lieu de te moquer de lui, tu devrais lui apprendre comment
se prépare la poudre.»

Cet appel à la science d'Ernest lui faisait trop de plaisir pour qu'il
ne se disposât pas à satisfaire sur-le-champ nos désirs. Sa mémoire le
servit à merveille: il parla tour à tour des parties constituantes de la
poudre, des proportions de charbon, de salpêtre et de soufre qui entrent
dans sa composition; puis des précautions inouïes que sa fabrication
exige; il put facilement démontrer à ses frères que, notre provision
épuisée, il nous serait impossible de la renouveler.

Nous partîmes avec la claie, à laquelle nous avions attelé l'âne et la
vache, et précédés de Bill. Au lieu de suivre le chemin pittoresque des
hautes herbes, nous prîmes le bord de la mer, parce que la claie
glissait mieux sur le sable. Nous arrivâmes en peu de temps et sans
rencontre remarquable. Notre premier soin fut de détacher nos bêtes pour
leur laisser la liberté de paître. Nous disposâmes ensuite sur la claie
non-seulement la tonne de beurre, mais encore celle de fromage, un baril
de poudre, des balles, du plomb et la cuirasse de Turc.

Occupés ainsi, nous ne nous étions pas aperçus que nos bêtes, attirées
par l'herbe tendre, avaient passé le pont, et se trouvaient déjà presque
hors de vue. J'envoyai Ernest avec Bill pour les ramener, et je me mis à
chercher d'un autre côté un endroit favorable pour prendre un bain, que
les fatigues de la marche et de nos travaux avaient rendu nécessaire. En
suivant les bords de la baie du Salut, je vis qu'elle se terminait par
des rochers qui, en s'élevant de la mer, pouvaient nous servir de salle
de bain. J'appelai Ernest, je criai plusieurs fois, mais il ne répondit
point. Inquiet de son silence, je sortis du bain pour en découvrir la
cause. J'appelai encore, je courus dans la plaine, et ce ne fut qu'après
quelques instants de la plus vive inquiétude que j'aperçus mon petit
garçon couché devant la tente. Je craignis d'abord qu'il ne fût blessé;
mais je reconnus bientôt, en m'approchant de lui, qu'il n'était
qu'endormi, tandis que l'âne et la vache broutaient paisiblement près de
lui; et je vis que, pour se débarrasser de la surveillance que
réclamaient ces animaux, il avait enlevé trois ou quatre planches du
pont, qu'il leur était de cette manière impossible de franchir.

Je le réveillai un peu brusquement: «Allons, debout, maître paresseux!
Ne rougirais-tu pas si je disais à ta mère et à tes frères qu'au lieu de
m'aider tu t'es étendu à l'ombre comme un fainéant? Lève-toi, et va
promptement remplir ce sac de sel, que tu verseras dans la sacoche de
l'âne; pendant ce temps je vais prendre un bain, et, lorsque ta tâche
sera finie, tu y viendras à ton tour.»

Je trouvai le bain délicieux; mais j'y restai peu, afin de ne pas faire
trop attendre mon petit Ernest. Je me dirigeai vers la place au sel, et
je fus fort étonné de ne point l'y rencontrer. «Allons, me dis-je, mon
paresseux sera encore allé s'endormir dans quelque autre endroit.» Mais
soudain j'entendis sa voix dans une direction opposée. «Papa! papa!
cria-t-il, un poisson monstrueux! Accourez; il m'entraîne, il ronge la
ficelle!»

J'accourus plein d'effroi, et j'aperçus le petit philosophe couché sur
une langue de terre, au bord du ruisseau, employant tout ce qu'il avait
de forces à retenir une corde qui pendait dans l'eau, et au bout de
laquelle se débattait un superbe saumon qui avait avalé l'appât. Je
saisis la corde, et je le laissai regagner une eau plus profonde, où il
se fatigua en efforts inutiles; puis je l'attirai dans un bas-fond, où
un coup de hache mit fin à ses angoisses et à sa résistance. Nous le
tirâmes sur le sable; il devait bien peser une quinzaine de livres.

Après cet effort, Ernest se déshabilla et alla prendre un bain; pour
moi, j'ouvris le poisson, je le nettoyai, et je le remplis de sel pour
le transporter frais à Falken-Horst. Ensuite, lorsque mon fils revint,
nous attelâmes nos bêtes et nous reprîmes la route du logis.

À mi-chemin à peu près, Bill, qui nous précédait, s'élança tout à coup
dans l'herbe en aboyant, et fit lever un animal assez gros qui prit la
fuite en faisant des sauts extraordinaires. Bill l'ayant chassé de notre
côté, je fis immédiatement feu, mais je manquai mon coup. Ernest, qui me
suivait, prit tout le temps nécessaire, et visa si juste, que l'animal
tomba roide mort. Nous accourûmes pour le relever, et nous restâmes
quelque temps stupéfaits devant cette singulière bête, cherchant,
d'après ses caractères distinctifs, à le ranger dans une classe
d'animaux connus. Enfin, à son museau allongé, à sa fourrure grise et
semblable à celle de la souris, et surtout à ses pattes de devant
courtes, et à celles de derrière longues comme des échasses, à sa queue
longue et forte, nous pûmes reconnaître le kanguroo.

Ernest était tout fier de sa victoire, et son coeur se repaissait par
avance des louanges que ses frères allaient lui donner.

«Mais comment se fait-il, papa, que vous ayez manqué cet animal, vous
qui tirez bien mieux que moi? J'en aurais eu de l'humeur à votre place.

--J'en suis charmé, au contraire, mon enfant, parce que je t'aime mieux
que moi-même, et que ta gloire m'est plus précieuse que la mienne.»

Ernest me remercia les larmes aux yeux, et nous nous préparâmes à
transporter le kanguroo. Je lui attachai les quatre pattes avec un
mouchoir; puis, à l'aide de deux cannes, nous le portâmes jusqu'à la
claie. Je remarquai que Bill nous suivait en léchant la blessure
sanglante, et je me souvins qu'il fallait saigner l'animal pendant qu'il
était encore chaud, pour pouvoir le conserver intact. Nous continuâmes
notre route vers Falken-Horst en causant de l'histoire des animaux
rongeurs et des marques distinctives qui ont servi à les classer.

Le kanguroo fournit à Ernest une foule de questions. Il s'étonnait
surtout de n'avoir jamais vu dans ses livres la description d'un animal
semblable. Je fus obligé de lui apprendre que le kanguroo, quadrupède
propre à la Nouvelle-Hollande, n'avait été encore vu que par Cook dans
son premier voyage. «Les naturalistes, ajoutai-je, attendent que de
nouvelles observations aient confirmé celles de l'illustre voyageur, et
jusque-là ils se sont bornés à renvoyer à sa relation.

«Lorsque j'ai vu ces bonds qui t'ont frappé, ma mémoire m'a rappelé le
passage de cette relation qui convient à l'animal étendu mort par ton
adresse. Tu vois l'inégalité entre les jambes de devant et celles de
derrière; celles de devant, qui n'ont que huit pouces, peuvent à peine
lui servir à creuser la terre, tandis que celles de derrière, qui ont
vingt-deux pouces, lui permettent de franchir d'un bond de grandes
distances. Remarque aussi que sa tête et ses oreilles ressemblent à
celles d'un lièvre; on lui a conservé le nom de kanguroo, que lui
donnent les naturels de la Nouvelle-Hollande.»

Nous fûmes forcés souvent d'interrompre cette conversation pour soulager
nos animaux, en soulevant la claie au moyen de leviers.

Nous arrivâmes enfin, quoique un peu tard, à Falken-Horst; des cris de
joie nous saluèrent de loin; mais nous ouvrîmes de grands yeux en voyant
le burlesque spectacle qui nous attendait. Des trois petits garçons,
l'un avait un habit de matelot qui l'enveloppait deux ou trois fois et
lui tombait sur les talons; celui-ci, des pantalons qui le prenaient
sous le menton, et ressemblaient à deux énormes cloches; l'autre, perdu
dans une veste qui lui descendait sur les pieds, avait l'air d'un
porte-manteau ambulant. Ils paraissaient cependant tout joyeux de leur
accoutrement, et se promenaient fiers comme des héros de théâtre.

«Quelle farce avez-vous donc voulu nous jouer là?» m'écriai-je après
avoir bien ri de ce spectacle.

Ma femme nous expliqua comment nos trois fils avaient voulu, pendant
notre absence, se donner le plaisir du bain; qu'elle en avait profité
pour laver leurs habits, mais que, ces habits ne se trouvant pas secs,
elle avait cherché dans la caisse repêchée la veille de quoi les vêtir
provisoirement.

Après l'accès de gaieté provoqué par ce travestissement, on courut à la
claie pour examiner les richesses que nous apportions, et le kanguroo
surtout devint l'objet de l'admiration générale. Fritz seul restait
sombre au milieu de la joie universelle, et s'efforçait de combattre le
mouvement de jalousie que lui inspirait une si belle proie atteinte par
son frère; il le surmonta enfin, et vint prendre part à la conversation,
sans que d'autres que moi l'eussent remarqué. Cependant il ne put
s'empêcher de dire: «J'espère, mon père, que vous m'emmènerez avec vous
la prochaine fois, au lieu de me laisser à _Falken-Horst_, où il n'y a à
chasser que des pigeons et des grives.»

Je lui promis que le lendemain il m'accompagnerait, et peut-être pour un
voyage au vaisseau; et je lui fis voir que du reste, lorsque je le
laissais a Falken-Horst pour protéger sa mère et ses frères, c'était lui
donner une preuve de confiance dont il devait être flatté, au lieu de
m'en savoir mauvais gré. Nous nous mîmes à table avec un grand appétit.
Je résolus de vider ce soir même le kanguroo. Je le suspendis ensuite
pour le trouver frais le lendemain; puis nous allâmes prendre un repos
dont nous avions tous besoin.



CHAPITRE XIV

Second voyage au vaisseau.--Pillage général.--La tortue.--Le manioc.


Au premier chant du coq, je sautai hors de mon lit et descendis de
l'arbre pour dépouiller notre kanguroo et partager les chairs, moitié
pour être mangées sans retard, moitié pour être salées. Il était temps
d'arriver; car nos chiens y avaient tellement pris goût, qu'ils avaient
déjà arraché la tête, et qu'ils se préparaient à partager la proie tout
entière. Je saisis aussitôt un bâton, et je leur en appliquai deux ou
trois coups qui les firent fuir en hurlant sous les buissons. Je
commençai aussitôt mes fonctions de boucher; mais, comme je n'étais pas
fort expert, je me couvris tellement de sang, que je fus obligé d'aller
me laver et changer d'habit avant de me représenter devant mes enfants.
Nous déjeunâmes, et j'ordonnai alors à Fritz de tout préparer pour aller
à Zelt-Heim prendre le bateau de cuves, et de m'accompagner au vaisseau.
Quand il s'agit de partir, nous appelâmes en vain Jack et Ernest pour
leur dire adieu. Inquiet, je demandai à ma femme où ils pouvaient être.
Elle me répondit qu'ils étaient sans doute allés chercher des pommes de
terre, et me fit remarquer qu'ils avaient emmené Turc avec eux. Je
l'engageai à les gronder quand ils reviendraient.

Un peu rassuré, je me mis en marche avec Fritz; nous arrivâmes, sans
rien rencontrer, au pont du ruisseau, et là, à notre grand étonnement,
nous vîmes sortir de derrière un buisson, en poussant de grands cris,
nos deux petits polissons. Ils avaient compté de cette manière nous
forcer à les emmener avec nous; mais, comme j'avais dessein de prendre
dans le vaisseau tout ce que j'en pourrais enlever, je me refusai
absolument à ce qu'ils me demandaient, et je leur recommandai de se
rendre sur-le-champ auprès de leur mère, pour lui annoncer de ma part ce
que je n'avais pas eu le courage de lui dire en partant: c'est que je
passerais la nuit sur le vaisseau.

Ils nous quittèrent un peu confus; pour nous, nous montâmes dans le
bateau de cuves, et, à l'aide du courant, nous atteignîmes en peu
d'instants les débris du navire. Aussitôt arrivé, je résolus de
multiplier nos moyens de transport; car notre bateau de cuves me
semblait insuffisant pour l'immense quantité d'objets que je voulais
enlever.

Notre bateau n'ayant pas assez d'espace ni de solidité pour transporter
une charge considérable, je voulus construire un radeau qui pût y
suppléer. Nous eûmes bientôt trouvé un nombre suffisant de tonnes d'eau
qui me parurent très-bonnes pour ma construction. Nous les vidâmes
aussitôt, puis nous les rebouchâmes avec soin, et nous les rejetâmes
dans la mer après les avoir attachées fortement avec des cordes et des
crampons aux parois du vaisseau qui étaient les plus solides; cela fait,
nous établîmes sur ces tonnes un plancher très-fort, auquel nous fîmes,
avec d'autres planches, un rebord d'un pied de hauteur tout autour pour
assurer sa charge, et nous eûmes ainsi un très beau radeau, qui pouvait
contenir trois fois la charge de notre bateau de cuves.

Cette construction avait employé toute notre journée, et il commençait à
faire nuit quand elle fut terminée. Tout ce que nous pûmes faire, ce fut
de chercher quelques vivres pour manger, et puis nous passâmes la nuit
sur les matelas du capitaine, où nous fîmes un si bon somme, qu'oubliant
les dangers dont la mer nous menaçait, nous ne nous réveillâmes pas
avant le lendemain matin.

Dieu eut notre première pensée lorsque nos yeux furent ouverts; nous le
remerciâmes de l'excellente nuit qu'il nous avait procurée, et nous
procédâmes ensuite au chargement de notre radeau. D'abord nous vidâmes
complètement la chambre que nous avions habitée avant le naufrage, puis
celle même où nous venions de passer la nuit. Nous nous emparâmes des
portes et des fenêtres, de leurs serrures, et de trois ou quatre caisses
de bons habits appartenant aux officiers. Je trouvai d'autres caisses
qui me firent bien plus de plaisir: c'étaient celles du charpentier et
de l'armurier. Toutes ces boîtes furent déposées sur le radeau. La
chambre du capitaine était pleine d'une foule d'objets précieux qu'il
destinait sans doute aux riches colons de la mer du Sud, en échange de
leurs produits. Je ne permis à Fritz d'y prendre que deux montres que
j'avais promises à ses frères, et quelques paquets de couverts de fer,
qui devaient mettre fin au scrupule qu'avait ma femme de se servir de
ceux d'argent du capitaine. Ce que nous trouvâmes de plus précieux fut
une caisse remplie de jeunes arbres fruitiers d'Europe, soigneusement
empaquetés dans de la paille et de la mousse. Je revis avec
attendrissement ces pommiers, ces poiriers et ces châtaigniers,
productions de ma chère patrie, et que j'espérais, avec l'aide de Dieu,
naturaliser sous ce ciel étranger. Nous prîmes encore une quantité de
barres de fer, de plomb en saumon, de meules à aiguiser, de roues de
char, de pelles, de socs de charrue, des paquets de fil de fer et de
laiton, des sacs pleins de graines d'avoine et de vesce; nous trouvâmes
enfin un petit moulin à bras démonté, mais dont toutes les pièces,
soigneusement numérotées, pouvaient être aisément reconstruites. Comment
choisir parmi tous ces trésors? Les laisser sur le vaisseau, c'était
nous exposer à les voir disparaître au premier coup de mer. Nous nous
décidâmes à abandonner tous les objets de luxe, et nous complétâmes le
chargement avec des armes et des munitions. J'ajoutai encore un grand
filet de pêche tout neuf, la boussole du navire, et une superbe montre
marine, qui devait nous servir à régler les nôtres. Fritz trouva dans un
coin un harpon et un dévidoir à corde, qu'il fixa au devant du radeau
pour harponner, disait-il, les gros poissons que nous pourrions
rencontrer. Quoiqu'il soit très rare d'en rencontrer si près des côtes,
je lui permis cette fantaisie.

Il était près de midi quand le chargement fut terminé, et nos deux
embarcations étaient remplies jusqu'au bord. Nous coupâmes enfin la
corde qui les retenait près du navire, et, poussés par un vent
favorable, nous primes le chemin de la côte. Fritz, ayant aperçu un
corps noir qui flottait à la surface de l'onde, me pria de l'examiner
avec ma lunette et de lui dire ce que c'était. Je reconnus facilement
une tortue de la grande espèce, endormie et se laissant aller au gré des
flots. Pour satisfaire Fritz, qui me priait instamment de l'accoster, je
dirigeai le bateau vers elle. La voile, en se déployant, me cachait le
corps de mon fils, de manière que je ne pouvais apercevoir ses
mouvements; mais le sifflement du dévidoir, et la rapide impulsion que
notre bateau reçut tout d'un coup, me firent comprendre qu'il avait jeté
son harpon sur la tortue.

«Au nom du Ciel! lui criai-je, coupe la corde, imprudent; je ne suis
plus maître du radeau, nous allons chavirer.

--Touchée! touchée! criait mon jeune fou plein de joie, elle ne nous
échappera pas.»

Je laissai la voile et courus à l'avant du navire, une hache à la main,
pour couper moi-même la corde; mais Fritz me fit remarquer que nous ne
courions encore aucun danger, et me pria d'attendre. J'y consentis, tout
en me tenant toujours prêt à couper la corde à la première apparence de
péril. La tortue, exaltée par la douleur, nous entraînait avec une
effrayante rapidité, et j'avais toutes les peines du monde à maintenir
notre embarcation en équilibre. Je remarquai tout à coup que l'animal
faisait un coude et cherchait à regagner la haute mer; je déployai
aussitôt la voile, et cette résistance parut si forte à la pauvre bête,
qu'elle reprit le chemin de terre; mais, au lieu de suivre le courant
qui portait au vaisseau, elle le traversa et nous entraîna à gauche,
vers la hauteur de Falken-Horst.

Nous traversâmes assez heureusement les écueils qui bordent toute la
côte; enfin le bateau vint échouer sur un banc de sable, et par bonheur
resta droit. Je sautai aussitôt dans l'eau, et courus à la tortue, qui
se cachait dans le sable, et d'un coup de hache je lui coupai la tête.
Fritz poussa alors un cri de joie, et tira son coup de fusil en l'air
pour faire venir les nôtres. Ils accoururent, en effet, et nous
accablèrent de caresses. Quand ils virent toutes nos richesses, ils
s'extasièrent, puis ils coururent admirer la tortue, que Fritz avait
frappée au cou.

Quand la curiosité fut satisfaite, je priai ma femme et mes fils d'aller
aussitôt à Falken-Horst chercher la claie et nos deux bêtes de trait,
afin de mettre dès le soir une bonne partie de notre butin à l'abri. Un
orage ou simplement une forte marée eût suffi pour engloutir ces
richesses si précieuses et si laborieusement acquises. Le reflux avait
laissé nos embarcations presque à sec. Nous roulâmes sur la côte
quelques masses de plomb et nos plus grosses barres de fer, auxquelles
nous attachâmes les cordes des radeaux. Cette amarre me parut assez
solide pour le moment. La claie arriva enfin; nous ne la chargeâmes que
de la tortue et de quelques objets moins pesants, car j'estimai que
cette bête pouvait bien peser à elle seule trois quintaux.

Chemin faisant, nous racontâmes ce que nous avions vu au vaisseau, et
Fritz parla de la caisse de bijoux: tous mes enfants regrettaient que
nous ne l'eussions pas apportée.

«Mes bons amis, leur dis-je, il faut abandonner ici certains préjugés
que vous avez apportés d'Europe. Par exemple, l'or et les bijoux, vous
devez le comprendre, sont loin d'avoir par eux-mêmes la valeur que nous
leur attribuons ordinairement. C'est le luxe et le commerce qui en font
tout le prix.

Ma femme nous apprit alors que le petit Franz avait découvert, à ses
dépens, un essaim d'abeilles, et que par conséquent nous allions avoir
du miel. Tout en plaignant le pauvre petit et en nous félicitant de sa
découverte, nous arrivâmes près de notre château aérien. Là commença un
nouveau travail pour décharger et surtout pour ouvrir notre grosse
tortue. Je la retournai sur le dos, et à force de soins et de
précaution, je parvins à séparer la carapace du plastron, sans les
briser ni l'un ni l'autre, le découpai ensuite autant de chair qu'il
nous en fallait pour un repas, et je priai notre ménagère de nous la
faire cuire sans autre assaisonnement qu'un peu de sel. Les pattes, les
entrailles et la tête furent jetées aux chiens, et le reste destiné à
être conservé dans la saumure. Ma femme voulut jeter la graisse verdâtre
qui pendait tout autour; mais je lui appris que c'était la partie la
plus exquise de cet animal, et elle consentit enfin à vaincre sa
répugnance.

«Maintenant, papa, s'écrièrent à la fois mes enfants, donnez-nous cette
belle écaille.

--Elle n'est pas à moi, leur répondis-je; elle est à Fritz, qui seul en
disposera: d'ailleurs qu'en voulez-vous faire?»

L'un, c'était Jack, la destinait à lui servir de bouclier; l'autre,
Franz, de petit bateau.

«Pour moi, dit Fritz, je compte en faire un bassin pour recevoir l'eau
du ruisseau qui coule auprès de nous.

--Bien, mon enfant! toi seul as pensé au bien général: c'est ainsi qu'il
faut agir. Nous placerons ton bassin aussitôt que nous aurons rencontré
de la terre glaise, qui d'ailleurs ne saurait manquer ici.

--Elle est toute trouvée, s'écria aussitôt Jack; c'est moi qui l'ai
découverte ce matin en tombant dessus....

--À tel point, ajouta la mère, que j'ai été obligée de faire une lessive
de ses vêtements.

--Eh bien, hâtez-vous donc de poser votre bassin, dit Ernest; je
viendrai y faire rafraîchir les racines que j'ai trouvées ce matin
aussi. Elles sont très-sèches et ressemblent assez aux grosses raves: je
les crois bonnes a manger, car notre cochon s'en régalait avec beaucoup
de plaisir; mais je n'ai pas osé y goûter avant de vous les avoir
montrées.»

Je le louai de sa prudence, et je lui demandai à voir ces racines. Je
reconnus avec joie que c'étaient des racines de manioc.

«Prises dans l'état naturel, elles peuvent être nuisibles, lui dis-je;
mais, cuites et préparées, elles servent à faire une sorte de gâteau qui
remplace fort bien le pain: ainsi réjouis-toi de cette découverte, mon
enfant.»

Cependant la claie était déchargée; nous reprîmes le chemin de la mer,
tandis que ma femme et Franz restaient pour préparer le dîner. En
cheminant, j'appris à mes enfants que la tortue qui fournit la belle
écaille employée dans les arts, et qu'on appelle caret, n'a pas une
chair bonne à manger, et que celle que nous avions tuée ne pouvait, en
revanche, fournir des écailles pareilles. Nous chargeâmes cette fois la
claie en partie de nos effets, ainsi que du moulin à bras, que la
découverte du manioc nous rendait maintenant doublement précieux.

Lorsque nous revînmes au logis, le repas était prêt; mais, avant de nous
mettre à table, ma femme me prit à part, et me dit: «Vous me semblez
bien fatigués; aussi je vais vous faire goûter d'un nectar qui sans nul
doute vous rendra vos forces.»

En disant ces mots, elle me conduisit derrière notre arbre; là je
trouvai caché dans un buisson, pour le tenir frais, un petit tonneau.

«Voilà ma trouvaille,» dit-elle. Je goûtai et bus avec délices, car
c'était de l'excellent vin des Canaries. Elle l'avait trouvé le matin en
se promenant au bord de la mer avec Ernest. Celui-ci l'avait mis en
perce, et nous avait gardé le secret assez fidèlement pour nous laisser
le plaisir de la surprise. La soupe de tortue fut trouvée délicieuse;
mes enfants, qui avaient paru d'abord assez peu alléchés par la graisse
verte, n'en eurent pas plutôt goûté, qu'ils ne se firent pas prier pour
en reprendre, et ma femme elle-même avoua qu'elle s'était trompée. Ce
fut un des meilleurs repas de ma vie.

Tout le monde reçut ensuite un verre de bon vin, qui nous ranima
tellement, que nous trouvâmes des forces pour hisser dans notre demeure
aérienne les matelas que nous avions apportés. Enfin nous remerciâmes
Dieu de cette journée de bénédiction, et nous nous étendîmes avec
bonheur sur nos lits, ou un doux sommeil vint bientôt fermer nos yeux.



CHAPITRE XV

Voyage au vaisseau.--Les pingouins.--Le manioc et sa préparation.--La
cassave.


Dès mon lever, j'allai visiter les deux embarcations, sans réveiller
aucun de mes enfants. Je me glissai avec le moins de bruit possible au
bas de l'arbre, et je trouvai là vie et activité.

Les deux chiens, pressentant que j'allais faire une course, sautaient
autour de moi et m'accablaient de caresses. Le coq battait des ailes en
criant, et les poules accouraient au-devant de moi. L'âne seul était
encore étendu tout de son long, et visiblement peu disposé à la course
matinale que j'avais projetée. Je l'éveillai et l'attelai à la claie,
sans y joindre la vache, que je ne voulais pas fatiguer avant qu'elle
eût donné son lait du matin; et, accompagné des chiens, je me rendis
vers la côte, flottant entre la crainte et l'espoir. Je vis avec
plaisir, en arrivant, que les masses de plomb auxquelles j'avais fixé
mes embarcations avaient été suffisantes pour les défendre contre la
marée montante; le flot les avait un peu dérangées, mais elles étaient
en bon état. Je me hâtai de charger modérément la claie, et je repris le
chemin de Falken-Horst, où j'arrivai quand le soleil était déjà assez
élevé; cependant tout le monde dormait encore.

Je poussai un cri perçant, comme un cri de guerre, pour réveiller les
dormeurs: ma femme fut la première à sortir du lit, et fut tout étonnée
de trouver le jour si avancé.

«Ce sont ces matelas, dit-elle, qui nous ont fait si bien dormir. En
vérité, ils ont une influence magique, car mes enfants ne sont pas
disposés à les quitter.

--Debout! debout! criai-je alors aux petits paresseux qui s'étiraient;
la paresse est un ennemi auquel il ne faut pas céder, car tous ces
délais sont autant de victoires pour elle: méfiez-vous, mes enfants, de
la propension à la mollesse; il faut, dans un homme, de la vigueur et de
l'énergie pour le faire triompher des obstacles et lui permettre de se
passer des autres.» Fritz fut le premier, Ernest le dernier à sortir du
lit, selon leur habitude.

Quand toute la famille fut sur pied, nous fîmes un déjeuner rapide, et
nous nous acheminâmes tous vers la côte pour opérer le déchargement du
radeau; nous fîmes successivement deux voyages avec la claie, et, au
second, j'attelai la vache pour soulager un peu notre âne. En quittant
le rivage, je m'aperçus pour la première fois que la marée montait; je
dis en conséquence adieu à mes autres enfants, et je montai avec Fritz
dans le bateau de cuves pour attendre qu'il fût à flot. Jack me témoigna
un tel désir d'être de ce voyage, que je consentis à le laisser monter
avec nous.

Nous ne tardâmes pas à nous trouver à flot. Encouragé par la beauté du
temps, je résolus de faire un autre voyage au vaisseau. Arrivés à la
baie du Salut, le courant nous y porta avec sa rapidité accoutumée;
néanmoins, comme nous remarquâmes que l'heure était déjà avancée, nous
nous dispersâmes pour tâcher de faire quelque butin; car j'avais averti
mes enfants que nous remettrions à la voile avant que le vent qui
s'élève chaque soir de la côte eût eu le temps de nous saisir. Jack
revint bientôt, rapportant avec lui une brouette qu'il assurait devoir
être commode pour transporter les pommes de terre à Falken-Horst. Fritz
revint ensuite sans rien rapporter; mais son air joyeux m'annonçait
qu'il était content de ses recherches: en effet, il me dit qu'il avait
trouvé au milieu d'un enclos de planches une pinasse démontée,
accompagnée de deux petits canons pour l'armer.

Plein de joie à cette heureuse nouvelle, je quittai tout pour le suivre,
et je m'assurai bientôt que mon fils ne s'était pas trompé; mais je
compris que nous aurions bien de la peine pour la mettre en état de
voguer.

Pour cette fois je laissai les choses dans l'état où elles se
trouvaient, et, comme le temps pressait, je chargeai mes fils de placer
sur le radeau quelques ustensiles de ménage, une grande chaudière de
cuivre, des plateaux de fer, des râpes à tabac, un tonneau de poudre, un
autre de pierre à feu; trois brouettes, des courroies pour les porter;
et, sans prendre le temps de manger, nous remîmes à la voile en
diligence.

Nous arrivâmes heureusement près de la côte; mais quel fut notre
étonnement en apercevant au bord de l'eau, rangés de front, une quantité
de petits hommes habillés de blanc! Ils nous paraissaient immobiles, les
bras tantôt pendants, tantôt tendus vers nous, comme s'ils eussent voulu
nous témoigner leur affection.

«Ce sont des Lilliputiens, s'écria Jack; mais ils me semblent un peu
plus gros que ceux dont j'ai lu la description.»

Fritz se moqua un peu de son frère, et lui apprit que ces Lilliputiens
n'avaient jamais existé; il ajouta que ces animaux devaient être des
oiseaux, car il voyait bien que ce que nous prenions pour des bras
étaient leurs ailes.

Sa conjecture fut reconnue juste, et il se trouva que c'était une bande
de pingouins manchots. Nous étions arrivés à peu de distance du bord,
quand soudain, sans me prévenir, Jack l'étourdi sauta dans l'eau et
courut à terre; puis, avant que les imbéciles d'oiseaux songeassent à
s'enfuir, il leur distribua une volée de coups de bâton qui en abattit
une demi-douzaine. Les autres prirent la fuite.

Fritz n'était pas content de ce que son frère l'avait ainsi empêché de
tirer; mais je me moquai de sa manie meurtrière, et je ris de bon coeur
de l'exploit de Jack, tout en le grondant de l'imprudence avec laquelle
il s'était jeté dans l'eau.

Nous nous occupâmes ensuite à débarquer notre cargaison; mais, comme le
soleil était déjà bien bas, nous primes chacun une brouette, que nous
chargeâmes, selon nos forces respectives, de râpes à tabac et de plaques
en fer, sans oublier les pingouins de Jack, puis nous nous remîmes en
marche.

Quand nous arrivâmes à Falken-Horst, les deux dogues arrivèrent les
premiers à notre rencontre, et la joie avec laquelle ils nous
accueillirent se manifesta si vivement, qu'ils renversèrent plusieurs
fois le pauvre Jack, dont les faibles mains distribuaient à tort et à
travers à ses amis d'inutiles coups de poing. Cette lutte, dans laquelle
Jack était loin d'avoir l'avantage, nous amusa quelque temps. Ma femme
accourut aussitôt, et fut très-contente de la découverte des brouettes.

Cependant quelques-uns de nos pingouins, que le bâton de Jack avait
seulement étourdis, avaient commencé à se remuer. J'ordonnai de les
attacher par la patte à l'une de nos oies, pour les habituer à la vie de
basse-cour. L'expédient ne plut ni aux uns ni aux autres, et nos pauvres
bêles ne comprenaient absolument rien à cet arrangement.

Ma femme me montra alors une bonne provision de pommes de terre qu'elle
avait recueillies pendant notre absence, et Ernest et Franz un énorme
monceau de la racine qu'Ernest avait découverte la veille, et que
j'avais prise avec raison pour du manioc. Je donnai à chacun la part
d'éloges due à son activité.

«Ce sera bien mieux encore, dit alors le petit Franz, quand tu verras un
jour, en revenant du vaisseau, un beau champ de maïs, de courges, de
melons.

--Oh! le petit bavard, dit ma femme. Oui, mon ami, nous avons semé
toutes ces graines dans les trous de pommes de terre.»

Je remerciai ma femme de la surprise qu'elle me ménageait, et je
rassurai que je n'en avais pas moins de plaisir de l'avoir connue plus
tôt. Je lui annonçai ensuite la découverte de la pinasse. Elle
accueillit avec assez peu de joie cette nouvelle; car elle prévoyait de
nouveaux voyages au vaisseau. Tout ce que je pus obtenir d'elle par mes
raisonnements et mes démonstrations les plus convaincantes, c'est
qu'elle consentit à nous dire: «Il est certain que si jamais j'étais
obligée de retourner sur la mer, j'aimerais bien mieux m'y exposer sur
un bon navire que sur notre méchant bateau de cuves.

«Mais, dis-moi, mon ami, ajouta-t-elle, que veux-tu faire de ces râpes à
tabac? Tu ne veux pas sans doute habituer tes enfants à priser, et je ne
pense pas, du reste, que tu trouves du tabac dans cette île.

--Sois tranquille, ma bonne femme, ce n'est point là mon but; et
bientôt, quand tu mangeras de bon pain frais, tu béniras ces râpes, au
lieu de crier après elles.

--Ma foi, je ne comprends pas ce que ces râpes peuvent avoir de commun
avec du pain frais; il vaudrait mieux avoir un four.

--Ces plaques de fer que tu as regardées avec tant de dédain nous en
tiendront lieu. Je ne te promets pas du pain bien levé, mais au moins
quelque chose qui nous en tienne lieu; en attendant, fais-moi un sac
solide avec de la toile à voile.»

Ma femme se mit sur-le-champ à l'ouvrage, et, comme elle ne se fiait pas
trop à mes talents en pâtisserie, elle remplit ensuite la chaudière de
pommes de terre, qu'elle mit cuire pour avoir quelque chose à nous
donner.

Pendant ce temps-là j'étendis par terre une grande pièce de toile, et je
rassemblai tous mes enfants autour de moi pour commencer à exécuter mon
projet. Je remis à chacun d'eux une râpe; puis je leur donnai des
racines de manioc bien lavées, et je leur recommandai de râper.

Ils se mirent à l'oeuvre en riant, mais avec une telle ardeur, ardeur de
l'enfance pour tout ce qui est nouveau, qu'en peu de temps nous eûmes un
grand tas de farine qui ressemblait assez à de la sciure de bois humide.

«Mange donc, se disaient-ils entre eux, mange donc de ton bon pain de
raves.»

Leur mère elle-même partageait un peu leur prévention, et, tout en
préparant le sac que je lui avais demandé, elle surveillait la cuisson
des pommes de terre, sur lesquelles elle comptait beaucoup plus que sur
le résultat de nos efforts. Toutes les plaisanteries me trouvaient
insensible. «Allons, Messieurs, leur dis-je, riez à votre aise,
égayez-vous, et cependant vous allez voir un pain qui fait la principale
nourriture de plusieurs peuples de l'Amérique, et que les Européens qui
le connaissent préfèrent même à celui de froment: si je ne me suis pas
trompé sur l'espèce de manioc, vous me remercierez, j'espère.

--Il y a donc plusieurs espèces de manioc, dit Ernest.

--Il y en a trois: deux sont vénéneuses ou malsaines lorsqu'on les mange
crues; la troisième peut se manger sans faire de mal; mais on lui
préfère les deux autres, parce qu'elles sont plus productives et
qu'elles ont l'avantage de mûrir plus vite.

--Comment! on laisse ainsi ce qui est bon et sain! dit Jack; mais c'est
de la folie. Pour mon compte, je vous remercie de votre pain
empoisonné.»

Et il jeta de côté, avec son petit air mutin, la râpe et la racine qu'il
tenait à la main.

«Sois tranquille, lui dis-je; je ferai en sorte de ne pas t'empoisonner,
et il suffira pour cela de bien presser notre farine avant de nous en
servir.

--Pourquoi la presser?

--Parce que tout le principe malfaisant réside dans le suc de la plante,
et que, quand nous l'aurons extrait par la pression, il ne nous restera
qu'une nourriture saine et sans danger. Au surplus, nous aurons soin,
avant d'y toucher, d'en faire l'épreuve sur le singe et les poules.

--C'est-à-dire que mon pauvre singe paiera pour tous. Je ne veux pas
qu'on l'empoisonne, reprit encore Jack.

--Ne crains rien; comme tous les animaux, ton singe est doué d'un
instinct que l'homme n'a pas, et il est présumable que, si le gâteau de
manioc que nous lui présenterons renferme quelques parties malfaisantes,
il se gardera d'y toucher.»

Jack, rassuré, se mit à la besogne comme ses frères, et je vis avec
plaisir le monceau de farine s'élever.

Le sac de ma femme était enfin cousu; j'y plaçai ce que mes fils avaient
râpé. Il fallut alors songer à un pressoir, qui était de toute
nécessité.

Je pris une forte et longue branche d'arbre, puis j'établis deux ou
trois planches au-dessous d'une des racines du figuier; je plaçai sur
ces planches le sac rempli de farine, je le couvris d'une nouvelle
planche, et j'étendis au-dessus ma grosse branche, dont une extrémité
passait dans la racine de l'arbre, tandis qu'à l'autre bout je suspendis
tout ce que je pus trouver d'objets pesants: des pierres, du plomb, des
barres de fer qui la firent incliner vers la terre. Cette mécanique
produisit l'effet que j'attendais, et nous ne tardâmes pas à voir le jus
sortir à flots. Mes fils étaient émerveillés de la simplicité et en même
temps des résultats de mon expédient.

«Je croyais, me dit Ernest, que le levier n'avait d'autre propriété que
celle de soulever les fardeaux ou de déplacer les masses.»

Je lui démontrai que la pression est une conséquence naturelle de la
première propriété; car, si la racine eût été moins forte, le levier
l'aurait soulevée ou arrachée, et c'est la résistance qui produit la
pression.

«Les sauvages, continuai-je, qui ne connaissent pas encore les
propriétés de cette puissante mais simple machine, pour extraire du
manioc les sucs malfaisants qu'il contient, l'enferment dans des paniers
d'écorce faits exprès. Ces paniers sont beaucoup plus longs que larges;
mais, à force de les remplir, l'écorce se distend, et ils deviennent
aussi larges qu'ils étaient longs. On les pend alors à des branches
d'arbre, en attachant au bas de grosses pierres, dont le poids leur fait
insensiblement reprendre leur première forme. Le procédé n'est pas
expéditif; mais il est certain.»

Ma femme voulut savoir si le jus n'était propre à aucun usage.

«Si, lui répondis-je; les sauvages en font un mets qu'ils estiment, et
dont la préparation consiste simplement à y mêler du poivre et
quelquefois du frai d'écrevisse. Les Européens ne le mangent pas; ils le
laissent déposer dans des vases, et en retirent un amidon très-fin.»

Ma femme me demanda aussi si cette farine se gardait ou s'il ne nous
faudrait pas forcément employer en une seule fois tout ce que nous
avions râpé de manioc, en me faisant remarquer que la journée entière
suffirait à peine à la préparation et à la confection de notre pain. Je
la rassurai en lui disant que la farine de manioc pouvait se conserver
des années, pourvu qu'elle fût bien séchée; mais je la prévins en même
temps que le bouillon devait la réduire considérablement.

Cependant le jus avait cessé de couler; et tout le monde désirait voir
le succès de ma paneterie.

«Si nous faisions le pain?» s'écria Fritz.

J'y consentis; mais j'annonçai qu'au lieu de procéder sur-le-champ à
confectionner le pain que nous devions manger, on se contenterait
d'abord d'en faire un pour le singe et les poules.

Je retirai le sac, je le vidai et j'étendis la farine pour la faire
sécher; puis, en ayant délayé une poignée dans un peu d'eau, je fis une
sorte de galette que je plaçai sur une de nos plaques de fer au-dessus
d'un feu ardent. Nous eûmes bientôt un joli gâteau, bien doré, et de la
mine la plus friande.

«Oh! que cela est bon! disait Ernest; c'est bien dommage de n'en pouvoir
manger tout de suite.

--Pourquoi pas? répondit Jack, je suis prêt, et Franz aussi, je pense.

--Mais moi, mon enfant, je ne veux pas; je crois volontiers qu'il n'y
aurait aucun danger à tenter l'expérience; par prudence nous allons en
laisser faire l'essai à notre singe.»

Aussitôt que le gâteau fut refroidi, j'appelai le singe et les poules,
et je leur en fis la distribution. Ils l'accueillirent avec tant de
joie, que je ne pus m'empêcher d'être rassuré sur le succès de mon
expérience. Le singe surtout dévorait les morceaux avec un plaisir qui
fit plus d'une fois envie à mes fils.

J'appris à mes enfants que les Américains appelaient ce pain de la
cassave. «À présent, continuai-je, préparons-nous à faire de la cassave
pour nous; pourvu toutefois que nos bêtes n'éprouvent ni coliques ni
étourdissements.»

Ces mots l'ayant frappé, Fritz me demanda si tels étaient toujours les
effets du poison.

«Ce sont les plus ordinaires, répondis-je; mais il y en a qui endorment,
comme l'opium; qui corrodent, comme l'arsenic. Mes enfants, vous
pourriez peut-être trouver ici un arbre d'un aspect séduisant; son fruit
ressemble à une petite pomme jaune tachée de rouge, fuyez-le bien; c'est
un des poisons les plus violents; on dit qu'il suffit même de s'endormir
sous son ombre pour mourir. Il s'appelle le mancenillier.»

Je recommandai ensuite de ne jamais toucher à aucun fruit sans me
l'avoir auparavant montré.

Cependant ma femme avait fait rôtir un pingouin, que d'une commune voix
nous déclarâmes détestable. Jack seul en mangea, parce que c'était le
produit de sa chasse. Nous le laissâmes faire, tout en le raillant.

Le reste de la journée fut employé à faire quelques voyages au bateau,
et à ramener dans les brouettes les divers objets qu'il avait fallu y
laisser la veille. La découverte du nouveau pain était pour nous un
bienfait immense; aussi nous comblait-elle de joie; et, quand vint la
nuit, notre prière contint des remerciements encore plus ardents qu'à
l'ordinaire pour le Seigneur, dont la main ne cessait de nous combler de
présents.



CHAPITRE XVI

La pinasse.--La machine infernale.--Le jardin potager.


Le lendemain matin, nous allâmes visiter nos poules; toutes étaient bien
portantes, ainsi que notre singe, qui gambadait de toutes ses forces. Je
commandai en conséquence de reprendre les travaux de boulangerie. «À
l'oeuvre! m'écriai-je, Messieurs, à l'oeuvre!» et je distribuai à chacun
les ustensiles nécessaires. Les noix de coco, les plaques de fer furent
accaparées en un instant. Des brasiers s'allumèrent.

«Voyons qui fera le meilleur pain,» m'écriai-je. Comme mes enfants, tout
en travaillant, ne se gênaient pas pour goûter, il nous fallut assez de
temps pour en faire une provision. Mes fils bondissaient de joie, et ma
bonne femme me demandait pardon, en riant de son incrédulité primitive.
Le gâteau, mêlé au lait de notre vache, nous procura un des repas les
plus délicieux que nous eussions faits dans cette île. Les pingouins,
les oies, les poules et les singes eurent leur part du régal; car mes
petits ouvriers avaient assez manqué et brûlé de gâteaux pour que nous
pussions en faire une abondante distribution. J'éprouvais une envie
démesurée de retourner au vaisseau; l'idée de la pinasse se présentait
sans cesse à mon esprit, et je ne pouvais me résigner à abandonner aux
flots une découverte aussi précieuse. Mais un voyage au vaisseau était
toujours pour ma femme un sujet d'inquiétude, et ce ne fut qu'avec la
plus grande peine que j'obtins d'elle d'emmener avec moi tous mes
enfants, à l'exception du petit Franz, parce que j'avais besoin de
beaucoup de bras. Je lui promis de revenir le soir même, et nous
partîmes bien pourvus de manioc et de pommes de terre cuites, sans
oublier nos corsets de liège, qui devaient, en cas de besoin, nous
soutenir sur l'eau. Notre voyage jusqu'à la baie du Salut fut sans aucun
événement; nous nous embarquâmes, et, comme je connaissais parfaitement
l'espace à parcourir, nous arrivâmes bientôt au vaisseau.

Notre premier soin fut de porter sur notre embarcation tout ce que nous
trouvâmes d'utile, afin de ne pas retourner les mains vides. Vint
ensuite la grande affaire, le but unique du voyage, la pinasse. Je
reconnus avec plaisir que toutes les parties en étaient si exactement
numérotées, que je pouvais sans trop de présomption espérer de la
reconstruire en y mettant le temps nécessaire. Mais comment la tirer de
cet enclos de planches, qui nous présentait un obstacle insurmontable?
Comment la lancer de là à la mer? Il nous fallait nécessairement la
reconstruire sur place, et nos forces n'étaient pas suffisantes pour la
transporter autre part. Cent fois je me frappai le front en me demandant
ce qu'il y avait à faire, cent fois je restai sans réponse et sans
expédient. Cependant, plus je considérais ces membres épars, plus je fus
convaincu de l'utilité pour nous d'une chaloupe solide et légère qui
remplacerait ce bateau de cuves, où nous n'osions presque pas nous
hasarder sans nos corsets de liège.

Je m'en remis donc à la Providence pour trouver des moyens, et je
commençai à élargir avec la scie et la hache l'enclos dans lequel la
barque était renfermée. Lorsque le soir arriva, cet ouvrage pénible
était loin d'être terminé; mais nous ne quittâmes le travail qu'en nous
promettant bien de le reprendre le lendemain. Nous trouvâmes sur le
rivage le petit Franz et sa mère. Elle nous prévint alors que, pour être
plus près de nous, elle avait résolu de s'établir à Zelt-Heim tant que
dureraient nos voyages au vaisseau. Je la remerciai tendrement de cette
marque d'affection, car je savais combien peu elle aimait cette
résidence, et nous étalâmes devant elle les provisions que nous avions
recueillies: deux tonnes de beurre salé, trois de farine, des sacs de
céréales, du riz, et une foule d'autres objets de ménage, qu'elle
accueillit avec beaucoup de plaisir.

Il se passa une semaine avant que nos travaux fussent terminés; chaque
matin nous quittions notre bonne ménagère, qui ne nous voyait plus que
le soir: pour elle, elle allait de temps en temps à Falken-Horst
chercher des pommes de terre, et nous la trouvions, à notre retour,
guettant l'embarcation, assise sur quelque pointe de rocher.

Cependant la pinasse était entièrement reconstruite dans son enclos de
planches; elle était élégante, même gracieuse; elle avait sur la proue
un tillac, des mâts, une petite voile, comme une brigantine. On pouvait,
à la voir, juger qu'elle marcherait bien, car elle devait tirer peu
d'eau. Toutes les ouvertures avaient été calfeutrées et garnies. Nous
avions même songé au superflu; car nous avions placé et assujetti à son
arrière, avec des chaînes, comme sur les grands vaisseaux, deux petits
canons.

Malgré tous nos soins, notre petit bâtiment restait immobile sur sa
quille, et nous n'entrevoyions guère par quels moyens nous pourrions lui
faire quitter le vaisseau pour le mettre à flot. Les parois du navire
étaient si fortes en cet endroit, les planchers si longs et si épais,
qu'il y eût eu folie de notre part à vouloir pratiquer une ouverture, à
force de bras, jusqu'au milieu du vaisseau où elle se trouvait. Une
tempête, un coup de vent pouvait d'ailleurs s'élever pendant cette
longue opération et détruire en même temps vaisseau, pinasse et
ouvriers. D'un autre côté, je ne pouvais supporter l'idée d'avoir essuyé
tant de fatigues, d'avoir travaillé si longtemps, le tout inutilement.
Mon désespoir même me suggéra un moyen; et, sans en rien révéler à mes
fils, je me hasardai à le mettre à exécution.

J'avais trouvé un mortier de cuisine en fonte; j'y attachai une chaîne
en fer; je pris ensuite une forte planche de chêne que je fixai au
mortier par des crochets aussi en fer; j'y pratiquai une rainure avec un
couteau, et dans cette rainure je passai un bout de mèche à canon assez
long pour pouvoir brûler au moins deux heures. J'avais rempli le mortier
de poudre avant de le couvrir avec la planche, et avant de rabattre sur
les anses du mortier les crochets dont je l'avais garnie. Je calfeutrai
de goudron les jointures, je croisai par-dessus la chaîne de fer en
divers sens, et j'obtins ainsi une espèce de pétard dont l'effet pouvait
répondre à mes espérances, mais dont je craignais les suites.

Je le suspendis alors dans l'enclos de la pinasse, en calculant, autant
que je le pus, le recul, de manière à ce qu'elle ne pût en souffrir.
Quand tout fut arrangé à mon gré, je fis monter mes fils dans le bateau,
je mis le feu à la mèche du pétard, et nous partîmes. Nous arrivâmes
bientôt à Zelt-Heim. À peine étions-nous descendus à terre et
commencions-nous à débarquer notre cargaison, que nous entendîmes une
détonation effroyable. Les rochers la répétèrent avec un bruit terrible,
et ma femme et mes fils en furent tellement frappés, qu'ils
interrompirent tout à coup leurs travaux.

«C'est un vaisseau qui fait naufrage, dit Fritz; courons à son secours.

--Non, dit ma femme, la détonation me semble venir de notre vaisseau.
Vous avez sans doute laissé du feu qui se sera communiqué à un baril de
poudre, et dont l'explosion aura achevé de briser le navire.»

Je parus croire qu'en calfeutrant la pinasse nous avions, comme elle le
disait, oublié quelque lumière, et je proposai à mes fils de retourner
immédiatement au navire pour connaître la vérité.

Tous, sans me répondre sautèrent chacun dans leur cuve, et nos rames,
auxquelles la curiosité donnait une impulsion plus violente, nous
conduisirent bientôt auprès du navire. Je remarquai avec joie qu'il ne
s'en élevait ni flamme ni fumée, et quand nous fûmes près d'aborder, au
lieu de fixer le bateau à l'endroit habituel, je lui fis faire le tour,
et nous nous trouvâmes vis-à-vis d'une immense ouverture qui laissait
apercevoir notre pinasse un peu couchée sur le côté. La mer était
couverte de débris; mais je ne laissai pas à mes fils le temps de
s'affliger de ce spectacle, et je m'écriai: «Victoire! cette belle
pinasse est enfin à nous!

--Ah! je commence à comprendre, s'écria Fritz; c'est vous qui avez fait
tout cela, mon père, pour dégager la pinasse.»

J'avouai à mes fils le stratagème dont j'avais cru devoir user; nous
montâmes sur le vaisseau, et nous trouvâmes le pétard enfoncé dans la
paroi opposée; alors, à l'aide du cric et des leviers, nous commençâmes
à faire glisser notre gracieux et léger bâtiment sur des cylindres
placés exprès sous sa quille. Un câble très-fort fut disposé de manière
à l'empêcher de s'éloigner du vaisseau, et nos efforts réunis l'eurent
bientôt mis en mouvement et lancé à la mer. Je fis alors appel à toutes
mes connaissances dans l'art de gréer un navire, de le munir de mâts et
de voiles. La nuit nous surprit à l'ouvrage; nous nous contentâmes
d'assurer notre nouveau trésor contre les flots, et nous reprîmes le
chemin de Zelt-Heim. Il fut convenu que, pour ménager à la bonne mère
une surprise complète, on se contenterait de lui dire qu'un petit baril
de poudre avait fait explosion et endommagé une partie du vaisseau,
comme elle l'avait pensé.

Le gréement de notre pinasse dura deux jours entiers; enfin, quand tout
fut terminé, mes fils, au comble de la joie de voir ce léger navire
glisser sur les flots avec rapidité, me demandèrent comme grâce de
saluer leur mère de deux coups de canon en arrivant à la côte, et, comme
ils avaient travaillé avec le plus grand zèle et montré la plus grande
discrétion, je ne crus pas devoir leur refuser ce plaisir.

Fritz fut donc immédiatement érigé en capitaine. Jack et Ernest,
canonniers, chargèrent leurs pièces; puis, aux commandements successifs
du capitaine, les deux canons partirent l'un après l'autre. Quant à
Fritz, qui n'était jamais en retard quand il s'agissait de tirer, il
avait déchargé en même temps ses deux pistolets. Cette petite scène de
guerre avait monté la tête à mes enfants, et Jack disait qu'il voudrait
bien se trouver en présence d'une flotte de sauvages, pour avoir le
plaisir de la canonner et de la couler à fond.

«Plaise à Dieu, au contraire, lui répondis-je, mon enfant, que nous
n'ayons jamais occasion de nous servir de notre artillerie!»

Cependant nous touchions à la côte, où ma femme et mon petit Franz nous
attendaient, ne sachant s'ils devaient se réjouir ou s'effrayer; mais
ils reconnurent bientôt nos voix.

«Soyez les bienvenus! s'écria ma femme, tout en témoignant de son
admiration à la vue de notre belle pinasse qui se balançait mollement
dans la baie. À la bonne heure! j'aurai moins peur de l'eau dans cette
pinasse que dans votre vilain bateau de cuves.»

Après avoir loué notre habileté et notre persévérance, elle nous dit
avec une sorte d'orgueil: «Vous nous avez ménagé une surprise,
Messieurs; eh bien! Franz et moi nous ne serons point en reste avec
vous; nous ne sommes point demeurés inactifs pendant que vous
travailliez, et, si nous ne pouvons annoncer nos oeuvres à coups de
canon, quelques plats de bons légumes qui arriveront en temps et lieu
les recommanderont peut-être à votre attention.»

Je voulus lui demander des explications. «Suivez-moi, nous dit-elle,
suivez-moi par ici.» Elle nous conduisit du côté où la rivière du Chacal
tombait en cascade, et là elle nous fit voir, à l'abri des rochers, un
potager superbe, divisé en compartiments et en planches séparées entre
elles par de petits sentiers.

«Voilà, dit-elle, notre ouvrage; là j'ai placé des pommes de terre, ici
des racines fraîches de manioc, de ce côté des laitues; plus loin tu
pourras planter des cannes à sucre, et voici des places disposées pour
réunir les melons, les fèves, les pois, les choux et tous les trésors
que le vaisseau pourra nous fournir. Autour de chaque plantation j'ai eu
soin de déposer en terre des grains de maïs: comme il vient haut et
touffu, il abritera mes jeunes plantes et les défendra contre l'ardeur
du soleil.»

Je la félicitai bien sincèrement, et je complimentai surtout le petit
Franz de la discrétion qu'il avait mise à garder le secret de sa mère.

«Je n'aurais jamais cru, lui dis-je, qu'une femme seule et un enfant de
six ans pussent parvenir à de tels résultats en huit jours.

--Je n'y comptais pas non plus, me répondit ma femme, et voilà pourquoi
nous avions voulu vous faire un secret de notre entreprise, afin de n'en
avoir pas la honte en cas d'insuccès. D'un autre côté, je soupçonnais
quelque surprise aussi de votre part, et je me suis dit: Je ne serai
point en reste avec eux.»

Nous reprîmes le chemin de la tente. Cette journée fut une des plus
heureuses que nous eussions encore passées, et j'eus soin de faire
remarquer à mes enfants quelles jouissances pures et vraies le travail
apporte à ceux qui s'y livrent.

Chemin faisant, ma bonne femme me rappela les plantes d'Europe qui
étaient depuis huit jours à Falken-Horst, et elle m'invita doucement à
m'en occuper si je ne voulais pas les laisser périr. Je lui promis d'y
songer dès le lendemain.

La pinasse déchargée, nous la fixâmes au rivage, et la plupart des
objets qu'elle contenait furent déposés sous la tente; chacun de nous se
chargea comme il put de ceux qu'il était facile d'emporter, et nous
reprîmes le chemin de Falken-Horst, où ma femme seule avait fait
quelques apparitions depuis six jours pour soigner nos bestiaux, qui
commençaient à souffrir de notre absence trop prolongée.



CHAPITRE XVII

Encore un dimanche.--Le _lazo_.--Excursion au bois des Calebassiers.--Le
crabe de terre.--L'iguane.


Pendant notre séjour à Zelt-Heim et malgré les occupations qui nous
ramenaient au vaisseau, nous n'avions point encore négligé de célébrer
un dimanche. Le troisième tombait le jour de notre arrivée à
Falken-Horst, et nous le célébrâmes par des exercices religieux et des
lectures pieuses qui remplirent la matinée.

Quand nous eûmes dîné, je donnai à ma jeune famille la permission de
reprendre ses jeux.

J'avais à coeur de développer en eux tout ce que la nature y avait mis
de force et d'adresse; aussi je leur recommandai bien de s'exercer à
sauter, tirer de l'arc, lutter et courir.

Ces exercices du corps étaient assez du goût de mes enfants, Ernest
excepté, qui avait besoin d'admonestations pour y prendre part.
Néanmoins, lorsque le jeu était nouveau, il se décidait assez
facilement. Quand ils eurent épuisé leurs jeux ordinaires: «Mes enfants,
leur dis-je, je vais vous montrer un jeu d'adresse mis en usage chez les
Patagons, nation renommée par ses habitudes guerrières parmi les
sauvages de l'Amérique du Sud, et qui en habitent la pointe
méridionale.»

Je pris alors deux balles que j'attachai chacune à un bout de corde
d'environ six pieds, et je présentai à mes enfants cette nouvelle arme.
Les sauvages, qui n'ont à leur disposition ni cuivre, ni plomb, se
servent simplement de gros cailloux.

Je leur expliquai ensuite comment les Patagons faisaient usage de cette
arme en la lançant contre les animaux qu'ils voulaient attaquer, et
comment les deux balles, en revenant sur elles-mêmes, entouraient
fortement la partie que la corde avait touchée.

«C'est ainsi, leur dis-je, qu'il leur arrive de prendre leur proie
vivante en lui lançant leur fronde dans les jambes.»

Cette description paraissait si neuve, que je lançai la fronde que je
venais de faire contre un arbuste placé à peu de distance pour la leur
mieux faire comprendre, et la force du coup fut telle, que je coupai la
tige en deux. Le succès ne pouvait manquer d'être assuré; il me fallut
aussitôt en fabriquer trois autres, et Fritz, qui adopta passionnément
cet exercice, n'eut pas de cesse qu'il n'y fût devenu d'une grande
force. Je me plaisais à voir ainsi mes fils s'habituer à des armes qui
devaient encore exercer leur agilité, leur force et leur coup d'oeil.

Je leur appris que cette fronde, en usage chez la plupart des peuplades
de l'Amérique du Sud, a reçu le nom de _lazo_.

Le lendemain, je remarquai de notre château que la mer était
très-agitée: le vent soufflait avec force de manière à effrayer de vrais
marins; nous ne pouvions donc nous hasarder sur les flots.

J'annonçai à ma femme que nous resterions à terre toute la journée, et
que nous étions à sa disposition. Elle nous montra que, pendant nos
absences continuelles, elle avait pris assez d'ortolans à Falken-Horst,
à l'aide de nos pièges, pour en remplir une demi-tonne, où elle les
avait roulés dans le beurre. Nos pigeons avaient dressé leur nid et
couvaient tranquillement dans les branches du figuier. En faisant ainsi
la ronde autour de nos possessions, nous arrivâmes près des arbres
fruitiers, et je jugeai qu'il était bien temps de m'en occuper, car ils
étaient déjà à moitié desséchés.

Cette occupation remplit notre journée tout entière, et, quand vint le
repas du soir, nous trouvâmes nos ustensiles de cuisine en si mauvais
état, qu'on décida à l'unanimité qu'il fallait les remplacer, et se
rendre pour cela en famille au bois des Calebassiers; car ni ma femme ni
Franz ne voulaient rester à la maison en pareille occasion. À la pointe
du jour nous étions sur pied, et, munis des provisions nécessaires, nous
quittâmes Falken-Horst. L'âne seul était attelé à la claie, que nous
devions charger de calebasses, et sur laquelle je comptais placer le
petit Franz, si ses faibles jambes étaient trop fatiguées. Turc,
cuirassé selon son habitude, ouvrait la marche; Bill errait çà et là,
portant sur son dos Knips (c'était le nom donné au petit singe), et mes
enfants, bien armés, la suivaient partout. Quant à moi, je marchais un
peu en arrière avec ma femme, qui tenait Franz par la main.

Nous nous dirigeâmes vers les marais du Flamant. Ma femme était
enthousiasmée devant l'admirable végétation qui se déployait à nos yeux.

Fritz s'était enfoncé dans les herbes avec Turc; nous l'entendîmes faire
feu, et nous vîmes soudain tomber dans les herbes un oiseau énorme; mais
il n'était pas mort, et nous trouvâmes mon fils aux prises, ainsi que
les dogues, avec cette forte bête, qui se défendait vaillamment contre
eux à coups de pieds et d'ailes. Turc avait déjà deux profondes
blessures à la tête; quand je m'approchai à mon tour, je fus assez
heureux pour envelopper avec mon mouchoir la tête de l'animal. Privé de
la lumière, il donna des coups moins dangereux, et nous parvînmes
facilement à nous rendre maîtres de lui. En l'examinant, je ne lui
trouvai qu'une blessure à l'une des ailes. Je les assujettis toutes deux
et lui liai une patte, puis nous le portâmes ainsi garrotté sur la
claie.

«Ah! le bel oiseau!» s'écrièrent-ils tous en l'apercevant.

Ernest, qui s'était rapproché, l'examinait attentivement.

«Mon père, dit-il enfin, je pense que c'est une oie outarde.

--Tu as en partie raison, lui répondis-je; c'est bien une outarde, mais
elle n'a pas les pieds membraneux comme ceux de l'oie, et elle est de
l'espèce que les naturalistes appellent poule outarde, bien qu'il lui
manque au pied l'ergot qui distingue les poules. La blessure ne parait
pas incurable, ajoutai-je en même temps, et je m'estimerais très heureux
de pouvoir l'apprivoiser et de la placer dans notre basse-cour.»

Ma femme se permit alors de me faire, sur l'inutilité de ce nouvel hôte,
quelques observations qu'elle appuya de lamentations en faveur de ses
petits, qui attendaient peut-être le retour de leur mère. Je la rassurai
en lui apprenant que ses petits couraient tous seuls comme les poussins
au sortir de l'oeuf, et que l'outarde pourrait fournir un rôti au cas où
nous ne pourrions la conserver.

L'outarde bien attachée sur notre claie, nous nous remîmes en route, et
nous ne tardâmes pas à arriver au bois des Singes, nom que nous avions
donné au bois où ces messieurs s'étaient chargés de nous fournir une
abondante provision de cocos. Fritz raconta en riant à sa mère les
détails de cette aventure; et ses jeunes frères, surtout le gourmand
Ernest, appelaient de tous leurs voeux une nouvelle troupe de singes
pour leur envoyer ces belles noix qui pendaient au-dessus de leur tête;
mais rien ne paraissait, et l'on cherchait inutilement le moyen de
suppléer à ces animaux, quand tout à coup une noix tomba à mes pieds,
puis une seconde, puis encore une troisième. Tous aussitôt de lever la
tête et de chercher la main qui détachait ainsi pour nous ces fruits;
mais elle semblait invisible, et le feuillage restait immobile sans que
rien parût à nos yeux.

«C'est étrange! s'écria Jack: est-ce que nous sommes dans le royaume des
fées?»

À peine eut-il achevé ces mots, qu'une noix vint lui effleurer le
visage. Plusieurs noix tombent encore, tandis que nous cherchons
inutilement le mot de l'énigme. Mais tout à coup Fritz, qui s'était
réfugié sous l'arbre même pour se mettre à l'abri des projectiles,
s'écrie: «Je l'ai découvert le sorcier! à moi le sorcier! le voilà qui
descend de l'arbre; voyez la vilaine bête!»

En effet, c'était un bien hideux animal. Il descendait de l'arbre,
disposé à jouir de sa récolte, quand Jack l'aperçut; l'étourdi, tout en
se récriant sur la laideur du sorcier, courut à lui et voulut l'assommer
d'un coup de crosse de fusil; mais il le manqua. L'animal, dans lequel
j'avais reconnu le crabe de terre, peu effrayé de cette démonstration,
marcha droit à son agresseur en étendant vers lui des pinces si larges
et si formidables, qu'après avoir fait bonne mine quelques moments
celui-ci se prit à fuir en criant. Cependant, comme ses frères se
moquaient de lui, le dépit lui rendit le courage, et suppléant par la
ruse à son manque de forces, il ôta sa veste et s'arrêta droit devant
son ennemi; puis, quand celui-ci fut assez près, il l'en couvrit tout
entier. Sachant qu'il n'y avait aucun danger pour lui, je le laissai
lutter quelques instants; mais il fallait, pour paralyser les forces de
l'ennemi, plus de vigueur que n'en avait mon pauvre Jack, et je voyais
le moment où le vilain animal s'en serait allé tranquillement, emportant
la veste de mon petit guerrier, lorsque je me décidai à lui appliquer un
coup de hache qui le tua sur-le-champ.

La laideur de l'animal, la terreur et la bravoure successives de Jack
nous occupèrent encore quelque temps; nous plaçâmes sur la claie le
sorcier et ses noix de coco, et nous nous mîmes en marche. Peu après le
bois s'épaissit; bientôt il nous fallut recourir à la hache pour ouvrir
un passage à l'âne et à la claie qu'il traînait après lui. La chaleur
était devenue extrême; nous marchions maintenant en silence et la tête
baissée, car nos gosiers altérés et secs nous interdisaient la parole.
Mais tout à coup Ernest, toujours observateur, nous appela auprès de
lui, et nous montra une plante à l'extrémité de laquelle pendaient
quelques gouttes d'une eau limpide et pure. Une première incision avait
fait tomber assez d'eau pour que le petit égoïste se désaltérât; mais je
m'aperçus qu'il en restait encore, et que le défaut d'air seul
l'empêchait de couler; je fendis alors la plante dans toute son étendue,
et tous, jusqu'à l'âne, nous pûmes nous désaltérer à notre tour.

«Bénissons Dieu, m'écriai-je alors avec l'accent de la reconnaissance;
remercions-le d'avoir ainsi créé, au milieu du désert, des plantes
bienfaisantes qui s'offrent au voyageur égaré comme des fontaines de
salut.»

La joie nous revint avec nos forces; poussant un peu de côté, vers la
rive, nous atteignîmes bientôt les calebassiers et la place où nous nous
étions déjà arrêtés. Fritz, se rappelant parfaitement tout ce que je lui
avais dit la première fois que nous avions passé devant ces arbres,
répéta la leçon à ses frères, et leur enseigna les usages auxquels ils
étaient propres, et l'utilité qu'en tiraient les sauvages de l'Amérique.

Pendant qu'il parlait, je m'étais un peu éloigné pour choisir les plus
belles calebasses, et voir si nous n'avions pas quelque malice à
redouter de la part des singes; je reconnus avec plaisir qu'ils étaient
sans doute ailleurs, car je n'en aperçus aucune trace. En revenant, je
trouvai Fritz et Jack ramassant du bois sec et des cailloux, tandis que
ma femme s'occupait à soigner l'outarde, dont la blessure n'était pas
dangereuse. Elle me représenta qu'il était bien cruel de laisser cette
pauvre bête toujours chaperonnée, et, pour lui faire plaisir, je lui
ôtai le mouchoir et l'attachai seulement avec une longue ficelle à un
arbre. La pauvre bête resta fort tranquille, si ce n'est lorsque nos
chiens l'approchaient; du reste elle ne s'effarouchait nullement de
notre présence, ce qui me confirma dans l'idée que la côte était
inhabitée, puisqu'elle paraissait n'avoir jamais vu d'hommes. Cependant
Jack, aidé de Fritz, avait allumé un grand feu; et tous deux étaient si
affairés, que je ne pus m'empêcher de leur dire:

«Ah! ah! Messieurs, pourquoi ce feu par une telle chaleur? quels sont
vos projets, s'il vous plaît?

JACK. Mon papa, nous voulons faire cuire le sorcier dans une calebasse,
à la mode des sauvages.

MOI. À merveille! et vous voulez faire rougir les cailloux que vous
jetterez dans l'eau; mais, avant tous ces efforts, vous auriez dû vous
assurer, ce me semble, des deux éléments essentiels de votre cuisine,
des vases et de l'eau.»

Ma femme, qui m'entendit, me fit observer qu'elle avait besoin aussi de
plusieurs ustensiles; aussitôt les enfants se mirent à l'ouvrage pour
façonner des calebasses; beaucoup furent gâtées; mais ils parvinrent à
fabriquer quelques-uns des ustensiles dont nous avions besoin.

Nous fîmes des assiettes plates, des nids pour nos pigeons, des ruches
pour nos abeilles. Pendant que nous travaillions, Ernest, qui avait
complètement manqué ses ustensiles de calebasses, s'était enfoncé dans
l'épaisseur du bois pour y chercher quelque filet d'eau. Soudain nous le
vîmes revenir en courant de toutes ses forces et en criant: «Un
sanglier! un sanglier! Vite! vite!»

Fritz sauta sur son fusil, et nous nous élançâmes tous deux vers
l'endroit qu'Ernest nous indiquait.

Nos chiens avaient pris les devants, et des grognements horribles nous
indiquèrent bientôt l'endroit où se débattait avec nos vaillants
combattants, au lieu d'un sanglier, notre truie, que son humeur
capricieuse nous avait contraints de laisser courir à sa guise. Cette
découverte fut le sujet d'interminables plaisanteries, comme toutes
celles du même genre. Tout en parlant, nous aperçûmes notre cochon
dévorant de petites pommes colorées qui jonchaient la terre. Craignant
cependant quelque danger, j'empêchai mes fils d'en manger, et nous nous
mîmes en route pour chercher de l'eau, chacun de notre côté. Jack partit
en avant; mais à peine eut-il franchi quelques buissons que nous le
vîmes à son tour revenir plein d'effroi, en nous assurant qu'il avait vu
un crocodile endormi sur un rocher. Tout on marchant vers le lieu qu'il
nous avait désigné, je lui appris qu'il était peu probable qu'il y eût
des crocodiles dans un lieu aussi aride; en effet, je reconnus et lui
désignai, dans l'animal que nous trouvions endormi, l'énorme lézard vert
que les naturalistes nomment iguane.

Je les rassurai sur le naturel de cet animal, qui n'est nullement
dangereux, et je leur dis qu'on regardait, en Amérique, sa chair comme
une grande friandise. Fritz allait lui tirer un coup de fusil; je
l'arrêtai en lui faisant observer que la balle s'amortirait contre les
écailles et rendrait son coup inutile, et que l'animal irrité
deviendrait peut-être à craindre.

«Laissez-moi faire, dis-je ensuite; je veux essayer un moyen bien simple
et assez singulier de se rendre maître de cet animal.» Je demandai en
même temps une baguette légère et une ficelle, au bout de laquelle je
fis un noeud coulant. Je me mis ensuite à siffler; puis profitant de
l'espèce d'engourdissement que cette mélodie occasionnait à l'animal, je
lui jetai par précaution le noeud coulant autour du cou. Voyant qu'il ne
donnait aucun signe de colère, je plongeai dans une de ses narines
entrouvertes la baguette dont j'étais armé: le sang coula en abondance,
et l'animal mourut à l'instant sans avoir souffert aucune douleur.

Mes fils, étonnés, s'approchèrent alors; je leur appris que j'avais lu
dans les voyages ce singulier moyen de tuer l'iguane; mais je ne croyais
pas, ajoutai-je, qu'il m'eût aussi bien réussi. Il s'agissait maintenant
d'emporter l'animal; je le pris sur mon dos, et mes fils supportèrent la
queue; ainsi disposés, nous regagnâmes l'endroit où nous avions laissé
la claie. Ma femme et Franz, inquiétés par notre absence prolongée, nous
cherchaient de tous côtés. Le récit de notre chasse les intéressa
beaucoup; mais, comme nous n'avions pas trouvé d'eau, nous goûtâmes,
pour nous désaltérer, les petites pommes que j'avais ramassées, et dans
lesquelles je crus reconnaître les fruits du goyavier; puis nous
reprîmes le chemin de Falken-Horst, laissant la claie au milieu du
campement. Seulement l'âne fut chargé du lézard et de notre vaisselle de
courge. Nous sortîmes du bois des Calebassiers; en passant à
l'extrémité, nous renouvelâmes notre provision de voyage; puis nous
atteignîmes un bois de chênes magnifiques, entrecoupé de quelques beaux
figuiers de la même espèce que ceux de Falken-Horst. La terre était
jonchée de glands; un de mes enfants s'étant avisé d'en manger un, et
l'ayant trouvé excellent, nous suivîmes son exemple, et nous en
récoltâmes une bonne quantité. Nous arrivâmes bientôt au logis; pendant
que j'éventrais et préparais l'iguane, mes enfants déchargèrent l'âne et
placèrent l'outarde à côté du flamant, dans un poulailler. L'iguane fût
trouvé délicieux; mais le crabe de Jack fut jeté aux chiens. Nous
soupâmes à la hâte, et nous courûmes chercher le repos dans notre
château aérien.



CHAPITRE XVIII

Nouvelle excursion.--Le coq de bruyère.--L'arbre à cire.--La colonie
d'oiseaux.--Le caoutchouc.--Le sagoutier.


On comprend que le lendemain mon premier soin fut d'aller chercher notre
claie; mais, comme je voulais faire une excursion au delà des rochers,
et que j'étais, curieux de savoir jusqu'où s'étendaient les limites de
notre empire, je résolus de n'emmener que Fritz avec moi.

Je laissai donc mes trois cadets près de leur mère, sous la garde de
Bill, qui était pleine, et nous partîmes, Fritz et moi, accompagnés de
notre baudet et de Turc, qui bondissait autour de nous.

Arrivés au bois de chênes, nous y trouvâmes notre truie qui se régalait
de glands, et, après lui en avoir enlevé quelques poignées, nous
continuâmes notre route. Nous remarquâmes dans les branches des
compagnies d'oiseaux que nous ne connaissions pas encore. Fritz tira
deux ou trois coups de fusil, et je reconnus parmi ceux qu'il avait
abattus le grand geai bleu de la Virginie et des perroquets de deux
espèces. Il y avait entre autre un ara rouge magnifique et une perruche
verte et rouge. Mais, pendant que nous étions occupés à les considérer,
un bruit soudain, semblable à celui d'un tambour mouillé, vint frapper
notre oreille.

La première pensée qui se présenta à nous fut qu'il y avait dans le
voisinage une horde de sauvages dont nous entendions la musique
guerrière. Cependant nous nous glissâmes vers l'endroit d'où le bruit
partait, et nous écartâmes les branches d'arbres qui nous obstruaient la
vue. Nous découvrîmes alors, au lieu de sauvages que nous redoutions, un
coq de bruyère perché sur un tronc d'arbre pourri, et occupé à donner le
spectacle à une vingtaine de gelinottes réunies autour de lui et en
admiration devant les gentillesses de toutes sortes auxquelles il se
livrait pour captiver leur attention. C'était un spectacle étrange dont
j'avais déjà lu la description, et que je n'avais jamais pu croire. Cris
modulés, battements d'ailes, roulements de tête, le singulier acteur de
cette scène n'épargnait rien pour plaire. Tantôt il agitait les plumes
de son cou avec une telle violence, qu'on aurait dit un nuage qui
l'entourait; d'autres fois il se tenait majestueusement immobile et
poussait un cri perçant, puis il recommençait aussitôt sa pantomime. Le
nombre des poules qui étaient assemblées autour de lui s'augmentait à
chaque instant, quand Fritz, ajustant l'acteur et le tuant, mit fin à
ses ébats. Les gelinottes prirent la fuite. Je grondai mon fils de cette
ardeur inconsidérée, et, comme son action m'avait causé une impression
désagréable, je ne pus m'empêcher de lui dire avec vivacité: «À quoi bon
cette rage de détruire sans cesse? La mort, et toujours la mort! Est-ce
donc un bonheur pour toi de ne laisser d'autres marques de ton passage
que la dévastation? Crois-tu qu'il y eût eu moins de plaisir pour nous à
jouir de ce spectacle nouveau qu'à trouver l'acteur gisant devant nous?»

Fritz parut honteux de son action; mais comme le mal était irrémédiable,
je crus qu'il était convenable d'en tirer le meilleur parti possible, et
j'envoyai le chasseur ramasser son gibier.

«C'est un superbe animal, dit-il en le rapportant, et je regrette
beaucoup de l'avoir tué; il eût été fort utile dans notre basse-cour.

--C'est vrai, lui répondis-je, mais nous pouvons encore remédier à cette
perte. Quand une de nos poules sera sur le point de couver, nous
amènerons ici notre singe; son instinct le guidera sans doute vers
quelque nid de gelinottes. Nous prendrons les oeufs et les confierons à
nos poules; nous pourrons ainsi introduire dans notre basse-cour une
nouvelle espèce de volatiles.»

Nous déposâmes ensuite le coq sur le dos de l'âne; et, continuant notre
route, nous arrivâmes en peu de temps au bosquet des goyaviers, dont les
petites pommes nous rafraîchirent comme la veille.

Nous arrivâmes ensuite aux calebassiers; nous trouvâmes en bon état les
divers objets que nous y avions laissés la veille. Comme il nous restait
encore beaucoup de temps, je résolus de pousser une excursion au delà
des rochers, et d'entrer dans la partie du pays que nous n'avions pas
encore visitée.

Après avoir suivi pendant quelque temps les rochers, nous arrivâmes à
une plaine couverte de plantes peu élevées. Nous ne nous y avancions
qu'avec précaution, jetant nos regards à droite et à gauche pour ne rien
laisser échapper, et nous mettre en mesure d'éviter le danger s'il s'en
présentait. Turc marchait le premier; le baudet venait après lui. Nous
rencontrâmes de distance en distance de petits ruisseaux, des champs de
pommes de terre ou de manioc, et de temps en temps des troupes
d'agoutis, qui jouaient tranquillement et ne paraissaient pas du tout
effrayés de notre approche. Fritz aurait volontiers lâché des coups de
fusil; mais ils étaient trop éloignés pour qu'il pût espérer les
atteindre, et cette circonstance seule le retint.

Au bout de quelques instants de marche, nous pénétrâmes dans un fourré
de buissons qui nous étaient inconnus, et parmi lesquels nous
découvrîmes le _myrica cerifera_, arbre dont les baies produisent la
cire. J'engageai Fritz à en cueillir le plus qu'il lui serait possible;
car je savais que cette découverte ferait plaisir à ma femme.

Un peu plus loin, nous vîmes une espèce d'oiseaux qui paraissaient vivre
en société dans un nid immense où habitait la tribu tout entière, et
sous lequel chacun trouvait un abri. Il était placé au milieu de
l'arbre, à la naissance des branches et des rameaux, et ressemblait
extérieurement à une grosse éponge, à cause des ouvertures nombreuses
qui se montraient sur toutes les parois et qui conduisaient à chaque nid
particulier. Mêlés aux habitants du nid, une foule de petits perroquets
volaient çà et là en poussant des cris aigus et en disputant aux
propriétaires l'entrée de leur nid. Curieux d'examiner de près cette
intéressante tribu, Fritz grimpa sur l'arbre; et, après plusieurs
tentatives, il fut assez adroit pour dénicher un de ces petits oiseaux,
qu'il put mettre vivant dans la poche de sa veste, malgré les cris, les
battements d'ailes et les coups de bec de ses frères. Fritz était
heureux de sa capture: elle ramena son attention sur le phénomène
singulier de ces animaux vivant en société, phénomène sur lequel notre
conversation roula pendant assez longtemps. Je lui rappelai les prodiges
accomplis par les castors, qui construisent des digues capables de
résister à des courants violents, et font même déborder des rivières
pour établir leurs demeures dans les étangs formés par l'inondation.

Je lui racontai les travaux merveilleux accomplis par la fourmi
céphalote. Je lui fis la description de ces belles et grandes
fourmilières qu'on rencontre dans plusieurs endroits de l'Amérique,
hautes et larges de six pieds, et dont les remparts sont maçonnés avec
autant d'art et de solidité que s'ils eussent été construits par la main
des hommes. Puis je lui parlai d'un animal moins étonnant, mais non
moins intéressant, la marmotte, dont le souvenir nous rappelait notre
chère patrie.

Cette leçon d'histoire naturelle avait fait disparaître la longueur du
chemin, et nous étions arrivés à un bois d'arbres qui nous étaient
encore inconnus: ils ressemblaient au figuier sauvage; leur fruit était
âpre; ils avaient de quarante à soixante pieds d'élévation, et leur
écorce était crevassée et couverte d'aspérités. Ils portaient en outre
çà et là de petites boules de gomme qui s'étaient durcies à l'air.
Fritz, qui s'était plusieurs fois servi, pour vernisser, de la gomme qui
tombe des arbres d'Europe, prit celle-ci, et voulut la ramollir dans ses
mains; mais l'action de la chaleur ne fit que l'étendre, et elle
reprenait sur-le-champ sa première forme par un mouvement élastique.
Surpris de la découverte, il vint à moi en s'écriant: «J'ai trouvé la
gomme élastique!

--Serait-il possible! lui dis-je avec empressement: heureux si tu dis
vrai!»

Je m'en assurai, et je vis qu'en effet nous étions près de l'arbre à
caoutchouc. Fritz ne se rendait pas compte de la joie qui m'animait.

«La gomme élastique nous sera tout à fait inutile, dit-il; nous n'avons
rien à dessiner, et par conséquent pas de crayon à effacer.

--Un moment, lui dis-je, et écoute-moi: la gomme élastique est
non-seulement utile au dessinateur, mais elle peut servir à faire un
tissu imperméable, et nous pourrons en fabriquer des chaussures pour la
saison des pluies.» Cette idée plut extrêmement à mon fils, et je fus
obligé de lui indiquer comment je pensais arriver à ce résultat et la
manière d'employer le caoutchouc.

«Le caoutchouc, lui dis-je, est cette gomme qui se dégage de l'arbre que
tu vois; elle en tombe goutte à goutte, et on la recueille dans des
vases où l'on a bien soin de ne pas la laisser se solidifier. On la
prend à l'état liquide, et l'on en couvre de petites bouteilles de terre
que l'on présente ensuite à la fumée d'un feu de bois humide qui sèche
l'enduit. C'est de là que le caoutchouc prend la teinte noire avec
laquelle il parvient en Europe. Quant à la forme, elle est telle qu'on
la donne aux moules. On applique sur ces moules plusieurs couches
successives de gomme, et quand elles sont suffisamment séchées, on brise
la bouteille, dont les morceaux sortent par l'ouverture supérieure.
C'est ce procédé que je compte appliquer à la confection de nos
chaussures. Nous remplirons de sable un de nos bas, et nous étendrons
dessus les couches de caoutchouc nécessaires pour donner une botte
épaisse et solide.»

Nous avançâmes encore quelque temps, et nous ne découvrîmes qu'un
nouveau bois de cocotiers: c'était celui qui se prolongeait jusqu'au
bord de la mer, près du promontoire de l'Espoir-Trompé. De petits singes
qui s'y ébattaient nous fournirent des noix dont nous nous régalâmes;
mais en considérant les arbres qui s'élevaient autour de nous, j'en
remarquai quelques-uns d'une plus petite espèce qui me parurent être des
sagoutiers. Parmi nos découvertes, celle-ci était une des plus
précieuses. Je me hâtai donc de m'assurer de la réalité en frappant de
ma hache un de ces arbres étendu par terre, et je trouvai une moelle
d'un goût agréable, qui était, en effet, celui du sagou que j'avais
mangé en Europe. Ce qui me confirma encore dans mon opinion, ce furent
les grosses larves dont j'avais lu la description dans les relations de
voyages, et dont les Indiens sont très friands. J'en embrochai plusieurs
dans une baguette, et les fis rôtir à la flamme d'un feu que j'allumai.
L'odeur qu'elles répandaient était délicieuse. Je les goûtai en me
servant d'une pomme de terre en guise de pain, et Fritz, qui d'abord, à
l'inspection, avait protesté que jamais de sa vie il ne toucherait à un
pareil mets, se décida enfin à partager ma cuisine, et la trouva si
bonne, qu'il recueillit toutes les larves qu'il put trouver pour les
faire griller à son tour.

Après ce repas délicat, nous nous levâmes, et nous continuâmes encore
quelque temps notre excursion sans rien rencontrer de nouveau. La terre
offrait partout cette même végétation si riche et si puissante. Mais des
champs de bambous nous offrirent un obstacle insurmontable. Nous nous
dirigeâmes donc à gauche le long du rivage, à travers la plantation des
cannes à sucre, et, comme il était tard, nous nous hâtâmes de reprendre
la route de Falken-Horst. Nous prîmes par le chemin le plus court pour
regagner le bois des Calebassiers, où nous retrouvâmes la claie; l'âne
fut attelé, et nous retournâmes vers les nôtres, qui nous attendaient
avec une inquiétude motivée par notre longue absence.

Ma femme témoigna beaucoup de joie à la vue du sagou; puis elle
s'approcha pour écouter Fritz, qui racontait avec feu les découvertes du
jour, le coq gelinotte et le nid habité par une colonie d'oiseaux.

Le perroquet de Fritz, auquel Jack et Franz adressaient déjà la parole,
fut salué par tout le monde du nom classique de Jacquot, et reçut une
quantité de glands doux dont il se régala.

Je racontai alors à mon tour la découverte du caoutchouc, qui devait
nous donner des bottes imperméables, et des baies à cire, avec
lesquelles je promis de faire des bougies. Ma femme reçut avec une
attention spéciale celles que nous rapportions.

Après le repas et à la nuit tombante, nous remontâmes sur notre arbre,
tirant l'échelle après nous, et nous nous livrâmes à un sommeil qui nous
était nécessaire.



CHAPITRE XIX

Les bougies.--Le beurre.--Embellissement de Zelt-Heim. Dernier voyage au
vaisseau.--L'arsenal.


Nous étions à peine debout, que ma femme et mes fils s'empressèrent
autour de moi, et qu'il me fallut m'occuper de la fabrication des
bougies, métier pour moi bien nouveau. Je cherchai dans ma mémoire tout
ce que j'avais appris sur l'art du cirier, et je me mis à l'ouvrage.
J'aurais voulu pouvoir mêler à mes baies du suif ou de la graisse pour
donner à mes bougies plus de blancheur et les faire brûler plus
facilement; mais il fallut en prendre notre parti. Ma femme préparait
des mèches avec du fil à voile, tandis que je m'occupais à faire fondre
la cire. J'avais placé sur le feu un vase rempli d'eau, j'y jetai les
baies, et je vis bientôt nager à la surface une matière huileuse de
couleur verte; je l'enlevai avec soin; je la plaçai dans un vase, à
proximité du feu pour l'empêcher de prendre consistance. Lorsque je crus
en avoir obtenu une quantité suffisante, je commençai à tremper dans la
cire tenue à l'état liquide les mèches en fil, puis je les suspendis à
des branches d'arbre pour les faire sécher, et je recommençai jusqu'à ce
que mes bougies fussent de bonne grosseur. Je les plaçai dans un endroit
frais pour les faire durcir, et le soir même nous pûmes en faire
l'essai. Ma femme était heureuse; et, bien que la lueur n'en fût pas
d'une pureté irréprochable, ces bougies allaient ainsi nous permettre de
prolonger nos soirées, et nous empêcher de nous coucher en même temps
que le soleil, comme nous l'avions fait jusqu'alors. Le succès qui
couronna cette entreprise nous encouragea à en tenter une seconde. Ma
femme regrettait beaucoup de voir se perdre chaque jour la crème qu'elle
levait du lait de notre vache; elle désirait pouvoir en faire du beurre;
mais il lui manquait pour cela l'instrument nécessaire, la baratte. Mon
inexpérience ne me permettant pas d'en fabriquer une, j'y suppléai en
mettant en usage un procédé que j'avais vu employer par les Hottentots.
Seulement, au lieu de la peau de bouc dont ils se servent, je coupai une
courge en deux parties égales, que je refermai hermétiquement. Je
l'emplis aux trois quarts de lait; puis, ayant attaché à quatre pieux
disposés exprès un long morceau de toile, sur lequel je plaçai la
courge, j'ordonnai à mes fils de l'agiter dans tous les sens. La
singularité de cette opération, peu pénible en elle-même, leur servit de
jouet. Au bout d'une heure, la courge, longtemps ballottée comme un
enfant au berceau, nous fournit d'excellent beurre. La cuisinière le
reçut avec satisfaction, et mes petits gourmands n'en furent pas moins
charmés. Mais ces travaux n'étaient rien; il en est un qui me donna plus
de peine, et que je fus plus d'une fois sur le point d'abandonner. Il
s'agissait de la construction d'une voiture plus commode que notre claie
pour transporter nos provisions et nos fardeaux. Je gâtai une quantité
prodigieuse de bois, et je ne parvins à faire qu'une machine lourde et
informe de quatre à cinq pieds à laquelle j'adaptai deux roues de canon
enlevées au navire, et dont les bords furent façonnés en bambous
croisés. Quelque grossière que fût cette voiture, elle nous fut d'une
grande utilité.

Pendant que je m'occupais ainsi à ce pénible travail, ma femme et mes
fils ne restaient pas les bras croisés; ils exécutaient divers
embellissements, dans lesquels un mot suffisait pour les guider, tant
ils y mettaient de zèle et d'intelligence; ils transplantèrent la
plupart de nos arbres d'Europe dans les lieux où je supposais qu'ils
devaient le mieux réussir. La vigne fut placée contre notre grand arbre,
dont le feuillage nous parut propre à la défendre contre les rayons du
soleil. Les châtaigniers, les noyers, les cerisiers furent rangés sur
deux belles allées, dans la direction du pont de Falken-Horst. Cette
promenade ombragée était ménagée pour nos voyages à Zelt-Heim. Nous
arrachâmes toute l'herbe, et au milieu nous établîmes une chaussée
bombée, afin qu'elle fut toujours sûre et propre. Les brouettes étant
insuffisantes pour y transporter le sable nécessaire, je construisis un
petit tombereau, que l'âne traînait.

Comme la nature avait entièrement déshérité Zelt-Heim, nos efforts
d'embellissements se portèrent principalement sur ce point. Nous y
transférâmes notre résidence pour les exécuter à loisir. Nous y
plantâmes en quinconce tous ceux de nos arbustes qui ne redoutaient pas
l'ardente chaleur, tels que les limoniers, les citronniers, les
pistachiers et les orangers cédrats, qui atteignent une hauteur
extraordinaire et portent des fruits plus gros que la tête d'un enfant.
L'amandier, le mûrier, l'oranger sauvage et le figuier d'Inde y
trouvèrent aussi leur place. L'aspect du site fut ainsi changé; à une
plage brûlante nous fîmes succéder un frais bosquet; nous abritâmes les
sables du rivage d'ombres hautes et épaisses, qui devaient favoriser la
crue des herbes et offrir de la nourriture à nos bestiaux, si nous
étions forcés de nous retirer en cas d'invasion étrangère.

Après avoir planté le long du ruisseau des cèdres pour attacher notre
barque et nous donner aussi de l'ombre, il nous vint dans l'idée
d'entourer notre demeure de fortifications, de haies vives et fortes, en
un mot, de la mettre en état de soutenir le siège contre une armée de
sauvages, s'il en était besoin. Notre artillerie devait naturellement
prendre place dans ces projets belliqueux. Aussi nous construisîmes une
plate-forme, sur laquelle furent hissés les deux canons de la pinasse.

Ces divers travaux nous occupèrent six semaines environ, sans pourtant
nous empêcher de célébrer le dimanche par les exercices accoutumés; et
j'admirai comment mes fils, fatigués par six jours de travail assidu,
trouvaient encore assez de forces le dimanche pour se livrer à tous les
jeux gymnastiques, grimper aux arbres, courir, s'exercer à nager ou à
lancer le _lazo_: tant il est vrai que le changement d'occupation repose
autant que l'inaction!

Une seule chose nous inquiétait, c'était l'état de délabrement de nos
habits. Les costumes d'officiers et de matelots que nous avions trouvés
sur le navire étaient usés; et je voyais avec crainte le moment où nous
serions forcés de renoncer aux habillements européens. D'un autre côté,
ma superbe voiture commençait à se fatiguer considérablement; l'essieu
ne tournait plus que difficilement, et encore était-ce avec un bruit
capable de déchirer l'oreille la moins délicate. De temps en temps j'y
mettais bien quelque peu de beurre; mais ce secours était insuffisant,
et ma femme aurait voulu voir son beurre mieux employé. Je me rappelai
que le vaisseau, qui contenait encore plusieurs objets, pourrait bien
renfermer quelques tonnes de graisse et de goudron. Le désir de savoir
dans quel état il se trouvait depuis que nous l'avions visité, joint à
nos besoins urgents, me détermina à mettre la pinasse en mer et à tenter
un voyage que j'annonçai à ma femme comme devant être le dernier. Nous
profitâmes du premier jour de calme pour mettre ce projet à exécution.

La carcasse du navire était à peu près dans l'état où nous l'avions
laissée; prise comme elle l'était entre les rochers, la mer et le vent
ne lui avaient enlevé que quelques planches. Nous parcourûmes les
chambres, nous fîmes main basse sur tous les objets qu'elles
renfermaient, puis nous descendîmes dans la cale; nous y trouvâmes,
comme je l'avais pensé, plusieurs tonnes de graisse, de goudron, de
poudre, de plomb, ainsi que des canons de gros calibre, des chaudières
d'une grande capacité, qui devaient servir à une raffinerie de sucre.
Les moins pesants de ces objets furent embarqués, les autres furent
attachés à des tonnes vides bien bouchées, et je projetai alors, pour en
finir et nous rendre maîtres des débris du navire, de faire sauter la
carcasse, dont les flots devaient nous apporter toutes les planches au
rivage. Quoique les préparatifs de cette entreprise fussent extrêmement
simples, ils durèrent quatre jours. Je me contentai de placer dans la
quille du bâtiment un baril de poudre, auquel j'attachai une mèche qui
devait brûler plusieurs heures, et nous nous éloignâmes précipitamment
pour regagner la côte.

Quand nous fûmes arrivés, je proposai à ma femme de porter le souper sur
le promontoire, d'où l'on pouvait apercevoir le vaisseau; elle y
consentit volontiers. Nous nous mîmes gaiement à table, attendant avec
anxiété le moment de l'explosion; mais l'obscurité, qui dans ces
contrées, comme je l'ai déjà dit, succède immédiatement au jour,
commençait à peine à envelopper la terre, que nous vîmes s'élever tout à
coup au-dessus des flots une immense colonne de feu; puis une explosion
retentit, et tout rentra dans le calme. C'étaient les derniers débris du
navire qui se séparaient; avec eux disparaissaient les derniers liens
qui nous attachassent à l'Europe. Cette idée pleine de tristesse se
communiqua spontanément à chacun de nous; aussi, à la place des cris de
joie sur lesquels j'avais compté, l'explosion du navire ne fut reçue que
par des pleurs, auxquels je ne pus moi-même résister. Nous retournâmes à
Zelt-Heim en proie aux plus tristes pensées.

Le repos de la nuit changea le cours des pénibles impressions de la
veille. Nous nous levâmes avec le jour, et nous nous hâtâmes d'aller à
la côte. Des planches et des poutres flottaient ça et là; il nous fut
facile de les réunir sur le rivage. Les chaudières de cuivre
surnageaient, ainsi que deux ou trois canons. Nous amenâmes à terre, à
l'aide de l'âne, tout ce qu'il nous fut possible, et les chaudières nous
servirent à assurer notre magasin de poudre, en les renversant
par-dessus les tonnes qui la contenaient. Nous choisîmes une place, à
l'abri des rochers, pour en faire notre arsenal; de telle sorte qu'une
explosion ne nous présentait plus aucun danger. Nous creusâmes tout
autour un petit fossé pour garantir la poudre de l'humidité, et nous
remplîmes avec du goudron et de la mousse l'intervalle qui restait entre
les tonnes et la terre sur laquelle elles étaient appuyées. Les canons
furent couverts, tant bien que mal, avec des planches; ma femme surtout
insistait pour nous faire prendre des précautions, car elle avait une
grande frayeur des résultats que pouvait avoir une explosion.

Tandis que nous étions occupés à ces travaux importants, je découvris
que deux canes et une de nos oies avaient couvé sous un buisson, et
conduisaient déjà à l'eau une petite famille de poussins. Canetons et
oisons furent salués avec une grande satisfaction: nous les
apprivoisâmes bientôt en leur jetant quelques morceaux de pain de
manioc.

Les dernières dispositions à faire pour la sécurité de Zelt-Heim et des
provisions que nous y avions déposées, nous y retinrent encore une
journée; mais chacun désirait le départ pour retrouver le bien-être qui
nous attendait chez nous. Aussi je m'empressai de donner le signal, et
la joyeuse caravane partit pour Falken-Horst.



CHAPITRE XX

Voyage dans l'intérieur.--Le vin de palmier.--Fuite de l'âne.--Les
buffles.


En parcourant l'avenue qui conduisait à Falken-Horst, nous trouvâmes nos
jeunes arbres courbés par le vent, et je résolus aussitôt de protéger
leur faiblesse avec des tuteurs de bambous, qu'il nous serait facile de
trouver de l'autre côté du promontoire de l'Espoir-Trompé. À ce mot,
tout le monde voulut être de l'expédition. Les récits que nous avions
faits des richesses de cette contrée, encore inconnue à plusieurs de mes
fils, avaient vivement piqué la curiosité générale. Ma femme et ses
jeunes fils inventèrent cent prétextes pour ne pas me laisser partir
seul avec Fritz: nos poules étaient près de couver, il était urgent
d'aller chercher des oeufs de poule de bruyère; les baies de cire
manquaient, il fallait renouveler la provision de bougies; Jack voulait
manger des goyaves, et Franz sucer des cannes à sucre: en un mot, chacun
avait une raison valable pour être admis à faire partie de l'excursion
du lendemain. Je consentis donc à ce que le voyage se fit en famille.
Nous partîmes par une belle matinée: l'âne et la vache furent attelés à
la charrette; nous primes une toile a voile destinée à nous servir de
tente, car je prévoyais que l'absence serait inévitablement de plusieurs
jours. La caravane organisée se mit en marche: nous parvînmes à la
grande colonie d'oiseaux, et nous nous arrêtâmes pour laisser reposer
nos animaux. Nous reconnûmes la grande république de volatiles, auxquels
je pus enfin donner un nom certain: c'était une réunion de _loxia
socia_. Tout autour du grand nid s'élevait une grande quantité d'arbres
à cire tout chargés de leurs baies brillantes. Nous remarquâmes que les
oiseaux du grand nid s'en nourrissaient; mes enfants voulurent en
goûter; mais ils les trouvèrent très-fades et très-mauvaises. Nous nous
contentâmes donc d'en faire provision pour nos bougies. Nous n'étions
qu'à peu de distance de l'endroit où Fritz avait abattu le coq de
bruyère; mais nous résolûmes de mettre la recherche des oeufs à notre
retour, afin de ne pas courir le risque de les briser pendant notre
voyage. Nous reconnûmes les arbres à caoutchouc, et j'eus soin de
pratiquer dans l'écorce plusieurs incisions profondes, au-dessous
desquelles nous plaçâmes des coquilles de coco destinées à recevoir la
gomme qui en découlait.

Nous parvînmes ensuite au bois de palmiers, et, après avoir tourné le
cap de l'Espoir-Trompé, nous dirigeâmes si heureusement notre marche
entre les cannes à sucre et les bambous, que nous nous trouvâmes en
pleine campagne, dans la contrée la plus fertile et la plus délicieuse
que nous eussions encore rencontrée sur cette terre.

Nous avions à notre gauche les cannes à sucre, à notre droite les
bambous et un rideau de hauts et magnifiques palmiers, et enfin devant
nous la baie de l'Espoir-Trompé, puis l'Océan et son immensité.

L'aspect de ce ravissant point de vue nous fit prendre la résolution de
faire de ce lieu le centre de nos excursions; nous balançâmes même
quelques instants pour savoir si nous ne changerions pas pour cette
résidence nouvelle notre beau palais de Falken-Horst; mais Falken-Horst
avait déjà tout l'attrait d'une propriété que nous avions créée et dont
nous connaissions les environs.

Notre demeure sur l'arbre était à l'abri de tout danger, et, de plus,
elle était voisine de Zelt-Heim, que nous venions de fortifier et
d'embellir. Ces considérations l'emportèrent, et il fut résolu que ce
lieu ne serait pour nous qu'un but de promenade. Nous déliâmes nos
bêtes, et nous nous arrangeâmes pour passer la nuit. Nous nous
restaurâmes avec les provisions que nous avions eu soin de prendre avec
nous, et chacun se sépara, les uns pour aller aux cannes à sucre, les
autres pour cueillir des bambous, première cause de notre excursion. Le
travail aiguisa sensiblement l'appétit de mes jeunes gens, et nous ne
tardâmes pas à les voir revenir fort disposés à faire honneur une
seconde fois aux provisions; mais ma femme n'était pas de cet avis. Il y
avait bien à quelques pas de nous de hauts palmiers chargés de noix de
coco: mais comment parvenir à ces liges élevées de soixante à
quatre-vingts pieds? Nous levions inutilement les yeux en l'air; les
noix restaient immobiles aux branches; Fritz et Jack se décidèrent enfin
à grimper. Je les aidai d'abord; mais, parvenus à une certaine hauteur
et abandonnés à eux-mêmes, ils sentirent bientôt leurs bras se fatiguer,
et comme les troncs étaient trop gros pour qu'ils pussent les embrasser,
ils furent obligés de se laisser couler à terre. Ce petit échec les
avait rendus honteux. Je vins à leur secours, et je tâchai de suppléer
par l'expérience à la faiblesse de leurs membres. Je leur donnai des
morceaux de peau de requin, que j'avais eu soin d'apporter; ils se les
attachèrent aux jambes, et je leur enseignai en même temps à s'aider
d'une corde à noeud coulant, comme font les nègres de l'Amérique. Le
moyen réussit beaucoup mieux que je ne l'avais espéré, et mes petits
grimpeurs arrivèrent au sommet des palmiers, où, se servant de la
hachette dont ils étaient munis, ils nous firent tomber une grêle de
belles noix.

Fritz et Jack étaient tout fiers de leur prouesse; de temps en temps ils
s'approchaient du paresseux Ernest, et lui présentaient une noix ouverte
en lui disant: «Seigneur, daignez vous rafraîchir après les longues
fatigues que vous avez souffertes.» Mais le patient Ernest ne semblait
pas s'apercevoir de leurs plaisanteries. Il savourait doucement les noix
de coco, paraissait méditer profondément, quand tout à coup il se lève,
prend une hachette et vient me demander de lui ouvrir une noix de coco
de manière à en faire une coupe qu'il pourrait suspendre à sa
boutonnière. Cette demande nous étonna tous; mais ce fut bien pis encore
quand notre petit bonhomme, s'adressant à moi d'un air plein de gravité,
me dit:

«Je veux bien faire violence à mes molles habitudes et donner des gages
de dévouement et de piété filiale. Je vais monter à mon tour sur un de
ces arbres: heureux si je puis par là me concilier la bienveillance de
mon père et égaler les exploits de mes frères!

--Bravo!» lui dis-je, tandis qu'il s'approchait de l'un des plus hauts
palmiers. Je lui offris le même secours qu'à ses frères; mais il
n'accepta que la peau de requin. Je fus étonné de son agilité et de sa
vigueur; mais ses frères le regardaient avec un air railleur que je ne
compris que plus tard; ils avaient remarqué que le palmier choisi par
Ernest ne portait point de fruit, et ils attendaient qu'il fût en haut
pour le lui apprendre.

Ernest n'en continuait pas moins à grimper; il parvint enfin à
l'extrémité de l'arbre, et là, tirant sa hache, il se mit à couper et à
tailler tout autour de lui.

Nous vîmes enfin tomber a nos pieds un rouleau de feuilles jaunes et
tendres étroitement serrées les unes contre les autres: c'était le chou
du palmier.

L'esprit méditatif d'Ernest lui avait rappelé ce qu'il avait lu dans
l'histoire naturelle. Il savait qu'il y a plusieurs espèces de palmiers:
l'un produit des noix, l'autre du sagou; un autre enfin porte au sommet
un bouquet de feuilles, qu'on a appelé chou, et dont les Indiens sont
très-friands. Mais ses frères, qui n'étaient pas aussi forts que lui en
histoire naturelle, n'accueillirent qu'avec de nouvelles plaisanteries
la découverte du savant. La mère elle-même n'y crut pas, et elle
reprocha à son fils ce qu'elle considérait comme une boutade d'enfant
contrarié.

«Méchant, lui dit-elle, tu veux punir de ton étourderie cet arbre
innocent. À présent que tu l'as découronné, il périra inévitablement.

--Ernest, leur dis-je, a parfaitement raison, et il vient de faire
preuve du profit qu'il sait tirer de ses lectures; que l'admiration
remplace vos sarcasmes. Il est plus lent que vous, il n'a ni votre force
ni votre hardiesse; mais il est plus réfléchi que vous, il compare et
étudie. C'est ainsi qu'il a découvert successivement les présents les
plus précieux dont la Providence nous a gratifiés.

«Défiez-vous, mes amis, de cet esprit de jalousie et de rivalité qui
tend à se faire jour parmi vous. Ce n'est qu'en réunissant en un
faisceau bien uni toutes vos qualités séparées, ce n'est qu'en
confondant, pour ainsi dire, toutes vos forces et toutes vos facultés,
que vous triompherez des obstacles que nous aurons à vaincre dans notre
solitude. Qu'Ernest soit la tête, et vous le bras de la colonie; à lui
la pensée, à vous l'action. Mais, avant tout, soyez unis, car l'union
fait la force.»

Cependant Ernest ne descendait point; il restait immobile sur le haut de
son palmier. «Veux-tu donc, lui cria Fritz, remplacer le chou que tu as
si bien coupé?

--Non; mais je veux vous apporter un vin généreux dont nous pourrons
l'arroser; il coule plus lentement que je ne croyais.»

Des grands éclats de rire et des marques d'incrédulité saluèrent cette
nouvelle prétention d'Ernest. Pour faire taire ses frères, il se hâta de
descendre, et tira de sa poche un flacon rempli d'une liqueur rosé et
d'un goût semblable à celui du vin de Champagne. Il m'en présenta
d'abord, puis à sa mère, enfin aux enfants. C'était le vin du palmier,
qui enivre comme le suc de la vigne, et qui de même restaure quand on en
boit modérément.

Le petit Franz, émerveillé de tant de prodiges, me demandait naïvement
si nous n'étions pas dans une forêt enchantée, ajoutant qu'il serait
bien possible que tous ces arbres fussent des princes et des princesses
qui lui rappelaient ceux des contes dont sa bonne l'amusait autrefois.

La mère le prit alors sur ses genoux, et essaya de lui faire comprendre
que rien n'était plus faux que des contes; elle ne put guère y réussir.

Cependant, le jour avançant vers son déclin, nous songeâmes à établir
notre tente pour la nuit. La toile que nous avions apportée de
Falken-Horst fut étendue sur des piquets et recouverte de mousse et de
branchages; mais, tandis que nous étions occupés à ce travail, notre
âne, qui paissait tranquillement au pied d'un arbre, prit tout à coup le
galop en poussant des braiements aigus, lançant des ruades à droite et à
gauche, et disparut complètement.

Nos dogues, ne comprenant pas ce que nous leur demandions, ne surent pas
nous indiquer sa trace, si bien que le baudet nous échappa, et qu'après
de longues et infructueuses recherches nous fûmes obligés de revenir
sans lui. Cette fuite soudaine m'inquiétait, d'abord parce que l'âne
nous était indispensable, et ensuite parce que je redoutais l'approche
de quelque bête féroce qui avait pu effrayer le grison.

Nous allumâmes autour de la tente de grands feux; et comme nous avions
peu de bois, nous y élevâmes en outre des flambeaux de cannes à sucre
destinés à nous éclairer, et dont la vive lumière devait nous protéger.

Nous nous retirâmes ensuite sous la tente, qui nous défendit très-bien
contre la fraîcheur de la nuit. Nos armes chargées étaient à côté de
nous.

Nous nous étendîmes sur un lit de mousse, et, comme nous étions tous
fatigués, le sommeil ne tarda pas à s'emparer de nous. Je veillai seul
jusqu'à ce que les bûchers fussent consumés. J'allumai alors les
flambeaux de cannes à sucre, et je m'endormis jusqu'au jour.

Le matin, réveillés sans qu'aucun accident eût troublé notre nuit, nous
remerciâmes Dieu de la protection qu'il nous avait accordée, et nous
déjeunâmes de lait froid et de fromage de Hollande. J'avais pensé que
nos feux de la nuit ramèneraient le baudet; mais je m'étais trompé.
Désireux de le trouver, j'arrêtai le plan d'une battue, et à cet effet
je résolus de franchir, s'il était nécessaire, les épais roseaux qui
s'étendaient devant nous. Jack ne concevait pas pourquoi cet animal
avait pu nous quitter pour s'en aller courir dans le désert, au milieu
des tigres et des lions dont il avait peut-être fait la rencontre; par
cela seul, disait-il, il est tout à fait indigne de nos regrets. Je fis
revenir l'étourdi de cette première opinion, et je lui annonçai que je
l'avais choisi pour mon second dans l'entreprise que je méditais. Les
deux dogues nous suivirent; Fritz et Ernest restèrent pour veiller sur
leur mère et sur nos provisions. Jack ne pouvait maîtriser sa joie. Nous
partîmes armés jusqu'aux dents, et, après avoir marché une heure dans le
bois de bambous, nous découvrîmes sur le sable les traces de notre âne.
Nous suivîmes cette indication précieuse, et bientôt nous parvînmes à un
ruisseau si rapide, que nous descendîmes un peu son cours pour trouver à
le passer sans danger. De l'autre côté, nous remarquâmes l'empreinte des
pieds de l'âne; mais il s'y en mêlait d'autres que nous jugeâmes être
d'un sabot plus large et plus fort; les unes et les autres disparurent
complètement; des buissons et deux ou trois petits ruisseaux nous les
firent perdre tout à fait.

Nous marchions donc au hasard, examinant attentivement sur la plaine
immense qui se déroulait devant nous; elle offrait de tous côtés le même
calme, la même solitude; à peine rencontrions-nous quelques oiseaux. À
notre droite s'élevait majestueusement la chaîne de rochers qui
partageait l'île: quelques-uns semblaient monter jusqu'aux nues, les
autres se dessinaient en formes variées. À notre gauche se prolongeait
une suite de collines tapissées d'une herbe haute, et du plus beau vert;
une rivière traversait la plaine, et semblait un large ruban d'argent.
Désespérant de rien trouver, nous allions revenir sur nos pas, quand
nous découvrîmes dans le lointain une troupe de quadrupèdes tantôt
réunis, tantôt épars; ils semblaient être de la taille des chevaux. Je
fis la réflexion que notre fugitif pourrait bien se trouver parmi eux,
et nous nous dirigeâmes de leur côté; plus nous nous approchions, plus
la terre devenait humide; nous étions dans un marais où nous enfoncions
à chaque pas. Nous sortîmes donc avec peine de la forêt de roseaux qui
couvrait ce marais; j'aperçus avec effroi que nous avions devant nous, à
la distance de trente pas, un troupeau de buffles. Je connaissais la
férocité de ces animaux, et je me sentis saisi de frisson à la pensée de
nous trouver face à face avec ces terribles adversaires. Je jetai un
regard de pitié et d'effroi sur mon bon Jack, et mes yeux se remplirent
de larmes. Néanmoins nous étions trop avancés pour reculer: il était
trop tard pour fuir. Les buffles nous regardaient avec plus d'étonnement
que de colère; car nous étions probablement les premiers hommes qu'ils
eussent rencontrés. Ceux qui étaient couchés se relevaient lentement,
les autres se tenaient immobiles. J'entrevis la possibilité de nous
échapper; mais ma première frayeur paralysait mes jambes: heureusement
nos chiens, qui s'étaient tenus quelque temps en arrière, sortirent des
roseaux; s'ils eussent été avec nous quand nous découvrîmes les buffles,
ceux-ci se seraient jetés sur eux et sur nous en même temps, et ils nous
auraient écrasés en un moment. Nos efforts pour retenir les deux dogues
furent inutiles; ils avaient fondu sur les buffles dès qu'ils les
avaient aperçus.

Le combat était engagé, et le troupeau tout entier poussait d'horribles
mugissements. Ces terribles animaux battaient du pied la terre, la
faisaient voler à coups de cornes; c'étaient, en un mot, les préludes
d'un affreux combat, ou nous devions inévitablement succomber. Turc et
Bill, suivant leur manière habituelle d'attaquer, se jetèrent sur un
jeune buffle qui se trouvait séparé des autres: ils le saisirent
fortement par les oreilles. Nous avions pu, pendant ce temps, reculer de
quelques pas, et préparer nos armes. Le jeune buffle faisait des efforts
inouïs pour se débarrasser de ses ennemis. Sa mère vint à son aide, et
de ses cornes longues et pointues elle se préparait à éventrer l'un de
nos chiens. Je profitai du moment: je donnai le signal à Jack, qui
faisait à mes côtés une admirable contenance; et deux coups de feu
partis à la fois produisirent sur le troupeau l'effet de la foudre. À
notre grande satisfaction, nos dangereux adversaires se mirent à fuir
avec une extrême rapidité. En un instant la plaine fut libre, et les
échos ne nous rapportaient que de faibles mugissements. Cependant nos
dogues n'avaient pas lâché prise; la mère seule de l'animal captif,
renversée par nos deux balles, se roulait en mugissant. Le sable volait
sous ses coups de pied redoublés; et, toute blessée qu'elle était, la
rage qui l'animait mettait les chiens dans un imminent danger. Je
m'approchai, et un coup de pistolet tiré entre les deux cornes acheva de
la tuer. Nous commençâmes alors à respirer librement. Nous avions vu la
mort de près: et quelle mort! Je louai Jack du sang-froid qu'il avait
montré, et de ce qu'au lieu de trembler et de pousser des cris il avait
bravement fait le coup de feu à mes côtés. Mais nous n'avions pas le
temps de nous livrer à de longues conversations, car nos deux dogues
luttaient toujours avec le buffletin, et je craignais que, lassés à la
fin, ils ne vinssent à quitter leur proie. Je désirais beaucoup les
aider, sans savoir cependant comment y parvenir. La détonation semblait
avoir rendu l'animal furieux. J'aurais pu le tuer comme sa mère; mais je
voulais le prendre, vivant, espérant que sa force, dès qu'il serait
dompté, suppléerait à celle de notre âne, que nous n'étions pas tentés
d'aller chercher plus loin. Cependant les coups de pied qu'il lançait et
les efforts qu'il faisait pour se débarrasser des chiens le rendaient
inabordable. Tandis que je réfléchissais, Jack eut la bonne idée de
tirer de sa poche son _lazo_; il s'en servit si adroitement, qu'il
entortilla les jambes de derrière de l'animal et le renversa aussitôt.
J'approchai alors, j'écartai les chiens, et avec une corde solide je
liai les jambes de derrière; muni du _lazo_, j'en fis autant pour les
jambes de devant.

«Victoire! s'écria alors mon intrépide compagnon; ce bel animal
remplacera notre stupide baudet; nous l'attellerons à la charrette, où
il figurera très-bien a côté de notre vache. Oh! que je vais être
heureux de le ramener avec nous! comme ma mère et mes frères vont être
étonnés!

--Patience! patience! le buffle n'est pas encore à la charrette! il est
là étendu, mais je ne sais pas comment nous ferons pour le sortir d'ici.

--Délions-lui les jambes, et il marchera.

--Tu crois donc qu'il suffirait de lui dire: Tu es en liberté,
suis-nous, ou, va devant?

--Mais les chiens le forceront à marcher.

--Et si d'un coup de pied il venait par hasard à les tuer, il pourrait
alors facilement s'enfuir au galop. Je crois que le meilleur moyen sera
de lui passer aux jambes une corde assez lâche pour le laisser marcher,
et pas assez pour lui permettre de courir. En attendant, ajoutai-je, je
vais mettre en pratique un procédé dont les Italiens ont coutume de se
servir pour dompter les taureaux sauvages, et qui, j'espère, nous
réussira. La circonstance justifie suffisamment la cruauté du moyen; ne
t'en effraie pas.»

Je commandai en même temps à Jack de tirer de toutes ses forces la corde
qui tenait les jambes de l'animal, afin de l'empêcher de remuer; je
tendis les deux oreilles aux dogues, et quand je vis la tête immobile,
je pris mon couteau, qui était pointu et bien tranchant, j'en traversai
les naseaux de l'animal, et fis glisser dans la blessure une corde qui
devait me servir de frein pour modérer sa fougue. Ce moyen barbare eut
un plein succès, et je pus attacher à un arbre le buffle devenu soumis
tout à coup, tandis que je dépeçai sa mère. Je pris la langue, sur
laquelle j'étendis une poignée de sel, que nous portions toujours sur
nous; je salai également plusieurs autres parties; et après avoir lavé
la peau des jambes pour nous en faire des bottines, selon la coutume des
chasseurs américains, j'abandonnai le reste du cadavre à nos dogues. Ils
se jetèrent dessus avec avidité; et j'allai me laver à la rivière,
auprès de laquelle nous nous assîmes pour manger un peu. Nous
remarquâmes alors des groupes d'oiseaux de proie qui disputaient le
buffle à nos chiens; ils se battirent d'abord, et ce ne fut qu'après
d'assez longs combats que chacun put prendre sa part de la curée. Mais
enfin l'énorme buffle ne fut bientôt qu'un squelette.

Dès qu'une compagnie d'oiseaux de proie s'en était rassasiée, une autre
lui succédait. Nous remarquâmes parmi ces brigands des airs le vautour
royal, le _callao_, qu'on nomme aussi l'oiseau-rhinocéros, à cause de
l'excroissance qu'il porte sur la partie supérieure du bec. Jack avait
encore envie d'abattre quelques-uns de ces oiseaux; mais je l'en
détournai.

«À quoi bon, lui dis-je, troubler sans cesse la tranquillité des
habitants de cette île? Notre sûreté personnelle, les besoins de notre
existence ne nous ont que trop autorisés à jeter parmi eux le trouble et
la désolation.»

L'esprit léger de Jack écoutait peu ces considérations; je fus obligé,
pour détourner son attention de ces oiseaux, de lui procurer une autre
occupation. Je le chargeai de couper quelques tiges de roseaux géants
qui croissaient alentour. Le petit paresseux se garda bien de s'attaquer
aux plus gros. Ceux-ci avaient un tel diamètre, qu'il eût été facile
d'en faire des vases d'un pied de large. Nous nous arrêtâmes aux plus
petits, que dans ma pensée je destinai à servir de moules à nos bougies.

Enfin nous songeâmes à nous mettre en route. Le buffle, retenu par la
corde qui lui traversait les naseaux, ne se montra pas trop rétif, et
nous partîmes sans nous occuper davantage de l'âne. D'ailleurs je me
rappelai tout ce que nous avions à emporter, et je ne voulais pas
prolonger l'inquiétude des nôtres par une plus longue absence.



CHAPITRE XXI

Le jeune chacal.--L'aigle du Malabar.--Le vermicelle.


Nous retrouvâmes le passage étroit des rochers, et nous le franchîmes
sans obstacles. Nous avions mis les roseaux sur le dos de notre buffle:
il regimba d'abord; mais quelques coups de corde le rendirent obéissant.
Soudain nous rencontrâmes sur notre route un gros chacal qui prit la
fuite; Turc et Bill s'élancèrent après lui, s'en emparèrent sans peine
et l'étranglèrent: c'était une femelle. Jack voulut pénétrer dans son
repaire, que j'avais trouvé dans un creux de rocher; mais, comme je
craignais que le mâle n'y fût caché, je pris la précaution de tirer
d'abord un coup de pistolet dans la cavité: rien n'en sortit. Jack y
pénétra alors; l'obscurité l'empêcha d'abord de voir; mais bientôt il
aperçut dans un coin Turc et Bill occupés à étrangler et à dévorer une
nichée de petits chacals, et ce ne fut qu'à grand'peine qu'il parvint à
en sauver un de leurs griffes. Il me demanda la permission de l'élever:
j'y consentis par pitié, et il l'emporta.

Je fis en sortant de là une nouvelle découverte: je reconnus dans
l'arbre auquel j'avais par hasard attaché le buffletin tandis que Jack
était occupé de son chacal, le palmier épineux, que je destinai à être
planté en haie près de Zelt-Heim. Nous arrivâmes à la nuit auprès des
nôtres, qui nous attendaient avec impatience. On admira notre buffle
noir, nouvel hôte sur les épaules duquel nous avions trouvé moyen de
nous décharger de nos fardeaux. Jack, avec sa vivacité ordinaire,
raconta la conquête du buffle et la découverte de son petit chacal,
qu'il présenta avec orgueil. Enfin il parla tellement, et souleva tant
de questions, que nous étions revenus depuis longtemps sans qu'il m'eût
été possible de demander à ma femme comment elle avait employé sa
journée, elle et ses deux fils.

Ma femme commença par me rendre bon témoignage de la conduite de mes
enfants pendant mon absence. Ils n'étaient pas restés oisifs; ils
avaient réuni des branches pour les feux de la nuit et préparé des
flambeaux de cannes à sucre; et ce dont je ne les aurais pas crus
capables, ils avaient abattu un palmier très-grand, celui dont Ernest
avait tranché la cime. Ce travail pénible leur avait demandé autant
d'adresse que de patience. Ils avaient employé tour à tour la scie et la
hache, et une corde attachée aux premières branches de l'arbre les avait
aidés à diriger sa chute. Mais pendant qu'ils se livraient à leurs
travaux, une bande de singes s'était glissée dans la hutte et l'avait
mise au pillage; ils avaient bu le vin de palmier, volé les noix de
coco, dispersé les pommes de terre; de sorte qu'à leur retour mes
enfants eurent beaucoup de peine à réparer le dégât. En sortant le soir,
Fritz avait aussi fait une chasse superbe, il s'était emparé d'un oiseau
de proie déjà couvert de toutes ses plumes, quoique très-jeune encore,
et que je reconnus pour l'aigle de Malabar. Comme cet oiseau est facile
à apprivoiser, je conseillai à mon fils de prendre soin du sien, de lui
bander les yeux, de le porter souvent sur son poing, et de l'élever
ainsi que font les fauconniers, de manière qu'il pût devenir utile à la
chasse.

Quand j'eus terminé mes conseils à mes enfants, ma femme, qui ne
s'associait point à notre enthousiasme, glissa, selon son habitude, un
mot de lamentation à propos de toutes les bêtes vivantes et mangeantes
que nous introduisions chaque jour dans la colonie; elle en fit le
recensement avec une sorte d'effroi, et j'eus beaucoup de peine à lui
faire comprendre que ces animaux étaient bien moins des objets de luxe
ou de parade que des ressources en cas de disette; pour la rassurer
davantage encore, je déclarai solennellement que quiconque amènerait
avec lui un nouvel hôte devait se charger exclusivement de son
entretien, et qu'à la première négligence la liberté serait rendue aux
captifs dont les maîtres se seraient montrés insouciants. Ensuite je
recommandai d'allumer un peu de bois vert, ce qui me donna une fumée
abondante dont j'avais besoin pour apprêter les morceaux de buffle que
nous ne mangerions pas sur-le-champ. Tandis que notre cuisine se
préparait ainsi, je n'oubliais pas nos animaux vivants; nous leur
distribuâmes une abondante nourriture, et le buffle se trouva fort bien
d'une large portion de pommes de terre et de quelques gorgées de lait de
vache, qu'il but de manière à me prouver qu'il n'était pas loin de
s'apprivoiser. Jack donna aussi du lait à son chacal.

Vint alors notre tour de souper: les fatigues de la journée nous avaient
procuré à tous un excellent appétit. Le repas fut gai; on plaisanta
quelque peu sur les bottines que Jack devait se faire avec la peau des
jambes du buffle, et sur le combat dans lequel il s'était couvert de
gloire. Il se défendit très-bien, et les rieurs passèrent de son côté.
Nos arrangements pour la nuit furent les mêmes que la veille: le buffle
fut attaché à un arbre près de la vache; Fritz voulut coucher son aigle
près de lui; cet oiseau, qui avait toujours les yeux bandés, s'y prêta
si bien, que de toute la nuit il ne donna pas un signe d'inquiétude. Les
chiens reprirent leur poste de garde devant notre porte, et nous nous
endormîmes enfin profondément. Notre nuit fut si tranquille, que pas un
de nous ne put s'éveiller pour entretenir nos feux, et le soleil était
levé sur l'horizon quand nous ouvrîmes les yeux. Après un déjeuner assez
frugal, je me disposai à donner le signal du retour pour Falken-Horst;
mais ma femme et mon fils en avaient autrement ordonné.

«Crois-tu donc, me dit-elle en riant, que nous nous soyons donné la
peine d'abattre un beau palmier sans vouloir en tirer quelque profit?
Ernest m'a dit que sa moelle devait être du sagou. Vérifie cela; et, si
le savant ne s'est pas trompé, je serai enchantée de faire, pour nos
potages, une provision de cette précieuse pâte.»

Je reconnus qu'en effet c'était bien un sagoutier: mais comment parvenir
à fendre en deux cet arbre de soixante-dix pieds de longueur? Certes, ce
n'était pas un petit ouvrage. Toutefois, avant même d'avoir réfléchi aux
moyens, j'adoptai le plan de ma femme: j'annonçai à ma jeune famille que
nous allions fabriquer du sagou et du vermicelle. Une autre idée me vint
en même temps à l'esprit: si je réussissais à séparer l'arbre en deux,
je voulais me servir de chacune des parties pour faire des canaux
destinés à conduire l'eau de la rivière des Chacals au potager de ma
femme, et de la dans notre plantation d'arbres européens. J'envoyai
Ernest et Franz me chercher de l'eau, et, aidé de Fritz et de Jack, je
soulevai une extrémité de l'arbre; je la plaçai sur de petites fourches
qui le retenaient ainsi dans une position inclinée, puis nous
commençâmes à le fendre en mettant des coins dans la fissure. Comme le
bois était tendre, nous n'eûmes pas beaucoup de peine, et nous arrivâmes
bientôt à la moelle. Une moitié de l'arbre fut posée à terre, et nous
entassâmes toute la moelle. Mes petits garçons sautaient de joie à
l'idée de cette occupation nouvelle.

Ernest revint alors avec ses vases pleins d'une eau que lui avaient
fournie ses lianes. Nous versions doucement l'eau sur la farine; nos
enfants, les bras nus, pétrissaient la pâte: quand le mélange me parut
complet, j'attachai à l'un des bouts de l'auge, faite avec un des côtés
de l'arbre, une râpe à tabac, et, poussant de ce côté la moelle que nous
avions bien pétrie, nous vîmes bientôt sortir, par les trous de la râpe,
de petits grains, que ma femme avait le soin de faire sécher au soleil.
Lorsque je jugeai notre quantité de sagou suffisante, je procédai à la
confection du vermicelle; j'eus soin de rendre la pâte plus épaisse; et,
en la pressant plus fortement contre la râpe, j'obtins par les trous de
petits tuyaux de longueur inégale et parfaitement semblables au plus
beau vermicelle d'Italie. Ma femme nous promit, pour notre peine, de
nous en préparer un plat, assaisonné de fromage de Hollande, à l'instar
du macaroni à la napolitaine.

Nous obtînmes ainsi une nourriture saine et substantielle. Il nous eût
été facile de rendre notre provision plus abondante; mais l'impatience
de regagner Falken-Horst, d'y porter nos conquêtes, et surtout la
perspective de pouvoir recommencer au besoin, en abattant un autre
sagoutier, nous firent hâter le travail. Ce qui restait de pâte fut
destiné à produire des champignons par la décomposition, et nous eûmes
soin de l'arroser pour hâter la fermentation.

Le reste du jour fut employé à charger nos divers ustensiles et ce que
nous devions rapporter de notre excursion. Le sagou, les noix de coco,
le buffle salé, que j'avais eu soin de fumer dès notre retour, ne furent
pas oubliés. Le lendemain, la caravane reprit la route de Falken-Horst:
le buffle, attelé à côté de la vache, commençait son apprentissage
domestique; nous n'eûmes qu'à nous louer de sa douceur; et d'ailleurs je
marchais devant lui, tenant à la main la corde passée dans ses naseaux,
prêt à le rappeler à l'obéissance s'il tentait de s'y soustraire.

Nous suivîmes le même chemin qu'en allant, et nous atteignîmes bientôt
nos arbres à caoutchouc.

Les vases que j'avais disposés pour recevoir le liquide n'étaient pas
aussi pleins que je l'avais espéré; le soleil avait fermé trop tôt les
ouvertures pratiquées à l'écorce des arbres; néanmoins la provision
suffisait pour nous permettre de tenter quelques essais. En traversant
le petit bois de goyaviers, nous fûmes subitement effrayés par les
hurlements de nos chiens, que nous vîmes se jeter dans un fourré et en
sortir aussitôt. Je craignis un moment que ce ne fût une bête sauvage
qui causait leur inquiétude, et j'allais lâcher mon coup de fusil dans
le buisson, quand Jack, qui s'était approché, et qui avait eu soin de se
jeter à terre pour découvrir la cause de cette peur subite, se leva en
éclatant de rire.

«C'est la truie, nous cria-t-il, qui se moque encore une fois de nous.»

Un grand éclat de rire accueillit cette découverte; un grognement sourd
sorti du buisson y répondit, et confirma ces paroles. Nous pénétrâmes
dans le fourré pour tâcher de découvrir ce que faisait là cet animal que
nous maudissions de bon coeur; la position dans laquelle elle se
trouvait nous réconcilia soudain avec elle. Elle venait de mettre bas,
et elle était occupée à allaiter sept ou huit petits cochons. Mes
enfants, qui voyaient déjà toute la famille à la broche, ne purent
s'empêcher de témoigner leur joie à ce spectacle.

Leur mère leur reprocha leur inhumanité, de condamner ainsi ces pauvres
animaux qui étaient à peine nés; et il fut résolu que deux seraient pris
pour être élevés avec la mère, et que les autres seraient abandonnés
dans les bois, où il leur serait loisible de se multiplier, et qu'enfin
la mère, après le temps d'allaitement, serait tuée, et nous fournirait
ainsi une bonne provision de lard salé.

Nous arrivâmes enfin à Falken-Horst, que nous retrouvâmes avec bien du
plaisir. Tout était en bon ordre: les hôtes de la basse-cour vinrent à
nous en caquetant de la manière la plus bruyante. Nous les accueillîmes
en leur jetant de nouvelles provisions. Le buffle et le chacal furent
attachés jusqu'à ce que l'habitude les eût rendus sociables; l'aigle de
Fritz le fut également, et on le plaça près du perroquet; mais mon fils
eut l'imprudence, en lui passant une ficelle à la patte, de lui
découvrir les yeux, qu'il avait eus bandés jusqu'alors. La lumière
produisit sur l'oiseau vorace un effet dont nous fûmes presque effrayés.
Nous le vîmes s'emporter soudain, lancer à droite et a gauche des coups
de griffe et de bec, si bien que le pauvre perroquet, qui se trouvait
malheureusement à sa portée, fut déchiré avant même que nous eussions pu
le secourir. Fritz entra en colère, et voulut tuer l'oiseau.

Ernest accourut aussitôt et l'arrêta. «Cède-moi cet animal, lui dit-il,
je me fais fort de le rendre souple comme un petit chien.

--Te le céder? Non vraiment; c'est moi qui l'ai pris, c'est à moi qu'il
appartient. Apprends-moi ton secret.»

Ernest secoua la tête négativement. Mon intervention devint alors
nécessaire. «Pourquoi, dis-je à Fritz, veux-tu que ton frère te donne
son secret sans retour, qu'il tienne moins aux fruits de ses lectures et
de ses méditations que tu ne tiens toi-même au produit de ton adresse?»

Je terminai enfin le débat en proposant à Fritz de donner son singe en
échange du secret d'Ernest. Cet arrangement, qui fut agréé, mit fin à la
contestation.

«Mon aigle, dit Fritz, est un vaillant animal; je le préfère à un singe,
dont tout le mérite gît dans ses grimaces.

--Soit, dit Ernest, je tiens peu à être un héros, j'aime mieux devenir
un savant. Je serai l'historiographe et le poète des hauts faits que tu
accompliras avec ton aigle.

--Tu verras; mais en attendant dis-nous ton secret. Que faut-il faire
pour le calmer?

--J'ai lu, je ne sais où, que les Caraïbes, en pareil cas, fument sous
le nez de l'oiseau rebelle. La fumée de tabac a sur eux la même
influence que sur les abeilles, qu'elle endort.»

Fritz se crut dupé, et il voulait reprendre son singe, attendu que le
prétendu secret d'Ernest lui paraissait beaucoup trop simple.

«Qu'importe, lui dis-je alors, la simplicité du moyen, s'il réussit?»

J'appuyai de toute mon autorité les paroles d'Ernest, et je priai Fritz
d'en faire sur-le-champ l'épreuve, afin d'arrêter les cris et les
battements d'ailes du bel oiseau, qui avait mis le désordre parmi nos
volailles. Dès les premières bouffées, l'oiseau se calma; Fritz
s'approcha, et lui enveloppa la tête d'un nuage épais de fumée. Peu à
peu l'animal perdit ses forces, et nous le vîmes bientôt, complètement
ivre, jeter sur nous des regards fixes; puis il devint tout à coup
immobile.

«Ah! mon aigle est mort! s'écria Fritz; c'est une cruelle méchanceté.»

Je le rassurai en lui faisant observer que, s'il était mort, il ne
pourrait pas se tenir sur ses jambes comme il le faisait, et j'ajoutai
qu'il n'était qu'endormi, comme le sont les abeilles qu'on enfume pour
enlever leur miel.

En effet, il revint à lui peu à peu, sans faire aucun bruit, quoiqu'on
lui débandât les yeux; il nous regardait d'un air étonné, mais sans
fureur, et chaque jour il devint plus apprivoisé. Le singe fut
unanimement adjugé à Ernest, et nous courûmes alors gagner nos bons
lits, qui nous parurent encore meilleurs après les deux nuits pendant
lesquelles nous en avions été privés.



CHAPITRE XXII

Les greffes.--La ruche.--Les abeilles.


Nous partîmes dès le lendemain matin pour établir à nos jeunes arbres
des tuteurs avec des bambous. Nous emmenâmes la claie chargée de
morceaux de fer pointus pour creuser la terre, et nous laissâmes au
logis la bonne mère et son petit Franz, en leur donnant commission de
nous préparer un bon dîner pour le retour et de faire fondre de la cire
pour nos bougies. Le buffle resta à l'écurie: je voulais que sa blessure
fût entièrement cicatrisée avant de le soumettre au travail, et déjà
quelques poignées de sel nous avaient obtenu son amitié. D'ailleurs la
vache suffisait pour traîner notre léger fardeau de bambous.

Nous trouvâmes nos arbres couchés par le vent tous du même côté. Des
bambous furent plantés et attachés solidement aux arbres avec une espèce
de liane qui croissait aux environs, et leur fournirent ainsi l'appui
dont ils avaient besoin. Mes trois fils aînés, qui étaient avec moi,
travaillaient avec beaucoup de zèle, et la nature même de notre
occupation donnait lieu à des questions que j'accueillais avec beaucoup
de plaisir; elles avaient toutes rapport à l'agriculture et à la
botanique. Elles furent même si nombreuses, qu'elles finirent par
m'embarrasser; mais je compris que le moment était favorable pour leur
donner des renseignements utiles: aussi je m'empressai d'y répondre
autant que mes connaissances me le permirent.

FRITZ. «Les arbres dont nous nous occupons sont-ils des sauvageons, ou
des sujets greffés?

JACK. Des sauvageons? Ne vas-tu pas nous faire croire qu'il y a des
arbres sauvages comme des buffles sauvages, et qu'il en existe d'autres
dont les branches se courbent complaisamment pour nous laisser cueillir
leurs fruits, comme un animal domestique obéit à la voix de son maître?

ERNEST. Tu as voulu faire là de l'esprit, et, mon pauvre Jack, tu n'as
rencontré qu'une sottise. Sans doute il n'y a pas là d'arbres dont les
branches se courbent à la voix de l'homme; mais crois-tu que tous les
êtres obéissent de la même manière? Alors mon père devrait, quand tu es
désobéissant, te passer une corde sous le nez comme il a fait au buffle.

MOI. Sans doute, il y a des arbres sauvages que l'on soumet à un genre
d'éducation qui leur est propre, et qui a pour but de modifier la nature
de leurs produits. Approchez, regardez cette branche: il vous est aisé
de voir qu'elle a été insérée dans celle-ci; la sève de cette branche
s'est répandue dans l'arbre entier, et le sauvageon est devenu un bel et
bon arbre.

ERNEST. C'est ce qu'on appelle enter ou greffer.

MOI. Oui, c'est bien cela; mais ces deux manières subissent des
modifications suivant la nature de l'arbre auquel on les applique. Ainsi
on ente en écusson ou en oeillet: les uns avec un bouton non enveloppé,
les autres avec une branche; mais souvenez-vous que dans ces
associations de divers produits de la nature, il faut toujours observer
cette règle générale: que les contraires ne s'allient point, et que les
arbres que l'on marie doivent être de même nature. Ainsi, on ne greffera
point des pommes sur un cerisier, parce que l'un de ces fruits est à
noyau, et l'autre à pépins. Quant aux arbres qui viennent ici sans
culture, tels que les palmiers, les cocotiers et les goyaviers, la
Providence a sans doute voulu par ce bienfait dédommager les pays chauds
de plusieurs grands inconvénients.

ERNEST. Comment a-t-on pu avoir l'idée première de la greffe, et d'où
a-t-on tiré les premières bonnes branches pour les insérer dans celles
des sauvageons?

MOI. Ta question est très-sensée, et prouve que tu apportes une grande
attention à mes explications. Les bons arbres fruitiers sont originaires
de quelques pays où ils portent naturellement des fruits aussi exquis
que l'art et les soins en peuvent produire chez nous. Ces arbres ont été
arrachés jeunes de leur sol natal et transplantés en Europe, où ils ont
servi à greffer les sauvageons; car le sol d'Europe est si peu propre à
produire naturellement de bons fruits, que le meilleur arbre fruitier
sortant de sa propre semence redevient sauvage et a besoin d'être
greffé. Des jardiniers rassemblent à cet effet dans des enclos une
quantité de jeunes arbrisseaux; on appelle ces enclos des pépinières, et
c'est là qu'on va chercher les boutures dont on a besoin.

ERNEST. Mais sait-on bien exactement quelle est l'origine de nos fruits
d'Europe, et par quels emprunts faits à l'Asie ou à l'Amérique l'homme
est parvenu à les perfectionner?

MOI. Oui, à peu près, et je puis sur ce point satisfaire ta curiosité.»

Je pris de là occasion d'apprendre à mes enfants l'origine de la plupart
des fruits d'Europe; je leur appris que tous nos fruits à coquille, tels
que la noix, l'amande, la châtaigne, sont originaires de l'Orient, que
la cerise vient du Pont, la pêche de la Perse, l'orange de la Médie,
etc.

Ces explications étaient entrecoupées d'exclamations assez comiques, qui
décelaient la prédilection de chacun pour tel ou tel fruit. Je craignais
d'abord de fatiguer l'attention ou la mémoire de mes enfants; mais ils
me conjurèrent de continuer, m'assurant qu'ils étaient bien loin
d'oublier ou de confondre.

«Heureux les pays!» s'écria Fritz en s'arrêtant devant les orangers, les
citronniers, les pistachiers et toute la belle plantation dont nous
avions environné Zelt-Heim, qui se trouvaient alors en plein rapport;
«heureux les pays où croissent de tels arbres!

--Sans doute, lui répondis-je, ces pays ont bien quelque droit à être
appelés fortunés; mais les chaleurs qui les brûlent et les dessèchent ne
rendent que trop nécessaires les fruits acides qui les enrichissent.
Ainsi l'orange et le citron appartiennent aux latitudes brûlantes d'où
l'on tira les fruits, tous cultivés avec succès, apportés en Europe, en
Espagne, en France, en Italie. C'est à Malte surtout que le climat leur
a été favorable. Les olives viennent de la Palestine; c'est Hercule,
suivant la mythologie, qui les apporta le premier en Europe, et qui les
planta sur le mont Olympe, d'où elles se répandirent dans toute la
Grèce. Les figues sont originaires de la Lydie, et les abricots
d'Arménie. Les prunes sont dues à la Syrie, et viennent directement de
Damas. Ce sont les croisés qui en ont apporté en Europe les principales
espèces, quoique quelques-unes puissent bien être européennes. La poire
est un fruit de la Grèce; le mûrier est dû à l'Asie, et le cognassier
passe pour venir de l'île de Crète. C'est l'arbre sur lequel le poirier
se greffe avec le plus de succès.»

Ces instructions produisirent d'autant plus d'effet sur l'esprit
attentif de mes enfants, qu'ils en avaient autour d'eux l'application
immédiate. À midi notre travail fut terminé; nous revînmes à
Falken-Horst avec un appétit prodigieux; notre bonne ménagère l'avait
prévu, et nous trouvâmes un macaroni au fromage de Hollande, accompagné
du chou du palmier, qui fut trouvé délicieux. Ernest, qui nous l'avait
procuré, fut bien remercié.

Après le repas, nous allâmes rendre visite au buffle; il commençait à
s'habituer à son nouveau genre de vie; le sel que nous lui donnions y
contribuait beaucoup; au lieu de ruer comme les jours précédents à notre
approche, il étendait vers nous sa langue raboteuse pour obtenir quelque
parcelle de cette friandise. J'espérai alors qu'à l'aide de bons
traitements j'obtiendrais de ce robuste animal des secours qui nous
seraient bien utiles.

Après cette visite, ma femme me rappela un projet que j'avais formé
depuis longtemps, mais dont l'exécution présentait de grandes
difficultés: c'était de substituer un escalier solide à l'échelle de
corde, qui l'avait toujours fort effrayée. Nous ne montions dans notre
chambre que le soir; mais le mauvais temps pouvait nous forcer à résider
tout à fait dans le château aérien; nous avions besoin alors de
descendre fréquemment, et l'échelle de corde pouvait donner lieu à des
accidents déplorables; car mes étourdis la franchissaient avec l'agilité
d'un chat, au risque de se rompre vingt fois le cou.

L'élévation de l'appartement ne permettait guère de songer à placer
cette construction en dehors de l'arbre; il aurait fallu pour cela des
poutres trop hautes, et par conséquent trop pesantes pour être
facilement remuées. Je savais que le figuier était creux, et la
malheureuse aventure de mon petit Franz m'avait appris qu'il renfermait
un essaim d'abeilles. Je résolus cependant de sonder sa cavité et de
m'assurer de son étendue. Mes fils prirent aussitôt chacun une hache,
et, s'élevant le long de la voûte de racines, ils se mirent à frapper
sur divers points en même temps, pour juger au son jusqu'où allait la
cavité; mais le bruit donna l'éveil à l'essaim, et Jack, qui s'était,
grâce à ses habitudes d'étourdi, posé précisément en face de
l'ouverture, eut la figure et les mains horriblement criblées de
piqûres. Je me hâtai de frotter ses plaies avec de la terre délayée dans
l'eau, et ce remède fit cesser la douleur. Fritz ne fut guère plus
heureux. Ernest seul dut à sa nonchalance habituelle d'en être préservé:
il arriva le dernier, et s'enfuit aussitôt qu'il aperçut le danger. Cet
événement imprévu interrompit les travaux de sondage, et je m'occupai
immédiatement du moyen de faire sortir l'essaim hors de l'arbre en lui
construisant une ruche. La voûte fut faite avec une grande calebasse; je
la couvris d'un toit de paille pour la mettre à l'abri, et je la scellai
de mon mieux sur une grande planche, au moyen de la terre humide, en ne
réservant qu'une petite ouverture destinée à servir d'entrée. Je me
trouvai seul pour accomplir tous ces préparatifs: les piqûres qu'ils
avaient reçues avaient mis mes fils à peu près hors de combat. Mais en
attendant que les grandes douleurs fussent passées, je préparai du
tabac, une pipe, un morceau de terre glaise, des ciseaux et des
marteaux. Puis, quand mes enfants furent disposés à m'aider, je
commençai à boucher l'ouverture avec de la terre glaise, en n'y laissant
que juste de quoi passer le tuyau de ma pipe, que j'avais bien bourrée
et allumée. Je me mis ensuite à fumer. Au commencement on entendit un
bruit épouvantable dans le creux de l'arbre; mais peu à peu il se calma,
et tout devint silencieux; je retirai ma pipe sans qu'il parût une seule
abeille. Alors, aidé de Fritz, nous commençâmes, avec un ciseau et une
hache, à détacher de l'arbre, un peu au-dessus des abeilles, un morceau
carré d'environ trois pieds. Avant de le détacher entièrement, je
recommençai ma fumigation; puis enfin je me hasardai à examiner
l'intérieur de l'arbre. Nous fûmes saisis d'admiration à l'aspect de ces
travaux immenses: il y avait une telle quantité de miel et de cire, que
je craignais de ne pas avoir assez de vases pour les contenir. Tout
l'intérieur de l'arbre était plein de rayons; je les détachai avec
précaution, et les déposai à mesure dans des calebasses que
m'apportaient mes enfants. Les rayons supérieurs, où les abeilles
s'étaient rassemblées en pelotons, furent placés dans la nouvelle ruche.

Je remplis un tonnelet de miel, après en avoir réservé quelques rayons
pour notre repas. Je fis couvrir avec soin ce baril de voiles et de
planches, afin que les abeilles, attirées par l'odeur, ne vinssent pas
le visiter. Je proposai aussi, afin de les écarter de leur ancienne
demeure, d'allumer dans l'intérieur de l'arbre quelques poignées de
tabac.

Mon idée eut un plein succès. Dès qu'elles furent en état de voler, et
qu'elles voulurent se rendre à l'arbre, l'odeur les en chassa bien vite,
et avant le soir elles s'accoutumèrent à leur nouvelle résidence. Comme
la journée s'était avancée dans ces diverses occupations, nous remîmes
au lendemain les travaux préparatoires de l'escalier. Je proposai à tout
le monde de veiller cette nuit-là pour préparer notre provision de miel.
Nous allâmes cependant faire un petit somme pour ne pas trop nous
fatiguer, et nous fûmes réveillés à l'entrée de la nuit. Nous nous mîmes
promptement à l'ouvrage; le tonnelet de miel fut vidé dans un chaudron;
à l'exception de quelques rayons, le reste, mêlé à un peu d'eau, fut mis
sur un feu doux et réduit en une masse liquide que nous passâmes à
travers un sac en la pressant, et que nous versâmes de nouveau dans la
tonne, qui resta debout toute la nuit. Le matin, la cire s'était séparée
et élevée au-dessus du miel en un disque dur et solide, et au-dessous
restait le miel le plus appétissant qu'on pût voir. La tonne fut
soigneusement refermée et mise au frais dans une fosse, que nous nous
promîmes bien d'aller souvent visiter.



CHAPITRE XXIII

L'escalier.--Éducation du buffle, du singe, de l'aigle.--Canal de
bambous.


Ces travaux accomplis, nous passâmes à l'inspection du tronc que nous
venions de conquérir; je reconnus, après l'avoir sondé dans tous les
sens, que le figuier qui nous servait de retraite ressemblait au saule
d'Europe, et qu'arrivé à un certain degré de croissance, il ne se
soutenait plus que par son écorce. Rien n'était donc plus facile que de
placer dans la cavité l'escalier que je projetais, et cette cavité était
assez spacieuse pour me permettre d'y ficher au milieu un pieu destiné à
servir de pivot à la construction.

À vrai dire, cette entreprise me sembla d'abord fort au-dessus de mes
forces; mais je savais que l'intelligence humaine, aidée de la patience
et de la persévérance, triomphe de bien des obstacles, et je n'étais pas
fâché de trouver des occasions de développer dans mes fils ces
conditions essentielles du succès. J'aimais à les voir grandir et se
fortifier dans une activité continuelle, qui les empêchait de regretter
l'Europe et les jouissances qu'ils y avaient laissées.

Nous commençâmes par couper dans l'arbre, en face de la mer, une porte
exactement de la grandeur de celle que nous avions enlevée de la cabine
du capitaine. Nous nettoyâmes ensuite l'intérieur. L'ouverture pratiquée
pour enlever le miel de l'essaim ne nous donnait pas assez de jour: j'y
suppléai par deux autres fenêtres, que je plaçai à des distances à peu
près égales; j'adaptai à chacune de ces ouvertures les trois fenêtres
que nous avions prises au vaisseau, avec leurs vitres et leurs châssis.
Nous fîmes ensuite, dans la partie ligneuse, et sans endommager
l'écorce, des rainures pour supporter les marches de l'escalier. Nous
plantâmes au milieu une poutre d'environ dix pieds, autour de laquelle
je fis des rainures correspondantes à celles de l'arbre. Nous y plaçâmes
les marches successivement. Arrivés à l'extrémité de la poutre, nous la
surmontâmes d'une autre, qui fut fixée avec de larges boulons en fer et
des câbles bien solides, et nous continuâmes ainsi jusqu'à ce que nous
eûmes atteint notre chambre à coucher. Là nous ouvrîmes une autre porte,
et mon but fut rempli.

Ces travaux ne s'accomplirent pas avec la rapidité que je viens de
décrire: chaque jour amenait de nouveaux essais, des tentatives souvent
infructueuses; mais nous étions animés par ces deux grands éléments de
succès, patience et courage; nous eûmes le temps de les exercer l'un et
l'autre. Ce ne fut qu'après trois semaines d'un travail opiniâtre et
souvent sans résultat que nous parvînmes à faire un escalier praticable,
où l'espace intermédiaire entre les marches fut garni de planches posées
de hauteur au-devant de chaque degré; et, pour servir de rampe,
j'attachai au sommet deux cordes qui tombaient jusqu'en bas. Mes fils ne
pouvaient se lasser de monter et descendre dans le but de mieux admirer
notre oeuvre. Nous étions tous parfaitement satisfaits de nos faibles
talents: faibles est le mot, car notre travail était loin d'être
parfait; mais, tel qu'il était, l'escalier suffisait à nos besoins, et
c'est ce que nous demandions.

Ces trois semaines ne furent pas cependant totalement consacrées à notre
construction. Nous avions entrepris et terminé plusieurs autres travaux
de moindre importance; et des événements étaient venus rompre la
monotonie de notre vie habituelle.

Bill avait enfin mis bas six jolis petits dogues. Il fallut renoncer à
les élever tous. Deux seulement, un mâle et une femelle, furent
conservés, et les quatre autres jetés à la mer. On les remplaça auprès
de la nourrice par le petit chacal de Jack. Bill se soumit sans
difficulté à cette substitution.

L'éducation du jeune buffle avait été une de nos principales
distractions. Je voulais le dresser à porter des fardeaux et un
cavalier, comme il était déjà habitué à traîner; je lui avais passé dans
le nez, à la manière cafre, un bâton avec lequel je le gouvernais comme
avec un mors. Néanmoins ce ne fut pas sans difficulté qu'il se prêta à
cette manoeuvre. Il renversa d'abord tous les fardeaux; mais peu à peu
je l'accoutumai à recevoir sur son dos d'abord le singe, ensuite Franz,
puis Jack, enfin Fritz, qui le dompta complètement. Ce fut encore là un
des triomphes de la patience sur des difficultés qui pouvaient au
premier abord paraître insurmontables. Toute ma jeune famille prit, en
domptant le buffle, des leçons d'équitation qui valaient celles du
manége. Ils pouvaient sans crainte aborder désormais le cheval le plus
rétif; il est certain qu'il le serait toujours moins que n'avait été le
buffle.

Fritz n'avait pas négligé son aigle, qui faisait de sensibles progrès et
qui s'entendait déjà très-bien à fondre sur les oiseaux morts que son
maître plaçait à sa portée. Il n'osait cependant pas encore l'abandonner
au vol libre; il avait peur que son caractère sauvage ne l'emportât et
ne le privât à jamais de sa jolie conquête. L'indolent Ernest lui-même
avait entrepris l'éducation du singe. Knips était vif et intelligent;
mais il apportait aux leçons la plus mauvaise volonté qu'on puisse
imaginer. Il était tout à fait plaisant de voir ce grave professeur
obligé de gambader presque autant que son élève pour s'en faire obéir;
enfin il fit tant, qu'il habitua le malin Knips à porter sur le dos une
petite hotte dans laquelle il le forçait à déposer et à porter diverses
provisions. Cette petite hotte, qu'il avait construite en roseaux à
l'aide de Jack, était assujettie sur le dos du singe par deux courroies
qui lui prenaient les bras, et une troisième qui venait se rattacher à
sa ceinture. Ce fut d'abord un supplice pour le malicieux animal: il se
roula, désespéré et furieux; mais enfin l'habitude triompha, et Knips,
qui d'abord ne manquait jamais d'entrer en fureur à la vue de la hotte,
s'y habitua tellement qu'on ne pouvait plus la lui ôter. Jack avait
moins de succès, et quoiqu'il eût donné à son chacal le nom de _Joeger_
(chasseur) comme pour l'encourager à le mériter, la bête féroce ne
chassait encore que pour son propre compte; ou, si elle rapportait
quelque chose à son maître, ce n'était guère que la peau de l'animal
qu'elle venait de dévorer. J'exhortai cependant Jack à ne pas se
décourager, et il y mit une patience dont je l'aurais cru peu
susceptible.

Pendant ce temps-là j'avais perfectionné la fabrication des bougies, et
j'étais parvenu, en les roulant entre deux planches, à leur donner la
rondeur et le poli des bougies d'Europe, dont elles ne se distinguaient
plus que par une couleur verdâtre. Les mèches me causèrent de notables
embarras; le fil de caratas, dont je m'étais servi d'abord, répondait
mal à mon désir, car il se charbonnait en brûlant. Je le remplaçai
heureusement par la moelle d'une espèce de sureau; ce qui ne m'empêcha
pas de regretter beaucoup le cotonnier. J'avais mis aussi en oeuvre le
caoutchouc que nous avions recueilli; je pris une vieille paire de bas
que je remplis de sable, et auxquels j'adaptai une forte semelle de peau
de buffle, puis je l'enduisis de plusieurs couches de caoutchouc. Quand
l'épaisseur me parut raisonnable, je brisai le moule, retirai le bas,
puis, après avoir bien secoué les bottes, je les mis sur-le-champ à mes
pieds, et je me trouvai avec une chaussure qui m'allait fort bien. Mes
fils en furent jaloux, et ils me supplièrent de faire pour eux ce que je
venais d'exécuter pour moi. Mais avant d'entreprendre un aussi long
travail, je voulais m'assurer de la solidité de celui que je venais de
terminer. En attendant, je façonnai de mon mieux, pour Fritz, la peau
des jambes du buffle. Mes efforts furent inutiles, je ne parvins à faire
qu'une ignoble chaussure avec laquelle mon pauvre enfant osait à peine
se montrer. Je l'en délivrai en lui permettant, à sa grande
satisfaction, de ne plus porter ce déplorable essai de mocassins.

J'utilisai encore nos deux canaux de palmier, et, au moyen d'une digue
qui élevait l'eau sur un point du ruisseau, nous pûmes donner à notre
courant une pente convenable qui poussait l'eau jusque auprès de notre
demeure, où elle était reçue dans la vaste écaille de tortue que Fritz
avait destinée à cet usage. Cette source n'avait d'autre inconvénient
que celui d'être exposée au soleil, de sorte que l'eau, si elle était
claire et pure, était en même temps chaude quand elle arrivait jusqu'à
nous. Je résolus de remédier à ce petit désagrément en remplaçant plus
tard ces canaux découverts par de gros conduits de bambous enfouis dans
la terre. En attendant l'exécution, nous nous réjouîmes de cette
nouvelle acquisition, et nous remerciâmes tous Fritz, qui en avait eu
l'idée première.



CHAPITRE XXIV

L'onagre.--Le phormium tenax.--Les pluies.


Un matin que nous étions occupés à mettre la dernière main à notre
escalier, nous fûmes tout à coup surpris par des hurlements aigus et
prolongés qui se faisaient entendre dans le lointain. Nos deux dogues
dressèrent soudain les oreilles et semblaient se préparer au combat. Je
fus effrayé, et j'ordonnai aussitôt à mes enfants de regagner le sommet
de l'arbre. Nos armes furent chargées et disposées, et nous nous tenions
en garde, jetant nos regards de tous côtés; mais le bruit ayant cessé
quelques instants, et rien ne paraissant, je descendis à la hâte bien
armé, je rassemblai notre bétail épars, revêtis mes chiens de leurs
colliers à pointes, et remontai sur l'arbre pour attendre l'arrivée de
l'ennemi.

JACK. «C'est le hurlement du lion. Je serais charmé de me trouver en
face de ce noble animal, qui est, dit-on, aussi généreux que brave.

MOI. Généreux, soit; cependant ne t'y fie pas. Mais ce ne sont pas des
lions assurément, leurs rugissements sont plus prolongés et moins aigus
que ceux-ci.

FRITZ. Ce sont peut-être des chacals qui viennent nous demander
vengeance de la mort de leurs frères.

ERNEST. Je crois plutôt que ce sont des hyènes, dont le hurlement doit
être aussi affreux que la mine.

FRANZ. Ce sont simplement des cris de guerre de quelques sauvages qui
viennent manger leurs prisonniers.

MOI. Quoi que ce puisse être, faisons bonne contenance, et prenons garde
de laisser abattre notre courage par des craintes prématurées.»

Tandis que je parlais ainsi, je vis Fritz se mettre à rire et à jeter
tout d'un coup son fusil de côté: il avait reconnu le terrible ennemi
qui nous menaçait.

«C'est notre âne, s'écria-t-il, qui revient à nous, et qui entonne
simplement son hymne de retour.»

En effet, c'était bien nôtre fugitif; nous l'aperçûmes à travers le
feuillage, marchant paisiblement vers nous et s'arrêtant de temps en
temps pour brouter. Mais il ne revenait pas seul, il avait avec lui un
animal d'une race à peu près semblable à la sienne. Ses formes étaient
plus gracieuses; il joignait à la force l'élégance du cheval. Je
reconnus aussitôt l'onagre.

Cette découverte me remplit de joie, et balança très-heureusement la
mauvaise humeur que nous n'aurions pas manqué de ressentir contre notre
baudet pour la panique qu'il nous avait inspirée. Je recommandai à mes
fils le plus grand silence, et je songeai aux moyens de nous rendre
maîtres du nouveau venu.

Je savais que les naturalistes regardent comme impossible d'apprivoiser
l'onagre. Cette difficulté me tentait; et je voulais faire l'épreuve
d'un moyen qui me vint à l'esprit. Je pris une corde, à l'extrémité de
laquelle je fis un noeud coulant; puis je fendis en deux un bambou, et
je joignis par une ficelle les deux parties, mais à un bout seulement,
de manière à obtenir une sorte de pinces fortes et résistantes. Fritz,
qui suivait attentivement tous mes préparatifs, les trouvait beaucoup
trop longs; et, dans son impatience, il me proposait de lancer son
_lazo_ contre l'onagre. Je le lui défendis. J'avais peur, s'il venait à
manquer son coup, que le bel animal ne nous échappât; car je connaissais
sa prodigieuse agilité.

Quand nos préparatifs furent achevés, je chargeai Fritz, comme plus
leste et plus adroit que je n'étais moi-même, d'aller passer au cou de
l'onagre le noeud coulant que j'avais disposé, tandis que j'attachai à
une racine l'autre extrémité de la corde. Je me cachai ensuite derrière
un arbre, et je laissai mon fils s'avancer seul.

Il se présenta tranquillement devant le sauvage animal, qui broutait.
Cette vue parut l'effrayer: c'était sans doute la première figure
d'homme qu'il rencontrait. Mais Fritz restant immobile, l'onagre se
remit paisiblement à paître. Son compagnon fut moins impassible; il
s'approcha, alléché par une poignée de grains mêlés de sel que mon fils
lui tendait.

L'onagre lui-même, attiré par la curiosité, s'avança la tête haute et en
soufflant. À peine était-il à portée, que Fritz lui jeta adroitement le
noeud coulant par-dessus la tête. Le pauvre animal recula aussitôt; mais
il était prisonnier, et le bond ne fit que serrer davantage le noeud.
L'étreinte fut même si forte, qu'il tomba la langue pendante et sur le
point d'être étranglé. Je me hâtai d'accourir et de desserrer le noeud;
je jetai autour de son cou le licol de l'âne; en faisant usage de la
pince, je pris entre ses deux parties le nez de l'animal et je l'y tins
fortement serré. La douleur qu'il en ressentit calma sa fureur, et nous
permit de l'approcher sans danger. Nous reconnûmes alors que c'était une
femelle.

Mes fils, dont l'imagination allait vite, se réjouissaient déjà de
monter ce gracieux animal. Plus patient qu'eux, je leur dis qu'avant de
le faire caracoler il fallait songer à le dompter. Nous commençâmes
aussitôt cette éducation, qui présenta des difficultés inouïes. Il
fallait chaque jour le serrer fortement pour en obtenir la moindre
marque de soumission. Recouvrait-il sa liberté, il redevenait soudain ce
qu'il était auparavant, farouche et indomptable. Je le fis jeûner, je le
chargeai de lourds fardeaux; tout était inutile, et plusieurs fois je
désespérai de l'entreprise; néanmoins je continuai avec une ténacité et
une constance que je n'aurais point eues en Europe. Stimulé par le
besoin de réussir, qui m'avait sans cesse guidé depuis que nous étions
sur cette terre déserte, j'espérais toujours que la fatigue
l'emporterait sur le mauvais naturel de l'animal. Mais j'avais beau
faire: il était doux et tranquille dans son écurie, se laissait
approcher et caresser; mais il reprenait toute sa fureur dès qu'on
essayait de le monter.

Enfin, tous les moyens que j'avais imaginés ayant été inutiles, je me
rappelai la manière dont les maquignons parviennent à rendre dociles les
chevaux trop rétifs; et, tout cruel qu'était le procédé, je résolus d'y
recourir. Un jour que le bel animal se refusait, comme de coutume, à
toute tentative pour le monter, je lui saisis rudement le bout de
l'oreille entre les dents et je le mordis jusqu'au sang; il s'arrêta
aussitôt, et resta immobile; Fritz profita du moment et s'élança sur son
dos; après quelques sauts, l'onagre reprit sa tranquillité, et trotta
comme mon fils le voulut.

Je le cédai à Fritz. J'étais fier de voir mon fils voler comme l'éclair,
dans l'avenue de Falken-Horst, sur ce beau coursier que j'avais eu
l'honneur de dompter. J'eus soin cependant d'attacher ses deux jambes de
devant avec une corde assez lâche qui devait modérer sa vitesse; je lui
adaptai aussi à la mâchoire un caveçon, et, au moyen d'une baguette dont
on lui frappait l'oreille, nous parvenions à le diriger comme avec un
mors. Nous commençâmes dès ce moment à le compter au nombre de nos
animaux domestiques, et à lui donner un nom; nous l'appelâmes
_Leichtfuss_, c'est-à-dire Pied-Léger, et certainement jamais animal
n'avait mieux mérité son nom; c'était un nouveau sujet ajouté à
l'éducation de mes fils. Je ne désespérais pas encore de revoir
l'Europe, et je me flattais que cette éducation, qui développait leurs
forces physiques et leurs grâces extérieures sans nuire à leur
instruction morale, les mettrait un jour en état de briller dans la
société.

Pendant le dressement de Leichtfuss, qui n'avait pas duré moins de trois
semaines, la basse-cour s'était accrue; nos poules avaient couvé une
quarantaine de poussins. La bonne ménagère avait un soin minutieux de ce
petit peuple. Elle en était plus fière et plus heureuse que nous ne
l'étions de nos animaux de luxe; le buffle seul trouvait grâce auprès
d'elle, parce qu'il traînait les provisions; les autres, elle les
proscrivait en masse: l'aigle, l'onagre, le flamant, le singe, le
chacal, n'étaient pour elle que des bouches inutiles, des animaux à
nourrir, sans profit à en tirer. Les poulets, au contraire, étaient
d'une utilité que personne ne pouvait contester; elle les soignait aussi
avec cette attention que les femmes possèdent seules. J'admirai avec
quelle religieuse ardeur une bonne mère s'arrête à tout ce qui lui
retrace l'image de l'enfance, qu'elle aime tant. Ma femme, loin de se
plaindre du surcroît de besogne que lui donnaient ces quarante à
cinquante poussins, en paraissait, au contraire, fort satisfaite.

L'approche des pluies, hiver de ces contrées, nous força à songer à un
travail nécessité d'ailleurs par l'augmentation de la basse-cour: il
fallait construire un toit destiné à protéger nos bestiaux contre les
intempéries de la saison. Des bambous fournirent la charpente; de la
mousse et de la terre glaise remplirent les intervalles, et une couche
de goudron répandue par-dessus le tout nous donna un toit si solide,
qu'on aurait pu sans crainte marcher dessus. Les racines de notre arbre,
qui s'élevaient en voûte, servirent de cloisons, que nous fermâmes avec
des planches, et nous eûmes ainsi, au pied de notre habitation aérienne,
une série de pièces assez bien disposées pour que nos provisions y
fussent placées sans gêner nos animaux. Nous y avions ménagé un fenil,
destiné à abriter le foin, la paille et les provisions de bétail. Ce
travail achevé, nous commençâmes à recueillir nos provisions; les pommes
de terre et le manioc eurent la préférence.

Un jour que nous revenions de chercher des pommes de terre, et tandis
que ma femme et Franz conduisaient le char à la maison, j'eus l'idée
d'aller jusqu'au bois de chênes avec mes fils aînés. Maître Knips, qui
nous avait accompagnés, attira tout à coup notre attention par ses cris:
il était engagé dans un buisson, où d'autres cris et des battements
d'ailes réitérés indiquaient qu'il n'était pas seul. J'y envoyai Ernest,
qui ne tarda pas à nous appeler lui-même.

«Papa! nous cria-t-il, papa, Knips est aux prises avec une poule à
fraise; le gourmand veut manger les oeufs, et voici le coq qui vient au
secours de sa tendre moitié. Accourez donc, c'est curieux. Moi, je tiens
Knips.»

Fritz courut en effet, après avoir attaché Leichtfuss à un arbre, et je
le vis bientôt revenir à moi tenant dans ses bras le coq et la poule à
fraise. Il me remit les deux précieux volatiles, et il alla enlever les
oeufs, tandis qu'Ernest retenait son singe. Celui-ci arriva bientôt
après, tenant son chapeau avec précaution, et chassant le singe devant
lui. Il portait ainsi les oeufs, qu'il avait eu soin de recouvrir d'une
espèce d'herbe longue et plate, dont les feuilles figuraient assez bien
des lames de sabre.

«Voilà de quoi amuser le petit Franz,» me dit-il en me montrant ces
feuilles. Je le louai d'avoir ainsi pensé à son frère; mais je donnai
peu d'attention à ce qu'il apportait, et je m'arrêtai surtout à la
découverte du coq et de la poule: nous nous assurâmes d'eux en leur
liant les pattes. Nous nous remîmes alors en marche. Pendant la route,
Ernest portait souvent à son oreille les oeufs, prétendant entendre
remuer les poussins. En effet, je reconnus que plusieurs étaient cassés,
et que les petits commençaient à se montrer.

Fritz, tout joyeux de la découverte, ne résista point à la tentation de
mettre sa monture au trot pour l'annoncer à sa mère; mais il ne put la
modérer, car une poignée d'herbes aiguës qu'il agitait autour de ses
oreilles lui donnait une rapidité effrayante. Il ne lui arriva rien de
fâcheux cependant, et nous le trouvâmes sain et sauf auprès de sa mère.

Pourtant, deux jours après cette excursion, nous avions complètement
oublié cette herbe. Fritz, en la maniant, s'aperçut qu'elle était
très-souple, et il eut l'idée d'en tresser un fouet pour Franz, qui
était chargé spécialement de la garde du troupeau. Je remarquai la
flexibilité des longues feuilles de cette plante, et en m'approchant, à
ma grande satisfaction je reconnus le lin vivace de la Nouvelle-Zélande
(_phormium tenax_). Ma femme en fut transportée de joie. De tous les
produits de l'Europe, le lin était celui qu'elle regrettait le plus. Ses
yeux étincelaient de plaisir, et déjà elle parlait de faire de la toile
pour renouveler notre garde-robe, qui de jour en jour menaçait davantage
de nous laisser nus.

«Oh! de toutes vos découvertes voici certainement la plus précieuse.
Procurez-moi du lin, un rouet, des métiers, je serai la plus heureuse
des femmes; je vous ferai des chemises et des pantalons de bonne toile.
Donnez-moi une abondante provision de cette plante.»

Tandis que ma femme se livrait à son enthousiasme, Fritz et Jack, qui le
partageaient, s'esquivèrent et montèrent, le premier sur l'onagre, le
second sur le buffle: ils partirent avec une telle rapidité, qu'ils
avaient disparu avant que nous eussions pu nous opposer à leur projet.
Ils revinrent peu d'instants après, rapportant chacun une énorme botte
de phormium. L'empressement qu'ils avaient mis à satisfaire leur mère ne
me laissa pas la force de leur faire des reproches. À peine furent-ils
descendus de cheval, que Jack se mit à nous raconter d'une manière
très-drôle comment son cheval cornu avait suivi pas à pas l'onagre, et
combien peu il avait eu besoin de se servir de sa cravache pour
l'exciter et le ramener à l'obéissance.

«Il faudra, leur dis-je, aider à votre bonne mère à rouir le lin que
vous venez de cueillir.»

Le lendemain matin nous partîmes pour le marais des Flamants; nous
avions placé sur la charrette nos paquets de lin; nous les divisâmes et
nous les plongeâmes dans le marais, après les avoir chargés de grosses
pierres pour les forcer à rester au fond. Dans l'intervalle nous eûmes
plusieurs fois occasion de remarquer l'instinct des flamants. Ils
construisent leurs nids en cônes au-dessus de la superficie des marais,
et font au sommet un enfoncement dans lequel la femelle dépose ses
oeufs, et où elle peut les couver en restant les jambes dans l'eau. Ces
nids sont d'argile, et si solidement maçonnés, que l'eau ne peut ni les
dissoudre ni les renverser.

Le lin fut laissé quatorze jours dans l'eau; une seule journée suffît
pour le faire sécher complètement. Nous le rapportâmes à Falken-Horst,
où il fut serré. Renvoyant aux temps pluvieux qui s'approchaient les
occupations nombreuses de sa préparation, je promis à ma femme un rouet,
des battoirs, et tout ce dont elle aurait besoin après que son lin
aurait été teillé. Mais nos récoltes demandaient nos soins, et les
premières pluies, qui commençaient à tomber, nous rendaient tous les
moments précieux. Déjà la température, de chaude et ardente, était
devenue glaciale et changeante. Nos derniers beaux jours furent employés
à ramasser des pommes de terre, du manioc, des noix de coco; la
charrette ne cessait de rouler, et nous nous donnions à peine le temps
de prendre nos repas. Nous plantâmes à Zelt-Heim diverses espèces de
palmiers. Nous serrâmes tout le blé d'Europe qui nous restait; car je
comptais beaucoup sur l'humidité de la saison pour activer sa
végétation, et nous préparer l'espoir d'une récolte abondante qui nous
fournirait ainsi le pain de notre patrie, que nous regrettions beaucoup.
Nous fîmes aussi une belle et vaste plantation de cannes a sucre; nous
voulions réunir autour de nous tout ce qui pouvait contribuer à nous
être utile ou agréable. Les travaux durèrent quelques semaines, pendant
lesquelles l'hiver était déjà avancé; des vents impétueux soufflaient
dans le lointain, et la pluie tombait par torrents et sans discontinuer;
la côte ressemblait à un lac. Ma femme était devenue triste, et Franz,
effrayé, demandait quelquefois en pleurant si ce n'était pas un nouveau
déluge.

Je ne vis pas sans effroi que notre sûreté était compromise dans notre
château aérien. Le vent menaçait à chaque instant de l'enlever, et nous
avec lui; la pluie, qui fouettait avec force, venait nous mouiller
jusque dans notre lit, malgré la toile à voile dont j'avais bouché les
ouvertures. Nous abritâmes nos hamacs dans l'escalier, et nous
descendîmes chercher un asile sous le toit goudronné que nous avions
couvert pour nos bêtes dans les racines du figuier. L'espace était
étroit, et l'odeur de nos voisins nous rendit l'habitation pénible les
premiers jours; mais enfin, quand nous eûmes placé aussi sur l'escalier
les divers ustensiles de cuisine dont nous avions un besoin journalier,
que ma femme eut pris l'habitude de travailler sur une des marches,
auprès d'une fenêtre, avec son petit Franz assis à ses côtés, quoique
bien mal à notre aise, et regrettant pour la première fois depuis notre
naufrage les solides et commodes habitations de notre patrie, nous
commençâmes à nous consoler. Pour ranimer davantage le courage des
miens, je travaillai de toutes mes forces à améliorer autant que
possible la position où nous nous trouvions. Je diminuai un peu l'espace
destiné à nos bêtes. Nous fîmes sortir et nous abandonnâmes dans la
campagne celles qui, étant indigènes, pouvaient se suffire à
elles-mêmes; afin que cette liberté ne nous les fit pas perdre, j'eus
soin de leur attacher au cou des sonnettes, et chaque soir je m'en
allais, avec Fritz, les chercher dans les pâturages; souvent même elles
revenaient seules à l'étable. Ces courses étaient extrêmement pénibles,
et il nous fallait les faire par une pluie dont les orages d'Europe ne
peuvent donner une idée. Nous en revenions mouillés jusqu'aux os et
transis de froid. Ma femme nous fit à chacun un manteau à capuchon qui
nous fut d'un grand secours pour ces courses. Elle prit deux chemises de
matelot qui nous restaient encore, elle y adapta des capuchons que nous
pouvions rabattre à volonté, et nous les enduisîmes d'une couche épaisse
de caoutchouc. Grâce à ces manteaux imperméables, nous pouvions sans
crainte braver la pluie. Ainsi vêtus, nous avions vraisemblablement
assez mauvaise mine; car aussitôt que nous les endossions la troupe
partait d'un grand éclat de rire. Néanmoins chacun d'eux aurait voulu en
avoir un semblable; mais nous n'avions pas assez de caoutchouc pour les
contenter.

La fumée nous incommodait au plus haut degré; elle était si épaisse,
attendu que nous manquions totalement de bois sec, qu'il fallait
renoncer à nous chauffer et même à allumer du feu pour les besoins de la
cuisine. Nous nous contentions de vivre de laitage, et nous nous
bornions, à de longs intervalles, à faire du manioc ou à rôtir quelques
morceaux de viande salée.

Nos journées s'écoulaient au milieu de travaux qui étaient toujours les
mêmes. Le soin des bestiaux occupait la matinée, puis nous faisions du
manioc. La nuit arrivait de bonne heure, amenée par l'obscurité
croissante du ciel, augmentée encore par l'épaisseur du feuillage de
l'arbre. La famille alors se réunissait autour d'une grosse bougie: la
mère soignait le linge; j'écrivais mon journal, Ernest en recopiait les
feuillets; Fritz et Jack enseignaient à lire et à écrire à Franz, ou
bien dessinaient les plantes et les animaux qu'ils avaient remarqués
dans leurs excursions. Enfin une prière de reconnaissance terminait
dignement notre journée.

Quelquefois nous avions le bonheur d'avoir un peu moins de vent; alors
nous nous hâtions de faire rôtir soit un poulet, soit un pingouin pris
dans le ruisseau: tous les quatre à cinq jours nous faisions le beurre,
qui était pour nous un vrai régal. Ces petits incidents, qui rompaient
la monotonie de notre existence, étaient pour nous de véritables fêtes.
Le manque de fourrage fut cause que je m'applaudis de la détermination
que j'avais prise relativement aux animaux originaires du pays: nous
n'aurions jamais pu les nourrir; nous avions déjà tant d'animaux
domestiques, que nous étions fort en peine.

Nous passions nos journées à la fenêtre, les yeux tournés vers
l'horizon, attendant sans cesse une éclaircie. Ma femme elle-même,
malgré sa prédilection pour Falken-Horst, commençait à s'impatienter et
me demandait de construire pendant la belle saison une maison solide qui
nous abritât un peu mieux l'hiver suivant. Falken-Horst devait être
toujours, suivant elle, notre habitation d'été; mais la triste
expérience que nous faisions nous prouvait la nécessité d'une maison
d'hiver.

Nous étions tous de son avis; Fritz me rappela alors Robinson Crusoé,
qui avait trouvé une grotte dans un rocher, et nous engagea à aller
chercher parmi les rochers de la côte un abri solide où nous pussions
trouver, comme lui, cave, salle à manger, etc., quand les pluies
auraient cessé. Nous avions le temps de mûrir cette idée, car la
mauvaise saison continuait dans toute sa rigueur.

Ma femme me tourmentait depuis longtemps pour lui faire un battoir et un
peigne, que son lin lui rendait indispensables. La confection de ces
deux instruments nous occupa pendant les derniers jours de notre obscure
retraite. Si le battoir fut facile à installer, il n'en fut pas de même
du peigne, qui me coûta beaucoup de peines. Deux plaques de fer-blanc
percées d'un grand nombre de trous par lesquels je fis passer des clous
arrondis à la pointe et fixés par du plomb coulé sur les plaques, dont
j'avais relevé les bords, me fournirent un outil peu facile à manier, il
est vrai, mais cependant convenable à l'emploi que nous voulions en
faire, et ma pauvre femme, en le recevant avec reconnaissance, se
rappelait ces heureuses années où, établie auprès de son feu, elle
préparait son lin et tout ce qui lui était nécessaire.



CHAPITRE XXV

La grotte à sel.--Habitation d'hiver.--Les harengs.--Les chiens marins.


Je ne saurais exprimer avec quels transports, après nos longues semaines
d'ennui, nous vîmes enfin les nuages disparaître, le soleil briller au
milieu d'un ciel pur, et le vent, dont la violence nous avait si fort
effrayés, cesser entièrement. Nous saluâmes le retour du printemps par
des cris de joie, et nous sortîmes avec bonheur de notre retraite pour
respirer l'air pur de la campagne et reposer nos yeux sur la verdure
rafraîchie qui parait la terre. La nature entière était rajeunie, et
nous-mêmes avions déjà oublié toutes nos souffrances d'hiver.

Notre plantation était en pleine prospérité; les grains que nous avions
semés commençaient à sortir de la terre en filets minces. La prairie
était émaillée d'une multitude de fleurs; les oiseaux avaient commencé
leurs chants: c'était une résurrection complète de la nature.

Aussi nous célébrâmes le dimanche suivant avec une ferveur, une piété
telle que nous n'en avions point encore eu dans l'île, et nous nous
mimes sur-le-champ au travail avec ardeur. Nous nettoyâmes notre château
aérien des feuilles que le vent y avait amassées; il n'était nullement
endommagé, et nous l'eûmes bientôt remis en état d'être habité.

Ma femme, toujours active, ne perdit pas de temps, et s'occupa de son
lin; elle le teillait, et moi je le peignais. Je réussissais dans cette
fonction, à laquelle j'étais tout à fait étranger, au delà même de mes
espérances. Le plus difficile restait à faire. Pour arriver à la toile,
il fallait un rouet et un dévidoir; les conseils de ma femme suppléèrent
à mon manque d'habileté, et je parvins à construire ces indispensables
instruments. Dès lors la mère ne se permit aucune distraction; ses
nouvelles occupations absorbèrent tout son temps. Le petit Franz
dévidait tandis qu'elle filait; elle aurait bien voulu que ses autres
fils vinssent à son aide; mais ils se montraient peu empressés de se
livrer à cette besogne sédentaire, si ce n'est Ernest, qui consentait
volontiers à filer quand il prévoyait quelque occupation fatigante. Cet
exemple eût été cependant bon à suivre, car nos habits étaient vraiment
dans un état déplorable; mais Fritz et Jack, faits pour les courses,
aimaient beaucoup mieux errer en liberté.

Il fallait utiliser les promenades. Nous nous dirigeâmes d'abord du côté
de Zelt-Heim; car nous étions avides de connaître les ravages produits
par l'hiver sur notre ancienne habitation. Cette demeure avait beaucoup
plus souffert que Falken-Horst; la tente était renversée; la toile à
voile n'existait plus, et la plus grande partie des provisions avait été
tellement gâtée par la pluie, qu'il fallut nous en débarrasser. La
pinasse, grâce à sa construction solide, avait résisté; il n'en fut pas
de même du bateau de cuves: il était devenu hors de service. En
examinant nos provisions, je trouvai trois barils de poudre que j'avais
omis de porter à l'abri du rocher; j'eus la douleur, en les ouvrant,
d'en voir deux entièrement avariés, et hors d'état de servir. En
examinant la muraille des rochers, je désespérai de m'y creuser une
habitation; ils paraissaient d'une telle dureté, que plusieurs semaines
de travail auraient à peine suffi pour y pratiquer une cavité
susceptible de nous y recevoir avec nos bestiaux et nos provisions, et
nous n'avions pas assez de poudre pour l'employer à faire sauter des
éclats de rochers; mais nous résolûmes du moins de faire quelque
tentative, ne fût-ce que pour creuser une cave capable de contenir nos
poudres pendant la pluie.

Tandis que ma femme était occupée de son lin, je partis un matin,
accompagné de Jack et de Fritz, dans le dessein de choisir une place où
le rocher fut d'une coupe perpendiculaire; je traçai avec du charbon
l'enceinte de la cavité que je projetais, et nous nous mîmes à
l'ouvrage. Les premiers coups de marteau produisirent peu d'effet: le
roc était presque inattaquable au ciseau et à tous nos instruments:
aussi nous ne fîmes presque rien la première journée. Mes petits
ouvriers ne se ralentissaient pas; la sueur ruisselait de nos fronts: le
courage nous donnait des forces; mais elles étaient inutiles tant que
nous eûmes à lutter avec la couche extérieure du roc, et ce ne fut
qu'après deux jours de persévérance que nous sentîmes la pierre céder
peu à peu sous nos coups. La couche calcaire que nous avions rencontrée
fit place à une sorte de limon solidifié, que la bêche pouvait
facilement entamer. Encouragés par l'espoir du succès, nous continuâmes
pendant quelques jours, et nous étions parvenus à sept pieds de
profondeur, quand, un matin, Jack, qui enfonçait à coups de marteau une
barre de fer, nous cria tout joyeux: «J'ai percé la montagne! venez
voir, j'ai percé la montagne!»

Fritz courut aussitôt vers son frère, et vint me confirmer les paroles
de Jack. La chose me parut extraordinaire; j'accourus à mon tour, et je
trouvai qu'en effet la barre de fer avait dû pénétrer dans une cavité
assez spacieuse; car elle entrait sans obstacle, et nous pouvions la
tourner dans tous les sens. Je m'approchai, trouvant la chose digne de
mon attention; je saisis l'instrument qui était encore planté dans le
roc; en le secouant avec vigueur de côté et d'autre, je fis un trou
assez grand pour qu'un de mes fils pût y passer, et je vis qu'en effet
une partie des décombres tombaient en dedans; mais au moment où je
m'approchais pour regarder, il en sortit une si grande quantité d'air
méphitique, que j'en éprouvai des vertiges et fus oblige de me retirer
promptement. «Gardez-vous d'approcher, mes enfants, fuyez, vous pourriez
trouver ici la mort.

--La mort! s'écria Jack. Croyez-vous qu'il y ait dans ce trou des lions
et des serpents? Laissez-moi approcher leur dire deux mots.

--J'aime à te voir ce courage, mon petit ingénieur; il n'y a là ni lions
ni serpents, mais le danger n'existe pas moins. Et que ferais-tu si en
entrant tu ne pouvais plus respirer?

--Ne plus respirer? et pourquoi?

--Parce que l'air y est méphitique ou corrompu, et qu'il vous prend
alors un vertige ou un tournoiement de tête tel, qu'on a peine à
marcher. Ce malaise est suivi d'une oppression qu'on ne peut vaincre, et
l'on meurt subitement si l'on n'a pas un prompt secours.

--Et que faire alors, dit Fritz, pour purifier cet air?

--Allumer un grand feu dans l'intérieur de cette grotte. Il s'éteindra
d'abord; mais il finira par triompher, et alors nous pourrons entrer
sans danger.»

Sans tarder, ils allèrent tous deux ramasser de l'herbe sèche; ils en
firent des paquets, battirent le briquet, et les allumèrent, puis les
jetèrent tout embrasés dans le trou; mais, ainsi que je le leur avais
annoncé, ils s'éteignirent, et nous donnèrent la preuve que l'air était
corrompu au plus haut degré; le feu ne put pas même brûler à l'entrée;
je vis qu'il fallait purifier l'air d'une manière plus efficace. Je me
souvins a propos que dans le temps nous avions apporté du vaisseau une
caisse qui avait appartenu à l'artificier, que nous l'avions serrée dans
la tente, et qu'elle devait être pleine de grenades et de roquettes
d'artifice, embarquées pour faire des signaux. J'allai y chercher
quelques pièces et un mortier de fer pour les jeter au fond de la
caverne. Je revins bien vite, et y mis le feu. Je lançai des grenades
qui, posant d'abord sur le sol, finissaient par aller se briser sur le
haut de la caverne, d'où elles volaient elles-mêmes en éclats, et en
détachaient des morceaux énormes. Un torrent d'air méphitique sortait
par l'ouverture. Nous lançâmes alors des roquettes, qui semblaient
traverser la grotte comme des dragons de feu, en découvrant son immense
étendue. Nous crûmes aussi apercevoir une quantité de corps éblouissants
qui brillèrent soudainement comme par un coup de baguette, et dont
l'éclat disparut avec la rapidité de l'éclair, en ne laissant qu'une
obscurité profonde. Une fusée entre autres, chargée d'étoiles, nous
donna un spectacle dont nous eussions bien voulu prolonger la durée.
Quand elle creva, il nous sembla qu'il en sortait une foule de petits
génies ailés ayant chacun une petite lampe allumée, et qui dansaient de
tous côtés avec des mouvements variés. Tout étincelait dans la caverne,
qui nous offrit pendant une minute une scène vraiment magique; mais ces
génies s'inclinèrent l'un après l'autre, et tombèrent sans bruit.

Après ce feu d'artifice, nous vîmes une botte d'herbe allumée se
consumer paisiblement, et nous dûmes espérer que, du moins par rapport à
l'air, nous n'avions plus rien à craindre; mais il était à appréhender
que, dans l'obscurité, nous ne tombassions dans quelque flaque d'eau ou
dans quelque abîme. Aussi j'envoyai Jack, monté sur le buffle, à
Falken-Horst, pour communiquer notre découverte à sa mère et à ses deux
frères, les ramener avec lui, et rapporter tout ce qu'ils pourraient de
bougies, avec lesquelles nous irions examiner l'intérieur de la grotte.

Réjoui de cette commission, Jack, que j'avais choisi exprès parce que
j'avais pensé que les peintures dont son imagination colorerait le récit
de ce qu'il avait vu séduiraient ma femme et hâteraient son arrivée,
Jack s'élança sur le buffle, fit claquer une sorte de fouet de roseau,
et partit avec une telle rapidité, qu'il me fit dresser les cheveux sur
la tête.

Je m'occupai avec Fritz, à agrandir l'entrée de la grotte et à la
déblayer, afin que sa mère et ses frères pussent y entrer facilement.
Après deux à trois heures de travail, nous la vîmes arriver sur le
chariot, attelé de l'âne et de la vache, et conduit par Ernest. Jack,
grimpé sur son buffle, caracolait devant eux, soufflait dans son poing
fermé comme dans une trompette, et fouettait de temps en temps l'âne et
la vache pour les faire marcher plus vite. En arrivant près de moi, il
sauta à bas de son buffle, et courut aider sa mère à descendre.

J'allumai promptement nos bougies. Nous en prîmes chacun une à la main.
Une autre fut mise dans notre poche, un briquet dans notre ceinture, et
une arme dans l'autre main. Nous fîmes avec précaution notre entrée dans
la grotte, moi en tête, puis mes enfants à moitié tremblants; enfin ma
femme, que les deux chiens suivaient, l'oeil au guet, la queue entre les
jambes.

Un magnifique spectacle s'offrit soudain à nos yeux: tout autour de nous
les parois étincelaient comme un ciel étoilé. Du haut de la voûte
pendaient d'innombrables cristaux de toutes sortes de longueurs et de
formes, et la lumière de nos six flambeaux, reflétée deux ou trois fois,
faisait l'effet d'une brillante illumination. Il nous semblait être dans
un palais de fées, ou dans le choeur d'une vieille église gothique
lorsqu'on y célèbre l'office divin à la lueur des flambeaux, dont la
lumière se joue de mille façons sur les pavés de marbre avec les rayons
du jour colorés par les vitraux.

Le sol de notre grotte était uni, couvert d'un sable blanc et très-fin,
comme si on l'eût étendu à dessein, et si sec, que je ne pus apercevoir
nulle part de trace d'humidité, ce qui me fit espérer que le séjour en
serait sain et agréable pour nous. Les cristaux, d'après la sécheresse
du lieu, ne pouvaient être le produit du suintement des eaux, et je
trouvai, à ma joie inexprimable, en en cassant un morceau, que nous
étions dans une grotte de sel gemme. Quel immense avantage pour nous et
notre bétail, que cette énorme quantité de sel pur et tout prêt, qui ne
demandait d'autre peine que de le recueillir, et qui valait mieux, à
tous égards, que celui du rivage, qu'il fallait toujours purifier!

En avançant dans la grotte, nous remarquâmes des masses et des figures
singulières que la matière saline avait produites. Il y avait des
piliers entiers qui montaient depuis le sol jusqu'à la voûte, et
semblaient la soutenir. L'imagination pouvait se représenter tout ce
qu'elle voulait dans ces formes vagues et bizarres: des fenêtres, des
feux, des autels, des figures d'hommes et d'animaux, les uns étincelants
comme des diamants, les autres mats comme l'albâtre.

Nous ne pouvions nous lasser de parcourir cette merveilleuse enceinte.
Déjà nous avions rallumé nos secondes bougies, lorsque je m'aperçus
qu'il y avait sur le terrain, en plusieurs endroits, quantité de
fragments de cristaux qui semblaient tombés de la voûte. Cette chute
pouvait se répéter et offrir du danger. Une de ces lames cristallisées
tombant sur la tête de l'un de mes enfants aurait pu le tuer; mais un
examen plus exact me prouva que ces morceaux n'étaient pas tombés
d'eux-mêmes et spontanément, car la masse était trop solide, et, si
cette chute eût été produite par l'humidité, les morceaux se seraient
dissous peu à peu. Nous fîmes alors, Fritz et moi, un examen sérieux de
toutes les parties, en frappant à gauche et a droite avec de longues
perches; mais rien ne tomba. Rassurés alors quant à la solidité de cette
demeure, nous nous occupâmes à tout préparer pour nous y fixer. Il fut
résolu que Falken-Horst resterait pour cette saison notre demeure
habituelle; ensuite nous n'y allions que la nuit, et toute la journée
nous étions à Zelt-Heim, près du nouveau rocher, travaillant pour faire
une habitation d'hiver chaude, claire et commode.

Pendant qu'exposée à l'air notre grotte durcirait bientôt comme la
surface extérieure, je résolus de commencer aussitôt à percer les
fenêtres. Je pris pour cela la mesure de celles que j'avais à
Falken-Horst, qui étaient inutiles, puisque je ne voulais plus l'habiter
que l'été. Pour la porte, je préférai en faire à notre arbre une
d'écorce, qui masquerait mieux notre demeure aux sauvages. Je dessinai
tout le tour avec du charbon; puis nous taillâmes ces ouvertures, où
nous fîmes entrer les cadres dans les ramures, qui les retinrent
solidement.

Quand la grotte fut terminée en dehors, je m'occupai de la division
intérieure. Une très-grande place carrée fut d'abord divisée en deux
parties: celle de droite pour notre demeure, celle de gauche pour la
cuisine et les écuries. Je résolus de placer au fond de cette dernière,
où il n'y avait pas de fenêtre, la cave et les magasins: le tout devait
être séparé par des cloisons et communiquer par des portes.

La partie que nous avions destinée pour nous fut séparée en trois
chambres: la première, à côté de l'écurie, fut réservée pour notre
chambre à coucher à moi et à ma femme; la seconde, pour la salle à
manger; la troisième, pour le lieu de repos de mes quatre enfants. La
première et la dernière de ces chambres eurent des carreaux à leurs
fenêtres; la salle à manger n'eut qu'un grillage grossier. Je pratiquai
dans la cuisine un foyer près de la fenêtre; je perçai le rocher un peu
au-dessus, et quatre planches clouées ensemble et passées dans cette
ouverture firent une espèce de cheminée qui conduisait la fumée au
dehors. L'espace que nous réservâmes pour notre atelier fut assez grand
pour nous permettre d'y entreprendre des travaux considérables. Enfin
l'écurie fut divisée en quatre compartiments, pour séparer les
différentes espèces d'animaux; au fond se trouvaient la cave et les
magasins.

Le long séjour que nous fîmes à Zelt-Heim nous procura plusieurs
avantages sur lesquels nous n'avions pas compté, et que nous ne tardâmes
pas à mettre à profit. Très-souvent il venait au rivage d'immenses
tortues qui y déposaient leurs oeufs dans le sable, et qui nous
fournissaient de délicieux repas; nous voulûmes ensuite prendre les
tortues vivantes pour les manger quand bon nous semblerait. Dès que nous
en voyions une sur le rivage, un de mes fils était dépêché pour lui
couper la retraite; pendant ce temps nous approchions rapidement, nous
la renversions sur le dos et lui passions une forte corde dans son
écaille. L'extrémité opposée était attachée à un pieu planté aussi près
du bord que possible, puis nous remettions la tortue sur ses pieds; elle
se hâtait de fuir; mais voyant ses efforts inutiles, elle se résignait
et restait à notre discrétion.

Un matin nous quittâmes de bonne heure Falken-Horst. Lorsque nous fûmes
près de la baie du Salut, nous aperçûmes, à notre grand étonnement, dans
la mer, un singulier spectacle. Une étendue d'eau assez considérable
paraissait être en ébullition; elle s'élevait et s'abaissait en écume,
et au-dessus volaient une quantité d'oiseaux de l'espèce des mouettes,
des frégates, et autres que nous ne connaissions pas. Tous ces oiseaux
poussaient des cris perçants; puis tantôt ils se précipitaient en foule
sur la surface de l'eau, tantôt ils s'élevaient en l'air, volant en
cercle et se poursuivant de tous côtés. Dans l'eau il se montrait aussi
quelque chose d'un aspect singulier; de tous côtés s'élevaient de
petites lumières comme des flammes, qui s'éteignaient aussitôt et se
reproduisaient à chaque mouvement. Nous remarquâmes que cette bande
semblait se diriger vers la baie du Salut, et nous y courûmes pour la
mieux observer. Nous fîmes mille suppositions sur ce que ce pouvait
être: l'un voulait que ce fût un banc de sable; Jack, un volcan; Ernest,
un monstre marin. Quant à moi, je reconnus enfin que c'était un banc de
harengs, c'est-à-dire une énorme quantité de ces poissons qui quittent
la mer Glaciale et traversent l'Océan pour aller frayer. Ces bancs sont
suivis d'une foule de gros poissons qui en dévorent des quantités
immenses; ils attirent, de plus, des hordes d'oiseaux qui en attrapent
ce qu'ils peuvent.

Nous arrivâmes au rivage presque au même instant que les harengs, et, au
lieu de perdre notre temps à les admirer, nous nous hâtâmes de sauter
dans l'eau pour prendre les poissons avec nos mains à défaut de filets;
mais, comme nous ne savions où mettre tous ceux que nous prenions, je
m'avisai de faire tirer à terre le bateau de cuves, qui n'était plus bon
à rien. J'allai chercher du sel dans la grotte, et je dressai une tente
de toile sur le rivage pour pouvoir nous occuper de saler ces poissons,
malgré la chaleur. Fritz resta alors dans l'eau pour saisir les harengs
et nous les jeter à mesure. Ernest et sa mère les nettoyaient avec un
couteau. Jack broyait le sel. Franz aidait tout le monde. Moi je rangeai
les harengs dans les tonnes: je mis une couche de sel au fond, puis une
couche de harengs ayant tous la tête tournée vers le centre; puis un
nouveau lit de sel, puis un de poissons, la tête vers le bord, et
toujours de même jusqu'à ce que mes cuves fussent remplies. Je mis sur
la dernière couche de sel de grandes feuilles de palmier, enfin un
morceau de toile sur lequel j'enfonçai deux planches que je chargeai de
pierres, et les cuves pleines furent portées dans la grotte. Au bout de
quelques jours, lorsque la masse fut affaissée, je les fermai encore
mieux par le moyen d'une couche de terre glaise pétrie avec des étoupes.

En travaillant du matin jusqu'au soir, nous ne pouvions préparer que
deux tonnes, et nous voulûmes que les huit fussent pleines. Aussi ce
travail nous occupa-t-il plusieurs jours. Peu de temps après, il vint
une bande de chiens marins, dont nous tuâmes un assez grand nombre. Leur
chair fut abandonnée aux chiens, à l'aigle, au chacal, et nous gardâmes
les peaux et la graisse, que nous réservions pour la tannerie et la
lampe. Nous conservâmes aussi les vessies de ces poissons, qui étaient
fort grosses.

Dans ce même temps je fis une amélioration à notre claie pour
transporter plus facilement nos provisions à Falken-Horst. Je la posai
sur deux poutres au bout desquelles j'attachai des roues enlevées aux
canons du vaisseau. J'obtins ainsi une voiture légère, commode et peu
élevée.



CHAPITRE XXVI

Le plâtre.--Les saumons.--Les esturgeons.--Le caviar.--Le coton.


Nous continuions à faire de l'arrangement de la grotte notre travail
habituel; et, quoique nos progrès fussent assez lents, j'espérais
cependant que nous y serions établis avant la saison pluvieuse.

J'avais cru découvrir dans la grotte du spath gypseux, et je me proposai
d'en recueillir le plus possible; mais, comme la grotte me paraissait
assez grande, je cherchai seulement un endroit que je pusse faire
sauter. J'y réussis, et je fis porter à notre cuisine les morceaux; je
les faisais rougir, et, lorsqu'ils étaient calcinés et refroidis, on les
réduisait en poudre avec la plus grande facilité: j'en remplis plusieurs
tonnes; j'avais trouvé le plâtre.

Le premier emploi de mon plâtre fut de l'appliquer en couche sur quatre
de nos tonnes de harengs, afin de les rendre plus impénétrables à l'air.
Je destinais les poissons des quatre autres à être fumés et séchés. À
cet effet nous disposâmes dans un coin écarté une hutte à la manière des
pêcheurs hollandais et américains, composée de roseaux et de branches,
au milieu desquelles nous plaçâmes à une certaine hauteur une espèce de
gril sur lequel les harengs furent déposés; nous allumâmes en dessous de
la mousse et des rameaux frais qui donnèrent une forte fumée; et nous
obtînmes des harengs d'un jaune d'or brillant et fort appétissants. Nous
les serrâmes dans des sacs pendus le long des parois.

Environ un mois après cette pêche, nous eûmes une autre visite qui ne
fut pas moins profitable. La baie du Salut et les rivages voisins se
trouvèrent pleins d'une grande quantité de gros poissons qui
s'efforçaient de pénétrer dans l'intérieur du ruisseau pour y déposer
leurs oeufs.

Jack fut le premier à s'apercevoir de leur arrivée, et vint m'en
avertir. Nous courûmes tous au rivage, et nous vîmes, en effet, une
grande quantité de gros et beaux poissons qui s'efforçaient de remonter
le courant du ruisseau. Il y en avait déjà plusieurs, qui me parurent
avoir de sept à huit pieds de long, et qu'à leur museau pointu je pris
pour des esturgeons; les autres étaient des saumons. Pendant que je
cherchais les moyens d'attraper ces poissons, Jack courut à la caverne,
et revint bientôt avec un arc, des flèches et un paquet de ficelle. Il
attacha un bout de la ficelle à une des flèches et laissa le paquet à
terre, chargé de grosses pierres; puis, visant le plus gros des saumons,
il la lui décocha: le coup atteignit son but. Nous courûmes à la
ficelle; mais le saumon se débattait tellement, que si Fritz et Ernest
n'étaient pas venus en ce moment nous rejoindre, la ficelle aurait
cassé. Avec leur aide, nous amenâmes le poisson à terre, où il fut tué.
Ce début excita notre émulation; armés, moi d'un trident, Fritz de son
harpon, Ernest d'une forte ligne, et Jack de ses flèches, nous
commençâmes une pêche qui eut pour résultat deux gros saumons, deux plus
petits, et un immense esturgeon long de plus de dix pieds.

Tous nos poissons furent bien nettoyés, et nous recueillîmes plus de
trente livres d'oeufs, que je destinai à faire du caviar. Pour cela je
les mis dans une calebasse percée de petits trous, et je les y soumis à
une forte pression; lorsque l'eau fut écoulée, ils en sortirent en masse
solide comme du fromage, que nous portâmes dans la hutte à fumer. Avec
les vessies je fis ensuite une colle qui me parut si transparente, que
j'eus l'idée d'en faire des carreaux de vitre.

Je proposai alors à mes enfants d'entreprendre une excursion lointaine,
d'aller visiter en passant nos plantations et les champs ensemencés, par
ma femme, de graines européennes. Nous voulions, avant les pluies, faire
une bonne provision de baies à cire, de gomme élastique et de
calebasses. Notre jardin de Zelt-Heim était dans l'état le plus
florissant, et nous y avions toutes sortes de légumes d'un goût
excellent, qui fleurissaient et mûrissaient successivement. Nous avions
aussi des concombres et des melons délicieux. Nous moissonnâmes une
immense quantité de blé de Turquie, dont les épis étaient longs d'un
pied. La canne à sucre avait prospéré ainsi que les ananas.

Cette prospérité, dans notre voisinage, nous donna les plus belles
espérances pour les autres plantations, et nous partîmes tous un matin
de Zelt-Heim.

Nous allâmes d'abord visiter le champ planté près de Falken-Horst; les
grains avaient levé parfaitement, et nous récoltâmes de l'orge, du
froment, du seigle, de l'avoine, des pois, du millet, des lentilles, en
petite quantité, il est vrai, mais assez pour les semailles de l'année
suivante. La moisson la plus considérable fut celle de maïs, auquel ce
terrain paraissait surtout convenir. Au moment où nous approchâmes de la
partie où il croissait, une douzaine au moins de grosses outardes
prirent la fuite à grand bruit; nos chiens s'élancèrent alors dans les
épis, et firent lever un essaim immense d'oiseaux de toute grosseur et
de toute espèce.

Nous fûmes tellement troublés par ces surprises, qu'aucun de nous ne
pensa à se servir de son fusil. Fritz, le premier, revint à lui, et
déchaperonnant son aigle, qu'il portait avec lui, il le lança sur les
poules outardes qui s'envolaient. L'aigle prit rapidement son vol; et
Fritz, sautant sur l'onagre, s'élança à sa suite. L'aigle, s'élevant
droit dans les cieux, parvint enfin au-dessus des outardes; puis, se
balançant un moment, il se laissa tout à coup tomber avec la rapidité de
l'éclair sur l'une d'elles, qu'il saisit et retint sous ses redoutables
serres, jusqu'à ce que Fritz, arrivant au galop, l'eût délivrée. Nous
accourûmes tous vers lui. Jack resta seul dans le champ, pour essayer
l'adresse de son chacal, qui justifia les efforts de son jeune maître,
car il lui attrapa une douzaine de cailles avant mon retour. Nous
examinâmes l'outarde, qui n'était que légèrement blessée, et nous nous
hâtâmes d'arriver à Falken-Horst, car nous étions affamés. La bonne
mère, qui l'était autant que nous, s'occupa cependant à nous donner une
boisson de sa façon. Elle écrasa des grains de maïs; puis, les pressant
dans un linge, elle obtint une liqueur blanchâtre qui, mélangée au jus
de nos canes à sucre, nous procura un breuvage agréable et
rafraîchissant.

Cependant j'avais pansé notre outarde, qui était un coq, et je
l'attachai par la jambe dans le poulailler, à côté de la femelle. Les
cailles plumées et mises à la broche nous fournirent un excellent repas.
Je résolus alors de former une colonie de la plupart de nos animaux,
dont le nombre était assez considérable, de telle sorte que nous
n'eussions plus l'embarras de les nourrir, et que cependant nous
pussions les retrouver au besoin.

Le lendemain donc, ayant pris quelques poules et plusieurs coqs, quatre
jeunes porcs, deux paires de brebis, deux chèvres, et un bouc, et les
ayant attachés sur le char attelé de l'âne, de la vache et du buffle,
nous quittâmes Falken-Horst.

Nous prîmes cette fois une nouvelle direction entre les rochers et le
rivage, afin de connaître la contrée qui s'étendait depuis Falken-Horst
jusqu'au promontoire de l'Espoir-Trompé. D'abord nous eûmes assez de
peine à franchir les hautes herbes et à nous tirer des lianes et des
broussailles qui retardaient encore notre course. Après une heure de
marche assez pénible, nous sortions d'un petit bois, lorsqu'il se
présenta devant nous une plaine dont les buissons semblaient de loin
couverts de flocons de neige. Le petit Franz les aperçut le premier du
char où nous l'avions fait monter, «Maman, s'écria-t-il, de la neige! de
la neige! que j'aille en faire des boules! laissez-moi descendre.»

Nous ne pûmes nous empêcher de rire à l'idée de la neige par la chaleur
qui nous accablait; mais nous ne pouvions imaginer ce que pouvaient être
ces flocons blancs. Fritz, qui galopait en avant sur l'onagre, vint
bientôt nous en apporter et nous montra du très-beau coton. La joie que
causa cette découverte fut fort vive. Le petit Franz regrettait bien un
peu ses boules de neige; mais il se consola en nous aidant à en ramasser
des paquets, et ma femme remplit ses poches de graines pour les semer
près de Zelt-Heim.

Après quelques moments, j'ordonnai le départ; je me dirigeai vers une
pointe qui menait au bois des Calebassiers, et qui, étant assez élevée,
me promettait une très-belle vue sur toute la contrée. J'avais envie
d'établir notre colonie dans le voisinage de la plaine des cotonniers et
des arbres à courges, où je trouvais tous mes ustensiles de ménage. Je
me faisais d'avance une idée charmante d'avoir dans ce beau site tous
mes colons européens, et d'établir là une métairie sous la sauvegarde de
la Providence.

Nous dirigeâmes donc notre course à travers le champ de coton, et nous
arrivâmes en moins d'un quart d'heure sur cette hauteur, que je trouvai
très-favorable à mon dessein. Derrière nous la forêt s'élevait et
garantissait du vent du nord; au-devant elle se perdait insensiblement
dans une plaine couverte d'une herbe épaisse et arrosée par un limpide
ruisseau, ce qui était pour nos bêtes et pour nous un avantage
inappréciable.

Chacun approuva ma proposition de former là un petit établissement; et
tandis que le dîner se préparait, je parcourus les environs, afin de
chercher des arbres assez bien placés pour former les piliers de ma
métairie; j'eus le bonheur de trouver ce qu'il me fallait à une ou deux
portées de fusil environ de l'endroit où nous étions arrêtés. Plein de
joie et d'espérance, je rejoignis mes enfants, qui travaillaient près de
leur mère; et après le repas, nous nous préparâmes par le repos à
entreprendre dès le matin la construction de notre métairie.



CHAPITRE XXVII

La maison de campagne.--Les fraises--L'ornithorynque.


Les arbres que j'avais choisis pour la construction de la métairie
étaient plantés de manière à former un parallélogramme d'environ
vingt-quatre pieds sur seize, et dont le grand côté faisait face à la
mer. Comme je voulais avoir deux étages à cette habitation, je pratiquai
dans ces arbres de profondes mortaises à dix pieds du sol. J'y
introduisis transversalement de fortes poutres qui me donnèrent une
charpente solide, et je répétai la même construction, à une hauteur un
peu moindre que la première, au-dessus de ce plancher. Je fis ensuite un
toit; je le recouvris de morceaux d'écorce, que je disposai comme des
tuiles, et que je fixai à l'aide d'épines d'acacia, car les clous nous
étaient trop précieux pour qu'on les prodiguât. L'arbre qui porte ces
épines les donne toujours réunies deux à deux, et elles sont si fortes
et si solides qu'on en pourrait faire une arme dangereuse. Nous
enlevions indifféremment pour notre construction l'écorce de tous les
arbres qui nous environnaient, et avant de la mettre en usage nous la
faisions sécher au soleil, en ayant soin de la charger de pierres pour
l'empêcher de se tourner en rouleaux. Franz, qui aidait sa mère à faire
la cuisine, venait ramasser tous nos copeaux et les emportait pour
alimenter le feu; nous sentîmes soudain se détacher une forte odeur
résineuse. Je quittai à l'instant mon travail et courus examiner avec
attention les écorces: je reconnus le térébinthe. Ma joie fut grande;
car je savais que la térébenthine mêlée à l'huile fournit un excellent
goudron. Mais nos trouvailles ne devaient pas se borner là, et
j'entendis bientôt Jack crier: «Mon père! mon père! voilà une écorce
dont nos chèvres se régalent; je crois que c'est de la cannelle.» Tous
en voulurent goûter, et nous nous convainquîmes avec plaisir qu'il ne se
trompait pas. Néanmoins cette seconde découverte ne me parut pas d'une
utilité aussi grande que la première, car notre cuisine seule pouvait en
profiter. Cependant ma femme annonça le dîner, et à peine avions-nous
goûté les premiers morceaux, que la conversation s'établit.

ERNEST. «Pourquoi donc, mon père, avez-vous témoigné tant de joie à la
découverte du térébinthe? Quel en est donc l'usage?

MOI. On en extrait, mon enfant, une huile appelée térébenthine, dont les
arts font un grand usage. Elle sert à faire un excellent vernis; réduite
en masse solide, elle constitue ce qu'on appelle de la colophane, et,
mêlée à l'huile, elle produit un goudron solide: ainsi tu vois que j'ai
eu sujet de me réjouir de ce nouveau bienfait de la Providence.

JACK. Mais la cannelle, mon père, la cannelle?

MOI. Elle ne peut guère servir qu'à satisfaire la sensualité de petits
gourmands comme toi. Seulement, si jamais nous trouvons occasion de
faire le commerce avec l'Europe, nous en tirerons un bon parti, car
cette écorce est fort estimée des Européens. Savez-vous comment on s'y
prend pour lui conserver son parfum pendant les plus longues traversées?
On réunit plusieurs brins d'écorce en petits paquets bien solides, qu'on
coud d'abord soigneusement dans des sacs de coton; ces sacs de coton
sont recouverts de roseaux, et le tout est revêtu d'une peau de buffle.
De cette manière, la cannelle arrive sans avarie et avec toute sa
saveur.»

Le dîner s'écoula au milieu de ces conversations, et nous nous remîmes
sur-le-champ à notre construction, qui nous prit la plus grande partie
de notre temps, et à l'achèvement de laquelle nous nous employâmes avec
zèle. Nous tressâmes les parois de notre cabane avec des lianes et
autres plantes de même espèce, mais que nous serrâmes le plus qu'il nous
fut possible, afin de leur donner plus de solidité, jusqu'à la hauteur
de cinq pieds environ au-dessus du sol. Le reste de la construction fut
rempli par un grillage bien moins serré, qui laissait passer l'air et le
vent, et nous permettait même au besoin de voir au dehors. Nous
laissâmes pour porte une ouverture naturelle dans le côté qui regardait
la mer. Quant à l'intérieur, voici quelles furent nos dispositions: une
séparation atteignant la moitié de l'élévation des murs le divisa en
deux compartiments: l'un, plus grand, comprenant la porte d'entrée pour
nos bêtes; le second, plus étroit, pour nous abriter, s'il nous prenait
fantaisie de venir passer une couple de jours en cet endroit. Dans
l'enclos destiné à nos bêtes nous réservâmes pour nos poules un coin que
nous entourâmes de palissades assez élevées pour qu'elles seules pussent
les franchir. Nous remplîmes ensuite les deux compartiments de
fourrages, et la porte de communication de la bergerie à notre chambre
devait être fermée pendant notre absence. Enfin, pour terminer, nous
établîmes deux bancs de chaque côté de la porte, afin de pouvoir nous y
reposer en goûtant la fraîcheur de l'ombrage. Dans notre chambre, nous
fîmes en outre une espèce de claie, élevée d'environ deux pieds
au-dessus du sol, et destinée à recevoir nos matelas et à nous servir de
lit. Nous remîmes à un autre temps d'enduire nos murailles d'argile et
de plâtre; il nous suffisait pour le présent d'avoir donné à nos bêtes
un abri provisoire. Afin de les habituer à s'y retirer le soir en
rentrant du pâturage, nous avions eu soin de préparer une bonne litière,
et de mêler du sel à leur nourriture habituelle.

J'avais cru que tous ces travaux seraient terminés en trois à quatre
jours; mais ils nous en prirent plus de huit; de sorte que nous
touchions à la fin des provisions que nous avions apportées. Je ne
songeais pas encore au retour, parce que je voulais établir une autre
métairie dans le voisinage du promontoire de l'Espoir-Trompé.

Après bien des réflexions, je me décidai à envoyer Jack et Fritz à
Falken-Horst, pour y prendre des jambons, du fromage, des poissons, et
en même temps renouveler la nourriture des animaux que nous avions
laissés.

Je leur fis emmener l'âne avec eux, pour porter les provisions au
retour; et ils partirent au galop, caressant l'échine du baudet de bons
coups de fouet pour hâter sa marche. Au reste, il faut lui rendre la
justice que son allure était devenue bien supérieure à celle des animaux
de son espèce dans nos contrées. Pendant l'absence de nos deux
fourriers, je résolus de faire un tour dans les environs avec Ernest,
pour tâcher de ramasser quelques pommes de terre ou quelques noix de
coco.

Nous nous dirigeâmes vers un petit ruisseau que nous avions remarqué
dans le voisinage, près de la muraille de rochers, et qui nous conduisit
dans un chemin que nous reconnûmes bientôt pour l'avoir parcouru une
fois; mais, en le remontant quelque temps, nous ne tardâmes pas à
arriver à un grand marais terminé par un tout petit lac d'un aspect
agréable. En approchant, je reconnus avec joie que ses rives étaient
bordées de riz sauvage, partie encore vert, partie en maturité; nous
fûmes singulièrement étonnés de voir s'envoler une foule innombrable de
petits oiseaux que nous ne pûmes reconnaître. Nous lâchâmes quelques
coups de fusil sur les retardataires, et Ernest déploya en ce moment une
adresse et un sang-froid dont je fus surpris; mais notre chasse eût été
perdue sans le chacal de Jack, qui nous avait accompagnés; il courut
chercher les morts dans le marais, et nous les apporta.

Le singe Knips nous avait suivis; nous le vîmes soudain s'élancer dans
l'herbe, l'écarter des deux mains, et porter à sa bouche quelque chose
qu'il croquait avec une grande avidité. Nous courûmes à lui, et nous
reconnûmes avec bien de la joie que c'étaient des fraises.

Cette fois les hommes ne rougirent pas d'imiter le singe. Nous nous
jetâmes à terre à côté de lui, et nous nous rassasiâmes à loisir de ce
fruit délicieux, dont le parfum nous rappelait celui de l'ananas. Nous
pensâmes alors à nos gens, et nous remplîmes de fraises la hotte de
Knips, en ayant soin de la couvrir de feuilles et de les bien attacher,
de peur qu'il ne lui prît envie de piller les fruits.

Nous nous levâmes ensuite pour partir, et j'eus soin d'emporter un
échantillon de riz, afin de faire partager à ma femme le bonheur de
cette précieuse découverte, et de me confirmer moi-même dans l'opinion
que c'était bien du riz, et non pas une autre plante. Tout en marchant,
nous arrivâmes bientôt à l'endroit où le marais formait le petit lac
dont la vue nous avait paru si agréable de loin. Les bords étaient semés
de roseaux épais, et l'onde bleue et limpide était sillonnée par de
magnifiques cygnes qui nageaient majestueusement, et qui ne
s'effrayèrent pas de notre approche. Ce spectacle était si doux et si
agréable, que toute notre passion de destruction s'assoupit, et je ne
formai d'autre projet que de m'emparer de deux petits cygnes vivants
pour les naturaliser près de nous. Au même instant je vis voltiger dans
les roseaux, ou bien glisser à la surface des eaux, une multitude
infinie d'oiseaux d'espèces les plus variées et fort beaux.

Notre compagne Bill ne fut pas aussi généreuse que nous; s'élançant tout
à coup dans l'eau, elle rapporta quelques moments après un animal qui
nageait à fleur d'eau. Quelle singulière bête c'était! Elle ressemblait
à une loutre: ses quatre pieds étaient pourvus de membranes; elle avait
une longue queue poilue et redressée; elle joignait à cela une toute
petite tête avec des yeux et des oreilles presque imperceptibles. Mais
ce n'était rien encore: ce qu'elle avait de plus merveilleux, c'était un
bec de canard adapté au bout de son museau, et qui lui donnait un aspect
si drôle, que nous ne pûmes nous empêcher de rire. Jamais nous n'avions
vu pareille créature; aussi nous restâmes à nous regarder comme deux
écoliers dont la mémoire est en défaut. Persuadé que nous trouvions un
animal encore inconnu aux naturalistes, je lui donnai le nom de bête à
bec (_Schnabelthier_).

Chargés de ce nouvel animal, nous montâmes sur une petite colline afin
de nous orienter, et de bien diriger notre marche vers la métairie. Nous
aperçûmes très-bien de là le chemin que nous avions suivi en venant, et
nous découvrîmes dans le lointain le bois des Singes et celui des
Calebassiers. Mais, comme je m'aperçus que notre absence s'était
prolongée, et que je ne voulais pas donner à ma femme trop d'inquiétude,
nous nous remîmes en marche rapidement, et nous fûmes bientôt auprès de
notre bonne ménagère.

Il y avait à peine un quart d'heure que nous étions arrivés, quand je
vis revenir de Falken-Horst, au grand trot de leurs montures, mes fils
Jack et Fritz. Nous les reçûmes avec joie. Ils racontèrent tout ce
qu'ils avaient fait, et j'appris avec plaisir que, non contents
d'exécuter ponctuellement mes ordres, ils avaient pris sur eux
d'accomplir beaucoup d'autres choses nécessaires.

Il était temps de songer à notre pauvre volaille; car ces intéressants
animaux avaient déjà mangé tout ce que nous leur avions laissé à notre
départ. L'outarde était guérie de ses blessures, et Fritz avait eu soin
de la panser. Il avait en outre laissé une quantité suffisante de
fourrage et de provisions à tous nos animaux, pour que nous pussions
être encore huit à dix jours absents.

Nous nous empressâmes alors de leur montrer ce que nous avions fait
pendant leur absence. Ma femme et Franz avaient ramassé de la mousse
pour nos lits; pour nous, nous étalâmes ensuite nos fraises, notre riz,
nos petits oiseaux, et enfin notre bête merveilleuse, qui fit ouvrir de
grands yeux à tous mes enfants. J'ai appris plus tard que cet animal
était l'ornithorynque, animal découvert pour la première fois dans un
lac de la Nouvelle-Hollande.

Après avoir fait un bon souper avec les provisions que mes fils avaient
apportées, nous allâmes nous coucher dans notre cabane, accompagnés de
tout notre bétail. Le lendemain matin, nous quittâmes la métairie, à
laquelle nous donnâmes le nom de _Waldeck_ (abri de la forêt), laissant
à nos colons toutes les choses nécessaires à leur subsistance. Mais nous
eûmes toutes les peines du monde à nous séparer de ces bonnes bêtes, qui
voulaient à toute force nous suivre. Fritz fut obligé de rester avec
l'onagre jusqu'à ce que nous fussions hors de vue; alors, partant au
galop, il nous eut bientôt rejoints.



CHAPITRE XXVIII

La pirogue.--Travaux à la grotte.


Notre route nous conduisait directement à un bois semblable à ceux de la
Suisse, notre patrie. À peine y étions-nous entrés, que nous fûmes
environnés de singes, qui nous accablèrent de pommes de pin; mais deux
ou trois coups de fusil à mitraille nous délivrèrent de leurs attaques.
Fritz ramassa un de ces fruits qu'ils nous avaient lancés, et je
reconnus l'espèce de pomme de pin dont l'amande, bonne à manger, donne
une huile excellente. Pour en retirer l'amande, Fritz frappait avec une
grosse pierre et en écrasait la plus grande partie. Je l'engageai à en
faire une bonne provision, lui promettant de lui indiquer un moyen plus
expéditif, sitôt que nous pourrions nous arrêter en quelque endroit. La
provision faite, nous nous remîmes en marche; ayant aperçu une petite
hauteur à quelque distance de la mer, nous résolûmes de franchir cette
colline, qui s'élevait à droite du cap.

Parvenus au sommet, nous fûmes récompensés par une vue magnifique de la
fatigue que nous venions d'éprouver. Déjà je concevais l'idée d'établir
une seconde métairie sur le bord d'un ruisseau serpentant à travers un
vert gazon, et formant, à peu de distance, deux ou trois petites
cascades. Je m'écriai avec admiration: «Ô mes enfants! c'est ici
l'Arcadie: ne quittons pas ce lieu enchanteur sans y laisser une
nouvelle demeure.

ERNEST. C'est cela, mon père, nous l'appellerons _Prospect-Hill_, car
j'ai vu qu'il y a à Port-Jackson une colonie de ce nom où l'on jouit
d'une vue délicieuse.»

Je souris à cette idée, quoique en bon Allemand je voulusse tout
simplement l'appeler _Schauenback_; mais le nom anglais du savant Ernest
l'emporta sur le mien, et Prospect-Hill fut adopté.

Nous commençâmes, comme à l'ordinaire, par faire du feu pour satisfaire
la curiosité générale au sujet des pignons: ils furent étendus sur la
cendre, et l'on se pressa autour du foyer pour attendre le résultat.
Quand je les jugeai bien cuits, je les fis retirer avant que l'amande
fût brûlée; les enfants m'obéirent avec empressement, et les pignons se
trouvèrent fort à leur goût. Mais ma femme ne vit dans tout cela que
l'huile qu'elle en pourrait tirer.

Le déjeuner fini, nous allâmes gaiement nous mettre à la construction de
la nouvelle cabane, que nous disposâmes à peu près comme celle de
Waldeck, mais qui fut plus promptement terminée et plus perfectionnée,
parce que nous allions moins à tâtons. Relevé en pointe vers le milieu,
et penché de quatre côtés, le toit ressemblait plus à celui d'une ferme
européenne. Nous mîmes six jours à cette nouvelle construction, et nous
eûmes un abri convenable pour les colons aussi bien que pour les
animaux.

Nous nous séparâmes alors pour nous répandre dans la contrée et chercher
un arbre tel que je le désirais pour fabriquer une nacelle d'écorce.
Après une longue course, je trouvai enfin une couple d'arbres à haute
tige, ressemblant à nos chênes d'Europe, et qui convenaient parfaitement
à mes vues par la légèreté de l'écorce.

Je cherchai d'abord dans ma tête les moyens de détacher ce rouleau
d'écorce de cinq pieds de diamètre et de dix-huit pieds environ de
hauteur. Après bien des hésitations, je m'arrêtai à celui-ci: je fis
monter Fritz sur l'arbre, avec mission de couper l'écorce jusqu'à
l'aubier, à l'aide d'une petite scie, près de la naissance des branches,
tandis que j'en faisais autant au pied de l'arbre. Nous détachâmes
ensuite une bande dans l'intervalle de ces deux cercles; puis, avec des
coins, nous séparâmes peu à peu l'écorce de l'arbre. Notre travail
s'accomplit assez facilement; et après avoir ralenti la chute de notre
morceau d'écorce avec des cordes, nous eûmes la joie de le voir
heureusement étendu à terre.

Je résolus alors, malgré l'impatience de mes fils, qui trouvaient ce
travail trop long, de donner à ma nacelle la tournure élégante d'une
chaloupe. Je commençai par faire avec la scie une fente longue de cinq
pieds à chaque extrémité; puis je réunis ces parties en les croisant
l'une sur l'autre, de sorte qu'elles relevaient naturellement; je les
joignis solidement à l'aide de colle-forte et de morceaux de bois plats
cloués sous l'ouverture, et les fixai de manière qu'elles ne pussent
plus se séparer; puis, craignant que ma nacelle ne s'évasât trop dans le
milieu, je la retins à l'aide de cordes bien serrées à la largeur
convenable, et dans cet état je la mis sécher au soleil. Il me manquait
les outils nécessaires pour la façonner et y donner la dernière main; je
résolus de la conduire à Zelt-Heim sur la claie, que mes fils allèrent
chercher. Fritz et Jack partirent au galop avec leurs montures et l'âne,
qui devait, au retour, être attelé à la claie; ils se firent cette fois
accompagner par les deux jeunes chiens, qui couraient déjà fort bien, et
aimaient mieux les suivre que de rester avec Franz, quoiqu'il les eût
soignés depuis leur enfance; et le pauvre petit pleurait de voir ses
élèves lui échapper ainsi.

Pendant leur absence, aidé d'Ernest, je me mis à chercher le bois
nécessaire pour doubler ma pirogue; nous eûmes le bonheur de trouver ce
que nous cherchions, et, en outre, un arbre qui fournit une poix
très-facile à manier. Mes petits messagers ne revinrent que très-tard,
de sorte que nous ne fîmes autre chose, ce jour-là, que souper et nous
coucher. Le lendemain, dès que le soleil fut levé, nous sortîmes de nos
lits, et, aussitôt après le déjeuner, nous parlâmes de partir; mais,
avant de nous mettre en marche, nous allâmes arracher quelques plants
d'arbres que nous voulions naturaliser à Zelt-Heim. Dans le cours de
cette opération nous découvrîmes des bambous géants; j'en coupai un pour
nous servir de mât. Nous prîmes ensuite le chemin le plus court pour
retourner à Zelt-Heim, où j'étais pressé d'arriver pour terminer la
chaloupe; nous nous arrêtâmes seulement deux heures à Falken-Horst pour
dîner.

Arrivés à Zelt-Heim, nous nous occupâmes aussitôt de la nacelle, qui fut
bientôt en état d'être mise à flot. Elle fut doublée partout de douves
de bois et garnie d'une quille. Les bords furent renforcés de perches et
de lattes flexibles, où furent attachés des anneaux pour les câbles et
les rames. En place de lest je mis au fond un pavé en pierre recouvert
d'argile, sur lequel je posai un plancher, où l'on pouvait au besoin
coucher sans être mouillé; au milieu enfin fut placé le mât de bambou,
avec une voile triangulaire: ma nacelle fut ensuite calfeutrée partout
avec de la poix et des étoupes, et de cette manière nous obtînmes une
pirogue agréable et solide tout à la fois.

J'ai oublié de dire dans le temps que notre vache avait fait un veau
pendant la saison des pluies; je lui avais percé les narines comme au
buffle, afin de le conduire plus facilement, et, comme je le destinais à
nous servir de monture, depuis qu'il était sevré je l'habituais à porter
la sangle et la selle du buffle.

Il était plein de feu et d'ardeur; aussi Fritz me dit un soir: «Mon
père, ne le dresserez-vous pas au combat, comme font les Hottentots?»

Ma femme, effrayée, me demanda si j'allais renouveler dans notre île ces
affreux combats dont elle avait lu la description dans les voyages en
Espagne. Je lui expliquai que ce n'était pas du tout la même chose.
«Chez les Hottentots, lui dis-je, on dresse les taureaux à combattre les
bêtes féroces. Dès qu'il sent l'approche de l'ennemi, le taureau dressé
en avertit le reste du troupeau, qui se range en rond les cornes en
dehors, et il fond sur l'ennemi, qu'il met en fuite ou qu'il tue, ou
auquel il sert quelquefois de victime expiatoire,» Je décidai ensuite
que le conseil de Fritz serait suivi. J'avais d'abord eu l'idée de lui
faire moi-même son éducation, tous mes fils ayant leurs élèves; mais je
réfléchis que mon petit Franz n'avait plus d'animal à soigner, et,
craignant que son caractère ne s'amollît en restant toujours près de sa
mère comme il faisait, je lui demandai s'il ne serait pas bien aise de
dresser le veau.

L'enfant accepta avec grande joie, et baptisa son animal du nom de
_Grondeur_ (Brummer). Jack donna à son buffle le nom de _Sturm_
(l'orage), et l'on appela les petits chiens _Braun_ et _Falb_. Dès cet
instant Franz ne voulut plus que personne autre que lui s'occupât de son
veau: il lui donnait sa nourriture, l'embrassait, le conduisait partout
avec une corde, et lui réservait toujours la moitié de son pain, de
sorte que l'animal reconnaissant s'attacha à lui et le suivit partout.

Nous avions encore deux mois devant nous avant la saison des pluies;
nous les employâmes à travailler dans notre belle grotte pour faire une
demeure agréable. Nous pratiquâmes avec des planches les divisions
intérieures; nous n'en manquions pas, et nous en avions recueilli sur le
navire de toutes préparées et toutes peintes. Nous confectionnâmes
ensuite d'autres parois tressées en roseaux, que nous recouvrîmes des
deux côtés d'une couche de plâtre. Pendant qu'il faisait assez chaud
pour que notre ouvrage pût sécher promptement, nous couvrîmes le sol de
notre demeure avec du limon bien battu, comme on fait dans les granges.

Dès qu'il fut sec, nous étendîmes en dessus de larges pièces de toile à
voile; nous prîmes ensuite du poil de chèvre et quelque peu de laine de
brebis; le tout fut répandu sur toute l'étendue de la toile. Nous
versâmes ensuite sur cette masse de l'eau chaude dans laquelle j'avais
fait dissoudre de la colle de poisson. Nous roulâmes alors la toile, que
nous battîmes à grands coups. Nous recommençâmes plusieurs fois ce
manège, et nous obtînmes de cette manière des tapis d'une espèce de
feutre d'une grande solidité.

Ainsi nous avions fait des pas immenses dans la civilisation. Séparés de
la société, condamnés à passer peut-être notre vie entière sur cette
côte inconnue, nous pouvions encore y vivre heureux. Soumis aux ordres
de la Providence, nous attendions ce qu'il lui plairait d'ordonner pour
nous. Près d'une année s'était écoulée sans que nous eussions aperçu
aucune trace d'homme sauvage ou civilisé; et, comme la perspective d'une
autre situation était trop incertaine pour nous donner le tourment de
l'impatience, nos pensées restaient fortement tendues vers notre
position actuelle.



CHAPITRE XXIX

Anniversaire de la délivrance.--Exercices gymnastiques.--Distribution
des prix.


Un matin je me réveillai de bonne heure, et, comme toute la famille
dormait encore, il me vint dans l'idée de chercher à évaluer depuis
combien de temps nous séjournions sur cette côte. À mon grand
étonnement, je trouvai que nous étions à la veille de l'anniversaire du
jour de notre salut. Je me sentis l'âme pénétrée d'un nouveau sentiment
de reconnaissance, et je résolus de célébrer cette fête avec toute la
solennité possible. Je me levai bientôt; ma femme et mes fils sortirent
aussi de leur lit, et l'on prépara le déjeuner. La journée se passa,
comme d'habitude, aux travaux nécessaires à notre conservation, et je ne
parlai à personne de mes projets; seulement, après le souper, que
j'avais avancé d'une demi-heure, je me levai et dis:

«Préparez-vous, mes enfants, à célébrer demain l'anniversaire de votre
débarquement dans l'île.»

Fritz ne comprenait pas pourquoi nous allions fêter cet anniversaire; je
lui fis sentir que c'était pour remercier Dieu de sa constante
bienveillance, dont cette journée avait été en quelque sorte le prélude.

Ma femme ne pouvait croire qu'il y eut déjà un an que nous vécussions
ainsi isolés, et tous mes enfants s'accordèrent à reconnaître que le
temps leur avait paru bien court. Je lui prouvai que je ne m'étais pas
trompé en lui rappelant que nous avions fait naufrage le 30 janvier, et
que mon calendrier, que j'avais scrupuleusement consulté jusqu'alors, me
manquait depuis quatre semaines; je conclus en décidant qu'il fallait
nous en procurer un autre.

«J'y suis, s'écria Ernest: un calendrier comme celui de Robinson Crusoé,
c'est-à-dire une planche à laquelle on fait tous les jours un cran.

--Justement, mon fils.»

Ma femme me demanda comment j'entendais célébrer la journée du
lendemain. «En élevant nos coeurs à Dieu, lui dis-je, nous ferons tout
ce qu'il nous est possible de faire dans notre solitude.» Peu de temps
après, nous allâmes nous coucher; et, malgré ce que je venais de dire,
j'entendis mes enfants se demander à voix basse ce que papa avait résolu
de faire le lendemain. Je ne fis pas semblant de les entendre, et nous
fûmes bientôt tous endormis.

Le jour commençait à peine à poindre, qu'un violent coup de canon se fit
entendre du rivage. Nous sautâmes de nos lits, pleins d'étonnement et
nous demandant ce que cela pouvait être. Je remarquai pourtant que ni
Fritz ni Jack ne disaient rien; je crus un moment que, profondément
endormis, ils n'avaient rien entendu; mais Jack s'écria bientôt: «Ah!
ah! nous vous avons bien réveillés, n'est-ce pas?»

Fritz alors se leva et me dit: «Il n'était pas possible de célébrer une
si grande fête sans l'annoncer par un coup de canon, n'est-ce pas, mon
père? Aussi nous l'avons fait.»

Je lui reprochai doucement de nous avoir effrayés en ne nous prévenant
pas, et je lui fis remarquer qu'en usant ainsi notre poudre à des
futilités, il nous exposait à en manquer bientôt.

Nous nous habillâmes alors rapidement, et nous allâmes prendre le
déjeuner habituel. Toute la matinée se passa en prières, en
conversations pieuses, et le temps s'écoula rapidement jusqu'au moment
du dîner: alors j'annonçai à mes fils que le reste de la journée serait
consacré à des amusements de toute espèce.

«Vous avez dû faire des progrès dans tous les exercices du corps, leur
dis-je; voici le moment où ces progrès vont être récompensés: vous allez
faire vos preuves devant votre mère et moi. Allons, braves chevaliers,
entrez en lice! et vous, trompettes, dis-je en me tournant vers le
ruisseau où les oies et les canards prenaient leurs ébats, trompettes,
donnez le signal du combat!»

Les pauvres oiseaux, effrayés de ma voix et de mes gestes, y répondirent
par des cris perçants; je laisse à penser si mes fils s'amusèrent de cet
incident. Ils se levèrent tous en criant: «Au champ! au champ! allons
combattre! le signal est donné!»

Je disposai alors les joutes en commençant par le tir au fusil. Un but
fut aussitôt dressé; c'était un morceau de bois grossièrement travaillé,
avec une tête surmontée de deux petites oreilles, une queue en crin, et
que nous baptisâmes du nom de kanguroo. Nous fîmes alors l'épreuve;
chacun de mes fils s'avança, une balle dans chaque canon de son fusil,
excepté Franz, trop petit pour prendre part à cet exercice. Fritz mit sa
balle dans la tête de l'animal. Ernest en mit une seulement dans son
corps, et Jack, qui ne le toucha qu'une fois, lui enleva une oreille, ce
qui nous prêta bien à rire. Nous passâmes alors à un autre exercice: je
jetai en l'air, aussi haut que je pouvais, un morceau de bois, et mes
fils essayaient de l'atteindre avant qu'il fût retombé. Je fus étonné de
voir Ernest aussi adroit que son frère Fritz; mais Jack ne toucha pas.
Mes fils prirent alors des pistolets, et les résultats de leurs coups
furent presque les mêmes.

Vint ensuite l'exercice de l'arc, qui devait nous être si précieux quand
nous n'aurions plus de poudre. Je remarquai que mes aînés tiraient fort
bien, et le petit Franz lui-même avait déjà assez d'adresse. Après une
pause de quelques moments, je fis procéder à la course à pied: les
coureurs devaient partir de la grotte pour aller jusqu'à Falken-Horst;
et, en signe de victoire, le premier arrivant devait me rapporter un
couteau que j'avais oublié sur la table près de l'arbre. Mes trois aînés
seuls se mirent en ligne; aussitôt le signal donné, Jack et Fritz
partirent avec la rapidité de l'éclair et disparurent en un instant.
Ernest les suivit bien plus lentement, et les coudes serrés contre le
corps. J'augurai bien de cette tactique, et je pensai que le philosophe
avait mieux raisonné que ses étourdis de frères. Ils furent trois quarts
d'heure absents; mais je vis bientôt revenir Jack monté sur le buffle et
amenant avec lui l'onagre et l'âne. Je courus au-devant de lui: «Oh!
m'écriai-je, c'est comme cela que tu exerces tes jambes?

--Ayant été vaincu, répondit-il, j'ai amené nos montures pour
l'équitation.»

Bientôt après, je vis revenir Fritz, haletant et le front couvert de
sueur; puis, à une distance de cinquante pas environ, Ernest tenant le
couteau en signe de victoire.

«Comment se fait-il que tu reviennes le dernier, lui dis-je, et que tu
rapportes le couteau?

--La chose est simple, me répondit Ernest; en allant, mon frère, qui
était parti comme un trait, n'a pas pu tenir longtemps, et moi, qui
m'étais plus modéré, je l'ai dépassé; en revenant, il a profité de mon
exemple, et, comme il est plus âgé, il peut mieux résister que moi à la
fatigue.»

Jack demandait instamment l'équitation; je cédai à ses désirs: il lança
son buffle au galop, le fit manoeuvrer dans tous les sens avec une
adresse remarquable, et se mit même debout sur son dos, comme font les
écuyers des cirques. Ses frères se conduisirent aussi fort bien; mais
ils restèrent loin de lui. Le petit Franz entra lui-même dans la lice,
monté sur son jeune taureau Brummer; il avait une selle de peau de
kanguroo, que lui avait faite sa mère; ses pieds étaient soutenus par
des étriers, et il tenait en guise de rênes deux fortes ficelles passées
dans l'anneau de fer qui pendait au nez de sa monture. Ses frères se
moquèrent un peu de lui, et lui demandèrent s'il espérait triompher de
Jack; l'enfant n'en tint aucun compte, et partit au trot; il fit faire à
sa monture un cercle comme au manège, et c'était merveille de voir comme
l'animal obéissait complaisamment. Il trotta, galopa, sauta; au milieu
de ses plus rapides élans, il s'arrêtait court et immobile comme un mur;
il s'agenouillait au commandement, puis se relevait et se mettait à
caracoler. Un cheval de parade bien conduit n'eût pas mieux fait. Nous
étions tous dans un étonnement d'autant plus grand, que tous ces progrès
avaient été tenus secrets. Jack se promit bien de faire des cavalcades
avec son frère, et le petit Franz fut proclamé excellent cavalier.

Le _lazo_ vint ensuite: à cet exercice Jack et Ernest se montrèrent plus
adroits que Fritz, qui jetait sa fronde trop loin et avec trop de force.
Nous terminâmes enfin la journée par la natation; mais là encore Fritz
eut l'avantage. Il semblait vraiment se jouer avec les flots, et être
dans son élément naturel. Jack et Ernest restèrent bien au-dessous de
lui, et Franz fit voir qu'il deviendrait par la suite un bon nageur.
Quand tout fut terminé, nous nous hâtâmes de revenir au logis en suivant
le bord de l'eau, tous mes fils marchant l'un après l'autre, le plus
petit devant, le plus grand derrière; j'annonçai que des exercices aussi
brillamment soutenus méritaient des récompenses, et dès notre arrivée
nous disposâmes un tonneau couvert d'herbes et de feuilles, pour servir
d'estrade; ma femme s'y tenait majestueusement assise. Après avoir donné
à chacun de ses fils, rangés près d'elle, la part d'éloges qui lui
revenait, elle leur distribua leurs prix.

Fritz eut celui du tir et de la natation; il consistait en un fusil
anglais et un couteau de chasse qu'il convoitait depuis longtemps.

Ernest eut, pour prix de la course, une montre d'or.

Jack eut une paire d'éperons et une cravache anglaise; et Franz, à titre
d'encouragement, une paire d'étriers et une peau de rhinocéros pour s'en
faire une selle.

Ensuite je me tournai vers ma femme, et lui présentai un joli nécessaire
anglais, dans lequel se trouvaient réunis tous les objets utiles à une
femme: dés à coudre, ciseaux, aiguilles, poinçon, etc.

Ma femme, surprise et heureuse, vint m'embrasser, et la journée finit,
comme elle avait commencé, par un coup de canon. Nous allâmes alors
goûter un repos dont nous avions tous besoin, et le sommeil ne se fit
pas attendre.



CHAPITRE XXX

L'anis.--Le ginseng.


Peu de temps après cette fête, je m'aperçus que nous approchions de
l'époque où nous avions commencé, l'année précédente, la chasse aux
grives et aux ortolans qui étaient venus s'abattre en nuée si épaisse
sur l'arbre de Falken-Horst, et que ma femme avait conservés salés dans
le beurre. Cette provision nous avait fourni durant l'année, à diverses
reprises, d'excellents repas; nous résolûmes donc de renouveler cette
chasse avantageuse aussitôt que nous le pourrions. Nous allâmes visiter
Falken-Horst, et nous trouvâmes que les oiseaux étaient déjà venus en
grande quantité; aussi nous fîmes tous nos préparatifs de chasse, et
nous quittâmes Zelt-Heim pour nous rendre à la maison de campagne. Mais
je ne voulais pas user ma poudre pour de si petits oiseaux; aussi je
pris la résolution de faire la chasse aux gluaux, comme les habitants
des îles Pelew, qui prennent, avec des baguettes enduites d'une glu
formée de caoutchouc et d'huile, des oiseaux beaucoup plus forts que les
ortolans. J'en avais encore un peu au logis; mais j'en avais usé
beaucoup; aussi je sentis le besoin de renouveler ma provision. Je
donnai cette mission à Fritz et à Jack; ils devaient, du reste, trouver
la provision à peu près faite; car nous avions eu soin de laisser des
calebasses au pied des arbres auxquels nous avions fait des incisions,
et nous avions eu la précaution de recouvrir l'ouverture de feuilles, de
peur que le soleil ne les séchât trop tôt.

Mes enfants acceptèrent, cette promenade avec joie; ils sortirent leurs
montures de l'écurie, préparèrent leurs armes, et, accompagnés des deux
chiens, ils nous quittèrent au galop.

Il y avait quelques instants qu'ils étaient partis, quand ma femme, se
creusant le front, s'écria: «Ô mon Dieu! j'ai oublié de changer les
calebasses de mes enfants. Celles qu'ils trouveront sont sans anses, et
ne peuvent se porter que sur la tête ou à deux mains. Je ne sais trop
comment ils s'y prendront pour nous apporter la provision de caoutchouc
sans en renverser au moins la moitié.

MOI. Eh bien, je n'en suis pas fâché. Les enfants seront obligés de
recourir aux expédients, et il est bon qu'ils s'habituent à ne pas trop
compter sur les secours étrangers. Mais qui t'a donc empêchée de le
faire, et pourquoi te tourmentes-tu si fort?

MA FEMME. C'est que je suis passée près de là: du reste, elles n'étaient
peut-être pas mûres.

MOI. Elles, elles! qu'entends-tu par ce mot?

MA FEMME. Eh! mon ami, laisse-moi donc me rappeler le lieu où je les ai
plantées.

MOI. Mais quoi donc?

MA FEMME. C'est qu'à la place des pommes de terre que nous avons
arrachées j'ai planté des courges, auxquelles j'ai donné diverses formes
commodes; les unes sont en gourdes comme celles des soldats et des
pèlerins; les autres ont un long cou.

MOI. Excellente femme! c'est un trésor pour nous; mais allons les voir;
le champ de pommes de terre n'est pas éloigné.»

Nous partîmes aussitôt, accompagnés d'Ernest et de Franz, qui devaient
nous aider. Au milieu des autres plantes nous aperçûmes bientôt des
courges. Les unes étaient mûres, et se décomposaient déjà: les autres
étaient encore vertes. Nous fîmes un choix parmi celles qui, en raison
de leurs formes, devaient nous être le plus utiles.

Nous les disposâmes aussitôt à être employées. Après avoir fait une
ouverture, nous commençâmes à détacher la chair dans l'intérieur avec de
petits bâtons; puis, y ayant versé une poignée de cailloux, nous les
secouâmes fortement, et tout le reste se détacha et sortit. Nous
façonnâmes ensuite divers ustensiles; ce travail nous occupa jusqu'au
soir. Ernest me demanda alors la permission de changer son couteau
contre un fusil, et de tirer quelques coups aux ortolans du figuier;
mais je le lui défendis absolument, craignant que ces décharges ne
fissent fuir nos oiseaux et ne nous privassent des provisions sur
lesquelles j'avais compté.

Soudain nous entendîmes un galop lointain, et je vis bientôt accourir
nos deux enfants, qui nous saluèrent de bruyantes acclamations. Ils
sautèrent à bas de leurs montures, et je me hâtai de leur demander: «Eh
bien! avez-vous été heureux?

FRITZ. Oui, papa, nous avons fait beaucoup de nouvelles découvertes.
Voici d'abord une racine que je nomme racine de singe; puis une
calebasse pleine de caoutchouc, que j'ai recouverte de feuilles pour
qu'elle ne versât pas en route.

JACK. En voici une autre, et puis une marmotte, ou je ne sais quelle
bête. Voici de l'anis, et enfin voici une calebasse pleine de
térébenthine qui pourra nous servir.»

Ces paroles furent dites coup sur coup pendant qu'ils étalaient leurs
trésors. Tandis que nous les considérions, Jack reprit la parole: «Oh!
comme mon Sturm a été vite! Figure-toi, Franz, que je pouvais à peine
respirer, tant il courait. Ah! maman! je n'ai pas eu besoin de vos
éperons, et j'ai presque été désarçonné. Ah! papa, il faudra des selles
pour nos bêtes.

MOI. Oui, certainement; mais nous avons d'autres occupations plus
importantes.

ERNEST. Jack, ton animal n'est pas une marmotte, j'en suis sûr; mais je
ne sais trop ce que c'est.

MOI. Fais-le-moi voir.

JACK. Je l'ai trouvé dans une crevasse de rocher.

MOI. C'est le _cavia capensis_ des naturalistes, animal doux et curieux
de la famille du genre des marmottes, et qui a les mêmes habitudes. Mais
où as-tu pris la plante d'anis, et comment l'as-tu reconnue?

JACK. J'ai cru d'abord que c'était tout autre chose; mais quand j'ai vu
ce que c'était positivement, j'ai pensé à l'anisette, et je me suis
empressé de le recueillir. La racine m'est restée dans les mains. Fritz
prétendait que c'était du manioc; néanmoins j'en ai fait un paquet et je
l'ai mis de côté. Tout en marchant nous avons rencontré notre truie
entourée de ses petits; elle nous a reconnus, et elle a mangé avec
avidité de cette racine. Nous avons voulu l'imiter, et elle nous a paru
très-désagréable.

MOI. Et d'où t'est venue cette térébenthine, qui m'est bien plus
précieuse que ton anisette?

JACK. De ces arbres que nous avons remarqués dans notre premier voyage,
au pied desquels j'avais eu soin de placer des calebasses.

MOI. C'est bien, mon fils; je me réjouis maintenant de vous avoir
envoyés. Mais toi, Fritz, tu m'as parlé d'une racine de singe.
Qu'est-ce? Est-elle bonne à manger? n'est-elle point dangereuse?

FRITZ. Moi, je ne le crois pas. Et si nous avions eu avec nous ton
singe, mon cher Ernest, il est probable que nous eussions fait la
découverte de quelque racine précieuse; car nous devons celle-ci aux
collègues de Knips.

MOI. Un peu plus de clarté dans ton récit, mon enfant; tes paroles sont
comme celles des anciens oracles, enveloppées d'obscurité.

FRITZ. Nous attendions les bras croisés que nos calebasses fussent
remplies, quand Jack tira son coup de fusil sur la marmotte, qui se
trouvait entre lui et moi.»

J'interrompis vivement Fritz: «Mes enfants, m'écriai-je, je vous
recommande expressément deux choses: d'abord de ne jamais tirer quand un
de vous se trouvera près ou loin de la ligne du tir; ensuite de vous
abstenir toujours de vous mettre dans celle d'un de vos frères, avec la
pensée que le coup ne portera pas si loin.

FRITZ. Avant de quitter la contrée nous aperçûmes de petites figues,
dont voici quelques-unes, et dont se nourrissait une espèce de pigeon
que je ne connais pas. Nous nous dirigeâmes vers Waldeck en suivant un
petit ruisseau que nous vîmes bientôt se perdre dans un plus
considérable, et nous atteignîmes ainsi un petit lac situé derrière
notre métairie. Nous étions près d'y arriver, quand nous aperçûmes dans
une clairière de la forêt une troupe de singes qui paraissaient fort
affairés. Nous approchâmes avec précaution, après être descendus de nos
montures et avoir attaché nos chiens, et nous ne fûmes pas peu étonnés,
en arrivant auprès d'eux, de les voir occupés à déterrer des racines.

ERNEST. Ah! ah! déterrer des racines! sans doute avec une pioche et une
houe?

FRITZ. Oui, certainement, les uns avec leurs vilaines pattes, les autres
avec des pierres pointues. Nous hésitâmes un moment, et Jack me pressait
fort de leur tirer quelques bons coups de fusil; mais je me rappelai que
vous me blâmiez de vouloir tuer des bêtes qui ne me faisaient aucun mal,
et je l'empêchai cette fois de tirer. Seulement, désireux de connaître
la racine qu'ils croquaient avec tant de plaisir, nous allâmes détacher
Turc, et nous le lâchâmes sur les maraudeurs. Laissant là leurs racines,
ils s'enfuirent subitement, sauf deux, qui furent éventrés. Mais nous
n'en fûmes pas plus avancés; car nous ne pûmes reconnaître de quelle
espèce était cette racine. Cependant nous essayâmes d'en goûter; elle
nous parut d'un fort bon goût, légèrement aromatique. Mais tenez, voyez
vous-même, mon père, vous la reconnaîtrez peut-être; nous l'avons nommée
racine des singes jusqu'à nouvel ordre; tout le feuillage en est enlevé.

MOI. Je ne saurais vous dire d'une manière bien certaine ce que c'est;
mais autant que je puis me souvenir des descriptions que j'ai lues, nous
avons là le ginseng, cette plante si estimée en Chine.

FRITZ. Qu'est-ce que ce ginseng, et quelle est sa valeur?

MOI. On regarde cette plante en Chine, lieu d'où elle est originaire,
comme une sorte de panacée, qui peut même prolonger la vie humaine. Dans
ce pays, l'empereur seul a le droit de la récolter, et les endroits où
on la cultive sont environnés de gardes. Cependant elle croit aussi en
Tartarie, et récemment on l'a découverte au Canada: des planteurs de
Pennsylvanie y ont naturalisé des boutures recueillies en Chine. Mais
continue ton récit, Fritz.

FRITZ. Quand nous eûmes goûté ces racines, nous remontâmes sur nos
bêtes, et, sans autre rencontre, nous arrivâmes à Waldeck. Juste Ciel!
quel désordre y régnait! Tout était brisé, renversé, dispersé. La
volaille, effarouchée, fuyait notre approche. Nos arbres étaient courbés
comme par un vent violent; enfin tout portait l'aspect de la désolation.

JACK. Ô mon père! si vous aviez pu voir comme les maraudeurs avaient
tout pillé!

MOI. Quels maraudeurs avez-vous trouvés? quelques habitants? Cela me
paraît bien extraordinaire....

JACK. Ah! bien oui, des habitants! C'était cette maudite troupe de
singes.

FRITZ. Nous fîmes alors du feu près de la métairie pour préparer notre
repas. Tandis que nous étions assis tranquillement l'un à côté de
l'autre, nous entretenant de la malice de ces méchants singes qui
avaient ainsi détruit tous nos travaux, nous entendîmes soudain dans
l'air un grand bruit, que nous reconnûmes bientôt pour celui que fait
une nombreuse troupe d'oiseaux. En effet, nous les aperçûmes aussitôt se
dirigeant vers l'endroit où nous nous trouvions, mais à une telle
hauteur, qu'ils paraissaient de petits insectes. Jack croyait que
c'étaient des oies, à cause des cris qu'ils poussaient; moi j'opinai
pour des grues. Nous cherchâmes de tous côtés un buisson ou un arbre qui
pût nous cacher. Nous vîmes alors la bande approcher de plus en plus,
descendre peu à peu en faisant des évolutions semblables à celles d'une
armée bien disciplinée, et enfin se tenir à peu de distance de la terre,
puis soudain remonter bien haut dans l'air.

«Après quelques moments de pareilles manoeuvres, qui avaient sans doute
pour but de s'assurer des dangers que pouvait offrir le pays, et
rassurée, à ce qu'il paraît, sur ce point, la bande entière vint
s'abattre à peu de distance de nous. Nous espérâmes faire une bonne
chasse, et nous tâchâmes de gagner quelque endroit où nous pussions les
tirer convenablement; mais nous fûmes aussitôt aperçus par les
avant-postes, et toute la troupe fut hors de portée avant que nous
eussions eu le temps de les mettre en joue. Cependant je ne voulus pas
perdre une si belle occasion: je déchaperonnai mon aigle, et, le lançant
sur un des fuyards, je le suivis au galop; il s'éleva comme l'éclair
dans les nues, puis se laissa tomber sur la malheureuse bête que j'ai
apportée, et la tua du coup. Un pigeon fut la récompense de sa bonne
conduite. Ensuite nous retournâmes promptement à Waldeck; nous
recueillîmes ce que nous pûmes de térébenthine, et nous reprîmes le
chemin du logis.»

Tel fut le récit de Fritz. C'était le moment du souper: on ne manqua pas
de servir sur la table de l'anis et de la racine de ginseng. Je ne
permis pas de manger beaucoup de ginseng, parce que cette plante
aromatique, prise avec excès, pouvait devenir dangereuse.



CHAPITRE XXXI

Gluau.--Grande chasse aux singes.--Les pigeons des Moluques.


Le lendemain, après avoir déjeuné, mes enfants me prièrent de leur
confectionner des gluaux. Il fallait commencer par se procurer de la
glu: je pris à cet effet une certaine quantité de caoutchouc mêlée à
l'huile de térébenthine, et je plaçai le tout sur le feu. Tandis que la
fusion s'opérait, je fis cueillir par mes enfants un grand nombre de
petites baguettes; puis, quand je jugeai ma glu préparée, je plongeai
les petits bâtons dans le vase.

Je remarquai que les oiseaux étaient en plus grand nombre que l'année
précédente, et un aveugle tirant au hasard dans l'arbre n'aurait pas
manqué d'en abattre. Aux ordures dont étaient salis les troncs des
arbres, je reconnus que c'était là leur retraite habituelle; et cette
réflexion me suggéra l'idée d'employer pour les détruire une chasse aux
flambeaux, comme font les colons de la Virginie pour prendre les
pigeons.

Soudain j'entendis mes enfants s'écrier: «Papa! papa! comment faire? Les
baguettes se collent à nos mains, et nous ne pouvons pas nous en
dépêtrer.

--Tant mieux, dis-je: c'est un signe que ma glu est bonne. Au reste, ne
vous désolez pas, un peu de cendre fera bientôt tout disparaître; et,
pour ne pas vous engluer davantage, au lieu de tremper les baguettes une
à une, vous n'avez qu'à les prendre par paquets de douze à quinze.» Ils
suivirent mon conseil et s'en trouvèrent bien.

Quand je jugeai qu'il y avait assez de gluaux préparés, j'envoyai Jack
les placer dans le figuier en les cachant sous le feuillage, de manière
qu'ils parussent être des branches de l'arbre. À peine l'enfant en
avait-il placé une demi-douzaine et était-il descendu pour en chercher
d'autres, que nous vîmes tomber à nos pieds les malheureux ortolans
englués des pattes et des ailes, et encore attachés à la perfide
baguette. Ces gluaux pouvaient servir deux ou trois fois; mais bientôt
ma femme, Franz et Ernest ne purent suffire à ramasser les oiseaux, ni
Fritz et Jack à remplacer les gluaux qui tombaient. Je les laissai se
livrer à ce divertissement, et, songeant alors à ma chasse aux
flambeaux, je m'occupai des préparatifs, dans lesquels la térébenthine
devait jouer un rôle important.

Jack vint à moi avec un oiseau plus gros que les ortolans, qui s'était
pris comme eux au gluau.

«Qu'il est joli! disait-il: est-ce qu'il faut le tuer aussi? On dirait
qu'il me regarde comme une connaissance.

--Je le crois bien, s'écria Ernest, qui s'était approché, et dont le
coup d'oeil observateur avait tout de suite reconnu un pigeon d'Europe,
c'est un des petits de nos pigeons qui ont logé l'an dernier dans le
figuier. Il ne faut pas le tuer, puisque nous voulons naturaliser
l'espèce.»

Je pris l'oiseau des mains de Jack, je frottai de cendre les endroits de
ses ailes et de ses pattes que la glu avait touchés, et je le plaçai
sous une cage à poule, songeant déjà en moi-même aux moyens de tirer
parti de cette découverte. Plusieurs autres pigeons se prirent encore,
et avant la nuit nous eûmes réuni deux belles paires de nos européens.
Fritz me demanda de leur construire une habitation dans le rocher, afin
d'avoir sous la main une nourriture qui ne nous coûterait aucune dépense
de poudre: cette idée me souriait; aussi je lui promis de le faire
promptement.

Cependant Jack était épuisé de fatigue, et, tout heureuse qu'avait été
la chasse, ma femme n'avait rempli que cinq ou six sacs d'oiseaux avant
de souper. Après quelques instants de repos, je commençai mes
préparatifs. Ils étaient simples: c'étaient trois ou quatre longues
cannes de bambou, deux sacs, des flambeaux de résine et des cannes à
sucre. Mes enfants me regardaient faire avec beaucoup d'étonnement, et
cherchaient à deviner comment ces singuliers instruments pourraient leur
procurer des oiseaux.

Cependant la nuit arriva brusquement, extrêmement obscure, comme les
nuits des pays du Sud. Parvenus au pied des arbres que nous avions
remarqués dans la matinée, je fis allumer nos flambeaux et faire un
grand bruit; puis j'armai chacun de mes fils d'un bambou. À peine la
lumière se fut-elle faite, que nous vîmes voltiger autour de nous une
nuée d'ortolans.

Les pauvres bêtes, étourdies de nos clameurs, éblouies par nos lumières,
venaient se brûler les ailes et tombaient à terre, où on les ramassait,
et puis on les entassait dans des sacs. Alors je me mis à frapper de
toute ma force à droite et à gauche sur les ortolans. Mes fils
m'imitèrent, et nous eûmes bientôt rempli deux grands sacs. Nous nous
servîmes de nos flambeaux, qui duraient encore, pour gagner
Falken-Horst; et comme les sacs étaient trop pesants pour être portés
par aucun de nous, nous les plaçâmes en croix sur des bâtons. Nous nous
mîmes en marche deux à deux, ce qui donnait à notre cortège un caractère
étrange et mystérieux.

Nous arrivâmes à Falken-Horst; là nous achevâmes quelques-uns de nos
oiseaux que les coups de bâton n'avaient fait qu'étourdir, et nous
allâmes nous coucher.

Le lendemain nous ne pûmes faire autre chose que de préparer cette
provision. Ma femme les plumait, les nettoyait; les enfants les
faisaient griller; je les déposais dans des tonnes. Nous obtînmes de
cette manière des tonnes d'ortolans à demi rôtis et dûment enveloppés de
beurre.

J'avais fixé irrévocablement au jour suivant notre expédition contre les
singes. Nous nous levâmes de bonne heure; ma femme nous donna des
provisions pour deux jours, et nous partîmes, la laissant, ainsi que
Franz, sous la garde de Turc. Fritz et moi, nous étions montés sur
l'âne; Jack et Ernest étaient aussi de compagnie sur le dos du buffle,
que nous avions chargé en outre de nos provisions; et nos autres chiens
nous accompagnaient.

La conversation tomba naturellement sur l'expédition que nous méditions:
je dis à mes enfants que je voulais en finir avec cette malfaisante
engeance des singes. «Voilà pourquoi, ajoutai-je, j'ai voulu que Franz
ne fût pas témoin de ce spectacle pénible.

--Mais, dit Fritz, ces pauvres singes me font pitié au fond.»

Ce fut avec plaisir que j'entendis cette réflexion, et plusieurs autres
semblables d'Ernest et de Jack; mais je n'en persistai pas moins dans
mon projet, et quoique j'eusse la même opinion qu'eux: «Il y a entre les
singes et nous, leur dis-je, une guerre à mort; s'ils ne succombent pas,
nous succomberons par la famine: c'est une affaire de conservation. Sans
doute l'effusion du sang est pénible; mais ici il le faut.»

On me demanda alors ce que nous ferions des cadavres. Je leur répondis
que nous abandonnerions la chair à nos chiens.

Nous arrivâmes bientôt à dix minutes de la métairie, près d'un épais
buisson. Ce lieu me parut favorable pour camper, et nous descendîmes de
nos montures. La tente fut aussitôt dressée; nous mîmes des entraves aux
jambes de nos bêtes pour les empêcher de s'écarter; nous attachâmes nos
chiens, et nous nous mîmes à la recherche de l'ennemi. Fritz partit en
éclaireur, tandis que nous restions à considérer la dévastation de la
métairie. Il ne tarda pas à venir nous rapporter que la bande de
pillards était à peu de distance, et prenait ses ébats sur la lisière du
bois.

Nous nous rendîmes alors auprès de Waldeck, pour procéder à l'exécution
du projet que j'avais conçu, avant que les singes pussent nous voir et
se méfier de nous. J'avais emporté de petits pieux attachés deux à deux
avec des cordes, ainsi qu'une provision de noix de coco et de courges.
Je plantai mes pieux tout autour de la métairie, de manière que les
cordes qui les unissaient ne fussent pas tendues, et je fis ainsi un
petit labyrinthe où je ne laissai qu'une étroite issue entre les cordes,
de sorte qu'il était impossible de parvenir à la hutte sans traverser
cette enceinte et sans toucher une corde ou un pieu. Je fis une autre
enceinte pareille sur une petite hauteur que les singes paraissaient
affectionner, et dans laquelle je plaçai des courges remplies de riz, de
maïs, de vin de palmier, etc.; et tous ces pieux, ces cordes, ces
courges furent enduits d'une glu épaisse et visqueuse. Le terrain fut
couvert de branches d'arbres et de bourgeons également englués, et sur
le toit de Waldeck je fixai des épines d'acacia, parmi lesquelles
j'enfonçai des pommes de pin; j'en mis d'autres partout où elles
pouvaient frapper les yeux, et toutes furent enduites de glu. Mes
enfants voulurent aussi mettre des gluaux sur les arbres voisins, et je
le leur permis. Ces préparatifs nous occupèrent une grande partie du
jour; mais, par bonheur, les singes, que Fritz allait reconnaître de
temps en temps, ne firent pas mine d'approcher de Waldeck, et nous dûmes
penser qu'ils ne nous avaient pas aperçus. Nous nous retirâmes alors à
notre tente, près du buisson; et nous nous endormîmes sous la
surveillance de la Providence et la garde de nos chiens.

Le lendemain, de bonne heure, un cri perçant retentit dans le lointain.
Nous nous divisâmes alors; et, armés de forts bâtons, tenant nos chiens
en laisse, nous nous rendîmes à Waldeck, pour y attendre le résultat de
nos combinaisons. Nous fûmes bientôt témoins d'un spectacle comique.

La bande entière s'avança d'abord d'arbre en arbre, en faisant les plus
étranges grimaces, contorsions et gambades qu'on puisse imaginer; puis
ils se séparèrent. Les uns continuèrent à sauter d'arbre en arbre; les
autres couraient à terre: l'armée semblait n'avoir pas de fin. Tantôt
ils marchaient à quatre pattes, tantôt ils se dressaient sur celles de
derrière, en se faisant mille grimaces; tout cela au milieu de
hurlements effroyables. Ils entrèrent sans crainte dans l'enceinte de
pieux; les uns se jetèrent sur les noix et le riz; les autres coururent
à la métairie pour avoir des pommes de pin. Mais une panique
épouvantable s'empara alors des maraudeurs; car il n'y en avait pas un
seul parmi eux qui n'eût un pieu, ou une corde, ou quelque gluau fixé à
la tête, à la main, au dos, ou à la poitrine. Ils commencèrent alors à
courir partout avec fureur; d'autres se roulaient par terre pour se
débarrasser de leurs pieux, et ils en attrapaient de nouveaux. Plusieurs
restaient les mains collées à leurs pommes de pin, sans pouvoir les
détacher; un autre venait pour s'en emparer, et le groupe se compliquait
de la manière la plus comique. Les plus heureux cherchaient à dépêtrer
leurs jambes et leurs pieds des branches qui y étaient fixées. Quand je
vis le désordre à son comble, je l'augmentai encore en lâchant mes
chiens, qui se précipitèrent en fureur, et égorgèrent, blessèrent ou
étranglèrent tout ce qui ne fut pas assez leste pour éviter leur
approche. Nous les suivîmes de près, frappant rudement les singes de nos
bâtons, et tuant tous ceux que nos chiens avaient blessés. Bientôt nous
fûmes environnés d'une scène de carnage; des cris lamentables
s'entendaient de tous côtés; puis il se fit un grand silence, un silence
de mort. Nous regardâmes autour de nous. À terre gisaient trente à
quarante singes morts. Je vis que tous mes enfants se détournaient avec
horreur, et Fritz, prenant la parole au nom de ses frères, s'écria: «Ah!
mon père, c'est horrible; nous ne voulons plus faire de semblables
exécutions.»

Nous commençâmes alors à creuser une fosse de trois pieds de profondeur,
où nous entassâmes nos singes, et que nous recouvrîmes avec soin. Tandis
que nous étions ainsi occupés, nous vîmes tomber à trois reprises un
corps pesant du haut d'un palmier; nous courûmes de ce côté, et nous
trouvâmes trois forts oiseaux qui s'étaient pris à quelques gluaux posés
par mes fils.

Nous leur attachâmes les jambes, nous leur enveloppâmes les ailes avec
nos mouchoirs pour qu'ils ne pussent pas s'envoler, et nous commençâmes
leur examen zoologique. C'étaient des pigeons des Moluques; je pensai
avec joie qu'ils pourraient s'habituer à vivre avec nos pigeons
européens. Ils étaient beaux et gros.

Tout à coup Jack s'écria: «Papa! papa! voyez donc cette noix que je
viens de trouver.

--Ah! mon petit Jack! réjouis-toi, c'est la noix muscade.

--Que ma mère va être contente! Mais qu'allons-nous faire de nos
prisonniers?

--Je les mettrai dans mon colombier.

--Où est-il, votre colombier? Vous voulez rire, mon père!

--Non, mon enfant, car c'est la première chose dont je vais m'occuper en
revenant de Zelt-Heim. Mais maintenant travaillons à rassembler nos
bestiaux épars et à ramener l'ordre dans notre métairie, car je ne pense
pas que les singes viennent de longtemps la troubler.»

Aussitôt dit, aussitôt fait; nos animaux furent bientôt réunis et
casernés; mais il était trop tard pour retourner à Falken-Horst.
J'envoyai alors Jack me recueillir une calebasse de vin sur un palmier
voisin, puis nous mangeâmes quelques cocos; en les cherchant nous
découvrîmes une nouvelle espèce de palmier, celui qu'on nomme _areca
oleracea_, et qui fournit une huile excellente. Après nous être reposés
et rafraîchis, nous terminâmes l'enterrement des singes, nous soignâmes
nos nouveaux pigeons, nous pansâmes nos bestiaux, et, quand tout fut
tranquille, nous cherchâmes à notre tour le repos et le sommeil.



CHAPITRE XXXII

Le pigeonnier.


Rien ne troubla notre sommeil; nous fûmes de bonne heure sur nos jambes,
et après un court déjeuner nous nous hâtâmes de retourner à
Falken-Horst, où nous arrivâmes bientôt. Ma femme accueillit avec joie
la nouvelle conquête que nous avions faite; il lui tardait de voir
s'apprivoiser et passer, pour ainsi dire, dans notre domaine ces
charmants pigeons. Je résolus alors d'établir mon colombier à Zelt-Heim
sur le rocher, au-dessus de la cuisine. On concevra difficilement la
peine que nous donna ce travail; il nous fallut détacher de forts
quartiers de roc, assurer nos planches, enduire tout l'extérieur d'une
couche de plâtre pour le mettre à l'abri de l'humidité, dresser un
perchoir, disposer des cases, ouvrir des portes, des fenêtres. L'édifice
achevé, il me restait une nouvelle crainte, c'était de savoir si les
pigeons voudraient s'habituer à ce changement de demeure. Aussi un jour
que je travaillais avec mon fils aîné, tandis que ses frères étaient
occupés ailleurs, je lui dis: «Sais-tu un moyen de forcer nos pigeons à
venir s'établir ici?

--À moins de magie, me répondit-il, je n'en vois pas.

--Écoute, j'ai appris qu'on peut le faire en saturant ton pigeonnier
d'anis, dont ces oiseaux sont très-friands. Pour cela on pétrit ensemble
de l'argile, du sel et de l'anis; on place cette masse dans l'endroit
qu'on veut leur faire habiter, et ils reviennent sans cesse le picoter.

--Eh bien, servons-nous de l'anis qu'a découvert Jack.

--Mais je voudrais aussi en obtenir de l'huile, afin d'en enduire les
ailes de nos pigeons.

--Pourquoi donc, mon père?

--Parce que les pigeons étrangers les suivent alors et viennent
augmenter le colombier.»

Le moyen fut à l'instant mis à l'essai; on écrasa la plante; l'huile fut
tamisée; elle exhalait une odeur d'anis qu'elle pouvait bien garder
encore trois à quatre jours.

Nous pétrîmes alors la masse, puis nous frottâmes d'anis toutes les
places que pouvaient fréquenter les pigeons. Quand nos petits garçons
revinrent, nous procédâmes à l'installation des pigeons; nous les fîmes
entrer un à un dans le colombier, et nous fermâmes avec soin toutes les
ouvertures. Nous nous pressâmes alors autour des fenêtres de colle de
poisson pour voir leur contenance, et je remarquai avec plaisir qu'au
lieu de s'effaroucher de ces nouveaux objets les prisonniers semblaient
s'en accommoder fort bien et becquetaient déjà le pain d'anis. Nous les
laissâmes ainsi deux jours. J'étais curieux de connaître le résultat du
charme; le troisième, je réveillai Fritz; je lui commandai d'aller
frotter d'anis la porte du colombier, et je rassemblai alentour toute ma
famille, en lui annonçant que j'allais donner la liberté entière à nos
pigeons. Je me mis alors à décrire avec une baguette divers cercles dans
l'air, puis je commandai à Jack d'ouvrir la porte. Les prisonniers
sortirent d'abord timidement la tête, puis ils prirent leur volée, et
s'élevèrent à une telle hauteur au-dessus de nous, que ma femme et mes
fils, dont les yeux ne pouvaient pas les suivre, les crurent perdus pour
nous. Mais, comme ils n'avaient voulu s'élever que pour embrasser le
coup d'oeil du pays, ils redescendirent aussitôt, et revinrent
tranquillement s'abattre près du colombier, paraissant heureux de le
trouver.

«Je savais bien qu'ils reviendraient, m'écriai-je.

JACK. Et comment cela se pouvait-il? Vous n'êtes pas sorcier?

ERNEST. Nigaud, est-ce qu'il y a des sorciers?»

Franz me demanda ce que c'était que la sorcellerie, et j'allais lui
répondre, quand je vis les trois pigeons étrangers, suivis de quatre
pigeons d'Europe, s'élever dans l'air et prendre le chemin de
Falken-Horst avec une telle rapidité, qu'ils furent bientôt hors de vue.

«Bon voyage, Messieurs, dit Jack en leur tirant son chapeau et en leur
faisant un grand salut.

ERNEST. Ah! ah! le sorcier est en défaut.

--C'est bien dommage, répliquaient ma femme et Fritz, que ces charmantes
bêtes soient perdues pour nous.»

Je ne me laissai cependant pas troubler, et, les yeux fixés sur les
pigeons, je leur disais: «Allez, allez vite, et ramenez-nous des
compagnons demain soir au plus tard; allez vite, et revenez.
Entendez-vous, petits?»

Je me tournai alors vers mes enfants, et je leur dis: «Voilà qui est
fini pour les étrangers, voyons ce que feront nos pigeons.» Ceux-ci ne
paraissaient pas disposés à suivre leurs frères; apercevant que la terre
était couverte de graines, ils s'abattirent et vinrent les picoter; puis
ils rentrèrent au colombier, comme s'ils en eussent eu l'habitude.

JACK. «Ceux-là, à la bonne heure, ils sont raisonnables: ils préfèrent
un bon abri à une terre inconnue.

FRITZ. Eh! ne crie pas tant après eux; tu sais que mon père t'a promis
de les faire revenir; son esprit familier les ramènera.»

Ces mots firent sourire tous mes enfants, et le reste de la journée se
passa à lever les yeux vers le ciel pour tâcher de découvrir les
fuyards. Je commençai à n'être pas rassuré; le soir vint, nous soupâmes,
et rien encore; enfin nous allâmes nous coucher.

Le lendemain matin nous nous remîmes à travailler; mes fils, moitié
curiosité, moitié impatience, attendaient l'issue de l'affaire, quand
Jack accourut vers nous tout joyeux, en criant:

«Il est revenu! il est revenu! hé! hé!

TOUS. Qui donc? qui donc?

JACK. Le pigeon bleu! le pigeon bleu!

ERNEST. Mensonge! mensonge! C'est impossible.

MOI. Et pourquoi donc? ne t'avais-je pas prédit que le camarade
reviendrait? Et sans doute le second pigeon est en chemin.»

Nous courûmes au pigeonnier; notre fuyard était revenu avec un pigeon
étranger, et il avait repris sa place au colombier.

Mes enfants voulurent fermer la porte sur eux; je m'y opposai en leur
objectant qu'il faudrait toujours l'ouvrir plus tard. «Et puis,
ajoutai-je en riant, comment l'autre entrera-t-il si nous lui fermons la
porte?»

Ma femme ne comprenait rien à ce retour merveilleux; Ernest seul
soutenait que c'était le hasard. «Et si l'autre revient, lui dis-je, tu
seras bien embarrassé, n'est-ce pas?»

Tandis que nous parlions, Fritz, qui parcourait le ciel de ses yeux de
faucon, s'écria tout à coup: «Ils viennent! ils viennent!» Et, en effet,
nous ne tardâmes pas à en voir une seconde paire s'abattre à nos pieds.
La joie qui les accueillit fut si bruyante, que je fus obligé de la
modérer; sans quoi nous aurions effrayé nos pauvres oiseaux, qui cette
fois ne seraient peut-être plus revenus. Mes petits enfants se turent,
et les deux pèlerins entrèrent à leur tour dans le colombier. «Eh bien?
dis-je à Ernest.

ERNEST. C'est fort extraordinaire; mais je n'en persiste pas moins à
soutenir que c'est un hasard, un hasard merveilleux, il est vrai.

MOI. Mais si le troisième nous revient avec une compagne, croiras-tu
enfin à ma science, ou bien appelleras-tu encore cet événement un
bonheur?»

Nous retournâmes dîner alors, et nous reprîmes ensuite nos travaux
commencés. Nous travaillions depuis environ deux heures, quand ma femme
nous quitta, avec Franz, pour aller préparer le souper. Mais l'enfant
revint bientôt vers nous, et nous dit, d'un ton grave, avec l'air d'un
héraut: «Seigneurs, je viens vous annoncer, au nom de notre mère chérie,
que nous avons eu l'honneur de voir entrer dans le colombier le pigeon
fugitif avec sa compagne, et qu'il vient de prendre possession de son
palais.

--Merveilleux! merveilleux!» s'écrièrent tous les enfants. Nous nous
hâtâmes d'accourir, et nous arrivâmes assez tôt pour être témoins d'un
spectacle bien curieux: les deux premières paires, sur le seuil du
pigeonnier, roucoulaient et semblaient faire des signes d'invitation à
la troisième, qui, perchée sur une branche voisine, se décida enfin à
entrer, après bien des hésitations.

«Je suis confondu, s'écria Ernest. Je vous en prie, mon père,
expliquez-moi comment vous avez fait.»

Je m'amusai quelque temps de sa curiosité, que j'aiguillonnai encore en
faisant une longue dissertation sur la sorcellerie et les sorciers, et
je finis par lui découvrir le rôle qu'avait joué dans tout cela la
plante d'anis. En attendant le soir, nous observâmes que les pigeons
semblaient se plaire dans leur nouveau gîte. Je remarquai parmi les
herbes qu'ils employaient une sorte de mousse verte semblable à celle
qui se détache des vieux chênes, mais qui s'étendait en fils longs et
solides comme du crin de cheval. Je reconnus dans cette plante celle
dont on se sert dans les Indes pour faire des matelas, et dont les
Espagnols font des cordes si légères, qu'un bout de quinze à vingt pieds
suspendu à un arbre y flotte comme un pavillon.

Nos tourterelles apportaient de temps en temps des muscades, que nous
recueillions au colombier, et ma femme les confiait à la terre dans
l'espoir de récolter un jour cette précieuse noix.



CHAPITRE XXXIII

Aventure de Jack.


Durant encore une semaine ou deux, nos pigeons demandèrent tous nos
soins. Les trois couples étrangers s'habituèrent peu à peu à leur
habitation: mais les pigeons européens, moins nombreux, réclamèrent
bientôt notre assistance. En effet, les étrangers, dont le nombre
s'accroissait rapidement, tant par leur ponte que par l'arrivée de
nouveaux pigeons, entreprirent de les chasser, et y seraient parvenus si
nous n'y eussions mis ordre. Nous tendîmes des pièges à ceux qui
arrivaient, et nous dressâmes autour du colombier des gluaux que nous
avions soin de retirer avant de l'ouvrir. Ce procédé procura à notre
cuisine des provisions abondantes. Nous lançâmes même quelquefois
l'aigle de Fritz contre les arrivants.

La monotonie de notre existence, divisée entre nos constructions
nouvelles et nos approvisionnements d'hiver, fut interrompue vers cette
époque par un accident arrivé à Jack. Nous le vîmes revenir un matin
d'une expédition qu'il avait entreprise de son autorité privée. Son
extérieur était pitoyable: il était couvert d'une boue épaisse et noire
depuis les pieds jusqu'à la tête. Il portait un paquet de roseaux
d'Espagne recouverts, comme lui, de mousse et de vase. Il pleurait,
boitait en marchant, et nous montra qu'il avait perdu un soulier.

Nous éclatâmes de rire à cette arrivée tragi-comique; ma femme seule
s'écria: «A-t-on Jamais vu un enfant plus sale? Où es-tu allé te fourrer
pour gâter ainsi tes habits? Crois-tu que nous en ayons beaucoup de
rechange à te donner?

FRITZ. Ah! ah! quelle tournure!

JACK. Riez, riez: si j'eusse péri?

MOI. Ce n'est pas bien, mes enfants, de se moquer ainsi; ce n'est ni
d'un chrétien ni d'un frère; vous pouvez tous deux tomber comme lui, et
que diriez-vous si l'on se moquait de vous? Mais, mon pauvre Jack, où
t'es-tu mis dans cet état?

JACK. Dans le marais, derrière le magasin à poudre.

MOI. Mais, au nom du Ciel, qu'allais-tu faire là?

JACK. Je voulais faire une provision de roseaux d'Espagne pour nos
colombiers et autres ouvrages de même nature.

MOI. Ton intention était louable, mon pauvre garçon; ce n'est pas ta
faute si elle n'a pas réussi.

JACK. Oh! certainement elle a mal réussi; je voulais, pour tresser mes
paniers, avoir des roseaux assez minces pour être flexibles; il y en
avait sur le bord, mais ceux que j'apercevais dans le lointain étaient
bien plus beaux et plus convenables. Je m'avançai en conséquence dans le
marais pour les cueillir, en sautant de motte en motte; mais à un
endroit où le terrain paraissait solide, j'enfonçai jusqu'aux genoux et
bientôt plus loin. Comme je ne pouvais sortir ni me détacher, je
commençai à avoir peur et je me mis à crier; mais personne ne vint à mon
secours.

FRITZ. Je le crois bien, mon pauvre frère; nous serions accourus bien
vite si nous t'avions entendu.

JACK. Mon pauvre chacal, qui était resté sur la rive, joignait ses cris
à ma voix.

ERNEST. Beau secours! Mais pourquoi ne t'es-tu pas mis à nager?

JACK. À nager, quand on a de la boue jusqu'aux cuisses et des roseaux
tout autour de soi! J'aurais voulu t'y voir! Quand je reconnus que tous
nos cris étaient inutiles, je tirai mon couteau de ma poche et je me mis
à couper les roseaux; puis je les rassemblai en paquet, que je réunis
sous mes bras. Je fis ainsi une sorte de fascine, sur laquelle je
m'étendis tout de mon long pour délivrer mes jambes. Après bien des
efforts inutiles, je parvins à me dégager, et partie marchant, partie
nageant, partie rampant, je parvins enfin à gagner la terre ferme; mais
bien certainement je n'ai jamais éprouvé plus d'angoisse.

MOI. Pauvre garçon, Dieu soit béni, mille fois béni de t'avoir conservé!

FRITZ. Ma foi, je n'aurais pas eu la présence d'esprit de mon frère.

ERNEST. Pour moi, je ne sais vraiment pas ce que j'aurais fait.

JACK. Tu aurais eu tout le temps d'y penser dans la boue. Ah! il n'est
rien de tel que la nécessité! c'est le meilleur maître en fait
d'invention.

MA FEMME. Mais tu as oublié un de ces moyens que la nécessité emploie:
la prière.

JACK. Non, non, je ne l'ai pas oublié; et j'ai récité toutes les prières
que je savais; je me suis rappelé le jour du naufrage, où Dieu nous
avait secourus quand nous l'avions imploré; je l'ai prié de même avec
toute la ferveur possible.

MOI. Très-bien, mon fils, tu ne pouvais mieux agir. Ainsi Dieu t'a
sauvé; Il a donné de l'énergie à ta volonté, de la force à tes bras. La
prière faite de coeur est toujours récompensée par l'éternelle Sagesse.
Louange donc et gloire à Dieu, et remercions-le des lèvres et du coeur!»

Il fallut nous occuper de la toilette de Jack; l'un lui chercha des
souliers, l'autre une veste, tandis que ma femme essayait de nettoyer sa
défroque dans le ruisseau. Quand il fut un peu présentable, il revint à
moi, son paquet de roseaux à la main; et je ne pus m'empêcher de lui
dire: «Que me veux tu donc?

JACK. Eh! mon père, je voudrais savoir comment on tresse une corbeille.

MOI. Comment! tu n'es pas plus avancé? Au reste, je veux bien te le
montrer; mais tes roseaux sont trop forts et trop gros pour pouvoir être
tressés: ainsi jette-les là de côté.

JACK. Eh! non, mon père; quand ils sécheront, je pourrai facilement les
fendre et les manier, et ils répondront à mes vues.»

Jack s'était assis par terre, et il avait commencé à fendre ses roseaux;
ce travail lui donnait tant de mal, que ses trois frères accoururent
pour l'aider.

«Arrêtez, arrêtez, m'écriai-je: avant de vous mettre à l'ouvrage,
donnez-moi deux des plus forts roseaux.» Je les choisis moi-même bien
droits et bien égaux, et je les attachai de manière qu'ils ne prissent
aucune courbure en séchant; je voulais en faire un métier à tisser. Je
taillai ensuite un petit morceau de bois à l'instar des dents d'un
véritable métier, et je chargeai mes enfants de m'en confectionner une
grande quantité de pareils. Étonnés de ce travail, ils m'assaillirent de
questions sur l'usage que je voulais faire de mes petits cure-dents,
disaient-ils; mais comme je voulais ménager à ma femme le plaisir de la
surprise, je me contentai de leur répondre que c'était un instrument de
musique, et qu'ils verraient bientôt leur mère en jouer des pieds et des
mains. Les plaisanteries redoublèrent alors; mais je n'en tins aucun
compte, et, quand je jugeai les cure-dents assez nombreux, je les serrai
en souriant, et remis à un autre moment la confection du métier.

Vers cette époque, la bourrique mit bas un ânon d'une superbe espèce, et
dont je résolus de me servir. Je lui donnai en conséquence tous mes
soins, et je vis que ses formes, en se développant, répondaient tout à
fait à mes désirs. Je lui donnai le nom de _Rasch_ (impétueux), et en
peu de temps il mérita bien son nom, car il acquit une célérité
difficile à imaginer.

Nous nous occupâmes les jours suivants à rassembler dans la grotte le
fourrage et les provisions nécessaires à nos bêtes pendant la saison des
pluies. Nous habituâmes aussi notre gros bétail à notre voix, ou au son
d'une trompe d'écorce que nous avions fabriquée, en ayant soin de faire
suivre dans le commencement chaque appel d'une abondante distribution de
nourriture mêlée de sel. Les porcs seuls demeuraient intraitables, et
couraient là où il leur plaisait; mais nous nous en inquiétâmes peu, car
nous savions le moyen de les ramener en lançant nos chiens après eux.

Il me vint alors dans l'idée que pendant la saison des pluies nous
aurions besoin d'avoir de l'eau pure près de nous. Je résolus donc
d'établir un réservoir à peu de distance de la grotte. Des bambous
solidement fixés l'un dans l'autre me servirent de canaux pour amener
l'eau du ruisseau des Chacals; je me contentai de les poser sur le sol,
en attendant que je pusse les y enfouir. Une tonne défoncée fit l'office
d'un bassin, dont ma femme se montra aussi enchantée que s'il eût été de
marbre avec des dauphins et des néréides vomissant l'eau à pleine gorge.



TOME II



CHAPITRE I

Second hiver.


Comme nous attendions d'un moment à l'autre le commencement de notre
second hiver, nous profitâmes de chaque minute de beau temps pour faire
provision de tout ce qui pouvait nous être utile, graines, fruits,
pommes de terre, riz, goyaves, pommes de pin, manioc. Nous confiâmes
aussi à la terre toutes les graines et toutes les semences d'Europe que
nous avions en notre possession, afin que la pluie les fît lever.

L'horizon se couvrit de nuages noirs et épais; de temps en temps nous
recevions des ondées qui nous faisaient hâter nos travaux; nous étions
effrayés d'éclairs et de coups de tonnerre continuels, que répétaient
les échos de nos montagnes. La mer elle-même avait pris sa place dans ce
bouleversement de la nature; elle semblait, dans ses fréquentes
commotions, s'élancer jusqu'au ciel, ou engloutir notre modeste réduit.
La nature entière était en confusion. Les cataractes du ciel s'ouvrirent
même plus tôt que je ne m'y attendais, et nous nous enfermâmes pour
douze longues semaines dans notre grotte. Les premiers moments de notre
réclusion furent tristes; la pluie tombait avec une désespérante
uniformité; mais nous nous résignâmes enfin.

Nous n'avions avec nous dans la grotte que la vache, à cause de son
lait, le jeune ânon Sturm, et l'onagre comme coureur. Nous avions laissé
à Falken-Horst nos moutons, nos cochons et nos chèvres, où ils étaient à
l'abri et avaient du fourrage en abondance. Du reste, on allait chaque
jour leur porter quelque chose. Les chiens, l'aigle, le chacal, le
singe, dont la société devait nous égayer durant cette prison, nous
avaient aussi suivis.

Les premiers jours furent donnés à améliorer notre intérieur. La grotte
n'avait que quatre ouvertures en comptant la porte. Les appartements de
mes fils et tout le fond de l'habitation restaient constamment plongés
dans une obscurité profonde.

Nous avions pratiqué, il est vrai, dans les cloisons intermédiaires, des
ouvertures, que nous fermions avec des châssis à jour ou des toiles
minces; mais le jour était si obscurci, qu'il parvenait à peine au
milieu de la grotte. Il fallait éclairer l'appartement: voici comme j'y
parvins.

Il me restait un gros bambou qui se trouvait par hasard être de la
hauteur de la voûte; je le dressai et l'enfonçai en terre d'environ un
pied; puis, faisant appel à l'agilité de Jack, je le fis monter jusqu'en
haut, muni d'une poulie, d'une corde et d'un marteau. Je lui fis
enfoncer dans le rocher la poulie, puis passer la corde par-dessus, et
je suspendis à la corde une grosse lanterne prise au vaisseau. Franz et
ma femme furent chargés de l'entretenir; et, quand elle était allumée au
milieu de l'appartement, elle faisait le meilleur effet.

Ernest et Franz rangèrent alors la bibliothèque; ils mirent en ordre les
instruments et les livres que nous avions recueillis sur le vaisseau; et
je pris Fritz avec moi pour établir la chambre de travail.

Nous établîmes ensuite un tour près de la fenêtre, et j'y suspendis tous
les instruments qui pouvaient m'être utiles. Nous construisîmes même une
forge; les enclumes furent dressées, tous les outils de charron, de
tonnelier, que nous étions parvenus à sauver, furent posés sur des
planches. Les clous, les vis, les tenailles, les marteaux, etc., tout
eut sa place et fut rangé de manière à pouvoir être facilement retrouvé
au besoin, et avec un ordre extrême. J'étais heureux de pouvoir ainsi
tenir en haleine mes enfants par ces travaux multipliés.

Les caisses que nous avions recueillies contenaient beaucoup de livres
en plusieurs langues. Il s'y trouvait des ouvrages d'histoire naturelle,
des voyages, dont quelques-uns étaient enrichis de gravures.

Cette variété nous inspira le désir de cultiver les langues que nous
savions, et d'apprendre celles que nous ne savions pas. Fritz et Ernest
savaient un peu d'anglais; ma femme, quelques mots de hollandais; Jack
s'appliqua à apprendre l'espagnol et l'italien; moi, le malais: car la
position où je nous supposais me faisait croire que nous pourrions être
d'un jour à l'autre en relation avec des Malais.

Dans tous ces exercices d'intelligence, Ernest était le premier, et il y
portait une telle ardeur, que nous étions souvent obligés de l'arracher
à l'étude.

Nous avions encore beaucoup d'autres objets de luxe dont je n'ai pas
parlé, tels que commodes, secrétaires, et un superbe chronomètre; ce qui
faisait de notre demeure un véritable palais, ainsi que l'appelaient mes
enfants.

Nous résolûmes alors de changer son nom; la tente n'y jouait plus un
assez grand rôle pour lui conserver celui de Zelt-Heim; après bien des
hésitations et des contestations, nous adoptâmes simplement le nom de
_Felsen-Heim_ (maison du rocher).



CHAPITRE II

Première sortie après les pluies.--La baleine.--Le corail.


Vers la fin du mois d'août, lorsque je croyais l'hiver presque terminé,
il y eut quelques jours d'un temps épouvantable; la pluie, les vents, le
tonnerre, les éclairs parurent augmenter de violence; l'Océan inonda le
rivage et resta agité d'une manière effrayante. Oh! combien alors nous
fûmes joyeux d'avoir construit cette solide habitation de Felsen-Heim!
Le château d'arbre de Falken-Horst n'aurait jamais résisté aux éléments
déchaînés contre nous.

Enfin le ciel devint peu à peu serein; les ouragans s'apaisèrent, et
nous pûmes sortir de la grotte.

Nous remarquâmes avec étonnement les piquants contrastes de la nature,
qui renaissait au milieu de toutes les traces encore récentes de
dévastation. Fritz, toujours au guet, et dont l'oeil aurait presque
rivalisé avec celui de l'aigle, s'était élevé sur un pic, d'où il
aperçut bien loin, dans la baie du Flamant, un point noir dont il ne put
préciser la forme, et, après l'avoir considéré avec beaucoup
d'attention, il m'affirma que c'était une barque échouée à fleur d'eau.

Quoique muni de ma lorgnette, je ne pus voir assez distinctement cet
objet pour dire quelle en était la nature.

Il nous prit fantaisie d'aller visiter cette masse, nous vidâmes l'eau
dont la pluie avait inondé notre chaloupe, nous y mîmes tous les agrès
nécessaires, et je résolus d'aller le jour suivant, accompagné de Fritz,
de Jack et d'Ernest, reconnaître ce que la mer nous apportait de
nouveau.

À mesure que nous avancions, les conjectures se succédaient et se
croisaient plus rapidement: l'un croyait voir une chaloupe, l'autre un
lion marin; il affirmait même apercevoir ses défenses; quant à moi,
j'opinai pour une baleine, et à mesure que nous avancions je me
confirmai dans cette idée. Nous ne pûmes cependant approcher du monstre
échoué, car un banc de sable s'élevait dans cet endroit de la mer, et
les flots, encore agités, étaient trop dangereux pour nous hasarder sur
cette plage. En conséquence, nous tournâmes le petit îlot sur lequel la
baleine était étendue, et nous abordâmes dans une petite anse à peu de
distance. Nous remarquâmes, en côtoyant ainsi, que l'îlot était formé de
terre végétale, qu'un peu de culture pourrait améliorer. Dans sa plus
grande largeur, sans y comprendre le banc de sable, cet îlot pouvait
avoir dix à douze minutes de chemin; mais il ne semblait pas être séparé
du banc, et son étendue en paraissait doublée. Il était couvert
d'oiseaux marins de toute espèce, dont nous rencontrions à chaque pas
les oeufs ou les petits; nous en recueillîmes quelques-uns, afin de ne
pas rentrer les mains vides auprès de la mère.

Nous pouvions suivre deux chemins différents pour arriver à la baleine:
l'un désert, mais interrompu par de nombreuses inégalités de terrain qui
le rendaient excessivement pénible; l'autre, en côtoyant la rive, était
plus long et plus agréable. Je pris le premier, mes enfants suivirent
l'autre. Je voulais connaître et examiner l'intérieur de l'île. Quand je
fus au plus haut point, j'embrassai du regard le terrain semé d'épais
bouquets d'arbres. À environ deux cents pas de moi j'apercevais cette
mer grondante qui se brisait sur le sable et qui m'avait effrayé, mais à
dix à quinze pas de l'extrême rive de l'îlot: j'examinai alors la
baleine, qui était de l'espèce qu'on appelle communément du Groënland.

Je jetai ensuite un coup d'oeil vers Falken-Horst, Felsen-Heim et nos
côtes chéries; puis, faisant un coude, je me dirigeai vers mes enfants,
qui m'eurent bientôt rejoint en poussant des cris de joie.

Ils s'étaient arrêtés à moitié chemin pour ramasser des coquillages, des
moules et des coraux, et chacun en avait presque rempli son chapeau.

«Ah! papa, s'écrièrent-ils, voyez donc quelle belle et riche provision
de coquilles et de coraux nous avons trouvée! Qui donc a pu les apporter
ici?

MOI. C'est la tempête qui vient de soulever les flots et qui aura
arraché ces coquillages de leur poste habituel; au reste, la force des
flots n'est-elle pas immense, puisqu'ils ont apporté une aussi énorme
masse que celle-ci?

FRITZ. Ah! oui, cet animal est énorme; de loin je n'aurais jamais cru
qu'une baleine fût aussi grosse. N'allons-nous pas chercher à en tirer
parti?

ERNEST. Ah! qu'est-ce qu'il y a de curieux à voir? cette bête n'offre
rien de beau; j'aime mieux mes coquillages. Voyez, mon père, j'ai là
deux belles porcelaines.

JACK. Et moi, trois magnifiques galères.

FRITZ. Et moi, une grande huître à perle; mais elle est un peu brisée.

MOI. Oui, mes enfants, vous avez là de beaux trésors, qui, en Europe,
feraient l'ornement de plus d'un musée; mais ici les objets curieux
doivent le céder aux objets utiles. Ramassez vos coquillages, et
hâtons-nous de revenir au bateau; dans l'après-midi, lorsque le flot
pourra nous aider à approcher de l'îlot, nous reviendrons, et nous
tâcherons d'utiliser le monstre que la Providence nous a envoyé.»

Les enfants furent bientôt prêts. Seulement je remarquai qu'Ernest ne
nous suivait qu'à regret. Je voulus en connaître la raison, et il me
pria de l'abandonner seul sur cet îlot, où il voulait vivre comme un
autre Robinson. Cette pensée romanesque me fit sourire.

«Remercie le Ciel, lui dis-je, de ne t'avoir pas séparé de parents et de
frères qui t'aiment. La misère, les privations de toute espèce, l'ennui
mortel, tel est l'état d'un Robinson, quand il ne devient pas dès les
premiers jours la proie des bêtes féroces ou de la famine. La vie de
Robinson n'est belle que dans les livres, elle est affreuse en réalité.
Dieu a créé l'homme pour vivre dans la société de ses semblables. Nous
sommes six dans notre île, et cependant combien n'avons-nous pas souvent
de peine à nous procurer les choses indispensables à notre existence!»

Nous atteignîmes le bateau et nous partîmes avec joie, y compris Ernest,
que j'avais convaincu; mais nos petits rameurs se lassèrent bientôt, et
ils me demandèrent si je ne pourrais pas épargner ce travail à leurs
bras. Je me mis à rire et leur dis: «Eh! mes enfants! si vous pouvez me
procurer seulement une grande roue de fer avec un essieu, j'essaierai de
satisfaire votre désir.

FRITZ. Une roue de fer? Il y en a une magnifique dans notre cuisine;
elle appartenait à un tournebroche, et je vous la procurerai facilement,
pourvu que ma mère ne s'en serve point.

MOI. Je verrai ce que je pourrai faire; mais maintenant, enfants,
redoublez de bras, et luttez courageusement contre les flots, jusqu'à ce
que la pirogue puisse marcher sans vous fatiguer.»

Fritz voulut alors savoir à quel règne appartenait le corail; «car j'ai
lu quelque part, me dit-il, que c'est une espèce de ver.

MOI. Le corail se forme par l'agglomération des cellules de petits
polypes qui vivent en familles nombreuses. Ils bâtissent leurs cellules
l'une contre l'autre, et forment ainsi des couches qui ressemblent aux
branches d'un arbre.

ERNEST. Mais ces arbres n'ont jamais plus de deux à trois pieds.

MOI. Il est merveilleux de voir comment la nature sait produire des
choses immenses avec de petites causes. Le travail de ces petits
insectes donne pour résultat, au bout de longues années, des rochers
énormes qui interceptent la navigation, et qui sont fort dangereux pour
les navires quand ils sont à fleur d'eau.»

Tandis que nous parlions, il s'éleva une petite brise dont nous nous
hâtâmes de profiter, et nous arrivâmes au rivage. Nos enfants
racontèrent tout ce qu'ils avaient vu et fait, et leurs coquillages
firent l'admiration de Franz; mais quand j'annonçai mon projet de
retourner le soir même à l'îlot, ma femme déclara qu'elle voulait
partager les périls de l'expédition. J'approuvai son idée, et je lui dis
de préparer de l'eau et des provisions pour deux jours; car la mer est
un maître capricieux, et elle pourrait fort bien nous forcer à rester
sur l'îlot plus de temps que nous n'en avions le dessein.



CHAPITRE III

Dépècement de la baleine.


Aussitôt après le dîner, auquel nous avions mis moins de temps que de
coutume, nous nous préparâmes à retourner à l'îlot; mais auparavant je
m'occupai à trouver des tonneaux pour contenir la graisse de la baleine.
Je ne voulais pas prendre pour cela des tonnes vides que nous pouvions
avoir; car je savais qu'elles conservaient une odeur infecte. Cependant
cette graisse m'était utile pour alimenter d'huile les grandes lanternes
qui nous éclairaient dans la grotte. Ma femme me rappela enfin que nous
avions encore quatre cuves de notre bateau qui se trouvaient dans l'eau
en attendant emploi. Mes enfants les nettoyèrent, et, après nous être
armés de couteaux, de haches, de scies et de tous les instruments
tranchants dont nous devions avoir besoin, nous levâmes l'ancre,
traînant les cuves à la remorque. Nous partîmes bien plus lentement que
le matin, et au bruit des soupirs et des lamentations des rameurs; mais,
comme la mer était fort élevée et tranquille, nous pûmes aborder presque
à côté de la baleine.

Mon premier soin fut d'abriter la pirogue et les cuves pour le moment où
les vagues redeviendraient furieuses. Ma femme resta étonnée, et Franz,
qui se trouvait pour la première fois en présence du monstre, en fut si
effrayé, qu'il était sur le point de pleurer. En la mesurant
approximativement, je trouvai qu'elle pouvait avoir soixante à
soixante-dix pieds de long, sur trente-cinq pieds d'épaisseur dans le
milieu, et pouvait peser soixante milliers de livres. Elle n'avait
encore atteint que la moitié de la taille ordinaire à cette espèce. Nous
admirâmes les énormes proportions de sa tête et la petitesse de ses
yeux, semblables à ceux du boeuf; mais ce qu'il y avait de plus
étonnant, c'étaient ses mâchoires, avec ces rangées de barbes qu'on
nomme fanons, et qui n'avaient pas moins de dix à douze pieds: ce sont
ces fanons que les Européens emploient sous le nom de baleines. Comme
ils devaient être pour nous d'une grande utilité, je me promis bien de
ne pas les négliger. La langue, épaisse, pouvait peser un millier. Fritz
s'étonna de la petitesse du gosier du monstre, dont l'ouverture était à
peine de la force de mon bras. «Aussi, s'écria-t-il, la baleine ne doit
pas se nourrir de gros poissons, ainsi qu'on pourrait le croire à sa
taille.

--Tu as raison, lui répondis-je, elle ne se nourrit que de petits
poissons, parmi lesquels il y en a une espèce qui se trouve dans les
mers du pôle, et qu'elle préfère. Elle en avale d'immenses quantités
noyées dans beaucoup d'eau de mer; mais cette eau sort en jets par deux
trous qui sont placés au-dessus de la tête, ou bien encore s'écoule à
travers les barbes ou fanons.

«Mais, ajoutai-je, à l'ouvrage! et vite, si nous voulons tirer parti de
notre Léviathan avant la nuit.»

Fritz et Jack s'élancèrent aussitôt sur la queue, et de là sur le dos de
la baleine, parvinrent ainsi jusqu'à la tête, puis à l'aide de la hache
et de la scie ils se mirent à détacher les fanons, que je retirai d'en
bas. Nous en comptâmes jusqu'à six cents de diverses grosseurs; mais
nous ne prîmes que les plus beaux, environ cent à cent vingt.

Nous ne restâmes pas longtemps tranquilles: l'air se remplit d'oiseaux
de toute espèce, dont le cercle se resserrait de plus en plus autour de
nous. D'abord ils n'avaient fait que voltiger au-dessus de nos têtes;
puis, quand leur nombre se fut accru, ils s'approchèrent et vinrent
saisir les morceaux jusque dans nos mains, jusque sous les coups de nos
haches.

Ces oiseaux nous tentaient peu; cependant nous en tuâmes quelques-uns,
car ma femme m'avait fait observer que leurs plumes et leur duvet
pourraient nous servir.

Je laissai Fritz tirer seul les fanons de la bouche de l'animal, et je
me mis en devoir d'enlever sur son dos une longue et large bande de
peau, que je destinais à faire des harnais pour les buffles et des
chaussures pour nous. J'eus beaucoup de peine, car le cuir de la baleine
avait près d'un pouce d'épaisseur; cependant je réussis assez bien.

Nous enlevâmes à la queue quelques morceaux de chair et de lard. Comme
la mer approchait rapidement, nous fîmes les préparatifs du départ.
Cependant j'eus le temps de couper un morceau de la langue, que j'avais
entendu vanter comme un excellent manger, et donnant une huile
excellente. Tout fut embarqué avec soin, et nous nous hâtâmes de
regagner nos côtes bien-aimées, après lesquelles nous soupirions.

Notre ardeur augmenta bientôt. À peine étions-nous en pleine mer, que
l'odeur qui se dégageait des tonnes nous saisit au nez avec une telle
force, que nous ne savions comment nous y soustraire. Nous arrivâmes
enfin au milieu des lamentations les plus risibles, et tous nos bestiaux
furent aussitôt employés à transporter les produits de cette première
journée.

Le lendemain matin, de bonne heure, nous montâmes de nouveau dans la
pirogue; mais Franz et ma femme restèrent à terre, parce que les travaux
que je projetais eussent été vraisemblablement trop dégoûtants pour eux.
Un vent frais nous porta assez vite à l'îlot, et nous trouvâmes notre
baleine dévorée par une nuée de mouettes et autres oiseaux de mer qui
s'étaient abattus sur elle. Il fallut leur tirer quelques coups pour
s'en débarrasser; car leurs cris assourdissants nous déchiraient les
oreilles.

Nous eûmes soin, avant de nous mettre à l'oeuvre, de nous dépouiller de
nos vestes et de nos chemises; nous revêtîmes des espèces de casaques
préparées exprès, et nous attaquâmes les flancs de l'animal. Parvenu aux
intestins, je les coupai en morceaux de six à quinze pieds. Je les fis
nettoyer, et, quand ils furent bien lavés à l'eau de mer et frottés de
sable jusqu'à ce que la pellicule intérieure fût enlevée, nous les
plaçâmes dans le bateau.

Après avoir renouvelé notre provision de lard, comme le soleil
commençait à baisser, nous fûmes forcés de quitter notre proie pour
retourner au rivage, et nous partîmes, abandonnant le reste de la
baleine aux oiseaux voraces.

Nous soupirions d'ailleurs après un bon repas et une boisson fraîche, ce
dont nous avions été privés toute la journée; nous ramassâmes quelques
beaux coquillages pour notre musée, entre autres un nautile, et nous
nous embarquâmes.

«Pourquoi donc, mon père, avez-vous pris ces boyaux? me demandèrent mes
enfants pendant le voyage: à quoi les destinez-vous?

--Le grand moteur de l'industrie humaine, leur dis-je, le besoin a
enseigné aux peuplades des contrées privées de bois, telles que les
Groënlandais, les Samoyèdes et les Esquimaux, à y suppléer et à
convertir les boyaux d'une baleine en tonnes. Ils savent aussi trouver
dans cet animal leur nourriture et même leurs nacelles, tandis que nos
besoins ne nous permettent d'apprécier que l'huile de ce poisson.»

On me demanda pourquoi nous, qui avions du bois et des tonnes à notre
disposition, nous avions entrepris une besogne aussi dégoûtante. Je fis
observer alors que mes tonnes auraient conservé une mauvaise odeur.

En causant ainsi, nous atteignîmes le rivage, où la bonne mère nous
attendait, «Grand Dieu! s'écria-t-elle, comment osez-vous vous présenter
dans un pareil état! Allez laver vos vêtements, et portez ailleurs votre
cargaison.

--Calme-toi, ma chère, lui dis-je, et reçois-nous comme si nous te
rapportions les meilleurs fruits; car, dans notre position, ce sont des
richesses précieuses.» Elle nous laissa aborder, et le repas qu'elle
nous avait préparé nous fit oublier les occupations de la journée.



CHAPITRE IV

L'huile de baleine.--Visite à la métairie.--La tortue géante.


Le jour paraissait à peine, que nous étions sur pied et prêts à
convertir en huile notre lard. D'abord nous sortîmes nos outres de la
cuisine et nous les mîmes sécher au soleil. Nous plaçâmes sur la claie
les quatre tonnes pleines, et nous leur fîmes subir une forte pression à
l'aide de pierres et de leviers, pour en faire sortir la partie de
l'huile la plus fine et la plus pure. Nous la passâmes dans un drap
grossier, et nous la versâmes, avec une grande cuiller en fer qui était
primitivement destinée au service d'une sucrerie, dans les tonnes et
dans les outres. Le reste du lard fut coupé en morceaux et jeté dans une
grande marmite de fonte posée sur le feu assez loin de l'habitation, que
je ne voulais pas empester. Quant à mes boyaux, j'en gardai deux longs
morceaux, je les enduisis de caoutchouc en dedans et en dehors, et je
les destinai à me faire un caïac groënlandais pour naviguer sur la mer.

Ce qui restait du lard après notre opération fut jeté dans la rivière
des Chacals, où nos oies et nos canards s'en régalèrent. Nous profitâmes
alors d'une autre circonstance pour renouveler notre provision
d'écrevisses. Ma femme avait eu soin de dépouiller de leur duvet les
oiseaux que nous avions pris le matin dans l'îlot; mais leur chair était
un mets trop fade et trop grossier, et nous l'abandonnâmes volontiers
aux habitants du fleuve. Les écrevisses se jetèrent dessus, comme
autrefois sur le chacal, et nous pûmes en prendre de grandes quantités.

Lorsque enfin notre fonderie fut terminée, et que nous nous préparâmes à
reprendre nos travaux accoutumés, ma femme me fit une observation. «Ne
vaudrait-il pas mieux, dit-elle, fondre votre lard dans l'îlot de la
Baleine, au lieu de l'apporter ici, où vous avez à craindre à tous
moments d'incendier une partie de notre territoire? Cet îlot est à
portée de Felsen-Heim, et nous pourrions y demeurer quelque temps sans
cesser de veiller à ce qui se passe ici. Ce serait un atelier commode et
presque sous nos yeux. Nous pourrions aussi en faire une colonie de
volailles; là, du moins, elles n'auraient rien à craindre ni des singes
ni des chacals, leurs plus grands ennemis. Quant aux oiseaux de mer, ils
nous céderont volontiers la place.»

Le projet de ma femme me plut beaucoup, et mes jeunes enfants
l'accueillirent si bien, qu'ils voulaient sauter aussitôt dans le
bateau. J'en retardai l'exécution jusqu'au moment où les flots et les
oiseaux nous auraient débarrassés du cadavre de la baleine, qui pouvait
nous infecter. J'annonçai que je voulais auparavant remplacer les rames
si rudes et si lourdes de la pirogue par une machine plus facile à
manier.

J'allai examiner le tournebroche de Fritz, et j'en trouvai deux au lieu
d'un; je pris le plus grand et le plus fort, parce qu'il pouvait mieux
répondre à mon attente.

Je commençai par étendre sur la pirogue un arbre en fer quadrangulaire
qui dépassait à chaque extrémité d'un pied environ; au milieu j'ajoutai
un ressort également à quatre faces, et j'arrondis mon arbre aux points
où il était en contact avec les bords, pour l'empêcher de les
endommager. Aux deux bouts je fixai un moyeu où je fichai quatre rais,
mais plats comme des rames, et non pas ronds comme ceux d'une roue
ordinaire. Mon tournebroche fut adapté derrière le mât, de manière que
l'un des poids descendît jusqu'à la moitié des parois du bateau, tandis
que l'autre s'élevait et faisait mouvoir la roue. Cette roue fut mise en
contact avec les quatre ressorts de l'arbre, de manière à les chasser
successivement, et à faire par conséquent tourner l'arbre sur lui-même
et mes quatre palettes, qui venaient l'une après l'autre frapper la
surface de l'eau et poussaient le bateau en avant. Pour diminuer la
pesanteur de mes rais et donner plus d'action à mon tournebroche, je les
fis en fanons de baleine.

Il est vrai que le bateau n'allait pas bien vite, et que toutes les
quinze à vingt minutes il fallait changer les poids du tournebroche;
mais enfin notre bateau marchait, et nous pouvions rester les bras
croisés assez de temps pour nous ôter la fatigue des rames.

Je n'essaierai pas de décrire la joie et les transports qui éclatèrent
parmi nos petits fous, les sauts et les danses qu'ils firent sur le
rivage, quand Fritz et moi nous essayâmes la machine dans la baie du
Salut. Nous eûmes à peine touché terre, qu'ils voulurent tous sauter
dans la barque, pour tenter une excursion à l'îlot de la Baleine. Mais,
comme le jour était trop avancé, je le défendis, et je promis que le
lendemain, pour mieux essayer la machine, nous nous rendrions par eau à
la métairie de Prospect-Hill, pour prendre quelques-uns de nos animaux
européens et les conduire à l'îlot.

Ma proposition fut accueillie avec une grande joie. En vue de ce voyage,
on prépara des armes, des provisions, et l'on se coucha de bonne heure,
afin de partir plus tôt le lendemain matin.

Aux premiers rayons du jour, tout le monde était sur pied. Ma femme
avait eu soin de préparer la veille le morceau de la langue de baleine;
elle le plaça dans une double enveloppe de feuilles fraîches: elle
devait cette fois, ainsi que Franz, nous accompagner.

Nous quittâmes gaiement Felsen-Heim. Je conduisis la barque à
l'embouchure de la rivière des Chacals, qui nous porta rapidement en
pleine mer, où heureusement le vent n'était ni violent ni contraire.
Nous laissâmes bientôt derrière nous l'île du Requin, et nous aperçûmes
le banc de sable où la baleine était encore. La machine fonctionna si
bien, que la frêle embarcation semblait danser sur l'eau, et que nous
nous trouvâmes en assez peu de temps à la hauteur de Prospect-Hill.

J'avais eu soin de me tenir toujours à trois cents pieds environ de la
côte, pour être sûr de la profondeur, et cette distance nous permettait
de jouir du charmant coup d'oeil du figuier de Falken-Horst, et des
arbres fruitiers qui croissaient plus loin. Nous remarquâmes aussi, au
fond, une ceinture de rochers qui se confondaient avec le ciel, et
s'élevaient comme une terrasse de verdure à notre gauche, si belle, que
nous ne pûmes retenir un soupir à cette vue. Nous longeâmes bientôt
l'îlot de la Baleine, dont la verdure faisait heureusement diversion à
l'uniformité du majestueux mais terrible Océan. Je remarquai que du côté
de Prospect-Hill il était garni d'arbustes que nous n'avions pas encore
vus dans nos précédents voyages.

Lorsque nous arrivâmes en face du bois des Singes, je fis un tour à
droite, j'abordai dans une anse de facile accès, et nous sautâmes à
terre pour renouveler nos provisions de cocos, et prendre de jeunes
plantes que nous voulions porter dans l'îlot de la Baleine. Ce ne fut
pas sans un sentiment de plaisir bien vif que nous entendîmes tout à
coup, dans le lointain, retentir le chant des coqs et le bêlement des
bêtes. Cet accueil nous rappela notre chère patrie, où le voyageur,
lorsqu'il entend ce bruit, bénit le Ciel, sûr de trouver l'hospitalité
dans quelque métairie qu'il n'avait point encore aperçue.

Nous allâmes, ma femme et moi, chercher quelques jeunes plants de pin
dans la forêt; et après une petite heure de repos nous reprîmes la mer.
Nous nous dirigeâmes vers la métairie, et plus nous avancions, plus le
chant et le bêlement de nos animaux domestiques devenaient bruyants.
J'abordai dans une petite anse où le rivage était bordé de nombreux
mangliers; nous en arrachâmes plusieurs. J'avais remarqué qu'ils
croissaient fort bien dans le sable, et je voulais les planter dans le
banc de sable même. Nous enveloppâmes soigneusement les racines de
feuilles fraîches, puis nous nous dirigeâmes vers la colonie. Tout y
était en bon ordre. Seulement les moutons, les chèvres et les poules se
mirent à fuir à notre approche. Du reste, leur nombre était
considérablement augmenté. Mes petits garçons qui voulaient du lait pour
se rafraîchir, se mirent à la poursuite des chèvres; mais, voyant qu'ils
n'avaient aucune chance de succès, ils tirèrent de leurs poches leurs
_lazos_, qui ne les quittaient plus, et en moins de rien nous reprîmes
trois ou quatre des fugitives. On leur distribua aussitôt une ration de
pommes de terre et de sel dont elles parurent fort satisfaites; mais en
échange elles nous donnèrent plusieurs jattes de lait, que nous
trouvâmes délicieux.

Ma femme, à l'aide d'une poignée de riz et d'avoine, réunit la
basse-cour autour d'elle; elle fit son choix, et les prisonniers furent
déposés dans le bateau, les pattes et les ailes solidement liées.

C'était l'heure du dîner. Comme nous n'avions pas le temps de faire la
cuisine, les viandes froides que nous avions apportées firent les frais
du repas; mais la langue de la baleine, qui était servie en grande
pompe, fut unanimement déclarée détestable, et bonne tout au plus pour
des gens privés depuis longtemps de viande fraîche. Nous l'abandonnâmes
au chacal, le seul de nos animaux domestiques qui nous eût suivis; puis
nous nous hâtâmes de manger quelques harengs et d'avaler plusieurs
tasses de lait pour faire passer le maudit goût d'huile rance que ce
morceau nous avait laissé.

J'abandonnai à ma femme le soin des préparatifs de départ, et je m'en
allai avec Fritz cueillir quelques paquets de cannes à sucre qui
croissaient près de là, et que je voulais planter aussi dans l'îlot.

Bien munis de tout ce qui nous était nécessaire pour la colonisation,
nous montâmes dans notre bateau et nous cinglâmes dans la direction du
cap de l'Espoir-Trompé, afin de pénétrer dans la grande baie et
d'examiner l'intérieur; mais cette fois encore le cap justifia son nom:
la marée descendait, et nous trouvâmes devant nous un banc de sable qui
s'étendait si loin, et qui était si large, qu'il arrêta soudain notre
expédition. Heureusement un bon vent nous reporta en pleine mer et nous
empêcha de nous perdre sur ce bas-fond. Je déployai la voile, les rames
mécaniques redoublèrent de vitesse, et nous reprîmes le chemin de
l'îlot.

Cependant mes enfants ne quittèrent pas volontiers ce banc de sable, où
ils avaient cru reconnaître des lions marins. Il nous avait semblé
d'abord apercevoir dans le lointain, et à la surface des flots, comme un
monceau de pierres blanches en désordre; mais bientôt la masse se divisa
en deux: des cris et des hurlements confus me donnèrent la certitude que
c'étaient des êtres vivants. Nous vîmes deux troupes de monstres marins
qui ne paraissaient pas en fort bonne intelligence; car ils
manoeuvraient de front, se provoquaient entre eux et s'entrechoquaient
mutuellement. Leur armée me parut respectable, et je n'ai pas besoin de
dire que nous fîmes voile rapidement pour ne pas laisser à ces dangereux
voisins le temps de nous apercevoir. Nous arrivâmes à l'îlot en moitié
moins de temps que nous n'en avions mis pour y aller.

En touchant à terre, mon premier soin fut de planter les arbustes que
nous avions rapportés. Mes enfants, sur l'assistance desquels j'avais
compté, me laissèrent pour courir après les coquillages. La bonne mère
seule resta pour m'aider.

Nous avions à peine commencé, que nous vîmes Jack accourir vers nous
tout essoufflé.

«Papa! maman! s'écria-t-il, venez, venez, un monstre, sans doute un
mammouth! il est sur le sable!»

Je ne pus m'empêcher de rire, et je lui répondis que son mammouth devait
être simplement le squelette de la baleine.

«Non! non! répliqua l'entêté, ce ne sont certes pas des arêtes de
poisson, mais ce sont bien des os. Puis la mer a déjà emporté la
carcasse de la baleine, tandis que mon mammouth est bien plus avancé
dans les sables.»

Tandis que Jack essayait de me déterminer à le suivre en me tirant par
la main, j'entendis soudain crier: «Accourez! accourez par ici! il y a
une tortue.»

Je courus, et je vis Fritz à quelque distance qui agitait un de ses bras
autour de sa tête, comme pour hâter mon arrivée.

Je fus en quelques instants au pied de la colline. Je trouvai, en effet,
mon fils aux prises avec une énorme tortue qu'il retenait par un pied de
derrière, et qui, malgré tous ses efforts, n'était plus qu'à dix ou
douze pas de la mer. J'arrivai encore à temps; je donnai à Fritz l'un
des avirons, et, le passant sous l'animal comme un levier, nous
parvînmes à le renverser sur le dos dans le sable, où son poids creusa
une sorte de fosse qui nous assura ainsi sa possession. Cette bête était
d'une grandeur prodigieuse, et devait peser au moins huit cents livres;
elle n'avait pas moins de huit pieds à huit pieds et demi de long. Nous
la laissâmes là; car nos forces réunies n'auraient pu la remuer.

Cependant Jack me pressait tellement d'aller voir son mammouth, que je
résolus de le suivre, au grand étonnement de tous mes enfants.

Arrivé près du prétendu monstre, je n'eus pas de peine à faire voir au
pauvre garçon que son mammouth était exactement la même chose que notre
baleine. Je lui montrai la trace de nos pas sur le sable, et quelques
morceaux de fanon que nous avions négligé d'emporter.

«Mais, lui dis-je, qui donc t'a mis dans la tête l'idée de mammouth?

--Ah! répondit l'enfant confus, c'est M. le professeur Ernest qui me l'a
soufflé et qui m'a attrapé.

--Ainsi, sans réflexion, tu crois tout ce qu'on te dit: tu ne songes pas
même à t'enquérir si l'on se moque de toi! Si tu eusses réfléchi,
n'aurais-tu pas bien vite compris qu'il n'était guère possible qu'en
moins d'un jour la mer emportât le squelette de la baleine pour mettre
celui d'un mammouth justement à la même place?

JACK. C'est vrai, je n'y ai pas encore pensé.

MOI. Alors, pour ta pénitence, tu vas me dire ce que tu sais maintenant
du mammouth.

JACK. C'est, je crois, une espèce d'animal monstrueux, dont les premiers
ont été découverts en Sibérie.

MOI. Bien, mon fils, je ne te croyais pas si savant. Ernest t'a bien
fait ta leçon.»

J'ajoutai quelques mots sur l'existence encore problématique de cet
animal, et qui, selon toutes les apparences, n'est qu'une variété perdue
de l'espèce des éléphants.

Comme nous étions arrivés au soir, nous enveloppâmes de feuilles
fraîches les racines des cocotiers et des pins qui nous restaient,
renvoyant aux jours suivants la fin de cette opération importante.

Nous allâmes au rivage, et nous restâmes à considérer la tortue. Nous
fîmes d'abord avancer le bateau près de l'endroit où elle était. Nous
essayâmes de la lever; mais, ayant reconnu l'inutilité de nos efforts,
nous restâmes tous en silence auprès d'elle.

Tout à coup je m'écriai: «Trouvé! trouvé! C'est cette bête qui nous
conduira elle-même à Felsen-Heim.»

Je montai dans la pirogue, je vidai la tonne d'eau douce que j'avais
apportée, et, ayant remis la tortue sur ses pieds, nous lui attachâmes
la tonne vide sur le dos. J'eus soin en même temps d'attacher à une
patte de devant de l'animal une corde fixée à notre bateau, et sans
perdre un moment nous fûmes bientôt dans l'embarcation.

Je pris place à l'avant de la pirogue, armé d'une hache et prêt à couper
la corde aussitôt que notre barque menacerait de s'enfoncer; mais la
tonne retenait la tortue à fleur d'eau, et la pauvre bête ramait si
bien, que nous accomplîmes notre course avec autant de rapidité que de
bonheur. Mes fils, heureux de ce nouvel attelage, le comparaient aux
chars marins du dieu Neptune dans la Fable. Je dirigeai la course de la
tortue droit vers la baie du Salut, en la ramenant dans la direction
d'un coup de rame dès qu'elle tentait de s'en éloigner, soit à droite,
soit à gauche.

Nous débarquâmes à l'endroit accoutumé, et notre premier soin, en
ramenant la pirogue, fut de fixer la tortue elle-même, et de remplacer
la tonne vide par des cordes solides qui devaient l'empêcher de
s'éloigner.

Dès le lendemain matin son procès fut fait, et son énorme carapace fut
destinée à fournir un bassin à la fontaine que nous avions établie dans
l'intérieur de la grotte. C'était un superbe morceau; elle avait au
moins huit pieds de long sur trois de large. Nous dépeçâmes l'animal de
manière à tirer le meilleur parti de son immense dépouille. Je crois
pouvoir affirmer qu'elle était de l'espèce qu'on nomme tortue géante ou
tortue verte, la plus grosse de toutes les espèces, et dont la chair est
très-estimée des navigateurs.



CHAPITRE V

Le métier à tisser.--Les vitres.--Les paniers.--Le palanquin.--Aventure
d'Ernest.--Le boa.


Ma femme me demandait depuis longtemps un métier à tisser, que l'état de
nos vêtements rendait indispensable. Je m'occupai à la satisfaire, et,
après bien des efforts, je parvins à créer une machine qui, sans être ni
gracieuse ni parfaite, pouvait du moins confectionner de la toile.
C'était tout ce qu'il nous fallait. Notre provision de farine n'était
pas assez considérable pour qu'on l'employât à faire la colle nécessaire
au tissage: j'y substituai de la colle de poisson, qui, entre autres
avantages, offrait celui de conserver une humidité que n'a pas la colle
ordinaire.

La colle de poisson me fournit encore des vitrages. J'en pris une
certaine quantité que je soumis à l'action d'un feu très-vif; je la
laissai bouillir jusqu'à ce qu'elle eût acquis assez de consistance.
J'entourai alors une tablette de marbre d'une petite galerie en cire, et
je vidai sur le marbre la colle bouillante. Quand elle fut un peu
refroidie, je coupai mes carreaux de la grandeur désirée, et nous
obtînmes des vitres transparentes. Elles n'avaient sans doute ni la
limpidité du cristal, ni même la pureté du verre; mais elles étaient
plus transparentes que les lames de corne qui décorent les lanternes de
nos campagnes. Notre admiration pour les chefs-d'oeuvre de notre
industrie fut sans bornes.

Encouragé par ces deux premiers succès, je résolus de tenter une
nouvelle entreprise. Mes petits cavaliers désiraient des selles et des
étriers, et nos bêtes de tir avaient besoin de jougs et de colliers. Je
me mis à l'oeuvre. Je fis apporter les peaux de kanguroo et de chien de
mer, et la bourre fut fabriquée avec la mousse d'arbre que nos pigeons
nous avaient fait connaître. Je réunissais deux brins ensemble, et je
les mettais tremper dans l'eau avec un peu de cendre et d'huile de
poisson, afin qu'elle ne devînt pas trop dure en séchant. Cette lessive
réussit parfaitement: quand la mousse fut relevée et séchée, elle avait
conservé toute son élasticité, pareille à celle du crin de cheval. Aussi
j'en remplis non-seulement les selles, mais encore les jougs et les
colliers, et ma femme vit avec joie ces nouvelles inventions, utiles à
ses enfants. Je ne m'en tins pas là, et je me mis à fabriquer des
étriers, des sangles, des brides, des courroies de toute façon, quittant
à tout moment mon ouvrage pour aller, comme un tailleur, prendre mesure
à mes bêtes.

Mais ce n'était pas tout d'avoir ainsi fabriqué le joug; car mes pauvres
Sturm et Brummer, pour lesquels il était fait, ne se souciaient que fort
peu de s'y soumettre, et sans l'anneau que je leur avais passé au nez,
et dont je fis un grand usage, tous mes efforts eussent été inutiles.
Cependant je préférai la manière d'atteler des Italiens, qui placent le
joug sur les épaules, à celle qu'on emploie dans notre patrie, et qui
consiste à placer le joug sur le front et les cornes; je vis avec
plaisir, quand mes prisonniers se mirent à l'ouvrage, que cette méthode
était la meilleure.

Ces travaux nous retinrent plusieurs jours sans relâche. À cette époque
un banc de harengs pareil à celui de l'année précédente vint dans la
baie, et nous n'eûmes garde de le laisser passer sans renouveler notre
provision, à laquelle nous avions pris grand goût.

Les harengs furent suivis de chiens de mer. Nous avions continuellement
besoin de leurs peaux pour nos selles, nos courroies, nos brides, nos
étriers, etc.; aussi nous ne négligeâmes pas cette chasse. Nous en
prîmes ou tuâmes vingt à vingt-quatre de différentes grosseurs, et,
après avoir jeté la chair, nous mîmes de côté leurs peaux, leurs vessies
et leur graisse. Mes enfants demandaient à grands cris une excursion
dans l'intérieur du pays; mais je voulus auparavant confectionner des
corbeilles qui permissent à ma femme, pendant nos absences continuelles,
de recueillir les graines, les fruits, les racines, etc., et de les
rapporter facilement au logis. Nous commençâmes par faire provision de
baguettes d'un arbrisseau qui croissait en grande quantité sur les rives
du ruisseau du Chacal, car je ne voulais pas employer à mes premiers
essais les beaux roseaux de mon pauvre Jack; et nous fîmes bien: car ils
furent si grossiers, que nous ne pûmes nous empêcher de rire en les
considérant. Peu à peu cependant nous nous perfectionnâmes, et je finis
par construire une grande corbeille longue et solide, avec deux anses
pour aider à la porter.

À peine fut-elle terminée, que mes enfants résolurent d'en faire une
civière. Pour l'essayer, ils passèrent un bambou dans les anses. Jack se
plaça devant, Ernest derrière, et ils se mirent à se promener pendant
quelque temps de long en large, portant ainsi la corbeille vide. Mais
ils s'ennuyèrent bientôt de ce manège; ils disposèrent, bon gré, mal
gré, leur jeune frère Franz dans la corbeille, et ils se mirent ensuite
à courir en poussant des cris de joie.

«Ah! dit Fritz à ce spectacle, mon cher papa, si nous en faisions une
litière pour que ma mère pût nous suivre dans nos excursions!»

Tous mes enfants s'écrièrent: «Oh! oui, papa, une litière; ce sera
excellent quand l'un de nous sera fatigué ou malade!

MA FEMME. Bien, mes enfants, pour vous et pour moi; mais ce serait une
chose assez comique que de me voir assise comme une princesse au milieu
de vous sur une corbeille dont les bords pourraient à peine me contenir.

MOI. Un moment donc! nous ferions un ouvrage capable de te porter.

FRITZ. Certainement, n'est-ce pas? mon père, comme les palanquins dont
on se sert dans les Indes.

ERNEST. Et qui sont portés par des esclaves. Merci, je ne suis pas trop
disposé à ce métier.

MA FEMME. Soit tranquille, mon cher Ernest, je ne veux pas de vous pour
esclaves ni pour porteurs; il ne faudrait pas m'élever bien haut, car je
serais bientôt à terre. Je ne monterai dans cette corbeille que quand
vous m'aurez trouvé des porteurs dont les jambes soient plus solides que
les vôtres.

JACK. Eh bien! mon Sturm et le Brummer de Franz en ont-ils d'assez
fortes pour rassurer maman?

MOI. Bien! bien! c'est là une bonne pensée, étourdi; nous avons là deux
excellents porteurs pour le palanquin.

ERNEST. Comme ma mère sera bien dans son palanquin! Nous pourrions y
faire un toit avec des rideaux, derrière lesquels elle pourrait se
cacher quand elle voudrait.

JACK. Mais essayons d'abord avec la corbeille, afin de voir si cela
réussira; Franz et moi nous conduirons.»

Je souris de l'empressement avec lequel les enfants avaient adopté cette
idée nouvelle, et j'y consentis volontiers. Nous fîmes donc retentir nos
trompes pour rappeler notre bétail qui paissait, et nous vîmes bientôt
accourir nos animaux. Ils furent enharnachés; Jack sauta sur son Sturm,
placé à l'avant-train, et Franz resta derrière avec. Brummer. Quant à
Ernest, il monta dans la corbeille, qui pendait paisiblement entre les
deux animaux. Ils se mirent en marche au petit pas, n'étant pas encore
habitués à ce nouveau manège, et Ernest assurait que rien n'était
meilleur que cette litière, où l'on était doucement ballotté sans
fatigue.

Mais bientôt les deux conducteurs mirent leurs bêtes au galop, et le
pauvre Ernest, rudement secoué, se mit à crier à ses frères d'arrêter;
mais ce fut en vain. Les porteurs n'en continuèrent pas moins à pousser
leurs montures. Quant à nous, qui regardions ce spectacle, la mine du
pauvre Ernest, qui ne courait, au reste, aucun danger, nous paraissait
si drôle, que nous n'essayâmes pas de le secourir. Les polissons
galopèrent jusqu'à la rivière du Chacal, et revinrent vers nous sans
s'arrêter. Aussi l'on conçoit facilement la colère d'Ernest quand il
sortit de sa litière. Jeté hors des gonds par cette promenade forcée, il
n'allait probablement pas se contenter de paroles, quand j'arrivai à
temps pour m'interposer. Ernest se calma peu à peu, et je le vis même
aider son frère Jack à dételer les animaux pour leur rendre la liberté.
Avant de les laisser partir, il alla aussi chercher du sel, et en donna
une poignée à chacune des pauvres bêtes. Cette marque de bon caractère
me fit beaucoup de plaisir.

Nous nous remîmes alors à notre travail de vannier, et nous tressions
depuis quelque temps en silence, quand Fritz se leva soudain comme un
homme effrayé.

«Oh! mon père! dit-il, voyez donc, dans l'avenue de Falken-Horst, ce
nuage de poussière; il doit être produit par quelque animal de forte
taille, à en juger par son épaisseur; et de plus il vient droit vers
nous.

--Ma foi, lui répondis-je sans trop m'inquiéter, car je découvrais peu
encore ce nuage que les yeux d'aigle de Fritz avaient aperçu, je ne sais
ce que cela peut être, car nos gros animaux sont maintenant à l'écurie.

MA FEMME. Ce sont sans doute quelques-uns des moutons, ou peut-être même
notre vilaine truie qui fait encore des siennes.

FRITZ. Non! non! j'aperçois fort bien les mouvements de cet animal;
tantôt il se dresse comme un mât, tantôt il s'arrête, marche ou glisse
sans que je puisse distinguer aucun de ses membres.»

Effrayés de cette description dont nos faibles yeux ne nous permettaient
pas de juger la vérité, nous ne savions trop à quoi nous en tenir. Je
pris alors ma longue-vue, et au moment où je la dirigeai vers ce côté
j'entendis Fritz crier:

«Mon père, je le vois distinctement maintenant! Son corps est d'une
couleur verdâtre! Que pensez-vous de cela?

MOI. Fuyons! fuyons, mes enfants! Allons nous réfugier dans le fond de
notre grotte, et fermons-en bien les ouvertures!

FRITZ. Pourquoi donc?

MOI. Parce que je suis certain que c'est un serpent monstrueux qui
s'avance vers nous.»

Nous nous hâtâmes de revenir au logis, et nous fîmes toutes nos
dispositions pour la défense. Les fusils furent chargés, la poudre et le
plomb versés dans les poudrières. Plus le terrible animal avançait, plus
je me confirmais dans l'idée que c'était un boa. Ce que j'avais entendu
raconter de la force de ces animaux m'effrayait extrêmement, et je ne
savais quel moyen mettre en usage pour l'empêcher de parvenir jusqu'à
nous; il était trop tard pour retirer les planches de notre pont. Il
fallait donc se résigner à attendre qu'il fût à portée pour essayer de
nous en défaire à coups de fusil.

L'animal cependant arriva près du pont, et, comme s'il eût senti une
proie de notre côté, se dirigea, après quelques hésitations, droit vers
la grotte. Nous étions montés dans le colombier pour observer ses
mouvements. Il était à peine à trente pas de nous, quand Ernest, plus
par un sentiment de peur que par désir de le tuer, lui lâcha son coup de
fusil. Ce fut le signal d'une décharge générale, du moins de la part de
Jack, de Franz et de ma femme, qui s'était aussi munie d'un fusil; mais
les coups étaient mal dirigés, et les balles s'étaient perdues, ou
n'avaient rien fait sur l'écaille du monstre, car il se détourna et se
mit à fuir. Fritz et moi, qui avions gardé nos coups, nous fîmes feu
alors, mais sans montrer plus de bonheur ou d'adresse; car le boa
redoubla de vitesse, et courut avec une célérité prodigieuse s'enfoncer
dans le marais où Jack avait manqué de perdre la vie, et disparut
bientôt, caché par les roseaux qui le couvraient.

Nous commençâmes à respirer, et l'on se mit à discourir sur les formes
effrayantes de ce terrible ennemi; la peur en avait grandi les
proportions à tous les yeux: on n'était pas même d'accord sur les
couleurs de la robe. Pour moi, j'étais dans la plus grande perplexité,
ne sachant comment connaître la retraite du boa, ni avertir mes enfants
de son approche. Je me creusai la tête pour trouver un moyen de le tuer.
Il ne fallait pas songer à nous exposer en rase campagne contre un
pareil ennemi, car nos forces réunies nous auraient été d'un bien faible
secours; aussi je défendis, jusqu'à nouvel ordre, de sortir de la grotte
sans ma permission expresse; et j'eus toujours soin d'avoir quelqu'un
l'oeil au guet pour tâcher de connaître les mouvements du boa.



CHAPITRE VI

Mort de l'âne et du boa.--Entretien sur les serpents venimeux.


Pendant trois longs jours d'angoisses, la crainte de notre redoutable
voisin nous tenait comme assiégés dans notre demeure; car je fis
observer sévèrement ma défense, n'y manquant moi-même que dans le cas
d'absolue nécessité, et alors même je ne m'éloignais que de quelques
centaines de pas. Cependant l'ennemi ne donnait pas le moindre signe de
sa présence, et l'on aurait pu croire qu'il avait quitté sa retraite, si
nos oies et nos canards, qui avaient établi leur demeure dans l'étang,
ne nous eussent donné des annonces trop fidèles de son terrible
voisinage. Tous les soirs, lorsque ces paisibles animaux regagnaient le
logis, après leur excursion sur la mer et sur les côtes voisines, nous
les voyions planer longtemps au-dessus de leur ancienne demeure,
témoignant par leurs cris et le battement de leurs ailes une agitation
inaccoutumée; enfin, après avoir longtemps voltigé au-dessus de la baie
du Salut, ils allaient prendre gîte dans l'île des Poissons.

Mon embarras augmentait de jour en jour. L'ennemi, retiré sous
d'épaisses broussailles et au centre d'un terrain marécageux, était trop
bien à l'abri de nos coups pour que je pusse me décider à courir le
risque d'une attaque; mais, d'un autre côté, il n'était pas moins cruel
de demeurer ainsi dans une captivité funeste à nos occupations, et
réduits, pour ainsi dire, aux travaux du logis.

Au moment où la position commençait à devenir critique, notre vieil âne
nous tira d'embarras par un de ces traits de pétulance aveugle,
caractéristique de sa race, et qui lui laissait peu de prétentions à la
gloire attribuée dans les premiers temps aux oies intelligentes du
Capitole.

Notre petite provision de fourrage se trouva épuisée le soir du
troisième jour, et nous dûmes songer à la nourriture du bétail pendant
les jours suivants. N'osant pas nous rendre au magasin à foin, il
fallait, bon gré, mal gré, se résoudre à lâcher les animaux afin qu'ils
pourvussent eux-mêmes à leur nourriture.

Pour échapper aux attaques du serpent, j'avais résolu d'éviter la route
ordinaire, et de faire descendre le bétail jusqu'à la source du ruisseau
du Chacal, parce que cet endroit, ne pouvant s'apercevoir de l'étang,
était le moins exposé aux poursuites de notre ennemi. En conséquence de
ce plan, aussitôt après notre déjeuner, la quatrième matinée de notre
captivité, nous attachâmes nos bêtes à la queue l'une de l'autre; et
Fritz, comme le plus brave de la garnison, fut chargé de monter l'onagre
et de tenir la première bête par le licol, jusqu'à ce que tout le
troupeau eût défilé devant lui. À la moindre apparition de l'ennemi, il
avait l'ordre de prendre bravement la fuite, et, à tout hasard, de se
réfugier à Falken-Horst.

Le reste de la garnison fut disposé sur la plate-forme, afin de tirer à
travers les palissades, si le monstre faisait mine de sortir de sa
retraite et de se diriger vers le ruisseau.

Quant à moi, je choisis un endroit avancé, d'où je pouvais tout voir
sans être vu, et me retirer à temps pour prendre part à la décharge
générale; car j'espérais être plus heureux cette fois que dans notre
première attaque.

Avant de m'établir à mon poste, j'eus soin de faire charger toutes les
armes à balle et d'attacher le bétail dans l'ordre convenu. Par malheur,
ces dispositions prirent un peu de temps, et ma femme ouvrit la porte un
instant trop tôt. À ce moment, le vieux grison fut pris, bien mal à
propos, d'une ardeur dont je l'aurais cru incapable depuis longues
années. Ranimé par trois jours de repos et de nourriture abondante, il
se délivra brusquement de son licol, et en deux sauts se trouva au
milieu de la cour. Pendant quelques minutes, le spectacle ne fut que
plaisant; mais lorsque Fritz, déjà en selle, voulut ramener le rebelle
dans les rangs, celui-ci trouva tant de douceurs dans la liberté, qu'il
prit le large sans plus de cérémonie, en se dirigeant au galop vers
l'étang aux Oies. Nous commençâmes par l'appeler par son nom; mais,
Fritz s'étant élancé à sa poursuite, je n'eus que le temps de le
rappeler à grands cris; car, au moment où l'âne arriva dans le voisinage
des roseaux, nous aperçûmes avec effroi l'énorme boa se mettre en
mouvement. Tandis que notre pauvre fugitif, se croyant à l'abri de toute
poursuite, faisait retentir les rochers de son cri de triomphe, le
monstre s'élança comme un trait sur sa proie sans défense, l'entoura de
ses replis, en évitant prudemment les ruades furieuses de l'animal.

À cette vue, la mère et les enfants se rassemblèrent autour de moi en
poussant un cri d'horreur, et nous contemplâmes avec compassion la
triste catastrophe de notre pauvre vieux serviteur. Mes enfants
murmuraient à mes oreilles: «Faisons feu! courons au secours de l'âne!»
Mais j'apaisai leur ardeur guerrière par ces paroles: «Hélas! mes chers
enfants, nous n'y gagnerons rien. Le monstre paraît assez occupé de sa
proie pour ne pas avoir entendu nos cris. Mais qui nous garantit qu'à la
moindre attaque il ne va pas tourner contre nous toute sa fureur?
Puisque nous ne pouvons sauver notre pauvre fugitif, il vaut mieux
demeurer dans notre retraite; car, une fois que le serpent aura commencé
à engloutir sa proie, nous trouverons bien moyen de l'attaquer sans
danger.

JACK. Mais comment ce vilain animal pourra-t-il avaler l'âne d'une seule
bouchée? Ce serait monstrueux.

MOI. Les serpents n'ont pas de dents mâchelières pour broyer leur proie:
comment se nourriraient-ils s'ils ne l'engloutissaient tout entière à la
fois?

FRANZ. Mais comment le serpent fait-il pour détacher la chair des
animaux dont il se nourrit? Et cette espèce de serpent est-elle
venimeuse?

MOI. Non, mon enfant; mais elle n'en est pas moins terrible. Quant à la
chair, il ne s'occupe pas à la détacher des os; il engloutit la peau et
le poil, la chair et les os, et son estomac possède assez de vigueur
pour tout digérer.

ERNEST. Il me semble impossible aussi que le serpent puisse engloutir
l'âne avec ses os.

FRITZ. Regardez-le donc maintenant! Il presse sa proie à moitié morte
dans ses terribles anneaux, et la broie dans ses replis jusqu'à en faire
une espèce de bouillie. Et maintenant il va l'avaler sans beaucoup plus
de difficulté qu'un morceau de pain.

MA FEMME. Je n'assisterai pas plus longtemps aux préparatifs de cet
horrible repas, et j'emmènerai Franz avec moi, afin d'épargner à son
jeune coeur les détails d'un si cruel spectacle.»

Je ne fus pas fâché de leur départ; car le drame commençait à devenir si
affreux, que j'avais peine à le supporter moi-même. Tout ce que Fritz
avait annoncé s'accomplit avec la lenteur naturelle à ces terribles
animaux. Enfin la victime cessa de se débattre et expira après de
courtes convulsions; mais le monstre ne lâcha pas sa proie, dont il
commença à broyer les os avec un bruit sinistre. Bientôt il ne resta
plus de reconnaissable que la tête de l'âne, sanglante et défigurée.

Alors commença la seconde partie de ce terrible spectacle. Le serpent,
après avoir enduit sa proie de cette bave épaisse qui découle
abondamment de ses lèvres, s'étendit dans toute sa longueur et se mit en
devoir d'engloutir les membres inférieurs, et bientôt l'animal tout
entier disparut dans son vaste estomac.

Cette scène avait duré depuis sept heures du matin jusque vers midi. Mon
principal but, en y assistant jusqu'au bout, avait été d'attendre le
moment favorable à l'attaque, et d'aguerrir l'esprit de mes enfants
contre un si terrible spectacle. Le moment si longtemps attendu était
enfin arrivé, et je m'écriai avec une joyeuse émotion: «En avant,
camarades, rendons-nous maîtres du monstre: il est maintenant sans
défense.»

À ces mots, je m'élançai le premier, mon fusil à la main; Fritz me
suivait pas à pas. Jack demeura quelques pas en arrière, trahissant une
appréhension bien pardonnable. Quant à Ernest, il resta prudemment dans
l'intérieur des retranchements, sage précaution que je me proposai de
lui reprocher plus tard.

Lorsque je me trouvai proche de l'ennemi, je tremblai en croyant le
reconnaître pour un véritable boa. Son immobilité contrastait avec la
manière terrible dont il roulait ses yeux étincelants.

Je lui lâchai mon coup à environ vingt pas; Fritz fit feu à mon exemple.
Les deux balles avaient traversé le crâne de l'animal. Les yeux
flamboyèrent; mais le corps demeura immobile comme auparavant. Nous nous
hâtâmes d'achever le monstre avec nos pistolets, et bientôt il resta
étendu sans mouvement.

Nos cris de triomphe attirèrent bientôt le reste de la famille sur la
scène du combat. Ernest fut le premier à paraître; il fut bientôt suivi
de Franz et de sa mère, qui nous reprocha doucement notre joie féroce,
comparant nos cris aux hurlements des sauvages du Canada au retour d'une
de leurs expéditions.

MOI. «Je suis fâché, ma chère, que notre victoire vous inspire de si
fâcheuses pensées: mais la défaite de notre ennemi valait bien un cri de
victoire. Remercions Dieu, qui nous a délivrés de ce fléau.

FRITZ. Je peux avouer maintenant que je n'étais guère à mon aise pendant
le temps que notre captivité a duré. Je commence à respirer à cette
heure; mais je n'oublierai pas que nous devons notre délivrance à
l'accès subit d'indépendance de notre pauvre grison, offert en sacrifice
pour le salut de tous.

ERNEST. C'est ainsi que dans ce monde le vice même peut devenir la
source du bien.

FRANZ. En attendant, je regrette notre pauvre âne de tout mon coeur, et
je pleurerais volontiers en pensant qu'il est perdu pour toujours.

MA FEMME. Hélas! mon cher enfant, nous plaignons tous le sort du pauvre
animal; mais remercions Dieu, qui a permis que le sacrifice de sa vie en
rachetât peut-être une plus précieuse.

MOI. Maintenant, mes chers enfants, que ferons-nous du serpent?

FRITZ. Je viens de le mesurer, je lui ai trouvé trente-cinq pieds de
long, et il est de la grosseur d'un homme ordinaire.

FRANZ. Mais ne pourrions-nous pas manger la chair du serpent? Voilà de
la viande pour quinze Jours.

TOUS. Fi donc!

FRITZ. Nous pouvons l'empailler et le garder comme une curiosité.

JACK. Plaçons-le devant la maison, la gueule béante, afin d'effrayer les
cannibales qui seraient tentés de nous attaquer.

FRITZ. Oui-da! afin qu'il devienne un épouvantail pour nos animaux. Pour
moi, je suis d'avis qu'on place cette merveille dans notre salle
d'histoire naturelle.

MOI. Pourquoi plaisanter notre musée naissant? Toutes les collections
qui commencent sont d'abord pauvres et incomplètes.

MA FEMME. Franz parle de manger la chair du serpent; mais n'est elle pas
venimeuse comme celle des autres animaux de cette espèce?

MOI. En premier lieu le boa n'est pas venimeux; puis la chair des
serpents venimeux n'offre aucun danger. Les sauvages n'hésitent pas à se
nourrir de la chair des animaux qu'ils ont tués avec des flèches
empoisonnées. Les cochons et les animaux de cette espèce mangent les
serpents venimeux sans aucun inconvénient.

FRITZ. Comment peut-on distinguer les serpents venimeux de ceux qui ne
le sont pas?

MOI. On les reconnaît à leurs dents, que l'animal montre aussitôt qu'il
redoute un danger. Ces dents sont creuses, mais si dures et si pointues,
qu'elles traversent sans peine une chaussure de cuir. Au-dessous de
chaque dent se trouve une vésicule remplie de venin, qui s'ouvre à la
moindre pression et laisse échapper une partie de son contenu par
l'ouverture de la dent; alors le venin se répand dans la blessure, et
bientôt, mêlé à la masse du sang, il produit des accidents plus ou moins
graves, et souvent une mort instantanée. Un autre signe caractéristique
du serpent venimeux, c'est sa tête large, aplatie, et presque en forme
de coeur.

FRITZ. Quelles sont les espèces de serpents venimeux dans les contrées
que nous habitons?

MOI. L'énumération de ces espèces entraînerait à trop de détails. Les
principales sont le serpent à sonnettes et le serpent à lunettes.

FRANZ. C'est la première fois que j'entends parler de serpent à
lunettes. Les porte-t-il sur le nez comme les hommes?

MOI. Sur le nez, non, mais sur le dos, ce qui est encore plus bizarre.
Chez cet animal, la peau du cou et de la poitrine possède à un tel point
la faculté de se dilater, que, lorsque le serpent est irrité, elle se
gonfle comme une petite voile. Du reste, cette espèce est très-agile et
douée d'un goût tout à fait prononcé pour la danse.

JACK. Ah! pour le coup, cher papa, vous voulez plaisanter. Comment
peut-on danser sans jambes?

MOI. Je ne plaisante pas. Les jongleurs indiens connaissent le moyen de
faire danser les serpents à lunettes au son de leur misérable musique.
L'animal se dresse, et les balancements de son corps suivent la mesure
de l'instrument. Ces jongleurs font un secret de leur art; mais on a
découvert des plantes dont l'odeur agit sur les serpents de manière à
leur ôter toute malignité, et souvent même tout sentiment. Il est
vraisemblable que ces serpents apprivoisés n'ont plus leurs dents
venimeuses, quoique plusieurs voyageurs soutiennent le contraire.

ERNEST. N'y a-t-il pas des serpents qu'on appelle fascinateurs?

MOI. On a attribué au serpent à sonnettes une puissance fascinatrice; on
prétend que la fixité de son regard attire sa proie avec un pouvoir
tellement irrésistible, qu'elle vient elle-même se livrer à la gueule
béante de son ennemi.

FRITZ. Que doit-on faire contre la morsure des serpents à sonnettes?

MOI. Cet accident est rare, parce que les mouvements de cet animal sont
lents toutes les fois qu'il n'est ni menacé ni blessé; mais si, par
malheur, il arrivait à l'un de vous d'être mordu, le meilleur moyen
serait d'enlever sur-le-champ toute la partie blessée, ou de cautériser
la plaie avec une charge ou deux de poudre. On peut encore laver la
plaie avec de l'eau salée et la cautériser avec un fer rouge: mais comme
l'efficacité de ce dernier remède n'est pas connue, je vous engage à
vous en tenir aux deux premiers.»



CHAPITRE VII

Le boa empaillé.--La terre à foulon.--La grotte de cristal.


L'entretien précédent avait rempli les premières heures qui suivirent
notre délivrance. Il était temps de s'occuper du monstre abattu. Ma
femme fut chargée, avec Fritz et Jack, d'aller chercher quelques
provisions et d'amener notre couple de jeunes boeufs, tandis que je
restai à la garde du corps avec Ernest et Franz, de peur qu'il ne devînt
la proie des oiseaux ou des bêtes féroces.

Afin de punir Ernest de son excès de prudence dans l'affaire du boa, je
le condamnai à composer une épitaphe pour l'âne mort. Mon petit poète
prit la chose au sérieux, et, après être demeuré dix grandes minutes
dans le recueillement, il se leva tout à coup, comme Pythagore après la
découverte d'un problème, et s'écria: «Voici mon épitaphe; mais il n'en
faut pas rire surtout.» Alors il nous récita les vers suivants avec la
rougeur modeste d'un débutant:

          _Ici gît un pauvre âne, hélas!_
          _Qui, pour avoir été rebelle,_
          _Mourut du plus affreux trépas;_
          _Mais du moins, par sa fin cruelle,_
          _Il préserva d'un triste sort_
          _Un père, une mère et leurs quatre enfants naufragés sur ce bord._

«Bravo! m'écriai-je, voilà des vers dont le dernier peut compter pour
deux au moins, et ce sont probablement les meilleurs qui aient été
composés dans cette île.»

À peine avais-je achevé de les inscrire sur le rocher qui devait servir
de tombeau à la victime, que nos pourvoyeurs revinrent avec leurs
provisions et l'attelage demandé.

Nous nous mîmes à l'oeuvre. Les boeufs furent attelés tant bien que mal
à la queue du boa, que nous transportâmes jusqu'à l'entrée de la grotte
au sel, en ayant soin de soutenir la tête de peur qu'elle ne fût
endommagée par les broussailles.

«Maintenant, comment nous y prendrons-nous pour écorcher l'animal? me
demanda-t-on de toutes parts.

MOI. L'un de vous va monter sur le serpent et lui enfoncer le couteau
dans le cou, de manière que la lame le traverse de part en part; ensuite
il appuiera sur le manche, tandis que nous autres nous élèverons le
corps de l'animal.

ERNEST. Nous aurons bien encore à faire avant d'être venus à bout de
notre entreprise.

MOI. Je viens de songer à un nouveau moyen qui va peut-être nous
réussir. Que l'un de vous détache la peau du cou dans toute son étendue.
Nous partagerons ensuite les vertèbres avec la hache et le couteau.
Lorsque le tronc sera séparé de la tête, vous salerez la peau et vous la
couvrirez de cendre; et, quant au crâne, nous le disséquerons aussi bien
que possible. Ensuite vous étendrez la peau au soleil, et ce sera une
pièce d'anatomie qui fera honneur à votre cabinet.

FRITZ. À vous entendre, mon cher père, on dirait que la besogne va se
faire d'elle-même; mais je vois que l'opération n'est pas si facile; car
si nous ne détachons pas la peau avec la plus grande précaution, nous ne
l'aurons que par lambeaux, et alors, adieu la pièce anatomique.

MOI. Où la force est inutile il faut que l'intelligence supplée: vous
aurez double satisfaction à avoir accompli sans moi une opération aussi
difficile.»

On se passa donc de ma coopération active, quoique les travailleurs
reçussent avec reconnaissance mes avis et mes exhortations.

Il se passa encore un jour avant que le serpent fût empaillé, et je
finis par y mettre assez volontiers la main, afin d'en faire un monument
qui pût nous procurer autant d'honneur qu'il nous avait coûté de peines.

Afin de m'assurer que ce monstre était le seul de son espèce dans le
voisinage, je résolus d'entreprendre deux excursions, l'une du côté de
l'étang aux Oies, l'autre sur le chemin de Falken-Horst, d'où nous était
arrivé ce redoutable ennemi.

Jack et Ernest ayant témoigné de la répugnance à m'accompagner, je ne
crus pas devoir tolérer cet exemple, qui me semblait dangereux pour
l'avenir. «Mes enfants, leur dis-je, la constance et la fermeté ne sont
pas des qualités moins nécessaires que le courage aveugle du moment, qui
souvent n'est que l'effet du désespoir. Si le boa eût laissé de ses
petits dans l'étang, ils pourraient un jour tomber sur notre demeure
comme celui d'hier, et nous faire repentir de notre lâcheté.»

Après de longues et minutieuses recherches dans les roseaux de l'étang,
nous eûmes la joie de nous assurer qu'il n'existait aucune trace ni
d'oeufs, ni de petits; la place même occupée par le redoutable hôte de
l'étang n'était reconnaissante qu'aux herbes foulées, qui conservaient
la forme d'une espèce de nid.

Au moment où nous allions reprendre le chemin de l'habitation, nous
découvrîmes l'entrée d'une grotte qui s'avançait d'une vingtaine de pas
dans le flanc du rocher, et qui donnait passage à un ruisseau clair et
limpide.

La voûte de la grotte était tapissée de stalactites des formes les plus
riches et les plus variées. Le sol était recouvert d'une couche de sable
fin et blanc comme la neige, que je reconnus, à ma grande satisfaction,
pour d'excellente terre à foulon. Nous nous hâtâmes d'en prendre un
échantillon, et je m'écriai: «Voici une bonne nouvelle pour votre mère,
qui ne se plaindra plus de la saleté de vos vêtements; car nous lui
rapportons du savon pour les laver. Et me voilà délivré pour longtemps
de l'interminable travail du four à chaux.

FRITZ. Est-ce qu'on emploie la chaux dans la préparation du savon?

MOI. Les cendres lavées qui entrent dans la composition du savon ont
besoin de recevoir un mélange d'eau et de chaux. C'est ce mélange qui
forme le savon ordinaire, après avoir été augmenté d'une certaine dose
d'huile ou de saindoux; mais, pour obtenir le savon à meilleur compte,
on a imaginé de se servir d'une terre savonneuse appelée terre à foulon,
parce que son emploi est d'un très-grand avantage dans le foulage des
laines.»

Dans ce moment Fritz vint nous avertir que la grotte paraissait aller en
s'élargissant et se terminait par une profonde excavation.

Après avoir allumé deux flambeaux pour éclairer notre marche, nous
commençâmes à avancer avec la plus grande circonspection. Bientôt Fritz
s'écria avec l'expression du ravissement: «Ah! cher père, c'est une
nouvelle grotte au sel; le vois-tu briller comme du cristal sur le sol
et les murailles?

MOI. Ce ne sont pas des cristallisations salines; car l'eau coule sur
elles sans s'altérer et sans changer de goût. Je crois plutôt que nous
sommes dans une grotte remplie de cristal de roche; car le lieu et le
sol sont des plus favorables.

FRITZ. À tout hasard, je vais en détacher un morceau pour nous tirer
d'incertitude.... Et c'est bien du cristal de roche; mais il a perdu sa
transparence.

MOI. Il faut s'en prendre à la maladresse de l'ouvrier qui l'a détaché
sans précaution. Il fallait creuser sa base et l'ébranler à coups de
marteau jusqu'à ce qu'elle tombât d'elle-même.

FRITZ. Je vois que de toute notre belle découverte nous ne pourrons pas
rapporter un seul échantillon.

MOI. Vraiment non. Mais aussi personne ne pourra nous enlever facilement
notre trésor. Et plus tard, si le Ciel nous envoie la visite de quelque
navire européen, nous pourrons faire marché avec le capitaine, qui se
chargera de l'exploitation.»

Pendant cet entretien nous avions fini d'explorer la grotte dans tous
les sens, et je jugeai qu'il était temps d'aller retrouver la lumière du
jour, d'autant plus que nos flambeaux tiraient à leur fin.

En sortant de la grotte, nous aperçûmes avec étonnement le pauvre Jack
assis à l'entrée et tout en pleurs. À ma voix il se leva et s'élança
vers nous avec un visage qui hésitait entre le rire et les larmes.

MOI. «Qu'as-tu donc, mon enfant, à rire et à pleurer ainsi en même
temps?

JACK. C'est la joie de vous revoir vivants. Je vous ai crus ensevelis
sans ressource sous cette affreuse montagne. Je l'ai entendue mugir à
deux reprises et trembler dans ses fondements, comme si elle allait
s'écrouler tout entière.

MOI. C'est bien, tu es un bon enfant de trembler ainsi pour nous.
Seulement l'affreux tonnerre qui t'a si fort effrayé n'était que le
bruit de deux coups de feu que nous avons tirés pour purifier l'air.»

Jack se montra d'abord un peu incrédule; mais il s'apaisa bientôt à la
vue de l'incomparable morceau de cristal que Fritz rapportait en
triomphe.

Laissant les deux enfants interroger et raconter, je me mis en marche
vers les bords de l'étang, où nous rencontrâmes bientôt Ernest à la
place qu'il n'avait pas quittée.

En rentrant, je commençai par faire ranger les nouvelles acquisitions
selon l'ordre habituel, et le reste du jour se passa à désennuyer les
gardiens du logis par le récit de nos recherches et de nos aventures.



CHAPITRE VIII

Voyage à l'écluse.--Le cabiai.--L'ondatra.--La civette et le musc.--La
cannelle.


Depuis l'aventure du boa, j'avais pris la résolution de chercher s'il ne
serait pas possible de prévenir de pareilles attaques à l'avenir, en
fortifiant l'endroit par où il était entré dans nos domaines.

L'expédition projetée ayant reçu l'approbation générale, nous
commençâmes nos préparatifs avec la plus grande ardeur. Comme il
s'agissait d'une absence de quinze jours, je fis préparer les provisions
et les munitions en conséquence. La tente de voyage fut mise en état, et
le chariot chargé de tout ce que notre prévoyance put réunir. Jamais
entreprise ne nous avait occupés aussi sérieusement que celle-ci.

Lorsque l'heure du départ fut arrivée, la mère prit place sur le
chariot, et Jack et Franz, leur poste accoutumé sur le dos de notre
paisible attelage. Fritz et sa monture furent chargés de former
l'avant-garde. Ernest et moi, nous restâmes à l'escorte du chariot. Les
quatre chiens protégeaient les flancs de la caravane. Les traces
récentes du boa nous guidèrent jusque dans les environs de Falken-Horst.
Après avoir mis la volaille et le bétail en liberté, selon notre
habitude, afin de les laisser pourvoir à leur nourriture, nous
continuâmes notre route vers la métairie, où nous avions l'intention de
passer la nuit.

Le silence général n'était interrompu que par le chant aigu du coq et le
bêlement plaintif des brebis. En approchant de notre petite métairie,
nous vîmes que tout était en ordre, comme si nous l'eussions quittée la
veille. J'avais résolu de passer le reste du jour dans cet endroit
délicieux, et, tandis que la mère s'occupait du repas, nous nous
dispersâmes dans les environs pour achever la récolte du coton.

Après le repas, nous nous levâmes pour aller faire une reconnaissance.
Alors je pris Franz pour compagnon, et je lui confiai pour la première
fois une petite carabine, avec de minutieuses instructions sur son
usage. Nous suivîmes la rive gauche du lac des Cygnes, tandis que Fritz
et Jack allaient explorer la rive droite. Fritz était accompagné de Turc
et de son chacal; j'avais gardé près de moi les deux jeunes chiens
danois, dont la force et la fidélité étaient à toute épreuve. Nous
longions lentement les bords du lac, à une certaine distance,
contemplant avec une vive curiosité les troupes de cygnes noirs qui se
jouaient à la surface. Franz n'était pas peu impatient de faire son coup
d'essai et de devenir enfin utile à la communauté.

Tout à coup nous entendîmes sortir des roseaux une voix mugissante, qui
ne ressemblait pas mal au cri d'un âne. Je m'étais arrêté avec
étonnement, cherchant d'où pouvait venir cette musique, lorsque Franz
s'écria: «C'est probablement notre ânon qui nous a suivis jusqu'ici.

MOI. Il faudrait qu'il eût pris son vol à travers les airs pour se
trouver ainsi devant nous sans avoir donné signe de son passage. Je
crois plutôt que c'est un butor des lacs.

FRANZ. Papa, qu'est-ce que c'est que le butor? Est-ce un oiseau? Et
comment son cri est-il si éclatant?

MOI. Le butor est une espèce de héron dont la chair est aussi maigre et
aussi coriace que celle de ce dernier. Son cri lui a fait donner le
surnom de boeuf des eaux ou boeuf des étangs. Il ne faut pas oublier que
le cri des animaux ne dépend pas de leur grosseur, mais de la
conformation de leurs poumons et de leur gosier. Ainsi tu connais le
chant bruyant du rossignol et du serin des Canaries, qui ne sont
pourtant que de bien petits oiseaux.

FRANZ. Ah! papa, j'aurais bien du plaisir à tirer un butor. Si la chair
n'est pas bonne à manger, du moins c'est un animal rare et qui fera
honneur à mon premier coup de fusil.»

Pour céder à son désir, j'appelai les chiens et les lâchai vers
l'endroit indiqué, tandis que Franz, l'arme appuyée contre son épaule,
attendait le moment favorable. Le coup partit, et j'entendis un cri de
triomphe.

«Qu'est-ce? demandai-je au chasseur à une certaine distance.

--Un agouti, me répondit-il: mais plus gros que celui de Fritz.»

M'étant approché de lui, j'aperçus, en effet, un animal qui avait
quelque rapport avec un jeune cochon, et que je crus reconnaître pour le
cabiai ou _cavia capybara_. Franz ne se sentait pas de joie d'avoir si
bien réussi; et pourtant je lui dois cette justice qu'il ne vanta trop
ni son adresse ni la valeur de son gibier. À ses questions répétées sur
le nom de l'animal je répondis que cette espèce était rare dans nos
pays, et qu'elle rentrait dans la classe de l'agouti et du paca. En même
temps je lui fis remarquer les pieds palmés de l'animal, qui lui
permettait de nager et de plonger pendant des heures entières. J'ajoutai
que sa chair est bonne à manger, circonstance qui rehaussait encore
l'importance de la capture.

Mais lorsque s'éleva l'importante question de savoir ce que nous allions
faire de notre prise, Franz se trouva fort embarrassé; car ses forces ne
lui permettaient pas de l'emporter, et il ne pouvait se résoudre à
l'abandonner. Après de longues réflexions, je le vis sauter avec joie en
s'écriant: «Je sais ce qu'il faut faire: nous allons écorcher l'animal,
et je pourrai du moins l'emporter jusqu'à la ferme.

MOI. Vois, mon enfant, par cet exemple, combien les joies de ce monde
sont fugitives, et comme le plaisir est suivi du regret. Si tu n'avais
pas eu le plaisir de la chasse, tu poursuivrais maintenant ta route
gaiement et sans souci. C'est ainsi que dans ce monde la pauvreté a son
charme, et la richesse ses inconvénients.»

Au bout de quelques pas, Franz recommença à soupirer, et finit par
s'écrier: «Je vais attacher mon gibier sur le dos du chien; il me le
portera bien jusque là-bas.

MOI. Voilà une idée qui vient à propos pour nous tirer d'embarras.»

Nous ne fûmes pas longtemps avant d'entrer dans le petit bois de pins,
et bientôt nous arrivâmes à la ferme sans avoir trouvé la moindre trace
de serpent. Avant de rentrer nous avions eu l'occasion de tirer sur deux
éclaireurs d'une bande de singes, et j'acquis la triste certitude que
les déprédateurs rôdaient depuis peu dans les environs de notre colonie.

À notre arrivée, nous trouvâmes Ernest au milieu d'une bande de gros
rats dont il achevait l'extermination. Je demandai avec surprise d'où
étaient tombés ces nouveaux ennemis.

«Ernest et moi, dit la mère, nous étions entrés dans la rizière pour
faire notre récolte d'épis, lorsque le singe, qui nous avait suivis avec
sa corbeille, quitta subitement la digue pour s'élancer sur un objet qui
s'était réfugié dans un trou voisin. Ernest, auquel ce mouvement avait
échappé, fut tiré tout à coup de ses réflexions par un cri plaintif
suivi d'une agitation extraordinaire et d'un cliquetis de dents vraiment
formidable.

ERNEST. Je m'élançai sur les traces de mon singe pour découvrir le motif
de sa brusque disparition, et je le vis bientôt aux prises avec un
énorme rat qui faisait de vains efforts pour lui échapper. Mon premier
mouvement fut de lever mon bâton sur cet ennemi de nouvelle espèce et de
l'étendre mort à nos pieds. À l'instant même, plus d'une douzaine de
gros rats me sautèrent aux jambes et au visage; mais je m'en débarrassai
bientôt comme du premier. Je me mis alors à examiner leur demeure,
construite en forme de cylindre et formée de limon, de paille de riz et
de feuilles de roseaux rassemblés avec beaucoup d'industrie.

MOI. Mais, mon cher Ernest, quel motif de haine pouvais-tu donc avoir
contre ces pauvres rats pour leur faire une guerre si acharnée?

ERNEST. Au premier moment, j'ai pensé qu'ils pouvaient être nuisibles à
notre plantation, et ensuite j'ai combattu pour me défendre.

MOI. C'est bien, pourvu que cette humeur meurtrière s'arrête à la
destruction des rats. Maintenant conduis-nous à la retraite de tes
ennemis, afin que nous puissions l'examiner à notre aise.»

Nous le suivîmes jusque-là, et, à mon grand étonnement, j'aperçus, en
effet, une sorte de hutte semblable à celle des castors, quoique sur une
moindre échelle. «Il paraît, dis-je à Ernest, que les castors ont ici
leurs représentants. Je croyais cependant que, comme les castors, cet
animal n'habitait que les contrés septentrionales.

ERNEST. Comment? Quels représentants?

MOI. Je veux parler de tes ennemis les rats, si ces merveilleuses
constructions sont leur ouvrage. Dans ce cas, ce sont des rats-castors,
ainsi nommés à cause de leur ressemblance avec ces derniers sous le
rapport des moeurs et de l'industrie. On appelle aussi cet animal
_ondatra_; c'est peut-être le nom qu'il porte dans l'Amérique du Nord,
sa patrie. Les morts nous fourniront d'excellentes fourrures.

ERNEST. Qu'avons-nous besoin de fourrures dans un pays aussi chaud?

MOI. Ne peuvent-elles pas nous servir à faire des chapeaux de castor,
lorsque nos chapeaux de feutre seront hors de service?

ERNEST. C'est une excellente idée! De cette manière j'aurai fait une
action utile à toute la colonie.»

En retournant auprès de ma femme, qui était occupée des préparatifs du
repas, nous retrouvâmes Fritz et Jack revenus de leur expédition sans
avoir fait aucune mauvaise rencontre. Jack avait rapporté dans son
chapeau une douzaine d'oeufs enveloppés dans une espèce de pellicule, et
Fritz nous montra dans sa gibecière un coq et une poule de bruyère.

MOI. «J'espère que tu n'as pas tué la couveuse sur ses oeufs?

FRITZ. Certainement non, mon cher père. C'est le chacal de Jack qui l'a
surprise dans son nid, et qui lui a tordu le cou pendant que je tirais
le coq au vol. Les oeufs sont encore chauds; car je les ai enveloppés
d'une espèce de filasse qui me vient des feuilles d'une plante presque
semblable au bouillon-blanc.

MOI. C'est une production du Cap, où l'on emploie la pellicule de ses
feuilles et de sa tige à faire des bas et des gants. Les botanistes la
nomment _buplevris gigantea_. Nous pourrons la mélanger avec la fourrure
des rats-castors pour la fabrication de nos chapeaux.

FRANZ. Nous avons donc des rats-castors, à présent? Et d'où
viennent-ils?

MOI. Je vous l'expliquerai; mais, en attendant, vous pouvez en voir
d'ici plus de vingt que votre frère Ernest vient d'abattre en bataille
rangée.»

À ces mots ils s'élancèrent vers la hutte, où je les trouvai bientôt
occupés à faire un échange amical des produits de leur chasse, tandis
que la mère faisait cuire les oeufs sur la cendre pour notre repas du
soir.

Bientôt chacun se mit en devoir d'écorcher les rats, qui étaient de la
taille d'un lapin ordinaire. Les peaux furent salées avec soin,
couvertes de cendre et étendues à l'air pour sécher. Quant à la chair,
nos chiens eux-mêmes la refusèrent à cause de sa forte odeur de musc.

Pendant le souper, les enfants me firent mille questions sur la cause de
cette odeur de musc particulière à l'ondatra, et sur le parti qu'on en
pouvait tirer.

MOI. «Cette odeur provient généralement de glandes situées entre cuir et
chair dans les régions ombilicales. Elle est peut-être utile à ces
animaux, soit pour se retrouver plus facilement entre eux, soit pour
attirer leur proie avec plus de sûreté; cette dernière hypothèse peut
être juste à l'égard du crocodile, car le musc est une excellente amorce
pour le poisson.

ERNEST. Est-ce que le crocodile sent le musc? Je ne l'avais jamais
entendu dire.

MOI. Pas aussi fort que la civette, mais assez pour être rangé au nombre
des animaux odorants.

FRITZ. Connaît-on une grande quantité de ces animaux, et la membrane
odorante occupe-t-elle chez tous la même place?

MOI. Les espèces odorantes sont nombreuses, et presque toutes les
glandes se trouvent près de la région de l'anus. Le castor produit le
_castoreum_, que la médecine emploie dans le traitement des maladies
nerveuses. La civette possède les mêmes propriétés. Mais l'animal de ce
genre le plus généralement connu est le musc, qui porte sa poche
odorante au-dessous du nombril.

FRITZ. L'odeur de la civette est-elle la même que celle du musc?

MOI. Je ne saurais l'assurer; mais, dans tous les cas, la différence ne
doit pas être bien grande.

FRITZ. Par quel procédé parvient-on à se procurer ces parfums?

MOI. En général, l'animal qui les porte les livre au chasseur avec sa
vie. Il faut excepter toutefois la civette et la genette, qu'on est
parvenu à apprivoiser, principalement dans le Levant et en Hollande.
Pour extraire le musc, les Hollandais se servent d'une espèce de petite
cuiller qu'ils introduisent dans la poche odorante de l'animal. Pour
cette opération, ils enferment l'animal dans une cage, l'attirent vers
les barreaux, le saisissent par la queue ou par les membres inférieurs;
et, dans cette posture, il est facilement dépouillé de sa possession.
L'opération se renouvelle généralement tous les quinze jours. Quant au
produit, qui peut équivaloir à un quart d'once, il est versé dans un
récipient de verre, et, lorsque la provision est assez considérable, on
la livre au commerce.

FRANZ. Il faudra apprivoiser une civette, si nous en rencontrons; je lui
ferai l'opération des Hollandais.

MOI. Sans doute, il ne restera plus qu'à l'enfermer dans le poulailler,
car cet animal est grand amateur de volailles.

ERNEST. C'est pour cela que j'aimerais mieux un musc, qui ne se nourrit
que d'herbe et de mousse.

MOI. Il faudrait savoir si l'herbe de tous les pays a la propriété
d'engendrer le musc.

FRITZ. Est-on parvenu aussi à apprivoiser le musc pour le dépouiller de
son parfum?

MOI. Je ne le crois pas. Cet animal porte son parfum dans une poche, de
la grosseur d'un oeuf, située au-dessous du nombril. Cette poche, percée
de deux ouvertures, contient une matière huileuse et colorée, semblable
à des grains noirâtres. Lorsque l'animal est mort, on l'écorche en
détachant la poche odorante que l'on fixe fortement dans la peau.

«Cette dernière précaution semble destinée à prévenir toute fraude et
toute altération du parfum. Un magistrat préside à l'opération, et,
lorsqu'elle est terminée, il appose son cachet sur les peaux; toutefois
il n'est pas rare de voir cette surveillance déjouée par l'habileté des
fraudeurs, qui savent pratiquer des incisions dans la membrane et s'en
approprier le contenu.»

En conversant ainsi, nous étions parvenus à la fin de notre repas,
lorsque Ernest s'écria en soupirant: «Il nous manque un bon plat de
dessert pour remplacer le cabiai de Franz.»

À ces mots, Jack et Fritz coururent à leurs gibecières, et firent
paraître sur la table des trésors dérobés jusque-là à tous les regards.

«Tiens.» dit Jack, en plaçant devant son frère une magnifique noix de
coco et quelques pommes d'une espèce inconnue, d'un vert pâle, et dont
le parfum se rapprochait de celui de la cannelle.

Ernest perdit enfin contenance, tandis que les enfants couraient çà et
là en se frottant les mains avec une joie malicieuse.

«Bravo! mes enfants, m'écriai-je: mais quels sont ces nouveaux fruits?
Est-ce un ananas que Jack nous apporte? Avez-vous goûté cette nouvelle
production?

JACK. Non, vraiment, quoique j'en eusse bonne envie; mais Fritz m'a
conseillé d'attendre que maître Knips nous eût donné l'exemple, vu que
ces belles pommes pourraient bien être le fruit du mancenillier.»

Je louai hautement la prudence de Fritz; mais, en ouvrant une des
pommes, je reconnus clairement qu'elle n'avait aucun rapport avec le
fruit du mancenillier, qui ressemble à nos pommes d'Europe, et renferme
une pierre au lieu de pépins. D'ailleurs leur grosseur et leur parfum ne
permettaient pas de douter plus longtemps.

Pendant que j'expliquais ces détails sur la première moitié de la pomme,
le friand Knips, qui s'était glissé à mes côtés sans être aperçu,
s'empara de la seconde, et sa grimace de satisfaction ne nous laissa
aucun doute sur le goût de notre nouvelle découverte.

Fritz m'ayant fait quelques questions sur la nature et le nom de ce
nouveau fruit, je lui répondis que je croyais le reconnaître pour la
pomme cannelle, et que, dans ce cas, c'était une production des
Antilles. Je demandai à Jack si l'arbre qui la portait était un arbuste.

JACK, en bâillant: «Un arbuste?... Oui! oui! certainement! Mais j'ai une
terrible envie de dormir.»

Je ris de bon coeur à cette repartie, et chacun alla suivre l'exemple du
dormeur. Nous passâmes la nuit étendus sur nos sacs de coton, jusqu'à ce
que l'aurore du jour suivant vînt nous éveiller.



CHAPITRE IX

Le champ de cannes à sucre.--Les pécaris.--Le rôti de Taïti.--Le
ravensara.--Le bambou.


Nous reprîmes notre route le long de la plantation de cannes à sucre, où
nous avions construit une hutte de feuillage, et où, au retour, je
comptais élever une seconde ferme. Nous nous trouvions alors dans les
environs de la grande baie, au delà du cap de l'Espoir-Trompé. La hutte
était encore debout, et nous n'eûmes besoin que d'étendre la tente en
forme de toit pour nous former un excellent abri. Ne comptant y demeurer
que jusqu'au dîner, nous ne fîmes d'autres préparatifs que ceux du
repas.

Tandis que nous étions occupés à nous régaler de cannes fraîches, dont
nous avions été privés depuis si longtemps, les chiens firent lever une
troupe d'animaux sauvages, dont nous entendîmes distinctement la marche
à travers les cannes. Je criai aussitôt aux enfants de sortir de la
plantation par le chemin le plus court, afin de reconnaître à quelle
espèce de gibier nous avions affaire.

À peine étais-je moi-même à cinquante pas dans la plaine, que je vis
déboucher devant moi un nombreux troupeau de cochons de petite taille
qui fuyaient à toutes jambes devant les chiens. Leur couleur grise
uniforme, et l'ordre admirable dans lequel ils opéraient leur retraite,
me les firent reconnaître pour une espèce de cochons étrangère à nos
pays. À l'instant je lâchai la double détente de mon fusil, et j'eus la
satisfaction de voir tomber deux des fuyards; mais le reste de la troupe
fut si peu effrayé du sort de ses compagnons, que l'ordre de la marche
en fut à peine dérangé. C'était un curieux spectacle que de les voir
s'avancer à la file l'un de l'autre, sans que pas un cherchât à dépasser
son voisin. Un régiment bien discipliné n'eût pas présenté un front plus
imposant.

À peine avais-je abaissé mon arme, que j'entendis une décharge générale
du côté où Fritz et Jack avaient pris position. Quelques nouvelles
victimes jonchèrent le terrain, mais sans jeter le moindre désordre dans
la marche de la colonne.

Toutes ces circonstances me démontrèrent clairement que nous avions
affaire à un troupeau de cochons musqués, autrement appelés _tajacus_;
et je savais que, dans ce cas, le plus pressé était d'enlever à l'animal
sa poche odorante, si l'on ne veut pas que la matière huileuse pénètre
toute la chair.

Je me dirigeai donc vers l'endroit du carnage, au moment où Fritz et
Jack y arrivaient de leur côté pour prendre possession de leur butin.

Mes nouvelles observations m'ayant confirmé dans ma première pensée
relativement à la nature et à l'importance de notre chasse, j'ordonnai
aux enfants de faire subir aux morts l'opération indispensable.

Notre opération fut interrompue par le bruit de deux coups de feu dans
la direction de la cabane, vers l'endroit où nous avions laissé Franz et
sa mère. Je me hâtai de leur dépêcher Jack pour annoncer notre retour et
ramener le chariot, dont nous avions besoin pour rapporter le butin de
la matinée.

En attendant le retour de notre messager, nous rassemblâmes les cochons
en un seul monceau, que nous recouvrîmes de cannes à sucre, et qui nous
servit de siège jusqu'à l'arrivée du chariot. Ernest, qui
l'accompagnait, nous apprit que la troupe, après s'être dirigée du côté
du la cabane, avait fini par se réfugier dans la forêt de bambous. Les
deux coups de fusil que nous avions entendus avaient fait deux nouvelles
victimes.

«Je crois, ajouta-t-il, que le reste de la troupe s'est réfugié dans
l'étang aux Bambous, au nombre de trente à quarante; mais la colonne
était si serrée, qu'il m'a été impossible de les compter.»

J'engageai les chasseurs à charger le butin sur le chariot, s'il leur
paraissait trop lourd pour l'emporter.

Fritz pensait que nous pourrions charger ces animaux sur le chariot, et
qu'il fallait commencer par les dépouiller.

«Ils ont à peine trois pieds de long, ajouta-t-il, et c'est
vraisemblablement de la race de Taïti.»

Je lui répondis qu'ils appartenaient plutôt à la race chinoise ou
siamoise, qui se rencontre en Amérique.

«Au reste, ajoutai-je, je suis d'avis de les dépouiller sur place, car
ils auraient le temps de se corrompre jusqu'à notre retour.»

Malgré tout notre zèle et notre activité, nous ne fûmes pas en état
d'achever notre besogne pour l'heure du dîner. Une fois dépouillés, les
cochons furent chargés sur le chariot sans difficulté, et nous reprîmes
en triomphe le chemin du camp.

Ma femme nous reçut avec sa joie accoutumée.

«Vous m'avez bien fait attendre, ajouta-t-elle: comme il ne faut pas
songer à continuer notre route aujourd'hui, j'ai fait tout préparer pour
une nouvelle halte. Mais d'abord, mettez-vous à table, et mangez ce que
je viens de servir.»

On lui fit voir alors le chargement du chariot, et ses enfants lui
présentèrent un paquet de cannes à sucre choisies, en lui disant qu'elle
devait avoir autant besoin de rafraîchissement que nous.

MA FEMME. «Je vous remercie, mes enfants, de n'avoir pas oublié votre
mère. Mais dites-moi ce que vous voulez faire de cette provision de
cochons; et pourquoi en avez-vous tiré un si grand nombre à la fois.
Vous avez coutume d'être plus économes des présents de la nature.

MOI. Le hasard est plus coupable que nous, ma chère. Nous étions tous
armés, et chacun a tiré sans s'inquiéter de son voisin. Au reste, nous
ne rencontrerons pas de sitôt une occasion pareille, et d'ailleurs il
n'y a pas de mal à diminuer le nombre de ces maraudeurs, dont la
présence est funeste à nos cannes à sucre, et qui finiraient par
détruire cette importante plantation. Nous salerons les plus gras, et le
reste nourrira nos fidèles compagnons de chasse.

FRITZ. Cher père, voulez-vous me permettre de vous régaler demain avec
un rôti à la manière de Taïti?

ERNEST. Mais il te faudrait des feuilles de bananier.

FRITZ. Les premières feuilles venues suffiront, pourvu qu'elles soient
grandes et solides.

MOI. Va pour demain; car aujourd'hui nous avons encore beaucoup à faire.
Il faut d'abord élever une hutte; ensuite il faudra dépouiller ceux des
cochons qui sont demeurés entiers, saler les autres et les suspendre
dans la hutte. Cette longue besogne nous retiendra bien ici une couple
de jours.

JACK et FRITZ. Tant mieux, c'est un si bon endroit! Par où allons-nous
commencer, mon cher père?

MOI. Vous pouvez rassembler des pieux et des branchages pour la
construction de la hutte, tandis que votre mère et moi nous nous
occuperons de la salaison.»

Après un repas tout à fait militaire, nous nous mîmes à la besogne. Mais
bientôt l'épaisse fumée qui remplit la cabane lorsque nous eûmes
commencé à présenter au feu la peau de nos cochons, força chacun
d'abandonner précipitamment sa tâche pour aller respirer au grand air.
Je partageai les animaux par quartiers, en remarquant que le lard ne se
trouvait pas immédiatement sous la peau comme chez les cochons
domestiques, mais répandu dans la masse de chair, comme chez les espèces
sauvages. Puis nous préparâmes les quartiers selon la méthode indiquée,
en attendant la cabane, qui ne fut prête que le soir du jour suivant,
car la matinée avait été employée aux préparatifs du rôti taïtien, et
Fritz avait profité de ma permission pour réclamer l'aide de ses frères
dans la construction de son fourneau.

Nos cuisiniers commencèrent par creuser une fosse circulaire au fond de
laquelle ils allumèrent un feu de cannes sèches, destiné à faire rougir
les cailloux dont elle était à moitié remplie. Le cochon fut dépouillé,
vidé, lavé et entouré de patates et de choux aromatiques. Le sel ne fut
pas oublié; car nous étions peu disposés à imiter les Taïtiens dans leur
antipathie pour cet assaisonnement.

Pendant ces préparatifs, ma femme hochait la tête et murmurait entre ses
dents: «Pour l'amour du ciel! un cochon tout entier..., dans un fourneau
de terre..., avec des cailloux rougis au feu! Ce sera un délicieux régal
pour des estomacs friands, en vérité!»

Malgré ces réflexions, l'excellente femme ne nous épargna pas ses
conseils sur la manière dont il fallait disposer l'animal pour qu'il pût
paraître sur la table d'une manière décente, mais sans se promettre un
résultat bien satisfaisant de ses peines.

À défaut de feuilles de bananier, j'avais recommandé à Fritz
d'envelopper son rôti dans des écorces d'arbre pour le garantir de la
cendre. On forma donc un lit d'écorce au fond de la fosse, immédiatement
au-dessus des cailloux rougis. Le rôti fut déposé avec soin dans son
enveloppe, et recouvert d'une seconde couche de feuilles qui reçut le
reste des cailloux et de la cendre chaude. Tout l'appareil disparut
bientôt sous une épaisse couche de terre, et demeura abandonné à
lui-même.

La mère, qui avait regardé l'opération d'un air pensif et les bras
croisés, s'écria alors les mains levées au ciel avec un désespoir
comique:

«Voilà, en vérité, une misérable cuisine! Elle peut être bonne pour un
sauvage; mais je doute qu'elle soit du goût d'un bon Suisse, qui, grâce
à Dieu, sait ce que c'est qu'un fourneau et une broche.

FRITZ. Pensez-vous que les voyageurs aient menti en assurant que ce
genre de rôti n'est pas sans charme, même pour les Européens?

MOI. C'est ce dont nous allons faire l'expérience bientôt. En attendant,
aidez-moi tous à achever notre cabane; car voilà quarante jambons qui ne
demandent qu'à être fumés. S'ils étaient de la grosseur de nos jambons
du Nord, nous aurions pour deux ans à en faire bonne chère; mais il faut
nous contenter de ce que la Providence nous envoie.»

Grâce à nos efforts réunis, la hutte fut bientôt achevée et mise en état
de recevoir toute la provision. Nous allumâmes alors dans le foyer un
grand feu d'herbes et de feuilles fraîches, en ayant soin de fermer
hermétiquement toute issue à la fumée. De temps en temps on fournissait
au foyer de nouveaux aliments; en sorte qu'en deux jours la chair de nos
jambons se trouva parfaitement fumée.

Le résultat de l'opération de Fritz ne se fit pas si longtemps attendre.
Au bout de deux heures, nous allâmes déterrer le merveilleux rôti, et
une délicieuse odeur d'épice, qui s'exhala de la fosse aussitôt qu'elle
eut été débarrassée de la cendre et des pierres, nous prouva que
l'entreprise avait réussi au delà de toute espérance.

En cherchant à deviner les causes du parfum inaccoutumé qui frappait mon
odorat, je finis par découvrir qu'il fallait l'attribuer à l'écorce qui
avait servi d'enveloppe.

Fritz n'était pas médiocrement triomphant du succès de son premier essai
de cuisine sauvage, malgré les malicieuses observations d'Ernest, qui
assurait qu'il fallait en rendre grâces à l'enveloppe.

Le rôti fut bientôt entamé, et jugé savoureux à l'unanimité des
suffrages. Nous donnâmes alors une nouvelle preuve de l'insatiable
ambition de l'esprit humain; car il fut résolu d'employer désormais dans
la cuisine ces feuilles précieuses qui avaient donné un si délicieux
parfum à notre rôti.

Aussitôt après le repas, mon premier soin fut de me faire conduire à
l'arbre qui avait fourni les feuilles aromatiques. J'en recueillis
quelques-unes pour les jeter sur le feu de la cabane, et le résultat ne
fut pas moins favorable que la première fois. Les enfants reçurent
l'ordre de rassembler quelques rejetons de cet arbre précieux, afin d'en
essayer une plantation autour de notre demeure.

Pendant que ma femme débarrassait la table des restes du repas, Ernest
fit entendre un gros soupir suivi de ces mots: «Après un bon morceau il
faut un bon coup, disait Ulysse au cyclope qui venait d'avaler une
couple de ses compagnons.»

Tout en riant du fond du coeur de cette exclamation, je permis au
plaintif convive d'ouvrir nos deux meilleures noix de coco, mais de
réserver un chou-palmiste pour le souper, et de faire en même temps une
petite provision de vin de palmier pour le soir, double commandement
qu'il exécuta avec une résignation vraiment héroïque.

Après avoir cherché longtemps si mes souvenirs ne me donneraient pas
quelques renseignements sur l'arbre inconnu que nous venions de
découvrir, je crus me rappeler que c'était une production de Madagascar,
où on lui donne le nom de _ravensara_ c'est-à-dire bonne feuille. Le nom
botanique est _agatophyllum_, ou même _ravensara aromatica_. Son tronc
est épais, et son écorce exhale une odeur aromatique, ainsi que les
feuilles, qui ont beaucoup d'analogie avec la feuille du laurier. On en
distille une liqueur qui réunit les trois parfums de la muscade, du
girofle et de la cannelle. On tire aussi des feuilles une huile
aromatique d'un grand usage dans la cuisine indienne, et aussi estimée
que le girofle. Le fruit du ravensara est une espèce de noix dont le
parfum est plus faible que celui des feuilles. Le bois en est blanc, dur
et sans odeur.

Comme nos diverses opérations devaient nous retenir encore deux jours
dans le même lieu, nous en profitâmes pour faire de grandes excursions,
ne rentrant qu'à l'heure des repas ou à la fin du jour. L'après-midi de
la seconde journée, j'entrepris d'ouvrir à travers la forêt de bambous
une route assez, large pour donner passage à notre chariot. Nous fûmes
récompensés de ce travail par plusieurs découvertes d'une grande
utilité. Je remarquai, entre autres, un grand nombre de bambous de la
grosseur d'un arbre ordinaire, et de cinquante à soixante pieds de haut,
dont la tige nous promettait d'excellents conduits d'eau, ou même des
vases fort utiles, selon la manière dont elle serait taillée. En
laissant le noeud d'en haut et le noeud d'en bas, nous avions un baril;
en coupant le premier, il nous restait un bassin d'une dimension
raisonnable; enfin, on enlevant les deux noeuds, nous obtenions un canal
propre à mille usages domestiques.

Chaque noeud était entouré d'épines longues et dures, dont je n'oubliai
pas de faire une provision pour remplacer nos clous de fer quand il
s'agirait de travailler du bois tendre. Je remarquai bientôt que les
jeunes bambous offraient à chaque noeud une substance analogue au sucre
de canne, et qui, desséchée aux rayons du soleil, prenait l'aspect de la
fleur de salpêtre. Les enfants en recueillirent environ une livre, dont
ils se proposaient de faire présent à leur mère.

Lorsque nous eûmes commencé à nettoyer le sol, afin de débarrasser la
voie de notre chemin, je découvris une quantité de jeunes pousses, que
l'épaisseur du taillis nous avait empêchés d'apercevoir jusque-là. Elles
se laissaient couper au couteau comme de jeunes citrouilles, et me
parurent composées, comme le chou-palmiste, d'un faisceau de feuilles
superposées. Elles étaient d'un jaune pâle et de la grosseur d'un pouce
environ.

Cette ressemblance m'ayant fait conjecturer qu'elles devaient être
bonnes à manger, j'en rassemblai une petite provision pour notre
cuisine. L'essai me parut présenter d'autant moins d'inconvénient, qu'il
était urgent de les détruire, si nous ne voulions pas voir bientôt notre
route disparaître sous une nouvelle forêt.

Le soir de cette journée féconde en découvertes, nous retournâmes pleins
de fierté auprès de ma femme, qui ne fut pas peu surprise à la vue de
notre nombreuse récolte. Les nouveaux vases pour le service domestique
et le sucre de bambou intéressèrent au plus haut point sa curiosité. En
bonne ménagère, toutefois, elle songea d'abord au plus solide, et serra
les rejetons de bambou avec le vin de palmier et les feuilles de
ravensara, afin d'en faire plus tard un usage éclairé dans la cuisine.

Le jour suivant fut consacré à une excursion du côté de Prospect-Hill,
où nous arrivâmes au bout de deux heures; mais, à mon grand chagrin, je
trouvai toute l'habitation dévastée par une troupe de singes, et je ne
pus m'empêcher de donner au diable cette race maudite et de jurer en
moi-même son entière destruction. Les moutons étaient épars dans les
environs, les poules dispersées, et les cabanes en si mauvais état,
qu'il aurait fallu plusieurs jours pour les réparer. Il fallait en finir
avec les pillards, si nous ne voulions pas voir nos plus beaux travaux
anéantis. Toutefois je dus ajourner mes projets de vengeance, afin de ne
pas interrompre l'entreprise importante qui nous occupait. Malgré mon
découragement, lorsque je réfléchis à notre bonheur dans tout le reste,
il me sembla que cette mésaventure n'était rien en comparaison de la
prospérité qui accompagnait toutes nos entreprises. Si nous n'avions
éprouvé de temps en temps quelques vicissitudes de la fortune au milieu
de notre paradis terrestre, qui sait si nous n'aurions pas fini par
tomber dans l'orgueil et dans la paresse?

Le quatrième jour, aucun motif ne nous retenant plus au lieu de notre
halte, nous nous remîmes en route par une matinée délicieuse, en suivant
la nouvelle route, et avec la perspective d'atteindre avant deux heures
le but tant désiré de notre expédition.



CHAPITRE X

Arrivée à l'écluse.--Excursion dans la savane. L'autruche.--La tortue de
terre.


Nous arrivâmes sans mésaventure à l'extrémité de la forêt de bambous, et
je fis faire halte au bord d'un petit bois dans le voisinage de
l'écluse. La jonction du bois avec une chaîne de rochers inaccessibles
faisait de ce lieu une position admirablement fortifiée par la nature.
L'écluse proprement dite, c'est-à-dire l'étroit défilé entre le fleuve
et la montagne qui séparait notre vallée de l'intérieur du pays, se
trouvait à une portée de fusil en avant de nous. Le bois nous protégeait
de toutes parts, et néanmoins la position était assez élevée pour
permettre à notre artillerie de dominer la plaine de l'intérieur.

FRITZ. «Voici une admirable position pour y élever un fort et foudroyer
l'ennemi qui voudrait entrer sans permission dans notre chère vallée. À
propos, mon père, je vous ai entendu hier nommer la Nouvelle-Hollande:
croyez-vous donc, en effet, que nous nous trouvions dans le voisinage de
cette partie du monde?

MOI. Mon opinion est que nous sommes sur le rivage septentrional de la
Nouvelle-Hollande. Mes présomptions se fondent sur la position du
soleil, aussi bien que sur mes souvenirs relativement à la route tenue
par le vaisseau avant son naufrage. Il y a encore une foule de petites
circonstances dont la réunion semble augmenter la vraisemblance de mes
calculs: ainsi nous avons les pluies des tropiques et les principales
productions de ces fertiles contrées, la canne à sucre et le palmier.
Mais, dans quelque région que le hasard nous ait jetés, nous n'en
habitons pas moins la grande cité de Dieu, et notre sort est au-dessus
de nos mérites.»

Fritz était d'avis d'élever dans ce lieu quelque bâtiment dans le genre
des cabanes d'été du Kamtchatka. Cette idée me plut, et nous résolûmes
de la mettre à exécution à notre retour; mais, avant tout, il fallait
une reconnaissance dans l'intérieur du petit bois sur la lisière duquel
avait eu lieu la délibération, afin de nous assurer que le voisinage
n'offrait aucun danger.

Notre excursion s'acheva paisiblement et sans autre rencontre que celle
d'une couple de chats sauvages, qui semblaient faire la chasse aux
oiseaux, et qui se hâtèrent de prendre la fuite à notre approche.
Bientôt nous les perdîmes de vue sans nous en inquiéter davantage.

Le reste de la matinée s'écoula bien vite, et elle fut suivie de
quelques heures d'une chaleur si violente, qu'il fallut renoncer à toute
occupation. Lorsque la fraîcheur du soir nous eut rendu quelques forces,
nous les employâmes à mettre la tente en état de nous recevoir, et le
reste de la soirée se passa en préparatifs pour le lendemain, qui était
le jour destiné à la mémorable excursion dans la savane.

J'étais prêt à la pointe du jour. J'emmenai avec moi les trois aînés,
parce que je croyais prudent de n'entrer en campagne qu'avec des forces
imposantes. La mère demeura avec Franz à la garde du chariot, des
provisions et du bétail; car nous voulions nous débarrasser de tout ce
qui pouvait entraver notre marche.

Après un déjeuner réconfortant, nous prîmes joyeusement congé de la
garnison, et nous nous trouvâmes bientôt près de l'écluse, au pied de
notre ancien retranchement. Il était facile de reconnaître du premier,
coup d'oeil que c'était cet endroit qui avait servi de passage au boa,
aussi bien qu'à la troupe de pécaris. Les pluies et les orages, les
torrents de la montagne, enfin les singes, les buffles et tous les
autres habitants de cette contrée inconnue semblaient avoir fait
alliance pour détruire le premier ouvrage de l'homme sur leur sauvage
domaine.

Avant d'entrer dans la savane, nous fîmes halte pour contempler
l'immense plaine qui se déroulait devant nos regards. À gauche, au delà
du fleuve, s'élevaient de nombreuses montagnes couvertes de magnifiques
forêts de palmiers; à droite, des rochers menaçants qui semblaient
percer les nuages, et dont la longue chaîne, s'éloignant graduellement
de la plaine, laissait à découvert un horizon à perte de vue.

Jack et moi, nous ne tardâmes pas à reconnaître le marécage où nous
avions pris notre premier buffle; puis nous dirigeâmes notre marche vers
le sommet d'une colline éloignée qui nous promettait un panorama général
de toute la contrée.

Nous avions traversé le ruisseau; et au bout d'un quart d'heure de
marche, le pays ne nous offrit plus qu'un désert aride, où la terre,
brûlée par le soleil, était sillonnée par de profondes crevasses. Par
bonheur chacun de nous avait eu la précaution de remplir sa gourde; car
toute trace d'humidité avait disparu, et le petit nombre de plantes que
nos regards rencontraient se traînaient sans force sur le sol dévoré.
J'avais peine à comprendre comment une demi-heure de marche pouvait
avoir ainsi totalement changé l'aspect de la contrée.

«Cher père, me dit enfin Jack, sommes-nous venus jusqu'ici dans notre
première expédition?

MOI. Non, mon enfant, nous sommes à deux milles plus loin, et nous voici
au milieu d'un véritable désert. Pendant les pluies des tropiques, et
quelques semaines après, le terrain se couvre d'herbes et de fleurs;
mais, aussitôt que le bienfaisant arrosement du ciel a cessé, la
végétation disparaît, pour ne renaître qu'à la saison prochaine.»

Pendant quelque temps le silence de notre marche ne fut interrompu que
par des soupirs et des gémissements entrecoupés des exclamations
suivantes: «_Arabia Petroea_! Pays de désolation et de malédiction!
Voici assurément le séjour des mauvais esprits.

MOI. Courage et patience, mes chers enfants! Vous connaissez le proverbe
latin: _Per angusta ad augusta_. Qui sait si la cime de la montagne ne
nous réserve pas quelque consolation inattendue, si ses flancs ne vont
pas nous offrir quelque source enchantée?»

Après une marche pénible de plus de deux heures, nous parvînmes, épuisés
de fatigue, au terme de notre route, et chacun se laissa tomber à
l'ombre du rocher, sans que la chaleur et l'épuisement nous permissent
de chercher un meilleur gîte.

Pendant plus d'une heure, nous demeurâmes en silence dans la
contemplation du spectacle qui s'offrait à nos regards. Une chaîne de
montagnes bleuâtres terminait l'horizon à une distance de quinze à vingt
lieues devant nous, et le fleuve serpentait dans la plaine à perte de
vue au milieu de ses deux rives verdoyantes, semblable à un ruban
d'argent, sur un tapis d'une couleur sombre et uniforme.

Depuis quelque temps, le singe et les chiens nous avaient quittés; mais
personne ne songea à les poursuivre. Nous ne pensions qu'à nous reposer
et rafraîchir nos lèvres avec le suc de quelques cannes à sucre qui
remplissaient ma gibecière.

La faim ne tarda pas à se faire sentir, et nous nous assîmes avec
plaisir autour des restes du pécari.

«Il est encore heureux, remarqua Fritz, de se trouver muni d'un morceau
de rôti dans une contrée aussi peu fertile en fruits et en gibier.

--Quel rôti! interrompit Ernest; il me rappelle le rôti du cheval des
Tatars, cuit sous la selle d'un cavalier du désert.

--Ah! reprit Jack, les Tatars mangent donc la chair du cheval?

--Oui, lui répondis-je; mais quant au mode de cuisson, il faut croire
qu'il y a là quelque méprise des voyageurs.»

Fritz, qui venait de se lever pour examiner les environs, s'écria tout à
coup: «Au nom du Ciel! qu'est-ce que j'aperçois là-bas? Il me semble
voir deux hommes à cheval; en voici un troisième, et les voilà qui se
dirigent, vers nous au grand galop. Ne seraient-ce pas des Arabes ou des
Bédouins?

MOI. Ni l'un ni l'autre, selon toute apparence. Et d'ailleurs quelle
différence fais-tu entre un Arabe et un Bédouin, lorsque tu dois savoir
que le Bédouin n'est autre chose que l'Arabe du désert? Maintenant,
Fritz prends ma lunette d'approche, et dis-nous ce que tu aperçois.

FRITZ. Je vois un grand troupeau d'animaux paissant, une multitude de
meules de foin, et des chariots chargés qui sortent du taillis pour se
diriger vers le fleuve, et qui regagnent ensuite leur retraite. Toute
cette scène me paraît étrange, sans qu'il me soit possible de la suivre
distinctement.

JACK. Le grave Fritz me fait tout l'effet d'un visionnaire; laisse-moi
regarder à mon tour.... Oui, oui, j'aperçois des lances avec leurs
banderoles flottantes. Il faut appeler les chiens et les envoyer à la
découverte.

ERNEST. Passe-moi la lunette à mon tour. En vérité, voici un quatrième
cavalier qui se joint aux trois premiers. D'où peut-il être sorti? Il
faut nous tenir sur nos gardes et songer à la retraite.

MOI. Laisse-moi regarder: ma vue, pour être moins perçante que la vôtre,
n'en est peut-être que plus sûre. Je crois que nous en avons déjà fait
l'expérience une ou deux fois. Tes chariots et tes meules de foin, mon
pauvre Fritz, me donneraient quelque inquiétude, si par bonheur nous
n'étions hors de leur portée, car je présume que ce sont des éléphants
ou des rhinocéros; quant aux animaux paissant, il est facile de les
reconnaître pour des buffles et des antilopes. Et maintenant les
cavaliers arabes, les pillards menaçants du désert prêts à fondre sur
nous, ce sont.... Ne saurais-tu me le dire, mon cher Jack?

JACK. Des girafes, peut-être.

MOI. Pas mal deviné, quoique tu sois encore au-dessous de la réalité.
Nous nous contenterons pour cette fois de voir dans ces animaux des
autruches ou des casoars. Il faut leur faire la chasse afin d'en prendre
une vivante, ou du moins de rapporter un trophée de plumes d'autruche.

FRITZ et JACK. Oh! cher père, quel bonheur d'avoir une autruche vivante!
un grand plumet sur nos chapeaux ne serait pas non plus à dédaigner.»

À ces mots, ils coururent vers l'endroit où ils avaient vu les chiens
s'enfoncer, tandis qu'Ernest et moi nous profitâmes de l'épaisseur d'un
bosquet voisin pour échapper aux regards des animaux qu'il fallait
approcher. Je ne tardai pas à reconnaître, parmi les plantes qui nous
entouraient, une espèce d'euphorbe assez fréquente dans les endroits
rocailleux. C'était le tithymale des apothicaires, dont le suc, bien que
vénéneux, est d'un assez grand usage en médecine. Je fis à la hâte
quelques incisions dans les tiges qui se rencontrèrent sous ma main, en
me réservant d'en recueillir moi-même le suc qui en découlerait. Ernest,
préoccupé de notre nouvelle entreprise, ne remarqua pas l'opération.

Nous ne tardâmes pas à être rejoints par Fritz et Jack, qui ramenaient
la meute et leur fidèle compagnon. Le singe et les chiens avaient puisé
dans l'eau une nouvelle activité de bon augure pour le résultat de notre
entreprise.

Nous tînmes aussitôt conseil sur la manière dont il fallait ordonner
l'attaque; car nous nous trouvions maintenant assez près des autruches
sans défiance pour suivre de l'oeil tous leurs mouvements et leurs jeux.
Je comptai quatre femelles et un seul mâle, reconnaissable à son plumage
d'une blancheur éblouissante. Je recommandai aux chasseurs d'en faire le
principal point de mire de leur attaque.

MOI. «C'est là que Fritz va faire merveille avec son aigle: car qui sait
si nous autres, pauvres bipèdes, nous viendrons à bout de notre capture?
Enfin chacun fera de son mieux.

JACK. Voilà Ernest, qui a déjà gagné le prix de la course; et Fritz et
moi, qui ne sommes pas tant à dédaigner.

MOI. Je sais que vous êtes d'excellents coureurs pour votre âge; mais
aucun de vous n'est encore de la force de l'autruche, dont la course
égale la rapidité du vent, et qui défie le galop du cheval le mieux
exercé.

FRITZ. Mais alors comment les Arabes du désert parviennent-ils à s'en
rendre maîtres?

MOI. Ils les chassent à cheval lorsqu'ils ne peuvent parvenir à s'en
emparer par surprise.

JACK. Comment peuvent-ils les chasser à cheval, d'après ce que vous
venez de nous dire tout à l'heure?

MOI. Dans ce cas même les chasseurs emploient un artifice fondé sur les
habitudes de l'animal. On a observé que les autruches décrivent dans
leur fuite un grand cercle de deux à trois lieues de circonférence. Les
chasseurs, rassemblés d'abord en une seule troupe, se répandent
rapidement sur les différents points que l'autruche doit parcourir en
décrivant son cercle, et ils finissent par s'en rendre maîtres lorsque,
épuisée de fatigue, elle est hors d'état de continuer sa course.

ERNEST. C'est alors que la pauvre bête cache sa tête dans un buisson ou
derrière une pierre, croyant ainsi échapper à tous les regards.

MOI. On ne peut connaître le mobile d'un animal dépourvu de raison.
Selon toute apparence, la pauvre créature met sa tête a l'abri, parce
que c'est la plus faible partie d'elle-même, ou peut-être ne prend-elle
cette position que pour mieux se défendre avec ses jambes, car on a
remarqué que le cheval prend la même position lorsqu'il veut saluer son
ennemi d'une ruade. Quoi qu'il en soit, nous sommes à pied, et tout
l'art du cavalier nous est superflu. Il faut donc tâcher d'envelopper
l'ennemi et de l'abattre à coups de fusil; mais, avant tout, commencez
par retenir les chiens, car ces animaux se défient plus encore du chien
que de l'homme. Si les autruches s'enfuient avant que nous soyons à
portée, vous lâcherez la meute, et Fritz déchaperonnera son aigle. Leurs
efforts réunis parviendront peut-être à arrêter un des fuyards, de
manière à nous donner le temps d'accourir. Mais je vous recommande
encore une fois l'autruche blanche, car son plumage est plus précieux,
et son service plus utile.»

Après nous être séparés, nous commençâmes à nous avancer pas à pas vers
les animaux sans défiance, en faisant nos efforts pour leur dérober
notre marche; mais, parvenus à environ deux cents pas, il devint
impossible d'échapper plus longtemps à leurs regards; la troupe commença
alors à manifester une certaine agitation. Nous fîmes halte en retenant
les chiens près de nous. Les autruches, tranquillisées par notre
silence, firent quelques pas vers nous en manifestant leur surprise par
des mouvements bizarres de la tête et du cou. Sans l'impatience de nos
chiens, je crois que nous aurions pu les approcher assez pour leur jeter
nos _lazos_; mais, les chiens étant parvenus à s'échapper ou à briser
nos liens, toute la meute s'élança, sur le mâle, qui s'était avancé
bravement à quelques pas en avant du reste de la troupe.

À cette attaque imprévue, les pauvres animaux prirent la fuite avec la
rapidité d'un tourbillon emporté par le vent; c'est à peine si on les
voyait toucher la terre. Leurs ailes, étendues comme des voiles gonflées
par le vent, ajoutaient encore à la rapidité de leur course.

La rapidité prodigieuse avec laquelle les autruches se dérobaient à nos
poursuites ne nous laissait aucun espoir, et, au bout d'un instant, nous
les avions déjà presque perdues de vue; mais Fritz n'avait pas été moins
prompt à déchaperonner son aigle et à le lancer sur la trace des
fuyards. Celui-ci, prenant son vol avec la rapidité de l'éclair, alla
s'abattre sur l'autruche mâle avec un effort si puissant, qu'il lui
sépara presque le cou du reste du corps, et le bel animal tomba sur le
sable dans les convulsions de l'agonie. Nous nous précipitâmes sur le
champ de bataille pour prendre l'animal vivant s'il en était encore
temps; mais les chiens nous avaient précédés, et d'ailleurs l'aigle ne
les avait pas attendus pour achever son ouvrage.

Après avoir contemplé avec consternation le funeste dénouement de notre
chasse, il ne nous restait plus qu'à en tirer le meilleur parti
possible. Une fois débarrassés des chiens et de l'aigle, nous
retournâmes l'animal afin de nous emparer des plus belles plumes de sa
queue et de ses ailes, et nos vieux chapeaux reprirent un aspect de
jeunesse sous ces dépouilles triomphales. Nous promenions notre nouvelle
parure avec autant de fierté que les caciques mexicains, et je ne pus
m'empêcher de rire de l'orgueilleuse sottise de l'homme, qui orne sa
tête de la dépouille arrachée aux parties les moins nobles d'un animal
sans défense.

Après un examen approfondi de l'autruche, Fritz s'écria: «C'est pourtant
dommage que ce bel animal soit mort, car il porterait sans peine deux
hommes de ma taille; je suis certain qu'il a au moins six pieds de
hauteur sans compter le cou, qui en a bien trois à quatre à lui tout
seul.

ERNEST. Comment de pareilles troupes d'animaux peuvent-elles demeurer
dans des déserts qui offrent si peu de ressources pour leur nourriture?

MOI. Si les déserts étaient totalement arides, la question serait
difficile à résoudre; mais ils renferment toujours quelques bosquets de
palmiers et de plantes qui peuvent servir de pâture aux animaux. Il faut
observer en outre que la plupart des habitants du désert sont organisés
de manière à supporter de longs jeûnes, et leur course est si rapide,
qu'ils traversent sans s'arrêter d'immenses étendues de sables arides.

FRITZ. À quoi servent ces espèces d'épines dont les ailes de l'autruche
sont armées?

MOI. C'est probablement une défense contre leurs ennemis, qu'ils
combattent à grands coups d'ailes.

JACK. Est-il vrai que l'autruche se serve de ses doigts de pieds pour
lancer des cailloux derrière elle lorsqu'elle est poursuivie? Ce serait
un trait d'intelligence remarquable dans un pareil animal.

MOI. Le cheval aussi, lorsqu'il galope, fait voler sous ses pieds le
sable et les cailloux, et il n'y a pas plus de raisonnement de sa part
que de la part de l'autruche.

FRITZ. Les autruches ont-elles un cri particulier?

MOI. Elles font entendre pendant la nuit un cri plaintif, et pendant le
jour une espèce de rugissement semblable à celui du lion.»

Ernest et Jack avaient disparu de nos côtés, et je les aperçus bientôt à
une certaine distance sur les traces du chacal, qui semblait leur servir
de guide. Ils s'arrêtèrent auprès d'un buisson, nous faisant signe de
les rejoindre au plus vite.

En approchant, nous entendîmes des cris de joie au milieu desquels il
était facile de reconnaître ces mots: «Un nid d'autruche! un nid
d'autruche!» et nous aperçûmes les chapeaux voltiger en l'air en signe
d'allégresse.

Lorsque je fus arrivé près d'eux, j'aperçus, en effet, un véritable nid
d'autruche; mais il consistait simplement en une légère excavation dans
le sable, contenant trente oeufs de la grosseur d'une tête d'enfant.

MOI. «Voici une découverte excellente. Seulement gardez-vous bien de
déranger les oeufs, de peur d'effaroucher la couveuse, et alors nous
pourrons prendre notre revanche de la malheureuse chasse de ce matin.
Mais dites-moi donc comment vous êtes parvenus à découvrir ce nid si
bien caché.

ERNEST. La femelle qui s'est envolée la dernière m'ayant semblé sortir
de terre à notre approche, je remarquai bien la place où je l'avais vue
se lever. Il me vint aussitôt à la pensée qu'elle était peut-être sur
son nid, et, appelant à mon aide le chacal, nous suivîmes ses traces,
qui nous amenèrent où nous sommes; mais, à notre arrivée, le chacal
avait déjà eu le temps de briser un oeuf et d'en dévorer le contenu.

JACK. Oui, oui, et le petit était déjà presque formé et près d'éclore.

MOI. Voilà encore un tour de ce maudit chacal. Ne pourra-t-on jamais le
corriger de ses penchants destructeurs?

FRITZ. Maintenant qu'allons-nous faire de cette provision d'oeufs
d'autruche?

JACK. Il faut les emporter et les enfouir dans le sable pour les faire
éclore.

MOI. Voilà qui est facile à dire; mais tu aurais dû commencer par en
calculer le nombre et la grosseur. Chaque oeuf pèse au moins trois
livres, ce qui donne un total de quatre-vingt-dix livres. Et d'ailleurs,
comment les déplacer sans les briser? Le meilleur parti est de les
laisser ici jusqu'à demain matin, et de revenir les chercher avec le
chariot ou avec une de nos bêtes de somme.

FRITZ. Ah! cher père, permettez-nous d'en prendre un ou deux comme
échantillons. Ils sont si curieux.

MOI. Je vous laisse toute liberté à cet égard; mais levez-les avec le
plus grand soin; car, lorsque la couveuse remarque le moindre désordre
dans son nid, elle brise tout ce qu'il contient, ce qui ne ferait pas
notre affaire.»

Ils ne se le firent pas répéter deux fois; mais bientôt je les vis dans
un grand embarras pour venir à bout de leur fardeau. Sentant que mes
conseils leur étaient nécessaires, je leur fis couper quelques tiges de
bruyère, en les engageant à suspendre un oeuf à chaque extrémité, de la
même manière que les laitières hollandaises portent leurs pots de lait.
En quittant le nid, nous avions pris la précaution d'en marquer la place
avec une espèce de croix en bois, afin de ne pas nous tromper le
lendemain.

Pour regagner notre halte du matin, nous nous rapprochâmes des rochers,
et je résolus d'aller retrouver au plus vite la caverne du Chacal, afin
d'y passer le reste du jour.

Les enfants reçurent l'injonction d'exposer les oeufs au soleil, afin
qu'ils conservassent leur chaleur naturelle; mais je n'étais pas peu
embarrassé de savoir comment nous parviendrions à les garantir de la
fraîcheur du soir.

Nous ne tardâmes pas à atteindre la rive du petit étang où les chiens
s'étaient désaltérés le matin; cet étang paraissait alimenté par quelque
source souterraine, et donnait naissance à un petit ruisseau. Tout le
voisinage était couvert de traces récentes d'antilopes, de buffles et
d'onagres; mais nous n'y reconnûmes aucun vestige de serpent, ce qui
était plus important pour nous.

Nous profitâmes de la fraîcheur du ruisseau pour prendre quelque
nourriture et remplir nos gourdes vides. Pendant ce temps, le chacal
avait tiré sur le sable une masse ronde et noirâtre, qu'il s'apprêtait à
attaquer avec ses dents, lorsque son maître la lui arracha pour me la
faire examiner. Je m'emparai de l'objet, et, après l'avoir débarrassé du
limon qui l'environnait, je reconnus avec étonnement que j'avais entre
les mains une créature vivante: c'était une tortue de terre de la plus
petite espèce, grosse comme une pomme ordinaire.

FRITZ. «Comment cet animal peut-il se trouver à une si grande distance
de la mer? Le fait me paraît incroyable.

MOI. Par une raison toute simple: c'est que l'animal que tu vois est une
tortue de terre, de celles qui se tiennent dans les étangs et dans les
eaux dormantes. Elles vivent parfaitement dans les jardins, où elles se
nourrissent de salades et d'autres herbes tendres.

JACK. Il faut en apporter quelques-unes à maman pour son jardin, et en
chercher une pour notre cabinet d'histoire naturelle.»

Et, se mettant aussitôt à l'ouvrage, ils eurent bientôt rassemblé une
demi-douzaine de tortues, que je plaçai dans ma gibecière.

Nous continuâmes à nous entretenir des moeurs de ces animaux, et
j'ajoutai qu'il était difficile d'expliquer leur présence primitive dans
ce lieu, à moins de les y supposer transportées par la voie des airs.

ERNEST et JACK. «Il faudrait être bien crédule pour le penser.

MOI. Souvent l'invraisemblable est bien voisin de la vérité, mes chers
enfants. Ne pouvez-vous pas supposer, par exemple, la première tortue
transportée en ce lieu dans les serres d'un oiseau de proie, sauvée par
hasard de sa rapacité, et devenue le germe d'une nombreuse postérité?
L'homme serait bien embarrassé d'expliquer la présence des animaux dans
la plupart des endroits où on les rencontre de nos jours; car il est
impossible de supposer que chaque espèce ait été créée au lieu même
qu'elle occupe actuellement.»



CHAPITRE XI

La prairie.--Terreur d'Ernest.--Combat contre les ours.--La terre de
porcelaine.--Le condor et l'urubu.


Toute la troupe fut bientôt sur pied pour reprendre sa route
interrompue. Nous marchions maintenant au milieu d'une fertile vallée
couverte d'un riant gazon et entrecoupée de bosquets délicieux. Cette
contrée faisait un agréable contraste avec le désert que nous venions de
parcourir. La vallée se prolongeait pendant une longueur d'environ deux
lieues, en côtoyant la chaîne de montagnes qui faisait la frontière de
notre domaine. Sa largeur était d'une demi-lieue, et elle était arrosée,
dans toute son étendue, par le ruisseau dont nous venions de visiter la
source, mais dont le cours, grossi par de nouvelles eaux souterraines,
donnait la vie et la fécondité à cette délicieuse contrée.

Çà et là, dans l'éloignement, nous apercevions des troupeaux de buffles
et d'antilopes qui paissaient tranquillement; mais à la vue de nos
chiens, qui nous précédaient toujours de quelques centaines de pas, ils
partaient comme l'éclair et ne tardaient pas à se perdre dans les
profondeurs de la montagne.

La vallée, qui se dirigeait insensiblement vers la gauche, ne tarda pas
à nous amener en face d'un coteau, que nous reconnûmes avec chagrin pour
celui qui nous avait servi de lieu de repos dans la matinée. Voyant avec
regret que cette longue marche ne nous avait pas offert une seule pièce
de gibier à portée de fusil, je résolus de faire tous mes efforts pour
ne pas rentrer sans quelque capture. En conséquence de cette
détermination, nous prîmes chacun un des chiens en laisse, afin qu'ils
ne missent pas plus longtemps obstacle à nos projets.

Nous avions encore une demi-heure de marche jusqu'à la grotte du Chacal,
dont la voûte devait nous servir de gîte pour le reste du jour. J'avais
fait une halte de quelques instants, afin de soulager Fritz, et Jack de
leur fardeau, tandis qu'Ernest continuait sa route pour jouir plus tôt
des douceurs de la grotte. Tout à coup nous entendîmes de son côté un
cri d'alarme suivi d'aboiements furieux et d'un long hurlement que
l'écho semblait répéter. À l'instant tout fut abandonné pour voler au
secours du pauvre Ernest.

Au moment même nous le vîmes accourir sans chapeau et pâle comme la
mort, et il vint tomber dans mes bras en s'écriant: «Un ours! un ours!
il vient! le voici!»

C'est ici qu'il faut de la résolution, pensais-je en moi-même; et,
armant mon fusil, je m'élançai au secours des chiens, qui attaquaient
bravement l'ennemi. À peine avais-je eu le temps d'apercevoir l'ours qui
s'avançait vers nous, que, à mon grand effroi, j'en vis un second sortir
du taillis, et se diriger du côté de son compagnon.

Fritz coucha bravement en joue l'un des terribles animaux, et je me
chargeai de l'autre. Nos deux coups partirent en même temps; mais, par
malheur, ni l'un ni l'autre ne furent mortels; car les chiens pressaient
l'attaque avec tant de fureur, qu'il nous fut impossible de trouver le
moment de lâcher notre second coup, tant nous craignions de frapper l'un
de nos braves défenseurs. Toutefois ma balle avait brisé la mâchoire
inférieure de l'un des ours, de manière à rendre ses morsures peu
dangereuses, et celle de Fritz avait traversé l'épaule du second, de
sorte que ses étreintes étaient désormais plus désespérées que
redoutables. Les chiens, paraissant comprendre leur avantage,
redoublaient d'efforts et multipliaient leurs morsures. Enfin, impatient
de terminer la lutte, je pris un pistolet dans ma main droite, et,
m'approchant du plus terrible des deux animaux, je lui lâchai le coup
dans la tête, tandis que Fritz, se portant sur le second, lui traversait
le coeur.

«Dieu soit loué! m'écriai-je en les voyant tomber avec un sourd
mugissement. Voici une rude besogne achevée. Grâces soient rendues au
Ciel, qui vient de nous délivrer d'un terrible danger!»

Nous demeurâmes quelques minutes à contempler notre victoire dans un
muet étonnement. Les chiens, qui s'acharnaient sur leur proie, ne nous
laissèrent bientôt aucun doute sur le trépas des deux terribles animaux.
Dans ce moment, Jack entonna son chant de victoire, et je le vis prendre
sa course pour ramener Ernest sur le champ de bataille. Toutefois
celui-ci se tint prudemment à l'écart, jusqu'à ce que les cris de Fritz
et les miens lui eussent apporté le témoignage de notre complet
triomphe.

Lorsqu'il fut près de nous, je lui demandai pourquoi il nous avait
laissés en arrière. «Ah! reprit-il d'une voix encore tremblante, je
voulais effrayer Jack en imitant le cri d'un ours lorsque je le verrais
s'approcher de la caverne, et, pour me punir, le Ciel a permis qu'il s'y
trouvât justement deux véritables ours.

MOI. Dieu seul sait juger quand il convient de châtier nos mauvaises
pensées, et à lui seul appartient la mesure du châtiment. Il est certain
que ton projet n'était rien moins que louable; car la peur la plus
innocente peut avoir les résultats les plus funestes, et peut-être le
pauvre Jack aurait-il éprouvé plus de mal du faux ours que toi du
véritable.

FRITZ. Voyez, cher père, de quels monstres nous avons débarrassé la
terre. Le plus gros a bien huit pieds de long, et l'autre pas beaucoup
moins.

MOI. Quoique nous n'ayons rencontré aucune trace de serpent, nous
n'avons pas moins travaillé pour notre sûreté future en nous délivrant
de ces terribles ennemis.

JACK. Comment se fait-il qu'on rencontre de pareils animaux dans ces
contrées? Je croyais que l'ours est un habitant des pays froids.

MOI. En effet, je ne sais trop comment expliquer leur présence sous un
pareil climat, à moins de supposer que nous ayons sous les yeux une
espèce particulière, et c'est une question que je ne suis pas assez
savant pour décider. On a bien rencontré des ours dans le Thibet.»

Cette grave question avait peu d'importance pour nos jeunes chasseurs,
encore tout entiers à la joie de notre miraculeuse délivrance. Ils se
promenaient avec orgueil autour des doux monstres abattus, contemplant
leurs blessures, leurs dents terribles et leurs puissantes griffes. Nous
admirions en même temps la force de leurs épaules et de leurs reins, la
grosseur de leurs membres, l'épaisseur et la richesse de leur fourrure.

«À présent, qu'allons nous faire de notre miraculeux butin? demandai-je
enfin à mes compagnons.

FRITZ. Il faut commencer par les écorcher, la peau nous fournira
d'excellentes fourrures.

ERNEST. Une de ces peaux me conviendrait assez pour me servir de lit de
camp dans des expéditions aussi fatigantes que celle-ci.»

Je mis fin à la délibération en exhortant chacun à commencer au plus
vite ses préparatifs de départ, car l'heure avançait, et il fallait être
de retour le lendemain de grand matin avec notre attelage. «En outre,
ajoutai-je, plusieurs de nos chiens ont reçu de légères blessures pour
lesquelles les soins de votre mère sont indispensables. Vous êtes
vous-mêmes trop épuisés de cette longue marche et de notre combat pour
songer à passer ici une nuit fatigante et peut-être périlleuse.»

Mon projet de retour reçut une approbation générale; car, depuis
l'apparition des ours, personne ne se souciait de passer la nuit dans un
si redoutable voisinage. Mes compagnons ne furent pas fâchés non plus de
se voir débarrassés de leurs oeufs d'autruche, que je leur conseillai de
laisser enfouis dans le sable chaud jusqu'à ce que nous eussions le
loisir de retourner les prendre avec les précautions convenables. Après
les avoir placés à une certaine profondeur, afin de les dérober aux
attaques des chacals et des autres animaux de proie, nous quittâmes ce
lieu de terreur et de triomphe. La perspective d'un bon gîte et d'un
souper réconfortant semblait nous donner des ailes, et toute fatigue
était oubliée.

Le soleil se couchait lorsque nous arrivâmes au camp, où l'accueil
ordinaire nous attendait. Par bonheur il ne restait plus rien à faire au
logis, et nous ne pouvions assez remercier ma femme d'avoir tout préparé
pour un repas dont nous avions si grand besoin.

Naturellement l'entretien roula sur notre dernière aventure, dont les
détails héroïques frappèrent d'admiration les oreilles étonnées de nos
deux auditeurs.

La conclusion du récit fut une invitation pressante à se rendre le
lendemain sur le champ de bataille avec armes et bagages, pour y
délibérer sur le parti à prendre relativement à notre importante
capture.

Ma femme me raconta à son tour qu'elle n'était pas demeurée inactive
durant notre absence. Avec l'aide de Franz elle s'était frayé un passage
à travers le taillis jusqu'au rocher le plus voisin, au pied duquel ils
avaient découvert un lit considérable d'argile qui peut-être nous
fournirait plus tard de la porcelaine. Elle prétendait aussi avoir
reconnu une espèce de fève sauvage grimpante, qui s'attachait comme le
lierre aux tiges des grands arbres. Enfin ils avaient employé les bêtes
de somme à transporter une provision de bambous pour nous préparer les
premiers matériaux de l'édifice projeté.

Je la remerciai de ses peines, dont je comptais tirer parti en temps
convenable. Pour commencer le cours de mes expériences, je pris une
couple des morceaux de l'argile nouvellement découverte, et je les
plaçai au milieu d'un grand brasier allumé pour la nuit. Nos chiens
firent le cercle accoutumé autour du foyer, et les enfants fatigués
s'étendirent sous le toit léger de la tente. Après avoir allumé une de
nos torches, je pris ma place à l'entrée, et bientôt le Ciel fit
descendre sur notre habitation un sommeil bienfaisant.

Le lendemain, mon premier soin fut de courir au foyer, où je trouvai mes
deux morceaux d'argile parfaitement vitrifiés. Seulement la fusion avait
peut-être été trop rapide, inconvénient auquel je me proposai de
remédier plus tard. En un instant nos devoirs de piété furent accomplis,
notre déjeuner avalé, le chariot attelé, et nous prîmes le chemin de la
caverne, dans le voisinage de laquelle nous arrivâmes bientôt sans le
moindre accident.

Au moment où l'entrée de la caverne commençait à s'apercevoir, Fritz,
qui nous précédait de quelques pas, s'écria à demi-voix: «Alerte!
alerte! si vous voulez voir une troupe de coqs dinde qui nous attend
probablement pour célébrer les funérailles des défunts. Mais il paraît
qu'il y a là un veilleur de morts qui les tient à distance du lit
mortuaire.»

Après avoir fait quelques pas en avant, nous aperçûmes effectivement un
gros oiseau dont le cou dépouillé et d'un rouge pâle était entouré d'un
collier de plumes blanches descendant sur la poitrine; le plumage du
corps et des ailes me parut d'un brun foncé, et ses pieds crochus
semblaient armés de serres redoutables.

Ce singulier gardien tenait l'entrée de la caverne comme assiégée, de
manière à en interdire l'approche aux oiseaux plus petits qui planaient
au-dessus des cadavres.

Il y avait quelques instants que nous considérions ce bizarre spectacle,
lorsque j'entendis au-dessus de ma tête comme un bruit pesant d'ailes,
et en même temps j'aperçus une grande ombre se projeter sur le sable
dans la direction de la caverne.

Nous nous regardions tous avec étonnement, lorsque Fritz fit feu en
l'air, et nous vîmes un oiseau énorme tomber sur la pointe du rocher, où
il se brisa la tête, tandis que son sang s'échappait par une large
blessure.

Un long cri de joie succéda à notre silence, et les chiens s'élancèrent
sur les traces de Fritz, au milieu d'une nuée d'oiseaux sauvages qui
nous saluaient de leurs cris discordants. Cependant le gardien de la
caverne hésita encore à abandonner son poste; enfin, lorsque Fritz
n'était plus qu'à une portée de pistolet, il se leva lentement, à notre
grand regret, et, s'élançant dans les airs d'un vol majestueux, nous le
vîmes bientôt disparaître à nos regards. Mais Ernest abattit encore un
retardataire.

«Ah! dis-je à Fritz, voilà de diligents croque-morts. Encore un jour, et
ils nous auraient épargné toute la peine des funérailles. Ce sont de
véritables tombeaux vivants, où les cadavres disparaissent aussi vite et
aussi sûrement que dans le meilleur sarcophage.»

À ces mots, j'entrai avec précaution dans la caverne, et je reconnus
avec joie que les deux cadavres étaient encore intacts, à l'exception
des yeux et de la langue. Je me félicitai de ce que nous étions arrivés
à temps pour sauver le reste.

Alors commença la visite de nos deux victimes ailées, dont l'odeur ne
trahissait que trop la nature et l'espèce. Toutefois ma femme ne
renonçait pas à son idée favorite, que nous avions devant les yeux des
poules dinde. Après un examen approfondi, il fallut se résoudre à les
reconnaître pour des oiseaux de proie: l'un pour le vautour noir ou
l'urubu du Brésil; l'autre pour le condor.

Nous nous mîmes en devoir de dresser notre tente à l'entrée de la
caverne, de manière à appuyer son extrémité sur le rocher. En faisant
tomber quelques éclats de pierre qui gênaient notre travail, je
m'aperçus que l'intérieur du rocher était formé d'une espèce de talc,
traversé par des veines d'asbeste; je reconnus aussi dans les fragments
quelques traces de verre fossile, dont la découverte me charma.

Il s'agissait maintenant de dépouiller sans retard les deux terribles
animaux. Pour rendre l'opération plus facile, nous les suspendîmes à une
forte tige de bambou, solidement fixée dans le sol de la caverne,
pendant que ma femme était chargée de construire un foyer et de déterrer
les oeufs d'autruche, afin de les exposer aux rayons du soleil.

Les deux ours me donnèrent beaucoup de peine, tant à cause de la
difficulté de l'opération qu'en raison de l'adresse dont il fallait
faire preuve pour dépouiller la tête sans gâter la peau.

«Mais, à propos, que voulez-vous faire de ces deux têtes? demandai-je
aux enfants lorsque je fus venu heureusement à bout de mon entreprise.

FRITZ. Nous nous en ferons des masques de guerre pour aller à la
rencontre des sauvages. Les insulaires de Taïti et des îles Sandwich ont
coutume d'en porter de pareils.

ERNEST. Il vaudrait bien mieux nous en faire des manteaux à la manière
des anciens Germains, en conservant la tête en guise de casque, de façon
que la gueule béante paraisse menacer l'ennemi.

MOI. Nous verrons à nous décider lorsque j'aurai mis la dernière main à
mon ouvrage. Peut-être faudra-t-il nous contenter d'en faire un nouvel
ornement pour notre muséum.»

Nous ne quittâmes notre travail que pour obéir à la voix de ma femme,
qui nous annonçait l'heure du dîner. Remarquant à la fin du repas un
reste d'eau tiède dans la marmite, j'appelai les enfants pour leur dire
que je serais curieux de savoir dans quel état se trouvaient les oeufs
d'autruche, ajoutant que, si l'intérieur était gâté, je ne voyais pas la
nécessité de nous charger plus longtemps d'un fardeau inutile.

FRITZ. «Mais comment saurons-nous à quoi nous en tenir? Faudra-t-il
casser les oeufs? et, dans ce cas, à quoi peut servir l'eau de la
marmite?

MA FEMME. Nous y plongerons les oeufs, et, si quelque mouvement se fait
remarquer dans l'eau, qu'en faudra-t-il conclure pour la nature du
contenu?

JACK. Ah! je comprends. Mais pourquoi prendre de l'eau tiède?

MA FEMME. Parce que l'eau froide ou bouillante amènerait infailliblement
la mort du petit.»

L'épreuve eut lieu immédiatement, et elle nous donna la triste assurance
que l'oeuf était sans vie.

Les enfants voulaient immédiatement briser la coquille; mais je m'y
opposai, en faisant observer qu'elle pourrait nous servir en guise de
tasse ou d'écuelle.

FRITZ. «J'aurais pourtant grand plaisir à voir si l'autruche est déjà
formée.

MOI. Eh bien, partage la coquille en deux moitiés, comme les calebasses,
de manière qu'elle nous puisse être de quelque utilité.

FRITZ. Elle est trop dure pour que je vienne à bout de la partager avec
un simple fil.

MOI. Je le pense comme toi. Nous allons donc avoir recours à un moyen
plus puissant. Prends un cordon de coton, que tu tremperas dans le
vinaigre. Maintenant entoure l'oeuf de ton cordon, que tu auras soin
d'humecter de vinaigre frais à mesure que l'ancien se desséchera, et
nous ne tarderons pas à voir le cordon pénétrer peu à peu la substance
calcaire de la coquille, et parvenir bientôt à la partie molle de
l'oeuf. Alors la coquille se séparera sans peine en deux parties égales,
qui deviendront de vraies écuelles.»

Le reste du jour s'écoula rapidement parmi les travaux divers qui nous
occupaient. Toutefois je finis par songer à mes tortues, qui depuis la
veille étaient demeurées dans ma gibecière; après les avoir plongées
dans l'eau et leur avoir présenté quelque nourriture, je les fis tomber
au fond d'un sac, qui dut leur servir de demeure jusqu'à notre retour à
l'habitation.



CHAPITRE XII

Préparation de la chair de l'ours.--Le poivre.--Excursion dans la
savane.--Le lapin angora.--L'antilope royale.--L'oiseau aux abeilles et
le verre fossile.


J'employai encore un jour avant de terminer mon travail. Après avoir
enlevé les peaux avec assez de succès, je partageai le corps par
quartiers, en ayant soin de mettre les pieds à part. Le reste de la
chair fut coupé par tranches, à la manière des boucaniers des Indes
occidentales. Quant au lard, que j'avais réservé avec le plus grand
soin, ma femme se chargea de le fondre, afin d'en faire usage dans la
cuisine en guise de graisse ou de beurre.

Les deux ours et le pécari nous donnèrent environ un quintal de graisse
fondue, que je fis enfermer dans un baril de bambou afin d'en opérer le
transport plus commodément. Les carcasses et les entrailles furent
abandonnées aux oiseaux, qui en eurent bientôt fait disparaître jusqu'à
la dernière trace. Grâce à leur activité, les deux crânes se trouvèrent
en état de figurer avec honneur dans notre cabinet d'histoire naturelle.
Les peaux furent salées, lavées et séchées, après avoir été nettoyées
aussi parfaitement que possible à l'aide de nos couteaux.

Pour préparer notre viande, je me contentai d'entretenir continuellement
autour d'elle une épaisse fumée, et, comme nous nous trouvions trop loin
pour mettre à contribution les feuilles du ravensara, il fallut nous
contenter des arbrisseaux voisins, au milieu desquels nous eûmes le
bonheur de rencontrer plusieurs bois aromatiques.

Je remarquai une plante grimpante dont les feuilles fortement odorantes
présentaient une grande analogie avec la feuille de lierre. La tige,
presque semblable au cep de vigne, portait comme lui des espèces de
grappes de petites baies moitié rouges, moitié vertes; ce que
j'attribuai à leurs différents degrés de maturité. Le goût en était si
piquant et en même temps si aromatique, que je n'hésitai pas à prononcer
que nous venions de découvrir la vraie plante à poivre: découverte
précieuse dans un climat où les épices sont d'un si grand usage et d'une
si grande utilité.

Les enfants furent chargés de me rapporter une provision de ces petites
grappes, dont nous détachâmes les baies, en ayant soin de séparer les
rouges et les vertes. Les premières furent mises dans une infusion d'eau
de sel, et les autres exposées aux rayons du soleil. Le lendemain nous
les retirâmes de l'eau pour les frotter dans nos mains jusqu'à ce
qu'elles fussent devenues blanches comme la neige. Nous obtînmes ainsi
en peu de temps environ vingt-cinq livres de poivre blanc et de poivre
noir, provision suffisante pour nos premiers besoins. J'eus soin
également de faire mettre à part un certain nombre de rejetons de cette
plante précieuse, afin d'en essayer la culture dans le voisinage de
notre demeure.

Ce travail terminé, voyant que nous n'avions plus rien de pressé à
entreprendre, je résolus de mettre à l'essai les forces et le courage de
mes jeunes compagnons. Ils reçurent donc la permission de se préparer à
une seconde excursion dans la savane, pour s'y livrer à la chasse ou à
de nouvelles découvertes.

Tous acceptèrent la proposition avec joie, à l'exception d'Ernest, qui
demanda et obtint la permission de rester auprès de nous. Franz, que
j'aurais préféré retenir, me supplia si instamment de le laisser partir
avec ses frères, qu'il me fut impossible de résister à ses prières.
Aussitôt les trois voyageurs s'élancèrent vers leurs montures, qui
paissaient tranquillement à quelques pas de la grotte, et tout fut
bientôt prêt pour le départ. Ernest aida ses frères de la meilleure
grâce, en leur souhaitant d'heureuses rencontres et une suite non
interrompue d'aventures et de découvertes.

Les voilà abandonnés à la providence de Dieu, pensai-je alors en
moi-même, livrés à leur propre prudence et à leurs propres ressources.
Le Ciel peut leur enlever notre protection d'une manière imprévue, et il
faut qu'ils se tiennent prêts à tirer toutes leurs ressources
d'eux-mêmes. Au reste, je suis plein de confiance dans le courage et le
sang-froid de Fritz: d'ailleurs les voici bien montés, bien armés, et ce
n'est pas la première occasion où ils auront montré du coeur et de
l'intelligence. Que le Ciel les accompagne, ajoutai-je en soupirant.
Celui qui a ramené deux fois les fils de Jacob à leur vieux père étendra
sa protection sur les trois enfants d'un de ses plus fidèles serviteurs.

À ces mots, je retournai paisiblement à mon travail, pendant qu'Ernest
se livrait à son expérience sur l'oeuf d'autruche. Bientôt il s'écria:
«La coquille est traversée, mais l'oeuf ne se partage pas encore. Ah!
ah! j'aperçois le poussin; il ne reste plus qu'une pellicule assez
tendre pour la trancher avec le couteau.

--C'est fort bien.... Mais tu aurais dû t'attendre à rencontrer cette
pellicule, car tu as assez brisé d'oeufs dans ta vie pour en observer
l'existence. Les oeufs ne sont, dans l'origine, qu'une simple pellicule,
autour de laquelle se forme plus tard l'enveloppe calcaire que nous
appelons la coquille.»

Je lui présentai mon couteau, à l'aide duquel il eut bientôt achevé
l'opération si longtemps attendue. Lorsque les deux moitiés de l'oeuf
furent séparées, nous trouvâmes l'intérieur en assez bon état; seulement
le poussin était sans vie, et je conjecturai qu'il lui aurait fallu
encore dix à douze jours avant d'éclore. Au reste, nous résolûmes de le
laisser dans sa coquille jusqu'au retour de nos trois chasseurs.

Ernest vint alors m'aider dans mon travail, et, après avoir détaché un
bloc de talc assez considérable, nous eûmes le bonheur de découvrir une
couche épaisse de verre fossile, autrement appelé sélénite. Pour le
moment je me contentai d'en détacher deux tables transparentes d'environ
deux pieds de hauteur, qu'il me sembla facile de fendre en carreaux de
l'épaisseur d'un miroir ordinaire. Ma femme, ordinairement si
indifférente à nos découvertes, ne put retenir l'expression de sa joie à
la vue de cette mine précieuse qui lui promettait une riche provision de
vitres, dont la privation nous avait été si pénible jusqu'à ce jour. Je
doute fort que, même en Russie, où se trouvent les plus riches veines de
sélénite, il eût été commun d'en rencontrer une aussi précieuse, tant
pour la grandeur que pour la transparence des échantillons.

Ma femme prépara pour le souper un morceau d'ours mariné, et nous fîmes
cercle autour du feu en attendant impatiemment le retour de nos
chasseurs.

«Papa, me dit Ernest, ne pourrions-nous pas nous arranger ici une
caverne comme celle de Robinson? La place est toute disposée et demande
peu de travail.

MOI. Je serais assez de cet avis; car elle a deux fois servi d'asile à
des hôtes dangereux, dont il faut prévenir le retour. D'ailleurs elle
est devenue trop importante depuis notre dernière découverte pour songer
à l'abandonner.

ERNEST. Nous planterons à une certaine distance de l'entrée deux ou
trois rangs de jeunes arbres, qui ne tarderont pas à former un rempart
impénétrable, et nous aurons une échelle pour nous introduire dans la
forteresse. Une pareille retraite nous mettrait à l'abri de tout danger.

MOI. Fort bien, mon jeune ingénieur. Il ne s'agit plus que de trouver un
nom à notre ouvrage: le _Fort de la Peur_, par exemple.

ERNEST. Non pas, je vous en prie; le _Fort de l'Ours_ serait une
dénomination plus sonore et plus imposante.

MOI. En effet, voilà un nom aussi imposant que convenable. Je suis
très-satisfait de ton imagination ce matin. Nous songerons à tes plans
lorsque notre construction de là-bas sera un peu plus avancée. Ton
projet mérite examen, puisqu'il laisse entrevoir les moyens
d'exécution.»

Notre conversation fut interrompue à cet endroit par un bruit de pas
précipités; au même instant nous vîmes nos chasseurs se diriger vers le
camp avec des cris d'allégresse. Les trois cavaliers sautèrent
légèrement à bas, permettant à leurs montures d'aller retrouver les gras
pâturages de la prairie. Jack et Franz rapportaient chacun un chevreau
en bandoulière. Fritz avait sa gibecière pendue à l'épaule droite, et le
mouvement des courroies indiquait clairement la présence d'une créature
vivante.

«Bonne chasse! s'écria Jack du plus loin qu'il m'aperçut. Voici deux
vigoureux sauteurs, que nous avons poursuivis avec tant d'opiniâtreté,
qu'ils ont fini par se laisser prendre à la main. Voyez, maman, voici de
nouvelles cravates à la Robinson.

--Oui, s'écria Franz; et Fritz a une paire de lapins angoras dans sa
gibecière; nous aurions pu rapporter aussi un rayon de miel dont un
coucou nous a montré le chemin.

--Vous oubliez le meilleur, interrompit Fritz à son tour: nous avons
fait entrer une troupe d'antilopes dans notre parc, par l'ouverture de
l'Écluse, de sorte que nous pourrons les chasser tout à notre aise, ou
les prendre vivants si nous voulons.

MOI. Oh! oh! voilà bien de la besogne; mais Fritz oublie aussi la plus
importante: c'est que Dieu vous a ramenés sains et saufs dans les bras
de vos parents. Et maintenant faites-moi un récit détaillé de votre
expédition, afin que je voie s'il n'y a pas à en tirer quelque bonne
résolution pour l'avenir.

FRITZ. En vous quittant, nous descendîmes la prairie, et nous ne
tardâmes pas à entrer dans le désert et à nous trouver sur une hauteur
qui nous permettait d'embrasser d'un coup d'oeil tout le paysage
environnant. En promenant nos regards çà et là, nous découvrîmes
bientôt, auprès du gué du Sanglier, deux troupes d'animaux que je pris
pour des chèvres, des antilopes ou des gazelles. L'idée me vint aussitôt
de les chasser du côté de l'Écluse, afin d'enrichir notre vallée de ces
nouveaux hôtes. Nous nous hâtâmes alors de prendre les chiens en laisse,
sachant par expérience que les bêtes sauvages ne redoutent pas moins
leur approche que celle de l'homme.

«Arrivés à une distance convenable, nous jugeâmes à propos de diviser
nos forces. Franz se dirigea vers le ruisseau, Jack prit le milieu, et
moi je m'élançai au galop vers le torrent. Une fois parvenus à nos
postes respectifs, nous commençâmes à nous rapprocher insensiblement,
chacun se dirigeant vers l'Écluse. Lorsque les animaux nous aperçurent,
ils commencèrent à manifester quelque surprise, penchant la tête de
notre côté et dressant les oreilles avec inquiétude. Ceux qui étaient
couchés se relevaient en sursaut, et les petits se réfugiaient sous la
protection de leurs mères. Mais ce fut seulement lorsque je me trouvai
près du gué du Sanglier que je les vis devenir tout à fait inquiets et
faire mine de prendre la fuite. Alors je donnai le signal convenu: les
trois chiens furent lâchés à la fois; pressant nos montures, nous nous
élançâmes au milieu de la troupe effrayée, qui se précipita en désordre
vers le passage de l'Écluse; et bientôt, à notre grande joie, nous les
vîmes disparaître dans les profondeurs de notre vallée. Je fis aussitôt
cesser la poursuite en rappelant les chiens, qui n'obéirent qu'à regret
à nos cris réitérés.

MOI. Voilà qui est admirable. Et maintenant je n'ai plus d'autre
inquiétude que de savoir au juste à quoi nous en tenir sur le compte des
nouveaux habitants de notre vallée.

FRITZ. Il me semble avoir reconnu parmi les fuyards le bouc bleu, si
rare maintenant au Cap, selon les récits des voyageurs. J'ai remarqué
aussi plusieurs animaux qui de loin ressemblaient à de petites vaches,
et d'autres de moindre taille, qu'à l'aspect de leurs cornes j'ai cru
reconnaître pour des gazelles.

MOI. Voici notre solitude peuplée de nouveaux habitants qui seront les
bienvenus, pourvu qu'ils ne soient pas déjà parvenus à s'échapper de
notre paisible domaine.

FRITZ. Ce fut aussi ma première inquiétude, et nous tînmes conseil pour
prévenir cette funeste évasion. Jack pensait qu'il aurait suffi
d'attacher un des chiens à l'entrée du passage; mais je réfléchis que le
chien finirait par ronger sa corde, ou qu'il pourrait devenir la proie
des chacals. Franz était d'avis de disposer un fusil dont la détente
partirait d'elle-même au moyen d'une corde attachée aux deux extrémités
du passage. Cette dernière idée m'en suggéra une plus simple dont
l'exécution ne présentait aucun obstacle: c'était de tendre une corde
dans toute la largeur de l'ouverture, et d'y attacher les plumes
d'autruche que nous avions par bonheur conservées à nos chapeaux. Je
pensai que cet épouvantait suffirait pour écarter des animaux aussi
timides que l'antilope et la gazelle, et les faire renoncer à tout
projet d'évasion.

MOI. À merveille, mon cher Fritz! ton expédient ne peut manquer de
réussir, pour aujourd'hui du moins; et cette nuit les hurlements des
chacals suffiront pour retenir les captifs dans notre paradis. Mais, à
propos, que vas-tu faire de tes lapins angoras? Cet animal est trop
nuisible pour lui accorder l'entrée de notre domaine.

FRITZ. Mais, cher père, n'avons-nous pas à notre disposition deux îles
désertes que nous pourrions peupler sans inconvénient de ces jolis
petits animaux? En y faisant quelques plantations de choux et de navets,
et en y transportant le superflu de nos patates pour la mauvaise saison,
nous pourrons y laisser multiplier les lapins sans inquiétude. Ils nous
fourniront une ample provision de fourrures pour notre chapellerie, car
nous n'aurons pas toujours Ernest pour mettre en déroute une armée de
rats-castors.

MOI. Ton plan est excellent, et pour récompenser l'auteur je lui en
confierai l'exécution. Dis-moi maintenant comment s'est passée la
capture des lapins angoras.

FRITZ. Nous en rencontrâmes une troupe, à notre retour, dans le
voisinage des rochers qui séparent la prairie du désert. Malgré toute la
vitesse de nos montures et l'ardeur de nos chiens, il eût, été
impossible de s'en rendre maître si je n'eusse songé à me servir de mon
aigle. Il fondit sur eux avec tant d'impétuosité, qu'il les força de se
blottir, et j'en pris sans peine un couple avec la main.

JACK. Sera-ce bientôt à notre tour de raconter, papa? Les lèvres me
brûlent, et nos exploits, à Franz et à moi, ne sont pas moins
mémorables.

MOI. Cela se comprend, du reste: des voyageurs aussi intelligents que
vous ne manquent jamais d'aventures; seulement elles sont souvent d'une
nature moins agréable. Dites-moi donc comment vous avez pris ces deux
animaux.

JACK. À la course, cher père, à la course. Mais il nous en a coûté de la
peine, je t'en réponds. Pendant que Fritz courait sur les traces de ses
lapins, nous continuions tranquillement notre route, lorsque nous vîmes
les chiens s'élancer vers un taillis, d'où ils firent lever deux animaux
que je pris pour des lièvres, et qui s'échappèrent avec rapidité; mais
nous fûmes bientôt sur leurs traces, et les chiens ne leur laissèrent
pas une minute de repos. Au bout d'un quart d'heure, ils tombèrent
épuisés de fatigue, et nous reconnûmes dans nos prétendus lièvres deux
jeunes faons, dont la capture est bien autrement importante.

MOI. Ce sont plutôt deux jeunes antilopes, si je ne me trompe, et elles
sont les bienvenues.

JACK. Voilà, j'espère, une chasse intéressante. Je puis vous assurer que
Sturm est un intrépide coureur: il a forcé sa proie deux minutes au
moins avant Brummer. Mais il faut ajouter que Franz s'est rendu maître
de sa prise sans avoir besoin de moi. Après avoir frotté de vin de
palmier les membres fatigués de nos pauvres prisonniers, nous les
chargeâmes sur nos épaules, et, remontant à cheval, nous eûmes bientôt
rejoint Fritz; vous pouvez penser s'il ouvrit de grands yeux à la vue de
notre capture.

MOI. Si la chasse a bien réussi, d'où te vient ce visage gonflé, que je
regarde depuis une heure? As-tu fait la funeste découverte d'un essaim
de moustiques?

JACK. Mes blessures n'ont rien que d'honorable et de chevaleresque. En
retournant vers l'habitation, nous remarquâmes un oiseau inconnu, qui
voltigeait autour de nous, s'arrêtant lorsqu'il nous avait précédés de
quelques pas, et reprenant son vol aussitôt que nous l'approchions,
comme s'il eût voulu nous guider vers un but inconnu, ou bien se moquer
de nous. Franz était du premier avis, et moi du second. Je saisis donc
mon fusil, et j'allais ajuster le mauvais plaisant, lorsque Fritz
m'arrêta, en faisant la réflexion que, mon arme étant chargée à balle,
il pourrait bien m'arriver de manquer mon coup.»

«Il vaut mieux, ajouta-t-il, suivre ce singulier oiseau pour savoir où
il veut nous mener; je suis presque tenté de croire que c'est l'oiseau
aux abeilles, dont j'ai lu la description.»

Le conseil de Fritz fut suivi, et nous ne tardâmes pas à arriver près
d'un nid d'abeilles, placé dans la terre, et autour duquel les jeunes
essaims voltigeaient en bourdonnant, comme autour d'une véritable ruche.
Nous fîmes halte aussitôt pour tenir conseil sur le plan d'attaque;
mais, en dépit de toute notre sagesse, rien ne se décidait. Franz se
rappelait trop bien sa mésaventure de Falken-Horst pour se hasarder une
seconde fois dans un combat contre ces redoutables ennemis. Fritz, en
général habile, se montrait plein d'ardeur pour le conseil, mais peu
zélé pour l'exécution. Le plus court, selon lui, était de détruire
l'essaim avec les mèches soufrées dont nous avions justement une
provision avec nous. Sauter à terre, allumer une mèche, l'introduire
dans l'ouverture de la ruche, tout cela fut l'affaire d'un instant; mais
aussi quelle révolution s'ensuivit! Jamais je n'aurais pu penser que de
si faibles animaux pussent offrir un spectacle aussi formidable. On eût
dit que la terre vomissait des essaims d'abeilles; j'en eus bientôt un
nuage autour de moi, et elles ne tardèrent pas à me mettre le visage
dans l'état où vous le voyez, si bien qu'il me resta à peine le temps de
m'élancer sur mon coursier et de prendre la fuite au grand galop.

MOI. Voilà le châtiment de ton attaque imprudente. Tout en louant ton
courage, il faut blâmer ta témérité. Maintenant va trouver ta mère, qui
te lavera le visage, afin de calmer la douleur de tes blessures. Pour
nous, occupons-nous de délivrer nos pauvres prisonniers, et je vous
ferai part à mon tour du résultat de mes découvertes. En dernier lieu,
nous nous régalerons d'un plat de pied d'ours que votre mère va nous
préparer.»

Sans perdre un instant, j'employai tous nos travailleurs à tresser des
baguettes qui reçurent la forme d'un panier arrondi de dimension
ordinaire. Notre ouvrage terminé, je fis mettre un peu de foin au fond
de cette nouvelle prison, qui reçut aussitôt les deux jeunes antilopes.
C'étaient effectivement de charmants animaux. Ils n'avaient pas plus de
dix à douze pouces de hauteur, et leurs membres fins et délicats ne
pouvaient laisser aucun doute sur leur espèce. Après avoir fermé
l'ouverture du panier, je pris la peine de le suspendre à un arbre, afin
de mettre ses habitants à l'abri de tout danger. L'expérience avait si
bien réussi, que nous résolûmes d'adopter le même système relativement
aux lapins angoras.

Pendant ce temps les enfants se disputaient assez vivement pour savoir
dans quelle partie de notre domaine nous lâcherions les antilopes. Les
uns prêchaient pour le lieu le plus voisin de notre habitation; les
autres proposaient l'île destinée aux lapins, parce qu'en prévenant
toute évasion de la part de nos légers prisonniers, elle les mettait à
l'abri de la dent des chiens. Le premier parti promettait plus
d'agréments; mais le second présentait plus de sécurité. Ce fut donc
celui que j'adoptai; car la première question pour moi était la sûreté
de nos nouveaux hôtes. J'avais aussi l'espérance de les voir bientôt se
multiplier et peupler leur retraite de la manière la plus agréable pour
nous. L'île aux Requins fut choisie pour le parc futur, comme la plus
voisine de notre demeure, et les enfants reçurent ma proposition avec
plaisir, car leur premier voeu était la sûreté et le bien-être de leurs
jolis prisonniers.

Ce qui préoccupait le plus vivement ma femme, c'était la conduite de
l'oiseau qui avait guidé les enfants avec tant de confiance vers la
ruche souterraine. L'homme n'était donc pas inconnu dans cette contrée,
que j'avais crue inhabitée jusqu'alors? Et comment l'oiseau pouvait-il
avoir appris que le miel est une riche proie pour le chasseur, qui ne
laisse jamais son industrie sans récompense? L'intérieur du pays
serait-il habité, et par quelle race d'hommes? Ou bien l'oiseau
exerce-t-il son instinct au profit des singes, des ours, et de tous les
animaux amateurs de miel, aussi bien qu'au profit de l'homme? On pouvait
croire aussi sans invraisemblance que l'oiseau au bec impuissant avait
besoin de l'aide d'un animal plus vigoureux, lorsque son instinct lui
avait fait découvrir un nid d'abeilles dans la fente d'un rocher ou dans
le tronc d'un arbre.

En attendant, je résolus de redoubler de zèle et de surveillance afin de
prévenir toute catastrophe imprévue. En conséquence, non content de mes
premiers projets de fortifications, je conçus un second plan, qui
consistait à élever une batterie de deux canons sur la pointe la plus
haute de l'île aux Requins, afin de protéger le passage du côté de la
mer. Je songeai en même temps à changer le pont du ruisseau du Chacal en
un pont-levis ou en un pont tournant.

Pour achever les merveilles de cette mémorable journée, je fis voir aux
chasseurs mes échantillons de verre fossile, dont la découverte excita
une satisfaction générale. Mais la joie redoubla lorsque ma femme vint
nous appeler pour le repas, et fit paraître à nos yeux le fameux rôti de
pied d'ours. Au commencement personne n'en voulait goûter, parce que
l'un de nous eut le malheur de leur trouver une ressemblance éloignée
avec la main de l'homme; sur quoi Jack s'était écrié, comme l'ogre du
petit Poucet: «Je sens la chair fraîche;» mais, lorsque les morceaux
furent découpés, le fumet qui s'en éleva fit disparaître toute
répugnance, et chacun se vit forcé d'avouer que nous avions là un rôti
des plus délicats.

Après le dîner, je fis allumer les feux de nuit et préparer des torches
pour le cas où ils viendraient à s'éteindre; car durant notre séjour
dans la caverne nous avions toujours la nuit deux grands feux allumés,
tant pour prévenir l'attaque des animaux sauvages que pour achever de
fumer notre chair d'ours, dont la préparation nous eût retenus trop
longtemps sans cette précaution.

Le Ciel nous envoya bientôt un sommeil paisible, et qui ne fut troublé
par aucun accident fâcheux.



CHAPITRE XIII

Capture d'une autruche.--La vanille.--L'euphorbe et les oeufs
d'autruche.


Au lever du jour, j'éveillai les enfants pour commencer les préparatifs
de départ. Nos occupations tiraient à leur fin. La chair d'ours était
fumée, la graisse préparée et renfermée dans des tiges de bambou.
D'ailleurs la saison des pluies approchait, et nous ne nous souciions
pas de l'attendre à une pareille distance de notre demeure et de toutes
nos ressources. Je ne voulais pas non plus renoncer aux oeufs d'autruche
ni à ma gomme d'euphorbe, et, malgré la distance, il était facile de
rapporter tout cela en faisant la route à cheval, ce qui nous épargnait
la moitié du temps.

C'est par suite de cette résolution que je fis mettre tout le monde sur
pied, et bientôt, munis des provisions nécessaires, nous nous mîmes en
route pour l'expédition projetée.

Pour cette fois Fritz m'avait prêté sa monture, et il avait pris notre
jeune âne. Ernest demeura près de sa mère, à laquelle il pouvait être
d'un plus grand secours que le petit Franz. Nous leur laissâmes aussi
les jeunes chiens Braun et Falb; après quoi la petite caravane se mit en
route pleine de confiance et d'ardeur.

Nous suivions de nouveau le cours de la vallée comme dans notre première
expédition, mais dans la direction contraire. Nous ne tardâmes pas à
rencontrer l'étang aux Tortues, dont nous profitâmes pour remplir nos
calebasses, et nous atteignîmes bientôt le _Champ des Arabes_; nom que
je donnai par dérision à la hauteur du sommet de laquelle nous avions
pris les autruches pour des cavaliers du désert.

Jack et Franz partirent en avant, et je les laissai faire, en songeant
que dans cette plaine immense j'étais sûr de ne pas les perdre de vue.
Je résolus même de faire une halte avec Fritz pour ramasser la gomme
d'euphorbe que j'avais préparée dans notre dernière expédition, et que
les rayons du soleil devaient avoir suffisamment desséchée. Nous nous
mîmes donc en devoir de visiter les tiges environnantes, et de déposer
la précieuse liqueur dans une tige de bambou apportée à cet effet. Ma
prévoyance fut récompensée par une abondante récolte, car les tiges se
trouvaient pleines de suc, et mes entailles avaient été pratiquées avec
autant de soin que d'intelligence.

«C'est une plante très-vénéneuse, dis-je à Fritz; je compte l'employer
en cas d'attaque sérieuse de la part des singes sur nos plantations; et,
à toute extrémité, j'essaierai d'empoisonner leurs eaux, malgré toute ma
répugnance pour ce cruel moyen. C'est aussi une recette infaillible
contre les insectes qui pourraient s'introduire dans notre cabinet
d'histoire naturelle; mais je me garderai bien de propager une plante
aussi dangereuse dans les environs de notre demeure.»

Notre récolte terminée, nous remontâmes à cheval pour suivre les traces
de nos éclaireurs. Ils étaient déjà enfoncés dans la savane, et nous
avions de la peine à les distinguer. Selon nos conjectures, ils devaient
se trouver dans le voisinage du nid d'autruche et s'en approcher par
derrière, afin de rabattre les oiseaux de notre côté, s'ils se
trouvaient sur leur nid; car on sait que chez l'autruche le mâle partage
avec la femelle le soin de couver les oeufs, et que souvent plusieurs
femelles réunissent leurs oeufs dans un seul nid qu'elles couvent
alternativement.

Fritz, qui avait résolu de prendre vivante la première autruche qu'il
rencontrerait, avait eu la précaution de garnir de coton le bec de son
aigle, afin de n'avoir pas à redouter une catastrophe pareille à celle
qui avait ensanglanté notre première chasse. Je lui avais rendu sa
monture, plus propre que notre ânon à la poursuite de l'autruche. Nous
nous portâmes chacun de notre côté à une certaine distance du nid,
attendant avec impatience le moment d'agir.

Quelques instants s'étaient à peine écoulés, lorsque je vis plusieurs
masses vivantes sortir du taillis, dans le voisinage immédiat du nid, et
se diriger vers nous avec une extrême rapidité. Nous demeurâmes si
fermes, que les pauvres animaux ne nous aperçurent pas, ou du moins nous
crurent moins dangereux que les chiens déjà sur leurs traces. Leur
course était tellement rapide, que bientôt nous reconnûmes un mâle qui
avait fait partie de la troupe antérieure, ou qui avait remplacé celui
dont la mort nous causait tant de regrets. Il devint aussitôt le but de
nos poursuites. Les femelles étaient au nombre de trois, et elles
marchaient immédiatement sur ses traces. Lorsqu'il fut à une portée de
pistolet, je lui lançai mon _lazo_, mais avec tant de maladresse, qu'au
lieu d'atteindre une cuisse ou une jambe, il alla frapper l'extrémité
des ailes, où il s'embarrassa à la vérité, mais sans retarder la fuite
de l'animal, qui, effrayé de cette brusque attaque, changea subitement
la direction de sa course.

Les femelles se dispersèrent à droite et à gauche; mais nous les
abandonnâmes à leur fortune pour courir sur les traces du mâle. Jack et
Franz s'élancèrent de leur côté pour aller presser Fritz de donner le
signal décisif. Celui-ci lâcha son aigle, qui commença par planer
au-dessus de l'autruche sans faire mine de l'attaquer. L'approche de ce
nouvel ennemi acheva de dérouter le pauvre animal, qui se mit à courir
çà et là, sans suivre désormais aucune route, de manière que nous eûmes
le temps de l'approcher. Dans ce moment l'aigle planait si bas, que ses
ailes touchaient presque la tête de l'autruche; Jack prit son temps, et
lança son _lazo_ avec tant de bonheur, qu'il atteignit la jambe du
fuyard. L'animal tomba, et sa chute fut suivie d'un cri de victoire.
Nous arrivâmes à temps pour écarter l'aigle et les chiens, et pour
empêcher le prisonnier de se débarrasser de ses liens.

Cependant les efforts désespérés de l'autruche pour dégager ses jambes
nous faisaient craindre qu'elle ne parvînt à rompre ses liens et à nous
échapper. Nous n'osions l'approcher de ce côté; mais elle n'était guère
moins terrible de l'autre, à cause de ses formidables coups d'ailes. La
position devenait critique: nous regardions en silence ses terribles
moyens de défense, contre lesquels nos efforts devenaient inutiles,
puisque la première condition était de ne pas blesser l'animal
grièvement. Enfin j'eus l'heureuse idée de jeter mon mouchoir sur sa
tête et de le lui attacher fortement autour du cou. Alors nous eûmes
beau jeu; car, aussitôt que l'autruche eut perdu l'usage de ses yeux,
elle se laissa lier et garrotter sans résistance. Nous commençâmes par
lui attacher les jambes et les pieds, de manière à lui laisser la
liberté de marcher, sans lui permettre de courir; ensuite je lui
entourai le corps d'une large ceinture de peau de chien de mer, qui lui
emprisonnait les ailes.

Malgré tout, Fritz élevait encore des doutes sur la possibilité
d'apprivoiser l'animal et de l'employer à des travaux utiles.

MOI. «Tu as donc oublié comment les Indiens s'y prennent pour
apprivoiser leurs éléphants?

FRANZ. Non, sans doute: ils l'attachent entre deux éléphants
apprivoisés, après lui avoir fortement lié la trompe pour lui enlever
toute défense, et alors il faut bien que le prisonnier obéisse; car,
s'il fait le récalcitrant, ses deux chefs de file tombent sur lui à
coups de trompe, tandis que les cornacs le frappent sans relâche de
leurs épieux derrière les oreilles.

JACK. Alors il faudrait avoir deux autruches apprivoisées pour appliquer
le même système à notre prisonnier, à moins de l'attacher entre Fritz et
moi: ce qui serait une mauvaise ressource.

MOI. Pourquoi faudrait-il nécessairement deux autruches pour en dompter
une troisième? N'avons-nous pas d'autres animaux aussi forts? Pourquoi
Sturm et Brummer ne feraient-ils pas l'office de chefs de file; et Jack
et Franz celui de cornacs? Mais il faut avoir la précaution d'attacher
fortement les jambes de notre prisonnier.»

Les trois enfants firent un saut de joie en s'écriant: «Voilà un moyen
excellent! Il ne peut manquer de réussir.»

Je me mis alors en devoir de passer sous les ailes de l'autruche deux
nouvelles courroies moins fortes que la première, et assez longues pour
qu'en les tenant par l'extrémité on ne courût aucun risque d'être
atteint. La première fut passée dans les cornes de Brummer, et la
seconde dans celles de Sturm. Mes deux Jeunes cornacs reçurent l'ordre
de prendre place sur leurs montures, et de se montrer attentifs, car je
m'étais mis en devoir de délivrer l'animal des deux lacets et du voile
qui le privait de l'usage de ses yeux: double entreprise qui me réussit
au delà de toute attente. La chose faite, je m'éloignai prudemment par
un saut de côté, et nous commençâmes à observer avec anxiété les
mouvements ultérieurs de l'animal abandonné à lui-même.

Il commença par demeurer à terre sans mouvement, ne semblant vouloir
faire usage de sa liberté que pour promener autour de lui des regards
effarés. Tout à coup nous le vîmes sauter sur ses pieds, espérant
prendre la fuite sans obstacles; mais la violence de son effort le fit
retomber sur ses genoux. Toutefois il ne tarda pas à se relever et à
renouveler sa tentative, quoique avec plus de prudence; mais ses deux
gardiens étaient trop vigoureux pour se laisser ébranler. Alors
l'autruche voulut essayer la violence, et elle commença à frapper l'air
à droite et à gauche; mais ses ailes étaient trop courtes, et d'ailleurs
trop embarrassées dans leurs liens, pour que l'entreprise lui réussît:
au bout de quelques instants elle retomba sur la poitrine. Un vigoureux
coup de fouet l'ayant remise sur pied, elle essaya de se retourner et de
prendre la fuite par derrière; mais cette dernière tentative ne fut pas
plus heureuse que les précédentes. Voyant toute résistance inutile, le
pauvre animal se résigna à reprendre son chemin au grand trot, suivi de
ses deux gardiens, qui surent si habilement épuiser ses forces, qu'elle
se mit bientôt d'elle-même à une allure modérée.

Jugeant alors que le moment favorable était venu, j'ordonnai aux deux
cornacs de se diriger vers le champ des Arabes, pendant que Fritz et moi
nous nous rendions au nid pour faire une reconnaissance et choisir les
oeufs que nous voulions rapporter.

J'avais fait les préparatifs pour cette opération, et nous avions deux
grands sacs avec du coton, afin d'y mettre notre butin en sûreté jusqu'à
l'habitation.

Je ne tardai pas à reconnaître notre croix de bois, qui nous guida droit
au nid; nous n'étions plus qu'à quelques pas, lorsqu'une femelle en
sauta si brusquement, qu'elle ne nous laissa pas le temps de l'attaque.
Mais sa présence était un signe certain que le nid n'avait pas été
abandonné depuis notre dernière visite, et nous n'en fûmes que plus
empressés à nous saisir des oeufs, espérant que dans le nombre il s'en
trouvait de vivants. Nous en choisîmes donc une douzaine sans déranger
le reste, dans l'espoir que les couveuses retourneraient au nid après
notre départ.

Nous nous hâtâmes d'emballer notre butin avec les plus grandes
précautions, et, après avoir chargé les sacs sur nos montures, je me mis
en devoir d'aller gagner le rendez-vous où les dompteurs d'autruches
devaient nous attendre. Trouvant alors la journée suffisamment remplie,
je donnai le signal du retour, et nous eûmes bientôt regagné notre
demeure.

Ernest et sa mère ouvrirent de grands yeux à la vue de notre nouveau
prisonnier, et la surprise leur ferma la bouche pendant quelques
minutes.

MA FEMME. «Au nom du Ciel quel nouvel hôte amenez-vous là?
Qu'allons-nous faire d'un pareil compagnon, et à quoi nous servira-t-il?

JACK. D'abord c'est un excellent coureur, et s'il est vrai que cette
contrée tienne au continent africain ou asiatique, il me faudra peu de
jours pour arriver à la première colonie européenne, où je saurai bien
tout préparer pour notre délivrance. Je propose donc que l'on appelle le
nouveau venu _Brausewind_ (vent impétueux): c'est un nom qu'il ne
tardera pas à mériter. Et toi, Ernest, je te cèderai mon Bucéphale
aussitôt que celui-ci sera en état d'être monté.

MOI. Quant à toi, ma chère femme, tu n'as pas besoin de t'inquiéter de
la nourriture de notre hôte; la terre y pourvoira, et j'espère qu'on ne
pourra lui reprocher de nourrir une bouche inutile. C'est un compagnon
qui gagnera son pain, je t'en réponds, s'il se laisse une fois
apprivoiser.

FRANZ. Cher père, voici Jack qui s'empare déjà de l'autruche, comme si
nous n'avions pas concouru à sa capture, moi avec mes jambes, et Fritz
avec son aigle.

MOI. Alors il faut partager l'oiseau entre les chasseurs. Je réclame le
corps pour ma part; Fritz aura la tête, Jack les jambes, et quant à toi,
mon pauvre petit, on t'accordera le droit de porter deux plumes de la
queue, car c'est par cette partie que tu as saisi l'animal lorsqu'il est
tombé sous nos coups.

FRANZ. Ah! papa! j'aime mieux renoncer à mes plumes, pourvu que l'oiseau
reste entier.

MOI. Alors j'abandonnerai également mes prétentions, pour ne pas être
cause du partage de l'animal.

FRITZ. Et moi j'en ferai de même, si Jack veut s'accommoder de l'oiseau
tout entier.

JACK. Grand merci de votre générosité. Alors la pauvre bête est sauvée,
car les jambes m'appartenaient déjà; et je suis peu disposé à les
couper. Maintenant Franz devrait suivre votre exemple, et m'abandonner
ses plumes.

FRANZ. Très-volontiers, car je vois qu'on s'est moqué de moi: il faut
bien que l'autruche appartienne à quelqu'un en entier.

MOI. Voilà une sage résolution, dont Jack tire tout le profit.»

La mère eut alors le récit détaillé de notre merveilleuse capture, et
Ernest, dont la brillante imagination était en travail depuis une heure,
finit par se faire un tableau si romantique de cette mémorable journée,
qu'il s'écria les larmes aux yeux: «Ne serai-je donc jamais là dans les
occasions où il y a du plaisir et de la gloire à gagner!

MOI. On ne peut avoir tous les avantages à la fois. Tu n'es pas grand
amateur des scènes guerrières, et sous ce rapport il faut avouer que tu
le cèdes à tes deux frères. Mais d'un autre côté on ne peut te refuser
un mérite non moins important: c'est celui d'aimer l'instruction, et
d'être en bon chemin d'y arriver. Il s'est déjà rencontré plus d'une
occasion pour nous de mettre à profit tes connaissances en histoire
naturelle, et peut-être es-tu destiné à devenir notre interprète, si la
Providence envoyait un navire étranger sur ces côtes.»

Comme il était trop tard ce jour-là pour songer au retour, il fallut
s'occuper de notre prisonnier et lui préparer un gîte pour la nuit.
L'opération ne fut pas longue; car je me contentai de le faire attacher
entre deux arbres, dans le voisinage de la grotte. Le reste du jour fut
employé à employer nos provisions et nos nouvelles découvertes; nous ne
voulions rien abandonner: tant l'homme a de la peine à renoncer aux
richesses nouvellement acquises, et dont son imagination lui représente
vivement les avantages futurs!

Le lendemain matin, de bonne heure, nous reprîmes le chemin de
l'habitation; mais il fallut bien de la peine et bien des efforts pour
décider l'autruche à se mettre en route. Nous n'en vînmes à bout qu'en
lui jetant un voile sur la tête comme la veille. Elle fut attachée de
nouveau entre ses deux gardiens, dont l'un marchait devant, et l'autre
derrière, de manière à lui rendre impossibles tous efforts pour
s'écarter de la ligne droite. Une longue corde les attachait tous trois
au timon du chariot, où figurait notre magnifique vache en qualité de
timonier. Ernest était sur son dos, et ma femme dans le chariot. Quant à
moi, je montais Leichtfuss, et Fritz le jeune ânon; de sorte que nous
formions une caravane bizarre, mais généralement bien montée.

Nous fîmes halte près de l'Écluse, pour donner le temps aux enfants de
reprendre leurs plumes d'autruche, et en même temps pour faire une
provision de cette terre à pipe dont nous devions la découverte à ma
femme. La plante rampante qu'elle avait prise pour une espèce de fève se
trouva être un pied de vanille, qui donne ce parfum si recherché dans
nos climats. Les gousses, longues d'un demi-pied, renferment un certain
nombre de graines noires et brillantes, qui répandent une odeur
délicieuse lorsque les rayons du soleil ont achevé leur maturité.

Avant de quitter ce lieu, je fermai de nouveau le passage, à l'aide
d'une barrière de bambous fortement fixée aux deux extrémités, et qui
nous parut presque impénétrable. Pour plus de précaution cependant, je
fis joncher la terre de branches, à une certaine distance, dans
l'intérieur de la vallée, afin que nos légers prisonniers ne
rencontrassent pas un terrain solide, s'il leur prenait fantaisie de
franchir d'un bond notre impuissante muraille. Enfin, comme le sable ne
portait aucune trace récente qui indiquât l'évasion des antilopes ou des
gazelles, nous prîmes la précaution d'effacer nos propres traces, afin
d'être avertis du passage des animaux qui pourraient à l'avenir
s'échapper de la vallée, ou s'y introduire par cette voie.

Puis la caravane reprit lentement sa route, afin d'atteindre au moins la
ferme avant l'obscurité; puisqu'il était devenu impossible de pousser
plus loin ce jour-là. En passant près de la plantation de cannes à
sucre, je fis ramasser la chair des pécaris, qui se trouvait
parfaitement conservée. Nous n'oubliâmes pas non plus de nous pourvoir
d'un certain nombre de cannes, et nous poursuivîmes notre route au clair
de la lune, malgré ma répugnance habituelle pour les marches de nuit.

Nous arrivâmes très-tard et accablés de fatigue. Le chariot fut dételé à
la hâte, et l'autruche attachée, comme la veille, entre deux arbres;
puis, après un léger repas, chacun s'en alla s'étendre sur son lit de
coton, pour y chercher le repos dont il avait si grand besoin.

En nous levant, nous vîmes avec plaisir que les couveuses avaient
heureusement accompli leur tâche. L'une conduisait les poussins
domestiques, et l'autre les poussins sauvages dont Jack avait rapporté
les oeufs dans la cabane. Dans cette dernière couvée, nous remarquâmes
quelques oiseaux d'une espèce inconnue en Europe, que ma femme manifesta
le désir d'emporter à l'habitation.

Nous nous occupâmes alors du déjeuner pour reprendre ensuite la route de
notre demeure, dont nous n'approchions pas sans émotion, après une si
longue absence. Marchant donc sans prendre de repos, malgré la chaleur
qui commençait à devenir insupportable, nous arrivâmes avant midi à
notre habitation, pour ne plus nous en éloigner de longtemps.



CHAPITRE XIV

Éducation de l'autruche.--L'hydromel.--La tannerie et la chapellerie.


Aussitôt après notre arrivée, le premier soin de ma femme avait été de
faire ouvrir toutes les fenêtres; ensuite il fallut nettoyer, laver et
balayer. Les deux cadets aidaient leur mère, tandis que les aînés
travaillaient avec moi à déballer nos richesses.

L'autruche eut son tour: délivrée de ses deux gardiens, elle fut
attachée, sur le devant de la maison, entre deux colonnes de bambous qui
soutenaient le toit de la galerie. Elle devait rester à cette place
jusqu'à la fin de sa nouvelle éducation.

Les oeufs d'autruche subirent l'épreuve de l'eau tiède; ceux que nous
trouvâmes vivants furent placés dans un four sur une couche de coton et
à côté d'un thermomètre, afin de les maintenir à la température
convenable. Cinq seulement résistèrent à l'épreuve: le reste avait péri
pendant le voyage. Les lapins angoras, peignés avec soin, nous donnèrent
une petite provision de duvet pour notre manufacture de chapeaux. Ils
furent ensuite transportés dans l'île aux Requins, qui ne devait pas
demeurer longtemps déserte avec de pareils habitants. Dans la suite,
nous leur construisîmes des demeures souterraines d'après un plan qui
pût nous livrer les habitants sans défense lorsque nous aurions besoin
de leurs trésors. Par surcroît de précautions, j'établis à l'entrée de
leur demeure une espèce de grillage disposé de manière à s'emparer
chaque jour du superflu de leur toison, que nous venions ensuite
recueillir sans peine et sans effort.

Bien malgré moi j'assignai pour séjour aux antilopes l'île aux Requins;
car notre désir eût été de les garder près de l'habitation, si nous
n'eussions craint pour elles la gueule de nos chiens et des autres
animaux de la maison. Il était à craindre aussi que la perte de leur
liberté ne leur occasionnât quelque maladie mortelle, tandis que dans
leur nouvelle demeure aucun accident de ce genre n'était à redouter.
Nous leur construisîmes un gîte où elles pouvaient se retirer à leur
gré, et où nous apportions une provision de foin et d'herbes fraîches à
chacune de nos visites.

Enfin une paire de tortues de terre qui nous restait après la
distribution que nous en avions faite à la ferme, reçut pour demeure
l'étang aux Canards. J'avais songé d'abord à les garder dans le jardin,
pour le purger des limaçons et des insectes qui l'infestaient; mais,
lorsque ma femme apprit que ces petits animaux étaient aussi grands
amateurs de choux et de salade, elle s'opposa formellement à mon projet,
en remarquant qu'ils dévoreraient précisément ce qu'ils étaient chargés
de défendre.

Deux de nos tortues étant mortes dans le voyage, je mis leurs coquilles
à part pour les utiliser en temps et lieu.

Jack, qui s'était chargé de porter les autres à l'étang, accourut
bientôt chercher Fritz, et tous deux, armés d'un long bambou, se
dirigèrent vers l'étang à toutes jambes. Je pensai d'abord qu'il
s'agissait de quelque combat contre les grenouilles; mais je ne tardai
pas à les voir reparaître portant un des filets d'Ernest, où se
débattait une belle anguille. Ils me racontèrent alors qu'ils avaient
trouvé les autres filets vides et déchirés; d'où je conclus que quelque
gros poisson avait réussi à s'en échapper en rongeant les mailles; mais
nous nous consolâmes facilement de cette perte avec l'excellent
échantillon qui nous était resté. Ma femme nous en prépara une portion;
le reste fut mis dans la saumure, et conservé à la manière du lion
mariné.

Quant au poivre et à la vanille, je les fis planter au pied des colonnes
de bambou qui soutenaient la galerie, avec l'espérance de les voir
bientôt s'élever en espaliers. En plaçant près de nous ces plantes
précieuses, il nous était d'autant plus facile de leur donner les soins
nécessaires pour obtenir une abondante récolte.

Quant à notre provision de graines de poivre et de gousses de vanille,
ma femme se chargea de la mettre en sûreté, et, bien que nous fussions
généralement peu amateurs d'épices, je résolus d'en mêler désormais au
riz, au melon et surtout aux légumes, parce que je savais que dans les
climats chauds leur usage est indispensable pour fortifier l'estomac et
faciliter la digestion.

La vanille ne pouvait nous être d'un grand usage pour le moment présent,
parce que le cacao nous manquait; mais je ne voulais pas la négliger,
comme pouvant devenir plus tard un article de commerce.

Les jambons d'ours et de pécari, ainsi que les barils de graisse, furent
confiés aux soins de ma femme, pour être conservés dans le garde-manger.
Nous avions maintenant de quoi défier la famine pour longtemps; mais ma
femme nous déclara qu'à l'avenir on ne goûterait pas à la crème ni au
beurre frais, attendu qu'elle en voulait faire une provision, et la
mêler avec la nouvelle graisse, afin de ménager les richesses que nous
venions de rapporter. Il fallut se résigner, en soupirant, à cette
rigoureuse interdiction.

Je fis placer les peaux d'ours sur le rivage, dans l'eau de la mer, en
prenant la précaution de les charger de pierres, afin que la mer ne les
emportât pas en se retirant.

La couveuse et ses poussins furent placés sous une cage à poulets, et on
résolut de les nourrir avec des oeufs hachés et de la mie de pain,
jusqu'à ce qu'ils fussent apprivoisés. J'eus soin de les faire placer
sous nos yeux, de peur que maître Knips ne s'avisât de tenter sur eux
quelque expérience de physique ou d'anatomie. Plus tard, j'espérais
pouvoir les réunir sans inconvénient au reste de la basse-cour.

Le condor et l'urubu prirent place dans le musée comme des trophées de
nos victoires, en attendant que la saison des pluies nous permît de les
préparer plus à notre aise pour en faire un digne pendant du fameux boa.
Quant au talc amiante et au verre fossile, je les fis porter dans
l'atelier, aussi bien que la terre à porcelaine; car j'espérais tirer de
ces précieux matériaux une utilité réelle et pratique. L'amiante devait
nous fournir des mèches incombustibles pour nos lampes, et le verre
fossile d'élégants carreaux de vitre, et je voyais déjà la porcelaine
prendre sous ma main mille formes aussi variées qu'agréables.

Toutes les provisions de bouche furent confiées à la garde spéciale de
ma femme; mais je conservai la gomme d'euphorbe sous ma surveillance
particulière, et je l'enfermai dans un sac de papier avec l'étiquette:
_Poison_, afin de prévenir toute méprise funeste à son égard.

Enfin les peaux de rats-castors furent réunies en un paquet et exposées
à l'air sous le toit de la galerie, afin que l'intérieur de l'habitation
ne fût pas empesté de leur désagréable parfum.

Tous ces travaux terminés, j'aperçus enfin quelle source de richesses
nous avions rencontrée dans cette dernière expédition; car il nous en
avait coûté deux jours seulement pour ranger et disposer nos nouvelles
acquisitions. À cette pensée, il me fut impossible de retenir une
exclamation involontaire et je m'écriai: «Divine Providence, nous voilà
riches à présent!»

Jack était d'avis que les découvertes, la chasse, le pillage sont les
plus belles choses du monde, mais que l'ordre, le soin et le travail
sont des qualités inutiles. Ernest, au contraire, avec son flegme
stoïcien, pensait que toutes nos richesses ne nous rendraient pas plus
heureux qu'auparavant, et que pour sa part il aimait beaucoup mieux
rester assis à lire dans un coin, sans peine et sans travail, que de
partager les découvertes et les oeuvres des autres.

Je répondis à Jack que la vie de l'homme ne doit pas être un tableau
mouvant d'aventures et de découvertes sans cesse renaissantes, mais un
foyer d'activité modérée et un sage emploi des bienfaits de la nature,
et je fis remarquer à Ernest combien une vie inactive peut devenir
funeste, en anéantissant les plus nobles facultés de l'homme, et combien
il est dangereux de chercher un asile dans le monde idéal contre les
inconvénients du monde réel.

La préparation d'un champ pour recevoir la semence était la pensée qui
me préoccupait le plus vivement. Il fallait aussi nous occuper sans
délai de celles de nos opérations qui ne pouvaient souffrir de retard,
comme l'éducation de l'autruche et le tannage des peaux d'ours.

Le labourage nous donna de grandes peines, et je sentis alors combien il
avait fallu d'éloquence et d'efforts aux premiers législateurs pour
accoutumer les peuples pasteurs à ce pénible travail. Cette fois nous
défrichâmes environ un arpent, qui fut partagé en trois portions égales
pour recevoir le froment, l'orge et le maïs. Quant à nos autres grains,
je les fis semer çà et là dans diverses pièces de terre, persuadé qu'ils
ne réussiraient pas moins bien dans ce fertile climat.

Je fis aussi deux nouvelles plantations au delà du ruisseau du Chacal,
l'une de pommes de terre, et l'autre de manioc. La dernière excursion de
nos buffles avait achevé de les façonner au joug, et la charrue
remplissait admirablement ses fonctions. Toutefois, dans les lieux où la
terre demandait à être remuée plus profondément, le travail était
pénible, et nous comprîmes alors le sens de cette redoutable parole: «Tu
mangeras ton pain à la sueur de ton front.» La pénible tâche du
labourage nous occupait deux heures le matin et deux heures le soir.

Pendant les intervalles de notre travail, la pauvre autruche était
soumise à bien des tribulations. Chaque fois que l'on s'occupait d'elle,
c'était pour l'enivrer de fumée de tabac, jusqu'à ce qu'il lui devînt
impossible de se tenir sur ses jambes. Une fois étendue à terre, un des
enfants la montait pour l'habituer au poids de l'homme. Elle avait une
litière de roseaux, et ses liens étaient assez lâches pour lui permettre
de faire le tour de sa prison. Sa nourriture habituelle était la pomme
de terre, le riz et le maïs: les dattes lui étaient particulièrement
agréables. Je n'oubliai pas non plus de placer près du râtelier une
provision de petits cailloux, parce que j'avais lu que l'autruche a
coutume d'en faire usage pour accélérer la digestion.

Pendant trois jours le prisonnier ne voulut toucher à rien, et cette
obstination épuisa tellement ses forces, que nous commençâmes à craindre
pour sa vie. Alors la bonne mère nous prépara une bouillie de maïs et de
beurre frais que je me chargeai d'introduire dans le bec du patient.
Après deux ou trois repas de ce genre, l'animal reprit ses forces, et
son naturel parut avoir subi une révolution complète, car à partir de ce
jour ses habitudes sauvages disparurent pour faire place à une sorte de
curiosité inquiète tout à fait comique. Après avoir gémi de l'abstinence
de notre nouvel hôte, nous finîmes par concevoir des inquiétudes sur sa
voracité. Nos petits cailloux lui servaient de pilules digestives, et
toute la provision ne tarda pas à disparaître. Pour sa nourriture,
Brausewind semblait préférer les glands et le maïs, et sa gourmandise le
rendit bientôt docile à toutes nos volontés.

Après dix à douze jours, nous crûmes pouvoir délivrer l'animal de ses
liens et lui permettre la promenade au bout d'une longe. Alors commença
une éducation dans toutes les règles. Nous habituâmes notre prisonnier à
recevoir des fardeaux, d'abord légers, puis de plus en plus pesants, à
s'agenouiller et à se relever au commandement. Bientôt il fut dressé à
tourner à droite et à gauche, au pas, au trot et au galop, avec Jack ou
Franz sur son dos. Comme il lui arrivait souvent de se montrer rétif ou
indocile, nous prîmes le parti de lui couvrir la tête d'un voile
imprégné de fumée de tabac. Ce dernier expédient l'amena bientôt à une
docilité complète.

Au bout d'un mois, l'autruche était si parfaitement apprivoisée, qu'il
fallut songer à son équipement. Je commençai par lui faire une nouvelle
ceinture plus commode, qui lui entourait le corps sans gêner le
mouvement des ailes ni des cuisses. Au-dessous de chaque aile passait
une forte courroie destinée à attacher l'animal au chariot, ou à lui
fixer son fardeau sur les épaules.

Il fallait maintenant un mors et une bride, et cette pensée
m'embarrassait fort, car j'étais obligé de travailler sans modèle.
Toutefois, comme j'avais observé le pouvoir que nous exercions sur
l'animal en le privant de l'usage de ses yeux, j'inventai une espèce de
chaperon qui venait s'attacher sous le cou par deux légers anneaux de
laiton, et l'appareil se rabattait à volonté sur les yeux et sur les
oreilles. Le conducteur faisait retomber le chaperon d'un côté ou de
l'autre, selon qu'il voulait laisser à l'oiseau l'usage de l'oeil droit
ou de l'oeil gauche pour le diriger à gauche ou à droite. Pour arrêter
l'animal, il suffisait de faire retomber à la fois les deux côtés de
l'appareil.

Mon harnais n'était pas des plus simples, et il n'eut pas d'abord tout
l'effet que j'en attendais; mais avec quelques additions et de légers
changements nous vînmes à bout de notre entreprise, non sans peine
cependant: il nous fallut un long exercice pour nous accoutumer à
l'usage d'un appareil aussi étrange et aussi compliqué; car à chaque
instant il nous arrivait d'oublier à qui nous avions affaire, et de
vouloir guider l'autruche comme un cheval, ce qui ne réussissait pas le
moins du monde.

Il s'agissait maintenant de lui fabriquer une selle, entreprise
difficile, et qui, au cap de Bonne-Espérance, m'eût infailliblement
mérité un brevet de sellier pour autruche. Je n'entreprendrai pas une
description détaillée de mon oeuvre; il suffira de dire que la selle
était fixée autour de la poitrine par une sangle qui allait rejoindre
les deux courroies des ailes. J'avais eu soin de la rembourrer
solidement; et de la garnir sur le devant et sur le derrière afin de
prévenir les chutes. À la honte du noble art de l'équitation, ma selle
avait une solide poignée pour passer la bride et se retenir avec les
mains si l'occasion l'exigeait.

Au bout de peu de temps, le rôle de cheval de course devint si familier
à notre autruche, grâce à nos patientes leçons, qu'à partir de ce moment
elle devint véritablement digne du noble nom de Brausewind. Elle faisait
la route de Falken-Horst dans le tiers de temps qu'il aurait fallu à un
cheval ordinaire: rapidité dont je me promis de grands avantages pour
l'avenir. Il ne m'en coûta pas peu d'efforts pour maintenir le
propriétaire de l'animal en paisible possession de sa conquête; car ses
frères ne pouvaient s'empêcher de regarder son bonheur avec envie, et il
fallut mon intervention paternelle pour maintenir notre premier
arrangement.

Ils se vengèrent bien de la préférence en faisant tomber sur le pauvre
Jack un feu roulant de railleries. «Regardez-le, s'écriaient-ils
aussitôt qu'il se mettait en selle, vous allez le voir s'élever dans les
airs: pourvu qu'il ne perde pas sa valise ou sa tête!»

Mais le cavalier endurait patiemment toutes les plaisanteries, pourvu
qu'on le laissât paisible possesseur de sa monture, et il se pavanait
fièrement devant les railleurs, se donnant le nom pompeux de notre
courrier d'État.

Peu de jours avant l'entier équipement de notre nouvelle monture, Fritz
m'avait apporté à trois reprises différentes une jeune autruche éclose
dans le four. Les autres oeufs n'avaient pas réussi, et un des petits ne
demeura qu'un jour en vie. Ceux qui survécurent présentèrent pendant les
premiers jours un spectacle bizarre, avec leur robe grisâtre et leurs
longues jambes chancelantes. Je les fis nourrir avec de la bouillie de
maïs et des glands doux, après ne leur avoir donné pendant deux jours
que des oeufs hachés et de la cassave bouillie dans du lait.

Au milieu de tous nos travaux, la préparation des peaux d'ours n'était
pas négligée. Nous commençâmes par les nettoyer avec un racloir de fer
que j'avais fait d'une vieille lame de couteau. Je les mis ensuite
mortifier dans le vinaigre de miel, afin de les rendre plus durables, et
en même temps afin d'obtenir une fourrure plus épaisse.

Nos abeilles de Falken-Horst nous avaient déjà donné deux tonnes de miel
dont nous ne savions que faire. Je songeai à en composer de l'hydromel,
travail dans lequel la bonne mère se trouva bientôt plus habile que moi.
La préparation consistait à faire bouillir le miel dans un certain
volume d'eau et à l'écumer; puis nous versâmes la liqueur dans deux
tonneaux, où nous la fîmes fermenter avec de la farine de seigle. Je
remplis ensuite un petit sac de noix muscades, de cannelle et de
feuilles de ravensara, pour donner un parfum à la liqueur; mais n'ayant
pas grande confiance dans cet essai, je laissai l'une des tonnes sans
mélange.

Lorsque la lie fut tombée et le liquide éclairci, je fis vider la
première tonne dans de plus petits vases de bambou, purifiés par des
fumigations de soufre pour empêcher la seconde fermentation. Ayant
préalablement goûté la liqueur, nous la trouvâmes si agréable, que nous
résolûmes à l'instant de faire du vinaigre avec la seconde tonne, en en
conservant seulement quelques bouteilles pour mettre un peu de variété
dans notre boisson. Elle fut donc mise de nouveau en fermentation par le
même procédé, et au bout de peu de jours nous avions une provision
d'excellent vinaigre. La bonne mère en mit une partie en bouteilles pour
les usages domestiques, et le reste me servit pour la préparation de mes
peaux d'ours. Au bout de deux jours, lorsqu'elles me semblèrent
suffisamment mortifiées, je les retirai du vinaigre pour les laver une
seconde fois. Quand je les vis à moitié sèches, je me mis en devoir de
les humecter avec de l'huile de baleine, après quoi il ne resta plus
qu'à les fouler jusqu'à ce qu'elles nous parussent avoir acquis la
souplesse nécessaire. Nous nous servîmes, pour les polir, de morceaux de
peau de requin et d'une pierre tendre dont nous avions fait la
découverte. Elles sortirent de l'atelier sans un pli, délivrées de toute
mauvaise odeur, et le poil parfaitement intact: si bien que j'eus tout
lieu de me réjouir du succès de notre long travail.

Pendant ces occupations inaccoutumées, d'abord entreprises avec ardeur
par les enfants, mais devenues bientôt pénibles à leurs jeunes esprits,
nous avions fait l'essai de notre boisson, qui nous parut de bonne
qualité. Le tonneau qui était resté sans mélange reçut le nom de
_malaga_, parce que le goudron dont je m'étais servi pour enduire
l'intérieur du bambou avait communiqué à la liqueur une certaine
amertume. Le tonneau parfumé fut appelé par les enfants _muscat de
Felsen-Heim_, en mémoire de leur vin favori, le muscat de Frontignan.

Je fis observer à ce sujet qu'il nous était bien permis d'appeler notre
paille du foin, si cela nous plaisait, tant que nous ne cherchions pas à
abuser les autres à cet égard, quoique je ne perdisse pas l'espérance de
voir un beau jour notre muscat faire le voyage d'Europe, tout aussi bien
que le madère ou le célèbre vin du Cap.

Au reste, je me vis forcé de modérer l'ardeur que mes jeunes compagnons
témoignaient pour cette boisson, si je voulais prévenir quelque tumulte
inaccoutumé.

Voyant que la tannerie nous avait bien réussi, je me tournai avec un
nouveau courage du côté de la chapellerie, avec l'intention de commencer
par le chapeau de castor que nous avions promis à Franz.

ERNEST. «Dites-moi donc, cher père, quelle forme et quelle couleur vous
voulez donner à notre premier chapeau, afin qu'il devienne un modèle
pour l'avenir.

MOI. À dire vrai, il me sera plus facile de le faire rouge que noir,
parce que je manque d'éléments pour cette dernière couleur; car nous
n'avons ici ni noix de galle ni vitriol, tandis que la cochenille ne
nous manque pas.

ERNEST. Un chapeau rouge ne me déplairait pas. Le rouge est une noble
couleur.

JACK. Pour moi, j'en voudrais un vert; le vert est la couleur de la
nature.

FRITZ. Et moi, un gris, c'est une couleur économique.

FRANZ. Le blanc vaudrait mieux, c'est la couleur la mieux adaptée au
climat où nous vivons. Le blanc repousse les rayons du soleil, tandis
que le noir les absorbe.

MOI. Je crois que je me déciderai pour le rouge. Comme le premier
chapeau est destiné à Franz, je veux lui faire une espèce de barrette
semblable à celle du fils de Guillaume Tell dans les gravures de la
vieille chronique suisse.

MA FEMME. Je vois que personne ne songe à me demander mon avis dans une
matière qui est cependant de la compétence spéciale des femmes. Je vote
pour la barrette rouge, elle nous rappellera les souvenirs de notre
pays.

TOUS. Oui, oui, une barrette rouge, avec un plumet de plumes
d'autruche.»

Je distribuai immédiatement les rôles pour notre nouvelle opération. Les
uns furent chargés de raser les peaux d'ondatra avec de vieilles lames
de couteau; les autres se mirent en devoir de peigner les fourrures de
lapins angoras, tandis que ma femme s'occupait de mêler les deux
espèces. Quant à moi, j'eus bientôt fabriqué un arçon de chapelier avec
une corde de boyau de requin, et plusieurs formes de bois en deux
morceaux d'une certaine hauteur et d'une certaine largeur. Il me fallait
encore un instrument pour presser, et un autre pour fouler; ils furent
bientôt prêts tous deux, et nous ne tardâmes pas à obtenir un feutre
léger, que nous mîmes en oeuvre sur-le-champ. Je terminai l'opération en
plongeant notre ouvrage dans une décoction de cochenille, fraîche,
délayée avec du vinaigre d'hydromel. Lorsque le feutre me parut
suffisamment préparé, je le plaçai enfin sur la forme afin de lui faire
passer la nuit dans le four, et le lendemain matin j'avais une barrette
suisse du plus beau rouge et du plus brillant poli. Ma femme se chargea
d'achever l'ouvrage en y ajoutant une coiffe de soie et une ganse d'or,
dans laquelle on plaça un plumet de quatre plumes d'autruche. Alors le
chef-d'oeuvre fut mis en triomphe sur la tête de Franz, auquel il allait
parfaitement.



CHAPITRE XV

La poterie.--Construction du caïak.--La gelée d'algues marines.--La
garenne.


On se doute bien que chacun des enfants avait envie d'un chapeau neuf,
et je leur promis de m'en occuper bientôt, à condition qu'ils se
chargeraient de me procurer les matériaux nécessaires. Je les avertis en
même temps de chercher à découvrir de gros chardons ou quelque plante
semblable, dont l'usage serait excellent pour donner à notre feutre un
poli encore plus parfait. Ensuite je leur fabriquai à chacun une
demi-douzaine de souricières en gros fil de fer, dont ils pouvaient se
servir pour prendre des ondatras, des rats d'eau et des loutres. L'appât
dont nous nous servions pour les animaux rongeurs était la carotte
d'Europe, et, pour les animaux aquatiques, nous avions une espèce de
sardine assez commune sur nos côtes, et dont la chair n'était pas à
dédaigner pour d'aussi délicats amateurs de poisson. Par forme de
plaisanterie, et pour obtenir un dédommagement de mes peines, je décidai
que chaque cinquième animal pris dans les souricières m'appartiendrait
de bon droit. De cette manière j'espérais me procurer bientôt les
matériaux d'une nouvelle coiffure.

Les enfants acceptèrent ce marché, à l'exception de Franz, qui demanda
si, possédant déjà un chapeau, il devait être soumis au tribut. Je lui
fis observer qu'il était bien plus noble de reconnaître un service passé
que de travailler à mériter un bienfait à venir. «Il est plus pénible,
ajoutai-je, de s'acquitter après qu'avant. La dernière méthode nous
séduit par une apparence de grandeur, tandis que la première ne saurait
être considérée que comme l'accomplissement d'un devoir.»

L'heureux succès de la chapellerie m'encouragea à entreprendre quelque
nouveau travail, et je songeai d'abord à la terre à porcelaine; mais,
comme je n'en avais qu'une petite provision, je dus commencer par
quelque essai sans importance avant de me livrer à ma grande entreprise.

L'argile fut aussitôt transportée dans la grotte au sel avec une table
et quelques planches en guise de séchoir. Une roue de canon me servit de
tour, et je me vis bientôt en état de fabriquer des vases de forme
commune. Je résolus de satisfaire d'abord un désir de ma femme, qui
demandait depuis longtemps des pots à lait de porcelaine pour remplacer
les calebasses, dont l'usage était incommode. Tous mes préparatifs
terminés, je pris une poignée de terre à porcelaine que je mêlai avec
une certaine mesure de talc pulvérisé; après avoir lavé et purifié le
mélange, j'étendis la pâte sur mon séchoir; puis je fis avec une portion
de ma pâte un certain nombre de vases de différentes grosseurs, que je
mis au feu dans un vaisseau de terre commune. Ils en sortirent blancs
comme la neige et sans avoir éprouvé aucune altération; car le talc,
dont j'avais mélangé ma pâte, lui avait donné assez de consistance pour
résister à l'action du feu.

Je tirai du magasin la caisse de grains de verre destinée au commerce
avec les sauvages, et j'en choisis un certain nombre parmi les blancs et
les rouges, que je me mis en devoir de réduire en poussière à l'aide
d'un marteau; puis je répandis cette poussière avec soin sur mes vases à
moitié cuits. Ainsi que je l'avais prévu, l'action du feu ne tarda pas à
me donner le plus bel émail qu'il fût possible d'attendre d'un système
si imparfait.

Le succès de ce premier essai m'encouragea à continuer, et à mettre en
oeuvre le reste de ma terre à porcelaine avec le reste des grains de
verre. Le résultat de ma seconde expérience fut de nous procurer six
tasses à café avec leurs soucoupes, un pot au lait, un sucrier et trois
assiettes. Deux pièces avaient manqué totalement: ce qui sortit du four
était plutôt à la manière chinoise qu'à la véritable façon anglaise.

Ce résultat, si médiocre en apparence, m'avait coûté plus de peine qu'il
n'est facile de se l'imaginer, car il avait fallu commencer par faire
des moules de bois aussi délicats que mon tour grossier me le
permettait. Ces modèles m'avaient servi à former des moules en plâtre,
sur lesquels j'avais ensuite appliqué ma pâte; puis, après avoir laissé
quelque temps mes vases sur le séchoir, je les avais exposés à la
chaleur du four, dans un cylindre de terre commune. Il avait ensuite
fallu laisser refroidir l'appareil plusieurs heures. Quant à la
peinture, je m'étais contenté de permettre à Fritz de dessiner sur les
assiettes une guirlande de feuilles vertes avec des fruits jaunes et
rouges, ce qui nous sembla d'un effet très-agréable à l'oeil.

Faute d'une plus grande quantité de terre à porcelaine, dont la saison
des pluies nous empêchait d'aller faire une seconde provision, je
déclarai, à la satisfaction générale, que nous allions nous occuper du
condor et de l'urubu. Les peaux furent lavées de nouveau à l'eau tiède,
et recouvertes d'un léger enduit de gomme d'euphorbe, destiné à prévenir
l'attaque des insectes. Je pris, pour figurer le corps, plusieurs
morceaux du liège qui avait servi à la construction de notre chaloupe;
les jambes et les cuisses furent formées de deux bâtons recouverts de
coton. Ensuite chaque oiseau fut fixé à sa place au moyen d'une tige de
laiton. Il nous manquait encore les yeux; mais n'ayant pas oublié mon
expérience du matin, j'en composai deux paires avec le reste de
porcelaine et de l'émail. Moyennant cette importante addition, les deux
animaux devinrent l'ornement de notre cabinet d'histoire naturelle.

Il restait à s'occuper des oeufs d'autruche qui n'étaient pas éclos, et
dont nous nous étions bien gardés de briser la coquille. Je leur fis à
tous des pieds du plus beau bois que je pus me procurer. Les uns furent
destinés à recevoir des fleurs, les autres à servir de vases à boire.

Nous nous trouvions alors au milieu de la saison des pluies. La plupart
de nos travaux étaient terminés, et l'éducation de l'autruche ne
remplissait qu'à demi nos moments perdus. Il en résultait que les
enfants allaient se trouver dans une funeste inaction, si je n'eusse
songé à quelque nouveau projet pour occuper leurs heures de loisir.

Leur activité se réveilla lorsque j'eus proposé de nous occuper de la
construction d'un caïak groënlandais. «Nous avons en Brausewind notre
voiture de terre, s'écria Fritz; il nous faut maintenant un coche d'eau,
afin de prendre enfin connaissance des bornes de notre empire,
entreprise qui ne peut manquer de nous conduire à de précieuses
découvertes.»

La proposition fut accueillie avec autant d'empressement qu'elle avait
été faite; seulement la bonne mère demanda ce qu'il fallait entendre par
un caïak; et lorsqu'elle eut appris qu'on désignait par ce nom une
espèce de canot de peaux de chien de mer, elle blâma hautement notre
entreprise, n'ayant pas oublié son vieux ressentiment contre l'Océan. À
force d'éloquence et de prières, nous finîmes par obtenir, non pas son
approbation, mais son silence, et chacun se mit à l'ouvrage avec ardeur,
afin que la carcasse au moins fût prête avant le retour des beaux jours.
Dans cette nouvelle construction, comme dans celle de la chaloupe, je me
proposai de suivre mes propres idées relativement à la forme et à
l'exécution, ne doutant pas qu'un sage Européen ne dût avoir l'avantage
sur l'ignorant habitant d'une contrée glaciale.

Je commençai donc par préparer deux pièces de carène avec les deux plus
grands fanons de la baleine, dont je réunis fortement les extrémités;
cette carcasse grossière fut enduite de la même résine qui nous avait
servi à calfater notre chaloupe. Elle avait environ douze pieds de
longueur d'une extrémité à l'autre. Je pratiquai dans la quille deux
entailles d'environ trois pouces destinées à recevoir des roulettes de
métal, qui devaient faciliter les mouvements du canot sur la terre
ferme. Les deux pièces de quille furent alors réunies par des traverses
de bambou, et leurs extrémités solidement fixées de manière à présenter
deux pointes, l'une à la proue, l'autre à la poupe. À chaque extrémité
s'élevait une troisième pièce perpendiculaire, destinée à appuyer les
sabords. Je fixai ensuite un anneau de fer au point de réunion des deux
pièces de la quille, afin d'avoir de quoi tirer l'embarcation à terre,
et l'attacher en cas de besoin. Les solives de ma carcasse étaient de
bambou, à l'exception de la dernière de chaque côté, que je jugeai à
propos de faire en roseaux d'Espagne. La forme du bâtiment était bombée,
et les sabords allaient en s'abaissant vers l'avant et l'arrière. Enfin
le bâtiment était recouvert d'un pont, sauf une étroite ouverture au
milieu, destinée à servir de siège, et entourée d'une balustrade de bois
léger, sur laquelle le manteau du rameur pouvait s'ajuster de manière à
le dérober à tous les regards, et empêcher les vagues de parvenir
jusqu'à lui. Dans l'intérieur de l'ouverture, j'avais disposé une espèce
de banc pour le rameur, qui pouvait s'y asseoir lorsqu'il était fatigué
de demeurer à genoux. Ceci était une modification au système
groënlandais; car au Groënland le rameur est obligé de demeurer accroupi
ou de s'asseoir les jambes étendues, position pénible et peu favorable
au déploiement des forces qu'exige la manoeuvre d'un pareil bâtiment.

Après bien des peines et des expériences, j'eus la satisfaction de voir
la carcasse de mon caïak achevée selon mes souhaits, à l'exception du
banc, qui avait peut-être deux pouces de trop. Sa construction élastique
promettait les plus heureux résultats; car l'ayant jeté avec force sur
un sol rocailleux pour éprouver sa solidité, je le vis rebondir comme
une balle, et sa construction était si légère, que, même avec son
chargement, le corps du canot ne tirait pas un pouce d'eau.

Il s'agissait maintenant de mettre la dernière main à mon ouvrage, ce
qui demanda encore bien du temps et du travail. J'en veux donner
immédiatement les détails, afin de terminer cet important sujet. Je
commençai par choisir les deux plus grandes peaux de chien de mer, que
j'avais eu soin de laisser intactes en les écorchant. Après leur avoir
fait subir la préparation ordinaire, je les fis sécher au soleil; puis
nous les frottâmes longtemps de résine, opération qui leur donna assez
de souplesse pour pouvoir les appliquer comme une enveloppe élastique
sur la carcasse du canot.

Avant d'achever cette dernière opération, nous avions tapissé
l'intérieur du canot avec d'autres peaux préparées de même, et calfaté
les jointures avec un soin tout particulier, de manière à les rendre
imperméables. Le pont fut formé de cannes de bambou, également
recouvertes de peaux de chien de mer, et disposées de manière à former
de chaque côté un bordage de quelques pouces de hauteur. Les jointures
du pont furent remplies de résine, ce qui leur communiqua une solidité
peu commune.

J'avais placé l'ouverture du canot sur l'arrière, espérant que l'avant
pourrait recevoir plus tard une petite voile. En attendant, le léger
bâtiment devait être gouverné par une double rame, que je taillai d'une
longueur un peu plus qu'ordinaire, la garnissant d'une vessie à son
extrémité, de manière qu'en cas de malheur la vessie pût servir à la
soutenir sur l'eau.

Il fallait s'occuper maintenant de l'équipement du canot. Nous eûmes
alors recours à l'habileté de ma femme pour composer une paire de
corsets de natation. Sans cette précaution jamais je n'aurais permis à
un de mes enfants d'entrer dans le canot; car une lame pouvait pénétrer
par l'ouverture et remplir le bâtiment, et dans ce cas le rameur
courrait le risque de ne pouvoir se dégager et d'être submergé avec le
caïak. D'après mon conseil, les corsets furent faits de boyaux de chien
de mer. Ce nouveau vêtement consistait en une espèce d'étui collant sur
le corps, avec une ouverture à chaque extrémité, pour qu'on pût le
passer à peu près comme une chemise; ce vêtement ne descendant que
jusqu'à mi-corps, et d'autres ouvertures ayant été pratiquées pour les
bras et le cou, le nageur devait conserver toute la liberté de ses
mouvements.

Telles furent les occupations au moyen desquelles je réussis à nous
faire passer agréablement le temps des pluies. Il ne faut pas oublier
non plus la lecture, les entretiens familiers et les travaux
domestiques.

Aux premières approches du beau temps, nous recommençâmes à sortir, dans
l'intention de reprendre nos occupations en plein air. Le premier
vêtement de mer avait été destiné à Fritz, et, par une belle après midi,
on résolut d'en aller faire l'épreuve. Le caïak fut donc mis à flot, et
Fritz s'élança fièrement à sa place. L'épreuve ayant réussi au delà de
toute espérance, ma bonne femme fut suppliée de faire un vêtement pareil
à chacun des enfants.

Bientôt nous allâmes faire une visite à nos antilopes, que nous
réjouîmes fort en leur portant du fourrage frais et une espèce de
bouillie composée de sel, de maïs et de glands pilés, dont elles se
montrèrent extrêmement friandes. Il était facile de s'apercevoir, à
l'état de la litière, que nos hôtes avaient fait un usage constant de
leur retraite, et ils ne tardèrent pas à recevoir une nouvelle provision
de joncs et de feuilles de roseaux.

Je profitai de l'occasion pour parcourir l'île en tous sens, afin de
rapporter une nouvelle provision de coraux et de coquillages pour notre
muséum. Nous remarquâmes aussi une quantité d'algues marines, dont la
bonne mère nous pria de mettre une cargaison dans le canot.

À notre retour elle choisit parmi les algues une espèce de feuilles en
fer de lance, dentelées, et de six à sept pouces de longueur. Après les
avoir lavées avec soin, elle les mit sécher au soleil, les fit rôtir au
four, et alla les serrer dans le garde-manger avec une mystérieuse
solennité.

Un peu surpris de cette grave opération, je lui demandai en plaisantant
si elle avait l'intention de renouveler notre provision de tabac, elle à
qui l'agréable parfum des pipes avait eu le don de déplaire si
complètement jusqu'à ce jour. Elle me répondit en souriant: «Je veux
remplir nos paillasses d'algues marines, afin de les rendre plus
fraîches pour la saison des chaleurs. Un jour vous me saurez gré de ma
prévoyance.» Mais ses yeux avaient une telle expression de malice en me
faisant cette réponse, qu'il ne me fut pas difficile de comprendre que
pour cette fois ma curiosité ne serait pas satisfaite.

Un jour que nous revenions, accablés de fatigue et de chaleur, d'une
expédition laborieuse à Falken-Horst, ma femme plaça devant nous, dans
une calebasse, la plus belle gelée transparente qu'un homme pût désirer
pour apaiser à la fois sa faim et sa soif. Nous ne pouvions assez nous
extasier sur cette merveilleuse apparition, dont le goût n'était pas
moins délicieux que la vue. Depuis longtemps nous n'avions rien goûté de
plus savoureux et de plus rafraîchissant. Alors ma femme me dit en
souriant: «Oui, mon cher ami, ceci est un essai de votre cuisinière, qui
a fini par s'ennuyer des vieilles recettes. Vous avez là un plat
d'algues marines; car vos railleries ne m'ont pas empêchée de conserver
jusqu'à ce jour celles que je vous ai fait ramasser dans l'île aux
Requins.

MOI. Voilà qui est merveilleux, en vérité. Mais comment l'idée de ce
plat a-t-elle pu te venir? C'est à peine si je me rappelle d'en avoir lu
quelque chose.

MA FEMME. Vous autres hommes, vous croyez les pauvres femmes faites d'un
limon inférieur au vôtre, et vous aimez à ne leur supposer d'autres
idées que celles qu'il vous plaît de leur donner. Mais si la sagesse des
livres nous manque, il nous reste l'esprit d'observation, qui souvent la
vaut bien. Voici un plat qui peut servir de preuve à ce que j'avance.

MOI. Accordé, accordé à l'unanimité. Mais puisque jamais je ne t'ai
enseigné ce plat, où en as-tu trouvé la recette?

MA FEMME. J'ai vu les habitants de la ville du Cap rapporter des
corbeilles de ces algues, les laver et les dessécher: ils les laissent
ensuite détremper cinq à six jours dans l'eau, qu'on renouvelle chaque
matin. Au bout de ce temps, on les fait cuire dans une petite quantité
d'eau, avec quelques écorces de citron, et l'on obtient le plat que vous
voyez. Faute de sucre et de citron, j'ai été obligée de me servir du jus
de canne, d'hydromel et de feuilles de ravensara; mais je crois que ma
cuisine n'en est pas plus mauvaise.»

J'avais oublié de dire que, dans notre dernière visite à l'île des
Requins, nous avions trouvé le manglier dans un état de prospérité tout
à fait satisfaisant. Nos semis de noix de coco et nos plantations de
pins étaient également en bon état. Dans la même excursion, j'avais
découvert une source demeurée inconnue jusqu'alors, et dont l'existence
m'enchantait à cause de nos antilopes.

Cet heureux résultat nous donna l'espoir de trouver l'île aux Baleines
non moins florissante, et nous ne tardâmes pas à nous embarquer pour
aller rendre visite aux lapins angoras. Je reconnus de loin qu'ils
s'étaient déjà multipliés depuis leur séjour dans l'île, et je vis avec
plaisir qu'ils pouvaient trouver une nourriture sans endommager nos
plantations.

À notre approche, les animaux se réfugièrent dans leurs demeures
souterraines, et je vis bien alors qu'il fallait leur construire une
habitation de nos propres mains, si nous voulions nous emparer sans
peine de leurs toisons. Cet ouvrage nous occupa deux jours, et reçut le
nom de garenne.

Quant aux plantations, elles présentaient un aspect peu satisfaisant;
car les lapins avaient rongé toutes les jeunes pousses et la plupart des
noix de coco. Les pins seuls étaient épargnés. Il fallut donc
recommencer la plantation, mais en l'entourant cette fois d'un rempart
de plantes épineuses.

Avant de quitter l'île, nous allâmes visiter la carcasse de la baleine,
que nous trouvâmes entièrement dépouillée de sa chair. Les oiseaux du
ciel, l'air et le soleil en avaient si bien fait disparaître toute
trace, que les ossements me semblèrent tout prêts à être mis en oeuvre.
Je fis donc choisir une douzaine de vertèbres, dans lesquelles nous
passâmes une forte corde pour les remorquer jusqu'à Felsen-Heim avec
notre chaloupe.

Un beau matin que j'étais occupé dans l'atelier, tous les enfants
disparurent avec des souricières. Il n'était pas difficile de deviner
leur projet, et je leur souhaitai bonne chasse. Je ne tardai pas à
sortir moi-même, dans l'intention de rapporter une provision d'argile,
dont j'avais besoin; et ma femme m'accorda d'autant plus facilement la
permission de m'éloigner, qu'Ernest, au lieu de suivre ses frères, était
demeuré dans la bibliothèque, au milieu de nos livres. J'attelai donc
Sturm à notre vieux traîneau, restauré depuis peu avec les roues d'un
canon, et je me dirigeai vers le ruisseau du Chacal, suivi de Bill et de
Braun.

En arrivant près de nos nouvelles plantations de manioc et de pommes de
terre, je ne vis pas sans un profond chagrin qu'une grande partie venait
d'en être dévastée. Au premier abord, je ne pouvais m'expliquer ce
désordre; mais en approchant je reconnus, aux traces récentes qui
sillonnaient la terre, qu'une troupe nombreuse de cochons avait causé ce
désastre. Curieux de savoir si nous avions affaire à des animaux
sauvages ou domestiques, je résolus de suivre les traces, qui me
conduisirent bientôt à l'ancienne plantation de pommes de terre dans les
environs de Falken-Horst.

J'étais irrité contre les pillards qui laissaient la table si bien
servie de la nature, pour venir se rassasier dans nos plantations. Mais
je n'en apercevais aucun, bien que la troupe dût être nombreuse. Les
chiens finirent cependant par s'élancer dans un épais taillis, d'où
j'entendis aussitôt sortir un grognement hostile.

Regardant alors avec précaution, j'aperçus notre vieille truie entourée
de huit petits cochons d'environ deux mois. Toute la troupe était sur la
défensive, tenant les chiens en respect à l'aide d'une formidable rangée
de dents menaçantes. Mais leur méfait m'avait tellement exaspéré, que je
ne pus m'empêcher de décharger mon fusil à deux coups au milieu de la
troupe. J'eus le bonheur d'en abattre trois, et le reste disparut
aussitôt dans le taillis.

Après avoir appelé les chiens, qui se mettaient en devoir de continuer
la chasse, je leur abandonnai les trois têtes, et je chargeai mon butin
sur le traîneau, sans trop m'enorgueillir d'une victoire que je devais à
un accès de colère peu honorable pour mon sang-froid.

Je ne tardai pas à arriver au terme de mon voyage, et à reprendre le
chemin de Falken-Horst avec une bonne provision d'argile.



CHAPITRE XVI

Le moulin à gruau.--Le caïak.--La vache marine.


Je fus de retour longtemps avant les enfants, quoique ayant manqué
l'heure du dîner aussi bien qu'eux. C'est pourquoi je priai me femme de
nous préparer pour souper un bon rôti de cochon. Ernest et moi nous lui
servîmes d'aides de cuisine. L'un des cochons fut mis en état de
paraître le soir sur la table; les deux autres furent salés et enfermés
dans le garde-manger. La bonne mère, qui avait commencé à me faire
quelques reproches sur ma chasse inutile, fut bientôt désarmée par mes
excuses.

Vers le soir, et au moment où je commençais à concevoir quelques
inquiétudes, nous vîmes paraître Jack sur son autruche, suivi de ses
deux frères moins bien montés. Ceux-ci s'étaient chargés de tout le
butin, qui remplissait deux énormes sacs. Il consistait en quatre
oiseaux, une vingtaine d'ondatras, un kanguroo, un singe, deux animaux
de l'espèce du lièvre, et une demi-douzaine de rats d'eau.

Fritz rapportait aussi une botte de gros chardons que je n'avais pas
remarquée d'abord.

Alors commencèrent les cris, les récits et les admirations sans fin. La
voix de Jack dominait toutes les autres. «Ah! cher père, s'écria-t-il
quelle monture que mon autruche! Elle vole comme le vent, et j'ai cru
deux fois que j'allais perdre la respiration. La rapidité de sa course
fatigue tellement les yeux, que c'est à peine si je voyais devant moi.
Vous devriez me faire un masque avec des yeux de verre, afin que je voie
clair à me conduire.

MOI. Non pas, s'il vous plaît, monsieur le cavalier.

JACK. Et pourquoi non?

MOI. Pour deux raisons: la première, c'est que tout ce que tu demandes à
tes parents, tu l'obtiens sans peine et sans travail; la seconde, c'est
qu'au milieu de mes nombreuses occupations il me semble raisonnable de
vous laisser faire ce qui n'est pas au-dessus de vos forces. On
s'habitue bien vite à la paresse en demandant aux autres ce qu'on peut
exécuter soi-même.

FRITZ. Ah! papa, nous avons eu bien du plaisir aujourd'hui. Nous avons
vécu de notre chasse, et nous rapportons un bon nombre de peaux que nous
pourrions échanger contre du brandevin avec les marchands fourreurs.
Toutefois nous voulons bien vous les donner pour un verre de muscat de
Felsen-Heim.

MOI. Le marché est accepté; car vous paraissez avoir bien mérité un
verre de vin, quoique vous soyez partis pour votre chasse un peu trop
brusquement.

FRANZ. Quant à moi, j'aimerais mieux quelque chose de solide; car la vie
sauvage, la chasse et le cheval donnent un terrible appétit.

MOI. Un moment de patience, et vous allez avoir de quoi satisfaire à
tout. Nous allons voir le triomphe de la cuisine civilisée sur la
cuisine sauvage. Mais avant tout il faut prendre soin de vos montures:
un bon cavalier songe à son cheval avant de songer à lui-même.»

À peine cette besogne était-elle terminée, que la mère apporta le
souper, à la grande satisfaction de nos chasseurs, en accompagnant
chaque plat de quelque remarque plaisante.

«Voici, d'abord, s'écria-t-elle, un cochon de lait européen transformé
en marcassin d'Amérique. Il a laissé là sa tête pour courir plus vite,
selon la coutume des imbéciles. Et voilà maintenant une excellente gelée
hottentote cueillie dans le potager de la vieille Thétis.»

Les saillies de la mère furent accueillies avec des applaudissements
unanimes, surtout lorsque nous la vîmes reparaître avec une bouteille de
notre excellent hydromel, que nous dégustâmes avec autant de plaisir
qu'en éprouvaient les dieux d'Homère en savourant leur nectar à la table
de Jupiter.

Alors Fritz nous raconta comment ils avaient passé tout le jour aux
environs de Waldeck, et comment ils avaient disposé leurs pièges de tous
côtés, se servant de carottes pour attirer les ondatras, et de menu
poisson pour les rats d'eau. Quelques racines d'anis et une
demi-douzaine de poissons péchés à la ligne avaient composé tout leur
dîner, et à peine avaient-ils pris le temps de préparer ce frugal repas.

Ici l'impétueux Jack reprit la parole en s'écriant: «Ah! oui; et mon
chien est un animal impayable! ne m'a-t-il pas fait lever des lièvres
sous le nez!

--Oui, ajouta Franz, et il m'a conduit droit au kanguroo, qui paissait
tranquillement l'herbe à dix pas de nous. C'est une jeune bête, j'en
réponds, et qui n'avait pas encore eu le temps de sentir l'odeur de la
poudre.

--Et moi, reprit Fritz, j'ai eu le bonheur de découvrir ces gros
chardons, qui pourront nous être utiles pour le cardage de notre feutre.
J'ai rapporté aussi plusieurs rejetons, dont quelques-uns sont déjà
gros, et qui ne tarderont pas à devenir des arbustes. Enfin j'ai abattu
avec mon fusil un singe impudent qui m'avait lancé une énorme noix de
coco presque sur la tête.»

Après le souper, m'étant mis à examiner nos richesses de plus près, je
reconnus dans les plantes de Fritz une espèce de chardon à carder qui
devait atteindre parfaitement notre but. Parmi les rejetons qu'il
rapportait, je remarquai avec plaisir une pousse de cannelle.

La mère reçut ces nouvelles plantes avec reconnaissance, et le lendemain
matin elle les fit mettre en terre, dans son potager, avec le plus grand
soin.

Pendant ce temps, je m'occupai de la construction d'une machine que
j'avais imaginée pour écorcher les animaux. La caisse du chirurgien me
fournit une grande seringue, dont je parvins sans beaucoup de peine à
faire une machine à compression assez passable, au moyen d'une ouverture
et de deux soupapes.

Au moment où les enfants venaient de terminer leurs préparatifs sans
beaucoup d'empressement, je m'avançai solennellement avec ma machine,
qui me donnait un air si martial, que toute la troupe ne put s'empêcher
de partir d'un bruyant éclat de rire.

Sans leur répondre un mot, je ramassai le kanguroo, encore étendu à mes
pieds, et, le tenant pendu par les jambes de derrière de manière que sa
poitrine venait toucher la mienne, je pratiquai une ouverture dans la
peau de l'animal, entre les deux jambes de devant; puis, introduisant le
tuyau dans l'ouverture entre cuir et chair, je me mis à souffler de
toutes mes forces. Je continuai l'opération jusqu'à ce que la peau de
l'animal fût entièrement détachée de la chair, après quoi je laissai le
reste du travail à mes compagnons ébahis. Il suffit de quelques minutes
pour achever l'opération, qui n'avait pas coûté la moitié du temps
ordinaire.

«Bravo! bravo! s'écria toute la troupe; notre père est un véritable
sorcier. Mais par quel artifice a-t-il pu obtenir un pareil résultat?

--Mon artifice est bien simple, répondis-je, et il n'est pas un
Groënlandais auquel il ne soit familier. Aussitôt qu'ils ont pris un
chien de mer, ils commencent par le souffler ainsi; de cette manière
l'animal surnage au-dessus de l'eau, et ils le remorquent facilement
avec leur caïak. On dit aussi que les bouchers se servent de ce procédé
pour donner à leur viande un aspect séduisant, et en trouver plus
facilement le débit.»

Je réitérai mon opération pour chacun des animaux; et j'eus bientôt
achevé ma tâche, parce que j'acquérais plus d'habileté à chaque nouvelle
expérience. Toutefois le jour entier fut rempli par ce travail.

Depuis longtemps j'avais besoin d'une meule pour moudre notre grain, et,
dans ma dernière excursion, j'avais remarqué un arbre qui m'avait semblé
propre à cet usage. Le lendemain, nous nous mîmes en route pour aller
l'abattre, avec tout l'attirail de cordes, de coins et de haches usité
en pareille circonstance. Arrivé au pied de l'arbre, je fis monter Fritz
et Jack au sommet, avec l'ordre d'abattre les branches qui pourraient le
gêner dans sa chute. Ils durent aussi attacher deux longues cordes
au-dessous de la cime, afin que nous pussions faire tomber l'arbre du
côté qui nous semblerait le plus convenable. Ensuite la scie fut mise en
oeuvre au pied du tronc: après avoir pratiqué une profonde entaille de
chaque côté, nous courûmes à nos cordes, que nous commençâmes à tirer de
toutes nos forces. Le tronc s'inclina et ne tarda pas à s'abattre avec
un bruyant craquement et sans le moindre accident. Une fois par terre,
je le fis partager en tronçons de quatre pieds de long, qui furent
immédiatement chargés sur le chariot. Le reste du bois fut laissé sur la
place pour servir en temps et lieu.

Tout ce travail avait demandé deux jours, et ce ne fut que le troisième
qu'il me fut possible de mettre le bois en oeuvre. À chacun des tronçons
j'adaptai une traverse en forme de fléau, qui se relevait et s'abaissait
à volonté, et de manière qu'une des extrémités retombait sur la partie
plane du bois. À cette extrémité venait se fixer un marteau de bois,
dont la tête arrondie correspondait au centre du billot, légèrement
creusé à cette place. À l'autre bout de la traverse j'attachai une
espèce d'auge dont le poids fut calculé de telle sorte que le marteau se
trouvât plus léger que l'auge lorsqu'elle serait remplie d'eau. Quand
l'auge s'emplissait, la traverse en retombant élevait le marteau; et
quand elle se vidait, elle accélérait la chute du marteau sur le billot.
Je terminai mon ouvrage en fixant au centre du billot une vertèbre de
baleine, dont l'ouverture formait un mortier naturel.

Ce travail achevé, je me mis en devoir d'amener l'eau du puits derrière
la maison, et à une hauteur convenable, au moyen d'un conduit de bambou.
Mes conduits furent disposés au-dessous de la chute d'eau à environ un
pied de profondeur. Du grand conduit partaient six tuyaux plus petits,
destinés à aller porter l'eau à chacune des auges, qui, se remplissant
et se vidant alternativement, ne pouvaient manquer d'imprimer aux
marteaux un mouvement uniforme. Nous avions obtenu de cette manière le
moulin le plus convenable à notre position, attendu qu'il marchait sans
roue, et que la confection d'une roue avec ses accessoires se fût
trouvée probablement au-dessus de nos forces.

Aussitôt que la machine fut achevée, ma femme plaça quelques mesures de
riz dans les mortiers, et passa la journée entière à surveiller la
marche de l'appareil. À la fin du jour, le grain était entièrement
débarrassé de son enveloppe et prêt à être employé à la cuisine. La
lenteur de la machine nous inquiéta peu lorsque nous fûmes assurés
quelle marchait assez bien pour l'abandonner à elle-même.

«Quel bonheur! s'écrièrent les enfants; nous voilà en état de préparer
de l'avoine, de l'orge et de tous les autres grains pour faire de la
soupe et de la bouillie! Notre bonne cuisinière et ses aides seront
délivrés à l'avenir de l'éternel travail du pilon.»

Pendant que nous étions encore occupés à la construction de nos pilons,
nous remarquâmes que les jeunes autruches faisaient de fréquentes
visites à notre nouveau champ, et qu'elles rentraient au logis
rassasiées. Mais quel ne fut pas mon étonnement quand je reconnus
qu'effectivement le grain était mûr, alors qu'à peine quatre mois
s'étaient écoulés depuis l'ensemencement! Ainsi nous pouvions compter à
l'avenir sur deux récoltes par an.

Cette découverte nous occasionna un travail inattendu et tout à fait
hors de saison; car c'était précisément l'époque du passage des harengs
et des chiens marins. La mère ne se lassait pas de gémir en demandant
comment nous viendrions à bout de cette menaçante série de travaux; car
elle n'oubliait pas que c'était également l'instant de faire la récolte
du manioc et des pommes de terre. Je la consolai en lui rappelant que le
manioc pouvait rester en terre sans inconvénient, tandis que la récolte
des patates était bien moins pénible dans cette terre légère que dans
les terrains pierreux de notre pays. «Quant au grain, ajoutai-je, nous
en ferons la moisson et le battage à la mode italienne. Si nous y
perdons quelque chose, nous le rattraperons bien à la récolte suivante.»

Sans perdre de temps, je fis préparer devant la maison une espèce
d'esplanade que nous arrosâmes ensuite de fumier liquide; puis je fis
fouler la place par notre bétail, en même temps que nous battions la
terre avec des avirons, des pelles et des masses. Lorsque le soleil eut
séché le sol, nous l'arrosâmes une seconde fois, et je le fis battre et
fouler de nouveau, jusqu'à ce que la terre fût devenue aussi dure et
aussi unie que celle des aires de notre pays.

Alors nous nous rendîmes au champ munis de faucilles, et suivis de Sturm
et de Brummer, qui portaient la grande corbeille destinée à recevoir le
grain.

Arrivés sur la place, ma femme demanda des liens pour les gerbes, et les
enfants des fourches et des râteaux pour rassembler les épis en
monceaux.

«Point tant de cérémonies, leur dis-je; aujourd'hui nous travaillons à
l'italienne, et l'Italien est trop ennemi de la peine et du travail pour
savoir ce que c'est qu'un lien ou un râteau lorsqu'il s'agit de moisson.

--Mais, reprit Fritz, comment s'y prennent-ils pour rassembler les
gerbes et pour les rapporter à la maison?

--De la manière la plus simple du monde, lui répondis-je, car ils ne
font pas de gerbes, et ils battent le grain sur place.»

Fritz demeura quelques instants pensif; il ne savait trop comment s'y
prendre pour commencer son rôle de moissonneur. Alors je lui dis de
prendre une poignée d'épis dans la main gauche, en se servant de la
faucille avec la droite, de lier chaque poignée avec un lien de paille,
et de la jeter ensuite dans la corbeille.

Ma nouvelle méthode plut beaucoup aux jeunes travailleurs, et le champ
fut bientôt dépouillé de sa riche moisson, tandis que notre corbeille se
remplissait d'une ample provision d'épis.

«Voilà une belle économie! s'écria ma femme en gémissant. Tous les épis
tombés restent sur le sillon avec le chaume, et c'est un spectacle à
briser le coeur d'un bon et brave moissonneur suisse.

--Vous vous trompez, lui répondis-je, l'Italien est trop bon ménager
pour laisser perdre ces restes précieux. Mais il paraît qu'il aime mieux
les boire que les manger.

--Voilà une énigme qui a besoin d'explication, repartit ma femme.

--Et vous allez l'avoir, ma chère femme, lui répondis-je. Comme l'Italie
renferme plus de terres labourables que de pâturages, le fermier manque
d'herbe et de foin. Alors il conduit son bétail dans les champs
moissonnés, après avoir eu la précaution de laisser l'herbe pousser
entre les sillons pendant quelques jours ou quelques semaines. Le bétail
ainsi nourri donne un lait excellent, et c'est pourquoi l'on peut dire
que l'Italien aime mieux boire le superflu de son grain que de le
manger.

--Mais alors où prennent-ils leur litière? me demanda ma femme.

MOI. Nulle part; car il n'est pas dans leurs habitudes de s'en servir,
quoique je n'ose décider si cet usage n'entraîne pas de graves
inconvénients. Mais occupons-nous maintenant du battage, qui n'est pas
moins simple que la moisson.»

De retour à la maison, nous commençâmes les préparatifs de cette
importante opération. Ernest et Franz, sous la direction de leur mère,
répandirent les gerbes en cercle sur toute la superficie de l'aire,
après avoir trié les différentes espèces de grains. Alors commença une
opération toute nouvelle et toute bizarre. Les quatre enfants, grimpés
sur leurs montures, reçurent l'ordre de courir tout autour de l'aire,
pilant et broyant le grain, au milieu d'un nuage de paille et de
poussière. Ma femme et moi, armés de pelles de bois, nous étions chargés
de réunir les épis dispersés et de les remettre sur le passage des
batteurs en grange. Cette nouvelle méthode donna lieu à quelques
incidents que je n'avais pas prévus, car de temps en temps nos montures
attrapaient une bouchée de grain battu; sur quoi ma femme observa
malicieusement que si cette manière de nourrir les animaux n'était pas
tout à fait économique, elle épargnait du moins les frais de grenier et
de conservation.

Mais je lui répondis gravement par le proverbe: À boeuf qui bat bouche
pleine.

«D'ailleurs, ajoutai-je, ce n'est pas à côté d'une pareille moisson
qu'il faut se montrer avare, et une poignée de grains par-ci par-là
n'est pas une si grande perte.»

Le grain battu, il fallait le nettoyer. Les épis furent donc jetés au
vent avec des pelles à vanner, de sorte que la paille et les écorces
vides s'envolaient avec la poussière, tandis que le grain retombait par
son propre poids. Je laissai les enfants se relayer dans cette
désagréable opération, rendue plus pénible encore par notre
inexpérience.

Pendant le vannage, toute notre volaille était accourue à la porte de
l'aire, et elle commença à becqueter si furieusement le grain, que
pendant plus d'une minute un rire général nous laissa sans force contre
la formidable invasion. Les enfants s'étant élancés avec impétuosité
pour arrêter le pillage, je modérai leur ardeur en ajoutant: «Laissez
ces nouveaux hôtes prendre part à notre superflu; nous y perdrons
quelques poignées de grain, mais nous y gagnerons de bonnes volailles.
D'ailleurs cet abandon a quelque chose de patriarcal qui convient tout à
fait à notre nouvelle vie.»

Lorsque nous en vînmes à mesurer notre récolte, nous trouvâmes plus de
cent mesures de froment et au moins deux cents mesures d'orge, qui
furent serrées avec soin dans la chambre aux provisions.

Le maïs demandait une manipulation particulière. Les épis furent séparés
des tiges, épluchés et étendus sur l'aire pour sécher. Nous les battîmes
ensuite avec de grands fléaux pour faire sortir le grain. Cette
opération produisit plus de quatre-vingts mesures, à notre grand
étonnement. D'où je conclus que cette semence était parfaitement
appropriée au climat et au terrain.

Maintenant il s'agissait de préparer de nouveau le champ pour la seconde
récolte. Il fallait débarrasser le terrain du chaume et des tiges de
mais, qui devaient nous fournir d'excellentes bourrées.

Lorsque nous arrivâmes avec nos faucilles, nous fûmes bien étonnés de
trouver la place occupée par une troupe nombreuse de cailles du Mexique,
qui avaient profité de nos deux jours d'absence pour s'établir dans les
sillons. La surprise fut si complète, qu'il ne nous resta entre les
mains qu'une seule caille, abattue d'un coup de pierre par l'adroit
Fritz. Je me promis bien pour l'avenir de faire une bonne récolte de
cailles après chaque récolte de blé, en disposant des lacets dans les
sillons.

La paille fut mise en meule et destinée à renouveler notre provision de
fourrages. Les feuilles de maïs nous servirent à remplir nos paillasses;
enfin le chaume brûlé nous donna des cendres que ma femme fit mettre à
part pour les lessives.

Lorsque la terre fut préparée, je m'occupai de l'ensemencement; et cette
fois, pour varier la récolte, je semai du seigle, du froment et de
l'avoine.

À peine ce travail était-il achevé, que le passage des harengs commença.
Comme la maison était abondamment fournie de provisions, nous nous
contentâmes d'un tonneau de harengs fumés, et d'un tonneau de harengs
salés. Toutefois les viviers furent remplis, afin de nous fournir du
poisson frais dans l'occasion.

Immédiatement après commença une chasse bien autrement importante, celle
des chiens de mer, à laquelle je me livrais avec un zèle toujours
croissant depuis l'invention de ma pompe à air, qui me donnait toute
facilité pour enlever les peaux. Dans cette grave occasion, le caïak fut
équipé en guerre pour la première fois; je préparai en même temps deux
harpons garnis de vessies, qui furent placés de chaque côté du bâtiment,
dans deux courroies disposées à cet effet.

Ces préparatifs terminés, Fritz endossa sur le rivage son vêtement de
pêche. Des pantalons de boyaux de chiens de mer, le justaucorps dont
nous avons fait la description, et une cape groënlandaise formaient son
armure défensive. Les armes offensives étaient les deux rames et les
deux harpons, qu'il agitait fièrement en l'air, comme le trident du dieu
des mers, en prononçant le fameux _quos ego_! de Virgile. Bientôt il
prit place dans le caïak, et s'éloigna du bord pour la chasse
aventureuse. Un formidable cri de triomphe annonça le départ du
bâtiment, et nous entendîmes Fritz entonner avec assurance le chant du
pêcheur groënlandais. La bonne mère, en dépit de toutes ses inquiétudes,
ne pouvait s'empêcher de rire, et de l'aspect grotesque de notre
embarcation, et du bizarre accoutrement de notre chevalier de mer. Quant
à moi, j'étais sans inquiétude, sachant que Fritz était excellent
nageur, et qu'on pouvait compter sur sa vigueur et son sang-froid dans
une occasion difficile. Toutefois, pour rassurer sa mère, je fis mettre
la chaloupe en état, afin de courir au secours de notre pêcheur, s'il
était menacé de quelque catastrophe.

Après plusieurs évolutions couronnées de succès, notre héros, encouragé
par les acclamations des spectateurs, voulut entrer dans le ruisseau du
Chacal; mais son entreprise échoua, et nous le vîmes bientôt entraîné
vers la pleine mer avec la rapidité d'une flèche. À cette vue, je jugeai
prudent de mettre la chaloupe à l'eau pour suivre les traces du
malencontreux voyageur. Mais, malgré tout notre empressement, le caïak
avait disparu avant que la chaloupe fût sortie de la baie. Toutefois la
rapide embarcation, encore accélérée par le mouvement de nos trois
rames, eut bientôt atteint le banc de sable où notre navire avait
échoué, et vers lequel le courant avait dû emporter l'aventureux
pêcheur. Dans cet endroit, la mer était hérissée de rochers à fleur
d'eau, battus par les vagues, qui laissaient de temps en temps leur tête
à découvert en se retirant. Nous eûmes bientôt trouvé un passage qui
nous conduisit au milieu d'un labyrinthe de petites îles escarpées qui
allaient rejoindre un promontoire éloigné et d'un aspect sauvage.

Ici mon embarras redoubla; car la vue, bornée de toutes parts, ne
permettait pas de reconnaître les traces du caïak; et comment deviner
lequel de ces îlots pouvait dérober Fritz à nos regards?

L'incertitude durait depuis quelques instants, lorsque je vis s'élever
dans l'éloignement une légère fumée suivie d'une faible détonation que
nous crûmes reconnaître pour un coup de pistolet.

«C'est Fritz, m'écriai-je avec un soupir de soulagement.

--Où donc?» demandèrent les enfants en relevant leurs têtes inquiètes.

À cet instant, une seconde détonation suivit la première, et je pus les
assurer qu'au bout d'un quart d'heure nous aurions rejoint le fugitif.
Nous répondîmes à notre tour par un coup de feu dans la direction que je
désignai, et notre signal ne resta pas longtemps sans réponse.

Je fis aussitôt virer de bord vers l'endroit indiqué; Ernest regardait à
sa montre d'argent, et au bout de dix minutes nous étions en vue du
caïak; cinq autres minutes n'étaient pas écoulées, que les deux
embarcations se trouvaient bord à bord.

Notre étonnement fut à son comble lorsque nous eûmes aperçu une vache
marine que notre intrépide aventurier avait frappée à mort avec ses deux
harpons, et dont le cadavre flottait à la surface de l'eau.

Je commençai par faire au héros groënlandais quelques reproches sur sa
disparition, qui nous avait jetés dans une grande inquiétude; mais il
s'excusa sur la rapidité du courant qui l'avait entraîné malgré lui.

«Je ne tardai pas à rencontrer plusieurs vaches marines, ajouta-t-il;
mais elles ne me laissèrent pas le temps de les attaquer. Après une
longue poursuite, je parvins enfin à enfoncer mon premier harpon dans le
dos de la dernière de la troupe. La douleur de sa blessure ayant ralenti
sa course, je réussis bientôt à faire usage de mon second harpon. Alors
l'animal chercha un asile au milieu de ces rochers, où je le suivis et
où je me hâtai de l'achever avec mes pistolets.

MOI. Tu as eu affaire à un redoutable adversaire. Quoique la vache
marine soit d'un naturel craintif, ses blessures la rendent quelquefois
furieuse. Elle se retourne alors contre son ennemi, et met en pièces le
canot le plus solide, à l'aide de ses redoutables défenses. Enfin te
voilà sain et sauf, grâce à Dieu, ce qui vaut mieux que toutes les
vaches marines du monde; car, en vérité, je ne sais trop ce que nous
allons faire de celle-ci: elle a bien quatorze pieds de long,
quoiqu'elle ne me paraisse pas encore parvenue à toute sa taille.

FRITZ. Oh! cher père, si nous ne pouvons tirer le corps de ce labyrinthe
de rochers, permettez-moi au moins de rapporter la tête avec ses deux
terribles défenses. Je l'attacherai à la proue de mon caïak, que je
baptiserai du nom de _la Vache marine_.

MOI. Dans tous les cas, nous n'abandonnerons pas les défenses; c'est la
partie la plus précieuse de l'animal; elles sont très-recherchées à
cause de leur blancheur, qui peut se comparer à celle de l'ivoire. Quant
à la chair, elle ne vaut pas la peine qu'on s'en occupe. Ainsi, pendant
que je vais découper quelques lanières de cette peau épaisse, qui
peuvent nous devenir utiles, empare-toi de la tête, que tu désires. Mais
hâtons-nous; car le ciel s'obscurcit comme s'il se préparait un orage.

ERNEST. Je croyais que la vache marine est un animal du Nord. Comment
s'en rencontre-t-il dans ces parages?

MOI. Ton observation est juste; mais il est possible qu'il s'en trouve
aussi vers le pôle antarctique, et qu'une tempête les ait entraînées
jusqu'ici. Du reste, on a au Cap une espèce de vaches marines plus
petites que celle-ci. Elles se nourrissent d'algues, et aussi de moules
et d'huîtres, qu'elles détachent des rochers à l'aide de leurs dents.»

Cet entretien n'avait pas interrompu notre travail, et Fritz fit
observer qu'il serait utile d'ajouter à l'équipement du caïak une lance
et une hache, aussi bien qu'une petite boussole dans une boîte de verre,
afin que le rameur pût s'orienter si une tempête le jetait en pleine
mer. L'observation me parut si juste, que je promis de m'en occuper.

Lorsque notre travail fut terminé, j'offris à Fritz de le prendre dans
la chaloupe avec son embarcation; mais il préféra retourner comme il
était venu, afin d'aller annoncer notre arrivée à ma bonne femme, que
cette longue absence devait inquiéter.



CHAPITRE XVII

L'orage.--Les clous de girofle.--Le pont-levis.--Le lèche-sel.--Le
pemmikan.--Les pigeons messagers.--L'hyène.


À peine avions-nous fait le quart du chemin, que nous fûmes surpris par
un ouragan terrible accompagné de pluie et de vent. Je me trouvai dans
le plus grand embarras à cette irruption soudaine, qui avait devancé mes
prévisions d'une heure. Les rafales de pluie avaient dérobé Fritz à nos
regards, et le tumulte des éléments ne nous permettait pas de le
rappeler. J'ordonnai aux enfants de se couvrir de leurs vêtements de
mer, et de s'attacher à la chaloupe par des courroies, afin de n'être
pas emportés par la lame. Je fus obligé d'avoir recours moi-même à ce
moyen, et nous nous recommandâmes à Dieu, abandonnant la pinasse à son
destin, dans notre impuissance à la gouverner.

La violence de l'ouragan redoublait, bien qu'à chaque minute il nous
semblât que sa fureur fût à son comble. Les vagues s'élevaient jusqu'aux
nuages, et de sinistres éclairs sillonnaient l'obscurité, répandant une
lueur sombre sur les montagnes d'eau qui mugissaient autour de nous.
Tantôt notre frêle bâtiment se trouvait au sommet de la vague; tantôt il
redescendait au fond des abîmes avec la rapidité de l'éclair. Les flots
remplissaient la chaloupe, nous menaçant à chaque instant d'une
destruction certaine.

L'ouragan ne tarda pas à se dissiper comme il était venu, et le vent
paraissait avoir épuisé sa fureur. Mais les nuages sombres au-dessus de
nos têtes, les vagues menaçantes sous nos pieds, continuaient
d'entretenir nos craintes.

Au milieu de nos angoisses, j'avais la satisfaction de voir que la
chaloupe se conduisait parfaitement. La fureur des vagues n'avait que
peu de prise sur elle, et nous trouvions toujours le temps de donner
deux ou trois vigoureux coups de pompe pour vider la cale après le
passage de chaque vague. Quelques coups de rames donnés à propos avaient
réussi à maintenir le bâtiment dans sa route.

Cette certitude, sans nous rassurer complètement, me laissait du moins
assez de courage et de sang-froid pour ordonner les manoeuvres
nécessaires et soutenir les forces de mon équipage. Ma plus vive
inquiétude était sur le sort du caïak, qui devait avoir été surpris
comme nous par l'orage. Je me figurais l'intrépide Fritz brisé contre
les rochers, ou entraîné dans les plaines d'un océan sans bornes; et,
n'osant désormais prier pour son salut, je ne demandais au Seigneur que
la force nécessaire pour supporter cette perte déchirante avec la
résignation d'un chrétien et d'un serviteur de ses saints autels.

Enfin nous nous trouvions à la hauteur du cap de la Délivrance. Je
commençai à respirer plus librement, et, me penchant sur ma rame avec la
force du désespoir, j'entrai brusquement dans le passage bien connu, au
moment où la fureur des flots allait nous en éloigner pour toujours.
Notre première pensée fut un sentiment profond de gratitude envers la
Providence, qui venait de nous accorder une si miraculeuse protection.

Le premier spectacle qui frappa mes yeux fut un groupe composé de ma
femme, de Franz et de Fritz agenouillés sur le rivage pour remercier le
Seigneur du retour inespéré de ce dernier, et lui offrir leurs
supplications pour nous trois, qu'ils croyaient encore au milieu du
péril.

Leur prière fut interrompue par nos cris de joie: et nous nous
précipitâmes dans leurs bras avec un torrent de larmes. Je craignais
quelques reproches de la part de ma femme; mais elle était trop vivement
émue pour empoisonner la joie du retour par ces plaintes intempestives
dont les hommes s'accablent trop souvent après le danger, et qui
finissent par devenir la source d'animosités irréconciliables. Les trois
nouveaux venus se réunirent alors au groupe des suppliants pour adresser
à l'Éternel de ferventes actions de grâces. Ce devoir accompli, toute la
famille reprit le chemin de Felsen-Heim pour aller changer de vêtements,
et s'entretenir, autour d'un bon repas, des importantes aventures de
cette journée.

FRITZ. «Je ne peux pas dire que j'aie éprouvé un moment de terreur
réelle, tant j'étais persuadé de la solidité de mon bâtiment. À chaque
lame qui fondait sur moi je retenais ma respiration, et je me trouvais
bientôt au sommet du flot qui avait menacé de m'engloutir. Ma seule
inquiétude était la crainte de perdre ma rame; car alors ma position fût
devenue critique. Au reste, la violence du vent m'eut bientôt porté dans
le chenal avec la rapidité d'une flèche. Chaque fois que le caïak se
trouvait au haut de la lame, j'apercevais la terre, qui disparaissait de
nouveau lorsque je redescendais dans un des mille abîmes entr'ouverts
autour de moi. Je débarquai au moment où commençait la dernière rafale
de pluie, contre laquelle je cherchai un asile dans le creux d'un
rocher. Après avoir laissé passer ce terrible nuage, nous retournâmes au
rivage afin d'avoir des nouvelles de la chaloupe, et nos coeurs pleins
d'angoisses adressaient au Ciel une fervente prière que la Providence a
exaucée.

ERNEST. Malgré tout, c'était une rude joute; et je peux avouer
maintenant que je ne suis pas fâché de me trouver sur la terre ferme;
car tant qu'a duré le danger, je me suis bien gardé de laisser échapper
une plainte ni une parole.

MOI. C'est vrai, mon cher enfant. Et, en effet, une attitude calme et
paisible rend souvent de grands services dans une position critique,
quoiqu'elle devienne inutile lorsque l'occasion exige une prompte
résolution ou un effort désespéré. Quelquefois aussi l'enjouement a son
mérite, pourvu qu'il ne nous fasse pas perdre de vue la grandeur du
danger et les mesures qu'il exige.

MA FEMME. Pour moi, mon anxiété était si vive, que le sang-froid m'eût
été aussi impossible que l'enjouement, la seule pensée du Père
tout-puissant qui est dans le ciel m'a permis de conserver quelques
forces.

MOI. Et tu avais pris le parti le plus sage, ma chère femme. Mais
maintenant que le danger est passé, je ne donnerais pas cette périlleuse
expérience pour beaucoup; car à cette heure nous sommes si bien
convaincus de la solidité de notre pinasse, que je n'hésiterais pas à la
mettre en mer pour courir au secours d'un navire en péril. Et cette
pensée consolante me donne du courage pour l'avenir, en me faisant
entrevoir la possibilité de quitter un jour cette plage déserte.

FRITZ. Mon caïak n'est pas sorti moins triomphant de cette terrible
épreuve, et je ne serais pas le dernier à suivre la chaloupe avec lui.
Peut-être aussi pourrions-nous porter secours aux navires de plus loin,
en élevant sur le rocher de l'île aux Requins une batterie de sauvetage
avec un grand pavillon. Dans les temps orageux nous pourrions avertir
les bâtiments par un coup de canon, et dans les jours sereins le
pavillon suffirait pour leur annoncer notre présence et l'existence d'un
bon ancrage dans la baie de la Délivrance.

TOUS. C'est une idée excellente.

MOI. Sans doute, mes enfants. Si j'avais le précieux chapeau du petit
Fortunatus, je n'hésiterais pas à prendre deux canons entre mes bras et
à m'envoler au sommet du rocher, comme le Roc fabuleux avec un éléphant
ou un rhinocéros dans ses formidables serres. Je vous fais compliment
des sages projets de votre imagination.

MA FEMME. Ces plans mêmes prouvent toute leur confiance dans ton
habileté, mon cher ami, et tu devrais les accueillir avec
reconnaissance.

MOI. Sans contredit. Et, pour cette fois, je m'engage à ne pas m'opposer
à l'exécution, à condition que l'un de nous se chargera de monter sur la
cime du rocher.»

Après notre repas, la chaloupe fut tirée sur le rivage, débarrassée de
sa cargaison et traînée jusqu'à Felsen-Heim par nos animaux. Arrivée là,
je la fis placer dans la chambre aux provisions avec le caïak, que Fritz
et Ernest avaient chargé sur leurs épaules. La tête de la vache marine
fut mise dans notre atelier, où, grâce à mes soins, elle se trouva
bientôt en état de figurer dignement à la place que Fritz lui avait
destinée.

L'orage avait tellement grossi les ruisseaux, qu'il s'en était suivi
plusieurs inondations, particulièrement dans le voisinage de
Falken-Horst. Le ruisseau du Chacal lui même avait éprouvé une telle
crue, malgré la profondeur de son lit, que notre pont avait failli être
emporté. Près de Falken-Horst, la fontaine et le canal avaient essuyé
des dommages sérieux qui demandaient une prompte réparation.

En arrivant à la chute d'eau, nous trouvâmes la terre jonchée d'une
espèce de baies d'un brun foncé, couronnées d'un petit bouquet de
feuilles et de la grosseur d'une noisette ordinaire. Leur aspect était
si engageant, que les enfants n'hésitèrent pas à en avaler
quelques-unes; mais le goût en était si acre, qu'ils les recrachèrent
aussitôt avec répugnance, juste châtiment de leur gourmandise.

Je ne m'en serais pas occupé davantage, si leur odeur ne me les eût
aussitôt fait reconnaître pour le véritable fruit du giroflier. C'était
une découverte trop importante pour ne pas attirer toute notre
attention. Un sac fut rempli de cette précieuse production, et rapporté
à Felsen-Heim, où il ne manqua pas d'être accueilli avec reconnaissance
par notre cuisinière.

Comme j'avais observé combien les dernières pluies avaient été
favorables à nos semailles, je résolus de diriger l'eau de mes meules,
au milieu de notre petit champ, et de la laisser couler librement
pendant la saison des chaleurs. Au retour de la saison des pluies, je
lui donnai un écoulement vers le ruisseau du Chacal.

Vers le même temps, la pêche du saumon et de l'esturgeon vint renouveler
notre provision de poisson salé, fumé et mariné. Je fis également
l'essai de conserver une paire des plus beaux saumons pour nous en
régaler quelque jour. Je choisis donc les deux plus gros, auxquels nous
passâmes une longue corde à travers les ouïes; et la corde fut fixée à
un poteau, à la place la plus profonde et la plus tranquille de la baie
du Salut. J'avais lu que ce procédé est très usité en Hongrie, où l'on
en éprouve les plus heureux résultats.

Vers cette époque, et au milieu d'une belle nuit d'été, mon sommeil fut
interrompu tout à coup par un hurlement furieux de nos gardiens, suivi
de sourds trépignements qui me rappelèrent la terrible invasion des
chacals. Déjà, comme il arrive dans les alarmes nocturnes, mon
imagination peuplait la cour de fantômes terribles, parmi lesquels les
buffles, les ours et les boas ne jouaient pas le rôle le moins
formidable. Toutefois je résolus de ne pas demeurer plus longtemps dans
l'incertitude, et, sautant du lit à demi nu, je saisis la première arme
qui se trouva sous ma main, et je m'élançai vers la porte de ma maison,
dont la partie supérieure était restée ouverte, selon notre coutume
durant les nuits d'été.

À peine avais-je passé la moitié de mon corps par l'ouverture, que je
reconnus la tête de Fritz à la fenêtre voisine.

«Au nom du Ciel, qu'est-ce que cela?» me demanda-t-il à voix basse.»

Je lui répondis que j'avais cru d'abord à quelque nouveau danger, mais
que je commençais à m'apercevoir que c'était un nouveau tour des
cochons.

«Toutefois, ajoutai-je, il est à craindre que la plaisanterie ne finisse
mal pour eux; car je crois qu'ils ont déjà les chiens à leurs trousses.
Hâtons-nous de sortir, afin d'arrêter le carnage.»

À ces mots, Fritz sauta par la fenêtre, à moitié vêtu, et nous volâmes
sur la scène du combat. Nous reconnûmes alors le reste de la troupe de
cochons sauvages qui venait de pénétrer chez nous par le pont du
ruisseau du Chacal, et qui se préparait à faire irruption dans le jardin
de ma femme. Mais les chiens faisaient bonne garde, et deux d'entre eux
avaient saisi le mâle par les oreilles, tandis que le reste de la troupe
fuyait devant les deux autres.

Le plus pressant était d'aller au secours du captif, tandis que Fritz
rappelait les chiens à grands cris. Nous eûmes beaucoup de peine à venir
à bout de notre entreprise. Toutefois je parvins à faire lâcher prise à
nos gardiens; et le prisonnier s'échappa avec un sourd grognement, sans
songer à dire merci.

M'étant transporté sur le bord du ruisseau, je trouvai le pont levé,
comme à l'ordinaire; les malencontreux animaux, avec une légèreté dont
jusque-là je ne les soupçonnais pas capables, avaient passé sur les
trois poutres qui lui servaient de supports. Cet incident me fit prendre
la résolution de changer le pont mouvant en un pont-levis, qu'on
lèverait tous les soirs, et qui nous mettrait à l'abri de pareilles
invasions pour l'avenir.

Dès le lendemain matin, nous nous mîmes à l'oeuvre, et la charpente du
pont fut bientôt achevée. À défaut de chaînes, j'employai de fortes
cordes, au moyen desquelles notre pont se levait et s'abaissait avec
assez de facilité pour que les enfants pussent le mettre en mouvement.

Ainsi construit, notre ouvrage était plus que suffisant pour nous
garantir des bêtes féroces. En cas d'attaque de la part de nos
semblables, nous pouvions remplacer le câble par une chaîne, et rendre
notre demeure inattaquable. Ainsi donc, malgré la grossièreté de
l'exécution, notre rempart avait pour nous tous les avantages de la
meilleure fortification; mais il faut convenir en même temps qu'il eût
suffi d'un coup de canon pour tout jeter à bas, et que d'ailleurs le
ruisseau n'était ni assez large ni assez profond pour arrêter un ennemi
déterminé.

Pendant cet important travail, les enfants ayant eu l'occasion de monter
sur les deux poteaux qui soutenaient la porte du pont-levis, me dirent
qu'ils avaient aperçu plusieurs fois dans l'éloignement le troupeau de
gazelles et d'antilopes dont nous avions si heureusement enrichi notre
domaine. On les voyait approcher de Falken-Horst, tantôt seuls, tantôt
par petites troupes; mais au moindre bruit les timides animaux
disparaissaient, comme par enchantement, dans les profondeurs de la
forêt.

«Quel dommage, s'écria un jour Fritz, que ces charmants animaux se
montrent si sauvages! Ce serait un grand plaisir de les voir arriver au
ruisseau chaque matin pour se désaltérer, pendant que nous nous livrons
aux travaux ordinaires!

ERNEST. En établissant une _place d'appât_, comme celle de la
Nouvelle-Géorgie, nous verrions bientôt les gazelles accourir
d'elles-mêmes.

MOI. Tu aurais raison, mon cher Ernest, si ces places étaient l'ouvrage
de l'homme; mais le plus souvent elles sont l'oeuvre de la nature. Nous
avons quelque chose d'analogue dans les montagnes de notre patrie: ce
sont des lèche-sel, c'est-à-dire des places où la pierre est imprégnée
de sel ou de salpêtre, dont les chamois se montrent extrêmement friands,
de sorte que le chasseur est presque sûr d'y rencontrer sa proie et de
s'en emparer.

FRANZ. L'idée de citer la Nouvelle-Géorgie à ce propos me parait
joliment empreinte de pédanterie.

MOI. Dans le monde des pensées nous ne reconnaissons pas les distances;
tout ce qui se ressemble est voisin. Les plus précieuses découvertes ne
sont la plupart du temps qu'une heureuse combinaison d'images et de
pensées demeurées jusqu'alors cachées dans le cerveau de l'inventeur.

FRITZ. J'en conviens, mon père; mais je voudrais bien savoir que penser
de cette place d'appât dont Ernest voulait parler.

MOI. Il en existe une, entre autres, dans la Nouvelle-Géorgie, contrée
située au pied de la chaîne des Alléghanis. Du reste, elle n'a pas plus
de trois à quatre arpents. On y trouve une sorte de marne ou d'argile
très-fine, dont les animaux apprivoisés ne se montrent pas moins friands
que les bêtes sauvages; et le sol est sillonné de profondes excavations
dues à la gourmandise des visiteurs. Les buffles sauvages sont les
animaux qu'on y rencontre le plus fréquemment.

JACK. Mais n'a-t-on pas essayé de faire des places d'appât
artificielles?

MOI. Sans doute; mais de pareils essais sont bien petits à côté de ceux
de la nature. Au reste, il faut observer encore que la marne de Géorgie
est plutôt sucrée que salée, de sorte qu'on ne peut la comparer aux
lèche-sel de nos parcs royaux.

FRITZ. Qu'est-ce qu'un lèche-sel, cher père?

MOI. C'est une grande caisse d'environ quatre pieds de haut que l'on
dispose sur le sol dans quelque lieu écarté de la forêt ou du parc où
l'on veut chasser. La caisse est ensuite remplie d'argile salée bien
battue, que l'on recouvre même quelquefois de verdure pour mieux tromper
le gibier. Les animaux s'approchent, et, tandis qu'ils lèchent la terre
sans défiance, le chasseur, embusqué dans un taillis voisin, peut tirer
à coup sûr.

TOUS. Pour le coup, cher père, il nous faut établir un lèche-sel, et
nous aurons bientôt un parc rempli de gibier de toute espèce. Les muscs,
les gazelles et les buffles ne nous manqueront pas.

MOI. Peste, comme vous y allez! On dirait que nous sommes dans la
Nouvelle-Géorgie, et ce n'était pas la peine de tant railler le pauvre
Ernest lorsqu'il a mis l'affaire sur le tapis. Si j'écoutais tous ces
beaux projets, je ne saurais bientôt plus où prendre du temps et des
forces pour exécuter tout ce qui vous passe par la tête.

TOUS. Nous vous aiderons, cher père, nous travaillerons autant qu'il
vous plaira; mettez-nous seulement à l'épreuve.

MOI. Si vous tenez tant à ce projet, nous verrons à nous en occuper plus
tard. Mais maintenant j'ai besoin de terre à porcelaine et de grands
bambous pour exécuter un plan plus important. Tenez-vous prêts à
m'accompagner jusqu'à l'Écluse.

TOUS. Merci, mille fois merci, cher père! Voici donc les excursions, la
chasse et les découvertes qui vont recommencer; cela vaut mieux que tous
les ponts-levis du monde.

FRITZ. Je vais préparer un pemmikan pour la route. Il nous reste assez
de chair d'ours pour cela, et elle ne vaut pas grand'chose autrement.»

Cet entretien me fit voir qu'il y avait un plan de campagne organisé de
longue main, et contre lequel il ne me restait aucune objection
sérieuse, car la saison était éminemment favorable, et tout ce qui
tendait à semer quelque variété dans la vie uniforme de Felsen-Heim me
paraissait devoir être accueilli avec empressement.

Fritz courut vers sa mère, qui était occupée au jardin, et lui demanda
humblement un morceau de chair d'ours pour préparer un pemmikan.

MA FEMME. «Veux-tu commencer par me dire ce que c'est qu'un pemmikan, et
ce que tu en veux faire?

FRITZ. Le pemmikan est une provision de bouche que les marchands de
peaux du Canada ont coutume d'emporter dans leurs longs voyages de
commerce parmi les tribus indiennes. Elle consiste en chair d'ours ou de
chevreuil coupée en petits morceaux et pilée; il n'y a pas d'aliment
moins embarrassant et plus nutritif.

MA FEMME. Et pourquoi y songer aujourd'hui plutôt qu'un autre jour?

FRITZ. Nous venons de décider une expédition importante, et nous ne
voulons point laisser nos meilleures provisions se gâter au logis.

MA FEMME. Voilà ce qui s'appelle de la friandise; et l'on ne m'a pas
consultée pour ce beau projet, afin de se passer de mon consentement.
Mais n'en parlons plus. Quant à ton pemmikan, je le crois convenable
dans les longs voyages à travers un pays inculte et inhospitalier; mais
la précaution me parait risible pour une excursion de deux jours dans
une riche contrée comme celle que nous habitons.

FRITZ. Vous pouvez avoir raison sous un certain rapport, chère mère;
mais songez quel orgueil et quelle satisfaction pour nous de vivre deux
jours comme ces hardis voyageurs. On se sent alors un tout autre homme
que lorsqu'on part avec un lièvre rôti dans sa poche, pour aller à la
chasse d'un lièvre vivant.

MA FEMME. À merveille! Ne faudrait-il pas bientôt que la viande soit
crue, pour satisfaire pleinement l'imagination de nos chasseurs?»

L'entretien fut interrompu par notre arrivée, et, comme l'héroïque
projet de Fritz avait reçu l'assentiment général, ma femme finit par
accorder le morceau d'ours tant désiré.

La préparation du pemmikan fut entreprise avec ardeur; car Fritz avait
appelé tous ses frères à son aide. La viande fut hachée, pilée,
desséchée avec autant de diligence que s'il se fût agi de nourrir une
troupe de vingt chasseurs pendant six mois.

Les enfants firent une provision de sacs, de corbeilles, de filets:
enfin j'assistai à tous les préparatifs d'une véritable expédition de
guerre, dont le but demeura un mystère pour moi. On choisit pour le
voyage notre vieux traîneau, élevé au rang de voiture depuis l'addition
des deux vieilles roues de canon, et il reçut bientôt les munitions de
bouche et de guerre, la tente de voyage et le caïak de Fritz, sans
compter les menues provisions.

Enfin le jour tant désiré était venu. Tout le monde se trouva debout
avant l'aurore, et j'aperçus Jack se diriger mystérieusement vers le
chariot avec une corbeille où il avait enfermé deux paires de nos
pigeons d'Europe.

Ah! ah! me dis-je en moi-même, il paraît que nos chasseurs ont songé à
s'assurer d'un supplément, dans le cas où le pemmikan ferait défaut. Je
souhaite seulement que la chair de nos vieux pigeons ne les fasse pas
repentir de leur prévoyance.

Contre mon attente, la bonne mère manifesta le désir de rester au logis,
ne se sentant pas en état de supporter les fatigues du voyage; et, après
une longue et mystérieuse consultation avec ses frères, Ernest se
déclara prêt à lui tenir compagnie. Cette circonstance me décida à
renoncer moi-même à l'expédition projetée, comptant mettre ce temps à
profit pour m'occuper de la construction d'un moulin à sucre.

Nous laissâmes donc partir nos trois maraudeurs avec force injonctions
et recommandations, qui ne furent pas trop mal reçues. Bientôt le
pont-levis résonna sous les pas de leurs montures, et la petite
caravane, l'autruche en tête, ne tarda pas à disparaître à nos regards,
tandis que les rochers répétaient les joyeux aboiements de nos braves
auxiliaires, Falb et Braun.

Je m'occupai sans plus tarder de mon moulin à sucre, qui devait
consister en trois cylindres verticaux et représenter une espèce de
pressoir, que je devais mettre en mouvement au moyen de nos chiens ou
d'un des jeunes buffles. Sans entrer dans la description détaillée de
mon ouvrage, il suffira de dire qu'il m'occupa plusieurs jours, malgré
la coopération d'Ernest, et l'aide non moins active de la bonne mère.

Nous allons maintenant accompagner nos jeunes chasseurs dans leur
expédition, dont je vais donner le récit avec la fidélité d'un écrivain
consciencieux.

La caravane s'éloigna rapidement du pont-levis, et ne tarda pas à
arriver dans les environs de Waldeck où les chasseurs comptaient passer
le reste de ce jour et la nuit suivante.

En approchant de la métairie, ils entendirent avec effroi un grand éclat
de rire, qui paraissait venir d'une voix humaine. À ce bruit les
montures donnèrent les marques d'un trouble extraordinaire, et les
chiens se rapprochèrent de leurs maîtres avec un sourd grognement. Quant
à l'autruche, elle prit la fuite emportant son cavalier vers le lac de
Waldeck.

Cependant le terrible ricanement se renouvelait de minute en minute, et
les buffles devenaient si intraitables, que leurs cavaliers jugèrent
plus prudent de quitter la selle afin de rester maîtres de leurs
actions.

«Ceci est sérieux, dit Fritz à voix basse. Les animaux se conduisent
comme s'ils se trouvaient dans le voisinage d'un lion ou d'un tigre.
J'ai à peine la force de les maintenir par les naseaux: il faut pourtant
qu'ils se tiennent en repos jusqu'à ce que Franz ait eu le temps d'aller
faire une reconnaissance avec les chiens. Quant à toi, Franz, hâte-toi
de revenir si tu aperçois quelque chose de suspect; dans ce cas nous
nous remettrons en selle pour opérer une prompte retraite. Il est
fâcheux que Jack se soit laissé emporter par sa monture: Dieu sait ce
qu'il est devenu.»

Franz arma bravement ses pistolets ainsi que sa carabine, et, suivi des
deux chiens, il se glissa en silence dans le taillis, du côté où le
redoutable rire s'était fait entendre.

À peine avait-il fait quatre-vingts pas dans le bois, qu'il aperçut à
environ deux toises en face de lui une hyène énorme qui venait de
terrasser un mouton, et qui s'apprêtait à le mettre en pièces.

L'animal continua tranquillement son repas, quoique ses yeux flamboyants
eussent découvert le chasseur dans sa retraite; mais il le salua d'un
nouvel éclat de rire, qui résonna comme un hurlement de mort dans les
oreilles du pauvre enfant.

Se retranchant derrière le tronc d'un arbre, il arma sa carabine et la
dirigea vers la tête de l'animal. Mais au même instant les chiens,
passant de la terreur à une espèce de rage, s'élancèrent sur l'hyène
avec un hurlement terrible. En même temps Franz lâcha son coup si
heureusement, que la balle alla fracasser une des pattes de devant de
l'animal, et lui faire une large blessure dans la poitrine.

Cependant Fritz accourait de toutes ses jambes pour soutenir son frère;
mais, par bonheur, son secours était devenu inutile: car les deux
chiens, profitant de leur avantage, s'étaient précipités sur l'ennemi
avec tant d'impétuosité, que celui-ci avait assez à faire de se
défendre. Fritz aurait bien voulu tirer; mais les combattants étaient si
acharnés, qu'il n'avait rien de mieux à faire qu'à attendre le moment
favorable. Toutefois les chiens combattaient vaillamment, et leur
adversaire, épuisé par la perte de son sang, finit par succomber.

Fritz et Franz, s'étant élancés sur le champ de bataille, trouvèrent
l'hyène réellement morte, et les chiens, acharnés sur son cadavre, ne
lâchèrent prise qu'après la plus violente résistance. Les enfants,
poussant un long cri de triomphe, appelèrent à eux les valeureux animaux
pour les caresser; leurs blessures furent pansées avec de l'eau fraîche
et de la graisse d'ours apportée pour la cuisine. Jack ne tarda pas à
rejoindre ses frères, après s'être tiré à grand'peine du marécage; il ne
put retenir un cri d'étonnement et d'effroi à la vue du terrible ennemi
dont les chiens venaient de triompher. L'hyène était de la grosseur d'un
sanglier, et si vigoureuse, que nos deux braves défenseurs n'en seraient
certainement pas venus à bout sans sa blessure. Franz réclama l'animal
avec vivacité comme sa propriété, et l'on ne put s'empêcher de
reconnaître la justesse de ses prétentions.

Les enfants ne tardèrent pas à arriver à Waldeck, dont une petite
distance les séparait. Après avoir déchargé le chariot et placé en lieu
sûr tout ce qu'il renfermait, ils se mirent en devoir de dépouiller et
d'écorcher le terrible animal. Cet important travail, interrompu de
temps en temps pour tirer quelques oiseaux, les occupa le reste du jour.
Vers le soir, la petite troupe alla chercher le repos sur nos deux
belles peaux d'ours, que les voyageurs n'avaient pas oublié de
s'approprier pour cet usage.

Vers le même temps, nous étions assis tous les trois après notre travail
du jour, nous entretenant des voyageurs, Ernest avec quelques regrets,
et ma femme avec une légère teinte d'inquiétude. Quant à moi, j'étais
sans crainte, plein de confiance dans la hardiesse et le sang-froid du
chef de l'expédition.

Ernest finit par nous dire: «Demain, mes chers parents, j'espère être le
premier à vous donner de bonnes nouvelles des voyageurs.

MOI. Oh! oh! aurais-tu l'intention d'aller leur faire visite, par
hasard? Ce projet ne m'arrangerait nullement, attendu que j'ai encore
besoin de toi pour demain.

ERNEST. Je ne bougerai pas d'ici, et cependant j'espère demain au plus
tard recevoir des nouvelles de nos voyageurs. Qui sait si je ne verrai
pas en rêve ce qu'ils ont fait aujourd'hui, et le lieu où ils se
trouvent à cette heure?

MA FEMME. S'il m'était permis de compter sur les songes, je devrais
avoir la préférence et comme femme et comme mère, car mon coeur est
auprès des absents.

MOI. Voyez donc quel peut être ce traînard qui regagne le pigeonnier.
L'obscurité m'empêche de distinguer si c'est un hôte de la maison, ou
bien un étranger.

ERNEST. Je vais aller lever le pont, et demain nous verrons ce qu'il y
aura de nouveau. Ne serait-il pas charmant de recevoir ici un messager
de Sydney-Cove dans la Nouvelle-Hollande! Ne nous parliez-vous pas
dernièrement de la proximité de cette contrée?

MOI. Voilà une excellente plaisanterie, monsieur le docteur, et
toutefois l'invraisemblable n'est pas toujours éloigné du vrai.
Maintenant, allons prendre du repos, et demain tu nous conteras des
nouvelles de Sydney-Cove, si tu reçois ton courrier cette nuit.



CHAPITRE XVIII

Retour du pigeon messager.--La chasse aux cygnes.--Le héron et le
tapir.--La grue.--Le moenura superba.--Grande déroute des
singes.--Ravage des éléphants à Zuckertop.--Arrivée à l'Écluse.


Ernest était debout avant la pointe du jour. En me levant, je l'entendis
rôder autour du pigeonnier. Lorsque nous l'eûmes appelé pour déjeuner,
il s'avança gravement, tenant un grand papier plié et scellé en forme
d'ordonnance, et prononça ces mots, suivis d'une profonde révérence: «Le
maître de poste de Felsen-Heim salue humblement Vos Seigneuries, et les
supplie de l'excuser s'il ne leur a pas remis plus tôt les dépêches de
Waldeck et de Sydney-Cove, la poste étant arrivée très-avant dans la
nuit.»

Ma femme et moi nous ne pûmes retenir un éclat de rire à cette harangue
solennelle, et, pour me prêter à la plaisanterie, je répondis aussi
gravement:

«Eh bien, monsieur le secrétaire, qu'y a-t-il de nouveau dans la
capitale? Faites-nous part des nouvelles que nous attendons de nos
sujets ou de nos alliés.»

Aussitôt Ernest, ayant déplié sa lettre, en commença la lecture en ces
termes:

«Le gouverneur général de New-South-Wales, au gouverneur de Felsen-Heim,
Falken-Horst, Waldeck et Zuckertop, salut et considération.

«Très-aimé et féal sujet, nous apprenons avec déplaisir qu'une troupe de
trente aventuriers vient de sortir de votre colonie pour vivre de
chasse, au grand détriment du gros et du menu gibier de cette province.
Nous savons en même temps qu'une troupe d'hyènes, qui s'est introduite
dans votre gouvernement, a déjà causé de grands ravages dans le bétail
des colons. En conséquence, nous prions Votre Seigneurie, d'une part, de
rappeler ses chasseurs dans la colonie, et, d'autre part, d'avoir à
mettre un terme aux ravages des animaux féroces. Dieu vous garde.

«Donné à Sydney-Cove, dans le port de Jackson, le douze du mois du
courant, l'an trente-quatre de la colonie.

                         «Le gouverneur, Philip Philipson.»

En terminant cette lecture, Ernest laissa échapper un soupir de
triomphe, et, dans son brusque mouvement de satisfaction, un second
paquet tomba de sa poche. Je me dérangeai pour le ramasser; mais il se
hâta de me prévenir en s'écriant: «Ce sont quelques lettres
particulières de Waldeck.» Toutefois je les lirai avec plaisir à Vos
Seigneuries. Nous y trouverons peut-être des détails plus exacts que
dans les dépêches du bon sir Philipson, qui s'est évidemment laissé
tromper par des rapports exagérés.

MOI. En vérité, monsieur le docteur, voilà une étrange plaisanterie!
Fritz t'aurait-il laissé une lettre pour moi en partant, et auriez-vous
réellement découvert les traces de bêtes féroces?

ERNEST. La vérité, mon cher père, c'est que la lettre a été apportée
hier au soir par un de nos pigeons, et, sans l'obscurité, j'aurais pu
vous dire dès lors comment nos voyageurs se trouvent de la vie sauvage,
et toutes leurs aventures depuis hier matin.

MOI. Je comprends maintenant. Mais l'hyène m'inquiète toujours; à moins
que ce ne soit une imagination de ton cerveau poétique.

ERNEST. Vous allez le savoir, car je lis la lettre mot pour mot:--«Chers
parents et cher frère, une hyène énorme a mis en pièces deux agneaux et
un bélier; mais elle a succombé sous les coups de nos chiens et du
vaillant Franz. Nous avons passé presque tout le jour à l'écorcher: la
peau en est superbe. Notre pemmikan ne vaut pas grand'chose. Nous vous
embrassons tendrement.

«Votre affectionné, FRITZ.»

MOI. Voilà une vraie lettre de chasseur. Dieu soit loué de l'heureuse
issue du combat contre le terrible animal! Mais par quel moyen a-t-il pu
s'introduire dans notre domaine? Il faut que le passage de l'Écluse ait
été forcé depuis peu, sans quoi il n'aurait pas attendu jusqu'à présent
pour faire connaissance avec notre bétail.

MA FEMME. Pourvu que les enfants soient prudents. Ne serait-il pas plus
sage de les rappeler que d'attendre leur retour?

MOI. Je crois que le dernier parti est le plus convenable; car, en
agissant d'une manière précipitée, nous courrions risque de les déranger
mal à propos.»

Le soir même, ainsi que je l'avais prévu, et une heure plus tôt que la
veille, nous aperçûmes un second messager qui alla s'abattre sur le
pigeonnier. Ernest se hâta d'y monter, et il nous rapporta le message
suivant, dont le laconisme ne me plut pas infiniment.

«La nuit tranquille--La matinée sereine.--Excursion en caïak sur le lac
de Waldeck.--Chasse aux cygnes noirs.--Prise d'un héron royal.--La grue
et le moenura superba.--Un animal inconnu.--Nous partons pour
Prospect-Hill.--Bonne santé.

                         «Vos affectionnés, Fritz, Jack et Franz.»

Ce billet nous tranquillisa, bien que la plupart de ses articles
demeurassent des énigmes pour nous; mais je comptais sur des
éclaircissements de vive voix.

Les enfants avaient conçu le projet de lever une carte du lac de Waldeck
où seraient marqués les endroits navigables, c'est-à-dire les parties de
la rive où l'on pourrait s'embarquer sans courir le risque de demeurer
engagé dans le marécage. Pour venir à bout de cette entreprise, Fritz
longeait le rivage dans le caïak, tandis que ses frères suivaient la
même ligne dans les roseaux, s'approchant du bord toutes les fois que
Fritz leur faisait signe avec un long bambou, afin de remarquer la place
avec un faisceau de branchages.

Dans son expédition, Fritz, voulant essayer de prendre quelques cygnes
vivants, s'arma d'un long bambou muni d'un anneau de laiton à son
extrémité. L'entreprise eut un plein succès; car, les animaux l'ayant
laissé approcher sans défiance, il eut le bonheur de s'emparer de trois
jeunes cygnes de la troupe sans leur arracher une plume. Il ramena sa
prise au rivage pour la confier à ses deux frères, qui mirent les
captifs hors d'état de s'échapper, en leur attachant les ailes. Quant
aux vieux de la troupe, il eût été impossible de les attaquer sans
s'exposer à une formidable résistance. Les jeunes prisonniers furent
ramenés sans peine à Felsen-Heim, et je leur assignai pour demeure la
baie de la Délivrance, après avoir pris la précaution de leur faire
couper le bout des ailes.

À peine les captifs étaient-ils en sûreté, que Fritz vit s'élever
au-dessus des roseaux un long cou surmonté d'une tête couronnée de
plumes brillantes, qu'il ne tarda pas à reconnaître pour appartenir à un
héron royal. À l'instant même il lui jeta son lacet, dirigeant en même
temps le caïak vers le marécage, pour y trouver un point d'appui contre
les efforts désespérés de l'animal. Toutefois la pression du lacet, qui
menaçait de lui serrer le cou outre mesure, rendit bientôt l'oiseau si
docile, qu'il ne fut pas difficile de s'en emparer et de le mettre hors
d'état de nuire. Après cet exploit, Fritz continua de ramer vers une
place où il pût commodément opérer son débarquement.

Tandis que la petite troupe était rassemblée autour de son butin, le
considérant avec un oeil de satisfaction, ils virent tout à coup sortir
du marécage un animal de grande taille, qu'une prompte fuite déroba
bientôt à leurs regards. D'après leur description, c'était un animal de
la grosseur d'un jeune poulain, de couleur brune, et qu'ils auraient
pris volontiers pour un rhinocéros s'il avait eu la corne sur le nez.
Selon toute apparence, c'était le tapir d'Amérique, animal inoffensif,
qui aime le voisinage des grandes rivières.

Jack et Franz, n'ayant pu le suivre dans le taillis où il s'était
réfugié, retournèrent à Waldeck avec les prisonniers, tandis que Fritz
continua quelques instants une poursuite inutile.

Au moment où les deux enfants approchaient de Waldeck, ils aperçurent
une troupe de grues qui vinrent s'abattre au milieu de la rivière.
S'armant aussitôt d'arcs, dont Jack s'était muni pour cette expédition,
ils se dirigèrent vers les grues, occupées à se régaler de notre grain.

Leurs flèches étaient taillées sur le modèle de celles dont les
Groënlandais se servent pour la chasse des oiseaux de mer; seulement, au
lieu de pointes, elles étaient garnies de cordelettes enduites de colle
à poisson. Lorsque ces flèches atteignaient un oiseau dans son vol,
elles demeuraient attachées au plumage, de manière à le priver de
l'usage de ses ailes, et l'animal tombait alors vivant entre les mains
du chasseur.

À l'aide de cette arme de leur invention, les jeunes archers eurent le
bonheur de s'emparer des trois ou quatre plus beaux oiseaux de la
troupe. Fritz, au retour de sa chasse merveilleuse, ne put s'empêcher de
regarder avec envie la bonne fortune de ses frères. Saisi d'une noble
émulation, il sauta sur son fusil, et, l'aigle au poing, il se glissa
dans le bois, accompagné des chiens.

Au bout d'un quart d'heure, les chiens firent lever une troupe d'oiseaux
de l'espèce des faisans, dont une partie prit son vol vers la plaine,
tandis que le reste chercha une retraite dans les branches des arbres
voisins. L'aigle fut lancé sur les fuyards, qui cherchèrent dans l'herbe
ou dans le taillis un asile contre ses redoutables serres. Un des
traînards devint la proie du roi des airs, et un second tomba vivant
entre les mains de Fritz. Ce dernier, le plus beau de la troupe, se
distinguait des autres par une queue de deux pieds de long, composée de
plumes variées. Le reste du plumage, moitié rouge et moitié noir, tenait
le milieu entre le faisan et l'oiseau de paradis, et le prisonnier fut
reconnu pour le _moenura superba_ de la Nouvelle-Hollande.

Les chasseurs firent un repas frugal composé de pécari fumé, de cassave
et de quelques fruits. Ils avaient aussi une bonne provision de pommes
de terre cuites sous la cendre. Quant au pemmikan si laborieusement
préparé, il fut reconnu dès les premières bouchées tout à fait indigne
de sa réputation, et abandonné aux chiens, qui s'en régalèrent.

Vers le soir, la petite troupe fit une provision de riz pour la journée
du lendemain, et un second sac fut rempli de coton qui était demeuré aux
arbres. Ils voulaient le porter à Prospect-Hill, où leur intention était
de faire une visite pour remettre tout en ordre dans l'habitation.

Fritz n'oublia pas d'emporter quelques noix de coco et une petite
provision de vin de palmier, afin de donner une leçon aux singes de
Prospect-Hill. Pour obtenir l'un et l'autre, la petite troupe se mit en
devoir d'abattre deux palmiers à la manière des Caraïbes.

Au récit de cette conduite barbare, je me récriai sur la folie de
sacrifier les fruits de l'avenir à un avantage d'une minute; mais les
enfants m'assurèrent qu'ils avaient eu soin d'enfouir au moins huit à
dix noix de coco comme compensation pour l'avenir, et je dus me
contenter de cette excuse, en ayant soin de recommander que dorénavant
on ne s'avisât pas de commettre une pareille déprédation sans mon
commandement exprès.

Maintenant je laisse faire à Fritz le récit de la journée suivante,
passée à Prospect-Hill, où la petite troupe s'était rendue avant midi.

FRITZ. «À peine arrivés au milieu de la forêt de pins, nous fûmes
accueillis par une troupe de singes qui nous accablaient d'une grêle de
pommes de sapin plus fatigante que dangereuse.

«Comme l'attaque se prolongeait, nous jugeâmes à propos d'y mettre un
terme au moyen de quelques coups de fusil chargés à petit plomb ou à
chevrotines. Intimidé par la chute de deux ou trois des plus obstinés
tirailleurs, le reste de la troupe quitta les sapins pour se réfugier au
sommet des palmiers, qui semblait leur promettre un asile plus sûr.

«La lisière de la forêt, que nous venions enfin d'atteindre, se
terminait par un champ de millet sauvage dont les tiges, de huit à dix
pieds de haut, portaient un épi de grains rougeâtres ou d'un brun foncé.
Je ne vis pas sans étonnement que certaines places étaient dévastées
comme si la grêle y eût passé. Je ne tardai pas à m'apercevoir que nous
nous trouvions à droite de notre véritable route; il fallut donc appuyer
à gauche jusqu'à ce que les hauteurs de Prospect-Hill commençassent à se
dessiner à nos regards satisfaits. En arrivant à ce but désiré, notre
première précaution fut de décharger le chariot, après quoi nous nous
mîmes en devoir de visiter l'habitation, horriblement maltraitée par nos
infatigables ennemis les singes.

«Toute l'après-midi fut employée à nettoyer, à balayer et à laver:
aussitôt que la cabane eut été rendue habitable pour la nuit, elle reçut
nos sacs de coton et nos peaux d'ours. Et, à ce propos, chers parents,
voici l'instant de m'excuser relativement aux peaux d'ours, que nous
avons emportées sans permission, il est vrai, mais dans la pensée que
nous aurions votre compagnie, et que ce serait pour vous une surprise
agréable de les trouver le soir toutes prêtes à vous recevoir.

«J'ai encore à demander grâce pour une expérience que je me suis hasardé
à faire avec la gomme d'euphorbe, dont j'avais emporté une petite
provision sans rien dire. Dans mon indignation contre les singes,
j'avais résolu de leur infliger un châtiment exemplaire, et de les
attaquer cette fois avec l'arme terrible du poison. Je sentais bien que
mon projet pourrait vous déplaire; mais j'avais réfléchi en même temps
que, puisqu'on se sert du poison contre les rats et les souris, il
devait bien m'être permis d'en faire usage contre cette race
malfaisante, afin de l'anéantir, ou du moins de lui ôter l'envie de
revenir attaquer nos plantations.

«En conséquence de mon plan, nous nous mîmes en devoir de préparer un
certain nombre de cocos et de calebasses, que je fis remplir de lait de
chèvre, de vin de palmier et de farine de millet: chaque vase reçut la
dose de poison que je crus nécessaire à la réussite de mon projet. Des
vases furent ensuite attachés çà et là aux branches des jeunes arbres ou
aux troncs abattus, de manière à offrir une proie facile à nos ennemis.

«Ces préparatifs nous avaient occupés jusqu'à la nuit tombante. À
l'instant où nos bêtes à cornes venaient de s'étendre sur le sol pour se
préparer au repos, nous aperçûmes à l'horizon une lueur subite,
semblable à celle que produirait l'incendie d'un vaisseau en pleine mer.
Notre curiosité fut si fortement excitée, que nous ne fîmes qu'un saut
de la cabane à la pointe la plus élevée du cap de la Déception. À peine
avions-nous atteint le sommet, que la flamme s'était élevée sur l'Océan,
et nous vîmes le disque de la lune qui montait à l'horizon avec une
lenteur majestueuse. On eût dit qu'un pont de feu s'étendait entre les
rayons de l'astre nocturne et le rivage de l'Océan, tandis que le
murmure mélodieux des flots venait interrompre le calme du soir, et que
chaque vague semblait apporter jusqu'à nos pieds le pâle reflet de
l'astre silencieux.

«Après le premier moment d'une surprise occasionnée par notre erreur,
nous demeurâmes longtemps en contemplation devant cet admirable
spectacle de la nature. Un silence solennel enveloppait la terre et
l'Océan; tout disposait l'âme à la prière et à la méditation. Tout à
coup le repos de l'air fut troublé par les sons les plus étranges qui
eussent jamais frappé mon oreille. Des mugissements se firent d'abord
entendre à nos pieds, sur la pointe du cap et le long du banc de sable
qui s'avance vers la pleine mer. Nous ne tardâmes pas à entendre, à
notre droite, les hurlements des chacals, au delà du fleuve et de la
grande baie, et nos chiens y répondirent bientôt par des aboiements
furieux. Enfin, du côté de l'Écluse, et dans l'éloignement, il s'élevait
comme un hennissement prolongé de chevaux, que je reconnus pour le cri
de l'hippopotame. Mais ce qui excita notre terreur au plus haut degré,
ce fut un long gémissement, que nous ne pûmes hésiter à reconnaître pour
le cri de l'éléphant ou le rugissement du lion.

«Nous n'étions rien moins que rassurés, et nous nous hâtâmes de
reprendre sans bruit le chemin de Prospect-Hill. Au moment où nous en
approchions, il s'éleva un nouveau concert de la forêt voisine.
C'étaient des choeurs étranges, interrompus de minute en minute par des
pauses solennelles, et reprenant ensuite avec une nouvelle fureur. Il ne
me fut pas difficile de reconnaître que la musique partait des gosiers
harmonieux de nos amis les singes. Alors j'attachai les chiens devant la
porte de la cabane, afin qu'ils ne se jetassent pas sur l'ennemi avant
le temps, et de peur que le poison ne leur jouât un mauvais tour, comme
aux chats qui avalent des souris tuées avec de l'arsenic.

«La nuit fut loin d'être tranquille, car les singes s'approchèrent plus
d'une fois de la cabane, et à chaque instant notre sommeil était troublé
par les aboiements de nos fidèles gardiens. Vers le matin, le calme se
rétablit peu à peu, et nous permit de jouir de quelques heures d'un
sommeil profond. Lorsque mes yeux s'ouvrirent, le soleil était déjà sur
l'horizon depuis longtemps. Sans entrer dans le détail du spectacle de
désolation qui frappa nos regards, il suffit de dire que mes pièges
avaient eu un plein succès. Nous nous hâtâmes aussitôt de faire
disparaître les cadavres et les vases funestes. Les premiers furent
chargés sur le chariot et jetés à la mer; les seconds furent mis en
pièces et les morceaux jetés çà et là, afin de prévenir tout accident
fâcheux.

«C'est alors que nous trouvâmes le temps de dépêcher un troisième
messager à Felsen-Heim pour vous porter les nouvelles de cette matinée
et du jour précédent. C'est Jack qui rédigea la missive, dans le style
pompeux et oriental que vous lui connaissez:

«Prospect-Hill, entre la neuvième et la dixième heure du jour.

«Le caravansérail de Prospect-Hill est rétabli dans son ancienne
splendeur. Le travail nous a coûté bien des peines, et bien du sang à
nos ennemis. Némésis prépara pour la race maudite la coupe empoisonnée,
et les flots de l'Océan ont englouti ses débris. Le soleil, à son lever,
éclaire notre départ; le soleil, à son coucher, sera témoin de notre
arrivée à l'Écluse.--_Valete_.»

Ici je reprends la parole pour raconter l'effet produit sur nous par cet
épître laconique. Nous rîmes de bon coeur de la pompe du style, et, bien
que l'allusion à Némésis demeurât une énigme pour nous, toutes nos
inquiétudes se trouvèrent calmées par l'annonce du triomphe des
voyageurs et de la continuation de leur marche, de sorte que nous
attendîmes avec sécurité le retour de la caravane, ou l'arrivée d'un
nouveau message.

Mais la face des choses changea complètement quelques heures après par
l'arrivée d'un second message, porté sur les ailes du vent. Cette
missive inattendue éveillait déjà nos inquiétudes; mais le trouble fut à
son comble lorsque nous eûmes lu ce qui suit:

«Le passage de l'Écluse est forcé; tout est détruit jusqu'à Zuckertop;
la cabane est renversée, la plantation de cannes est anéantie, et le
champ de millet dévoré. Hâtez-vous d'accourir à notre secours. Nous
n'osons ni reculer ni avancer, bien que jusqu'à présent nos personnes
n'aient couru aucun danger.»

On peut facilement imaginer si ce message me mit sur pied. Sans perdre
une minute, je courus seller ma monture, après avoir recommandé à la
mère et à Ernest de me suivre le lendemain matin avec le chariot et les
provisions nécessaires pour une longue halte. Au bout de deux minutes je
courais au galop sur la route de l'Écluse.

Ce train ne pouvait durer toute la route, et de temps en temps il me
fallait retenir ma monture, afin de ne pas la mettre sur les dents.
Toutefois ma hâte était si grande, que je ne mis pas trois heures et
demie à faire une route de cinq à six heures. Aussi arrivai-je près de
nos voyageurs plus tôt que je n'étais attendu, et je fus reçu avec un
long cri de joie. Mon premier soin avait été de me porter sur le lieu du
dommage, et je reconnus avec douleur que le récit des enfants n'avait
rien d'exagéré. Les jeunes arbres de notre barricade étaient brisés
comme des roseaux, et les troncs qui soutenaient notre hutte d'été
n'avaient plus une branche ni une feuille. Dans la forêt de bambous,
tous les jeunes rejetons étaient arrachés ou dévorés. Mais nulle part la
désolation n'était plus complète que dans la plantation des cannes à
sucre, où il ne restait pas une tige debout. Aux traces que les ennemis
avaient laissées de leur passage je reconnus que le désordre était dû à
une troupe d'éléphants ou d'hippopotames.

Au reste, l'examen le plus attentif ne put me faire découvrir aucune
trace de bêtes féroces. Je remarquai seulement quelques empreintes plus
petites que les premières dans la direction de l'Écluse au rivage. J'en
conclus que c'était la trace de l'hyène tuée par les chasseurs le
premier jour de leur expédition.

Nous nous occupâmes sans retard de dresser la tente, et je fis
rassembler une grande provision de bois pour les feux de la nuit. Elle
ne fut rien moins que tranquille, de notre côté du moins, car Fritz et
moi nous passâmes plus de cinq heures à veiller autour de notre foyer.
Toutefois aucun ennemi ne se montra, et nous atteignîmes le lever du
soleil sans accident.

Vers le milieu du jour, Ernest et sa mère étant arrivés avec le chariot
et les provisions, nous commençâmes nos préparatifs pour une halte de
quelque durée. Notre premier soin fut d'entreprendre la réparation de
toutes les fortifications de l'Écluse. Je m'abstiendrai d'entrer dans
les détails de ce travail, qui nous occupa un mois entier.

Cette oeuvre pénible fut entremêlée d'occupations moins importantes. La
mère avait le département de la volaille et de la cuisine; j'étais
chargé de rassembler une provision de terre a porcelaine; Fritz faisait
des excursions dans son caïak; Ernest et Jack tentaient quelques
promenades peu importantes dans les bois d'alentour; enfin Franz
travaillait activement à la peau d'hyène, et il ne tarda pas à me la
livrer en état de recevoir sa dernière préparation, travail que
j'entrepris avec plaisir pour cet aimable enfant.



CHAPITRE XIX

Le cacao.--Les bananes.--La poule sultane.--L'hippopotame.--Le thé et le
câprier.--La grenouille géante.--Terreur de Jack.--L'édifice de
Falken-Horst.--Le corps de garde dans l'île aux Requins.


Les fortifications de l'Écluse étaient finies, et nous ne songions pas
au retour. Il fallut s'occuper maintenant de la construction d'une
habitation dans le voisinage. Sur la demande de Fritz, elle fut bâtie à
la manière des huttes d'été du Kamtchatka. Nous avions remarqué quatre
gros arbres disposés en carré parfait à une distance de douze à treize
pieds l'un de l'autre. Je crus les reconnaître pour une espèce de
platane, et leur tronc était entouré de vanille grimpante.

Les quatre troncs furent unis, à la hauteur d'environ vingt pieds, par
une charpente en bambous. La façade du côté de l'Écluse fut percée de
deux étroites fenêtres en forme de meurtrières. Le toit, terminé en
pointe, était recouvert d'écorce. L'escalier était une longue poutre
avec des entailles de chaque côté, comme on en voit quelquefois dans les
navires. Cette poutre, fixée sur une seconde en saillie de la muraille,
pouvait s'élever ou s'abaisser à volonté.

Au-dessous de la cabane, les quatre arbres furent encore réunis par une
palissade de quatre à cinq pieds de hauteur, de manière à former une
espèce de basse-cour où nous pourrions parquer quelques pièces de bétail
ou enfermer la volaille.

Enfin l'espace intermédiaire entre la palissade et le plancher de la
cabane fut rempli par une espèce de grillage en bambous. Pour compléter
l'oeuvre, je fis orner l'extérieur de quelques dessins à la chinoise, et
comme nous avions laissé debout toutes les branches qu'il avait été
possible d'épargner, notre cabinet de verdure ne ressemblait pas mal à
un nid d'oiseau caché au milieu du feuillage.

Au reste, notre nouvelle construction nous rendit un service important
en recevant les prisonniers ailés, qui commencèrent par s'accommoder
fort peu des étroites limites de leur prison, mais auxquels le voisinage
de notre demeure eut bientôt fait perdre une partie de leurs habitudes
sauvages.

Les excursions de nos jeunes chasseurs dans les environs nous
procuraient de temps en temps quelques nouvelles découvertes. Un jour,
Fritz rapporta des bords du fleuve quelques fruits qu'il prenait pour
une espèce de concombre, mais dont le goût étrange déconcerta toutes ses
connaissances en botanique. Je ne tardai pas à reconnaître dans les plus
gros de ces fruits le précieux cacao, et dans les plus petits, la
banane, si utile et même si indispensable dans bien des contrées. Au
premier abord, ces précieuses productions flattèrent peu notre goût; car
le cacao possède une saveur si amère, que nous fûmes presque tentés de
le jeter. Les bananes, malgré leur fadeur, nous parurent plus
savoureuses.

«Voici quelque chose de singulier! m'écriai-je après cette expérience,
et je ne sais s'il faut s'en prendre à l'excessive délicatesse de notre
goût si nous ne prisons pas mieux ces fruits, si estimés. Dans les
colonies françaises, la bouillie de cacao passe pour un mets
très-recherché, lorsqu'elle est mélangée de sirop et de fleur d'oranger.
Quant à l'amande, qui nous paraît si amère, c'est elle qui, séchée,
épluchée, rôtie et pilée, forme la base de ce chocolat que nous aimons
tant. Il en est de même des bananes, qui sont des fruits d'une
délicatesse exquise. Il est vrai qu'on ne les mange qu'épluchées et
rôties, ce qui leur donne un goût analogue à celui de l'artichaut.

--Il me parait prudent, dit alors ma femme, de prendre les deux fruits
sous ma garde spéciale, afin de leur faire subir la préparation
convenable, et d'en placer les semences dans mon jardin.

--Pour aujourd'hui la chose est impossible, lui répondis-je, car les
fèves de cacao ont besoin d'être mises en terre immédiatement après leur
séparation du fruit; quant aux bananes, elles se reproduisent par
boutures. Avant notre départ, Fritz aura soin d'aller cueillir quelques
amandes fraîches et un certain nombre de rejetons qui répondront
parfaitement à ton désir.»

La veille du départ, Fritz reçut la commission de rapporter à sa mère
les deux articles en question, et de s'emparer en même temps d'un
certain nombre d'échantillons des autres productions du rivage. Après
avoir pris congé de nous, il monta sur son caïak, traînant à sa remorque
un léger radeau de bambous, plus propre encore à la nature de son
entreprise. Le radeau était construit dans le genre de ceux qui sont en
usage chez quelques peuplades de la Californie.

Le soir, j'eus lieu de constater l'avantage de cette invention; car
Fritz ramena le radeau si chargé, qu'il plongeait à demi dans l'eau,
laissant sa cargaison flotter à la surface.

Les trois enfants furent bientôt sur le rivage, et chacun prit
joyeusement sa part des trésors que ramenait la flotte. Ernest et Franz
rapportèrent leurs fardeaux à la cabane, tandis que Fritz chargeait sur
les épaules de Jack un grand sac tout dégouttant d'eau, et dans lequel
se faisait entendre un étrange tumulte. Jack commença par s'enfoncer
derrière un buisson qui le dérobait à mes regards, puis il entr'ouvrit
le sac avec curiosité, de manière à pouvoir jeter un coup d'oeil dans
l'intérieur; mais il le referma aussitôt avec un cri d'effroi.

«Oh! oh! s'écria-t-il, voici d'étranges hôtes. Grand merci, mon cher
frère, d'avoir songé à ma commission!»

En achevant ces mots, Jack déposa le sac avec précaution dans un lieu
caché, en ayant soin que la partie inférieure demeurât plongée dans
l'eau, et il le reprit avec tant de mystère au moment du départ, que
nous ne fûmes informés que plusieurs heures après des étranges motifs de
sa conduite.

Fritz sauta à terre le dernier avec un grand oiseau auquel il avait lié
les ailes et les pattes, et il vint nous montrer sa capture avec un
sourire de triomphe. Je ne tardai pas à reconnaître dans cet oiseau la
poule sultane de Buffon. Cet animal, de l'espèce des poules d'eau, a les
jambes et les cuisses d'un beau rouge, la plus grande partie du corps
d'un violet éclatant, le dos vert foncé, et le cou brun clair. Ses
habitudes sont d'une telle douceur, qu'il est facile de l'apprivoiser.
Ma femme avait bonne envie de se plaindre de l'accroissement continuel
de sa basse-cour; mais la beauté du nouveau venu la désarma, et elle ne
put s'empêcher de la recevoir avec plaisir parmi les animaux confiés à
sa garde.

Fritz nous fit alors le récit de son expédition le long du fleuve,
décrivant pompeusement la fécondité de ses rives jusqu'à la naissance
des montagnes voisines, et la majesté des épaisses forêts qu'il
traversait dans son cours. Le ramage des oiseaux qui peuplaient les
arbres du rivage avait failli le rendre sourd. Toutefois il avait
remonté le fleuve jusqu'au delà de l'étang du Buffle, où il avait fait
sa précieuse capture. À sa droite s'élevait une magnifique forêt de
mimosas, où il avait aperçu quelques troupes d'éléphants, qui tantôt
brisaient de jeunes arbres, tantôt se plongeaient dans les eaux du lac
pour y chercher un asile contre les brûlants rayons du soleil. Quant au
matelot et à son frêle esquif, ils ne l'avaient pas aperçu, selon toute
apparence. Dans un autre endroit, ses regards avaient été frappés de
l'apparition de deux belles panthères qui venaient se désaltérer dans
les eaux profondes du fleuve.

«Pendant un instant, ajouta Fritz, j'éprouvai le plus violent désir
d'essayer mon adresse sur cette magnifique proie; mais, en y
réfléchissant, l'entreprise me parut trop dangereuse, et une inquiétude
si vive finit par s'emparer de moi, que je ne songeai bientôt plus qu'à
une retraite précipitée. Au même instant un argument de nouvelle espèce
vint fortifier ma résolution. En effet, à environ deux portées de fusil
devant moi, j'aperçus dans le fleuve un bouillonnement qui semblait
annoncer la présence de quelque source souterraine. Un instant après, je
vis s'élever au-dessus de l'eau, avec un mouvement lent, mais terrible,
un animal monstrueux d'un brun foncé, qui me montra une rangée de dents
formidables en faisant entendre un sourd mugissement dont je tremble
encore. Je vous réponds que je ne me sentis nulle envie de l'attendre,
et je regagnai le courant avec la rapidité d'une flèche. Mes deux rames
avaient une telle activité, que la sueur me ruisselait sur tout le
corps: je n'osai me retourner que lorsque je me crus hors de la portée
du terrible animal. J'allai alors reprendre mon radeau, que j'avais
attaché dans un enfoncement du rivage en partant pour remonter le
courant, et je suis accouru ici par le plus court chemin, après avoir
craint un instant de prendre une leçon d'histoire naturelle un peu trop
complète, car je n'avais pas même un de nos chiens auprès de moi dans
cette terrible rencontre.»

Tel fut en abrégé le récit de l'expédition de Fritz, et il nous donna à
penser le reste du jour en nous apportant la certitude du voisinage
d'ennemis formidables et nombreux; car dans le monstre du fleuve il
était facile de reconnaître l'hippopotame. Toutefois je trouvai une
consolation dans les précieuses découvertes qui avaient signalé cette
dernière expédition, et surtout dans la riche collection de plantes que
notre voyageur avait rapportée comme échantillon de la fertilité de ces
rivages inconnus.

La journée que Fritz employa pour son expédition n'était pas demeurée
inactive pour le reste de la famille. Nous avions fait tous nos
préparatifs pour le départ du lendemain matin, ne laissant dehors que ce
qui nous était indispensable pour la nuit et le repas du soir. Fritz
proposa de retourner par eau avec son caïak, en doublant le cap de
l'Espoir-Trompé et en suivant le rivage jusqu'à Felsen-Heim. Je lui
accordai d'autant plus volontiers sa demande, qu'il s'était montré
expert dans la navigation, et que je tenais beaucoup à fixer mes idées
sur la possibilité d'établir un petit port au cap de l'Espoir-Trompé.

Le lendemain matin éclaira notre double départ; Fritz prit son chemin
par eau, et nous par terre. Le hardi navigateur trouva la partie
orientale du cap hérissée de rochers sauvages dont les profondeurs
servaient de retraite à un peuple innombrable d'oiseaux de mer et
d'oiseaux de proie. Au reste, les fentes des rochers, depuis la mer
jusqu'au rivage, étaient couverts d'une forêt d'arbrisseaux odorants
dont le parfum embaumait l'air. Les fleurs étaient petites et d'un blanc
tirant sur le rosé, les feuilles en forme de coeur, et la tige hérissée
d'épines. La partie sud du cap présentait un aspect tout aussi sauvage;
seulement les masses de rochers offraient moins d'aspérités et
d'excavations: toutefois il restait encore assez de place pour donner
naissance à une forêt d'arbustes d'une espèce inconnue. Les fleurs en
étaient blanches également, mais les feuilles plus frêles et plus
allongées, presque semblables à celles de certaines espèces de
cerisiers. Leur parfum, sans être bien prononcé, ne laissait pas d'être
agréable.

Fritz avait eu soin de rapporter un rameau de chaque espèce, et, après
quelques recherches, je n'hésitai pas à reconnaître dans le premier
l'arbuste appelé câprier. La seconde me parut être une des deux espèces
de l'arbre à thé, et cette présomption fut accueillie par la mère avec
une satisfaction peu commune.

Jack, qui nous avait précédés d'une heure à Felsen-Heim, était venu
heureusement à bout de baisser le pont-levis, et, toujours monté sur son
autruche, il avait continué sa route jusqu'à l'étang aux Canards, où il
avait déposé le sac mystérieux, la partie inférieure plongeant dans
l'eau, selon les instructions formelles de son frère. Quant à Fritz, sa
visite au cap le mit en retard d'une grande heure.

Le reste de la famille, ayant continué sa route sans aventure, ne tarda
pas à arriver aux portes de Felsen-Heim. Nous nous hâtâmes de déballer
tous nos trésors. Le grand nombre de nos volailles me donnait de
sérieuses inquiétudes; car il était à craindre que, durant les absences
répétées de la famille, il ne devînt funeste à nos récoltes. En
conséquence, j'ordonnai un partage prudent. La moitié de la basse-cour,
et entre autres les nouveaux venus, comme les grues et les poules du
Canada, reçurent pour demeure les deux îles voisines de notre
habitation. Les cygnes noirs, la poule sultane et le héron royal, avec
le reste de la volaille, furent placés près de nous dans l'étang aux
Canards, et habitués à notre voisinage par de légères friandises. Nos
vieilles outardes conservèrent le privilège de demeurer dans les
alentours de la maison, et d'assister au repas de la famille toutes les
fois qu'elle le prenait en plein air. Ces sages dispositions
m'occupèrent environ deux heures, durant lesquelles la cuisinière nous
prépara le repas, et qui donnèrent à Fritz le temps d'arriver à
Felsen-Heim.

Vers le soir, tandis qu'assis tranquillement à la porte de notre
demeure, nous écoutions le récit de l'expédition maritime de notre grand
navigateur, nous entendîmes du côté de l'étang aux Canards un long et
sauvage hurlement assez semblable au roulement éloigné du tonnerre, ou
aux mugissements de deux taureaux en fureur. Nos chiens se dressèrent
avec effroi, et nos deux dogues, à la chaîne dans ce moment, unirent
bientôt leurs voix à ce redoutable concert.

Je sautai à l'instant hors de ma place, en ordonnant à Jack de courir me
chercher mon fusil. Ma femme, Ernest et Franz manifestèrent la terreur
la plus vive, tandis que Fritz, ordinairement si prompt à courir aux
armes, restait paisiblement appuyé à une des colonnes de la galerie,
avec un imperceptible sourire. Son attitude ne contribua pas peu à
calmer mes craintes, et je me rassis en disant: «C'est peut-être le cri
d'un butor ou d'un des cochons du marécage, que l'écho renvoie si
terrible à nos oreilles. Il est donc prudent de ne rien précipiter.

--Peut-être bien aussi, reprit Fritz, est-ce une sérénade de grenouilles
géantes de maître Jack, qui porte au Cap le nom d'_opplaser_, si j'ai
bonne mémoire, et qui ont la réputation de posséder une voix
respectable.

--Ah! ah! répondis-je, c'est un tour de notre héros. Voilà donc le motif
de sa contenance mystérieuse durant le chemin et de son empressement à
nous prévenir à Felsen-Heim! Il va se trouver un peu déconcerté de voir
son espièglerie si mal réussir. Que tout le monde prenne un air de
profonde terreur lorsqu'on le verra s'approcher.»

On ne se le fit pas répéter deux fois, et ma petite comédie eut tout le
succès désiré. Chacun courut aux armes, tandis que Fritz, les yeux
hagards et la démarche tremblante, s'écriait du plus loin qu'il aperçut
son frère: «Je l'ai vu enfin, le gaillard!--Quoi? qui? demanda Jack.--Un
magnifique couguar, lui répondit son frère. Quel hurlement il a poussé
en faisant son terrible bond!--Où donc cela? reprit Jack à voix
basse.--Dans l'étang aux Canards, continua Fritz, mais il a pris la
fuite en apercevant les chiens, et je le crois maintenant caché dans les
marécages.

--Voulez-vous aller l'attaquer maintenant? demanda Jack.

--Sans doute, répondis-je à mon tour, sa peau nous fera une couverture,
et comme je remarque avec plaisir que tu as pris une arme pour toi, tu
vas nous accompagner à l'étang.

--Il paraît, se dit maître Jack à lui-même que je n'étais pas aussi sûr
de mon fait que je l'avais cru d'abord.

--Alerte! m'écriai-je; Fritz et Jack vont conduire les chiens à
l'ennemi; Franz et moi nous formerons le corps de bataille, et
l'arrière-garde se composera d'Ernest et de sa mère.»

Jack, entièrement déconcerté, se glissa du côté de son frère Ernest, et
lui demanda d'une voix tremblante: «Qu'est-ce que c'est que le couguar?

--C'est le tigre d'Amérique, appelé _Felis concolor_, animal....

--En voilà bien assez, s'écria le pauvre Jack, je ne reste pas une
minute de plus.»

À ces mots, il prit la fuite avec une telle rapidité, que la poussière
volait par tourbillons sous ses pas. Fritz eut beau le rappeler, quoique
étouffant de rire, notre héros ne se tourna pas même avant d'avoir
atteint la porte de notre habitation. Au bout de quelques minutes nous
vîmes sa tête apparaître à une des fenêtres de la galerie qu'il avait
choisie comme poste d'observation. Alors nous donnâmes carrière à notre
gaieté, plaisantant sans pitié le pauvre garçon de s'être laissé prendre
ainsi au piège qu'il nous avait préparé.

Nous entendîmes quelque temps encore le bruyant concert des nouveaux
hôtes de l'étang, dont la nature n'était plus douteuse depuis que Fritz
nous avait raconté qu'ayant rapporté de sa dernière expédition deux
grenouilles géantes, il les avait abandonnées à son frère, sur le vif
désir que celui-ci en témoigna.

Ernest me demanda si la grenouille géante et l'opplaser nommé par Fritz
ne font qu'une seule et même espèce.

Après avoir réfléchi quelques instants, je lui répondis que la première
espèce est originaire d'Amérique, où elle atteint souvent la grosseur
d'un lapin; tandis que la seconde habite le Cap, où pendant les chaleurs
elle fait entendre tout le jour, et souvent toute la nuit, son cri aigu
et prolongé; mais que je ne pouvais me rappeler si l'animal en question
est une véritable grenouille, ou bien une espèce de cigale. J'ajoutai,
en terminant, que le voisinage de pareils musiciens était fort peu de
mon goût, attendu que la curiosité du premier moment ne tarderait pas à
se changer en fatigue et en ennui; mais que, du reste, on pouvait les
laisser en repos, parce que je comptais sur le héron pour leur imposer
bientôt un silence éternel.

Quelques jours après notre retour, lorsque nous fûmes un peu débarrassés
des occupations qu'avait entraînées notre dernier voyage, la bonne mère
me pressa de tourner notre activité vers le vieux palais d'été de
Falken-Horst, afin de ne pas le laisser tomber en ruines avant qu'il fût
achevé. Je souscrivis d'autant plus volontiers à sa demande, que je
pensai qu'il nous serait avantageux d'entretenir les deux habitations
dans une égale prospérité. Toute la famille se mit donc en route pour
Falken-Horst. Toutefois je dus accorder aux enfants la permission pour
deux d'entre eux de s'occuper de la construction d'un lèche-sel. Il fut
bientôt achevé, et nous procura l'avantage de passer en revue sans être
aperçus les habitants des forêts qui venaient le visiter, et de choisir
parmi eux ceux que nous voudrions chasser.

À Falken-Horst, les constructions ne marchèrent pas moins rapidement, eu
égard à la faiblesse de nos ressources. Les souches inférieures,
dépouillées de leurs branches, furent recouvertes d'une couche de terre
battue en forme de terrasse, et revêtues ensuite d'une couche de goudron
et de poix résine. La partie supérieure de notre construction fut
revêtue d'une muraille d'écorce avec une petite galerie des deux côtés.
Les deux faces demeurées ouvertes étaient garnies de treillages; de
sorte que ce nid sauvage devint une habitation commode et agréable à
l'oeil.

À ces embellissements se joignit l'exécution d'une pensée que Fritz ne
se lassait pas de remettre sur le tapis, et qui n'était pas à négliger
pour la sûreté de la colonie. Il s'agissait de la construction d'un
corps de garde et de l'établissement d'une batterie formidable composée
d'une pièce de quatre sur la pointe la plus élevée de l'île aux Requins.
Il m'en coûta bien des peines et des efforts d'imagination pour amener
la pièce de canon à la place qu'elle devait occuper. J'en vins à bout au
moyen d'un ingénieux cabestan de mon invention. Enfin la batterie fut
élevée, et la bouche de canon tournée du côté de la pleine mer. Un corps
de garde de planches et de bambous, d'une construction légère, occupait
les derrières de la batterie. À une distance de quelques pas s'élevait
un mât garni d'un cordage destiné à hisser un pavillon qui devait être
blanc dans les circonstances ordinaires, ou rouge en cas d'apparitions
suspectes ou de tentatives hostiles.

Pour célébrer l'achèvement de cette laborieuse entreprise, qui nous
avait coûté deux mois de travail, le pavillon fut hissé au haut du mât
en grande cérémonie, et nous saluâmes son apparition de six coups de
canon, qui retentirent de rocher en rocher jusqu'aux portes de
Felsen-Heim.



CHAPITRE XX

Coup d'oeil général sur la colonie et ses dépendances.--La
basse-cour.--Les arbres et le bétail.--Les machines et les magasins.


Je considère avec une sorte d'effroi la longue suite des chapitres que
je viens d'achever pour retracer l'histoire de ma famille sur la terre
d'exil.

«Comment! dois-je me demander, ta chétive histoire a déjà rempli
l'espace nécessaire à un livre entier de la grande chronique du monde!
Et quelle importance peut-elle avoir pour la continuer dans le même
système?--Il est temps de t'arrêter, me crie la conscience; car à toute
chose ici-bas il faut un terme et une mesure.»

En effet, il doit être fastidieux pour le lecteur le plus bénévole (si
jamais ce journal est destiné à en avoir d'autres que ceux qui y jouent
un rôle) de suivre pas à pas les épisodes sans intérêt d'une vie
uniforme, d'écouter nos récits de chasses et de voyages, de découvertes
et d'inventions, souvent sans importance. Il suffit que chacun puisse
saisir l'idée fondamentale du livre, qui a pour but de montrer comment
la vie de famille pieuse et active peut développer les facultés d'un
jeune homme et le mettre en état de jouer son rôle dans la grande
société humaine, où sa place est marquée par la Providence. Peut-être
aussi les tableaux naïfs de notre vie d'exilés auront-ils pour résultat
d'appeler l'attention sur les bienfaits sans nombre du Créateur, qui
permettent à l'homme de mener sans effort une vie paisible et salutaire;
car il n'y a rien dans la nature dont la constance de l'homme et sa
ferme volonté ne puissent tirer un parti avantageux pour lui-même et
pour ses semblables.

Toutefois, afin de ne pas arriver par une transition trop brusque au
dénouement de cette histoire, je vais commencer par jeter un coup d'oeil
en arrière sur les dix années écoulées depuis notre arrivée sur cette
plage déserte, en mentionnant quelques circonstances et quelques
aventures nouvelles. Et je commencerai par faire observer que, malgré le
développement précoce de ma jeune famille, mes enfants avaient conservé
quelque chose de naïf qu'on aurait vainement cherché chez des Européens
de leur âge.

Ceux qui prennent intérêt au destin de la jeune famille apprendront
volontiers de quelles voies divines se servit la Providence pour nous
tirer de notre exil et nous rendre à la société des hommes. C'est dans
la dixième année de notre temps d'épreuves que la miséricorde de Dieu
s'abaissa sur nous pour nous récompenser au delà de nos mérites. Puisse
l'avenir ne pas nous réserver de nouvelles traverses ou quelque fardeau
de douleur au-dessus de nos forces!

Le lecteur sait déjà que nous habitions une des contrées privilégiées du
globe. Nos demeures principales, Felsen-Heim et Falken-Horst, étaient
commodes, saines et agréables. Felsen-Heim, qui renfermait d'excellents
magasins, nous servait de résidence d'hiver, ou, si l'on veut, de palais
royal. Falken-Horst était notre maison de plaisance pour la belle
saison; nous y avions construit des étables et des écuries pour la
volaille et le bétail, et une demeure pour nos animaux domestiques. À
quelque distance s'élevait notre colonie d'abeilles, dont le travail
nous fournissait une provision de miel et de cire bien supérieure aux
besoins de la famille. Une nombreuse troupe de pigeons d'Europe avait
son habitation près de la nôtre, et chaque jeune couple trouvait un nid
tout préparé pour déposer ses oeufs. Pendant la saison des pluies, leur
demeure était protégée contre l'humidité par un épais toit de paille.

Nos ruches ne nous donnaient d'autre peine que celle de venir faire la
récolte du miel. La multiplication des abeilles s'opérait d'elle-même,
sans autre travail de notre part que de venir préparer chaque printemps
des ruches vides à recevoir un nouvel essaim. L'accroissement
innombrable des abeilles n'avait pas tardé à attirer un grand nombre de
guêpiers, petit oiseau friand de ces innocents animaux. Ces nouveaux
hôtes nous firent d'abord grand plaisir; mais bientôt il fallut mettre
un terme à leurs ravages. De légers filets disposés à l'entrée des
ruches, en nous débarrassant de ces dangereux ennemis, nous fournirent
une riche collection de mérops pour notre cabinet d'histoire naturelle.

Felsen-Heim n'avait pas reçu moins d'embellissements et de commodités.
La galerie qui devait occuper toute la façade de l'habitation était
achevée, et recouverte d'un toit soutenu par quatorze colonnes de
bambous. Les colonnes étaient tapissées de vanille et de poivre
grimpant, dont l'agréable feuillage serpentait avec grâce sur notre toit
grossier. L'essai d'une treille nous avait mal réussi, à cause des
rayons brûlants du soleil. Mais la place était si favorable à ces deux
productions du tropique, qu'elles nous donnaient chaque année une
abondante récolte de leurs fruits précieux.

La galerie couverte nous servait habituellement de lieu de repos et de
réunion après notre travail de la journée. Il n'était pas rare de nous y
voir prendre nos repas, ou tenir conseil sur nos occupations du
lendemain, assis en cercle autour d'une fontaine dont l'eau
rafraîchissante était reçue dans la grande écaille de tortue. L'autre
aile de la galerie avait aussi sa fontaine, dont le superflu s'écoulait
dans une tige de bambou, en attendant une seconde écaille semblable à la
première. L'eau des deux fontaines, dirigée habilement par les canaux de
bambous, allait arroser les plantations environnantes.

Toutes les dépendances de notre demeure avaient été rendues aussi
agréables que nos faibles moyens nous le permettaient, et leur aspect
champêtre formait un contraste romantique avec le rocher sauvage qui
dominait toute la scène. L'espace compris entre notre demeure et la baie
du Salut offrait une épaisse forêt d'arbres variés, les uns originaires
d'Europe, les autres indigènes. L'île aux Requins n'était plus cet
inculte banc de sable dont le triste aspect assombrissait le paysage de
Felsen-Heim; couverte maintenant de cocotiers et de sapins, ses bords
étaient protégés contre l'invasion des flots par un impénétrable rempart
de mangliers. Au sommet de l'île apparaissaient le nouveau corps de
garde et le mât surmonté de son pavillon flottant. Ce groupe, habilement
disposé, venait interrompre de la manière la plus pittoresque la
monotonie du paysage.

Les rivages du lac étaient animés tantôt par les cygnes majestueux au
plumage de deuil, et tantôt par la troupe bruyante des oies au vêtement
blanc comme la neige. Parmi les roseaux du rivage on apercevait de temps
en temps la poule sultane, le flamant couleur de pourpre, le héron royal
à la démarche triste et mélancolique.

L'espace contenu entre nos plantations et les buissons du rivage servait
de promenade aux majestueuses autruches. Les grues et les outardes se
tenaient généralement dans le voisinage de notre défrichement, tandis
que le magnifique moenura allait se joindre à notre volaille, et que les
poules du Canada erraient ça et là dans le taillis. Enfin nos beaux
pigeons venaient se pavaner jusqu'à l'entrée de notre demeure: en un
mot, nous nous trouvions entourés d'une vie si joyeuse et si calme, que
notre cour, ainsi richement peuplée, semblait parfois une image du
paradis terrestre.

Ce délicieux domaine était borné à droite par le ruisseau du Chacal,
dont la rive élevée offrait un rempart si touffu de citronniers, de
palmiers et d'aloès, qu'une souris aurait eu peine à y trouver passage.
À gauche s'élevait une montagne inaccessible, dont les flancs recelaient
la grotte de cristal; et l'étang aux Canards s'étendait entre le rocher
et le rivage de la mer, de manière à rendre toute fortification inutile
de ce côté. Sur les bords de l'étang j'avais fait faire une plantation
de bambous, qui remplaçaient pour nous les roseaux.

Enfin les derrières de notre habitation étaient protégés par
l'inaccessible chaîne de rochers qui isolait ce coin de terre de
l'intérieur du pays. La seule issue de notre domaine par la terre ferme
était le pont-levis du ruisseau du Chacal; encore avions-nous pris soin
de le fortifier dans les règles, en le flanquant de deux pièces de six.
Deux autres pièces du même calibre défendaient l'entrée de la baie; deux
pièces de deux et une paire de pierriers avaient été disposées comme
auxiliaires sur le pont de notre bâtiment de guerre, la fameuse pinasse.

L'espace compris entre la maison et le ruisseau du Chacal était occupé
par nos jardins et nos plantations. Une palissade de bambous
perpendiculaire à notre galerie s'étendait de la maison au ruisseau,
pour protéger les plantations du seul côté où elles fussent accessibles.
La petite vallée était arrosée dans toute son étendue par le courant
d'eau qui venait alimenter nos moulins.

La fertilité toujours croissante de notre vallée ne tarda pas à y
attirer une quantité de maraudeurs dont nous n'avions jusque-là remarqué
la présence qu'à de longs intervalles. Dans le nombre il faut compter
l'écureuil du Canada, qui ne manquait pas de nous rendre visite dans la
saison des noix et des noisettes. Nos amandiers étaient peuplés d'aras
et de perroquets, dont le cri désagréable forme un pénible contraste
avec la beauté de leur plumage.

À ces principaux visiteurs se joignaient des nuées de petits oiseaux,
grands amateurs de cerises, d'abricots et de raisins.

Dès les premiers temps de la colonie, nous avions besoin de tous nos
efforts pour empêcher ces hôtes incommodes de faire la récolte pour
nous, et tout notre attirail de pièges et de fils suffisait à peine à
arrêter les dévastations. Notre dernière ressource fut encore la poudre
et le plomb. Dans la suite, lorsque nos récoltes furent devenues plus
abondantes, nous nous trouvâmes si riches, que nous pûmes désormais
abandonner le superflu aux innocents maraudeurs, que nous ne détruisions
qu'avec regret.

Le temps des fleurs n'attirait pas moins d'étrangers dans notre domaine
que la saison des fruits. C'étaient des nuées d'oiseaux-mouches ou de
colibris qui voltigeaient de fleur en fleur, en charmant nos regards de
l'éclat varié de leurs couleurs. C'était un spectacle plein d'intérêt de
voir ces petits animaux mettre en fuite des oiseaux dix fois plus gros
qu'eux, se livrer la guerre entre eux, et signaler leur courroux contre
les pauvres fleurs, lorsqu'un insecte ou quelque oiseau plus heureux
leur en avait dérobé le nectar. Attirés par le parfum des fleurs dont
nous avions orné à dessein les alentours de notre demeure, ces charmants
oiseaux venaient suspendre leurs nids jusque dans les rameaux de vanille
grimpante dont les festons se déroulaient avec grâce le long de notre
toit.

Toutes nos plantations, et spécialement la noix muscade, commençaient à
nous récompenser amplement de nos soins. Je les avais placées jusqu'à
l'entrée de notre berceau, parmi quelques rejetons de bananiers, et leur
parfum venait nous embaumer chaque soir à l'heure du repos. Ce voisinage
ne tarda pas à attirer de nouveaux hôtes, et particulièrement deux
espèces d'oiseaux de paradis encore inconnues, dont le plumage nous
parut d'une rare beauté. Mais bientôt leur avidité et leurs cris
discordants nous forcèrent d'employer un épouvantail pour les éloigner.

Nos deux espèces d'oliviers ne nous donnaient pas non plus occasion de
nous plaindre. Les olives les plus grosses et les plus savoureuses
étaient cueillies avant la maturité pour être salées et marinées.
L'espèce amère était réservée pour le moulin.

Voulant faire de l'huile de noix et de l'huile d'olive, il nous avait
fallu songer à la construction d'un pressoir et d'une meule. Cet
important travail avait mis notre industrie à une rude épreuve; mais
nous avions fini par en sortir victorieux.

La préparation du sucre avait aussi mis longtemps en oeuvre les
ressources de notre imagination. Je savais bien que tout l'appareil
nécessaire se trouvait sur le vaisseau naufragé; mais il m'était
impossible de me rappeler ce qu'il était devenu. Toutefois je finis par
me souvenir que les chaudières avaient été employées comme magasin à
poudre. Maintenant que nos chasses journalières les avaient débarrassées
d'une partie de leur contenu, rien n'empêchait de les rendre à leur
destination primitive. Après bien des recherches, je finis par découvrir
aussi dans notre arsenal les trois cylindres métalliques nécessaires
pour un moulin à sucre. Peu de journées suffirent pour remettre la
machine en état, et nous possédâmes bientôt une raffinerie de sucre
complète.

Au commencement nos deux exploitations étaient en plein air. Nous
songeâmes bientôt à les entourer de murs et à les couvrir d'un toit de
bambous, de manière que la saison des pluies n'arrêtât pas les travaux.

L'île aux Baleines n'avait pas reçu moins d'embellissements que l'île
aux Requins. Nous y avions placé ce que je nommai plaisamment nos
usines, c'est-à-dire la chapellerie et la fabrique de suif. Les ateliers
se trouvaient derrière une saillie du rocher qui les mettait à l'abri
des intempéries.

Au reste, toutes nos colonies étaient entretenues avec une égale
sollicitude. Waldeck avait conservé sa plantation de cotonniers, et le
marécage était devenu avec le temps une magnifique rizière dont le
produit n'avait pas tardé à dépasser nos espérances.

Prospect-Hill n'était pas négligé. La famille s'y rendait chaque
printemps pour faire la récolte des câpres et la provision annuelle du
thé. Les feuilles de ce précieux arbuste étaient épluchées avec soin,
séchées aux rayons du soleil, et renfermées aussitôt dans des vases de
porcelaine, afin de conserver leur délicieux parfum. Un nouveau genre
d'occupations nous rappelait à Zuckertop immédiatement avant la saison
des pluies. Il s'agissait, d'une part, de faire la récolte de cannes à
sucre, et, d'autre part, de recueillir le millet pour la nourriture de
notre bétail. Le transport s'effectuait par mer au moyen de la chaloupe,
et nous ne manquions pas, en passant, de rendre notre visite habituelle
à l'île aux Baleines.

De Prospect-Hill nous avions coutume de faire une ou deux excursions
jusqu'à l'Écluse, afin de visiter nos pièges et de nous assurer si les
éléphants n'avaient pas forcé le passage. Nous allions ensuite avec la
chaloupe explorer cette partie du rivage où Fritz avait découvert pour
la première fois le cocotier et le bananier. À chaque voyage je ne
manquais pas de rapporter une provision de terre à porcelaine pour les
besoins sans cesse renaissants de notre ménage.

Lors de sa première excursion dans ces parages, Fritz avait remarqué les
traces et entendu le cri d'un oiseau de l'espèce de la poule, ce qui
nous avait donné l'idée d'y établir un piège à la manière des colons du
Cap. L'entreprise eut un plein succès, et à chacune de nos visites nous
trouvions une foule de prisonniers, qu'on apportait à Felsen-Heim pour
les apprivoiser.

Nous profitions aussi de notre séjour à l'Écluse pour nous emparer des
plus belles poules et des plus beaux coqs indigènes, dont je me servais
ensuite pour améliorer nos races de volailles d'Europe. Si ma mémoire ne
me trompe pas, ces magnifiques animaux doivent être originaires de
Malacca ou de Java.

Nos animaux domestiques, dont, je n'ai pas encore parlé, s'étaient
multipliés avec rapidité; mais, en fait de chiens, nous n'avions
conservé qu'un rejeton du noble Joeger, qui promettait de devenir par la
suite un excellent chien de chasse. Jack le nomma Coco; et comme nous ne
pouvions nous empêcher de rire de ce nom bizarre, il nous reprit
gravement, en faisant observer que le nom d'un chien doit être court et
retentissant, afin de frapper au loin les échos des forêts et des
montagnes. La lettre O étant la plus sonore des voyelles, doit être la
plus chère au chasseur, et il s'en allait en criant à tue-tête: Ho!
hollo! hio! Coco! de manière à nous étourdir les oreilles.

Chaque année la vache et le buffle nous avaient donné un veau; mais nous
n'avions élevé que deux de ces animaux, un taureau pour le travail, et
une vache pour le lait. La femelle reçut le nom de Blass, à cause de son
éblouissante blancheur; et le mâle fut appelé Brull, en raison de sa
voix retentissante. Tous deux furent dressés à la selle, au bât et à la
voiture, ainsi que deux jeunes ânes, dignes rejetons de Rasch, qui
portaient les noms pompeux de Pfeil et de Flinck.

Le reste du menu bétail s'était multiplié en proportion, de sorte que
nous pouvions de temps en temps servir quelque pièce succulente sur
notre table sans porter atteinte à la prospérité du troupeau.

Les lapins de l'île aux Requins étaient devenus si nombreux, qu'il
fallut se décider à leur faire une chasse régulière. À différentes
époques de l'année, nous détruisions à regret un certain nombre de ces
intéressants animaux, dont les fourrures servaient à l'entretien de la
chapellerie. Quant à la chair, elle était abandonnée aux chiens.

Nous n'avions eu garde d'oublier nos charmantes antilopes, dont la
multiplication ne faisait que peu de progrès à cause de la rigueur du
climat de l'île aux Requins. Toutefois leur accroissement nous permit
bientôt de transporter un couple de ces gracieux animaux dans la cour
ombragée de Felsen-Heim.

Quant à ma famille, elle était toujours, grâce à la Providence, pleine
de force et de santé, à l'exception de quelques indispositions
passagères. Ma femme éprouvait quelquefois des accès de fièvre assez
violents; mais les enfants étaient d'une vigueur et d'une activité peu
communes. Fritz, alors âgé de vingt-quatre ans, était d'une taille
moyenne, mais forte et élégante; son teint coloré annonçait un
tempérament vif et bouillant. Ernest, qui venait d'entrer dans sa
vingt-deuxième année, était plus élancé, mais plus faible; sa taille,
légèrement courbée, annonçait moins de vigueur, bien qu'un exercice
continuel eût apporté de grandes modifications à son indolence
naturelle. L'extérieur de Jack, alors âgé de vingt ans, annonçait plus
de souplesse que de vigueur. On remarquait dans Franz un heureux mélange
des qualités physiques et morales de ses trois frères: il avait la
sensibilité de Fritz et d'Ernest; mais la finesse de Jack était devenue
chez lui prudence, parce qu'en sa qualité de cadet il avait souvent été
exposé aux malices de ses aînés. Tous quatre se montraient pleins
d'honneur et de courage. Leur conduite était dirigée par la piété la
plus sincère, sentiment sans lequel l'homme de bien lui-même ne saurait
produire aucune oeuvre grande et honorable.

Tel était l'état de notre colonie au bout d'un séjour de dix années,
durant lesquelles nous n'avions aperçu d'autres figures humaines que les
nôtres. Toutefois l'espérance d'être un jour rendus à la société des
hommes ne nous avait pas encore abandonnés, et je ne laissais pas de
l'entretenir avec sollicitude, comme le principal mobile de notre
activité. Toujours mus par cette idée, nous avions fait de grandes
provisions d'articles de commerce, afin d'en tirer parti dans
l'occasion. Chaque année je faisais mettre de côté nos plus belles
plumes d'autruche et une certaine portion de nos récoltes de thé et de
cochenille, et déjà nous avions une portion assez considérable de noix
muscades, d'essence et d'orange, d'huile de cannelle.

Cette prévoyance, peut-être exagérée, nous permettait de songer avec
sécurité au jour de la délivrance, car ces articles devaient avoir pour
nous une valeur considérable; mon seul regret était de voir diminuer nos
munitions de jour en jour, malgré le sage et judicieux emploi que nous
nous efforcions d'en faire.

Au reste, nous vivions satisfaits de notre sort, et chacun, en en
reconnaissant les avantages, s'efforçait de conformer ses actions aux
vues impénétrables de la Providence.



CHAPITRE XXI

Nouvelles découvertes à l'occident.--Heureuse expédition de Fritz.--Les
dents de veau marin.--La baie des Perles.--La loutre de
mer.--L'albatros.--Retour à Felsen-Heim.


Si les années avaient développé les forces morales et physiques de mes
enfants, elles avaient fait naître aussi dans leurs jeunes esprits des
sentiments d'indépendance qui n'étaient pas toujours d'accord avec ma
sollicitude paternelle. Souvent je passais des jours entiers sans avoir
de nouvelles des deux aînés, car Ernest lui-même sortait de son
indolence habituelle toutes les fois que sa soif de savoir était
puissamment excitée: et lorsque j'avais préparé quelque grave sermon
pour le retour de mes jeunes aventuriers, ils revenaient avec de si
intéressantes découvertes ou de si utiles observations, que je n'avais
pas le courage de les gronder.

Un jour que Fritz avait disparu, et que l'absence de son caïak révélait
assez le chemin qu'il avait pris, nous montâmes au corps de garde pour
épier son retour. Après quelques instants d'attente, j'aperçus au loin
un point noir qui se balançait sur le sommet des vagues, et bientôt ma
lunette nous permit de distinguer le pêcheur et son canot qui se
dirigeaient lentement vers le rivage de Felsen-Heim.

Nous saluâmes son arrivée d'un coup de canon, et à peine était-il
débarqué que je pus m'expliquer facilement la lenteur de sa marche.
L'avant du canot était chargé d'un énorme paquet, et à l'arrière
flottait un sac pesant, qui n'accélérait pas la course de l'esquif.

«Dieu soit loué! m'écriai-je du plus loin que je l'aperçus. Te voici de
retour sain et sauf, avec un riche butin, à ce que j'aperçois.

--Oui, Dieu soit loué! me répondit-il, car j'ai fait un bon voyage, et
je rapporte de bonnes nouvelles.»

Aussitôt que le caïak eut touché le sable, il fut enlevé avec son
équipage par nos trois vigoureux athlètes, et rapporté en triomphe à
Felsen-Heim. Nous nous assîmes en silence, attendant avec curiosité le
récit de Fritz, qui commença bientôt en ces termes:

«Je prierai d'abord mon père de me pardonner si je suis parti sans sa
permission; mais la mer était si calme, que je n'ai pu résister au désir
de tenter une petite excursion. Réfléchissant que la partie occidentale
de ces contrées nous était restée inconnue jusqu'à ce jour, j'avais
résolu d'y tenter un voyage de découvertes, et je tins mon projet
secret, craignant de rencontrer de l'opposition de votre part. Depuis
longtemps tous mes préparatifs étaient faits, et je n'attendais plus
qu'une occasion favorable.

«La belle journée d'aujourd'hui m'ayant offert un attrait irrésistible,
je me glissai hors de la maison sans être aperçu, et les détours de la
rivière du Chacal m'eurent bientôt dérobé à vos regards. Je ne m'étais
pas embarqué sans emporter mon compas, afin de ne pas manquer l'heure du
retour.

«Continuant de me diriger vers l'ouest, je ne tardai pas à rencontrer un
rivage hérissé de rochers et semé d'écueils à fleur d'eau. Un peuple
innombrable d'oiseaux de mer, qui avaient choisi ces retraites
inaccessibles pour y établir leurs demeures, remplissait l'air de ses
cris discordants. Partout où les rochers se montraient moins abordables,
j'apercevais des troupes d'animaux marins paisiblement étendus au
soleil, ou troublant le silence du rivage par leurs longs mugissements.
Il me parut que c'était là le quartier général des veaux marins; car
maint endroit du rivage est semé de leurs débris, et nous y trouverons
une riche collection de crânes et de dents pour notre musée.

«Je dois avouer, continua Fritz, que, me sentant en humeur fort peu
guerrière, je fis tous mes efforts pour ne pas être aperçu au milieu du
camp ennemi. Au bout de deux heures environ, je me trouvai en face d'une
magnifique voûte de rochers que la nature, dans un de ses jeux bizarres,
semblait avoir voulu construire selon les règles de l'architecture
gothique.

«L'intérieur de la voûte et tous ses alentours offrirent à mes regards
une innombrable quantité de nids d'hirondelles de mer, dont les
habitants se levèrent à mon approche avec des cris menaçants; mais leur
courage ne pouvait lutter contre ma curiosité. Je comptai les nids par
milliers; la roche en était tapissée. Ils étaient faits de plumes, de
duvet et de filaments de plantes rassemblés sans beaucoup d'art. Je
remarquai avec étonnement que chaque nid reposait sur une espèce de
coque qui paraissait formée de cire grisâtre. En ayant détaché
quelques-uns avec le plus grand soin, je les ai rapportés à Felsen-Heim,
afin de voir avec vous s'il ne serait pas possible d'en tirer parti.

MOI. Tu as bien fait, mon cher fils, d'épargner ces industrieux animaux.
Quant à ton présent, nous aurons de la peine à en trouver l'usage, à
moins que nous ne venions à nouer quelques relations commerciales avec
la Chine, car ces nids sont un objet de commerce fort estimé parmi les
nations maritimes.

FRITZ. Je voudrais savoir où les hirondelles de mer vont chercher la
matière gélatineuse qui forme la coque de leurs nids.

MOI. C'est un point sur lequel les naturalistes ne sont pas d'accord. On
a prétendu que cette matière provient de l'écume de la mer, et c'est
l'opinion répandue au Tonquin et dans la presqu'île au delà du Gange,
deux contrées qui fournissent au commerce une énorme quantité de nids
d'hirondelles.»

Après cette interruption, Fritz continua son récit en ces termes:

«Je poursuivis ma route, et je ne tardai pas à me trouver dans une baie
magnifique et sur la lisière d'une immense savane parsemée de bosquets
touffus, bordée à gauche par une chaîne de rochers, et à droite par un
fleuve majestueux qui l'arrose dans toute sa longueur. Au delà du fleuve
s'étend un vaste marécage bordé d'une belle forêt de cèdres.

«En ramant le long de ce rivage enchanteur, je remarquai plusieurs îles
de coquillages inconnus qui me parurent devoir être rangés dans la
classe des huîtres. La limpidité de l'eau me permit de distinguer les
touffes de filaments qui attachaient les coquillages aux parois du
rocher. J'admirai la taille de ces huîtres monstrueuses, dont une seule
eût suffi au repas de deux hommes ordinaires. Après en avoir détaché
quelques-unes avec mon harpon, je continuai ma route, décidé à descendre
à terre pour y prendre quelque nourriture. En ouvrant un de mes
coquillages, je sentis la lame de mon couteau arrêtée par un corps dur,
dont elle vainquit enfin la résistance, et je ne tardai pas à voir
tomber sur le sable deux ou trois perles d'une rondeur et d'une grosseur
qui excitèrent mon admiration. Cette découverte inattendue me combla de
joie, et vous pensez bien que je ne manquai pas de passer en revue tous
les petits coquillages dont je m'étais emparé. Voici ma provision de
perles, que je soumets humblement à l'examen des connaisseurs.

--Tu viens de faire aujourd'hui une précieuse découverte, dis-je à Fritz
avec joie, et qui nous vaudra peut-être plus tard la reconnaissance
d'une grande nation. Mais, pour le moment, tes perles nous sont aussi
inutiles que tes nids d'hirondelles. Toutefois nous ne manquerons pas de
rendre visite à la précieuse mine qui fournit de pareils échantillons.
Maintenant achève ton récit.

FRITZ. Lorsque j'eus ranimé mes forces par un frugal repas, je continuai
ma route le long de ce délicieux rivage jusqu'à l'embouchure du fleuve
que j'avais observé. Son courant est un peu rapide, et ses rives
couvertes d'un rempart de plantes marines qui présentent l'aspect d'un
gazon verdoyant. Ses bords sont peuplés d'une innombrable quantité
d'oiseaux aquatiques, qui prirent la fuite à mon approche. Me souvenant
d'avoir lu quelque chose d'analogue sur le fleuve Saint-Jean dans la
Floride, je pris plaisir à baptiser ma nouvelle découverte du nom de
rivière Saint-Jean. Après avoir renouvelé ma provision d'eau à ces
sources bienfaisantes, je résolus d'achever le tour de la grande baie, à
laquelle je donnai le nom de baie des Perles. Elle peut avoir deux
lieues de largeur en ligne droite; une chaîne de rochers qui court d'une
extrémité à l'autre la sépare de la pleine mer, à l'exception du
passage, assez large pour donner accès aux plus gros bâtiments. Cette
magnifique baie ne pourrait manquer de devenir port du premier ordre, le
jour où il s'élèverait une ville sur ses bords.

«J'essayai de sortir par le passage que je venais de découvrir; mais la
violence des flots me contraignit de renoncer à ce projet. Il me fallut
donc regagner la pointe occidentale de la baie, où je ne tardai pas à me
trouver au milieu d'une colonie d'animaux marins qui me parurent de la
grosseur d'un chien de mer ordinaire. Après avoir observé quelque temps
leurs jeux sans être aperçu, j'éprouvai le désir de m'emparer de l'un
d'entre eux, afin de l'étudier plus à mon aise. Comme je me trouvai à
une trop grande distance pour hasarder une attaque dont les suites
eussent pu devenir fâcheuses, j'attachai mon esquif derrière une pointe
de rocher, et, m'armant d'un fusil, je lâchai mon aigle sur la proie que
je convoitais. L'oiseau s'éleva majestueusement dans les airs, et vint
s'abattre sur un des plus beaux animaux de la troupe. J'arrivai à temps
sur le champ de bataille pour achever l'animal d'un coup de hache; le
reste de la troupe avait disparu comme par enchantement.»

Ici le conteur fut interrompu par un concert de voix curieuses, au
milieu desquelles on distinguait les questions suivantes: «Dites-nous
donc quel était cet animal?--Est-ce un chien de mer?--Nous l'as-tu
rapporté?

FRITZ. Comment pouvez-vous le demander? Je l'ai amené à la remorque,
attaché à l'arrière de mon caïak, et il a parfaitement supporté le
voyage.

ERNEST. Oui, vraiment, et je remarque que tu l'as soufflé à la manière
des Groënlandais. Quant à l'espèce de l'animal, il me semble le
reconnaître pour une loutre de mer, si les descriptions que j'en ai lues
sont exactes.

MOI. Dans ce cas ce serait une précieuse capture, et nous aurions là un
excellent article de commerce pour les bâtiments chinois, car les
mandarins paient cher cette espèce de fourrure.

MA FEMME. Oui, les hommes prisent toujours le superflu bien au-dessus du
nécessaire.

MOI. Raconte-nous donc comment tu t'y es pris pour ramener ta capture
avec tant de succès; car ton bâtiment est bien faible pour un tel
fardeau.

FRITZ. Il m'en a coûté assez de peine et de travail, et je voulais
d'abord le laisser là; mais le procédé des pêcheurs groënlandais me
revint à temps à la mémoire, et, en dépit de ma maladresse, il finit par
avoir un plein succès.

«Mon travail fut interrompu par la foule des oiseaux de mer qui venaient
voler autour de moi en effleurant mon visage de leurs ailes bruyantes.
Fatigué de cette attaque d'un nouveau genre, je finis par saisir la
hache de la chaloupe, et, frappant au hasard au-dessus de ma tête, je
vis tomber à mes pieds un albatros. Ses plus belles plumes me servirent
pour achever mon opération, et bientôt la loutre fut en état de surnager
à la surface de l'eau. Il était temps alors de songer au retour; mon
caïak fut donc remis à la mer, traînant à sa suite ma précieuse capture,
et, après m'être heureusement tiré des dangereux passages qui
entravaient la marche de mon esquif, je ne tardai pas à me trouver dans
des parages bien connus. Bientôt notre pavillon m'apparut dans
l'éloignement, et peu de minutes après le bruit du canon d'alarme vint
m'annoncer votre voisinage.»

Tel fut le récit de Fritz. Aussitôt qu'il eut cessé de parler, la foule
des auditeurs se précipita avec un tel enthousiasme vers les riches
trésors dont il venait d'enrichir la colonie, que la bonne mère
elle-même ne put résister à l'entraînement général.

L'entretien recommença à rouler sur les perles, et Franz me demanda si
toutes les perles ont le même éclat et le même prix.

MOI. «Non, sans doute; on a remarqué que la pureté des perles varie en
raison du fond qu'habitent les couches d'huîtres. Dans les fonds
marécageux elles sont troubles et sans éclat; dans les fonds de sable,
au contraire, elles sont blanches et transparentes.

FRITZ. En définitive, que sait-on sur la formation des perles?

MOI. Il résulte des informations des naturalistes que les perles se
trouvent généralement dans les huîtres dont la coquille a été percée par
le petit animal de mer appelé _phakas_. Selon l'opinion générale, la
perle serait formée d'une matière calcaire que distille l'huître, et
qu'elle emploie à boucher la légère ouverture percée par son ennemi.

FRANZ. Les huîtres à perles sont-elles toujours faciles à découvrir?

MOI. Non, sans doute, mon cher enfant; elles se trouvent souvent à une
profondeur de soixante pieds et davantage. La plupart du temps, l'huître
est fortement attachée au rocher; des pêcheurs exercés depuis l'enfance
vont les détacher à l'aide d'un instrument tranchant, et les jettent à
mesure au fond d'un grand sac qu'ils remontent à la surface de l'eau
lorsqu'il est rempli. Mais, malgré tous les soins, la pêche des perles
est pénible et dangereuse. Il n'est pas rare de voir les plongeurs, à la
fin de la journée, rendre le sang par le nez ou par les oreilles.»

Les enfants ne manquèrent pas de me faire observer que nous pouvions
commencer immédiatement la pêche des perles dans la grande baie, où elle
ne présentait ni fatigue ni danger; et je cédai sans peine à leur désir.

Toute la famille fut bientôt occupée des préparatifs de cette importante
expédition, et j'eus la satisfaction de voir devant moi un attirail de
pêche aussi complet que pouvait le permettre la faiblesse de nos
ressources.

Les munitions de bouche n'avaient pas été oubliées. Une bonne provision
de pemmikan frais, de pain de cassave, d'amandes et de pistaches,
composait le fond de notre cuisine de voyage, et un petit tonneau
d'hydromel devait nous fournir une agréable boisson.



CHAPITRE XXII

Les nids d'hirondelles.--Les perles fausses.--La pêche des perles.--Le
sanglier d'Afrique.--Danger de Jack.--La truffe.


Le premier jour où le ciel et la mer me parurent favorables à nos
projets, nous nous mîmes en route pour notre grande expédition,
accompagnés des voeux de la bonne mère, qui demeurait avec Franz à la
garde du logis. Notre escorte se composait de Knips, du chacal et de nos
deux fidèles compagnons, Falb et Braun, que j'avais coutume de comparer
aux chiens que le roi Porus envoya jadis à Alexandre, et dont l'histoire
rapporte qu'ils n'auraient pas refusé le combat contre un lion ou un
éléphant.

Fritz nous servit de pilote. Placé à côté de Jack dans son léger esquif,
il s'était chargé de guider notre marche incertaine au milieu des
rochers de la côte. Je suivais le caïak avec la pinasse, en ayant soin
de ne déployer ma voile qu'à demi, jusqu'à notre arrivée dans des
parages plus tranquilles.

À chaque instant les rochers offraient à nos regards de nombreux débris
de veaux marins, trésors précieux pour notre muséum. Mais, ne voulant
pas perdre une minute, je décidai qu'on négligerait pour le moment cette
riche collection.

Dans les paisibles parages où notre flotte venait de parvenir, la mer
avait la transparence d'un miroir; et les nautiles se livraient sans
défiance à leurs jeux innocents sur la surface des flots, que ridait à
peine une légère brise. Après s'être amusé quelque temps des gracieuses
manoeuvres de ces légers habitants de l'onde, l'équipage du caïak
résolut de leur faire la chasse, et bientôt la chaloupe reçut une
collection de ces délicates créatures. Il fut décrété à l'unanimité que
cet endroit du rivage porterait désormais le nom de baie des Nautiles.

Nous ne tardâmes pas à rencontrer un promontoire en forme de cône
tronqué, qui reçut le nom du cap Camus. De son extrémité occidentale on
apercevait dans l'éloignement un second cap, derrière lequel se trouvait
la baie des Perles, selon le récit de notre pilote.

Plus nous approchions de la grande voûte découverte par Fritz dans sa
dernière expédition, plus nos regards étaient frappés de sa masse
imposante. On l'eût dite formée par les Titans avec les débris des
montagnes dont ils avaient voulu se servir pour escalader le ciel.

Une innombrable armée d'hirondelles de mer sortit à notre approche des
profondeurs de la caverne; mais, rassurés par notre immobilité, ces
innocents hôtes du rocher ne tardèrent pas à disparaître de nouveau dans
leurs obscures retraites.

Lorsque la chaloupe eut atteint l'entrée de la voûte, la curiosité fit
place à une insatiable avidité malheureusement trop facile à satisfaire.
Tous les instruments disponibles furent mis en oeuvre, et les nids
tombaient par douzaines sous nos mains impitoyables. Toutefois nous
choisissions de préférence les nids abandonnés, afin d'épargner les
oeufs et les petits de nos innocents ennemis. Fritz et Jack se
montraient les plus actifs dans ce nouveau genre de pillage, et leurs
filets ne désemplissaient pas. Ernest et moi, nous procédions avec plus
de méthode, nous attachant aux nids placés dans les régions inférieures
du rocher, et n'abandonnant chaque pièce de notre butin qu'après l'avoir
nettoyée aussi parfaitement que le temps le permettait.

Au bout de quelques minutes, la provision me sembla suffisante, et,
désireux d'arracher mes enfants à cette oeuvre de destruction, je donnai
l'ordre aux deux équipages de se préparer à traverser la grande voûte.

Nous éprouvâmes un mouvement de légère inquiétude, causée par
l'obscurité du passage souterrain, où le cri des hirondelles, répété par
les échos de la voûte, retentissait avec un bruit sinistre; mais notre
guide nous tranquillisa en m'assurant que le passage était sans danger.

«Mais, s'écria tout à coup Ernest, n'est-il pas bien plaisant de nous
voir ici nous donner tant de peines inutiles, sans savoir si jamais il
abordera un navire sur ces côtes inhospitalières?

MOI. L'espérance, mon cher enfant, est un des plus grands biens de la
pauvre humanité; c'est la fille du courage et de l'activité; car l'homme
courageux ne désespère jamais, et celui qui espère travaille sans
relâche à l'accomplissement de son désir. Laissons à la philosophie des
esprits faibles les impuissantes dissertations sur l'incertitude des
entreprises humaines et sur la vanité des espérances des aveugles
mortels. Toutefois il est temps de mettre un terme à nos déprédations
d'aujourd'hui, de peur que notre philosophe ne nous compare avec mépris
à ces vils oiseaux de proie qui s'emparent de tout ce qui tombe sous
leurs serres, sans savoir s'ils tireront quelque avantage du fruit de
leurs captures.»

En achevant ces mots, je pressai les préparatifs du départ avec d'autant
plus d'ardeur, que la marée commençait à monter, et qu'elle devait nous
être d'un grand secours pour traverser le canal souterrain. En effet,
elle ne tarda pas à nous emporter avec une telle rapidité, que, le
travail des rames devenant inutile, nous pûmes contempler à loisir la
majesté du spectacle qui frappait nos regards. À chaque pas nous
apercevions d'immenses cavernes dont l'obscurité nous dérobait
l'étendue, mais qui devaient pénétrer au loin dans les flancs profonds
de la montagne. On eût dit que le grand architecte de la nature avait
jeté dans ce lieu les fondements d'un temple gigantesque, que sa main
puissante dédaignait d'achever. Les animaux marins s'étaient emparés de
ces immenses galeries, où à chaque pas se présentait à nos regards
quelque trace nouvelle de leurs étranges habitants.

Parmi les nombreuses espèces de poissons dont la grotte était peuplée,
je reconnus l'ablette, dont l'écaille brillante sert à la confection des
perles fausses: c'est pourquoi l'on fait des pêches considérables de ce
poisson dans la Méditerranée.

Tout mon petit monde savait fort peu de choses sur les perles fausses.
Il fallut lui donner quelques explications à cet égard pour compléter
mon cours d'histoire naturelle.

«Les perles fausses, dis-je alors, sont d'un grand usage dans le
commerce: on se sert de petits globules de verre revêtus d'un vernis
formé avec l'écaille de l'ablette. Ces perles sont régulières, d'une
assez belle eau et assez estimées.

ERNEST. En ce cas, pourquoi se donner tant de peine pour la pêche des
perles fines?

JACK. Belle demande! parce que ces dernières seules ont réellement du
prix.

FRITZ. Bien répondu! Mais maintenant il s'agirait de savoir pourquoi
l'on attache tant de prix aux perles fines, si les perles fausses sont
aussi belles.

MOI. C'est que, parmi les hommes, le prix des choses est bien souvent en
raison des peines et des dangers qu'elles coûtent.»

Tout en nous entretenant ainsi, nous avions heureusement traversé le
dangereux canal, et nous nous trouvions maintenant dans une des plus
belles baies que la nature ait pris plaisir à former. Le rivage
présentait d'espace en espace de petites criques plus ou moins profondes
où venaient se perdre de limpides ruisseaux qui donnaient à toute la
contrée un aspect riant et fertile. Presque au milieu de la baie se
trouvait l'embouchure du fleuve Saint-Jean, dont Fritz ne nous avait pas
exagéré la grandeur et la majesté.

Je me trouvai avec plaisir dans ces eaux profondes; et nous allâmes
jeter l'ancre auprès des riants bosquets du rivage, dont la riche
verdure enchantait nos regards.

Une anse commode et voisine du banc d'huîtres où Fritz avait fait sa
pêche fut choisie pour le lieu du débarquement. Un ruisseau limpide
semblait nous inviter à venir profiter de la fraîcheur de ses bords. Nos
pauvres chiens, qui manquaient d'eau douce depuis plusieurs heures,
n'eurent pas plutôt entendu le murmure du ruisseau, que, sautant
par-dessus les bords de la chaloupe, ils s'élancèrent à la nage vers la
source tant désirée.

Nous ne tardâmes pas à suivre l'exemple de nos intelligents animaux; et,
après avoir attaché notre esquif au rivage, nous nous trouvâmes bientôt
réunis autour de la source bienfaisante. Le jour étant sur son déclin,
nous commençâmes par faire les préparatifs du souper, qui devait se
composer d'une soupe de pemmikan, d'un bon plat de pommes de terre, et
d'une provision de biscuit de mais. Après avoir assemblé du bois sec
pour le foyer, nous fîmes nos arrangements pour la nuit. Les chiens se
couchèrent sur le sable, autour du feu, et nous nous retirâmes dans la
chaloupe, placée à l'ancre à quelque distance du rivage. J'avais pensé
qu'à tout événement nous avions peu à redouter une attaque par mer;
toutefois, par surcroît de précaution, j'attachai maître Knips au grand
mât, me fiant à sa vigilance. Lorsque tout fut achevé, nous nous
étendîmes au fond du bâtiment, sur nos lits de peau d'ours, et chacun
s'endormit d'un sommeil paisible, quoique interrompu de temps en temps
par les hurlements des chacals et la voix menaçante de Joeger.

Au point du jour tout le monde était sur pied, et la chaloupe prit
joyeusement le chemin du grand banc d'huîtres, où elle fit en peu de
temps une pêche abondante. Cet heureux succès nous engagea à continuer
l'opération pendant les deux jours suivants, et bientôt un énorme amas
d'huîtres, élevé sur le sable, vint reposer nos regards satisfaits.

Tous les soirs, environ une heure avant le coucher du soleil, j'avais
coutume de commander une expédition le long du rivage, et il ne se
passait pas de soirée que la chaloupe ne revint avec quelque bel oiseau,
le plus souvent d'une espèce inconnue.

Le dernier jour de notre pêche, il nous prit la fantaisie de nous
avancer un peu plus avant que de coutume dans la forêt voisine du
rivage. Cette fois Ernest nous précédait avec le vigilant Falb, et Jack
le suivait de loin à travers les hautes herbes du rivage, tandis que
Fritz et moi nous étions arrêtés à quelques préparatifs indispensables.
Je me préparais à suivre les chasseurs, lorsque tout à coup une
détonation suivie d'un cri d'alarme retentit à mes oreilles, et nos deux
chiens s'élancèrent avec la rapidité de l'éclair dans la direction du
coup de fusil.

«Aux armes!» s'écria Fritz; et en moins d'un instant il était sur la
trace des chiens avec son aigle, qu'il déchaperonna sans s'arrêter. Le
bruit d'un coup de pistolet et un long cri de triomphe m'apprirent en
même temps la fin du combat et la victoire de nos gens.

J'accourais avec inquiétude sur le champ de bataille, lorsque j'aperçus,
à quelque distance au milieu des arbres, le pauvre Jack qui s'avançait
vers moi soutenu par ses deux frères. «Dieu soit loué! m'écriai-je, le
malheur que je craignais n'est pas arrivé!» Je rebroussai chemin
aussitôt, en faisant signe à mes enfants de me suivre vers notre
campement du rivage, qui se composait de deux bancs et d'une mauvaise
table.

Cependant le pauvre Jack faisait d'horribles contorsions, se plaignant
de violentes douleurs par tout le corps, et criant d'une voix
lamentable: «Je suis brisé, anéanti, je n'ai pas un membre entier!»

Je m'empressai de faire déshabiller le patient, et une visite minutieuse
ne tarda pas à me donner l'assurance qu'il n'y avait ni fracture ni
luxation. La respiration était libre, et tout le mal se bornait à deux
fortes contusions, de sorte que je ne pus m'empêcher de m'écrier: «Voilà
bien de quoi se lamenter, en vérité! Un vrai chasseur n'y ferait pas
même attention.

JACK. Grand merci! Il n'en est pas moins vrai que je suis rompu. Le
maudit animal m'aurait fait sortir l'âme du corps sans le secours
inespéré de Fritz et de son vaillant oiseau.

MOI. Nous diras-tu enfin quel est l'animal qui a si outrageusement
maltraité notre vaillant chasseur?

JACK. Je vous réponds que son crâne et ses défenses feront merveille
dans notre muséum. J'en frissonnerais encore si, après tout, le meilleur
parti n'était pas d'en rire, puisque le mal est passé.

MOI. Saurai-je enfin de quoi il s'agit?

ERNEST. D'un énorme sanglier; et je vous réponds que c'était un terrible
spectacle que de le voir accourir les soies hérissées et labourant la
terre de ses formidables défenses.

MOI. Rendons grâces à Dieu, qui nous a délivrés d'un si terrible ennemi.
Maintenant laissez-moi m'occuper du blessé, qui doit avoir besoin de
repos et de rafraîchissement.»

À ces mots je fis avaler au pauvre Jack un verre de vin des Canaries de
la fabrique de Felsen-Heim, et nous le couchâmes mollement au fond de la
chaloupe, où il ne tarda pas à s'endormir d'un sommeil profond.

«Maintenant, dis-je à Ernest, donne-moi quelques détails sur l'histoire
du sanglier, qui jusqu'à présent est demeurée une énigme pour moi.

ERNEST. Je marchais tranquillement dans la forêt, lorsque Falb me quitta
avec un hurlement furieux pour s'élancer sur les traces d'un animal
sauvage que le taillis dérobait encore à mes regards. Au même instant le
chien de Jack était accouru à l'aide de son frère, et les deux animaux
assiégeaient la forteresse de leur redoutable ennemi. Je m'avançai avec
précaution jusqu'à portée de fusil de l'animal, lorsqu'une imprudente
attaque de Joeger déconcerta tous mes projets. Le sanglier, furieux,
quittant sa retraite, se dirigea sur le pauvre Jack, qui ne trouva rien
de mieux à faire que de prendre la fuite. Je lâchai mon coup à
l'instant; mais la balle, effleurant l'animal, ne fît que hâter sa
course furieuse. Bientôt le pauvre Jack, ayant heurté une souche dans sa
course précipitée, allait se trouver à la merci de son impitoyable
ennemi, si les deux chiens, arrivés au même instant, n'eussent attiré
sur eux tout le courroux du terrible animal. Le pauvre Jack en fut
quitte pour quelques contusions, et ma seconde balle allait mettre fin
au combat, lorsque l'aigle de Fritz, descendant du haut des airs aussi à
propos que le corbeau de Manlius Corvinus, vint s'abattre sur la tête du
sanglier, de manière que son maître eut le temps d'approcher et de lui
décharger son pistolet entre les deux yeux.

«En jetant un coup d'oeil sur la tanière du sanglier, je ne fus pas peu
étonné de voir Knips et Joeger se régalant des restes de son repas. Je
reconnus, en approchant, une espèce de tubercule assez semblable à la
pomme de terre, dont j'ai rapporté une demi-douzaine dans ma gibecière,
afin de vous les faire examiner.

MOI. Voyons un peu.... Si mes yeux et mon odorat ne me trompent pas, tu
as fait là une découverte intéressante pour notre cuisine. Ce tubercule
est une véritable truffe, de l'espèce la plus savoureuse.»

Fritz, suivant mon exemple, goûta la nouvelle production, en faisant
observer avec plaisir que son parfum était bien différent de celui de la
pomme de terre, quoiqu'il y eût grande analogie entre les deux fruits.

Il me demanda ensuite où l'on trouve les meilleures truffes, et si c'est
un fruit originaire de nos climats européens.

MOI. «La truffe est un fruit très-commun en Europe. L'Italie, la France
et l'Allemagne en fournissent d'abondantes récoltes. On en trouve
communément dans les forêts de chênes ou de hêtres. La chasse aux
truffes se fait sans poudre ni plomb: il suffit d'une pioche pour les
déterrer, et d'un cochon pour les découvrir. L'Italie et plusieurs
autres contrées possèdent une espèce de chiens dont le nez est assez fin
pour découvrir la truffe et en indiquer la place au chasseur.

FRITZ. La truffe n'a-t-elle ni tige ni feuilles extérieures qui puissent
indiquer sa présence et remplacer l'instinct des animaux?

MOI. Non, mon enfant; elle ne se trahit que par son parfum, et l'on ne
saurait dire, à proprement parler, si c'est une racine, un tubercule, ou
un fruit, car son mode de propagation est un mystère pour les
naturalistes. Du reste, on les trouve de toutes les grosseurs, depuis le
pois jusqu'à la pomme de terre.

ERNEST. Reconnaît-on plusieurs espèces de truffes, et l'histoire
naturelle les range-t-elle au nombre des plantes, bien qu'elles n'aient
ni feuilles ni racines?

MOI. La truffe est rangée communément dans la classe des champignons,
quoiqu'elle en diffère sous bien des rapports. Mais je ne saurais dire
s'il en existe de plusieurs espèces.»

Cet entretien nous avait menés jusqu'à l'heure du souper, et nous ne
tardâmes pas à nous occuper des préparatifs nécessaires pour la nuit. Le
feu de veille fut allumé selon l'habitude, et chacun se retira dans la
chaloupe, où nous passâmes une nuit aussi paisible que dans les murs de
Felsen-Heim.



CHAPITRE XXIII

Visite au sanglier.--Le coton de Nankin.--Le lion.--Mort de Bill.--Un
nouvel hiver.


Le lendemain de grand matin, nous étions en route pour aller visiter le
corps de notre sanglier et tenir conseil sur l'emploi qu'on en pouvait
faire. Le pauvre Jack, encore fatigué de son aventure de la veille, ne
donnait pas signe de vie.

À l'entrée de la forêt, les chiens accoururent au-devant de nous avec
des hurlements de joie. Nous arrivâmes bientôt sur le champ de bataille,
où la grosseur de l'animal et son aspect féroce excitèrent ma surprise
au plus haut degré. Je suis persuadé qu'il eût été en état de résister à
un buffle, ou même à un lion de la plus haute taille.

ERNEST. «Il ne faut pas oublier la tête, qui deviendrait un des plus
beaux ornements de notre muséum. Si mon père nous le permet, nous allons
transporter l'animal sur le rivage, où nous pourrons faire l'opération à
loisir.

MOI. De tout mon coeur: je vous laisse le champ libre à cet égard. Mais
occupons-nous d'abord d'examiner s'il ne serait pas possible de
découvrir encore quelques truffes. Un pareil présent nous assurerait bon
accueil au logis.»

Nos recherches furent longtemps infructueuses; mais enfin l'oeil perçant
de Fritz découvrit dans le voisinage une nouvelle mine de ces précieux
tubercules, dont nous ne manquâmes pas de faire une ample provision.

Pendant ce temps l'infatigable Fritz venait d'abattre une douzaine de
branches à coups de hache, en s'écriant: «Voilà des moyens de transport
tout trouvés, il ne s'agit plus que d'y placer notre gibier.» Nos chiens
furent bientôt attelés à ce chariot de nouvelle espèce, qui prit en
triomphe le chemin du rivage, chargé des dépouilles sanglantes de
l'habitant des forêts. Fritz dirigeait d'une main habile la marche du
convoi, qui ne tarda pas à atteindre le camp sans mésaventure. Nos
chiens, aussitôt délivrés, reprirent à la hâte le chemin de la forêt
pour aller se régaler de la portion du sanglier qui était demeurée sur
la place.

En détachant les diverses parties du chariot, destinées désormais à
alimenter le foyer, nous remarquâmes sur les branches une quantité de
noix ligneuses remplies d'un coton fin et soyeux, d'une couleur jaunâtre
analogue à celle du nankin. Notre nouvelle découverte fut mise de côté,
avec le plus grand soin, pour notre ménagère, et je me promis bien de
saisir la première occasion pour faire une nouvelle provision de ces
fruits précieux et me procurer quelques rejetons de l'arbre qui les
portait.

Pendant ce temps Fritz et Ernest étaient occupés à creuser dans le sable
une fosse assez profonde, voulant, disaient-ils, faire une agréable
surprise à leur frère Jack, en préparant pour son réveil un excellent
rôti à la hottentote. Une flamme brillante ne tarda pas à sortir du four
improvisé, et nous y suspendîmes les quatre membres du sanglier, afin de
les dépouiller de leurs soies. Le parfum peu agréable qui s'exhalait de
notre venaison ne tarda pas à nous contraindre d'abandonner la place, si
nous ne voulions pas perdre la respiration; et l'odeur était si forte,
qu'elle alla frapper l'odorat du pauvre Jack, qui ne tarda pas à se
lever sur son séant, pour demander d'une voix plaintive quelle était
cette nouvelle opération.

«Sois tranquille, lui répondit gravement son frère aîné, il ne s'agit
que de friser un peu la crinière de ton champion d'hier soir, afin qu'il
puisse se présenter décemment devant ses vainqueurs. Et, avant de te
plaindre ainsi, rappelle-toi la réponse d'un prince devant le corps de
son ennemi: Le cadavre d'un ennemi mort sent toujours bon.»

Cependant Jack était accouru au secours de ses frères, et tandis qu'ils
préparaient la hure du sanglier en cuisiniers expérimentés, je
m'occupais de nettoyer les quatre membres, travail fort peu
divertissant.

Bientôt le four fut préparé, et il ne tarda pas à recevoir le rôti,
soigneusement enveloppé de feuilles odorantes. En attendant l'heure du
souper, nous nous occupâmes des préparatifs nécessaires pour fumer le
reste de la venaison, et le coucher du soleil vint nous surprendre avant
la fin de cet important travail.

Au moment où la nuit commençait à nous envelopper de ses ombres, un
formidable hurlement, sorti des profondeurs de la forêt voisine et
répété au loin par les échos du rivage, vint frapper tout à coup nos
oreilles étonnées. Ces sons terribles semblaient tantôt s'éloigner,
tantôt se rapprocher de la place que nous occupions.

«Voilà un concert diabolique,» s'écria Fritz en sautant sur son fusil de
chasse et en jetant autour de lui des regards flamboyants. «Allumez le
feu, retirez-vous dans la chaloupe, et que chacun tienne ses armes
prêtes! Quant à moi, je vais aller faire une reconnaissance avec mon
caïak.»

À ces mots le bouillant jeune homme sauta dans son embarcation, et, se
dirigeant vers le rivage avec la rapidité de, l'éclair, ne tarda pas à
disparaître à nos regards. Pour nous, exécutant à la hâte ses
instructions, nous courûmes à la chaloupe, nous tenant prêts à tout
événement.

«Il est bien étonnant, fit observer Jack, que Fritz nous abandonne au
moment du danger, et qu'il s'éloigne aussi brusquement sans attendre vos
ordres.

--Il faut pardonner quelque chose à son caractère bouillant et
audacieux, répondis-je gravement. À l'heure du danger il est souvent
nécessaire de permettre aux braves ce qu'il faudrait défendre aux
esprits timides et irrésolus: c'est quelquefois un moyen infaillible de
salut.»

Au moment où j'achevais ces mots, nous aperçûmes maître Knips et les
chiens qui se dirigeaient vers la chaloupe au grand galop. La voyant
trop éloignée du rivage pour l'atteindre à pied sec, nos vaillants
auxiliaires s'étendirent autour du feu, sur le sable, non sans promener
autour d'eux des regards vigilants.

Cependant les terribles sons partis de la forêt semblaient se rapprocher
de plus en plus, de sorte que je finis par croire qu'il fallait les
attribuer à quelque panthère ou à quelque léopard que l'odeur du sang
avait attiré dans notre voisinage.

Quelques minutes s'étaient à peine écoulées, lorsque la lueur mourante
de notre feu nous laissa apercevoir distinctement le terrible animal
objet de notre terreur. C'était un lion d'une taille énorme, tel que je
n'en avais jamais vu dans nos ménageries d'Europe. Il paraissait avoir
suivi les traces du sanglier, et, après avoir exercé son courroux sur
les débris de notre foyer, nous le vîmes s'asseoir comme un chat sur ses
pattes de derrière, promenant un regard de fureur et de convoitise,
tantôt sur le groupe des chiens placé en face de lui, tantôt sur les
restes sanglants de notre venaison.

Bientôt le majestueux animal se leva lentement, se battant les flancs de
sa queue, comme pour réveiller son courage endormi. Des rugissements
entrecoupés s'échappaient de sa gueule terrible, tandis qu'il se
promenait avec fureur dans l'espace compris entre le foyer et le rivage.
Après avoir décrit lentement plusieurs demi-cercles, de plus en plus
rétrécis, le terrible animal finit par prendre une position qui
annonçait à tout oeil expérimenté une attaque prochaine.

Pendant que j'étais incertain s'il fallait commander le feu, ou donner
l'ordre de virer de bord, l'explosion d'un fusil, à peu de distance, me
fit tressaillir des pieds à la tête. «C'est Fritz!» s'écrièrent mes deux
compagnons avec un cri de joie et de triomphe. Le roi des forêts fit un
bond terrible accompagné d'un rugissement de douleur; puis il ne tarda
pas à chanceler, et, tombant sur les genoux, il demeura bientôt sans
mouvement.

«Voilà un coup de maître, m'écriai-je avec joie. L'animal est frappé au
coeur, et ne se relèvera plus. Demeurez ici tandis que je vais me rendre
sur le champ de bataille.»

En deux coups de rames j'étais au rivage, où les chiens me reçurent avec
des hurlements d'allégresse. Au moment où je m'approchais avec
précaution, je vis paraître sur le même lieu un nouveau lion de moins
grande taille que le premier, mais d'un aspect non moins formidable. En
deux bonds il était près du corps inanimé de son compagnon, qu'il
commença d'appeler d'une voix plaintive. Évidemment c'était la femelle,
et par bonheur elle n'était pas accompagnée de ses lionceaux: car une
seconde attaque de ce genre eût gravement compromis notre sûreté.

Tandis qu'étendue auprès de son mâle, elle léchait sa blessure avec des
gémissements plaintifs, un second coup de feu retentit; et une des
pattes de devant de la lionne retomba sans force à ses côtés. Avant que
j'eusse eu le temps de faire feu, les chiens s'étaient élancés avec
fureur sur l'ennemi, et alors commença le plus terrible combat dont
j'eusse jamais été spectateur. L'obscurité de la nuit, les rugissements
de la lionne et les hurlements des chiens faisaient de cette scène une
des plus effroyables qui puissent frapper les regards d'un homme. Le
monstre des forêts profita de mon inaction pour saisir la pauvre Bill de
la patte qui lui restait, et bientôt le fidèle animal tomba, dans les
convulsions de l'agonie, aux côtés de son ennemi expirant. Au moment où
j'accourais à son secours, Fritz paraissait sur le champ de bataille
avec son fusil, désormais inutile: mais je lui fis signe de s'arrêter en
l'exhortant à joindre ses actions de grâces aux miennes pour la
miraculeuse protection dont la Providence venait de nous favoriser
encore une fois.

Je ne tardai pas à appeler à haute voix l'équipage de la chaloupe pour
venir prendre part à notre triomphe, et nos deux compagnons furent
bientôt dans nos bras, remerciant le Ciel de nous revoir sains et saufs
après un si terrible danger.

Notre premier soin fut de ranimer le foyer et d'aller visiter le champ
de bataille à la lueur de quelques torches de résine. Le premier
spectacle qui frappa nos regards fut le corps de la pauvre Bill, étendue
sans vie à côté de son ennemi mort, victime regrettable de son courage
et de sa fidélité.

«Hélas! s'écria Fritz avec un douloureux soupir, voici une nouvelle
occasion pour Ernest d'exercer ses talents poétiques; car nous ne
pouvons refuser une glorieuse épitaphe à notre pauvre Bill, morte si
bravement pour la défense commune.

--J'y songerai, répondit Ernest, lorsque ma pauvre muse sera un peu
remise de la terrible angoisse qu'elle vient d'éprouver. En attendant,
voici deux formidables ennemis dont la Providence vient de nous
délivrer, et j'éprouve une vive satisfaction à penser que ces gueules
menaçantes sont maintenant fermées pour toujours.

--L'intelligence de l'homme triomphe de tous les ennemis de la nature,
repartit Fritz gravement; c'est à elle que nous devons les armes dont
notre main s'est servie pour abattre le puissant roi des forêts.

--Mais ne serait-il pas temps de nous occuper des funérailles de la
pauvre Bill, à la lueur sinistre de ces torches funéraires?»

Je fis un signe de consentement, et Fritz eut bientôt creusé une fosse
profonde, où nous déposâmes solennellement le corps de notre vieux
compagnon. Nous tournant alors du côté d'Ernest, nous attendîmes
l'épitaphe qu'il nous avait promise, et qu'il ne tarda pas à réciter
d'un ton pathétique:

          _Après une carrière longue et aventureuse,_
          _c'est ici que repose la pauvre Bill,_
          _si rapide à la course, si intrépide dans le combat._
          _Elle est morte pour ses maîtres,_
          _ainsi quelle avait vécu._
          _Nul héros ne mérite mieux un tombeau_
          _et une glorieuse épitaphe._

«Il me semble, dit Jack en bâillant, que nous avons veillé une bonne
partie de la nuit, et toute cette histoire de lions m'a terriblement
creusé l'estomac. Ne serait-il pas temps de songer à notre nourriture
terrestre? Aussi bien, voici la hure de sanglier qui nous attend dans le
four depuis hier soir.»

Rappelés par ce sage avertissement au souvenir de nos besoins corporels,
nous nous dirigeâmes vers la cuisine sans perdre le temps en vaines
paroles, et nous ne tardâmes pas à faire honneur au rôti de la veille.
Je décidai qu'on passerait dans la chaloupe les trois à quatre heures
qui restaient jusqu'au jour, et un froid piquant ne tarda pas à nous
faire sentir l'utilité de nos fourrures. Les climats chauds sont
dangereux par la fraîcheur de leurs nuits, et c'est ce qui explique
pourquoi les animaux des zones brûlantes sont souvent recouverts
d'épaisses fourrures.

Levés avec le soleil, notre premier soin fut d'écorcher les deux lions,
opération qui nous occupa à peine deux heures, grâce à l'emploi de mon
heureuse invention, la pompe à air. Les cadavres furent abandonnés à la
merci des oiseaux du ciel, qui accoururent bientôt par essaims bruyants
pour profiter de notre générosité.

Les rayons du soleil ne tardèrent pas à développer de telles émanations
autour de notre amas d'huîtres, que nous nous estimâmes heureux de
pouvoir songer, sans plus attendre, aux préparatifs de départ.

Cette fois Jack refusa de faire le trajet dans le caïak, se sentant hors
d'état de manoeuvrer la rame, et Fritz demeura seul chargé de la
conduite de son léger bâtiment.

Nous ne tardâmes pas à lever l'ancre et à quitter la baie des Perles, en
nous dirigeant en droite ligne vers le canal si heureusement traversé
quelques jours auparavant. Continuant notre route vers le levant, nous
abordâmes avant le coucher du soleil à la baie du Salut.

Les premières annonces de la mauvaise saison ne tardèrent pas à se faire
sentir, et bientôt les alentours de la maison devinrent impraticables.
Alors commença le cours des travaux domestiques, qui nous empêchèrent de
trouver trop longs les jours de pluie qui se succédèrent.



CHAPITRE XXIV

Le navire européen.--Le mécanicien et sa famille.--Préparatifs de retour
en Europe.--Séparation.--Conclusion.


Avec quelle émotion je reprends la plume pour tracer ce dernier
chapitre! Dieu est grand, Dieu est bon, telles sont les premières
paroles qui se présentent à ma pensée lorsque je reporte mes souvenirs
pour la dernière fois sur cette partie de notre histoire. Le salut
miraculeux de ma famille est encore présent à mes regards, et, au milieu
du conflit de sentiments divers qui agitent mon esprit, j'ai peine à
retrouver le fil de mes idées pour achever dignement ce livre, que je
vais fermer pour jamais. Le lecteur me pardonnera le désordre de ce
récit, dont je me propose de lui donner la fin, si jamais il m'est
accordé de revoir l'Europe et ma chère patrie. À peine suis-je en état
de trouver quelques mots sans suite pour raconter les événements de mes
dernières heures d'exil.

Toutefois celui qui s'est intéressé jusqu'à ce jour au destin de
l'innocente famille ne pourra voir sans un sentiment de satisfaction le
dénouement inespéré de sa trop longue histoire.

Mais trêve de fastidieux préambules. Le temps presse, j'arrive à la
conclusion de cette oeuvre intéressante, qui vient d'occuper dix années
de ma vie. Nous touchions au terme de la saison pluvieuse, et la nature
semblait vouloir se ranimer plus tôt que d'habitude.

Le ciel était sans nuages, et chacun prenait plaisir à se dédommager de
sa réclusion de deux mois, en exerçant de nouveau ses membres engourdis
par une longue inaction. Tout le jour la famille était répandue dans les
jardins, dans les plantations, sur les rives de la mer, faisant usage
avec délices d'une liberté si longtemps attendue.

Fritz ayant annoncé la résolution d'aller faire une visite à l'île aux
Requins, pour voir si les besoins de la colonie ne réclamaient pas notre
présence, je le laissai partir accompagné de Jack. Les deux voyageurs
furent bientôt dans l'île, où leur oeil exercé se promena longtemps sur
la mer et sur le rivage, sans apercevoir ni monstres marins, ni dommage
notable dans l'établissement. J'avais recommandé aux deux jeunes gens de
tirer deux coups de canon en débarquant, tant pour nous annoncer
l'heureuse issue du voyage que pour nous servir de signal, si par hasard
la Providence avait envoyé quelque bâtiment à portée du rivage.

Leur premier soin avait été de se conformer à mes ordres. Mais quel ne
fut pas leur étonnement lorsque, au bout d'environ deux minutes, ils
entendirent distinctement trois coups de canon vers l'ouest, dans la
direction de la baie du Salut! La surprise, l'espérance et la crainte
les tinrent quelque temps immobiles; mais Fritz rompit le premier le
silence en s'écriant: «À la mer! à la mer!» Et en moins de temps qu'il
n'en faut pour le raconter, la rapide embarcation volait sur la surface
des flots.

«Qu'y a-t-il de nouveau?» m'écriai-je en voyant les deux enfants
accourir vers moi de toute la vitesse de leurs jambes.

«N'avez-vous pas entendu?» me répondit Fritz, qui respirait à peine; et
son frère arriva bientôt près de lui en répétant: «N'avez-vous pas
entendu?»

Le récit des enfants me fit secouer la tête avec l'expression du doute;
mais la pensée qu'ils pouvaient ne s'être pas trompés agitait vivement
mon esprit. Dans l'incertitude qui me préoccupait, je rassemblai la
famille, afin de tenir un grand conseil de guerre, car la chose était de
trop d'importance pour m'en rapporter à mes deux interlocuteurs.

Comme la nuit approchait, je décidai qu'un de nous demeurerait à monter
la garde dans la galerie, afin d'épier le moindre signal qui pourrait
annoncer de nouveau la présence d'un bâtiment dans notre voisinage. Mais
la soirée ne fut pas aussi tranquille que nous l'avions espéré: on eût
dit que les éléments conjurés avaient repris toute leur fureur pour
cette terrible nuit, et qu'un nouvel hiver allait recommencer.

L'orage dura deux jours et deux nuits. Vers le matin du troisième jour,
la mer devint plus calme, et il fut possible d'aller à la découverte.
J'emmenai Jack avec moi, et nous nous mîmes en route munis d'un pavillon
qui devait instruire la garnison du succès de nos recherches.

Arrivés en peu de temps à l'île aux Requins, notre premier soin fut de
gravir la cime du rocher et de promener un regard inquiet sur les flots.
La mer était déserte, et rien ne paraissait à l'horizon lointain. Après
quelques instants d'attente, je me décidai à tirer trois coups de canon
à deux minutes d'intervalle, afin de m'assurer si la première fois
l'écho du rocher n'avait pas trompé les oreilles inexpérimentées de mes
jeunes gens.

Nous prêtâmes l'oreille attentivement, et au bout d'une minute un faible
coup retentit dans l'éloignement, puis un second, puis un troisième, et
le silence se rétablit. Je demeurai immobile de surprise. Jack dansait
autour de moi comme un homme pris de vin. Le pavillon fut hissé deux
fois en haut du mât, signal dont nous étions convenus en cas de bonne
nouvelle.

Laissant mon compagnon à la garde de la batterie, avec l'injonction de
faire feu aussitôt qu'il apercevrait quelque chose, je me hâtai de
reprendre le chemin de Felsen-Heim, afin de combiner nos mesures
ultérieures.

La garnison était dans un trouble inexprimable. Fritz s'élança à ma
rencontre, en s'écriant: «Où sont-ils? Est-ce un navire européen?» Bien
qu'il me fût impossible de satisfaire son avide curiosité, je ne laissai
pas de réjouir tout mon monde en annonçant ma résolution de m'embarquer
avec Fritz pour aller à la recherche du bâtiment.

Il était environ midi lorsque je montai dans le caïak avec mon compagnon
de voyage. Ma femme nous vit partir les yeux mouillés de larmes et en
adressant au Ciel une ardente prière pour notre conservation. Au reste,
nous étions parfaitement armés, et préparés à la plus vigoureuse
résistance en cas de besoin.

Le caïak ne tarda pas à s'éloigner en silence, se dirigeant à l'ouest de
Felsen-Heim, vers des parages demeurés inconnus jusqu'à ce jour. Malgré
tous les dangers d'une navigation incertaine au milieu de cette mer
hérissée de rochers et d'écueils, nous finîmes, au bout de cinq quarts
d'heure d'une marche fatigante, par atteindre un promontoire escarpé que
je me préparai à doubler; car, suivant toute apparence, le bâtiment que
nous cherchions devait se trouver de l'autre côté du cap.

Parvenus à la pointe la plus avancée du promontoire, le rivage nous
offrit un groupe de rochers favorable à nos observations: et quels ne
furent pas nos sentiments d'allégresse et de reconnaissance pour le
Tout-Puissant en apercevant un beau navire à l'ancre dans une petite
baie à peu de distance! Le bâtiment paraissait fatigué; le pavillon
anglais flottait au haut des mâts, et au même instant nous aperçûmes la
chaloupe se détacher du bord pour aller débarquer au rivage.

Fritz voulait s'élancer hors du caïak et gagner le navire à la nage;
j'eus besoin de toute mon autorité pour le retenir, en faisant observer
que le pavillon pouvait nous tromper; car il n'est pas rare de voir un
bâtiment pirate arborer le pavillon de la nation la plus connue sur les
mers, afin d'attirer plus sûrement sa proie.

Nous demeurâmes donc cachés dans notre retraite, nous servant de la
longue-vue pour examiner à loisir tous les mouvements du bâtiment. Il me
parut être un yacht de construction légère, mais toutefois armé de huit
canons de calibre ordinaire. Il était facile de distinguer sur le rivage
trois tentes d'où s'élevait une légère colonne de fumée. Selon toute
apparence, l'équipage n'était pas nombreux; car nous n'aperçûmes à bord
que deux créatures humaines.

D'après ces observations, je crus qu'il n'y avait aucun danger à quitter
notre retraite, et bientôt le léger caïak parut dans les eaux du navire,
accomplissant autour de lui de capricieuses évolutions. Au bout de
quelques minutes, nous vîmes paraître sur le pont un officier que Fritz
reconnut facilement pour le capitaine. En deux coups de rames nous
étions à portée de la voix, chantant à plein gosier un refrain national
dans lequel il eût été difficile de reconnaître une musique européenne.

Notre bizarre apparition ne tarda pas à attirer l'attention du capitaine
et de ceux qui l'entouraient: des mouchoirs furent agités en signe de
paix, et, voyant que la chaloupe ne faisait pas mine de s'occuper de
nous, je me décidai à tourner la pointe de mon esquif vers le bâtiment.

En voyant le caïak s'approcher, le capitaine saisit son porte-voix pour
nous demander qui nous étions, d'où nous venions, et comment s'appelait
la côte voisine. Élevant alors la voix aussi haut que mes forces me le
permirent, je me bornai à répondre ces trois mots: _Englishmen good
men_! (Les Anglais sont de braves gens.) Nous nous trouvions alors assez
près du bâtiment pour remarquer que l'ordre le plus parfait régnait à
bord, et que tout indiquait un navire de commerce assez richement
chargé. Pendant qu'on nous montrait des haches, des étoffes et d'autres
légères marchandises destinées au commerce avec les sauvages, Fritz me
communiquait ses observations, qui toutes étaient à l'avantage de nos
nouvelles connaissances. Voyant bientôt que la gravité de mon compagnon
ne tarderait pas à se démentir, je donnai le signai de la retraite, et
nous reprîmes le chemin du rivage, après un congé amical de part et
d'autre.

Toute la famille attendait impatiemment notre retour, et nous fûmes
reçus avec une vive allégresse. Ma femme, tout en louant notre prudence,
était d'avis qu'il n'y avait plus maintenant d'obstacle à nous faire
connaître, et qu'il fallait mettre la pinasse en mer pour aller aborder
le bâtiment anglais. On ne saurait décrire l'agitation qui suivit cette
résolution, adoptée à l'unanimité. Les plans les plus extravagants se
succédaient sans relâche: c'était un conflit de volontés, de projets, de
désirs au milieu desquels l'esprit le plus sage eût eu de la peine à se
reconnaître, et il semblait que nous allions mettre à la voile dans un
quart d'heure pour retourner en Europe.

Ma position de chef de famille rendait mon rôle difficile dans cette
importante circonstance: je me retirai donc en silence pour adresser à
Dieu une fervente prière, lui demandant humblement de m'inspirer la
résolution la plus conforme aux intérêts du petit peuple qui m'était
confié; mais, sentant bientôt la folie de songer au départ avant d'en
reconnaître la possibilité, je pris le parti de subordonner mes
résolutions ultérieures au résultat d'une seconde visite que je me
proposais de faire, avec tout mon monde, au bâtiment étranger.

Tout le jour suivant fut consacré à l'équipement de la pinasse, qui
reçut une cargaison de fruits que le capitaine avait paru vivement
désirer lors de notre première visite. Quelques dernières dispositions
occupèrent encore la matinée du lendemain, et ce fut seulement vers midi
que la pinasse déploya majestueusement ses voiles. Fritz, revêtu d'un
brillant uniforme de marine, nous servait de pilote comme à l'ordinaire.

L'escadre traversa la baie avec précaution, et ne tarda pas à atteindre
heureusement la pointe du cap qui nous dérobait l'ancrage du bâtiment
anglais. Arrivé en vue du navire, je fis hisser le pavillon anglais, et
commandai la manoeuvre de manière que la pinasse pouvait se mettre en
rapport avec le yacht, tout en demeurant à une distance respectable de
ce dernier.

Mon coeur est encore pénétré d'émotion lorsque je me reporte à cet
instant solennel, et il m'est impossible de donner autre chose qu'une
esquisse rapide des circonstances qui signalèrent cette journée.

Il est tout aussi impossible de décrire la surprise de l'équipage
anglais à la vue de notre entrée dans la baie; mais la joie et la
confiance ne tardèrent pas à remplacer l'inquiétude des premiers
instants. La pinasse ayant jeté l'ancre à environ deux portées de fusil
du bâtiment, le salua d'un brillant hourra, qui ne resta pas longtemps
sans réponse. Faisant mettre aussitôt le petit canot à la mer, j'y
montai avec Fritz, afin de me rendre à bord pour avoir une entrevue avec
le capitaine.

Celui-ci nous reçut avec la franche cordialité d'un marin, et, faisant
apporter une bouteille de vieux vin du Cap, il nous demanda
affectueusement à quel heureux hasard il devait la satisfaction de voir
flotter le pavillon anglais sur cette côte sauvage et inhospitalière. Il
ajouta que lui-même s'appelait Littlestone, qu'il avait le grade de
lieutenant de la marine royale, qu'il était en route pour le cap de
Bonne-Espérance, où il apportait les dépêches de Sydney-Cove.

J'invitai le capitaine à passer à bord de la pinasse pour faire visite à
ma chère famille: offre qu'il accepta cordialement, en me priant
d'annoncer moi-même son arrivée aux dames.

Je ne perdis pas une minute pour m'acquitter de mon message, qui causa
d'abord un certain trouble parmi les gens de la pinasse; mais on ne
tarda pas à se remettre, et au bout de quelques instants tout était prêt
pour accueillir dignement le capitaine.

Une demi-heure après, la chaloupe du navire se dirigea vers nous,
portant le capitaine, maître Willis le pilote, et le cadet Dunsley. Ma
femme s'empressa de leur offrir des rafraîchissements, qui furent
acceptés avec reconnaissance.

La plus aimable franchise ne tarda pas à s'établir entre la famille et
ses nouveaux hôtes, et il fut résolu que toute la compagnie débarquerait
le soir dans la baie pour aller visiter les malades. Le capitaine nous
dit que parmi eux se trouvait un mécanicien, qui était confié aux soins
de sa femme et de ses deux filles.

Notre visite auprès de M. Wolston et de sa famille fut des plus
touchantes. Une femme pleine de grâces et deux charmantes jeunes filles
de douze à quatorze ans étaient bien faites pour exciter notre intérêt
au plus haut degré.

La soirée fut pleine de charme pour mon heureuse famille. Toute
inquiétude avait disparu pour faire place à la perspective d'un retour
si longtemps désiré, et la confiance établie déjà entre les habitants de
la colonie et leurs nouveaux hôtes donnait à notre liaison d'une heure
l'apparence d'une amitié de vingt ans. Nous restâmes sous des tentes que
le capitaine nous avait fait préparer.

Le lecteur ne s'attend pas que je lui donne le récit de la longue
conversation qui nous occupa, ma fidèle compagne et moi, durant les
heures de cette nuit. Le capitaine était un homme trop bien appris pour
nous accabler d'offres et de questions dans les premiers moments de
notre rencontre, et de notre côté nous ne voulions nous ouvrir à lui
qu'après une mûre délibération; car il fallait savoir avant tout s'il
nous restait maintenant de solides raisons pour désirer de revoir
l'Europe. Parfois j'étais tenté de demeurer dans le paisible séjour où
la Providence nous avait jetés, en renonçant à jamais aux douteux
avantages que nous promettait la vie civilisée. Ma fidèle épouse ne
demandait qu'à terminer sa carrière sous le beau ciel que nous
habitions; mais la solitude l'effrayait pour moi et pour ses enfants.
Elle eût désiré me voir partir pour l'Europe avec les deux aînés, afin
de ramener un petit nombre de compatriotes, à l'aide desquels il nous
serait facile de fonder une colonie florissante qui recevrait le nom de
_Nouvelle-Suisse._

Nous résolûmes de confier notre projet au capitaine Littlestone, en lui
racontant l'intention de mettre la colonie sous la protection de
l'Angleterre. Un de nos plus grands embarras était de savoir lesquels de
mes enfants je choisirais pour compagnons de voyage, car les raisons
étaient les mêmes pour tous.

Nous finîmes par décider qu'il fallait attendre quelques jours encore,
en conduisant les choses de manière que deux des enfants se trouvassent
heureux de rester avec nous dans la colonie, tandis que les deux autres
accompagneraient le capitaine Littlestone en Europe.

Dès le jour suivant, nous eûmes la satisfaction de voir arriver ce
résultat désiré. Il avait été décidé, à déjeuner, que le capitaine nous
accompagnerait à Felsen-Heim, avec son pilote, son cadet de marine et la
famille du mécanicien, qui, après tant de souffrances, avait besoin de
toutes les commodités d'une habitation saine et agréable.

La traversée fut une véritable partie de plaisir pour la petite escadre;
car tous les coeurs étaient pleins d'espérance, et l'attente d'un
heureux avenir épanouissait tous les visages.

Mais quelle ne fut pas la surprise de nos hôtes lorsqu'au détour du cap
des Canards la délicieuse baie de Felsen-Heim leur apparut dans toute sa
splendeur, éclairée par les rayons du soleil! L'enthousiasme fut à son
comble lorsque la batterie de l'île aux Requins eut salué notre entrée
de onze coups de canon, et qu'on vit le pavillon anglais se déployer
majestueusement sous les premiers souffles de la brise matinale.

«Heureux séjour, heureuse famille!» s'écria Mme Wolston en soupirant,
tandis que sa plus jeune fille lui demandait naïvement si ce n'était pas
là le paradis.

Le paysage offrit bientôt une scène nouvelle, en s'animant par degrés de
tout ce que l'habitation renfermait de créatures vivantes: c'était à
chaque pas de nouvelles extases et de nouveaux ravissements. Au milieu
de la confusion générale, je fis transporter le malade dans ma propre
chambre, où ma femme avait rassemblé tous les meubles commodes de la
maison, et où la bonne lady Wolston trouva un lit de camp préparé à côté
de son époux.

Le dîner fut court, car nous avions encore Falken-Horst à visiter avant
le coucher du soleil. Nos jeunes gens, livrés à leurs naïves impressions
s'étaient répandus dans les alentours de Felsen-Heim, et le paysage,
animé par leur présence, semblait prendre une vie nouvelle. La
différence de langage et la difficulté de se comprendre disparaissaient
devant les gestes animés et les regards intelligents des interlocuteurs.
Chacun de mes enfants semblait transformé en une créature nouvelle.
Fritz était calme et grave, Ernest plein d'activité, et Jack presque
pensif.

Vers le soir, la tranquillité parut se rétablir, et la famille était
paisiblement rassemblée dans la galerie, lorsque lady Wolston parut au
milieu de nous avec un maintien légèrement embarrassé. Elle venait, au
nom de son mari et au sien, nous demander la permission d'attendre à
Felsen-Heim l'entier rétablissement du pauvre mécanicien, et de garder
sa fille aînée auprès d'elle, tandis que la plus jeune irait chercher
son frère au cap de Bonne-Espérance, pour le ramener bientôt parmi nous.

Je me rendis à sa prière de bon coeur, en lui demandant, au nom de ma
femme et au mien, de ne jamais abandonner la Nouvelle-Suisse. «Vive à
jamais la Nouvelle-Suisse!» répondit un choeur de voix attendries, en
même temps que les verres s'entrechoquaient en signe d'allégresse. «Et à
la santé de quiconque veut y vivre et y mourir!» ajouta Ernest en
approchant son verre du mien.

«Je vois bien, repris-je avec gravité, qu'il va falloir nous séparer de
Fritz. Il est juste qu'il soit chargé d'aller représenter la famille en
Europe. Ernest demeurera près de nous avec la place de premier
professeur d'histoire naturelle de la Nouvelle-Suisse. Et quant à maître
Jack....

--Maître Jack reste ici! s'écria l'impétueux jeune homme d'une voix
bruyante. N'est-il pas le meilleur cavalier, le meilleur chasseur, le
meilleur soldat de la colonie, après son frère aîné! Si l'on m'en promet
autant dans votre Europe, à la bonne heure; mais jusque-là n'en parlons
plus.

--Quant à moi, reprit Franz,» je ne suis pas de cet avis. Il y a plus
d'honneur à gagner dans une société nombreuse qu'au milieu d'une
demi-douzaine de Robinsons, et j'offre de m'embarquer pour la Suisse,
avec l'approbation de mon père, toutefois.

--Bien pensé, mon cher enfant, lui répondis-je, et puisse Dieu bénir nos
résolutions, comme il l'a fait jusqu'à ce jour! L'univers appartient au
Tout-Puissant, et la patrie de l'homme est partout où il peut vivre
heureux et utile à ses semblables. Maintenant il ne s'agit plus que de
savoir si le capitaine Littlestone voudra favoriser nos projets.»

Chacun garda le silence, attendant avec anxiété la réponse du capitaine,
qui prit la parole en ces termes: «Il faut admirer les décrets de la
Providence et s'y conformer. J'étais parti pour recueillir des
naufragés, et me voici au milieu d'une famille naufragée. Au moment où
trois passagers abandonnent mon bâtiment de leur propre mouvement, en
voici d'autres qui s'offrent pour les remplacer. En un mot, je me
réjouis d'être l'instrument que la Providence a choisi pour rendre à la
société une si digne famille, et pour donner peut-être à ma patrie une
colonie florissante.»

Cette réponse me soulagea le coeur d'un poids terrible, et je remerciai
la Providence de l'heureuse réussite d'un projet qui avait fait naître
dans mon esprit tant de doutes et d'inquiétudes.

Le lecteur imaginera facilement comment se passèrent les dernières
journées qui devaient précéder une si longue et si douloureuse
séparation. Le bon capitaine pressait les préparatifs du départ; car les
avaries de son bâtiment lui avaient déjà fait perdre plusieurs jours.
Cependant il nous laissa le temps dont il pouvait raisonnablement
disposer, et il eut même l'attention d'amener son navire à l'ancre dans
la baie du Salut, afin de favoriser notre embarquement. Tout le temps
que le yacht demeura en rade, l'équipage fut consigné à bord, afin
d'épargner à Felsen-Heim les visites des curieux et des importuns. Le
capitaine avait mis à notre disposition le pilote et le menuisier du
navire, dont les secours furent inutiles, car il s'était établi une
telle émulation d'activité parmi les habitants de la colonie, qu'on
aurait manqué plutôt de besogne que d'ouvriers.

La pacotille de Fritz et de Franz occupa longtemps ma sollicitude
paternelle; ils reçurent chacun leur part de nos plus précieux articles
de commerce, tels que perles, coraux, noix muscades, et généralement
tout ce qui pouvait avoir quelque valeur en Europe.

J'avais reçu du capitaine Littlestone quelques armes à feu de nouvelle
fabrique et une bonne provision de poudre. En échange de ce présent, je
m'empressai de lui offrir, parmi les objets sauvés autrefois du bâtiment
naufragé, tout ce qui pouvait être utile à un marin. Je lui remis en
même temps quelques papiers qui avaient appartenu à notre infortuné
capitaine, en le priant de s'informer s'il restait quelque membre de sa
famille en état de les réclamer.

Le yacht fut avitaillé de toutes les provisions dont nous pouvions
disposer. Bétail, viande salée, poisson, légumes et fruits, tout était
prodigué en raison de nos faibles ressources; le bonheur est toujours
généreux.

Il me restait à accomplir un dernier devoir avant de prendre congé de
mes enfants pour une si longue et si douloureuse séparation. J'eus avec
eux un entretien de plusieurs heures, où je leur fis un touchant
discours sur le monde et la vie, sur la grandeur de Dieu et les devoirs
de l'homme, et, après leur avoir donné ma bénédiction, je remis à l'aîné
un manuscrit renfermant mes dernières instructions et mes derniers
conseils.

Chaque heure, chaque minute ramenait quelque nouveau soin, quelque
nouveau conseil, quelque parole de tendresse à adresser aux jeunes
voyageurs. Chacun était douloureusement affecté du départ, quoique plein
de confiance dans le retour. Plût au Ciel que les hommes se séparassent
toujours avec de telles pensées! car, dans les âmes bien nées, ces
moments solennels ne laissent de place qu'aux plus nobles sentiments qui
puissent honorer la nature humaine.

Le soir qui précéda la journée du départ, chacun voulut montrer du
courage, et nous invitâmes le capitaine et ses officiers à un grand
repas d'adieux. Au dessert, je fis apporter le manuscrit de notre exil,
et, le confiant solennellement à Fritz, je lui recommandai de le faire
imprimer à son arrivée en Europe, avec les changements et les
corrections nécessaires.

«J'espère, ajoutai-je en finissant, que le récit de notre vie sur ces
rivages abandonnés ne sera pas perdu pour le monde, si Dieu permet qu'il
arrive un jour sous les yeux de la jeunesse de ma patrie. Ce que j'ai
écrit pour l'éducation et l'instruction de ma famille peut devenir utile
aux enfants des autres, et je m'estimerai bien récompensé de mes peines
si mon simple récit peut fixer l'attention de quelques jeunes esprits
sur les fruits bienfaisants de la méditation, sur les heureux résultats
de l'obéissance filiale et de la tendresse fraternelle. Trop heureux
aussi si quelque père de famille peut trouver dans ces pages d'un exilé
quelques paroles de consolation, quelques sages conseils, quelques
bienveillantes instructions. Dans la position exceptionnelle où le sort
nous avait jetés, mon livre ne renferme et ne peut renfermer aucune
théorie: c'est le récit simple et sans art de nos actions et de nos
aventures durant dix années d'une vie exempte de blâme et de malheur.
Pour nous il a eu trois grands avantages: en premier lieu de nous
inspirer une confiance résignée envers le souverain auteur de toutes
choses, ensuite de développer l'activité de notre âme, enfin de nous
faire mépriser cette maxime vulgaire de l'ignorance: «À quoi cela
peut-il servir?»

«Jeunesse de tous les âges et de toutes les nations, n'oubliez pas qu'il
est bon de tout apprendre excepté le mal, et que l'homme est sur la
terre pour développer ses forces et exercer son intelligence dans les
voies qu'il a plu à la Providence de lui ouvrir.

«Mais l'heure s'avance. Demain, à la pointe du jour, ce dernier chapitre
ira rejoindre les précédents, entre les mains de mon fils aîné. Que
Celui sans lequel nous ne sommes rien demeure avec lui et avec nous, ses
fidèles serviteurs! Salut à l'Europe, salut à toi, antique pays de mes
pères! Puisse la Nouvelle-Suisse fleurir bientôt comme tu fleurissais
dans les premières années de ma jeunesse!

FIN





*** End of this LibraryBlog Digital Book "Le robinson suisse - ou Histoire d'une famille suisse naufragée" ***

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