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Title: Le Désespéré
Author: Bloy, Léon, 1846-1917
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le Désespéré" ***

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Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)



LÉON BLOY

Le Désespéré

     LACRYMABILITER!

     (_Office des morts des Chartreux_).

PARIS

TRESSE & STOCK, ÉDITEURS.

1887

_AVIS DES ÉDITEURS_


_Ainsi que nous l'avons écrit, il y a deux ans, en tête du premier
volume de M. Léon Bloy, publié par nous, notre intention a été
simplement de mettre sous les yeux du public un talent qui nous paraît
extraordinaire,--laissant à l'auteur l'entière responsabilité des
opinions ou des jugements qu'il a cru devoir exprimer par la bouche des
personnages de son roman.

Nous respectons trop l'originalité littéraire de M. Léon Bloy pour avoir
exigé de lui la plus légère modification à des appréciations ou à des
jugements que beaucoup trouveront excessifs, injustes et peut-être même
offensants. D'ailleurs, M. Léon Bloy eût été vraisemblablement rebelle à
nos avis.

Il est donc bien entendu que nous laissons à l'auteur l'entière
responsabilité de ses jugements ou de ses appréciations, nous renfermant
simplement dans notre droit strict d'éditeurs et de marchands de
curiosités littéraires._

T. & S.



I


Quand vous recevrez cette lettre, mon cher ami, j'aurai achevé de tuer
mon père. Le pauvre homme agonise et mourra, dit-on, avant le jour.

«Il est deux heures du matin. Je suis seul, dans une chambre voisine, la
vieille femme qui le garde m'ayant fait entendre qu'il valait mieux que
les yeux du moribond ne me rencontrassent pas et qu'on m'avertirait
_quand il en serait temps_.

«Je ne sens actuellement aucune douleur ni aucune impression morale
nettement distincte d'une confuse mélancolie, d'une indécise peur de ce
qui va venir. J'ai déjà vu mourir et je sais que, demain, ce sera
terrible. Mais, en ce moment, rien; les vagues de mon cœur sont
immobiles. J'ai l'anesthésie d'un assommé. Impossible de prier,
impossible de pleurer, impossible de lire. Je vous écris donc,
puisqu'une âme livrée à son propre néant n'a d'autre ressource que
l'imbécile gymnastique littéraire de le formuler.


«Je suis parricide, pourtant, telle est l'unique vision de mon esprit!
J'entends d'ici l'intolérable hoquet de cette agonie qui est
véritablement mon œuvre,--œuvre de damné qui s'est imposée à moi avec le
despotisme du destin!

«Ah! le couteau eût mieux valu, sans doute, le rudimentaire couteau du
chourineur filial! La mort, du moins, eût été, pour mon père, sans
préalables années de tortures, sans le renaissant espoir toujours déçu
de mon retour à l'auge à cochons d'une sagesse bourgeoise; je serais
fixé sur la nature légalement ignominieuse d'une probable expiation;
enfin, je ne resterais pas avec cette hideuse incertitude d'avoir eu
raison de passer sur le cœur du malheureux homme pour me jeter aux
réprobations et aux avanies démoniaques de la vie d'artiste.

«Vous m'avez vu, mon cher Alexis, coiffé d'une ordure cylindrique, dénué
de vêtements, de souliers, de tout enfin, excepté de l'apéritive
espérance. Cependant, vous me supposiez un domicile conjecturable, un
semblant de subsides intermittents, une mamelle quelconque aux flancs
d'airain de ma chienne de destinée et vous ne connûtes pas
l'irréprochable perfection de ma misère.

«En réalité, je fus un des Dix-Mille retraitants sempiternels de la
famine parisienne,--à qui manquera toujours un Xénophon,--qui prélèvent
l'impôt de leur fringale sur les déjections de la richesse et qui
assaisonnent à la fumée de _marmites_ inattingibles et pénombrales, la
symbolique croûte de pain récoltée dans un urinoir.

«Tel a été le vestibule de mon existence d'écrivain,--existence à peine
changée, d'ailleurs, même aujourd'hui que je suis devenu quasi célèbre.
Mon père le savait et en mourait de honte.

«Excellent théologien maçonnique, adorateur de Rousseau et de Benjamin
Franklin, toute sa jurisprudence critique était d'arpenter le mérite à
la toise du succès. À ce point de vue, Dumas père et Béranger lui
paraissaient des abreuvoirs suffisants pour toutes les soifs
esthétiques.

«Il me chérissait, cependant, à sa manière. Avant que j'eusse fini de
baver dans mes langes, avant même que je vinsse au monde, il avait
soigneusement marqué toutes les étapes de ma vie, avec la plus
géométrique des sollicitudes. Rien n'avait été oublié, excepté
l'éventualité d'une pente littéraire. Quand il devint impossible de nier
l'existence du chancroïde, sa confusion fut immense et son désespoir
sans bornes. Ne discernant qu'une révolte _impie_ dans le simple effet
d'une intransgressable loi de nature, mais absolument pénétré de son
impuissance, il me donna, néanmoins, une dernière preuve de la plus
inéclairable tendresse en ne me maudissant jamais tout à fait.

«Mon Dieu! que la vie est une horrible dégoûtation! Et combien il serait
facile aux sages de ne jamais faire d'enfants! Quelle idiote rage de se
propager! Une continence éternelle serait-elle donc plus atroce que
cette invasion de supplices qui s'appelle la naissance d'un enfant de
pauvre?

«Déjà, dans toutes les conditions imaginables, un père et un fils sont
comme deux âmes muettes qui se regardent de l'un à l'autre bord de
l'abîme du flanc maternel, sans pouvoir presque jamais ni se parler ni
s'étreindre, à cause, sans doute, de la pénitentielle immondicité de
toute procréation humaine! Mais si la misère vient à rouler son torrent
d'angoisses dans ce lit profané et que l'anathème effroyable d'une
vocation supérieure soit prononcé, comment exprimer l'opaque immensité
qui les sépare?

«Nous avions depuis longtemps cessé de nous écrire, mon père et moi.
Hélas! nous n'avions rien à nous dire. Il ne croyait pas à mon avenir
d'écrivain et je croyais moins encore, s'il eût été possible, à la
compétence de son diagnostic. Mépris pour mépris. Enfer et silence des
deux côtés.

«Seulement, il se mourait de désespoir et voilà mon parricide! Dans
quelques heures, je me tordrai peut-être les mains en poussant des cris,
quand viendra l'énorme peine. Je serai ruisselant de larmes, dévasté par
toutes les tempêtes de la pitié, de l'épouvante et du remords. Et
cependant, s'il fallait revivre ces dix dernières années, je ne vois pas
de quelle autre façon je pourrais m'y prendre. Si ma plume de
pamphlétaire catholique avait pu conquérir de grandes sommes, mon
père,--le plus désintéressé des pères!--aurait fait cent lieues pour
venir s'asseoir devant moi et me contempler à l'aise dans l'auréole de
mon génie. Mais il était de ma destinée d'accomplir moi-même ce voyage
et de l'accomplir sans un sou pour l'abominable contemplation que voici!

«Vous ignorez, ô romancier plein de gloire, cette parfaite malice du
sort. La vie a été pour vous plus clémente. Vous reçûtes le don de
plaire et la nature même de votre talent, si heureusement pondéré,
éloigne jusqu'au soupçon du plus vague rêve de dictature littéraire.

«Vous êtes, sans aucune recherche, ce que je ne pourrais jamais être, un
écrivain, aimable et fin, et vous ne révolterez jamais personne,--ce
que, pour mon malheur, j'ai passé ma vie à faire. Vos livres portés sur
le flot des éditions innombrables vont d'eux-mêmes dans une multitude
d'élégantes mains qui les propagent avec amour. Heureux homme qui m'avez
autrefois nommé votre frère, je crie donc vers vous dans ma détresse et
je vous appelle à mon aide.

«Je suis sans argent pour les funérailles de mon père et vous êtes le
seul ami riche que je me connaisse. Gênez-vous un peu, s'il le faut,
mais envoyez-moi, dans les vingt-quatre heures, les dix ou quinze louis
strictement indispensables pour que la chose soit décente. Je suis isolé
dans cette ville où je suis né, pourtant, et où mon père a passé sa vie
en faisant, je crois, quelque bien. Mais il meurt sans ressources et je
ne trouverais probablement pas cinquante centimes dans une poche de
compatriote.

«Donnez-vous la peine de considérer, mon favorisé confrère, que je ne
vous ai jamais demandé un service d'argent, que le cas est grave, et que
je ne compte absolument que sur vous.

     «Votre anxieux ami,

     «CAÏN MARCHENOIR.»



II


Cette lettre, aussi maladroite que dénuée d'illusions juvéniles, était
adressée, rue de Babylone, à M. Alexis Dulaurier, l'auteur célèbre de
_Douloureux Mystère_.

Les relations de celui-ci avec Marchenoir dataient de plusieurs années.
Relations troublées, il est vrai, par l'effet de prodigieuses
différences d'idées et de goûts, mais restées à peu près cordiales.

À l'époque de leur rencontre, Dulaurier, non encore entré dans
l'étonnante gloire d'aujourd'hui, vivait obscurément de quelques
nutritives leçons triées pour lui, avec le plus grand soin sur le tamis
de ses relations universitaires. Il venait de publier un volume de vers
byroniens de peu de promesses, mais suffisamment poissés de mélancolie
pour donner à certaines âmes liquides le mirage du _Saule_ de Musset sur
le tombeau d'Anacréon.

Aimable et de verve abondante,--tel qu'il est encore aujourd'hui,--sans
l'érésipèle de vanité qui le défigure depuis ses triomphes, son petit
appartement du Jardin des Plantes était alors le lieu d'un groupe
fervent et cénaculaire de jeunes écrivains, dispersés maintenant dans
les entrecolonnements bréneux de la presse à quinze centimes. Le plus
remarquable de tous était cet encombrant tsigane Hamilcar Lécuyer, que
ses goujates vaticinations anti-religieuses ont rendu si fameux.

Alexis Dulaurier, ami, par choix, de tout le monde et, par conséquent,
sans principes comme sans passions, comblé des dons de la
médiocrité,--cette force à déraciner des Himalayas!--pouvait
raisonnablement prétendre à tous les succès.

Quand l'heure fut venue, il n'eut qu'à toucher du doigt les murailles de
bêtise de la grande Publicité pour qu'elles tombassent aussitôt devant
lui et pour qu'il entrât, comme un Antiochus, dans cette forteresse
imprenable aux gens de génie, avec les cent vingt éléphants futiles
chargés de son bagage littéraire.

Sa prépondérante situation d'écrivain est désormais incontestable. Il ne
représente rien moins que la Littérature française.

Bardé de trois volumes d'une poésie bleuâtre et frigide, en excellent
acier des plus recommandables usines anglaises,--au travers de laquelle
il peut défier qu'on atteigne jamais son cœur; inventeur d'une
psychologie polaire par l'heureuse addition de quelques procédés de
Stendhal au _dilettantisme_ critique de M. Renan; sublime déjà pour les
haïsseurs de toute virilité intellectuelle, il escalada enfin les plus
hautes frises en publiant les deux premiers romans d'une série dont nul
prophète ne saurait prévoir la fin, car il est persuadé d'avoir trouvé
sa vraie voie.

Il faut penser à l'incroyable anémie des âmes modernes dans les classes
dites élevées,--les seules âmes qui intéressent Dulaurier et dont il
ambitionne le suffrage,--pour bien comprendre l'eucharistique succès de
cet évangéliste du Rien.

Raturer toute passion, tout enthousiasme, toute indépendance généreuse,
toute indécente vigueur d'affirmation; fendre en quatre l'ombre de poil
d'un sénile fantôme de sentiment, faire macérer, en trois cents pages,
d'impondérables délicatesses amoureuses dans l'huile de myrrhe d'une
chaste hypothèse ou dans les aromates d'un élégant scrupule; surtout ne
jamais conclure, ne jamais voir le Pauvre, ne jamais s'interrompre de
gémir avec lord Byron sur l'aridité des joies humaines; en un mot, _ne
jamais_ ÉCRIRE;--telles furent les victuailles psychologiques offertes
par Dulaurier à cette élite dirigeante engraissée dans tous les
dépotoirs révolutionnaires, mais qui, précisément, expirait d'une
inanition d'aristocratie.

Après cela, que pouvait-on refuser à ce nourrisseur? Tout, à l'instant,
lui fut prodigué: l'autorité d'un augure, les éditions sans cesse
renouvelées, la survente des vieux bouillons, les prix académiques,
l'argent infini, et jusqu'à cette croix d'honneur si polluée, mais
toujours désirable, qu'un artiste fier, à supposer qu'il l'obtînt,
n'aurait même plus le droit d'accepter!

Le fauteuil d'immortalité lui manque encore. Mais il l'aura
prochainement, dût-on faire crever une trentaine d'académiciens pour lui
assurer des chances!

On ne voit guère qu'un seul homme de lettres qui se puisse flatter
d'avoir joui, en ces derniers temps, d'une aussi insolente fortune.
C'est Georges Ohnet, l'ineffable bossu millionnaire et avare, l'imbécile
auteur du _Maître de Forges_, qu'une stricte justice devrait contraindre
à pensionner les gens de talent dont il vole le salaire et idiotifie le
public.

Mais, quelque vomitif que puisse être le succès universel de ce drôle,
qui n'est, en fin de compte, qu'un sordide spéculateur et qui,
peut-être, se croit du génie, celui de Dulaurier, qui _doit_ sentir la
misère de son esprit, est bien plus révoltant encore.

Le premier, en effet, n'a vu dans la littérature qu'une appétissante
glandée dont son âme de porc s'est réjouie et c'est bien ainsi qu'on a
généralement compris sa fonction de faiseur de livres. Le second a vu la
même chose, sans doute, mais, sagement, il s'est cantonné dans la
clientèle influente et s'est ainsi ménagé une situation littéraire que
n'eut jamais l'immense poète des _Fleurs du Mal_ et qui déshonore
simplement les lettres françaises.

Cette réserve faite, la pesée intellectuelle est à peu près la même des
deux côtés, l'un et l'autre ayant admirablement compris la nécessité
d'écrire comme des cochers pour être crus les automédons de la pensée.

L'auteur de l'_Irrévocable_ et de _Douloureux Mystère_ est, par
surcroît, travaillé de manies anglaises. Par exemple, on ne passe pas
dix minutes auprès de lui sans être investi de cette confidence, que la
vie l'a traité avec la dernière rigueur et qu'il est, à peu de chose
près, le plus à plaindre des mortels.

Un brave homme qui venait de voir mourir dans la misère et l'obscurité
un être supérieur dont quelques journaux avaient à peine mentionné la
disparition, s'indignait, un jour, de ce boniment d'un médiocre à qui
tout a réussi.--Après tout, dit-il, en se calmant, il y a peut-être
quelque sincérité dans cette vile blague. Ce garçon a l'âme petite, mais
il n'est ni un sot, ni un hypocrite et, par moments, il doit lui peser
quelque chose de la monstrueuse iniquité de son bonheur!



III


L'imploration postale de ce Marchenoir au prénom si étrange était donc
doublement inhabile. Elle étalait une complète misère, la chose du monde
la plus inélégante aux yeux d'un pareil dandy de plume, et laissait
percer, dans les dernières lignes, un vague, mais irrémissible mépris,
dont l'infortuné pétitionnaire, inexpert au maniement des vanités, et,
d'ailleurs, anéanti, ne s'était pas aperçu. Il avait même cru, dans son
extrême fatigue, pousser assez loin la flatterie et il s'était dit, avec
le geste de lancer un trésor à la mer, que son effrayante détresse
exigeait un tel sacrifice.

Dulaurier et lui ne se voyaient presque plus depuis des années. Une
sorte de curiosité d'esprit les avait poussés naguère l'un vers l'autre.
Pendant des saisons on les avait vus toujours ensemble,--la misanthropie
enflammée du bohème qui passait pour avoir du génie, faisant repoussoir
à la sceptique indulgence de l'arbitre futur des hautes finesses
littéraires.

Dès la première minute de succès, Dulaurier sentit merveilleusement le
danger de remorquer plus longtemps ce requin, aux entrailles rugissantes
qui allait devenir son juge et, suavement, il le lâcha.

Marchenoir trouva la chose très simple, ayant déjà pénétré cette âme. Ce
ne fut ni une rupture déclarée, ni même une brouille. Ce fut, de part et
d'autre, comme une verte poussée d'indifférence entre les intentions
inefficaces dont cette amitié avait été pavée. On avait eu peu
d'illusions et on ne s'arrachait aucun rêve.

De loin en loin, une poignée de main et quelques paroles distraites
quand on se rencontrait. C'était tout. D'ailleurs, le rayonnant Alexis
montait de plus en plus dans la gloire, il devenait empyréen.
Qu'avait-il à faire de ce guenilleux brutal qui refusait de l'admirer?

Un jour cependant, Marchenoir ayant réussi à placer quelques articles
éclatants au _Basile_,--journal pituiteux à immense portée, dont le
directeur avait eu passagèrement la fantaisie de condimenter la
mangeoire,--Dulaurier se découvrit, tout à coup, un regain de tendresse
pour cet ancien compagnon des mauvais jours, qui se présentait en
polémiste et qui pouvait devenir un ennemi des plus redoutables.

Heureusement, ce ne fut qu'un éclair. Le journal immense, bientôt
épouvanté des témérités scarlatines du nouveau venu et de son scandaleux
catholicisme, s'empressa de le congédier. L'exécuté Marchenoir vit se
fermer aussitôt devant lui toutes les portes des journaux,
sympathiquement agités du même effroi et, plein de famine, évincé du
festin royal de la Publicité, pour n'avoir pas voulu revêtir la robe
nuptiale des ripaillants maquereaux de la camaraderie, il replongea dans
les extérieures ténèbres d'où ne purent le tirer deux livres supérieurs,
étouffés sans examen sous le silence concerté de la presse entière.

Le fatidique Dulaurier, qui n'avait jamais eu la pensée de secourir ce
réfractaire d'une parcelle de son crédit de feuilletoniste influent,
n'était, certes pas, homme à se compromettre en jouant pour lui les Bons
Samaritains. Dans les rencontres peu souhaitées que leur voisinage
rendait difficilement évitable, il sut se borner à quelques
protestations admiratives, accompagnées de gémissements mélodieux et
d'affables reproches sur l'intransigeance, au fond, pleine d'injustice,
qui lui avait attiré cette disgrâce.

--Pourquoi se faire des ennemis? Pourquoi ne pas aimer tout le monde qui
est si bon? L'Évangile, d'ailleurs, auquel vous croyez, mon cher Caïn,
n'est-il pas là pour vous l'apprendre?

Il osait parler de l'Évangile!... et c'était pourtant vers cet homme que
le naufragé Marchenoir se voyait réduit à tendre les bras!



IV


Le _jeune maître_ reçut la lettre dans son lit. Il avait passé la soirée
chez la baronne de Poissy, la célèbre amphitryonne de tous les sexes, en
compagnie d'un groupe élu de chenapans du _Premier-Paris_ et de cabotins
lanceurs de rayons. Il avait été _étincelant_, comme toujours, et même
un peu plus.

Dès cinq heures du matin, le _Gil Blas_ en avait répandu la nouvelle
chez quelques marchands de vin du faubourg Montmartre, à huit heures,
aucun employé de commerce ne l'ignorait plus. Le squameux chroniqueur
nocturne laissait entendre, avec la pudique diaphanéité congruente à ce
genre d'information, que la présence d'une jeune norvégienne des fiords
lointains, à la gorge liliale et à la virginité ductile, avait été pour
quelque chose dans l'éréthisme d'improvisation de l'irrésistible ténor
léger de «nos derniers salons littéraires.»

En conséquence, il se réconfortait d'un peu de sommeil, après cette
lyrique dilapidation de son fluide.

--Est-ce vous, François? dit-il d'une voix languissante, en s'éveillant
au faible bruit de la porte de sa chambre à coucher que le domestique
entr'ouvrait avec précaution.

--Oui, Monsieur, c'est une lettre très pressée pour Monsieur.

--C'est bien, posez-la ici. Ouvrez les rideaux et apportez du feu. Je
vais me lever dans un instant ... Il me semble que j'ai beaucoup dormi,
quelle heure est-il donc?

--Monsieur, la _demie_ de huit heures venait de sonner, quand le facteur
est arrivé.

Dulaurier referma les yeux et, dans la tiédeur du lit, au grondement
d'un excellent feu, s'immergea dans l'exquise ignavie matutinale de ces
colons de l'heureuse rive du monde, pour qui la journée, qui monte est
toujours sans menaces, sans abjection de comptoir ni servitude de
bureau, sans le dissolvant effroi du créancier et la diaphragmatique
trépidation des coliques de l'échéance, sans tout le cauchemar des
plafonnantes terreurs de l'expédient éternel!

Ah! que le Pauvre est absent de ces réveils d'affranchis, de ces
voluptueux entrebâillements d'âmes entretenues, à la chantante arrivée
du jour! Comme il est,--alors,--Cimmérien, télescopique, aboli dans
l'ultérieure ténébrosité des espaces, le dolent Famélique, le sale et
grand Pauvre, ami du Seigneur!

La flûte pensante qu'était Dulaurier vibrait encore des bucoliques
mondaines de la veille. L'édredon de Norwège ondulait mollement, à
l'entour de son esprit, dans la grisaille lumineuse d'un demi-sommeil.
Une jeune oie, venue du Cap Nord, épandait sur lui de chastes songes,
neige psychologique sur cette flottante imagination glacée ...

--Quelle pureté! quelle âme fine! murmurait-il en étendant la main vers
la lettre. _Très pressée, en cas d'absence, faire suivre_. C'est
l'écriture de Marchenoir. Je le reconnais bien là. Comme s'il y a jamais
eu rien de pressé dans la vie!

Il lut, sans aucune émotion visible, les quatre pages de cette écriture,
droite et robuste, à la façon des dolmens, dont l'étonnante lisibilité a
fait la joie de tant d'imprimeurs. Vers la fin, cependant, une alarme
soudaine apparut en lui, accompagnée de gestes de détresse, aussitôt
suivis de l'interprétative explosion d'une petite fureur nerveuse.

--Il m'embête, ce misanthrope, s'écria-t-il, en rejetant la prose
cruciale de son onéreux ami. Me prend-il pour un millionnaire? Je gagne
ma vie, moi, il peut bien en faire autant! Eh! que diable, son père ne
sera pas jeté à la voirie, peut-être! Pourquoi pas les funérailles
d'Héphestion à ce vieil imbécile?

Il s'habilla, mais sans enthousiasme. Sa journée allait être gâtée.

--J'avais bien besoin de ça! Décidément, il n'y a de belles âmes que les
mélancoliques et les tendres et ce Marchenoir est dur comme le diable...
Caïn! c'est la seule idée spirituelle que son père ait jamais eue, de le
nommer ainsi. Mais, que faire? Si je ne lui réponds pas, je m'en fais un
ennemi, ce qui serait absurde et intolérable. J'ai pu le blâmer pour son
fanatisme et ses violences dont j'ai vainement essayé de lui démontrer
l'injustice, surtout lorsqu'il s'est attaqué d'une façon si sauvage à ce
pauvre Lécuyer, qu'il devrait pourtant épargner, ne fût-ce que par
amitié pour moi; je me suis vu forcé, à mon grand regret, de m'écarter
de lui, à cause de son insupportable caractère, mais, enfin, je ne l'ai
jamais attaqué, moi, j'ai même dit du bien de lui, au risque de me
compromettre et je lui ai laissé voir assez clairement la pitié que
m'inspirait sa situation. Il abuse aujourd'hui de ce sentiment ... Dix
ou quinze louis, il va bien! C'est à peine si je gagne deux mille francs
par mois, je ne peux pourtant pas aller tout nu. D'un autre côté, si je
lui réponds que je prends part à son chagrin, mais que je ne puis faire
ce qu'il me demande, il ne manquera pas de m'accuser d'avarice. Tout est
dangereux avec cet enragé. On est toujours trop bon, je l'ai dit bien
souvent. Il faudrait pouvoir vivre dans la solitude, en compagnie d'âmes
charmantes et incorporelles!... Quelle lassitude est la mienne!... Déjà
dix heures et cinq cents lignes d'épreuves à corriger avant d'aller chez
Des Bois qui m'attend à déjeûner!... Cette lettre m'exaspère!

Il s'assit devant le feu, ses épreuves à la main, et se mit à considérer
le volubile effort d'une flamme bleuâtre autour d'une bûche humide.

--Mais, au fait, c'est bien simple, dit-il, tout à coup, à voix basse,
répondant à d'interrogantes pensées intérieures plus basses encore,
Marchenoir est en fort bons termes avec Des Bois qui est riche, lui. Je
déciderai sans doute le docteur à faire quelque chose.

Sa figure s'éclaira, le cordial de cette résolution ayant réconforté sa
belle âme, et il put relire, avec la clairvoyance rapide d'un
contempteur de la _petite bête_ littéraire, les phrases collantes et
albumineuses espérées par deux mille salons.



V


Le docteur Chérubin Des Bois habite un appartement somptueux dans le
milliardaire quartier de l'Europe, au plus bel endroit de la rue de
Madrid. C'est le médecin du monde exquis, le thérapeute des salons,
l'exorciste délicat des petites névroses distinguées.

À peine au début de sa brillante carrière, il a déjà conquis des avenues
et des boulevards. Ses grâces personnelles, faites de rien du tout,
comme sa science même, passent généralement pour irrésistibles. Sa
petite tête ascendante et mobile de casoar consultant, est
habituellement scrutatrice à la manière d'un spéculum qui aurait
d'aimables sourires. Casuiste médical plein de mystères et conjecturant
brochurier plein d'intentions, mais thaumaturge hypothétique, il serait
peut-être le premier docteur du monde pour guérir les gens de mettre le
pied chez lui, s'il n'avait reçu l'admirable don de tranquilliser Cypris
ulcérée et d'attraire ainsi une vaste clientèle de muqueuses
aristocratiques dont il est devenu le tentaculaire confident.

Curieux d'alchimie et de traditions occultes, mais sans archaïque
manipulation de substances, jobardement épris de toute absconse doctrine
capable de travestir son néant, fanatique de littérature décente et
d'art correct, ami respectueux de cabots puissants, tels que Paulus, ou
d'avares scribes, tels que Georges Ohnet,--prototypes accomplis des
relations de son choix,--il gratifie d'excellents dîners tous les
estomacs influents qu'il suppose coutumiers des reconnaissantes
digestions.

On l'a dit un peu plus haut, le lamentable Marchenoir avait eu sa minute
de célébrité. On avait pu penser un moment qu'il allait s'asseoir dans
une situation formidable. Le docteur, aussitôt, rêva de l'annexer.

Marchenoir était, alors, comme il fut tant de fois, dans une de ces
agonies, où le lycanthrope le plus imprenable s'abandonne à la moite
main qui veut le saisir, au lieu de la trancher férocement d'un coup de
mâchoire.

Puis, le misérable était ainsi fait, pour sa confusion et son indicible
rage, que la grimace de l'amour l'avait toujours vaincu et qu'il se
trouvait toujours désarmé devant l'expression postiche de la plus
manifestement droguée des bienveillances.

Des Bois s'étant arrangé pour le rencontrer comme par hasard, sut
entrer, avec une souplesse fondante, dans les sentiments du pamphlétaire
et emporta, presque sans effort, les sauvages répugnances du révolté. Il
obtint que Marchenoir déjeunât chez lui, sans témoins.

--Mon cher monsieur Marchenoir, lui dit-il sur-le-champ, je gagne cent
mille francs par an et je les dépense. Par conséquent, je suis pauvre,
_plus pauvre que vous_, peut-être, à cause des charges écrasantes qui
résultent de ma situation même. Je suis donc en état de très bien
comprendre certaines choses. Permettez-moi de vous parler avec une
entière franchise. Vous êtes évidemment appelé au plus brillant avenir
littéraire, mais je sais que vous êtes momentanément embarrassé. Droit
au but. Je mets vingt-cinq louis à votre disposition. Acceptez-les sans
façon comme d'un ami qui croit en vous et qui serait heureux de pouvoir
vous offrir bien davantage.

Cela fut si parfaitement dit et d'une cordialité si sûrement décochée,
que le pauvre Marchenoir, ravagé d'angoisses provenant du manque
d'argent, menacé d'imminentes catastrophes et croyant voir le ciel
s'entr'ouvrir, accepta sans délibérer, avec un enthousiasme imbécile.

Quant à Des Bois, il était bien trop habile et complexe pour comprendre
quoi que ce fût à la simplicité incroyablement rudimentaire d'un tel
homme et il se tint pour assuré d'avoir conclu un heureux marché.

Cette amitié, si étrangement assortie, fut quelque temps sans nuages.
Mais, un jour, Marchenoir ayant commencé de broncher dans la vivifiante
estime des journaux, le Chérubin docteur commença d'être oraculaire.

Avec d'infinies mesures, en de circonspectes exhortations, ce dernier
fit comprendre à son hôte que le bon sens était tenu de réprouver
l'absurde inflexibilité de ses principes, que le bon goût endurait, par
ses insolences écrites, un intolérable gril, qu'il fallait soigneusement
se garder de croire qu'une si farouche indépendance d'esprit fût un rail
rigide pour arriver à l'indépendance par l'argent, enfin qu'on avait
espéré beaucoup mieux de lui et qu'on était navré de tout ça jusqu'à
l'effusion des larmes.

En même temps, des paroles moins humides et beaucoup plus nettes étaient
dites à un tiers commensal qui s'empressa de les répéter à Marchenoir.
On se plaignait de ses visites abusivement fréquentes et la vie privée
de ce vaincu ne fut pas exemptée de blâme. On le savait vivant avec une
jeune femme et le mot infamant de _collage_ fut prononcé.

C'était la fin. Marchenoir ramassa tous ces propos au ras de l'ordure et
les flanqua, pêle-mêle, avec l'argent, comme un tas de trésors, dans une
incorruptible caisse de cèdre, bardée d'un airain vibrant, au plus
profond de son cœur!



VI


La loi des «attractions proportionnelles» devait, au contraire,
infailliblement précipiter l'un vers l'autre et souder ensemble Alexis
Dulaurier et le docteur Chérubin Des Bois. Évidemment, de telles âmes
avaient été créées pour fonctionner à l'unisson.

Ils n'avaient à déplorer que de s'être rencontrés si tard. Ils se
connaissaient, par malheur, depuis peu de temps. Quoiqu'ils
fréquentassent à peu près les mêmes salons,--l'un raffermissant et
cicatrisant ce que l'autre se contentait de lubrifier,--un inconcevable
guignon avait longtemps écarté les occasions, qui eussent dû être sans
nombre, d'une si désirable conjonction.

Cette circonstance, regrettable au point de vue de l'entrelacs de leurs
esprits, avait été providentielle pour Marchenoir, que le consciencieux
Dulaurier n'aurait jamais permis de secourir avec un tel faste, s'il
avait pu être consulté.

Si maintenant, celui-ci venait, de lui-même, inciter Des Bois à de
nouvelles largesses, c'était uniquement, comme on vient de le voir, pour
ménager une amitié dangereuse encore, bien que jugée inutile, en
préservant, au meilleur marché, du maculant soupçon de ladrerie, sa pure
hermine d'excellent enfant.

C'est toujours une allégresse chez le docteur quand Dulaurier s'y
présente. De part et d'autre, on se placarde de sourires, on se
plastronne de simagrées affectueuses, on se badigeonne au lait de chaux
d'une sépulcrale sensibilité.

C'est un négoce infini de filasse sentimentale, d'attendrissements
hyperboréens, de congratulatoires frictions, de susurrements
apologétiques, de petites confidences pointues ou fendillées,
d'anecdotes et de verdicts, une orgie de médiocrité à cinquante services
dans le dé à coudre de l'insoupçonnable femelle de César!

Car ces fantoches sont, _à leur insu_, des majestés fort jalouses et
c'est une question de savoir si Dieu même, avec toute sa puissance,
arriverait à leur inspirer quelque incertitude sur l'irréprochable
beauté de leur vie morale.

C'est peut-être l'effet le moins aperçu d'une dégringolade française de
quinze années, d'avoir produit ces dominateurs, inconnus des antérieures
décadences, qui règnent sur nous sans y prétendre et sans même s'en
apercevoir. C'est la surhumaine oligarchie des Inconscients et le Droit
Divin de la Médiocrité absolue.

Ils ne sont, _nécessairement_, ni des eunuques, ni des méchants, ni des
fanatiques, ni des hypocrites, ni des imbéciles affolés. Ils ne sont ni
des égoïstes avec assurance, ni des lâches avec précision. Ils n'ont pas
même l'énergie du scepticisme. Ils ne sont absolument rien. Mais la
terre est à leurs pieds et cela leur paraît très simple.

En vertu de ce principe qu'on ne détruit bien que ce qu'on remplace, il
fallait boucher l'énorme trou par lequel les anciennes aristocraties
s'étaient évadées comme des ordures, en attendant qu'elles refluassent
comme une pestilence. Il fallait condamner à tout prix cette dangereuse
porte et les Acéphales furent élus pour chevaucher un peuple de
décapités!

Aussi, la Fille aînée de l'Église, devenue la Salope du monde, les a
triés avec une sollicitude infinie, ces lys d'impuissance, ces nénuphars
bleus dont l'innocence ravigote sa perverse décrépitude! Si
l'Exterminateur arrivait enfin, il ne trouverait plus une âme vivante
dans les quartiers opulents de Paris, rien aux Champs-Élysées, rien au
Trocadéro, rien au parc Montceau, trois fois rien au
Faubourg-Saint-Germain et, sans doute, il dédaignerait angéliquement de
frapper du glaive les simulacres humains pavés de richesses qu'il y
découvrirait!



VII


Dulaurier ne parla pas immédiatement de Marchenoir. Par principe, il ne
parlait jamais immédiatement de rien et rarement, ensuite, se
décidait-il à parler avec netteté de quoi que ce fût. Il gazouillait des
conjectures et s'en tenait là, abandonnant les grossièretés de
l'affirmation aux esprits sans délicatesse.

Cette fois, pourtant, il fallut bien en venir là.

--J'ai reçu une lettre de Marchenoir, commença-t-il. Le pauvre diable
m'écrit de Périgueux que son père est à l'agonie. La mort était attendue
hier matin. Il me demande d'une manière presque impérieuse de lui
envoyer quinze louis, aujourd'hui même, pour les funérailles. Il a l'air
de croire que j'ai des paquets de billets de banque à jeter à la poste,
mais il paraît affligé et je suis fort embarrassé pour lui répondre.

--Je ne vois pas d'autre réponse que le silence, prononça Des Bois.
Marchenoir est un orgueilleux et un ingrat qu'il faut renoncer à
secourir utilement. Il méprise et offense tout le monde, à commencer par
ses meilleurs amis. J'ai voulu le tirer d'affaire et il s'en est fallu
de peu qu'il ne me mît dans l'embarras. C'est assez comme cela. Je n'ai
pas le droit de sacrifier mes intérêts et mes devoirs d'homme du monde à
un personnage de mauvaise compagnie qui finirait par me compromettre.

--Il a du talent, c'est bien dommage!

--Oui, mais quelle odieuse brutalité! Si vous saviez le ton qu'il
apportait ici! Il paraissait ne faire aucune différence entre ma maison
et une écurie qui eût été l'annexe d'un restaurant. Heureusement, je ne
l'ai jamais reçu quand j'avais du monde. Il prenait à tâche de dire du
mal de tous mes amis. Un jour, malgré mes précautions, il rencontra mon
vieux camarade Ohnet, à qui il ne peut pardonner son succès. Eh bien! il
affecta de le considérer comme une épluchure. Vous conviendrez que ce
n'est pas fort agréable pour moi. Croiriez-vous qu'il avait pris
l'habitude de manger constamment de l'ail et qu'il empestait de cette
infâme odeur mon appartement et jusqu'à mon cabinet de consultation? Je
me suis vu forcé de le consigner et je crois qu'il a fini par
comprendre, car il a cessé de venir depuis deux ou trois mois.

--Il est malheureux. Il faut avoir pitié de lui. Tout mon spiritualisme
est là, mon bon Des Bois. Il n'y a de divin que la pitié. Je vois
Marchenoir tel que vous le voyez vous-même et je pourrais faire les
mêmes plaintes. Je lui ai bien souvent et combien vainement reproché son
intolérance et son injustice! Lui-même, il s'accuse d'avoir fait mourir
son père de chagrin. Il ne m'a jamais répondu que par le mépris et
l'injure. Une fois, ne s'est-il pas emporté jusqu'à me dire qu'il ne
m'estimait pas assez pour me haïr? Il est vrai que je lui avais rendu,
moi aussi, quelques services, mais il m'a laissé entrevoir que je devais
me sentir fier d'avoir été sollicité par un homme de son mérite. Il faut
en prendre son parti, voyez-vous! Cet énergumène catholique est ingrat,
mais pas vulgaire, et c'est assez pour qu'on en puisse jouir. Vous
rappelez-vous ce fameux esclave des solennités triomphales de l'ancienne
Rome, chargé de tempérer l'apothéose en insultant le triomphateur? Tel
est Marchenoir. Seulement, sa journée finie et sa hotte d'injures vidée,
il s'en va tendre humblement la main, pour l'amour de Dieu, à ceux-là
mêmes qu'il vient d'inonder de ses outrages. Ne pensez-vous pas qu'il
serait criminel de décourager cette industrie?

Dulaurier ayant expulsé ces choses, une brise de contentement passa sur
son cœur. Il se replanta sous l'arcade un instable monocle que l'émotion
du discours en avait fait tomber et, levant son verre, il regarda le
docteur en homme qui va porter un toast à la Justice éternelle.

--Mais que voulez-vous donc que je fasse? repartit Des Bois. Je ne peux
pourtant pas le prendre chez moi avec son ail et ses perpétuelles
fureurs!

--Assurément, mais ne pourriez-vous, une dernière fois, le secourir de
quelque argent? Il s'agit d'enterrer son père et le cas est grave, ainsi
qu'il me l'écrit lui-même, avec une légère nuance de menace, le pauvre
garçon! La pitié doit intervenir ici. Par malheur, je ne peux rien ou
presque rien en ce moment, ma récente _promotion_ m'ayant forcé à des
dépenses infinies. Je ne veux pas vous le dissimuler, Des Bois, j'ai
espéré vous attendrir sur ce malheureux. En toute autre circonstance, je
ne vous eusse pas importuné de cette mince affaire. Vous me connaissez.
J'aurais fait ce qu'il désire sans hésitation et sans phrases, mais je
suis étranglé et, précisément, parce qu'il me suppose comblé des dons de
la fortune, je craindrais qu'il ne se crût en droit de m'accuser d'une
dureté sordide si je n'accomplissais ostensiblement aucun effort ...

La voix chantante de Dulaurier était descendue du soprano des
vengeresses subsannations jusqu'aux notes gravement onctueuses d'un
baryton persuasif.

Il avait su ce qu'il faisait, ce légionnaire, en rappelant, d'un seul
mot explicativement détaché, sa décoration toute fraîche éclose. Cette
boutonnière était extrêmement agissante sur le docteur, pour qui elle
représentait une irréfragable sanction des préférences esthétiques de
son milieu; l'auteur de _Douloureux Mystère_ ayant surtout attrapé ce
signe de grandeur à force de rapetisser la littérature.

Le juteux succès de son dernier livre,--irréprochablement glabre,--avait
été l'occasion, longtemps espérée, de cette récompense nationale dont le
titulaire, un beau matin, reçut la nouvelle,--à l'heure précise où l'un
des plus rares écrivains de la France contemporaine accueillait, en
pleine figure, le quarante-cinquième coup de poing hebdomadaire de ses
fonctions de _moniteur_ dans une salle de boxe anglaise, aux
appointements de soixante francs par mois,--pour nourrir son fils!



VIII


--Soit! conclut Des Bois, après un assez long combat. Par considération
pour vous, Dulaurier, je consens à faire encore un sacrifice. Mais,
songez-y, ce sera le dernier. Je me croirais coupable si j'encourageais
l'orgueil et la paresse de ce garçon qui n'est malheureux que par sa
faute, vous en convenez vous-même. Voici trois louis. Je ne puis ni ne
veux donner davantage. Envoyez-lui cet argent comme vous le jugerez
convenable. Vous m'obligerez en lui faisant comprendre qu'il ne doit
plus rien espérer de moi.

En conséquence, le poète sigisbéen des flueurs psychologiques du grand
monde jetait à la poste, le soir même, un message ainsi libellé:

     «Mon cher Marchenoir,

«Votre lettre m'a fait beaucoup de peine. Vous savez combien est vraie
mon amitié pour vous, en dépit des superficielles différences d'opinion
qui ont paru l'altérer et vous ne pouvez pas douter de la part sincère
que je prends à votre chagrin. Je sais trop ce que c'est que de
souffrir, quoi que vous en pensiez, et personne, peut-être, n'a senti
aussi douloureusement que moi, depuis lord Byron, le mal d'exister. Je
me suis appelé moi-même, dans un poème du plus désolant scepticisme, une
âme «à la fois exaspérée et lasse.» Rien de plus vrai, rien de plus
triste.

«Vous m'avez quelquefois reproché, bien à tort, ce que vous appeliez mon
indifférence et ma légèreté, sans tenir compte des déchirements affreux
d'une vie écartelée à vingt misères. Votre demande d'argent m'a plongé
dans le plus cruel embarras. Vous me croyez riche sur la foi de succès
fort exagérés qui compensent bien faiblement des années d'obscur labeur
et de continuel effort pour imprégner d'idéalisme les plus répugnantes
vulgarités.

«Apprenez que je suis très pauvre et, par conséquent, très éloigné de
pouvoir, même _en me gênant_, vous envoyer ce que vous me demandez.
Cependant, je n'ai pas voulu vous faire une réponse aussi affligeante
avant d'avoir essayé d'une démarche. J'ai donc été chez Des Bois à qui
j'ai fait connaître votre situation.

«Il vous aime beaucoup, lui aussi, mais vous l'avez froissé comme tant
d'autres, souffrez que je vous le dise amicalement, mon cher Marchenoir.
Votre inflexible caractère a toujours rebuté les gens les mieux
disposés. Je vous ai défendu avec toute la chaleur de mon amitié pour
vous, sans pouvoir surmonter ses préventions. J'espérais obtenir la
somme entière et ce n'est qu'à force d'instances et de guerre lasse
qu'il a consenti à me remettre pour vous soixante francs, en me
chargeant de vous avertir que toute tentative du même genre serait
désormais inutile.

«Je joins de bon cœur à cet argent les deux louis nécessaires pour vous
compléter une centaine de francs et je vous jure, Marchenoir, qu'il a
fallu l'horrible urgence du cas pour que je me décidasse, en ce moment,
à un pareil sacrifice.

«Cependant, je le prévois bien, vous allez dire qu'on vous marchande un
misérable service et vous ferez d'amères plaintes sur ce que vous ne
pouvez réaliser pour votre père les funérailles excessives que vous
aviez rêvées. Mais, mon pauvre ami, nul n'est tenu à l'impossible et il
n'y a aucun déshonneur à s'en tenir à la fosse commune quand on ne peut
faire les frais d'une sépulture moins modeste.

«Je sais que je vous afflige en parlant ainsi, mais ma conscience aussi
bien que ma raison me dicte ce langage et, comme catholique, vous n'avez
pas le droit de repousser une exhortation à l'humilité chrétienne.

«--Pourquoi, me disait le docteur, Marchenoir ne resterait-il pas à
Périgueux? Il y serait assurément beaucoup mieux qu'à Paris où il est
aussi mal que possible. Il y trouverait infailliblement des amis de sa
famille, d'anciens condisciples qui seront heureux de lui procurer des
moyens d'existence ...

«Je trouve qu'il a raison et je ne puis m'empêcher de vous donner le
même avis. Prenez-le en bonne part, comme venant d'une âme unie de
tristesse à la vôtre et qui a renoncé, depuis longtemps, à toute
illusion.

«La littérature vous est interdite. Vous avez du talent, sans doute, un
incontestable talent, mais c'est pour vous une non valeur, un champ
stérile. Vous ne pouvez vous plier à aucune consigne de journal, et vous
êtes sans ressources pour subsister en faisant un livre. Pour vivre de
sa plume, il faut une certaine largeur d'humanité, une acceptation des
formes à la mode et des préjugés reçus dont vous êtes malheureusement
incapable. La vie est plate, mon cher Marchenoir, il faut s y résigner.
Vous vous êtes cru appelé à faire la justice et tout le monde vous a
abandonné, parce qu'au fond, vous étiez injuste et sans _charité_.

«Croyez-moi, renoncez à la littérature et faites courageusement le
premier métier venu. Vous êtes intelligent, vous avez une belle
écriture, je vous crois appelé à un infaillible succès dans n'importe
quelle autre carrière. Tel est le conseil désintéressé d'un homme qui
vous aime sincèrement et qui serait heureux d'apprendre que vous avez
enfin trouvé votre véritable voie.

     «Votre dévoué,

     «ALEXIS DULAURIER.»



IX


«Un éternel mouvement dans le même cercle, une éternelle répétition, un
éternel passage du jour à la nuit et de la nuit au jour; une goutte de
larmes douces et une mer de larmes amères! Ami, à quoi bon moi, toi,
nous tous, vivons-nous? À quoi bon vécurent nos aïeux? À quoi bon
vivront nos descendants? Mon âme est épuisée, faible et triste.»

Ces lignes furent écrites, dans les dernières années du siècle passé,
par l'historien Karamsine.

On le voit, l'étrange Russie était déjà travaillée de ce célèbre
désespoir qui descend aujourd'hui comme un dragon d'apocalypse, des
plateaux slaves sur le vieil Occident accablé de lassitude.

Ce Dévorateur des âmes est si formidable, dans sa lente mais invincible
progression, que toutes les autres menaces de la météorologie politique
ou sociale commencent d'apparaître comme rien devant cette Menace
théophanique, dont voici l'épouvantante et trilogique formule inscrite
en bâtardes de feu sur le pennon noir du Nihilisme triomphant:

     _Vivent le chaos et la destruction!
     Vive la mort!
     Place à l'avenir!_

De quel avenir parlent-ils donc, ces espérants à rebours, ces
excavateurs du néant humain? Ils ne s'arrangent pas des _fins dernières_
notifiées par le catholicisme et protestent avec rage contre
l'intolérable déni de justice d'une imbécile évasion de l'âme pensante
dans la matière.

Quoi donc, alors? Nul ne peut le dire, et jamais la pauvre mécanique
raisonnable n'avait enduré les affres d'une telle agonie. On s'est
raccroché autant qu'on l'a pu, on a essayé de toutes les amarres et de
tous les crampons du rationalisme ou du mysticisme humanitaire, pour ne
pas tomber jusque-là. Tout vésicatoire philosophique, supposé capable de
ressusciter un instant le souffle de l'Espérance, a été appliqué à cette
phthisique, depuis l'hiérophante Saint-Simon qui parlait de rédemption
jusqu'au patriarche des nihilistes, Alexandre Herzen, qui en parlait
aussi.

«Prêchez la _bonne nouvelle_ de la mort, dit ce dernier, montrez aux
hommes chaque nouvelle plaie sur la poitrine du vieux monde, chaque
progrès de la destruction; indiquez la décrépitude de ses principes, la
superficialité de ses efforts, montrez qu'il ne peut guérir, qu'il n'a
ni soutien, ni foi en lui-même, que personne ne l'aime réellement, qu'il
se maintient par des mésentendus; montrez que chacune de ses victoires
est un coup qu'il se porte; prêchez la _Mort_ comme bonne nouvelle,
comme annonce de la _prochaine_ RÉDEMPTION.»

Tel est le gravitant Absolu de doctrine que nul cric religieux ne
déplacera jamais plus!

Négation absolue de tout bien présent et certitude absolue de récupérer
l'Éden après l'universelle destruction. Enthymème délateur du néant de
la vie par le néant de la mort, dernier acculement de l'Orgueil, sommant
une suprême fois l'X de la Justice, au nom de toute la douleur
terrestre, d'accorder enfin autre chose que le _simulacre_ d'une
rédemption ou de raturer,--comme un solécisme,--en même temps que la
malheureuse race humaine, l'inexpiable Infini de notre nature!

Cette pensée terrible, cette convoitise _de derrière le cœur_, s'est
jetée sur la société moderne et l'a enveloppée comme un poulpe. Les plus
myopes esprits commencent à comprendre qu'elle est en train de
confectionner un fameux cadavre,--le cadavre même de la
Civilisation!--aussi grand que cinquante peuples, dont les chiens sans
Dieu se préparent à ronger le crâne en Occident, pendant que ses pieds
putréfiés répandront la peste au fond de l'Orient!

_Expectans, expectavi_, attendre en attendant. Les mille ans du Moyen
Âge ont chanté cela. L'Église a continué de le chanter depuis
l'égorgement du Moyen Âge par les savantasses bourgeois de la
Renaissance, comme si rien n'avait changé de ce qui pouvait donner un
peu de patience, et, maintenant, on en a tout à fait assez.

Attendre cinquante siècles à la marge enluminée d'un livre d'heures
saturé de poésie, comme un de ces expectants patriarches, au sourire
fidèle, qui regardent sempiternellement pousser des cèdres sortis de
leur ventre, passe encore.

Mais attendre sur un trottoir venu de Sodome, en plein milieu de la
retape électorale, dans le voisinage immédiat de l'_Américain_ ou de
Tortoni, avec la crainte ridicule de mettre le pied dans la figure d'un
premier ministre ou d'un chroniqueur, c'est décidément au-dessus des
forces d'un homme!

C'est pourquoi tout ce qui a quelque quantité virile, depuis une
trentaine d'années, se précipite éperdûment au désespoir. Cela fait
toute une littérature qui est véritablement une littérature de
désespérés. C'est comme une loi toute despotique à laquelle il ne semble
pas qu'aucun plausible poète puisse désormais échapper.

Il ne faut pas chercher cette situation inouïe des âmes supérieures en
un autre point de l'histoire que cette fin de siècle, où le mépris de
toute transcendance intellectuelle ou morale est précisément arrivé à
une sorte de contrefaçon du miracle.

Antérieurement à Baudelaire, on le sait trop, il y avait eu lord Byron,
Chateaubriand, Lamartine, Musset, postiches lamentateurs qui trempèrent
la soupe de leur gloire avec les incontinentes larmes d'une mélancolie
_bonne fille_ qui leur partageait ses faveurs.

Or, qu'est-ce que le _vague passionnel_ de l'incestueux René, bâtard de
Rousseau ou la frénésie décorative de Manfred, auprès de la tétanique
bave de quelques réprouvés tels que Baudelaire, Ackerman, Ernest Hello,
Villiers de l'Isle-Adam, Verlaine, Huysmans ou Dostoïewski?

Ceux-là ne _se souviennent_ plus des _cieux,_ blague Lamartinienne tant
admirée! Ils ne s'en souviennent plus du tout. Mais ils se souviennent
de la tangible terre où ils sont forcés de vivre, au sein de l'ordure
humaine, dans une irrémédiable _privation de la vue de Dieu_--quel que
soit leur concept de cette Entité substantielle,--avec un désir enragé
de s'en repaître et de s'en soûler à toute heure!...

À cette profondeur de spirituelle infortune, il n'y a plus qu'une seule
torture, en qui toutes les autres se sont résorbées pour lui donner une
épouvantable énergie, je veux dire: le besoin de la JUSTICE, nourriture
infiniment absente!

Parbleu! ils savent ce que disent les chrétiens, ils le savent même
supérieurement. Mais il faut une foi de tous les diables et ce n'est pas
la vue des chrétiens modernes qui la leur donnerait! Alors, ils
produisent la littérature du désespoir, que de sentencieux imbéciles
peuvent croire une chose très simple, mais qui est, en réalité, une
sorte de mystère, ... annonciateur d'on ne sait quoi. Ce qui est
certain, c'est que toute pensée vigoureuse est maintenant poussée,
emportée, balayée dans cette direction, aspirée et avalée par ce
Maëlstrom!

Serait-ce que nous touchons enfin à quelque Solution divine dont le
voisinage prodigieux affolerait la boussole humaine?...

L'un des signes les moins douteux de cet acculement des âmes modernes à
l'extrémité de tout, c'est la récente, intrusion en France d'un monstre
de livre, presque inconnu encore, quoique publié en Belgique depuis dix
ans: les _Chants de Maldoror_, par le comte de Lautréamont(?), Œuvre
tout à fait sans analogue et probablement appelée à retentir. L'auteur
est mort dans un cabanon et c'est tout ce qu'on sait de lui.

Il est difficile de décider si le mot _monstre_ est ici suffisant. Cela
ressemble à quelque effroyable polymorphe sous-marin qu'une tempête
surprenante aurait lancé sur le rivage, après avoir saboulé le fond de
l'Océan.

La gueule même de l'Imprécation demeure béante et silencieuse au
conspect de ce visiteur, et les sataniques litanies des _Fleurs du Mal_
prennent subitement, par comparaison, comme un certain air d'anodine
bondieuserie.

Ce n'est plus la _Bonne Nouvelle de la Mort_ du bonhomme Herzen, c'est
quelque chose comme la Bonne Nouvelle de la _Damnation_. Quant à la
forme littéraire, il n'y en a pas. C'est de la lave liquide. C'est
insensé, noir et dévorant.

Mais ne semble-t-il pas à ceux qui l'ont lue, que cette diffamation
inouïe de la Providence exhale, par anticipation,--avec l'inégalable
autorité d'une Prophétie,--l'ultime clameur imminente de la conscience
humaine devant son Juge?...



X


Marchenoir était né désespéré. Son père, petit bourgeois crispé, employé
aux bureaux de la Recette générale de Périgueux, l'avait affublé, sur le
conseil du _Vénérable_ de sa Loge et par manière de défi, du nom de
Caïn, à l'inexprimable effroi de sa mère qui s'était empressée de le
faire baptiser sous le vocable chrétien de Marie-Joseph. La volonté
maternelle ayant été, par extraordinaire, la plus forte, on l'appela
donc Joseph dans son enfance et le nom maléfique, inscrit au registre de
l'état-civil, ne fut exhumé que plus tard, en des heures de
mécontentement solennel.

D'autres ont besoin des déconfitures ou des crimes de leur propre vie
pour en sentir la nausée. Marchenoir, mieux doué, n'avait eu que la
peine de venir au monde.

Il était de ces êtres miraculeusement formés pour le malheur, qui ont
l'air d'avoir passé neuf cents ans dans le ventre de leur mère, avant de
venir lamentablement traîner une enfance chenue dans la caduque société
des hommes.

Il fut orné, dès son premier jour, de la déplorable faculté, trop rare
pour qu'on ait pu l'observer, de porter, autour de son intelligence,
comme une brume de choses anciennes et indiscernables, comme un halo de
rêveries antérieures qui ne lui permirent longtemps qu'une vision
réfractée du monde ambiant. Il eut le maillot réminiscent, si l'on veut
concéder cette façon d'exprimer une chose naturellement indicible.

--Cette anomale disposition extatique, racontait-il, à trente ans, ce
prenant despotisme du Rêve qui me faisait incapable de toute application
en me livrant à une perpétuelle stupeur, attira sur moi des tribulations
et des épouvantes à défrayer un martyrologe d'enfants. Mon père, endurci
par d'imbéciles préjugés sur l'éducation et résolument enfermé dans la
forteresse inexpugnable d'un tout petit nombre d'idées absolues, ne
voulut jamais voir en moi qu'un paresseux et m'assommait avec une
fermeté lacédémonienne.

Peut-être avait-il raison. Je suis même arrivé à me persuader que la
culture intensive du roseau pensant est, en général, la résultante
spirituelle d'un ascendant épidermique. Malheureusement, le pauvre homme
stérilisait ses raclées en ne les faisant jamais suivre d'aucun retour
de tendresse qui en eût intellectualisé la cuisson. Naturellement
incliné à chérir, cet éducateur infortuné nourri au râtelier de
Plutarque, avait cru faire des miracles en prenant conseil de cette
rosse antique et refoulant son cœur, à lui, son moderne cœur scarifié
par d'anachroniques immolations, il s'était infligé de n'avoir jamais
une caresse de son enfant, dans le civique espoir de sauvegarder la
majesté paternelle.

Quand il me mit au lycée, ce fut un enfer. Hébété déjà par la crainte,
méprisé des autres enfants dont la turbulence me faisait horreur, bafoué
par d'ignobles cuistres qui m'offraient en risée à mes camarades, puni
sans relâche et battu de toutes mains, je finis par tomber dans un
taciturne dégoût de vivre qui me fit ressembler à un jeune idiot.

Cette parfaite détresse, cette perpétuelle constriction du cœur,
ordinairement dévolue aux enfants mélancoliques dans les pénitentiaires
de l'Université, s'aggravait pour moi de l'impossibilité de concevoir
une condition terrestre qui fût moins atroce. Il me semblait être tombé,
j'ignorais de quel empyrée, dans un amas infini d'ordures où les êtres
humains m'apparaissaient comme de la vermine. Telle était, à quatorze
ans, et telle est encore, aujourd'hui, ma conception de la société
humaine!

Un jour, cependant, je me révoltai, la malice de mes condisciples ayant
dépassé je ne sais plus quelles bornes. Je dérobai un couteau de
réfectoire heureusement inoffensif et m'élançai, après une bravade
emphatique, sur un groupe de quarante jeunes drôles dont je blessai deux
ou trois. On me releva écumant, broyé de coups, superbe. Mon couteau
avait fait peu de mal, à peine quelques écorchures, mais mon père, dut
me retirer de l'abrutissant séjour et me garder à la maison.



XI


Marchenoir père, instruit par sa propre expérience du néant des
espérances administratives, avait décidé de pousser son fils dans
l'industrie. Les chemins de fer se construisaient alors partout avec
fureur. Périgueux était précisément le foyer d'irradiation de ce réseau
de lignes que la spéculation jeta comme un filet sur le centre de la
France et qui s'appela, pour cette raison, le _Grand Central d'Orléans_.

L'araignée industrielle, aujourd'hui repue, et même crevée, avait fixé
là son laboratoire et pompait les sucs financiers de beaucoup de
provinces, naguère tranquilles, qu'elle avait promis d'enrichir. La
frénésie californienne, la prostitution et le jobardisme civilisateur
battaient leur plein. La vieille petite cité romaine envahie par
plusieurs armées d'ingénieurs poussiéreux et de limousins prolifiques,
s'était accrue du double en quelques années et menaçait tout à l'heure,
de son inondante obésité, les montagnes à hauteur d'appui qui l'avaient
contenue pendant vingt siècles ...

En conséquence, le besogneux employé de l'État avait formé le bouddhique
vœu d'immerger le fils de ses secrètes ambitions déçues dans ce
Brahmapoutre d'or.

À ce point de vue, c'était sans doute un bien qu'il n'eût pas mordu aux
_humanités_. Apparemment, l'estomac de son esprit n'avait été calculé
que pour la digestion des mathématiques. Il s'agissait de le gaver sans
retard de cet aliment nouveau.

Le pauvre garçon n'y mordit pas davantage. L'hypothèse préliminaire,
l'acte de foi primordial, planté comme un basilic sur le seuil de toute
science naturelle, suffit pour éteindre, du premier coup, la timide
flamme de curiosité que les pollicitantes exhortations de son père
avaient paru allumer en lui. L'insuffisance de l'outillage cérébral chez
le jeune Périgourdin éclata manifestement, dès qu'il fallut excogiter
l'impossible roman d'une ligne conjecturale, problématiquement engendrée
par copulation dubitable d'une multitude de points inexistants!...

Il fallut se résigner à de médiocres destins et devenir expéditionnaire.
Caïn Joseph, désormais abandonné comme une lande inculte, livré à une
tâche presque manuelle qui ne comprimait plus ses facultés, retourna de
lui-même, par une pente insoupçonnée, aux premières études dont il avait
paru si prodigieusement incapable. Seul, presque sans effort, il apprit
en deux ans ce que le despotisme abêtissant de tous les pions de la
terre n'aurait pu lui enseigner en un demi-siècle. Il se trouva
soudainement rempli des lettres anciennes et commença de rêver un avenir
littéraire.

Au fait, que diable voulez-vous que puisse rêver, aujourd'hui, un
adolescent que les disciplines modernes exaspèrent et que l'abjection
commerciale fait vomir? Les croisades ne sont plus, ni les nobles
aventures lointaines d'aucune sorte. Le globe entier est devenu
raisonnable et on est assuré de rencontrer un excrément anglais à toutes
les intersections de l'infini. Il ne reste plus que l'Art. Un art
proscrit, il est vrai, méprisé, subalternisé, famélique, fugitif,
guenilleux et catacombal. Mais, quand même, c'est l'unique refuge pour
quelques âmes altissimes condamnées à traîner leur souffrante carcasse
dans les charogneux carrefours du monde.

Le malheureux ne savait pas de quelles tortures il faut payer
l'indépendance de l'esprit. Personne, dans sa sotte province, n'eût été
capable de l'en instruire et l'ironique mépris de son père, résolument
hostile à tout ambitieux dessein qu'il n'eût pas couvé lui-même, ne
pouvait être qu'un stimulant de plus. D'ailleurs, il se croyait un cœur
de martyr, capable de tout endurer.

Un jour donc, ayant, à force de démarches, obtenu à Paris le plus
misérable des emplois, il s'en vint docilement agoniser, après cent
mille autres, dans cet Ergastule de promission où l'on met à tremper la
fleur humaine dans le pot de chambre de Circé. La hideuse Goule des âmes
qui n'a qu'à les siffler pour qu'elles accourent à ses sales pieds des
extrémités de la terre, une fois de plus, avait été obéie!



XII


Il avait dix-huit ans, une de ces physionomies rurales où le mufle
atavique n'avait pas encore eu le temps de livrer sa dernière bataille à
l'envahissante intelligence qui monta, bientôt, pour tout ennoblir, des
vallées intimes du cœur.

Il tenait de sa mère, morte depuis longtemps, le ridicule romantique
d'une origine espagnole, partagé d'ailleurs avec cette multitude de
prêtres infâmes dont on peut lire les identiques forfaits dans la
plupart des romans anticléricaux.

Cette origine,--à peine démentie par des yeux d'un bleu si naïf qu'il
avait toujours l'air de s'en servir pour la première fois,--était
surabondamment attestée par l'extraordinaire énergie de tous les autres
traits sans exception. Seulement, c'était l'énergie contemplative de ces
amoureux de l'action héroïque qui n'estiment pas que l'action vulgaire
vaille la dépense de l'autre énergie.

Hirsute et noir, silencieux et avare de gestes, exécrateur victimaire du
propos banal et de la rengaîne, il portait sur l'extrémité de sa langue
une catapulte pour lancer d'erratiques monosyllabes qui vous crevaient à
l'instant même une conversation d'imbéciles. Bouche close, narines
vibrantes, sourcils presque barrés et entrant l'un dans l'autre à la
plus légère commotion, il avait parfois des colères muettes et blanches
de séditieux comprimé qui eussent donné la colique à un éventrable
despote. En ces rencontres, le cannibale sortait du rêveur,
instantanément. Les yeux noyés et d'une tendresse presque
enfantine,--seuls capables de tempérer l'habituelle dureté de
l'ensemble,--changeaient alors de couleur et devenaient noirs!...

Des années d'humiliations et de supplices tamisèrent peu à peu sur la
friche de ce visage la fertilisante poudrette de quelques inévitables
accommodements. Le teint, déjà bilieux, prit cette lividité brûlante
d'un chrétien mal lapidé, de la première heure, qui serait devenu
sacristain dans les catacombes.

Il avait le don des larmes, signe de _prédestination_, disent les
Mystiques. Ces larmes furent l'allégresse cachée, l'occulte trésor d'une
des existences les plus dénuées et les plus tragiques de ce siècle.

Quand il avait avalé une de ces couleuvres à dimensions de boa _devin_
qui furent si souvent son exclusive nourriture, il répandait autour de
lui, dans sa chambre solitaire, avec des prudences d'avare, cette gemme
liquide qu'il n'aurait pas échangée contre les consolations desséchantes
d'une plus solide richesse.

Car il avait l'étrangeté de chérir sa peine, cet _incunable_ de
mélancolie, qui était tombé dans son berceau comme dans un Barâthre et
que sa mère stupéfaite regardait pleurer, des journées entières, sur ses
genoux,--silencieusement! Il eut, tout enfant, la concupiscence de la
Douleur et la convoitise d'un paradis de tortures, à la façon de sainte
Madeleine de Pazzy. Cela ne résultait ni de l'éducation, ni du milieu ni
d'aucune lésion mentale, ainsi que d'oraculaires idiots entreprirent de
l'expliquer. Cela ne tenait à aucune opération discernable de l'esprit
naissant. C'était le tréfonds mystérieux d'une âme un peu moins
inconsciente qu'une autre de son abîme et naïvement enragée d'un absolu
de sensations ou de sentiments qui correspondît à l'absolu de son
entité. Quand le christianisme lui apparut, Marchenoir s'y précipita
comme les chameaux d'Éliézer à l'abreuvoir nuptial de Mésopotamie.

Il était expirant de soif depuis si longtemps! Son incrédule père
n'avait pas cru devoir s'opposer à ce semblant d'instruction religieuse
que des simulacres de prêtres, empaillés de formules, tordent comme du
linge sale de séminaire, sur de jeunes fronts inintéressés. Il avait
fait sa première communion sans malice et sans amour. Les deux seules
facultés qui parussent vivantes en lui,--les deux seules anses par
lesquelles on pût espérer de le saisir,--la mémoire et l'imagination
avaient tout simplement reçu cette vague empreinte _littérale_ du
symbolisme chrétien que de sacrilèges entrepreneurs jugent suffisante
pour être admis au _bachot_ de l'Eucharistie. Aucun débitant de formules
ne s'étant avisé de s'enquérir de son cœur, le pauvre enfant n'avait pu
rien garder de ce pain mal cuit et, comme tant d'autres, l'avait revomi
presque aussitôt sur ce chemin verdoyant de la quinzième année où l'on
voit rôder le grand lion à tête de porc de la Puberté.



XIII


Ce ne fut que beaucoup plus tard,--après dix ans d'un impur noviciat
dans les latrines de l'examen philosophique, étant déjà sur le point de
prononcer de stercoraires vœux,--qu'ayant parcouru, pour la première
fois, le Nouveau Testament, durant l'oisive chaufferie de pieds d'une
nuit de grand'garde, en 1870, il eut l'aperception immédiate,
foudroyante d'une Révélation divine.

Il s'est toujours rappelé le trouble immense, l'ahurissement surhumain
de cette minute aux ailes d'aigle qui l'enleva dans un ouragan
d'ininterprétables délices. Il s'était dressé dans le sentiment nouveau
d'une force inconnue, artères battantes et cœur en flammes; ivre de
certitude, secoué par le roulis d'une espérance mêlée d'angoisse, prêt à
toutes les acceptations du martyre. Car cette âme divinatrice et
synthétiquement ardente, bondissant au-dessus des intermédiaires leçons
de la foi, s'était emportée, du premier coup, au décisif concept de
l'immolation.

Il lui sembla sortir d'un de ces rares songes, aux déterminables
contours, qui feraient croire à quelque vision sensible de la
Conscience, réflexement manifestée dans l'extra-lucide intussusception
des dormants. Il avait cru s'apparaître à lui-même, inimaginablement
transmué _pour se ressembler davantage_, mais horrible, ruisselant
d'abominations et triste par delà toute hyperbole.

Cette impression s'ajustait assez aux effrayantes scrutations inspirées
de certains mystiques,--à propos de l'Enfer et de la paralysante
affreuseté de l'Irrévocable,--dont la lecture, déjà ancienne, avait
laissé sur sa mémoire comme des brûlures d'enthousiasme et des
ecchymoses de poésie ...

Un double abîme s'ouvrit en cet être, à dater de ce prodigieux instant.
Abîme de désir et de fureur que rien ne devait plus combler. Ici, la
Gloire essentielle, inaccessible; là, l'ondoyante muflerie humaine,
inexterminable. Chute infinie des deux côtés, ratage simultané de
l'Amour et de la Justice. L'enfer sans contrepoids, rien que l'enfer!

Le Christianisme lui donnait sa parole d'honneur de l'Éternité
bienheureuse, mais à quel prix! Il la comprenait, maintenant, cette
fringale de supplices de toute son enfance! C'était le pressentiment de
la Face épouvantable de son Christ!... Face de crucifié et face de juge
sur l'impassible fronton du Tétragramme!...

Les misérables se tordent et meurent depuis deux mille ans devant cette
inexorable énigme de la Promesse d'un Règne de Dieu qu'il faut toujours
demander et qui jamais n'arrive. «Quand telles choses commenceront,
est-il dit, sachez que _votre Rédemption approche_.» Et combien de
centaines de millions d'êtres humains ont enduré la vie et la mort sans
avoir rien vu commencer!

Marchenoir considérait cette levée d'innombrables bras perpétuellement
suppliants et perpétuellement inexaucés et il comprit que c'était là le
plus énorme de tous les miracles.--Voilà dix-neuf siècles, pensa-t-il,
que cela dure, cette demande sans réponse d'un Père qui règne _in terrâ_
et qui délivre. Il faut que le genre humain soit terriblement constant
pour ne s'être pas encore lassé et pour ne s'être pas assis dans la
caverne de l'absolu désespoir!

Il conclut au conditionnel désespoir des millénaires.

Il avait senti passer l'Amour, l'amour spirituel, absolu. Il avait, lui
aussi, comme tous les autres, répandu son cœur dans cet infidèle crible
de l'Oraison dominicale et ... il avait été saturé de la joie parfaite.
Il y avait donc quelque chose sous cet amas de sépultures, sous cette
Maladetta de cœurs souffrants en poussière, au fond de ce gouffre du
silence de Dieu,--un principe quelconque de résurrection, de justice, de
triomphe futur! À force d'amoureuse foi, il se fit de l'éternité
palpitante avec une poignée de temps pétrie dans sa main et se fabriqua
de l'espérance avec le plus amer pessimisme.

Il se persuada qu'on avait affaire à un Seigneur Dieu volontairement
eunuque, infécond par décret, lié, cloué, expirant dans l'inscrutable
réalité de son Essence, comme il l'avait été symboliquement et
visiblement dans la sanglante aventure de son Hypostase.

Il eut l'intuition d'une sorte d'impuissance divine, _provisoirement_
concertée entre la Miséricorde et la Justice, en vue de quelque
ineffable récupération de Substance dilapidée par l'Amour.

Situation inouïe, invocatrice d'un patois abject. La _Raison_ Ternaire
suspend ses paiements depuis un tas de siècles et c'est à la Patience
humaine qu'il convient de l'assister de son propre fonds. Ce n'est que
du Temps qu'il faut au solvable Maître de l'Éternité et le temps est
fait de la désolation des hommes. C'est pourquoi les Saints et les
Docteurs de la foi ont toujours enseigné la nécessité de souffrir pour
Dieu.

Le brûlant néophyte, ayant deviné ces choses, arracha l'épine de son
pied boiteux de catholique arrivé si tard et,--se ruant à la
Douleur,--en fit un glaive qu'il s'enfonça dans les entrailles, après
s'être crevé les yeux.

Plus que jamais, il fut un désespéré, mais un de ces désespérés sublimes
qui jettent leur cœur dans le ciel, comme un naufragé lancerait toute sa
fortune dans l'océan pour ne pas sombrer tout à fait, avant d'avoir au
moins entrevu le rivage.

D'ailleurs, il regardait comme fort prochaine la catastrophe de la
séculaire farce tragique de l'Homme. Certaines idées étonnantes qui lui
vinrent sur l'histoire universelle,--et qu'il déroula jusqu'à leurs plus
extrêmes conséquences,--lui faisaient conjecturer, avec une autorité
d'exégèse quasi prophétique, l'imminent accomplissement des scripturales
Vaticinations.

L'exaltation des humbles, l'essuiement des larmes, la béatitude des
pauvres et des maudits, la préséance paradisiaque des voleurs et le
couronnement réginal des prostituées, enfin cette venue si
solennellement annoncée d'un Paraclet libérateur,--tout ce que la
fratricide surdité des argousins de la tradition a conspué, tout ce qui
empêche les orphelins et les captifs de mourir d'horreur,--il ne croyait
pas possible qu'on l'attendît longtemps encore et il donnait ses
raisons...

Mais les seuls crevants de faim étaient dans la confidence, non par
crainte qu'on le jugeât ridicule ou insensé,--à cet égard, il n'avait
plus rien à gagner ni à perdre depuis longtemps,--mais par l'horreur de
la bienveillance viscérale des digérants heureux qui l'eussent écouté.



XIV


Telle fut la doctrine de Marchenoir. Doctrine qui ne le séparait pas du
catholicisme, puisque l'Église romaine a tout permis de ce qui n'altère
pas le canonique Symbole de Nicée, mais jugée singulièrement audacieuse
par les vendeurs de contremarques célestes qui vocifèrent le boniment
sulpicien sur le trottoir fangeux des consciences.

Un croyant qui voulait contraindre les regrattiers du salut à repeser
devant lui leur marchandise et que l'orgueil chrétien révoltait plus que
le pharisaïsme crucificateur de la Thora, ne pouvait pas se faire
beaucoup d'amis dans le sacerdoce.

Il n'en put trouver qu'un seul, un prêtre doux et humble à la manière de
cet émule ignoré de saint Vincent de Paul, que le peuple de Paris
nommait le _Pauvre Prêtre_ et qui, un jour, pressé par le tout puissant
Cardinal de Richelieu de lui demander quelque importante faveur, lui fit
cette simple réponse:

--Monseigneur, veuillez donner des ordres pour qu'on remette des
planches neuves à la charrette qui porte les condamnés à mort au lieu de
leur supplice, afin que la crainte de _tomber en chemin_ ne les détourne
pas de recommander leur âme à Dieu.

Marchenoir eut l'inespérée fortune de dénicher un prêtre de cette sorte,
mais ce fut pour très peu de temps. En général, le Clergé français
n'aime pas les saints ni les apôtres. Il ne vénère que ceux qui sont
morts depuis longtemps et en poussière. Rejeton ligneux de la vieille
souche gallicane et légataire de son coriace orgueil, il abhorre
par-dessus tout la supériorité de l'esprit, naturellement incompressible
comme l'eau du ciel, et, par conséquent, dangereuse pour l'équilibre
sacerdotal.

L'abbé T... était mort à la peine, peu de temps après la rencontre du
Périgourdin. Écarté soigneusement de toutes les chaires où ses rares
facultés de prédicateur apostolique eussent pu servir à quelque chose,
navré du cloaque de bêtise où il voyait le monde catholique
s'engouffrer, abattu par le chagrin au pied de l'autel, il avait à peine
eu le temps d'ensemencer ce vivipare dont la monstrueuse fécondité
immédiate eût peut-être suffi pour le faire expirer d'effroi.

Il est certain que Marchenoir tenait de lui le meilleur de ce qu'il
possédait intellectuellement. Le défunt lui avait transmis d'abstruses
méthodes d'interprétation sacrée qui devinrent aussitôt une algèbre
universelle dans le miroir ardent de cet esprit concentrateur. L'élève,
plus robuste que le maître, avait violemment répercuté du premier coup,
dans toutes les directions imaginables, l'ésotérisme brûlant d'un
_intégral_ de Beauté divine, que le timide apôtre, de nature moins
incendiaire, se bornait à convoiter avec la douceur résignée d'un saint.

Marchenoir accomplit ce prodige de dépasser toutes les audaces
d'investigation ou de conjecture, sans oblitérer en lui la soumission
filiale à l'autorité souveraine de l'Église. Ce poulain sauvage,
affronteur de gouffres, ne cassa pas son licol et resta dans le
brancard.

Seulement, il avait réussi de telles escalades que la société catholique
contemporaine ne pouvait plus avoir pour lui le moindre prestige.
L'obéissance fut un décret de sa raison, un hommage tout militaire et de
pure consigne aux Eunuques du Sérail de la PAROLE. Il ne fallait pas lui
en demander davantage.

Le _sel de la terre_,--pour employer le saint Texte liturgiquement
adopté dans le _commun_ des Docteurs,--il le voyait dénué de saveur,
incapable de saler, même une tranche de cochon, gravier sédimentaire bon
tout au plus à sablonner de vieilles bouteilles ou à ressuyer les allées
d'un parc mondain sous les vastes pieds du dédaigneux «larbin de
Madame.»

Investi des plus transcendantales conceptions, il considérait avec
d'horrifiques épouvantements, ce collège œcuménique de l'Apostolat,
cette cléricature fameuse qui avait été réellement «la lumière du
monde,»--si formidable encore que la dérision ne peut l'atteindre sans
rejaillir sur Dieu comme une tempête de fange,--devenue pourtant le
décrottoir des peuples et le tapis de pied des hippopotames!

Il se disait que c'était justice, cela, et que la grande Prévarication
sacerdotale allait sans doute recommencer, puisqu'on revenait à
l'obduration et à l'enflure théologique de la Synagogue,--avec
l'aggravation, pour les seuls bourreaux, cette fois, de l'universel
mépris.

De l'ignominie du Christianisme naissant à l'ignominie du Catholicisme
expirant, la translation s'achevait enfin dans ce char de gloire qui
avait roulé dix-neuf siècles, par toute la terre!

Le Seigneur n'avait plus qu'à se montrer. Les pasteurs des âmes allaient
lui régler son compte, plus sûrement encore que les Princes des prêtres
et les Pharisiens de l'ancienne loi, qui _ne surent ce qu'ils
faisaient_, dit l'Évangile.

Émasculation systématique de l'enthousiasme religieux par médiocrité
d'alimentation spirituelle; haine sans merci, haine punique à
l'imagination, à l'invention, à la fantaisie, à l'originalité, à toutes
les indépendances du talent; congénère et concomitant oubli absolu du
précepte d'évangéliser les pauvres; enfin, adhésion gastrique et
abdominale à la plus répugnante boue devant la face des puissants du
siècle: tels sont les pustules et les champignons empoisonnés de ce
grand corps, autrefois si pur!...

Marchenoir collait l'oreille à toutes les portes de son enfer pour
entendre venir ce Dieu que ses propres domestiques allaient massacrer.



XV


Il avait peu de consolation à espérer des chrétiens laïques. Ils sont
faits à l'image de leurs pasteurs et c'est tout ce qu'on en peut dire.
Ici, comme là, l'innocence est presque toujours imbécile, hélas! quand
elle n'est pas faisandée.

Les hardiesses viriles de sa foi et les indignations trop éloquentes de
sa probité religieuse, révoltèrent, au début, ce lanigère troupeau qui
s'en va paissant, sous des houlettes paroissiales, au mugissement
automatique des petites cataractes dominicaines. D'ailleurs, il était
pauvre et, par conséquent, élagable.... Il vécut seul, dans le voisinage
d'un unique ami, à peine moins indigent, qui le sauva de la mort quinze
ou vingt fois.

Les dix années antérieures à sa _conversion_ avaient été faites à la
ressemblance de toutes les années d'adolescent pauvre, niais, timide,
ambitieux, mélancolique, misanthropique, épiphonémique et brutal. Mais
il avait apporté de sa province, en excédent de ce commun bagage, le
particulier viatique d'impuissance que j'ai dit plus haut. Ce
sempiternel rêveur ne pouvait voir les choses telles qu'elles étaient et
il n'y eut peut-être jamais un homme d'aussi peu de ressource et moins
ambidextre pour s'emparer du toupet de l'occasion.

Son auge unique, l'emploi de copiste qui avait été le prétexte et le
moyen de son embauchage pour la lutte parisienne, à laquelle il était si
merveilleusement impropre, il le perdit au bout de quelques mois. Son
chef de bureau, vieillard adipeux et favorable, mais plein de principes
et sans faiblesses, lui révéla, un jour, que l'administration ne le
payait pas pour ne rien faire et le mit tranquillement à la porte avec
une dignité incroyable.

Ce fut la misère classique et archiconnue, tant de fois explorée et
décrite. Le pauvre garçon n'était bon absolument à rien. Il était de ces
fruits sauvages, d'une âpreté terrible, que la cuisson même n'édulcore
pas et qui ont besoin de mûrir longtemps «sur la paille,» ainsi que
Balzac l'a judicieusement observé dans son âge mûr.

Il a fait plus tard ce calcul basé sur d'approximatives défalcations
qu'il avait passé, alors, huit années entières sur dix, sans prendre
aucune nourriture ni porter aucune sorte de vêtement!...

Successivement évincé de toutes les industries et de tous les trucs
suggérés par l'ambition de subsister, il se vit réduit à condescendre
aux plus linéamentaires expédients. Ramasseur diurne et noctambule
investigateur, il s'acharna faméliquement à la recherche de tout ce qui
peut être glané ou picoré, dans les mornes steppes de l'égoïsme
universel, par le besoin le plus fléchisseur, en vue d'apaiser
l'intestinale vocifération.

Forcé d'ajourner indéfiniment son éclosion littéraire, il enfouit sa
précieuse tête sous les décombres de ses illusions et s'en alla se
ronger le cœur dans les carrefours de l'indifférence.--Cette époque de
ténèbres a été le Moyen Age de mon ère, disait-il, au lendemain de sa
_renaissance_ chrétienne.

Les lettres, il est vrai, n'y perdaient pas grand chose. Cet esprit noué
comme un cep, condamné à se chercher et à s'attendre bien longtemps, ne
devait se développer, littérairement, que fort tard, sous un arrosage
emphytéotique de pleurs.

Les bibliothèques publiques étant devenues pour lui l'habituel refuge,
il y connut cet ami déjà mentionné, le seul qu'il ait jamais eu. C'était
un doux maniaque d'histoire ecclésiastique et de monographies
pontificales, âme sereine et peu croyante, en tout l'opposé de
Marchenoir.

Privé de fortune, comme il convient aux lapicides de l'érudition, ce
documentaire vivait besogneusement d'un grisâtre bulletin
bibliographique dans une grande revue. À ce titre, il voyait passer chez
lui le torrent des livres lancés sur le monde par la sottise ou la
vanité contemporaines.

Providentiellement, il y avait menace de déluge vers le temps où il
commença de s'intéresser à ce vagabond qui avait l'air de marcher dans
une gloire de misères et dont la physionomie douloureuse lui parut
extraordinaire.

Un jour donc, ému de compassion, il le fit dîner et l'emmena chez lui,
pour qu'il le débarrassât, disait-il, de ce monceau de brochures dont la
vente seule pouvait être utile. C'est à dater de ce bienheureux instant
que Marchenoir s'élança dans la carrière enviée d'_ami du critique_, la
seule que, durant une assez longue période, on lui ait vu exercer avec
avantage.

Mais, surtout, il eut un ami, enfin! «Un ami fidèle, _medicamentum vitæ
et immortalitatis_,» prononce mystérieusement le Saint Livre,--comme si
la véritable amitié pesait les milliards de mondes qu'il faut pour
contrebalancer la miette de pain transsubstantiée que ces expressions
rappellent!



XVI


La Femme n'apparut dans la vie de Marchenoir qu'à la fin de cette
première période, c'est-à-dire, après la guerre et après cette décisive
secousse d'âme qui l'avait subitement restitué au sentiment religieux
dont il portait en lui, dès son premier jour, les prédéterminations
ignorées.

Auparavant, il avait été chaste à la manière des prisonniers et des
matelots, lesquels ne voient ordinairement dans l'amour qu'une désirable
friction malpropre, en l'obscurité de coûteux repaires. Tantale stoïque
d'un festin d'ordures, il s'était résigné, comme il avait pu, à la
privation des inespérables immondices. D'un côté, le dénuement absolu,
de l'autre, la timidité la plus incroyable chez un tel violent, le
préservèrent plus efficacement que la religion même, quand elle
intervint pour lui amollir le cœur....

Les hauts penseurs qui décrètent professionnellement le balayage de
toute notion religieuse, ont cette amusante contradiction d'exiger que
les chrétiens dont la foi résiste à leurs récurages et à leur potasse
soient, au moins, des saints. Surtout, ils les veulent purs. Ils leur
disent des choses aussi robustes que ceci: Vous péchez, _donc_ vous êtes
des hypocrites; enthymême lacustre d'une autorité certaine sur les
palmes et les squames du marécage antireligieux.

Ce ne serait pas encore trop bête, s'il ne s'agissait ici pour l'âme
pensante, livrée aux Dévorants invisibles, que d'un combat très
difficile où l'héroïsme continuel fût de rigueur. Après tout, c'est une
politique judicieuse et barbue comme l'expérience même, d'empiler sur
les épaules d'autrui d'écrasants fardeaux qu'on ne voudrait pas
seulement remuer du bout des doigts.

Mais le sentiment religieux est une passion d'amour et voilà ce qu'ils
ne comprendront jamais, ces pédagogues de notre dernière enfance, quand
il pleuvrait des clefs de lumière pour leur ouvrir l'entendement!

Or, ce tison incendiaire, lancé tout à coup, du plus inaccessible des
sommets, dans le misérable torchis humain, au travers du chaume
défoncé,--il serait pourtant nécessaire d'en tenir compte, si l'on
voulait être raisonnable et juste, à la fin des fins!...

Marchenoir était, plus qu'aucun autre, une conquête de l'Amour et son
cœur avait été l'évangéliste de sa raison. Les châtiments et les
récompenses du prône, par lesquels on explique si bassement les plus
désintéressés transports, n'avaient été pour rien dans son exode
spirituel. Il s'était rué sur Dieu comme sur une proie, aussitôt que
Dieu s'était montré,--avec la rudimentaire spontanéité de l'instinct.

Alors, comme si sa destinée se fût accomplie à cet instant, une soudaine
et corrélative révélation s'était faite, en cet élu de la Douleur, de sa
propre puissance affective, jusqu'alors inconnue de lui-même, enveloppée
et flottante dans l'amnios.... Une surprenante avidité de tendresse
humaine fut l'accompagnement immédiat des surnaturelles appétences de ce
vierge cœur.

Du premier coup, sans avoir passé par le cloaque des intermédiaires
impressions cupidiques, il se trouva prêt pour la grande tribulation
passionnelle. Tout ce que la misère et les défiances d'un rétractile
orgueil avaient, jusque-là, comprimé, fit explosion: l'ignorance, les
niaises pudeurs, les crédulités jobardes, les lyriques éruptions, les
attendrissements dangereux, le besoin subit de se fendre l'âme du haut
en bas, au milieu même du hennissement sexuel, enfin, tout le déballage
coquebin d'un chérubinisme attardé et grandiloque. Éternelle
dilapidation des mêmes trésors pour aboutir à l'empyreume fatal de la
passion satisfaite!

Cet éphèbe de vingt-huit ans, sourcilleux et mal vêtu,--qui portait son
cœur comme un hanneton dans une lanterne et dont le redoutable esprit,
semblable à la fleur détonnante du cactus, commençait à peine à se
détirer sous ses membraneuses enveloppes,--était une proie trop facile
pour que de passantes curiosités libertines ne s'en emparassent pas.

Marchenoir fit de l'amour extatique dans des lits de boue, avec une
conscience dilacérée, en se vomissant lui-même,--à l'instar de ces
anachorètes pulvérulents de l'ancienne Égypte que l'aiguillon de la
chair contraignait parfois à venir secouer leurs carcasses mortifiées
dans d'impures villes et qui s'enfuyaient ensuite, gavés d'horreur.

Plus coupable encore, cet assidu relaps d'incontinence laissait mijoter
son vomissement de chien de la Bible, en prévision des lâches retours.
Écartelé à Dieu et aux femmes, navré du perpétuel fiasco des héroïques
puretés qu'il avait rêvées,--également incapable de s'asseoir dans un
granitique parti-pris de paillarder impavidement, et d'exterminer le
bouc intérieur qui renaissait jusque sous le couteau des holocaustes
pénitentiels, il se vit souffleter par l'imperturbable nature, juste
autant de fois qu'il avait prématurément espéré de la dompter.

Lâche pénitent, sans aucun doute, mais vergogneux et humilié. Il
avouait, du moins, sa détresse et ne cadenassait pas exclusivement son
ignominie dans le coffre-fort des confessionnaux et des tabernacles. Il
eût été difficile de rencontrer un fornicateur plus éloigné de
l'hypocrisie ou de la plus légère velléité de contentement de lui-même.

Il faut le redire, cet adolescent ne ressemblait à aucun autre. Il était
né pour le désespoir et le christianisme _dérangea_ sa vie, en le
remplissant,--si tard!--de l'afflictive famine d'amour, surajoutée à
l'autre famine. À moins d'un miracle que Dieu ne fit pas, comment cet
ébloui de la Face du Seigneur,--Icare mystique aux ailes
fondantes,--aurait-il pu échapper au vertige qui l'aspirait vers les
argileuses créatures conditionnées à cette Ressemblance?...

Il serait évidemment insensé d'espérer que des contemporains de M. Zola,
par exemple, auront la bonté de concéder ces prolégomènes enfantins de
la très rare grandeur morale qui va être racontée. La déliquescente
psychologie littéraire de cette fin de siècle n'acceptera pas non plus
que d'aussi peu perverses prémisses puissent jamais engendrer une
concluante délectation esthétique. Enfin et surtout, la porcine
congrégation des sycophantes de la libre pensée pourra s'accorder le
facile triomphe de contemner,--jusqu'au fientement vertical!--l'exacte
genèse de ce catholique ballotté par d'impures vagues au-dessus
d'absurdes abîmes.... Qu'importe!



XVII


Marchenoir pleurait auprès du corps de son père, lorsqu'il reçut à la
fois deux lettres de Paris: celle de Dulaurier et une autre de son ami
le bibliographe. Il ouvrit aussitôt cette dernière:

«Mon affligé, Voici cinq cents francs que j'ai pu réunir en tricotant
activement de mes deux jambes de derrière depuis ton départ, et que je
t'adresse avec une joie infinie. Pas de remerciements, surtout, n'est-ce
pas, tu sais si je les méprise?

«Cher cœur souffrant, ne te laisse pas dévorer par ton chagrin. Tu as
ton livre à faire. Tu as de grandes choses à dire à certaines âmes, à
qui personne ne parle plus. Relève-toi. Je n'ai pas d'autre parole de
consolation à t'offrir. Ton infortuné père, que tu n'as pas plus tué que
je n'ai tué le mien, a beaucoup plus besoin, à cette heure, de tes
_suffrages_ actifs que de tes larmes. Tu dois, ce me semble, comprendre
ce langage.

«Tu ne m'as pas écrit,--naturellement!--et je n'y comptais guère, malgré
ta promesse. Mais, en revanche, tu as écrit à Dulaurier pour lui
demander de l'argent, comme si je n'existais pas, moi! Je l'ai rencontré
aujourd'hui même, alors que j'étais en course précisément pour t'en
procurer, et il m'a tout appris.

«Tu es un traître, mon pauvre Caïn, et un imbécile par-dessus le marché.
Comment pouvais-tu espérer que ce fantoche de lettres, cet
Harpagon-Dandy, se porterait volontiers à te secourir? Est-ce que, par
hasard, tu tomberais dans le gâtisme définitif de supposer que cette
reliure, soi-disant pensante, de tous les lieux communs et de toutes les
inanités clichées, puisse être capable d'entrevoir seulement l'immense
honneur que tu lui fais en l'implorant? C'est par trop idiot et si tu
n'étais pas si malheureux, je t'assommerais d'injures.

«Il m'a joué tous les airs de sa mandoline, le misérable! Il s'est
attendri, comme toujours, sur tes chagrins, sur ta malchance littéraire,
etc. Puis, prenant mon silence pour une approbation de tout ce qu'il lui
plairait de me faire entendre, cet eunuque,--pour qui le _fanatisme_
consiste à dire _oui_ ou _non_ sur n'importe quoi,--a parlé, une fois de
plus, de ton intolérance si regrettable et de ton injuste rage de
dénigrement; il m'a donné sa parole d'honneur que tes absurdes principes
étaient incompatibles avec l'idée qu'on pouvait se faire d'une tête
sagement équilibrée et qu'ainsi tu n'arriverais jamais à rien. Au fond,
il te redoute terriblement et voudrait bien que tu restasses à
Périgueux.

«J'ai parfaitement senti qu'il tenait surtout à se justifier par avance
du soupçon de ladrerie. Il paraît qu'il a poussé le zèle de l'amitié
jusqu'à s'en aller demander pour toi l'aumône au docteur, qui s'est
fendu de quelques pièces de cent sous, à ce que j'ai pu comprendre. Ça
ne doit pas être gros. Une bien jolie pratique, celui-là encore!
J'espère bien que tu vas leur renvoyer immédiatement leur sale monnaie.

«Ce Dulaurier a eu un mouvement admirable:--Voulez-vous prendre ma
montre? m'a-t-il dit d'une voix mourante, vous la porteriez au
mont-de-piété et vous enverriez l'argent à ce malheureux.

«Moi, toujours silencieux, je regardais l'oignon monter et descendre
dans le gousset, puis finalement disparaître, comme un pauvre cœur qu'on
dédaigne. Cela tournait au Palais-Royal.

«Cette oblation grotesque me rappela, néanmoins, que l'heure galopait.
Je me hâtai de le féliciter sur son ruban rouge et sur le prix de cinq
mille francs qu'on vient de lui décerner, en le suppliant avec douceur
de vouloir bien épandre désormais sa protection sur quelques écrivains
supérieurs que je lui nommai, et que les récompenses n'atteignent
jamais. Il m'a regardé alors avec des yeux de merlan au gratin et s'est
immédiatement fait disparaître. J'espère que m'en voilà débarrassé pour
quelque temps.

«Maintenant, très cher, pleure à ton aise, tant que tu pourras, en une
seule fois, et quand ce sera bien fini, fais ce que je vais te dire.

«Va-t'en à la Grande Chartreuse et demande l'hospitalité pour un mois.
Je connais ces excellents religieux, confie-leur tes idées, tes projets,
ils te feront la vie douce et si tu sais leur plaire, ils ne te
laisseront pas revenir à Paris sans ressources. N'hésite pas, ne
délibère pas, je sais ce que je te dis. Je vais même écrire au Père
Général pour t'annoncer et te présenter. On te sinapisera le cœur sur
cette montagne et tu pourras ensuite reprendre la lutte avec une vigueur
nouvelle qui déconcertera plusieurs sages.

«Ne t'inquiète pas au sujet de ta Véronique. La bonne fille s'extermine
à prier pour toi dix-huit heures par jour. Tu peux te flatter d'être
aimé d'une bien extraordinaire façon. Sa hâte de te revoir est extrême,
mais elle comprend que je te donne un bon conseil en t'envoyant à la
Chartreuse.

«Rien à craindre pour le pot-au-feu. Je suis là et tu dois un peu me
connaître, n'est-ce pas? Je te serre dans mes bras.

«GEORGES LEVERDIER.»



XVIII


Ce Georges Leverdier, à peine connu dans le monde des lettres, était
bien, en réalité, le seul homme sur lequel Marchenoir pût compter.
L'avare destinée ne lui avait donné que cet ami et, encore, elle l'avait
choisi pauvre, comme pour empoisonner le bienfait.

Il faut l'expérience de la misère pour connaître l'affreuse dérision
d'un sentiment exquis frappé d'impuissance. La crucifiante blague
archaïque sur les consolations lambrissées et trimalcyonnes de l'amour
dans l'indigence, ne paraît pas une ironie moins insupportable quand il
s'agit de la simple amitié. C'est peut-être la plus énorme des douleurs,
et la plus suggestive de l'enfer, que cette nécessité quotidienne
d'éluder le réciproque secours qui s'achèterait quelquefois au prix de
la vie,--si l'infâme vie du Pauvre pouvait jamais avoir le poids d'une
rançon!

Leverdier, passionné pour Marchenoir, qu'il regardait comme un homme du
plus rare génie, et dont il s'honorait d'être l'_inventeur_, avait
réalisé des prodiges de dévouement. Il se comptait pour rien devant lui
et ne s'estimait qu'à la mesure des services qu'il pouvait lui rendre.

Il l'avait connu en 1869, il y avait déjà quatorze ans,--alors que la
supériorité hivernale de son étonnant ami ne donnait encore aucun signe
de maturité prochaine. Mais il l'avait fort bien démêlée sous la
gourmande frondaison de chimères et de préjugés qui en retardait le
développement. Il avait même, en horticulteur plein de diligence,
pratiqué, d'un sécateur tremblant, quelques émondages respectueux.

Marchenoir était un peu son œuvre. Naturellement froid et peu
enthousiaste pourtant, cet original critique avait livré son âme en
esclavage pour cette Galathée d'airain qui aurait lassé la ferveur d'un
Pygmalion moins intellectuel. Cette donation de tout son être avait été
jusqu'au célibat volontaire!--la piété de ce séide ne lui permettant pas
de reculer devant aucune immolation avantageuse pour son prophète.

Il est vrai que celui-ci lui avait à peu près sauvé la vie pendant la
guerre. Ils faisaient partie du même bataillon de francs-tireurs et,
dans l'effroyable sauve-qui-peut de la retraite du Mans, le chétif
Leverdier, épuisé de fatigue et tordu par le froid, serait peut-être
mort sur la neige, au milieu de l'indifférence universelle, si son
compagnon, doué d'une vigueur extraordinaire, ne l'eût porté dans ses
bras pendant plus de deux lieues et n'eût enfin réussi, par
supplications et menaces, à le faire admettre dans une charrette
quelconque dont il faillit égorger le conducteur.

Aussi, Leverdier ne pouvait s'absoudre de n'être pas millionnaire.
Volontiers, il s'accusait de sa pauvreté comme d'une trahison.

--Je déteste l'argent pour lui-même, disait-il, mais je devrais être un
sac d'écus sous la main de Marchenoir. J'aurais ainsi une excuse
plausible d'encombrer sa voie.

Et cependant, il n'était guère assuré d'un futur triomphe! Sa pensée,
fort enflammée quand elle se fixait sur son ami, redevenait
singulièrement lucide et froide quand il l'abaissait sur le public
contemporain. L'espérance d'un avenir moins sombre était chez lui en
raison inverse de la hauteur de génie qu'il supposait et ce calcul
n'allait pas sans déchirement.

Marchenoir, son aîné de quelques mois, venait d'entrer dans sa quarante
et unième année, il avait publié déjà deux livres jugés de premier ordre
et la gloire aux mains pleines d'or ne venait pas. Elle se prostituait
dans les pissotières du journalisme.

Leverdier avait fait des démarches inouïes auprès des directeurs et
rédacteurs en chef qui se refusèrent toujours au lancement d'un écrivain
dont l'indépendance révoltait leur abjection. Celui-ci, d'ailleurs, ne
leur avait jamais caché son absolu dégoût. Littéralement, il les
déféquait. Il laissait agir son fidèle esclave pour qu'on ne lui
reprochât pas de refuser absolument de s'aider lui-même, mais il se
serait fait couper tous les membres avec des cisailles de tondeur de
jument et scier entre deux planches à bouteilles longtemps savonnées,
par un maniaque centenaire ivre depuis trois jours, avant de consentir à
une démarche personnelle en vue de recueillir, de leurs nidoreuses
mains, un quartier de cette charogne archi-putréfiée dont ils sont les
souteneurs et qu'ils vendent pour de la vraie gloire!

On ne pouvait raisonnablement pronostiquer un succès beaucoup plus
éclatant à la nouvelle œuvre qui se préparait. Marchenoir allait
toujours s'exaspérant dans sa forme déchaînée, qui rappelait l'invective
surhumaine des sacrés Prophètes. Il se faisait de plus en plus
torrentiel et rompeur de digues.

Leverdier qui l'admirait précisément à cause de cela, ne pouvait,
cependant, se dissimuler, qu'on allait ainsi à d'inévitables
catastrophes. Il avait fini par en prendre son parti et s'était fait le
résigné pilote de la tempête et du désespoir.



XIX


La munificence de Leverdier consterna Marchenoir sans le surprendre.
Depuis longtemps, il était habitué à ces merveilles de dévouement qui le
bourrelaient d'inquiétude. Il ne s'était pas adressé à lui, le sachant
fort gêné et capable, néanmoins, de s'écorcher vif et de se tanner sa
propre peau, s'il eût fallu, pour lui procurer un peu d'argent. Quoique
l'égoïsme affectueux et l'élégante sordidité de Dulaurier lui fussent
parfaitement connus, il avait espéré que, pour cette fois du moins, il
n'oserait se dérober et que l'exceptionnelle monstruosité d'un tel refus
l'épouvanterait par ses conséquences possibles. Il n'avait pas prévu le
truc du docteur.

Il mit, un moment, les deux lettres sur le visage du mort, comme pour le
faire juge, puis il alla s'occuper des préparatifs funèbres, non sans
avoir cacheté avec soin, sous une vierge enveloppe, le billet de cent
francs de Dulaurier qu'il lui renvoya, le soir même, sans un seul mot.

Il avait terriblement besoin d'une impression qui le protégeât contre
les dévorements de sa pensée, et le message de son ami lui fut, de
toutes manières, une délivrance.

Son père était mort sans le reconnaître, ou, ce qui revenait au même,
sans témoigner, par aucun signe, qu'il le reconnût. Le silence de
plusieurs années de séparation et de mécontentement n'avait pas été
interrompu, même à ce suprême instant. Les deux dernières heures de
l'agonie, il les avait passées auprès du moribond, agenouillé, pénitent,
plein de prières, portant son cœur,--comme un calice,--dans ses mains
tremblantes, pour qu'une parole, un regard ou seulement un geste de
pardon y tombât. Le mystère de la mort était entré, sans prendre
conseil, et s'était assis entre eux sur son trône d'énigmes ...

Cette reine de Saba qui pérambule sans cesse avec ses effrayants trésors
de devinailles, Marchenoir la connaissait bien! Il l'avait appelée en de
néfastes heures, et elle était venue frapper à côté de lui,--tellement
près qu'il en avait odoré le souffle et bu la sueur. Il lui en était
resté comme un goût de pourriture et des crevasses au cœur!...

Mais, cette fois, il lui semblait avoir été mieux atteint. Il se
découvrait une palpitation filiale ignorée et cet arrachement nouveau,
après tant d'autres, lui parut une lésion énorme, hors de proportion
avec le reliquat d'énergie qu'on lui laissait pour le supporter.

Un moment, il oublia tout, les deux êtres dont il était aimé, les vastes
projets de son esprit, le cadavre même qui bleuissait sous son regard,
une glaçante rafale d'isolement vint tournoyer dans cette chambre
mortuaire embrumée de crainte, il se sentit «unique et pauvre,» ainsi
qu'il est écrit du Sabaoth terrible, et il sanglota sur lui-même, comme
un enfant abandonné dans les ténèbres.

Mais, bientôt, l'épine de révolte aux noires fleurs, dont il s'était
transpercé de sa propre main, renouvela ses élancements.--Pourquoi une
vie si dure? Pourquoi cette aridité invincible de l'humus social autour
d'un malheureux homme? Pourquoi ces dons de l'esprit, si semblables à
d'efficaces malédictions, qui ne semblaient lui avoir été départis que
pour le torturer? Pourquoi, surtout, ce piège à peu près inévitable, de
ses facultés rationnelles en conflit perpétuellement inégal avec ses
facultés affectives?...

Tout ce qu'il avait entrepris pour la gloire de la vérité ou le
réconfort de ses frères avait tourné à sa confusion et à son malheur.
Les entraînements de sa chair, les avait-il assez infernalement expiés!
C'était fini, maintenant, tout cela, c'était très loin, c'était effacé
par toutes les canoniques pénitences qui raturent la coulpe du chrétien.
Le torrent d'immondices avait passé sans retour, mais le vase de la
mémoire avait gardé la lie la plus exquise d'anciennes douleurs, qui
avaient été presque sans mesure.

Deux cadavres de femmes, naguère lavés de ses larmes, lui paraissaient
étendus à droite et à gauche de celui de son père, et un quatrième, cent
fois plus lamentable,--celui d'un enfant,--gisait à leurs pieds.

De ces deux femmes qu'il avait adorées jusqu'à la démence et dont il
avait accompli le miracle de se faire aimer exclusivement, la première,
arrachée à une étable de prostitution, était morte phthisique,--après
deux ans de misère partagée,--dans un lit d'hôpital où le malheureux,
n'ayant plus un sou, avait dû la faire transporter. Administrativement
avisé du décès et voulant, au moins, donner une sépulture à la pauvre
fille, il avait avalé, en l'absence momentanée de son ami, des vagues de
boue pour trouver les quelques francs du convoi des pauvres, et il était
arrivé une minute à peine avant l'expiration du délai réglementaire.

Ce déplorable corps nu, jeté sur la dalle de l'amphithéâtre, éventré par
l'autopsie, environné d'irrévélables détritus, suintant déjà les
affreuses liqueurs du charnier, avait commencé, pour ce contemplatif
dévasté, la dangereuse pédagogie de l'Abyme!



XX


L'aventure de la seconde morte n'avait pas été moins tragique. Celle-ci,
Marchenoir ne l'avait pas épousée sur un grabat de déjections, dans le
gueulement d'épithalame d'une porcherie d'ivrognes en rut.

C'était une de ces pauvresses d'esprit de la débauche,--à casser les
bras à la Justice!--une de ces irresponsables chasseresses,
ordinairement bredouilles, du Rognon pensant, sommelières sans vocation,
inhabiles à soutirer la futaille humaine.

Il l'avait trouvée une nuit, dans la rue, désolée et sans asile. Son
histoire, infiniment vulgaire, était la navrante histoire de cent mille
autres. Séduite par un drôle sans visage que d'incrustables espaces
avaient presque aussitôt englouti, chassée de sa pudibonde famille et
ballottée, comme une épave, elle était tombée sous la domination absolue
d'un de ces sinistres voyous naufrageurs, moitié souteneurs et moitié
mouchards, qui monopolisent à leur profit la camelotte de l'innocence.

Forcée, depuis des mois, de transmuer sa chair en victuaille de luxure,
sous la menace quotidienne d'épouvantables volées, la malheureuse,
décidément inapte, mourante d'horreur et n'osant plus réintégrer
l'horrible caverne, accepta sans hésitation les offres de service de
Marchenoir, exceptionnellement galionné de quelques pièces de cent sous.

Incapable d'abuser d'une pareille détresse et rempli d'évangéliques
intentions, celui-ci dormit sur une chaise plusieurs nuits de suite,
cachant dans sa chambre et dans son lit cette désirable créature qui
tremblait à la seule pensée de sortir. Il fallut devenir amoureux et le
devenir passionnément. Le fragile chrétien interrompit, à la fin, ses
dormitations cathédrales et une grossesse imprévue récompensa bientôt sa
ferveur.

Il gagnait alors un peu d'argent, aux Archives de l'État, comme
harponneur de documents onctueux, pour le compte d'un fabricant d'huile
de baleine historique de l'Institut. Cette énorme aggravation de sa
misère ne l'épouvanta pas. Praticien du concubinage héroïque, la
circonstance d'un enfant à naître, loin de le troubler, lui parut un
bénissable surcroît providentiel de tribulations.

Un soir, la grossesse étant déjà fort avancée, on rapporta chez lui sa
maîtresse à moitié morte et l'enfant naissant. La mère étant tombée sur
son ancien éditeur, avait été rouée de coups et sauvagement piétinée, au
conspect d'un troupeau de boutiquiers dont pas un seul n'intervint.
L'infortunée expira dans la nuit, après avoir accouché avant terme,
laissant au seul ami qu'elle eût jamais rencontré, le souvenir
crucifiant de la plus délicieusement naïve des tendresses.

Fauvement, il se jeta à son fils. Dans cette âme d'ancêtre, altérée de
dilection, le sentiment paternel éclata comme un incendie.

Ce fut une nouvelle sorte de délire, fait de toutes les agitations
précordiales du passé et de toutes les antérieures tempêtes, un epitomé
sublime de toutes les procellaires véhémences de la passion, enfin
clarifiée, spiritualisée, concentrée et dardée uniquement sur le berceau
de cet enfantelet débile.

Redoutant les meurtrières abominations des nourriceries lointaines, il
voulut le garder auprès de lui et, à force d'amoureuse énergie, parvint
à le faire vivre jusqu'à l'âge de cinq ans. Ce que cela lui coûta,
lui-même n'aurait pu le dire! Mais il voulut être heureux de souffrir et
se fit une volupté de râler toutes les agonies. Pour son enfant, il
aurait accepté de cheminer dans une voie lactée de douleurs!

Lorsqu'après avoir fait n'importe lequel des quinze ou vingt métiers
humiliants que la nécessité lui suggéra, il venait le reconquérir chez
une vieille voisine qui le gardait en son absence, c'était un cri et une
extase!...

Il prenait ce petit être comme Hercule dut prendre le grand Antée, fils
de la terre, avec des bras enveloppeurs que l'écroulement des cieux
n'aurait pu désenlacer. Il l'emportait dans sa chambre, comme un
ravisseur, et le roulait éperdument dans son sein. C'étaient des baisers
de folie, des balbutiements, des cataractes de pleurs. Il sortait, de
lui de si pénétrants effluves d'amour que l'enfant ne sentait aucun
effroi de toutes ces furies et ne tremblait que du tremblement de
douceur de ces bras terribles!

Voyant son père toujours en larmes, il lui essuyait les yeux du bout de
ses faibles doigts, trop pâles.--Pauvre petit père, ne pleure pas, tu
sais bien que ton petit André ne veut pas mourir sans ta permission, lui
disait-il, la _dernière fois_ qu'ils se virent, avec une précoce et
surprenante lumière de pitié dans les deux lampes sépulcrales de ses
vastes yeux d'enfant marqué pour la mort.

Cette frêle créature devait normalement expirer bientôt sur le cœur du
malheureux homme qui ne pouvait pas être le thaumaturge qu'il aurait
fallu pour l'empêcher de mourir. Même cette redoutable consolation ne
lui fut pas accordée! La destinée, jusqu'alors simplement impitoyable,
se manifesta soudain si noirement atroce, si démoniaquement hideuse, que
le hurlement identique d'une éternité de damnation put être défié
d'exprimer la touffeur de désespoir d'un plus hermétique enfer!

Comment la chose arriva-t-elle exactement? ce réprouvé ne parvint jamais
à le savoir. Après trois jours d'une disparition que personne ne put
expliquer, le corps du pauvre petit fut découvert par Leverdier, à la
Morgue, entre un noyé et une assommée qui ressemblait vaguement à sa
mère. Il fut établi que le _sujet_ était mort d'inanition.

Comment et pourquoi? Questions sans réponse, mystère insoluble que rien
ne put éclaircir ...

Ce fut le bon Leverdier qui passa de jolis instants! Marchenoir eut
quinze jours de frénésie admirablement caractérisée. Il fallut
l'intervention du commissaire de police pour l'enterrement et huit
paires de robustes bras pour lui arracher le corps de son fils. Il ne se
retrouva lui-même qu'au bout de deux mois d'une sorte de fièvre
turbulente, son organisme puissant ayant vaincu,--pour lui seul,
hélas!--la mort jugée presque inévitable, une demi-douzaine de fois.



XXI


On conçoit maintenant, ce que pouvaient être les idées et les sentiments
de Marchenoir, veillant le cadavre de son père qu'il s'accusait d'avoir
fait mourir. Le retour spectral de ses propres songes de béatitude
paternelle éclairait d'une lumière fantastiquement désolée,--à la
manière d'une lune déclinante et rasant le niveau des eaux,--la
vengeresse coalition de ses remords. Les remontrances expiatrices de son
passé lui faisaient, une fois de plus, indéniablement manifeste,
l'inoxydable équité des glaives dans les cœurs qui sont à point pour
être transpercés.

C'était vrai, cependant, que pour lui, les glaives avaient été jugés par
trop nobles. Ce qu'il avait enduré, c'était une transfixion de pilotis,
enfoncés à coups de marteaux qui pesaient le monde, avec cent mille
hommes au cabestan!

Mais, en cet instant de méditative rétrogradation de sa conscience,
envahi du grandiose quasi divin de la paternité et mesurant à ses
souffrances personnelles les présumables souffrances du mort, il se
persuadait qu'une Justice incapable d'erreur s'était exercée, ici et là,
comme toujours, dans d'irrépréhensibles arrêts; quoiqu'il se proclamât
sans intelligence pour en pénétrer les indéchiffrables considérants.
Étant arrivé par cette route à un complet attendrissement, les larmes
avaient redoublé dans le silence précaire de l'esprit et le facteur de
la poste avait dû présenter son registre ponctuel au plus beau milieu
d'une tempête de pleurs.

Dans son actuelle disposition à tout magnifier, la fidélité canine de
son ami lui parut immense, surhumaine, et, par un bonheur inouï, il ne
se trompait pas. Leverdier était véritablement unique. On pouvait croire
qu'il avait été créé spécialement pour cette besogne de se donner à un
être d'exception qui, sans lui, eût été tout à fait seul. Pour employer
une image extravagante et monstrueuse, ce dévouement était comme
l'appendice génital de la supériorité virile de Marchenoir, probablement
inféconde sans ce testicule providentiel!

Sa lettre lui fut donc un dictame, un électuaire, un rafraîchissement
céleste. Sans hésiter une seconde, il résolut d'accomplir le voyage que
lui conseillait un homme dont il avait eu tant d'occasions d'éprouver le
pratique discernement. D'ailleurs, cette retraite à la Grande Chartreuse
était, depuis longtemps, un de ses vœux et lui souriait étrangement.

Il était, certes, bien éloigné de la vocation cénobitique. Après la mort
de son enfant, il y avait deux ans, la pensée lui était venue d'essayer
de la Trappe et il avait été se faire tâter à la Maison-Dieu.
L'expérience, fort bien faite, avait donné un résultat surabondamment
négatif et on ne s'était pas gêné pour lui dire qu'une excessive
activité d'imagination s'opposait en lui à l'architecture de cet
acéphale rigide et pieux qu'on nomme un trappiste.

Mais quelques semaines de recueillement dans la mouvance plus
intellectuelle de saint Bruno lui paraissaient extrêmement désirables.
Il pourrait, dans la paix sédative de ce désert, vérifier à l'aise
certaines inductions métaphysiques encore insuffisamment élaborées, pour
un livre qu'il avait entrepris dans les âffres écartelantes de son
existence de Paris. Surtout, il appuierait son âme exténuée à ce rouvre
monastique du silence et de la prière qui lui communiquerait, sans
doute, quelque chose de sa tranquille vigueur.

Du côté de cette femme que Leverdier nommait Véronique et qui n'était
pas la maîtresse de Marchenoir, quoiqu'elle vécût avec lui et par lui,
la sollicitude pélicane de son mamelouck le délivrait de tout rongeur
souci, au sujet de la subsistance quotidienne, aussi longtemps que
durerait sa départie. Il y avait là une histoire aussi simple que peu
vraisemblable.

Véronique Cheminot, célèbre, naguères, au quartier latin sous le nom
expressif de la _Ventouse_, était une splendide goujate que dix années,
au moins, de prostitution sur vingt-cinq n'avaient pu flétrir. Et Dieu
sait pourtant l'effroyable périple de ce paquebot de turpitudes!

Née dans un port breton, d'une ribaude à matelots malencontreusement
fruitée par un cosmopolite inconnu, nourrie, on ne savait comment, dans
cet égout, polluée dès son enfance, putréfiée à dix ans, vendue par sa
mère à quinze, on l'avait vue se débiter dans toutes les halles à
poisson de la luxure, se détailler à la main sur tous les comptoirs de
stupre, pendre à tous les crocs de la grande triperie du libertinage.

Le boulevard Saint-Michel l'avait assez connue, cette rousse audacieuse
qui avait l'air de porter sur sa tête tous les incendies qu'elle
allumait dans les reins juvéniles des écoles!

Elle ne passait pas généralement pour une _bonne fille_. Quoiqu'elle eût
fait d'étranges coups de tête pour des hommes qu'elle prétendait avoir
aimés, cette avide guerrière se livrait à de terrifiques déprédations
qui la rendaient infiniment redoutable aux familles. À l'exception de
quelques rares et singuliers caprices qui lui faisaient mettre parfois
dans son lit des vagabonds sans asile,--et qu'on expliquait inexactement
par la fangeuse nostalgie de sujétion particulière à ces
réfractaires,--ses caresses les plus authentiques étaient d'une vénalité
escaladante, qui montait jusqu'au lyrisme. Elle avait gardé cette
ingénuité de croire fermement que les hommes qui la désiraient étaient
tous des apoplectiques d'argent qu'aucune saignée ne pouvait jamais
anémier.

Sa cupidité fort à craindre n'était pourtant pas hideuse. Elle vidait
facilement son porte-monnaie dans la main de ses camarades moins
achalandées et, quelquefois même, ne se refusait pas la fantaisie
d'inviter brusquement le premier mendiant guenilleux qu'on rencontrait,
à l'inexprimable consternation du _type_, horripilé de ce convive et
menacé,--s'il aventurait un mot séditieux,--de l'apparition d'Adamastor.



XXII


Marchenoir avait été désigné pour retirer ce Maëlstrom de la
circulation. Il n'y pensait guère, pourtant, quand la chose lui arriva.
Il commençait à peine à se remettre et à se radouber de l'énorme
tourmente de cœur qui vient d'être racontée. Il ne se sentait nullement
disposé à recommencer ces sauvetages, ces rédemptions de captives qui
lui avaient coûté si cher et qui avaient été si nombreux en une dizaine
d'années, quoique les deux plus considérables seulement aient dû être
mentionnés, à cause de leur durée et du tragique de leur dénouement.

D'ailleurs, une grande révolution s'était faite en lui, fort antérieure
à la récente catastrophe. Il vivait dans la continence la plus ascétique
et les sophismes de la chair n'avaient plus aucune part aux
déterminations victorieuses de sa volonté. Parvenu enfin à la plénitude
de sa force intellectuelle et physiologique, il était, de tous les
hommes, le plus tendre et le plus inséductible.

Aucune circonstance dramatique ne signala le commencement de ses
relations avec la Ventouse. Ayant cessé, depuis Leverdier, le famélique
vagabondage de ses débuts, gagnant à peu près sa vie et, aussi, souvent
celle des autres, par diverses industries dont la littérature était la
moins lucrative, connu déjà par des scandales de journaux et même un peu
célèbre, ce sombre individu, si différent de tout le monde et qui ne
parlait jamais à personne, intrigua fortement la bohémienne qui le
voyait habituellement déjeuner à quelques pas d'elle, dans un petit
restaurant du carrefour de l'Observatoire. Ce fut à un point qu'elle
prit des informations et rêva d'exercer sur lui son ascendant.

Le manège de circonvallation fut banal, comme il convenait, et tout à
fait indigne de la majesté de l'histoire. Elle obtint ceci que
Marchenoir, très doux sous son masque de fanatique, répondit, sans même
fixer les yeux sur elle, aux remarques saugrenues qu'elle supposait
grosses d'une conversation, par d'inanimés monosyllabes qu'on aurait
crus péniblement tirés à la poulie du fond d'un puits de silence.

Exaspérée de ce médiocre résultat, elle lui dit un jour:

--Monsieur Marchenoir, j'ai envie de vous et je vous désire, voulez-vous
coucher avec moi?

--Madame, répondit l'autre avec simplicité, vous tombez fort mal, je ne
couche jamais.

Et c'était vrai. Il travaillait jour et nuit avec furie et ne dormait
qu'un petit nombre d'heures dans un fauteuil, ce qui fut laconiquement
expliqué.

Cette rousse, très stupéfaite, entreprit alors le seul déballage nouveau
pour elle, des sages remontrances. Elle parla comme une mère prudente de
la nécessité d'une meilleure hygiène, de la longueur des jours et du
nécessaire repos des nuits, faites pour dormir, assurait-elle. Enfin,
elle crut discerner le besoin pour _un homme de pensée_ d'avoir
quelqu'un qui s'occupât de ses petites affaires, etc. Marchenoir paya
son déjeuner et ne revint plus.

Un mois après, rentrant chez lui par un minuit très froid, il la trouva
accroupie et grelottante sur le seuil de sa porte. Il ne demanda aucune
explication, la fit entrer dans sa chambre, alluma du feu, lui montra
son lit et se mit au travail. Pas un mot n'avait été prononcé.

Elle vint lui passer ses superbes bras autour du cou.

--Je t'aime, lui souffla-t-elle, je suis folle de toi. Je ne sais pas ce
que j'ai. Je ne voulais plus penser à ce caprice que j'avais eu de te
tenir dans mes bras, mais ce soir, je me serais traînée sur les genoux
pour venir ici. Je vois bien que tu n'es pas comme les autres et que tu
dois fièrement me mépriser. Tant pis, dis-moi ce que tu voudras, mais ne
me repousse pas.

Et l'impudique vaincue, craignant de déplaire par un baiser, se coula
par terre à ses pieds et fondit en larmes.

Marchenoir eut le frisson de la mort.--Ne sera-ce donc jamais fini?
pensa-t-il. Il se pencha et partageant l'épaisse chevelure de cette
Salamandre en _abîme_, ondée de flammes,--avec une douceur qui était
presque de la tendresse, il lui raconta sa pauvreté et son deuil
immense; il lui représenta, sans espoir d'être compris, l'impossibilité
de nouer ou de ficeler deux existences telles que les leurs et son
horreur, désormais insurmontable, de tout partage, aussi bien dans le
passé que dans l'avenir.

À ce mot de _partage_, la belle fille redressa la tête et, sans vouloir
se relever, croisant ses mains en suppliante sur les genoux du maître
qu'elle s'était choisi:

--Pardonnez-moi de vous aimer, dit-elle, d'une voix singulièrement
humble. Je sais que je ne vaux rien et que je ne mérite pas que vous
fassiez attention à moi. Mais il ne peut y avoir de partage. Vous m'avez
prise et je ne peux plus être qu'à vous, à vous seul. Les infamies de
mon passé, je me les reproche comme des infidélités que je vous aurais
faites. Vous êtes un homme religieux, vous ne refuserez pas de sauver
une malheureuse qui veut se repentir. Laissez-moi près de vous. Je ne
vous demande pas-même une caresse. Je vous servirai comme une pauvre
domestique, je travaillerai et je deviendrai peut-être une bonne
chrétienne pour vous ressembler un peu. Je vous en supplie, ayez pitié
de moi!

Jamais Marchenoir n'avait été si bien ajusté. Il ne se crut pas le droit
de renvoyer au marché cette esclave qui lui paraissait s'offrir encore
plus à son Dieu qu'à lui. Tous les dangers qui peuvent résulter pour un
catholique exact d'une si prochaine occasion habituelle de manquer de
continence, il les accepta, avec la certitude résignée de compromettre
et de surcharger abominablement sa vie.

Quelques jours après, il s'installait avec Véronique, rue des Fourneaux,
au fond de Vaugirard, dans un petit appartement d'ouvrier. Alors,
commença cette cohabitation tant calomniée de deux êtres absolument
chastes, à la fois si parfaitement unis et si profondément séparés. La
formidable machine à vanner les hommes qui s'était appelée la Ventouse,
devint, par miracle, une fille très pure et un encensoir toujours fumant
devant Dieu. Les pratiques religieuses, d'abord commencées en vue de
s'identifier avec l'homme qu'elle aimait, devinrent bientôt un besoin de
son amour, son amour même, transfiguré, transporté dans l'infini!



XXIII


Il y eut peu de monde à l'enterrement, les pauvres cercueils n'étant
pas, à Périgueux plus qu'ailleurs, convoyés par des multitudes. Il est
vrai que Marchenoir, ayant oublié jusqu'aux noms de la plupart de ses
concitoyens d'autrefois, s'était borné à faire insérer dans l'_Écho de
Vésone_ un entrefilet de convocation générale aux obsèques du défunt.
D'ailleurs, la Liturgie mortuaire de l'Église,--la plus grande chose
terrestre à ses yeux,--agissait sur tout son être, en cette
circonstance, avec une force inouïe et l'exiguité du bétail condolent ne
fut inaperçue que de lui.

Pour un pareil désenchanté de la vie, qui n'en connut jamais que les
plus atroces rigueurs, et qui semblait avoir été créé eunuque aux joies
de ce monde, il y avait dans l'appareil religieux de la mort une force
de vertige qui le confisquait tout entier avec un absolu despotisme.
C'était la seule majesté à laquelle ce révolté ne résistât pas. On
l'avait vu souvent suivre des enterrements d'inconnus et il fallait
qu'il fût bien pressé pour ne pas entrer dans une église lorsque le
seuil tendu de noir l'avertissait de quelque cérémonie funèbre. Combien
d'heures il avait passées dans les cimetières de Paris, à des distances
infinies du vacarme social, déchiffrant les vieilles tombes et les
surannées épitaphes des adolescents en poussière, dont les contemporains
étaient aujourd'hui des ancêtres et dont personne au monde ne se
souvenait plus!

Aux yeux de ce contempteur universel, la Mort était vraiment la seule
souveraine qui eût le pouvoir d'ennoblir pour de bon la fripouille
humaine. Les médiocres les plus abjects lui devenaient augustes aussitôt
qu'ils commençaient à pourrir. La charogne du plus immonde bourgeois se
calant et se cantonnant dans sa bière pour une sereine déliquescence,
lui paraissait un témoignage surprenant de l'originelle dignité de
l'homme.

Cette irraisonnée induction, venant à refluer intérieurement sur le
plexus syllogistique de son esprit, Marchenoir avait toujours été rempli
de conjectures devant tous les signes funèbres. Sans doute, les oracles
de la foi touchant les fins dernières et l'ultime rétribution de
l'animal responsable, suffisaient à ce croyant. Mais le visionnaire qui
était au fond du croyant avait de bien autres exigences, que Dieu seul,
sans doute, eût été capable de satisfaire.

Précisément, ce mot d'exigence le faisait bondir. Lui que la mort avait
tant déchiré, il se raidissait, en des transports de rage, contre la
rhétorique de résignation, qui nomme _repos_ ou _sommeil_, la
liquéfaction des yeux et le rongement des mains de l'être aimé, et le
grouillement d'helminthes de sa bouche, et tous les viols inexprimables
de la matière sur cette argile si vainement spiritualisée! Il trouvait
que l'exigence n'était vraiment pas du côté d'un homme à qui on prenait
sa femme ou son enfant, pour en faire, il ne savait quoi, et qu'on
priait d'attendre jusqu'à la consommation des siècles!

Si ce n'était pas là une dérision à faire crouler les étoiles, c'était
terriblement demander en échange de dons si précaires! Même en sachant
tout, ce serait intolérable, et la vérité, c'est qu'on ne sait rien,
absolument rien, sinon ce que le christianisme a voulu nous dire.

Mais quoi! c'est un atome d'espérance pour contrepeser un mont de
terreurs! La religion seule donne la certitude de l'immortalité, mais
c'est au prix de l'enfer _possible_, de la défiguration sans retour, du
monstre éternel!

Cette pauvre créature qu'il pleure, ce misérable, et qu'il appelle en de
désolées clameurs du fond de ses nuits,--qui fut son paradis terrestre,
son arbre de vie, son rafraîchissement, sa lumière et sa paix dans ses
combats,--qu'il n'aille pas s'imaginer, au moins, qu'il lui suffise de
l'avoir vu mourir et d'avoir livré le déplorable corps aux dévorants
hideux qui sont sous la terre. Si son âme est profonde, tout cela n'est
que le commencement des douleurs.

Il y a,--qu'il ne l'oublie pas!--le ciel et l'enfer, c'est-à-dire une
chance de béatitude contre dix-sept cent mille de malédiction et de
hurlements sempiternels, ainsi que l'enseigne Monsieur Saint Thomas
d'Aquin, dont le Bon Pasteur ne paraît pas avoir prévu les doctrines!

Les irrésistibles entraînements de cœur qui jetèrent dans ses bras
l'infortunée, les caresses presque chastes, mais non permises, qui lui
faisaient oublier, un instant, l'abomination de sa misère,--pendant
qu'il s'attendrit confortablement sous les marronniers en fleur,--elle
est probablement en train de les expier d'une façon qu'on ne pourrait
pas, sans crever de rire, le voir entreprendre de conjecturer.

C'est toute la puissance divine qui est en armes pour supplicier cette
douce fillette qui buvait les pleurs de ses yeux et qui se mettait à
genoux pour laver ses pieds en sang, quand il avait trop marché pour sa
rédemption. C'est maintenant contre elle toute une armée de Xerxès
d'épouvantements. La plus intime essence du feu sera tirée de l'actif
noyau des astres les plus énormes, pour une inconcevable flagrance de
tortures qui n'auront _jamais_ de fin. Cette affreuseté de la
putréfaction sépulcrale qui est à faire se cabrer les cavalcades de
l'Apocalypse,--ah! ce n'est rien, c'est la beauté même, comparée à
l'infamation surnaturelle de l'image de Dieu dans ce brûlant
pourrissoir!...

Le désolé catholique avait eu souvent de ces pensées qui le roulaient
par terre, rugissant, épileptique, écumant d'horreur.--Dix mille ans de
séparation, criait-il, je le veux bien, mais au moins, que je sache où
ils sont ceux que j'ai aimés!

Obsécration insensée d'une âme ardente! Il aurait tout accepté, le
diadème de crapauds, le mouvant collier de reptiles, les yeux de feu
luisant au fond des arcades de vermine, les bras visqueux, tuméfiés,
pompés par les limaces ou les araignées, et l'épouvantable ventre plein
d'antennes et d'ondulements,--enfin des apparitions à le tuer sur
place,--s'il eût été possible d'apprendre quelque chose au prix de cette
monstrueuse profanation de ses souvenirs!

Et, maintenant, au bord de la fosse où, le prêtre étant parti, les
pelletées de terre tombaient comme des pelletées de siècles sur le
nouveau stagiaire de l'éternité, il ne trouvait, en fin de compte,
d'autre refuge que la Prière. Cette âme lassée ne s'épuisait plus en
sursauts et en convulsions inutiles. Catholique étonnamment fidèle, il
s'arrangeait pour retenir le dogme tridentin de l'enfer interminable, en
écartant l'_irrévocabilité_ de la damnation. Il avait trouvé le moyen de
mettre debout et de donner le souffle de vie à cette antinomie parfaite
qui ressemblait tant à une contradiction dans les termes, quoiqu'elle
devînt une opinion singulièrement plausible quand il l'expliquait. Mais
la prière seule lui était vraiment bienfaisante,--l'infinie simplicité
de la prière par laquelle une vie puissante et cachée sourdait tout au
fond de lui, par-dessous les plus ignorés abîmes de sa pensée ...

Il resta longtemps à genoux, si longtemps que les fossoyeurs achevèrent
leur besogne et, pleins d'étonnement, l'avertirent qu'on allait fermer
la porte du cimetière. Il eut une satisfaction à s'en aller seul, ayant
fort redouté les crocodiles du sympathique regret. Son départ de
Périgueux était fixé pour le lendemain et il se proposait de ne voir
personne. Il rentra donc immédiatement, se fit apporter une nourriture
quelconque et passa une partie de la nuit à écrire la lettre suivante à
son ami Leverdier.



XXIV


«J'ai reçu ton argent, mon fidèle, mon unique Georges. Je ferai ce que
tu me conseilles de faire, comme si c'était la Troisième Personne divine
qui eût parlé, et voilà tout mon remerciement. J'arrive du cimetière et
je pars demain pour la Grande Chartreuse.

«Je t'écris afin de me reposer en toi des émotions de ces derniers
jours. Elles ont été grandes et terribles. Une virginité de cœur m'a été
refaite, je pense, tout exprès pour que je visse expirer mon père que je
ne croyais, certes pas, aimer tant que cela. Tu sais combien peu de
place il avait voulu garder dans ma vie. Nous nous étions endurcis l'un
contre l'autre, depuis longtemps, et je n'attendais rien de plus que
cette obscure trépidation que donne à des mortels la vision immédiate et
sensible de la mort. Il s'est trouvé qu'il m'a fallu prendre une hache
et trancher des câbles pour échapper à ce trépassé qu'on portait en
terre ...

Je suis saturé, noyé de tristesse, mon ami, ce qui ne me change guère,
tu en conviendras, mais la grande crise est passée et le voyage de
demain m'apparaît comme une de ces aubes glacées et apaisantes que je
voyais poindre, il y a deux ans, du fond de mon lit de fiévreux, après
une nuit de fantômes. Ils encombrent désormais ma vie, les fantômes! ils
m'environnent, ils me pressent comme une multitude, et les plus à
redouter, hélas! ce sont encore les innocents et les très pâles qui me
regardent avec des yeux de pitié et qui ne me font pas de reproches!

«Je viens de parcourir, en gémissant, cette pauvre maison de mon père où
je suis né, où j'ai été élevé et qu'il va falloir vendre pour payer
d'anciennes dettes, ainsi qu'on me l'a expliqué. La mélancolique
sonorité de ces chambres vides, plafonnées, pour mon imagination, de
tant de souvenirs anciens, a retenti profondément en moi. Il m'a semblé
que j'errais dans mon âme, déserte à jamais.

«Pardonne-moi, mon bon Georges, ce dernier mot. Je crois que je ne
pourrai jamais dire exactement ce que tu es pour le sombre Marchenoir.
J'ai eu un frère aîné mort très jeune, dans la même année que ma mère.
Tout à l'heure, j'ai retrouvé des objets enfantins qui lui ont
appartenu. Je t'en ai déjà parlé. Il s'appelait Abel et c'est, sans
doute, ce qui détermina mon père à m'accoutrer de ce nom de Caïn dont je
suis si fier. Je l'aurais peut-être aimé beaucoup s'il avait pu vivre,
mais je ne me le représente pas comme toi et je ne te nommerais pas
volontiers mon frère.

«Tu es autre chose, un peu plus ou un peu moins, je ne sais au juste. Tu
es mon gardien et mon toit, mon holocauste et mon équilibre, tu es le
chien sur mon seuil, je ne sais pas plus ce que tu es, que je ne sais ce
que je suis moi-même. Mais, quand nous serons morts à notre tour, si
Dieu veut faire quelque chose de nos poussières, il faudra qu'il les
repétrisse ensemble, cet architecte, et qu'il y regarde à trois fois
avant d'employer l'étrange ciment qui lui collera ses mains de lumière!

«Tu as sans doute raison de me reprocher d'avoir écrit à Dulaurier et
j'ai raison aussi, très probablement, de l'avoir fait. Il a jugé
convenable de me répondre par une lettre qui le déshonore. N'est-ce pas
là un beau résultat? Tout ce que tu m'écris de lui, il a pris la peine
de me l'écrire lui-même. Le pauvre garçon, c'est à peine s'il se cache
de la terreur que je lui inspire.

«Franchement, j'avais cru que ce sentiment bien connu de moi, à défaut
de magnanimité, vaincrait son avarice et le déterminerait à me rendre le
facile service que je lui demandais. Il a eu la bonté de me conseiller
la _fosse commune_, en me rappelant à l'humilité chrétienne. Pour être
si imprudent, il faut qu'il me croie tout à fait vaincu, autrement ce
serait par trop bête d'outrager un homme dont la mémoire est fidèle et
qui a une plume pour se venger!

«Quant au docteur, je ne l'avais pas prévu dans cette affaire. Ah! ils
sont dignes de s'estimer et de se chérir, ces négriers de l'amitié qui
m'ont jeté par-dessus bord à l'heure de prendre chasse, et qui
mettraient à mes pieds les trésors de leur dévouement si j'obtenais un
succès qui me rendît formidable! Avec quelle joie je leur ai renvoyé
leur argent, tu le devines sans peine.

«Mais laissons cela. J'ai reçu la visite du notaire de la famille. Je
lui suppose d'autres clients, car il est gras et luisant comme un lion
de mer. Cet authentique personnage m'apportait d'infinies explications
auxquelles je n'ai rien compris, sinon que mon père, vivant uniquement
d'une pension de retraite, ne laisse absolument que sa maison et le
mobilier, l'un et l'autre de peu de valeur, ce que je savais aussi bien
que lui. Mais il m'a révélé certaines dettes que j'ignorais. Il faut
tout vendre et l'acquéreur est déjà trouvé, paraît-il. J'ai même cru
démêler que je pouvais bien n'en être séparé que de l'envergure d'un
large soufflet. N'importe, j'ai signé ce qu'il a fallu, le drôle ayant
tout préparé d'avance. Les pauvres n'ont pas droit à un foyer, ils n'ont
droit à rien, je le sais, et je me suis cerclé le cœur avec le meilleur
métal de ma volonté pour signer plus ferme.

«On me fait espérer un reliquat de quelques centaines de francs qui me
seront envoyés, le tripotage consommé. Ce sera mon héritage. Si ton
général des Chartreux veut me gratifier de son côté, il m'en coûtera peu
de recevoir l'aumône de sa main. Nous pourrons, alors, faire
l'acquisition d'un nouveau cheval de bataille pour la revanche ou pour
la mort. J'ai le pressentiment que ce sera plutôt la mort et je crois
vraiment qu'il me faudrait la bénir, car je commence à furieusement me
lasser de jouer les Tantales de la justice!

«Dis à ma chère Marie l'Égyptienne qu'elle continue de prier pour moi
dans le désert de notre aride logement. Elle ne pourrait rien faire qui
me fût plus utile. Tu ne comprends pas trop bien tout cela, toi, mon
pauvre séide. Tu ne sais que souffrir et te sacrifier pour mon service,
comme si j'étais un Manitou de première grandeur, et la merveille sans
rivale de cette fille consumée de l'amour mystique, est presque
entièrement perdue pour toi. Tous les prodiges de l'Exode d'Égypte se
sont accomplis en vain, sous tes yeux, en la personne de cette échappée
à l'ergastule des adorateurs de chats et des mangeurs de vomissements à
l'ognon de la Luxure.

«Pour moi, je grandis chaque jour dans l'admiration et je m'estime
infiniment honoré d'avoir été choisi pour récupérer cette drachme
perdue, cette perle évangélique flairée et contaminée par le groin de
tant de pourceaux.

«Il est étrange que je sois précisément l'homme qu'il fallait pour
rapprocher deux êtres si exceptionnels et si parfaitement dissemblables.
Dans votre émulation à me chérir, c'est toi, l'homme de glace, qui me
brûles et c'est elle, l'incendiée, qui me tempère. Tu ne te rassasies
jamais de ce que tu nommes mes audaces et elle tremble parfois de ce
qu'elle appelle naïvement _mes justices_. En même temps, vous vous
reprochez l'un à l'autre de m'exaspérer. Chers et uniques témoins de mes
tribulations les plus cachées, vous êtes bien inouïs tous les deux et
nous faisons, à nous trois, un assemblage bien surprenant!

«Aujourd'hui, tu m'envoies à la Chartreuse du même air d'oracle que tu
voulus, autrefois, me détourner d'aller à la Trappe. Seulement, cette
fois, je t'obéis sans discussion et même avec autant d'allégresse qu'il
est possible. Tel est le progrès de ton génie.

«Tu te portes garant de la roborative et intelligente hospitalité des
Chartreux. Je le crois volontiers. Cependant il est peu probable que
j'écrive beaucoup dans leur maison. Mais je ferai de l'ordre dans le
taudion de mes pensées et je ferai passer le fleuve de la méditation la
plus encaissée, au travers des écuries d'Augias de mon esprit.

«Quel livre pourrait être le mien, pourtant, si j'enfantais ce que j'ai
conçu! Mais quel accablant, quel formidable sujet! Le _Symbolisme de
l'histoire_, c'est-à-dire, l'hiérographie providentielle, enfin
déchiffrée dans le plus intérieur arcane des faits et dans la kabale des
dates, le sens _absolu_ de signes chroniques, tels que Pharsale,
Théodoric, Cromwel ou l'insurrection du 18 mars, par exemple, et
l'orthographe _conditionnelle_ de leurs infinies combinaisons! En
d'autres termes, le calque linéaire du plan divin rendu aussi sensible
que les délimitations géographiques d'un planisphère, avec tout un
système corollaire de conjecturales aperceptions dans l'avenir!!... Ah!
ce n'est pas encore ce livre qui me fera populaire, en supposant que je
puisse le réaliser!

«Je te quitte, mon ami, la fatigue m'écrase et l'heure galope avec
furie. J'ai hâte de fuir cette ville où je n'ai que des souvenirs de
douleur et des perspectives de dégoût. Or, j'ai beaucoup à brûler, avant
mon départ, dans cette maison qu'on va vendre. Je ne veux pas de
profanations. Mais, ça ne va pas être fertile en gaîté, non plus, cette
exécution de toutes les reliques de mon enfance!... Bonsoir, mes chers
fidèles, et, au revoir dans quelques semaines.

     «MARIE-JOSEPH CAÏN MARCHENOIR.»



XXV


Le surlendemain, Marchenoir commençait à pied l'ascension du Désert de
la Grande Chartreuse. Lorsqu'il eut franchi ce qu'on appelle l'entrée de
Fourvoirie, rainure imperceptible entre deux rocs monstrueux, au delà
desquels la vie moderne paraît brusquement s'interrompre, une sorte de
paix joyeuse fondit sur lui. Il allait enfin savoir à quoi s'en tenir
sur cette Maison fameuse dans la Chrétienté,--si bêtement entrevue, de
nos jours, à travers les fumées de l'alcoolisme démocratique,--ruche
alpestre des plus sublimes ouvriers de la prière, de ceux-là qu'un vieil
écrivain comparait aux Brûlants des cieux et qu'il appelait pour cette
raison, les «Séraphins de l'Église militante!»

Les gens badigeonnés d'une légère couche de christianisme, qui veulent
que les pèlerinages soient commodes, affirment sous serment que le
monastère est inaccessible dans la saison des neiges. L'effet heureux de
ce préjugé est une restitution périodique de l'antique solitude
cartusienne tant désirée par saint Bruno pour ses religieux!

L'énorme affluence des voyageurs, dans ce qu'on est convenu d'appeler la
belle saison, doit être, pour les solitaires, une bien pesante
importunité. La foi du plus grand nombre de ces curieux n'aurait
certainement pas la force évangélique qui fait bondir les montagnes, et
beaucoup viennent et s'en vont qui n'ont pas d'autre bagage spirituel
que le très sot journal d'un touriste sans ingénuité. N'importe! ils
sont reçus comme s'ils tombaient du ciel,--aérolithes mondains de peu de
fulgurance, qui ne déconcertent jamais l'accueillante résignation de ces
moines hospitaliers.

La Grande Chartreuse doit donc être visitée en hiver par tous ceux qui
veulent se faire une exacte idée de cette merveilleuse combinaison de la
vie érémitique et de la vie commune qui caractérise essentiellement
l'ordre cartusien, et dont la triomphante expérience accomplit, tout à
l'heure, son huitième siècle.

Fondée en 1084, la famille de Saint Bruno,--rouvre glorieux qui couvrit
le monde chrétien de sa puissante frondaison,--seule entre toutes les
familles religieuses, a mérité ce témoignage de la Papauté: «_Cartusia
nunquam reformata, quia nunquam deformata_, l'ordre des Chartreux, ne
s'étant point déformé, n'a jamais eu besoin d'être réformé.»

Dans un siècle aussi jeté que le nôtre aux lamproies ou aux murènes de
la définitive anarchie qui menace de faire ripaille du monde, il est au
moins intéressant de contempler cet unique monument du passé chrétien de
l'Europe, resté debout et intact, sans ébranlement et sans macule, dans
le milieu du torrent des siècles.

«D'où cela vient-il?--dit un auteur chartreux contemporain.--De la
sagesse qui accompagne nécessairement les résolutions du Définitoire,
puisque ses Ordonnances n'obligent qu'après avoir été mises à l'essai;
puisque ses Constitutions doivent être approuvées par ceux qui ne les
ont pas faites. Ce qui nous a sauvés, c'est ce Définitoire libre,
impartial, toujours indépendant, puisque les religieux qui peuvent et
doivent le composer arrivent en Chartreuse ignorants ou incertains de
leur nomination; ils y viennent alors sans idées préconçues, sans parti
pris: la brigue et la cabale seraient impossibles.

«Dans les séances annuelles du Chapitre Général, la première occupation
de cette assemblée est de former le Définitoire, composé de huit
_Définiteurs_ nommés au scrutin secret et n'ayant point fait partie du
définitoire de l'année précédente. Ce définitoire, sous la présidence du
R. P. Général, est chargé du bien de tout l'Ordre et exerce,
conjointement avec le chef suprême, la plénitude du pouvoir, en vue
d'ordonner, de statuer et de définir.

«Ce qui nous a sauvés, c'est l'énergie de cette espèce de concile,
composé de membres de différentes nations qui, pour la plupart, n'ont
point vécu et ne doivent point se retrouver avec ceux qu'ils frapperont
d'une juste sentence. Parfaitement libre, il n'a jamais reculé, en
aucune occasion, devant un coup d'énergie. Jamais, dans l'Ordre entier,
jamais, dans une Province, un abus n'a été approuvé, même tacitement;
nous pouvons même dire, histoire en main, que jamais un manquement grave
aux Règles fondamentales de la vie cartusienne n'a été toléré dans
aucune Chartreuse. Le Définitoire a averti, patienté, insisté, menacé;
enfin, il a pris un moyen extrême, mais décisif, en vue du bien commun:
il a rejeté telle maison qui n'observait plus la Règle dans son entier
et refusait de s'amender et de se soumettre; il l'a rejetée, déclarant
que ni les personnes ni les biens n'appartenaient plus à l'Ordre,
laissant aux réfractaires, édifices, rentes, propriétés, tout, excepté
le nom de Chartreux et la Règle de saint Bruno, _Cartusia nunquam
deformata_, parce que dès que l'Ordre prit de l'extension, au
commencement du douzième siècle, nos ancêtres surent nous donner une
Constitution aussi forte qu'elle était large, aussi sage qu'elle était
gardienne de la seule vraie liberté qui consiste, non point à pouvoir
faire le mal ou le bien, mais, au contraire, à être dans l'heureuse
nécessité de ne faire que le bien, tout en choisissant, parmi ce qui est
bien, ce qui nous paraît le meilleur.»

Du reste, il suffit de franchir les limites de ce célèbre Désert pour
sentir l'absence soudaine du dix-neuvième siècle et pour avoir, autant
que cela est possible, l'illusion du douzième. Mais, il faut que la
route ne soit pas encombrée par les caravanes tapageuses de la
curiosité. Alors, c'est vraiment le Désert sourcilleux et formidable que
Dieu lui-même, dit-on, avait désigné à son serviteur Bruno et à ses six
compagnons pour que leur postérité spirituelle y chantât, pendant huit
cents ans, au moins, dans la paix auguste des hauteurs, la Jubilation de
la terre devant la face du Seigneur Roi. _Jubilate Deo omnis terra ...
Jubilate in conspectu Regis Domini!_

Marchenoir n'avait jamais savouré si profondément la beauté religieuse
et pacifiante du silence, que dans cette montée de la Grande Chartreuse,
entre Saint-Laurent-du-Pont et le monastère. La nuit avait été fort
neigeuse et le paysage entier, vêtu de blanc comme un chartreux,
éclatait aux yeux sous la mateur grise d'un ciel bas et lourd qui
semblait s'accouder sur la montagne. Seul, le torrent qui roule au fond
de la gorge sauvage, tranchait par son fracas sur l'immobile taciturnité
de cette nature sommeillante. Mais,--à la manière d'une voix unique dans
un lieu très solitaire,--cette clameur d'en bas, qui montait en se
dissolvant dans l'espace, y était dévorée par ce silence dominateur et
le faisait paraître plus profond encore et plus solennel.

Il se pencha--pour regarder en rêvant cette eau folle et bondissante,
qu'on appelle si improprement le _Guiers-Mort_, et dont la couleur,
pareille au bleu de l'acier quand elle se précipite, ressemble à une
moire verte ondulée d'écume, quand elle se recueille, en frémissant,
dans une conque de rochers, pour un élan plus furieux et pour une chute
plus irrémédiable.

Il se prit à songer à l'énorme durée de cette existence de torrent qui
coule ainsi, pour la gloire de Dieu, depuis des milliers d'années, bien
moins inutilement, sans doute, que beaucoup d'hommes qui n'ont certes
pas sa beauté et qu'il a l'air de fuir en grondant pour n'avoir pas à
refléter leur image. Il se souvint que Saint Bernard, Saint François de
Sales et combien d'autres, après Saint Bruno, étaient venus en ce lieu;
que des pauvres ou des puissants, évadés du monde, avaient passé par là,
pendant une moitié de l'histoire du Christianisme, et qu'ils avaient dû
être sollicités, comme lui-même, par cette figure, perpétuellement
fuyante, de toutes les choses du siècle ...

Une méditation de cette sorte et dans un tel endroit, est singulièrement
puissante sur l'âme et recommandable aux ennuyés et aux tâtonnants de la
vie. Marchenoir, aussi blessé et aussi saignant que puisse l'être un
malheureux homme, sentit une douceur infinie, un calme de bonne mort,
insoupçonné jusqu'à cet instant. Il se baigna dans l'oubli de ses
douleurs immortelles, hélas! et qui devaient, un peu plus tard, le
ressaisir. À mesure qu'il montait, sa paix grandissait en s'élargissant,
tout son être se fondait et s'évaporait dans une suavité presque
surhumaine.

Une page adorable de naïveté qu'il avait autrefois apprise par cœur,
tant il la trouvait belle, lui revenait à la mémoire et chantait en lui,
comme une harpe d'Éole de fils de la Vierge animée par les soupirs des
séraphins.

Cette page, il l'avait trouvée dans une ancienne _Vie_ de ce célèbre
Père de Condren, dont la doctrine était si sublime, paraît-il, que le
cardinal de Bérulle écrivait à genoux tout ce qu'il lui entendait dire.
Voici en quels termes cet étonnant personnage s'exprimait sur les
Chartreux:

«Ce sont des hommes choisis de Dieu pour exprimer, le plus naïvement et
exactement qu'il est possible à des créatures humaines, l'état de ceux
que l'Écriture appelle _les enfants de la Résurrection_, et pour vivre
dans un corps mortel, comme s'ils étaient de purs esprits immortels. Ils
sont donc sans cesse élevés hors d'eux-mêmes dans une contemplation des
choses divines; il n'y a point de nuit pour eux, puisque c'est durant
les ténèbres de la terre qu'ils font les saintes opérations des enfants
de lumière. Ils sont tous honorés du saint caractère de la Prêtrise,
comme saint Jean témoigne que tous les saints seront prêtres dans le
ciel. Leurs habits sont de la couleur de ceux des Anges, lorsqu'ils
apparaissent aux hommes; leur modestie et leur innocence est un tableau
de la sage simplicité et de la droiture des Bienheureux.

«Leur habitation dans les montagnes de la Grande Chartreuse n'est point
un séjour pour des personnes du monde; il faut n'avoir rien que l'esprit
pour subsister dans une telle demeure. Aussi, peut-on sortir des
tombeaux de toutes sortes de monastères pour aller revivre parmi ces
saints ressuscités, mais lorsqu'on est parvenu dans ce Paradis, il n'y a
plus rien à espérer sur la terre. On y peut venir de tous les endroits
du monde, même des plus sacrés, mais lorsqu'on est arrivé dans cette
_Maison de Dieu_ et cette _Porte du Ciel_, il faut être saint ou on ne
le deviendra jamais!»

--Être _saint_! cria Marchenoir, comme en délire, qui peut l'espérer?...
Job, dont on célèbre la patience, a maudit le ventre de sa mère, il y a
quatre mille ans, et il faut des centaines de millions de désespérés et
d'exterminés pour faire la bonne mesure des souffrances que
l'enfantement d'un unique élu coûte à la vieille humanité!... Sera-ce
donc toujours ainsi, ô Père céleste, qui avez promis de régner sur
terre?...



XXVI


L'ensemble des constructions de la Grande Chartreuse couvre une étendue
de cinq hectares et ses bâtiments sont abrités par quarante mille mètres
carrés de toiture. Au seul point de vue topographique, ces chiffres
justifient suffisamment l'épithète de _grande_ inséparable du nom de
Chartreuse, quand, on veut désigner ce _caput sacrum_ de toutes les
chartreuses de la terre. On dit la Grande Chartreuse comme on dit
Charlemagne.

Écrasée une première fois par une avalanche, au lendemain de sa
fondation, et reconstruite presque aussitôt sur l'emplacement actuel,
moins exposé à la chute des masses neigeuses; saccagée deux fois de fond
en comble par les calvinistes et les révolutionnaires, cette admirable
Métropole de la vie contemplative a été incendiée huit fois en huit
siècles. Ces huit épreuves par le feu, symbole de l'Amour, rappellent à
leur manière les huit Béatitudes évangéliques, qui commencent par la
Pauvreté et finissent par la Persécution.

Enfin, le 14 octobre 1792, la Grande Chartreuse fut fermée par décret de
l'Assemblée nationale et rouverte seulement le 8 juillet 1816. Pendant
vingt-quatre ans, cette solitude redevint muette, de silencieuse qu'elle
avait été si longtemps, muette et désolée comme ces cités impies de
l'Orient que dépeuplait la colère du Seigneur.

C'est qu'il lui fallait payer pour tout un peuple insolvable que
pressait l'aiguillon du châtiment, en accomplissement de cette loi
transcendante de l'équilibre surnaturel, qui condamne les innocents à
acquitter la rançon des coupables. Nos courtes notions d'équité
répugnent à cette distribution de la Miséricorde par la Justice. _Chacun
pour soi_, dit notre bassesse de cœur, _et Dieu pour tous_. Si, comme il
est écrit, les choses cachées nous doivent être révélées un jour, nous
saurons, sans doute, à la fin, pourquoi tant de faibles furent écrasés,
brûlés et persécutés dans tous les siècles; nous verrons avec quelle
exactitude infiniment calculée furent réparties, en leur temps, les
prospérités et les douleurs, et quelle miraculeuse équité nécessitait
passagèrement les apparences de l'injustice!

Chose digne de remarque, la Grande Chartreuse continua d'être habitée.
Un religieux infirme y resta et n'y fut jamais inquiété, bien qu'il
portât toujours l'habit. Le 7 avril 1805,--c'était le dimanche des
Rameaux,--on le trouva mort dans sa cellule, à genoux à son oratoire: il
avait rendu son âme à Dieu, en priant. Peu de jours après, Chateaubriand
visitait la Grande Chartreuse.

«Je ne puis décrire, dit-il, dans ses _Mémoires d'Outre-tombe_, les
sensations que j'éprouvai dans ce lieu! les bâtiments se lézardaient
sous la surveillance d'une espèce de fermier des ruines; un frère lai
était demeuré là pour prendre soin d'un solitaire infirme qui venait de
mourir. La religion avait imposé à l'amitié la fidélité et la
reconnaissance. Nous vîmes la fosse étroite, fraîchement couverte. On
nous montra l'enceinte du couvent, les cellules accompagnées chacune
d'un jardin et d'un atelier; on y remarquait des établis de menuisiers
et des rouets de tourneurs, la main avait laissé tomber le ciseau! Une
galerie offrait les portraits des Supérieurs de l'Ordre. Le palais ducal
de Venise garde la suite des _ritratti_ des Doges, lieux et souvenirs
divers! Plus haut, à quelque distance, on nous conduisit à la chapelle
du reclus immortel de Lesueur. Après avoir dîné dans une vaste cuisine,
nous repartîmes.»

Aujourd'hui, la Grande Chartreuse est aussi prospère que jamais. Les
innombrables voyageurs peuvent rendre témoignage de l'étonnante vitalité
de cette dernière racine du vieux tronc monastique, que quatre
révolutions et quatre républiques n'ont pu arracher du sol de la France.

Il serait puéril d'entreprendre une cent unième description de cette
célèbre Cité du renoncement volontaire et de la vraie joie, aujourd'hui
connue de tout ce qui lit et pense dans l'univers. D'ailleurs,
Marchenoir ne visitait pas la Grande Chartreuse en observateur, mais en
malade et, plus tard, il eût été fort embarrassé de rendre compte des
heures de son séjour qui dura près d'un mois.

Simplement, il avait résolu de s'enfoncer, comme il pourrait, dans ce
silence, dans cette contemplation, dans ce crépuscule d'argent de
l'oraison, qui guérit les colères et qui guérit les tristesses. Il
savait d'avance combien la solitude est nécessaire aux hommes qui
veulent vivre, plus ou moins, de la vie divine. Dieu est le grand
Solitaire qui ne parle qu'aux solitaires et qui ne fait participer à sa
puissance, à sa sagesse, à sa félicité, que ceux qui participent, en
quelque manière, à son éternelle solitude! Sans doute, la solitude est
réalisable partout et même au milieu des meutes courantes du monde, mais
quelles âmes cela suppose, et quel exil pour de telles âmes! Or, il
avait le pied dans la patrie de ces exilées: la famille chartreuse de
saint Bruno, la plus parfaite de toutes les conceptions monastiques, la
grande école des imitateurs de la solitude de Dieu!

Marchenoir y trouva précisément ce qu'il était venu chercher, ce qu'il
avait déjà commencé à trouver en chemin: la paix et la charité.

--_Levavi oculos meos in montes_, dit-il au père qui le reçut, _unde
veniet auxilium mihi_. Je vous apporte mon âme à ressemeler et à
décrotter. Je vous prie de souffrir ces expressions de cordonnier. Si
j'en employais de moins nobles, j'exprimerais encore mieux l'immense
dégoût que m'inspire à moi-même l'indigent artiste qui vient implorer
l'hospitalité de la Grande Chartreuse.

L'autre, un long moine pacifique, à la tonsure joyeuse, regarda
l'hirsute et lui répondit avec douceur:

--Monsieur, si vous êtes malheureux, vous êtes le plus cher de nos amis,
les _montagnes_ de la Grande Chartreuse ont des oreilles et le secours
qu'elles pourront vous donner ne vous manquera pas. Quant à votre
chaussure spirituelle, ajouta-t-il en riant, nous travaillons
quelquefois dans le vieux, et peut-être arriverons-nous à vous
satisfaire.

La jubilante physionomie de ce religieux plein d'intelligence plut
immédiatement à Marchenoir. En quelques paroles serrées et rapides de ce
préliminaire entretien, il lui exposa toute son aventure terrestre. Il
lui dit ses travaux et les ambitieuses pétitions de sa pensée.--Je veux
écrire l'histoire de _la Volonté de Dieu_, formula-t-il, avec cette
saisissante précision de discobole oratoire qui paraissait le plus
étonnant de ses dons.

Pour le dire ici en passant, Marchenoir, aux temps de la République
romaine, eût été tribun, comme les Gracques, et il eût marché de
plain-pied sur la face antique. La maîtresse du monde prenait volontiers
ses maîtres parmi ces porte-foudre, ces fracassants de la parole que le
genre humain,--muet de stupéfaction depuis sa chute,--a toujours
écoutés.

Cette faculté, tout à fait supérieure en lui, avait eu le développement
tardif de ses autres facultés. Longtemps, il avait eu la bouche cousue
et la langue épaisse. Sa timidité naturelle, une compressive éducation,
puis, l'étouffoir de toutes les misères de sa jeunesse, avaient
exceptionnellement prolongé pour lui le balbutiement de l'enfance. Il
avait fallu la décisive rencontre de Leverdier et la nouvelle existence
qui s'ensuivit, pour lui dénouer à la fois le cœur, l'esprit et la
langue. Un jour, il se leva tout armé ... pour n'avoir jamais à
combattre,--l'exutoire unique d'un orateur dans les temps modernes,
c'est-à-dire la politique de parlement, lui faisant horreur.

Ce tonitruant dut éteindre ses carreaux. Seulement, parfois, il éclatait
et c'était superbe. Comme imprécateur, surtout, il était inouï. On
l'avait entendu rugir comme un lion noir, dans des cabinets de
directeurs de journaux, qu'il accusait, avec justice, de donner le pain
des gens de talent à d'imbéciles voyous de lettres et qu'il saboulait
comme la plus vile racaille.

Mais, à la Grande Chartreuse, il n'avait aucun besoin de ce prestige, ni
d'aucun autre. Il suffisait, comme le lui avait dit le père Athanase,
dès le premier instant, qu'on le sût malheureux et souffrant d'esprit.
Même les habitudes de cet artiste parisien furent prises en
considération, autant qu'il était possible, par l'effet d'une bonté
discrète et vigilante qui le pénétra. Ce malade ne fut soumis à la
décourageante rigueur d'aucun règlement de retraite. Tout ce qui n'était
pas incompatible avec la régularité du monastère lui fut accordé, sans
même qu'il le demandât, jusqu'à la permission de fumer dans sa chambre,
faveur presque sans exemple. On le laissa songer à son aise. Son âme
excédée, vibrante comme un cuivre, se détendit et
s'amollit,--délicieusement,--à la flamme pleine de parfums de cette
charité ...

Chaque jour, le père Athanase, devenu son ami, le venait voir, lui
donnant avec joie tout le temps qu'il pouvait. Et c'étaient des
conversations infinies, où le religieux, naguère élevé dans les
abrutissantes disciplines du monde, s'instruisait, une fois de plus, de
leur néant, à l'école de ce massacré, et qui remplissaient celui-ci
d'une tranquille douleur de ne pouvoir leur échapper dans la lumineuse
Règle de ces élargis.

Ces chartreux si austères, si suppliciés, si torturés par les _rigueurs_
de la pénitence,--sur lesquels s'apitoie, légendairement, l'idiote
lâcheté des mondains,--il voyait clairement que ce sont les seuls hommes
libres et joyeux dans notre société de forçats intellectuels ou de
galériens de la fantaisie, les seuls qui fassent vraiment ce qu'ils ont
voulu faire, accomplissant leur vocation privilégiée dans cette
allégresse sans illusion que Dieu leur donne et qui n'a besoin d'aucune
fanfare pour s'attester à elle-même qu'elle est autre chose qu'une
secrète désolation.

--Mon père, dit-il un jour, croyez-vous, en conscience, que la vie
religieuse régulière me soit décidément et absolument interdite? Vous
savez toute mon histoire, tous mes rêves inhumés, et mon clairvoyant
dégoût de toutes les séculières promesses. Les liens qui me tiennent
encore peuvent se rompre. Le livre que je porte en moi, s'il est viable,
pourrait naître ici, puisque vous êtes un ordre écrivant. Vous voyez
combien je suis exposé à périr dans de vaines luttes, où il est presque
impossible que je triomphe; combien je suis fatigué et recru de ma
douloureuse voie. Mon âme, qui n'en peut plus, s'entr'ouvre comme un
vaisseau criblé qui a trop longtemps tenu la mer ... Ne pensez-vous pas
que cette retraite imprévue est, peut-être, un coup de la Providence qui
voulait, dès longtemps, me conduire et me fixer dans le Havre-de-Grâce
de votre maison?

--Mon cher ami, repartit le père devenu très grave, depuis l'heure de
votre arrivée, j'attendais cette question. Elle vient assez tard pour
que j'aie pu, en vous étudiant, me préparer à y répondre. _En
conscience_ et devant Dieu, dont j'ignore autant que vous les desseins,
je ne vous crois pas appelé à partager notre vie, quant à présent, du
moins. Vous avez quarante ans et vous êtes _amoureux_. Vous ne le voyez
pas, vous ne le savez pas, mais il en est certainement ainsi et cela
saute aux yeux. Votre ami pourrait vous le dire, s'il n'est pas aveugle.
Je veux croire à la pureté de votre passion, mais cette circonstance est
adventice et n'en change pas le caractère. Vous êtes tellement amoureux
qu'en ce moment même, vous frémissez jusqu'au fond de l'âme.

Or, je le répète, vous avez quarante ans. Vous m'avez parlé de la valeur
symbolique des nombres, étudiez un peu celui-là. La quarantième année
est l'âge de l'irrévocable pour l'homme non condamné à un enfantillage
éternel. Une pente va s'ouvrir sous vos pieds, j'ignore laquelle, mais,
à mon jugement, il serait miraculeux qu'elle vous portât dans un
cloître. Puis, vous êtes un homme de guerre et de perpétuelle
inquiétude. Tout cela est bien peu monastique. C'est encore une sottise
romantique dont il faudra vous débarrasser, mon cher poète, de croire
que le dégoût de la vie soit un signe de vocation religieuse. Vous
n'êtes jusqu'à présent que notre hôte, vous allez et venez comme il vous
plaît, vous rêvez sur la montagne et dans notre belle forêt de sapins
verts, malgré les cinquante centimètres de neige qui vous paraissent un
enchantement de plus, mais, croyez-moi, l'apparition de notre Règle vous
remplirait d'effroi. C'est alors que vous sentiriez la force du lien que
vous croyez pouvoir rompre à votre volonté, et qui vous paraîtrait aussi
peu fragile que l'immense chaîne de bronze qui barrait le port de
Carthage. Au bout d'une semaine de cellule, le manteau noir de nos
postulants vous brûlerait les reins, comme la fabuleuse tunique, et vous
deviendriez vous-même un Centaure pour nous fuir ... mon pauvre enfant!

Marchenoir baissa la tête et pleura.



XXVII


Il avait raison, ce père. Le malheureux était terriblement mordu et il
le sentait, maintenant. Mais c'était bien étrange qu'il eût fait un si
long voyage pour l'apprendre, que sa sécurité eût été, jusque-là, si
parfaite et que rien, depuis tant de mois, ne l'eût averti! Ce traître
de Leverdier, pourquoi donc n'avait-il rien dit? Ah! c'est
qu'apparemment il jugeait le mal sans remède et, dès lors, à quoi bon
infliger cette révélation à un ami déjà surchargé de peines? Peut-être
aussi, ne l'avait-il envoyé aux Chartreux que pour cela, comptant bien,
sans doute, qu'un ulcère qui _sautait aux yeux_ n'échapperait pas à leur
clairvoyance.

Muni de ce flambeau, Marchenoir descendit dans les cryptes les plus
ténébreuses de sa conscience et sa stupéfaction, son épouvante, furent
sans bornes. Rien ne tenait plus. Les contreforts de sa vertu croulaient
de partout, les madriers et les étançons en bois de fer de sa volonté,
par lesquels il avait cru narguer toutes les défaillances de la nature,
pourris et vermoulus, tombaient littéralement en poussière. Tout sonnait
le creux et la ruine. C'était un miracle que l'effondrement ne se
produisît pas. Il allait donc falloir vivre sur ce gouffre, au petit
bonheur de l'éboulement. Impossible de prévenir le désastre et nul moyen
de fuir. L'évidence du danger arrivait trop tard.

Triple imbécile! il s'était imaginé que l'amitié est une chose espérable
entre un homme et une femme qui n'ont pas au moins deux cents ans et qui
vivent tous les jours ensemble! Cette superbe créature, à laquelle il
venait de découvrir qu'il pensait sans cesse, il avait cru bêtement
qu'elle pourrait être pour lui une sœur, rien que cela, qu'il pourrait
lui être un frère et qu'on irait ainsi, dans les chastes sentiers de
l'amour divin,--indéfiniment.--Je suis cuit, pensa-t-il, sans rémission,
cette fois.

Effectivement, cela devenait effroyable. Le premier goret venu aurait
trouvé parfaitement soluble cette situation. Il aurait décidé de coucher
ensemble, sans difficulté. Marchenoir ne voyait pas le moyen de s'en
tirer à si peu de frais ou, plutôt, cette solution, détestée d'avance,
lui paraissait le plus à craindre de tous les
naufrages.--Impétueusement, il l'écartait ...

Depuis quelques années, il avait placé si haut sa vie affective que
cette idée, seule, le profanait. Il était fier de sa Véronique, autant
que d'un beau livre qu'il eût écrit. Et c'en était un vraiment sublime,
en effet, que sa foi religieuse lui garantissait impérissable. Elle
n'avait pas un sentiment, une pensée, ou même une parole, qu'elle ne
tînt de lui. Seulement, tout cela passé, tamisé, filtré à travers une
âme si singulièrement candide, qu'il semblait que sa personne même fût
une traduction angélique de ce sombre poème vivant qui s'appelait
Marchenoir.

Cette ordure de fille, ensemencée et récoltée dans l'ordure,--qui
renouvelait, en pleine décrépitude du plus caduc de tous les siècles,
les Thaïs et les Pélagie de l'adolescence du christianisme,--s'était
transformée, d'un coup, par l'occasion miraculeuse du plus profane
amour, en un lis aux pétales de diamant et au pistil d'or bruni des
larmes les plus splendides qui eussent été répandues, depuis les siècles
d'extase qu'elle recommençait. Madeleine, comme elle voulait qu'on
l'appelât, mais Madeleine de la Sépulture, elle avait tellement
volatilisé son amour pour Marchenoir que celui-ci n'existait presque
plus pour elle à l'état d'individu organique. À force de ne voir en ce
déshérité qu'un lacrymable argument de perpétuelle prière, elle avait
fini par perdre, quand il s'agissait de lui, le discernement d'une
limite exacte entre la nature spirituelle et la nature sensible, entre
le corps et l'âme, et,--quoiqu'elle s'occupât, avec un zèle mécanique,
des matérialités de leur étonnant ménage,--c'était l'âme surtout, l'âme
seule, que cette colombe de proie prétendait ravir.

Depuis l'Évangile, ce mot de colombe invoque précisément l'idée de
_simplicité_. Véronique était inexplicable aussi longtemps que cette
idée ne venait pas à l'esprit. Jamais il ne s'était vu un cœur plus
simple. Le langage moderne a déshonoré, autant qu'il a pu, la
simplicité. C'est au point qu'on ne sait même plus ce que c'est. On se
représente vaguement une espèce de corridor ou de tunnel entre la
stupidité et l'idiotie.

«La conversation du Seigneur est avec les simples,» dit la Bible, ce qui
suppose, pourtant, une certaine aristocratie. Ici, c'était une absence
complète de tout ce qui peut avoir un relief, une bosse quelconque de
vanité ou de l'amour-propre le plus instinctif. L'hypothèse d'une
humilité très profonde, engendrée par un repentir infini, aurait mal
expliqué cette innocence de clair de lune.

Le passé était tellement aboli que, pour s'en souvenir, il fallait
imaginer un dédoublement du sujet, un recommencement de nativité, une
surcréation du même être, repétri, cette fois, dans une essence un peu
plus qu'humaine. Elle-même, la prédestinée, n'y comprenait rien. Elle
avait des étonnements enfantins, des agrandissements d'yeux limpides,
quand une circonstance la forçait de regarder en arrière.--Est-ce bien
moi qui ai pu être ainsi! Telle était son impression et, presque
aussitôt, cette impression s'effaçait....

Pour faire sa maîtresse de cette ci-devant courtisane dont il était
adoré, Marchenoir eût été forcé de la séduire comme une vierge, en
passant par toutes les infamies et en buvant toutes les hontes du
métier, sans aucun espoir d'être secouru par le spasme entremetteur qui
finit, ordinairement, par jeter aux cornes du bouc l'ignorante muqueuse
des impolluées.

Le diable savait, cependant, si l'impureté de la repentie avait été
ardente et d'autres, en très grand nombre, le savaient aussi, qui ne le
valaient, certes pas, ce Prince à la Tête écrasée! Qu'étaient-elles
devenues, les richesses de cette trésorière d'immondices? On ne savait
pas. Il fallait implorer une rhétorique de souffleur de cornues, se dire
qu'on était en présence d'un mystérieux creuset, naguère allumé pour
fondre un cœur, et dont les inférieures flammes, après la transmutation,
s'étaient éteintes. Le fait est qu'il n'en restait rien, absolument
rien.

Marchenoir vivant très retiré, au fond d'un quartier désert visité par
très peu de juges, put échapper longtemps aux sentences, maximes,
apophtegmes, réflexions morales, admonitions ou conseils des sages. Il
n'encourageait pas les inquisiteurs de sa vie privée. Mais on avait fini
par savoir qu'il vivait avec la Ventouse, dont la disparition était
restée inexpliquée, et quelques clients anciens avaient même entrepris
de la reconquérir.

Marchenoir, pour avoir la paix, fit une chose que lui seul pouvait
faire. Ayant été insulté par trois d'entre eux, en pleine solitude du
boulevard de Vaugirard, un soir qu'il rentrait accompagné de sa
prétendue maîtresse, il lança le premier dans un terrain vague,
par-dessus un mur de clôture et rossa tellement les deux autres qu'ils
demandèrent grâce. On le laissa tranquille, après un tel coup, et les
bruits ignobles qui se débitèrent furent sans aucun effet sur cet esprit
fier, qui se déclarait pachyderme à l'égard de la calomnie.

--Demandez-moi, disait Véronique à Leverdier, comment j'ai pu aimer mon
pauvre Joseph, et comment j'ai pu aimer le Sauveur Jésus. Je ne suis pas
assez savante pour vous le dire, mais quand j'ai vu notre ami si
malheureux, il m'a semblé que je voyais Dieu souffrir sur la terre.

Elle confondait ainsi les deux sentiments, jusqu'à n'en faire qu'un
seul, si extraordinaire par ses pratiques et d'un lyrisme d'expression
si dévorant, que Marchenoir et Leverdier commencèrent à craindre un
éclatement de ce vase de louanges, qui leur semblait trop fragile pour
résister longtemps à cette exorbitante pression d'infini.



XXVIII


Toutes ces pensées assiégeaient à la fois l'hôte désemparé de la Grande
Chartreuse. Il se souvenait qu'en un jour d'enthousiasme et sans trop
savoir ce qu'il faisait, il avait offert à Véronique de l'épouser.
Celle-ci lui avait répondu en propres termes:

--Un homme comme vous ne doit pas épouser une fille comme moi. Je vous
aime trop pour jamais y consentir. Si vous avez le malheur de désirer la
pourriture qui me sert de corps, je vais demander à Dieu qu'il vous
guérisse ou qu'il vous délivre de moi.

Cela avait été dit avec une résolution si nette qu'il n'y avait pas à
recommencer. À la réflexion, Marchenoir avait compris la sagesse
héroïque de ce refus, et béni intérieurement la sainte fille pour cet
acte de vertu qui le sauvait de tourments infinis.

Il ne se sentait pas épris à cette époque. Mais, maintenant,
qu'allait-il faire? Impossible d'épouser la femme qu'il aimait,
impossible et hideux d'en faire sa maîtresse, impossible surtout de
vivre sans elle. Aucun expédient, même très lointain, n'apparaissait.
Continuer le concubinage postiche, en se condamnant au silence, où en
prendrait-il la force? Même en acceptant cette chape de flammes comme
une pénitence, comme une expiation de tant de choses que sa conscience
lui reprochait, c'était encore une absurdité de prétendre récolter la
palme du martyre chrétien sur la margelle en biseau d'une citerne de
désirs.

Il ne lui serait donc jamais accordé une halte, un repos assuré d'une
seule heure, un oreiller de granit pour appuyer sa tête et vraiment
dormir! Et le moyen de travailler avec tout cela? Car il ne pouvait se
dispenser de donner son fruit, ce pommier de tristesse qui ne soutirait
plus sa sève que du cœur des morts. Il faudrait, bientôt, comme
auparavant, inventer d'écrire en retenant des deux mains plusieurs
murailles toujours croulantes, reprendre et remâcher tous les vieux
culots d'une misère sans issue, retraîner sempiternellement, avec des
épaules en sang, la voiture à bras du déménagement de ses vieilles
illusions archi-décrépites, crevassées, poussiéreuses, grelottantes,
mais cramponnées encore et inarrachables!

La seule abomination qui lui eût manqué jusqu'à cet instant: l'amour
sans espérance, ce trésor de surérogatoires avanies, désormais ne lui
manquait plus. C'était admirablement complet! Encore une fois,
qu'allait-il devenir? Il prit un marteau pour enfoncer en lui cette
question, jusqu'à se crever le cœur, et la réponse ne vint pas....

La littérature dite amoureuse a beaucoup puisé dans la vieille blague
des _délices_ du mal d'aimer. Marchenoir n'y trouvait que des
suggestions de désespoir. Il avait bien cru, cependant, que c'était fini
pour lui, les années de servitude, ayant payé de si royales rançons au
Pirate aveugle qui capture indistinctement toutes les variétés d'animaux
humains! Il n'était plus d'humeur à pâturer la glandée d'amour. En fait
d'élégies, il n'avait guère à offrir que des beuglements de tapir tombé
dans une fosse, et les seuls bouquets à Chloris qu'on pût attendre de
lui, eussent été moissonnés, d'une affreuse main, parmi les blêmes
végétaux d'un chantier d'équarrisseur.

À force de piétiner cette broussaille d'épines, il finit par faire lever
une idée, trois fois plus noire que les autres, une espèce de
crapaud-volant d'idée qui se mit à lui sucer l'âme. _Sa bien-aimée avait
appartenu à tout le monde_, non par le désir ou le commencement du
désir, comme c'était son cas, mais par la caresse partagée, la
possession, l'étreinte bestiale.

Aussitôt que cette fange l'eut touché, le misérable amoureux s'y roula,
comme un bison. Il eut une vision immédiate du passé de Véronique, une
vision bien actuelle, inexorablement précise. Alors lui furent révélés,
du même coup, l'impérial despotisme de ce sentiment nouveau qui le
flagellait avec des scorpions, dès le premier jour, et l'enfantillage
réel des antérieures captations de sa liberté.

Il vit, dans une clarté terrible, que ce qu'il avait cru, par deux fois,
l'extrémité de la passion, n'avait été qu'une surprise des sens, en
complicité avec son imagination. Sans doute, il avait souffert de ne
jamais recueillir que des épaves, et ses fonctions de releveur lui
avaient paru, bien des fois, une destinée fort amère! Il se rappelait de
sinistres heures. Mais, du moins, il pouvait encore parler en maître et
commander au monstre de le laisser tranquille.

Aujourd'hui, le monstre revenait sur lui et lui broyait doucement les os
dans sa gueule. Ah! il s'était donné des airs de mépriser la jalousie et
il s'était cru amoureux! Mais l'amour véritable est la plus incompatible
des passions inquiètes. C'est un carnassier plein d'insomnie, tacheté
d'yeux, avec une paire de télescopes sur son arrière-train.

L'Orgueil et sa bâtarde, la Colère, se laissent brouter par leurs
flatteurs; la pacifique Envie lèche l'intérieur des pieds fromageux de
l'Avarice, qui trouve cela très bon et qui lui donne des bénédictions
hypothéquées avec la manière de s'en servir; l'Ivrognerie est un Sphynx
toujours pénétré, qui s'en console en allant se soûler avec ses Œdipes;
la Luxure, au ventre de miel et aux entrailles d'airain, danse, la tête
en bas, devant les Hérodes, pour qu'on lui serve les décapités dont elle
a besoin, et la Paresse, enfin, qui lui sort du vagin comme une
filandre, s'enroule avec une indifférence visqueuse à tous les pilastres
de la vieille cité humaine.

Mais l'Amour écume au seul mot de partage et la jalousie est sa maison.
C'est un colimaçon sans patrie, qui se repaît, sans convives, dans sa
spirale ténébreuse. Il a des yeux à l'extrémité de ses cornes et, si
légèrement qu'on les effleure, il rentre en lui-même pour se dévorer. En
même temps, il est ubiquitaire, quant au temps et quant à l'espace,
comme le vrai Dieu dont il est la plus effrayante défiguration.

Avec une angoisse sans nom ni mesure, Marchenoir s'aperçut que cette
diabolique infortune allait devenir la sienne. Il n'y avait déjà plus de
_passé_ pour lui. Tout était présent. Tous les instruments de sa torture
pleuvaient à la fois, autour de lui, dans l'humble chambre de ce
monastère où il avait espéré trouver la paix.

La pauvre fille, il la voyait vierge, tout enfant, sortant du ventre de
sa mère. On la salissait, on la dépravait, on la pourrissait devant lui.
Cette âme en herbe, cette _fille verte_, comme ils disent dans la
pudique Angleterre, était bafouée par un vent de pestilence, piétinée
par d'immondes brutes, contaminée avant sa fleur. Toute la basse infamie
du monde était déchaînée contre cette pousse tendre de roseau, qui ne
_pensait_ pas encore, qui ne penserait sans doute jamais.

Puis, une sorte d'adolescence venait pour elle, comme pour une infante
de gorille ou une archiduchesse du saint Empire, et, de la ruche ouverte
de son corsage, se répandait tout un essaim d'alliciantes impudicités.
On se faisait passer à la chaîne et de mains en mains, comme un seau
d'incendie, ce corps impur, ce vase de plaisir, irréparablement profané.
L'existence n'était plus pour elle qu'une interminable nuit de débauche
qui avait duré dix ans, et qui supposait la révocation de tous les
soleils, l'extinction à jamais de toutes les clartés, célestes ou
humaines, capables de la dissiper!

Confident épouvanté de ce cauchemar, Marchenoir percevait distinctement
les soupirs, les susurrements, les craquements, les râles, les goulées
de la Luxure. Encore, si cette perdue n'avait été qu'une de ces
lamentables victimes,--comme il en avait tant connues!--tombées, en
poussant des cris d'horreur, du ventre de la misère dans la gueule
d'argent du libertinage!... Mais elle s'était pourléchée dans sa crapule
et, gavée d'infamies, elle en avait infatigablement redemandé. Sa robe
de honte, elle en avait fait sa robe de gloire et la pourpre réginale de
son allégresse de prostituée!

Il n'y avait pas moyen d'en douter, hélas! et c'était bien ce qui
crucifiait le plus le malheureux homme! Il avait beau se dire que toutes
ces choses n'existaient plus, que le repentir les avait effacées,
raturées, grattées, anéanties, qu'il se devait à lui-même, comme il
devait à Dieu, aux anges pleurants, à tout le Paradis à genoux,
d'oublier ce que la Miséricorde infaillible avait pardonné. Il ne le
pouvait pas et son âme dépouillée d'enthousiasme, mais invinciblement
enchaînée, demeurait là, nue et frissonnante devant sa pensée....

C'était à l'école de cette agonie qu'il apprenait décidément ce que vaut
la Chair et ce qu'il en coûte de jeter ce pain dans les ordures! Pour la
première fois, son christianisme se dressait en lui pour la défendre,
cette misérable chair que nul mysticisme ne peut supprimer, qu'on ne
peut troubler sans que l'esprit soit bouleversé et qu'aucun émiettement
de la tombe n'empêchera de ressusciter à la fin des fins!

Il la voyait investie d'une mystérieuse dignité, précisément attestée
par l'ambition de continence de ses plus ascétiques contempteurs.
Évidemment, ce n'était pas des sentiments ou des pensées d'autrefois
qu'il pouvait être jaloux. L'irresponsable Néant serait descendu de son
trône vide pour déposer sur ce point, en faveur de cette accusée, devant
le plus rigoureux tribunal. Elle ne s'était doutée de son âme qu'en
ressaisissant son corps. C'était donc uniquement la chair souillée de ce
corps qui le faisait tant souffrir! Un inexplicable lien de destinée
contre lequel il se fût vainement raidi, le faisait époux de cette chair
qui s'était débitée comme une denrée et, par conséquent, solidaire de la
même balance, dans la parfaite ignominie des mêmes comptoirs ...

En ce jour, Marchenoir assuma toutes les affres de la jalousie
_conjugale_,--impératrice des tourments humains,--que les êtres sans
amour ont seuls le droit d'ignorer, et qui peut magnifier jusqu'à des
passions ordurières, dans des cœurs capables de la ressentir!



XXIX


Le désespéré passait une partie de ses nuits à la chapelle, dans la
tribune des étrangers. L'office de nuit des Chartreux, qu'il suivait
avec intelligence, calmait un peu ses élancements. Cet office célèbre,
que peu de visiteurs ont le courage d'écouter jusqu'à la fin, et qui
dure quelquefois plus de trois heures, ne lui paraissait jamais assez
long.

Il lui semblait alors reprendre le fil d'une sorte de vie supérieure que
son horrible existence actuelle aurait interrompue pour un temps
indéterminé. Autrement, pourquoi et comment ces tressaillements
intérieurs, ces ravissements, ces envols de l'âme, ces pleurs brûlants,
toutes les fois qu'un éclair de beauté arrivait sur lui de n'importe
quel point de l'espace idéal ou de l'espace sensible. Il fallait bien,
après tout, qu'il y eût quelque chose de vrai dans l'éternelle rengaîne
platonique d'un exil terrestre. Cette idée lui revenait, sans cesse,
d'une prison atroce dans laquelle on l'eût enfermé pour quelque crime
inconnu, et le ridicule littéraire d'une image aussi éculée n'en
surmontait pas l'obsession. Il laissait flotter cette rêverie sur les
vagues de louanges qui montaient du chœur vers lui, comme une marée de
résignation. Il s'efforçait d'unir son âme triste à l'âme joyeuse de ces
hymnologues perpétuels.

La contemplation est la fin dernière de l'âme humaine, mais elle est
très spécialement et, par excellence, la fin de la vie solitaire. Ce mot
de contemplation, avili comme tant d'autres choses en ce siècle, n'a
plus guère de sens en dehors du cloître. Qui donc, si ce n'est un moine,
a lu ou voudrait lire, aujourd'hui, le profond traité _De la
Contemplation_ de Denys le Chartreux, surnommé le Docteur extatique?

Ce mot, qui a une parenté des plus étroites avec le nom de Dieu, a
éprouvé cette destinée bizarre de tomber dans la bouche de panthéistes
tels que Victor Hugo, par exemple,--et cela fait un drôle de spectacle
pour la pensée, d'assister à l'agenouillement d'un poète devant une
pincée d'excréments, que son lyrisme insensé lui fait un commandement
d'adorer et de servir pour obtenir, par ce moyen, la vie éternelle!

À une distance infinie des contemplateurs corpusculaires semblables à
celui qui vient d'être nommé, et qui ont une notion de Dieu adéquate à
la sensation de quelque myriapode fantastique sur la pulpe mollasse de
leur cerveau, il existe donc dans l'Église des contemplatifs par _état_;
ce sont les religieux qui font profession de tendre, d'une manière plus
exclusive et par des moyens plus spéciaux, à la contemplation, ce qui ne
veut pas dire que, dans ces communautés, tous soient élevés à la
contemplation. Ils peuvent l'être tous, comme il peut se faire qu'aucun
ne le soit. Mais tous y tendent avec ferveur et _députent_ vers cet
unique objet leur vie tout entière.

Marchenoir se disait que ces gens-là font la plus grande chose du monde,
et que la loi du silence, chez les religieux voués à la vie
contemplative, est surabondamment justifiée par cette vocation inouïe de
plénipotentiaire pour toute la spiritualité de la terre.

«À une certaine hauteur, dit Ernest Hello, à propos de Rusbrock
_l'Admirable_, dont il est le traducteur,--le contemplateur ne peut plus
dire ce qu'il voit, non parce que son objet fait défaut à la parole,
mais parce que la parole fait défaut à son objet, et le silence du
contemplateur devient _l'ombre substantielle_ des choses qu'il ne dit
pas ... Leur parole, ajoute ce grand écrivain, est un voyage qu'ils font
par charité chez les autres hommes. Mais le silence est leur patrie.»

Aux temps de la Réforme, un grand nombre de chartreuses furent saccagées
ou supprimées et beaucoup de religieux souffrirent le martyre, tel que
les calvinistes et autres artistes en tortures savaient l'administrer
dans ce siècle _renaissant_, d'une si prodigieuse poussée esthétique.

--Pourquoi gardes-tu le silence au milieu des tourments, pourquoi ne pas
nous répondre? disaient les soldats du farouche Chareyre qui, depuis
quelques jours, faisaient endurer d'atroces douleurs au vénérable père
Dom Laurent, vicaire de la Chartreuse de Bonnefoy.

--Parce que le silence est une des principales Règles de mon ordre,
répondit le martyr.

Les supplices étaient une moindre angoisse que la parole, pour ce
contemplateur dont le silence était la _patrie_ et qui n'avait pas même
besoin de se souvenir de l'obéissance!

La nuit a de singuliers privilèges. Elle ouvre les repaires et les
cœurs, elle déchaîne les instincts féroces et les passions basses, en
même temps qu'elle dilate les âmes amoureuses de l'éternelle beauté.
C'est pendant la nuit que les cieux peuvent _raconter_ la gloire de
Dieu, et c'est aussi pendant la nuit que les anges de Noël annoncèrent
la plus étonnante de ses œuvres. _Deus dedit carmina in nocte_. Ces
paroles de Job n'affirment-elles pas, à leur manière, la mystérieuse
symphonie des louanges nocturnes autour de la Bien-Aimée du saint Livre,
si _noire_ et si _belle_, dont la nuit elle-même est un symbole, suivant
quelques interprètes.

Mais ce n'est pas seulement pour louer ou pour contempler que les
Chartreux veillent et chantent. C'est aussi pour intercéder et pour
_satisfaire_, en vue de l'immense Coulpe du genre humain et en
participation aux souffrances de Celui qui a tout assumé. «Jésus-Christ,
disait Pascal, sera en agonie jusqu'à la fin du monde; il ne faut pas
dormir pendant ce temps-là.»

Cette parole du pauvre Janséniste est sublime. Elle revenait à la
mémoire de ce ramasseur de ses propres entrailles, isolé dans sa tribune
lointaine et glacée, pendant qu'il écoutait chanter ces hommes de prière
éperdus d'amour et demandant grâce pour l'univers. Il pensait qu'au même
instant, sur tous les points du globe saturés du Sang du Christ, on
égorgeait ou opprimait d'innombrables êtres faits à la ressemblance du
Dieu Très-Haut; que les crimes de la chair et les crimes de la pensée,
épouvantables par leur énormité et par leur nombre, faisaient, à la même
minute, une ronde de dix mille lieues autour de ce foyer de
supplications, sous la même coupole constellée de cette longue nuit
d'hiver ...

L'esprit Saint raconte que les sept enfants Machabées «s'exhortaient
l'un l'autre avec leur mère à mourir fortement, en disant: Le Seigneur
considèrera la vérité et il sera consolé en nous, selon que Moïse le
déclare dans son cantique par cette protestation: Et il sera consolé
dans ses serviteurs.»

Ces chartreux morts au monde pour être des serviteurs plus fidèles,
veillent et chantent, avec l'Église pour _consoler_, eux aussi, le
Seigneur Dieu. Le. Seigneur Dieu est triste jusqu'à la mort, parce que
ses amis l'ont abandonné, et parce qu'il est nécessaire qu'il meure
lui-même et ranime le cœur glacé de ces infidèles. Lui, le maître de la
Colère et le maître du Pardon, la Résurrection de tous les vivants et le
Frère aîné de tous les morts, lui qu'Isaïe appelle l'Admirable, le Dieu
fort, le Père du siècle à venir et le Prince de la paix,--il agonise, au
milieu de la nuit, dans un jardin planté d'oliviers, qui n'ont plus que
faire, maintenant, de pousser leurs fruits, puisque la Lampe des mondes
va s'éteindre!

La détresse de ce Dieu sans consolation est une chose si terrible, que
les Anges qui s'appellent les colonnes des cieux, tomberaient en grappes
innombrables sur la terre, si le traître tardait un peu plus longtemps à
venir. La Force des martyrs est un des noms de cet Agonisant divin
et,--s'il n'y a plus d'hommes qui commandent à leur propre chair et qui
crucifient leur volonté,--où donc est son règne, de quel siècle
sera-t-il le Père, de quelle paix sera-t-il le Prince et comment le
Consolateur pourrait-il venir? Tous ces noms redoutables, toute cette
majesté qui remplissait les prophètes et leurs prophéties, tout se
précipite à la fois sur lui pour l'écraser. La Tristesse et la Peur
humaines, amoureusement enlacées, font leur entrée dans le domaine de
Dieu et l'antique menace de la Sueur s'accomplit enfin sur le visage du
nouvel Adam, dès le début de ce festin de tortures, où il commence par
s'enivrer du meilleur vin, suivant le précepte de l'intendant des noces
de Cana.

L'ange venu du ciel peut, sans doute, le «réconforter,» mais il
n'appartient qu'à ses serviteurs de la terre de le _consoler_. C'est
pour cela que les solitaires enfants de saint Bruno ne veulent rien
savoir, sinon Jésus en agonie, et que leur vie est une perpétuelle
oraison avec l'Église universelle. La consolation du Seigneur est à ce
prix et la Force des martyrs défaillerait peut-être, tout à fait, sans
l'héroïsme de ces Vigilants infatigables!



XXX


Marchenoir essayait de prier avec eux et de recueillir sa pauvre âme. Le
surnaturel victorieux déferlait en plein dans son triste cœur, aux
battants ouverts. Les yeux de sa foi lui faisaient présentes les
terribles choses que les théologiens et les narrateurs mystiques ont
expliquées ou racontées, quand ils ont parlé des rapports de l'âme
religieuse avec Dieu dans l'oraison.

Un ancien Père du désert, nommé Marcelle, s'étant levé une nuit pour
chanter les psaumes à son ordinaire, entendit un bruit comme celui d'une
trompette qui sonnait la charge et, ne comprenant pas d'où pouvait venir
ce bruit dans un lieu si solitaire, où il n'y avait point de gens de
guerre, le Diable lui apparut et lui dit que cette trompette était le
signal qui avertissait les démons de se préparer au combat contre les
serviteurs de Dieu; que s'il ne voulait pas s'exposer au danger, il
allât se recoucher, sinon qu'il s'attendît à soutenir un choc très rude.

Marchenoir croyait entendre le bruit immense de cette charge. Il voyait
chaque religieux comme une tour de guerre défendue par les anges contre
tous les démons, que la prière des serviteurs de Dieu est en train de
déposséder. En renonçant généreusement à la vie mondaine, chacun d'eux
emporte au fond du monastère un immense équipage d'intérêts surnaturels
dont il devient, en effet, par sa vocation, le comptable devant Dieu et
l'intendant contre les exacteurs sans justice. Intérêts d'édification
pour le prochain, intérêts de gloire pour Dieu, intérêts de confusion
pour l'Ennemi des hommes. Cela sur une échelle qui n'est pas moins vaste
que la Rédemption elle-même, qui porte de l'origine à la fin des temps!

Notre liberté est solidaire de l'équilibre du monde et c'est là ce qu'il
faut comprendre pour ne pas s'étonner du profond mystère de la
Réversibilité qui est le nom philosophique du grand dogme de la
Communion des Saints. Tout homme qui produit un acte libre projette sa
personnalité dans l'infini. S'il donne de mauvais cœur un sou à un
pauvre, ce sou perce la main du pauvre, tombe, perce la terre, troue les
soleils, traverse le firmament et compromet l'univers. S'il produit un
acte impur, il obscurcit peut-être des milliers de cœurs qu'il ne
connaît pas, qui correspondent mystérieusement à lui et qui ont besoin
que cet homme soit pur, comme un voyageur mourant de soif a besoin du
verre d'eau de l'Évangile. Un acte charitable, un mouvement de vraie
pitié chante pour lui les louanges divines, depuis Adam jusqu'à la fin
des siècles; il guérit les malades, console les désespérés, apaise les
tempêtes, rachète les captifs, convertit les infidèles et protège le
genre humain.

Toute la philosophie chrétienne est dans l'importance inexprimable de
l'acte libre et dans la notion d'une enveloppante et indestructible
solidarité. Si Dieu, dans une éternelle seconde de sa puissance, voulait
faire ce qu'il n'a jamais fait, anéantir un seul homme, il est probable
que la création s'en irait en poussière.

Mais ce que Dieu ne _peut_ pas faire, dans la rigoureuse plénitude de sa
justice, étant volontairement _lié_ par sa propre miséricorde, de
faibles hommes, en vertu de leur liberté et dans la mesure d'une
équitable satisfaction, le peuvent accomplir pour leurs frères. Mourir
au monde, mourir à soi, mourir, pour ainsi parler, au Dieu terrible, en
s'anéantissant devant lui dans l'effrayante irradiation solaire de sa
justice,--voilà ce que peuvent faire des chrétiens, quand la vieille
machine de terre craque dans les cieux épouvantés et n'a presque plus la
force de supporter les pécheurs. Alors, ce que le souffle de miséricorde
balaie comme une poussière, c'est l'horrible création qui n'est pas de
Dieu, mais de l'homme seul, c'est sa trahison énorme, c'est le mauvais
fruit de sa liberté, c'est tout un arc-en-ciel de couleurs infernales
sur le gouffre éclatant de la Beauté divine.

Perdu dans la demi-obscurité de cette chapelle noyée de prières, le
dolent ravagé de l'amour terrestre voyait passer devant lui l'apocalypse
du grand combat pour la vie éternelle. Le monde des âmes se mouvait
devant lui comme l'Océan d'Homère aux bruits sans nombre. Toutes les
vagues clamaient vers le ciel ou se rejetaient en écumant sur les
écueils, des montagnes de flots roulaient les unes sur les autres, dans
un tumulte et dans un chaos inexprimables en la douloureuse langue
humaine. Des morts, des agonisants, des blessés de la terre ou des
blessés du ciel, les éperdus de la joie et les éperdus de la tristesse,
défilaient par troupes infinies, en levant des millions de bras, et,
seule, cette nef paisible où s'agenouillait la conscience introublée de
quelques élus, naviguait en chantant dans un calme profond qu'on pouvait
croire éternel.

--Ô sainte paix du Dieu vivant, disait Marchenoir, entrez en moi,
apaisez cette tempête et marchez sur tous ces flots! Plus que jamais,
hélas! il aurait voulu pouvoir se jeter à cette vie d'extase, que lui
interdisaient toutes les bourbes sanglantes de son cœur.

«Je ne crois pas,--écrivait-il à Leverdier vers la fin de la première
semaine,--que, parmi toutes nos abortives impressions d'art ou de
littérature, on en puisse trouver d'aussi puissantes, à moitié, sur
l'intime de l'âme. Visiter la Grande Chartreuse de fond en comble est
une chose très simple, très capable assurément de meubler la mémoire de
quelques souvenirs et, même, de fortifier le sens chrétien de quelques
notions viriles sur la lettre et sur l'esprit évangéliques, mais on ne
la connaît pas dans sa fleur de mystère quand on n'a pas vu l'office de
nuit. Là, est le vrai parfum qui transfigure cette rigoureuse retraite,
d'un si morne séjour pour les cabotins du sentiment religieux. Je ne
crains pas d'abréger mon sommeil. Un tel spectacle est pour moi le plus
rafraîchissant de tous les repos. Quand on a vu cela, on se dit qu'on ne
savait rien de la vie monastique. On s'étonne même d'avoir si peu connu
le christianisme, pour ne l'avoir aperçu, jusqu'à cette heure, qu'à
travers les exfoliations littéraires de l'arbre de la science d'orgueil.
Et le cœur est pris dans la main du Père céleste, comme un glaçon, dans
le centre de la fournaise. Les dix-huit siècles de christianisme
recommencent, tels qu'un poème inouï qu'on aurait ignoré. La Foi,
l'Espérance et la Charité pleuvent ensemble comme les _trois rayons
tordus_ de la foudre du vieux Pindare et, ne fût-ce qu'un instant, une
seule minute dans la durée d'une vie répandue ainsi que le sang d'un
écorché prodigue sur tous les chemins, c'est assez pour qu'on s'en
souvienne et pour qu'on n'oublie plus jamais que, cette nuit-là, c'est
Dieu lui-même qui a parlé!»



XXXI


Marchenoir, le moins curieux de tous les hommes, n'eut aucune hâte de
visiter en détail la Grande Chartreuse. Il trouvait passablement
ridicule et basse l'exhibition obligée d'un pareil tabernacle à des
touristes imbéciles, dont c'est le programme de passer par là en venant
d'ailleurs, pour aller en quelque autre lieu, où leur sottise ne se
démentira pas, jusqu'au moment où ils se rassiéront, plus crétins que
jamais, dans leurs bureaux ou dans leurs comptoirs. Il ne pouvait se
faire à l'idée qu'un avoué de première instance, un fabricant de
faux-cols, un bandagiste ou un ingénieur de l'État, eussent une opinion
quelconque, même inexprimée, en promenant leur flatulence dans cet Éden.

Au dix-huitième siècle qui fut, sans comparaison, le plus sot des
siècles, on s'était persuadé que tous les moines vivaient dans les
délices, que l'hypocrite pénombre des cloîtres cachait de tortueuses
conspirations contre le genre humain, et que les murailles épaisses des
monastères étouffaient les gémissements des victimes sans nombre de
l'arbitraire ecclésiastique.

Au dix-neuvième, la bêtise universelle ayant été canalisée d'une autre
sorte, cette facétie lugubre devint insoutenable. L'horreur se changea
en pitié et les criminels devinrent de touchants infortunés. C'est ce
courant romantique qui dure encore. Rien de plus grotesque, et au fond,
de plus lamentable, que les airs de miséricorde hautaine ou de
compassion navrée des gavés du monde, pour ces pénitents qui les
protègent du fond de leur solitude et sans l'intercession desquels,
peut-être, ils n'auraient même pas la sécurité d'une digestion!

De tous les Ordres religieux qui ont été la parure de l'Église, lorsque
cette reine abaissée n'était nullement une pauvresse, deux seulement, la
Chartreuse et la Trappe, ont réussi à se faire pardonner de n'être pas
des tripots ou des lupanars. Marchenoir connaissait déjà la Trappe.
Maintenant que la Chartreuse, à son tour, n'avait plus de secrets pour
lui, il rencontrait l'humiliation inouïe d'être forcé d'accorder à la
canaille cette exception fourchue de deux seuls Ordres restés vraiment
monastiques, et, quoique la vie cartusienne lui parût plus haute, il
confessait l'impossibilité presque absolue de dénicher un véritable
moine qui ne fût ni un trappiste ni un chartreux.

Il est vrai que, pour en juger, il avait un autre criterium que les
malfaisants gobeurs du boniment anticlérical. Mais il voyait bien que,
sur ce point, l'instinct obsidional de la haine avait été aussi
discernant que la plus jalouse sollicitude. Il s'agit, en effet, pour
les ennemis de la foi, de la bloquer aussi étroitement que possible, et,
certes, le théologien le mieux armaturé et le plus savamment fourbi ne
verrait pas mieux l'importance vitale pour le christianisme, de ces
dernières citadelles de l'esprit évangélique.

L'armée de siège se recrute, d'ailleurs, de la cohue des catholiques
modernes, lesquels en ont tout leur soûl, depuis longtemps, de cet
esprit-là. Admirable et providentiel renfort! La sentimentalité
religieuse accourant à la rescousse des modernes persécuteurs! La
poésie, le roman, l'histoire, le théâtre même, les _bals de charité_ et
les sociétés de bienfaisance, les souscriptions pour les inondés et les
brûlés, l'immense remuement d'entrailles qui fait la gloire et la
fortune des reporters de cour d'assises, enfin les attendrissements
lyriques de la presse entière sur tous les genres de catastrophes,
attestent suffisamment l'imprévu retour de jeunesse de la sensibilité
chrétienne.

Ce prodige, plus facilement observable des hauteurs de la Grande
Chartreuse, rappelait à Marchenoir un article célèbre qu'on avait pris
pour une ironie et qu'il avait intitulé: _la Cour des Miracles des
millionnaires_,--désignant ainsi l'intéressante multitude des heureux
pleins de charité, dont l'indigent dévore la substance et boit la sueur.
Il lui semblait, maintenant, n'en avoir pas assez dit et il regrettait
amèrement de n'y pouvoir plus rien ajouter.

C'est qu'en effet, c'est un peuple, ce troupeau, c'est tout un état au
sein de l'État. Jamais il ne s'était vu une telle affluence de pélicans
méconnus, ni une persécution plus dioclétienne exercée sur de plus
déchirés martyrs.

Le temps est trop précieux pour qu'on le perde à faire remarquer le
merveilleux désintéressement, l'indicible générosité, l'étonnante
fraîcheur d'âme des patriciens actuels de la richesse ou du pouvoir et,
en général, de tout personnage influent, à n'importe quel titre, sur ce
mauvais monde indigne de le posséder. Chacun sait que ces intendants de
la joie publique s'épuisent à dilater le cœur du pauvre et s'exterminent
à désœuvrer le malheur.

Une indiscutable prospérité universelle est leur œuvre, et l'exclusive
ambition de la rendre parfaite est leur quotidien souci. Il est presque
sans exemple, aujourd'hui, que l'indigence implorante soit inécoutée et
que d'heureux individus le veuillent être solitairement. Il ne se voit
pour ainsi dire pas que des industriels ou des politiques, diligemment
parvenus, oublient de tendre une secourable dextre à l'homme de mérite
enregistré au passif du sombre destin, ou qu'ils se refusent à
l'arrosage opportun de la languissante vertu.

On ne sait à quelle bénigne ingérence sidérale il convient de rapporter
cette inespérée disette d'égoïstes calculs humains, cette favorable
aridité du vieux cactus de l'avarice, cette inéclosion surprenante de
l'œuf crocodilesque des traditionnelles usures. Mais il est certain
qu'une émulation inouïe, un vrai délire de charité est en train de
ravager les riches,--les riches catholiques surtout,--que l'ingratitude
des crevants de misère ose venimeusement qualifier de l'épithète
d'horribles _mufles_.

Dans la pratique des choses religieuses, cette exquise sensibilité se
manifeste avec les accompagnements variés de la plus suave précaution.
On s'attendrit au pied des autels, on pleure de douces larmes sur de
_chers défunts_ qu'on croit au ciel, ce qui dispense de la fatigue de
prier pour eux à des messes qu'on aurait payées; on fait de toutes
petites aumônes fraternelles, pour ne pas exposer le pauvre aux
tentations de la débauche et pour ne pas contrister son âme par
l'ostentation d'un faste excessif; on s'abstient amoureusement de parler
de Dieu et de ses saints, par égard pour l'obstination des incrédules
qui pourraient en être horripilés, et on parle encore bien moins de
l'héroïsme de la pénitence à une foule de chrétiens tempérés qui
répondraient, sans doute, que Dieu _n'en demande pas tant_. La question
des pèlerinages lointains ou difficiles, tels que celui de Jérusalem,
est délicatement écartée, par le même instinct de bienveillance qui
voudrait épargner à ceux qui travaillent dans la piété, l'ombre d'un
dérangement ou d'une incommodité. Enfin, le sentiment religieux réalise,
aujourd'hui, l'idéal de ce grand penseur catholique, ennemi des
exagérations, qu'on appelle Molière, qui voulait que la dévotion fût
«humaine, traitable,» et qu'on n'assassinât personne avec un _fer
sacré_.

Opportunément secourus par cette heureuse déliquescence du catholicisme,
les puissants moralistes du libre examen et les coryphées littéraires du
débraillement, tous les démantibulés corybantes de l'art moderne et tous
les intègres épiciers d'un voltairianisme ennemi de l'art, ont, d'une
commune voix, approuvé le cénobitisme des religieux de la Trappe et de
la Chartreuse. Ces politiques étant fermement persuadés que le
catholicisme doit, dans un temps prochain, être balayé de la
civilisation comme une ordure, il leur semble convenable d'en user
miséricordieusement avec lui et de ne pas désespérer les imbéciles qui y
tiennent encore, en ne leur accordant absolument rien. On leur accorde
donc ces deux Ordres. Un jeune porte-lyre de récente célébrité, Hamilcar
Lécuyer, avait dit un jour à Marchenoir qu'il ne concevait pas qu'avec
sa foi, il osât rester dans le monde, le menaçant d'en douter s'il ne
courait à l'instant _s'ensevelir_ à la Trappe. L'hirsute lui répondit
par le conseil d'éloigner de lui sa personne et de s'en aller à tous les
diables.

L'existence de ces lieux de refuge est encore utile, pour d'autres
raisons, à ces tacticiens du champ libre. Dans leur ignorance invincible
de la profonde solidarité du christianisme, ils pensent qu'un genre de
vie d'une austérité proverbiale est à opposer à d'autres Ordres moins
rigoureux approuvés par l'Église et, par conséquent, à l'Église
elle-même. Les pauvres gens qui ne savent rien du christianisme ni de
son histoire, bâfrent goulûment cette bourde énorme.

Qu'on ne leur parle plus de ces cauteleux enfants de Loyola, ni de ces
Dominicains sanguinaires qui voudraient rétablir l'Inquisition, ni de
ces Capucins charnels qui s'amusent tant au fond de leurs capucinières!
Comment leur vie pourrait-elle être comparée à celle de ces religieux
admirables, quoique démodés, qui conservent seuls, aujourd'hui, dans son
intégrité, l'antique tradition des premiers siècles de la foi? Et cette
fastueuse Église romaine, avec toute sa pompe et ses incalculables
richesses, et tous ces prélats si redoutables, et tous ces innombrables
curés répandus dans les villes et dans les campagnes, si puissants, si
respectés et si pervers!--qui oserait les comparer à ces honnêtes
cénobites qui ne mangent rien, qui ne disent rien et qui gênent si peu
l'essor de la civilisation républicaine?

Marchenoir voyait mieux qu'il ne l'avait jamais vu ce qu'il y a
d'amèrement véritable dans ces bas sophismes de voyous dont il avait,
depuis longtemps, renoncé à s'indigner. Il entendait, au loin, crouler
l'Église, non pierre à pierre, mais par masses énormes de poussière, car
il n'y avait même plus de pierres, et cette Chartreuse, elle aussi, ce
dernier contrefort de la demeure du Christ, polluée par l'intrusion de
la Curiosité, lui semblait vaciller sur la pointe de ses huit siècles.

Il fallut que le père Athanase, confident ému des vibrations de cette
cymbale de douleur, l'entraînât, une après-midi, dans l'intérieur du
monastère,--cet hôte extraordinaire ayant déclaré sa répugnance pour un
pareil acte de tourisme.

--Soit! avait répondu le père, se prêtant au délire de son malade, nous
marcherons en récitant les psaumes de la pénitence, si vous voulez, et
je vous assure, mon cher ami, que cela vous distinguera beaucoup de tous
nos touristes.

Malgré le tenaillement de ses pensées, Marchenoir ne put se défendre
d'une commotion, en parcourant ce cloître immense, éclairé par cent
treize fenêtres et mesurant 215 mètres de longueur, un peu plus que
Saint-Pierre de Rome. Un tiers seulement, échappé à l'incendie de 1676,
a conservé l'antique forme ogivale avec ces symboliques exfoliations de
pierre, par lesquelles la piété du moyen âge voulut contraindre à
l'action de grâces la matière brute et inanimée.

On visita successivement la salle du Chapitre; la chapelle des
morts,--remarquable dès le seuil par un très beau buste de la mort
drapée dans un suaire et, de sa main de squelette, faisant un geste de
catin à ceux qui passent; le cimetière; la curieuse chapelle
Saint-Louis; le réfectoire,--ce fameux réfectoire où les religieux se
réunissent pour faire semblant de manger; enfin, la bibliothèque ruinée
tant de fois et, par conséquent, fort dénuée de ces magnifiques vélins
manuscrits qui étaient la gloire de tant de monastères avant la
Révolution, mais riche, néanmoins, de plus de six mille volumes, anciens
pour la plupart.

On sait, d'ailleurs, que les Chartreux ont été de rudes écrivains. Une
bibliothèque exclusivement cartusienne donnerait une liste d'au moins
_huit cents_ auteurs et cette liste resterait encore au-dessous de la
vérité. «Il y a de nos Pères, disait avec candeur un ancien chartreux,
qui font d'excellents escripts qui pourroyent beaucoup servir au public,
et néantmoins, toute la production qu'ils leur procurent, c'est d'en
allumer leur feu, quand il fait froid, après matines, eschauffant leurs
corps de ce qui a embrasé leurs esprits.»

Ce qui toucha le plus Marchenoir, ce fut la vue d'une de ces nombreuses
cellules, exactement identiques, où le chartreux, encore plus solitaire
que cénobite, passe la plus grande partie de sa vie. Il se recueillit
quelques instants comme il put, dans cette encoignure de paix, dans
cette solitude au milieu de la solitude, et enjoignit, par un geste, à
son conducteur, de s'abstenir de toute description,--considérant sans
doute l'inanité parfaite de tout langage, en présence de ce
dépouillement idéal et _intérieur_, qui ne peut être senti que dans le
fond de l'âme, non d'un curieux ou d'un lettré, mais d'un chrétien sans
détours que le Seigneur Jésus incline doucement à ses adorables pieds.

Pour les étalons errants d'une Fantaisie toujours attelée, cette
uniformité est toute pleine d'ennui et doit paraître une platitude que,
par condescendance, ils voudront bien appeler divine. Il n'y a pas lieu
d'espérer qu'ils en puissent être autrement édifiés. Mais Marchenoir y
découvrait, au contraire, une source clarifiée de poésie, infiniment
supérieure à la noire incarnation de ses désespoirs. Par-dessous cette
Règle si dure en apparence et si froide, par derrière cet _isolateur_
infranchissable, éclataient, pour lui, les magnificences de la vie
cachée en Dieu. Vie perpétuellement transportée, d'une joie
surabondante, d'une ivresse céleste, d'une paix inexprimable, d'une
_variété_ infinie!

Ces affranchis reçoivent à plein cœur, dans le silence de toutes les
affections terrestres, la plénitude de grâce correspondante à la
plénitude de leur liberté. Le Père céleste leur rompt lui-même le pain
quotidien de la félicité surnaturelle, dans l'exacte proportion de leur
détachement de toutes les autres félicités, et c'est de bouche à oreille
que l'Esprit leur communique les révélations du grand amour. La vie
mystique est, ici, de plain-pied avec l'autre vie, et ces blanches âmes
passent de l'une dans l'autre, tour à tour, comme de fidèles et
diligentes ménagères dans les divers appartements d'un maître adoré.

L'esprit de la Chartreuse est contemporain des catacombes, et la
Chartreuse est, elle-même, la grande catacombe moderne, plus enfouie et
plus cachée que celles des martyrs. Mais c'est une catacombe dans les
cieux!... Au loin, roulent les chars des triomphateurs du monde et le
tumulte insensé des acclamations populaires; les nations affolées
courent comme des fleuves, sous les arches colossales du pont aux ânes
de la Désobéissance universelle, et tous ces bruits éclatants de la
gloire humaine, toutes ces fanfares de la bagatelle victorieuse,
s'évanouissant et s'abolissant à travers les épaisseurs de ce sol qui
doit tout engloutir demain, arrivent aux oreilles de ces contemplateurs
de la Vie, comme une imperceptible trépidation de la terre dans le
silence de ses profondeurs.

--Voyez, disait le père à Marchenoir, en le reconduisant dans sa
chambre, voyez ce que fait un marchand qui a des comptes à dresser, où
il y va de tout son bien et de toute sa fortune. Il s'enferme dans son
cabinet sans consentir à recevoir de visite de personne. Il dit qu'on
lui rompt la tête si quelqu'un de sa famille approche pour lui parler de
quelque autre affaire ... Nous sommes des marchands entre les mains de
qui Dieu a mis ses biens pour en faire un bon négoce. Il nous en donne
la qualité et l'office quand il dit dans l'Évangile: _Négociez en
attendant que je sois de retour_. Et il nous marque, d'une façon
terrible, dans la parabole des talents, le profit qu'il veut que nous en
retirions, le compte que nous lui en devons rendre et la punition qui
doit servir de châtiment au serviteur, s'il ne trouve pas ses comptes en
bon état. Si donc, ce marchand, pour dresser un compte où il ne s'agit
que d'un bien périssable, se rend volontiers solitaire et ne fait point
état des conversations, combien devons-nous estimer la solitude qui nous
est beaucoup plus nécessaire pour tenir toujours prêts ceux de notre âme
où il s'agit de notre salut éternel?

Marchenoir, silencieux, écoutait cette paraphrase et s'imaginait
entendre sous le tiers-point de ce vieux cloître, qui en aurait gardé
l'écho, la voix centenaire, infiniment éloignée et presque éteinte d'un
de ces humbles d'autrefois, couchés à deux pas de là, dans le cimetière!



XXXII


Précisément, le soir même, il fut averti que le lendemain, après la
messe, on devait enterrer un frère mort de la veille, dont le
panégyrique, imperceptiblement murmuré, avait glissé jusqu'à lui, comme
un frisson, le long des murs de cette demeure imperturbable, où tout est
silence, jusqu'à la joie de mourir. Nul spectacle ne pouvait attirer
plus fort un personnage aussi fréquenté de visions funèbres,--sorte de
carrefour humain, toujours ténébreux, où se faisaient des conciliabules
de fantômes dans le perpétuel minuit tragique du souvenir.

Ce qui l'avait souvent exaspéré, cet acolyte passionné de tous les
deuils, c'est l'absence, ordinairement absolue, de prières, sur les
cercueils, dans les enterrements soi-disant religieux, les plus
somptueusement exécutés. Les fleurs abondent et même les larmes, mais
l'effrayant épisode surnaturel de la comparution devant le Juge et
l'incertitude plus glaçante encore d'une Sentence inéluctable,--combien
peu s'en souviennent ou sont capables d'y penser!

On se groupe avec des airs dolents, on s'informe exactement de l'âge du
défunt et on s'assure, avec une bienveillance polie, qu'il laisse après
lui, en même temps que le parfum de ses vertus, des consolations
suffisantes à ceux qui «viennent d'avoir la douleur de le perdre.» Si
cet émigrant vers le pourrissoir a tripotaillé avec succès, on voit
s'empresser à travers la foule, comme des acarus dans une toison,
quelques preneurs de notes envoyés par les grands journaux,--rapides
chacals attirés par l'odeur de mort. Si la maladie a été longue et
douloureuse, on se montre plus accommodant que la Sacrée Congrégation
des Rites et on le _béatifie_ volontiers, en déclarant «qu'il est _bien
heureux_, maintenant, et qu'il ne souffre plus.»

Pendant ce temps, la terrible Liturgie gronde et pleure sans écho. C'est
son affaire de parler au Juge, cela rentre dans les frais qui grèvent,
hélas! toute succession, et le banal convoi s'éloigne bientôt,--Dieu
merci!--avec certitude, dans un brouillard d'immortels regrets.

À la Chartreuse, quelle différence! De quoi pourraient s'informer ces
muets d'amour qui ne parlent que pour louer le Seigneur et qui n'ont
jamais eu la pensée de juger leurs frères? Ils savent que le compagnon
de leur solitude est maintenant une âme devant Dieu et ils savent aussi,
mieux que personne, ce que c'est qu'une âme et ce que c'est que d'être
devant Dieu!

Une simple croix de bois, sans aucune inscription, garde la tombe des
chartreux. On donne, par exception, une croix de pierre aux Supérieurs
Généraux. C'est une marque de respect usitée dès les premiers temps de
l'Ordre. Marchenoir, ignorant encore la prodigieuse longévité des
chartreux, s'étonna de voir leur cimetière occuper un espace si peu
considérable. Il paraît que les victimes de la Ribote sont mille fois
plus nombreuses que celles de la Pénitence, et qu'une Règle austère est
la plus sûre des hygiènes. Il en eut la preuve en apprenant qu'un
registre des décès de la Grande Chartreuse serait presque une liste de
centenaires. On voit de ces interminables religieux qui ont plus de
soixante et dix ans de profession et il n'est pas rare qu'un solitaire
ne meure qu'après cinquante ans de chartreuse.

En ce moment, d'ailleurs, Marchenoir ne pensait guère à demander l'âge
de celui qu'il vit mettre en terre, et personne, peut-être, n'eût été
capable de le renseigner avec précision. Pour ces âmes penchées sur
l'abîme, la vie représente un certain poids de mérite et voilà tout. Au
point de vue absolu, «le Temps ne fait rien à l'affaire» de l'Éternité.
L'essentiel, c'est d'être confirmé en grâce, au bout d'un siècle ou au
bout d'un jour.

Mais on peut souhaiter de telles funérailles aux plus fiers ilotes de la
passion ou de la gloire. Excepté le Pape, aucun chrétien n'a autant de
prières à sa mort que le plus ignoré et le dernier des chartreux, et
quelles prières! Marchenoir fut profondément saisi de ce simple fait
assez peu connu, que le chartreux est enterré, comme sur un champ de
bataille, sans bière ni linceul. Il est enseveli dans le pauvre habit
blanc de son Ordre, dont la couleur correspond symboliquement à la
Résurrection de Notre Seigneur, comme la couleur noire de l'Ordre
bénédictin figure le saint mystère de sa Mort. Il est ainsi restitué à
la poussière, pendant que ses frères assemblés pleurent et prient sur sa
dépouille.

Une dizaine de mois auparavant, Marchenoir avait vu Paris enterrer un
homme fameux qui avait déclaré la guerre à tous les religieux de la
France et qui devait exterminer le christianisme en combat singulier. Ce
personnage, parti de bas, n'avait presque pas eu besoin de s'élever pour
que ses pieds de cyclope révolutionnaire fussent exactement au niveau de
la plupart des têtes contemporaines.

Pendant plus de dix ans, Léon Gambetta, continuant les jeux de sa
charmante enfance, put se maintenir à califourchon sur les épaules de la
Fille aînée de l'Église, qui reçut ainsi le salaire de ses apostasies et
qui but la honte des hontes,--en attendant la dernière ivresse, qui sera
vraisemblablement «ce que l'œil n'a point vu, ce que l'oreille n'a point
entendu et ce que le cœur de l'homme ne saurait comprendre,» en sens
inverse de ce que Dieu réserve à ceux qui l'aiment. C'est pourquoi Paris
lui a fait les obsèques d'un roi. Jamais, peut-être, dans aucun pays
d'Occident, un faste plus énorme n'avait été déployé sur les restes
pitoyables d'aucun homme ...

Marchenoir se souvenait des trois cent mille têtes de bétail humain,
accompagnant à sa demeure souterraine le Xerxès putrescent de la
majorité, pendant que roulaient les chars de parade et les innombrables
discours funèbres, et il compara ce mensonge d'enfouisseurs à
l'enterrement véridique de ce chartreux inconnu, dans l'humble cimetière
comblé de neige où cinquante frères en larmes demandaient à Dieu de le
ressusciter pour la vie éternelle.

Ce dernier spectacle lui parut plus grand que l'autre et les canonnades
prostituées de l'inhumation du dictateur lui firent l'effet d'un bruit
étrangement stupide et mesquin, auprès de l'intelligente et grandiose
clameur religieuse de ces âmes voyantes, qui se savent les héritières de
la magnificence de Salomon, en face de la misère des sépulcres, et qui
portent bien moins le deuil de la mort que le deuil de la vie terrestre!

Il est vrai que les funérailles de Gambetta furent, elles-mêmes, une
bien piètre solennité en comparaison de l'apothéose de Victor Hugo, que
Marchenoir était appelé à contempler, deux ans plus tard.

Cette fois, ce ne fut plus seulement Paris, ni même la France, ce fut le
globe entier, semble-t-il, qui se rua sur la piste suprême du
Cosmopolite décédé. Le monde moderne, las du Dieu vivant, s'agenouille
de plus en plus devant les charognes et nous gravitons vers de telles
idolâtries funèbres que, bientôt, les nouveaux-nés s'en iront vagir dans
le rentrant des sépulcres fameux où blanchira, désormais, le lait de
leurs mères. Le patriotisme aura tant d'illustres pourritures à déplorer
que ce ne sera presque plus la peine de déménager des nécropoles. Ce
sera comme un nouveau culte national, sagement tempéré par le dépotoir
final où seront transférés sans pavois, pour faire place à d'autres, les
carcasses de libérateurs et les résidus d'apôtres, au fur et à mesure de
leur successive dépopularisation.

Lorsque Marat eut achevé son ignoble existence, «on le compara, dit
Chateaubriand, au divin auteur de l'Évangile. On lui dédia cette prière:
Cœur de Jésus, Cœur de Marat! ô sacré Cœur de Jésus, ô sacré Cœur de
Marat! Ce cœur de Marat eut pour ciboire une pyxide précieuse du
garde-meuble. On visitait dans un cénotaphe de gazon, élevé sur la place
du Carrousel, le buste, la baignoire, la lampe et l'écritoire de la
divinité. Puis, le vent tourna. L'immondice, versée de l'urne d'agate
dans _un autre vase_ fut vidée à l'égout.»

La poésie moderne, devenue l'amie de la canaille, devait finir comme
l'_Ami du Peuple_. Madame se meurt, Madame est morte, Madame est
ensevelie, non dans la pourpre ni dans l'azur fleurdelisé des
monarchies, mais dans la défroque vermineuse du populo souverain et
voici de bien affreux croque-morts pour la porter en terre. Toute la
crapule de l'univers, en personne ou représentée, défilant pendant six
heures, de l'Arc de Triomphe au Panthéon!

Il eût été si facile, pourtant, et si simple, de faire la levée de ce
cadavre à coups de souliers, de le lier par les pieds avec des câbles de
trois kilomètres et d'y atteler dix mille hommes, qui l'eussent traîné
dans Paris, en chantant la _Marseillaise_ ou _Derrière l'Omnibus_,
jusqu'à ce que chaque pavé, chaque saillie de trottoir, chaque balustre
d'urinoir public eût hérité de son lambeau, pour le régal des cochons
errants!

L'horreur _matérielle_ de cette expiation posthume aurait eu pour effet,
du moins, d'émouvoir la pitié du monde. Un immense chœur de sanglots eût
brisé, pour quelques jours, la vieille poitrine de l'humanité. Une
absolution de vraies larmes fût tombée des yeux des innocentes et des
yeux des prostituées, sur l'impénitent Proxénète de l'Idéal, et
jusqu'aux âmes les plus courroucées lui eussent fait un _meilleur_
Panthéon de leur éternel oubli!

On a préféré traîner cette dépouille dans le cloaque d'une apothéose
démocratique. Profanation mille fois plus certaine, parce qu'elle s'est
accomplie sur le cadavre _intellectuel_, et qu'elle est sans espérance
de repentir!

L'auteur des _Misérables_ ayant absurdement promulgué l'égalité du Bras
et de la Pensée, le Bras imbécile a voulu tout seul manifester sa
reconnaissance et l'âme flottante du poète a dû s'envoler, en gémissant,
hors de portée de cet hommage.

Les bataillons scolaires, les amis de l'A. B. C. de Marseille, la
chambre syndicale des hôteliers logeurs, les francs-tireurs des
Batignolles, la Libre Pensée de Charenton, le Grelot de Bercy, la
Fraternité de Vaucresson, le choral des Allobroges et l'Espérance de
Javel; les chefs de rayons du _Printemps_, les contrôleurs de l'Éden
Théâtre, les orphéonistes de Nogent-sur-Vernisson et la corporation des
clercs d'huissiers; les cuisiniers, les herboristes, les fleuristes, les
fumistes, les dentistes, les emballeurs, les plombiers, les brossiers et
«_tout le commerce des os de Paris_:» tels furent, avec deux cents
autres groupes non moins abjects, les convoyeurs au _gâteau de Savoie_
de ce mendiant trop exaucé de la plus anti-littéraire popularité.

Victor Hugo était parvenu à tellement déshonorer la poésie, qu'il a
fallu que la France inventât de se déshonorer elle-même un peu plus
qu'avant, pour se mettre en état de lui conditionner un dernier adieu
qui fît éclater, comme il convenait,--en l'indépassable ignominie d'une
solennité de dégoûtation,--la complicité de leur avilissement.

Ce monument, dont lui-même dénonça le ridicule, il y a cinquante ans,
pouvait, sans doute, convenir à Dieu qui s'en contentait en silence,
puisque le ridicule des hommes est la pourpre même de l'interminable
Passion du Roi conspué; mais le plus grand poète du monde,--à supposer
que Victor Hugo méritât ce titre,--ne peut absolument pas s'accommoder
de cette coupole, bien moins respirable pour sa gloire que le tabernacle
en sapin du plus humble de tous les tombeaux ...

De toute cette exultation du goujatisme contemporain, les Chartreux
n'ont probablement rien su. Le déluge des journaux n'a pas encore
escaladé leur solitude. Ils continuent de prier pour les très humbles et
les très glorieux, pour les poètes qui se prostituent et pour les
imbéciles qui lancent l'ordure au visage mélancolique de la Poésie, et
quand ils meurent à leur tour, c'est assez pour les inonder de joie,
d'espérer que les anges invisibles planeront sur l'étroite fosse où on
les enterre sans cercueil!



XXXIII


Marchenoir sentit bientôt la nécessité de travailler. Il n'était pas
homme à rester longtemps vautré sur une pensée de douleur, quelque
atrocement exquise qu'elle lui parût. Il méprisait les Sardanapales et
leurs bûchers, et il se serait défendu, avec des moignons pleuvant le
sang, jusque sur l'arête la plus coupante du dernier mur de son palais
de cristal. Combinaison surprenante du rêveur et de l'homme d'action, on
l'avait toujours vu bondir du fond de ses accablements et il se
déracinait, lui-même, du fumier de ses dégoûts, aussitôt qu'il
commençait à se sentir bon à paître.

Les deux seuls livres qu'il eût encore publiés: une _Vie de Sainte
Radegonde_ et un volume de critique intitulé _Les Impuissants_, il les
avait écrits sur un pal rougi au feu, en plein milieu du radeau de la
_Méduse_, sans espérance de rencontrer un éditeur qui le recueillît,
avec la crainte continuelle de devenir enragé.

Le premier et le plus important de ces deux ouvrages avait été, sans
comparaison, le plus immense insuccès de l'époque. Pavoisée du
catholicisme le plus écarlate, cette éloquente restitution de la société
Mérovingienne s'était vue, dès son apparition, envelopper et
emmaillotter, avec une attention infinie, par les catholiques eux-mêmes,
dans les bandelettes multipliées du silence le plus égyptien.

C'était pourtant une chose réellement grande, ce récit hagiographique,
tel qu'il l'avait conçu et exécuté! Un tel livre, si la presse eût
daigné seulement l'annoncer, était, peut-être, de force à déterminer un
courant historique,--à l'heure favorable où Michelet, le vieil évocateur
sans conscience de quelques images du passé, laissait, en mourant, le
champ libre aux cultivateurs du chiendent de l'histoire exclusivement
documentaire. Car on ne voit plus que cela, depuis la mort de ce
sorcier: des idolâtres du document, en histoire aussi bien qu'en
littérature et dans tous les genres de spéculation,--même en amour, où
le sadisme a entrepris, dernièrement, de documenter le libertinage.
C'est la pente moderne attestée par le renflement scientifique de la
plus turgescente vanité universelle.

Marchenoir, esprit intuitif et d'aperception lointaine, par conséquent
toujours aspiré en deçà ou au delà de son temps, ne pouvait avoir qu'un
absolu mépris pour cette sciure d'histoire apportée, chaque jour, par
les médiocres ébénistes de l'École des Chartes, au panier de la
guillotine historique où sont décapités les grands concepts de la
Tradition. Il avait donc entrepris de protester contre cette réduction
en poussière de tout le passé, par la résurrection intégrale d'une
société aussi défunte que les sociétés antiques et dont les débris
_physiques_, transformés mille fois depuis dix siècles, ont pu servir à
toutes les vérifications géologiques ou potagères du néant de l'homme.

Dans cette Légende d'or de l'histoire de France, qu'il s'imaginait
toujours entendre chuchoter à son oreille, comme un grand conte plein de
prodiges, et qui lui semblait la plus synthétiquement étrange, la plus
centralement mystérieuse de toutes les histoires,--rien ne l'avait
autant fasciné que cette énorme, terrible et enfantine épopée des temps
Mérovingiens. La France préludait, alors, à l'apostolat des monarchies
occidentales. Les évêques étaient des saints, dans la main desquels la
Gentilité barbare, s'assouplissait lentement, comme une cire vierge,
pour former, avec la masse hétérogène du monde gallo-romain, les rayons
mystiques de la ruche de Jésus-Christ. Du milieu de ce chaos de peuples
vagissants, au-dessus desquels planait l'Esprit du Seigneur, on vit
s'élever, à travers le brouillard tragique des prolégomènes du Moyen
Âge, une candide rangée de cierges humains dont les flammes, dardées au
ciel, commencèrent, au sixième siècle, la grande illumination du
catholicisme dans l'Occident.

Marchenoir avait choisi sainte Radegonde, un de ces luminaires
tranquilles et, peut-être, le plus suave de tous. À la clarté de cette
faible lampe non encore éteinte, il avait cherché les âmes des anciens
morts dans les cryptes les moins explorées de ces très vieux âges. À
force d'amoureuse volonté et à force d'art, il les avait tirées à la
lumière et leur avait donné les couleurs d'une recommençante vie.

Le plus difficile effort que puisse tenter un moderne, la transmutation
en _avenir_ de tout le passé intermédiaire, il l'avait accompli, autant
que de tels miracles soient opérables à l'esprit humain toujours opprimé
d'images présentes, et il était arrivé à une sorte de vision hypnotique
de son sujet, qui valait presque la vision contemporaine et sensible.
Cette œuvre, positivement unique, dégageait une si nette sensation de
recul, que le houlement océanique de trente générations postérieures
devenait une _conjecture_, un thème d'horoscope, une dubitable rêverie
de quelque naïf moine gaulois que la rafale de conquête aurait poussé
sur une falaise de désespérée vaticination.

Les figures angéliques ou atroces de ce siècle, Chilpéric, le monarque
aux finesses de mastodonte et sa venimeuse femelle, Frédégonde, la
Jésabel d'abattoir; le chenil grondant des leudes; les évêques aux
impuissantes mains miraculeuses, Germain de Paris, Grégoire de Tours,
Prétextat de Rouen, Médard de Noyon; quelques pâles troènes poussés, à
la grâce de Dieu, dans les cassures, les Galswinthe, les Agnès, les
Radegonde, types rudimentaires de la toute-puissante _dame_ des temps
chevaleresques; enfin, l'ultime chalumeau virgilien, l'aphone poète
Venantius Fortunatus;--tous ces trépassés archiséculaires, Marchenoir
les avait évoqués si souverainement qu'on croyait les voir et les
entendre, dans l'air sonore d'une cristalline matinée d'hiver.

Et ce n'était pas tout encore. Il y avait la fresque des concomitantes
aventures de l'univers, peintes dans l'ombre ou dans la pénombre, mais à
leur plan rigoureux, pour l'horizonnement de ce vaste drame: Justinien
et Bélisaire et toute la gloire de boue du Bas Empire; les Goths et les
Lombards piétinant le fumier romain en Italie et en Espagne, et la
précaire Papauté de ce monde en ruines; puis, au loin, du côté de
l'Asie, l'immense rumeur fauve du réservoir barbare, que chaque
oscillation de la planète faisait couler un peu plus du côté de la
malheureuse Europe, sans parvenir à l'épuiser, jusqu'à Gengis-Khan, qui
retourna, d'un seul coup, sur la civilisation occidentale, cette cuvette
de cinquante peuples!

Pour ce livre de trois cents pages, à peine, qui lui avait coûté trois
ans, Marchenoir s'était fait savant. Il s'était documenté jusqu'à la
racine des cheveux. Mais il pensait que le document est, comme le vin
et, en général, comme toutes les choses qui soûlent, aussi sot maître
qu'intelligent serviteur. Il en avait souvent constaté le mutisme et
l'infidélité. En conséquence, il l'avait, utilisé avec une hauteur
pleine de défiance, le rejetant avec dégoût quand il violait, en
bégayant, l'intégrité d'une conception générale que l'expérience lui
avait démontrée plus sûre;--méthode de travail qu'un pète-sec à tête
vipérine de la _Revue des sciences historiques_ avait fort blâmée et qui
l'eût fait conspuer de toute la critique contemporaine, si cet attelage
châtré du tape-cul de M. Renan était idoine à répercuter un
chef-d'œuvre.

D'ailleurs, la nature hagiographique de son sujet ne pouvait guère
attirer à son livre que des lecteurs catholiques ou des admirations
religieuses. Or, le rédacteur en chef de la plus considérable feuille
catholique de Paris ayant lui-même publié, autrefois, sur les saintes
mérovingiennes, une inerme brochure tombée presque aussitôt dans le plus
vertical oubli, il devait à sa propre gloire de ne pas accorder le
moindre secours de publicité à ce téméraire nouveau venu qui pouvait
devenir un supplantateur. Il est vrai qu'à défaut de cette excellente
raison d'État littéraire, le mépris infini des catholiques pour toute
œuvre d'art eût abondamment suffi. Bref, ce crevant de misère fut
absolument privé de tout moyen d'informer le public de l'existence de
son livre et les sages conclurent, comme toujours, du néant de la
réclame au néant de l'œuvre.

Le fait est que pour des haïsseurs aussi résolus de la beauté
littéraire, Marchenoir était une occasion peu commune. C'était un
lépreux de magnificence. Toutes les maladies dégoûtantes ou monstrueuses
qui peuvent justifier, analogiquement, l'horreur des chrétiens actuels
pour un malheureux artiste: la gale, la teigne, la syphilis, le lupus,
la plique, le pian, l'éléphantiasis, il les accumulait, à leurs yeux,
dans sa forme d'écrivain.

Ce fut surtout dans son second livre, _Les Impuissants_, que cette flore
éclata. Le scandale fut si grand qu'il valut un demi-succès. L'auteur
commençait à être connu et l'apparition de ce recueil satirique, déjà
publié en articles hebdomadaires, dans un petit journal où ils avaient
été fort remarqués, démasqua, d'un coup, le polémiste formidable, caché
jusqu'alors, pour beaucoup de gens, sous le contemplatif dédaigné, et
qu'une dévorante soif de justice contraignait enfin à sortir. Il y eut
une petite clameur de huit jours et tel fut le quartier de gloire que
Paris voulut bien jeter à cet artiste qui s'exterminait depuis des
années. Mais ce livre fut une révélation pour Marchenoir lui-même, qui
ne se connaissait pas cette sonorité de gong quand l'indignation le
faisait vibrer.

Par l'effet d'une loi spirituelle bien déconcertante, il se trouva que
la forme littéraire de cet enthousiaste était surtout consanguine de
celle de Rabelais. Ce style en débâcle et innavigable, qui avait
toujours l'air de tomber d'une alpe, roulait n'importe quoi dans sa
fureur. C'étaient des bondissements d'épithètes, des cris à l'escalade,
des imprécations sauvages, des ordures, des sanglots ou des prières.
Quand il tombait dans un gouffre, c'était pour ressauter jusqu'au ciel.
Le mot, quel qu'il fût, ignoble ou sublime, il s'en emparait comme d'une
proie et en faisait à l'instant un projectile, un brûlot, un engin
quelconque pour dévaster ou pour massacrer. Puis, tout à coup, il
redevenait, un moment, la nappe tranquille que la douce Radegonde avait
azurée de ses regards.

Quelques-uns expliquaient cela par un abject charlatanisme, à la façon
du _Père Duchesne_. D'autres, plus venimeux, mais non pas plus bêtes,
insinuaient la croyance à une sorte de chantage constipé, furieux de ne
jamais aboutir. Personne, parmi les distributeurs de viande pourrie du
journalisme, n'avait eu l'équité ou la clairvoyance de discerner
l'exceptionnelle sincérité d'une âme ardente comprimée, jusqu'à
l'explosion, par toutes les intolérables rengaînes de la médiocrité ou
de l'injustice.



XXXIV


Maintenant, il se retournait décidément vers l'histoire. Elle avait été
sa plus grande ambition et son plus fervent amour intellectuel. Depuis
son enfance, il avait cette impression d'être beaucoup plus le
contemporain des Croisades ou de l'Exode que de la racaille
démocratique. Son admirable étude mérovingienne attestait suffisamment
l'anachronisme de sa pensée. Mais il n'avait aucun désir de recommencer
ce genre d'effort. Une monographie d'homme ou même de peuple, quelque
dilatée qu'il l'imaginât, ne lui suffisait plus. Il refusait de se
cantonner à nouveau dans un coin de siècle. Il voulait, désormais,
envelopper, d'une seule étreinte, l'histoire du monde.

Ainsi qu'il l'avait confié à son ami, il rêvait d'être le Champollion
des événements historiques envisagés comme les hiéroglyphes divins d'une
révélation par les symboles, corroborative de l'autre Révélation. C'eût
été toute une science nouvelle, singulièrement audacieuse, et que le
génie seul pouvait sauver du ridicule. Le pauvre Leverdier en avait
tremblé dans sa peau dès la première ouverture, puis les volutations
oratoires de son prophète l'avaient insensiblement enroulé à cette
conception qu'il avait fini par juger sublime. Il est, du moins,
incontestable que certaines inductions dont cet éblouissant
démonstrateur étançonnait son système, le faisaient paraître tout à fait
probable.

Il en avait pris l'idée première dans ces études exégétiques qui furent,
par une singularité peut-être inouïe, le point de départ de sa vie
intellectuelle, aussitôt après sa conversion. Appuyé sur l'affirmation
souveraine de Saint Paul: que nous voyons tout «en énigmes», cet esprit
absolu avait fermement conclu du symbolisme de l'Écriture au symbolisme
universel, et il était arrivé à se persuader que tous les actes humains,
de quelque nature qu'ils soient, concourent à la syntaxe infinie d'un
livre insoupçonné et plein de mystères qu'on pourrait nommer les
_Paralipomènes_ de l'Évangile. De ce point de vue--fort différent de
celui de Bossuet, par exemple, qui pensait, au mépris de Saint Paul, que
tout est éclairci,--l'histoire universelle lui apparaissait comme un
texte homogène, extrêmement lié, vertébré, ossaturé, dialectiqué, mais
parfaitement enveloppé, et qu'il s'agissait de transcrire en une
grammaire de possible accès.

Il en avait conçu l'espérance et ne vivait plus que pour ce projet,
devenu le centre d'innervation de ses pensées. Peu lui importait qu'on
le jugeât extravagant ou ridicule. Depuis longtemps, il avait pris son
parti de ne jamais plaire et ne s'embarrassait guère de l'hostilité
même, dont les effets immédiats ne peuvent jamais atteindre, après tout,
bien facilement un homme que sa plume, sa langue et ses muscles rendent
également redoutable.

Ah! sans doute, les ennemis assez nombreux qu'il s'était attirés déjà
dans la presse, avaient la ressource ordinaire de lui fermer
généreusement tous les débouchés et, par conséquent, de priver d'argent
un écrivain pauvre que son talent aurait dû nourrir. C'était là le
danger médiat et nullement méprisable. Mais, que faire? Il se sentait
traîner par les cheveux dans sa douloureuse voie et, ne le voulût-il
pas, il lui fallait courir son destin. Proférer, s'il était possible,
une grande parole, et mourir ensuite sous les soufflets et les crachats
de l'univers!--À la grâce de Dieu! disait-il souvent. C'est le mot de
beaucoup de téméraires, mais, dans sa bouche, il avait une signification
très haute et quasi sainte.

Retiré dans sa chambre de la chartreuse, il raidissait ses deux bras
contre sa propre douleur, ancienne ou récente, pour écarter
l'importunité d'une sollicitude étrangère au travail de parturition de
son esprit.

--Le Symbolisme de l'histoire! pensait-il, vérité certaine, mille fois
évidente à mes yeux, mais combien difficile à démontrer acceptable! S'il
s'agissait d'expliquer, pièce à pièce, le symbolisme du corps humain ou
le symbolisme végétal, cette besogne, souvent entreprise déjà par des
mystiques ou des philosophes, n'étonnerait pas trop encore. Il y aurait
des chances pour faire rouler quelques idées sur ce rail connu, à
condition, toutefois, qu'elles ne parussent pas trop originalement
défrayées. Mais, ici, je vais me cogner, tout de suite, au front de
taureau d'une Liberté ombrageuse, impénétrable, totalement incomprise de
la multitude qui l'adore et mal définie des docteurs chrétiens qu'elle
épouvante. Je suis en partance, comme Colomb, pour l'exploration de la
_Mer ténébreuse_, avec la certitude de l'existence d'un monde à
découvrir et la crainte de révolter, à moitié chemin, cinquante passions
imbéciles. L'histoire fragmentaire, telle que je la vois partout, est un
miroir pour l'orgueil stupide de cette liberté qui se félicite sans
relâche d'avoir fait ce qu'elle a voulu,--jamais autre chose,--et la
synthèse absolue, dont j'ai le dessein, confisque, du premier coup, cet
objet de toilette, pour contraindre la vieille jouisseuse à se
contempler dans le très humble ruisseau d'égout qui est sa patrie.
Certes, je me passerais bien d'applaudissements et je n'en ai jamais
cherché, mais encore faut-il que je sois intelligible, que je ne
terrifie pas tous les éditeurs sans exception, que je sois débitable au
moins autant qu'un _amer_ nouvellement importé, sur le zinc en cœur de
chêne de leurs comptoirs. La métaphysique religieuse n'est plus
admissible, aujourd'hui, qu'à la condition d'être apéritive et de
précéder un régal d'ordures. «Vous écrivez pour des hommes et non pas
pour des esprits angéliques,» me disait ce père. Dois-je essayer de me
remplir de la prose de cet avis? Hélas! j'y gagnerais peut-être un
morceau de pain!

L'irréfréné Marchenoir sentait, néanmoins, qu'il se flattait d'une
humilité impossible. Dégager de l'histoire universelle un ensemble
symbolique, c'est-à-dire, prouver que l'histoire _signifie quelque
chose_, qu'elle a son architecture et qu'elle se développe avec docilité
sur les antérieures données d'un plan infaillible, c'était une opération
qui exigeait l'holocauste préalable du Libre Arbitre, tel, du moins, que
la raison moderne peut le concevoir. Il n'y avait pas à sortir de là. Il
était condamné à l'incertaine expérience de gifler son siècle pour
obtenir d'en être écouté et, justement, l'énormité d'un pareil défi
avait pour lui le ragoût d'une tentation de volupté. Sa nature de
condottière l'emporta bientôt et il finit par se fixer à la plus
imprudente des résolutions, s'interdisant jusqu'à la ressource
d'appliquer, après coup et sous forme d'introduction, à son futur livre,
les lâches émollients d'une apologie. Peut-être, aussi, avait-il raison
de compter sur l'exaspération même de sa pensée et de sa forme, sur
l'excès inouï d'audace où il prévoyait bien que son sujet allait
l'entraîner, pour espérer un succès de scandale ou d'étonnement, qui
serait, au moins, un simulacre de cette justice que la vermine
contemporaine n'accorde pas à la supériorité de l'esprit.

D'ailleurs, l'apparente sagesse d'aucun conseil ne prévaudra jamais
contre ces torrentielles natures que le bâillement soudain de la plus
large gueule d'abîme n'arrêterait pas. Ce que les prudents appellent du
nom de témérité, ne serait-ce pas plutôt, en elles, une obéissance
héroïque à quelque propulsion supérieure dont ces martyrs auraient,
d'avance, accepté les agonies? Quand une grande chose était notifiée, la
poitrine de Marchenoir s'ouvrait comme un triptyque, et ce, qu'on voyait
apparaître, c'était son cœur ruisselant de sang, entre une image de
prière et une image d'extermination!



XXXV


Puisqu'il voulait que l'histoire fût un cryptogramme, il s'agissait de
lire les signes et d'en pénétrer les combinaisons. Or les signes se
déroulaient pendant six mille ans, à partir du premier homme, du haut en
bas de la pyramide prodigieusement évasée du genre humain. Leurs
combinaisons étaient innombrables comme la poussière, compliquées à
l'infini, tramées, tressées, imbriquées, repliées les unes dans les
autres, entrelacées et embrouillées à toutes les profondeurs.

Toutes les mains de la nuit avaient tissé ce chaos. Les trois
Concupiscences, comme des fileuses infatigables, avaient fourni
l'écheveau, et les sept Péchés l'avaient dévidé, ventre à terre, dans
tous les sens, autour de toutes les générations, à travers
l'inextricable tourbillon des épisodes. L'Amour, la Mort, la Douleur,
l'Oubli, avaient mis en commun leurs paraboles pour un éternel négoce
d'_errata_, où chacun d'eux tirait à lui toutes les ténèbres.

De temps en temps, un excellent historien se présentait pour contrôler
les balances et sa tête gélatineuse se liquéfiait dans les plateaux.
L'Hypothèse disait à la Conjecture: Nous allons nous amuser! et elles se
faisaient caresser, l'une et l'autre, par un vieux Mensonge tout nu, sur
le souple divan de la Critique. L'étonnante route de l'histoire était
tout en carrefours, avec des poteaux en girouette, où des dates, peu
certaines, indiquaient, dans la direction de quelques événements
carrossables, de tout petits sentiers inexistants, pour aboutir à
d'impossibles vérifications. L'érudition frétait des bibliothèques
alexandrines pour le ravitaillement d'innombrables rongeurs à lunettes,
dont l'office était de picorer des fétus dans l'énorme amas de crottin
documentaire fienté par de plus grands animaux, en s'interdisant
religieusement jusqu'à la velléité d'une conclusion. Si, d'aventure,
l'un d'entre eux s'en avisait, c'était sous l'expresse condition
d'insulter à quelque grande chose, en chatouillant de sa plume le
dessous des pieds de la sainte Canaille, enfin victorieuse et potentate
rémunératrice des flagorneurs qu'elle a décrottés. Dieu sait, alors, les
jolis travaux qui s'exécutaient et l'abjecte clairvoyance de ces
calomniateurs d'ancêtres!

L'esprit de l'homme planant,--comme autrefois celui du Seigneur,--sur
cet inexprimable désordre, avait dit:--Il n'y en a pas encore assez
comme cela! et il avait commandé que _les ténèbres fussent_,
c'est-à-dire que la suie du passé, délayée dans l'encre de nos
imprimeurs, devînt indélébile et croûtonnante sur la mosaïque
providentielle. On en était venu à tellement effacer les rudimentaires
concepts, que les faits les plus énormes, les plus crevant l'œil,
désormais orphelins de leurs principes et veufs de leurs conséquences,
retranchés de l'orbite, excommuniés de tout ensemble, acéphales et
eunuques, n'existaient plus dans les cervelles qu'à l'état fantastique
de postérité du hasard. Et cette ignorance de toute loi était
particulièrement attestée, en ce siècle, par la grandissante rage de
philosopher sur l'histoire. Obscur témoignage d'une conscience
irrémédiablement taillée en pièces et tressaillant, une dernière fois,
sous le hachoir des charcutiers de l'intelligence!

Pour commencer, Marchenoir demandait le divorce du Hasard et de la
Liberté, absurdement unis sous le régime de l'étripement réciproque. Il
jugeait monstrueux cet accouplement qui avait paru l'unique ressource de
la Raison moderne, affligée du célibat de sa très chère fille,
universellement décriée pour son incontinence et le malpropre choix de
ses concubins. C'était une imposture par trop forte de prétendre que
quelque chose de réel fût jamais sorti d'une faculté, déjà si précaire,
prostituée à ce bâtard du néant, et il ambitionnait,--alors que les
sociétés agonisantes mettent leurs enfants en gage pour obtenir, en
payant, qu'on les achève elles-mêmes,--d'affirmer, une bonne fois, avant
que tout s'écroulât et pour l'honneur de l'être pensant,
l'irrépréhensible solidarité de tout ce qui s'est accompli, dans tous
les temps et dans tous les lieux, à la honte des artisans de poussière
qui pensent exterminer l'unité de l'homme en râclant de vieux ossements!

À ses yeux, le mot _Hasard_ était un intolérable blasphème qu'il
s'étonnait toujours, malgré l'expérience de son mépris, de rencontrer
dans des bouches soi-disant chrétiennes.--_Rien n'arrive sans Son ordre
ou Sa permission_, disait-il aux blasphémateurs; il vous a créés, votre
Hasard, et il s'est incarné pour vous racheter de son sang! Est-ce bien
là votre pensée? Alors, moi, catholique, je lui crache à la figure, à ce
rival de mon Christ, qui n'a pas même l'honneur d'exister, comme une
idole, dans un simulacre où, du moins, s'attesterait l'industrie d'un
entrepreneur de divinités.

Il était évident pour lui qu'on ne pouvait pas être catholique, ni même
se flatter d'une infinitésimale pincée de sentiment religieux, si on ne
donnait pas absolument tout à la Providence, et, dès lors, l'idée d'un
plan infaillible sautait à l'esprit. À cette hauteur, peu lui
importaient les chicanes philosophiques, ou même théologiques, qu'on
pouvait lui décocher au sujet du Libre Arbitre, laissé sans ressources,
par cette invasion d'_absolu_, dans le pâturage desséché du
_conditionnel_.

--Quand la Providence prend tout, c'est pour se donner elle-même.
Consultez l'Amour, si vous ne comprenez pas, et allez au diable! Telle
était toute la controverse de ce stylite intellectuel qui ne descendit
jamais de sa colonne.

Il avait, certes, bien assez du pénitentiel labeur qu'il s'était imposé,
puisqu'il s'agissait de réduire à un tel raccourci de formules
l'universalité des témoignages, qu'ils pussent tenir dans un rais de la
pensée. Puisque c'est toujours Dieu qui opère, _ad nutum_, sur toute la
terre, il fallait, de toute nécessité, préjuger un acte _unique_,
indéfiniment réfracté dans ses créatures. Qu'on employât le mot de
Paternité ou celui d'amour, ou tout autre vocable suggestif, la
méditation ramenait toujours cette simple vue d'un seul geste infini,
produit par un Être absolu, et répercuté dans l'innumérable diversité
apparente des symboles.

En quelque point des temps que s'enfonçât la pointe du compas, que ce
fût la prise de Jérusalem ou la Défenestration de Prague, l'angle avait
beau s'ouvrir dans de giratoires investigations, ce point quelconque
devenait le centre de l'univers; Le passé et l'avenir irradiaient
lumineusement de ce foyer et convergeaient, en frémissant, vers cet
ombilic. Une identité surnaturelle éclatait partout à la fois. L'homme
se dénonçait pour avoir toujours fait la même chose, dans une circulaire
translation de circonstances perpétuellement analogues, et
l'imperceptible atrocité d'un Ezzelino ou d'un Halberstadt avait juste
autant de force harmonique et salariait aussi sûrement l'esprit de
synthèse que les colossales redites du despotisme des Tibère, des
Philippe II ou des Napoléon!

L'histoire, telle que la voyait Marchenoir, était d'un tissu si garanti
qu'on pouvait mettre au défi n'importe quel faussaire de la démarquer
d'une manière plausible. Les caractères altérés, les lignes déviées de
leur sens, écorchaient l'œil et criaient pour qu'on les réintégrât. Le
texte symbolique, mutilé seulement d'un iota, n'avait plus de sens et
divulguait, de son mutisme soudain, la profanation. Ce que la Providence
avait écrit dans la rédivive tradition des peuples, avec des pâtés de
sang et des chaînes de montagnes de morts, elle l'avait écrit pour
l'éternité, sans que nul grattoir ou acide sacrilège eût jamais été
capable d'oblitérer, d'un solécisme durable, ce palimpseste de douleur!

Car, telle était sa cédule évocatoire, à ce magicien d'exégèse, qui
voulait que tout comparût à la fois devant le tribunal de son esprit:
Toute chose terrestre est ordonnée pour la Douleur. Or, cette Douleur
était, à ses yeux, le commencement comme elle était la fin. Elle n'était
pas seulement le but, le comminatoire propos ultérieur, elle était la
_logique_ même de ces Écritures mystérieuses, dans lesquelles il
supposait que la Volonté de Dieu devait être lue. La sentence terrible
de la Genèse, à la départie de l'Éden, il l'appliquait, dans sa rigueur,
à l'enfantement toujours _douloureux_ des moindres péripéties de
l'œcuménique roman de la terre.

Alors, sur cette planète maudite, condamnée à ne _germiner_ que des
épines, s'accomplissait, en soixante siècles, pour la race déchue,
l'épouvantable dérision du Progrès, dans le renouveau sempiternel des
itératives préfigurations de la catastrophe qui doit tout expliquer et
tout consommer à la fin des fins.

Les anges devaient avoir eu peur et pitié de ce spectacle, sur lequel on
avait sujet de redouter que ne tombât jamais le rideau d'une pudeur
divine! Les générations humaines toujours dévorées au banquet des forts,
sur tous les continents où les enfants de Nemrod avaient étendu leur
nappe, et le Pauvre, dont c'est l'étonnant destin de représenter Dieu
même, le pauvre toujours vaincu, bafoué, souffleté, violé, maudit, coupé
en morceaux, mais ne mourant pas,--roulé du pied, sous la table, comme
une ordure, d'Asie en Afrique et, de l'Europe, sur le monde
entier,--sans qu'une seule heure lui fût accordée pour se désaltérer à
ses propres larmes et pour râcler les croûtes de son sang! Cela, pour
toute la durée des sociétés antiques, sculptées en formidable raccourci
dans la gouliafrée du roi Baltasar.

Puis, l'avènement du parfait Pauvre, en qui se résumèrent les
abominations les plus exquises de la misère et qui fut Lui-même le
Baltasar d'un festin de tortures, où furent conviées toutes les
puissances de souffrir. Rédemption à faire trembler qui transfigura la
_poétique_ de l'homme sans rénover son cœur, en dérision de ce qui avait
été annoncé.

Un second registre de formules fut simplement ouvert, et la grande
liesse des boucs et des vautours recommença. Dans les contrées immenses
inexplorées par le christianisme, la cuisine des pasteurs de peuples ne
changea pas, mais, dans la chrétienté, le pauvre fut quelquefois invité,
charitablement, à se repaître des déjections de la puissance, dont il
était, lui-même, l'aliment. Le fardeau des faibles, désormais aggravé de
spiritualisme, fit craquer les os des neuf dixièmes de l'humanité.

Comme si l'apparition de la Croix avait affolé les nations, l'univers se
confondit dans une prodigieuse bousculade. Sur l'Empire romain tordu par
la colique, goutteux des pieds, avarié du cœur, et devenu chauve comme
son premier César, des millions de brutes à gueule humaine déferlèrent.
Les Goths, les Vandales, les Huns et les Francs s'assirent, en ricanant,
sur leurs boucliers, et se laissèrent glisser en avalanches, contre
toutes les portes de Rome qui creva sous la poussée. Le Danube, gonflé
de sauvages, se répandit en inondation sur les latrines du Bas Empire.
Du côté de l'Orient, le Chamelier Prophète, accroupi sur la bouse de son
troupeau, couvait déjà, dans son sein pouilleux, les sauterelles
affamées dont il allait remplir les deux tiers du monde connu. On se
battait, on s'éventrait, on se mangeait les entrailles, pendant huit
cents ans, de l'extrémité de la Perse aux rivages de l'Atlantique.
Enfin, la grande charpente féodale s'installait dans le gâchis des
égorgements.

On crut que c'était l'étançon d'une Jérusalem quasi céleste qu'on allait
construire, et il se trouva que c'était encore un échafaud. Même la
Chevalerie, la plus noble chose que les hommes aient inventée, ne fut
pas souvent miséricordieuse aux membres souffrants du Seigneur, qu'elle
avait mission de protéger. Même les Croisades, sans lesquelles le passé
de l'Europe serait un peu moins qu'un amas d'immondices, ne furent pas
sans l'horrible traînée de toutes les purulences de l'animal
responsable. Pourtant, c'était l'adolescence au cœur brûlant, c'était le
temps de l'amour et de l'enthousiasme pour le christianisme! Les saints,
il y en eut alors, comme aujourd'hui, une demi-douzaine par chaque cent
millions d'âmes médiocres ou abjectes,--à peu près,--et l'odieux bétail
qui les vénérait, après leur mort, fut quelquefois obligé d'emprunter de
la boue et de la salive pour les conspuer à son plaisir, quand il avait
l'honneur de les tenir vivants sous ses sales pieds.

Deux choses, à peine, paraissaient à Marchenoir mériter qu'on surmontât
la nausée de cette abominable contemplation: l'indéfectible prééminence
de la Papauté et l'inaliénable suzeraineté de la France. Rien n'avait pu
prévaloir contre ces deux privilèges. Ni l'hostilité des temps, ni le
négoce des Judas, ni la surpassante indignité de certains titulaires, ni
les révolutions, ni les défaites, ni les reniements, ni les
inconscientes profanations de la sacrilège bêtise!... Quand l'une ou
l'autre avait menacé de s'éteindre, le monde avait paru en Interdit. La
Bulle _Unam Sanctam_, de Boniface VIII, la fameuse bulle des _Deux
Glaives_, n'avait plus de croyants, il est vrai, et la France était
gouvernée par des goujats ... N'importe! quelques âmes savaient qu'il
existe, en leur faveur, une prescription contre toutes les poursuites
revendicatoires du néant, et Marchenoir était une unité dans le petit
nombre de ces âmes malheureuses, charriées sur un glaçon fondant, au
milieu d'un océan de tiédeur, vers un tropique d'imbécillité!

Mais, avant de sombrer, ce millénaire voulait assigner les Temps
modernes, les plus iniques temps et les plus bêtes qui furent jamais,
devant un Juge dont il pressentait la proche Venue, quoiqu'il ait l'air
de dormir profondément depuis tant de siècles, et qu'il espérait, à
force de clameurs désespérées, faire, une bonne fois, crouler de son
ciel! Ces clameurs, il les avait ramassées de partout, accumulées,
amalgamées, coagulées en lui. Écolier sublime de ses propres tortures,
il avait syncrétisé, en une algèbre à faire éclater les intelligences,
l'universelle totalité des douleurs.

De cette forêt sortait en rugissant une Symbolique inconnue qu'il aurait
pu nommer la symbolique des Larmes et qui allait devenir son langage
pour parler à Dieu. C'était comme une rumeur infinie de toutes les voix
dolentes des écrasés de tous les âges, dans une formule miraculeusement
abréviative qui expliquait,--par la nécessité d'une manière de rançon
divine,--les interminables ajournements de la Justice et l'apparente
inefficacité de la Rédemption.

Voilà ce qu'il prétendait mettre sous les yeux de ses contemporains
inattentifs, d'abord; ensuite, sous le clair regard de Celui dont il
appelait l'avènement, comme un témoignage accablant de la fangeuse
apostasie d'une génération, qui sera peut-être la dernière avant le
déluge,--si sa monstrueuse indifférence l'a faite émissaire pour assumer
l'opprobre de ses aînées, moins abominables qu'elle, dont l'histoire
écrite a si lâchement balbutié l'inculpation!



XXXVI


Marchenoir écrivit une seule fois à Véronique, pour lui annoncer son
retour. Par crainte ou par vertu, il s'en était abstenu jusqu'alors,
quoiqu'il en mourût de désir, se bornant à la mentionner, avec une
tendresse peu déguisée, dans chacune de ses épîtres au sempiternel
Leverdier. Enfin, quelques jours avant son départ, il se décida tout à
coup et voici son inconcevable lettre:

«Ma chère Véronique, je vous prie d'ajouter pour moi, à vos prières
accoutumées, les oraisons pour les agonisants que vous trouverez dans
votre eucologe. Mon corps se porte bien, mais mon esprit est dans
l'angoisse de la mort et je vous suppose particulièrement désignée pour
me secourir, puisque c'est à l'occasion de vous que j'endure cette
épouvantable tribulation.

«Je suis éperdument amoureux de vous, voilà la vérité, et il a fallu que
je m'éloignasse de Paris pour le sentir. Je me suis déterminé à vous
l'écrire sur cette simple réflexion, que vous _deviez le savoir_. Les
femmes sont clairvoyantes en pareil cas, et ce sentiment, inaperçu de
moi jusqu'à ces derniers jours, vous l'avez certainement discerné,
depuis longtemps, si j'en juge par certaines prudences que je me
rappelle, aujourd'hui, et qui tendaient manifestement à en retarder
l'explosion. Mais, quand même vous n'auriez rien compris ni rien deviné,
j'ai pensé qu'il fallait encore me déclarer, ne fût-ce que pour écarter
de nos relations le danger d'un tel mystère.

«Qu'allons-nous devenir? Il n'y a que deux issues: vous me sauvez ou je
vous perds. Quant à nous séparer, en admettant que ce fût possible, ce
serait peut-être le plus funeste des dénouements. Vous avez mis autour
de ma vie un surnaturel chrétien si capiteux, que je ne pourrais plus
respirer une autre atmosphère.

«Or, je n'ai plus de courage du tout, mon âme est complètement démontée.
Il va falloir vous condamner à une réserve inouïe, car je brûle sur
moi-même, depuis l'agitation de ce voyage, comme une torche mal éteinte
que le vent aurait rallumée. Cette fraternité postiche qui nous unit et
nous sépare, jusqu'à maintenant, ne va plus suffire. Il faudrait
construire quelqu'autre muraille mitoyenne qui montât jusqu'au septième
ciel et qu'aucune trahison des sens ne pût entamer.

«Ce travail de maçonnerie vous sera, sans doute, possible, à vous, âme
spirituelle et déssouillée, qui n'avez plus de corps que pour les yeux
trop charnels de votre malheureux ami, dont votre présence va remuer, je
le sens bien, toutes les vieilles croupissures et toutes les fanges.
Cherchez donc, chère trésorière d'héroïsme, c'est peut-être dans la
direction du martyre que vous découvrirez ce qu'il nous faut.

«Vous ne pouvez supporter qu'on vous regarde comme une sainte, et vous
savez si j'approuve cette horreur. Mais, dans l'hypothèse qu'il aurait
plu à Notre-Seigneur de jeter sur vous toute la pourpre de son ciel,
vous continueriez encore, néanmoins, d'être une _vraie femme_ pour
l'éternité,--comme on est un prêtre,--car ce que Dieu a fabriqué de son
essentielle Main porte _caractère_ indélébile, aussi bien que les
Sacrements de son Église. Vous seriez forcée, par conséquent, de voir
aussi nettement qu'une autre le mal de ce monde, où la mort fut
acclimatée par la première de vous toutes.

«C'est pourquoi je vous ai demandé les prières des agonisants. Je suis
en péril de mort pour mon âme, à cause de vous, bien-aimée, et je
retourne à Paris, dans une semaine, comme on se fait porter en terre. Si
vous n'êtes pas devenue toute forte contre ma faiblesse, je vous
entraînerai dans une caverne de désespoir.

«Vous me l'avez fait comprendre vous-même, il y a longtemps. Que vous
devînssiez ma femme ou ma maîtresse, l'abomination serait également
infinie. Je retrouverais dans votre lit et dans vos bras tout votre
_passé_, et ce passé, délié de l'abîme où l'a précipité votre pénitence,
m'arracherait de vous, morceau par morceau, avec des tenailles rougies,
pour s'installer à ma place. Notre amour serait un opprobre et nos
voluptés un vomissement. Nous aurions tout perdu de ce qui nous honore
et tout retrouvé de ce qui peut nous avilir davantage. À la place de ce
canton lumineux du ciel où nous planons en souffrant, nous serions
accroupis au bord d'un chemin public, dans une encoignure infecte, où
les plus immondes animaux auraient la permission de nous salir au
passage ...

«Il faut donc m'exorciser, ma très chère, je ne sais comment, mais il le
faut tout de suite, sous peine d'enfer et de mort. Voilà tout, mon
esprit est plein de ténèbres et je ne saurais vous offrir l'ombre d'une
idée qui ressemblât à une apparence de salutaire expédient. Ah! mon
amie, ma trois fois aimée, ma belle Véronique du chemin de la Croix!
combien je souffre! mon cœur se brise et je pleure, comme je vous ai
vue, tant de fois, pleurer vous-même, agenouillée, des journées
entières, devant votre grand crucifix! Seulement, vos larmes étaient
infiniment douces et les miennes sont infiniment amères!

     «Votre MARIE-JOSEPH.»



XXXVII


La retraite à la Grande Chartreuse, quelque suggestive et bienfaisante
qu'elle eût été, ne pouvait plus se prolonger pour cette âme tragique,
qui se faisait du Paradis même l'idée d'une éternelle montée furibonde
vers l'Absolu. La quatrième semaine venait de s'achever et Marchenoir en
avait décidément assez. L'apaisement, qu'il était venu chercher, n'avait
été qu'extérieur ou intermittent. L'exquise bonté de ses hôtes avait pu
détendre ses nerfs et lénifier la partie supérieure de son esprit, mais
ne pouvait rien au delà.

Il était singulier, d'ailleurs, et bien conforme à l'irréprochable
exactitude de son ironique destin, que le pire malheur qu'il pût
redouter, lui eût été révélé précisément sur cette montagne, où il
s'était cru certain de haleter, quelques jours, en sécurité parfaite.
Maintenant, il avait le besoin le plus violent de se jeter au devant de
ce malheur, dût-il en crever!

Il alla donc prendre congé du Père Général qui l'avait déjà reçu
plusieurs fois avec cette douceur des grands Humbles, qui domptait
autrefois les Tarasques et les Empereurs. Marchenoir, qui n'appartenait
à aucune de ces deux catégories de monstres, exprima, le mieux qu'il
put, sa gratitude, en suppliant l'aimable vieillard de le bénir avant
son départ.

--Mon cher enfant, répondit celui-ci, je veux faire quelque chose de
plus, si vous le permettez. Je sais de votre vie et de vos souffrances
ce que votre ami, M. Leverdier, m'en a écrit et ce que le père Athanase
a cru pouvoir m'en confier, et je m'intéresse profondément à vous. Vous
avez entrepris un livre pour la gloire de Dieu et vous êtes pauvre, ...
deux fois pauvre, puisque vous renoncez à la gloire que donnent les
hommes ... Emportez, je vous prie, de la Chartreuse, ce faible secours
que votre âme chrétienne peut accepter sans honte,--ajouta-t-il, en lui
tendant un billet de mille francs,--et souvenez-vous, dans vos combats,
du vieux _serviteur inutile_, mais plein de tendresse, qui priera pour
vous.

Le malheureux, brisé d'émotion, tomba à genoux et reçut la bénédiction
de ce chef des plus grandes âmes qui soient au monde. Le Général le
releva et, l'ayant serré dans ses bras, le reconduisit jusqu'à sa porte
en l'exhortant aux viriles vertus que la société chrétienne paraît avoir
prises en haine, mais dont la tradition persévère, en dépit de tout,
dans ces solitudes,--sans lesquelles, à ce qu'il semble, le ciel fatigué
de voûter, depuis tant de siècles, sur une si dégoûtante race,
tomberait, de bon cœur, pour l'anéantir.

Le père Athanase l'attendait avec anxiété. Il avait parlé
chaleureusement, mais les intentions de son supérieur ne lui étaient pas
connues. Le bon religieux fut transporté de la joie naïve de son ami,
que cet argent délivrait d'angoisses hideuses, surajoutées à ses plus
intimes tourments.

--Je vous vois partir sans trop d'inquiétudes, lui dit-il. Du moins, je
suis assuré que la misère noire ne vous ressaisira pas tout de suite et
je me persuade qu'un peu plus tard, Dieu vous enverra quelqu'autre
assistance. Il n'est pas permis de croire que ce bon Maître vous ait
comblé des dons les plus rares, uniquement pour vous faire souffrir.
D'ailleurs, l'Église militante a besoin d'écrivains de votre sorte et
vous surmonterez, à la fin, tous les obstacles, par la seule virtualité
du talent, je veux l'espérer.

Mais, j'ai d'autres sujets de trembler et c'est justement l'excès de
votre force qui m'épouvante, ajouta-t-il, avec un sourire mélancolique,
en lui touchant du doigt le front et la poitrine. C'est ici et là que se
trouvent vos plus redoutables persécuteurs. J'ai beaucoup pensé à vous,
mon cher ami. C'est un mystère de douleur qu'un homme tel que vous ait
pu naître au dix-neuvième siècle. Vous auriez fait un Ligueur, un
Croisé, un Martyr. Vous avez l'âme d'un de ces anciens apologistes de la
Foi, qui trouvaient le moyen de catéchiser les vierges et les bourreaux
jusque sous la dent des bêtes. Aujourd'hui, vous êtes livré à la gencive
des lâches et des médiocres, et je comprends que cela vous paraisse un
intolérable supplice. Vous avez passé quarante ans et vous n'avez pas
encore pu vous acclimater ni même vous orienter dans la société moderne.
Ceci est terrible ...

Je ne vous accuse, ni ne vous juge, pauvre ami. Je vous plains de toute
mon âme. Rendez-moi justice. Je ne vous reproche pas de n'avoir pas su
_vous faire une position_. Je ne suis pas un de ces bourgeois dont le
nom seul vous noircit la rétine. Je suis un chartreux, simplement, et je
crois que la meilleure position est de faire la volonté de Dieu, quelle
qu'elle soit. Si c'est votre partage d'écrire de beaux livres, sans
consolation et sans salaire, au milieu de continuelles souffrances,
votre situation est toute faite et cinquante fois plus brillante,
j'imagine, que celle d'un premier ministre qui sera, demain matin ou
demain soir, roulé à coups de bottes dans un escalier d'oubli.
Seulement, j'ai peur que ce don de force qui ferait de vous, peut-être,
un grand homme d'action par l'épée ou par la parole, si vous en aviez
l'emploi, ne se retourne à la fin contre vous-même et ne vous jette dans
le désespoir.

--Vous avez raison, mon père, et je ne suis pas non plus sans terreur,
répondit Marchenoir. L'espérance est la seule des trois vertus
théologales contre laquelle je puisse m'accuser, en toute sincérité,
d'avoir sciemment et gravement péché. Il y a en moi un instinct de
révolte si sauvage que rien n'a pu le dompter. J'ai fini par renoncer à
l'expulsion de cette bête féroce et je m'arrange pour n'en être pas
dévoré. Que puis-je faire de plus? Chaque homme est, en naissant,
assorti d'un monstre. Les uns lui font la guerre et les autres lui font
l'amour. Il paraît que je suis très fort, comme vous le dites, puisque
j'ai été honoré de la compagnie habituelle du roi des monstres: le
Désespoir. Si Dieu m'aime, qu'il me défende, quand je n'aurai plus le
courage de me défendre moi-même! Ce qu'il y a de rassurant, c'est que je
ne peux plus être surpris, puisque je ne crois pas au bonheur. On dit
quelquefois que je suis un homme supérieur et je ne le nie pas. Je
serais un sot et un ingrat de désavouer cette largesse que je n'ai rien
fait pour mériter. Eh bien! si le bonheur est déjà presque irréalisable
pour le plus médiocre des êtres, pour le plus facile à contenter des
pachydermes raisonnables, comment ce diapason de douleurs, qu'on appelle
un homme de génie, pourrait-il jamais y prétendre? Le bonheur, mon cher
père, est fait pour les bestiaux ... ou pour les saints. J'y ai donc
renoncé, depuis longtemps. Mais, à défaut de bonheur, je voudrais, au
moins, la paix, cette inaccessible paix, que les anges de Noël ont,
pourtant, annoncée, _sur terre_, aux hommes de bonne volonté!

Le père hésita un moment. Tout ce qui peut être inspiré par la plus
ardente charité sacerdotale, il l'avait déjà dit à ce désolé. Il avait
tout tenté pour solidifier un peu d'espérance dans ce vase brisé, d'où
se répandait le cordial, aussitôt qu'on l'avait versé. Il ne pouvait pas
accuser son pénitent d'être indocile ou de s'acclamer lui-même. Le
soupçon d'orgueil,--d'une si commode ressource pour les confesseurs et
directeurs sans clairvoyance ou sans zèle!--il l'avait écarté, dès le
premier jour, avec défiance, estimant plus apostolique de pénétrer dans
les cœurs que de les sceller, du premier coup, implacablement, sous des
formules de séminaire.

Le Non-Amour est un des noms du Père de l'orgueil et, certes, il n'en
avait pas connu beaucoup, dans sa vie, des êtres qui aimassent autant
que le pauvre Marchenoir! Il se sentait en présence d'une exceptionnelle
infortune et les larmes lui vinrent à la pensée qu'il avait devant lui
un homme allant à la mort et que rien ne pouvait sauver, un témoin pour
l'Amour et pour la Justice,--holocauste lamentable d'une société frappée
de folie qui pense que le Génie la souille et que l'aristocratie d'une
seule âme est un danger pour le chenil de ses pasteurs.

--Vous demandez la paix au moment même où vous partez en guerre, dit-il
enfin. Soit. Vous vous croyez appelé à protester solitairement, au nom
de la justice, contre toute la société contemporaine, avec la certitude
préliminaire d'être absolument vaincu et quelles que puissent être pour
vous les conséquences,--au mépris de votre sécurité et des jugements de
vos semblables, dans un désintéressement complet de tout ce qui
détermine, ordinairement, les actions humaines. Vous vous croyez sans
liberté pour choisir une autre route de la mort ... C'est Dieu qui le
sait. Il est plus facile de vous condamner que de vous comprendre. Tout
ce qu'on peut, c'est de lever, pour vous, les bras au ciel. Mais votre
corsaire est trop chargé ... Vous n'êtes pas seul, vous avez pris une
âme à votre compte. Qu'allez-vous en faire? Avez-vous calculé
l'effroyable obstacle d'une passion plus forte que vous et distinctement
lisible, pour moi, dans les moindres mouvements de votre physionomie? Et
s'il vous est donné d'en triompher, n'hésiterez-vous pas encore à
traîner cette pauvre créature dans les inégales querelles, où je prévois
trop que vous allez immédiatement vous engager?...

Marchenoir, devenu très pâle, avait paru chanceler et s'était assis,
avec une si poignante expression de douleur, que le père Athanase en fut
bouleversé. Il y eut un silence pénible de quelques instants, au bout
desquels le malheureux homme commença d'une voix assez basse pour que le
père fût obligé de tendre l'oreille.



XXXVIII


--Que voulez-vous que je vous réponde? Il en sera ce que Dieu voudra et
j'espère bénir sa volonté sainte à l'heure de ma dernière agonie. Si
j'étais riche, je pourrais arranger mon existence de telle sorte que les
dangers qui vous épouvantent pour moi disparussent presque entièrement.
J'écrirais mes livres à genoux, dans quelque lieu solitaire où je
n'entendrais même pas les clameurs ou les malédictions du monde, il n'en
est pas ainsi, par malheur, et j'ignore où l'infâme combat pour la vie
va m'entraîner.

Vous parlez de cette passion ... C'est vrai que je suis à peu près sans
force pour y résister. Depuis des années, je suis chaste, comme le
«désir des collines,»--avec une pléthore du cœur. Vous êtes praticien
des âmes, vous savez combien cette circonstance aggrave le péril. Mais
la noble fille inventera quelque chose pour me sauver d'elle, ... je ne
sais quoi, ... pourtant, je suis assuré qu'elle y parviendra. Quant aux
querelles, j'en aurai probablement, et de toutes sortes, je dois m'y
attendre.

Mais cela n'est rien,--dit-il d'une voix plus ferme, en se dressant tout
à coup.--Si je profane les puants ciboires qui sont les vases sacrés de
la religion démocratique, je dois bien compter qu'on les retournera sur
ma tête, et les rares esprits qui se réjouiront de mon audace ne
s'armeront, assurément pas, pour me défendre. Je combattrai seul, je
succomberai seul, et ma belle sainte priera pour le repos de mon âme,
voilà tout ... Peut-être aussi, ne succomberai-je pas. Les téméraires
ont été, quelquefois, les victorieux.

Je quitte votre maison dans une ignorance absolue de ce que je vais
faire, mais avec la plus inflexible résolution de ne pas laisser la
vérité sans témoignage. Il est écrit que les affamés et les mourants de
soif de justice seront saturés. Je puis donc espérer une ébriété sans
mesure. Jamais, je ne pourrai m'accommoder ni me consoler de ce que je
vois. Je ne prétends point réformer un monde irréformable, ni faire
avorter Babylone. Je suis de ceux qui clament dans le désert et qui
dévorent les racines du buisson de feu, quand les corbeaux oublient de
leur porter leur nourriture. Qu'on m'écoute ou qu'on ne m'écoute pas,
qu'on m'applaudisse ou qu'on m'insulte, aussi longtemps qu'on ne me
tuera pas, je serai le consignataire de la Vengeance et le domestique
très obéissant d'une _étrangère_ Fureur qui me commandera de parler. Il
n'est pas en mon pouvoir de résigner cet office, et c'est avec la plus
amère désolation que je le déclare. Je souffre une violence infinie et
les colères qui sortent de moi ne sont que des échos, singulièrement
affaiblis, d'une Imprécation supérieure que j'ai l'étonnante disgrâce de
répercuter.

C'est pour cela, sans doute, que la misère me fut départie avec tant de
munificence. La richesse aurait fait de moi une de ces charognes
ambulantes et dûment calées, que les hommes du monde flairent avec
sympathie dans leurs salons et dont se pourlèche la friande vanité des
femmes. J'aurais fait bombance du pauvre, comme les autres et,
peut-être, en exhalant, à la façon d'un glorieux de ma connaissance,
quelques gémissantes phrases sur la pitié. Heureusement, une Providence
aux mains d'épines a veillé sur moi et m'a préservé de devenir un
charmant garçon, en me déchiquetant de ses caresses ...

Maintenant, qu'elle s'accomplisse, mon épouvantable destinée! Le mépris,
le ridicule, la calomnie, l'exécration universelle, tout m'est égal.
Quelque douleur qui m'arrive, elle ne me percera pas plus, sans doute,
que l'inexplicable mort de mon enfant ... On pourra me faire crever de
faim, on ne m'empêchera pas d'aboyer sous les étrivières de
l'indignation!

Fils obéissant de l'Église, je suis, néanmoins, en communion
d'impatience avec tous les révoltés, tous les déçus, tous les inexaucés,
tous les damnés de ce monde. Quand je me souviens de cette multitude,
une main me saisit par les cheveux et m'emporte, au delà des relatives
exigences d'un ordre social, dans l'absolu d'une vision d'injustice à
faire sangloter jusqu'à l'orgueil des philosophies. J'ai lu de Bonald et
les autres théoriciens d'équilibre. Je sais toutes les choses
raisonnables qu'on peut dire pour se consoler, entre gens vertueux, de
la réprobation temporelle des trois quarts de l'humanité ...

Saint Paul ne s'en consolait pas, lui qui recommandait d'_attendre_, en
gémissant avec _toutes_ les créatures, l'adoption et la Rédemption,
affirmant que nous n'étions rachetés qu'«en espérance,» et qu'ainsi rien
n'était accompli. Moi, le dernier venu, je pense qu'une agonie de six
mille ans nous donne peut-être le droit d'être impatients, comme on ne
le fut jamais, et, puisqu'il faut que nous _élevions nos cœurs_, de les
arracher, une bonne fois, de nos poitrines, ces organes désespérés, pour
en lapider le ciel! C'est le _sursum corda_ et le _lamma sabacthani_ des
abandonnés de ce dernier siècle.

Lorsque la Parole incarnée saignait et criait pour cette rédemption
_inaccomplie_ et que sa Mère, la seule créature qui ait véritablement
enfanté, devenait, sous le regard mourant de l'Agneau divin, cette
fontaine de pleurs qui fit déborder tous les océans, les créatures
inanimées, témoins innocents de cette double agonie, en gardèrent à
jamais la compassion et le tremblement. Le dernier souffle du Maître,
porté par les vents, s'en alla grossir le trésor caché des tempêtes et
la terre, pénétrée de ces larmes et de ce sang, se remit à germiner plus
douloureusement que jamais, des symboles de mortification et de
repentir. Un rideau de ténèbres s'étendit sur le voile déjà si sombre de
la première malédiction. Les épines du diadème royal de Jésus-Christ
s'entrelacèrent autour de tous les cœurs humains et s'attachèrent, pour
des dizaines de siècles, comme les pointes d'un cilice déchirant, aux
flancs du monde épouvanté!

En ce jour, fut inaugurée la parfaite pénitence des enfants d'Adam.
Jusque-là, le véritable Homme n'avait pas souffert et la torture n'avait
pas reçu de sanction divine. L'humanité, d'ailleurs, était trop jeune
pour la Croix. Quand les bourreaux descendirent du Calvaire, ils
rapportèrent à tous les peuples, dans leurs gueules sanglantes, la
grande nouvelle de la Majorité du genre humain. La Douleur franchit,
d'un bond, l'abîme infini qui sépare l'accident de la substance, et
devint NÉCESSAIRE.

Alors, les promesses de joie et de triomphe dont l'Écriture est imbibée,
inscrites dans la loi nouvelle sous le vocable abréviatif des
Béatitudes, parcoururent les générations, en se ruant au travers comme
un tourbillon de glaives. Pour tout dire, en un mot, l'humanité se mit à
souffrir _dans l'espérance_ et c'est ce qu'on appelle l'Ère chrétienne!

Arriverons-nous bientôt à la fin de cet exode? Le peuple de Dieu ne peut
plus faire un pas et va, tout à l'heure, expirer dans le désert. Toutes
les grandes âmes, chrétiennes ou non, implorent un dénouement. Ne
sommes-nous pas à l'extrémité de tout, et le palpable désarroi des temps
modernes n'est-il pas le prodrôme de quelque immense perturbation
surnaturelle qui nous délivrerait enfin? Les archi-centenaires notions
d'aristocratie et de souveraineté, qui furent les pilastres du monde,
sablent, aujourd'hui, de leur poussière, les allées impures d'un
_quinze-vingts_ de Races royales en déliquescence, qui les contaminent
de leurs émonctoires. À vau-l'eau le respect, la résignation,
l'obéissance et le vieil honneur! Tout est avachi, pollué, diffamé,
mutilé, irréparablement destitué et fricassé, de ce qui faisait
tabernacle sur l'intelligence. La surdité des riches et la faim du
pauvre, voilà les seuls trésors qui n'aient pas été dilapidés!... Ah!
cette parole d'honneur de Dieu, cette sacrée promesse de «ne pas nous
laisser orphelins» et de revenir, cet avènement de l'Esprit rénovateur
dont nous n'avons reçu que les prémices,--je l'appelle de toutes les
voix violentes qui sont en moi, je le convoite avec des concupiscences
de feu, j'en suis affamé, assoiffé, je ne peux plus attendre et mon cœur
se brise, à la fin, quelque dur qu'on le suppose, quand l'évidence de la
détresse universelle a trop éclaté, par-dessus ma propre détresse!... Ô
mon Dieu Sauveur, ayez pitié de moi!

La voix du lamentateur qui sonnait, depuis quelques minutes, comme un
buccin, dans cette demeure pacifique inaccoutumée à de tels cris,
s'éteignit dans une averse de pleurs. Le père Athanase, beaucoup plus
ému qu'il n'aurait voulu le paraître, lui posa la main sur la tête et,
le contraignant à s'agenouiller, prononça sur lui cette efficace
bénédiction sacerdotale qui tient de l'absolution et de l'exorcisme.

--Allez, mon cher enfant, lui dit-il ensuite, et que la paix de Dieu
vous accompagne. Peut-être avez-vous été destiné pour quelque grande
chose. Je l'ignore. Vous êtes tellement jeté en dehors des voies
communes qu'une extrême réserve s'impose naturellement à moi et paralyse
jusqu'à l'expression de mes craintes. Les prières des Chartreux vous
sont acquises et vous suivront comme à l'échafaud, considérant, au
pis-aller, que vous êtes en danger de mort. C'est tout vous dire. Allez
donc en paix, cher malheureux, et souvenez-vous que toutes les portes de
la terre se fermassent-elles contre vous avec des malédictions, il en
est une, grande ouverte, au seuil de laquelle vous nous trouverez
toujours, les bras tendus, pour vous recevoir ...



XXXIX

Le voyage du retour parut interminable à Marchenoir. On était en plein
février et le train de nuit qu'il avait choisi dans le dessein d'arriver
le matin à Paris, lui faisait l'effet de rouler dans une contrée
polaire, en harmonie avec la désolation de son âme. Une lune, à son
dernier quartier, pendait funèbrement sur de plats paysages, où sa
méchante clarté trouvait le moyen de naturaliser des fantômes. Ce
restant de face froide, grignotée par les belettes et les chats-huants,
eût suffi pour sevrer d'illusions lunaires une imagination grisée du
lait de brebis des vieilles élégies romantiques. De petits effluves
glacials circulaient à l'entour de l'astre ébréché, dans les rainures
capitonnées des nuages, et venaient s'enfoncer en aiguilles dans les
oreilles et le long des reins des voyageurs, qui tâchaient en vain de
calfeutrer leurs muqueuses. Ces chers tapis de délectation étaient
abominablement pénétrés et devenaient des éponges, dans tous les
compartiments de ce train _omnibus_, qui n'en finissait pas de ramper
d'une station dénuée de génie à une gare sans originalité.

De quart d'heure en quart d'heure, des voix mugissantes ou lamentables
proféraient indistinctement des noms de lieux qui faisaient pâlir tous
les courages. Alors, dans le conflit des tampons et le hennissement
prolongé des freins, éclatait une bourrasque de portières claquant
brusquement, de cris de détresse, de hurlements de victoire, comme si ce
convoi podagre eût été assailli par un parti de cannibales. De la
grisaille nocturne émergeaient d'hybrides mammifères qui s'engouffraient
dans les voitures, en vociférant des pronostics ou d'irréfutables
constatations, et redescendaient, une heure après, sans que nulle
conjecture, même bienveillante, eût pu être capable de justifier
suffisamment leur apparition.

Marchenoir, installé dans un coin et demeuré presque seul vers la fin de
la nuit, par un bonheur inespéré dont il rendit grâce à Dieu, allongea
ses jambes sur la banquette implacable des troisièmes classes, mit son
sac sous sa tête et essaya de dormir. Il avait froid aux os et froid au
cœur. La lampe du wagon vacillait tristement dans son hublot et lui
versait à cru sa morne clarté. À l'autre extrémité de cette cellule ou
de ce cabanon roulant, un pauvre être, ayant dû appartenir à l'espèce
humaine, un jeune idiot presque chauve, agitait sans relâche, avec des
gloussements de bonheur, une espèce de boîte à lait dans laquelle on
entendait grelotter des noisettes ou de petits cailloux, pendant qu'une
très vieille femme, qui ne grelottait pas moins, s'efforçait, en
pleurant, de tempérer son allégresse, aussitôt qu'elle menaçait de
devenir trop aiguë.

Le malheureux artiste ferma les yeux pour ne plus voir ce groupe, qui
lui paraissait un raccourci de toute misère et qui le poignait d'une
tristesse horrible. Mais il mourait de froid et le sommeil n'obéissait
pas. Les choses du passé revinrent sur lui, plus lugubres que jamais.
Cet affreux innocent lui représenta l'enfant qu'il avait perdu et il se
vit, lui-même, par une monstrueuse association d'images et de souvenirs,
dans cette aïeule, dont le vieux visage ruisselant lui rappelait tant de
larmes, sans lesquelles il y avait fameusement longtemps qu'il serait
mort. Le beau malheur, en vérité! Ses réflexions devinrent si atroces
qu'il laissa échapper un gémissement, à l'instant répercuté en éclat de
jubilation par l'idiot que sa gardienne eut quelque peine à calmer.

Alors, Marchenoir se jeta au souvenir de sa Véronique comme à un autel
de refuge. Il voulut s'hypnotiser sur cette pensée unique. Il commanda à
la chère figure de lui apparaître et de le fortifier. Mais il la vit si
douloureuse et si pâle que le secours qu'il en attendait, ne fut, en
réalité, qu'une mutation de son angoisse. Les faits imperceptibles, de
leur vie commune, immenses pour lui seul, et qui avaient été son
pressentiment du ciel; les causeries très pures de leurs veillées, quand
il versait dans cette âme simple le meilleur de son esprit; les longues
prières qu'on faisait ensemble, devant une image éclairée d'un naïf
lampion de sanctuaire, et qui se prolongeaient encore pour elle, bien
longtemps après que, retiré dans sa chambre, il s'était endormi saturé
de joie; enfin, les singuliers pèlerinages dans des églises ignorées de
la banlieue: toute cette fleur charmante de son vrai printemps, lui
semblait, cette nuit-là, décolorée, sans parfum, livide et meurtrie,
ayant l'air de flotter sur une vasque de ténèbres ...

Il se rappelait, surtout, un voyage à Saint Denis, dans l'octobre
dernier, par une journée délicieuse. Après une assez longue station
devant les reliques de l'apôtre, dont Marchenoir avait raconté
l'histoire, on était descendu dans la crypte aux tombeaux vides des
princes de France. La majesté leur avait paru sonner fort creux dans
cette cave éventée des meilleurs crus de la Mort, et les épitaphes de
ces absents _jugés_ depuis des siècles, dont les chiens de la Révolution
avaient mangé la poussière, ils les avaient lues sans émotion comme le
texte inanimé de quelque registre du néant. L'émotion était venue,
pourtant, comme un aigle, et les avait griffés, tous deux, ces étranges
rêveurs, jusqu'au fond des entrailles.

Au centre de l'hémicycle obituaire, sous le chœur même de la basilique,
une espèce de cachot noir et brutalement maçonné, se laisse explorer à
son intérieur, par d'étroites barbacanes d'où s'exhale un relent de
catacombe. Ils aperçurent, dans cet antre éclairé par de sordides
luminaires, une rangée de vingt ou trente cercueils, alignés sur des
tréteaux, lamés d'argent, guillochés des vers, maquillés de moisissures,
éventrés pour la plupart. C'est tout ce qui reste de la sépulture des
Rois Très Chrétiens.

Ce tableau avait été pour Marchenoir d'une suggestion infinie et,
maintenant, il le retrouvait, avec précision, dans la lucide
réminiscence d'un demi-sommeil où s'engourdissait sa douleur. Sa très
douce amie était à côté de lui, toute vibrante de son trouble, et il
expliquait de façon souveraine la transmutation des mobiliers royaux
dont cet exemple était sous leurs yeux. La rouge clarté des lampes
luttait en tremblant contre la buée d'abîme qui s'élevait en noires
volutes des cassures béantes des bières. Tout ce qu'on voulut appeler
l'honneur de la France et du nom chrétien gisait là, sous cette arche
fétide. Les sarcophages, il est vrai, avaient été vidés de leurs
trésors, que les fossés et les égouts s'étaient battus pour avoir, et il
n'eût certes pas été possible de trouver, dans leurs fentes, de quoi
ravitailler une famille de scolopendres, pour un seul jour,--mais les
caisses de chêne ou de cèdre, pénétrées et onctueuses des liquides
potentats qui les habitèrent, n'appartenaient plus à aucune essence
ligneuse et pouvaient très bien prétendre, à leur tour, en qualité de
royale pourriture, à la vénération des peuples. On aurait même pu les
hisser, avec des grappins respectueux, sur le trône du Roi Soleil, où
ils eussent fait tout autant que lui, pour la gloire de Dieu et la
protection des pauvres.

À force de regarder dans ce tissu de ténèbres éraillé d'impure lumière,
Marchenoir finit par ne plus rien discerner avec certitude. Une lampe
infecte en face de lui, paraissait devenir énorme et s'abaisser, comme
pour une onction, vers les cercueils. Il y avait, en bas, un remuement
effroyable de formes noires défoncées, pendant qu'une rafale glaçante
soufflait en haut, et Véronique se débattait au milieu d'une émeute de
spectres, avec des cris stridents, sans qu'il pût comprendre comment
cela se faisait, ni la secourir, ni même l'appeler ...

Un effort suprême le réveilla. L'idiot, en proie à une violente crise,
ayant abaissé la glace de la portière, vociférait avec rage et la
malheureuse vieille, en détresse, implorait du secours. Le songeur avait
eu beaucoup d'affaires avec les idiots et il savait comment on les
dompte. Il s'approcha donc, prit les deux mains du pauvre être dans une
de ses fortes mains et, de l'autre, lui tenant la tête, le contraignit à
le regarder. Il n'eut pas même un mot à prononcer, il avait le genre
d'yeux qu'il fallait et il eût fait un gardien exquis pour des aliénés.
L'exacerbé se détendit comme une loque et s'endormit presque aussitôt
sur l'épaule de sa compagne.

Lui-même, hélas! aurait eu fièrement besoin qu'on le détendît et qu'on
l'apaisât. Il lui fallut quelques minutes pour se remettre complètement
de l'agitation de son cauchemar. Par bonheur, l'aube naissait et il
était sûr d'arriver avant une heure. Vainement, il se proposa d'être
tout fort, de pratiquer l'héroïsme le plus sublime, quelque mal qui pût
arriver. Rien ne pouvait contre les pressentiments affreux qui le
torturaient. Il se dit qu'il aurait peut-être mieux fait de voyager en
seconde classe. Il aurait eu moins froid, et le froid lui châtrait le
cœur, il l'avait souvent éprouvé ... Enfin, il avait fait ce qu'il avait
pu, Dieu ferait le reste ... Il n'avait pas averti ses deux fidèles de
l'heure de son arrivée. Il était trop sûr qu'ils auraient passé la nuit
pour venir l'attendre à la gare. Il sentit un soulagement à la pensée
qu'il allait avoir Paris à traverser avant de les revoir, et que ce
délai, cette prise d'un air nouveau, dissiperait, sans doute, son
irraisonnée inquiétude. C'était sa lettre à Véronique qui le
poignardait. Il se jugeait atroce et insensé pour l'avoir écrite. Et,
cependant, qu'aurait-il pu faire ou ne pas faire, sans être, à ses
propres yeux, un pire insensé ou un véritable traître?

--Je suis un sot, tout ce qui arrive est pour le mieux, finit par
conclure cet étonnant optimiste; Dieu permet de sa main gauche ou il
ordonne de sa main droite et tout s'accomplit dans l'ellipse à deux
foyers de sa Providence!



XL


Marchenoir sortit de la gare de Paris, au point du jour, son léger
bagage à la main. Il avait besoin de marcher, de se piétiner lui-même
sur les pavés et le bitume de cette ville de damnation, où chaque rue
lui rappelait une escale du pèlerinage aux enfers qui avait été sa vie.

Il sentit, avec toute la vigueur renouvelée de ses facultés
impressionnelles, le despotisme de cette _patrie_. Il faut avoir vécu
par l'âme et par l'esprit dans, cet ombilic de l'intellectualité
humaine, y avoir écorché vives ses illusions et ses espérances, et
ensuite, avoir trouvé le moyen de garder un tronçon de cœur, pour
comprendre la volupté d'inhalation de cette atmosphère empoisonnée par
deux millions de poitrines, après une absence un peu prolongée. L'homme,
naturellement esclave, se rebaigne, alors, avec délices, dans le cloaque
cent fois maudit et relèche, avec un attendrissement canin, les semelles
cloutées qui se posèrent si souvent sur sa figure ...

Marchenoir méprisait, haïssait Paris, et cependant, il ne concevait
habitable aucune autre ville terrestre. C'est que l'indifférence de la
multitude est un désert plus sûr que le désert même, pour ces cœurs
altiers qu'offense la salissante sympathie des médiocres. Puis, sa
double vie affective et intellectuelle avait réellement débuté dans ces
amas d'épluchures, où des chiens,--probablement crevés,
aujourd'hui,--s'étaient étonnés, naguères, de le voir picorer sa
subsistance. Sa genèse morale avait commencé au milieu de ces balayeurs
matutinaux et de ces voitures maraîchères qui descendent en furie vers
les Halles, pour arriver à l'ouverture de la grande Gueule. Autrefois,
quand s'achevait une de ces transperçantes nuits qui paraissaient avoir
trois cent soixante heures, au vagabond sans linge et sans asile; il se
souvenait, maintenant, d'avoir espéré, quand même, et d'avoir dilaté son
rêve imprécis dans le frisson de semblables aurores.

Ici, sur ce banc du boulevard Saint-Germain, devant Cluny, il s'était
assis, une fois, au petit jour, il y avait bien vingt ans! Il n'avait
plus la force de marcher et, d'ailleurs, il était _arrivé_, n'allant
nulle part. Il assignait le soleil à comparaître, ne fût-ce que par
pitié, et faisait semblant de ne pas dormir, pour échapper à la
sollicitude des argousins, lorsqu'un être plus triste encore était venu
s'asseoir à côté de lui. C'était une fille errante, épuisée d'une
recherche vaine et sur le point de rentrer. La physionomie du noctambule
avait remué, par quelque endroit, le déplorable cœur sans tige de cette
flétrie, qui voulut savoir ce qu'il était et ce qu'il faisait là.

--Pauvre monsieur, lui dit-elle, venez chez moi, je ne suis qu'une
malheureuse, mais je peux bien vous donner mon lit pour quelques heures,
je couche avec tout le monde pour de l'argent, c'est vrai, mais je ne
suis pas une dégoûtante et je ne veux pas vous laisser sur ce banc.

Ces amours de fange et de misère avaient duré une demi-journée et il
n'avait jamais pu revoir sa samaritaine. C'était un des souvenirs qui
attendrissaient le plus Marchenoir.

De Cluny à l'Observatoire, en remontant le boulevard Saint-Michel, il
retrouvait ainsi, à chaque pas, d'indélébiles impressions, car c'était
ce quartier qu'il avait le plus souvent parcouru dans les sinistres
croisières nocturnes de son adolescence. Quand il fut arrivé au
carrefour et presqu'à l'entrée de la rue Denfert-Rochereau, où demeurait
Leverdier, qu'il avait, non sans combat, résolu de voir tout d'abord,
avant de rentrer chez lui,--une palpitation le secoua en apercevant le
restaurant banal, théâtre de sa première rencontre avec la _Ventouse_,
devenue, par lui, cette sublime Véronique essuyant la Face du Sauveur.
Il fut, à l'instant, ressaisi de tout son trouble et d'une crainte plus
grande de l'inconnu. Son ami lui parut un homme infiniment redoutable
qui allait prononcer de définitives choses et il monta son escalier avec
tremblement.

Après les premiers cris et la première étreinte, ces deux êtres si
singuliers, chacun en son genre, s'assirent l'un en face de l'autre, les
mains dans les mains, haletants, pantelants, larmoyants, bégayants:--Mon
cher ami!--Mon bon Georges!--tous deux, déjà! sentant monter, du fond
même de leur joie, l'impossibilité de l'exprimer,--comme si les
bourgeois avaient raison et qu'il existât une jalouse prohibition de
l'Infini contre tous les sentiments absolus!

--Mais j'y pense, cria Leverdier, en se levant avec précipitation, tu
dois avoir besoin de prendre quelque chose, Je viens justement de faire
du café et je possède d'excellent genièvre. Tu vas être servi à
l'instant.

Marchenoir, silencieux, frémissant, n'osant interroger, remarquait que
le nom de Véronique n'avait pas encore été prononcé. Il observait aussi,
que l'empressement de son ami était quelque peu fébrile et tumultueux
et, qu'en somme, il aurait fallu dix fois moins de temps pour servir la
plus grande tasse du meilleur café de la terre.

Tout à coup, il alla vers lui et lui posant ses deux mains sur les
épaules:--Georges, dit-il, il y a quelque chose, je veux le savoir.

Leverdier avait à peu près son âge. C'était un de ces nègres blonds,
lavés au safran des étoiles et frottés d'un pastel de sang, qui plaisent
aux femmes beaucoup plus qu'aux hommes, ordinairement mieux armés contre
les surprises de la face humaine. Le trait dominant de sa vibratile
physionomie était les yeux, comme chez Marchenoir. Mais, au contraire de
ces clairs miroirs d'extase, allumables seulement au foyer de quelque
émotion profonde, les siens étaient perpétuellement dardants et
perscrutateurs, comme ceux d'une pygargue en chasse ou d'un
loup-cervier. Nul éclair de férocité, pourtant. De toute cette figure
transsudait, au contraire, une bonté joyeuse et active, dont
l'expression valait un miracle, et l'intensité même de son regard était
un simple effet de la merveilleuse attention de son cœur. A peine une
vague ironie relevait-elle, parfois, la commissure et remontait plisser
le coin de l'œil droit. Visiblement, la palette de cette âme était au
grand complet, à l'exception d'une seule couleur, le _noir_, dont un
déluge de ténèbres n'aurait pu réparer l'absence. Cet homme avait
évidemment reçu pour vocation d'être le grand public consolateur, à lui
tout seul, et pour l'unique virtuose qui pût se passer
d'applaudissements vulgaires.

Le contraste était saisissant quand on les voyait ensemble, chacun d'eux
paraissant avoir précisément tout ce qui manquait à l'autre. De taille
moyenne tous deux, Marchenoir offrait l'aspect d'un molosse dont
l'approche était à faire trembler, mais que le premier élan de sa colère
pouvait porter dans un gouffre, s'il manquait sa proie. Leverdier, au
contraire, frêle d'apparence, mais légèrement félin sous le cimier de
ses cheveux crépus, et trempé, depuis son enfance, dans toutes les
pratiques de sport, avait des ressources d'art qui en eussent fait un
voltigeur auxiliaire des plus à craindre pour l'ennemi commun, si on se
fût avisé de les attaquer. Et on devinait qu'il devait en être ainsi de
leur coalition morale.

Le pauvre lynx, se voyant happé, essaya d'abord de baisser les yeux,
mais, aussitôt, sa loyale et vaillante âme les lui fit ouvrir et les
deux intimes plongèrent ainsi, l'un dans l'autre, quelques secondes.

--Eh bien, oui! répondit-il, nerveusement, il y a une chose ... sans
nom. Tu as écrit une lettre insensée à Véronique et la pauvre fille
s'est _défigurée_ pour te dégoûter d'elle.

À cet énoncé inouï, Marchenoir tourna sur lui-même et s'éloignant
obliquement, à la façon d'un aliéné, les deux bras croisés sur sa tête,
se mit à exhaler des rauquements horribles qui n'étaient ni des sanglots
ni des cris. Il sortit de lui des ondes de douleur, qui s'épandirent par
la chambre et vinrent peser comme une montagne sur le tremblant
Leverdier. Transpercé de compassion, mais impuissant, cet ami véritable
se courba, et s'appuya le visage sur le marbre de la cheminée pour
cacher ses pleurs.

Cette scène dura près d'un quart d'heure. Alors, les gémissements
énormes s'arrêtèrent. Marchenoir s'approcha de la table et, prenant la
bouteille de gin, remplit la moitié d'un verre qu'il vida d'un trait.

--Georges, dit-il ensuite, d'une voix extraordinairement douce, essuie
tes yeux et donne-moi du café ... Très bien ... Assieds-toi ici,
maintenant, et raconte par le menu. Désormais, je peux tout entendre.



XLI


Leverdier chérissait Véronique à sa manière et le plus fraternellement
du monde, parce qu'il voyait en elle une chose à Marchenoir. Cet être,
si singulièrement organisé pour l'exclusive passion de l'amitié, n'avait
jamais eu besoin de combattre pour écarter de lui d'autres sentiments.
Celui-là comblait largement sa vie, ayant assez d'ampleur pour s'étendre
à des multitudes, si son grand artiste avait pu devenir populaire. Il
avait voué une sorte de reconnaissance, exaltée jusqu'au culte, à la
simple créature en qui Marchenoir avait trouvé consolation et réconfort.
Médiocrement ouvert à cette Mystique sacrée, dont Marie-Joseph avait
fait son étude et que Véronique assumait en sa personne, il lui
suffisait que ses amis y rencontrassent leur joie ou leur aliment. Il
n'en demandait pas davantage, se réjouissant ou s'affligeant
sympathiquement, sans toujours comprendre, mais confessant avec candeur
l'inaptitude de son esprit.

Depuis deux ans que durait le séraphique concubinage, il s'était fait
une compénétration très intime de ces trois âmes, vivant entre elles et
séparées du reste du monde. Quoique Leverdier n'habitât pas la rue des
Fourneaux, on l'y voyait presque tous les jours. Il avait même résolu de
s'y fixer au plus prochain terme. Dans les six dernières semaines, il
avait été régulièrement prendre des nouvelles de Véronique, lire avec
elle les lettres de l'absent, et il pouvait témoigner de l'uniformité
parfaite de sa vie,--jusqu'au jour où cette fille de prière et
d'holocauste spontané, ayant reçu le message de la Grande Chartreuse,
avait accompli, sans l'avertir, l'acte inouï qu'il lui fallait
maintenant raconter à ce malheureux homme, pour lequel il aurait
volontiers souffert et qui lui commandait de l'égorger.

Il raconta donc ce qu'il savait, ce qu'il avait vu ou compris. Son
émotion était si grande, qu'il balbutiait et sanglotait presque, ce
dialecticien rapide et précis. Il pâtissait en trois personnes, comme
Dieu voudrait pâtir, s'affolant et s'évanouissant de douleur sous la
blessure ouverte de ces deux âmes, qui ne pouvaient saigner que sur la
sienne!

Quant à Marchenoir, il avait assez à faire de ne pas expirer sous la
barre qui le rompait, comme un vulgaire assassin qu'il s'accusait
d'être. À chaque détail, il poussait un han! caverneux, en crispant ses
poings, et grinçait des dents comme un tétanique. Seulement, il voyait
plus loin que Leverdier et connaissait mieux sa Véronique. Il
discernait, à travers la buée de son supplice, à lui, une immense beauté
de martyre, que cet homme de _petite foi_ ne pouvait apercevoir dans son
plan surnaturel, et il rencontrait ainsi un principe de consolation
future dans le paroxysme même de son désespoir.

Or, voici ce qui s'était passé. Véronique avait reçu la lettre, il y
avait environ huit jours. Leverdier étant venu la voir presque aussitôt
après, l'avait trouvée, suivant son expression, noire et agitée, ayant
sur son beau visage en «ciel d'automne,» les stigmates d'un récent
déluge. Il n'en avait conçu aucun soupçon ni aucune alarme, ayant
l'habitude prise de tout rapporter d'elle aux exigences d'une
hyperesthésie mystique, et sachant avec quel luxe on pleurait dans cette
maison. Véronique, d'ailleurs, ne lui avait pas parlé de la lettre. On
s'était, comme toujours, entretenu de Marchenoir, en exprimant pour lui
l'ordinaire vœu d'un prochain retour et d'une accalmie dans sa
destinée...

Demeurée seule, la sainte se mit en prière. Ce fut une de ces
implorations sans fin ni mesure, dont la durée et la ferveur étonnaient
jusqu'à Marchenoir,--l'assomption d'une flamme rigide, blanche, affilée
comme un glaive, sans vacillation, sans vibration extérieure, dans ce
silence aimanté de la contemplation, qui ramasse autour de lui tous les
murmures et tous les frissons pour se les assimiler. Prière non formulée
et intransposable sur le clavier de n'importe quel langage, dont le
désir sensuel est, peut-être, un distant symbole, dégradé, mais
intelligible.

La nuit tomba lentement autour de ce pilastre d'extase. Quand Véronique
ne distingua plus la face pendante de son crucifix, elle raviva une
petite lampe d'oraison, toujours allumée dans une coupe de cristal rose,
et s'agenouilla de nouveau. L'objurgation amoureuse recommença, plus
enflammée, plus véhémente, plus extorsive ... C'eût été un spectacle
d'effroi et de pitié déchirante, de voir cette suppliante à genoux par
terre, les bras en croix, deux ruisseaux de larmes coulant de ses yeux
jusque sur le plancher, absolument immobile, à l'exception de sa gorge
superbe, soulevée et palpitante par l'élan de son prodigieux espoir!

Des heures s'écoulèrent ainsi, leur sonnerie lointaine venant expirer en
vain dans cette chambre immergée de dilection, où les atomes avaient
l'air de se recueillir pour ne pas troubler le grand'œuvre de la
charité.

Vers le matin, elle se releva enfin, brisée, frissonnante, baisa
longuement les pieds de plâtre de l'image, s'enroula dans une couverture
de laine, s'étendit sur son lit sans l'ouvrir, suivant son habitude, et
s'endormit aussitôt en murmurant:--Doux Sauveur, ayez pitié de mon
pauvre Joseph, comme il a eu pitié de moi!...

Lorsqu'un pâle rayon de soleil vint réveiller la pénitente, son premier
regard fut, comme toujours, pour son crucifix et sa première pensée se
traduisit par un éclat de joie.

--Ah! monsieur Marchenoir, s'écria-t-elle, en sautant à bas de son lit,
vous vous permettez d'être amoureux de Madeleine. Attendez un peu. Je
vais me faire belle pour vous recevoir. Vous ne savez pas encore ce
qu'une jolie femme peut inventer pour plaire à celui qu'elle aime. Vous
allez l'apprendre tout de suite.

Alors, dénouant d'un geste sa magnifique chevelure, couleur de couchant,
qui lui descendait jusqu'aux genoux, et dans laquelle quarante amants
s'étaient baignés, comme dans un fleuve de flammes où renaissaient leurs
désirs, elle la ramassa à poignée sur sa tête, d'une seule main et, de
l'autre, fit le geste de s'emparer d'une paire de ciseaux. Puis, tout à
coup, se ravisant:

--Non, dit-elle, je les couperais mal, le marchand n'en voudrait pas et
j'ai besoin d'argent pour _l'autre chose_.

Elle s'habilla rapidement, fit sa prière du matin et sortit.

Quand elle rentra, elle était tondue comme une brebis d'or, et
rapportait soixante francs. L'infâme perruquier, qui l'avait volée,
d'ailleurs, avait rétabli, tant bien que mal, avec des bandeaux et des
étoupes, l'harmonie de sa tête, mais le massacre était évident et
horrible. Elle avait pu échapper, sous son épaisse fanchon, à l'examen
des gens de la maison, mais si Leverdier allait venir!... Il avait de
très bons yeux et il serait impossible de se cacher de lui. Il
s'opposerait sûrement à ce qu'elle voulait faire encore. Cette crainte
la mit en fuite.--Mieux vaut en finir tout de suite, pensait-elle, en
redescendant comme une voleuse.



XLII


Elle se souvenait d'avoir autrefois connu, rue de l'Arbalète, un petit
juif besogneux qui vivait de vingt métiers plus ou moins suspects. Le
vieux drôle faisait ostensiblement l'immonde commerce des
reconnaissances du mont-de-piété et elle s'était laissée rançonner par
lui un assez bon nombre de fois. C'était bien l'homme qu'il lui fallait,
celui-là! Il n'était, certes pas, encombré de scrupules! Pour deux
francs, on lui aurait fait nettoyer une dalle de la Morgue, avec sa
langue! D'ailleurs, il la connaissait et savait qu'elle ne le
dénoncerait jamais à personne.

--Monsieur Nathan, dit-elle, en arrivant chez le personnage, avez-vous
besoin d'argent?

Ce monsieur Nathan était une petite putridité judaïque, comme on en
verra, paraît-il, jusqu'à l'abrogation de notre planète. Le Moyen Âge,
au moins, avait le bon sens de les cantonner dans des chenils réservés
et de leur imposer une défroque spéciale qui permît à chacun de les
éviter. Quand on avait absolument affaire à ces puants, on s'en cachait,
comme d'une infamie, et on se purifiait ensuite comme on pouvait. La
honte et le péril de leur contact était l'antidote chrétien de leur
pestilence, puisque Dieu tenait à la perpétuité d'une telle vermine.

Aujourd'hui que le christianisme a l'air de râler sous le talon de ses
propres croyants et que l'Église a perdu tout crédit, on s'indigne
bêtement de voir en eux les maîtres du monde, et les contradicteurs
enragés de la tradition apostolique sont les premiers à s'en étonner. On
prohibe le désinfectant et on se plaint d'avoir des punaises. Telle est
l'idiotie caractéristique des temps modernes.

Monsieur Nathan avait eu des fortunes diverses. Il avait raté des
millions et, quoiqu'il fût très malin, on le considérait, parmi ses
frères, comme un peu jobard. Son vrai nom était Judas Nathan, mais il
avait voulu qu'on l'appelât Arthur, et tel était son principe de mort.
Ce juif était rongé du vice chrétien de vanité. Successivement tailleur,
dentiste, marchand de tableaux, vendeur de femmes et capitaliste marron,
mais toujours travaillé de _dandysme_, il avait tout sacrifié, tout
galvaudé pour cette ambition. Une heure glorieuse avait pourtant sonné
dans sa vie. Il s'était vu directeur d'un journal légitimiste, vers les
dernières années du second empire. Mais, précisément, cette élévation
l'avait perdu. La grâce d'Israël s'était retirée de lui et il avait fait
de sottes affaires. Sa déconfiture, quoique retentissante, avait été
trop ridicule pour qu'il s'en relevât jamais. Maintenant, Dieu seul
pouvait savoir ses industries!

Mais, en vieillissant, ce petit bellâtre, qu'on rencontrait partout où
tintait la ruine, était devenu positivement sinistre. Au milieu
d'indicibles tripotages, ce grotesque filou n'abdiquait aucune de ses
anciennes prétentions, et on retrouvait toujours en lui le désopilant
roublard qui fit offrir, un jour, au comte de Chambord, de _se
convertir_ publiquement au catholicisme, si on le faisait marquis. Il
avait toujours la même politesse de garçon de bain ou d'huissier de
tripot, et le même geste fameux, de tapoter les deux choux-fleurs
latéraux qui faisaient encorbellement à son crâne chauve. Il avait
surtout le même empressement auprès des femmes, qu'il enrichissait
gracieusement de ses conseils ou de ses prophéties, en les dépouillant
de leurs bijoux et de leur argent. Car il était fort considéré parmi les
filles de la rive gauche, où il était venu s'établir, étant, à la fois,
leur banquier, leur courtier, leur marchande à la toilette, leur
consolateur et leur oracle,--parfois, aussi, leur _médecin_, disait-on.
Mais cette dernière chose flottait dans un salubre mystère ...

--Eh! comment, c'est vous, chère enfant! Bon Dieu! qu'il y a longtemps
qu'on ne vous a vue! On vous croyait perdue à jamais. Votre disparition
nous avait tous désespérés, et, pour mon propre compte, je vous donne ma
parole d'honneur que j'étais inconsolable ... Mais vous avez eu pitié de
vos victimes et vous nous revenez, sans doute. Pauvre agneau, il t'a
lâchée, je l'espère, ce sauvage avec qui tu vivais?

Ces paroles équivalentes à rien et proférées d'une voix lointaine,
_défunte_, paraissant sortir d'un phonographe vert-de-grisé, où elles
auraient été inscrites depuis soixante ans, voulaient surtout cacher
l'étonnement du vieux malandrin.

Quinze ou dix-huit mois auparavant, il avait eu l'audace de se présenter
chez Marchenoir, dont il avait découvert l'adresse, sous prétexte
d'offrir une occasion de dentelles, en réalité pour négocier un stupre
fastueux, dont les conditions inouïes, chuchotées à l'oreille de son
ancienne cliente, lui paraissaient devoir tout emporter. Mais, dès le
premier mot, Véronique avait été chercher son ami qui travaillait dans
la chambre voisine, et celui-ci avait simplement ouvert la fenêtre, en
sourcillant d'une façon si claire, que l'ambassadeur, abandonnant, pour
quelques instants, sa dignité, avait cru devoir disparaître aussitôt par
l'escalier.

--Monsieur Nathan, répondit la visiteuse avec fermeté, mais sans colère,
je ne suis pas venue pour vous faire des confidences et je vous prie de
me parler convenablement, sans me tutoyer, si c'est possible. Il s'agit
d'une affaire des plus simples. Vous savez arracher les dents, n'est-ce
pas? Combien me prendrez-vous pour m'arracher _toutes_ les dents?

Pour le coup, Nathan n'essaya plus de dissimuler sa stupéfaction.
Machinalement, il vérifia d'un geste les deux touffes peintes en blond
de diarrhée, qui lui garnissaient les tempes, resserra, autour de son
torse de coléoptère, le cordon à sonnette d'une robe de chambre, couleur
firmament pisseux, et revenant à marche forcée du fond de la pièce, où
l'avait lancé la première commotion:

--Vous arracher les dents! s'écria-t-il,--subitement animé, jaillissant,
presque humain,--tou-tes-les-dents! Ah! çà, mademoiselle, ai-je mal
entendu, ou suis-je assez comblé de disgrâce pour que vous ayez le
dessein de vous moquer de moi?

Véronique se découvrit la tête:

--Et cela, monsieur, qu'en pensez-vous? Est-ce une plaisanterie? Je le
répète, je veux me débarrasser de mes dents comme je me suis
débarrassée, ce matin, de mes cheveux. Cela est absolument nécessaire,
pour des raisons que je n'ai pas à vous dire. Je me suis adressée à
vous, parce que je craignais qu'un dentiste ordinaire ne voulût pas.
Vous devez me connaître, je suppose. Personne ne saura jamais que je
suis venue ici. J'ai trois louis à vous offrir pour une opération qui ne
prendra pas deux heures, et je vous ferai cadeau de mes dents par-dessus
le marché. Il me semble que vous n'aurez pas fait une trop mauvaise
journée. Si cela ne vous va pas, bonsoir, je vais ailleurs. Est-ce oui
ou non?

La dispute fut longue, cependant. Jamais ce misérable Nathan n'avait été
secoué d'une si rude sorte. Il voyait bien que Véronique n'était pas
folle, mais il ne pouvait concevoir qu'une jolie fille voulût se faire
laide. Cela renversait toutes ses idées. Puis, il y avait, dans cette
pourriture d'homme, un coin phosphoré qui n'était peut-être pas
absolument exécrable. Il reculait à la pensée de détruire ce beau
visage, de même qu'il aurait hésité, au moins une minute, fût-ce pour un
million, à brûler une toile de Léonard ou de Gustave Moreau.
L'anéantissement pur et simple d'une richesse de ce genre le confondait.

Ce scrupule, d'ailleurs, se compliquait de plusieurs craintes. Il avait
reçu bien des volées dans sa vie, mais la main de Marchenoir, non encore
éprouvée, lui semblait plus redoutable que celle du Seigneur,--sans
compter le grappin de la justice humaine qui pouvait intervenir aussi et
se fourrer curieusement dans ses petites affaires.

Véronique, discernant à merveille ce qui se passait dans cette âme
vaseuse, se décida, malgré sa répugnance, à en finir par
l'intimidation.--Vous n'avez pas tant balancé, lui dit-elle, quand il
s'est agi de la petite Sarah. Je sais par cœur toute cette histoire, et
même plusieurs autres. Faites-y bien attention. Allons, soyez
raisonnable et ne me laissez pas languir plus longtemps. Encore une
fois, il ne vous arrivera rien de fâcheux à cause de moi, je m'y engage,
et trois louis sont toujours bons à gagner.

Elle faisait allusion à une abominable affaire d'avortement, où la mère
avait failli périr, et qui avait donné beaucoup d'inquiétudes au bel
Arthur. Il se décida sur-le-champ, alla chercher l'outil de torture,
disposa toutes choses avec de petits mouvements nerveux et, finalement,
installa Véronique dans un profond fauteuil de cuir, en pleine clarté.

Elle renversa la tête et montra une double rangée de dents
lumineuses,--des dents à mordre les plus durs métaux humains. Le
tortionnaire abject, par une dernière impulsion de vague pitié, lui
déclara qu'elle allait atrocement souffrir.

--J'y suis préparée, répondit la sainte. J'espère avoir du courage. Je
tâcherai de me souvenir que j'ai mérité des souffrances plus grandes
encore.

Alors, s'accomplit cette horreur. À chaque dent qui s'en allait, la
pauvre Véronique, en dépit de sa volonté, poussait un léger cri et ses
yeux se remplissaient de larmes, pendant que des ruisseaux de sang
écumeux coulaient sur l'épaisse toile du tablier de cuisine que Nathan
lui avait ficelé autour du cou.

Quand la mâchoire supérieure fut complètement dégarnie, l'exécuteur dut
s'arrêter. L'infortunée avait perdu connaissance et se tordait
spasmodiquement. Il fallut la ranimer, étancher le sang qui partait à
flots, arrêter l'hémorragie, calmer les nerfs, toutes besognes
familières à cet omniscient des basses pratiques chirurgicales. Il
exprima son avis de renvoyer à quelques jours la seconde partie de
l'opération, dans le secret espoir de ne la voir jamais revenir et
d'échapper ainsi à une corvée qui lui déplaisait, ayant, d'ailleurs,
soigneusement empoché l'argent. Mais, au bout d'un quart d'heure,
l'étonnante martyre lui signifia énergiquement, sans parler, qu'elle
voulait que cela continuât.

Rien ne fut plus horrible. L'opérateur gagna son salaire. Les
anesthésiques ordinaires étaient sans effet sur ce paquet de nerfs en
déroute, effroyablement ébranlés déjà, malgré l'héroïsme de la patiente.
La syncope se renouvela cinq à six fois, de plus en plus inquiétante.
Une minute, Nathan, terrifié, crut au tétanos.

Enfin, le supplice s'acheva, et, peu à peu, reparut l'équilibre.
Véronique but un cordial préparé d'avance et souffrant encore d'atroces
douleurs, mais redevenue l'impératrice d'elle-même, elle regarda
tristement, sur la table, le gisant trésor de l'écrin de sa bouche, vide
à jamais, puis, s'approchant d'un miroir, elle poussa un cri, un seul
cri funèbre, sur sa beauté dévastée, gémissement de la nature qu'elle ne
put réprimer.

Le sordide Nathan, étonné de son propre trouble, balbutiait quelques
phrases vaines, alléguant l'espèce de violence qu'il avait subie. C'est
alors que la chrétienne, avec une noblesse d'humilité éternellement
inintelligible pour les âmes viles, obéissant à cette furie
d'abaissement qui est un des caractères de l'amour mystique, ramassa la
main de l'immonde bandit, cette main cireuse, boudinée, dans laquelle
avaient tenu toutes les crapules, et la baisa,--comme l'instrument de
son martyre!--de ses lèvres sanglantes et déformées.

--Adieu, monsieur Nathan, dit-elle ensuite, d'une voix, qu'elle-même ne
reconnut plus. Je vous remercie. N'ayez aucune inquiétude. Vous faites
souvent de vilaines choses dans votre métier, mais je prierai mon
Sauveur pour vous ...



XLIII


Leverdier n'avait guère à raconter à son ami que le bouleversant émoi
qu'il avait éprouvé, le lendemain, en revoyant Véronique. Le pauvre
garçon avait reçu un coup terrible dont il restait assommé. Cette figure
charmante, qui avivait pour lui les grises couleurs de la vie et qui
leur versait à tous deux l'espérance, elle n'existait plus. Elle était
affreusement, irrémédiablement changée. Il n'y avait plus de beauté du
tout. Telle fut, du moins, son impression. C'était vrai qu'il l'avait
vue déformée par la fluxion, battue par la souffrance et que,
maintenant, après une semaine, ces accidents avaient disparu. Mais cette
bouche complètement édentée, il ne pouvait plus la reconnaître et le
souvenir de ce qu'elle avait été, la lui faisait paraître épouvantable.

Le premier jour, il s'était trouvé sans parole, privé d'intelligence,
asphyxié de douleur, à moitié fou. Il avait fallu que Véronique
elle-même le ranimât, lui disant à peu près: C'est moi seule qui ai
voulu cette chose. Avais-je un autre moyen d'obéir à la lettre que
voici? Et elle lui avait donné la lettre de Marchenoir, qu'il n'avait pu
lire en sa présence, mais qu'il avait emportée chez lui, en prenant la
fuite, abruti par l'étonnement, ivre de chagrin et de remords. Car il
s'accusait d'être un dépositaire sans vigilance, odieusement infidèle.
Il aurait dû deviner, empêcher. Mais aussi, cette lettre était d'un
aliéné. Comment Marchenoir, connaissant cette âme excessive, capable de
toutes les résolutions, avait-il pu l'écrire?

Leverdier était en proie à un mélange de désespoir et de rage qui lui
faisait, en parlant, sauter le cœur hors de la poitrine. Quelque
expérience qu'il crût avoir de ses deux amis, il y avait, malgré tout,
certaines choses qu'il ne pouvait pas arriver à comprendre. Si
Marchenoir l'eût consulté, il lui eût certainement répondu par le
conseil d'épouser, _quand même_, Véronique, et il eût, de toutes ses
forces, travaillé à démontrer à Véronique l'absolue nécessité de devenir
la femme de Marchenoir.

Point incroyant, mais boiteux de pratique et nullement organisé pour la
vie contemplative, il avait été quelque temps sans croire à la pureté de
leurs relations. Il avait fallu les affirmations réitérées de son ami,
qu'il savait incapable d'hypocrisie, et l'irrécusable évidence de
certains faits, pour le persuader. Dans les derniers mois, il avait bien
remarqué l'enthousiasme de Marchenoir pour sa compagne, mais n'ayant pas
le diagnostic psychologique du père Athanase, il n'avait pas conclu
comme lui à la passion amoureuse, n'y voyant qu'une période nouvelle du
commun transport religieux qu'il s'était interdit de juger. La lettre à
Véronique avait été pour lui comme un flambeau sans réflecteur, dans un
de ces souterrains où les ténèbres, accumulées et tassées depuis
longtemps, ne font que reculer plus épaisses, à trois pas de
l'insuffisante lumière qu'elles menacent d'étouffer.

Que signifiait, par exemple, cette jalousie rétrospective chez un homme
que ses actes et ses paroles jetaient en dehors de toutes les voies
communes, et que l'opinion du monde ne pouvait atteindre? L'acte charnel
touchait-il donc à l'essence même de la femme, que la souillure en dût
être ineffaçable à jamais? Sans doute, ce passé était un irréparable
mal, mais puisqu'on était si terriblement mordu, fallait-il, après tout,
sacrifier sa vie pour des fantômes, et se précipiter en enfer, pour
échapper à un purgatoire qui eût été le paradis de beaucoup d'hommes
moins malheureux?

Le repentir, la pénitence, la sainteté même, n'avaient-ils plus cette
vertu tant célébrée de remettre à neuf les pécheurs? Qu'y avait-il de
commun entre la Véronique d'aujourd'hui et la _Ventouse_ d'autrefois?
Ah! il en avait connu des tas de vierges qui n'étaient pas dignes,
certes, de lui décrotter sa chaussure! Et, en supposant qu'il restât
quelque chose à souffrir, ce quelque chose pouvait-il entrer en balance
avec les tourments inouïs d'une passion sans issue, qui mangerait la
cervelle de ce grand artiste, après lui avoir dévoré le cœur? Enfin, il
avait en amour des idées de sapeur-pompier, et pensait, en général,
qu'il fallait éteindre les incendies, tout d'abord, à quelque prix que
ce fût, et puisque le concubinage révoltait ces deux dévots, il
concluait, sans hésiter, au sacrement de mariage.

Leverdier refoulait en lui ces pensées, désormais inutiles à exprimer,
n'étant pas de ces amis dont la principale affaire consiste à triompher
dans leur propre sagesse, en jetant sur les épaules déjà rompues des
naufragés, le trésor de plomb de leurs onéreuses récriminations.
D'ailleurs, il s'était dit, plusieurs jours de suite, que, sans doute,
cette fois, ce serait bien fini, la rage d'amour! Marchenoir
souffrirait, quelque temps, tout ce qu'on peut souffrir, puis cette
passion s'éteindrait, faute d'aliment. Une mélancolie supportable
s'installerait à sa place et l'esprit reprendrait son équilibre.
Véronique, irréparablement enlaidie, deviendrait cette amie très douce,
cette compagne bienfaisante des heures de lassitude intellectuelle et de
tristesse, cette quasi sœur qu'on avait rêvée et que la jolie femme ne
pouvait être.

Elle se trouverait ainsi avoir eu raison, au bout du compte, d'accomplir
cette chose qui les faisait, à l'heure actuelle, si durement pâtir. Il
ne resterait plus, à la fin, de toutes ces émotions déchirantes, qu'un
souvenir d'héroïsme sur les ruines inoffensives de cette beauté, que le
plus étonnant miracle de charité avait sacrifiée ...

Les deux amis étaient silencieux depuis quelques instants. Marchenoir se
leva comme un centenaire, tremblant, pâle, chenu, harassé de vivre et,
d'une voix suffoquée, déclara que c'était assez de discours, qu'il
voyait distinctement tout ce qu'il y avait à voir: la cruauté de son
imprudence et l'horrible fruit de remords qu'il en récoltait, mais qu'il
était temps d'aller consoler la pauvre fille.

--Elle souffre pour moi, dit-il, et non pour elle. Sa personne, elle n'y
tient guère, tu as dû le remarquer. Si la paix m'est rendue, elle jugera
que tout est très bien et sa joie sera parfaite. Tu ne sais pas,
Georges, la qualité du sublime de cette créature. Ce qu'elle vient de
faire pour moi, elle l'aurait fait aussi bien pour toi, j'en suis
persuadé, ou pour quelque autre, si elle l'avait cru nécessaire ...
Mais, le remède sera-t-il efficace? Voilà la question, c'est ma vie qui
en dépend et la réponse n'est pas certaine ...

Ils étaient dans la rue. Un fiacre les recueillit et ils descendirent
ensemble, sans ajouter une parole, le boulevard Montparnasse. Arrivés à
l'avenue du Maine et sur le point d'entrer dans la rue de Vaugirard, où
s'embranche la rue des Fourneaux, Leverdier sentit que Marchenoir
voulait être seul pour un premier tête-à-tête. Il le quitta donc et,
planté sur le trottoir, regarda la voiture s'éloigner, jusqu'au moment
où elle disparut. Alors, seulement, il s'en alla, comblé de tristesse,
l'âme noyée de pressentiments affreux.



XLIV


Quand Marchenoir sortit de la voiture arrêtée devant sa maison, on
aurait pu le prendre pour un de ces agonisants à échéance calculable,
que vomissent les voitures numérotées, à l'heure des consultations, sur
le seuil dantesque des hôpitaux. Il tremblait tellement en cherchant sa
monnaie, que le cocher lui offrit de l'aider à monter chez lui. Cela le
ranima. Il se hâta d'entrer, ne vit même pas la concierge, que son
aspect semblait avoir déconcertée, et gravit l'escalier.

Devant sa porte, il s'étonna de son courage d'être venu jusque-là et
s'aperçut, en même temps, qu'il n'en avait plus du tout, qu'il ne se
déciderait jamais à entrer et qu'il n'avait plus qu'à s'asseoir sur une
marche, en attendant la consommation des siècles. Il se mit à tourner à
pas étouffés, comme un félin, sur l'étroit palier, absolument incapable
de s'arrêter à une résolution quelconque, les doigts brûlés par la clef
qu'il avait tirée de sa poche, dans la voiture, et qu'il tenait à la
main depuis un quart d'heure, déplorant amèrement l'absence de
Leverdier, qu'il se maudissait pour avoir laissé partir.

Tout à coup, il entendit monter au-dessous de lui et reconnut, avec
certitude, le pas de Véronique. Épouvanté à l'idée d'un rapatriement sur
cette voie publique, où vingt locataires inconnus pouvaient apparaître,
il ouvrit brusquement la porte et se jeta dans l'appartement comme dans
une citadelle. La jeune femme revenait, en effet, de la chapelle des
Lazaristes de la rue de Sèvres, où elle allait, tous les matins,
entendre la messe, à sept heures, quelque temps qu'il fît. Marchenoir,
qui l'accompagnait pourtant, d'ordinaire, avait oublié cette
circonstance.

Quand elle parut, cet homme si fort eut les jambes fauchées. Il
s'abattit sur le carreau, et tendit vers elle ses deux mains, en remuant
les lèvres, sans pouvoir articuler un mot. Véronique courut à lui,
l'enveloppa de ses bras et, le relevant, le contraignit à s'asseoir.
Elle même, s'agenouillant à ses pieds,--par une impulsion d'humilité et
de tendresse qui rappelait leur première entrevue,--le regarda, accoudée
sur lui.

--Chère victime, dit-il, avec la douceur d'une commisération infinie,
qu'as-tu fait?

--Pardonne-moi, bien-aimé, répondit-elle, j'ai voulu t'obéir et te
sauver. Ah! j'aurais souffert bien davantage, s'il l'avait fallu!...
Pleure à ton aise, pauvre cœur, Dieu te consolera.

Alors, entendant cette voix changée par la torture, qui se faisait
amoureuse par charité, il se détendit et se brisa. Il l'attira sur ses
genoux et lui cachant le visage dans ses bras et sur sa poitrine, il
sanglota éperdûment. Ce fut une de ces rafales de pleurs, comme il en
avait eu si souvent, et qui, déjà, tant de fois, l'avaient délivré des
suggestions du désespoir. Longtemps, ses larmes, grossies par tous les
orages intérieurs qui avaient précédé cet instant, roulèrent en
ruisseaux sur la tête mutilée de la martyre qui se fondait, elle-même,
de compassion, blottie, comme une hirondelle, contre la paroi de ce sein
mouvant.

À la fin, voyant que la crise s'affaiblissait et qu'un peu de calme
allait revenir, elle se dégagea doucement, alla tremper son mouchoir
dans l'eau fraîche et, avec des mouvements maternels, vint baigner et
essuyer les yeux de son ami.

--Maintenant, cher malade, lui dit-elle, en le baisant au front, je vais
vous conduire dans votre chambre. Vous vous étendrez sur votre lit et
vous dormirez quelques heures. Vous devez en avoir besoin ... Ne me
regardez pas de cet air navré. Vous vous ferez à ma nouvelle figure, et
vous finirez par la trouver très convenable. Je vous assure que je me
trouve aussi belle qu'avant. C'est une habitude à prendre. Allons,
monsieur le saule pleureur, allongez les jambes, voici deux couvertures,
un oreiller pour votre tête et je tire les rideaux. Quand vous vous
réveillerez, votre servante vous aura fait un bon feu, un bon petit
déjeuner et votre ange gardien aura chassé votre gros chagrin.

Marchenoir, complètement épuisé, s'était laissé faire comme un enfant et
dormait déjà.

Véronique, retirée dans l'autre chambre, alla se prosterner devant
l'immense crucifix qu'il lui avait acheté, sur sa demande, rue
Saint-Sulpice, en un jour de richesse, procréation d'un art abject, que
la piété de la thaumaturge transfigurait en chef-d'œuvre.

--Mon doux Sauveur, murmura-t-elle, ne vous fâchez pas contre moi. Vous
voyez bien que j'ai fait ce que j'ai pu. Mon confesseur m'a blâmée très
sévèrement de ce qu'il appelle un zèle téméraire et je dois croire que
vous lui avez inspiré ce blâme. Il m'a dit que j'avais mal compris votre
précepte d'arracher soi-même ses propres membres, quand ils deviennent
une occasion de scandale, et cela se peut bien, puisque je suis une
fille pleine d'ignorance. Mais, mon Jésus, si je me suis trompée, ne
jugez que mon intention et prenez pitié de ce malheureux qui a exposé sa
vie pour me donner à vous. Si je dois lui être un obstacle,
détruisez-moi plutôt, faites-moi mourir, je vous en supplie par votre
divine Agonie et les mérites de tous vos saints! Je n'ai que ma vie à
vous offrir, vous le savez, puisque je n'ai pas d'innocence et que je
suis la plus grande pauvresse du monde!...



XLV


C'était l'heure où la pire brute, assouvie de son repos, sort de ses
antres et coule à pleines rues dans tout Paris. La besogneuse pécore aux
millions de pieds, coureuse d'argent ou de luxure, mugissait aux
alentours, dans cet excentrique quartier. Le prolétaire souverain, à la
_gueule de bois_, s'élançait de son chenil vers d'hypothétiques
ateliers; l'employé subalterne, moins auguste, mais de gréement plus
correct, filait avec exactitude sur d'imbéciles administrations; les
gens d'affaires, l'âme crottée de la veille et de l'avant-veille,
couraient, sans ablutions, à de nouveaux tripotages; l'armée des petites
ouvrières déambulait à la conquête du monde, la tête vide, le teint
chimique, l'œil poché des douteuses nuits, brimbalant avec fierté de cet
arrière-train autoclave, où s'accomplissent, comme dans leur vrai
cerveau, les rudimentaires opérations de leur intellect. Toute la
vermine parisienne grouillait en puant et déferlait, dans la clameur
horrible des bas négoces du trottoir ou de la chaussée. Qui, donc, se
fût avisé de soupçonner là, derrière une de ces murailles de rapport
dont s'éloigne en gémissant l'ange à pans coupés de l'architecture, une
mystique véritable, une Thaïs repentie, une furie de miséricorde et de
prière, comme il ne s'en voit plus depuis des siècles? Et qui, donc,
l'apprenant, n'aurait pas éclaté de ce rire de graisse qui déculotte les
peuples sages, venus à point pour être fustigés?

L'action qu'elle venait d'accomplir, cette simple chrétienne, était
aussi parfaitement inintelligible pour ses contemporains que pourrait
l'être la Transfiguration du Seigneur aux yeux d'un hippopotame vaquant
à son bourbier. Une si haute température d'enthousiasme répugne
invinciblement à la fuyante queue de maquereau de cette fin de siècle.
Jamais, sans doute, dans aucune société, l'héroïsme ne fut aussi
généralement cocufié par la nature humaine, depuis six mille ans que ce
rare pèlerin d'amour est forcé de concubiner avec elle.

Le christianisme, quand il en reste, n'est qu'une surenchère de bêtise
ou de lâcheté. On ne vend même plus Jésus-Christ, on le _bazarde_, et
les pleutres enfants de l'Église se tiennent humblement à la porte de la
Synagogue, pour mendier un petit bout de la corde de Judas qu'on leur
décerne, enfin, de guerre lasse, avec accompagnement d'un nombre infini
de coups de souliers.

Si la pauvre fille avait dû être jugée, ce n'est, assurément, ni par les
hérétiques ni par les athées qu'elle eût été le plus rigoureusement
condamnée. Ceux-là se fussent contentés de la gratifier, en passant, de
quelques pelletées d'ordures. Mais les catholiques l'eussent dépecée
pour en engraisser leurs cochons,--aucune chose, à l'exception du génie,
n'étant aussi férocement détestée que l'héroïsme, par les titulaires
actuels de la plus héroïque des doctrines.

Ce qu'ils nomment _vie spirituelle_, par un étrange abus du
dictionnaire, est un programme d'études fort compliqué et diligemment
enchevêtré par de spéciaux marchands de soupe ascétique, en vue de
concourir à l'abolition de la nature humaine. La devise culminante des
maîtres et répétiteurs paraît être le mot _discrétion_, comme dans les
agences matrimoniales. Toute action, toute pensée non prévue par le
programme, c'est-à-dire toute impulsion naturelle et spontanée, quelque
magnanime qu'elle soit, est regardée comme _indiscrète_ et pouvant
entraîner une réprobatrice radiation.

Donner son porte-monnaie à un homme expirant d'inanition, par exemple,
ou se jeter à l'eau pour sauver un pauvre diable, sans avoir auparavant
consulté son directeur et fait, au moins, une retraite de neuf jours,
telles sont les plus dangereuses indiscrétions que puisse inspirer
l'orgueil. Le _scrupule_ dévot, à lui seul, exigerait une seconde
Rédemption.

Les catholiques modernes, monstrueusement engendrés de Manrèze et de
Port-Royal, sont devenus, en France, un groupe si fétide que, par
comparaison, la mofette maçonnique ou anticléricale donne presque la
sensation d'une paradisiaque buée de parfums, et Dieu sait pourtant,
que, de ce côté-là, les intelligences et les cœurs n'ont plus grand
chose à recevoir, maintenant, pour leur porcine réintégration, de
l'animale Circé matérialiste!

Il est vrai qu'on n'a pas encore abattu toutes les croix, ni remplacé
les cérémonies du culte par des spectacles antiques de prostitution. On
n'a pas non plus tout à fait installé des latrines et des urinoirs
publics dans les cathédrales transformées en tripots ou en salles de
café-concert. Évidemment, on ne traîne pas assez de prêtres dans les
ruisseaux, on ne confie pas assez de jeunes religieuses à la sollicitude
maternelle des _patronnes_ de lupanars de barrière. On ne pourrit pas
assez tôt l'enfance, on n'assomme pas un assez grand nombre de pauvres,
on ne se sert pas encore assez du visage paternel comme d'un crachoir ou
d'un décrottoir ... Sans doute. Mais toutes ces choses sont sur nous et
peuvent déjà être considérées comme venues, puisqu'elles arrivent comme
la marée et que rien n'est capable de les endiguer.

Le mal est plus universel et paraît plus grand, à cette heure, qu'il ne
fut jamais, parce que, jamais encore, la civilisation n'avait pendu si
près de terre, les âmes n'avaient été si avilies, ni le bras des maîtres
si débile. Il va devenir plus grand encore. La République des Vaincus
n'a pas mis bas toute sa ventrée de malédiction.

Nous descendons spiralement, depuis quinze années, dans un vortex
d'infamie, et notre descente s'accélère jusqu'à en perdre la
respiration. Nous allons maintenant, comme la tempête, sans aucune
chance de retour, et chaque heure nous fait un peu plus bêtes, un peu
plus lâches, un peu plus abominables devant le Seigneur Dieu, qui nous
regarde des enfoncements du ciel!...

Joseph de Maistre disait, il y a près d'un siècle, que l'homme est trop
méchant pour mériter d'être libre.

Ce Voyant était un contemporain de la Révolution dont il contemplait, en
prophète, la grandiose horreur, et il lui parlait face à face.

Il mourut dans l'épouvante et le mépris de ce colloque, en prononçant
l'oraison funèbre de l'Europe civilisée.

Il n'aurait donc rien de plus à dire aujourd'hui, et les finales
porcheries de notre dernière enfance n'ajouteraient absolument rien à la
terrifiante sécurité de son diagnostic.

Eh bien! quand toutes les menaces de la crapule antireligieuse auront
enfin crevé sur nous, comme les nuées d'un sale déluge, quand la société
soi-disant chrétienne, irréparablement désagrégée, s'en ira, comme une
flotte d'épaves nidoreuses, sur le liquide phosphoré qui aura submergé
la terre, que sera-ce auprès du monstre déjà formé, dont la raison
s'épouvante, et qui règne en accroupi despote sur le stérile fumier de
nos cœurs?

Il n'y a que deux sortes d'immondices: les immondices des bêtes et les
immondices des esprits.

Or, c'est une puanteur bien subalterne que la boue révolutionnaire et
anticléricale. Elle est fabuleusement surannée et plus vieille encore
que le christianisme. Elle coule des parties basses de l'humanité depuis
soixante siècles et a usé des pelles et des balais, à payer la rançon
d'un roi de vidangeurs.

C'est un inconvénient de ce triste monde, une simple affaire de voirie
et d'assainissement pour les diligentes autorités qui ont à cœur la
santé publique. Il faut que la brute suive sa loi et le mal est à peu
près nul aussi longtemps que ces autorités ne décampent pas. Et, même
alors qu'elles ont décampé, le mal se coule en persécution pour se
transformer en gloire.

Les injures bestiales, les goîtreux défis, les sacrilèges stupides, les
idiotes atrocités de nègres échappés au bâton et tremblants d'y
retourner, tout cela est peu de chose et ne contamine essentiellement ni
la vérité ni la justice.

Depuis le Calvaire et le Mont des Oliviers, il n'y a rien qui n'ait été
tenté par l'interne pourceau du cœur de l'homme, contre cette excessive
magnificence de la Douleur.

L'invention n'est plus possible et les Galilée ou les Edison de la
fripouillerie démocratique y perdraient leur génie. Rabâchage de
séculaires rengaînes, recopie sempiternelle de farces immémorialement
décrépites, remâchement de salopes facéties dégobillées par
d'innumérables générations de gueules identiques, parodies éculées
depuis deux mille ans, on n'imagine rien de plus.

Il est probable que les Juifs étaient plus forts, d'abord, pour avoir
été les initiateurs et, peut-être aussi, parce qu'ayant à faire souffrir
l'Homme qui devait assumer toute expiation, ils savaient des choses dont
l'épaisse ignorance des blasphémateurs actuels n'a même pas le soupçon.

Ce qui est vraiment épouvantable, c'est l'immondicité des esprits.

Les Pieds du Christ ne peuvent pas être souillés, mais seulement sa
Tête, et cette besogne d'iniquité idéale est le choix inconscient ou
pervers de la multitude de ses _amis_.

Le Christ, ne pouvant plus donner à ceux qu'il nomma ses frères aucun
surcroît de grandeur, leur laisse au moins la majesté terrible du
parfait outrage qu'ils exercent sur Lui-même. Il s'abandonne jusque-là
et se laisse traîner au dépotoir.

Les catholiques déshonorent leur Dieu, comme jamais les Juifs et les
plus fanatiques antichrétiens ne furent capables de le déshonorer.

L'imbécile rage des ennemis conscients de l'Église fait pitié. Le
boniment légendaire des souterraines conspirations jésuitiques,
romantiquement organisées par des cafards nauséeux, mais pleins de
génie, peut encore agir sur le populo, mais commence à perdre crédit
partout ailleurs, ce qui étonne d'une si énorme sottise. Les calomnies
stupides ont ordinairement la vie plus dure. Déjetées, savetées,
éculées, indécrottables et inépousables, elles subsistent,
immortellement juteuses.

Il est vrai que les catholiques ont pris eux-mêmes à forfait leur propre
ignominie, et voilà ce qui supplante un nombre infini de venimeuses
gueules. C'est l'enfantillage voltairien d'accuser ces pleutres de
_scélératesse_. La surpassante horreur, c'est qu'ils sont MÉDIOCRES.

Un homme couvert de crimes est toujours intéressant. C'est une cible
pour la Miséricorde. C'est une unité dans l'immense troupeau des boucs
pardonnables, pouvant être blanchis pour de salutaires immolations.

Il fait partie intégrante de la matière rachetable, pour laquelle il est
enseigné que le Fils de Dieu souffrit la mort. Bien loin de rompre le
plan divin, il le démontre, au contraire, et le vérifie
expérimentalement par l'ostentation de son effroyable misère.

Mais l'innocent _médiocre_ renverse tout.

Il avait été _prévu_, sans doute, mais tout juste, comme la pire torture
de la Passion, comme la plus insupportable des agonies du Calvaire.

Celui-là soufflète le Christ d'une façon si suprême et rature si
absolument la divinité du Sacrifice, qu'il est impossible de concevoir
une plus belle preuve du Christianisme que le miracle de sa durée, en
dépit de la monstrueuse inanité du plus grand nombre de ses fidèles!

Ah! on comprend l'épouvante, la fuite éperdue du XIXe siècle devant la
Face ridicule du Dieu qu'on lui offre et on comprend aussi sa fureur!

Il est bien bas, pourtant, ce voyou de siècle, et n'a guère le droit de
se montrer difficile! Mais, précisément, parce qu'il est ignoble, il
faudrait que l'ostensoir de la Foi fût archi-sublime et fulgurât comme
un soleil....

Veut-on savoir comme il fulgure? Voici.



XLVI


On s'aperçut un jour, il y a trois cents ans, que la Croix sanglante
avait trop longtemps obombré la terre. Le déballage de luxure qu'on a
voulu nommer la Renaissance venait de s'inaugurer, quelques pions
germaniques ou cisalpins ayant divulgué qu'il ne fallait plus souffrir.
Les mille ans d'extase résignée du Moyen Âge reculèrent devant la croupe
de Galathée.

Le XVIe siècle fut un équinoxe historique, où l'Idéal bafoué par les
giboulées du sensualisme s'abattit enfin, racines en l'air. Le spirituel
christianisme, sabordé dans ses méninges, saigné au tronc des carotides,
vidé de sa plus intime substance, ne mourut pas, hélas! Il devint idiot
et déliquescent dans sa gloire percée.

Ce fut une convulsion terrible pendant cent ans, accompagnée d'un
infiniment inutile et lamentable rappel des âmes. Notre circulante
sphère parut rouler au travers des autres planètes comme un arrosoir de
sang. Mais le martyre même ayant perdu sa vertu, la vieille bourbe
originelle fut réintégrée triomphalement, toutes les portes des étables
furent arrachées de leurs gonds et l'universelle porcherie moderne
commença son bréneux exode.

Le christianisme, qui n'avait su ni vaincre ni mourir, fit alors comme
tous les conquis. Il reçut la loi et paya l'impôt. Pour subsister, il se
fit agréable, huileux et tiède. Silencieusement, il se coula par le trou
des serrures, s'infiltra dans les boiseries, obtint d'être utilisé comme
essence onctueuse pour donner du jeu aux institutions et devint ainsi un
condiment subalterne, que tout cuisinier politique put employer ou
rejeter à sa convenance. On eut le spectacle, inattendu et délicieux,
d'un christianisme _converti_ à l'idolâtrie païenne, esclave respectueux
des conculcateurs du Pauvre, et souriant acolyte des phallophores.

Miraculeusement édulcoré, l'ascétisme ancien s'assimila tous les sucres
et tous les onguents pour se faire pardonner de ne pas être précisément
la volupté et devint, dans une religion de tolérance, cette chose
plausible qu'on pourrait nommer le catinisme de la piété. Saint François
de Sales apparut, en ces temps-là, juste au bon moment, pour tout
enduire. De la tête aux pieds, l'Église fut collée de son miel,
aromatisée de ses séraphiques pommades. La Société de Jésus, épuisée de
ses trois ou quatre premiers grands hommes et ne donnant déjà plus
qu'une vomitive resucée de ses apostoliques débuts, accueillit avec joie
cette parfumerie théologique, où la gloire de Dieu, définitivement,
s'achalanda. Les _bouquets spirituels_ du prince de Genève furent
offerts par de caressantes mains sacerdotales aux explorateurs du
Tendre, qui dilatèrent aussitôt leur géographie pour y faire entrer un
aussi charmant catholicisme.... Et l'héroïque Moyen Âge fut enterré à
dix mille pieds....

On est bien forcé d'avouer que c'est tout à fait fini, maintenant, le
spiritualisme chrétien, puisque, depuis trois siècles, rien n'a pu
restituer un semblant de verdeur à la souche calcinée des vieilles
croyances. Quelques formules sentimentales donnent encore l'illusion de
la vie, mais on est mort, en réalité, vraiment mort. Le Jansénisme, cet
infâme arrière-suint de l'émonctoire calviniste, n'a-t-il pas fini par
se pourlécher lui-même, avec une langue de jésuite sélectivement
obtenue, et la racaille philosophique n'a-t-elle pas fait épouser sa
progéniture aux plus hautes nichées du gallicanisme? La Terreur
elle-même, qui aurait dû, semble-t-il, avoir la magnifiante efficacité
des persécutions antiques, n'a servi qu'à rapetisser encore les
chrétiens qu'elle a _raccourcis_.

Pour sa peine d'avoir égorgé la simple Colombe qui planait dans les
cieux d'or des légendes, l'Art perdit ses propres ailes et devint le
compagnon des reptiles et des quadrupèdes. Les extra-corporelles
Transfixions des Primitifs dévalèrent, dans l'ivresse charnelle de la
forme et de la couleur, jusqu'aux vierges de pétrin de Raphaël. Arrivée
à cette brute de suavité stupide et de fausse foi, l'esthétique
religieuse fit un dernier bond prodigieux et disparut dans l'irrévocable
liquide que de séniles générations catholiques avaient sécreté.

Aujourd'hui, le Sauveur du monde crucifié appelle à lui tous les peuples
à l'étalage des vitriers de la dévotion, entre un Évangéliste coquebin
et une Mère douloureuse trop avancée. Il se tord correctement sur de
délicates croix, dans une nudité d'hortensia pâle ou de lilas crémeux,
décortiqué, aux genoux et aux épaules, d'identiques plaies vineuses
exécutées sur le type uniforme d'un panneau crevé.--Genre italien,
affirment les marchands de mastic.

Le genre français, c'est un Jésus glorieux, en robe de brocart pourpré,
entr'ouvrant, avec une céleste modestie, son sein, et dévoilant, du bout
des doigts, à une visitandine enfarinée d'extase, un énorme cœur d'or
couronné d'épines et rutilant comme une cuirasse.

C'est encore le même Jésus plastronné, déployant ses bras pour
l'hypothétique embrassement de la multitude inattentive; c'est
l'éternelle Vierge sébacée, en proie à la même recette de désolation
séculaire, tenant sur ses genoux, non seulement la tête, mais le corps
entier d'un minable Fils, décloué suivant de cagneuses formules. Puis,
les innumérables Immaculées Conceptions de Lourdes, en premières
communiantes azurées d'un large ruban, offrant au ciel, à mains jointes,
l'indubitable innocence de leur émail et de leur carmin.

Enfin, la tourbe polychrome des subalternes élus: les saints Joseph,
nourriciers et frisés, généralement vêtus d'un tartan rayé de bavures de
limaces, offrant une fleur de pomme de terre à un poupon bénisseur; les
saints Vincent de Paul en réglisse, ramassant, avec une allégresse
réfrénée, de petits monstres en stéarine, pleins de gratitude; les
saints Louis de France ingénus, porteurs de couronnes d'épines sur de
petits coussins en peluche; les saints Louis de Gonzague, chérubinement
agenouillés et cirés avec le plus grand soin, les mains croisées sur le
virginal surplis, la bouche en cul de poule et les yeux noyés; les
saints François d'Assise, glauques ou céruléens, à force d'amour et de
continence, dans le pain d'épices de leur pauvreté; saint Pierre avec
ses clefs, saint Paul avec son glaive, sainte Marie-Madeleine avec sa
tête de mort, saint Jean-Baptiste avec son petit mouton, les martyrs
palmés, les confesseurs mitrés, les vierges fleuries, les papes aux
doigts spatulés d'infaillibles bénédictions, et l'infinie cohue des
pompiers de chemins de croix.

Tout cela conditionné et tarifé sagement, confortablement,
commercialement, économiquement. Riches ou pauvres, toutes les paroisses
peuvent s'approvisionner de pieux simulacres en ces bazards, où se
perpétue, pour le chaste assouvissement de l'œil des fidèles,
l'indéracinable tradition raphaélique. Ces purgatives images dérivent,
en effet, de la grande infusion détersive des _madonistes_
ultramontains. Les avilisseurs italiens du grand Art mystique furent les
incontestables ancêtres de ce crépi. Qu'ils eussent ou non le talent
divin qu'on a si jobardement exalté sur les lyres de la rengaîne, ils
n'en furent pas moins les matelassiers du lit de prostitution où le
paganisme fornicateur vint dépuceler la Beauté chrétienne. Et voilà leur
progéniture.

_La Dispute du Saint Sacrement_ devait inéluctablement aboutir, en moins
de trois siècles, à l'émulation fraternelle des plâtriers de
Saint-Sulpice,--qui feraient aujourd'hui paraître orthodoxe et sainte la
plus sanguinaire iconoclastie!

Et la littérature est à l'avenant. Ah! la littérature catholique! C'est
en elle, surtout, que se vérifie, jusqu'à l'éblouissement, le stupre
inégalable de la décadence! Son histoire est, d'ailleurs, infiniment
simple. Après un tas de siècles pleins de liberté et de génie, Bossuet
apparaît enfin qui confisque et cadenasse à jamais, pour la gloire de
son calife, dans une dépendance ergastulaire du sérail de la monarchie,
toutes les forces génitales de l'intellectualité française. Ce fut une
opération politique assez analogue aux précédents élagages de Louis XI
et de Richelieu. Ce qu'on avait fait pour les vassaux redoutés du Roi
Très-Chrétien, l'aigle domestiqué du diocèse de Meaux l'accomplit pour
la féodalité plus menaçante encore de la pensée. À dater de ce coupeur,
silence absolu, infécondité miraculeuse.

Toute philosophie religieuse dut se configurer à la sienne et l'on a vu
cet inconcevable sacrilège d'un immense clergé, le cul par terre sur
l'Hostie sainte et la tête perdue dans le bas vallon de sa soutane,
adorativement prosterné devant une perruque pourrie, en obéissance
posthume à la consigne épiscopale d'un valet de cour. Cela pendant deux
cents ans, depuis 1682 jusqu'à nos imbéciles jours.

L'abortive culture des séminaires n'atteignit pas cependant, du premier
coup, son solstice d'impuissance. Il fallut que l'hostilité grandissante
des temps modernes fît comprendre, peu à peu, à cette milice la
nécessité d'être couarde, et la sublime sagesse de décamper en jetant
ses armes aux pieds de l'ennemi. À chaque fois que l'impiété se montrait
plus insolente ou l'antagonisme philosophique mieux équipé,
l'enseignement religieux se rétrécissait d'autant et le sacerdoce
rentrait ses cornes. Le télescope théologique se rapetissait en avalant
ses tubes, dans l'inexpugnable espérance de n'avoir plus d'étoiles à
découvrir.

Alors, dans la pénombre des garennes apostoliques, sous la plafonnante
envergure de l'oie gallicane, on pâturait voluptueusement la moisissure
du vieux schisme archi-décédé. Toute la tradition chrétienne étant
réputée tenir dans les tomes appareillés du sublime évêque, et celui-là
même résumant l'Église universelle en son ombilic,--puisqu'il avait
fallu qu'il en fît un tapis de pied pour son royal maître,--qu'avait-on
besoin d'autre autorité et que pouvait tenter, après cela, l'esprit
humain démonétisé?

La rature devint infinie. Tout ce qui s'est accompli depuis le XVIIe
siècle y passa. La pédagogie catholique, pour se châtier d'avoir accordé
naguère une estime folâtre à la créature de Dieu, décida de se cantonner
éperdûment et à jamais dans le catafalque du «grand siècle.» Donc,
défense absolue d'écrire autre chose que des imitations de ce
corbillard, et fulminant anathème contre la plus obscure velléité de
s'en affranchir.

La plus inouïe des littératures est résultée de ce blocus. C'est à se
demander, vraiment, si Sodome et Gomorrhe que Jésus, dans son Évangile,
a déclarées «tolérables,» ne furent pas saintes et d'odeur divine, en
comparaison de ce cloaque d'innocence.

--_Le grand jour approche!_--_La vie n'est pas la vie,_--_Le Seigneur
est mon partage,_--_Où en sommes-nous?_--_L'éclair avant la
foudre,_--_L'horloge de la passion,_--_Le ver rongeur,_--_Gouttes de
rosée,_--_Pensez-y bien!_--_Le beau soir de la vie,_--_L'heureux matin
de la vie,_--_Au ciel on se reconnaît!_--_L'échelle du
ciel,_--_Suivez-moi et je vous guiderai_,--_La manne de
l'âme,_--_L'aimable Jésus,_--_Que la religion est donc
aimable!_--_Plaintes et_ COMPLAISANCES _du Sauveur,_--_La vertu parée de
tous ses charmes,_--_Marie, je vous aime,_--_Marie mieux connue,_--_Le
catholique dans toutes les positions de la vie,_ etc. Tels sont les
titres qui sautent à l'œil, aussitôt qu'on regarde, une boutique de
livres dévots.

Et il ne faudrait pas se hâter de croire à d'insignifiantes plaquettes.
_L'aimable Jésus_, à lui seul, a trois volumes. La bêtise de ces
ouvrages correspond exactement à la bêtise de leurs titres.

Bêtise horrible, tuméfiée et _blanche!_ C'est la lèpre neigeuse du
sentimentalisme religieux, l'éruption cutanée de l'interne purulence,
accumulée en une douzaine de générations putrides qui nous ont transmis
leur farcin!

Une inqualifiable librairie de la rue de Sèvres vend ceci, par exemple:
_Indicateur de la ligne du Ciel_. Un tout petit papier de la dimension
d'un paroissien, pour y être inséré comme une pieuse image. La première
page offre précisément la vue consolante d'un train de chemin de fer,
sur le point de s'engouffrer dans un tunnel, au travers d'une petite
montagne semée de tombes. C'est «le tunnel de la mort,» au delà duquel
se trouve «le Ciel, l’Éternité bienheureuse, la _Fête_ du Paradis.» Ces
choses sont expliquées, en trois pages minuscules de cette écriture
liquoreusement joviale, que le journal _le Pèlerin_ a propagée jusqu'aux
derniers confins de la planète, et qui paraît être le dernier jus
littéraire de la saliveuse caducité du christianisme. On prend son
billet d'aller _sans retour_, au guichet de la Pénitence, on paie en
bonnes œuvres, qui servent en même temps de bagages, il n'y a pas de
wagons-lits et les trains les plus rapides sont précisément ceux où on
est le plus mal. Enfin, deux locomotives: l'_amour_ en tête, et la
_crainte_ en queue. «En voiture, _Messieurs_, en voiture!» Le
bienveillant opuscule nous laisse malheureusement ignorer si les dames
sont admises, s'il leur est accordé de faire un léger _persil_, ou s'il
est loisible d'organiser des bonneteaux, comme dans les trains de
banlieue. Ce candide blaguoscope n'a l'air de rien, n'est-ce pas? C'est
le hoquet de l'agonie pour la Foi chrétienne, d'abord, ensuite, pour
toute la spiritualité de ce monde qu'elle a engendré, dont elle est
l'unique substrat, et qui ne lui survivra pas un quart d'heure.

Mais que penser d'un clergé qui tolère ou encourage cette pollution du
troupeau qu'on lui a confié, qui prend pour de l'humilité l'enfantillage
du crétinisme le plus abject, et que la plus timidement conjecturale
hypothèse de l'existence d'un art moderne transporte d'indignation?

Retranché dans les infertiles glaciers du siècle de Louis XIV, les plus
hautes têtes contemporaines ont passé devant lui, sans mieux obtenir
qu'un outrage ou une dédaigneuse constatation. Des écrivains de la plus
curative magnitude se sont offerts pour infuser un peu de sang jeune à
la carcasse desséchée de leur aïeule. Ils en ont été reniés, maudits,
placardés d'immondices:--C'est vous qui êtes centenaires et décrépits!
leur crie-t-elle de sa gueule vide, et le seul grand artiste qui ait
honoré sa boutique depuis trente ans, Jules Barbey d'Aurevilly, est mis
au pilon sur un ordre formel de l'Archevêché de Paris.

Il est vrai qu'elle a ses grands écrivains, l'Église gallicane tombée en
enfance! Elle arbore, par exemple, au plus haut de sa corniche, un
évêque non moindre que le schismatique Dupanloup, dont les écœurantes
grisailles sur l'_Éducation_ la font clignoter, comme si c'étaient des
torrents de pourpre. Ce porte-mître, qui fut la honte de l'épiscopat le
plus médiocre qu'on ait jamais vu, est considéré comme un porte-foudre
intellectuel par ceux-là mêmes qui méprisent l'étonnante bassesse de son
caractère. _De Pavone Lupus factus_, disait-on à Rome, pendant le
Concile, en décomposant le nom de Mademoiselle sa mère. On a beau savoir
l'insolence tyrannique et l'incurie pleine de faste de ce pasteur aux
_douze_ vicaires généraux, qui ne put jamais résider dans son diocèse,
on a beau connaître la turpitude de ses intrigues politiques et
l'immonde hypocrisie du révolté qui trahissait l'Église universelle, en
protestant de son désir filial de «ne pas exposer le Pape à
l'humiliation d'un vote incertain,» n'importe! on le vénère comme un
maître, et la dyssenterie littéraire de ce Trissotin violet, dont le
plus infime journaliste hésiterait à signer les livres, passe, dans le
monde catholique, pour le débordement du génie.

Infiniment au-dessous de ce prélat, resplendissent, comme elles peuvent,
des améthystes inférieures et de subalternes crosses: les Landriot, les
Gerbet, les Ségur, les Mermillod, les La Bouillerie, les Freppel,
infertiles époux de leurs églises particulières et glaireux amants d'une
muse en fraise de veau, qui leur partage ses faveurs.

Puis des soutaniers sans nombre: les Gaume, les Gratry, les Pereyve, les
Chocarne, les Martin, les Bautain, les Huguet, les Noirlieu, les Doucet,
les Perdrau, les Crampon, tout un fourmillement noir sur la rhétorique
décomposée des siècles défunts. On peut en empiler cinquante mille de
ces cerveaux, et faire l'addition. Le total ne fournira pas
l'habillement complet d'une pauvre idée.

Du côté des laïques, on exhibe à l'admiration du bon fidèle un
assortiment considérable de cuistres guindés comme des pendus et arides
comme les montagnes de la lune, tels que Poujoulat, Montalembert,
Ozanam, Falloux, Cochin, Nettement, Nicolas, Aubineau, Léon Gautier,
historiens ou philosophes, hommes politiques ou simples conférenciers.
C'est la voie lactée du firmament littéraire. Ces roussins de
l'esthétique religieuse ont confisqué la pensée humaine et l'ont coffrée
dans la geôle obscure des petites convenances et des solennelles
rengaînes du grand siècle. Nul n'est admis à subsister sans leur
permission, et le plus grand art qui fut jamais, le Roman moderne, en
qui s'est résorbée toute conception, est jugé comme rien du tout, quand
ils apparaissent.

Mais le phénix d'entre ces volailles, c'est Henri Lasserre, le Benjamin
du succès. Il devient inutile de regarder les autres, aussitôt que ce
virtuose entre en scène, puisqu'il résume, en sa personne, l'onction des
pontifes, le pédantisme chenu des hauts critiques et la graisseuse
faconde des hagiographes. Il ajoute à ces dons si rares le surcroît tout
personnel d'une suffisance de gascon à décourager toutes les Garonnes.
C'est un commis-voyageur dans la piété, un Gaudissart du miracle, qui
place, mieux que pas un, ses petites guirlandes virginales en papier
d'azur. Aussi, la plus incontinente fortune s'est hâtée d'accourir vers
cet audacieux accapareur, qui débitait la Vierge Marie dans les
boutiques et dans les marchés. Il n'a fallu rien moins que le triomphe
presque divin de Louis Veuillot pour contrebalancer un tel crédit,--et
le pur contemplatif, Ernest Hello, est mort, ignoré, dans le
resplendissement de leurs deux gloires.

Il est vrai encore que la même main rémunératrice retient, sur le cœur
fossile de cette Église hantée du néant, le vétuste Pontmartin,
rossignol de catacombe, dont l'eunuchat réfrigère opportunément les
préhistoriques ardeurs. Il n'est pas moins véritable qu'on ramasse à la
bouche du collecteur, où il sophistiquait le guano, un Léo Taxil,
désormais adjudant de Dieu et tambouriné prophète.

Enfin, les pasteurs des âmes fertilisent de leurs bénédictions la _bonne
presse_, instituée par Louis Veuillot pour l'inexorable déconfiture des
établissements de bains de la pensée. Après cela, porte close. Haine,
malédiction, excommunication et damnation sur tout ce qui s'écartera des
paradigmes traditionnels ...

«Le clergé saint fait le peuple vertueux,--a dit un homme puissant en
formules,--le clergé vertueux fait le peuple honnête, _le clergé honnête
fait le peuple_ IMPIE.» Nous en sommes au clergé honnête et nous avons
des prédicateurs tels que le P. Monsabré.

On a fait à ce misérable la réputation d'un grand orateur. Or, ce piètre
thomiste, cet écolâtre exaspérant, systématiquement hostile à toute
spontanée illumination de l'esprit, n'a ni une idée, ni un geste, ni une
palpitation cordiale, ni une expression, ni une émotion. C'est un
robinet d'eau tiède en sortant, glacée quand elle tombe. Et il lui faut
toute une année pour nous préparer ces douches!

Il se trouve des naïfs que cette vacuité stupéfie. Mais c'est comme cela
qu'on les fabrique tous, depuis longtemps, les annonciateurs du Verbe de
Dieu!

Une glaire sulpicienne qu'on se repasse de bouche en bouche depuis deux
cents ans, formée de tous les mucus de la tradition et mélangée de bile
gallicane recuite au bois flotté du libéralisme; une morgue scolastique
à défrayer des millions de cuistres; une certitude infinie d'avoir
inhalé tous les souffles de l'Esprit Saint et d'avoir tellement
circonscrit la Parole que Dieu même, après eux, n'a plus rien à dire.
Avec cela, l'intention formelle, quoique inavouée, de n'endurer aucun
martyre et de n'évangéliser que très peu de pauvres; mais une
condescendante estime pour les biens terrestres, qui réfrène en ces
apôtres le zèle chagrin de la remontrance et les retient de contrister
l'opulente bourgeoisie qui pavonne au pied de leur chaire. Tout juste la
dose congrue,--presque impondérable,--de bave amère, sur les délicates
fleurs du Grand Livre, pour lesquelles fut inventée la distinction
laxative du _précepte_ et du _conseil_. Enfin, l'éternelle politique
régénératrice, l'inamovible gémissement sur les spoliations de la Libre
Pensée et l'incommutable anxiété de péroraison sur l'avenir présumé de
la _chère_ patrie ... Quand on entend autre chose, c'est qu'on a la joie
d'être sourd ou l'irrévérencieuse consolation de dormir.

Le P. Monsabré est incontestablement le sujet le plus réussi et les
bonnes maisons où se conditionne l'article travaillent, présentement, à
lui manufacturer d'innombrables émules. Il y a bien aussi un autre
courant qu'il faudrait appeler Didonien, où la médiocrité d'âme n'est
pas moindre ni le génie plus absent. Car ils sont de divers paillons,
les bateleurs dans l'Ordre dominicain, tel que l'a confectionné ce
trombone libérâtre de Lacordaire. Ils ont tous, plus ou moins, la
nostalgie du boniment. Mais le Didon, qui ne se satisfait pas d'être une
bouche du néant, et qui va prostituant sa robe de moine sur les tréteaux
du cabotinisme international, nous sortirait du clergé _honnête_ pour
nous mener droit aux soutaniers apostats ou schismatiques,--ce qui
serait évidemment moins décisif, comme sputation à la Face endurante du
Christ!

Quant aux autres serviteurs de l'autel et à la masse entière des
fidèles, c'est inexprimable et confondant.

On se serre, on se tient les coudes, on s'empile en fumier d'imbécillité
et de lâcheté. On se précipite au Rien de la pensée, pour échapper à la
contamination du _libertinage_ ou de l'incrédulité.

En même temps, par un repli tout orthodoxe, on met soigneusement à
profit l'impiété du siècle pour allonger quelque peu la corde des
prescriptions ecclésiastiques. L'Église ayant réduit à presque rien la
rigueur de ses pénitences, dans l'espoir toujours déçu d'un plus prompt
retour des brebis folâtres qu'elle a perdues, les moutons demeurés
fidèles utilisent, en gémissant au fond du bercail, les _regrettables_
concessions de leurs pasteurs. Et toutes les pratiques suivent la même
pente, l'époque n'étant pas du tout à l'héroïsme des œuvres
surérogatoires.

Jamais, d'ailleurs, il ne fut autant parlé d'_œuvres_. S'occuper
d'œuvres, être _dans_ les œuvres, sont des locutions acclimatées,
significatives de tout bien, quoiqu'elles aient l'air, dans leur
imprécision, d'impliquer, au moral, un protestantisme limitrophe des
plus imminents. Les catholiques, en effet, entendent et pratiquent la
charité, l'amour de leurs frères indigents, à la manière protestante,
c'est-à-dire avec ce faste usuraire qui exige l'entier abandon préalable
de la dignité du Pauvre, en échange des plus dérisoires secours. Il est
presque sans exemple qu'un de ces chrétiens gorgés de richesses, ait
pris dans ses bras son frère ruisselant de pleurs, pour le sauver en une
seule fois, en payant sa rançon d'une partie de son superflu.

Cela ressemble même à une politique. «Vous aurez toujours des pauvres
parmi vous,» dit l'Évangile, et cette parole effrayante, qui condamne
les détenteurs, est précisément l'occasion du sophisme de cannibales qui
procure leur sécurité. Dieu a réglé qu'il y aurait toujours des pauvres,
afin que les riches se consolassent pieusement de ne l'être pas, en se
résignant à la nécessité _providentielle_ de ne pas diminuer leur
nombre.

Il leur faut des pauvres pour s'attester à eux-mêmes, au meilleur marché
possible, la sensibilité de leurs tendres cœurs, pour prêter à la petite
semaine sur le Paradis, pour s'amuser, enfin, pour danser, pour
décolleter leurs femelles jusqu'au nombril, pour s'émotionner au
Champagne sur les agonisants par la faim, pour laver d'un bol de
bouillon les fornications parfumées où les plus altissimes vertus
peuvent se laisser choir.

_On serait forcé d'en faire pour eux, s'il n'y en avait pas_, car il
leur en faut pour toutes les circonstances de la vie, pour la joie et
pour la tristesse, pour les fêtes et pour les deuils, pour la ville et
pour la campagne, pour toutes les attitudes d'attendrissement que les
poètes ont prévues. Il leur en faut absolument, pour qu'ils puissent
répondre à la Pauvreté: _Nous avons_ NOS _pauvres_, et d'un geste lassé,
se détourner de cette agenouillée lamentable, que le Sauveur des hommes
a choisie pour son Épouse et dont l'escorte est de dix mille anges!

Il se peut que le Dieu terrible, _Vomisseur des Tièdes_, accomplisse, un
jour, le miracle de donner quelque sapidité morale à cet écœurant
troupeau qui fait penser, analogiquement, à l'effroyable mélange
symbolique d'acidité et d'amertume que le génie tourmenteur des Juifs le
força de boire dans son agonie.

Mais il faudra, c'est fort à craindre, d'étranges flambées et
l'assaisonnement de pas mal de sang pour rendre digérables, en ce jour,
ces rebutants chrétiens de boucherie.

Il faudra du désespoir et des larmes, comme l'œil humain n'en versa
jamais, et ce seront précisément ces mêmes _impies_ tant méprisés par
eux, du haut de leurs dégoûtantes vertus,--mais justement désignés pour
leur châtiment, saintement élus pour leur confusion parfaite,--qui les
forceront à les répandre!...

En attendant, le Christ est indubitablement traîné au dépotoir.

Cette Face sanglante de Crucifié qui avait dardé dix-neuf siècles, ils
L'ont rebaignée dans une si nauséabonde ignominie, que les âmes les plus
fangeuses s'épouvantent de Son contact et sont forcées de s'en détourner
en poussant des cris.

Il avait jeté le défi à l'Opprobre humain, ce Fils de l'homme, et
l'Opprobre humain L'a vaincu!

Vainement, Il triomphait des abominations du Prétoire et du Golgotha, et
du sempiternel recommencement de ces abominations du _Mépris_.
Maintenant, Il succombe sous l'abomination du RESPECT!

Ses ministres et Ses croyants, éperdus de zèle pour l'Idole fétide
montée de leurs cœurs sur Son autel, L'ont éclaboussé d'un ridicule
tellement destructeur, nous ne disons pas de l'adoration, mais de la
plus embryonnaire velléité d'attendrissement religieux, que le miracle
des miracles serait, à cette heure, de Lui ressusciter un culte.

Le songe tragique de Jean-Paul n'est plus de saison. Ce n'est plus le
Christ pleurant qui dirait aux hommes sortis des tombeaux:

--Je vous avais promis un Père dans les cieux et Je ne sais où Il est.
Me souvenant de ma promesse, Je L'ai cherché deux mille ans par tous les
univers, et Je ne L'ai pas trouvé et voici, maintenant, que Je suis
orphelin comme vous.

C'est le Père qui répondrait à ces âmes dolentes et sans asile:

J'avais permis à Mon Verbe, engendré de Moi, de Se rendre semblable à
vous, pour vous délivrer en souffrant. Vous autres, Mes adorateurs
fidèles, qu'il a cautionnés par Son Sacrifice, vous venez Me demander ce
Rédempteur dont vous avez contemné la fournaise de tortures et que vous
avez tellement défiguré de votre amour, qu'aujourd'hui, Moi-même, Son
Consubstantiel et Son Père, Je ne pourrais plus Le reconnaître ...

Je suppose qu'Il habite le tabernacle que Lui ont fait Ses derniers
disciples, mille fois plus lâches et plus atroces que les bourreaux qui
L'avaient couvert d'outrages et mis en sang ...

SI VOUS AVEZ BESOIN DE MON FILS, CHERCHEZ-LE DANS LES ORDURES.



XLVII


Véronique avait expérimenté la misère infinie de ce clergé, avec une
rigueur proportionnée à la suréminence de sa propre vocation mystique.
Elle avait enduré, dès le commencement et toute la première année, un
tourment intérieur, continuel, à défier les flammes et les chevalets du
martyrologe.

Au début de son installation avec Marchenoir, elle avait été résolument
se présenter au guichet d'un confessionnal quelconque et, assoiffée de
mépris, ambitieuse d'être foulée aux pieds, elle avait tout d'abord
déclaré ceci:--Mon père, je suis une sale prostituée. L'effet de cette
parole, nullement inouïe, pourtant, dans ces vestibules de l'espérance
où viennent tomber tant d'épaves d'âmes, avait été immédiat et
confondant. On lui avait jeté le guichet au nez, par un geste soudain
d'une incroyable violence.

Elle ne sut jamais quel ecclésiastique avait accompli cet acte de vertu,
et ne voulut jamais le savoir. C'était, peut-être, un de ces jeunes
prêtres caramélisés dans la blanche confiture des petites puretés
«inviolables,» qui conçoivent la vie comme une très longue allée
d'innocents tilleuls de séminaire, avec une petite statue de Marie sans
tache à l'extrémité, au-dessous d'un phylactère édifiant déployé par
deux chérubins, pendant que d'immaculées douillettes et d'insexuels
surplis vont et viennent, sirupeux de chasteté. Peut-être, aussi,
était-elle tombée sur quelque mûr soutanier, admirateur de Fénelon et de
Nicole, et farouche ennemi du naturalisme pénitentiel, par conséquent,
expulseur impitoyable de tout repentir qui déconcertait les litotes et
les hypotyposes de son formulaire. Ces deux variétés de vermine
sacerdotale remplacent assez souvent, de la manière la plus effective,
les filets du Prince des apôtres par les filets de la morgue où vont se
jeter certains misérables, au désespoir desquels il n'avait manqué,
jusqu'alors, que le suggestif dégoût de les rencontrer.

La vaillante fille trouva la chose un peu dure, mais absolument normale
et s'en alla, le cœur gros, à la recherche d'un intendant moins
parcimonieux de la provende apostolique. Elle eut le bonheur de trouver
presque aussitôt, à Notre-Dame des Victoires, un vieux praticien
jésuite, mort aujourd'hui, que sa dextérité spéciale comme confesseur de
libertins et de prostituées a rendu célèbre. Ce curieux vieillard de
quatre-vingts ans, dont la pénétration psychologique tenait du miracle,
a guéri des centaines d'âmes abandonnées.--Je ne pêche que le gros
poisson,--disait-il, avec sa bonhomie narquoise d'ancien pandour
converti lui-même,--que le fretin s'adresse ailleurs. Je suis le
vidangeur des consciences et j'enlève les fortes ordures, mais je me
déclare inapte aux ouvrages d'embellissement et de parfumerie.

Discernant apôtre et moraliste plein de judiciaire, il pensait que le
péché habituel de la chair est surtout une névrose d'enfantillage, à la
vérité terrible et mortelle, mais intraitable, dans le plus grand nombre
des cas, sans l'attractive bénignité d'une sorte de lactation
prophylactique. L'énergie, parfois étonnante, impliquée par l'acte pur
et simple de l'aveu pénitentiel, il la décrétait éminemment
satisfactoire et, prenant gaillardement tout sur lui, réintégrait
sur-le-champ les repentantes brebis,--sans exiger les préalables et
décourageantes corvées que le Jansénisme inventa pour les mettre en
fuite. Véronique fut donc accueillie par lui comme une fille prodigue,
avec une joie sans bornes. Il tua pour elle le veau gras des
absolutions...

Mais cette bombance ne pouvait durer. Quand il s'aperçut que sa nouvelle
cliente était de propos solide et ne retournerait pas, comme les autres,
à ses vomissures, il lui déclara son insuffisance pour la guider
utilement sur n'importe quels sommets et l'engagea à chercher un
directeur.

Ce fut l'aurore des tribulations. Personne ne comprenait rien à cette
brûlée d'amour qui se diaphanéisait en montant dans la lumière. La plus
tenace et la plus dure de ses épreuves fut l'inclairvoyante opiniâtreté
d'un tas de prêtres, engraissés d'identiques formules, qui s'efforcèrent
de la jeter dans le découragement par le conseil, uniformément
comminatoire, de se séparer de Marchenoir. La simple créature prise dans
l'étau du dilemme de son obéissance et de l'impossibilité absolue de
vivre seule, aurait vingt fois perdu la tête, sans le bienheureux
précédent des absolutions données, _quand même_, par le bonhomme qui
avait accepté la cote mal taillée de cette inévitable situation, dont
elle était bien certaine de n'avoir jamais abusé.

Et puis, elle les exaspérait, tous ces ecclésiastiques à charnières, par
son adorable simplicité qui aurait dû les attendrir jusqu'aux larmes. La
confession, qui porte ce nom grandiose de Sacrement de Pénitence, est
devenue, dans le coulage et le délavage actuel du christianisme, un
vulnéraire si parfaitement incolore et neutre que sa force thérapeutique
sur les âmes doit, en général, être à peu près nulle. C'est presque
toujours une petite mécanique prévue, du fonctionnement le plus
enfantin. Le pénitent apporte sa formule de contrition et le confesseur
lui passe en échange sa formule d'exhortation. C'est un négoce de
rengaînes apprises par cœur, où le cœur, précisément, n'a plus rien à
faire d'aucun côté, et dont le Seigneur Dieu s'accommode comme il
l'entend. Véronique ignorait profondément cette tenue de sottes paroles
en partie double. Elle en avait appris une autre,--un peu
différente,--et depuis qu'elle l'avait oubliée, elle ne savait plus rien
au monde, sinon le sublime de l'amour divin et de l'amour humain fondus
ensemble dans une seule flamme aussi candide que tous les lis. Mais
voilà ce qui ne pouvait être compris.

Tant qu'ils voulurent, ils lui tordirent le cœur de leurs mains
salissantes et pataudes, à cette ouaille très soumise qui ne demandait
pas mieux que de souffrir. Interprétant les naïvetés de sa tendresse par
le zèle indiscret d'un satanique orgueil, ces bestiaux consacrés ne
voyaient rien de mieux à faire que de l'accabler sans cesse de son
passé, les uns avec véhémence, les autres avec ironie et ces derniers
étaient de beaucoup les plus cruels.

L'ironie est, à coup sûr, l'arme la plus dangereuse qui soit dans la
main de l'homme. Un écrivain, redoutable lui-même par l'ironie, nommait
cet instrument de supplice «la gaîté de l'indignation,» fort supérieure
à l'autre gaîté qu'elle fait ressembler à une gardeuse de dindons. Mais,
que penser de l'ironie d'un cuistre niaisement indigné de
l'inobservation d'une étiquette ou d'un rudiment, et rendu tout fort par
l'humilité d'un repentir que sa sottise lui fait prendre pour de
l'abjection?--car la préséance évangélique de l'_unique_ pénitent sur
une multitude de justes sans tache n'est, aux yeux de tout vrai
sulpicien, qu'une bonne blague sans application pratique. Beaucoup de
prêtres utilisent donc avec succès cet heureux moyen de dégoûter de
leurs personnes et du sacrement qu'ils avilissent. La pauvre fille,
résignée à tout, en fut néanmoins crucifiée dans le fond du cœur.
Silencieusement, elle savoura cette avanie, comme une sainte qu'elle
était, et Marchenoir n'en connut par elle absolument rien.

À la fin, pourtant, elle avait mis la main sur un brave homme de
missionnaire qui l'avait à peu près acceptée telle qu'elle était.
L'expérience de la cohabitation fraternelle en était à son dix-huitième
mois de la plus concluante innocence. Le rouge grief, qui avait irrité
tant de pudiques taureaux, s'éteignait enfin, et la paix venait de
commencer, quand arriva la foudroyante lettre de Marchenoir. Pour tout
dire, une mystique de telle envergure se trouvait désorientée de n'avoir
plus rien à souffrir.

L'étonnante fredaine d'holocauste, qui suivit, avait paru énorme à son
confesseur, qui n'hésita pas à l'inculper énergiquement de zèle
excessif, tout en s'avouant, dans l'intime de ses conseils,
singulièrement édifié lui-même par cette chrétienne, dont il avait la
prétention d'être le remorqueur. Même, il n'avait pu s'empêcher
d'exprimer des craintes sur l'efficacité de l'expédient, alléguant, non
sans profondeur, l'instinct de résignation mendicitaire particulier à
l'amour sensuel, qui fait convoiter aux désirants les plus superbes,
jusqu'aux moindres miettes de la ripaille dont ils sont frustrés. Il
pensait surtout, mais sans l'exprimer, qu'aux yeux d'un spiritualiste,
au transport facile, tel que Marchenoir, la splendeur morale de
l'immolation devrait infiniment surpasser en illécébrant vertige la
charnelle beauté sacrifiée ...



XLVIII


Au fait, qu'en restait-il, exactement, de cette beauté presque fameuse,
qui avait fait délirer des gens, austères, chargés de prudence comme des
chameaux, et qui, même, assurait-on, avait autrefois coûté la vie à deux
hommes! Les ruines de cette Palmyre étaient-elles décidément répulsives
à tout enthousiasme? Un artiste profond, qui eût contemplé Véronique
dans sa prière, n'aurait assurément pas tranché du côté de
l'affirmative.

Sans doute, elle était rompue, désormais, l'harmonie du visage de cette
épervière d'amour, qui n'avait fait, après tout, lorsqu'elle était
devenue dévote, que spiritualiser ses lapins et renoncer, pour la
_Colombe_, à ses indigestes ramiers. Hygiénique substitution de proie,
qui ne pouvait changer essentiellement la physionomie. Il avait fallu,
pour cela, la mutilation, la chute violente de la partie supérieure du
rostre aquilin sur son assise démantelée et la dépression labiale d'une
bouche dont l'arc terrible,--qui avait vidé tant de carquois,--enfin
détendu, s'allongeait, en blême rictus, de l'une à l'autre commissure.
Défigurement bizarre et triste, qui faisait conjecturer la fantasmatique
juxtaposition d'une moitié de vieux visage à la cassure inférieure de
quelque sublime chapiteau humain. Mais les traits, demeurés intacts,
semblaient être devenus plus beaux, de même que les membres épargnés
sont faits plus robustes, paraît-il, après une amputation.

Il y avait surtout les yeux, des yeux immenses, illimités, dont personne
n'avait jamais pu faire le tour. Bleus, sans doute, comme il convenait,
mais d'un bleu occulte, extra-terrestre, que la convoitise, au télescope
d'écailles, avait absurdement réputés gris clair. Or, c'était toute une
palette de ciels inconnus, même en Occident, et jusque sous les pattes
glacées de l'Ourse polaire où, du moins, ne sévit pas l'ignoble
intensité d'azur perruquier des ciels d'Orient.

Suivant les divers états de son âme, les yeux de l'incroyable fille,
partant, quelquefois, d'une sorte de bleu consterné d'iris lactescent,
éclataient, une minute, du cobalt pur des illusions généreuses,
s'injectaient passionnément d'écarlate, de rouge de cuivre, de points
d'or, passaient ensuite au réséda de l'espérance, pour s'atténuer
aussitôt dans une résignation de gris lavande, et s'éteindre enfin, pour
de bon, dans l'ardoise de la sécurité.

Mais, le plus touchant, c'était, aux heures de l'extase sans
frémissement, de l'inagitation absolue familière aux contemplatifs, un
crépuscule de lune diamanté de pleurs, inexprimable et divin, qui se
levait tout à coup, au fond de ces yeux _étrangers_, et dont nulle
chimie de peinturier n'eût été capable de fixer la plus lointaine
impression. Un double gouffre pâle et translucide, une insurrection de
clartés dans les profondeurs, par-dessous les ondes, moirées d'oubli,
d'un recueillement inaccessible!...

Un aliéniste, un profanateur de sépultures, une brute humaine quelconque
qui, prenant de force à deux mains, la tête de Véronique, en de certains
instants, aurait ainsi voulu la contraindre à le regarder, eût été
stupéfait, jusqu'à l'effroi, de l'_inattention_ infinie de ce paysage
simultané de ciel et de mer qu'il aurait découvert en place de regard,
et il en eût emporté l'obsession dans son âme épaisse.--Ce sont, disait
Marchenoir, les yeux d'une aveugle qui tâtonnerait dans le Paradis ...

Il avait fallu ces yeux inouïs, faits comme des lacs, et qui
paraissaient s'agrandir chaque jour, pour excuser l'absence paradoxale,
à peu près complète, du front, admirablement évasé du côté des tempes,
mais inondé, presque jusqu'aux sourcils, par le débordement de la
chevelure. Autrefois, du temps de la _Ventouse_, cette toison sublime,
qui aurait pu, semblait-il, défrayer cinquante couchers de soleil,
surplombait immédiatement les yeux, de sa lourde masse, et c'était à
rendre fou furieux de voir le conflit de ces éléments. Un incendie sur
le Pacifique!...

Quand la _Ventouse_ n'exista plus, cette houle flamboyante reflua comme
elle put, dans tous les sens, pressée, tassée en bandeaux, en nattes, en
rouleaux, en paquets, écartelant les épingles, mettant les peignes sur
les dents, tombant onéreusement sur les épaules et quelquefois sur le
bas des reins, jusqu'à ce que, tordue en un despotique et monstrueux
chignon, elle pût enfin, se tenir tranquille, pour l'amour de Dieu.

Il y eut, alors, un front précaire, une étroite bande de front, qui
parut incommensurable en longueur d'une tempe à l'autre, et ce fut une
nouvelle sorte de beauté, presque aussi redoutable que la première ...
Maintenant, c'était un troisième aspect navrant et inexplicable. Les
yeux paraissaient avoir grossi, la tête, réduite de moitié, fuyait
honteusement, le front, dégarni, était terrible et semblait porter la
marque de quelque infamante punition ...

Le nez, par bonheur, avait échappé à toute injure. Légèrement aquilin et
de dimensions plausibles, un peu plus fin, peut-être, à l'extrémité,
qu'on n'eût osé l'espérer de cet irresponsable organe de sensualité, il
était flanqué de narines étonnamment mobiles, significatives, pour
certaines femmes, d'une cupidité sans mesure,--providentiellement
instituée en manière de contre-poids à l'héroïsme masculin, dont cette
particularité physiologique est également un pronostic.

Quant à la bouche, il n'y avait, plus à en parler, hélas! Elle avait été
dangereuse autant que toutes les gueules et tous les suçoirs de l'abîme.
Elle avait été cette _fosse profonde_ où Salomon affirmait que doivent
tomber ceux contre qui le Seigneur est en colère. Le baiser de ces
lourdes lèvres, bestialement exquises, cassait les nerfs, fripait les
moëlles, détraquait les cervelles, dévissait toutes les cuirasses,
déboulonnait jusqu'à l'avarice, transformait les aliénés en idiots et
les simples imbéciles en énergumènes. Un syndicat de faillite était
embusqué sous la langue de cette bouche, et trente-deux bureaux de
pompes funèbres ficelaient leurs dossiers à l'ombre caniculaire de ses
dents. Quand elle crachait, la terre avait envie de devenir poissonneuse
comme la mer, et l'Océan lui-même aurait à peine pu répondre, en se
tuméfiant d'orgueil: L'écume de mes naufragés n'est pas moins amère!

Le démon du Stupre, depuis longtemps exproprié de cet ancien patrimoine,
venait enfin de s'éloigner irrévocablement de ces ruines, au milieu
desquelles, désormais, ne restait plus même un humble chicot où il pût
s'asseoir. Les lèvres, rentrées de force, avaient perdu forme et
couleur, et c'était bien, réellement, le plus notable déchet de cette
cariatide de lupanar, transformée en un pilastre éclatant de la Tour
d'ivoire. Cependant, le teint de l'ensemble du visage était demeuré.
C'était toujours la même combinaison pigmentaire de chamois, de
capucine, de vermillon, de bistre et d'or, imperceptiblement atténuée
d'un quarantième de reflet lunaire.

En somme, Véronique avait à peu près manqué son coup et n'était pas
devenue moins belle qu'avant,--la dilapidation d'une partie de ses
richesses ayant proportionnément accru la valeur du fertile potager
d'amour, que l'infortuné Marchenoir avait si malencontreusement
ensemencé de l'impartageable concupiscence du ciel.



XLIX


Les événements ont ceci de commun avec les oies qu'ils vont en troupe.
Tout être non absolument dénué d'observation a pu le remarquer. Il est
vrai que la curiosité s'arrête là, d'ordinaire. Nul n'implore une
explication de cette loi, l'inexistante fontaine du Hasard devant
suffire à l'étanchement de toutes les soifs du troupeau pensant. Ce
proverbe: «Un malheur n'arrive jamais seul,» est l'unique monument de
l'attention ou de la sagacité des hommes sur l'une des particularités
les moins négligeables de leur histoire. Il est pourtant bien assuré que
les événements heureux ou malheureux, quelle que soit l'illusion de leur
taille, semblent s'appeler les uns les autres, aussitôt qu'ils naissent,
par d'irrésistibles clameurs. Ils accourent alors de partout, émergeant
des trous de la terre ou tombant des monts de la lune, pour l'éternelle
stupéfaction d'une race tirée du néant, qui ne sut jamais rien prévoir
et qui ne s'attend jamais à rien.

On a fini par observer, d'une manière à peu près certaine, que l'union
physique de deux individus de sexe différent a pour effet probable
l'apparition d'un troisième de même nature, à l'état rudimentaire. Cette
quasi certitude est l'un des fruits les plus savoureux d'une expérience
de soixante siècles. Mais qui donc s'occupe du mystère autrement profond
de la sexualité métaphysique des événements de ce monde, de leurs
alliances rigoureusement assorties, de leurs lignées au type fidèle, de
leur solidarité parfaite? Toute la famille se précipite au premier
vagissement du nouveau né, et Dieu sait si elle est innombrable, puisque
les événements ne meurent jamais et qu'ils continuent toujours de faire
des enfants! Le premier imbécile venu, à qui quelque chose arrive, est,
pour un instant, le puits de vérité où tout un peuple formidable descend
boire. Toutes les Normes se penchent vers lui, toutes les Règles, toutes
les Lois, toutes les Volontés occultes s'accoudent en Polymnies, sur
l'inconsciente margelle de bêtise qui ne se doute même pas de leur
présence....

Il s'en fallait que Leverdier fût un imbécile et il savait trop qu'il
était arrivé quelque chose! Cependant, il s'étonna de tomber,
immédiatement après avoir quitté Marchenoir, sur un personnage qu'il
avait eu la douceur de ne pas rencontrer depuis des mois: Alcide Lerat,
«historien et littérateur français,» ainsi qu'il lui plaît de se
désigner lui-même. Ce fut, pour l'attristé convive de tant de capiteuses
ribotes de douleur, une commotion presque physique, à la manière d'un
pressentiment funèbre, de revoir tout à coup, en un tel moment, ce
fantoche sordide qui trottait, le nez au vent, comme un putois cherchant
à dépister une charogne.

Cet Alcide Lerat, fort connu dans le monde des journaux, est une sorte
de Benoît Labre littéraire, sans sainteté, dont le panégyrique posthume
serait une besogne à faire trembler les décrasseurs d'auréoles les plus
audacieux. Vivant exclusivement d'aumônes récoltées chez les gens de
lettres, qu'il amuse de ses calomnies ou de ses médisances et qui le
reçoivent dans des courants d'air, le drôle fétide, heureusement
incapable de s'enrhumer, promène infatigablement sa carcasse, de l'un à
l'autre crépuscule,--colportant ainsi, dans le pantalon d'un romancier
qu'il a diffamé la veille, chez un rédacteur en chef qu'il vient de
couvrir d'ordures et qui lui donnera peut-être vingt sous, les basses
conjectures de son déshonorant esprit sur la vie privée d'un poète dont
il a _fini_ tous les chapeaux.

Il se venge par là d'être frustré de la première place, qu'il n'a jamais
cessé de revendiquer depuis le succès de son fameux pamphlet: _Ménage et
Finances de Diderot_. Ce factum sans talent, mais d'une érudition de
détail exaspérante comme la vermine sur le pelage des adorateurs du
philosophe, produisit, en effet, une vive émeute d'opinions dans les
feuilles publiques, il y a trente ans. Les ouvrages postérieurs d'Alcide
Lerat ne valent pas, il est vrai, la goutte d'encre qu'on dépenserait
pour en écrire le titre. N'importe. Assuré d'être le plus immense génie
des siècles, il pense de bonne foi que tout lui est dû et que sa seule
présence est un honneur, une occasion de ravissement que rien ne
pourrait payer.

--Je parle trop, dit-il, on prend des notes. En conséquence, il rançonne
tant qu'il peut ses _disciples_, dont les largesses, quelque démesurées
qu'on les supposât, ne pourraient jamais avoir, en raison des cataractes
de joie répandues sur eux, que le faux poids de l'ingratitude.

--Tout à vous, _sauf chaussettes_, écrivait-il, un jour, à l'un d'eux
qui avait oublié cet unique article dans l'abandon filial d'une complète
défroque. Parole admirable et définitive dont le destinataire, espèce de
va-nu-pieds intellectuel, ne sentit pas l'ironie profonde.

Le nom de ce dangereux cynique est tellement ajusté à sa physionomie,
qu'il est impossible de présenter l'usufruitier sans s'exposer à
l'inconvénient de paraître un farceur de table d'hôte. Le _rat_ est
évidemment sa bête, à moins qu'il ne soit la bête du rat, ce qui
pourrait être soutenu comme une opinion probable. Le nez en pointe de
betterave très aiguë, tirant à lui toute une mince figure en chiasse
d'insecte, plantée d'un aride taillis de poils grisonnants, est
chevauché d'une paire de petits yeux brillants et inquiets, à conciter
la fureur d'un dogue. Ce dernier trait détermine et fixe instantanément
l'analogie. Le trottinement perpétuel, l'incurvation sacristine des
vertèbres supérieures et le coutumier reploiement des bras sur de plates
côtes souvent menacées, n'y ajoutent que fort peu de chose.

Leverdier connaissait l'animal depuis longtemps. Il était même
inexplicablement honoré par lui d'une sorte de considération ou
d'estime. Lerat, qu'il avait à peu près jeté à la porte deux ou trois
fois et qui avait renoncé à l'expérience inutile de se présenter de
nouveau, ne croyait pas, néanmoins, devoir le priver, quand il le
rencontrait, de quelques nutritives minutes d'entretien, dont Leverdier
se fût admirablement passé, ce jour-là surtout. Il avait les meilleures
raisons du monde pour écarter ce fâcheux, qu'il soupçonnait fort d'avoir
soufflé d'immondes calomnies sur le compte de son ami, dans l'indigente
main duquel il avait souvent pâturé la glandée d'un petit écu. Une fois
même, il lui donna le placide conseil de profiter de son excellente vue
de rongeur pour s'écarter soigneusement de tous les chemins de
Marchenoir.--Il n'est pas trop patient, voyez-vous, mon cher monsieur
Alcide, et il serait très capable de vous régaler de vos propres
oreilles. Je vous avertis en frère. _Pensez-y bien._

Dans la situation actuelle de son esprit, une telle rencontre, si
soudaine, lui fit l'effet d'un présage des plus néfastes. Il fut un
moment sur la pente de lui décerner une raclée complète dont le souvenir
fût extrêmement durable. Mais c'eût été battre une vieille femme et,
d'autre part, il craignit le ridicule de prendre la fuite.

Il ne tarda pas à reconnaître qu'en effet, la rencontre n'était pas
absolument vaine et pouvait avoir d'assez graves conséquences.



L


--Oh! comme vous avez l'air _sérieux_, ce matin, monsieur le comte de
Pylade, est-ce que nous aurions des inquiétudes sur la chère santé de
monseigneur le marquis d'Oreste?

Tels furent les premiers mots d'Alcide Lerat, la plus décevante
contrefaçon d'imbécile qu'on ait jamais vue. Il avait gardé de son
éducation de séminariste raté tout un stock de ce genre de facéties,
insupportablement chantonnées en soprano mineur, avec l'accompagnement
ordinaire d'une goguenarde révérence.

--Monsieur Lerat, répondit Leverdier qui se sentait sur le point de
n'avoir plus une goutte de patience dans les veines, je suis très pressé
et incapable, pour l'instant, de savourer vos délicieuses plaisanteries.
Je vous prie de m'excuser et d'aller au diable, s'il vous plaît.

--Nous y sommes tous, au diable, repartit le fâcheux, puisqu'il est le
Prince de ce monde, mais vous me recevez si mal que j'ai bonne envie de
garder pour moi une communication intéressante dont je voulais vous
charger pour votre ami Marchenoir.

À ce nom, Leverdier devint attentif. Certes, il n'attendait, en général,
rien de bon de son interlocuteur, mais il le savait une citerne
d'informations, souvent étonnantes, et se disait qu'une eau très pure
peut sortir quelquefois des gargouilles les plus hideuses, en temps
d'orage.

--Vous avez, dit-il, quelque chose d'intéressant pour Marchenoir?

L'autre, s'appuyant alors à deux mains sur la poignée de sa canne, aussi
lamentable que lui, et s'infléchissant vers son auditeur, comme un vieil
arbre congratulé,--sans quitter une seconde son sourire à claques
sempiternel,--se mit à zézayer à la façon d'un enfant de chœur, qu'une
circonstance calamiteuse aurait investi de quelque secret important pour
la prospérité de la fabrique.

--Votre ami aime à se faire désirer autant qu'une jolie femme. Il se
cache comme un ours et tout le monde s'en plaint. J'ai rencontré, cette
semaine, Beauvivier qui voudrait le voir. Je crois que son intention est
de lui confier l'article de tête du _Basile_, pour tracasser un peu les
imbéciles de l'_Univers_. Si votre Caïn ne profite pas de l'occasion, il
méritera d'errer, comme son homonyme biblique, «sur la face de la
terre,» car ils ont besoin de lui au _Basile_. Vous qui êtes un homme
pratique, vous devriez lui conseiller de se limer les ongles et
l'empêcher de faire des sottises. Beauvivier a daigné me dire qu'il
comptait sur moi pour le lui amener. Il paraît croire que je suis dans
les petits papiers de ce riverain du Danube. À propos, est-il revenu,
seulement, de son voyage édifiant?

--Oui, affirma rêveusement Leverdier, mais n'allez pas chez lui, je me
charge de votre ambassade.

Cette communication lui donnait fort à penser. Il fallait que le
tout-puissant _Basile_, l'universel journal des gens _bien élevés_, se
sentît diablement anémié pour invoquer le réactif d'un tel moxa! Dans ce
cas....

À ce moment, il s'aperçut que le séduisant Alcide avait pris une pose
connue. Ayant, au préalable, inspecté, en sifflotant, l'état du ciel et
ramené sur ses tempes, du bout des doigts en pincettes de sa main
gauche, quelques mèches indisciplinées, il avait finalement abaissé
cette main à la hauteur présumée de l'organe des sentiments généreux et
la tenait, maintenant, ouverte et dardée contre la poitrine de son
adversaire.

--C'est juste, fit celui-ci, j'oubliais! Et tirant son porte-monnaie, il
laissa tomber une pièce de cinquante centimes dans cette sébille à
remontoir, qui déshonore, avec la plus horologique exactitude, la
mendicité chrétienne.

Lerat ne voulut pas s'éloigner, pourtant, sans avoir compissé son
bienfaiteur d'un dernier avis. En conséquence, il exhala ces
prototypiques admonitions:

--Si votre ami veut réussir au _Basile_, il faudrait lui recommander de
ne plus tant faire la bête féroce. S'il sait plaire à Beauvivier, sa
fortune est faite. Il ne manque pas de talent, quand il veut se modérer
et ne pas employer continuellement ses abominables expressions
scatologiques. C'est ce qui a perdu ce butor de Veuillot, qui a toujours
rebuté mes réprimandes et qui s'en trouve joliment bien, n'est-ce pas,
aujourd'hui qu'il est crevé de son venin! Voyez Labruyère et Massillon.
Ils en disent plus en une seule phrase décente que tous vos épileptiques
en deux cents lignes. Persuadez-lui donc de lire mon livre sur _La Table
chez tous les peuples_, que vous devez avoir dans votre bibliothèque. Il
apprendra ce que c'est que la vraie force unie à la distinction.

L'odieux personnage avait cessé de sourire. Il flottait en dérive sur
son propre fleuve, avec la majesté d'un Dieu. Ayant envoyé, du bout de
ses doigts exorables, un tout petit geste miséricordieux, il s'éloigna,
plein de sa puissance, la canne sous l'aisselle, les deux mains
cléricalement croisées dans l'intérieur de ses manches et le buste jeté
en avant, à la remorque de son museau, ayant l'air, parfois, de
soubresauter proditoirement, de son lamentable derrière.

--Dans ce cas, poursuivit en lui-même Leverdier, pour qui cette retraite
savante avait été une beauté perdue, Marchenoir pourrait, en un instant,
reconquérir la grande publicité. Ne parvînt-il à lancer qu'un tout petit
nombre d'articles, il ressaisirait bientôt, par le moyen d'un journal si
retentissant, le groupe intellectuel ameuté naguère par ses audaces et
que son silence, depuis tant de mois, a dispersé. Puis, quelle revanche
contre tous les lâches qui le croient vaincu! Cette vermine de Lerat
doit avoir dit la vérité. Il a les plus basses raisons du monde pour
désirer de toutes ses forces qu'un brûlot formidable soit lancé,
n'importe de quelle main, sur les cuisines de la presse catholique. Il a
même dû travailler fortement Beauvivier dans ce sens et lui faire gober
la nécessité d'être l'_inventeur_ de Marchenoir. Properce, d'ailleurs,
en sage roublard, s'est soigneusement préservé d'écrire, et s'est
contenté de nous décocher cet éclaireur qui pouvait, à toute fortune,
encaisser les rentrées de coups de semelles d'une indignation présumable
et qui allait, évidemment, rue des Fourneaux, quand je l'ai rencontré.

Leverdier résolut de voir, le jour même, Properce Beauvivier, le
poète-romancier sadique, devenu, depuis peu, directeur et rédacteur en
chef du _Basile_. Il le connaissait à peine, mais il voulait, autant que
possible, pénétrer son jeu et préparer, avec un extrême soin, la
négociation,--Marchenoir ayant plusieurs fois exprimé très haut son
mépris pour ce marécagier superbe, lequel devait avoir un fier besoin de
pimenter son limon pour s'être déterminé à faire des avances à ce
cormoran. Il était à craindre, aussi, qu'on ne tendît l'échelle au
désespéré que pour l'induire à se rompre définitivement la barre du cou
sur quelque échelon pourri. Sans doute, il eût été fort imprudent de
chercher à pressentir cet infâme juif sur la vitale question d'argent.
Ses pratiques, à cet égard, devaient ressembler à celles de son
prédécesseur, le fameux Magnus Conrart, dont le répugnant suicide fit
tant de bruit, et qui frappait d'une énorme redevance de prélibation les
émoluments des rédacteurs de passage, qu'il savait crevants de faim et
réduits à se contenter d'un salaire quelconque.

Mais, à défaut d'une sécurité budgétaire immédiate, il était absolument
indispensable d'assurer, au moins, l'indépendance de l'écrivain,
Marchenoir n'étant plus du tout le petit jeune homme trop heureux
d'acheter l'insertion de son vocable patronymique dans un grand journal,
au prix de n'importe quelle charcutière émasculation de sa pensée.



LI


Le lendemain, Marchenoir et Leverdier se retrouvaient, à cinq heures, au
café _Caron_, à l'angle de la rue des Saints Pères et de la rue de
l'Université, en face de l'une des quarante mille succursales du
Mont-de-Piété littéraire de Calman-Levy. C'est un café de vieillards
vertueux, qui paraît avoir voulu remplacer, dans ce quartier, l'ancien
café _Tabouret_, inconnu de la génération nouvelle, où s'abreuvèrent,
autrefois, tant de pinceaux et de porte-plumes illustres dont le nom
même, depuis dix ans, est parfaitement oublié. Les deux amis se
donnaient quelquefois rendez-vous dans ce café qu'ils préféraient à tout
autre, à cause du parfait silence observé par les trois ou quatre
journalistes centenaires qu'on est toujours assuré d'y rencontrer, et
qui forment incompréhensiblement la base essentielle des opérations
commerciales de l'établissement.

Leverdier, venu le premier, vit arriver Marchenoir, tel qu'il l'avait
quitté quelques heures auparavant, pâle et mélancolique, mais
visiblement détendu. La présence _réelle_ de Véronique, si changée que
fût la sainte fille, avait suffi pour pacifier le malheureux homme.

--Je me fais à ce nouveau visage, dit-il après un moment. Elle est belle
encore, _notre_ Véronique. Tu la verras bientôt du même œil que moi,
cher ami. La première impression a été terrible, j'ai cru que j'allais
mourir. Puis, je ne sais quelle vertu est sortie d'elle, mais il m'a
semblé qu'un dôme de paix descendait sur nous. En un instant, toute
angoisse a disparu et je pense que mes larmes ont emporté d'un seul coup
toutes mes douleurs, tandis que je sanglotais sur elle, hier matin, la
tenant dans mes bras. Aussitôt après, tu le sais déjà, j'ai dormi vingt
heures, pour la première fois de ma vie. C'était à croire que je ne me
réveillerais jamais.... Et quel sommeil du Paradis, rafraîchissant,
béatifique, sans rêves précis, sans visions distinctes, lucide pourtant,
à la manière d'un crépuscule de vermeil réfracté dans les eaux limpides
d'un lac, au fond duquel s'ouvriraient les yeux ravis d'un plongeur!
J'ai eu comme la sensation confuse, délicieusement indicible, à la fois
spirituelle et physique, d'être immergé dans une crique lunaire comblée
de mes pleurs.... À mon réveil, j'ai tout de suite rencontré le
magnifique regard de ma chère sacrifiée qui jubilait de me voir dormir
ainsi, et son aspect ne m'a causé ni surprise, ni douleur, mais, au
contraire, une sorte d'attendrissement très doux, composé, j'imagine, de
pitié fraternelle, et d'enthousiasme religieux fondus ensemble en un
seul transport intérieur, absolument chaste!... Te rappelles-tu,
Georges, ces mystérieux oiseaux qui nous firent tant rêver, un jour, au
jardin d'acclimatation, et qu'on nomme exactement colombes
_poignardées_, à cause de la tache de sang qu'elles portent au milieu de
leur gorge blanche? Nous fumes très étonnés, tu t'en souviens, de ce
pléonasme inouï de symbolisme, en l'exceptionnelle créature qui ne se
contente pas de signifier l'Amour et qui s'ingère, par surcroît, d'en
afficher le stigmate. Eh bien! Véronique sera ma colombe blessée, telle
que je l'ai vue ce matin, dans la surnaturelle clarté de mon âme
renouvelée par la vertu de son sacrifice.... Mais voilà que je fais des
phrases et tu as, sans doute, beaucoup à me dire. L'as-tu découvert,
enfin, ce trafiquant de laitance humaine?

--Beauvivier! oui, je le quitte à l'instant, répondit en riant
Leverdier. Ce dernier mot me rassure plus que tout le reste, mon cher
Caïn. Si tu retrouves ta verve méchante, nous ne sommes pas près de te
perdre. Furieux de l'avoir manqué hier et ne me souciant pas de droguer
indéfiniment dans sa boutique, j'avais mentionné sur ma carte, que je
venais de ta part. J'ai été reçu immédiatement. Mon ami, l'affaire est
sûre. Le _Basile_ a besoin de toi. Beauvivier ne s'est même pas donné la
peine de me le cacher. Au fond, j'ai cru démêler que tu étais surtout
nécessaire, en ce moment, pour évincer quelqu'un, Loriot, peut-être,
dont il m'a parlé incidemment, comme d'une ordure des plus encombrantes,
mais d'un balayage instantané fort difficile, ayant été fientée par le
trop copieux défunt, avec une attention particulière. Mais cela même est
d'un bon augure.

Personnellement, je connais très peu Beauvivier, que j'ai vu aujourd'hui
pour la troisième fois. Mais j'ai des informations. C'est le plus infâme
des hommes et, pour tout dire, sa bienveillance est plus à craindre que
son inimitié déclarée. C'est une espèce de Judas-don-Juan, mâtiné
d'Alphonse et de Tartufe. Sa vie est un tissu d'abominations et de
trahisons. On est forcé de se désinfecter au phénol, comme un cadavre,
quand on a été regardé par lui. Eh bien! il paraît que cet être a,
néanmoins, une qualité, la plus rare en ce temps-ci. Il aime la
littérature, et voilà ce qui le rachète. Peut-être a-t-il réellement le
projet d'élever un peu la rédaction du _Basile_ que Magnus avait
abaissée jusqu'à lui, c'est-à-dire, au-dessous de tout.--«J'ai lu tout
ce que M. Marchenoir a écrit, m'a-t-il dit, je ne lui connais pas de
supérieur, à l'heure actuelle, et je lui vois très peu d'égaux. C'est un
grand écrivain, d'une originalité déconcertante. Je vous prie de lui
répéter mes paroles. Je considère que le _Basile_ ne peut être qu'honoré
de sa collaboration et je la sollicite. J'aurais certainement couru
moi-même jusqu'à son domicile, si je l'avais cru de retour. Je sais
qu'on s'est mal conduit avec lui dans le journal, quand je n'y
commandais pas. Je veux réparer cette injustice en donnant à votre ami
carte blanche, etc., etc.» Prenons qu'il n'y ait de vrai que le quart de
toutes ces merveilles, ce serait encore excellent et, quels que puissent
être les dessous, il a fallu, tout de même, un sacré besoin de tes
services pour faire sortir un tel boniment de cette gueule prudente!...

--Quelle a été la fin de cet entretien? demanda Marchenoir.

--La plus nette possible. Marchenoir, lui ai-je dit, est extrêmement
fatigué de son voyage et vous sera très obligé de lui faire crédit de
quelques jours. M'autorisez-vous, cependant, pour gagner du temps, à lui
dire de préparer, dès aujourd'hui, sans se mettre en peine de vous voir
auparavant, un article quelconque? Dans ce cas, il est nécessaire que je
puisse l'assurer de l'insertion, car il a cessé, depuis des années,
d'être un débutant et il ne veut plus travailler en vain. D'après ce que
je viens d'entendre, le préalable concert, entre vous et lui, du choix
d'un sujet, me paraît une formalité des plus inutiles.--«Et des plus
injurieuses pour un écrivain de talent, ajoutez cela, Monsieur.» Telle a
été sa réponse immédiate. «Que l'auteur des _Impuissants_ m'envoie ou
m'apporte ce qu'il aura jugé convenable d'écrire. Je donnerai tout de
suite son article à la composition et, pour le reste, qu'il veuille bien
le croire, nous nous entendrons toujours. Tout ce que je lui demande,
c'est de tirer hors du rang et de ne pas mitrailler nos propres
troupes.»

--Aïe! fit Marchenoir. Ce dernier mot me gâte le reste. Depuis que tu as
commencé de parler, je l'attendais. Cette recommandation surérogatoire,
qui n'a l'air de rien, ressemble à ces insignifiantes clauses jetées
indifféremment au bout d'un contrat, en manière de paraphe destiné à
vider la plume, et qui suffisent pour tout annuler. Tu devrais pourtant
le savoir, mon vieux Georges. Ces gens-là sont la vermine de tout le
monde et il est impossible de tomber sur la peau de n'importe qui, sans
les atteindre. Or, je suis incapable, ceci est bien connu, de concevoir
le journalisme autrement que sous la forme du pamphlet. Que diable
veut-on que je fasse, alors? Je ne peux pourtant pas me mettre à écrire
des pastorales optimistes ou des psychologies de potache inspiré, genre
Dulaurier!

--Mais, sacrebleu! reprit Leverdier, tout le monde sait parfaitement ce
que tu peux faire, et Beauvivier l'ignore moins que personne. S'il te
sollicite, c'est qu'apparemment, il a besoin de ta virilité ou même de
tes violences. J'ai trouvé un homme d'une politesse exquise,
irréprochable,--une tranche de galantine pourrie, supérieurement
glacée,--mais crispé, vibrant de je ne sais quoi. Il est clair qu'il
veut étonner quelqu'un ou renverser quelque chose et qu'il prend en
location ta catapulte, en vue de produire un effet de démolition ou de
simple intimidation que nous n'avons aucun moyen de conjecturer.
Qu'importe? Cette canaille a trop d'esprit pour te demander jamais
d'être son complice. Mais tes haines connues peuvent le servir à ton
insu. Il arrivera, pour la millionième fois, que l'indignation d'un
honnête homme aura favorisé les combinaisons d'un scélérat. Qu'importe
encore? La Vérité est toujours bonne à dire, n'y eût-il que Dieu pour
l'entendre, puisqu'alors, on l'appellerait Lui-même par un de ses noms!

Le résultat de cette conversation fut ce qu'il devait être. Les deux
amis cherchèrent ensemble un sujet d'article. Marchenoir, sans objection
dirimante, mais doutant infiniment de ces crises d'énergie qui secouent
parfois le stérile figuier du journalisme,--pour l'invariable déception
des chevaliers errants qui attendent faméliquement, sous son ombrage, la
tombée des fruits,--décida, malgré les représentations de Leverdier qui
aurait voulu qu'on allât moins vite, d'offrir, comme début, un article
d'une véhémence inouïe.

--S'il passe, dit-il, renvoyant à son ami ses propres paroles, j'aurai
l'honneur d'avoir écrit _toute_ la vérité sur l'une des plus complètes
ignominies de ce temps. On me glorifiera pour mon courage et les esprits
lâches qui ne manqueraient jamais de m'accuser de cynisme, en cas
d'insuccès, viendront alors pincer une laudative guitare sous mes
gargouilles. S'il ne passe pas, ma situation reste exactement ce qu'elle
était auparavant et je n'aurai pas même perdu l'occasion de devenir un
heureux drôle, car je serais, dans tous les cas, inhabile à me
prostituer. Je dégoûterais le client sans lui donner le moindre plaisir.
Beauvivier le sait à merveille, comme tu viens de le remarquer. Il me
veut tel que je suis ou pas du tout.

Ne savons-nous pas qu'il est toujours inutile de faire des concessions?
J'ai quelquefois essayé de m'éteindre un peu, dans l'espoir de récolter
quelques misérables sous. Je me déshonorais sans parvenir à me faire
accepter davantage. Je n'espère pas réussir le moins du monde au
_Basile_. En supposant, une minute, que Beauvivier voulût réellement
s'employer pour moi, il serait bientôt surmonté par toute la racaille
coalisée de la maison. Ce serait l'aventure renouvelée de cette vieille
charogne de Magnus, qui voulut me lancer, lui aussi l'année dernière,
pour de sales raisons que j'ignore, et qui, tout à coup, venant à
découvrir que j'étais décidément «un homme haineux,» m'en informa,
sur-le-champ, par une lettre de congé. Je ne veux point réavaler ces
couleuvres. Mon premier et, probablement, dernier article, donnera la
mesure, la forme et la couleur de tous les autres. Ce sera à prendre ou
à laisser.

Leverdier sentait très bien que Marchenoir avait raison. Il aurait fallu
à ce corsaire une presse indépendante et littéraire qui n'existe plus en
France, où la basse tyrannie républicaine est sur le point d'avoir tout
asphyxié. Mais il importait de saisir l'occasion quand même, fût-ce pour
une seule fois et pour l'honneur seul de la justice. D'ailleurs,
Marchenoir venait de trouver un sujet pour lequel il s'enflammait déjà.
L'artiste et le chrétien dont il était la toute-puissante combinaison,
simultanément exultèrent.

--Pourquoi, s'écria-t-il, ne profiterais-je pas de ce premier article,
vraisemblablement unique, pour exécuter une effroyable charge sur la
littérature et la publicité pornographiques, à l'occasion, par exemple,
des affichages récents de la librairie anticléricale? Tu as, sans doute,
remarqué le monstrueux placard, annonçant les _Amours secrètes de Pie
IX_, avec accompagnement du portrait du pontife et d'une série de
médaillons, représentant les héroïnes, nommément supposées, de ce
crapuleux libelle. Le salisseur de murs dont je demanderais pardon
d'écrire le nom, le punais idiot Taxil, est un sous-abject qui ne vaut
pas, je le sais bien, qu'on parle de lui, ni même qu'on y pense. Mais
quand l'ordure est à son comble, quand ce qui devrait rester
honteusement au pied des murs grimpe et s'étale sur les façades; quand
le guano, naguère immobile, devient un ennemi violent, casqué, cuirassé,
empanaché et embusqué, pour l'agression lithographique de l'innocence, à
chaque détour de nos rues, on est bien forcé de demander compte à toute
autorité répressive de cette intolérable sédition de l'excrément!

Il est vrai que ce n'est qu'un crachat de plus sur la face ruisselante
d'une société soi-disant chrétienne, qui en a déjà tant reçus et tant
supportés. Les peuples, aussi bien que les gouvernements, n'ont jamais
que les avanies qu'ils méritent, dans l'exacte mesure de leurs lâchetés
ou de leurs crimes, et peut-être que c'est trop beau encore, aux yeux
d'une rigoureuse justice, de n'être piétinés que par cet avorton.

Ce qui pourrait casser les bras à la colère,--en admettant la métaphore
sans génie de ces inefficaces abatis d'airain, toujours
invisibles,--c'est l'indifférence de la multitude. On passe devant
l'obscène exhibition sans révolte, sans murmure, sans étonnement. Les
pères n'en éloignent pas leur progéniture et trouvent tout simple que la
face auguste du Père des pères soit ainsi conspuée pour la joie de
quelques vidangeurs matutinaux que cela met en gaillarde humeur. Il y a
deux ou trois générations à peine, le bourgeois se fût passionné pour ou
contre ces éruptions de l'égout. Aujourd'hui, le même bourgeois, devenu
un peu plus bête et un peu plus ignoble, les contemple avec la stupidité
du désintéressement. Demain, sans doute, sa boueuse idiotie n'ayant plus
de fond, il en sera tout attendri. Il se dira que l'héroïque
indépendance d'un cœur brûlant pour la justice, est attestée par le
jaillissement de ce pus et qu'il convient d'en arroser les jeunes fleurs
écloses de son fertile giron. Nous assisterons, en ce jour, à
l'apothéose de Tartufe espérée depuis deux cents ans!

Ah! que ce sera complet, alors, et que l'hypocrite de Molière fera
piètre figure! Paraître homme de bien en répandant, avec de saints
gestes, d'ostensibles actions de grâces au pied des autels, quoi de plus
facile, même dans un siècle où la foi religieuse serait presque éteinte?
On aurait toujours pour soi l'inquiétude surnaturelle du cœur de l'homme
et son inconsciente vénération pour les porteurs de reliques naïfs ou
superbes. Mais obtenir un semblable triomphe en étalant l'ignominie
absolue, en contaminant ces mêmes autels, en prostituant les regards de
l'enfance, irréparablement déflorée au contact de ces porcheries, c'est
un peu plus fort, et le dix-septième siècle est terriblement enfoncé!

Être Léo Taxil ou tout autre voyou de plume, Francisque Sarcey, par
exemple,--car le Barnum de l'anticléricalisme ne doit être ici qu'un
prétexte,--et ne pas crever sous d'adventices raclées toujours
imminentes, maintes fois administrées déjà, sans le reculant dégoût de
la trique épouvantée d'une telle approche, c'est fièrement beau, sans
doute! Que sera-ce de se faire adorer sous cette forme, d'y paraître un
confesseur de la vraie foi et de s'envoler ainsi, avec des squames de
maquereau et des ailes d'or, dans le paradis breneux des élus de
l'admiration républicaine?... Tel est pourtant l'avenir présagé par
l'indifférence universelle pour l'indicible attentat de cet affichage,
aussi parfaitement délictueux que pourrait l'être un spectacle public de
prostitution.

Eh bien! je veux l'évoquer une bonne fois, cet avenir et le mettre en
regard du troupeau de puants scribes qui nous le préparent et que
j'assignerai en confrontation. Mon catholicisme n'apparaîtra que très
vaguement dans cette étude où je n'ai que faire de le proclamer. On
n'aura ni la consolation ni la ressource de me lancer des sacristies par
la figure. La circonstance du Pape outragé ne sera que l'occasion
d'avertir, bien vainement, je le sais, de la nécessité de désencombrer
la voie publique des immondices qui la pestifèrent. Je les appellerai
par leurs noms, ces immondices,--comme le Seigneur appela les
étoiles,--je les ferai voir dans la plus indiscutable clarté, je dirai
qu'un balai sanglant devient nécessaire quand l'administration de la
voirie néglige, à ce point, son premier devoir et que tout devient
préférable à ce choléra de goujatisme et d'irrémédiable imbécillité, qui
menace de précipiter, demain, ce qui reste de la pauvre France dans le
plus sinistre pourrissoir de peuple qu'un pessimisme dantesque pourrait
rêver!...

Leverdier eût été, peut-être, un homme _pratique_, sans la rencontre du
téméraire qui l'avait orbité, comme un satellite, dès le premier jour.
En général, il exhibait tout d'abord quelques objections
prudentes,--quelques _rossignols_ d'objections, toujours écartées, qu'il
réintégrait dans le sous-sol de son esprit, aussitôt que Marchenoir
commençait à invectiver l'univers. Alors, il s'installait volontiers sur
l'arète des gouffres et s'offrait à piloter le délire. En cette
occasion, il voyait à merveille que la manœuvre décidée par
l'incorrigible casse-cou, allait le couler indubitablement. Il fallait,
d'avance, renoncer à cette collaboration nutritive, un instant rêvée
pour lui au _Basile_. Beauvivier publierait, peut-être, le coup de
boutoir circulaire et ce serait fini. Mais le moyen de s'opposer à un
forcené si éloquent? C'était l'orgueil de Marchenoir de se couper
lui-même par la racine, quand on voulait l'empoter. En conséquence,
Leverdier prit son parti, comme toujours, temporisateur inconstant qui
s'achevait en outrancier.

--Le sujet est superbe, en effet, dit-il, après un silence. Puisqu'il
est décidément impossible de caser dans la presse un homme de ton
caractère, ne ménage rien, assomme, égorge, extermine ce que tu pourras
de ces lâches canailles, qui sauront toujours assez se venger, par le
silence, des écrivains de talent dont la hauteur solitaire les épouvante
et qu'ils peuvent sûrement affamer, en leur fermant toute publicité. Ce
n'est, certes, pas moi, qui plaidaillerai pour eux. Mais, tout à
l'heure, ne viens-tu pas de trouver le titre de ton article? _La
Sédition de l'Excrément!_ Hé! ce n'est pas trop mal, il me semble. Ta
réputation de scatologue ne laisse plus rien à désirer depuis longtemps.
Tout le monde est parfaitement certain que les ordures seules te
plaisent et que tu es incapable de prendre tes images ailleurs que dans
les latrines ou les dépotoirs,--où l'on soupçonne généralement que tu as
ta serviette et ton rouleau. Ce titre, par conséquent, n'étonnera
personne. Quant à moi, j'avoue qu'il me plonge dans le ravissement.

--Tu as peut-être raison, répondit en souriant Marchenoir. Mais il est
temps de partir. Véronique s'est donné quelque mal, je crois, pour nous
faire à dîner ce soir. Elle tenait à un repas de _famille_, comme elle
appelle notre réunion, la chère créature. Vaugirard est loin et l'heure
très précise. Gardons-nous de la faire attendre. Les deux amis se
levèrent à l'instant et partirent.



LII


Dans la rue, ils décidèrent d'aller à pied. On était en février et le
froid sec de la nuit commençante leur plaisait. Marcher dans Paris, en
compagnie d'un être à qui l'on peut tout dire, est un plaisir assez
rare, dévolu à quelques artistes sans gloire, dont les heures ne sont
pas aisément monnayables. Ils revinrent à l'éternel objet de leurs
pensées intimes, à Véronique, puisqu'on allait précisément la revoir et
passer ensemble quelques heures auprès d'elle. Ce fut Marchenoir qui
commença d'en parler, Dieu sait avec quelle tranquillité et quel
discernement!

Certes, il était miraculeux que l'agonisant de la veille eût été capable
d'établir, en moins de trente heures, une si imprenable ligne de défense
entre lui-même et son propre mal! Mais enfin, il expliquait, _à peu
près_, le prodige. Il s'analysait maintenant, il se disséquait avec le
plus grand soin, faisant admirer à son ami la soudaine cicatrisation des
plaies énormes, par lesquelles il avait semblé que la vie de plusieurs
hommes eût dû s'enfuir, et lui disant:--C'est l'admirable fille qui a
fait cela, que ferai-je donc pour elle, mon Dieu? Le lyrisme ordinaire
de son langage allait s'exaspérant à mesure qu'il parlait, et l'entraîné
Leverdier bénissait avec transport les angoisses intolérables dont il
avait payé, lui aussi, par contrecoup, cette incompréhensible guérison.

--Vois-tu, Georges, disait l'amoureux exorcisé, ce n'est pas le
changement de ses traits qui m'a retourné le cœur,--encore une fois, je
ne la trouve pas moins belle qu'avant,--c'est la vertu mystérieuse de
l'_acte intérieur_ par lequel cette immolation fut déterminée. Le
préalable propos du sacrifice a suffi pour établir le courant spirituel
qui vient de rapprocher un peu plus nos âmes, en refoulant tous mes sens
à cinquante mille lieues de sa chair. C'est sa prière qui me sauve, sa
prière seule,--qu'elle a _édentée_ et _tondue_ pour la rendre pitoyable
jusqu'au fond des cieux,--dans l'héroïque illusion de ne mutiler que son
propre corps!...

Ils arrivèrent ainsi dans cette lointaine rue des Fourneaux, où des
marchands de pavés procurent aux puissants rêveurs le mirage des
Pyramides, dans l'aridité mélancolique de leurs incommensurables
chantiers.

Marchenoir habitait, non loin de ces lapicides, une maison presque
isolée et d'aspect assez humble dont il occupait le deuxième étage,
n'ayant au-dessus de lui que deux mansardes louées par d'impeccables
employés d'omnibus, absents tout le jour et qui n'y dormaient, la nuit,
que quelques heures. Il aimait ce quartier et cette maison pour y avoir
passé, depuis deux ans, le meilleur de sa vie morale et intellectuelle.
Le calme relatif de cette rue le rafraîchissait, au sortir du centre de
Paris qui lui faisait l'effet, par comparaison, du plus inhabitable
d'entre les puits de l'enfer.

L'appartement, formé de trois pièces et d'une cuisine, était une espèce
de gîte d'artiste comme on n'en voit guère. Il eût été fort inutile d'y
chercher des faïences, des cuivres, des ferrailles, des tableaux ou des
médaillons curieux. Pas un seul bronze japonais, pas une aquarelle
impressionniste, pas l'ombre d'un de ces vieux bois écaillés, vermiculés
et friables qui représentent de leur mieux, dans des attitudes
recueillies, la dévotion craquelée des anciens âges. Le mépris de
Marchenoir pour ce bric-à-brac était à peu près sans bornes. En tout, un
émail de Limoges du XVIIe siècle, souvenir de famille, offrant la vision
d'un saint Pierre en robe d'azur et manteau couleur d'orange, à genoux
dans un paysage fraîchement lessivé, sous de grêles frondaisons en vert
d'asperge et brocart d'or, flanqué d'un coq de porcelaine blanche qui
chantait dans un coin de firmament du plus impénétrable outremer. À ses
pieds, un livre rouge, des clefs de gomme-gutte et une gigantesque
bardane en chocolat. Cette image, d'une naïveté contestable, suffisait,
telle quelle, aux appétits d'antiquaire de son possesseur.

Les meubles, en vitupérable noyer et même en sapin, acquis pièce à pièce
et d'occasion dans d'infimes ventes, eussent indigné un concierge du
faubourg Saint-Antoine. À cet égard, le misanthrope était absolu.--Il
n'y a, disait-il, que deux sortes de tables sur lesquelles un artiste
puisse écrire: une table de cinquante mille francs ou une table de
cinquante sous. Mais, s'il était devenu millionnaire, il aurait
probablement gardé la seconde, par peur de se rendre imbécile, aux
dépens des pauvres, en achetant la première.

Les livres eux-mêmes étaient en petit nombre: une gigantesque Bible
synoptique, la plus coûteuse de ses folies, quelques tomes dépareillés
de la patrologie de l'abbé Migne, une dizaine d'elzévirs grecs ou
latins, un peu d'histoire, un peu de roman moderne et une cavalerie de
dictionnaires en diverses langues, tout au plus une centaine de volumes.
Quand il manquait d'un livre, il le prenait chez son ami, mieux
approvisionné, ou s'en allait à la Bibliothèque.

Seule, la chambre de Véronique avait un semblant de ce confort de
vingtième ordre, dont s'arrangent encore les trois ou quatre douzaines
de braves ouvrières favorisées du ciel, qui ont déniché le moyen de
concilier les préceptes de la vertu et les exigences de leur estomac.
Dans le cas de la repentie, cette modération était d'autant plus
extraordinaire qu'il avait fallu renoncer à tout un luxe de dissipation
lucrative, dont certains chiffres connus excitèrent autrefois l'envie
d'un peuple de prostituées. Aussitôt qu'il eût été décidé qu'on vivrait
ensemble au désert, Véronique avait accompli, sans ostentation et sans
phrases, l'acte légendaire d'envoyer son mobilier à la salle des ventes,
retenant à peine quelques indispensables hardes, et de porter elle-même
l'argent à divers établissements de charité que lui désigna
Marchenoir,--ne voulant rien _garder_, disait-elle, de ce qu'elle avait
mangé dans la main du Diable.

Sa chambre, où les moins minables engins de leur félicité domestique
avaient été réunis, en dépit d'elle qui se fût contentée de rien,
rappelait assez les intérieurs des pieux isbas, éclairés par de
perpétuelles lampes allumées devant les figures propices des
iconostases. Une petite veilleuse, à lueur rose, était suspendue au
devant du grand crucifix pâle, et une autre semblable, mais un peu plus
grande, teignait vaguement d'incarnat une haïssable reproduction
lithographique de la Sainte Face, telle qu'on la vénérait chez M.
Dupont, «le saint homme de Tours,» qui a propagé en France cette
dévotion,--malheureusement assortie de la contradictoire imbécillité
d'un art profanant.

Ah! ce n'était pas bien beau, ces deux images, et Marchenoir en avait
plus d'une fois gémi en secret. Mais Véronique portait en elle
l'esthétique de toutes les situations imaginables, elle aurait donné le
relief de son propre sublime à la platitude même et spiritualisé de son
souffle jusqu'à des goîtreux. Elle avait passé des journées, des nuits
entières, dans le crépuscule de cette chambre aux persiennes toujours
closes,--comme les persiennes d'un mauvais lieu,--conversant avec Dieu
et avec ses saints, ayant l'air de les supposer véritablement présents,
investie de joie et de certitude, ruisselante de plus de larmes que
l'hydraulique de tous les sentiments ordinaires n'eût été capable d'en
obtenir, et il semblait, à la fin, que ces indigents simulacres
s'imprégnassent de ce double courant de beauté physique et morale qui
venait confluer sur eux!

Son ménage, d'ailleurs, en souffrait si peu qu'il eût été difficile de
trouver une maison mieux tenue, une plus stricte propreté, une économie
plus exacte, une cuisine, enfin, plus ingénieuse à multiplier les
patriarcales délices du ragoût de mouton et du pot-au-feu. On aurait dit
qu'elle n'avait seulement pas besoin d'agir. Elle passait comme en rêve,
effleurant les choses et les forçant à se nettoyer, à s'accommoder, à se
cuire elles-mêmes, par l'irrésistible vertu de son seul regard.

Dominatrice charmante et imperturbable, que la seule tristesse de son
ami pouvait troubler et que n'eussent déconcertée ni les déluges, ni les
incendies, ni les tremblements, ni les dislocations d'univers,
puisqu'elle portait en elle une permanente catastrophe d'amour à mettre
au défi tous ces accidents! Marchenoir était tout pour elle. Il planait
dans son ciel et s'asseyait sur les circulaires horizons, il piétinait
l'océan, la montagne, la nue, les abîmes, la création entière,--seul
visible de toutes parts et triomphant! Son sauveur!... Le pauvre diable
était _son Sauveur_, ainsi qu'elle le nommait parfois, avec une
simplicité d'enthousiasme que beaucoup de théologiens eussent réprouvée
comme un blasphème. Les deux sentiments, naturel et surnaturel,
s'étaient, en elle, si parfaitement amalgamés et fondus dans l'unique
pensée d'un Sauveur, qu'il n'y avait plus moyen de les séparer, pour
cette âme naïve, qui ne croyait pas trop payer la récupération de son
innocence, en déversant toute la gloire des cieux sur la douloureuse
_ressemblance_ humaine de son Rédempteur!



LIII


--Allons, messieurs, à table! vint dire Véronique aux deux amis en train
de contempler les Pyramides par la fenêtre de la chambre de Marchenoir.
C'était pour Leverdier une habitude déjà ancienne de manger à la table
de ses amis. On se réunissait ainsi deux ou trois fois par semaine, sans
compter l'imprévu des arrivées soudaines de ce brave homme, dont la
présence était toujours considérée comme un bienfait.

En cette circonstance, la ménagère avait tenu à se surpasser, en offrant
à ses convives un menu fort supérieur à l'ordinaire presque frugal de
leurs festins. Elle voulait que ce dîner fût une véritable fête de
bienvenue pour chacun d'eux, que des émotions et des sentiments divers
avaient, un instant, paru séparer des deux autres.

Le fait est qu'on les aurait cru tous trois revenus de diablement loin,
et le commencement du repas n'alla pas sans une assez forte contrainte.
Quelque soin que prît Véronique d'égarer l'attention de ses hôtes, ses
nouvelles et gauches façons de manger, par exemple, ne pouvaient leur
échapper, et, quelle que fût leur vigilance à ne rien laisser sortir de
leurs impressions douloureuses, il ne fut pas possible d'écarter, tout
d'abord, une visible gêne que Leverdier se hâta de rompre en annonçant à
la simple fille la résolution toute fraîche éclose de Marchenoir.

--Vous savez, dit-il, que notre ami arrive de la Chartreuse en justicier
plus redoutable que jamais. Il veut débuter au _Basile_ par un massacre
général d'empoisonneurs et par une pendaison en masse d'incendiaires.

--Ah! mon Dieu! s'écria-t-elle, toujours des violences? Et c'est vous,
sans doute, monsieur Leverdier, qui l'embarquez dans cette nouvelle
aventure? Savez-vous, mauvais homme, que vous finirez par être un ami
des plus funestes? Certainement, je n'ai rien de ce qu'il faudrait pour
vous juger l'un ou l'autre, et je suis persuadée que mon Joseph n'a rien
en vue que la justice. Mais comment voulez-vous que je ne tremble pas,
quand je le vois seul contre tous?

Marchenoir, qui avait élu pour contenance de décortiquer laborieusement
et silencieusement une patte de homard, intervint alors:

--Ma chère Véronique, épargnez, je vous prie, ce pauvre Georges qui ne
mérite, je vous assure, aucun reproche. Il a trouvé l'occasion de me
rendre service, une fois de plus, en négociant, à ma place, avec un
homme assez méprisable, mais tout puissant, ma rentrée au _Basile_, et
il s'est donné, comme toujours, beaucoup de mal. J'eusse été, je
l'avoue, bien incapable de conditionner moi-même cet arrangement qui
peut, en somme, avoir d'heureuses conséquences, au point de vue de notre
bien-être matériel, mais qui va surtout me donner le moyen tant désiré
d'accomplir ce que je regarde comme le strict devoir d'un écrivain: dire
la vérité, quelle qu'elle soit et quels qu'en puissent être les dangers.

Il était curieux de voir cette belle créature écoutant l'homme qu'elle
chérissait à peine moins que son Dieu et infiniment plus que tourte
chose terrestre. Elle l'écoutait de ses vastes yeux grands ouverts,
encore plus que de ses oreilles, comme si les paroles qu'il lui faisait
entendre eussent été de la lumière!

--Cher ami, reprit-elle, avec la douceur de l'humilité la plus
charmante, je crois que vous avez toujours raison, mais je ne sais pas
grand'chose et j'ai souvent besoin qu'on m'instruise. Mon directeur m'a
parlé de vous un jour. Il m'a dit que votre voie était dangereuse au
point de vue chrétien, que vous n'aviez pas mission pour juger vos
frères, non plus que pour les punir, et qu'ainsi, la sainte charité
courait grand risque d'être blessée par vos écrits. Je n'ai pas cru
qu'il eût complètement raison lui-même de vous juger aussi sévèrement.
Cependant, je suis restée sans réponse et, quelquefois, ses paroles me
reviennent et m'affligent un peu. Je gardais cela pour moi depuis
quelque temps, mais aujourd'hui, je me sens poussée à vous ouvrir ce
coin de mon cœur. Ma confiance en vous est sans bornes. Dites-moi, je
vous prie, ce que je dois penser exactement.

Marchenoir était, peut-être, de tous ses contemporains, le plus exposé
au ridicule. Être admiré et honoré chez soi, quand on ne peut
raisonnablement s'attendre, au dehors, qu'à des potées de malédictions,
c'est, pour le cerveau d'un malheureux homme, une fumée de revanche
assez capiteuse pour l'enivrer du plus sot orgueil. On peut toujours
offrir sa vanité, comme une hostie, sous les espèces consacrées d'une
injuste proscription dont on est victime. Une femme d'esprit simple et
de cœur brûlant gobe dévotieusement cette eucharistie. Mais, dans le cas
de Véronique, la psychologie linéamentaire d'une tendresse confiante se
compliquait, à l'égard de celui qui avait été son apôtre, d'une sorte de
révération mystique, assez analogue au sentiment d'une servante de curé
pour l'évêque du diocèse en visite pastorale dans le presbytère.
Heureusement pour Marchenoir, il avait en horreur d'être _cultivé_,
comme un fétiche, et n'agréait aucune formule d'anthropomorphisme.
D'ailleurs, il se croyait, sincèrement, inférieur à cette titane d'amour
dont les escalades avaient dépassé, depuis si longtemps, son pauvre
ciel!

Apparemment, l'interrogation qui venait de lui être adressée n'avait
pour lui rien de surprenant, car il répondit sur-le-champ d'une voix
tranquille, d'abord, et presque grave, mais qui devint bientôt animée,
sonnante et claire comme un cuivre, selon son habitude, quand il
faisait, en parlant, l'ascension des mornes et des pitons volcaniques de
sa pensée.

--Votre directeur, Véronique, a exprimé la pensée de la foule, la vôtre,
peut-être, inaperçue de vous-même jusqu'à cet instant. Je voudrais bien
le voir à ma place, ce ministre de clémence, qui croit qu'on peut faire
la guerre sans offenser ni blesser personne. Vous a-t-il dit aussi qu'il
ne fallait jamais combattre? Au moins, il serait ainsi dans la logique
de ses couardes conciliations. On me l'a fait assez souvent, ce reproche
de manquer de charité, parce que je rossais quelques chiens
hargneux,--sous prétexte que ces animaux appartenaient à la meute
humaine!...

Je veux croire que votre père spirituel est un excellent ecclésiastique
pavé et briqueté des plus évangéliques intentions. Mais je doute que sa
clairvoyance égale son zèle. Vous pourriez, ma brebis tondue, lui faire
observer avec douceur que l'inculpation d'intolérance est une tactique
chenue, renouvelée des Pharisiens, par les modernes ennemis de l'Église,
contre tous ceux qui veulent s'y exposer pour défendre cette vieille
mère. Vous avez été indignée de quelques-uns des nombreux articles
lancés contre moi par la presse entière. Athées ou catholiques,
libérâtres ou autoritaires, tous m'ont accusé de méchanceté, de haine et
d'envie. Un instant unanimes sur ce seul point, les chroniques de toute
provenance m'ont désigné comme un reptile d'anormale grandeur, dont la
rampante férocité menaçait les villes et les campagnes. Ne sentez-vous
pas combien cet accord universel déshonore les tristes chrétiens qui se
transforment eux-mêmes en bêtes et fraternisent avec les fauves, dans
une arène vilipendée, pour déchirer un de leurs témoins?...

--Jusqu'au moment, dit Leverdier, où ce témoin devenu puissant, comme
l'était Veuillot, les mêmes chrétiens, sans changer de peau, s'en
viendront lui lécher les pieds et même autre chose ...

--Louis Veuillot, répartit aussitôt Marchenoir, est arrivé au bon
moment. La France, alors, n'avait pas troqué les ailes de l'Empire
contre les nageoires de la République et le métier d'homme n'était pas
encore devenu tout à fait impossible. Si le personnage avait eu autant
de grandeur que de force, le christianisme éclatait peut-être partout,
car il y eut une heure d'anxiété suprême où l'âme errante du siècle
pouvait aussi bien tomber sur Dieu que «sur elle-même.» Tel fut le
pouvoir abandonné à ce condottiere dont la vanité goujate et médiocre
eût avili jusqu'au martyre. Aucun laïque n'a jamais eu et n'aura, sans
doute, jamais, ses ressources et son immense crédit catholique, qui ont
été jusqu'au dernier épuisement de la libéralité des fidèles. Quel
profit le catholicisme en a-t-il retiré? Nul autre que le rutilement de
cet _animal de gloire_ qui voulut toujours être unique et ne souffrit
jamais d'égal. C'est donc à lui surtout qu'on est redevable de
l'opprobre de ce journalisme catholique, dont l'étroitesse et la
contagieuse abjection ont infiniment dépassé les secrets espoirs de la
plus utopique impiété.

Nul dépositaire n'a jamais eu l'occasion d'être aussi funestement
infidèle et n'en a plus sinistrement abusé. Tu sais, Georges, avec
quelle vigilance d'eunuque le rédacteur en chef de l'_Univers_ écartait
de son sérail les écrivains de talent qui eussent pu se faire admirer à
son préjudice, et combien paternellement s'ouvraient ses bras aux
avortons imposés par son bon plaisir à toute une société soi-disant
chrétienne, assez idiote pour les accepter. Il ne suffisait pas au vieux
drôle qu'on s'abaissât devant lui et devant sa chienne de sœur, dont Pie
IX, lui-même, eut la misère des misères de tolérer l'intrusion _dans le
gouvernement de l'Église_, il fallait qu'on idolâtrât les plus giflables
de ses mamelouks. N'avons-nous pas vu, un jour, de nos yeux dilatés par
la terreur, en haut de l'escalier du journal, ce pommadin de sacristie,
ce merlan gâteux qu'on nomme Auguste Roussel, congédiant, le mufle en
l'air, deux rétrogradants évêques pliés devant lui, et se dérobant à
reculons dans leur robe violette, cuits et juteux de bonheur pour avoir
été reçus par ce plénipotentiaire?...

Maintenant, c'est bien fini, les dictatures des gens de talent, et la
place de Veuillot n'est plus à prendre aujourd'hui par personne. Ce
jaloux posthume a laissé sur le seuil de la presse religieuse de telles
ordures, qu'il n'est plus possible de pénétrer dans la maison. Les
chrétiens, qu'il a mis la tête en bas, continueront de paître le
sainfoin de la sottise la plus moutonnière, jusqu'à ce qu'ils soient
devenus assez gras pour être mangés. Mais le plus immense génie du monde
n'obtiendrait pas désormais le crédit de ce singulier pasteur du
journalisme, qui changeait ses abonnés en bestiaux pour les mieux
garder.



LIV


--Que Dieu nous soit en aide! dit Véronique. Pourtant, cher ami, vous
savez que l'Église a des promesses et qu'elle ne saurait périr.

--Je le sais comme vous le savez vous-même, c'est-à-dire par la Foi, qui
est «la substance des choses à espérer.» Mais l'expérience ne m'a rien
appris, sinon l'immense misère de tout mécréant que son infidélité
condamne à se passer d'espérance. Je suis très assuré que l'Église doit
tout surmonter à la fin des fins et que rien ne prévaudra contre elle,
pas même la proditoire imbécillité de ses enfants, qui est, à mes yeux,
son plus grand péril. J'exposerai, tant qu'on voudra, ma triste vie pour
cette croyance, hors de laquelle il n'y a pour moi que ténèbres et
putréfaction. Mais Elle peut tomber, demain, dans le mépris absolu, dans
l'ignominie la plus excessive. Elle peut être conspuée, fouettée,
crucifiée, comme Celui dont Elle se nomme l'Épouse. Il se peut que,
définitivement, on lui préfère un immonde bandit, que tous ses amis
prennent la fuite, qu'Elle crie la soif et que personne ne lui donne à
boire. Il se peut enfin qu'Elle expire, pour une configuration parfaite
à son Christ, et qu'Elle soit enfermée, deux nuits et un jour, dans le
mieux gardé de tous les sépulcres. Il lui resterait, alors, à faire
éclater, dans une apothéose de résurrection, les chaînes de montagnes ou
les assises de mauvais peuples qui formeraient les parois de son
dérisoire tombeau,--car Elle peut, aussi bien que Dieu lui-même, qui lui
conféra sa puissance, défier l'extermination jusque dans le filet de la
plus effective des morts.

Il me semble même que cette _Pâque_ de l'Esprit saint doit paraître
singulièrement prochaine à tout individu capable de penser et de voir.
Ce qui s'accomplit, en la fin de siècle où nous sommes, n'est point une
_persécution_ ordinaire,--pour me servir de ce mot dont la rhétorique de
nos lâches a tant abusé. Leverdier doit se souvenir de ce que j'ai
tenté, au moment des expulsions, pour leur inspirer un peu de courage.
J'ai couru huit jours dans toutes les maisons religieuses, menacées par
les décrets et bondées de grotesques pleutres, attendant avec
constance,--la palme du martyre en main,--l'occasion légale de
_mitrailler_, de leurs inoffensives protestations, le commissaire de
police, qui les congédiait sans colère, de l'extrémité de sa botte
dioclétienne. J'ai tâché stupidement de faire entrer de viriles
résolutions dans leurs viscères de crétins. Je leur ai démontré vingt
fois l'évidente insolidité de ce gouvernement de fripouilles sans
énergie, que la résistance _armée_ de quelques audacieux aurait culbuté.
Je leur ai dit,--Dieu sait avec quels accents!--que c'était l'instant ou
jamais, de se racheter d'avoir été si longtemps, si onéreusement,
renégats ou tièdes; que l'honneur, la raison, la stricte justice, la
_charité_ même, vociféraient d'une seule voix, pour qu'ils courussent
aux armes, parce que c'était vraisemblablement la dernière fois qu'ils
le pourraient faire!...

J'ai trouvé des âmes de torchons graisseux qui m'ont exhibé la
consultation d'un avocat, dont ils avaient été prendre l'avis pendant
qu'on violait leur mère. Ils m'ont accusé d'être un fou des plus
dangereux. L'un d'eux, même, insinua que je pourrais bien être un
provocateur envoyé par la police.--Monsieur, lui ai-je dit, je vous
conseille de numéroter vos chicots, car je vous préviens que j'ai la
calotte facile. Ce chien de procession eut la présence d'esprit de se
rendre invisible instantanément, et tel fut, en totalité, le résultat de
mes efforts. Il serait donc au moins ridicule de prononcer le mot de
persécution à propos de cette clique de fluents cafards qui s'en vont
téter, en sortant de la Sainte Table, le bubon véroleux de la Légalité,
et qui livreraient aux plus noirs cochons leur propre femme, leur plus
jeune sœur et jusqu'au Corps sacré du Dieu vivant, pour conserver
l'intégrité de leur peau ou de leurs écus!

Néanmoins, on peut dire que l'Église est opprimée de la façon la plus
inouïe, puisque les enfants qu'elle allaita la déshonorent, pendant que
les étrangers l'assomment et qu'ainsi, elle n'a plus une âme pour la
réconforter ou pour la plaindre. C'est l'angoisse de Gethsémani, c'est
la déréliction suprême!--«L'assemblée des fidèles,»--dit le catéchisme.
Je sais, parbleu! que c'est là l'Église. Mais combien sont-ils, à cette
heure, les vrais fidèles? Quelques centaines, tout au plus, de quoi
faire à peine un imperceptible groupe de pauvres gens héroïques et
humbles, éparpillés aux plus distantes encoignures de l'univers, où ils
attendent, en pleurant, qu'il plaise au Père, qui est dans les cieux,
d'inaugurer enfin son règne espéré depuis dix-huit siècles ...

L'Église est écrouée dans un hôpital de folles, chuchota tout à coup
l'étrange visionnaire, pour sa peine d'avoir épousé un mendiant en croix
qui s'appelait Jésus-Christ. Elle endure d'irrévélables tourments, dans
des voisinages à épouvanter les démons. Les docteurs, qui se sont
chargés de veiller sur elle et qui déclarent ne prétendre que son plus
grand bien, sont pleins de sourires et pleins de pitié, quand on leur
parle de sa guérison. «Pauvre fille, disent-ils, que deviendrait-elle
sans nous?»--Et le mendiant qu'elle avait rêvé de faire adorer est, au
loin, déchiqueté par les mauvais aigles et les bons corbeaux, sur son
gibet solitaire!...

En vertu d'une certaine conformité mystérieuse qui unissait ces deux
êtres, Véronique était devenue aussi extraordinaire par son attention
que Marchenoir par ses paroles. De ses grands yeux en rognure de
septième ciel, deux larmes pesantes avaient jailli, roulant avec lenteur
sur ses joues pâles; ses mains, appuyées d'abord sur la table, avaient
fini par se joindre et maintenant, elle avait l'air d'implorer
silencieusement l'esprit invisible qui lui semblait, sans aucun doute,
inspirer son _maître_.

Sa physionomie était si étonnante que Leverdier, déjà très frappé
lui-même des derniers mots qu'il venait d'entendre, ne put s'empêcher de
la faire remarquer à Marchenoir.--Regarde, murmura-t-il.

L'interrompu reploya les ailes de son lyrisme et la regarda.

--Qu'avez-vous, ma Véronique? lui demanda-t-il, assez ému.

--Mais, ... je n'ai rien, mon ami, répondit-elle, en tressaillant. Je
vous écoute, sans trop vous comprendre. Vos paroles sont vraies, je
pense, mais si terribles! En vérité, j'ai cru, un instant, qu'un autre
parlait à votre place. Je ne reconnaissais plus votre voix ni même vos
pensées.

--Est-ce donc là ce qui vous faisait pleurer, mon attristée? Toi-même,
Georges, tu sembles troublé. Est-il possible que j'aie dit des choses si
étranges?

--Il est vrai, dit celui-ci, que ta dernière phrase sur l'Église m'a un
peu surpris, peut-être par vertu réflexe de l'émotion de notre amie.
Mais ta voix, encore plus que tes paroles, était inouïe. C'était à
supposer que tu voyais, je ne sais quoi ...

--Je vois très certainement, reprit alors Marchenoir, le mal horrible de
ce monde exproprié de la foi chrétienne, et je ne me connais pas
d'autres pensées, quels que puissent être les mots qui me servent à
exprimer celle-ci, que je porte comme un couteau dans la gaîne de ma
poitrine. C'est une passion si vraie, si poignante, que je finirai par
devenir incapable de fixer mon attention sur n'importe quel autre objet.
Mais cet incident me remet dans l'esprit que je ne vous ai pas encore
complètement répondu, Véronique. Je vous ai fait remarquer la révoltante
coalition des chrétiens et de leurs adversaires, toutes les fois qu'il
s'agit de combattre l'ennemi commun, c'est-à-dire un homme tel que moi,
téméraire à force d'amour et véridique sans peur. Puis, j'ai parlé de
Louis Veuillot et de l'infortune de l'Église. Choses connexes. Laissons
tout cela.

On vous a dit, n'est-ce pas, que mes violences écrites offensaient la
charité. Je n'ai qu'un mot à répondre à votre théologien. C'est que la
Justice et la Miséricorde sont _identiques_ et consubstantielles dans
leur absolu. Voilà ce que ne veulent entendre ni les sentimentaux ni les
fanatiques. Une doctrine qui propose l'Amour de Dieu pour fin suprême, a
surtout besoin d'être virile, sous peine de sanctionner toutes les
illusions de l'amour-propre ou de l'amour charnel. Il est trop facile
d'émasculer les âmes en ne leur enseignant que le précepte de chérir ses
frères, au mépris de tous les autres préceptes qu'on leur cacherait. On
obtient, de la sorte, une religion mollasse et poisseuse, plus
redoutable par ses effets que le nihilisme même.

Or, l'Évangile a des menaces et des conclusions terribles. Jésus, en
vingt endroits, lance l'anathème, non sur des choses, mais sur des
_hommes_ qu'il désigne avec une effrayante précision. Il n'en donne pas
moins sa vie pour tous, mais après nous avoir laissé la consigne de
parler «sur les toits,» comme il a parlé lui-même. C'est l'unique modèle
et les chrétiens n'ont pas mieux à faire que de pratiquer ses exemples.
Que penseriez-vous de la _charité_ d'un homme qui laisserait empoisonner
ses frères, de peur de ruiner, en les avertissant, la considération de
l'empoisonneur? Moi, je dis qu'à ce point de vue, la charité consiste à
vociférer et que le véritable amour doit être implacable. Mais cela
suppose une virilité, si défunte aujourd'hui, qu'on ne peut même plus
prononcer son nom sans attenter à la pudeur.

Je n'ai pas qualité pour juger, dit-on, ni pour punir. Dois-je inférer
de ce bas sophisme, dont je connais la perfidie, que je n'ai pas même
qualité pour voir, et qu'il m'est interdit de lever le bras sur cet
incendiaire qui, plein de confiance en ma fraternelle inertie, va, sous
mes yeux, allumer la mine qui détruira toute une cité? Si les chrétiens
n'avaient pas tant écouté les leçons de leurs ennemis mortels, ils
sauraient que rien n'est plus juste que la miséricorde, _parce que_ rien
n'est plus miséricordieux que la justice, et leurs pensées
s'ajusteraient à ces notions élémentaires.

Le Christ a déclaré «bienheureux» ceux qui sont affamés et assoiffés de
justice et le monde, qui veut s'amuser, mais qui déteste la béatitude, a
rejeté cette affirmation. Qui donc parlera pour les muets, pour les
opprimés et les faibles, si ceux-là, se taisent, qui furent investis de
la Parole? L'écrivain, qui n'a pas en vue la Justice, est un détrousseur
de pauvres aussi cruel que le mauvais riche. Ils dilapident l'un et
l'autre leur dépôt et sont comptables, au même titre, des désertions de
l'espérance. Je ne veux pas de cette couronne de charbons ardents sur ma
tête, et, depuis longtemps déjà, j'ai pris mon parti.

Nous mourrons peut-être de faim, ma Véronique, et ce sera bien fait,
sans doute, puisque tout le monde, excepté vous et Leverdier, me
condamnera. Coûte que coûte, je garderai la virginité de mon témoignage,
en me préservant du crime de laisser inactive aucune des énergies que
Dieu m'a données. Ironie, injures, défis, imprécations, réprobations,
malédictions, lyrisme de fange ou de flammes, tout me sera bon de ce qui
pourra rendre offensive ma colère! Quel moyen me resterait-il autrement
de n'être pas le dernier des hommes? Le juge n'a qu'une manière de
tomber au-dessous de son criminel, c'est de devenir prévaricateur, et
tout écrivain véritable est certainement un juge.

Quelques-uns m'ont dit: À quoi bon? le monde est en agonie et rien ne le
touche plus. Peut-être. Mais, au fond du désert, il faudrait, quand
même, rendre témoignage, ne fût-ce que pour l'honneur de la Vérité et
pour l'édification des fauves, comme faisaient, autrefois, les
anachorètes solitaires. Est-il croyable, d'ailleurs, qu'une telle
opulence de rage, m'ait été octroyée pour rien? Certaines paroles du
Livre sacré sont bien étranges ... Qui sait, après tout, si la forme la
plus active de l'adoration n'est pas le blasphème _par amour_, qui
serait la prière de l'abandonné?... Je vivrai donc sur ma vocation
jusqu'à ce que j'en meure, dans quelque orgie de misère. Je serai
Marchenoir le contempteur, le vociférateur et le désespéré,--joyeux
d'écumer et satisfait de déplaire, mais difficilement intimidable et
broyant volontiers les doigts qui tenteraient de le bâillonner.

--Pauvre cher ami, pauvre âme douloureuse! dit la mutilée à demi-voix,
comme se parlant à elle-même, pourquoi ce fardeau sur vos épaules? Elle
le regarda avec une tendresse si pure, si profonde, que ce bourreau
sentit qu'il allait pleurer et se mit à parler de diverses choses. Le
dîner s'acheva presque joyeusement. Véronique servit un café divin et
l'inévitable littérature fit sa rentrée. Marchenoir, très en verve,
éructa de cocasses apophtegmes et d'inexpiables similitudes qui firent
éclater de rire le bon Leverdier. Vers minuit, enfin, on se sépara dans
l'effusion d'une allégresse attendrie que ces trois cœurs souffrants ne
connaissaient guère et qu'ils étaient probablement condamnés à ne plus
jamais ressentir.



LV


Properce Beauvivier est juif de naissance et se nomme Abraham.
_Abraham_-Properce Beauvivier. Juif cosmopolite, d'origine portugaise,
rencontré et baptisé, dit-on, par un moine passant, à l'eau du premier
ruisseau, sur une route d'Allemagne; un peu plus tard, allaité par
Deutz, le youtre fameux qui _bazarda_ la duchesse de Berry, et
grandissant à Bordeaux chez ce patriarche. Il se peut que tout le secret
de sa destinée morale tienne dans la circonstance de ce conjectural
baptême, donné par un inconnu, sur le rebord symboliquement vaseux d'un
fossé de grand chemin. On assure que ses parents en conçurent une rage
inouïe, dont ses dents grincent encore, et qu'il n'a jamais pu prendre
son parti de ce sacrement d'occasion qui paraît agir sur lui comme un
maléfice.

Aussi dénué de génie que pourrait l'être, par exemple, un
expéditionnaire de l'Assistance publique, mais étonnamment rempli de
toutes les facultés d'assimilation et d'imitation, il s'enleva, d'un
bond, dans le cerceau déjà crevé du romantisme, avec une vigueur de
reins qui lui valut, il y a vingt ans, l'adoption littéraire du vieil
Hugo.

À partir de ce bienheureux instant, sa vie fut un rêve. Il devint le
réservoir des bénédictions du Père.--Regardez mon fils Properce, disait
celui-ci aux débutants avides, et allez en paix! Properce, de son côté,
puisait à pleines mains dans le tiroir aux rayons et saccageait le
coffre-fort aux auréoles, les empilant par douzaines, sur sa propre
tête, comme les couronnes d'un lauréat de collège vingt fois élu. Il est
ainsi devenu glorieux par la poésie, par le roman, par le conte, par le
théâtre et même par la politique profonde, ayant été sagement impétueux
contre les communards, quand on fusillait, et les dépassant ensuite,
quand on ne fusilla plus. Il est surtout devenu le lyrique du
proxénétisme et de la trahison, et c'est par là qu'il est entré dans
l'hermétique originalité, dont les crochets et les monseigneurs de ses
autres lyrismes n'auraient pu forcer la serrure.

Imiter Victor Hugo aussi parfaitement que Beauvivier n'est pas interdit
à tous les mortels, mais nul ne peut prétendre à refléter seulement
l'ombilic de ce Rétiaire de l'Innocence. Voilà tout ce qu'on en peut
dire. Celui qui chantera, d'une juste voix, sur la cithare ou le
tympanon, la haine de cet homme pour l'innocence, sera certainement un
moraliste à l'aile robuste et un fier lapin. Il ne faut pas rêver mieux
que d'en constater certains effets. Il paraît que la vieille crasse
juive brûle comme un sédiment calcaire, lorsqu'elle est touchée par
l'eau du baptême.

Beauvivier est l'auteur d'un nombre infini de livres de diverses sortes,
mosaïque perverse et compliquée, où transparaît, sans relâche, l'intime
obsession de déshonorer et de salir. Son dernier roman, l'_Inceste_, une
des plus effrontées copies d'Hugo qu'on se puisse aviser d'écrire, est
un dosage monstrueux de neige, de phosphore et de cantharides, calculé
pour corroder les entrailles d'un adolescent, vingt-quatre heures, au
moins, après l'absorption,--la lâcheté de son cœur étant égale à la
timidité de sa pensée. L'objet de ce livre est, en effet, la
_glorification_ de l'inceste, non par vulgaire manie de sophistiquer,
mais pour cette primordiale, souveraine et péremptoire raison que le
Seigneur Dieu l'a _défendu_. Car il ne peut s'empêcher de croire en Dieu
et sa vocation manifeste est de jouer les «Anciens Serpents.» Seulement,
il se dérobe au moment de conclure et finit par un équivoque triomphe de
la vertu, en laissant insidieusement planer le désir du mal sur la
curiosité qu'il vient d'exciter. Cet empoisonneur a osé mettre en
circulation, sous forme de _Contes_ pour les jeunes filles, de
dissolvants et inexorables toxiques. On raconte qu'il en prépare
d'autres encore pour les enfants au-dessous de dix ans.

Une hystérie maladive, d'ordre effrayant, est l'insuffisante explication
de cette fureur qui n'irait à rien moins qu'à contaminer la lumière.
C'est à se demander si l'exécration _physique_ de la _blancheur_ n'est
pas pour quelque chose dans l'inconcevable débordement de son écritoire.

Il passe pour avoir été beau, naguère. Lui-même le déclare en ces termes
simples: «J'ai été très beau.» Il a cru devoir comparer son propre
visage à celui du Christ. Homme à femmes, par conséquent, il a mis, de
bonne heure, sa personne en adjudication et même en _actions_. On a vu
des familles payer très cher des _coupons_ de son alcôve.--Maquereau
deux fois funeste, il ne lui suffit pas de ruiner les femmes pour s'en
rendre maître, il se plaît ensuite à les enfermer dans la Tour de la
faim du tribadisme,--imprévue par Dante,--où les malheureuses, privées
du rognon nutritif de l'homme, sont réduites à se dévorer entre elles...
Il s'est marié, pourtant, ce vainqueur, et il a épousé la plus belle
femme qu'il a pu trouver, dans l'espérance, non déçue, de conquérir plus
facilement les autres.

Il a ce signe particulier d'être sans défense contre les boutiques de
cordonniers, devant lesquelles il s'oublie dans d'incontinentes extases.
Il faut l'avoir entendu prononçant le mot «bottines,» pour bien
comprendre l'histoire de l'Angleterre, où le _jarret_ d'une femme a
prévalu cinq cents ans, contre l'épine dorsale de la plus hautaine
aristocratie de tous les globes. Il est vrai que le pupille du bon Deutz
est réduit à se satisfaire de la seule aristocratie de son fumier
d'origine, mais la morgue putanière d'un certain dandysme ne lui manque
pas.

Au point de vue de la bassesse d'âme pure et simple, sans complication
physiologique d'aucune sorte, l'originalité de Beauvivier ne paraît pas
humainement dépassable. À l'exception de Renan, qui décourage le mépris,
et dont l'abjection sphérique apparaît comme un mystère de la Foi,
l'auteur de l'_Inceste_ est, probablement, le seul homme de son siècle
en humeur de compatir à la destinée de l'Iscariote.--Jésus l'avait
_peut-être_ humilié!--dit-il, et ce n'est point un mot d'auteur. C'est
le plus intime de sa substance. Il ne respire que pour tromper, et la
trahison est son unique arrière-pensée, sa préoccupation constante.
Judas s'est contenté de livrer son Maître, Properce aurait entrepris de
le souiller préalablement. Son âme est une condensation de fumée terne
et fétide, aussi capable de cacher l'abîme de ténèbres d'où elle est
sortie, que d'offusquer les gouffres de lumière vers lesquels elle ne
permet pas qu'on s'élance.

Jésus pardonne à la femme adultère. Les sacristains eux-mêmes l'en ont
absous. Properce le blâme, objectant que ce pardon est attentatoire à
l'autorité du mari, qui avait probablement _acheté_ sa femme et, par
conséquent, avait le droit de la punir. Telle est sa conception de la
justice. Il est vrai que l'Homme-Dieu, ramassant des pierres pour aider
le cocu à lapider cette malheureuse, n'exciterait pas moins son
indignation, mais, alors, tempérée par la souterraine joie de prendre en
défaut la Miséricorde et de supposer de plausibles tares à la Beauté
même. C'est l'antique procédé,--nullement inventé par l'abominable
Ernest,--de ne pas nier Dieu avec précision, mais de l'amputer de sa
Providence, en ne lui permettant aucune intrusion dans nos sublunaires
histoires.

«Tu pleuras, Emmanuel, de _ne pas_ être Dieu!» écrivait-il, s'adressant
à ce même Christ dont les souveraines Larmes sont un outrage à
l'infernale aridité de ses yeux impurs. Ah! s'il avait pu être à la
place de l'ange confortateur! Comme il aurait savamment, _câlinement_
bafoué cette Agonie! Le Calice terrible, il ne l'aurait pas fait boire,
il l'aurait fait _siroter_! Et la Sueur de sang, dont la pourpre vive
inonda l'Empereur des pauvres, comme il en aurait diligemment altéré la
couleur, en y mélangeant son fiel!...

Ce monstre, dont la seule excuse est d'être _venu avant terme_ et
d'être, ainsi, un fœtus de monstre, a trouvé, cependant, le moyen de
procréer des enfants et souffre, paraît-il, de ne pouvoir s'en faire
aimer. Il se console, à sa manière, en donnant des bals d'enfants où des
coins obscurs sont aménagés pour les petites leçons paternelles qu'il se
plaît à leur inculquer. Malheur aux parents assez imbéciles ou assez
criminels pour jeter dans ce Barâthre leur progéniture!

Un jour, il s'en venait d'enterrer un de ses propres enfants, une petite
fille assez heureuse pour avoir été ravie à ce père, avant l'horreur
d'en connaître l'infamie ou l'horreur plus grande de n'en être pas
dégoûtée.

Il avait tamponné ses yeux, pleuré peut-être, on ne sait au juste. Mais
tout était fini, et il s'en allait. Tout à coup, n'ayant pas encore
franchi le seuil du cimetière:

--Il faudra, pourtant, que je lui fasse quelques vers à cette enfant!
dit-il d'une voix éolienne, aux plus proches des accompagnants.

Le cabot sacrilège est tout entier dans cette parole.

En voici, maintenant, une autre, d'une atrocité plus surprenante, où se
profile, de la tête aux pieds, le Juif réprouvé:

Properce est dans la rue, par une nuit très froide, avec un homme qu'il
appelle son ami. Une vieille grelottante est rencontrée, qui murmure des
supplications en tendant la main. Il s'arrête sous un bec de gaz,--le
nourrisson du divin Deutz,--il exhibe un porte-monnaie gonflé d'or, et,
sous l'œil ébloui de la misérable, il fouille cet or, il le pétrit, le
retourne, le fait tinter, fulgurer, l'allume comme un tas de fraises,
puis fourrant le tout dans sa poche et haussant les épaules d'un air
d'impuissance navrée:

--Ma bonne, exhale-t-il, j'en suis bien fâché, mais je croyais avoir _de
la monnaie_, et je n'en ai pas. L'observateur de cette scène a raconté
qu'il aperçut aux pieds du spectre, dans le bitume du trottoir, une
petite ouverture lumineuse, par laquelle on aurait pu découvrir
l'enfer...

Une obscure nuée d'images religieuses flotte perpétuellement autour de
ce poète, qui sent profondément sa réprobation, mais qui se flatte,
après tout, de séduire son Juge et de carotter le Paradis, si ce séjour
de délices existe véritablement.

En attendant, il ne parvient pas à se défendre efficacement de certaines
terreurs qu'il paraît s'être donné pour mission de faire mépriser aux
autres. C'est la revanche des pauvres et des innocents massacrés qui
sont, en ce monde, les ambassadeurs lamentables du patient Dieu.

Vienne son heure, l'ignominie du Salisseur d'âmes sera vue dans son
plein et ce sera, comme une lune dix fois pâle, au ras du plus fétide
marécage sur lequel les mortelles Stymphalides de la Luxure et du
Sacrilège aient jamais plané!



LVI


Tel était le personnage puissant appelé à prononcer, après tant
d'autres, sur le sort de Marchenoir.

Rédacteur en chef du _Basile_, depuis trois semaines, sans qu'on pût
expliquer son élévation, qui était le secret de quelques femmes et d'un
petit groupe de tripotiers,--cet israélite, longtemps captif dans les
subalternes rôles, régnait enfin sur l'un des journaux les plus
influents de notre système planétaire, à la place de cet amas de chairs
putréfiées qui s'était appelé Magnus Conrart, et dont les exhalaisons
suprêmes avaient manqué d'asphyxier ses enfouisseurs.

Celui-ci, du moins, n'avait embarrassé l'esprit de ses contemporains
d'aucun mystère. Tout le monde savait par quelles basses manœuvres cet
ancien laquais à tout faire avait, autrefois, suborné la seconde enfance
du fondateur du _Basile_, qui l'avait institué son héritier pour qu'il
abaissât les consciences, comme il avait si longtemps abaissé les
marchepieds.

La nullité intellectuelle de l'affreux drôle l'avait servi plus
efficacement que le génie même.

Devenu l'intendant de la quotidienne pâture des âmes, son choix s'était
naturellement porté sur les panetiers et les mitrons littéraires les
plus capables de contenter l'ignoble appétit d'une société que la
République instruisait à chercher sa vie dans les ordures. La
spéculation la plus profonde n'aurait pu mieux faire.

Magnus était, par conséquent, devenu un très grand monarque, le monarque
des portes ouvertes, offrant la vespasienne hospitalité du _Basile_ à
toute puante réclame, à toute caséeuse annonce, à tout lancement
ammoniacal de promesses financières, à tout chantage rémunérateur.

L'insolente fortune, qui choisit ordinairement de tels concubins,
l'avait à ce point comblé que la bassesse même de son esprit et la
surprenante adiposité de son âme écartèrent de lui les inimitiés
personnelles ou les rivalités agressives, qu'une pincée de mérite
n'aurait pas manqué d'attirer à un caudataire si scandaleusement
parvenu.

Il fut cet ami de toutes les canailles qu'on appelle un sceptique ou un
«bon garçon» et, joyeusement attablé au foin de ses bottes, il descendit
le fleuve de la vie dans la barque pavoisée de fleurs et lestée de lard,
de l'universelle camaraderie.

Lorsqu'il s'avisa de réprouver Marchenoir dont il avait espéré monnayer
les rares facultés de rhinocéros,--oubliant trop que ce pachyderme en
liberté pouvait avoir la fantaisie de le piétiner,--il eut encore cette
chance inouïe d'en être silencieusement méprisé.

Quelle formidable caricature à la Pétrone, n'eût pas été, sous une telle
plume, un portrait simplement exact de ce Trimalcion du journalisme!

Le satiriste, congédié presque honteusement du _Basile_, avait dû
triompher de tentations terribles et subir de sacrés assauts, car sa
vengeance était trop facile!

Mais bientôt, Magnus lui-même se chargea de venger tout le monde.
Atteint d'une blessure au pied, que la putridité de son sang rendit
promptement incurable, dévoré par la gangrène et souffrant d'atroces
tortures, il termina sa vie par l'ignoble pendaison volontaire dont les
détails ont écœuré plusieurs virtuoses du suicide.

Properce Beauvivier n'apportait pas, il est vrai, une moralité bien
supérieure. Cependant, les deux ou trois demi-douzaines d'artistes que
le prédécesseur n'avait pas eu le temps d'étrangler respirèrent.

C'est que Beauvivier avait, en raison, sans doute, des paradoxales
difformités de son âme, une prédilection infernale pour le talent! Aussi
longtemps que ses propres intérêts ne seraient pas en jeu, on pouvait y
compter jusqu'à un certain point. Il était bien certain, par exemple,
qu'il faudrait une pression extérieure de tous les diables pour lui
faire accepter de la prose du bossu Ohnet, au préjudice d'un _écrivain_
de dixième ordre, et même en l'absence de toute compétition.

Canaille pour canaille, c'était bien quelque chose aussi d'avoir affaire
à un homme qui ne fût pas exclusivement un goujat, qui n'eût pas
uniquement en vue, quoique juif, l'encaissement du numéraire, et qui fût
capable de comprendre à peu près, quand on lui ferait l'honneur d'avoir
besoin d'en être écouté.

On se prit à rêver la chimérique aubaine d'un _Basile_ redevenu
littéraire, comme aux jours lointains de sa fondation. On espéra que le
seul fait de savoir écrire cesserait enfin d'être regardé comme un
irrémissible forfait, et que le nouveau prince allait introduire quelque
adoucissement à la loi pénale éditée par le turgide Magnus, qui
condamnait au lent supplice de l'inanition les blasphémateurs de la
Médiocrité.

Quels que pussent être les probables cloaques de son arrière-pensée, on
ne pouvait douter que le sentiment d'une réelle estime littéraire eût
été pour beaucoup dans son désir de réintégrer Marchenoir.

Cela paraissait d'autant plus évident qu'il avait deux ou trois fois
senti, pour son propre compte, la morsure de ce pamphlétaire que tous
ses instincts de voluptueux et d'empoisonneur auraient dû lui faire
abhorrer.

Deux jours après le dîner de Vaugirard, Marchenoir porta lui-même son
article au directeur du _Basile_.

Beauvivier le reçut avec une cordialité grandissime, commandée
spécialement pour cette entrevue chez un fournisseur d'archiducs.

Le visiteur exprima d'abord sa surprise d'avoir été favorisé par le
_Basile_ d'une recherche en collaboration, après un si motivé
bannissement de sa copie par la presse entière. Il ajouta qu'il
n'entendait rapporter l'initiative d'une démarche si honorable pour lui
qu'à l'indépendance d'esprit du nouveau maître, assez haut pour rompre
en visière avec des traditions funestes aux lettres ...

--Votre prédécesseur, dit-il, ne gâtait pas les écrivains, quand il s'en
trouvait. Il leur faisait amèrement déplorer de n'avoir pas été mis en
apprentissage chez quelque diligent savetier, dès leur tendre enfance.
On dit que vous avez le dessein de relever la muraille de la Chine et
d'endiguer l'horrible muflerie qui menace le céleste Empire du
Journalisme. S'il en est ainsi, je suis tout à vous et je vous promets
une énergique lieutenance. Je suis très persuadé que, même au point de
vue moins élevé de la spéculation, une presse courageuse et,
franchement, scandaleusement littéraire, ne serait point une
infructueuse tentative. La société contemporaine est hideusement abrutie
et dégradée par les pollutions ressassées d'une chronique de trottoir
qui n'a plus même l'excuse de lui donner un semblant de palpitation.

Nos journaux, avouons-le, sont crevants d'ennui. Les délectations
américaines du reportage et de la réclame ne sont pas infinies. Si vous
étiez un homme énergique et profond,--ai-je dit un jour à cette brute de
Magnus Conrart,--non seulement vous m'accepteriez tel que je suis, mais
vous grouperiez les gens de ma sorte, absurdement écartés par votre
système, et, je vous le jure, nous déterminerions un courant nouveau. Le
monde a toujours obéi à des volontés qui s'exprimaient, la cravache ou
la trique en l'air. Nous formerions une obligarchie intellectuelle,
d'autant plus acclamés de la foule, que nous serions moins capables de
la flagorner. Je ne vous connais pas, personnellement, monsieur
Beauvivier. Je ne sais de vous que vos livres, dont j'ai dit beaucoup de
mal. Qu'importe? Si vous aimez le talent, pourquoi ne profiteriez-vous
pas de votre quasi royauté du _Basile_ pour tenter cette magnifique
aventure dont l'ancien directeur a repoussé l'idée comme une folie?

Properce, évidemment préparé à tout entendre, avait pris une attitude de
séduction. Il s'était levé et accoudé à la cheminée, faisant face à
Marchenoir assis devant lui. Celui de ses deux bras qui soutenait sa
désirable personne, laissait pendre, au rebord du marbre, une experte
main, fuselée par la pratique des nageantes caresses, et qu'on
s'étonnait de ne pas voir membraneuse comme le pied d'un albatros.
L'autre main complimentait sa barbe en mitre, dont la fourche soyeuse
avait l'air de bifurquer sur quelque invisible croupion. L'une de ses
jambes fines de Sardanapale accoutumé à languissamment s'ébattre, était
ramenée sur l'autre, la pointe en bas, comme un serpent qui s'enlacerait
à un serpent. Le torse, flexible tabernacle de son cœur pourri,
transparaissait au travers de la fluide flanelle, couleur crème et
liserée de vert d'ortie, d'un pet-en-l'air matinal.

La lumière de la fenêtre, qui tombait en plein sur son visage et sur les
blondeurs fanées de son poil, ne le montrait pourtant pas très beau, ce
jour-là. Sa pâleur, habituellement extraordinaire, atteignait presque à
la lividité marbrée d'une tranche de roquefort, menacée de la plus
imminente fécondité. Des sillons blafards, des raies crayeuses y
couraient comme des sutures, et le bleu des yeux,--naguère qualifiés de
céruléens,--commençait visiblement à se faïencer sous les cuites sans
nombre du libertinage.

N'importe, il avait mis au clair son plus adolescent sourire, et
Marchenoir, l'homme le plus aisément friponnable, quand on voulait lui
coller la fausse monnaie d'une sympathie sans valeur, y fut trompé,
comme toujours, en dépit des cruels avertissements de son expérience.

--Monsieur Marchenoir, répondit le Proxénète,--dilatant assez son
sourire pour qu'une rangée de bubes syphilitiques devînt visible au
dedans de la lèvre inférieure,--je n'ai pas de peine à deviner que vous
m'apportez un article de début d'une rare véhémence. Donnez-le moi, j'y
jetterai simplement les yeux et vous pourrez, à l'instant, me juger sur
mes actes.

Marchenoir tendit le manuscrit.

--_La Sédition de l'Excrément_! Titre superbe!... Léo Taxil ... la
pornographie murale ... très bien! Il s'assit et, prenant une plume,
écrivit en syllabisant à haute voix:

«Nous sommes heureux d'offrir l'hospitalité de nos colonnes à l'article
suivant de notre vaillant confrère, Caïn Marchenoir, l'un des plus
sombres coryphées de la littérature contemporaine, qu'un deuil récent
avait éloigné du champ de bataille et qu'un scandale monstrueux y ramène
aujourd'hui, plus formidable que jamais. Nos lecteurs applaudiront
certainement à cette voix énergique s'élevant tout à coup au milieu du
lâche silence de l'opinion. Ils accepteront les audaces de forme d'un
satiriste génial, dont les indignations généreuses s'expriment en
frémissant, et qui pense que toute arme est bonne pour la répression des
industriels fangeux qui ont entrepris de souiller nos murs. Le _Basile_,
traditionnellement attentif à détourner, autant que possible, les effets
immoraux de ces attentats, met volontiers sa publicité au service de
l'écrivain le plus capable d'en montrer les dangers. Caïn Marchenoir est
surtout une conscience. Ses nombreux ennemis ont pu l'accuser d'être
passionné jusqu'à l'intolérance, mais nul ne s'est jamais avisé de
mettre en doute sa sincérité parfaite, alors même que sa polémique
semblait excessive.--P.B.»

Properce glissa ce boniment sous enveloppe avec l'article et sonna. Un
groom, d'une candeur hypothétique, apparut.

--Portez cela à l'imprimerie, sans perdre une minute, dit-il à ce
serviteur. Vous direz, de ma part, qu'on donne à composer tout de suite.

Se levant, alors, et s'adressant à Marchenoir surpris et déjà comblé:

--Êtes-vous content de moi, homme terrible? Vous voyez si je suis docile
et rapide. Je vous prie de m'accorder, en retour, une vraie faveur.
Demain soir, je réunis à ma table quelques confrères. Soyez des nôtres.
Je sais bien que ces réunions ne sont pas dans vos goûts de solitaire.
Mais je pense qu'il est politique de vous montrer un peu à ces bonnes
gens, qui vous détestent pour la plupart et qui vous lècheront, le plus
civilement du monde, quand ils auront appris que vous rentrez au
_Basile_. Je vous ménage un complet triomphe. Venez sans habit et
faites-moi l'honneur désormais de compter sur mon amitié, ajouta-t-il,
en lui offrant celle de ses deux mains qui avait le plus servi.

Marchenoir, presque touché, promit de revenir le lendemain et s'en alla,
doucement rêveur.



LVII


Les illusions de Marchenoir, aussi stupides que spontanées, n'avaient
pas ordinairement la vie très dure. Il vécut, l'espace d'un jour, sur
l'espoir insensé d'une justice littéraire procurée par ce souteneur. Il
rêva des polémiques inouïes, des envolées d'imprécations sublimes, toute
la lyre vengeresse des ouragans réprobateurs! Il lui dirait enfin tout
ce qu'il avait sur le cœur, à cette immonde société, dont l'inacceptable
ignominie le faisait rugir!...

En vain, Leverdier s'efforça de mettre sous les yeux de ce désespéré le
danger palpable de trop espérer. Pour tempérer son enthousiasme, il lui
rappela tout ce qu'ils savaient, l'un et l'autre, de Beauvivier, ses
habitudes de trahison, les verrous, les triples barres, les cadenas, les
serrureries compliquées de cette conscience dangereuse, environnée de
chausse-trapes et d'oubliettes à engloutir des éléphants, pénétrable
seulement par de rares chattières à guillotine où les téméraires les
plus altiers ne pouvaient passer qu'en rampant....

--Sans doute, répondait-il, mais qui sait? Je suis, peut-être, une bonne
affaire aux yeux de cet homme. D'ailleurs, j'ai besoin d'espérer. Même
en écartant toutes les considérations d'ordre élevé, songe donc, mon
ami, que ce serait _du pain_ pour ma pauvre compagne et pour moi.

--Hélas! dit l'autre, en l'accompagnant par les rues, je le désire, mais
ce dîner m'inquiète un peu. Une drôle d'idée qu'il a eue, cet animal, de
te fourrer le museau, du premier coup, dans l'auge à cochons! Enfin,
sois prudent, endure pour Véronique tout ce qui ne sera pas absolument
insupportable, et sauve-toi de bonne heure. Tu me retrouveras au café.

Les deux amis se séparèrent à la porte de Beauvivier.

Dès son entrée dans le vaste salon, où les nombreux convives
s'empilaient, Marchenoir fut dégrisé de son rêve, instantanément. Il
sentit, comme en une bouffée de dégoût, l'incompatibilité sans remède,
infinie, de tout son être avec ces êtres nécessairement hostiles à lui,
et dont quelques-uns étaient si bas qu'on pouvait s'étonner de les voir
admis, même dans ce lieu de prostitution.

Ils représentaient, cependant, toute la presse dite _littéraire_, et
même un peu la littérature, et, certes, il n'y avait pas, dans le
nombre, un individu qui eût fait un geste pour le secourir, s'il avait
été en danger,--un seul geste,--ou qui, même, eût hésité à l'y enfoncer
davantage, en protestant de l'_impartialité_ du coup de sabot qu'il lui
eût appliqué sur le péricrâne. Pas une femme, d'ailleurs, ce qui donnait
à pressentir qu'on allait être un peu goujat. Il se vit épouvantablement
seul et détesté.

Beauvivier se précipita.--Mon cher monsieur Marchenoir, dit-il, vous
étiez attendu avec la plus dévorante impatience. Messieurs, voici notre
nouveau _leader_.

Néanmoins, il n'usa pas son précieux pharynx en présentations
superflues. Les bonzes de la publicité s'inclinèrent comme des épis, et
l'infortuné dut subir le contact de plusieurs mains sordides qui se
tendirent vers lui. Tout à coup, il se trouva flanqué du docteur Des
Bois et de Dulaurier, en qui renaissait une estime sans bornes pour ce
ressuscité d'entre les morts. Le lycanthrope, déjà énervé, n'entendit
qu'à peine les gazouillements du premier, mais le second paya pour tout
le monde. Sans même y penser, il lui serra la main d'une telle force que
le poète sigisbée ne put retenir ce cri:--Ah! vous me faites mal!--Je
vous étreins comme je vous aime! mon cher, lui répondit-il, en le fixant
avec des yeux froids et clairs plus inquiétants que la colère. Dulaurier
s'éloigna sous l'aile de Chérubin, comme un chien rossé, et Marchenoir,
enfin tranquille, prit une cigarette, et, s'enfonçant dans un fauteuil,
se mit à considérer silencieusement cette populace de la plume, qui
remuait la langue en attendant qu'on annonçât la mangeaille.



LVIII


Il vit d'abord, non loin de lui, le roi des rois, l'Agamemnon
littéraire, l'archi-célèbre, l'européen romancier, Gaston Chaudesaigues,
recruteur d'argent inégalable et respecté. Seul, le gibbeux Ohnet lui
dame le pion et ratisse plus d'argent encore. Mais l'auteur du _Maître
de Forges_ est un mastroquet heureux qui mélange l'eau crasseuse des
bains publics à un semblant de vieille vinasse, pour le rafraîchissement
des trois ou quatre millions de bourgeois centre gauche qui vont se
soûler à son abreuvoir, et il n'est pas autrement considéré. Il est
unanimement exclu du monde des lettres, ce dont il brait, parfois, dans
la solitude. Sans son héroïque ami Chérubin des Bois, qui a
naturellement du goût pour les millionnaires et qui lui ouvre ses bras
quand on est seul, ce triomphateur serait tout à fait sans consolation.

Chaudesaigues nage, il est vrai, dans une moindre opulence. Cependant,
il dépasse encore les plus cupides sommets littéraires de toute la
hauteur d'un Himalaya. Il faut se représenter une façon de
juif-auvergnat, né dans le midi, et compatriote de Mistral, un
troubadour homme d'affaires, un Lampiste des _Mille et une Nuits_, qui
n'aurait qu'à frotter pour que le _génie_ apparût et l'ÉCLAIRÂT. On se
rappelle l'énorme succès de son livre sur le duc de Morny, qui avait
protégé ses débuts, auquel il devait tout, et dont il épousseta et
retourna les vieilles culottes aux yeux d'un public avide qui couvrit
d'or le révélateur.

Il est ce qu'on appelle, dans une langue peu noble, «une horrible
_tapette_.» En 1870, il avait attaqué Gambetta, dont il raillait, le
mieux qu'il pouvait, la honteuse dictature. Quand la France républicaine
eut décidé de coucher avec ce gros homme, sa nature de porte-chandelle
se mit à crier en lui et il fit négocier une réconciliation, s'engageant
_provisoirement_ à ne plus éditer le volume où le persiflage était
consigné.

Un peu avant le 16 mai, il s'en va trouver le directeur du
_Correspondant_, revue tout aristocratique et religieuse, comme chacun
sait. Il offre un roman: _Les Rois sans patrie_. Le thème était
celui-ci: Montrer la royauté si divine que, même en exil et dans
l'indigence, les rois dépossédés ne parviennent pas à devenir de simples
particuliers, qu'ils sont encore plus augustes qu'avant et que leur
couronne repousse toute seule, comme des cheveux, sur leurs fronts
sublimes, par-dessus le diadème de leurs vertus. On devine l'allégresse
du _Correspondant_. Mais le 16 mai raté, Chaudesaigues change son
prospectus, réalise exactement le contraire de ce qu'il avait annoncé,
et transfère sa copie dans un journal républicain.

Toutefois, ce n'est pas un traître pur, un traître pour le plaisir, à
l'instar de Beauvivier. Il lui faut de l'argent, voilà tout, un argent
infini, non seulement pour satisfaire ses goûts orientaux de rôdeur
nocturne, mais afin d'élever, dans une occidentale innocence, les
enfants à profil de chameau et à toison d'astrakan, qui trahissent, par
le plus complet retour au type, l'infamante origine de leur père.

On n'avait peut-être jamais vu, avant lui, une littérature aussi
âprement boutiquière. Son récent livre, _Sancho Pança sur les Pyrénées_,
conçu commercialement, en forme de guide cocasse, d'un débit universel,
avec des réclames pour des auberges et des fictions d'étrangers
sympathiques, est, au point de vue de l'art, une honte indicible.

Son talent, d'ailleurs, dont les médiocres ont fait tant de bruit, est,
surtout, une incontestable dextérité de copiste et de démarqueur. Ce
plagiaire, à la longue chevelure, paraît avoir été formé tout exprès
pour démontrer expérimentalement notre profonde ignorance de la
littérature étrangère. Armé d'un incroyable et confondant toupet, voilà
quinze ans qu'il copie Dickens, outrageusement. Il l'écorche, il le
dépèce, il le suce, il le râcle, il en fait des jus et des potages, sans
que personne y trouve à reprendre, sans qu'on paraisse seulement s'en
apercevoir.

Virtuose de conversation, à la manière fatigante des méridionaux dont il
a l'accent, il se trouble aisément en la présence d'un monsieur froid,
qui l'écoute en le regardant, sans rien exprimer. Ce don Juan équivoque
manque de tenue devant la statue du Commandeur.

Justement, il pérorait avec deux de ses compatriotes, aussi peu capables
l'un que l'autre de l'intimider, Raoul Denisme et Léonidas Rieupeyroux.
Le premier, raté félibre et gluant chroniqueur, est généralement regardé
comme un sous-Chaudesaigues, ce qui est une façon lucrative de n'être
absolument rien. Mais le crédit du maître est si fort que le vomitif
Denisme arrive, tout de même, à se faire digérer. Incapable d'écrire un
livre, il dépose, un peu partout, les sécrétions de sa pensée. On
redoute comme un espion ce croquant chauve et barbu, qui a dû,
semble-t-il, payer de quelque superlative infamie son ruban rouge et
dont la perfidie passe pour surprenante.

Quant à Léonidas Rieupeyroux, c'est un personnage vraiment divin,
celui-là, capable de restituer le goût de la vie aux plus atrabilaires
disciples de Schopenhauer. Il est grotesque comme on est poète, quand on
se nomme Eschyle. Il a la folie de la Croix du Grotesque. Méridional,
autant qu'on peut l'être en enfer, doué d'un accent à faire venir le
diable, il rissole, du matin au soir, dans une vanité capable
d'incendier le fond d'un puits.

Il est l'inventeur des paysans épiques. La vieille truie, connue sous le
nom de Georges Sand, les faisait idylliques et sentimentaux. Marchenoir,
élevé au milieu de ces lâches et cupides brutes, se demanda, en voyant
gesticuler Léonidas, quel pouvait être le plus bête de ces deux auteurs.
Il conclut, en ce sens, à la supériorité de l'homme.

La fécondité de celui-ci consiste à publier éternellement le même livre
sous divers titres. C'est une finesse du Tarn-et-Garonne. Si, du moins,
ses paysans se contentaient d'être épiques, mais ils sont _civiques_,
bonté du ciel! Pendant des cent pages, ils gargouillent et dégobillent
les rengaînes les plus savetées, les plus avachies, les plus jetées au
coin de la borne, sur les Droits de l'homme et les devoirs du citoyen,
sans préjudice de la fraternité des peuples.

Un des poètes contemporains les plus démarqués nomma, un jour,
Rieupeyroux, le _Tartufe du Danube_, mot exact et spirituel dont
plusieurs imbéciles ont voulu se faire honneur. C'est, en effet, un
hypocrite véhément, espèce très peu rare dans le midi. Hypocrite de
sentiments, hypocrite d'idées et faux pauvre, il appartient à cette
catégorie d'odieux cafards, dont la besace est gonflée du pain des
indigents qu'ils ont dépouillés en leur volant la pitié du riche.

Un jour, ce personnage alla trouver Chaudesaigues et quelques autres
financiers de lettres, dont il savait l'ascendant chez un éditeur
fameux. Lamentateur fastueux et grandiloque, il raconta que sa mère
venait d'expirer et qu'il était sans argent pour la mettre en terre. En
même temps, d'impayables arriérés tombaient sur lui. Qu'allait-il
devenir avec sa femme et ses enfants? Certes, il ne demandait pas
d'argent à ses confrères, mais enfin, on pouvait agir pour lui sur
l'éditeur qui ne refuserait pas d'escompter son génie. Bref, on parvint
à faire dégorger, sans escompte, deux ou trois mille francs, au
capitaliste circonvenu. Jusqu'à présent, l'histoire est banale. Mais
voici:

Quelque temps après, Léonidas se présente, seul, et dit à son créancier
qui s'était flatté doucement d'être un donateur:

--Monsieur, je suis un honnête homme. Vous m'avez avancé de l'argent et
je suis ennuyé de ne pouvoir vous le rendre. Je n'en dors plus. Eh!
bien, je vous apporte un manuscrit étonnant. Payez-vous de ce que je
vous dois en le publiant.

L'éditeur, déjà fourbu de son premier sacrifice, et que la seule idée
d'imprimer, par surcroît, du Rieupeyroux, comblait de terreur, essaya
vainement de protester et de fuir. Il tenta, sans succès, de se couler
par les fentes, de grimper au mur, de s'obnubiler sous le paillasson. Il
fallut absolument qu'il y passât. Cet honnête homme, insolvable, allait
peut-être se pendre chez lui.

Ainsi fut édité l'étonnant volume où cet enfant du midi, informant tous
les peuples de ses relations amicales avec Baudelaire, raconte avec
candeur la mystification personnelle dont sa vanité d'autruche fut le
prodigieux substrat et qu'il est seul, depuis vingt ans, à ne pas
comprendre.

La saleté physique de Rieupeyroux est célèbre. C'est un citoyen
oléagineux et habité. Il ignore l'eau des fleuves et la virginale rosée
des cieux. Il promène sous l'azur une fleur de crasse, immarcessible
comme la pureté des anges. Ses cheveux, qu'il porte encore plus longs
que Chaudesaigues, et qui flottent sur l'aile des vents, fécondent
l'espace à la plus imperceptible nutation de son chef. On ne l'approche
qu'en tremblant, et les voleurs, dont il doit avoir tant de crainte, y
regarderaient à beaucoup de fois avant de le détrousser.

Un autre trio, curieux et illustre, était celui formé par Hamilcar
Lécuyer, Andoche Sylvain et Gilles de Vaudoré, trois poètes romanciers.

Marchenoir savait par cœur son Lécuyer, qu'il avait, une fois, sanglé de
la plus mémorable sorte. Ils s'étaient rencontrés, il y avait nombre
d'années, chez Dulaurier, très humble alors, dont la petite chambre
était un cénacle.

Cet africain, besogneux et hâbleur, mais rongé d'ambition, et qui
méditait les rôles classiques de Catilina ou de Coriolan, aurait vendu
sa mère à la criée, au carreau des Halles, pour attraper un peu de
publicité. Cymbale sensuelle et ne vibrant qu'aux pulsations venues d'en
bas, il était admirablement pourvu de tous les tréteaux intérieurs, par
lesquels une âme élue de saltimbanque prélude, d'abord, au vacarme
fracassant de la popularité.

Le moment venu, la cuve s'était débondée. Il en était sorti, comme d'un
abcès monstrueux, des flots de sanie écarlate, des purulences recuites
et granuleuses, de la bile d'assassin poltron et malchanceux,
d'inexprimables moisissures coulantes et des excréments calcinés. Alors,
on avait crié au prodige. Les redondances clichées et la frénésie piquée
des vers de ses _Chants sacrilèges_ avaient paru suffisamment
eschyliennes à une génération sans littérature, qui n'a pas assez de
langues dans sa gueule de bête pour lécher les pieds de ses histrions.

Prostitué publiquement à une comédienne cosmopolite, devenu lui-même
acteur et jouant ses propres pièces en plein théâtre du boulevard, il
avait fini par poser, sur sa tête crépue d'esclave nubien, une couronne
fermée de crapule idéale et de transcendant cynisme, dont Marchenoir
discerna, dès le premier jour, la fragilité et la basse fraude.

Réalité misérable! Ce bateleur n'est pas même un bateleur. Il n'y a pas
en lui la virtualité d'un vrai sauteur, sincèrement épris de son
balancier. Il suffit de gratter ce crâne fumant, pour voir jaillir,
aussitôt, un romancier-feuilletonniste de vingtième ordre. C'est un
bourgeois masqué d'art, très opiniâtre et très laborieux, mais aspirant
à se retirer des affaires. La vile prose de son mariage avait éclairé
bien des points obscurs, et la langue des vers de ce Capanée de
louage--langue piteuse et pudibonde, jusque dans le paroxysme du
blasphème,--trahit assez, pour un connaisseur, l'intime
_désintéressement_ professionnel du blasphémateur, qui n'a choisi le
paillon de l'impiété que parce qu'il tire l'œil un peu plus qu'un autre
et qu'il fait arriver un peu plus de ce désirable argent que le pur
bourgeois recueillerait, avec sa langue, dans les boues vivantes d'un
charnier!

Quelque considérable que fût, en réalité, la situation littéraire de ce
négociant, l'équitable gloire n'avait pourtant pas frustré de sa mamelle
Andoche Sylvain, le plus lu, peut-être, de tous les virtuoses assemblés
chez le rédacteur en chef du _Basile_.

Celui-ci présente l'aspect d'un commissionnaire de gare congestionné, à
la barbe épaisse et sale, au teint de viande crue et bleuâtre, à l'œil
injecté et idiot, qu'on craindrait, à chaque minute, de voir rouler
malproprement au milieu des colis qu'on lui aurait confiés en tremblant.

Le journal fameux où il _renarde_ sa prose et même ses vers, lui doit,
paraît-il, sa prospérité et double son tirage les jours où le nom du
Coryphée rutile au sommaire. On lui doit, en effet, la création d'une
chronique bicéphale, dont la puissance est inouïe sur l'employé de
ministère et le voyageur de commerce. Alternativement, il pète et
roucoule. D'une heure à l'autre, c'est la flûte de Pan ou le mirliton.

Son côté lyrique est fort apprécié des clercs de notaire et des
étudiants en pharmacie qui copient, en secret, ses vers, pour en faire
hommage à leur blanchisseuse. Mais son autre face est universellement
baisée, comme une patène, par les dévots de la vieille tradition
gauloise. Andoche Sylvain représente, pour tout dire, _l'esprit
gaulois_. Il se recommande sans cesse de Rabelais, dont il croit avoir
le génie, et qu'il pense renouveler en ressassant les odyssées du boyau
culier et du grand côlon.

Cet écumeur de pots de chambre a trouvé, par là, le moyen de se
conditionner une spécialité de patriotisme. De son castel d'Asnières, où
ses travaux digestifs s'accomplissent à la satisfaction d'un peuple
joyeux d'antiques rouleuses et de cabotins retraités, il sonne, à sa
façon, la _revanche_ de la vieille gaieté française et lâche de sonores
défis au visage de l'étranger.

L'intelligente oligarchie républicaine a rémunéré ce champion d'une
lucrative sinécure dans un ministère. Elle a même fini par le décorer,
maladroitement, il est vrai. Il a été promu chevalier, comme bureaucrate
et non comme poète, ce dont les journaux unanimes ont clamé toute une
semaine,--offrant ainsi le spectacle inespérément ignoble d'un
gouvernement de pirates réprimandé par une presse de coupeurs de
bourses, pour n'avoir pas assez avili la littérature, en la personne
incongrûment récompensée d'un accapareur de salaire, que tous les deux
ont la prétention d'honorer.

Pour ce qui est de Vaudoré, c'est le plus heureux des hommes. Tout ce
que la médiocrité de l'esprit, la parfaite absence du cœur et l'absolu
scepticisme peuvent donner de félicité à un homme, lui fut octroyé.

On l'appelle, volontiers, l'un des maîtres du roman contemporain, par
opposition à Ohnet, toujours envisagé comme point extrême des plus
dégradantes comparaisons. Toutefois, il serait assez difficile de
préciser la différence de leurs niveaux. Leur public est autre, sans
doute. Mais ils disent les mêmes choses, dans la même langue, et sont
équitablement payés d'un succès égal.

Seulement, Vaudoré l'emporte infiniment par les supériorités
inaccessibles de son impudeur. Ce médiocre devina, du premier coup, son
destin. Sans tâtonner une minute, il choisit la bâtardise et
l'_étalonnat_. Telles sont les deux clefs par lesquelles il est entré
dans son paradis actuel.

Aimé de ce grand aveugle de Flaubert qui crut, peut-être, à l'aurore
d'un génie naissant, non-seulement il lui soutira une _nouvelle_
fameuse, écrite entièrement de la main du vieil artiste et qui, signée
du nom de Vaudoré, commença la réputation du jeune plagiaire, mais après
la mort de Flaubert, il répandit par le monde que ce défunt l'avait
engendré, n'hésitant pas à déshonorer sa propre mère, que Flaubert ne
connut jamais. Au moyen de ces industries, il parvint à se remplir d'un
atome vivifiant de la gloire du romancier le plus puissant sur les
générations nouvelles, et il hérita de tout son crédit.

Un aussi démesuré triomphe ne suffisant pas encore à ce pédicule de
grand homme, il inaugura le sport fructueux de l'étalonnat. Jusqu'à ce
novateur, on s'était contenté de faire l'amour vertueusement ou
paillardement, mais dans l'obscurité convenable aux salauderies
préliminaires de la putréfaction. Quand on sortait de cette ombre, comme
fit le marquis de Sade, c'était pour attenter délibérément à quelque loi
d'équilibre primordial, en risquant sa vie ou sa liberté. Le
pseudo-bâtard de Flaubert ignore ce genre de grandeur, comme il ignore
tous les autres. Il a simplement imaginé de forniquer, de temps en
temps, par devant expert, pour obtenir un renom d'écrivain viril et
subjuguer la curiosité des femmes. Remarquablement doué, paraît-il, ce
romancier ityphallique a colligé les suffrages des arbitres les plus
rigides, et les princesses russes les plus retroussées sont accourues,
déferlantes et pâmées, du fond des steppes, jusqu'à ses pieds, pour lui
apporter la saumure de tout l'Orient ...

Les confrères, quoique pénétrés de respect pour l'énormité du succès, le
nomment entre eux, volontiers, le _tringlot_ de la littérature. Telle
est, en vérité, la physionomie précise du personnage et tel son degré de
distinction. C'est un sous-officier du train et même un _sous-off_.
Petit, trapu, teint rouge et poil châtain, il porte la moustache et la
mouche et a des diamants à sa chemise. C'est le traditionnel bellâtre de
garnison qui affole les caboulotières et qui ne parvient pas à se
remettre de son effronté bonheur. Un désir infini d'être cru parisien
jusqu'au bout des ongles est la soif cachée de cet indécrottable
provincial.

Étonnamment dénué d'esprit et de toute compréhension de l'esprit des
autres, il est impossible de rencontrer un être plus incapable
d'exprimer un semblant d'idée, ou d'articuler un seul traître mot sur
quoi que ce soit, en dehors de son éternel préoccupation bordelière. La
parfaite stupidité de ce jouisseur est surtout manifestée par des yeux
de vache ahurie ou de chien qui pisse, à demi noyés sous la paupière
supérieure et qui vous regardent avec cette impertinence idiote que ne
paierait pas un million de claques.

Ce n'est pas lui qui s'exténuera jamais pour tenter de faire un beau
livre, ou pour écrire seulement une bonne page!--Je ne tiens qu'à
l'argent, dit-il, sans se gêner, parce que l'argent me permet de
m'amuser. Les artistes consciencieux sont des imbéciles.

En conséquence, il est admiré de la juiverie parisienne, qui le reçoit
avec honneur, ce dont il crève de jubilation. Quand il est invité chez
Rothschild, le tringlot en informe, quinze jours, la terre entière.
C'est à cette école, sans aucun doute, qu'il a puisé la science des
affaires. On l'a vu, à Étretat, vendant des terrains à des confrères
qu'il savait gênés, pour les racheter ensuite, à vil prix.

Sa vanité, d'ailleurs, est à son image. Son hôtel de l'avenue de
Villiers est d'une esthétique mobilière de dentiste suédois ou de
concierge d'hippodrome. Que penser, par exemple, de portières de soie
bleu-ciel, rehaussées de broderies d'or orientales, d'un divan de même
style, d'un traîneau hollandais en bois sculpté, faisant l'office de
chaise longue et capitonné de bleu clair, enfin, d'une immense peau
d'ours blanc sur des tapis de Caramanie, probablement achetés au
_Louvre_?--C'est l'appartement d'un souteneur Caraïbe, disait un
observateur exact. On aime à croire que c'est en ce lieu qu'il a écrit
cette fameuse autobiographie d'un cynisme si inconscient,--que Falstaff
n'aurait pas osé signer,--où il s'offre en exemple à tous les maquereaux
inexpérimentés qui pourraient avoir besoin de lisières.

Dulaurier, apparemment consolé de la poignée de main de Marchenoir,
s'était approché de ces trois glorieux. Cela faisait en tout quatre
glorieux, dont trois «jeunes maîtres,» car Sylvain commence à se
décatir. La sympathie de cette flûte devait naturellement aller à ces
tambours.

Il est vrai que Dulaurier a, en commun avec Gilles de Vaudoré,
l'inestimable faveur de tous les ghettos et de toutes les judengasses.
Il venait justement de publier, sous le titre amorphe de _Péché
d'amour_, un recueil de centons moraux et psychologiques ramassés
partout, qu'il avait dédié à une renarde juive, dont Samson lui-même
aurait renoncé à incendier l'arrière-train et dont il portait les
bagages par toute l'Europe,--quémandeur dolent d'une infatigable cruelle
qui lui faisait expier l'atroce _meconium_ de ses déprécations
amoureuses par le plus géographique des châtiments éternels!



LIX


Marchenoir aurait bien voulu pouvoir s'en aller. Il prévoyait trop les
abominables heures qu'il allait passer.--Quel amas de voyous! se
disait-il consterné. Il va falloir pourtant que je me mêle à tout ça,
que je parle, que je mange aussi, que je fasse une trouée dans le dégoût
dont ma bouche est pleine, pour y enfourner les aliments qu'on va
m'offrir!

Il vit avec désespoir qu'il n'y avait pas devant lui un seul être, avec
lequel il pût échanger trois paroles sans laisser éclater son mépris.

Un tel merle blanc n'était, certes pas, ce normalien blondasse et barbu,
l'homme à l'œil qui verse, l'augural vicomte Nestor de Tinville, le
doctrinaire épicurien de la grande presse, qui s'étalait là. On peut
défier de mettre la main sur un cuistre plus exaspérant. Il est, à
l'heure actuelle, un des types les plus accomplis de cette intolérable
ventrée de journalistes oraculaires dont Prévost-Paradol fut le
prototype.

Rien ne saurait s'accomplir dans le monde sans la volonté de Dieu, mais
sous la réserve des considérants préalables du noble vicomte. Il est le
vrai sage, affermi sur une expérience de granit, par conséquent,
dispensé de toute invention, de tout style, et même de toute écriture.
Il a pour lui la sagesse, rien que la sagesse. Il est celui qu'on ne
trompe pas. La sagesse est son grand ressort. Si vous lui refusez la
sagesse, vous l'assassinez. Quand les filandiers vulgaires ont pâli
longtemps sur un écheveau, il laisse tomber, sereinement, une lourde
sentence et tout se débrouille. Il ne reste plus qu'à débobiner la
lumière.

Il a,--comme tous les sages, d'ailleurs,--un respect infini pour la
richesse et pour les riches, sans exception. La richesse est, à ses
yeux, un criterium de justice, de vertu, d'aristocratie,--peut-être
aussi de _virginité_, car il parle souvent de virginité, sans qu'on
sache pourquoi ce vocable lui est si cher.

Il prononce que le premier devoir du riche est «d'aimer le luxe», et que
les crevants de misère, au lieu d'envier les gens qui s'amusent, les
devraient _bénir_. «Que m'importe?--écrivait-il, à propos d'un roman
naturaliste racontant les angoisses d'un malheureux expirant de
faim,--j'ai une si bonne cuisinière!»

La solennité stérile, la morgue constipée, la dureté basse de ce mulet
de la chronique, avaient le don d'irriter au plus haut degré Marchenoir.
Puis, il savait l'effarante ignominie de sa vie privée et la honte, à
faire beugler, de son mariage avec la veuve défoncée d'un homme de
lettres ultra-débonnaire, qui l'avait admis en _troisième_ dans son
propre lit conjugal.

--Ne pourriez-vous, dit-il à Beauvivier qui vint à passer, me faire
dîner sur une petite table séparée, ou m'envoyer simplement à la
cuisine? Je vous assure que je ferais de bon cœur la connaissance de vos
domestiques.

--Mes convives vous dégoûtent donc terriblement? Vous êtes un fauve bien
délicat! C'est pourtant le dessus du panier qu'on vous offre!... Mais,
voyons, vous m'y faites penser. À côté de qui voulez-vous que je vous
place, ou plutôt, à côté de qui tenez-vous absolument à n'être pas? Vous
m'aurez déjà à votre gauche. Mon voisinage vous répugne-t-il? Non. Qui
mettrai-je maintenant à votre droite? Parlez, il est encore temps.

D'un regard circulaire, Marchenoir tria la chambrée.

--Placez-moi donc à côté de ce loucheur, répondit-il, en désignant
Octave Loriot dans la profondeur d'un groupe. Celui-là, du moins, n'est
qu'un imbécile.

Octave Loriot n'est, en effet, qu'un imbécile. Les analyses de la
critique la plus attentive n'ont pu dégager un autre élément de la pulpe
cérébrale de ce romancier pour dames. Il cuisine loyalement son petit
navet au macaroni, selon les inusables formules d'Octave Feuillet, de
Jules Sandeau, de Pontmartin ou de Charles de Bernard. Quelques-uns
prétendent abusivement qu'il procède du _Maître de Forges_. Il est bien
trop anémique et frêle, pour qu'on le compare à ce Crotoniate, à cet
Hercule Farnèse, à ce Colosse Rhodien de l'imbécillité française. Il en
est à peine le Narcisse et n'aurait pas même l'énergie de se noyer dans
son image.

Mais voilà justement ce qui le rend si précieux aux sentimentales âmes
dont il encourage les transports,--sans obérer son propre cœur. Car il
ne se risque pas au hasardeux négoce des grandes passions. Il borne ses
vœux à l'humble trafic des émollients et des préservatifs. C'est un
modeste bandagiste pour les hernies inguinales ou scrotales de l'amour.

Il continue donc la série des romanciers de confiance de la société
correcte, pour laquelle Chaudesaigues a trop d'originalité, Vaudoré trop
de sentiment, et le bélître Ohnet trop de profondeur. Dulaurier, seul,
pourrait lui porter ombrage. Mais l'auteur de _Péché d'amour_ est un
poulain de trop peu de manège, dont on n'est pas encore assez sûr.
Demain, peut-être, il va tout casser, tandis qu'on est bien tranquille
avec cette honnête rosse, qui n'a jamais renaclé, et qu'un strabisme,
heureusement convergent, permet de gouverner sans œillières.

En conséquence, les personnes vertueuses qu'il a pudiquement lubrifiées
de son imagination, pendant leur vie, se souviennent de lui à l'heure de
la mort et le consignent dans leur testament. L'heureux Loriot est le
seul romancier qui couche dans des châteaux légués par l'admiration.

Le groupe, dont ce propriétaire faisait partie, se massait
respectueusement autour de Valérien Denizot, l'officier à monocle de la
cavalerie légère du journalisme. Sacré homme de lettres par Dumas fils,
le grand archonte, et vraisemblablement né pour autre chose, Denizot est
le plus universel raté de son siècle. Raté de la poésie, raté du roman,
raté du théâtre, raté de la politique, raté même de l'amour, ayant été
cocufié à Lesbos,--ce qui est un cocuage sans espérance.

On ne connaît, à Paris, que le seul Bergerat qui puisse lui être comparé
comme manant de l'écritoire. Encore, Bergerat fut-il vernissé de
littérature par son beau-père, Théophile Gautier, dont la voluptueuse
bedaine avait des entrailles pour ce fils de prêtre.

Denizot, lui, se passe très bien de littérature. Il est un manant sans
mélange, un goujat complet,--à table surtout, quand il boit du vin du
Rhin pour se donner l'air d'un burgrave. Les femmes sont obligées,
alors, de prendre la fuite. Ce vieux gavroche n'a jamais soupçonné qu'il
pût exister autre chose que des filles ou des brelandiers, car il est
prince du tripot, comme il est roi de la basse blague, ayant été
rétribué de ses services de spadassin de plume et de ses fonctions de
torcheur privé de Waldeck-Rousseau,--dont il eut le génie de déshonorer
un peu plus le ministère,--par un diplôme de chevalerie et le juteux
octroi d'une cagnotte.

L'esprit de mots tant vanté de Valérien Denizot est puisé à une source
difficilement tarissable. Il possède une bibliothèque Alexandrine de
calembredaines, d'anas, de recueils grivois, de compilations burlesques.
C'est à n'en jamais voir la fin. Il ne tient qu'à lui d'être, cent ans
encore, «le plus spirituel de nos chroniqueurs.»

Par malheur, il se doute un peu de son néant et cela l'enrage contre
l'univers. Personne n'est absous de son impuissance. S'il avait un sou
de talent au service de sa désespérée fureur de raté, nul n'échapperait
au venin de ses abominables crocs,--à l'exception, peut-être, de
quelques turfistes à poigne, accoutumés à rosser des bêtes plus nobles,
mais fort capables, après le Champagne, de déroger jusqu'à son
calottable visage.

Probablement fatigué de se porter lui-même, il s'appuyait sur son digne
confrère, Adolphe Busard, connu dans tous les théâtres sous le sobriquet
significatif de _Mimi-Vieux-Chien_. Ce vieux chien a les allures et la
physionomie d'un officier de cavalerie, supérieur en grade à Denizot,
mais d'une arme plus lourde.

C'est un bonapartiste obséquieux et rêche, plagiaire plein d'impudence,
très puissant au _Basile_ et maître chanteur. Une vieille _pratique_,
s'il en fût, et du meilleur temps! On assure que Napoléon III a payé
plusieurs fois ses dettes. Hélas! le pauvre sire aurait mieux fait de
venir en aide à quelques nobles artistes dédaignés, qui l'eussent
efficacement protégé de leur encre ou de leur sang, contre la hideuse
vermine qui le dévora.

Le sang de Busard, si cette matière coulante existe en lui, est un
trésor dont il paraît singulièrement avare. Quant à son encre, il
l'utilise exclusivement, à faire, en littérature, des travaux
d'expéditionnaire. Son zèle de copiste est infatigable. Une de ses
prétentions les plus chères est de passer pour un historien littéraire,
pour un bibliophile savant et documenté. Naturellement, il est
_molièriste_, comme il convient à tout esprit bas. Jules Vallès est
probablement le seul gredin qui ait méprisé Molière. Il est vrai que
Vallès était un gredin de talent.

Busard se contente de démarquer le talent des autres ou, plus
simplement, de les dépouiller en bloc, sans discernement et sans choix,
car il est incapable même d'apercevoir le talent. On se rappelle cet
important, ce définitif travail, tant annoncé, sur Villon, sur sa vie et
son temps, renforcé de pièces inédites et de toutes les herbes de la
Saint-Jean de l'érudition. À l'examen, il se trouva que la chose avait
été copiée, intégralement, dans le _Journal des Chartes_. Le véritable
auteur détroussé, qui avait encore sa montre, par grand bonheur, jugea
enfin que l'heure était venue de se montrer et de protester. Il fit donc
paraître ses notes et Busard, démoli, s'immergea dans un silence
malheureusement bien court.

Ce qui le tire de pair, absolument, c'est le chantage. Les statistiques
les plus exactes ont établi l'énorme supériorité numérique de sa
clientèle d'écorchés. Wolff excepté, aucun journaliste ne peut se
flatter d'une aussi grande puissance d'attraction sur les écus. Ces deux
aruspices distribuent la justice, comme Danaé décernait l'amour. Ils
sont virginaux et incorruptibles, juste aussi longtemps que cette
éventrée de Jupiter. Il est vrai qu'Albert Wolff rançonne la terre et
que Busard, moins équipé, opère surtout au théâtre, où il impose jusqu'à
ses maîtresses. Mais sur ce marché, il est sans égal.

Et Dieu sait, pourtant, si Germain Gâteau, l'ancêtre du groupe Denizot,
est un novice en cet art fructueux de s'engraisser du labeur d'autrui!
Ce Géronte visqueux et blanchâtre, au teint de mastic couperosé, est un
sous-Wolff et s'en félicite. Hebdomadairement, il foire au _Basile_ le
tapioca d'une bibliographie gélatineuse et moléculaire, dont se
pourlèche l'abonné sérieux. C'est lui qui est chargé d'informer deux
cent mille lecteurs du mouvement intellectuel de la France
contemporaine.

À ce titre, il est une des grosses influences du Paris actuel, et
d'interminables théories de débutants implorateurs viennent déposer à
ses pieds les fruits imprimés de leurs veilles. Mais une longue pratique
du négoce a blindé son cœur contre les sollicitations éplorées des
Malfilâtres, et les larmes d'argent sont seules admises à rouler sur le
drap funèbre de son impartialité. Ce thaumaturge a découvert des filons
d'or dans les poches percées de la littérature. Il est le Péruvien du
compte-rendu sympathique et le carrier philosophal des transmutations de
la Réclame.

Marchenoir, voué, par nature, à l'observation des hideurs sociales,
n'avait jamais pu se remettre de l'ahurissement que lui avait causé le
premier aspect de cet individu, qu'il avait pu rêver dégoûtant, mais non
pas de ce genre ni de ce degré de dégoûtation. Il avait beau se pincer,
se crier à ses propres oreilles, se traiter de triple niais, il n'en
revenait pas qu'un intendant de la renommée, un être qui tient sous
clef, pour le distribuer comme bon lui semble, le pain des artistes dont
il serait indigne de décrotter la chaussure,--en lui supposant même la
beauté d'un Dieu,--eût précisément l'ignoble physionomie de Germain
Gâteau!

C'est la forme sensible que prendrait nécessairement la Vulgarité, si
elle venait à s'incarner pour la rédemption des captifs de la Poésie,
c'est une Méduse de vulgarité! Il y a du notaire de campagne usurier et
du vieux garçon de tripot, du marchand de soupe de vingtième ordre et du
concierge de la place Pigalle, qui a vendu sa fille au capitaine
retraité de l'entresol. Il y a, surtout, du laquais insolent et voleur,
toléré par des maîtres à peine moins vils, dont il aurait surpris les
secrets fangeux. La savate,--déjà levée,--retombe aussitôt devant cette
face décourageante où l'abjection sans mesure s'amalgame visiblement à
une imbécillité, qu'on est forcé de conjecturer insondable.

À droite et à gauche de ces chefs, Marchenoir apercevait quelques jeunes
thuriféraires en travail d'extase: Hilaire Dupoignet, Jules Dutrou,
Chlodomir Desneux, Félix Champignolle et Hippolyte Maubec,--têtards de
journalistes-pirates et de romanciers sans génie, fleurs écloses du
crottin des vieux, dans les balayures saliveuses du boulevard, et qu'il
faut craindre de grandir, en se donnant la peine de les mépriser.

Hilaire Dupoignet est un héros flûtencul de la guerre du Tonkin, où il
se signala comme infirmier. Les troupiers l'avaient surnommé _Cinq
contre un_, à cause d'une habitude honteuse qu'il se hâta de révéler à
ses contemporains dans un roman autobiographique d'une invraisemblable
fétidité. Il l'écrivit à son retour, de cette même main qui avait rendu
de si grands services et se couvrit ainsi d'une gloire nouvelle, que les
qualités de son esprit n'avaient pas promises, mais que la vilenie de
son âme lui fit obtenir d'emblée.

Ce masturbateur a pour spécialité d'attaquer les gens qui ne peuvent pas
se défendre. Il fit cette prouesse d'envoyer au frère Philippe le
premier exemplaire de son punais roman, où le public est informé que les
frères de la Doctrine chrétienne furent institués à l'unique fin de
pourrir l'enfance.

Lâche évident, chourineur probable, empoisonneur par principes, mais
incendiaire frigide, il offre à l'observateur la lividité sébacée d'un
homme sur le visage duquel on aurait pris l'habitude de pisser ...

Jules Dutrou, le moins jeune de ces têtards, donne l'idée d'une vipère
qui serait devenue renard, tout exprès pour succomber aux atteintes
d'une inexorable alopécie. Ce croûte-levé s'est fait journaliste pour
avoir des femmes, malgré sa pelade et sa calvitie. Il chroniquaille dans
une feuille de boulevard renommée pour le néant exceptionnel de ses
virtuoses, et distribue sur l'asphalte des sourires à ressort et de
dangereuses pressions de sa main suspecte.

Sa voix est celle d'un châtré de naissance, qui n'a jamais eu besoin
d'aucune chirurgie pour devenir chanteur et qui porte ses cisailles dans
son cerveau.

Dutrou se juge écrivain et parle quelquefois avec un équitable mépris
des «voyous de lettres.»

Un jour, quelqu'un nomma Chlodomir Desneux à un romancier célèbre. Il
s'agissait d'obtenir de ce chef d'école, tout puissant alors au
_Voltaire_, qu'il y poussât le débutant rongé de misère, disait-on, et
intéressant à tous les points de vue.

Le maître se laissa toucher et parvint à imposer au directeur du
_Voltaire_ un roman de Chlodomir. Celui-ci soutire aussitôt une somme,
décampe avec son manuscrit, le publie ailleurs, devient l'ami d'Arthur
Meyer qui lui confie une magistrature, et, à la première occasion, il
traîne son protecteur dans les ruisseaux.

Ce Mérovingien est une créature de Dulaurier, qui ne parla jamais de lui
donner d'argent, mais qui le pilota de son expérience, et l'instruisit à
devenir le semblant de quelque chose.

La force de Chlodomir Desneux est, peut-être, dans son sourire. Un
sourire affreux qui lui déchausse les gencives et fait apparaître les
dents d'un loup. Mais c'est un brave loup très éduqué qui rentre ses
crocs, au surgissement le plus lointain d'une trique possible.

Il est aisément reconnaissable à ses redingotes de clergyman, boutonnées
de pastilles de réglisse, et à ses faux gilets lacés dans le dos, en
velours olive de vieux fauteuil,--ces derniers servilement copiés de
Lécuyer, dont le dandysme de haut souteneur l'a fortement imprégné.

Il a ceci de commun avec Denizot, qu'il ferait, en temps de terreur, un
délicieux proconsul de la guillotine. Tant qu'ils pourraient, l'un et
l'autre de ces deux envieux couperaient des têtes pour se venger d'avoir
été d'heureux impuissants.

Marchenoir n'avait pas à craindre que Félix Champignolle s'approchât de
lui. Ce jeune bandit, à figure d'équivoque larbin, était trop prudent
pour se mettre à portée d'une main dont il savait la vigueur. Il
n'ignorait pas que Marchenoir avait été l'ami d'un pauvre diable d'homme
de lettres dont lui, Champignolle, avait procuré la mort tragique, en le
faisant tomber dans le guet-apens d'un duel, et, même, il avait été sur
le point de prendre congé, sous un prétexte quelconque, en voyant entrer
le désespéré. Mais on eût trop compris le vrai motif de cette départie,
et la politique le contraignit à rester. Quant à Marchenoir, il n'eut
pas trop de toute son énergie pour se tenir tranquille, en attendant une
occasion meilleure. Quelle danse, alors!

Champignolle est un personnage des plus remarquables, en ce sens qu'il a
l'air d'un parfait scélérat, au milieu d'une bande de coupe-jarrets que
sa présence fait ressembler à d'inoffensifs bourgeois. À l'exception
d'un acte courageux ou spirituel, on peut dire qu'il est absolument
capable de tout. Son effronterie est sans exemple et sans précédent. Il
est le seul homme de lettres ayant osé publier un livre plagié de tout
le monde, à peu près sans exception, et fabriqué de coupures dérobées
aux livres les plus connus, sans autre changement que l'indispensable
soudure d'adaptation à son sujet. On s'étonne même que cette audace ait
eu des bornes et qu'il n'ait pas donné, comme de lui, le _Lac_ de
Lamartine ou l'une des _Diaboliques_ de Barbey d'Aurevilly. Mais il est
facile de concevoir les résultats esthétiques d'une telle méthode.

La personne d'un chenapan de cet acabit ne serait pas tolérée, un quart
de minute, dans une société de voleurs de grand chemin, où subsisterait
quelque regain de virile solidarité. La société des lettres l'accepte,
néanmoins, avec honneur et se serre, volontiers, pour le mettre à
l'aise. Il est offert en exemple à l'émulation des _jeunes_, qui
convoitent sa dextérité et naviguent en cohue dans son sillage.

Sa force est, d'ailleurs, attestée par les précautions qu'on est obligé
de prendre pour le recevoir. Non seulement, il est conseillé de cacher
soigneusement tous les papiers de quelque importance, mais il faut
encore surveiller les mains agiles du visiteur, aussi longtemps qu'il
stationne dans un endroit où quelque chose est à prendre.

Champfort recommandait aux ambitieux d'avaler un crapaud tous les
matins, avant de sortir, pour se faire la bouche. Champignolle a trouvé
mieux. Il a passé le matin de sa vie à solliciter les coups de pieds au
derrière de tous les passants, dont la botte pouvait utilement retentir,
et quand il ne les obtenait pas, il inventait le moyen de les carotter.

On peut donc tout prédire à un aventurier d'un tel caractère. Les
journaux ont raconté la touchante cérémonie de son mariage avec une
jeune amie de _Madame_ Valtesse ... Où n'ira-t-il pas, désormais, ce
jeune vainqueur, qui commençait hier, à peine, en se glissant, comme une
punaise, par les fentes des parquets et pour qui, bientôt, aucun
portail, aucun arc de triomphe ne s'élèvera suffisamment au-dessus du
sol?

Enfin, Hippolyte Maubec, _premier reporter_ de Paris, ainsi qu'il se
qualifie lui-même. Il passe, du moins, pour l'un des meilleurs flairs et
des plus tenaces à la piste, parmi tous ces chiens du journalisme dont
l'héroïque emploi consiste à réaliser, dans la vie privée des
contemporains illustres, les manœuvres décriées que la loi martiale
rétribue d'une demi-douzaine de balles aux alentours présumés du cœur.
Ce métier demande, avant tout, du front et de l'estomac. Quant à
l'esprit, il en faut tout juste assez pour voir, à temps, monter la
moutarde dans le nez d'autrui, ou pour accueillir les coups de bottes
des exaspérés, avec le sourire d'un gladiateur de l'information.

Cependant, cette place enviée n'arrivant pas à combler ses vœux,
Hippolyte Maubec s'improvisa moraliste consultant au journal fameux dont
s'imprègnent les républicains _honnêtes_, où il s'arrange,--malgré le
voisinage de Sarcey,--pour être la plus laide chenille de cette feuille
de mauvais figuier qui rend un peu plus visibles les parties honteuses
de notre histoire contemporaine.

Il est doué d'une espèce de figure syphilitique et foraminée, aux
glandes cutanées perpétuellement juteuses. C'est précisément le
contraire de son croûteux et feuilleté confrère, Jules Dutrou, dont la
lèpre est sèche. Quand l'humeur liquide menace de s'indurer, il presse
délicatement les pustules réfractaires au suintement et fait jaillir son
ordure. Malheur à qui se trouve, alors, devant son abominable gueule!

N'importe. Les boutiquiers et les commis-voyageurs, qui lisent
assidûment son journal, lui adressent force épîtres anxieuses,
auxquelles il répond, publiquement, avec un zèle patriotique à peine
surpassé par le ridicule inouï de son ton d'augure, car ce vénéneux est
pour la vertu et ce hanteur de tripots pour la probité.

Redouté comme une mouche de pestilence et rempli de _charbonneuses_
notions sur la conjecturale moralité des uns et des autres, on lui
abandonne sans discussion toute l'autorité qu'il veut prendre, et le
drôle immonde en profite pour organiser, à son usage, une sorte de
royauté de l'espionnage et de l'intimidation. Il donne ainsi des mots
d'ordre à la presse entière, organise le scandale, décrète le bruit,
promulgue le silence et, aussi savant délateur que redouté complice,
fait tout trembler de son omnipotente ignobilité.

Et c'est une juste royauté, une trois fois légitime primatie, nul,--pas
même Albert Wolff et Valérien Denizot!--n'étant plus bas, plus
fangeusement coté, plus dénué de talent, plus invulnérable à un
sentiment d'ordre élevé, plus impossible à calomnier!



LX


--Est-ce bien tout? se dit Marchenoir, en achevant ce dénombrement. Les
quelques comparses que j'entrevois encore, ne me paraissent pas être du
bâtiment. Ils ne sont là que pour faire nombre et pour l'exultation de
la vanité parvenue de Beauvivier. Quand je pense que voilà pourtant les
nourriciers de l'intelligence! Ils sont presque tous décorés. Dieu me
soit en aide! Nous allons avoir la Table ronde! Que vais-je devenir au
milieu de ces chevaliers?

Sur cette réflexion, une tristesse immense lui vint et un découragement
sans bornes. Il éprouva, plus atrocement que jamais, son impuissance.
Privé du ressort de la richesse, amoureux de toutes les grandeurs
conspuées, et seul contre tous! Quel destin!

Ah! s'il se fût agi simplement d'un combat physique, en pleine caverne,
il se sentait une vaillance à les défier et à les massacrer tous. Au
moins, il aurait la consolation de leur faire acheter sa peau
terriblement cher! Cette idée vaine le transportait. Il se fût présenté
en chevalier errant, sans bannière et sans écu, devant ces hauts barons
patentés de la ripaille et du brigandage. Il les eût affrontés au nom de
la Vierge et des saints Anges, pour l'honneur de la Beauté qu'ils ont
reniée et pour la vengeance du faible dont ils sont les massacreurs.
Expirer sous la multitude des canailles, il le faudrait bien, mais il
expirerait dans la pourpre d'un tapis de sang!

Au lieu de cette mort superbe, il fallait compter sur l'ignoble et
interminable agonie moderne de l'artiste pauvre qui ne veut pas se
déshonorer. La Misère, l'Aristocratie de l'esprit et l'Indépendance du
cœur,--ces trois fées épouvantables qui l'avaient baisé dans son
berceau,--avaient marqué, pour lui, la prédilection de leurs entrailles
de bronze, par un luxe peu ordinaire de tous les dons de naissance
qu'elles prodiguent à leurs favoris. Le pauvre Marchenoir était de ces
hommes dont toute la politique est d'offrir leur vie, et que leur
fringale d'absolu, dans une société sans héroïsme, condamne, d'avance, à
être perpétuellement vaincus. Le courage le plus divin n'y peut rien
faire. Le sublime Gauthier _Sans-Avoir_ serait aujourd'hui prestement
coffré, et c'était déjà fièrement beau que l'inséductible pamphlétaire
n'eût pas été, jusqu'alors, incarcéré dans un cabanon!

Il vit, dans une clarté désolante, l'insuffisance inouïe de son effort,
et la terrifiante inutilité de sa parole dans un monde si réfractaire à
toute vérité. Il lui sembla qu'il était sur une planète défunte et sans
atmosphère, semblable à la silencieuse lune, où les plus tonitruantes
clameurs ne feraient pas le bruit d'un atome et ne pourraient être
devinées que par l'inaudible remuement des lèvres ...

Sa collaboration au _Basile_ était décidément une chimère, un rêve
insensé, qui ne tiendrait pas trois jours devant le préjugé commercial
de ne rien changer à l'ordinaire des gargotes intellectuelles où le
public moderne est accoutumé à s'empiffrer. D'ailleurs, sa solitude
introublée au fond du salon, où tout le monde l'avait laissé fort
tranquille, immédiatement après l'effusion postiche du premier instant,
lui montrait assez les abîmes séparateurs qu'aucune considération
n'aurait pu le déterminer à franchir, pour descendre confraternellement
jusqu'à ces asticots de l'intelligence.

Il remarquait, depuis un instant, l'impatience hautement exprimée de
quelques-uns et l'inquiétude manifeste de tous. On attendait un dernier
convive pour se mettre à table et il fallait que celui-là fût
considérable, à en juger par l'anxieuse perplexité de l'amphitryon.

La porte s'ouvrit enfin et Marchenoir vit apparaître celui devant qui
tout journaliste s'efface, le folliculaire infini, le très haut Minos de
l'enfer des lettres, le sultan sublime de la critique théâtrale,
l'indéfectible Manitou du Sens commun, Mérovée Beauclerc!

--Rien ne me sera donc épargné! gémit en lui-même le solitaire accablé.
Je l'avais oublié, celui-là. Si j'avais pu prévoir sa venue, Beauvivier
ne m'aurait pas facilement embauché pour sa gamelle. Maintenant, me
voilà pris au traquenard de cet infernal dîner et je suis bien forcé de
prendre patience. Mais, tonnerre de Dieu, qu'on ne m'embête pas!

Mérovée Beauclerc est un normalien comme Tinville, comme
Prévost-Paradol, comme Taine, comme About, dont il fut l'intime. Il
appartient à l'illustre fournée de ces pédants universitaires à qui la
France est redevable de la seule turpitude que les doctrinaires et les
républicains lui eussent laissé à désirer: l'optimisme suprême du pion
de fortune. Seulement, Mérovée Beauclerc les surpasse tous. Il est le
pion sérénissime, inaltérable, absolu.

On ne voit à lui comparer qu'Ernest Renan. C'est l'unique parangon que
le destin lui ait suscité. L'auteur de la _Vie de Jésus_ est, en effet,
une outre de félicité parfaite. Gonflé des dons de la fortune qui ne
s'interrompit jamais de le remplir, il offre à l'observation le cas
exceptionnel d'une hydropisie de bonheur. Réputé grand écrivain sans
avoir jamais écrit autrement que le premier cuistre venu, renommé
philosophe pour avoir ressassé de centenaires dubitations et critique
vanté dans tous les conciles du mensonge,--on l'adore dans les salons et
on le sert à genoux dans les antichambres. Il est le Dieu des esprits
lâches, le souverain Seigneur des âmes naturellement esclaves, et le
psychologue Dulaurier se liquéfie devant ce soleil du _dilettantisme_,
dont il raconte la «sensibilité.» Si l'histoire du XIXe siècle est
jamais écrite, ce mot inouï sera recueilli comme une gemme documentaire
d'un inestimable prix. On s'en contentera pour nous juger tous, hélas!
Mais, qu'importe cet avenir à l'heureux Bouddha du Collège de France
dont le ventre plein de délices est caressé par de tels Éliacins?

Mérovée Beauclerc est à peine un peu moins léché que cette idole.
Immédiatement au-dessous d'elle, il est le plus démesuré parmi nos
pontifes. Ce serait le méconnaître, néanmoins, de s'informer d'une œuvre
quelconque sortie de lui. Beauclerc n'est ni poète, ni romancier, ni
même critique. Il n'est pas davantage historien ou philosophe, et n'a
jamais fait un livre ou quoi que ce fût qui y ressemblât. Il est le
Pion, sans épithète, le Pion du siècle, le moniteur et le répétiteur de
la conquérante médiocrité.

Quelques-uns l'ont inexactement dénommé, «le Bon Sens fait homme,» ce
qui impliquerait une altitude de raison, outrageante pour ses
contemporains et démentie par l'universelle popularité dont il pâture,
depuis vingt ans, le trèfle magique, aux plus bas endroits de toutes les
plaines. C'est le _Sens commun_ qu'il faut dire, si l'on tient à
supposer une incarnation.

À la réserve d'Albert Wolff,--qui manquait inexplicablement à ce
patibulaire congrès,--il est le seul exemple d'un homme ayant réussi à
confisquer une influence à peu près illimitée, sans avoir jamais _rien_
fait qui pût servir de prétexte à l'usurpation de son trépied. Les
oracles subalternes, mentionnés plus haut, sont beaucoup moins
étonnants. D'abord, leur crédit est moindre et presque nul, en
comparaison du sien. Puis, ils ont l'air d'avoir tiré quelque chose de
leurs intestins. Les Dulaurier, les Sylvain, les Chaudesaigues, les
Vaudoré, les Tinville même, ont au moins la configuration extérieure de
probables individus. Ils paraissent avoir écrit, et le public abruti,
qui les adore, pourrait justifier la bave de son culte, en désignant les
fantômes de livres signés de leurs noms.

Beauclerc ne possède absolument rien que le sens commun, où il passe
pour n'avoir jamais eu d'égal, et il ne serait rien du tout, s'il
n'était le premier des pions. Mais c'est assez, paraît-il, pour la
dictature des intelligences. Nestor de Tinville, avec toute sa sagesse,
en est écrasé. C'est que Mérovée n'a besoin d'aucune morgue, ni d'aucune
solennité pour accréditer sa parole. Il est tellement _arrivé_, qu'il
lui suffit de se montrer et d'ânonner n'importe quoi, pour que
l'allégresse éclate.

Dans les conférences publiques, qui ont si démesurément agrandi sa
gloire, c'est une espèce de prodige, non constaté jusqu'à lui, que le
néant du rabâchage qu'on vient applaudir! Ce fait paradoxal et
confondant pour des étrangers inavertis de notre effroyable dégradation,
est tellement inouï qu'on ne peut le mentionner exactement sans avoir
l'air d'un calomniateur. Le sens commun, dont la nature est d'étendre
des tapis sous les pieds des foules, a ce privilège mythologique de
devenir toujours plus fort en s'abaissant et de ramasser par terre ses
victoires. Depuis qu'il existe, Beauclerc s'est rapetissé et abaissé,
avec une constance de volonté qui eût suffi à un autre homme pour
s'envoler par dessus les astres, et il est parvenu si _bas_, qu'il a
l'air de s'y perdre comme au fond des cieux. Il plane à rebours, du
rez-de-chaussée de l'abîme, et sa force attractive est identique à la
loi de gravitation. C'est sa proie qui fond sur lui. Il n'a qu'à
s'entr'ouvrir pour recevoir les matières pesantes et les déjections.

Il en est à n'avoir plus besoin de connaître le moins du monde ce dont
il parle, et à ne plus lire du tout les livres qu'il a la prétention de
juger dans ses harangues. Deux ou trois bas-bleus sacristains, voués à
son tabernacle, lisent à sa place, et leurs suggestives notules
suffisent à cet intuitif. Alors, quelle joie de déshonorer une belle
œuvre, quand il s'en trouve, de la vautrer dans la boue de son analyse,
de la descendre au niveau du groin de son auditoire!

Et le journaliste est à l'image du conférencier. Il apparaît, ici aussi
bien que là, comme le châtiment, la flétrissure infinie, la tare vivante
d'une société assez avachie pour ne plus avoir conscience des attitudes
qu'on la force à prendre et des vomissures qu'on lui fait manger. Ce
Beauclerc n'a-t-il pas eu l'impudence de se vanter, dans le plus
incroyable des feuilletons, d'être le Minotaure de la critique de
théâtre et de percevoir d'exacts octrois de fornication sur les
débutantes, forcées de lui passer par les mains sous peine d'insuccès
fatal?... Il semble qu'une telle déclaration aurait dû attirer à son
auteur, en n'importe quel lieu du globe, une tempête de huées, une
clameur de réprobation à décrocher tous les luminaires du firmament. On
l'a généralement applaudi, au contraire, et secrètement envié. Ce faquin
nage avec sérénité dans l'ordure liquide, en laquelle il a le pouvoir de
transmuer tout ce qui l'approche. C'est le Midas de la fange.

Son hideux mufle, qu'on pourrait croire façonné pour inspirer le dégoût,
ajoute probablement au vertige de sa fascinante crapule. On l'a souvent
comparé à un sanglier, par un impardonnable oubli de la grandeur
sculpturale de ce sauvage pourchassé des Dieux. C'est une charcuterie et
non pas une venaison. La bucolique dénomination de goret est déjà
presque honorable pour ce locataire de l'Ignominie. Mais les bourgeois
se complaisent en cette figure symbolique de toutes les bestialités dont
leur âme est pleine, et qu'ils présument assez épiscopale
d'illustration, pour les absoudre valablement de leur trichinose.

Évidemment, le dîner de Beauvivier eût été raté sans ce dernier convive,
que Wolff seul eût pu remplacer. Toutes les catégories d'influences par
la plume étaient maintenant représentées à l'auge du nouveau satrape,
depuis les mastodontes jusqu'aux acarus. Il ne restait plus qu'à se
mettre à table.



LXI


La victuaille fut copieuse et d'une culinarité sublime. Pendant quelque
temps, on n'entendit que le bruit des mandibules et de la vaisselle,
accompagné, en dessous, du gargouillement hoqueté de la commençante
déglutition des vieux. Une parlote susurrée ondulait vaguement autour de
la table immense, préliminaire d'une conversation générale qui cherchait
à se préciser. Des interjections brèves, des exclamations suspendues, de
timides interrogats, de préhistoriques facéties et des calembours
tertiaires, faufilaient peu à peu la rumeur joyeuse, en attendant
qu'elle éclatât comme une fanfare, sous l'excitation des puissants vins.

Beauvivier, flanqué à sa droite de Marchenoir et tamponné à sa gauche de
Chaudesaigues, s'efforçait, assez vainement, d'établir, à travers sa
propre personne, un courant d'électricité cordiale entre ses deux
voisins immédiats. Marchenoir, impraticable autant qu'un créneau couvert
de givre, répondait, en mangeant, avec une concision boréale qui faisait
tousser Chaudesaigues.

Néanmoins, Properce, aussi sagace que patient, calculait que
l'anachorète finirait par s'allumer, comme un pyrophore, à l'oxygène
ambiant de la sottise générale et qu'alors, il éructerait un de ces
_paradoxes_ véhéments dont on le savait coutumier, et dont la promesse,
glissée sournoisement à quelques oreilles, faisait partie du menu de cet
étonnant festin. Il avait même donné de machiavéliques instructions pour
qu'on fût très attentif à ne pas le laisser expirer de soif ...

Après pas mal de bourdonnement et d'incohérence de propos, la
conversation finit par se fixer, à l'autre bout de la table, sur
l'événement de la veille dont tous les journaux avaient retenti. Il
s'agissait du duel, aussi malheureux que ridicule, d'un confrère
catholique assez indépendant, par miracle, et assez courageux pour avoir
écrit un livre contre la société juive, mais assez inconséquent pour
avoir accepté de _croiser le fer_ avec l'un des plus décriés
représentants de cette vermine. Or, ce duel avait été des plus funestes.
Le juif avait simplement assassiné le chrétien, aux applaudissements
unanimes de la fripouille sémitique et la justice criminelle, pénétrée
de respect pour cette potentate, n'avait pas informé contre l'assassin.

Il va sans dire que nul, parmi les convives, ne gémissait amèrement sur
la victime. La plupart, subventionnés par la Synagogue ou valets de cœur
de la haute société juive, auraient estimé de fort mauvais goût de
s'attendrir sur le juste châtiment d'un énergumène qui avait poussé
l'insolence jusqu'à compisser le Veau d'or. On ne pouvait pas exiger,
par exemple, que des romanciers aussi domestiqués que Vaudoré ou
Dulaurier, s'indignassent de ce qui faisait la joie de leurs maîtres.

On discutait donc uniquement l'_incorrection_ de cette rencontre au
point de vue du sport, sans qu'une pensée ou un sentiment quelconques
eussent la moindre occasion de se donner carrière dans le bavardage.
Beauvivier espéra prématurément que son sauvage allait s'allumer.

--Que pensez-vous de cette affaire? lui demanda-t-il.

La question, venant de ce juif, parut singulière à Marchenoir qui
comprit qu'on voulait le faire _poser_, et qui décida, sur-le-champ, de
déconcerter de son calme le plus inquiétant le scepticisme malicieux de
son questionneur.

--Je pense, dit-il, que c'est une sotte affaire. Que voulez-vous que je
dise d'un malheureux homme qui démontre jusqu'à l'évidence, en plusieurs
centaines de pages, que les juifs sont des voleurs, des traîtres et des
assassins, une race de pourceaux illégitimes engendrés par des chiens
bâtards, et qui se hâte, aussitôt après, d'accepter un duel avec le plus
vil d'entre eux. Car ce pauvre diable a choisi,--tout le monde en
conviendra,--l'adversaire le plus capable de l'égorger de ridicule, en
supposant que l'autre manière n'eût pas réussi. Le courage de cette
absurde victime est, d'ailleurs, incontestable. Son livre, quoique mal
bâti et plus faiblement écrit, lui faisait assez d'honneur. Il a été mal
payé d'en désirer davantage. Quant aux circonstances mêmes du duel,
elles me sont indifférentes. Le caractère connu du meurtrier autorise le
moins informé des Parisiens à préjuger hardiment l'assassinat.
Seulement, il est heureux pour lui que je ne sois pas le frère du
défunt...

Cela fut débité d'un ton exquis dont Marchenoir s'étonna lui-même.--Ils
veulent me faire beugler, pensait-il, je vais leur dire tout ce qu'ils
voudront, du même air que je commanderais une portion de tripes dans un
restaurant.

--Que feriez-vous donc? interrogea, à son tour, Denizot, qui passe
généralement pour un oracle en matière de point d'honneur.

--Je l'assommerais sans phrases et sans colère ... rien qu'avec un
bâton, répondit suavement Marchenoir, en regardant son assiette, pour ne
pas voir le monocle du plus spirituel de nos chroniqueurs.

L'attention devint générale. Le réfractaire excitait visiblement la
curiosité. Il se souvint, par bonheur, du «complet triomphe» dont
Beauvivier l'avait assuré, la veille, en le congédiant, et ce fut avec
une vigueur extraordinaire qu'il serra ses freins.

--Si je vous entends bien, dit alors le vicomte de Tinville, non sans
quelque hauteur, vous rejetez absolument la coutume du duel?

--Absolument. Voudriez-vous m'apprendre, monsieur, comment je pourrais
ne pas la rejeter? Sans parler d'une certaine consigne religieuse qui
serait peu comprise, et que je n'aurais probablement pas le courage de
vous expliquer, il y a ceci qu'on oublie trop: Le duel est une prouesse
de gentilshommes et nous sommes des _goujats_. Des goujats sublimes,
peut-être, mais enfin, d'irrémédiables goujats. À l'exception de
quelques rares personnages, semblables à vous,--dont les ancêtres
escaladèrent autrefois les murs de Jérusalem ou d'Antioche,--on ne voit
pas que nous différions sensiblement de ces croquants, à qui l'on
donnait deux triques énormes et le champ clos d'un large fossé, pour
vider leurs querelles. Je vous avoue que le ridicule d'une épée dans la
main de gens de notre sorte a toujours été terrassant pour moi. Il
serait donc parfaitement inutile de me proposer un duel. Si c'est là
votre pensée, elle est admirablement judicieuse et fait le plus grand
honneur à votre pénétration. Je veux même vous déclarer qu'à mes yeux,
le véritable outrage commencerait précisément à cet instant-là.
J'estimerais qu'on me regarde comme un farceur de catholique ou comme un
imbécile, et mon courroux éclaterait, à la minute, d'une manière tout à
fait surprenante.

--Mais, cependant, monsieur le réactionnaire, brailla aussitôt
Rieupeyroux, dans une hilarante tonique de pur gascon, qui faillit
déchirer en deux le velarium de la gravité générale, vous êtes assez
violent, il me semble, quand vous attaquez vos confrères, et il serait
peut-être juste que vous ne leur refusassiez pas les réparations qu'ils
sont en droit de vous réclamer, quand vous les traînez dans la boue.
C'est trop commode, vraiment, de se retrancher derrière le catholicisme
pour échapper à toutes les conséquences de ses actes et de ses paroles!

Marchenoir qui sirotait, en souriant, un verre du plus délicieux de tous
les Châteaux et que la claironnante cocasserie de ce marquis des marches
de la Pouille intéressait, lui répondit en douceur parfaite:

--Si j'étais réactionnaire, comme vous dites inexactement, mon très doux
maître, vous me verriez aussi ardent que vous-même à toutes les passes
d'armes et à tous les genres de tournois. C'est, au contraire, parce que
je suis le plus dépassant des progressistes, le pionnier de l'extrême
avenir, que je contemne ces pratiques surannées. Vous affirmez que je
suis violent. Dieu sait pourtant si je me refrène, car je pourrais
l'être bien davantage ...

Quant aux belles âmes que mes écritures affligent, qui les empêche de
m'affliger, à leur tour, de la même sorte? Je serais le plus inique des
éreinteurs si je me fâchais d'une riposte, même imbécile. Je taille mes
projectiles avec le plus d'art que je puis et je me ruine à choisir,
pour cet usage, les plus dispendieuses matières. L'un de mes rêves est
d'être un joaillier de malédictions. Mais je n'exige pas que mes
plastrons soient eux-mêmes des lapidaires et qu'ils se mettent en
boutique. On fait ce qu'on peut et j'aurais mauvaise grâce à contester
le choix d'une arme défensive à n'importe quel chenapan dont je serais
l'agresseur. Si je poursuis un putois l'épée à la main et qu'il me
combatte avec le jus de son derrière, c'est absolument son droit, et je
n'ai rien à dire. Il est loisible à chacun de publier que je suis un
bandit, un faussaire, un va-nu-pieds, un proxénète, et même un idiot.
J'accueille ces vocables avec une indifférence dont vous ne sauriez
avoir une juste idée. Par exemple, il ne faut pas m'en demander
davantage, car j'oppose aux voies de fait la plus insolite humeur ...

Je mourrai certainement sans avoir compris ce que signifie le mot de
_réparation_, au sens où les duellistes veulent qu'on l'entende. Je ne
défends pas, d'ailleurs, aux mécontents de m'apporter leurs museaux,
s'il leur paraît expédient d'opérer ce transit. Mon domicile est connu
de tout le monde et nullement pourvu de _retranchements_ catholiques ou
autres. Ma porte s'ouvre facilement, aussi bien que ma fenêtre, mais je
ne conseille à aucun brave de choisir ses plus chers amis pour me les
expédier comme témoins. Je leur accorderais environ trois minutes de
courtoisie, à l'expiration desquelles, il se pourrait que je les
renvoyasse assez détériorés pour les guérir, quelque temps, du besoin
d'embêter les solitaires dans leurs ermitages.

Léonidas, anciennement maltraité par le pamphlétaire, et que plusieurs
mots de ce persiflage sérieux avaient clairement cinglé, ouvrait la
bouche pour parler encore, quand Beauvivier l'arrêta d'un geste.

--Pardon, mon cher Rieupeyroux, le débat est clos. Vous avez forcé M.
Marchenoir à renouveler des déclarations déjà anciennes et que nous
avons tous entendues depuis longtemps. Vous n'espérez pas, sans doute,
l'amener, pour vous complaire, à modifier ses vues ou ses sentiments.
Notre convive est un homme exotique et d'un autre siècle. Il a d'autres
idées que nous sur l'honneur, mais cette divergence est saris portée,
puisque son intrépidité personnelle est hors de cause.

À ce dernier point de vue, même, je crois que ses chroniques seront d'un
utile scandale en tête du _Basile_. Si personne n'y voit d'inconvénient,
et que l'auteur veuille bien y consentir, ajouta-t-il, en se tournant
vers son voisin, je serais d'avis qu'il nous lût, tout à l'heure,
l'article de début que je fais paraître après-demain, et dont les
épreuves sont justement sur mon bureau. Je crois, Messieurs, que votre
surprise ne sera pas médiocre. Avez-vous quelque répugnance à nous
donner ce plaisir intellectuel, monsieur Marchenoir?

Celui-ci hésita une minute, puis se décida. Il sentait vaguement que,
déjà, Beauvivier cherchait une occasion de le compromettre et de lui
casser les reins, en le rendant impossible, puisqu'il le poussait à lire
cette philippique, où les deux tiers des convives étaient sabordés. Mais
la seule pensée d'un tel risque le détermina,--étant de ces fiers
chevaux, qui s'éventrent sur les baïonnettes, en hennissant de la
volupté de souffrir!



LXII


Marchenoir avait la réprobation scatologique. Le bégueulisme cafard des
contemporains d'Ernest Renan l'avait rigoureusement blâmé pour l'énergie
stercorale de ses anathèmes. Mais, avec lui, c'était une chose dont il
fallait qu'on prît son parti. Il voyait le monde moderne, avec toutes
ses institutions et toutes ses idées, dans un océan de boue. C'était, à
ses yeux, une Atlantide submergée dans un dépotoir. Impossible d'arriver
à une autre conception. D'un autre côté, sa poétique d'écrivain exigeait
que l'expression d'une réalité quelconque fût toujours adéquate à la
vision de l'esprit. En conséquence, il se trouvait, habituellement, dans
la nécessité la plus inévitable de se détourner de la vie contemporaine,
ou de l'exprimer en de répulsives images, que l'incandescence du
sentiment pouvait, seule, faire applaudir. L'article qu'il avait donné à
Beauvivier sur le scandale de la publicité pornographique, était, en ce
genre, un tour de force inouï. C'était un Vésuve d'immondices embrasés.

Lorsqu'il fut mis en demeure d'exécuter le saut périlleux de sa lecture,
le malheureux homme, un peu surchauffé par la chère exorbitante qu'on
lui avait imposée, commençait à perdre cette cautèle d'occasion qui
l'avait préservé, jusqu'alors, de la salissante familiarité du troupeau
dont il subissait l'entourage. Il constatait, avec une joie pleine
d'épouvante, que son armure de glace fondait sensiblement sous la
température anormale de cette ribote. Ce qui arriverait ensuite, il le
savait trop. Le fauve sortirait de lui sans qu'il pût l'en empêcher, et
l'exhibition qu'il avait à faire,--de quelque manière qu'il s'y
prît,--apparaîtrait d'autant plus comme un défi, qu'il s'échaufferait
encore en mettant sa voix et son geste au diapason de ses agressives
périodes. Il avait, malgré tout, fini par la désirer, cette lecture,
comme un exutoire. L'énormité des sottises ou des infamies qu'il
entendait, depuis une heure, appelait une éruption.

Il se leva donc, aussitôt que Beauvivier lui eût donné le paquet
d'épreuves, et il se fit un profond silence, la curiosité malveillante
des auditeurs étant à son comble.

--_La Sédition de l'Excrément_, articula lentement le lanceur de foudre.

À cet énoncé, le pion Mérovée, en train de tamponner, avec son mouchoir,
l'impure viscosité de ses yeux malades, fit un haut-le-corps.

--Le titre promet, fit-il. M. Marchenoir n'a pas changé. Il tient
toujours pour l'éloquence fécale.

--Messieurs, je vous en prie, intervint aussitôt Beauvivier, pas de
commentaires.

Marchenoir, nullement déconcerté, lut alors, sans interruption, les
trois cents lignes de son article. Il avait une espèce de voix de
buccin, assez semblable à son style montueusement oratoire et calculé,
semblait-il, pour la vocifération. Il lisait _mal_, comme il convient à
tout prophète. Houleux et tumultuaire, ce vaticinateur déchaîné était
plein de sanglots, de catafalques et de huées. Il faisait rouler sur les
têtes, des quadriges de Mardi-Gras et des tombereaux de tonnerres. Il
avait l'attendrissement sarcastique et l'engueulement solennel. Le mot
abject, dont l'usage lui fut reproché si souvent, il avait une manière
de le clamer, comme s'il eût été, à lui seul, une multitude, et ce mot
devenait sublime, autant que l'imprécation désespérée de tout un peuple.

Il arriva ce que Marchenoir avait vu d'autres fois déjà. L'immobilité
silencieuse de ceux qui l'écoutaient devint une stupeur. Aucune plainte
ne s'éleva de ce tas d'hommes bafoués, houspillés, piétinés, rossés avec
une férocité inouïe et une autorité tortionnaire de vendeurs d'esclaves.
À la réserve de deux ou trois, qui l'avaient entendu déjà, les
assistants ne s'étaient jamais avisés de soupçonner une chose semblable
et ne pensèrent pas à s'en indigner. Beauvivier, lui-même, qui avait
pourtant lu l'article, mais qui ne le reconnaissait plus, débité de
cette façon, eut quelque peine à revenir de son ahurissement.

--Ma foi, Messieurs, dit-il, parfaitement sincère, avouez que ce que
nous venons d'entendre est confondant. Nous nous devons à nous-mêmes de
faire tout crouler ici, et il battit des mains. Les autres, décollés de
leur étonnement et entraînés par l'exemple du patron, applaudirent à
provoquer une émeute.

--Mais, ... monsieur Marchenoir, continua le colonel du
_Basile_,--s'adressant à son invité qui venait de se rasseoir après une
inclination de tête imperceptible,--je ne vous connaissais pas cette
force tragique, qui m'étonne encore plus, je vous assure, que votre
talent d'écrivain, dont je fais, cependant, vous ne l'ignorez pas, la
plus haute estime. C'est à se demander pourquoi vous n'êtes pas au
théâtre. Vous en deviendriez le maître et le Dieu ... N'est-ce pas votre
avis, Beauclerc?

Le grand Sentencier n'eut pas le temps de rédiger son dispositif. Ces
dernières paroles venaient de procurer à Marchenoir la sensation d'un
formidable soufflet. La bonne foi évidente, en ce moment, de Beauvivier,
faisait enfin ce que son insidieuse malice n'avait pu faire. Le
lycanthrope était vraiment en fureur. Il devint pâle et ses yeux
noircirent.

--Pardon, dit-il, en étendant la main, comme pour imposer silence au tas
de viande poilue qu'on venait de consulter et qui se préparait à
répondre, l'avis de M. Beauclerc est sans intérêt pour moi. Je tiens
même à l'ignorer absolument, et je m'étonne, monsieur Beauvivier, que
vous ayez eu l'idée de me faire asseoir à votre table pour mettre la
dignité de ma personne en expertise. J'étais loin de supposer que la
lecture que vous venez d'applaudir et que je n'ai faite que pour vous
complaire, dût être, sitôt, l'occasion du mortifiant éloge dont vous
m'accablez, et de l'arbitrage plus outrageant qu'il vous plaît
d'invoquer.

Beauvivier, surpris, se récria:

--Comment est-il possible, cher monsieur, que vous dénaturiez à ce point
mes paroles et mes intentions? En vérité, je ne devine pas en quoi j'ai
pu vous offenser ...

Plusieurs parlèrent à la fois.--Il est bien mal élevé, ce catholique!
disait Beauclerc.--Il a été mordu par Veuillot, ajoutait Tinville.
D'autres exclamations du même genre couraient d'un bout de la table à
l'autre. Le chenil, un instant maté, retrouvait sa gueule.

--Si vous avez besoin que je vous explique en quoi vos paroles m'ont
révolté, reprit Marchenoir, il est douteux que mes explications vous
éclairent et vous satisfassent. Néanmoins, les voici, en aussi peu de
mots que possible. Je regarde l'état de comédien comme la honte des
hontes. J'ai là-dessus les idées les plus centenaires et les plus
absolues. La vocation du théâtre est, à mes yeux, la plus basse des
misères de ce monde abject et la sodomie passive est, je crois, un peu
moins infâme. Le bardache, même vénal, est, du moins, forcé de
restreindre, chaque fois, son stupre, à la cohabitation d'un seul et
peut garder encore,--au fond de son ignominie effroyable,--la liberté
d'un certain choix. Le comédien s'abandonne, sans choix, à la multitude,
et son industrie n'est pas moins ignoble, puisque c'est son _corps_ qui
est l'instrument du plaisir donné par son art. L'opprobre de la scène
est, pour la femme, infiniment moindre, puisqu'il est, pour elle, en
harmonie avec le mystère de la Prostitution, qui ne courbe la misérable
que dans le sens de sa nature et l'avilit sans pouvoir la défigurer.

Il a fallu le dénûment métaphysique particulier au XIXe siècle et
l'énergie surprenante de sa déraison, pour réhabiliter cet art que
dix-sept cents ans de raison chrétienne avaient condamné. Il paraît tout
simple, aujourd'hui, de recevoir avec honneur et de pavoiser de
décorations d'abominables cabots, que les bonnes gens d'autrefois
auraient refusé de faire coucher à l'écurie, par crainte qu'ils ne
communiquassent aux chevaux la morve de leur profession. Mais vous
l'avez dit tout à l'heure, je ne suis pas de ce siècle, j'ai d'autres
idées que les siennes, et parmi les choses répugnantes qu'il idolâtre,
le prostibule de la rampe est surtout blasphémé par moi ... Il vous
était facile de conclure, ainsi que tant d'autres l'ont déjà fait, de
l'intensité de mon coup de boutoir à une vocation d'assassin, par
exemple,--ce qui n'aurait nullement altéré mon humeur. Vous pouviez
inférer de ma prose et de ma diction, la folie furieuse ou, tout au
moins, quelques scrofules honteuses, quelque bas ulcère dont la
purulence cachée me sortirait jusque par les yeux ... Sans hésiter, vous
expliquez tout de moi par des facultés de saltimbanque et vous m'offrez
un avenir de bouffon de la canaille. Voilà, je vous l'avoue, ce qui
dépasse complètement mes capacités de résignation.

Pendant que parlait l'étrange rebelle, un murmure plus qu'hostile
s'élevait autour de lui et montait jusqu'au grondement. Aussitôt qu'il
eût fini, les aboiements éclatèrent. Il fallait qu'on en eût gros sur le
cœur, et depuis longtemps. Un inconnu, proférant les mêmes impiétés,
n'aurait obtenu que des interjections de rappel à l'ordre ou de
silencieux et compatissants sourires,--car le monde de la plume est, en
général, fort attentif aux pratiques extérieures de la plus urbaine
indulgence, surtout en la présence des bêtes féroces.

Mais, ici, on avait affaire à l'ennemi commun, à celui dont personne ne
pouvait être l'ami et qui ne pouvait être l'ami de personne. Marchenoir
était un hérétique négateur du Saint Sacrement de la crapule, au milieu
d'un ripaillant concile de théologiens et de hauts prélats du
maquerellage. Le vomissement sur les comédiens éclaboussait à peu près
tous ces courtiers de luxure ou de vanité, qui prospéraient en
exploitant les plus viles passions de leur temps. Puis, il fallait bien
qu'on se vengeât de la surprise qu'on venait d'avoir et des
applaudissements qu'on avait donnés par l'effet d'un ascendant
inexplicable.

Il y eut, alors, un concert de trépidations, un crépitement d'injures,
une bourrasque de mauvais souffles, une clameur composée de toutes les
formules d'excommunication et d'interdit, usitées dans les séances les
plus orageuses des parlements de la racaille. Les têtes, chauffées à
l'esprit de vin et fumantes sous la girandole, n'étaient plus en état de
garder aucune mesure, et la vérité de leur goujatisme transsudait de
leur congestion. Il n'était pas jusqu'au docteur Des Bois, l'intime de
tout le monde et, en particulier, du glorieux Paulus, qui n'eût quelque
chose à dire, et qui n'exprimât,--en un style vérifié par l'auteur du
_Maître de Forges_,--que Marchenoir avait le malheur de «ne pas savoir
se tenir en société.»

Beauvivier, excessivement inquiet, se prenait à craindre, pour de bon,
que son complot n'eût un dénouement fâcheux, et que l'amusante
exhibition du monstre qu'il avait rêvée, ne devînt,--par la malchance
d'une considérable addition de calottes,--une tragédie sans gaieté.
Vainement, il essaya, par gestes et conjurations impuissantes de sa
frêle voix, de rétablir l'ordre.

Au fait, l'aspect du monstre n'était pas pour inspirer précisément la
sécurité. Il était demeuré assis, il est vrai, et très calme en
apparence, mais ses yeux, dilatés à l'intérieur, réverbéraient, en noir
profond, la colère générale. On devinait qu'il était plus à son aise, de
se voir en butte à tous les carreaux, et qu'il jouissait de sentir
monter son courage. Il attendit que la première furie s'apaisât
d'elle-même, naturellement, par l'exhalation pure et simple de l'injure
ou du démenti que chacun de ses adversaires pouvait avoir à lui
décerner.

Quand le moment lui sembla venu, il se leva, et ce diable d'homme se mit
à parler, en commençant, d'un ton si particulièrement sonore et grave
qu'il obtint le silence.

--Il me serait extrêmement facile, messieurs, de prendre ici un objet
quelconque,--ne fût-ce que M. Champignolle,--et de m'en servir pour vous
rosser tous. Quelques-uns d'entre vous qui me connaissent,--appuya-t-il,
en regardant Dulaurier que son dandysme clouait au rivage,--savent que
j'en suis capable, et je n'essaierai pas de vous dissimuler que j'en
suis fort tenté, depuis un instant. Cet exercice me soulagerait et
rendrait ma digestion plus active. Mais, ... à quoi bon? Je vais partir
simplement et vous pourrez, alors, entrelacer vos esprits fraternels
dans la paix parfaite. Je ne suis pas des vôtres et je l'ai senti dès
mon entrée. Je suis une façon d'insensé, rêvant la Beauté et
d'impossibles justices. Vous rêvez de jouir, vous autres, et voilà
pourquoi il n'y a pas moyen de s'entendre.

Seulement, prenez garde. La salauderie n'est pas un refuge éternel, et
je vois une gueule énorme qui monte à votre horizon. On souffre
beaucoup, je vous assure, dans le monde cultivé par vous. On est sur le
point d'en avoir diablement assez, et vous pourriez récolter de sacrées
surprises ... Dieu me préserve d'être tenté de vous expliquer la sueur
de prostitution qui vous rend fétides? La force des choses vous a rempli
d'un pouvoir qu'aucun monarque, avant ce siècle, n'avait exercé, puisque
vous gouvernez les intelligences et que vous possédez le secret de faire
avaler des pierres aux infortunés qui sanglotent pour avoir du pain.

Vous avez prostitué le Verbe, en exaltant l'égoïsme le plus fangeux. Eh!
bien, c'est l'épouvantable muflerie moderne, déchaînée par vous, qui
vous jettera par terre et qui prendra la place de vos derrières notés
d'infamie, pour régner sur une société à jamais déchue. Alors, par une
dérision inouïe, capable de précipiter la fin des temps, vous serez, à
votre tour, les représentants faméliques de la Parole universellement
conspuée. Je vois, en vous, les Malfilâtres sans fraîcheur et les
minables Gilberts du plus prochain avenir. Jamais on n'aura vu un
déshonneur si prodigieux de l'esprit humain. Ce sera votre châtiment
réservé, d'apprendre, à vos dépens, par cette ironie monstrueuse, les
infernales douleurs des amoureux de la Vérité, que votre justice de
réprouvés condamne à se désespérer tout nus, comme la Vérité même. Mon
plus beau rêve, désormais, c'est que vous _apparaissiez_ manifestement
abominables, car vous ne pouvez pas, en conscience, l'être davantage. Au
nom des lettres qui vous renient avec horreur, vous vivez exclusivement
de mensonge, de pillage, de bassesse et de lâcheté. Vous dévorez
l'innocence des faibles et vous vous rafraîchissez en léchant les pieds
putrides des forts. Il n'y a pas, en vous tous, de quoi fréter un
esclave assez généreux pour ne vouloir endurer que sa part congrue
d'avilissement, et disposé à regimber sous une courroie trop
flétrissante. J'espère donc vous voir, dans peu, sans aucun argent et
tondus jusqu'à la chair vive, puisqu'il n'existe pas d'autre expiation
pour des âmes de pourceaux telles que sont les vôtres.

J'espère aussi que ce sera la fin des fins,--continua Marchenoir,
s'exaspérant de plus en plus,--car il n'est pas possible de supposer le
proconsulat d'une vidange humaine qui vous surpasserait en infection,
sans conjecturer, du même coup, l'apoplexie de l'humanité. En ce jour,
peut-être, le Seigneur Dieu se repentira,--comme pour Sodome,--et
redescendra, sans doute, enfin! du fond de son ciel, dans la suffocante
buée de notre planète, pour incendier, une bonne fois, tous nos
pourrissoirs. Les anges exterminateurs s'enfuiront au fond des soleils,
pour ne pas s'exterminer eux-mêmes du dégoût de nous voir finir, et les
chevaux de l'Apocalypse, à l'apparition de notre dernière ordure, se
renverseront dans les espaces, en hennissant de la terreur d'y
contaminer leurs paturons!...

Ayant vociféré ces derniers mots d'une voix qui parut presque
surhumaine, l'imprécateur s'en alla frémissant, la tête haute et les
yeux en flammes. Les auditeurs comprirent probablement qu'il ne ferait
bon pour personne lui barrer le chemin, en lui présentant un manuel de
civilité, car ceux au milieu desquels il dut passer s'écartèrent avec un
empressement visible.

Une demi-heure après, il disait, en se laissant tomber sur une banquette
du café où l'attendait Leverdier:

--Cher ami, mon journalisme est fricassé, mais, c'est égal, je n'ai pas
payé trop cher la volupté de leur sabouler la gueule!



LXIII


À partir de ce jour, le révolté s'enferma dans la plus haute citadelle
de son esprit. Il se remit courageusement à son livre sur le Symbolisme.
Il se représenta que c'était la dernière ressource qui lui restait, et
calcula qu'avec l'argent du bon général des Chartreux, il irait quelques
mois encore, et pourrait, sans doute, le terminer. Alors, il arriverait
ce que Dieu voudrait, mais, du moins, cette œuvre, dont il se sentait la
vocation et qui criait en lui pour être enfantée, se trouverait
accomplie.

Aucune porte, d'ailleurs, ne paraissait devoir s'entr'ouvrir. Son
premier article au _Basile_ avait été le dernier. Il avait paru,
effectivement, le surlendemain du fameux dîner, mais tellement défiguré
par des atténuations et des retranchements sans nombre, qu'il ne le
reconnaissait plus, et que le premier chroniqueur venu l'aurait pu
signer. Il s'y attendait un peu et n'en eut point de colère. Il déplora
seulement que son nom même n'eût pas été raturé comme ses épithètes et,
il ressentit, de cette lâche sottise, une amertume poignante qui le
paralysa, intellectuellement, tout un jour. Puis, ce fut fini.

Du côté des catholiques, il avait éprouvé, depuis longtemps, de telles
aversions, qu'il ne fallait même pas y songer. L'hostilité cafarde de ce
groupe était, peut-être, encore plus enragée que la haine déclarée des
mécréants. Il l'avait bien vu pour sa _Vie de Sainte Radegonde_, livre
exclusivement religieux, s'il y en eût jamais, dont les catholiques
eussent dû faire le succès, et qu'ils avaient éteint, du premier coup,
sous un implacable silence. Pour ces nyctalopes, la pourpre vive du
talent de Marchenoir était un scandale d'optique, pouvant mettre en
danger la santé de leurs méchants yeux, et qu'ils se firent un devoir
d'étouffer comme une tentation du Diable. Le nouveau livre qu'il
préparait ne les indignerait pas moins. En supposant qu'il trouvât un
éditeur,--ce qui paraissait peu probable,--quel moyen aurait son œuvre
d'arriver jusqu'au public et d'obtenir ce demi-succès de vente si
nécessaire à la subsistance de l'auteur? Décidément, l'avenir était
horrible.

Marchenoir travaillait à corps perdu, écartant, comme il pouvait, cette
vision de désespoir. Mais elle revenait, quand même, s'imposant
despotiquement au malheureux homme. Alors, la plume tombait de sa main
et, quoi qu'il pût faire, il lui fallait repasser toute sa vie et
reboire tous les souvenirs amers. C'était une mélancolie de damné. Dans
ces moments, Véronique s'approchait et, s'inclinant sur l'épaule de ce
porte-croix chargé d'un si dur fardeau, s'efforçait de le
ranimer.--Pauvre chère âme, disait-elle, que ne puis-je prendre sur moi
toute votre peine! et, souvent, ces deux êtres s'attendrissaient l'un
sur l'autre et pleuraient ensemble.

Or, cela même était un autre danger et une source de douleurs
nouvelles,--incomparables. Marchenoir se sentait plus amoureux que
jamais. Avec une terreur immense, il se voyait de plus en plus captif et
chargé de chaînes. Il avait beau regarder la mutilée, dans l'espérance
de recueillir l'horreur dont elle avait prétendu masquer son visage,
cette impression salutaire ne venait pas. Il ne trouvait en elle qu'un
objet de pitiés amollissantes, qui s'achevaient en de suggestives
incitations. Ce rêveur, chaste autant qu'un moine, brûlait comme un
sarment ...

Tel était le résultat définitif, l'aboutissement suprême de tant
d'efforts, de si complètes victoires antérieures sur sa chair et sur son
esprit. À quarante ans, il revenait aux troubles de l'adolescence. Il
lui fallait, déjà brisé tant de fois, résister encore à cet effrayant
retour de jeunesse qui déracine les âmes les moins entamées et les plus
robustes. Et il ne voyait pas d'issue pour fuir. Le travail, la prière
même, ne le calmaient pas. Tout le trahissait. Les eucharistiques
tendresses de sa foi ne servaient qu'à pencher un peu plus son cœur sur
cet abîme du _corps_ de la femme, où vont se perdre, en grondant, les
torrents humains dévalés des plus hautes cimes. Le Christ saignant sur
sa Croix, la Vierge aux Sept Glaives, les Anges et les Saints lui
tendaient l'identique traquenard de liquéfier son âme à leurs
fournaises...

La situation morale de Marchenoir était épouvantable. Aucun être humain
ne saurait s'arranger de la privation perpétuelle de tout bonheur. Les
plus misérables n'acceptent pas cet inacceptable dénûment. On peut
toujours se donner un vice, une manie, ou se précipiter au suicide. Ces
trois solutions révoltaient également l'amoureux mystique, sans qu'il
fût plus capable que le dernier vagabond d'en dénicher une quatrième. Le
bonheur! il en avait été affamé toute sa vie, sans espoir de
rassasiement. Personne ne l'avait jamais cherché avec une telle furie...
et une si parfaite incrédulité. Et encore, il l'avait cherché trop haut,
dans un éther trop subtil, même pour l'illusion.

Maintenant, par une dérision satanique, cet éternel désir d'être
heureux,--cette inapaisable soif d'une fontaine qui n'existe pas pour
les êtres supérieurs,--se précisait, à deux pas de lui, sous la forme
d'un objet palpable, dont la possession l'eût comblé d'horreur. Il se
tordait de rage, il se soufflettait lui-même, à la pensée que cette
sainte,--qui était sa gloire et sa rançon,--il la convoitait
charnellement comme une maîtresse vulgaire! Ah! c'était bien la peine
d'endurer quarante martyres, de s'exténuer par tant de labeurs, de se
consumer au pied des autels et de laver les pieds de Jésus d'un million
de larmes, pour aboutir finalement à la saleté de cette obsession!...

Il s'enfuyait loin de la maison, forcé d'abandonner son travail, et
marchait hors de Paris, sur les routes et par les chemins déserts, en
criant vers Dieu dans d'interminables pérambulations solitaires. Mais la
Tentation ne le lâchait pas et souvent, même, en devenait plus active.
Elle se perchait comme un aigle sur ce marcheur, les ongles plantés dans
son cou, l'aveuglant des ailes, le déchiquetant du bec, lui dévorant la
cervelle, et dominant de ses cris de victoire la clameur de détresse du
Désespéré.

Des frénésies soudaines le saisissaient, le rendaient vraiment
énergumène. Il se jetait, en mugissant comme un buffle pourchassé, dans
les taillis, au risque de se déchirer le visage ou de se crever les
yeux, insensible aux écorchures et aux meurtrissures,--quelquefois aussi
se roulait sur l'herbe en écumant à la façon des épileptiques, appelant
à son secours, indistinctement, les puissances de tous les abîmes. Un
soir, il se réveilla dans un fourré du bois de Verrières, glacé jusqu'à
la moëlle des os, ayant dormi de ce perfide et profond sommeil des
épuisés de chagrin, qui les réconforte pour qu'ils puissent un peu plus
souffrir.

Dans l'accalmie nerveuse qui suivait ces crises, son imagination,
toujours inquiète, lui représentait, pour varier son supplice, Véronique
telle qu'elle avait été, hier encore, avant de se massacrer elle-même,
pour l'amour de lui. Alors, il se laissait aller à des calculs de
marchand d'esclaves, se disant qu'après tout, le mal n'était pas
irréparable, que les cheveux et les dents peuvent _s'acheter_ et qu'il
ne tenait qu'à lui de restaurer l'idole de sa perdition. Puis, le
sentiment revenait, aussitôt, de son éternelle indigence,--ramenant
cette âme malheureuse au centre le plus désolé de ses infernales
douleurs!



LXIV


Une des pratiques religieuses auxquelles il tenait le plus était la
grand'messe de paroisse, celle-là qu'on a nommée, dans un style abject,
«l'opéra du peuple,» probablement par antiphrase, puisqu'il est interdit
au peuple d'y assister.

Il est sûr que les _fabriques_ ne badinent pas avec le pauvre monde et
Jésus lui-même, suivi du Sacré-Collège de ses douze Apôtres, serait
promptement balayé par le bedeau,--si cette compagnie s'en venait,
guenilleuse, et n'ayant pas de monnaie pour payer les chaises. Les
dévotes riches et notables, qui font graver leurs noms sur leurs
prie-Dieu capitonnés, ne souffriraient pas le voisinage d'un Sauveur
lamentablement vêtu, qui voudrait assister en personne au sacrifice de
son propre Corps. Les toutous de ces dames seraient certainement
expulsés avec plus d'égards que ce Va-nu-pieds divin.

Cette simonie inspirait à Marchenoir une horreur sans bornes. Aussi, ne
le voyait-on jamais parmi la foule des paroissiens endimanchés. Il
déposait Véronique au premier rang, devant l'autel qu'elle aimait à voir
en face, et allait s'installer, à l'abri de tous les yeux, dans une
chapelle latérale et presque toujours solitaire, où son âme douloureuse
risquait moins d'être coudoyée par les âmes d'argent ou de boue qui
polluent de leurs toilettes la maison du Pauvre.

Il tâchait aussi de ne pas voir l'architecture de cette église
moderne,--sous-imitation mal venue d'un art décadent, exécutée par
quelque maçon dénué de pulchritude géométrique.

Toute son attention était pour cette Liturgie profonde qui a traversé
les siècles, à l'encontre des apostasies du tire-ligne et des reniements
du compas. La compréhension qu'il avait de cette merveille du Symbolisme
chrétien lui procurait un apaisement surnaturel. Son âme religieuse, aux
trois quarts submergée par le diabolisme de la passion, prenait pied
quelques instants sur ces formes saintes, au delà desquelles il
pressentait la gloire des pitiés divines. Il retombait, aussitôt après,
dans les vagues folles de son délire. N'importe! il avait une heure de
réconciliation sublime, traversée d'éblouissements. Une hypertrophie de
joie lui gonflait le cœur, jusqu'à l'éclatement de sa poitrine.

La grand'messe est une agonie d'holocauste accompagnée par des chants
nuptiaux. Elle résume l'incommensurable des douleurs et l'infini des
allégresses. Elle renouvelle, sans lassitude, en des cérémonies toujours
identiques, l'énorme confabulation du Seigneur avec les hommes:

--Je vous ai créés, vermine très chère, à ma ressemblance trois fois
sainte, et vous m'avez payé en me trahissant. Alors, au lieu de vous
châtier, je me suis puni moi-même. Il ne m'a plus suffi que vous me
ressemblassiez, j'ai senti, moi, l'Impassible, une soif divine de me
rendre semblable à vous, pour que vous devinssiez mes égaux, et je me
suis fait vermine à votre image.

Vous croupissez, comme il vous plaît, dans la fange rougie de mon sang,
au pied de la croix où vous m'avez fixé par les quatre membres pour que
je ne m'éloignasse pas. Nous voilà donc ainsi, vous et moi, depuis deux
mille ans bientôt. Or, ce bois est affreusement dur et vous ne sentez
pas bon, mes enfants chéris ...

Je ne vois guère que mon serviteur Élie qui pourrait venir me délivrer,
pour qu'il me fût possible, enfin, de vous baptiser et de vous lessiver
dans le feu, comme je l'ai tant annoncé. Mais ce prophète est endormi,
sans doute, d'un puissant sommeil, depuis si longtemps que je l'appelle
dans l'angoisse du _Sabacthani_!...

Il viendra, pourtant, je vous prie de le croire, et vous apprendrez
alors, imbéciles ingrats, ce que je suis capable d'accomplir.

En ce jour, les épouvantes de Dieu militeront contre les hommes, parce
qu'on verra la chose inouïe et parfaitement inattendue, qui doit
déraciner, jusque dans ses fondements, l'habitacle humain, c'est-à-dire,
la translation des figures en réalités ... Je vous aveuglerai, parce que
je suis l'auteur de la Foi, je vous désespérerai, parce que je suis le
premier-né de l'Espérance, je vous brûlerai parce que je suis la Charité
même. Je serai sans pitié, au nom de la Miséricorde et ma Paternité
n'aura plus d'entrailles, sinon pour vous dévorer.

Ma Croix méprisée éclatera de splendeur, comme un incendie dans la nuit
noire, et une terreur inconnue recrutera, dans cette clarté, la
multitude tremblante des mauvais troupeaux et des mauvais pasteurs. Ah!
vous m'avez dit d'en descendre et que vous croiriez en moi. Vous m'avez
crié de me sauver moi-même, puisque je sauvais les autres. Eh! bien, je
vais combler tous vos vœux. Je vais descendre effectivement de ma Croix,
lorsque, cette épouse d'ignominie sera tout en feu,--à cause de
l'arrivée d'Élie,--et qu'il ne sera plus possible d'ignorer ce qu'était,
sous son apparence d'abjection et de cruauté, cet instrument d'un
supplice de tant de siècles!...

Toute la terre apprendra, pour en agoniser d'épouvante, que ce Signe
était mon Amour lui-même, c'est-à-dire l'ESPRIT SAINT, caché sous un
travestissement inimaginable.

Cette Croix _qui me dépasse de tous les côtés_, pour exprimer, dans sa
Folie, les adorables exagérations de votre Rachat, Elle va dilater sur
toute la terre ses Bras torréfiants. Les montagnes et les vallées se
liquéfieront comme la cire, et votre Dieu, décloué de son lit sanglant,
posera de nouveau, sur le sol d'Adam, ses deux pieds percés, pour savoir
si vous tiendrez parole en croyant en lui.

Il vous regardera avec la Face de sa Passion, mais ruisselante, cette
fois, de la lumière de tous les symboles préfigurateurs que ce prodige
allumera, devant lui, comme des flambeaux, et,--pour avoir fait, dans le
temps des ténèbres, l'usage qu'il vous aura plu de votre liberté de
pourriture,--vous connaîtrez, à votre tour, ce que c'est que d'être
abandonné de mon Père, la Soif vous sera enseignée et toute justice sera
consommée en vous, dans les épouvantables Mains ardentes que vous aurez
blasphémées!

Tel était en Marchenoir l'étrange écho de la liturgie sacrée. La ferveur
de ce millénaire tendait sans cesse aux accomplissements de la fin des
fins. Tous les desiderata des âmes les plus sublimes accouraient à cette
âme, comme une invasion de fleuves, et sa prière intérieure mugissait
comme l'impatience des cataractes.

Ce chrétien inouï ne pensait même plus à son triste temps. Les colères
immenses que soulevait en lui la promiscuité des ambiantes turpitudes,
étaient oubliées. Involontairement, il assumait, en de surhumains
transports, la déréliction de tous les âges.

--Vous avez promis de revenir, criait-il à Dieu, pourquoi donc ne
revenez-vous pas? Des centaines de millions d'hommes ont compté sur
votre Parole, et sont morts dans les affres de l'incertitude. La terre
est gonflée des cadavres de soixante générations d'orphelins qui vous
ont attendu. Vous qui parlez du sommeil des autres, de quel sommeil ne
dormez-vous pas, puisqu'on peut vociférer dix-neuf siècles sans parvenir
à vous éveiller?... Lorsque vos premiers disciples vous appelèrent dans
la tempête, vous vous levâtes pour commander le silence au vent. Nous ne
périssons pas moins qu'eux, je suppose, et nous sommes un milliard de
fois plus infortunés, nous autres, les déshérités de votre présence, qui
n'avons même pas le décevant réconfort de savoir en quel lieu de votre
univers vous dormez votre interminable sommeil!

Ces objurgations, que les docteurs de la loi eussent condamnées, il ne
pouvait s'empêcher de les renouveler sans relâche. C'était la
respiration de son âme, quand il s'exhalait vers le ciel, et,--depuis la
mort du prêtre qui lui avait autrefois ouvert l'entendement,--il n'avait
pu rencontrer que Véronique dont le simple esprit ne se scandalisât pas
de cette impétueuse façon de parler à Dieu.

Le souvenir de la chère créature se mêlait, par conséquent, à sa prière
et traversait en flèches de flamme ses exaltations prophétiques. Il
s'enroulait à ses pensées les plus hautes et participait de leur
enthousiasme. Il trouvait, analogiquement, sa place dans les péripéties
et les phases liturgiques du vaste drame de propitiation qui
s'accomplissait sous les yeux du contemplatif obsédé.

Lorsqu'après l'_instruction_ dominicale du curé ou de son vicaire,--que
Marchenoir, au fond de sa chapelle, se félicitait de ne pas
entendre,--l'orgue, venant, à tonner à la parole de l'officiant,
promulguait, une fois de plus, en accompagnant les voix des chantres,
cet antique Symbole de Nicée dont quinze siècles n'ont pas encore épuisé
l'adolescence, le solitaire était, malgré tout, avec Véronique, dans le
houlement grégorien des douze articles incommutables. La chair se
taisait, sans doute, et la bien-aimée se transfigurait à la lumière des
aperceptions extra-terrestres. L'obsession se faisait divine pour n'être
pas exorcisée, mais elle ne s'éloignait pas un instant.

Peut-être fallait-il qu'il en fût ainsi. Les prières canoniques de
l'Église romaine ont un tel caractère d'universalité, une si essentielle
vertu de ramener à l'absolu tout réductible sentiment humain, que
Marchenoir, momentanément allégé de tortures, se prenait à considérer
cette violence exercée sur lui comme une nécessaire épreuve.

À ce point de vue, l'oblation de l'Hostie et l'oblation du Calice
suggéraient à cet exégète enflammé d'immédiates applications, que les
grondements de l'orgue, aux versets incitateurs du commencement de la
Préface, avaient l'air de paraphraser. _Sursum corda!_--Hélas! je le
veux bien, répondait le misérable, mais ma force est abattue et mon
triste cœur pèse autant qu'un monde ...

À l'immense éclat du _Sanctus_, il se redressait, il se brandissait
lui-même jusqu'aux cieux, dans l'ivresse rédemptrice de cette louange
œcuménique. Il lui semblait, alors, présenter devant le trône de Dieu
cette sainte de la terre qu'il avait formée à la ressemblance des
saintes du Paradis.

--Retirez-la de moi, disait-il, cachez-la de moi dans vos gouffres de
lumière, gardez-moi ce pécule de rémission que j'ai si laborieusement
conquis.

Un peu plus loin, à l'hymne séraphique de l'_O salutaris_, il se
liquéfiait de mélancolique douceur, et c'était la minute exacte où il se
croyait ordinairement devenu tout fort.

Toutes les cérémonies, tous les actes particuliers de ce Sacrifice, que
les théologiens regardent comme le plus grand acte qui puisse être
accompli sur terre, pénétraient Marchenoir jusqu'aux intestins et
jusqu'aux moëlles. Il se saturait de la Dilection supérieure et n'en
devenait ensuite que plus abordable aux inférieures sollicitations de
son animalité ...

C'est un lamentable mystère de notre nature, que les plus hautes
appétences des êtres libres soient précisément ce qui les précipite à
leur perdition,--afin qu'ils tombent sans espérance, comme Lucifer. Le
malheureux le savait. C'est pourquoi il aurait voulu que cette messe
n'eût jamais de fin, et que les chants amoureux ou comminatoires
continuassent ainsi, jusqu'à ce que les tièdes fidèles, venus pour faire
semblant de les écouter, fussent tombés en poussière avec lui-même et sa
Véronique!...

Il sortait enfin, les nerfs rompus, la tête sonnante, excédé jusqu'à
défaillir.



LXV


Véronique n'eût pas été femme si l'état effroyable de Marchenoir avait
pu lui échapper. Il s'en fallait, d'ailleurs, qu'il fût habile à
dissimuler. Tout ce qu'il pouvait était de donner le change à Leverdier,
en laissant croire à cet ignorant de l'amour que son œuvre seule le
désorbitait de la vie normale. Véronique, plus clairvoyante, avait
discerné, du premier coup, la désespérante vérité. Elle garda le
silence, n'ayant pas autre chose à faire, mais dans une désolation et un
tremblement inexprimables.

L'apparente inutilité de son martyre l'écrasa. Elle vit que tout était
perdu, cette fois, et eut le pressentiment d'une catastrophe prochaine.

Seulement, elle désira d'un désir tout puissant d'en être la seule
victime, pour que sa disparition délivrât celui qui l'avait elle-même
délivrée. Elle se mit à convoiter le fruit savoureux de sa propre mort,
comme la grande Ève convoita le fruit de la mort universelle.

Ses continuelles oraisons acquirent une intensité inouïe et
s'emportèrent jusqu'au délire. Elle se tordit le cœur à deux mains pour
en exprimer sa vie. À l'exemple de sainte Thérèse, elle se construisit
«un château de sept étages,» non plus, comme la réformatrice du Carmel,
pour monter de l'initial détachement de ce monde à la parfaite
consommation de la paix divine, mais pour transférer son âme navrée dans
quelque définitive prison, lumineuse ou sombre, qui ne fût pas, du
moins, ce tabernacle charnel si vainement défiguré,--en passant par les
successives geôles du renoncement suprême,--et tel fut le donjon de sa
silencieuse agonie.

Ce fut un de ces drames noirs et profonds, cachés sous le _petit manteau
bleu_ des sourires de la charité,--comme l'ébène horrible de l'espace
est masqué de cet azur qui est l'aliment de la vie des hommes. Ces deux
singulières victimes d'un Idéal prorogé au delà des temps, évitaient
soigneusement toute parole qui pût éclairer l'un ou l'autre, et cette
prudence n'était vaine qu'à l'égard de Véronique,--car Marchenoir, bien
assuré que son amie ne partageait pas son trouble, à lui, était loin,
cependant, de conjecturer le trouble sublime dont la physionomie
imperturbée de la trépassante gardait le secret. Ils ne se parlaient
donc presque plus, s'épouvantant eux-mêmes du despotisme de ce silence
qui s'asseyait dans leur maison.

Bientôt, ils ne se virent qu'aux heures des repas, rapidement expédiés
et plus tristes encore que les autres événements quotidiens de leur vie
commune,--excepté les jours où Leverdier venait interrompre de sa
présence les suffocations insoupçonnées de ce tête-à-tête. Le brave
homme, à cent lieues de deviner les tortures infinies qu'on lui cachait
avec le plus grand soin, parlait du Symbolisme à Marchenoir, heureux de
s'ensevelir sous cette couverture intellectuelle qui lui servait à tout
abriter. Puisque, de part et d'autre, on jugeait le mal sans remède,
pourquoi contrister à l'avance un si tendre ami? Il souffrirait toujours
assez tôt, le pauvre diable, quand viendrait le dénouement,
nécessairement funeste, que les deux infortunés apercevaient plus ou
moins distinct, mais inévitable.

Une nuit, le damné, seul dans sa chambre, ayant passé plusieurs heures à
compulser des _similitudes_ historiques dans l'abominable épopée du
Bas-Empire, s'aperçut tout à coup qu'il peinait en vain. La torche
fumeuse de son esprit, inutilement agitée, ne donnait plus de lumière.
Il posa sa plume et se mit à songer.

On était au mois de juin et le jour naissait. De sa fenêtre ouverte sur
le quartier endormi, un souffle suave arrivait sur lui, rafraîchissant
et capiteux comme le parfum des fruits ... C'est l'heure des énervements
dangereux et des languides instigations de l'esprit charnel. Un homme,
habituellement chaste et fatigué d'une longue veille, est, alors, sans
énergie pour y résister. Dans le cas de Marchenoir, ce très simple
phénomène se compliquait de prédispositions passionnelles à faire
sombrer quarante volontés du plus haut bord. Tout à coup, une furie de
concupiscence sauta sur lui, comme eût fait un tigre.

Abattu, roulé, dilacéré, dévoré dans le même instant, son libre arbitre,
atténué depuis tant de jours, disparut enfin. Étranglé par le spasme de
l'hystérie, agité de frissons et claquant des dents, il se leva, mit sa
tête hors de la fenêtre, exhala, dans l'air du matin, le hennissement
affreux des érotomanes et,--silencieusement,--avec la circonspection
miraculeuse d'un aliéné, il ouvrit sa porte sans le plus léger
grincement, glissa comme un fantôme à travers la salle à manger, et
parvint à la porte de Véronique.

Une ligne de clarté jaune passait au-dessous et un rayon plus lumineux
filait par le trou de la serrure. La pénitente veillait encore. Il
s'arrêta et prit à deux mains sa tête en feu, se demandant ce qu'il
voulait, ce qu'il venait faire ... lorsqu'il entendit un gémissement et
n'hésita plus.

Abandonnant toute précaution, il entra et vit celle qu'il convoitait
d'un si flagellant désir, le très «dur fléau de son âme,» à genoux, les
yeux fixés sur le crucifix, les bras croisés sur son sein, le visage
gonflé, ruisselant et, chose navrante, le parquet, devant elle, mouillé
de ses larmes. Elle avait dû pleurer ainsi toute la nuit.

L'effet de cette vision fut de transformer immédiatement la fureur de
Marchenoir en une compassion déchirante.--Je suis son bourreau!
pensa-t-il. Il allait se précipiter vers elle pour la relever, quand la
pauvre sainte, qui n'avait pas remarqué son intrusion, se mit à parler.

--Mon bien aimé, disait-elle, d'une voix entrecoupée, que vous êtes dur
pour ceux qui vous aiment! Ils ne sont pas trop nombreux, cependant! Que
n'a-t-il pas fait pour vous, ce malheureux homme qui ne respire que pour
votre gloire?... Il n'est pas pur devant vous, c'est bien possible ...
Hé! qui donc est pur? Mais il a toujours donné tout ce qu'il avait, il a
pleuré avec tous ceux qui étaient en travail de douleurs et il a eu
pitié de vous-même dans la personne de ceux que votre Église appelle les
membres souffrants de votre Majesté sacrée ... Est-il juste, dites-moi,
qu'il soit mis dans le feu pour avoir voulu sauver Madeleine?...

Puis, dans une sorte de transport, et sa raison se déréglant, elle se
mit à invectiver contre son Dieu. Marchenoir, au comble de l'épouvante,
voyait ses plus procellaires emportements de blasphémateur par amour,
dépassés par cette ingénue qu'il avait tirée de l'extrême ordure, comme
un diamant du limon, et dont il thésaurisait, depuis deux ans, les
paradoxales innocences.

--Tout ce que vous voudrez, criait presque la délirante, excepté cette
iniquité qui vous déshonore! Replongez-moi, s'il le faut, dans la fosse
horrible où il m'a prise, et ensuite, jetez-moi, comme un haillon
dégoûtant, dans votre enfer sempiternel. Si vous me damnez, je suis bien
sûre, au moins, que _je ne grincerai pas des dents!_

Soudain, comme si la présence de son pantelant ami, immobile et debout à
l'extrémité de son oratoire, l'eût impressionnée, elle se retourna et
venant vers lui, lentement, ses magnifiques yeux dilatés par toutes les
stupéfactions de la démence, elle prononça distinctement, mais d'une
voix désormais douce et plaintive, ces inconcevables mots:

--_Quid feci tibi, aut in quo contristavi te?_

Cette interrogation de victime, qu'on chante le Vendredi-Saint, dans les
églises dénudées, à l'antienne de l'adoration de la Croix, et que
Véronique, dans son égarement, appliquait, par une confusion poignante,
à celui même dont elle venait d'étaler à Dieu la détresse, acheva de
briser le désespéré Marchenoir. Des larmes jaillirent de ses yeux et
brillèrent à la lueur rosée des deux lampes.

À cet aspect, l'affolée revint à elle, accomplissant le geste
inconscient de tous les êtres qui souffrent en haut de leur âme, et qui
consiste à se balayer le front du bout des doigts, des sourcils aux
tempes, pour en écarter le souci. Ensuite, elle poussa un cri et, par un
mouvement d'irrésistible féminéité, jeta ses deux bras autour du cou de
son compagnon d'exil.

--Ô mon Joseph! lui dit-elle, en roulant sa tête sur ce cœur dévasté,
cher malheureux à cause de moi, ne pleurez pas, je vous en supplie, vos
peines vont bientôt finir ... Vous étiez peut-être là, tout à l'heure,
quand je disais des injures à mon très doux Maître, et vous avez dû
penser que j'étais folle ou fameusement ingrate. Je me les reproche,
maintenant, comme si je vous les avais adressées à vous-même, ces
cruelles paroles!... C'est vrai, pourtant, que j'avais la tête perdue!
Quand je vous ai vu si triste, au fond de ma chambre, j'ai cru, un
moment, que je voyais ce même Jésus que je venais d'accuser de
méchanceté et d'injustice, car c'est à peine si je parviens à vous
séparer, même dans la prière, mes deux Sauveurs, tous deux agonisants
pour l'amour de moi et tous deux si pauvres!... Ces mots latins, que
vous m'aviez expliqués à l'adoration de la Croix et que vous avez dû
être bien étonné d'entendre,--n'est-ce pas?--il m'a semblé que c'était
Jésus lui-même qui me les appliquait, en manière de reproche, sous votre
apparence douloureuse, et ma bouche les a répétés comme un écho ... Ne
cherchez point à expliquer cela, mon cher savant. Vous avez assez de vos
pensées, sans vous mettre en peine de mes folies ... Vous êtes captif,
comme le premier Joseph, dans une très rigoureuse prison, et je prie,
sans cesse, pour que Dieu vous en délivre. Croyez-vous qu'il puisse
résister longtemps à une fille aussi importune?...

Ah! ça, mais,--ajouta-t-elle, se redressant tout à coup, et posant ses
mains sur les épaules de Marchenoir,--vous ne savez donc pas _qui vous
êtes_, mon ami, vous ne voyez donc rien, vous ne devinez rien. Cette
vocation de sauver les autres, malgré votre misère, cette soif de
justice qui vous dévore, cette haine que vous inspirez à tout le monde
et qui fait de vous un proscrit, tout cela ne vous dit-il rien, à vous
qui lisez dans les songes de l'histoire et dans les figures de la
vie?...

Cette question peu ordinaire, ce n'était pas la première fois que
Véronique l'adressait à son ami lamentable. Elle n'était pas plus inouïe
pour lui que tant d'autres choses insolubles ou hétéroclites qui avaient
fait de sa vie un paradoxe. Cette habitante «de l'autre rive,»--eût dit
Herzen,--à laquelle aucune dévote ne ressemblait, paraissait avoir reçu,
en même temps que le don de la perpétuelle prière, la faculté surhumaine
de tout ramener à une vision objective si parfaitement simple, que le
synthétique Marchenoir en était confondu. Souvent, elle le suggérait, à
son insu, et le remplissait de lumière, sans se douter du prodige de son
inconsciente pédagogie.

Un jour, que le symboliste scripturaire lisait en sa présence, en les
interprétant, les premiers chapitres de la Genèse, elle l'interrompit à
l'endroit de la fameuse justification d'Ève déchue: «Le serpent m'a
trompée,» et lui dit:--Retournez cela, mon ami, vous aurez la
consommation de toute justice. De manière ou d'autre, il _faudra_ que le
Serpent réponde, à son tour: _C'est la Femme qui m'a trompé_ ...

Marchenoir avait été sur le point de se prosterner d'admiration devant
cette ingénuité divine qui raturait la sagesse de quarante docteurs plus
ou moins subtils, en forçant, d'un seul mot naïf, toutes les énergies de
l'intelligence à se résorber dans le rudimentaire concept du Talion.

La merveille s'était renouvelée un assez grand nombre de fois, pour
qu'il regardât cette fille à peu près comme une prophétesse,--d'autant
plus incontestable qu'elle s'ignorait elle-même, s'estimant trop honorée
de recevoir les leçons de certains apôtres qui eussent dû l'écouter avec
tremblement.

Toutefois, en ce qui le concernait personnellement, le confident ébloui
gardait une réserve austère, qui le rendait sourd-muet aux ouvertures
amphibologiques semblables à celle qui venait de lui être faite, sous la
forme captieuse d'une interrogation pleine d'innocence, mais pouvant,
après tout, émaner indifféremment de n'importe quel abîme ...

Que cette étonnante fille eût l'intuition d'une _solidarité_ si absolue,
que toutes les attingentes idées d'espace, de temps et de nombre, en
fussent dissipées comme la buée des songes, et qu'elle accumulât, sur la
tête du malheureux homme qui l'avait rachetée, toutes les identités
éparses des Sauveurs immolés et des héroïques Nourriciers défunts, dont
il lui avait raconté l'histoire; que, par l'effet d'un amour de femme
exorbitamment sublimé, il lui apparût, en une façon substantielle, comme
son Adam, son Joseph d'Égypte, son Christ et son Roi, il ne jugeait pas
expédient d'y contrevenir,--ses propres pensées empruntant souvent leur
accroissement et leur être définitif aux extra-logiques formules, dont
la voyante illettrée s'efforçait d'algébriser, pour lui, ses
indéterminables aperceptions.

Mais, ce jour-là, vibrant encore du trouble charnel qui avait précédé
cette mise en demeure de se manifester comme un Dieu, il se sentit
écrasé d'humiliation et de repentir. L'exaltation inouïe de Véronique
l'effrayant aussi, il se reprocha amèrement d'avoir, sans doute,
encouragé, par son silence, une illusion pleine de dangers et résolut de
protester, à l'avenir, avec une autorité souveraine.

--Hélas, répondit-il, pour commencer, je ne vois rien. Je sais, ma douce
visionnaire, que vous me croyez appelé à de grandes choses, mais comment
pourrais-je vous croire? Il me faudrait un autre _signe_ que cette
perpétuelle agonie ... Ce que je vois de plus clair, c'est que vous vous
exterminez. Voyez, le jour commence déjà, et vous êtes sans repos depuis
longtemps. Il faut vous coucher tout de suite, je l'exige, et puisque je
suis un important personnage, vous m'obéirez sans discussion. Je vais me
jeter moi-même sur mon lit, car je suis rompu. Au revoir, chère
sacrifiée, dormez en paix et que Notre Seigneur veuille mettre à votre
porte une demi-douzaine de ses plus grands anges.



LXVI


Quelques jours après, Marchenoir reçut de Périgueux la lettre suivante
du notaire de sa famille, en réponse à une réclamation sans espoir, déjà
vieille de plusieurs semaines:

«Monsieur, j'ai l'honneur de répondre à votre lettre du 25 mai, relative
au règlement définitif de la succession de feu monsieur votre père,
règlement que je n'ai pu mener plus tôt à bonne fin, malgré mon désir de
vous être agréable, à cause des formalités à remplir et des difficultés
que nous avons eues à réaliser la vente de l'immeuble.

«Tout étant enfin terminé dans les meilleures conditions possibles, je
vous adresse, sous ce pli, le compte détaillé de la succession, duquel
il résulte qu'il vous revient _Deux mille cinq cents francs_. Comme vous
m'avez laissé procuration et quittance en blanc, je vous envoie cette
somme par lettre chargée.

«Veuillez agréer, Monsieur et cher client, mes salutations empressées.

     «CHARLEMAGNE VOBIDON.»

Ce message inattendu produisit sur Marchenoir l'effet admirable de lui
restituer aussitôt toute son énergie. Il y avait en ce Périgourdin un
tel ressort, qu'on pouvait toujours s'attendre à quelque surprenante
manifestation de sa force, au moment même où il paraissait le plus
renversé sur lui-même et le plus irrémédiablement déconfit. Dans la même
heure, il se releva de toutes ses poussières et prit une résolution
formidable, qu'il commença, sur-le-champ, d'exécuter.

Puisque tous les journaux lui étaient fermés et que son livre futur
était une opération financière très lointaine, d'un insuccès à peu près
certain, il allait risquer cette somme qui lui tombait du ciel, dans une
entreprise des plus hasardeuses, mais capable, après tout,--en supposant
un sourire de la Fortune,--de rémunérer le téméraire. Car les ressources
allaient lui manquer, et cette angoisse trop connue s'ajoutait à toutes
les autres.

Il décida de publier, à ses frais, un pamphlet périodique dont il serait
l'unique rédacteur, qu'il remplirait de toutes les indignations de sa
pensée et qu'il lancerait, chaque semaine, sur Paris, comme un tison.
Qui sait? Paris s'allumerait peut-être par quelque endroit.

Approximativement, il calcula qu'avec son argent seul, sans la balance
d'aucune recette fructueuse, il pourrait tenir environ deux mois. Il
faudrait vraiment que tous les démons s'en mêlassent, pour que l'inouïe
vocifération dont il méditait d'assaillir ses contemporains ne produisît
aucun résultat. Une circonstance favorable, assurément, sortirait de
l'ombre, jusqu'alors implacable, de sa destinée. Une commandite, une
adhésion efficace quelconque, lui permettrait de pousser plus avant et
de se rendre aussi redoutable par la durée que par la vigueur sauvage de
ses revendications et de ses anathèmes.

Et puis, il fallait surtout qu'il changeât d'hygiène morale, s'il tenait
à ne pas périr, et l'activité endiablée d'une lutte si terrible
découragerait infailliblement l'obsession mortelle qui l'assassinait.

Il s'estima sauvé et courut chez Leverdier qui trembla de crainte, en
voyant un semblant de joie sur le visage habituellement désolé de son
ami. Ce fut bien autre chose quand il connut son dessein.

--Mais, insensé, lui dit-il, tu veux donc tenter Dieu? Ton pamphlet sera
étouffé par la presse entière. Tu perdras, sans aucun profit, l'argent
que tu viens de recevoir, lequel vous ferait vivre, une année entière,
Véronique et toi, en te permettant d'achever ton livre. Il faudrait
cinquante mille francs de réclames et la complicité de tous les
journaux, pour lancer une pareille machine. Le marchand le plus habile
et commissionné de la façon la plus onéreuse, ne t'en vendra pas dix
exemplaires sur cent.

L'honnête séide, qui ne savait pas la détresse d'âme du désespéré,
épuisa vainement les trésors de sa sagesse. Marchenoir avait pris son
parti. Il fallut, en gémissant, préparer encore ce naufrage.

Ils dépensèrent l'un et l'autre une activité si fiévreuse qu'au bout de
huit jours, en pleine semaine de la fête nationale, parut le premier
numéro du CARCAN _hebdomadaire_, dans le format de l'ancienne
_Lanterne_, à couverture couleur de feu, offrant cet étrange dessin,
dicté par l'auteur à Félicien Rops, que Leverdier lui avait fait
connaître: Un chèvre-pieds riant aux larmes, fixé par le cou à un
immense poteau noir, allant de la terre au ciel, et ses immondes sabots
sur un tas de morts.

Ce pamphlet, qui eut le sort annoncé par Leverdier, et que le silence
des journaux éteignit sans peine, fut, néanmoins, remarqué de tous les
artistes, et son insuccès postiche est encore regardé, par quelques
indépendants, comme l'une des iniquités les plus déplorables de ce temps
maudit.

Il suffira d'en citer deux articles pour donner l'idée de cette œuvre de
haute justice et de magnifique fureur, qui n'allait à rien moins qu'à
faire dérailler le train des opinions contemporaines,--si n'importe quel
effet du Verbe simplement humain pouvait accomplir ce désirable prodige!

Voici donc le premier, celui par lequel Marchenoir ouvrit sa trop courte
campagne:


_LE PÉCHÉ IRRÉMISSIBLE_

«Ce soir, 14 juillet, s'achève enfin, dans les moites clartés lunaires
de la plus délicieuse des nuits, la grande fête nationale de la
République des Vaincus. Ah! c'est peu de chose, maintenant, cette
allégresse de calendrier, et nous voilà terriblement loin des
anachroniques frénésies de la première année! Ce début,--légendaire
déjà!--de la plus crapuleuse des solennités républicaines, je m'en suis,
aujourd'hui, trop facilement souvenu, devant l'universel effort constipé
d'un patriotisme, évidemment indéfécable, et d'un enthousiasme qui se
déclarait lui-même désormais incombustible.

«La nuit avait eu beau se faire désirable comme une prostituée, et
l'entremetteuse municipalité parisienne avait eu beau multiplier ses
incitations murales à la joie parfaite, on s'embêtait manifestement. Les
pisseux drapeaux des précédentes commémorations flottaient
lamentablement sur de rares et fuligineux lampions, dont l'afflictive
lueur offensait le masque poncif des Républiques en plâtre, que la
goujate piété de quelques fidèles avait clairsemées sous des frondaisons
postiches. Comme toujours, de nobles arbres avaient été mutilés ou
détruits, pour abriter de leurs expirants feuillages les soulographies
sans conviction ou les sauteries en plein air achalandées par les
putanats ambiants. Nulle invention, nulle fantaisie, nulle tentative de
nouveauté, nulle infusion d'inédite jocrisserie dans cette imbécile
apothéose de la Canaille.

«On avait été trop sublime, la première fois! Chaque acéphale avait
tenu, alors, à se faire une tête, pour honorer l'épouvantable salope
dont la France moderne fut engendrée. La nation entière s'était ruée au
pillage du trésor commun de la stupidité universelle. Mais, à présent,
c'est bien fini, tout cela. On continue de célébrer l'anniversaire de la
victoire de trois cent mille hommes sur quatre-vingts invalides, parce
qu'on a de l'honneur et qu'on est fidèle aux grands souvenirs, et aussi,
parce que c'est une occasion de débiter de la litharge et du pissat
d'âne. On y tient, surtout, pour affirmer la royauté du Voyou qui peut
au moins, ce jour-là, vautrer sa croupe sur les gazons, contaminer la
Ville de ses excréments et terrifier les femmes de ses insolents
pétards. Mais la foi est partie, avec l'espérance de ne pas crever de
faim sous une république dont l'affamante ignominie décourage jusqu'aux
souteneurs austères qui lui ont livré le plus bel empire du monde.

       *       *       *       *       *

«Ce mensonge de fête idiote, ce puant remous de honte nationale dans le
sillage de la banqueroute, me fit venir, une fois de plus, la pensée peu
folâtre, que cette misérable nation française est bien décidément
vaincue de toutes les manières imaginables, puisqu'elle est vaincue même
comme cela, dans l'opprobre de ses infertiles réjouissances.

«Cette Vomie de Dieu n'a même plus la force de s'amuser ignoblement. De
toutes ses anciennes supériorités qui faisaient d'elle la régulatrice
des peuples, une seule, en vérité, lui est demeurée,--mais tellement
méconnue d'elle-même, tellement méprisée, décriée, déshonorée, jetée à
l'égout, qu'il se trouve que c'est précisément comme une autre façon
d'être vaincue qu'elle a inventée, ayant trouvé le moyen de faire
tourner à son irréparable déconfiture l'unique richesse qui pouvait
encore payer sa rançon!

«La France est vaincue militairement et politiquement, en Orient comme
en Occident; elle est vaincue dans ses finances, dans son industrie et
dans son commerce; vaincue encore scientifiquement, par un tas
d'étrangers dont elle ne sait pas même utiliser les découvertes; elle
est vaincue partout et toujours, à ce point de ne pouvoir jamais,
semble-t-il, se relever.

«Elle n'a pas même su conserver la supériorité du Vice. Les plus
irréfragables documents attestent que des villes protestantes, telles
que Londres, Berlin ou Lausanne, ont le droit de considérer comme rien
la juvénile débauche de Paris, où le voluptueux repli d'une savante
cafardise est à peine soupçonné.

«Ah! nous sommes fièrement vaincus, archi-vaincus de cœur et d'esprit!
Nous jouissons comme des vaincus et nous travaillons comme des vaincus.
Nous rions, nous pleurons, nous aimons, nous spéculons, nous écrivons et
nous chantons comme des vaincus. Toute notre vie intellectuelle et
morale s'explique par ce seul fait, que nous sommes de lâches et
déshonorés vaincus. Nous sommes devenus tributaires de tout ce qui a
quelque ressort d'énergie dans ce monde en chute, épouvanté de notre
inexprimable dégradation.

«Nous sommes comme une cité de honte assise sur un grand fleuve de
stupre, descendu pour nous, des montagnes conspuées de l'antique
histoire des nations que le genre humain a maudites.

       *       *       *       *       *

«Mais enfin, une supériorité nous reste, une seule, incontestable, il
est vrai, et absolue: la supériorité littéraire. Ascendant tellement
victorieux, que personne au monde ne prend plus la peine de l'affirmer,
et que tout ce qui est capable d'une vibration intellectuelle, en
quelque lieu que ce soit, sollicite humblement une niche à chiens sous
le gras évier de la cuisine où se condimente la littérature française.

«On pourrait croire que la France, éperdue de gratitude, ne sait plus de
quel duvet de phénix renaissant capitonner le lit de la demi-douzaine
d'enfants merveilleux qui lui font cette suprême gloire. On devrait
supposer, au moins, qu'elle les comble de richesses et d'honneurs et
qu'ensuite, elle se déclare tout à fait indigne de lécher la trace de
leurs pas ... Elle les fait simplement crever de misère dans
l'obscurité.

«Elle n'a pas de mépris et d'avanies assez énormes pour les abreuver.
Depuis Baudelaire jusqu'à Verlaine, toutes les abominations et toutes
les ordures ont été versées en cataractes de déluge sur tous les fronts
de lumière. Les journaux, pleins de terreur, se sont barricadés avec
furie contre ces pestiférés d'idéal, dont le contact épouvantait la
muflerie contemporaine. Cette horreur est si grande et la répression
qu'elle exige est si attentive, qu'on a pu voir d'infortunés imbéciles
condamnés à périr de désespoir, sur une mensongère inculpation de talent
ou d'originalité.

«Mais cette guerre serait mal faite si elle se contentait d'être
défensive. On a donc suscité des catins de lettres pour la supplantation
du génie. Trois cents journaux vont en avant pour leur balayer le haut
du pavé, d'une diligente nageoire, et le suffrage universel est leur
dispensaire. Vieilles ou jeunes, croûtonnantes ou chauves, liquides ou
pulvérulentes, il suffit que leur bêtise ou leur ignobilité soit
irréprochable. On ira même jusqu'à leur passer un semblant de fraîcheur,
si c'est un ragoût de plus pour les séniles concupiscences dont
l'éréthisme est ambitionné.

«À Baudelaire agonisant dans l'indigence et quasi fou, on oppose, par
exemple, un Jean Richepin rutilant de gloire et gorgé d'or. Celui-là,
d'ailleurs, parfaitement assuré d'être le premier d'entre les fils de la
femme, juge sa part insuffisante et vocifère, sous sa casquette, contre
le client détroussé. Le délectable Paul Bourget, _préfacier_ chéri des
baronnes, se dresse en sifflotant sur sa petite queue, contre l'immense
artiste Barbey d'Aurevilly, qui se couche, formidable, dans le fond des
cieux, et ... il l'efface. Flaubert, à son tour, est dépecé et grignoté
par l'acarus Maupassant, engendré de ses testicules magnanimes, lequel,
devenu poulain, promulgue littérairement le maquerellage et l'étalonnat.

«Nul, parmi les grands, n'est excepté. Le boueur passe dans la rue et
réclame les gens de talent. La reine du monde n'en veut plus. Elle a mal
au cœur de ces tubéreuses. Il lui faut, à l'heure présente,
exclusivement, l'huile de bêtise et le triple extrait de pourrissoir,
qui lui sont offerts par les tripotantes mains des vendeurs de jus que
sa propre déliquescence est en train de saturer.

       *       *       *       *       *

«Il serait long, le défilé des médiocres et des abjects, que le fromage
de notre décadence a spontanément enfantés pour l'inexorable dévoration
du sens esthétique!

«Et d'abord, le plus glorieux de tous ces élus,--le Jupiter tonnant de
l'imbécillité française,--Georges Ohnet, le squalide bossu millionnaire,
dont la prose soumise opère une succion de cent mille écus par an, sur
l'obscène pulpe du bourgeois contempteur de l'art. Immédiatement après,
son illustre fils, Albert Delpit, le virtuose du foyer correct et le
peseur vanté de fécule psychologique, Lovelace châtré, au strabisme
innocemment déprédateur.

«Puis, une sale tourbe: Bonnetain, le Paganini des solitudes, dont la
main frénétique a su faire écumer l'archet;--Armand Sylvestre, l'éternel
rapsode du pet, que ses latrinières idylles ont fait adorer des
multitudes;--le virginal Fouquier, moraliste hautain, héritier du bois
de lit de feu Feydeau, ferré aux quatre pieds sur toutes les disciplines
conjugales et juge rigide en matière de dignité littéraire;--l'aquatique
Mendès, aux squammes d'azur, ami de Judas par _charité_ et lapidateur de
l'adultère par esprit de justice, espèce de bifront sémite à double
sexe, l'un pour empoisonner, l'autre pour trahir;--Dumas fils, le
législateur du divorce et du relevage, qui inventa de remplacer la Croix
par le speculum, pour la rédemption des sociétés;--Alphonse Daudet, le
Tartarin sur les Alpes du succès, pour avoir pris la peine de naître
copiste de Dickens, eunuque trop fécond qu'il trouve le moyen de
tronçonner encore depuis quinze ans;--les deux batraciens oraculaires,
Wolff et Sarcey, de qui relèvent tous les jugements humains et dont la
disparition calamiteuse, en la supposant conjecturable, produirait
immédiatement l'universelle cécité;--enfin, pour n'en pas nommer
cinquante autres, Ernest Renan, le sage entripaillé, la fine tinette
scientifique, d'où s'exhale vers le ciel, en volutes redoutées des
aigles, l'onctueuse odeur d'une âme exilée des commodités qui l'ont vu
naître, et regrettant sa patrie au sein des papiers qu'il en rapporta,
comme des reliques à jamais précieuses, pour l'éducation critique des
siècles futurs!...

       *       *       *       *       *

«Après cela, que voulez-vous qu'il fasse, le petit troupeau des vrais
artistes, qui ne savent rien du tout que frémir dans la lumière et qui
ne furent jamais capables de cuisiner les gros ragoûts de la populace?
Ils ne sont pas nombreux, aujourd'hui, cinq ou six, à grand'peine, et
l'immonde avalanche a peu de mérite à les engloutir.

«Ce serait assez, pourtant, si la France avait un reste de cœur, pour
lui restituer, intellectuellement, la première place. L'Europe n'a aucun
écrivain vivant, parmi les jeunes, à mettre en balance avec deux ou
trois romanciers de génie, qui périssent actuellement de faim, dans le
cachot volontaire de leur probité d'artistes. La mort de Dostoïewsky a
fait l'universel silence autour de Paris, et Paris, à genoux devant les
cabotins qui le déshonorent, n'a pas même un morceau de pain à donner à
ceux-là qui empêchent encore son vieux bateau symbolique de chavirer
dans les étrons!...

«Si ce n'est pas là le Péché irrémissible dont il est parlé dans
l'Évangile, je demande ce qu'il peut être, ce fameux péché, ce blasphème
contre l'Esprit, que rien ne pourra, dit-on, faire pardonner....

«Il n'est pas croyable que la Providence ait fait des hommes de génie
tout exprès pour être vomis. L'aventure, je le sais bien, est arrivée à
un fameux prophète. Mais cette Vomissure s'est ramassée d'elle-même et
s'en est allée parler à la plus terrible ville de tout l'Orient, qui l'a
écoutée avec respect. Paris n'aurait écouté Jonas d'aucune manière et
cet infortuné serviteur de Dieu eût été peut-être forcé de supplier son
requin de le réavaler.

«Les hommes assez malheureux, aujourd'hui, pour être de grands
écrivains, doivent attendre la mort et la désirer diligente et sûre, car
leur vie est désormais sans saveur comme sans objet. Tout ce qu'ils
pourraient faire, en les supposant des saints, serait de supplier le
Dieu terrible--et trop longanime!--de les considérer, à son tour, comme
moins que rien et de ne pas ouvrir, pour leur vengeance, les stercorales
écluses qui menacent évidemment Paris du seul déluge qu'il ait mérité,
et qu'on s'étonne de voir si obstinément fermées!»

       *       *       *       *       *

L'autre article qui parut dans le sixième et dernier numéro du _Carcan_,
fut, pour Marchenoir, la plus atroce de toutes les dérisions de son
enragé destin. Cet article eut un succès retentissant, énorme, et ce
succès lui fut inutile. La recette du numéro, le seul qui se soit vendu,
ne couvrit qu'à peine ses derniers frais, sans lui donner aucun moyen de
continuer. L'imprimeur, plein de défiance, et peut-être menacé, refusa
obstinément tout crédit.

Le pamphlétaire vit ainsi la fortune se dérober en riant, au moment même
où elle paraissait s'offrir et dut renoncer, définitivement, à toute
espérance, avec l'aggravation de cette cuisante certitude que son
triomphe aurait été assuré, s'il avait eu la pensée de débuter par ce
grand coup.


_L'HERMAPHRODITE PRUSSIEN_

ALBERT WOLFF

«Mercredi dernier, je m'excusais de parler d'un subalterne chenapan du
nom de Maubec, alléguant que nul, dans le monde des journaux, ne le
surpassait en ignominie. Je l'appelais, pour cette raison: _Roi de la
Presse_.

«Quelques-uns ont trouvé cela excessif. On m'a reproché de m'être laissé
emporter par mon sujet, d'avoir donné trop d'importance à ce drôle
chétif, au préjudice d'Albert Wolff et de quelques autres, d'une bien
plus aveuglante splendeur de salauderie morale.

«Je confesse que le reproche peut paraître fondé. Il est incontestable
qu'à ce point de vue, le courriériste du _Figaro_,--pour ne parler,
aujourd'hui, que de celui-là,--a plus de crédit et plus d'envergure.

«C'est sur le globe qu'il plane, ce condor d'abomination! Il soutire si
puissamment, à lui seul, l'universelle pourriture contemporaine, qu'il
en devient positivement _volatile_ et qu'il a l'air de s'enlever dans
les nues.

«Mais, sans prétendre l'égaler, on peut encore être diablement
prodigieux, et c'est le cas du petit Maubec.

«D'ailleurs, tous ces monstres engendrés d'un même suintement verdâtre
de notre charogne de société, en copulation immédiate avec le néant,
sont tellement identiques par leur origine, qu'on croit toujours
contempler le plus horrible, quand on les regarde successivement.

       *       *       *       *       *

«Albert Wolff a eu son Plutarque en M. Toudouze, romancier cynocéphale
qui aurait pu se contenter d'être un impuissant de lettres, mais qui a
choisi de faire bonne garde aux alentours du «grand chroniqueur,» comme
si la pestilence ne suffisait pas.

«Le livre de ce chien est, en effet, un essai d'apothéose d'Albert
Wolff.

«Certes, je peux me flatter d'avoir lu terriblement dans mon existence
de quarante ans! Mais, jamais, je n'avais lu une chose semblable.

«Ici, la bassesse de la flatterie tient du surnaturel, puisqu'on a
trouvé le secret d'_admirer_ un être, soi-disant humain, dont le nom
seul est une formule évocatoire de tout ce qu'il y a de plus déshonorant
et de plus hideux dans l'humanité.

«Il paraît que M. Toudouze est un riche qui n'a pas besoin de faire ce
sale métier, que la plus déchirante misère n'excuserait pas. Mais la
vanité d'un pou de lettres est inscrutable et profonde comme la nuit de
l'espace, c'est une épouvantante contre-partie de la miraculeuse
puissance de Dieu, ... et celui-là, qui s'en va chercher sa pâture aux
génitoires absents d'Albert Wolff,--dans l'inexprimable espérance d'une
familiarité à épouvanter des léproseries,--est cent fois plus confondant
qu'un thaumaturge qui ranimerait de vieux ossements.

       *       *       *       *       *

«Feu Bastien Lepage, que de lointaines ressemblances physiques et
morales rendaient sympathique à Wolff, le peignit, un jour, dans
l'ignoble débraillé de son intérieur.

«Ce portrait, aussi ressemblant que pourrait l'être celui d'un gorille,
eut un succès de terreur au salon de 1880.

«La brutale autant que précieuse médiocrité du peinturier, avait trouvé
là sa formule.

«Il fut démontré que Bastien Lepage avait été engendré pour peindre
Wolff, et Wolff lui-même, pour être étonné du génie de Bastien Lepage,
dont la destinée fut, dès lors, accomplie et qui, promptement, s'alla
recoucher le premier, dans les puantes ténèbres de leur commune
esthétique.

«Ce portrait devrait être acquis par l'État et conservé avec grand soin
dans notre Musée national. Il raconterait plus éloquemment notre
histoire que ne le ferait un Tacite, à supposer qu'un Tacite français
fût possible, et que la désespérante platitude de notre canaillerie
républicaine ne le décourageât pas!

       *       *       *       *       *

«Il est assez connu des gens du boulevard, ce grand bossu à la tête
rentrée dans les épaules, comme une tumeur entre deux excroissances; au
déhanchement de balourd allemand, qu'aucune fréquentation parisienne n'a
pu dégrossir depuis vingt-cinq ans,--dégaîne goujate qui semble appeler
les coups de souliers, plus impérieusement que l'abîme n'invoque
l'abîme.

«Quand il daigne parler à quelque voisin, l'oscillation dextrale de son
horrible chef ouvre un angle pénible de quarante-cinq degrés sur la
vertèbre, et force l'épaule à remonter un peu plus, ce qui donne
l'impression quasi fantastique d'une gueule de raie émergeant derrière
un écueil.

«Alors, on croirait que toute la carcasse va se désassembler comme un
mauvais meuble vendu à crédit par la maison Crépin, et la douce crainte
devient une espérance, quand le monstre est secoué de cette hystérique
combinaison du hennissement et du gloussement, qui remplace pour lui la
virilité du franc rire.

«Planté sur d'immenses jambes qu'on dirait avoir appartenu à un autre
personnage, et qui ont l'air de vouloir se débarrasser, à chaque pas, de
la dégoûtante boîte à ordures qu'elles ne supportent qu'à regret,
maintenu en équilibre par de simiesques appendices latéraux qui semblent
implorer la terre du Seigneur,--on s'interroge sur son passage pour
arriver à comprendre le sot amour-propre qui l'empêche encore, à son
âge, de se mettre franchement à quatre pattes sur le macadam.

       *       *       *       *       *

«Quant au visage, ou, du moins, ce qui en tient lieu, je ne sais quelles
épithètes pourraient en exprimer la paradoxale, la ravageante
dégoûtation.

«J'ai dit, un peu inconsidérément, que Maubec faisait repoussoir à Wolff
et le rendait, par là, presque beau.

«Je n'avais, alors, que le punais Maubec devant les yeux, et je ne
démêlais pas très bien mes sensations.

«En réalité, ce vomitif gredin est surtout lépreux. Il porte sur sa
figure,--où tant de claques retentirent,--la purulence infinie d'une âme
récoltée pour lui dans l'égout, et il tient beaucoup plus de la charogne
que du monstre.

«Wolff est le monstre pur, le monstre _essentiel_, et il n'a besoin
d'aucune sanie pour inspirer l'horreur. Il lui pousserait des
champignons bleus sur le visage, que cela ne le rendrait pas plus
épouvantable. Peut-être même qu'il y gagnerait ...

«L'aspect général rappelle immédiatement, mais d'une manière invincible,
le fameux _homme à la tête de veau_, qu'on exhiba l'an passé, et dont
l'affreuse image a souillé si longtemps nos murs.

«Je connais un poète qui avait entendu: _l'homme à la tête de Wolff_ et
qui n'en voulut jamais démordre. Il trouvait, peut-être, un peu moins de
vivacité spirituelle dans l'œil du chroniqueur. À cela près, il les
aurait crus jumeaux.

       *       *       *       *       *

«La face entièrement glabre, comme celle d'un Annamite ou d'un singe
papion, est de la couleur d'un énorme fromage blanc, dans lequel on
aurait longuement battu le solide excrément d'un travailleur.

«Le nez, passablement osseux, comme il convient aux gibbosiaques, sans
finesse ni courbure aquiline, un peu groinant à l'extrémité, solidement
planté d'ailleurs, mais sans précision plastique, éveille confusément
l'idée d'une ébauche de monument religieux, que des sauvages découragés
auraient abandonné dans une infertile plaine.

«En haut, des sourcils en forme de cirrus, s'envolent dans un front de
Tartare, au-dessus d'une paire d'yeux cupides, bridés et pochetés de
vieille catin, devenue entremetteuse et patronne achalandée d'un bas
tripot.

«La bouche est inénarrable de bestialité, de gouaillerie populacière, de
monstrueuse perversité supposable.

«C'est un rictus, c'est un vagin, c'est une gueule, c'est un suçoir,
c'est un hiatus immonde. On ne peut dire ce que c'est ...

«Les images les plus infâmes se présentent seules à l'esprit.

«On ne peut s'empêcher de croire que cette bouche de mauvais esclave, ou
d'espion décrié, fut exclusivement faite pour engloutir des ordures et
pour lécher les semelles du premier maître venu, qui ne craindra pas de
décrotter sa chaussure à ce mascaron vivant.

«Et c'est tout. Il n'y a pas de menton. La lippe pendante de ce gâteux
de demain, ne recouvre rien que le fuyant dessous d'entonnoir de son
museau de poisson, qui disparaît ainsi, pour notre subite consternation,
dans le plus ridicule accoutrement de cuistre sordide qu'on ait jamais
rencontré sur nos boulevards.

       *       *       *       *       *

Le moral du sire est en harmonie parfaite avec le physique. Sa vie,
dénuée de toute péripétie juponnière,--pour l'excellente raison d'un
hermaphrodisme des plus frigides,--est aussi plate que celle du premier
cabotin venu, dont la carrière aurait été sans orages.

«Albert Wolff est né Juif et Prussien, à Cologne, dans les bras de la
grand'mère de Béranger.

«Parvenu à l'âge _viril_,--pour lui dérisoire,--on le trouve copiste
d'actes chez un notaire, à Bonn, mêlé aux étudiants de l'Université,
dont il partage les études de physiologie.

«Il s'amuse même, dit son biographe, à décapiter des grenouilles,--en
attendant celles, qu'en des jours meilleurs, il devra manger.

«Puis, la vocation littéraire s'allumant tout à coup en lui, comme une
torche, il écrit _Guillaume le Tisserand_, conte moral qui fit pleurer
des familles, assure-t-on.

«Seulement, ces choses se passaient en Prusse et son ambition ne pouvait
se satisfaire à si peu de frais.

«Il lui fallait Paris et le café de _Mulhouse_, où se réunissaient
alors, vers 1857, la rédaction du _Figaro_ hebdomadaire, fœtus plein de
santé du puissant journal qui règne aujourd'hui sur les cinq parties du
monde.

       *       *       *       *       *

«Il ne s'agissait pas précisément d'avoir du génie pour être admis à
partager la fortune de ce perruquier.

«Il s'agissait, surtout, de faire rire Villemessant et le balourd y
parvint.

«Dès ce jour, il fut jugé digne d'entrer dans le groupe des farceurs,
par qui la France est devenue, intellectuellement, ce que vous savez, et
il ne s'arrêta plus de monter, lentement, sans doute, à cause de la
pesanteur de son gros esprit, mais avec l'infaillible sécurité du
cloporte.

«L'héroïque Toudouze raconte, sans aucun agrément, cette plate Odyssée
de journaliste, jugée par lui cent fois plus épique que l'Odyssée du
vieil Ulysse.

«Il s'arrête çà et là,--comme un âne gratté,--pour exhaler d'idiotes
réflexions admiratives, à propos d'Aurélien Scholl, de Jules Noriac,
d'Alexandre Dumas, père et fils, ou de tout autre décrocheur de timbale
de l'_arrivage_ parisien.

«Au fond, toute cette histoire n'est rien de plus qu'un livre de caisse,
où le comptable inscrit exactement les recettes et dépenses de son
héros.

«On voit bien que c'est là l'essentiel pour le narré et le narrateur.

«Aussi, quelle exultation pour celui-ci, quand il relate le succès
d'argent de cette honorable brochure: les _Mémoires de Thérésa, écrits
par elle-même_, mémoires inventés par Wolff, en collaboration avec Blum
et Peragallo, et quels lyriques accents désolés, quand sa conscience
implacable le force à mentionner une perte de jeu de _cent
quatre-vingt-quinze mille francs_.

«Cette catastrophe, arrivée en 1877, fut, sans doute, pour beaucoup,
dans la vocation de Salonnier, de l'hermaphrodite du _Figaro_.

«Il avait, une minute, pensé au suicide, mais il se tint ce raisonnement
lucide, qu'après tout il serait bien imbécile de se faire périr, comme
un vulgaire décavé, quand il avait sous la main la riche mamelle de la
vache à lait d'un Salon sincère.

«La Fortune recommença donc à rouler vers lui, à dater de cette
réflexion salvatrice.

«Il devint très puissant, sa _sincérité_ prussienne n'ayant plus de
bornes, et, du même coup, le malheur ayant fait tomber les squames qui
enténébraient son génie, le simple pitre qu'il avait été jusque-là, fit
enfin place au grand moraliste, que consultent, avec respect, les
magistrats les plus sévères, et qui tient l'humanité contemporaine sous
son arbitrage.

       *       *       *       *       *

«Telle est sa dernière et, probablement, définitive incarnation. Albert
Wolff crèvera dans la peau d'un moraliste révéré.

«Nous en sommes venus à ce point.

«Ce semblant d'homme, raté même comme eunuque, ce _bas-bleu
germanique_,--suivant l'expression de Glatigny,--dispose d'une autorité
si grande, que le plus sublime artiste du monde relèverait de son bon
plaisir, et qu'il a le pouvoir de faire tomber des têtes ou de
déterminer des verdicts d'acquittement.

«Ce vermineux juif de Prusse est le roi que nous avons élu dans notre
inexprimable avilissement, roi respecté de l'opinion, comme Louis XIV ne
le fut pas, et devant qui bave de peur toute la rampante crapule des
journaux.

«Bismarck peut dormir tranquille.

«Son bon lieutenant est le maître en France.

«Il se charge de nous émasculer, comme il est émasculé lui-même, et de
tellement nous mettre par terre, qu'il ne reste plus qu'à nous piétiner
comme un fumier de peuple, bon à engraisser le sol de l'universelle
Allemagne de l'avenir.

       *       *       *       *       *

«Lorsque la guerre de 1870 éclata, la situation de l'horrible drôle, non
assise comme elle l'est aujourd'hui, ne fut plus tenable.

«Il se vit forcé de disparaître, ainsi que la plupart de ses
compatriotes. Il erra, dit-on, par toute l'Europe, comme un chacal
inassouvi, attendant que le Belluaire de Prusse eût achevé sa besogne et
que le vieux lion français, épuisé de vieillesse, fût abattu, pour venir
l'achever de sa lâche gueule.

«Il n'osa pas immédiatement reparaître après la Commune. Il y avait
encore, pour lui, trop de bouillonnement et trop de calottes dans l'air
parisien.

«Il se fit imperceptible, il s'aplatit sous les meubles comme une
punaise, il se coula dans la boiserie.

«Avec la ténacité d'acarus de sa double race, il se cramponna au bitume,
essuyant les crachats et l'ordure dont l'inondait le passant stupéfait
de son impudence, voulant, quand même, s'imposer à Paris, qu'un atome de
fierté lui eût conseillé de fuir.

«Humble, mais inarrachable d'abord, victorieux et superbe, à la fin des
fins.

       *       *       *       *       *

«Il ne lui suffisait pas d'être implanté parmi nous. Il lui fallait
régner par le _Figaro_, et Villemessant fut assez infâme pour le lui
abandonner.

«On sait, d'ailleurs, la reconnaissance du légataire, et le mot,
révélateur de la beauté de son âme, qu'il laissa tomber, en manière
d'oraison funèbre, sur la montagneuse charogne de son bienfaiteur.

«Il venait de rembourser quatorze cent cinquante francs à la caisse du
journal, pour dette de jeu contractée envers le patron.

«Presque aussitôt, le télégraphe apporte la nouvelle de la mort de
Villemessant.

«Après la première _émotion_, Wolff dit à ses camarades:

«--Je n'ai jamais eu de chance avec notre rédacteur en chef. Si la
nouvelle était arrivée quelques heures plus tôt, je ne payais pas les
quatorze cent cinquante francs et la famille ne les aurait jamais
réclamés.

«Il ne reste plus qu'à rapprocher de cette anecdote, le cantique
d'allégresse des journaux allemands, apprenant la sinistre farce de
naturalisation du chroniqueur, et, félicitant l'Allemagne d'être
débarrassée d'une fière _canaille_ aux dépens de cette imbécile de
France qui s'empressait de la recueillir.

«J'ai parlé de pertes au jeu. Une étude sur Albert Wolff ne serait pas
complète, si on oubliait de mentionner ce trait essentiel.

«Fort tranquille du côté des femmes, il se rattrape au tripot.

«Paris ne connaît pas de plus forcené joueur.

«Cette passion est telle, qu'il fuit d'instinct tout cercle
honorable,--s'il en existe,--et ne fréquente que d'infâmes tripots où il
lui est plus aisé de la satisfaire.

«Détesté des autres joueurs, redouté des directeurs et prêteurs, à cause
de sa formidable situation au _Figaro_, il règne en despote, là comme
ailleurs, abhorré mais inexpulsable.

«Profitant de la terreur qu'il inspire, il se fait ouvrir de démesurés
crédits. Quand il a pris sa _culotte_, ainsi qu'il s'exprime, le prêteur
est obligé, neuf fois sur dix, d'attendre qu'il ait regagné, pour
rattraper son pauvre argent, sans aucun espoir de retour du même
service,--Wolff ayant affiché son principe d'emprunter toujours et de ne
prêter jamais.

«L'argent gagné, d'ailleurs, s'éloigne très promptement de nos rivages.

«Le bon Prussien envoie fidèlement son numéraire chez un banquier
Berlinois, et s'empresse de brûler les reçus,--ou de faire croire qu'il
les brûle,--pour se mettre hors d'état de retirer les sommes ou d'en
négocier les titres, avant l'échéance, complexe turpitude que je livre à
de compétentes méditations.

«Rien n'égale la morgue insolente de ce Dégoûtant, vis-à-vis des
misérables qu'il peut se flatter de terrifier par sa plume et rien, non
plus, ne saurait être comparé à son humble réserve, quand il est en
présence d'un véritable homme que ses vils potins ne sauraient
atteindre.

«On raconte qu'il a eu des duels. Je n'y étais pas, hélas! mais je doute
fort qu'il en accepte désormais.

«Le temps n'est plus où il avait besoin de réclame.

«Puis, l'âge descend sur ce monstre, comme il descendrait sur le front
auguste d'un patriarche, certaine chose qu'il sait bien va, peut-être,
s'aggravant de jour en jour, et, plus que personne, le VIRGINAL Albert
Wolff doit craindre d'être enfilé.

       *       *       *       *       *

«On sait que je n'ai pas l'âme ouverte à de bien enivrants espoirs, et
que je n'attends aucune propre chose d'un avenir même éloigné.

«Pourtant, s'il nous venait une seule minute d'énergie et de généreuse
révolte contre l'effroyable vermine qui nous dévore, il me semble qu'on
la devrait employer, cette bienheureuse minute, à l'expulsion immédiate
de ce Prussien de malheur, qui nous empoisonne, qui nous souille, qui
nous conchie à son plaisir; qui ose se permettre de nous moraliser et de
nous juger;--comme si ce n'était pas assez de la rage d'avoir été vaincu
et piétiné par un million d'_hommes_, et qu'il nous fallût encore avaler
la suprême honte d'être opprimé, par cette vieille SALOPE, sans esprit,
ni cœur, ni sexe, ni conscience, plus pestilentielle, en sa personne,
que les croupissants détritus de tout un peuple en putréfaction!

«S'il arrive enfin, le trois fois désirable hoquet du dégoût sauveur, il
faudra se jeter sur les balais, sur les pelles, sur les chenêts, sur les
fouets et les fléaux, sur tout objet propre à l'extirpation d'un
vénéneux malfaiteur, et rejeter par-dessus la frontière,--avec
d'irrémédiables malédictions,--cette vomissure allemande, cette ordure
de l'ennemi, cette ineffable monstruosité physiologique et morale, qu'un
siècle de gloire ne nous absoudrait pas d'avoir supportée!»



LXVII


Une misère plus noire que jamais s'abattit, alors, rue des Fourneaux et,
pour que rien ne manquât aux affres d'agonie mortelle qui allaient
commencer, Leverdier disparut brusquement de la vie de Marchenoir.

Cet être sublime, voyant l'imminence et l'énormité du péril, se
détermina, sans avertir, à vendre le mobilier peu considérable et la
collection de livres qu'il possédait et,--après avoir donné l'argent à
son ami,--à s'en aller vivre à la campagne, au fond de la Bourgogne,
chez une vieille tante qui le réclamait depuis des années.

Cette parente lui gardait une petite fortune dont il était l'unique
héritier, et Leverdier serait à son aise un jour. Mais elle n'entendait
pas lui envoyer d'argent pour le faire subsister à Paris, lui déclarant,
sans cesse, qu'elle tenait à l'avoir auprès d'elle pour lui _fermer les
yeux_, et, qu'en Bourgogne, il vivrait plantureusement, dans la maison
qui devait lui appartenir après sa mort, comme s'il en était déjà le
maître absolu.

Leverdier calcula qu'il serait ainsi plus utile à Marchenoir et qu'il
pourrait aisément lui envoyer, tous les mois, un secours d'argent qui
l'empêcherait toujours bien de crever de faim.

Lorsque ce dernier apprit l'héroïque décision de son mamelouck, elle
était irrévocable. Leverdier avait tout vendu et déposait sur la table
du malheureux les quelques centaines de francs qu'il avait recueillis.

Il n'y eut pas d'explosion. Marchenoir baissa la tête à la vue de cet
argent et deux larmes lentes,--issues du puits le plus intime de ses
douleurs,--coulèrent sur ses joues blêmes et déjà creusées.

Leverdier ému, s'approcha et le serrant dans ses bras, avec tendresse:

--Mon cher pauvre, lui dit-il, ne t'afflige pas, si tu veux que je
m'éloigne en paix. C'est tout juste si j'ai la force de me séparer de
Véronique et de toi.... Je ne me suis défait d'aucun objet qui me fût
réellement précieux, et quand cela serait, qu'importe? Ignores-tu que ta
vie m'est plus chère que n'importe quel bibelot qui soit au monde?
D'ailleurs, n'avons-nous pas, depuis longtemps, une destinée commune? Je
veux te sauver, afin de me sauver moi-même, entends-tu? Il faut que tu
vives et c'était le seul moyen.... Nous serons séparés quelque temps.
Qu'importe encore?... Je souhaite du fond du cœur à ma bonne vieille
tante, qui va, certainement, m'assommer beaucoup, toutes les prospérités
imaginables, mais il m'est impossible, avec le meilleur naturel du
monde, d'oublier que je suis son héritier et que sa fortune, un jour ou
l'autre, _nous_ appartiendra.... Alors, Marchenoir, quelle existence
avec Véronique, dans cette campagne délicieuse où nous aurons notre
maison! Quelle paix! Quelle sécurité parfaite!... Mais encore, il faut
vivre jusqu'à cette époque ignorée. Relève ton cœur! La délivrance est
proche, peut-être, et quand l'univers te rejetterait, tu as un fier ami,
je t'en réponds!

Marchenoir, toujours sombre, au fond de son attendrissement, répondit au
consolateur:

--Il vaudrait mieux pour toi, mon dévoué Georges, que tu n'eusses jamais
connu un homme si funeste à tous ceux qui l'ont aimé. Le malheur de
certains individus est contagieux autant qu'incurable, et j'espère peu
cette existence paisible que tu me montres dans l'avenir.... Cependant,
je ne veux pas te contrister de mes pressentiments noirs qui peuvent,
après tout, me tromper. Il y aurait une cruauté lâche et bête à te payer
ainsi du service inouï que tu viens de me rendre.... Véronique va
rentrer dans quelques instants. Nous ferons un déjeûner d'adieu et je
t'accompagnerai à la gare.... Ah! mon vieux camarade, j'avais rêvé mieux
que tout cela!... On m'a souvent accusé d'ingratitude, parce que je
refusais de vautrer ma conscience dans certaines mains qui s'étaient
entr'ouvertes pour moi, mais il est heureux, tout de même, que je sois
né croquant, car je n'eusse pas encore été assez ingrat pour faire un
bon prince.--_Beatius est dare quam accipere_. Telle eût été, je crois,
ma devise, et ce texte aurait fait ma majesté méprisable et mes pieds
d'argile....

--Tu es, au moins, le roi de l'impertinence, indécrottable gueux,
répartit l'autre, et tu aurais pu me priver de ta sacrée devise qui n'a
rien à faire ici. On ne sait jamais qui donne ni qui reçoit, ajouta-t-il
profondément. Voilà ce que je pourrais t'apprendre si tu ne le savais
encore mieux que moi. Tu as sauvé ma peau dans un temps, je m'efforce,
aujourd'hui, de sauver ton esprit, parce que ton esprit m'est nécessaire
pour ne pas me casser le cou dans les chemins noirs où nous pataugeons
_per multam merdam_, comme disait Luther. Qu'as-tu à répondre à ça?

Les deux amis reprirent tant bien que mal un peu d'entrain et
concertèrent de laisser croire à Véronique, que Leverdier s'absentait
pour une affaire de famille et reviendrait, sans doute, bientôt,--la
vérité vraie pouvant occasionner une crise de désolation que ni l'un ni
l'autre ne se sentait capable de supporter.

Leverdier partit donc le soir même, laissant à son compagnon, désormais
solitaire, cette accablante impression qu'ils venaient de s'embrasser
pour la dernière fois et qu'ils ne se reverraient plus!



LXVIII


La loi salique ne fut jamais écrite, parce que c'était la loi vitale,
essentielle, de la monarchie française, et que tout essai de rédaction
l'eût délimitée. L'absolu est intranscriptible.

Pour cette raison, le Crime d'être pauvre n'est mentionné clairement
dans aucun code, ni dans aucun recueil de jurisprudence pénale. Tout au
plus, est-il classé parmi les simples délits relevant des tribunaux
correctionnels et assimilé au vagabondage, qui n'est, lui-même, qu'une
conséquence de la pauvreté.

Mais ce silence est une sanction péremptoire de la terreur universelle
qui refuse de préciser son objet.

Indiscutablement, la Pauvreté est le plus énorme des crimes, et le seul
qu'aucune circonstance ne saurait atténuer aux yeux d'un juge équitable.
C'est un crime tel, que la trahison, l'inceste, le parricide ou le
sacrilège, paraissent peu de chose, en comparaison, et sollicitent
l'attendrissement social.

Aussi, le genre humain ne s'y est jamais trompé, et l'infaillible
instinct de tous les peuples, en n'importe quel lieu de la terre, a
toujours frappé d'une identique réprobation, les titulaires de la
guenille ou du ventre creux.

Puisqu'on ne pouvait édicter aucun châtiment déterminé, pour un genre
d'attentat que les législations épouvantées ne consentaient pas à
définir, on accumula sur le Pauvre toutes les formes infamantes ou
afflictives de la vindicte unanime. Pour être assuré de tomber juste, on
empila sur sa tête la multitude des expiations, au milieu desquelles il
était impossible de faire un choix, sans danger de caractériser le
forfait.

Les indigents ne furent condamnés formellement ni au feu, ni à
l'écartellement, ni à l'estrapade, ni à l'écorchement, ni au pal, ni
même à la guillotine. Nulle disposition légale ne précisa jamais qu'on
dût les pendre, les émasculer, leur arracher les ongles, leur crever les
yeux, leur entonner du plomb fondu, les exposer, enduits de mélasse, au
soleil de la canicule, ou simplement, les traîner, dépouillés de leur
peau, dans un champ de luzerne fraîchement fauché.... Aucun de ces
charmants supplices ne leur fut littéralement appliqué, en vertu
d'aucune explicite loi.

Seulement, le génie tourmenteur, qui s'est appelé la Force sociale, a su
rassembler pour eux, en une gerbe unique de tribulation souveraine,
toute cette flore éparse des pénalités criminelles. On les a
sereinement, tacitement, excommuniés de la vie et on en a fait des
réprouvés. Tout _homme du monde_,--qu'il le sache ou qu'il
l'ignore,--porte en soi le mépris absolu de la Pauvreté, et tel est le
profond secret de l'HONNEUR, qui est la pierre d'angle des oligarchies.

Recevoir à sa table un voleur, un meurtrier ou un cabotin, est chose
plausible et recommandée,--si leurs industries prospèrent. Les muqueuses
de la considération la plus délicate n'en sauraient souffrir. Il est
même démontré qu'une certaine virginité se récupère au contact des
empoisonneurs d'enfants,--aussitôt qu'ils sont gorgés d'or.

Les plus liliales innocences offrent, en secret, la rosée de leurs
jeunes vœux au rutilant Minotaure, et les mères les plus vertueuses
pleurent de douces larmes à la pensée qu'un jour, peut-être, cet
accapareur millionnaire, qui a ruiné cent familles, aura la bonté de
s'employer à l'éventrement conjugal de leur «chère enfant.»

Mais l'opprobre de la misère est absolument indicible, parce qu'elle
est, au fond, l'unique souillure et le seul péché. C'est une coulpe si
démesurée, que le Seigneur Dieu l'a choisie pour sienne, quand il s'est
fait homme pour tout assumer.

Il a voulu qu'on le nommât, par excellence, le Pauvre et le Dieu des
pauvres. Ce goulu Sauveur,--_homo devorator et potator_, comme le
désignaient les juifs,--qui n'était venu que pour se soûler et pour
s'empiffrer de tortures, a judicieusement élu la Pauvreté pour
cabaretière. Aussi, les gens honorables ont réprouvé, d'une commune
voix, le scandale d'une telle orgie, et prohibé, dans tous les temps, la
fréquentation de cette hôtesse divinement achalandée.

Voilà bientôt deux mille ans que l'Église préconise la pauvreté.
D'innombrables saints l'ont épousée, pour ressembler à Jésus-Christ, et
la vermineuse proscrite n'a pas monté d'un millionième de cran dans
l'estime des personnes décentes et bien élevées.

C'est, qu'en effet, la pauvreté _volontaire_ est encore un luxe, et, par
conséquent, n'est pas la vraie pauvreté, que tout homme abhorre. On
peut, assurément, _devenir_ pauvre, mais à condition que la volonté n'y
soit pour rien. Saint François d'Assise était un amoureux et non pas un
pauvre. Il n'était _indigent_ de rien, puisqu'il possédait son Dieu et
vivait, par son extase, hors du monde sensible. Il se baignait dans l'or
de ses lumineuses guenilles ...

La pauvreté véritable est involontaire, et son essence est de ne pouvoir
jamais être désirée. Le christianisme a réalisé le plus grand miracle
possible en aidant les hommes à la supporter, par la promesse
d'ultérieures compensations. S'il n'y a pas de compensations, au diable
tout! Il est insensé d'espérer mieux de notre nature.

Un plantigrade, doué de raison et contradictoirement privé d'espérance
religieuse, est dans l'impossibilité la plus étroite d'accepter cette
geôle d'immondices et de consentir qu'on le traite plus durement qu'un
parricide, pour avoir perdu sa fortune ou pour être né sans argent. S'il
se résigne sans décalogue et sans eucharistie, on ne peut rien dire de
lui, sinon qu'il est un lâche ou un imbécile. À ce point de vue, les
nihilistes ont cent fois raison. Que tout tombe, que tout périsse, que
tout s'en aille au tonnerre de Dieu, s'il faut endurer indéfiniment
cette abominable farce de souffrir _pour rien!_

Hier soir, un millionnaire crétin, qui ne secourut jamais personne, a
perdu mille louis au cercle, au moment même où quarante pauvres filles
que cet argent eût sauvées, tombaient de faim dans l'irréméable vortex
du putanat; et la délicieuse vicomtesse, que tout Paris connaît si bien,
a exhibé ses tétons les plus authentiques, dans une robe couleur de la
quatrième lune de Jupiter, dont le prix aurait nourri, pendant un mois,
quatre-vingts vieillards et cent vingt enfants!

Tant que ces choses seront vues sous la coupole des impassibles
constellations, et racontées avec attendrissement par la gueusaille des
journaux, il y aura,--en dépit de tous les bavardages ressassés et de
toutes les exhortations salopes,--une gifle absolue sur la face de la
Justice, et,--dans les âmes dépossédées de l'espérance d'une vie
future,--un besoin toujours grandissant d'écrabouiller le genre humain.

--Ah! vous enseignez qu'on est sur la terre pour s'amuser. Eh! bien,
nous allons nous amuser, nous autres, les crevants de faim et les
porte-loques. Vous ne regardez jamais ceux qui pleurent et vous ne
pensez qu'à vous divertir. Mais ceux qui pleurent en vous regardant,
depuis des milliers d'années, vont enfin se divertir à leur tour
et,--puisque la Justice est décidément absente,--ils vont, du moins, en
inaugurer le simulacre, en vous faisant servir à leurs divertissements.

Puisque nous sommes des criminels et des damnés, nous allons nous
promouvoir nous-mêmes à la dignité de parfaits démons, pour vous
exterminer ineffablement.

Désormais, il n'y aura plus de prières marmonnées au coin des rues, par
des grelotteux affamés, sur votre passage. Il n'y aura plus de
revendications ni de récriminations amères. C'est fini, tout cela. Nous
allons devenir silencieux ...

Vous garderez l'argent, le pain, le vin, les arbres et les fleurs. Vous
garderez toutes les joies de la vie et l'inaltérable sérénité de vos
consciences. Nous ne réclamerons plus rien, nous ne désirerons plus rien
de toutes ces choses que nous avons désirées et réclamées en vain,
pendant tant de siècles. Notre désespoir complet promulgue, dès
maintenant, _contre nous-mêmes_, la définitive prescription qui vous les
adjuge.

Seulement, défiez-vous!... Nous gardons le _feu_, en vous suppliant de
n'être pas trop surpris d'une fricassée prochaine. Vos palais et vos
hôtels flamberont très bien, quand il nous plaira, car nous avons
attentivement écouté les leçons de vos professeurs de chimie et nous
avons inventé de petits engins qui vous émerveilleront.

Quant à vos personnes, elles s'arrangeront pour acclimater leur dernier
soupir sous la semelle sans talon de nos savates éculées, à quelques
centaines de pas de vos intestins fumants; et nous trouverons,
peut-être, un assez grand nombre de cochons ou de chiens errants, pour
consoler d'un peu d'amour vos chastes compagnes et les vierges très
innocentes que vous avez engendrées de vos reins précieux ...

Après cela, si l'existence de Dieu n'est pas la parfaite blague, que
l'exemple de vos _vertus_ nous prédispose à conjecturer, qu'il nous
extermine à son tour, qu'il nous damne sans remède, et que tout finisse!
L'enfer ne sera pas, sans doute, plus atroce que la vie que vous nous
avez faite.

Mais, dans ce cas, il sera forcé de confesser devant tous ses anges, que
nous aurons été ses instruments pour vous consumer, car il doit en avoir
assez de vos visages! Il doit être, au moins, aussi dégoûté que nous,
cet hypothétique Seigneur; il vous a, sans doute, vomi cent fois, et, si
vous subsistez, c'est qu'apparemment, il a l'habitude de retourner à ses
vomissements!

Tel est le cantique des modernes pauvres, à qui les heureux de la
terre,--non satisfaits de tout posséder,--ont imprudemment arraché la
croyance en Dieu. C'est le _Stabat_ des désespérés!

Ils se sont tenus debout, au pied de la Croix, depuis la sanglante Messe
du grand Vendredi,--au milieu des ténèbres, des puanteurs, des
dérélictions, des épines, des clous, des larmes et des agonies. Pendant
des générations, ils ont chuchoté d'éperdues prières à l'oreille de
l'Hostie divine, et,--tout à coup,--on leur dévoile, d'un jet de science
électrique, ce gibet poudreux où la dent des bêtes a dévoré leur
Rédempteur.... Zut! alors, ils vont s'amuser!

_Manger de l'argent_. Qui donc a remarqué l'énormité symbolique de cette
locution familière? L'argent ne représente-t-il pas la vie des pauvres
qui meurent de n'en pas avoir? La parole humaine est plus profonde qu'on
ne l'imagine. Ce mot est étrangement suggestif de l'idée
d'anthropophagie, et il n'est pas tout à fait impossible, en suivant
cette contingente idée, de se représenter un lieu de plaisir, comme un
étal de boucherie ou un simple restaurant-bouillon où se débiterait, par
portions, la chair succulente des gueux. Les gourmets, par exemple,
choisiraient dans la culotte, et les ménagères économes utiliseraient
jusqu'aux abatis, tandis que des viveurs délabrés d'une noce récente, se
contenteraient d'un modeste consommé de leurs frères déshérités. On est
étonné du tangible corps que prend un tel rêve, quand on interroge ce
propos banal.

_Tout riche qui ne se considère pas comme l'_INTENDANT _et le_
DOMESTIQUE _du Pauvre, est le plus infâme des voleurs et le plus lâche
des fratricides._ Tel est l'esprit du christianisme et la lettre même de
l'Évangile. Évidence naturelle qui peut, à la rigueur, se passer de la
sanction du surnaturel chrétien.

C'est heureux pour les détrousseurs et les assassins, que l'animal
soi-disant pensant soit si réfractaire au syllogisme parfait. Il y a
diablement longtemps qu'il aurait conclu à l'étripement et à la
grillade, car la pestilence, bien sentie, du mauvais riche, n'est pas
humainement supportable. Mais la conclusion viendra, tout de même, et
probablement bientôt,--étant annoncée de tous côtés par d'indéniables
prodrômes ...

Les riches comprendront trop tard, que l'argent dont ils étaient les
usufruitiers pleins d'orgueil, _ne leur appartenait_ ABSOLUMENT _pas_,
que c'est une horreur à faire crier les montagnes, de voir une chienne
de femme, à la vulve inféconde, porter sur sa tête le pain de deux cents
familles d'ouvriers, attirées pat des journalistes et des tripotiers
dans le guet-apens d'une grève; ou de songer qu'il y a quelque part un
noble artiste qui meurt de faim, à la même heure qu'un banqueroutier
crève d'indigestion!...

Ils se tordront de terreur, les Richards-cœur de porcs et leurs
impitoyables femelles, ils beugleront en ouvrant des gueules, où le sang
des misérables apparaîtra en caillots pourris! Ils oublieront, d'un
inexprimable oubli, la tenue décente et les airs charmants des salons,
quand on les déshabillera de leur chair et qu'on leur brûlera la tête
avec des charbons ardents,--et il n'y aura plus l'ombre d'un chroniqueur
nauséeux, pour en informer un public de bourgeois en capilotade! Car il
faut, indispensablement, que cela finisse, toute cette ordure de
l'avarice et de l'égoïsme humains!

Les dynamiteurs allemands ou russes ne sont que des précurseurs ou, si
l'on veut, des sous-accessoires de la Tragédie sans pareille, où le plus
Pauvre et, par conséquent, le plus _Criminel_ des hommes que la férocité
des lâches ait jamais châtié,--s'en viendra juger toute la terre dans le
_Feu_ des cieux!



LXIX


Huit mois environ après son départ de Paris, où il n'avait pu remettre
les pieds, Leverdier reçut en Bourgogne cette lettre de Marchenoir:

     «Mon Georges bien aimé,

«Je suis mourant, et je n'ai peut-être pas deux jours à vivre. Je
commence par là, pour que tu aies moins à souffrir. Quant à Véronique,
elle est à _Sainte-Anne_, depuis deux semaines. C'est en revenant de l'y
conduire, qu'un camion m'a renversé et m'a écrasé la poitrine. On a
trouvé sur moi, par bonheur, une lettre de toi qui a révélé mon adresse,
et on m'a rapporté mourant, rue des Fourneaux.

«J'ai râlé pendant plusieurs jours. En ce moment, je t'écris de mon lit,
fort péniblement, mais, d'un esprit désormais apaisé, comme il convient
aux récipiendaires à l'éternité. Je ne suis pas troublé, même par la
pensée que cette lettre _nécessaire_ va t'assassiner de douleur. Je suis
déjà dans la sérénité des morts ...

«Dieu a voulu que ma vie s'achevât ainsi, donc c'est très bien et aucune
chose ne pouvait m'arriver qui me fût meilleure. Je ne suis plus le
_Désespéré_ ... J'ai dit, tout à l'heure, à ma vieille concierge,
d'aller me chercher un prêtre.

«Cependant, mon ami, je ne veux pas m'en aller sans te revoir une
dernière fois. Accours, je t'en supplie, si tu le peux, sans perdre une
seconde. Ces jours derniers, quand on croyait, à chaque instant, me voir
expirer, ma pire souffrance était une soif épouvantable, la soif de
Jésus dans son agonie. Je voyais partout des fleuves et des cataractes
que mes lèvres desséchées ne pouvaient atteindre, et,--je ne sais
comment,--ton souvenir était mêlé à ces visions de mon délire. Ton
visage m'apparaissait souriant, au fond des sources, et ma soif de toi
se confondait inexplicablement avec ma soif de l'eau des fontaines ...

«Tu prieras pour moi, n'est-ce pas, mon unique ami, pauvre cœur joyeux
que j'ai fait si triste! Tu n'es pas un homme de grande foi. N'importe,
prie tout de même ... Je serai près de toi. Les âmes des morts, vois-tu,
nous environnent invisiblement. Elles ne peuvent pas s'éloigner,
puisqu'elles n'ont plus de corps et que la notion de distance est
inapplicable aux purs esprits. Je me souviens de t'avoir expliqué
cela... Dans quelques heures, je vais être l'âme silencieuse d'un mort,
d'un défunt, d'un trépassé. Je souffrirai peut-être beaucoup dans ce
nouvel état et j'aurai besoin de tes prières. Je t'en supplie, ne me les
refuse pas, car je n'aurais plus de voix alors pour te les demander!...

«En aussi peu de mots que possible, je vais t'apprendre ce qui s'est
passé depuis ton départ. J'étais enragé de passion pour Véronique, au
point de croire que j'étais possédé par quelque démon. Tu ne le
remarquas pas et je ne voulus pas t'accabler de cette confidence. Mais
la malheureuse fille s'en apercevait trop bien. Elle voyait le mal sans
remède, et l'exorbitante douleur qu'elle en ressentait a simplement
éteint sa raison.

«Il faudrait n'être pas un moribond pour te raconter cette histoire.
Jour par jour, heure par heure, j'ai vu se dissoudre et se déformer,
d'une manière horrible, cette belle raison, cette perle exalumineuse du
manteau du Christ, cette étincelle d'Orient de la simplicité la plus
divine!

«Elle en vint à ne plus me reconnaître ... Son Joseph nourricier, son
Sauveur,--comme elle m'appelait,--était captif dans une contrée
lointaine, et je lui paraissais un bourreau venu à sa place pour la
tourmenter.

«J'ai dû subir, dans d'inexprimables âffres, la peine sans nom de
l'entendre me maudire, en me regardant de ses sublimes yeux égarés, où
se peignaient je ne sais quelles images inconnues. Il m'a fallu voir
cette infortunée à genoux, pendant des heures, se tordant au pied de son
crucifix, et criant à Dieu de me délivrer de ma prison, de lui rendre le
pauvre homme qui lui avait donné du pain et qui languissait dans un lieu
de ténèbres, pour sa récompense de l'avoir aimée ...

«En ce moment, je ne souffre plus de ces choses. Tout ce qu'une âme
comprimée et retordue par la plus mortelle angoisse, peut exsuder de
douleur, est sorti de la mienne. C'est fini. Je convole maintenant aux
angoisses nuptiales de ma définitive agonie.

«Il faut me pardonner, mon frère Georges, de t'avoir laissé ignorer tout
cela. Tu m'avais écrit les difficultés imprévues de ton existence
nouvelle, acceptée pour l'amour de moi, et l'étroite servitude où te
réduisait ton avare tante. J'ai reçu régulièrement les soixante francs
que tu m'envoyais tous les mois, et que Dieu te bénisse pour cette
charité, mais tu ne pouvais faire davantage, quand il se fût agi de me
sauver de la mort. Pourquoi t'eussé-je désolé?... D'ailleurs, j'espérais
vaguement que Véronique reviendrait à elle et je ne pouvais me persuader
qu'elle fût vraiment aliénée.

«Ton argent ne suffisant pas, je m'arrangeais pour en gagner d'autre, en
faisant n'importe quoi. Je me suis fait homme de peine. J'ai servi des
marchands de grains et des déménageurs. Je laissais ma blouse aux
magasins où on m'employait, pour qu'on ne connût pas ma détresse, rue
des Fourneaux ... Quand il devint trop imprudent de laisser Véronique
seule à la maison, des journées entières, j'obtins d'un entrepreneur
d'écritures, du travail chez moi. Je copiais des pièces de procédure et
je faisais la cuisine, en surveillant la malade, sous la triple menace
du feu, de l'étranglement et du couteau.

«Enfin, cette ressource vint à manquer. Alors, me prêtant au délire de
cette agitée, j'imaginais un prétexte quelconque pour sortir, et je
courais éperdûment dans Paris, me jeter aux pieds des uns ou des autres,
pour en obtenir un secours immédiat.

«Ce qu'il m'a fallu manger d'humiliations, engloutir de dégoûts, les
Anges pâles de la Misère en furent témoins! Je me suis livré, tête
coupée, à mes ennemis. J'ai demandé l'aumône à des êtres abjects, qui se
sont réjouis de me piétiner au meilleur marché possible. J'ai tendu la
main d'un mendiant à des drôles que j'avais conspués avec justice, et
que la plus effroyable nécessité me contraignait à implorer de
préférence à d'autres, parce que je comprenais que le besoin d'un
ignoble triomphe les porterait à me satisfaire.. Quelques-uns me
refusaient, et, alors, mon ami, quel puits de honte!

«Je n'ai rien pu tirer, par exemple, de ce répugnant industriel, que
j'avais jobardement appelé naguère, le _gentilhomme cabaretier_, lequel
a fait sa fortune aux dépens des artistes pauvres dont il achalandait sa
maison, et à qui j'ai dédié,--en me submergeant d'opprobre,--l'un de mes
livres, dans un accès de gratitude imbécile pour cet éditeur
_providentiel_, dont je ne voyais pas la hideuse exploitation. Il m'en
coûta cher, tu le sais trop, de me laisser engluer par ce Mascarille,
par ce bas laquais, que je vis, un jour, cracher rageusement dans un
_bock_ que l'absence de son garçon le condamnait à servir
lui-même,--sans que je fusse éclairé par cet incident. Il me devait
pourtant bien quelque chose, celui-là, pour avoir fait, gratuitement,
pendant dix-huit mois, le journal annexé à sa pompe à bière!

«Dulaurier, devant qui je me suis humilié autant que se puisse humilier
un homme, m'a congédié en me déclarant, les larmes aux yeux, qu'à la
vérité, il avait sur lui quelques milliers de francs, mais que cette
somme étant, par grand malheur, en billets à une échéance lointaine, il
ne pouvait en monnayer la moindre partie, sans subir un onéreux
escompte, dont il ne doutait pas que la seule pensée dût me paraître
insupportable.

«Le docteur Des Bois trouva le moyen d'être plus atroce encore. Depuis
quatre ou cinq heures, je courais en vain par les rues comblées de
neige, dans un état moral à faire pleurer,--ayant laissé Véronique
brisée d'une récente crise, sans feu et sans nourriture, exténué
moi-même par la faim, la nuit étant sur le point de tomber, et ne
sachant plus que devenir. Je rencontrai Des Bois dans l'escalier de sa
maison, accompagnant une dame qui allait sortir et dont la voiture
stationnait précisément devant la porte. Je priai le docteur de
m'accorder une seule minute et je lui glissai dans l'oreille
quelques-unes de ces paroles qui doivent atteindre l'âme, où qu'elle
soit, fût-ce sous un Himalaya d'immondices! Il avait déjà commencé à
balbutier perplexement, lorsque la dame, qui avait fait quelques pas
sous le vestibule, se retournant:--Eh! bien? docteur, eh! bien? lui
dit-elle, en une injonction musicale qui me supprimait.--Pardon!
répondit-il aussitôt, mon cher ami, vous m'excuserez, n'est-ce pas? et
il disparut.

«Cette nuit-là, je marchai à pied dans la neige, de la place de l'Europe
jusqu'à Fontenay-aux-Roses, où je connaissais, par bonheur, un homme
excellent qui me secourut.

«La seule, parmi les personnes, dites _du monde_, qui m'ait
effectivement aidé, c'est la baronne de Poissy, la fameuse _Mécène_ qui
afficha, quelque temps, pour mes livres et pour mes articles, un si
brûlant enthousiasme. Celle-ci, en réponse à un billet de désespoir que
j'avais porté chez elle, me fit remettre sur le seuil de la porte, une
pièce de vingt francs par son domestique.

«Georges, cette existence a duré CINQ _mois_. On dit la folie
contagieuse. Il faut croire que ce n'est pas bien vrai, puisque j'ai pu
conserver ma raison auprès d'elle, dans cette effroyable tourmente. Le
croiras-tu? N'ayant plus le moyen de dormir, j'ai achevé mon œuvre sur
le _Symbolisme_!...

«Ah! les heureux de la vie, qui jouissent en paix d'un beau livre, ne
songent pas assez aux souffrances, quelquefois sans nom ni mesure, qu'un
pauvre artiste sans salaire a pu endurer pour leur verser cette ivresse.
Les chrétiens riches, qui admirent ma _Sainte Radegonde_, ne se doutent
pas que ce livre fut écrit au chevet d'une mourante, dans une chambre
sans feu, par un mendiant famélique et désolé qui n'a pas touché un sou
de droits d'auteur!... Seigneur Jésus, ayez pitié des lampes misérables
qui se consument devant votre douloureuse FACE!

«Mais l'horreur qui a dépassé toutes les autres, c'est la dernière scène
du drame. L'enlèvement de notre Véronique, le voyage en fiacre et
l'internement à _Sainte-Anne_. La malheureuse, que toute ma force ne
suffisait pas à contenir, poussait des cris dont mes os se souviendront,
je crois, au fond de la tombe.

«Laissons cela. Les forces, d'ailleurs, m'abandonnent ...

«J'ai passé ma vie à demander deux choses. La Gloire de Dieu ou la Mort.
C'est la mort qui vient. Bénie soit-elle. Il se peut que la gloire
marche derrière et que mon dilemme ait été insensé ... Je vais être
_jugé_ tout à l'heure, et non par les hommes. Mes violences écrites,
qu'on m'a tant reprochées, seront pesées, dans une équitable balance,
avec mes facultés naturelles et les profonds désirs de mon cœur. J'ai du
moins ceci, d'avoir éperdûment convoité la Justice, et j'espère obtenir
le _rassasiement_ qui nous est assuré par la Parole sainte.

«Toi, mon bien-aimé, veille sur la malheureuse Véronique après que tu
m'auras mis en terre ... Pauvre fille!... Chers êtres dévoués, si
compatissants et si doux à mon âme triste! je vous ai chéris l'un et
l'autre, par-dessus toutes les créatures, et j'eusse désiré avoir mieux
à offrir pour vous que le sacrifice d'une vie saturée d'angoisse, que le
miracle de vos deux tendresses a seule empêchée d'être insupportable.

«Hâte-toi, mon Georges, hâte-toi, je crains que tu n'arrives trop tard,

     «MARIE-JOSEPH CAÏN MARCHENOIR.»



LXX


«Comme il ne me reste plus que quelques instants à vivre, mon très cher
ami, venez vous asseoir sur mon lit, posez ma tête, cette tête qui vous
est si chère, sur vos genoux, et mettez vos mains sur mes yeux. Je
m'imagine que cette position m'épargnera une partie des peines que l'âme
éprouve, lorsqu'elle sort de sa demeure. Quoique la mienne doive
souffrir un double tourment, l'un en quittant ce corps qu'elle habite et
l'autre en me séparant de vous, soyez persuadé qu'elle ne vous oubliera
jamais, s'il reste encore quelque souvenir à ceux qui descendent chez
les morts.»

Ainsi parlait à son fidèle Cantacuzène, l'empereur Andronic mourant.

Marchenoir à son lit de mort était obsédé de ce souvenir, en attendant
son ami, dont l'arrivée venait de lui être annoncée par un télégramme.

Puisqu'il fallait considérer Véronique comme n'existant plus, Leverdier
résumait pour lui, désormais, toutes les dilections de la terre. Il
aurait voulu réellement, comme cet empereur de l'extrême décadence,
poser sa tête, ainsi qu'un enfant, sur les genoux de l'homme qui lui
avait valu presque autant qu'un père, et sentir sur son visage cette
main fidèle, qui l'eût protégé contre les visions possibles de la
dernière heure ...

Il attendait aussi le prêtre. Il l'attendait vainement depuis la veille.
Certes! il pouvait l'attendre, sa portière qu'il avait chargée de
l'aller chercher, ayant jugé à propos de n'en rien faire.

Ce n'était pourtant pas une méchante femme. Elle l'avait même soigné
avec une évidente sollicitude, et avait passé une partie des nuits dans
la chambre de ce malade que le médecin avait condamné, dès le premier
jour,--comptant un peu, à la vérité, sur l'arrivée de Leverdier bien
connu d'elle, pour être payée de sa peine, mais capable, néanmoins,
d'une certaine réalité de désintéressement affectueux.

Elle appartenait à ce peuple de Paris que la sottise bourgeoise a plus
profondément pénétré qu'aucun autre, et qui la reproduit en relief,
comme l'empreinte du cachet reproduit le creux de l'intaille. Il n'était
pas nécessaire de la faire bavarder longtemps, pour voir défiler tous
les lieux communs et toutes les rengaînes qui constituent, depuis cent
ans au moins, le trésor public de l'intelligence française: «Dieu n'en
demande pas tant,--La religion, c'est de ne faire de tort à
personne,--Quand on est _honnête_, on n'a pas besoin de se
confesser,--Quand on est mort, on n'a plus besoin de rien,» etc. Elle
allait très régulièrement au cimetière le Jour des Morts, avec cent
mille autres, qui ne connaissent pas d'autre pratique pieuse et qui
vont, une fois l'an, porter des couronnes à leurs défunts, pour lesquels
ils n'auraient jamais la pensée de réciter une prière, dans
l'inébranlable conviction que les _chers absents_ sont tous «au ciel.»

--Plus souvent, avait-elle dit, en s'en allant, que j'irais chercher un
_curé_ pour lui donner le coup de la mort, à ce pauvre monsieur!

En conséquence, elle n'avait pas bougé de la maison, répondant d'heure
en heure à Marchenoir que ces messieurs de la paroisse étaient fort
occupés, mais qu'elle avait fait la commission, et qu'on allait, pour
sûr, en voir _abouler_ quelqu'un d'une minute à l'autre....

La matinée avait été d'un tragique formidable. N'ayant pu rien avaler le
jour précédent et tourmenté d'une fièvre étrange, il avait demandé à
boire.

La vieille qui somnolait au coin du feu, lui tendit une tasse de tisane
en glissant un oreiller sous sa tête et, gémissant d'une douleur
inaccoutumée qui le mordait à la gorge, il essaya de boire.

Ce ne fut pas long. Dès la première gorgée, il rejeta le liquide, la
tasse fut lancée à l'extrémité de la chambre et le moribond, poussant
une espèce de rugissement, se dressa, terrible. Il prit sa tête à deux
mains, comme s'il eût voulu se l'arracher, par un geste de détresse si
effrayant que la portière, déjà pétrifiée, tomba sur ses genoux.

Puis, il sortit complètement de ses draps et, se précipitant de l'une à
l'autre extrémité du lit, se roula, se tordit, se débattit en râlant
comme un démoniaque, faisant éclater ses bandages, se déchirant à
nouveau, se rebroyant lui-même, dans des convulsions omnipotentes
qu'aucun bras d'homme n'eût été capable de réprimer!

Cette agitation ayant duré près d'une demi-heure, il retomba enfin,
comme une masse de chair souffrante écrasée et la vieille goujate
n'entendit plus rien qu'un sifflement.

Elle ralluma, en tremblant, la bougie éteinte qui avait roulé par terre
à côté d'elle, et trembla bien plus, quand elle vit, dans sa réginale
horreur, l'épouvantable simagrée du _Trismus_ des tétaniques.

Rapidement, elle rejeta les couvertures sur le corps rompu de
l'agonisant et courut chez le médecin. Ce personnage, ami ancien de
Leverdier, et qui, pour cette raison, faisait crédit à Marchenoir de sa
science et de ses pansements, trouva son client dans l'état où la garde
l'avait laissé. À cet aspect, il haussa les épaules en souriant, rajusta
précairement les bandages, parut donner une ordonnance, fit entendre
quelques paroles vaines, tendant à démontrer au mourant qu'il méprisait
les signes manifestes de sa fin prochaine, comme de nuls symptômes, et,
se retirant, dit à la commère qui le reconduisait:

--Ma chère dame, il n'y a plus rien à faire. Notre malade n'ira pas
jusqu'à demain. Il était déjà perdu. La moitié des côtes fracturées, un
poumon en charpie et, maintenant, le tétanos traumatique, c'est complet.
Il a dû prendre froid hier ou avant hier....

C'était vrai. Le malade était resté à peu près sans feu, comme il
convient aux agonisants privés de monnaie.

Mais il s'était passé une chose affreuse pendant la visite. Marchenoir
avait regardé le guérisseur avec des yeux fous dont celui-ci se souvint
plus tard. Le malheureux dont les dents noyées d'écume étaient serrées,
à faire éclater l'émail, par le cabestan de la _contracture_, faisait
des efforts désespérés pour parler. Ses lèvres retroussées et violettes,
essayaient en vain de configurer les deux syllabes qu'il aurait voulu
pouvoir faire entendre. Comprenant que sa portière avait été infidèle,
il désirait,--d'un désir suprême,--que le docteur se chargeât lui-même
d'envoyer un prêtre. Dans son impuissance, il montra le crucifix,
désigna une feuille de papier, fit à moitié le geste d'écrire. Tout fut
inutile. Il fallut boire cette dernière amertume qu'il n'aurait jamais
prévue. Lentement, il sombra dans le plus bas gouffre des douleurs. Tous
les vieux supplices de sa vie resurgirent ...

--Mourir ainsi, criait-il au fond de son âme, moi chrétien! Est-il
possible, après tant de maux, que je sois privé de cette consolation?

Il ne pouvait, il ne voulait pas le croire et il attendait, quand même,
un prêtre, se disant qu'à défaut de message humain, la pitié du ciel en
aurait, sans doute, suscité quelque autre ... Un prêtre quelconque pour
l'absoudre, et le visage aimé de son Leverdier pour le fortifier!

À huit heures, la vieille femme mit devant ses yeux une dépêche
annonçant l'arrivée de son ami dans quelques heures.

--Il arrivera trop tard! pensa-t-il. Mon Dieu! exigerez-vous cela encore
de ma pauvre âme!... Les heures sonnèrent,--toutes les heures de cette
journée de trépassement ... Ni prêtre, ni ami, personne ne venait.

Marchenoir, un peu détendu par l'approche visible de Celle qui allait
décidément l'élargir, put enfin articuler quelques mots. Le premier
usage qu'il fit de sa voix revenue fut de commander positivement à la
créature imbécile qui tricotait en le regardant mourir, d'aller lui
chercher ce récalcitrant ecclésiastique qui s'obstinait à ne pas venir.

--Si vous n'obéissez pas, fit-il, je le dirai à Leverdier qui vous le
fera payer cher.

Elle avait donc obéi, mais en vain. Le bedeau de la paroisse lui
répondit avec majesté que M. le vicaire de service, seul présent, irait,
probablement, voir le mourant quand il aurait fini les confessions qui
l'occupaient en cet instant, mais qu'il ne fallait pas songer à le
déranger. L'ambassadrice ne poussa pas plus avant et revint avec cette
réponse.

Marchenoir jeta un regard de désolation infinie sur l'image de son
Christ, et deux larmes, les dernières, sortirent de ses yeux et
roulèrent avec lenteur sur ses joues déjà froides, comme si elles
eussent craint de s'y glacer.

Que se passa-t-il dans cette âme abandonnée? Entendit-elle, comme il est
raconté de tant d'autres, ces Voix cruelles de l'agonie, qui parlent aux
mourants du mal qu'ils ont fait et du bien qu'ils auraient pu faire?
Dut-elle subir le spectacle, illustré par les vieilles estampes, du
combat des mauvais et des bons esprits acharnés à sa déplorable
conquête? Les morts, qui l'avaient précédée dans ce passage, lui
apparurent-ils plus sensiblement que dans les rêves de sa forte vie,
pour la désoler de leurs annonces d'une sentence effroyablement
incertaine? Ou bien, de paniques images, lancées, autrefois, par le
pamphlétaire, sur un monde détesté, revinrent-elles, pour l'obscurcir, à
ce lit de mort où se tarissait leur source?... Enfin, le Christ Jésus,
resplendissant de lumière et environné de sa multitude céleste,
voulut-il descendre à la place d'un de ses prêtres, vers cet être
exceptionnel qui avait tant désiré sa gloire et qui l'avait cherché
Lui-même, toute sa vie, parmi les pauvres et les lamentables?...

--Tiens! il a passé, ce pauvre monsieur, dit la concierge en entrant, un
seau de charbon à la main. Ce n'est pas trop tôt, tout de même, quand on
souffre tant!... L'église voisine sonnait l'angélus de la fin du jour.

Leverdier arriva à onze heures du soir.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le Désespéré" ***

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