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Title: Les épaves de Charles Baudelaire
Author: Baudelaire, Charles, 1821-1867
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Les épaves de Charles Baudelaire" ***

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images generously made available by the Bibliothèque
nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)



                                  LES
                                 EPAVES

                                   DE
                           CHARLES BAUDELAIRE

            AVEC UNE EAU-FORTE FRONTISPICE DE FÉLICIEN ROPS



                               AMSTERDAM
                          A L'ENSEIGNE DU COQ

                               MDCCCLXVI



Tirage avec eau-forte frontispice de F. Rops, à

10 ex. chine;

250 ex. grand papier vergé de Hollande; les uns et les autres numérotés.



EXPLICATION DU FRONTISPICE


Sous le Pommier fatal, dont le tronc-squelette rappelle la déchéance de
la race humaine, s'épanouissent les Sept Péchés Capitaux, figurés par
des plantes aux formes et aux attitudes symboliques. Le Serpent, enroulé
au bassin du squelette, rampe vers ces _Fleurs du Mal_, parmi lesquelles
se vautre le Pégase macabre, qui ne doit se réveiller, avec ses
chevaucheurs, que dans la vallée de Josaphat.

Cependant une Chimère noire enlève au delà des airs le médaillon du
poëte, autour duquel des Anges et des Chérubins font retentir le _Gloria
in excelsis!_

L'autruche en camée, qui avale un fer à cheval, au premier plan de la
composition, est l'emblème de la Vertu, se faisant un devoir de se
nourrir des aliments les plus révoltants:

VIRTUS DURISSIMA COQUIT.

[Illustration]



AVERTISSEMENT DE L'ÉDITEUR


_Ce recueil est composé de morceaux poëtiques, pour la plupart condamnés
ou inédits, auxquels M. Charles Baudelaire n'a pas cru devoir faire
place dans l'édition définitive des _Fleurs du Mal_._

_Cela explique son titre._

_M. Charles Baudelaire a fait don, sans réserve, de ces poëmes, à un ami
qui juge à propos de les publier, parce qu'il se flatte de les goûter,
et qu'il est à un âge où l'on aime encore à faire partager ses
sentiments à des amis auxquels on prête ses vertus._

_L'auteur sera avisé de cette publication en même temps que les deux
cents soixante lecteurs probables qui figurent--à peu près,--pour son
éditeur bénévole, le public littéraire en France, depuis que les bêtes y
ont décidément usurpé la parole sur les hommes._



LES EPAVES



I

LE COUCHER DU SOLEIL ROMANTIQUE


    Que le Soleil est beau quand tout frais il se lève,
    Comme une explosion nous lançant son bonjour!
    --Bienheureux celui-là qui peut avec amour
    Saluer son coucher plus glorieux qu'un rêve!

    Je me souviens!... J'ai vu tout, fleur, source, sillon,
    Se pâmer sous son oeil comme un coeur qui palpite...
    --Courons vers l'horizon, il est tard, courons vite,
    Pour attraper au moins un oblique rayon!

    Mais je poursuis en vain le Dieu qui se retire;
    L'irrésistible Nuit établit son empire,
    Noire, humide, funeste et pleine de frissons;

    Une odeur de tombeau dans les ténèbres nage,
    Et mon pied peureux froisse, au bord du marécage,
    Des crapauds imprévus et de froids limaçons[1].

  [1] Le mot: _Genus irritabile votum_, date de bien des siècles avant
    les querelles des Classiques, des Romantiques, des Réalistes, des
    Euphuistes, etc... Il est évident que par _l'irrésistible Nuit_ M.
    Charles Baudelaire a voulu caractériser l'état actuel de la
    littérature, et que les _crapauds imprévus_ et les _froids limaçons_
    sont les écrivains qui ne sont pas de son école.

    Ce sonnet a été composé en 1862, pour servir d'épilogue à un livre
    de M. Charles Asselineau, qui n'a pas paru: _Mélanges tirés d'une
    petite bibliothèque romantique_; lequel devait avoir pour prologue
    un sonnet de M. Théodore de Banville: _Le lever du soleil
    romantique_.

    (_Note de l'éditeur._)



PIÈCES CONDAMNÉES TIRÉES DES _FLEURS DU MAL_


II

LESBOS[2]

  [2] Cette pièce et les cinq suivantes ont été condamnées en 1857, par
    le tribunal correctionnel, et ne peuvent pas être reproduites dans
    le recueil des _Fleurs du Mal_.

    (_Note de l'éditeur._)

    Mère des jeux latins et des voluptés grecques,
    Lesbos, où les baisers, languissants ou joyeux,
    Chauds comme les soleils, frais comme les pastèques,
    Font l'ornement des nuits et des jours glorieux;
    Mère des jeux latins et des voluptés grecques,

    Lesbos, où les baisers sont comme les cascades
    Qui se jettent sans peur dans les gouffres sans fonds,
    Et courent, sanglotant et gloussant par saccades,
    Orageux et secrets, fourmillants et profonds;
    Lesbos, où les baisers sont comme les cascades!

    Lesbos, où les Phrynés l'une l'autre s'attirent,
    Où jamais un soupir ne resta sans écho,
    A l'égal de Paphos les étoiles t'admirent,
    Et Vénus à bon droit peut jalouser Sapho!
    Lesbos, où les Phrynés l'une l'autre s'attirent,

    Lesbos, terre des nuits chaudes et langoureuses,
    Qui font qu'à leurs miroirs, stérile volupté!
    Les filles aux yeux creux, de leur corps amoureuses,
    Caressent les fruits mûrs de leur nubilité;
    Lesbos, terre des nuits chaudes et langoureuses,

    Laisse du vieux Platon se froncer l'oeil austère;
    Tu tires ton pardon de l'excès des baisers,
    Reine du doux empire, aimable et noble terre,
    Et des raffinements toujours inépuisés.
    Laisse du vieux Platon se froncer l'oeil austère.

    Tu tires ton pardon de l'éternel martyre,
    Infligé sans relâche aux coeurs ambitieux,
    Qu'attire loin de nous le radieux sourire
    Entrevu vaguement au bord des autres cieux!
    Tu tires ton pardon de l'éternel martyre!

    Qui des Dieux osera, Lesbos, être ton juge
    Et condamner ton front pâli dans les travaux,
    Si ses balances d'or n'ont pesé le déluge
    De larmes qu'à la mer ont versé tes ruisseaux?
    Qui des Dieux osera, Lesbos, être ton juge?

    Que nous veulent les lois du juste et de l'injuste?
    Vierges au coeur sublime, honneur de l'Archipel,
    Votre religion comme une autre est auguste,
    Et l'amour se rira de l'Enfer et du Ciel!
    Que nous veulent les lois du juste et de l'injuste?

    Car Lesbos entre tous m'a choisi sur la terre
    Pour chanter le secret de ses vierges en fleurs,
    Et je fus dès l'enfance admis au noir mystère
    Des rires effrénés mêlés aux sombres pleurs;
    Car Lesbos entre tous m'a choisi sur la terre.

    Et depuis lors je veille au sommet de Leucate,
    Comme une sentinelle à l'oeil perçant et sûr,
    Qui guette nuit et jour brick, tartane ou frégate,
    Dont les formes au loin frissonnent dans l'azur;
    Et depuis lors je veille au sommet de Leucate

    Pour savoir si la mer est indulgente et bonne,
    Et parmi les sanglots dont le roc retentit
    Un soir ramènera vers Lesbos, qui pardonne,
    Le cadavre adoré de Sapho, qui partit
    Pour savoir si la mer est indulgente et bonne!

    De la mâle Sapho, l'amante et le poëte,
    Plus belle que Vénus par ses mornes pâleurs!
    --L'oeil d'azur est vaincu par l'oeil noir que tachète
    Le cercle ténébreux tracé par les douleurs
    De la mâle Sapho, l'amante et le poëte!

    --Plus belle que Vénus se dressant sur le monde
    Et versant les trésors de sa sérénité
    Et le rayonnement de sa jeunesse blonde
    Sur le vieil Océan de sa fille enchanté;
    Plus belle que Vénus se dressant sur le monde!

    --De Sapho qui mourut le jour de son blasphème,
    Quand, insultant le rite et le culte inventé,
    Elle fit son beau corps la pâture suprême
    D'un brutal dont l'orgueil punit l'impiété
    De celle qui mourut le jour de son blasphème.

    Et c'est depuis ce temps que Lesbos se lamente,
    Et, malgré les honneurs que lui rend l'univers,
    S'enivre chaque nuit du cri de la tourmente
    Que poussent vers les cieux ses rivages déserts!
    Et c'est depuis ce temps que Lesbos se lamente!


III

FEMMES DAMNEES

DELPHINE ET HIPPOLYTE

    A la pâle clarté des lampes languissantes,
    Sur de profonds coussins tout imprégnés d'odeur,
    Hippolyte rêvait aux caresses puissantes
    Qui levaient le rideau de sa jeune candeur.

    Elle cherchait, d'un oeil troublé par la tempête,
    De sa naïveté le ciel déjà lointain,
    Ainsi qu'un voyageur qui retourne la tête
    Vers les horizons bleus dépassés le matin.

    De ses yeux amortis les paresseuses larmes,
    L'air brisé, la stupeur, la morne volupté,
    Ses bras vaincus, jetés comme de vaines armes,
    Tout servait, tout parait sa fragile beauté.

    Etendue à ses pieds, calme et pleine de joie,
    Delphine la couvait avec des yeux ardents,
    Comme un animal fort qui surveille une proie,
    Après l'avoir d'abord marquée avec les dents.

    Beauté forte à genoux devant la beauté frêle,
    Superbe, elle humait voluptueusement
    Le vin de son triomphe, et s'allongeait vers elle,
    Comme pour recueillir un doux remercîment.

    Elle cherchait dans l'oeil de sa pâle victime
    Le cantique muet que chante le plaisir,
    Et cette gratitude infinie et sublime
    Qui sort de la paupière ainsi qu'un long soupir.

    --«Hippolyte, cher coeur, que dis-tu de ces choses?
    Comprends-tu maintenant qu'il ne faut pas offrir
    L'holocauste sacré de tes premières roses
    Aux souffles violents qui pourraient les flétrir?

    Mes baisers sont légers comme ces éphémères
    Qui caressent le soir les grands lacs transparents,
    Et ceux de ton amant creuseront leurs ornières
    Comme des chariots ou des socs déchirants;

    Ils passeront sur toi comme un lourd attelage
    De chevaux et de boeufs aux sabots sans pitié...
    Hippolyte, ô ma soeur! tourne donc ton visage,
    Toi, mon âme et mon coeur, mon tout et ma moitié,

    Tourne vers moi tes yeux pleins d'azur et d'étoiles!
    Pour un de ces regards charmants, baume divin,
    Des plaisirs plus obscurs je lèverai les voiles,
    Et je t'endormirai dans un rêve sans fin!»

    Mais Hippolyte alors, levant sa jeune tête:
    --«Je ne suis point ingrate et ne me repens pas,
    Ma Delphine, je souffre et je suis inquiète,
    Comme après un nocturne et terrible repas.

    Je sens fondre sur moi de lourdes épouvantes
    Et de noirs bataillons de fantômes épars,
    Qui veulent me conduire en des routes mouvantes
    Qu'un horizon sanglant ferme de toutes parts.

    Avons-nous donc commis une action étrange?
    Explique, si tu peux, mon trouble et mon effroi:
    Je frissonne de peur quand tu me dis: «Mon ange!»
    Et cependant je sens ma bouche aller vers toi.

    Ne me regarde pas ainsi, toi, ma pensée!
    Toi que j'aime à jamais, ma soeur d'élection,
    Quand même tu serais un embûche dressée
    Et le commencement de ma perdition!»

    Delphine secouant sa crinière tragique,
    Et comme trépignant sur le trépied de fer,
    L'oeil fatal, répondit d'une voix despotique:
    --«Qui donc devant l'amour ose parler d'enfer?

    Maudit soit à jamais le rêveur inutile
    Qui voulut le premier, dans sa stupidité,
    S'éprenant d'un problème insoluble et stérile,
    Aux choses de l'amour mêler l'honnêteté!

    Celui qui veut unir dans un accord mystique
    L'ombre avec la chaleur, la nuit avec le jour,
    Ne chauffera jamais son corps paralytique
    A ce rouge soleil que l'on nomme l'amour!

    Va, si tu veux, chercher un fiancé stupide;
    Cours offrir un coeur vierge à ses cruels baisers;
    Et, pleine de remords et d'horreur, et livide,
    Tu me rapporteras tes seins stigmatisés...

    On ne peut ici-bas contenter qu'un seul maître!»
    Mais l'enfant, épanchant une immense douleur,
    Cria soudain: «--Je sens s'élargir dans mon être
    Un abîme béant; cet abîme est mon coeur!

    Brûlant comme un volcan, profond comme le vide!
    Rien ne rassasiera ce monstre gémissant
    Et ne rafraîchira la soif de l'Euménide
    Qui, la torche à la main, le brûle jusqu'au sang.

    Que nos rideaux fermés nous séparent du monde,
    Et que la lassitude amène le repos!
    Je veux m'anéantir dans ta gorge profonde,
    Et trouver sur ton sein la fraîcheur des tombeaux!»

    --Descendez, descendez, lamentables victimes,
    Descendez le chemin de l'enfer éternel!
    Plongez au plus profond du gouffre, où tous les crimes,
    Flagellés par un vent qui ne vient pas du ciel,

    Bouillonnent pêle-mêle avec un bruit d'orage.
    Ombres folles, courez au but de vos désirs;
    Jamais vous ne pourrez assouvir votre rage,
    Et votre châtiment naîtra de vos plaisirs.

    Jamais un rayon frais n'éclaira vos cavernes;
    Par les fentes des murs des miasmes fiévreux
    Filtrent en s'enflammant ainsi que des lanternes
    Et pénètrent vos corps de leurs parfums affreux.

    L'âpre stérilité de votre jouissance
    Altère votre soif et roidit votre peau,
    Et le vent furibond de la concupiscence
    Fait claquer votre chair ainsi qu'un vieux drapeau.

    Lion des peuples vivants, errantes, condamnées,
    A travers les déserts courez comme les loups;
    Faites votre destin, âmes désordonnées,
    Et fuyez l'infini que vous portez en vous!


IV

LE LETHE


    Viens sur mon coeur, âme cruelle et sourde,
    Tigre adoré, monstre aux airs indolents;
    Je veux longtemps plonger mes doigts tremblants
    Dans l'épaisseur de ta crinière lourde;

    Dans tes jupons remplis de ton parfum
    Ensevelir ma tête endolorie,
    Et respirer, comme une fleur flétrie,
    Le doux relent de mon amour défunt.

    Je veux dormir! dormir plutôt que vivre!
    Dans un sommeil aussi doux que la mort,
    J'étalerai mes baisers sans remord
    Sur ton beau corps poli comme le cuivre.

    Pour engloutir mes sanglots apaisés
    Rien ne me vaut l'abîme de ta couche;
    L'oubli puissant habite sur ta bouche,
    Et le Léthé coule dans tes baisers.

    A mon destin, désormais mon délice,
    J'obéirai comme un prédestiné;
    Martyr docile, innocent condamné,
    Dont la ferveur attise le supplice,

    Je sucerai, pour noyer ma rancoeur,
    Le népenthès et la bonne ciguë
    Aux bouts charmants de cette gorge aiguë
    Qui n'a jamais emprisonné de coeur.


V

A CELLE QUI EST TROP GAIE


    Ta tête, ton geste, ton air
    Sont beaux comme un beau paysage;
    Le rire joue en ton visage
    Comme un vent frais dans un ciel clair.

    Le passant chagrin que tu frôles
    Est ébloui par la santé
    Qui jaillit comme une clarté
    De tes bras et de tes épaules.

    Les retentissantes couleurs
    Dont tu parsèmes tes toilettes
    Jettent dans l'esprit des poëtes
    L'image d'un ballet de fleurs.

    Ces robes folles sont l'emblème
    De ton esprit bariolé;
    Folle dont je suis affolé,
    Je te hais autant que je t'aime!

    Quelquefois dans un beau jardin
    Où je traînais mon atonie,
    J'ai senti, comme une ironie
    Le soleil déchirer mon sein;

    Et le printemps et la verdure
    Ont tant humilié mon coeur,
    Que j'ai puni sur une fleur
    L'insolence de la Nature.

    Ainsi je voudrais, une nuit,
    Quand l'heure des voluptés sonne,
    Vers les trésors de ta personne,
    Comme un lâche, ramper sans bruit,

    Pour châtier ta chair joyeuse,
    Pour meurtrir ton sein pardonné,
    Et faire à ton flanc étonné
    Une blessure large et creuse,

    Et, vertigineuse douceur!
    A travers ces lèvres nouvelles,
    Plus éclatantes et plus belles,
    T'infuser mon venin, ma soeur![3]

  [3] Les juges ont cru découvrir un sens à la fois sanguinaire et
    obscène dans les deux dernières stances. La gravité du Recueil
    excluait de pareilles _Plaisanteries_. Mais _venin_ signifiant
    spleen ou mélancolie, était une idée trop simple pour des
    criminalistes.

    Que leur interprétation syphilitique leur reste sur la conscience.

    (_Note de l'éditeur._)


VI

LES BIJOUX

    La très-chère était nue, et, connaissant mon coeur,
    Elle n'avait gardé que ses bijoux sonores,
    Dont le riche attirail lui donnait l'air vainqueur
    Qu'ont dans leurs jours heureux les esclaves des Mores.

    Quand il jette en dansant son bruit vif et moqueur,
    Ce monde rayonnant de métal et de pierre
    Me ravit en extase, et j'aime à la fureur
    Les choses où le son se mêle à la lumière.

    Elle était donc couchée et se laissait aimer,
    Et du haut du divan elle souriait d'aise
    A mon amour profond et doux comme la mer,
    Qui vers elle montait comme vers sa falaise.

    Les yeux fixés sur moi, comme un tigre dompté,
    D'un air vague et rêveur elle essayait des poses,
    Et la candeur unie à la lubricité
    Donnait un charme neuf à ses métamorphoses;

    Et son bras et sa jambe, et sa cuisse et ses reins,
    Polis comme de l'huile, onduleux comme un cygne,
    Passaient devant mes yeux clairvoyants et sereins;
    Et son ventre et ses seins, ces grappes de ma vigne,

    S'avançaient, plus câlins que les Anges du mal,
    Pour troubler le repos où mon âme était mise,
    Et pour la déranger du rocher de cristal
    Où, calme et solitaire, elle s'était assise.

    Je croyais voir unis par un nouveau dessin
    Les hanches de l'Antiope au buste d'un imberbe,
    Tant sa taille faisait ressortir son bassin.
    Sur ce teint fauve et brun le fard était superbe!

    --Et la lampe s'étant résignée à mourir,
    Comme le foyer seul illuminait la chambre,
    Chaque fois qu'il poussait un flamboyant soupir,
    Il inondait de sang cette peau couleur d'ambre!


VII

LES METAMORPHOSES DU VAMPIRE

    La femme cependant, de sa bouche de fraise,
    En se tordant ainsi qu'un serpent sur la braise,
    Et pétrissant ses seins sur le fer de son busc,
    Laissait couler ces mots tout imprégnés de musc:

    --«Moi, j'ai la lèvre humide, et je sais la science
    De perdre au fond d'un lit l'antique conscience.
    Je sèche tous les pleurs sur mes seins triomphants,
    Et fais rire les vieux du rire des enfants.
    Je remplace, pour qui me voit nue et sans voiles,
    La lune, le soleil, le ciel et les étoiles!
    Je suis, mon cher savant, si docte aux voluptés,
    Lorsque j'étouffe un homme en mes bras redoutés,
    Ou lorsque j'abandonne aux morsures mon buste,
    Timide et libertine, et fragile et robuste,
    Que sur ces matelas qui se pâment d'émoi,
    Les anges impuissants se damneraient pour moi!»

    Quand elle eut de mes os sucé toute la moelle,
    Et que languissamment je me tournai vers elle
    Pour lui rendre un baiser d'amour, je ne vis plus
    Qu'une outre aux flancs gluants, toute pleine de pus!

    Je fermai les deux yeux, dans ma froide épouvante,
    Et quand je les rouvris à la clarté vivante,
    A mes côtés, au lieu du mannequin puissant
    Qui semblait avoir fait provision de sang,
    Tremblaient confusément des débris de squelette,
    Qui d'eux-mêmes rendaient le cri d'une girouette
    Ou d'une enseigne, au bout d'une tringle de fer,
    Que balance le vent pendant les nuits d'hiver.



GALANTERIES


VIII

LE JET D'EAU

    Tes beaux yeux sont las, pauvre amante!
    Reste longtemps, sans les rouvrir,
    Dans cette pose nonchalante
    Où t'a surprise le plaisir.

    Dans la cour le jet d'eau qui jase
    Et ne se tait ni nuit ni jour,
    Entretient doucement l'extase
    Où ce soir m'a plongé l'amour.

      La gerbe épanouie
        En mille fleurs,
      Où Phoebé réjouie
        Met ses couleurs,
      Tombe comme une pluie
        De larges pleurs.

    Ainsi ton âme qu'incendie
    L'éclair brûlant des voluptés
    S'élance, rapide et hardie,
    Vers les vastes cieux enchantés.
    Puis, elle s'épanche, mourante,
    En un flot de triste langueur,
    Qui par une invisible pente
    Descend jusqu'au fond de mon coeur.


      La gerbe épanouie
        En mille fleurs,
      Où Phoebé réjouie
        Met ses couleurs,
      Tombe comme une pluie
        De larges pleurs.

    O toi, que la nuit rend si belle,
    Qu'il m'est doux, penché vers tes seins,
    D'écouter la plainte éternelle
    Qui sanglote dans les bassins!
    Lune, eau sonore, nuit bénie,
    Arbres qui frissonnez autour,
    Votre pure mélancolie
    Est le miroir de mon amour.

      La gerbe épanouie
        En mille fleurs,
      Où Phoebé réjouie
        Met ses couleurs,
      Tombe comme une pluie
        De larges pleurs.


IX

LES YEUX DE BERTHE

    Vous pouvez mépriser les yeux les plus célèbres,
    Beaux yeux de mon enfant, par où filtre et s'enfuit
    Je ne sais quoi de bon, de doux comme la Nuit!
    Beaux yeux, versez sur moi vos charmantes ténèbres!

    Grands yeux de mon enfant, arcanes adorés,
    Vous ressemblez beaucoup à ces grottes magiques
    Où, derrière l'amas des ombres léthargiques,
    Scintillent vaguement des trésors ignorés!

    Mon enfant a des yeux obscurs, profonds et vastes,
    Comme toi, Nuit immense, éclairés comme toi!
    Leurs feux sont ces pensers d'Amour, mêlés de Foi,
    Qui pétillent au fond, voluptueux ou chastes.


X

HYMNE

    A la très-chère, à la très-belle
    Qui remplit mon coeur de clarté,
    A l'ange, à l'idole immortelle,
    Salut en l'immortalité!

    Elle se répand dans ma vie
    Comme un air imprégné de sel,
    Et dans mon âme inassouvie
    Verse le goût de l'éternel.

    Sachet toujours frais qui parfume
    L'atmosphère d'un cher réduit,
    Encensoir oublié qui fume
    En secret à travers la nuit,

    Comment, amour incorruptible,
    T'exprimer avec vérité?
    Grain de musc qui gis, invisible,
    Au fond de mon éternité!

    A la très-bonne, à la très-belle,
    Qui fait ma joie et ma santé,
    A l'ange, à l'idole immortelle,
    Salut en l'immortalité!


XI

LES PROMESSES D'UN VISAGE

    J'aime, ô pâle beauté, tes sourcils surbaissés,
        D'où semblent couler des ténèbres,
    Tes yeux, quoique très-noirs, m'inspirent des pensers
        Qui ne sont pas du tout funèbres.

    Tes yeux, qui sont d'accord avec tes noirs cheveux,
        Avec ta crinière élastique,
    Tes yeux, languissamment, me disent: «Si tu veux,
        Amant de la muse plastique,

    Suivre l'espoir qu'en toi nous avons excité,
        Et tous les goûts que tu professes,
    Tu pourras constater notre véracité
        Depuis le nombril jusqu'aux fesses;

    Tu trouveras au bout de deux beaux seins bien lourds,
        Deux larges médailles de bronze,
    Et sous un ventre uni, doux comme du velours,
        Bistré comme la peau d'un bonze,

    Une riche toison qui, vraiment, est la soeur
        De cette énorme chevelure,
    Souple et frisée, et qui t'égale en épaisseur,
        Nuit sans étoiles, Nuit obscure!»


XII

LE MONSTRE

OU

LE PARANYMPHE D'UNE NYMPHE MACABRE


I

    Tu n'es certes pas, ma très-chère,
    Ce que Veuillot nomme un tendron.
    Le jeu, l'amour, la bonne chère,
    Bouillonnent en toi, vieux chaudron!
    Tu n'es plus fraîche, ma très-chère,

    Ma vieille infante! Et cependant
    Tes caravanes insensées
    T'ont donné ce lustre abondant
    Des choses qui sont très-usées,
    Mais qui séduisent cependant.

    Je ne trouve pas monotone
    La verdeur de tes quarante ans;
    Je préfère tes fruits, Automne,
    Aux fleurs banales du Printemps!
    Non, tu n'es jamais monotone!

    Ta carcasse a des agréments
    Et des grâces particulières;
    Je trouve d'étranges piments
    Dans le creux de tes deux salières
    Ta carcasse a des agréments!

    Nargue des amants ridicules
    Du melon et du giraumont!
    Je préfère tes clavicules
    A celles du roi Salomon[4],
    Et je plains ces gens ridicules!

  [4] Voilà un calembour _salé_! Nous ne _cabalerons_ pas contre.

    (_Note de l'éditeur._)

    Tes cheveux, comme un casque bleu,
    Ombragent ton front de guerrière,
    Qui ne pense et rougit que peu,
    Et puis se sauvent par derrière
    Comme les crins d'un casque bleu.

    Tes yeux qui semblent de la boue,
    Où scintille quelque fanal,
    Ravivés au fard de ta joue,
    Lancent un éclair infernal!
    Tes yeux sont noirs comme la boue!

    Par sa luxure et son dédain
    Ta lèvre amère nous provoque;
    Cette lèvre, c'est un Eden
    Qui nous attire et qui nous choque.
    Quelle luxure! et quel dédain!

    Ta jambe musculeuse et sèche
    Sait gravir au haut des volcans,
    Et malgré la neige et la dèche
    Danser les plus fougueux cancans[5].
    Ta jambe est musculeuse et sèche;

  [5] Sans doute une allusion à quelque particularité des _caravanes_ de
    cette dame.

    M. Prévost-Paradol l'eût avertie qu'elle dansait le cancan sur un
    volcan.

    (_Note de l'éditeur._)

    Ta peau brûlante et sans douceur,
    Comme celle des vieux gendarmes,
    Ne connaît pas plus la sueur
    Que ton oeil ne connaît les larmes,
    (Et pourtant elle a sa douceur!)

II

    Sotte, tu t'en vas droit au Diable!
    Volontiers j'irais avec toi,
    Si cette vitesse effroyable
    Ne me causait pas quelque émoi.
    Va-t'en donc, toute seule, au Diable!

    Mon rein, mon poumon, mon jarret
    Ne me laissent plus rendre hommage
    A ce Seigneur, comme il faudrait.
    «Hélas! c'est vraiment bien dommage!»
    Disent mon rein et mon jarret.

    Oh! très-sincèrement je souffre
    De ne pas aller aux sabbats,
    Pour voir, quand il pète du soufre,
    Comment tu lui baises son cas![6]
    Oh! très-sincèrement je souffre!

  [6] A la _Messe noire_. Comme ces poëtes sont superstitieux!

    (_Note de l'éditeur._)

    Je suis diablement affligé
    De ne pas être ta torchère,
    Et de te demander congé,
    Flambeau d'enfer! Juge, ma chère,
    Combien je dois être affligé,

    Puisque depuis longtemps je t'aime,
    Etant très-logique! En effet,
    Voulant du Mal chercher la crème
    Et n'aimer qu'un monstre parfait,
    Vraiment oui! vieux monstre, je t'aime!


XIII

FRANCISCÆ MEÆ LAUDES

VERS COMPOSES POUR UNE MODISTE ERUDITE ET DEVOTE[7]

  [7] Le sous-titre de cette pièce, supprimé dans la seconde édition des
    _Fleurs du Mal_, se trouve dans la première avec la drôle de note
    suivante:

    «Ne semble-t-il pas au lecteur, comme à moi, que la langue de la
    dernière décadence latine,--suprême soupir d'une personne robuste,
    déjà transformée et préparée pour la vie spirituelle,--est
    singulièrement propre à exprimer la passion, telle que l'a comprise
    et sentie le monde poëtique moderne? La mysticité est l'autre pôle
    de cet aimant, dont Catulle et sa bande, poëtes brutaux et purement
    épidermiques, n'ont connu que le pôle sensualité. Dans cette
    merveilleuse langue, le solécisme et le barbarisme me paraissent
    rendre les négligences forcées d'une passion qui s'oublie et se
    moque des règles. Les mots, pris dans une acception nouvelle,
    révèlent la maladresse charmante du barbare du Nord, agenouillé
    devant la beauté romaine. Le calembour lui-même, quand il traverse
    ces pédantesques bégaiements, ne joue-t-il pas la grâce sauvage et
    baroque de l'enfance?»--C. B.

    Novis te cantabo chordis,
    O novelletum quod ludis
    In solitudine cordis.

    Esto sertis implicata,
    O femina delicata,
    Per quam solvuntur peccata!

    Sicut beneficum Lethe,
    Hauriam oscula de te,
    Quæ imbuta es magnete.

    Quum vitiorum tempestas
    Turbabat omnes semitas,
    Apparuisti, Deitas,

    Velut stella salutaris
    In naufragiis amaris.
    --Suspendam cor tuis aris!

    Piscina plena virtutis,
    Fons æternæ juventutis,
    Labris vocem redde mutis!

    Quod erat spurcum, cremasti;
    Quod rudius, exæquasti;
    Quod debile, confirmasti!

    In fame mea taberna,
    In nocte mea lucerna,
    Recte me semper guberna.

    Adde nunc vires viribus,
    Dulce balneum suavibus
    Unguentatum odoribus!

    Meos circa lumbos mica,
    O castitatis lorica,
    Aqua tincta seraphica;

    Patera gemmis corusca,
    Panis salsus, mollis esca,
    Divinum vinum, Francisca!



EPIGRAPHES


XIV

VERS POUR LE PORTRAIT DE M. HONORE DAUMIER[8]

  [8] Ces stances ont été faites pour un portrait de M. Daumier, gravé
    d'après le remarquable médaillon de M. Pascal, et reproduit dans le
    second volume de l'_Histoire de la caricature_, de M. Champfleury,
    où cet écrivain a rendu justice au caricaturiste avec la raison
    passionnée qui lui est habituelle.

    (_Note de l'éditeur._)

    Celui dont nous t'offrons l'image,
    Et dont l'art, subtil entre tous,
    Nous enseigne à rire de nous,
    Celui-là, lecteur, est un sage.

    C'est un satirique, un moqueur;
    Mais l'énergie avec laquelle
    Il peint le Mal et sa séquelle,
    Prouve la beauté de son coeur.

    Son rire n'est pas la grimace
    De Melmoth ou de Méphisto
    Sous la torche de l'Alecto
    Qui les brûle, mais qui nous glace.

    Leur rire, hélas! de la gaîté
    N'est que la douloureuse charge;
    Le sien rayonne, franc et large,
    Comme un signe de sa bonté!


XV

LOLA DE VALENCE[9]

  [9] Ces vers ont été composés pour servir d'inscription à un
    merveilleux portrait de mademoiselle Lola, ballerine espagnole, par
    M. Edouard Manet, qui, comme tous les tableaux du même peintre, a
    fait esclandre.--La muse de M. Charles Baudelaire est si
    généralement suspecte, qu'il s'est trouvé des critiques d'estaminet
    pour dénicher un sens obscène dans le _bijou rose et noir_. Nous
    croyons, nous, que le poëte a voulu simplement dire qu'une beauté,
    d'un caractère à la fois ténébreux et folâtre, faisait rêver à
    l'association du _rose_ et du _noir_.

    (_Note de l'éditeur._)

    Entre tant de beautés que partout on peut voir,
    Je comprends bien, amis, que le désir balance;
    Mais on voit scintiller en Lola de Valence
    Le charme inattendu d'un bijou rose et noir.


XVI

SUR _LE TASSE EN PRISON_ D'EUGENE DELACROIX

    Le poëte au cachot, débraillé, maladif,
    Roulant un manuscrit sous son pied convulsif,
    Mesure d'un regard que la terreur enflamme
    L'escalier de vertige où s'abîme son âme.
    Les rires enivrants dont s'emplit la prison
    Vers l'étrange et l'absurde invitent sa raison;
    Le Doute l'environne, et la Peur ridicule,
    Hideuse et multiforme, autour de lui circule.

    Ce génie enfermé dans un taudis malsain,
    Ces grimaces, ces cris, ces spectres dont l'essaim
    Tourbillonne, ameuté derrière son oreille,

    Ce rêveur que l'horreur de son logis réveille,
    Voilà bien ton emblême, Ame aux songes obscurs,
    Que le Réel étouffe entre ses quatre murs!

  1842.



PIECES DIVERSES


XVII

LA VOIX

    Mon berceau s'adossait à la bibliothèque,
    Babel sombre, où roman, science, fabliau,
    Tout, la cendre latine et la poussière grecque,
    Se mêlaient. J'étais haut comme un in-folio.
    Deux voix me parlaient. L'une, insidieuse et ferme,
    Disait: «La Terre est un gâteau plein de douceur;
    Je puis (et ton plaisir serait alors sans terme!)
    Te faire un appétit d'une égale grosseur.»
    Et l'autre: «Viens! oh! viens voyager dans les rêves,
    Au delà du possible, au delà du connu!»
    Et celle-là chantait comme le vent des grèves,
    Fantôme vagissant, on ne sait d'où venu,
    Qui caresse l'oreille et cependant l'effraie.
    Je te répondis: «Oui! douce voix!» C'est d'alors
    Que date ce qu'on peut, hélas! nommer ma plaie
    Et ma fatalité. Derrière les décors
    De l'existence immense, au plus noir de l'abîme,
    Je vois distinctement des mondes singuliers,
    Et, de ma clairvoyance extatique victime,
    Je traîne des serpents qui mordent mes souliers.
    Et c'est depuis ce temps que, pareil aux prophètes,
    J'aime si tendrement le désert et la mer;
    Que je ris dans les deuils et pleure dans les fêtes,
    Et trouve un goût suave au vin le plus amer;
    Que je prends très-souvent les faits pour des mensonges,
    Et que, les yeux au ciel, je tombe dans des trous.
    Mais la Voix me console et dit: «Garde tes songes:
    Les sages n'en ont pas d'aussi beaux que les fous!»


XVIII

L'IMPREVU[10]

  [10] Ici l'auteur des _Fleurs du Mal_ se tourne vers la Vie Eternelle.

    Ça devait finir comme ça.

    Observons que, comme tous les nouveaux convertis, il se montre
    très-rigoureux et très-fanatique.

    (_Note de l'éditeur._)

    Harpagon, qui veillait son père agonisant,
    Se dit, rêveur, devant ces lèvres déjà blanches:
    «Nous avons au grenier un nombre suffisant,
        Ce me semble, de vieilles planches?»

    Célimène roucoule et dit: «Mon coeur est bon,
    Et naturellement, Dieu m'a faite très-belle.»
    --Son coeur! coeur racorni, fumé comme un jambon,
        Recuit à la flamme éternelle!

    Un gazetier fumeux, qui se croit un flambeau,
    Dit au pauvre, qu'il a noyé dans les ténèbres:
    «Où donc l'aperçois-tu, ce créateur du Beau,
        Ce Redresseur que tu célèbres?»

    Mieux que tous, je connais certain voluptueux
    Qui bâille nuit et jour, et se lamente et pleure,
    Répétant, l'impuissant et le fat: «Oui, je veux
        Etre vertueux, dans une heure!»

    L'Horloge, à son tour, dit à voix basse: «Il est mûr,
    Le damné! J'avertis en vain la chair infecte.
    L'homme est aveugle, sourd, fragile comme un mur
        Qu'habite et que ronge un insecte!»

    Et puis, Quelqu'un paraît, que tous avaient nié,
    Et qui leur dit, railleur et fier: «Dans mon ciboire,
    Vous avez, que je crois, assez communié,
        A la joyeuse Messe noire?

    Chacun de vous m'a fait un temple dans son coeur;
    Vous avez, en secret, baisé ma fesse immonde![11]
    Reconnaissez Satan à son rire vainqueur,
        Enorme et laid comme le monde!

  [11] Voir à propos de la _messe_ et de la _fesse_, la _Sorcière_, de
    Michelet, la _Monographie du Diable_, de Charles Louandre, le
    _Rituel de la haute Magie_, d'Eliphas Lévi, et, en général, tous les
    auteurs traitant de la sorcellerie, de la démonologie et du rit
    diabolique.

    (_Note de l'éditeur._)

    Avez-vous donc pu croire, hypocrites surpris,
    Qu'on se moque du maître, et qu'avec lui l'on triche,
    Et qu'il soit naturel de recevoir deux prix,
        D'aller au Ciel et d'être riche?

    Il faut que le gibier paye le vieux chasseur
    Qui se morfond longtemps à l'affût de la proie.
    Je vais vous emporter à travers l'épaisseur,
        Compagnons de ma triste joie

    A travers l'épaisseur de la terre et du roc,
    A travers les amas confus de votre cendre,
    Dans un palais aussi grand que moi, d'un seul bloc
        Et qui n'est pas de pierre tendre;

    Car il est fait avec l'universel Péché,
    Et contient mon orgueil, ma douleur et ma gloire!»
    --Cependant, tout en haut de l'univers juché,
        Un Ange sonne la victoire

    De ceux dont le coeur dit: «Que béni soit ton fouet,
    Seigneur! que la douleur, ô Père, soit bénie!
    Mon âme dans tes mains n'est pas un vain jouet,
        Et ta prudence est infinie.»

    Le son de la trompette est si délicieux,
    Dans ces soirs solennels de célestes vendanges,
    Qu'il s'infiltre comme une extase dans tous ceux
        Dont elle chante les louanges.


XIX

LA RANÇON

    L'homme a, pour payer sa rançon,
    Deux champs au tuf profond et riche,
    Qu'il faut qu'il remue et défriche
    Avec le fer de la raison;

    Pour obtenir la moindre rose,
    Pour extorquer quelques épis,
    Des pleurs salés de son front gris
    Sans cesse il faut qu'il les arrose.

    L'un est l'Art, et l'autre l'Amour.
    --Pour rendre le juge propice,
    Lorsque de la stricte justice
    Paraîtra le terrible jour,

    Il faudra lui montrer des granges
    Pleines de moissons, et des fleurs
    Dont les formes et les couleurs
    Gagnent le suffrage des Anges.


XX

A UNE MALABARAISE

    Tes pieds sont aussi fins que tes mains, et ta hanche
    Est large à faire envie à la plus belle blanche;
    A l'artiste pensif ton corps est doux et cher;
    Tes grands yeux de velours sont plus noirs que ta chair.
    Aux pays chauds et bleus où ton Dieu t'a fait naître,
    Ta tâche est d'allumer la pipe de ton maître,
    De pourvoir les flacons d'eaux fraîches et d'odeurs,
    De chasser loin du lit les moustiques rôdeurs,
    Et, dès que le matin fait chanter les platanes,
    D'acheter au bazar ananas et bananes.
    Tout le jour, où tu veux, tu mènes tes pieds nus,
    Et fredonnes tout bas de vieux airs inconnus;
    Et quand descend le soir au manteau d'écarlate,
    Tu poses doucement ton corps sur une natte,
    Où tes rêves flottants sont pleins de colibris,
    Et toujours, comme toi, gracieux et fleuris.
    Pourquoi, l'heureuse enfant, veux-tu voir notre France,
    Ce pays trop peuplé que fauche la souffrance,
    Et, confiant ta vie aux bras forts des marins,
    Faire de grands adieux à tes chers tamarins?
    Toi, vêtue à moitié de mousselines frêles,
    Frissonnante là-bas sous la neige et les grêles,
    Comme tu pleurerais tes loisirs doux et francs,
    Si, le corset brutal emprisonnant tes flancs,
    Il te fallait glaner ton souper dans nos fanges
    Et vendre le parfum de tes charmes étranges,
    L'oeil pensif, et suivant, dans nos sales brouillards,
    Des cocotiers absents les fantômes épars!

  1840.



BOUFFONNERIES


XXI

SUR LES DEBUTS D'AMINA BOSCHETTI AU THEATRE DE LA MONNAIE, A BRUXELLES

    Amina bondit,--fuit,--puis voltige et sourit;
    Le Welche dit: «Tout ça, pour moi, c'est du prâcrit;
    Je ne connais, en fait de nymphes bocagères,
    Que celle de _Montagne-aux-Herbes-Potagères_.»

    Du bout de son pied fin et de son oeil qui rit,
    Amina verse à flots le délire et l'esprit;
    Le Welche dit: «Fuyez, délices mensongères!
    Mon épouse n'a pas ces allures légères.»

    Vous ignorez, sylphide au jarret triomphant,
    Qui voulez enseigner la valse à l'éléphant,
    Au hibou la gaîté, le rire à la cigogne,

    Que sur la grâce en feu le Welche dit: «Haro!»
    Et que le doux Bacchus lui versant du bourgogne,
    Le monstre répondrait: «J'aime mieux le faro!»

  1864.


XXII

A M. EUGENE FROMENTIN A PROPOS D'UN IMPORTUN QUI SE DISAIT SON AMI

    Il me dit qu'il était très-riche,
    Mais qu'il craignait le choléra;
    --Que de son or il était chiche,
    Mais qu'il goûtait fort l'Opéra;

    --Qu'il raffolait de la nature,
    Ayant connu monsieur Corot;
    --Qu'il n'avait pas encor voiture,
    Mais que cela viendrait bientôt;

    --Qu'il aimait le marbre et la brique,
    Les bois noirs et les bois dorés;
    --Qu'il possédait dans sa fabrique
    Trois contre-maîtres décorés;

    --Qu'il avait, sans compter le reste,
    Vingt mille actions sur le _Nord_;
    --Qu'il avait trouvé, pour un zeste,
    Des encadrements d'Oppenord;

    --Qu'il donnerait (fût-ce à Luzarches!)
    Dans le bric-à-brac jusqu'au cou,
    Et qu'au Marché des Patriarches
    Il avait fait plus d'un bon coup;

    --Qu'il n'aimait pas beaucoup sa femme,
    Ni sa mère;--mais qu'il croyait
    A l'immortalité de l'âme,
    Et qu'il avait lu Niboyet![12]

  [12] Nous ne savons pas ce que vient faire ici M. Niboyet; mais M.
    Baudelaire n'étant pas un esclave de la rime, nous devons supposer
    que l'_importun_ s'est vanté d'avoir lu les oeuvres de M. Niboyet,
    comme ayant tous les courages.

    (_Note de l'éditeur._)

    --Qu'il penchait pour l'amour physique,
    Et qu'à Rome, séjour d'ennui,
    Une femme, d'ailleurs phtisique,
    Etait morte d'amour pour lui.

    Pendant trois heures et demie,
    Ce bavard, venu de Tournai,
    M'a dégoisé toute sa vie;
    J'en ai le cerveau consterné.

    S'il fallait décrire ma peine,
    Ce serait à n'en plus finir;
    Je me disais, domptant ma haine:
    «Au moins, si je pouvais dormir!»

    Comme un qui n'est pas à son aise,
    Et qui n'ose pas s'en aller,
    Je frottais de mon cul ma chaise,
    Rêvant de le faire empaler.

    Ce monstre se nomme Bastogne;
    Il fuyait devant le fléau.
    Moi, je fuirai jusqu'en Gascogne,
    Ou j'irai me jeter à l'eau,

    Si dans ce Paris, qu'il redoute,
    Quand chacun sera retourné,
    Je trouve encore sur ma route
    Ce fléau, natif de Tournai.

  Bruxelles, 1865.


XXIII

UN CABARET FOLATRE SUR LA ROUTE DE BRUXELLES A UCCLE

    Vous qui raffolez des squelettes
    Et des emblêmes détestés,
    Pour épicer les voluptés,
    (Fût-ce de simples omelettes!)

    Vieux Pharaon, ô Monselet![13]
    Devant cette enseigne imprévue,
    J'ai rêvé de vous: _A la vue
    Du Cimetière, Estaminet!_

  [13] La malice est cousue de fil blanc; tout le monde sait que M.
    Monselet fait profession d'aimer à la rage le rose et le gai.--Un
    jour M. Monselet reprochait à M. Baudelaire d'avoir écrit ce vers
    abominable, à propos d'un pendu dont les oiseaux ont crevé le
    ventre:

        Ses intestins pesants lui coulaient sur les cuisses.

    «Mais, dit le poëte impatienté, je ne pouvais pas faire autrement.
    Le sujet voulait cela. Qu'auriez-vous préféré à cette image?--Une
    rose!» répondit M. Monselet.

    Cependant il ne faudrait pas croire que l'indispensable mélancolie
    ne perce pas de temps en temps sous ce vernis anacréontique. Nous
    avons vu récemment une petite composition de lui, où, se reprochant
    d'avoir rebuté une pauvresse, le poëte se met à sa recherche, et ne
    se couche que tout triste de ne l'avoir pu retrouver. Cette pièce
    est d'un homme vraiment sensible, même à jeun.

    Regrettons que M. Monselet ne cède pas plus souvent à son
    tempérament lyrique, qu'une gaîté, tant soit peu artificielle, a
    trop souvent contrarié.

    (_Note de l'éditeur._)



TABLE

Avertissement de l'éditeur

LES EPAVES

  I--Le Coucher du soleil romantique.

PIECES CONDAMNEES, TIREES DES _FLEURS DU MAL_.

  II--Lesbos.
  III--Femmes damnées.--Delphine et Hippolyte.
  IV--Le Léthé.
  V--A celle qui est trop gaie.
  VI--Les Bijoux.
  VII--Les métamorphoses du Vampire.

GALANTERIES.

  VIII--Le Jet d'eau.
  IX--Les Yeux de Berthe.
  X--Hymne.
  XI--Promesses d'un visage.
  XII--Le Monstre.
  XIII--Franciscæ meæ laudes.

EPIGRAPHES.

  XIV--Vers pour le portrait de M. Honoré Daumier.
  XV--Lola de Valence.
  XVI--Sur _le Tasse en prison_, d'Eugène Delacroix.

PIECES DIVERSES.

  XVII--La Voix.
  XVIII--L'imprévu.
  XIX--La Rançon.
  XX--A une Malabaraise.

BOUFFONNERIES.

  XXI--Sur les débuts de mademoiselle Amina Boscheti.
  XXII--A propos d'un importun.
  XXIII--Un Cabaret folâtre.

FIN DE LA TABLE.





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