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Title: Alfred de Musset
Author: Barine, Arvède
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

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produced from images generously made available by the
Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)



ALFRED DE MUSSET

LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS

       *       *       *       *       *

_EN VENTE:_

VICTOR COUSIN, par M. _Jules Simon_, de l'Académie française.

MADAME DE SÉVIGNÉ, par M. _Gaston Boissier_, de l'Académie française.

MONTESQUIEU, par M. _Albert Sorel_, de l'Institut.

GEORGE SAND, par M. _E. Caro_, de l'Académie française.

TURGOT, par M. _Léon Say_, député, de l'Académie française.

THIERS, par M. _P. de Rémusat_, sénateur, de l'Institut.

D'ALEMBERT, par M. _Joseph Bertrand_, de l'Académie française,
secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences.

VAUVENARGUES, par M. _Maurice Paléologue_.

MADAME DE STAEL, par M. _Albert Sorel_, de l'Institut.

THÉOPHILE GAUTIER, par M. _Maxime Du Camp_, de l'Académie française.

BERNARDIN DE SAINT-PIERRE, par M. _Arvède Barine_.

MADAME DE LA FAYETTE, par le comte _d'Haussonville_, de l'Académie
française.

MIRABEAU, par M. _Edmond Rousse_, de l'Académie française.

RUTEBEUF, par M. _Clédat_, professeur de Faculté.

STENDHAL, par M. _Édouard Rod_.

ALFRED DE VIGNY, par M. _Maurice Paléologue_.

BOILEAU, par M. _G. Lanson_.

CHATEAUBRIAND, par M. _de Lescure_.

FÉNELON, par M. _Paul Janet_, de l'Institut.

SAINT-SIMON, par M. _Gaston Boissier_, de l'Académie française.

RABELAIS, par M. _René Millet_.

J.-J. ROUSSEAU, par M. _Arthur Chuquet_.

LESAGE, par M. _Eugène Lintilhac_.

DESCARTES, par M. _Alfred Fouillée_.

_Chaque volume, avec un portrait en héliogravure..._ 2 fr.

       *       *       *       *       *

Coulommiers.--Imp. Paul BRODARD.

[Illustration: ALFRED DE MUSSET

EN COSTUME DE PAGE

par Achille Deveria.]


LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS



ALFRED DE MUSSET

PAR

ARVÈDE BARINE

PARIS

LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

1893



INTRODUCTION


J'adresse ici mes remercîments à toutes les personnes qui ont bien
voulu m'ouvrir leurs archives ou leurs collections, m'aider de leurs
souvenirs ou de leurs conseils, et me donner ainsi la possibilité
d'écrire ce petit livre. M. Alexandre Dumas a pris la peine de me
fournir des indications qui m'ont été infiniment précieuses. Madame
Maurice Sand m'a communiqué, avec une confiance dont je lui suis
profondément reconnaissant, un grand nombre de lettres inédites tirées
des archives de Nohant. M. le Vicomte de Spoelberch de Lovenjoul, dont
l'obligeance et la bonne grâce sont connues de tous les chercheurs,
m'a admis à profiter des trésors de sa collection; je lui dois d'avoir
pu consulter le _Journal_ manuscrit de Sainte-Beuve et de nombreuses
correspondances inédites. M. Maurice Clouard, qui sait tout ce qu'on
peut savoir sur Musset, m'a prêté libéralement le concours de son
inépuisable érudition et de sa riche bibliothèque. M. Taigny a mis
gracieusement à ma disposition des lettres autographes et en grande
partie inédites de Musset. D'autres m'ont fourni des renseignements
qui ne sont point dans les livres ni dans les manuscrits. J'acquitte
ici envers tous ma dette de gratitude.

    A. B.



ALFRED DE MUSSET



CHAPITRE I

LES ORIGINES--L'ENFANCE


Chaque génération chante pour elle-même et dans son langage. Elle a
ses poètes, qui traduisent ses sentiments et ses aspirations. Puis
viennent d'autres hommes, avec d'autres idées et d'autres passions,
toutes contraires, le plus souvent, à celles de leurs aînés. Ces
nouveaux venus demeurent insensibles à ce qui paraissait la veille si
émouvant. Leurs préoccupations ne sont plus les mêmes, ni leurs yeux,
ni leurs oreilles, ni leurs âmes. S'ils goûtent d'aventure les poètes
de la génération précédente, c'est à la réflexion, après une étude,
comme s'il s'agissait d'écrivains d'un temps lointain. Encore est-ce à
condition de n'avoir plus rien à redouter de leur influence; sinon ils
les prennent en aversion, parce qu'il y a chez les jeunes gens un
besoin inné, et peut-être salutaire, de penser et de sentir autrement
qu'on ne l'avait fait avant eux; ce n'est qu'à cette condition qu'ils
prennent conscience d'eux-mêmes.

Musset commence à être un de ces poètes de la veille, que les têtes
grisonnantes restent seules à comprendre sans effort. Aucun autre,
dans notre siècle, n'avait été aussi aimé. Aucun n'avait éveillé dans
les coeurs autant de ces longs échos qui ne naissent que d'un accord
intime avec le lecteur, et qu'un simple plaisir d'art est impuissant à
produire. Il n'en a pas moins subi la loi commune. Nos enfants ont
déjà besoin qu'on leur explique pourquoi nous ne pouvons entendre un
vers de lui, fût-ce le plus insignifiant, sans ressentir une émotion,
triste ou joyeuse; pourquoi chacun de nos bonheurs, chacune de nos
souffrances, fait remonter à notre mémoire une page de lui, une ligne,
un mot qui nous console ou nous rit. Leur dire ces choses, c'est
trahir le secret de nos rêves et de nos passions, c'est avouer combien
nous étions romanesques et sentimentaux, et nous couvrir de ridicule
aux yeux de nos fils, qui le sont si peu. Tel sera pourtant l'objet de
ce petit livre, et tous les historiens à venir de Musset seront
contraints d'en faire autant, quoi qu'il puisse leur en coûter. L'âme
du poète des Nuits est reliée par des fils, si nombreux et si forts à
l'âme des générations qui eurent vingt ans entre 1850 et 1870, qu'il
serait vain d'essayer de les séparer. Qu'on en fasse un reproche à
Musset, ou qu'on y voie au contraire son principal titre de gloire, il
n'importe: parler de lui, c'est parler des multitudes qu'il avait
subjuguées, pour leur bien ou pour leur mal.

On ne saurait imaginer pour un enfant de génie un berceau plus heureux
que celui d'Alfred de Musset. Il naquit à Paris, le 11 décembre 1810,
dans une vieille famille où l'amour des lettres était de tradition et
où tout le monde, de père en fils, avait de l'esprit. Sans remonter
jusqu'à Colin de Musset, ménestrel de profession au XIIIe siècle, qui
ne s'appelait peut-être que Colin Muset, un grand oncle du poète, le
marquis de Musset, avait eu un vif succès, en 1778, avec un roman par
lettres, «dicté par l'amour de la vertu», disait la préface, et
portant ce titre assorti à la préface: _Correspondance d'un jeune
militaire, ou Mémoires de Luzigny et d'Hortense de Saint-Just_. Ce
vieux marquis, qui ne mourut qu'en 1839, représentait pour ses
petits-neveux l'ancien régime, y compris les temps féodaux. Son
château avait des parties moyen âge, aux embrasures profondes, aux
planchers doubles, dissimulant trappe et cachette. Lui-même marchait
le jarret tendu et les pointes en dehors, en homme qui avait porté la
culotte courte. Il méprisait profondément les journaux, ne manquait
jamais de se découvrir lorsqu'il rencontrait dans une «gazette» le nom
d'un membre de la famille royale, et n'avait cependant pas
complètement échappé à l'influence de Rousseau. Il lui arrivait
d'écrire des phrases à la Jean-Jacques: «On n'est heureux qu'à la
campagne, on n'est bien qu'à l'ombre de son figuier». D'une dévotion
extrême, il avait fait sur ses vieux jours, en 1827, une satire contre
les Jésuites, signée Thomas Simplicien. Les jeunes gens de la famille
se trouvaient chez lui en pays de Cocagne, mais il ne comprenait rien
au romantisme.

Le père d'Alfred de Musset, M. de Musset-Pathay, beaucoup plus jeune
que le marquis, n'en voulait pas comme lui à la Révolution, qui lui
avait rendu le service de lui ôter son petit collet et lui avait donné
son empereur. Il avait entremêlé dans son existence la guerre, la
littérature et les fonctions publiques. La même diversité se retrouve
dans ses écrits, où il y a un peu de tout: roman, histoire, récits de
voyages, travaux d'érudition. Sa biographie de Rousseau, où il prend
sa défense contre la coterie Grimm, est une oeuvre patiente et
sérieuse, et il avait d'autre part le goût et le talent des vers
plaisants. Gai, spirituel, prompt à la riposte et mordant à
l'occasion, c'était au demeurant le meilleur des hommes. Il fut un
père aimable, trop indulgent, très XVIIIe siècle d'esprit. Ce dernier
point est à retenir.--Pas plus que son oncle le marquis, M. de
Musset-Pathay ne comprenait rien au romantisme.

Il avait une soeur chanoinesse, ancienne pensionnaire de Saint-Cyr et
confite en dévotion. Elle habitait à Vendôme, dans un faubourg, une
petite maison moisie, où elle avait tourné tout doucement à l'aigre
entre des chiens hargneux et des exercices de piété. Quelques lignes
d'un de ses neveux[1] donnent à penser qu'elle n'était pas dépourvue,
elle non plus, du don de repartie, et qu'elle était de taille à tenir
tête à son frère.--Elle faisait peu de cas de la littérature;
toutefois elle admettait une distinction entre la prose et les vers:
la prose était besogne basse, à laisser aux manants; les vers étaient
la dernière des hontes, une de ces humiliations dont les familles ne
se relèvent pas.

[Note 1: De Paul de Musset, dans la _Biographie d'Alfred de Musset_.
Ce volume est précieux par les renseignements qu'il contient sur la
famille de Musset et sur la jeunesse du poète. On ne doit toutefois le
consulter qu'avec une certaine défiance. Il s'y trouve partout des
inexactitudes et des inadvertances, et, à partir d'un moment que nous
indiquerons, ces inexactitudes sont volontaires, et calculées en vue
de dérouter le lecteur.]

La lignée maternelle d'Alfred de Musset n'était pas moins savoureuse.
Son aïeul Guyot-Desherbiers, qui avait été jadis de robe, et avait
fréquenté les idéologues, avait l'imagination poétique, l'esprit
jaillissant et gai. Il était sorti de ce mélange un Fantasio XVIIIe
siècle, plus mousseux encore que celui que nous connaissons, et ne lui
cédant en rien pour le pittoresque du langage, mais sans la note
mélancolique et attendrie du héros de Musset. M. Guyot-Desherbiers ne
songeait guère à s'apitoyer sur les peines des princesses de féerie;
en revanche, il avait sauvé des têtes, et non toujours sans péril,
pendant les convulsions qui suivirent le 9 Thermidor. Ses petits-fils
purent jouir de sa verve intarissable; Fantasio devenu grand-père
était resté Fantasio. Il mourut chargé de jours en 1828.--M.
Guyot-Desherbiers faisait des vers à ses moments perdus.

Son grand ouvrage fut un poème en plusieurs chants sur les _Chats_. Il
faisait du chat un humanitaire, ami des pauvres et de leur maigre
cuisine:

    C'est pour eux que son dos se gonfle,
    Pour eux, dans sa poitrine, ronfle
    La patenôtre du plaisir.

Il se plaisait aux difficultés techniques, comme d'écrire sur trois
rimes--et sans chevilles!--tout un chant de son poème, ou d'inventer
des rythmes compliqués. Il avait deviné Théodore de Banville plutôt
que Victor Hugo. Son influence manqua à son petit-fils quand celui-ci
eut à défendre contre les siens, nourris dans le classique, les
enjambements et les épithètes imprévues des _Contes d'Espagne et
d'Italie_. Les Fantasio comprennent tant de choses.

La grand'mère Guyot-Desherbiers était un échantillon remarquable de la
bourgeoise française du siècle dernier. Elle avait infiniment de bon
sens, et cela ne l'empêchait point d'être une fille spirituelle de
Rousseau, passionnée comme Julie et Saint-Preux, et comme eux
éloquente dans les heures d'émotion. Non point l'éloquence qui fait
dire d'une femme qu'elle parle comme un livre, mais l'éloquence
pathétique qui remue. Elle produisait alors une impression profonde
sur les siens, habitués à la voir tranquille et grave. Mme de
Musset-Pathay, sa fille aînée, tenait beaucoup d'elle.

On voit que les origines intellectuelles de Musset sont faciles à
démêler pour qui s'intéresse aux mystères de l'hérédité. Nous venons
de trouver parmi ses ascendants plusieurs hommes d'esprit, pleins
d'une verve joyeuse et plus ou moins poètes, et deux femmes d'une
sensibilité vive, d'une éloquence naturelle et chaude. C'est à ces
dernières que se rattachent les _Nuits_ et toute la partie brûlante et
passionnée de l'oeuvre de Musset. Quant à sa tante la chanoinesse,
elle a rempli le rôle de la fée Carabosse, qui ne pouvait manquer au
baptême d'un Prince Charmant. Lorsque Musset s'accuse dans ses lettres
d'être grognon, lorsqu'il écrit: «J'ai grogné tout mon saoul», ou
bien: «Je commence même à m'ennuyer de grogner», c'est la chanoinesse
qui fait des siennes; elle s'est vengée d'avoir un neveu poète en lui
insufflant un peu--très peu--de sa mauvaise humeur.

L'enfant en qui allait s'épanouir la race était un joli blondin
caressant. Il existe un portrait de lui à trois ans, dans le goût
troubadour, qui était de mode au temps de la reine Hortense. Le bambin
est assis en chemise dans un site poétique, les pieds dans un
ruisseau. Ses longues papillotes lui donnent un air de petite fille
bien sage. Auprès de lui est une grande épée, qu'il avait demandée
«pour se défendre contre les grenouilles». Un autre portrait le
représente plus âgé de quelques années, mais gardant encore ses belles
boucles blondes. Il a aussi conservé son expression placide et
ingénue. Ce n'était pourtant pas faute de prendre au tragique les
peines de l'existence, ou de jouir avec ardeur de ses joies. Il était
déjà, au suprême degré, impressionnable, excitable, et même éloquent,
s'il faut en croire son frère Paul. Celui-ci raconte qu'à peine hors
des langes, le petit poète en herbe avait des «mouvements oratoires et
des expressions pittoresques» pour peindre ses malheurs ou ses
plaisirs d'enfant. Déjà aussi, il avait l'«impatience de jouir» et la
«disposition à dévorer le temps» qui ne le quittèrent jamais. Un jour
qu'on lui avait apporté des souliers rouges et que sa mère ne
l'habillait pas assez vite à son gré, il s'écria en trépignant:
«Dépêchez-vous donc, maman; mes souliers neufs seront vieux». Enfin,
il avait déjà des palpitations de coeur et des suffocations.

Il faut des mains intelligentes et légères pour manier ces
organisations frémissantes. M. de Musset-Pathay n'était que trop
indulgent. Il eût pu dire, lui aussi:

    Quoi qu'il ait fait, d'abord je veux qu'on lui pardonne,
    Lui dis-je, et ce qu'il veut, je veux qu'on le lui donne.
    (C'est mon opinion de gâter les enfants.)

Mais M. de Musset-Pathay n'avait guère le temps de s'occuper des
marmots. Il laissa sa femme élever Paul et Alfred[2], et ceux-ci n'y
perdirent rien. Ils durent à leur mère une de ces enfances saines et
heureuses dont il n'y a rien à dire, et où les événements mémorables,
gravés à jamais dans la mémoire, ont été une partie de jeu, ou une
condamnation au cabinet noir.

[Note 2: Il y eut aussi une fille, mais beaucoup plus jeune que ses
frères.]

Musset commença ses études avec un précepteur qui grimpait dans les
arbres avec ses élèves. Les leçons n'en allaient pas plus mal. Il y
eut cependant un moment difficile quand l'écolier découvrit les _Mille
et une Nuits_ et la _Bibliothèque bleue_. Sa petite tête en tourna.
Pendant des mois, il ne pensa, en classe et hors de classe, qu'aux
enchanteurs et aux paladins. Il cherchait dans la maison de ses
parents, rue Cassette, les passages secrets qui font qu'on entend
marcher dans les murs, et les portes dérobées par où surgissent les
traîtres et les libérateurs. On lui donna _Don Quichotte_, qui le
calma, sans le corriger de l'idée que la vie ressemble à la forêt
enchantée où les quatre fils Aymon rencontrèrent leurs aventures
merveilleuses. Il était né avec la foi au hasard, et il fut toujours
de ceux qui croient aux surprises du sort, quitte à s'estimer trompés
et frustrés, quand il n'arrive que ce qui devait arriver. Les hommes
de cette humeur subissent la vie au lieu de la faire, et ce fut le cas
d'Alfred de Musset.

Il avait sept ans lorsqu'il dévora les _Mille et une Nuits_. La même
année, il fit avec les siens un long séjour à la campagne, dans une
vieille maison biscornue, très amusante pour des enfants, et attenante
à la ferme du bonhomme Piédeleu, qu'il a décrite dans _Margot_: «Mme
Piédeleu, sa femme, lui avait donné neuf enfants, dont huit garçons,
et, si tous les huit n'avaient pas six pieds de haut, il ne s'en
fallait guère. Il est vrai que c'était la taille du bonhomme, et la
mère avait ses cinq pieds cinq pouces; c'était la plus belle femme du
pays. Les huit garçons, forts comme des taureaux, terreur et
admiration du village, obéissaient en esclaves à leur père.» Les
petits Parisiens ne se lassaient point de regarder travailler cette
tribu de géants et de se rouler sur les meules de foin. Ce fut
pourtant après un été aussi sainement employé que le cadet, en
rentrant rue Cassette, eut des «accès de manie», selon l'expression de
son frère. «Dans un seul jour, dit Paul de Musset[3], il brisa une des
glaces du salon avec une bille d'ivoire, coupa des rideaux neufs avec
des ciseaux et colla un large pain à cacheter rouge sur une carte
d'Europe au beau milieu de la Méditerranée. Ces trois désastres ne lui
attirèrent pas la moindre réprimande, parce qu'il s'en montra
consterné.» Cette anecdote, qui semble d'abord puérile, jette une vive
lumière sur les inégalités de caractère d'Alfred de Musset. Il était
impossible d'avoir plus de bon sens, un esprit plus net, quand les
nerfs ne s'en mêlaient pas. Mais ils s'en mêlaient souvent. Ils
étaient irritables, et provoquaient des «accès de manie» pendant
lesquels Musset faisait le mal qu'il n'aurait pas voulu. Il s'en
désolait ensuite, s'accablait de reproches, et n'en demeurait pas
moins à la merci de ses nerfs.

[Note 3: _Biographie._]

Nous savons également par son frère qu'il s'est peint lui-même dans le
portrait de Valentin par où débutent les _Deux Maîtresses_. La page
qu'on va lire est donc un souvenir personnel, et elle nous montré
aussi un enfant trop impressionnable; «Pour vous le faire mieux
connaître, il faut vous dire un trait de son enfance. Valentin
couchait, à dix ou douze ans, dans un petit cabinet vitré, derrière la
chambre de sa mère. Dans ce cabinet d'assez triste apparence, et
encombré d'armoires poudreuses, se trouvait, entre autres nippes, un
vieux portrait avec un grand cadre doré. Quand, par une belle matinée,
le soleil donnait sur ce portrait, l'enfant, à genoux sur son lit,
s'en approchait avec délices. Tandis qu'on le croyait endormi, en
attendant que l'heure du maître arrivât, il restait parfois des heures
entières le front posé sur l'angle du cadre; les rayons de lumière,
frappant sur les dorures, l'entouraient d'une sorte d'auréole où
nageait son regard ébloui. Dans cette posture; il faisait mille rêves;
une extase bizarre s'emparait de lui. Plus la clarté devenait vive,
plus son coeur s'épanouissait.... Ce fut là, m'a-t-il dit lui-même,
qu'il prit un goût passionné pour l'or et le soleil.» Notons encore à
treize ans, pendant une partie de chasse où il avait failli blesser
son frère, une attaque de nerfs assez violente pour amener la fièvre,
et nous aurons la clef de bien des incidents de son existence
tourmentée.

Les années de collège furent aussi dénuées d'événements que celles de
la première enfance. Musset fut externe à Henri IV à partir de la
sixième et fit de bonnes études. Il reçut quelquefois des coups de
poing. J'aime à croire qu'il en rendit. Il nous a dit le reste dans
les _Deux Maîtresses_. «Ses premiers pas dans la vie furent guidés par
l'instinct de la passion native. Au collège, il ne se lia qu'avec des
enfants plus riches que lui, non par orgueil, mais par goût. Précoce
d'esprit dans ses études, l'amour-propre le poussait moins qu'un
certain besoin de distinction. Il lui arrivait de pleurer au beau
milieu de la classe, quand il n'avait pas, le samedi, sa place au banc
d'honneur.» Quelquefois, aux vacances, son père l'emmenait en visite
dans sa famille, et il assistait à une escarmouche avec sa tante la
chanoinesse, ou bien il avait le bonheur sans pareil de coucher dans
la chambre à cachette de son oncle le marquis. C'est tout ce qui lui
arriva entre neuf et seize ans.

En 1827, il obtint le second prix de philosophie au grand concours.
Dans sa composition, l'élève Musset[4] traitait les pyrrhoniens de
sophistes, ainsi que l'exigeaient les convenances, mais il ajoutait
que peu importerait qu'ils eussent raison, «pourvu que ce qui est ne
change pas et ne nous soit pas enlevé, _dummodo quæ sunt, nec
mutentur, nec eripientur_»; ce qui paraît au fond assez pyrrhonien.
Après la distribution des prix, sa mère décrivit la cérémonie à un
ami. Il y avait des fanfares, des princes, les quatre facultés en
grand costume, et son fils était si joli! Elle a bien pleuré, et
c'était bien délicieux. «Pendant trois jours, continue-t-elle, nous
n'avons vu que couronnes, que livres dorés sur tranche; il fallait des
voitures pour les emporter.» Alfred de Musset quitta les bancs sur
cette apothéose. Il était bachelier et il refusait énergiquement de se
préparer à l'École polytechnique. Une longue lettre à son ami Paul
Foucher, écrite le 23 septembre suivant du château de son oncle le
marquis, nous ouvre pour la première fois une échappée sur le travail
intérieur qui s'accomplissait au dedans de lui. On voudra bien se
souvenir, en lisant les fragments qui vont suivre, que Musset était
alors à l'âge ingrat où les idées sont aussi dégingandées que le
corps. Il était le premier à dire, plus tard, qu'il avait été «aussi
bête qu'un autre».

[Note 4: Voici, pour les philosophes, le sujet de la composition:
_Quænam sint judiciorum motiva? an cuncta ad unum possint reduci?_
Musset concluait que tous les motifs de jugement peuvent se ramener à
l'évidence.]

Il vient d'apprendre la mort rapide de sa grand'mère, Mme
Guyot-Desherbiers. Ses vacances sont assombries et désorganisées. «Mon
frère, dit-il, est reparti pour Paris. Je suis resté seul dans ce
château, où je ne puis parler à personne qu'à mon oncle, qui, il est
vrai, a mille bontés pour moi; mais les idées d'une tête à cheveux
blancs ne sont pas celles d'une tête blonde. C'est un homme
excessivement instruit; quand je lui parle des drames qui me plaisent
ou des vers qui m'ont frappé, il me répond: «Est-ce que tu n'aimes pas
mieux lire tout cela dans quelque bon historien? Cela est toujours
plus vrai et plus exact».

«Toi qui as lu l'_Hamlet_ de Shakespeare, tu sais quel effet produit
sur lui le savant et érudit Polonius!--Et pourtant cet homme-là est
bon; il est vertueux, il est aimé de tout le monde; il n'est pas de
ces gens pour qui le ruisseau n'est que de l'eau qui coule, la forêt
que du bois de telle ou telle espèce, et des cents de fagots. Que le
ciel les bénisse! ils sont peut-être plus heureux que toi et moi.»

On sent que Musset est en proie au malaise qui s'empare souvent des
très jeunes gens lorsqu'ils s'aperçoivent, au moment de commencer à
penser par eux-mêmes, qu'ils sont devenus étrangers au cercle d'idées
dans lequel ils ont été élevés. Cette découverte les trouble comme un
manque de piété filiale, en attendant qu'elle flatte leur orgueil. En
1827, le romantisme fermentait dans les veines de la jeunesse. Elle
savait par coeur les _Méditations_ et les _Odes et Ballades_. Elle se
passionnait pour Shakespeare et Byron, Goethe et Schiller. La préface
de _Cromwell_ allait paraître, et les adversaires de la nouvelle école
poétique se préparaient à la résistance; on voyait déjà se former les
deux camps qui devaient en venir aux mains à la première d'_Hernani_.
Alfred de Musset était jeune entre les jeunes, et l'on conçoit son
indignation quand le vieux marquis lui faisait observer, avec raison
du reste, que Plutarque mérite plus de confiance que Shakespeare, et
qu'il n'est pas bien sûr que Moïse ait eu toutes les pensées que lui
prête Alfred de Vigny.

Il passait ensuite, dans sa lettre, à lui-même et à son avenir: «Je
m'ennuie et je suis triste, je ne te crois pas plus gai que moi, mais
je n'ai pas même le courage de travailler. Eh! que ferais-je?
Retournerai-je quelque position bien vieille? Ferai-je de
l'originalité en dépit de moi et de mes vers? Depuis que je lis les
journaux (ce qui est ici ma seule récréation) je ne sais pas pourquoi
tout cela me paraît d'un misérable achevé! Je ne sais pas si c'est
l'ergoterie des commentateurs, la stupide manie des arrangeurs qui me
dégoûte, mais je ne voudrais pas écrire, ou je voudrais être
Shakespeare ou Schiller. Je ne fais donc rien, et je sens que le plus
grand malheur qui puisse arriver à un homme qui a les passions vives,
c'est de n'en avoir point. Je ne suis point amoureux, je ne fais rien,
rien ne me rattache ici....»

«Je donnerais vingt-cinq francs pour avoir une pièce de Shakespeare
ici en anglais. Ces journaux sont si insipides,--ces critiques sont si
plats! Faites des systèmes, mes amis, établissez des règles; vous ne
travaillez que sur les froids monuments du passé. Qu'un homme de génie
se présente, et il renversera vos échafaudages; il se rira de vos
poétiques.--Je me sens, par moments, une envie de prendre la plume et
de salir une ou deux feuilles de papier; mais la première difficulté
me rebute, et un souverain dégoût me fait étendre les bras et fermer
les yeux. Comment me laisse-t-on ici si longtemps! J'ai besoin de voir
une femme; j'ai besoin d'un joli pied et d'une taille fine; j'ai
besoin d'aimer.--J'aimerais ma cousine, qui est vieille et laide, si
elle n'était pas pédante et économe.» Suivent deux grandes pages de
doléances sur son ennui et sur les études de droit auxquelles le
destine sa famille: «Non, mon ami, s'écrie-t-il en terminant, je ne
peux pas le croire; j'ai cet orgueil: ni toi ni moi ne sommes destinés
à ne faire que des avocats estimables ou des avoués intelligents. J'ai
au fond de l'âme un instinct qui me crie le contraire. Je crois encore
au bonheur, quoique je sois bien malheureux dans ce moment-ci.»

On aura remarqué dans ces effusions de collégien qu'il est travaillé
du besoin d'écrire; le papier blanc l'attire et l'effraie, ce qui va
très bien ensemble. C'est l'éclosion de la vocation, surprise à ses
débuts mêmes, car Alfred de Musset n'a pas été de ces petits prodiges
à la façon de Goethe et de Victor Hugo, qui réclamaient leur nourrice
en vers. A dix-sept ans, son bagage poétique était tout à fait
insignifiant.

Quant à l'ennui douloureux qui le ronge, à son découragement en face
de l'avenir, alors que tout s'ouvre devant lui, il n'y a rien, là
dedans, qui lui soit particulier. C'est l'état d'esprit signalé bien
des fois, par les écrivains les plus divers, chez la génération qui
arrivait à l'âge d'homme sous la Restauration, et que Stendhal, Musset
lui-même, ont attribué, à tort ou à raison, à l'ébranlement causé par
la chute du premier empire. On connaît leur thèse. Le vide laissé par
un Napoléon est impossible à combler. Au lendemain des efforts
violents que l'empereur avait exigés de la France, la jeunesse de la
Restauration se sentit désoeuvrée. Comparant ce qui se passait autour
d'elle à la chevauchée impériale à travers les capitales, elle trouva
le présent pâle et mesquin, et ne sut que faire d'elle-même. Stendhal
est revenu avec insistance sur ces idées. Musset leur a consacré l'un
des chapitres de la _Confession d'un Enfant du siècle_: «Un sentiment
de malaise inexprimable commença... à fermenter dans tous les jeunes
coeurs. Condamnés au repos par les souverains du monde, livrés aux
cuistres de toute espèce, à l'oisiveté et à l'ennui, les jeunes
gens... se sentaient au fond de l'âme une misère insupportable.»

On peut discuter les origines de cette misère morale; on ne peut en
nier les ravages. Le mal fut tenace. M. Maxime Du Camp, plus jeune que
Musset d'une douzaine d'années, a écrit dans ses _Souvenirs
littéraires_: «La génération artiste et littéraire qui m'a précédé,
celle à laquelle j'ai appartenu, ont eu une jeunesse d'une tristesse
lamentable, tristesse sans cause comme sans objet, tristesse
abstraite, inhérente à l'être ou à l'époque.» Les jeunes gens étaient
hantés par l'idée du suicide. «Ce n'était pas seulement une mode,
comme on pourrait le croire; c'était une sorte de défaillance générale
qui rendait le coeur triste, assombrissait la pensée et faisait
entrevoir la mort comme une délivrance.»

Le collégien «bien malheureux» de la lettre à Paul Foucher allait donc
entrer dans le monde l'âme empoisonnée de germes de dégoût. Un autre
mal, qu'il partageait aussi avec beaucoup de contemporains, empêchait
la plaie de se fermer: «J'ai eu, écrivait-il longtemps après, ou cru
avoir cette vilaine maladie du doute, qui n'est, au fond, qu'un
enfantillage, quand ce n'est pas un parti pris et une parade.» (_A la
duchesse de Castries_,1840.) Il ne s'agit pas seulement ici de tiédeur
religieuse, mais de cette espèce d'anémie morale qui fait qu'on n'a
plus foi à rien. Musset attribuait le fléau à l'influence des idées
anglaises et allemandes, représentées par Byron et Goethe. Quoi qu'il
en soit, le mal existait, et il contribuait à la «défaillance
générale» dont parle M. Maxime Du Camp. Musset en avait été atteint à
l'âge où il est le plus important de croire à n'importe quoi.



CHAPITRE II

MUSSET AU CÉNACLE ROMANTIQUE


Les deux années qui suivirent sa sortie du collège furent décisives
pour son développement. Il avait l'air de ne rien faire: «Sous le
prétexte de faire son droit, dit-il de lui-même dans les _Deux
Maîtresses_, il passait son temps à se promener aux Tuileries et au
boulevard.» Il laissa bientôt le droit pour la médecine, mais la salle
de dissection lui fit horreur; il s'enfuit, ne put dîner, rêva de
cadavres et renonça solennellement à avoir une profession. «L'homme,
déclara-t-il à sa famille, est déjà trop peu de chose sur ce grain de
sable où nous vivons; bien décidément, je ne me résignerai jamais à
être une espèce d'homme particulière.»

Malgré les apparences, il était fort loin de perdre son temps. Paul
Foucher l'avait amené tout enfant chez Victor Hugo. Il y retourna
assidûment après avoir quitté les bancs, et fut le Benjamin du fameux
Cénacle. Alfred de Vigny, Sainte-Beuve, Mérimée, Charles Nodier, les
deux frères Deschamps, s'accoutumèrent, à l'exemple de Victor Hugo
leur chef et leur maître, à avoir ce gamin dans les jambes. Ils
l'admettaient aux discussions littéraires dans lesquelles on posait en
principe que le romantisme sortait du «besoin de vérité» (exactement
comme on l'a dit du naturalisme un demi-siècle plus tard); que «le
poète ne doit avoir qu'un modèle, la nature, qu'un guide, la vérité»;
qu'il lui faut, par conséquent, mêler dans ses oeuvres le laid au
beau, «le grotesque au sublime», puisque la nature lui en a donné
l'exemple et que «tout ce qui est dans la nature est dans l'art»[5].

[Note 5: Préfaces des _Odes et Ballades_ et de _Cromwell_.]

On arrêtait devant lui ce que serait la poétique nouvelle: «Nous
voudrions un vers libre, franc, loyal,... sachant briser à propos et
déplacer la césure pour déguiser sa monotonie d'alexandrin; plus ami
de l'enjambement qui l'allonge que de l'inversion qui l'embrouille;
fidèle à la rime, cette esclave reine, cette suprême grâce de notre
poésie, ce générateur de notre mètre; inépuisable dans la variété de
ses tours, insaisissable dans ses secrets d'élégance et de facture.»

On l'emmenait dans les promenades esthétiques où le Cénacle, Victor
Hugo en tête, s'exerçait aux sensations romantiques, et il faut bien
avouer que Musset n'y apportait pas toujours des dispositions d'esprit
édifiantes. Ses compagnons prenaient au sérieux leur rôle de
néophytes. Qu'on grimpât sur les tours de Notre-Dame pour se figurer
qu'on contemplait le Paris des truands, ou qu'on allât dans la plaine
Montrouge voir coucher le soleil, personne n'oubliait jamais d'être
romantique. Musset s'amusait irrévérencieusement des gilets de satin
et des barbes au vent de ses condisciples, de leurs attitudes
respectueuses devant une ogive et de leurs apostrophes grandiloquentes
au paysage.

Il était aussi des soirées de l'Arsenal, chez Nodier, où chacun
récitait ses oeuvres, vers ou prose. En un mot, il avait la chance
insigne d'être adopté, gâté, prêché, endoctriné, par l'une des plus
glorieuses élites intellectuelles que pays ait jamais possédées, et il
ne tarda guère à lui prouver qu'elle n'avait pas semé le bon grain sur
des pierres ou parmi des épines. La poésie s'éveillait en lui si vite,
que c'était plus rapide qu'un printemps; c'était une aurore, qui
grandissait à vue d'oeil et dont les premières clartés le plongeaient
dans des ravissements inoubliables.

C'est au cours de promenades solitaires dans le Bois de Boulogne,
moins fréquenté que de nos jours, qu'il entendit chanter au dedans de
lui ses premiers vers. Au printemps de 1828, ses parents s'étaient
installés à Auteuil. Musset s'en allait lire dans les bois, et il y
recevait les visites, encore furtives, rappelées dans la _Nuit
d'août_:

          LA MUSE.

    Pauvre enfant! nos amours n'étaient pas menacées,
    Quand dans les bois d'Auteuil, perdu dans tes pensées,
    Sous les verts marronniers et les peupliers blancs,
    Je t'agaçais le soir en détours nonchalants.
    Ah! j'étais jeune alors et nymphe, et les dryades
    Entr'ouvraient pour me voir l'écorce des bouleaux,
    Et les pleurs qui coulaient durant nos promenades
    Tombaient, purs comme l'or, dans le cristal des eaux.

Il rapportait de ses promenades des pièces de vers qu'il n'a pas
admises dans ses recueils, avec raison, parce qu'on y sentait trop
l'imitation, mais qui sont précieuses pour le biographe à cause de
leur extrême diversité. Elles sont d'un débutant qui cherche sa voie,
et n'est pas irrésistiblement entraîné d'un côté plutôt que de
l'autre. Une lecture d'André Chénier lui inspira une élégie:

    Il vint sous les figuiers une vierge d'Athènes,
    Douce et blanche, puiser l'eau pure des fontaines....

Une réunion du Cénacle fit naître une ballade. Musset écrivit ensuite
un drame à la Victor Hugo. On y lisait:

    Homme portant un casque en vaut deux à chapeau,
    Quatre portant bonnet, douze portant perruque,
    Et vingt-quatre portant tonsure sur la nuque.

Une autre ballade, intitulée le _Rêve_ et annonçant par son rythme la
_Ballade à la lune_, fut imprimée, grâce à Paul Foucher, dans une
feuille de chou de province. Elle débutait ainsi:

    La corde nue et maigre
    Grelottant sous le froid
          Beffroi,
    Criait d'une voix aigre
    Qu'on oublie au couvent
          L'avent.
    Moines autour d'un cierge,
    Le front sur le pavé
          Lavé,
    Par décence, à la Vierge,
    Tenaient leurs gros péchés
          Cachés.

Est-ce déjà une parodie de la poésie romantique, comme la _Ballade à
la lune_? Il n'y aurait rien d'impossible à cela. Alfred de Musset au
Cénacle a toujours été un élève zélé, mais indocile. On avait la bonté
d'écouter ce bambin, et il en profitait pour rompre en visière sur
certains points au maître lui-même. Il n'accepta jamais l'obligation
de la rime riche. A l'apparition de ses premières poésies, il écrivait
au frère de sa mère, M. Desherbiers, en lui envoyant son volume: «Tu
verras des rimes faibles; j'ai eu un but en les faisant, et sais à
quoi m'en tenir sur leur compte; mais il était important de se
distinguer de cette école _rimeuse_, qui a voulu reconstruire et ne
s'est adressée qu'à la forme, croyant rebâtir en replâtrant» (janvier
1830). Sainte-Beuve, témoin de ses premiers tâtonnements, déclare
qu'il _dérima_ après coup, avec intention, la ballade _andalouse_, et
que celle-ci était «mieux rimée dans le premier jet».

Il se croyait également affranchi--on pardonnera cette présomption à
sa jeunesse--de ce qu'il y a de déclamatoire et de forcé chez les
ancêtres du romantisme. Six ans plus tard, il rappelait à George Sand
combien il s'était moqué jadis de la _Nouvelle Héloïse_ et de
_Werther_. Il n'avait pas le droit de tant s'en moquer, ayant bien pis
sur la conscience en fait de déclamatoire et de forcé. En 1828, il
avait traduit pour un libraire les _Confessions d'un mangeur d'opium_,
de Thomas de Quincey. Sa traduction est royalement infidèle; c'est
même ce qui en fait l'intérêt. Non seulement Musset taille et rogne,
douze pages par-ci, cinquante par-là, mais il remplace, et dans un
esprit très arrêté: il ajoute invariablement, partout, des panaches
romantiques. Il en met d'abord aux sentiments; le héros de l'original
anglais pardonnait à une malheureuse ramassée dans le ruisseau; celui
du texte français l'assure de son «respect» et de son «admiration». Il
en met, et d'énormes, aux sommes d'argent; les deux ou trois cents
francs donnés à un jeune homme dans l'embarras en deviennent
vingt-cinq mille, les fortunes se gonflent démesurément et les
affaires des petits usuriers prennent des proportions grandioses. Il
chamarre les événements d'épisodes de son cru: souvenirs de la salle
de dissection, aventures ténébreuses dans le goût du jour. Bref, c'est
un empanachement général, après lequel il n'était pas permis de se
moquer de Saint-Preux ou de l'ami de Charlotte.

Il avait bien l'air, à ce moment-là, d'être emporté par le flot
romantique. Ses grands amis du Cénacle lui faisaient réciter ses vers,
le conseillaient, et il va sans dire qu'ils le poussaient dans leur
propre voie. Le drame à la Hugo avait été très applaudi. Émile
Deschamps donna une soirée pour faire entendre _Don Paez_, et il y eut
des cris d'enthousiasme au vers du _dragon_:

    Un dragon jaune et bleu qui dormait dans du foin.

Il y en eut aussi pour les _manches vertes_ du _Lever_:

    Vois tes piqueurs alertes,
    Et sur leurs manches vertes
    Les pieds noirs des faucons.

Sainte-Beuve trouvait le débutant plutôt trop avancé et lui reprochait
d'abuser des enjambements et des «trivialités». Il est surprenant que
Sainte-Beuve, avec sa pénétration extraordinaire, n'ait pas deviné
tout d'abord que Musset était un romantique né classique[6], autant
dire un romantique d'occasion, sur lequel on avait tort de compter
absolument, tiraillé qu'il était entre ses instincts et l'influence du
milieu. Le reste du Cénacle fut excusable de ne pas s'en douter.
Musset ne cachait pas son goût pour le XVIIIe siècle, mais on passe à
un échappé de collège d'aimer Crébillon fils et _Clarisse Harlowe_.
Quant à son admiration, très significative, pour les vers de Voltaire,
on ne la prenait sans doute pas au sérieux chez un apprenti romantique
qu'on avait nourri de Shakespeare et saturé de Byron, et à qui l'on
avait fait étudier son métier, non sans profit, dans Mathurin Régnier.
J'insiste sur ces détails parce que le Cénacle a accusé plus tard
Musset de désertion. C'était une injustice. Il n'y a pas eu défection,
il n'y a eu que malentendu. Le futur auteur des _Nuits_ leur était si
peu acquis corps et âme, ainsi qu'ils se le figuraient, qu'il avait
toujours prêté l'oreille à d'autres conseils, beaucoup moins autorisés
pourtant. On se rappelle que la famille d'Alfred de Musset n'aimait
point la nouvelle école littéraire. Ces aimables gens ne se bornaient
pas à une désapprobation tacite. Ils combattaient des tendances qu'ils
jugeaient funestes, et la lettre de Musset à l'oncle Desherbiers, dont
on a déjà lu un passage, prouve que leurs efforts n'avaient pas été en
pure perte. En voici d'autres fragments: «Je te demande grâce pour des
phrases contournées; je m'en crois revenu.... Quant aux rythmes brisés
des vers, je pense là-dessus qu'ils ne nuisent pas dans ce qu'on peut
appeler le récitatif, c'est-à-dire la _transition_ des sentiments ou
des actions. Je crois qu'ils doivent être rares dans le reste.
Cependant Racine en faisait usage.

[Note 6: La remarque est de M. Augustin Filon.]

«Je te demanderai de t'attacher plus aux compositions qu'aux détails;
car je suis loin d'avoir une manière arrêtée. J'en changerai
probablement plusieurs fois encore.

«... J'attends tes avis. Mes amis m'ont fait des éloges que j'ai mis
dans ma poche de derrière. C'est à quatre ou cinq conversations avec
toi que je dois d'avoir réformé mes opinions sur des points très
importants; et depuis j'ai fait bien d'autres réflexions. Mais tu sais
qu'elles ne vont pas encore jusqu'à me faire aimer Racine (janvier
1830).»

En attendant que ses réflexions portassent leurs fruits, bons ou
mauvais, il écrivait rapidement les _Contes d'Espagne et d'Italie_, et
ses amis n'y remarquaient qu'un heureux _crescendo_ d'impertinence
pour tout ce que le bourgeois encroûté de préjugés classiques se
faisait un devoir de respecter et d'admirer. Après les chansons et
_Don Paez_ vinrent les _Marrons du feu_, _Portia_, la _Ballade à la
lune_, _Mardoche_, et la dernière pièce était la plus effrontée; aussi
s'accorda-t-on à lui prédire un grand succès. Musset s'était décidé à
se faire imprimer pour conquérir le droit de quitter une place
d'expéditionnaire imposée par son père. Son volume parut vers le 1er
janvier 1830.

Voici le moment de regarder le dessin de Devéria placé en tête de ce
volume. Il représente Musset aux environs de la vingtième année, dans
un costume de page qui lui plaisait et qu'il a porté plusieurs fois. A
sa taille svelte, à son visage imberbe et jeunet, on lui donnerait
moins que son âge. Il a sous le pourpoint et le maillot la grâce
hautaine que Clouet prêtait à ses modèles, leur élégance suprême et
raffinée. La physionomie manque un peu de flamme. Ce n'est pas la
faute de l'artiste. Elle n'en avait pas toujours; elle était diverse
comme l'humeur qu'elle exprimait. Suivant l'heure, et le vent qui
soufflait, on avait deux Musset. L'un, timide et silencieux, un peu
froid d'aspect, était celui qui se montrait d'ordinaire dans la
première jeunesse, même après le tapage de ses débuts. Un de ses
camarades de collège, qui l'a vu très souvent jusqu'au printemps de
1833, m'assure n'en avoir guère connu d'autre. C'est celui que
Lamartine aperçut «nonchalamment étendu dans l'ombre, le coude sur un
coussin, la tête supportée par sa main, sur un divan du salon obscur
de Nodier». Lamartine remarqua sa chevelure flottante, ses yeux
«rêveurs plutôt qu'éclatants», son «silence modeste et habituel au
milieu du tumulte confus d'une société jaseuse de femmes et de
poètes», et ne s'en occupa point davantage; il devait mettre trente
ans à remarquer autre chose.

On rencontre dans _Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie_ un
joli croquis d'un Musset tout différent, «au regard ferme et clair,
aux narines dilatées, aux lèvres vermillonnées et béantes». C'est
celui qui se montrait seulement par échappées, le Musset tout
frémissant de vie et de passion, dont les yeux bleus jetaient du feu,
que le plaisir affolait et qui se laissait terrasser par la moindre
émotion, jusqu'à pleurer comme un enfant; le Musset que le délire
saisissait dès qu'il avait la fièvre, et dont tous les contraires,
tous les extrêmes, avaient fait leur proie. Il était bon, généreux,
d'une sensibilité profonde et passionnée, et il était violent, capable
de grandes duretés. La même heure le voyait délicieusement tendre,
absurdement confiant, et soupçonneux à en être méchant, mêlant dans la
même haleine les adorations et les sarcasmes, ressentant au centuple
les souffrances qu'il infligeait, et ayant alors des retours
adorables, des repentirs éloquents, sincères, irrésistibles, pendant
lesquels il se détestait, s'humiliait, prenait un plaisir cruel à
faire saigner son coeur perpétuellement douloureux. A d'autres
instants, il était dandy, mondain, étincelant d'esprit et persifleur;
à d'autres encore, il ne bougeait d'avec les jeunes filles, dont la
pureté le ravissait et qu'il faisait valser indéfiniment en causant
bagatelles et chiffons. En résumé, un être complexe, point inoffensif,
tant s'en faut, et qui faisait quelquefois peur aux femmes qu'il
aimait, mais ayant de très grands côtés et rien de petit ni de bas; un
être séduisant, attachant, et qui ne pouvait être que malheureux.

Les contemporains l'ont vu à tour de rôle sous ces divers aspects, et
ils ont porté sur lui des jugements contradictoires qui contenaient
tous une part de vérité.



CHAPITRE III

«CONTES D'ESPAGNE ET D'ITALIE»

LE «SPECTACLE DANS UN FAUTEUIL»


Les _Contes d'Espagne et d'Italie_ effarèrent les classiques. On ne
s'était pas encore moqué d'eux avec autant de désinvolture. Les
critiques saisirent leurs férules, et Musset en eut sur les doigts. Je
crois--sans oser en répondre--que le premier article fut celui de
l'_Universel_ (22-23 janvier 1830). Il portait en épigraphe ces vers
des _Marrons du feu_:

    N'allez pas nous jeter surtout de pommes cuites
    Pour mettre nos rideaux et nos quinquets à bas,

et il commençait ainsi: «Voyez la force de la conscience! Le premier
cri de M. de Musset, qui n'aime pas les pommes cuites, c'est: Ne me
jetez pas de pommes cuites! Il sent que le lecteur sera tenté de lui
jeter quelque chose, et naturellement il pare le danger qu'il redoute
le plus. Que jetterons-nous donc à M. de Musset?»

Le critique (il signe F.) s'excuse ensuite auprès de ses lecteurs «de
traîner leur vue sur les _poésies_ de M. de Musset», et il analyse le
volume avec de grandes marques de dégoût. Les fautes de français le
révoltent, les rejets le blessent, les termes réalistes, tels que
_pots_ ou _haillons_, lui font mal. Le pauvre homme!

Le _Figaro_ (4 février) se défie. Il a peur de se laisser prendre à
quelque plaisanterie: «Son livre est-il une parodie? Est-ce une oeuvre
de bonne foi?» Tout considéré, _Figaro_ conclut à la bonne foi, et il
en est d'autant plus indigné. Il gronde le jeune auteur de commencer
«sa vie poétique» par les exagérations et les folies, et lui montre à
quoi il s'expose: «Le ridicule, une fois imprimé sur un front ou sur
un nom d'écrivain, y reste souvent comme une de ces taches, qui ne
s'effacent plus, même à grand renfort de savon et de brosse.» M. de
Musset mérite d'éviter ce triste sort, car il y a çà et là des traces
de talent dans son recueil, malgré son «mépris pour les lois du bon
sens et de la langue».

Le même jour, le _Temps_ constate qu'une partie du public a cru à une
parodie. Il trouve, pour sa part, une inspiration très personnelle
dans les vers du nouveau venu. Il reconnaît qu'il y a là des images
charmantes et des dialogues étincelants. Mais les caractères ne se
tiennent pas; par exemple, la Camargo «contredit à chaque instant la
nature de son âme italienne par des formes de langage abstrait, par
des exclamations métaphysiques, par des images et des comparaisons
tout à fait en dehors du monde matériel et moral de l'Italie».
Serait-il possible que le critique du _Temps_ n'eût pas reconnu dans
les _Marrons du feu_ la double parodie d'une tragédie classique et de
la forme romantique? La Camargo, c'est Hermione, obligeant Oreste
(l'abbé Annibal) à tuer Pyrrhus (Rafaël) et l'accueillant ensuite par
des imprécations. Le respect de «la nature de son âme italienne» avait
été le moindre souci de l'auteur, et il était dans son droit.--Dans le
même article, sur _Mardoche_: «D'un bout à l'autre, c'est une énigme
dépourvue d'intérêt, pauvre de style et platement bouffonne».

La _Quotidienne_ (12 février) est relativement aimable. Elle voit dans
le débutant «un poète et un fou, un inspiré et un écolier de
rhétorique»; dans les _Contes d'Espagne et d'Italie_ un «livre
étrange», où l'on est ballotté «de la hauteur de la plus belle poésie
aux plus incroyables bassesses de langage, des idées les plus
gracieuses aux peintures les plus hideuses, de l'expression la plus
vive et la plus heureuse aux barbarismes les moins excusables». _Don
Paez_ témoigne d'un véritable sens dramatique et contient des
observations profondes, des détails d'une grande richesse de poésie.
D'autre part, c'est un poème «où se presse du ridicule à en fournir à
une école littéraire tout entière». Le même critique déclare dans un
second article (23 février) qu'il y a «plus d'avenir» dans M. de
Musset «que dans aucun des poètes de notre époque», compliment qui a
trop l'air d'avoir été mis là dans le seul but d'être désagréable à
Victor Hugo; mais il faut, ajoute le journal, que l' «enfant» se mette
à l'école s'il veut arriver à quelque chose.

Le _Globe_, qui témoignait aux romantiques assez de bienveillance,
commence (17 février) par constater l'existence d'un parti avancé pour
lequel «M. Hugo est presque stationnaire,... M. de Vigny classique»,
et M. de Musset le seul grand poète de la France. Il avoue qu'en ce
qui le concerne, la première impression a été mauvaise: «Deux choses
étonnent et choquent d'abord dans les poésies de M. de Musset: la
laideur du fond et la fatuité de la forme». A mesure qu'il avançait
dans sa lecture, il a aperçu «quelques beautés; puis ces beautés ont
grandi, puis elles ont dominé les défauts», et le critique n'a plus
été sensible qu'à la franchise de l'inspiration, à la force de
l'exécution, au sentiment et au mouvement qui manquent à tant d'autres
poètes. Il est vrai que M. de Musset exagère quelques-uns des défauts
de la nouvelle école; celle-ci «rompt le vers, M. de Musset le
disloque; elle emploie les enjambements, il les prodigue». Néanmoins,
malgré les _Marrons du feu_, qui «révoltent» et «dégoûtent» l'auteur
de l'article, malgré _Mardoche_, qui a l'air écrit par un «fou», les
_Contes d'Espagne et d'Italie_ annoncent «un talent original et vrai».

La critique la plus vinaigrée est demeurée inédite. Elle arriva de
Vendôme. La tante chanoinesse avait appris par la voix publique
qu'elle avait un neveu poète, et elle reprochait aigrement à M. de
Musset-Pathay de lui avoir attiré cette disgrâce. Elle avait toujours
blâmé son frère de trop aimer la littérature; il voyait à présent où
cela conduisait.

Le pardon des injures ne figurait pas dans son _credo_. En châtiment
des _Contes d'Espagne et d'Italie_, la chanoinesse «renia et déshérita
les mâles de sa famille pour cause de dérogation», et la première
édition était pourtant expurgée! On en avait supprimé la conversation
impie de Mardoche avec le bedeau.

Cependant Musset lisait les journaux avec beaucoup de calme et
d'attention. Il ne s'indignait pas. Il ne traitait pas les critiques
de pions et de cuistres. Il ne désespérait pas de la littérature et de
l'humanité. «La critique juste, disait-il, donne de l'élan et de
l'ardeur. La critique injuste n'est jamais à craindre. En tout cas,
j'ai résolu d'aller en avant, et de ne pas répondre un seul mot.»--M.
de Musset-Pathay, aussi attentif et moins calme, écrivait à un ami, à
propos de l'article si cruel de l'_Universel_: «Mes inquiétudes sur
les disputes possibles n'étaient heureusement pas fondées, et j'ai su
avec une surprise extrême le stoïcisme de notre jeune philosophe. Je
sais du seul confident qu'il ait[7] et qui le trahit pour moi seul,
qu'il profite de toutes les critiques, abandonne le genre en grande
partie. Ce confident a ajouté que je serai surpris du changement. Je
le souhaite et j'attends.» (2 avril 1830, à M. de Cairol.)

[Note 7: Son frère Paul.]

Musset était modeste et extrêmement intelligent. De là son attitude
patiente et attentive lorsqu'on disait du mal de ses vers. Il avait
d'ailleurs été dédommagé des injures de la presse. Non pas que le gros
public eût été pour lui. Les bonnes gens, raconte Sainte-Beuve, ne
virent dans le livre «que la _Ballade à la lune_, et n'entendirent pas
raillerie sur ce _point_ d'invention nouvelle: ce fut un haro de gros
rires». Mais les femmes et la jeunesse se déclarèrent en faveur de
Musset, et tous les vieux amateurs de poésie qui n'étaient pas
inféodés au parti classique sentirent plus ou moins nettement qu'il y
avait là du nouveau.

Il y en avait en effet.

D'abord, des sensations d'une vivacité singulière, et puissamment
exprimées:

    Oh! dans cette saison de verdeur et de force,
    Où la chaude jeunesse, arbre à la rude écorce,
    Couvre tout de son ombre, horizon et chemin,
    Heureux, heureux celui qui....

A la page suivante, une sensation très vraie est si fortement rendue
qu'elle se communique au lecteur, et qu'on _voit_ passer l'image chère
à don Paez:

    Don Paez cependant, debout et sans parole,
    Souriait; car, le sein plein d'une ivresse folle,
    Il ne pouvait fermer ses paupières sans voir
    Sa maîtresse passer, blanche avec un oeil noir.

Ailleurs, la sensation devient subtile, sans perdre de sa force. C'est
de la poésie sensuelle, mais d'une sensualité très raffinée et très
délicate:

    Qui ne sait que la nuit a des puissances telles,
    Que les femmes y sont, comme les fleurs, plus belles,
    Et que tout vent du soir qui les peut effleurer
    Leur enlève un parfum plus doux à respirer?

Ailleurs encore, une sensation accidentelle ne fournit au poète qu'une
épithète, et cela suffit pour faire tableau.

    . . . . . . . . . . . . . . Tout était endormi;
    La lune se levait; sa lueur _souple et molle_,
    Glissant aux trèfles gris de l'ogive espagnole,
    Sur les pâles velours et le marbre changeant,
    Mêlait aux flammes d'or ses longs rayons d'argent.

Musset avait vu la lumière de la lune se glisser à travers des
vitraux, et il est obligé de la personnifier pour rendre sa vive
impression de quelque chose d'aérien et de matériel à la fois, qu'on
aurait pu saisir, et qui se coulait cependant par des fenêtres
fermées. C'était très nouveau, très moderne ou, si l'on veut, très
antique. Homère et Virgile ont des épithètes de ce genre, et, avant
qu'il y eût une poésie écrite ou chantée, les vieux mythes
traduisaient des impressions analogues. Ainsi Diane, venant baiser
Endymion, coulait son corps souple et mol à travers le réseau des
ramures.

Il est de même très antique, et très moderne à la fois, dans ses
comparaisons, où il se montre entièrement dégagé du souci du mot
noble, qui préoccupait tant les poètes du XVIIIe siècle. Il a retrouvé
l'heureuse brutalité des anciens, leur science du détail réaliste qui
frappe l'imagination et fait surgir la scène devant les yeux:

    Comme on voit dans l'été, sur les herbes fauchées,
    Deux louves, remuant les feuilles desséchées,
    S'arrêter face à face et se montrer la dent;
    La rage les excite au combat; cependant
    Elles tournent en rond lentement, et s'attendent;
    Leurs mufles amaigris l'un vers l'autre se tendent.

Son éducation littéraire avait nécessairement mélangé d'éléments
étrangers ce vieux réalisme païen, qui semble lui avoir été naturel.
Musset nommait Régnier son premier maître, et il y a en effet du
Régnier dans plus d'un passage, par exemple dans la comparaison des
fileuses:

    Ainsi qu'on voit souvent, sur le bord des marnières,
    S'accroupir vers le soir de vieilles filandières,
    Qui, d'une main calleuse agitant leur coton,
    Faibles, sur leur genou laissent choir leur menton;
    De même l'on dirait que, par l'âge lassée,
    Cette pauvre maison, honteuse et fracassée,
    S'est accroupie un soir au bord de ce chemin.

Le romantisme des _Contes d'Espagne et d'Italie_ pouvait aussi compter
pour du nouveau. Victor Hugo en était encore aux _Orientales_, et
Musset le dépassait en hardiesse. Ses vers disloqués, ses débauches de
métaphores, le plaçaient tout à l'avant-garde de l'armée
révolutionnaire, tandis que sa verve turbulente et son ironie en
faisaient une espèce d'enfant perdu, que nul ne pouvait se flatter de
retenir dans le rang. Lui-même avait pris soin d'avertir qu'on y
perdrait sa peine et son temps. Il avait signifié dans _Mardoche_ à
l'«école rimeuse» qu'il ne voulait rien avoir de commun avec elle:

    Les Muses visitaient sa demeure cachée,
    Et, quoiqu'il fît rimer _idée_ avec _fâchée_,
           On le lisait....

Même irrévérence à l'égard des autres réformes. Cet audacieux s'était
permis de parodier dans la _Ballade à la lune_ les rythmes et les
images romantiques, et il affichait la prétention d'exprimer ce qu'il
sentait, non ce qu'il était à la mode de sentir. La mode était aux
airs funestes et penchés; Musset osait être gai et se moquait des
mélancoliques:

    RAFAEL.

    Triste, abbé?--Vous avez le vin triste?--Italie,
    Voyez-vous, à mon sens, c'est la rime à folie.
    Quant à mélancolie, elle sent trop les trous
    Aux bas, le quatrième étage, et les vieux sous.

Il ne trompait pas ses maîtres du Cénacle; il leur disait aussi
clairement que possible sur quels points il se séparait d'eux. Quant à
leur dire où il en serait le lendemain, s'il referait _Candide_ ou
_Manfred_, il eût été embarrassé de le faire; il n'en savait rien, et
n'avait personne pour l'aider à voir clair en lui-même. «Les _Contes
d'Espagne et d'Italie_, a dit Sainte-Beuve, posaient... une sorte
d'énigme sur la nature, les limites et la destinée de ce talent.»
Énigme dont l'obscurité s'accroissait par le plus étrange pêle-mêle
d'enfantillages de collégien[8], et de vers de haut vol, de ceux que
le génie trouve et que le talent ne fabrique jamais, quelque peine
qu'il y prenne.


[Note 8:

    . . . . pour la petitesse
    De ses pieds, elle était Andalouse et comtesse

On en pourrait citer de moins innocents.]

    Ulric, nul oeil des mers n'a mesuré l'abîme,
    Ni les hérons plongeurs, ni les vieux matelots.
    _Le soleil vient briser ses rayons sur leur cime,_
    _Comme un soldat vaincu brise ses javelots...._

    C'est ainsi qu'un nocher, sur les flots écumeux,
    _Prend l'oubli de la terre à regarder les cieux...._

    Heureux un amoureux! . . . . . . .
     . . . . . . . . . . . . . . . . .
    On en rit, c'est hasard s'il n'a heurté personne;
    Mais sa folie au front lui met une couronne,
    À l'épaule une pourpre, et _devant son chemin_
    _La flûte et les flambeaux, comme au jeune Romain._

Comment un livre aussi déraisonnable, plein d'exagérations et de
disparates, n'aurait-il pas choqué les esprits corrects et réjoui les
fous? Les bonnes gens eurent la consolation de pouvoir dire en toute
vérité que le succès des _Contes d'Espagne et d'Italie_ tenait du
scandale.

Le coupable se tenait coi et réfléchissait. Il trouvait de la vérité
dans certaines critiques et se préparait à l'évolution que son
tempérament poétique rendait inévitable dès qu'il serait hors de page.
«Le romantique se déhugotise tout à fait», écrivait son père, le 19
septembre 1830, à son ami Cairol. Il n'était plus besoin
d'indiscrétions pour s'en douter. La _Revue de Paris_ avait publié en
juillet le manifeste littéraire intitulé _les Secrètes Pensées de
Rafaël_, que le Cénacle prit pour un désaveu, et qui n'était qu'une
déclaration d'indépendance. A présent qu'on le lit de sang-froid, on a
peine à comprendre qu'on ait pu s'y tromper.

    Salut, jeunes champions d'une cause un peu vieille,
    Classiques bien rasés, à la face vermeille,
    Romantiques barbus, aux visages blêmis!
    Vous qui des Grecs défunts balayez le rivage,
    Ou d'un poignard sanglant fouillez le moyen-âge,
    Salut!--J'ai combattu dans vos camps ennemis.
    Par cent coups meurtriers devenu respectable,
    Vétéran, je m'assois sur mon tambour crevé.
    Racine, rencontrant Shakespeare sur ma table,
    S'endort près de Boileau . . . . . . . . . .

On s'y trompa pourtant, et les relations de Musset avec le groupe de
Victor Hugo se refroidirent. Il est juste d'ajouter que Musset
laissait percer un dessein arrêté de marcher à l'avenir sans lisières.
Le mot _d'école poétique_ lui paraissait maintenant vide de sens.
«Nous discutons beaucoup, écrivait-il à son frère; je trouve même
qu'on perd trop de temps à raisonner et épiloguer. J'ai rencontré
Eugène Delacroix, un soir en rentrant du spectacle; nous avons causé
peinture, en pleine rue, de sa porte à la mienne et de ma porte à la
sienne, jusqu'à deux heures du matin; nous ne pouvions pas nous
séparer. Avec le bon Antony Deschamps, sur le boulevard, j'ai discuté
de huit heures du soir à onze heures. Quand je sors de chez Nodier ou
de chez Achille (Devéria), je discute tout le long des rues avec l'un
ou l'autre. En sommes-nous plus avancés? En fera-t-on un vers meilleur
dans un poème, un trait meilleur dans un tableau? _Chacun de nous a
dans le ventre un certain son qu'il peut rendre, comme un violon ou
une clarinette. Tous les raisonnements du monde ne pourraient faire
sortir du gosier d'un merle la chanson du sansonnet._ Ce qu'il faut à
l'artiste ou au poète, c'est l'émotion. Quand j'éprouve, en faisant un
vers, un certain battement de coeur que je connais, je suis sûr que
mon vers est de la meilleure qualité que je puisse pondre.»

Plus loin, dans la même lettre: «Horace de V.... m'a appris une chose
que je ne savais pas, c'est que depuis mes derniers vers, ils disent
tous que je suis converti, converti à quoi? s'imaginent-ils que je me
suis confessé à l'abbé Delille ou que j'ai été frappé de la grâce en
lisant Laharpe? On s'attend sans doute que, au lieu de dire: «Prends
ton épée et tue-le», je dirai désormais: «Arme ton bras d'un glaive
homicide, et tranche le fil de ses jours». Bagatelle pour bagatelle,
j'aimerais encore mieux recommencer les _Marrons du feu_ et
_Mardoche_.» (4 août 1831.)

Des mois s'écoulèrent encore en discussions stériles. Une forte
secousse morale, causée par la mort de son père (avril 1832),
détermina enfin un retour au travail, et les anciens amis furent
convoqués la veille de Noël à une lecture de la _Coupe et les Lèvres_
et d'_A quoi rêvent les jeunes filles_. La séance fut glaciale. Quand
on se quitta, la séparation était consommée entre le nourrisson du
romantisme et le Cénacle. Musset était désormais un isolé. Il l'avait
voulu et cherché.

Son nouveau volume parut tout à la fin de 1832, sous ce titre: _Un
spectacle dans un fauteuil_. La critique s'en occupa peu. Sainte-Beuve
fit un article (_Revue des Deux Mondes_, 15 janvier 1833) où Alfred de
Musset était discuté sérieusement et classé «parmi les plus vigoureux
artistes» du temps. Un journal le loua chaudement; deux autres
l'exécutèrent avec de gros mots: _indigeste fatras_, _oeuvre sans
nom_, _fatigantes divagations_; la plupart lui firent dédaigneusement
l'aumône du silence. Leur attitude maussade ne se démentit point dans
les années suivantes, et elle répondait à celle du gros public. Musset
était retombé brusquement dans l'ombre. Le vrai succès, celui qui ne
s'oublie plus et classe définitivement un écrivain, s'est fait
beaucoup attendre pour lui. Il a vu sa gloire avant de mourir; mais il
n'en a pas joui longtemps. Les raisons de cette longue éclipse sont
assez complexes.

Il y avait un peu de sa faute dans l'aigreur des journalistes. Sous
prétexte qu'il ne leur en voulait nullement de leurs injures, il
n'avait pas caché sa joie gamine de ce que tous, ou à peu près,
s'étaient laissé prendre à la _Ballade à la lune_. En franc étourdi,
il s'était moqué sans pitié, dans les _Secrètes_ _Pensées de Rafaël_,
de leurs grands frais d'indignation pour une plaisanterie:

    O vous, race des dieux, phalange incorruptible,
    Électeurs brevetés des morts et des vivants;
    Porte-clefs éternels du mont inaccessible,
    Guindés, guédés, bridés, confortables pédants!
    Pharmaciens du bon goût, distillateurs sublimes,
    Seuls vraiment immortels, et seuls autorisés;
    Qui, d'un bras dédaigneux, sur vos seins magnanimes
    Secouant le tabac de vos jabots usés,
    Avez toussé,--soufflé,--passé sur vos lunettes
    Un parement brossé pour les rendre plus nettes,
    Et, d'une main soigneuse ouvrant l'in-octavo,
    Sans partialité, sans malveillance aucune,
    Sans vouloir faire cas ni des ha! ni des ho!
    Avez lu posément--la Ballade à la lune!!!

    Maîtres, maîtres divins, où trouverai-je, hélas!
    Un fleuve où me noyer, une corde où me pendre,
    Pour avoir oublié de faire écrire au bas:
    _Le public est prié de ne pas se méprendre_...
    . . . . . . . . . . . . . . . . .
    On dit, maîtres, on dit qu'alors votre sourcil,
    En voyant cette lune, et ce point sur cet i,
    Prit l'effroyable aspect d'un accent circonflexe!

Le journaliste parisien accepte à la rigueur d'être traité de pédant,
même bridé, même guédé! Mais rien au monde ne lui est plus odieux,
plus insupportable, exaspérant, inoubliable, que d'être convaincu de
naïveté. Les critiques de 1830 gardèrent longtemps rancune à «ce jeune
gentilhomme» qui «persiflait tout».

Plus de coterie pour le défendre, puisqu'il était brouillé avec le
Cénacle, et son nouveau volume était justement difficile à comprendre.
Des trois poèmes qui le composaient, aucun n'était très accessible à
la foule sans le secours de commentaires. Le premier, la _Coupe et les
Lèvres_, étonnait tout d'abord par sa forme inusitée. Ce choeur
emprunté à la tragédie grecque, qui venait exprimer des idées fort peu
antiques dans un langage très moderne, troublait et déroutait le
lecteur. D'autre part, la donnée de la pièce est loin d'être nette;
plusieurs idées assez disparates s'y succèdent ou s'y mêlent
confusément. L'auteur glisse sans s'en apercevoir de son sujet
primitif à un autre sujet tout différent. Au premier acte, il semble
qu'il ait voulu faire la tragédie de l'orgueil, comme Corneille a fait
celle de la volonté, et qu'il va s'attacher à le montrer grandissant
dans une âme ardente et forte.

    Tout nous vient de l'orgueil, même la patience.
    L'orgueil, c'est la pudeur des femmes, la constance
    Du soldat dans le rang, du martyr sur la croix.
    L'orgueil, c'est la vertu, l'honneur et le génie;
    C'est ce qui reste encor d'un peu beau dans la vie,
    La probité du pauvre et la grandeur des rois....

          LE CHOEUR.

    Frank, une ambition terrible te dévore.
    Ta pauvreté superbe elle-même s'abhorre;
    Tu te hais, vagabond, dans ton orgueil de roi,
    Et tu hais ton voisin d'être semblable à toi....

Mais ensuite? Frank, qui s'élançait dans la vie avec tant de superbe,
rencontre dans la forêt Belcolor qui lui dit: «Monte à cheval et viens
souper chez moi», et le sujet change brusquement. Frank est maintenant
celui que la débauche a touché dans la fleur de sa jeunesse et qui en
garde au coeur une flétrissure.

    Ah! malheur à celui qui laisse la débauche
    Planter le premier clou sous sa mamelle gauche!
    Le coeur d'un homme vierge est un vase profond:
    Lorsque la première eau qu'on y verse est impure,
    La mer y passerait sans laver la souillure;
    Car l'abîme est immense, et la tache est au fond.

Musset est revenu sur cette idée à bien des reprises, et toujours avec
un accent poignant, où se trahit un retour sur lui-même et l'âpreté
d'un regret.

Au cinquième acte, la gracieuse idylle de Déidamia fait de nouveau
dévier le sujet et termine le drame par un événement romanesque, un
pur accident; à moins que l'on n'accepte l'interprétation que M. Émile
Faguet a donnée récemment du dénouement de la _Coupe et les
Lèvres_[9], interprétation très intéressante, parce qu'elle supprime
l'accident et rend au poème l'unité qui lui manquait. D'après M.
Faguet, Frank «revient à l'amour d'enfance comme à une renaissance et
à un rachat... et ne peut le ressaisir; car Belcolor (qu'il faut
comprendre ici comme un symbole), car le spectre de la débauche le
regarde, l'attire, le tue».

[Note 9: _Études littéraires. XIXe siècle._]

Quoi qu'il en soit, Frank est le plus byronien des héros de Musset, et
cela est curieux, car Musset se défendait avec vivacité, dans la
dédicace même de la _Coupe et les Lèvres_, d'avoir cédé à l'influence
des _Manfred_ et des _Lara_:

    On m'a dit l'an passé que j'imitais Byron;
    Vous qui me connaissez, vous savez bien que non.
    Je hais comme la mort l'état de plagiaire;
    Mon verre n'est pas grand, mais je bois dans mon verre.

Le byronisme fut un des lambeaux du manteau romantique dont il ne se
débarrassa jamais. Il avait beau le rejeter, le brillant haillon se
retrouvait tout à coup sur ses épaules. Nous l'y reverrons dans tout
son éclat quand Musset écrira _Rolla_ et la _Confession d'un Enfant du
siècle_.

Un public qui n'avait point prêté d'attention aux grandes et tragiques
imaginations de la _Coupe et les Lèvres_ n'était guère capable de
goûter cette perle de poésie qui s'appelle _A quoi rêvent les jeunes
filles_. Il faut avoir soi-même beaucoup de fantaisie, ou s'être mis à
l'école des féeries de Shakespeare, pour accepter sans hésitation
l'invraisemblable idée du bon duc Laërte, ce père prévoyant qui chante
des sérénades sous le balcon de ses filles, afin qu'elles aient eu
leur petit roman avant de faire les mariages de convenance arrangés de
toute éternité par les familles. Voyez pourtant combien le vieux
Laërte avait raison. Personne ne le seconde. Les deux prétendants
auxquels reviendrait le soin des romances et des billets doux sont,
l'un trop timide, l'autre trop bête. Irus ne fait que des sottises,
Silvio ne fait rien, et tous les deux gênent Laërte au lieu de
profiter de ses leçons et de grimper dans le pays du bleu sur des
échelles de soie. Mais telle est la force d'une idée juste, que tout
s'arrange, malgré tout, comme le vieux duc l'avait prévu. Ninon et
Ninette auront respiré la poésie de l'amour avant de se dévouer, en
bonnes et honnêtes petites filles, à la prose du mariage. Elles auront
été poètes elles-mêmes pendant toute une soirée, et se seront ainsi
élevées d'un degré sur l'échelle des créatures.

          NINON.

    L'eau, la terre et les vents, tout s'emplit d'harmonies.
    Un jeune rossignol chante au fond de mon coeur.
    J'entends sous les roseaux murmurer des génies....
    Ai-je de nouveaux sens inconnus à ma soeur?

          NINETTE.

    Pourquoi ne puis-je voir sans plaisir et sans peine
    Les baisers du zéphyr trembler sur la fontaine,
    Et l'ombre des tilleuls passer sur mes bras nus?
    Ma soeur est une enfant--et je ne le suis plus.

          NINON.

    O fleurs des nuits d'été, magnifique nature!
    O plantes! ô rameaux, l'un dans l'autre enlacés!

          NINETTE.

    O feuilles des palmiers, reines de la verdure,
    Qui versez vos amours dans les vents embrasés!

Il y a dans cette petite pièce une grâce rafraîchissante. On n'avait
jamais prêté langage plus exquis à l'amour jeune et ingénu. Le duo que
Ninon et Silvio soupirent sur la terrasse était un acte de foi, que ne
faisaient pas prévoir les _Contes d'Espagne et d'Italie_, envers la
passion chaste et tendre, trésor des coeurs purs. Le poète y est
revenu plus d'une fois, et cela lui a toujours porté bonheur.

Le ton changeait encore avec le dernier poème, _Namouna_, et ne
cessait plus de changer, tantôt cynique, tantôt éloquent et passionné,
tantôt attendri. Musset y avait mis beaucoup de lui-même, et l'on sait
s'il était «ondoyant et divers». C'est surtout dans la fameuse tirade
sur _don Juan_ qu'il s'est livré avec abandon. C'était son propre rêve
qu'il contait, dans les strophes étincelantes où il peint ce bel
adolescent

    Aimant, aimé de tous, ouvert comme une fleur,

que la divinisation de la sensation condamne à la recherche éperdue
d'un idéal impossible, et qui en meurt le sourire aux lèvres, «plein
d'espoir dans sa route infinie». Les don Juan, hélas! sont exposés à
devenir des Rolla. Quand Musset le comprit, il était trop tard, et il
ne put que crier d'angoisse comme Frank.

Il est à remarquer que le _Spectacle dans un fauteuil_ ne contient
plus guère de rejets et de vers brisés, sauf dans _Namouna_. La forme
de Musset devient un compromis entre la nouvelle école et l'ancienne.
Il érige de plus en plus en système la pauvreté de la rime:

    Vous trouverez, mon cher, mes rimes bien mauvaises;
    Quant à ces choses-là, je suis un réformé.
    Je n'ai plus de système, et j'aime mieux mes aises;
    Mais j'ai toujours trouvé honteux de cheviller.
    Je vois chez quelques-uns, en ce genre d'escrime,
    Des rapports trop exacts avec un menuisier.
    Gloire aux auteurs nouveaux, qui veulent à la rime
    Une lettre de plus qu'il n'en fallait jadis!
    Bravo! c'est un bon clou de plus à la pensée.
    La vieille liberté par Voltaire laissée
    Était bonne autrefois pour les petits esprits.

Il renie la couleur locale obligatoire, fabriquée avec les _Guides des
voyageurs_:

    Considérez aussi que je n'ai rien volé
    A la Bibliothèque;--et, bien que cette histoire
    Se passe en Orient, je n'en ai point parlé.
    Il est vrai que, pour moi, je n'y suis point allé.
    Mais c'est si grand, si loin!--Avec de la mémoire
    On se tire de tout:--allez voir pour y croire.

    Si d'un coup de pinceau je vous avais bâti
    Quelque ville _aux toits bleus_, quelque _blanche_ mosquée,
    Quelque tirade en vers, d'or et d'argent plaquée,
    Quelque description de minarets flanquée,
    Avec l'horizon _rouge_ et le ciel assorti,
    M'auriez-vous répondu: «Vous en avez menti»?

                (_Namouna_.)

Musset savait mieux que personne ce que valait la couleur locale ainsi
comprise; il venait de faire sa description du Tyrol, dans la _Coupe
et les Lèvres_, avec un vieux dictionnaire de géographie.

Il était donc revenu de ses audaces romantiques, mais il ne s'était
pas réconcilié pour cela avec les classiques, qu'il continuait à
plaisanter:

    L'âme et le corps, hélas! ils iront deux à deux,
    Tant que le monde ira,--pas à pas,--côte à côte--
    Comme s'en vont les vers classiques et les boeufs.

Placé ainsi entre les deux camps, il ne lui restait plus qu'à être
lui-même. A défaut d'un peuple d'admirateurs, il avait sa poignée de
fidèles. Ceux-ci avaient perçu, dès le premier jour, l'accent
personnel au travers des notes d'emprunt, et ils ne demandaient à
l'auteur du _Don Juan_ que d'être Musset, encore Musset, toujours
Musset. Sa mère lui conte dans une lettre de 1834 qu'un danseur de sa
soeur, un polytechnicien, a dit à celle-ci: «Mademoiselle, on m'a dit
que vous êtes la soeur de M. Alfred de Musset?--Oui, monsieur, j'ai
cet honneur-là.--Vous êtes bien heureuse, mademoiselle.» Mme de
Musset-Pathay ajoute que toute l'École polytechnique ne jure que par
lui (13 février). Au moment où Mme de Musset-Pathay traçait ces
lignes, la jeunesse de son fils était finie. Il avait vingt-trois ans.
Les six années écoulées depuis sa sortie du collège avaient été des
années légères. Elles sont résumées dans une de ses chansons, d'une
mélancolie souriante:

    J'ai dit à mon coeur, à mon faible coeur:
    N'est-ce point assez d'aimer sa maîtresse?
    Et ne vois-tu pas que changer sans cesse,
    C'est perdre en désirs le temps du bonheur?

    Il m'a répondu: Ce n'est point assez,
    Ce n'est point assez d'aimer sa maîtresse;
    Et ne vois-tu pas que changer sans cesse,
    Nous rend doux et chers les plaisirs passés?

    J'ai dit à mon coeur, à mon faible coeur:
    N'est-ce point assez de tant de tristesse?
    Et ne vois-tu pas que changer sans cesse,
    C'est à chaque pas trouver la douleur?

    Il m'a répondu: Ce n'est point assez,
    Ce n'est point assez de tant de tristesse;
    Et ne vois-tu pas que changer sans cesse
    Nous rend doux et chers les chagrins passés?

    (1831)

Le temps est passé de l'insouciance heureuse. Nous arrivons à la
grande crise de la vie de Musset. Il va aimer vraiment pour la
première fois, et il ne trouvera plus que les chagrins d'amour sont
«doux et chers».



CHAPITRE IV

GEORGE SAND


_George Sand à Sainte-Beuve_ (mars 1833): «.... A propos, réflexion
faite, je ne veux pas que vous m'ameniez Alfred de Musset. Il est très
dandy, nous ne nous conviendrions pas, et j'aurais plus de curiosité
que d'intérêt à le voir. Je pense qu'il est imprudent de satisfaire
toutes ses curiosités, et meilleur d'obéir à ses sympathies. A la
place de celui-là, je veux donc vous prier de m'amener Dumas, en l'art
de qui j'ai trouvé de l'âme, abstraction faite du talent....»

Quelque temps après, Alfred de Musset et George Sand se rencontrèrent
à un dîner offert par la _Revue des Deux Mondes_. Ils se trouvèrent
placés l'un à côté de l'autre et convinrent de se revoir. Des lettres
de Musset non datées, que j'ai sous les yeux, forment une espèce de
prologue au drame. On en est aux formules cérémonieuses et aux
politesses banales. La première lettre qui marque un progrès dans
l'intimité a été écrite à propos de _Lélia_[10], que George Sand avait
envoyée à Musset. Celui-ci remercie avec chaleur, et glisse au travers
de ses compliments qu'il serait bien heureux d'être admis au rang de
camarade. Le «Madame» disparaît aussitôt de la correspondance. Musset
s'enhardit et se déclare, une première fois avec gentillesse, une
seconde avec passion, et leur destin à tous deux s'accomplit. George
Sand annonce sans ambages à Sainte-Beuve qu'elle est la maîtresse de
Musset et ajoute qu'il peut le dire à tout le monde; elle ne lui
demande pas de «discrétion».--«Ici, dit-elle, bien loin d'être
affligée et méconnue, je trouve une candeur, une loyauté, une
tendresse qui m'enivrent. C'est un amour de jeune homme et une amitié
de camarade. C'est quelque chose dont je n'avais pas l'idée, que je ne
croyais rencontrer nulle part, et surtout là. Je l'ai niée cette
affection, je l'ai repoussée, je l'ai refusée d'abord, et puis je me
suis rendue, et je suis heureuse de l'avoir fait. Je m'y suis rendue
par amitié plus que par amour, et l'amitié que je ne connaissais pas
s'est révélée à moi sans aucune des douleurs que je croyais accepter.»
(25 août 1833.)

[Note 10: _Lélia_ est enregistrée dans le numéro du 10 août 1833 de la
_Bibliographie de la France_, ce qui place son apparition, selon
toutes probabilités, entre le 1er et le 5 août.]

_La même au même:_ «.... J'ai été malade, mais je suis bien. Et puis
je suis heureuse, très heureuse, mon ami. Chaque jour je m'attache à
_lui_; chaque jour je vois s'effacer en lui les petites choses qui me
faisaient souffrir; chaque jour je vois luire et briller les belles
choses que j'admirais. Et puis encore, par-dessus tout ce qu'il est,
il est _bon enfant_, et son intimité m'est aussi douce que sa
préférence m'a été précieuse.» (21 septembre.)

Fin septembre: «J'ai blasphémé la nature, et Dieu peut-être, dans
_Lélia_; Dieu qui n'est pas méchant, et qui n'a que faire de se venger
de nous, m'a fermé la bouche en me rendant la jeunesse du coeur et en
me forçant d'avouer qu'il a mis en nous des joies sublimes....»

Tels furent les débuts de cette liaison fameuse, qu'on ne peut passer
sous silence dans une biographie d'Alfred de Musset, non pour le bas
plaisir de remuer des commérages et des scandales, ni parce qu'elle
met en cause deux écrivains célèbres, mais parce qu'elle a eu sur
Musset une influence décisive, et aussi parce qu'elle présente un
exemple unique et extraordinaire de ce que l'esprit romantique pouvait
faire des êtres devenus sa proie. La correspondance de ces illustres
amants, où l'on suit pas à pas les ravages du monstre, est l'un des
documents psychologiques les plus précieux de la première moitié du
siècle. On y assiste aux efforts insensés et douloureux d'un homme et
d'une femme de génie pour vivre les sentiments d'une littérature qui
prenait ses héros en dehors de toute réalité, et pour être autant
au-dessus ou en dehors de la nature que les Hernani et les Lélia. On y
voit la nature se venger durement de ceux qui l'ont offensée, et les
condamner à se torturer mutuellement. C'est d'après cette
correspondance que nous allons essayer de raconter une histoire qu'on
peut dire ignorée, quoiqu'on en ait tant parlé, car tous ceux qui s'en
sont occupés ont pris à tâche de la défigurer. Paul de Musset
travestit les faits à dessein dans sa _Biographie. Elle et Lui_, de
George Sand, et la réponse de Paul de Musset, _Lui et Elle_, sont des
livres de rancune, nés de l'état de guerre créé et entretenu par des
amis, pleins de bonnes intentions sans doute, mais, à coup sûr, bien
mal inspirés. Il n'est pas jusqu'aux lettres de George Sand imprimées
dans sa _Correspondance_ générale qui n'aient été tronquées selon les
besoins de la cause. Personne, autour d'eux, ne faisait cette
réflexion, qu'en diminuant l'_autre_, on amoindrissait d'autant son
propre héros.

Ils n'eurent pas à s'écrire pendant les premiers mois, mais Musset a
comblé cette lacune dans la _Confession d'un Enfant du siècle_, dont
les trois dernières parties sont le tableau, impitoyable pour
lui-même, triomphant pour son amie, de son intimité avec George Sand.
Il ne s'y est pas épargné. Ses graves défauts de caractère, ses torts
dès le début, y sont peints avec une sorte de fureur. Et avec quelle
véracité, un fragment inédit de George Sand en fait foi: «Je vous
dirai que cette _Confession d'un Enfant du siècle_ m'a beaucoup émue
en effet. Les moindres détails d'une intimité malheureuse y sont si
fidèlement, si minutieusement rapportés depuis la première heure
jusqu'à la dernière, depuis la _soeur de charité_ jusqu'à
l'_orgueilleuse insensée_, que je me suis mise à pleurer comme une
bête en fermant le livre.» (A Mme d'Agoult, 25 mai 1836.)

Il avait pris tous les torts pour lui et poétisé le dénouement. Qu'on
s'en souvienne, et qu'on relise ce récit haletant: on verra jour par
jour, heure par heure, les étapes de ce supplice adoré, que résume ce
cri de détresse jeté par George Sand au moment de la rupture: «Je ne
veux plus de toi, mais je ne peux m'en passer!» (Lettre à Musset, fév.
ou mars 1835.) Et plus on relit, plus il éclate aux yeux, que ce qui
est arrivé devait arriver.

Chacun d'eux souhaitait et exigeait l'impossible. Musset,
passionnément épris pour la première fois de sa vie, avait derrière
lui un passé libertin, qui s'attachait à lui comme la tunique de
Nessus et contraignait son esprit à torturer son coeur. Comme le
pêcheur de _Portia_, «il ne _croyait_ pas», et il avait un besoin
désespéré de croire. Il rêvait d'un amour au-dessus de tous les
amours, qui fût à la fois un délire et un culte. Il comprenait bien
qu'aucun des deux n'en était plus là, mais il ne pouvait en prendre
son parti, passait son temps à essayer d'escalader le ciel et à
retomber dans la boue, et il en voulait alors à George Sand de sa
chute. Un quart d'heure après l'avoir traitée «comme une idole, comme
une divinité», il l'outrageait par des soupçons jaloux, par des
questions injurieuses sur son passé. «Un quart d'heure après l'avoir
insultée, j'étais à genoux; dès que je n'accusais plus, je demandais
pardon; dès que je ne raillais plus, je pleurais. Alors un délire
inouï, une fièvre de bonheur, s'emparaient de moi; je me montrais
navré de joie, je perdais presque la raison par la violence de mes
transports; je ne savais que dire, que faire, qu'imaginer, pour
réparer le mal que j'avais fait. Je prenais Brigitte dans mes bras, et
je lui faisais répéter cent fois, mille fois, qu'elle m'aimait et
qu'elle me pardonnait.... Ces élans du coeur duraient des nuits
entières, pendant lesquelles je ne cessais de parler, de pleurer, de
me rouler aux pieds de Brigitte, de m'enivrer d'un amour sans bornes,
énervant, insensé.» Le jour ramenait le doute, car la divinité n'était
qu'une femme, que son génie ne mettait pas à l'abri des faiblesses
humaines et qui, comme lui, avait un passé.

Entre les tourmentes, il y avait de beaux et chauds soleils. Musset
repentant devenait doux et soumis comme un enfant. Il n'était que
tendresse, que respect. Il faisait vivre son amie parmi les
adorations, l'exaltait au-dessus de toutes les créatures et l'enivrait
d'un amour dont la violence le jetait pâle et défaillant à ses pieds.
Il s'est tu, dans sa rage contre lui-même, sur ces accalmies. Il dit:
«Ce furent d'heureux jours; ce n'est pas de ceux-là qu'il faut
parler»; et il passe.

George Sand, elle aussi, se débattait entre une chimère et la réalité.
Elle s'était forgé, vis-à-vis de Musset, plus jeune de six ans, un
idéal d'affection semi-maternelle qu'elle croyait très élevé, tandis
qu'il n'était que très faux. Elle y puisait une compassion
orgueilleuse pour son «pauvre enfant», si faible, si déraisonnable, et
elle lui faisait un peu trop sentir sa supériorité d'ange gardien.
Elle le grondait avec infiniment de douceur et de raison (elle a
toujours raison, dans leur correspondance), mais cette voix impeccable
finissait par irriter Musset. Il ne réprimait pas un sourire ironique,
une allusion railleuse, et l'orage recommençait.

Tous les deux chérissaient néanmoins leurs chaînes, parce que les
heures de sérénité leur paraissaient encore plus douces que les
mauvaises n'étaient amères. Quelques amis s'étonnaient et blâmaient.
De quoi se mêlaient-ils? George Sand répondait avec beaucoup de sens à
l'un de ces indiscrets: «Il y a tant de choses entre deux amants dont
eux seuls au monde peuvent être juges!»

L'automne de 1833 fut coupé par cette excursion à Fontainebleau qu'ils
ont tour à tour célébrée et maudite en prose et en vers. Décembre les
vit partir ensemble pour l'Italie. Les récits qui ont été faits de ce
voyage, et de ce qui l'a suivi, ont si peu de rapport avec la réalité,
qu'il faut ici préciser et mettre les dates, afin de rétablir une fois
pour toutes la vérité des faits. Les héros du drame--on ne saurait
trop le répéter--n'ont qu'à gagner à ce que la lumière se fasse.

Ils s'embarquèrent le 22 décembre à Marseille, firent un court séjour
à Gênes, un autre à Florence, et repartirent le 28 (ou le 29) pour
Venise, où ils arrivèrent dans les premiers jours de janvier. George
Sand, malade depuis Gênes, prit le lit le jour même de son arrivée à
Venise, et y fut retenue deux semaines par la fièvre. Le 28 janvier,
elle peut enfin annoncer à son ami Boucoiran qu'elle «va bien au
physique comme au moral», mais ce n'est qu'un répit. Le 4 février,
elle lui récrit: «Je viens encore d'être malade cinq jours d'une
dyssenterie affreuse. Mon compagnon de voyage est très malade aussi.
Nous ne nous en vantons pas parce que nous avons à Paris une foule
d'ennemis qui se réjouiraient en disant: «Ils ont été en Italie pour
s'amuser et ils ont le choléra! quel plaisir pour nous! ils sont
malades!» Ensuite Mme de Musset serait au désespoir si elle apprenait
la maladie de son fils, ainsi n'en soufflez mot. Il n'est pas dans un
état inquiétant, mais il est fort triste de voir languir et
souffrotter une personne qu'on aime et qui est ordinairement si bonne
et si gaie. J'ai donc le coeur aussi barbouillé que l'estomac.» Musset
commençait sa grande maladie.

Les deux amants venaient justement d'avoir leur première brouille, ce
qui ne veut pas dire qu'ils ne se vissent plus. L'album de voyage de
Musset, qui existe encore, ne cesse pas un instant de représenter
George Sand. On la voit en tenue de voyage, en costume d'intérieur, en
Orientale qui fume sa pipe, en touriste qui marchande un bibelot. Sur
une page, elle regarde malicieusement Musset à travers son éventail.
Sur une autre, elle fume une cigarette avec sérénité, tandis qu'il a
le mal de mer. On tourne, on tourne encore, et c'est elle, toujours
elle, et deux vers de Musset, presque les derniers qu'il ait publiés,
remontent à la pensée:

      Ote-moi, mémoire importune,
    Ote-moi ces yeux que je vois toujours!

Ils s'étaient néanmoins brouillés. Musset avait été violent et brutal.
Il avait fait pleurer ces grands yeux noirs qui le hantèrent jusqu'à
la mort, et il n'était pas accouru un quart d'heure après demander son
pardon. La maladie fit tout oublier. Elle ouvre dans leur roman un
chapitre nouveau, qui est touchant à force d'absurdité.

Le 5 février, il est tout à coup en danger: «Je suis rongée
d'inquiétudes, accablée de fatigue, malade et au désespoir.... Gardez
un silence absolu sur la maladie d'Alfred à cause de sa mère qui
l'apprendrait infailliblement et en mourrait de chagrin.» (_A
Boucoiran._) Le 8, au même: «Il est réellement en danger.... Les nerfs
du cerveau sont tellement entrepris que le délire est affreux et
continuel. Aujourd'hui cependant il y a un mieux extraordinaire. La
raison est pleinement revenue et le calme est parfait. Mais la nuit
dernière a été horrible. Six heures d'une frénésie telle que, malgré
deux hommes robustes, il courait nu dans la chambre. Des cris, des
chants, des hurlements, des convulsions, ô mon Dieu, mon Dieu! quel
spectacle!»

Musset dut la vie au dévouement de George Sand et d'un jeune médecin
nommé Pagello. A peine fut-il en convalescence, que le vertige du
sublime et de l'impossible ressaisit les deux amants. Ils imaginèrent
les déviations de sentiment les plus bizarres, et leur intérieur fut
le théâtre de scènes qui égalaient en étrangeté les fantaisies les
plus audacieuses de la littérature contemporaine. Musset, toujours
avide d'expiation, s'immolait à Pagello, qui avait subi à son tour la
fascination des grands yeux noirs. Pagello s'associait à George Sand
pour récompenser par une «amitié sainte» leur victime volontaire et
héroïque, et tous les trois étaient grandis au-dessus des proportions
humaines par la beauté et la pureté de ce «lien idéal». George Sand
rappelle à Musset, dans une lettre de l'été suivant, combien tout cela
leur avait paru simple. «Je l'aimais comme un père, et tu étais notre
enfant à tous deux.» Elle lui rappelle aussi leurs émotions
solennelles «lorsque tu lui arrachas, à Venise, l'aveu de son amour
pour moi, et qu'il te jura de me rendre heureuse. Oh! cette nuit
d'enthousiasme où, malgré nous, tu joignis nos mains en nous disant:
«Vous vous aimez, et vous m'aimez pourtant; vous m'avez sauvé, âme et
corps». Ils avaient entraîné l'honnête Pagello, qui ignorait jusqu'au
nom du romantisme, dans leur ascension vers la folie. Pagello disait à
George Sand avec attendrissement: _il nostro amore per Alfredo_, notre
amour pour Alfred. George Sand le répétait à Musset, qui en pleurait
de joie et d'enthousiasme.

Pagello conservait cependant un reste de bon sens. En sa qualité de
médecin, il jugea que cet état d'exaltation chronique, qui n'empêchait
pas Musset d'être amoureux--au contraire,--ne valait rien pour un
homme relevant à peine d'une fièvre cérébrale. Il conseilla une
séparation, qui s'accomplit le 1er avril (ou le 31 mars) par le départ
de Musset pour la France. Le 6, George Sand donne à son ami Boucoiran,
dans une lettre confidentielle, les raisons médicales de cette
détermination, et elle ajoute: «Il était encore bien délicat pour
entreprendre ce long voyage et je ne suis pas sans inquiétude sur la
manière dont il le supportera. Mais il lui était plus nuisible de
rester que de partir, et chaque jour consacré à attendre le retour de
sa santé le retardait au lieu de l'accélérer.... Nous nous sommés
quittés peut-être pour quelques mois, peut-être pour toujours. Dieu
sait maintenant ce que deviendront ma tête et mon coeur. Je me sens de
la force pour vivre, pour travailler, pour souffrir.»

«La manière dont je me suis séparée d'Alf. m'en a donné beaucoup. Il
m'a été doux de voir cet homme si frivole, si athée en amour, si
incapable (à ce qu'il me semblait d'abord) de s'attacher à moi
sérieusement, devenir bon, affectueux et loyal de jour en jour. Si
j'ai quelquefois souffert de la différence de nos caractères et
surtout de nos âges, j'ai eu encore plus souvent lieu de m'applaudir
des autres rapports qui nous attachaient l'un à l'autre. Il y a en lui
un fonds de tendresse, de bonté et de sincérité qui doivent le rendre
adorable à tous ceux qui le connaîtront bien et qui ne le jugeront pas
sur des actions légères.»

«....Je doute que nous redevenions amants. Nous ne nous sommes rien
promis l'un à l'autre, sous ce rapport, mais nous nous aimerons
toujours, et les plus doux moments de notre vie seront ceux que nous
pourrons passer ensemble.»

Musset écrit à Venise de toutes les étapes de la route. Ses lettres
sont des merveilles de passion et de sensibilité, d'éloquence
pathétique et de poésie pénétrante. Il y a çà et là une pointe
d'emphase, un brin de déclamation; mais c'était le goût du temps et,
pour ainsi dire, la poétique du genre[11].

[Note 11: La famille de Musset s'oppose malheureusement, par des
scrupules infiniment respectables, mais que je ne puis m'empêcher de
croire mal inspirés, à ce qu'il soit imprimé aucun fragment de ses
lettres inédites, et particulièrement de ses lettres à George Sand. Il
est cruel pour le biographe d'être contraint de traduire du Musset, et
quel Musset! dans une prose quelconque. Il est injuste et imprudent de
ne pas laisser Musset parler pour lui-même en face d'un adversaire tel
que George Sand, dont les lettres sont aussi bien éloquentes.]

Il lui écrit qu'il a bien mérité de la perdre, pour ne pas avoir su
l'honorer quand il la possédait, et pour l'avoir fait beaucoup
souffrir. Il pleure la nuit dans ses chambres d'auberge, et il est
néanmoins presque heureux, presque joyeux, parce qu'il savoure les
voluptés du sacrifice. Il l'a laissée aux mains d'un homme de coeur
qui saura lui donner le bonheur, et il est reconnaissant à ce brave
garçon; il l'aime, il ne peut retenir ses larmes en pensant à lui.
Elle a beau ne plus être pour l'absent qu'un frère chéri, elle restera
toujours l'unique amie.

_George Sand à Musset_ (3 avril): «Ne t'inquiète pas de moi; je suis
forte comme un cheval; mais ne me dis pas d'être gaie et tranquille.
Cela ne m'arrivera pas de sitôt. Ah! qui te soignera et qui
soignerai-je? Qui aura besoin de moi, et de qui voudrai-je prendre
soin désormais? _Comment me passerai-je du bien et du mal que tu me
faisais?..._

«Je ne te dis rien de la part de P. (Pagello) sinon qu'il pleure
presque autant que moi.»

(15 avril.) «.... Ne crois pas, ne crois pas, Alfred, que je puisse
être heureuse avec la pensée d'avoir perdu ton coeur. Que j'aie été ta
maîtresse ou ta mère, peu importe! Que je t'aie inspiré de l'amour ou
de l'amitié, que j'aie été heureuse ou malheureuse avec toi, tout cela
ne change rien à l'état de mon âme à présent. Je sais que je t'aime à
présent, et c'est tout....»

Elle se demande comment une affection aussi maternelle que la sienne a
pu engendrer tant d'amertumes: «Pourquoi, moi qui aurais donné tout
mon sang pour te donner une nuit de repos et de calme, suis-je devenue
pour toi un tourment, un fléau, un spectre? Quand ces affreux
souvenirs m'assiègent (et à quelle heure me laisseront-ils en paix?),
je deviens presque folle, je couvre mon oreiller de larmes. J'entends
ta voix m'appeler dans le silence de la nuit. Qui est-ce qui
m'appellera à présent? Qui est-ce qui aura besoin de mes veilles? A
quoi emploierai-je la force que j'ai amassée pour toi, et qui,
maintenant, se tourne contre moi-même? Oh! mon enfant, mon enfant! Que
j'ai besoin de ta tendresse et de ton pardon! Ne parle pas du mien, ne
dis jamais que tu as eu des torts envers moi. Qu'en sais-je? Je ne me
souviens plus de rien, sinon que nous avons été bien malheureux et que
nous nous sommes quittés. Mais je sais, je sens, que nous nous
aimerons toute la vie.... Le sentiment qui nous unit est fermé à tant
de choses, qu'il ne peut se comparer à aucun autre. Le monde n'y
comprendra jamais rien. Tant mieux! nous nous aimerons et nous nous
moquerons de lui.»

«.... Je vis à peu près seule.... P. vient dîner avec moi. Je passe
avec lui les plus doux moments de ma journée à parler de toi. Il est
si sensible et si bon, cet homme! Il comprend si bien ma tristesse! Il
la respecte si religieusement!»

Les lettres de George Sand étaient plus généreuses que prudentes.
Elles agirent fortement sur une sensibilité que la maladie avait
surexcitée. Musset était arrivé à Paris le 12 avril et s'était
aussitôt lancé à corps perdu dans le monde et les plaisirs, espérant
que la distraction viendrait à bout du chagrin qui le dévorait. Le 19,
il prie son amie de ne plus lui écrire sur ce ton, et de lui parler
plutôt de son bonheur présent; c'est la seule pensé qui lui rende le
courage. Le 30, il la remercie avec transport de lui continuer son
affection, et la bénit pour son influence bienfaisante. Il vient de
renoncer à la vie de plaisir, et c'est à son grand George qu'il doit
d'en avoir eu la force. Elle l'a relevé; elle l'a arraché à son
mauvais passé; elle a ranimé la foi dans ce coeur qui ne savait que
nier et blasphémer: s'il fait jamais quelque chose de grand, c'est à
elle qu'il le devra.

Il continué à parler de Pagello avec tendresses. Il va jusqu'à dire:
«Lorsque j'ai vu ce brave P., j'y ai reconnu la bonne partie de
moi-même, mais pure, exempte des souillures irréparables qui l'ont
empoisonnée en moi. C'est pourquoi j'ai compris qu'il fallait partir.»
On remarque cependant une nuance dans son amitié pour Pagello,
aussitôt que Musset est rentré à Paris. Il semble qu'en remettant le
pied dans cette ville gouailleuse, il ait eu un vague soupçon que le
«lien idéal» dont tous trois étaient si fiers pourrait bien être une
erreur, et une erreur ridicule.

A la page suivante, il confesse ses enfantillages. Il a retrouvé un
petit peigne cassé qui avait servi à George Sand, et il va partout
avec ce débris dans sa poche.

Plus loin: «Je m'en vais faire un roman. J'ai bien envie d'écrire
notre histoire. Il me semble que cela me guérirait et m'élèverait le
coeur. Je voudrais te bâtir un autel, fût-ce avec mes os[12].»

[Note 12: Ces fragments ont été cités par M. Edouard Grenier dans ses
charmants _Souvenirs littéraires_ (_Revue bleue_ du 15 octobre 1892).]

Ce projet est devenu la _Confession d'un Enfant du siècle_. George
Sand avait déjà commencé, de son côté, à exploiter la mine des
souvenirs. La première des _Lettres d'un voyageur_ était écrite, et
annoncée à Musset. Nous aurons maintenant, jusqu'à la fin de la
tragédie, comme une légère odeur d'encre d'imprimerie. Il faut en
prendre son parti; c'est la rançon des amours de gens de lettres,
qu'on doit acquitter même avec Musset, qui était aussi peu auteur que
possible.

Les lettres de Venise continuaient à jeter de l'huile sur le feu.
George Sand ne parvenait pas à cacher que le souvenir de l'amour
tumultueux et brûlant d'autrefois lui rendait fade le bonheur présent.
Elle était reconnaissante à Pagello, qui l'entourait de soins et
d'attentions: «C'est, écrit-elle, un ange de douceur, de bonté et de
dévouement». Mais la vie avec lui était un peu terne, en comparaison:
«Je m'étais habituée à l'enthousiasme, et il me manque quelquefois....
Ici, je ne suis pas Madame Sand; le brave Pietro n'a pas lu _Lélia_,
et je crois qu'il n'y comprendrait goutte.... Pour la première fois,
j'aime sans passion (12 mai).» Pagello n'est ni soupçonneux ni
nerveux. Ce sont de grandes qualités; et pourtant! «Eh bien, moi, j'ai
besoin de souffrir pour quelqu'un; j'ai besoin d'employer ce trop
d'énergie et de sensibilité qui sont en moi. J'ai besoin de nourrir
cette maternelle sollicitude, qui s'est habituée à veiller sur un être
souffrant et fatigué. Oh! _pourquoi ne pourrais-je vivre entre vous
deux et vous rendre heureux_ sans appartenir ni à l'un ni à l'autre?»
Elle voudrait connaître la future maîtresse de Musset; elle lui
apprendrait à l'aimer et à le soigner. Mais cette maîtresse sera
peut-être jalouse? «Ah! du moins, moi, je puis parler de toi à toute
heure, sans jamais voir un front rembruni, sans jamais entendre une
parole amère. Ton souvenir, c'est une relique sacrée; ton nom est une
parole solennelle que je prononce le soir dans le silence de la
lagune....» (2 juin.)

_Pagello à Musset_ (15 juin): «Cher Alfred, nous ne nous sommes pas
encore écrit, peut-être parce que ni l'un ni l'autre ne voulait
commencer. Mais cela n'ôte rien à cette affection mutuelle qui nous
liera toujours de noeuds sublimes, et incompréhensibles aux
autres...[13].»

[Note 13: L'original est en italien.]

Des cris d'amour furent la réponse aux aveux voilés de l'infidèle. Dès
le 10 mai, Musset lui écrit qu'il est perdu, que tout s'écroule autour
de lui, qu'il passe des heures à pleurer, à baiser son portrait, à
adresser à son fantôme des discours insensés. Paris lui semble une
solitude affreuse; il veut le quitter et fuir jusqu'en Orient. Il
s'accuse de nouveau de l'avoir méconnue, mal aimée; de nouveau il se
traîne lui-même dans la boue et dresse un autel à la créature céleste,
au grand génie, qui ont été son bien et qu'il a perdus par sa faute.
C'est le moment où son âme enfiévrée s'ouvre à l'intelligence de
Rousseau: «Je lis _Werther_ et la _Nouvelle Héloïse_. Je dévore toutes
ces folies sublimes, dont je me suis tant moqué. J'irai peut-être trop
loin dans ce sens-là, comme dans l'autre. Qu'est-ce que ça me fait?
J'irai toujours[14].» Il a un besoin impérieux et terrible de lui
entendre dire qu'elle est heureuse; c'est le seul adoucissement à son
chagrin (15 juin).

[Note 14: Cité par Sainte-Beuve, _Causeries du Lundi_, XIII, 373.]

_George Sand à Musset_ (26 juin). Elle annonce l'intention de ramener
Pagello avec elle et recommande à Musset de faire fi des commérages:
«Ce qui pourrait me faire du mal, et ce qui ne peut pas arriver, ce
serait de perdre ton affection. Ce qui me consolera de tous les maux
possibles, c'est encore elle. Songe, mon enfant, que tu es dans ma vie
à côté de mes enfants, et qu'il n'y a plus que deux ou trois grandes
causes qui puissent m'abattre: leur mort ou ton indifférence.»

_Musset à George Sand_ (10 juillet): «.... Dites-moi, monsieur, est-ce
vrai que Mme Sand soit une femme adorable?» Telle est l'honnête
question qu'une belle bête m'adressait l'autre jour. La chère créature
ne l'a pas répétée moins de trois fois, pour voir si je varierais mes
réponses.»

«Chante, mon brave coq, me disais-je tout bas, tu ne me feras pas
renier, comme saint Pierre[15].»

[Note 15: _Revue bleue_, 15 octobre 1892.]

La venue de Pagello à Paris fut la grande maladresse qui gâta tout. Il
y a de ces choses qui paraissent presque naturelles en gondole, entre
poètes, et qui ne supportent pas le voyage. Le retour de Musset, seul
et visiblement désemparé, avait déjà provoqué de méchants propos,
qu'il s'était vainement efforcé d'arrêter. George Sand non plus
n'avait pu faire taire ses amis. Elle leur disait: «C'est la seule
(passion) dont je ne me repente pas». Mais les gens voulaient savoir
mieux qu'elle, comme toujours, et les langues allaient leur train. Un
grondement de médisances s'élevait du boulevard de Gand et du café de
Paris. Il devint clameur à l'entrée en scène du complice--bien
innocent, le pauvre garçon--du débordement de romantisme inspiré par
la place Saint-Marc et l'air fiévreux des lagunes. La situation
apparut dans toute son extravagance, et les trois amis furent
brutalement tirés de leur rêve par les rires des badauds. Ils
éprouvèrent un froissement douloureux, en se trouvant en face d'une
réalité si plate, presque dégradante.

George Sand et son compagnon sont à peine arrivés (vers la mi-août),
qu'une grande agitation s'empare d'eux tous. Chez Musset, c'est un
réveil de passion auquel la conscience de l'irréparable communique une
immense tristesse. Il écrit à George Sand qu'il a trop présumé de
lui-même en osant la revoir, et qu'il est perdu. Le seul parti qui lui
reste est de s'en aller bien loin, et il implore un dernier adieu
avant son départ. Qu'elle ne craigne rien; il n'y a plus en lui ni
jalousie, ni amour-propre, ni orgueil offensé; il n'y a plus qu'un
désespéré qui a perdu l'unique amour de sa vie, et qui emporte l'amer
regret de l'avoir perdu inutilement, puisqu'il la laisse malheureuse.

Elle dépérissait en effet de chagrin. Pagello s'était éveillé, en
changeant d'atmosphère, au ridicule de sa situation: «Du moment qu'il
a mis le pied en France, écrit George Sand, il n'a plus rien compris.»
Au lieu du saint enthousiasme de jadis, il n'éprouvait plus que de
l'irritation quand ses deux amis le prenaient pour témoin de la
chasteté de leurs baisers: «Le voilà qui redevient un être faible,
soupçonneux, injuste, faisant des querelles d'Allemand et vous
laissant tomber sur la tête ces pierres qui brisent tout». Dans son
inquiétude, il ouvre les lettres et clabaude indiscrètement.

George Sand contemplait avec horreur le naufrage de ses illusions.
Elle avait cru que le monde comprendrait qu'il ne fallait pas juger
leur histoire d'après les règles de la morale vulgaire. Mais le monde
ne peut pas admettre qu'il y ait des privilégiés ou, pour parler plus
exactement, des dispensés en morale. Elle lisait le blâme sur tous les
visages, et pour qui, grand Dieu! pour cet Italien insignifiant, dont
elle avait honte maintenant.

Il y avait six mois qu'ils étaient tous dans le faux, travaillant à se
tromper eux-mêmes et à transfigurer une aventure banale. Ils allaient
payer chèrement leurs fautes.

George Sand consentit à dire un dernier adieu à son ami; non sans
peine; un instinct l'avertissait que cela ne vaudrait rien pour
personne. Le lendemain, Musset lui écrivit[16]: «Je t'envoie ce
dernier adieu, ma bien-aimée, et je te l'envoie avec confiance, non
sans douleur, mais sans désespoir. Les angoisses cruelles, les luttes
poignantes, les larmes amères ont fait place en moi à une compagne
bien chère, la pâle et douce mélancolie. Ce matin, après une nuit
tranquille, je l'ai trouvée au chevet de mon lit avec un doux sourire
sur les lèvres. C'est l'amie qui part avec moi. Elle porte au front
ton dernier baiser. Pourquoi craindrais-je de te le dire? N'a-t-il pas
été aussi chaste, aussi pur que ta belle âme? O ma bien-aimée, tu ne
me reprocheras jamais les deux heures si tristes que nous avons
passées. Tu en garderas la mémoire. Elles ont versé sur ma plaie un
baume salutaire; tu ne te repentiras pas d'avoir laissé à ton pauvre
ami un souvenir qu'il emportera et que toutes les peines et toutes les
joies futures trouveront comme un talisman sur son coeur entre le
monde et lui. Notre amitié est consacrée, mon enfant. Elle a reçu
hier, devant Dieu, le saint baptême de nos larmes. Elle est
invulnérable comme lui. Je ne crains plus rien, n'espère plus rien;
j'ai fini sur la terre. Il ne m'était pas réservé d'avoir un plus
grand bonheur.»

[Note 16: Cette lettre a été publiée dans l'_Homme libre_ du 14 avril
1877.]

Il sollicite ensuite la permission de continuer à lui écrire; il
supportera tout sans se plaindre, pourvu qu'il la sache contente:
«Sois heureuse, aie du courage, de la patience, de la pitié, tâche de
vaincre ce juste orgueil, rétrécis ton coeur, mon grand George; tu en
as trop pour une poitrine humaine. Mais si tu renonces à la vie, si tu
te retrouves jamais seule en face du malheur, rappelle-toi le serment
que tu m'as fait, ne meurs pas sans moi. Souviens-toi que tu me l'as
promis devant Dieu. Mais je ne mourrai pas sans avoir fait un livre
sur moi, sur toi surtout. Non, ma belle fiancée, tu ne te coucheras
pas dans cette froide terre sans qu'elle sache qui elle a porté. Non,
non, j'en jure par ma jeunesse et par mon génie, il ne poussera sur ta
tombe que des lys sans tache. J'y poserai de ces mains que voilà ton
épitaphe en marbre plus pur que les statues de nos gloires d'un jour.
La postérité répétera nos noms comme ceux de ces amants immortels qui
n'en ont plus qu'un à eux deux, comme Roméo et Juliette, comme Héloïse
et Abailard. On ne parlera jamais de l'un sans l'autre.... Je
terminerai ton histoire par un hymne d'amour....»

Le calme de cette lettre était trompeur. Il part pour Bade (vers le 25
août; il est passé à Strasbourg le 28), et ce sont aussitôt des
explosions de passion, des lettres brûlantes et folles. «(Baden, 1834,
1er septembre). Jamais homme n'a aimé comme je t'aime, je suis perdu,
vois-tu, je suis noyé, inondé d'amour.» Il ne sait plus s'il vit, s'il
mange, s'il marche, s'il respire, s'il parle; il sait seulement qu'il
aime, qu'il n'en peut plus, qu'il en meurt, et que c'est affreux de
mourir d'amour, de sentir son coeur se serrer jusqu'à cesser de
battre, ses yeux se troubler, ses genoux chanceler. Il ne peut ni se
taire, ni dire autre chose: «Je t'aime, ô ma chair et mes os et mon
sang. Je meurs d'amour, d'un amour sans fin, sans nom, insensé,
désespéré, perdu. Tu es aimée, adorée! idolâtrée, jusqu'à mourir. Non,
je ne guérirai pas, non, je n'essaierai pas de vivre, et j'aime mieux
cela, et mourir en t'aimant vaut mieux que de vivre. Je me soucie bien
de ce qu'ils disent! Ils diront que tu as un autre amant, je le sais
bien. J'en meurs, mais j'aime, j'aime.... Qu'ils m'empêchent d'aimer!»
Pourquoi se séparer? Qu'y a-t-il entre eux? Des phrases, des fantômes
de devoirs. Qu'elle vienne le retrouver, ou qu'elle lui dise de
venir.... Mais non; toujours ces phrases, ces prétendus devoirs.... Et
elle le laisse mourir de la soif qu'il a d'elle!

Un peu plus loin, dans la même lettre, une réflexion très sage, mais
tardive: «Il ne fallait pas nous revoir. Maintenant c'est fini. Je
m'étais dit qu'il fallait prendre un autre amour, oublier le tien,
avoir du courage. J'essayais, je le tentais du moins....» A présent
qu'il l'a revue, c'est impossible; il aime mieux sa souffrance que la
vie[17].

[Note 17: _Revue bleue_, 15 octobre 1892.]

En même temps qu'il s'éloigne de Paris, George Sand s'enfuit à Nohant
comme affolée. Les lettres qu'elle adresse à ses amis sont des
plaintes, d'animal blessé.--_A Gustave Papet_: «Viens me voir, je suis
dans une douleur affreuse. Viens me donner une éloquente poignée de
main, mon pauvre ami. Ah! si je peux guérir, je payerai toutes mes
dettes à l'amitié; car je l'ai négligée et elle ne m'a pas
abandonnée.» _A Boucoiran_: «Nohant, 31 août. Tous mes amis... sont
venus me voir.... J'ai éprouvé un grand plaisir à me retrouver là.
C'était un adieu que je venais dire à mon pays et à tous les souvenirs
de ma jeunesse et de mon enfance, car vous avez dû le comprendre et le
deviner, ma vie est odieuse, perdue, impossible, et je veux en finir
absolument avant peu.... J'aurai à causer longuement avec vous et à
vous charger de l'exécution de volontés sacrées. Ne me sermonnez pas
d'avance. Quand nous aurons parlé ensemble une heure, quand je vous
aurai fait connaître l'état de mon cerveau et de mon coeur, vous direz
avec moi qu'il y a paresse et lâcheté à essayer de vivre, depuis si
longtemps que je devrais en avoir fini déjà[18].»

[Note 18: On trouvera des détails curieux sur son état d'esprit durant
cette crise dans la 4e des _Lettres d'Un Voyageur_. La 1re a trait à
la séparation de Venise.]

Et Pagello? On l'avait laissé tout seul à Paris, et il était de fort
méchante humeur. Il trouvait très mauvais qu'on l'eût emmené à deux
cent cinquante lieues pour lui faire jouer un aussi sot personnage.

_George Sand à Musset_ (au crayon et sans date. Elle écrit sur ses
genoux, dans un petit bois): «Hélas! Hélas! Qu'est-ce que tout cela?
Pourquoi oublies-tu donc à chaque instant, et cette fois plus que
jamais, que ce sentiment devait se transformer, et ne plus pouvoir,
par sa nature, faire ombrage à personne? Ah! tu m'aimes encore trop;
il ne faut plus nous voir. C'est de la passion que tu m'exprimes; mais
ce n'est plus le saint enthousiasme de tes bons moments. Ce n'est plus
cette amitié pure dont j'espérais voir s'en aller peu à peu les
expressions trop vives....» Elle lui expose l'état pénible de ses
relations avec Pagello: «Tout, de moi, le blesse et l'irrite, et,
faut-il te le dire? il part, il est peut-être parti à l'heure qu'il
est, et moi, je ne le retiendrai pas, parce que je suis offensée
jusqu'au fond de l'âme de ce qu'il m'écrit, et que, je le sens bien,
il n'a plus la foi, par conséquent, il n'a plus d'amour. Je le verrai
s'il est encore à Paris; je vais y retourner dans l'intention de le
consoler; me justifier, non; le retenir, non.... Et pourtant, je
l'aimais sincèrement et sérieusement, cet homme généreux, aussi
romanesque que moi, et que je croyais plus fort que moi.»

Ils continuèrent pendant tout le mois de septembre à se dévorer le
coeur et à se torturer mutuellement. Aucun des deux n'avait la force
d'en finir. Octobre les rapprocha, et ils se remirent à essayer de
croire, à s'efforcer d'avoir foi l'un dans l'autre et dans la vertu
purifiante de l'amour. Les jours s'écoulèrent dans des alternatives
harassantes. Musset, qui avait gardé de son passé moins d'illusions
que George Sand, sentait la nausée lui monter aux lèvres au milieu de
ses serments d'amour. Son dégoût se tournait en colère; et il
accablait son amie d'outrages. A peine l'avait-il quittée, que la
réalité s'effaçait de devant ses yeux; il n'apercevait plus que la
chimère enfantée par leurs imaginations enflammées. Il obtenait sa
grâce à force de désespoir et d'éloquence, et tous les deux
recommençaient à rouler leur rocher, qui retombait encore sur eux.

Le 13 octobre (1834), Musset remercie George Sand, dans une lettre
douce et triste, de consentir à le revoir. Le 28, Pagello, qui n'était
point fait pour les tragédies et commençait à avoir peur, sans savoir
de quoi, annonce son départ à Alfred Tattet en le conjurant «de ne
jamais dire un mot de ses amours avec la George. Je ne veux pas,
ajoute-t-il, de _vendette_.»--_George Sand à Musset_(sans date):
«J'étais bien sûre que ces reproches-là viendraient dès le lendemain
du bonheur rêvé et promis, et que tu me ferais un crime de ce que tu
avais accepté comme un droit. En sommes-nous déjà là, mon Dieu! Eh
bien, n'allons pas plus loin; laisse-moi partir. Je le voulais hier;
c'est un éternel adieu résolu dans mon esprit. Rappelle-toi ton
désespoir et tout ce que tu m'as dit pour me faire croire que je
t'étais nécessaire, que sans moi tu étais perdu. Et, encore une fois,
j'ai été assez folle pour vouloir te sauver. Mais tu es plus perdu
qu'auparavant, puisque, à peine satisfait, c'est contre moi que tu
tournes ton désespoir et ta colère. Que faire, mon Dieu? Qu'est-ce que
tu veux à présent? Qu'est-ce que tu me demandes? Des questions, des
soupçons, des récriminations, déjà, déjà!» Elle lui rappelle le mal
qu'il lui a déjà fait à Venise, les choses offensantes ou navrantes
qu'il lui a dites, et, pour l'a première fois, son langage est amer.
Elle avait prévu ce qui arrive: «.... Ce passé qui t'exaltait comme un
beau poème, tant que je me refusais à toi, et qui ne te paraît plus
qu'un cauchemar à présent que tu me ressaisis comme une proie...»: ce
passé devait infailliblement le faire souffrir. Il faut absolument se
séparer; ils seraient tous les deux trop malheureux: «Que nous
reste-t-il donc, mon Dieu, d'un lien qui nous avait semblé si beau? Ni
amour, ni amitié, mon Dieu!»

Une lettre de Musset, qui a l'air de s'être croisée avec la
précédente, accuse un trouble encore plus grand. Il est consterné de
ce qu'il a fait. Il n'y comprend rien; c'est un accès de folie. A
peine avait-il fait trois pas dans la rue que la raison lui est
revenue, et il a failli tomber au souvenir de son ingratitude et de sa
brutalité stupide. Il ne mérite pas d'être pardonné, mais il est si
malheureux qu'elle aura pitié de lui. Elle lui imposera une pénitence,
et lui laissera l'espoir, car sa raison ne résisterait pas à la pensée
de la perdre. Il lui peint une fois de plus son amour avec l'ardeur de
passion qui fait de ces lettres des _Nuits_ en prose.

Elle se laisse fléchir et pardonne. Musset est ivre de bonheur--ils se
revoient--et George Sand reprend la plume avec découragement:
«Pourquoi nous sommes-nous quittés si tristes? Nous verrons-nous ce
soir? Pouvons-nous nous aimer? Tu as dit que oui et j'essaie de le
croire. Mais il me semble qu'il n'y a plus de suite dans tes idées, et
qu'à la moindre souffrance tu t'indignes contre moi comme contre un
joug. Hélas! mon enfant, nous nous aimons, voilà la seule chose sûre
qu'il y ait entre nous. Le temps et l'absence ne nous ont pas empêchés
et ne nous empêcheront pas de nous aimer. Mais notre vie est-elle
possible ensemble?» Elle lui propose de se séparer, définitivement; ce
serait le plus sage à tous les égards: «Je sens que je vais t'aimer
encore comme autrefois, si je ne fuis pas. Je te tuerai peut-être, et
moi avec toi. Penses-y bien. Je voulais te dire d'avance tout ce qu'il
y avait à craindre entre nous. J'aurais dû te l'écrire et ne pas
revenir. La fatalité m'a ramenée ici. Faut-il l'accuser ou la bénir?
Il y a des heures, je te l'avoue, où l'effroi est plus fort que
l'amour....»

Musset se lassa le premier. La rupture vint de lui. Le 12 novembre, il
l'annonce à Alfred Tattet. Sainte-Beuve, qui était alors le confident
de George Sand, est aussi informé officiellement. Tout devrait être
fini, et cependant les orages passés ne sont rien, moins que rien,
auprès de ceux qui s'apprêtent. On dirait un de ces châtiments
impitoyables où les anciens reconnaissaient la main de la divinité, et
l'on n'a plus que de la compassion pour ces malheureux qui se
débattent dans l'angoisse avec des cris de douleur.

George Sand était retournée à Nohant, et elle avait éprouvé tout
d'abord un sentiment de délivrance et de repos: «Je ne vais pas mal,
je me distrais et ne retournerai à Paris que guérie et fortifiée. J'ai
lu votre billet à Duteil. Vous avez tort de parler comme vous faites
d'Alf. N'en parlez pas du tout si vous m'aimez et soyez sûr que c'est
fini à jamais entre lui et moi.» (15 nov., _à Boucoiran_.)

Ce n'est toutefois qu'une accalmie. Le ton de ses lettres change bien
vite. _A Musset_: «Paris, mardi soir, 25 décembre 1834.--Je ne guéris
pourtant pas,... je m'abandonne à mon désespoir. Il me ronge, il
m'abat.... Hélas! il augmente tous les jours comme cette horreur de
l'isolement, ces élans de mon coeur pour aller rejoindre ce coeur qui
m'était ouvert! Et si je courais, quand l'amour me prend trop fort? Si
j'allais casser le cordon de sa sonnette, jusqu'à ce qu'il m'ouvrît sa
porte? Si je m'y couchais en travers jusqu'à ce qu'il passe?--Si je me
jetais--non pas à ses pieds, c'est fou, après tout, car c'est
l'implorer, et, certes, il fait pour moi ce qu'il peut; il est cruel
de l'obséder et de lui demander l'impossible;--mais si je me jetais à
son cou, dans ses bras, si je lui disais: «Tu m'aimes encore; tu en
souffres; tu en rougis, mais tu me plains trop pour ne pas
m'aimer....» Quand tu sentiras ta sensibilité se lasser et ton
irritation revenir, renvoie-moi, maltraite-moi, mais que ce ne soit
jamais avec cet affreux mot: _dernière fois_! Je souffrirai tant que
tu voudras, mais laisse-moi quelquefois, ne fût-ce qu'une fois par
semaine, venir chercher une larme, un baiser qui me fasse vivre et me
donne du courage.--Mais tu ne peux pas. Ah! que tu es las de moi, et
que tu t'es vite guéri aussi, toi! Hélas, mon Dieu, j'ai eu de plus
grands torts certainement que tu n'en eus, à Venise....»

A son tour de s'accuser et d'implorer son pardon. Son orgueil est
brisé. Elle prend un amer plaisir à se ravaler, à justifier les pires
insultes de Musset. Mais est-ce que la leçon n'a pas été assez dure?
n'est-elle pas assez punie? «Vendredi...: J'appelle en vain la colère
à mon secours. J'aime, j'en mourrai, ou Dieu fera un miracle pour moi.
Il me donnera l'ambition littéraire ou la dévotion.... Minuit. Je ne
peux pas travailler. O l'isolement, l'isolement! je ne peux ni écrire,
ni prier,... je veux me tuer; qui donc a le droit de m'en empêcher? O
mes pauvres enfants, que votre mère est malheureuse!--Samedi,
minuit...: Insensé, tu me quittes dans le plus beau moment de ma vie,
dans le jour le plus vrai, le plus passionné, le plus saignant de mon
amour! N'est-ce rien que d'avoir maté l'orgueil d'une femme et de
l'avoir jetée à ses pieds? N'est-ce rien que de savoir qu'elle en
meurt?... Tourment de ma vie! Amour funeste! je donnerais tout ce que
j'ai vécu pour un seul jour de ton effusion. Mais jamais, jamais!
C'est trop affreux. Je ne peux pas croire cela. Je vais y aller. J'y
vais.--Non.--Crier, hurler, mais il ne faut pas y aller, Sainte-Beuve
ne veut pas.»

Son exaltation en arrive au délire. Les fameuses lettres de la
_Religieuse portugaise_ sont tièdes et calmes auprès de quelques-unes
de ces pages, qui peuvent compter parmi les plus ardentes que l'amour
ait jamais arrachées à une femme. Elle se traîne à ses pieds, mendiant
des coups faute de mieux: «J'aimerais mieux des coups que rien», et
entremêlant ses supplications de reproches à Dieu, qui l'a abandonnée
dans cette circonstance et à qui elle propose un marché: «Ah!
rendez-moi mon amant, et je serai dévote, et mes genoux useront le
pavé des églises!»

Elle ne s'en tenait pas aux paroles. Elle coupa ses magnifiques
cheveux et les envoya à Musset. Elle venait pleurer à sa porte ou sur
son escalier. Elle errait comme une âme en peine, les yeux cernés, le
désespoir sur la figure.

Musset l'aimait toujours. Il ne put résister.--_Billet de George Sand
à Tattet_(14 janvier 1835): «Alfred est redevenu mon amant».

Les semaines qui suivirent furent affreuses, et nous en épargnerons au
lecteur le récit pénible et monotone. On s'étonne qu'ils aient pu y
résister et ne pas devenir fous. Ils s'obstinaient à ne pas accepter
le passé, _leur_ passé impur et ineffaçable, et à poursuivre le
fantôme d'une affection sublime et sacrée. Plus que jamais, les
souvenirs et les soupçons empoisonnaient chacune de leurs joies, et
des querelles hideuses couronnaient leurs ivresses.

Un jour enfin, George Sand déclare qu'elle n'en peut plus, et qu'elle
est décidément incapable de le rendre heureux: «O Dieu, ô Dieu,
continue-t-elle, je te fais des reproches, à toi qui souffres tant!
Pardonne-moi, mon ange, mon bien-aimé, mon infortuné. Je souffre tant
moi-même.... Et toi, tu veux exciter et fouetter la douleur. N'en
as-tu pas assez comme cela? Moi, je ne crois pas qu'il y ait quelque
chose de pis que ce que j'éprouve.... Adieu, adieu. Je ne veux pas te
quitter, je ne veux pas te reprendre.... Je ne t'aime plus, mais je
t'adore toujours.... Reste, pars, seulement ne dis pas que je ne
souffre pas. Il n'y a que cela qui puisse me faire souffrir davantage.
Mon seul amour, ma vie, mes entrailles; mon sang, allez-vous-en, mais
tuez-moi en partant.» Musset aussi n'en pouvait plus. Il lui avait
écrit qu'il faisait ses paquets. Comme il ne se décidait pas à partir
et que la tempête d'amour et de colère faisait toujours rage; comme,
de plus, une femme qui a été quittée est disposée à prendre les
devants pour ne pas l'être une seconde fois, George Sand complota une
sorte d'évasion pour le 7 mars 1835 et alla se réfugier à Nohant.

_George Sand à Boucoiran_ (Nohant, 14 mars 1835): «Mon ami, vous avez
tort de me parler d'Alf. Ce n'est pas le moment de m'en dire du
mal.... Mépriser est beaucoup plus pénible que regretter. Au reste ni
l'un ni l'autre ne m'arrivera. Je ne puis regretter la vie orageuse et
misérable que je quitte, je ne puis mépriser un homme que, sous le
rapport de l'honneur, je connais aussi bien.... Je vous avais prié
seulement de me parler de sa santé et de l'effet que lui ferait mon
départ. Vous me dites qu'il se porte bien et qu'il n'a montré aucun
chagrin. C'est tout ce que je désirais savoir et c'est ce que je puis
apprendre de plus heureux. Tout mon désir était de le quitter sans le
faire souffrir. S'il en est ainsi, Dieu soit loué!»

Au premier moment, ils furent tous les deux soulagés, et cela se
conçoit. George Sand eut une crise de foie, après quoi elle en vint
très vite à l'indifférence. Musset se crut aussi guéri (_Lettre à
Tattet_, 21 juillet 1835), mais il se trompait; quelque chose s'était
brisé en lui, laissant une plaie incurable.

D'aucun côté--cette remarque est essentielle pour la connaissance de
leurs caractères,--d'aucun côté il n'y a trace, au début de la
rupture, de l'abîme de rancune et d'irritation que les mauvais
services de leur entourage allaient creuser entre eux, et à leurs
dépens. Ils s'écrivent encore de loin en loin, pour un renseignement,
une personne à recommander, et persistent à se défendre l'un l'autre
contre les médisances. La _Confession d'un Enfant du siècle_, où
Musset, ainsi qu'on l'a vu, dresse un autel à son amie, a paru en
1836, et George Sand écrivait à cette occasion: «Je sens toujours pour
lui, je vous l'avouerai bien, une profonde tendresse de mère au fond
du coeur. Il m'est impossible d'entendre dire du mal de lui sans
colère....» (_A Mme d'Agoult_, 25 mai 1836.) Deux ans plus tard, les
_Nuits_ ont paru. Les amis n'ont pas cessé d'exciter les
ressentiments. On sent l'approche des hostilités. _George Sand à
Musset_: «Paris, 19 avril 1838: Mon cher Alfred (_un premier
paragraphe a trait à une personne qu'il lui avait recommandée_),... je
n'ai pas bien compris le reste de ta lettre. Je ne sais pourquoi tu me
demandes si nous sommes amis ou ennemis. Il me semble que tu es venu
me voir l'autre hiver, et que nous avons eu six heures d'intimité
fraternelle après lesquelles il ne faudrait jamais se mettre à douter
l'un de l'autre, fût-on dix ans sans se voir et sans s'écrire, à moins
qu'on ne voulût aussi douter de sa propre sincérité; et, en vérité, il
m'est impossible d'imaginer comment et pourquoi nous nous tromperions
l'un l'autre à présent.»

En 1840, ils échangent plusieurs lettres pour décider ce qu'ils feront
de leur correspondance[19]. Leur dernière rencontre eut lieu en 1848.

[Note 19: Celle-ci a fini par rester aux mains de George Sand. Après
la mort de Musset, elle songea à la publier, mais Sainte-Beuve la
détourna de son projet (1861).]

Nous empruntons la conclusion de leur histoire à George Sand: «Paix et
pardon», disait-elle dans sa vieillesse à Sainte-Beuve, un jour qu'ils
avaient remué les cendres de ce terrible passé. Qu'il en soit ainsi.
Paix et pardon à ces malheureuses victimes de l'amour romantique, non
point, comme le voulait George Sand, parce qu'ils avaient beaucoup
aimé, mais parce qu'ils avaient beaucoup souffert.



CHAPITRE V

«LES NUITS»


La vie reprit son cours. «Je crus d'abord, dit Musset dans le _Poète
déchu_[20], n'éprouver ni regret ni douleur de mon abandon. Je
m'éloignai fièrement; mais à peine eus-je regardé autour de moi que je
vis un désert. Je fus saisi d'une souffrance inattendue. Il me
semblait que toutes mes pensées tombaient comme des feuilles sèches,
tandis que je ne sais quel sentiment inconnu horriblement triste et
tendre s'élevait dans mon âme. Dès que je vis que je ne pouvais
lutter, je m'abandonnai à la douleur en désespéré.» Peu à peu, les
larmes tarirent. «Devenu plus tranquille, je jetai les yeux sur tout
ce que j'avais quitté. Au premier livre qui me tomba sous la main, je
m'aperçus que tout avait changé. Rien du passé n'existait plus, ou, du
moins, rien ne se ressemblait. Un vieux tableau, une tragédie que je
savais par coeur, une romance cent fois rebattue, un entretien avec un
ami me surprenaient; je n'y retrouvais plus le sens accoutumé.»

[Note 20: Écrit en 1839. Quelques fragments en ont été cités par Paul
de Musset dans sa _Biographie_.]

Les objets familiers qui l'entouraient le choquaient. Sa bibliothèque
de jeune homme l'importunait. «Je commençai, comme le curé de
Cervantes, par purger ma bibliothèque et mettre mes idoles au grenier.
J'avais dans ma chambre quantité de lithographies dont la meilleure me
sembla hideuse. Je ne montai pas si haut pour m'en délivrer, et je me
contentai de les jeter au feu. Quand mes sacrifices furent faits, je
comptai ce qui me restait. Ce ne fut pas long; mais le peu que j'avais
conservé m'inspira un certain respect. Ma bibliothèque vide me faisait
peine; j'en achetai une autre, large à peu près de trois pieds et qui
n'avait que trois rayons. J'y rangeai lentement et avec réflexion un
petit nombre de volumes; quant à mes cadres, ils demeurèrent vides
longtemps; ce ne fut qu'au bout de six mois que je parvins à les
remplir à mon goût; j'y plaçai de vieilles gravures d'après Raphaël et
Michel-Ange.»

Les gravures représentaient des Madones, des sujets de sainteté, une
scène de guerre. La liste des livres qu'il avait admis dans sa
bibliothèque neuve est intéressante. C'était Sophocle, le Plutarque
d'Amyot, Aristophane et Horace; Rabelais, Montaigne, Régnier, les
classiques du XVIIe siècle et André Chénier; Shakespeare, Goethe,
Byron, Boccace et les quatre grands poètes italiens. Sauf Chénier, pas
un seul écrivain du XVIIIe siècle; pas plus Voltaire ou Rousseau que
Crébillon fils ou Duclos!

Cela fait, Musset reprit la plume. Il n'avait presque pas écrit de
vers depuis _Rolla_, qui avait été publié le 15 août 1833, au début de
sa liaison avec George Sand, et dont nous n'avons pu encore parler,
sous peine d'interrompre le récit du drame. Il nous faut donc revenir
un instant en arrière, car _Rolla_ ne peut être passé sous silence.
Aucun des poèmes de Musset n'a plus contribué à lui conquérir la
jeunesse. Les défauts mêmes qu'on y pourrait relever n'y ont pas nui;
ainsi l'accent déclamatoire de certains passages, car la jeunesse est
naturellement et sincèrement déclamatoire. Sainte-Beuve raconte que
des étudiants en droit, en médecine, savaient le poème par coeur
lorsqu'il n'avait encore paru que dans une revue, et le récitaient aux
nouveaux arrivants. Et depuis, les véritables admirateurs de Musset
ont toujours eu une tendresse particulière pour _Rolla_. Taine en
parle comme du «plus passionné des poèmes» où un «coeur meurtri» a
ramassé «toutes les magnificences de la nature et de l'histoire pour
les faire jaillir en gerbe étincelante et reluire sous le plus ardent
soleil de poésie qui fut jamais».

A tant d'éloquence, à tant d'émotion, on eût pu deviner qu'une crise
morale était proche, et que la passion _cherchait_ l'auteur de
l'_Andalouse_. Avec quelle soudaineté la crise a éclaté, avec quelle
violence impitoyable la passion s'est abattue sur lui, nous venons de
le voir. Pendant deux ans il n'écrivit plus, en vers du moins.

Durant ce long silence, le poète et l'homme s'étaient transformés.
L'homme mûri par la douleur n'avait presque plus rien du bel
adolescent qui avait séduit et charmé les poètes du Cénacle, de
l'apparition juvénile et rayonnante dont Sainte-Beuve avait conservé
un si vif et éblouissant souvenir. «Il y a vingt-neuf ans de cela,
écrivait Sainte-Beuve en 1857, au lendemain de la mort de Musset; je
le vois encore faire son entrée dans le monde littéraire, d'abord dans
le cercle intime de Victor Hugo, puis dans celui d'Alfred de Vigny,
des frères Deschamps. Quel début! quelle bonne grâce aisée! et dès les
premiers vers qu'il récitait, son _Andalouse_, son _Don Paez_, et sa
_Juana_, que de surprise et quel ravissement il excitait alentour!
C'était le printemps même, tout un printemps de poésie qui éclatait à
nos yeux. Il n'avait pas dix-huit ans: le front mâle et fier, la joue
en fleur et qui gardait encore les roses de l'enfance, la narine
enflée du souffle du désir, il s'avançait le talon sonnant et l'oeil
au ciel, comme assuré de sa conquête et tout plein de l'orgueil de la
vie. Nul, au premier aspect, ne donnait mieux l'idée du génie
adolescent.»

Au jeune triomphateur si merveilleusement évoqué par Sainte-Beuve
avait succédé un homme froid et hautain, qui ne se livrait qu'à bon
escient. L'amie dévouée qu'il appelait sa _marraine_, Mme Jaubert, lui
reprochait en vain ses airs farouches et dédaigneux. Il en convenait
avec empressement, ainsi qu'il faisait toujours de ce qu'on trouvait
de mal en lui ou dans ses oeuvres: «Tout le monde, lui répondait-il,
est d'accord du désagrément de mon abord dans un salon. Non seulement
j'en suis d'accord avec tout le monde, mais ce désagrément m'est plus
désagréable qu'à personne. D'où vient-il? de deux causes premières:
orgueil, timidité.... On ne change pas sa nature, il faut donc
composer avec elle.» Il promettait à la _marraine_ de prendre sur soi
d'être poli, mais il se défendait de donner la moindre parcelle de son
coeur, fût-ce à l'amitié, fût-ce aux sympathies légères et fugitives
qui font l'ordinaire attrait des relations mondaines. Était-ce
sécheresse d'âme? Était-ce souvenir de ce qu'il en pouvait coûter, et
peur instinctive de la souffrance? «Je me suis regardé, poursuit-il,
et je me suis demandé si, sous cet extérieur raide, grognon, et
impertinent, peu sympathique, quoi qu'en dise la belle petite
Milanaise, si là-dessous, dis-je, il n'y avait pas primitivement
quelque chose de passionné et d'exalté à la manière de Rousseau[21].»
Cela n'est point douteux. Il y avait eu du Saint-Preux en lui; il y en
eut toujours, sans quoi nous n'aurions pas les _Nuits_, qui n'ont
assurément pas été écrites par Mardoche, ou par l'Octave des
_Caprices_.

[Note 21: 1837?--_Souvenirs de Mme C. Jaubert._ Les lettres de Musset
citées dans ce volume ont été non seulement tronquées, mais parfois
remaniées; des fragments empruntés à des lettres de dates différentes
ont été réunis pour en faire une seule.]

Sauf deux pièces d'importance secondaire (_Une bonne fortune, Lucie_),
les premiers vers qu'il écrivit après le voyage d'Italie furent la
_Nuit de Mai_ (_Revue des Deux Mondes_, 15 juin 1835). Les trois
autres _Nuits_, la _Lettre à Lamartine_, les _Stances à la Malibran_,
se succédèrent à brefs intervalles. En 1838, le 15 février, l'_Espoir
en Dieu_ vient clore la série. Le grand poète, ne se réveillera plus
qu'un jour, trois ans après, pour écrire son admirable _Souvenir_ (15
février 1841). Les meilleures de ses nouvelles et les chefs d'oeuvre
de son théâtre sont déjà achevés à cette date de 1838. Il avait alors
vingt-sept ans. Après les promesses d'un incomparable printemps, après
les rapides floraisons d'un trop court été, Alfred de Musset, on le
sait, n'eut point d'automne ni d'hiver. Son oeuvre entière tient dans
l'espace de dix années, sur desquelles trois ou quatre ont été
consacrées à réfléchir, à hésiter, à aimer et à s'en consoler.

Dans les poésies de cette seconde période, Musset n'est plus
romantique, si l'on ne considère que la forme. Non content
d'abandonner les conquêtes du Cénacle, il se retourne à présent contre
ses anciens alliés. Il est agressif, malicieux; il écrit la célèbre
_lettre_ de Dupuis et Cotonet sur l'_Abus qu'on fait des adjectifs_
(_Revue des Deux Mondes_, 15 sept. 1836), où deux bons bourgeois de la
Ferté-sous-Jouarre, ayant entrepris de comprendre «ce que c'était que
le romantisme», découvrent que c'est une manière d'attrape-nigaud,
fabriqué avec du vieux-neuf pris à Shakespeare, à Byron, à
Aristophane, aux Évangiles, aux Allemands et aux Espagnols, le tout si
adroitement recollé et redoré, que les badauds bayent aux corneilles
devant l'étalage, sans s'apercevoir que les étiquettes n'ont aucun
sens et que personne n'a jamais su et ne saura jamais ce que peut bien
être l'art social ou l'art humanitaire. Musset refuse aux romantiques
jusqu'à l'invention du vers brisé, et il ajoute l'ingrat: «Le vers
brisé, d'ailleurs, est horrible; il faut dire plus, il est impie;
c'est un sacrilège envers les dieux, une offense à la Muse». Il leur
laisse en tout et pour tout, en fait de «découverte» et de
«trouvaille», la gloire de dire _stupéfié_ au lieu de _stupéfait_, ou
_blandices_ au lieu de _flatteries_; encore est-ce de très mauvaise
grâce, et visiblement à regret; si Musset avait mieux lu
Chateaubriand, où le mot se trouve déjà, il se serait empressé de leur
retirer aussi _blandices_.

Victor Hugo et ses amis furent vengés de _Dupuis et Cotonet_ par
Musset lui-même. Il avait pu se dépêtrer des formules de la jeune
école; il n'en avait pas moins le romantisme dans les moelles. L'âme
des temps nouveaux était en lui, et il ne dépendait pas de sa volonté
de la chasser, car le mouvement de 1830 avait apporté autre chose, de
bien plus important et plus tenace, qu'une forme littéraire. Ainsi que
l'a dit excellemment M. Brunetière[22], ce qu'il y avait de plus
original, de propre et de particulier dans le romantisme, c'était une
«combinaison de la liberté ou de la souveraineté de l'imagination avec
l'expansion de la personnalité du poète». En d'autres termes, à s'en
tenir à l'essence des choses, «le romantisme, c'est le lyrisme», et la
définition a l'air d'avoir été inspirée par Musset, tant elle
s'applique exactement à lui. Il avait toujours eu le goût «de se
mettre lui-même, de sa personne, dans son oeuvre».

[Note 22: _Les Epoques du théâtre français._]

Ce goût devint un besoin impérieux après sa grande passion. Il ne
resta plus au poète de pensées ni de paroles pour autre chose que son
malheur. Que lui importait le reste, à présent? Il n'avait pas trop de
tout son génie pour raconter les épouvantes de la catastrophe qui
était venue scinder sa vie en deux, obligeant à dire «le Musset
d'avant l'Italie» et «le Musset d'après George Sand». Au recul vers la
forme classique correspondit un débordement de romantisme dans le
sentiment.

La _Nuit de mai_ fut écrite en deux nuits et un jour, au printemps de
1835, quelques semaines après la rupture définitive avec George Sand.
Elle respire une lassitude profonde. Il n'y a pas de colère dans les
réponses du poète à la Muse qui l'invite à chanter le printemps,
l'amour, la gloire, le bonheur ou ses semblants, le plaisir ou son
ombre. C'est la douceur plaintive d'un malade accablé par son mal, et
qui supplie qu'on ne le force pas à parler:

    Je ne chante ni l'espérance,
    Ni la gloire, ni le bonheur,
    Hélas! pas même la souffrance.
    La bouche garde le silence
    Pour écouter parler le coeur.

La Muse le presse. A défaut d'autre thème, qu'il chante sa douleur:

    Les plus désespérés sont les chants les plus beaux,
    Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots.
    Lorsque le pélican. . . . . . . . . . . . . . . .

La suite est dans toutes les mémoires. La Muse le convie à servir son
coeur au festin divin, comme le pélican partage ses entrailles à ses
fils, mais il lui répond par un cri d'horreur:

    O Muse! spectre insatiable,
    Ne m'en demande pas si long.
    L'homme n'écrit rien sur le sable
    À l'heure où passe l'aquilon.
    J'ai vu le temps où ma jeunesse
    Sur mes lèvres était sans cesse
    Prête à chanter comme un oiseau;
    Mais j'ai souffert un dur martyre,
    Et le moins que j'en pourrais dire,
    Si je l'essayais sur ma lyre,
    La briserait comme un roseau.

On a vu au chapitre précédent les causes profondes de son abattement.
Il avait fait des efforts stériles pour se purifier de ses anciennes
souillures au feu d'une passion qui était elle-même une violation de
la règle morale, et à ses chagrins d'amour s'ajoutait le sentiment
accablant d'avoir commis une erreur capitale, au jour solennel où
l'homme choisit l'idéal qui sera sa raison d'exister. A l'exemple des
héros romantiques, il avait demandé à la passion le point d'appui de
sa vie morale, et l'appui s'était brisé, le laissant meurtri et
épuisé.

La _Nuit de mai_ parut le 15 juin dans la _Revue des Deux Mondes_, où
Musset a publié presque tout ce qui est sorti de sa plume depuis
_Namouna_. Six mois après, vint la _Nuit de décembre_. Le poète
s'était interrompu pour l'écrire de la _Confession d'un Enfant du
siècle_, qui, dans ses deux derniers tiers--on ne l'a pas oublié,--est
une véritable confession, dont la sincérité émut George Sand jusqu'aux
larmes. Il ne changea pas de sujet en écrivant la seconde des _Nuits_,
quoi qu'en ait dit Paul de Musset, dont c'est ici le lieu d'expliquer
les confusions volontaires. Il avait deux raisons d'altérer la vérité:
sa haine contre George Sand, qui l'animait à «diminuer sa part», selon
l'expression de quelqu'un qui l'a bien connu; et le désir légitime
d'égarer le lecteur, dans la mêlée de femmes du monde compromises par
son frère. La _Nuit de décembre_ faisait la part trop belle à
l'héroïne, pour qu'un justicier de cette âpreté pût se résoudre à la
laisser à George Sand. Il faut pourtant la lui rendre, sur la foi d'un
témoignage qui est pour moi irrécusable.

La première partie de la pièce est un tissu mystérieux de rêves. Le
poète se voit lui-même, fantôme aussitôt évanoui, tel que l'a laissé
chaque étape du pèlerinage de la vie. La vision paraît et disparaît,
comme les songes intermittents des mauvais sommeils. Elle est toujours
la même, et toujours diverse; ainsi l'homme réel se modifie et se
renouvelle incessamment.

Soudain, le ton change. Le poète raconte en phrases haletantes la
cruelle séparation, et qu'il avait eu les torts, et que sa maîtresse
n'a pas voulu pardonner:

    Partez, partez, et dans ce coeur de glace
      Emportez l'orgueil satisfait.
    Je sens encor le mien jeune et vivace,
    Et bien des maux pourront y trouver place
      Sur le mal que vous m'avez fait.
    Partez, partez! la Nature immortelle
      N'a pas tout voulu vous donner.
    Ah! pauvre enfant, qui voulez être belle,
      Et ne savez pas pardonner!

On voudrait pouvoir retrancher l'épilogue de la _Solitude_, qui est
gauche, froid, et n'explique rien.

La _Nuit de décembre_ prendra une vie extraordinaire le jour où l'on
pourra imprimer à la suite, en guise de commentaire, deux lettres de
Musset reçues par George Sand l'hiver précédent! L'une, sur une
querelle injuste qu'il lui a faite, et sur sa terreur folle qu'elle
refuse de pardonner. L'autre, écrite au crayon et dans un extrême
désordre d'esprit, sur des visions, qu'il vient d'avoir, d'un monde
fantastique où leurs deux spectres prenaient des formes étranges et
avaient des conversations de rêve. Musset s'était souvenu tout le
temps, en écrivant la _Nuit de décembre_. Ce qu'on a pris pour une
pure fantaisie, dans cette pièce merveilleuse, repose sur un fond de
réalité.

Les contemporains se sont accordés à reconnaître une nouvelle
influence féminine dans la _Lettre à Lamartine_ (1er mars 1836),
malgré le début du fameux récit:

    Tel, lorsque abandonné d'une infidèle amante,
    _Pour la première fois j'ai connu la douleur...._

Ces deux vers, et quelques autres, semblent indiquer qu'il y a eu
mélange, et comme confusion, dans les regrets de Musset, pendant qu'il
écrivait la _Lettre à Lamartine_. Quoi qu'il en soit, la pièce est
d'une veine poétique moins pure, moins égale, que les _Nuits_. A côté
de morceaux devenus classiques (_Lorsque le laboureur_,... _Créature
d'un jour_...), de vers qui sont de vrais sanglots (_O mon unique
amour..._), il y a des parties de rhétorique dans le début sur Byron
et dans les louanges adressées à Lamartine.

La fin est d'un vif intérêt pour le biographe. C'est la première fois,
depuis les chagrins qui l'ont changé et mûri, que Musset nous livre sa
pensée sur les questions fondamentales dont la solution est la grande
affaire de l'être pensant. Il commence par adopter sans examen le Dieu
de Lamartine, ce qui est peut-être une simplification un peu trop
grande:

    Quel qu'il soit, c'est le mien; il n'est pas deux croyances.
    Je ne sais pas son nom, j'ai regardé les cieux;
    Je sais qu'ils sont à lui, je sais qu'ils sont immenses,
    Et que l'immensité ne peut pas être à deux.

Il célèbre ensuite les relations de l'âme humaine avec l'infini, dans
des strophes d'une grande élévation. Le poète a été récompensé d'avoir
puisé cette fois son inspiration aux sources éternelles, que ne
trouble pas le limon des passions terrestres:

    Créature d'un jour qui t'agites une heure,
    De quoi viens-tu te plaindre et qui te fait gémir?
    Ton âme t'inquiète, et tu crois qu'elle pleure:
    Ton âme est immortelle et tes pleurs vont tarir.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Ton corps est abattu du mal de ta pensée;
    Tu sens ton front peser et tes genoux fléchir.
    Tombe, agenouille-toi, créature insensée:
    Ton âme est immortelle, et la mort va venir.

    Tes os dans le cercueil vont tomber en poussière;
    Ta mémoire, ton nom, ta gloire vont périr,
    Mais non pas ton amour, si ton amour t'est chère:
    Ton âme est immortelle, et va s'en souvenir.

En rapprochant de cette page le fragment de vers où se résume
l'_Espoir en Dieu_ (15 février 1838): «malgré moi l'infini me
tourmente», on a toute la religion de Musset, du Musset guéri, selon
son expression, de la «vilaine maladie du doute». Sa religion n'est, à
vrai dire, qu'une religiosité peu exigeante, pas assez gênante. Il en
a précisé la nature et les limites dans une lettre à la duchesse de
Castries (sept. ou oct. 1840): «La croyance en Dieu est innée en moi;
le dogme et la pratique me sont impossibles, mais je ne veux me
défendre de rien; certainement je ne suis pas _mûr_ sous ce rapport».

La conclusion de la _Lettre à Lamartine_ avait été une parenthèse dans
les préoccupations de Musset. Combien vite fermée, la _Nuit d'août_
(15 août 1836) est là pour l'attester. Musset n'a rien écrit de plus
impie, en ce sens que nulle part il n'a exalté l'«idolâtrie de la
créature» à un tel degré, et avec autant d'éloquence, ne laissant
qu'elle pour horizon à l'humanité avilie, ne voyant qu'elle pour fin
de l'«immortelle nature». Quel hymne à Éros! Quelle puissante
évocation du dieu impassible qui marche dans notre sang et se rit de
nos larmes! Il grandit démesurément au fur et à mesure de ces accents
enflammés; il remplit l'univers de sa divinité et souffle au poète des
vers sacrilèges:

    O Muse! que m'importe ou la mort ou la vie?
    J'aime, et je veux pâlir; j'aime, et je veux souffrir;
    J'aime, _et pour un baiser je donne mon génie_;
    J'aime, et je veux sentir sur ma joue amaigrie
    Ruisseler une source impossible à tarir.

    J'aime, _et je veux chanter la joie et la paresse_,
    Ma folle expérience et mes soucis d'un jour,
    Et je veux raconter et répéter sans cesse
    Qu'après avoir juré de vivre sans maîtresse,
    _J'ai fait serment de vivre et de mourir d'amour._

    Dépouille devant tous l'orgueil qui te dévore,
    Coeur gonflé d'amertume et qui t'es cru fermé.
    Aime, et tu renaîtras; fais-toi fleur pour éclore;
    Après avoir souffert, il faut souffrir encore;
    Il faut aimer sans cesse, après avoir aimé.

Le voilà de nouveau parmi ceux dont parle Bossuet, «qui passent leur
vie à remplir l'univers des folies de leur jeunesse égarée». Le
châtiment ne se fit pas attendre. Le souvenir de George Sand rentra en
maître dans ce coeur ravagé, dont il n'avait jamais été bien éloigné.
Qu'il ait eu d'autres maîtresses ne prouve rien. Ce n'est certainement
pas le même amour que Musset avait donné à une George Sand, qu'il a
distribué ensuite, comme il aurait fait d'un cornet de dragées, à une
longue théorie de belles dames et de grisettes.

Ce retour vers le passé produisit la _Nuit d'octobre_ (15 octobre
1837), la dernière de la série et la plus belle, qui éclate et
s'apaise comme un orage apporté par les vents, et balayé soudain.

D'abord, un mouvement lent, donnant une impression de paix et de
sérénité. Le poète assure la Muse qu'il est si bien guéri, qu'il
trouve de la douceur à lui parler de ses anciennes souffrances:

    Vous saurez tout, et je vais vous conter
      Le mal que peut faire une femme.

Il commence avec assez de calme le récit de la nuit passée à attendre
l'infidèle. L'approche de la tempête s'annonce bientôt par des vers
frémissants, mais le poète se contient encore. L'ouragan se déchaîne
subitement:

    Tout à coup, au détour de l'étroite ruelle,
    J'entends sur le gravier marcher à petit bruit...
    Grand Dieu! préservez-moi! je l'aperçois, c'est elle;
    Elle entre.--D'où viens-tu? qu'as-tu fait cette nuit?
    Réponds, que me veux-tu? qui t'amène à cette heure?

Le mouvement se précipite et devient furieux. Les efforts de la Muse
pour apaiser son enfant ne servent qu'à faire éclater la foudre:

          LE POÈTE.


    Honte à toi qui la première
    M'as appris la trahison,
    Et d'horreur et de colère
    M'as fait perdre la raison.
    Honte à toi, femme à l'oeil sombre,
    Dont les funestes amours
    Ont enseveli dans l'ombre
    Mon printemps et mes beaux jours!

Longtemps encore les malédictions retentissent. Enfin il consent à
écouter la Muse lui parlant de pardon et lui enseignant à bénir les
leçons amères de la douleur. Il se calme, et se rend, et pardonne d'un
coeur tout gonflé d'amertume:

    Je te bannis de ma mémoire,
    Reste d'un amour insensé,
    Mystérieuse et sombre histoire
    Qui dormiras dans le passé!
    . . . . . . . . . . . . . . . .
    Pardonnons-nous;--je romps le charme
    Qui nous unissait devant Dieu.
    Avec une dernière larme
    Reçois un éternel adieu.

Le vrai pardon se fit encore attendre trois ans. Au mois de septembre
1840, Musset se rendait chez Berryer, au château d'Augerville. Il
traversa la forêt de Fontainebleau en voiture, dans une muette
contemplation des fantômes qui se dressaient devant lui à chaque tour
de roue. Sept ans s'étaient écoulés depuis qu'il avait parcouru ces
bois avec George Sand, dans la jeune ferveur de leurs amours, et la
vue des lieux témoins de son bonheur versait dans son âme une douceur
inattendue. De retour à Paris, il la rencontra elle-même, son
inoubliable, dans le couloir des Italiens. En rentrant chez lui, il
prit la plume, et écrivit, presque d'un jet, cet incomparable
_Souvenir_ (15 février 1841) tout imprégné du respect dû aux «reliques
du coeur» et tout plein de l'idée qu'un sentiment vaut par sa
sincérité et son intensité, indépendamment des joies ou des
souffrances qu'il procure. Diderot avait dit: «Le premier serment que
se firent deux êtres de chair, ce fut au pied d'un rocher qui tombait
en poussière; ils attestèrent de leur constance un ciel qui n'est pas
un instant le même; tout passait en eux et autour d'eux, et ils
croyaient leurs coeurs affranchis de vicissitudes. O enfants! toujours
enfants!» Musset répond à Diderot:

    Oui, les premiers baisers, oui, les premiers serments
    Que deux êtres mortels échangèrent sur terre,
    Ce fut au pied d'un arbre effeuillé par les vents
          Sur un roc en poussière.

    Ils prirent à témoin de leur joie éphémère
    Un ciel toujours voilé qui change à tout moment,
    Et des astres sans nom que leur propre lumière
          Dévore incessamment.

    Tout mourait autour d'eux, l'oiseau dans le feuillage,
    La fleur entre leurs mains, l'insecte sous leurs pieds,
    La source desséchée où vacillait l'image
          De leurs traits oubliés.

    Et sur tous ces débris joignant leurs mains d'argile,
    Étourdis des éclairs d'un instant de plaisir,
    Ils croyaient échapper à cet Être immobile
          Qui regarde mourir!

    Insensés! dit le sage.--Heureux! dit le poète.
    Et quels tristes amours as-tu donc dans le coeur,
    Si le bruit du torrent te trouble et t'inquiète,
          Si le vent te fait peur?

    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

    La foudre maintenant peut tomber sur ma tête,
    Jamais ce souvenir ne peut m'être arraché;
    Comme le matelot brisé par la tempête,
          Je m'y tiens attaché.

    Je ne veux rien savoir, ni si les champs fleurissent,
    Ni ce qu'il adviendra du simulacre humain,
    Ni si ces vastes cieux éclaireront demain
          Ce qu'ils ensevelissent.

    Je me dis seulement: A cette heure, en ce lieu,
    Un jour, je fus aimé, j'aimais, elle était belle.
    J'enfouis ce trésor dans mon âme immortelle,
          Et je l'emporte à Dieu!

Les pièces que nous venons de passer en revue sont inséparables. Elles
forment l'épilogue du drame romantique de Venise et de Paris. C'est la
portion originale entre toutes de l'oeuvre en vers de Musset, réserve
faite pour le _don Juan_ de _Namouna_ et quelques morceaux des
premiers recueils. Le Musset première manière avait subi le joug de la
mode pour le rythme, le style, le décor, le choix des sujets. Il
avait, en un mot, reçu du dehors une part de son inspiration. Dans le
groupe de poèmes que dominent les _Nuits_, plus rien n'est donné aux
influences étrangères. Ainsi que l'a dit Sainte-Beuve, «c'est du
dedans que jaillit l'inspiration, la flamme qui colore, le souffle qui
embaume la nature». Le poète est tout entier à lui-même et au
spectacle de l'univers, et «son charme consiste dans le mélange, dans
l'alliance des deux sources d'impressions, c'est-à-dire d'une douleur
si profonde et d'une âme si ouverte encore aux impressions vives. Ce
poète blessé au coeur, et qui crie avec de si vrais sanglots, a des
retours de jeunesse et comme des ivresses de printemps. Il se retrouve
plus sensible qu'auparavant aux innombrables beautés de l'univers, à
la verdure, aux fleurs, aux rayons du matin, aux chants des oiseaux,
et il porte aussi frais qu'à quinze ans son bouquet de muguet et
d'églantine.» Musset affranchi, devenu tout à fait lui-même, a été
unique dans notre poésie lyrique.

Des petits poèmes qui remplissent les deux autres tiers des _Poésies
nouvelles_, aucun, tant s'en faut, ne s'élève aux mêmes hauteurs.
Quelques-uns (_Sur une morte_, _Tristesse_) ont de l'émotion. D'autres
(_Chanson de Fortunio_, _A Ninon_) sont de minuscules chefs-d'oeuvre
de grâce et de sentiment. D'autres, plus petits encore et point
chefs-d'oeuvre, ont pourtant un certain tour, à la façon du XVIIIe
siècle. Il y a enfin les babioles, les marivaudages, les riens
insignifiants, et il y a _Dupont et Durand_ (15 juillet 1838), si
remarquable par la frappe du vers, et qu'il faut comparer aux
_Plaideurs_ et aux vers réalistes de Boileau pour bien comprendre dans
quel sens et quelle mesure Musset avait les instincts classiques. Dans
ce pêle-mêle, très peu de pièces nous apportent du neuf ou de
l'essentiel; on pourrait négliger presque tout sans commettre une
trahison envers l'auteur.

Si maintenant nous revenons en arrière et que nous nous demandions
quel rang occupent dans l'ensemble de son oeuvre les _Contes d'Espagne
et d'Italie_ et le _Spectacle dans un fauteuil_, nous ne devons pas
hésiter à reconnaître que ce rang est inférieur à celui des _Poésies
nouvelles_. Musset n'avait pas encore pris conscience de lui-même et
de son génie propre. Il subissait l'influence des romantiques, et il
était au fond le moins romantique des hommes. Il avait beau les
dépasser tous en audace, on sent dans ses hardiesses quelque chose
d'artificiel. Un historien attentif de la versification française, M.
de Souza, parlant de la renaissance du vers lyrique dans notre siècle,
ne tient aucun compte des premières oeuvres de Musset. Elles n'ont pas
plus d'importance à ses yeux que l'_Albertus_ de Théophile Gautier:
«C'étaient, dit-il, des poésies de jeunesse et de bravade pour ainsi
dire où s'affirmaient toutes les outrances du premier feu et que les
poètes eux-mêmes, par des oeuvres ultérieures, ont remis au dernier
plan[23].» Ce jugement est bien sévère et bien absolu. M. de Souza ne
s'occupe que de la technique du vers, et les _Premières Poésies_
valent encore par ailleurs. La fraîcheur du génie est chose sans prix,
que rien ne remplace, et elle rayonne ici splendidement. C'est une
fête pour l'esprit de voir cette heureuse jeunesse, aux mains pleines
et prodigues, lancer à la volée les images heureuses, les trouvailles
d'une imagination neuve, les idées folles et charmantes ou les
sensations enflammées de la vingtième année. Gardons-nous de faire fi
de ce régal, tout en reconnaissant qu'il faut chercher dans le volume
suivant les vrais procédés techniques de Musset, qui lui attirent
aujourd'hui de si dures critiques, et le font traiter de mauvais
ouvrier.

[Note 23: _Le Rythme poétique._]

Il est un point sur lequel il a voulu et provoqué les attaques. On
offenserait son ombre en essayant de nier que ses rimes sont faibles
et quelquefois pis. Il tenait à les faire pauvres, s'y appliquait, et
il y a réussi. Sainte-Beuve le blâmait très justement d'avoir
«dérimée» après coup la ballade _Andalouse_. Il lui reprochait aussi
de se vanter trop souvent au public de l'avantage de mal rimer: (Les
vers) «de Musset (_Après une lecture_), avec tout leur esprit, ont une
sorte de prétention et de fatuité dont son talent pourrait se passer.
C'est toujours de la réaction contre la rime et les rimeurs, contre la
poésie lyrique et haute dont, après tout, il est sorti. C'est un petit
travers. Il est assez original sans cela. Mais dès l'abord il a voulu
avoir sa cocarde à lui, et il a retourné la nôtre.» (_Lettre à
Guttinguer_, le 2 décembre 1842.) _La nôtre_, c'est la cocarde de
l'école de la forme, que Musset craignait toujours de ne pas avoir
mise assez ostensiblement à l'envers. Il aurait été désolé s'il avait
pu lire le passage où M. Faguet, après avoir rendu justice à la
pauvreté de ses rimes, se hâte d'ajouter: «Mais reconnaissons enfin
qu'on n'y songe point en le lisant»: Pauvre Musset, qui a perdu ses
peines en faisant rimer _lévrier_ et _griser_, _saule_ et _espagnole_,
_Danaë_ et _tombé_!

On lui reproche aussi ses rythmes classiques, ses césures régulières,
ses négligences et sa facilité à se contenter. En d'autres termes, on
lui reproche de n'être ni un précurseur ni un poète sans tache, et les
deux sont vrais. Au moins serait-il juste de ne pas méconnaître qu'il
a tiré un magnifique parti des ressources techniques auxquelles il
s'était volontairement limité.

Il est incontestable qu'après les _Contes d'Espagne et d'Italie_, il
n'a guère profité des nouvelles formules romantiques pour varier ses
alexandrins. Le Musset seconde manière, celui qui se disait _réformé_,
et que Sainte-Beuve appelait un _relâché_, admet encore de loin en
loin la coupe ternaire, qui substitue deux césures mobiles au grand
repos de l'hémistiche, et dont il existait quelques exemples chez nos
anciens poètes. Il écrit dans _Suzon_:

        L'autre, tout au contraire,
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    _Toujours rose, toujours charmant, continua_
    D'épanouir à l'air sa desinvoltura.

Dans l'épître _Sur la Paresse_, en s'adressant à Régnier:

    Et quel plaisir de voir, sans masque ni lisières,
    A travers le chaos de nos folles misères,
    Courir en souriant tes beaux vers ingénus,
    _Tantôt légers, tantôt boiteux, toujours pieds nus!_

Le dernier vers est délicieux de légèreté et de vivacité, mais la
coupe ternaire a peu d'importance chez Musset, à cause de sa rareté.
C'est à des éléments rythmiques plus délicats, moins facilement
saisissables, qu'il a recours pour nuancer et varier la phrase
musicale de son vers. Il est un maître pour la distribution, à
l'intérieur des hémistiches, des syllabes accentuées des mots, et des
mots qui portent l'accent oratoire. A quel point l'accent oratoire
bien placé peut allonger un vers, en voici un exemple:

    Est-ce bien toi, _grande_ âme immortellement triste?

Il n'a ignoré aucun des effets infiniment divers produits par
l'entrelacement des syllabes sourdes et des syllabes éclatantes, des
syllabes pleines et des syllabes muettes. Il avait, en particulier,
très bien observé de quel prix sont ces dernières, l'un des trésors de
notre langue poétique, pour ralentir la marche du vers en prolongeant
la syllabe qui les précède, comme dans les deux vers souvent cités de
_Phèdre_:

    Ariane, ma soeur, de quel amour blessée
    Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée.

De Musset:

    Si ce n'est pas ta mère, ô _pâle jeune fille_!
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Quels _mystères_ profonds dans l'_humaine_ misère!
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    _Lentement, doucement_, à côté de Marie.

L'instinct lui révélait les relations mystérieuses qui existent entre
la sonorité des mots employés et l'image qu'on veut évoquer, puissance
indépendante de la valeur de l'idée exprimée et à laquelle le large
mouvement de l'alexandrin est au plus haut degré favorable. Bien
habile qui pourrait expliquer pourquoi les vers suivants sont agiles
et dansants:

    Cependant du plaisir la frileuse saison
    _Sous ses grelots légers rit et voltige encore_.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Et, ratissant gaiement l'or qui scintille aux yeux,
    _Ils jardinent ainsi sur un rhythme joyeux._

Enfin, les scrupules, justes ou faux, qui empêchaient Musset de
disloquer ses alexandrins, ne s'opposaient nullement au mélange des
mètres, et il en a tiré à maintes reprises le plus heureux parti, en
particulier dans la _Nuit d'octobre_. La pièce est à relire tout
entière, une fois de plus, à ce point de vue spécial.

La plupart des procédés techniques peuvent s'imiter et se transmettre.
Théodore de Banville donne dans son traité de versification des
recettes grâce auxquelles, assure-t-il, le premier imbécile venu peut
faire de très bons vers. Mais le choix des mots, et la valeur
inattendue, la résonance particulière qu'ils prennent sous la plume de
tel ou tel poète, tout cela ne s'imite ni ne s'enseigne, car ce ne
sont pas des choses dont le poète décide librement: elles lui sont
imposées; elles sont déterminées d'avance par le caractère même de sa
vision poétique. Ainsi, chez Théophile Gautier, l'épithète est presque
toujours purement matérielle, n'exprimant que la forme ou la couleur.
Il en est souvent de même chez Victor Hugo; mais souvent aussi
l'épithète y est symbolique, traduisant beaucoup moins l'aspect réel
des choses que ce qu'elles évoquent en nous d'idées, d'impressions,
d'images étrangères et lointaines. L'épithète de Musset peint à la
fois l'apparence extérieure de l'objet et sa signification poétique.
Il semble que pour lui, il y ait concordance nécessaire entre
l'essence des choses et leur forme sensible. C'est peut-être une
erreur métaphysique, mais que deviendrait la poésie sans cette
illusion? On peut juger de ce qu'elle vaut par les vers où Musset a
rendu avec grandeur, au moyen de deux adjectifs, les splendeurs des
nuits d'été et les émotions qu'elles éveillent au plus profond des
âmes:

    Les tièdes voluptés des nuits mélancoliques
    Sortaient autour de nous du calice des fleurs.

Dans la strophe qu'on va lire, les deux épithètes des deux derniers
vers ne nous aident pas seulement à voir la petite vierge adorable;
elles nous ouvrent son âme innocente:

    S'il venait à passer, sous ces grands marronniers,
    Quelque alerte beauté de l'école flamande,
    Une ronde fillette échappée à Téniers,
    Ou quelque ange pensif de candeur allemande:
    Une vierge en or fin d'un livre de légende,
    Dans un flot de velours traînant ses petits pieds.

Les curieux de sensations rares apprendront peut-être avec intérêt que
Musset possédait l'audition colorée, dont personne ne parlait alors et
dont la psychologie contemporaine s'occupe tant. Il raconte à Mme
Jaubert dans une de ses lettres (_inédite_) qu'il a été très fâché,
dînant avec sa famille, d'être obligé de soutenir une discussion pour
prouver que le _fa_ était jaune, le _sol_ rouge, une voix de soprano
_blonde_, une voix de contralto _brune_. Il croyait que ces choses-là
allaient sans dire.

Continuons à remonter vers la source même de l'inspiration chez
Musset. Elle n'est pas cachée, et nous n'avions pas besoin, pour la
découvrir, qu'il fît dire à sa Muse:

    De ton coeur ou de toi lequel est le poète?
    C'est ton coeur. . . . . . . . . . . . . .

Une sensibilité redoutable lui fournissait l'étincelle sacrée. Il lui
devait une sincérité qu'il n'aurait pas pu contenir, s'il l'avait
voulu, et une éloquence frémissante qui savait plaindre d'autres
souffrances que les siennes; souvenez-vous de l'_Espoir en Dieu_:

    Ta pitié dut être profonde
    Lorsque avec ses biens et ses maux
    Cet admirable et pauvre monde
    Sortit en pleurant du chaos!

Mais il lui a payé une terrible rançon. Parce qu'il sentait avec une
violence douloureuse, il a tout rapporté à la sensation, et donné le
plaisir pour but à la vie. Chaque fois qu'une âme noble, pure de
vulgarité et de bassesse, est tombée dans cette erreur, elle est
arrivée à une incurable mélancolie, si ce n'est à une désespérance
complète. Musset n'a pas échappé à cette fatalité. Avec un esprit très
gai, il avait l'âme saignante et désolée; association moins rare qu'on
ne pense. Ses poésies divinisent la sensation, mais il avait senti dès
le premier jour la «saveur amère» du plaisir:

    _Surgit amari aliquid medio de fonte leporum._

C'est pourquoi la lecture de son oeuvre poétique laisse triste. La
saveur amère finit par dominer toutes les autres.



CHAPITRE VI

OEUVRES EN PROSE.--LE THÉÂTRE


Musset a débuté au théâtre par une chute éclatante. Après le tapage de
ses premiers vers, l'Odéon lui demanda une pièce, «la plus neuve et la
plus hardie possible». Il fit la bluette appelée _la Nuit vénitienne_,
qui aurait passé inaperçue dans un temps de paix littéraire, et qui
tomba sous les sifflets, le 1er décembre 1830. Cet échec eut les plus
heureuses conséquences.

L'auteur piqué déclara qu'il n'écrirait plus pour la scène et tint
parole. Il se trouva ainsi dégagé du souci de suivre la mode, qui
donne aux pièces de théâtre un éclat factice et passager, et le leur
fait payer par des rides précoces. Il n'eut plus à se préoccuper que
des éléments supérieurs et immuables de l'art, les âmes et leurs
passions, les lois de la vie et leurs fatalités. Négligeant les
changeantes conventions théâtrales, dédaigneux des inconstantes
formules, filles de l'heure et du caprice, il écrivit les pièces les
moins périssables de ce siècle. Ayant renoncé à faire du théâtre pour
son temps, Musset a fait du théâtre pour tous les temps.

Qu'on ne s'imagine pas que ses oeuvres dramatiques auraient été à peu
près les mêmes, s'il avait eu l'espoir de les voir jouer. Il n'est pas
douteux que s'il avait continué à écrire pour la scène, après sa
rupture avec le Cénacle, son théâtre aurait accompli la même évolution
que sa poésie, dans le même sens classique. Musset «déhugotisé» avait
eu les yeux très ouverts sur les défauts du drame romantique. Tout en
croyant à sa vitalité, il pensait qu'il y avait place à côté pour une
forme d'art plus sévère: «Ne serait-ce pas une belle chose,
écrivait-il en 1838, que d'essayer si, de nos jours, la vraie tragédie
pourrait réussir? J'appelle vraie tragédie, non celle de Racine, mais
celle de Sophocle, dans toute sa simplicité, avec la stricte
observation des règles.»

«... Ne serait-ce pas une entreprise hardie, mais louable, que de
purger la scène de ces vains discours, de ces madrigaux
philosophiques, de ces lamentations amoureuses, de ces étalages de
fadaises qui encombrent nos planches?...

«Ne serait-ce pas une grande nouveauté que de réveiller la muse
grecque, d'oser la présenter aux Français dans sa féroce grandeur,
dans son atrocité sublime?...

«Ne serait-il pas curieux de voir aux prises avec le drame moderne,
qui se croit souvent terrible quand il n'est que ridicule, cette muse
farouche, inexorable, telle qu'elle était aux beaux jours d'Athènes,
quand les vases d'airain tremblaient à sa voix?»

Ce n'était point là propos en l'air. Musset a travaillé une fois pour
la scène depuis la chute de la _Nuit vénitienne_. Rachel lui avait
demandé une pièce. Il entreprit sans balancer une tragédie classique,
et songea d'abord à refaire l'_Alceste_ d'Euripide. Ce projet ayant
été remis à plus tard, il se rabattit sur un sujet mérovingien. Une
brouille avec Rachel interrompit pour toujours la _Servante du roi_
(1839), mais il en subsiste quelques scènes, qui ne font pas regretter
bien vivement la perte des autres; elles n'annonçaient qu'une tragédie
distinguée, et il est de bien peu d'importance pour la littérature
française que nous ayons une tragédie distinguée de plus ou de moins,
tandis qu'il est très important que nous ayons _Lorenzaccio_ et _On ne
badine pas avec l'amour_.

Je dois ajouter que Musset fut au nombre des chauds admirateurs de la
_Lucrèce_ de Ponsard. Il écrivait à son frère, le 22 mai 1843: «M.
Ponsard, jeune auteur arrivé de province, a fait jouer à l'Odéon une
tragédie de _Lucrèce_, très belle--malgré les acteurs.--C'est le lion
du jour; on ne parle que de lui, et c'est justice.»

Bénis soient donc les sifflets qui accueillirent si brutalement la
_Nuit vénitienne_. Ne s'inquiétant plus désormais d'être jouable,
Musset ne s'est plus mis en peine que de saisir ses rêves au vol et de
les fixer tels quels sur le papier. Nous devons à cet affranchissement
de toute règle un rêve historique qui est la seule pièce
shakespearienne de notre théâtre, et une demi-douzaine d'adorables
songeries sur l'amour dans lesquelles «la mélancolie, disait Théophile
Gautier, cause avec la gaieté».

L'idée de _Lorenzaccio_ germa dans l'esprit de Musset durant les
heures rapides passées à Florence avec George Sand, tout à la fin de
1833. La noble cité avait encore la farouche ceinture de murailles
crénelées dont l'avait entourée au XIVe siècle le gouvernement
républicain, et qu'on a démolie de nos jours pour élargir la capitale
éphémère du jeune royaume italien. Elle avait conservé dans toute son
âpreté cet aspect sombre et dur qui contraste si étrangement avec les
lignes pures et souples de ses riantes collines, et qui en fait le
plus étonnant exemple de ce que peut le génie de l'homme pour
s'affranchir de la tyrannie de la nature. Les quartiers populaires,
que de larges percées n'avaient pas encore ouverts à la lumière,
enchevêtraient leurs rues étroites et tortueuses, favorables à
l'émeute et aux guets-apens, autour des palais-forteresses des Strozzi
et des Riccardi. La ville tout entière, pour qui sait comprendre ce
que racontent les pierres, servait d'illustration et de commentaire
aux vieilles chroniques florentines. Musset profita de la leçon, et
trouva en feuilletant ces chroniques le sujet de son drame: le meurtre
d'Alexandre de Médicis, tyran de Florence, par son cousin Lorenzo, et
l'inutilité de ce meurtre pour les libertés de la ville. Quelques
flâneries dans Florence donnèrent le cadre. Un singulier mélange
d'intuitions historiques et de souvenirs personnels fit le reste. Paul
de Musset dit, dans _Lui et Elle_, que la pièce fut écrite en Italie.
Il faut donc que ce soit à Venise, en janvier 1834, dans les trois ou
quatre semaines qui s'écoulèrent entre l'arrivée d'Alfred de Musset et
sa maladie.

L'action de _Lorenzaccio_ met sous nos yeux une révolution manquée,
avec tout ce qu'elle comporte d'intrigues et de violences, dans
l'Italie brillante et pourrie du XVIe siècle. Au travers de ces
agitations, que Musset a peintes avec beaucoup de couleur, une sombre
tragédie se déroule dans une âme éperdue, qu'elle remplit d'horreur et
de désespoir. C'est encore une fois l'histoire de l'irréparable
dégradation de l'homme touché par la débauche:

    La mer y passerait sans laver la souillure.

Lorenzo de Médicis est un républicain de 1830, idéaliste et utopiste.
Il croit à la vertu, au progrès, à la grandeur humaine, au pouvoir
magique des mots. Il avait vingt ans quand il vit passer le démon
tentateur des rêveurs de sa sorte: «C'est un démon plus beau que
Gabriel: la liberté, la patrie, le bonheur des hommes, tous ces mots
résonnent à son approche comme les cordes d'une lyre, c'est le bruit
des écailles d'argent de ses ailes flamboyantes. Les larmes de ses
yeux fécondent la terre, et il tient à la main la palme des martyrs.
Ses paroles épurent l'air autour de ses lèvres; son vol est si rapide
que nul ne peut dire où il va. Prends-y garde! une fois, dans ma vie,
je l'ai vu traverser les cieux. J'étais courbé sur mes livres; le
toucher de sa main a fait frémir mes cheveux comme une plume légère.»
Depuis que cette radieuse apparition a traversé le cabinet d'études où
Lorenzo s'occupait paisiblement d'art et de science, le jeune étudiant
a renoncé à son lâche repos. Il s'est juré de tuer les tyrans par
philanthropie, un peu aussi par orgueil, et il a commencé à vivre avec
cette idée: «Il faut que je sois un Brutus».

Un débauché cruel, Alexandre de Médicis, règne sur Florence accablée.
Lorenzo contrefait ses vices pour gagner sa confiance, s'insinuer
auprès de lui et l'assassiner. Il se ravale à être le directeur de ses
honteux plaisirs, le complice de ses forfaits, un objet de honte et
d'opprobre auquel sa mère ne peut penser sans larmes et que le peuple
appelle par mépris Lorenzaccio. L'heure sonne enfin de jeter le
masque. Le duc Alexandre va périr et Florence être libre. Près de
frapper, le nouveau Brutus s'aperçoit avec épouvante que nul ne
souille impunément son âme. C'est le crime irrémissible pour lequel il
n'est pas d'expiation et qui suit l'homme jusqu'à la tombe. Lorenzo
avait revêtu un déguisement qu'il croyait pouvoir rejeter à son gré;
la débauche l'a saisi et gangrené jusqu'aux moelles, et il ne lui
échappera plus: «Je me suis fait à mon métier, dit-il amèrement. Le
vice a été pour moi un vêtement; maintenant, il est collé à ma peau.
Je suis vraiment un ruffian, et quand je plaisante sur mes pareils, je
me sens sérieux comme la mort au milieu de ma gaieté.»

Il a perdu la foi avec la vertu. Son séjour dans la grande confrérie
du vice en a fait un mépriseur d'hommes, qui ne croit même plus à la
cause pour laquelle il a donné plus que sa vie. Il va affranchir sa
patrie, offrir aux républicains l'occasion de rétablir la liberté, et
il sait que leur égoïste indifférence n'en profitera pas, il sait que
le peuple délivré d'Alexandre se jettera dans les bras d'un autre
tyran. Cependant il tuera le duc, parce que le dessein de ce meurtre
est le dernier reste du temps où il était «pur comme un lis», et que
le sang du tyran lavera son ignominie. La scène où il explique à
Philippe Strozzi qu'il faut, pour son honneur, qu'il commette un crime
inutile, est d'une rare grandeur.

PHILIPPE.

«Mais pourquoi tueras-tu le duc, si tu as des idées pareilles?

LORENZO.

«Pourquoi? tu le demandes?

PHILIPPE.

«Si tu crois que c'est un meurtre inutile à ta patrie, comment le
commets-tu?

LORENZO.

«Tu me demandes cela en face? Regarde-moi un peu. J'ai été beau,
tranquille et vertueux.

PHILIPPE.

«Quel abîme! quel abîme tu m'ouvres!

LORENZO.

«Tu me demandes pourquoi je tue Alexandre? Veux-tu donc que je
m'empoisonne, ou que je saute dans l'Arno? veux-tu donc que je sois un
spectre, et qu'en frappant sur ce squelette (_il frappe sa poitrine_),
il n'en sorte aucun son? Si je suis l'ombre de moi-même, veux-tu donc
que je m'arrache le seul fil qui rattache aujourd'hui mon coeur à
quelques fibres de mon coeur d'autrefois! Songes-tu que ce meurtre,
c'est tout ce qui me reste de ma vertu? Songes-tu que je glisse depuis
deux ans sur un mur taillé à pic, et que ce meurtre est le seul brin
d'herbe où j'aie pu cramponner mes ongles? Crois-tu donc que je n'aie
plus d'orgueil, parce que je n'ai plus de honte? et veux-tu que je
laisse mourir en silence l'énigme de ma vie? Oui, cela est certain, si
je pouvais revenir à la vertu, si mon apprentissage de vice pouvait
s'évanouir, j'épargnerais peut-être ce conducteur de boeufs. Mais
j'aime le vin, le jeu et les filles; comprends-tu cela? Si tu honores
en moi quelque chose, toi qui me parles, c'est mon meurtre que tu
honores, peut-être justement parce que tu ne le ferais pas. Voilà
assez longtemps, vois-tu, que les républicains me couvrent de boue et
d'infamie; voilà assez longtemps que les oreilles me tintent, et que
l'exécration des hommes empoisonne le pain que je mâche; j'en ai assez
de me voir conspué par des lâches sans nom, qui m'accablent d'injures
pour se dispenser de m'assommer comme ils le devraient. J'en ai assez
d'entendre brailler en plein vent le bavardage humain; il faut que le
monde sache un peu qui je suis, et qui il est. Dieu merci, c'est
peut-être demain que je tue Alexandre....»

Le meurtre accompli, il goûte quelques minutes d'un bonheur ineffable.

LORENZO, _s'asseyant sur la fenêtre_.

«Que la nuit est belle! que l'air du ciel est pur! Respire, respire,
coeur navré de joie!

SCORONCONCOLO.

«Viens, maître, nous en avons trop fait; sauvons-nous.

LORENZO.

«Que le vent du soir est doux et embaumé! comme les fleurs des
prairies s'entr'ouvrent! O nature magnifique! ô éternel repos!

SCORONCONCOLO.

«Le vent va glacer sur votre visage la sueur qui en découle. Venez,
seigneur.

LORENZO.

«Ah! Dieu de bonté! quel moment!»

C'est l'hosanna de la créature délivrée du mal. Courte est l'illusion,
courte la joie. Tandis que Florence se donne à un autre Médicis,
Lorenzo sent que, décidément, le vice ne le lâchera plus, et il va
s'offrir aux coups des assassins à gages qui le cherchent.

Nous avions déjà vu l'ébauche de ce personnage si dramatique dans la
_Coupe et les Lèvres_; mais les causes de la misère de Frank étaient
restées à demi voilées, tandis que cette fois, l'avertissement est
aussi clair qu'il est grave et douloureux. Musset avait descendu de
quelques pas, dans sa jeunesse imprudente et libertine, les bords de
l'abîme où a roulé Lorenzaccio, et il tenait à dire à ses
contemporains qu'on ne peut plus remonter cette pente-là.

Il y a dans son drame deux autres personnages pour lesquels il n'a eu
aussi qu'à faire appel à des souvenirs, moins intimes toutefois. Son
orfèvre et son marchand de soieries sont des boutiquiers parisiens du
temps de Louis-Philippe. L'orfèvre devait être abonné au _National_ et
avoir le portrait d'Armand Carrel dans son arrière-boutique. Le
marchand de soieries est monarchiste par raison d'inventaire, parce
que les cours font marcher les commerces de luxe. L'un critique tout
ce que fait le gouvernement et le rend responsable des clients qui ne
paient pas; l'autre se frotte les mains quand il y a bal aux
Tuileries.

LE MARCHAND, _en ouvrant sa boutique_.

«J'avoue que ces fêtes-là me font plaisir, à moi. On est dans son lit
bien tranquille, avec un coin de ses rideaux retroussé; on regarde de
temps en temps les lumières qui vont et viennent dans le palais; on
attrape un petit air de danse sans rien payer, et on se dit: Hé, hé,
ce sont mes étoffes qui dansent, mes belles étoffes du bon Dieu, sur
le cher corps de tous ces braves et loyaux seigneurs.

L'ORFÈVRE, _ouvrant aussi sa boutique_.

«Il en danse plus d'une qui n'est pas payée, voisin; ce sont celles-là
qu'on arrose de vin et qu'on frotte aux murailles avec le moins de
regret....»

Ils continuent à discuter en enlevant leurs volets.

«Que Dieu conserve Son Altesse! conclut le marchand à l'instant de
rentrer. La cour est une belle chose.

--La cour! riposte l'orfèvre du seuil de sa boutique; le peuple la
porte sur le dos, voyez-vous!»

Ces bonnes gens-là n'avaient vu de leur vie l'Arno ni le
Ponte-Vecchio. Ils habitaient rue du Bac, au coin du quai, et ils ont
été les fournisseurs de nos grand'mères.

Le reste du théâtre de Musset a pour sujet presque unique, mais
infiniment divers, l'amour. L'amour chez la jeune fille, chez la
femme, chez la coquette, chez l'épouse chrétienne; l'amour chez Alfred
de Musset à différents âges: adolescent candide ou homme blasé, et
dans toutes ses humeurs: joyeux ou mélancolique, ironique ou
passionné. Car il s'est mis dans tous ses amoureux, n'étant jamais las
de dire sa pensée sur la chose du monde qu'il estimait la plus divine.
«Les idées de Musset sur l'amour, a dit M. Jules Lemaître, rejoignent,
à travers les siècles, celles des poètes primitifs. L'amour est le
premier-né des dieux. Il est la Force qui meut l'Univers. Ce n'est
point, dit Valentin à Cécile, l'éternelle pensée qui fait graviter les
sphères, mais l'éternel amour. Ces mondes vivent parce qu'ils se
cherchent, et les soleils tomberaient en poussière, si l'un d'eux
cessait d'aimer. «Ah! dit Cécile, toute la vie est là!--Oui, répondit
Valentin, toute la vie...» L'amour ainsi compris s'élève au rang de
mystère sacré. Paganisme si l'on veut, mais grand et poétique.

La comédie du _Chandelier_ doit venir la première dans une biographie
de Musset, bien qu'elle n'ait été écrite qu'en 1835. Elle le met en
scène à l'heure charmante et périlleuse où le collégien devenait homme
et se réveillait poète. L'aventure de Fortunio, moins le dénouement,
lui est arrivée en 1828, pendant l'été passé à Auteuil. Jacqueline
habitait aux environs de Paris. Pour le bonheur de la contempler, de
jouer avec son éventail ou de lui apporter un coussin, Musset
traversait sans cesse la plaine Saint-Denis, et il n'existait alors ni
chemins de fer ni tramways. Mais il avait dix-sept ans, l'âge héroïque
de l'amour, et il était romantique.

Il a donné à Fortunio sa figure et sa tournure. «Un petit blond, dit
la servante de Jacqueline.--Oui-da, réplique sa maîtresse, je le vois
maintenant. Il n'est pas mal tourné, ma foi, avec ses cheveux sur
l'oreille et son petit air innocent.... Et il fait la cour aux
grisettes, ce monsieur-là avec ses yeux bleus?[24]»

[Note 24: Toutes nos citations du _Théâtre_ sont conformes à la 1re
édition (1840), antérieure aux remaniements faits en vue de la scène.]

Il est permis de croire qu'il avait aussi, à cet âge-là, le coeur
timide et passionné de son héros, qu'il était comme lui--plus ou
moins--un ange de candeur et un petit monstre d'effronterie; et s'il
s'exhale du rôle un délicieux parfum de poésie, cela encore ne va
point contre une certaine ressemblance. Quoi qu'il en soit, le
personnage est bien joli. C'est un Chérubin attendri et touché de
mélancolie. Combien il est différent du petit polisson de
Beaumarchais, qui court après toutes les jupes avec des airs délurés!
Quel contraste avec nos Chérubins de la fin du XIXe siècle, à l'âme
sèche et prudente! La déclaration de Fortunio, troisième clerc de
notaire, à sa jolie patronne n'a pas pu vieillir de forme, étant
irréprochablement simple. Par le fond, elle appartient à une race
disparue d'adolescents au coeur jeune, qui ne craignaient pas de
laisser trembler une larme au bord de leur paupière. Nos rhétoriciens
se moqueraient de son éloquence naïve; ils sont mieux instruits des
arguments qui touchent une petite bourgeoise scélérate.

JACQUELINE.

«Vous nous avez chanté, à table, une jolie chanson, tout à l'heure.
Pour qui est-ce donc qu'elle était faite? Me la voulez-vous donner par
écrit?

FORTUNIO.

«Elle est faite pour vous, madame; je meurs d'amour, et ma vie est à
vous. (_Il se jette à genoux._)

JACQUELINE.

«Vraiment! Je croyais que votre refrain défendait de dire qui on aime.

FORTUNIO.

«Ah! Jacqueline, ayez pitié de moi; ce n'est pas d'hier que je
souffre. Depuis deux ans, à travers ces charmilles, je suis la trace
de vos pas. Depuis deux ans, sans que jamais peut-être vous ayez su
mon existence, vous n'êtes pas sortie ou rentrée, votre ombre
tremblante et légère n'a pas paru derrière vos rideaux, vous n'avez
pas ouvert votre fenêtre, vous n'avez pas remué dans l'air, que je ne
fusse là, que je ne vous aie vue; je ne pouvais approcher de vous,
mais votre beauté, grâce à Dieu, m'appartenait comme le soleil à tous;
je la cherchais, je la respirais, je vivais de l'ombre de votre vie.
Vous passiez le matin sur le seuil de la porte, la nuit j'y revenais
pleurer. Quelques mots, tombés de vos lèvres, avaient pu venir jusqu'à
moi, je les répétais tout un jour. Vous cultiviez des fleurs, ma
chambre en était pleine. Vous chantiez le soir au piano, je savais par
coeur vos romances. Tout ce que vous aimiez, je l'aimais; je
m'enivrais de ce qui avait passé sur votre bouche et dans votre coeur.
Hélas! je vois que vous souriez. Dieu sait que ma douleur est vraie,
et que je vous aime à en mourir.»

La Jacqueline de la réalité demeura insensible à ce doux langage et
aux reproches dont Fortunio l'accabla en découvrant qu'il avait servi
de paravent au capitaine Clavaroche. Elle ne se repentit pas du crime
qu'elle avait commis contre l'amour en trompant le coeur novice et
confiant où sa science perverse avait fait éclore la passion; en y
insinuant ce venin du soupçon dont il ne guérit jamais; en jouant
«avec tout ce qu'il y a de sacré sous le ciel, comme un voleur avec
des dés pipés»; et elle sourit du mal qu'elle avait fait.

Les _Caprices de Marianne_ ont paru le 15 mai 1833. Musset y a mis une
part de lui-même dans deux de ses personnages. Octave, le précoce
libertin dont les dehors brillants recouvrent un sépulcre blanchi où
dort la poussière des illusions généreuses de la jeunesse, c'est
Musset, c'est son mauvais _moi_ à l'inspiration sensuelle et
blasphématoire, le meurtrier de son génie. «Je ne sais point aimer,
dit Octave. Je ne suis qu'un débauché sans coeur; je n'estime point
les femmes; l'amour que j'inspire est comme celui que je ressens,
l'ivresse passagère d'un songe.... Ma gaieté est comme le masque d'un
histrion; mon coeur est plus vieux qu'elle; mes sens blasés n'en
veulent plus.»

L'amoureux Coelio, c'est encore Musset, le Musset des bonnes heures,
timide et sensible, un peu triste de l'immoralité d'Octave, auquel il
fait d'inutiles représentations. J'ai déjà dit combien cette dualité
était marquée chez l'auteur. «Tous ceux qui ont connu Alfred de
Musset, écrit son frère Paul, savent combien il ressemblait à la fois
aux deux personnages d'Octave et de Coelio, quoique ces deux figures
semblent aux antipodes l'une de l'autre.» Les étrangers eux-mêmes le
savaient. L'une des premières fois que George Sand vit Musset, elle
lui conta qu'on lui avait demandé s'il était Octave ou Coelio, et
qu'elle avait répondu: «Tous les deux, je crois». Quelques jours
après, il lui écrivit une lettre où il lui rappelait cette anecdote,
s'accusant de ne lui avoir montré qu'Octave et sollicitant la
permission de laisser parler Coelio. Et ce fut sa déclaration, le
début de leur roman. Il disait aussi de lui-même, connaissant bien son
manque d'équilibre: «Je pleure ou j'éclate de rire».

Cette espèce de dédoublement donnait lieu à des dialogues intérieurs
dont nous possédons un échantillon authentique. La conversation de
l'oncle Van Buck avec son vaurien de neveu, au début d'_Il ne faut
jurer de rien_, est historique. C'est un entretien que Musset avait eu
avec lui-même, un matin, dans sa chambre, après quelques folies. Son
bon _moi_ lui avait mis une robe de chambre, symbole de vertu, l'avait
assis dans un honnête fauteuil de famille, et avait adressé une verte
semonce à l'_autre_, qui lui répondait par les impertinences de
Valentin. Quelques jours après, le dialogue était écrit et toute la
pièce en sortait. Celui que voici, qui se trouve à la première scène
des _Caprices de Marianne_, a tout l'air d'avoir eu lieu dans la même
chambre, devant la glace, au retour d'un bal masqué.

COELIO.

«.... Quelle est cette mascarade? N'est-ce pas Octave que j'aperçois?

(_Entre Octave._)

OCTAVE.

«Comment se porte, mon bon monsieur, cette gracieuse mélancolie?

COELIO.

«Octave! ô fou que tu es! tu as un pied de rouge sur les joues! D'où
te vient cet accoutrement? N'as-tu pas de honte, en plein jour?

OCTAVE.

«O Coelio! fou que tu es! tu as un pied de blanc sur les joues!--D'où
te vient ce large habit noir? N'as-tu pas de honte, en plein carnaval?

COELIO.

«Quelle vie que la tienne! Ou tu es gris, ou je le suis moi-même.

OCTAVE.

«Ou tu es amoureux, ou je le suis moi-même.»

Morale du sermon: Octave va s'employer à faire recevoir son ami chez
la belle Marianne.

C'est pour compléter la ressemblance entre ses deux héros et ses deux
_moi_, que Musset a condamné le débauché des _Caprices de Marianne_ à
être le bourreau involontaire du personnage noble. Le Coelio de la vie
réelle était continuellement assassiné par Octave, qui exhalait aussi
ses remords en lamentations poétiques, comme il le fait dans la pièce:
«Moi seul au monde je l'ai connu.... Pour moi seul, cette vie
silencieuse n'a point été un mystère. Les longues soirées que nous
avons passées ensemble sont comme de fraîches oasis dans un désert
aride; elles ont versé sur mon coeur les seules gouttes de rosée qui y
soient tombées. Coelio était la bonne partie de moi-même; elle est
remontée au ciel avec lui.... Ce tombeau m'appartient: c'est moi
qu'ils ont étendu sous cette froide pierre; c'est pour moi qu'ils
avaient aiguisé leurs épées, c'est moi qu'ils ont tué.» S'étant dit
ces choses sur le mal qu'il se faisait à lui-même, Musset prenait son
chapeau et retournait aux «bruyants repas», aux «longs soupers à
l'ombre des forêts». Coelio ne ressuscitait que pour être tué de
nouveau, et il avait chaque fois la vie un peu plus fragile.

Quant au sujet de la pièce, il est contenu dans une des épigraphes de
_Namouna_: «Une femme est comme votre ombre: courez après, elle vous
fuit; fuyez-la, elle court après vous».

C'est encore d'un crime contre l'amour qu'il s'agit dans _Fantasio_,
écrit avant le voyage d'Italie et publié le 1er janvier 1834. La
princesse Elsbeth, fille d'un roi de Bavière, d'une Bavière située
dans le pays du bleu, a consenti par raison d'État à épouser le prince
de Mantoue, et elle pleure quand on ne la voit pas, parce que son
fiancé est un imbécile qu'il lui est impossible d'aimer. Elle n'ignore
pas que le sort des filles de roi est d'épouser le premier venu, selon
les besoins de la politique; mais cela lui coûte, par la faute d'une
gouvernante romanesque qui lui a donné des sentiments bourgeois.
Elsbeth le lui reproche doucement: «Pourquoi, lui dit-elle, m'as-tu
donné à lire tant de romans et de contes de fées? Pourquoi as-tu semé
dans ma pauvre pensée tant de fleurs étranges et mystérieuses?» Le mal
est à présent sans remède. Au mépris de la raison d'État et de
l'étiquette, son jeune coeur est gonflé de germes d'amour prêts à
éclore, qu'il faut tuer en devenant la femme d'un homme «horrible et
idiot». Elsbeth s'y résigne, afin d'épargner la guerre à deux
royaumes. Ce sacrifice, inspiré par l'idée toute chrétienne qu'on doit
immoler l'amour à des devoirs plus hauts, paraît un monstrueux
sacrilège à Musset, qui se déguise en Fantasio pour aller le dire à la
jeune princesse, et cette nouvelle incarnation ne passe pas pour une
des moins ressemblantes.

Il a été Fantasio--toujours par boutades--vers vingt ans. Sa
conversation était alors riche d'imprévu, comme dans le dialogue du
premier acte avec l'honnête Spark. Sa conduite déroutait toutes les
prévisions, y compris les siennes. Son humeur procédait par
soubresauts, selon qu'il traversait l'un ou l'autre des états d'esprit
définis par M. Jules Lemaître avec une sagacité lumineuse. «Fantasio
est un étudiant bohème à qui Musset a prêté son âme. Fantasio
s'ennuie--parce qu'il a trop aimé; il se croit désespéré, il voit la
laideur et l'inutilité du monde--parce qu'il n'aime plus. Il a, comme
Musset, l'amour de l'amour, et, après chaque expérience, le dégoût
invincible, et, après chaque dégoût, l'invincible besoin de
recommencer l'expérience, et dans la satiété toujours revenue le désir
toujours renaissant; en somme, la grande maladie humaine, la seule
maladie, l'impatience de n'être que soi et que le monde ne soit que ce
qu'il est, et l'immortelle illusion renaissant indéfiniment de
l'immortelle désespérance....»

Le Fantasio de la comédie entreprend pieusement de rompre un mariage
qui serait une offense envers le divin Éros. Il s'affuble de la bosse
et de la perruque du bouffon de la cour, enterré la nuit d'avant,
s'introduit au palais.... Lira le reste qui veut, car cela ne
s'analyse pas. C'est un doux rêve dialogué, par lequel il faut se
laisser bercer sans exiger trop de logique et sans craindre de laisser
vaguer son imagination. Les initiés aimaient à y chercher des sens
symboliques. On se rappelle la première rencontre de la princesse avec
Fantasio, dans le jardin du roi:

ELSBETH, _seule_.

«Il me semble qu'il y a quelqu'un derrière ces bosquets. Est-ce le
fantôme de mon pauvre bouffon que j'aperçois dans ces bluets, assis
sur la prairie? Répondez-moi; qui êtes-vous? que faites-vous là à
cueillir ces fleurs? (_Elle s'avance vers un tertre._)

FANTASIO (_assis, vêtu en bouffon, avec une bosse et une perruque_).

«Je suis un brave cueilleur de fleurs, qui souhaite le bonjour à vos
beaux yeux.»

George Sand fait allusion à ce passage dans une des lettres brûlantes
adressées à Musset pendant une brouille, et dont nous avons déjà cité
quelques fragments: Voici ce commentaire inédit, écrit en rentrant des
Italiens, où elle était allée seule, habillée en homme: «Samedi,
minuit (_fin de 1834_)... Me voilà en bousingot, seule, désolée
d'entrer au milieu de ces hommes noirs. Et moi aussi, je suis en
deuil. J'ai les cheveux coupés, les yeux cernés, les joues creuses,
l'air bête et vieux. Et là-haut, il y a toutes ces femmes blondes,
blanches, parées, couleur de rose, des plumes, des grosses boucles de
cheveux, des bouquets, les épaules nues. Et moi, où suis-je, pauvre
George? _Voilà, au-dessus de moi, le champ où Fantasio va cueillir ses
bluets._»

Le dénouement de _Fantasio_ est tout souriant. Éros est victorieux: la
gentille Elsbeth n'épousera pas son benêt de prétendu. Il est vrai que
deux peuples vont s'égorger; mais la mort de quelques milliers
d'hommes n'a jamais eu d'importance dans un conte de fées, où on les
ressuscite d'un coup de baguette, pas plus que les bourses d'or jetées
par les belles princesses à leurs sujets dans l'embarras, pas plus que
tout ce qui peut choquer si l'on a le malheur de voir la pièce à la
scène. Des arbres de carton et un soleil électrique sont encore
beaucoup trop réels pour _Fantasio_.

_On ne badine pas avec l'amour_ (1er juillet 1834) est peut-être le
chef-d'oeuvre du théâtre de Musset. La pièce est de moindre envergure
et moins puissante que _Lorenzaccio_, mais elle est parfaite. Écrite
au retour d'Italie, elle préconise déjà la mâle résignation du
_Souvenir_ aux souffrances qu'entraîne l'amour:

    .... O nature! ô ma mère!
    En ai-je moins aimé?

«Je veux aimer, mais je ne veux pas souffrir», dit Camille, instruite
au couvent à toutes sortes de prudences douillettes et poltronnes.

--Pauvre enfant, lui répond Perdican: «Tu me parles d'une religieuse
qui me paraît avoir eu sur toi une influence funeste; tu dis qu'elle a
été trompée, qu'elle a trompé elle-même, et qu'elle est désespérée.
Es-tu sûre que si son mari ou son amant revenait lui tendre la main à
travers la grille du parloir, elle ne lui tendrait pas la sienne?

CAMILLE.

«Qu'est-ce que vous dites? J'ai mal entendu.

PERDICAN.

«Es-tu sûre que si son mari ou son amant revenait lui dire de souffrir
encore, elle répondrait non?

CAMILLE.

«Je le crois.»

Elle ne le croit déjà plus, au moment qu'elle le dit, et l'adieu de
Perdican lui entre au coeur comme une flèche aiguë:

«Adieu, Camille, retourne à ton couvent, et lorsqu'on te fera de ces
récits hideux qui t'ont empoisonnée, réponds ce que je vais te dire:
Tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites,
orgueilleux et lâches, méprisables et sensuels; toutes les femmes sont
perfides, artificieuses, vaniteuses, curieuses et dépravées;..... mais
il y a au monde une chose sainte et sublime, c'est l'union de deux de
ces êtres si imparfaits et si affreux. On est souvent trompé en amour,
souvent blessé et souvent malheureux; mais on aime, et quand on est
sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière, et
on se dit: J'ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois, mais
j'ai aimé. C'est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par
mon orgueil et mon ennui.»

Il sort, et va braver étourdiment la divinité vindicative qui ne
permet pas qu'on joue avec l'amour. Le cruel badinage de Perdican avec
une pauvre petite paysanne cause deux victimes: l'innocente Rosette,
qui meurt d'avoir été trompée, et l'orgueilleuse Camille, que le
regret du bonheur entrevu consumera sous son voile de religieuse.
L'amour est vengé des deux insensés qui lui avaient menti.

_On ne badine pas avec l'amour_ fut le dernier drame de Musset. Un
rayon de gaieté descendit sur son théâtre et s'y posa. La _Quenouille
de Barberine_ (1er août 1835) nous montre comment une femme d'esprit
met en pénitence les blancs-becs qui font profession de ne pas croire
à la vertu des femmes, pour donner à comprendre qu'ils ont toujours
été irrésistibles. Sans faire de tapage, sans pousser de cris,
Barberine donne au jeune Rosemberg une leçon dont il se souviendra, et
peut-être sans trop d'amertume. Il est si enfant, qu'il est capable de
trouver amusant, au fond, de gagner son souper en filant. «C'est un
jeune homme de bonne famille, écrit Barberine à son mari, et point
méchant. Il ne lui manquait que de savoir filer, et c'est ce que je
lui ai appris. Si vous avez occasion de voir son père à la cour,
dites-lui qu'il n'en soit point inquiet. Il est dans la chambre du
haut de notre tourelle où il a un bon lit, un bon feu, et un rouet
avec une quenouille, et il file. Vous trouverez extraordinaire que
j'aie choisi pour lui cette occupation; mais comme j'ai reconnu
qu'avec de bonnes qualités il ne manquait que de réflexion, j'ai pensé
que c'était pour le mieux de lui apprendre ce métier, qui lui permet
de réfléchir à son aise, en même temps qu'il lui fait gagner sa vie.
Vous savez que notre tourelle était, autrefois une prison; je l'y ai
attiré en lui disant de m'y attendre, et puis je l'y ai enfermé. Il y
a au mur un guichet fort commode, par lequel on lui passe sa
nourriture, et il s'en trouve bien, car il a le meilleur visage du
monde, et il engraisse à vue d'oeil.» Rosemberg a si peu de rancune
qu'il engraisse! C'est d'un bon petit garçon, qui ne recommencera
plus.

Nous avons déjà parlé du _Chandelier_ et conté l'origine d'_Il ne faut
jurer de rien_ (1er juillet 1836), dont l'héroïne, Cécile, est proche
parente de Barberine. Elle se charge aussi, toute jeune fille qu'elle
soit, de corriger les jeunes fats qui s'imaginent connaître les femmes
parce qu'ils ont eu des succès dans les coulisses et dans les fêtes de
bienfaisance internationales. La punition est douce, cette fois.
Valentin a mal joué un vilain rôle; il a été sot, et il n'a pas tenu à
lui de devenir odieux; néanmoins ses fautes lui sont remises, et il
épouse Cécile au dénouement. Le chaste amour d'une jeune fille pure a
servi de bouclier au mauvais sujet, qu'il préserve du châtiment. Si
quelque lectrice austère, estimant que Valentin ne méritait point tant
d'indulgence, blâme son bonheur immérité, elle méconnaît l'un des plus
beaux privilèges de son sexe, celui de purifier par une affection
honnête les coeurs salis dans les plaisirs faciles, et d'en forcer
l'entrée au respect. On a écrit peu de pages aussi glorieuses pour la
femme que la scène du rendez-vous dans la forêt, à la fin de laquelle
le libertin vaincu remercie l'innocence, dans un fol élan de joie et
de reconnaissance, de n'avoir rien compris à ce qu'il lui a dit.

VALENTIN.

«.... N'as-tu pas peur? Es-tu venue ici sans trembler?

CÉCILE.

«Pourquoi? De quoi aurais-je peur? Est-ce de vous ou de la nuit?

VALENTIN.

«Pourquoi pas de moi? qui te rassure? Je suis jeune, tu es belle, et
nous sommes seuls.

CÉCILE.

«Eh bien! Quel mal y a-t-il à cela?

VALENTIN.

«C'est vrai, il n'y a aucun mal; écoutez-moi, et laissez-moi me mettre
à genoux.

CÉCILE.

«Qu'avez-vous donc? vous frissonnez.

VALENTIN.

«Je frissonne de crainte et de joie....»

Valentin vient de découvrir la Pureté, et il l'adore à genoux. Il est
sauvé, mais il l'a échappé belle.

Après _Il ne faut jurer de rien_, Musset écrivit encore deux petits
proverbes pleins d'esprit: _Un Caprice_ (1837), et _Il faut qu'une
porte soit ouverte ou fermée_ (1845); une gracieuse comédie,
_Carmosine_ (1850), et quelques piécettes anodines dont la dernière,
_l'Ane et le Ruisseau_ (1855), a pourtant le droit d'être nommée à
cause d'un joli petit rôle d'ingénue.

Elle se nomme Marguerite, et elle jouait encore hier à la poupée. Le
nez au vent et l'oeil fureteur, elle a rapporté de sa pension des
théories sur le mariage et sur la manière de faire marcher les hommes,
qu'elle applique avec énergie, quitte à pleurer dès que le jeune
premier fait semblant de prendre ses boutades au sérieux. Sa piquante
silhouette ferme gentiment une galerie de jeunes filles qui n'a pas de
pendant dans notre littérature dramatique. Musset n'avait pas perdu
son temps lorsqu'il passait les nuits à valser--pas toujours en
mesure, m'affirme une de ses valseuses--et à babiller avec ses
danseuses. Tout en discutant la coupe d'une robe ou les règles d'une
figure de cotillon, il avait pénétré cet être, fermé et énigmatique
comme un bouton de fleur: la jeune fille. Cécile, Elsbeth, Camille,
Rosette, Ninon et Ninette, Déidamia, Carmosine et cette petite
Marguerite, à peine entrevue, seront ses témoins devant la postérité,
quand on l'accusera de s'être complu aux tableaux hardis et aux
inspirations sensuelles. Leurs ombres charmantes attesteront que son
imagination ne s'était pas dépeuplée de figures virginales, et que
jamais l'ulcère du mépris ne rongea secrètement son âme en face de
jeunes filles, qu'elles fussent paysannes ou nobles demoiselles.

Elsbeth s'aperçoit qu'elle est romanesque, se le reproche, et se sait
en même temps quelque gré de ce défaut. L'intérêt de sa maison exige
qu'elle épouse un sot ridicule. Trop bonne et trop droite pour
permettre à ses rêves de se placer entre elle et son devoir, elle
goûte un plaisir secret à sentir que ce devoir lui est pénible, et
qu'elle n'est pas de ces filles positives et froides qui songent
gaiement, et non pas ironiquement comme elle, en épousant un malotru:
Après tout, je serai une dame, c'est peut-être amusant; je prendrai
peut-être goût à mes parures, que sais-je? à mes carrosses, à ma
nouvelle livrée; «heureusement qu'il y a autre chose dans un mariage
qu'un mari. Je trouverai peut-être le bonheur au fond de ma corbeille
de noces.»--C'est la jeune fille qui a un fonds solide d'esprit sain
et de bon jugement, mais à qui l'on a fait lire imprudemment beaucoup
de romans anglais, et qui, dans son ignorance du monde, a été troublée
par leur romanesque décent et sentimental.

Cécile n'aime pas les romans, ni le romantisme en action. Elle a vu
tout de suite que Valentin, avec ses prétentions à la clairvoyance et
à l'expérience, prend pour la réalité ce qui n'est que de la
littérature, et elle le lui reproche gentiment: «Qu'est-ce que cela
veut dire de s'aller jeter dans un fossé? risquer de se tuer, et pour
quoi faire? Vous saviez bien être reçu chez nous. Que vous ayez voulu
arriver tout seul, je le comprends; mais à quoi bon le reste? Est-ce
que vous aimez les romans?

VALENTIN.

«Quelquefois....

CÉCILE.

«Je vous avoue qu'ils ne me plaisent guère; ceux que j'ai lus ne
signifient rien. Il me semble que ce ne sont que des mensonges, et que
tout s'y invente à plaisir. On n'y parle que de séductions, de ruses,
d'intrigues, de mille choses impossibles.»

Ce n'est pas elle qui jouera jamais à la femme incomprise, cette peste
du romantisme, dont nous ne parvenons pas à nous délivrer et qui n'a
pas cessé de reparaître sous des déguisements variés. Cécile donnera
de bons bouillons à son mari, selon sa promesse, et l'aimera de tout
son brave petit coeur, parce qu'il est son mari, et sans exiger de lui
d'avoir du génie ou d'être un héros. Elle lui est très supérieure.
Valentin est un étourdi et un viveur. Cécile sera sa raison et sa
conscience. Rappelez-vous sa conversation avec son maître de danse.

LE MAÎTRE DE DANSE

«Mademoiselle, j'ai beau vous le dire, vous ne faites pas
d'oppositions. Détournez donc légèrement la tête, et arrondissez-moi
les bras.

CÉCILE

«Mais, monsieur, quand on veut ne pas tomber, il faut bien regarder
devant soi.»

Elle regardera «devant soi» pour deux, l'exquise et modeste créature,
et son mari la payera en estime et en confiance.

Camille est plus instruite du mal et de la vie, moins innocente, que
Cécile. Musset a pensé à faire la différence entre la jeune fille
élevée dans sa famille et celle qui a été élevée au couvent. La
première se hâte, dans une sainte ignorance du danger, au rendez-vous
donné la nuit, dans les bois, par l'homme, inconnu la veille, qu'elle
croit son fiancé. L'autre répond à son camarade d'enfance, qui lui
tend une main amie, ce mot de cloître, que Cécile ne comprendrait pas:
«Je n'aime pas les attouchements». Pauvre Camille! Elle vient d'avoir
dix-huit ans, et n'a sans doute jamais lu aucun mauvais livre.
Cependant il n'y a plus ni confiance, ni joie de vivre dans son jeune
coeur, flétri par les dangereuses confidences des naufragées de
l'existence qui demandent aux couvents un abri contre le monde et
contre elles-mêmes. Savent-elles, lui demande Perdican, épouvanté de
ce désenchantement précoce, «savent-elles que c'est un crime qu'elles
font, de venir chuchoter à une vierge des paroles de femme? Ah! comme
elles t'ont fait la leçon!» En écoutant ces récits amers, Camille a vu
l'humanité à travers un mauvais rêve, et elle a prié Dieu de n'avoir
plus rien de la femme.

Son cauchemar s'est dissipé en quittant l'ombre du cloître. «Tu
voulais partir sans me serrer la main, lui dit son cousin; tu ne
voulais revoir ni ce bois, ni cette pauvre petite fontaine qui nous
regarde toute en larmes; tu reniais les jours de ton enfance, et le
masque de plâtre que les nonnes t'ont plaqué sur les joues me refusait
un baiser de frère; mais ton coeur a battu; il a oublié sa leçon, lui
qui ne sait pas lire, et tu es revenue t'asseoir sur l'herbe où nous
voilà.» Camille aime, et ses yeux éblouis se sont rouverts à la
vérité. Elle croit maintenant à l'amour, à la vie, au bonheur, à
Perdican. Elle accepte avec joie de souffrir. Son orgueil s'est fondu,
et elle était redevenue une faible femme, quand leur mutuelle
imprudence l'a séparée à jamais de Perdican. Pauvre, pauvre Camille!

Les autres jeunes filles de Musset ont un air de famille avec les
coryphées du choeur. Toutes ces chastes héroïnes ont deux traits en
commun. Elles sont fidèles à leur vocation de femmes, de s'épanouir
par l'amour et le mariage, et elles sont très honnêtes, y compris la
simple Rosette, que Perdican abuse par des paroles trompeuses. Elles
ont le charme des natures saines, et n'ont pu être créées que par un
poète qui avait gardé intact, à travers les désillusions et les
déchéances, le respect de la jeune fille. Musset a toujours vu les
Ninon et les Ninette de la réalité avec les yeux d'un croyant, et
elles lui ont inspiré en récompense la partie la plus pure de son
oeuvre.

L'histoire du théâtre de Musset est singulière. Ses pièces dormirent
longtemps dans la collection de la _Revue des Deux Mondes_, pas très
remarquées à leur apparition, et vite oubliées. Leur publication en
volume, en 1840, ne fit non plus aucun bruit. Elles étaient presque
ignorées quand Mme Allan, alors à Saint-Pétersbourg, entendit vanter
une petite pièce russe qui se donnait sur un petit théâtre. Elle
voulut la voir, la trouva de son goût et en demanda une traduction
pour la jouer devant la cour impériale. Quelqu'un simplifia les choses
en lui envoyant un volume intitulé _Comédies et Proverbes_, par Alfred
de Musset: la petite pièce russe était le _Caprice_.

Mme Allan y eut tant de succès à Saint-Pétersbourg, qu'à son retour à
Paris, en 1847, elle «rapporta _Un Caprice_ dans son manchon» et le
joua à la Comédie-Française, le 27 novembre, contre vents et marées.
Personne, ou à peu près, ne savait d'où cela sortait. Et puis, c'était
mal écrit: «_Rebonsoir, chère!_ En quelle langue est cela?» disait
Samson suffoqué. Le lendemain de la première, revirement complet.
Théophile Gautier écrivait dans son feuilleton dramatique: «Ce petit
acte, joué samedi aux Français, est tout bonnement un grand événement
littéraire.... Depuis Marivaux... il ne s'est rien produit à la
Comédie-Française de si fin, de si délicat, de si doucement enjoué que
ce chef-d'oeuvre mignon enfoui dans les pages d'une revue et que les
Russes de Saint-Pétersbourg, cette neigeuse Athènes, ont été obligés
de découvrir pour nous le faire accepter.» Théophile Gautier louait
ensuite «la prodigieuse habileté, la rouerie parfaite, la merveilleuse
divination des planches» de ce proverbe qui n'avait pas été écrit pour
la scène, et qui était pourtant plus adroitement conduit que du
Scribe.» (_La Presse_, 29 novembre 1847.)

L'_Illustration_ peignit avec vivacité la surprise du public en
découvrant Musset auteur dramatique: «Un événement inattendu pour tout
le monde s'est passé au Théâtre-Français, le succès complet,
gigantesque, étourdissant d'un tout petit acte de comédie.» Suit un
éloge de Musset poète, puis le chroniqueur revient au _Caprice_: «Les
mots rayonnent comme des diamants; chaque scène est une féerie, et
cependant c'est vrai, c'est la nature, et l'on est ravi» (4 décembre
1847).

Tant d'admiration nous déroute un peu, nous qui voyons dans le
_Caprice_ une pièce charmante sans doute, quelque chose de mieux
qu'une bluette, mais enfin l'une des moindres parmi les oeuvres
dramatiques de Musset.

Quoi qu'il en soit, la trouée était faite; tout le reste y passa. _Il
faut qu'une porte soit ouverte ou fermée_ fut joué le 7 avril 1848,
_Il ne faut jurer de rien_ le 22 juin suivant, la veille des journées
de Juin. _Musset à Alfred Tattet_, le 1er juillet: «Je vous remercie
de votre lettre, mon cher ami. Il ne nous est rien arrivé, à mon frère
ni à moi, que beaucoup de fatigue. A l'instant où je vous écris, je
quitte mon uniforme, que je n'ai guère ôté depuis l'insurrection. Je
ne vous dirai rien des horreurs qui se sont passées; c'est trop
hideux.

«Au milieu de ces aimables églogues, vous comprenez que le pauvre
oncle Van Buck est resté dans l'eau. Il avait pourtant réussi, et je
puis dire complètement,--sans exagération. C'était justement la veille
de l'insurrection; j'avais encore trouvé une salle toute pleine et
bien garnie de jolies femmes, de gens d'esprit, un parterre excellent
pour moi, de très bons acteurs, enfin tout pour le mieux. J'ai eu ma
soirée. Je l'ai prise, pour ainsi dire, au vol.... Le lendemain,
bonjour! acteurs, directeur, auteur, souffleur, nous avions le fusil
au poing, avec le canon pour orchestre, l'incendie pour éclairage et
un parterre de vandales enragés. La garde mobile a été si
admirablement intrépide que ce seul spectacle, heureusement, nous a
donné encore de bons battements de coeur. C'étaient presque tous des
enfants. Je n'ai jamais rien rêvé de pareil.»

Le _Chandelier_ eut son tour en août, _André del Sarto_ en novembre,
etc. On en est venu à jouer l'injouable: _Fantasio_, et les _Nuits_.

L'une des causes de ce prodigieux succès fut que Musset, au théâtre,
parut un novateur et un réaliste. Ses pièces n'étaient pas faites
selon les formules, pas plus les formules romantiques que les
classiques, et elles possédaient cette vérité supérieure qui est le
privilège des poètes: «Chaque scène est une féerie, et cependant c'est
vrai, c'est la nature». Ces mots résument les impressions des premiers
spectateurs, dont quelques-uns reprochaient même à Musset d'être trop
«la nature». Auguste Lireux en fait la remarque à propos de la
première représentation des _Caprices de Marianne_ (14 juin 1851). On
«n'est pas habitué, dit-il, aux pièces naturelles, et à cette
fantaisie si semblable à la vérité même, qui est le propre de M.
Alfred de Musset». Il ajoute qu'on aime trop le faux, au moment où il
écrit, pour supporter facilement la vérité, et il résume ainsi la
pièce: «Histoire trop cruelle, trop vraie!» (_Constitutionnel_, 16
juin 1851).

Cependant, quelques personnes étaient scandalisées de l'engouement
subit du public. Sainte-Beuve, qui n'a jamais attaché grande
importance au théâtre de Musset, avait d'abord applaudi à la vogue du
_Caprice_. Quand il vit que cela devenait sérieux et qu'on prenait les
grandes pièces pour plus et mieux que des badinages, il s'indigna et
écrivit dans son _Journal_: «J'ai vu hier (4 août 1848) la petite
pièce de Musset au Théâtre-Français: _Il ne faut jurer de rien_. Il y
a de bien jolies choses, mais le décousu et le manque de bon sens
m'ont frappé. Les caractères sont vraiment pris dans un monde bien
étrange: cet oncle sermoneur et bourru qui finit par se griser; ce
jeune homme fat et grossier plutôt qu'aimable et spirituel; cette
petite fille franche petite coquine, vraie modiste de la rue Vivienne,
qu'on nous donne pour une Clarisse, qui vraiment n'est pas faite pour
ramener un libertin autrement que par un caprice dont il se repentira
le quart d'heure d'après; cette baronne insolente et commune, qu'on
nous présente tout d'un coup à la fin comme une mère de charité;--tout
cela est sans tenue, sans consistance, sans suite. C'est d'un monde
fabuleux ou vu à travers une goguette et dans une pointe de vin.
L'esprit de détail et la drôlerie imprévue font les frais de la scène
et raccommodent à chaque instant la déchirure du fond. Mais il y a des
gens qui vont sérieusement s'imaginer que c'était là le suprême bon
ton du monde le plus délicat de la société qui a disparu: tandis qu'un
tel monde n'a jamais existé autre part que dans les fumées de la
fantaisie du poète revenant de la tabagie. Je me trompe: il y a des
jeunes gens, et même des jeunes femmes qui, s'étant engoués du
genre-Musset, se sont mis à l'imiter, à le copier dans leur vie, tant
qu'ils ont pu, et se sont modelés sur ce patron. L'original ici n'est
venu qu'après la copie, et n'est pas du tout un original.

«Alfred de Musset est le caprice d'une époque blasée et libertine.»

Il faut passer un mouvement de dépit au critique dont l'arrêt vient
d'être cassé par la foule. Nous avons cité cette page maussade et
inintelligente parce qu'elle précise le moment où la gloire de Musset,
confinée jusque-là dans des cercles étroits, a pris son essor. Le
succès du _Caprice_ a plus fait pour sa réputation que toutes ses
poésies mises ensemble. Il devint populaire en quelques jours, et ses
vers en profitèrent. L'auteur dramatique avait donné l'élan au poète,
qui monta aux nues alors qu'il s'y attendait le moins.

L'oeuvre en prose de Musset comprend encore des _Nouvelles_, des
_Contes_, des _Mélanges_, et la _Confession d'un Enfant du siècle_
(1836), dont il a déjà été question à propos de George Sand.

La _Confession_ a eu l'étrange fortune d'être presque toujours jugée
sur ses défauts et ses mauvaises pages, même par ses admirateurs. La
jeunesse d'il y a trente ans lisait dévotieusement les déclamations
des deux premières parties, dans lesquelles Musset n'est qu'un
médiocre élève de Rousseau et de Byron. La jeunesse d'aujourd'hui
condamne le livre sur ces mêmes chapitres, et semble ignorer l'idylle
qui leur succède: «Comme je me promenais un soir dans une allée de
tilleuls, à l'entrée du village, je vis sortir une jeune femme d'une
maison écartée. Elle était mise très simplement et voilée, en sorte
que je ne pouvais voir son visage; cependant sa taille et sa démarche
me parurent si charmantes, que je la suivis des yeux quelque temps.
Comme elle traversait une prairie voisine, un chevreau blanc, qui
paissait en liberté dans un champ, accourut à elle; elle lui fit
quelques caresses, et regarda de côté et d'autre, comme pour chercher
une herbe favorite à lui donner. Je vis près de moi un mûrier sauvage;
j'en cueillis une branche et m'avançai en la tenant à la main. Le
chevreau vint à moi à pas comptés, d'un air craintif; puis il
s'arrêta, n'osant pas prendre la branche dans ma main. Sa maîtresse
lui fit signe comme pour l'enhardir, mais il la regardait d'un air
inquiet; elle fit quelques pas jusqu'à moi, posa la main sur la
branche, que le chevreau prit aussitôt. Je la saluai, et elle continua
sa route.»

C'est la première rencontre avec Brigitte. Non moins charmant est le
tableau du modeste intérieur de la pâle jeune femme aux grands yeux
noirs. Le récit s'élargit et s'élève avec la rentrée triomphale de
l'amour dans ces deux coeurs qui s'étaient cru usés, et la scène de
l'aveu est d'une douceur grave. Un soir, ils sont sur le balcon de
Brigitte, contemplant les splendeurs de la nuit: «Elle était appuyée
sur son coude, les yeux au ciel; je m'étais penché à côté d'elle, et
je la regardais rêver. Bientôt je levai les yeux moi-même; une volupté
mélancolique nous enivrait tous deux. Nous respirions ensemble les
tièdes bouffées qui sortaient des charmilles; nous suivions au loin
dans l'espace les dernières lueurs d'une blancheur pâle que la lune
entraînait avec elle en descendant derrière les masses noires des
marronniers. Je me souvins d'un certain jour que j'avais regardé avec
désespoir le vide immense de ce beau ciel; ce souvenir me fit
tressaillir; tout était si plein maintenant! Je sentis qu'un hymne de
grâce s'élevait dans mon coeur, et que notre amour montait à Dieu.
J'entourai de mon bras la taille de ma chère maîtresse; elle tourna
doucement la tête: ses yeux étaient noyés de larmes.»

Les promenades de nuit dans la forêt de Fontainebleau sont aussi bien
belles. George Sand et Musset les avaient faites ensemble dans
l'automne de 1833. Leurs pieds avaient suivi les mêmes sentiers
qu'Octave et Brigitte, leurs mains s'étaient accrochées aux mêmes
genêts en grimpant sur les roches. Ils avaient échangé à voix basse
les mêmes confidences. Les habits d'homme de Brigitte, sa blouse de
cotonnade bleue, qu'on a reprochés à Musset comme une faute de goût,
c'était le costume de voyage de son amie, celui de la première _Lettre
d'un voyageur_. J'ai dit ailleurs[25] l'émotion de George Sand en
retrouvant dans la _Confession d'un enfant du siècle_ l'histoire à
peine déguisée de leur malheureuse passion. Cette véracité scrupuleuse
explique et excuse les longueurs de la cinquième partie, monotone
récit de querelles si pénibles, que la victoire du rival de Musset,
qui met fin au volume, est un soulagement pour le lecteur.

[Note 25: Voy. p. 60. C'est précisément à cause de l'exactitude du
fond du récit, que Paul de Musset s'est attaché à lui enlever toute
valeur autobiographique. Il ne pouvait lui convenir que son frère prît
chevaleresquement tous les torts sur lui.]

En résumé: une oeuvre d'art très inégale, tantôt déclamatoire, tantôt
supérieure, quelquefois fatigante; mais un livre précieux par sa
sincérité et très honorable pour Musset, qui y donne partout, sans
hésitation ni réticences, le beau rôle à la femme qu'il a aimée, et
qui n'avait pourtant pas été sans reproches. Telle apparaît la
_Confession d'un enfant du siècle_, à présent que tous les voiles sont
levés.

Les _Contes_ et les _Nouvelles_ sont de petits récits sans
prétentions, écrits avec sentiment ou esprit, selon le sujet, et où
Musset a atteint deux ou trois fois la perfection. La perle des contes
est le _Merle blanc_ (1842), où l'on voit l'inconvénient d'être
romantique dans une famille vouée depuis plusieurs générations aux
vers classiques. A la première note hasardée par le héros, son père
saute en l'air: «Qu'est-ce que j'entends là! s'écria-t-il; est-ce
ainsi qu'un merle siffle? est-ce ainsi que je siffle? est-ce là
siffler?.... Qui t'a appris à siffler ainsi contre tous les usages et
toutes les règles?

--Hélas, monsieur, répondis-je humblement, j'ai sifflé comme je
pouvais....

--On ne siffle pas ainsi dans ma famille, reprit mon père hors de lui.
Il y a des siècles que nous sifflons de père en fils.... Tu n'es pas
mon fils; tu n'es pas un merle.»

L'excellent M. de Musset-Pathay avait pris les choses moins au
tragique, mais il croyait tout de bon, après le premier volume de son
fils, que ce n'était pas là siffler.

Repoussé par les siens, le merle blanc est méconnu des cénacles
emplumés auprès desquels il cherche un asile, parce qu'il ne ressemble
à personne. Il prend le parti de chanter à sa mode et devient un poète
célèbre. La suite n'est pas moins transparente. Il épouse une merlette
blanche qui fait des romans avec la facilité de George Sand: «Il ne
lui arrivait jamais de rayer une ligne, ni de faire un plan avant de
se mettre à l'oeuvre». Elle avait aussi les idées avancées de l'auteur
de _Lélia_, «ayant toujours soin, en passant, d'attaquer le
gouvernement et de prêcher l'émancipation des merlettes». Le poète
emplumé croit posséder l'oiseau de ses rêves, assorti à sa couleur
comme à son génie. Hélas! sa femme l'avait trompé. Ce n'était pas une
merlette blanche; c'était une merlette comme toutes les merlettes;
elle était teinte et elle déteignait!

Les nouvelles sont semées de souvenirs personnels. Quand l'amoureux
n'est pas Musset en chair et en os, il est rare qu'il n'ait pas du
moins avec lui quelque trait, quelque aventure en commun. Les héroïnes
sont presque toutes croquées d'après nature, comme aussi les paysages,
les intérieurs, les épisodes. Il inventait peu. Il travaillait sur
«documents humains» et racontait des «choses vécues», à la façon de
nos romanciers naturalistes; seulement, il ne regardait pas avec les
mêmes yeux.

Musset a employé dans son théâtre une prose poétique qui a peu de
rivales dans notre langue. Elle est éminemment musicale. L'harmonie en
est caressante, le rythme doux et ferme. Le mouvement suit avec
souplesse l'allure de l'idée, tantôt paisible, tantôt pressé et
passionné. Les épithètes sont mieux que sonores ou rares: elles sont
évocatrices. L'ensemble est pittoresque et éloquent, sans cesser
jamais d'être limpide. C'est d'un art très simple et très raffiné.

Sa prose courante est parfaite. C'est une langue franche et
transparente, où l'expression est juste, le tour de phrase net et
naturel. Ses lettres familières sont vives et aisées. Son frère en a
publié quelques-unes dans les _OEuvres posthumes_, mais celles que
j'ai pu comparer aux originaux ont été altérées. En ce temps-là, on
comprenait autrement que de nos jours les devoirs d'éditeur. Paul de
Musset ne s'est pas borné aux coupures. Il s'est attaché à ennoblir le
style, qu'il jugeait trop négligé. Au besoin, il arrangeait aussi un
peu le sens. Musset avait écrit à _la marraine_, à propos d'amour:
«_Je me suis_ passablement brûlé les ailes en temps et lieu». Paul
imprime: «_L'on m'a_ passablement brûlé les ailes...» (17 déc 1838).
Musset disait ailleurs, à propos d'un article pour lequel il demandait
certains renseignements: «J'aime mieux faire une page _médiocre_, mais
honnête, qu'un poème en fausse monnaie dorée». Il était inadmissible
que Musset pût écrire une page _médiocre_; on lit dans le volume:
«J'aime mieux faire une page _simple_». Sur Mlle Plessy dans le
_Barbier de Séville_: «Rosine n'a pas été _espagnole_, mais elle a été
spirituelle». Correction: «Rosine n'a pas été _espiègle_». Ailleurs,
_taper_ est remplacé par _frapper_, _au beau milieu_ par _au milieu_,
_je me suis en allé_ par _je m'en suis allé_, etc., etc. Il y a des
pages entièrement récrites. Si Musset avait vu le volume, il aurait
été pénétré d'admiration et de reconnaissance pour le zèle et la
patience de son frère, mais peut-être se serait-il souvenu d'un
travail d'agrément pour lequel l'aristocratie française s'était prise
de passion au temps de sa jeunesse. Au printemps de 1831, les belles
dames du faubourg Saint-Germain passaient leurs journées à coller des
pains à cacheter en rond, sur de petits morceaux de carton qui
devenaient des bobèches. Musset n'avait jamais pu comprendre l'utilité
de ce travail: «N'y a-t-il plus de bobèches chez les marchands?
écrivait-il; d'où nous vient cette rage de bobèches?» Je ne sais si le
travail d'épluchage de son frère lui aurait semblé beaucoup plus utile
que la fabrication des bobèches en pains à cacheter.



CHAPITRE VII

LES DERNIÈRES ANNÉES


Musset sentit venir et grandir l'impuissance d'écrire, et n'en ignora
pas la cause. Il savait qu'il détruisait lui-même son intelligence,
jour par jour, heure par heure, et il assistait au désastre le
désespoir dans l'âme, la volonté effondrée, incapable de se défendre
contre lui-même. Le mal venait de loin. _Sainte-Beuve à Ulrich
Guttinguer_: «28 avril 1837, ce vendredi.... J'ai vu Musset l'autre
jour, bien aimable et gentil de couleurs et de visage, pour être si,
si perdu et si gâté au fond et en dessous.»

Il souffrit cruellement tandis que son sort s'accomplissait. Son frère
raconte comment, en 1839, il fut sur le point de se tuer. L'année
suivante, Alfred Tattet montra à Sainte-Beuve un chiffon de papier
qu'il avait surpris le matin même, à la campagne, sur la table de
Musset. On y lisait ces vers tracés au crayon:

    J'ai perdu ma force et ma vie,
    Et mes amis et ma gaieté;
    J'ai perdu jusqu'à la fierté
    Qui faisait croire à mon génie.

    Quand j'ai connu la Vérité,
    J'ai cru que c'était une amie;
    Quand je l'ai comprise et sentie,
    J'en étais déjà dégoûté.

    Et pourtant elle est éternelle,
    Et ceux qui se sont passés d'elle
    Ici-bas ont tout ignoré.

    Dieu parle, il faut qu'on lui réponde.
    Le seul bien qui me reste au monde
    Est d'avoir quelquefois pleuré.

Les causes de cette mort anticipée sont affreusement tristes. Qu'on
veuille bien se rappeler la fragilité de sa machine et les révoltes
indomptables de ses nerfs, et l'on entreverra les fatalités physiques
qui lui ont fait perdre la maîtrise et le gouvernement de lui-même. Un
soir--c'était le 13 août 1844,--la marraine lui avait parlé très
sérieusement, dans l'espoir de l'amener à se ressaisir lui-même. Alors
il leva pour elle le voile qui cachait ses maux, et elle en pleura:
«Je ne puis vous répéter ce qu'il m'a dit, disait-elle ensuite à Paul.
Cela est au-dessus de mes forces. Sachez seulement qu'il m'a battue
sur tous les points.» Le lendemain, Musset lui envoya le sonnet
suivant, qui a été imprimé dans la _Biographie_:

    Qu'un sot me calomnie, il ne m'importe guère.
    Que sous le faux semblant d'un intérêt vulgaire,
    Ceux même dont hier j'aurai serré la main
    Me proclament, ce soir, ivrogne et libertin,

    Ils sont moins mes amis que le verre de vin
    Qui pendant un quart d'heure étourdit ma misère;
    Mais vous, qui connaissez mon âme tout entière,
    A qui je n'ai jamais rien tu, même un chagrin,

    Est-ce à vous de me faire une telle injustice,
    Et m'avez-vous si vite à ce point oublié?
    Ah! ce qui n'est qu'un mal, n'en faites pas un vice.

    Dans ce verre où je cherche à noyer mon supplice,
    Laissez plutôt tomber quelques pleurs de pitié
    Qu'à d'anciens souvenirs devrait votre amitié.

Détournons la tête et passons,

    Le coeur plein de pitié pour des maux inconnus,

et plaignant la «misère», quelle qu'elle soit, capable de pousser le
génie à un pareil suicide.

Musset n'attendait du public aucune indulgence. «Le monde, disait-il,
n'a de pitié que pour les maux dont on meurt.» Il s'abandonnait devant
sa famille à une tristesse profonde, qui augmentait après chaque
effort pour s'étourdir. Un soir, au retour d'une partie de plaisir, il
écrivit: «Parmi les coureurs de tavernes, il y en a de joyeux et de
vermeils; il y en a de pâles et de silencieux. Peut-on voir un
spectacle plus pénible que celui d'un libertin qui souffre? J'en ai vu
dont le rire faisait frissonner. Celui qui veut dompter son âme avec
les armes des sens peut s'enivrer à loisir; il peut se faire un
extérieur impassible; il peut enfermer sa pensée dans une volonté
tenace; sa pensée mugira toujours dans le taureau d'airain.» Sa pensée
faisait son devoir et «mugissait». Sa volonté malade manquait au sien
et ne venait pas à son secours. Cette agonie morale dura plus de
quinze ans.

En public, ou dans ses lettres, il faisait bonne contenance et
affectait la gaieté. Son extraordinaire mobilité lui rendait la tâche
assez facile. Il s'amusait comme un enfant des moindres bagatelles.
Les petits malheurs de l'existence, qu'il n'avait jamais trouvé de bon
goût de prendre au tragique, avaient aussi le don de réveiller sa
verve. On peut dire que ses perpétuels démêlés avec la garde nationale
pour ne pas monter sa faction lui furent très salutaires. Il avait
généralement le dessous et s'en allait coucher en prison. Quand il se
voyait bel et bien sous clef à l'hôtel des Haricots, dans la cellule
14, réservée aux artistes et aux gens de lettres, il se trouvait
tellement absurde, qu'il se riait au nez en prose et en vers. Tout le
monde a lu _Le mie prigioni_, écrites dans la cellule 14:

    On dit: «Triste comme la porte
      D'une prison»,
    Et je crois, le diable m'emporte,
      Qu'on a raison.

    D'abord, pour ce qui me regarde,
      Mon sentiment
    Est qu'il vaut mieux monter sa garde,
      Décidément.

    Je suis, depuis une semaine,
      Dans un cachot,
    Et je m'aperçois avec peine
      Qu'il fait très chaud, _etc._, _etc._

_Le mie prigioni_ ont un pendant qui est moins connu. C'est une lettre
adressée à Augustine Brohan.

    Des Haricots. Vendredi.

«O ma chère Brohan! Je suis dans les fers. Je gémis au sein des
cachots. Cela ne m'empêchera pas d'aller vous voir demain samedi. Mais
je vous écris cet écrit du fond du système cellulaire. Je suis en ce
moment dans ce célèbre Numéro quatorze, qui fut mal gravé dans le
_Diable à Paris_. C'est pour cause de patrouille, car je n'ai tué
personne.»

Après ces éclairs de gaieté, il retombait sur lui-même et redevenait
morne. Aux trop justes sujets de tristesse que nous avons indiqués
s'ajoutaient des ennuis divers, parmi lesquels, au premier rang, son
peu de succès. Il était toujours modeste (un peu moins, cependant, en
vieillissant) et avait toujours horreur des compliments, au point d'en
paraître hautain et dédaigneux: «Vous me parlez, écrivait-il à Mme
Jaubert, de gens qui m'exprimeraient parfois volontiers le plaisir que
j'ai pu leur faire. Je vous donne ma parole que, sur dix compliments,
il y en a neuf qui me sont insupportables; je ne dis pas qu'ils me
blessent ni que je les croie faux, mais ils me donnent envie de me
sauver.» _A Alfred Tattet_, août 1838: «Et vous aussi, vous me faites
des compliments! _tu quoque, Brute!_ Mais je les reçois de bon coeur,
venant de vous--ne m'appelez jamais _illustre_, vous me feriez
regretter de ne pas l'être. Quand vous voudrez me faire un compliment,
appelez-moi votre ami.»

Mais on a beau être modeste, il y a un degré d'indifférence qui
chagrine et décourage un écrivain, et le poète des _Nuits_ en avait
fait la dure expérience. Il y avait toujours eu des jeunes gens
sachant _Rolla_ par coeur. La foule avait presque oublié Musset,
malgré l'éclat de ses débuts, parce qu'il s'était détaché après
_Rolla_ du groupe des écrivains novateurs. Il avait abjuré la forme
romantique au moment où le romantisme triomphait: la presse ne
s'occupa plus de lui, le gros public s'en désintéressa, et ses plus
belles oeuvres furent accueillies les unes après les autres par un
silence indifférent. Henri Heine disait avec étonnement, en 1835:
«Parmi les gens du monde, il est aussi inconnu comme auteur que
pourrait l'être un poète chinois». Mme Jaubert, qui rapporte ce
propos, ajoute que Heine disait vrai; les salons parisiens, y compris
le sien, ne connaissaient que la _Ballade à la lune_ et l'_Andalouse_.
Un soir, chez elle, Géruzez s'avisa de réciter devant une trentaine de
personnes le duel de _Don Paez_:

    Comme on voit dans l'été, sur les herbes fauchées,
    Deux louves,....

L'auditoire écoutait avec surprise. Personne n'avait lu cela.

Comptant aussi peu dans le mouvement intellectuel et étant, d'autre
part, assez détaché (un peu trop) des affaires publiques, Musset
vieillissant a eu l'existence la plus vide. C'est à lui, entre tous
les grands écrivains, qu'il conviendrait d'appliquer ce qui a été dit
avec tant de bon sens[26] sur les dangers de l'influence littéraire
des salons et des femmes. Musset a beaucoup trop vécu de la vie de
salon et dans la société des femmes. A force de rimer des bouquets à
Chloé pour ses «petits becs roses» et de rechercher les
applaudissements de leurs «menottes blanches», il s'est déshabitué des
pensées et des efforts virils au moment où c'était pour lui une
question de vie et de mort.

[Note 26: M. Brunetière, _l'Évolution des genres_.]

Ses journées furent un tissu de néants lorsqu'il cessa de les donner
au travail. Ses lettres en font foi. Les événements de ces longues
années sont quelques petits voyages et beaucoup de passions pour rire.
En 1845, il passe une partie de l'été dans les Vosges. A son retour,
il écrit au fidèle Tattet: «Rien n'élève le coeur et n'embellit
l'esprit comme ces grandes tournées dans le royaume. C'est incroyable
le nombre de maisons, de paysans, de troupeaux d'oies, de chopes de
bière, de garçons d'écurie, d'adjoints, de plats de viande réchauffés,
de curés de village, de personnes lettrées, de hauts dignitaires, de
plants de houblon, de chevaux vicieux et d'ânes éreintés qui m'ont
passé devant les yeux....»

«Je suis revenu avec une jeune beauté de quarante-cinq à quarante-six
ans, qui se rendait, par les diligences de la rue
Notre-Dame-des-Victoires, de Varsovie aux Batignolles. Le fait est
historique; elle mangeait un gâteau polonais, couleur de fromage de
Marolles, et elle pleurait en demandant l'heure de temps en temps,
parce qu'un grand monsieur de sept ou huit pieds de long sur très peu
de large s'était apparemment chamaillé avec elle; ce monsieur
s'appelait _mon bien-aimé_, du moins ne l'ai-je pas entendu appeler
d'un autre nom....» Le _bien-aimé_ était allé bouder dans la rotonde,
laissant Musset en tête-à-tête dans le coupé avec sa Dulcinée: «Jugez,
mon cher ami, de ma situation. Heureusement sa figure d'Ariane m'a
fait penser à Bacchus. Donc j'ai acheté à Voie, pour dix sous, une
bouteille de vin excellent, mais je dis tout à fait bon, avec un
poulet, et ainsi, elle pleurant, moi buvant, nous cheminâmes
tristement. O mon ami, que de drames poignants, que de souffrances et
de palpitations peuvent renfermer les trois compartiments d'une
diligence!»

Madame Jaubert était la confidente attitrée des affaires de coeur. La
lettre suivante se rapporte à la brouille de Musset avec la princesse
Belgiojoso:

    «Marraine!!

«Le fieux est déconfit!!!

«Savez-vous ce qu'a fait cette pauvre bête?

«Il a écrit à coeur ouvert....

«On lui en a flanqué sur la tête.

«On lui en a fait une réponse, ô marraine!! une réponse... IMPRIMABLE.

«.... Et savez-vous ce que cette pauvre bête a commencé par faire en
recevant cette réponse immortelle, ou du moins digne de l'être?

«Il (c'est moi) a commencé par pleurer comme un veau pendant une bonne
demi-heure.

«Oui, marraine, à chaudes larmes, comme dans mon meilleur temps, la
tête dans mes mains, les deux coudes sur mon lit, les deux pieds sur
ma cravate, les genoux sur mon habit neuf, et voilà, j'ai sangloté
comme un enfant qu'on débarbouille, et en outre j'ai eu l'avantage de
souffrir comme un chien qu'on recoud.... Ma chambre était réellement
un _océan d'amertume_, comme disent les bonnes gens....»

Ce grand désespoir produisit les vers un peu trop cruels _Sur une
morte_ (1er octobre 1842).

Musset semblait prendre à tâche de se faire une réputation de
frivolité, dans le pays du monde où elle est le moins pardonnée.
L'heure de la gloire approchait pourtant. Il est très difficile de
suivre le travail latent qui se fait lentement dans l'esprit du public
et qui aboutit tout d'un coup à une explosion de célébrité, surtout
quand il s'agit d'un écrivain imprimé depuis longtemps. On peut noter
quelques indices, hasarder quelques conjectures; il reste toujours une
part de mystère. Le revirement en faveur de Musset a été précédé de
symptômes qui étaient assurément très significatifs. Ils sont loin,
cependant, de tout expliquer.

Au printemps de 1843, l'enthousiasme excité par la médiocre _Lucrèce_
de Ponsard montrait combien on était las du romantisme. Musset devait
nécessairement profiter de cette révolution du goût. Pour d'autres
causes, qui forment ici la part du mystère, ses vers commençaient à
trouver le chemin de tous les coeurs; beaucoup de personnes le
découvraient. Cela alla si vite que, trois ans après le succès de
_Lucrèce_ et la chute des _Burgraves_, on rencontre déjà des
protestations contre l'excès de sa faveur auprès de la jeunesse. Dans
les premiers mois de 1846, Sainte-Beuve copie dans son _Journal_ une
lettre où Brizeux lui dit: «Ce qui pourrait étonner, c'est cet
engouement exclusif pour Musset.... J'aime peu comme art la solennité
des châteaux de Louis XIV, mais pas davantage l'entresol de la rue
Saint-Georges; il y a entre les deux Florence et la nature.»
Sainte-Beuve accompagne ces lignes d'une note qui les aggrave. L'essor
pris soudain par Musset lui paraît ridicule autant que fâcheux, et il
en parle avec aigreur. L'explosion de popularité déterminée par le
succès du _Caprice_ acheva de le mettre hors des gonds. On a déjà vu
son réquisitoire contre _Il ne faut jurer de rien_. Vers la fin de
1849, revenant sur la vogue du _Caprice_, il écrit: «On outre tout. Il
y a dans le succès de Musset du vrai et de l'engouement. Ce n'est pas
seulement le distingué et le délicat qu'on aime en lui. Cette jeunesse
dissolue adore chez Musset l'expression de ses propres vices; dans ses
vers elle ne trouve rien de plus beau que certaines poussées de verve
où il donne comme un forcené. _Ils prennent l'inhumanité pour le signe
de la force[27]._»

[Note 27: Écrit au lendemain de la première représentation de
_François le Champi_ (25 nov. 1849), et réimprimé avec la lettre de
Brizeux dans les _Notes et Pensées_, mais sans indication de date.]

Inutile maussaderie; il n'était plus au pouvoir de personne d'empêcher
Musset de passer au premier rang, à côté de Lamartine et de Victor
Hugo. Après les débauches de clinquant et de panaches des vingt
dernières années, on revenait à la vérité et au naturel. Mis en goût
de Musset par son théâtre, ceux qui l'avaient applaudi la veille à la
Comédie-Française ouvraient ses dernières poésies, et la simplicité de
la langue les ravissait. Ils rencontraient des vers dont le réalisme
franc et savoureux répondait aux besoins nouveaux de leur esprit, et
ils étaient non moins frappés de la sincérité des sentiments. A la
question de la Muse dans la _Nuit d'août_:

    De ton coeur ou de toi lequel est le poète?

eux aussi auraient répondu sans hésiter: «C'est ton coeur», et cela
les attirait vers l'auteur comme vers un ami avec qui l'on peut
s'épancher et ouvrir son âme. On s'abandonna à Musset. Ce qu'il devint
en peu de temps pour les nouvelles générations, ce qu'il est resté
pour elles jusqu'à la guerre, nul ne l'a mieux dit que Taine. La page
qu'on va lire est de 1864. C'est la plus belle et la plus pénétrante
qui ait été écrite sur la séduction presque irrésistible exercée
pendant vingt ans par Alfred de Musset:

«Nous le savons tous par coeur. Il est mort, et il nous semble que
tous les jours nous l'entendons parler. Une causerie d'artistes qui
plaisantent dans un atelier, une belle jeune fille qui se penche au
théâtre sur le bord de sa loge, une rue lavée par la pluie où luisent
les pavés noircis, une fraîche matinée riante dans les bois de
Fontainebleau, il n'y a rien qui ne nous le rende présent et comme
vivant une seconde fois. Y eut-il jamais accent plus vibrant et plus
vrai? Celui-là au moins n'a jamais menti. Il n'a dit que ce qu'il
sentait, et il l'a dit comme il le sentait. Il a pensé tout haut. Il a
fait la confession de tout le monde. On ne l'a point admiré, on l'a
aimé; c'était plus qu'un poète, c'était un homme. Chacun retrouvait en
lui ses propres sentiments, les plus fugitifs, les plus intimes; il
s'abandonnait, il se donnait, il avait les dernières des vertus qui
nous restent, la générosité et la sincérité. Et il avait le plus
précieux des dons qui puissent séduire une civilisation vieillie, la
jeunesse. Comme il a parlé «de cette chaude jeunesse, arbre à la rude
écorce, qui couvre tout de son ombre, horizons et chemins»! Avec
quelle fougue a-t-il lancé et entre-choqué l'amour, la jalousie, la
soif du plaisir, toutes les impétueuses passions qui montent avec les
ondées d'un sang vierge du plus profond d'un jeune coeur! Quelqu'un
les a-t-il plus ressenties? Il en a été trop plein, il s'y est livré,
il s'en est enivré.... Il a trop demandé aux choses; il a voulu d'un
trait, âprement et avidement, savourer toute la vie; il ne l'a point
cueillie, il ne l'a point goûtée; il l'a arrachée comme une grappe, et
pressée, et froissée, et tordue; et il est resté les mains salies,
aussi altéré que devant. Alors ont éclaté ces sanglots qui ont retenti
dans tous les coeurs. Quoi! si jeune et déjà si las!... La Muse et sa
beauté pacifique, la Nature et sa fraîcheur immortelle, l'Amour et son
bienheureux sourire, tout l'essaim de visions divines passe à peine
devant ses yeux, qu'on voit accourir parmi les malédictions et les
sarcasmes tous les spectres de la débauche et de la mort....»

«Eh bien! tel que le voilà, nous l'aimons toujours: nous n'en pouvons
écouter un autre; tous à côté de lui nous semblent froids ou
menteurs.»

Il «n'a jamais menti»; il a «ressenti» les peines qu'il a chantées; il
a été «plus qu'un poète,... un homme»: c'est bien ainsi qu'il fallait
dire; c'est pour cela que nous avons tant aimé Musset, et qu'aucun
autre ne peut le remplacer pour nous.

Il put encore jouir de sa popularité, moins cependant que si l'heure
en avait sonné dix ans plus tôt. A partir de 1840, les maladies
s'acharnèrent sur lui: une fluxion de poitrine, une pleurésie, la
maladie de coeur qui devait l'emporter, et puis des crises de nerfs,
des accès de fièvre avec délire. Chaque assaut le laissait plus
nerveux et plus excessif, trop sensible, trop mobile, trop extrême en
tout, soit qu'il s'isolât avec ses maux et sa tristesse, soit qu'il se
rejetât avec emportement dans des plaisirs pernicieux. Charmant malgré
tout dans ses bonnes heures, et laissant une impression ineffaçable
aux échappés de collège qui venaient frapper à sa porte pour
contempler le poète de la jeunesse: «Ce n'était plus, écrivait l'un
d'eux longtemps après, cette image presque d'adolescent, sorte de
Chérubin de la Muse, que David d'Angers nous a conservée dans son
admirable médaillon; mais combien ce beau visage grave, résolu,
presque énergique, était différent de ce portrait de Landelle où
l'oeil atone est sans lumière, où la vie semble épuisée! Une chevelure
encore abondante, mais à laquelle de nombreux fils d'argent donnaient
cette couleur incertaine qui n'est pas sans harmonie, couronnait un
visage un peu froid et triste au repos, mais que l'esprit, la grâce
animaient bien vite, tout en lui laissant une pâleur bistrée où se
trahissait le mal dont il était déjà atteint[28]?

[Note 28: Eugène Asse, _Revue de France_, 1er mars 1881. La visite de
M. Asse doit être placée dans les dernières années de la vie de
Musset.]

Durant la visite, on parla poésie: «Si ma plume, dit Musset, n'est pas
à tout jamais brisée dans ma main, ce n'est plus Suzette et Suzon que
je chanterai.» Ses jeunes interlocuteurs ayant fait allusion à
l'_Espoir en Dieu_ et à d'autres pages d'une inspiration analogue, il
reprit: «Oui, j'ai puisé à cette source de la poésie, mais j'y veux
puiser plus largement encore».

C'est ainsi qu'on aime à se représenter Musset sur la fin, sérieux, et
échappant du moins par la pensée à la fange dans laquelle il roulait
trop souvent son corps. L'influence d'une humble religieuse avait
contribué au développement des idées graves. Il avait été soigné
pendant sa fluxion de poitrine, en 1840, par la soeur Marceline, dont
il est souvent question dans ses lettres: _A son frère_ (juin 1840):
«... Je finirai mes vers à la soeur Marceline un de ces jours, l'année
prochaine, dans dix ans, quand il me plaira et si cela me plaît; mais
je ne les publierai jamais et ne veux même pas les écrire. C'est déjà
trop de te les avoir récités. J'ai dit tant de choses aux badauds et
je leur en dirai encore tant d'autres, que j'ai bien le droit, une
fois en ma vie, de faire quelques strophes pour mon usage particulier.
Mon admiration et ma reconnaissance pour cette sainte fille ne seront
jamais barbouillées d'encre par le tampon de l'imprimeur. C'est
décidé, ainsi ne m'en parle plus. Mme de Castries m'approuve; elle dit
qu'il est bon d'avoir dans l'âme un tiroir secret, pourvu qu'on n'y
mette que des choses saines.»

A la maladie suivante, il avait fait redemander à son couvent la soeur
Marceline. Très prudemment, on lui en envoya une autre. _A la
marraine_: «... Au lieu d'elle, on m'a décoché une grosse maman,...
grasse, fraîche, mangeant comme quatre, et ne se faisant pas la
moindre mélancolie. Elle m'a très bien soigné et fort ennuyé. Ah! que
les soeurs Marceline sont rares! combien il y a peu, peu d'êtres en ce
monde qui sachent faire plus, quand vous souffrez, que vous donner un
verre de tisane! Combien il y en a peu qui sachent en même temps
guérir et consoler! Quand ma soeur Marceline venait à mon lit, sa
petite tasse à la main, et qu'elle disait de sa petite voix d'enfant
de choeur: « Quel _noeud_ terrible vous vous faites là!» (elle voulait
dire que je fronçais le sourcil), pauvre chère âme! elle aurait déridé
Leopardi lui-même!...»

Soeur Marceline venait de loin en loin prendre de ses nouvelles,
causait quelques instants et disparaissait. Musset, rapporte son
frère, considérait ces visites «comme les faveurs d'une puissance
mystérieuse et consolatrice». Une seule fois, il l'eut encore pour
garde-malade. _A Alfred Tattet_: «Le samedi 14 mai 1844.--Je viens
d'avoir une fluxion de poitrine.... Quand je dis fluxion de poitrine,
c'est _pleurésie_ que je devrais dire, mais le nom ne fait rien à la
chose.... Vous comprenez que j'ai eu mes religieuses. Ma bonne soeur
Marceline est revenue, plus une seconde avec elle, bonne, douce,
charmante comme elles le sont toutes, et de plus femme d'esprit....»

Soeur Marceline avait soigné l'âme en même temps que le corps et pansé
d'une main pieuse, avec la hardiesse des coeurs purs, les plaies
morales béantes sous ses yeux. Le langage qu'elle tenait à Musset
était nouveau pour lui. Il était austère et consolant. Ce qu'elle
gagna à Dieu, personne ne l'a jamais su, mais il est certain que la
paix entrait dans la chambre avec soeur Marceline pour en repartir,
hélas! avec elle. Les dernières années de Musset ont été pénibles
malgré les joies, vivement goûtées, du succès grandissant. Sa maladie
de coeur lui avait donné une agitation fatigante. Il était toujours
inquiet et tourmenté, ne dormait plus. Voici les derniers vers qu'il
ait écrits. Ils peignent cet état angoissant, sans repos ni
soulagement:

    L'heure de ma mort, depuis dix-huit mois,
    De tous les côtés sonne à mes oreilles.
    Depuis dix-huit mois d'ennuis et de veilles,
    Partout je la sens, partout je la vois.
    Plus je me débats contre ma misère,
    Plus s'éveille en moi l'instinct du malheur;
    Et, dès que je veux faire un pas sur terre,
    Je sens tout à coup s'arrêter mon coeur.
    Ma force à lutter s'use et se prodigue.
    Jusqu'à mon repos, tout est un combat;
    Et, comme un coursier brisé de fatigue,
    Mon courage éteint chancelle et s'abat.      (1857)

La mort lui fut vraiment une délivrance. Le soir du 1er mai 1857, il
était plus mal et alité. Soeur Marceline n'était pas là, mais son
visage patient passa devant les yeux du mourant, lui apportant une
dernière fois l'apaisement. Vers une heure du matin, Musset dit:
«Dormir!... enfin je vais dormir!» et il ferma les yeux pour ne plus
les rouvrir. La mort l'avait pris doucement dans son sommeil.

On ensevelit avec lui, comme il l'avait ordonné, un laid petit tricot
et une plume brodée de soie que soeur Marceline lui avait faits
dix-sept ans auparavant. On lisait sur la plume: «Pensez à vos
promesses».

L'enterrement eut lieu par un temps triste et humide. «Nous étions
vingt-sept en tout», dit Arsène Houssaye. Où donc étaient les
étudiants, et comment laissèrent-ils le corbillard qui portait leur
cher poète s'acheminer presque seul au cimetière?

Sa renommée atteignit son zénith sous le second empire. Elle fut alors
éblouissante. Il n'était plus question d'hésiter à le mettre à côté de
Lamartine et de Victor Hugo; ses fidèles le plaçaient même un peu en
avant, en tête des trois. Tandis que le courant réaliste emportait une
partie des esprits vers Balzac, dont le grand succès date de la même
époque, les autres, les rêveurs et les délicats, s'arrêtaient à
l'entrée de la route, auprès du poète qui «n'avait jamais menti», s'il
se gardait de tout dire. Baudelaire leur faisait honte de s'attarder à
de la poésie d'«échelles de soie», mais il perdait sa peine. Il
écrivait à Armand Fraisse, dans une lettre dont les termes sont trop
crus pour la pouvoir donner en entier: «Vous sentez la poésie en
véritable _dilettantiste_. C'est comme cela qu'il faut la sentir.

«Par le mot que je souligne, vous pouvez deviner que j'ai éprouvé
quelque surprise à voir votre admiration pour Musset.

«Excepté à l'âge de la première communion,... je n'ai jamais pu
souffrir _ce maître des gandins_, son impudence d'enfant gâté qui
invoque le ciel et l'enfer pour des aventures de table d'hôte, son
torrent bourbeux de fautes de grammaire et de prosodie....» Baudelaire
prêchait dans le désert, comme le prouve une note mise par
Sainte-Beuve au bas de sa lettre: «Rien ne juge mieux les générations
littéraires qui nous ont succédé que l'admiration enthousiaste et
comme frénétique dont tous ces jeunes ont été saisis, les gloutons
pour Balzac et les délicats pour Musset[29]».

[Note 29: La note de Sainte-Beuve est de 1869. Ce sont presque les
dernières lignes de son _Journal_. Sainte-Beuve est mort le 13 octobre
1869.]

Sa gloire avait rayonné hors de France. Un écrivain anglais distingué,
sir Francis Palgrave, lui a consacré un essai[30] que l'inattendu de
certaines idées, de certaines comparaisons, rend doublement
intéressant pour nous. Après avoir constaté que «Musset a réussi à
franchir les barrières de Paris», sir Francis passe ses ouvrages en
revue. Il en trouve guère qu'à blâmer dans la _Confession d'un Enfant
du siècle_, qui lui paraît violente et désordonnée, très fausse,
malgré ses prétentions au réalisme. En revanche, il place les
_Nouvelles_ à côté de _Werther_, du _Vicaire de Wakefield_, de la
_Rosamund Grey_ de Charles Lamb et de certaines pages de Jane Austen.

[Note 30: _Oxford Essays_, 1855.]

Les vers de Musset le font penser, non à Byron, ainsi qu'on aurait pu
le croire, mais à Shelley, à Tennyson et «peut-être» aux poètes de
l'âge d'Élisabeth. Ils sont «musicaux et point déclamatoires». D'après
lui, les Anglais préfèrent Musset à Lamartine parce qu'il est moins
absorbé dans son _moi_, et à Victor Hugo parce qu'il ne les fatigue
pas d'antithèses. Certaines de ses pièces possèdent «une grâce
particulière et indéfinissable, une beauté comme celle du monde
ancien, un quelque chose qui rappelle la perfection éolienne et
ionienne». Les _Contes d'Espagne et d'Italie_ sont bien extravagants,
mais bien vigoureux.

Le jugement sur l'homme est exquis de délicatesse. Il nous aurait
rappelé, si nous avions été tenté de l'oublier, qu'on doit parler
pieusement des grands poètes: «Quand des hommes pétris de cette argile
font quelque chute, dit sir Francis, il ne faut les juger que
respectueusement et avec tendresse. Nous qui sommes d'une pâte moins
fine et moins sensible, et qui ne pouvons peut-être pas entrer dans
les souffrances mystérieuses du génie, dans «ses luttes avec ses
anges», nous ne devons pas oublier qu'en un certain sens, mais très
réellement, ces hommes-là souffrent pour nous; qu'ils résument en eux
nos aspirations inconscientes, qu'ils mettent devant nos yeux le
spectacle de combats plus rudes que les nôtres, et que ce sont
vraiment les confesseurs de l'humanité. Nous convenons sans
difficulté... que beaucoup des premiers poèmes de Musset, ainsi que la
_Confession_, ne seraient pas à leur place dans un salon anglais; que
ce sont des ouvrages à réserver à ceux-là seuls qui ont assez de
courage, assez d'amour de la vérité et de pureté d'âme, pour que ces
tableaux des abîmes de la nature humaine profitent à la saine
direction de leur vie. Mais, tout cela accordé, nous ne pensons pas
qu'on puisse lire Alfred de Musset sans reconnaître dans son génie
quelque chose dont l'histoire de la poésie française n'avait pas
encore offert d'exemple.»

L'opinion allemande ne lui a pas été moins favorable. M. Paul Lindau a
consacré tout un volume à Musset[31]. Nous en résumons les
conclusions: «Musset, s'il n'est pas le plus grand poète de son temps,
en est certainement le tempérament le plus poétique. Personne ne
l'égale pour la profondeur de l'intuition poétique, et personne n'est
aussi sincère et aussi vrai. Il se peut que ses sentiments soient
morbides, mais il les a éprouvés, et l'expression qu'il leur donne est
toujours parfaitement loyale. Il hait la comédie du sentiment et les
phrases. Il vit dans une crainte perpétuelle de se tromper
lui-même.... Il aime mieux se mépriser que se mentir à lui-même....»

[Note 31: _Alfred de Musset_, Berlin, 1876.]

«Cette absolue probité, cette franchise: voilà ce qui nous captive en
lui et nous reprend toujours, ce qui nous le rend si cher. Grillparzer
a dit que la source de toute poésie était dans la vérité de la
sensation. Toute la poésie de Musset s'explique par cette vérité.
Quand il se trompe, c'est de bonne foi....»

M. Paul Lindau rappelle en terminant que Heine «appelait Musset le
premier poète lyrique de la France».

Rien n'a manqué à sa gloire, pas même le périlleux honneur de faire
école et d'être imité comme peut l'être un poète: par ses procédés, le
choix de ses sujets, son vocabulaire, ses manies, ses petits défauts
en tous genres. Innombrables furent les chansons, les madrigaux
fringants, les petits vers cavaliers et impertinents, les piécettes
licencieuses, plus proches de Crébillon fils que de Musset, les Ninon
et les Ninette de la rue Bréda, les marquises de contrebande et les
Andalouses des Batignolles, dont Alfred de Musset serait aujourd'hui
le grand-père responsable devant la postérité, s'il en avait survécu
quelque chose. Tout cela est oublié, et c'est un bonheur, car ce
n'était pas une famille enviable. Le Musset des bons jours, des grands
jours, celui des _Nuits_, pouvait apporter l'inspiration; il pouvait
allumer l'étincelle couvant dans les coeurs; il ne pouvait pas avoir
de disciples, car il n'avait pas de procédés, pas de manière, il était
le plus personnel des poètes. On ne prend pas à un homme son coeur et
ses nerfs, ni sa vision poétique, ni son souffle lyrique; en un mot,
on ne lui prend pas son génie, et il n'y avait presque rien à prendre
à Musset que son génie.

Les mêmes causes qui l'avaient fait monter si haut dans la faveur des
foules détournent maintenant de lui la nouvelle école, celle qui
grandit sur les ruines du naturalisme. Nos jeunes gens n'aiment plus
le naturel, ni dans la langue, ni dans la pensée, ni dans les
sentiments, ni même dans les choses. Le goût du singulier les a
ressaisis, et celui des déformations de la réalité. Qu'ils se nomment
eux-mêmes décadents ou symbolistes, c'est le romantisme qui renaît
dans leurs ouvrages, déguisé et débaptisé, reconnaissable toutefois
sous le masque et malgré les changements d'étiquettes. Il est devenu
bien plus mystique. Il a perdu cette superbe qui rappelait Corneille
et les héroïnes de la Fronde, pour prendre au moral un je ne sais quoi
d'affaissé et d'étriqué. Il est servi par un art compliqué et savant,
au prix duquel celui du Cénacle n'était que jeu d'enfant, et qui
semble un peu byzantin, comparé au libre et puissant développement de
la phrase romantique. Il a le sang moins riche, le tempérament plus
affiné, mais c'est lui, c'est bien lui. Quel intérêt pouvait offrir le
poète du _Souvenir_, avec ses chagrins si simples, à la portée de
tous, et son français classique, à nos curieux de sensations rares,
aux inventeurs de l'écriture décadente? Aussi l'ont-ils dédaigné.

La violence de ses sentiments lui a aussi beaucoup nui auprès des
nouvelles générations. Celles-ci contemplent avec étonnement les
emportements de passion et les déploiements de sensibilité des gens de
1830. Elles sont ou trop pratiques ou trop intellectuelles pour se
dévorer le coeur; les maux que Musset a tour à tour maudits et bénis
avec une égale véhémence ne leur inspirent que la pitié ironique qu'on
accorde aux malheurs ridicules. Quel attrait peut avoir une poésie
toute de sentiment et de passion, aux yeux d'une jeunesse pour qui le
sentiment est une faiblesse, l'amour une infirmité? Aucun assurément.
Et elle a délaissé Musset, qu'elle trouvait aussi démodé par le fond
que par la forme.

Il attendra. Son grand tort, c'est d'être encore trop près de nous.
Les idées et les formes littéraires de la veille choquent toujours,
parce qu'elles sont une gêne, et qu'on a hâte de s'en délivrer. Ce
n'est que lorsqu'elles ont définitivement cédé la place et qu'elles ne
font plus obstacle à personne, qu'on les juge impartialement. Ainsi
Lamartine, après une éclipse presque totale, émerge en ce moment même
des nuées qui l'avaient enveloppé. Ainsi Vigny a une seconde aurore,
plus brillante que la première. Il est trop tôt pour Musset. Avant d'y
revenir, il faut achever de le quitter, et Musset règne toujours sans
partage, tyranniquement, sur bien des têtes grisonnantes qui «ne
peuvent pas en écouter un autre». Encore quelques années, et les
générations qui lui ont été asservies auront achevé de disparaître.
Alors; pour lui, ce ne sera pas l'heure de l'oubli; ce sera l'heure de
la justice sereine. La postérité fera le tri de son oeuvre, et
lorsqu'elle tiendra dans le creux de sa main la poignée de feuillets
où l'âme de toute une époque frémit et pleure avec Musset, elle dira,
comprenant son empire et reprenant le mot de Taine: «C'était plus
qu'un poète, c'était un homme».


FIN



TABLE DES MATIÈRES


    Introduction                                                  V

    CHAPITRE I
    Les origines.--L'enfance                                      7

    CHAPITRE II
    Musset au Cénacle romantique                                 25


    CHAPITRE III
    _Contes d'Espagne et d'Italie._
    --Le _Spectacle dans un fauteuil_                            36

    CHAPITRE IV
    George Sand                                                  57

    CHAPITRE V
    _Les Nuits_                                                  91

    CHAPITRE VI
    OEuvres en prose.--Le théâtre                               117

    CHAPITRE VII
    Les dernières années                                        159





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