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Title: La destinée
Author: Ages, Lucie des
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

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[Transcriber's note: Lucie des Ages (1845-?), _La destinée_ (1891),
édition de 1891.  L'orthographe et la ponctuation de l'édition de 1891
ont été conservées.]



LA DESTINEE



DU MEME AUTEUR:

La Prophétie de Maurice. 1 vol. in-12...... 3fr.


IMP. GEORGES JACOB. - ORLEANS.



LUCIE DES AGES


LA

DESTINEE


PARIS

LIBRAIRIE BLERIOT

HENRI GAUTIER, SUCCESSEUR

55, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 55


(Tous droits réservés.)


LA DESTINEE



CHAPITRE PREMIER


Le jeune docteur Martelac, les deux mains dans ses poches et
les yeux fixés sur les pavés inégaux entre lesquels une pluie
d'orage venait de laisser des plaques d'eau jaunâtre,
descendait une longue rue en pente comme il y a tant à
Poitiers. Cette ville, dont une partie est sur une hauteur,
est séparée des coteaux connus sous le nom de dunes, qui
l'entourent presque entièrement, par des faubourgs étalés sur
les rives du Clain. Des rues, partant du plateau sur lequel
s'élèvent ses principaux édifices, vont aboutir aux boulevards
qui longent la rivière et forment une ceinture trop souvent
poussiéreuse à la vieille cité.

Robert Martelac marchait depuis dix minutes et atteignait une
ruelle peu éclairée quand un jeune officier, venant d'une rue
opposée, se trouva subitement en face de lui, le regarda un
instant avec hésitation et parut disposé à l'arrêter. La rue
était déserte, étroite; les trottoirs attestaient plus
d'ambition que d'espace, le ruisseau coulait encore lentement
et reflétait les étoiles, à présent visibles dans le ciel
redevenu clair.

Il était difficile aux deux jeunes gens de passer ensemble, à
pied sec du moins; il fallait que l'un des deux s'effaçât
contre le mur pour faire place à l'autre. Mais le nouveau venu
s'était carrément installé devant Robert et paraissait oublier
l'urbanité française au point de lui barrer le chemin. Le
docteur, ayant levé les yeux,, parut étonné de cet arrêt
imposé à sa promenade par un inconnu.

- Voulez-vous me faire place? demanda-t-il.

Celui à qui il s'adressait était petit et mince. Son képi
enfoncé sur ses yeux et les ténèbres de la rue, fort mal
éclairée par de rares becs de gaz dont la lumière était
énergiquement secouée par le vent, ne permettaient guère de
distinguer ses traits. Il parut ne pas entendre cette parole,
demeurant immobile devant Robert comme s'il eût cherché à le
reconnaître.

- Que demandez-vous? reprit ce dernier, non sans une certaine
impatience.

L'officier continua à le regarder en murmurant.

- C'est sa voix, sûrement!

- Enfin, parlez! s'écria le docteur ou laissez le passage
libre. Si votre costume, sur lequel je distingue il me semble
les galons d'un grade, ne me rassurait, cette singulière
insistance me ferait croire à une attaque nocturne. Toutefois,
si vous vous êtes posté là pour demander la bourse ou la vie,
vous vous adressez mal. Ma bourse, assez légère en ce moment,
ne peut tenter personne; de plus, je compte la garder pour mon
usage personnel. Quant à ma vie, j'y tiens plus encore qu'à ma
monnaie et je suis prêt à la défendre bravement.

Le premier mouvement d'irritation éprouvé par Robert était
passé, et ce petit discours, prononcé d'un ton railleur,
prouvait combien le jeune homme prenait peu au sérieux cette
attaque nocturne et ses propres paroles.

A vrai dire, les silhouettes des deux interlocuteurs (si
toutefois on peut donner ce nom au silencieux personnage qui
n'avait encore rien fait pour le justifier) eussent facilement
fait comprendre l'inutilité de la lutte, s'il eût dû y en
avoir une. Autant le docteur était grand et fort, autant celui
auquel il parlait était grêle et délicat.

- Je n'en veux ni à l'un ni à l'autre, dit enfin ce dernier,
mais je vous prierai, s'il n'y a aucune indiscrétion à vous
adresser pareille demande, de venir avec moi sous ce
réverbère.

- Pourquoi?

- Pour que je puisse vous voir.

Un éclat de rire résonna dans le silence de la rue, où ne se
faisait entendre que le bruit des gouttes d'eau, tombant à
intervalles de plus en plus éloignés des toits encore
ruisselants. Poitiers est une ville paisible, et le quartier
où se rencontraient les deux jeunes gens était éloigné du
centre, seul endroit où le mouvement se prolonge après la
tombée de la nuit.

Parbleu! Il ne sera pas dit que je vous aurai refusé cette
satisfaction, si vous y tenez! répondit joyeusement Robert.
Vous désirez, il paraît, avant d'entamer une conversation,
savoir si votre auditeur possède une honnête figure? A votre
aise! Je me prête de bon coeur à l'accomplissement de ce désir;
d'autant que vous me permettrez, je suppose, le même examen de
votre personne. Toutefois, laissez-moi vous communiquer ma
première impression. Vous ne sauriez être tout au plus qu'un
diminutif de brigand! La voix de Fra Diavolo devait avoir
d'autres intonations que la vôtre, dont le timbre doux et
caressant me semble propre à soupirer de sentimentales paroles
plus qu'à effrayer les passants. Tenez, mon lieutenant,
ajouta-t-il en passant la main sur la manche du jeune officier
et en comptant les galons d'or qui luisaient sur le vêtement
sombre, allez roucouler quelque refrain d'amour, mais ne vous
avisez plus de jouer au voleur! Le rôle ne vous convient pas.

Cette singulière aventure mettait le docteur en gaîté.
Complaisamment, il se laissa conduire par l'inconnu sous un
réverbère dont la lumière vacillante pouvait permettre de
distinguer ses traits.

- Voici! dit-il en enlevant son chapeau et en relevant
légèrement la tête pour laisser la lumière se répandre sur son
front et éclairer ses yeux souriants.

- Robert Martelac!

Robert tressaillit et subitement son visage redevint sérieux.
Quelque chose comme un son lointain avait frappé son oreille;
il se pencha en avant pour examiner à son tour celui qui était
devant lui. Au bout d'un instant, la mémoire lui revenant:

- Jacques Hilleret! s'écria-t-il.

Ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre.

- Toi? C'est toi qui joues ainsi au voleur? disait Robert avec
bonne humeur. Du diable si je croyais te rencontrer ce soir
sur mon chemin! Si tu ne m'avais poliment prié de me montrer,
j'eusse passé près de toi sans te reconnaître, grâce au
parcimonieux éclairage de cette rue. Je suis ravi!

En même temps, il serrait chaleureusement les mains du jeune
lieutenant.

- Quel bonheur de te retrouver! murmurait celui-ci, dont la
frêle personne semblait secouée par l'émotion.

- Toujours le même! dit Robert. Aussi profondément touché par
l'émotion qu'une femme ou un enfant! Mon pauvre Jacques, il
faut être plus fort.

Ces paroles étaient prononcées sur un ton d'affectueuse
remontrance.

- Oui, comme autrefois, répondit l'officier en souriant à ce
souvenir, quand tu me disais qu'il fallait apprendre à me
défendre contre mes camarades. Je n'ai jamais su!

- Et pourtant, j'en suis sûr, malgré cette nature
impressionnable à l'excès, tu feras toujours honneur à
l'uniforme que tu portes.

En disant cela, le docteur prenait le bras de Jacques et
rebroussait chemin sans que son ami fît aucune résistance.

- Certes! Je l'espère. J'aime ma carrière avec passion.

- Je n'en doute pas. Le Français est né soldat. L'amour de son
pays l'électrise. Les enfants timides et doux eux-mêmes, tels
que tu l'étais jadis, rêvent d'exterminer le monde afin de
faire plus grande et plus glorieuse la part de leur pays. Tu
es en garnison ici?

- J'arrive aujourd'hui et je n'ai pas encore eu le temps de me
découvrir un gîte définitif.

- Alors, je t'emmène chez ma mère.

- Impossible! A pareille heure, ce serait une invasion que je
ne saurais me permettre qu'en pays conquis! Je n'ai pas
l'honneur de la connaître.

- Vous ferez connaissance. Elle accueille toujours très bien
les amis de son fils.

Jacques se débattit un instant, trouvant la chose indiscrète
de sa part. Mais Robert insista et eut facilement raison des
scrupules du lieutenant, trop heureux d'ailleurs de la
perspective d'une soirée passée avec lui pour résister
longtemps à cette invitation.

- Je n'espérais pas te trouver ici en ce moment, reprit M.
Hilleret, quand il eut enfin consenti à se laisser diriger
vers la maison de Madame Martelac. Je te croyais à Paris, où
ta réputation grandit malgré ta jeunesse et c'est pourquoi
j'ai hésité à t'arrêter.

- Non pas à m'arrêter, mon ami, car tu l'as fait avec une
crâne désinvolture, il faut l'avouer! Tout au plus as-tu
hésité à me questionner pour t'assurer de mon identité. Je
bénis le hasard qui me fait te rencontrer justement le jour de
ton arrivée ici quand moi-même j'y suis pour quelques heures
seulement. Je retourne après-demain à Paris, mais je viens
voir ma mère toutes les fois qu'il m'est possible de
m'arracher à mes occupations.

Les deux jeunes gens avaient tout en causant remonté la rue.
Robert s'arrêta devant une vieille maison à laquelle on
arrivait par un perron de trois marches, profondément usées au
milieu par les pas de nombreuses générations. De chaque côté
une rampe en fer offrait un appui pour les gravir. Le docteur
sonna, et se tournant ensuite vers Jacques, il lui dit:

- Sois le bienvenu dans cette chère demeure qui m'a vu naître
après avoir abrité un nombre considérable de Martelac, peu
fortunés, je crois, si j'en juge par l'aspect de la maison
qu'ils m'ont léguée.

Cette maison, en effet, ne pouvait donner une haute idée de la
fortune de ses propriétaires passés et présents. Humblement
retirée, un peu en arrière de l'alignement de la rue, elle
semblait faire timidement place à deux constructions neuves
qui s'étaient élevées de chaque côté d'elle et l'écrasaient de
leur jeunesse arrogante. Son toit affaissé était couvert de
tuiles brunies par le temps et ses fenêtres s'ouvraient, les
unes larges au-delà de l'ordinaire, les autres longues et
étroites comme des meurtrières, suivant le goût capricieux de
l'architecte chargé de la construire. La lumière tremblotante
des becs de gaz revêtait sa façade noircie d'une teinte jaune,
tandis qu'elle faisait briller par instants la blancheur neuve
de ses voisines.

Madame Martelac était venue habiter là aussitôt après son
mariage; son fils y était né, son mari y était mort et pour
rien au monde elle n'eût consenti à abandonner cette demeure
imprégnée de ses souvenirs.

Nos pères avaient l'amour de _la maison_, l'amour du chez soi,
et ils s'en trouvaient bien. Les générations se succédaient
entre les mêmes murs, en face des mêmes horizons. Elles
grandissaient dans le même milieu, transformé lentement par le
temps, et s'attachaient instinctivement à ces habitations dans
lesquelles leurs ancêtres avaient eu leurs joies et leurs
peines, comme elles-mêmes à leur tour y avaient les leurs.
Elles retrouvaient là les traces de leurs ascendants et les
exemples sur lesquels elles cherchaient à former leur vie.
L'amour du changement est venu, amenant le besoin de
locomotion et emportant du même coup cette austère recherche
des leçons du passé. Nous secouons au vent des excursions
lointaines les souvenirs au milieu desquels nos prédécesseurs
s'enfermaient pieusement.

En valons-nous mieux parce que le cercle de nos connaissances
s'est agrandi; parce que nos yeux se reposent sur un horizon
plus étendu et que, dédaigneusement, nous abandonnons l'humble
toit sous lequel dormaient nos pères pour aller au loin bâtir
des demeures destinées à ne garder aucun de nos souvenirs,
sortes de caravansérails des grandes villes, abritant l'une
après l'autre les familles voyageuses dont aucune ne saurait
s'y dire _chez elle?_

Le jeune docteur avait appris de sa mère à aimer la vieille
demeure des Martelac, et appuyé sur la rampe de l'escalier, il
jeta sur elle un regard d'affection.

- Elle est laide, vieille et pauvre d'apparence, dit-il en
souriant, trois qualités avec lesquelles on ne réussit guère
en ce monde! Et pourtant, je l'aime, car c'est pour moi la
maison.

La porte, en s'ouvrant, empêcha Jacques de répondre. Il suivit
son ami dans le long corridor étroit et sombre qui servait de
vestibule et dont la lumière tenue par la domestique ne
pouvait éclairer les profondeurs lointaines.

Le salon, ouvrant sur ce corridor, était d'une simplicité
presque monacale. Il était grand, assez bas d'étage et entouré
de sièges raides et froids sous leurs housses de bazin gris
rayé de rouge.

Autour des murs, quelques portraits de famille offraient
d'honnêtes et parfois d'intelligentes physionomies des
Martelac défunts, braves gens de moyenne condition qui
s'étaient fait peindre, fiers et dignes, dans leurs habits de
gala. Leurs épouses, en beaux atours, minaudaient, les unes
avec une fleur à la main, les autres avec un trousseau de
clefs, symbole de leurs attributions de ménagères.

On respirait dans cette pièce cette vague odeur de moisi et de
renfermé, particulière aux anciennes maisons de province
habitées depuis des siècles par des familles enserrées dans
les humbles préoccupations d'une économie obligatoire ou
voulue. Mme Martelac aérait pourtant l'appartement lorsque son
fils venait à Poitiers; car d'ordinaire le salon restait
fermé, la bonne dame se tenant dans sa chambre et y recevant
ses connaissances intimes. Mais lorsque le docteur annonçait
son arrivée, on permettait au soleil d'entrer et de venir
caresser les murs tendus de papier à fleurs bleues que
l'humidité faisait tourner au jaune ou au vert en certains
endroits.

Connaissant les goûts artistiques de son fils et ayant entrevu
le luxe raffiné qui pénètre les plus sévères intérieurs
parisiens, elle avait essayé de donner à cette pièce une
apparence plus élégante. Sa tâche était difficile, surtout
pour elle, dont la vie sévère et uniquement remplie par
d'obscurs devoirs l'avait rendue inhabile en ces sortes de
choses.

Au-dessus de la cheminée, un grand christ attestait les idées
chrétiennes de Mme Martelac; au-dessous étaient suspendues les
photographies de son mari et de son fils. Devant la pendule à
colonnes recouverte d'un globe, se voyait une petite statue de
sainte Radegonde, reine de France et patronne de Poitiers, où
son culte demeure populaire malgré la diminution de la foi
dans notre temps.

Certainement, l'aspect de ce salon était peu agréable, pour
suite de sa nudité mesquine. Mais la paisible physionomie de
Mme Martelac mettait un rayon adouci au milieu de cette
pauvreté.

- Ma mère, je vous présente mon ami, Jacques Hilleret, dit
Robert en entrant.

La tête de la maîtresse de maison, penchée sur son ouvrage, se
releva et son sourire fut éclairé par la lumière de la lampe
près de laquelle elle travaillait. Jacques ne vit plus cette
pièce froide et sombre, mais seulement ce sourire
bienveillant, et il se sentit immédiatement conquis.

La mère du docteur était une femme de cinquante ans dont le
visage presque diaphane laissait entrevoir au regard attentif
une partie des privations et des souffrances qu'elle avait
endurées. D'un caractère calme et fort, elle avait supporté
les longues épreuves d'une vie difficile, non seulement sans
se plaindre, mais sans paraître même les remarquer,
courageusement, le regard vers Dieu, demandant peu de chose
aux autres et beaucoup à elle-même. Bien qu'elle fût très
intelligente, elle ne s'était jamais départie du rôle effacé
que la plupart des femmes de sa classe jouent dans la famille.
Son mari, très inférieur à elle sous le rapport de
l'instruction, ne s'en était jamais douté, tant il avait
confiance en lui et tant elle savait mettre d'affectueuse
humilité à entretenir cette confiance.

- Pardonnez-moi de me présenter à pareille heure, Madame, dit
Jacques en s'avançant dans le cercle de lumière circonscrit
par l'abat-jour de la lampe. Arrivé dans la journée, je me
promenais avant d'aller me renfermer dans une chambre d'hôtel
lorsque j'ai eu le bonheur de rencontrer Robert. Il a insisté
pour m'amener ici et je me suis laissé tenter.

Mme Martelac tendit la main au jeune homme:

- Je suis enchantée de vous recevoir, Monsieur, et Robert sait
combien je suis heureuse de faire la connaissance d'un ami
dont je lui ai souvent entendu prononcer le nom.

Elle pria son fils de sonner afin de prévenir Catherine
qu'elle eût à préparer la chambre du lieutenant.

- Je ne sais si vous vous trouverez mieux chez moi que dans
une chambre d'hôtel, mais, du moins, vous dormirez sous un
toit ami.

- Demain, afin de ne pas abuser de votre hospitalité, Madame,
dit Jacques, je me mettrai en quête d'un logement; mais je
suis on ne peut plus reconnaissant d'échapper ce soir à la
banalité de l'hôtel, grâce à votre aimable invitation. Dans
notre vie de campements souvent transportés d'une endroit à
l'autre, c'est un vrai plaisir pour nous de saisir au passage
une soirée de famille.

- Peut-être trouvera-t-on à te loger dans nos environs, dit le
docteur.

- Il y a un petit appartement à louer chez Nicolas Larousse,
le marchand de vieux meubles, dit Mme Martelac. J'ai vu
l'affiche ces jours-ci en passant.

- C'est assez près de nous, au bas de la rue. Si tu veux,
Jacques, nous pourrons aller voir ensemble s'il te convient?
demanda Robert.

- Volontiers. Je serai heureux d'habiter dans votre voisinage.

- Mais rien ne presse, reprit la maîtresse de la maison.
Restez avec nous jusqu'à ce que vous trouviez à vous caser à
votre fantaisie.

A peine les deux jeunes gens étaient-ils dans le salon qu'on
sonna de nouveau à la porte de la rue, et un instant après une
jeune fille, grande, belle et fraîche comme la jeunesse elle-même,
entra dans l'appartement. Elle embrassa Mme Martelac en
la nommant sa tante, donna une poignée de main à Robert, dont
le regard se leva vers elle avec une expression qui n'échappa
point à Jacques et salua celui-ci, tandis que la mère du
docteur les présentait l'un à l'autre.

Comme vous avez bien fait de venir, Anne! dit Robert en
s'empressant pour lui offrir un fauteuil.

- Mon père m'a amenée en allant à son cercle. Je n'étais pas à
la maison tantôt quand vous y êtes venu et j'ai voulu vous
voir un moment ce soir.

Le visage du docteur s'illumina à cette réponse, et profitant
d'un moment où Mme Martelac détournait l'attention du
lieutenant en lui adressant une question, il se pencha vers sa
voisine et demanda à voix basse:

- Vous êtes venue pour moi, alors? Merci, Anne.

Celle-ci sourit sans répondre et ses grands yeux bleus se
détournèrent du regard reconnaissant qu'ils semblaient refuser
de comprendre.

La soirée se passa gaiement jusqu'au moment où M. Duplay vint
reprendre sa fille. Anne plaisantait, causait, brillait et
paraissait ravie. Les yeux de Jacques s'arrêtaient
involontairement sur ce beau visage resplendissant, et la
jeune fille, à laquelle n'échappait point cette admiration,
semblait l'agréer comme un tribut auquel elle était
accoutumée.

- Ma tante, dit-elle tout à coup, mon père consent à m'emmener
à Royan cette année. Nous y passerons un mois et je suis en ce
moment fort occupée de mes toilettes.

- Ceci est une grave question! dit Mme Martelac en souriant.

- Oh! très grave, répéta Anne en frappant ses deux mains l'une
contre l'autre.

- Ne serez-vous pas toujours la plus belle? dit Robert,
regardant le fin visage auquel la lumière laissait des ombres
adoucies et vaporeuses.

Un sourire le remercia de ce compliment échappé à sa gravité
habituelle.

- Peut-être! répondit Anne, avec un doute mélangé pourtant
d'une naïve confiance. Toutefois, il faut venir en aide à la
nature et j'ai passé de longues heures à combiner mes
costumes.

- Et qu'as-tu choisi, chère enfant?

- Une toilette rose, une bleue et une... Oh! mais je n'ose pas
vous le dire! Cela va vous sembler absurde.

En disant ce dernier mot, elle parut s'adresser, non pas à Mme
Martelac, à laquelle elle répondait, mais à Robert. Penché
devant elle et paraissant sous le charme, il écoutait à peine
le babillage de sa cousine, absorbé qu'il était par la
contemplation de sa beauté. Il revint à lui en voyant son
regard devenu subitement interrogateur.

- N'est-ce pas, Robert, vous allez blâmer mon goût?

- Pourquoi cela?

- Parce que vous êtes la raison même, vous! dit-elle avec une
légère expression de raillerie.

- Eh bien! la troisième? demanda Mme Martelac.

- La troisième est rouge des pieds à la tête! Et même au-dessus
de la tête, car l'ombrelle est assortie. Robe, chapeau,
voile, tout d'un rouge éclatant! Ce sera délicieux!

- Vous porterez cela? dit Robert.

- Certainement. Pourquoi ne le ferais-je pas?

Le docteur secoua la tête.

- Quelle singulière idée de vous habiller ainsi! dit-il d'un
ton de doux reproche.

- Voyez-vous! s'écria Anne. Je savais bien que vous alliez me
blâmer. Nos goûts sont si différents!

Une nuance de tristesse parut sur la physionomie de Robert.

- Il est sûr que cela est bien voyant, dit Mme Martelac.

- Sans doute! Au bord de la mer, tout le monde adopte les
couleurs voyantes. C'est pittoresque.

- C'est possible! Mais tenez-vous à poser pour les paysages?
demanda le docteur, devenu sérieux.

- Pourquoi pas? répondit la jeune fille en riant.

- Tout le monde aura les yeux fixés sur vous.

- Tant mieux! J'aime qu'on me regarde!

Anne dit cela d'un air de défi jeté à son cousin. Evidemment
le blâme apporté par lui au choix de cette toilette lui
déplaisait et elle tenait à l'en faire repentir.

Heureusement, Mme Martelac mit promptement fin à cette légère
escarmouche entre eux et la fit oublier en changeant la
conversation qui reprit un tour amical. La jeune fille parut
elle-même chercher à effacer le mécontentement passager
éprouvé par Robert, et la magie de ses regards eut facilement
raison de la gravité un peu triste amenée par ses paroles sur
le visage de son cousin.

Ce petit incident n'eut aucune suite, et le docteur, redevenu
gai, raconta à Anne sa rencontre avec Jacques. Il mit tant de
verve spirituelle dans son récit que Mlle Duplay rit aux
éclats. La présence d'Anne le transfigurait et son sourire
heureux laissait lire l'amour dont son coeur était rempli,
amour profond, sérieux comme l'âme qui l'avait conçu et auquel
celle qui en était l'objet semblait presque indifférente, ce
dont le lieutenant ne pouvait se rendre compte.

Il n'osa interroger son ami. La visite d'Anne, attribuée par
elle-même au désir de le revoir, avait rempli le coeur de
Robert du joyeux espoir d'être aimé et avait un instant fermé
ses yeux sur les véritables sentiments de sa cousine,
sentiments que parfois pourtant, quand s'accentuaient les
différences existant, comme elle venait de le constater, entre
leurs goûts, le jeune docteur craignait de deviner.



CHAPITRE II


Nicolas Larousse, dont avait parlé Mme Martelac, habitait une
grande maison située au bas d'une de ces rues populeuses qui
descendent jusqu'au boulevards. Changeant de nom deux ou trois
fois sur son parcours, cette rue conserve à peu près partout
son même aspect et des troupes d'enfants sales et déguenillés
l'encombrent pendant la belle saison, à l'heure où l'école les
rend à leurs familles. Si je ne craignais d'accuser à tort
l'édilité poitevine, je soupçonnerais cette rue de n'être
guère nettoyée que grâce à sa pente rapide, lorsqu'une averse
orageuse vient la changer en torrent. Alors, l'eau emporte les
débris de toute sorte dont la jonchent sans scrupule les
ménagères peu soigneuses qui l'habitent.

La rue habitée par Nicolas conserve plusieurs monuments
anciens et historiques, et à l'endroit où elle quitte le nom
de Saint-Michel pour prendre celui de Saint-Etienne, on
montrait encore au commencement de notre siècle une pierre sur
laquelle Jeanne d'Arc, logée à l'hôtel de la Rose, mit le pied
pour monter à cheval lorsqu'elle quitta Poitiers, où elle
avait été amenée, en 1428, afin d'y être interrogée par les
docteurs de la faculté.

A ce moment, la cité poitevine était une ville importante, où
était le parlement, où siégeait le conseil et où se trouvaient
les membres de l'Université de Paris demeurée fidèles à
l'héritier de Charles VI. Ce jeune prince, doutant de la
mission de Jeanne d'Arc, lui fit subir à Poitiers une épreuve
solennelle. Elle fut interrogée par les docteurs les plus
autorisés de l'Eglise et de l'Etat. A la suite de cet
interrogatoire, qui dura trois semaines et auquel elle
répondit de façon à ce que ces doctes personnages fussent
_grandement ébahis_, dit la chronique, par la sagesse de ses
paroles, ils conclurent en sa faveur. Ces juges intègres
reconnurent n'avoir trouvé en elle, après une sérieuse
enquête, que "bien, humilité, virginité, dévotion, honnêteté,
simplesse". Tout ce qui rappelle le souvenir de notre grande
héroïne doit être pieusement conservé; aussi cette pierre
rendue précieuse par la tradition est aujourd'hui déposée à
l'hôtel de ville.

La demeure de Nicolas se trouvait à l'angle de la rue, sur le
boulevard; elle était formée d'un grand bâtiment en ruines et
conservant l'apparence recueillie et calme d'un couvent, car
il avait autrefois fait partie d'un vaste monastère qui
étendait ses dépendances jusqu'au bord du Clain. Les habitants
de la rue se hasardaient rarement de ce côté dès que la nuit
arrivait, et vous n'eussiez pas trouvé dans cette population
besogneuse une femme ou un enfant pour faire une commission
chez Nicolas, lorsque sa maison n'était plus éclairée que par
sa petite lampe de cuivre. On disait qu'il _y revenait_ et
peut-être le vieillard entretenait-il ce bruit afin d'éloigner les
curieux.

Il vivait seul avec sa petite-fille, une enfant de dix ans,
chétive et pâle, qu'on s'étonnait de voir grandir, si
lentement que ce fût, au milieu de la vie triste et sans air
qu'il lui faisait. Sarah sortait rarement; elle ne jouait
jamais avec les autres enfants de la rue. Un jour, peu de
temps après son arrivée à Poitiers, elle avait voulu se mêler
à un groupe d'entre eux; une fillette à laquelle elle tendait
la main pour prendre part à une ronde s'était retirée avec un
geste d'effroi à cette parole de son frère:

- Laisse-la, c'est la petite-fille du juif!

Ces mots firent le vide autour d'elle; tous s'éloignèrent en
la regardant avec une curiosité maligne.

Depuis, Sarah n'essaya jamais d'adresser la parole à aucun
d'eux; elle mit une sorte de fierté inconsciente à ne pas
solliciter ce qu'on lui refusait. Pourquoi la repoussait-on?
Elle l'ignorait. Juive? Elle ne l'était pas, elle savait à
peine ce que signifiait ce mot.

La pauvre innocente portait au cou une médaille d'or sur
laquelle était inscrit son nom: Sarah Alain, et la date de son
baptême. Comment ce bijou avait-il échappé à la rapace
convoitise de son grand-père? Lorsqu'il s'était trouvé
l'unique protecteur de l'enfant, il avait, il est vrai, essayé
de s'emparer de cette médaille; mais Sarah s'était révoltée,
et cédant à ses pleurs, il s'était contenté de prendre, pour
la vendre, la chaîne à laquelle elle était suspendue. Un
matin, en s'éveillant, la petite fille l'avait trouvée
remplacée par une ganse, ce dont elle avait été étonnée. La
présence de la médaille l'avait pourtant consolée de cette
disparition, et depuis, Nicolas avait oublié le fragile
souvenir qu'elle gardait comme un talisman. La petite-fille de
M. Larousse avait donc été baptisée aussi bien que lui-même,
quoique en réalité le vieil avare se souciât assez peu de
savoir à quelle religion il appartenait. Lorsqu'ils étaient
venus, lui et Sarah, âgée de six ans, s'installer dans le
quartier qu'ils habitaient, ne le voyant jamais mettre les
pieds à l'église et lui reconnaissant les instincts rapaces
propres à la race maudite, les voisins l'avaient surnommé "le
juif". Il n'avait jamais rien essayé pour empêcher ce titre de
lui demeurer.

Sarah formait toute sa famille; du moins, personne ne lui
connaissait aucun autre parent et personne n'en avait jamais
vu aucun autre passer le seuil de sa porte. Il n'était point
du pays. Quand il s'était décidé à se fixer à Poitiers, ce
n'avait été qu'après différents changements de résidence. Les
gens qu'il aurait pu intéresser à un titre quelconque devaient
avoir perdu sa trace, grâce à cette vie errante; mais le vieux
marchand ne semblait pas souffrir le moins du monde de son
isolement, et bien que l'enfant eût seule droit à son
affection, il n'en était pas plus tendre à son égard, l'unique
attachement dont il parût capable étant sa passion de l'or. Il
était riche, mais il vivait en pauvre afin de pouvoir lésiner
à son aise sous le couvert de son apparente pauvreté, et il
exploita le pus tôt possible la précoce intelligence de sa
petite-fille. L'activité enfantine de celle-ci lui épargna de
bonne heure les gages d'une femme de service.

Nicolas était marchand d'antiquités et Sarah était chargée de
mettre de l'ordre dans le magasin, formé par le rez-de-chaussée
entier de cette grand maison. Il y avait là cinq
pièces d'inégales grandeurs, reliées entre elles par des
couloirs étroits et noirs. A l'extrémité de l'un d'eux se
trouvaient des marches usées et suintant l'humidité, sur
lesquelles le pied glissait au premier abord. Elles
conduisaient à une sorte de petite parloir que Nicolas avait
consacré à son usage particulier.

Sarah n'y entrait jamais; sa vie se passait dans le magasin
et, grâce à l'encombrement de celui-ci, elle avait su s'y
faire de petites retraites inaccessibles où elle se glissait à
travers mille détours pour se livrer en liberté à ses
distractions solitaires. Son grand-père ne jugeant pas
nécessaire de lui accorder des moments de récréation, elle se
dérobait ainsi à sa surveillance. Ce n'était souvent qu'après
des appels réitérés qu'il voyait apparaître au-dessus d'une
table ou entre deux armoires la figure ébouriffée de sa
petite-fille, se levant enfin du coin où elle était blottie,
son chat entre les bras, le caressant et le berçant par
quelque chant étrange et sans suite, composé de bribes
recueillies par elle dans les chants de la rue.

M. Larousse avait installé dans un coin, derrière des meubles
passifs, les quelques ustensiles absolument indispensables au
ménage. C'était là le domaine réel de l'enfant, tout ce qui
représentait pour elle le foyer domestique. Elle y avait pour
unique ressource la société du chat, dont elle s'était fait un
ami. Nicolas, bien qu'il regrettât la maigre nourriture que
cet animal parvenait à soustraire à son avare surveillance,
tolérait pourtant sa présence, dans le but d'effrayer les
régiments de souris qui dansaient même en plein jour leurs
rondes audacieuses au milieu du magasin.

Les salles et les couloirs étaient remplis de meubles précieux
mêlés à d'infimes débris ramassés on ne sait où. Bahuts
sculptés avec art, tentures à peine flétries, vestiges d'une
élégance ruineuse qui avait abouti à une saisie judiciaire,
armures, bijoux anciens, tout cela se trouvait, étonné sans
doute d'un tel rapprochement, au milieu de meubles modernes et
des plus sordides défroques.

Dans ces dernières, Nicolas permettait à l'enfant de se
choisir des vêtements, et Dieu sait les singulières toilettes
résultant de la permission qu'il lui donnait. La petite fille
n'avait pas souvenir d'avoir reçu de son grand-père le don
d'une robe neuve, et comme elle était, vu son âge, absolument
incapable d'ajuster à sa taille les vêtements parmi lesquels
elle pouvait choisir, son habillement offrait un mélange de
prétention et de misère qui touchait au grotesque. La mode
n'avait rien à voir avec elle. En revanche, plus d'une bonne
âme eut senti ses yeux se mouiller en voyant la pauvre petite,
accroupie devant un tas de hardes plus ou moins défraîchies,
essayant elle-même et seule les loques les moins usées,
d'ordinaire beaucoup trop grandes et dans lesquelles se
perdait sa taille enfantine.

Nous la trouvons un matin occupée avec son grand-père à
examiner un paquet de vêtements et à mettre de côté ceux dont
l'état de vétusté est tel que Nicolas, n'espérant rien en
retirer, les lui abandonne. Assis, un crayon et un
portefeuille crasseux entre les mains, le marchand inscrit les
différents objets de toilette achetés en bloc et presque pour
rien à une vente à laquelle il a assisté la veille. Sarah
soulève un à un ces objets et sa convoitise se trouve excitée
tout à coup par une robe d'enfant bleue et blanche, à peu près
usée, mais conservant encore une certaine apparence
d'élégance. Elle la tient presque respectueusement à la main
et admire avec complaisance les dentelles fripées dont elle
est ornée.

- Voilà un oripeau qui fera sans doute l'affaire d'une des
femmes du voisinage, dit Nicolas. Elles ont toutes la passion
de parer leur marmaille comme des idoles et celles qui n'ont
pas assez d'argent pour acheter du neuf viennent chez moi.
J'en tirerai bien quelques sous.

- Oh! grand-père, donnez-la-moi.

Habituellement, Sarah n'ose guère formuler ses désirs devant
ce vieillard dur et sordide, mais celui-ci l'a emporté sur sa
timidité native.

- Qu'en ferais-tu?

Elle allonge la robe le long de sa taille mince et montre
qu'elle semble de bonne grandeur pour elle:

- Je la porterais.

- Toi? Allons donc! C'est beaucoup trop élégant pour une fille
de.....

Il s'interrompit.

- Une fille de quoi? reprend l'enfant.

Le vieillard fait un geste d'impatience.

- Je m'entends, dit-il, et ça suffit.

Et comme elle regarde sans comprendre, ses grands yeux fixés
sur lui avec étonnement:

- Vois-tu, petite, il ne faut pas t'imaginer de jouer à la
grande dame. Vrai! Il y a des moments où je ne te reconnais
pas pour mon sang! Tu as des instincts de vanité folle! Tu
voudrais être mise comme une demoiselle!

Le reproche semble dérisoire, adressé à la pauvre enfant. Du
moins, si jamais pareille ambition s'est éveillée dans sa
tête, sûrement il lui a refusé tout moyen de la réaliser, et
cette folle idée, si elle a existé, est destinée comme
beaucoup des choses de ce monde à tomber dans le néant sans
avoir amené aucun résultat.

Le marchand regarde Sarah avec un air sournois et moqueur; on
dirait qu'à travers cette frêle et misérable créature qu'il
accuse de vanité et d'amour du luxe, son regard haineux
remonte vers une autre personne qu'elle lui rappelle.

- Cette robe est si belle! murmure la petite fille, qui n'a
pas compris grand'chose à la morale de son grand-père et
s'étonne même de le trouver plus loquace qu'à l'ordinaire.

- Eh bien! si elle est belle, elle se vendra.

Des larmes roulent dans les yeux de l'enfant, mais Nicolas n'a
pas pour habitude d'être sensible à si peu de chose. La robe
bleue, inscrite sur son calepin, va prendre rang parmi les
objets à vendre, et Sarah suit des yeux avec regret les
dentelles jaunies qui l'avaient séduite.

Hélas! que de désirs tout aussi innocents s'évanouissent ainsi
sous la main brutale de la vie, plus dure souvent que ne
l'était alors celle du vieux marchand.

- Dépêche-toi de faire ton travail et que le déjeuner soit
prêt quand je rentrerai, dit-il brusquement.

Ayant fini de compulser les richesses réunies en tas sur le
plancher, il les ramasse, les plie, et après les avoir serrées
avec soin, il sort du magasin pour aller faire une course
lointaine, remise depuis plusieurs jours.



CHAPITRE III


Demeurée seule, Sarah erre à travers le magasin, touchant avec
indifférence les objets à sa portée. Ces meubles lui sont
familiers et l'atmosphère de ces salles pèse sur elle depuis
plusieurs années; aussi une expression de tristesse règne
d'ordinaire sur sa physionomie.

En ce moment, ce n'est pas qu'elle regrette la robe bleue; ses
larmes sont déjà séchées et elle a si rarement goûté un
plaisir quelconque qu'elle éprouve à peine un instant de
contrariété quand son grand-père refuse d'accéder à une de ses
rares demandes. Il lui semble naturel de ne pas jouir, tant sa
vie a été jusqu'ici dépourvue des petits bonheurs accordés
habituellement à son âge. A force de vivre dans cette vie
monotone et silencieuse, elle s'engourdit dans une torpeur qui
réagit sur sa santé.

L'enfant est un être délicat dont le moral demande presque
autant que le physique le contact de l'air et du soleil. Or,
la petite-fille de Nicolas ne sort jamais que pour les courses
nécessaires au ménage, et, renfermée pendant la plus grande
partie de ses journées, elle pourrait presque se demander si
le soleil existe encore. Pourtant, en ce moment, il envoie
dans la pièce où elle est un rayon qui a grand'peine à
traverser l'épaisse couche de poussière dont sont revêtues les
vitres de la fenêtre. Mais il est si pâle, ce rayon! Son or
devient terne en se reposant sur le sol humide et noir du
magasin. Quand parfois un brusque mouvement dans l'air du
dehors le jette un instant sur la bordure brillante d'un
cadre, ce n'est qu'un éclair. La poussière de la vitre, devant
laquelle les araignées amoncellent leurs toiles, le voile
promptement et tout, autour de Sarah, rentre dans l'ombre au
milieu de laquelle se meuvent des milliers d'atômes.

Arrivée à un siège large et bas sur lequel se trouve un amas
de coussins en pile, la petite fille s'y est jetée et
immobile, sans s'occuper du travail qu'elle a à faire dans la
matinée, ses deux mains croisées sur ses genoux dans
l'attitude de l'oubli complet du présent, elle regarde sans le
voir l'étrange ameublement qui l'entoure.

Devant elle, une haute glace reflète les objets et les
nombreux miroirs suspendus de tous les côtés. A ses pieds, une
étoffe à rayures vives est tombée sur le carreau et cache à
demi la dépouille usée de quelque malheureux créancier, qui
n'a pu trouver grâce devant Nicolas et a dû lui laisser en
gage une partie de ses pauvres vêtements. Entassés sur une
console dorée, aux guirlandes de roses soutenues par des
amours, on voit deux statuettes de marbre supportant des
candélabres de cristal, plusieurs coupes riches ou curieuses
et une tenture de soie bleu pâle, dont les plis tombent sur la
console et viennent appuyer leurs franges aux reflets d'argent
sur un beau vase en porcelaine de Nevers, coiffé fort
étrangement d'un casque du seizième siècle.

Les regards de la petite fille passent distraitement d'un
objet à l'autre. Puis elle ferme les yeux et son imagination
remonte le cours, bien peu développé encore, des années quelle
a passées sur la terre. Elle songe à son enfance, ce qui est
sa distraction habituelle dans es longues heures de solitude.

Sarah n'a aucun souvenir bien précis, tout au plus de rapides
éclaircies demeurées dans sa mémoire et si voilées qu'elle se
demande parfois si ce ne sont point des rêves qu'elle prend
ainsi pour des réalités. Toutefois une chose demeure bien
nette pour elle: c'est que ses premières années se sont
écoulées dans un autre pays, sous un ciel plus chaud, dans une
lumière plus vive et qu'alors, conduite par une femme qu'elle
appelait sa mère, il lui est arrivé de parcourir la campagne
et de respirer un air moins pesant et moins triste que celui
de la demeure de Nicolas.

Souvent, le dimanche soir, quand elle voit les enfants du
voisinage rentrer chez eux après une promenade et rapporter
des brassées de fleurs ramassées dans les champs, elle
soupire. Si elle l'osait, elle s'enfuirait à son tour pour
errer quelques heures à travers ces champs dont elle aperçoit
la verdure; mais elle n'ose s'aventurer ainsi seule au dehors
et son grand-père a toujours refusé de l'accompagner. En ce
moment, elle rêve de fleurs, de verdure, d'air libre, à la
façon du prisonnier, si longtemps retenu dans son cachot que
tout cela prend à ses yeux un charme au-delà du réel.

Tout à coup, avec la mobilité naturelle à son âge, elle sort
de cette rêverie qui pour elle remplace les contes de fées
dont on berce d'ordinaire les enfants. Cherchant une
distraction, elle étend la main vers un coffret placé à sa
portée, l'ouvre, en sort quelques bijoux anciens et les
examine les uns après les autres. Un collier d'un travail
souple et gracieux la séduisant, elle le passe à son cou et
sourit en levant les yeux vers la glace qui lui renvoie son
image.

La fille d'Eve se fait jour en cette frêle enfant à laquelle
jamais aucun regard n'a dit qu'elle était belle. Prise d'un
accès de coquetterie, elle ramasse l'étoffe rayée gisant à ses
pieds, l'enroule autour d'elle, relève ses cheveux avec des
épingles à tête de corail, et chargeant ses bras de bracelets,
elle se met à sauter devant la glace avec une joie naïve.

A ce moment, la porte s'ouvre, Jacques et Robert entrent, et
la petite fille, effrayée, se rejette sur son siège en cachant
sa tête à travers les coussins.

- Est-ce la fée du logis? demande le docteur en riant.

Son compagnon parcourt la boutique du regard:

- Ou la princesse gardienne de ces richesses? Certes, le
contenant n'annonce guère le contenu et personne ne se
douterait, en voyant cette vieille bicoque, qu'elle renferme
tant de belles choses! Les locataires de ce digne homme
doivent être royalement meublés s'il met à leur disposition
les ressources de son magasin et je m'attends à dormir dans
quelque lit monumental, sous de vieilles courtines brodées par
une châtelaine u moyen âge.

- Il est peu probable que le bonhomme t'accorde un pareil
luxe, répond Robert en suivant Jacques près de Sarah. Sa
réputation ne permet guère d'espérer de sa part une pareille
générosité en ta faveur!

- Il est donc avare? demande Jacques à demi-voix.

- On le dit et même on conte de lui des prodiges d'économie;
mais, que t'importe, pourvu qu'il te loge convenablement pour
ton argent?

Les deux jeunes gens avaient dû, pour parvenir à la pièce dans
laquelle ils se trouvaient, traverser les autres salles sans
que la petite fille les eût entendus venir. Elle ne leva pas
la tête à leur approche et se serra, au contraire, d'un
mouvement craintif, contre le coussin derrière lequel se
cachait son visage, semblable à ces oiseaux qui, la tête
abritée sous leur aile, s'imaginent se dérober à l'oeil du
chasseur.

- Cette petite créature ne semble pas extrêmement civilisée,
dit Jacques. Elle paraît peu habituée à la société de ses
semblables!

- Il faut pourtant s'adresser à elle, car je ne pense pas
qu'il y ait personne autre dans la maison.

- Mademoiselle! appela le lieutenant en se penchant.

Sarah ne bougea pas.

- Voyons, regardez-moi, je vous en prie, reprit-il d'un ton
insinuant. Je n'ai pas la prétention d'être un joli garçon,
mais un regard vous démontrera que je n'ai rien de si
terrifiant que vous semblez le croire.

Sa tentative fut sans succès et Sarah ne parut pas avoir
entendu cette invitation.

Il se retourna d'un air découragé vers le docteur:

- Elle demeure insensible à mon éloquence et refuse décidément
de me donner audience!

- Ton uniforme l'effraie peut-être.

- C'est donc une princesse bien sauvage! Essaie alors de
l'apprivoiser, mon ami.

- Mon enfant, dit Robert doucement, ayez la complaisance de
nous répondre.

- Voilà, je pense, une façon civile d'interroger les gens!
murmura Jacques.

- Où est M. Larousse? reprit le docteur, s'adressant encore à
la petite fille.

Celle-ci se hasarda enfin à écarter un des coussins et jeta un
regard sur les visiteurs.

- Par où êtes-vous entrés? demanda-t-elle avec autant
d'étonnement que si les deux jeunes gens, munis chacun d'une
paire d'ailes, fussent descendus à travers le rayon pâle que
le soleil envoyait dans l'appartement.

- Par la porte, ma belle enfant, dit Jacques. Vous semblez ne
pas comprendre que nous ayons usé d'un moyen si naturel de
pénétrer chez vous! Par où pensez-vous donc que nous ayons
l'habitude de nous introduire dans les magasins?

Le jeune officier s'amusait de l'attitude effarouchée de Sarah
et trouvait plaisant de la taquiner; mais Robert eut pitié
d'elle:

- Je t'en prie, ne l'effraie pas. Elle est déjà assez
difficile à approcher! Si tu continues, nous n'en tirerons
rien.

Puis, se penchant de nouveau, car la petite fille du marchand
était restée dans la même position, hésitant à inspecter
encore ceux qui lui parlaient:

- Peut-on voir Nicolas Larousse?

Sans doute, l'enfant sentit une intonation protectrice dans
cette voix, adoucie pour la rassurer; relevant ses paupières
aux longs cils et repoussant d'un geste ses cheveux, qui
s'étaient dénoués et cachaient son visage, elle regarda le
jeune homme.

Le docteur Martelac n'était rien moins que rassurant au
premier abord; ses traits trop forts, son regard grave et sa
taille élevée devaient inspirer une certaine frayeur à une
sauvage créature comme Sarah. La personne de Jacques, au
contraire, avait une apparence d'élégance et de jeunesse; ses
traits fins et réguliers, ses grands yeux gris, sa moustache
blonde et soyeuse, la douceur naturelle de son sourire,
formaient un ensemble sympathique. Toutefois, Sarah fut
satisfaite, sans doute, par le rapide coup d'oeil qu'elle avait
jeté sur le premier, car ce fut à lui qu'elle s'adressa quand
elle se décida à répondre, non sans un reste de timidité:

- Il est sorti. Habituellement, il ne sort jamais sans fermer
à clé la porte de la rue. Elle ne l'était donc pas?

- Non, nous avons frappé longtemps et appelé quelqu'un.
Personne ne nous ayant répondu, nous nous sommes décidés à
ouvrir et votre rire de toute à l'heure nous a amenés vers
vous.

- Comme vous êtes belle! dit Jacques en montrant du doigt le
collier de l'enfant. Vous êtes couverte de bijoux comme les
fées des contes enfantins.

La comparaison, en ce moment, semblait juste. Debout, car elle
avait enfin quitté l'abri des coussins pour répondre à Robert,
elle retenait autour d'elle l'étoffe aux vives couleurs avec
sa main chargée de bracelets trop grands pour son poignet
délicat. Sa chevelure, à travers laquelle glissaient les
épingles de corail qui l'avaient retenue, tombait sur ses
épaules et elle regardait, de ses grands yeux sauvages et
encore effrayés, les deux jeunes gens étonnés. A la remarque
de Jacques, elle tourna les yeux vers la glace et dit:

- Mon grand-père a tant de choses comme celles-là!

- Il est donc riche?

- Oui, je pense. Il doit l'être, il aime beaucoup l'argent et
en amasse le plus possible.

Puis, oubliant un instant sa timidité pour raconter le secret
surpris:

- Tenez, là, ajouta-t-elle en montrant la direction dans
laquelle se trouvait le cabinet de Nicolas, il a beaucoup
d'or. Il ne croit pas que je le sais, car il se plaint
toujours devant moi et ne cesse de m'engager à économiser sur
notre nourriture. Un soir qu'il me croyait endormie, je suis
venue doucement pour savoir ce qu'il faisait; j'ai vu la lueur
de sa lampe à travers la porte entrebâillée et je me suis
avancée. Assis devant un grand coffre où il y avait des
billets et des pièces d'or, il mettait les pièces en piles,
les comptait et les remettait dans la caisse.

- Rit-il souvent? demanda Robert, frappé de l'expression
sérieuse de cette figure enfantine.

- Jamais, dit Sarah en secouant la tête.

- Vous aime-t-il?

- Je ne sais pas.

L'aimer? Elle? Qui donc l'avait aimée? Peut-être celle à
laquelle elle avait donné le dom de mère. Encore, Sarah
n'avait aucun souvenir de ces expansives tendresses par
lesquelles tant de jeunes têtes se trouvent entourées, mais
seulement d'un amour glacé, souvent dur, tel que peuvent
l'éprouver les créatures inférieures dont l'instinct maternel
consiste à sauvegarder la vie de ceux auxquels elles ont donné
le jour.

Puis la mort était venue fermer cette source avare et sa main
enfantine placée dans la main desséchée de Nicolas, elle avait
commencé à marcher dans cette vie dont les duretés imprévues
avaient imprégné ses regards d'une tristesse singulière.

Tout en parlant, elle enlevait le collier, les bracelets et
les épingles piquées dans ses cheveux; alors, elle laissa
retomber à ses pieds l'étoffe rayée dont son innocente vanité
s'était fait une toilette fantaisiste et parut revêtue de ses
misérables vêtements, absolument comme l'héroïne des contes de
Perrault, subitement dépouillée des riches parures dues à la
baguette magique de sa marraine.

Sarah était petite, même pour son âge. Mais ses membres
délicats parfaitement modelés, sa taille gracieuse, son teint
d'une blancheur mate sous laquelle on voyait par instant
glisser un sang pâle qui donnait à ses joues une teinte rosée,
ses yeux grands et intelligents, si lumineux qu'on les eût
dits parfois pailletés d'or, tout cela en faisait une jolie
enfant, malgré les vêtements misérables dont elle était
revêtue. Ce fut l'avis des deux jeunes gens, et Jacques
murmura à l'oreille de son ami:

- Elle a du feu dans les yeux, cette enfant, sous la couche de
tristesse qui semble leur être habituelle. Puis, quelle
délicatesse de teint! On dirait une petite rose de Bengale, à
mesure que ses joues se colorent sous l'empire de la timidité.
Ne voilà-t-il pas un délicieux modèle de jeune princesse! Car
il n'y a pas à dire, la petite-fille de ce vieux grippe-sou ne
déparerait [pas] les marches d'un trône!

Le docteur sourit. Mais remarquant le regard inquiet de Sarah
en voyant remuer les lèvres du lieutenant, dont elle ne
pouvait entendre les paroles, il ne répondit pas à ses
remarques et dit en s'adressant à l'enfant:

- Il y a ici une chambre à louer, nous sommes venus la
visiter. Voulez-vous nous la montrer?

- Volontiers. Elle est de l'autre côté de la cour. Suivez-moi.

Les guidant, elle leur fit parcourir de longs corridors
tortueux, monter un escalier et ouvrit une porte dont la clef
était dans la serrure. La pièce dans laquelle ils entrèrent
précédait une grande chambre gaie, bien aérée, donnant sur le
boulevard et à laquelle on avait accès par un second escalier
ouvrant directement dans la cour.

Lorsque Robert et Jacques sortirent de chez le marchand
d'antiquités, le premier dit en regardant interrogativement
son ami:

- Eh bien?

- Ce logement me convient, je m'en contenterai si ce brave
homme ne m'étrangle pas trop.

- Ce _brave homme_, comme tu dis, t'étranglera autant qu'il le
pourra, attendu qu'il est juif ou à peu près, à ce qu'il
paraît, et cette qualité lui concède le droit de pressurer de
son mieux les honnêtes chrétiens qui ont affaire à lui.
Toutefois, si juif qu'il soit, il ne peut avoir la prétention
de te demander une somme folle pour la location de ce palais.

- Palais en rapport avec mon opulence! reprit le jeune
lieutenant en riant. Sais-tu que ce fils d'Israël me paraît
devoir être riche? ajouta-t-il.

- Tu vois ce que nous a dit sa petite-fille.

- Si son vieil avare de grand-père l'avait entendue!

- Pourquoi?

- Comment, pourquoi? Ne vois-tu pas qu'il y a de quoi faire
venir l'eau à la bouche d'un voleur? Des monceaux d'or
derrière la porte qu'elle nous a montrée! Ah! si j'étais
voleur!

- Heureusement, tu n'exerces pas cette honorable profession.
Espérons qu'elle ne fera cette confidence qu'à d'honnêtes gens
comme nous.



CHAPITRE IV


Jacques Hilleret, lieutenant au 33e régiment de ligne, en
garnison à Poitiers, et Robert Martelac, docteur en médecine,
étaient deux amis de collège, bien que le second fût un peu
plus âgé que le jeune officier.

Lorsque Jacques était arrivé en pension, il avait une douzaine
d'années; son visage pâle et maladif, son air timide, le
désignaient tout naturellement comme victime aux plaisanteries
inconsciemment cruelles parfois des autres enfants de sa
classe. On se trouvait en été et les élèves prenaient leurs
récréations dans la cour, les petits d'un côté et les grands
de l'autre, sans qu'aucune séparation les empêchât de se
confondre souvent dans l'ardeur du jeu.

Un matin de juillet, Robert et quelques jeunes gens de son âge
se promenaient en causant sous une rangée d'arbres rabougris
plantés à une petite distance du mur. Le soleil, en ce moment
très élevé, tombait d'aplomb sur cette immense cour, dans
laquelle l'ombre de ces arbres jetait la seule note adoucie au
milieu de la lumière brûlante réfléchie de tous les côtés par
les hautes murailles. Resserrés les uns contre les autres et
couverts d'une couche de poussière sous laquelle leur
feuillage avait une teinte sale, on eût dit qu'ils boudaient
contre leur sort et consentaient à regret à égayer la cour
d'un établissement que tant d'enfants, habitués aux gâteries
du foyer paternel, considéraient comme une prison.

Depuis un instant, les regards de Robert s'étaient arrêtés sur
un groupe d'élève acharnés autour de Jacques. Celui-ci, debout
contre le mur, sur lequel sa fluette petite personne
s'appuyait, avait une expression dans laquelle la crainte se
mêlait à une impuissante colère à la vue du nombre grossissant
de ses adversaires.

- Lâches! lâches! criait-il tandis que ses mains faibles et
tremblantes essayaient vainement de les repousser.

Son poing, dirigé au hasard, s'abattit sur une tête brune qui
se redressa en riant d'un air moqueur; un coup solidement
appliqué par celui auquel elle appartenait vint le faire
repentir de son audace:

- Petit moucheron! _Nouveau_ de malheur! Attends, voilà de quoi
te corriger!

Les larmes roulèrent sur le visage du _nouveau_, larmes de rage
plus encore que de souffrance, car il sentait à peine les
coups, tant il était en proie à une sorte de désespoir. Sa
tête, fine et douce comme une tête d'ange, se rejetait en
arrière pour dominer ses persécuteurs et ses yeux avaient à
travers leurs larmes des éclairs de fureur contrastant avec
les lignes pures et encore enfantines de son visage.

Ayant suivi cette scène des yeux, Robert n'y tint plus. Il se
précipita avec indignation au milieu du groupe, le dispersa
par quelques coups habilement distribués et se campant
fièrement devant Jacques, il regarda les petits bourreaux
terrifiés en s'écriant:

- Le premier qui lui [sic] touchera aura les oreilles tirées
de façon à rester privé à jamais de cet ornement naturel et
précieux!

Puis se tournant vers son protégé, il le toisa du regard:

- Et toi, il faut te défendre. Dégourdis-toi! Tu ne peux pas
rester toute ta vie comme une poule mouillée et te laisser
plumer par de petits vauriens sans coeur!

La taille élevée de Robert, son ton froid, ses traits
fortement accentués et une teinte bleuâtre qui marquait déjà
comme un collier autour du visage la place de la barbe lui
donnaient presque l'apparence d'un homme. Ses yeux graves
considéraient Jacques tremblant devant lui.

Tu ressembles à une petite demoiselle, dit-il.

Son visage s'illumina subitement d'un sourire protecteur; les
yeux de Jacques, encore humides de larmes, reflétèrent ce
sourire et le regardèrent avec une confiante reconnaissance.

- Comment t'appelles-tu?

- Jacques Hilleret.

- Moi, Robert Martelac. Chaque fois qu'on te cherchera
querelle, appelle-moi. A nous deux, nous aurons raison de tout
ton cours.

Jacques inclina la tête et mit sa petite main dans la main
large et nerveuse que lui tendait Robert. Ainsi fut scellée
l'amitié des jeunes gens, amitié solide faite d'estime
mutuelle et de protection acceptée de la part du plus faible,
fier de la haute considération dont son défenseur jouissait au
collège.

La promesse de Robert fut tenue consciencieusement et il sut
donner de sévères leçons aux persécuteurs de son nouvel ami.

J'ai connu un petit garçon qui tirait vanité de la véhémence
avec laquelle son père le corrigeait par des arguments
frappants.

- Oh! papa, disait-il, il est fort, il fouette bien!

L'honneur d'avoir un tel père adoucissait-il pour lui la dure
et un peu brutale expiation de ses fautes enfantines? C'est
possible, car son visage rayonnait de fierté au milieu des
larmes arrachées par la souffrance.

Cette sorte d'orgueil légèrement sauvage, Jacques aurait pu
l'avoir à l'égard de son protecteur improvisé, mais la force
de Robert s'était faite pour lui uniquement bienfaisante, et,
peu à peu, la première reconnaissance éprouvée par l'enfant se
changea en une affection telle qu'il eût pu l'éprouver pour un
frère aîné. Robert devint le confident ordinaire de ses peines
et de ses plaisirs et Jacques, sûr de trouver là une
indulgente sympathie, s'adressait à lui en toute circonstance,
au risque parfois d'importuner le jeune homme. Mais jamais il
ne fut repoussé, tant il est vrai que les bienfaits
s'enchaînent et que souvent nous sommes plus attachés à nos
amis par les services que nous leur avons rendus que par ceux
qu'ils peuvent nous rendre.

Du reste, le jeune Martelac avait su se faire aimer ou au
moins respecter de tous ses condisciples. Tous reconnaissaient
la générosité et la droiture naturelle de son caractère, et
sans s'en rendre compte, ils subissaient son influence et le
prenaient volontiers pour arbitre de leurs discussions. Une
injustice le révoltait, une action basse soulevait son
indignation et il n'avais jamais hésité à prendre le parti du
plus faible contre le plus fort. Ce grand garçon, taillé en
hercule et peu gracieux comme la plupart des jeunes gens de
son âge, disait vrai quand il répondait à ceux qui
prétendaient que les plus jeunes devaient s'habituer aux
coups:

- Bah! bah! Tapez sur moi si vous voulez, je saurai me
défendre. Mais je n'aime pas qu'on abuse de sa force contre
les petits.

La sortie du collège, que Robert quitta plusieurs années avant
Jacques sépara les deux amis sans effacer le souvenir des
circonstances auxquelles ils avaient dû leur rapprochement.
Leurs relations furent de plus en plus rares, mais le jeune
Hilleret garda au protecteur de son enfance un attachement qui
prit une nuance admirative quand il entendit parler de ses
succès. Robert, ayant suivi à paris les cours de médecine, fut
reçu docteur après de remarquables études. Au moment de sa
rencontre avec Jacques à Poitiers, il avait une réputation
établie et tout faisait prévoir qu'avant peu d'années, il
atteindrait une célébrité méritée.

Mme Martelac était justement fière de son fils, retenu loin
d'elle par sa position et par l'avenir brillant préparé par
son travail. Elle avait sacrifié avec joie les économies de
toute sa vie afin de lui permettre d'achever les études
coûteuses auxquelles il se livrait; mais elle regardait
l'avenir sans crainte, sûre du coeur de ce fils dont pourtant,
elle le savait, elle n'était pas l'unique tendresse.

Anne Duplay, la belle cousine du jeune docteur, élevée près de
lui dans l'intimité de la famille et de l'amitié, était
devenue l'idole de Robert. Son amour pour elle datait presque
du temps où la jeune fille était encore au berceau; il ne se
souvenait pas d'avoir rencontré sans un tressaillement joyeux
le joli regard et le sourire un peu impérieux de sa petite
amie.

Anne, ayant perdu sa mère de bonne heure, était souvent venue
dans son enfance chercher près de Mme Martelac les caresses
qui lui manquaient au foyer paternel; elle trouvait alors près
de sa tante son grand cousin, toujours prêt à la gâter, à
l'amuser et à essuyer ses larmes, au risque parfois
d'amoindrir le résultat des leçons de la bonne dame, effrayée
de la liberté laissée par M. Duplay à sa fille et du manque
absolu de direction qu'on sentait autour d'elle.

- Cette petite se gâte, disait-elle parfois tristement,
lorsqu'elle se retrouvait seule avec son fils après les
visites d'Anne. Son père l'adule trop, il ne sait rien lui
refuser, et toi-même, Robert, tu n'es pas raisonnable avec
elle, tu cèdes sans cesse à ses caprices.

- Peut-être avez-vous raison, ma mère, répondait le jeune
homme sérieusement. Je serai plus ferme avec elle désormais,
je vous le promets.

Mais sa résolution ne tenait pas longtemps, et quand la petite
fille, grimpant sur ses genoux, le prenait par le cou et
appuyait contre son visage sa jolie tête enfantine, elle
obtenait immédiatement de lui ce que demandaient ses grands
yeux suppliants et ses lèvres roses, prêtes à donner un baiser
en retour.

Tant qu'elle avait été enfant, Anne avait, au travers de ses
caprices, montré de délicieux élans de tendresse à l'égard de
ceux qui l'aimaient. Puis, peu à peu, son coeur s'était
refermé; la vanité, l'orgueil de sa beauté, trop tôt vantée en
sa présence, l'égoïsme particulier aux créatures gâtées et
adulées, cet égoïsme si naïf qu'il n'a pas même conscience de
son existence et sacrifierait sans remords le monde entier à
son plaisir, tout s'était rencontré pour étouffer les
heureuses dispositions de son âme. Les années, en s'ajoutant
les unes aux autres, avaient développé les grâces de la jeune
fille, mais elles avaient resserré son coeur, et Robert, tout
en gardant pour elle l'amour de sa jeunesse augmenté par la
radieuse beauté de sa cousine, se heurtait parfois chez elle à
une absence de sentiments qui l'effrayait.

Le mariage des deux cousins était un projet ancien entre leurs
familles, bien que ce projet n'eût jamais peut-être été
formulé.

Mme Martelac se demandait si Anne pouvait faire le bonheur de
son fils; elle constatait ses défauts fortifiés par le temps,
et poussée par cette crainte, elle eût volontiers renoncé à
l'espoir de cette union. Mais l'amour de Robert ne pouvait
échapper à son regard maternel et elle n'eût pas osé aborder
avec lui un pareil sujet. Quant à Ane, tout en paraissant
adopter l'avenir préparé pour elle, elle avait parfois des
mots cruels qui attestaient une sorte de révolte et de
revendication de sa liberté. Elle acceptait l'amour
complaisant, dévoué et sûr de son cousin; mais elle rêvait le
luxe, le plaisir, l'entraînement du monde, et elle le sentait,
cet homme austère, pour le moment sans fortune, ne saurait lui
donner ce qu'elle voulait.

L'aimait-elle? Qui eût pu le dire? Parfois Robert en doutait
et une douleur aiguë lui serrait le coeur. Pourtant, si un
clair regard s'arrêtait sur lui avec une sorte de rayonnement
affectueux et un sourire dû peut-être à la coquetterie, le
pauvre garçon reprenait confiance et s'efforçait de se croire
aimé. Notre coeur n'a-t-il pas mille ressources pour se dérober
à la désillusion qui le lui [sic] déchirerait et ne combat-il
pas avec passion afin de conserver un reste de foi dans l'être
auquel il a donné son amour?



CHAPITRE V


Le jeune lieutenant eut peu de rapports avec Nicolas. Le
marchand, avec son visage pointu, au nez recourbé et aux
petits yeux de fouine toujours clignotants, comme s'ils
n'eussent pas été faits pour la lumière du jour, ne lui
inspirait aucune sympathie. Toutefois, la personne
souffreteuse de Sarah l'intéressait, et souvent il entrait
dans le magasin pour dire bonjour à la petite fille, de
laquelle ces courtes visites étaient l'unique distraction.

Il était à Poitiers depuis quelques mois, quand un matin,
revenant de la caserne, il eut la pensée d'entrer chez Nicolas
avant de remonter dans sa chambre. Il n'avait pas vu Sarah
depuis plusieurs jours et s'étonnait de ne pas l'avoir
entendue remuer dans la maison ou dans la cour. Bien qu'elle
fût d'un naturel tranquille et n'eût jamais connu jusqu'alors
ces exubérances de gaîté familières aux enfants de son âge,
elle chantait parfois en allant et venant. Ou bien encore,
elle adressait tout haut à son chat, le seul être vivant qui
partageât sa solitude, un de ces monologues enfantins, dont
naturellement elle se chargeait de faire les frais, l'animal
se contentant de lui répondre par le seul langage en son
pouvoir, c'est-à-dire en se frottant contre elle, en faisant
le gros dos et en la regardant de ses yeux ronds et brillants.

Ce jour-là, la petite fille ne semblait guère en disposition
de chanter ou de jouer; il la trouva assise tristement sur un
vieux coffre placé près d'un poêle, dans lequel, à l'insu de
son grand-père, elle entassait le charbon de terre. Elle
essayait ainsi de combattre le froid qui l'envahissait, la
fièvre se joignant à la température glaciale du dehors.

Quand elle prenait avec la main un morceau de charbon, elle le
plaçait doucement sur la flamme et jetait un regard effrayé
vers Nicolas en entendant le crépitement joyeux fait par le
bloc noir au contact du feu. Mais le marchand ne remarquait
rien; une plume à la main, il faisait des comptes et semblait
absorbé.

Lorsque Jacques entra, Sarah, le menton dans la main et les
joues plus animées que de coutume, était immobile depuis
quelques instants. Elle ne leva pas les yeux.

- Qu'avez-vous donc? dit-il en s'approchant. Vous paraissez
souffrante.

- Oui, Monsieur, répondit, répondit la petite fille en
tournant lentement la tête, ce simple mouvement lui étant
pénible. Je suis malade.

- Où avez-vous mal?

- Là, surtout!

Elle portait la main à son front.

- Et dans tous les membres, d'ailleurs. Je ne puis les remuer
sans souffrir.

- Etes-vous ainsi depuis longtemps?

- Depuis trois ou quatre jours.

- Avez-vous vu le médecin?

- Le médecin? répéta-t-elle avec étonnement.

Puis elle secoua négativement la tête et, serrant autour
d'elle le vieux vêtement déchiré (un paletot d'homme!) dont
elle s'était couverte, car elle grelottait, elle retomba dans
sa somnolence fiévreuse.

Jacques la considérait avec pitié. Son visage, habituellement
pâle, prenait une teinte terreuse, et ses grands cils baissés
ajoutaient leur ombre au cercle bleuâtre qui entourait ses
yeux battus par la fatigue. Ses lèvres, décolorées, semblaient
retenir avec peine un sanglot prêt à lui échapper, car Sarah
n'était encore qu'une enfant et la souffrance lui arrachait
des larmes, bien qu'elle n'eût autour d'elle aucune tendresse
pour les essuyer. Ses petites mains tremblaient en refermant
de leur mieux le collet de velours rougi dans lequel se
perdait sa figure.

Pauvre rose de Bengale! La première fois qu'il l'avait vue,
Jacques avait comparé Sarah à cette fleur délicate dont les
pétales s'effeuillent au moindre souffle, et qui, pourtant,
s'entr'ouvre encore sous le soleil d'automne. En ce moment,
pâle et frissonnante, elle ressemblait aux dernières roses,
surprises par l'hiver et répandant sur le gazon leurs corolles
sans parfum et sans couleur. Le poêle avait beau ronfler
sourdement et sa plaque devenir étincelante, grâce au
combustible qu'elle y avait amassé clandestinement, sa chaleur
ne parvenait pas à réchauffer la pauvre enfant, abattue par la
maladie.

Le jeune officier s'approcha du grand-père.

- Monsieur Larousse, dit-il, votre petite-fille est malade.

Le vieil avare arrêta un instant ses calculs pour tourner les
yeux vers Sarah. Il plaça derrière son oreille la plume dont
il se servait, et, frottant l'une contre l'autre ses mains
ridées qui rendirent un son de parchemin froissé, il répondit:

- Un peu, mais ce n'est rien.

- Elle a une fièvre ardente.

Jacques, s'approchant de Sarah, avait pris dans les siennes la
main brûlante de l'enfant.

- C'est une fièvre de croissance. Tous les enfants y sont
sujets, reprit Nicolas.

Le jeune homme secoua la tête.

- Elle ne grandit guère! J'ai peine à croire que cela la
fatigue. Il faudrait la soigner.

- Je lui ai fait de la tisane d'orge, et elle s'entête à ne
pas la prendre. C'est dommage! ajouta le marchand en jetant un
regard douloureux vers le poêle, j'en ai acheté pour vingt
centimes!

Cette grosse somme, si follement dépensée, lui pesait sur le
coeur.

Sur la plaque de fonte du poêle, il y avait, en effet, une
tasse ébréchée, contenant un liquide incolore que Jacques
soupçonna être la coûteuse tisane. Le bonhomme n'ayant pas
acheté de sucre pour y ajouter, - cette marchandise n'entrait
jamais dans la consommation de son ménage, - la petite fille
s'était obstinément refusée à boire la tisane.

- Il faudrait faire venir le médecin.

Nicolas regarda son locataire d'une air mécontent.

- Vous n'y pensez pas! Cela coûte, et Sarah guérira sans
médecin.

Jacques se tourna vers la petite malade. Elle étouffait de son
mieux les sanglots qui lui montaient à la gorge, mais de
grosses larmes roulaient le long de ses joues et glissaient
sur ses vêtements, où elle séchaient presque instantanément,
tant était ardente la chaleur dégagée par le poêle près duquel
elle était.

- C'est nécessaire, je vous assure, reprit le jeune homme, ému
par cette vue.

- Bah! bah! dit l'avare.

D'un mouvement brusque, il enleva sa plume de derrière son
oreille, la plongea jusqu'au manche dans la bouteille dont il
se servait en guise d'encrier et essaya de se remettre à ses
comptes, en maugréant intérieurement contre les importuns qui
se mêlent des affaires d'autrui.

La vue du visage décomposé de Sarah rendit le jeune homme
tenace. Il posa la main sur l'épaule du vieillard.

- Monsieur Larousse!

Celui-ci fit un soubresaut d'impatience.

- Quoi encore? murmura-t-il d'un ton maussade. Ne peut-on être
malade à son gré sans que les voisins viennent voir ce que
vous avez?

- A son gré? repartit Jacques en souriant malgré lui. Le gré
de Sarah ne saurait être d'être malade. On ne l'est jamais par
plaisir.

Le visage revêche de Nicolas ne sourcilla pas.

- Si j'insiste, c'est pour le bien de votre petite-fille. La
pauvre enfant n'est pas, il me semble, habituée à être
dorlotée, et ne se plaint pas pour vous attendrir inutilement.

Le vieux marchand déposa sa plume sur la table et croisa les
bras avec résignation, n'osant imposer silence à son locataire
et paraissant attendre ce qu'il désirait lui dire encore.

- Je voulais vous faire une proposition, reprit le lieutenant.

- Laquelle?

- Mon ami, le docteur Martelac, est ici en ce moment. Si vous
voulez, je lui parlerai de Sarah et je l'amènerai la voir.

- Le docteur Martelac! s'écria l'avare en bondissant sur son
siège. Une célébrité! Etes-vous fou?

- Pourquoi cela?

- Parce que la science se paie, mon cher Monsieur!

- Avez-vous un autre médecin attitré et auquel vous tenez?

- Non, certes!

Le vieillard dit cela d'un ton fier comme s'il se félicitait
d'avoir su se passer jusque-là de tout membre du corps
médical.

- Je n'ai jamais employé de médecin! Ces gens-là ne servent
qu'à alléger les bourses bien garnies.

- Pourtant, on est parfois obligé de recourir à leurs soins.

- Qu'ils font payer les yeux de la tête!

- Robert Martelac est aussi généreux que savant et je me porte
garant de la sagesse de ses demandes.

Nicolas garda le silence.

- Cette enfant a une fièvre très forte, reprit le jeune homme,
et elle souffre, m'a-t-elle dit, depuis plusieurs jours. Cela
pourrait bien être le début d'une maladie grave, et si vous ne
la prenez pas à temps, il faudra ensuite de longs mois pendant
lesquels elle sera incapable de vous rendre service dans votre
ménage comme elle le faisait jusqu'ici.

Le vieux marchand se gratta la tête, sur laquelle poussaient
au hasard de longues mèches grises qu'il coupait inégalement
suivant son caprice. Le coiffeur n'avait jamais, pour cause
d'économie, déployé son art sur cette chevelure inculte. Il
jeta un regard sur sa petite-fille, ramassée douloureusement
sur elle-même, le plus près possible du poêle, et sa
résolution parut ébranlée. Ce n'est pas qu'il fût attendri par
la vue de Sarah, son vieux coeur endurci ne pouvait être touché
que par ses intérêts matériels et le dernier argument du jeune
lieutenant lui donnait à réfléchir.

Seul avec l'enfant, sa dépense était presque insignifiante; il
lui mesurait la nourriture de façon à contenter son avarice.
Mais avec une domestique, c'était tout autre chose! Il en
avait eu une lorsque Sarah était toute petite et incapable de
travailler. Dieu sait les exigences de cette femme, qui
prétendait être payée et nourrie comme une chrétienne! disait-elle.
Nicolas en pleurait de rage en ce temps-là; aussi, pour
se soustraire à de si ruineuses exigences, il avait dressé sa
petite-fille à la remplacer le plus vite possible et il
s'était débarrassé de cette plaie qui rognait sa bourse et
rongeait son coeur par la folle défense qu'elle occasionnait
dans la maison de l'avare.

- Vous êtes sûr qu'il ne demandera pas cher? dit-il avec
hésitation.

- J'en réponds. D'ailleurs, vous vous entendrez avec lui.
Voulez-vous que je vous l'amène?

- Enfin, oui, dit Nicolas en soupirant. Nous verrons.

Deux minutes après avoir donné ce consentement, il le
regrettait, mais Jacques avait saisi promptement le mot si
péniblement obtenu pour sortir du magasin et courir chez
Robert, où il était du reste invité à déjeuner ce jour-là. Le
vieillard dut donc en prendre son parti, il envoya Sarah se
coucher, éteignit le poêle afin de rattraper sur le
combustible quelque chose de l'argent qu'allait coûter la
visite du médecin, et, serrant sur son corps maigre et osseux
sa vielle redingote râpée, il se mit à déjeuner d'un morceau
de pain et d'un débris de fromage, convoité de loin par le
chat, seul témoin de ce frugal repas.



CHAPITRE VI


En sortant de chez Nicolas, Jacques s'était donc aussitôt
rendu chez Robert, arrivé dans la nuit pour passer deux ou
trois jours avec sa mère. Celle-ci, connaissant la vive
sympathie qui unissait son fils et le jeune officier, et
ravivait leur amitié de collège, avait fait prévenir le
lieutenant, ajoutant qu'on l'attendait à déjeuner chez elle.

L'heure du repas n'étant pas encore arrivée, Jacques entra
directement dans la chambre du docteur et lui serra la main
avec affection. Peu de jours auparavant, Robert avait fait une
opération chirurgicale dont les journaux avaient parlé avec
éloge, et son ami le félicita.

- Ainsi, te voilà célèbre? lui dit-il.

- Pas encore, mais sur le chemin de la fortune, du moins,
répondit Robert en riant. Les demandes pleuvent chez moi, et
je n'y puis suffire. On croirait à une réclame de ma part;
tous les journaux ont parlé de moi, tous les malades veulent
m'avoir pour les opérer.

- Bah! Tu es illustre, mon cher, ou en train de le devenir. On
t'élèvera une statue et je souscrirai généreusement, je t'en
réponds!

- Ce ne serait pas un honneur bien particulier par le temps
qui court!

- C'est vrai! On en couvre la France. Nos descendants ne
pourront nous reprocher de n'avoir su rendre hommage au
mérite! Il n'y a si petite renommée qui ne soit nantie de sa
statue! Au moins, tu la mériteras, toi, beaucoup mieux que
nombre de ces honnêtes célébrités qu'on nous a fait admirer en
marbre ou en bronze. J'apprécie dans mon ami d'enfance non
seulement la science de l'habile praticien, mais surtout le
noble caractère. Voyons, regarde-moi bien en face.

- Pourquoi?

- Eh! parbleu! pour que je puisse voir le visage d'un homme
supérieur. On n'a pas tous les jours l'occasion de satisfaire
une pareille curiosité!

Robert secoua la tête en souriant. Il appuya ses deux mains
sur les épaules de son ami, et plongeant son regard d'aigle
dans les yeux de Jacques, il garda un instant de silence.

-Tu es un caractère antique! reprit le jeune officier sans
détourner la tête.

- Pourquoi cela?

- N'as-tu pas sevré ta jeunesse de tous les plaisirs et ne
dois-tu pas à un travail acharné la position exceptionnelle
que tu as conquise à ton âge?

- Si j'ai, comme tu le dis, vécu en dehors de tous les
plaisirs malsains, il y avait, tu le sais, un nom qui me
gardait un souvenir qui hantait mes jours et mes nuits de
travail, planant sur eux pour les dérober à la tentation du
mal.

- Ta cousine Anne?

Robert inclina la tête et ajouta gravement en laissant
retomber ses deux mains:

- D'ailleurs, la vie ne nous est pas donnée pour la jeter à
tous les vents du ciel et le vrai bonheur ici-bas, c'est de
s'y sentir utile.

- Si nous avions dans notre génération beaucoup d'hommes comme
toi, nous serions plus forts.

- Allons donc! mon ami, ton rôle n'est pas moins beau que le
mien et je ne sais pourquoi tu exaltes ainsi mon orgueil par
ton enthousiaste affection. Le soldat tombant ignoré sur un
champ de bataille n'a-t-il pas autant mérité de son pays que
le savant, dont le succès peut, au moins, venir payer le
dévouement à l'humanité?

- C'est si naturel d'aimer son pays! répondit le jeune
officier.

- Oui, et pourtant, combien de gens chez nous sont au nombre
de ces amis maladroits qui nuisent à ceux qu'ils aiment!
Tiens, reprit Robert, en montrant un journal qu'il venait de
parcourir, nos pires ennemis ne pourraient dire de nous plus
de mal que n'en dit cette feuille française.

- C'est indigne! s'écria Jacques avec chaleur. Le journaliste
qui se permet ainsi d'abaisser son pays dans les articles lus
par les étrangers et commentés avec joie par eux mériterait
d'être sévèrement châtié. La France est coupable, je le veux
bien, mais c'est un beau et noble pays. Dieu ne l'abandonnera
pas et il se relèvera un jour.

Le docteur sourit de l'ardeur juvénile de son ami.

- Tu as raison; on pourrait lui dire la vérité sans l'abaisser
ainsi. Je suis, comme toi, écoeuré de ces articles sortis de
plumes soi-disant patriotes, et qui ne savent pas respecter la
patrie en lui laissant la foi en elle-même, la meilleure force
que nous puissions avoir après la foi en Dieu. Enfin, tu n'es
pas de ceux-là, mon ami, et il reste en France une multitude
de coeurs comme le tien, croyant au relèvement du pays et prêts
à tout pour y concourir, fût-ce à donner leur vie pour lui.

- Cela ne demande aucun effort de notre part, à nous. Mais
cette science qui soulage tes semblables t'a coûté et te coûte
encore un pénible travail. Nous autres, nous allons à la mort
soutenus par un élan généreux; à toi, il faut un courage de
tous les instants et un oubli constant de toi-même. Je suis
une de ces milliers d'unités dont est formée l'armée
française, où le courage et l'amour du pays sont de tradition.
Toi, tu es une exception parmi tes collègues, et, lorsque tes
cheveux auront blanchi, tu seras une des premières autorités
dans le monde médical. Cette perspective me rendrait fou
d'orgueil! Et pourtant, tu restes froid dans le succès. Cela
prouve, ajouta le jeune homme en riant, que je fais partie du
vulgaire, susceptible de subir les impressions de la vanité;
toi, mon ami, tu es doué de façon à les dominer.

- Ah ça! es-tu venu me voir aujourd'hui dans l'unique but de
me faire des compliments? demanda Robert d'un ton moitié fâché
moitié souriant. Assieds-toi en attendant le déjeuner, et
causons puisque j'ai ici le temps de causer et ne serai
dérangé par aucun malade.

- Hélas! il me faut t'enlever cette illusion, répondit Jacques
en acceptant un siège. J'ai pris sur moi de promettre une
visite de toi aujourd'hui même.

- Une visite! A qui?

Le jeune officier expliqua comment il l'avait proposé pour la
petite fille de son propriétaire. Il ne lui fut pas difficile
d'intéresser le docteur à la pauvre enfant et d'obtenir ce
qu'il demandait.

- J'irai dans la journée, dit Robert.

- Ne te laisse pas attendrir par les lamentations de Nicolas,
au moins, recommanda Jacques. Il est d'une avarice
phénoménale! Sa réputation à ce sujet n'est pas surfaite. De
plus, il est riche, et, s'il n'est pas juif, ce dont je me
suis assuré, il est digne de l'être et entasse des trésors.
Demande-lui des honoraires.

- Il refusera peut-être de le laisser voir Sarah s'il
entrevoit la nécessité de débourser quelque chose à la fin de
ma consultation.

- Je l'ai prévenu, et il est résigné à payer une somme
modeste.

- Alors, sois tranquille; je demanderai un prix raisonnable,
afin de ne pas effaroucher son avarice.

- Oh! cette avarice jettera toujours les hauts cris, il faut
s'y attendre. Rien ne peut donner une idée de l'amour du
bonhomme pour son argent; il s'y cramponne et pleurerait la
perte d'un sou! Pauvre petite Rose de Bengale! ajouta Jacques
pensivement.

Il avait pris l'habitude, en parlant de Sarah, de l'appeler
ainsi.

- Elle semble dépaysée chez Nicolas, reprit-il.

- Tu t'intéresses à elle?

- Elle me fait pitié. Son grand-père lui fournit à peine le
strict nécessaire et l'habille de misérables vêtements.

- Et quelle éducation reçoit-elle?

- Aucune. Elle ignore les premiers éléments de toute science
humaine et ne connaît ni Dieu ni ses semblables.

- Pauvre enfant!

- Ce vilain vieillard ne sacrifierait pas un centime pour
elle. Cependant, elle est intelligente; on n'a pas ces
regards-là quand on ne l'est pas. Ses yeux brillent parfois
comme des étoiles et expriment une profonde reconnaissance
quand on lui témoigne un peu de bonté. L'autre jour, en allant
payer mon terme à Nicolas, j'avais joint à l'argent un jouet
pour Sarah; c'est sans doute le seul qu'elle ait reçu dans
toute sa petite vie. Si tu savais avec quelle joie elle l'a
accueilli! Mais elle n'en a pas joui longtemps; son vieux
monstre de grand-père l'a vendu le lendemain à une personne
venue chez lui pour acheter des meubles. J'étais outré quand
la petite m'a raconté cela, et j'en ai fait le reproche à
Nicolas. Crois-tu qu'il en ait rougi? Pas le moins du monde!
Il m'a répondu avec cynisme que les jouets étaient faits pour
les enfants riches, et que sa petite-fille n'avait pas le
temps de jouer. Vois-tu cela? A dix ans! Il vendrait sa propre
chair s'il espérait en tirer un peu de monnaie!

- Eh bien! je te promets de soigner de mon mieux ta petite
protégée, dit le docteur, et de tâcher d'arracher à son grand-père
un peu de bien-être pour elle.

- Cela, tu ne saurais y parvenir, répondit Jacques avec
conviction.

- Et maintenant, causons, reprit Robert, prenant une chaise en
face de son ami.

- Mais il me semble que c'est ce que nous faisons depuis mon
arrivée chez toi. De quoi ou de qui plutôt désires-tu causer?
D'Anne, sans doute?

Le docteur rougit.

- Que faut-il en dire? demanda le jeune officier en souriant,
C'est à toi de parler sur un pareil sujet. Tu en as le coeur
plein, n'est-ce pas?

- Et toi? reprit Robert en regardant son ami.

- Moi? dit celui-ci avec étonnement. Que veux-tu dire?

- Tu la vois souvent chez ma mère?

- Souvent, oui.

- Anne est élevée un peu à l'américaine, jouissant d'une
liberté d'allures qu'on refuse d'ordinaire aux jeunes filles
françaises.

- C'est vrai; mais quel inconvénient y vois-tu? Elle n'en
abuse certainement pas et n'a guère occasion de _flirter_, comme
disent les Anglais.

Les yeux du docteur demeuraient fixés sur son ami avec une
persistance qui étonnait Jacques, dont le regard ouvert et
souriant restait calme; rien en lui ne trahissait qu'il eût
saisi le motif de la préoccupation de Robert.

- En es-tu sûr?

- Sûr!... Pourquoi me fais-tu une pareille question? Ta cousine
est très jolie, c'est vrai; mais...

Un changement soudain s'était fait sur les traits du jeune
Martelac, et son visage exprimait une si réelle souffrance que
Jacques s'arrêta subitement.

- Qu'as-tu donc?

Robert se leva d'un brusque mouvement. Il n'était pas dans sa
nature de louvoyer longtemps, et, la droiture de son âme
triomphant de l'humiliation qu'il éprouvait, il dit en tendant
la main au lieutenant:

- Pardonne-moi, mon ami. Ta statue a des pieds d'argile, et la
supériorité que tu prétends me reconnaître me laisse les
faiblesses humaines. Je suis jaloux!

- Jaloux! Toi! Et de qui, mon Dieu?

- Ne te fâche pas; ne t'étonne pas. C'est une folie, je le
sais, et je cherche à la combattre. Tiens, le rouge me monte
au front en avouant cette misère, qui me torture parfois et
crie soudain à travers les aridités absorbantes de mes études:
je suis loin, et tu vois Anne si souvent!

- Anne est ta cousine, l'amie de ta jeunesse, puisque tu ne te
rappelles pas un jour où tu ne l'aies aimée; plus que cela,
elle est à peu près ta fiancée, si j'ai bien compris. Je ne
vois rien autre chose en elle.

- Mais elle? Oh! ce n'est pas de toi dont j'ai peur! Tu es
trop généreux pour m'enlever l'affection...

Le docteur s'interrompit un instant, comme si ce mot exprimait
mal sa pensée. Il reprit avec un sourire amer:

- L'affection! Cela méritait-il un pareil nom? C'était une
sorte d'habitude de me considérer comme son futur mari, et, en
attendant, comme son esclave. Elle le sait bien. N'a-t-elle
pas fait de moi tout ce qu'elle voulait depuis sa plus petite
enfance? Depuis le jour où, pour cueillir une fleur qu'elle
désirait et ne plus voir ses yeux remplis de larmes
désespérées de son caprice, je me jetai à l'eau, où je faillis
mourir, emporté par un courant furieux, jusqu'à celui où,
devenue femme, elle jura de n'épouser qu'un homme riche et fit
naître en moi une soif de richesse, pourtant incompatible avec
ma nature, et que je suis honteux de constater!

Jacques fit un mouvement d'incrédulité.

- Toi, dit-il, tu auras beau faire; tu ne parviendras pas à te
rendre ambitieux sous ce rapport. Ton âme est grande, et tout
l'amour de ton coeur ne saurait la rabaisser jusqu'au désir du
gain

- Qui sait? dit tristement le jeune docteur. Tu parlais tout à
l'heure de mon dévoûment à l'humanité et de ma passion pour la
science; ces sentiments-là, certes, ils existent en moi; ils
m'élèvent, je le sens; mais il en est un autre bien différent.
Celui-ci s'est attaché à mon coeur et l'humilie jusqu'à la
recherche de l'or, et c'est mon amour pour Anne! Elle veut
être riche; elle est si belle! Peut-on lui reprocher de
désirer un entourage élégant et digne de sa beauté?

Un sourire d'indulgente tendresse souligna ces dernières
paroles.

- Pourquoi doutes-tu de l'amour de ta cousine?

- Pourquoi! reprit le docteur, dont le visage avait repris son
expression grave. Parce que je lui fais peur; parce qu'elle me
trouve sévère; parce que je ne puis m'empêcher d'essayer de
ramener à la raison cette jeune âme pétrie de vanité et de
coquetterie; parce que, parfois enfin, je la juge froide et
incapable d'aimer.

- Comment peux-tu, la jugeant ainsi, lui rester attaché?

- Je ne sais. Le jugement est juste pourtant, je le crains. Je
la connais depuis son enfance, où elle possédait déjà cette
fatale beauté qui m'ensorcelle. Je me suis habitué à obéir à
un signe de ses grands yeux, et cependant jamais une étincelle
de tendresse ne brille à travers leurs éclairs. D'autres
peuvent être, comme moi, victimes de ce don qu'elle a reçu du
ciel.

- D'autres? Moi, tu veux dire?

Le docteur inclina la tête en rougissant. Il éprouvait une
profonde humiliation à mettre ainsi à nu la faiblesse de son
coeur.

Jacques plaça la main sur le bras de son ami.

- Je le jure devant Dieu! Seul, il nous entend en ce moment.
Je briserais mon coeur en mille éclats plutôt que de le laisser
aller à cette lâcheté!

Et, comme Robert demeurait les yeux baissés sans répondre:

- Me crois-tu? dit-il.

Le jeune Martelac saisit dans ses deux mains la main appuyée
sur son bras.

- Oui, je te crois. Pardonne-moi d'avoir eu cette pensée. Si
tu savais combien il est dur d'être attaché à un coeur qui nous
échappe sans cesse sous l'empire de l'égoïsme ou de la vanité!

- Pauvre ami, dit Jacques avec compassion.

Il n'ajouta rien. Le mal de Robert lui semblait incurable,
puisqu'il lui permettait, à travers son amour pour Anne, de se
rendre si bien compte des défauts de la jeune fille.



CHAPITRE VII


Dans la soirée, le docteur accomplit sa promesse et se
présenta chez Nicolas, afin de donner une consultation à
Sarah. Jacques l'accompagna jusqu'au seuil du magasin et le
quitta en disant:

- Je te laisse te débattre avec le vieil avare. Surtout tâche
qu'il soigne un peu mieux ma pauvre petite rose. Elle est si
pâle et si menue que je me demande de quoi il la nourrit. Si
elle pouvait, comme les fleurs de nos jardins, se contenter de
la rosée du ciel, il serait dans la joie de son âme, cet
affreux bonhomme! Que lui donne-t-il à manger, je me le
demande?

- Oh! sûrement peu de chose. Encore doit-il regretter ce peu
qu'il lui donne, et j'ai peur de ne rien obtenir sous ce
rapport. L'avarice racornit les coeurs et les endurcit de façon
à ce que les arguments les plus indiscutables ne puissent y
pénétrer. Enfin, je ferai de mon mieux.

Les deux jeunes gens se séparèrent, et Robert entra chez le
marchand.

- Avant tout, combien faites-vous payer vos visites? demanda
celui-ci aussitôt qu'il eut passé le seuil de la porte.

Nicolas se tenait à l'entrée, comme pour empêcher le docteur
d'avancer, au cas où les honoraires lui eussent paru trop
exorbitants.

- Ce sera cinq francs.

Le vieillard ouvrit les yeux autant qu'il pouvait le faire, et
leva les mains avec une exclamation de terreur:

- Cinq francs! Dieu puissant! Me prenez-vous pour un
Rotschild?

- Je demanderais sûrement beaucoup plus si j'avais l'honneur
de soigner ces riches personnages, dit le docteur, amusé de
l'effroi peint sur les traits de son interlocuteur.

- A la bonne heure! Ceux-là, oui, vous pourriez les faire
payer cher. Mais moi! moi! Un pauvre homme! disait l'avare en
gémissant. Vous vous moquez!

Le jeune homme regarda autour de lui.

- Si j'en juge par ce que je vois ici, je ne saurais me
décider à vous plaindre et à vous regarder comme un pauvre
homme! En vérité, votre magasin est fort bien monté!

- Ah! Monsieur! Monsieur, il ne faut pas vous fier aux
apparences, je suis obligé d'avoir beaucoup de marchandises
afin d'en vendre un peu. Les clients sont si difficiles, ils
exigent tant de choix! Mas c'est lourd pour moi, allez! Car je
suis pauvre, je vous assure, répondit Nicolas d'un ton
lamentable. Cinq francs!

Il remit sur sa tête, d'un air désespéré, le vieux bonnet
d'étoffe jadis noire qu'il avait ôté pour saluer le docteur.

- Cinq francs! répétait-il avec des larmes dans la voix.

- Où est la malade? demanda Robert, sans paraître tenir compte
des lamentations de l'avare.

Comme il passait devant Nicolas, paraissant disposé à aller
lui-même à la recherche de Sarah, le vieillard l'arrêta de
nouveau.

- Attendez, dit-il; ne pourriez-vous baisser votre prix? Ce
n'est qu'une enfant, vous savez?

- Mais, cher Monsieur, dit le docteur, voyant le débat menacer
de se prolonger indéfiniment, croyez-vous qu'il en soit de mes
soins comme des billets de chemins de fer ou des entrées dans
les ménageries, moins chers pour les enfants que pour les
grandes personnes?

- Ce n'est pas votre dernier mot?

- Si, et dépêchons-nous. On m'attend chez un de mes amis et
j'ai à peine le temps de voir votre petite-fille.

Nicolas parut se résigner douloureusement à son sort en voyant
l'impossibilité de faire changer le docteur. Précédant celui-ci,
il le conduisit à la chambre de Sarah, humble réduit
éclairé par une étroite fenêtre donnant sur la rue. Cette
petite pièce avait sans doute été une cellule, la seule qu'on
eût laissée intacte. Les cloisons qui séparaient, comme les
alvéoles d'une ruche, tout un côté de la maison, avaient été
enlevées par Nicolas, afin de faire place à ses marchandises.

Sarah, les yeux grands ouverts, était étendue sur son étroite
couchette sans rideaux, et avait amoncelé, en guise de
couvertures, toutes les vieilles nippes dont, grâce à la
générosité de son grand-père, elle pouvait disposer. Deux
taches rouges, mises en ce moment sur ses joues par la fièvre,
faisaient ressortir davantage le velours brillant de ses
larges prunelles. En entendant la porte s'ouvrir, elle releva
d'un geste rapide les mèches de cheveux qui couvraient son
front moite, et ses regards s'adoucirent quand elle reconnut
Robert. Habituée aux duretés de tous, la petite fille gardait
le souvenir des rares paroles dans lesquelles elle avait cru
sentir la compassion et elle se rappelait que la première fois
qu'elle l'avait vu, le docteur lui avait parlé avec bonté.

- Ah! c'est vous, Monsieur? murmura-t-elle.

- Oui, je viens pour vous guérir. Vous m'obériez, n'est-ce
pas?

- Oui, répondit-elle avec soumission.

- Elle ne veut même pas prendre de la tisane, grogna Nicolas.

Sarah jeta un regard inquiet sur le docteur.

- Elle est mauvaise, dit-elle à voix basse.

- Elle en prendra désormais, dit doucement Robert.

- Vous ne la connaissez pas, elle est si entêtée! reprit le
marchand.

Des larmes parurent dans les yeux de l'enfant.

- Mais non, s'empressa de répondre le jeune Martelac, elle ne
sera plus entêtée, je vous le promets. Vous sucrerez bien les
tisanes que vous lui donnerez, ajouta-t-il en s'adressant à
Nicolas, se doutant qu'une pareille recommandation était
nécessaire.

La petite fille vit la grimace faite par son grand-père à ce
dernier mot, mais elle n'osa expliquer que sa répugnance pour
la tisane venait justement de ce qu'elle n'était pas sucrée.

La visite fut courte. Il suffit de peu d'instants à Robert
pour constater que l'état maladif de Sarah était dû au régime
parcimonieux du vieux marchand. Ce dernier écouta en gémissant
la recommandation de donner à l'enfant une nourriture
fortifiante (cela était, affirma-t-il, au-dessus de ses
moyens!). Quand aux remèdes inscrits sur l'ordonnance, il
frémit en les lisant et murmura avec humeur:

- M'est avis que ces drogues-là lui abîmeront l'estomac et
mettront ma bourse à sec!

- L'enfant a une vie sédentaire et paraît étiolée, dit Robert.


Etiolée! étiolée! grommela Nicolas. Qu'entendez-vous par là?

- Elle n'a pas assez de mouvement et d'air.

- Va-t-il pas falloir lui acheter un château et un parc pour
fournir le grand air à cette demoiselle? demanda l'avare en
jetant un mauvais regard vers Sarah.

- Ce serait certainement beaucoup mieux, répondit le docteur
en souriant, et le séjour de la campagne lui donnerait bien
vite des forces.

Le marchand leva les épaules.

- Mais on a l'air à meilleur marché, Dieu merci! reprit
Robert. La Providence le dispense largement autour de nous. Il
suffit d'aller le chercher ailleurs que dans cette petite
chambre ou dans votre magasin, où il est obstrué par
l'entassement de vos richesses.

Le jeune homme semblait prendre plaisir à taquiner la
monomanie qu'avait Nicolas de se faire passer pour pauvre.

- Mes richesses! reprit le vieil entêté en levant les yeux au
plafond comme pour protester contre un pareil mot.

- Enfin, elle a besoin de stimulants. Du reste, soyez
tranquille. Vous êtes un homme économe, je le sais, et j'ai eu
égard à votre désir en prescrivant des remèdes peu coûteux.
Mais il faudra absolument les employer si vous voulez la
fortifier.

- On verra! repartit le vieillard soucieux.

Son ton ne faisait rien augurer de bon quant aux soins dont il
comptait entourer Sarah. Il consentit seulement à promettre
d'aller chercher une dose de quinine nécessaire pour le moment
et remit à plus tard les autres remèdes. Il espérait bien
qu'une fois la petite fille debout, il serait dispensé de
faire un plus forte dépense. Tous les discours de Robert pour
lui montrer l'utilité de soins persistants ne purent rien
obtenir, parce qu'ils se traduisaient à ses yeux par
l'obligation de débourser un peu de monnaie.

Enfin, il tira de sa poche une bourse crasseuse, l'ouvrit
lentement, caressa deux ou trois fois la pièce de cinq francs
qu'il en sortit, comme si ses doigts crochus eussent répugné à
s'en séparer, hésita, et, finalement, la tendit à Robert avec
un vague espoir de la lui voir refuser.

Mais cette espérance ayant été déçue et le jeune docteur ayant
accepté la pièce, non sans sourire à la vue du combat auquel
il assistait, l'avare eut une subite inspiration. Il arrêta
Robert au moment où celui-ci allait sortir, et, déboutonnant
rapidement son vêtement, il lui dit, en s'approchant de lui:

- A mon tour, maintenant, vous allez l'ausculter.

Le médecin le regarda, ébahi:

- Etes-vous malade?

- Je ne sais pas. Mais j'en veux avoir pour mon argent, et
puisque vous demandez une telle somme, il faut au moins que
vous me soigniez aussi.

Pour le coup, Robert ne put s'empêcher de rire.

- Vous vous portez comme un pont neuf! ainsi qu'on dit
vulgairement, s'écria-t-il. Je n'ai nul besoin de vous
ausculter pour le voir. Quelle verte vieillesse vous avez!

Il considérait d'un air amusé ce rapace vieillard
vigoureusement charpenté, et dont les privations imposées par
son avarice n'avaient pu entamer la robuste constitution.

- Quelle vie dans le regard! Vous êtes taillé pour aller
jusqu'à cent ans!

- C'est égal! J'en veux pour mon argent, reprit l'entêté
bonhomme. Il ne sera pas dit que j'aurai donné cinq francs
pour une enfant de dix ans. Je ne veux pas avoir à me
reprocher une pareille sottise! ajouta-t-il avec un air aussi
contrit que s'il se fût agi d'une faute sérieuse. Cinq francs!
répétait-il d'un ton de profond regret.

Ses yeux clignotants, à demi clos par ses épaisses paupières
plissées, laissaient échapper leur petite flamme intermittente
dans laquelle se reflétait la vile convoitise de l'avare, et
il passait sa main ridée sur son menton sans barbe, avec un
certain contentement de l'idée qui lui était venue.

Après s'être vu contraint de se séparer de son argent, Nicolas
semblait maintenant exercer une sorte de vengeance envers le
docteur; sa figure d'oiseau de proie affamé exprimait la
ténacité de son idée. On eût dit qu'il faisait amende
honorable à son avarice pour la prodigalité à laquelle il
s'était laissé aller en consentant à la visite de Robert. Son
vêtement ouvert, il tendait sa poitrine velue au docteur.
Celui-ci, pour le contenter, consentit à y appliquer son
oreille et prit plaisir à lui ordonner des médicaments chers
et inoffensifs qu'il savait bien que Nicolas ne ferait jamais
la folie d'acheter.

Quand Jacques revint le lendemain matin demander des nouvelles
de Sarah:

- Eh bien! dit l'avare triomphant, j'ai eu mes consultations
pour deux francs cinquante centimes chacune.

- Comment cela? demanda le lieutenant, ne comprenant pas.

- C'est bien simple. J'ai consulté, moi aussi.

- Vous êtes donc malade?

- Non, je me porte bien, Dieu merci, et j'ai gardé
l'ordonnance du docteur pour une autre fois. Elle me servira
et m'épargnera une visite de médecin.

- Peut-être les remèdes ne seront-ils pas alors ceux qu'il
vous faudra, dit le jeune homme en riant.

- Bah! ce griffonnage vaut de l'argent, je ne le perdrai pas.
Vous comprenez que cinq francs, c'était vraiment trop cher
pour la petite. M. Martelac n'a pas voulu en démordre; alors,
je l'ai obligé à m'ausculter aussi, afin de ne pas perdre tant
d'argent. C'est pourtant une grosse somme dépensée! soupira-t-il.



CHAPITRE VIII


Le docteur Martelac est retourné à Paris et n'a pas pu le
quitter depuis trois mois, car une violente épidémie y sévit
et Robert n'est pas homme à déserter son poste à l'heure du
danger. Jacques a peu à peu pris l'habitude de venir passer la
soirée avec la mère de son ami. Celle-ci lui témoigne une
véritable affection par suite de sa liaison avec son fils et à
cause aussi des qualités naturelles du jeune homme, qualités
qu'elle a été à même d'apprécier depuis son arrivée à
Poitiers.

Le lieutenant rencontre souvent Anne Duplay chez Mme Martelac,
et peut-être le prétexte de venir distraire la vieille dame ne
suffirait-il pas absolument sans cela à expliquer l'assiduité
de ses visites.

Les deux jeunes gens, sans s'en rendre compte, s'habituent à
se voir, mais il n'entre pas dans leur pensée que ces réunions
journalières eussent pu inquiéter Robert s'il les eût connues.
Leurs relations sont d'ailleurs peu sympathiques en apparence,
et s'il s'opère un changement sous ce rapport, il est si lent
qu'il demeure presque invisible aux yeux des indifférents.

L'été est venu. Ils passent maintenant leurs soirées dans le
jardin rempli d'arbres et ressemblant à un immense bouquet de
verdure. Les clématites, les jasmins et les chèvrefeuilles
font disparaître les murs sous leur feuillage, d'où
s'échappent mille parfums, et ce petit enclos garde une
fraîcheur délicieuse à respirer après les journées brûlantes.
Ce n'est pas qu'il ait rien emprunté aux modes d'aujourd'hui;
mais avec son apparence de forêt vierge en miniature et son
air un peu abandonné, il offre, au centre de la ville et dans
ce quartier populeux, quelque chose du charme de la campagne.
L'allée principale s'allonge toute droite entre deux bordures
de lavande dont les fleurs violettes dégagent une suave odeur;
à son extrémité, un talus, couvert de verdure et garni de
bancs, s'élève contre le mur et permet de dominer la rue.

Anne vient d'arriver; elle a dit bonjour à sa tante, occupée
dans la maison par quelque soin de ménage, et est venue
l'attendre sur ce talus où déjà se trouve le jeune lieutenant.
Celui-ci s'est levé pour lui céder la place, et elle regarde
dans la rue, où les marchands se reposent et respirent l'air
du soir en causant sur le seuil des magasins.

- Il fait à peine frais en ce moment, dit-elle en tournant la
tête vers Jacques, placé plus bas qu'elle, sur la pente du
talus, où il s'appuie contre un arbre.

- Le pauvre Robert, enfermé dans Paris, doit beaucoup souffrir
de cette chaleur.

Depuis quelque temps, Jacques redouble de zèle pour rappeler
son ami au souvenir de la jeune fille. On dirait qu'il se
raidit contre un danger imminent et se rattache en désespéré à
la pensée du docteur. Tout l'y ramène, surtout lorsqu'il se
trouve avec Anne.

Celle-ci lève légèrement les épaules.

- Sans doute! murmure-t-elle avec indifférence.

Ils demeurent un instant silencieux. Madame Martelac agit sans
cérémonie avec l'un comme avec l'autre, et obligée de combiner
avec Catherine certains arrangements de maison, elle ne se
presse pas de venir les retrouver.

La nuit tombe, enveloppant de ses ombres mystérieuses les
allées au-dessus desquelles les arbres se rejoignent et laisse
seulement les dernières clartés du jour se jouer sur les cimes
des quatre vieux ifs taillés en pointe depuis un temps
immémorial. On entend dans l'air les cris aigus des martinets
se poursuivant en cercle autour des toits et le bourdonnement
lointain des bruits de la ville. Tout auprès des deux jeunes
gens, un grillon blotti dans l'herbe envoie vers eux sa
chanson monotone, et le ciel, embrasé pendant tout le jour,
atténue son éclat et se revêt d'azur, pâli vers le couchant
par l'adieu du soleil, disparu derrière des nuages d'or.

Anne, tournée vers Jacques, fixe de ses beaux yeux au regard
clair les ombres feuillues du jardin; ses traits s'estompent
sous la brume descendant rapidement et le lieutenant ne peut
s'empêcher de remarquer qu'en adoucissant sa fière beauté, ce
demi-jour la rend plus séduisante. Faisant effort pour rompre
ce dangereux silence, il reprend:

- C'est le plus noble coeur que je connaisse!

- Qui? demande Anne.

- Robert. Je pensais à lui.

La jeune fille eut un mouvement d'impatience.

- Vous l'aimez beaucoup?

- Oui. Et vous aussi, vous l'aimez?

- Oh! moi, cela dépend des jours! dit-elle en secouant la
tête.

- Il vous aime tant?

- Oui, je crois, répondit-elle nonchalamment.

- C'est pour vous qu'il tient à la fortune.

- Il le sait. Je ne pourrais m'en passer.

- Et pourtant, je doute qu'il y arrive. De si tôt, du moins!
L'amour du gain est antipathique à sa nature.

- Alors!

- Alors, quoi? dit Jacques.

- Eh bien! dans ce cas, prononce Anne lentement, j'en
épouserai un autre.

Jacques tressaille. Il ne distingue presque plus le visage de
la jeune fille, mais le son de sa voix le glace. Cette voix a
quelque chose de métallique en harmonie avec les sentiments
qu'elle exprime.

- Vous ne l'aimez pas?

Un instant, il est sur le point d'ajouter:

- Vous êtes indigne de lui!

Mais il se retient et Anne répond froidement:

- Pas comme vous le comprenez, non. Oh! je ne suis pas
romanesque, moi!

Non certes, elle ne l'est pas. Cette enfant de vingt ans le
crie bien haut, elle calcule! Son coeur n'existe pas. Ne
l'ayant jamais senti battre, elle le nie, et dans son erreur
orgueilleuse, elle se donne tout entière à l'or et à la
vanité. Est-elle franche en parlant ainsi? Aveuglée sur ce qui
se passe au fond de son âme, ne force-t-elle point elle-même
le côté mauvais de sa nature? Peut-être. Tant de femmes valent
mieux que leurs paroles! Et s'il était possible parfois
d'ouvrir leur âme et de les forcer à y regarder, ne
comprendraient-elles pas qu'elles se font un stupide plaisir
d'étouffer leurs aspirations élevées pour complaire au monde
et s'abaisser à son niveau?

- Je ne puis me passer de fortune, bien que je doive en avoir
peu moi-même, reprend la jeune fille. Mon père ne m'a jamais
rien refusé et je n'entends pas me marier pour être en proie à
ces affreux tiraillements d'argent que je vois dans certains
ménages. Je serais malheureuse si je ne me sentais entourée du
confortable le plus élégant, et si Robert ne m'apporte pas la
fortune, je ne puis songer à lui faire subir le contre-coup de
mon malheur.

- Il méritait un amour plus désintéressé.

- Je n'en disconviens pas.

- C'est un homme remarquable.

- Trop peut-être! dit Anne en tournant un instant la tête du
côté de la rue.

Mais ce mouvement, s'il est destiné à cacher sa pensée, est
inutile; le crépuscule ne permet pas de lire sur ses traits
l'explication ce cette parole.

- Il arrivera un jour à cette position exceptionnelle que vous
désirez, reprend Jacques.

- Quand?

- Il est déjà sur le chemin de la célébrité.

- On le dit. Mais il faut attendre que cette célébrité
entraîne la fortune et je ne veux pas attendre.

- Je le plains, murmure le lieutenant.

- De s'être attaché à moi?

- Oui.

Cette dure franchise échappe à son indignation contre la jeune
fille qui fait si bon marché du bonheur d'un homme comme son
ami.

- Tant d'autres femmes seraient fières de son amour!

- Ma tante ne vient pas nous rejoindre, rentrons-nous? demande
Anne en se levant sans répondre au reproche contenu dans les
paroles du jeune officier.

L'ont-elles froissée? On ne peut rien lire sur son visage et
elle ne juge pas à propos de le laisser paraître. Au fond,
peut-être reconnaît-elle la justesse des remarques de Jacques
et se sent-elle indigne de son cousin.

- Si vous voulez, répond le lieutenant. La lune se lève et
vous ne devez guère aimer les rêveries protégées par cet
astre! ajouta-t-il d'un ton un peu ironique.

- Non, je suis positive.

Elle descend le talus gazonné et reprend le chemin de la
maison pour aller retrouver sa tante. Il la suit à quelques
pas, considérant sa silhouette gracieuse avec une expression
dans laquelle perce un peu de rancune.

Pourtant, lorsque, rentré dans sa chambre chez Nicolas,
Jacques songe à cette conversation, il sent l'indulgence
succéder dans son esprit à l'indignation éprouvée au premier
abord. Après tout, Robert, cet homme grave, bon certainement,
mais un peu austère, a-t-il raison de vouloir unir à sa vie
cette compagne élégante, toute pétrie extérieurement de grâce
et de légèreté féminine? Qui sait si les rêves luxueux d'Anne
eussent tenu devant un amour moins élevé et moins fort que
celui de son cousin?

Il s'endort dans ces pensées et la radieuse image de
Mademoiselle Duplay passe dans ses rêves, non pas revêtue de
cet orgueilleux égoïsme qu'elle ne songe même pas à cacher,
mais à travers la lumière adoucie dont s'entoure à nos yeux
l'idole de notre coeur. Hélas! cette indulgence tient à une
cause que le pauvre garçon cherche à se cacher à lui-même.

Insensiblement, Anne change vis-à-vis de lui, il le voit, il
le sent; lui-même perd une à une ses idées premières sur la
jeune fille. Il trouve des excuses à ses défauts et s'explique
comme Robert et plus que lui peut-être que cette femme si
belle désire un cadre magnifique à sa beauté. Lorsque le soir,
à son entrée chez Mme Martelac, il ne voit pas se lever vers
lui les yeux bleus de Mlle Duplay, lorsque la vieille dame est
seule, le front courbé sur son ouvrage ou sur un livre, le
jeune officier éprouve une déception contre laquelle il réagit
de son mieux en redoublant de gaîté. Mais il sent bien vite
l'ennui le gagner, abrège la soirée et rentre chez Nicolas ou
erre dans les rues comme une âme en peine.

Anne semble elle-même éprouver ces singuliers symptômes. En
s'adressant à lui, sa voix prend des inflexions dont s'étonne
le jeune homme; elle paraît éprouver parfois un besoin de
soumission, elle, si indépendante et si entière vis-à-vis de
tout autre!

Lentement, à coups imperceptibles, elle se glisse dans les
pensées de Jacques. Le poison s'infiltre sans que le
lieutenant en ait conscience; Robert est parti depuis quelques
mois à peine et ses pressentiments sont réalisés. Toutefois,
ce qui eût été évident à ses yeux si ses occupations ne
l'eussent retenu si longtemps à Paris, est encore ignoré de
son ami lui-même. Une circonstance bien minime en apparence va
faire tomber le voile placé sur ses yeux.

Un soir, il s'était comme de coutume rendu chez Mme Martelac.
La pluie tombant depuis plusieurs heures avait empêché la
vieille dame de rester dans le jardin; un instant, Jacques et
elle causèrent sur le seuil de la maison, regardant la verdure
courbée sous les rafales du vent et les fleurs chargées d'eau
se jetant follement les unes sur les autres dans les deux
massifs cultivés avec soin par la mère de Robert. Le petit
jardin, un peu desséché par la chaleur de l'été, semblait
renaître sous cette averse, et il s'échappait de la terre
longtemps privée d'eau une fraîcheur qui présageait un
renouveau dans sa végétation et faisait sourire sa
propriétaire. Celle-ci se décida enfin à rentrer, et, voulant
travailler, elle fit allumer une lampe, bien qu'au dehors il
fît encore presque jour.

Le jeune homme semblait distrait, il écoutait les bruits de la
rue; évidemment, il attendait quelqu'un et son visage
exprimait le désappointement en ne voyant rien venir. S'en
rendait-il compte? Peut-être non. Le coeur humain a des détours
infinis même dans les plus franches natures.

Un coup de sonnette le fit tressaillir. Un instant après,
Anne, superbe dans une toilette claire, entrait dans la petite
pièce où se tenaient sa tante et Jacques.

- Oh! que tu es belle, aujourd'hui! s'écria Mme Martelac, au
moment où la jeune fille s'avançait vers elle pour lui dire
bonjour.

- Vous ressemblez à une princesse! dit Jacques en souriant et
en la regardant avec admiration.

- Voyons les détails de cette toilette, reprit Madame Martelac
en ajustant ses lunettes.

Anne se plaça devant elle et Jacques souleva complaisamment la
lampe pour permettre à la vieille dame de satisfaire sa
curiosité.

- Ce costume te va à ravir et me semble du meilleur goût, dit
la mère de Robert. Jacques a raison, tu jouerais au naturel
les rôles de princesses!

La jeune fille relevait fièrement sa belle tête couronnée de
cheveux châtains, et une expression de vanité satisfaite parut
sur sa physionomie et dans ses yeux bleus et brillants comme
des saphirs. Ses lèvres, un peu dédaigneuses, s'épanouirent
dans un sourire, et une nuance plus rosée, passant sur ses
joues, leur donna un nouvel éclat. Blanche, mince et élancée,
elle ressemblait à un grand lys, ou, comme le disaient sa
tante et Jacques, à une jeune reine. N'avait-elle point, en
effet, reçu en partage la fragile couronne de la beauté?

Quelques mois plus tôt, le jeune officier eût vu, dans
l'étalage de cette beauté, une coquetterie puérile; mais il
était devenu complaisant et se contenta de sourire.

- Je vais passer la soirée chez une de mes amies qui a du
monde, dit Anne. Mon père doit m'y rejoindre; il était retardé
par une affaire. Je me suis sauvée, ayant l'intention de
m'arrêter en passant pour vous dire bonsoir.

- Assieds-toi un instant, dit sa tante.

- Oh! cinq minutes seulement. La voiture m'attend à la porte
et doit retourner chercher mon père lorsqu'elle m'aura
conduite chez mon amie.

Anne était venue chercher une satisfaction de vanité en se
montrant ainsi parée; elle ne pouvait douter d'avoir réussi
devant le regard admiratif du lieutenant. Cette rayonnante
beauté dans tout son éclat avait soudain illuminé le petit
appartement, dans lequel, avant son entrée, on n'entendait que
le bruit du vent jetant la pluie contre les vitres et les
rares paroles échangées entre la maîtresse de la maison et son
visiteur.

Lorsque Anne se leva pour partir, Jacques alla la reconduire
jusqu'à la porte de la rue. Au moment de monter dans la
voiture, elle se retourna pour lui tendre la main. Il serra
cette petite main gantée et leva les yeux vers ce beau visage
éclairé par la lampe, qu'il venait de déposer près de lui, sur
un meuble. Quelque chose d'attendri, que le jeune officier ne
lui connaissait pas, passa dans le regard de la jeune fille.
Ce sourire ému répondait-il à l'émotion inconsciente de
Jacques? Il n'eût pu le dire. Mais, fasciné par ces yeux bleus
qui le fixaient, il se baissa et posa ardemment ses lèvres sur
la main qu'on lui tendait.

Un instant après, la voiture roulait sur le pavé de la rue, et
le lieutenant, seul dans le vestibule de la vieille maison, se
frappait le front en murmurant:

- Robert!

L'éclair, en entr'ouvrant le coeur d'Anne et le sien, avait, du
même coup, éclairé son âme. Il le savait maintenant. La beauté
d'Anne avait jeté ses lacets autour de lui, et un amour,
jusque-là inconscient dans sons coeur, avait jailli sous
l'étincelle de ces yeux bleus.

Le réveil venait à temps pour rappeler le jeune homme au
serment fait à son ami.



CHAPITRE IX


Quelques semaines plus tard, Jacques quittait Poitiers. Il
avait demandé à un ami, en garnison à Alger, de permuter avec
lui; le jeune homme auquel il s'adressa, regrettant son
éloignement, accepta avec joie sa proposition. Les démarches
nécessaires pour obtenir ce changement furent promptement
faites, et, durant les derniers jours passés à Poitiers, le
lieutenant évita, sous prétexte d'occupations, de venir le
soir chez Mme Martelac.

La chambre occupée par lui chez Nicolas allait donc se trouver
de nouveau vacante. Bien que ses relations avec son
propriétaire eussent été peu fréquentes, son départ fut un
vrai chagrin pour Sarah; la petite fille se sentait moins
isolée en l'entendant aller et venir.

Le prisonnier concentre toutes ses pensées sur le peu de vie
qui s'agite autour de lui. Le pas de la sentinelle, dont la
surveillance le sépare de la liberté, lui est une distraction;
le mouvement de l'insecte qui suspend sa toile aux barreaux de
fer de sa fenêtre, moins que cela, la tige grêle d'une
giroflée se faisant place à travers les fentes de la pierre,
tout attache son âme et intéresse son esprit. Pour la petite-fille
du vieux marchand, le magasin sombre et froid, dans
lequel les grands meubles obstruaient le passage de la
lumière, ressemblait à une prison. L'air y était lourd et
rarement renouvelé; le silence y régnait habituellement, rompu
parfois, subitement, par les craquements produits dans le bois
de quelque armoire plus neuve que les autres; chacune des
fenêtres se trouvait partagée et protégée en même temps par
une barre de fer garnie de piquants, comme pour garder les
habitants contre les tentations du dehors.

Tandis que l'ordonnance de Jacques faisait descendre les
malles du jeune homme et veillait aux apprêts du départ,
Sarah, ayant, avec un coin de son mouchoir légèrement mouillé,
nettoyé un petit espace de la vitre, encrassée depuis
longtemps, regardait s'opérer ce déménagement qui lui serrait
le coeur. Désormais, elle retombait avec son grand-père dans la
solitude, et cette pensée lui était pénible, sans qu'elle sût
bien définir son impression.

Quand, la dernière caisse étant disparue, la porte se referma,
la petite fille se retourna vers Nicolas, assis dans le
magasin et explorant attentivement un tas de vêtements jetés à
terre devant lui. Il sondait avec soin chaque poche, chaque
doublure, comme s'il eût craint qu'une fortune fût cachée dans
leurs profondeurs. Dieu sait si le vice ou la misère, auxquels
avaient appartenu ces vêtements, y avaient jamais rien déposé
de semblable!

Sarah vint s'asseoir près de lui et le regarda faire cette
opération.

Ayant trouvé quelques menus objets qui lui parurent valoir la
peine d'être gardés, il chercha autour de lui un meuble où il
pût les serrer, et, tout étant rempli, il prit une malle
placée sous une table et allait les y déposer quand Sarah
s'écria, en se penchant vers la malle ouverte et en saisissant
une petite peinture sans cadre, qui s'y trouvait:

- Qu'est-ce que cela, grand-père?

Le vieillard prit le portrait, et, ses regards étant tombés
sur ce visage, auquel un peintre habile avait su donner une
apparence de vie, il tressaillit et le rejeta de côté sans
répondre. Mais, cette peinture ayant intéressé l'enfant, elle
insista:

- Dites-moi de qui est ce portrait?

- Que t'importe?

Le ton de Nicolas était dur et irrité.

- J'ai tant envie de le savoir!

- Tu es bien curieuse!

- Je vous en prie, grand-père, dites-le-moi?

- Le sais-je? Il y a comme cela tant d'autres peintures dans
le magasin!

Sarah eut une sorte d'intuition qu'il ne disait pas la vérité
en prétendant ignorer ce qu'elle désirait savoir. Elle reprit:

- Vous paraissez le connaître, et, si c'était un portrait à
vendre, vous le mettriez en évidence. On vous l'achèterait.
Cela me semble aussi joli que ceux que vous vendez tous les
jours bien chers. Pourquoi n'en tirez-vous pas de l'argent?

Elle connaissait bien son aïeul, et le seul fait de garder
inutilement cette peinture, sans chercher à s'en défaire
avantageusement, lui faisait soupçonner quelque mystère.

Son insinuation parut frapper le vieillard, cette idée de gain
le faisant réfléchir. Il prit le portrait et le regarda avec
hésitation; mais il le laissa retomber en disant:

- C'est un misérable!

- Comment se nomme-t-il?

- Tu ne le sauras jamais, j'espère! Notre malheur a été de
l'avoir connu.

- Il a pourtant une jolie figure, dit Sarah timidement,
n'osant contredire ouvertement son grand-père et baissant les
yeux vers la peinture, qui, du fond de la malle ouverte, la
regardait en souriant.

Nicolas leva les épaules.

- Sottises! Rien n'est menteur comme ces visages de grands
seigneurs!

- C'est donc un grand seigneur?

A vrai dire, Sarah ne se rendait pas un compte exact de ce que
signifiait cette expression. Ne causant guère avec personne,
si ce n'est parfois avec son grand-père, la pauvre enfant
ignorait la signification d'un grand nombre de mots. Le vieux
marchand la regarda avec des yeux dans lesquels brillait une
haineuse colère.

- Oui, oui, grand seigneur! Il s'en vantait et regrettait son
mariage. Mais aujourd'hui, il est bien au-dessous de ceux
qu'il méprisait alors.

- Où est-il?

- Assez! Interrompit brusquement Nicolas, mettant fin à cet
interrogatoire. Cet homme n'a jamais existé pour toi. Ne t'en
occupe plus. J'ai déjà trop complaisamment répondu à tes
questions. Va veiller à ton dîner.

Sarah n'osa répliquer; le ton et le regard de son grand-père
l'effrayaient. Elle se dirigea vers le réchaud sur lequel
chauffait la maigre pitance qui devait composer leur repas et
l'examina soigneusement, comme s'il se fût agi d'un mets
délicat confié à son talent culinaire.

A cet instant, Jacques entra, venant faire ses adieux au
propriétaire de la maison.

- Où est Sarah? demanda-t-il, voulant revoir l'enfant avant
son départ.

- Elle veille au dîner, répondit Nicolas.

- Elle est bien jeune pour pareille besogne!

- Ah! dame! mon cher Monsieur, les pauvres gens sont obligés
d'employer leurs enfants de bonne heure.

Jacques pensa aux piles d'or dont leur avait parlé la petite-fille
de l'avare.

- Elle semble si délicate!

- Délicate! Elle! Mais non; je vous assure. Depuis que votre
ami le docteur Martelac m'a ruiné en remèdes et en visites
pour elle, elle se porte très bien.

- En remèdes et en visites! reprit Jacques d'un ton moqueur.
Il ne lui a jamais fait qu'une visite, et encore, pour la
modique somme de cinq francs, vous avez su lui extorquer une
consultation pour vous! Quant aux remèdes, ils sont, je le
parie, encore chez le pharmacien!

Le bonhomme sourit d'un air malin.

- Une personne riche comme vous! reprit Jacques.

- Puisqu'elle se porte bien sans cela, c'était inutile d'aller
manger de l'argent si difficile à gagner!

- Ah! vous ne le dépensez pas inutilement, j'en réponds!

- C'est une qualité, une grande qualité! reprit Nicolas avec
aplomb.

- Hum! Enfin, je n'entreprendrai pas votre conversion sous ce
rapport, vous êtes trop endurci. Mais je voudrais au moins
obtenir quelque chose pour Sarah. Si vous vouliez, elle
pourrait mener une vie gaie, heureuse, comme il convient à une
enfant. Ma pauvre petite Rose de Bengale!

- Pourquoi l'appelez-vous ainsi?

- Parce qu'elle a dans toute sa personne quelque chose de
gracieux, de distingué, une délicatesse de teint, de manières
et d'extérieur qui la fait paraître dépaysée dans le milieu où
elle est. Ne le trouvez-vous pas? Cela m'a frappé dès mon
arrivée ici et je lui ai donné ce surnom.

Nicolas leva les épaules en grommelant:

- Quelles absurdités! Sarah est ma petite-fille et ne déroge
point en faisant le ménage, ajouta-t-il d'un air mécontent.

- Que faisait son père?

- Son père était un pauvre homme sans le sou.

Cette phrase fut prononcée avec une expression de profond
mépris, tel que pouvait l'éprouver, à l'égard d'une personne
en de pareilles conditions, un avare comme le marchand
d'antiquités.

- Ma fille l'a épousé dans un jour de folie, et cela n'a pas
duré longtemps, du reste. Elle a vite compris quelle sottise
elle avait faite.

Au moment où le vieillard disait ces mots, Jacques, levant les
yeux, vit la figure ébouriffée de Sarah paraître entre un
bahut antique et le haut dossier d'un siège moyen âge,
ressemblant à un trône avec son écusson sculpté et ses bras
formés de deux lévriers couchés. Les yeux profonds de la
petite fille se fixaient pensivement sur son grand-père, et
les boucles de ses cheveux accentuaient leur expression par
l'ombre qu'elles jetaient sur le haut de son visage penché en
avant. Elle avait entendu causer dans le magasin et avait
quitté le réduit où elle préparait le dîner, afin de voir qui
était là.

Jacques lui fit signe d'approcher et lui remit un paquet de
bonbons dont il s'était muni à son intention.

- Ah! Monsieur Hilleret, quelle perte est pour moi votre
départ! disait Nicolas. Quand louerai-je votre chambre? Le
loyer, si modique qu'il fût, nous aidait à vivre, Sarah et
moi; il nous fera défaut maintenant.

Le jeune homme parut prendre peu d'intérêt à ces doléances. Il
se contenta de dire quelques paroles amicales à l'enfant, dont
le visage attristé exprimait son chagrin de ce départ, et,
avant de s'éloigner, il serra avec un sentiment de répulsion
la main du vieil avare. L'avarice est, d'ordinaire, le
sentiment le plus antipathique à la jeunesse, et Jacques
n'avait pu pardonner à Nicolas cet amour passionné de l'or,
métal dont, à son âge et surtout avec sa profession, on se
montre peu ambitieux. Puis, seul et soucieux, il remonta cette
longue rue, ayant préféré se rendre à pied à la gare.

La veille, il avait fait ses adieux à Mme Martelac et avait
entrevu Anne un instant. Tout en marchant, il secouait parfois
subitement la tête pour chasser un souvenir importun. C'était
le visage de Mlle Duplay qui hantait son imagination; il
revoyait malgré lui ces traits brillants de jeunesse dans
lesquels il avait cru un soir lire un commencement d'amour. Le
sacrifice lui pesait; pourtant, il l'accomplissait
généreusement, et quand, la tête penchée à la portière du
wagon emporté par la vapeur, il vit disparaître peu à peu la
vieille ville dont les clochers se perdirent à l'horizon, il
poussa un soupir de soulagement et se rejeta dans un coin en
murmurant:

- Allons, je dois oublier! Elle sera la femme du docteur
Martelac, mon meilleur ami.

Un sourire triste, mais courageux, passa sur sa physionomie,
et, sans se laisser aller davantage à ses regrets, il prit un
journal et tâcha de s'absorber dans la lecture des nouvelles
du jour.

Dans la soirée de ce même jour, Sarah, épiant le moment où son
grand-père était sorti, ouvrit la malle et y prit la peinture
qu'il y avait rejetée; elle l'emporta dans sa chambre et se
mit à l'examiner avec un véritable intérêt, n'ayant pas osé le
faire devant Nicolas. Ce portrait, dont le cadre, ayant une
certaine valeur, avait été vendu par le marchand, représentait
un homme jeune, blond, aux traits délicats. Le regard semblait
s'arrêter avec complaisance sur Sarah et suivre tous ses
mouvements avec une persistance qui la tenait sous le charme.
Elle éprouvait tout à la fois un vague désir d se soustraite à
ce regard et un attrait irrésistible vers lui.

- Pourquoi me regarde-t-il ainsi? se dit-elle à demi-voix, je
voudrais le savoir.

Elle plaça la peinture sur la cheminée, s'éloigna, se
rapprocha, alla d'un bout à l'autre de la chambre, et partout
le regard en la suivant semblait la magnétiser. Enfin, elle
revint en face de lui, et s'écria en joignant les mains:

- Grand-père dit que ce visage est menteur. C'est impossible.
Il semble si bon!

Puis, plus bas, elle ajouta:

- Oh! que je voudrais le connaître!

Un instant elle demeura immobile, ses yeux attachés sur ceux
du portrait qui semblaient s'animer sous son regard. Tout à
coup, elle éprouva une étrange sensation; il lui sembla avoir,
à travers cette toile insensible, évoqué une âme, et, baissant
la tête, elle rougit, comme si celui auquel appartenait cette
âme avait entendu son exclamation enfantine.

Craignant que son grand-père ne lui enlevât la peinture à
laquelle l'attachait cet attrait inexplicable, elle la déroba
à ses regards en la cachant sous ses vêtements, dans le coffre
profond, unique mobilier de sa chambre. Lorsque Sarah allait
se coucher, Nicolas ne lui permettait jamais d'emporter la
lampe dont elle servait au magasin; elle montait dans les
ténèbres l'escalier vermoulu et procédait à sa toilette à
l'aide d'un réverbère, justement placé devant sa fenêtre,
comme pour venir en aide à l'avarice du vieux marchand.
Souvent, le soir, la petite fille sortait la peinture de sa
cachette, et, se hissant sur la pointe des pieds pour
s'approcher de la lumière de la rue, elle contemplait ce
visage inconnu qui remuait si profondément son coeur innocent.



CHAPITRE X


Le docteur était venu plusieurs fois à Poitiers depuis le
départ de Jacques. Etonné de la subite résolution de son ami,
il avait causé de lui avec sa mère, et, sur les remarques de
cette dernière, il était facilement arrivé à soupçonner le
véritable motif de la fuite du lieutenant. Robert avait senti
s'accroître son affection pour lui de toute sa reconnaissance
pour ce généreux sacrifice.

Quand à Anne, elle avait été froissée du départ du jeune homme
comme d'une injure personnelle, d'autant plus pénible qu'elle
ne pouvait s'en plaindre à personne. Seule, Mme Martelac avait
pu se douter du commencement de sympathie née entre elle et
Jacques, et Mlle Duplay était assez fière pour garder le
silence sur la déconvenue qu'elle subissait. La coquetterie
l'avait, il est vrai, poussée à essayer son pouvoir sur le
jeune officier et à vaincre l'éloignement qu'elle avait lu
dans ses yeux à l'énoncé de ses projets ambitieux de fortune.
Mais une âme humaine est si complexe! Peut-être y avait-il au
fond du sentiment d'irritation qu'elle éprouvait quelque chose
comme un regret.

Il y eut à cet instant une sorte d'hésitation dans sa vie;
pendant plusieurs jours, son beau visage fut grave et ses yeux
bleus parurent retenir des larmes. Etait-ce orgueil froissé,
ou son coeur était-il atteint? Dans ce dernier cas, la blessure
fut peu grave, et le balancement entre le bien et le mal fut
de courte durée. Le soir du départ de Jacques, agenouillée sur
son prie-Dieu, le front dans ses mains, elle demeura longtemps
pensive, et ses lèvres murmurèrent même une prière; mais cette
prière ne sortait pas du fond du coeur, et l'impression sous
laquelle elle jaillissait devait être fugitive. Mélangée
d'orgueil plus que de véritable souffrance, elle ne pouvait
s'élever jusqu'au ciel et s'éteignit subitement dans une
révolte d'égoïsme; ce bon mouvement n'eut aucune suite.

Refoulant la tristesse qui menaçait de ternir son regard et
cédant à la légèreté naturelle de son caractère, la jeune
fille se releva rayonnante, et le regret, s'il exista,
l'aveugla davantage.

Prise d'une frénésie de vanité, elle oublia toute raison, la
lueur à peine née dans son coeur fut étouffée immédiatement,
et, s'élançant étourdiment vers l'avenir, elle se jura de
n'avoir, désormais, d'autre objectif qu'un mariage riche.
Ayant résolûment fermé son esprit à toute pensée grave, le
bonheur de son cousin et l'amour qu'il lui témoignait depuis
son enfance ne pouvaient entrer dans ses calculs. Elevée par
un père insouciant qui mettait au premier rang des choses
désirables les aises de la vie et le confortable donné par la
fortune, Anne avait distancé à ce sujet les idées paternelles.
Elle oublia donc promptement le léger trouble apporté dans son
coeur par la présence de Jacques, et se dit que le luxe devant
lui faire goûter le bonheur rêvé par son imagination, elle
l'achèterait en s'aidant de sa beauté par un riche mariage.

Hé! mon Dieu! qui donc en ce monde si délicat aurait droit de
se dire sans pêché sous ce rapport? Un riche mariage! N'est-ce
pas le rêve de toutes les mères qui sèchent sur pied en
attendant qu'il se présente pour leur fille? Et quel père ne
se rengorge fièrement quand un gendre nanti de nombreux et
solides titres de rentes vient solliciter une main qu'on
tremble de joie en lui accordant? Peut-être la jeune fille
isolée et laissée à elle-même serait-elle inaccessible au
désir d'un mariage brillant. Mais sitôt qu'elle a mis le pied
dans ce qu'on appelle le monde, sitôt qu'elle a été initiée
par lui à l'éblouissement de l'or, pour elle aussi le mariage
riche miroite à l'horizon, et elle parvient à comprendre
comment tout est sacrifié pour y arriver. Elle se prête alors
de tout son pouvoir aux combinaisons qui ont pour but de la
vendre le plus cher possible au candidat désiré par toute sa
famille.

Jacques est en Algérie depuis plusieurs mois lorsque nous
retrouvons Robert et Anne dans le salon de Mme Martelac.

La conversation est engagée entre eux depuis un certain temps,
et, sans doute, elle est pénible pour le docteur, car son
visage est triste. Debout près de sa cousine, dont la figure
exprime un peu d'ennui, il a pris dans les siennes la main de
la jeune fille et demande:

- Ne m'aimez-vous pas assez pour attendre? Je vous le jure,
dans quelques années, ma position sera telle que vous n'auriez
rien à envier à personne.

- Quelques années! reprend Anne avec un peu d'ironie. Vous n'y
songez pas? J'ai vingt ans sonnés!

- Rien ne presse, il me semble! fait observer Robert avec un
léger sourire.

- Je suis lasse de ma vie retirée. Je veux en finir, et j'ai
la prétention de ne pas me morfondre à attendre.

- Vous n'êtes pas malheureuse pourtant. Votre père fait tout
ce qui vous plaît et vous laisse toute liberté.

- C'est vrai; mais je suis décidée à changer de position, et
le plus tôt sera le mieux.

- Pourquoi tant vous presser?

- Parce que j'en ai assez de cette vie monotone! répond-elle
avec un peu d'impatience.

Ses regards, fixés à travers la fenêtre près de laquelle elle
est placée, se détournent de Robert. Evidemment, il y a, au
fond de son âme, une résolution prise; mais il lui coûte de la
faire connaître à son cousin.

Sans avoir une idée bien nette de sa conduite, un vague
instinct lui dit qu'elle fait mal, et elle éprouve une
certaine honte à exprimer avec une si triste franchise des
sentiments que tant d'autres prennent beaucoup de peine à
voiler d'apparences trompeuses. Il faut être bien
inexpérimenté ou bien blasé pour faire, devant un de nos
semblables, abstraction complète des sentiments généralement
estimés autour de nous.

Toutefois, Anne prit son parti. Comme les gens timides, qui
exagèrent l'audace quand une fois ils ont résolu d'aller en
avant, elle tourna la tête vers son cousin, et, lorsque celui-ci
lui dit presque humblement:

- Anne, vous n'avez donc aucune affection pour moi? Pourtant,
il y a quelques années, vous sembliez m'aimer; l'avez-vous
complètement oublié?

Elle eut un geste irrité.

- Je vous voyais sans cesse alors, dans l'intimité de la
famille. Est-ce qu'une jeune fille n'a pas toujours quelque
cousin qu'elle s'imagine aimer?

A cette dure repartie, Robert avait tressailli. Une flamme,
traversant son regard, parut illuminer subitement la blessure
faite à cette âme par les paroles d'Anne. Elle eut un instant
de remords et dit sur un ton moins acerbe et comme une excuse:

- Vous le savez bien, je ne suis pas romanesque; ainsi, ne
faisons pas de sentiment, n'est-ce pas?

- Pas romanesque, non, Anne. Moi non plus, je ne le suis pas,
et je crois qu'il n'y a pas une heure de ma vie qui ait jamais
été livrée à ces rêves sans but, auxquels se laissent aller
les esprits romanesques. Mais, quoique vous en disiez, il me
faut bien faire du sentiment, puisque vous appelez ainsi vous
parler de cette affection profonde, sérieuse, et, si vous le
vouliez, immortelle, qui remplit mon coeur depuis tant
d'années! Dépend-il de moi de lui imposer silence, et ne puis-je
essayer de la défendre à vos yeux? Puis-je oublier tout à
coup l'amour dont mon coeur a vécu jusqu'ici, le seul qui l'ait
fait battre et ait répandu son chaud rayon sur ma jeunesse
laborieuse, cet amour unique pour lequel j'ai gardé avec une
fière jalousie toutes les tendresses de mon âme? Vous n'avez
donc pas compris que mon bonheur dépend de vous, et que je
suis prêt à tout pour vous donner celui auquel vous aspirez?

- Même à sacrifier le vôtre?

Elle levait les yeux vers lui avec une expression singulière.

- Oui, Anne, même cela! dit-il doucement, sentant sa pensée
sans qu'elle l'eût exprimée.

Un mouvement attendri se fit sur la belle physionomie de la
jeune fille.

Un instant, il la crut touchée; mais elle se raidit contre
cette impression involontaire et reprit froidement:

- Nous ne saurions trouver le bonheur dans les mêmes éléments.
Vous êtes un homme supérieur, dit-on; je ne le nie pas. Mais
je ne suis pas la compagne qu'il vous faut.

Il parut accorder peu d'attention à cet aveu, et, croisant
avec supplication ses mains, qui tenaient celle de la jeune
fille, il dit:

- Donnez-moi seulement deux ou trois années.

- Rien que cela! s'écria-t-elle.

- Ce serait bien court si vous m'aimiez, et que cette attente
dût aboutir au bonheur!

- Je languirais si longtemps dans l'ennui d'une vie de
recluse! Car enfin, mon père a beau faire, il ne peut me
donner les plaisirs coûteux, et il me faut compter avec sa
modeste fortune.

- Un peu de patience, et je vous donnerai une vie plus en
rapport avec vos goûts.

Anne secoua la tête avec incrédulité.

- Vous êtes trop raisonnable! dit-elle avec conviction. Et
puis, cette fortune dont vous parlez peut vous faire défaut.

- Je travaillerai tant pour vous voir heureuse suivant vos
désirs!

Elle hésita un instant, regardant son cousin en silence, et
reprit tout à coup:

- Savez-vous, mon pauvre Robert, que j'ai là, sous la main,
des millions qui m'attendent? Je n'ai qu'à dire oui pour en
jouir.

Enfin, l'ambitieuse jeune fille dévoilait la vérité! C'étaient
ces millions dont les scintillements aveuglaient sa vanité et
lui faisaient dédaigner l'amour sérieux et fidèle du jeune
homme.

- Qui? demanda celui-ci, sans prendre la peine d'expliquer sa
pensée.

- M. Tissier.

- Un vieillard!

- Qu'importe?

- Comment, qu'importe! Vous ne ferez pas un tel marché? Car
c'est un marché cela, Anne, un marché honteux! Donner votre
jeunesse, votre beauté, votre amour, pour de l'or!

- Oh! de l'amour! Il n'en demande pas tant. Il n'exige rien.

- Il le dit; il sait bien qu'à son âge il serait ridicule en
prétendant vous inspirer une passion. Mais, quand vous serez
sa femme, savez-vous de quelles chaînes sa jalouse
surveillance vous entourera? Avez-vous songé aux difficultés
et parfois aux douleurs d'une union si disproportionnée?

- Nous verrons! dit Anne en levant les épaules, comme pour
nier les difficultés de l'esclavage qu'elle acceptait si
légèrement.

Gâtée et élevée sans religion, Mlle Duplay ne savait et ne
voulait savoir qu'une seule chose: c'est qu'ayant reçu en
partage une beauté remarquable, elle avait, sur ceux qui
l'entouraient, un très grand ascendant. Dans son aveugle
vanité, elle ne doutait pas de prendre facilement le même
empire sur son mari. Cet ensemble séduisant, formé par la
pureté parfaite des lignes du visage et de la personne, le
charme de deux grands yeux limpides et brillants, le sourire
qui ajoute une grâce indéfinissable à la fraîcheur de la
jeunesse, tout cela constitue une royauté, éphémère sans
doute, mais non moins réelle, et Anne savait bien qu'elle
portait au front cette couronne dont le prestige soumet les
hommes à son empire.

Depuis un instant, Robert avait laissé retomber la main de sa
cousine et regardait les feuilles se détacher des arbres du
jardin et tomber à travers les plates-bandes, dans lesquelles
les chrysanthèmes secouaient leur fleurs mélancoliques. Dans
ce coeur fort et fidèle, il se faisait un déchirement profond,
vaguement redouté peut-être depuis un certain temps, mais
d'autant plus cruel que les sentiments du jeune docteur ne
pouvaient être que sérieux.

Peut-être toutefois, la crainte de s'être attaché à un être
indigne de son amour est-elle plus douloureuse pour une âme
droite et fière que celle de n'être pas aimé? Aussi, quand
Robert tourna de nouveau la tête vers la jeune fille, il la
regarda avec une tristesse mêlée d'amertume en disant:

- Anne, je crois qu'il est des âmes dans lesquelles un premier
amour jette des racines que rien ne saurait arracher
complètement. Je tâcherai pourtant d'oublier, puisque mes
rêves ou plutôt ceux que nous avions faits autrefois ensemble
ne sauraient vous donner le bonheur. Vous le cherchez
ailleurs, et, je le crains, vous êtes dans une erreur terrible
à ce sujet. Dieu vous garde et vous éclaire! Croyez-le
toutefois, vous trouverez toujours en moi un ami! Puissiez-vous
ne jamais vous repentir du mariage que vous méditez de
faire!

Sa voix tremblait en faisant ce dernier souhait, et son regard
sérieux enveloppa un instant sa cousine, comme s'il eût
cherché, sous cette radieuse enveloppe terrestre, à pénétrer
jusqu'au coeur. Il crut voir sur ses traits une lueur
d'émotion, contre laquelle elle réagit de nouveau en disant
brusquement:

- Bah! suivons chacun notre voie! Je regrette la peine que
vous fait ma détermination; mais peut-être, avant peu,
regretterais-je aussi de m'être laissé aller à un moment
d'attendrissement. Vous m'oublierez facilement, je l'espère;
et, quand vous n'aurez plus souvenir des enfantillages de
notre jeunesse, vous épouserez une femme digne de bous. Quant
à moi, soyez tranquille, la fortune seule me rendra heureuse.
J'ai besoin de luxe, et je ne saurais me contenter d'une vie
bourgeoisement économe, comme celle qu'il m'a fallu mener
jusqu'ici.

Robert ne répondit rien; il baissa la tête devant cette
obstination et accepta sans reproches la décision qui brisait
ainsi toutes les chères espérances de son coeur.

Quelques mois plus tard, Anne se jetait, tête baissée, dans
cet avenir dont le reflet doré avait séduit son imagination.
Elle épousait, à vingt et un ans, M. Tissier, qui en avait
près de soixante et possédait plusieurs millions.

Les nouveaux époux quittèrent immédiatement Poitiers et
allèrent s'installer à Paris. Fière du luxe princier dont elle
se vit entourée, la jeune femme oublia et dédaigna même les
mesquins projets d'alliance qu'elle avait pu former autrefois.
Elle dit adieu à Mme Martelac avec une expression triomphante
qui fit sourire la vieille dame. Au fond du coeur, la mère de
Robert, tout en prenant part à la cruelle déception de son
fils, ne pouvait regretter pour lui la femme frivole qui avait
orgueilleusement tout sacrifié afin de s'assurer cette
existence de millionnaire.

Le jeune docteur se dispensa de venir assister au mariage de
sa cousine et eut recours au prétexte tout trouvé d'une vie
absorbée par le travail lorsque M. et Mme Tissier cherchèrent
à l'attirer, à Paris, dans leur intimité.



CHAPITRE XI


Sarah, assise près de la porte du magasin d'antiquités et
cachée derrière le rideau, qu'elle a relevé en partie, afin
d'y voir plus clair, travaille. Elle semble éprouver cette
difficulté des enfants inhabiles quand ils tiennent une
aiguille qu'ils ne sont point habitués à manier.

La tête baissée, rouge et fatiguée par cette application
inusitée, elle raccommode un vêtement à son grand-père. C'est
une vieille redingote usée, râpée, verdie par le temps et
l'usage; la trame, visible tout le long des coutures, semble
prête à céder sous l'aiguille, et Sarah redouble de soin, tout
en faisant des reprises aux mille sinuosités. Si l'étoffe
venait à craquer, elle aurait une augmentation de travail et
se verrait forcée de faire coutures sur coutures, Nicolas lui
ayant déclaré qu'il comptait porter ce vêtement pendant un an
ou deux encore.

Le vieil avare se résigne à changer de paletot seulement
lorsque celui qui couvre ses épaules pointues se réduit en
lambeaux. Encore gémit-il alors sur la mauvaise qualité des
étoffes d'aujourd'hui, bien que, généralement, il leur ait
demandé un usage beaucoup au-dessus de l'ordinaire.

Il n'y a personne en ce moment dans la rue remplie d'une brume
épaisse et glaciale. Le ciel est gris et semble toucher les
toitures, tant ce brouillard remplit l'atmosphère de sa masse
légèrement bleutée. La petite fille, afin de terminer son
ouvrage avant la nuit, se décide à ouvrir la porte et à
s'installer sur le seuil, car elle n'y voit plus assez dans
l'intérieur du magasin; impatiente de finir ce raccommodage
très difficile à son avis, elle fait courir sur l'étoffe ses
petites mains rougies, sans se soucier du froid humide dont
elle est pénétrée.

Absorbée par ses reprises, fort irrégulières il faut l'avouer,
elle ne voit pas tourner à l'angle du boulevard un homme qui
marche d'un pas alourdi et traînant. Ce doit être un ouvrier
voyageur; du moins il en a l'apparence. Vêtu d'une blouse
grise souillée de poussière, d'un pantalon de velours à côtes
usé et dont la couleur primitive est méconnaissable tant il a
été traîné à la pluie depuis de longs mois, coiffé d'un
chapeau de paille qu'il rabat sur ses yeux, il porte sur son
épaule un bâton au bout duquel se balance le léger paquet
composé de ses effets. Il semble fatigué, car, en arrivant
devant la maison de Nicolas, il ôte son bâton de dessus son
épaule, prend d'une main le mouchoir à carreaux bleus et
jaunes qui renferme son mince trousseau et s'appuie de l'autre
sur le bâton.

Péniblement, il fait encore quelques pas et s'arrête contre
une fenêtre en face de Sarah, qu'il regarde longtemps sans
remuer.

C'est un homme grand et mince, courbé par la fatigue, épuisé
par l'inconduite et par la misère venue à sa suite. Son visage
pâle entouré d'un collier de barbe inculte a une expression
peu rassurante, et le regard de ses yeux noirs et éraillés est
arrêté sur la petite fille avec persistance. Ce regard brille
d'une façon inquiétante au milieu de sa figure jaunie; il
offre un mélange de ruse et de volonté qui tiendrait en arrêt
un agent de la police si le hasard en amenait un dans la rue
en ce moment. Mais personne, par ce brouillard intense et à
pareille heure de la soirée, n'est là pour observer le
voyageur. Il examine la maison depuis ses toits enfoncés et
couverts de mousse jusqu'au bas des murs lézardés et se dit à
voix basse:

- C'est ici.

Est-ce l'intuition du regard attaché sur elle ou simplement la
conscience d'avoir fait tout le travail possible dans le
vêtement de son grand-père? Toujours est-il que Sarah se lève
tout à coup, et ses yeux s'étant arrêtés sur l'étranger, elle
éprouve un moment de peur irraisonnée, ramasse précipitamment
son ouvrage, prend sa chaise et rentre dans le magasin en
fermant la porte derrière elle. Dans l'intérieur de la maison,
il commence à faire nuit et l'enfant allume sa petite lampe
afin de s'occuper du dîner. Nicolas, retiré dans son cabinet,
fait ses comptes de la journée; mais lui aussi n'y voit plus,
et, ne voulant pour rien au monde entretenir deux lampes, si
modestes soient-elles, il quitte son travail et vient
retrouver Sarah dans le réduit où elle fait sa cuisine et où
elle va et vient avec une activité et une entente bien au-dessus
de son âge. Assis devant le feu, les jambes croisées,
le marchand siffle entre ses dents, tout en regardant tomber
dans la soupière les tranches de pain que l'enfant taille pour
la soupe.

La petite lampe jette sa clarté sur ce groupe et combat avec
peine le crépuscule envahissant le magasin. Elle laisse dans
une nuit profonde les nombreux recoins formés par les grandes
armoires qui entourent la cuisine et la séparent seules du
reste de la salle, repoussant la lumière sur le visage pointu
du vieux marchand dont l'ombre danse à la lueur fantasque de
la flamme du foyer.

- Inutile! inutile! s'écrie-t-il avec empressement en voyant
Sarah s'apprêter à couper un mince petit morceau de beurre
pour le mettre dans le potage. Apprends donc à être économe!
Tu ne seras jamais riche!

- Qui sait? dit brusquement une voix étrangère. Ne doit-elle
pas hériter de vous comme moi-même?

La petite fille venait de se pencher pour déposer la soupière
à terre, afin d'y verser le contenu du vase placé devant le
feu. Elle se releva subitement et poussa une exclamation de
terreur en apercevant devant elle l'homme qu'elle avait vu
dans la rue. Nicolas s'était retourné sur son siège. Il hésita
un instant, les yeux fixés sur la tête qui émergeait de
l'ombre entre deux meubles et dont la pâleur cadavérique et
les prunelles luisantes comme des charbons avaient quelque
chose de fantastique.

- Pas vous, sûrement! dit-il en devenant blême quand il
reconnu celui qui avait parlé. D'où venez-vous?

Sa voix tremblait. On ne saurait dire si c'était de colère ou
d'effroi.

- De loin, comme vous voyez, répondit le nouveau venu sans se
troubler.

Il montrait ses vêtements et ses chaussures souillées de
poussière et de boue.

- Je vous croyais mort, n'entendant plus parler de vous.

- Vous caressiez cet honnête espoir! Mais pour le cas où
j'eusse vécu encore, vous aviez pris vos précautions! Quelle
peine j'ai eue à retrouver vos traces! Et quand enfin je vous
rencontre, grâce à des recherches si longues, vous me recevez
ainsi! Vraiment, la fibre paternelle est chez vous d'une
sensibilité merveilleuse! reprend son interlocuteur,
ironiquement. Quel accueil! l'Enfant Prodigue ne pouvait en
recevoir un plus tendre!

- Monte dans ta chambre et restes-y jusqu'à ce que je
t'appelle, dit durement Nicolas, se retournant vers Sarah,
immobile et terrifiée par cette apparition.

La petite fille obéit sans dire un mot.

- Il ne vous plaît pas de faire connaître notre parenté? Non,
n'est-ce pas? Pourtant, je me sens au coeur un certain besoin
de la vie de famille et voilà pourquoi vous me voyez ce soir.

En disant cela, l'étranger prend un siège et s'assied aussi
paisiblement que s'il s'installait pour passer la soirée. Le
visage parcheminé du marchand d'antiquités exprimait une
violente colère.

- Marc, s'écrie-t-il, dis tout de suite pourquoi tu es revenu?
Tu m'avais juré de ne plus remettre les pieds en France!

- Ah! vous reprenez le tutoiement des anciens jours? Vrai,
cela m'attendrit! dit hypocritement celui auquel il s'adresse.
Au fond, voyez-vous, je ne suis pas mauvais et j'ai l'esprit
de famille, au point même de croire tout commun entre père et
fils, n'est-ce pas?

Ses petits yeux pétillèrent d'ironique douceur et glissent
entre ses paupières à demi fermées leurs regards menteurs vers
Nicolas.

- Je vous répondrai qu'à ce moment-là j'avais mes raisons pour
vous quitter. J'emportais un petit magot dont la perte vous
arrachait des larmes, mais, en même temps, consolait mon amour
filial de l'obligation où j'étais de m'éloigner de vous.
Hélas! la faim, dit-on, chasse le loup du bois et le besoin
ramène d'Amérique ceux qui laissent en France un héritage à
surveiller.

- Ton serment de disparaître pour toujours m'avait seul amené
à faire ce que j'ai fait.

- Votre haine y trouvait aussi un bon moyen de se satisfaire,
avouez-le? Où, diable, aviez-vous la tête quand vous avez
consenti à ce mariage?

- Consenti! consenti! répliqua le vieillard, tu en parles à
ton aise. Je n'ai pas pu en empêcher. Marguerite était comme
ensorcelée!

- Ca n'a pas duré longtemps!

- Non.

- Un coup de tête, quoi?

- Il a coûté cher!

Revenant subitement à la situation présente:

- Enfin, que veux-tu?

- Mon bon père, répond Marc d'un ton mielleux, je viens
d'avoir le plaisir de vous le dire: je reviens vous voir.

Le bonhomme murmure entre ses dents quelques mots qu'on peut
supposer n'être en rien des compliments de bienvenue.

- Je voulais avoir de vos nouvelles.

- Et de celles de ma bourse?

Debout en face l'un de l'autre, le père et le fils louvoient à
qui mieux mieux, reculant le plus possible le moment que
chacun d'eux sait inévitable. Marc joue avec Nicolas comme le
chat avec la souris; sûr de le tenir entre ses griffes, il se
fait un cruel plaisir de prolonger les angoisses clairement
visibles dans le regard de l'avare. Celui-ci, connaissant son
fils, ne doute pas du motif auquel il doit sa visite; mais il
essaie de gagner du temps, comptant sur il ne sait quelle
circonstance impossible pour sauver son trésor menacé.

- Celles-là, répond Marc, vous ne les donnez pas volontiers,
il faut les prendre violemment. Quelle peine vous m'avez
imposée la dernière fois, hein?

A ces paroles, le vieillard se met à trembler, et regarde avec
terreur le grimaçant sourire de son fils.

- Rassurez-vous, mon bon père, dit celui-ci, je ne tiens pas à
vous forcer. Vous vous exécuterez généreusement et de bonne
volonté, j'en suis sûr.

Le ricanement dont sont accompagnées ces paroles augmente le
tremblement qui a succédé chez Nicolas au premier accès de
colère.

- Le ciel m'a pourvu d'un père riche d'économies. Car il n'y a
pas à dire, la somme enlevée jadis à votre caisse ne
représentait qu'une modeste partie de votre fortune, je le
sais bien! Depuis, le reste a dû faire la boule de neige, et
c'est pitié de voir le fils d'un richard comme vous courir le
monde dans cet accoutrement! Vous devriez avoir honte de moi.

Il s'approchait davantage de la lampe, afin d'éclairer sa
toilette en piteux état.

- Tu pouvais travailler, hasarda le marchand.

- Travailler? Moi! Allons donc! Quand vous avez de bonnes et
belles rentes qui font de vous un Crésus! D'ailleurs, ajouta-t-il
complaisamment, je suis un fils de famille et je ne me
sens pas né pour le travail. C'est pourquoi l'auteur de mes
jours doit se charger de fournir à mes dépenses et pourquoi
j'ai de nouveau résolu d'avoir recours à lui.

Il paraît avec un audacieux cynisme qui faisait de plus en
plus blêmir le visage de Nicolas.

- Dis ce que tu demandes, balbutia ce dernier.

- Voyez-vous! j'aime à vous voir ainsi; vous parlez doucement
comme un bon père parle à son fils de retour après une longue
absence. Songez donc! Onze ans passés depuis notre dernière
entrevue! C'est navrant de rester séparés si longtemps. Il
n'en sera plus ainsi, j'espère.

- Espères-tu revenir encore? dit le vieillard avec effroi.
J'aimerais mieux te dénoncer à la police.

- Oh! que non pas! Vous n'irez pas livrer votre fils; ce
serait horrible! Et puis vous me causeriez une peine inutile.
L'autre a fait son temps et il est revenu.

- Où est-il?

Marc haussa les épaules avec indifférence.

- Le sais-je? J'ai pris la peine de vous chercher et je suis
parvenu à vous rencontrer, y trouvant un grand intérêt; mais
lui? Je n'ai rien de bon à attendre de sa connaissance! Il est
mort de faim, sans doute. C'est ce qu'il avait de mieux à
faire. Ah! comme vous l'aimiez! Et ma pauvre soeur, quelle
tendresse conjugale! C'est si touchant de voir une pareille
union exister dans une famille!

Le misérable passa sur ses yeux, comme pour y essuyer des
larmes, la manche déchirée et sale de sa blouse; puis, tout à
coup; il se mit à éclater de rire.

- Ah! ah! Vous avez joliment débrouillé mon affaire! Avec quel
aplomb vous avez affirmé l'avoir reconnu et comme vous avez
bien su persuader à Marguerite qu'il était coupable! Elle ne
demandait pas mieux, il est vrai, de s'en débarrasser, ma
chère petite soeur. Et elle ignorait mon retour en France; sans
cela, peut-être m'eût-elle soupçonné, car elle n'a jamais eu
pour moi l'estime dont j'étais digne.

- Je me suis repenti bien des fois de t'avoir sauvé! dit
Nicolas avec rancune.

- Pourquoi donc l'avez-vous fait?

- Parce que...

Il hésitait.

- Tu étais mon fils et je t'avais toujours aimé.

- Jusqu'à la bourse, oui! dit Marc en riant. La preuve, c'est
que j'ai été obligé d'en venir à cette extrémité pour me
procurer un à-compte sur votre héritage.

- Enfin, combien demandes-tu pour me délivrer de ta présence?

- Combien me donnerez-vous? Ou plutôt, combien avez-vous en
caisse!

- Rien, ou presque rien, répondit vivement Nicolas. Les
affaires ne vont pas, et je ne me suis jamais relevé de la
perte que tu m'as fait subir.

Marc leva les épaules avec ironie.

- A d'autres, mon père, dit-il. Conduisez-moi où est votre
argent, nous allons être promptement renseignés sur votre
franchise. Je vais vous éclairer.

En disant cela, Marc se lève et prend la lampe dans sa main.
Le vieux marchand hésite.

Allons! vous me connaissez! dit son fils.

La menace contenue dans ces paroles triompha des dernières
hésitations de l'avare. Jugeant la résistance dangereuse, il
se dirigea vers son cabinet, et, d'une main tremblante, ouvrit
sa caisse. Marc, ébloui, entassa avec empressement dans ses
poches les piles d'or et les billets. Tout y passa, et l'air
navré de Nicolas, dont les yeux sortaient de leurs orbites à
la vue de ce pillage, n'y fit rien.

Anéanti, comme pétrifié par ce spectacle, le vieillard, appuyé
sur le dossier d'une chaise, contemplait avec horreur son fils
le dépouillant ainsi des épargnes de son avarice. Ses jambes
flageolaient, le sang lui montait aux joues, une sueur froide
s'amassait en gouttelettes sur ses tempes desséchées, et, s'il
ne se fût cramponné à la chaise, il serait tombé, car tout
dansait devant ses yeux, et un bourdonnement effrayant
secouait son cerveau affolé. Il essaya à plusieurs reprises
d'étendre la main pour arrêter le voleur, mais le geste qu'il
crut faire, il ne le fit pas; ses membres lui refusaient le
service, et les paroles qu'il crut prononcer ne sortirent pas
de son gosier. Un son inarticulé parvint seul à Marc, qui
haussa les épaules tout en continuant son opération. Quand
tout ce qu'il pouvait prendre fut enlevé, il se retourna vers
son père:

- Adieu et merci maintenant. Vous ne vous rendez pas de bon
coeur à mes demandes, et vous semblez ahuri du soulagement
apporté à votre caisse trop pleine! Mais je me contente de
votre manière de faire. Je me sauve maintenant. Bonne nuit!
ajouta-t-il ironiquement.

Nicolas ne répondit pas et demeura immobile, les mains
crispées sur le dossier de la chaise contre laquelle il
s'appuyait. Quand il revint enfin à lui, Marc avait disparu,
il se trouva seul en face de sa caisse vide et murmura avec
désespoir:

- Misérable! Gredin! Bandit!

Et autres aménités à l'adresse de celui qui ne s'en souciait
nullement et venait de s'installer dans un wagon de chemin de
fer où, seul et ricanant dans sa barbe, il comptait sans aucun
remords et entassait dans son portefeuille les billets
soustraits à l'avarice paternelle.

Le marchand s'assit devant la caisse ouverte et passa ses
mains jaunes et ridées à travers ses cheveux gris avec un
geste désespéré. A présent qu'il ne sentait plus peser sur lui
la terrifiante présence de son fils, la colère lui montait de
nouveau à la tête.

- Ah! voleur, va, tu ne l'emporteras pas en paradis! Disait-il,
je te dénoncerai et tu expieras ton crime cette fois! Ai-je
été fou de lui substituer un remplaçant!

Ses mains agitées de mouvements convulsifs retombaient sur les
bras du fauteuil dans lequel il s'était assis, et ses ongles
crochus s'enfonçaient dans le crin laissé à découvert par
l'étoffe en lambeaux. Son visage pointu, dont le profil
semblait découpé dans une lame d'acier tant la maigre chère à
laquelle il s'astreignait l'avait desséché, exprimait en ce
moment un tel désir de vengeance que ce masque dur et sournois
eût effrayé Marc lui-même. Peut-être le digne fils d'un tel
père eût-il jugé prudent pour sa liberté d'avoir recours à un
moyen extrême, moyen devant lequel il avait reculé jusque-là,
grâce à la crainte inspirée à Nicolas qui le savait capable de
l'employer.

Le marchand d'antiquités prit une feuille de papier, écrivit
nerveusement quelques lignes, signa et rejeta cet écrit dans
sa caisse à la place des valeurs emportées par son fils. Puis
il ferma la caisse en disant:

- Voilà ma vengeance! dès demain, j'enverrai cela à qui de
droit.

Il se leva en chancelant et sortit du cabinet. Tout était
calme dans le magasin, la porte laissée ouverte par Marc,
battait doucement, poussée par l'air de la rue. Le feu s'était
éteint de lui-même, la soupière demeurée intacte près du
foyer, ne fumait plus depuis longtemps. L'avare ne songea pas
à dîner ni à faire dîner sa petite-fille; il posa sa lampe sur
le poêle refroidi et allant fermer la porte de la rue, il se
prépara à aller se coucher.



CHAPITRE XII


Le quartier populeux habité par Nicolas commence à s'éveiller,
les cloches des nombreuses chapelles et des couvents qui
forment comme la garde d'honneur de la majestueuse cathédrale
ont envoyé l'une après l'autre leurs tintements pieux dans
l'air du matin. Le brouillard se dissipe sous le soleil et
laisse apercevoir le miroitement du Clain le long du
boulevard. Les saules, dont les branches dépouillées sont
encore couvertes de la froide rosée de la nuit, trempent leurs
extrémités dans ces eaux pailletées d'or par la lumière
éclatante de la matinée. Au bord de la rivière, les roseaux
reflètent dans cet humide miroir leurs touffes épaisses et
sombres et déjà deux ou trois laveuses matinales travaillent à
briser la légère couche de glace qui forme une frange argentée
le long de la rive afin de commencer leur rude journée de
travail.

Pourtant, le vieux marchand qui d'ordinaire précède tous ses
voisins, n'a pas encore paru. Les contrevents blindés, seul
luxe qu'il se soit permis pour protéger ses richesses, sont
fermés, la maison reste silencieuse et Sarah ouvre les yeux,
étonnée de n'avoir entendu aucun appel. Elle se jette à bas de
sa pauvre couche en constatant que le soleil est déjà bien
haut, puisqu'il lance un de ses rayons à travers les vieux
carreaux verdâtres de sa fenêtre. Craignant d'être en retard,
elle revêt à la hâte ses vêtements.

Nicolas est dur pour l'enfant comme pour lui-même; chaque
matin, il l'appelle dès l'aurore afin de lui faire faire
l'ouvrage de la maison, ouvrage trop pénible pour elle et
après lequel elle se sent brisée quand vient la nuit.

A peine habillée, elle se rend dans le magasin, pensant y
trouver son grand-père. Dans ces grandes pièces sombres, il ne
se fait aucun mouvement, si ce n'est le brusque réveil du
chat, qui a passé la nuit étendu sur un fauteuil et saute à
terre à son approche pour venir se frotter contre elle en
miaulant. Rien n'est ouvert et de minces filets de lumière
pénètrent seuls à travers les interstices des contrevents. Il
semble à l'enfant que quelque chose d'étrange flotte dans cet
air humide comme celui d'une prison.

- Grand-père! appelle-t-elle.

Personne ne répond. Elle avance doucement, se frappant aux
meubles qui élèvent leurs formes indécises dans l'ombre du
magasin. Enfin, elle arrive à la dernière pièce et parvient à
la porte de la rue que ses petites mains maigres ont peine à
ouvrir.

Quand cette porte cède à ses efforts, un flot de lumière entre
et un moment éblouie, Sarah se retourne en mettant la main sur
ses yeux. Lorsqu'elle la laisse retomber, elle jette un cri. A
quelques pas d'elle, son grand-père est étendu, rigide, la
face congestionnée et les yeux grands ouverts. L'enfant porte
de nouveau la main à son visage et s'élance dans la rue.

En quelques minutes, tous les voisins sont réunis, hommes et
femmes, discutant sur l'évènement et jetant un regard curieux
dans cette demeure où ils n'ont jamais pénétré.

Ce fut un brouhaha indescriptible au milieu duquel se
croisaient les exclamations des femmes terrifiées, les
explications qu'elles croyaient pouvoir donner sur cette mort
inattendue et les empressements de quelques-unes d'entre
elles, lesquelles n'ayant pas perdu tout espoir, coururent les
unes chez un prêtre, les autres chez le docteur le plus
proche. Les premières pensaient avec raison que le vieillard,
s'il vivait encore, pouvait avoir un rude compte à rendre à
Dieu avant de partir pour l'autre monde.

Mais tout fut inutile. Quand on releva Nicolas, il n'était
plus qu'un cadavre et le docteur accouru en hâte, constata la
mort, due à un de ces accidents que rien ne saurait faire
prévoir et qui frappent les mieux constitués. Personne ne
pouvait savoir quelle circonstance avait brisé subitement
cette vie misérablement attachée aux richesses de ce monde.
Sarah, seule avait vu l'étrange visiteur venu dans la soirée
au magasin; retirée dans sa chambre sur l'ordre de Nicolas,
elle avait d'abord écouté avec terreur l'éclat des voix
s'élevant comme dans une discussion. Puis le bruit s'étant
apaisé, elle s'était rassurée et avec l'insouciance de son
âge, l'enfant s'était endormie, sans se douter du passage de
la mort si près d'elle.

Ainsi, le vieux marchand était tombé victime de son avarice;
sa douleur d'être dépouillé de ses trésors avait été d'une
telle violence qu'elle avait rompu l'équilibre de sa vie.
Tombé dans l'éternité sans peut-être en avoir conscience, il
avait quitté les trésors amassés avec tant de soins et ses
yeux subitement fermés de ce côté-ci de la tombe, s'étaient
ouverts sur la vie éternelle, où notre seul trésor sera celui
que _les vers ne rongent point_ et que les voleurs ne sauraient
dérober.

Sarah, épouvantée, se tenait à distance, osant à peine tourner
les yeux vers le lit sur lequel on avait déposé son grand-père;
elle regardait d'un air inquiet cette foule curieuse
qui, maintenant, allait et venait devant la porte sans entrer,
car un agent de police avait été appelé et avait fait évacuer
la maison. Quelques femmes essayèrent de lui parler, mais
repoussée de tous jusque-là à cause de son grand-père, elle se
montra sauvage et reçut froidement ces consolations de deux ou
trois voisines compatissantes.

Appuyée près de la fenêtre, les mains croisées, les traits
sévères et comme empreints de la rigidité du cadavre, le coeur
serré par une angoisse inconnue, la pauvre petite ne savait
que devenir. Ses regards craintifs allaient du docteur à
l'agent de police, sans comprendre les paroles qu'ils
échangeaient. Enfin, ce dernier se tourna vers elle:

- C'était votre grand-père? demanda-t-il en indiquant du geste
le corps étendu sur le lit.

L'enfant inclina la tête.

- Où sont votre père et votre mère?

- Ils sont morts.

- Avez-vous d'autres parents?

- Aucun.

- Connaissez-vous quelqu'un chez qui vous puissiez aller pour
le moment?

- Non, répondit-elle, laconiquement.

L'impression qu'elle éprouvait lui serrait la gorge et lui
permettait à peine ces courtes réponses.

L'homme de la police dit quelques mots au docteur et ils
parurent se concerter sur ce qu'il y avait à faire. Un voisin
et sa femme étaient seuls restés dans la maison pour le cas où
l'on eût eu besoin de leurs services; le médecin, les
connaissant, s'adressa à eux et leur demanda divers
renseignements.

Durant cette conversation, Sarah jetait des regards
effarouchés sur les interlocuteurs et paraissait chercher à
saisir le sens de leurs paroles. Ils s'arrêtèrent enfin à une
résolution dont ils ne firent point part à l'enfant. Le
docteur et l'agent de police sortirent en fermant la porte
derrière eux; la foule rassemblée dans la rue ne trouvant plus
moyen de satisfaire sa curiosité, se dispersa et le silence se
rétablit autour de la maison de Nicolas. La petite fille
demeurait seule avec l'homme et la femme chargés de la lugubre
toilette du mort.

La pauvre enfant se laissa alors tomber sur une chaise et y
demeura immobile, pétrifiée par le sinistre spectacle qu'elle
avait sous les yeux depuis son réveil.

A quoi pensait-elle? Qui le sait? Une enfant de douze ans,
ayant vécu en dehors de tout rapport habituel avec ses
semblables, a sans doute des idées bien peu arrêtées sur la
vie. Trop intelligente pour s'engourdir dans ce milieu
restreint où son grand-père l'avait retenue, elle avait vécu
jusque-là en compagnie des souvenirs de sa petite enfance,
souvenirs confusément mêlés aux élucubrations de sa jeune
imagination. Son ignorance absolue avait fermé tout champ
nouveau aux pensées de l'orpheline; aussi le moindre incident
dans sa vie de recluse avait un retentissement dans cette âme
frêle et naturellement impressionnable. Quelle ne dût donc pas
être la secousse qu'elle éprouva de cette mort subite et des
préparatifs dont elle fut le témoin muet, pendant les heures
qui suivirent?

La chambre dans laquelle on avait transporté Nicolas était
contiguë au magasin et paraissait en faire partie, car à part
le lit sur lequel avait été déposé le corps, elle était
remplie de meubles à vendre. Lorsqu'elle fut tranquille et
quand tout fut remis en ordre, la femme chargée de ce soin
s'approcha de Sarah:

- Il faut déjeûner, lui dit-elle. Vous êtes à jeun, sans
doute?

La petite fille leva les yeux vers elle:

- Je n'ai pas faim.

- Voyons, reprenez courage. Si vous voulez, je vais vous
apporter ce qu'il vous faut?

- Là? Oh! non.

Elle avait frémi, en jetant un regard du côté du lit.

- Alors, venez.

La voisine entraîna l'enfant et celle-ci éprouva un immense
soulagement à quitter, ne fût-ce qu'un instant, le voisinage
de ce lit et du triste fardeau qu'il portait. Tandis qu'elle
essayait d'avaler le lait chaud présenté par cette femme,
celle-ci la questionna:

- Vous n'avez donc plus personne de votre famille pour veiller
sur vous?

Sarah secoua la tête avec indifférence. Ce qu'elle avait
éprouvé depuis le matin, c'était la frayeur due à un événement
si lugubre et auquel rien ne l'avait préparée, mais ce n'était
pas le chagrin.

- Je n'ai pas de famille.

- Des amis?

- Je ne connais personne.

- Pas une âme au monde, alors, ne s'intéresse à vous?

La petite fille fixa son regard étonné sur son interlocutrice:

- Comment est-il possible d'être, à votre âge, si complètement
seule ici-bas?

Il y avait tant de compassion dans le ton dont fut dite cette
parole et l'enfant lut une pitié si profonde dans les yeux qui
la regardaient que, soudain, elle comprit l'isolement fait
autour d'elle par cette mort, isolement duquel à cause de sa
jeunesse et de son ignorance, elle ne s'était pas rendu compte
immédiatement. Lentement, ses yeux s'humectèrent, puis ses
larmes se mirent à couler et tombèrent comme des perles dans
la tasse qu'elle tenait. Quand elle l'eut remise entre les
mains de celle qui la lui avait préparée, elle appuya son
front sur ses deux mains et se mit à sangloter.

Pleurait-elle le vieillard qui avait fait de son enfance un
long et morne désert? Regrettait-elle cette unique protection
dans laquelle jamais elle n'avait senti une étincelle de
tendresse?

Non, sans doute. Sarah était trop peu au courant de la vie
pour comprendre ce que lui réservait son isolement. Mais la
bonté visible dans les traits de cette pauvre femme avait fait
déborder le coeur de l'enfant, ce coeur comprimé depuis des
années; elle avait amené tout à coup une rosée bienfaisante
qui devait le dilater et rendre moins sévère dans sa tristesse
le visage enfantin sur lequel elle coulait.

Dans la soirée, les hommes d'affaires vinrent et prirent des
dispositions pour sauvegarder les intérêts de l'unique
héritière de Nicolas.

Bientôt, l'abandonnant à la personne qu'on avait chargée de
prendre soin d'elle et de garder la maison du marchand
d'antiquités, les habitants du quartier ne songèrent plus à
Sarah, si ce n'est pour envier le riche héritage de la petite
orpheline.



CHAPITRE XIII


A quelques jours de là, à l'heure où les boutiques
commençaient à se fermer, la rue où se trouvait la maison de
Nicolas était déserte. De loin en loin seulement, un cabaret
borgne restait ouvert et l'on pouvait y voir à travers les
vitres quelques hommes attablés, chantant ou discutant sur la
politique, politique d'ivrogne aboutissant immanquablement à
cette conclusion: Il faut gagner le plus d'argent possible et
peu travailler.

Il faisait froid. La lune combattant les dernières clartés du
jour, se levait et jetait sa lumière pâle dans la rue. La
maison de Nicolas était silencieuse, plus encore qu'autrefois,
semblait-il; elle était entièrement sombre à l'intérieur, mais
ses fenêtres d'inégale grandeur recevaient quelques rayons de
lune dans leurs petits carreaux épais.

Le docteur Martelac, en ce moment à Poitiers, passait par
hasard en face de cette maison, et se trouvait dans l'ombre
projetée jusqu'au milieu de la rue par les hauts bâtiments
longés par le trottoir sur lequel son pas résonnait dans le
silence. Le jeune homme marchait vite, activé par le froid,
les mains cachées dans les poches de son pardessus et la tête
inclinée par un mouvement naturel contre le vent glacé qui lui
gelait la figure. Il songeait tout en marchant et nous pouvons
croire, connaissant Robert, que ses pensées étaient sérieuses
et l'absorbaient entièrement.

Pourtant, au moment de tourner l'angle du boulevard, il leva
les yeux et s'arrêta étonné. Vis-à-vis lui, au coin de la
maison de Nicolas, appuyée contre la borne, une ombre se
détachait, petite, immobile et clairement dessinée par la
lune. Le docteur chercha à deviner quel était l'être qui
rêvait ainsi dehors par cette soirée glaciale. Il traversa
doucement la rue et vit une enfant, les bras passés au-dessus
de sa tête et les yeux fixés dans le vide, à travers les
arbres du boulevard sur lequel se trouvait une des façades de
la maison.

- Que fait là cette pauvre créature? pensa-t-il. Il fait bien
froid pour une enfant si jeune, et vraiment un séjour dans la
rue à pareille heure ne saurait avoir pour personne un grand
attrait. Serait-ce la petite-fille du vieil avare?

En passant, il frôla les vêtements de l'enfant. Elle tourna la
tête et il la reconnut:

- Que faites-vous là, Sarah?

Outre la visite qu'il lui avait faite lorsqu'elle était
malade, le docteur avait eu quelquefois occasion de
l'apercevoir pendant le séjour de Jacques Hilleret chez le
marchand d'antiquités, et il avait partagé la compassion de
son ami pour la triste vie de la petite-fille de Nicolas. Pour
elle, elle le regarda sans le reconnaître. Le visage du jeune
homme se trouvait dans l'ombre au moment où il lui parlait;
d'ailleurs, son chapeau, enfoncé sur ses yeux et le collet de
son pardessus relevé avec soin autour de son cou, ne
laissaient guère voir ses traits.

- J'attends.

- Qu'attendez-vous? Votre grand-père?

Sarah ouvrit de grands yeux effrayés.

Certes, les joues de la pauvre enfant n'avaient même pas en ce
moment les nuances délicates de la rose de Bengale et Jacques
n'eût pu employer à son égard sa comparaison favorite. Sa
figure semblait plus pâle et plus maigre qu'autrefois, et,
dans ce visage d'une blancheur de cire, ses regards brillants,
éclairés par la lune, avaient quelque chose de fantastique. On
eût dit un être surnaturel: fée, lutin ou djinn, une de ces
légères créations des peuples auxquelles ils prêtent un
caractère étrange et capricieux. Toute la vie de Sarah
semblait s'être concentrée dans son regard et sa personne
diaphane s'amincissait encore sous cette clarté blanche. Ses
vêtements étaient trop grands et formaient des plis flasques
sur ses membres grêles. Pourtant, pour la première fois depuis
qu'elle était dans la vieille maison, elle avait revêtu une
robe faite pour elle, une robe de deuil payée par cet argent
entassé par Nicolas, qui n'en avait jamais distrait un
centime, afin d'habiller convenablement sa petite-fille. Un
fichu noir encadrant sa figure était noué sous le menton, et
les mèches de ses cheveux tombaient en désordre sur ses
épaules frissonnantes de froid.

- Vous ne savez donc pas qu'il est mort? dit-elle. Comme cela,
tout d'un coup! Et il était violet et tout froid quand je l'ai
trouvé le matin.

Ce souvenir, empreint dans son imagination, la fit frissonner
et elle ferma les yeux en détournant la tête, comme si elle
voulait éloigner d'elle cet affreux spectacle dont le tableau
la harcelait.

- J'ai peur dans la maison, maintenant; je n'ose pas y rester
seule. Une voisine vient tous les jours; mais elle va chez
elle dans la soirée pour faire le dîner de son mari et de ses
enfants et elle rentre tard. Je l'attends dans la rue.

- Pauvre enfant! j'ignorais la mort de votre grand-père.
Est-il mort depuis longtemps?

- C'est le cinquième jour aujourd'hui.

- Vous n'aviez donc pas d'autres parents?

- Non, je n'en connais pas.

- Vous n'êtes pas de Poitiers, je crois?

- Non.

- Et vous n'avez pas de connaissances?

Ces questions, tous les lui posaient successivement avec un
ton compatissant; cette fois encore Sarah répondit:

- Non, nous n'avions pas d'amis.

Des larmes coulaient sur sa joue, elle les essuya du revers de
sa main:

Je suis si triste depuis ces quelques jours! Je suis seule
presque toute la journée, car cette femme a sans cesse besoin
d'aller chez elle. Alors, je n'ose pas remuer dans la maison,
mes propres mouvements m'effraient; je reste tout le temps
près de la fenêtre de la rue dont le bruit me rassure. Mais
dès que la nuit arrive, je sors; je n'ose pas fixer l'endroit
où je l'ai trouvé étendu. J'ai si peur! ajouta-t-elle en
croisant des petites mains avec angoisse.

- Personne ne vient donc vous voir?

- Personne.

- Comment n'a-t-on pas pitié de votre âge et de votre
solitude? demanda Robert comme s'il se parlait à lui-même.

Sarah secoua la tête doucement.

Elle n'avait jamais formé aucune relation avec le voisinage.
Il régnait contre elle une sorte d'antipathie qui la tenait à
distance, soit que ce sentiment fût dû au peu d'estime
accordée à Nicolas, soit que l'enfant elle-même, naturellement
fière et sauvage, inspirât de l'éloignement aux humbles
familles du quartier.

- On m'appelle: la Juive! dit-elle avec amertume au bout d'un
instant.

Elle ajouta, relevant ses yeux humides vers le jeune homme:

- Pourtant, je suis chrétienne, j'en suis sûre. Je me souviens
d'avoir été à l'église avec ma mère et elle me faisait dire
des prières comme en disent les enfants d'ici.

- Les dites-vous encore?

- Je ne sais plus.

Tous les isolements se trouvaient donc réunis autour de cette
pauvre petite créature à laquelle on n'avait même pas appris à
élever la voix vers le père qui est dans les cieux.

- Votre grand-père a dû laisser une certaine fortune? demanda
Robert.

- Oui, je crois. Le jour se sa mort, des messieurs sont venus
mettre les scellés. Ils ont dit qu'il y avait dans la magasin
des marchandises pour une somme importante et qu'ils
reviendraient en faire l'inventaire.

- Au moins, vous serez à l'abri du besoin, ma pauvre enfant.

Sarah eut un geste d'indifférence.

- J'espère qu'on prendra soin de vous, mieux peut-être qu'on
ne l'a fait jusqu'à présent.

- Qui cela?

- Les gens chargés de vos intérêts.

L'enfant parut peu sensible à cet espoir. Tout entière au
moment présent, elle se préoccupait de sa gardienne et se
penchait de temps en temps, afin de voir si elle venait. Quand
un pas retentissait sur la terre glacée, elle tressaillait,
mais le pas prenait une autre direction et Sarah retrouvait
son attente anxieuse.

- Elle ne vient pas encore, murmura-t-elle après une de ces
déceptions.

- Pourquoi n'allez-vous pas chez elle?

- Je n'ose plus.

- Pourquoi cela?

- J'y suis allée une fois et son mari s'est fâché.

- Comment, fâché?

- Il était ivre et j'ai peur de lui.

- Mais enfin, cette femme est payée, sans doute, pour prendre
soin de vous?

- Oui, elle devrait être toujours avec moi dans la maison,
mais, comme je vous l'ai dit; elle me laisse presque toute la
journée seule; ce soir, elle est sortie de bonne heure afin de
s'occuper de ses enfants.

- Le quartier est bien désert. Vous devriez rentrer chez vous
en l'attendant.

Sarah eut un mouvement d'effroi:

- Je n'oserais jamais!

- Je ne veux pourtant pas vous laisser seule à cette heure.
Comment faire?

- J'aime mieux être dans la rue que de rentrer! reprit la
petite fille, épouvantée par la pensée de se retrouver seule
dans les ténèbres de cette grande maison. J'attendrai ici.
Peut-être va-t-elle enfin venir.

Le jeune docteur la regardait avec pitié:

- Vous êtes bien pâle! Vous avez froid. Puis je vous trouve,
il me semble, encore plus maigre qu'autrefois.

- Vous me connaissez? demanda-t-elle.

- Je vous ai vue chez votre grand-père.

- Cela m'explique comment vous m'avez appelée par mon nom, ce
dont j'ai été étonnée.

Robert se nomma.

- Ah! je me souviens. Vous veniez voir votre ami, M. Hilleret,
lorsqu'il était ici. Vous êtes venu me voir aussi un jour que
j'étais malade et vous paraissiez très bon. J'ai bien regretté
le départ de votre ami. Où est-il?

- Toujours en Algérie, où il est allé en quittant Poitiers.

Le docteur, debout près de Sarah, recevait en plein visage une
bise froide qui le glaçait jusqu'aux os. Il commençait à
perdre patience sans pouvoir, toutefois, se décider à
abandonner l'enfant. Deux ivrognes passèrent en titubant et en
se tenant bras-dessus bras-dessous, afin d'unir le peu
d'équilibre qu'ils n'avaient pas laissé au fond de leurs
verres. Ils chantaient un duo discordant, d'une voix à
effrayer les corbeaux nichés dans les tours de la cathédrale,
qu'on apercevait au-dessus des toits, perdues dans le ciel
bleu. Sarah les suivait d'un oeil mélancolique.

- Nous ne pouvons passer la nuit ici où il fait un froid de
tous les diables! reprit le docteur. Votre compagne vient-elle
aussi tard tous les soirs?

- Jamais.

- Savez-vous où elle demeure?

- Oui, sur le boulevard, là-bas, un peu plus loin.

- Allons voir pourquoi elle ne vient pas.

Il tendit la main à la petite fille qui y mit la sienne en
disant craintivement:

- Et son mari?

- Vous n'avez rien à craindre avec moi.



CHAPITRE XIV


Il faisait sombre sous les arbres du boulevard; bien qu'ils
fussent dépouillés, leurs branches formaient un inextricable
réseau laissant à peine parvenir quelque clarté sur le chemin
suivi par Robert et par l'enfant. Les maisons étaient fermées
et leurs lumières éteintes. Une seule brillait encore et
projetait sa lueur au-dehors à travers les vitres de la
fenêtre.

- C'est là-bas, dit Sarah en montrant ce carré de lumière
dessiné sur le sol.

Le bruit d'une dispute parvenait jusqu'à eux à mesure qu'ils
approchaient.

- Il y a du tapage, je crois, dit le docteur.

- Le mari est ivre peut-être, murmura Sarah en tirant la main
du jeune homme pour lui faire rebrousser chemin.

Ils arrivaient devant la porte.

- N'ayez pas peur, dit Robert, la retenant près de lui.

Ils s'arrêtèrent avant de frapper Dans le silence de la nuit à
peine troublé au loin par les derniers bruits de la vieille
cité au moment de s'endormir, on entendait distinctement ce
qui se passait dans la maison où une voix avinée faisait
entendre une série de jurons dont l'enfant frissonna. Elle
jeta un regard par la fenêtre éclairée et vit cet homme en
costume débraillé, le poing levé vers une malheureuse femme
debout devant lui et qui semblait s'être placée là pour
protéger deux enfants cachées derrière elle.

- Pierre, écoute-moi, disait-elle, je gagne cher à aller dans
cette maison. Je devais y passer la journée, j'ai promis à ces
messieurs de le faire et de soigner la petite; il faut que j'y
aille. Laisse-moi coucher les enfants, ils dormiront et tu
n'auras pas à t'en occuper.

- Non, répondit l'homme en la repoussant brutalement, c'est
ton affaire à toi, les mioches! Je ne veux pas que tu les
quittes. Ils m'ont réveillé la nuit dernière.

- Ils ne le feront plus, je te le promets.

- Laisse-moi tranquille!

- Nous avons tant besoin d'argent!

- Tu es une dépensière!

La pauvre femme se privait parfois du nécessaire afin de faire
plus grande la part de son mari et de ses enfants, elle
travaillait encore nuit et jour pour remplacer l'argent
dépensé par Pierre au cabaret. Mais elle ne releva point ce
reproche. A quoi bon?

- Que va devenir la petite fille? Elle mourra de frayeur! Se
dit-elle à demi-voix.

Elle était mère et se sentait au coeur une pitié naturelle pour
l'orpheline.

- Le beau malheur! repartit son mari, qui avait entendu. Une
fille de juif!

- Elle est chrétienne comme notre propre fille. Elle porte au
cou une médaille avec la date de son baptême.

- Chrétienne! Ca! dit Pierre avec un profond mépris en levant
les épaules.

- Puisqu'elle a été baptisée!

- Je te jure qu'elle est juive! reprit avec une véritable
fureur l'ouvrier, auquel l'ivresse donnait une irritation
stupide.

A cet instant, la porte s'ouvrit et Robert, après avoir
vainement attendu que la querelle se calmât, entra ayant Sarah
sur ses talons.

A l'aspect du jeune homme, Pierre Bléreau porta machinalement
la main à sa casquette absente. Ce mouvement était un reste de
sa première éducation, mais il reprit promptement son
assurance insolente et le ton d'égalité avec lequel, depuis
quelque temps, il avait appris à traiter ce qu'il nommait: _le
bourgeois_.

Pierre, au fond, n'était pas un méchant homme; longtemps même,
il avait passé pour être un des meilleurs ouvriers de la
fabrique dans laquelle il travaillait depuis son enfance. Un
jour, cette fabrique ayant changé de maître était tombée entre
les mains d'un propriétaire antireligieux, qui avait laissé
les mauvais journaux et les mauvais livres se répandre autour
de lui. Il avait même employé sa puissante influence à
renverser les principes de morale entretenus avec soin par son
prédécesseur. Les anciens ouvriers, ceux qui croyaient en Dieu
et savaient se contenter de leur sort, avaient opposé une
assez vive résistance à ces efforts coupables; puis, peu à
peu, les doctrines du patron avaient fait des adeptes et
Pierre était de ces derniers.

Sa femme, chargée de trois enfants, l'avait entendu avec
effroi redire au sortir de l'atelier quelques-unes de ces
phrases creuses que les plus habiles lisaient dans leurs
journaux et qu'ils ressassaient à leurs camarades. Quand elle
l'avait vu faire le lundi, ce qui ne lui était jamais arrivé
durant les quatre premières années de leur union, et rentrer
en rapportant seulement une partie de sa paie, elle avait
essayé quelques remontrances.

- De quoi? De quoi? avait-il répondu. Je suis le peuple, moi!

Et le peuple souverain, entends-tu?

- Souverain de quoi, mon pauvre homme? Triste souverain qui
mourra de faim, s'il se nourrit de ces sottises-là! Que
signifient-elles, mon Dieu?

- Elles signifient.....

Pierre resta coi au commencement de sa phrase. Il n'était pas
un beau parleur et n'avait pas reçu ce don fatal don abusent
ceux qui soufflent la haine entre les différentes classes de
la société. Mais il écoutait volontiers les discoureurs de
cette sorte et sa courte intelligence avait saisi seulement
les promesses avec lesquelles ils éveillent les convoitises de
la foule. Il avait vu briller à travers les fumées du vin bu
au cabaret, des mots qui jusque-là avaient à peine existé pour
lui, dont la jeunesse calme et digne s'était passée dans un
travail paisible, satisfaisant à ses besoins et à ceux de sa
famille.

Cette science était de date trop récente pour qu'avec un
esprit peu délié, il sût répéter les absurdes commentaires
dont était suivie cette déclaration dans le journal où on la
lui avait lue.

- Ceux qui t'entraînent au cabaret te disent des bêtises!
Qu'allons-nous devenir, les enfants et moi, si tu les écoutes?

Cette question était posée avec une profonde tristesse. Bien
qu'elle fût jeune, la femme de Pierre avait l'expérience des
femmes du peuple; après avoir vu quelques-unes de ses
compagnes mariées à des ivrognes et à des paresseux, elle
savait où conduit le vice, et la misère lui apparaissait
faisant irruption dans son ménage.

La pauvre créature ne s'était pas trompée dans ses prévisions,
et la vue lamentable de cet intérieur étonna Robert à son
entrée. Le plus petit des enfants dormait dans son berceau;
les deux autres, sales et déguenillés, demeuraient cachés
derrière leur mère afin d'éviter les coups de l'ivrogne.
Accoutumés à ce spectacle, ils riaient entre eux, tout en se
tenant à distance du chef de famille. Sur une table boiteuse,
placée au milieu de la chambre, se trouvaient les restes du
souper et plusieurs bouteilles pleines ou à demi vides qui,
depuis quelque temps, étaient en permanence à la portée de
Pierre, quand il rentrait à la maison. Il exigeait ce luxe,
même dans son intérieur où le pain se faisait, hélas! souvent
rare.

Le lit des enfants et celui du père n'avaient pas été faits,
et des vêtements souillés et déchirés étaient épars sur toutes
les chaises. La mère de famille avait passé au bord de la
rivière afin d'y laver l'absolu nécessaire tout le temps
dérobé aux soins qu'elle devait à Sarah, et elle était rentrée
pour préparer en hâte le maigre repas du soir.

Un des carreaux de la fenêtre était cassé, le vent
s'engouffrait par cette ouverture, menaçant d'éteindre la
lampe placée sur la table et dont la lumière jetait dans tous
les sens sa flamme allongée et fumeuse. Sur les murs, dont en
plein jour on eût vu le crépissage gris de poussière et
tapissé de toiles d'araignées, pendaient quelques images aux
couleurs voyantes que les enfants, dans leurs heures de
solitude, s'étaient amusés à maculer ou dont ils avaient
emporté des lambeaux. Enfin tout, même à cette lumière dont
l'odeur âcre remplissait la chambre, représentait le désordre
et la gêne qui le suit inévitablement.

Certes, il y avait loin de cet intérieur à celui de Pierre
pendant les premières années de son mariage, quand sa femme,
active et laborieuse, entretenait avec soin son ménage et
s'occupait uniquement, grâce au gain fidèlement rapporté
intact par son mari, à soigner ses enfants et à préparer les
vêtements de la famille. Aujourd'hui, triste, découragée par
l'inutilité de ses efforts pour le retenir sur la pente où il
se perdait, affolée par la besogne dont elle se chargeait afin
de gagner quelques sous, elle n'avait plus de coeur à rien,
comme elle le disait elle-même, et, s'abandonnant au
découragement, elle travaillait dans l'unique but de fournir
l'absolu nécessaire à ses enfants et à elle. Le chef de la
famille ayant abandonné ses devoir, sa compagne se sentait
impuissante à le remplacer et ne se soutenait plus guère que
par l'instinct de la bête luttant pour sa vie.

- Bonsoir, dit le docteur en entrant.

- Bonsoir. Qu'y a-t-il pour votre service? demanda brusquement
Pierre Bléreau.

Robert attira Sarah devant lui.

- J'ai trouvé cette enfant grelottant dehors en attendant
votre femme. Ne viendra-t-elle pas ce soir?

- Non.

Le visage rouge de Pierre s'était levé hardiment vers le jeune
homme, et il avait sentencieusement prononcé ce mot avec
l'orgueil évident de faire peser sur quelqu'un son autorité.

- Pierre... commença la femme.

- Tais-toi! Je suis le maître.

La malheureuse baissa la tête. Elle lisait dans les yeux
injectés de sang de son seigneur et maître une irrévocable
résolution, et depuis quelque temps les coups lui avaient
appris la limite de résistance qui lui était permise.

- Comment faire? dit le docteur. Cette petite n'osera pas
rentrer seule dans la maison.

- Oh! non, murmura Sarah en se pressant contre lui.

- Comme elle voudra! Je garde ma femme pour soigner mes
enfants, je ne veux pas qu'elle les quitte pour aller soigner
ceux des autres.

- Elle est payée pour cela, il me semble, dit Robert
gravement, et elle s'est engagée à le faire.

Payée ou non, elle restera ici.

Devant cet entêtement d'ivrogne, le docteur n'insista pas.
Tenant la petite-fille de Nicolas par la main, il se tourna
vers la porte en disant:

- Vous êtes libre. Adieu.

- Où aller? s'écria Sarah, aussitôt qu'ils eurent passé le
seuil de la maison.

Ce mot prononcé avec une sorte de désespoir résonna comme une
plainte dans la nuit et tomba sur le coeur de Robert, ému de
compassion. La résolution du jeune homme fut promptement
arrêtée. Il serra la petite main tremblante qui s'accrochait à
la sienne dans son enfantine terreur et répondit doucement:

- Avec moi, men enfant. Je connais quelqu'un qui aura pitié de
vous.

Les yeux de la petite fille, ces yeux parfois si étrangement
étincelants, se levèrent, confiants et rassurés, vers le
docteur. Un mince rayon de lune, pénétrant tout à coup les
ténèbres du boulevard, tomba à travers les branches des arbres
sur la tête de l'orpheline, et, éclairant son visage, permit
d'y lire la foi naïve qu'elle éprouvait en son protecteur
improvisé.

Une heure plus tard, Sarah, assise devant le feu, répondait
timidement aux questions de Mme Martelac. Etonnée en entrant
dans cet intérieur si différent de celui de son grand-père,
elle sentait une jouissance inconnue pénétrer tout son être,
et ses yeux rayonnants allaient de la flamme du foyer à la
figure sympathique de la mère de Robert. Son visage, sur
lequel la chaleur avait amené une teinte rosée, avait une
expression de contentement qui depuis bien des années n'y
avait pas fait son apparition. Comme l'oiseau né pendant
l'hiver s'élance, joyeusement surpris, dans l'air tiède d'une
première journée de printemps, la petite-fille du vieil avare
était transportée dans un monde nouveau, et son âme ignorante
et pure se sentit immédiatement à l'aise dans ce nid paisible
où la Providence l'avait amenée.



CHAPITRE XV


La première impression ne fut pas trompeuse, et Sarah fut
promptement habituée chez Mme Martelac. Celle-ci, de son côté,
ayant consenti à s'en charger, trouva en elle une compagne
intelligente et docile.

Tout était à faire dans l'éducation de l'enfant, Nicolas ayant
négligé les plus simples éléments d'instruction qu'il eût pu
lui faire donner. Le vieil avare avait pour principe que
l'unique science utile en cas bas monde est l'économie.

M. d'Hassonville raconte, dans un de ses ouvrages, qu'un
paysan, après lui avoir fait l'éloge de son fils, ajouta avec
émotion: "Et puis, Monsieur, il est si intéressé!" L'économie
poussée jusque-là était pour lui la première de toutes les
vertus. Nicolas Larousse eût, certes, dépassé de beaucoup à
l'égard de Sarah l'estime de ce brave paysan pour son fils;
mais la consolation de lui donner un pareil éloge ne lui fut
jamais accordée, et sa petite-fille témoigna toujours une
profonde insouciance des marchés heureux dont il se vantait
parfois devant elle, n'ayant personne autre aux yeux de qui il
pût faire valoir son habileté en affaires.

Lui trouvant l'esprit réfractaire quand il cherchait à lui
faire suivre ses calculs sordides, il avait abandonné l'espoir
de la former à son image et la considérait comme un être mal
doué, incapable de s'élever au-dessus des occupations
auxquelles elle s'était accoutumée mécaniquement pendant les
quelques années de sa vie chez lui.

Nature absolument neuve, mais, contrairement aux méprisantes
conjectures de Nicolas, riche de tous les dons de
l'intelligence et du coeur, Sarah reçut avec joie et
reconnaissance les impressions nouvelles d'une éducation bien
différente. Grâce à la fortune entassée sou à sou par l'avare,
on put charger d'excellents professeurs de réparer le temps
perdu pour son instruction. Mme Martelac se chargea elle-même
de l'initier à la science religieuse, dont elle ignorait
encore le premier mot, et l'âme de l'enfant s'éleva rapidement
sous la pieuse influence de celle qu'elle aima bientôt comme
une mère.

La petite-fille du marchand d'antiquités n'avait, au moins,
subi aucune mauvaise direction. N'ayant point vécu au contact
d'enfants étrangers et n'ayant guère vu de près personne autre
que son grand-père, son intelligence était une page blanche
encore ou à peu près, puisqu'elle ne contenait que les
souvenirs éloignés et presque illisibles de sa première
enfance.

Nicolas était mort depuis quelques mois, quand un matin Mme
Martelac entra dans la chambre de Sarah, communiquant avec la
sienne. La vieille dame tenait une lettre à la main et son
visage était fort ému. La petite fille, occupée à un devoir
d'écriture, laissa en commencement le mot auquel elle donnait
à ce moment-là toute son application et se leva, comprenant
qu'il y avait quelque chose de nouveau.

- Sarah, lui dit sa protectrice, connaissiez-vous le frère de
votre mère?

- Je l'ai vu, vous le savez, un instant seulement, la veille
de la mort de mon grand-père, comme je vous l'ai raconté, mais
j'ignorais qu'il fût mon parent, et c'est seulement après ce
triste événement que j'ai su quel était cet homme, duquel
j'avais été si effrayée.

- Et votre père, l'avez-vous connu?

- Non, Madame.

- Vous en êtes sûre? Rappelez bien vos souvenirs.

L'enfant s'arrêta un moment pour faire appel à sa mémoire et
répondit avec assurance:

- Je ne l'ai pas connu. J'ai connu ma mère pendant quelques
années, mais je ne me souviens pas d'avoir vu près d'elle
personne autre que mon grand-père.

- Celui-ci vous a-t-il parlé de votre père?

- Il ne m'a jamais parlé d'aucun des membres de ma famille.

Ce n'était pas la première fois depuis son séjour chez la mère
du docteur qu'on questionnait ainsi l'enfant; mais elle était
toujours obligée de faire les mêmes réponses, car elle ne se
rappelait rien de ce qui avait eu lieu avant son arrivée à
Poitiers avec son grand-père, et celui-ci n'avait jamais pris
la peine de causer de ses parents avec elle.

- Savez-vous où vous êtes née?

- Non, Madame.

La mère du docteur fit un geste découragé.

- N'avez-vous dans l'esprit aucun indice pouvant le faire
soupçonner? Rien ne réveille-t-il vos souvenirs?

- Pas grand'chose, non. Je crois, pourtant, qu'il faisait très
chaud dans l'endroit où nous étions alors; car, bien que je
fusse toute jeune au moment de mon arrivée ici, la différence
de température me frappa et j'ai, malgré les années, gardé
souvenir de cette impression.

- Vous ne savez rien sur vous-même? dit Mme Martelac avec
compassion. Vous êtes en ce monde comme un pauvre petit être
tombé on ne sait d'où et uniquement confié à la Providence.

- Pourquoi me faites-vous encore une fois toutes ces
questions? dit Sarah en regardant la lettre tenue par sa
protectrice, se doutant bien qu'il existait un rapport
quelconque entre elle et l'interrogatoire qu'elle subissait.

- Asseyez-vous et je vais vous l'expliquer. Mais nous ne
savons pas grand'chose de nouveau, vraiment! Et ni la justice
ni vos amis ne parviendront à voir clair dans votre histoire
si Dieu n'y met la main.

La petite fille s'assit en face de Mme Martelac, en tournant
vers elle la chaise sur laquelle elle était au moment de son
entrée.

- Vous savez, reprit celle-ci, qu'après la mort de votre
grand-père on trouva, dans sa caisse vide, un billet, dont
alors on vous lut le contenu, espérant pouvoir obtenir de vous
quelques renseignements. Ce billet était, il est vrai, signé
par M. Larousse, mais il était bien insuffisant pour éclairer
les démarches de la justice. C'était une dénonciation contre
son propre fils. Il l'accusait de l'avoir, à deux reprises,
dépouillé des valeurs qu'il possédait chez lui et avouait
l'avoir sauvé une première fois en sacrifiant le mari de sa
fille et en le faisant condamner. Ce papier ne contenait ni la
date du premier vol, ni, ce qui sans doute eût rendu les
recherches plus faciles, l'endroit où il avait eu lieu et où
votre père avait subi le jugement. M. Larousse écrivit cela
sous l'empire de la colère qui, probablement, détermina la
congestion dont il est mort; l'écriture était tremblée, formée
avec peine et à la hâte. Frappé soudainement, il n'eut pas le
temps de relire cette déclaration et de la compléter assez
pour permettre de réparer le crime dont il s'était rendu
coupable en faisant condamner un innocent. Eh bien! par une
inconcevable fatalité, une nouvelle déclaration, celle-là du
coupable lui-même, est interrompue aussi par la mort. L'aveu
de Marc Larousse ne peut, pas plus que l'écrit de votre grand-père,
nous mettre sur la voie pour retrouver, s'il vit encore,
et pour réhabiliter votre malheureux père.

- On a retrouvé le frère de ma mère? s'écria Sarah.

Mme Martelac lui montra la lettre envoyée par le docteur et
qu'elle tenait à la main.

- Robert m'écrit ce matin et joint cette lettre à la sienne
afin de nous tenir au courant des événements ayant rapport à
votre situation. Elle est de M. Hilleret, que vous avez connu
pendant son séjour ici; le plus grand des hasards l'a fait
assister aux derniers moments de Marc Larousse. Après avoir
volé à son père tout ce qu'il pouvait emporter, le misérable
est passé en Algérie, où il s'est mis à faire le commerce avec
les Arabes, se hasardant, paraît-il, au milieu de tribus mal
soumises, et courant parfois de grands dangers dans lesquels
l'appât du gain et son humeur aventureuse le poussaient malgré
les avis des colons qu'il connaissait. Il y a quelques jours,
on l'a trouvé frappé à mort, après avoir été dépouillé de tout
ce qu'il portait avec lui. Le détachement qui l'a rencontré au
moment où il allait rendre le dernier soupir était justement
commandé par Jacques Hilleret. Celui-ci l'a, dit-il, préparé
de son mieux à rendre à Dieu son âme si coupable, et, à défaut
du prêtre absent dans cet endroit désert, il a reçu ses
dernières confidences et l'aveu de son désir de réparer son
crime. Malheureusement, il perdit presque immédiatement la
parole, sans avoir pu compléter ses renseignements et les mots
prononcés par lui viennent seulement confirmer la déclaration
de son père.

- Oh! Madame, quel malheur! Si mon pauvre père vit, je serais
si heureuse de pouvoir le consoler et lui faire oublier
l'horrible injustice ont il a été victime!

- Peut-être n'existe-t-il plus, ma pauvre enfant. Votre grand-père
ne vous traitait-il pas comme une véritable orpheline?

- Sans doute et longtemps, ignorant les raisons qu'il avait
pour me le faire croire, je me suis aussi regardée comme
telle; mais aujourd'hui, un secret espoir s'est emparé de moi
et je m'explique que mon grand-père, dans de telles
conditions, ait pu sans aucune certitude me laisser croire à
la mort de mon père.

Mme Martelac secoua la tête.

- Confions-nous en Dieu! Le docteur fera tout au monde pour
savoir la vérité à ce sujet. Il s'est déjà livré à bien des
recherches dans les différentes parties de la France; mais
nulle part il n'a obtenu un renseignement sur un condamné de
votre nom.

La petite fille écoutait ces paroles, les yeux pleins de
larmes et les mains croisées.

- Il faut prier, mon enfant; le ciel nous viendra en aide.
S'il a permis que ces deux tentatives de réparation
demeurassent inachevées, c'est pour nous éprouver; mais si
votre pauvre père existe encore, il vous donnera, je l'espère,
la joie de le revoir.

Sarah écouta ces paroles avec cette confiance particulière à
la jeunesse, toujours croyante en l'avenir. Pourtant les mois
s'écoulèrent, l'année se passa, une autre lui succéda et
Robert n'aboutit à rien, bien qu'il mît tout en oeuvre. Sa mère
et lui finirent par penser que le père de leur petite protégée
était maintenant dans un autre monde où la justice infaillible
de Dieu rend à l'innocent et au coupable ce qui leur est dû.
Toutefois, ne voulant point affliger Sarah, ils continuaient à
l'engager à s'adresser à Dieu pour obtenir la consolation
qu'ils étaient impuissants à lui donner, malgré leur active
affection.



CHAPITRE XVI


Deux années se passèrent ainsi. Sarah grandissait à peine,
assez pourtant pour accuser ses quatorze ans. Son visage, aux
teintes délicates, était éclairé par ses yeux noirs dans
lesquels semblait, malgré la gaîté de son esprit, se refléter
le vague souvenir des tristes années passées chez son grand-père.
La vie laisse sa marque indélébile sur notre front et
l'âme qui a souffert, fût-ce sans avoir conscience de sa
souffrance, garde une empreinte mélancolique, surnageant
parfois à travers les joies présentes et leur communiquant une
puissance plus grande en accentuant par le souvenir leur
contraste avec le passé. Un soir, assise devant une table sur
laquelle étaient ses livres d'étude, la petite-fille du
marchand d'antiquités apprenait ses leçons. Mme Martelac,
placée près de la lampe, dont l'abat-jour rejetait la lumière
sur ses cheveux blanchis et sur son front calme, travaillait
en silence afin de ne pas la troubler.

Le salon avait gardé son apparence austère, la mère de Robert
ayant tenu à ce que rien de la fortune de sa pupille ne vînt
apporter le luxe dans son intérieur. Elle évaluait ses soins
et son affection trop haut pour en retirer un avantage
matériel et pensait en être payée par la tendresse de l'enfant
et par la joie de la former à une vie utile et sérieuse.
Sarah, indifférente à un confortable qu'elle n'avait jamais
connu du vivant de son grand-père, acceptait avec
reconnaissance la place qu'on lui faisait à ce foyer.

Quand elle sut ses leçons, appuyant le coude sur la table et
le menton dans sa main, elle regarda sa compagne en silence.
Aucun bruit ne troublait la tranquille soirée des deux femmes;
dans la rue, des chants se faisaient entendre, adoucis par
l'éloignement, et le cloches de l'église de Notre-Dame,
sonnant le couvre-feu, dominaient les derniers bruits de la
journée arrivée à sa fin. Mme Martelac et Sarah ne voyaient
personne, elles sortaient rarement, sauf pour la promenade de
chaque jour, conseillée par Robert pour la santé de l'enfant.
La mère du docteur se donnait entièrement au devoir qu'elle
avait accepté et, surveillant l'éducation de la petite fille,
elle avait éloigné au moins pour quelques années les relations
qui eussent pu la distraire de cette surveillance.

Sarah se trouvait parfaitement heureuse et n'ambitionnait
aucune distraction nouvelle. Elle avait voué à sa protectrice
une tendresse profonde qui s'était tout naturellement
implantée dans son coeur au contact de cette âme élevée et
douce.

Mme Martelac, levant les yeux et la voyant immobile, lui dit:

- A quoi pensez-vous, Sarah?

- Je pense, Madame, que le docteur, avec toute l'apparence de
la force, vous ressemble par la douceur.

- A quel propos dites-vous cela?

- Je pensais à lui et je ne puis le faire sans songer à sa
bonté à mon égard et à l'égard de tous ceux qui ont besoin de
lui.

- Oui, il est bon, c'est vrai, dit Mme Martelac avec
conviction.

- Il le prouve en toutes circonstances. Tenez, à son dernier
voyage ici, il y a deux mois, je l'ai vu soigner Catherine
lorsqu'elle s'est cassé le bras, j'ai été frappée de sa
douceur en le soignant.

- Il aime beaucoup notre fidèle domestique.

En disant cela, la mère du docteur s'était remise à son
travail.

- N'êtes-vous pas heureuse d'avoir un fils comme celui-ci?
repartit Sarah.

Mme Martelac laissa son ouvrage appuyé sur ses genoux et
releva la tête; un fier sourire éclairait son regard.

- Certainement, c'est un coeur excellent, noble et droit.

- Et un homme remarquable! reprit l'enfant avec chaleur. On
dit qu'il est déjà célèbre.

A ce moment, un coup de sonnette fit tressaillir les deux
femmes.

- Qui cela? s'écria Sarah.

Elle s'était levée brusquement, mais elle retomba sur son
siège en voyant la porte s'ouvrir. Celui dont elle venait de
parler entrait dans le salon.

- Toi, Robert! quelle bonne surprise!

Mme Martelac s'était levée et serrait le jeune homme dans ses
bras.

La mère et le fils avaient toujours été intimement unis. Le
docteur, arrivé à la maturité de l'âge, chérissait et
respectait celle qui, demeurée veuve et dans une position
précaire, avait su se sacrifier cependant de longues années
pour lui fournir mes moyens de terminer ses études et de
parvenir à la situation qu'il avait conquise. Il avait pour
elle des égards attendris et touchants; la vieille dame se
sentait récompensée de son amour par la profonde tendresse de
ce fils, l'unique consolation de sa vie triste et isolée. Ses
succès, dont le retentissement arrivait jusqu'à elle, lui
faisaient éprouver ce légitime orgueil de l'heureuse mère d'un
homme esclave du travail et du devoir et dont les hautes
facultés sont noblement employées.

Les regards du docteur rayonnaient d'une joie sincère tandis
qu'il tenait dans les siennes les mains de sa mère et lui
disait tendrement:

- Je suis si heureux de cette occasion de vous revoir! J'ai
été appelé à quelques lieues d'ici pour soigner un richissime
vieillard qui a eu la malencontreuse idée de venir tomber
malade à la campagne. A Paris, il est de mes clients et
prétend être ici consciencieusement empoisonné par le médecin
de son village, bien que le brave homme ait l'intention de le
soulager et fasse de son mieux pour y arriver. Mais l'usage de
la fortune rend parfois fantasques certains caractères, et mon
malade est de ce nombre; il maltraite son docteur de campagne
et me suppose le pouvoir de le rendre immortel. Bref, il m'a
fait venir ce matin, espérant que je puisse lui rendre un peu
de ce que les années en s'accumulant sur sa tête lui ont
enlevé, c'est-à-dire les forces de l'âge mûr. Je me suis
échappé de son château, où il m'a accueilli comme le Messie,
car ce nabab a une peur horrible d'abandonner les biens de ce
monde, et j'ai pu venir passer quelques heures avec vous.

Tandis qu'il parlait, Sarah n'avait pas fait un mouvement. Ses
yeux fixés sur lui l'examinaient avec un curiosité admirative
à laquelle, absorbé par la joie de revoir sa mère, il ne fit
pas attention au premier abord. Quand enfin il se tourna vers
elle, elle baissa la tête en rougissant.

- Eh bien! Sarah, vous ne me dites pas bonjour? dit-il en lui
tendant la main.

Elle y mit la sienne avec un embarras visible. Son visage
recevait en plein la lumière de la lampe et Mme Martelac
remarqua cet embarras.

- Pourquoi rougissez-vous ainsi, mon enfant? demanda-t-elle
étonnée.

- Redevenez-vous aussi sauvage que le jour où Jacques Hilleret
et moi, nous vous avons inopinément surprise dans le magasin
de votre grand-père? dit Robert en plaisantant. Ou m'avez-vous
oublié au point de ne plus me reconnaître?

- Je ne vous ai point oublié! dit vivement la petite fille; je
parlais de vous au moment où vous êtes arrivé. Mais... Elle
s'arrêta et rougit.

- Mais quoi? reprit Mme Martelac en insistant et sans
comprendre un accès de timidité peu ordinaire chez sa pupille.

La petite-fille de Nicolas avait en effet abandonné depuis
longtemps l'attitude craintive qui lui était habituelle
pendant sa vie chez le vieil avare. Heureuse et aimée depuis
lors, elle avait facilement laissé s'ouvrir son esprit et son
coeur; après avoir été comprimée durant son enfance, sa nature
expansive avait maintenant de joyeux élans de confiance qui
faisaient le charme de son intimité.

- Allons, qu'avez-vous? Regardez-moi.

Robert avait pris une chaise basse et s'était assis près de sa
mère, en face de Sarah, qu'il examinait en lui parlant ainsi.

- Je n'ose pas, dit-elle, en détournant son regard devant ces
yeux interrogateurs.

- Pourquoi?

Elle garda le silence.

- Ne sommes-nous plus amis?

Il lui tendait de nouveau la main.

- Oh! si, dit-elle avec un vague sourire et en baissant la
tête.

- Eh bien, alors?

Il attendait la réponse, elle hésita un instant.

- Voilà! dit-elle enfin franchement, mais sans oser le
regarder en face. Vous êtes, a-t-on dit l'autre jour devant
moi, un homme illustre et cette pensée me rend maintenant
timide en votre présence.

Une légère rougeur passa sur le visage de Robert. Si grand, si
fort qu'il soit, le coeur humain reste sensible à la louange
surtout lorsqu'elle sort de lèvres innocentes qu'on ne peut
soupçonner de mesquins calculs. Le jeune docteur sourit, et ce
sourire illuminant son regard y ajouta une nuance de bonté qui
donnait à cet homme austère un attrait irrésistible.

- Illustre! Attendez mes cheveux blancs, chère enfant, pour
croire à un pareil éloge, dit-il. Puis, quand cela serait,
deviendrions-nous étrangers?

Il y avait dans son ton un léger reproche.

- Non, vous avez été trop bons pour moi, répondit Sarah,
surmontant enfin le premier mouvement d'embarras. Votre mère
et vous, je vous aimerai toujours.

- A la bonne heure! dit Mme Martelac, je vous retrouve comme à
votre ordinaire; j'étais déroutée par cet accès inusité de
timidité. Vous nous aimez, dites-vous, enfant? Vous avez bien
raison, car nous vous le rendons de tout notre coeur.

- Quelle singulière personne vous faites! reprit Robert en
riant. Vous êtes, je crois, seule de votre espèce.

- Ce n'est pas ma faute! répondit Sarah d'un air attristé.

- Oh! je n'ai pas l'intention, en faisant cette remarque, de
vous adresser un reproche, repartit aussitôt le docteur. Au
contraire, je suis heureux de constater en vous ces
particularités; je déteste la banalité, et j'aime bien vous
voir ainsi, pourvu que vous gardiez et développiez même, sous
l'influence de ma mère, les charmantes qualités de votre
esprit et de votre coeur.

- Ces nuances personnelles chez Sarah, et grâce auxquelles
elle ne ressemble à aucune autre, tiennent sans doute, dit Mme
Martelac, au milieu et à l'isolement à peu près complet où
elle a été élevée; mais nous en ferons, tu verras, une très
bonne et très aimable jeune fille.

Elle regardait avec une affectueuse indulgence l'enfant, dont
la figure souriante gardait encore une teinte rosée, dernier
vestige de timidité.

- Je n'en doute pas, répondit le docteur avec conviction, en
fixant sur Sarah ce regard grave, qui semblait fouiller aussi
profondément le coeur humain que son scalpel l'être physique de
ses semblables.

Cette fois, la petite fille ne détourna pas les yeux et
soutint l'examen de Robert avec cette confiante franchise de
l'âme innocente et n'ayant rien à cacher.

- Comment va Anne? demanda Mme Martelac à son fils lorsque la
conversation eut pris un autre cours.

- Bien, mais son mari est souffrant depuis quelque temps.

- La pauvre enfant! Sa vie est-elle ce qu'elle la désirait au
moins?

- Non, je crois; elle est sévère et ne doit guère lui offrir
les plaisirs qu'elle enviait. Même avant d'être malade, M.
Tissier était d'humeur morose et retenait sa femme dans son
intérieur, dont il lui permettait rarement de sortir et jamais
sans être accompagnée par lui.

- Cela a dû lui sembler dur?

- Je le pense; d'après les idées énoncées par Anne jadis, elle
ne devait pas être préparée à une semblable existence et a dû
avoir de la peine à se faire à cette vie de recluse.

- Les vois-tu souvent?

Elle levait la tête vers Robert, afin d'examiner son visage,
dont l'expression s'était attristée.

- Très rarement. Mes occupations ne me permettent pas de
relations suivies.

- Est-elle toujours la même?

- Je la crois devenue plus sérieuse. Sans doute, l'atmosphère
dans laquelle elle vit forcément influe sur son esprit. Son
mari est loin d'être un homme ordinaire, et son contact oblige
Anne à oublier un peu les petites vanités que vous lui
reprochiez autrefois de tant aimer. Elle voit peu de monde et
seulement de vieux savants, amis de M. Tissier.

- Que sont devenus ses rêves d'élégance et d'amusements? dit
Mme Martelac pensivement.

- Ils ont été cruellement déçus, au moins pour les amusements;
car son mari ne lui refuse aucun luxe d'intérieur.

- Et ton ami, M. Hilleret, donne-moi de ses nouvelles? dit
tout à coup la mère du docteur.

- Il vient d'être promu au grade de capitaine et persiste à
rester loin de nous.

Puis il ajouta plus bas, et tandis que Sarah se levait pour
aller chercher, à l'extrémité du salon, un travail qu'elle
voulait continuer:

- J'ai souvent pensé qu'il eût mieux fait de ne pas partir.
Peut-être Anne n'eût-elle pas alors consenti à épouser M.
Tissier?

Mme Martelac secoua la tête.

- Peut-être. Il y avait certainement, entre elle et lui, un
commencement de sympathie qui eût pu triompher de la vanité de
ta cousine. Mais, à ce moment-là, le devoir de M. Hilleret
vis-à-vis de toi était de partir. Il savait ta passion pour
Anne et ton espoir de l'épouser. S'il eût eu la faiblesse de
rester près d'elle, tu n'eusses pu t'empêcher de le blâmer...

- Et de lui garder malgré moi un peu de rancune, hélas! La
nature humaine est bien mesquine, malheureusement!

- Pas toujours, reprit vivement la mère; et tu aurais su, je
n'en doute pas, te montrer généreux comme Jacques lui-même a
su le faire; car il a agi noblement.

- C'est vrai, répondit le jeune docteur, et je l'en estime et
l'en aime davantage. Mais, aujourd'hui, je juge différemment
la chose, et je comprends qu'il convenait mieux que moi au
bonheur d'Anne.

Mme Martelac regardait son fils. Sur son large front, il y
avait certainement un peu de mélancolie, mais non plus ce
chagrin profond qu'elle y avait vu quelques années auparavant,
lorsqu'il avait dû renoncer à épouser sa cousine. Elle avait
craint de plus longs regrets et se félicita de le voir en voie
de guérison.

- Pourquoi ne te marierais-tu pas à ton tour? lui dit-elle
doucement.

Il tressaillit, comme si une telle pensée lui était
douloureuse.

- Ma mère, ne me parlez jamais de cela! dit-il simplement et
avec une expression de prière.

Sarah revenait prendre sa place, munie de son ouvrage; Mme
Martelac baissa la tête sur le sien, ne voulant pas, devant
l'enfant, continuer cette conversation.

- La blessure saigne encore, se dit-elle intérieurement. Comme
il l'aimait!

Involontairement, elle en voulait à la jeune femme d'avoir
méconnu un amour si sûr, et dont tant d'autres se fussent
montrées fières; elle lui en voulait surtout de la souffrance
imposée à son fils. Et pourtant, elle le sentait bien, Anne
n'était pas la femme qu'il eût fallu à Robert, et non
seulement elle lui eût pardonné, mais elle l'eût remerciée de
l'avoir repoussé si le docteur s'était heureusement marié. De
telles contradictions sont fréquentes dans le coeur des mères;
leur amour exclusif n'admet pas que leurs enfants puissent
n'être pas appréciés par tous comme ils le sont par elles-mêmes.



CHAPITRE XVII


Il pleut depuis plusieurs jours. Sarah, âgée maintenant de
dix-huit ans, erre dans la maison, s'arrêtant à chaque fenêtre
pour regarder tomber cette pluie diluvienne, qui voile
l'horizon et forme une nappe unie et grise, d'un aspect fort
peu récréatif, trouve-t-elle.

- Vraiment, les belles-filles de Noé étaient bien pardonnables
si elles étaient animées de sentiments mélancoliques pendant
leur séjour dans l'arche! s'écrie-t-elle enfin.

-Oui, mais elles devaient éprouver aussi une profonde
reconnaissance envers Dieu, en se sentant, grâce à Lui, à
l'abri d'une averse de quarante jours! répond en riant Mme
Martelac, installée près de la fenêtre et essayant, avec le
concours de ses lunettes, de lutter contre le jour obscurci
par la pluie, pour exécuter une reprise difficile.

- C'est vrai. Absolument comme moi, je dois être
reconnaissante d'avoir été recueillie dans cette chère vieille
maison.

Sarah professe pour l'antique demeure si laide des Martelac un
culte presque aussi respectueux et presque aussi ardent que
celui du docteur.

- Songez donc! J'ai été bien heureuse de trouver cet asile au
lieu de rester au dehors, où j'aurais été, pauvre petite
abandonnée, submergée par cette grande mer du monde!

En disant cela, elle vient s'agenouiller devant Mme Martelac,
et, d'un geste caressant, enserre dans les siennes la main qui
travaillait, et dont elle arrête le mouvement.

La mère du docteur répond à cette caresse en baisant le front
de la jeune fille.

- Que serais-je devenue sans vous, mon Dieu?

- La Providence, toujours bonne et compatissante, a mis Robert
sur votre chemin.

- Et il m'a amenée à vous, qui m'avez si généreusement fait
place à votre foyer et m'avez reçue ici comme votre enfant.

- Ce dont je suis bien récompensée par votre affection, Sarah!

Les deux femmes demeurent un instant silencieuses: la plus
jeune, appuyée avec confiance sur le fauteuil de sa compagne,
garde dans ses mains celle de Mme Martelac, et celle-ci passe
doucement sa main restée libre sur les cheveux de sa fille
d'adoption.

- Robert arrive ce soir, dit-elle enfin en tirant de sa poche
une lettre reçue un instant auparavant.

La physionomie de Sarah s'éclaire d'un joyeux sourire.

- Etes-vous contente? demande la mère du docteur.

Sarah baisse légèrement la tête en répondant:

- Certes, oui, je suis heureuse de le revoir!

- C'est un de vos amis, n'est-ce pas?

- Le meilleur de tous! répond Sarah avec chaleur et en
redressant son charmant visage, couvert en ce moment d'une
vive rougeur.

Ses yeux se lèvent vers son interlocutrice, et celle-ci y lit
sans doute quelque chose qui lui fait plaisir; car elle
embrasse de nouveau la jeune fille et dit d'un ton bas et
sérieux, comme se parlant à elle-même:

- Dieu mène tout à bien; confions-lui l'avenir.

- Quand je dis le meilleur, reprend Sarah sans remarquer ces
paroles, je ne vous oublie pas pourtant; mais vous n'êtes même
plus une amie pour moi, chère Madame. Il me semble être votre
enfant.

- Vous avez raison. Je me sens une tendresse maternelle pour
ma chère petite orpheline.

Ce dernier mot amène une expression pénible dans les grands
yeux sombres de Sarah. Elle a appuyé ses deux mains croisées
sur les genoux de sa protectrice et dit avec hésitation:

- Orpheline? Le suis-je? Les années ont beau s'écouler,
j'attends et j'espère toujours.

- Hélas! ma pauvre enfant, vous le savez, toutes les démarches
de Robert demeurent sans résultat. N'ayant aucun indice pour
nous guider, ignorant absolument le lieu de votre naissance,
nous ne trouvons rien. J'en ai peur, il faut vous résigner.
Votre pauvre père est mort sans doute et Dieu l'aura, dans une
vie meilleure, consolé de l'horrible injustice dont il a été
victime dans celle-ci.

- Je ne puis le croire. Je désire tant le retrouver!

Mme Martelac n'insista pas. Elle savait combien, à l'âge de
Sarah, il est difficile d'abandonner une espérance et de
croire que la vie nous refusera la réalisation de nos souhaits
les plus ardents.

A cet instant, la porte s'ouvrit et une jeune femme en deuil
entra dans le salon. Sarah se leva vivement et vint à elle
avec affection.

- Anne, combien vous êtes aimable de braver ce déluge pour
venir nous voir! Vous ressemblez vraiment à la colombe de
l'arche.

La nouvelle venue la regarda, étonnée de cette comparaison:

- Oui, il y a un instant, cette pluie persistante me faisait
penser à la famille de Noé et j'essayais de me rendre compte
des sentiments qu'elle a dû éprouver pendant quarante jours de
réclusion. Venez-vous comme la colombe nous annoncer enfin la
cessation de ce nouveau déluge?

Avec cette facilité d'impressions qui est l'apanage de la
jeunesse, le visage attristé de Sarah a repris à l'arrivée
d'Anne son expression souriante.

- Malheureusement non, dit celle-ci, le ciel est encore tout
noir et ne semble pas disposé à fermer immédiatement ses
cataractes; nous aurons, sans doute, plusieurs heures de pluie
et je ne puis, malgré ma bonne volonté, vous donner aucun
espoir sous ce rapport. Vous êtes donc condamnée à rester
enfermée, à moins que, comme moi, vous n'affrontiez cette
averse et ne vous hasardiez dans la rue malgré les ruisseaux
qui y coulent.

- Mieux vaut rester ici alors, puisque vous avez eu le courage
de venir nous trouver, répond Sarah en amenant la jeune femme
à un fauteuil près de Mme Martelac. Nous profiterons de votre
aimable visite et nous en jouirons en comparant notre sort à
celui des belles-filles de Noé, lesquelles n'avaient pas une
ressource de ce genre pour faire agréablement passer le temps.

S'installant ensuite sur une petite chaise entre Anne et sa
tante, elle demeure comme absorbée devant la beauté de Mme
Tissier, beauté en plein épanouissement et qui emprunte un
éclat adouci au deuil dont elle est revêtue.

Anne, veuve depuis un an ou deux, est revenue habiter avec son
père. Elle n'a point été heureuse au milieu de ce luxe,
ambition de sa jeunesse, et a souvent regretté sa vie simple
mais libre de la province. M. Tissier était un maître sévère
qui la parait comme une idole à laquelle il refusait des
adorateurs; il l'avait tenue dans un isolement absolu par
jalousie et par égoïsme. Etant souffrant et d'humeur
mélancolique, il ne permettait pas à sa femme d'aller chercher
des distractions qu'il ne pouvait pas partager, si innocentes
fussent-elles. Ces quelques années de ménage s'étaient donc
passées pour Anne dans un somptueux appartement dont elle
franchissait rarement le seuil.

Que fût devenue la jeune femme si elle n'eût trouvé aucune
ressource contre l'ennui? Heureusement, si son coeur paraissait
desséché par l'éducation, s'il était resté fermé aux bonnes et
nobles inspirations, si la vanité, prenant la direction de sa
vie, l'avait amenée aux bas calculs auxquels elle avait tout
sacrifié, Anne était bien jeune encore et son esprit était
bien peu formé au moment de son mariage avec M. Tissier.
Celui-ci, homme instruit et grave, s'il n'avait pas su lui
donner le bonheur, avait au moins eu l'avantage de l'élever à
son contact.

Anne était intelligente, et, dans la sévère retraite à
laquelle elle s'était subitement trouvée condamnée, elle avait
réfléchi et avait compris le vide de ses aspirations vers le
plaisir. Souvent, son mari l'avait priée de lui faire la
lecture; elle s'y prêta d'abord à regret, son esprit n'ayant
jamais eu l'habitude de s'arrêter à rien de sérieux; peu à
peu, l'effort qu'elle était obligée de faire pour obéir fut
moins pénible et elle finit par y prendre goût. Ces lectures
variaient de sujets, mais généralement M. Tissier les
choisissait graves et chrétiennes, car il appartenait à une
famille sévèrement attachée à ses devoirs religieux et de
laquelle il conservait pieusement les convictions.

Transportée dans un pareil milieu, la pauvre Anne avait
longtemps pleuré ses illusions et avait, au premier abord,
essayé de se révolter et d'imposer sa légèreté comme une loi
dans la demeure de son mari; elle s'était heurtée à une
volonté ferme de la part de celui-ci et avait dû courber la
tête, regrettant en secret la folie de sa vanité. Puis, un
jour, elle avait eu entre les mains un de ces ouvrages communs
aujourd'hui qui racontent les sublimes dévoûments de quelques
âmes vouées aux oeuvres de charité. Ane avait dévoré le livre;
elle l'avait lu les larmes aux yeux et son âme, non pas morte,
mais endormie, avait secoué son engourdissement. Le
rayonnement de la charité avait renouvelé le miracle du Maître
et réveillé dans son sommeil celle qui paraissait morte aux
yeux de tous. La lumière se levant, elle était venue
docilement vers la lumière.

Qui dira le bien accompli par l'exemple? Et quels ravissements
donneront aux âmes des saints les cris de reconnaissance qui
leur viendront de tous les siècles de la part de ceux
qu'entraîne sur leurs traces le récit de leur vie!

Les côtés sérieux du caractère d'Anne prirent le dessus et la
firent sortir de l'engourdissement où l'avaient assoupie
l'orgueil de sa beauté et l'égoïsme de sa nature. Etonnée
d'abord en découvrant un monde nouveau et dont son éducation
ne lui avait pas laissé soupçonner l'existence, elle demeura
comme aveuglée en face de l'horizon ouvert devant son
intelligence. Puis, quand, jetant les yeux vers sa jeunesse
pour y retrouver ses pensées et ses joies d'autrefois, la
jeune femme se sentit humiliée d'avoir pu se contenter de
pareils enfantillages, elle mesura le chemin parcouru, et
comprit qu'il y a pour l'âme humaine un bonheur plus élevé et
plus complet que l'amusement de la vanité et la distraction
des futilités de la vie.

Quand son mari mourut, Anne abandonna sans regret Paris, où
jadis elle rêvait de briller, et vint retrouver son père à
Poitiers; l'immense fortune que lui avait léguée M. Tissier
lui permit à son tour de faire du bien.

Sarah l'a souvent vue agenouillée à une messe matinale et
priant avec ferveur; la jeune fille s'est prise d'amitié pour
la belle et riche veuve, dont la vie semble désormais
consacrée à la charité. Jamais, avant son mariage, Anne
n'avait songé à se rapprocher de Dieu. L'imagination pleine de
vanités, elle se contentait d'une religion superficielle. La
Providence l'avait attendue au désenchantement éprouvé dans
cette union et elle était devenue sérieuse et chrétienne, tout
en conservant une teinte attristée, suite de la déception
subie par sa jeunesse.

- Ne soyez jamais ambitieuse, avait-elle dit un jour à Sarah.
La fortune ne suffit pas au bonheur.

- N'avez-vous pas été heureuse, vous? demanda la jeune fille.

Anne soupira et dit avec regret:

- J'aurais pu l'être!

Quel souvenir avait alors mis des larmes dans les beaux yeux
qui se détournaient pour les cacher?

Sarah n'osa questionner. Elle était bien enfant encore pour
être la confidente de la jeune veuve, et, tout en lui donnant
une sincère affection, la petite-fille de Nicolas Larousse se
sentait parfois un peu intimidée en face de cette grande et
belle personne, plus âgée qu'elle de plusieurs années.

- Savez-vous ce que je pense? dit-elle un peu après le départ
d'Anne, quand celle-ci, voyant la pluie cesser un instant, en
profita pour quitter sa tante et son amie.

La jeune fille, laissant retomber le rideau quelle avait
soulevé pour regarder dans la rue, se tournait vers Mme
Martelac.

- Je ne sais, petite, dit la vieille dame. Ce doivent être des
choses bien graves, car, depuis le départ d'Anne, vous
paraissez absorbée dans de sérieuses réflexions.

- Très graves, en effet! repartit Sarah en secouant le tête.
Il s'agit de l'avenir.

- Ah! seriez-vous prophète?

- Peut-être! En ceci, du moins.

- Vous m'intriguez. Et dites-moi, je vous prie, ce que
découvre dans l'avenir votre jeune sagesse?

- Eh bien! Anne et le docteur se marieront, vous verrez.

- Chacun séparément, je le crois, répondit la mère de Robert
en souriant; je l'espère pour mon fils, et Anne est jeune,
riche et belle, cela en fera tout naturellement un parti très
recherché.

- Non, pas séparément, mais ensemble!

La figure de Sarah avait une singulière expression, tandis
qu'elle accentuait ces derniers mots; elle souriait, mais ses
yeux, incapables de tromper, démentaient ce sourire.

- Pourquoi cela? demanda Mme Martelac.

- Elle est si belle!

La jeune fille ajouta en se rapprochant:

- Le croyez-vous?

Son interlocutrice arrêta un instant son travail pour la
regarder et demanda:

- En seriez-vous contente?

Sarah rougit, hésita un instant et tourna brusquement la tête
en disant:

- Pourquoi non? Je souhaite de tout mon coeur qu'il soit
heureux.



CHAPITRE XVIII


Anne et Sarah reviennent ensemble de la messe; la jeune femme
ramène sa petite amie jusqu'au seuil de la maison de Mme
Martelac, et elles s'arrêtent toutes les deux au bas du
perron.

- Entrez-vous un instant? demande Sarah.

- Non, merci, j'ai deux personnes à voir ce matin, je leur ai
promis ma visite et je tiens à ne pas leur manquer de parole.

- Ce sont des pauvres? Je suis sûre d'avoir deviné, n'est-ce
pas? Toutes vos matinées se passent ainsi à distribuer vos
aumônes; sans compter celles que vous répandez par des mains
amies! Aussi, la supérieure de nos Soeurs parle de vous avec
enthousiasme, car depuis votre retour au pays elle peut, grâce
à votre générosité, secourir largement ses clients.

- Il m'est si facile maintenant de lui aider [sic] à faire du
bien! répond Anne en rougissant. Ce n'était, pourtant, guère
le but que j'ambitionnais jadis en désirant une grande
fortune! ajouta-t-elle avec un peu de mélancolie.

- Le bon Dieu se sert de tous les moyens pour nous amener à
Lui.

- Oui. Il m'a fait comprendre la folie de mon amour pour le
luxe, et en voyant de près certaines misères, j'ai honte
d'avoir, pendant quelques années, sacrifié tant d'argent à
cette passion dont j'étais esclave.

- Vous rachetez cela aujourd'hui.

- J'essaie! dit Anne en souriant. Allons, je vous quitte, j'ai
à peine le temps de faire mes deux courses avant le déjeuner
de mon père.

- Vous verra-t-on tantôt?

- Je ne pense pas, je veux finir un travail pressé et ne
sortirai probablement pas. Adieu.

Sarah serre la main que lui tend son amie; elle monte le
perron et élève le bras vers la sonnette, quand tout à coup,
se souvenant d'avoir oublié quelque chose, elle se retourne
vivement et fait un petit appel. Anne, à peine éloignée de
quelques pas, revient aussitôt.

- J'oubliais de vous dire que M. Hilleret vous fait présenter
ses hommages.

- M. Hilleret?

Anne rougit en prononçant ce nom, mais Sarah continue sans le
remarquer:

- Il a écrit à Mme Martelac et lui parle de vous.

- Que dit-il?

Les beaux yeux de la jeune veuve se lèvent avec intérêt vers
celle qu'elle interroge. Cette dernière, placée sur la marche
la plus élevée du perron, se penche sur la rampe, au pied de
laquelle Anne s'est approchée, et elles parlent à voix basse,
car la rue est en mouvement. Les enfants s'y ébattent en toute
liberté et les femmes des ouvriers vont et viennent, les unes
afin de les ressaisir pour procéder à leur toilette, les
autres pour entourer les petites charrettes des marchands et
acheter, après un long marchandage, les denrées nécessaires à
la vie de chaque jour.

- Il semble s'intéresser vivement à vous et demande beaucoup
de détails sur votre nouvelle existence depuis votre veuvage.
Mme Martelac vous racontera cela à votre prochaine visite.
Peut-être même ai-je fait une indiscrétion en vous en parlant
la première. Voilà ce que c'est que la beauté! reprend la
jeune fille en riant; elle laisse des souvenirs ineffaçables.
Il ne vous a pas vue depuis cinq ou six ans et il se souvient
si bien de vous!

- Simple curiosité! dit Mme Tissier en affectant
l'indifférence.

- Qui sait?

Sarah dit ce mot uniquement pour taquiner son amie, car elle
attache peu d'importance à l'intérêt manifesté par Jacques
Hilleret et associe toujours dans sa pensée la vie de la belle
veuve avec celle du docteur.

Anne secoue la tête en souriant, et le bruit de la rue
devenant assourdissant, grâce à un embarras de charrettes dont
les conducteurs s'injurient et se disputent, à la grande joie
des commères accourues sur le seuil de leurs portes pour
assister à ce tapage, elle serre de nouveau la main de Sarah
et reprend sa marche. Son front est baissé; à travers le petit
voile de tulle bordé de crêpe qui couvre son visage, on peut
lire sur ses traits une expression sérieuse et un peu triste,
en rapport avec sa toilette de deuil. Pourtant, quelque chose
s'est réveillé dans son coeur, un souvenir, un espoir de ses
vingt ans. Elle se demande si, par hasard, la vie, dans ses
changements rapides, ne pourrait ramener à sa portée le
bonheur entrevu autrefois.

Elle est veuve depuis deux années, et la pensée d'un mari pour
lequel elle n'a jamais dû éprouver aucun amour ne saurait
l'empêcher de songer parfois à une vision de sa jeunesse,
vision trop promptement évanouie, sympathie à peine ébauchée
et brusquement brisée sans qu'Anne en ait alors deviné le
véritable motif.

Tout en songeant ainsi, Anne marchait. Elle releva la tête en
passant devant une chapelle, dont la porte grande ouverte
laissait apercevoir l'autel avec ses cierges allumés. Derrière
l'autel, le soleil embrasait un vitrail enchâssé dans une
fenêtre étroite et haute et jetait ses rayons dans le calme
recueilli du lieu saint. On disait une messe, et de rares
fidèles, disséminés dans la nef, inclinaient la tête avec
piété. La petite cloche de l'enfant de choeur résonna, et,
poussée par un mouvement instinctif, Anne répondit à son appel
en entrant dans l'église.

Là, elle s'agenouilla un instant, et, la tête dans ses mains,
elle s'abandonna à Celui qu'elle avait appris à connaître et
dont l'amour trace paternellement la voie devant chacune de
ses créatures.

Dans l'après-midi, malgré ce qu'elle avait dit à Sarah, Mme
Tissier vint voir sa tante. Elle prétexta la beauté de la
température l'invitant à sortir pour s'expliquer à elle-même
ce changement dans ses projets et remit à un autre jour à
terminer le travail pressé dont elle avait parlé à son amie.
Celle-ci, n'attendant pas sa visite, venait de sortir avec
Catherine au moment où elle arriva chez Mme Martelac. La mère
du docteur était donc seule, et, au fond, sa nièce en éprouva
une sorte de contentement, préférant recevoir les commissions
de Jacques Hilleret sans sentir le regard intelligent de Sarah
arrêté sur son visage.

Les deux femmes causèrent un moment de choses indifférentes,
et Anne se garda bien d'aborder le sujet auquel elle pensait
depuis le matin.

Etait-ce simple curiosité si elle avait tenu à s'assurer au
plus tôt de ce que Jacques Hilleret disait à son sujet? Non,
sans doute, car elle tressaillit et rougit comme un enfant
quand sa tante lui dit tout à coup:

- Anne, te rappelles-tu M. Hilleret?

- Certainement, ma tante. C'était l'ami de Robert.

- Et peut-être un peu le tien?

- Peut-être oui, répondit Mme Tissier en souriant. Du moins,
il s'en fallait bien peu qu'il le devînt quand il se décida
subitement à permuter pour aller en Algérie.

- Sa résolution fut prompte, en effet, et généreusement
exécutée.

- Se plaît-il un peu là-bas?

- Hum! Se plaire? Je ne sais pas si le pauvre garçon s'y est
jamais beaucoup plu!

- Alors, pourquoi ne demande-t-il pas à rentrer en France?

Mme Martelac regarda un instant sa nièce et répondit:

- Il ne demanderait, sans doute, pas mieux que de faire des
démarches pour revenir si...

- Si? reprit la jeune femme en se penchant vers elle.

- Eh bien! si on l'y invitait sérieusement et s'il pouvait
espérer voir se renouer une sympathie qu'il a dû fuir
autrefois.

Mme Tissier appuya son beau front sur sa main, réfléchit
quelques minutes et finit par dire:

- Ma tante, je n'ai rien à vous cacher. Vous avez deviné et
mieux compris que moi alors le sentiment éclos dans mon âme.
J'étais trop légère à ce moment-là pour apprécier la
délicatesse des sentiments de M. Hilleret, et je ne vis
d'autre remède à ma déception que de m'étourdir dans l'éclat
de la fortune. Pourtant, le sentiment par lequel j'étais
attirée eût pu m'épargner des regrets et j'eusse été meilleure
si j'avais eu le temps de m'y laisser aller. Mais M. Hilleret
le partageait-il sérieusement?

- Cela est à croire, mon enfant. Tu ne saurais douter d'un
amour qui a survécu à une longue absence? D'ailleurs, voici la
meilleure preuve de la fidélité de ce souvenir.

Mme Martelac déplia la lettre de Jacques, demeurée sur la
table près d'elle, et montra à sa nièce un passage qu'elle
s'était abstenue de lire devant Sarah:

"Dites-moi si Robert aime encore sa cousine, chère Madame?
D'après ses rares lettres, il me semble avoir oublié peu à peu
la déception de sa jeunesse. Pourtant, elle est si belle! Et
je crois que son cher cousin, malgré sa grande intelligence,
ne se rendait pas un compte exact de la richesse de cette
nature un peu déprimée peut-être par l'éducation, mais
susceptible de subir une meilleure influence. Il me semble
difficile de l'oublier, et maintenant que je la sais veuve,
j'y pense souvent. Mais c'est folie, n'est-ce pas? Et elle-même
a sûrement oublié le jeune officier jadis si disposé à
l'aimer follement!"

Anne parcourut ces lignes et son visage laissa parfaitement
lire à Mme Martelac la joyeuse surprise éprouvée par elle.

- Robert est guéri, dit-elle, et je le méritais. Je n'étais
pas digne de lui.

- Mais son ami semble ne pas être guéri, lui, et paraît ne pas
désirer de l'être. Tu connais ses qualités?

- Oui, Robert l'estime et si je n'ai pas su apprécier les
avantages supérieurs de mon cousin, du moins j'ai pleine
confiance dans son jugement.

- Alors quelle réponse dois-je faire?

Anne se leva comme pour partir et dit avec un peu d'embarras:

- Probablement, s'il prenait un congé pour revenir en France,
il ne repartirait pas seul.

- M'autorises-tu à lui donner cet espoir? Sa fortune n'est
plus à comparer avec la tienne, fit observer Mme Martelac,
croyant devoir faire réfléchir sa nièce.

- Oh! la fortune! répondit celle-ci avec une expression
triste, je ne l'apprécie plus autant qu'autrefois! Et elle
pèsera bien peu dans ma décision!

- Je puis donc lui écrire de demander un congé?

- Après tout, oui, dit Anne en hésitant. J'ai éprouvé un vrai
regret quand il a quitté la ville et je n'ai eu à l'égard de
personne autre au monde un sentiment analogue.

- Il était alors conduit par un scrupule de délicatesse et ne
voulait pas aller sur les brisées de Robert, dont il
connaissait l'amour pour toi.

Anne était pensive. Elle tendit la main à sa tante et dit:

- Oui, dans mon enfance, il y avait eu des projets formés dans
notre famille et j'ai été coupable vis-à-vis de Robert. Mais
il était trop parfait pour moi, et Dieu, dans sa miséricorde,
s'est servi de mon orgueil lui-même pour m'amener à une vie
plus sérieuse. Je souhaite à mon cousin une compagne digne de
lui.



CHAPITRE XIX


- Docteur, que pensez-vous de votre malade?

Cette question était posée par le malade lui-même et ses yeux
anxieux interrogeaient au moins autant que ses lèvres le
visage de celui auquel il s'adressait.

- Oh! ce n'est pas que je regrette la vie, croyez-le!

- Et quand vous la regretteriez? répondit gravement Robert,
car c'était lui qui se tenait près du lit. N'est-elle pas un
grand bienfait de Celui auquel nous la devons?

Son regard, empreint d'une immense compassion, s'était arrêté
sur les yeux bleus du malade.

- Un bienfait! répondit celui-ci. Oui, pour certains, mais pas
pour tous. Pas pour ceux qui n'ont à attendre d'elle que la
douleur.

- Même alors, elle l'est. Expiation ou épreuve, nous n'avons
pas le droit de la maudire.

Le malade se souleva:

- Vous êtes chrétien, docteur?

- Oui, du fond du coeur! répondit énergiquement Robert.

Son interlocuteur le regarda un instant en silence; puis il
dit:

- Vous êtes heureux de l'être. Peut-être est-ce là une force.

- La seule que nous puissions avoir ici-bas!

- Mais qu'il ne dépend pas de nous d'obtenir, ajouta le malade
en retombant épuisé sur son lit.

Son visage émacié portait l'empreinte d'une lassitude
profonde, d'un abandon moral si grand qu'il avait atteint les
sources de la vie physique elle-même. Une respiration
haletante soulevait d'un mouvement pressé et inégal sa
poitrine creuse et ses yeux enfoncés dans leurs orbites
semblaient fatigués par la clarté venue de la fenêtre placée
en face du lit. Ses paupières se baissaient comme si la mort
fût déjà arrivée et une teinte jaune qui avait envahi ses
tempes et s'étendait sur toute la face, augmentait l'illusion.

De quoi mourait cet homme? Nul autour de lui n'eût pu le dire.

Dans la maison qu'il habitait, maison de chétive apparence et
où il occupait une seule chambre, on ne savait rien de son
passé. Il vivait simplement, peut-être même humblement dans
son intérieur; mais personne n'eût osé essayer de s'en
assurer, car il tenait tout le monde à distance.

On savait seulement qu'il écrivait sous un pseudonyme dans
différentes revues; encore était-il probablement sans grand
bénéfice, car on ne le voyait jamais se permettre aucune
dépense inutile. Il était jeune encore, d'aspect distingué et
d'une apparence qui eût éloigné toute relation vulgaire.
Depuis une quinzaine de jours, il était malade et sa demeure
se trouvant voisine de celle du docteur Martelac, celui-ci
avait été appelé près de lui. Sa maladie déroutait la science
de Robert. Elle attirait, non pas sa curiosité car il
respectait l'intime secret de la conscience humaine, mais une
sympathique commisération de sa part. Il se demandait quel mal
moral éteignait l'énergie dans cette âme et épuisait ce
courage.

Dans une relation de voyage à la Nouvelle Grenade Elisée
Reclus raconte que "pendant la construction du chemin de fer
qui réunit Aspinwall à Panama, une terrible mortalité décimait
les milliers d'ouvriers entraînés là par la promesse d'une
paie très élevée. Ils travaillaient souvent dans la vase
brûlante et fétide des marécages à scier les troncs des
palétuviers, à enfoncer des pilotis dans la boue, à charrier
du sable et des cailloux dans l'air corrompu. Au plus fort de
l'épidémie, une multitude de Chinois, attirés là par l'appât
du gain et frappés de désespoir en voyant leurs compagnons
mourir par centaines, alla s'asseoir à la chute du jour sur
les sables de la baie de Panama, qu'avaient abandonnés depuis
quelques heures les flots de la marée. Silencieux, terribles,
regardant à l'Occident le soleil qui se couchait au-dessus de
leur patrie lointaine, ils attendirent ainsi que le flot
remontât. Bientôt, en effet, les vagues revinrent
tourbillonner sur les sables de la plage et les malheureux se
laissèrent engloutir sans pousser un cri de détresse."

Le malade près duquel Robert avait été appelé semblait comme
ces infortunés toucher à cette heure où le désespoir reste
maître des âmes abandonnées à elles-mêmes. Il laissait le flot
mortel envahir son coeur et tarir lentement, mais sûrement, sa
vie.

Le docteur n'avait pas répondu à la dernière parole de son
client. Sa consultation était terminée et pourtant, il restait
là, hésitant, sentant cet homme livré à ce désespoir sans
remède et ne sachant comment offrir son aide.

- Vous êtes bien isolé dans cette chambre, dit-il enfin.
Voulez-vous que je vous envoie une garde?

Un pénible sourire passa sur les traits amaigris du malade,
ses paupières se relevèrent.

- Une garde? Non, merci, je n'ai plus besoin de personne.

Et comme s'il eût craint en rejetant cette offre de blesser
celui qui la lui faisait, il ajouta avec une expression
d'excuse:

- Je suis habitué à ma solitude et je l'aime. J'ai appris à
supporter même ces longues heures de la nuit où, bercé entre
la veille et le sommeil que je n'atteins jamais, je parviens
parfois à oublier le présent qu'aucun mouvement humain ne me
rappelle. Dans la journée, une voisine s'est chargée des soins
nécessaires et vient de temps en temps me donner ce qu'il me
faut.

- Avez-vous quelque membre de votre famille que l'on peut
prévenir de votre état?

Le malade répondit en rougissant:

- Aucun: je n'ai ni famille ni amis.

Il y avait une si douloureuse amertume dans la façon dont
furent prononcées ces paroles que Robert lui tendit
spontanément la main en disant:

- Croyez-le, il n'y a aucune curiosité de ma part à insister
ainsi. L'isolement est difficile à supporter quand on souffre,
c'est pourquoi je voudrais qu'il fût en mon pouvoir de vous
l'épargner.

- Je ne doute nullement du motif de vos questions et je vous
en suis reconnaissant, docteur; mais vous ne pouvez rien
contre le mur infranchissable qui me sépare de mes semblables!

- En êtes-vous sûr?

- Non, rien! reprit doucement l'infortuné.

- Vous n'avez pas d'amis, dites-vous? répliqua Robert ému. Si
vous voulez m'accorder ce titre, je suis prêt à l'accepter.

- Vous connaissez à peine celui auquel vous faites une si
généreuse proposition.

- C'est vrai; mais vous souffrez, et toute créature humaine a
droit, dans le malheur, à notre sympathie. D'ailleurs, je vous
observe depuis ces quinze jours, et j'ai peine à croire que
vous soyez indigne de l'estime et de l'attachement de vos
semblables.

Robert avait fixé son regard sur le visage de son
interlocuteur; celui-ci parut touché et répondit:

- Merci. Que ce Dieu auquel vous croyez vous récompense d'une
telle parole! Vous ignorez quel bien elle me fait!

- Si vous avez besoin d'un service, comptez sur moi.

Le malade serra avec effusion la main du jeune Martelac.

- Je l'ai bien compris: votre âme est généreuse et loyale
autant qu'il est donné de l'être à une âme humaine! Vous êtes
jeune, mais votre profession vous a apporté plus d'expérience
qu'on n'en a d'ordinaire à votre âge, et, par un privilège
bien rare, cette expérience n'a pas défloré la noblesse de
votre nature, comme il arrive à ceux qui heurtent trop souvent
les misères morales et corporelles de l'humanité. Je vous ai
vu à l'oeuvre depuis ces quinze jours, et je sais avec quel
dévoûment vous traitez, non seulement le corps, mais l'âme de
vos malades. Oh! si vous saviez!

Il avait laissé retomber la main de Robert et croisait les
siennes avec abattement.

-Vous niez que nous ayons le droit de maudire la vie? reprit-il
tout à coup. Quand elle torture notre âme et l'étreint dans
un cercle infranchissable d'humiliantes douleurs, nous
n'aurions pas le droit d'appeler la délivrance? Quand elle
jette les lambeaux de notre coeur sur la voie que nous
parcourons, nous devrions adorer la Puissance capable
d'ordonner un si odieux martyre? Il nous faudrait courber le
front sous ce joug honteux sans sentir un impérieux besoin de
révolte pour soulever un pareil fardeau? Est-ce à une âme
humaine ou à une brute inconsciente qu'on impose ce devoir?

Les yeux du malade brillaient; son visage sortait de la
torpeur, et ses traits s'étaient empreints d'une amère ironie.

Le docteur, au lieu de le quitter comme il en avait eu
l'intention, s'assit sur le siège placé près du lit et
attendit en silence que cette émotion se calmât. Puis,
doucement, il appuya sa main sur celle qui s'agitait
fiévreusement sous la couverture.

- Que Dieu vous pardonne de telles paroles! dit-il. Votre
martyre a dû, en effet, être bien terrible pour vous inspirer
ces pensées, et toute la compatissante pitié de l'humanité
passerait comme un flot inutile sur votre coeur révolté si la
lumière d'en haut ne vient vous éclairer miséricordieusement.
Le joug de Celui qui dirige notre vie, loin d'être un joug
honteux, est noble, au contraire, et notre honneur est de
pouvoir nous y soumettre volontairement. La grandeur de notre
âme consiste à s'élever au-dessus des tortures dont vous
parlez. La brute inconsciente, atteinte par la souffrance, se
couche et meurt, incapable d'en triompher; mais l'âme humaine
peut, d'un bond, s'élancer au-delà de cette vie douloureuse.
Elle a pour perspective consolante l'éternité, près de
laquelle disparaissent nos souffrances d'un jour.

Il se fit un silence entre les deux hommes.

Quelles pensées pesaient sur le coeur et sur l'intelligence du
malade? Robert l'ignorait, mais il n'osa parler davantage; sa
foi profonde avait jeté des accents convaincus devant les
paroles révoltées qu'il venait d'entendre. A présent, il se
taisait; car, il le sentait, il se faisait dans ce coeur un
travail de déchirement, et il allait jeter au dehors un cri de
détresse d'autant plus ardent que, depuis de longues années
sans doute, il s'était renfermé en lui-même. L'isolement
absolu dans lequel vivait le malade en faisait foi; aucun
amour, aucune pitié même, n'avait adouci son supplice, et
jamais il n'avait, en se versant dans un autre coeur, trouvé un
soulagement à ses maux.

Mais l'heure de la confiance était venue, et, sous l'empire de
la charitable compassion qu'on lui témoignait, il paraissait
disposé à se détendre et à s'ouvrir.

- Docteur, votre vie est bien occupée, et chaque heure de vos
journées est prise par l'accomplissement d'un devoir.
Pourtant, j'ose vous demander de me consacrer un moment.

Le malade s'était redressé et regardait Robert en face.
Certes, la pâleur moite de son front, ses tempes jaunies et
creusées et la teinte terreuse de son teint, attestaient les
ravages de la maladie; mais il semblait galvanisé par ses
souvenirs et par le subit désir de se confier.

- Vous m'écouterez, n'est-ce pas?

- Je suis tout disposé à vous entendre, répondit le jeune
Martelac, et vous ne sauriez douter de l'intérêt profond avec
lequel je le ferai.

- Quand vous saurez tout, lorsque le douloureux mystère de ma
vie vous sera révélé, vous comprendrez que la révolte soit
entrée dans mon coeur; car mes fautes n'avaient aucune
proportion avec l'expiation dont elles ont été suivies, et ce
que vous appelez la justice de Dieu s'est appesanti sur moi
d'une manière terrible.

- Vous oubliez que, sur cette terre, cette justice est
conduite par l'amour, dit doucement Robert.

Le malade secoua la tête avec un geste de doute. Il était pour
le moment incapable de comprendre et d'accepter une vérité si
dure à ceux qui souffrent sans lever les yeux vers le ciel.

Redressé sur son lit, ses regards fixés sur le docteur, comme
pour suivre dans sa physionomie l'impression causée par son
récit, il commença, lentement d'abord, comme s'il eût eu peine
à renverser la dernière digue élevée par son orgueil,
l'histoire de sa vie.

Peu à peu, se laissant entraîner par l'intérêt évident
rencontré dans son auditeur, il en vint à exprimer avec une
ardente éloquence les souffrances auxquelles il était en proie
depuis plusieurs années.



CHAPITRE XX


- Je me nomme Alain de La Croix-Morgan. J'appartiens à une
ancienne famille du midi, dont quelques membres vivent encore
et m'ont à jamais rayé de l'arbre généalogique, auquel mon nom
ne saurait apporter que le déshonneur. Ils me croient mort, du
reste, et se félicitent du silence fait autour de moi depuis
de longues années.

La noblesse de ma famille remonte aux temps les plus reculés
et se justifia, de génération en génération, par des actes
glorieux qui prirent place dans l'histoire de notre pays. Si
la vanité des distinctions humaines se retrouve au-delà du
tombeau, et si les actions d'éclat gardent aux morts l'honneur
tel que nous l'entendons ici-bas, mes ancêtres eussent dû
tressaillir dans leur poussière et se lever comme une légion
de héros pour foudroyer les misérables qui traînèrent
injustement leur descendant dans les humiliations d'une cour
d'assises.

Mais les siècles s'écoulent, indifférents pour ceux qui les
suivent, et le bruit fait autour de mon nom ne réveilla aucune
courageuse protestation de la part de mes parents, morts ou
vivants. Le seul effort fait par ces derniers tendit à obtenir
que le silence se fît le plus promptement possible sur moi,
aussitôt après ma condamnation.

Riche et libre de bonne heure, par suite de la mort de mon
père et de ma mère, dont j'étais l'unique enfant, l'histoire
de ma jeunesse fut celle de beaucoup de jeunes gens trop tôt
livrés à eux-mêmes. J'abusai promptement de ma situation, et,
en peu de temps, j'eus dissipé la fortune laissée par mes
parents. Obligé alors de chercher des moyens d'existence,
j'obtins une position dans une banque importante dont le chef
avait autrefois reçu quelques services de mon père. Grâce à ce
souvenir et par égard pour le nom honorable que je portais, il
voulut bien fermer les yeux sur les folies par lesquelles j'en
étais arrivé à me réduire moi-même à la pauvreté et sur les
habitudes légères auxquelles j'étais abandonné.

Je dois le dire, une fois accueilli par lui, il n'eut guère de
reproches à me faire, et, sans être un modèle de travail et
d'exactitude, je sus me montrer fidèle aux résolutions que
j'avais prises. Si rien n'était venu me détourner de cette
voie, peut-être eussé-je remonté peu à peu le courant. Je puis
au moins l'affirmer, je fusse reste gentilhomme dans mon
humble condition, et mon nom fût demeuré intact. Mais qui peut
connaître et éviter l'écueil auquel doit se heurter sa vie?
Nous marchons en aveugles, et seuls ceux qui, comme vous,
docteur, croient à une direction venue d'en haut et
s'abandonnent à elle, sont en sécurité, puisqu'ils sont
convaincus que tout en ce monde arrive pour leur plus grand
bien!

Malheureusement, un de mes anciens amis, me voyant dans une
position si différente de celle dans laquelle j'avais été
élevé, eut la malencontreuse idée de me marier avec une riche
héritière d'infime naissance, et dont la fortune devait, ainsi
qu'il est d'usage de le dire, redorer mon blason. Cet ami,
compagnon de ma jeunesse, avait partagé mes folies et souvent
les avait encouragées; je l'avais connu au collège, où j'ai
passé quelques années, et il avait pris sur moi un ascendant
auquel je dois certainement la mauvaise direction de ma vie.
D'une classe inférieure à la mienne et d'ailleurs en contact
fréquent avec tous ceux qui exploitent les jeunes gens vicieux
ou désoeuvrés, il avait des relations dans un monde auquel
j'étais étranger; sans souci de ma dignité et de mon bonheur,
ce fut là qu'il me chercha une compagne.

Je le laissai agir avec une insouciance coupable; car, il faut
l'avouer, mes principes étaient peu profonds; mes idées sur le
mariage et sur les devoirs qu'il impose se ressentaient de mon
éducation superficielle et n'avaient rien de sérieux. Je vis
seulement dans l'union qu'on me proposait un moyen de
reconquérir ma position indépendante.

Comment Nicolas Larousse a-t-il consenti à me donner sa fille?
Comment elle-même se décida-t-elle à épouser un jeune homme
qui ne possédait absolument plus rien? Voilà deux questions
auxquelles je n'ai jamais pu donner une réponse satisfaisante.
Le père fit, je crois, longtemps opposition à notre mariage,
mais Marguerite, dont l'avarice était sans doute, par suite de
sa jeunesse, moins profonde, céda peut-être à un mouvement de
vanité dont elle se repentit promptement et finit par obtenir
le consentement dont elle avait besoin.

Je soupçonne l'ami qui avait eu la pensée de cette union
d'avoir eu beaucoup de peine à la mener à bonne fin, espérant
lui-même en tirer profit si je parvenais à me rendre maître de
la fortune de Nicolas. Pour ma part, je demeurai étranger à
ses manoeuvres, me contentant de donner mon nom à une jeune
fille inconnue, mais fort belle, je dois le dire, et au fond,
méprisant le bonhomme auquel je faisais, à mon avis, un très
grand honneur en consentant à devenir son gendre.

J'épousai donc Marguerite Larousse, fille d'un marchand
d'antiquités qui vivait misérablement, mais possédait une
fortune considérable, cachée soigneusement aux yeux du public
par son avarice. Un hasard avait mis mon ami au courant de
cette situation et lui avait suggéré l'idée de me proposer ce
mariage.

Au nom de Nicolas Larousse, le docteur avait tressailli; mais
ce mouvement échappa au malade, absorbé par son récit.

- Votre beau-père n'avait-il pas d'autres enfants que Mme de
la Croix-Morgan? Demanda Robert.

- Ne l'appelez pas ainsi! dit vivement son interlocuteur. La
plus grande faute de ma vie a été d'introduire cette femme
dans une famille dont elle était indigne de faire partie.
J'aurais pu en me mariant ainsi au hasard tomber sur une de
ces douces créatures, aimantes et dévouées, comme on en
rencontre parfois dans les plus pauvres milieux. Ce fut tout
le contraire et je puis difficilement pardonner à la fille de
Nicolas l'attitude prise par elle à l'égard de celui qu'elle
avait accepté pour époux. Elle-même, du reste, a renoncé à
porter mon nom.

Il y avait un profond ressentiment dans la façon dont furent
prononcées ces paroles.

- Mais je me laisse emporter par mes souvenirs, reprit-il.
Vous me demandez si cette femme était la fille unique de
Nicolas? Non, il avait un fils, paraît-il. Ce fils avait
quitté le pays depuis longtemps, après une jeunesse orageuse
et de nombreuses disputes avec son père. N'entendant plus
parler de lui, on le croyait mort et Marguerite était
considérée comme devant être l'unique héritière du marchand
d'antiquités.

- Comment s'appelait ce jeune homme?

- Marc, je crois. Je ne l'ai jamais vu et on n'en parlait
jamais devant moi. Fort probablement, il repose depuis
longtemps dans sa tombe.

Le docteur secoua la tête sans faire aucune réflexion; il
remettait à plus tard les explications.

- Les préliminaires du mariage furent pénibles pour moi,
continua le malade, sans se préoccuper des questions de
Robert; mais décidé à ajouter cette folie à toutes celles que
j'avais déjà faites, je pris mon parti de tout subir, espérant
jouir plus tard du fruit de mon odieux calcul en devenant
maître de la fortune de mon beau-père.

Tenez, docteur, vous devez me mépriser quand je vous montre
ainsi à nu la misérable faiblesse de mon âme, capable, pour un
peu d'or et de jouissances matérielles, de sacrifier sa
dignité et ses plus nobles sentiments. Des années de malsains
plaisirs et de honteuse liberté avaient amoncelé les ténèbres
autour de moi et il a fallu un coup terrible pour dissiper ces
nuages et me faire sortir d'un abaissement pour lequel je
n'étais pas né.

J'avais compté sans Nicolas et sans sa fille, digne élève de
son père; ils surent m'enlever le bénéfice que j'attendais de
cette union. Ma femme n'avait et ne pouvait avoir avec moi
aucune affinité de goûts et d'idées; nos éducations avaient
été trop dissemblables. De plus, elle était dure, impérieuse,
et tenait de son père des habitudes dont l'âpre économie
creusait un abîme entre nous et révoltait tous mes instincts.
Nicolas refusa absolument de se défaire en notre faveur d'une
partie, si minime qu'elle fût, de sa fortune et grâce à cette
avarice, je ne retirai aucun avantage de la triste alliance à
laquelle je m'étais abaissé.

Mon ami, chargé de régler toutes les questions concernant mon
mariage, avait stipulé que M. Larousse donnerait une dot à sa
fille; mais à l'instigation de celle-ci et dans la crainte de
me voir dissiper la somme convenue pour cela, mon beau-père ne
lui donna jamais cet argent et il me restait assez de fierté
pour renoncer à la réclamer, puisque ma femme elle-même
désirait la laisser aux mains de son père. La seule chose
faite pour nous par ce dernier fut de nous recevoir chez lui
pendant les quelques années que je passai avec sa fille.

Ai-je besoin de vous dire combien l'existence entre ces deux
êtres grossiers et avares me devint promptement intolérable?
Je maudis souvent l'inepte insouciance avec laquelle j'avais
consenti à nouer de pareils liens et à peine avais-je eu le
temps d'apprécier le naturel de Marguerite, que j'éprouvai
pour elle un éloignement surpassé seulement par l'aversion
qu'elle ne tarda pas à me témoigner. Il me vint souvent l'idée
de la fuir afin de m'épargner le supplice de vivre entre elle
et son père. Que n'ai-je alors suivi cette tentation!

J'avais conservé ma place dans la banque et me rendais chaque
matin à mon bureau, où je passais la plus grande partie de mes
journées. Le temps employé à ce travail abrutissant, entre les
chiffres et les paperasses, était alors le meilleur de mon
existence. Sans prendre un goût réel pour de semblables
occupations, je ne manquais jamais d'y consacrer les heures
convenues avec le chef de la maison et il n'avait aucun sujet
de m'adresser des reproches. Enfin, rendu un peu taciturne par
mes ennuis domestiques, j'avais abandonné les compagnons de
mes plaisirs passés et je _m'étais rangé_, comme on dit, bien
que M. Larousse et sa fille, sans doute pour se fournir à
eux-mêmes un prétexte de haine, affectassent de me croire livré
comme auparavant aux égarements de ma jeunesse.

Un matin, le chef de la banque dans laquelle j'étais employé
m'ayant demandé un travail pressé, je me levai de bonne heure
et sortis pour me rendre à mon bureau avant que personne dans
la maison de mon beau-père n'eût quitté sa chambre.

Lorsque je revins deux heures plus tard, ma femme, ouvrant
brusquement la porte d'une pièce dans laquelle elle était à
mon entrée, se précipita au-devant de moi; comme une furie,
elle m'accueillit par des injures et des reproches sanglants
auxquels je ne compris rien tant ils me semblaient étranges.

- Misérable assassin! s'écria-t-elle. Comment osez-vous
reparaître dans cette maison? Votre crime ne restera pas
impuni, croyez-le, et si Dieu n'a pas permis qu'il fût
consommé, vous irez du moins l'expier pendant des années qui
nous délivreront de vous!

Je la crus atteinte de folie en l'entendant parler ainsi et la
regardai avec effroi; au lieu de m'emporter à mon tour comme
j'avais le tort de le faire parfois à son égard, je la pris
doucement par le bras et l'écartai de mon chemin afin d'entrer
dans la chambre dans laquelle je savais trouver Nicolas.
J'avais l'intention de lui demander l'explication de la
conduite de sa fille. Mais quelle ne fut pas ma stupéfaction?
Mon beau-père était étendu sur un lit, la tête bandée, entouré
du docteur et de plusieurs hommes que je reconnus pour faire
partie de ce qu'on appelle "la justice" et qui pour moi devait
se montrer si injuste. Il était pâle et encore en proie à
l'épouvante éprouvée pendant la nuit.

A mon aspect, il ferma les yeux avec terreur et j'eus un
frisson inconscient en voyant les regards de ceux qui
l'entouraient se fixer sur moi.

- C'est lui! murmura-t-il sans oser me regarder de nouveau.

Au moment où je vous parle, je revois cette scène, il me
semble, cette chambre un peu sombre dans laquelle on avait
transporté le blessé à la hâte, ces hommes sévères et méfiants
par état, attendant dans un pesant silence la terrible
révélation. Les siècles passeraient sur ma mémoire sans
emporter dans leurs brouillards l'impression du premier moment
où, sans même qu'elle se fût formulée dans mon esprit, la
certitude d'une perte irréparable fit irruption en moi. Je ne
savais rien, on ne m'avait rien expliqué; mais une étreinte
horrible me serra le coeur, et sans rien demander, sans
m'enquérir auparavant de ce qui était arrivé, je courus vers
le lit en m'écriant:

- Que dites-vous? De quoi m'accusez-vous?

Le blessé s'était mis à trembler à mon approche; le docteur,
debout à son chevet, me repoussa du geste tandis qu'un des
assistants demandait à haute et intelligible voix:

- Monsieur Larousse, est-ce bien là celui que vous accusez?

Une seconde à peine se passa entre la question et la réponse;
mais je le pense, l'horrible anxiété qui pesait sur mon coeur
doit faire partie des tourments de l'enfer. Je regardai ce
visage sec, ridé et jaune, entouré d'une bandage déjà imbibé
de sang, et l'expression de mes yeux devait avoir quelque
chose de semblable à l'épouvante de l'âme, attendant de la
bouche du souverain juge la sentence d'éternelle réprobation.

- Oui, répondit Nicolas.

Je bondis de nouveau près du lit.

- C'est une infâme calomnie! Rétractez-vous! Vous êtes fou!

Cette fois, le blessé soutint mon regard et je vis tant de
haine briller à travers ses prunelles que j'eus peur.

- Dites! dites! m'écriai-je, frémissant, ce n'est pas vrai!

Il y eut une minute de silence; on entendait à peine le
souffle de ces respirations humaines presque interrompues par
une solennelle attente.

- C'est lui! reprit Nicolas, distinctement et sans hésiter.

Etait-il trompé par une terrible ressemblance? Ou était-ce de
propos délibéré qu'il me jetait dans le gouffre?

Je crus lire dans ses yeux la certitude de cette dernière
hypothèse. A cet instant, sa fille fit irruption dans la
chambre. Elle s'approcha de moi avec un regard où se
concentrait toute la rancune amassée dans son âme depuis
plusieurs années contre celui chez lequel un reste de
sentiments élevés avait froissé ses instincts vulgaires. Avec
une assurance plus convaincante que ses premiers emportements
n'avaient pu l'être pour les témoins de cette scène, elle dit:

- Oui, c'est lui! Comment pourrait-on en douter? Mon pauvre
père l'a parfaitement reconnu et a lutté vainement avec cet
ennemi qu'il nourrit et abrite depuis tant d'années. Voyez, il
était bâillonné avec ce foulard, que Monsieur de la Croix-Morgan
portait encore hier soir au cou.

Avec quelle insultante ironie cette femme jetait à l'opprobre
le nom de ma famille! Avec quelle haine elle le prononçait!
Elle semblait lui en vouloir de la vanité à laquelle elle
s'était laissée aller en l'acceptant.

- Il n'est pas rentré à l'heure accoutumée (c'était vrai,
j'étais sorti dans la soirée et étais rentré vers minuit). Il
a une clé de la maison. Lui seul connaît les habitudes de mon
père et l'endroit où il serre son argent. Ne pouvant lui
arracher des ressources pour reprendre la vie désordonnée
qu'il menait avant notre malheureux mariage, il les a
demandées au vol et n'a pas reculé devant le crime.

J'écoutais atterré, immobile, ce torrent de folies, car cela
me paraissait tel, tombant sur ma tête et me surprenant, moi,
léger, insouciant et méritant sans doute bien des reproches,
mais honnête et droit, j'ose le dire, autant que peut l'être
le plus honnête et le plus droit de mes semblables! Il me
semblait que subitement la nuit s'était faite autour de moi et
que je m'enfonçais dans les ténèbres.

Puis, peu à peu la lumière vint, atroce, épouvantable! Je
commençai à comprendre, et sans que j'eusse posé une question,
celles auxquelles on m'astreignit à répondre suffirent à me
montrer l'odieuse chute que je faisais.

Nicolas Larousse avait été dévalisé pendant la nuit. L'auteur
du vol l'avait surpris au moment où, avant d'aller se reposer,
il était venu ouvrir sa caisse et se complaisait sans doute
dans la contemplation de son trésor. En voulant défendre son
or, il était tombé, poussé brutalement, dit-il, par le
criminel et s'était fait à la tête une grave blessure. Le
matin, on l'avait trouvé sans connaissance, baignant dans son
sang, attaché solidement et bâillonné avec le foulard que je
portais habituellement. Ce foulard s'était sans doute
rencontré par hasard sous la main du coupable et il s'en était
servi pour égarer plus facilement les soupçons. A femme, peut-être
par erreur, car je n'ose la soupçonner de m'avoir accusé
sciemment d'un crime dont elle me savait innocent, affirma me
l'avoir vu au cou au moment où je sortais le soir de la maison
et on en conclut que moi seul avais pu l'employer à l'usage
auquel il avait servi.

Le blessé m'accusait et malgré tout ce qu'on put essayer, il
persista dans ses affirmations d'une façon si assurée qu'il
convainquit mes juges.

J'avais erré toute la soirée au hasard, écoeuré par les
perpétuels reproches de Marguerite et fuyant cet intérieur
déplorable; il me fut impossible de prouver ma présence nulle
part à l'heure où le crime avait dû être commis. Je sortais
parfois ainsi le soir et je marchais longtemps à travers les
rues pour calmer la fièvre désespérée que me causaient les
scènes pénibles auxquelles je me trouvais soumis.

Bien plus, par une aberration et une fatalité inconcevable, la
domestique de la maison prétendit avoir entendu ma voix se
mêlant à celle de mon beau-père vers onze heures.
Naturellement, ma présence près de lui ne lui avait causé
aucune alarme et elle était montée dans sa chambre sans s'en
préoccuper.

Enfin, ma femme elle-même me déclarait coupable et me livrait
à la justice avec une fureur sauvage, expliquée par son amour
pour son père et par son aversion pour moi.

Que vous dirai-je, docteur? J'étais perdu. Je me débattais
vainement contre les preuves accumulées devant moi. Comprenez-vous
ce que ce peut être que de se savoir innocent et de se
sentir écrasé par ces témoignages dont la brutalité renverse à
tout instant les affirmations de votre propre conscience et
vous éclaire d'une lumière menteuse? Alors, l'âme se sent
envahie par une haine profonde contre la vie, contre les
hommes aveugles et contre elle-même, incapable de faire
éclater au grand jour cette vérité qu'elle seule connaît et
qui la sauverait!

La justice s'empara de moi et je passai deux années dans une
maison de détention, où mon plus affreux supplice fut
l'écoeurant contact avec les gredins qui me prenaient pour leur
pareil. Parfois, tout à coup, le rouge me monte au visage et
une sueur froide couvre mon front au seul souvenir de cette
honte. Il me semble avoir rapporté une souillure ineffaçable
de ces rapports journaliers avec de pareils misérables au
milieu desquels j'étais confondu!



CHAPITRE XXI


Le malade s'était arrêté et ses mains croisées s'étaient
crispées dans un geste d'horreur pour le souvenir qu'il venait
d'évoquer. De grosses gouttes de sueur perlaient sur ses
tempes et le sang amené par la fatigue à ses joues creuses
triomphait de leur pâleur maladive.

- Le véritable coupable n'a-t-il jamais été retrouvé? demanda
Robert.

- Jamais.

- N'avez-vous aucun soupçon?

- Comment en aurais-je? Personne ne venait chez mon beau-père
et les clients qui entraient dans le magasin ne pénétraient
jamais dans l'intérieur de la maison. Comme tous les avares
soucieux de dérober leurs richesses dans la crainte de les
exposer à l'envie, M. Larousse était défiant et prenait mille
précautions pour cacher à tous sa position de fortune.
Personne ne pouvait se douter en voyant son extérieur que cet
homme économe et pauvrement vêtu eût chez lui des valeurs
considérables.

- Sa famille devait savoir à quoi s'en tenir.

- Je ne lui ai jamais connu de famille. Peu lui importaient
les liens de la parenté! Son unique souci était d'amasser l'or
et de l'entasser; s'il en distrayait parfois une partie,
c'était qu'une occasion se présentait de le placer à un taux
exorbitant. Mais il aimait, d'ordinaire, à le garder chez lui
afin de se procurer le suprême bonheur de l'avare: se repaître
à loisir de la vue de son idole!

- Son fils? ce Marc Larousse... dit le docteur en hésitant.

M. de la Croix-Morgan tressaillit:

- Cette idée m'est venue quelquefois.

- Ah! Et pourquoi n'avez-vous pas alors communiqué vos
soupçons à votre défenseur?

- Ils ne reposaient sur rien! Avais-je le droit de rejeter sur
un autre, ne le connaissant même pas et n'ayant aucune raison
à faire valoir pour expliquer ma pensée, le fardeau écrasant
sous lequel je succombais? D'après quelques paroles échappées
parfois à ma femme et à mon beau-père, je le savais, il est
vrai, capable de tout. Mais on n'entendait plus parler de lui
et Nicolas, après avoir redouté son retour, semblait le croire
mort.

- Peut-être n'était-ce pour lui qu'une espérance.

- C'est possible. Je ne m'en préoccupais guère, et avec tout
le monde, je considérais ma femme comme l'unique enfant du
marchand d'antiquités. C'est seulement dans les longs silences
de mes années de détention, lorsque mon imagination affolée
creusait incessamment mes souvenirs dans l'espoir de découvrir
le nom du coupable, que je songeai au frère de Marguerite.

- Si vous aviez seulement prononcé son nom, on l'eût cherché,
on se fût renseigné et peut-être se fût-on convaincu de sa
culpabilité.

- Vous semblez y croire? dit Alain en fixant ses yeux sur le
visage du docteur. Quelle apparence pourtant y a-t-il à ce
qu'après une absence d'un certain nombre d'années, il soit
subitement revenu, sans être vu de personne que de son père?

- Le coup même qu'il méditait pouvait lui inspirer ces
précautions. Les gens de son espèce sont habiles à combiner
leurs projets.

M. de la Croix-Morgan secoua la tête d'un air de doute.

- Je crois qu'à ce moment-là, le fils de M. Larousse
n'existait plus; son long silence à l'égard de son père, dont
il ne devait pas ignorer les ressources, le prouverait au
besoin.

- Une circonstance quelconque pouvait en être cause.

- C'est vrai. Mais les fils prodigues n'abandonnent pas si
facilement et si longtemps un père riche, fût-il avare comme
Nicolas Larousse! Personne ne connaîtra jamais la vérité,
ajouta-t-il tristement. A ce moment-là, la justice ne vit que
moi.

- Vos amis ne firent-ils aucune démarche pour vous sauver?

- Si, je trouvai dans mon malheur quelques dévouements. Non
pas de la part de ma famille! Elle m'avait renié depuis ma
ruine et surtout depuis mon mariage; au moment où je fus
arrêté, ses membres se félicitèrent sans doute de n'avoir
conservé aucune relation avec un malheureux capable de traîner
leur nom devant la cour d'assises. Mais j'avais quelques amis,
ils essayèrent de me disculper; puis devant les difficultés,
leur zèle s'arrêta. Hélas! docteur, le malheur humiliant ne
rencontre guère de défenseur convaincu! Les hommes craignent
les éclaboussures qui pourraient rejaillir sur eux s'ils
osaient se déclarer pour un accusé; ils aiment mieux douter de
lui et accepter les apparences comme des preuves. Les
témoignages rendus par les circonstances et surtout
l'assurance de Nicolas, qui persista dans son accusation,
l'impossibilité où je fus d'indiquer l'endroit précis où
j'étais à l'heure du crime, tout était contre moi, jusqu'à ma
vie légère et à la certitude que tous avaient autour de moi
que l'appât de la fortune m'avait seul engagé à faire ce
triste mariage. Mes ennemis dirent, et mes amis finirent par
penser comme eux, que, attendant un héritage trop long à venir
à mon gré, j'avais cherché par la force à m'en faire
abandonner une partie. Et pourtant, mes mains sont innocentes
d'un tel crime et ma pensée eût frémi d'indignation s'il se
fût présenté à elle!

- Je vous crois! dit Robert simplement.

L'accent et le regard du malade l'eussent convaincu s'il n'eût
eu des preuves de sa véracité et s'il eût pu douter un instant
en voyant ce visage dont les lignes flétries accusaient la
noblesse et la loyauté naturelles.

- Merci, docteur! Hélas! malgré mon innocence, la justice a
suivi son cours, consacrant ainsi une erreur fatale. Elle m'a,
il est vrai, condamné comme à regret dans la personne des
jurés, qui semblaient, en prononçant leur verdict, chercher à
diminuer ma peine le plus possible.

- Savez-vous ce que devinrent votre femme et son père?

- Le premier fut longtemps malade des suites de sa blessure et
plus encore peut-être du chagrin causé par la perte des
valeurs soustraites dans sa caisse et qu'on ne retrouva pas,
naturellement. C'était ou c'est encore, car j'ignore s'il vit,
l'être le plus rapace qu'on puisse voir et cela explique
l'aversion qu'il me témoignait, mes habitudes et mes goûts
étant en complet désaccord avec les siens. Quant à ma femme,
au moment où, venant d'être condamné, je quittai la ville où
nous habitions, je reçus une lettre d'elle. Après avoir
renouvelé les injures et les reproches dont elle m'avait
accablé, elle ajoutait: "Jamais mon enfant ne saura même le
nom de cette noble famille dont le représentant va porter en
prison ce qui lui restait d'honneur."

Car, pour comble de malheur, nous attendions un enfant,
misérable petit être condamné à naître et à vivre dans cet
infime milieu et dont l'ignorance au sujet de son père devait
être un bienfait. Lorsque Nicolas fut rétabli, il quitta la
ville avec sa fille, et quand, plus tard, je questionnai
timidement, n'osant me faire reconnaître, j'appris que ma
femme était morte peu d'années après la naissance de mon
enfant. C'était une fille et l'on l'avait nommée Sarah Alain,
lui laissant ainsi le nom de baptême de son père.

Au nom de Sarah, le docteur se leva brusquement. Depuis le
commencement de ce récit, auquel il avait prêté une oreille
attentive, il attendait ce nom. Sitôt que le malade eut parlé
de Nicolas Larousse, Robert comprit qu'il avait devant lui le
père de la pupille de Mme Martelac et sa pensée considérait
avec admiration les voies de la Providence, le mettant en
présence de celui dont il avait un soir recueilli l'enfant
isolée en ce monde.

- Vous n'avez jamais entendu parler de votre fille? demanda-t-il.

- Jamais.

- Peut-être fussiez-vous, par quelques recherches, parvenu à
la retrouver?

- A quoi bon? répondit M. de la Croix-Morgan avec
découragement.

- Vous eussiez été moins seul ici-bas.

Le malade parut hésiter un instant, puis il dit doucement:

- Oui, j'ai parfois rêvé de sa tendresse d'enfant, surtout
lorsqu'elle était toute petite et que je n'étais pas encore
habitué à mon fardeau d'angoisses! lorsqu'un reflet de ma
jeunesse montait à mon front et qu'oubliant la catastrophe qui
m'avait brisé, je me croyais comme les autres hommes apte à
jouir d'une innocente affection! Mais le rêve durait peu et se
terminait toujours par le serment d'éviter à cette enfant le
rejaillissement de ma honte. Depuis, elle a grandi, et sous
l'influence de son grand-père elle n'a pu que devenir la copie
de sa mère. Ma soif de la connaître s'est éteinte dans cette
pensée.

- Qui sait? Il y a là-haut une puissance providentielle et
elle veille sur l'enfance.

Alain secoua la tête d'un air de doute.

- Peut-être, au contraire, son âme s'est-elle formée à votre
image et à celle de vos ancêtres.

- J'ai peine à croire qu'aucun de ceux-ci pût reconnaître dans
la petite-fille de Nicolas Larousse une femme digne de lui!
répondit amèrement le malade.

- Dieu veuille que vous vous trompiez! dit Robert.

Il avait été au moment de protester avec vivacité, mais ne
voulant pas faire connaître immédiatement la vérité, il s'en
était abstenu.

- A votre place, j'aurais pourtant essayé de la retrouver.

- Aurais-je pu lui faire partager mon humiliation et ma
misère? Car je n'ai jamais eu un centime de cet or que j'étais
accusé d'avoir volé et j'ai vécu avec peine pendant ces
longues années. Que faire? Où me placer? Cette condamnation,
en pesant sur moi, me fermait toutes les voies. Alors, j'ai
essayé d'écrire et parfois, dans cette carrière, j'ai entrevu
le succès succédant au travail dans lequel je trouvais un
certain apaisement à mes maux, puis je n'avais même plus le
courage de le poursuivre. Car le succès, c'est le bruit autour
d'un nom d'auteur, et même caché derrière un pseudonyme, je ne
saurais demeurer longtemps à l'abri de la curiosité du public,
si avide aujourd'hui de jeter ses regards importuns dans le
sanctuaire intime de ses favoris. Je dois donc vouloir le
silence, où je puis cacher le passé.

Robert saisit avec compassion les mains de son interlocuteur
et dit:

- Dieu est clairvoyant et bon. Il fera éclater enfin votre
innocence.

- Vous croyez en Dieu, vous! Et cette croyance soutient votre
espoir en une justice, même tardive. Pour moi, mes dernières
croyances ont sombré dans le désastre de mon honneur.

- Ne parlez pas ainsi! Ne blasphémez pas Celui qui vous a
durement éprouvé, c'est vrai, mais qui peut seul vous relever
et vous consoler.

- Puis-je parler autrement?

- Ayez foi et confiance en Lui!

M. de la Croix-Morgan eut un geste d'incrédulité désespérée.

- Il vous faudra bien y croire pourtant lorsque sa Providence
éclatera à vos yeux.

Le malade garda le silence, soit qu'il se refusât à contredire
celui à la sympathie duquel il venait de donner un si grand
témoignage de confiance, soit qu'épuisé par cette longue
conversation, la fatigue lui imposât le silence. Il se laissa
retomber sur l'oreiller et ses yeux creux et brillants se
fixèrent sur le docteur. Celui-ci lui prit le poignet entre
ses mains et constatant une fièvre ardente, suite des émotions
renouvelées dans cet entretien, il jugea prudent d'attendre
pour causer à Alain une secousse heureuse il est vrai, mais si
peu attendue par lui.

- Croyez-moi, mon ami, dit-il, ne désespérez jamais.

La main de Dieu conduit les événements en dehors de toutes nos
prévisions. Vous avez désormais en moi un véritable ami, et à
nous deux, nous travaillerons à vous relever de ces
humiliations si peu méritées! Je vous quitte pour aller voir
mes autres malades. Reposez-vous et reprenez courage, voilà
mon ordonnance pour aujourd'hui. Je vais en sortant prévenir
votre voisine et la charger de préparer la potion dont vous
avez besoin pour la journée. Demain, je reviendrai.

- Je veux vous remercier...

Alain s'était soulevé de nouveau pour exprimer ce qu'il
éprouvait, mais Robert l'interrompit et le força à reposer la
tête sur le lit.

- Plus un mot, maintenant! Je sais et je comprends ce que vous
pensez; mais vous êtes épuisé. Je vous ai permis de parler
longtemps, sachant le bien que pouvait faire à votre pauvre
âme si éprouvée un peu de confiance, et je vous ai écouté en
ami. A présent, le médecin parle et vous ordonne pour le
moment un repos complet.

Docilement, M. de la Croix-Morgan, chez lequel une sorte
d'atonie succédait à la surexcitation amenée par son récit,
ferma les yeux, et Robert, ayant de nouveau appuyé le doigt
sur son pouls et constaté cette excessive fatigue, sortit de
la chambre et donna ses ordres à la voisine chargée du malade.

En rentrant chez lui et avant même de donner audience aux
personnes qui attendaient sa consultation, Robert écrivit à sa
mère, la priant de se rendre immédiatement à Paris avec Sarah.
Les raisons qu'il lui donnait aussi succinctement que possible
firent trembler d'émotion et de surprise les mains de Mme
Martelac quand elle lut et relut la lettre de son fils.

- Sarah! Sarah! s'écria-t-elle, venez vite! Venez!

Celle qu'elle appelait si vivement, relevant sa robe d'une
main et tenant de l'autre un petit arrosoir, s'en allait à
travers l'allée principale du jardin, donnant ici et là un peu
d'eau à des jacinthes et à des crocus qu'elle avait plantés
avec soin et qui souffrant, croyait-elle, de la sécheresse, ne
montraient pas assez promptement, à son gré, leurs fleurs
printanières. Elle releva la tête, étonnée de l'empressement
inusité avec lequel sa protectrice l'appelait, et vit Mme
Martelac, une lettre à la main, et lui faisant signe de venir
la retrouver.

L'arrosoir se versa, je crois, tout entier sur une tige de
jacinthe, sans doute écrasée par cette avalanche, la pauvre!
La jeune fille bondit jusqu'à la maison et fut en un instant
près de la mère de Robert. Celle-ci s'était laissée tomber sur
un siège. Elle tendit la lettre du docteur:

- Lisez et partons!

Sarah parcourut cette bienheureuse lettre, porteur de la
nouvelle, et tombant à genoux près de sa mère adoptive, elle
s'écria en cachant dans ses mains son visage rayonnant:

- J'en étais sûre! Quelque chose me disait qu'il vivait. Oh!
que Dieu est bon!

Les préparatifs furent promptement faits et le soir même, la
fille d'Alain de la Croix-Morgan et Mme Martelac partaient
pour Paris, où Sarah n'était jamais allée mais dont les
magnificences n'avaient aucune part dans son ardent désir
d'arriver au plus vite.

La tête appuyée contre la vitre de la portière fermée à cause
de la fraîcheur de la nuit, elle regardait sans les voir les
villes endormies dans les vapeurs froides et blanches du
brouillard, les campagnes solitaires baignées par le clair de
lune et disparaissant les unes après les autres, rapidement
traversées par le train qui l'emportait vers ce père inconnu,
mais déjà aimé.



CHAPITRE XXII


Le lendemain de ce jour, Alain de la Croix-Morgan, un peu
moins faible et surtout plus calme depuis ses confidences à
Robert et depuis qu'il avait la certitude de l'amitié du
docteur, avait essayé de se lever. Sa santé, gravement
atteinte, ne permettait aucun espoir de guérison, et le jeune
Martelac, ne pouvant se faire illusion, avait hâté la venue de
Sarah et se promettait d'entourer d'un pue de bonheur les
derniers jours de son malade.

Assis près de la fenêtre de sa chambre, Alain regardait tantôt
le ciel bleu, illuminé d'un soleil de printemps, tantôt la
rue, dans laquelle se croisaient les nombreux passants,
heureux de jouir de ces premiers beaux jours.

Au loin, les tours de Notre-Dame élevaient leurs silhouettes
noircies par les siècles et un pointillement d'or se projetait
dans l'azur, dessinant la flèche élégante de la Sainte-Chapelle,
ce joyeux précieux, plus digne de reposer sur le velours et le
satin d'un écrin que tous les diamants de la terre.

Un bruit immense dans lequel se confondaient le roulement des
voitures, les cris des mariniers de la Seine, les millions
d'appels de voix, de chants qui se croisent et se mêlent dans
cet amas de créatures humaines, s'élevait de la cité reine,
bafouée, insultée par fois pour sa vanité puérile, son
insolence élégante et son stupide amour du factice et de
l'apparence et pourtant singée des autres capitales, obligées
d'admirer son artistique amour du beau, son enthousiasme pour
le grand et cet intelligent entendement de tout ce qui enlève
l'humanité aux abaissements de la terre.

Misères et grandeurs, vices honteux et vertus sublimes,
lâchetés et héroïsmes, Paris offre tout cela dans un
étourdissant mélange. Ce jour-là, il rayonnait sous la
physionomie pimpante et joyeuse qu'il sait prendre dès
qu'arrive la belle saison. Comme une coquette vieillie et
fatiguée de plaisirs, la ville élégante semblait maussade sous
les brouillards et le ciel de l'hiver; mais dès que le soleil
brille et que les feuilles pointent aux branches des arbres,
elle sort jeune et pleine de vie de ses voiles glacés.
Immédiatement, cet ensemble si disparate dont se compose la
population parisienne se revêt d'une uniforme teinte de gaîté;
le souffle tiède, en mettant des pousses nouvelles aux arbres
et une nuance veloutée aux pelouses des squares, semble
apporter une vie plus joyeuse aux classes laborieuses courbées
sous un travail incessant.

Le ciel lumineux éclaire les hautes maisons si sombres
l'hiver, il dore les murs noircis et égaie leur vieillesse
d'un reflet de son azur. Dans les rues, les marchands de
fleurs offrent leur récolte embaumée et la jeune ouvrière,
toute frêle et pâle des privations et du froid de la mauvaise
saison, ne sait pas résister à la tentation. Elle jette un
regard sur la fraîche marchandise et commet la folie de
fleurir son corsage d'un bouquet de violettes. Les vieillards,
les malades, descendent dans la rue, et, tout heureux, s'en
vont respirer dans le jardin voisin cet air nouveau qui leur
fait éprouver un bien-être inconnu depuis de longs et tristes
mois.

Le paysan, si dur que soit son travail, si pénibles que soient
ses fatigues, est riche d'air et de lumière dans ces immenses
étendues où s'écoule sa vie. Ceux-là seulement qui ont passé
l'hiver parqués dans un modeste logis d'ouvriers, entassés
dans une maison de Paris, savent apprécier un rayon de soleil
et l'espoir, ou tout au moins l'adoucissement qu'il met au
coeur quand il envoie sa flèche d'or à travers la fenêtre
ouverte pour lui livrer passage.

Tout en laissant de temps en temps ses regards errer sur la
foule qui remplissait la rue ou s'élever vers le ciel entrevu
comme une longue bande bleue entre les maisons, Alain baissait
parfois la tête et paraissait chercher à fixer son esprit sur
un travail qu'il essayait.

Un crayon d'une main et un cahier de l'autre, il voulait
écrire, mais l'imagination refusait de s'éloigner des
douloureuses réalités de son existence. Il lutta vainement;
les figures entrevues un instant fuyaient devant lui et se
perdaient dans le vague sans lui laisser le temps de les
saisir pour les retracer. Malgré la nécessité absolue de
demander à sa plume le renouvellement des ressources épuisées
par ces trois semaines de maladie, le pauvre homme se vit
contraint d'abandonner son travail. Il reposa sur le dossier
du fauteuil sa tête trop faible pour créer les fictions à
peine ébauchées dans ses rêves et auxquelles il ne se sentait
pas la force de communiquer la vie.

Ses yeux se fermèrent et une indicible expression d'angoisse
passa sur son visage. Le besoin matériel allait-il donc aussi
l'atteindre? Devait-il lutter contre la faim, ce mal terrible
qui s'attaque aux entrailles même de l'humanité et lui arrache
ses plus profondes lamentations? Irait-il échouer sur le lit
d'un hôpital et dormir son dernier sommeil dans la fosse
commune? La vie, après avoir placé son berceau au milieu des
grandeurs de ce monde, se révervait-elle, l'ayant ballotté à
travers les hontes et les humiliations les plus cruelles, de
s'acharner sur lui jusqu'à son dernier souffle? N'aurait-il
donc jamais ici-bas un instant de repos, ce malheureux qui
n'espérait même pas, au-delà de la tombe, d'être consolé!

Ces questions se pressaient en foule dans son cerveau affolé.
Si son imagination avait, du moins, la force d'exprimer sa
souffrance, son cri, lui semblait-il, soulèverait le monde et
traduirait cet immense concert de plaintes qui s'élève à toute
heure de la terre vers le ciel! Mais ce cri eût été âpre,
révolté et plus profondément désolé qu'aucun autre, puisqu'il
n'eût pas porté en lui la croyance en cette bonté divine
planant pour l'éclairer sur ce lieu de travail et de
souffrance.

Immobile, abandonné aux cauchemars de la fièvre lente qui le
consumait, il demeurait étendu; l'air entrait par la fenêtre
ouverte et caressait doucement ses paupières closes sans lui
apporter comme à tous l'adoucissant espoir des beaux jours.
L'impossibilité qu'il venait de constater pour lui de se
remettre au travail l'avait replongé dans le désespoir.

Tout à coup, on frappa à la porte de sa chambre:

- Entrez.

En prononçant ce mot, le malade s'était redressé et tournait
les yeux vers la porte, qui s'ouvrit. Debout sur le seuil,
Sarah se tenait, n'osant avancer.

- Allez et Dieu vous inspire! lui dit à voix basse le docteur
Martelac, qui l'avait amenée. C'est lui.

La porte se referma doucement et la jeune fille traversa d'un
pas léger cette grande chambre nue et sombre, éclairée par
l'unique fenêtre peu large près de laquelle se tenait M. de la
Croix-Morgan. Ses formes sveltes et gracieuses, le mouvement
lent, un peu craintif, et l'entrée si peu attendue de Sarah,
amenèrent une expression de vif étonnement dans les regards du
malade.

Etait-ce une de ces visions poursuivies sans succès un instant
auparavant et qui, capricieuse et mobile comme tous les
produits de l'imagination, se décidait à répondre à son appel?

Il suivait la jeune fille du regard comme s'il eût craint de
la voir s'évanouir subitement. Tête nue, ses cheveux relevés
sur la tête en un noeud d'où s'échappaient tout naturellement
quelques légères boucles, les lèvres entr'ouvertes par
l'émotion, ses grands yeux fixés sur lui, elle semblait une
vague apparition, et il n'eût su définir en cet instant si
elle tenait du rêve ou de la réalité.

Elle vint vers la fenêtre, et silencieusement se mit à genoux
devant lui. Sarah ignorait ce qu'elle allait dire, et son coeur
battait à se rompre sous ce regard qui la fixait avec la même
persistance dont elle s'étonnait tant autrefois dans celui du
portrait trouvé chez Nicolas. Immobile, les yeux levés vers M.
de la Croix-Morgan et comme magnétisée par la ressemblance des
traits qu'elle avait devant elle avec ceux de ce portrait si
souvent contemplés depuis des années, la jeune fille comprit
quelle étrange puissance a la voix du sang, faisant trembler
le coeur de l'enfant devant l'image de son père inconnu.

- Mon père! dit-elle en croisant ses deux petites mains sur le
bras du fauteuil.

A cet appel, le malade passa la main sur son front comme pour
chasser un rêve.

- Mon père, reprit la jeune fille en tremblant, mon père, me
voici.

D'un mouvement doux et calme, il appuya ses deux mains sur les
épaules de Sarah et lui fit tourner son visage vers le jour.

- Comment vous nommez-vous? demanda-t-il.

Et comme, émue par le son de cette voix, elle hésitait un
moment.

- Votre nom? reprit-il, toujours avec calme.

Le romancier et le poète sont moins étonnés que d'autres par
les événements. Habitués aux brusques ressauts qu'ils
décrivent dans leurs fictions, il leur semble les retrouver
dans les secousses inattendues de l'existence, et leurs
regards, encore empreints des rêves de leur imagination,
voient parfois avec une singulière tranquillité les
changements subits produits par la vie. La jeune fille mit
sous les yeux du malade la médaille de son baptême:

- Sarah Alain, vous le voyez.

Il se frappa le front.

- Serait-ce vrai?

La réalité et le rêve se combattaient encore dans son esprit.
Il doutait.

- Je suis votre fille!

Cette parole résonna si doucement aux oreilles du malheureux
qu'il se pencha vers Sarah et la considéra en silence. Tout à
coup, entourant de ses deux bras cette jeune tête levée vers
lui, il la serra dans une étreinte passionnée.

- O mon enfant! s'écria-t-il.

Un flot de pleurs monta subitement de ce coeur battu par la vie
et coula de ces yeux qui, peut-être, n'avaient jamais pleuré
depuis son enfance. Les années d'isolement, d'humiliation,
s'évanouirent en face de ce regard jeune et pur, et un instant
il crut entrevoir les clartés divines d'une vie régénérée et
fière.


Toi! Enfin, je ne suis plus seul! disait-il en contemplant le
visage de sa fille.

- Non, mon père, vous ne serez plus seul. Nous serons deux
pour lutter contre le malheur dont vous avez souffert. Je
serai si heureuse de vous apporter la consolation!

- Merci d'être venue! Le docteur a raison, il y a une
Providence, je ne saurais en douter en ce moment!

Les bras passés autour du cou de Sarah, M. de la Croix-Morgan
parla longuement. Qui sait ce qu'il raconta dans ce subit
épanchement? Les paroles s'échappèrent de ses lèvres,
pressées, rapides, ardentes. Comme le forçat, rendu à la
liberté, ne regarde pas en arrière et s'élance vers l'horizon
ouvert devant lui; ainsi le malade oubliait le passé en voyant
s'avancer vers lui cette tendresse inconnue et qui tout à coup
faisait battre son coeur d'un sentiment nouveau, bien qu'il lui
semblât avoir existé de tout temps dans les fibres intimes de
son être.

Hélas! Ce bonheur ne dura qu'un instant. L'âme courbée sous la
honte ne peut longtemps oublier le poids qui pèse sur elle. Le
souvenir soudain de son fardeau humiliant s'empara de M. de la
Croix-Morgan et il sentit un morne désespoir succéder à cette
joie d'un moment. Sa fille allait douter de lui et rougir de
son passé.

Sarah vit s'obscurcir son regard rayonnant.

- Mon père, lui dit-elle, je vous apporte le bonheur.

Il eut un triste sourire:

- Pauvre enfant, le bonheur n'est pas fait pour moi!

Il l'avait relevée et l'avait fait asseoir près de lui.

- Ne vais-je point, au contraire, jeter par mon nom seul un
voile sur ta vie?

- Le docteur m'a tout dit.

Il baissa la tête.

Sarah prit ses deux mains dans les siennes et les baisa
tendrement:

- Je le sais, vous êtes innocent!

Il eut un mouvement désespéré:

- Qui te le prouve? En ce moment, tu le crois. Mais viendra le
jour peut-être où, toi aussi, tu douteras!

Elle fit un mouvement de dénégation.

- Mieux vaudrait alors pour moi n'avoir jamais connu la joie
de cette heure!

- Mon père, dit la jeune fille, Dieu m'est témoin que je
n'eusse jamais douté de vous! Mais le public n'a pas les mêmes
raisons que moi de croire en vous; aussi la Providence a remis
entre nos mains la preuve de votre innocence.

- La preuve? répéta le malade.

Une émotion profonde se lisait sur ses traits bouleversés.
L'apparition de sa fille l'avait remué jusqu'au fond du coeur;
elle avait infiltré dans son âme un apaisement réel. Et
pourtant, il restait au fond de son être une douleur intense,
brûlante; il se sentait marqué de la trace ineffaçable du
déshonneur et cette pensée avait submergé sa joie d'un moment.
Mais voilà qu'en lui rendant son enfant, Dieu, du même coup,
éteignait cette atroce souffrance du mépris de ses semblables
et Alain, à cette annonce, regardait sa fille avec un
sentiment de bonheur qui touchait à l'angoisse. Ses yeux
interrogeaient Sarah.

- Oui, nous avons la preuve de votre innocence, reprit celle-ci.
Le docteur Martelac a voulu me laisser la joie de vous
faire connaître son existence et de la remettre moi-même entre
vos mains. La voici.

Elle lui présentait la déclaration signée de Nicolas
reconnaissant son fils, Marc Larousse, pour le véritable
coupable.

- C'était bien lui! murmura M. de la Croix-Morgan. Mes
pressentiments ne m'avaient pas trompé.

- Le coupable a avoué sa faute; malheureusement la mort a
interrompu son aveu, et, pendant bien des années, ignorant
votre véritable nom et même celui de la ville dans laquelle
vous aviez été jugé, nos démarches sont demeurées stériles.
Enfin, vous voici, et désormais, nous serons ensemble et nous
arriverons à vous faire rendre justice!

Elle s'était levée, vaillante et fière, et sa tête un peu
pâle, mais dont les traits délicats empruntaient tant de
charme à l'éclat de ses yeux noirs, se trouvait illuminée par
un rayon de soleil. Placée devant la fenêtre, un coin du ciel
bleu formait le fond sur lequel sa petite personne se
détachait, et le printemps qui rayonnait au dehors l'entourait
de ses effluves attiédies.

- Vous verrez, mon bon père, comme nous serons heureux
maintenant! dit-elle avec conviction.

Il la regardait, attendri. La jeune fille, sa fille à lui, le
pauvre homme! lui parut à cet instant la personnification même
de ce printemps qui chantait dans toute la nature. Il lui
tendit les bras, et, vaincu par cette émotion profonde, le
coeur de l'infortuné éleva vers le ciel un ardent remercîment.

- Je le suis, Sarah, je le suis déjà, et cet inconnu, qu'on
nomme ici-bas le bonheur, vient d'entrer avec toi dans ma vie!
Dieu soit béni! ce Dieu que, toi aussi, tu dois aimer et
servir! Il m'a bien fait souffrir, mais cet instant efface
toutes mes souffrances!



CHAPITRE XXIII


La santé de M. de la Croix-Morgan déclinait rapidement. Un
instant, la joie qu'il avait éprouvée lui avait rendu une
apparence de forces; mais la réaction s'était promptement
faite, et Sarah, elle-même, malgré sa jeunesse et les moments
d'espoir qu'elle devait à son âge, conservait peu d'illusions.

On avait transporté le malade dans un petit appartement loué
par Robert, et Mme Martelac et Sarah entouraient de leurs
soins affectueux les dernières semaines de son existence.
Robert passait là toutes ses heures de liberté, épuisant les
ressources de sa science afin de prolonger cette vie si
durement éprouvée et dont le déclin venait d'être consolé par
la présence et la tendresse de la jeune fille. Celle-ci,
heureuse d'accomplir un devoir qu'elle n'ose plus espérer de
remplir longtemps encore, comble son père d'attentions
filiales et le distrait parfois par cette gaîté inhérente à la
jeunesse et dont elle ne saurait se défaire entièrement, même
aux jours les plus douloureux.

Le visage de Sarah n'a pas une beauté parfaitement régulière,
mais il possède au suprême degré ce qu'on est convenu
d'appeler: "le charme", ce je ne sais quoi d'attractif qui
brille dans le regard et répand son expression sur l'ensemble
des traits.

Agenouillée devant la cheminée dans laquelle il y a un peu de
feu, bien qu'il fasse déjà presque chaud et que la fenêtre
soit entr'ouverte, nous la trouvons occupée à surveiller une
cafetière contenant la tisane ordonnée pour son père. Son
visage, penché vers la flamme qui s'échappe du menu bois
allumé pour cette préparation, en reçoit un reflet rose, et
ses cheveux châtains, un peu crêpelés, forment une ombre fine
et douce sur son cou.

Mme Martelac, assise près de la fenêtre, tricote activement,
et, de temps en temps, lève les yeux pour regarder Sarah aller
et venir à travers la chambre ou pour examiner la figure
fatiguée du malade. Sans doute, cet examen ne lui apprend rien
de bon, car la vieille dame arrête en ce moment sur sa fille
d'adoption un regard dans lequel se lit une affectueuse pitié.
Le docteur cause avec M. de la Croix-Morgan. Celui-ci se lève
encore chaque jour pour s'installer dans son fauteuil, mais le
soleil, en l'éclairant, permet d'apprécier les ravages faits
dans toute sa personne par la maladie.

L'aspect des deux hommes diffère essentiellement. Robert est
fort, brun; sa physionomie calme et ferme semble refléter la
force de son âme, qui n'a jamais dévié un seul instant de la
ligne droite. Sa personne énergique ne connaît d'autre fatigue
que la saine fatigue du travail. Alain est grand, mince,
blond; sa taille, aujourd'hui courbée par la maladie, a dû
être élégante. Dans ses traits revêtus de ce je ne sais quoi
d'un peu efféminé qu'on nomme "la distinction" et qui semble
être le plus habituellement le résultat du raffinement des
races, une certaine faiblesse se combine visiblement avec la
fougue d'un caractère qui a subi longtemps le joug des
passions. Leur empreinte, mêlée d'une amère révolte contre la
fatalité qui a humilié une âme fière, reste marquée sur ce
front blanc, rayé prématurément par des rides, dans ces yeux
bleus dont le regard hésitant semble raconter la lutte sous
laquelle il a dû se courber pendant tant d'années et dans ces
lèvres fines, légèrement agitées à la moindre émotion.

Il y a peu de différence d'âge entre ces deux hommes; mais le
docteur, dans toute la force d'une jeunesse qui touche à son
déclin, semble à peine parvenir à la maturité de la vie,
tandis que son malade, usé par ses folies et par le malheur
dont elles ont été suivies, se trouve épuisé et sans ressort
contre le mal auquel il succombe.

Tout à coup, Mme Martelac, après avoir regardé dans la rue,
tourne la tête vers l'appartement.

- Sarah, venez donc voir Mlle Nissel, elle passe de l'autre
côté de la rue.

Sarah se relève vivement et vient vers la fenêtre en disant:

- Oh! je suis curieuse de la voir.

Elle se penche au-dessus de la rue et ses regards suivent avec
une expression singulière une grande jeune fille blonde, dont
le profil se reflète dans les devantures des magasins le long
desquels elle passe avec toute l'élégante vivacité d'une
démarche essentiellement parisienne. Elle est suivie à une
petite distance par une femme de chambre, et Sarah ne la
quitte des yeux qu'au moment où, tournant l'angle de la rue,
elle disparaît.

- Elle est belle femme, n'est-ce pas? dit Mme Martelac.

- Oui, répond Sarah en rougissant.

Un regard jeté vers une glace placée sur le côté lui a montré
sa petite taille, bien que parfaitement proportionnée. Est-ce
la comparaison involontaire qu'elle a faite d'elle-même avec
la jeune fille de la rue que la petite-fille de Nicolas doit
le vif incarnat répandu sur ses joues?

- Elle ne paraît pas jolie, reprend-elle timidement.

- Non, mais la beauté est peu de chose, répond vivement Mme
Martelac, en jetant un regard vers son fils, comme pour
s'assurer qu'il n'a pas entendu.

- C'est vrai, dit Sarah.

- Elle est agréable, sinon belle.

- Et peut-être très bonne, cela est le principal.

On voit que Sarah fait un effort pour faire cette remarque, et
Robert, qui a levé les yeux, la regarde en souriant.

- De qui parlez-vous ainsi? demande M. de la Croix-Morgan.

Absorbé par sa conversation avec le docteur, il n'a pas
remarqué le petit incident qui vient de se produire et entend
seulement les dernières paroles de sa fille.

- D'une charmante personne, très riche et parfaitement bien,
dit-on. Robert n'est pas de cet avis.

- Par exemple! s'écrie le docteur; avec une indignation dans
laquelle on peut deviner une nuance d'ironie.

- Pourtant, tu refuses de faire sa connaissance!

- Ai-je besoin de connaissances de ce genre? répond le jeune
homme en riant. D'ailleurs, comment osez-vous me reprocher
d'avoir refusé de la voir? Hélas! sa vue m'a coûté assez cher!

- Tu l'as vue?

- Mais oui, reprend Robert avec un calme superbe, et qui fait
ouvrir tout grands les yeux de Mme Martelac.

La bonne dame a repoussé sur son front lisse les lunettes dont
elle se servait, et regarde son fils avec étonnement.

- Où l'as-tu vue?

- A une vente de charité, et j'ai payé d'un billet de cent
francs une affreuse petite blague au crochet qu'elle m'a
affirmé être sortie de ses blanches mains, et dans laquelle je
n'ai même pas la consolation de pouvoir mettre mon tabac,
parce qu'il s'est fait un noeud à la cordelière qui la ferme et
je ne sais comment faire pour l'ouvrir.

- Tu es généreux!

- C'était à prendre ou à laisser! Elle m'encourageait de son
plus doux sourire à me défaire en sa faveur de mon billet de
cent francs, et je voyais les regards envieux d'un essaim de
jeunes vendeuses qui nous examinaient et devant lesquelles
elle eût été humiliée si j'eusse refusé sa marchandise.

- Tu t'es laissé toucher, c'est de bon augure!

Robert lève les épaules en souriant.

- N'en concluez rien, ma mère, vous auriez tort.

Sarah paraît ne pas faire attention à la conversation;
pourtant, certainement, ses yeux, qui ont repris subitement
leur expression mélancolique, ne saisissent plus guère le
mouvement de la rue, bien qu'ils semblent le regarder. Son
père a jeté un furtif regard de son côté et reprend doucement
en s'adressant à Robert:

- Je crois comprendre le motif de votre mère, mon ami. Elle a
raison, vous deviez vous marier.

- N'est-ce pas? dit avec empressement Mme Martelac. Que ne
pouvez-vous le convertir à cette idée?

Le plus cher désir de la mère du docteur est de voir son fils
se créer un intérieur et oublier ainsi complètement la
déception éprouvée par son amour pour sa cousine Anne.

Le docteur garde le silence et continue à couper lentement les
feuillets d'un livre qu'il vient d'apporter à l'intention de
Sarah.

- Il ne veut entendre parler d'aucun mariage, reprend Mme
Martelac en jetant un regard de maternel reproche du côté de
son fils. Pourtant, ajouta-t-elle en baissant la voix, j'avais
fait un si bon rêve de bonheur pour lui!

Robert, à ces mots, fait un brusque mouvement, et M. de la
Croix-Morgan, qui le regarde, remarque qu'il a pâli
subitement.

- Et pourquoi notre cher docteur repousse-t-il ce rêve?
demande-t-il.

- Il affirme que l'amour maternel seul a pu lui donner
naissance.

- L'amour maternel voit clair peut-être! murmure le malade.

La vieille dame soupire et reprend:

- Il est intraitable, et je n'ose plus en parler. Mais une
femme bonne, attentive et affectueuse lui ferait un intérieur
agréable, ce qu'il n'a pas lorsqu'il est seul à Paris.

- Vous croyez, ma mère, que je trouverais tout cela dans une
de ces charmantes poupées de salon dont on vous parle? demande
Robert.

Le ton avec lequel il pose cette question a quelque chose
d'amer qui ne lui est pas habituel et dont M. de la Croix-Morgan
est frappé.

- Mlle Nissel est pieuse et sérieuse, assure-t-on.

- On le dit toujours de la jeune fille que l'on veut faire
épouser à un homme de ma profession, n'aimant guère le monde
et ses frivolités.

- Alors, cherche une autre jeune fille.

Le docteur secoue la tête sans rien répondre, et Sarah s'étant
décidée à quitter la fenêtre pour revenir surveiller la
tisane, la conversation change. Mais M. de la Croix-Morgan,
dont la pâle figure a pris une expression soucieuse, suit
longtemps des yeux la personne de sa fille allant et venant
dans la chambre. Puis, ses regards se reportent avec
hésitation sur le grave visage du docteur; il semble chercher
le mot d'une énigme dont il entrevoit la solution.

Encore quelques semaines, deux ou trois tout au plus, et le
dernier jour arriva pour cet homme durement éprouvé. Il
s'éteignit doucement, et son lit de mort s'éclaira de clartés
pieuses, entouré comme il l'était par Robert et par les deux
femmes. Il accepta le consolations de la religion, et le
prêtre amené à son chevet entendit tomber de sa bouche
repentante le pardon chrétien pour ses bourreaux, pardon
auquel devait répondre du haut du ciel celui de Dieu lui-même.

Peu d'heures avant de finir, il pria le docteur de rester seul
avec lui.

- Docteur, lui dit-il, le temps s'en va pour moi, vous ne m'en
voudrez pas de mes paroles?

Robert s'était assis près de lui, il répondit doucement:

- Vous pouvez parler, mon ami. Vous savez si ma mère et moi
nous vous sommes sincèrement attachés!

- Est-il vrai que vous ayez renoncé pour toujours au mariage?
Dites-moi la vérité.

Et comme le jeune homme avait tressailli à cette question:

- Pardonnez à un mourant, reprit-il. J'avais cru saisir
quelque chose,... mais peut-être est-ce un sentiment fugitif qui
ne saurait prendre aucune consistance. Sarah...

- Sarah est notre enfant, interrompit le docteur, comme s'il
eût craint les paroles qui allaient suivre. Ne vous tourmentez
pas à son sujet. Je vous jure de veiller sur elle et de
l'aimer toujours avec une tendresse paternelle.

Le mourant leva avec indécision ses regards vers lui.

- J'avais cru que peut-être... Elle est bien jeune, c'est vrai,
mais c'est une femme sérieuse; élevée par votre mère et par
vous, elle me semblait digne de devenir votre compagne.

Une violente rougeur monta au visage de Robert.

- Ce serait égoïsme de ma part, dit-il. L'enfant aimera un
homme jeune comme elle, et jamais je ne me mettrai entre elle
et son bonheur.

- Son bonheur! murmura M. de la Croix-Morgan. Qui vous dit
qu'elle ne le trouverait pas près de vous?

- Comment pourrai-je le croire?

La voix de Robert tremblait en posant cette question. Le
mourant lui tendit la main.

- Dans un an, demandez-lui ce qu'elle en pense et n'écoutez
pas les scrupules délicats qui éloigneraient d'elle et de vous
l'avenir préparé par Dieu même. Croyez-moi, un homme qui va
mourir est bien clairvoyant quand il lit dans les regards de
son enfant!


Le jeune docteur serra la main moite qui se tendait vers lui
et dit:

- Je vous promets de faire tout au monde pour donner à Sarah
un bonheur en rapport avec ses désirs.

Un dernier rayon de joie passa à travers les voiles dont
commençaient à se couvrir les yeux du malade.

- Merci, dit-il d'une voix éteinte.

Puis, avec un effort:

- J'ai foi en vous et je vous la confie!



CHAPITRE XXIV


- Oui, Sarah, vous êtes appelée à être heureuse. Pourquoi en
doutez-vous?

- Heureuse! Moi? répond la jeune fille vivement.

Puis elle ajoute avec douceur:

- J'espère l'être toujours comme je le suis aujourd'hui.

- Mieux que cela! reprend Anne en souriant. Votre plus cher
rêve se réalisera.

Sarah secoue la tête avec incrédulité.

- Vous êtes donc aveugle? demande Mme Tissier.

- Aveugle? Non certes! Et c'est parce que je ne le suis pas
que je vois clairement combien vous l'emportez sur moi, Anne.
Vous êtes bonne, belle, très riche. De plus, le docteur vous a
toujours aimée.

En disant ces paroles, le regard pensif de la jeune fille suit
distraitement le vol d'un papillon, dont les ailes à peine
teintées de jaune se détachent comme une fleur subitement
éclose à travers une touffe de Reine-des-Prés penchées au bord
de la rivière.

Assises près du Clain, par une chaude après-midi de la fin de
l'été, Anne et Sarah causent confidentiellement. Les feuilles
d'un bouquet de peupliers qui se mirent dans l'eau tombent
autour d'elle; le vent les détache et en emporte quelques-unes
dans le courant. Il les roule lentement jusqu'à ce qu'elles se
trouvent arrêtées par une touffe de roseaux qui termine leur
voyage. La jeune femme a voulu profiter de cette belle journée
et est allée chercher sa petite amie pour lui proposer une
promenade. Lassées par une longue course, elles se reposent en
considérant la campagne, si belle à ce moment de l'année.

Devant elle, la ville est cachée à leurs regards par un rideau
d'arbres plantés de l'autre côté de la rivière. Dans cette
prairie fraîche, petite et entourée de haies élevées comme
d'une couronne de verdure, on se croirait isolé du monde
entier; le terrain, derrière le pré, se relève subitement pour
former une colline couverte de bois. A droite seulement, une
étroite échappée permet d'apercevoir une longue étendue de la
vallée, à travers laquelle le Clain promène ses eaux entre
deux rives vertes qui se perdent peu à peu dans un vague
horizon doré de soleil. Au-dessus, les arbres, en rejoignant
le feuillage léger de leurs cimes, découpent le bleu du ciel
comme une dentelle.

- Folle! Robert ne songe plus à moi depuis bien longtemps. En
revanche, ses graves regards s'arrêtent sans cesse sur une
charmante petite personne de ma connaissance.

- Vous croyez?

Sarah questionne anxieusement Mme Tissier, avec l'espérance
évidente d'avoir une réponse identique à celle de son coeur.
Elle serait bien déçue s'il en était autrement.

- Certainement, je le crois. Mon cher cousin vous aimait
autrefois comme une enfant; mais son amour a pris une autre
forme à présent et il ne tient qu'à vous d'être heureuse.

Les yeux de Sarah rayonnent et leur éclat profond exprime la
joie qu'elle éprouve en entendant ces paroles.

- Il est si sérieux!


Dites donc: Et si bon! si grand! si dévoué! reprend Anne en
plaisantant. Vous le pensez, n'est-ce pas?

La jeune fille baisse la tête en rougissant. Mme Tissier
l'embrasse avec affection et reprend:

- Allons, je vous taquine méchamment. Tout le monde pense
comme vous à son sujet.

- Je ne suis pas assez bonne pour être sa femme.

-Il vous aidera à le devenir. D'ailleurs, vous l'êtes, il me
semble, pas mal comme cela!

Sarah sourit.

- Tenez, pour vous faire oublier ma méchanceté, voulez-vous un
trait de mon cousin?

- Lequel? demande la jeune fille avec empressement.

- Oh! il y en a beaucoup, car sa vie se passe à faire le bien.
Mais celui-ci est inédit, je vous le jure! Ce n'est pas lui
qui l'a publié, du moins et comme le père de ceux qui en ont
été l'objet est resté longtemps sans savoir à qui adresser sa
reconnaissance, personne ne pouvait le raconter. Je vous
engage toutefois à n'y pas faire allusion devant Robert, si
vous ne voulez voir se froncer son front sévère. Je l'ai
appris ce matin même dans ma tournée de pauvres. Pendant son
séjour ici l'hiver dernier, il a tiré de l'eau les deux
enfants du père Maurel, le jardinier qui habite au bas de
Blossac, vous savez? Mon cousin passait, paraît-il, un soir
après le coucher du soleil, le long de la rivière quand il
entendit des cris. C'étaient ces petits garçons qui en jouant
venaient de tomber dans l'eau glacée. Il commençait à faire
nuit, m'a dit le père Maurel et le Clain est là comme en bien
des endroits très dangereux. Robert n'a fait ni une ni deux,
il s'est jeté à l'eau, au risque d'attraper la mort, a saisi
avec grand'peine les deux enfants, lesquels heureusement se
tenaient serrés l'un contre l'autre et les a rapportés,
péniblement vous pouvez le croire, chez leurs parents qui ne
se doutaient de rien. Imaginez-vous qu'il leur ait dit son
nom? Ah! bien oui! Il l'a caché soigneusement au contraire
comme si ce fût lui qui les eût jetés à l'eau!

- Il ne nous a jamais parlé de cela!

- Sans doute! Mon cher cousin fait le bien en se cachant,
comme les autres font le mal.

- Comment le père Maurel a-t-il su que c'était lui?

- Le docteur fut obligé de se sécher à la flamme allumée
immédiatement chez le jardinier et celui-ci voulant, vous le
pensez, connaître le sauveur de ses enfants, l'a bien examiné
afin de pouvoir se le faire nommer. Il y est parvenu
difficilement, Robert n'habitant pas Poitiers d'ordinaire;
mais enfin, il le sait depuis hier et il est venu hier soir
voir mon cousin pour le remercier, ce que celui-ci a paru
trouver inutile pour si peu de chose! Vous ne saviez pas cette
bonne action, n'est-ce pas?

- Non, mais ce n'en est qu'une de plus à son actif et je le
sais capable de faire beaucoup de bien.

- Vous avez raison et rien en peut étonner de lui sous ce
rapport.

- Qu'allez-vous devenir, Anne, si vous n'épousez pas votre
cousin? J'avais toujours pensé que vous étiez destinée à
devenir sa femme et je croyais qu'il l'espérait, puisqu'il
refuse tous les autres partis.

En posant cette question, Sarah se penche curieusement vers
son amie, dont les beaux yeux suivent avec attention, semble-t-il,
les capricieux dessins qu'elle trace du bout de son
ombrelle à travers l'herbe touffue.

- Oh! je le sais, reprend la jeune fille, vous pouvez rester
comme vous êtes en ce moment et votre vie est très employée,
très occupée; l'avenir n'a pas sujet de vous embarrasser. Je
vous adresse là une question oiseuse!

Anne secoue la tête en souriant; puis la relevant tout à coup:

- Et pourtant j'ai l'intention de me remarier.

- Avec qui, alors?

La figure de Sarah exprime un profond étonnement.

- Je ne me figure pas vous voir mariée avec un autre qu'avec
le docteur!

- _L'homme propose_... Vous savez combien il arrive souvent que
Dieu dispose, comme le dit le proverbe! Autrefois... il y a bien
des années! Peut-être avais-je à peine l'âge de raison, mon
père rêvait déjà en effet de m'unir à mon cousin. Plus tard,
lui-même adopta ce projet. Et pourtant, il en a été autrement.
Robert m'a oubliée et de mon côté, je puis avouer devant vous
que jamais, malgré ma profonde estime pour lui, je ne me
serais prêtée volontiers au désir de nos familles.
Heureusement la providence a pris soin d'amener dans la maison
des Martelac une compagne digne de notre cher docteur.

- Mais enfin, qui épousez-vous?

- Vous êtes bien intriguée!

- Vous me faites languir! Dites-moi vite son nom?

Dans son impatience, Sarah s'est levée d'un bond et se tient
debout devant Anne, sans quitter du regard le beau visage dont
l'expression mystérieuse la taquine.

- Le capitaine Hilleret!

- C'est donc pour arranger ce mariage qu'il est venu en congé
ici il y a peu de temps?

Mme Tissier incline la tête:

- Je ne me suis doutée de rien! Suis-je naïve!

- Et ce qui est mieux, vous vous mettiez martel en tête au
sujet de Robert, me faisant l'honneur de croire qu'il pensait
encore à moi!

- Mais alors, vous allez nous quitter? reprend Sarah,
subitement redevenue grave.

- Pourquoi cela?

- Pour suivre votre mari là-bas.

- Rassurez-vous. Je ne puis abandonner mon père, trop âgé
maintenant pour rester seul ici, et M. Hilleret, en se
mariant, abandonne sa carrière. Il viendra se fixer à
Poitiers.

Sarah se jette à genoux près de son amie et l'embrasse avec
effusion:

- Quel bonheur, alors! Je vous garde et je vous félicite de ce
mariage, car le docteur aime tant son ami! M. Hilleret doit
lui ressembler! Mme Martelac connaît votre décision?

- Ma tante est depuis longtemps au courant. Allons, vous
n'avez plus peur de me voir vous enlever le coeur de Robert?

- O Anne, répond la jeune fille, vous me jugez mal! Je ne suis
pas jalouse.

- Non, mais vous eussiez souffert, avouez-le?

- Peut-être. Mais j'aurais été vaillante! Le bon Dieu n'est-il
pas là pour nous aider à supporter toutes les peines, quelles
qu'elles soient?

- Celle-là, du moins, vous sera épargnée.

- Il finira toujours par se marier. Sa mère le désire vivement
et moi-même je le souhaite pour son bonheur.

Il y a dans ces paroles une teinte de tristesse qui n'échappe
pas à Mme Tissier

- Vous êtes incorrigible! Vous ne croirez à l'affection de
Robert, que lorsqu'il ne vous restera aucun refuge pour
abriter votre doute obstiné!

- Je suis une enfant vis-à-vis de lui et un homme si grave n'a
pu songer à moi!

Anne lève légèrement les épaules en souriant:

- Incrédule! Il vous aime et vous épousera. A moins que chacun
de vous, par excès de délicatesse, vous ne passiez près du
bonheur sans le saisir.

Sarah garde le silence. Appuyée contre un saule dont les
branches vertes sortent d'un tronc presque complètement réduit
à son écorce sillonnée de rides, la jeune fille regarde l'eau
sombre, au-dessus de laquelle de temps en temps un poisson
s'élance d'un saut rapide qui fait briller comme un éclair son
corps argenté. Le vent s'élève et jette plus abondamment
autour des deux femmes leurs premières feuilles mortes; elles
tourbillonnent un instant et viennent se poser sur le tapis
vert de la prairie. Une petite barque passe, elle glisse en
laissant sur le Clain son sillon vite effacé et déjà elle a
disparu derrière les arbres, qu'Anne et Sarah entendent encore
le bruit des rames et le clapotis de l'eau autour d'elles. Les
hommes qu'elle portait se mettent à chanter et leurs voix
s'élèvent dans l'air calme. La jeune femme et sa compagne
prolongent leur silence pour les écouter et quand les voix se
perdent dans le lointain, ne laissant plus parvenir à leurs
oreilles que quelques notes élevées, elles demeurent sous le
charme.

- Anne, s'écrie tout à coup Sarah, émue par cet ensemble de la
nature, que Dieu est bon d'avoir fait tout si beau autour de
nous!

- Je le pensais aussi, répond Mme Tissier. Sa main nous
entoure de merveilles et nous le remercions peu, lors même que
nous en jouissons profondément. Ce n'est pas seulement le
monde extérieur qui nous raconte son amour, mais tout en nous
comme autour de nous. Il dirige notre vie. N'en sommes-nous
pas, vous et moi, des exemples frappants? Malgré l'orgueil et
la légèreté de ma jeunesse, il a eu pitié de moi et m'a amenée
avec douceur à un salutaire changement. Quant à vous, Sarah,
la Providence s'est montrée une mère à votre égard, n'est-ce
pas?

- Oh! moi, rien ne peut rendre sa bonté pour une pauvre petite
créature isolée comme je l'étais. Le soir où, seule, effrayée,
abandonnée de tous, j'ai rencontré la main du docteur pour me
protéger et me recueillir, il me semble que Dieu lui-même
s'est penché vers moi.

- C'était Lui en effet, dans la personne de ma tante et de mon
cousin.

- Sans famille, sans amis, ne connaissant personne sur la
terre, ne sachant rien des choses de la vie, j'étais là comme
une épave rejetée par le flot inconscient et dont nul ne prend
souci.

- Qui eut dit alors à Robert et à sa mère que dans la personne
de cette petite fille sauvage, ignorante et chétive, ils
introduisaient le bonheur sous leur toit?

En disant ces paroles, Anne s'est levée pour partir. Elle
prend le bras de Sarah et ajoute:

- Et que la petite rose de Bengale, comme vous appelait alors
M. Hilleret, était destinée à fleurir pour eux et à réjouir
l'avenir de leur foyer? Quand Robert, comme il me l'a conté
bien des fois, aperçut, éclairée par la lune et glacée par le
vent d'hiver, cette petite fille peureuse et triste, eût-il
deviné qu'en lui offrant un asile, il ouvrait les portes de sa
demeure à la compagne de sa vie?

Sarah secoua la tête en souriant:

- Tout au moins l'a-t-il ouverte ce jour-là à une amie dévouée
et reconnaissante!

Elles se sont remises en marche et suivent rapidement les
sinuosités du Clain.

- Je crains d'être en retard, dit Anne, nous nous sommes
attardées dans notre conversation et j'avais promis à mon père
d'être rentrée à cinq heures. Il en est déjà quatre; voyez, le
soleil commence à baisser à l'horizon.

Elle montre du regard les toits de la ville, recevant
obliquement les rayons adoucis qui semblent les couvrir d'une
poudre d'or. La masse noire de la cathédrale élève devant
elles ses vieux murs massifs et sombres et domine les pointes
aiguës des flèches des chapelles et celle de l'église de
Sainte-Radegonde qui porte dans les airs la couronne de la
grande reine. Autour de ces édifices, les toits amoncelés
paraissent monter à l'assaut à l'envi les uns des autres dans
une irrégularité pittoresque. Sur l'autre rive du Clain, les
dunes élèvent leurs rochers escarpés du haut desquels la
statue dorée de la Vierge, levant son bras sur la ville pour
la protéger et la bénir, éblouit le regard.

Une heure plus tard, Sarah en arrivant dans la vieille maison
à la porte de laquelle Anne l'avait conduite, ouvre comme un
ouragan la porte de l'appartement dans lequel se tient Mme
Martelac, un livre à la main et plongée dans une pieuse
lecture. La mère du docteur lève la tête:

- Qu'avez-vous? dit-elle avec le calme dont elle ne se
départait jamais.

La jeune fille jette sur la table son chapeau qu'elle vient
d'enlever, relève de ses deux petites mains encore gantées les
fins cheveux ébouriffés autour de sa figure et vient se placer
devant sa protectrice.

- Anne épouse M. Hilleret!

- Eh bien?

La maîtresse de la maison semble attendre l'explication de
l'étonnement causé à Sarah par cette nouvelle; mais un sourire
erre sur ses lèvres.

- Je n'aurais jamais cru cela!

- Elle vous en a fait part?

- Tout à l'heure, pendant notre promenade, oui.

- Cette promenade a dû vous faire du bien, car vous avez un
air radieux, et en ce moment, vous êtes plus fraîche que les
plus fraîches de nos roses du Bengale!

- Il faisait un temps délicieux! Nous nous sommes assises au
bord du Clain dans un oasis de verdure où on ne voyait que
l'eau entre ses rives vertes et quelques petits coins du ciel
bleu.

- Votre conversation avec Anne vous a, je crois, charmée
aussi, n'est-ce pas?

- Anne est toujours bonne et aimable, vous savez bien. Puis,
j'ai été contente d'apprendre son mariage avec M. Hilleret.

- Vous ne vous en doutiez pas?

- Oh! pas le moins du monde! Je pensais qu'elle épouserait le
docteur.

Mme Martelac secoue la tête:

- Ce n'était pas sa destinée! Vous savez ce que les bonnes
femmes de nos compagnes appellent _la dédiure?_

Sarah se met à rire et, prenant un tabouret placé devant Mme
Martelac, elle s'y asseoit, croise ses deux mains autour de
son genou et regarde son interlocutrice en disant:

- Et moi, quelle est ma _dédiure?_

Puis elle ajoute en riant:

- Je resterai vieille fille et votre compagne, dites?

- Je souhaite de tout mon coeur que la seconde partie de cette
destinée s'accomplisse, répond Mme Martelac.

- Nous serons bien heureuses, vous verrez! Je vous aiderai à
raccommoder le linge, à soigner vos fleurs, à faire les
confitures en été; j'irai l'hiver visiter vos pauvres, afin
que vous ne preniez pas froid dans ces visites comme vous le
faites chaque année, et je les soignerai de mon mieux pour
vous remplacer près d'eux. Je vous ferai la lecture le soir,
j'écrirai au docteur sous votre dictée, lorsque vous
deviendrez trop vieille pour le faire vous-même. Enfin, je
vous aimerai, je vous soignerai et nous mènerons toutes les
deux une petite vie très tranquille qui nous conduira au
paradis par un chemin bien uni et bien doux!

- Bah! bah! enfant, les chemins raboteux y mènent plus
sûrement que ces chemins doux et paisibles. Vieille fille ou
non, il faut vous attendre à être souvent déchirée par les
épines. Les vies les plus simples en sont hérissées, et que ce
soit le coeur, l'esprit ou le corps, il y a quelque chose en
nous qui ne doit arriver au paradis qu'à travers les
meurtrissures!

- N'y a-t-il aucun moyen d'y échapper? demande Sarah, devenue
sérieuse.

- Aucun, cette destinée-là est universelle. Les âmes arrivent
là-haut portant toutes au front la marque sacrée devant
laquelle seule, s'ouvrent les portes célestes.

- Eh bien! nous souffrirons ensemble et le bon Dieu sera là en
troisième pour nous aider à accomplir la destinée, quelle
qu'elle soit! reprend Sarah en relevant d'un courageux
mouvement de tête son charmant visage rosé.

- Sans doute, il nous aidera! Puisque cette destinée n'a pas
d'autre origine que la volonté divine elle-même, par laquelle
elle est réglée et dirigée, en dehors, bien souvent, de toutes
nos prévisions.

Pendant toute la soirée, la mère de Robert sourit bien des
fois en constatant l'exubérante gaîté de sa fille d'adoption.
Sarah rit, plaisante et paraît heureuse. Sa voix s'élève et
descend en roulades harmonieuses d'un bout à l'autre de la
vieille maison, le long de l'étroit corridor éclairé par un
oeil-de-boeuf, ou dans l'escalier de pierre, qu'elle monte en
courant, plus légère et plus vive qu'à l'ordinaire, semble-t-il!

La nouvelle du mariage d'Anne avec un autre que le docteur a
apporté dans sons esprit une impression joyeuse, dont elle
jouit inconsciemment, mais dont la vieille dame expérimentée
se rend compte.



CHAPITRE XXV


- Entrez!

Ce mot répond à un coup hardi et ferme frappé à la porte du
cabinet de Robert. Celui-ci, entouré de livres, de fioles,
d'instruments de chirurgie et de papiers couverts de notes,
lève la tête avec une expression de contrariété visible.

- Du diable! Si c'est encore Mme d'Ambleuse, je l'éconduis
moins civilement cette fois!

Mais ce n'est point une main de femme qui ouvre la porte, et
la façon même dont on avait frappé eût dû éclairer le docteur
s'il n'eût eu l'esprit préoccupé malgré lui de celle dont il
maudissait l'importunité, tout en la plaignant du fond du
coeur. Son visage s'éclaire subitement, et il se jette dans les
bras du nouvel arrivant.

- Enfin, te voilà! Sais-tu qu'on t'attend avec impatience!

- Qui cela?

- Tous et surtout toutes, à Poitiers. Anne fait des projets de
bonheur; ma mère se réjouit de te voir te fixer près d'elle,
et il n'y a pas jusqu'à ta petite Rose de Bengale qui n'ait
été ravie d'apprendre ton mariage avec son amie. Quant à moi,
ai-je besoin de te dire combien je suis heureux de ton retour
définitif en France?

Le jeune homme auquel s'adressent ces effusions a bien changé
depuis le jour où Robert l'a rencontré, un soir, dans les rues
de Poitiers. Son teint a bruni au soleil d'Afrique, et toute
sa physionomie a pris une expression martiale, qui ne déplaît
pas sur ce joli visage, autrefois un peu trop efféminé.

Jacques Hilleret revient d'Algérie pour épouser Anne, veuve de
M. Tissier, et, en passant à Paris, il s'y est arrêté quelques
heures, afin de voir son ami.

- Mon premier mouvement avait été de maudire l'ennuyeux
visiteur qui m'enlevait à mon travail. Mais c'est toi! Et il
n'y a plus de travail pour moi en ce moment!

Il repousse les papiers, les instruments et les fioles, et,
appuyant son coude sur la table, il s'installe en face de
Jacques, qu'il a fait asseoir.

- Je t'arrive au débotté, dit celui-ci; tu me donneras à
déjeuner, et je repars ce soir pour Poitiers.

- Où tu porteras toutes mes amitiés à tous, n'est-ce pas? Je
ne sais quand il me sera possible d'y aller, et pourtant j'en
forme le projet. Mais je suis retenu ici par plusieurs malades
gravement atteints et surtout un enfant auquel je dois faire,
ces jours-ci, une opération difficile. Lorsque tu as frappé à
ma porte, j'ai cru que sa mère venait encore me relancer. La
pauvre femme est comme affolée par la pensée de cette
opération; elle ne me laisse pas un jour de repos et vient à
tout instant me consulter pour son fils.

- Qu'a-t-il donc?

Robert secoua la tête.

- Une infirmité dont nous arriverons, j'espère, à le délivrer.
Malheureusement, c'est de plus en enfant chétif, malingre et
nerveux, comme nous en envoyons en quantité dans les grands
centres et surtout dans certains milieux, où la vie s'écoule
comme dans une serre chaude.

- Pauvre mère! dit Jacques avec compassion.

- Sans doute: pauvre mère! repartit Robert en riant. Tu peux
bien ajouter: pauvre docteur! aussi; car Mme d'Ambleuse abuse
de ma patience!

- Bah! tu es très bon pour elle et pour son enfant, j'en
jurerais!

- Allons, tu reviens d'Afrique avec ta même confiance en moi!

- Sûrement! N'es-tu plus mon généreux ami d'autrefois?

Le docteur tendit la main à Jacques.

- Générosité largement payée par toi, mon ami, en repoussant
sans espoir de retour un bonheur que tu me sacrifiais! Je n'ai
pas été dupe, crois-le, de ta conduite, il y a quelques
années. Mais alors je me faisais illusion, et je m'imaginais
pouvoir rendre Anne heureuse en accomplissant le projet de
notre famille. Dieu merci! le bonheur a frappé deux fois à ta
porte, ce qu'il ne fait guère pour personne.

- Il viendra aussi quelque jour à la tienne, je l'espère. Du
moins y a-t-il déjà amené la réputation, et, je pense aussi,
la fortune.

- La fortune? C'est vrai, dit le docteur en riant, je devrais
être riche.

- Ne l'es-tu pas!

- Non, il me semble. L'argent vient, c'est certain; mais il
coule! il coule!

- Je vois ce que c'est, dit le capitaine, tu ne sais pas le
retenir; tu es trop généreux. J'en avais toujours jugé ainsi.

- On rencontre tant de misères dans notre profession!

- Et tu donnes sans compter! Et on en abuse! Car quelle est la
charité dont il ne se trouve quelqu'un pour abuser? C'est très
bon et très bien de donner aux pauvres l'argent que les riches
te donnent en retour de tes soins; mais, mon ami, permets-moi
de te faire la morale...

- Très volontiers! dit Robert en l'interrompant et en croisant
les bras pour écouter gravement.

- Il faut songer aussi à te créer un intérieur et à retenir
pour cela un peu de cette fortune qui coule entre tes mains.

Robert leva les épaules.

- Bah! un intérieur; j'en ai un dont le luxe est bien
suffisant pour un vieux garçon travailleurs.

- Tu ne resteras pas éternellement vieux garçon!

- Je pense que si, dit Robert avec calme.

- Bah! reprit Jacques avec étonnement.

- Je travaille tant, que je n'aurais pas le temps de m'occuper
de ma femme, dit le docteur, sans paraître remarquer cet
étonnement. Quant à ma mère, sois tranquille, je prélève sur
mes revenus ce qu'il lui faut avant d'abandonner le reste aux
infortunes qui se le disputent. Enfin, Sarah, à laquelle je
penserais certainement si elle en avait besoin, est riche,
grâce à l'avarice de son grand-père, plus riche même qu'il
n'est nécessaire, et elle se met souvent de moitié dans les
bonnes oeuvres de ta fiancée.

Le visage du docteur avait pris une expression pensive et son
ami, après l'avoir regardé un instant jeta sur la table son
képi qu'il tenait à la main et dit vivement:

- Pourquoi t'obstines-tu à rester vieux garçon!

- Parce que je n'ai plus envie de me marier.

- En voilà une réponse ridicule! Regarde-moi, je te prie?

Les yeux bruns et profonds de Robert se fixèrent sur le jeune
capitaine.

- Tu m'as juré que tu n'aimais plus Anne?

Une crainte vague se faisait sentir dans cette question.

- Je te le jure encore. Mon amour pour elle est mort. Tu ne
crois pas cela possible, n'est-ce pas? et moi-même, je me
serais révolté autrefois, si on m'avait dit qu'il en était
ainsi. Mais, Dieu a été infiniment miséricordieux en nous
rendant l'oubli possible. Un erreur de notre jeunesse serait
irréparable si notre coeur devait garder intact son premier
amour, lors même que cet amour lui refuse le bonheur.

- Aimes-tu quelqu'un?

Une hésitation à peine saisissable arrêta la réponse.

- Non, je n'aime personne.

Une rougeur intense monta au front de Robert, et il se pencha
subitement pour ramasser une feuille de papier tombée du
bureau près duquel il était. Pour la première fois de sa vie
peut-être il mentait, lui dont la noble nature avait toujours
profondément méprisé le mensonge.

- Alors, Anne et moi, nous te chercherons une compagne, je te
le promets.

- C'est bien inutile! Un médecin a assez d'occupations sans
s'embarrasser d'une femme et des enfants qui font du bruit et
causent souvent tant d'inquiétudes!

- Tu ne reculerais certainement pas devant un motif d'égoïsme.

- Pourquoi non? Je suis tranquille ainsi, laisse-moi jouir de
mon repos.

Jacques leva les épaules avec incrédulité.

- Ce n'est pas de toi, cela! Enfin nous verrons! J'en parlerai
à Anne.

Il changea la conversation, remettant à plus tard d'aborder
sérieusement ce sujet avec son ami.

Quelques jours après, Jacques durant une visite à Mme Tissier,
lui ayant parlé de son cousin, la jeune veuve prit un air
mystérieux en l'entendant déplorer l'éloignement de Robert
pour le mariage.

- A quoi attribuez-vous ce désir de rester seul? demanda-t-il
à sa fiancée.

- Etes-vous bien sûr de l'existence de ce désir?

- Oui, il se trouve heureux ainsi et repousse l'idée d'un
avenir différent.

Anne s'arrêta un moment à le regarder.

- Vous n'avez rien deviné?

- Que voulez-vous que je devine?

- C'est vrai, vous n'avez pas vécu ici depuis bien des années
et vous avez vu Robert en passant seulement à votre dernier
voyage en France. Mais, c'est égal! Liés comme vous l'êtes
ensemble, il a dû se trahir devant vous. En vérité, les hommes
sont aveugles! Une femme serait vite sur la voie.

- Sur quelle voie? Aime-t-il quelqu'un?

- C'est assez probable! répondit Anne, dont les grands yeux
avaient une expression malicieuse.

- Qui?

- Cherchez!

- Je ne puis la connaître!

- Si, vous la connaissez.

Jacques demeurait perplexe en face d'elle, se remémorant un à
un tous les noms des jeunes filles, peu nombreuses du reste,
qu'il savait avoir eu autrefois quelques relations avec la
mère du docteur. Il les nommait l'une après l'autre et Anne,
s'amusant à ce jeu, secouait la tête à chaque nom.

- Je ne trouve pas, dit-il enfin.

- Donnez-vous votre langue au chat? Il y en a qui étaient
enfants autrefois et qui sont devenues jeunes filles.

Cette parole fit venir un nom aux lèvres du capitaine.

- Sarah? dit-il en hésitant.

Sa figure exprimait une telle incertitude, que Mme Tissier ne
put s'empêcher de rire en inclinant la tête en signe
d'acquiescement.

- Mais c'est une enfant!

- Une enfant de dix-huit ans sonnés! En âge de se marier, par
conséquent.

- Il l'a élevée!

- Eh bien! tant qu'a duré l'éducation, il l'a aimée comme une
petite fille. Et puis, peu à peu, sans que ni l'un ni l'autre
s'en doutât, ce sentiment tout paternel a changé et mon cher
cousin, le plus grave et le plus sérieux des hommes passés,
présents et futurs, aime votre petite Rose de Bengale et ne se
marie pas uniquement, parce que, dans sa sagesse, il a décidé
qu'il ne devait pas condamner la rieuse pupille de sa mère à
devenir la femme d'un austère personnage comme lui.

- Comment savez-vous cela? Robert vous a-t-il prise pour
confidente?

- Robert, y pensez-vous? répondit Anne en plaisantant. J'ai
bien toute seule compris la chose!

- En êtes-vous sûre?

- Sûre? Notre cher docteur croit son secret assez enseveli
dans son coeur; mais les yeux parlent et je l'y ai lu aussi
facilement que je lirais cette page de la Bible!

Elle appuyait la main sur une bible ouverte devant elle et
qu'elle feuilletait au moment où Jacques était entré pour y
admirer les merveilleuses illustrations dues au crayon de
Gustave Doré.

Le jeune homme devenait rêveur.

- Sarah! dit-il lentement, comme s'il n'eût pu faire entrer
cette idée dans sa tête et qu'il eût voulu la forcer à y
pénétrer en en raisonnant la possibilité, Sarah! la petite-fille
du vieux marchand d'antiquités, cette pauvre petite
orpheline recueillie un soir par lui, Sarah! Devenir la femme
de Robert!

- Qu'y a-t-il donc là de si étonnant? La petite orpheline
abandonnée est devenue sérieuse, bonne, pieuse et digne en
tout d'associer sa vie à celle du docteur.

- Je le sais. Il m'a une ou deux fois fait son éloge et s'est
félicité de l'avoir recueillie.

- Il n'a pu dire d'elle plus de bien que tous nous en pensons,
dit Anne, dont l'affection pour Sarah était très profonde.

- Et que je n'en pense moi-même, sans toutefois avoir pu
l'apprécier comme vous.

- Alors?

- Elle est encore si jeune pour épouser un homme de l'âge de
Robert?

- Que voulez-vous? La vie nous réserve tous les jours des
surprises de ce genre.

- Sans doute! Ainsi, Robert l'aime?

- Je vous dit que oui.

- Et elle?

- Elle? Peut-être!

- Si elle allait ne pas l'aimer!

Anne leva les épaules et se dit en souriant que les hommes les
plus intelligents sont parfois bien naïfs pour démêler les
sentiments intimes qu'on ne leur exprime pas en termes précis!

- Parlez-lui du docteur et vous verrez! C'est-à-dire non, vous
ne verrez rien! reprit-elle en riant, car je commence à avoir
peu de confiance en votre perspicacité!

Jacques prit l'air offensé, bien que le radieux sourire, même
taquin, de sa fiancée, lui plût naturellement beaucoup et le
tînt sous le charme:

- Vous méconnaissez mes aptitudes! Je verrai du premier coup
si elle l'aime.

- Vous croyez? dit Anne, d'un air de doute.

- Vous me faites injure? Je suis plus clairvoyant que vous ne
pensez.

- Eh bien! faites-en l'expérience.

La sonnette retentissait avec un carillon vif et argentin
annonçant pour Anne l'arrivée de son amie dont elle
connaissait les habitudes. En effet, Sarah entra dans le
salon, tenant dans les mains un gros bouquet venant du jardin
de Mme Martelac. Elle le déposa sur les genoux de Mme Tissier:

- Je vous apporte des fleurs cultivées par moi, voyez comme
elles sont belles!

- Superbes! dit la jeune femme en l'embrassant. Vous entourez
de tant de soins ceux que vous aimez!

- Et j'aime particulièrement les fleurs. Seulement comme elles
viennent dans mon coeur après mes amis, je cultive les
premières afin de les leur offrir.

- Ma tante et Robert les aiment aussi.

- Oui, beaucoup. Quand le docteur est ici, il fait remplir le
jardin de fleurs nouvelles. Nous sommes obligées de lui
disputer nos pauvres vieilles fleurs d'autrefois dont nous
prenons la défense, car il prétend les faire remplacer par des
espèces rares. Les rosiers seuls obtiennent grâce devant lui
et il a fait planter une haie de rosiers de Bengale qui, dans
leur floraison, sont du plus charmant effet.

- Ceci est en votre honneur, dit Anne. Si vous vous en
souvenez, Jacques vous avait autrefois surnommée: Rose de
Bengale, et c'est sûrement à cause de vous que Robert soigne
ainsi vos soeurs.

- Vous croyez? demanda Sarah en rougissant. Il ne m'a jamais
appelée ainsi et il doit avoir oublié la fantaisie de M.
Hilleret.

Anne secoua la tête en riant, mais n'insista pas.

- A propos, dit Jacques brusquement, nous allons, je crois,
marier notre cher docteur.

Une longue branche de sauge, que Sarah avait gardée à la main,
lui échappa, et lorsque, s'étant penchée pour la ramasser, la
jeune fille se redressa, la fleur, rapprochée dans ce
mouvement de son visage, y fit l'effet d'une traînée de sang
sur un lys, tant il avait subitement perdu ses couleurs.

Elle se tourna aussitôt vers Anne et celle-ci put seule lire,
dans les yeux noirs de sa petite amie, l'impression qu'elle
ressentait. Quand Sarah répondit au capitaine, elle avait si
vaillamment surmonté ce premier mouvement que sa voix même ne
tremblait pas.

- Avec qui?

- Avec une jeune fille charmante.

- Elle sera digne de lui, j'espère, et le rendra heureux.

Anne eut pitié du combat qu'elle sentait dans le coeur de la
pauvre enfant.

- Soyez tranquille, Sarah, dit-elle, s'il ne dépend que de
nous, Robert et ceux qui l'aiment seront heureux.

- Mme Martelac sera ravie du mariage de son fils, dit
doucement la jeune fille.

Puis, comme si la lutte contre elle-même eût été au-dessus de
ses forces, elle l'abrégea et reprit avec autant
d'indifférence qu'il lui fut possible:

- Je me sauve à la réunion du travail pour les pauvres; je me
suis arrêtée seulement pour vous apporter ces fleurs.

Mme Tissier se leva, et, à la porte du salon, elle l'embrassa
en murmurant:

- Ce n'est pas vrai. Il ne se marie pas.

Un sourire traversa la physionomie de Sarah et elle dit adieu
à Jacques avec un regard joyeux. Le capitaine, n'ayant pas
saisi le mouvement des lèvres de sa fiancée, ne vit que le
visage gai de la pupille de Mme Martelac.

- Voyez-vous, s'écria-t-il, quand la porte de la rue se fut
refermée sur elle. Elle ne l'aime pas!

Anne était restée debout à l'endroit où elle avait reconduit
son amie, elle tenait dans ses mains les fleurs apportées par
Sarah et sourit avec indulgence.

- Aveugle! murmura-t-elle.

- Comment, vous me traitez encore d'aveugle? Vous avez bien vu
avec quelle indifférence et même quel plaisir elle a accueilli
la nouvelle du mariage de Robert. Pauvre Robert! si bon! si
grand! si parfait!

Anne se mit à rire franchement.

- Et dans peu de temps, vous pourrez dire: si heureux! Car
elle l'aime profondément.

Jacques ouvrit de grands yeux:

- A quoi voyez-vous cela?

- A mille symptômes imperceptibles et qui vous échappent à
vous autres, Messieurs.

- Oh! je parie que vous vous trompez!

Anne prit les fleurs d'une seule main et tendit l'autre au
jeune homme:

- Je parie que Robert et Sarah se marieront aussi promptement
que nous devons le faire nous-mêmes! prononça-t-elle
fermement. Il est temps d'en finir et de les éclairer tous les
deux, afin qu'ils ne se trompent pas de route, et trouvent le
bonheur dont ils sont dignes l'un et l'autre.

Cette fois, Jacques se baissa pour baiser la petite main
qu'elle lui avait tendue et répondit:

- Alors, ouvrez-leur les yeux, car je finis par me rendre à
votre avis. Vous devez mieux que moi connaître le coeur d'une
jeune fille et je me déclare humblement inhabile en ces sortes
de choses, malgré les prétentions affichées tout à l'heure en
plaisantant.

Le lendemain, Anne eut une conférence secrète avec sa tante;
ce qui fut décidé dans ce conciliabule, Sarah, occupée durant
ce temps à déchiffrer une partition sur le piano placé dans sa
chambre, ne s'en douta pas. Mais plusieurs fois dans la
soirée, le regard attendri de la mère de Robert s'arrêta sur
la jeune fille avec une sorte de reconnaissance. Jusque-là,
Mme Martelac avait parfois douté des sentiments qu'elle
croyait entrevoir; sa nièce lui avait affirmé qu'elle ne se
trompait pas et avec la grâce de Dieu, elle était résolue à
donner le bonheur à ses enfants.



CHAPITRE XXVI


Le salon de la vieille maison commence à devenir sombre; à
l'extrémité opposée à la fenêtre, les portraits raides et
compassés des Martelac d'autrefois flottent dans l'indécis et
leurs couleurs semblent se fondre uniformément à travers la
teinte grise du crépuscule qui envahit l'appartement.

L'angélus sonne à une chapelle voisine, annonçant la fin du
jour et élevant un instant vers le ciel les âmes courbées
durant la journée sous le travail et les préoccupations de la
vie terrestre. On entend le pas de Catherine, alourdie par les
années, dans la salle à manger où elle dispose tout pour le
dîner et le silence qui règne dans le salon est troublé
seulement par ces bruits du dehors, par le mouvement de la
pendule et par celui d'une grosse mouche affairée qui
bourdonne encore en cherchant à travers les rideaux une
retraite pour la nuit.

La maîtresse de la maison tient en ses mains un chapelet
qu'elle vient de réciter pieusement; elle baise le petit
crucifix qui le termine, puis le serre lentement dans son étui
de paille coloriée et le remet dans sa poche.

Un moment, elle demeure silencieuse, les deux mains croisées
sur le bord de la petite table placée près d'elle. Est-elle
encore sous l'empire du recueillement? Ou poursuit-elle les
pensées et les désirs dont elle a parlé à Dieu dans sa prière?
Mme Martelac est une de ces âmes dont les fibres intimes sont
pénétrées de confiance et d'abandon à Dieu; elle vit sous son
regard, le voit en tout événement et possède cette foi
profonde qui fait à la créature une union filiale avec son
Créateur. Ses yeux sont levés vers Sarah.

Celle-ci, debout devant la fenêtre, lui tourne le dos; elle ne
s'est pas aperçue que Mme Martelac avait terminé sa prière,
et, le front appuyé contre la vitre, elle regarde l'horizon,
encore éclairé par les dernières lueurs du jour prêt à finir.

Les deux femmes attendent Robert pour le dîner dont l'heure
est arrivée, et plusieurs fois déjà, en entendant dans la rue
un pas ferme et pressé, la vieille Catherine s'est arrêtée
pour écouter si ce n'était point le docteur, afin d'aller
ouvrir et de lui éviter l'attente à la porte. Mais, arrivé le
matin à Poitiers pour repartir dans le courant de la nuit
suivante, Robert est allée voir Jacques Hilleret et s'oublie
avec lui.

La petite personne de Sarah se détache au milieu de la lumière
adoucie qui vient du dehors, et seule elle reste complètement
éclairée, tandis que le salon se remplit peu à peu d'ombres
confuses. Absorbées par ses réflexions, elle tressaille
lorsque Mme Martelac lui adresse la parole.

- Savez-vous si le jour du mariage d'Anne est définitivement
fixé?

La jeune fille se retourne.

- J'ignorais que vous eussiez fini vos prières, dit-elle, et
je m'oubliais à regardes les fines nuances violacées du
couchant, encore pénétrées, dirait-on, des derniers rayons du
soleil.

Mme Martelac répète sa question.

- Anne pense que cela pourra se faire dans un mois, dit Sarah,
ce n'est guère possible plus tôt.

- Un mois? C'est long, il me semble.

- Elle a beaucoup de préparatifs à faire. Puis la démission de
M. Hilleret n'est pas acceptée.

- Il aimait sa carrière et doit regretter de l'abandonner.

- Sans doute! Mais il aura fort à faire. La fortune d'Anne est
considérable et l'occupera. D'ailleurs, elle espère bien le
voir prendre intérêt à ses bonnes oeuvres et l'y mette de
moitié; or, vous savez si la vie de Mme Tissier est bien
employée!

- Oui, pour ceux qui l'ont vue autrefois si frivole et si
vaniteuse, elle est méconnaissable. C'est une véritable
conversion!

- Tous ses anciens amis le disent aussi.

- Elle sera heureuse, j'espère.

- Elle la paraît déjà, et je crois la capitaine très bon.

- Il l'a toujours été.

Le silence se fait de nouveau entre les deux femmes.
Evidemment, ni l'une ni l'autre n'a mis dans cette courte et
banale conversation la pensée intime qui la rend sérieuse et
occupe en ce moment son esprit. Chacune d'elles s'intéresse au
bonheur de la jeune veuve et fait des voeux en sa faveur; mais
l'idée même de ce bonheur a fait surgir un foule d'autres
idées, sous l'empire desquelles elles paraissent plus graves
qu'à l'ordinaire.

Cette heure du crépuscule apporte, d'ailleurs, avec elle une
sorte d'apaisement particulier; pour l'homme comme pour la
nature, le repos semble précédé par des heures plus douces où
le tapage de la vie se tait, où l'agitation de notre esprit se
calme. Les cercles se resserrent dans l'intimité, les voix
s'abaissent dans les épanchements faciles, et les souvenirs
viennent hanter le foyer désert de l'isolé, pour lui ramener
comme une ombre attendrie de ceux qui ne sont plus.

La nature s'enveloppe des premiers brouillards de la nuit; ces
voiles bleuâtres, traversés çà et là par les clartés du jour
qui s'éteint, jettent autour de nous une douceur mélancolique
et pénètrent notre être d'un charme étranger et doux.

Sarah, une main appuyée sur l'espagnolette de la fenêtre,
s'est retournée à demi vers le jardin et regarde une branche
de jasmin qui se balance contre le mur et vient jeter ses
étoiles blanches jusqu'auprès des vitres.

- Et vous, enfant, quand nous marierons-vous [sic]?

Cette question, posée avec une tendre inflexion de voix, fait
sortir Sarah de sa rêverie et l'amène aux pieds de sa
protectrice.

Agenouillée près de Mme Martelac, elle pose sa jolie tête sur
les deux mains blanches appuyées sur la table et ne répond
pas. A quoi pense-t-elle et pourquoi cache-t-elle ainsi son
visage? Ses cheveux, retenus sur la tête par des épingles
d'écaille, ont, à cette clarté douteuse, quelques reflets
brillants. La mère du docteur regarde en souriant les petites
boucles indociles qui tombent sur le cou de la jeune fille et
sa taille élégante courbée devant elle.

Il y a une grande tendresse dans les regards maternels dont
elle enveloppe sa fille adoptive, et nul n'eût pensé, en les
voyant ainsi, que la nature les avait fait naître étrangères
l'une à l'autre. L'amour dont Mme Martelac entoure Sarah
depuis tant d'années, a créé dans son coeur une source si
réelle d'affection et de dévoûment, que l'enfant a depuis
longtemps oublié les isolements et les duretés de sa vie
d'autrefois.

Tout à coup, la mère de Robert sent une larme rouler sur ses
doigts. Subitement, elle relève la tête de la jeune fille, et,
la tenant entre ses mains, elle dit en la regardant dans les
yeux:

- Vous pleurez? Pourquoi?

La lumière indécise, venant de la fenêtre, donne sur le visage
de Sarah, et permet de voir des larmes trembler encore comme
de petites perles au bord de ses cils.

- Qu'avez-vous? répète la vieille dame avec une inquiète
tendresse.

- Rien, murmure Sarah en cherchant à dégager sa tête des mains
qui la retiennent, afin de cacher de nouveau son visage.

- Rien? Vous me trompez!

Puis, comme frappée d'une idée subite:

- Ma chère fille! reprend-elle doucement.

Ses deux mains retombent sur ses genoux, et Sarah appuie sa
tête sur l'épaule de la protectrice de son enfance.

Anne m'a dit hier une chose...

- Laquelle? demande Sarah, dont les mains tremblent dans celle
de Mme Martelac.

- Que ma chère enfant d'adoption aimait quelqu'un dont elle
seule peut aujourd'hui faire le bonheur.

Sarah pleure un instant sans répondre.

- J'avais cru le deviner, mais je n'osais le croire, reprend
la vieille dame. Est-ce vrai? Dites-moi la vérité?

- Il me trouverait trop enfant pour lui! murmure Sarah. Il est
si sérieux! Il ne m'aimera jamais!

A cet instant, la porte s'ouvre, et la haute silhouette du
docteur se dégage de la demi-obscurité répandue dans
l'appartement. Catherine, ayant guetté son arrivée, lui a
ouvert avant qu'il n'eût sonné, et les deux femmes ne l'ont
pas entendu entrer. Etonné, il demeure sur le seuil, et, quand
Mme Martelac, levant les yeux, l'aperçoit, elle lui tend la
main en disant:

- C'est Dieu qui t'envoie! Viens consoler notre chère enfant.
Elle affirme que celui qu'elle aime assez pour devenir sa
femme fidèle et dévouée ne l'aime pas et la trouve trop enfant
pour la prendre pour compagne. Rassure-la, je t'en prie. Toi
seul peux le faire.

Sarah s'était vivement relevée en entendant la porte s'ouvrir,
et, d'un mouvement instinctif, elle avait tourné le dos à la
fenêtre, afin de cacher ses larmes et l'émotion encore visible
sur ses traits.

Le docteur murmura quelques mots inintelligibles, et, ses yeux
graves fixés, à travers cette lueur adoucie, sur sa mère et
sur Sarah, il demeura comme fasciné.

Que se passait-il dans ce coeur d'ordinaire si fort et pourtant
si faible en ce moment?

Peut-être allait-il reculer en face du bonheur, lorsque sa
mère, qui s'était levée aussi, prit la main de la jeune fille,
et, marchant à lui, dit à Sarah:

- Votre jeunesse l'effraie. Il craint que la reconnaissance
seule vous fasse agir. C'est donc à vous, mon enfant, de faire
les premiers pas.

A cet instant, le visage de Sarah se transfigura; devant cette
assurance donnée par Mme Martelac, ses doutes tombèrent. Elle
prit, enserrée dans ses deux petites mains, la main loyale de
Robert, et dit à voix basse:

- Robert, voulez-vous de moi pour compagne?

D'un élan spontané, il entoura de son bras la tête de celle
qu'il avait aimée jadis comme son enfant, et, un instant, il
la pressa contre lui, tandis que, de son autre main, il
serrait celle de sa mère en lui disant:

- Merci!

La soirée qui suivit fut une joyeuse soirée, une des plus
joyeuses sans doute qu'eussent vues les murs de la vieille
maison, et les visages raides et froids des Martelac défunts
parurent eux-mêmes sourire, du haut de leurs cadres, à la
gaîté expansive des habitants de leur demeure.

Au dehors, le vent secouait les dernières fleurs du jardin et
venait jeter ses sifflements aigus à travers les portes mal
jointes, élevant parfois sa chanson, comme pour troubler la
conversation. Mais les choses de ce monde nous paraissent
gaies ou tristes suivant la disposition de notre âme, et ces
plaintes, si souvent écoutées avec mélancolie par Sarah, lui
semblèrent, ce soir-là; apporter une harmonie de plus au
concert dont son âme était remplie.

Mme Martelac, Robert et elle, se réunirent tous les trois
auprès de la cheminée, dans laquelle, pour la première fois de
la saison, Catherine avait allumé du feu, et ils attendirent
ensemble l'heure du départ du docteur, obligé de retourner
immédiatement à Paris. La flamme faisait danser des ombres sur
le visage de la jeune fille, assise sur une chaise basse, et
les étincelles qui s'échappaient du foyer n'étaient guère plus
brillantes que leurs reflets dans les yeux souriants de la
fiancée du docteur.

- Vous souvenez-vous, disait-elle à Robert, d'une autre
soirée, passée depuis bien longtemps, où une pauvre enfant,
glacée autant de l'âme que du corps, vint aussi se réchauffer
à cette même cheminée?

- Oui, oui, je me souviens, et le conducteur de l'enfant
n'était guère moins glacé qu'elle-même, je vous assure! Quel
froid de loup il faisait au coin de cette rue!

- Je ne puis croire que je sois moi-même! s'écria Sarah.

Mme Martelac se mit à rire.

- Oh! si vous m'aviez vue chez mon grand-père, ébouriffée,
habillée à la diable, sauvage et muette la plupart du temps,
je suis sûre que vous douteriez de mon identité! Alors, je
semblais destinée à me traîner dans une vie d'ignorance et de
misères sans nom; car tout l'argent de mon grand-père ne m'eût
pas donné ce que je dois à votre bonté!

Elle avait posé sa main sur les genoux de Mme Martelac et la
regardait avec tendresse.

- Mais aussi, quelle récompense Dieu accorde à nos soins!
répondit celle-ci. Vous devenez la joie et la gloire de ce
foyer, auquel, comme vous le disiez tout à l'heure, vous êtes
venue un soir réchauffer votre corps et votre pauvre petit
coeur d'enfant.

- Anne et Jacques seront bien étonnés demain lorsque vous leur
annoncerez notre mariage, dit le docteur.

- Etonnés? pas le moins du monde! répondit Mme Martelac. Anne
avait deviné la chose depuis longtemps, et elle-même m'a
engagée à brusquer le dénoûment.

- Vraiment! dit Robert. Quelle singulière chose que la
destinée! ajouta-t-il pensivement. Une circonstance
insignifiante, et à laquelle nous n'attachons aucune
importance, influe parfois d'une étrange façon sur notre
avenir. Telle a été pour moi votre rencontre la nuit où je
vous ai amenée chez ma mère, Sarah, et, si j'avais lu ce soir-là
dans le livre où s'inscrivent les décisions providentielles
qui dirigent ma vie, j'eusse pu intituler le chapitre qui
s'ouvrait alors: _Changement de route_. A ce moment, je n'avais
nul souci du bonheur dont je jouis aujourd'hui et auquel nul
autre, il me semble, ne saurait être comparé. Dieu fait bien
tout ce qu'Il fait, et nous ne saurions mieux faire que de
nous laisser conduire par son amour.

Peu de temps après cette soirée, Mme Martelac accompagnait à
l'église, à quelques jours de distance, sa nièce et Sarah.

La veille du mariage de cette dernière, le docteur plaça dans
les mains de sa jeune fiancée l'acte de réhabilitation de M.
de la Croix-Morgan, acte qu'il n'avait cessé de travailler à
obtenir depuis qu'il avait retrouvé le père de Sarah. Celle-ci
le remercia d'un sourire de ses grands yeux bruns, si
brillants ce soir-là que, grâce à sa jeunesse et au charme
extrême dégagé par toute sa personne, elle pouvait rivaliser
avec la belle Mme Hilleret, d'ailleurs oublieuse en ce moment
de sa beauté personnelle et tout entière à la joie de sa jeune
amie.

- Pauvre père! dit Sarah à Robert avec une inflexion de voix
reconnaissante. Combien il eût été heureux de lire dans
l'avenir!

- Il y lisait, répondit le docteur. Il me savait en mains les
preuves irrécusables de son innocence, et au coeur une
affection capable de braver toutes les difficultés pour vous
donner la joie de retrouver sans tache le nom de votre
famille.

Mlle de la Croix-Morgan le regarda avec étonnement.

- Lui aviez-vous dit que...?

Elle s'arrêta.

- Je ne vous déplaisais pas? termina-t-elle en riant.

Les regards sérieux de Robert étaient fixés sur le visage rose
levé vers lui, et il répondit:

- Non, mais lui aussi l'avait deviné. Car, vous le voyez,
Sarah, ni l'un ni l'autre, nous ne savons mentir! Avant sa
mort, il exigea de moi la promesse de vous rendre heureuse
suivant vos désirs. Puis-je espérer d'y réussir?

Elle lui tendit sa petite main en disant:

- Je remercierai Dieu tous les jours de ma vie, et, quelque
douleur qu'Il me réserve, rien ne me fera oublier la bonté de
sa providence, qui m'a amenée et fixée pour toujours à votre
foyer.



FIN.



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chapitre 6: =beaucoup d'hommes, comme toi= remplacé par
=beaucoup d'hommes comme toi=

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=L'avarice racornit les coeurs=

chapitre 10: =tout ce qui vous plait= remplacé par =tout ce qui
vous plaît=

chapitre 11: =La petite-fille obéit sans dire un mot= remplacé
par =La petite fille obéit sans dire un mot=

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le visage de Nicolas=

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flageolaient=

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effrayé Marc lui-même=

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vengeance=

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voisines compatissantes=

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étincelle de tendresse?=

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coin de la maison de Nicolas=

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dans les cieux.=

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qu'il y avait=

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petite fille=

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la petite fille=

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jusque-là=

chapitre 13: =son intérieur, où le pain= remplacé par =son
intérieur où le pain=

chapitre 14: =la Providence l'avait amené= remplacé par =la
Providence l'avait amenée=

chapitre 15: =l'année se passa une autre= remplacé par =l'année
se passa, une autre=

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chapitre 16: =espérant que je puis lui rendre= remplacé par
=espérant que je puisse lui rendre=

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belles-filles de Noé=

chapitre 17: =des belles filles de Noé= remplacé par =des
belles-filles de Noé=

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dans la nef=

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à enfoncer=

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chapitre 20: =introduire cettte femme= remplacé par =introduire
cette femme=

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chapitre 20: =au vol et et n'a pas= remplacé par =au vol et n'a pas=

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chapitre 20: =sueur froide, couvre= remplacé par =sueur froide
couvre=

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la retrouver=

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fille bondit=

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chapitre 25: =je 'éconduis= remplacé par =je l'éconduis=

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chapitre 25: =sans s'embarasser= remplacé par =sans
s'embarrasser=

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