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Title: L'autre Tartuffe, ou La mère coupable
Author: Beaumarchais, Pierre Augustin Caron de, 1732-1799
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'autre Tartuffe, ou La mère coupable" ***

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produced from images available at the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)



L'AUTRE TARTUFFE,

OU

LA MÈRE COUPABLE.



AVIS DE L'IMPRIMEUR.


Le Citoyen RONDONNEAU, propriétaire de cette édition, la seule avouée
par l'Auteur, prévient ses Concitoyens qu'il en a déposé deux
exemplaires à la Bibliothèque nationale, pour lui assurer l'exercice des
droits que donne la loi du 19 juillet 1793, de poursuivre _tout
contrefacteur, et tout distributeur d'édition contrefaite_.

Il prévient en outre ses Concitoyens qu'il vient d'ouvrir la vente de ce
qui reste des Œuvres de Voltaire, édition de Kell, _in-8.º_ et
_in-12_: la première en 70 volumes, la seconde en 92 volumes, ainsi que
des diverses parties qui forment le complément des exemplaires
imparfaits.

On trouvera de plus au Dépôt des Lois, place du Carrousel, 1.º des
exemplaires de la correspondance de Voltaire, imprimée séparément de ses
œuvres, en 19 volumes _in-8.º_ et en 23 volumes _in-12_; ces éditions
particulières ont été faites pour ceux qui ont des éditions des
œuvres de Voltaire antérieures à l'édition complette de Kell.

2.º De la Henriade, 1 vol. _in-4.º_

3.º De la Pucelle, 1 vol. _in-4.º_ ou 2 vol. _in-12._

4.º Du Mariage de Figaro ou la Folle Journée, 1 vol. _in-8.º_

La vente se fera au comptant. On trouvera au Dépôt le tableau des prix
des différentes éditions, et les conditions du paiement, tant pour les
Libraires que pour les Particuliers.

On trouvera au même Dépôt la collection de toutes les estampes ou les
portions séparées de toutes les parties incomplettes qui restent à
livrer.



L'AUTRE TARTUFFE,

ou

LA MÈRE COUPABLE.

DRAME EN CINQ ACTES, EN PROSE;

PAR P. A. CARON-BEAUMARCHAIS.

_Remis au Théâtre de la rue Feydeau, avec des changemens,
et joué le 16 Floréal an V, (5 Mai 1797)
par les anciens Acteurs du Théâtre Français._

  On gagne assés dans les familles,
  quand on en expulse un méchant.
  _dernière phrase de la Pièce._

ÉDITION ORIGINALE.

A PARIS,

CHEZ RONDONNEAU et Compagnie, au Dépôt des Lois, place du Carrousel.

1797.



UN MOT SUR LA MÈRE COUPABLE.


Pendant ma longue proscription, quelques amis zélés avaient imprimé
cette Pièce, uniquement pour prévenir l'abus d'une contrefaçon infidèle,
furtive, et prise à la volée pendant les représentations[1]. Mais ces
amis eux-mêmes, pour éviter d'être froissés par les agens de la terreur,
s'ils eussent laissé leurs vrais titres aux personnages espagnols, (car
alors tout était péril) se crurent obligés de les défigurer, d'altérer
même leur langage, et de mutiler plusieurs scènes.

[1] Elle fut représentée, pour la première fois, au Théâtre du
Marais, le 26 Juin 1792.

Honorablement rappelé dans ma patrie, après quatre années d'infortunes,
et la Pièce étant désirée par les anciens Acteurs du Théâtre français,
dont on connaît les grands talens; je la restitue en entier dans son
premier état. Cette édition est celle que j'avoue.

Parmi les vues de ces artistes, j'entre dans celle de présenter, en
trois séances consécutives, tout le roman de la famille _Almaviva_,
dont les deux premières époques ne semblent pas, dans leur gaîté légère,
offrir de rapport bien sensible avec la profonde et touchante moralité
de la dernière; mais qui, dans le plan de l'auteur, ont une connexion
intime, propre à verser le plus vif intérêt sur les représentations de
_la Mère coupable_.

J'ai donc pensé avec les Comédiens, que nous pouvions dire au Public:
Après avoir bien ri, le premier jour, _au Barbier de Séville_, de la
turbulente jeunesse _du Comte Almaviva_, laquelle est à-peu-près celle
de tous les hommes:

Après avoir, le second jour, gaîment considéré, _dans la Folle journée_,
les fautes de son âge viril, et qui sont trop souvent les nôtres:

Par le tableau de sa vieillesse, et voyant _la Mère coupable_, venez
vous convaincre avec nous, que tout homme qui n'est pas né un
épouvantable méchant, finit toujours par être bon, quand l'âge des
passions s'éloigne, et sur-tout quand il a goûté le bonheur si doux
d'être père! c'est le but moral de la Pièce. Elle en renferme plusieurs
autres que ses détails feront sortir.

Et moi, l'Auteur, j'ajoute ici: Venez juger _la Mère coupable_, avec le
bon esprit qui l'a fait composer pour vous. Si vous trouvez quelque
plaisir à mêler vos larmes aux douleurs, au pieux repentir de cette
femme infortunée: si ses pleurs commandent les vôtres, laissez-les
couler doucement. Les larmes qu'on verse au théâtre, sur des maux
simulés qui ne font pas le mal de la réalité cruelle, sont douces. On
est meilleur quand on se sent pleurer. On se trouve si bon après la
compassion!

Auprès de ce tableau touchant, si j'ai mis sous vos yeux le machinateur,
l'homme affreux qui tourmente aujourd'hui cette malheureuse famille; Ah!
je vous jure que je l'ai vu agir; je n'aurais pas pu l'inventer. Le
_Tartuffe de Molière_ était celui de _la religion_: aussi de toute la
famille d'_Orgon_, ne trompa-t-il que le chef imbécile! Celui-ci, bien
plus dangereux, _Tartuffe de la probité_, a l'art profond de s'attirer
la respectueuse confiance de la famille entière qu'il dépouille. C'est
celui-là qu'il fallait démasquer. C'est pour vous garantir des piéges de
ces monstres (et il en existe par-tout) que j'ai traduit sévèrement
celui-ci sur la scène française. Pardonnez-le moi, en faveur de sa
punition, qui fait la clôture de la Pièce. Ce cinquième acte m'a couté;
mais je me serais cru plus méchant que _Bégearss_, si je l'avais laissé
jouir du moindre fruit de ses atrocités; si je ne vous eusse calmés
après des alarmes si vives.

Peut être ai-je attendu trop tard pour achever cet ouvrage terrible qui
me consumait la poitrine, et devait être écrit dans la force de l'âge.
Il m'a tourmenté bien long-temps! Mes deux comédies espagnoles ne furent
faites que pour le préparer. Depuis, en vieillissant, j'hésitais de m'en
occuper: je craignais de manquer de force; et peut-être n'en ai-je plus
à l'époque où je l'ai tenté! mais enfin, je l'ai composé dans une
intention droite et pure: avec la tête froide d'un homme, et le cœur
brûlant d'une femme, comme on l'a pensé de _Rousseau_. J'ai remarqué que
cet ensemble, cet _hermaphrodisme_ moral, est moins rare qu'on ne le
croit.

Au reste, sans tenir à nul parti, à nulle secte, _la Mère coupable_ est
un tableau des peines intérieures qui divisent bien des familles;
auxquelles malheureusement le divorce, très-bon d'ailleurs, ne remédie
point. Quoi qu'on fasse, ces plaies secrètes, il les déchire au lieu de
les cicatriser. Le sentiment de la paternité, la bonté du cœur,
l'indulgence en sont les uniques remèdes. Voilà ce que j'ai voulu
peindre et graver dans tous les esprits.

Les hommes de lettres qui se sont voués au théâtre, en examinant cette
Pièce, pourront y démêler une intrigue de comédie, fondue dans le
pathétique d'un drame. Ce dernier genre, trop dédaigné de quelques
juges prévenus, ne leur paraissait pas de force à comporter ces deux
élémens réunis. _L'intrigue_, disaient-ils, est le propre des sujets
gais, c'est le nerf de la comédie: on adapte _le pathétique_ à la marche
simple du drame, pour en soutenir la faiblesse. Mais ces principes
hasardés s'évanouissent à l'application, comme on peut s'en convaincre
en s'exerçant dans les deux genres. L'exécution plus ou moins bonne
assigne à chacun son mérite; et le mêlange heureux de ces deux moyens
dramatiques employés avec art, peut produire un très-grand effet; voici
comment je l'ai tenté.

Sur les antécédens connus (et c'est un fort grand avantage) j'ai fait en
sorte qu'un drame intéressant existât aujourd'hui entre _le Comte
Almaviva_, la Comtesse et les deux enfans. Si j'avais reporté la Pièce à
l'âge inconsistant où les fautes se sont commises, voici ce qui fût
arrivé.

D'abord le drame eût dû s'appeler, non _la Mère coupable_, mais
_l'Epouse infidèle_, ou _les Epoux coupables_: ce n'était déjà plus le
même genre d'intérêt; il eût fallu y faire entrer des intrigues d'amour,
des jalousies, du désordre, que sais-je? de tous autres évènemens: et la
moralité que je voulais faire sortir d'un manquement si grave aux
devoirs de l'épouse honnête; cette moralité, perdue, enveloppée dans les
fougues de l'âge, n'aurait pas été apperçue. Mais, c'est vingt ans après
que les fautes sont consommées; quand les passions sont usées; que leurs
objets n'existent plus; à l'instant où les conséquences d'un désordre
presque oublié viennent peser sur l'établissement, sur le sort d'enfans
malheureux qui les ont toutes ignorées, et n'en sont pas moins les
victimes. C'est de ces circonstances graves que la moralité tire toute
sa force, et devient le préservatif des jeunes personnes bien nées qui,
lisant peu dans l'avenir, sont beaucoup plus près du danger de se voir
égarées, que de celui d'être vicieuses. Voilà sur quoi porte mon drame.

Puis, opposant au scélérat, notre pénétrant _Figaro_, vieux serviteur
très-attaché; le seul Être que le fripon n'a pu tromper dans la maison:
l'intrigue qui se noue entr'eux, s'établit sous cet autre aspect.

Le scélérat inquiet, se dit: En vain j'ai le secret de tout le monde
ici; envain je me vois près de le tourner à mon profit; si je ne
parviens pas à faire chasser ce valet, il pourra m'arriver malheur!

D'autre côté, j'entends _le Figaro_: Si je ne réussis à dépister ce
monstre, à lui faire tomber le masque; la fortune, l'honneur, le bonheur
de cette maison; tout est perdu. _La Susanne_, jetée entre ces deux
lutteurs, n'est ici qu'un souple instrument dont chacun entend se servir
pour hâter la chûte de l'autre.

Ainsi, _la Comédie d'intrigue_, soutenant la curiosité, marche tout au
travers _du Drame_, dont elle renforce l'action, sans en diviser
l'intérêt qui se porte entier sur _la Mère_. Les deux enfans, aux yeux
du spectateur, ne courent aucun danger réel. On voit bien qu'ils
s'épouseront, si le scélérat est chassé; car, ce qu'il y a de mieux
établi dans l'ouvrage, c'est qu'ils ne sont parens à nul degré; qu'ils
sont étrangers l'un à l'autre: ce que savent fort bien, dans le secret
du cœur, le Comte, la Comtesse, le scélérat, _Susanne_ et _Figaro_,
tous instruits des événemens; sans compter le Public qui assiste à la
Pièce, à qui nous n'avons rien caché. Tout l'art de l'hypocrite, en
déchirant le cœur du Père et de la Mère, consiste à effrayer les
jeunes gens, à les arracher l'un à l'autre, en leur fesant croire à
chacun qu'ils sont enfans du même père! c'est-là le fond de son
intrigue. Ainsi marche le double plan que l'on peut appeler _complexe_.

Une telle action dramatique peut s'appliquer à tous les temps, à tous
les lieux où les grands traits de la nature, et tous ceux qui
caractérisent le cœur de l'homme et ses secrèts, ne seront pas trop
méconnus.

_Diderot_ comparant les ouvrages de _Richardson_ avec tous ces romans
que nous nommons l'_Histoire_, s'écrie, dans son enthousiasme pour cet
auteur juste et profond: _Peintre du cœur humain! c'est toi seul qui
ne ments jamais!_ Quel mot sublime! Et moi aussi j'essaye encor d'être
peintre du cœur humain: mais ma palette est desséchée par l'âge et
les contradictions. _La Mère coupable_ a dû s'en ressentir!

Que si ma faible exécution nuit à l'intérêt de mon plan; le principe que
j'ai posé n'en a pas moins toute sa justesse! Un tel essai peut inspirer
le dessein d'en offrir de plus fortement concertés. Qu'un homme de feu
l'entreprenne, y mêlant, d'un crayon hardi, l'_intrigue_ avec _le
pathétique_! Qu'il broye et fonde savament les vives couleurs de chacun!
Qu'il nous peigne à grands traits l'homme vivant en société, son état,
ses passions, ses vices, ses vertus, ses fautes et ses malheurs, avec la
vérité frappante que l'exagération même, qui fait briller les autres
genres, ne permet pas toujours de rendre aussi fidèlement! Touchés,
intéressés, instruits, nous ne dirons plus que le _Drame_ est un genre
décoloré, né de l'impuissance de produire ou Tragédie, ou Comédie.
L'art aura pris un noble essor; il aura fait encore un pas.

O mes Concitoyens, vous à qui j'offre cet essai! s'il vous parait faible
ou manqué; critiqués-le, mais sans m'injurier. Lorsque je fis mes autres
Pièces, on m'outragea long-temps pour avoir osé mettre au théâtre ce
jeune _Figaro_, que vous avez aimé depuis. J'étais jeune aussi, j'en
riais. En vieillissant l'esprit s'attriste; le caractère se rembrunit.
J'ai beau faire, je ne ris plus quand un méchant ou un fripon insulte à
ma personne, à l'occasion de mes ouvrages: on n'est pas maître de cela.

Critiqués la Pièce: fort bien. Si l'Auteur est trop vieux pour en tirer
du fruit, votre leçon peut profiter à d'autres. L'injure ne profite à
personne, et même elle n'est pas de bon goût. On peut offrir cette
remarque à une Nation renommée par son ancienne politesse, qui la fesait
servir de modèle en ce point, comme elle est encore aujourd'hui celui de
la haute vaillance.



PERSONNAGES.


LE COMTE ALMAVIVA, _grand seigneur espagnol, d'une fierté noble, et sans
orgueil_.

LA COMTESSE ALMAVIVA, _très-malheureuse, et d'une angélique piété_.

LE CHEVALIER LÉON, _leur fils; jeune homme épris de la liberté, comme
toutes les âmes ardentes et neuves_.

FLORESTINE, _pupille et filleule du comte Almaviva; jeune personne d'une
grande sensibilité_.

M. BÉGEARSS, _Irlandais, major d'infanterie espagnole, ancien secrétaire
des ambassades du Comte; homme très-profond, et grand machinateur
d'intrigues, fomentant le trouble avec art_.

FIGARO, _valet de chambre, chirurgien et homme de confiance du Comte;
homme formé par l'expérience du monde et des évènemens_.

SUSANNE, _première camariste de la Comtesse; épouse de_ Figaro;
_excellente femme, attachée à sa maîtresse, et revenue des illusions du
jeune âge_.

M. FAL, _notaire du Comte; homme exact et très-honnête_.

GUILLAUME, _valet allemand de_ M. Bégearss; _homme trop simple pour un
tel maître_.

La Scène est à Paris, dans l'hôtel occupé par la famille du Comte, et se
passe à la fin de 1790.



L'AUTRE TARTUFFE, OU LA MÈRE COUPABLE



ACTE PREMIER.

_Le Théâtre représente un salon fort orné._


SCÈNE PREMIÈRE.

SUSANNE, _seule, tenant des fleurs obscures, dont elle fait un bouquet_.

Que Madame s'éveille et sonne; mon triste ouvrage est achevé. (_Elle
s'assied avec abandon._) A peine il est neuf heures, et je me sens déjà
d'une fatigue...... Son dernier ordre, en la couchant, m'a gâté ma nuit
toute entière..... _Demain, Susanne, au point du jour, fais apporter
beaucoup de fleurs, et garnis-en mes cabinets._--- Au portier:--- _Que,
de la journée, il n'entre personne pour moi.----- Tu me formeras un
bouquet de fleurs noires et rouge foncé, un seul œillet blanc au
milieu_...... Le voilà.--Pauvre Maîtresse! elle pleurait!... Pour qui ce
mélange d'apprêts?.... Eeeh! si nous étions en Espagne, ce serait
aujourd'hui la fête de son fils _Léon_......... (_avec mystère._) et
d'un autre homme qui n'est plus! (_Elle regarde les fleurs._) Les
couleurs du sang et du deuil! (_Elle soupire._) Ce cœur blessé ne
guérira jamais!--- Attachons-le d'un crêpe noir, puisque c'est-là sa
triste fantaisie! (_Elle attache le bouquet._)


SCÈNE II.

SUSANNE, FIGARO _regardant avec mystère_. (_Cette scène doit marcher
chaudement._)

SUSANNE.

Entre donc, _Figaro_! Tu prends l'air d'un amant en bonne fortune chez
ta femme!

FIGARO.

Peut-on vous parler librement?

SUSANNE.

Oui, si la porte reste ouverte.

FIGARO.

Et pourquoi cette précaution?

SUSANNE.

C'est que l'homme dont il s'agit peut entrer d'un moment à l'autre.

FIGARO, _appuyant_.

_Honoré-Tartuffe--Bégearss?_

SUSANNE.

Et c'est un rendez-vous donné.--Ne t'accoutume donc pas à charger son
nom d'épithètes; cela peut se redire et nuire à tes projets.

FIGARO.

Il s'appelle _Honoré_!

SUSANNE.

Mais non pas _Tartuffe_.

FIGARO.

Morbleu!

SUSANNE.

Tu as le ton bien soucieux!

FIGARO.

Furieux! (_Elle se lève._) Est-ce là notre convention? M'aidez-vous
franchement, _Suzanne_, à prévenir un grand désordre? Serais-tu dupe
encore de ce très-méchant homme?

SUSANNE.

Non; mais je crois qu'il se méfie de moi; il ne me dit plus rien. J'ai
peur, en vérité, qu'il ne nous croye raccommodés.

FIGARO.

Feignons toujours d'être brouillés.

SUSANNE.

Mais qu'as-tu donc appris qui te donne une telle humeur?

FIGARO.

Recordons-nous d'abord sur les principes. Depuis que nous sommes à
Paris, et que M. _Almaviva_..... (Il faut bien lui donner son nom,
puisqu'il ne souffre plus qu'on l'appelle _Monseigneur_.......)

SUSANNE, _avec humeur_.

C'est beau! et Madame sort sans livrée! nous avons l'air de tout le
monde!

FIGARO.

Depuis, dis-je, qu'il a perdu, par une querelle du jeu, son libertin de
fils aîné, tu sais comment tout a changé pour nous! comme l'humeur du
Comte est devenue sombre et terrible!

SUSANNE.

Tu n'es pas mal bourru non plus!

FIGARO.

Comme son autre fils paraît lui devenir odieux!

SUSANNE.

Que trop!

FIGARO.

Comme Madame est malheureuse!

SUSANNE.

C'est un grand crime qu'il commet!

FIGARO.

Comme il redouble de tendresse pour sa pupille _Florestine_! Comme il
fait, sur-tout, des efforts pour dénaturer sa fortune!

SUSANNE.

Sais-tu, mon pauvre _Figaro_! que tu commences à radoter? Si je sais
tout cela, qu'est-il besoin de me le dire?

FIGARO.

Encor faut-il bien s'expliquer pour s'assurer que l'on s'entend!
N'est-il pas avéré pour nous que cet astucieux Irlandais, le fléau de
cette famille, après avoir chiffré, comme secrétaire, quelques
ambassades auprès du Comte, s'est emparé de leurs secrets à tous? que ce
profond machinateur a su les entraîner, de l'indolente Espagne, en ce
pays, remué de fond en comble, espérant y mieux profiter de la désunion
où ils vivent, pour séparer le mari de la femme, épouser la pupille, et
envahir les biens d'une maison qui se délâbre?

SUSANNE.

Enfin, moi! que puis-je à cela?

FIGARO.

Ne jamais le perdre de vue; me mettre au cours de ses démarches.

SUSANNE.

Mais je te rends tout ce qu'il dit.

FIGARO.

Oh! ce qu'il dit..... n'est que ce qu'il veut dire! Mais saisir, en
parlant, les mots qui lui échappent, le moindre geste, un mouvement;
c'est-là qu'est le secret de l'âme! Il se trame ici quelque horreur! Il
faut qu'il s'en croye assuré; car je lui trouve un air..... plus faux,
plus perfide et plus fat; cet air des sots de ce pays, triomphant avant
le succès! Ne peux-tu être aussi perfide que lui? l'amadouer, le bercer
d'espoir? quoiqu'il demande, ne pas le refuser?...

SUSANNE.

C'est beaucoup!

FIGARO.

Tout est bien, et tout marche au but; si j'en suis promptement instruit.

SUSANNE.

.... Et si j'en instruis ma maîtresse?

FIGARO.

Il n'est pas tems encore; ils sont tous subjugués par lui. On ne te
croirait pas: tu nous perdrais, sans les sauver. Suis-le par-tout, comme
son ombre.... et moi, je l'épie au-dehors....

SUSANNE.

Mon ami, je t'ai dit qu'il se défie de moi; et s'il nous surprenait
ensemble... Le voilà qui descend.... Ferme!....... ayons l'air de
quereller bien fort. (_Elle pose le bouquet sur la table._)

FIGARO, _élevant la voix_.

Moi, je ne le veux pas. Que je t'y prenne une autre fois!....

SUSANNE, _élevant la voix_.

Certes!..... oui, je te crains beaucoup!

FIGARO, _feignant de lui donner un soufflet_.

Ah! tu me crains!.... Tiens, insolente!

SUSANNE, _feignant de l'avoir reçu_.

Des coups à moi.... chez ma maîtresse?


SCÈNE III.

LE MAJOR BÉGEARSS, FIGARO, SUSANNE.

BÉGEARSS, _en uniforme, un crêpe noir au bras_.

Eh! mais quel bruit! Depuis une heure j'entends disputer de chez moi....

FIGARO, _à part_.

Depuis une heure!

BÉGEARSS.

Je sors, je trouve une femme éplorée....

SUSANNE, _feignant de pleurer_.

Le malheureux lève la main sur moi!

BÉGEARSS.

Ah l'horreur! monsieur _Figaro_! Un galant homme a-t-il jamais frappé
une personne de l'autre sexe?

FIGARO, _brusquement_.

Eh morbleu! Monsieur, laissez-nous! Je ne suis point _un galant homme_;
et cette femme n'est point _une personne de l'autre sexe_: elle est ma
femme; une insolente, qui se mêle dans des intrigues, et qui croit
pouvoir me braver, parce qu'elle a ici des gens qui la soutiennent. Ah!
j'entends la morigéner....

BÉGEARSS.

Est-on brutal à cet excès?

FIGARO.

Monsieur, si je prends un arbitre de mes procédés envers elle, ce sera
moins vous que tout autre; et vous savez trop bien pourquoi!

BÉGEARSS.

Vous me manquez, Monsieur; je vais m'en plaindre à votre maître.

FIGARO, _raillant_.

Vous manquer! moi? c'est impossible.

(_Il sort._)


SCÈNE IV.

BÉGEARSS, SUSANNE.

BÉGEARSS.

Mon enfant, je n'en reviens point. Quel est donc le sujet de son
emportement?

SUSANNE.

Il m'est venu chercher querelle; il m'a dit cent horreurs de vous. Il me
défendait de vous voir, de jamais oser vous parler. J'ai pris votre
parti; la dispute s'est échauffée; elle a fini par un soufflet.... Voilà
le premier de sa vie; mais moi, je veux me séparer; vous l'avez vu.....

BÉGEARSS.

Laissons cela.--Quelque léger nuage altérait ma confiance en toi; mais
ce débat l'a dissipé.

SUSANNE.

Sont-ce là vos consolations?

BÉGEARSS.

Vas! c'est moi qui t'en vengerai! il est bien tems que je m'acquitte
envers toi, ma pauvre _Susanne_! Pour commencer, apprends un grand
secret..... Mais sommes-nous bien sûrs que la porte est fermée?
(_Susanne y va voir._) (_Il dit à part_) Ah! si je puis avoir seulement
trois minutes l'écrin au double fonds que j'ai fait faire à la Comtesse,
où sont ces importantes lettres.....

SUSANNE _revient_.

Eh bien! ce grand secret?

BÉGEARSS.

Sers ton ami; ton sort devient superbe.--J'épouse _Florestine_; c'est un
point arrêté; son père le veut absolument.

SUSANNE.

Qui, son père?

BÉGEARSS, _en riant_.

Et d'où sors-tu donc? Règle certaine, mon enfant; lorsque telle
orpheline arrive chez quelqu'un, comme pupille, ou bien comme filleule,
elle est toujours la fille du mari. (_D'un ton sérieux._) Bref, je puis
l'épouser.... si tu me la rends favorable.

SUSANNE.

Oh! mais _Léon_ en est très amoureux.

BÉGEARSS.

Leur fils? (_froidement_) je l'en détacherai.

SUSANNE, _étonnée_.

Ha!.... Elle aussi, elle est fort éprise!

BÉGEARSS.

De lui?....

SUSANNE.

Oui.

BÉGEARSS, _froidement_.

Je l'en guérirai.

SUSANNE, _plus surprise_.

Ha ha!..... Madame qui le sait, donne les mains à leur union!

BÉGEARSS, _froidement_.

Nous la ferons changer d'avis.

SUSANNE, _stupéfaite_.

Aussi?.... Mais _Figaro_, si je vois bien, est le confident du jeune
homme!

BÉGEARSS.

C'est le moindre de mes soucis. Ne serais-tu pas aise d'en être
délivrée?

SUSANNE.

S'il ne lui arrive aucun mal?...

BÉGEARSS.

Fi donc! la seule idée flétrit l'austère probité. Mieux instruits sur
leurs intérêts, ce sont eux-mêmes qui changeront d'avis.

SUSANNE, _incrédule_.

Si vous faites cela, Monsieur....

BÉGEARSS, _appuyant_.

Je le ferai.--Tu sens que l'amour n'est pour rien dans un pareil
arrangement. (_L'air caressant._) Je n'ai jamais vraiment aimé que toi.

SUSANNE, _incrédule_.

Ah! si Madame avait voulu....

BÉGEARSS.

Je l'aurais consolée sans doute; mais elle a dédaigné mes vœux!.....
Suivant le plan que le Comte a formé, la Comtesse va au couvent.

SUSANNE, _vivement_.

Je ne me prête à rien contre elle.

BÉGEARSS.

Que diable! il la sert dans ses goûts! Je t'entends toujours dire: _Ah!
c'est un ange sur la terre!_

SUSANNE, _en colère_.

Eh bien! faut-il la tourmenter?

BÉGEARSS, _riant_.

Non; mais du moins la rapprocher de ce Ciel, la patrie des anges, dont
elle est un moment tombée!....... Et puisque, dans ces nouvelles et
merveilleuses lois, le divorce s'est établi....

SUSANNE, _vivement_.

Le Comte veut s'en séparer?

BÉGEARSS.

S'il peut.

SUSANNE, _en colère_.

Ah! les scélérats d'hommes! quand on les étranglerait tous!....

BÉGEARSS, _riant_.

J'aime à croire que tu m'en exceptes?

SUSANNE.

Ma foi!.... pas trop.

BÉGEARSS, _riant_.

J'adore ta franche colère: elle met à jour ton bon cœur! Quant à
l'amoureux chevalier; il le destine à voyager.... long-temps.--Le
_Figaro_, homme expérimenté, sera son discret conducteur. (_Il lui prend
la main._) Et voici ce qui nous concerne: Le Comte, _Florestine_ et moi,
habiterons le même hôtel: et la chère _Susanne_ à nous, chargée de toute
la confiance, sera notre surintendant, commandera la domesticité, aura
la grande main sur tout. Plus de mari, plus de soufflets, plus de brutal
contradicteur; des jours filés d'or et de soie, et la vie la plus
fortunée!...

SUSANNE.

A vos cajoleries, je vois que vous voulez que je vous serve auprès de
_Florestine_?

BÉGEARSS, _caressant_.

A dire vrai, j'ai compté sur tes soins. Tu fus toujours une excellente
femme! J'ai tout le reste dans ma main; ce point seul est entre les
tiennes. (_Vivement._) Par exemple, aujourd'hui tu peux nous rendre un
signalé....

SUSANNE _l'examine_.

BÉGEARSS _se reprend_.

Je dis _un signalé_, par l'importance qu'il y met. (_Froidement._) Car,
ma foi! c'est bien peu de chose! Le Comte aurait la fantaisie...... de
donner à sa fille, en signant le contrat, une parure absolument
semblable aux diamans de la Comtesse. Il ne voudrait pas qu'on le sût.

SUSANNE, _surprise_.

Ha ha!....

BÉGEARSS.

Ce n'est pas trop mal vu! De beaux diamans terminent bien des choses!
Peut-être il va te demander d'apporter l'écrin de sa femme, pour en
confronter les dessins avec ceux de son joaillier....

SUSANNE.

Pourquoi, comme ceux de Madame? C'est une idée assez bisarre!

BÉGEARSS.

Il prétend qu'ils soient aussi beaux.... Tu sens, pour moi, combien
c'était égal! Tiens, vois-tu? le voici qui vient.


SCÈNE V.

LE COMTE, SUSANNE, BÉGEARSS.

LE COMTE.

Monsieur _Bégearss_, je vous cherchais.

BÉGEARSS.

Avant d'entrer chez vous, Monsieur, je venais prévenir _Susanne_; que
vous avez dessein de lui demander cet écrin.....

SUSANNE.

Au moins, Monseigneur, vous sentez....

LE COMTE.

Eh! laisse-là ton _Monseigneur_! N'ai-je pas ordonné, en passant dans ce
pays-ci?......

SUSANNE.

Je trouve, Monseigneur, que cela nous amoindrit.

LE COMTE.

C'est que tu t'entends mieux en vanité qu'en vraie fierté. Quand on veut
vivre dans un pays, il n'en faut point heurter les préjugés.

SUSANNE.

Eh bien! Monsieur, du moins vous me donnez votre parole....

LE COMTE, _fièrement_.

Depuis quand suis-je méconnu?

SUSANNE.

Je vais donc vous l'aller chercher. (_A part._) Dame! _Figaro_ m'a dit
de ne rien refuser!....


SCÈNE VI.

LE COMTE, BÉGEARSS.

LE COMTE.

J'ai tranché sur le point qui paraissait l'inquiéter.

BÉGEARSS.

Il en est un, Monsieur, qui m'inquiète beaucoup plus; je vous trouve un
air accablé....

LE COMTE.

Te le dirai-je, Ami! la perte de mon fils me semblait le plus grand
malheur. Un chagrin plus poignant fait saigner ma blessure, et rend ma
vie insupportable.

BÉGEARSS.

Si vous ne m'aviez pas interdit de vous contrarier là-dessus, je vous
dirais que votre second fils....

LE COMTE, _vivement_.

Mon second fils! je n'en ai point!

BÉGEARSS.

Calmez-vous, Monsieur; raisonnons. La perte d'un enfant chéri peut vous
rendre injuste envers l'autre; envers votre épouse, envers vous. Est-ce
donc sur des conjectures qu'il faut juger de pareils faits?

LE COMTE.

Des conjectures? Ah! j'en suis trop certain! Mon grand chagrin est de
manquer de preuves.--Tant que mon pauvre fils vécut, j'y mettais fort
peu d'importance. Héritier de mon nom, de mes places, de ma fortune....
que me fesait cet autre individu? Mon froid dédain, un nom de terre, une
croix de Malthe, une pension, m'auraient vengé de sa mère et de lui!
Mais, conçois-tu mon désespoir, en perdant un fils adoré, de voir un
étranger succéder à ce rang, à ces titres; et, pour irriter ma douleur,
venir tous les jours me donner le nom odieux de _son père_?

BÉGEARSS.

Monsieur, je crains de vous aigrir, en cherchant à vous appaiser; mais
la vertu de votre épouse.....

LE COMTE, _avec colère_.

Ah! ce n'est qu'un crime de plus. Couvrir d'une vie exemplaire un
affront tel que celui-là! Commander vingt ans par ses mœurs et la
piété la plus sévère, l'estime et le respect du monde; et verser sur moi
seul, par cette conduire affectée, tous les torts qu'entraîne après soi
ma prétendue bisarrerie!... Ma haine pour eux s'en augmente.

BÉGEARSS.

Que vouliez-vous donc qu'elle fît; même en la supposant coupable?
Est-il au monde quelque faute qu'un repentir de vingt années ne doive
effacer à la fin? Fûtes vous sans reproche vous-même? Et cette jeune
_Florestine_, que vous nommez votre pupille, et qui vous touche de plus
près....

LE COMTE.

Qu'elle assure donc ma vengeance! Je dénaturerai mes biens, et les lui
ferai tous passer. Déjà trois millions d'or, arrivés de _la Vera Crux_,
vont lui servir de dot; et c'est à toi que je les donne. Aide-moi
seulement à jeter sur ce don un voile impénétrable. En acceptant mon
porte-feuille, et te présentant comme époux, suppose un héritage, un
legs de quelque parent éloigné....

BÉGEARSS, _montrant le crêpe de son bras_.

Voyez que, pour vous obéir, je me suis déjà mis en deuil.

LE COMTE.

Quand j'aurai l'agrément du Roi pour l'échange entammé de toutes mes
terres d'Espagne contre des biens dans ce pays, je trouverai moyen de
vous en assurer la possession à tous deux.

BÉGEARSS, _vivement_.

Et moi, je n'en veux point. Croyez-vous que, sur des soupçons...
peut-être encor très peu fondés, j'irai me rendre le complice de la
spoliation entière de l'héritier de votre nom? d'un jeune homme plein de
mérite; car il faut avouer qu'il en a....

LE COMTE, _impatienté_.

Plus que mon fils, voulez-vous dire? Chacun le pense comme vous; cela
m'irrite contre lui!....

BÉGEARSS.

Si votre pupille m'accepte; et si, sur vos grands biens, vous prélevez,
pour la doter, ces trois millions d'or, du Mexique, je ne supporte point
l'idée d'en devenir propriétaire, et ne les recevrai qu'autant que le
contrat en contiendra la donation que mon amour sera censé lui faire.

LE COMTE _le serre dans ses bras_.

Loyal et franc ami! quel époux je donne à ma fille!...


SCÈNE VII.

SUSANNE, LE COMTE, BÉGEARSS.

SUSANNE.

Monsieur, voilà le coffre aux diamans; ne le gardés pas trop long-temps;
que je puisse le remettre en place avant qu'il soit jour chez madame!

LE COMTE.

_Susanne_, en t'en allant, défends qu'on entre, à moins que je ne sonne.

SUSANNE, _à part_.

Avertissons _Figaro_ de ceci. (_Elle sort._)


SCÈNE VIII.

LE COMTE, BÉGEARSS.

BÉGEARSS.

Quel est votre projet sur l'examen de cet écrin?

LE COMTE _tire de sa poche un bracelet entouré de brillans_.

Je ne veux plus te déguiser tous les détails de mon affront; écoute. Un
certain _Léon d'Astorga_, qui fut jadis mon page, et que l'on nommait
_Chérubin_....

BÉGEARSS.

Je l'ai connu; nous servions dans le régiment dont je vous dois d'être
major. Mais il y a vingt ans qu'il n'est plus.

LE COMTE.

C'est ce qui fonde mon soupçon. Il eut l'audace de l'aimer. Je la crus
éprise de lui; je l'éloignai d'Andalousie, par un emploi dans ma
légion.--Un an après la naissance du fils.... qu'un combat détesté
m'enlève. (_Il met la main à ses yeux._) Lorsque je m'embarquai vice-roi
du _Mexique_; au lieu de rester à _Madrid_, ou dans mon palais à
_Séville_, ou d'habiter _Aguas frescas_, qui est un superbe séjour;
quelle retraite, Ami, crois-tu que ma femme choisit? Le vilain château
d'_Astorga_, chef-lieu d'une méchante terre, que j'avais achetée des
parens de ce page. C'est-là qu'elle a voulu passer les trois années de
mon absence; qu'elle y a mis au monde.... (après neuf ou dix mois, que
sais-je?) ce misérable enfant, qui porte les traits d'un perfide! Jadis,
lorsqu'on m'avait peint pour le bracelet de la Comtesse, le peintre
ayant trouvé ce page fort joli, desira d'en faire une étude; c'est un
des beaux tableaux de mon cabinet......

BÉGEARSS.

Oui.... (_Il baisse les yeux._) à telles enseignes que votre épouse....

LE COMTE, _vivement_.

Ne veut jamais le regarder? Eh bien! sur ce portrait, j'ai fait faire
celui-ci, dans ce bracelet, pareil en tout au sien, fait par le même
jouaillier qui monta tous ses diamans; je vais le substituer à la place
du mien. Si elle en garde le silence; vous sentez que ma preuve est
faite. Sous quelque forme qu'elle en parle, une explication sévère
éclaircit ma honte à l'instant.

BÉGEARSS.

Si vous demandez mon avis, Monsieur, je blâme un tel projet.

LE COMTE.

Pourquoi?

BÉGEARSS.

L'honneur répugne à de pareils moyens. Si quelque hasard, heureux ou
malheureux, vous eût présenté certains faits, je vous excuserais de les
approfondir. Mais tendre un piége! des surprises! Eh! quel homme, un peu
délicat, voudrait prendre un tel avantage sur son plus mortel ennemi?

LE COMTE.

Il est trop tard pour reculer; le bracelet est fait, le portrait du page
est dedans....

BÉGEARSS _prend l'écrin_.

Monsieur, au nom du véritable honneur....

LE COMTE _a enlevé le bracelet de l'écrin_.

Ah! mon cher portrait, je te tiens! J'aurai du moins la joie d'en orner
le bras de ma fille, cent fois plus digne de le porter!.... (_Il y
substitue l'autre._)

BÉGEARSS _feint de s'y opposer. Ils tirent chacun l'écrin de leur côté;
Bégearss fait ouvrir adroitement le double fond, et dit avec colère_:

Ah! voilà la boîte brisée!

LE COMTE _regarde_.

Non; ce n'est qu'un secret que le débat a fait ouvrir. Ce double fond
renferme des papiers!

BÉGEARSS, _s'y opposant_.

Je me flatte, Monsieur, que vous n'abuserez point...

LE COMTE, _impatient_.

«Si quelque heureux hasard vous eût présenté certains faits, me
disais-tu dans le moment, je vous excuserais de les approfondir»... Le
hasard me les offre, et je vais suivre ton conseil. (_Il arrache les
papiers._)

BÉGEARSS, _avec chaleur_.

Pour l'espoir de ma vie entière, je ne voudrais pas devenir complice
d'un tel attentat! Remettez ces papiers, Monsieur, ou souffrez que je me
retire. (_Il s'éloigne._)

LE COMTE _tient des papiers et lit_.

BÉGEARSS _le regarde en dessous, et s'applaudit secrètement_.

LE COMTE, _avec fureur_.

Je n'en veux pas apprendre davantage; renferme tous les autres, et moi
je garde celui-ci.

BÉGEARSS.

Non; quel qu'il soit, vous avez trop d'honneur pour commettre une....

LE COMTE, _fièrement_.

Une?... Achevez; tranchez le mot, je puis l'entendre.

BÉGEARSS, _se courbant_.

Pardon, Monsieur, mon bienfaiteur! et n'imputez qu'à ma douleur
l'indécence de mon reproche.

LE COMTE.

Loin de t'en savoir mauvais gré, je t'en estime davantage. (_Il se jette
sur un fauteuil._) Ah perfide _Rosine_!... Car, malgré mes légèretés,
elle est la seule pour qui j'aye éprouvé... J'ai subjugué les autres
femmes! Ah! je sens à ma rage combien cette indigne passion!... Je me
déteste de l'aimer!

BÉGEARSS.

Au nom de Dieu, Monsieur, remettez ce fatal papier.


SCÈNE IX.

FIGARO, LE COMTE, BÉGEARSS.

LE COMTE _se lève_.

Homme importun! que voulez-vous?

FIGARO.

J'entre, parce qu'on a sonné.

LE COMTE, _en colère_.

J'ai sonné? Valet curieux!....

FIGARO.

Interrogez le joaillier, qui l'a entendu comme moi?

LE COMTE.

Mon joaillier? que me veut-il?

FIGARO.

Il dit qu'il a un rendez-vous, pour un bracelet qu'il a fait.

BÉGEARSS, _s'appercevant qu'il cherche à voir l'écrin qui est sur la
table, fait ce qu'il peut pour le masquer_.

LE COMTE.

Ah!... qu'il revienne un autre jour.

FIGARO, _avec malice_.

Mais pendant que Monsieur a l'écrin de Madame ouvert, il serait
peut-être à propos...

LE COMTE, _en colère_.

Monsieur l'inquisiteur! partez; et s'il vous échappe un seul mot....

FIGARO.

Un seul mot? J'aurais trop à dire; je ne veux rien faire à demi. (_Il
examine l'écrin, le papier que tient le Comte, lance un fier
coup-d'œil à Bégearss et sort._)


SCÈNE X.

LE COMTE, BÉGEARSS.

LE COMTE.

Refermons ce perfide écrin. J'ai la preuve que je cherchais. Je la
tiens, j'en suis désolé; pourquoi l'ai-je trouvée? Ah Dieu! lisez,
lisez, M. _Bégearss_.

BÉGEARSS, _repoussant le papier_.

Entrer dans de pareils secrets! Dieu préserve qu'on m'en accuse!

LE COMTE.

Quelle est donc la sèche amitié qui repousse mes confidences? Je vois
qu'on n'est compatissant que pour les maux qu'on éprouva soi-même.

BÉGEARSS.

Quoi? pour refuser ce papier!.... (_Vivement._) Serrez-le donc; voici
_Susanne_. (_Il referme vîte le secret de l'écrin._)

_Le Comte met la lettre dans sa veste, sur sa poitrine._


SCÈNE XI.

SUSANNE, LE COMTE, BÉGEARSS.

LE COMTE _est accablé_.

SUSANNE _accourt_.

L'écrin, l'écrin: Madame sonne.

BÉGEARSS _le lui donne_.

_Susanne_, vous voyez que tout y est en bon état.

SUSANNE.

Qu'a donc Monsieur? il est troublé!

BÉGEARSS.

Ce n'est rien qu'un peu de colère contre votre indiscret mari, qui est
entré malgré ses ordres.

SUSANNE, _finement_.

Je l'avais dit pourtant, de manière à être entendue.

(_Elle sort._)


SCÈNE XII.

LÉON, LE COMTE, BÉGEARSS.

LE COMTE _veut sortir, il voit entrer Léon_.

Voici l'autre!

LÉON, _timidement veut embrasser le Comte_.

Mon père, agréez mon respect; avez-vous bien passé la nuit?

LE COMTE, _sèchement le repousse_.

Où fûtes-vous, Monsieur, hier au soir?

LÉON.

Mon père, on me mena dans une assemblée estimable...

LE COMTE.

Où vous fîtes une lecture?

LÉON.

On m'invita d'y lire un essai que j'ai fait sur l'abus des vœux
monastiques, et le droit de s'en relever.

LE COMTE, _amèrement_.

Les vœux des chevaliers en sont?

BÉGEARSS.

Qui fut, dit-on très-applaudi?

LÉON.

Monsieur, on a montré quelqu'indulgence pour mon âge.

LE COMTE.

Donc, au lieu de vous préparer à partir pour vos caravannes; à bien
mériter de votre Ordre; vous vous faites des ennemis? Vous allez
composant, écrivant sur le ton du jour?..... Bientôt on ne distinguera
plus un gentilhomme d'un savant!

LÉON, _timidement_.

Mon père, on en distinguera mieux un ignorant d'un homme instruit; et
l'homme libre, de l'esclave.

LE COMTE.

Discours d'enthousiaste! On voit où vous en voulez venir. (_Il veut
sortir_.)

LÉON.

Mon père!......

LE COMTE, _dédaigneux_.

Laissez à l'artisan des villes, ces locutions triviales. Les gens de
notre état ont un langage plus élevé. Qui est-ce qui dit _mon père_, à
la cour? Monsieur? appellez-moi _monsieur_! vous sentez l'homme du
commun! Son père!.... (_Il sort; Léon le suit en regardant Bégearss qui
lui fait un geste de compassion._) Allons, monsieur _Bégearss_, allons!


FIN DU PREMIER ACTE.



ACTE II.

_Le Théâtre représente la bibliothèque du Comte._


SCÈNE PREMIÈRE.

LE COMTE.

Puisqu'enfin je suis seul, lisons cet étonnant écrit, qu'un hasard
presque inconcevable a fait tomber entre mes mains. (_Il tire de son
sein la lettre de l'écrin, et la lit en pesant sur tous les mots_).
«Malheureux insensé! notre sort est rempli. La surprise nocturne que
vous avez osé me faire, dans un château où vous fûtes élevé, dont vous
connaissiez les détours; la violence qui s'en est suivie; enfin votre
crime,--le mien... (_Il s'arrête_). le mien reçoit sa juste punition.
Aujourd'hui, jour de _Saint-Léon_, patron de ce lieu et le vôtre, je
viens de mettre au monde un fils, mon opprobre et mon désespoir. Grace à
de tristes précautions, l'honneur est sauf; mais la vertu n'est
plus.---- Condamnée désormais à des larmes intarissables, je sens
qu'elles n'effaceront point un crime..... dont l'effet reste subsistant.
Ne me voyez jamais: c'est l'ordre irrévocable de la misérable
_Rosine_... qui n'ose plus signer un autre nom. (_Il porte ses mains
avec la lettre à son front, et se promène_)..... Qui n'ose plus signer
un autre nom!...... Ah! _Rosine!_ où est le temps?... Mais tu t'es
avilie!.... (_Il s'agite._) Ce n'est point là l'écrit d'une méchante
femme! Un misérable corrupteur..... Mais voyons la réponse écrite sur la
même lettre (_Il lit_). «Puisque je ne dois plus vous voir, la vie m'est
odieuse, et je vais la perdre avec joie dans la vive attaque d'un fort,
où je ne suis point commandé.

»Je vous renvoie tous vos reproches; le portrait que j'ai fait de vous,
et la boucle de cheveux que je vous dérobai. L'ami qui vous rendra ceci
quand je ne serai plus, est sûr. Il a vu tout mon désespoir. Si la mort
d'un infortuné vous inspirait un reste de pitié; parmi les noms qu'on va
donner à l'héritier...... d'un autre plus heureux!....... puis-je
espérer que le nom de _Léon_ vous rappellera quelquefois le souvenir du
malheureux..... qui expire en vous adorant, et signe pour la dernière
fois, CHÉRUBIN LÉON, d'_Astorga_.

..... Puis, en caractères sanglans!........ «Blessé à mort, je rouvre
cette lettre, et vous écris avec mon sang, ce douloureux, cet éternel
adieu. Souvenez-vous......»

Le reste est effacé par des larmes..... (_Il s'agite_)... Ce n'est point
là non plus l'écrit d'un méchant homme! Un malheureux égarement.... (_Il
s'assied et reste absorbé_). Je me sens déchiré!


SCÈNE II.

BÉGEARSS, LE COMTE.

BÉGEARSS, _en entrant s'arrête, le regarde et se mord le doigt avec
mystère_.

LE COMTE.

Ah! mon cher ami, venez donc!.... vous me voyez dans un accablement....

BÉGEARSS.

Très-effrayant, Monsieur; je n'osais avancer.

LE COMTE.

Je viens de lire cet écrit. Non! ce n'étaient point là des ingrats ni
des monstres; mais de malheureux insensés, comme ils se le disent
eux-mêmes....

BÉGEARSS.

Je l'ai présumé comme vous.

LE COMTE _se lève et se promène_.

Les misérables femmes! en se laissant séduire ne savent guères les maux
qu'elles apprêtent..... Elles vont, elles vont..... les affronts
s'accumulent.... et le monde injuste et léger accuse un père qui se
tait, qui devore en secret ses peines!...... On le taxe de dureté, pour
les sentimens qu'il refuse au fruit d'un coupable adultère!.... Nos
désordres à nous, ne leur enlèvent presque rien; ne peuvent du moins
leur ravir la certitude d'être mères, ce bien inestimable de la
maternité! tandis que leur moindre caprice, un goût, une étourderie
légère, détruit dans l'homme le bonheur..... le bonheur de toute sa vie,
la sécurité d'être père.---- Ah! ce n'est point légèrement qu'on a donné
tant d'importance à la fidélité des femmes! Le bien, le mal de la
société, sont attachés à leur conduite, le paradis ou l'enfer des
familles dépend à-tout-jamais de l'opinion qu'elles ont donné d'elles.

BÉGEARSS.

Calmez-vous; voici votre fille.


SCÈNE III.

FLORESTINE, LE COMTE, BÉGEARSS.

FLORESTINE, _un bouquet au côté_.

On vous disait, Monsieur, si occupé, que je n'ai pas osé vous fatiguer
de mon respect.

LE COMTE.

Occupé de toi, mon enfant! _ma fille!_ Ah! je me plais à te donner ce
nom; car j'ai pris soin de ton enfance. Le mari de ta mère était fort
dérangé: en mourant il ne laissa rien. Elle-même, en quittant la vie,
t'a recommandée à mes soins. Je lui engageai ma parole; je la tiendrai,
ma fille, en te donnant un noble époux. Je te parle avec liberté devant
cet ami qui nous aime. Regarde autour de toi; choisis! ne trouves-tu
personne ici, digne de posséder ton cœur?

FLORESTINE, _lui baisant la main_.

Vous l'avez tout entier, Monsieur, et si je me vois consultée, je
répondrai que mon bonheur est de ne point changer d'état.--M.r votre
fils en se mariant....... (car, sans doute, il ne restera plus dans
l'ordre de Malthe aujourd'hui); M.r votre fils, en se mariant, peut
se séparer de son père. Ah! permettez que ce soit moi qui prenne soin de
vos vieux jours! c'est un devoir, Monsieur, que je remplirai avec joie.

LE COMTE.

Laisse, laisse _Monsieur_ réservé pour l'indifférence; on ne sera point
étonné qu'une enfant si reconnaissante me donne un nom plus doux!
appelle-moi ton père.

BÉGEARSS.

Elle est digne, en honneur, de votre confidence entière......
Mademoiselle, embrassez ce bon, ce tendre protecteur. Vous lui devez
plus que vous ne pensez. Sa tutelle n'est qu'un devoir. Il fut
l'ami..... l'ami secret de votre mère.... et, pour tout dire en un seul
mot....


SCÈNE IV.

FIGARO, LA COMTESSE, LE COMTE, FLORESTINE, BÉGEARSS. (_La Comtesse est
en robe à peigner._)

FIGARO, _annonçant_.

Madame la Comtesse.

BÉGEARSS _jette un regard furieux sur Figaro_.

(_A part_). Au diable le faquin!

LA COMTESSE, _au Comte_.

_Figaro_ m'avait dit que vous vous trouviez mal; effrayée, j'accours, et
je vois.....

LE COMTE.

.....Que cet homme officieux vous a fait encore un mensonge.

FIGARO.

Monsieur, quand vous êtes passé, vous aviez un air si défait.......
heureusement il n'en est rien. (_Bégearss l'examine_).

LA COMTESSE.

Bonjour, monsieur _Bégearss_.... Te voilà, _Florestine_; je te trouve
radieuse..... Mais voyez donc comme elle est fraîche et belle! Si le
ciel m'eût donné une fille, je l'aurais voulue comme toi, de figure et
de caractère. Il faudra bien que tu m'en tiennes lieu. Le veux-tu,
_Florestine_?

FLORESTINE, _lui baisant la main_.

Ah! Madame!

LA COMTESSE.

Qui t'a donc fleurie si matin?

FLORESTINE, _avec joie_.

Madame, on ne m'a point fleurie; c'est moi qui ai fait des bouquets.
N'est-ce pas aujourd'hui _Saint-Léon_?

LA COMTESSE.

Charmante enfant, qui n'oublie rien! (_Elle la baise au front._)

LE COMTE _fait un geste terrible_. _Bégearss le retient._

LA COMTESSE, _à Figaro_.

Puisque nous voilà rassemblés, avertissez mon fils que nous prendrons
ici le chocolat.

FLORESTINE.

Pendant qu'ils vont le préparer, Mon parrain, faites-nous donc voir ce
beau buste de _Washington_, que vous avez, dit-on, chez vous.

LE COMTE.

J'ignore qui me l'envoie; je ne l'ai demandé à personne; et, sans doute,
il est pour _Léon_. Il est beau; je l'ai là dans mon cabinet: venez
tous.

(_Bégearss, en sortant le dernier, se retourne deux fois pour examiner
Figaro qui le regarde de même. Ils ont l'air de se menacer sans
parler_).


SCÈNE V.

FIGARO _seul, rangeant la table et les tâsses pour le déjeûné_.

Serpent, ou basilic! tu peux me mesurer, me lancer des regards affreux!
Ce sont les miens qui te tueront!.... Mais, où reçoit-il ses paquets? Il
ne vient rien pour lui, de la poste à l'hôtel! Est il monté seul de
l'enfer?...... Quelqu'autre diable correspond!.... et moi, je ne puis
découvrir.....


SCÈNE VI.

FIGARO, SUSANNE.

SUSANNE _accourt, regarde, et dit très-vivement à l'oreille de Figaro_:

C'est lui que la pupille épouse.---- Il a la promesse du Comte.---- Il
guérira _Léon_ de son amour.---- Il détachera _Florestine_.---- Il fera
consentir madame.---- Il te chasse de la maison.---- Il cloître ma
maîtresse en attendant que l'on divorce.----Fait déshériter le jeune
homme, et me rend maîtresse de tout. Voilà les nouvelles du jour.

(_Elle s'enfuit_).


SCÈNE VII.

FIGARO, _seul_.

Non, s'il vous plaît, Monsieur le Major! nous compterons ensemble
auparavant. Vous apprendrez de moi, qu'il n'y a que les sots qui
triomphent. Grace à l'_Arianne-Suson_, je tiens le fil du labyrinthe, et
le Minotaure est cerné.....Je t'envelopperai dans tes piéges, et te
démasquerai si bien!... Mais quel intérêt assez pressant lui fait faire
une telle école, dessère les dents d'un tel homme? S'en croirait-il
assez sûr pour..... La sottise et la vanité sont compagnes inséparables!
Mon Politique babille et se confie! Il a perdu le coup. _Y a faute!_


SCÈNE VIII.

GUILLAUME, FIGARO.

GUILLAUME, (_avec une lettre_).

MEISSIEIR _Bégearss_! Ché vois qu'il est pas pour ici?

FIGARO, _rangeant le déjeûné_.

Tu peux l'attendre, il va rentrer.

GUILLAUME, _reculant_.

Meingoth! ch'attendrai pas Meissieïr en gombagnie té vous! Mon maître il
voudrait point, jé chure.

FIGARO.

Il te le défend? eh bien! donne la lettre; je vais la lui remettre en
rentrant.

GUILLAUME, _reculant_.

Pas plis à vous té lettres! O tiable! il voudra pientôt me jasser.

FIGARO, _à part_.

Il faut pomper le sot.--Tu.... viens de la poste, je crois?

GUILLAUME.

Tiable! non, ché viens pas.

FIGARO.

C'est sans doute quelque missive du Gentlemen..... du parent irlandais
dont il vient d'hériter? Tu sais cela, toi, bon Guillaume?

GUILLAUME, _riant niaisement_.

Lettre d'un qu'il est mort, Meissieïr! non, ché vous prie! celui-là, ché
crois pas, partié! ce sera pien plitôt d'un autre. Peut-être il
viendrait d'un qu'ils sont là... pas contens, dehors.

FIGARO.

D'un de nos mécontens, dis-tu?

GUILLAUME.

Oui, mais ch'assure pas....

FIGARO, _à part_.

Cela se peut; il est fourré dans tout. (_A Guillaume._) On pourrait voir
au timbre, et s'assurer.......

GUILLAUME.

Ch'assure pas; pourquoi? les lettres il vient chez M. _O-Connor_; et
puis, je sais pas quoi c'est _timpré_, moi.

FIGARO, _vivement_.

_O-Connor!_ banquier irlandais?

GUILLAUME.

Mon foi!

FIGARO _revient à lui, froidement_.

Ici près, derrière l'hôtel?

GUILLAUME.

Ein fort choli maison, partié! tes chens très.... beaucoup grâcieux, si
j'osse dire. (_Il se retire à l'écart_).

FIGARO, _à lui-même_.

O fortune! O bonheur!

GUILLAUME, _revenant_.

Parle pas, fous, de s'té banquier, pour personne; entende-fous?
ch'aurais pas du...... _Tertaïfle!_ (_Il frappe du pied_).

FIGARO.

Vas! je n'ai garde; ne crains rien.

GUILLAUME.

Mon maître, il dit, Meissieïr, vous âfre tout l'esprit, et moi pas....
Alors c'est chuste.... Mais, peut-être ché suis mécontent d'avoir dit à
fous.....

FIGARO.

Et pourquoi?

GUILLAUME.

Ché sais pas.---- La valet trahir, voye-fous.... L'être un péché qu'il
est parpare, vil, et même.... puéril.

FIGARO.

Il est vrai; mais tu n'as rien dit.

GUILLAUME, _désolé_.

Mon Thié! Mon Thié! ché sais pas, là... quoi tire... ou non..... (_Il se
retire en soupirant._). Ah! (_Il regarde niaisement les livres de la
bibliothèque_).

FIGARO, _à part_.

Quelle découverte! Hasard! je te salue! (_Il cherche ses tablettes_). Il
faut pourtant que je démêle comment un homme si caverneux s'arrange d'un
tel imbécille!...... De même que les brigands redoutent les
réverbères.... Oui, mais un sot est un fallot; la lumière passe à
travers. (_Il dit en écrivant sur ses tablettes_): _O-Connor, banquier
irlandais_. C'est là qu'il faut que j'établisse mon noir comité des
recherches. Ce moyen là n'est pas trop constitutionnel; _ma! perdio!_
l'utilité! Et puis, j'ai mes exemples! (_Il écrit_). Quatre ou cinq
louis d'or au valet chargé du détail de la poste, pour ouvrir dans un
cabaret chaque lettre de l'écriture d'_Honoré-Tartuffe Bégearss_........
Monsieur le tartuffe honoré! vous cesserez enfin de l'être! Un dieu m'a
mis sur votre piste. (_Il serre ses tablettes_). Hasard! Dieu méconnu!
les Anciens t'appelaient Destin! nos gens te donnent un autre nom......


SCÈNE IX.

LA COMTESSE, LE COMTE, FLORESTINE, BÉGEARSS, FIGARO, GUILLAUME.

BÉGEARSS _apperçoit Guillaume, et dit avec humeur en lui prenant la
lettre_:

Ne peux-tu pas me les garder chez moi?

GUILLAUME.

Ché crois, celui-ci, c'est tout comme. (_Il sort._)

LA COMTESSE, _au Comte_.

Monsieur, ce buste est un très-beau morceau: votre fils l'a-t-il vu?

BÉGEARSS, _la lettre ouverte_.

Ah! Lettre de Madrid! du secrétaire du Ministre! Il y a un mot qui vous
regarde. (_Il lit_). «Dites au Comte _Almaviva_, que le courrier qui
part demain, lui porte l'agrément du Roi pour l'échange de toutes ses
terres».

FIGARO _écoute, et se fait, sans parler, un signe d'intelligence_.

LA COMTESSE.

_Figaro?_ dis donc à mon fils que nous déjeûnons tous ici.

FIGARO.

Madame, je vais l'avertir. (_Il sort_).


SCÈNE X.

LA COMTESSE, LE COMTE, FLORESTINE, BÉGEARSS.

LE COMTE, _à Bégearss_.

J'en veux donner avis sur-le-champ à mon acquéreur. Envoyez-moi du thé
dans mon arrière-cabinet.

FLORESTINE.

Bon papa, c'est moi qui vous le porterai.

LE COMTE, _bas à Florestine_.

Pense beaucoup au peu que je t'ai dit. (_Il la baise au front et sort_).


SCÈNE XI.

LÉON, LA COMTESSE, FLORESTINE, BÉGEARSS.

LÉON, _avec chagrin_.

Mon père s'en va quand j'arrive! il m'a traité avec une rigueur.....

LA COMTESSE, _sévèrement_.

Mon fils, quels discours tenez-vous? dois-je me voir toujours froissée
par l'injustice de chacun? Votre père a besoin d'écrire à la personne
qui échange ses terres.

FLORESTINE, _gaiement_.

Vous regrettez votre papa? nous aussi nous le regrettons. Cependant,
comme il sait que c'est aujourd'hui votre fête, il m'a chargée,
Monsieur, de vous présenter ce bouquet. (_Elle lui fait une grande
révérence_).

LÉON, _pendant qu'elle l'ajuste à sa boutonnière_.

Il _n_'en pouvait prier quelqu'un qui me rendit ses bontés aussi
chères... (_Il l'embrasse_).....

FLORESTINE, _se débattant_.

Voyez, Madame, si jamais on peut badiner avec lui, sans qu'il abuse au
même instant...

LA COMTESSE, _souriant_.

Mon enfant, le jour de sa fête, on peut lui passer quelque chose.

FLORESTINE, _baissant les yeux_.

Pour l'en punir, Madame, faites-lui lire le discours qui fut, dit on,
tant applaudi hier à l'assemblée.

LÉON.

Si Maman juge que j'ai tort, j'irai chercher ma pénitence.

FLORESTINE.

Ah! Madame, ordonnez le lui.

LA COMTESSE.

Apportez-nous, Mon fils, votre discours: moi, je vais prendre quelque
ouvrage, pour l'écouter avec plus d'attention.

FLORESTINE, _gaiement_.

Obstiné! c'est bien fait; et je l'entendrai malgré vous.

LÉON, _tendrement_.

Malgré moi, quand vous l'ordonnez? Ah! _Florestine_, j'en défie!

(_La Comtesse et Léon sortent chacun de leur côté._)


SCÈNE XII.

FLORESTINE, BÉGEARSS.

BÉGEARSS, _bas_.

Eh bien! Mademoiselle, avez-vous deviné l'époux qu'on vous destine?

FLORESTINE, _avec joie_.

Mon cher monsieur _Bégearss_! vous êtes à tel point notre ami, que je me
permettrai de penser tout-haut avec vous. Sur qui puis-je porter les
yeux? Mon parrain m'a bien dit: _regarde autour de toi; choisis_. Je
vois l'excès de sa bonté: ce ne peut être que _Léon_. Mais moi, sans
biens, dois-je abuser.....

BÉGEARSS, _d'un ton terrible_.

Qui? _Léon!_ son fils? votre frère?

FLORESTINE, _avec un cri douloureux_.

Ah! Monsieur!.....

BÉGEARSS.

Ne vous a-t-il pas dit: appelle-moi ton père? Réveillez vous, Ma chère
enfant! écartez un songe trompeur, qui pouvait devenir funeste.

FLORESTINE.

Ah! oui; funeste pour tous deux!

BÉGEARSS.

Vous sentez qu'un pareil secret doit rester caché dans votre âme. (_Il
sort en la regardant._)


SCÈNE XIII.

FLORESTINE, _seule et pleurant_.

O Ciel! il est mon frère, et j'ose avoir pour lui... Quel coup d'une
lumière affreuse! et dans un tel sommeil, qu'il est cruel de s'éveiller!
(_Elle tombe accablée sur un siége._)


SCÈNE XIV.

LÉON, _un papier à la main_, FLORESTINE.

LÉON, _joyeux, à part_.

Maman n'est pas rentrée, et M. _Bégearss_ est sorti: profitons d'un
moment heureux.--_Florestine!_ vous êtes ce matin, et toujours, d'une
beauté parfaite; mais vous avez un air de joie, un ton aimable de
gaieté, qui ranime mes espérances.

FLORESTINE, _au désespoir_.

Ah _Léon_!.... (_Elle retombe_).

LÉON.

Ciel! vos yeux noyés de larmes, et votre visage défait m'annoncent
quelque grand malheur!

FLORESTINE.

Des malheurs? Ah! _Léon_, il n'y en a plus que pour moi.

LÉON.

_Floresta_, ne m'aimez-vous plus? lorsque mes sentimens pour vous....

FLORESTINE, _d'un ton absolu_.

Vos sentimens? ne m'en parlez jamais.

LÉON.

Quoi? l'amour le plus pur....

FLORESTINE, _au désespoir_.

Finissez ces cruels discours, ou je vais vous fuir à l'instant.

LÉON.

Grand Dieu! qu'est-il donc arrivé? M. _Bégearss_ vous a parlé,
Mademoiselle, je veux savoir ce que vous a dit ce _Bégearss_?


SCÈNE XV.

LA COMTESSE, FLORESTINE, LÉON.

LÉON _continue_.

Maman, venez à mon secours. Vous me voyez au désespoir; _Florestine_ ne
m'aime plus.

FLORESTINE, _pleurant_.

Moi, Madame, ne plus l'aimer! Mon parrain, vous et lui, c'est le cri de
ma vie entière.

LA COMTESSE.

Mon enfant, je n'en doute pas. Ton cœur excellent m'en répond. Mais
de quoi donc s'afflige-t-il?

LÉON.

Maman, vous approuvez l'ardent amour que j'ai pour elle?

FLORESTINE, _se jetant dans les bras de la Comtesse_.

Ordonnez-lui donc de se taire! (_En pleurant_). Il me fait mourir de
douleur!

LA COMTESSE.

Mon enfant, je ne t'entends point. Ma surprise égale la sienne..... Elle
frissonne entre mes bras! Qu'a-t-il donc fait qui puisse te déplaire?

FLORESTINE, _se renversant sur elle_.

Madame il ne me déplait point. Je l'aime et le respecte à l'égal de mon
frère; mais qu'il n'exige rien de plus.

LÉON.

Vous l'entendez, Maman! Cruelle fille! expliquez-vous.

FLORESTINE.

Laissez-moi, laissez-moi, ou vous me causerez la mort.


SCÈNE XVI.

LA COMTESSE, FLORESTINE, LÉON, FIGARO, _arrivant avec l'équipage du
thé_; SUSANNE, _de l'autre côté, avec un métier de tapisserie_.

LA COMTESSE.

Remporte tout, _Susanne_: il n'est pas plus question de déjeûné que de
lecture. Vous, _Figaro_, servez du thé à votre maître; il écrit dans son
cabinet. Et toi, ma _Florestine_, viens dans le mien, rassurer ton amie.
Mes chers enfans, je vous porte en mon cœur!--Pourquoi
l'affligez-vous l'un après l'autre sans pitié? Il y a ici des choses
qu'il m'est important d'éclaircir. (_Elles sortent_).


SCÈNE XVII.

SUSANNE, FIGARO, LÉON.

SUSANNE, _à Figaro_.

Je ne sais pas de quoi il est question; mais je parierais bien que c'est
là du _Bégearss_ tout pur. Je veux absolument prémunir ma maîtresse.

FIGARO.

Attends que je sois plus instruit: nous nous concerterons ce soir. Oh!
j'ai fait une découverte.....

SUSANNE.

Et tu me la diras? (_Elle sort_).


SCÈNE XVIII.

FIGARO, LÉON.

LÉON, _désolé_.

Ah! Dieux!

FIGARO.

De quoi s'agit-il donc, Monsieur?

LÉON.

Hélas! je l'ignore moi-même. Jamais je n'avais vu _Floresta_ de si
belle humeur, et je savais qu'elle avait eu un entretien avec mon père.
Je la laisse un instant avec M. _Bégearss_; je la trouve seule, en
rentrant, les yeux remplis de larmes, et m'ordonnant de la fuir pour
toujours. Que peut-il donc lui avoir dit?

FIGARO.

Si je ne craignais pas votre vivacité, je vous instruirais sur des
points qu'il vous importe de savoir. Mais lorsque nous avons besoin
d'une grande prudence, il ne faudrait qu'un mot de vous, trop vif, pour
me faire perdre le fruit de dix années d'observations.

LÉON.

Ah! s'il ne faut qu'être prudent........ Que crois-tu donc qu'il lui ait
dit?

FIGARO.

Qu'elle doit accepter _Honoré Bégearss_ pour époux; que c'est une
affaire arrangée entre M. votre père et lui.

LÉON.

Entre mon père et lui? Le traître aura ma vie.

FIGARO.

Avec ces façons là, Monsieur, le traître n'aura pas votre vie; mais il
aura votre maîtresse, et votre fortune avec elle.

LÉON.

Eh bien! Ami, pardon: apprends-moi ce que je dois faire?

FIGARO.

Deviner l'énigme du Sphinx; ou bien en être dévoré. En d'autres termes,
il faut vous modérer, le laisser dire, et dissimuler avec lui.

LÉON, _avec fureur_.

Me modérer!..... Oui, je me modérerai. Mais j'ai la rage dans le
cœur!---- M'enlever _Florestine_! Ah! le voici qui vient: je vais
m'expliquer..... froidement.

FIGARO.

Tout est perdu si vous vous échappez.


SCÈNE XIX.

BÉGEARSS, FIGARO, LÉON.

LÉON, _se contenant mal_.

Monsieur, monsieur, un mot. Il importe à votre repos que vous répondiez
sans détour.--- _Florestine_ est au désespoir; qu'avez-vous dit à
_Florestine_?

BÉGEARSS, _d'un ton glacé_.

Et qui vous dit que je lui ai parlé? Ne peut-elle avoir des chagrins,
sans que j'y sois pour quelque chose?

LÉON, _vivement_.

Point d'évâsions, Monsieur. Elle était d'une humeur charmante: en
sortant d'avec vous, on la voit fondre en larmes. De quelque part
qu'elle en reçoive, mon cœur partage ses chagrins. Vous m'en direz la
cause, ou bien vous m'en ferez raison.

BÉGEARSS.

Avec un ton moins absolu, on peut tout obtenir de moi; je ne sais point
céder à des menaces.

LÉON, _furieux_.

Eh bien! Perfide, défends-toi. J'aurai ta vie, ou tu auras la mienne!
(_Il met la main à son épée_).

FIGARO _les arrête_.

Monsieur _Bégearss_! au fils de votre ami? dans sa maison? où vous
logez?

BÉGEARSS, _se contenant_.

Je sais trop ce que je me dois.... Je vais m'expliquer avec lui; mais je
n'y veux point de témoins. Sortez, et laissez-nous ensemble.

LÉON.

Vas, mon cher _Figaro_: tu vois qu'il ne peut m'échapper. Ne lui
laissons aucune excuse.

FIGARO, _à part_.

Moi, je cours avertir son père (_Il sort_).


SCÈNE XX.

LÉON, BÉGEARSS.

LÉON, _lui barrant la porte_.

Il vous convient peut-être mieux de vous battre que de parler. Vous
êtes le maître du choix; mais je n'admettrai rien d'étranger à ces deux
moyens.

BÉGEARSS, _froidement_.

_Léon!_ un homme d'honneur n'égorge pas le fils de son ami. Devais-je
m'expliquer devant un malheureux valet, insolent d'être parvenu à
presque gouverner son maître?

LÉON, _s'asseyant_.

Au fait, Monsieur, je vous attends....

BÉGEARSS.

Oh! que vous allez regretter une fureur déraisonnable!

LÉON.

C'est ce que nous verrons bientôt.

BÉGEARSS, _affectant une dignité froide_.

_Léon!_ vous aimez _Florestine_; il y a long-temps que je le vois...
Tant que votre frère a vécu, je n'ai pas cru devoir servir un amour
malheureux qui ne vous conduisait à rien. Mais depuis qu'un funeste
duel, disposant de sa vie, vous a mis en sa place, j'ai eu l'orgueil de
croire mon influence capable de disposer M. votre père à vous unir à
celle que vous aimez. Je l'attaquais de toutes les manières; une
résistance invincible a repoussé tous mes efforts. Désolé de le voir
rejeter un projet qui me paraissait fait pour le bonheur de tous.....
Pardon, mon jeune ami, je vais vous affliger; mais il le faut en ce
moment, pour vous sauver d'un malheur éternel. Rappelez bien votre
raison, vous allez en avoir besoin.--- J'ai forcé votre père à rompre le
silence; à me confier son secret. O mon ami! m'a dit enfin le Comte: je
connais l'amour de mon fils; mais puis-je lui donner _Florestine_ pour
femme? Celle que l'on croit ma pupille.... elle est ma fille; elle est
sa sœur.

LÉON, _reculant vivement_.

_Florestine?_..... ma sœur?....

BÉGEARSS.

Voilà le mot qu'un sévère devoir.... Ah! je vous le dois à tous deux:
mon silence pouvait vous perdre. Eh bien! _Léon_, voulez-vous vous
battre avec moi?

LÉON.

Mon généreux ami! je ne suis qu'un ingrat, un monstre! oubliez ma rage
insensée......

BÉGEARSS, _bien tartuffé_.

Mais c'est à condition que ce fatal secret ne sortira jamais........
Dévoiler la honte d'un père, ce serait un crime....

LÉON, _se jetant dans ses bras_.

Ah! jamais.


SCÈNE XXI.

LE COMTE, FIGARO, LÉON, BÉGEARSS.

FIGARO, _accourant_.

Les voilà, les voilà.

LE COMTE.

Dans les bras l'un de l'autre! Eh! vous perdez l'esprit?

FIGARO, _stupéfait_.

Ma foi! Monsieur... on le perdrait à moins.

LE COMTE, _à Figaro_.

M'expliquerez-vous cette énigme?

LÉON, _tremblant_.

Ah! c'est à moi, mon père, à l'expliquer. Pardon! je dois mourir de
honte! Sur un sujet assez frivole, je m'étais.... beaucoup oublié. Son
caractère généreux, non seulement me rend à la raison; mais il a la
bonté d'excuser ma folie en me la pardonnant. Je lui en rendais grace
lorsque vous nous avez surpris.

LE COMTE.

Ce n'est pas la centième fois que vous lui devez de la reconnaissance.
Au fait, nous lui en devons tous.

FIGARO, _sans parler, se donne un coup de poing au front_.

BÉGEARSS _l'examine et sourit_.

LE COMTE, _à son fils_.

Retirez-vous, Monsieur. Votre aveu seul enchaîne ma colère.

BÉGEARSS.

Ah! Monsieur, tout est oublié.

LE COMTE, _à Léon_.

Allez vous repentir d'avoir manqué à mon ami, au vôtre; à l'homme le
plus vertueux.....

LÉON, _s'en allant_.

Je suis au désespoir!

FIGARO, _à part, avec colère_.

C'est une légion de diables enfermés dans un seul pourpoint.


SCÈNE XXII.

LE COMTE, BÉGEARSS, FIGARO.

LE COMTE, _à Bégearss, à part_.

Mon ami, finissons ce que nous avons commencé. (_A Figaro._) Vous,
monsieur l'étourdi, avec vos belles conjectures, donnez-moi les trois
millions d'or que vous m'avez vous-même apportés de _Cadix_, en soixante
effets au porteur. Je vous avais chargé de les numéroter.

FIGARO.

Je l'ai fait.

LE COMTE.

Remettez-m'en le porte-feuille.

FIGARO.

De quoi? de ces trois millions d'or?

LE COMTE.

Sans doute. Eh bien! qui vous arrête?

FIGARO, _humblement_.

Moi, Monsieur?.... Je ne les ai plus.

BÉGEARSS.

Comment, vous ne les avez plus?

FIGARO, _fièrement_.

Non, Monsieur.

BÉGEARSS, _vivement_.

Qu'en avez-vous fait?

FIGARO.

Lorsque mon maître m'interroge, je lui dois compte de mes actions; mais
à vous? je ne vous dois rien.

LE COMTE, _en colère_.

Insolent! qu'en avez-vous fait?

FIGARO, _froidement_.

Je les ai portés en dépôt chez M. _Fal_, votre notaire.

BÉGEARSS.

Mais de l'avis de qui?

FIGARO, _fièrement_.

Du mien; et j'avoue que j'en suis toujours.

BÉGEARSS.

Je vais gager qu'il n'en est rien.

FIGARO.

Comme j'ai sa reconnaissance, vous courez risque de perdre la gageure.

BÉGEARSS.

Ou s'il les a reçus, c'est pour agioter. Ces gens-là partagent ensemble.

FIGARO.

Vous pourriez un peu mieux parler d'un homme qui vous a obligé.

BÉGEARSS.

Je ne lui dois rien.

FIGARO.

Je le crois; quand on a hérité de _quarante mille doublons de
huit_......

LE COMTE, _se fâchant_.

Avez-vous donc quelque remarque à nous faire aussi là dessus?

FIGARO.

Qui moi, Monsieur? J'en doute d'autant moins, que j'ai beaucoup connu le
parent dont Monsieur hérite. Un jeune homme assez libertin; joueur,
prodigue et querelleur; sans frein, sans mœurs, sans caractère; et
n'ayant rien à lui, pas même les vices qui l'ont tué; qu'un combat des
plus malheureux.....

LE COMTE _frappe du pied_.

BÉGEARSS, _en colère_.

Enfin, nous direz-vous pourquoi vous avez déposé cet or?

FIGARO.

Ma foi, Monsieur, c'est pour n'en être plus chargé: ne pouvait-on pas le
voler? que sait-on? il s'introduit souvent de grands fripons dans les
maisons!.....

BÉGEARSS, _en colère_.

Pourtant Monsieur veut qu'on le rende.

FIGARO.

Monsieur peut l'envoyer chercher.

BÉGEARSS.

Mais ce notaire s'en désaisira-t-il, s'il ne voit son _récépissé_?

FIGARO.

Je vais le remettre à Monsieur; et quand j'aurai fait mon devoir, s'il
en arrive quelque mal, il ne pourra s'en prendre à moi.

LE COMTE.

Je l'attends dans mon cabinet.

FIGARO, _au Comte_.

Je vous préviens que M. _Fal_ ne les rendra que sur votre reçu; je le
lui ai recommandé. (_Il sort._)


SCÈNE XXIII.

LE COMTE, BÉGEARSS.

BÉGEARSS, _en colère_.

Comblez cette canaille, et voyez ce qu'elle devient! En vérité,
Monsieur, mon amitié me force à vous le dire: vous devenez trop
confiant; il a deviné nos secrets. De valet, barbier, chirurgien, vous
l'avez établi trésorier, secrétaire; une espèce de _factotum_. Il est
notoire que ce monsieur fait bien ses affaires avec vous.

LE COMTE.

Sur la fidélité, je n'ai rien à lui reprocher; mais il est vrai qu'il
est d'une arrogance.....

BÉGEARSS.

Vous avez un moyen de vous en délivrer en le récompensant.

LE COMTE.

Je le voudrais souvent.

BÉGEARSS, _confidentiellement_.

En envoyant le Chevalier à Malthe, sans doute vous voulez qu'un homme
affidé le surveille? Celui-ci, trop flatté d'un aussi honorable emploi,
ne peut manquer de l'accepter: vous en voilà défait pour bien du temps.

LE COMTE.

Vous avez raison, mon ami. Aussi bien, m'a-t-on dit qu'il vit très-mal
avec sa femme. (_Il sort._)


SCÈNE XXIV.

BÉGEARSS, _seul_.

Encore un pas de fait!...... Ah! noble espion! la fleur des drôles! qui
faites ici le bon valet, et vous voulez nous souffler la dot, en nous
donnant des noms de comédie! Grace aux soins d'_Honoré-Tartuffe_, vous
irez partager le malaise des caravannes, et finirez vos inspections sur
nous.


FIN DU SECOND ACTE.



ACTE III.

_Le Théâtre représente le cabinet de la Comtesse, orné de fleurs de
toutes parts._


SCÈNE PREMIÈRE.

LA COMTESSE, SUSANNE.

LA COMTESSE.

Je n'ai pu rien tirer de cette enfant.--Ce sont des pleurs, des
étouffemens!..... Elle se croit des torts envers moi; m'a demandé cent
fois pardon; elle veut aller au couvent. Si je rapproche tout ceci de sa
conduite envers mon fils; je présume qu'elle se reproche d'avoir écouté
son amour; entretenu ses espérances; ne se croyant pas un parti assez
considérable pour lui.--- Charmante délicatesse! excès d'une aimable
vertu! Monsieur _Bégearss_, apparemment, lui en a touché quelques mots
qui l'auront amenée à s'affliger sur elle! Car c'est un homme si
scrupuleux, et si délicat sur l'honneur, qu'il s'exagère quelque fois,
et se fait des fantômes où les autres ne voyent rien.

SUSANNE.

J'ignore d'où provient le mal; mais il se passe ici des choses bien
étranges! Quelque démon y souffle un feu secret. Notre maître est sombre
à périr; il nous éloigne tous de lui. Vous êtes sans cesse à pleurer.
Mademoiselle est suffoquée. Monsieur votre fils désolé!.... Monsieur
_Bégearss_, lui seul, imperturbable comme un dieu! semble n'être affecté
de rien; voit tous vos chagrins d'un œil sec......

LA COMTESSE.

Mon enfant, son cœur les partage. Hélas! Sans ce consolateur, qui
verse un baume sur nos plaies; dont la sagesse nous soutient; adoucit
toutes les aigreurs; calme mon irascible époux; nous serions bien plus
malheureux!

SUSANNE.

Je souhaite, Madame, que vous ne vous abusiez pas!

LA COMTESSE.

Je t'ai vue autrefois lui rendre plus de justice! (_Susanne baisse les
yeux_). Au reste il peut seul me tirer du trouble où cette enfant m'a
mise. Fais le prier de descendre chez moi.

SUSANNE.

Le voici qui vient à propos; vous vous ferez coëffer plus tard. (_Elle
sort_).


SCÈNE II.

LA COMTESSE, BÉGEARSS.

LA COMTESSE, _douloureusement_.

Ah! mon pauvre Major; que se passe-t-il donc ici? Touchons nous enfin à
la crise que j'ai si long-temps redoutée; que j'ai vu de loin se former?
L'éloignement du Comte pour mon malheureux fils semble augmenter de jour
en jour. Quelque lumière fatale aura pénétré jusqu'à lui!

BÉGEARSS.

Madame, je ne le crois pas.

LA COMTESSE.

Depuis que le ciel m'a punie par la mort de mon fils aîné, je vois le
Comte absolument changé: au lieu de travailler avec l'ambassadeur à
_Rome_, pour rompre les vœux de _Léon_; je le vois s'obstiner à
l'envoyer à _Malthe_.--- Je sais de plus, _Monsieur Bégearss_, qu'il
dénature sa fortune, et veut abandonner l'Espagne, pour s'établir dans
ce pays.--L'autre jour à dîner, devant trente personnes, il raisonna sur
le divorce d'une façon à me faire frémir.

BÉGEARSS.

J'y étais; je m'en souviens trop?

LA COMTESSE, _en larmes_.

Pardon, mon digne ami; je ne puis pleurer qu'avec vous!

BÉGEARSS.

Déposez vos douleurs dans le sein d'un homme sensible.

LA COMTESSE.

Enfin, est-ce lui, est-ce vous, qui avez déchiré le cœur de
_Florestine_? Je la destinais à mon fils.---- Née sans biens, il est
vrai; mais noble, belle et vertueuse; élevée au milieu de nous: mon fils
devenu héritier, n'en a-t-il pas assez pour deux?

BÉGEARSS.

Que trop, peut-être; et c'est d'où vient le mal!

LA COMTESSE.

Mais, comme si le Ciel n'eût attendu aussi long-temps, que pour me mieux
punir d'une imprudence tant pleurée; tout semble s'unir à la fois pour
renverser mes espérances. Mon époux déteste mon fils.... _Florestine_
renonce à lui. Aigrie par ne sais quel motif, elle veut le fuir pour
toujours. Il en mourra le malheureux! voilà ce qui est bien certain.
(_Elle joint les mains_). Ciel vengeur! après vingt années de larmes et
de repentir, me réservez vous à l'horreur de voir ma faute découverte?
Ah! que je sois seule misérable! mon Dieu, je ne m'en plaindrai pas!
mais que mon fils ne porte point la peine d'un crime qu'il n'a pas
commis! Connaissez-vous, _Monsieur Bégearss_, quelque remède à tant de
maux?

BÉGEARSS.

Oui, femme respectable! et je venais exprès dissiper vos terreurs. Quand
on craint une chose, tous nos regards se portent vers cet objet trop
allarmant: quoiqu'on dise ou qu'on fasse, la frayeur empoisonne tout!
Enfin je tiens la clef de ces énigmes. Vous pouvez encore être heureuse.

LA COMTESSE.

L'est-on avec une âme déchirée de remords?

BÉGEARSS.

Votre époux ne fuit point _Léon_; il ne soupçonne rien sur le secret de
sa naissance.

LA COMTESSE, _vivement_.

Monsieur _Bégearss_!

BÉGEARSS.

Et tous ces mouvemens que vous prenez pour de la haine, ne sont que
l'effet d'un scrupule. Oh! que je vais vous soulager!

LA COMTESSE, _ardemment_.

Mon cher monsieur _Bégearss_!

BÉGEARSS.

Mais enterrez dans ce cœur allégé, le grand mot que je vais vous
dire. Votre secret à vous, c'est la naissance de _Léon_! Le sien est
celle de _Florestine_; (_plus bas_), il est son tuteur.... et son père.

LA COMTESSE _joignant les mains_.

Dieu tout puissant qui me prends en pitié!

BÉGEARSS.

Jugez de sa frayeur en voyant ces enfans amoureux l'un de l'autre! ne
pouvant dire son secret, ni supporter qu'un tel attachement devînt le
fruit de son silence, il est resté sombre, bisarre; et s'il veut
éloigner son fils, c'est pour éteindre, s'il se peut, par cette absence
et par ces vœux, un malheureux amour qu'il croit ne pouvoir tolérer.

LA COMTESSE, _priant avec ardeur_.

Source éternelle des bienfaits! O mon Dieu! tu permets qu'en partie je
répare la faute involontaire qu'un insensé me fit commettre; que j'aie,
de mon côté, quelque chose à remettre à cet époux que j'offensai! O
Comte _Almaviva_! mon cœur flétri, fermé par vingt années de peines,
va se r'ouvrir enfin pour toi! _Florestine_ est ta fille; elle me
devient chère comme si mon sein l'eût portée. Faisons, sans nous parler,
l'échange de notre indulgence! O Monsieur _Bégearss_! achevez.

BÉGEARSS.

Mon amie, je n'arrête point ces premiers élans d'un bon cœur: les
émotions de la joie ne sont point dangereuses comme celles de la
tristesse; mais, au nom de votre repos, écoutez-moi jusqu'à la fin.

LA COMTESSE.

Parlez mon généreux ami: vous à qui je dois tout, parlez.

BÉGEARSS.

Votre époux cherchant un moyen de garantir sa _Florestine_ de cet amour
qu'il croit incestueux, m'a proposé de l'épouser; mais, indépendamment
du sentiment profond et malheureux que mon respect pour vos
douleurs......

LA COMTESSE, _douloureusement_.

Ah! mon ami! par compassion pour moi.....

BÉGEARSS.

N'en parlons plus. Quelques mots d'établissement, tournés d'une forme
équivoque, ont fait penser à _Florestine_ qu'il était question de
_Léon_. Son jeune cœur s'en épanouissait, quand un valet vous
annonça. Sans m'expliquer depuis sur les vues de son père; un mot de
moi, la ramenant aux sévères idées de la fraternité, a produit cet
orage, et la religieuse horreur dont votre fils ni vous ne pénétriez le
motif.

LA COMTESSE.

Il en était bien loin, le pauvre enfant!

BÉGEARSS.

Maintenant qu'il vous est connu, devons-nous suivre ce projet d'une
union qui répare tout?.....

LA COMTESSE, _vivement_.

Il faut s'y tenir, mon ami; mon cœur et mon esprit sont d'accord sur
ce point, et c'est à moi de la déterminer. Par-là, nos secrets sont
couverts; nul étranger ne les pénétrera. Après vingt années de
souffrances nous passerons des jours heureux, et c'est à vous, mon digne
ami, que ma famille les devra.

BÉGEARSS, _élevant le ton_.

Pour que rien ne les trouble plus, il faut encore un sacrifice, et mon
amie est digne de le faire.

LA COMTESSE.

Hélas! je veux les faire tous.

BÉGEARSS, _l'air imposant_.

Ces lettres, ces papiers d'un infortuné qui n'est plus; il faudra les
réduire en cendres.

LA COMTESSE, _avec douleur_.

Ah! Dieu!

BÉGEARSS.

Quand cet ami mourant, me chargea de vous les remettre, son dernier
ordre fut qu'il fallait sauver votre honneur, en ne laissant aucune
trace de ce qui pourrait l'altérer.

LA COMTESSE.

Dieu! Dieu!

BÉGEARSS.

Vingt ans se sont passés sans que j'aye pu obtenir que ce triste aliment
de votre éternelle douleur s'éloignât de vos yeux. Mais indépendamment
du mal que tout cela vous fait; voyez quel danger vous courez.

LA COMTESSE.

Eh! que peut-on avoir à craindre!

BÉGEARSS, _regardant si on peut l'entendre_.

(_Parlant bas_). Je ne soupçonne point _Susanne_; mais une femme de
chambre instruite que vous conservez ces papiers, ne pourrait-elle pas
un jour s'en faire un moyen de fortune? un seul remis à votre époux, que
peut-être il paierait bien cher, vous plongerait dans des malheurs...

LA COMTESSE.

Non, _Susanne_ a le cœur trop bon.....

BÉGEARSS, _d'un ton plus élevé, très-ferme_.

Ma respectable amie! vous avez payé votre dette à la tendresse, à la
douleur, à vos devoirs de tous les genres; et si vous êtes satisfaire de
la conduite d'un ami, j'en veux avoir la récompense. Il faut brûler tous
ces papiers; éteindre tous ces souvenirs d'une faute autant expiée!
mais, pour ne jamais revenir sur un sujet si douloureux, j'exige que le
sacrifice en soit fait dans ce même instant.

LA COMTESSE, _tremblante_.

Je crois entendre Dieu qui parle! il m'ordonne de l'oublier; de déchirer
le crêpe obscur dont sa mort a couvert ma vie. Oui, mon Dieu! je vais
obéir à cet ami que vous m'avez donné. (_Elle sonne_). Ce qu'il exige en
votre nom, mon repentir le conseillait; mais ma faiblesse a combattu.


SCÈNE III.

SUSANNE, LA COMTESSE, BÉGEARSS.

LA COMTESSE.

_Susanne!_ apporte moi le coffret de mes diamans.---- Non, je vais le
prendre moi-même, il te faudrait chercher la clef.....


SCÈNE IV.

SUSANNE, BÉGEARSS.

SUSANNE, _un peu troublée_.

Monsieur _Bégearss_, de quoi s'agit-t-il donc? Toutes les têtes sont
renversées! Cette maison ressemble à l'hôpital des fous! Madame pleure;
Mademoiselle étouffe. Le Chevalier _Léon_ parle de se noyer; Monsieur
est enfermé et ne veut voir personne. Pourquoi ce coffre aux diamans
inspire-t-il en ce moment tant d'intérêt à tout le monde?

BÉGEARSS, _mettant son doigt sur sa bouche, en signe de mystère_.

Chut! Ne montre ici nulle curiosité! Tu le sçauras dans peu..... Tout va
bien; tout est bien.... Cette journée vaut.... Chut....


SCÈNE V.

LA COMTESSE, BÉGEARSS, SUSANNE.

LA COMTESSE, _tenant le coffret aux diamans_.

_Susanne_, apporte nous du feu dans le brazéro du boudoir.

SUSANNE.

Si c'est pour brûler des papiers, la lampe de nuit allumée, est encor là
dans l'athénienne. (_Elle l'avance_).

LA COMTESSE.

Veille à la porte, et que personne n'entre.

SUSANNE, _en sortant, à part_.

Courons avant, avertir _Figaro_.


SCÈNE VI.

LA COMTESSE, BÉGEARSS.

BÉGEARSS.

Combien j'ai souhaité pour vous le moment auquel nous touchons!

LA COMTESSE, _étouffée_.

O mon ami! quel jour nous choisissons pour consommer ce sacrifice! celui
de la naissance de mon malheureux fils! A cette époque, tous les ans,
leur consacrant cette journée, je demandais pardon au ciel, et je
m'abreuvais de mes larmes en relisant ces tristes lettres. Je me rendais
au moins le témoignage qu'il y eut entre nous plus d'erreur que de
crime. Ah! faut-il donc brûler tout ce qui me reste de lui?

BÉGEARSS.

Quoi, Madame? détruisez-vous ce fils qui vous le représente? ne lui
devez-vous pas un sacrifice qui le préserve de mille affreux dangers?
vous vous le devez à vous-même! et la sécurité de votre vie entière est
attachée peut-être à cet acte imposant! (_Il ouvre le secret de l'écrin
et en tire les lettres_).

LA COMTESSE, _surprise_.

Monsieur _Bégearss_, vous l'ouvrez mieux que moi!... que je les lise
encore!

BÉGEARSS, _sévèrement_.

Non, je ne le permettrai pas.

LA COMTESSE.

Seulement la dernière où, traçant ses tristes adieux, du sang qu'il
répandit pour moi, il m'a donné la leçon du courage dont j'ai tant
besoin aujourd'hui.

BÉGEARSS, _s'y opposant_.

Si vous lisez un mot, nous ne brûlerons rien. Offrez au ciel un
sacrifice entier, courageux, volontaire, exempt des faiblesses humaines!
ou si vous n'osez l'accomplir, c'est à moi d'être fort pour vous. Les
voilà toutes dans le feu. (_Il y jette le paquet_).

LA COMTESSE, _vivement_.

Monsieur _Bégearss_! Cruel ami! c'est ma vie que vous consumez! qu'il
m'en reste au moins un lambeau. _(Elle veut se précipiter sur les
lettres enflammées._) (_Bégearss la retient à bras le corps_).

BÉGEARSS.

J'en jetterai la cendre au vent.


SCÈNE VII.

SUSANNE, LE COMTE, FIGARO, LA COMTESSE, BÉGEARSS.

SUSANNE _accourt_.

C'est Monsieur, il me suit; mais amené par _Figaro_.

LE COMTE, _les surprenant en cette posture_.

Qu'est-ce donc que je vois, Madame! d'où vient tout ce désordre? quel
est ce feu, ce coffre, ces papiers? pourquoi ce débat et ces pleurs?

(_Bégearss et la Comtesse restent confondus_).

LE COMTE.

Vous ne répondez point?

BÉGEARSS _se remet, et dit d'un ton pénible_.

J'espère Monsieur, que vous n'exigez pas qu'on s'explique devant vos
gens. J'ignore quel dessein vous fait surprendre ainsi Madame! quant à
moi, je suis résolu de soutenir mon caractère en rendant un hommage pur
à la vérité, quelle qu'elle soit.

LE COMTE, _à Figaro et à Susanne_.

Sortez tous deux.

FIGARO.

Mais, Monsieur, rendez-moi du moins la justice de déclarer que je vous
ai remis le _récépissé_ du notaire, sur le grand objet de tantôt!

LE COMTE.

Je le fais volontiers, puisque c'est réparer un tort. (_A Bégearss_).
Soyez certain Monsieur, que voilà le _récépissé_. (_Il le remet dans sa
poche._) (_Figaro et Susanne sortent chacun de leur côté._)

FIGARO, _bas à Susanne, en s'en allant_.

S'il échappe à l'explication!......

SUSANNE, _bas_.

Il est bien subtil!

FIGARO, _bas_.

Je l'ai tué!


SCÈNE VIII.

LA COMTESSE, LE COMTE, BÉGEARSS.

LE COMTE, _d'un ton sérieux_.

Madame, nous sommes seuls.

BÉGEARSS, _encore ému_.

C'est moi qui parlerai. Je subirai cet interrogatoire. M'avez-vous vu,
Monsieur, trahir la vérité dans quelque occasion que ce fût?

LE COMTE, _sèchement_.

Monsieur...... Je ne dis pas cela.

BÉGEARSS, _tout-à-fait remis_.

Quoique je sois loin d'approuver cette inquisition peu décente;
l'honneur m'oblige à répéter ce que je disais à Madame, en répondant à
sa consultation:

«Tout dépositaire de secrets ne doit jamais conserver de papiers s'ils
peuvent compromettre un ami qui n'est plus, et qui les mit sous notre
garde. Quelque chagrin qu'on ait à s'en défaire, et quelque intérêt même
qu'on eût à les garder; le saint respect des morts doit avoir le pas
devant tout.» (_Il montre le Comte._) Un accident inopiné, ne peut-il
pas en rendre un adversaire possesseur?

(_Le Comte le tire par la manche pour qu'il ne pousse pas l'explication
plus loin._)

BÉGEARSS.

Auriez-vous dit, Monsieur, autre chose en ma position? Qui cherche des
conseils timides, ou le soutien d'une faiblesse honteuse, ne doit point
s'adresser à moi! vous en avez des preuves l'un et l'autre, et vous
sur-tout, Monsieur le Comte! (_le Comte lui fait un signe._) Voilà sur
la demande que m'a faite Madame, et sans chercher à pénétrer ce que
contenaient ces papiers, ce qui m'a fait lui donner un conseil pour la
sévère exécution duquel je l'ai vu manquer de courage; je n'ai pas
hésité d'y substituer le mien, en combattant ses délais imprudens. Voilà
quels étaient nos débats; mais, quelque chose qu'on en pense, je ne
regretterai point ce que j'ai dit, ce que j'ai fait. (_Il lève les
bras._) Sainte amitié! tu n'es rien qu'un vain titre, si l'on ne remplit
pas tes austères devoirs.--Permettez que je me retire.

LE COMTE _exalté_.

O le meilleur des hommes! Non vous ne nous quitterez pas.--Madame, il va
nous appartenir de plus près; je lui donne ma _Florestine_.

LA COMTESSE, _avec vivacité_.

Monsieur, vous ne pouviez pas faire un plus digne emploi du pouvoir que
la loi vous donne sur elle. Ce choix a mon assentiment si vous le jugez
nécessaire, et le plutôt vaudra le mieux.

LE COMTE _hésitant_.

Eh bien!..... ce soir.... sans bruit..... votre aumônier........

LA COMTESSE, _avec ardeur_.

Eh bien! moi qui lui sers de mère, je vais la préparer à l'auguste
cérémonie: mais laisserez-vous votre ami, seul généreux envers ce digne
enfant? j'ai du plaisir à penser le contraire.

LE COMTE _embarassé_.

Ah! Madame..... croyez.....

LA COMTESSE, _avec joie_.

Oui, Monsieur je le crois. C'est aujourd'hui la fête de mon fils; ces
deux évènemens réunis me rendent cette journée bien chère! (_Elle
sort._)


SCÈNE IX.

LE COMTE, BÉGEARSS.

LE COMTE, _la regardant aller_.

Je ne reviens pas de mon étonnement. Je m'attendais à des débats, à des
objections sans nombre; et je la trouve juste, bonne, généreuse envers
mon enfant! _moi qui lui sers de mère_, dit-elle..... Non, ce n'est
point une méchante femme! elle a dans ses actions une dignité qui
m'impose;....... un ton qui brise les reproches, quand on voudrait l'en
accabler. Mais, mon ami, je m'en dois à moi-même, pour la surprise que
j'ai montrée en voyant brûler ces papiers.

BÉGEARSS.

Quant à moi, je n'en ai point eu, voyant avec qui vous veniez. Ce
reptile vous a sifflé que j'étais là pour trahir vos secrets? de si
basses imputations n'atteignent point un homme de ma hauteur; je les
vois ramper loin de moi. Mais, après tout Monsieur, que vous importaient
ces papiers? n'aviez vous pas pris malgré moi tous ceux que vous vouliez
garder? Ah! plût au ciel qu'elle m'eût consulté plutôt! vous n'auriez
pas contre elle des preuves sans replique!

LE COMTE, _avec douleur_.

Oui, sans replique! (_avec ardeur._) ôtons-les de mon sein: elles me
brûlent la poitrine. (_Il tire la lettre de son sein, et la met dans sa
poche._)

BÉGEARSS _continue avec douceur_.

Je combattrais avec plus d'avantage en faveur du fils de la loi! car
enfin il n'est pas comptable du triste sort qui l'a mis dans vos bras!

LE COMTE _reprend sa fureur_.

Lui, dans mes bras? jamais.

BÉGEARSS.

Il n'est point coupable non plus dans son amour pour _Florestine_; et
cependant, tant qu'il reste près d'elle, puis-je m'unir à cette enfant
qui, peut-être éprise elle-même ne cédera qu'à son respect pour vous? La
délicatesse blessée.....

LE COMTE.

Mon ami, je t'entends! et ta réflexion me décide à le faire partir sur
le champ. Oui, je serai moins malheureux, quand ce fatal objet ne
blessera plus mes regards: mais comment entamer ce sujet avec-elle?
voudra-t-elle s'en séparer? il faudra donc faire un éclat?

BÉGEARSS.

Un éclat!..... non..... mais le divorce accrédité chez cette nation
hasardeuse, vous permettra d'user de ce moyen.

LE COMTE.

Moi, publier ma honte! quelques lâches l'ont fait! c'est le dernier
dégré de l'avilissement du siècle. Que l'opprobre soit le partage de qui
donne un pareil scandale, et des fripons qui le provoquent.

BÉGEARSS.

J'ai fait envers elle, envers vous, ce que l'honneur me prescrivait. Je
ne suis point pour les moyens violens, sur-tout quand il s'agit d'un
fils......

LE COMTE.

Dites _d'un étranger_, dont je vais hâter le départ.

BÉGEARSS.

N'oubliez pas cet insolent valet.

LE COMTE.

J'en suis trop las pour le garder. Toi, cours Ami, chez mon notaire;
retire, avec mon reçu que voilà, mes trois millions d'or déposés. Alors
tu peux à juste titre être généreux au contrat qu'il nous faut brusquer
aujourd'hui... car te voilà bien possesseur..... (_Il lui remet le reçu;
le prend sous le bras, et ils sortent._) et ce soir, à minuit, sans
bruit, dans la chapelle de Madame......

(_On n'entend pas le reste._)


FIN DU TROISIÈME ACTE.



ACTE IV.

_Le théâtre représente le même cabinet de la Comtesse._


SCÈNE PREMIÈRE.

FIGARO, _seul, agité, regardant de côté et d'autre_.

Elle me dit: «viens à six heures au cabinet; c'est le plus sûr pour nous
parler...» Je brusque tout dehors, et je rentre en sueur! Où est-elle?
(_Il se promène en s'essuyant._) Ah! parbleu, je ne suis pas fou! je les
ai vu sortir d'ici, Monsieur le tenant sous le bras!... Eh bien! pour un
échec, abandonnons-nous la partie?....... Un Orateur fuit-il lâchement
la tribune, pour un argument tué sous lui? Mais, quel détestable
endormeur! (_Vivement._) Parvenir à brûler les lettres de Madame, pour
qu'elle ne voye pas qu'il en manque; et se tirer d'un
éclaircissement!...... C'est l'enfer concentré, tel que _Milton_ nous
l'a dépeint! (_D'un ton badin._) J'avais raison tantôt, dans ma colère:
_Honoré Bégearss_ est le diable que les hébreux nommaient _Légion_; et,
si l'on y regardait bien, on verrait le lutin avoir le pied fourchu,
seule partie, disait ma mère, que les démons ne peuvent déguiser. (_Il
rit._) Ah! ah! ah! ma gaîté me revient; d'abord, parce que j'ai mis l'or
du _Mexique_ en sûreté chez _Fal_, ce qui nous donnera du temps; (_Il
frappe d'un billet sur sa main._) et puis... Docteur en toute
hypocrisie! Vrai Major d'infernal Tartuffe! grâce au hasard qui régit
tout, à ma tactique, à quelques louis semés; voici qui me promet une
lettre de toi, où, dit-on, tu poses le masque, à ne rien laisser
desirer! (_Il ouvre le billet et dit:_) Le coquin qui l'a lu en veut
cinquante louis?... eh bien! il les aura, si la lettre les vaut; une
année de mes gages sera bien employée, si je parviens à détromper un
maître à qui nous devons tant..... Mais où es-tu, Susanne, pour en rire?
_O que piacere!_..... A demain donc! car je ne vois pas que rien
périclite ce soir... Et pourquoi perdre un temps? Je m'en suis toujours
repenti.... (_Très-vivement._) Point de délai; courons attacher le
pétard; dormons dessus; la nuit porte conseil, et demain matin nous
verrons qui des deux fera sauter l'autre.


SCÈNE II.

BÉGEARSS, FIGARO.

BÉGEARSS, _raillant_.

Eeeh! c'est mons _Figaro_! La place est agréable, puisqu'on y retrouve
Monsieur.

FIGARO, _du même ton_.

Ne fût-ce que pour avoir la joie de l'en chasser une autre fois.

BÉGEARSS.

De la rancune pour si peu? vous êtes bien bon d'y songer! chacun
n'a-t-il pas sa manie?

FIGARO.

Et celle de Monsieur est de ne plaider qu'à huis-clos?

BÉGEARSS, _lui frappant sur l'épaule_.

Il n'est pas essentiel qu'un sage entende tout, quand il sait si bien
deviner.

FIGARO.

Chacun se sert des petits talens que le ciel lui a départis.

BÉGEARSS.

Et _l'Intrigant_ compte-t-il gagner beaucoup avec ceux qu'il nous montre
ici?

FIGARO.

Ne mettant rien à la partie, j'ai tout gagné..... si je fais perdre
l'_autre_.

BÉGEARSS, _piqué_.

On verra le jeu de Monsieur.

FIGARO.

Ce n'est pas de ces coups brillans qui éblouissent la gallerie. (_Il
prend un air niais._) Mais _chacun pour soi; Dieu pour tous_, comme a
dit le roi Salomon.

BÉGEARSS, _souriant_.

Belle sentence! N'a-t-il pas dit aussi: _Le soleil luit pour tout le
monde_?

FIGARO, _fièrement._

Oui, en dardant sur le serpent prêt à mordre la main de son imprudent
bienfaiteur! (_Il sort._)


SCÈNE III.

BÉGEARSS, _seul, le regardant aller_.

Il ne farde plus ses desseins! Notre homme est fier? bon signe, il ne
sait rien des miens; il aurait la mine bien longue s'il était instruit
qu'à minuit... (_Il cherche dans ses poches vivement._) Eh bien!
qu'ai-je fait du papier? Le voici. (_Il lit._) _Reçu de M. Fal, notaire,
les trois millions d'or spécifiés dans le bordereau, ci-dessus. A Paris,
le..... ALMAVIVA._--C'est bon; je tiens la pupille et l'argent! Mais ce
n'est point assez; cet homme est faible, il ne finira rien pour le reste
de sa fortune. La Comtesse lui en impose; il la craint, l'aime
encore........... Elle n'ira point au couvent, si je ne les mets aux
prises, et ne le force à s'expliquer................. brutalement. (_Il
se promène._)--Diable! ne risquons pas ce soir un dénouement aussi
scabreux! En précipitant trop les choses, on se précipite avec elles! Il
sera temps demain, quand j'aurai bien serré le doux lien sacramentel qui
va les enchaîner à moi? (_Il appuie ses deux mains sur sa poitrine._) Eh
bien! maudite joie, qui me gonfles le cœur! ne peux-tu donc te
contenir?..... Elle m'étouffera, la fougueuse, ou me livrera comme un
sot, si je ne la laisse un peu s'évaporer, pendant que je suis seul
ici. Sainte et douce crédulité! l'époux te doit la magnifique dot! Pâle
déesse de la nuit, il te devra bientôt sa froide épouse. (_Il frotte ses
mains de joie._) _Bégearss!_ heureux _Bégearss_!... Pourquoi
l'appelez-vous _Bégearss_? n'est-il donc pas plus d'à moitié _le
Seigneur Comte Almaviva_? (_D'un ton terrible._) Encore un pas,
_Bégearss_! et tu l'es tout-à-fait.--Mais il te faut auparavant..... Ce
_Figaro_ pèse sur ma poitrine! car c'est lui qui l'a fait venir!... Le
moindre trouble me perdait.... Ce valet là me portera malheur.... c'est
le plus clairvoyant coquin!.... Allons, allons, qu'il parte avec son
chevalier errant!


SCÈNE IV.

BÉGEARSS, SUSANNE.

SUSANNE, _accourant, fait un cri d'étonnement, de voir un autre que
Figaro_.

Ah! (_A part._) Ce n'est pas lui!

BÉGEARSS.

Quelle surprise! Et qu'attendais-tu donc?

SUSANNE, _se remettant_.

Personne. On se croit seule ici...

BÉGEARSS.

Puisque je t'y rencontre; un mot avant le comité.

SUSANNE.

Que parlez-vous de comité? réellement depuis deux ans on n'entend plus
du tout la langue de ce pays!

BÉGEARSS, _riant sardoniquement_.

Hé! hé!... (_Il pétrit dans sa boîte une prise de tabac, d'un air
content de lui._) Ce comité, ma chère, est une conférence entre la
Comtesse, son fils, notre jeune pupille et moi, sur le grand objet que
tu sais.

SUSANNE.

Après la scène que j'ai vue, osez-vous encor l'espérer?

BÉGEARSS, _bien fat_.

Oser l'espérer!... Non. Mais seulement... Je l'épouse ce soir.

SUSANNE, _vivement_.

Malgré son amour pour _Léon_?

BÉGEARSS.

Bonne femme! qui me disais: _Si vous faites cela, Monsieur_....

SUSANNE.

Eh! qui eût pu l'imaginer?

BÉGEARSS, _prenant son tabac en plusieurs fois_.

Enfin, que dit-on? parle-t-on? Toi qui vis dans l'intérieur, qui a
l'honneur des confidences; y pense-t-on du bien de moi? car c'est-là le
point important.

SUSANNE.

L'important serait de savoir quel talisman vous employez pour dominer
tous les esprits? Monsieur ne parle de vous qu'avec enthousiasme! ma
maîtresse vous porte aux nues! son fils n'a d'espoir qu'en vous seul!
notre pupille vous révère!...

BÉGEARSS, _d'un ton bien fat, secouant le tabac de son jabot_.

Et toi, _Susanne_, qu'en dis-tu?

SUSANNE.

Ma foi, monsieur, je vous admire! Au milieu du désordre affreux que vous
entretenez ici, vous seul êtes calme et tranquille; il me semble
entendre un génie qui fait tout mouvoir à son gré.

BÉGEARSS, _bien fat_.

Mon enfant, rien n'est plus aisé. D'abord il n'est que deux pivots sur
qui roule tout dans le monde, la morale et la politique. La morale, tant
soit peu mesquine, consiste à être juste et vrai; elle est, dit-on, la
clef de quelques vertus routinières.

SUSANNE.

Quant à la politique?...

BÉGEARSS, _avec chaleur_.

Ah! c'est l'art de créer des faits, de dominer, en se jouant, les
évènemens et les hommes; l'intérêt est son but; l'intrigue son moyen:
toujours sobre de vérités, ses vastes et riches conceptions sont un
prisme qui éblouit. Aussi profonde que l'_Etna_, elle brûle et gronde
long-temps avant d'éclater au dehors; mais alors rien ne lui résiste:
elle exige de hauts talens: le scrupule seul peut lui nuire; (_En
riant._) c'est le secret des négociateurs.

SUSANNE.

Si la morale ne vous échauffe pas, l'autre, en revanche, excite en vous
un assez vif enthousiasme!

BÉGEARSS, _averti, revient à lui_.

Eh!... ce n'est pas elle; c'est toi!--Ta comparaison d'un génie.....--Le
chevalier vient; laisse-nous.


SCÈNE V.

LÉON, BÉGEARSS.

LÉON.

Monsieur _Bégearss_, je suis au désespoir!

BÉGEARSS, _d'un ton protecteur_.

Qu'est-il arrivé, jeune ami?

LÉON.

Mon père vient de me signifier, avec une dureté!..... que j'eûsse à
faire, sous deux jours, tous les apprêts de mon départ pour _Malte_:
point d'autre train, dit-il, que _Figaro_, qui m'accompagne, et un valet
qui courra devant nous.

BÉGEARSS.

Cette conduite est en effet bisarre, pour qui ne sait pas son secret;
mais nous qui l'avons pénétré, notre devoir est de le plaindre. Ce
voyage est le fruit d'une frayeur bien excusable! _Malte_ et vos vœux
ne sont que le prétexte; un amour qu'il redoute, est son véritable
motif.

LÉON, _avec douleur_.

Mais, mon ami, puisque vous l'épousez?

BÉGEARSS, _confidentiellement_.

Si son frère le croit utile à suspendre un fâcheux départ!..... Je ne
verrais qu'un seul moyen....

LÉON.

O mon ami! dites-le moi?

BÉGEARSS.

Ce serait que madame votre mère vainquît cette timidité qui l'empêche,
avec lui, d'avoir une opinion à elle; car sa douceur vous nuit bien plus
que ne ferait un caractère trop ferme.--Supposons, qu'on lui ait donné
quelque prévention injuste; qui a le droit, comme une mère, de rappeler
un père à la raison? Engagez la à le tenter,... non pas aujourd'hui,
mais........ demain, et sans y mettre de faiblesse.

LÉON.

Mon ami vous avez raison: cette crainte est son vrai motif. Sans doute
il n'y a que ma mère qui puisse le faire changer. La voici qui vient
avec celle..... que je n'ose plus adorer. (_Avec douleur._) O mon ami!
rendez la bien heureuse.

BÉGEARSS, _caressant_.

En lui parlant tous les jours de son frère.


SCÈNE VI.

LA COMTESSE, FLORESTINE, BÉGEARSS, SUSANNE, LÉON.

LA COMTESSE _coëffée, parée, portant une robe rouge et noire, et son
bouquet de même couleur_.

_Susanne_, donne mes diamans?

(_Susanne va les chercher._)

BÉGEARSS, _affectant de la dignité_.

Madame, et vous Mademoiselle, je vous laisse avec cet ami; je confirme
d'avance tout ce qu'il va vous dire. Hélas! ne pensez point au bonheur
que j'aurais de vous appartenir à tous; votre repos doit seul vous
occuper. Je n'y veux concourir que sous la forme que vous adopterez:
mais, soit que Mademoiselle accepte ou non mes offres, recevez ma
déclaration, que toute la fortune dont je viens d'hériter lui est
destinée de ma part, dans un contrat, ou par un testament; je vais en
faire dresser les actes: Mademoiselle choisira. Après ce que je viens de
dire, il ne conviendrait pas que ma présence ici gênât un parti qu'elle
doit prendre en toute liberté: mais, quel qu'il soit, ô mes amis, sachez
qu'il est sacré pour moi: je l'adopte sans restriction. (_Il salue
profondément et sort._)


SCÈNE VII.

LA COMTESSE, LÉON, FLORESTINE.

LA COMTESSE _le regarde aller_.

C'est un ange envoyé du ciel pour réparer tous nos malheurs.

LÉON, _avec une douleur ardente_.

O _Florestine_! il faut céder: ne pouvant être l'un à l'autre, nos
premiers élans de douleur nous avaient fait jurer de n'être jamais à
personne; j'accomplirai ce serment pour nous deux. Ce n'est pas
tout-à-fait vous perdre, puisque je retrouve une sœur où j'espérais
posséder une épouse. Nous pourrons encore nous aimer.


SCÈNE VIII.

LA COMTESSE, LÉON, FLORESTINE, SUSANNE.

SUSANNE _apporte l'écrin_.

LA COMTESSE, _en parlant, met ses boucles d'oreilles, ses bagues, son
bracelet, sans rien regarder_.

_Florestine!_ épouse _Bégearss_; ses procédés l'en rendent digne; et
puisque cet hymen fait le bonheur de ton parain, il faut l'achever
aujourd'hui.

(_Susanne sort et emporte l'écrin._)


SCÈNE IX.

LA COMTESSE, LÉON, FLORESTINE.

LA COMTESSE _à Léon_.

Nous, mon fils, ne sachons jamais ce que nous devons ignorer. Tu
pleures, _Florestine_!

FLORESTINE, _pleurant_.

Ayez pitié de moi, Madame! Eh! comment soutenir autant d'assauts dans un
seul jour? A peine j'apprends qui je suis, qu'il faut renoncer à
moi-même, et me livrer... Je meurs de douleur et d'effroi. Dénuée
d'objections contre M. _Bégearss_, je sens mon cœur à l'agonie, en
pensant qu'il peut devenir... Cependant il le faut; il faut me sacrifier
au bien de ce frère chéri; à son bonheur, que je ne puis plus faire.
Vous dites que je pleure! Ah! je fais plus pour lui que si je lui
donnais ma vie! Maman, ayez pitié de nous! bénissez vos enfans! ils sont
bien malheureux! (_Elle se jette à genoux; Léon en fait autant._)

LA COMTESSE _leur imposant les mains_.

Je vous bénis, mes chers enfans. Ma _Florestine_ je t'adopte. Si tu
savais à quel point tu m'es chère! Tu seras heureuse, ma fille, et du
bonheur de la vertu; celui-là peut dédommager des autres. (_Ils se
relèvent._)

FLORESTINE.

Mais croyez-vous, Madame, que mon dévouement le ramène à _Léon_, à son
fils? car il ne faut pas se flatter: son injuste prévention va
quelquefois jusqu'à la haine.

LA COMTESSE.

Chère fille, j'en ai l'espoir.

LÉON.

C'est l'avis de M. _Bégearss_: il me l'a dit; mais il m'a dit aussi
qu'il n'y a que maman qui puisse opérer ce miracle; Aurez-vous donc la
force de lui parler en ma faveur?

LA COMTESSE.

Je l'ai tenté souvent, mon fils, mais sans aucun fruit apparent.

LÉON.

O ma digne mère! c'est votre douceur qui m'a nui. La crainte de le
contrarier vous a trop empêché d'user de la juste influence que vous
donnent votre vertu et le respect profond dont vous êtes entourée. Si
vous lui parliez avec force, il ne vous résisterait pas.

LA COMTESSE.

Vous le croyez, mon fils? je vais l'essayer devant vous. Vos reproches
m'affligent presqu'autant que son injustice. Mais, pour que vous ne
gêniez pas le bien que je dirai de vous, mettez-vous dans mon cabinet;
vous m'entendrez, de-là, plaider une cause si juste: vous n'accuserez
plus une mère de manquer d'énergie, quand il faut défendre son fils!
(_Elle sonne._) _Florestine_, la décence ne te permet pas de rester: vas
t'enfermer; demande au ciel qu'il m'accorde quelque succès, et rende
enfin la paix à ma famille désolée.

(_Florestine sort._)


SCÈNE X.

SUSANNE, LA COMTESSE, LÉON.

SUSANNE.

Que veut Madame? elle a sonné.

LA COMTESSE.

Prie Monsieur, de ma part, de passer un moment ici.

SUSANNE, _effrayée_.

Madame! vous me faites trembler! Ciel! que va-t-il donc se passer? Quoi!
Monsieur, qui ne vient jamais... sans...

LA COMTESSE.

Fais ce que je te dis, _Susanne_, et ne prends nul souci du reste.

(_Susanne sort, en levant les bras au ciel, de terreur._)


SCÈNE XI.

LA COMTESSE, LÉON.

LA COMTESSE.

Vous allez voir, mon fils, si votre mère est faible en défendant vos
intérêts! Mais laissez-moi me recueillir, me préparer, par la prière, à
cet important plaidoyer.

(_Léon entre au cabinet de sa mère._)


SCÈNE XII.

LA COMTESSE, _seule, un genou sur son fauteuil_.

Ce moment me semble terrible, comme le jugement dernier! Mon sang est
prêt à s'arrêter... O mon Dieu! donnez-moi la force de frapper au
cœur d'un époux? (_Plus bas._) Vous seul connaissez les motifs qui
m'ont toujours fermé la bouche! Ah! s'il ne s'agissait du bonheur de mon
fils; vous savez, ô mon Dieu! si j'oserais dire un seul mot pour moi!
Mais enfin, s'il est vrai qu'une faute pleurée vingt ans, ait obtenu de
vous un pardon généreux, comme un sage ami m'en assure: ô mon Dieu!
donnez-moi la force de frapper au cœur d'un époux!


SCÈNE XIII.

LA COMTESSE, LE COMTE, LÉON _caché_.

LE COMTE, _sèchement_.

Madame, on dit que vous me demandez?

LA COMTESSE, _timidement_.

J'ai cru, Monsieur, que nous serions plus libres dans ce cabinet que
chez vous.

LE COMTE.

M'y voilà, Madame; parlez.

LA COMTESSE, _tremblante_.

Asseyons-nous, Monsieur, je vous conjure, et prêtez-moi votre attention.

LE COMTE, _impatient_.

Non, j'entendrai debout; vous savez qu'en parlant je ne saurais tenir en
place.

LA COMTESSE _s'asseyant, avec un soupir, et parlant bas_.

Il s'agit de mon fils... Monsieur.

LE COMTE, _brusquement_.

De votre fils, Madame?

LA COMTESSE.

Et quel autre intérêt pourrait vaincre ma répugnance à engager un
entretien que vous ne recherchez jamais? Mais je viens de le voir dans
un état à faire compassion: l'esprit troublé, le cœur serré de
l'ordre que vous lui donnez de partir sur-le-champ; sur-tout du ton de
dureté qui accompagne cet exil. Eh! comment a-t-il encouru la disgrâce
d'un p... d'un homme si juste? Depuis qu'un exécrable duel nous a ravi
notre autre fils....

LE COMTE, _les mains sur le visage, avec un air de douleur_.

Ah!...

LA COMTESSE.

Celui-ci, qui jamais ne dût connaître le chagrin, a redoublé de soins et
d'attentions pour adoucir l'amertume des nôtres!

LE COMTE, _se promenant doucement_.

Ah!...

LA COMTESSE.

Le caractère emporté de son frère, son désordre, ses goûts et sa
conduite déréglée nous en donnaient souvent de bien cruels. Le ciel
sévère, mais sage en ses décrets, en nous privant de cet enfant, nous en
a peut-être épargné de plus cuisans pour l'avenir.

LE COMTE, _avec douleur_.

Ah!... Ah!...

LA COMTESSE.

Mais, enfin, celui qui nous reste a-t-il jamais manqué à ses devoirs?
Jamais le plus léger reproche fût-il mérité de sa part? Exemple des
hommes de son âge, il a l'estime universelle: il est aimé, recherché,
consulté. Son p...protecteur naturel, mon époux seul, paraît avoir les
yeux fermés sur un mérite transcendant, dont l'éclat frappe tout le
monde.

LE COMTE _se promène, plus vîte sans parler_.

LA COMTESSE, _prenant courage de son silence, continue d'un ton plus
ferme, et l'élève par degrés_.

En tout autre sujet, Monsieur, je tiendrais à fort grand honneur de vous
soumettre mon avis, de modeler mes sentimens, ma faible opinion sur la
vôtre; mais il s'agit... d'un fils...

LE COMTE _s'agite en marchant_.

LA COMTESSE.

Quand il avait un frère aîné; l'orgueil d'un très-grand nom le
condamnant au célibat, l'ordre de _Malte_ était son sort. Le préjugé
semblait alors couvrir l'injustice de ce partage entre deux fils
(_Timidement._) égaux en droits.

LE COMTE _s'agite plus fort_. (_A part, d'un ton étouffé._)

Egaux en droits!.....

LA COMTESSE, _un peu plus fort_.

Mais depuis deux années qu'un accident affreux.... les lui a tous
transmis; n'est-il pas étonnant que vous n'ayez rien entrepris pour le
relever de ses vœux? Il est de notoriété que vous n'avez quitté
l'_Espagne_ que pour dénaturer vos biens, par la vente, ou par des
échanges. Si c'est pour l'en priver, Monsieur, la haine ne va pas plus
loin! Puis, vous le chassez de chez vous, et semblez lui fermer la
maison p.....par vous habitée! Permettez-moi de vous le dire; un
traitement aussi étrange est sans excuse aux yeux de la raison.
Qu'a-t-il fait pour le mériter?

LE COMTE, _s'arrête; d'un ton terrible_.

Ce qu'il a fait!

LA COMTESSE, _effrayée_.

Je voudrais bien, Monsieur, ne pas vous offenser!

LE COMTE, _plus fort_.

Ce qu'il a fait, Madame! Et c'est vous qui le demandez?

LA COMTESSE, _en désordre_.

Monsieur, Monsieur! vous m'effrayez beaucoup!

LE COMTE, _avec fureur_.

Puisque vous avez provoqué l'explosion du ressentiment qu'un respect
humain enchaînait, vous entendrez son arrêt et le vôtre.

LA COMTESSE, _plus troublée_.

Ah, Monsieur! Ah, Monsieur!....

LE COMTE.

Vous demandez ce qu'il a fait?

LA COMTESSE, _levant les bras_.

Non, Monsieur, ne me dites rien!

LE COMTE, _hors de lui_.

Rappelez-vous, femme perfide, ce que vous avez fait vous-même! et
comment, recevant un adultère dans vos bras, vous avez mis dans ma
maison cet enfant étranger, que vous osez nommer mon fils.

LA COMTESSE, _au désespoir, veut se lever_.

Laissez-moi m'enfuir, je vous prie.

LE COMTE, _la clouant sur son fauteuil_.

Non, vous ne fuirez pas; vous n'échapperez point à la conviction qui
vous presse. (_Lui montrant sa lettre._) Connaissez-vous cette écriture?
Elle est tracée de votre main coupable! et ces caractères sanglans qui
lui servirent de réponse...

LA COMTESSE, _anéantie_.

Je vais mourir! je vais mourir!

LE COMTE, _avec force_.

Non, non; vous entendrez les traits que j'en ai soulignés! (_Il lit avec
égarement._) «Malheureux insensé! notre sort est rempli; votre crime, le
mien reçoit sa punition. Aujourd'hui, jour de _Saint-Léon_, patron de ce
lieu, et le vôtre, je viens de mettre au monde un fils, mon opprobre et
mon désespoir...» (_Il parle._) Et cet enfant est né le jour de
_Saint-Léon_, plus de dix mois après mon départ pour la _Vera Crux_!

(_Pendant qu'il lit très-fort, on entend la Comtesse, égarée, dire des
mots coupés qui partent du délire._)

LA COMTESSE, _priant, les mains jointes_.

Grand dieu! tu ne permets donc pas que le crime le plus caché demeure
toujours impuni!

LE COMTE.

...Et de la main du corrupteur. (_Il lit._) «L'ami qui vous rendra ceci,
quand je ne serai plus, est sûr.»

LA COMTESSE, _priant_.

Frappes, mon Dieu! car je l'ai mérité!

LE COMTE _lit_.

»Si la mort d'un infortuné vous inspirait un reste de pitié; parmi les
noms qu'on va donner à ce fils, héritier d'un autre.....

LA COMTESSE, _priant_.

Accepte l'horreur que j'éprouve, en expiation de ma faute!

LE COMTE _lit_.

»Puis-je espérer que le nom de _Léon_... (_Il parle._) Et ce fils
s'appelle _Léon_!

LA COMTESSE, _égarée, les yeux fermés_.

O Dieu! mon crime fut bien grand, s'il égala ma punition! Que ta volonté
s'accomplisse!

LE COMTE, _plus fort_.

Et, couverte de cet opprobre, vous osez me demander compte de mon
éloignement pour lui?

LA COMTESSE, _priant toujours_.

Qui suis-je, pour m'y opposer, lorsque ton bras s'appesantit?

LE COMTE.

Et, lorsque vous plaidez pour l'enfant de ce malheureux, vous avez au
bras mon portrait!

LA COMTESSE, _en le détachant, le regarde_.

Monsieur, Monsieur, je le rendrai; je sais que je n'en suis pas digne.
(_Dans le plus grand égarement._) Ciel! que m'arrive-t-il? Ah! je perds
la raison! Ma conscience troublée fait naître des fantômes!--Réprobation
anticipée!... Je vois ce qui n'existe pas... Ce n'est plus vous; c'est
lui qui me fait signe de le suivre, d'aller le rejoindre au tombeau!

LE COMTE, _effrayé_.

Comment? Eh bien! Non, ce n'est pas...

LA COMTESSE, _en délire_.

Ombre terrible! éloigne toi!

LE COMTE _crie avec douleur_.

Ce n'est pas ce que vous croyez!

LA COMTESSE _jette le bracelet par terre_.

Attends... Oui, je t'obéirai...

LE COMTE, _plus troublé_.

Madame, écoutez-moi...

LA COMTESSE.

J'irai... Je t'obéis... Je meurs... (_Elle reste évanouie._)

LE COMTE, _effrayé, ramasse le bracelet_.

J'ai passé la mesure... Elle se trouve mal... Ah! Dieu! Courons lui
chercher du secours! (_Il sort, il s'enfuit._)

(_Les convulsions de la douleur font glisser la Comtesse à terre._)


SCÈNE XIV.

LÉON _accourant_; LA COMTESSE _évanouie_.

LÉON, _avec force_.

O ma mère!... ma mère! c'est moi qui te donne la mort! (_Il l'enlève et
la remet sur son fauteuil, évanouie._) Que ne suis-je parti, sans rien
exiger de personne? j'aurais prévenu ces horreurs!


SCÈNE XV.

LE COMTE, SUSANNE, LÉON, LA COMTESSE _évanouie_.

LE COMTE, _en rentrant s'écrie_.

Et son fils!

LÉON, _égaré_.

Elle est morte! Ah! je ne lui survivrai pas! (_Il l'embrasse en
criant._)

LE COMTE, _effrayé_.

Des sels! des sels! _Susanne!_ un million si vous la sauvez!

LÉON.

O malheureuse mère!

SUSANNE.

Madame, aspirez ce flacon. Soutenez-la, Monsieur; je vais tâcher de la
dessèrer.

LE COMTE, _égaré_.

Romps tout, arrache tout! Ah! j'aurais dû la ménager!

LÉON, _criant avec délire_.

Elle est morte! elle est morte!


SCÈNE XVI.

LE COMTE, SUSANNE, LÉON, LA COMTESSE _évanouie_, FIGARO, _accourant_.

FIGARO.

Et qui, morte? Madame? Appaisez donc ces cris! c'est vous qui la ferez
mourir! (_Il lui prend le bras._) Non, elle ne l'est pas; ce n'est
qu'une suffocation; le sang qui monte avec violence. Sans perdre temps,
il faut la soulager. Je vais chercher ce qu'il lui faut.

LE COMTE, _hors de lui_.

Des ailes, _Figaro_! ma fortune est à toi.

FIGARO, _vivement_.

J'ai bien besoin de vos promesses lorsque Madame est en péril! (_Il sort
en courant._)


SCÈNE XVII.

LE COMTE, LÉON, LA COMTESSE _évanouie_, SUSANNE.

LÉON, _lui tenant le flacon sous le nez_.

Si l'on pouvait la faire respirer! O Dieu! rends-moi ma malheureuse
mère!.... La voici qui revient....

SUSANNE, _pleurant_.

Madame! allons, Madame!....

LA COMTESSE, _revenant à elle_.

Ah! qu'on a de peine à mourir!

LÉON, _égaré_.

Non Maman; vous ne mourrez pas!

La Comtesse, _égarée_.

O Ciel! entre mes juges! entre mon époux et mon fils! Tout est connu...
et criminelle envers tous deux... (_Elle se jette à terre et se
prosterne._) Vengez-vous l'un et l'autre! il n'est plus de pardon pour
moi! (_Avec horreur._) Mère coupable! épouse indigne! un instant nous a
tous perdus. J'ai mis l'horreur dans ma famille! J'allumai la guerre
intestine entre le père et les enfans! Ciel juste! il fallait bien que
ce crime fût découvert! Puisse ma mort expier mon forfait!

LE COMTE, _au désespoir_.

Non, revenez à vous! votre douleur a déchiré mon âme! Asseyons-la.
_Léon!_.... Mon Fils! (_Léon fait un grand mouvement._) _Susanne_,
asseyons-la.

(_Ils la remettent sur le fauteuil._)


SCÈNE XVIII.

LES PRÉCÉDENS, FIGARO.

FIGARO, _accourant_.

Elle a repris sa connaissance?

SUSANNE.

Ah Dieu! j'étouffe aussi. (_Elle se dessère._)

LE COMTE _crie_.

_Figaro!_ vos secours!

FIGARO, _étouffé_.

Un moment, calmez-vous. Son état n'est plus si pressant. Moi qui étais
dehors, grand Dieu! je suis rentré bien à propos!.... Elle m'avait fort
effrayé! Allons, Madame, du courage!

LA COMTESSE, _priant, renversée_.

Dieu de bonté! fais que je meure!

LÉON, _en l'asseyant mieux_.

Non, Maman, vous ne mourrez pas, et nous réparerons nos torts. Monsieur!
vous que je n'outragerai plus en vous donnant un autre nom, reprenez vos
titres, vos biens; je n'y avais nul droit: hélas! je l'ignorais. Mais,
par pitié, n'écrasez point d'un déshonneur public cette infortunée qui
fut vôtre.... Une erreur expiée par vingt années de larmes, est-elle
encore un crime, alors qu'en fait justice? Ma mère et moi, nous nous
bannissons de chez vous.

LE COMTE, _exalté_.

Jamais! vous n'en sortirez point.

LÉON.

Un couvent sera sa retraite; et moi, sous mon nom de _Léon_, sous le
simple habit d'un soldat, je défendrai la liberté de notre nouvelle
Patrie. Inconnu, je mourrai pour elle, ou je la servirai en zêlé
citoyen.

(_Susanne pleure dans un coin; Figaro est absorbé dans l'autre._)

LA COMTESSE, _péniblement_.

_Léon!_ mon cher enfant! ton courage me rend la vie! Je puis encore la
supporter, puisque mon fils a la vertu de ne pas détester sa mère. Cette
fierté dans le malheur sera ton noble patrimoine. Il m'épousa sans
biens; n'exigeons rien de lui. Le travail de mes mains soutiendra ma
faible existence; et toi, tu serviras l'Etat.

LE COMTE, _avec désespoir_.

Non, _Rosine_! jamais. C'est moi qui suis le vrai coupable! de combien
de vertus je privais ma triste vieillesse!....

LA COMTESSE.

Vous en serez enveloppé.--_Florestine_ et _Bégearss_ vous restent.
_Floresta_, votre fille, l'enfant chéri de votre cœur!.....

LE COMTE, _étonné_.

Comment?..... d'où savez-vous?.... qui vous l'a dit?.....

LA COMTESSE.

Monsieur donnez-lui tous vos biens, mon fils et moi n'y mettrons point
d'obstacle; son bonheur nous consolera. Mais, avant de nous séparer, que
j'obtienne au moins une grace! Apprenez-moi comment vous êtes possesseur
d'une terrible lettre que je croyais brûlée avec les autres? Quelqu'un
m'a-t-il trahie?

FIGARO, _s'écriant_.

Oui! l'infâme _Bégearss_: je l'ai surpris tantôt qui la remettait à
Monsieur.

LE COMTE, _parlant vîte_.

Non, je la dois au seul hasard. Ce matin, lui et moi, pour un tout autre
objet, nous examinions votre écrin, sans nous douter qu'il eût un double
fond. Dans le débat et sous ses doigts, le secret s'est ouvert soudain,
à son très-grand étonnement. Il a cru le coffre brisé!

FIGARO, _criant plus fort_.

Son étonnement d'un secret? Monstre! C'est lui qui l'a fait faire!

LE COMTE.

Est-il possible?

LA COMTESSE.

Il est trop vrai!

LE COMTE.

Des papiers frappent nos regards; il en ignorait l'existence, et, quand
j'ai voulu les lui lire, il a refusé de les voir.

SUSANNE, _s'écriant_.

Il les a lus cent fois avec Madame!

LE COMTE.

Est-il vrai? Les connaissait-il?

LA COMTESSE.

Ce fut lui qui me les remit, qui les apporta de l'armée, lorsqu'un
infortuné mourut.

LE COMTE.

Cet ami sûr, instruit de tout?.....

FIGARO, LA COMTESSE, SUSANNE, _ensemble, criant_.

C'est lui!

LE COMTE.

O scélératesse infernale! avec quel art il m'avait engagé! A présent je
sais tout.

FIGARO.

Vous le croyez!

LE COMTE.

Je connais son affreux projet. Mais, pour en être plus certain,
déchirons le voile en entier. Par qui savez-vous donc ce qui touche ma
_Florestine_?

LA COMTESSE, _vîte_.

Lui seul m'en a fait confidence.

LÉON, _vîte_.

Il me l'a dit sous le secret.

SUSANNE, _vîte_.

Il me l'a dit aussi.

LE COMTE, _avec horreur_.

O monstre! Et moi j'allais la lui donner! mettre ma fortune en ses
mains!

FIGARO, _vivement_.

Plus d'un tiers y serait déjà, si je n'avais porté, sans vous le dire,
vos trois millions d'or en dépôt chez M. _Fal_: vous alliez l'en rendre
le maître, heureusement je m'en suis douté. Je vous ai donné son
reçu....

LE COMTE, _vivement_.

Le scélérat vient de me l'enlever, pour en aller toucher la somme.

FIGARO, _désolé_.

O proscription sur moi! Si l'argent est remis, tout ce que j'ai fait est
perdu! Je cours chez M. _Fal_. Dieu veuille qu'il ne soit pas trop
tard!

LE COMTE, _à Figaro_.

Le traître n'y peut être encore.

FIGARO.

S'il a perdu un temps, nous le tenons. J'y cours. (_Il veut sortir._)

Le COMTE, _vivement, l'arrête_.

Mais, _Figaro_! que le fatal secret dont ce moment vient de t'instruire,
reste enseveli dans ton sein?

FIGARO, _avec une grande sensibilité_.

Mon maître! il a vingt ans qu'il est dans ce sein-là, et dix que je
travaille à empêcher qu'un monstre n'en abuse! Attendez sur-tout mon
retour, avant de prendre aucun parti.

LE COMTE, _vivement_.

Penserait-il se disculper?

FIGARO.

Il fera tout pour le tenter; (_Il tire une lettre de sa poche._) mais
voici le préservatif. Lisez le contenu de cette épouvantable lettre; le
secret de l'enfer est là. Vous me saurez bon gré d'avoir tout fait pour
me la procurer. (_Il lui remet la lettre de Bégearss._) _Susanne!_ des
goûtes à ta maîtresse! Tu sais comment je les prépare! (_Il lui donne un
flacon._) Passez là sur sa chaise longue; et le plus grand calme autour
d'elle. Monsieur, au moins, ne recommencez pas; elle s'éteindrait dans
nos mains!

LE COMTE, _exalté_.

Recommencer! Je me ferais horreur!

FIGARO, _à la Comtesse_.

Vous l'entendez, Madame? le voilà dans son caractère! et c'est mon
maître que j'entends. Ah! je l'ai toujours dit de lui: la colère, chez
les bons cœurs, n'est qu'un besoin pressant de pardonner! (_Il
s'enfuit._)

(_Le Comte et Léon la prennent sous les bras; ils sortent tous._)


FIN DU QUATRIÈME ACTE.



ACTE V.

_Le Théâtre représente le grand salon du premier acte._


SCÈNE PREMIÈRE.

LE COMTE, LA COMTESSE, LÉON, SUSANNE.

(_La Comtesse, sans rouge, dans le plus grand désordre de parure._)

LÉON, _soutenant sa mère_.

Il fait trop chaud, maman, dans l'appartement intérieur. _Susanne_,
avance une bergère. (_On l'assied._)

LE COMTE _attendri, arrangeant les coussins_.

Êtes-vous bien assise? Eh quoi! pleurer encore?

LA COMTESSE _accablée_.

Ah! laissez-moi verser des larmes de soulagement! ces récits affreux
m'ont brisée! cette infâme lettre, sur-tout....

LE COMTE _délirant_.

Marié en Irlande, il épousait ma fille! et tout mon bien placé sur la
banque de _Londres_, eût fait vivre un repaire affreux, jusqu'à la mort
du dernier de nous tous!... Et qui sait, grand Dieu! quels moyens?...

LA COMTESSE.

Homme infortuné! calmez-vous! Mais il est temps de faire descendre
_Florestine_; elle avait le cœur si serré de ce qui devait lui
arriver! Vas la chercher _Susanne_, et ne l'instruis de rien.

LE COMTE, _avec dignité_.

Ce que j'ai dit à _Figaro_, _Susanne_, était pour vous, comme pour lui?

SUSANNE.

Monsieur, celle qui vit madame pleurer, prier pendant vingt ans, a trop
gémi de ses douleurs, pour rien faire qui les accroisse! (_Elle sort._)


SCÈNE II.

LE COMTE, LA COMTESSE, LÉON.

LE COMTE, _avec un vif sentiment_.

Ah! Rosine! séchez vos pleurs; et maudit soit qui vous affligera!

LA COMTESSE.

Mon fils! embrasse les genoux de ton généreux protecteur; et rends-lui
grace pour ta mère. (_Il veut se mettre à genoux._)

LE COMTE _le relève_.

Oublions le passé, _Léon_. Gardons-en le silence, et n'émouvons plus
votre mère. _Figaro_ demande un grand calme. Ah! respectons, sur-tout,
la jeunesse de _Florentine_, en lui cachant soigneusement les causes de
cet accident!


SCÈNE III.

FLORESTINE, SUSANNE, LES PRÉCÉDENS.

FLORESTINE, _accourant_.

Mon Dieu! Maman, qu'avez-vous donc?

LA COMTESSE.

Rien que d'agréable à t'apprendre; et ton parain va t'en instruire.

LE COMTE.

Hélas! ma Florestine! je frémis du péril où j'allais plonger ta
jeunesse. Grace au Ciel, qui dévoile tout, tu n'épouseras point
_Bégearss_! Non; tu ne seras point la femme du plus épouvantable
ingrat!...

FLORESTINE.

Ah! Ciel! Léon!...

LÉON.

Ma sœur, il nous a tous joués!

FLORESTINE, _au Comte_.

Sa Sœur!

LE COMTE.

Il nous trompait. Il trompait les uns par les autres; et tu étais le
prix de ses horribles perfidies. Je vais le chasser de chez moi.

LA COMTESSE.

L'instinct de ta frayeur te servait mieux que nos lumières. Aimable
enfant! rends grâce au Ciel, qui te sauve d'un tel danger!

LÉON.

Ma sœur, il nous a tous joués!

FLORESTINE, _au Comte_.

Monsieur, il m'appèle sa sœur!

LA COMTESSE, _exaltée_.

Oui _Floresta_, tu es à nous. C'est-là notre secret chéri. Voilà ton
père; voilà ton frère; et moi je suis ta mère pour la vie. Ah! garde-toi
de l'oublier jamais! (_Elle tend la main au Comte._) Almaviva! pas-vrai
qu'elle est _ma fille_?

LE COMTE, _exalté_.

Et lui, _mon fils_; voilà nos deux enfans. (_Tous se serrent dans les
bras l'un de l'autre._)


SCÈNE IV.

FIGARO, M. FAL, _Notaire_, LES PRÉCÉDENS.

FIGARO, _accourant et jettant son manteau_.

Malédiction! Il a le porte-feuille. J'ai vu le traître l'emporter, quand
je suis entré chez Monsieur.

LE COMTE.

O Monsieur Fal! vous vous êtes pressé!

M. FAL, _vivement_.

Non, Monsieur, au contraire. Il est resté plus d'une heure avec moi: m'a
fait achever le contrat, y insérer la donation qu'il fait. Puis il m'a
remis mon reçu, au bas duquel était le vôtre; en me disant que la somme
est à lui; qu'elle est un fruit d'hérédité; qu'il vous l'a remise en
confiance....

LE COMTE.

O scélérat! Il n'oublie rien!

FIGARO.

Que de trembler sur l'avenir!

M. FAL.

Avec ces éclaircissemens, ai-je pu refuser le porte-feuille qu'il
exigeait? Ce sont trois millions au porteur. Si vous rompez le mariage,
et qu'il veuille garder l'argent; c'est un mal presque sans remède.

LE COMTE, _avec véhémence_.

Que tout l'or du monde périsse; et que je sois débarassé de lui!

FIGARO, _jettant son chapeau sur un fauteuil_.

Dussé-je être pendu; il n'en gardera pas une obole! (_A Susanne._)
Veille au dehors, _Susanne_. (_Elle sort._)

M. FAL.

Avez-vous un moyen de lui faire avouer devant de bons témoins, qu'il
tient ce trésor de Monsieur? Sans cela, je défie qu'on puisse le lui
arracher!

FIGARO.

S'il apprend par son allemand, ce qui se passe dans l'hôtel, il n'y
rentrera plus.

LE COMTE, _vivement_.

Tant mieux! c'est tout ce que je veux! Ah! qu'il garde le reste!

FIGARO, _vivement_.

Lui laisser par dépit l'héritage de vos enfans? ce n'est pas vertu,
c'est faiblesse.

LÉON _fâché_.

_Figaro!_

FIGARO _plus fort_.

Je ne m'en dédis point. (_Au Comte._) Qu'obtiendra donc de vous
l'attachement, si vous payez ainsi la perfidie?

LE COMTE _se fâchant_.

Mais, l'entreprendre sans succès; c'est lui ménager un triomphe....


SCÈNE V.

LES PRÉCÉDENS, SUSANNE.

SUSANNE _à la porte, et criant_.

Monsieur _Bégearss_ qui rentre! (_Elle sort._)


SCÈNE VI.

LES PRÉCÉDENS, _excepté_ SUSANNE,

(_Ils font tous un grand mouvement._)

LE COMTE, _hors de lui_.

Oh! traître!

FIGARO, _très-vîte_.

On ne peut plus se concerter; mais si vous m'écoutez, et me secondez
tous, pour lui donner une sécurité profonde; j'engage ma tête au succès.

M. FAL.

Vous allez lui parler du porte-feuille et du contrat?

FIGARO, _très-vite_.

Non pas; il en sait trop pour l'entammer si brusquement! il faut
l'amener de plus loin à faire un aveu volontaire. (_Au Comte._) Feignez
de vouloir me chasser.

LE COMTE, _troublé_.

Mais, mais, sur quoi?


SCÈNE VII.

LES PRÉCÉDENS, SUSANNE, BÉGEARSS.

SUSANNE, _accourant_.

Monsieur _Bégeaaaaaaarss_! (_Elle se range près de la Comtesse._)

BÉGEARSS, _montre une grande surprise_.

FIGARO, _s'écrie, en le voyant_.

Monsieur _Bégearss_! (_humblement._) Eh bien! ce n'est qu'une
humiliation de plus. Puisque vous attachez à l'aveu de mes torts le
pardon que je sollicite; j'espère que Monsieur ne sera pas moins
généreux.

BÉGEARSS, _étonné_.

Qu'y a-t-il donc? Je vous trouve assemblés!

LE COMTE, _brusquement_.

Pour chasser un sujet indigne.

BÉGEARSS, _plus surpris encore, voyant le Notaire_.

Et Monsieur _Fal_?

M. FAL, _lui montrant le contrat_.

Voyez qu'on ne perd point de temps, tout ici concourt avec vous.

BÉGEARSS, _surpris_.

Ha! ha!.....

LE COMTE, _impatient, à Figaro_.

Pressez-vous; ceci me fatigue.

(_Pendant cette scène, Bégearss les examine l'un après l'autre, avec la
plus grande attention._)

FIGARO, _l'air suppliant, adressant la parole au Comte_.

Puisque la feinte est inutile; achevons mes tristes aveux. Oui, pour
nuire à Monsieur _Bégearss_, je répète avec confusion, que je me suis
mis à l'épier, le suivre, et le troubler par-tout: (_au Comte_) car
Monsieur n'avait pas sonné, lorsque je suis entré chez lui, pour savoir
ce qu'on y fesait du coffre aux brillans de Madame, que j'ai trouvé-là
tout ouvert.

BÉGEARSS.

Certes! ouvert à mon grand regret!

LE COMTE, _fait un mouvement inquiétant_.

(_A part._) Quelle audace!

FIGARO, _se courbant, le tire par l'habit pour l'avertir_.

Ah! mon Maître!

M. FAL, _effrayé_.

Monsieur!

BÉGEARSS, _au Comte_, (_à part._)

Modérez-vous; ou nous ne sçaurons rien.

LE COMTE, _frappe du pied_.

BÉGEARSS, _l'examine_.

FIGARO, _soupirant, dit au Comte_.

C'est ainsi que sachant Madame enfermée avec lui, pour brûler de
certains papiers dont je connaissais l'importance; je vous ai fait venir
subitement.

BÉGEARSS, _au Comte_.

Vous l'ai-je dit?

LE COMTE, _mord son mouchoir de fureur_.

SUSANNE, _bas à Figaro_, (_par derrière._)

Achève, achève!

FIGARO.

Enfin vous voyant tous d'accord, j'avoue que j'ai fait l'impossible pour
provoquer entre Madame et vous la vive explication..... qui n'a pas eu
la fin que j'espérais.....

LE COMTE, _à Figaro, avec colère_.

Finissez-vous ce plaidoyer?

FIGARO, _bien humble_.

Hélas! je n'ai plus rien à dire; puisque c'est cette explication qui a
fait chercher Monsieur _Fal_, pour finir ici le contrat. L'heureuse
étoile de Monsieur a triomphé de tous mes artifices..... Mon maître! en
faveur de trente ans.....

LE COMTE, _avec humeur_.

Ce n'est pas à moi de juger. (_Il marche vîte._)

FIGARO.

Monsieur _Bégearss_!....

BÉGEARSS, _qui a repris sa sécurité, dit ironiquement_.

Qui! moi? cher ami, je ne comptais guères vous avoir tant d'obligations!
(_Elevant son ton._) Voir mon bonheur accéléré par le coupable effort
destiné à me le ravir! (_A Léon et Florestine._) O jeunes gens! quelle
leçon! marchons avec candeur dans le sentier de la vertu. Voyez que tôt
ou tard l'intrigue est la perte de son auteur.

FIGARO, _prosterné_.

Ah! oui!

BÉGEARSS, _au Comte_.

Monsieur, pour cette fois encore, et qu'il parte!

LE COMTE, _à Bégearss, durement_.

C'est-là votre arrêt?..... j'y souscris.

FIGARO, _ardemment_.

Monsieur _Bégearss_! je vous le dois. Mais je vois M. _Fal_ pressé
d'achever un contrat.....

LE COMTE, _brusquement_.

Les articles m'en sont connus.

M. FAL.

Hors celui-ci. Je vais vous lire la donation que Monsieur fait...
(_cherchant l'endroit._) M., M., M., Messire _James-Honoré Bégearss_....
Ah! (_il lit_) «et pour donner à la Demoiselle future épouse, une preuve
non équivoque de son attachement pour elle; ledit Seigneur futur époux
lui fait donation entière de tous les grands biens qu'il possède;
consistant aujourd'hui, (_il appuie en lisant_) (ainsi qu'il le déclare,
et les a exhibés à nous Notaires soussignés), en trois millions d'or ici
joints, en très-bons effets au porteur.» (_Il tend la main en lisant._)

BÉGEARSS.

Les voilà dans ce porte-feuille. (_Il donne le porte-feuille à Fal._) Il
manque deux milliers de louis, que je viens d'en ôter pour fournir aux
apprêts des noces.

FIGARO _montrant le Comte, et vivement_.

Monsieur a décidé qu'il paierait tout; j'ai l'ordre.

BÉGEARSS, _tirant les effets de sa poche et les remettant au notaire_.

En ce cas enregistrez-les; que la donation soit entière!

FIGARO _retourné, se tient la bouche pour ne pas rire_.

M. FAL _ouvre le porte-feuille, y remet les effets_.

M. FAL _montrant Figaro_.

Monsieur va tout additionner, pendant que nous achèverons. (_Il donne le
porte-feuille ouvert à Figaro; qui, voyant les effets, dit:_)

FIGARO, _l'air exalté_.

Et moi j'éprouve qu'un bon repentir est comme toute bonne action; qu'il
porte aussi sa récompense.

BÉGEARSS.

En quoi?

FIGARO.

J'ai le bonneur de m'assurer qu'il est ici plus d'un généreux homme. Oh!
que le Ciel comble les vœux de deux amis aussi parfaits! Nous n'avons
nul besoin d'écrire. (_Au Comte._) Ce sont vos effets au porteur: oui
Monsieur, je les reconnais. Entre M. _Bégearss_ et vous, c'est un combat
de générosité; l'un donne ses biens à l'époux; l'autre les rend à sa
future! (_Aux jeunes gens._) Monsieur, Mademoiselle! Ah! quel
bienfaisant protecteur, et que vous allez le chérir...... Mais, que
dis-je? l'enthousiasme m'aurait-il fait commettre une indiscrétion
offensante? (_Tout le monde garde le silence._)

BÉGEARSS, _un peu surpris, se remet; prend son parti, et dit_:

Elle ne peut l'être pour personne, si mon ami ne la désavoue pas; s'il
met mon âme à l'aise, en me permettant d'avouer que je tiens de lui ces
effets. Celui-là n'a pas un bon cœur, que la gratitude fatigue; et
cet aveu manquait à ma satisfaction. (_montrant le Comte._) Je lui dois
bonheur et fortune; et quand je les partage avec sa digne fille, je ne
fais que lui rendre ce qui lui appartient de droit. Remettez-moi le
porte-feuille; je ne veux avoir que l'honneur de le mettre à ses pieds
moi-même, en signant notre heureux contrat. (_Il veut le reprendre._)

FIGARO, _sautant de joie_.

Messieurs, vous l'avez entendu? vous témoignerez s'il le faut. Mon
maître, voilà vos effets; donnez-les à leur détempteur, si vôtre cœur
l'en juge digne. (_Il lui remet le porte-feuille._)

LE COMTE, _se levant, à Bégearss_.

Grand Dieu! les lui donner! homme cruel sortez de ma maison; l'enfer
n'est pas aussi profond que vous! grâce à ce bon vieux serviteur, mon
imprudence est réparée: sortez à l'instant de chez moi.

BÉGEARSS.

O mon ami! vous êtes encore trompé!

LE COMTE, _hors de lui, le bride de sa lettre ouverte_.

LE COMTE.

Et cette lettre, Monstre! m'abuse-t-elle aussi?

BÉGEARSS _la voit; furieux, il arrache au Comte la lettre, et se montre
tel qu'il est_.

Ah!.... Je suis joué! mais j'en aurai raison.

LÉON.

Laissez en paix une famille que vous avez remplie d'horreur.

BÉGEARSS _furieux_.

Jeune insensé! c'est toi qui vas payer pour tous; je t'appelle au
combat.

LÉON, _vîte_.

J'y cours.

LE COMTE, _vîte_.

Léon!

LA COMTESSE, _vîte_.

Mon fils!

FLORESTINE, _vîte_.

Mon frère!

LE COMTE.

_Léon!_ Je vous défends..... (_à Bégearss_) Vous vous êtes rendu indigne
de l'honneur que vous demandez: Ce n'est point par cette voie-là qu'un
homme comme vous doit terminer sa vie.

BÉGEARSS _fait un geste affreux, sans parler_.

FIGARO, _arrêtant Léon, vivement_.

Non, jeune homme! vous n'irez point; Monsieur votre père a raison, et
l'opinion est réformée sur cette horrible frénésie; on ne combattra plus
ici que les ennemis de l'état. Laissez-le en proie à sa fureur; et s'il
ose vous attaquer, défendez-vous comme d'un assassin; personne ne
trouve mauvais qu'on tue une bête enragée! mais il se gardera de l'oser;
l'homme capable de tant d'horreurs doit être aussi lâche que vil!

BÉGEARSS _hors de lui_.

Malheureux!

LE COMTE, _frappant du pied_.

Nous laissez-vous enfin? c'est un supplice de vous voir. (_La Comtesse
est effrayée sur son siége; Florestine et Susanne la soutiennent; Léon
se réunit à elles._)

BÉGEARSS, _les dents serrées_.

Oui morbleu! je vous laisse; mais j'ai la preuve en main de votre infâme
trahison! vous n'avez demandé l'agrément de Sa Majesté, pour échanger
vos biens d'Espagne, que pour être à portée de troubler sans péril
l'autre côté des pyrénées.

LE COMTE.

O monstre! que dit-il?

BÉGEARSS.

Ce que je vais dénoncer à _Madrid_. N'y eût-il que le buste en grand
d'un _Washington_, dans votre cabinet; j'y fais confisquer tous vos
biens.

FIGARO _criant_.

Certainement; le tiers au dénonciateur.

BÉGEARSS.

Mais, pour que vous n'échangiez rien, je cours chez notre ambassadeur
arrêter dans ses mains l'agrément de Sa Majesté, que l'on attend par ce
courrier.

FIGARO, _tirant un paquet de sa poche, s'écrie vivement_:

L'agrément du Roi? le voici; j'avais prévu le coup; je viens, de votre
part, d'enlever le paquet au secrétariat d'ambassade; le courrier
d'Espagne arrivait!

LE COMTE, _avec vivacité, prend le paquet_.

BÉGEARSS _furieux, frappe sur son front, fait deux pas pour sortir et se
retourne_.

Adieu, famille abandonnée! maison sans mœurs et sans honneur! Vous
aurez l'impudeur de conclure un mariage abominable, en unissant le frère
avec la sœur: mais l'univers saura votre infâmie! (_Il sort._)


SCÈNE VIIIe. ET DERNIÈRE.

LES PRÉCÉDENS, _excepté_ BÉGEARSS.

FIGARO _follement_.

Qu'il fasse des libelles! dernière ressource des lâches! Il n'est plus
dangereux; bien démasqué: à bout de voie, et pas vingt-cinq louis dans
le monde! Ah Monsieur _Fal_! je me serais poignardé s'il eût gardé les
deux mille louis qu'il avait soustraits du paquet! (_Il reprend un ton
grave._) D'ailleurs, nul ne sait mieux que lui, que par la nature et la
loi, ces jeunes gens ne se sont rien; qu'ils sont étrangers l'un à
l'autre.

LE COMTE _l'embrasse et crie_:

_O Figaro!_.... Madame, il a raison.

LÉON, _très-vîte_.

Dieux! Maman! quel espoir!

FLORESTINE, _au Comte_.

Eh quoi! Monsieur, n'êtes-vous plus....

LE COMTE, _ivre de joie_.

Mes enfans, nous y reviendrons; et nous consulterons, sous des noms
supposés, des gens de loi, discrets, éclairés, pleins d'honneur. O mes
enfans! il vient un âge où les honnêtes gens se pardonnent leurs torts,
leurs anciennes foiblesses! font succéder un doux attachement aux
passions orageuses qui les avaient trop désunis. _Rosine!_ (c'est le nom
que votre époux vous rend.) allons nous reposer des fatigues de la
journée. _Monsieur Fal!_ restez avec nous. Venez mes deux enfans!----
_Susanne_, embrasse ton mari! et que nos sujets de querelles soient
ensevelis pour toujours! (_à Figaro._) Les deux mille louis qu'il avait
soustraits, je te les donne, en attendant la récompense qui t'est bien
dûe!....

FIGARO, _vivement_.

A moi, Monsieur? non s'il vous plait; moi, gâter par un vil salaire, le
bon service que j'ai fait? ma récompense est de mourir chez vous. Jeune,
si j'ai failli souvent; que ce jour acquitte ma vie! O ma vieillesse!
pardonne à ma jeunesse, elle s'honorera de toi. Un jour a changé notre
état! plus d'oppresseur, d'hypocrite insolent! Chacun a bien fait son
devoir: ne plaignons point quelques momens de trouble; on gagne assez
dans les familles quand on en expulse un méchant.


FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'autre Tartuffe, ou La mère coupable" ***

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