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Title: Récits d'une tante (Vol. 2 de 4) - Mémoires de la Comtesse de Boigne, née d'Osmond
Author: Boigne, Louise-Eléonore-Charlotte-Adélaide d'Osmond, comtesse de, 1781-1866, d'Osmond, Louise-Eléonore-Charlotte-Adélaide
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Récits d'une tante (Vol. 2 de 4) - Mémoires de la Comtesse de Boigne, née d'Osmond" ***

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Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr) and Internet Archive.



MÉMOIRES

DE LA

COMTESSE DE BOIGNE


II



  _Il a été tiré de cet ouvrage
  mille exemplaires sur vergé teinté des Papeteries
  de Corvol-l'Orgueilleux
  tous numérotés._

  Nº



[Illustration: HÉLÈNE DILLON, MARQUISE D'OSMOND,
MÈRE DE LA COMTESSE DE BOIGNE,

d'après un portrait de J. Isabey
(Collection de Mademoiselle Osmonde d'Osmond).]



RÉCITS D'UNE TANTE

MÉMOIRES DE LA COMTESSE DE BOIGNE NÉE D'OSMOND


PUBLIÉS INTÉGRALEMENT D'APRÈS LE MANUSCRIT ORIGINAL


II

  _1815.--L'Angleterre et la France de 1816 à 1820._



  _PARIS_
  ÉMILE-PAUL FRÈRES, ÉDITEURS
  100, RUE DU FAUBOURG-SAINT-HONORÉ
  1921



CINQUIÈME PARTIE

1815



CHAPITRE I

     Séjour en Piémont. -- Restauration de 1815. -- Passage à Lyon. --
     Marion. -- Arrivée à Turin. -- Dispositions du Roi. -- Son
     gouvernement. -- Le cabinet d'ornithologie. -- Le comte de
     Roburent. -- Les _Biglietto regio_. -- La société. -- Le lustre.
     -- Les loges. -- Le théâtre. -- L'Opéra. -- Détails de moeurs. --
     Le marquis del Borgo.


J'ai toujours pensé que, pour conserver de la dignité à son existence,
il fallait la diriger dans le sens d'une principale et persévérante
affection et que le dévouement était le seul lien de la vie des
femmes. N'ayant été, de fait, ni épouse ni mère, je m'était
entièrement donnée à l'amour filial. Quelque répugnance que j'eusse à
la carrière que mon père venait de reprendre, à la résidence où on
l'envoyait, et malgré ma complète indépendance de position, je ne me
rappelle pas avoir éprouvé un instant d'hésitation à le suivre. Ce
souvenir, placé à une distance de vingt années, m'est doux à
retrouver.

Nous nous arrêtâmes trois jours à Lyon. Je me rappelle une
circonstance de ce séjour dont je fus très touchée. Ma femme de
chambre, qui était lyonnaise, me pria de lui donner quelques heures de
liberté pour aller voir un ancien ami de son père. Le lendemain,
pendant que je faisais ma toilette, on vint la demander. Elle avait
fait appeler des marchands d'étoffes pour moi et s'informa si c'était
eux qui attendaient; on lui répondit que c'était une vieille paysanne
n'ayant qu'un bras.

«Oh! fit-elle, c'est la bonne Marion? c'est bien beau, son bras,
allez, madame! Ma mère nous l'a souvent fait baiser avec respect.»
Cette phrase excita ma curiosité, et j'obtins le récit suivant:

«Madame sait que mon père était libraire du Chapitre et vendait
principalement des livres d'église, ce qui le mettait en relation avec
les ecclésiastiques. Parmi eux, monsieur Roussel, curé de Vériat,
venait le plus à la maison; mon père allait souvent chez lui et ils
étaient très amis.

«Lors de la Terreur, tous deux furent arrêtés et jetés dans la même
prison. Marion, servante de monsieur Roussel, et bien attachée à son
maître, quitta le village de Vériat, et vint à Lyon pour se rapprocher
de lui. Ma mère lui donna un asile chez nous où, comme Marion, nous
étions très inquiets et très malheureux, manquant de pain encore plus
que d'argent et ayant bien de la peine à trouver de quoi manger.
Cependant Marion parvenait, à force d'industrie, à se procurer chaque
jour un petit panier de provisions qu'elle réussissait ordinairement à
faire arriver jusqu'à monsieur Roussel.

«Un matin où elle avait été brutalement repoussée, sa persévérance à
réclamer l'entrée de la prison ayant impatienté un des sans-culottes
qui était de garde, il s'avisa de dire qu'assurément son panier
contenait une conspiration contre la République et voulut s'en
emparer. Marion, prévoyant le pillage de son pauvre dîner, voulut le
défendre. Alors un de ces monstres, un peu plus tigre que les autres,
s'écria: «Hé bien! nous allons voir», et il abattit d'un coup de sabre
le bras qui tenait le panier. Les éclats de rire accueillirent cette
action. La pauvre Marion, laissant sa main et la moitié de son
avant-bras sur le pavé de la prison, serra sa plaie sanglante dans son
tablier et revint chez nous. Ma mère lui donna les premiers soins,
tandis qu'on alla chercher un chirurgien pour la panser. Elle montra
une force et un courage prodigieux. Bientôt après, ma mère la vit
chercher un autre panier et le remplir de nouvelles provisions.

«Que faites-vous là, Marion?

«--Eh bien donc, j'arrange le dîner pour monsieur.

«--Mais, Marion, vous ne pensez pas retourner là-bas.

«--Eh! il n'y pas déjà tant si loin.»

«Enfin, quoi qu'on lui pût dire, elle partit, mais rentra au bout
d'une minute.

«Vous voyez bien, Marion, que vous n'étiez pas en état d'aller, lui
dit ma mère, en lui avançant une chaise.

«--Si fait bien! merci; mais, madame Vernerel, je voudrais que vous
m'arrangiez ce linge roulé au bout du bras pour y donner la longueur,
parce que, si monsieur s'apercevait qu'il manque, cela pourrait lui
faire de la peine et qu'il en a déjà bien assez, le pauvre cher
homme.»

«Ma mère, touchée jusqu'aux larmes, obéit à Marion. Celle-ci fit à
monsieur Roussel l'histoire d'un panaris au doigt qui expliquait son
bras en écharpe. Elle ne cessa pas un seul jour ses pieux soins; il
n'apprit qu'à sa sortie de prison la perte de son bras.»

On peut croire que j'éprouvai un vif désir de voir l'admirable Marion.
J'entrai dans la chambre où elle se trouvait, apportant un petit
cadeau d'oeufs frais et de fromage à la crème pour sa chère enfant,
comme elle appelait mademoiselle Louise. C'était une vieille paysanne,
grande, maigre, ridée, hâlée jusqu'au noir, mais encore droite et
conservant l'aspect de la force.

Je la questionnai sur l'aventure qu'on venait de me raconter et j'eus
la satisfaction qu'elle ne se doutait pas avoir été sublime. Elle
paraissait presque contrariée de mon admiration et n'était occupée
qu'à se disculper d'avoir trompé monsieur le Curé.

«Mais, disait-elle, c'est qu'il est si bête, ce brave homme, à se
faire du mal, à se tourmenter pour les autres!»

Et, comme je la rassurais de mon mieux sur ce pieux mensonge:

«Au fait, monsieur le Curé m'a dit depuis qu'il m'aurait défendu de
revenir s'il avait su cette drôlerie, reprit-elle en regardant son
bras; ainsi j'ai bien fait tout de même de le tromper», et elle partit
d'un éclat de rire de franche gaieté.

Mademoiselle Louise me dit: «Et Marion, madame, n'en fait pas moins
bien le ménage et la bonne soupe que j'ai mangée hier.»

Marion sourit à ces paroles flatteuses, mais, hochant la tête «Ah!
dame, non, ma chère enfant; je ne suis pas si habile qu'avant, mais ce
pauvre cher homme du bon Dieu, ça ne s'impatiente jamais.» J'ai
regretté de n'avoir pas vu monsieur Roussel. L'homme «assez bête»,
comme disait Marion, pour inspirer un pareil dévouement devait être
bien intéressant a connaître.

Nous arrivâmes à Turin au moment où la société y était le plus
désorganisée. Le Roi n'avait rapporté de Cagliari qu'une seule pensée;
il y tenait avec l'entêtement d'un vieil enfant: il voulait tout
rétablir comme en _Novant-ott_. C'était sa manière d'exprimer, en
patois piémontais, la date de 1798, époque à laquelle il avait été
expulsé de ses États par les armées françaises.

Il en résultait des conséquences risibles: par exemple, ses anciens
pages reprenaient leur service à côté des nouveaux nommés, de sorte
que les uns avaient quinze ans et les autres quarante. Tout était à
l'avenant. Les officiers, ayant acquis des grades supérieurs, ne
pouvaient rester dans l'armée qu'en redevenant cadets. Il en était de
même dans la magistrature, dans l'administration, etc. C'était une
confusion où l'on se perdait. La seule exception à la loi du
_Novant-ott_ et, là, le bon Roi se montrait très facile, était en
faveur de la perception des impôts: ils étaient triplés depuis
l'occupation des français, et Sa Majesté sarde s'accommodait fort bien
de ce changement.

Le Roi avait ramené tous les courtisans qui l'avaient suivi à Cagliari
pendant l'émigration. Aucun n'était en état de gouverner un seul jour.
D'une autre part, l'empereur Napoléon avait, selon son usage, écrémé
le Piémont de tous les gens les plus distingués et les avait employés
dans l'Empire, ce qui, aux yeux du Roi, les rendait incapable de le
servir. L'embarras était grand.

On alla rechercher un homme resté en dehors des affaires mais qui ne
manquait pas de moyens, le comte de Valese, enfermé depuis nombre
d'années dans son château du val d'Aoste. Il y avait conservé bon nombre
de préjugés et d'idées aristocratiques et contre-révolutionnaires, mais
pourtant c'était un libéral en comparaison des arrivants de Sardaigne.
Il lui fallait encore les ménager, et je crois qu'il a bien souvent
rougi des concessions qu'il était obligé de faire à leur ignorance.

Dans sa passion pour revenir au _Novant-ott_, le Roi voulait détruire
tout ce qui avait été créé par les français et, entre autres,
plusieurs collections scientifiques. Un jour, on lui demanda grâce
pour celle d'ornithologie qu'il avait visitée la veille et dont il
semblait ravi; il entra dans une grande colère, dit que toutes ces
innovations étaient oeuvres de Satan.... Ces cabinets n'existaient pas
en _Novant-ott_, et les choses n'en allaient pas plus mal.... Il
n'était nul besoin d'être plus habile que ses pères.... Sa verve
épuisée, il ajouta qu'il n'admettrait d'exception que pour les
oiseaux; ils lui plaisaient, il voulait qu'on en prît grand soin. La
partie sarde du Conseil approuva l'avis du Roi. Monsieur de Valese et
monsieur de Balbe se turent en baissant les yeux. La destruction du
cabinet d'ornithologie et la conservation de celui des oiseaux passa à
l'immense majorité.

Ces niaiseries, dont je ne rapporterai que celle-là mais qui se
renouvelaient journellement, rendaient le gouvernement ridicule, et,
lorsque nous arrivâmes à Turin, il était dans le plus haut degré de
déconsidération. Depuis, l'extrême bonhomie du Roi lui avait rendu une
sorte de popularité, et la nécessité l'avait forcé, de son côté, à
tempérer les dispositions absurdes rapportées de Cagliari. Il fallait
en revenir aux personnes dont le pays connaissait et appréciait le
mérite, lors même qu'elles n'auraient pas passé vingt-cinq années de
leur vie dans l'oisiveté.

Monsieur de Valese avait bien un peu de peine à s'associer des gens
avec lesquels il avait été longtemps en hostilité: peut-être même
craignait-il que les répugnances, une fois complètement surmontées, on
ne trouvât parmi ceux qui avaient servi l'Empereur des capacités
supérieures à la sienne. Cependant, comme il était homme d'honneur et
voulant le bien, il engageait le Roi à confier les places importantes
aux personnes en état de les faire convenablement et chaque jour
apportait quelque amélioration aux premières extravagances.

L'absence de la Reine, restée en Sardaigne, rendait le Roi plus
accessible aux conseils de la raison. Cependant elle avait délégué son
influence à un comte de Roburent, grand écuyer et espèce de favori
dont l'importance marquait dans cette Cour. C'était le représentant de
l'émigration et de l'ancien régime, avec toute l'exagération qu'on
peut supposer à un homme très borné et profondément ignorant. Je me
rappelle qu'un jour, chez mon père, on parla du baptême que les
matelots font subir lorsqu'on passe la ligne; mon père dit l'avoir
reçu; monsieur de Roburent reprit avec un sourire bien gracieux:
«Votre Excellence a passé sous la ligne; vous avez donc été
ambassadeur à Constantinople?»

Il y avait alors trois codes également en usage en Piémont; l'ancien
code civil, le code militaire qui trouvait moyen d'évoquer toutes les
affaires, et le code Napoléon. Selon que l'un ou l'autre était
favorable à la partie protégée par le pouvoir, un _Biglietto regio_
enjoignait de s'en servir; cela se renouvelait à chaque occasion. À la
vérité, si cette précaution était insuffisante, un second _Biglietto
regio_ cassait le jugement et, sans renvoyer devant une autre cour,
décidait le contraire de l'arrêt rendu. Mais il faut l'avouer, ceci
n'arrivait guère que pour les gens tout à fait en faveur.

Il y eut une aventure qui fit assez de bruit pendant notre séjour.
Deux nobles piémontais de province avaient eu un procès qui fut jugé à
Casal. Le perdant arriva en poste à Turin, parvint chez monsieur de
Roburent et lui représenta que ce jugement était inique, attendu qu'il
était son cousin. Monsieur de Roburent comprit toute la force de cet
argument, et obtint facilement un _Biglietto regio_ en faveur du
cousin. Trois jours après, arrive l'autre partie, apportant pour
toute pièce à consulter une généalogie prouvant qu'il était, aussi,
cousin de monsieur de Roburent et d'un degré plus rapproché. Celui-ci
l'examine avec grand soin, convient de l'injustice qu'il a commise,
descend chez le Roi, et rapporte un second _Biglietto regio_ qui
rétablit le jugement du tribunal. Tout cela se passait sans mystère;
il ne fallait en mettre un peu que pour en rire, quand on était dans
une position officielle comme la nôtre.

L'intolérance était portée au point que l'ambassade de France devint
un lieu de réprobation. On ne pardonnait pas à notre Roi d'avoir donné
la Charte, encore moins à mon père de l'approuver et de proclamer
hautement que cette mesure, pleine de sagesse, était rendue
indispensable par l'esprit public en France.

Ces doctrines subversives se trouvaient tellement contraires à
l'esprit du gouvernement sarde que, ne pouvant empêcher l'ambassadeur
de les professer, on laissait entrevoir aux piémontais qu'il valait
mieux ne point s'exposer à les entendre.

Les _Purs_ étaient peu disposés à venir à l'ambassade. Ceux qui, ayant
servi en France, avaient des idées un peu plus libérales, craignaient
de se compromettre, de sorte que nous ne voyions guère les gens du
pays qu'en visite de cérémonie. Il n'y avait pas grand'chose à
regretter.

La société de Turin, comme celle de presque toutes les villes
d'Italie, offre peu de ces honnêtes médiocrités dont se compose le
_monde_ dans les autres contrées. Quelques savants et des gens de la
plus haute distinction, plus nombreux peut-être qu'ils ne sont
ailleurs, y mènent une vie retirée, pleine d'intérêt et
d'intelligence. Si on peut pénétrer dans cette coterie ou en faire
sortir quelques-uns des membres qui la composent, on est amplement
payé des soins qu'il a fallu se donner pour atteindre à ce but, mais
cela est fort difficile. En revanche, la masse dansante et visitante
est d'une sottise, d'une ignorance fabuleuses.

On dit que, dans le sud de l'Italie, on trouve de l'esprit naturel. Le
Piémont tient du nord pour l'intelligence et du midi pour l'éducation.
En tout, ce pays est assez mal partagé. Son climat, plus froid que
celui de France en hiver, est plus orageux, plus péniblement étouffant
que l'Italie en été; et les beaux-arts n'ont pas franchi les Apennins
pour venir jusqu'à lui: ils seraient effarouchés par l'horrible jargon
qu'on y parle; il les avertirait bien promptement qu'ils ne sont point
dans leur patrie.

Tout le temps de mon séjour à Turin, j'ai entendu régulièrement chaque
jour, pendant ce qu'on appelait l'avant-soirée où mon père recevait
les visites, discuter sur une question que je vais présenter
consciencieusement sous toutes ses faces.

Le prince Borghèse, gouverneur du Piémont sous l'Empereur, avait fait
placer un lustre dans la salle du grand théâtre. C'était, il faut tout
dire, une innovation. Il offrit de le donner, il offrit de le vendre,
il offrit de le faire ôter à ses frais, il offrit d'être censé le
vendre sans en réclamer le prix, il offrit d'accepter tout ce que le
Roi en voudrait donner, il offrit enfin qu'il n'en fût fait aucune
mention.... Je me serais volontiers accommodée de ce dernier moyen.
Lorsque j'ai quitté Turin au bout de dix mois, il n'y avait pas encore
de parti pris, et la société continuait à être agitée par des opinions
très passionnées au sujet du lustre; on attendait l'arrivée de la
Reine pour en décider.

La distribution des loges avait, pour un temps, apporté quelque
distraction à cette grande occupation. J'étais si peu préparée à ces
usages que je ne puis dire avec quel étonnement j'appris qu'aux
approches du carnaval le Roi s'était rendu au théâtre, avec son
confesseur, pour décider à qui les loges seraient accordées. Les gens
_bien pensants_ étaient les mieux traités. Cependant, il fallait
ajouter aux bonnes opinions la qualité de grand seigneur pour en avoir
une aux premières et tous les jours. La première noblesse était admise
aux secondes, la petite noblesse se disputait les autres loges avec la
haute finance. Toutefois, pour avoir un tiers ou un quart de loge aux
troisièmes, il fallait quelque alliance aristocratique.

Pendant que cette liste se formait, Dieu sait quelles intrigues
s'agitaient autour du confesseur et à combien de réclamations sa
publication donna lieu! Cela se comprend cependant en réfléchissant
que tous les amours-propres étaient mis en jeu d'une façon dont la
publicité était révélée chaque soir pendant six semaines. On
s'explique aussi la fureur et la colère des personnes qui, depuis
vingt ans, vivaient sur le pied d'égalité avec la noblesse et qui,
tout à coup, se voyaient repoussées dans une classe exclue des seuls
plaisirs du pays.

Ce qui m'a paru singulier, c'est que la fille noble qui avait épousé
un roturier (il faut bien se servir de ces mots, ils n'étaient pas
tombés en désuétude à Turin) était mieux traitée dans la distribution
des loges que la femme d'un noble qui était elle-même roturière. Je
suppose que c'était dans l'intérêt des filles de qualité qui n'ont
aucune espèce de fortune en Piémont. Je le crois d'autant plus
volontiers que j'ai entendu citer comme un des avantages d'une jeune
fille à marier qu'elle apportait le droit à une demi-loge.

Quand la liste, revue, commentée, corrigée, fut arrêtée, on expédia
une belle lettre officielle, signée du nom du Roi et cachetée de ses
armes, qui prévint que telle loge, en tout ou en partie, vous étant
désignée, vous pouviez en envoyer chercher la clef. Pour l'obtenir
alors, il fallait payer une somme tout aussi considérable qu'à aucun
autre théâtre de l'Europe. De plus, il fallait faire meubler la loge,
y placer des tentures, des rideaux, des sièges, car la clef ne donnait
entrée que dans un petit bouge vide avec des murailles sales. C'était
une assez bonne aubaine pour le tapissier du Roi.

Ces frais faits, on achète encore à la porte (pour un prix assez
modique, à la vérité) le droit d'entrer au théâtre, de sorte que
l'étranger qu'on engage à venir au spectacle est forcé de payer son
billet. Malgré, ou peut-être à cause de toutes ces formalités,
l'ouverture du grand Opéra fut un événement de la plus haute
importance. Dès le matin, toute la population était en agitation, et
la foule s'y porta le soir avec une telle affluence que, malgré toutes
les prérogatives des ambassadeurs, nous pensâmes être écrasées, ma
mère et moi en y arrivant.

La salle est fort belle, le _lustre_ y était demeuré _provisoirement_
et l'éclairait assez bien, mais les véritables amateurs de l'ancien
régime lui reprochaient de ternir l'éclat de la _couronne_ (On appelle
_la couronne_ la loge du Roi). C'est un petit salon qui occupe le fond
de la salle, est élevé de deux rangs de loges sur une largeur de cinq
à peu près, extrêmement décoré en étoffes et en crépines d'or et
brillamment éclairé en girandoles de bougies. Avant l'innovation du
lustre, la salle ne recevait de lumière que de la loge royale. Celle
de l'ambassadeur de France était de tout temps vis-à-vis de la loge du
prince de Carignan et la meilleure possible. On aurait bien été tenté
de l'ôter à l'ambassadeur d'un Roi constitutionnel, mais pourtant on
n'osa pas, mon père ayant fait savoir qu'il serait forcé de le trouver
mauvais. Cela ne se pouvait autrement, d'après l'importance qu'on y
attachait dans le pays.

Le spectacle était comme par toute l'Italie: deux bons chanteurs
étaient entourés d'acolytes détestables, de sorte qu'il n'y avait
aucun ensemble. Mais cela suffisait à des gens qui n'allaient au
théâtre que pour y causer plus librement. On écoutait deux ou trois
morceaux, et le reste du temps on bavardait comme dans la rue; le
parterre, debout, se promenait lorsqu'il n'était pas trop pressé. Un
ballet détestable excitait des transports d'admiration; les
décorations étaient moins mauvaises que la danse.

Les jeunes femmes attendent l'ouverture de l'Opéra avec d'autant plus
d'empressement qu'elles habitent toujours chez leur belle-mère et que,
tant qu'elles la conservent, elles ne reçoivent personne chez elles.
En revanche, la loge est leur domicile et, là, elles peuvent admettre
qui elles veulent. Les hommes de la petite noblesse même s'y trouvent
en rapport avec les femmes de la première qui ne pourraient les voir
dans leurs hôtels. On entend dire souvent: «Monsieur un tel est un de
mes _amis de loge_». Et monsieur un tel se contente de ce rapport qui,
dit-on, devient quelquefois assez intime, sans prétendre à passer le
seuil de la maison. L'usage des _cavaliers servants_ est tombé en
désuétude. S'il en reste encore quelques-uns, ils n'admettent plus que
ce soit à titre gratuit et, hormis qu'elles sont plus affichées, les
liaisons n'ont pas plus d'innocence qu'ailleurs.

L'usage en Piémont est de marier ses enfants sans leur donner aucune
fortune. Les filles ont une si petite dot qu'à peine elle peut suffire
à leur dépense personnelle, encore est-elle toujours versée entre les
mains du beau-père; il paye la dépense du jeune ménage, mais ne lui
assure aucun revenu.

J'ai vu le comte Tancrède de Barolle, fils unique d'un père qui avait
cinq cent mille livres de rente, obligé de lui demander de faire
arranger une voiture pour mener sa femme aux eaux. Le marquis de
Barolle calculait largement ce qu'il fallait pour le voyage, le séjour
projeté et y fournissait sans difficulté. Sa belle-fille
témoignait-elle le désir de voir son appartement arrangé: architectes
et tapissiers arrivaient, et le mobilier se renouvelait
magnifiquement; mais elle n'aurait pas pu acheter une table de dix
louis dont elle aurait eu la fantaisie. Permission plénière de faire
venir toutes les modes de Paris; le mémoire était toujours acquitté
sans la moindre réflexion. En un mot, monsieur de Barolle ne refusait
rien à ses enfants, que l'indépendance. J'ai su ces détails parce que
madame de Barolle était une française (mademoiselle de Colbert) et
qu'elle en était un peu contrariée, mais c'était l'usage général. Tant
que les parents vivent, les enfants restent _fils de famille_ dans
toute l'étendue du terme, mais aussi, dans la proportion des fortunes,
on cherche à les en faire jouir.

Le marquis de Barolle, dont je viens de parler, était sénateur et
courtisan fort assidu de l'Empereur. Pendant un séjour de celui-ci à
Turin, le marquis lui fit de vives représentations sur ce qu'il payait
cent vingt mille francs d'impositions.

«Vraiment, lui dit l'Empereur, vous payez cent vingt mille francs?

--Oui, sire, pas un sol de moins, et je suis en mesure de le prouver à
Votre Majesté, voici les papiers.

--Non, non, c'est inutile, je vous crois; et je vous en fais bien mon
compliment.»

Le marquis de Barolle fut obligé de se tenir pour satisfait.

Le charme que les dames piémontaises trouvent au théâtre les y rend
très assidues, mais cela n'est plus d'obligation comme avant la
Révolution. Quand une femme manquait deux jours à aller à l'Opéra, le
Roi envoyait s'enquérir du motif de son absence et elle était
réprimandée, s'il ne le jugeait pas suffisant.

En tout, rien n'était si despotique que ce gouvernement soi-disant
paternel, surtout pour la noblesse. À la vérité, il la dispensait
souvent de payer les dettes qu'elle avait contractées envers les
roturiers (ce qui, par parenthèse, rendait les prêts tellement onéreux
que beaucoup de familles en ont été ruinées); mais, en revanche, il
décidait de la façon dont on devait manger son revenu. Il disait aux
uns de bâtir un château, aux autres d'établir une chapelle, à celui-ci
de donner des concerts, à cet autre de faire danser, etc. Il fixait la
résidence de chacun dans la terre ou dans la ville qui lui convenait.
Pour aller à l'étranger, il fallait demander la permission
particulière du Roi; il la donnait difficilement, la faisait toujours
attendre et ne l'accordait que pour un temps très limité. Un séjour
plus ou moins long dans la forteresse de Fénestrelle aurait été le
résultat de la moindre désobéissance à l'intérieur. Si on avait
prolongé l'absence à l'étranger au delà du temps fixé, la
séquestration des biens était de droit sans autre formalité.

Le marquis del Borgo, un des seigneurs piémontais les plus riches,
souffrait tellement de rhumatismes qu'il s'était établi à Pise, ne
pouvant supporter le climat de Turin. Lorsque le roi Charles Amédée
fit construire la place Saint-Charles, un _Biglietto regio_ enjoignit
au marquis d'acheter un des côtés de la place et d'y faire une façade.
Bientôt après un nouveau _Biglietto regio_ commanda un magnifique
hôtel dont le plan fut fourni, puis vint l'ordre de le décorer, puis
de le meubler avec une magnificence royale imposée pièce par pièce.
Enfin, un dernier _Biglietto regio_ signifia que le propriétaire d'une
si belle résidence devait l'habiter, et la permission de rester à
l'étranger fut retirée. Le marquis revint à Turin en enrageant,
s'établit dans une chambre de valet, tout au bout de son superbe
appartement qu'il s'obstina à ne jamais voir mais qui était traversé
matin et soir par la chèvre dont il buvait le lait. C'est la seule
femelle qui ait monté le grand escalier tant que le vieux marquis a
vécu. Ses enfants étaient restés dans l'hôtel de la famille.

J'ai vu sa belle-fille établie dans celui de la place Saint-Charles;
il était remarquablement beau. C'est elle qui m'a raconté l'histoire
des _Biglietto regio_ du marquis et de la chèvre. Elle était d'autant
plus volontiers hostile aux formes des souverains sardes qu'elle-même,
étant fort jeune et assistant à un bal de Cour, la reine Clotilde
avait envoyé sa dame d'honneur, à travers la salle, lui porter une
épingle pour attacher son fichu qu'elle trouvait trop ouvert.

La marquise del Borgo, soeur du comte de Saint-Marsan, était
spirituelle, piquante, moqueuse, amusante, assez aimable. Mais elle
nous était d'une faible ressource; elle se trouvait précisément en
position de craindre des rapports un peu familiers avec nous.

La conduite des dames piémontaises est généralement assez peu
régulière. Peut-être, au surplus, les étrangers s'exagèrent-ils leurs
torts, car elles affichent leurs liaisons avec cette effronterie naïve
des moeurs italiennes qui nous choque tant. Quant aux maris, ils n'y
apportent point d'obstacle et n'en prennent aucun souci. Cette
philosophie conjugale est commune à toutes les classes au delà des
Alpes. Je me rappelle à ce propos avoir entendu raconter à Ménageot
(le peintre), que, dans le temps où il était directeur des costumes à
l'Opéra de Paris, il était arrivé un jour chez le vieux Vestris et
l'avait trouvé occupé à consoler un jeune danseur, son compatriote,
dont la femme, vive et jolie figurante, lui donnait de noires
inquiétudes. Après toutes les phrases banales appropriées à calmer les
fureurs de l'Othello de coulisse, Vestris ajouta dans son baragouin
semi italien:

«Et _pouis_, vois-_tou_, ami, dans _noutre_ état les _cournes_ c'est
_coumme_ les dents: quand elles poussent, cela fait _oun_ mal _dou
diavolo_ ... _pou_ à _pou_ on _s'accoutoume_, et _pouis_ ... et
_pouis_ ... on finit par manger avec.»

Ménageot prétendait que le conseil avait prospéré assez promptement.



CHAPITRE II

     Les visites à Turin. -- Le comte et la comtesse de Balbe. --
     Monsieur Dauzère. -- Le prince de Carignan. -- Le corps
     diplomatique. -- Le général Bubna. -- Ennui de Turin. -- Aspect
     de la ville. -- Appartements qu'on y trouve. -- Réunion de Gênes
     au Piémont. -- Dîner donné par le comte de Valese. -- Jules de
     Polignac.


Tant que dure la saison de l'Opéra, on ne fait ni ne reçoit de
visites: c'est un d'autant plus grand bénéfice qu'à Turin l'usage
n'admet que celles du soir. Les palais sont sans portier et les
escaliers sans lumière. Le domestique qui vous suit est muni d'une
lanterne avec laquelle il vous escorte jusqu'au premier, second,
troisième étage d'une immense maison dont le propriétaire titré habite
un petit coin, le reste étant loué, souvent à des gens de finance. On
doit arriver en personne à la porte de l'appartement, rester dans sa
voiture et envoyer savoir si on y est passé pour une impertinence.
Cependant les dames reçoivent rarement. Le costume dans lequel on les
trouve, l'arrangement de leur chambre, aussi bien que de leur
personne, prouve qu'elles ne sont pas préparées pour le monde. Il faut
excepter quelques maisons ouvertes, les del Borgo, les Barolle, les
Bins, les Mazin, etc.

Comme nous ne suivions pas fort régulièrement le théâtre, nous
restions assez souvent le soir chez nous en très petit comité.
Monsieur et madame de Balbe faisaient notre plus grande ressource. Le
comte de Balbe était un de ces hommes distingués que j'ai signalés
plus haut: des connaissances acquises et profondes en tout genre ne
l'empêchaient pas d'être aimable, spirituel, gai et bon homme dans
l'habitude de la vie. L'Empereur l'avait placé à la tête de
l'Université. La confiance du pays l'avait nommé chef du gouvernement
provisoire qui s'était formé entre le départ des français et l'arrivée
du Roi. Il s'y était tellement concilié tous les suffrages qu'on
n'avait pas osé l'expulser tout à fait et il était resté directeur de
l'instruction publique, avec entrée au conseil où, cependant, il
n'était appelé que pour les objets spéciaux, tels que les cabinets
d'ornithologie. Il était fort au-dessus de la crainte puérile de
montrer de la bienveillance pour nous, et nous le voyions
journellement. Sa femme était française, très vive, très bonne, très
amusante; elle était cousine de monsieur de Maurepas, avait connu mes
parents à Versailles et s'établit tout de suite dans notre intimité.

La famille des Cavour y était aussi entrée. Ceux-là se trouvaient trop
compromis pour avoir rien à ménager; la mère avait été dame d'honneur
de la princesse Borghèse et le fils maréchal du palais et l'ami du
prince. La soeur de sa femme avait épousé un français qui a
certainement résolu un grand problème. Monsieur Dauzère, directeur de
la police générale pendant toute l'administration française, en
satisfaisant pleinement ses chefs, était parvenu à se faire tellement
aimer dans le pays qu'il n'y eut qu'un cri lorsque le Roi voulut
l'expulser comme les autres français employés en Piémont. Il est resté
à Turin, bien avec tout le monde; il a fini par avoir une grande
influence dans le gouvernement et, depuis mon départ, j'ai entendu
dire qu'il y jouait un principal rôle.

Nous voyions aussi, mais avec moins d'intimité, la comtesse Mazin,
personne d'un esprit fort distingué; elle avait été élevée par son
oncle, l'abbé Caluzzo, dont le nom est familier à tous les savants de
l'Europe. Voilà, avec le corps diplomatique, ce qui formait le fond de
notre société.

Le prince de Carignan était bien content lorsque son gouverneur
l'amenait chez nous. À peine échappé d'une pension à Genève, où il
jouissait de toute la liberté d'un écolier, on l'avait mis au régime
d'un prince piémontais, et cependant on hésitait à le proclamer
héritier de la Couronne. Il était dans les instructions de mon père
d'obtenir cette reconnaissance; il y travaillait avec zèle, et le
jeune prince, le regardant comme son protecteur, venait lui raconter
ses doléances.

Une des choses qui l'affligeait le plus était les précautions
exagérées qu'on prenait de sa santé, aussi bien que de son salut, et
les sujétions qu'elles lui imposaient. Par exemple, il ne pouvait
monter à cheval que dans son jardin, entre deux écuyers, et sous
l'inspection de son médecin et de son confesseur.

Ce confesseur suivait toutes les actions de sa vie; il assistait à son
lever, à son coucher, à tous ses repas, lui faisait faire ses prières
et dire son bénédicité; enfin il cherchait constamment à exorciser le
démon qui devait être entré dans l'âme du prince pendant son séjour
dans ces deux pays maudits, Paris et Genève. Au lieu d'obtenir sa
confiance pourtant, il était seulement parvenu à lui persuader qu'il
était son espion et qu'il rendait compte de toutes ses actions et de
toutes ses pensées au confesseur du Roi, qui l'avait placé près de
lui. Mon père l'encourageait à la patience et à la prudence, tout en
compatissant à ses peines. Il comprenait combien un jeune homme de
quinze ans, élevé jusque-là dans une liberté presque exagérée (sa
mère s'en occupait très peu) devait souffrir d'un changement si
complet.

Le prince était fort aimé de son gouverneur, monsieur de Saluces; il
avait confiance en lui et en monsieur de Balbe, un de ses tuteurs.
Quand il se trouvait chez mon père, et qu'il n'y avait qu'eux et nous,
il était dans un bonheur inexprimable. Il était déjà très grand pour
son âge et avait une belle figure. Il habitait tout seul l'énorme
palais de Carignan qu'on lui avait rendu. Il n'était pas encore en
possession de ses biens, de sorte qu'il vivait dans le malaise et les
privations; encore avait-on peine à solder les frais de sa très petite
dépense.

Au reste, le Roi n'avait guère plus de luxe. Le palais était resté
meublé, mais le matériel de l'établissement, appartenant au prince
Borghèse, avait été emporté par lui; de sorte que le Roi n'avait rien
trouvé en arrivant; et, pendant fort longtemps, il s'est servi de
vaisselle, de linge, de porcelaine, de chevaux, de voitures empruntés
aux seigneurs piémontais. J'ignore comment les frais s'en seront
soldés entre eux.

La négociation pour la reconnaissance du prince de Carignan était
terminée; mais l'influence de l'Autriche et les intrigues du duc de
Modène, gendre du Roi, empêchaient toujours de la publier. Par un
hasard prémédité, un jour de Cour, la voiture de mon père se trouva en
conflit avec celle du prince de Carignan; mon père tira le cordon, et
donna le pas au prince. L'ambassadeur de France l'avait de droit sur
le prince de Carignan. Cette concession qui l'annonçait héritier de la
Couronne, fit brusquer la déclaration que le Roi désirait
personnellement et le prince en eut une extrême reconnaissance.

Ce point gagné, la France ayant intérêt à conserver le trône dans la
maison de Savoie, mon père se mit en devoir de faire admettre la
légitimité de l'autre Carignan, fils du comte de Villefranche. Il fit
rechercher soigneusement l'acte que le confesseur du feu Roi lui avait
arraché à ses derniers moments. Malheureusement, on le retrouva. Il
portait que le Roi consentait à reconnaître le mariage de
_conscience_, contracté par son cousin, le comte de Villefranche, sans
que, de cette reconnaissance, il pût jamais résulter aucun droit pour
la femme de prendre le titre et le rang de princesse, ni que les
enfants de cette union pussent élever une prétention quelconque à
faire valoir, sous quelque prétexte que ce pût être, leur naissance
étant et demeurant illégitime.

Après la trouvaille de ce document réclamé à grands cris par la
famille La Vauguyon, il fallut se taire, au moins pour quelque temps.
Cependant mon père avait derechef entamé cette négociation pendant les
Cent-Jours et, si monsieur de Carignan s'était rendu à Turin, au lieu
de prendre parti pour l'empereur Napoléon, à cette époque ses
prétentions auraient été très probablement admises. Le roi de
Sardaigne, personnellement, craignait autant que nous l'extinction de
la maison de Savoie.

Le corps diplomatique se composait de monsieur Hill, pour
l'Angleterre, homme de bonne compagnie, mais morose et valétudinaire,
sortant peu d'un intérieur occulte qui rendait sa position assez
fausse; du prince Koslovski, pour la Russie, plein de connaissances et
d'esprit, mais tellement léger et si mauvais sujet qu'il n'y avait
nulle ressource de société de ce côté. Les autres légations étaient
encore inoccupées, mais l'Autriche était représentée par le comte
Bubna, général de l'armée d'occupation laissée en Piémont. Sa position
était à la fois diplomatique et militaire. Il est difficile d'avoir
plus d'esprit, de conter d'une façon plus spirituelle et plus
intéressante. Il avait récemment épousé une jeune allemande,
d'origine juive, qui n'était pas reçue à Vienne. Cette circonstance
lui faisait désirer de rester à l'étranger. Madame Bubna, jolie et ne
manquant pas d'esprit, était la meilleure enfant du monde. Elle
passait sa vie chez nous. Elle ne s'amusait guère à Turin; cependant
elle était pour lors très éprise de son mari qui la traitait comme un
enfant et la faisait danser une fois par semaine aux frais de la ville
de Turin; car, en sa qualité de militaire, le diplomate était défrayé
de tout, et ne se faisait faute de rien.

Il avait été envoyé plusieurs fois auprès de l'empereur Napoléon, dans
les circonstances les plus critiques de la monarchie autrichienne, et
racontait les détails de ces négociations d'une manière fort piquante.
Je suis bien fâchée de ne pas me les rappeler d'une façon assez exacte
pour oser les rapporter ici. Il parlait de l'Empereur avec une extrême
admiration et disait que les rapports avec lui étaient faciles d'homme
à homme, quoiqu'ils fussent durs d'empire à empire. À la vérité,
Napoléon appréciait Bubna, le vantait et lui avait donné plusieurs
témoignages d'estime. Une approbation si prisée était un grand moyen
de séduction. Tant il y a que je suis restée bien souvent jusqu'à une
heure du matin à entendre Bubna raconter son Bonaparte.

Mon ami Bubna avait la réputation d'être un peu pillard. La manière
dont il exploitait la ville de Turin, en pleine paix, n'éloigne pas
cette idée; aussi désirait-il maintenir l'occupation militaire le plus
longtemps possible. Mon père, au contraire, prêtait assistance aux
autorités sardes qui cherchaient à s'en délivrer. Mais cette
opposition dans les affaires, qu'il avait trop de bon sens pour ne pas
admettre de situation, n'a jamais altéré nos relations sociales. Elles
sont restées toujours intimes et amicales. Les troupes autrichiennes
furent enfin retirées et le comte Bubna demeura comme ministre, en
attendant l'arrivée du prince de Stahrenberg qui devait le remplacer.

Je suis peut-être injuste pour les piémontais en déclarant la ville de
Turin le séjour le plus triste et le plus ennuyeux qui existe dans
tout l'univers. J'ai montré les circonstances diverses qui militaient
à le rendre désagréable pour tout le monde et particulièrement pour
nous à l'époque où je m'y suis trouvée. Si on ajoute à cela que
c'était après les deux années si excitantes, si animées, si
dramatiques de 1813 et 1814, passées au centre même du théâtre où les
événements avaient le plus de retentissement, que je suis venue tomber
dans cette résidence si monotone et si triste pour y entendre
quotidiennement discuter sur l'affaire du lustre, on comprendra que je
puisse ressentir quelques préventions injustes contre elle.

La ville de Turin est très régulière; ses rues sont tirées au cordeau,
mais les arcades, qui ornent les principales, leur donnent l'air
d'être désertes, les équipages n'étant pas assez nombreux pour
remplacer l'absence des piétons. Les maisons sont belles à
l'extérieur. Un vénitien disait que, chez lui, les personnes portaient
des masques et qu'ici c'était la ville. Cela est fort exact, car ces
façades élégantes voilent en général des masures hideuses où se
trouvent des dédales de logements, aussi incommodément distribués que
pauvrement habités. On est tout étonné de trouver la misère installée
sous le manteau de ces lignes architecturales. Au reste, il est
difficile d'apprécier leur mérite dans l'état où on les laisse. Sous
le prétexte qu'elles peuvent un jour avoir besoin de réparations et
que l'établissement de nouveaux échafaudages nuirait à la solidité, on
conserve tous les trous qu'ils ont originairement occupés dans la
première construction, de sorte que tous les murs, le palais du Roi
compris, sont criblés de trous carrés. Chacun de ces trous sert
d'habitation à une famille de petites corneilles qui forment un nuage
noir dans chaque rue et font un bruit affreux dans toute la ville.
Pour qui n'y est pas accoutumé, rien n'est plus triste que l'aspect et
les cris de cette volatile.

Rentré chez soi, les appartements qu'on peut se procurer ne compensent
pas les ennuis du dehors. Si peu d'étrangers s'arrêtent à Turin qu'on
trouve difficilement à s'y loger. Les beaux palais sont occupés par
les propriétaires ou loués à long bail, et le corps diplomatique a
beaucoup de peine à se procurer des résidences convenables. Quant au
confortable, il n'y faut pas songer.

Mon père avait pris la maison du marquis Alfieri, alors ambassadeur à
Paris, parce qu'on lui avait assuré qu'elle était distribuée et
arrangée à la française. Il est vrai qu'elle n'avait pas l'énorme
_salla_ des palais piémontais et qu'il y avait des fenêtres vitrées
dans toutes les pièces. Mais, par exemple, la chambre que j'habitais,
précédée d'une longue galerie stuquée, sans aucun moyen d'y faire du
feu et meublée en beau damas cramoisi, était _pavée_, non pas dallée
comme une cuisine un peu soignée, mais pavée en pierres taillées comme
les rues de Paris. À la tête de mon lit, une porte communiquait, par
un balcon ouvert, avec la chambre de ma femme de chambre. Ma mère
n'était guère mieux et mon père encore plus mal, car sa chambre était
plus vaste et plus triste.

Le ministre d'Angleterre avait un superbe palais d'une architecture
très remarquable et très admirée, le palais Morozzi; celui-là était en
pleine possession de la _salla_ dont les piémontais font tant de cas.
Elle tenait le milieu de la maison du haut en bas, de façon qu'au
premier on ne communiquait que par des galeries extérieures que
l'architecte avait eu bien soin de tenir ouvertes pour qu'elles
fussent suffisamment légères. Le pauvre monsieur Hill avait offert de
les faire vitrer à ses frais, mais la ville entière s'était révoltée
contre ce trait de barbarie britannique. Pour éviter d'affronter ces
passages extra-muros, il avait fini par se cantonner dans trois
petites pièces en entresol, les seules échauffables. Cela était
d'autant plus nécessaire que l'hiver est long et froid à Turin. J'y ai
vu, pendant plusieurs semaines, le thermomètre entre dix et quinze
degrés au-dessous de zéro, et les habitants ne paraissaient ni surpris
ni incommodés de cette température, malgré le peu de précaution qu'ils
prennent pour s'en garantir.

Le congrès de Vienne fit cadeau au roi de Sardaigne de l'État de
Gênes. Malgré la part que nous avions prise à cet important
accroissement de son territoire, il n'en restait pas moins ulcéré
contre la France de la détention de la Savoie. Ce qu'il y a de
singulier c'est que le roi Louis XVIII en était aussi fâché que lui et
avait le plus sincère désir du monde de la lui rendre. Il semblait
qu'il se crût le recéleur d'un bien volé. Mon père ne partageait pas
la délicatesse de son souverain et tenait fort à ce que la France
conservât la partie de la Savoie que les traités de 1814 lui avaient
laissée.

Lorsque les députés de Gênes vinrent faire hommage de leur État au roi
de Sardaigne, il leur fit donner un dîner par le comte de Valese,
ministre des affaires étrangères. Le corps diplomatique y fut invité.
Ce dîner fut pendant quinze jours un objet de sollicitude pour toute
la ville. On savait d'où viendrait le poisson, le gibier, les
cuisiniers. Le matériel fut réuni avec des soins et des peines
infinis, en ayant recours à l'obligeance des seigneurs de la Cour, et
surtout des ambassadeurs. L'accord qui se trouvait entre les
girandoles de celui-ci et le plateau de celui-là fournit un intérêt
très vif à la discussion de plusieurs soirées. Enfin arriva le jour du
festin; nous étions une vingtaine. Le dîner était bon, magnifique et
bien servi. Malgré l'étalage qu'on avait fait et qui me faisait
prévoir un résultat ridicule, il n'y eut rien de pareil. Monsieur de
Valese en fit les honneurs avec aisance et en grand seigneur. L'ennui
et la monotonie sous laquelle succombent les habitants de Turin leur
fait saisir avec avidité tout ce qui ressemble à un événement. C'est
l'unique occasion où j'aie vu aucuns des membres du corps diplomatique
priés à dîner dans une maison piémontaise.

Les étrangers, comme je l'ai déjà dit, s'arrêtent peu à Turin; il n'y
a rien à y voir, la société n'y retient pas et les auberges sont
mauvaises.

Nous vîmes Jules de Polignac passer rapidement, se rendant à Rome. Il
y était envoyé par Monsieur. Je crois qu'il s'agissait de statuer sur
l'existence des jésuites et surtout de la Congrégation qui, déjà,
étendait son réseau occulte sur la France, sous le nom de la petite
Église. Elle était en hostilité avec le pape Pie VII, n'ayant jamais
voulu reconnaître le Concordat, ni les évêques nommés à la suite de ce
traité. Elle espérait que la persécution qu'elle faisait souffrir aux
prélats à qui le Pape avait refusé l'investiture pendant ses
discussions avec l'Empereur compenserait sa première désobéissance. On
désirait que le Pape reconnût les évêques titulaires des sièges avant
le Concordat et non démissionnaires comme y ayant conservé leurs
droits. Jules allait négocier cette transaction. Le Pape fût
probablement très sage car, à son retour de Rome, il en était fort
mécontent; il avait pourtant obtenu d'être créé prince romain, cela ne
présentait pas de grandes difficultés. Il prolongea son séjour à Turin
pendant assez de temps. Les jésuites commençaient à y être puissants;
il les employa à se faire nommer chevalier de Saint-Maurice. Je n'ai
jamais pu comprendre qu'un homme de son nom, et dans sa position, ait
eu la fantaisie de posséder ce petit bout de ruban.

L'ordre de l'_Annonciade_ est un des plus illustres et des plus
recherchés de l'Europe; il n'a que des _grands colliers_. Ils sont
_excellences_. Le roi de Sardaigne fait des _excellences_, comme
ailleurs le souverain crée des ducs ou des princes; seulement ce titre
n'est jamais héréditaire. Quelques places, aussi bien que le collier
de l'Annonciade, donnent droit à le porter. Il entraîne toutes les
distinctions et les privilèges qu'on peut posséder dans le pays. Je
conçois, à la rigueur, quoique cela ne soit guère avantageux pour un
étranger, qu'on recherche un pareil ordre; mais la petite croix de
Saint-Maurice, dont les chevaliers pavent les rues, m'a semblé une
singulière ambition pour Jules. Au reste, quand on a bien voulu,
s'appelant monsieur de Polignac, devenir _prince du Pape_, il n'y a
pas de puérile vanité qui puisse surprendre. Cela ne l'empêchait pas
de concevoir de très grandes ambitions.

Quelque accoutumés que nous fussions à ses absurdités, il trouvait
encore le secret de nous étonner. Les jeunes gens de l'ambassade
restaient ébahis des thèses qu'il soutenait, il faut le dire, avec une
assez grande facilité d'élocution; il n'y manquait que le sens commun.

Un jour, il nous racontait qu'il désirait fort que le Roi le nomme
ministre, non pas, ajoutait-il, qu'il se crût plus habile qu'un autre,
mais parce que rien n'était plus facile que de gouverner la France. Il
ne ferait au Roi qu'une seule condition: il demanderait qu'il lui
assurât pendant dix ans les portefeuilles des affaires étrangères, de
la guerre, de l'intérieur, des finances et surtout de la police. Ces
cinq ministères remis exclusivement entre ses mains, il répondait de
tout, et cela sans se donner la moindre peine. Une autre fois, il
disait que, puisque la France était en appétit de constitution, il
fallait lui en faire une bien large, bien satisfaisante pour les
opinions les plus libérales, la lire en pleine Chambre, et puis, la
posant sur la tribune, ajouter:

«Vous avez entendu la lecture de cette constitution; elle doit vous
convenir; maintenant il faut vous en rendre dignes. Soyez sages
pendant dix ans, nous la promulguerons, mais chaque mouvement
révolutionnaire, quelque faible qu'il soit, retardera d'une année cet
instant que nous aussi, nous appelons de tous nos voeux.» Et, en
attendant _Io el rey_, s'écriait-il en frappant sur un grand sabre
qu'il traînait après lui, car, en sa qualité d'aide de camp de
Monsieur, quoiqu'il n'eût jamais vu brûler une amorce ou commandé un
homme, il était le plus souvent qu'il lui était possible en uniforme.

On parlait un soir du mauvais esprit qui régnait en Dauphiné et on
l'attribuait au grand nombre d'acquéreurs de biens d'émigrés:

«C'est la faute du gouvernement, reprit Jules; j'ai proposé un moyen
bien simple de remédier à cet embarras. J'en garantissais
l'infaillibilité; on ne veut pas l'employer.

--Quel est donc ce moyen? lui demandai-je.

--J'ai offert de prendre une colonne mobile de dix mille hommes,
d'aller m'établir successivement dans chaque province, d'expulser les
nouveaux propriétaires et de replacer partout les anciens avec une
force assez respectable pour qu'on ne pût rien espérer de la
résistance. Cela se serait fait très facilement, sans le moindre
bruit, et tout le monde aurait été content.

--Mais, mon cher Jules, pas les acquéreurs que vous expropriez, au
moins?

--Mon Dieu! si, parce qu'ils seront toujours inquiets!»

Ces niaiseries ne vaudraient pas la peine d'être racontées sans la
déplorable célébrité qu'a si chèrement acquise le pauvre prince de
Polignac. Je pourrais en faire une bien longue collection, mais cela
suffit pour montrer la tendance de cet esprit si étroit.



CHAPITRE III

     Révélation des projets bonapartistes. -- Voyage à Gênes. --
     Expérience des fusées à la congrève. -- La princesse
     Grassalcowics. -- L'empereur Napoléon quitte l'île d'Elbe. -- Il
     débarque en France. -- Officier envoyé par le général Marchand.
     -- Déclaration du 13 mars. -- Mon frère la porte à monsieur le
     duc d'Angoulême. -- Le Pape. -- La duchesse de Lucques.


Mon père avait été chargé de veiller sur les actions des
bonapartistes, répandus en Italie, et sur leurs communications avec
l'île d'Elbe. Il avait employé à ce service un médecin anglais, nommé
Marshall, que le prince régent d'Angleterre faisait voyager en Italie
pour recueillir des renseignements sur la conduite, plus que légère,
de la princesse sa femme.

Ce Marshall avait, en 1799, porté la vaccine en Italie; il s'était
trouvé à Naples lors des cruelles vengeances exercées par la Cour
ramenée de Palerme sur les vaisseaux de l'amiral Nelson. Il était
jeune alors et, justement indigné du spectacle hideux de tant
d'horreurs, il avait profité de son caractère d'anglais et de l'accès
que lui procurait sa position de médecin pour rendre beaucoup de
services aux victimes de cette réaction royaliste. Il était resté
depuis lors dans des rapports intimes avec le parti révolutionnaire et
fort à même de connaître ses projets sans participer à ses trames.

Une nuit du mois de janvier 1815, il arriva chez mon père très
secrètement et lui communiqua des documents qui prouvaient, de la
manière la moins douteuse, qu'il se préparait un mouvement en France
et que l'empereur Napoléon comptait prochainement quitter l'île d'Elbe
et l'appuyer de sa présence. Mon père, persuadé de la gravité des
circonstances, pressa Marshall de faire ses communications au
gouvernement français. Il se refusa à les donner à aucun ministre. Les
cabinets de tous, selon lui, étaient envahis par des bonapartistes, et
il craignait pour sa propre sûreté.

Monsieur de Jaucourt remplaçait par intérim monsieur de Talleyrand et
ne répondait à aucune dépêche; la correspondance se faisait par les
bureaux, elle était purement officielle. Mon père n'aurait su à quel
ministre adresser Marshall qui, d'ailleurs, ne consentait à remettre
les pièces qu'il s'était procurées qu'au Roi lui-même. Il se vantait
d'être en relations personnelles avec le prince régent; il semblait
que la grandeur de ses commettants relevât à ses yeux le métier assez
peu honorable auquel il se livrait. L'importance des révélations
justifiait ses exigences. Mon père lui donna une lettre pour le duc de
Duras; il fut introduit par celui-ci dans le cabinet de Louis XVIII,
le 22 janvier. Le Roi fit remercier mon père du zèle qui avait procuré
des renseignements si précieux; mais ils ne donnèrent lieu à aucune
précaution, pas même à celle d'envoyer une corvette croiser autour de
l'île d'Elbe. L'incurie à cette époque a été au delà de ce que la
crédulité de la postérité pourra consentir à se laisser persuader.

Je viens de dire que mon père n'avait pas reçu de dépêches du ministre
des affaires étrangères; j'ai tort. Il en reçut une seule, pour lui
demander des truffes de Piémont pour le Roi; elle était de quatre
pages et entrait dans les détails les plus minutieux sur la manière de
les expédier et les faire promptement et sûrement arriver. À la
vérité, le prince de Talleyrand le faisait tenir suffisamment au
courant de ce qui se passait au Congrès; mais sa résidence à Vienne
empêchait qu'il pût donner, ni peut-être savoir, des nouvelles de
France.

Vers la fin de février, la Cour se rendit à Gênes pour y recevoir la
Reine qu'on attendait de Sardaigne. Le corps diplomatique l'y suivit.
Nous laissâmes la vallée de Turin et celle d'Alexandrie sous la neige
qui les recouvrait depuis le mois de novembre, et nous arrivâmes au
haut de la Bocchetta. On ne passe plus par cette route. La montagne de
la Bocchetta a cela de remarquable qu'elle ne présente aucun plateau
et la voiture n'a pas encore achevé son ascension que les chevaux qui
la traînent ont déjà commencé à descendre. Au moment de l'année où
nous nous trouvions, cette localité est d'autant plus frappante qu'on
passe immédiatement du plein hiver à un printemps très avancé. D'un
côté, la montagne est couverte de neige, les ruisseaux sont gelés, les
cascades présentent des stalactites de glace; de l'autre, les arbres
sont en fleur, beaucoup ont des feuilles, l'herbe est verte, les
ruisseaux murmurent, les oiseaux gazouillent, la nature entière semble
en liesse et disposée à vous faire oublier les tristesses dont le
coeur était froissé un quart de minute avant. Je n'ai guère éprouvé
d'impression plus agréable.

Après quelques heures d'une course rapide à travers un pays enchanté,
nous arrivâmes à Gênes le 26 février. Les rues étaient tapissées de
fleurs; nulle part je n'en ai vu cette abondance; il faisait un temps
délicieux: j'oubliai la fatigue d'un voyage dont le commencement avait
été pénible.

En descendant de voiture, je voulus me promener dans ces rues
embaumées, si propres, si bien dallées, et dont le marcher était bien
autrement doux que celui de ma chambre pavée de Turin. Je les trouvai
remplies d'une population gaie, animée, affairée, qui faisait
contraste avec le peuple sale et ennuyé que je venais de quitter. Les
femmes, chaussées de souliers de soie, coiffées de l'élégant
_mezzaro_, me charmèrent et les enfants me parurent ravissants. Tout
le beau monde de Gênes se trouvait aussi dans la rue; au bout de cinq
minutes nous étions entourés de quarante personnes de connaissance. Je
sentis subitement soulever de dessus mes épaules le manteau de plomb
que le séjour de Turin y fixait depuis six mois. Ma joie fut un peu
calmée par les cent cinquante marches qu'il fallut gravir pour arriver
à un beau logement, dans un grand palais qu'on avait retenu pour
l'ambassadeur de France.

Pendant le séjour que j'ai fait à Gênes, la hauteur des appartements
et l'importunité, sans exemple partout ailleurs, des mendiants sont
les seules choses qui m'aient déplu. Je ne répéterai pas ce que tout
le monde sait de la magnificence et de l'élégance des palais. Je ne
parlerai pas davantage des moeurs du pays que je n'ai pas eu occasion
d'observer, car, peu de jours après notre arrivée, les événements
politiques nous condamnèrent à la retraite, et j'ai à peine entrevu la
société.

Les génois ne prenaient guère le soin de dissimuler leur affliction de
la réunion au Piémont et la répugnance qu'ils avaient pour le Roi. Peu
d'entre eux allaient à la Cour, et ceux-là étaient mal vus par leurs
compatriotes. Leur chagrin était d'autant plus sensible qu'ils avaient
cru un moment à l'émancipation.

Lord William Bentinck, séduit par les deux beaux yeux de la _Louise
Durazzo_ (comme on dit à Gênes), avait autorisé par son silence, si ce
n'est par ses paroles, le rétablissement de l'ancien gouvernement
pendant son occupation de la ville. Les actes par lesquels le congrès
de Vienne disposa du sort des génois leur en parurent plus cruels à
subir. Maître pour maître, ils préféraient un grand homme au bon roi
Victor; et, s'il fallait cesser d'être génois, ils aimaient encore
mieux être français que piémontais. La sentence de Vienne les avait
rendus bonapartistes enragés, et c'est surtout des rivières de Gênes
que partaient les correspondances pour l'île d'Elbe.

L'armée anglaise, avant de remettre la ville aux autorités sardes,
avait dépouillé les établissements publics et tout enlevé du port,
jusqu'aux chaînes des galériens. Cette avanie avait fort exaspéré le
sentiment de nationalité des génois.

Le lendemain de notre arrivée, nous fûmes conviés à aller assister à
une représentation qu'un commodore anglais donnait au Roi. Il
s'agissait de lui montrer l'effet des fusées à la congrève, invention
nouvelle à cette époque. Nous nous rendîmes tous à pied, par un temps
admirable, à un petit plateau situé sur un rocher à quelques toises de
la ville et d'où l'on jouissait d'une vue magnifique. Une mauvaise
barque, amarrée si loin qu'à peine on pouvait l'apercevoir à l'oeil
nu, servait de but. La brise venait de mer et nuisait à l'effet des
fusées, mais elle rafraîchissait l'air et le rendait délicieux. Le
spectacle était animé sur la côte et brillant dans le port qu'on
apercevait sur la droite, rempli de vaisseaux pavoisés.

Le tir fut interrompu par la crainte que deux petits bricks, affalés
par le vent, pussent être atteints. Évidemment ils ne voulaient pas
aborder; ils manoeuvraient pour s'élever en mer, y réussirent, et on
recommença à tirer. D'après toutes les circonstances qui sont venues
depuis à notre connaissance, il est indubitable que ces deux bricks
transportaient Bonaparte et sa fortune aux rivages de Cannes. Combien
le hasard d'une de ces fusées, en désemparant ces bâtiments, aurait pu
changer le destin du monde!

Le commodore donna un élégant déjeuner sous une tente, et on se sépara
très satisfaits de la matinée.

Je me rappelle que la princesse Krassalkolwitz vint achever la journée
chez nous. J'étais liée avec elle depuis longtemps; elle s'embarquait
le lendemain pour Livourne. Nous causions le soir de la fadeur des
événements, de l'ennui des gazettes: valait-il la peine de vivre pour
attendre quinze jours un misérable protocole du congrès de Vienne?
Moitié sérieusement, moitié en plaisanterie, nous regrettions les
dernières années si agitées mais si animées; l'existence nous
paraissait monotone, privée de ces grands spectacles. Ma mère reprit:

«Voilà bien des propos de jeunes femmes; oh! mesdames, ne tentez pas
la Providence! Quand vous serez aussi vieille que moi, vous saurez que
les moments de calme, que vous avez l'enfantillage d'appeler d'ennui,
ne durent jamais longtemps.»

Aussi lorsque, trois jours après, la princesse revint à Gênes, n'ayant
pu débarquer à Livourne et retournant en toute hâte à Vienne, elle
arriva chez nous se cachant le visage, et disant:

«Ah! chère ambassadrice, que vous aviez raison; je vous demande pardon
de mes folies, j'en suis bien honteuse.»

J'aurais pu partager ses remords, car j'avais pris part à la faute.

Nous assistions à un concert lorsqu'on vint chercher mon père; un
courrier l'attendait; il était expédié par le consul français à
Livourne et annonçait le départ de Bonaparte de Porto-Ferrajo. Mon
père s'occupa tout de suite d'en donner avis. Il expédia une estafette
à Vienne à monsieur de Talleyrand, une autre à Paris, et fit partir
un secrétaire de légation pour porter cette nouvelle à Masséna, et,
chemin faisant, prévenir toutes les autorités de la côte. Cette
précaution fut déjouée par la célérité de l'Empereur. Peu d'heures
après son départ de Gênes, monsieur de Château traversait le bivouac
de Cannes déjà abandonné, quoique les feux brûlassent encore. Nous
avions passé la nuit à copier les lettres et les dépêches qui furent
confiées à ces différents courriers; il n'y avait qu'une partie de la
chancellerie à Gênes où on ne s'attendait pas à de telles affaires.

L'émoi fut grand le lendemain matin. On ne doutait pas que l'Empereur
ne dût débarquer sur quelque point de l'Italie et se joindre aux
troupes de Murat qui armait depuis quelque temps. Les autrichiens
n'étaient pas en mesure de s'y opposer, et le général Bubna, fort
inquiet, reprochait aux piémontais l'empressement qu'ils avaient eu de
faire abandonner leur territoire par les allemands avant d'avoir eu le
temps de créer une armée nationale. Le comte de Valese, de son côté,
prétendait que, les frais de l'occupation absorbant tous les revenus
de l'État, on ne pouvait rien instituer tant qu'elle durait.

Lord William Bentinck arriva à tire d'aile. Chacun se regardait,
s'inquiétait, s'agitait; on s'accusait mutuellement, mais
l'incertitude du lieu où débarquerait l'Empereur ne permettait de
prendre aucun parti, ni de donner aucun ordre. Le général Bubna fut le
premier instruit de sa marche; dès lors, autrichiens, anglais et
piémontais, tout se rassura et crut avoir du temps devant soi.

Bubna demanda à faire entrer ses troupes en Piémont. Monsieur de
Valese s'y refusant obstinément, il fut réduit à les faire cantonner
sur les frontières de Lombardie; aussi déclara-t-il formellement que,
si l'armée napolitaine s'avançait, il resterait derrière le Pô, en
laissant le Piémont découvert. Le cabinet sarde tint bon; il ne tarda
même pas à admettre l'étrange pensée de pouvoir s'établir dans un état
de neutralité vis-à-vis de Napoléon et de Murat. Les rapports avec mon
père se ressentirent plus tard de cette illusion. L'ambassadeur sarde
fut le seul qui ne rejoignit pas le roi Louis XVIII à Gand.

Monsieur de Château revint porteur des plus belles promesses de
Masséna. Il avait vu arrêter madame Bertrand, arrivant de l'île
d'Elbe, et il avait trouvé partout autant d'enthousiasme pour monsieur
le duc d'Angoulême que d'indignation contre l'Empereur. Cela était
vrai en Provence et dans ce moment. Des nouvelles bien différentes
étaient portées sur l'aile des vents. On apprenait avec une rapidité
inouïe, et par des voies inconnues, les succès et la marche rapide de
Bonaparte.

Un matin, un officier français, portant la cocarde blanche, se
présenta chez mon père et lui remit une dépêche du général Marchand,
tellement insignifiante qu'elle ne pouvait pas avoir motivé son envoi.
Il était fort agité et demandait une réponse immédiate, son général
ayant fixé le moment du retour. Mon père l'engagea à s'aller reposer
quelques heures. Tandis qu'il cherchait le mot de cette énigme,
d'autant moins facile à deviner que le bruit s'était répandu que le
général Marchand avait reconnu l'Empereur, le général Bubna entra chez
lui en lui disant:

«Mon cher ambassadeur, je viens vous remercier du soin que vous prenez
de payer le port de mes lettres. Je sais qu'on vous demande cinquante
louis pour celle que voici. Elle est du général Bertrand qui m'écrit,
par ordre de Napoléon, pour me charger d'expédier sur-le-champ par
estafette ces autres dépêches à Vienne pour l'Empereur et pour
Marie-Louise. Moi, qui ne suis jamais très pressé, j'attendrai
tranquillement une bonne occasion; qu'allez-vous faire de votre jeune
homme?»

Mon père réfléchit un moment, puis il pensa que, s'il le faisait
arrêter, ce serait trop grave. Il l'envoya chercher à son auberge, lui
intima l'ordre de partir sur-le-champ, en le prévenant que, s'il
laissait au gouvernement sarde le temps d'apprendre la manière dont il
avait franchi la frontière, il serait arrêté comme espion, et qu'il ne
pourrait pas le réclamer.

L'officier eut l'imprudence de dire qu'il lui faudrait s'arrêter à
Turin où il avait des lettres à remettre. Mon père lui conseilla de
les brûler et lui donna un passeport qui indiquait une route qui
l'éloignait de Turin. Je n'ai plus entendu parler de ce monsieur qui
eut l'audace, après cette explication, de réclamer de mon père les
cinquante louis que le général Marchand, dans sa lettre ostensible,
l'avait prié de lui remettre pour les frais de son voyage. Bubna garda
le secret suffisamment longtemps pour assurer la sécurité du courrier.
Elle aurait été fort hasardée en ce moment; car les velléités
pacifiques du cabinet sarde n'existaient pas alors, et ses terreurs
sur les dispositions bonapartistes des piémontais étaient en revanche
très exaltées.

La déclaration du 13 mars fut expédiée à mon père par monsieur de
Talleyrand, aussitôt qu'elle eut été signée par les souverains réunis
à Vienne. Il la fit imprimer en toute hâte, et, trois heures après son
arrivée, mon frère se mit en route pour la porter à monsieur le duc
d'Angoulême. Il le trouva à Nîmes. La rapidité avait été si grande
qu'elle nuisit presque à l'effet et fit douter de l'authenticité de la
pièce. Monsieur le duc d'Angoulême garda mon frère auprès de lui, le
nomma son aide de camp, et bientôt après l'envoya en Espagne pour
demander des secours qu'il n'obtint pas. Au surplus, si on les avait
accordés, ils seraient arrivés trop tard.

Dans le plan que je me suis fait de noter les plus petites
circonstances qui, à mon sens, dessinent les caractères, je ne puis
m'empêcher d'en rapporter une qui peut sembler puérile.

Mon frère avait donc apporté à monsieur le duc d'Angoulême un document
d'une importance extrême. Il avait fait une diligence qui prouvait
bien du zèle. Sur sa route, il avait semé partout des exemplaires de
la déclaration sans s'informer de la couleur des personnes auxquelles
il les remettait, ce qui n'était pas tout à fait sans danger. Monsieur
le duc d'Angoulême le savait et semblait fort content de lui. Il
l'engagea à déjeuner. Rainulphe, ayant fait l'espèce de toilette que
comportait la position d'un homme qui vient de faire cent lieues à
franc étrier, s'y rendit. À peine à table, les premiers mots de
monsieur le duc d'Angoulême furent:

«Quel uniforme portez-vous là?

--D'officier d'état-major, monseigneur.

--De qui êtes-vous aide de camp?

--De mon père, monseigneur.

--Votre père n'est que lieutenant général; pourquoi avez-vous des
aiguillettes? Il n'y a que la maison du Roi et celle des princes qui y
aient droit...; on les tolère pour les maréchaux...; vous avez tort
d'en porter.

--Je ne savais pas, monseigneur.

--À présent vous le savez, il faut les ôter tout de suite. En bonne
justice, cela mériterait les arrêts, mais je vous excuse; que je ne
vous en voie plus.»

On comprend combien un jeune homme comme était alors Rainulphe se
trouva déconcerté par une pareille sortie faite en public. Dans les
moments où s'il s'animait sur les petites questions militaires jusqu'à
se monter à la colère, monsieur le duc d'Angoulême se faisait
l'illusion d'être un grand capitaine.

Le roi de Sardaigne annonça qu'il allait faire une course à Turin; ses
ministres et le général Bubna l'accompagnèrent. Le ministre
d'Angleterre resta à Gênes ainsi que mon père qui s'y tenait plus
facilement en communication avec monsieur le duc d'Angoulême et le
midi de la France.

Bientôt nous vîmes arriver toutes les notabilités que les mouvements
de l'armée napolitaine repoussaient du sud de l'Italie. Le Pape fut le
premier; on le logea dans le palais du Roi. Je ne l'avais pas vu
depuis le temps où il était venu sacrer l'empereur Napoléon; nous
allâmes plusieurs fois lui faire notre cour. Il causait volontiers et
familièrement de tout. Je fus surtout touchée de la manière digne et
calme dont il parlait de ses années de proscription, sans avoir l'air
d'y attacher ni gloire ni mérite, mais comme d'une circonstance qui
s'était trouvée malheureusement inévitable, s'affligeant que son
devoir l'eût forcé à imposer à Napoléon les torts de sa persécution.
Il y avait dans tous ses discours une noble et paternelle modération
qui devait lui être inspirée d'en haut, car, sur tout autre sujet, il
n'était pas à beaucoup près aussi distingué. On sentait que c'était un
homme qui recommencerait une carrière de tribulation, sans qu'elle pût
l'amener à l'amertume ni à l'exaltation. Le mot _sérénité_ semblait
inventé pour lui. Il m'a inspiré une bien sincère vénération.

Bientôt après, il fut suivi par l'infante Marie-Louise, duchesse de
Lucques, plus connue sous le titre de reine d'Étrurie. Gênes étant
comblée de monde et ne pouvant trouver un logement convenable, elle
s'installa dans une grande chambre d'auberge dont, à l'aide de
quelques paravents, on fit un dortoir pour toute la famille. Elle
paraissait faite pour habiter ce taudis; je n'ai jamais rien vu de
plus ignoble que la tournure de cette princesse, si ce n'est ses
discours. Elle était Bourbon: il nous fallait bien lui rendre des
hommages, mais c'était avec dégoût et répugnance.

Elle traînait à sa suite une fille, aussi disgracieuse qu'elle, et un
fils si singulièrement élevé qu'il pleurait pour monter sur un cheval,
se trouvait mal à l'aspect d'un fusil, et qu'ayant dû un jour entrer
dans un bateau pour passer un bac il en eut des attaques de nerfs. La
duchesse de Lucques assurait que les princes espagnols avaient tous
été élevés précisément comme son fils. Mon père tâcha de la raisonner
à ce sujet, mais ce fut sans autre résultat que de se faire prendre en
grippe par elle.



CHAPITRE IV

     La princesse de Galles. -- Fête donnée au roi Murat. -- Audience
     de la princesse. -- Notre situation est pénible. -- Message de
     monsieur le duc d'Angoulême. -- Inquiétudes pour mon frère. --
     Marche de Murat. -- Il est battu à Occhiobello. -- L'abbé de
     Janson. -- Henri de Chastellux.


Monsieur Hill nous arriva un matin avec une figure encore plus triste
que de coutume; sa princesse de Galles était en rade. Sous prétexte de
lui céder son appartement, il l'abandonna aux soins de lady William
Bentinck, se jeta dans sa voiture et partit pour Turin. Lady William
en aurait bien fait autant s'il lui avait été possible. La princesse
Caroline s'établit chez monsieur Hill.

Le lendemain, nous vîmes apparaître dans les rues de Gênes un
spectacle que je n'oublierai jamais. Dans une sorte de phaéton, fait
en conque marine, doré, nacré, enluminé extérieurement, doublé en
velours bleu, garni de crépines d'argent, traîné par deux très petits
chevaux pies, menés par un enfant vêtu en amour d'opéra, avec des
paillettes et des tricots couleur de chair, s'étalait une grosse femme
d'une cinquantaine d'années, courte, ronde et haute en couleur. Elle
portait un chapeau rose avec sept ou huit plumes roses flottant au
vent, un corsage rose fort décolleté, une courte jupe blanche qui ne
dépassait guère les genoux, laissait apercevoir de grosses jambes
couvertes de brodequins roses; une écharpe rose, qu'elle était
constamment occupée à draper, complétait le costume.

La voiture était précédée par un grand bel homme monté sur un petit
cheval pareil à l'attelage, vêtu précisément comme le roi Murat auquel
il cherchait à ressembler de geste et d'attitude, et suivie par deux
palefreniers à la livrée d'Angleterre, sur des chevaux de la même
espèce. Cet attelage napolitain était un don de Murat à la princesse
de Galles qui s'exhibait sous ce costume ridicule et dans ce bizarre
équipage. Elle se montra dans les rues de Gênes pendant cette matinée
et celles qui suivirent.

La princesse était dans tout le feu de sa passion pour Murat; elle
aurait voulu l'accompagner dans les camps. Il avait dû user d'autorité
pour la faire partir. Elle n'y avait consenti qu'avec l'espérance de
décider lord William Bentinck à joindre les forces anglaises aux armes
napolitaines. Elle ne s'épargnait pas dans les demandes, les
supplications, les menaces à ce sujet. On peut juger de quel poids
tout cela était auprès de lord William qui, au reste, partit le
surlendemain de son arrivée.

Elle était aussi fort zélée bonapartiste. Cependant elle témoignait
bien quelque crainte que l'Empereur ne compromit le _Roi_, comme elle
appelait exclusivement Murat. Elle s'entoura bien vite de tout ce qui
était dans l'opposition à Gênes et en fit tant, qu'au bout de quelques
jours, le gouvernement sarde la fit prier de chercher un autre asile.

Pendant le dernier carnaval, qu'elle venait de passer à Naples, elle
avait inventé de faire donner un bal de souscription à Murat par les
anglais qui s'y trouvaient. La scène se passait dans une salle
publique. Au moment où Murat arriva, un groupe, formé des plus jolies
anglaises costumées en déesses de l'Olympe, alla le recevoir. Minerve
et Thémis s'emparèrent de lui et le conduisirent sur une estrade dont
les rideaux s'ouvrirent et montrèrent aux spectateurs un groupe de
génies, parmi lesquels figurait une Renommée sous les traits d'une des
jolies ladys Harley. Elle tenait un grand tableau. La Gloire,
représentée par la princesse, plus ridiculement vêtue encore que les
autres, s'avança légèrement, enleva une plume de l'aile de la Renommée
et inscrivit, en grandes lettres d'or, sur le tableau qu'elle
soutenait, le nom des diverses batailles où Murat s'était signalé. Le
public applaudissait en pâmant de rire; la reine de Naples haussa les
épaules. Murat avait assez de bon sens pour être impatienté, mais la
princesse prenait cette mascarade au sérieux comme une ovation
glorieuse pour l'objet de sa passion et pour elle qui savait si
dignement l'honorer. J'ai entendu faire la relation de cette soirée à
lady Charlotte Campbell, celle des dames de la princesse qui l'a
abandonnée la dernière. Elle pleurait de dépit en en parlant, mais son
récit n'en était que plus comique. Il fallait avoir l'héroïne sous les
yeux pour en apprécier pleinement le ridicule.

C'était pour tromper le chagrin que lui causait sa séparation d'avec
Murat que la princesse de Galles avait inventé de faire habiller un de
ses gens, qui le rappelait un peu, précisément comme lui. Ce portrait
animé était Bergami, devenu célèbre depuis, et qui déjà (assurait le
capitaine du bâtiment qui l'avait amené de Livourne) usurpait auprès
de sa royale maîtresse tous les droits de Murat, aussi bien que son
costume; mais cela ne passait encore que pour un mauvais propos de
marin.

Il fallut bien aller rendre les hommages, dus à son rang dans
l'almanach, à cette princesse baladine. Elle nous détestait dans
l'idée que nous étions hostiles au _Roi_; elle se donna la petite joie
d'être fort impertinente. Nous y allâmes avec lady William Bentinck,
le jour et l'heure fixés par elle. Elle nous fit attendre longtemps;
enfin nous fûmes admises sous un berceau de verdure où elle déjeunait
vêtue d'un peignoir tout ouvert et servie par Bergami. Après quelques
mots dits à ma mère, elle affecta de ne parler qu'anglais à lady
William. Elle fut un peu déconcertée de nous voir prendre part à cette
conversation, dont elle pensait nous exclure, et se rabattit à ne
parler que des vertus, des talents royaux et militaires de Murat.
Bientôt après, elle donna audience à mon père et entama un grand
discours sur les succès infaillibles de Murat, sa prochaine jonction
avec l'armée de l'empereur Napoléon et les triomphes qui les
attendaient. Mon père se prit à rire.

«Vous vous moquez de moi, monsieur l'ambassadeur?

--Du tout, madame, c'est Votre Altesse Royale qui veut me faire
prendre le change par son sérieux. De tels discours, tenus par la
princesse de Galles à l'ambassadeur de France, sont trop plaisants
pour qu'elle exige que je les écoute avec gravité.»

Elle prit l'air très offensé et abrégea l'entrevue. Nous n'étions
aucuns tentés de la renouveler. Elle prétendit que mon père avait
contribué à lui faire donner l'ordre de partir; rien n'était plus
faux. Si le gouvernement avait été stimulé par quelqu'un c'était
plutôt par lady William Bentinck qui en était fort importunée. Lord
William et monsieur Hill s'étaient soustraits à cet ennui.

Nous étions dans un état cruel. Rien n'est plus pénible que de se
trouver à l'étranger, avec une position officielle, au milieu d'une
pareille catastrophe, lorsqu'il faut montrer une sérénité qu'on
n'éprouve pas. Personne n'entrait dans nos sentiments de manière à
nous satisfaire. Les uns proclamaient les succès assurés de Bonaparte,
les autres sa chute rapide devant les alliés et l'humiliation des
armes françaises. Il était bien rare que les termes fussent assez bien
choisis pour ne pas nous froisser. Aussi, dès que les événements, par
leur gravité irrécusable, nous eurent délivrés du tourment de jouer la
comédie d'une sécurité que nous n'avions pas conservée un seul
instant, nous nous renfermâmes dans notre intérieur, d'où nous ne
sortîmes plus.

Le marquis de Lur-Saluces, aide de camp de monsieur le duc
d'Angoulême, arriva porteur de ses dépêches. Le prince chargeait mon
père de demander au roi de Sardaigne le secours d'un corps de troupes
qui serait entré par Antibes pour le rejoindre en Provence. Il venait
d'obtenir un succès assez marqué au pont de la Drôme où, surtout, il
avait déployé aux yeux des deux armées une valeur personnelle qui
l'avait très relevé dans les esprits. Il sentait le besoin et la
volonté d'agir vigoureusement. Quand une fois monsieur le duc
d'Angoulême était tiré de sa funeste préoccupation d'obéissance
passive, il ne manquait pas d'énergie. Il était moins nul que
certaines niaiseries, dont on ferait un volume, donneraient lieu de le
croire. C'était un homme très incomplet, mais non pas incapable.

Mon père fit préparer une voiture et partit avec monsieur de Saluces
pour Turin. Nous avions appris par celui-ci l'envoi de mon frère en
Espagne. Peu de jours après, le _Moniteur_ contenait des lettres
interceptées de monsieur le duc d'Angoulême à madame la duchesse
d'Angoulême; elles disaient que le jeune d'Osmond en était porteur.
Nous eûmes tout lieu de craindre qu'il eût été arrêté; cette vive
inquiétude dura vingt-sept jours.

Les communications avec le Midi furent interrompues; nous ne savions
ce qui s'y passait que par les gazettes de Paris qui parvenaient
irrégulièrement. C'est de cette façon que nous apprîmes la défaite de
monsieur le duc d'Angoulême, la convention faite avec lui et enfin son
départ de Cette. Le nom de mon frère ne se trouvait nulle part; nous
finîmes par recevoir des lettres de lui, écrites de Madrid. Il allait
le quitter pour rejoindre son prince qu'il croyait en France et
qu'après un long circuit il retrouva à Barcelone.

Monsieur le duc d'Angoulême avait eu le projet d'envoyer mon frère
auprès de Madame, ainsi qu'il le lui disait dans sa lettre, puis il
avait changé d'idée et l'avait expédié au duc de Laval, ambassadeur à
Madrid. C'était là ce qui nous avait occasionné une inquiétude si
grande et si justifiée dans ce premier moment de guerre civile où il
était impossible de prévoir quel serait le sort des prisonniers et la
nature des vengeances exercées de part et d'autre. La suite a prouvé
que les colères étaient épuisées aussi bien que les passions et qu'il
ne restait des premiers temps de la Révolution que la valeur et les
intérêts personnels.

Murat avançait en Italie si rapidement que, déjà, on emballait à
Turin. Nous avions bien le désir, ma mère et moi, d'aller y rejoindre
mon père; il s'y refusait de jour en jour. La question d'économie
devenait importante et se joignait à celle de sécurité pour ne pas
faire un double voyage dans ce moment d'incertitude.

Les demandes de monsieur de Saluces avaient été plus que froidement
accueillies par le gouvernement sarde. Elles n'auraient pu avoir de
succès effectif, puisque la nouvelle de la catastrophe et de
l'embarquement du prince arrivèrent promptement après. Mais, dès lors,
mon père remarqua l'accueil embarrassé que lui fit le ministre et
aperçut une disposition à écarter l'ambassadeur des affaires, tout en
comblant le marquis d'Osmond de politesses.

Comme, dans le même temps, on repoussait tout secours autrichien ou
anglais, il restait évident qu'on espérait négocier séparément et se
maintenir en position de faire valoir sa neutralité à l'Empereur, s'il
réussissait à s'établir. Bubna riait beaucoup de cette politique; il
appelait le roi Victor l'_Auguste allié de l'empereur Napoléon_. Mon
père n'était pas en situation d'en rire, mais lui aussi croyait à
cette préoccupation du cabinet sarde.

Murat, ayant été battu à Occhiobello par les armées autrichiennes,
cessa d'avancer, et nos arrêts furent levés. On annonça officiellement
que l'arrivée de la reine de Sardaigne était remise indéfiniment; nous
retournâmes à Turin.

Avant de quitter Gênes, je veux parler de deux individus que nous y
vîmes passer. Le premier était l'abbé de Janson. Ayant appris le
départ de l'île d'Elbe sur la côte de Syrie, où il se trouvait pèlerin
de Jérusalem, il avait été si bien servi par les vents et par son
activité qu'il était arrivé à Gênes dans un temps presque incroyable.
Il n'y resta que deux heures pour s'informer des événements, retroussa
sa soutane, enfourcha un bidet de poste et courut joindre monsieur le
duc d'Angoulême.

Cet abbé, en costume ecclésiastique, parut fort ridicule aux soldats;
mais lorsque, au combat du pont de la Drôme, on le vit allant jusque
sous la mitraille relever les blessés sur ses épaules, leur porter des
consolations et des secours de toute espèce, avec autant de sang-froid
qu'un grenadier de la vieille garde, _le curé_ (comme ils
l'appelaient) excita leur enthousiasme au plus haut degré. L'abbé de
Janson a depuis mis ce zèle au service de l'intrigue; on ne peut que
le regretter. Devenu évêque de Nancy et un des membres le plus actif
de la Congrégation si fatale à la Restauration, il s'est fait
tellement détester qu'à la Révolution de 1830 il a été expulsé de sa
ville épiscopale.

L'autre personne dont je veux noter le passage à Gênes est Henri de
Chastellux. Âgé de 24 ou 25 ans, maître d'une fortune considérable, il
était attaché à l'ambassade de Rome. Ce fut là qu'il apprit la
trahison de son beau-frère, le colonel de La Bédoyère. Il en fut
d'autant plus consterné qu'il aimait tendrement sa soeur et qu'il
comprenait combien elle devait avoir besoin de consolation et de
soutien, dans une pareille position, au milieu d'une famille aussi
exaltée en royalisme que la sienne. Il obtint immédiatement un congé
de son ambassadeur et, après avoir rangé ses papiers, fait ses malles,
emballé ses livres et ses effets, il se jeta dans la carriole d'un
voiturin avec lequel il avait fait marché pour le mener en vingt-sept
jours à Lyon.

Les révolutions ne s'accommodent guère de cette allure. En arrivant à
Turin, monsieur de Chastellux fut informé qu'il ne pouvait continuer
sa route. Il vint à Gênes consulter mon père sur ce qu'il lui restait
à faire. Il fut décidé qu'il irait rejoindre monsieur le duc
d'Angoulême; mon père lui dit qu'il le chargerait de dépêches. En
effet, deux heures après, un secrétaire alla les lui porter; il le
trouva couché sur un lit, lisant Horace.

«Quand partez-vous?

--Je ne sais pas encore. Je n'ai pas pu m'arranger avec les patrons
qu'on m'a amenés, j'en attends d'autres.

--Vous n'allez pas par la Corniche?

--Non, je compte louer une felouque.»

Le secrétaire rapporta les dépêches qu'on expédia par estafette.

Henri de Chastellux s'embarqua le lendemain matin; mais, ayant fait
son arrangement pour coucher à terre toutes les nuits, il n'arriva à
Nice que le cinquième jour. Il y recueillit des bruits inquiétants sur
la position de monsieur le duc d'Angoulême, attendit patiemment leur
confirmation et, au bout de dix à douze jours, nous le vîmes
reparaître à Gênes, n'ayant pas poussé sa reconnaissance au delà de
Nice.

Cette singulière apathie dans un jeune homme qui ne manque pas
d'esprit et que sa situation sociale et ses relations de famille
auraient dû stimuler si vivement dans cette circonstance, comparée à
la prodigieuse activité d'un homme dont la robe aurait semblé l'en
dispenser, nous parut un si singulier contraste que nous en fûmes très
frappés et que j'en ai conservé la mémoire.

Mon père s'était mis en correspondance plus active avec le duc de
Narbonne, ambassadeur à Naples, le duc de Laval, ambassadeur à Madrid,
et le marquis de Rivière qui commandait à Marseille. Il leur faisait
passer les nouvelles qui lui arrivaient de l'Allemagne et du nord de
la France. La légation de Turin se trouvait fort dégarnie de
secrétaires et d'attachés; mon père, en partant de Gênes, me chargea
de ces correspondances. Cela se bornait à expédier le bulletin des
nouvelles qui nous parvenaient, en distinguant celles qui étaient
officielles des simples bruits dont nous étions inondés. Plusieurs de
ces lettres furent interceptées et quelques-unes, je crois, imprimées
dans le _Moniteur_.

La malveillance s'est saisie de cette puérile circonstance pour
établir que je _faisais l'ambassade_. L'impatience que j'ai conçue de
cette sottise m'a tenue volontairement dans l'ignorance des affaires
diplomatiques que mon père a dû traiter depuis lors, et probablement
plus que je ne l'aurais été sans cette ridicule invention. Car, je
crois l'avoir déjà dit, la politique m'amuse; j'en fais volontiers _en
amateur_, pour occuper mon loisir; et, comme je n'ai jamais eu le
besoin de parler des affaires qu'on me confie, mon père me les aurait
communiquées si je l'avais souhaité.



CHAPITRE V

     Retour de Turin. -- Monsieur de La Bédoyère. -- Marche de Cannes.
     -- L'empereur Napoléon. -- Exposition du Saint-Suaire. -- Retour
     de Jules de Polignac. -- Il est fait prisonnier à Montmélian. --
     Prise d'un régiment à Aiguebelle. -- Conduite du général Bubna.
     -- Haine des piémontais contre les autrichiens. -- Espérances du
     roi de Sardaigne.


Nous continuâmes à mener en Piémont la vie retirée que nous avions
adoptée à Gênes. Mon père ne voulait rien changer à l'état ostensible
de sa maison, mais les circonstances permettaient de réformer toutes
les dépenses extraordinaires et la prudence l'exigeait. Notre seule
distraction était de faire chaque jour de charmantes promenades dans
la délicieuse colline qui borde le Pô, au delà de Turin, et s'étend
jusqu'à Moncalieri.

Ce serait une véritable ressource si les chemins étaient moins
désagréables; même à pied, il est difficile et très fatigant d'y
pénétrer. Les sentiers qui servent de lit aux torrents, dans la saison
pluvieuse, sont à pic et remplis de cailloux roulants. Le marcher en
est pénible jusqu'à être douloureux, aussi les dames du pays ne s'y
exposent-elles guère. On est dédommagé de ses peines par des points de
vue admirables sans cesse variés et une campagne enchantée.

Nous apprîmes successivement les détails circonstanciés de ce qui
s'était passé à Chambéry et à Grenoble. Tous les récits s'accordaient
à montrer monsieur de La Bédoyère comme le plus coupable. Je prêtais
d'autant plus de foi à la préméditation dont on l'accusait que je
l'avais entendu, avant mon départ de Paris, tenir hautement les propos
les plus bonapartistes et les plus hostiles à la Restauration.

La famille de sa femme (mademoiselle de Chastellux) avait commis la
faute de le faire entrer presque de force au service du Roi; il avait
eu la faiblesse d'accepter. Je ne voudrais pas préciser à quelle
époque cette faiblesse était devenue de la trahison, mais il est
certain que, lorsque à la tête de son régiment où il était arrivé
depuis peu de jours, il se rendait de Chambéry à Grenoble, il dit à
madame de Bellegarde, chez laquelle il s'arrêta pour déjeuner, qu'il
ne formait aucun doute des succès de l'empereur Napoléon et qu'il les
désirait passionnément. Au moment où il montait à cheval, il lui cria:
«Adieu, madame, dans huit jours je serai fusillé ou maréchal
d'Empire.»

Il paraissait avoir entraîné le mouvement des troupes qui se réunirent
à l'Empereur et abusé de la faiblesse du général Marchand, entièrement
dominé par lui. La reconnaissance de l'Empereur pour le service rendu
ne fut pas portée à si haut prix qu'il l'avait espéré, mais ses
prévisions ne furent que trop tristement accomplies dans l'autre
alternative.

Il était impossible de n'être pas frappé de la grandeur, de la
décision, de l'audace dans la marche et de l'habileté prodigieuse
déployées par l'Empereur, de Cannes jusqu'à Paris. Il est peu étonnant
que ses partisans en aient été électrisés et aient retrempé leur zèle
à ce foyer du génie. C'est peut-être le plus grand fait personnel
accompli par le plus grand homme des temps modernes; et ce n'était
pas, j'en suis persuadée, un plan combiné d'avance. Personne n'en
avait le secret complet en France; peut-être était-on un peu plus
instruit en Italie. Mais l'Empereur avait beaucoup livré au hasard ou
plutôt à son génie. La preuve en est que le commandant d'Antibes,
sommé le premier, avait refusé d'admettre les aigles impériales. Leur
vol était donc tout à fait soumis à la conduite des hommes qu'elles
rencontreraient sur leur route, et la belle expression du vol de
_clocher en clocher_, quoique justifiée par le succès, était bien
hasardée. L'Empereur s'était encore une fois confié à son étoile et
elle lui avait été fidèle, comme pour servir de flambeau à de plus
immenses funérailles.

En arrivant à Paris, il apprit la déclaration de Vienne du 13 mars; il
subit en même temps les froideurs et les réticences de la plupart des
personnes qui, dans l'ordre civil, lui avaient été le plus dévouées.
Son instinct gouvernemental comprit tout de suite que ces gens-là
représentaient le pays beaucoup plus que les militaires. Peut-être
aurait-il été tenté de le gouverner par le sabre, si ce sabre n'avait
pas dû trouver un emploi plus que suffisant dans la résistance à
l'étranger. Il ne pouvait donc écraser les idées constitutionnelles,
si rapidement écloses en France, qu'en lâchant le frein aux passions
populaires qui, sous le nom de liberté ou de nationalité, amènent
promptement la plus hideuse tyrannie.

Rendons justice à l'Empereur; jamais homme au monde n'a eu plus
l'horreur de pareils moyens. Il voulait un gouvernement absolu, mais
réglé et propre à assurer l'ordre public, la tranquillité et l'honneur
du pays. Dès que sa position lui fut complètement dévoilée, il
désespéra de son succès, et le dégoût qu'il en conçut exerça peut-être
quelque influence sur le découragement montré par lui lors de la
catastrophe de Waterloo.

J'ai lieu de croire que, bien peu de jours après son arrivée aux
Tuileries, il cessa de déployer l'énergie qui l'avait accompagné
depuis l'île d'Elbe. Peut-être, s'il avait retrouvé dans ses anciens
serviteurs civils le même enthousiasme que dans les militaires, il
aurait mieux accompli la tâche gigantesque qu'il s'était assignée;
peut-être aussi était-elle impossible.

Je retournai à Turin. Le Pape nous y avait précédés; sa présence donna
lieu à une cérémonie assez curieuse, à laquelle nous assistâmes.

Le Piémont possède le Saint-Suaire. La chrétienté attache un tel prix
à cette relique que le Pape en a seul la disposition. Elle est
enfermée dans une boîte en or, renfermée dans une de cuivre,
renfermée..., enfin il y en a sept, et les sept clefs qui leur
appartiennent sont entre les mains de sept personnes différentes. Le
Pape conserve la clef d'or. Le coffre est placé dans une magnifique
chapelle d'une superbe église, appelée du Saint-Suaire. Des chanoines,
qui prennent le même nom, la desservent. La relique n'est exposée aux
regards des fidèles que dans les circonstances graves et avec des
cérémonies très imposantes. Le Pape envoie un légat tout exprès,
chargé d'ouvrir le coffre et de lui rapporter la clef.

La présence du Saint-Père à Turin et l'importance des événements
inspirèrent le désir de donner aux soldats, à la population et au Roi
la satisfaction d'envisager cette précieuse relique.

Malgré les espérances que le gouvernement sarde conservait, _in
petto_, d'obtenir de tous les côtés la reconnaissance de sa
neutralité, il avait levé rapidement des troupes considérables et très
belles sous le rapport des hommes. On réunit les nouveaux corps sur la
_place du château_, et, après que le Pape eut béni leurs jeunes
drapeaux, on procéda au déploiement du Saint-Suaire.

Le Roi et sa petite Cour, les catholiques du corps diplomatique, les
chevaliers de l'Annonciade, les autres excellences, les cardinaux et
les évêques étaient seuls admis dans la pièce où se préparait la
cérémonie. Nous n'étions pas plus de trente, ma mère, madame Bubna et
moi seules de femmes; aussi étions-nous parfaitement bien placées.

Le coffre fut apporté par le chapitre qui en a la garde. Chaque boîte
fut ouverte successivement, le grand personnage qui en conserve la
clef la remettant à son tour, et un procès-verbal constatant l'état
des serrures longuement et minutieusement rédigé. Ceci se passait
comme une levée de scellé, et sans aucune forme religieuse, seulement
le cardinal qui ouvrait les serrures récitait une prière à chaque
fois.

Lorsqu'on fut arrivé à la dernière cassette, qui est assez grande et
paraît toute brillante d'or, les oraisons et les génuflexions
commencèrent. Le Pape s'approcha d'une table où elle fut déposée par
deux des cardinaux; tout le monde se mit à genoux, et il y eut
beaucoup de formes employées pour l'ouvrir. Elles auraient été mieux
placées dans une église que dans un salon où cette pantomime, vue de
trop près, manquait de dignité.

Enfin le Pape, après avoir approché et retiré ses mains plusieurs
fois, comme s'il craignait d'y toucher, tira de la boîte un grand
morceau de grosse toile maculée. Il la porta, accompagné du Roi qui le
suivait immédiatement et entouré des cardinaux, sur le balcon où il la
déploya. Les troupes se mirent à genoux aussi bien que la population
qui remplissait les rues derrière elles. Toutes les fenêtres étaient
combles de monde; le coup d'oeil était beau et imposant.

On m'a dit qu'on voyait assez distinctement les marques ensanglantées
de la figure, des pieds, des mains et même de la blessure sur le
saint Linceul. Je n'ai pu en juger, me trouvant placée à une fenêtre
voisine de celle où était le Pape. Il l'exposa en face, à droite et à
gauche; le silence le plus solennel dura pendant ce temps. Au moment
où il se retira, la foule agenouillée se releva en poussant de grandes
acclamations; le canon, les tambours, les vivats annoncèrent que la
cérémonie était finie. Rentré dans le salon, on commença les oraisons.

Le Saint-Père eut la bonté de nous faire demander, par le cardinal
Pacca, si nous voulions faire bénir quelque objet et le faire toucher
au Saint-Suaire. N'ayant pas prévu cette faveur, nous n'étions munies
d'aucun meuble convenable. Cependant nous donnâmes nos bagues et de
petites chaînes que nous portions au col. Le Pape n'y fit aucune
objection et nous jeta un coup d'oeil plein d'aménité et de bonté
paternelle. Nous venions de le voir souvent à Gênes. Lui seul et le
cardinal, qu'il avait dû nommer légat exprès pour l'occasion, avaient
le droit de toucher au Saint-Suaire même. Ils eurent assez de peine à
le replier, mais personne ne pouvait leur offrir assistance.

La première boîte fermée, le Pape en prit la clef, puis les cardinaux
la placèrent dans la seconde enveloppe. Cette cérémonie faite, le
Pape, le Roi et les personnes invitées passèrent dans une pièce où on
avait préparé un déjeuner ou plutôt des rafraîchissements, car il n'y
avait pas de table mise. Les deux souverains y distribuèrent leurs
politesses. On attendit que la clôture de tous les coffres fût
terminée et que les chanoines eussent repris processionnellement le
chemin de l'église, puis chacun se retira.

Je ne me rappelle pas si Jules de Polignac assistait à cette
cérémonie, mais, vers ce temps, il arriva porteur de pleins pouvoirs
de Monsieur, nommé par le roi Louis XVIII lieutenant général du
royaume. Il prétendait être en mesure de lever une légion française, à
cocarde blanche, sur le territoire sarde, mais le gouvernement ne
voulut du tout y consentir. Il obtint à grand'peine la permission de
s'établir sur la frontière pour surveiller de plus près les relations
qu'il conservait dans le Midi. Il s'installa chez un curé des Bauges.
Il était en correspondance presque journalière avec mon père et lui
racontait toutes les pauvretés imaginables.

Les renseignements que mon père recevait d'ailleurs lui faisaient
prévoir des hostilités prochaines. Il avertit Jules de prendre garde à
sa sûreté; celui-ci répondit, en date du 15 juin, qu'il était sûr
d'être averti au moins dix jours avant l'ouverture de la campagne qui
ne pouvait pas commencer avant quatre ou cinq semaines. En le
remerciant de sa sollicitude, il le priait d'être en pleine sécurité,
car il était sûr d'être informé plus tôt et mieux que personne.

Le même courrier apportait une lettre du curé (car c'étaient toujours
des curés!) de Montmélian qui avertissait mon père qu'après avoir
porté sa lettre à la poste, Jules était revenu au presbytère pour
prendre son cheval, qu'au moment où il mettait le pied à l'étrier la
maison avait été investie par une compagnie de soldats français,
entrés dans la ville sans coup férir, et que Jules avait été fait
prisonnier. Le curé en était d'autant plus inquiet que la selle
portait des sacoches remplies d'une correspondance qui compromettait
Jules et tous ses affiliés.

Le curé avait fait porter sa lettre, à travers les montagnes, à un
bureau non encore occupé; cependant celle de Jules, timbrée de
Montmélian, arriva également. C'est encore une occasion où
l'imprévoyance dont ce pauvre monsieur de Polignac paraît si
éminemment doué lui a été fatale. Elle est toujours accompagnée d'une
confiance en lui-même poussée à un degré fabuleux. Comme il joint à
cette outrecuidance une grande témérité, un courage très remarquable,
souvent éprouvé, rien ne l'avertit du danger; il s'y précipite en
aveugle. Mais il faut lui rendre cette justice, qu'une fois arrivé, il
le considère sans faiblesse et subit les conséquences de ses fautes
avec une force d'âme peu commune.

Nous fûmes consternés en le sachant prisonnier. La douceur de ses
moeurs, l'urbanité de son langage le rendent fort attachant dans la
vie privée. J'oubliai alors que je l'accusais toujours d'être conduit
par l'ambition et de faire du prie-Dieu un marchepied pour ne plus me
rappeler que l'homme facile et obligeant avec lequel j'étais liée
depuis notre mutuelle enfance, et je pleurai amèrement sur son sort.
Il était impossible de prévoir comment la politique de l'Empereur
l'engagerait à traiter les prisonniers dans la catégorie de Jules, et
lui surtout, que la Restauration avait arraché à la captivité du
régime impérial, se trouvait dans un prédicament tout à part et
périlleux.

Mon père se mit fort en mouvement pour se procurer de ses nouvelles;
il fut longtemps sans pouvoir y réussir. Toutefois, il obtint une
déclaration de tous les ministres, résidant à Turin, qui annonçait des
représailles de la part de leurs souverains si monsieur de Polignac
était traité autrement qu'en prisonnier de guerre. Le cabinet sarde
fut le plus récalcitrant, mais consentit enfin à signer le dernier.

Ces démarches se trouvèrent inutiles. Le maréchal Suchet se souciait
peu de s'illustrer par cette conquête. Il fit mettre monsieur de
Polignac au fort Barraux, lui conseilla de se tenir parfaitement
tranquille et eut l'air de l'y oublier, tout en l'y faisant très bien
traiter. On lui manda de l'envoyer à Paris; il n'en tint compte. Je
ne sais s'il aurait pu prolonger longtemps cette bienveillante
indifférence, mais les événements marchèrent vite.

Le gouvernement piémontais avait si complètement partagé la sécurité
de Jules qu'au même moment où les français s'emparaient de Montmélian,
un autre corps, traversant la montagne, enlevait à Aiguebelle un beau
régiment piémontais qui faisait tranquillement l'exercice avec des
pierres de bois à ses fusils. Ce qu'il y a de plus piquant dans cette
aventure c'est que la même chose était arrivée, au même lieu et de la
même façon, au début de la guerre précédente.

L'émoi fut grand à Turin. On nomma vite monsieur de Saint-Marsan
ministre de la guerre, quoiqu'il eût servi sous le régime français. On
réclama les secours autrichiens avec autant de zèle qu'on en avait mis
à les refuser jusque-là. Mais le général Bubna déclara à monsieur de
Valese qu'il fallait porter la peine de son obstination; il
l'avertissait depuis longtemps que les hostilités étaient prêtes à
éclater et que les négociations occultes et personnelles avec le
gouvernement français, pour établir sa neutralité, seraient sans
succès. Il n'avait pas voulu le croire; maintenant il le prévenait
formellement que, si les français s'étaient emparés du Mont-Cenis
avant qu'il pût l'occuper, ce qui lui paraissait fort probable, il
retirerait ses troupes en Lombardie et abandonnerait le Piémont.

À la suite de cette menace, il déploya une activité prodigieuse pour
la rendre vaine. C'était un singulier homme que ce Bubna. Grand, gros,
boiteux par une blessure, paresseux lorsqu'il n'avait rien à faire, il
passait les trois quarts des journées, couché sur un lit ou sur la
paille dans son écurie, à fumer le plus mauvais tabac du plus mauvais
estaminet. Quand il lui plaisait de venir dans le salon, il y était,
sauf l'odeur de pipe, homme de la meilleure compagnie, conteur
spirituel, fin, caustique, comprenant et employant toutes les
délicatesses du langage. Les affaires civiles ou militaires le
réclamaient-elles? Il ne prenait plus un moment de repos; et ce même
Bubna qui avait passé six mois sans quitter, à peine, la position
horizontale, serait resté soixante-douze heures à cheval sans en
paraître fatigué.

Il me fit la confidence qu'il exagérait un peu ses inquiétudes et la
rigueur de ses projets pour se venger de monsieur de Valese et de ses
hésitations. Comme j'étais très indignée contre celui-ci de la façon
dont il s'éloignait de l'ambassadeur de France, je goûtais fort cette
espièglerie. Mon père, avec son éminente sagesse, ne partageait pas
cette joie; il approuvait monsieur de Valese d'avoir réussi à éviter à
son pays quelques semaines de l'occupation autrichienne. Il
compatissait au désir d'un petit royaume de chercher à obtenir un état
de neutralité, tout en croyant ce résultat impossible.

Il est certain que la résistance apportée par le cabinet à la rentrée
des autrichiens sur le territoire piémontais compensa, aux yeux des
habitants, beaucoup des torts qu'on reprochait au gouvernement. La
population les avait pris en haine et ils lui avaient enseigné à
regretter les troupes françaises: «Les français disait-elle, nous
pressuraient beaucoup, mais ils mangeaient chez nous et avec nous ce
qu'ils prenaient, au lieu que les allemands prennent plus encore et
emportent tout.»

Cela était vrai de l'administration aussi bien que des chefs et des
soldats. Elle faisait venir d'Autriche jusqu'aux fers des chevaux,
n'achetait rien dans les pays occupés; mais, en revanche, emportait
tout, même les gonds et les verrous des portes et fenêtres dans les
casernes que les troupes abandonnaient. Les fourgons qui suivent un
corps autrichien évacuant un pays _allié_ sont curieux à voir par leur
nombre fabuleux et par la multitude d'objets de toute espèce qu'ils
contiennent pêle-mêle. Ces convois excitaient la colère des peuples
italiens, victimes de ce système de spoliation générale.

La nouvelle de l'entrée en campagne sur la frontière de Belgique et de
la bataille de Ligny livrée le 16 nous parvint avec une grande
rapidité à travers la France et à l'aide du télégraphe qui l'avait
apportée à Chambéry. Mais il fallut attendre l'arrivée d'un courrier
régulier pour nous conter celle de Waterloo. Après celle-là, celles
que nous étions contraints à appeler les bonnes nouvelles se
succédèrent aussi rapidement que les mauvaises trois mois avant. Il
fallait bien s'en réjouir, mais ce n'était pas sans saignement de
coeur.

Le roi de Sardaigne avait la tête tournée de voir le corps piémontais
entrer en France avec l'armée autrichienne, et se croyait déjà un
conquérant. Sa magnanimité se contentait du Rhône pour frontière. Il
donnait bien quelques soupirs à Lyon, mais il se consolait par l'idée
que c'était une ville _mal pensante_.

J'ai déjà dit qu'il était très accessible; il recevait tout le monde,
était fort parlant, surtout dans ce moment d'exaltation. Il n'y avait
pas un moine, ni un paysan qu'il ne retînt pour leur raconter ses
projets militaires.

Étant duc d'Aoste, il avait fait une campagne dans la vallée de
Barcelonnette et avait conservé une grande admiration pour l'agilité
et le courage de ses habitants: aussi voulait-il aller prendre
Briançon, par escalade, à la tête de ses _Barbets_, comme il les
appelait. Il développa ce plan au général Frimont lorsqu'il passa pour
prendre le commandement en chef de l'armée autrichienne. Bubna,
présent à cette entrevue, racontait à faire mourir de rire
l'étonnement calme de l'alsacien Frimont cherchant vainement ses yeux
pour découvrir ce qu'il pensait de ces extravagances et obligé par sa
malice à y répondre seul. Heureusement le Roi se laissa choir d'une
chaise sur laquelle il était grimpé pour prendre d'assaut une jarre à
tabac placée sur une armoire. Il se fit assez de mal, se démit le
poignet, et Briançon fut sauvé.

Le physique de ce pauvre prince rendait ses rodomontades encore plus
ridicules. Il ressemblait en laid à monsieur le duc d'Angoulême. Il
était encore plus petit, encore plus chétif; ses bras étaient plus
longs, ses jambes plus grêles, ses pieds plus plats, sa figure plus
grimaçante; enfin il atteignait davantage le type du singe auquel tous
deux aspiraient. Il souffrit horriblement de son poignet qui fut mal
remis par une espèce de carabin ramené de Sardaigne. Rossi, un des
plus habiles chirurgiens de l'Europe, était consigné au seuil du
château pour l'avoir franchi sous le gouvernement français. Toutefois,
la douleur se fit sentir; au bout de dix à douze jours, Rossi fut
appelé, le poignet bien remis et le Roi soulagé.



CHAPITRE VI

     Réponse de mon père au premier chambellan du duc de Modène. --
     Conduite du maréchal Suchet à Lyon. -- Conduite du maréchal Brune
     à Toulon. -- Catastrophe d'Avignon. -- Expulsion des français
     résidant en Piémont. -- Je quitte Turin. -- État de la Savoie. --
     Passage de Monsieur à Chambéry. -- Fête de la Saint-Louis à Lyon.
     -- Pénible aveu. -- Gendarmes récompensés par l'Empereur. -- Les
     soldats de l'armée de la Loire. -- Leur belle attitude.


Les forfanteries du Roi et des siens, tout absurdes qu'elles étaient,
portaient pour nous un son fort désagréable. Quelques semaines plus
tard, mon père eut occasion d'en relever une d'une manière très
heureuse. Le duc de Modène vint voir son beau-père; il y eut à cette
occasion réception à la Cour. Mon père s'y trouva auprès d'un groupe
où le premier chambellan de Modène professait hautement la nécessité
et la facilité de partager la France pour assurer le repos de
l'Europe. Il prit la parole et du ton le plus poli:

«Oserai-je vous prier, monsieur le comte, de m'indiquer les documents
historiques où vous avez puisé qu'on peut disposer de la France comme
s'il s'agissait du duché de Modène?»

On peut croire que le premier chambellan resta très décontenancé.
Cette boutade, qui contrastait si fort avec l'urbanité habituelle de
mon père, eut grand succès à Turin où on détestait les prétentions de
l'allemand, duc de Modène.

Les événements de Belgique arrêtèrent la marche des armées françaises
en Savoie, et laissèrent le temps aux autrichiens de réunir à Chambéry
des forces trop considérables pour pouvoir leur résister. L'occupation
de Grenoble, où on ne laissa que des troupes piémontaises, acheva
d'enorgueillir ces conquérants improvisés, et je ne sais si le chagrin
l'emportait sur la colère en pensant à nos canons tombés entre les
pattes des _Barbets_ du Roi. Quoique le fort Barraux tînt toujours, on
avait eu soin d'en laisser évader Jules de Polignac qui rejoignit le
quartier général de Bubna et assista à l'attaque de Grenoble.

Ces souvenirs sont très pénibles pour y revenir volontiers; j'aime
mieux raconter deux faits qui, selon moi, honorent plus nos vieux
capitaines qu'un de ces succès militaires qui leur étaient si
familiers. Ils prouvent leur patriotisme.

Les Alliés admettaient que, partout où ils trouveraient le
gouvernement du roi Louis XVIII reconnu avant leur arrivée, ils
n'exerceraient aucune spoliation. Mais aussi toutes les places où ils
entreraient par force ou par capitulation devaient être traitées comme
pays conquis et le matériel enlevé: Dieu sait s'ils étaient experts à
tels déménagements; Grenoble en faisait foi.

L'avant-garde, sous les ordres du général Bubna, s'approchait de Lyon.
Monsieur de Corcelles, commandant la garde nationale, se rendit auprès
du général, lui offrit de faire prendre à la ville la cocarde
autrichienne ou la cocarde sarde, toutes enfin plutôt que la cocarde
blanche. Mon ami Bubna, qui, tout aimable qu'il était, n'avait pas une
bien sainte horreur pour le bien d'autrui, était trop habile pour
autoriser les _patriotiques_ intentions de monsieur de Corcelles, mais
il ne les repoussa pas tout à fait. Il lui dit que de si grandes
décisions ne s'improvisaient pas; il n'avait point d'instructions à ce
sujet, mais il en demanderait. Sans doute, il ne serait pas
impossible que la maison de Savoie portât le siège de son royaume à
Lyon, tandis que le Piémont pourrait se réunir à la Lombardie. C'était
matière à réflexion; en attendant il ne fallait rien brusquer, et il
conseillait _tout simplement_ de garder la cocarde tricolore. L'armée
autrichienne ferait son entrée le lendemain matin, et il serait temps
de discuter ensuite les intérêts réciproques.

Monsieur de Corcelles retourna à Lyon et courut rendre compte de sa
démarche et de sa conversation au maréchal Suchet. Celui-ci le traita
comme le dernier des hommes, lui dit qu'il était un misérable, un
mauvais citoyen, que, quant à lui, il aimerait mieux voir la France
réunie sous une main quelconque que perdant un seul village. Il le
chassa de sa présence, lui ôta le commandement de la garde nationale,
fit chercher de tout côté Jules de Polignac, monsieur de Chabrol,
monsieur de Sainneville (l'un préfet, l'autre directeur de la police
avant les Cent-Jours), les installa lui-même dans leurs fonctions et
ne s'éloigna qu'après avoir fait arborer les couleurs royales. Bubna
les trouva déployées le lendemain à son grand désappointement, mais il
n'osa pas s'en plaindre.

Au même temps, les mêmes résultats s'opérèrent à Toulon avec des
circonstances un peu différentes. Le maréchal Brune y commandait. La
garnison était exaltée jusqu'à la passion pour le système impérial et
la ville partageait ses sentiments. Un matin, à l'ouverture des
portes, le marquis de Rivière, l'amiral Ganteaume et un vieil émigré,
le comte de Lardenoy, qui était commandant de Toulon pour le Roi,
suivis d'un seul gendarme et portant tous quatre la cocarde blanche,
forcèrent la consigne, entrèrent au grand trot dans la place et
allèrent descendre chez le maréchal avant que l'étonnement qu'avait
causé leur brusque apparition eût laissé le temps de les arrêter. Ils
parvinrent jusque dans le cabinet où le maréchal était occupé à
écrire. Surpris d'abord, il se remit immédiatement, tendit la main à
monsieur de Rivière qu'il connaissait, et lui dit:

«Je vous remercie de cette preuve de confiance, monsieur le marquis,
elle ne sera pas trompée.»

Les nouveaux arrivés lui montrèrent la déclaration des Alliés, lui
apprirent qu'un corps austro-sarde s'avançait du côté de Nice et
qu'une flotte anglaise se dirigeait sur Toulon. Dans l'impossibilité
de le défendre d'une manière efficace, puisque toute la France était
envahie et le Roi déjà à Paris, le maréchal, en s'obstinant à
conserver ses couleurs, coûterait à son pays l'immense matériel de
terre et de mer contenu dans la place; les Alliés n'épargneraient
rien; ils se hâtaient pour arriver avant qu'il eût reconnu le
gouvernement du Roi. Ces messieurs, se fiant à son patriotisme
éclairé, étaient venus lui raconter la situation telle qu'elle était
et lui juraient sur l'honneur l'exactitude des faits.

Le maréchal lut attentivement les pièces qui les confirmaient, puis il
ajouta:

«Effectivement, messieurs, il n'y a pas un moment à perdre. Je réponds
de la garnison; je ne sais pas ce que je pourrai obtenir de la ville.
En tout cas, nous y périrons ensemble, mais je ne serai pas complice
d'une vaine obstination qui livrerait le port aux spoliations des
anglais.»

Il s'occupa aussitôt de réunir les officiers des troupes, les
autorités de la ville et les meneurs les plus influents du parti
bonapartiste. Il les chapitra si bien que, peu d'heures après, la
cocarde blanche était reprise et le vieux Lardenoy reconnu commandant.

Le marquis de Rivière était homme à apprécier la loyauté du maréchal
et à en être fort touché. Il l'engagea à rester avec eux dans le
premier moment d'effervescence du peuple passionné du Midi. Le
maréchal Brune persista à vouloir s'éloigner; peut-être craignait-il
d'être accusé de trahison par son parti. Quel que fût son motif, il
partit accompagné d'un aide de camp de monsieur de Rivière; il le
renvoya se croyant hors des lieux où il pouvait être reconnu et
recourir quelque danger. On sait l'horrible catastrophe d'Avignon et
comment un peuple furieux et atroce punit la belle action que
l'histoire, au moins, devra consigner dans une noble page. On voudrait
pouvoir dire que la lie de la populace fut seule coupable; mais,
hélas! il y avait parmi les acteurs de cette horrible scène des gens
que l'esprit de parti a tellement protégés que la justice des lois n'a
pu les atteindre. C'est une des vilaines taches de la Restauration.

La conduite des maréchaux Suchet et Brune m'a toujours inspiré
d'autant plus de respect que je n'ai pu me dissimuler qu'elle n'aurait
pas été imitée par des chefs royalistes. Il y en a bien peu d'entre
eux qui n'eussent préféré remettre leur commandement, au risque de
pertes immenses pour la patrie, entre les mains de l'étranger, à faire
replacer eux-mêmes le drapeau tricolore, et, s'il s'en était trouvé,
notre parti les aurait qualifiés de traîtres.

Dans les premiers jours de mars, le roi de Sardaigne avait publié
l'ordre de chasser tous les français de ses États. Les rapides succès
de l'Empereur lui imposèrent trop pour qu'il osât l'exécuter; mais,
dès que sa peur fut un peu calmée par le gain de la bataille de
Waterloo, il donna des ordres péremptoires et trouva des agents
impitoyables. Des français, domiciliés depuis trente ans,
propriétaires, mariés à des piémontaises, furent expulsés de chez eux
par les carabiniers royaux, conduits aux frontières comme des
malfaiteurs, sans qu'on inventât seulement d'articuler contre eux le
moindre reproche. Les femmes et les enfants vinrent porter leurs
larmes à l'ambassade; nous en étions assaillis. Nous ne pouvions que
pleurer avec eux et partager leur profonde indignation.

Mon père faisait officieusement toutes les réclamations possibles. Ses
collègues du corps diplomatique se prêtaient à les appuyer et
témoignaient leur affliction et leur désapprobation de ces cruelles
mesures, mais rien ne les arrêtait. Enfin, mon père reçut un courrier
du prince de Talleyrand pour lui annoncer que le gouvernement du roi
Louis XVIII était reconstitué. Il se rendit aussitôt chez le comte de
Valese et lui déclara que, si ces persécutions injustifiables
continuaient contre les sujets de S. M. T. C., il demanderait
immédiatement ses passeports, qu'il en préviendrait sa Cour et était
sûr d'être approuvé.

Cette démarche sauva quelques malheureux qui avaient obtenu un sursis,
mais la plupart étaient déjà partis ou au moins ruinés par cette
manifestation intempestive de la peur et d'une puérile vengeance
exercée contre des innocents.

Cette circonstance acheva de m'indisposer contre les gouvernements
absolus et arbitraires. La maladie du pays m'avait gagnée à tel point
que je ne respirais plus dans ce triste Turin. J'éprouvais un
véritable besoin de m'en éloigner, au moins pour un temps. Je me
décidai à venir passer quelques semaines à Paris où j'étais appelée
par des affaires personnelles.

Mon père consentit d'autant plus facilement à mon départ qu'il
désirait lui-même avoir, sur ce qui se passait en France, des
renseignements plus exacts que ceux donnés par les gazettes. Les
dépêches étaient rares et toujours peu explicites; ma correspondance
serait détaillée et quotidienne. J'étais faite à me servir de sa
lunette; il ne pouvait avoir un observateur qui lui fût plus commode.

J'ai dit que mon frère avait rejoint son prince à Barcelone; il y
séjourna et l'accompagna à Bourg-Madame. Monsieur le duc d'Angoulême
l'envoya porter ses dépêches au Roi dès qu'il le sut à Paris. Le Roi
le renvoya à son neveu; il lui fallut traverser deux fois l'armée de
la Loire, ce qui ne fut pas sans quelque danger, à ce premier moment.
Toutefois, il remplit heureusement sa double mission et obtint pour
récompense la permission de venir embrasser ses parents. J'attendis
son arrivée et, après avoir passé quelques jours avec lui, je le
précédai sur la route de Paris où il devait venir me rejoindre
promptement.

Je quittai Turin, le 18 août, jour de la Sainte-Hélène, après avoir
souhaité la fête à ma mère pour laquelle mon absence n'avait pas de
compensation et qui en était désolée. Elle devait, le lendemain,
accompagner mon père à Gênes où, pour cette fois, la Reine arriva sans
obstacles. Elle débarqua de Sardaigne avec un costume et des façons
qui ne rappelaient guère l'élégante et charmante duchesse d'Aoste dont
le Piémont conservait le souvenir. Elle s'y est fait détester, je ne
sais si c'est avec justice; je n'ai plus eu de rapports personnels
avec ce pays et on ne peut s'en faire une idée un peu juste qu'en
l'habitant. Il y a toujours une extrême réticence dans les récits
qu'en font les piémontais.

Je m'arrêtai quelques jours à Chambéry. J'y appris les circonstances
exactes de la trahison des troupes et surtout celle de monsieur de La
Bédoyère. Il était évident qu'il travaillait d'avance son régiment et
que les événements de Grenoble avaient été rien moins que spontanés.

Les esprits étaient fort échauffés en Savoie. L'ancienne noblesse
désirait ardemment rentrer sous le sceptre de la maison de Savoie. La
bourgeoisie aisée ou commerçante, tous les industriels voulaient
rester français. Les paysans étaient prêts à crier: «Vive le Roi
sarde!» dès que leurs curés le leur ordonneraient. Jusqu'alors les
voeux, les craintes et les répugnances s'exprimaient encore tout bas;
on se bornait à se détester cordialement de part et d'autre.

Peu avant les Cent-Jours, Monsieur avait fait un voyage dans le Midi;
sa grâce et son obligeance lui avaient procuré de grands succès. À
Chambéry, il logea chez monsieur de Boigne et le traita avec bonté. Le
lendemain, avant de partir, le duc de Maillé lui remit de la part du
prince six croix d'honneur, à distribuer dans la ville. Monsieur de
Boigne n'avait pas fait de mauvais choix; mais, cela dépendait de lui.
Les diplômes avaient été remplis des noms qu'il indiquait, sans autre
renseignement.

Il paraît que, dans tout ce voyage, Monsieur payait ainsi son écot à
ses hôtes. On a cru que la prodigalité avec laquelle on a semé la
croix d'honneur en 1814 avait un but politique et qu'on voulait la
discréditer. Je ne le pense pas; seulement elle n'avait aucun prix aux
yeux de nos princes et ils la donnaient comme peu de valeur. On
conçoit à quel point cela devait irriter les gens qui avaient versé
leur sang pour l'obtenir.

C'est par cette ignorance du pays, plus que par propos délibéré, que
les princes de la maison de Bourbon choquaient souvent, sans s'en
douter, les intérêts et les préjugés nationaux nés pendant leur longue
absence. Ils ne se donnaient pas la peine de les apprendre ni de s'en
informer, bien persuadés qu'ils se tenaient d'être rentrés dans leur
patrimoine. Jamais ils n'ont pu comprendre qu'ils occupaient une
place, à charge d'âmes, qui imposait du travail et des devoirs.

J'arrivai à Lyon le 25 août. Avec l'assistance de la garnison
autrichienne, on y célébrait bruyamment la fête de la Saint-Louis. La
ville était illuminée; on tirait un feu d'artifice; la population
entière semblait y prendre part. On se demandait ce qu'était devenue
cette autre foule qui, naguère, avait accueilli Bonaparte avec de si
grands transports. J'ai assisté à tant de péripéties dans les
acclamations populaires que je me suis souvent adressé cette question.
Je crois que ce sont les mêmes masses, mais diversement électrisées
par un petit noyau de personnes exaltées, qui changent et sont
entraînées dans des sens différents; mais la même foule est également
de bonne foi dans ses diverses palinodies.

Me voici arrivée à une confession bien pénible. Je pourrais
l'épargner, puisqu'elle ne regarde que moi et qu'un sentiment intime;
mais je me suis promis de dire la vérité sur tout le monde; je la
cherche aussi en moi. Il faut qu'on sache jusqu'où la passion de
l'esprit de parti peut dénaturer le coeur.

En arrivant à l'hôtel de l'Europe, je demandai les gazettes; j'y lus
la condamnation de monsieur de La Bédoyère et j'éprouvai un mouvement
d'horrible joie. «Enfin, me dis-je, voilà un de ces misérables
traîtres puni!» Ce mouvement ne fut que passager; je me fis
promptement horreur à moi-même; mais, enfin, il a été assez positif
pour avoir pesé sur ma conscience. C'est depuis ce moment, depuis le
dégoût et le remords qu'il m'inspire, que j'ai abjuré, autant qu'il
dépend de moi, les passions de l'esprit de parti et surtout ses
vengeances.

Je pourrais, à la rigueur, me chercher une excuse dans tout ce que je
venais d'apprendre à Chambéry sur la conduite de monsieur de La
Bédoyère, dans les tristes résultats que sa coupable trahison avait
attirés, dans l'aspect de la patrie déchirée et envahie par un million
d'étrangers; mais rien n'excuse, dans un coeur féminin, la pensée
d'une sanglante vengeance, et il faut en renvoyer l'horreur à qui il
appartient, à l'esprit de parti, monstre dont on ne peut trop
repousser les approches quand on vit dans un temps de révolution et
qu'on veut conserver quelque chose d'humain.

Je passai deux jours à Lyon où se trouvaient réunies plusieurs
personnes avec lesquelles j'étais liée parmi les français et les
étrangers. On me donna les détails des événements de Paris. Les avis
étaient divers sur le rôle qu'y avait joué Fouché, mais tout le monde
s'accordait à dire qu'il était entré dans le conseil de Louis XVIII à
la sollicitation de Monsieur, excité par les plus exaltés du parti
émigré. C'est à Lyon que me furent racontés les faits que j'ai
rapportés sur la conduite du maréchal Suchet. J'appris aussi une
circonstance qui me frappa.

Lorsque Monsieur fit cette triste expédition, au moment du retour de
l'île d'Elbe, il fut obligé de quitter la ville par la route de Paris,
tandis que toute la garnison et les habitants se précipitaient sur
celle de Grenoble au-devant de Napoléon. Deux gendarmes, seuls de
l'escorte commandée, se présentèrent pour accompagner sa voiture. Le
lendemain, ils furent dénoncés à l'Empereur. Il les fit rechercher et
leur donna de l'avancement. On ne peut nier que cet homme n'eût
l'instinct gouvernemental.

Mon séjour à Lyon avait été forcé; il fallait attendre que la route
fût _libre_, c'est-à-dire complètement occupée par des garnisons
étrangères. Je conserve encore le passeport à l'aide duquel j'ai
traversé notre triste patrie dans ces jours de détresse. Il est
curieux par la quantité de _visas_, en toutes langues, dont il est
couvert.

Si ces formalités étaient pénibles, les routes offraient un spectacle
consolant pour un coeur français, malgré son amertume. C'était la
magnifique attitude de nos soldats licenciés. Réunis par bandes de
douze ou quinze, vêtus de leur uniforme, propres et soignés comme en
jour de parade, le bâton blanc à la main, ils regagnaient leurs
foyers, tristes mais non accablés et conservant une dignité dans les
revers qui les montrait dignes de leurs anciens succès.

J'avais laissé l'Italie infestée de brigands créés par la petite
campagne de Murat. Le premier groupe de soldats de la Loire que je
rencontrai, en me rappelant ce souvenir, m'inspira un peu de crainte;
mais, dès que je les eus envisagés, je ne ressentis plus que l'émotion
de la sympathie. Eux-mêmes semblaient la comprendre. Les plus en avant
des bandes que je dépassais me regardaient fixement comme pour
chercher à deviner à quoi j'appartenais, mais les derniers me
saluaient toujours. Ils m'inspiraient ce genre de pitié que le poète a
qualifiée de _charmante_ et que la magnanimité commande forcément
quand on n'a pas perdu tout sentiment généreux.

Je ne pense pas qu'il y ait quelque chose de plus beau dans l'histoire
que la conduite générale de l'armée et l'attitude personnelle des
soldats à cette époque. La France a droit de s'en enorgueillir. Je
n'attendis pas le jour de la justice pour en être enthousiasmée et,
dès lors, je les considérais avec respect et vénération. Il est bien
remarquable en effet, que, dans un moment où plus de cent cinquante
mille hommes furent renvoyés de leurs drapeaux et rejetés, sans état,
dans le pays, il n'y eut pas un excès, pas un crime commis dans toute
la France qui pût leur être imputé. Les routes restèrent également
sûres; les châteaux conservèrent leur tranquillité; les villes, les
bourgs et les villages acquirent des citoyens utiles, des ouvriers
intelligents, des chroniqueurs intéressants.

Rien ne fait plus l'éloge de la conscription que cette noble conduite
des soldats qu'elle a produits; je la crois unique dans les siècles.
J'étais ennemie des soldats de Waterloo. Je les qualifiais, à juste
titre, de traîtres depuis trois mois, mais je n'eus pas fait une
journée de route sans être fière de mes glorieux compatriotes.



CHAPITRE VII

     Madame de La Bédoyère. -- Son courage. -- Son désespoir. -- Sa
     résignation. -- La comtesse de Krüdener. -- Elle me fait une
     singulière réception. -- Récit de son arrivée à Heidelberg. --
     Son influence sur l'empereur Alexandre. -- Elle l'exerce en
     faveur de monsieur de La Bédoyère. -- Saillie de monsieur de
     Sabran. -- Pacte de la Sainte-Alliance. -- Soumission de Benjamin
     Constant à madame de Krüdener. -- Son amour pour madame Récamier.
     -- Sa conduite au 20 mars. -- Sa lettre au roi Louis XVIII.


Comme pour me faire mieux sentir l'horreur du cruel sentiment que
j'avais éprouvé au sujet de monsieur de La Bédoyère, je trouvai Paris
encore tout ému de ses derniers moments.

Lorsqu'en 1791, le comte et la comtesse de Chastellux avaient suivi
madame Victoire à Rome, deux de leurs cinq enfants (Henri et Georgine)
étaient restés en France où leur grand'mère les avait élevés dans la
retraite absolue d'un petit château de Normandie. À sa mort, Georgine
alla rejoindre, en Italie, ses parents qui bientôt revinrent à Paris.
Elle ne put jamais vaincre l'extrême timidité née de la solitude où
elle avait vécu jusqu'à dix-huit ans. Elle y avait connu Charles de La
Bédoyère; les terres de leurs mères se trouvaient situées dans le même
canton. La petite voisine inspira dès l'enfance une affection qu'elle
partagea. Elle devint très jolie et monsieur de La Bédoyère très
amoureux. Henry de Chastellux, dont il avait été le camarade de
collège, encouragea ce sentiment. Les La Bédoyère, dans l'espoir de
fixer leur fils, s'en réjouirent; les Chastellux y consentirent et,
peu de temps avant la Restauration, le mariage eut lieu.

Charles de La Bédoyère faisait des dettes, aimait le jeu, les femmes,
et surtout la guerre. Du reste, il était bon enfant, spirituel, gai,
loyal, franc, généreux, promettait de se corriger de tous ses travers
et comptait de bonne foi y réussir. Tel qu'il était, Georgine
l'adorait; mais c'était à si petit bruit, elle était si craintive de
paraître et de se montrer qu'on pouvait vivre avec elle des mois
entiers sans découvrir ses sentiments. C'est sans comparaison la
personne la plus modestement retirée en elle-même que j'aie jamais
rencontrée.

Au retour de Bonaparte, elle se désola du rôle que son mari avait
joué. Quoique à peine relevée de couches, elle quitta sa maison, se
réfugia chez ses parents et, lorsqu'il arriva à la suite de
l'Empereur, elle refusa de le voir. Les événements ayant amené une
prompte réaction, elle reprit ses relations avec lui dès qu'il fut
malheureux et chercha à dénaturer sa fortune pour lui procurer des
moyens d'évasion. Elle comptait le rejoindre avec leur enfant. Je
crois que c'est pour compléter ces arrangements qu'il revint à Paris
où il fut arrêté.

Aussitôt, cette femme si timide devint une héroïne. Les visites, les
prières, les supplications, les importunités, rien ne lui coûtait.
Elle alla solliciter sa famille d'employer son crédit, de lui prêter
son assistance; personne ne voulut l'accompagner ni faire aucune
démarche. Privée de tout secours, elle ne s'abandonna pas elle-même.
Elle heurta à toutes les portes, força celles qu'on refusait de lui
ouvrir, parvint jusqu'à madame la duchesse d'Angoulême sans pouvoir
l'attendrir, et déploya partout un courage de lion.

Ayant tout épuisé, elle eut recours à madame de Krüdener. Cette
dernière visite lui ayant offert un faible rayon d'espoir, la pauvre
jeune mère, portant son enfant dans ses bras, courut à l'abbaye pour
le communiquer à son mari. Elle trouva la place encombrée de monde: un
fiacre environné de troupes était arrêté devant la porte de la prison;
un homme y montait. Un cri affreux se fit entendre; elle avait reconnu
monsieur de La Bédoyère. La scène n'était que trop expliquée. L'enfant
tomba de ses mains; elle se précipita dans la fatale voiture, et
perdit connaissance. Charles la reçut dans ses bras, l'embrassa
tendrement, la remit aux soins d'un serviteur fidèle qui, déjà,
s'était emparé de l'enfant et, profitant de son évanouissement, fit
fermer la portière de la voiture. Sa fin ne démentit pas le courage
qu'il avait souvent montré sur les champs de bataille. Madame de La
Bédoyère fut ramenée chez elle sans avoir repris le sentiment de sa
misère.

À dater de ce moment, elle est rentrée dans sa timidité native.
Pendant longtemps elle a refusé de voir sa famille. Elle ne lui
pardonnait pas son cruel stoïcisme.

Vingt années se sont écoulées au moment où j'écris, et sa tristesse ne
s'est pas démentie un seul jour. En revanche, ses sentiments
royalistes se sont exaltés jusqu'à la passion. Le sang de la victime
sacrifiée à la Restauration lui a semblé un holocauste qui devait en
assurer la durée et la gloire. Elle a élevé son fils dans ces idées;
pour elle, la légitimité est une religion.

J'ai déjà dit avec quelle pacifique lenteur son frère Henry avait
habitude de voyager. Je ne sais où il se trouvait lors de la
catastrophe. Mais son absence ayant permis à Georgine d'espérer qu'il
l'aurait assistée dans ces affreux moments, s'il avait été à Paris,
elle avait reporté sur lui toute la tendresse qui n'était pas absorbée
par son fils et sa douleur. Ce n'est qu'au mariage d'Henry avec
mademoiselle de Duras (à l'occasion duquel il prit le nom de duc de
Rauzan) qu'elle consentit à revoir sa famille. Elle a toujours vécu
dans la retraite la plus austère.

Le nom de madame de Krüdener s'est trouvé tout à l'heure sous ma
plume; mes rapports avec elle ne sont venus qu'un peu plus tard, mais
je puis aussi bien les rapporter ici.

Je fus menée chez elle par madame Récamier. Je trouvai une femme d'une
cinquantaine d'années qui avait dû être extrêmement jolie. Elle était
maigre, pâle; sa figure portait la trace des passions; ses yeux
étaient caves mais très beaux, son regard plein d'expression. Elle
avait cette voix sonore, douce, flexible, timbrée, un des plus grands
charmes des femmes du Nord. Ses cheveux gris, sans aucune frisure et
partagés sur le front, étaient peignés avec une extrême propreté. Sa
robe noire, sans ornement, n'excluait cependant pas l'idée d'une
certaine recherche. Elle habitait un grand et bel appartement dans un
hôtel de la rue du Faubourg-Saint-Honoré. Les glaces, les décorations,
les ornements de toute espèce, les meubles, tout était recouvert de
toile grise; les pendules elles-mêmes étaient enveloppées de housses
qui ne laissaient voir que le cadran. Le jardin s'étendait jusqu'aux
Champs-Élysées; c'était par là que l'empereur Alexandre, logé à
l'Élysée-Bourbon, se rendait chez madame de Krüdener à toutes les
heures du jour et de la nuit.

Notre arrivée avait interrompu une espèce de leçon qu'elle faisait à
cinq ou six personnes. Après les politesses d'usage qu'elle nous
adressa avec aisance et toutes les formes usitées dans le grand monde,
elle la continua. Elle parlait sur la foi. L'expression de ses yeux et
le son de sa voix changèrent seuls lorsqu'elle reprit son discours. Je
fus émerveillée de l'abondance, de la facilité, de l'élégance de son
improvisation. Son regard avait tout à la fois l'air vague et inspiré.
Au bout d'une heure et demie, elle cessa de parler, ses yeux se
fermèrent, elle sembla tomber dans une sorte d'anéantissement; les
adeptes m'avertirent que c'était le signal de la retraite. J'avais été
assez intéressée. Cependant je ne comptais pas assister à une seconde
représentation. Elles étaient à jour fixe. Je crus convenable d'en
choisir un autre pour laisser mon nom à la porte de madame de
Krüdener. À ma surprise, je fus admise, elle était seule.

«Je vous attendais, me dit-elle, _la voix_ m'avait annoncé votre
visite; j'espère de vous, mais pourtant ... j'ai été trompée si
souvent!!»

Elle tomba dans un silence que je ne cherchai pas à rompre, ne sachant
pas quel ton adopter. Elle reprit enfin et me dit que _la voix_
l'avait prévenue qu'elle aurait dans la ligne des _prophétesses_ une
successeur qu'elle formerait et qui était destinée à aller plus près
qu'elle de la divinité; car elle ne faisait qu'_entendre_, et celle-là
_verrait_!

_La voix_ lui avait annoncé que cette prédestinée devait être une
femme ayant conservé dans le grand monde des moeurs pures. Madame de
Krüdener la rencontrerait au moment où elle s'y attendrait le moins et
sans qu'aucun précédent eût préparé leur liaison. Ses rêves, qu'elle
n'osait appeler des visions (car, hélas! elle n'était pas appelée à
_voir_) la lui avaient représentée sous quelques-uns de mes traits. Je
me défendis avec une modestie très sincère d'être appelée à tant de
gloire. Elle plaida ma cause vis-à-vis de moi-même avec la chaleur la
plus entraînante et de manière à me toucher au point que mes yeux se
remplirent de larmes. Elle crut avoir acquis un disciple, si ce n'est
un successeur, et m'engagea fort à revenir souvent la voir. Pendant
cette matinée, car sa fascination me retint plusieurs heures, elle me
raconta comment elle se trouvait à Paris.

Dans le courant de mai 1815, elle se rendait au sud de l'Italie où son
fils l'attendait. Entre Bologne et Sienne, les souffrances qu'elle
ressentit l'avertirent qu'elle s'éloignait de la route qu'il lui
appartenait de suivre. Après s'être débattue toute une nuit contre
cette vive contrariété, elle se résigna et revint sur ses pas. Le
bien-être immédiat qu'elle éprouva lui indiqua qu'elle était dans la
bonne voie. Il continua jusqu'à Modène, mais quelques lieues faites
sur la route de Turin lui rendirent ses anxiétés; elles cédèrent dès
qu'elle se dirigea sur Milan.

En arrivant dans cette ville, elle apprit qu'un cousin, son camarade
d'enfance, aide de camp de l'empereur Alexandre, était tombé
dangereusement malade en Allemagne. Voilà la volonté de _la voix_
expliquée; sans doute elle est destinée à porter la lumière dans cette
âme, à consoler cet ami souffrant. Elle franchit le Tyrol, encouragée
par les sensations les plus douces. Elle se rend à Heidelberg où se
trouvaient les souverains alliés; son cousin était resté malade dans
une autre ville. Elle s'informe du lieu et partie lendemain matin
n'ayant vu personne.

Mais à peine a-t-elle quitté Heidelberg que son malaise se renouvelle
et plus violemment que jamais. Elle cède enfin et, au bout de quelques
postes, elle reprend la route de Heidelberg. La tranquillité renaît en
elle; il lui devient impossible de douter que sa mission ne soit pour
ce lieu; elle ne la devine pas encore. L'empereur Alexandre va faire
une course de quelques jours et le tourment qu'elle éprouve pendant
son absence lui indique à qui elle est appelée à faire voir la
lumière. Elle se débat vainement contre la volonté de _la voix_; elle
prie, elle jeûne, elle implore que ce calice s'éloigne d'elle: _la
voix_ est impitoyable, il faut obéir.

La comtesse de Krüdener ne me raconta pas par quel moyen elle était
arrivée dans l'intimité de l'Empereur, mais elle y était parvenue.
Elle avait inventé pour lui une nouvelle forme d'adulation. Il était
blasé sur celles qui le représentaient comme le premier potentat de la
terre, l'Agamemnon des rois, etc., aussi ne lui parla-t-elle pas de sa
puissance mondaine, mais de la puissance mystique de ses prières. La
pureté de son âme leur prêtait une force qu'aucun autre mortel ne
pouvait atteindre, car aucun n'avait à résister à tant de séductions.
En les surmontant, il se montrait l'homme le plus vertueux et
conséquemment le plus puissant auprès de Dieu. C'est à l'aide de cette
habile flatterie qu'elle le conduisait à sa volonté. Elle le faisait
prier pour elle, pour lui, pour la Russie, pour la France. Elle le
faisait jeûner, donner des aumônes, s'imposer des privations, renoncer
à tous ses goûts. Elle obtenait tout de lui dans l'espoir d'accroître
son crédit dans le ciel. Elle indiquait plutôt qu'elle n'exprimait,
que _la voix_ était Jésus-Christ. Elle ne l'appelait jamais que _la
voix_ et avec des torrents de larmes elle avouait que les erreurs de
sa jeunesse lui interdisaient à jamais l'espoir de _voir_. Il est
impossible de dire avec quelle onction elle peignait le sort de celle
appelée à _voir_!

Sans doute, en lisant cette froide rédaction, on dira: c'était une
folle ou bien une intrigante. Peut-être la personne qui portera ce
jugement aurait-elle été sous le charme de cette brillante
enthousiaste. Quant à moi, peu disposée à me passionner, je me méfiai
assez de l'empire qu'elle pouvait exercer pour n'y plus retourner que
de loin en loin et ses jours de réception; elle y était moins
séduisante que dans le tête-à-tête.

J'ai quelquefois pensé que monsieur de Talleyrand, se sentant trop
brouillé avec l'empereur Alexandre pour espérer reprendre une
influence personnelle sur lui, avait trouvé ce moyen d'en exercer. Il
est certain que la comtesse de Krüdener était très favorable à la
France pendent cette triste époque de 1815; et, quand elle avait fait
passer plusieurs heures en prières à l'empereur Alexandre pour qu'un
nuage découvert par elle sur l'étoile de la France s'en éloignât,
quand elle lui avait demandé d'employer à cette oeuvre la force de sa
médiation dans le ciel, quand elle lui avait assuré que _la voix_
l'annonçait exaucé, il était bien probable que si, à la conférence du
lendemain, quelque article bien désastreux pour la France était
réclamé par les autres puissances, l'Empereur, venant au secours du
suppliant, appuierait ses prières mystiques du poids de sa grandeur
terrestre.

Ce n'était pas exclusivement pour les affaires publiques que madame de
Krüdener employait Alexandre. Voici ce qui arriva au sujet de monsieur
de La Bédoyère. Sa jeune femme, comme je l'ai dit, vint supplier la
comtesse de faire demander sa grâce par l'empereur Alexandre. Elle
l'accueillit avec autant de bienveillance que d'émotion et promit tout
ce qui lui serait _permis_. En conséquence, elle s'enferma dans son
oratoire. L'heure se passait; l'Empereur la trouva en larmes et dans
un état affreux. Elle venait de livrer un long combat à _la voix_ sans
en obtenir la permission de présenter la requête à l'Empereur. Il ne
devait prendre aucun parti dans cette affaire, hélas! Et la sentence
était d'autant plus rigoureuse que l'âme de monsieur de La Bédoyère
n'était pas en état de grâce. L'exécution eut lieu.

Alors, madame de Krüdener persuada à l'Empereur qu'il lui restait un
grand devoir à remplir. Il fallait employer en faveur de ce
malheureux, qu'il avait fait le sacrifice d'abandonner aux vengeances
humaines, l'influence de sa puissante protection près de Dieu. Elle le
retint huit heures d'horloge dans son oratoire, priant, agenouillé sur
le marbre. Elle le congédia à deux heures du matin; à huit, un billet
d'elle lui apprenait que _la voix_ lui avait annoncé que les voeux de
l'Empereur étaient exaucés. Elle écrivit en même temps à la désolée
madame de La Bédoyère, qu'après avoir passé quelques heures en
purgatoire, son mari devait à l'intercession des prières de l'Empereur
une excellente place en paradis, qu'elle avait la satisfaction de
pouvoir le lui affirmer, bien persuadée que c'était le meilleur
soulagement à sa douleur.

J'avais eu connaissance de cette lettre et du transport de douleur,
poussé presque jusqu'à la fureur, qu'elle avait causé à Georgine.
J'interrogeai avec réticence madame de Krüdener à ce sujet; elle
l'aborda franchement et me raconta tout ce que je viens de répéter.

Je me rappelle une scène assez comique dont je fus témoin chez elle.
Nous nous y trouvâmes sept ou huit personnes réunies un matin. Elle
nous parlait, de son ton inspiré, des vertus surnaturelles de
l'empereur Alexandre et elle vantait beaucoup le courage avec lequel
il renonçait à son intimité avec madame de Narishkine, sacrifiant
ainsi à ses devoirs ses sentiments les plus chers et une liaison de
seize années.

«Hélas! s'écria Elzéar de Sabran (avec une expression de componction
inimitable), hélas! quelquefois, en ce genre, on renonce plus
facilement à une liaison de seize années qu'à une de seize journées!»

Nous partîmes tous d'un éclat de rire, et madame de Krüdener nous en
donna l'exemple; mais bientôt, reprenant son rôle, elle se retira au
bout de la chambre comme pour faire excuse à _la voix_ de cette
incongruité.

Quel que fût le motif qui dirigeât madame de Krüdener (et pour moi je
la crois enthousiaste de bonne foi) elle était parvenue à jouer un
rôle très important. Après avoir protégé la France dans tout le cours
des négociations pour la paix, elle a été la véritable promotrice de
la Sainte-Alliance. Elle a accompagné l'Empereur au fameux camp de
Vertus, et la déclaration que les souverains y ont signée, appelée dès
lors le pacte de la Sainte-Alliance, a été rédigée par Bergasse, autre
illuminé dans le même genre, sous ses yeux et par ses ordres. Les
russes et les entours de l'Empereur étaient fort contrariés du
ridicule qui s'attachait à ses rapports avec madame de Krüdener, et le
comte de Nesselrode me reprocha, avec une sorte d'impatience, d'avoir
été chez cette intrigante, comme il la qualifiait.

Au nombre de ses adeptes les plus ardents semblait être Benjamin
Constant. Je dis _semblait_, parce qu'il a toujours été fort difficile
de découvrir les véritables motifs des actions de monsieur Constant.
Elle le faisait jeûner, prier, l'accablait d'austérités, au point que
sa santé s'en ressentit et qu'il était horriblement changé. Sur la
remarqué qui lui en fut faite, madame de Krüdener répondit qu'il lui
était bon de souffrir, car il avait beaucoup à expier, mais que le
temps de sa probation avançait. Je ne sais si c'est précisément _la
voix_ que Benjamin cherchait à se concilier, ou s'il voulait s'assurer
la protection spéciale de l'Empereur, car à cette époque sa position
en France était si fausse qu'il pensait à s'expatrier.

Madame Récamier avait trouvé dans son exil la fontaine de Jouvence.
Elle était revenue d'Italie, en 1814, presque aussi belle et beaucoup
plus aimable que dans sa première jeunesse. Benjamin Constant la
voyait familièrement depuis nombre d'années, mais tout à coup il
s'enflamma pour elle d'une passion extravagante. J'ai déjà dit
qu'elle avait toujours un peu de sympathie et beaucoup de
reconnaissance pour tous les hommes amoureux d'elle. Benjamin puisa
amplement dans ce fonds général. Elle l'écoutait, le plaignait,
s'affligeait avec lui de ne pouvoir partager un sentiment si
éloquemment exprimé.

Il était à l'apogée de cette frénésie au moment du retour de Napoléon.
Madame Récamier en fut accablée; elle craignait de nouvelles
persécutions. Benjamin, trop enthousiaste pour ne pas adopter
l'impression de la femme dont il était épris, écrivit, sous cette
influence, une diatribe pleine de verve et de talent contre
l'Empereur. Il y annonçait son hostilité éternelle. Elle fut imprimée
dans le _Moniteur_ du 19 mars. Louis XVIII abandonna la capitale dans
la nuit.

Quand le pauvre Benjamin apprit cette nouvelle, la terreur s'empara de
son coeur qui n'était pas si haut placé que son esprit. Il courut à la
poste: point de chevaux; les diligences, les malles-postes, tout était
plein; aucun moyen de s'éloigner de Paris. Il alla se cacher dans un
réduit qu'il espérait introuvable. Qu'on juge de son effroi lorsque,
le lendemain, on vint le chercher de la part de Fouché. Il se laisse
conduire plus mort que vif. Fouché le reçoit très poliment et lui dit
que l'Empereur veut le voir sur-le-champ. Cela lui paraît étrange;
cependant il se sent un peu rassuré. Il arrive aux Tuileries, toutes
les portes tombent devant lui.

L'Empereur l'accoste de la mine la plus gracieuse, le fait asseoir et
entame la conversation en lui assurant que l'expérience n'a pas été
chose vaine pour lui. Pendant les longues veilles de l'île d'Elbe, il
a beaucoup réfléchi à sa situation et aux besoins de l'époque;
évidemment les hommes réclament des institutions libérales. Le tort de
son administration a été de trop négliger les publicistes comme
monsieur Constant. Il faut à l'Empire une constitution et il
s'adresse à ses hautes lumières pour la rédiger.

Benjamin, passant en une demi-heure de la crainte d'un cachot à la
joie d'être appelé à faire le petit Solon et à voir ainsi s'accomplir
le rêve de toute sa vie, pensa se trouver mal d'émotion. La peur et la
vanité s'étaient partagé son coeur; la vanité y demeura souveraine. Il
fut transporté d'admiration pour le grand Empereur qui rendait si
ample justice au mérite de Benjamin Constant; et l'auteur de l'article
du _Moniteur_ du 19 était, le 22, conseiller d'État et prôneur en
titre de Bonaparte.

Il se présenta, un peu honteux, chez madame Récamier; elle n'était pas
femme à lui témoigner du mécontentement. Peut-être même fut-elle bien
aise de se trouver délivrée de la responsabilité qui aurait pesé sur
elle s'il avait été persécuté pour des opinions qui étaient
d'entraînement plus que de conviction. Les partis furent moins
charitables. Les libéraux ne pardonnèrent pas à Benjamin son hymne
pour les Bourbons et la légitimité, les impérialistes ses sarcasmes
contre Napoléon, les royalistes sa prompte palinodie du 19 au 21 mars
et le rôle qu'il joua à la fin des Cent-Jours lorsqu'il alla
solliciter des souverains étrangers un maître quelconque pourvu que ce
ne fût pas Louis XVIII.

Toutes ces variations l'avaient fait tomber dans un mépris universel.
Il le sentait et s'en désolait. C'était dans cette disposition qu'il
s'était remis entre les mains de madame de Krüdener. Était-ce avec un
but mondain ou seulement pour donner le change à son imagination
malade? c'est ce que je n'oserais décider. Il allait encore chercher
des consolations auprès de madame Récamier; elle le traitait avec
douceur et bonté. Mais, au fond, il lui savait mauvais gré de
l'article inspiré par elle et cette circonstance avait été la crise de
sa grande passion.

Je n'ai jamais connu personne qui sût, autant que madame Récamier,
compatir à tous les maux et tenir compte de ceux qui naissent, des
faiblesses humaines sans en éprouver d'irritation. Elle ne sait pas
plus mauvais gré à un homme vaniteux de se laisser aller à un acte
inconséquent, pas plus à un homme peureux de faire une lâcheté qu'à un
goutteux d'avoir la goutte, ou à un boiteux de ne pouvoir marcher
droit. Les infirmités morales lui inspirent autant et peut-être plus
de pitié que les infirmités physiques. Elle les soigne d'une main
légère et habile qui lui a concilié la vive et tendre reconnaissance
de bien des malheureux. On la ressent d'autant plus vivement que son
âme, aussi pure qu'élevée, ne puise cette indulgence que par la source
abondante de compassion placée par le ciel dans ce sein si noblement
féminin.

Quelques semaines plus tard, Benjamin Constant conçut l'idée d'écrire
à Louis XVIII une lettre explicative de sa conduite; la tâche était
malaisée. Il arriva plein de cette pensée chez madame Récamier et l'en
entretint longuement: Le lendemain, il y avait du monde chez elle;
elle lui demanda très bas:

«Votre lettre est-elle faite?

--Oui.

--En êtes-vous content?

--Très content, je me suis presque persuadé moi-même.»

Le Roi fut moins facile à convaincre. Je crois, sans en être sûre, que
cette lettre a été imprimée. Il n'y a que le parti royaliste, assez
bête pour tenir longtemps rigueur à un homme de talent. Au bout de peu
de mois, Benjamin Constant était un des chefs de l'opposition.



CHAPITRE VIII

     Exigences des étrangers en 1815. -- Dispositions de l'empereur
     Alexandre au commencement de la campagne. -- Jolie réponse du
     général Pozzo à Bernadotte. -- Conduite du duc de Wellington et
     du général Pozzo. -- Étonnement de l'empereur Alexandre. --
     Séjour du Roi et des princes en Belgique. -- Énergie d'un soldat.
     -- Obligeance du prince de Talleyrand. -- Le duc de Wellington
     dépouille le musée. -- Le salon de la duchesse de Duras. -- Mort
     d'Hombert de la Tour du Pin. -- Chambre dite introuvable. --
     Démission de monsieur de Talleyrand. -- Mon père est nommé
     ambassadeur à Londres. -- Le duc de Richelieu. -- Révélation du
     docteur Marshall. -- Visite au duc de Richelieu. -- Désobligeante
     réception. -- Son excuse.


Je reviens à mon arrivée à Paris. Quelque disposée que je fusse à
partager la joie que causait le retour du Roi, elle était empoisonnée
par la présence des étrangers. Leur attitude y était bien plus hostile
que l'année précédente: vainqueurs de Napoléon en 1814, ils s'étaient
montrés généreux; alliés de Louis XVIII en 1815, ils poussèrent les
exigences jusqu'à l'insulte.

La force et la prospérité de la France avaient excité leur surprise et
leur jalousie. Ils la croyaient épuisée par nos longues guerres. Ils
la virent, avec étonnement, surgir de ses calamités si belle et encore
si puissante qu'au congrès de Vienne monsieur de Talleyrand avait pu
lui faire jouer un rôle prépondérant. Les cabinets et les peuples s'en
étaient également émus et, l'occasion d'une nouvelle croisade contre
nous s'étant représentée, ils prétendaient bien en profiter. Mais
leur haine fut aveugle, car, s'ils voulaient abaisser la France, ils
voulaient en même temps consolider la Restauration. Or, les
humiliations de cette époque infligèrent au nouveau gouvernement une
flétrissure dont il ne s'est point relevé et qui a été un des motifs
de sa chute. La nation n'a jamais complètement pardonné à la famille
royale les souffrances imposées par ceux qu'elle appelait ses
_alliés_. Si on les avait qualifiés d'ennemis la rancune aurait été
moins vive et moins longue.

Ce sentiment, fort excusable, était pourtant très injuste. Assurément
Louis XVIII ne trouvait aucune satisfaction à voir des canons
prussiens braqués sur le château des Tuileries. L'aspect des manteaux
blancs autrichiens, fermant l'entrée du Carrousel pendant qu'on
dépouillait l'Arc de Triomphe de ses ornements, ne lui souriait point.
Il ne lui était pas agréable qu'on vint, jusque dans ses appartements,
enlever les tableaux qui décoraient son palais. Mais il était forcé de
supporter ces avanies et de les dévorer en silence. D'autre part,
c'est à sa fermeté personnelle qu'on doit la conservation du pont
d'Iéna que Blücher voulait faire sauter, et celle de la colonne de la
place Vendôme que les Alliés voulaient abattre et se partager. Il fut
assisté dans cette dernière occurrence par l'empereur Alexandre. Ce
souverain toujours généreux, malgré son peu de goût pour la famille
royale et la velléité qu'il avait conçue au commencement de la
campagne de ne point l'assister à remonter sur le trône, employa
cependant son influence dans la coalition à adoucir les sacrifices
qu'on voulait nous imposer.

Je n'ai jamais bien su quel avait été son projet lors de la bataille
de Waterloo. Peut-être n'en avait-il pas d'arrêté et se trouvait-il
dans ce vague dont Pozzo avait montré les inconvénients d'une manière
si piquante au prince royal de Suède en 1813. Quoique par là je
revienne sur mes pas, je veux rappeler cette circonstance.

Pendant la campagne de Saxe, Pozzo et sir Charles Stewart avaient été
envoyés en qualité de commissaires russe et anglais à l'armée
suédoise. Les Alliés craignaient toujours un retour de Bernadotte en
faveur de l'Empereur Napoléon. Il se décida enfin à entrer en ligne et
prit part à la bataille de Leipsig; la déroute de l'armée française
fut complète. Aussitôt l'esprit gascon de Bernadotte se mit à battre
les buissons et à rêver le trône de France pour lui-même. Il entama
une conversation avec Pozzo sur ce sujet: n'osant pas l'aborder de
front, il débuta par une longue théorie dont le résultat arrivait à
prouver que le trône devait appartenir au plus digne et la France
choisir son roi.

«Je vous remercie, monseigneur, s'écria Pozzo.

--Pourquoi, général?

--Parce que ce sera moi!

--Vous?

--Sans doute; je me crois le plus digne. Et comment me prouvera-t-on
le contraire? En me tuant? D'autres se présenteront.... Laissez-nous
tranquilles avec votre _plus digne_! Le plus digne d'un trône est,
pour la paix du monde, celui qui y a le plus de droits.»

Bernadotte n'osa pas pousser plus loin la conversation mais ne l'a
jamais pardonnée à Pozzo.

Sous une autre forme, celui-ci donna la même leçon à son impérial
maître en 1815. En apprenant la victoire de Waterloo, l'empereur
Alexandre enjoignit au général Pozzo, qui se trouvait auprès du duc de
Wellington, de s'opposer à la marche de l'armée et de chercher à
gagner du temps afin que les anglais n'entrassent pas en France avant
que les armées austro-russe et prussienne se trouvassent en ligne.
Selon lui, Louis XVIII devait attendre en Belgique la décision de son
sort.

À la réception de cette dépêche, Pozzo éprouva le plus cruel embarras.
Il savait la malveillance de l'Empereur pour la maison de Bourbon.
Elle se trouvait encore accrue par la découverte d'un projet
d'alliance, entre la France, l'Angleterre et l'Autriche, conclu
pendant le congrès de Vienne par monsieur de Talleyrand dans des vues
hostiles à la Russie.

La copie de ce traité, oubliée dans le cabinet du Roi, avait été
envoyée par monsieur de Caulaincourt à l'empereur Alexandre pendant
les Cent-Jours. Il n'y avait pas attaché grande importance, croyant
que c'était une invention de Napoléon pour le détacher de l'alliance;
mais une seconde copie du traité ayant été trouvée dans les papiers
enlevés à monsieur de Reinhard, il ne put conserver de doutes, et
cette nouvelle cause de mécontentement s'étant jointe à tout ce qu'il
reprochait dès l'année précédente au Roi, il était peu enclin à
souhaiter son rétablissement. Aussi n'avait-il pas témoigné de
répugnance à écouter les négociateurs envoyés de Paris, et il était
difficile de prévoir ce qui pourrait en résulter.

Pozzo n'était _brin Russe_ et avait grand envie de s'arranger en
France une patrie à son goût, en y conservant un souverain qui lui
avait des obligations personnelles. Il hésita quelque peu, puis alla
trouver le duc de Wellington:

«Je viens vous confier le soin de ma tête, lui dit-il; voilà la
dépêche que j'ai reçue, voici la réponse que vous y avez faite.»

Il lui lut ce qu'il mandait à l'Empereur des dispositions du duc de
Wellington qui persistait à avancer immédiatement sur Paris et à
conduire Louis XVIII avec lui.

«Voulez-vous, ajouta-t-il, avoir fait cette réponse et tenir cette
conduite, malgré les objections que je suis censé vous adresser?»

Le duc lui tendit la main.

«Comptez sur moi; la conférence a eu lieu précisément comme vous la
rapportez.

--Alors, reprit Pozzo, il n'y a pas un moment à perdre, il faut agir
en conséquence.»

Personne ne fut mis dans la confidence. Les petites intrigues
s'agitèrent autour du Roi. Monsieur de Talleyrand bouda. Il avait un
autre plan qui avait des côtés spécieux, mais dont le but principal
était de se tenir personnellement éloigné de l'empereur Alexandre. Il
ne savait pas la prise des papiers de monsieur Reinhard, mais il
craignait toujours quelque indiscrétion. Pozzo ne se fiait pas assez à
lui pour lui raconter la véritable situation des affaires. Le duc le
décida à rejoindre le Roi qui, de son côté, consentit à se séparer de
monsieur de Blacas.

On arriva à Paris à tire d'aile et le Roi fut bombardé à l'improviste
dans le palais des Tuileries, selon l'expression pittoresque de Pozzo
quand il fait ce récit.

À peine ce but atteint, il se jette dans une calèche et court
au-devant de l'Empereur. Ses logements étaient faits à Bondy; Pozzo
brûle l'étape et continue sa route. Il trouve l'Empereur à quelques
lieues au delà: il est venu lui apprendre que Paris est soumis et le
palais de l'Élysée prêt à le recevoir. L'Empereur le fait monter dans
sa voiture. Pozzo lui fait un tableau animé de la bataille de
Waterloo, donne une grande importance à la manoeuvre de Blücher,
raconte l'entrée en France, la facilité de la marche, la cordialité de
la réception, l'impossibilité de s'arrêter quand il n'y a pas
d'obstacles, et enfin le parti pris par le duc d'occuper Paris.

L'Empereur écoutait avec intérêt.

«Maintenant, dit-il, il s'agit de prendre un parti sur la situation
politique. Où avez-vous laissé le Roi?

--Aux Tuileries, Sire, où il a été accueilli avec des transports
universels.

--Comment Louis XVIII est à Paris! Apparemment que Dieu en a ainsi
ordonné. Ce qui est fait est fait, il n'y a plus à s'en préoccuper;
peut-être est-ce pour le mieux.»

On comprend combien cette résignation mystique soulagea l'ambassadeur.
Malgré la confiance absolue qu'il avait dans la loyauté du duc de
Wellington, il ne laissait pas que d'être fort tourmenté de la façon
dont l'Empereur prendrait les événements; car, tout libéral qu'était
l'autocrate, il n'oubliait pas toujours ses possessions de Sibérie
lorsqu'il se croyait mal servi.

L'Empereur continua sa route et vint coucher à l'Élysée. Il ne
conserva de mécontentement que contre monsieur de Talleyrand et
monsieur de Metternich. L'autrichien est parvenu à en triompher; le
français y succomba peu après.

Mon oncle Édouard Dillon avait accompagné le Roi en Belgique. Il me
raconta toutes les misères du départ, du voyage et du séjour à
l'étranger. Monsieur et son fils, le duc de Berry, avaient laissé dans
les boues d'Artois le peu de considération militaire que la pieuse
discrétion des émigrés aurait voulu leur conserver. La maison du Roi
avait été congédiée à Béthune avec une incurie et une dureté inouïes;
plusieurs de ses membres cependant avaient trouvé le moyen de franchir
la frontière. Ils étaient venus à leurs frais et volontairement à Gand
former une garde au Roi qui recevait leurs services avec aussi peu
d'attention qu'aux Tuileries.

Monsieur de Bartillat, officier des gardes du corps, m'a dit qu'il
avait été à Gand, qu'il y avait commandé un assez grand nombre des
gardes de sa compagnie, réunis de pur zèle, sans que jamais ni lui ni
eux eussent obtenu une parole du Roi, ni pu deviner qu'ils étaient
remarqués. Je crois que les princes craignaient de se compromettre,
vis-à-vis de leurs partisans et de prendre des engagements, dans le
cas où la nouvelle émigration se prolongerait.

Parlerai-je de ce camp d'Alost, commandé par monsieur le duc de Berry,
et si déplorablement levé au moment où la bataille de Waterloo était
engagée? Le duc de Wellington s'en expliqua cruellement et
publiquement vis-à-vis du prince auquel il reprochait la rupture d'un
pont.

Monsieur le duc de Berry s'excusa sur des rapports erronés qui lui
faisaient croire la bataille perdue.

«Raison de plus, monseigneur; quand on se sauve il ne faut pas rendre
impossible la marche de braves gens qui peuvent être obligés de faire
une retraite honorable!»

J'aime mieux raconter la farouche énergie d'un soldat. Édouard Dillon
avait été chargé par le Roi, après la bataille de Waterloo, de porter
des secours aux blessés français recueillis dans les hôpitaux de
Bruxelles. Il arriva près d'un lit où on venait de faire l'amputation
du bras à un sous-officier de la garde impériale. Pour réponse à ses
offres, il lui jeta le membre sanglant qu'on venait de couper.

«Va dire à celui qui t'envoie que j'en ai encore un au service de
l'Empereur.»

L'un de mes premiers soins, en arrivant à Paris, avait été d'aller
chez monsieur de Talleyrand. J'étais chargée par mon père de lui
expliquer très en détail la situation pénible où se trouvaient les
français en Piémont. Je m'en acquittai assez mal; je n'ai jamais été à
mon aise avec monsieur de Talleyrand. Il m'accueillit pourtant très
gracieusement et, lorsque je lui annonçai que, vers la fin du mois, je
prendrais ses ordres pour Turin, il m'engagea à ne pas presser mes
paquets. Je compris qu'il s'agissait d'une nouvelle destination pour
mon père, mais je n'osai pas m'en informer.

J'ai toujours eu une extrême timidité vis-à-vis des gens en place, et
je ne puis les supporter que lorsque j'ai la certitude morale de
n'avoir jamais rien à leur demander. Tant que mon père était employé,
je me trouvais dans une sorte de dépendance qui m'était pénible
vis-à-vis d'eux, malgré la bienveillance qu'ils me témoignaient.

Notre héros, le duc de Wellington, se fit l'exécuteur des spoliations
matérielles imposées par les Alliés. Sous prétexte que les anglais
n'avaient rien à réclamer en ce genre, il trouva généreux d'aller de
ses mains triomphantes décrocher les tableaux de nos musées. Ceci ne
doit pas être pris comme une forme de rhétorique, c'est le récit d'un
fait. On l'a vu sur une échelle, donnant lui-même l'exemple. Le jour
où l'on descendit les chevaux de Venise de dessus l'arc du Carrousel,
il passa la matinée perché sur le monument, vis-à-vis les fenêtres du
Roi, à surveiller ce travail. Le soir il assista à une petite fête
donnée par madame de Duras au roi de Prusse. Nous ne pouvions cacher
notre indignation; il s'en moquait et en faisait des plaisanteries. Il
avait tort pourtant; notre ressentiment était légitime et plus
politique que sa conduite. Les étrangers étaient présentés comme
alliés; ils avaient été accueillis comme tels; leurs procédés
retombaient sur la famille régnante.

La conduite du duc donnait le signal aux impertinences des
sous-ordres. Le sang bout encore dans mes veines au propos que
j'entendis tenir à un certain vulgaire animal du nom de Mackenzie,
intendant ou, comme cela s'appelle en anglais, _payeur_ de l'armée. On
parlait sérieusement et tristement de la difficulté qu'éprouverait la
France à acquitter les énormes charges imposées par les étrangers.

«Ah bah, reprit-il avec un gros rire, on crie un peu puis cela
s'arrange. Je viens de Strasbourg; j'y ai passé le jour même où le
général prussien avait frappé une contribution qu'on disait énorme, on
avait payé. Eh bien! tout le monde dînait.»

Je l'aurais tué d'un regard.

Le duc de Duras, premier gentilhomme de la chambre, se trouvait
d'année (de toutes les places de la Cour, c'était la seule dont le
service ne se fit pas par trimestre); madame de Duras logeait aux
Tuileries. Liée avec elle d'ancienne date et n'ayant pas
d'établissement en ce moment, je passais ma vie chez elle. Sa
situation la forçait à recevoir de temps en temps beaucoup de monde,
mais journellement son salon n'était ouvert qu'à quelques habitués. On
y causait librement et plus raisonnablement qu'ailleurs. Probablement
les discours que nous tenions nous étonneraient maintenant. S'ils nous
étaient répétés, nous les trouverions extravagants, mais c'étaient les
plus sages du parti royaliste.

Madame de Duras avait beaucoup plus de libéralisme que sa position ne
semblait en comporter. Elle admettait toutes les opinions et ne les
jugeait pas du haut de l'esprit de parti. Elle était même accessible à
celles des idées généreuses qui ne compromettaient pas trop sa
position de grande dame dont elle jouissait d'autant plus vivement
qu'elle l'avait attendue plus longtemps.

Elle ne se consolait pas de l'exclusion donnée à monsieur de
Chateaubriand au retour de Gand. Son crédit l'y avait fait ministre de
l'intérieur du Roi fugitif, et elle ne comprenait pas comment le Roi
rétabli ne confirmait pas cette nomination. Il en résultait un vernis
d'opposition dans son langage dont je m'accommodais très bien. Sa
fille, la princesse de Talmont, ne partageait pas sa modération; son
exaltation était extrême, mais elle était si jeune et si jolie que ses
folies même avaient de la grâce. Elle avait épousé à quinze ans en
1813, le seul héritier de la maison de La Trémoïlle. Aussi Adrien de
Montmorency disait-il que c'étaient des noces historiques et que sa
grossesse serait un événement national. Les fastes du pays n'ont pas
eu à le recorder; monsieur de Talmont est mort en 1815 sans laisser
d'enfant. Le duc de Duras s'écriait le jour de l'enterrement:

«Il est bien affreux de se trouver veuve à dix-sept ans quand on est
condamnée à ne pouvoir plus épouser qu'un prince souverain.» La
princesse de Talmont a dérogé à cette nécessité, mais c'est contre la
volonté de son père et même de sa mère.

La mort du prince de Talmont n'avait été un chagrin pour personne,
mais notre coterie fut profondément affectée par la catastrophe
arrivée dans la famille La Tour du Pin.

Hombert de La Tour du Pin-Gouvernet avait atteint l'âge de vingt-deux
ans. Il était fort bon enfant et assez distingué, quoique une
charmante figure et un peu de gâterie de ses parents lui donnassent
l'extérieur de quelque fatuité. Dans ce temps de désordre où on
_s'enrôlait dans les colonels_, suivant l'expression chagrine des
vieux militaires, Hombert avait été nommé, officier d'emblée et le
maréchal duc de Bellune l'avait pris pour aide de camp. On ne peut
nier que ces existences de faveur ne donnassent beaucoup d'humeur aux
camarades dont les grades avaient été acquis à la pointe de l'épée.

Hombert eut une discussion sur l'ordre de service avec un de ceux-ci;
le jeune homme y mit un ton léger, l'autre fut un peu grognon; cela
n'alla pas très loin. Toutefois, par réflexion, Hombert conçut quelque
scrupule. Le lendemain matin, il entra chez son père et lui raconta
exactement ce qui s'était passé; seulement il eut soin, dans le récit,
de faire jouer son propre rôle par Donatien de Sesmaisons, un autre de
ses camarades. Il ajouta qu'il était chargé par lui de consulter son
père sur la convenance de donner suite à cette affaire. Monsieur de La
Tour du Pin l'écouta attentivement et lui répondit:

«Ma foi, ce sont de ces choses qu'on ne se soucie guère de conseiller.

--Vous pensez donc, mon père, qu'ils doivent se battre?

--Cela n'est pas indispensable et, si Donatien avait servi, cela se
terminerait tout aussi bien par une poignée de main; mais il est tout
nouvellement dans l'armée, le capitaine a beaucoup fait la guerre;
vous savez la jalousie qui existe contre vous autres. À la place de
Donatien, je me battrais.»

Hombert quitta la chambre de son père pour aller écrire un cartel. La
réponse ne se fit pas attendre. L'engagement était pris de se trouver
à midi au bois de Boulogne.

Avant que la famille se réunit au déjeuner, Hombert annonça à son père
qu'il était témoin de Donatien. Son trouble était visible. Il combla
sa mère de caresses. Il insista pour qu'elle lui arrangeât elle-même
sa tasse de thé. Elle s'y prêta, en riant de cette exigence. Sa soeur
Cécile était dans l'habitude de le plaisanter sur l'importance qu'il
attachait à une certaine boucle de cheveux retombant sur son front;
elle entama cette taquinerie de famille:

«Hé bien, Cécile, pour te prouver que ce n'est pas ce à quoi je tiens
le plus au monde, comme tu prétends, j'y renonce, je te la donne,
prends-la.»

Cécile fit semblant de s'approcher avec des ciseaux. Hombert ne
sourcilla pas. Elle se contenta de lui baiser le front.

«Va, mon bon Hombert, cela me ferait autant de peine qu'à toi.»

Hombert se leva, la serra contre son coeur et s'éloigna pour cacher
son trouble. Madame de La Tour du Pin lui reprocha sa sensiblerie qui
les jetait tous dans la mélancolie. Monsieur de La Tour du Pin,
croyant être dans le secret d'Hombert, l'aidait à cacher son
agitation. Hombert sorti, Cécile trouva sur son panier à ouvrage la
boucle de cheveux, elle s'écria:

«Ah! maman, décidément Hombert renonce à la fatuité, voyez quel beau
sacrifice! Au fond, j'en suis bien fâchée.»

La mère et la fille échangèrent leurs regrets, mais sans concevoir
d'alarmes. Monsieur de La Tour du Pin, inquiet pour Donatien, alla se
promener dans les Champs-Élysées. Bientôt il aperçut ce même Donatien
dont les regards sinistres lui révélèrent un malheur. Hélas! c'était
lui qui était le témoin. Hombert avait reçu une balle au milieu du
front, à l'endroit même récemment ombragé par cette mèche de cheveux
devenue une si précieuse relique. Il était mort. Monsieur de La Tour
du Pin avait condamné son fils le matin.

Le premier aide de camp du maréchal, homme de poids, avait voulu
arranger cette affaire sur le terrain; Hombert avait été récalcitrant.
Cependant les motifs de la querelle étaient si légers que
l'accommodement allait se faire, presque malgré lui, lorsqu'il se
servit malheureusement d'une expression de coterie en disant que
l'humeur de son adversaire lui avait paru _insensée_, tant il avait
peu l'intention d'offenser. Entendant, par le mot _insensée_, peu
rationnelle, l'antagoniste s'écria:

«Quoi? vous m'appelez un insensé!»

Hombert haussa les épaules. Deux minutes après, il avait cessé de
vivre. Monsieur de La Tour du Pin ne s'est jamais relevé d'un coup si
affreux. On peut même dire que sa raison en a été altérée.

Je ne chercherai pas à peindre le désespoir de cette famille désolée;
nous partageâmes son chagrin, et le salon de madame de Duras, où elle
était dans la grande intimité, en fut longuement assombri.

Les élections de 1815 se firent dans un sens purement royaliste; la
noblesse y siégeait en immense majorité. C'est la meilleure chance
qu'elle ait eue, depuis quarante ans, de reprendre quelque supériorité
en France. Si elle s'était montrée calme, raisonnable, généreuse,
éclairée, occupée des affaires du pays, protectrice de ses libertés,
en un mot, si elle avait joué le rôle qui appartenait à l'aristocratie
d'un gouvernement représentatif, dans ce moment où elle était
toute-puissante, on lui en aurait tenu compte et le trône aurait
trouvé un appui réel dans l'influence qu'elle pouvait exercer. Mais
cette Chambre, que dans les premiers temps le Roi qualifia
d'_introuvable_, se montra folle, exagérée, ignorante, passionnée,
réactionnaire, dominée par des intérêts de caste. On la vit hurlant
des vengeances et applaudissant les scènes sanglantes du Midi. La
gentilhommerie réussit à se faire détester à cette occasion, comme dix
ans plus tard elle a achevé sa déconsidération dans la honteuse
discussion sur l'indemnité des émigrés.

Les députés, en arrivant, n'étaient pas encore montés au point
d'exagération où ils parvinrent depuis. Toutefois, Fouché tomba devant
leurs inimitiés, même avant l'ouverture de la session. Ils montrèrent
aussi de grandes répugnances pour monsieur de Talleyrand. Peut-être
aurait-il osé les affronter s'il avait été soutenu par la Cour. Mais
Monsieur se laissait dire tout haut par le duc de Fitzjames: «Hé bien,
monseigneur, le vilain boiteux va donc la danser?» et approuvait du
sourire ce langage contre un homme qui, deux fois en douze mois, avait
remis la maison de Bourbon sur le trône.

De son côté, le roi Louis XVIII trouvait de si grands services bien
pesants et ressentait le sacrifice qu'il avait dû faire en éloignant
le comte de Blacas. Par-dessus tout, l'empereur Alexandre, de
protecteur zélé qu'il était de monsieur de Talleyrand en 1814, était
devenu son ennemi capital. Il céda devant tant d'obstacles réunis; il
offrit une démission qui fut acceptée avec plus d'empressement
peut-être qu'il n'avait compté.

Le soir, j'allai chez lui; il s'approcha de moi, et me dit que le
dernier acte de son ministère avait été de nommer mon père à
l'ambassade de Londres.

En effet, la nomination, quoique signée Richelieu, avait été faite par
monsieur de Talleyrand. Il la demandait au Roi dès 1814, mais le comte
de La Châtre avait été premier gentilhomme de Monsieur, comte de
Provence; il avait promesse de conserver cette place chez le Roi et,
comme il l'ennuyait à mourir, Sa Majesté Très Chrétienne aimait mieux
avoir un mauvais ambassadeur à Londres qu'un serviteur incommode aux
Tuileries. Il finit pourtant par céder. Malgré les immenses avantages
faits à monsieur de La Châtre nommé pair, duc, premier gentilhomme de
la chambre, avec une forte pension sur la Chambre des pairs et une
autre sur la liste civile, il conçut beaucoup d'humeur de ce rappel.

Mon père reçut, avec sa nomination, une lettre du duc de Richelieu qui
le mandait à Paris. Il ne voulait cependant pas quitter Turin avant
que le sort de nos compatriotes ne fût définitivement fixé. Cette
affaire l'y retint quelques semaines. Ce fut dans cet intervalle que
je me trouvai dans des rapports fort désagréables avec monsieur de
Richelieu.

Dès la première soirée que j'avais passée chez madame de Duras, j'y
vis entrer un grand homme d'une belle figure; ses cheveux gris
contrastaient avec un visage encore assez jeune. Il avait la vue très
basse et clignait les yeux avec une grimace qui rendait sa physionomie
peu obligeante. Il était en bottes et mal tenu avec une sorte
d'affectation, mais, sous ce costume, conservait l'air très grand
seigneur. Il se jeta sur un sopha, parla haut, d'une voix aigre et
glapissante. Un léger accent, des locutions et des formes un peu
étrangères me persuadèrent qu'il n'était pas français. Cependant son
langage et surtout les sentiments qu'il exprimait repoussaient cette
idée. Je le voyais familier avec tous mes amis. Je me perdais en
conjectures sur cet inconnu si intime: c'était le duc de Richelieu,
rentré en France depuis mon départ.

L'impression qu'il m'a faite à cette première rencontre n'a jamais
varié. Ses formes m'ont toujours paru les plus désagréables, les plus
désobligeantes possibles. Son beau et noble caractère, sa capacité
réelle pour les affaires, son patriotisme éclairé lui ont acquis mon
suffrage, je dirais presque mon dévouement, mais c'était un succès
d'estime plus que de goût.

Le docteur Marshall, dont j'ai déjà fait mention, arriva un matin chez
moi. Il m'apportait une lettre. Elle était destinée à Fouché, alors en
Belgique, et contenait, disait-il, non seulement des détails sur une
trame qui s'ourdissait contre le gouvernement du Roi, mais encore le
chiffre devant servir aux correspondances. Il ne voulait confier une
pièce si importante qu'à mon père et, en son absence, à moi. Ses pas
étaient suivis et, s'il s'approchait des Tuileries ou d'un ministère,
il aurait tout à craindre.

Malgré le peu de succès de ses révélations (qui, pourtant, je crois,
lui avaient été bien payées) il voulait encore rendre ce service au
Roi, d'autant qu'il connaissait l'attachement que le prince régent lui
portait. Je le pressai en vain de s'adresser au duc de Duras; comme la
première fois, il s'y refusa formellement. «La lettre, me dit-il,
était cachetée de façon à réclamer l'adresse des plus habiles pour
l'ouvrir. J'en ferais ce que je voudrais, rien s'il me plaisait mieux;
il viendrait la reprendre le lendemain matin.» Il sortit, la laissant
sur ma table.

Je me trouvai fort embarrassée avec cette pièce toute brûlante entre
les mains. Je la vois encore d'ici. Elle était assez grosse, sans
enveloppe quoiqu'elle contînt évidemment plus d'une feuille. Cachetée
d'un pain blanc sortant à moitié en dehors du papier sur lequel
étaient tracés à la plume trois J de cette façon:

[Illustration.]

Je savais l'importance attachée par mon père aux documents procurés
naguère par Marshall. Il n'y avait pas de conseil à demander dans une
occasion qui, avant tout, prescrivait le secret. Après mûre réflexion,
je pris mon parti. J'allai aux Tuileries; je fis prier le duc de Duras
de venir me parler; il descendit et monta dans ma voiture. Je lui
racontai ce qui était arrivé et lui donnai la lettre pour le Roi.

Le Roi était à la promenade et ne rentrerait pas de plusieurs heures.
Il trouva plus simple que nous allassions la porter au duc de
Richelieu. J'y consentis. Le duc de Richelieu nous reçut plus que
froidement et me dit qu'il n'avait personne dans ses bureaux qui eût
l'habitude ni le talent d'ouvrir les lettres. Je me sentis courroucée.
Je lui répondis qu'apparemment ce talent-là ne se trouvait pas plus
facilement dans ma chambre, que ma responsabilité était à couvert, que
je n'avais pas cru pouvoir me dispenser de remettre ce document en
mains compétentes. Ce but était rempli et, lorsque l'homme qui n'avait
pas voulu être nommé viendrait le lendemain, je lui dirais qu'elle
était restée chez un ministre du Roi. Monsieur de Richelieu voulut me
la rendre; je me refusai à la reprendre et nous nous séparâmes
également mécontents l'un de l'autre.

Deux heures après, monsieur d'Herbouville (directeur des postes à
cette époque) me rapporta cette lettre avec des hymnes de
reconnaissance; elle avait été ouverte et son importance reconnue.
Monsieur Decazes, ministre de la police, vint deux fois dans la soirée
sans me trouver.

Le lendemain matin, ma femme de chambre, en entrant chez moi, me dit
que monsieur d'Herbouville attendait mon réveil; c'était pour me dire
combien les renseignements de la veille avaient fait naître le désir
de se mettre en rapport direct avec l'homme qui les avait procurés.
Monsieur Decazes me priait d'y employer tous les moyens.

Marshall arriva à l'heure annoncée; je m'acquittai du message dont
j'étais chargée. Il fit de nombreuses difficultés et finit cependant
par indiquer un lieu où on pourrait le rencontrer _par hasard_. Je
crois que, par toutes ces précautions, il voulait augmenter le prix
soldé de ses révélations. Je ne l'ai jamais revu, mais je sais qu'il
a été longtemps aux gages de la police.

Il avait une superbe figure, une élocution facile et tout à fait l'air
d'un _gentleman_. C'était, du reste, une véritable espèce. Je me
rappelle un trait de caractère qui me frappa. Il m'avait annoncé que
le cachet de la lettre serait fort examiné par la personne à laquelle
il devait la remettre. Lorsque je la lui rendis, il me fit remarquer
que la queue des J tracés sur le pain à cacheter en dehors du papier
avait été maculée par l'opération de l'ouverture.

«Il me faudra, ajouta-t-il, avoir recourt aux grands moyens.»

Je lui demandai quels ils étaient.

«Je remettrai la lettre au grand jour, près d'une fenêtre, et je ne
quitterai pas la personne des yeux, tout en lui parlant d'autre chose,
que la lettre ne soit pas décachetée. Elle n'osera pas l'examiner
pendant que je la tiendrai de cette sorte en arrêt. Cela m'a toujours
réussi.»

Ce honteux aveu d'une telle expérience me fit chair de poule et me
réconcilia presque avec la maussade brusquerie dont monsieur de
Richelieu m'avait accueillie la veille. Elle trouvait aussi son excuse
dans les abominables intrigues qui l'entouraient. Les noms ne
pouvaient avertir sa confiance, car, malheureusement, les délations
d'amateurs ne manquaient pas dans la classe supérieure; et, par excès
de zèle, on se faisait espion, parfois au service de ses passions,
parfois à celui de ses intérêts.

Monsieur de Richelieu éprouvait pour ces viles actions ces haines
vigoureuses de l'homme de bien. Étranger à la société, il ne pouvait
apprécier les caractères. Il m'avait fait l'injustice de me ranger
dans la catégorie des femmes à trigauderies. J'en fus excessivement
froissée et me tins à distance de lui. De son côté, il fut éclairé et
fâché, je crois, de son injustice, mais il était trop timide et
n'avait pas assez d'usage du monde pour s'en expliquer franchement.
Nos relations se sont toujours senties de ce mauvais début. J'étais de
son parti à bride abattue, mais peu de ses amies et point de sa
coterie. Nous nous rencontrions tous les jours sans jamais nous
adresser la parole.

Les formes acerbes du duc de Richelieu lui ont souvent valu des
ennemis politiques parmi les personnes, qu'on me passe cette fatuité,
moins raisonnables que moi.



CHAPITRE IX

     Nobles adieux de l'empereur Alexandre au duc de Richelieu. --
     Sentiments patriotiques du duc. -- Ridicules de monsieur de
     Vaublanc. -- Arrivée de mon père à Paris. -- Procès du maréchal
     Ney. -- Son exécution. -- Exaltation du parti royaliste. --
     Procès de monsieur de La Valette. -- Madame la duchesse
     d'Angoulême s'engage à demander sa grâce. -- On l'en détourne. --
     Démarches faites par le duc de Raguse. -- Il fait entrer madame
     de La Valette dans le palais. -- Sa disgrâce. -- Fureur du parti
     royaliste à l'évasion de monsieur de La Valette.


Monsieur de Talleyrand s'est quelquefois vanté de s'être retiré pour
ne pas signer le cruel traité imposé à la France. Le fait est qu'il a
succombé sous les malveillances accumulées que j'ai déjà signalées.

Monsieur de Richelieu était porté aux affaires par l'empereur
Alexandre, et, quelque dures qu'aient été les conditions qu'on nous a
fait subir, elles l'auraient été beaucoup plus avec tout autre
ministre. Aussitôt la nomination de monsieur de Richelieu, l'autocrate
s'était déclaré hautement le champion de la France. Aussi, lorsque à
son départ il distribua des présents aux divers diplomates, il envoya
à monsieur de Richelieu une vieille carte de France, servant à la
conférence et sur laquelle étaient tracées les nombreuses prétentions
territoriales élevées par les Alliés et que leurs représentants
comptaient bien exiger. Il y joignit un billet de sa main portant que
la confiance inspirée par monsieur de Richelieu avait seule évité ces
énormes sacrifices à sa patrie. Ce cadeau, ajoutait l'Empereur, lui
paraissait le seul digne de son noble caractère et celui que, sans
doute, il apprécierait le plus haut. Un tel don honore également le
souverain qui en conçoit la pensée et le ministre qui mérite de
l'inspirer.

Malgré ce succès que monsieur de Richelieu n'était pas homme à
proclamer et qui n'a été su que longtemps après, son coeur vraiment
français saignait de ce terrible traité. Le son de voix avec lequel il
en fit lecture à la Chambre, le geste avec lequel il jeta le papier
sur la tribune après ce pénible devoir accompli sont devenus
historiques et ont commencé à réconcilier tout ce qui avait de l'âme
dans le pays à un choix qui d'abord apparaissait comme un peu trop
russe.

Rien au monde n'était plus injuste; monsieur de Richelieu était
français, exclusivement français, nullement émigré et point du tout
plus aristocrate que les circonstances ne le permettaient. Il était,
dans le meilleur sens des deux termes, libéral et patriote. Pendant ce
premier ministère, il éprouvait l'inconvénient de ne point connaître
les personnes et, pour un ministre prépondérant, cela est tout aussi
nécessaire que de savoir les affaires. Cette ignorance lui fit
accepter sans opposition, un collègue donné par Monsieur. C'était
monsieur de Vaublanc. Il ne tarda pas à déployer une sottise si
délicieusement ridicule qu'il aurait fallu en pâmer de rire s'il
n'avait pas trouvé de l'appui chez les princes et dans la Chambre.
Toutes les absurdités étaient contagieuses dans ces parages.

Monsieur de Vaublanc chercha promptement à fomenter une intrigue
contre monsieur de Richelieu; elle fut déjouée par le crédit des
étrangers.

Ce fut vers ce temps que Monsieur donna à monsieur de Vaublanc un
grand cheval blanc. Il posait dessus, dans le jardin du ministère de
l'intérieur, pour la statue de Henri IV, personne, selon lui, ne se
tenant à cheval dans une égale perfection. Si ses prétentions
s'étaient bornées là, on s'en serait facilement accommodé; mais il les
réunissaient toutes, portées à une exagération sans exemple et
manifestées avec une inconvenance incroyable dans sa naïveté.

Quoiqu'elle soit peu digne, même de la macédoine que j'écris, je ne
puis me refuser à rapporter une saillie qui a toujours eu le don de me
faire sourire. Le boeuf gras se trouva petit et maigre cette année; on
le remarquait devant madame de Puisieux: «Je le crois bien,
s'écria-t-elle, la pauvre bête aura trop souffert des sottises de son
neveu le Vaublanc.»

C'est cette même madame de Puisieux qui, voyant monsieur de Bonnay,
d'une pâleur excessive, se verser un verre d'orgeat, l'arrêta en lui
disant: «Ah, malheureux; il allait boire son sang!»

Si nous avions vécu dans un temps moins fécond en grands événements,
les mots de madame de Puisieux auraient autant de célébrité que ceux
de la fameuse madame de Cornuel.

Mon père avait terminé; tant bien que mal, l'affaire relative aux
français domiciliés en Piémont, et remis, pour satisfaire au traité de
Paris, le reste de la Savoie au roi de Sardaigne.

Le roi Louis XVIII en était aussi joyeux aux Tuileries qu'on pouvait
l'être à Turin. Son ambassadeur ne partageait pas cette satisfaction
et ce dernier acte de ses fonctions lui fut si désagréable qu'il
refusa, même avec un peu d'humeur, le grand cordon qui lui fut offert
à l'occasion de cette restitution. À la vérité, mon père espérait
alors l'ordre du Saint-Esprit et, si les préjugés de sa jeunesse le
lui faisaient désirer avec trop de vivacité, ils lui inspiraient, en
revanche, un grand dédain pour toutes les décorations étrangères.

À son arrivée, monsieur de Richelieu le combla de marques de
confiance. Les préparatifs qu'il lui fallut faire pour se rendre à
Londres le retinrent assez longtemps pour avoir le malheur d'être
appelé à siéger au procès du maréchal Ney.

Je ne prétends pas entrer dans le détail de cette déplorable affaire.
Elle nous tint dans un grand état d'anxiété. Pendant les derniers
jours du jugement, les pairs et tout ce qui leur appartenait reçurent
des lettres menaçantes. Il est à peu près reconnu que la pairie devait
condamner le maréchal. On a fort reproché au Roi de ne lui avoir pas
fait grâce. Je doute qu'il le pût; je doute aussi qu'il le voulût.

Quand on juge les événements de cette nature à la distance des années,
on ne tient plus assez compte des impressions du moment. Tout le monde
avait eu peur, et rien n'est aussi cruel que la peur. Il régnait une
épidémie de vengeance. Je ne veux d'autre preuve de cette contagion
que les paroles du duc de Richelieu en envoyant ce procès à la Cour
des pairs. Puisque ce beau et noble caractère n'avait pu s'en
défendre, elle devait être bien générale, et je ne sais s'il était
possible de lui refuser la proie qu'elle réclamait, sans la pousser à
de plus grands excès.

Nous avons vu plus tard un autre Roi s'interposer personnellement
entre les fureurs du peuple et les têtes qu'elles exigeaient. Mais
d'abord, ce Roi-là, selon moi, est un homme fort supérieur, et puis
les honnêtes gens de son parti appréciaient et encourageaient cette
modération. Il risquait une émeute populaire; sa vie pouvait y
succomber, mais non pas son pouvoir.

En 1815, au contraire, c'était, il faut bien le dire, les honnêtes
gens du parti, les princes, les évêques, les Chambres, la Cour, aussi
bien que les étrangers, qui demandaient un exemple pour effrayer la
trahison. L'Europe disait: Vous n'avez pas le droit d'être généreux,
de faire de l'indulgence au prix de nos trésors et de notre sang.

Le duc de Wellington l'a bien prouvé en refusant d'invoquer la
capitulation de Paris. La grâce du maréchal était dans ses mains, bien
plus que dans celles de Louis XVIII. Ajoutons que la peine de mort en
matière politique se présentait alors à tous les esprits comme de
droit naturel, et n'oublions pas que c'est à la douceur du
gouvernement de la Restauration que nous devons d'avoir vu croître et
se répandre aussi généralement les idées d'un libéralisme éclairé.

Je ne prétends en aucune façon excuser la frénésie qui régnait à cette
époque. J'ai été aussi indignée alors que je le serais à présent de
voir des hommes de la société prodiguer libéralement leurs services
personnels pour garder le maréchal dans la chambre de sa prison, y
coucher, dans la crainte qu'il ne s'évadât, d'autres s'offrir
volontairement à le conduire au supplice, les gardes du corps
solliciter comme une faveur et obtenir comme récompense la permission
de revêtir l'uniforme de gendarme pour le garder plus étroitement et
ne lui laisser aucune chance de découvrir sur le visage d'un vieux
soldat un regard de sympathie.

Tout cela est odieux, mais tout cela est vrai. Et je veux seulement
constater que, pour faire grâce au maréchal Ney, il fallait plus que
de la bonté, il fallait un grand courage. Or, le roi Louis XVIII
n'était assurément pas sanguinaire, mais il avait été trop
constamment, trop exclusivement prince pour faire entrer dans la
balance des intérêts la vie d'un homme comme d'un grand poids.

Au reste, ce pauvre maréchal, dont on a fait un si triste holocauste
aux passions du moment et que d'autres passions ont pris soin depuis
d'entourer d'auréole, s'il avait vécu, n'aurait été pour les
impérialistes que le traître de Fontainebleau, le transfuge de
Waterloo, le dénonciateur de Napoléon. Aux yeux des royalistes, la
culpabilité de sa conduite était encore plus démontrée.

Mais ses torts civils se sont effacés dans son sang et il n'est resté
dans la mémoire de tous que cette intrépidité militaire si souvent et
si récemment employée, avec une vigueur surhumaine, au service de la
patrie. La sagesse populaire a dit: «Il n'y a que les morts qui ne
reviennent pas.» J'établirais plus volontiers qu'en temps de
révolution les morts seuls reviennent.

Je me souviens qu'un jour, pendant le procès, je dînais chez monsieur
de Vaublanc. Mon père arriva au premier service, sortant du Luxembourg
et annonçant un délai accordé à la demande des avocats du maréchal.
Monsieur sieur de Vaublanc se leva tout en pied, jeta sa serviette
contre la muraille en s'écriant:

«Si messieurs les Pairs croient que je consentirai à être ministre
avec des corps qui montrent une telle faiblesse, ils se trompent bien.
Encore une pareille lâcheté et tous les honnêtes gens n'auront plus
qu'à se voiler le visage.»

Il y avait trente personnes à table dont plusieurs députés, tous
faisaient chorus. Il ne s'agissait pourtant que d'un délai légal,
impossible à refuser à moins de s'ériger en chambre ardente. On
comprend quelle devait être l'exaltation des gens de parti lorsque
ceux qui dirigeaient le gouvernement étaient si cruellement
intempestifs.

Mon père et moi échangeâmes notre indignation dès que nous fûmes
remontés en voiture; si nous l'avions exprimée dans la maison, on nous
aurait lapidés. Nous étions déjà classés au nombre des _gens mal
pensants_; mais ce n'est qu'après l'ordonnance du 5 septembre qu'il
fut constaté que je _pensais comme un cochon_. Ne riez pas, mes
neveux, c'est l'expression textuelle de fort grandes dames, et elles
la distribuaient largement.

Je rencontrais partout le duc de Raguse, et surtout chez madame de
Duras où il venait familièrement. J'éprouvais contre lui quelques-unes
des préventions généralement établies et, sans avoir jamais aimé
Napoléon, je lui savais mauvais gré de l'avoir trahi. Les étrangers
bien informés de cette transaction furent les premiers à m'expliquer
combien la loyauté du maréchal avait été calomniée. Je remarquai, d'un
autre côté, à quel point, malgré les insultes dont l'abreuvait le
parti bonapartiste, il restait fidèle à ses anciens camarades.

Il les soutenait toujours fortement et vivement dès qu'ils étaient
attaqués, les louait volontiers sans aucune réticence et se portait le
protecteur actif et zélé de tous ceux qu'on molestait. Cela commença à
m'adoucir en sa faveur et à me faire mieux goûter un esprit très
distingué et une conversation animée et variée, mérites qu'on ne
pouvait lui refuser. Le jour approchait où mon affection pour lui
devait éclore.

Monsieur de La Valette, fort de son innocence et persuadé qu'aux
termes de la loi il n'avait rien à craindre, se constitua prisonnier.
Il aurait été acquitté sans un document dont voici la source: le vieux
monsieur Ferrand, directeur de la poste, avait été saisi d'une telle
terreur le jour du retour de l'Empereur qu'il n'osait plus rester ni
partir. Il demanda à monsieur de La Valette, son prédécesseur sous
l'Empereur, de lui signer un permis de chevaux de poste. Celui-ci s'en
défendit longtemps, enfin il céda aux larmes de madame Ferrand et,
pour calmer les terreurs du vieillard, il mit son nom au bas d'un
permis fait à celui de monsieur Ferrand, dans son cabinet, et entouré
de sa famille pleine de reconnaissance.

C'est la seule preuve qu'on pût apporter qu'il eût repris ses
fonctions avant le terme que fixait la loi. Je suppose que la remise
de cette pièce aura beaucoup coûté à la famille Ferrand; j'avoue que
ce dévouement royaliste m'a toujours paru hideux. Monsieur de
Richelieu en fut indigné. Il avait d'ailleurs horreur des
persécutions, et, plus il s'aguerrissait aux affaires, plus il
s'éloignait des opinions de parti. Ne pouvant éviter le jugement de
monsieur de La Valette, il s'occupa d'obtenir sa grâce s'il était
condamné.

De son côté, monsieur Pasquier, quoique naguère garde des sceaux, alla
témoigner vivement et consciencieusement en sa faveur. Monsieur de
Richelieu demanda sa grâce au Roi. Il lui répondit qu'il n'osait
s'exposer aux fureurs de sa famille mais que, si madame la duchesse
d'Angoulême consentait à dire un mot en ce sens, il la lui accorderait
avec empressement. Le duc de Richelieu se rendit chez Madame et, avec
un peu de peine, il obtint son consentement. Il fut convenu qu'elle
demanderait la grâce au Roi le lendemain après le déjeuner. Il en fut
prévenu.

Lorsque le duc de Richelieu arriva chez le Roi, le lendemain, le
premier mot qu'il lui dit fut:

«Hé bien! ma nièce ne m'a rien dit, vous aurez mal compris ses
paroles.

--Non, Sire, Madame m'a promis positivement.

--Voyez-la donc et tâchez d'obtenir la démarche, je l'attends si elle
veut venir.»

Or, il s'était passé un immense événement dans le palais des
Tuileries; car, la veille au soir, on y avait manqué aux habitudes.
Chaque jour après avoir dîné chez le Roi, Monsieur descendait chez sa
belle-fille à huit heures; à neuf heures il retournait chez lui.
Monsieur le duc d'Angoulême allait se coucher et Madame passait chez
sa dame d'atour, madame de Choisy. C'était là où se réunissaient les
plus purs, c'est-à-dire les plus violents du parti royaliste.

Le soir en question, Madame les trouva au grand complet. Ils avaient
eu vent du projet de grâce. Elle avoua être entrée dans ce complot, et
dit que son beau-père et son mari l'approuvaient. Aussitôt les cris,
les désespoirs éclatèrent. On lui montra les dangers de la couronne si
imminents après un pareil acte que, chose sans exemple, elle monta
dans la voiture d'une personne de ce sanhédrin et se rendit au
pavillon de Marsan où elle trouva Monsieur également chapitré par son
monde et fort disposé à revenir sur le consentement qui lui avait été
arraché.

Il fut résolu que Madame ne ferait aucune démarche et que, si le
ministre et le Roi voulaient se déshonorer, du moins le reste de la
famille royale n'y tremperait pas. Voilà à quoi tenait le silence de
Madame. Monsieur de Richelieu obtint une audience, mais la trouva
inébranlable. Elle était trop engagée. C'est de ce moment qu'a daté
leur mutuelle répugnance l'un pour l'autre.

Monsieur de Richelieu vint rendre compte au Roi.

«Je l'avais prévu; ils sont implacables, dit le monarque en soupirant;
mais, si je les bravais, je n'aurais plus un instant de repos.»

Tandis que ceci se passait chez les princes, on était venu demander au
duc de Raguse ce qu'il consentirait à faire en faveur de monsieur de
La Valette. «Tout ce qu'on voudra», avait-il répondu. Il se rendit
d'abord auprès du Roi, qui lui fit ce que lui-même appelait son
_visage de bois_, le laissa parler aussi longtemps qu'il voulut, sans
donner le moindre signe d'intérêt et le congédia sans avoir répondu
une parole.

Le maréchal comprit que monsieur de La Valette était perdu. Ignorant
les démarches vainement tentées auprès de Madame, il n'espéra qu'en
elle. Il courut avertir madame de La Valette qu'il fallait avoir
recours à ce dernier moyen. Mais ce danger avait été prévu, tous les
accès lui étaient fermés; elle ne pouvait arriver jusqu'à la
princesse.

Le maréchal, qui était de service comme major général de la garde, la
cacha dans son appartement et, pendant que le Roi et la famille royale
étaient à la messe, il força toutes les consignes et la fit entrer
dans la salle des Maréchaux par où on ne pouvait éviter de repasser.
Madame de La Valette se jeta aux pieds du Roi et n'en obtint que ces
mots: «Madame, je vous plains.»

Elle s'adressa ensuite à madame la duchesse d'Angoulême et saisit sa
robe; la princesse l'arracha avec un mouvement qui lui a été souvent
reproché depuis et attribué à une haineuse colère. Je crois que cela
est parfaitement injuste. Madame avait engagé sa parole; elle ne
pouvait plus reculer. Probablement son mouvement a été fait avec sa
brusquerie accoutumée; mais je le croirais bien plutôt inspiré par la
pitié et le chagrin de n'oser y céder que par la colère. Le malheur de
cette princesse est de n'avoir pas assez d'esprit pour diriger son
trop de caractère: la proportion ne s'y trouve pas.

La conduite du maréchal fut aussi blâmée parmi les courtisans
qu'approuvée du public. Il reçut ordre de ne point reparaître à la
Cour et partit pour sa terre. L'officier des gardes du corps qui lui
avait laissé forcer la consigne fut envoyé en prison.

Ces [faits] préalables connus, on s'étonnera moins du long cri de rage
qui s'éleva dans tout le parti lorsqu'on apprit l'évasion de monsieur
de La Valette. Le Roi et les ministres furent soupçonnés d'y avoir
prêté les mains. La Chambre des députés rugissait, les femmes
hurlaient. Il semblait des hyènes auxquelles on avait enlevé leurs
petits. On alla jusqu'à vouloir sévir contre madame de La Valette, et
l'on fut obligé de la faire garder quelque temps en prison pour
laisser calmer l'orage. Monsieur Decazes, fort aimé jusque-là des
royalistes, commença à leur inspirer une défiance qui ne tarda guère à
devenir de la haine.

Quoique le gouvernement n'eût en rien facilité la fuite de monsieur de
La Valette, je pense qu'au fond il en fut charmé. Le Roi partagea
cette satisfaction. Il rappela assez promptement le duc de Raguse et
le traita bien au retour. Mais le parti fut moins indulgent et on lui
montra autant de froideur qu'il trouvait d'empressement jusque-là.
J'en excepte toujours madame de Duras; elle faisait bande à part dans
ce monde extravagant. Si elle se passionnait, ce n'était jamais que
pour des idées généreuses, et la défaveur du maréchal était un mérite
à ses yeux. Malgré cette disposition de la maîtresse de la maison,
l'isolement où il se trouvait souvent dans son salon le rapprocha de
moi, et nous causions ensemble. Mais ce n'est que lorsque sa conduite
à Lyon eut achevé de le brouiller avec le parti ultra-royaliste qu'il
vint se réfugier dans la petite coterie qui s'est formée autour de
moi, et dont il a été un des piliers jusqu'à ce que de nouveaux orages
aient encore une fois bouleversé son aventureuse existence.

J'aurai probablement souvent occasion d'en parler dorénavant.



CHAPITRE X

     Fêtes données par le duc de Wellington. -- Monsieur le duc
     d'Angoulême. -- Refus d'une grande-duchesse pour monsieur le duc
     de Berry. -- On se décide pour une princesse de Naples. --
     Traitement d'une ambassadrice d'Angleterre. -- Faveur de monsieur
     Decazes. -- Monsieur de Polignac refuse de prêter serment comme
     pair. -- Mot de monsieur de Fontanes. -- Séjour de la famille
     d'Orléans en Angleterre. -- Demande de madame la duchesse
     d'Orléans douairière au marquis de Rivière.


Mon père partit pour Londres dans le commencement de 1816; ma mère l'y
suivit. Je ne les rejoignis qu'au printemps.

Les étrangers s'étaient retirés dans les diverses garnisons qui leur
avaient été assignées par le traité de Paris. Le duc de Wellington
seul, en sa qualité de généralissime de toutes les armées
d'occupation, résidait à Paris et nous en faisait les honneurs à nos
frais. Il donnait assez souvent des fêtes où il était indispensable
d'assister. Il tenait à avoir du monde et, notre sort dépendant en
grande partie de sa bonne humeur, il fallait supporter ses caprices
souvent bizarres.

Je me rappelle qu'une fois il inventa de faire de la Grassini, alors
en possession de ses bonnes grâces, la reine de la soirée. Il la plaça
sur un canapé élevé dans la salle de bal, ne quitta pas ses côtés, la
fit servir la première, fit ranger tout le monde pour qu'elle vît
danser, lui donna la main et la fit passer la première au souper,
l'assit près de lui, enfin lui rendit les hommages qui d'ordinaire ne
s'accordent guère qu'aux princesses. Heureusement, il y avait quelques
grandes dames anglaises à partager ces impertinences, mais elles
n'étaient pas obligées de les subir comme nous et leur ressentiment ne
pouvait être comparable.

En général, le carnaval fut très triste, et cela était convenable de
tout point. Nos princes n'allaient nulle part. Monsieur le duc de
Berry se trouvait tout à fait éclipsé par son frère; la différente
conduite tenue par eux pendant les Cent-Jours justifiait cette
position. Cependant monsieur le duc d'Angoulême montrait des velléités
de modération qui commençaient à déplaire, et le parti dévot ne lui
pardonnait pas son éloignement pour la politique du confessionnal.

Le caractère de monsieur le duc d'Angoulême est singulièrement
difficile à peindre. C'est une réunion si bizarre et si disparate
qu'on peut, à diverses époques de sa vie, le représenter comme un
prince sage, pieux, courageux, conciliant, éclairé, ou bien comme un
bigot imbécile et presque stupide, en disant également la vérité. À
mesure que les circonstances se présenteront, je le montrerai tel que
nous l'avons vu; mais il faut commencer, pour le comprendre, par
admettre qu'il a toujours été dominé par la pensée de l'obéissance
illimitée due au Roi. Plus il était près de la couronne, plus, selon
lui, il en devait l'exemple.

Tant que Louis XVIII a vécu, cette passive obéissance était un peu
modifiée, au moins pour la forme, par celle qu'il accordait à
Monsieur; mais, lorsque l'autorité de père et de roi a été concentrée
en Charles X, elle n'a plus connu de bornes et nous avons été témoins
des tristes résultats qu'elle a amenés.

On s'occupait de marier monsieur le duc de Berry; déjà en 1814, il en
avait été question. L'empereur Alexandre avait désiré lui voir épouser
sa soeur; la manière dont elle avait été repoussée lui avait donné
beaucoup d'humeur. Monsieur le duc de Berry souhaitait cette alliance,
mais le Roi et Monsieur trouvaient la maison de Russie trop peu
ancienne pour donner une mère aux fils de France.

Madame la duchesse d'Angoulême partageait cette manière de voir. De
plus, elle redoutait une belle-soeur à laquelle ses rapports
politiques auraient donné une existence indépendante et avec laquelle
il aurait fallu compter. Elle craignait aussi une princesse
personnellement accomplie qui aurait pu rallier autour d'elle les
personnes distinguées par leur esprit pour lesquelles Madame a
toujours éprouvé une répugnance instinctive, quelles qu'aient été
leurs couleurs.

La princesse de Naples, née Bourbon, appartenant à une petite Cour,
n'ayant reçu aucune éducation, réunit tous les suffrages de la
famille. Elle fut imposée à monsieur le duc de Berry qui ne s'en
souciait nullement. Monsieur de Blacas fut chargé de cette négociation
qui n'occupa pas longuement ses talents diplomatiques.

Dans le même temps, on conçut l'idée de marier Monsieur. Cela était
assez raisonnable, mais Madame l'en dissuada le plus qu'elle put. Elle
aurait trop souffert à voir une autre princesse tenir la Cour et
prendre le pas sur elle; et Monsieur, qui l'aimait tendrement,
n'eût-il pas eu d'autres motifs, n'aurait pas voulu lui donner ce
chagrin.

Cela me rappelle un mot heureux de Louis XVIII. Il était goutteux,
infirme, dans un état de santé pitoyable. Un jour où il parlait
sérieusement à Monsieur de la convenance de se marier, celui-ci lui
dit en ricanant et d'un ton un peu goguenard:

«Mon frère, vous qui prêchez si bien, pourquoi ne vous mariez-vous pas
vous-même?

--Parce que je ferais des aînés, mon frère,» reprit le Roi très
sèchement.

Monsieur se tint pour battu.

L'intérieur des Tuileries n'était ni confiant, ni doux; cependant, à
cette époque, le Roi causait avec les siens des affaires publiques; la
rupture n'était pas encore complète.

L'ambassadeur d'Angleterre, sir Charles Stuart, épousa lady Élisabeth
Yorke, fille de lord Hardwick. La présentation de la nouvelle
ambassadrice donna lieu, pour la première fois depuis la Restauration,
à ce qu'on appelle en terme de Cour un _traitement_. Nous fûmes
appelées une douzaine de femmes, la plupart titrées, à nous trouver
chez madame la duchesse d'Angoulême à deux heures. La situation de mon
père en Angleterre me valut cette distinction.

Nous étions toutes réunies dans le salon de Madame, lorsqu'un huissier
vint avertir madame de Damas, qui remplaçait sa mère, madame de
Sérent, dans le service de dame d'honneur, que l'ambassadrice
arrivait. Au même instant, Madame, qui probablement, selon ses
habitudes, guettait à sa fenêtre, entra par une autre porte
magnifiquement parée et, comme nous, en robe de Cour. Elle avait eu à
peine le temps de nous dire bonjour et de s'asseoir que madame de
Damas rentra conduisant l'ambassadrice accompagnée de la dame qui
l'avait été quérir, des maîtres des cérémonies, et de l'introducteur
des ambassadeurs qui restèrent à la porte. Madame se leva, fit un ou
deux pas au-devant de l'ambassadrice, reprit son fauteuil et la fit
placer sur une chaise _à dos_ préparée à sa gauche. Les dames titrées
s'assirent derrière, sur des pliants, et nous autres nous nous tînmes
debout. Cela dura assez longtemps: Madame soutint le dialogue à elle
toute seule.

Lady Élisabeth, jeune et timide, était trop embarrassée pour rien
ajouter aux monosyllabes de ses réponses et j'admirais la manière dont
Madame exploita l'Angleterre et la France, l'Irlande et l'Italie d'où
arrivait lady Élisabeth pour remplir le temps qu'allongeait outre
mesure la marche lente et pénible du Roi.

Enfin il entra; tout le monde se leva; le silence le plus profond
régna. Il l'interrompit, quand il fut vers le milieu de la chambre,
pour dire sans sourciller, du ton le plus grave et d'une voix sonore,
la niaiserie convenue depuis le temps de Louis XIV: «Madame, je ne
vous savais pas en si bonne compagnie.» Madame lui répondit une autre
phrase, probablement également d'étiquette, mais que je ne me rappelle
pas. Ensuite le Roi adressa quelques paroles à lady Élisabeth. Elle ne
lui répondit pas plus qu'à Madame. Le Roi resta debout ainsi que tout
le monde; au bout de peu de minutes, il se retira.

Alors on s'assit, pour se relever immédiatement à l'entrée de
Monsieur. «Ne devrai-je pas dire que je ne vous savais pas en aussi
bonne compagnie?», dit-il, en souriant; puis, s'approchant
gracieusement de lady Élisabeth, il lui prit la main et lui fit un
compliment obligeant. Il refusa d'accepter un siège que Madame lui
offrit, mais fit asseoir les dames et resta bien plus longtemps que le
Roi.

Les dames se levèrent à sa sortie, puis se rassirent pour se relever
de nouveau à l'entrée de monsieur le duc d'Angoulême; pour cette fois,
les premiers compliments passés, il prit une chaise _à dos_ et fit la
conversation. Il semblait que la timidité de l'ambassadrice lui donnât
du courage. Je ne conserve aucune idée d'avoir vu monsieur le duc de
Berry à cette cérémonie. Je ne sais s'il s'en dispensait
ordinairement ou s'il en était absent par accident. J'ignore aussi
comment cela s'est passé depuis pour madame la duchesse de Berry. Je
n'ai pas eu d'autre occasion d'assister à pareilles réceptions.

La sortie de monsieur le duc d'Angoulême fut accompagnée du lever et
du _rassied_ comme les autres; je ne pus m'empêcher de penser aux
génuflexions du vendredi saint. Au bout de quelques minutes, la dame
d'honneur avertit l'ambassadrice qu'elle était à ses ordres. Madame
lui fit une phrase sur la crainte de la fatiguer en la retenant plus
longtemps, et elle s'en alla, escortée comme à son arrivée. Elle
remonta dans les carrosses du Roi, accompagnée de la dame qui l'avait
été chercher. Sa voiture à six chevaux et en grand apparat suivait à
vide. Madame s'entretint avec nous un instant de la nouvelle présentée
et rentra dans son intérieur à ma grande satisfaction, car j'étais
depuis deux heures sur mes jambes et j'en avais assez de mes honneurs.
Cependant il fallut assister au dîner ou _traitement_.

L'ambassadrice revint à cinq heures. Cette fois, elle était
accompagnée de son mari et de quelques dames anglaises de distinction.
Toutes les françaises qui avaient assisté à la réception étaient
invitées; il y avait aussi des hommes des deux pays.

Le premier maître d'hôtel, alors le duc des Cars, et la dame d'honneur
de Madame firent les honneurs du dîner qui était très bon et
magnifique, mais sans élégance comme tout ce qui se passait à la Cour
des Tuileries. Immédiatement après, chacun fut enchanté de se séparer
et d'aller se reposer de toute cette étiquette. Les hommes étaient en
uniforme, les femmes très parées mais point en habit de Cour.

De Roi, de princesses, de princes, il n'en fut pas question; seulement
j'aperçus derrière un paravent Madame et son mari qui, avant de
monter dîner chez le Roi, s'amusaient à regarder la table et les
convives.

Je n'ai jamais pu concevoir comment, lorsque les souverains étrangers
reçoivent constamment et familièrement à leur table les ambassadeurs
de France, ils consentaient à subir, en la personne de leurs
représentants, l'arrogance de la famille de Bourbon. Ne pas inviter
les ambassadeurs chez soi n'était déjà pas trop obligeant, mais les
faire venir avec tout cet appareil et cet _in fiochi_ dîner à l'office
m'a toujours paru de la dernière impertinence. Sans doute cet _office_
était fréquenté par des gens de bonne maison; mais enfin c'était une
seconde table dans le château, car, apparemment, celle du Roi était la
première.

Le festin ne se passait pas même dans l'appartement du premier maître
d'hôtel où cela aurait pu avoir l'apparence d'une réunion de société;
les pièces étaient trop petites et il logeait trop haut. On se
réunissait dans la salle d'attente de l'appartement de Madame et on
dînait dans l'antichambre de monsieur le duc d'Angoulême, de manière
qu'on semblait relégué dans les pièces extérieures, comme lorsqu'on
prête un local à ses gens pour une fête qu'on leur donne. Je
concevrais que les vieilles étiquettes de Versailles et de Louis XIV
eussent pu continuer sans interruption, mais je n'imagine pas qu'on
ait osé inventer de les renouveler.

Louis XVIII y tenait extrêmement et, sans l'état de sa santé et
l'espèce d'humiliation que lui causaient ses infirmités, nous aurions
revu les levers et les couchers avec toutes leurs ridicules
cérémonies.

Monsieur en avait moins le goût et, à son avènement au trône, il a
continué l'usage établi par son frère de borner le coucher à une
courte réception des courtisans ayant les entrées et les chefs de
service qui venaient prendre le mot d'ordre. On ne disait plus: _je
vais au coucher_, mais _je vais à l'ordre_. Cela était à la fois plus
digne et plus décent que ces habitudes de l'ancienne Cour dont le
pauvre Louis XVI donnait chaque soir le spectacle.

C'était à _l'ordre_ que les personnes de la Cour avaient occasion de
parler au Roi sans être obligées de solliciter une audience. Aussi la
permission d'aller à _l'ordre_ était-elle fort prisée par les
courtisans de la Restauration.

Le favoritisme de monsieur Decazes s'établissait de plus en plus;
monsieur de Richelieu y poussait de toutes ses forces. Pourvu que le
bien se fît, il lui était bien indifférent par quel moyen et il
n'était pas homme à trouver une mesure sage moins sage parce qu'elle
s'obtenait par une autre influence que la sienne. Il était très
sincèrement enchanté que monsieur Decazes prît la peine de plaire au
Roi et le voyait y réussir avec une entière satisfaction. Je crois, à
vrai dire, que monsieur Decazes avait le bon sens de ne s'en point
targuer vis-à-vis de ses collègues. Il mettait son crédit en commun
dans le Conseil, mais, vis-à-vis du monde, il commençait à déployer sa
faveur avec une joie de parvenu qui lui valait quelques ridicules.

Le Roi, qui avait toujours eu besoin d'une idole, partageait ses
adorations entre lui et sa soeur, madame Princeteau, bonne petite
personne, bien bourgeoise, qu'il avait fait venir de Libourne pour
tenir sa maison et qui était fort gentille jusqu'à ce que les fumées
de l'encens lui eussent tourné la tête.

On a fait beaucoup d'histoires sur son compte; j'ignore avec quel
fondement. Ce que je sais, c'est qu'elle paraissait uniquement dévouée
à son frère; et, si elle a eu un moment de crédit personnel, elle le
lui a rapporté tout entier.

Pendant ce premier hiver de faveur, la maison de monsieur Decazes
était très fréquentée. La fuite de monsieur de La Valette avait bien
apporté un léger refroidissement; toutefois les plus chauds partisans
de l'ancien régime y allaient assidûment. On espérait se servir de
monsieur Decazes pour maintenir le Roi dans _la bonne voie_. La vanité
du ministre l'aurait assez volontiers poussé dans la phalange
aristocratique qui, vers cette époque, prit le nom d'_ultra_, si ses
exigences n'étaient devenues de jour en jour plus grandes. Quant au
monarque, il inspirait toujours beaucoup de méfiance.

Monsieur Lainé avait remplacé monsieur de Vaublanc dont les folies
avaient comblé la mesure. Dans cette circonstance, monsieur de
Richelieu, selon son usage, avait, en ayant raison dans le fond, mis
les formes contre lui et l'avait chassé d'une façon qui fournissait au
parti qu'il représentait quelque prétexte de plaintes. Au reste, les
fureurs de monsieur de Vaublanc furent si absurdes qu'il se noya dans
le ridicule.

Le jour où le nom de son successeur parut dans le _Moniteur_, je crus
devoir aller faire une visite chez monsieur de Vaublanc. Je ne
m'attendais pas à être reçue; je fus admise quoique je n'eusse aucun
rapport intime avec lui et les siens. La porte était ouverte à tout
venant; il était au milieu de ses paquets de ministre et de
particulier; mêlant les affaires d'État et de ménage de la façon la
plus comique. Un de ses commensaux vint lui raconter que son ministère
serait partagé entre trois personnes:

«Trois, répondit-il sérieusement, trois, ce n'est pas assez; ils ne
peuvent pas me remplacer à moins de cinq.»

Il énuméra sur ses doigts les cinq parties du ministère de l'intérieur
qui réclament la vie entière de tout autre homme mais que lui menait
facilement toutes cinq de front, sans que rien fût jamais en retard;
et il nous fit faire l'inventaire de ses portefeuilles pour que nous
pussions témoigner que tout était à jour. Je n'ai jamais assisté à
scène plus bouffonne, d'autant que la plupart des assistants lui
étaient aussi étrangers que moi.

Je n'entrerai pas dans le récit des extravagances du parti à la
Chambre: elles sont trop importantes pour que l'histoire les néglige;
mais je ne puis m'empêcher de raconter une histoire qui m'a amusée
dans le temps.

Un vieux député de pur sang qui, comme le roi de Sardaigne, voulait
rétablir l'ancien régime de tous points, réclamait journellement et à
grands cris nos _anciens supplices_, comme il disait. Un collègue un
peu plus avisé lui représenta que, sans doute, cela serait fort
désirable mais qu'il ne fallait pas susciter trop d'embarras au
gouvernement du Roi et qu'il n'était pas encore temps.

«Allons, mon ami, reprit le député en soupirant, vous avez peut-être
raison, remettons la potence à des temps plus heureux!»

On ne saurait assez dire combien ce mot: _Il n'est pas encore temps_,
qui se trouvait sans cesse dans la bouche des habiles du parti
royaliste en 1814 et 1815, a fait d'ennemis à la royauté et
l'influence qu'il a eue sur les Cent-Jours. Peut-être ne
l'employaient-ils que pour calmer les plus violents des leurs, mais
les antagonistes y voyaient une de ces menaces vagues, d'autant plus
alarmantes qu'elles sont illimitées, et les chefs des diverses
oppositions ne manquaient pas de l'exploiter avec zèle.

D'autres petites circonstances se renouvelaient sans cesse pour
inspirer des doutes sur la bonne foi de la Cour.

Jules de Polignac fut créé pair; il refusa de siéger. Il ne pouvait,
disait-il, lui, catholique, prêter serment à une charte reconnaissant
la liberté des cultes. Le Roi nomma une commission de pairs pour
l'arraisonner. Monsieur de Fontanes en était, et je me rappelle qu'un
jour où on lui demandait si leurs conférences avaient réussi, il
répondit avec un air de componction:

«Je ne sais ce qui en résultera; mais je sais qu'il faut tenir sa
conscience à deux mains pour ne pas céder aux sentiments si nobles, si
éclairés, si entraînants que je suis appelé à écouter.»

Pour moi qui connaissais la logique de Jules, j'en conclus seulement
que monsieur de Fontanes croyait ce langage de mise dans le salon,
très royaliste, où il le tenait. Jules finit par céder et prêta
serment; mais, pendant toute cette négociation qui dura longtemps, il
était ostensiblement caressé par Madame et par Monsieur, quoique ce
prince eût prêté le serment que Jules refusait. Toutefois la
Congrégation, qui l'avait excité au refus, craignit de s'être trop
avancée. Elle voulait se faire connaître sans se trop compromettre.
Jules reçut ordre de reculer.

Monsieur le nomma publiquement adjudant général de la garde nationale,
et lui confia, secrètement, la place de ministre de la police du
gouvernement occulte, car son existence remonte jusqu'à cette époque,
quoiqu'elle n'ait été révélée que plus tard, et qu'il n'ait été
complètement organisé qu'après la dissolution de la Chambre
introuvable.

Le séjour prolongé de la famille d'Orléans en Angleterre n'était pas
entièrement volontaire. On avait contre elle de fortes préventions au
palais des Tuileries, et le cabinet commençait à les partager. Presque
tous les mécontents invoquaient le nom de monsieur le duc d'Orléans,
et la conduite toujours un peu méticuleuse de ce prince semblait
justifier plus de défiance qu'elle n'en méritait réellement.

Monsieur de La Châtre, courtisan né, favorisait des soupçons qu'il
savait plaire au Roi.

Telle était la situation des affaires lorsque je quittai Paris pour me
rendre à Londres. En ma qualité de chroniqueur des petites
circonstances, il me revient à l'esprit ce qui se passa devant moi le
jour où j'allai prendre congé de madame la duchesse d'Orléans
douairière. Je la trouvai très préoccupée et fort agitée dans
l'attente du marquis de Rivière. Il partait le lendemain pour son
ambassade de Constantinople. La princesse lui avait écrit deux fois
dans la matinée pour s'assurer sa visite. Monsieur de Rivière, mandé
chez le Roi, ne pouvait disposer de lui-même. Sa femme était là,
promettant à madame la duchesse d'Orléans qu'il viendrait dès qu'il
sortirait des Tuileries, sans pouvoir calmer son anxiété. Enfin il
arriva. La joie que causa sa présence fut égale à l'impatience avec
laquelle il était attendu.

La princesse expliqua qu'elle avait un très grand service à lui
demander: monsieur de Follemont prenait du café plusieurs fois par
jour; il était fort difficile et n'en trouvait que rarement à son
goût. Madame la duchesse d'Orléans attachait un prix infini à ce que
l'ambassadeur de France à Constantinople s'occupât de lui procurer le
meilleur café de moka fourni par l'Orient.

Le marquis de Rivière entra avec la patience exercée d'un courtisan
dans tous les détails les plus minutieux, enfin il ajouta:

«Madame veut-elle me dire combien elle en veut?

--Mais, je ne sais pas ... beaucoup ... le café se garde-t-il?

--Oui, madame, il s'améliore même.

--Eh bien, j'en veux beaucoup ... une grande provision.

--Je voudrais que madame me dît à peu près la quantité?

--Mais ... mais, j'en voudrais bien douze livres.»

Nous partîmes tous d'un éclat de rire. Elle aurait dit, tout de même,
douze cent mille livres.

Malgré l'émigration, elle n'avait acquis aucune idée de la valeur des
choses ou de l'argent. Les femmes de son âge, avant la Révolution,
conservaient une ignorance du matériel de la vie qui aujourd'hui nous
paraît fabuleuse. Il n'était pas même nécessaire d'être princesse.
Madame de Preninville, femme d'un fermier général immensément riche,
s'informant de ce qu'était devenu un joli petit enfant, fils d'un de
ses gens, qu'elle voyait quelquefois jouer dans son antichambre, reçut
pour réponse qu'il allait à l'école.

«Ah! vous l'avez mis à l'école, et combien cela vous coûte-t-il?

--Un écu par mois, madame.

--Un écu! C'est bien cher! J'espère au moins qu'il est bien nourri!»

J'entendais révoquer en doute, il y a quelques jours, que madame
Victoire pût avoir eu la pensée de nourrir le peuple de croûte de pâté
pendant une disette. Pour moi, j'y crois, d'abord parce que ma mère
m'a dit que madame Adélaïde en plaisantait souvent sa soeur qui avait
horreur de la croûte de pâté, au point d'éprouver de la répugnance à
en voir servir, et puis parce que j'ai encore vu et su tant de traits
de cette ingénuité vraie et candide sur la vie réelle que cela
m'étonne beaucoup moins que la génération nouvelle.



SIXIÈME PARTIE

L'ANGLETERRE ET LA FRANCE

1816-1820



CHAPITRE I

     Retour en Angleterre. -- Aspect de la campagne. -- Londres. --
     Concert à la Cour. -- Ma présentation. -- La reine Charlotte. --
     Égards du prince régent pour elle. -- La duchesse d'York. -- La
     princesse Charlotte de Galles. -- Miss Mercer. -- Intrigue
     déjouée par le prince Léopold de Saxe-Cobourg. -- La marquise
     d'Hertford. -- Habitudes du prince régent. -- Dîners à Carlton
     House.


Après une absence de douze années, je revis l'Angleterre avec un vif
intérêt. J'y retrouvais le charme des souvenirs. Je rentrais dans la
patrie de ma première jeunesse; chaque détail m'était familier et
pourtant suffisamment éloigné de ma pensée journalière pour avoir
acquis le piquant de la nouveauté. C'était un vieil ami, revenu de
loin, qu'on retrouve avec joie et qui rappelle agréablement le temps
jadis, ce temps où la vie, chargée de moins d'événements, se porte
plus légère et laisse, avec plus de regrets peut-être, un penser bien
plus doux à repasser dans la mémoire.

Je fus très frappée de l'immense prospérité du pays. Je ne crois pas
qu'elle fût sensiblement augmentée; mais l'habitude m'avait autrefois
blasée sur l'aspect qu'il présente au voyageur et l'absence m'y avait
rendue plus attentive.

Ces chemins si bien soignés, sur lesquels des chevaux de poste, tenus
comme nos plus élégants attelages, vous font rouler si agréablement,
cette multitude de voitures publiques et privées, toutes charmantes,
ces innombrables établissements qui ornent la campagne et donnent
l'idée de l'aisance dans toutes les classes de la société, depuis la
cabane du paysan jusqu'au château du seigneur, ces fenêtres de la plus
petite boutique offrant aux rares rayons du soleil des vitres dont
l'éclat n'est jamais terni par une légère souillure, ces populations
si propres se transportant d'un village à un autre par des sentiers
que nous envierions dans nos jardins, ces beaux enfants si bien tenus
et prenant leurs ébats dans une liberté qui contraste avec le maintien
réservé du reste de la famille, tout cela m'était familier et pourtant
me frappait peut-être plus vivement que si c'eût été la première fois
que j'en étais témoin.

Je fis la route de Douvres à Londres par un beau dimanche du mois de
mai et dans un continuel enchantement. Il s'y mêlait de temps en temps
un secret sentiment d'envie pour ma patrie. Le Ciel lui a été au moins
aussi favorable; pourquoi n'a-t-elle pas acquis le même degré de
prospérité que ses voisins insulaires?

Lorsque les chevaux de poste, suspendant leur course rapide, prirent
cette allure fastidieuse qu'ils affectent dans Londres, que
l'atmosphère lourde et enfumée de cette grande ville me pesa sur la
tête, que je vis ses silencieux habitants se suivant l'un l'autre sur
leurs larges trottoirs comme un cortège funèbre, que les portes, les
fenêtres, les boutiques fermées semblèrent annoncer autant de
tristesse dans l'intérieur des maisons que dans les rues, je sentis
petit à petit tout mon épanouissement de coeur se resserrer et,
lorsque je descendis à l'ambassade, mon enthousiasme sur l'Angleterre
avait déjà reçu un échec.

Quelque prodigieuse que soit la prospérité commerciale de Londres et
le luxe qu'on y déploie dans toutes les classes de la société, je
crois que son aspect paraîtra bien moins remarquable à un étranger que
celui du reste de l'Angleterre. Cette grande cité, composée de petites
maisons pareilles et de larges rues tirées au cordeau, toutes
semblables les unes aux autres, est frappée de monotonie et d'ennui.
Aucun monument ne vint réveiller l'attention fatiguée. Quand on s'est
promené cinq minutes, on peut se promener cinq jours dans des
quartiers toujours différents et toujours pareils.

La Tamise, aussi bien que son immense mouvement qui attacherait un
caractère particulier à cette capitale du monde britannique, est
soigneusement cachée de toute part. Il faut une volonté assez
intelligente pour parvenir à l'apercevoir, même en l'allant chercher.

On a pu voir partout des rues qui ressemblent à celles de Londres,
mais je ne crois pas qu'aucun autre pays puisse donner idée de la
campagne en Angleterre. Je n'en connais point où elle soit autant en
contraste avec la ville. On y voit un autre ciel; on y respire un
autre air. Les arbres y ont un autre aspect; les plantes s'y montrent
d'une autre couleur. Enfin c'est une autre population, quoique
l'habitant du Northumberland ou du Devonshire soit parfaitement
semblable à celui du promeneur de Piccadilly.

On conçoit, au reste, que le nuage orange, strié de noir, de brun, de
gris, saturé de suie, qui semble un vaste éteignoir placé sur la
ville, influe sur le moral de la population et agisse sur ses
dispositions. Aussi n'y a-t-il aucune langue où l'on vante les
charmes de la campagne, en vers et en prose, avec une passion plus
vive et plus sincère que dans la littérature anglaise. Quiconque aura
passé trois mois à Londres comprendra le bien-être tout matériel qu'on
éprouve en en sortant.

Malgré les vertiges qu'elle cause aux nouveaux débarqués, cette
atmosphère si triste n'est pas malsaine; on s'y accoutume bientôt
assez pour ne plus s'apercevoir qu'on en souffre. J'ai entendu
attribuer la salubrité de Londres au mouvement que la marée apporte
quatre fois le jour dans la Tamise. Ce grand déplacement forme un
ventilateur naturel qui agite et assainit cet air qui paraît épais,
même à la vue, et laisse sur les vêtements les preuves positives que
l'oeil ne s'est pas trompé. La robe blanche, mise le matin, porte
avant la fin de la journée des traces de souillures qu'une semaine ne
lui infligerait pas à Paris. L'extrême recherche des habitants, leur
propreté, rendue indispensable par de telles circonstances, ont tiré
parti de ces nécessités pour en combattre la mauvaise influence; et
l'aspect des maisons aussi bien que des personnes n'offre que les
apparences de la plus complète netteté.

Si ma longue absence m'avait rendue plus sensible aux charmes de la
route, je l'étais davantage aussi aux inconvénients de Londres qui ne
m'avaient guère frappée jusque-là. Dans la première jeunesse, on
s'occupe peu des objets extérieurs.

Le surlendemain de mon arrivée, le prince régent donnait un concert à
la Reine sa mère. Pour être admis, il fallait être présenté. La Reine,
me sachant à Londres, eut la bonté de se souvenir que je l'avais été
autrefois et me fit inviter. Mes parents dînaient à Carlton House. J'y
arrivai seule le soir, pensant me mêler inaperçue dans la foule. Il
était un peu tard; le concert était déjà commencé.

La salle, en galerie, était partagée par des colonnes en trois parties
à peu près égales. Celle du milieu se trouvait exclusivement occupée
par la Cour et les musiciens placés vis-à-vis de la Reine, des
princesses, de leurs dames, des ambassadrices et de quelques autres
femmes ayant les grandes entrées qui étaient assises. Tout le reste de
la société se tenait dans les parties latérales, séparées par les
colonnes, et restait debout. On circulait dans les autres salons,
selon l'usage général du pays, où un concert à banquettes paraîtrait
horriblement ennuyeux.

Je trouvai à la porte lady Macclesfield, une des dames du palais. Elle
m'attendait pour me conduire à la Reine et, sans me donner un instant
pour respirer, me mena à travers tout ce monde, toute cette musique,
tout ce silence et tout ce vide jusqu'à Sa Majesté. Je n'avais pas
encore eu le temps d'avoir grand'peur; mais, au moment où j'approchai,
la Reine se leva en pied, et les quarante personnes qui l'entouraient
imitèrent son mouvement. Ce froufrou, auquel je ne m'attendais pas,
commença à m'intimider. La Reine fut très bonne et très gracieuse, je
crois; mais, pendant tout le temps qu'elle me parlait, je m'étais
occupée que de l'idée de ménager ma retraite.

Lady Macclesfield m'avait quittée pour reprendre sa place parmi ses
compagnes. Lorsque la Reine fit la petite indication de tête qui
annonçait l'audience terminée, je sentis le parquet s'effondrer sous
mes pas. J'étais là, seule, abandonnée, portant les yeux de toute
l'Angleterre braqués sur ma personne et ayant un véritable voyage à
faire pour regagner, dans cet isolement, les groupes placés derrière
les colonnes. Je ne sais pas comment j'y arrivai.

J'avais été présentée à bien des Cours et à bien des potentats. Je
n'étais plus assez jeune pour conserver une grande timidité; j'avais
l'habitude du monde et pourtant il me reste de cette soirée et de
cette présentation de faveur un souvenir formidable.

Ce n'est pas que la reine Charlotte fut d'un aspect bien imposant.
Qu'on se figure un pain de sucre couvert de brocart d'or et on aura
une idée assez exacte de sa tournure. Elle n'avait jamais été grande
et, depuis quelques années, elle était rapetissée et complètement
déformée. Sa tête, placée sur un col extrêmement court, présentait un
visage renfrogné, jaune, ridé, accompagné de cheveux gris poudrés à
frimas. Elle était coiffée en bonnet, en turban, en toque, selon
l'occasion, mais toujours je lui ai vu une petite couronne fermée, en
pierreries, ajoutée à sa coiffure. J'ai entendu dire qu'elle ne la
quittait jamais. Malgré cette figure hétéroclite, elle ne manquait
pourtant pas d'une sorte de dignité; elle tenait sa cour à merveille,
avec une extrême politesse et des nuances fort variées.

Sévère pour la conduite des femmes, elle se piquait d'une grande
impartialité; et souvent un regard froid, ou une parole moins
obligeante de la Reine à une de ses protégées, a suffi pour arrêter
une jeune personne sur les bords du précipice. Pour les femmes
divorcées, elle était inexorable. Jamais aucune, quelque excuse que le
public lui donnât, quelque bonne que fût sa conduite ultérieure, n'a
pu franchir le seuil du palais.

Lady Holland en a été une preuve bien marquante: son esprit, son
influence politique, la domination qu'elle exerçait sur son mari, lui
avaient reconquis une existence sociale. Refuser d'aller à Holland
House aurait paru une bégueulerie à peine avouable. Lady Holland y
tenait une cour fréquentée par tout ce qu'il y avait de plus distingué
en anglais et en étrangers; mais, quelques soins qu'elle se soit
donnés, quelques négociateurs qu'elle ait employés, et le prince
régent a été du nombre, jamais, tant que la vieille Reine a vécu, elle
n'a pu paraître à celle de Saint-James.

Je n'oserais dire que la Reine fût aimée, mais elle était vénérée. Le
prince régent donnait l'exemple des égards. Il était très soigneux et
très tendre pour elle en particulier. En public, il la comblait
d'hommages.

Je fus frappée, le soir de ce concert, de voir un valet de chambre
apporter un petit plateau, avec une tasse de thé, un sucrier et un pot
à crème et le remettre au Régent qui le présenta lui-même à sa mère.
Il resta debout devant elle pendant tout le temps qu'elle arrangea sa
tasse, sans se lever, sans se presser, sans interrompre sa
conversation. Seulement elle lui disait toujours en anglais, quelque
langue qu'elle parlât dans le moment: _Thank you, George._ Elle
répétait le même remerciement dans les mêmes termes lorsque le prince
régent reprenait le plateau des mains du valet de chambre pour
recevoir la tasse vide. C'était l'usage constant. Cette cérémonie se
renouvelait deux à trois fois dans la soirée, mais n'avait lieu que
lorsque la Reine était chez le prince. Chez elle, c'était
ordinairement une des princesses, quelquefois un des princes, jamais
le Régent, mais toujours un de ses enfants qui lui présentait sa tasse
de thé.

Tous les autres membres de la famille royale, y compris le Régent,
partageaient les rafraîchissements préparés pour le reste de la
société, sans aucune distinction. En général, autant l'étiquette était
sévèrement observée pour la Reine, autant il en existait peu pour les
autres. Les princes et princesses recevaient et rendaient des visites
comme de simples particuliers.

Je me rappelle que, ce même soir, où j'avais subi la présentation à
la Reine, me trouvant peu éloignée d'une petite femme très blonde que
douze années d'absence avaient effacée de mon souvenir, elle dit à
lady Charlotte Greville avec laquelle je parlais:

«Lady Charlotte, nommez-moi à madame de Boigne.»

C'était la duchesse d'York; elle resta longtemps à causer avec nous
sur tout et de toutes choses, avec une grande aisance et sans aucune
forme princière.

Le lendemain, ma mère me mena faire des visites à toutes les
princesses; nous laissâmes des cartes chez celles qui ne nous admirent
pas et la présentation fut faite.

La princesse Charlotte de Galles, mariée au prince de Cobourg, était
encore plongée dans les douceurs de la lune de miel et ne quittait pas
la campagne. Ma mère avait assisté à son mariage, béni dans un salon
de Carlton House. Lorsque, plus tard, je lui dis combien je regrettais
n'avoir pas partagé cet honneur, elle me répondit:

«Vous avez raison; c'est un spectacle rare que l'héritière d'un
royaume faisant un mariage d'amour et donnant sa main là où son coeur
est déjà engagé. En tout, le bonheur parfait n'est pas commun; je
serai charmée que vous veniez souvent en être témoin à Claremont.»

Pauvre princesse!... Je ne fis connaissance avec elle qu'à un autre
voyage. En ce moment, j'en entendais beaucoup parler. Elle était fort
populaire, affectait les manières brusques attribuées à la reine
Élisabeth qu'elle portait même jusqu'à avoir adopté ses jurons. Elle
était très tranchée dans ses opinions politiques, accueillait avec des
serrements de main les plus affectueux tous les hommes, jeunes ou
vieux, qu'elle regardait comme de son parti, ne manquait pas une
occasion de marquer de l'opposition au gouvernement de son père et de
l'hostilité personnelle à sa grand'mère et à ses tantes. Elle
professait une vive tendresse pour sa mère qu'elle regardait comme
sacrifiée aux malveillances de sa famille.

La princesse Charlotte recherchait avec soin les occasions d'être
impertinente pour les femmes qui composaient la société particulière
du Régent. On lui avait persuadé que son père avait eu le désir de
faire casser son mariage et de nier la légitimité de sa naissance. Je
ne sais si cela a quelque fondement; en tout cas ses droits étaient
inscrits sur son visage: elle ressemblait prodigieusement au prince.
Elle était née neuf mois après le mariage dont l'intimité n'avait pas
duré beaucoup de jours. Il est certain que le prince de Galles avait
tenu à cette époque beaucoup de mauvais propos que la conduite de sa
femme n'a que trop justifiés; mais je ne sache pas qu'il ait jamais
pensé à attaquer l'existence de la princesse Charlotte.

Il accusait miss Mercer d'avoir monté la tête de la jeune princesse en
lui racontant cette fable; il l'avait expulsée du palais et la
détestait cordialement. Miss Mercer conservait une correspondance
clandestine avec la princesse Charlotte. Elle avait excité ses
répugnances contre le prince d'Orange que le cabinet anglais désirait
lui faire épouser et encouragé le goût que la grande-duchesse
Catherine de Russie avait cherché à lui faire prendre pour le prince
Léopold de Saxe-Cobourg. Cette intrigue avait été conduite par ces
deux femmes jusqu'au point d'amener la princesse Charlotte à déclarer
qu'elle voulait épouser le prince Léopold et était décidée à refuser
tout autre parti. L'opposition l'appuyait.

Miss Mercer, fille de lord Keith, riche héritière mais fort laide,
prétendait de son côté épouser le duc de Devonshire et lui apporter en
dot son crédit sur la future souveraine. Tout le parti whig,
applaudissant à cette alliance, s'était ligué pour y déterminer le
duc. Je ne sais s'il y aurait réussi; mais, lorsque le mariage de la
princesse semblait avoir assuré le succès de cette longue intrigue,
elle échoua complètement devant le bon sens du prince Léopold. Il
profita de la passion qu'il inspirait à sa femme pour l'éloigner de la
coterie dont elle était obsédée, la rapprocher de sa famille et
changer son attitude politique et sociale. Ce ne fut pas l'affaire
d'un jour, mais il s'en occupa tout de suite et, dès la première
semaine, miss Mercer, s'étant rendue à Claremont après y avoir écrit
quelques billets restés sans réponse, y fut reçue si froidement
qu'elle dut abréger sa visite, au point d'aller rechercher au village
sa voiture qu'elle y avait renvoyée.

Des plaintes amenèrent des explications dont le résultat fut que la
princesse manquerait de respect à son père en recevant chez elle une
personne qu'il lui avait défendu de voir. Miss Mercer fut outrée; le
parti de l'opposition cessa d'attacher aucun prix à son mariage avec
le duc de Devonshire et tout le monde se moqua d'elle d'y avoir
prétendu.

Pour cacher sa déconvenue, elle affecta de s'éprendre d'une belle
passion pour monsieur de Flahaut que ses succès auprès de deux reines
du sang impérial bonapartiste avaient inscrit au premier rang dans les
fastes de la galanterie. Il était précisément ce qu'on peut appeler un
charmant jeune homme et habile dans l'art de plaire. Il déploya tout
son talent. Miss Mercer se trouva peut-être plus engagée qu'elle ne
comptait d'abord. Lord Keith se déclara hautement contre cette
liaison; elle en acquit plus de prix aux yeux de sa fille. Quelques
mois après, elle épousa monsieur de Flahaut, malgré la volonté
formelle de son père qui ne lui a jamais tout à fait pardonné et l'a
privée d'une grande partie de sa fortune. Madame de Flahaut n'a pas
démenti les précédents de miss Mercer: elle a conservé le goût le
plus vif pour les intrigues politiques et les tracasseries sociales.

Le prince régent menait la vie d'un homme du monde. Il allait dîner
chez les particuliers et assistait aux réunions du soir. Ces habitudes
donnaient une existence à part aux ambassadeurs; ils étaient
constamment priés dans les mêmes lieux que le prince et il en était
presque exclusivement entouré. À tous les dîners, il était toujours à
table entre deux ambassadrices; dans les soirées, il se plaçait
ordinairement sur un sopha à côté de lady Hertford et appelait une
ambassadrice de l'autre côté.

Lady Hertford, qu'on nommait _la marquise_ par excellence, était alors
la reine de ses pensées. Elle avait été très belle, mais elle avait la
cinquantaine bien sonnée et il y paraissait, quoiqu'elle fût très
parée et très pomponnée. Elle avait le maintien rigide, la parole
empesée, le langage pédant et chaste, l'air calme et froid. Elle
imposait au prince et exerçait sur lui beaucoup d'empire, était très
grande dame, avait un immense état et trouvait qu'en se laissant
quotidiennement ennuyer par le souverain elle lui accordait grande
faveur.

La princesse Charlotte avait essuyé ses dédains envers elle, mais elle
lui avait rendu impertinence pour impertinence. La vieille Reine
l'accueillait avec des égards qui témoignaient de la bonne opinion
qu'elle lui conservait et lady Hertford promenait son _torysme_ dans
les salons avec toute la hauteur d'une sultane.

Le prince se levait extrêmement tard; sa toilette était éternelle. Il
restait deux heures entières en robe de chambre. Dans cet intérieur,
il admettait quelques intimes, ses ministres et les ambassadeurs
étrangers lorsqu'ils lui faisaient demander à entrer. C'était ce qui
lui plaisait le mieux. Si on écrivait pour obtenir une audience ou
qu'on la lui demandât d'avance, il recevait habillé et dans son
salon, mais cela dérangeait ses habitudes et le gênait. En se
présentant à sa porte sans avoir prévenu, il était rare qu'on ne fût
pas admis. Il commençait la conversation par une légère excuse sur le
désordre où on le trouvait, mais il en était de meilleure humeur et
plus disposé à la causerie.

Il n'achevait sa toilette qu'au dernier moment, lorsqu'on lui
annonçait ses chevaux. Il montait à cheval, suivi d'un seul
palefrenier, et allait au Parc où il se laissait aborder facilement. À
moins qu'il ne dît: «Promenons-nous ensemble», on se bornait à en
recevoir un mot en passant sans essayer de le suivre. Quand il
s'arrêtait, c'était une grande politesse, mais elle excluait la
familiarité et on ne l'accompagnait pas. La première année, il
s'arrêtait pour mon père, mais, lorsqu'il le traita plus amicalement,
ou il l'engageait à se promener avec lui, ou il lui faisait un signe
de la main en passant sans jamais s'arrêter.

Du Parc il se rendait chez lady Hertford où il achevait sa matinée.
Plus habituellement sa voiture l'y venait prendre, quelquefois il
revenait à cheval. Il fallait être très avant dans sa faveur pour que
lady Hertford engageât à venir chez elle à l'heure du prince, et
encore trouvait-on souvent la porte fermée. Les ministres y allaient
fréquemment.

Lady Hertford sans avoir beaucoup d'esprit, avait un grand bon sens,
n'entrait dans aucune intrigue, ne voulait rien pour elle ni pour les
siens; elle était au fond la meilleure intimité que le prince, à qui
la société des femmes était nécessaire, pût choisir. Les ministres ont
eu occasion de s'en persuader encore davantage lorsque le Régent,
devenu roi, a remplacé cette affection, toute de convenance, par une
fantaisie pour lady Conyngham dont le ridicule n'a pas été le seul
inconvénient.

Le prince régent avait trois manières d'inviter à dîner. Sur une
énorme carte, le grand chambellan prévenait _par ordre_ qu'on était
convié _pour rencontrer la Reine_. Alors, on était en grand uniforme.

Le secrétaire intime, sir Benjamin Bloomfield, avertissait par un
petit billet personnel, écrit à la main, que le prince priait pour tel
jour. Alors, c'était en frac et la forme la plus ordinaire. Elle
s'adressait aux femmes comme aux hommes. Les dîners n'étaient jamais
de plus de vingt et ordinairement de douze à quinze personnes.

La troisième manière était réservée pour les intimes. Le prince
envoyait, le matin même, un valet de pied dire verbalement que, si
monsieur un tel était tout à fait libre et n'avait rien à faire, le
prince l'engageait à venir dîner à Carlton House, mais il le priait
surtout de ne pas se gêner. Il était bien entendu cependant qu'on
n'avait jamais autre chose à faire, et je crois que le prince aurait
trouvé très étrange qu'on ne se rendit pas à cette invitation. Mon
père avait fini par la recevoir très fréquemment. Elle ne s'adressait
jamais aux femmes. Ces dîners n'étaient que de cinq à six personnes et
la liste des invités était fort limitée.



CHAPITRE II

     Le corps diplomatique. -- La comtesse de Lieven. -- La princesse
     Paul Esterhazy. -- Vie des femmes anglaises. -- Leur enfance. --
     Leur jeunesse. -- Leur âge mûr. -- Leur vieillesse. -- Leur mort.
     -- Sort des veuves.


La ligne de démarcation entre les ambassadeurs et les ministres
plénipotentiaires est plus marquée à la Cour d'Angleterre qu'à aucune
autre. Les ambassadeurs étaient de tout, les ministres de rien.

Je ne pense pas qu'aucun d'entre eux, si ce n'est peut-être le
ministre de Prusse et encore bien rarement, ait dîné à Carlton House.
Ils n'allaient pas aux soirées de la Reine où l'on admettait pourtant
quelquefois les étrangers de distinction qu'ils avaient présentés et,
dans les salons, ils ne jouissaient d'aucune prérogative, tandis que
les ambassadeurs prenaient le pas sur tout le monde.

Cette grande différence déplaisait à une partie du corps diplomatique,
sans nuire pourtant à sa bonne intelligence qui n'a pas été troublée
pendant mon séjour en Angleterre. La comtesse de Lieven y tenait la
première place: établie depuis longtemps dans le pays, elle y avait
une importance sociale et une influence politique toute personnelle
qu'on ne pouvait lui disputer.

L'arrivée de la princesse Paul Esterhazy lui avait causé de vives
inquiétudes. L'Autriche était alors l'alliée la plus intime du cabinet
anglais. Lord Castlereagh subissait l'influence du prince de
Metternich. Paul Esterhazy, fort bien traité par le Régent, était dès
longtemps très accueilli dans la société. La jeune femme qu'il
ramenait se trouvait petite nièce de la Reine, propre nièce de la
duchesse de Cumberland, cousine et bientôt favorite de la princesse
Charlotte.

C'étaient bien des moyens de succès. La comtesse de Lieven en frémit
et ne put cacher son dépit, car, en outre de ses autres avantages, la
nouvelle ambassadrice était plus jeune, plus jolie, et avait un
impertinent embonpoint qui offusquait la désespérante maigreur de sa
rivale. Cependant elle s'aperçut promptement que la princesse ne
profiterait pas de sa brillante position. Toute aux regrets d'une
absence forcée de Vienne, elle périssait de chagrin à Londres et, au
bout de fort peu de mois, elle obtint la permission de retourner en
Allemagne. Elle était à cette époque fort gentille et fort bonne
enfant; nous la voyions beaucoup, elle se réfugiait dans notre
intérieur contre les ennuis du sien et contre les politesses hostiles
et perfides de la comtesse de Lieven. Je dois convenir lui en avoir vu
exercer envers la princesse Esterhazy. Pour nous, elle a été
uniformément gracieuse et obligeante; nous n'offusquions en rien ses
prétentions.

La France, écrasée par une occupation militaire et les sommes énormes
qui lui étaient imposées, avait besoin de tout le monde pour l'aider à
soulever quelque peu de ce fardeau et n'était en mesure de disputer le
pavé à personne.

La comtesse, devenue princesse de Lieven, a un esprit extrêmement
distingué, exclusivement appliqué à la diplomatie plus encore qu'à la
politique. Pour elle tout se réduit à des questions de personnes. Un
long séjour en Angleterre n'a pu, sous ce point de vue, élargir ses
premières idées russes, et c'est surtout cette façon d'envisager les
événements qui lui a acquis et peut-être mérité la réputation d'être
très intrigante. En 1816, elle était peu aimée mais fort redoutée à
Londres. On y tenait beaucoup de mauvais propos sur sa conduite
personnelle, et la vieille Reine témoignait parfois un peu d'humeur de
la nécessité où elle se trouvait de l'accueillir avec distinction.
Madame de Lieven n'aurait pas toléré la moindre négligence en ce
genre.

Je ne saurais dire ce qu'est monsieur de Lieven, certainement homme de
fort bonne compagnie et de très grandes manières, parlant peu mais à
propos, froid mais poli. Quelques-uns le disent très profond, le plus
grand nombre le croient très creux. Je l'ai beaucoup vu et j'avoue
n'avoir aucune opinion personnelle. Il était complètement éclipsé par
la supériorité incontestée de sa femme qui affectait cependant de lui
rendre beaucoup et semblait lui être également soumise et attachée. On
ne la voyait presque jamais sans lui: à pied, en voiture, à la ville,
à la campagne, dans le monde, partout on les trouvait ensemble; et
pourtant personne ne croyait à l'union sincère de ce ménage.

Le prince Paul Esterhazy, grand seigneur, bon enfant, ne manque ni
d'esprit, ni de capacité dans les affaires. Il est infiniment moins
nul qu'un rire assez niais a autorisé ses détracteurs à le publier
pendant longtemps. Il est difficile de se présenter dans le monde avec
autant d'avantages de position sans y exciter des jalousies.

Parmi les hommes du corps diplomatique, le comte Palmella était le
seul remarquable. Il a joué un assez grand rôle dans les vicissitudes
du royaume de Portugal pour que l'histoire se charge du soin
d'apprécier tout le bien et tout le mal que les partis en ont dit. Je
n'ai aucun renseignement particulier sur lui: on m'a souvent avertie
qu'il avait beaucoup d'esprit; je n'en ai jamais été frappée. Il était
joueur et menait à Londres une vie désordonnée qui l'éloignait de
l'intimité de ses collègues et lui causait du malaise vis-à-vis d'eux.

Je me retrouvai à peu près étrangère dans le monde anglais; la société
s'était presque entièrement renouvelée. La mort y avait fait sa
cruelle récolte; beaucoup de mes anciennes amies avaient succombé. Un
assez grand nombre voyageaient sur le continent que la paix avait
enfin rouvert à l'humeur vagabonde des insulaires britanniques;
d'autres étaient établies à la campagne. Les plus jeunes se livraient
aux soins de l'éducation de leurs enfants; celles plus âgées
subissaient la terrible corvée de mener leurs filles à la quête d'un
mari.

Je ne connais pas un métier plus pénible. Il faut beaucoup d'esprit
pour pouvoir y conserver un peu de dignité; aussi est-il assez
généralement admis que les mères peuvent en manquer impunément dans
cette phase de leur carrière.

La vie des anglaises est mal arrangée pour l'âge mûr; cette
indépendance de la famille dont le poète a si bien peint le résultat:

  That independence Briton's prize so high,
  Keeps man from man, and breaks the social tye,

pèse principalement sur les femmes.

L'enfance, très soignée, est ordinairement heureuse; elle est censée
durer jusqu'à dix-sept ou dix-huit ans. À cet âge, on quitte la
_nursery_; on est présenté à la Cour; le nom de la fille est gravé sur
la carte de visite de la mère; elle est menée en tout lieu et passe
immédiatement de la retraite complète à la plus grande dissipation.
C'est le moment de la chasse au mari.

Les filles y jouent aussi leur rôle, font des avances très marquées et
ordinairement ont grand soin de _tomber amoureuses_, selon
l'expression reçue, des hommes dont la position sociale leur paraît
la plus brillante. S'il joint un titre à une grande fortune, alors
tous les coeurs de dix-huit ans sont à sa disposition.

L'habileté du chaperon consiste à laisser assez de liberté aux jeunes
gens pour que l'homme ait occasion de se laisser séduire et engager,
et pas assez pour que la demoiselle soit compromise, si on n'obtient
pas de succès. Toutefois, le remède est à côté du mal. Un homme qui
rendrait des soins assidus à une jeune fille pendant quelques mois et
qui se retirerait sans _proposer_, comme on dit, serait blâmé, et,
s'il répétait une pareille conduite, trouverait toutes les portes
fermées.

On a accusé quelques jeunes gens à la mode d'avoir su _proposer_ avec
une telle adresse qu'il était impossible _d'accepter_; mais cela est
rare. Ordinairement, les _assiduités_, pour me servir toujours du
vocabulaire convenu, amènent une déclaration d'amour en forme à la
demoiselle et, par suite, une demande en mariage aux parents.

C'est pour arriver à ces _assiduités_ qu'il faut souvent jeter la
ligne plusieurs campagnes de suite. Cela est tellement dans les moeurs
du pays que, lorsqu'une jeune fille a atteint ses dix-huit ans et que
sa mère, pour une cause quelconque, ne peut la mener, on la confie à
une parente, ou même à une amie, pour la conduire à la ville, aux
eaux, dans les lieux publics, en un mot là où elle peut trouver des
_chances_. Les parents qui s'y refuseraient seraient hautement blâmés
comme manquant à tous leurs devoirs. Il est établi qu'à cet âge une
demoiselle entre en vente et qu'on doit la diriger sur les meilleurs
marchés. J'ai entendu une tante, ramenant une charmante jeune nièce
qu'elle avait conduite à des eaux très fréquentées, dire à la mère
devant elle: «We have had no bite as yet this season, but several
glorious nibbles», et proposer de l'y ramener l'année suivante, si
l'hameçon n'avait pas réussi ailleurs.

Comme on est toujours censé se marier par amour, et qu'ordinairement
il y en a un peu, du moins d'un côté, les premières années de mariage
sont celles où les femmes vivent le plus dans leur intérieur. Si leur
mari a un goût dominant, et les anglais en professent presque
toujours, elles s'y associent. Elles sont très maîtresses dans leur
ménage, et souvent, à l'aide de quelques phrases banales de
soumission, dominent même la communauté.

Les enfants arrivent. Elles les soignent admirablement; la maison
s'anime. Le mari, l'amour passé, conserve quelque temps encore les
habitudes casanières. L'ennui survient à son tour. On va voyager. Au
retour, on se dit qu'il faut rétablir des relations négligées, afin de
produire dans le monde plus avantageusement les filles qui
grandissent. C'est là le moment de la coquetterie pour les femmes
anglaises, et celui où elles succombent quelquefois. C'est alors qu'on
voit des mères de famille, touchant à la quarantaine, s'éprendre de
jeunes gens de vingt-cinq ans et fuir avec eux le domicile conjugal où
elles abandonnent de nombreux enfants.

Lorsqu'elles ont échappé à ce danger, et assurément c'est la grande
majorité, arrive ce métier de promeneuse de filles qui me paraît si
dur. Pour les demoiselles, la situation est supportable; elles ont des
distractions. La dissipation les amuse souvent; elles y prennent
[goût] naturellement et gaiement. Mais, pour les pauvres mères, on les
voit toujours à la besogne, s'inquiétant de tous les bons partis, de
leurs allures, de leurs habitudes, de leurs goûts, les suivant à la
piste, s'agitant pour les faire rencontrer à leurs filles. Leur visage
s'épanouit quand un frère aîné vient les prier à danser; si elles
causent avec un cadet, en revanche, les mères s'agitent sur leurs
banquettes et paraissent au supplice.

Sans doute les plus spirituelles dissimulent mieux cet état d'anxiété
perpétuel, mais il existe pour toutes. Et qu'on ne me dise pas que ce
n'est que dans la classe vulgaire de la société, c'est dans toutes.

En 1816, aucune demoiselle anglaise ne valsait. Le duc de Devonshire
arriva d'un voyage en Allemagne; il raconta un soir, à un grand bal,
qu'une femme n'était complètement à son avantage qu'en valsant, que
rien ne la faisait mieux valoir. Je ne sais si c'était malice de sa
part, mais il répéta plusieurs fois cette assertion. Elle circula et,
au bal prochain, toutes les demoiselles valsaient. Le duc les admira
beaucoup, dit que cela était charmant et animait parfaitement un bal,
puis ajouta négligemment que, pour lui, il ne se déciderait jamais à
épouser une femme qui valserait.

C'est à la duchesse de Richemond et à Carlton House qu'il fit cette
révélation. La pauvre duchesse, la plus maladroite de ces mères à
projets, pensa tomber à la renverse. Elle la répéta à ses voisines qui
la redirent aux leurs; la consternation gagna de banquette en
banquette. Les rires des personnes désintéressées et malveillantes
éclatèrent. Pendant tout ce temps, les jeunes ladys valsaient en
sûreté de conscience; les vieilles enrageaient; enfin la
malencontreuse danse s'acheva.

Avant la fin de la soirée, la bonne duchesse de Richemond avait établi
que ses filles éprouvaient une telle répugnance pour la valse qu'elle
renonçait à obtenir d'elles de la surmonter. Quelques jeunes filles
plus fières continuèrent à valser; le grand nombre cessa. Les habiles
décidèrent qu'on valsait exclusivement à Carlton House pour plaire à
la vieille Reine qui aimait cette danse nationale de son pays. Il est
certain que, malgré son excessive pruderie, elle semblait prendre
grand plaisir à retrouver ce souvenir de sa jeunesse.

La rude tâche de la mère se prolonge, plus ou moins, selon le nombre
de ses filles et la facilité qu'elle trouve à les placer. Une fois
mariées, elles lui deviennent étrangères, au point qu'on s'invite
réciproquement à dîner, par écrit, huit jours d'avance. En aucun pays
le précepte de l'Évangile: _Père et mère quitteras pour suivre ton
mari_, n'est entré plus profondément dans les moeurs.

D'un autre côté, dès que le fils aîné a atteint ses vingt et un ans,
son premier soin est de se faire un établissement à part. Cela est
tellement convenu que le père s'empresse de lui en faciliter les
moyens. Quant aux cadets, la nécessité de prendre une carrière, pour
acquérir de quoi vivre, les a depuis longtemps éloignés de la maison
paternelle.

Suivons la mère. La voilà rentrée dans son intérieur devenu
complètement solitaire, car, pendant le temps, de ces dissipations
forcées, le mari a pris l'habitude de passer sa vie au club. Que
fera-t-elle? Supportera-t-elle cet isolement dans le moment de la vie
où on a le plus besoin d'être entouré? On ne saurait l'exiger. Elle
ira augmenter ce nombre de vieilles femmes qui peuplent les assemblées
de Londres, se parant chaque jour, veillant chaque nuit, jusqu'à ce
que les infirmités la forcent à s'enfermer dans sa chambre, où
personne n'est admis, et à mourir dans la solitude.

Qu'on ne reproche donc pas aux femmes anglaises de courir après les
plaisirs dans un âge assez avancé pour que cela puisse avoir
l'apparence d'un manque de dignité. Les moeurs du pays ne leur
laissent d'autre alternative que le grand nombre ou la solitude,
l'extrême dissipation ou l'abandon. Si elles perdent leur mari, leur
sort est encore bien plus cruel car une pénurie relative, suivant
leur condition, vient l'aggraver. La belle-fille arrive, accompagnant
son mari, prend immédiatement possession du château, donne tous les
ordres. La mère s'occupe de faire ses paquets et, au bout de fort peu
de jours, se retire dans un modeste établissement que souvent la
sollicitude du feu lord lui a préparé.

Il est rare que son revenu excède le dixième de celui qu'elle a été
accoutumée à partager, et elle voit son fils hériter, de son vivant,
de la fortune qu'elle-même a apportée. C'est la loi du pays: à moins
de précautions prises dans le contrat de mariage, la dot de la femme
appartient tellement au mari que ses héritiers y ont droit, même
pendant la vie de la veuve dont généralement toutes les prétentions se
résolvent en une pension viagère.

Nos demoiselles françaises ne doivent pas trop envier à leurs jeunes
compagnes anglaises la liberté dont elles jouissent et leurs mariages
soi-disant d'inclination. Cette indépendance de la première jeunesse a
pour résultat de les laisser sans protection contre la tyrannie d'un
mari s'il veut l'exercer, et de leur assurer l'isolement de l'âge mûr
si elles y arrivent.

S'il est permis de se servir de cette expression, les anglaises me
semblent avoir un nid plutôt qu'un intérieur, des petits plutôt que
des enfants.



CHAPITRE III

     Indépendance du caractère des anglais. -- Dîner chez la comtesse
     Dunmore. -- Jugement porté sur lady George Beresford. -- Salons
     des grandes dames. -- Comment on comprend la société en
     Angleterre et en France. -- Bal donné chez le marquis d'Anglesey.
     -- Lady Caroline Lamb. -- Mariage de monsieur le duc de Berry. --
     Réponse du prince de Poix.


J'examinais les usages d'un oeil plus curieux à ce retour que lorsque,
plus jeune, je n'avais aucun autre point de comparaison, et je
trouvais que, si l'Angleterre avait l'avantage bien marqué dans le
matériel de la vie, la sociabilité était mieux comprise en France.

Personne n'apprécie plus haut que moi le noble caractère, l'esprit
public qui distinguent la nation.

Avec cet admirable bon sens qui fait la force du pays, l'anglais,
malgré son indépendance personnelle, reconnaît la hiérarchie des
classes. En traversant un village, on entend souvent un homme sur le
pas de sa chaumière dire à sa petite fille: «Curtsey to your betters,
Betsy», expression qui ne peut se traduire exactement en français.
Mais ce même homme n'admet point de supérieur là où son droit légal
lui paraît atteint.

Il a également recours à la loi contre le premier seigneur du comté
par lequel il se pense molesté et contre le voisin avec lequel il a
une querelle de cabaret. C'est sur cette confiance qu'elle le protège
dans toutes les occurrences de la vie qu'est fondé le sentiment
d'indépendance d'où naît ce respect de lui-même, cachet des hommes
libres.

D'autre part, cette indépendance, ennemie de la sociabilité et qui
porterait avec elle un caractère un peu sauvage, est modifiée par la
passion qu'a la classe inférieure de ne rien faire qui ne soit
_genteel_, et la classe plus élevée rien qui ne soit _gentlemanlike_.
C'est là le lien qui unit les anglais entre eux. Quant à la fantaisie
d'être _fashionable_, c'est le but du petit nombre. Elle est poussée
souvent jusqu'au ridicule.

En observant les deux pays de près, on remarque combien des gens,
également délicats dans le fond de leurs sentiments, peuvent pourtant
se blesser réciproquement dans la manière de les exprimer, je dirai
presque de les concevoir. Cette pensée me vient du souvenir d'un dîner
que je fis chez une de mes anciennes amies, lady Dunmore, en très
petit comité. On s'y entretint de la nouvelle du jour, la condamnation
de lord Bective par la cour ecclésiastique de Doctors Commons. Voici à
quelle occasion:

Lady George Beresford était, l'année précédente, une des plus
charmantes, des plus distinguées, des plus heureuses femmes de
Londres. À la suite d'une couche, le lait lui monta à la tête et elle
devint folle. Son mari fut désespéré. La nécessité de rechercher
quelques papiers d'affaires le força à ouvrir une cassette appartenant
à sa femme; elle contenait une correspondance qui ne laissait aucun
doute sur le genre de son intimité avec lord Bective. Le mari devint
furieux. Quoique la femme restât folle et fût enfermée, il entama une
procédure contre elle. Des témoins, qui la traînèrent dans la boue,
furent entendus; et lord Bective condamné à douze mille louis de
dommages envers lord George.

C'était sur la quotité de cette somme qu'on discutait à la table où
je me trouvais assise. Elle paraissait aux uns disproportionnée au
mérite de lady George; les autres ne la trouvaient qu'équivalente.

Elle était si blanche, d'une si belle tournure, tant de talents, si
gracieuse!--Pas tant, et puis elle n'était plus très jeune.--Elle lui
avait donné de si beaux enfants!--Sa santé s'altérait, son teint se
gâtait.--Elle avait tant d'esprit!--Elle devenait triste et assez
maussade depuis quelques mois.

La discussion se soutenait, avec un avantage à peu près égal, lorsque
la maîtresse de la maison la termina en disant:

«Je vous accorde que douze mille louis est une bien grosse somme, mais
le pauvre lord George l'aimait tant!»

La force de cet argument parut irrésistible et concilia toutes les
opinions. J'écoutais avec étonnement. Je me sentais froissée
d'entendre des femmes de la plus haute volée énumérer et discuter les
mérites d'une de leurs compagnes comme on aurait pu faire des qualités
d'un cheval et ensuite apprécier en écus le chagrin que sa perte avait
dû causer à son mari qui, déjà, me paraissait odieux en poursuivant
devant les tribunaux la mère de ses enfants frappée par la main de
Dieu de la plus grande calamité à laquelle un être humain puisse être
condamné.

Faut-il conclure de là que la haute société en Angleterre manque de
délicatesse! Cela serait aussi injuste que d'établir que les femmes
françaises sont sans modestie parce qu'elles emploient quelques
locutions proscrites de l'autre côté du canal. Ce qui est vrai, c'est
que les différents usages présentent les objets sous d'autres faces,
et qu'il ne faut pas se hâter de juger les étrangers sans avoir fait
un profond examen de leurs moeurs. Quelle société ne présente pas des
anomalies choquantes pour l'observateur qui n'y est pas accoutumé?
J'admirais en théorie le respect des anglais pour les hiérarchies
sociales, et puis ma sociabilité française s'irritait de les voir en
action dans les salons.

Les grandes dames ouvrent leurs portes une ou deux fois dans l'année à
tout ce qui, par une relation quelconque mais surtout par celles qui
se rapportent aux élections, a l'honneur d'oser se faire écrire chez
elles en arrivant à Londres. Cette visite se rend par l'envoi d'une
très grande carte sur laquelle est imprimé: la duchesse *** _at home_,
tel jour, à la date de plusieurs semaines. Le nom des personnes
auxquelles elle s'adresse est écrit derrière, à la main. Dieu sait
quel mouvement on se donne pour en recevoir une, et toutes les
courses, toutes les manoeuvres, pour faire valoir ses droits à en
obtenir.

Le jour arrivé, la maîtresse de la maison se place debout à la porte
de son salon; elle y fait la révérence à chaque personne qui entre;
mais quelle révérence, comme elle leur dit: «Quoique vous soyez chez
moi, vous comprenez bien que je ne vous connais pas et ne veux pas
vous connaître!» Cela est rendu encore plus marqué par l'accueil
différent accordé aux personnes de la société fashionable.

Hé bien, dans ce pays de bons sens, personne ne s'en choque: chacun a
eu ce qu'il voulait: les familiers la bonne réception, les autres la
joie de l'invitation. La carte a été fichée pendant un mois sur la
glace; elle y a été vue par toutes les visites. On a la possibilité de
dire dans sa société secondaire comment sont meublés les salons de la
duchesse ***, la robe que portait la marquise ***, et autres remarques
de cette nature. Le but auquel ces invités prétendent est atteint, et
peut-être seraient-ils moins fiers d'être admis chez la duchesse ***
si elle était plus polie.

Chez nous, personne ne supporterait un pareil traitement. J'ai
quelquefois pensé que la supériorité de la société française sur
toutes les autres tenait à ce que nous établissons que la personne qui
reçoit, celle qui fait les frais d'une soirée ou d'un dîner, est
l'obligée des personnes qui s'y rendent et que, partout ailleurs,
c'est le contraire. Si on veut y réfléchir, on trouvera, je crois,
combien cette seule différence doit amener de facilité dans le
commerce et d'urbanité dans les formes.

Les immenses raouts anglais sont si peu en proportion avec la taille
des maisons qu'ordinairement le trop plein des salons s'étend dans
l'escalier et quelquefois jusque dans la rue où les embarras de
voitures ajoutent encore à l'ennui de ces réunions. La liberté
anglaise (et là je ne reconnais pas la haute judiciaire du pays)
n'admet pas qu'on établisse aucun ordre dans les files. C'est à coup
de timon et en lançant les chevaux les uns contre les autres qu'on
arrive, ou plutôt qu'on n'arrive pas. Il n'y a pas de soirée un peu à
là mode où il ne reste deux ou trois voitures brisées sur le pavé.
Cela étonne encore plus à Londres où elles sont si belles et si
soignées.

Les raouts ont exalté le sentiment que je portais déjà à nos bons et
utiles gendarmes; mon amour pour la liberté a toujours fléchi devant
eux. Je me rappelle entre autre les avoir appelés de tous mes voeux un
soir où nous fûmes sept quarts d'heure en perdition, prêts à être
broyés en cannelle à chaque instant, pour arriver chez lady Hertford.
Nous partions de Portman square; elle demeurait dans Manchester
square: il y a bien pour une minute de chemin, lorsqu'il est libre.

Pour éviter au prince régent l'ennui de ces embarras; il arrivait dans
le salon de la marquise en traversant un petit jardin et par la
fenêtre. C'était fort simple assurément, mais, quand cette fenêtre
s'élevait à grand bruit pour le laisser entrer, un sourire
involontaire passait sur toutes les figures.

En outre de la fatigue de ces assemblées, ce qui les rend odieuses aux
étrangers c'est l'heure où elles commencent. J'en avais perdu le
souvenir. Engagée à un bal le lendemain du raout de lady Hertford,
j'avais vu sonner minuit sans que ma mère songeât à partir. Je la
pressai de s'y décider.

«Vous le voulez, j'y consens, mais nous gênerons.»

Pour cette fois, nous ne trouvâmes pas de file; nous étions les
premières, les salons n'étaient pas achevés d'éclairer. La maîtresse
de la maison entra tirant ses gants; sa fille n'eut achevé sa toilette
qu'une demi-heure plus tard, et la foule ne commença à arriver qu'à
près d'une heure du matin.

Je me suis laissé raconter que beaucoup de femmes se couchent entre
leur dîner et l'heure où elles vont dans le monde pour être plus
fraîches. Je crois que c'est un conte, mais certainement beaucoup
s'endorment par ennui.

Pendant que je suis sur l'article des bals, il me faut parler d'un
très beau et très bizarre par la situation des gens qui le donnaient.

Le marquis d'Anglesey, après avoir été marié vingt et un ans à une
Villiers et en avoir eu une multitude d'enfants, avait divorcé en
Écosse où la loi admet les infidélités du mari comme cause suffisante.
Il venait d'épouser lady Émilie Wellesley qui, divorcée pour son
compte en Angleterre, laissait aussi une quantité d'enfants à un
premier mari.

La marquise d'Anglesey avait, de son côté, épousé le duc d'Argyll.
Elle n'était pas dans la catégorie des femmes divorcées et continuait
à être admise chez la Reine et dans le monde. Toutefois ce second
mariage avait été si prompt qu'on tenait qu'elle était, tout au moins,
d'accord avec lord d'Anglesey pour amener leur divorce. Plusieurs
filles (les ladys Paget) de dix-huit à vingt-deux ans résidaient chez
leur père, mais allaient dans le monde menées par la duchesse.

Lord d'Anglesey avait eu la jambe emportée à la bataille de Waterloo.
Son état très alarmant pendant longtemps avait excité un vif intérêt
dans la société; il en avait reçu des preuves soutenues. Pour
témoigner de sa reconnaissance, il imagina de donner une grande fête à
ses nombreux amis à l'occasion de son rétablissement.

On construisit une salle de bal à la suite des beaux appartements
d'Uxbridge House, et tous les préparatifs furent faits par le marquis
et la nouvelle lady d'Anglesey sur le pied de la plus grande
magnificence. Les billets, dans une forme très inusitée, n'étaient au
nom de personne. Lord d'Anglesey, en adressant ses remerciements à
monsieur et madame un tel de leurs soins obligeants, espéraient qu'ils
viendraient passer la soirée du ... à Uxbridge House.

Un moment avant l'arrivée de la société, lady d'Anglesey, femme
divorcée qu'on ne voyait pas, après avoir veillé à tous les
arrangements, partit pour la campagne. Lord d'Anglesey, trop tendre et
trop galant pour laisser son épouse dans la solitude, l'accompagna. De
sorte qu'il n'y avait plus ni maître, ni maîtresse de maison là où se
donnait cette grande fête. Les filles de la première femme en
faisaient les honneurs et, par courtoisie, elles s'étaient associé
mesdemoiselles Wellesley, filles de la seconde par son premier mari
avec lequel elles demeuraient.

Il faut avouer qu'on ne pouvait guère concevoir une idée plus étrange
que celle d'appeler le public chez soi dans de pareils prédicaments.

Ce bal fut illustré par une autre singularité. Lady Caroline Lamb
avait fait paraître quelques jours avant le roman de _Glenarvon_.
C'était le récit de ses aventures avec le fameux lord Byron, aventures
poussées le plus loin possible. Elle avait fait entrer dans le cadre
de son roman tous les personnages marquants de la société et surtout
les membres de sa propre famille, y compris son mari William Lamb
(devenu depuis lord Melbourne).

À la vérité, elle lui accordait un très beau caractère et une fort
noble conduite; elle avait été moins bénévole pour beaucoup d'autres,
et, comme les noms étaient supposés, on se disputait encore sur les
personnes qu'elle avait prétendu peindre.

À ce bal d'Uxbridge House, je l'ai vue, pendue amoureusement au bras
de son mari et distribuant la _clef_, comme elle disait, de ses
personnages fort libéralement. Elle avait eu le soin d'en faire faire
de nombreuses copies où le nom supposé et le nom véritable étaient en
regard, et c'étaient ceux de gens présents ou de leurs parents et
amis. Cette scène complétait la bizarrerie de cette singulière soirée.

Je renonçai bien vite à mener la vie de Londres; en outre qu'elle
m'ennuyait, j'étais souffrante. J'avais rapporté de Gênes une douleur
rhumatismale dans la tête qui n'a cédé que quatre ans après, à l'effet
des eaux d'Aix, et qui me rendait incapable de prendre part aux
plaisirs bruyants.

Aussi n'éprouvai-je aucun regret de ne point assister aux fêtes
données en France pour le mariage de monsieur le duc de Berry. Les
récits qui nous en arrivaient les représentaient comme ayant été aussi
magnifiques que le permettait la détresse générale du royaume. Elles
avaient été plus animées qu'on ne devait s'y attendre dans de si
pénibles circonstances. La plupart de ceux appelés à y figurer
appartenaient à une classe de personnes qui regardent la Cour comme
nécessaire au complément de leur existence. Quand une circonstance
quelconque de disgrâce ou de politique les tire de cette atmosphère,
il manque quelque chose à leur vie. Un grand nombre d'entre elles
avaient été privées d'assister à des fêtes de Cour par les événements
de la Révolution; elles y portaient un entrain de débutantes et un
zèle de néophytes qui simulaient au moins la gaieté si elle n'était
pas complètement de bon aloi.

Je ne sais jusqu'à quel point le public s'identifia à ces joies;
j'étais absente et les rapports furent contradictoires. De tous les
récits, il n'est resté dans ma mémoire qu'un mot du prince de Poix. Le
jour de l'entrevue à Fontainebleau, le duc de Maillé, s'adressant à un
groupe de courtisans qui, comme lui, sortaient des appartements, leur
dit:

«Savez-vous, messieurs, que notre nouvelle princesse a un oeil plus
petit que l'autre.

--Je n'ai pas du tout vu cela», reprit vivement le prince de Poix.

Mais après avoir réfléchi, il ajouta:

«Peut-être madame la duchesse de Berry a-t-elle l'oeil gauche un peu
plus grand.»

Cette réponse est trop classique en son genre pour négliger de la
rapporter.

Je reviens à Londres. Je ne sortais guère de l'intérieur de
l'ambassade, où nous avions fini par attirer quelques habitués, que
pour aller chez les collègues du corps diplomatique, chez les
ministres et à la Cour dont je ne pouvais me dispenser.



CHAPITRE IV

     La famille d'Orléans à Twickenham. -- Espionnage exercé contre
     elle. -- Division entre le roi Louis XVIII et monsieur le duc
     d'Orléans à Lille en 1815. -- Intérieur de Twickenham. -- Mots de
     la princesse Marie. -- La comtesse de Vérac. -- Naissance d'une
     princesse d'Orléans. -- La comtesse Mélanie de Montjoie. -- Le
     baron de Montmorency. -- Le comte Camille de Sainte-Aldegonde. --
     Le baron Athalin. -- Monsieur le duc de Bourbon. -- La princesse
     Louise de Condé.


Je ne mets pas au rang des devoirs, car ce m'était un plaisir, de
fréquentes visites à Twickenham. Monsieur le duc d'Orléans y était
retiré avec les siens; il y menait une vie simple, exclusivement de
famille.

Avant l'arrivée de mon père, la sottise courtisane de monsieur de La
Châtre l'avait entouré d'espions à gages qui empoisonnaient ses
actions les plus innocentes et le tourmentaient de toutes façons. Mon
père mit un terme à ces ignobles tracasseries et les exilés de
Twickenham lui en surent gré, d'autant qu'en montrant leur conduite
telle qu'elle était en effet, il leur ouvrait les portes de la France
où ils aspiraient à rentrer.

Un des agents rétribués par la police française vint dire à mon père,
un beau matin, que monsieur le duc d'Orléans se démasquait enfin. Des
proclamations factieuses s'imprimaient clandestinement à Twickenham et
des ballots allaient s'expédier sur les côtes de France. Le révélateur
assurait pouvoir s'en procurer.

«Hé bien, lui dit mon père, apportez-moi, je ne dis pas seulement une
proclamation, mais une publication bien moins grave, sortie d'une
presse établie à Twickenham et je vous compte cent guinées
sur-le-champ.» Il attendit vainement.

Le dimanche suivant, allant faire une visite le soir à madame la
duchesse d'Orléans, nous trouvâmes toute la famille autour d'une
table, composant une page d'impression. On avait acheté, pour divertir
les enfants, une petite imprimerie portative, un véritable joujou, et
on les en amusait le dimanche. Déjà on avait tiré quelques exemplaires
d'une fable d'une vingtaine de vers, faite par monsieur le duc de
Montpensier dans son enfance; c'était le travail d'un mois: et voilà
la presse clandestine destinée à bouleverser le monde!

Ces niaises persécutions ne servaient qu'à irriter monsieur le duc
d'Orléans. Louis XVIII l'a constamment abreuvé de dégoûts, en France
et à l'étranger. La rencontre à Lille, où le dissentiment sur la
conduite à tenir fut si public, avait achevé de fomenter leur mutuelle
intimité.

À la première nouvelle du débarquement de l'Empereur à Cannes,
monsieur le duc d'Orléans avait accompagné Monsieur à Lyon. Revenu à
Paris avec ce prince, il était reparti seul pour Lille où il avait
préparé, avec le maréchal Mortier, la défense de la place. Quand le
Roi y fut arrivé, il l'engagea à y établir le siège de son
gouvernement. Le Roi, après quelque hésitation, le promit; il donna
parole tout au moins de ne point abandonner le sol français. Ce furent
ses derniers mots à monsieur le duc d'Orléans lorsque celui-ci se
retira dans l'appartement qu'il occupait. Trois heures après, on vint
le réveiller pour lui apprendre que le Roi était parti et prenait la
route de Belgique; les ordres étaient déjà donnés lorsqu'il assurait
vouloir rester en France. Monsieur le duc d'Orléans, courroucé de ce
secret gardé envers lui, écrivit au Roi pour se plaindre amèrement, au
maréchal Mortier pour le dégager de toutes ses promesses et, renonçant
à suivre le Roi, s'embarqua pour rejoindre sa famille en Angleterre.
Il loua une maison à Twickenham, village qu'il avait déjà habité lors
de la première émigration.

Aussitôt que la famille d'Orléans se fut bien persuadée que le
successeur de monsieur de La Châtre ne suivrait pas ses errements et
qu'elle n'avait aucune tracasserie à craindre de mon père, la
confiance la plus loyale s'établit et monsieur le duc d'Orléans ne fit
aucune démarche que d'accord avec lui. Il poussa la déférence envers
le gouvernement du Roi jusqu'à ne recevoir personne à Twickenham sans
en donner avis à l'ambassadeur et toutes ses démarches en France
furent combinées avec lui.

L'espionnage tomba de lui-même. Monsieur Decazes rappela les agents
que monsieur de La Châtre lui avait représentés comme nécessaires; et,
puisque je dis tout, peut-être la crainte de voir retirer les fonds
secrets qu'il recevait pour ce service rendait-elle l'ambassadeur plus
méticuleux.

Mademoiselle fut la dernière ramenée à la confiance, mais aussi elle
le fut complètement et à jamais. C'est pendant ces longues journées de
campagne que j'ai eu occasion d'apprécier la distinction de son esprit
et la franchise de son caractère. Mon tendre dévouement pour son
auguste belle-soeur se développait chaque jour de plus en plus.

La conversation de monsieur le duc d'Orléans n'a peut-être jamais été
plus brillante qu'à cette époque. Il avait passé l'âge où une
érudition aussi profonde et aussi variée paraissait un peu entachée de
pédantisme. L'impartialité de son esprit lui faisait comprendre
toutes les situations et en parler avec la plus noble modération. Son
bonheur intérieur calmait ce que sa position politique pouvait avoir
d'irritant, et, au fond, je ne l'ai jamais vu autant à son avantage,
ni peut-être aussi content, que dans le petit salon de Twickenham,
après d'assez mauvais dîners que nous partagions souvent.

De leur côté, les princes habitants de Twickenham n'avaient point
d'autre pied-à-terre à Londres que l'ambassade dans les courses assez
rares qu'ils y faisaient.

Monsieur le duc de Chartres, quoique bien jeune, était déjà un bon
écolier, mais n'annonçait ni l'esprit, ni la charmante figure que nous
lui avons vus. Il était délicat et un peu étiolé comme un enfant né
dans le Midi. Ses soeurs avaient échappé à cette influence du soleil
de Palerme.

L'aînée, distinguée dès le berceau par l'épithète de la _bonne
Louise_, a constamment justifié ce titre en marchant sur les traces de
son admirable mère: elle était fraîche, couleur de rose et blanc, avec
une profusion de cheveux blonds. La seconde, très brune et plus
mutine, était le plus délicieux enfant que j'aie jamais rencontré:
_Marie_ n'était pas si parfaite que _Louise_, mais ses sottises
étaient si intelligentes et ses reparties si spirituelles qu'on avait
presque l'injustice de leur accorder la préférence.

Ma mère en raffolait. Un jour où elle avait été _bien mauvaise_,
madame la duchesse d'Orléans la fit gronder par elle. La petite
princesse fut désolée. À notre prochaine visite madame de Vérac, dame
d'honneur de madame la duchesse d'Orléans, dit à ma mère:

«Vous n'avez que des compliments à faire aujourd'hui, madame d'Osmond;
la princesse Marie a été sage toute la semaine. Elle a appris à faire
la révérence, voyez comme elle la fait bien; elle a été polie; elle a
bien pris ses leçons, enfin madame la duchesse d'Orléans va vous dire
qu'elle en est très contente.»

Ma mère caressa le joyeux enfant; ses parents étaient à la promenade;
un instant après nous vîmes la petite princesse à genoux à côté de
madame de Vérac:

«Que faites-vous là, princesse Marie?

--Je vous fais de la reconnaissance, et puis au bon Dieu.»

Qu'on me passe encore deux histoires de la princesse Marie. L'année
suivante, on donnait sur le théâtre de Drury Lane une de ces
arlequinades où les anglais excellent; tous les enfants de la famille
d'Orléans devaient y assister après avoir passé la journée à
l'ambassade. On arriva un peu trop tôt; le dernier acte d'une tragédie
où jouait mademoiselle O'Neil n'était pas achevé. Au bout de quelques
minutes, la princesse Marie se retourna à sa gouvernante:

«Donnez-moi mon mouchoir, madame Mallet. Je ne suis pas méchante je
vous assure, mais mes yeux pleurent malgré moi; cette dame a la voix
si malheureuse!»

Plus tard, lorsqu'elle avait près de six ans, je me trouvai un soir au
Palais-Royal; la princesse Marie s'amusait à élever des fortifications
avec des petits morceaux de bois taillés à cet effet, et recevait les
critiques d'un général dont elle avait sollicité le suffrage. Elle
releva son joli visage et avec sa petite mine si piquante, lui dit:

«Ah! sans doute, général, ce n'est pas du Vauban.»

Monsieur le duc de Nemours, ou plutôt _Moumours_, comme il commençait
à s'appeler lui-même, était beau comme le jour.

Madame la duchesse d'Orléans était accouchée à Twickenham d'une
petite princesse qu'elle nommait _la fille de monsieur d'Osmond_,
parce que mon père avait été appelé à constater son état civil. Ce
maillot complétait la famille.

Tout le monde dans l'intérieur s'entendait pour que ces enfants
reçussent dès le berceau la meilleure éducation qu'il fût possible
d'imaginer; je n'en ai jamais connu de plus soignés et de moins gâtés.

Le reste des habitants se composait ainsi: La comtesse de Vérac, née
Vintimille, dame d'honneur de madame la duchesse d'Orléans dès
Palerme, excellente personne, dévouée à sa princesse et dont la mort a
été une perte réelle pour le Palais-Royal; madame de Montjoie, aussi
distinguée par les qualités du coeur que par celles de l'esprit, était
attachée à Mademoiselle depuis leur première jeunesse à toutes deux et
identifiée de telle façon qu'elle n'a ni autre famille ni autres
intérêts. Raoul de Montmorency et Camille de Sainte-Aldegonde, aides
de camp de monsieur le duc d'Orléans, se partageant entre la France et
Twickenham.

Monsieur Athalin y résidait à poste fixe. Avant 1814, il était
officier d'ordonnance de l'Empereur. Monsieur le duc d'Orléans,
suivant son système d'amalgame, l'avait pris pour aide camp avec
l'agrément du Roi; mais, en 1815, il était retourné près de son ancien
chef en écrivant au prince une lettre fort convenable. Les Cent-Jours
terminés, monsieur le duc d'Orléans répondit à cette lettre en
l'engageant à venir le rejoindre. Monsieur Athalin profita de cette
indulgence. Elle fut très mal vue à la Cour des Tuileries, mais elle a
fondé le dévouement sans bornes qu'il porte à ses nobles protecteurs.

La gouvernante des princesses et l'instituteur de monsieur le duc de
Chartres, monsieur du Parc, homme de mérite, complétaient les
commensaux de cet heureux intérieur. On y menait la vie la plus calme
et la plus rationnelle. Si on y conspirait, c'était assurément à bien
petit bruit et d'une façon qui échappait même à l'activité de la
malveillance.

Je voudrais pouvoir parler en termes également honorables du pauvre
duc de Bourbon; mais, si toutes les vertus familiales semblaient avoir
élu domicile à Twickenham, toutes les inconvenances habitaient avec
lui dans une mauvaise ruelle de Londres où il avait pris un
appartement misérable. Un seul domestique l'y servait; il n'avait pas
de voiture.

Mon père était chargé de le faire renoncer à cette manière de vivre,
mais il ne put y réussir. Après sa triste apparition dans la Vendée,
il s'était embarqué et était arrivé à Londres pendant les Cent-Jours.
Monsieur le prince de Condé le rappelait auprès de lui et mettait à sa
disposition toutes les sommes dont il pouvait avoir besoin; mais lui
persistait à continuer la même existence. Il dînait dans une boutique
de côtelettes, _Chop house_, car cela ne mérite pas le nom de
restaurateur, se rendait alternativement à un des théâtres, attendait
en se promenant sous les portiques que l'heure du demi-prix fût
arrivée, entrait dans la salle et en ressortait à la fin du spectacle
avec une ou deux mauvaises filles qui variaient tous les jours et
qu'il menait souper dans quelque tabagie, alliant ainsi les désordres
grossiers avec ses goûts parcimonieux. Quelquefois, lord William
Gordon était de ces parties, mais plus souvent il allait seul: C'était
pour jouir de cette honorable vie qu'il s'obstinait à rester en
Angleterre, et toutes les supplications ne purent le décider à partir
à temps pour recevoir le dernier soupir de son père.

Par d'autres motifs, la princesse sa soeur refusait aussi de rentrer
en France; c'était à cause de sa haine pour le Concordat. J'avais une
grande vénération spéculative pour cette jeune Louise de Condé,
pleurant au pied des autels les crimes de son pays et offrant en
sacrifice un si pur holocauste pour les expier.

Je m'en étais fait un roman; mais il fallait éviter d'en apercevoir
l'héroïne, commune, vulgaire, ignorante, banale dans ses pensées, dans
ses sentiments, dans ses actions, dans ses paroles, dans sa personne.
On était tenté de plaindre le bon Dieu d'être si constamment importuné
par elle; elle l'appelait en aide dans toutes les circonstances les
plus futiles de sa puérile existence. Je lui ai vu dire oraison pour
retrouver un peloton de laine tombé sous sa chaise: c'était la
caricature d'une religieuse de comédie. Mon père fut obligé de lui
faire presque violence pour la décider à partir.



CHAPITRE V

     Lord Castlereagh. -- Lady Castlereagh. -- Cray Farm. --
     Dévouement de lady Castlereagh pour son mari. -- Accident et
     prudence. -- Soupers de lady Castlereagh. -- Partie de campagne
     chez lady Liverpool. -- Ma toilette à la Cour de la Reine. --
     Beauté de cette assemblée. -- Baptême de la petite princesse
     d'Orléans. -- La princesse de Talleyrand. -- Elle consent à se
     séparer du prince de Talleyrand. -- La comtesse de Périgord. --
     La duchesse de Courlande. -- La princesse Tyszkiewicz. -- Mariage
     de Jules de Polignac.


J'ai déjà dit que je n'avais eu aucune connaissance détaillée des
affaires par mon père. Je n'en ai su que ce qui est assez public pour
qu'il n'y ait point d'intérêt à le raconter. Chaque semaine, il
recevait deux courriers de Paris toujours chargés d'une longue lettre
particulière du duc de Richelieu. Il lui répondait aussi directement,
de sorte que les bureaux et la légation n'étaient pas initiés au fond
de ces négociations dont le but, pourtant, était patent pour tout le
monde. Il s'agissait d'obtenir quelque soulagement à l'oppression de
notre pauvre patrie. Le coeur du ministre et de l'ambassadeur
battaient à l'unisson; leur vie entière y était consacrée.

Lord Castlereagh était un homme d'affaires avec de l'esprit, de la
capacité, du talent même, mais sans haute distinction. Il connaissait
parfaitement les hommes et les choses de son pays; il s'en occupait
depuis l'âge de vingt ans; mais il était parfaitement ignorant des
intérêts et des rapports des puissances continentales.

Lorsqu'à la fin de 1813 une mission, confiée à Pozzo, l'attira au
quartier général des souverains alliés, il savait seulement que le
blocus minait l'Angleterre, qu'il fallait abattre la puissance en
position de concevoir une pareille idée, ou du moins la mettre hors
d'état de la réaliser, et que l'Autriche devait être l'alliée
naturelle de l'Angleterre. Il n'en fallait pas davantage pour le
livrer à l'habileté du prince de Metternich. Lord Castlereagh est une
des premières médiocrités puissantes sur laquelle il ait exercé sa
complète domination.

Toujours et en tout temps les affaires anglaises se font exclusivement
par les anglais et à Londres; mais, pour tout ce qui tenait à la
politique extérieure, Downing Street se trouvait sous la surveillance
de la chancellerie de Vienne; et je crois que cette situation s'est
prolongée autant que la vie de lord Castlereagh.

Lorsque je l'ai connu, il ne donnait aucun signe de la fatale maladie
héréditaire qui l'a porté au suicide. Il était, au contraire,
uniformément calme et doux, discutant très bien les intérêts anglais,
mais sans passion et toujours parfaitement _gentlemanlike_. Il parlait
assez mal français; une de ses phrases habituelles dans les
conférences était: «Mon cher ambassadeur, il faut terminer cela à
_l'aimable_»; mais, si le mot était peu exact, le sentiment qui
l'inspirait se montrait sincère.

Lord Castlereagh avait une grande considération pour le caractère
loyal du duc de Richelieu, et la confiance qu'il inspirait a, partout,
facilité les négociations dans ces temps de néfaste mémoire.

J'avais connu lady Castlereagh assez belle: devenue très forte et très
grasse, elle avait perdu toute distinction en conservant de beaux
traits. Elle avait peu d'esprit mais beaucoup de bienveillance, et une
politesse un peu banale sans aucun usage du monde.

Au congrès de Vienne, elle avait inventé de se coiffer avec les ordres
en diamants de son mari et avait placé la jarretière en bandeau sur
son front. Le ridicule de cette exhibition l'avait empêchée de la
renouveler, et les boîtes, que les traités faisaient abonder de toutes
parts, fournissaient suffisamment à son goût très vif pour la parure
et les bijoux. Toutefois, il était dominé par celui de la campagne,
des fleurs, des oiseaux, des chiens et des animaux de toute espèce.

Elle n'était jamais si heureuse qu'à Cray où lord Castlereagh avait
une véritable maison de curé. On descendait de voiture à une petite
barrière qui, à travers deux plates-bandes de fleurs communes, donnait
accès à une maison composée de trois pièces. L'une servait de salon et
de cabinet de travail au ministre, l'autre de salle à manger, la plus
petite de cabinet de toilette. Au premier, il y avait trois chambres à
coucher: l'une appartenait au ménage Castlereagh, les deux autres se
donnaient aux amis parmi lesquels on comptait quelques ambassadeurs.
Mon père a été plusieurs fois à demeure, pendant quelques jours, à
Cray farm; il m'a dit que l'établissement n'était guère plus
magnifique que le local.

Lady Castlereagh avait le bon goût d'y renoncer à ses atours. On l'y
trouvait en robe de mousseline, un grand chapeau de paille sur la
tête, un tablier devant elle et des ciseaux à la main émondant ses
fleurs. Derrière cette maison, dont l'entrée était si prodigieusement
mesquine mais qui était située dans un charmant pays et jouissait
d'une vue magnifique, il y avait un assez grand enclos, des plantes
rares, une ménagerie et un chenil qui partageaient, avec les serres,
les sollicitudes de lady Castlereagh.

Jamais elle ne s'éloignait de son mari. Elle était près de son bureau
pendant qu'il travaillait. Elle le suivait à la ville, à la campagne;
elle l'accompagnait dans tous ses voyages; mais aussi jamais elle ne
paraissait dérangée ni contrariée de quoi que ce fût. Elle passait les
nuits, supportait le froid, la faim, la fatigue, les mauvais gîtes
sans se plaindre et sans même avoir l'air d'en souffrir. Enfin elle
s'arrangeait pour être le moins incommode possible dans la présence
réelle qu'elle semblait lui imposer. Je dis semblait, parce que les
plus intimes croyaient qu'en cela elle suivait sa propre volonté plus
que celle de lord Castlereagh. Jamais, pourtant, il ne faisait la
moindre objection.

Avait-elle découvert quelque signe de cette maladie, qu'une si
affreuse catastrophe a révélée au monde, et voulait-elle être présente
pour en surveiller les occasions et en atténuer les effets? Je l'ai
quelquefois pensé depuis. Ce serait une explication bien honorable de
cette présence persévérante qui paraissait quelquefois un peu ridicule
et dont nous nous moquions dans le temps. Quoi qu'il en soit, jamais
lady Castlereagh ne permettait à son mari une séparation d'une heure,
et cependant on ne l'a point accusée de chercher à exercer une
influence politique. J'ai été témoin d'une occasion où elle montra
beaucoup de caractère.

Parmi tous ses chiens, elle possédait un _bull-dog_. Il se jeta un
jour sur un petit épagneul qu'il s'apprêtait à étrangler lorsque lord
Castlereagh interposa sa médiation. Il fut cruellement mordu à la
jambe et surtout à la main. Il fallut du secours pour faire lâcher
prise au _bull-dog_ qui écumait de colère. Lady Castlereagh survint;
son premier soin fut de caresser le chien, de le calmer. Les bruits de
rage ne tardèrent pas à circuler; elle n'eut jamais l'air de les avoir
entendus. Le _bull-dog_ ne quittait pas la chambre où lord Castlereagh
était horriblement souffrant de douleurs qui attaquèrent ses nerfs.
Les indifférents s'indignaient des caresses que lady Castlereagh
prodiguait à une si méchante bête. Elle ne s'en inquiétait nullement
et faisait vivre son mari familièrement avec cet ennemi domestique,
évitant ainsi toutes les inquiétudes que l'imagination aurait pu lui
causer. Ce n'est qu'au bout de quatre mois, quand lord Castlereagh fut
complètement guéri, que, d'elle-même, elle se débarrassa du chien que
jusque-là elle avait comblé de soins et de caresses.

Lady Castlereagh n'était pas une personne brillante, mais elle avait
un bon sens éminent. À Londres, elle donnait à souper le samedi après
l'opéra. Elle avait préféré ce jour-là parce qu'elle n'aimait pas à
veiller et que, le rideau tombant à minuit précis, pour que la
représentation n'entamât pas sur la journée du dimanche, on arrivait
plus tôt chez elle qu'on n'aurait fait tout autre jour de la semaine;
ce qui, pour le dire en passant, donne l'idée des heures tardives que
la mode imposait aux fashionables de Londres quoique tout le monde
s'en plaignît.

Ces soupers de lady Castlereagh, moins cohue que ses raouts, étaient
assez agréables. Le corps diplomatique y était admis de droit, ainsi
que les personnes du gouvernement; les autres étaient invitées de vive
voix et pour chaque fois.

Au nombre des choses changées, ou que j'avais oubliées, pendant mon
absence, se trouvait le costume que les femmes portaient à la
campagne. Je l'appris à mes dépens. J'avais été assez liée avec lady
Liverpool dans notre mutuelle jeunesse. Elle m'engagea à venir dîner à
quelques milles de Londres où lord Liverpool avait une maison fort
médiocre, quoique très supérieure au _Cray_ de son collègue
Castlereagh.

Elle me recommanda d'arriver de bonne heure pour me montrer son
jardin et faire une bonne journée de campagne. J'y allai avec mon
père. Des affaires le retinrent et nous n'arrivâmes qu'à cinq heures
et demie. Lady Liverpool nous gronda de notre retard puis nous promena
dans son jardin, ses serres, son potager, sa basse-cour, son
poulailler, son toit à porcs, tout cela médiocrement soigné.

Lord Liverpool arriva de Londres; nous le laissâmes avec mon père et
prîmes le chemin de la maison. J'étais vêtue, il m'en souvient d'une
redingote de gros de Tours blanc garnie de ruches tout autour; j'avais
un chapeau de paille de riz avec des fleurs, je me croyais très belle.
En entrant dans la maison, lady Liverpool me dit:

«Voulez-vous venir dans ma chambre pour ôter votre pelisse et votre
chapeau. Avez-vous amené votre femme de chambre ou voulez-vous vous
servir de la mienne?»

Je lui répondis un peu embarrassée, que je n'avais pris aucune
précaution pour changer de toilette:

«Ah! cela ne fait rien du tout, reprit-elle, voilà un livre pendant
que je vais faire la mienne.»

À peine j'étais seule que j'entendis arriver une voiture et bientôt je
vis entrer lady Mulgrave, en robe de satin, coiffée en cheveux avec
des bijoux et des plumes, puis parut miss Jenkinson, la nièce de la
maison, avec une robe de crêpe, des souliers blancs et une guirlande
de fleurs, puis enfin lady Liverpool elle-même, vêtue je ne sais
comment, mais portant sur sa tête un voile à l'Iphigénie retenu avec
un diadème d'or incrusté de pierreries. Je ne savais où me fourrer. Je
crus qu'il s'agissait d'un grand dîner diplomatique et que nous
allions voir arriver successivement toutes les élégantes de Londres.

Nous nous mîmes à table huit personnes dont cinq étaient de la maison.
On n'attendait pas d'autres convives; mais c'est l'usage de
s'habiller, pour dîner seul à la campagne, comme on le serait pour
aller dans le grand monde. Je me le tins pour dit, et, depuis, je n'ai
plus commencé les _bonnes journées de campagne_ avant sept heures et
demie, et vêtue en costume de ville.

Pendant que je suis sur l'article toilette, il me faut raconter celle
avec laquelle j'allai à la Cour. Peut-être, dans vingt ans,
sera-t-elle aussi commune qu'elle me parut étrange lorsque je la
portai. Commençons par la tête.

Ma coiffure était surmontée du _panache_ de rigueur. J'avais obtenu à
grand'peine du plumassier à la mode, Carberry, qu'il ne fut composé
que de sept énormes plumes, c'était le moins possible. Les _panaches_
modérés en avaient de douze à quinze et quelques-uns jusqu'à
vingt-cinq. Au-dessous du _panache_ (c'est le nom technique), je
portais une guirlande de roses blanches qui surmontait un bandeau de
perles. Des agrafes et un peigne de diamants, des barbes de blonde
achevaient la coiffure.

Ce mélange de bijoux, de fleurs, de plumes, de blondes choquait fort à
cette époque notre goût resté classique depuis les costumes grecs.
Mais ce n'est encore rien.

Le buste était à peu près arrangé comme à l'ordinaire. Lorsque le
corsage fut ajusté, on me passa un énorme panier de trois aunes de
tour qui s'attachait à la taille avec des aiguillettes. Ce panier
était de toile gommée, soutenue par des baleines, qui lui donnaient
une forme très large devant et derrière et très étroite des côtés. Le
mien avait, sur une jupe de satin, une seconde jupe de tulle garnie
d'un grand falbala de dentelle d'argent. Une troisième un peu moins
longue en tulle lamé d'argent, garnie d'une guirlande de fleurs, était
relevée en draperie, de sorte que la guirlande traversait en biais
tout le panier. Les ouvertures des poches étaient garnies de
dentelles d'argent et surmontées d'un gros bouquet. J'en portais un
devant moi de façon que j'avais l'air de sortir d'une corbeille de
fleurs. Du reste, tous les bijoux possibles à accumuler. Le bas de
robe de satin blanc bordé en argent était retroussé en festons et
n'atteignait pas au bas de la jupe, c'était l'étiquette. La Reine
seule le portait traînant, les princesses détaché mais à peine
touchant terre.

Lorsque j'avais vu les immenses apprêts de cette toilette, j'étais
restée partagée entre l'envie de rire de leur énormité, qui me
paraissait bouffonne, et le chagrin de m'affubler si ridiculement. Je
dois avouer que, lorsqu'elle fut achevée, je me trouvai assez à mon
gré et que ce costume me sembla seyant.

Comme je suivais ma mère, je profitai des privilèges diplomatiques; il
nous amenèrent par des routes réservées au pied du grand escalier. On
y avait établi tout du long une espèce de palissade qui le séparait en
deux. D'un côté de cette balustrade, nous montions très à l'aise; de
l'autre, nous voyions les lords et les ladys s'écraser et s'étouffer
avec une violence dont les foules anglaises donnent seules l'exemple.
Je pensais, à part moi, que cette distinction, en pleine vue,
déplairait bien chez nous. Au haut de l'escalier, la séparation se
refit plus discrète; les personnes ayant les entrées passèrent dans
une salle à part. Elles furent admises les premières dans le salon de
la Reine.

On lui avait fabriqué une espèce de fauteuil où, montée sur un
marchepied et appuyée sur des coussins, elle paraissait être debout.
Avec son étrange figure, elle avait tout l'air d'une petite pagode de
Chine. Toutefois, elle tenait très bien sa Cour. Les princesses,
suivant l'ordre de l'étiquette, étaient placées de chaque côté. En
l'absence de la princesse Charlotte qui aurait eu le premier rang, il
était occupé par la duchesse d'York.

Le prince régent se tenait debout vis-à-vis de la Reine, entouré de
ses frères et de sa maison. Il s'avançait pour parler aux femmes,
après qu'elles avaient passé devant la Reine.

Les ambassadrices avaient ou _prenaient_ (car on accusait la comtesse
de Lieven d'une usurpation) le droit de se mettre à la suite des
princesses, après avoir fait leur cour et d'assister au reste de la
réception. Je fus charmée de profiter de cet usage pour voir bien à
mon aise défiler toute cette riche et brillante procession. Comme à
cette époque de la vie de la Reine la Cour n'avait lieu qu'une ou deux
fois par an, la foule était considérable et les présentations très
nombreuses.

Nulle part la beauté des anglaises n'était plus à son avantage. Le
plein jour de deux immenses fenêtres, devant lesquelles elles
stationnaient, faisait valoir leur teint animé par la chaleur et un
peu d'émotion. Les jeunes filles de dix-huit ans joignaient à l'éclat
de leur âge la timidité d'un premier début qui n'est pas encore de la
gaucherie, et les mères, en grand nombre, conservaient une fraîcheur
que le climat d'Angleterre entretient plus longuement qu'aucun autre.

À la vérité, quand elles s'avisent d'être laides, elles s'en
acquittent dans une perfection inimitable. Il y avait des caricatures
étranges; mais, en masse, je n'ai jamais vu une plus belle assemblée.

Ce costume insolite, en laissant aux femmes tous leurs avantages, les
dispensait de la grâce dont, pour la plupart, elles sont dépourvues,
de sorte que, loin d'y perdre, elles y gagnaient de tout point.
L'usage des paniers a cessé depuis la mort de la vieille reine
Charlotte. On a adopté le costume de la Cour de France pendant la
Restauration.

J'avais été présentée lors de mon mariage, mais c'était dans un autre
local et avec des formes différentes. D'ailleurs, j'étais dans ce
temps-là plus occupée de moi-même que de remarquer les autres et j'en
conserve un très faible souvenir. Au lieu que la matinée que je
passai, en 1816, à Buckingham House m'amusa extrêmement.

Le baptême de la petite princesse d'Orléans donna lieu à Twickenham à
une fête telle que le permettait un pareil local. L'empereur
d'Autriche, représenté par son ambassadeur, le prince Paul Esterhazy,
était parrain. Il y eut un grand déjeuner où assistèrent le prince
régent, le duc et la duchesse d'York, les ducs de Kent et de
Glocester. La vieille Reine et les princesses y vinrent, de Frogmore,
faire une visite.

Je m'étais flattée d'y voir la princesse Charlotte, mais le prince
Léopold arriva seul, chargé de ses excuses; un gros rhume servit de
prétexte. Le véritable motif était sa répugnance à se trouver avec sa
grand'mère et ses tantes. Elle l'avoua plus tard à madame la duchesse
d'Orléans. Elle l'aimait beaucoup et venait souvent faire des courses
à Twickenham, mais je ne l'y ai jamais rencontrée.

On comprend que la journée du baptême fut lourde et fatigante. _Ce
diable chargé de princes_, dans une modeste maison bourgeoise, se
portait sur les épaules de tout le monde. On fit un grand soupir de
soulagement quand la dernière voiture emporta la dernière Altesse
Royale et la dernière Excellence et que, selon l'expression obligeante
de madame la duchesse d'Orléans, nous nous retrouvâmes en famille.

En outre des affaires de l'État, mon père était encore chargé d'une
autre négociation. Le prince de Talleyrand l'avait prié de faire ce
qu'il appelait _entendre raison_ à sa femme. Elle s'était réfugiée en
Angleterre pendant les Cent-Jours et, depuis, il l'y retenait sous
divers prétextes. Le fait était que monsieur de Talleyrand, amoureux
comme un homme de dix-huit ans de sa nièce, la comtesse Edmond de
Périgord, se serait trouvé gêné par la présence de la princesse. On
comprend, du reste, qu'il ne fit pas cette confidence à mon père et
qu'il chercha d'autres raisons. Cependant cette commission lui était
fort désagréable; il la trouva beaucoup plus facile qu'il ne s'y
attendait.

Madame de Talleyrand, malgré sa bêtise, avait un bon sens et une
connaissance du monde qui lui firent comprendre que ce qu'il y aurait
de plus fâcheux pour le prince et pour elle, serait d'amuser le public
de leurs dissensions intérieures. Madame Edmond étant logée dans sa
maison, elle ne serait plus tenable pour elle à moins de parvenir à la
chasser, ce qui ne pourrait s'accomplir sans scènes violentes. Elle
prit donc son parti de bonne grâce et consentit à s'établir pour les
étés dans une terre en Belgique, que monsieur de Talleyrand lui
abandonna, et à passer ses hivers à Bruxelles.

Elle n'est revenue à Paris que plusieurs années après, lorsque la
séparation était trop bien constatée pour que cela fût remarqué. Elle
fut très douce, très raisonnable, et pas trop avide dans toute cette
transaction où elle joua entièrement le beau rôle. Elle dit à ma mère
ces paroles remarquables:

«Je porte la peine d'avoir cédé à un faux mouvement d'amour-propre. Je
savais l'attitude de madame Edmond chez monsieur de Talleyrand à
Vienne; je n'ai pas voulu en être témoin. Cette susceptibilité m'a
empêchée d'aller le rejoindre, comme je l'aurais dû, lorsque le retour
de l'île d'Elbe m'a forcée de quitter Paris. Si j'avais été à Vienne,
au lieu de venir à Londres, monsieur de Talleyrand aurait été forcé de
me recevoir; et je le connais bien, il m'aurait parfaitement
accueillie. Plus cela l'aurait contrarié, moins il y aurait paru....
Au contraire, il aurait été charmant pour moi.... Je le savais bien,
mais j'ai cette femme en horreur.... J'ai cédé à cette répugnance,
j'ai eu tort.... Où je me suis trompée, c'est que je le croyais trop
faible pour jamais oser me chasser. Je n'ai pas assez calculé le
courage des _poltrons dans l'absence_! J'ai fait une faute; il faut en
subir la conséquence et ne point aggraver la position en se raidissant
contre.... Je me soumets, et monsieur de Talleyrand me trouvera très
disposée à éviter tout ce qui pourrait augmenter le scandale.»

Sous ce rapport elle a complètement tenu parole.

La douceur inespérée de madame de Talleyrand était compensée pour
monsieur de Talleyrand par les tourments que lui causait madame
Edmond. Elle s'était passionnée pour un autrichien, le comte de Clam,
et, pendant que la femme légitime lui abandonnait la résidence de la
rue Saint-Florentin, elle la fuyait sous l'escorte du comte. Monsieur
de Talleyrand en perdait la tête.

Il était, d'un autre côté, persécuté par les désespoirs de la duchesse
de Courlande, mère de madame Edmond, qui mourait de jalousie des
succès de sa fille auprès de lui. En revanche, la princesse
Tyszkiewicz, également passionnée pour monsieur de Talleyrand, n'était
occupée qu'à lui adoucir la vie et à faire la cour la plus assidue à
l'heureuse rivale à laquelle elle transférait ses hommages aussi
souvent que monsieur de Talleyrand transférait son coeur, et, jusqu'à
ce que madame Edmond, et peut-être les années, l'eussent fixé
définitivement, cela était fréquent.

Jules de Polignac passa une grande partie de cet été en Angleterre. Il
y était retenu pour accomplir son mariage avec une écossaise qu'il
avait rencontrée à Paris.

Quoiqu'elle portât le beau nom de Campbell, il fallait peu s'arrêter
sur la naissance qui n'était pas légitime, mais elle était belle et
fort riche. Sa soeur était mariée à monsieur Macdonald. Mademoiselle
Campbell avait été fiancée à un jeune officier tué à la bataille de
Waterloo. L'hiver suivant, elle était venue chercher à Paris des
distractions à son chagrin. Elle y trouva monsieur de Polignac; il
réussit à lui plaire, et obtint la promesse de sa main. Mais cela ne
suffisait pas; miss Campbell était protestante. Une pareille union
aurait dérangé l'avenir de Jules; il fallait donc obtenir d'elle de se
faire catholique. C'était pour travailler à cette abjuration, et
l'instruire dans les dogmes qu'elle consentait à adopter qu'il avait
transporté son séjour à Londres. Pendant ce temps, il vivait à
l'ambassade dans la même commensalité qu'à Turin, y déjeunant et y
dînant tous les jours. Les événements n'avaient guère modifié ses
opinions, mais son langage était plus mesuré que l'année précédente.

Le mariage civil se fit dans le salon de mon père. Nous nous rendîmes
ensuite à la chapelle catholique, puis à l'église protestante. Cela
est nécessaire en Angleterre où il n'y a pas d'autres registres de
l'état civil que ceux tenus dans les paroisses. Je crois d'ailleurs
que miss Campbell n'avait pas encore déclaré son abjuration.

Elle a fait payer chèrement au pauvre Jules les sacrifices qu'il lui
imposait de son pays et de sa religion. Il est impossible d'être plus
maussade, plus bizarre et plus désobligeante. Elle est morte de la
poitrine, trois ans après son mariage, laissant deux enfants qui
paraissent avoir hérité de la santé de leur mère aussi bien que de sa
fortune. Jules s'était conduit très libéralement au moment de son
mariage au sujet des biens de sa femme. Les Macdonald s'en louaient
extrêmement. Il a été le meilleur et le plus soigneux des maris pour
sa quinteuse épouse. L'homme privé, en lui, est toujours facile,
obligeant et honorable.



CHAPITRE VI

     Ordonnance qui casse la Chambre. -- Réflexion de la vicomtesse de
     Vaudreuil à ce sujet. -- Négociation avec les ministres anglais.
     -- Opposition du duc de Wellington. -- Embarras pour fonder le
     crédit. -- Mon retour à Paris. -- Exaltation des partis. --
     Brochure de monsieur Guizot. -- Regrets d'une femme du parti
     ultra-royaliste. -- Monsieur Lainé qualifié de bonnet rouge. --
     Griefs des royalistes. -- Licenciement des corps de la maison du
     Roi. -- Le colonel Pothier et monsieur de Girardin. -- Les
     quasi-royalistes. -- Soirée chez madame de Duras. -- La coterie
     dite «le château». -- Monsieur de Chateaubriand veut quitter la
     France. -- Il vend le Val du Loup au vicomte de Montmorency. --
     Propos tenu par le prince de Poix à monsieur Decazes.


L'ordonnance du 5 septembre qui cassait la _Chambre introuvable_ de
1815 nous causa plus de joie que de surprise. Ses exagérations
furibondes étaient incompatibles avec le gouvernement sage de Louis
XVIII. Le parti émigré, qui avait conservé quelques représentants en
Angleterre, en eut des accès de rage.

Je ne puis m'empêcher de raconter un colloque qui eut lieu entre mon
père et la vicomtesse de Vaudreuil (soeur du duc de Caraman), dame de
madame la duchesse d'Angoulême. Elle se trouvait alors comme voyageuse
à Londres. Elle arriva toute tremblante d'agitation à l'ambassade.
Après avoir reçu la confirmation de cette incroyable nouvelle, elle
s'adressa à mon père:

«Je vous plains bien, monsieur d'Osmond, vous allez vous trouver dans
une situation terrible.

--Pourquoi donc, madame?

--Comment pouvez-vous annoncer ici un pareil événement? Casser une
Chambre! Les anglais ne voudront jamais croire que ce soit possible?»

Mon père lui affirma que rien n'était plus commun dans les usages
britanniques et qu'il n'en résulterait pas même de surprise.

«Vous m'accorderez bien au moins que, si on cassait le Parlement, on
n'oserait pas avoir assez peu de pudeur pour annoncer en même temps
des élections et en convoquer un autre?»

Voilà où en était l'éducation de nos dames du palais sur les
gouvernements représentatifs. Madame de Vaudreuil passait pour avoir
de l'esprit et exercer quelque influence sur madame la duchesse
d'Angoulême. Elle était une des ouailles favorites de l'abbé Latil. Je
pense que toute sa société n'était guère plus habile qu'elle sur la
pondération des pouvoirs constitutionnels.

Je ne me rappelle pas, si je l'ai su, comment les négociations
s'entamèrent avec les cabinets de la Sainte-Alliance. Elles étaient
arrivées au point qu'on était à peu près d'accord que l'occupation de
notre territoire pouvait être abrégée en avançant le terme des
payements imposés; mais atteindre ce but était fort difficile.

Le duc de Wellington s'opposait à voir diminuer l'armée d'occupation,
en reconnaissant pourtant que la dépense qu'elle occasionnait écrasait
le pays et rendait plus difficile le remboursement des contributions,
réclamées par les puissances, avant de consentir à l'évacuation
complète de la France.

L'armée d'occupation était à peine suffisante, selon le duc, pour se
faire respecter. Vainement on lui représentait qu'elle était surtout
imposante par sa force morale et qu'une diminution numérique, en
calmant les esprits, en témoignant de l'intention de libérer le sol,
assurerait mieux la sécurité de l'armée contre le mauvais vouloir du
pays que ne pourrait faire l'entrée de nouveaux bataillons.

Le duc ne voulait pas admettre ces arguments auxquels le ministre
anglais se montrait moins récalcitrant. Il vint exprès à Londres pour
s'en expliquer. Il établit surtout qu'en diminuant le contingent
anglais on laisserait trop d'importance relative aux troupes des
autres nations, qu'il lui serait difficile alors de conserver sa
suprématie et d'empêcher les abus qui, en exaspérant les habitants,
rendraient le danger plus imminent.

Le cabinet russe était disposé à se prêter à toutes les facilités
qu'on voudrait nous accorder, mais ceux de Vienne et surtout de Berlin
se montraient très récalcitrants. Il fallait d'ailleurs s'entendre
entre soi et, lorsqu'on fait la conversation à six cents lieues de
distance, les conclusions sont longues à arriver. On en vint cependant
à peu près à ce résultat que la libération du territoire
s'effectuerait en proportion de l'argent préalablement payé.

Maintenant où trouver l'argent? C'était un second point également
difficile à résoudre. Il était impossible de l'enlever directement aux
contribuables sans ruiner le pays, et, depuis cinquante ans, la France
n'avait pas de crédit. Comment le créer, et l'exploiter tout à la
fois, dans un moment de crise et de détresse? Cette position occupait
les veilles du cabinet Richelieu; mon père s'associait à ses
inquiétudes et à ses agitations avec un entier dévouement.

Tel était l'état politique de la situation lorsque je me décidai à
venir passer quelques semaines à Paris. Mon frère y était retenu par
son service auprès de monsieur le duc d'Angoulême. Il logeait chez
moi, de façon qu'en arrivant à l'a fin de décembre 1816, je me
trouvai en ménage avec lui. Il me prévint que les opinions ultras
avaient redoublé de violence, depuis l'ordonnance du 5 septembre. J'en
eus la preuve quelques instants après. La vicomtesse d'Osmond, ma
tante, arriva chez moi; je la savais le type du parti émigré de Paris,
comme son mari l'était du parti émigré des gentilshommes de province.

J'évitai soigneusement tout ce qui pouvait engager une discussion;
mais, croyant rester sur un terrain neutre, je m'avisai de vanter un
écrit de monsieur Guizot que j'avais lu en route et qui se trouvait
sur ma table. Il était dans les termes de la plus grande modération et
sur des questions de pure théorie. La vicomtesse s'enflamma
sur-le-champ.

«Quoi! le pamphlet de cet affreux monsieur Guizot? Il n'est pas
possible, chère petite, que vous approuviez une pareille horreur!»

Mon frère témoigna son étonnement de la manière dont elle en parlait.
Il n'avait pas lu la brochure, mais il avait entendu monsieur le duc
d'Angoulême en faire grand éloge.

«Monsieur le duc d'Angoulême! Ah! je le crois bien! peut-être même ne
l'a-t-il pas trouvée assez jacobine, assez insultante pour les
royalistes...»

Et, s'échauffant dans son harnois, elle finit par déclarer le livre
atroce et son auteur pendable. Quant aux lecteurs bénévoles, ils lui
paraissaient également odieux.

Je vis que Rainulphe m'avait bien renseignée. Les folies étaient
encore grandies pendant mon absence.

Je me tins pour avertie; mais mes soins pour éviter des discussions,
dont je reconnaissais la complète inutilité, avec un parti où les
personnalités insultantes arrivent toujours au troisième argument,
furent insuffisants. Une prompte retraite était le seul moyen à
employer contre les querelles. J'y avais recours toutes les fois que
cela était possible, mais je ne pouvais pas toujours éviter les
attaques; alors il fallait bien répondre, car, si je consentis à fuir
avant l'action, mes concessions n'allaient pas au delà. Je ne prétends
pas n'avoir point modifié fréquemment mes opinions, mais j'ai toujours
eu le courage de celles du moment.

Ce fut bien peu de jours après mon arrivée que, causant sérieusement
avec une femme d'esprit, très bonne au fond, qui voulait m'effrayer
sur la tendance modérée et conciliante du ministère Richelieu, elle me
dit:

«Enfin, voyez, chère amie, les sacrifices qu'on nous impose et combien
cela doit exaspérer! Les Cent-Jours coûtent plus de dix-huit cents
millions. Eh bien, que nous a-t-on donné pour tout cela, et encore
avec quelle peine? la tête de deux hommes.»

Je fis un mouvement en arrière.

«Ma chère, réfléchissez à ce que vous venez de dire; vous en aurez
horreur vous-même, j'en suis sûre.»

Elle fut un peu embarrassée et voulut expliquer qu'assurément ce
n'était pas dans des idées sanguinaires ni même de vengeance, mais
qu'il fallait inspirer un salutaire effroi aux factieux et rassurer
les honnêtes gens (car ce sont toujours les _honnêtes gens_ au nom
desquels on réclame des réactions) en leur montrant qu'on les
protégeait efficacement.

Au fond, le véritable crime du ministère Richelieu était de laisser en
repos les fonctionnaires de l'Empire qui remplissaient bien leurs
places. Le parti émigré voulait tout accaparer. La Chambre introuvable
et son ministre, Vaublanc, avaient travaillé à cette _épuration_ (cela
s'appelait ainsi) avec un zèle que la sagesse du cabinet avait
arrêté. Aussi monsieur Lainé, le successeur de monsieur de Vaublanc,
était-il en butte à une animadversion forcenée. On avait établi qu'il
était enfant naturel, de sang de couleur, et qu'il avait dressé la
guillotine à Bordeaux. De sorte que, dans les salons, on l'appelait
indifféremment le Bâtard, le Mulâtre, ou le Bonnet rouge. Il est
devenu plus tard l'idole du parti qui l'avait décoré de ces titres,
tous également inventés et sans aucun fondement.

Il faut reconnaître, toutefois, que les royalistes n'étaient pas sans
quelques griefs à faire valoir; mais ils tenaient, en grande partie, à
la maladresse de leurs propres chefs. Ainsi, par exemple, en 1814, on
avait formé les compagnies rouges de la maison du Roi.

Je conviens, tout d'abord, combien il était absurde d'ajouter aux
armées, les plus actives et les plus militaires du monde connu, un
corps d'élite, composé de jeunes gens qui n'avaient jamais rien fait
que des voeux contre l'Empire du fond de leur castel. Mais il n'en est
pas moins vrai que la gentilhommerie française avait achevé de
s'épuiser, dans un moment de détresse générale, pour parvenir à
équiper ses fils, les armer, les monter à ses frais et les envoyer
garder le monarque de ses affections.

La plupart de ces jeunes gens avaient trouvé le moyen de se rendre à
Gand pendant les Cent-Jours. Ils furent licenciés sans recevoir même
des remerciements. Les chefs tirèrent bon et utile parti de leur
situation, mais les simples gardes en furent pour leurs frais. Je ne
prétends pas qu'on dût conserver les compagnies rouges, mais il ne
fallait pas les renvoyer avec cette _désinvolture_.

Autre exemple: messieurs les capitaines des gardes du corps
décidèrent, tout à coup, que leurs compagnies n'étaient pas assez
belles et n'avaient pas l'air suffisamment militaire. Un beau matin
ils les assemblèrent, firent sortir des rangs ceux d'entre eux qui
n'atteignaient pas une taille fixée et les avertirent qu'ils ne
faisaient plus partie du corps. Le hasard fit que cette réforme tomba
principalement sur des gardes ayant fait le service à Gand. On leur
donna, à la vérité, un brevet à la suite d'une armée encombrée
d'officiers. Ils devaient aller en solliciter l'exécution dans des
bureaux qui ne leur étaient nullement favorables, et les commis leur
tenaient peu compte de la campagne à Gand qu'ils appelaient _le voyage
sentimental_.

Une circonstance particulière donna lieu à beaucoup de clabauderie. Le
colonel Pothier, voulant se marier, demanda, suivant l'usage,
l'agrément du ministre de la guerre. Au bout de quelques jours, on lui
répondit qu'il ne pouvait pas se marier, attendu qu'il était mort.
Fort étonné de cette révélation, il sortait pour aller aux
informations lorsqu'il vit entrer chez lui le comte Alexandre de
Girardin qui lui présenta, de la façon la plus obligeante, des lettres
de grâce. Le colonel fut indigné et s'emporta vivement.

Pendant les Cent-Jours, il avait été retrouver le Roi à Gand. Monsieur
de Girardin, qui commandait dans le département du Nord pour
l'Empereur, avait présidé un conseil de guerre qui condamnait le
colonel Pothier et une douzaine d'autres officiers à mort, pour
désertion à l'étranger. Il avait oublié cet incident que, dans la
rapidité des événements, les parties les plus intéressées avaient
elles-mêmes ignoré.

Monsieur de Girardin devait à son talent incontestable pour organiser
les équipages de chasse une existence toute de faveur, et inébranlable
par aucune circonstance politique, auprès des princes de la
Restauration.

Il eut vent le premier de la révélation faite au colonel Pothier et se
hâta d'avoir recours au Roi, espérant que la grâce, portée tout de
suite, assoupirait cette affaire. Mais Pothier n'était pas homme à
prendre la chose si doucement: il déclara qu'il ne voulait pas être
gracié; il ne reconnaissait pas avoir _déserté à l'étranger_. C'était
un acte infamant dont il ne voulait pas laisser la tache à ses
enfants.

Monsieur de Girardin eut beau faire; il ne put empêcher les
criailleries et les haines du parti royaliste de se déchaîner contre
lui; mais son talent pour placer les guerrards et faire braconner les
oeufs de perdrix au profit des chasses royales l'a toujours soutenu en
dépit des passions auxquelles, du reste, il a amplement sacrifié par
la suite. Il se vantait, dès lors, de n'avoir repris de service auprès
de l'Empereur, pendant les Cent-Jours, que pour le trahir et d'avoir
conservé une correspondance active avec monsieur le duc de Berry,
espèce d'excuse qui m'a toujours paru beaucoup plus odieuse que la
faute dont on l'accusait.

Le parti royaliste avait donc bien quelques plaintes rationnelles à
faire valoir et il les exploitait avec l'aigreur qui lui est propre.
Il acceptait assez volontiers le nom d'_ultra-royaliste_; mais, comme
monsieur Decazes était devenu sa bête noire, et qu'il avait peine à
tolérer les personnes qui conservaient des rapports avec lui, il nous
donnait en revanche celui de _quasi-royalistes_. Les quolibets ne lui
ont guère manqué; celui-ci était assez drôle; mais souvent il en
adopta de grossiers qui semblaient devoir être repoussés par des gens
se proclamant les organes exclusifs du bon goût.

J'eus bientôt occasion de voir jusqu'où l'animadversion était portée
contre le favori du Roi. Je fis ma rentrée dans le monde parisien à
une grande soirée chez madame de Duras. Je circulais dans le salon,
donnant le bras à la vicomtesse de Noailles, lorsque j'aperçus madame
Princeteau. Je l'abordai, lui pris la main, et causai avec elle.

Pendant ce temps, madame de Noailles lâchait mon bras et s'éloignait.
Elle s'arrêta à quelques pas, auprès de la duchesse de Maillé. Je
rejoignis ces dames avec lesquelles j'étais extrêmement liée.

«Nous vous admirons de parler ainsi à madame Princeteau à la face
d'Israël.

--Ah! c'est un courage de débutante; si elle était ici depuis huit
jours, elle n'oserait pas.

--Comment voulez-vous que j'aie l'impertinence de passer à côté d'elle
sans lui faire politesse? je dîne chez son frère demain.

--Cela ne fait rien, on va chez le ministre et on ne parle ni à madame
Princeteau, ni même à monsieur Decazes quand on les rencontre
ailleurs.

--Jamais je n'aurai cette grossièreté.

--Nous verrons.

--Je vous jure que vous ne verrez pas.

--Hé bien, vous aurez un courage de lion.»

Ces dames avaient raison, car, pour ne point faire une absurde
lâcheté, il fallait affronter tout, jusqu'à _la mode_! Je me dois la
justice de lui avoir résisté. J'ai toujours eu un grain d'indépendance
dans ma nature qui s'opposait à ces exigences de coteries.

À propos de coterie, il s'en était formé pendant mon absence une des
plus compactes. Elle n'avait rien de politique ni de sérieux, on
l'avait appelée, ou elle s'était appelée, _le château_. Quelques
femmes, retenues à Paris pendant l'été, avaient pris l'habitude de
passer toutes leurs soirées ensemble, comme elles l'auraient fait dans
un château de campagne, et y avaient attiré les hommes de leur
société. Rien n'était plus naturel. Mais, lorsque l'hiver avait ramené
le monde et les assemblées nombreuses, elles avaient eu la prétention
d'y transporter leurs nouvelles habitudes. Elles arrivaient ensemble,
s'établissaient en rond dans un salon, entourées de quelques hommes
admis à leur familiarité, et ne communiquaient plus avec les vulgaires
mortels.

On me fit de grandes avances pour entrer dans ce sanhédrin, composé de
mes relations les plus habituelles. Non seulement je m'y refusai, mais
je m'y déclarai hostile ouvertement et en face. Mon argument principal
pour le combattre (et je pouvais le soutenir sans offenser) était que
cette coalition enlevait à la société les personnes les plus faites
pour la parer et la rendre aimable.

Petit à petit les hommes de quelque distinction se retirèrent du
_château_ qui fut pris en haine par tout ce qui n'en faisait pas
partie. Quelques dames s'obstinèrent encore un peu de temps à le
soutenir, mais il se démolit graduellement. Toutes en étaient déjà
bien ennuyées lorsqu'elles y renoncèrent.

L'exclusif a quelque chose d'insociable qui ne réussira jamais en
France, pas plus pour les jeunes femmes que pour les savants ou les
gens de lettres, encore moins pour les hommes politiques.

Madame de Duras s'était placée vis-à-vis du _château_ dans la même
position que moi. Elle s'en tenait en dehors, quoique personnellement
liée avec tout ce qui le composait. Le duc de Duras n'étant plus de
service, elle avait quitté les Tuileries.

J'allais toujours beaucoup chez elle, mais moins journellement. Elle
logeait dans la rue de Varenne et la distance m'arrêtait quelquefois.
J'y trouvais aussi une opposition assez vive au ministère pour me
gêner.

Les mécomptes de monsieur de Chateaubriand s'étaient prolongés et
aggravés au point de le rendre très hostile. Ses embarras pécuniaires
s'accroissaient chaque jour et sa méchante humeur suivait la même
progression. Il conçut l'idée d'aller en Angleterre établir un journal
d'opposition, la presse ne lui paraissant pas suffisamment libre à
Paris pour attaquer le gouvernement du Roi.

Mon père redoutait fort cet incommode visiteur. Heureusement, les
répugnances de madame de Chateaubriand, d'une part, et les
sollicitations des _Madames_, de l'autre, le firent renoncer à ce
projet.

Le désir de faire effet, autant que le besoin d'argent, l'engagèrent à
vendre son habitation du Val-du-Loup. Son mécontentement fut porté à
l'excès lorsqu'il reconnut que personne ne s'occupait d'un si grand
événement; il avait pourtant cherché à lui donner le plus de publicité
possible. La maison avait été mise en loterie à mille francs le
billet. Madame de Duras, aussi bien que lui, se persuadait que les
souscripteurs arriveraient de toutes les parties du monde connu et que
l'ingratitude de la maison de Bourbon pour son protecteur serait
tellement établie devant le public que les indemnités en argent, en
places et en honneurs, allaient pleuvoir sur la tête de monsieur de
Chateaubriand.

Au lieu de cela, la loterie annoncée, prônée, colportée, ne procura
pas de souscripteurs, personne ne voulut de billet; je crois qu'il n'y
en eut que trois de placés. Mathieu de Montmorency acheta le
Val-du-Loup en remboursement d'un prêt fait précédemment à monsieur de
Chateaubriand. La Cour, le gouvernement, le public, l'étranger,
personne ne s'en émut, et monsieur de Chateaubriand se trouva
dépouillé de sa petite maison sans avoir produit l'effet qu'il en
espérait.

L'irritation était restée fort grande dans son coeur. Il la fallait
bien vive pour le décider, plus tard, à s'associer aux autres
fondateurs du _Conservateur_. Il n'avait rien de commun avec eux, ni
leurs préjugés, ni leurs sentiments, ni leurs regrets, ni leurs
espérances, ni leur sottise, ni même leur honnêteté. Il n'y a aucun
moment de sa vie où ses convenances de position l'aient plus écarté de
ses opinions, de ses goûts et de ses tendances personnelles. La
plupart des thèmes qu'ils soutenaient répugnaient à son jugement; il
les aurait bien mieux et plus volontiers réfutés s'il s'était trouvé
au pouvoir et appelé à les combattre. Au demeurant, il était bien
maussade à cette époque et il m'en voulait terriblement d'être
ministérielle.

Au reste, ce n'était pas la mode parmi ceux qui se prétendaient les
royalistes par excellence. Je me souviens qu'à un grand bal chez le
duc de Castries, le prince de Poix, qui pourtant honorait monsieur
Decazes de sa bienveillance, lui frappa sur l'épaule en lui disant
tout haut:

«Bonsoir, cher traître.»

Monsieur Decazes parut assez surpris de l'interpellation pour
embarrasser le prince de Poix qui, pour raccommoder cette première
gaucherie, ajouta, avec son intelligence accoutumée:

«Mais, que voulez-vous, ils vous appellent tous comme cela.»

Au fond, le prince de Poix disait la vérité, mais la naïveté était un
peu forte. Monsieur Decazes fut très déconcerté et probablement fort
irrité.

S'il est vrai, comme je le crois, qu'il se soit un peu trop jeté dans
une réaction vers la gauche dans les années 1817 et 1818, certes le
parti royaliste peut bien se reprocher de l'y avoir poussé. Il est
impossible que des insultes aussi réitérées ne finissent pas par
exaspérer; et, sans en avoir la conscience, l'homme d'État ne résiste
pas constamment au besoin de défendre, peut-être même de venger,
l'homme privé.

Monsieur Decazes aurait trouvé de grandes facilités à exercer des
représailles s'il avait voulu, car, à cette époque, le Roi ne lui
aurait rien refusé; mais sa nature est bienveillante.



CHAPITRE VII

     Négociations pour un emprunt. -- Ouvrard va en Angleterre. -- Il
     amène monsieur Baring chez mon père. -- Conférence avec lord
     Castlereagh. -- Arrivée de messieurs Baring et Labouchère à
     Paris. -- Espérances trompées. -- Dîner chez la maréchale Moreau.
     -- Brochure de Salvandy. -- Influence du général Pozzo sur le duc
     de Wellington. -- Soirée chez la duchesse d'Escars. -- Monsieur
     Rubichon. -- L'emprunt étant conclu, l'opposition s'en plaint.


J'ai déjà dit que toutes les sollicitudes du gouvernement portaient
sur la libération du territoire et que cette négociation se trouvait
ramenée à une question d'argent. Ouvrard, le plus intelligent s'il
n'est le plus honnête des hommes de finance, s'offrit à la traiter. Il
proposa plusieurs plans.

Les capitalistes français, consultés, déclarèrent unanimement qu'il
n'y avait aucun fond à faire sur le crédit. Monsieur Laffite, entre
autres, se moqua hautement de la pensée d'un emprunt et dit
textuellement à Pozzo, dont il était le banquier et qui s'était chargé
de le sonder, que la France ne trouverait pas un petit écu à emprunter
sur aucune place de l'Europe.

Cet esprit de la Bourse de Paris désolait notre cabinet plus encore
comme symptôme que comme résultat. Car les puissances, et surtout la
Prusse, n'acceptaient pas la garantie de capitalistes français et
voulaient que l'emprunt fût consenti par des étrangers. Si donc les
banquiers français s'étaient présentés, il y aurait eu une difficulté
d'un autre genre à les éconduire.

Ouvrard seul persistait à soutenir la possibilité de rétablir le
crédit. On lui donna mission pour s'en occuper et il partit pour
Londres. Il se mit en rapport avec mon père qu'il séduisit par des
aperçus les plus spécieux et, en apparence, les plus clairs. Il ne
doutait jamais de rien. Au bout de peu de semaines, Ouvrard l'avertit
que l'emprunt était fait à des conditions fort avantageuses dont il
envoyait le détail à monsieur Corvetto. Les maisons Baring et
Labouchère s'en chargeaient; il ne restait plus qu'une difficulté;
elle n'était pas de sa compétence.

Messieurs Baring et Labouchère ne demandaient en aucune façon la
garantie de l'Échiquier, mais seulement l'assurance qu'en se chargeant
de l'opération ils ne feraient rien de contraire aux intentions du
gouvernement et qui pût nuire aux intérêts anglais. Ils désiraient
s'en expliquer avec mon père.

La conférence eut lieu. Monsieur Baring y fut conduit par Ouvrard. Il
se déclara prêt à traiter dès que lord Castlereagh l'y aurait
autorisé. Mon père se rendit chez le ministre; ils tombèrent d'accord
de ce qu'il convenait de faire pour ménager les autres puissances, et
principalement les susceptibilités du duc de Wellington. Le lendemain,
mon père conduisit messieurs Baring et Labouchère chez lord
Castlereagh; il les y laissa.

Peu de temps après, ces messieurs revinrent lui demander leurs
passeports. Non seulement le ministre avait autorisé mais il avait
approuvé et avait été jusqu'à dire que «ces messieurs feraient un acte
de bon citoyen anglais en se chargeant de cette transaction, qu'ils
rendraient un service éminent à l'Europe entière.» Ils étaient
enchantés.

Monsieur Baring ajouta que lord Castlereagh lui avait recommandé, en
souriant, de débarquer chez le duc de Wellington et de prendre ses
conseils, attendu que Sa Grâce avait des prétentions toutes
particulières à l'habileté en matière de finances et y attachait
infiniment plus de prix qu'à ses talents militaires. Ils partirent le
soir même en compagnie d'Ouvrard qui les devança et arriva en
courrier.

Quoique le secret fût essentiel, j'étais au courant de ce qui se
passait et bien heureuse comme on peut croire, d'autant que Pozzo
m'annonçait les dispositions du duc excellentes et qu'on ne semblait
avoir aucun autre obstacle à vaincre. Aussi c'était avec une
satisfaction que je dissimulais de mon mieux, que j'entendais chaque
jour [discuter] sur l'absurde crédulité du cabinet qui avait eu la
folle idée de pouvoir faire un emprunt. Chacun avait connaissance d'un
banquier, ou d'un agent de change, qui lui avait démontré la vanité
d'un tel projet. Il est vrai qu'on en riait à la Bourse.

Deux heures après son arrivée à Paris, Ouvrard était chez moi. Il
avait vu nos ministres; il avait vu le duc de Wellington; il avait vu
Pozzo: il était radieux. Ce dernier ne tarda pas à nous rejoindre,
enchanté de sa propre visite au duc. Je me rappelle que nous dînions
en très petit comité chez monsieur Decazes; je laisse à penser si nous
étions joyeux.

Le lendemain matin, je reçus un billet de Pozzo qui me disait de
l'attendre afin de pouvoir écrire à Londres après l'avoir vu. Le duc
l'avait envoyé chercher. Il entra chez moi la figure toute décomposée.
Messieurs Baring et Labouchère étaient arrivés; rien n'était conclu;
Ouvrard avait pris ses voeux pour des faits accomplis: ou il s'était
trompé, ou il avait voulu tromper pour faire un coup de Bourse, ce
dont il était bien capable. Mais enfin, loin que ces messieurs eussent
consenti les arrangements qu'il avait apportés comme conclus, ils
déclaraient n'avoir ni accepté, ni même discuté aucune proposition.
Ils ne venaient que pour écouter ce qu'on leur demanderait. Ils
avaient au moment même une conférence avec monsieur Corvetto; mais,
d'après ce qu'ils avaient laissé entendre au duc des bases sur
lesquelles ils consentiraient à traiter, elles étaient toutes
différentes des paroles portées par Ouvrard et tellement onéreuses
qu'il était presque aussi impossible de les accepter que de se passer
d'un emprunt. La chute était profonde de notre joie de la veille. Je
la sentis doublement et pour Paris et pour Londres.

C'était un grand déboire pour mon père qui semblait pris pour dupe. Je
crois bien qu'Ouvrard avait joué tout le monde en réussissant avec
beaucoup d'adresse à éviter des paroles explicites sur l'état de la
négociation; mais, lui-même, je pense, s'était trompé dans ses propres
finesses et avait espéré que ces messieurs, après leur démarche
vis-à-vis du cabinet anglais et leur voyage à Paris, se trouveraient
trop engagés pour reculer et accepteraient, ou à peu près, ses plans
sur l'emprunt.

Je crois aussi que monsieur Baring, avec lequel il s'était
principalement abouché à Londres et qui était bien plus facile en
affaires que monsieur Labouchère, s'était montré plus disposé à la
transaction telle qu'elle était offerte. Il est assez probable que,
pendant le voyage qu'ils firent dans la même voiture, monsieur
Labouchère n'avait pas employé inutilement son éloquence à engager son
collègue à profiter des nécessités de la France pour lui imposer de
plus rudes conditions.

Ce qu'il y a de sûr, c'est que les trois conférences que mon père
avait eues avec ces messieurs, en présence d'Ouvrard à la vérité, lui
avaient laissé l'impression que les bases de la transaction étaient
arrêtées. Cela était si peu exact que, lorsqu'ils sortirent du cabinet
de monsieur Corvetto, le jour de leur arrivée à Paris, tout était
rompu.

Je ne suivrai pas le détail de la manière dont la négociation fut
renouée. Le duc de Wellington ne s'y épargna pas. Quand une fois on
lui avait fait adopter une idée et qu'on parvenait à la lui persuader
_sienne_, il la suivait avec persévérance. Pozzo excellait dans cet
art, et c'est un des grands services qu'il a rendus à la France dans
ces temps de douloureuse mémoire où notre sort dépendait des caprices
d'un vieil enfant gâté.

Je me rappelle une circonstance où ce jeu eut lieu devant nous d'une
façon assez plaisante. Monsieur de Barante, parlant à la tribune comme
commissaire du Roi dans je ne sais quelle occasion, désigna l'armée
d'occupation par l'épithète de _cent cinquante mille garnisaires_.
L'expression était juste, mais le duc de Wellington fut courroucé à
l'excès et on eut grand'peine à l'apaiser.

Peu de jours après, je dînai chez la maréchale Moreau avec une partie
de nos ministres. Ils arrivèrent désolés. Il avait paru le matin une
petite brochure intitulée _La France et la Coalition_, c'était le
premier ouvrage d'un très jeune homme, Salvandy. Il était écrit avec
un patriotisme plein de coeur et de talent, et tout franchement il
appelait la nation aux armes contre les cent cinquante mille
garnisaires.

On était en pleine négociation pour l'emprunt et pour la réduction de
l'armée d'occupation. Pour réussir, il fallait maintenir la bonne
humeur du duc et on redoutait l'effet que cette brochure allait
produire sur lui. Le duc de Richelieu était consterné; monsieur
Decazes partageait son inquiétude. Il avait la brochure dans sa poche;
il en montra quelques phrases à Pozzo: elles lui parurent bien
violentes.

«Cependant, dit-il, si le duc n'en a pas encore entendu parler, nous
nous en tirerons.»

Après s'être fait attendre une heure, suivant son usage, le duc
arriva avec son sourire impassible sur son ci-devant beau visage, et
son: «Ah! oui! Ah! oui!» au service de tout le monde; c'était signe de
bonne humeur.

Pozzo me dit: «Le duc ne sait rien.»

Puis, s'adressant au duc de Richelieu qui était à côté de moi:

«Soyez tranquille; je me charge de votre affaire.»

Il s'éloigna des ministres avec une sorte d'affectation, prit l'air
très grognon, dit à peine un mot pendant le dîner et eut soin de
laisser remarquer sa maussaderie.

À peine le café pris, il entraîna le duc sur un canapé et lui parla
avec fureur de cette affreuse brochure et de la nécessité de se réunir
pour en porter les plaintes les plus amères. Il n'y avait plus moyen
de supporter de pareilles insolences, etc.

Le duc, tout épouffé de cette sortie, lui demanda des détails sur la
brochure. Il lui en rapporta des phrases dont il eut soin d'envenimer
les expressions. Le duc s'occupa à calmer les violences de
l'ambassadeur, le pria de ne faire aucune démarche sans être entendu
avec lui, promit de lire la brochure et lui donna rendez-vous pour le
lendemain matin.

Pozzo vint reprendre son chapeau qui se trouvait près de moi et me
dit:

«Prévenez-les que tout est accommodé», et partit sans avoir échangé
une parole avec nos ministres.

Le duc, en revanche, se rapprocha d'eux et fit mille frais pour
compenser la mauvaise humeur de son collègue de Russie. Le lendemain
matin, Pozzo se rendit chez le duc. Celui-ci avait lu la brochure;
sans doute elle était inconvenante, mais moins que le général Pozzo ne
l'avait annoncé. Les phrases répétées la veille étaient moins
offensantes, l'épithète la plus insultante ne s'y trouvait pas; puis
c'était l'oeuvre d'un tout jeune homme qui n'avait aucune importance
personnelle; enfin la lecture n'avait pas excité la colère du duc
autant que celle de Pozzo.

Celle-ci s'était un peu apaisée pendant la nuit. Il se laissa
persuader par l'éloquence du duc et consentit à ne point faire
d'éclat, d'autant qu'il avait appris que le gouvernement français
était indigné et désolé de cette intempestive publication. Il fut donc
convenu qu'on la tiendrait pour non avenue; tout au plus en ferait-on
mention _amiablement_ pour témoigner en avoir connaissance et n'en
tenir aucun compte.

Nous nous amusâmes fort de cette espèce de proverbe. On comprend que
Pozzo n'abusait pas de ces formes et qu'il en usait assez sobrement
pour que le duc ne pût jamais se douter de l'empire qu'il exerçait sur
lui.

Il ne faut pourtant pas croire que le duc de Wellington fût un homme
nul. D'abord, il avait l'instinct de la guerre à un haut degré
quoiqu'il en sût mal la théorie, et le jugement sain dans les grandes
affaires quoique dépourvu de connaissances acquises. Avec peu de
moralité dans quelques parties de sa conduite, il était éminemment
loyal et franc, c'est-à-dire qu'il ne cherchait jamais à dissimuler sa
pensée du jour, ni son engagement de la veille; mais une fantaisie
suffisait pour faire changer sa volonté du tout au tout. C'était à
combattre ses fréquents caprices, à empêcher qu'ils ne dirigeassent
ses actions, que le général Pozzo s'employait habilement, et souvent
avec succès. Le duc l'écoutait d'autant plus volontiers qu'il le
savait dans sa dépendance par l'événement de 1815 dont j'ai déjà rendu
compte.

Les négociations pour l'emprunt avaient été reprises et tout était
conclu; on devait signer le lendemain. J'allai passer la soirée chez
la duchesse d'Escars, aux Tuileries (son mari était premier maître
d'hôtel). Je fus frappée, en arrivant, de voir un groupe nombreux au
milieu du salon. Un homme y pérorait.

C'était un certain Rubichon, espèce de mauvais fou, qui avait fait des
banqueroutes à peu près frauduleuses dans plusieurs contrées, mais qui
n'en était pas moins l'oracle du parti ultra et le financier du
pavillon de Marsan. Pour se mieux faire entendre, il était monté sur
les barreaux d'une chaise et dominait la foule de la moitié de sa
longue et maigre personne. Il prophétisait malheur au gouvernement du
Roi, accumulait argument sur argument pour prouver le désordre des
finances, l'impossibilité de payer l'impôt et la banqueroute
immanquable avant quinze jours. Pour compléter le scandale de cette
parade, dans le palais même du Roi et à la clarté des bougies qu'il
payait, monsieur Rubichon avait pour auditeurs monsieur Baring et
monsieur Labouchère.

Je remarquai en cette occasion l'attitude différente de ces deux
hommes. Baring haussait les épaules et, au bout de peu d'instants,
s'éloigna. Monsieur Labouchère écoutait avec une grande attention,
hochait la tête, sa physionomie se rembrunissait et il éprouvait ou
feignait de l'anxiété. Je sus que le lendemain, lorsqu'il s'agit de
signer, il voulut faire valoir les inquiétudes de Rubichon pour
aggraver les conditions; mais la franche loyauté de Baring s'y opposa,
et il combattit lui-même les arguments de son associé.

Il n'en restait pas moins vrai que les plus intimes serviteurs du Roi
avaient fait tout ce qui dépendait d'eux pour augmenter les embarras
de la position. Ils continuèrent leurs manoeuvres. Ils avaient, la
veille, déclaré l'emprunt impossible à aucun taux; le lendemain, ils
le trouvèrent trop onéreux; et, après avoir proclamé l'augmentation
imminente de l'armée d'occupation qui devait, selon eux, s'emparer de
nos places fortes, ils se plaignirent amèrement que la conclusion de
l'emprunt n'amenât qu'une réduction de trente mille hommes. Voilà le
langage des soi-disant amis.

L'opposition, de son côté, faisait des phrases sur ce qu'on ne devait
pas expulser les étrangers avec de l'_or_ mais avec du _fer_.
C'étaient autant de nouveaux Camilles. Cela était assurément d'un fort
beau patriotisme; mais, hélas! il y avait autour de nos frontières un
million de _Brennus_ tout prêts à leur répondre: _Malheur aux
vaincus!_

À la Bourse, les mêmes gens, qui se riaient de pitié quand monsieur
Corvetto avait annoncé le désir de faire un emprunt et le déclaraient
impossible à aucun prix, se plaignaient de n'en être pas chargés et
protestaient qu'ils l'auraient pris à des termes moins onéreux, de
manière que ce succès inespéré fut tellement atténué par les haines de
parti qu'il n'en resta presque rien au gouvernement du Roi.

J'en fus aussi surprise que désappointée. Depuis plusieurs mois, je
voyais négocier cette affaire; je l'avais sue faite et manquée
plusieurs fois. J'avais suivi les craintes et les espérances de tous
ces bons esprits, de tous ces coeurs patriotiques. Je savais les
insomnies qu'ils avaient éprouvées, les anxiétés avec lesquelles on
avait attendu un courrier de Berlin..., un assentiment de Vienne....
Je voyais l'emprunt fait à un taux supportable par des capitalistes
étrangers inspirant assez de confiance aux puissances pour qu'elles
consentissent à des termes de payements qui le rendaient possible.
Elles nous donnaient un témoignage immédiat de leur bonne foi en
retirant trente mille hommes de l'armée d'occupation. Il était
présumable, dès lors, que l'évacuation complète du territoire suivrait
prochainement, et la suite l'a prouvé.

C'était assurément le plus beau succès qu'une administration, placée
dans une position aussi difficile, pût obtenir; mais il lui fallait
interroger sa propre conscience pour en jouir, car, amis et ennemis,
tout le monde l'avait si bien escompté par avance que l'effet en fut
fort atténué.

Le duc de Richelieu était un des hommes qui pouvait le mieux se
replier sur son noble coeur et se trouver suffisamment payé par les
services qu'il rendait. Je dis _lui_, particulièrement, parce que la
confiance inspirée par sa loyauté avait contribué plus qu'aucune autre
chose au succès de la négociation; mais ses collègues avaient partagé
ses veilles et ses travaux; ils méritaient une part de reconnaissance
si les nations savaient en avoir quand elles souffrent.

Pour moi, qui ne me piquais pas d'autant de philosophie, je fus
indignée de cette ingratitude; Pozzo en rugissait.



CHAPITRE VIII

     Madame la duchesse de Berry. -- La duchesse de Reggio. -- Le
     mariage de mon frère avec mademoiselle Destillières est convenu.
     -- Scène aux Tuileries. -- Le Roi est malade. -- Le _Manuscrit de
     Sainte-Hélène_. -- Lectures chez mesdames de Duras et d'Escars.
     -- Succès de cette publication apocryphe.


J'avais fait ma cour en arrivant, mais je n'avais pas vu madame la
duchesse de Berry qu'un commencement de grossesse retenait chez elle.
Je l'aperçus pour la première fois au bal chez le duc de Wellington;
elle me parut infiniment mieux que je ne m'y attendais.

Sa taille, quoique petite, était agréable; ses bras, ses mains, son
col, ses épaules d'une blancheur éclatante et d'une forme gracieuse;
son teint beau et sa tête ornée d'une forêt de cheveux blond cendré
admirables. Tout cela était porté par les deux plus petits pieds qu'on
pût voir. Lorsqu'elle s'amusait ou qu'elle parlait et que sa
physionomie s'animait, le défaut de ses yeux était peu sensible; je
l'aurais à peine remarqué si je n'en avais pas été prévenue.

Son état l'empêchait de danser; mais elle se promena plusieurs fois
dans le bal donnant le bras à son mari. Elle n'avait ni grâce, ni
dignité.

Elle marchait mal et les pieds en dedans; mais ils étaient si jolis
qu'on leur pardonnait, et son air d'excessive jeunesse dissimulait sa
gaucherie. À tout prendre, je la trouvai bien. Son mari en paraissait
fort occupé ainsi que Monsieur (le comte d'Artois) et madame la
duchesse d'Angoulême. Quant à monsieur le duc d'Angoulême, il s'y
trouvait si mal à son aise que, dès qu'il entrait dans un salon, sa
seule pensée était le désir d'en sortir et qu'il n'y restait jamais
plus d'un quart d'heure, se contentant de faire acte de présence quand
cela était indispensable.

Madame la duchesse de Berry était arrivée en France complètement
ignorante sur tout point. Elle savait à peine lire. On lui donna des
maîtres. Elle aurait pu en profiter, car elle avait de l'esprit
naturel et le sentiment des beaux-arts; mais personne ne lui parla
raison, et, si on chercha à lui faire apprendre à écorcher un clavier
ou à barbouiller une feuille de papier, on ne pensa guère, en
revanche, à lui enseigner son métier de princesse.

Son mari s'amusait d'elle comme d'un enfant et se plaisait à la gâter.
Le Roi ne s'en occupait pas sérieusement. Monsieur y portait sa
facilité accoutumée. Madame la duchesse d'Angoulême, seule, aurait
voulu la diriger, mais elle y mettait des formes acerbes et
dominatrices.

Madame la duchesse de Berry commença par la craindre, et bientôt la
détesta. Madame la duchesse d'Angoulême ne fut pas longtemps en reste
sur ce sentiment que monsieur le duc de Berry combattit faiblement;
car, tout en rendant justice aux vertus de sa belle-soeur, il n'avait
aucun goût pour elle. Menant, d'ailleurs, une vie plus que légère, il
ne se souciait pas de contrarier sa femme et lui soldait en
complaisances les torts qu'il avait d'un autre côté.

C'était un bien mauvais calcul pour tous deux, car la petite princesse
avait fini par devenir aussi exigeante que maussade. Son mari lui
répétait sans cesse qu'elle ne devait faire que ce qui l'amusait et
lui plaisait, ne se gêner pour personne et se moquer de ce qu'on en
dirait. De toutes les leçons qu'on lui prodiguait, c'était celle dont
elle profitait le plus volontiers et dont elle ne s'est guère écartée.

Il était curieux de lui voir tenir sa Cour, ricanant avec ses dames et
n'adressant la parole à personne. Il n'y a pas de pensionnaire qui ne
s'en fût mieux tirée, et pourtant, je le répète, il y avait de
l'étoffe dans madame la duchesse de Berry. Une main habile en aurait
pu tirer parti. Rien de ce qui l'entourait n'y était propre, excepté
peut-être la duchesse de Reggio, sa dame d'honneur; mais elle n'avait
aucun crédit. Cette nomination avait fait honneur au bon jugement de
monsieur le duc de Berry et à la sagesse du Roi.

Madame la maréchale Oudinot, duchesse de Reggio, représentait le
régime impérial à la nouvelle Cour d'une façon si convenable et si
digne que personne n'osait se plaindre de la situation où on l'avait
placée, quoique les charges de Cour excitassent particulièrement
l'envie du parti royaliste qui les regardait comme sa propriété
exclusive.

Il avait fallu à la duchesse beaucoup de tact et d'esprit pour fonder
sa position dans un monde tout nouveau et tout hostile. Elle y avait
réussi sans aucune assistance, car le maréchal Oudinot, brave soldat
s'il en fut, ne savait que jouer, fumer, courir les petites filles et
faire des dettes. Il fallait donc que sa femme eût de la considération
pour deux et elle y réussissait. Ajoutons que le maréchal avait de
grands enfants d'une première femme dont elle avait su se faire
adorer.

Il aurait été bien heureux qu'elle prit de l'ascendant sur madame la
duchesse de Berry; cela n'arriva pas. La duchesse de Reggio lui
inspirait du respect; elle avait recours à elle pour réparer ses
gaucheries, mais elle la gênait: elle n'avait pas de confiance en elle
et, à proportion que sa conduite est devenue plus légère, elle s'en
est éloignée davantage.

Je ne comptais rester que peu de semaines à Paris; un événement de
famille m'y retint plus longtemps que je n'avais présumé. J'avais
trouvé mon frère en grande coquetterie avec mademoiselle Destillières.
Nous l'avions connue dans sa très petite enfance. Elle était
ravissante et ma mère en raffolait. Il paraît que, dès lors, elle
disait ne vouloir épouser que monsieur d'Osmond.

La mort de ses parents l'avait laissée héritière d'une immense fortune
et maîtresse de son sort. Sa main était demandée par les premiers
partis de France, et mon frère ne songeait point à se mettre sur les
rangs; mais elle lui fit de telles avances qu'il en devint sincèrement
épris et s'engagea, quoique avec réticence, dans le bataillon des
prétendants. Elle ne l'y laissa pas longuement dans la foule. Au bout
de peu de temps, elle l'autorisa à charger mon père de la demander en
mariage, pour la forme, à son oncle qui était son tuteur mais dont
elle ne dépendait en aucune façon.

Cet oncle s'était accoutumé à l'idée qu'elle resterait fille et qu'il
continuerait à disposer de sa fortune. Ce sort lui paraissait assez
doux pour en souhaiter la prolongation indéfinie. Ainsi, loin de
combattre les répugnances de mademoiselle Destillières à accepter les
partis qu'on lui avait jusqu'alors proposés, il cherchait à les
accroître en lui faisant insinuer, par des personnes à sa dévotion,
que sa santé, très délicate, lui rendait le célibat nécessaire.

Lors donc que la lettre _officielle_ de mon père lui fut remise, par
un ami commun, monsieur de Bongard articula très poliment un refus
absolu et alla rendre compte à sa nièce de la demande et de la
réponse, fondée, comme à l'ordinaire, sur ce qu'elle ne voulait pas se
marier.

«Vous vous êtes trompé, mon oncle, je ne voulais pas épouser les
autres; mais je veux épouser monsieur d'Osmond.»

Monsieur de Bongard pensa tomber à la renverse. Il fallut bien
reprendre ses paroles, mais tous ses soins furent employés à retarder
le mariage. Soit qu'il se flattât de quelque circonstance qui pût le
faire rompre, soit qu'il eût besoin d'un long intervalle pour
régulariser l'illégalité de la gestion de sa tutelle, portée à un
point fabuleux autant, je crois, par incurie que par malversation, il
épuisait tous les prétextes pour gagner du temps.

Les jeunes gens, en revanche, étaient très pressés et me demandaient
de rester de jour en jour, prétendant que mon départ fournirait un
argument de plus à monsieur de Bongard pour éloigner la noce. Il en
vint pourtant à ses fins, car le mariage, arrangé au mois de février
et qui devait, s'accomplir le premier, le dix, le vingt de chaque
mois, n'eut lieu qu'en décembre.

Quoique le mariage de mademoiselle Destillières fût de toutes les
nouvelles du jour celle qui m'intéressait le plus, je m'occupais
encore cependant des événements publics; et je fus très consternée, un
matin, en apprenant que le roi Louis XVIII était très mal. Il donna de
vives inquiétudes pendant un moment.

La loi d'élection se discutait à la Chambre des députés. Les princes
étaient en opposition directe au gouvernement, car alors le cabinet
était composé de gens raisonnables. Monsieur le duc de Berry ameutait
contre la loi et, dans une soirée chez lui, cabala tout ouvertement
pour grossir l'opposition. Le Roi en fut informé, le fit appeler, et
le tança vertement.

Monsieur le duc de Berry se plaignit à son père et à sa belle-soeur.
Ils mirent en commun leurs griefs, s'échauffèrent les uns les autres,
et enfin, le soir après le dîner, Monsieur, portant la parole, les
exposa durement au Roi. Le Roi répondit vivement. Madame et le duc de
Berry s'en mêlèrent; la querelle s'exalta à tel point que Monsieur dit
qu'il quitterait la Cour avec ses enfants.

Le Roi répondit qu'il y avait des forteresses pour les princes
rebelles. Monsieur répliqua que la charte n'admettait pas de prison
d'État (car cette pauvre charte est invoquée par ceux qui l'aiment le
moins) et on se quitta sur ces termes amicaux. Monsieur le duc
d'Angoulême avait seul gardé un complet silence. Le respect dû au père
rachetait en lui le respect dû au Roi, de façon qu'il se serait fait
scrupule de donner tort ou raison à aucun des deux.

La colère une fois passée, tous furent fâchés de la violence des
paroles. Le pauvre Roi pleurait le soir en en parlant à ses ministres;
mais cette scène l'avait tellement éprouvé qu'elle avait arrêté la
digestion de son dîner. La goutte dans l'estomac s'y ajouta; il pensa
étouffer dans la nuit et, pendant plusieurs jours consécutifs, il fut
assez mal.

Ce fut une occasion pour sa famille de lui témoigner une affection à
laquelle il feignait de croire pour acquérir un peu de repos, mais
dont il faisait peu d'état. Le public savait aussi bien que le Roi
l'opposition des princes; et la plaisanterie du moment était d'appeler
les boules noires mises au scrutin les _prunes de Monsieur_.

Je m'applique à ne point parler des événements connus sur lesquels je
ne sais aucun détail particulier. Ainsi je ne dirai rien de la
représentation de _Germanicus_, tragédie de monsieur Arnault, alors
proscrit de France, qui exalta au dernier degré les passions des
partis impérialiste et royaliste.

Les sages précautions prises par l'autorité pour empêcher une
collision entre les jeunes gens de l'ancienne armée et les gardes du
corps leur parurent à tous entachées de partialité, et les deux partis
se proclamèrent lésés et persécutés par l'autorité. On pourrait
peut-être en conclure qu'elle avait été seulement sage et paternelle;
mais les hommes, quand ils sont animés par la passion, ne jugent pas
si froidement et la fermentation était restée grande.

C'est dans ce moment que je reçus de Londres le premier exemplaire du
_Manuscrit de Sainte-Hélène_. Je le lus avec un extrême intérêt; mais
je me rappelle avoir mandé à ma mère qu'il arrivait trop à propos et
répondait trop bien aux passions du moment pour me permettre de croire
à son authenticité. C'était le manifeste du parti bonapartiste tel
qu'il existait en ce moment à Paris, et il était presque impossible de
penser que, tracé au delà de l'Atlantique, il pût arriver précisément
à l'instant opportun. Au reste, il me parut tellement propre à servir
de mèche que je ne voulus prendre aucune part à faciliter l'explosion.
Ce livre, renfermé sous clef, ne sortit pas de chez moi et je n'en
soufflai mot.

Le surlendemain, madame de Duras me demanda si mes lettres de Londres
parlaient d'un écrit de l'Empereur. Je répondis hardiment que non. Au
bout d'une dizaine de jours, je reçus un petit billet d'elle pour me
recommander de ne pas manquer à venir passer la soirée chez elle. J'y
trouvai une cinquantaine de personnes réunies, la table, les bougies,
le verre d'eau sucrée de rigueur pour le lecteur; on allait commencer.
Quoi? le _Manuscrit de Sainte-Hélène_! La même représentation se
renouvela le lendemain chez la duchesse d'Escars.

Pendant ces soirées, j'étais poursuivie d'une idée que je ne pouvais
chasser. Je voyais Bonaparte apprenant que, chez le maréchal Duroc,
une troupe de chambellans et de dames du palais étaient réunis pour
entendre et se passionner du récit bien pathétique de l'expulsion de
Louis XVIII de Mitau, des gardes du corps pleurant sur ses mains, de
Madame leur distribuant ses diamants pour les empêcher de mourir de
faim, de leur vieux Roi les bénissant, de l'abbé Marie quittant
volontairement un monde où l'injustice seule triomphait, etc., et
toute la société impérialiste, émue jusqu'aux larmes, surprise par
l'entrée de l'Empereur au milieu d'elle!

Quelles auraient été ses frayeurs! Comme Vincennes aurait été peuplé
le lendemain! Au reste, personne ne s'y serait risqué. Grâce au ciel,
et honneur en soit rendu à la Restauration, la lecture, chez les dames
que je viens de citer, pouvait être déplacée, inconvenante, dangereuse
même pour le pays; mais elle ne pouvait troubler la sécurité de ceux
qui y assistaient.

Jamais aucune publication, de mon temps, n'a fait autant d'effet. Il
n'était plus permis d'élever un doute sur son authenticité, et, plus
on avait approché l'Empereur, plus on soutenait l'ouvrage de lui.

Monsieur de Fontanes reconnaissait chaque phrase. Monsieur Molé
entendait le son de sa voix disant ces mêmes paroles. Monsieur de
Talleyrand le voyait les écrire. Le maréchal Marmont retrouvait des
expressions de leur mutuelle jeunesse dont lui seul avait pu se
servir, etc. Et tous et chacun étaient électrisés par cette émanation
directe du grand homme.

Je finis par me laisser persuader, tout en conservant mon étonnement
de l'à-propos de la publication: tant de gens plus compétents
affirmaient reconnaître l'auteur qu'il y aurait eu de l'obstination à
en douter.

Je restais persuadée de l'inopportunité de ces lectures. Toutefois,
les gens qui s'y prêtaient étaient de nature à lever tous les
scrupules que j'avais conçus.

Je possédais deux exemplaires de la brochure, et je trouvai qu'il n'y
avait plus que de la désobligeance à les tenir enfermés. Je les prêtai
donc et ne tardai pas à m'en repentir, car chaque matin je recevais
vingt billets qui me les demandaient. On se faisait inscrire à tour de
rôle pour les obtenir.

Aucune mystification n'a eu un succès plus complet ni plus utile à un
parti. La semi-publicité ajoutait tout le prix de la mode et du fruit
défendu à un ouvrage devenu une sorte de manifeste; et les lectures
faites en commun, appelant cette espèce d'électricité que les hommes
réunis exercent les uns sur les autres, le rendaient d'autant plus
propre à exciter toutes les passions. Je n'ai jamais assisté à une de
ces représentations dans une société impérialiste; mais, à en juger
par l'effet qu'elles faisaient dans nos salons bourbonniens, on peut
supposer qu'elles remuaient profondément les âmes, exaltaient toutes
les haines et tous les regrets.

Le manuscrit de Sainte-Hélène restera au moins fameux dans les
cabinets des bibliophiles comme contrefaçon. Il est de monsieur
Bertrand de Novion qui n'a aucune autre réputation littéraire, n'a
jamais vu l'Empereur de près et n'a eu de rapports avec lui que
pendant les Cent-Jours.

Je sais bien que, depuis que l'auteur est connu, on a beaucoup dit
qu'il était impossible de s'y méprendre; mais, au moment où cette
brochure parut, il était encore plus impossible d'élever un doute sans
se faire lapider.

(_Note de 1841_).--Après avoir profité vingt-cinq ans du succès de
cette publication et en avoir même reçu le salaire, monsieur Bertrand
de Novion vient d'en restituer l'honneur à son véritable auteur,
monsieur de Châteauvieux. J'avais eu révélation de son nom dans le
temps; mais les habitudes, les relations, les opinions de monsieur de
Châteauvieux, toutes hostiles à l'Empire, m'avaient éloignée d'y
attacher aucune importance. Il faut son assertion, la reproduction du
manuscrit écrit de sa main et l'aveu de monsieur Bertrand de Novion
pour y croire à l'heure qu'il est.



CHAPITRE IX

     Monsieur de Villèle. -- Intrigue de Cour pour ramener monsieur de
     Blacas. -- La duchesse de Narbonne. -- Martin et la soeur
     Récolette. -- Arrivée de monsieur de Blacas. -- Déjeuner aux
     Tuileries. -- La petite chienne de Madame. -- Sagesse de monsieur
     le duc d'Angoulême. -- Agitation des courtisans. -- Trouble de
     monsieur Molé. -- Bonne contenance de monsieur Decazes. -- Délais
     multipliés de monsieur de Blacas. -- Il est congédié par le Roi.


L'exaltation des bonapartistes, loin de calmer, servait même de
stimulant à celle des ultras. Ils accusaient la longanimité du Roi et
la modération du ministère. Selon eux, de sévères répressions, des
procès, des condamnations, des échafauds, mais surtout des
destitutions auraient assis la Restauration sur des bases bien
autrement solides.

Monsieur de Chateaubriand avait, depuis longtemps, fait paraître sa
_Monarchie selon la charte_ ou il ne demandait que sept hommes dévoués
par département, au nombre desquels il plaçait le grand prévôt, et la
liberté de la presse avec la peine de mort largement affectée à ses
délits. Ces concessions paraissaient encore trop libérales aux ultras,
et il était obligé de modifier ses doctrines pour rester un de leurs
chefs. À plus petit bruit, il s'en élevait un autre bien moins
brillant mais plus habile, monsieur de Villèle.

Son humble origine, ses formes vulgaires, sa tournure hétéroclite, sa
voix nasillarde le tenaient encore éloigné des salons; mais il
commençait à avoir une grande influence à la Chambre des députés et à
grouper autour de lui le bataillon de l'opposition ultra. Toutefois,
la Cour n'était pas d'humeur à attendre les résultats des manoeuvres
constitutionnelles et elle en prépara une pour son compte.

Depuis le mariage de madame la duchesse d'Angoulême, madame de Sérent
et ses deux filles, les duchesses de Damas et de Narbonne, étaient
restées constamment auprès d'elle. Madame de Narbonne avait tout
l'esprit que sa soeur croyait posséder. Le roi Louis XVIII n'avait pas
manqué de saisir la différence qui existait entre le prétentieux bel
esprit de madame de Damas et la distinction de bon aloi de madame de
Narbonne. Il avait pris à Hartwell l'habitude de causer assez
confidentiellement avec cette dernière. Il aimait la société des
femmes spirituelles; madame de Balbi lui en avait donné le goût.

Les deux soeurs étaient, quoique à des degrés différents, liées avec
monsieur de Blacas. Son absence affligeait l'une et déplaisait à
l'autre qui se voyait privée du crédit qu'elle exerçait pendant son
ministère. Tant que monsieur de Blacas avait été tout-puissant près du
Roi, Monsieur et Madame l'avaient en horreur. Son expulsion les avait
charmés. Mais _mal passé n'est que songe_; on détestait encore plus
les ministres présents.

Le favoritisme du bourgeois et impérialiste Decazes fit regretter le
noble et émigré Blacas. Avec celui-là du moins, on s'entendait sur
bien des points et la langue était commune. Madame de Narbonne n'eut
donc pas grand'peine à faire reconnaître aux princes qu'ils avaient
beaucoup perdu au change. Restait à ramener le Roi à ses anciennes
préférences; elle entreprit de l'accomplir.

Louis XVIII, homme du temps de sa jeunesse, était, en matière de
religion, philosophe du dix-huitième siècle. Les pratiques auxquelles
il s'astreignait très exactement n'étaient pour lui que de pure
étiquette. Toutefois, malgré son scepticisme établi, il ne manquait
pas d'une sorte de superstition. Il croyait, assez volontiers, que, si
le bon Dieu existait et qu'il s'occupât de quelque chose, ce devait
être sans aucun doute du chef de la maison de Bourbon.

Madame de Narbonne profita de l'accès qu'elle avait auprès de lui pour
lui parler d'une certaine soeur Marthe, religieuse, et d'un
cultivateur des environs de Paris, nommé Martin, qui, tous deux,
avaient des visions tellement étranges par leur importance et leur
similitude qu'elle se faisait un devoir d'en avertir le Roi.

Déjà, selon elle, toutes les consciences timorées étaient bouleversées
par ces dénonciations de l'abîme vers lequel on s'avançait. Elle
revint plusieurs fois à la charge; le Roi consentit à voir la soeur
Marthe. Bien stylée, probablement par les entours immédiats du Roi,
elle lui fit des révélations intimes sur son passé, et parla comme il
le fallait, pour le présent et l'avenir. Le Roi fut ébranlé.

Madame de Narbonne manda à monsieur de Blacas, alors ambassadeur à
Rome, de venir sur-le-champ n'importe sous quel prétexte; elle était
autorisée à lui promettre l'appui des princes et elle ne doutait pas
de son succès auprès du Roi.

En conséquence, un beau matin un valet de chambre du Roi, très dévoué
à monsieur de Blacas, remit à Sa Majesté, en entrant dans sa chambre,
un billet de monsieur de Blacas. Ne pouvant plus résister au besoin de
son coeur, il était arrivé à Paris uniquement pour voir le Roi, le
regarder, entendre sa voix, se prosterner à ses pieds et repartir,
ayant fait provision de bonheur pour quelques mois.

Monsieur de Blacas avait trop spéculé sur la faiblesse qu'il
connaissait à Louis XVIII du besoin d'être aimé pour lui-même. Le Roi
répondit sèchement et verbalement:

«Je ne reçois les ambassadeurs que conduits par le ministre des
affaires étrangères.»

Monsieur de Blacas se trouva donc forcé d'aller d'abord chez le duc de
Richelieu. Fort étonné de voir entrer un ambassadeur qu'il croyait à
Rome, il ne douta pas que Louis XVIII ne l'eût mandé. Il lui demanda
s'il avait vu le Roi.

«Mais non, reprit monsieur de Blacas, vous pensez bien que je ne m'y
serais pas présenté sans vous.»

Cette déférence inattendue parut singulière au duc qui, malgré toute
sa loyauté, démêlait bien une intrigue au fond de ce retour inopiné.
Il fut confirmé dans cette opinion lorsqu'en arrivant le Roi ne
témoigna aucune surprise de voir monsieur de Blacas, et la froideur
qu'il lui montra ne lui parut qu'un jeu concerté entre eux. Monsieur
de Blacas, en jugea autrement, et comprit, dès lors, qu'il avait été
mal conseillé.

Le Roi dînait toujours exclusivement avec la famille royale; mais les
déjeuners se passaient plus sociablement aux Tuileries, hormis pour
Monsieur qui prenait seul, chez lui, sa tasse de chocolat. Monsieur le
duc d'Angoulême déjeunait avec son service du jour, le duc de Damas et
le duc de Guiche. Monsieur le duc de Berry ajoutait aux personnes de
sa maison celles de sa familiarité et souvent même faisait des
invitations de politesse.

Le Roi avait tous les matins une table de vingt couverts. En outre du
service du jour, les grandes charges de la maison y assistaient quand
elles voulaient, toujours sans invitation. Madame la duchesse
d'Angoulême, accompagnée de la dame de service, déjeunait chez son
oncle. Messieurs de Richelieu et de Blacas avaient le droit de
s'asseoir à cette table, en leur qualité, de premier gentilhomme de la
chambre et de premier maître de la garde-robe; car, comme ministre et
ambassadeur, ils n'y auraient pas été admis, et le Roi aurait passé
dans la salle à manger sans leur dire de le suivre.

Leur audience avait eu lieu peu avant l'heure du déjeuner; ils
accompagnaient le Roi lorsqu'il entra dans le salon où les convives se
trouvaient assemblés. La surprise égala le malaise en voyant monsieur
de Blacas qu'on croyait à Rome. On cherchait à lire sur la figure du
Roi l'accueil qu'il lui fallait faire, mais sa physionomie était
impassible. La présence de monsieur de Richelieu gênait aussi ceux qui
auraient voulu montrer les espérances que peut-être ils ressentaient.

Tout le monde, selon l'usage, était réuni lorsque Madame arriva
précédée d'une petite chienne que monsieur de Blacas lui avait
autrefois donnée; celle-ci sauta autour de son ancien protecteur et le
combla de caresses.

«Cette pauvre Thisbé, dit le Roi, je lui sais gré de si bien vous
reconnaître.»

Le duc d'Havré se pencha à l'oreille de son voisin et lui dit:

«Il faut faire comme Thisbé, il n'y a pas à hésiter.»

Et monsieur de Blacas fut entouré des plus affectueuses
démonstrations. Madame ne montra pas plus de surprise que le Roi, mais
accueillit monsieur de Blacas avec grande bienveillance. Il y a à
parier qu'elle n'ignorait pas l'intrigue qui se manoeuvrait.

Monsieur le duc d'Angoulême déjeunait plus tard que le Roi, et la
princesse en sortant de chez son oncle venait toujours assister à la
fin de son repas où elle mangeait, toute l'année, une ou deux grappes
de raisin.

Ce jour-là elle raconta l'arrivée de monsieur de Blacas. «Tant pis»,
répondit sèchement monsieur le duc d'Angoulême. Elle ne répliqua pas.
Mon frère, qui, en sa qualité d'aide de camp, déjeunait chez son
prince, fut frappé de l'idée qu'il y avait dissidence dans le royal
ménage sur cet événement.

Au reste, cela arrivait très habituellement. Monsieur le duc
d'Angoulême rendait une espèce de culte à sa femme qui avait pour lui
la plus tendre affection, mais ils ne s'entendaient pas en politique.
Sous ce rapport, Madame était bien plus en sympathie avec Monsieur, et
ni l'un ni l'autre n'exerçaient d'influence sur monsieur le duc
d'Angoulême.

Lorsque Madame commençait une de ses diatribes d'ultra-royalisme, il
l'arrêtait tout court:

«Ma chère princesse (c'est ainsi qu'il l'appelait) ne parlons pas de
cela; nous ne pouvons nous entendre ni nous persuader réciproquement.»

Aussi toutes les intrigues du parti s'arrêtaient-elles devant la
sagesse de monsieur le duc d'Angoulême qui refusait constamment de
témoigner aucune opposition au gouvernement du Roi. Elles trouvaient,
en revanche, des auxiliaires bien actifs dans les autres princes et
leurs entours, y compris ceux du Roi.

La nouvelle de l'arrivée de monsieur de Blacas fit grand bruit, comme
on peut penser. Je sus promptement le peu d'étonnement témoigné par le
Roi, l'histoire de Thisbé et le _tant pis_ de monsieur le duc
d'Angoulême. Selon le parti auquel on appartenait, on brodait le fond
de diverses couleurs.

Les courtisans avaient remarqué qu'après le déjeuner monsieur de
Blacas ayant parlé bas au Roi, il avait répondu tout haut de sa voix
sévère:

«C'est de droit, vous n'avez pas besoin de permission.»

On sut qu'il s'agissait de s'installer dans l'appartement du premier
maître de la garde-robe aux Tuileries. Cet appartement, arrangé pour
monsieur de Blacas dans le plus fort de sa faveur, communiquait avec
celui du Roi par l'intérieur.

On se rappela que le major général de la garde y avait été logé
provisoirement pendant qu'on travaillait à son appartement, mais que
les réparations avaient été poussées avec un redoublement d'activité
depuis quelque temps; et que, deux jours avant, il avait pu
s'installer [chez lui] et laisser libre l'appartement de monsieur de
Blacas. J'avoue que cette circonstance, de la facilité des
communications, me parut grave. La franchise du monarque n'était pas
assez bien établie pour que la froideur de la réception semblât tout à
fait rassurante.

Monsieur de Blacas affecta de passer la matinée tout entière au Salon
du Louvre où il y avait alors exposition de tableaux; il ne parla pas
d'autre chose pendant le dîner chez le duc d'Escars. Il jeta en avant
quelques phrases qui indiquaient le projet d'un prompt départ pour
Rome.

Très anxieuse de savoir ce qui se passait, j'allai le soir chez
monsieur Decazes. Le même sentiment y avait amené quelques personnes,
la malice quelques autres, la curiosité encore davantage, si bien
qu'il y avait foule. Tous les esprits y paraissaient fort agités,
hormis celui du maître de la maison. Lui semblait dans son assiette
naturelle.

Je n'en pourrais dire autant de monsieur Molé, alors ministre de la
marine; il était dans un trouble impossible à dissimuler. Je le vois
encore assis sur un petit sopha, dans le recoin d'une cheminée, et
avançant un écran sous prétexte de se défendre de la lumière, mais
évidemment pour éviter les regards à sa figure renversée.

Ordinairement monsieur Decazes n'allait pas faire sa visite
quotidienne au Roi les jours de ses réceptions; cette fois il
s'échappa de son salon. Peu après, quelqu'un (monsieur de Boisgelin,
je crois), arrivant de l'ordre, me raconta que monsieur de Blacas,
reprenant ses anciennes habitudes, avait suivi le Roi dans son
intérieur lorsqu'il y était rentré.

L'absence du ministre de la police ne fut pas longue; son attitude
était parfaitement calme au retour; et je fis la remarque qu'avec
moins d'esprit de conversation et bien moins d'élégance de formes que
monsieur Molé il avait, dans cette occasion, beaucoup plus le maintien
d'un homme d'État. Le monde s'étant écoulé, je m'approchai de lui et
je lui dis:

«Que dois-je mander demain à mon père? le courrier part.

--Que je suis son plus dévoué serviteur, aussi bien que le vôtre.

--Vous savez bien que ce n'est pas vaine curiosité qui me fait faire
cette demande. Les gazettes ultras vont entonner la trompette;
répondez-moi sérieusement ce qu'il convient de dire à l'ambassadeur.

--Hé bien, sérieusement, mandez-lui que monsieur de Blacas est arrivé
aujourd'hui vendredi de Rome à Paris et qu'il repartira jeudi de Paris
pour Rome.

--Jeudi! et pourquoi pas demain?

--Parce que ce serait faire un événement de ce voyage et qu'il vaut
infiniment mieux qu'il reste un ridicule.

--Je comprends la force de cet argument, mais ne craignez-vous pas de
voir prolonger la facilité de ces communications entre les deux
appartements?

--Je ne crains rien; faites comme moi.»

Et il accompagna ces derniers mots d'un sourire pas mal arrogant.
J'avoue que j'étais loin de partager sa sécurité, connaissant la
faiblesse du Roi et la cabale qui l'entourait. Toutefois, monsieur
Decazes avait raison. Le Roi était capable d'intriguer contre ses
ministres, mais il se serait fait scrupule de faire infidélité à ses
favoris. Toutes les fois qu'ils lui ont été enlevés, c'est par force
majeure et jamais il n'en avait été complice.

Au déjeuner du lendemain, le Roi affecta de parler du désir qu'il
avait que le temps s'adoucît pour rendre le retour de monsieur de
Blacas [plus agréable]. Au moment où on allait se séparer, il lui dit
tout haut:

«Comte de Blacas, si vous avez à me parler ce soir, venez avant
l'ordre; après, c'est l'heure du ministre de la police.»

Or, la famille royale quittait le Roi à huit heures; l'ordre était à
huit heures un quart, ainsi le tête-à-tête ne pouvait se prolonger
d'une façon bien intime.

Monsieur de Blacas s'inclina profondément, mais on sentit le coup et,
dans ce moment, Thisbé l'aurait caressé sans trouver d'imitateurs.
Néanmoins le parti dit du pavillon de Marsan, toujours prompt à se
flatter, affirmait et croyait peut-être qu'il y avait un dessous de
carte, que les froideurs n'étaient qu'apparentes, qu'une faveur intime
en dédommageait et ferait prochainement explosion.

Je le croyais un peu, et surtout lorsque, la veille du jour fixé pour
son départ, monsieur de Blacas se déclara malade. Il garda sa chambre
quarante-huit heures, puis reparut avec une extinction de voix qui ne
permettait pas d'entreprendre un grand voyage. Il gagna une dizaine de
jours par divers prétextes. Le dernier qu'il employa fut le désir
d'accompagner le Roi dans la promenade du 3 mai, anniversaire de son
entrée à Paris. Il parcourait les rues en calèche, sous la seule
escorte de la garde nationale; cela plaisait à la population.

Monsieur de Blacas espérait que le droit de sa charge le placerait
dans la voiture du Roi; mais celui-ci fit un grand travail d'étiquette
pour lui enlever cette satisfaction. Je ne me rappelle plus quelle en
fut la manoeuvre, mais monsieur de Blacas ne figura que dans une
voiture de suite. En rentrant, le Roi s'arrêta à la porte de son
appartement, et, la tenant lui-même ouverte, ce qui était sans
exemple, il dit bien haut:

«Adieu, mon cher Blacas, bon voyage, ne vous fatiguez pas en allant
trop vite; je recevrai avec plaisir de vos nouvelles de Rome.»

Et _pan_, il frappa la porte à la figure du comte qui s'apprêtait à le
suivre. Monsieur de Blacas, très déconcerté de la brièveté de ce congé
amical, partit le soir.

Le résultat de ce voyage fut de faire nommer un ministre de la maison
du Roi. Sans en être précisément titulaire, monsieur de Blacas en
touchait les appointements, en conservait le patronage; et la charge
était faite par un homme à sa dévotion, monsieur de Pradel. En
revanche, quelque temps après, il fut fait duc et premier gentilhomme
de la chambre.

L'intrigue ayant manqué, on ne s'occupa plus alors de Martin, d'autant
que le Roi l'avait fait remettre entre les mains de monsieur Decazes.
Il passa quelques semaines à Charenton sans que les médecins osassent
affirmer dans son exaltation un état de folie constatée.

On le renvoya dans son village d'où la Congrégation l'a évoqué
plusieurs fois depuis. Une de ses principales visions portait sur
l'existence de Louis XVII dont, de temps en temps, on voulait effrayer
la famille royale. Il à été question de lui pour la dernière fois
pendant le séjour de Charles X à Rambouillet, en 1830.

Je ne sais si ce fut tout à fait volontairement que la duchesse de
Narbonne alla rejoindre son mari qu'elle avait fait nommer ambassadeur
à Naples. Le rôle actif qu'elle venait de jouer dans cette intrigue
Blacas avait déplu au Roi, plus encore à monsieur Decazes; et,
quoiqu'il n'y eût plus d'exil sous le régime de la Charte, on sut
généralement qu'elle avait reçu l'ordre de ne point paraître à la Cour
et le conseil de s'éloigner.



CHAPITRE X

     Faveur de monsieur Decazes. -- Son genre de flatterie. --
     Affaires de Lyon. -- Le duc de Raguse apaise les esprits. --
     Discours de monsieur Laffitte. -- Monsieur le duc d'Orléans
     revient à Paris. -- Histoire inventée sur ma mère. -- Ma colère.
     -- Arrivée de toute la famille d'Orléans. -- Déjeuner au
     Palais-Royal. -- Calomnies absurdes.


Le favoritisme de monsieur Decazes se trouva mieux établi que jamais.
Le Roi ne voyait que par ses yeux, n'entendait que par ses oreilles,
n'agissait que par sa volonté.

Les souverains ne se gouvernent guère que par la flatterie. Louis
XVIII était trop accoutumé à celles des courtisans d'origine pour y
prendre grand goût; il en avait besoin pour lui servir d'atmosphère et
y respirer à l'aise, mais elles ne suffisaient pas à son imagination.

Sa fantaisie était d'être aimé pour lui-même; c'était le moyen employé
par tous les favoris précédents, excepté par madame de Balbi, je
crois, qui se contentait de se laisser adorer et ne se piquait que
d'être aimable et d'amuser, sans feindre un grand sentiment.

Monsieur Decazes inventa un nouveau moyen de soutenir sa faveur; il se
représenta comme l'ouvrage du Roi, non seulement socialement mais
politiquement. Il feignit d'être son élève bien plus que son ministre.
Il passait des heures à se faire endoctriner par lui. Il apprenait,
sous son royal professeur, les langues anciennes aussi bien que les
modernes, le droit, la diplomatie, l'histoire et surtout la
littérature.

L'élève était d'autant plus perspicace qu'il savait mieux que le
maître ce qu'on lui enseignait; mais son étonnement de tout ce qu'on
lui découvrait dans les sciences et les lettres ne tarissait jamais et
ne cédait qu'à la reconnaissance qu'il éprouvait. De son côté, le Roi
s'attachait chaque jour davantage à ce brillant écolier qui, à la fin
de la classe, lui faisait signer et approuver tout le contenu de son
portefeuille ministériel; après avoir bien persuadé à S. M. T. C. que
d'elle seule en émanaient toutes les volontés.

L'espèce de sentiment que le Roi portait à monsieur Decazes
s'exprimait par les appellations qu'il lui donnait. Il le nommait
habituellement _mon enfant_, et les dernières années de sa faveur _mon
fils_. Monsieur Decazes aurait peut-être supporté cette élévation,
sans en avoir la tête trop tournée, s'il n'avait été excité par les
impertinences des courtisans. Le besoin de rendre insolence pour
insolence lui avait fait prendre des formes hautaines et
désobligeantes qui, jointes à sa légèreté et à sa distraction, lui ont
fait plus d'ennemis qu'il n'en méritait.

On signala vers ce temps une conspiration à Lyon qui donna de vives
inquiétudes. L'agitation était notoire dans la ville et les environs,
et les désordres imminents. On y envoya le maréchal Marmont muni de
grands pouvoirs. Les royalistes l'ont accusé d'avoir montré trop de
condescendance pour les bonapartistes. Je n'en sais pas les détails.
En tout cas, il souffla sur ce fantôme de conspiration; car, trois
jours après son arrivée, tout était rentré dans la tranquillité et il
n'en fut plus question.

Les troubles mieux constatés de Grenoble avaient rapporté l'année
précédente de si grands avantages au général Donnadieu que les
autorités de Lyon furent soupçonnées d'avoir fomenté les désordres
pour obtenir de semblables récompenses. La réputation du généra Canuel
rendait cette grave accusation possible à croire; il pouvait aspirer à
se montrer digne émule du général Donnadieu. Le préfet de police,
homme peu estimé, s'était réuni à lui pour entourer et épouvanter
monsieur de Chabrol, préfet du département, qui n'agissait plus que
sous leur bon plaisir.

La vérité sur la conspiration de Lyon est restée un problème
historique. Les uns l'ont complètement niée; les autres l'ont montrée
tout à fait flagrante. Probablement ni les uns ni les autres n'ont
complètement raison. Les opinions toujours vives dans cette ville, et
encore exaltées depuis les Cent-Jours, étaient disposées à faire
explosion. Quelques excitations des chefs de parti, ou quelques
gaucheries de l'administration, pouvaient également amener des
catastrophes. Dans cette occasion, elles furent conjurées par la
présence du maréchal.

Il recueillit pour salaire l'animadversion des deux partis et même le
mécontentement du gouvernement. Il le mérita un peu par la publicité
intempestive qu'il laissa donner aux événements dont il avait été
témoin, en rejetant tout le blâme sur l'administration. Il crut même
devoir personnellement certifier de leur exactitude. Au reste, j'étais
absente lorsque cela eut lieu; je ne sais qu'en gros les circonstances
de cet événement.

Les généraux Donnadieu, Canuel et surtout Dupont, qui ont été triés
sur le volet par la Restauration comme gens de haute confiance,
étaient sous l'Empire très peu considérés. Leur faveur a toujours fait
un fort mauvais effet dans l'armée.

Les négociations pour le retour de monsieur le duc d'Orléans avaient
réussi; le prince était venu seul tâter le terrain. Cette course avait
été assez mal préparée par un discours d'un député de l'opposition,
monsieur Laffitte, où il avait fait entrer très inconvenablement le
nom de Guillaume III d'Orange, de manière à soulever les clameurs de
tout le parti royaliste.

Malheureusement, monsieur le duc d'Orléans s'était déjà annoncé et il
y aurait eu encore plus d'inconvénient à reculer devant ces cris qu'à
les braver. Il arriva donc. Le Roi le reçut avec sa maussaderie
accoutumée, madame la dauphine poliment, Monsieur et ses deux fils
amicalement et madame la duchesse de Berry, qui se souvenait de
Palerme et ne l'avait pas vu depuis son mariage, avec une joie et une
affection (l'appelant _mon cher oncle_ à chaque instant) qui la firent
gronder dans son intérieur.

Elle pleura beaucoup à la suite de cette visite et, depuis, ses façons
ont tout à fait changé avec le prince qu'elle n'a plus appelé que:
Monseigneur. Elle avait toujours conservé le _ma tante_ pour madame la
duchesse d'Orléans.

La conduite toute simple du prince fit tomber les mauvais bruits qui
ne trouvaient nulle part plus d'écho que chez la duchesse sa mère. Son
entourage était bruyamment hostile et elle était trop faible pour s'y
opposer, ou trop sotte pour s'en apercevoir.

À mon retour d'Angleterre, j'avais été lui faire ma cour, et, parce
que j'avais cherché à la distraire des inquiétudes que lui causait la
maladie de l'épagneul de monsieur de Follemont en lui parlant de ses
petits-enfants que je venais de quitter à Twickenham, le noyau
d'ultras qui formaient sa commensalité m'avait déclarée _orléaniste_
et avait répandu ce bruit qui m'impatientait fort, non pour moi,
j'étais de trop peu de conséquence, mais pour mon père.

Il importait aussi, dans l'intérêt de monsieur le duc d'Orléans, que
l'impartialité de l'ambassadeur fût reconnue. Cette accusation tomba
comme tant d'autres. Il n'y en avait pas de moins fondée, car, si
monsieur le duc d'Orléans avait voulu lier quelque intrigue à cette
époque en Angleterre, il aurait trouvé mon père très peu disposé à lui
montrer la moindre indulgence.

Pendant le peu de jours que monsieur le duc d'Orléans passa à Paris,
il vint deux fois chez moi. Quelque honorée que je fusse de ces
visites, je craignais qu'elles ne fissent renouveler les propos de
l'hiver, mais cela était usé.

La malveillance excitée au plus haut point par le succès obtenu par
mon frère auprès de la jeune héritière, courtisée par beaucoup et
enviée par tous, avait trouvé un autre texte.

Pensant probablement que la situation de mon père avait influé sur ce
mariage, on raconta qu'à la suite d'une espèce d'orgie où ma mère
s'était _grisée_ avec le prince régent, il avait voulu prendre des
libertés auxquelles elle avait répondu par un soufflet, que les autres
femmes s'étaient levées de table; que le prince s'était plaint à notre
Cour, que depuis ce temps mon père et ma mère n'étaient point sortis
de chez eux et qu'ils allaient être remplacés à Londres.

Cette charmante anecdote, inventée et colportée à Paris, fut renvoyée
à Londres. Quelques gazettes anglaises y firent allusion et il y eut
recrudescence de cabale à Paris. Tous mes excellents amis venaient à
tour de rôle me demander ce qui en était au _juste_ ... sur quoi
l'histoire était fondée ... quel était le canevas sur lequel on avait
brodé, etc.; et, lorsque je répondais, conformément à la plus exacte
vérité, qu'il n'y avait jamais eu que des politesses, des obligeances
et des respects échangés entre le prince et ma mère et que rien
n'avait pu donner lieu à cette étrange histoire, on faisait un petit
sourire d'incrédulité qui me transportait de fureur. J'ai peu éprouvé
d'indignation plus vive que dans cette occasion.

Ma mère était le modèle non seulement des vertus, mais des convenances
et des bonnes manières. Inventer une pareille absurdité sur une femme
de soixante ans, pour se venger d'un succès de son fils, m'a toujours
paru une lâcheté dont, encore aujourd'hui, je ne parle pas de
sang-froid.

Le prince régent fut d'une extrême bonté. Il rencontra mon père au
Parc, le retint près de lui pendant toute sa promenade, s'arrêta
longuement dans un groupe nombreux de seigneurs anglais à cheval et ne
s'éloigna qu'après avoir donné un amical _shake-hand_ à l'ambassadeur.
Mon père s'expliqua ces faveurs inusitées en apprenant plus tard les
sots bruits répandus à Paris et répétés obscurément à Londres.

Le dégoût que j'en éprouvais me donna un vif désir de m'éloigner. Le
mariage de mon frère étant décidément reculé jusqu'à l'automne, je me
décidai à retourner à Londres pour en attendre l'époque.

Pendant que cette odieuse histoire s'inventait et se propageait, toute
la famille d'Orléans vint s'établir au Palais-Royal. Elle arriva tard
le soir; j'y allai le lendemain matin. Le déjeuner attendait les
princes; ils avaient été faire leur cour à la famille royale. Je les
vis revenir, et il ne me fut pas difficile de voir que cette visite
avait été pénible.

Madame la duchesse d'Orléans avait l'air triste, son mari sérieux;
mademoiselle se trouva mal en entrant dans la salle à manger. Elle
venait d'être extrêmement malade et à peine remise.

Nous nous empressâmes autour d'elle; elle revint à elle et me dit en
me serrant la main:

«Merci, ma chère, ce n'est rien, je vais mieux; mais je suis encore
faible et cela m'éprouve toujours.»

Le nuage répandu sur les visages se dissipa à l'entrée d'un grand plat
d'échaudés tout fumants: «Ah! des échaudés du Palais-Royal!»
s'écria-t-on; et l'amour du sol natal, la joie de la patrie, effaça
l'impression qu'avait laissée la réception des Tuileries.

Je passai une grande partie du peu de journées que je restai encore à
Paris auprès de ces aimables princesses qui m'accueillaient avec une
extrême bonté et partageaient mon indignation des fables débitées sur
ma mère. Au reste, elles connaissaient par expérience toute la
fécondité des inventions calomnieuses.

On répandait alors le bruit du mariage secret de Mademoiselle avec
Raoul de Montmorency dont elle aurait facilement pu être mère, tant la
disproportion d'âge était grande. Lorsqu'il épousa madame Thibaut de
Montmorency, il fallut bien renoncer à ce conte.

Je ne sais pas si on remplaça immédiatement Raoul par monsieur
Athalin; ce n'est que longtemps après que j'en ai entendu parler. La
seconde version n'a pas plus de vérité que la première; elles sont
également absurdes et calomnieuses.



CHAPITRE XI

     Tom Pelham. -- Inauguration du pont de Waterloo. -- Dîner à
     Claremont. -- Maussaderie de la princesse Charlotte. -- Son
     obligeance. -- Un nouveau caprice. -- Conversation avec elle. --
     Mort de cette princesse. -- Affliction générale. -- Caractère de
     la princesse Charlotte. -- Ses goûts, ses habitudes. -- Suicide
     de l'accoucheur. -- Singulier conseil de lord Liverpool. --
     Maxime de lord Sidmouth.


Quelque horreur que j'aie pour la mer, je fus amplement payée des
fatigues du voyage par le bonheur que mon retour à Londres causa à mes
parents. Je trouvai grande joie à me reposer près d'eux des petites
tracasseries d'un monde toujours disposé à faire payer, argent
comptant, le genre de succès qu'il apprécie le plus, parce qu'il est à
la portée de toutes les intelligences.

Il n'y a personne qui ne comprenne vite combien il eût été agréable
pour son fils, son frère, ou son ami d'épouser une riche héritière, et
qui ne trouve la préférence accordée à un autre une espèce de
passe-droit. J'ai remarqué depuis, lorsque cela me touchait de moins
près, qu'aucune circonstance ne développe davantage l'envie et
l'animadversion de la société. Ce que tout le monde veut, c'est de la
fortune. Il n'y a guère de façon moins pénible et plus prompte d'en
acquérir; chacun regrette de voir un autre l'élu du sort.

Je me rappelle, à ce propos, les projets d'un de mes camarades
d'enfance, le jeune Pelham. Il était cadet, avait atteint sa seizième
année et rentrait à la maison paternelle pour la dernière fois avant
de quitter le collège. Le lendemain de son arrivée, son père, lord
Yarborough, petit homme sec, le plus froid, le plus sérieux, le plus
empesé que j'aie connu, le fit entrer dans son cabinet et lui dit:

«Tom, le moment est arrivé où vous devez choisir une profession;
quelle qu'elle soit, je vous y soutiendrai de mon mieux. Je ne cherche
pas à vous influencer; mais, si vous préfériez l'Église, je dois vous
avertir que j'ai à ma disposition des bénéfices qui vous mettront tout
de suite dans une grande aisance. Je le répète, je vous laisse une
entière liberté; seulement je vous préviens que, lorsque vous aurez
décidé, je n'admettrai pas de fantasque changement. Songez-y donc
bien. Ne me répondez pas à présent; je vous questionnerai la veille de
votre retour au collège. Soyez prêt alors à m'apprendre votre choix.

--Oui, monsieur.»

À la fin des vacances où Tom s'était très bien diverti et où son père
ne lui avait peut-être pas adressé une seule fois la parole, il
l'appela derechef à cette conférence de cabinet, effroi de toute la
famille, et, de la même façon solennelle, il l'interrogea de nouveau:

«Hé bien, Tom, avez-vous mûrement réfléchi à votre sort futur?

--Oui, monsieur.

--Êtes-vous décidé?

--Oui, monsieur.

--Songez que je n'admettrai pas de caprice et qu'il vous faudra suivre
rigoureusement la profession que vous adopterez.

--Je le sais, monsieur.

--Hé bien, donc parlez.

--S'il vous plaît, monsieur, j'épouserai une héritière.»

Tout le flegme de lord Yarborough ne put résister à cette réponse,
faite avec un sérieux imperturbable. Il éclata de rire. Au reste, mon
ami Tom n'épousa pas une héritière; il entra dans la marine et mourut
bien jeune de la fièvre jaune dans les Antilles. C'était un fort beau,
bon et aimable garçon. Mais je raconte là une aventure de l'autre
siècle; je reviens au dix-neuvième.

Le 18 juin 1817, deuxième anniversaire de la bataille de Waterloo, on
fit avec grande pompe l'inauguration du pont, dit de Waterloo. Le
prince régent, ayant le duc de Wellington près de lui, suivi de tous
les officiers ayant pris part à la bataille et des régiments des
gardes, y passa le premier. On avait fait élever des tribunes pour les
principaux personnages du pays.

Sachant qu'on préparait une tribune diplomatique, mon père avait fait
prévenir qu'il désirait n'être pas invité à cette cérémonie à laquelle
il avait décidé de ne point assister. Ses collègues du corps
diplomatique déclarèrent qu'ils ne voulaient pas se séparer de lui
dans cette circonstance et que cette cérémonie, étant purement
nationale, ne devait point entraîner d'invitation aux étrangers. Le
cabinet anglais se prêta de bonne grâce à cette interprétation. Mon
père fut très sensible à cette déférence de ses collègues, d'autant
qu'il n'aurait pas manqué de gens aux Tuileries même pour lui faire un
tort de la manifestation de ses sentiments français. Il était pourtant
bien décidé à ne point sacrifier ses répugnances patriotiques à leur
malignes interprétations.

Ce fut le prince Paul Esterhazy qui, spontanément, ouvrit l'avis de
refuser la tribune préparée. Il ne rencontra aucune difficulté et vint
annoncer à mon père la décision du corps diplomatique et le
consentement du cabinet anglais.

C'est en 1817 que je dois placer mes rapports avec la princesse
Charlotte de Galles. Sous prétexte que sa maison n'était pas
arrangée, elle s'était dispensée de venir à Londres, et, quoique ce
fût le moment de la réunion du grand monde, elle restait sous les
frais ombrages de Claremont qu'elle disait plus salutaires à un état
de grossesse assez avancé.

Je fus comprise dans une invitation adressée à mes parents pour aller
dîner chez elle. La curiosité que m'inspirait cette jeune souveraine
d'un grand pays était encore excitée par de fréquents désappointements.
J'avais toujours manqué l'occasion de la voir.

Nous fûmes reçus à Claremont par lady Glenlyon, dame de la princesse,
et par un baron allemand, aide de camp du prince, qui, seul, était
commensal du château. Une partie des convives nous avaient précédés,
d'autres nous suivirent. Le prince Léopold fit une apparition au
milieu de nous et se retira.

Après avoir attendu fort longtemps, nous entendîmes dans les pièces
adjacentes un pas lourd et retentissant que je ne puis comparer qu'à
celui d'un tambour-major. On dit autour de moi: «Voilà la princesse».

En effet, je la vis entrer donnant le bras à son mari. Elle était très
parée, avait bon air; mais évidemment il y avait de la prétention _à
la grande Élisabeth_ dans cette marche si bruyamment délibérée et ce
port de tête hautain. Comme elle entrait dans le salon d'un côté, un
maître d'hôtel se présentait d'un autre pour annoncer le dîner.

Elle ne fit que traverser sans dire un mot à personne. Arrivée dans la
salle à manger, elle appela à ses côtés deux ambassadeurs; le prince
se plaça vis-à-vis, entre deux ambassadrices. Après avoir vainement
cherché à le voir en se penchant de droite et de gauche du plateau, la
princesse prit bravement son parti et fit enlever l'ornement du
milieu. Les nuages qui s'étaient amoncelés sur son front
s'éclaircirent un peu. Elle sourit gracieusement à son mari, mais elle
n'en fut guère plus accorte pour les autres. Ses voisins n'en tirèrent
que difficilement de rares paroles. J'eus tout le loisir de l'examiner
pendant que dura un assez mauvais dîner.

Je ne puis parler de sa taille, sa grossesse ne permettait pas d'en
juger. On voyait seulement qu'elle était grande et fortement
construite. Ses cheveux étaient d'un blond presque filasse, ses yeux
bleu porcelaine, point de sourcils, point de cils, un teint d'une
blancheur égale sans aucune couleur. On doit s'écrier: «Quelle fadeur!
elle était donc d'une figure bien insipide?» Pas du tout. J'ai
rarement rencontré une physionomie plus vive et plus mobile; son
regard était plein d'expression. Sa bouche vermeille, et ornée de
dents comme des perles, avait les mouvements les plus agréables et les
plus variés que j'aie jamais vus, et l'extrême jeunesse des formes
compensant de manque de coloris de la peau lui donnait un air de
fraîcheur remarquable.

Le dîner achevé, elle fit un léger signal de départ aux femmes et
passa dans le salon; nous l'y suivîmes. Elle se mit dans un coin avec
une de ses amies d'enfance, nouvellement mariée et grosse comme elle,
dont j'oublie le nom. Leur chuchotage dura jusqu'à l'arrivée du
prince, resté à table avec les hommes.

Il trouva toutes les autres femmes à une extrémité du salon et la
princesse établie dans son tête-à-tête de pensionnaire. Il chercha
vainement à la remettre en rapport avec ses convives. Il rapprocha des
fauteuils pour les ambassadrices et voulut établir une conversation
qu'il tâcha de rendre générale; mais cela fut impossible. Enfin la
comtesse de Lieven, fatiguée de cette exclusion, alla s'asseoir, sans
y être appelée, sur le même sopha que la princesse et commença à voix
basse une conversation qui, apparemment, lui inspira quelque intérêt
car elle en parut entièrement absorbée.

Les efforts du prince pour lui faire distribuer ses politesses un peu
plus également restèrent complètement infructueux. Chacun attendait
avec impatience l'heure du départ. Enfin on annonça les voitures et
nous partîmes, aussi légèrement congédiés que nous avions été
accueillis. Quant à moi, je n'avais pas même reçu un signe de tête
lorsque ma mère m'avait présentée à la princesse.

En montant en voiture, je dis: «J'ai voulu voir, j'ai vu. Mais j'en ai
plus qu'assez.» Ma mère m'assura que la princesse était ordinairement
plus polie; je dus convenir que l'agitation du prince en faisait foi.

Probablement il lui reprocha sa maussaderie; car, peu de jours après,
lorsque nous méditions, à regret, notre visite de remerciements de
l'obligeant accueil qu'elle nous avait fait, nous reçûmes une nouvelle
invitation.

Cette fois, la princesse fit mille frais; elle distribua ses grâces
plus également entre les convives; cependant les préférences furent
pour nous. Elle nous retint jusqu'à minuit, causant familièrement de
tout et de tout le monde, de la France et de l'Angleterre, de la
réception des Orléans à Paris, de leurs rapports avec les Tuileries,
des siens avec Windsor, des façons de la vieille Reine, de cette
étiquette qui lui était insupportable, de l'ennui qui l'attendait
lorsqu'il faudrait enfin avouer sa maison de Londres prête et aller y
passer quelques mois.

Ma mère lui fit remarquer qu'elle serait bien mieux logée que dans
l'hôtel où elle avait été au moment de son mariage:

«C'est vrai, dit-elle; mais, quand on est aussi parfaitement heureuse
que moi, on craint tous les changements, même pour être mieux.»

La pauvre princesse comptait pourtant bien sur ce bonheur! Elle
disait, ce même soir, qu'elle était bien sûre d'avoir un garçon, car
rien de ce qu'elle désirait ne lui avait jamais manqué.

On vint à parler de Claremont et de ses jardins. Je les connaissais
d'ancienne date; monsieur de Boigne avait été sur le point d'acheter
cette habitation. La princesse Charlotte assura qu'elle était bien
changée depuis une douzaine d'années, et nous engagea fort à venir un
matin pour nous la montrer en détail. Le jour fut pris _s'il faisait
beau_, sinon pour la première fois que le temps et les affaires de mon
père le permettraient. Elle ne sortait plus que pour se promener à
pied dans le parc et, de deux à quatre heures, nous la trouverions
toujours enchantée de nous voir.

Nous nous séparâmes après des shake-hand réitérés et d'une violence à
démettre le bras, accompagnés de protestations d'affection exprimés
d'une voix qui aurait été naturellement douce si les mémoires du
seizième siècle ne nous avaient appris que la reine Élisabeth avait le
verbe haut et bref.

Je ne nie pas que la princesse Charlotte ne me parut infiniment plus
aimable et même plus belle qu'au dîner précédent. Le prince Léopold
respirait plus à l'aise et semblait jouir du succès de ses sermons.

Le matin fixé pour la visite du parc de Claremont, il plut à torrent.
Il fallut la retarder de quelques jours; aussi, lorsque nous
arrivâmes, la fantaisie de la princesse Charlotte était changée. Elle
nous reçut plus que froidement, s'excusa sur ce que son état lui
permettait à peine de faire quelques pas, fit appeler l'aide de camp
allemand pour nous accompagner dans ces jardins qu'elle devait prendre
tant de plaisir à nous montrer, et eut évidemment grande presse à se
débarrasser de notre visite.

Lorsque nous fûmes tout à l'extrémité du parc, nous la vîmes de loin
donnant le bras au prince Léopold et détalant comme un lévrier. Elle
fit une grande pointe, puis arriva vers nous. Cette recherche
d'impolitesse, presque grossière nous avait assez choqués pour être
disposés à lui rendre froideur pour froideur. Mais le vent avait
tourné. Léopold, nous dit-elle, l'avait forcée à sortir, l'exercice
lui avait fait du bien et mise plus en état de jouir de la présence de
_ses amis_. Elle fut la plus gracieuse et la plus obligeante du monde.
Elle s'attacha plus particulièrement à moi qui marchais plus
facilement que ma mère, me prit par le bras et m'entraînant à la suite
de ses grands pas, se mit à me faire des confidences sur le bonheur de
son ménage et sur la profonde reconnaissance qu'elle devait au prince
Léopold d'avoir consenti à épouser l'héritière d'un royaume.

Elle fit avec beaucoup de gaieté, de piquant et d'esprit, la peinture
de la situation du _mari de la reine_; mais, ajouta-t-elle en
s'animant:

«Mon Léopold ne sera pas exposé à cette humiliation, ou mon nom n'est
pas Charlotte», et elle frappa violemment la terre de son pied (assez
gros par parenthèse) «si on voulait m'y contraindre, je renoncerais
plutôt au trône et j'irais chercher une chaumière où je puisse vivre,
selon les lois naturelles, sous la domination de mon mari. Je ne veux,
je ne puis régner sur l'Angleterre qu'à condition qu'il régnera sur
nous deux. Il sera roi, roi reconnu, roi indépendant de mes caprices;
car, voyez-vous, madame de Boigne, je sais que j'en ai, vous m'en avez
vu, et c'était bien pire autrefois.... Vous souriez.... Cela vous
paraît impossible....; mais, sur mon honneur, c'était encore pire
avant que mon Léopold eût entrepris la tâche assez difficile, de me
rendre une bonne fille (a good girl), bien sage et bien raisonnable,
dit-elle avec un sourire enchanteur. Ah! oui, il sera roi où je ne
serai jamais reine, souvenez-vous de ce que je vous dis en ce moment
et vous verrez si Charlotte est fidèle à sa parole.»

Elle s'appelait volontiers Charlotte en parlant d'elle-même, et
prononçait ce nom avec une espèce d'emphase, comme s'il avait déjà
acquis la célébrité qu'elle lui destinait.

Hélas! la pauvre princesse! ses rêves d'amour et de gloire ont été de
bien courte durée! C'est dans cette conversation, dont la fin se
tenait sous la colonnade du château où nous étions arrivées avant le
reste de la société, qu'elle me dit cette phrase que j'ai déjà citée
sur le bonheur parfait dont Claremont était l'asile et qu'elle
m'engageait à venir souvent visiter.

Je ne l'ai jamais revue. Là se sont terminées mes relations avec la
brillante et spirituelle héritière des trois royaumes.

J'avais déjà quitté l'Angleterre lorsque, peu de semaines après, la
mort vint enlever en une seule heure deux générations de souverains:
la jeune mère et le fils qu'elle venait de mettre au monde. Ils
périrent victimes des caprices de la princesse.

Le prince Léopold avait réussi à la raccommoder avec son père le
prince régent, mais toute son influence avait échoué devant
l'animosité qu'elle éprouvait contre sa grand'mère et ses tantes. Dans
la crainte qu'elles ne vinssent assister à ses couches, elle voulut
tenir ses douleurs cachées le plus longtemps possible.

Cependant, le travail fut si pénible qu'il fallut bien qu'on en fût
informé. La vieille Reine, trompée volontairement par les calculs de
la princesse, était à Bath, le Régent chez la marquise d'Hertford à
cent milles de Londres. La princesse n'avait auprès d'elle que son
mari auquel l'accoucheur Crofft persuada qu'il n'y avait rien à
craindre d'un travail qui durait depuis soixante heures.

La faculté, réunie dans les pièces voisines, demandait à entrer chez
la princesse. Elle s'y refusait péremptoirement, et l'inexpérience du
prince, trompé par Crofft, l'empêcha de l'exiger. Enfin, elle mit au
monde un enfant très bien constitué et mort uniquement de fatigue;
l'épuisement de la mère était extrême. On la remit au lit. Crofft
assura qu'elle n'avait besoin que de repos; il ordonna que tout le
monde quittât sa chambre. Une heure après, sa garde l'entendit
faiblement appeler:

«Faites venir mon mari,» dit-elle, et elle expira.

Le prince, couché sur un sopha dans la pièce voisine, put douter s'il
avait reçu son dernier soupir. Sa désolation fut telle qu'on peut le
supposer; il perdait tout.

Je ne sais si, par la suite, le caractère de la princesse Charlotte
lui préparait un avenir bien doux; mais elle était encore sous
l'influence d'une passion aussi violente qu'exclusive pour lui, et lui
en prodiguait toutes les douceurs avec un charme que ses habitudes un
peu farouches rendaient encore plus grand.

Il l'apprivoisait, s'il est permis de se servir de cette expression;
et les soins qu'il lui fallait prendre pour adoucir cette nature
sauvage, vaincue par l'amour, devaient, tant qu'ils étaient
accompagnés de succès, paraître très piquants. On voyait cependant
qu'il lui fallait prendre des précautions pour ne pas l'effaroucher et
qu'il craignait que le jeune tigre ne se souvînt qu'il avait des
griffes.

La princesse aurait-elle toujours invoqué cette loi de droit naturel,
qui soumet la femme à la domination de son mari? Je me suis permis
d'en douter; mais, au moment où elle me l'assurait, elle le croyait
tout à fait, et peut-être le prince le croyait aussi. Probablement,
après l'avoir perdue, il n'a retrouvé dans sa mémoire que les belles
qualités de sa noble épouse.

Il est sûr que, lorsqu'elle voulait plaire, elle était parfaitement
séduisante. Avec tout ses travers, rien ne peut donner l'idée de la
popularité dont elle jouissait en Angleterre: c'était la fille du
pays. Depuis sa plus petite enfance, on l'avait vue élever comme
l'héritière de la couronne; et elle avait tellement l'instinct de ce
qui peut plaire aux peuples que les préjugés nationaux étaient comme
incarnés en elle.

Dans son application à faire de l'opposition à son père, elle avait
pris l'habitude d'une grande régularité dans ses dépenses et une
extrême exactitude dans ses payements. Lorsqu'elle allait dans une
boutique à Londres et que les marchands cherchaient à la tenter par
quelque nouveauté bien dispendieuse, elle répondait:

«Ne me montrez pas cela, c'est trop cher pour moi.»

Cent gazettes répétaient ces paroles, et les louaient d'autant plus
que c'était la critique du désordre du Régent.

Claremont faisait foi de la simplicité dont la princesse affectait de
donner l'exemple. Rien n'était moins recherché que son mobilier. Il
n'y avait d'autre glace dans tout l'appartement que son miroir de
toilette et une petite glace ovale, de deux pieds sur trois, suspendue
en biais dans le grand salon. Les meubles étaient à l'avenant du
décor.

Je vois d'ici le grand lit, à quatre colonnes, de la princesse. Les
rideaux pendaient tout droit sans draperies, sans franges, sans
ornements; ils étaient de toile à ramages doublés de percale rose. Nul
dégagement à cette chambre où des meubles, plus utiles qu'élégants,
deux fois répétés, prouvaient les habitudes les plus conjugales, selon
l'usage du pays.

Cette extrême simplicité, dans l'habitation d'une jeune et charmante
femme, contrastait trop avec les magnificences, les recherches, le
luxe presque exagéré dont le Régent était entouré à Carlton House et à
Brighton pour ne pas lui déplaire, d'autant qu'on savait, d'autre
part, la princesse généreuse et donnant au mérite malheureux ce
qu'elle refusait à ses fantaisies.

Elle avait assurément de très belles qualités et un amour de la gloire
bien rare à son âge et dans sa position. Sa mort jeta l'Angleterre
dans la consternation, et, lorsque j'y revins au mois de décembre, la
population entière, jusqu'aux postillons de poste, jusqu'aux balayeurs
des rues, portait un deuil qui dura six mois. L'accoucheur Crofft
était devenu l'objet de l'exécration publique, au point qu'il finit
par en perdre la raison et se brûler la cervelle.

Je me rappelle deux propos de genre divers qui me furent tenus par des
ministres anglais.

Cette année, ma mère était souffrante le jour de la Saint-Louis; je
fis les honneurs du dîner donné à l'ambassade pour la fête du Roi.
Milord Liverpool était à côté de moi. Un petit chien que j'aimais
beaucoup, ayant échappé à sa consigne, vint se jeter tout à travers du
dîner officiel à ma grande contrariété. Les gens voulaient l'emporter
mais il se réfugiait sous la table. Afin de faciliter sa capture, je
l'attirai en lui offrant à manger. Lord Liverpool arrêta mon bras et
me dit:

«Ne le trahissez pas, vous pervertiriez ses principes (You will spoil
its morals).»

Je levai la tête en riant, mais je trouvai une expression si
solennelle sur la physionomie du noble lord que j'en fus déconcertée.
Le chien _trahi_ fut emporté, et je ne sais encore à l'heure actuelle
quel degré de sérieux il y avait dans la remarque du ministre, car il
était méthodiste jusqu'au puritanisme.

On ne saurait imaginer, lorsqu'on n'a pas été a même de l'apprécier, à
quel point, dans l'esprit d'un anglais, l'homme privé sait se séparer
de l'homme d'État. Tandis que l'un se refuse avec indignation à la
moindre démarche qui blesse la délicatesse la plus susceptible,
l'autre se jette sans hésiter dans l'acte le plus machiavélique et
propre à troubler le sort des nations, s'il peut en résulter la chance
d'un profit quelconque pour la vieille Angleterre.

De la même main dont lord Liverpool arrêtait la mienne dans ma
trahison du petit chien, il aurait signé hardiment la reddition de
Parga, au risque de la tragédie qui s'en est suivie.

L'autre propos me fut tenu par lord Sidmouth, assis à ma gauche le
même jour; il m'est souvent revenu à la mémoire et même m'a fait règle
de conduite. Nous parlions de je ne sais quel jeune ménage auquel un
petit accroissement de revenu serait nécessaire pour être à son aise.

«Cela se peut dire, répondit lord Sidmouth, cependant je leur
conseillerais volontiers de se contenter de ce qu'ils ont; car ils n'y
gagneraient rien s'ils obtenaient davantage. Je n'ai jamais connu
personne, dans aucune circonstance ni dans aucune position, qui n'eût
besoin d'un peu plus pour en avoir assez (A little more to make
enough).»

Cette morale pratique m'a paru très éminemment sage et bonne à se
rappeler pour son compte. Toutes les fois que je me suis surprise à
regretter la privation de quelque fantaisie, je me suis répété que
tout le monde réclamait «a little more to make enough» et me suis
tenue pour _satisfaite_.



CHAPITRE XII

     Le roi de Prusse veut épouser Georgine Dillon. -- Rupture de ce
     mariage. -- Désobligeance du roi Louis XVIII pour les Orléans. --
     Il la témoigne en diverses occasions. -- Irritation qui en
     résulte. -- Le comte de La Ferronnays. -- Son attachement pour
     monsieur le duc de Berry. -- Madame de Montsoreau et la layette.
     -- Scène entre monsieur le duc de Berry et monsieur de La
     Ferronnays. -- Irritation de la famille royale. -- Madame de
     Gontaut nommée gouvernante. -- Conseils du prince de
     Castelcicala. -- Madame de Noailles.


Mon frère sollicitait vivement mon retour qu'il croyait devoir hâter
l'époque de son mariage. J'en jugeais autrement, mais je cédai à ses
voeux et ne tardai guère à m'en repentir.

J'arrivai à Paris vers le milieu de septembre. C'est le moment où la
ville est la plus déserte, car c'est l'époque de l'année où les
personnes qui ne la quittent jamais en sortent en foule et où ceux qui
habitent longuement la campagne se gardent bien d'y revenir. Mon
séjour en était d'autant plus remarquable; et je m'aperçus bientôt que
ma présence ne servirait qu'à faire mieux apprécier des longueurs qui
devenaient un ridicule lorsqu'il s'agissait d'épouser une riche
héritière ne dépendant en apparence que d'elle seule.

Quelque déserte que fût la ville, je trouvais encore de bons amis pour
me répéter:

«Prenez-y garde, la petite est capricieuse. Déjà plusieurs mariages
ont été arrangés par elle, elle les a fait traîner et les a rompus à
la veille de se faire. Pour celui de monsieur de Montesquiou, la
corbeille était achetée, etc.»

J'avais au service de tout le monde la réponse banale que, si elle
devait se repentir d'épouser mon frère, il valait mieux que ce fût la
veille que le lendemain. Mais ces propos, auxquels des retards qu'il
était impossible d'expliquer et qui se renouvelaient de quinze jours
en quinze jours, donnaient une apparence de fondement quoiqu'ils n'en
eussent aucun et que la jeune personne fût aussi contrariée que nous,
me firent prendre la résolution de vivre en ermite. Même lorsque la
société commença à se reformer pour l'hiver, ma porte était
habituellement fermée et je n'allai nulle part.

Ma famille occupait aussi le public par un autre bruit de mariage qui
ne m'était guère plus agréable. Le roi de Prusse était devenu très
amoureux de ma cousine Georgine Dillon fille d'Édouard Dillon, jeune
personne charmante de figure et de caractère. Il voulait à toute force
l'épouser.

Madame Dillon avait la tête tournée de cette fortune; mon oncle en
était assez flatté. Georgine seule, qui, avec peu de brillant dans
l'esprit, avait un grand bon sens et tout le tact qui peut venir du
coeur le plus simple, le plus naïf, le plus honnête, le plus élevé, le
plus généreux que j'aie jamais rencontré, sentait à quel point la
position qu'on lui offrait était fausse et repoussait l'honneur que le
prince Radziwill était chargé de lui faire accepter.

Elle devait être duchesse de Brandebourg et avoir un brillant
établissement pour elle et ses enfants. Mais enfin cette main royale
qu'on lui présentait ne pouvait être que la gauche; ses enfants du Roi
marié ne seraient pas des enfants légitimes. Sa position personnelle,
au milieu de la famille royale, ne serait jamais simple, et elle
avait trop de candeur pour être propre à la soutenir.

Le Roi obtint cependant qu'elle vînt passer huit jours à Berlin avec
ses parents. Ils furent admis deux fois au souper de famille et les
princes les comblèrent de caresses. Le mariage paraissait imminent;
ils retournèrent à Dresde où mon oncle était ministre de France.

Tout était réglé. Le Roi demanda que la duchesse de Brandebourg se fit
luthérienne; Georgine refusa péremptoirement. Il se rabattit à ce
qu'elle suivit les cérémonies extérieures du culte réformé; elle s'y
refusa encore. Du moins, elle ne serait catholique qu'en secret et ne
pratiquerait pas ostensiblement, nouveau refus de la sage Georgine,
malgré les voeux secrets de sa mère, trop pieuse pour oser insister
formellement. Son père la laissait libre.

Les négociations traînèrent en longueur; la fantaisie que le Roi avait
eue pour elle se calma. On lui démontra l'inconvénient d'épouser une
étrangère, une française, une catholique; et, après avoir fait jaser
toute l'Europe avec assez de justice comme on voit, ce projet de
mariage tomba sans querelle et sans rupture. La petite ne donna pas un
soupir à ces fausses grandeurs; sa mère qui l'adorait se consola en la
voyant contente. Mon oncle demanda à quitter Dresde pour ne pas se
trouver exposé à des relations directes avec le roi de Prusse. Cela
aurait été gauche pour tout le monde après ce qui s'était passé.

Sa Majesté Prussienne avait l'habitude de venir tous les ans à
Carlsbad, et une nouvelle rencontre aurait pu amener une reprise de
passion dont personne ne se souciait. Mon oncle sollicita et obtint de
passer de Dresde à Florence. Cette résidence lui plaisait; elle
convenait à son âge, à ses goûts et elle était favorable pour achever
l'éducation de sa fille; car cette Reine élue n'avait pas encore
dix-sept années accomplies.

Je trouvais les Orléans très irrités de leur situation à la Cour. Le
Roi ne perdait pas une occasion d'être désobligeant pour eux. Il
cherchait à établir une différence de traitement entre madame la
duchesse d'Orléans, son mari et sa belle-soeur, fondée en apparence
sur le titre d'Altesse Royale qu'elle portait, mais destinée au fond à
choquer les deux derniers qu'il n'aimait pas.

Tant qu'avait duré l'émigration, il avait protégé monsieur le duc
d'Orléans contre les haines du parti royaliste, mais, depuis sa
rentrée en France, lui-même en avait adopté toutes les exagérations,
et, surtout depuis ce qui s'était passé à Lille en 1815, il
poursuivait le prince avec une animosité persévérante.

La famille d'Orléans avait été successivement exclue de la tribune
royale à la messe du château, de la loge au spectacle dans les jours
de représentation, enfin de toute distinction princière, à ce point
qu'à une cérémonie publique à Notre-Dame, Louis XVIII fit enlever les
carreaux sur lesquels monsieur le duc d'Orléans et Mademoiselle
étaient agenouillés pour les faire mettre en dehors du tapis sur
lequel ils n'avaient pas droit de se placer.

Il faut être prince pour apprécier à quel point ces petites avanies
blessent. Monsieur le duc d'Orléans me raconta lui-même ce qui lui
était arrivé à l'occasion de la naissance d'un premier enfant de
monsieur le duc de Berry qui ne vécut que quelques heures.

On dressa l'acte de naissance. Il fut apporté par le chancelier dans
le cabinet du Roi où toute la famille et une partie de la Cour se
trouvaient réunies. Le chancelier donna la plume au Roi pour signer,
puis à Monsieur, à Madame, à messieurs les ducs d'Angoulême et de
Berry. Le tour de monsieur le duc d'Orléans arrivé, le Roi cria du
plus haut de cette voix de tête qu'il prenait quand il voulait être
désobligeant:

«Pas le chancelier, pas le chancelier, les cérémonies.»

Monsieur de Brézé, grand maître des cérémonies, qui était présent
s'avança:

«Pas monsieur de Brézé, les cérémonies.»

Un maître des cérémonies se présenta.

«Non, non, s'écria le Roi de plus en plus aigrement, un aide des
cérémonies, un aide des cérémonies!»

Monsieur le duc d'Orléans restait devant la table, la plume devant
lui, n'osant pas la prendre, ce qui aurait été une incongruité, et
attendant la fin de ce maussade épisode. Il n'y avait pas d'aide des
cérémonies présent; il fallut aller en chercher un dans les salons
adjacents. Cela dura un temps qui parut long à tout le monde. Les
autres princes en étaient eux-mêmes très embarrassés. Enfin l'aide des
cérémonies arriva et la signature, qui avait été si gauchement
interrompue, s'acheva, mais non sans laisser monsieur le duc d'Orléans
très ulcéré.

En sortant, il dit à monsieur le duc de Berry:

«Monseigneur, j'espère que vous trouverez bon que je ne m'expose pas
une seconde fois à un pareil désagrément.

--Ma fois, mon cousin, je vous comprends si bien que j'en ferais
autant à votre place.»

Et ils échangèrent une cordiale poignée de main.

Monsieur le duc d'Orléans disait à juste titre que, si telle était
l'étiquette et que le Roi tînt autant à la faire exécuter dans toute
sa rigueur, il fallait avoir la précaution de la faire régler
d'avance. Il lui importait peu que ses carreaux fussent sur le tapis,
ou que la plume lui fût donnée par l'un ou par l'autre, mais cela
avait l'air de lui préparer volontairement des humiliations publiques.
C'est par ces petites tracasseries, sans cesse renouvelées, qu'en
aliénant les Orléans on se les rendait hostiles.

Je suis très persuadée que jamais ils n'ont sérieusement conspiré;
mais, lorsqu'ils rentraient chez eux, blessés de ces procédés qui, je
le répète, sont doublement sensibles à des princes et qu'ils se
voyaient entourés des hommages et des voeux de tous les mécontents,
certainement ils ne les repoussaient pas avec la même vivacité qu'ils
l'eussent fait si le Roi et la famille royale les avaient accueillis
comme des parents et des amis.

D'un autre côté, les gens de l'opposition affectaient d'entourer
monsieur le duc d'Orléans et de le proclamer comme leur chef, et, à
mon sens, il ne refusait pas assez hautement ce dangereux honneur.
Évidemment ce rôle lui plaisait. Y voyait-il le chemin de la couronne?
Peut-être en perspective, mais de bien loin, pour ses enfants, et
seulement dans la pensée d'accommoder la légitimité avec les besoins
du siècle.

L'existence éphémère de la petite princesse de Berry donna lieu à une
autre aventure très fâcheuse. Je ne me souviens plus si, dans ces
pages décousues, le nom de monsieur de La Ferronnays s'est déjà trouvé
sous ma plume, cela est assez probable, car j'étais liée avec lui
depuis de longues années.

Il avait toujours accompagné monsieur le duc de Berry, lui était
tendrement et sincèrement dévoué, savait lui dire la vérité,
quelquefois avec trop d'emportement, mais toujours avec une franchise
d'amitié que le prince était capable d'apprécier. Les relations entre
eux étaient sur le pied de la plus parfaite intimité.

Monsieur de La Ferronnays, après avoir reproché ses sottises à
monsieur le duc de Berry, après lui en avoir évité le plus qu'il
pouvait, employait sa vie entière à pallier les autres et à chercher à
en dérober la connaissance au public. Il avait vainement espéré
qu'après son mariage le prince adopterait un genre de vie plus
régulier; loin de là, il semblait redoubler le scandale de ses
liaisons subalternes.

Jamais monsieur de La Ferronnays n'avait prêté la moindre assistance
aux goûts passagers de monsieur le duc de Berry; mais, à présent, il
en témoignait hautement son mécontentement, tout en veillant jour et
nuit à sa sûreté, et les relations étaient devenues hargneuses entre
eux.

Monsieur de La Ferronnays était premier gentilhomme de la chambre
ostensiblement et de fait maître absolu de la maison où il commandait
plus que le prince. Sa femme était dame d'atour de madame la duchesse
de Berry; ils habitaient un magnifique appartement à l'Élysée et y
semblaient établis à tout jamais.

Lors de la grossesse de madame la duchesse de Berry, on s'occupa du
choix d'une gouvernante. Monsieur le duc de Berry demanda et obtint
que ce fût madame de Montsoreau, la mère de madame de La Ferronnays.

L'usage était que le Roi donnait la layette des enfants des Fils de
France; elle fut envoyée et d'une grande magnificence. La petite
princesse n'ayant vécu que peu d'heures, la liste civile réclama la
layette. Madame de Montsoreau fit valoir les droits de sa place qui
lui assuraient les _profits de la layette_. On répliqua qu'elle
n'appartenait à la gouvernante que si elle avait servi. Il y eut
quelques lettres échangées.

Enfin on en écrivit directement à monsieur le duc de Berry (je crois
même que le Roi lui en parla). Il fut transporté de fureur, envoya
chercher madame de Montsoreau et la traita si durement qu'elle remonta
chez elle en larmes. Elle y trouva son gendre et eut l'imprudence de
se plaindre de façon à exciter sa colère. Il descendit chez le prince.
Monsieur le duc de Berry vint à lui en s'écriant:

«Je ne veux pas que cette femme couche chez moi.

--Vous oubliez que cette femme est ma belle-mère.»

On n'en entendit pas davantage; la porte se referma sur eux. Trois
minutes après, monsieur de La Ferronnays sortit de l'appartement, alla
dans le sien, ordonna à sa femme de faire ses paquets et quitta
immédiatement l'Élysée où il n'est plus rentré.

Je n'ai jamais su précisément ce qui s'était passé dans ce court tête
à tête; mais la rupture a été complète et il en est resté dans tous
les membres de la famille royale une animadversion contre monsieur de
La Ferronnays qui a survécu à monsieur le duc de Berry, et même au
bouleversement des trônes. Je n'ai jamais pu tirer de monsieur de La
Ferronnays ni de monsieur le duc de Berry d'autre réponse, si ce n'est
qu'il ne fallait pas leur en parler. Si monsieur de La Ferronnays
perdait une belle existence, monsieur le duc de Berry perdait un ami
véritable, et cela était bien irréparable.

Monsieur de La Ferronnays tint une conduite parfaite, modeste et digne
tout à la fois. Il était sans aucune fortune et chargé d'une nombreuse
famille. Monsieur de Richelieu, toujours accessible à ce qui lui
paraissait honorable, s'occupa de son sort et le nomma ministre en
Suède.

Lorsqu'il en prévint monsieur le duc de Berry, il se borna à répondre:
«Je ne m'y oppose pas.» Les autres princes en furent très mécontents
et cette nomination accrut encore le peu de goût qu'ils avaient pour
monsieur de Richelieu, d'autant que bientôt après monsieur de La
Ferronnays fut nommé ambassadeur à Pétersbourg. La joie de son
éloignement compensait un peu le chagrin de sa fortune. Nous le
retrouverons ministre des affaires étrangères et toujours dans la
disgrâce des Tuileries.

Une nouvelle grossesse de madame la duchesse de Berry ayant forcé à
remplacer madame de Montsoreau, monsieur le duc de Berry demanda
madame de Gontaut pour gouvernante de ses enfants. Ce choix ne laissa
pas de surprendre tout le monde et de scandaliser les personnes qui
avaient été témoins des jeunes années de madame de Gontaut, mais il
faut se presser d'ajouter qu'elle l'a pleinement justifié.

L'éducation de Mademoiselle a été aussi parfaite qu'il a dépendu
d'elle, et il aurait été bien heureux pour monsieur le duc de Bordeaux
qu'elle eût été son unique instituteur.

Madame de Gontaut était depuis bien longtemps dans l'intimité de
Monsieur et de son fils, cependant elle n'a jamais été ni exaltée ni
intolérante en opinion politique. L'habitude de vivre presque
exclusivement dans la société anglaise, un esprit sage et éclairé,
l'avaient tenue à l'écart des préjugés de l'émigration. Sa grande
faveur du moment auprès de monsieur le duc de Berry venait de ce
qu'elle éloignait de sa jeune épouse les rapports indiscrets qui
troublaient leur ménage.

Madame la duchesse de Berry était fort jalouse et, quoique le prince
ne voulût rien céder de ses habitudes, il était trop bon homme dans le
fond pour ne pas attacher un grand prix à rendre sa femme heureuse et
à avoir la paix à la maison. Il savait un gré infini à madame de
Gontaut, qui pendant un moment remplaça madame de La Ferronnays comme
dame d'atour, de chercher à y maintenir le calme.

Le prince de Castelcicala avait amorti les premières colères de madame
la duchesse de Berry. Il racontait, avec ses gestes italiens et à
faire mourir de rire, la conversation où, en réponse à ses plaintes et
à ses fureurs, il lui avaient assuré d'une façon si péremptoire que
tous les hommes avaient des maîtresses, que leurs femmes le savaient
et en étaient parfaitement satisfaites, qu'elle n'avait plus osé se
révolter contre une situation qu'il affirmait si générale et à
laquelle il ne faisait exception absolument que pour monsieur le duc
d'Angoulême.

Or, la princesse napolitaine aurait eu peu de goût pour un pareil
époux. Elle s'était particulièrement enquise de monsieur le duc
d'Orléans, et le prince Castelcicala n'avait pas manqué de répondre de
lui:

«Indubitablement, madame, pour qui le prenez-vous?

--Et ma tante le sait?

--Assurément, madame; madame la duchesse d'Orléans est trop sage pour
s'en formaliser.»

Malgré ces bonnes instructions de son ambassadeur, la petite princesse
reprenait souvent des accès de jalousie, et madame de Gontaut était
également utile pour les apaiser et pour écarter d'elle les
révélations que l'indiscrétion ou la malignité, pouvait faire
pénétrer. Elle continua à jouer ce rôle tant que dura la vie de
monsieur le duc de Berry.

Madame la comtesse Juste de Noailles fut nommée dame d'atour; monsieur
le duc de Berry vint lui-même la prier d'accepter. Ce choix réunit
tous les suffrages; personne n'était plus propre à remplir une
pareille place avec convenance et dignité.

L'éminent savoir-vivre de madame de Noailles lui tient lieu d'esprit
et sa politesse l'a toujours rendue très populaire, quoiqu'elle ait
été successivement dame des impératrices Joséphine et Marie-Louise et
dame d'atour de madame la duchesse de Berry dont elle n'a jamais été
favorite mais qui l'a toujours traitée avec beaucoup d'égards.



CHAPITRE XIII

     Je refuse d'aller chez une devineresse. -- Aventure du chevalier
     de Mastyns. -- Élections de 1817. -- Le parti royaliste sous
     l'influence de monsieur de Villèle. -- Le duc de Broglie et
     Benjamin Constant. -- Monsieur de Chateaubriand appelle
     l'opposition de gauche _les libéraux_. -- Mariage de mon frère.
     -- Visite à Brighton. -- Soigneuse hospitalité du prince régent.
     -- Usages du pavillon royal. -- Récit d'une visite du Régent au
     roi George III. -- Déjeuner sur l'escalier. -- Le grand-duc
     Nicolas à Brighton.


Le mariage de mon frère se remettait de jour en jour. J'étais au plus
fort de l'impatience de ces retards incompréhensibles, lorsqu'un soir
une comtesse de Schwitzinoff, dame russe avec laquelle madame de Duras
s'était assez liée, nous parla d'une visite qu'elle avait faite à
mademoiselle Lenormand, la devineresse, et de toutes les choses
extraordinaires qu'elle lui avait annoncées.

J'avais bien quelque curiosité d'apprendre si le mariage de mon frère se
ferait enfin cette année; mais la duchesse en avait encore beaucoup
davantage de se faire dire si elle réussirait à empêcher le mariage de
sa fille, la princesse de Talmont, avec le comte de La Rochejacquelein,
car la seule pensée de cette union faisait le tourment de sa vie.

Elle me pressa fort de l'accompagner chez l'habile sibylle, en nous
donnant parole de ne lui adresser qu'une seule question. J'aurais
peut-être cédé sans la promesse que j'avais faite à mon père de
n'avoir jamais recours à la nécromancie, sous quelque forme qu'elle
se présentât. Le motif qui lui avait fait exiger cet engagement est
assez curieux pour que je le rapporte ici.

Lorsque mon père entra au service, il eut pour mentor le
lieutenant-colonel de son régiment, le chevalier de Mastyns, ami de sa
famille, qui le traitait paternellement. C'était un homme d'une
superbe figure; il avait fait la guerre avec distinction et son
caractère bon et indulgent sans faiblesse le rendait cher à tout le
régiment.

Dans un cantonnement d'une petite ville en Allemagne, pendant une des
campagnes de la guerre de Sept Ans, une bohémienne s'introduisit dans
la salle où se tenait le repas militaire. Sa présence offrit quelques
distractions à l'oisiveté du corps d'officiers dont le chevalier de
Mastyns, fort jeune alors, faisait partie. Il éprouva d'abord de la
répugnance contre elle et fit quelques remontrances à ses camarades,
puis il céda et finit par livrer sa main à l'inspection de la
bohémienne.

Elle l'examina attentivement et lui dit:

«Vous avancerez rapidement dans la carrière militaire; vous ferez un
mariage au-dessus de vos espérances; vous aurez un fils que vous ne
verrez pas, et vous mourrez d'un coup de feu avant d'avoir atteint
quarante ans.»

Le chevalier de Mastyns n'attacha aucune importance à ces pronostics.
Cependant, lorsqu'en peu de mois il obtint deux grades consécutifs,
dus à sa brillante conduite à la guerre, il rappela les paroles de la
diseuse de bonne aventure à ses camarades. Elles lui revinrent aussi à
la mémoire quand il épousa, quelques années plus tard, une jeune fille
riche et de bonne maison. Sa femme était au moment d'accoucher; il
avait obtenu un congé pour aller la rejoindre. La veille du jour où il
devait partir, il dit:

«Ma foi, la sorcière n'a pas dit toute la vérité, car j'aurai quarante
ans dans cinq jours, je pars demain et il n'y a guère d'apparence d'un
coup de feu en pleine paix.»

La chaise de poste dans laquelle il devait partir était arrêtée devant
son logis, une charrette l'accrocha, brisa l'essieu; il fallait
plusieurs heures pour le raccommoder. Le chevalier de Mastyns se
désolait devant sa porte; quelques officiers de la garnison passèrent
en ce moment; ils allaient à la chasse à l'affût. Le chevalier
l'aimait beaucoup; il se décida à les suivre pour employer le temps
qu'il lui fallait attendre.

On se plaça; la chasse commença, le chevalier était seul en habit
brun. Un des chasseurs l'oubliant, ou l'ignorant, et se fiant sur le
vêtement blanc de ses camarades, tira sur quelque chose de foncé qu'il
vit remuer dans un buisson. Le chevalier de Mastyns reçut plusieurs
chevrotines dans les reins; on le transporta à la ville.

La blessure quoique très grave n'était pas mortelle; on le saigna
plusieurs fois; il se rétablit assez pour que le chirurgien répondît
de sa guérison et fixât même le jour où il pourrait partir, à une
époque assez rapprochée. On lui apporta les lettres arrivées pour lui
pendant son état de souffrance. Il en ouvrit une de sa mère; elle lui
annonçait que sa femme était accouchée, plutôt qu'on ne comptait, d'un
fils bien portant:

«Ah! s'écria-t-il, la maudite sorcière aura eu raison! Je ne verrai
pas mon fils!»

Soudain les convulsions le prirent; le tétanos suivit, et, douze
heures après, il expira dans les bras de mon père.

Les médecins déclarèrent que l'impression morale avait seule causé une
mort que l'état de sa blessure ne donnait aucun lieu d'appréhender.
Cette aventure, dont mon père avait été presque acteur dans sa
première jeunesse, lui avait laissé une impression très vive du danger
de fournir à l'imagination une aussi fâcheuse pâture.

Le chevalier de Mastyns était homme de coeur et d'esprit, plein de
raison dans l'habitude de la vie. En bonne santé, il se riait des
décrets de la bohémienne; mais, affaibli par les souffrances, il
succomba devant cette prévention fatale. Mon père avait donc exigé de
nous de ne jamais nous exposer à courir le risque de cette dangereuse
faiblesse.

Mon séjour forcé à Paris me rendit spectatrice des élections de 1817.
C'étaient les premières depuis la nouvelle loi; elles ne furent pas de
nature à rassurer. Les mécontents, qu'à cette époque nous qualifiions
de jacobins, se montrèrent très actifs et eurent assez de succès pour
donner de vives inquiétudes au gouvernement. Il appela à son secours
les royalistes de toutes les observances afin de combattre les
difficultés que leurs propres extravagances avaient amenées. Comme ils
avaient peur, ils écoutèrent un moment la voix de la sagesse et se
conduisirent suffisamment bien à ces élections pour conjurer le plus
fort du danger.

J'avais quelquefois occasion de rencontrer monsieur de Villèle: il
s'exprimait avec une modération qui lui faisait grand honneur dans mon
esprit. On l'a depuis accusé de souffler en dessous les feux qu'il
semblait vouloir apaiser. Je n'ai là-dessus que des notions vagues,
venant de ses ennemis. Ce qu'il y a de sûr c'est qu'il commençait à
prendre l'attitude de chef. Il tenait un langage aussi et peut-être
plus modéré qu'on ne pouvait l'attendre d'un homme qui aspirait à
diriger un parti soumis à des intérêts passionnés. Il influa beaucoup
sur la bonne conduite des royalistes aux élections. L'opposition
n'eut pas tous les succès dont elle s'était flattée; mais elle était
redevenue fort menaçante.

Monsieur Benjamin Constant répondait au duc de Broglie qui, avec sa
candeur accoutumée, quoique très avant dans l'opposition, faisait
l'éloge du Roi et disait que, tout considéré, peut-être serait-il
difficile d'en trouver un d'un caractère plus approprié aux besoins du
pays:

«Je vous accorderai là-dessus tout ce que vous voudrez; oui, Louis
XVIII est un monarque qui peut convenir à la France telle qu'elle est,
mais ce n'est pas celui qu'il nous faut. Voyez-vous, messieurs, nous
devons vouloir un roi qui règne par nous, un roi de notre façon qui
tombe nécessairement si nous l'abandonnons et qui en ait la
conscience.»

Le duc de Broglie lui tourna le dos, car lui ne voulait pas de
révolution; mais il était bien jeune. Il était et sera toujours trop
honnête, pour être chef de parti. Malheureusement, il y avait plus de
gens dans sa société pour propager les doctrines de monsieur Constant
que celles toutes spéculatives et d'améliorations progressives de
monsieur de Broglie.

Ce fut vers cette époque que monsieur de Chateaubriand, dans je ne
sais quelle brochure, honora les hommes de la gauche du beau nom de
_libéraux_. Ce parti réunissait trop de gens d'esprit pour qu'il
n'appréciât pas immédiatement toute la valeur du présent; il l'accepta
avec empressement, et il a fort contribué à son succès.

Bien des personnes honorables, qui auraient répugné à se ranger d'un
parti désigné sous le nom de jacobin, se jetèrent tête baissée, en
sûreté de conscience, parmi les libéraux et y conspirèrent sans le
moindre scrupule. C'est surtout en France, où la puissance des mots
est si grande, que les qualifications exercent de l'influence.

Ma présence n'ayant pas suffi pour amener la célébration du mariage
décidé depuis huit mois, les jeunes gens réclamèrent celle de mon
père. Il obtint un congé de quinze jours. Après des tracasseries et
des ennuis qui durèrent encore cinq semaines, tous les prétextes de
retard étant enfin épuisés, il assista le 2 décembre 1817 au mariage
de son fils avec mademoiselle Destillières.

Huit jours après, il conduisit le nouveau ménage à Londres où ma mère
était restée et nous attendait avec impatience.

Le deuil de la princesse Charlotte était porté par toutes les classes
et ajoutait encore à la tristesse de Londres à cette époque de l'année
où la société y est toujours fort peu animée. Ma jeune belle-soeur n'y
prit pas grand goût et fût charmée, je pense, de revenir au bout d'un
mois retrouver sa patrie et ses habitudes avec un mari qu'elle aimait
et qui la chérissait.

Je prolongeai quelque peu mon séjour en Angleterre, promettant d'aller
la rejoindre pour lui faire faire ses visites de noces et la présenter
à la Cour et dans le monde.

Mes parents avaient déjà été deux fois à Brighton pendant mes
fréquentes absences. Me trouvant à Londres cette année, je fus
comprise dans l'invitation. À la première visite qu'ils y avaient
faite, un maître d'hôtel du prince était venu à l'ambassade s'informer
des habitudes et des goûts de ses habitants, pour que rien ne leur
manquât au _pavillon_.

Il est impossible d'être un maître de maison plus soigneux que le
Régent et de prodiguer plus de coquetteries quand il voulait plaire.
Lui-même s'occupait des plus petits détails. À peine avait-on dîné
trois fois à sa table qu'il connaissait les goûts de chacun et se
mettait en peine de les satisfaire. On est toujours sensible aux
attentions des gens de ce parage, surtout les personnes qui font grand
bruit de leur indépendante indifférence. Je n'en ai jamais rencontré
aucune qui n'en fût très promptement séduite.

Le deuil encore récent pour la princesse Charlotte ne permettait pas
les plaisirs bruyants à Brighton, mais les regrets, si toutefois le
Régent en avait eu de bien vifs, étaient passés, et le pavillon royal
se montrait plus noir que triste.

Ce pavillon était un chef-d'oeuvre de mauvais goût. On avait, à frais
immenses, fait venir des quatre parties du monde toutes les
magnificences les plus hétéroclites pour les entasser sous les huit ou
dix coupoles de ce bizarre et laid palais, composé de pièces de
rapports ne présentant ni ensemble ni architecture. L'intérieur
n'était pas mieux distribué que l'extérieur et assurément l'art avait
tout à y reprendre; mais là s'arrêtait la critique. Le confortable y
était aussi bien entendu que l'agrément de la vie, et, après avoir,
pour la conscience de son goût, blâmé l'amalgame de toutes ces
étranges curiosités, il y avait fort à s'amuser dans l'examen de leur
recherche et de leur dispendieuse élégance.

Les personnes logées au pavillon étaient invitées pour un certain
nombre de jours qui, rarement, excédaient une semaine. On arrivait de
manière à faire sa toilette avant dîner. On trouvait ses appartements
arrangés avec un soin qui allait jusqu'à la minutie des habitudes
personnelles de chaque convive. Presque toujours l'hôte royal se
trouvait le premier dans le salon. S'il était retardé par quelque
hasard et que les femmes l'y eussent précédé, il leur en faisait une
espèce d'excuse.

La société du dîner était nombreuse. Elle se composait des habitants
du palais et de personnes invitées dans la ville de Brighton, très
brillamment habitée pendant les mois d'hiver. Le deuil n'admettait ni
bals, ni concerts. Cependant le prince avait une troupe de musiciens,
sonnant du cor et jouant d'autres instruments bruyants, qui faisaient
une musique enragée dans le vestibule pendant le dîner et toute la
soirée. L'éloignement la rendait supportable mais très peu agréable
selon moi. Le prince y prenait grand plaisir et s'associait souvent au
gong pour battre la mesure.

Après le dîner, il venait des visites. Vers onze heures, le prince
passait dans un salon où il y avait une espèce de petit souper froid
préparé. Il n'y était suivi que par les personnes qu'il y engageait,
les dames à demeure dans la maison et deux ou trois hommes de
l'intimité. C'était là que le prince se mettait à son aise.

Il se plaçait sur un sopha, entre la marquise de Hertford et une autre
femme à qui il voulait faire politesse, prenait et conservait le dé
dans la conversation. Il savait merveilleusement toutes les aventures
galantes de la Cour de Louis XVI, aussi bien que celles d'Angleterre
qu'il racontait longuement. Ses récits étaient semés parfois de petits
madrigaux, plus souvent de gravelures. La marquise prenait l'air
digne, le prince s'en tirait par une plaisanterie qui n'était pas
toujours de bien bon goût.

Somme toute, ces soirées, qui se prolongeaient jusqu'à deux ou trois
heures du matin, auraient paru assommantes si un particulier en avait
fait les frais; mais le parfum de la couronne tenait toute la société
éveillée et la renvoyait enchantée des grâces du prince.

Je me rappelle pourtant avoir été très intéressée un soir par une de
ces causeries. Le Régent nous raconta sa dernière visite au Roi son
père; il ne l'avait pas vu depuis plusieurs années. La Reine et le duc
d'York, chargés du soin de sa personne, étaient seuls admis à le
voir. Je me sers du mot propre en disant _le voir_, car on ne lui
parlait jamais. Le son d'une voix, connue ou étrangère, le mettait
dans une agitation qu'il fallait des jours et quelquefois des semaines
pour calmer.

Le vieux Roi avait eu des accès tellement violents que, par
précaution, tous ses appartements étaient matelassés. Il était servi
avec un extrême soin, mais dans un silence profond; on était ainsi
parvenu à lui procurer assez de tranquillité. Il était complètement
aveugle.

Une maladie de la Reine l'ayant empêchée d'accomplir son pieux devoir,
le Régent la suppléa. Il nous dit qu'on l'avait fait entrer dans un
grand salon où, séparé par une rangée de fauteuils, il avait aperçu
son vénérable père très proprement vêtu, la tête entièrement chauve et
portant une longue barbe blanche qui lui tombait sur la poitrine. Il
tenait conseil en ce moment et s'adressait à monsieur Pitt en termes
fort raisonnables. On lui fit apparemment des objections, car il eut
l'air d'écouter et, après quelques instants de silence, reprit son
discours en insistant sur son opinion. Il donna ensuite la parole à un
autre qu'il écouta de même, puis à un troisième conseiller, le
désignant par son nom que j'ai oublié. Enfin il avertit dans les
termes officiels que le conseil était levé, appela son page et alla
faire des visites à ses enfants, causant avec eux longuement, surtout
avec la princesse Amélie, sa favorite (dont la mort inopinée avait
contribué à cette dernière crise de sa maladie). En la quittant, il
lui dit:

«Je m'en vais parce que la Reine, vous savez, n'aime pas que je
m'absente trop longtemps.»

En effet, il suivit cette idée et revint chez la Reine. Toutes ces
promenades se faisaient appuyé sur le bras d'un page et sans sortir du
même salon. Après un bout de conversation avec la Reine, il se leva
et alla tout seul, bien que suivi de près, au piano où il se mit à
improviser et à jouer de souvenir de la musique de Hændel en la
chantant d'une voix aussi touchante que sonore. Ce talent de musique
(il l'avait toujours passionnément aimée) était singulièrement
augmenté depuis sa cruelle maladie.

On prévint le prince que la séance au piano se prolongeait
ordinairement au delà de trois heures, et, en effet, après l'avoir
longuement écouté, il l'y laissa. Ce qu'il y avait de remarquable
c'est que ce respectable vieillard, que rien n'avertissait de l'heure,
pas même la lumière du jour, avait un instinct d'ordre qui le poussait
à faire chaque jour les mêmes choses aux mêmes heures, et les devoirs
de la royauté passaient toujours avant ceux de famille. Sa complète
cécité rendait possible le silence dont on l'environnait et que les
médecins, après avoir essayé de tous les traitements, jugeaient
indispensable.

Je dois au Régent la justice de dire qu'il avait les larmes aux yeux
en nous faisant ce récit, un soir bien tard où nous n'étions plus que
quatre ou cinq, et qu'elles coulaient le long de ses joues en nous
parlant de cette voix, chantant ces beaux motets de Hændel, et de la
violence qu'il avait dû se faire pour ne pas serrer dans ses bras le
vénérable musicien.

Le roi George III était aussi aimé que respecté en Angleterre. Son
cruel état pesait sur le pays comme une calamité publique. Il est à
remarquer que, dans un pays où la presse se permet toutes les licences
et ne se fait pas faute d'appeler un _chat_ un _chat_, jamais aucune
allusion désobligeante n'a été faite à la position du Roi, et, jusqu'à
Cobbet, tout le monde en a parlé avec convenance et respect. Les
vertus privées servent à cela, même sur le trône, lorsqu'on n'est pas
en temps de révolution. Toutefois ce respect n'a pas empêché sept
tentatives d'assassinat sur George III.

Les invités du pavillon avaient l'option de déjeuner dans leur
intérieur ou de prendre part à un repas en commun dont sir Benjamin et
lady Bloomfield faisaient les honneurs.

À moins d'indisposition, on préférait ce dernier parti, excepté,
toutefois, quelques-unes des anciennes amies du prince qui, cherchant
encore à cacher du temps l'_irréparable outrage_, ne paraissaient
jamais qu'à la lumière, soin fort superflu et sacrifice très mal
récompensé. La marquise d'Hertford en donnait l'exemple.

Je fus très étonnée en sortant de mon appartement de trouver le
couvert mis sur le palier de l'escalier. Mais quel palier et quel
couvert! tous les tapis, tous les fauteuils, toutes les tables, toutes
les porcelaines, toutes les vaisselles, toutes les recherches de tout
genre que le luxe et le bon goût peuvent offrir à la magnificence y
étaient déployés. Le prince mettait d'autant plus d'importance à ce
que ce repas fût extrêmement soigné qu'il n'y assistait jamais, et
qu'aucune délicatesse de bon goût pour ses hôtes ne lui échappait.

Il menait à Brighton à peu près la même vie qu'à Londres, restait dans
sa chambre jusqu'à trois heures et montait à cheval ordinairement
seul. Si, avant de commencer sa promenade, il rencontrait quelques
nouveaux débutants au pavillon, il se plaisait à le leur montrer
lui-même et surtout ses cuisines entièrement chauffées à la vapeur sur
un plan, tout nouveau à cette époque, dont il était enchanté.

En rentrant, le prince descendait de cheval à la porte de lady
Hertford qui habitait une maison séparée mais communiquant à couvert
avec le pavillon royal. Il y restait jusqu'au moment où commençait la
toilette du dîner.

Pendant la semaine que nous passâmes à Brighton, la même vie se
renouvela chaque jour. C'était l'habitude.

Je m'y retrouvai l'année suivante avec le grand-duc, devenu depuis
empereur Nicolas. Il était trop jeune pour que le Régent se gênât
beaucoup pour lui. La seule différence que je remarquai, c'est qu'au
lieu de laisser chacun libre de sa matinée en mettant chevaux et
voitures à sa disposition, le Régent faisait arranger une _partie_
tous les jours pour le jeune prince, à laquelle, hormis lui, tous les
habitants du pavillon se réunissaient.

On visitait ainsi les lieux un peu remarquables à quinze milles à la
ronde. Je me rappelle que, dans une de ces promenades, le grand-duc
adressa une question à l'amiral sir Edmund Nagle que le régent avait
spécialement attaché à sa personne. Celui-ci ôta son chapeau pour
répondre:

«Mettez donc votre chapeau.»

Et, en disant ces mots, le grand-duc donna un petit coup de cravache
au chapeau. L'amiral le tenait mal apparemment; il lui échappa et le
vent bien carabiné sur la falaise élevée de Brighton l'emporta en
tourbillonnant dans un champ voisin, séparé de nous par une haie et
une haute barrière devant laquelle nous étions arrêtés pour examiner
un point de vue.

Avant que l'amiral, gros, court et assez âgé, eût pu descendre de
cheval, l'Altesse Impériale était sautée à terre, avait deux fois
franchi lestement et gracieusement la barrière et rapportait le
chapeau à sir Edmund en lui adressant ses excuses. Cette prouesse de
bonne grâce et de bonne compagnie donna beaucoup de popularité au
grand-duc dans notre coterie de Brighton qui réunissait à cette époque
le corps diplomatique presque en entier.

L'étiquette plaça ma mère constamment auprès du grand-duc Nicolas
pendant tout son voyage. Avec ses habitudes de Cour et sa vocation
pour les princes, elle ne tarda pas à lui plaire. Ils étaient très
joliment ensemble; il l'appelait sa gouvernante et la consultait plus
volontiers que la comtesse de Lieven dont il avait peur. Ma mère en
était, de son côté, toute affolée et nous le vantait beaucoup. Pour
moi, qui ne partage pas son goût pour les princes en général, il me
faut plus de temps pour m'apprivoiser aux personnes de cette espèce
que ne dura le séjour du grand-duc.

Je le trouvai très beau; mais sa physionomie me semblait dure, et
surtout il me déplut par la façon dont il parlait de son frère,
l'empereur Alexandre. Son enthousiasme, porté jusqu'à la dévotion,
s'exprimait en véritables tirades de mélodrame et d'un ton si exagéré
que la fausseté en sautait aux yeux.

Je n'ai guère vu de jeune homme plus complètement privé de naturel que
le grand-duc Nicolas; mais aurait-il été raisonnable d'en exiger d'un
prince et du frère d'un souverain absolu? Je ne le crois pas. Aussi ne
prétends-je pas lui en faire reproche, seulement je m'explique
pourquoi, malgré sa belle figure, ses belles façons, sa politesse et
les éloges de ma mère, il n'est pas resté gravé d'un burin fort
admirateur dans mon souvenir.



CHAPITRE XIV

     Je fais naufrage sur la côte entre Boulogne et Calais. -- Effet
     de cet accident. -- Excellent propos de Monsieur. -- Singulière
     conversation de Monsieur avec Édouard Dillon. -- Les pairs ayant
     des charges chez le Roi votent contre le ministère. -- Réponse de
     monsieur Canning à ce sujet. -- Le Pape et monsieur de Marcellus.


Si j'avais l'intention de faire le récit des petits événements de ma
vie privée, ou plutôt si j'avais le talent nécessaire pour les rendre
intéressants, j'aurais dû placer en 1800 un combat naval que le
bâtiment sur lequel je revenais d'Hambourg soutint à la hauteur du
Texel et, en 1804, la description d'un orage qui m'assaillit à
l'entrée de la Meuse. On me fit grand honneur, dans ces deux
occasions, de mon courage. Je suis forcée de l'expliquer d'une façon
excessivement peu poétique; j'avais abominablement le mal de mer.

Peut-être pourrais-je réclamer à plus juste titre quelque éloge pour
avoir montré du sang-froid dans une position très périlleuse qu'amena
la courte traversée de Douvres à Calais, au mois de février 1818.

Par la coupable incurie du capitaine, nous échouâmes sur une petite
langue de sable placée entre deux rochers à un quart de lieue de la
côte. Chaque lame nous soulevait un peu, mais nous retombions plus
engravés que jamais. C'était encore heureux, car, si nous avions
heurté de cette façon sur les rochers dont nous étions bien
rapprochés, peu de secondes auraient suffi à nous démolir.

Le bâtiment était encombré de passagers. La seule petite chaloupe
qu'il pût mettre à la mer ne contenant que sept personnes, dont deux
matelots pour la conduire, je compris tout de suite que le plus grand
danger de notre situation périlleuse était l'effroi qui pouvait se
mettre parmi nous et l'empressement à se jeter dans cette embarcation.

Ma qualité de fille d'ambassadeur me donnait d'autant plus
d'importance à bord que j'étais accompagnée d'un courrier de cabinet
pour lesquels les capitaines des paquebots ont des égards tout
particuliers.

J'en profitai pour venir au secours du commandant. Il voulait me faire
passer la première; je l'engageai à placer dans le bateau une mère
accompagnée de cinq petits enfants qui jetaient les hauts cris. Un
monsieur (je suis fâchée de dire que c'était un français) s'y
précipita sous prétexte de porter les enfants, et le bateau s'éloigna.

Je ne nierai pas que les quarante minutes qui s'écoulèrent jusqu'à son
retour ne me parussent fort longues. Toutefois le parti que j'avais
pris m'avait donné quelque autorité sur mes compagnons de malheur, et
j'obtins qu'il n'y aurait ni cris, ni mouvement impétueux. Tout le
monde se conduisit très bien. Les femmes qui restaient, nous étions
cinq et deux enfants, devaient s'embarquer au second voyage. Les
hommes tirèrent au sort pour les suivants. Tout s'exécuta comme il
avait été convenu.

Le capitaine m'avait expliqué que le moment du plus grand danger
serait celui où la marée tournerait. Si alors le vent poussait à
terre, avant que son bâtiment fût gouvernable, il y avait fort à
craindre qu'il ne se brisât sur les rochers, si, d'un autre côté, il
était assez engravé pour ne pouvoir se relever, il serait rempli par
la marée montante. Les deux chances étaient également admissibles,
mais nous avions encore un peu de temps devant nous. Au reste, la
nuit s'approchait et il neigeait à gros flocons.

Lorsque je quittai le bâtiment, il était tellement penché que les
matelots eux-mêmes ne pouvaient traverser le pont qu'à l'aide d'une
échelle qu'on avait couchée dessus. Notre départ se conduisit avec un
grand ordre et un entier silence. Une jeune femme refusa
péremptoirement de se séparer de son mari. Il avait tiré un des
derniers numéros, mais un officier qui devait partir par le prochain
bateau fut tellement touché de ce dévouement, fait au plus petit bruit
possible, qu'il exigea du mari de prendre sa place.

Je pourrais faire un volume de toutes les circonstances touchantes et
ridicules qui accompagnèrent cet épisode de mes voyages, depuis le
moment où le bâtiment toucha jusqu'à celui où, après une route de sept
heures au milieu de la nuit, de la neige, et par des chemins
impraticables, la charrette qui nous portait pêle-mêle sur la paille
nous fit faire notre entrée dans Calais.

Le capitaine, débarrassé de ses passagers, manoeuvra fort
judicieusement. Il lui arriva enfin quelques secours de la côte et il
parvint à relever son bâtiment et à l'amener à Calais, quoique très
avarié. Le lendemain, il me fit faire des excuses et de grands
remerciements sur l'exemple que j'avais donné et qui, assurait-il,
avait tout sauvé. J'ai remarqué que les grands dangers trouvent
toujours du sang froid, et les grandes affaires du secret. Les cris et
les caquets sont pour les petites circonstances.

J'étais partie de Londres malade; j'arrivai à Paris très bien
portante. Je payai cher ce faux bien-être; la réaction ne tarda pas à
se faire sentir. J'eus d'abord un anthrax qui fut précurseur d'une
fièvre maligne; les médecins l'attribuèrent à avoir eu ce qui
s'appelle vulgairement le _sang tourné_. Plus on prend sur soi dans un
danger évident et apprécié, plus ce résultat peut arriver. Toutefois
j'étais souffrante depuis fort longtemps et aurais peut-être été
malade sans mon naufrage.

Je présentai ma belle-soeur le lendemain de mon arrivée. Je me
rappelle particulièrement ce jour-là parce que c'est le seul mouvement
patriotique que j'aie vu à Monsieur et que j'aime à lui en faire
honneur. On conçoit qu'un _naufrage_ est un argument trop commode pour
que les princes ne l'exploitent pas à fond. J'avais fait ma cour à ses
dépens chez le Roi, chez Madame, et même chez monsieur le duc
d'Angoulême.

Arrivée chez Monsieur, après quelques questions préliminaires, il me
dit d'un ton assez triste:

«C'était un paquebot français.

--Non, monseigneur, c'était un anglais.

--Oh! que j'en suis aise!»

Il se retourna à son service qui le suivait, et répéta aux dames qui
m'environnaient: «Ce n'était pas un capitaine français» avec un air de
satisfaction dont je lui sus un gré infini. S'il avait souvent exprimé
de pareils sentiments, il aurait été bien autrement populaire.

Je précédai de peu de jours à Paris mon oncle, Édouard Dillon, qui y
passait en se rendant de Dresde à sa nouvelle résidence de Florence.
Il était de la maison de Monsieur, et, je crois l'avoir déjà dit, dans
des habitudes de familiarité qui dataient de leur jeunesse à tous
deux. Un matin, où il quittait Monsieur, il me raconta une
conversation qui venait d'avoir lieu. Elle avait roulé sur
l'inconvenance des propos tenus par l'opposition et plus encore par le
parti ministériel sur le prince.

On cherchait, selon lui, à le déjouer parce qu'il était royaliste et
avertissait le Roi des précipices où on entraînait la monarchie, etc.
Édouard, qui se trouvait une des personnes les plus raisonnables
pouvant l'approcher, combattit ces impressions de Monsieur. Il lui
assura qu'il lui serait bien facile de se faire adorer, s'il voulait
se montrer moins exclusivement chef d'un parti.

«Mais je ne suis pas chef d'un parti.

--Monseigneur, on vous en donne les apparences.

--C'est à tort, mais comment l'éviter?

--En étant moins exclusif.

--Jamais je n'accueillerai les jacobins, c'est pour cela qu'on me
déteste.

--Mais les gens qui vous servent bien ne sont pas des jacobins.

--C'est selon. Vois-tu, Ned, le vieux levain révolutionnaire, cela
reparaît toujours, fût-ce au bout de vingt ans. Quand on a servi les
autres, on ne vaut rien pour nous.

--Je suis fâché d'entendre tenir ce langage à Monseigneur; cela
confirme ce que l'on dit.

--Ah! ah! et que dit-on? conte-moi cela, toi.

--Hé bien, Monseigneur, on dit que vous avez envie de faire Mathieu ou
Jules ministre.»

Monsieur qui se promenait dans son cabinet, s'arrêta tout court,
partit d'un grand éclat de rire.

«Ah! parbleu, celui-là est trop amusant, ce n'est pas sérieusement que
tu me dis cela?

--Sérieusement, Monseigneur.

--Mais tu connais trop Jules pour que j'aie besoin de te dire ce que
c'est; hé bien, Mathieu c'est la même espèce tout juste, un peu moins
hâbleur peut-être, mais pas plus de fond ni de valeur. Puisqu'on veut
bien me prêter des intentions, il faudrait au moins qu'elles fussent
de nature à ce que quelqu'un pût y ajouter foi. Allons, allons, mon
vieil ami, tranquillise-toi; si on ne fait jamais d'autre fable sur
mon compte, cela n'est pas bien alarmant. Mathieu! Jules! Ah! bon
Dieu, quels ministres? on me croit donc extravagant! mais il faudrait
être fou à lier! Il n'est pas possible que qui que ce soit y ait cru
sérieusement; on s'est moqué de toi.»

Édouard lui témoigna grande satisfaction des dispositions où il se
trouvait. Il vint en toute hâte me conter la sagesse de son prince.
J'ai souvent repensé à cette conversation, sur laquelle je ne puis
avoir aucun doute, lorsque plus tard Mathieu de Montmorency d'abord et
Jules de Polignac ensuite ont été successivement ministres des
affaires étrangères.

Monsieur avait-il changé d'opinion sur leur compte, ou bien
trompait-il Édouard en 1818? Il peut y avoir de l'un et de l'autre.

Il est indubitable que, dès lors, Jules était dans sa plus intime
confiance et jouait le rôle de ministre de la police du gouvernement
occulte.

L'opposition au Roi avait gagné toute la Cour, et pour conserver un
peu de tranquillité dans l'intérieur de sa famille, il n'osait pas en
témoigner de ressentiment. La loi de recrutement déplaisait
particulièrement à la noblesse. De tout temps, elle regardait l'armée
comme son patrimoine. C'était bien à titre onéreux, il faut
l'accorder, car elle l'avait exploitée, plus honorablement que
lucrativement, pendant bien des siècles, mais elle tenait à en jouir
exclusivement et ne voulait pas comprendre combien les temps étaient
changés. Elle s'opposa donc au système d'avancement par l'ancienneté
avec une extrême passion.

La loi fut emportée à la Chambre des députés; on savait qu'elle ne
parviendrait à passer à celle des pairs qu'à une faible majorité. Le
Roi, n'osant pas se prononcer hautement, emmena à sa promenade
accoutumée les pairs de service auprès de lui qui, tous, devaient
voter contre son gouvernement.

Le Roi ne sortait pas le dimanche ni le mercredi où il tenait conseil.
Pour les cinq autres jours de la semaine, il avait cinq promenades,
toujours les mêmes, qui revenaient à jour fixe chaque semaine. Celle
de la matinée où l'on devait voter était une des plus courtes et les
pairs y avaient compté; mais le Roi, ce qui était sans exemple, avait
changé les ordres pour les relais et, de plus, commandé d'aller
doucement.

En général, il voulait aller excessivement vite et toujours sur le
pavé. Quelque poussière, quelque verglas qu'il pût y avoir, il ne
ralentissait jamais son allure. Il en résultait des accidents graves
pour les escortes, mais cela le laissait complètement impassible.
Quand un homme était tombé on le ramassait; cela ne faisait aucun
émoi. Si c'était un officier, on envoyait savoir de ses nouvelles, et,
si son cheval était estropié, on lui en donnait un. Il n'en n'était
pas davantage.

Il fallait un motif politique pour influer sur les usages établis;
mais la niche du Roi n'eut pas de succès. Ses zélés serviteurs avaient
eu la précaution de demander leur voiture dans la cour des Tuileries.
Ils s'y jetèrent, en descendant du carrosse royal, et arrivèrent
encore au Luxembourg à temps pour donner leur _non_ aux demandes des
ministres. Ils n'en furent pas plus mal traités dans les grands
appartements, et beaucoup mieux au pavillon de Marsan.

Nous autres, constitutionnels ministériels, étions indignés; mais les
ultras, et même les courtisans plus raisonnables, étaient enchantés de
cet acte d'indépendance.

Monsieur Canning se trouvait alors pour quelques jours à Paris. Je me
souviens que, le soir même où la discussion sur ce procédé était assez
animée, il entra chez madame de Duras. Elle l'interpella:

«N'est-ce pas qu'en Angleterre les personnes attachées au Roi votent
selon leur conscience et ne sont nullement forcées de soutenir le
ministère?

--Je ne comprends pas bien.

--Mais, par exemple, si le grand chambellan trouve une loi mauvaise,
il est libre de voter contre?

--Assurément, très libre, chacun est complètement indépendant dans son
vote.»

Madame de Duras triomphait.

«Mais, ajouta monsieur Canning, il enverrait sa démission avant de
prendre ce parti; sans cela on la lui demanderait tout de suite.»

Le triomphe fut un peu moins agréable. Toutefois, comme elle avait de
l'esprit, elle se rabattit sur ce que notre éducation constitutionnelle
n'était pas assez faite pour appeler cela de l'indépendance, et,
ramenant la discussion à une thèse générale, tourna le terrain où elle
s'était engagée si malencontreusement.

Le parti soi-disant royaliste était tombé dans une telle aberration
d'idées que, lorsque monsieur de Marcellus, alors député, fut nommé de
la commission pour examiner la loi qui devait accompagner le concordat
et garantir les libertés de l'Église gallicane, il n'imagina rien de
mieux que d'en référer au Pape en lui envoyant la copie du projet de
loi et de tous les documents confiés à la commission.

Le Pape lui répondit qu'il fallait s'opposer à la promulgation de
cette loi par tous les moyens possibles, l'autorisant même
textuellement à employer en sûreté de conscience la _ruse_ et
l'_astuce_.

Monsieur de Marcellus, plus bon que méchant dans le fond, profita mal
du conseil car il alla porter ce singulier bref au duc de Richelieu
qui entra dans une fureur extrême. Il le menaça de le traduire devant
les tribunaux pour avoir révélé le secret d'État à une Cour
étrangère, lui dit que, si cet ancien régime, qu'il affectait de
regretter, subsistait encore, on le ferait pourrir dans une prison
d'État et, par grâce encore, pour éviter que le Parlement ne le
décrétât de prise de corps et ne lui fît un plus mauvais parti, etc.

Monsieur de Marcellus fut tout ébahi d'une scène si bien carabinée; il
comprit même son tort; mais le parti jésuite, très puissant et tout
ultramontain, lui donna de grands éloges. Monsieur le prit sous sa
protection spéciale et le bruit s'apaisa.

Seulement, il me semble que les négociations à Rome furent retirées à
monsieur de Blacas, soupçonné d'avoir eu connaissance de cette
intrigue, et qu'on y envoya monsieur Portalis. Celui-ci parvint à
faire signer un concordat où les libertés gallicanes étaient aussi
bien ménagées que les circonstances le permettaient. Le roi Louis
XVIII n'y tenait pas assez pour les défendre vivement contre son
frère.



CHAPITRE XV

     Coup de pistolet tiré au duc de Wellington. -- On trouve
     l'assassin. -- Inquiétude de Monsieur sur la retraite des
     étrangers. -- Agitation dans les esprits. -- Ténèbres à la
     chapelle des Tuileries. -- Le duc de Rohan à Saint-Sulpice. --
     Ses ridicules. -- Le duc de Rohan se fait prêtre. -- Une aventure
     à Naples. -- Faveur du prince de Talleyrand. -- Bal chez le duc
     de Wellington. -- Testament de la reine Marie-Antoinette. -- Mort
     de la petite princesse d'Orléans, née à Twickenham. -- Mort de
     monsieur le prince de Condé. -- Son oraison funèbre.


Peu de jours après mon arrivée à Paris, nous fûmes tous mis en grand
émoi par une tentative d'assassinat commise sur la personne du duc de
Wellington. Un coup de pistolet avait été tiré sur sa voiture au
milieu de la nuit, comme il rentrait dans son hôtel de la rue des
Champs-Élysées.

Cet événement pouvait avoir les plus fâcheuses conséquences. Le duc de
Wellington était le personnage le plus important de l'époque; tout le
monde en était persuadé, mais personne autant que lui. Son
mécontentement aurait été une calamité. Tout ce qui tenait au
gouvernement fit donc une très grosse affaire de cet attentat et le
lendemain le duc était d'assez bonne humeur.

Mais on ne découvrait rien. Personne n'avait été blessé; on ne
retrouvait point de balle; le coup avait été tiré en pleine obscurité
contre une voiture allant grand train. Tout cela paraissait suspect.
L'opposition répandit le bruit que le duc, d'accord avec le parti
ultra, s'était fait tirer un coup de pistolet à poudre pour saisir ce
prétexte de prolonger l'occupation.

Il faut rendre justice au duc de Wellington; il était incapable
d'entrer dans une pareille machination; mais il conçut beaucoup
d'humeur de ces propos, et, il le faut répéter, notre sort dépendait
en grande partie de ses bonnes dispositions, car, lui seul pouvait
prendre l'initiative et affirmer aux souverains que la présence en
France de l'armée d'occupation, dont il était généralissime, avait
cessé d'être nécessaire au repos de l'Europe.

Toute la police était en mouvement sans rien découvrir. Les ultras se
frottaient les mains et assuraient que les étrangers séjourneraient
cinq années de plus. Enfin on eut des révélations de Bruxelles. Milord
Kinnaird, fort avant dans le parti révolutionnaire mais en deçà
pourtant de l'assassinat, dénonça l'envoi d'un nommé Castagnon par le
comité révolutionnaire séant à Bruxelles où tous les anciens jacobins,
présidés par les régicides expulsés du royaume, s'étaient réfugiés. On
acquit la preuve que ce Castagnon avait tiré contre le duc. Il fut
déféré aux tribunaux et sévèrement puni et le duc se tint pour
satisfait. Il entrait consciencieusement dans le projet de libérer la
France des troupes sous ses ordres, mais on pouvait toujours redouter
ses caprices.

La diminution de l'armée obtenue l'année précédente donnait droit à de
grandes espérances. Toutefois, les traités portaient cinq ans de cette
occupation, si onéreuse et si humiliante, et la troisième était à
peine commencée. Tous les soins du gouvernement étaient employés à
obtenir notre délivrance. Il était contrecarré par le parti ultra qui
éprouvait, ou feignait, une grande alarme de voir l'armée étrangère
quitter la France.

Monsieur avait dit au duc de Wellington, et malheureusement assez
haut pour que cela fût entendu et répété:

«Si vous vous en allez, je veux m'en aller aussi.

--Oh! que non, Monseigneur, avait répondu le duc; vous y penserez
mieux.»

Quelques semaines plus tard, un petit écrit professant la convenance
de prolonger l'occupation, loin de chercher à l'abréger, fut distribué
à profusion; il était anonyme, mais l'enveloppe portait pour timbre:
_Chambre de Monsieur_.

On l'attribua à monsieur de Bruges. C'était le précurseur de la
fameuse _Note secrète_. Toutes ces petites circonstances fondaient
l'immense impopularité sous laquelle Charles X a succombé en trois
jours, quelques années après.

Ces intrigues agissaient même sur les personnes qui n'y prenaient
aucune part. Il régnait une inquiétude générale qui ne paraissait pas
justifiée par la situation où nous nous trouvions. Dès en arrivant,
j'avais eu les oreilles rabattues par l'annonce de la _grande
conspiration_. Je demandais qui en faisait partie, on me répondait:

«Je n'en sais rien», mais on ajoutait avec un air capable: «Tenez pour
sûr que nous marchons sur un volcan, et certes ce n'est pas monsieur
Decazes qui nous sauvera!»

Il était, de plus en plus, en butte à la haine du parti de la Cour.

À force d'entendre répéter ces paroles, je finissais par être ébranlée
à mon tour, lorsqu'une circonstance puérile me rétablit dans mon
assiette en me montrant sur quels fondements fragiles on échafaudait
les nouvelles. J'assistais à ténèbres à la chapelle des Tuileries; on
frappe un coup léger à la porte de la tribune royale. Une fois; pas de
réponse; Madame jette un coup d'oeil irrité derrière elle. Une
seconde; pas encore de réponse. Une troisième; le Roi ordonne
d'ouvrir. On lui remet un billet, il le lit, fait signe au major
général de la garde royale, lui dit quelques mots tout bas. Celui-ci
sort et ténèbres s'achèvent au milieu de l'agitation de la
Congrégation.

Plus de doute, la grande conspiration a éclaté. Des courtisans
trouvent moyen de sortir de la chapelle pour aller en répandre la
nouvelle, même à la Bourse, assure-t-on. Rendu dans ses appartements,
le Roi annonce que la salle de l'Odéon a pris feu et que le ministre
de la police demande des troupes pour maintenir l'ordre. Aussitôt les
dévots de se récrier sur le scandale de troubler le service divin pour
un théâtre qui brûle et les courtisans de s'indigner qu'on vienne
déranger le Roi pour si mince affaire.

«Comment trouvez-vous monsieur Decazes? Il fait passer ses ordres par
le Roi à présent! C'est une nouvelle méthode assurément!»

Le soir, il était répandu dans la ville que l'incendie de l'Odéon
était le commencement d'exécution d'une grande conspiration; et, à la
Cour, où on était un peu mieux informé quoique beaucoup plus bête, il
n'était question que de l'insolence de ces coups répétés frappés à la
porte de la tribune royale. Il semblait qu'on l'eût abattue à coups de
hache. C'était aux Tuileries un bien plus grand événement que la
destruction d'un des beaux monuments de la capitale.

Cette scène de la chapelle me rafraîchit la mémoire d'un incident dont
je fus témoin à Saint-Sulpice, ce même carême, un jour où l'abbé
Frayssinous y prêchait. Les sermons étaient fort courus et, le
ministre de la police ayant annoncé le projet d'y assister, le banc de
l'oeuvre lui fut réservé.

Un équipage avec plusieurs valets en grande livrée s'arrêta au
portail. Un homme en uniforme en sortit, c'était évidemment le
ministre. Le suisse arriva en toute hâte, hallebarde en main, ouvrant
la route à Monseigneur. Le bedeau suivait; il s'adressa à Alexandre de
Boisgelin (passablement gobeur de son métier) pour lui demander s'il
était de la suite de Son Excellence.

«De quelle Excellence?

--Du ministre de la police.

--Où est-il?

--Là, le suisse précède.

--Mais ce n'est pas le comte Decazes, c'est le duc de Rohan.»

Aussitôt voilà le bedeau au petit galop courant après le suisse pour
le ramener à son poste du portail, et le duc de Rohan, dépouillé de
ses honneurs usurpés, laissé tout seul au milieu de l'église, obligé
d'établir son habit de pair sur une simple chaise de paille, à nos
côtés, comme le plus humble d'entre nous. Les rieurs furent contre
monsieur de Rohan, en dépit des préjugés aristocratiques qui lui
auraient volontiers donné précédence sur monsieur Decazes. Ses
ridicules étaient trop flagrants.

Auguste de Chabot, jeune homme qui ne manquait ni d'esprit, ni
d'instruction, avait été _presque_ forcé d'être chambellan de
l'Empereur. Il se conduisit avec dignité, convenance et simplicité à
la Cour impériale. À la Restauration, il prit le titre de prince de
Léon et les fumées de la vanité lui montèrent à la tête.

Il perdit sa femme, mademoiselle de Sérent, riche héritière, par un
horrible accident, et peu de mois avant [l'époque à] laquelle je suis
arrivée, la mort de son père l'avait mis en possession du titre de duc
de Rohan et de la pairie. Ces honneurs, bien prévus pourtant,
achevèrent de l'enivrer d'orgueil. Il devint le véritable émule du
marquis de Tuffières.

Il portait ses prétentions aristocratiques jusqu'à l'extravagance. Son
château de la Roche-Guyon fut décoré de tous les emblèmes de la
féodalité. Ses gens l'appelaient monseigneur. Il était toujours en
habit de pair, et en avait fait adopter le collet et les parements
brodés à une robe de chambre dans laquelle il donnait ses audiences le
matin, rappelant ainsi feu le maréchal de Mouchy qui s'était fait
faire un cordon bleu en tôle pour le porter dans son bain.

Aussi madame de Puisieux disait-elle, en voyant un portrait fort
ressemblant du duc de Rohan:

«Oh! c'est bien Auguste; et puis voyez, ajoutait-elle en indiquant un
écusson de ses armes peint dans le coin du tableau, voyez, voilà
l'expression de sa physionomie.»

Le duc de Rohan vint étaler son importance en Angleterre dans l'espoir
que son titre lui procurerait la main d'une riche héritière. Celle de
ma belle-soeur avait été demandée par lui l'année précédente et, pour
ennoblir cette alliance qui lui paraissait bien un peu indigne de lui,
il s'était servi de l'intermédiaire du Roi. Cet auguste négociateur
ayant échoué auprès de mademoiselle Destillières, le duc n'avait plus
vu en France de parti assez riche pour aspirer à l'honneur de partager
son nom et son rang.

Le voyage de spéculation matrimoniale en Angleterre étant resté
également sans succès, il se décida à embrasser l'état ecclésiastique.
Il s'entoura de jeunes prêtres et fit son séminaire dans les salons de
la Roche-Guyon. Je ne sais comment cela put s'arranger, mais il est
avec le ciel des accommodements.

Les mauvaises langues prétendaient que le célibat n'imposait pas trop
de gêne à monsieur de Rohan. J'ai su très positivement un fait dont
chacun tirera les conséquences qu'il lui plaira.

En 1813, Auguste de Chabot, alors chambellan de l'Empereur, d'une
jolie figure, plein de talent, dessinant très bien, chantant à ravir,
assez spirituel et surtout français arrivant de Paris, obtint à Naples
de doux regards de la Reine, femme de Murat et régente en l'absence de
son mari.

Une vive coquetterie s'établit entre eux. Des apartés, des promenades
solitaires, des lettres, des portraits s'ensuivirent. La Reine avait
la tête tournée et ne s'en cachait pas. Les choses allèrent si loin,
quoique monsieur de Chabot professât dès lors les principes d'une
certaine dévotion ostensible, qu'il reçut la clef d'une porte dérobée
conduisant à l'appartement de la Reine. Le moment de l'entrevue fut
fixé à la nuit suivante. Auguste s'y rendit.

Le lendemain matin, il reçut un passeport pour quitter Naples dans la
journée. Un messager plus intime vint en même temps lui redemander
l'élégante petite boîte qui contenait la clef.

Depuis ce jour, la Reine, qui en paraissait sans cesse occupée
jusque-là, n'a plus prononcé son nom. Monsieur de Chabot n'a jamais pu
comprendre le motif de cette disgrâce, car il se rendait la justice
d'avoir été parfaitement respectueux.

Le portrait lui resta, et je l'ai vu entre les mains de la personne
confidente de cette intrigue à laquelle il en fit don au moment où il
entra dans les ordres.

Quoi qu'il en soit, son choix de l'état ecclésiastique ne l'empêcha
pas de conserver toutes les habitudes du _dandysme_ le plus outré; ses
recherches de toilette étaient sans nombre. Il entama avec la Cour de
Rome une longue et vive négociation pour faire donner à la chasuble
une coupe nouvelle qui lui paraissait élégante. Au reste, il faut
reconnaître qu'il disait la messe plus gracieusement qu'aucune autre
personne et pourtant très convenablement.

Ces ambitions futiles n'arrêtaient pas les autres. Il devint
promptement archevêque et cardinal; je crois qu'au fond c'était là le
secret véritable de sa vocation. Les carrières civiles et militaires
se trouvaient encombrées; il se croyait de la capacité, avec raison
jusqu'à un certain point, et s'était jeté dans celle de l'Église. Mais
j'anticipe; revenons au printemps de 1818.

J'avais laissé monsieur de Talleyrand honni au pavillon de Marsan; je
le retrouvai dans la plus haute faveur de Monsieur et de son monde.
Elle éclata surtout aux yeux du public à un bal donné par le duc de
Wellington où les princes assistèrent.

Je me le rappelais l'année précédente dans cette même salle, se
traînant derrière les banquettes pour arriver jusqu'à la duchesse de
Courlande; elle lui avait réservé une place à ses côtés où personne ne
vint le troubler. Monsieur le duc d'Angoulême, seul de tous les
princes, lui adressa quelques mots en passant; mais, cette fois,
l'attitude était bien changée. Il traversait la foule qui s'écartait
devant lui; les poignées de main l'accueillaient et le conduisaient
droit sur Monsieur; monsieur le duc de Berry s'emparait de cette main
si courtisée pour ne la céder qu'à Monsieur. Les entours étaient
également empressés.

Je n'ai pas suivi le fil de cette intrigue dont le résultat se
déployait avec tant d'affectation sous nos yeux. J'ai peine à croire
que monsieur de Talleyrand eût flatté les voeux de Monsieur qui, à
cette époque, désirait par-dessus tout le maintien de l'occupation.

Monsieur de Talleyrand était trop habile à tâter le pouls du pays
pour ne pas reconnaître que la fièvre d'indépendance s'accroissait
chaque jour et ferait explosion si on ne la prévenait; mais
certainement il s'unissait à toutes les intrigues pour chasser le duc
de Richelieu, et c'était là un suffisant motif d'alliance.

J'eus encore, à ce bal, occasion de remarquer le peu d'obligeance de
nos princes. Le duc de Wellington vint proposer à Madame, vers le
milieu de la soirée, de faire le tour des salles. Il était indiqué de
prendre son bras, et tout grand personnage qu'il était il en aurait
été flatté. Mais Madame donna le bras à monsieur le duc de Berry,
madame la duchesse de Berry à Monsieur (monsieur le duc d'Angoulême,
selon son usage, était déjà parti) et le duc de Wellington fut réduit
à marcher devant la troupe royale en éclaireur.

Elle arriva ainsi jusqu'à un dernier salon où Comte (le physicien)
faisait des tours. Il lui fallait en ce moment un compère
souffre-douleur. Il jeta son dévolu sur monsieur de Ruffo, fils du
prince Castelcicala, ambassadeur de Naples, dont la figure niaise
prêtait au rôle qu'il devait jouer. Il fit trouver des cartes dans ses
poches, dans sa poitrine, dans ses chausses, dans ses souliers, dans
sa cravate; c'était un déluge.

Les princes riaient aux éclats, répétant de la voix qu'on leur
connaît: c'est monsieur de Ruffo, c'est monsieur de Ruffo. Or, ce
monsieur de Ruffo était presque de leur intimité, et pourtant, lorsque
le tour fut achevé, ils quittèrent l'appartement sans lui adresser un
mot de bonté, sans faire un petit compliment à Comte dont la révérence
le sollicitait, enfin avec une maussaderie qui me crucifiait car j'y
prenais encore un bien vif intérêt.

Peu de semaines avant, j'avais vu chez mon père, à Londres, le prince
régent, qui pourtant aussi était assez grand seigneur, assister à une
représentation de ce même monsieur Comte, et y porter des façons bien
différentes.

Je me suis laissé raconter que rien n'était plus obligeant que la
reine Marie-Antoinette. Madame avait repoussé cet héritage, peut-être
avec intention, car la mémoire de sa mère lui était peu chère. Toutes
ses adorations étaient pour son père, et, avec ses vertus, elle avait
pris ses formes peu gracieuses.

Il y eut vers ce temps une révolution bien frappante des sentiments de
Madame. Monsieur Decazes retrouva dans les papiers de je ne sais quel
terroriste de 1793 le testament autographe de la reine Marie-Antoinette
qui, assurément, fait le plus grand honneur à sa mémoire. Il le porta au
Roi qui lui dit de l'offrir à Madame. Elle le lui remit quelques heures
après, avec la phrase la plus froide possible, sur ce qu'en effet elle
reconnaissait l'écriture et l'authenticité de la pièce.

Monsieur Decazes en fit faire des fac-similés et en envoya un paquet à
Madame; elle n'en distribua pas un seul, et témoigna plutôt de
l'humeur dans toute cette occurrence. Toutefois ce testament a été
gravé dans la chapelle expiatoire de la rue d'Anjou qui se
construisait sous son patronage.

Si Madame était sévère à la mémoire de sa mère, elle était
passionnément dévouée à celle de son père et cette corde de son âme
vibrait toujours jusqu'à l'exaltation.

Comme je sortais du bal du duc de Wellington, je me trouvai auprès du
duc et de la duchesse de Damas-Crux, ultras forcenés, qui, comme moi,
attendaient leur voiture. Édouard de Fitz-James passa; je lui donnai
une poignée de main, puis monsieur Decazes, encore une poignée de
main, puis Jules de Polignac, nouvelle poignée de main, puis Pozzo,
encore plus amicale poignée de main.

«Vous en connaissez de toutes les couleurs», me dit le duc de Damas.

--Oui, répondis-je, ceux qui se proclament les serviteurs du Roi; et
ceux qui le servent en effet.»

Il était si bête qu'il me fit une mine de reconnaissance; mais la
duchesse me lança un regard furieux et ne me l'a jamais pardonné.

La famille d'Orléans, dont les formes affables et obligeantes
faisaient un contraste si marqué à celles de la branche aînée,
n'assistait pas à ce bal, autant qu'il m'en souvient. Elle était dans
la douleur. La petite princesse, née en Angleterre, était à toute
extrémité et mourut, en effet, peu de jours après.

La mort frappait à la fois à deux extrémités de la maison de Bourbon.
Le vieux prince de Condé achevait en même temps sa longue carrière en
invoquant vainement la présence de ses enfants pour lui fermer les
yeux. J'ai déjà dit la vie qui retenait monsieur le duc de Bourbon sur
les trottoirs de Londres.

Madame la princesse Louise se refusa également à adoucir les derniers
moments de son père, prétendant ne pouvoir quitter sa maison du Temple
où elle s'était cloîtrée, quoique toutes les autorités ecclésiastiques
l'y autorisassent et que le cardinal de Talleyrand, archevêque de
Paris, allât lui-même la chercher. Ce sont de ces vertus que je n'ai
jamais pu ni comprendre, ni admirer.

Monsieur le prince de Condé mourut dans les bras de madame de Rouilly,
fille naturelle de monsieur le duc de Bourbon; elle lui prodigua les
soins les plus filiaux et les plus tendres.

Monsieur le duc de Bourbon arriva quelques heures après la mort de son
père: il parut fort malheureux de n'avoir pu le revoir, et d'autant
plus que le vieux prince semblait, dans ses derniers jours, avoir
repris la mémoire qu'il avait perdue depuis quelques années et
regretter amèrement l'absence de son fils. Monsieur le duc de Bourbon
conserva son nom, disant que celui de Condé était trop lourd à porter.
Il s'établit au Palais-Bourbon et à Chantilly où il ne tarda pas à
donner de nouveaux scandales.

Le service pour monsieur le prince de Condé à Saint-Denis fut très
magnifique; je ne me rappelle plus en quoi on dérogea aux usages, mais
il y eut quelque chose de très marqué, en ce genre, pour honorer plus
royalement sa mémoire. Le roi Louis XVIII affectait de lui rendre plus
qu'il n'était dû à son rang, selon l'étiquette de la Cour de France,
peut-être pour marquer encore plus la sévère désobligeance avec
laquelle il l'imposait à monsieur le duc d'Orléans.

Je me souviens que cet enterrement fut une grande affaire à la Cour.
Pendant ce temps, le public et le ministère se préoccupaient du
discours. Le pas était glissant; il s'agissait du général des émigrés.
Il était difficile d'aborder ce sujet de manière à satisfaire les uns
et les autres; car, si _les uns_ étaient au pouvoir, _les autres_
c'était le pays.

L'abbé Frayssinous, chargé de l'oraison funèbre, s'en tira habilement.
Je me rappelle entre autres une phrase qui eut grand succès. En
parlant des deux camps français opposés l'un à l'autre, il dit: «_La
gloire était partout, le bonheur nulle part_». En résultat, le
discours ne déplut absolument à aucun parti; c'était le mieux qu'on en
pût espérer.



CHAPITRE XVI

     Mort de madame de Staël. -- Effet de son ouvrage sur la
     Révolution. -- Je retourne à Londres. -- Agents du parti ultra.
     -- Présentation de la note secrète. -- Le Roi ôte le commandement
     des gardes nationales à Monsieur. -- Fureur de Jules de Polignac.
     -- Conspiration du bord de l'eau. -- Congrès d'Aix-la-Chapelle.
     -- Le duc de Richelieu obtient la libération du territoire.


J'ai négligé de parler dans le temps de la mort de madame de Staël.
Elle avait eu lieu, pendant un de mes séjours en Angleterre, à la
suite d'une longue maladie qu'elle avait traînée le plus tard possible
dans ce monde de Paris qu'elle appréciait si vivement. Elle y faisait
peine à voir au commencement des soirées. Elle arrivait épuisée par la
souffrance mais, au bout de quelque temps, l'esprit prenait
complètement le dessus de l'instinct, et elle était aussi brillante
que jamais, comme si elle voulait témoigner jusqu'au bout de cette
inimitable supériorité qui l'a laissée sans pareille.

La dernière fois que je la vis, c'était le matin; je partais le
lendemain. Depuis quelques jours, elle ne quittait plus son sopha; les
taches livides dont son visage, ses bras, ses mains étaient couverts
n'annonçaient que trop la décomposition du sang. Je sentais la pénible
impression d'un adieu éternel et sa conversation ne roulait que sur
des projets d'avenir. Elle était occupée de chercher une maison où sa
fille, la duchesse de Broglie, grosse et prête d'accoucher, serait
mieux logée.

Elle faisait des plans de vie pour l'hiver suivant. Elle voulait
rester plus souvent chez elle, donner des dîners fréquents. Elle
désignait par avance des habitués. Cherchait-elle à s'étourdir
elle-même? Je ne sais; mais le contraste de cet aspect si plein de
mort et de ces paroles si pleines de vie était déchirant; j'en sortis
navrée.

Il y avait une trop grande différence d'âge et assurément de mérite
entre nous pour que je puisse me vanter d'une liaison proprement dite
avec madame de Staël, mais elle était extrêmement bonne pour moi et
j'en étais très flattée. Le mouvement qu'elle mettait dans la société
était précisément du genre qui me plaisait le plus, parce qu'il
s'accordait parfaitement avec mes goûts de paresse.

C'était sans se lever de dessus son sopha que madame de Staël animait
tout un cercle; et cette activité de l'esprit m'est aussi agréable que
celle du corps me paraît assommante. Quand il me faut aller chercher
mon plaisir à grands frais, je cours toujours risque de le perdre en
chemin.

Sans être pour moi une peine de coeur, la mort de madame de Staël me
fut donc un chagrin. Le désespoir de ses enfants fut extrême. Ils
l'aimaient passionnément et la révélation faite sur son lit de douleur
et dont j'ai déjà parlé n'affaiblit ni leur sentiment ni leurs
regrets.

Auguste de Staël se rendit l'éditeur d'un ouvrage auquel elle
travaillait et qui parut au printemps de 1818. Il produisit un effet
dont les résultats n'ont pas été sans importance. Pendant l'Empire, la
Révolution de 1793 et ceux qui y avaient pris part étaient honnis. La
Restauration ne les avait pas réhabilités et personne ne réclamait le
dangereux honneur d'avoir travaillé à renverser le trône de Louis XVI.
On aurait vainement cherché en France un homme qui voulût se
reconnaître ouvrier en cette oeuvre. Les régicides mêmes s'en
défendaient; une circonstance fortuite les avait poussés dans ce
précipice, et, somme toute, le _petit chat_ (peut-être encore parce
qu'il ne savait pas s'en expliquer) se trouvait le seul coupable.

Le livre de madame de Staël changea tout à coup cette disposition, en
osant parler honorablement de la Révolution et des révolutionnaires.
La première, elle distingua les principes des actes, les espérances
trompées des honnêtes gens des crimes atroces qui souillèrent ces
jours néfastes et ensevelirent sous le sang toutes les améliorations
dont ils avaient cru doter la patrie. Enfin elle releva tellement le
nom de révolutionnaire que, d'une cruelle injure qu'il avait été
jusque-là, il devint presque un titre de gloire. L'opposition ne le
repoussa plus. Les libéraux se reconnurent successeurs des
révolutionnaires et firent remonter leur filiation jusqu'à 1789.

Messieurs de Lafayette, d'Argenson, de Thiard, de Chauvelin, de
Girardin, etc., formèrent les anneaux de cette chaîne. Les Lameth,
quoique réclamant le nom de patriotes de 89, et repoussés par les
émigrés et la Restauration, ne s'étaient pas ralliés à l'opposition
antiroyaliste. Ils demeuraient libéraux assez modérés, après avoir
servi à l'Empereur avec bien moins de zèle que ceux dont je viens de
citer les noms.

Je crois que cet ouvrage posthume de madame de Staël a été un funeste
présent fait au pays et n'a pas laissé de contribuer à réhabiliter cet
esprit révolutionnaire dans lequel la jeunesse s'est retrempée depuis
et dont nous voyons les funestes effets. Dès que le livre de madame de
Staël en eut donné l'exemple, les hymnes à la gloire de 1789 ne
tarirent plus. Il y a bien peu d'esprits assez justes pour savoir
n'extraire que le bon grain au milieu de cette sanglante ivraie.
Aussi avons-nous vu depuis encenser jusqu'au nom de Robespierre.

Le troisième volume est presque entièrement écrit par Benjamin
Constant; la différence de style et surtout de pensée s'y fait
remarquer. Il est plus amèrement républicain; les goûts
aristocratiques qui percent toujours à travers le plébéisme de madame
de Staël ne s'y retrouvent pas.

Une fièvre maligne, dont je pensai mourir, me retint plusieurs
semaines dans ma chambre. Je n'en sortis que pour soigner ma
belle-soeur qui fit une fausse couche de quatre mois et demi et ne
laissa pas de nous donner de l'inquiétude pour elle et beaucoup de
regrets pour le petit garçon que nous perdîmes. Aussitôt qu'elle fut
rétablie, je retournai à Londres.

L'affaire des liquidations, fixée enfin à seize millions pour les
réclamations particulières, avait fort occupé mon père. Il avait sans
cesse vu renaître les difficultés, qu'il croyait vaincues, sans
pouvoir comprendre ce qui y donnait lieu. Une triste découverte
expliqua ces retards.

La loyauté de monsieur de Richelieu avait dû se résigner aux roueries
inhérentes aux nécessités gouvernementales. Il s'était apprivoisé
depuis mon aventure au sujet du docteur Marshall. Le _cabinet noir_
lui apporta les preuves les plus flagrantes de la façon dont monsieur
Dudon, commissaire de la liquidation, vendait les intérêts de la
France aux étrangers, à beaux deniers comptants.

Des lettres interceptées, écrites à Berlin, et lues à la poste de
Paris, en faisaient foi. Le duc de Richelieu chassa monsieur Dudon
honteusement; mais, ne pouvant publier la nature des révélations qui
justifiaient sa démarche, il se fit de monsieur Dudon un ennemi
insolent. Devenu, immédiatement, royaliste de la plus étroite
observance, monsieur Dudon se donna pour victime de la pureté de ses
opinions et n'a pas laissé d'être incommode par la suite.

Dès qu'il eut été remplacé par monsieur Mounier, les affaires
marchèrent. L'intégrité de celui-ci débrouilla ce que l'autre avait
volontairement embrouillé. Les liquidations furent promptement réglées
et la conclusion fut un succès pour le gouvernement. C'est à cette
occasion que s'est formée la liaison intime du duc de Richelieu avec
monsieur Mounier.

À mesure que les affaires d'argent s'aplanissaient, l'espoir de notre
émancipation se rapprochait et les fureurs du parti ultra
s'exaspéraient dans la même proportion. Sa niaiserie était égale à son
intolérance.

Je me souviens qu'avant de quitter Paris j'entendais déblatérer contre
le gouvernement qui exigeait des capitalistes français 66 d'un emprunt
nouveau, tandis qu'il n'avait pu obtenir que 54 l'année précédente de
messieurs Baring et Cie; faisant crime au ministère que le crédit
public se fût, en quelques mois, élevé de 12 pour 100 sous son
administration! Il faut avoir vécu dans les temps de passion pour
croire à de pareilles sottises.

Nous vîmes arriver successivement à Londres plusieurs envoyés de
Monsieur, les Crussol, les Fitz-James, les La Ferronnays, les de
Bruges, etc. Mon père était très bien instruit de leur mission; les
ministres anglais en étaient indignés. Le duc de Wellington signalait
d'avance la fausseté de leurs rapports. Tous venaient représenter la
France sous l'aspect le plus sinistre et le plus dangereux pour le
monde et réclamaient la prolongation de l'occupation étrangère.

Le duc de Fitz-James força tellement la mesure que lord Castlereagh
lui dit:

«Si ce tableau était exact, il faudrait sur-le-champ rappeler nos
troupes, former un cordon autour de la France et la laisser se dévorer
intérieurement. Heureusement, monsieur le duc, nous avons des
renseignements moins effrayants à opposer aux vôtres.»

L'expression de ces messieurs, en parlant de mon père, était que
c'était dommage mais qu'il avait passé à l'ennemi. Quel bonheur pour
la monarchie, si elle avait été exclusivement entourée de pareils
ennemis! Monsieur de Richelieu, selon eux, avait eu de bonnes
intentions mais il était perverti.

Quant aux autres ministres, c'étaient des gueux et des scélérats:
messieurs Decazes, Lainé, Pasquier, Molé, Corvetto; il n'y avait
rémission pour personne. À mesure que la libération de la patrie
approchait, l'anxiété du parti redoublait. Je crois que c'est à cette
époque que parut le _Conservateur_. Cette publication hebdomadaire
avait pour rédacteur principal monsieur de Chateaubriand, mais tous
les coryphées parmi les ultras y déposaient leur bilieuse éloquence.
Cet organe a fait bien du mal au trône.

Jules de Polignac arriva le dernier en Angleterre; il était porteur de
la fameuse _note secrète_, oeuvre avouée et reconnue de Monsieur,
quoique monsieur de Vitrolles l'eût rédigée.

Jamais action plus antipatriotique n'a été conseillée à un prince;
jamais prince héritier d'une couronne n'en a fait une plus coupable.
Les cabinets étrangers l'accueillirent avec mépris, et le roi Louis
XVIII en conçut une telle fureur contre son frère que cela lui donna
du courage pour lui ôter le commandement des gardes nationales du
royaume.

Depuis longtemps les ministres sollicitaient du Roi de rendre au
ministère de l'intérieur l'organisation des gardes nationales et de
les remettre sous ses ordres; le Roi en reconnaissait la nécessité
mais reculait effrayé des cris qu'allait pousser Monsieur.

Il avait été, dès 1814, nommé commandant général des gardes nationaux
de France. Il avait formé un état-major à son image. Des inspecteurs
généraux allaient chaque trimestre faire des tournées et s'occupaient
des dispositions des officiers qui tous étaient nommés par Monsieur et
à sa dévotion. La plupart étaient membres de la Congrégation. Leur
correspondance avec Jules de Polignac, premier inspecteur général,
était journalière et sa police s'exerçait avec activité et passion.

C'était un État dans l'État, un gouvernement dans le gouvernement, une
armée dans l'armée. Ce qu'à juste titre on a nommé le _gouvernement
occulte_ était alors à son apogée. L'ordonnance qui ôtait le
commandement à Monsieur enlevait au parti une grande portion de son
pouvoir en le privant d'une force armée aussi énorme dont il pouvait
disposer et qui ne recevait d'ordres que de lui.

Jules de Polignac en apprit la nouvelle (car cela avait été tenu fort
secret) par ma mère qui lui donna le _Moniteur_ à lire. Malgré sa
retenue habituelle, il fut assez peu maître de lui pour prononcer
quelques mots, trouvés si coupables par ma mère qu'elle lui dit
vouloir aller aussitôt les rapporter à mon père pour qu'il en donnât
avis au Roi. Averti de son imprudence, il chercha à les tourner en
plaisanterie; mais ne pouvant réussir à faire prendre le change à ma
mère, il eut recours à des supplications, qui allèrent jusqu'aux
larmes et aux génuflexions, et obtint enfin la parole qu'elle ne
répéterait pas un propos qu'il assurait n'avoir pas l'importance
qu'elle voulait y donner.

Je n'ai jamais su précisément les mots. Seulement le nom de monsieur
de Villèle y était mêlé et j'ai eu lieu de croire que la conspiration,
dite du bord de l'eau, dont la réalité n'est révoquée en doute par
aucune des personnes instruites des affaires à cette époque, cette
conspiration, qui avait pour but de faire régner Charles X avant que
le Ciel eût disposé de Louis XVIII, n'était que le commentaire des
paroles échappées à la colère de Jules.

Je n'entre pas dans plus de détails sur cet événement, quoique la
plupart des acteurs parmi les conspirateurs, aussi bien que parmi ceux
qu'ils devaient attaquer, fussent des personnes avec lesquelles nos
relations étaient intimes; mais j'étais absente lors de la découverte,
et le projet remontait si haut que le ministère et le Roi ne voulurent
pas aller jusqu'à la source. On se borna à l'éventer sans donner
aucune suite aux recherches.

Le Roi en conçut un mortel chagrin et ne laissa pas ignorer à son
frère qu'il en était instruit. Je ne sais pas si monsieur le duc de
Berry était dans le secret; j'espère que non. Quant à monsieur le duc
d'Angoulême, le parti s'en cachait avec plus de soin que d'aucune
autre personne.

Quoique la sagesse du gouvernement eût assoupi le bruit de cette
affaire, le parti ultra se trouva un peu gêné par cette découverte. Il
était en position de garder des mesures avec le pouvoir; il devint, ou
du moins chercha à paraître, plus modéré pendant quelque temps.

Cela ne l'empêcha pas d'avoir au Congrès d'Aix-la-Chapelle des agents
occupés à déjouer auprès des étrangers les négociations du duc de
Richelieu. Elles réussirent cependant et il eut la gloire et le
bonheur de signer le traité qui délivrait son pays d'une garnison
étrangère. Sans doute c'était encore à titre onéreux, mais la France
pouvait payer les charges qu'elle acceptait; ce qu'elle ne pouvait
plus supporter, c'était l'humiliation de n'être pas maîtresse chez
elle.

Le respect et la confiance qu'inspirait le caractère loyal de monsieur
de Richelieu entrèrent pour beaucoup dans le succès de cette
négociation qui nous combla de joie.

Je me rappelle que, le jour où la signature du traité fut apprise à
Londres, tout le corps diplomatique et les ministres anglais
accoururent chez mon père lui faire compliment et partager notre
satisfaction. Les hommages pour le duc de Richelieu étaient dans
toutes les bouches; chacun avait un trait particulier à citer de son
honorable habileté.



CHAPITRE XVII

     Le comte Decazes veut changer de ministère. -- Intrigues contre
     le duc de Richelieu. -- Il donne sa démission. -- Le général
     Dessolle lui succède. -- Mariage de monsieur Decazes. -- Le comte
     de Sainte-Aulaire. -- Mon père demande à se retirer. -- Il est
     remplacé par le marquis de La Tour-Maubourg. -- Le Roi est
     mécontent de mon père. -- Mes idées sur la carrière diplomatique.
     -- Une fournée de pairs. -- Monsieur de Barthélemy.


On devait croire qu'après ses succès d'Aix-la-Chapelle le président du
conseil reviendrait à Paris tout-puissant. Il en fut autrement. Les
deux oppositions de droite et de gauche se coalisèrent pour amoindrir
le résultat obtenu, et le parti ministériel, sous l'influence de
monsieur Decazes, ne se donna que peu de soins pour le montrer dans
toute son importance.

Monsieur de Richelieu était personnellement l'homme le moins propre à
exploiter un succès, mais monsieur Decazes s'y entendait fort bien.
Dans cette circonstance, il négligea de le vouloir. Des intrigues
intérieures dans le sein du ministère en furent cause. Monsieur
Decazes s'était uni à un parti semi-libéral qui, depuis, a produit ce
qu'on a appelé _les doctrinaires_. Ce parti avait longtemps crié
contre le ministère de la police et il persuada à monsieur Decazes
qu'en faisant réformer ce ministère au départ des étrangers il
semblerait n'avoir été créé que pour un moment de crise et que le Roi
ferait un acte habile dont la popularité rejaillirait sur lui.

Monsieur Decazes goûtait cette pensée mais à condition, bien entendu,
qu'il resterait ministre et ministre influent. Il en parla à monsieur
de Richelieu qui adopta l'idée. Monsieur Lainé, ministre de
l'intérieur, professait sans cesse de son désintéressement, de son
abnégation de toute ambition et de son ennui des affaires.

Monsieur de Richelieu, qui avait, à cette époque, parfaite confiance
en lui et en ses paroles, alla avec la candeur de son caractère lui
demander de céder son portefeuille à Decazes qui en avait envie.
Monsieur Lainé se mit en fureur contre une telle proposition, et le
duc de Richelieu, avec la gaucherie habituelle de sa loyale franchise,
s'en alla rapporter à monsieur Decazes qu'il ne fallait plus penser à
son projet parce que monsieur Lainé ne voulait pas y consentir. Il
reconnaissait bien du reste la convenance de renoncer à avoir un
ministère spécial de la police; il avouait tous les inconvénients que
monsieur Decazes signalait à le maintenir, mais il faudrait aviser à
un autre moyen de le supprimer.

Après avoir donné ces étranges satisfactions à messieurs Decazes et
Lainé, il partit pour Aix-la-Chapelle en complète sécurité des bonnes
dispositions de ses collègues envers lui. Il put en voir la vanité au
retour.

Je ne sais pas au juste les intrigues qu'on fit jouer ni les dégoûts
dont on l'entoura, mais, à la fin de l'année, il dut donner sa
démission ainsi que messieurs Pasquier, Molé, Lainé et Corvetto. Le
général Dessolle devint le chef ostensible du nouveau cabinet dont
monsieur Decazes était le directeur véritable.

Je n'ai jamais pu comprendre que monsieur Decazes n'ait pas senti que
le beau manteau de cristal pur, dont la présidence de monsieur de
Richelieu couvrait son favoritisme, était nécessaire à la durée de son
crédit. Il ne pouvait soutenir le poids des haines dirigées contre
lui que sous cette noble et transparente égide.

Monsieur de Richelieu ne lui enviait en aucune façon sa faveur et lui
en laissait toute la puissance, toute l'importance, tous les profits
et aussi tous les ennuis; car ce n'était pas tout à fait un bénéfice
sans charge de devoir amuser un vieux monarque valétudinaire tourmenté
dans son intérieur.

Monsieur Decazes avait épousé depuis quelques mois mademoiselle de
Sainte-Aulaire, fille de qualité riche et ayant par sa mère,
mademoiselle de Soyecourt, des alliances presque royales. Ces
relations flattaient monsieur Decazes et plaisaient au Roi. Aussi ce
mariage lui avait été assez agréable pour qu'il s'en mêlât
personnellement, et cette circonstance avait été une occasion de
rapprochement avec une nuance d'opposition hostile à laquelle
appartenait monsieur de Sainte-Aulaire. Je professe pour celui-ci une
amitié qui dure tantôt depuis trente ans. Toutefois je dois avouer
que, dans les premiers moments de la Restauration, il s'était conduit,
au moins, avec maladresse.

Il avait successivement renié Napoléon dont il était chambellan en
1814, et Louis XVIII en 1815, dans les deux villes de Bar-le-Duc et de
Toulouse dont il se trouvait préfet à ces deux époques, d'une manière
ostensible et injurieuse qui ne convenait pas mieux à sa position qu'à
son caractère et à son esprit, un des plus doux et des plus agréables
que je connaisse. Mais il y a des circonstances si écrasantes qu'elles
trouvent bien peu d'hommes à leur niveau, surtout parmi les gens
d'esprit. Les bêtes s'en tirent mieux parce qu'elles ne les
comprennent pas.

Sa conduite pendant les Cent-Jours avait jeté monsieur de
Sainte-Aulaire dans les rangs de la gauche. Le mariage de monsieur
Decazes avec mademoiselle de Sainte-Aulaire, au lieu de rapprocher le
ministre du parti aristocratique auquel elle appartenait par sa
naissance, l'avait mis dans la société de l'opposition et lui donnait,
fort à tort, une nuance de couleur révolutionnaire que les ultras
enluminaient de leur palette la mieux chargée.

Je n'oserais pas assurer que leurs cris, sans cesse répétés, n'eussent
exercé, à notre insu, quelque influence même sur nous à Londres.

La nouvelle de la retraite de monsieur de Richelieu, à laquelle il ne
s'attendait nullement, fut un coup très sensible à mon père. J'ai déjà
dit que les affaires importantes de l'ambassade se traitaient entre
eux, sans passer par les bureaux, dans des lettres confidentielles et
autographes. Mon père n'avait aucun rapport personnel avec monsieur
Dessolle et ne pouvait continuer avec lui une pareille correspondance.

Il reçut du nouveau ministre une espèce de circulaire fort polie dans
laquelle, après force compliments, on l'avertissait que la politique
du cabinet était changée.

Mon père avait déjà bien bonne envie de suivre son chef; cette lettre
le décida. Il répondit que sa tâche était accomplie. Ainsi que le duc
de Richelieu, il avait cru devoir rester à son poste jusqu'à la
retraite complète des étrangers, les négociations entamées devant,
autant que possible, être conduites par les mêmes mains, mais qu'une
nouvelle ère semblant commencer dans un autre esprit, il profitait de
l'occasion pour demander un repos que son âge réclamait.

Nous fûmes charmées, ma mère et moi, de cette décision. La vie
diplomatique m'était odieuse, et ma mère ne pouvait supporter la
séparation de mon frère. D'ailleurs, nous nous apercevions que le
travail auquel il s'était consciencieusement astreint fatiguait trop
mon père. Sa bonne judiciaire conservait toute sa force primitive,
mais déjà nous remarquions que sa mémoire faiblissait.

Lorsqu'un homme a été depuis l'âge de trente ans jusqu'à soixante hors
des affaires et qu'il y rentre, ou il les fait très mal, ou bien elles
l'écrasent. C'est ce qui arrivait à mon père.

Monsieur Dessolle lui répondit en l'engageant à revenir sur sa
décision, mais il y persista. Ce n'était pas, disait-il, avec
l'intention de refuser son assentiment au gouvernement du Roi, mais
dans la pensée qu'un ambassadeur nouvellement nommé serait mieux placé
vis-à-vis du cabinet anglais qu'un homme qui semblerait appelé à se
contredire lui-même.

Une négociation, par exemple, était ouverte pour obtenir du roi des
Pays-Bas d'expulser de Belgique le nid de conspirateurs d'où émanaient
les brochures et les agitateurs qui troublaient le royaume. Monsieur
Decazes mettait la plus grande importance à son succès et en parlait
quotidiennement au duc de Richelieu qui, pressé par lui, réclamait les
bons offices du cabinet anglais. Un des premiers soins du ministère
Dessolle fut d'adresser des remerciements au roi de Hollande pour la
noble hospitalité qu'il exerçait envers des réfugiés qu'on espérait
voir bientôt rapporter leurs lumières et leurs talents dans la patrie.
La copie de cette pièce fut produite à mon père par lord Castlereagh,
en réponse à une note qu'il avait passée d'après les anciens
documents. Cela était peut-être sage, mais il fallait un nouveau
négociateur pour une nouvelle politique.

Il y eut encore une réponse de monsieur Dessolle qui semblait disposé,
plus qu'il ne se l'était d'abord proposé, à suivre les traces de son
prédécesseur; mais mon père avait annoncé ses projets de retraite à
Londres, et, malgré toutes les obligeantes sollicitations du Régent
et de ses ministres, il resta inflexible.

Le marquis de La Tour-Maubourg fut nommé pour le remplacer. Avec la
franchise de son caractère, mon père s'occupa tout de suite activement
de lui préparer les voies, de façon à rendre la position du nouvel
ambassadeur la meilleure possible, dans les affaires et dans la
société.

Monsieur de La Tour-Maubourg, qui est aussi éminemment loyal,
ressentit vivement ces procédés et en a toujours conservé une sincère
reconnaissance. Mon père y ajouta un autre service, car, de retour à
Paris et n'y ayant plus d'intérêt personnel, il démontra clairement
que l'ambassade de Londres n'était pas suffisamment payée et fit
augmenter de soixante mille francs le traitement de son successeur.

Si monsieur de La Tour-Maubourg était touché des procédés de mon père,
monsieur Dessolle, en revanche, était piqué de son retour, et monsieur
Decazes en était assez blessé pour avoir irrité le roi Louis XVIII
contre lui.

Le favori n'avait pas tout à fait tort. La retraite d'un homme aussi
considéré que mon père et qui avait jusque-là marché dans les mêmes
voies pouvait s'interpréter comme une rupture, et, malgré l'extrême
modération des paroles de mon père et de sa famille, les ennemis de
monsieur Decazes ne manquèrent pas de s'emparer de ce prétexte pour en
profiter contre lui.

Quelques semaines s'étaient écoulées dans les pourparlers entre mon
père et le ministre. Quoique sa démission eût suivi immédiatement
celle de monsieur de Richelieu, elle ne fut acceptée qu'à la fin de
janvier 1819. Je partis aussitôt pour Paris afin d'y préparer les
logements.

Je trouvai le Roi fort exaspéré et disant que, jusqu'à cette heure, il
avait cru que les ambassadeurs accrédités par lui le représentaient,
mais que le marquis d'Osmond aimait mieux ne représenter que monsieur
de Richelieu. On voit que le père de la Charte n'avait pas encore tout
à fait dépouillé le petit-fils de Louis XIV et tenait le langage de
Versailles. Il aurait probablement mieux apprécié la conduite de mon
père si elle avait été agréable au favori.

Celui-ci, au reste, m'accueillit avec une bienveillance que j'ai eu
lieu de croire peu sincère. Non seulement mon père, qu'on avait comblé
d'éloges pendant tout le cours de son ambassade, ne reçut aucune
marque de satisfaction, mais il eut même beaucoup de peine à obtenir
la pension de retraite à laquelle il avait un droit acquis et
indisputable, sous prétexte que les fonds étaient absorbés. Au reste,
il ne fut pas seul à souffrir le _ben servire e non gradire_: les
ministres sortants, et surtout monsieur de Richelieu, firent une riche
moisson d'ingratitude, à la Cour, aux Chambres et jusque dans le
public.

Monsieur et Madame me traitèrent avec plus de bonté que de coutume
lorsque j'allai faire ma cour à mon arrivée de Londres. Monsieur le
duc de Berry voulut me faire convenir que mon père quittait la partie
parce qu'enfin il la voyait entre les mains des Jacobins. Je m'y
refusai absolument, me retranchant sur son âge qui réclamait le repos,
sur la convenance de quitter les affaires lorsque l'oeuvre de la
libération du territoire était accomplie, et sur la santé de ma mère.
Le prince insista vainement et m'en témoigna un peu d'humeur, mais
pourtant avec son amitié accoutumée.

Quant aux autres, lorsqu'ils virent qu'aucune de nos allures n'était
celles de l'opposition et que, dans la Chambre des pairs, mon père
votait avec le ministère, ils renoncèrent à leurs gracieusetés et
rentrèrent dans leur froideur habituelle.

Ma mère était tombée dangereusement malade à Douvres et nous donna de
vives inquiétudes. Elle put enfin passer la mer et nous nous trouvâmes
réunis à Paris à notre très grande joie.

Mon père ne tarda pas à éprouver un peu de l'ennui qui atteint
toujours les hommes à leur sortie de l'activité des affaires. Son bon
esprit et son admirable caractère en triomphèrent promptement. Il n'y
a pas de situation plus propre à faire naître ce genre de regret que
celle d'un ambassadeur rentrant dans la vie privée. Toutes ses
relations sont rompues; il est étranger aux personnes influentes de
son pays; il n'est plus au courant de ces petits détails qui occupent
les hommes au pouvoir, car, après tout, le commérage règne parmi eux
comme parmi nous; il s'est accoutumé à attacher du prix aux
distinctions de société, et elles lui manquent toutes à la fois.

Il n'y a pas de métier plus maussade à mon sens, où l'on joue plus
complètement le rôle de l'âne chargé de reliques et où les honneurs
qu'on reçoit soient plus indépendants de toute estime, de toute
valeur, de toute considération personnelle.

Je sais qu'il est convenu de regarder cette carrière comme la plus
agréable, surtout lorsqu'on arrive au rang d'ambassadeur. Je ne l'ai
connue que dans cette phase et je la proclame détestable. Lorsqu'on a
veillé la nuit pour rendre compte des travaux du jour et qu'on a
réussi dans une négociation difficile, épineuse, souvent entravée par
des instructions maladroites tout l'honneur en revient au ministre
qui, dans la phrase entortillée de quelque dépêche, vous a laissé
deviner ses intentions, précisément assez pour pouvoir vous désavouer
si vous échouez. En revanche, si l'affaire manque et s'ébruite, on
hausse les épaules et vous êtes proclamé maladroit d'autant plus
facilement que, le secret étant la première loi du métier, vous ne
pouvez rien apporter pour votre justification.

J'ai vu la carrière diplomatique sous son plus bel aspect, puisque mon
père, occupant la première ambassade, y a joui de la confiance entière
de son cabinet et d'une grande faveur près de celui de Londres, et
pourtant je la proclame, je le répète, une des moins agréables à
suivre.

Je comprends qu'un homme politique, dans les convenances duquel une
absence peut se trouver entrer momentanément, aille passer quelques
mois avec un caractère diplomatique dans une Cour étrangère.

Rien n'est plus mauvais pour les affaires du pays que de pareils
ambassadeurs qui s'occupent de toute autre chose; mais j'admets
l'agrément de cette espèce d'exil. Il ne faut pas toutefois s'y
résigner trop longtemps, car aucun genre d'absence n'enlève plus
promptement et plus complètement la clientèle.

Nous avons vu monsieur de Serre, le premier orateur de la Chambre, ne
pouvoir être renommé député après avoir été deux ans ambassadeur à
Naples et en mourir de chagrin. Certainement, s'il avait passé ces
deux années à la campagne chez lui, dans une retraite absolue, son
élection n'aurait pas été contestée et sa carrière d'homme politique
serait restée bien plus entière.

Je parle ici pour les hommes à ambition politique, car ceux qui ne
veulent que des places et des appointements ont évidemment avantage à
préférer l'ambassade à la retraite; mais aussi, s'ils prolongent leur
absence, ils reviennent, au bout de leur carrière, achever dans leur
patrie une vie dépourvue de tout intérêt, étrangers à leur famille,
isolés de tout intimité et ne s'étant formé aucune des habitudes qui,
dans l'âge mûr, suppléent aux goûts de la jeunesse.

Plus le pays auquel on appartient présente de sociabilité, plus ces
inconvénients sont réels. Cela est surtout sensible pour les français
qui vivent en coteries formées par les sympathies encore plus que par
les rapports de rang ou les alliances de famille. Rien n'est plus
solide que ces liens et rien n'est plus fragile. Ils sont de verre.
Ils peuvent durer éternellement, un rien peut les briser. Ils ne
résistent guère à une absence prolongée. On s'aime toujours beaucoup,
mais on ne s'entend plus. On croit qu'on aura grande joie à se revoir,
et la réunion amène le refroidissement, car on ne parle plus la même
langue, on ne s'intéresse plus aux mêmes choses. En un mot, on ne se
devine plus. Le lien est brisé. Les français ont si bien l'instinct de
ce mouvement de la société que nous voyons nos diplomates empressés de
venir fréquemment s'y retremper; et, de tous les européens, ce sont
ceux qui résident le moins constamment dans les Cours où ils sont
accrédités.

Ces réflexions, je les faisais alors aussi bien qu'à présent, et j'eus
pleine satisfaction à me retrouver _Gros-Jean comme devant_.

Notre _parti pris_ de n'être point hostiles au nouveau ministère reçut
un échec par la décision de monsieur Decazes de nommer une fournée de
soixante pairs (6 mars 1819). Ce n'est pas après avoir retrempé mon
éducation britannique, pendant trois années, dans les brouillards de
Londres que je pouvais envisager de sang-froid une pareille mesure.

Mon père exigeait mon silence, mais il partageait la pensée que
c'était un coup mortel à la pairie. Il a porté ses fruits, car il ne
serait pas bien difficile de rattacher la destruction de l'hérédité à
la création de ces énormes fournées dont Decazes a donné le premier
exemple. La liste de 1815, quoique très nombreuse, porte un caractère
tout à fait différent. Il s'agissait de fonder l'institution et non
pas de forcer une majorité.

Les nominations de 1819 eurent lieu à l'occasion d'une proposition
faite par monsieur de Barthélemy pour la révision de la loi
d'élection, loi dont M. Decazes lui-même demanda le rappel peu de mois
après. Je ne me suis jamais expliqué comment on était parvenu à
obtenir de monsieur de Barthélemy d'attacher le grelot.

Lorsqu'il s'aperçut, à la fin, de tout le bruit qu'il faisait, il
pensa en tomber à la renverse. La même chose lui était arrivée
lorsque, presque à son insu, il s'était trouvé directeur de la
République. La chute avait été plus rude à cette occasion puisqu'elle
l'avait envoyé sur les plages insalubres de la Guyane.

Je l'ai beaucoup connu et je n'ai jamais compris ces deux
circonstances de sa vie. C'était le plus honnête homme du monde, le
plus probe. Il avait de l'esprit et des connaissances, une
conversation facile et quelquefois piquante; mais il était timide,
méticuleux, circonspect. Il avait toujours l'inquiétude de déplaire et
surtout le besoin de se mettre à la remorque et de se cacher derrière
les autres. Jamais homme n'a été moins propre à jouer un rôle
ostensible et n'a eu moins d'ambition. Loin de tirer importance
d'avoir été _un cinquième de roi_, il était importuné qu'on s'en
souvînt.

Lorsque ce qu'on appela la _proposition Barthélemy_ fit une si
terrible explosion dans la Chambre et dans le public, il en fut
consterné. Je l'ai vu épouvanté de faire tout ce vacarme au point d'en
tomber sérieusement malade. Au reste, ce sont de ces événements dont
on s'occupe fort pour un moment et qui laissent moins de trace dans le
souvenir qu'ils n'en méritent peut-être, car souvent ils ont porté le
germe d'une catastrophe que d'autres événements, également oubliés,
ont mûrie jusqu'à ce qu'une dernière circonstance la fasse éclore tout
à coup.

Nous eûmes un remaniement du ministère avant la fin de l'année.
Monsieur Pasquier devint ministre des affaires étrangères. C'était
rentrer dans les errements du cabinet Richelieu, et mon père en fut
d'autant moins disposé à s'enrôler sous les drapeaux ultras. Monsieur
Roy arriva aux finances et monsieur de La Tour-Maubourg eut le
portefeuille de la guerre. Il déploya dans cette nouvelle position la
même honnêteté, la même probité, la même incapacité qu'il avait
portées à Londres.

Mes fréquents voyages en Angleterre m'avaient empêchée d'aller en
Savoie. Je profitai de l'été de 1819 pour faire une visite à monsieur
de Boigne et prendre les eaux d'Aix.

Au commencement de l'hiver, je vins m'établir avec mes parents dans
une maison que j'avais louée dans la rue de Bourbon. C'est là où j'ai
passé les dix années qui ont préparé et amené la chute de cette
Restauration que j'avais appelée de voeux si ardents et vu commencer
avec des espérances si riantes.



TABLE DES MATIÈRES

CINQUIÈME PARTIE

1815


CHAPITRE I

     Séjour en Piémont. -- Restauration de 1815. -- Passage à
     Lyon. -- Marion. -- Arrivée à Turin. -- Dispositions du Roi.
     -- Son gouvernement. -- Le cabinet d'ornithologie. -- Le
     comte de Roburent. -- Les _Biglietto regio_. -- La société.
     -- Le lustre. -- Les loges. -- Le théâtre. -- L'Opéra. --
     Détail de moeurs. -- Le marquis del Borgo.                      1


CHAPITRE II

     Les visites à Turin. -- Le comte et la comtesse de Balbe. --
     Monsieur Dauzère. -- Le prince de Carignan. -- Le corps
     diplomatique. -- Le général Bubna. -- Ennui de Turin. --
     Aspect de la ville. -- Appartements qu'on y trouve. --
     Réunion de Gênes au Piémont. -- Dîner donné par le comte de
     Valese. -- Jules de Polignac.                                  17


CHAPITRE III

     Révélation des projets bonapartistes. -- Voyage à Gênes. --
     Expérience des fusées à la congrève. -- La princesse
     Grassalcowics. -- L'empereur Napoléon quitte l'île d'Elbe.
     -- Il débarque en France. -- Officier envoyé par le général
     Marchand. -- Déclaration du 13 mars. -- Mon frère la porte à
     monsieur le duc d'Angoulême. -- La duchesse de Lucques.        30


CHAPITRE IV

     La princesse de Galles. -- Fête donnée au roi Murat. --
     Audience de la princesse. -- Notre situation est pénible. --
     Message de monsieur le duc d'Angoulême. -- Inquiétudes pour
     mon frère. -- Marche de Murat. -- Il est battu à
     Occhiobello. -- L'abbé de Janson. -- Henri de Chastellux.      42


CHAPITRE V

     Retour à Turin. -- Monsieur de La Bédoyère. -- Marche de
     Cannes. -- L'empereur Napoléon. -- Exposition du
     Saint-Suaire. -- Retour de Jules de Polignac. -- Il est fait
     prisonnier à Montmélian. -- Prise d'un régiment à
     Aiguebelle. -- Conduite du général Bubna. -- Haine des
     piémontais contre les autrichiens. -- Espérances du roi de
     Sardaigne.                                                     52


CHAPITRE VI

     Réponse de mon père au premier chambellan du duc de Modène.
     -- Conduite du maréchal Suchet à Lyon. -- Conduite du
     maréchal Brune à Toulon. -- Catastrophe d'Avignon. --
     Expulsion des français résidant en Piémont. -- Je quitte
     Turin. -- État de la Savoie. -- Passage de Monsieur à
     Chambéry. -- Fête de la Saint-Louis à Lyon. -- Pénible aveu.
     -- Gendarmes récompensés par l'Empereur. -- Les soldats de
     l'armée de la Loire. -- Leur belle attitude.                   64


CHAPITRE VII

     Madame de La Bédoyère. -- Son courage. -- Son désespoir. --
     Sa résignation. -- La comtesse de Krüdener. -- Elle me fait
     une singulière réception. -- Récit de son arrivée à
     Heidelberg. -- Son influence sur l'empereur Alexandre. --
     Elle l'exerce en faveur de monsieur de La Bédoyère. --
     Saillie de monsieur de Sabran. -- Pacte de la
     Sainte-Alliance. -- Soumission de Benjamin Constant à madame
     de Krüdener. -- Son amour pour madame Récamier. -- Sa
     conduite au 20 mars. -- Sa lettre au roi Louis XVIII.          76


CHAPITRE VIII

     Exigences des étrangers en 1815. -- Dispositions de
     l'empereur Alexandre au commencement de la campagne. --
     Jolie réponse du général Pozzo à Bernadotte. -- Conduite du
     duc de Wellington et du général Pozzo. -- Étonnement de
     l'empereur Alexandre. -- Séjour du Roi et des princes en
     Belgique. -- Énergie d'un soldat. -- Obligeance du prince de
     Talleyrand. -- Le duc de Wellington dépouille le musée. --
     Le salon de la duchesse de Duras. -- Mort d'Hombert de La
     Tour du Pin. -- Chambre dite introuvable. -- Démission de
     monsieur de Talleyrand. -- Mon père est nommé ambassadeur à
     Londres. -- Le duc de Richelieu. -- Révélation du docteur
     Marshall. -- Visite au duc de Richelieu. -- Désobligeante
     réception. -- Son excuse.                                      89


CHAPITRE IX

     Nobles adieux de l'empereur Alexandre au duc de Richelieu.
     -- Sentiments patriotiques du duc. -- Ridicules de monsieur
     de Vaublanc. -- Arrivée de mon père à Paris. -- Procès du
     maréchal Ney. -- Son exécution. -- Exaltation du parti
     royaliste. -- Procès de monsieur de La Valette. -- Madame la
     duchesse d'Angoulême s'engage à demander sa grâce. -- On
     l'en détourne. -- Démarches faites par le duc de Raguse. --
     Il fait entrer madame de La Valette dans le palais. -- Sa
     disgrâce. -- Fureur du parti royaliste à l'évasion de
     monsieur de La Valette.                                       108


CHAPITRE X

     Fêtes données par le duc de Wellington. -- Monsieur le duc
     d'Angoulême. -- Refus d'une grande-duchesse pour monsieur le
     duc de Berry. -- On se décide pour une princesse de Naples.
     -- Traitement d'une ambassadrice d'Angleterre. -- Faveur de
     monsieur Decazes. -- Monsieur de Polignac refuse de prêter
     serment comme pair. -- Mot de monsieur de Fontanes. --
     Séjour de la famille d'Orléans en Angleterre. -- Demande de
     madame la duchesse d'Orléans douairière au marquis de
     Rivière.                                                      119



SIXIÈME PARTIE

L'ANGLETERRE ET LA FRANCE (1816 à 1820)


CHAPITRE I

     Retour en Angleterre. -- Aspect de la campagne. -- Londres.
     -- Concert à la Cour. -- Ma présentation. -- La reine
     Charlotte. -- Égards du prince régent pour elle. -- La
     duchesse d'York. -- La princesse Charlotte de Galles. --
     Miss Mercer. -- Intrigue déjouée par le prince Léopold de
     Saxe-Cobourg. -- La marquise d'Hertford. -- Habitudes du
     prince régent. -- Dîners à Carlton House.                     133


CHAPITRE II

     Le corps diplomatique. -- La comtesse de Lieven. -- La
     princesse Paul Esterhazy. -- Vie des femmes anglaises. --
     Leur enfance. -- Leur jeunesse. -- Leur âge mûr. -- Leur
     vieillesse. -- Leur mort. -- Sort des veuves.                 146


CHAPITRE III

     Indépendance du caractère des anglais. -- Dîner chez la
     comtesse Dunmore. -- Jugement porté sur lady George
     Beresford. -- Salon des grandes dames. -- Comment on
     comprend la société en Angleterre et en France. -- Bal donné
     chez le marquis d'Anglesey. -- Lady Caroline Lamb. --
     Mariage de monsieur le duc de Berry. -- Réponse du prince de
     Poix.                                                         155


CHAPITRE IV

     La famille d'Orléans à Twickenham. -- Espionnage exercé
     contre elle. -- Division entre le roi Louis XVIII et
     monsieur le duc d'Orléans à Lille en 1815. -- Intérieur de
     Twickenham. -- Mots de la princesse Marie. -- La comtesse de
     Vérac. -- Naissance d'une princesse d'Orléans. -- La
     comtesse Mélanie de Montjoie. -- Le baron de Montmorency. --
     Le comte Camille de Sainte-Aldegonde. -- Le baron Athalin.
     -- Monsieur le duc de Bourbon. -- La princesse Louise de
     Condé.                                                        164


CHAPITRE V

     Lord Castlereagh. -- Lady Castlereagh. -- Cray Farm. --
     Dévouement de lady Castlereagh pour son mari. -- Accident et
     prudence. -- Soupers de lady Castlereagh. -- Partie de
     campagne chez lady Liverpool. -- Ma toilette à la Cour de la
     Reine. -- Beauté de cette assemblée. -- Baptême de la petite
     princesse d'Orléans. -- La princesse de Talleyrand. -- Elle
     consent à se séparer du prince de Talleyrand. -- La comtesse
     de Périgord. -- La duchesse de Courlande. -- La princesse
     Tyszkiewicz. -- Mariage de Jules de Polignac.                 172


CHAPITRE VI

     Ordonnance qui casse la Chambre. -- Réflexion de la
     vicomtesse de Vaudreuil à ce sujet. -- Négociation avec les
     ministres anglais. -- Opposition du duc de Wellington. --
     Embarras pour fonder le crédit. -- Mon retour à Paris. --
     Exaltation des partis. -- Brochure de monsieur Guizot. --
     Regrets d'une femme du parti ultra-royaliste. -- Monsieur
     Lainé qualifié de bonnet rouge. -- Griefs des royalistes. --
     Licenciement des corps de la maison du Roi. -- Le colonel
     Pothier et monsieur de Girardin. -- Les quasi-royalistes. --
     Soirée chez madame de Duras. -- La coterie dite _le
     château_. -- Monsieur de Chateaubriand veut quitter la
     France. -- Il vend le Val du Loup au vicomte de Montmorency.
     -- Propos tenu par le prince de Poix à monsieur Decazes.      185


CHAPITRE VII

     Négociations pour un emprunt. -- Ouvrard va en Angleterre.
     -- Il amène monsieur Baring chez mon père. -- Conférence
     avec lord Castlereagh. -- Arrivée de messieurs Baring et
     Labouchère à Paris. -- Espérances trompées. -- Dîner chez la
     maréchale Moreau. -- Brochure de Salvandy. -- Influence du
     général Pozzo sur le duc de Wellington. -- Soirée chez la
     duchesse d'Escars. -- Monsieur Rubichon. -- L'emprunt étant
     conclu, l'opposition s'en plaint.                             198


CHAPITRE VIII

     Madame la duchesse de Berry. -- La duchesse de Reggio. -- Le
     mariage de mon frère avec mademoiselle Destillières est
     convenu. -- Scène aux Tuileries. -- Le Roi en est malade. --
     Le _Manuscrit de Sainte-Hélène_. -- Lectures chez mesdames
     de Duras et d'Escars. -- Succès de cette publication
     apocryphe.                                                    208


CHAPITRE IX

     Monsieur de Villèle. -- Intrigue de Cour pour ramener
     monsieur de Blacas. -- La duchesse de Narbonne. -- Martin et
     la soeur Récolette. -- Arrivée de monsieur de Blacas. --
     Déjeuner aux Tuileries. -- La petite chienne de Madame. --
     Sagesse de monsieur le duc d'Angoulême. -- Agitation des
     courtisans. -- Trouble de monsieur Molé. -- Bonne contenance
     de monsieur Decazes. -- Délais multipliés de monsieur de
     Blacas. -- Il est congédié par le Roi.                        218


CHAPITRE X

     Faveur de monsieur Decazes. -- Son genre de flatterie. --
     Affaires de Lyon. -- Le duc de Raguse apaise les esprits. --
     Discours de monsieur Laffitte. -- Monsieur le duc d'Orléans
     revient à Paris. -- Histoire inventée sur ma mère. -- Ma
     colère. -- Arrivée de toute la famille d'Orléans. --
     Déjeuner au Palais-Royal. -- Calomnies absurdes.              229


CHAPITRE XI

     Tom Pelham. -- Inauguration du pont de Waterloo. -- Dîner à
     Claremont. -- Maussaderie de la princesse Charlotte. -- Son
     obligeance. -- Un nouveau caprice. -- Conversation avec
     elle. -- Mort de cette princesse. -- Affliction générale. --
     Caractère de la princesse Charlotte. -- Ses goûts, ses
     habitudes. -- Suicide de l'accoucheur. -- Singulier conseil
     de lord Liverpool. -- Maxime de lord Sidmouth.                236


CHAPITRE XII

     Le roi de Prusse veut épouser Georgine Dillon. -- Rupture de
     ce mariage. -- Désobligeance du roi Louis XVIII pour les
     Orléans. -- Il la témoigne en diverses occasions. --
     Irritation qui en résulte. -- Le comte de La Ferronays. --
     Son attachement pour monsieur le duc de Berry. -- Madame de
     Montsoreau et la layette. -- Scène entre monsieur le duc de
     Berry et monsieur de La Ferronnays. -- Irritation de la
     famille royale. -- Madame de Gontaut nommée gouvernante. --
     Conseils du prince Castelcicala. -- Madame de Noailles.       249


CHAPITRE XIII

     Je refuse d'aller chez une devineresse. -- Aventure du
     chevalier de Mastyns. -- Élections de 1817. -- Le parti
     royaliste sous l'influence de monsieur de Villèle. -- Le duc
     de Broglie et Benjamin Constant. -- Monsieur de
     Chateaubriand appelle l'opposition de gauche _les libéraux_.
     -- Mariage de mon frère. -- Visite à Brighton. -- Soigneuse
     hospitalité du prince régent. -- Usages du pavillon royal.
     -- Récit d'une visite du Régent au roi George III. --
     Déjeuner sur l'escalier. -- Le grand-duc Nicolas à Brighton.  259


CHAPITRE XIV

     Je fais naufrage sur la côte entre Boulogne et Calais. --
     Effet de cet accident. -- Excellent propos de Monsieur. --
     Singulière conversation de Monsieur avec Édouard Dillon. --
     La loi de recrutement. -- Les pairs ayant des charges chez
     le Roi votent contre le ministère. -- Réponse de monsieur
     Canning à ce sujet. -- Le Pape et monsieur de Marcellus.      272


CHAPITRE XV

     Coup de pistolet tiré au duc de Wellington. -- On trouve
     l'assassin. -- Inquiétude de Monsieur sur la retraite des
     étrangers. -- Agitation dans les esprits. -- Ténèbres à la
     chapelle des Tuileries. -- Le duc de Rohan à Saint-Sulpice.
     -- Ses ridicules. -- Le duc de Rohan se fait prêtre. -- Une
     aventure à Naples. -- Faveur du prince de Talleyrand. -- Bal
     chez le duc de Wellington. -- Testament de la reine
     Marie-Antoinette. -- Mort de la petite princesse d'Orléans,
     née à Twickenham. -- Mort de monsieur le prince de Condé. --
     Son oraison funèbre.                                          281


CHAPITRE XVI

     Mort de madame de Staël. -- Effet de son ouvrage sur la
     Révolution. -- Je retourne à Londres. -- Agents du parti
     ultra. -- Présentation de la note secrète. -- Le Roi ôte le
     commandement des gardes nationales à Monsieur. -- Fureur de
     Jules de Polignac. -- Conspiration du bord de l'eau. --
     Congrès d'Aix-la-Chapelle. -- Le duc de Richelieu obtient la
     libération du territoire.                                     293


CHAPITRE XVII

     Le comte Decazes veut changer de ministère. -- Intrigues
     contre le duc de Richelieu. -- Il donne sa démission. -- Le
     général Dessolle lui succède. -- Mariage de monsieur
     Decazes. -- Le comte de Sainte-Aulaire. -- Mon père demande
     à se retirer. -- Il est remplacé par le marquis de La
     Tour-Maubourg. -- Le Roi est mécontent de mon père. -- Mes
     idées sur la carrière diplomatique. -- Une fournée de pairs.
     -- Monsieur de Barthélemy.                                    302


CHARTRES.--IMPRIMERIE DURAND, RUE FULBERT.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Récits d'une tante (Vol. 2 de 4) - Mémoires de la Comtesse de Boigne, née d'Osmond" ***

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