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Title: Vie de Christophe Colomb
Author: Bonnefoux, Pierre-Marie-Joseph
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

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VIE

DE

CHRISTOPHE COLOMB.



[Illustration: Navire portugais du XVe siècle en découverte.]



VIE

DE

CHRISTOPHE COLOMB;


PAR LE BARON DE BONNEFOUX,

CAPITAINE DE VAISSEAU.



PARIS,

ARTHUS BERTRAND, ÉDITEUR,

LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DE GÉOGRAPHIE,

RUE HAUTEFEUILLE, 21.



À

_M. Alfred Nettement,_

HOMME DE LETTRES, EX-REPRÉSENTANT DU PEUPLE, EX-RÉDACTEUR EN CHEF DE
L'_Opinion publique_.


_Monsieur,_

Je regarderai toujours comme un honneur infini que vous ayez bien
voulu me permettre de publier mon livre sous vos auspices; et c'est à
vous, dont le noble coeur, le loyal caractère et l'esprit élevé
peuvent si bien apprécier en quoi consiste la véritable grandeur, que
je dédie ce récit de la vie de Christophe Colomb.

                                                _Bonnefoux._



PRÉFACE.


Il n'en est pas de Christophe Colomb comme de la plupart des grands
hommes que l'histoire nous présente en exemple, et dont la gloire est
souvent ternie par des actes qui blessent la morale, la justice ou
l'humanité: c'est en vain que leurs admirateurs cherchent à justifier
de tels actes par des motifs spécieux de politique ou d'impérieuse
nécessité; cette prétendue gloire n'en est pas moins contestée, elle
est même niée par les esprits droits qui ne reconnaissent de véritable
grandeur que celle qui est basée sur la vertu.

«_La gloire suit la vertu comme l'ombre suit le corps:_» a dit le
plus éloquent des orateurs romains. Ces belles paroles n'ont jamais pu
s'appliquer à personne mieux qu'à Christophe Colomb; aussi, pendant
que, tous les jours, on compare Annibal à Scipion, pendant qu'on
cherche à décider si César l'emporte sur Alexandre ou sur tel autre
héros des temps anciens ou modernes, on voit Colomb marcher hors ligne
au-dessus de toutes les rivalités; sa gloire n'est seulement pas
effleurée par les attaques que l'ignorance et l'envie ont essayé de
diriger contre lui, et il est proclamé comme un modèle aussi parfait
qu'il est possible de le concevoir d'un simple mortel.

C'est au commencement de 1851 que je pensai à accomplir le projet,
depuis longtemps formé dans mon esprit, d'écrire la vie de Christophe
Colomb. Je ne me fis nullement illusion sur les qualités qui
manquaient à mon style pour traiter un tel sujet avec la supériorité
littéraire qu'il exigeait; mais avant tout et selon moi, les voyages,
la carrière maritime, les théories, les plans, les découvertes de
Christophe Colomb ne pouvaient être bien exposés que par un marin; et
quelle que fût mon infériorité sous d'autres rapports, je crus que
cette qualité de marin devait passer avant toutes les autres, qu'elle
me donnerait des droits à l'indulgence pour celles que je ne possédais
pas; et, en me promettant de chercher à être clair, exact et
véridique, je me mis consciencieusement à l'oeuvre.

Je n'eus cependant pas la présomption d'aborder la critique de front;
j'avais un libre et honorable accès dans un recueil mensuel,
intitulé: _Nouvelles annales de la marine_: ce fut là qu'article par
article, j'obtins que mon histoire de Christophe Colomb serait
imprimée et qu'elle se livrerait aux yeux des lecteurs. Un accueil
bienveillant fut fait à cet essai; enfin, aujourd'hui, il m'a été
permis de trouver un Éditeur qui a réuni en un corps de volume tous
mes articles successifs[1]. Ainsi, l'auteur a déjà reçu quelques
éloges ou plutôt quelques encouragements, et l'on doit regarder ce
livre comme une seconde édition de son oeuvre primitive.

         [Note 1: Une des personnes qui s'occupent le plus de
         biographie m'avait fait craindre que je ne trouverais pas
         d'Éditeur, à cause du caractère sérieux de l'ouvrage. Elle
         ajoutait qu'aucun libraire ne voudrait s'en charger, à moins
         que je ne consentisse à en varier la lecture par plusieurs
         _aventures galantes_ qu'il prétendait facile d'y introduire,
         et sans lesquelles il croyait que le livre ne pourrait avoir
         aucun succès. J'ai trouvé ce fait caractéristique; et il m'a
         semblé curieux ou utile de le consigner ici: mais ce serait à
         désespérer du bon goût en France, s'il était vrai, pour que
         la vie d'un aussi grand homme que Colomb pût avoir des
         lecteurs, qu'il fallût faire subir à son nom une aussi
         burlesque profanation!]

Il paraît même que l'ouvrage répond par sa nature au tour ou au
mouvement présent des esprits parmi nous. Ce sujet a, en effet, été
traité, depuis peu, sous diverses formes, et par des hommes de grande
réputation: le _Civilisateur_ de Lamartine contient un brillant résumé
de la vie de l'immortel navigateur, principalement de la période qui a
pour objet la découverte de l'Amérique; Cooper dans son roman de
Mercédès, traduit en français sous le titre de _Christophe Colomb_,
avait déjà décrit la même période; M. Jubinal nous a donné cette
découverte d'après des pièces originales; la musique, enfin, par
l'organe de Félicien David, l'un de ses plus harmonieux interprètes,
en a fait le thème d'un des chants les plus mélodieux qui aient jamais
frappé l'oreille des hommes.

Mon oeuvre moins éloquente, moins fleurie, sans doute, que celles dont
je viens de parler est, cependant, plus complète; elle embrasse toute
la vie du grand homme; enfin, et je le répète puisque c'est son
principal ou même son seul mérite, elle est écrite par un marin.

J'ai nommé Lamartine; ce n'est pas assez de le nommer, je dois encore
le citer, bien que son magnifique style ne puisse que jeter une ombre
défavorable sur le mien; mais il a fait de Christophe Colomb un éloge
si complet, si profondément senti et si vrai, j'éprouve un si grand
charme à voir mon admiration partagée, en tout point, par un homme
d'un talent aussi élevé, que je ne puis résister au désir de
reproduire ici les paroles de l'illustre écrivain:

«Tous les caractères du véritable grand homme sont réunis dans le nom
de Christophe Colomb: génie, travail, patience, obscurité du sort
vaincue par la force de la nature, obstination douce mais infatigable
au but, résignation au ciel, lutte contre les choses, longue
préméditation de pensée dans la solitude, exécution héroïque de la
pensée dans l'action, intrépidité et sang-froid contre les éléments
dans les tempêtes et contre la mort dans les séditions, confiance dans
l'étoile non d'un homme, mais de l'humanité, vie jetée avec abandon
et sans regarder derrière lui dans cet Océan inconnu et plein de
fantômes, Rubicon de 1,500 lieues bien plus irrémédiable que celui de
César! Étude infatigable, connaissances aussi vastes que l'horizon de
son temps, maniement habile mais honnête des cours pour les séduire à
la vérité, convenance, noblesse et dignité de formes extérieures, qui
révélaient la grandeur de l'âme et qui enchaînaient les yeux et les
coeurs, langage à la proportion et à la hauteur de ses pensées;
éloquence qui convainquait les rois et qui domptait les séditions de
ses équipages, poésie de style qui égalait ses récits aux merveilles
de ses découvertes et aux images de la nature; amour immense, ardent
et actif de l'humanité jusque dans ce lointain où elle ne se souvient
plus de ceux qui la servent; sagesse d'un législateur et douceur d'un
philosophe dans le gouvernement de ses colonies, pitié paternelle pour
ces Indiens, enfants de la race humaine dont il voulait donner la
tutelle au vieux monde et non la servitude des oppresseurs; oubli des
injures, magnanimité de pardon envers ses ennemis; piété, enfin, cette
vertu qui contient et qui divinise toutes les autres quand elle est ce
qu'elle était dans l'âme de Colomb; présence constante de Dieu dans
l'esprit, justice dans la conscience, miséricorde dans le coeur,
reconnaissance dans les succès, résignation dans les revers, adoration
partout et toujours!

«Tel fut cet homme; nous n'en connaissons pas de plus achevé; il en
contenait plusieurs en un seul!»



VIE

DE

CHRISTOPHE COLOMB


Si jamais l'Europe fut impressionnée par l'accomplissement d'une
grande entreprise, si jamais les esprits y furent frappés d'étonnement
et d'admiration, ce fut, sans contredit, à la nouvelle du retour de
Christophe Colomb après sa découverte d'un monde jusqu'alors inconnu:
malgré la lenteur des moyens de communication usités à cette époque,
le bruit s'en répandit avec la rapidité de l'incendie; et ce n'était
jamais sans enthousiasme qu'on en racontait ou qu'on en entendait
raconter les détails!

On a dit depuis qu'il avait existé des preuves d'une fréquentation qui
aurait eu lieu, à une période reculée, entre l'Europe et les pays que
nous nommons aujourd'hui l'Amérique. Platon parle aussi d'une légende
égyptienne dans laquelle il est question d'une terre fort éloignée
dans l'occident, appelée _Atalantis_, et qui aurait été engloutie lors
d'une grande convulsion du globe, telle que celles qui sont signalées
par des traces du séjour de l'Océan sur de hautes montagnes. On a
encore prétendu que des barques ou des navires européens de pêche ou
autres, poussés, entraînés par la tempête, avaient abordé, longtemps
avant Colomb, sur des côtes vers lesquelles ils avaient été portés par
de longues séries de violents vents d'Est. Enfin, les Scandinaves
avaient, dit-on, dans leurs traditions, une mystérieuse Vinlande qu'on
assure n'être autre chose que le Labrador ou tout au moins
Terre-Neuve.

Mais sont-ce là des faits caractérisés, dignes d'être accueillis par
des hommes instruits? Il n'y a, ainsi que nous le prouverons dans le
cours de nos récits, que l'envie qui puisse feindre de croire à leur
valeur pour chercher à affaiblir le mérite d'un grand succès; il n'y a
que la crédulité la plus aveugle qui puisse les accepter: aucun d'eux,
en effet, n'est ni avéré, ni appuyé sur d'assez fortes bases pour
soutenir un examen sérieux; et si, par le plus grand des hasards, il
est arrivé que quelque Européen ait débarqué sur ces rivages avant
Christophe Colomb, toujours est-il certain qu'il n'en était pas resté
de traces dans ces contrées, et qu'aucun n'en était revenu. Il est
très-positif, au contraire, qu'avant la fin du XVe siècle, on ignorait
complètement quelles étaient les limites occidentales de l'Océan
Atlantique: sa vaste étendue n'était regardée qu'avec effroi, et,
selon l'opinion générale contre laquelle personne n'aurait songé à
s'élever, ces limites étaient un chaos inabordable aux conjectures, et
que l'audace la plus téméraire ne pouvait jamais s'aventurer à vouloir
pénétrer.

On trouve la preuve de cette opinion dans la description que fait de
cette mer l'Arabe Xerif-al-Edrisi, surnommé le Nubien, savant
écrivain qui possédait toutes les connaissances géographiques dont la
science pouvait alors s'enorgueillir: «L'Océan, dit-il, entoure les
dernières limites de la terre habitée; au delà, tout est inconnu, et
nul ne peut le parcourir à cause de sa navigation aussi difficile que
périlleuse, de sa grande obscurité et de ses fréquentes tempêtes.
Aucun pilote n'ose conduire son bâtiment dans ses eaux profondes; les
vagues en sont comme des montagnes; et quand elles brisent, il n'y a
pas de navire qui pourrait leur résister.»

Tels étaient les obstacles présumés qu'avait à vaincre celui qui
réunit la perspicacité de deviner les mystères de ces mers à
l'intrépidité d'en braver les dangers; dont le génie audacieux, la
constance à toute épreuve, le courage inébranlable le mirent à même de
réaliser les plans qui l'avaient longtemps préoccupé, d'accomplir un
projet dont nul n'avait seulement entrevu la possibilité d'exécution,
et qui, par ses travaux hardis, parvint à mettre en communication les
points les plus distants de l'univers. Aucune vie n'a été traversée
d'événements plus variés; aucun homme n'a plus médité, n'a plus agi,
n'a joui d'une gloire plus pure ou plus méritée; aucun n'a plus
souffert!... Et c'est de cette vie si agitée, qui est le lien entre
l'histoire du Nouveau-Monde et celle de l'Ancien, que nous
entreprenons de faire le récit.

Toutefois, les historiens qui, avant nous, ont écrit la vie et raconté
les actes mémorables du marin qui, par le génie, la force d'âme, la
noblesse du caractère, la pureté des sentiments, surpasse les grands
hommes de tous les temps et de toutes les nations, ces historiens,
disons-nous, ont trop négligé d'apprécier cette existence et ces actes
sous le point de vue de l'art nautique et de la navigation: c'est une
grande omission, selon nous; et c'est à essayer de la réparer que nous
nous proposons de consacrer plus spécialement notre attention et nos
efforts.

Le père de Christophe Colomb, qui n'était qu'un simple cardeur de
laine, avait épousé à Gênes, sa patrie, Suzanne Fontanarossa, jeune
fille d'une condition analogue à la sienne. Christophe, l'aîné de
leurs enfants, naquit dans cette ville en 1435; il eut deux frères,
Barthélemy et Jacques, dont la vie, pendant sa première période, est
peu connue; on sait seulement qu'ils se livrèrent à la construction
des cartes marines et à d'autres travaux utiles; mais il est
incontestable qu'ils étaient des hommes de mérite, car lorsque, après
la découverte de l'Amérique, Christophe les appela auprès de lui, ils
parurent avec beaucoup de distinction sur la scène éclatante où ils se
trouvèrent transportés. Barthélemy surtout, qui avait navigué,
non-seulement déploya alors les qualités d'un excellent marin, mais il
fit preuve d'un caractère de fermeté, de noblesse et de vertu qu'on ne
saurait trop admirer. Enfin, une jeune soeur complétait cette famille,
mais cette soeur vécut ignorée; l'obscurité de sa position l'abrita de
l'éclat et aussi des infortunes de ses frères; tout ce qu'on sait de
son existence, c'est qu'elle eut pour mari un ouvrier de Gênes, nommé
Jacques Bavarello.

Une généalogie aussi modeste n'a pas satisfait plusieurs historiens
qui se sont évertués, même dans les temps contemporains, à en
composer une qui fût plus illustre; mais Fernand, l'un des fils de
Colomb, dit à ce sujet, avec non moins de sens que de véritable
fierté, que «sa plus belle illustration était d'être né le fils d'un
tel père, et qu'il la préférait de beaucoup à celle que peut donner la
plus longue série d'ancêtres nobles et titrés!»

Le nom de Colomb sous lequel est connu, en France, le héros de la
découverte du Nouveau-Monde, n'est cependant pas exactement celui de
son père, qui s'appelait Colombo. De telles abréviations ou
transformations sont assez usitées en Europe, mais elles ont des
inconvénients; et il serait à désirer que les noms propres ne fussent
jamais altérés; on en voit ici un exemple frappant, car, tandis que de
Colombo nous avons fait Colomb, les Anglais, ainsi que plusieurs
autres peuples, disent Columbus, et les Espagnols Colon. Quelque
vicieux que soit cet usage, il est trop général actuellement pour que
nous cherchions à nous y soustraire, et nous maintiendrons ici ce nom
de Colomb qui est devenu si grand et si populaire parmi nous.

Les dispositions intellectuelles du jeune Christophe étaient trop
prononcées pour que son père pût songer à l'élever dans la profession
manuelle qu'il exerçait; Colombo dut s'imposer des sacrifices
pécuniaires pour lui donner une éducation plus libérale, et sa
tendresse paternelle, illuminée peut-être par un rayon de la divine
Providence qui réservait à son fils les plus hautes destinées, ne
recula devant l'accomplissement d'aucun de ces sacrifices. Dans sa
plus tendre enfance, Colomb eut donc des professeurs de grammaire,
d'arithmétique, de dessin et de géographie pour laquelle il avait un
goût décidé. Bientôt il montra un penchant irrésistible vers la
marine; et, pendant toute sa vie, il n'a jamais parlé de ce penchant
précoce sans l'attribuer, avec la véritable piété qui a toujours été
l'un des caractères distinctifs de son esprit, à une impulsion
surhumaine qui le poussait invinciblement dans les seules voies par
lesquelles il pouvait parvenir à exécuter les décrets du ciel dont il
s'est toujours cru destiné à être le passif instrument.

Colombo se garda bien de contrarier des inclinations si formelles; de
nouveaux sacrifices devinrent nécessaires, et il employa résolûment
toutes ses ressources à faire entrer son fils à l'université de Pavie.
Un père aux inspirations vulgaires aurait fait embarquer le jeune
Christophe comme mousse sur quelque navire marchand, et il aurait cru
qu'il n'y avait plus rien à faire: mais Colombo comprit sans doute
qu'il n'en aurait fait ainsi qu'un marin ordinaire, et il pensa, avec
un grand sens, que, pour le lancer avec distinction dans une carrière
aussi difficile, il devait le mettre à même de contempler, de manière
à s'en rendre compte, les grandes scènes auxquelles il allait
assister, les phénomènes imposants qui devaient s'offrir à ses yeux,
et de pouvoir s'élever jusqu'aux plus hautes positions maritimes, par
ses connaissances, ses lumières et son instruction.

À Pavie, Christophe apprit le latin, qui était et qui sera toujours
une excellente base de toute éducation scientifique; c'était
d'ailleurs le langage habituel des écoles du temps, et notre jeune
élève y fut bientôt familiarisé: il y apprit aussi la géométrie et
l'astronomie; il y continua l'étude de la géographie, et ce fut avec
une passion indicible qu'il s'adonna à la théorie de la navigation.

C'est ainsi que se passèrent l'enfance et la première jeunesse de
Christophe; c'est ainsi que son esprit fut préparé à lutter toute sa
vie contre des obstacles multipliés qu'il surmonta tous, et c'est
ainsi que de ses études, de son caractère personnel, de son éducation,
du souvenir des touchants efforts que son père avait faits pour le
placer dignement sur le noble théâtre où il devait se montrer si
supérieur, il acquit l'art difficile d'accomplir de grandes choses
avec de faibles moyens, et de suppléer à l'insuffisance de ceux-ci par
les facultés prodigieuses de son intelligence, par l'énergie de son
caractère: en effet, dans ses entreprises diverses, le mérite de
l'oeuvre est toujours rehaussé par l'exiguïté des ressources avec
lesquelles il sut les exécuter et les faire réussir.

Dès l'âge de quatorze ans, Christophe Colomb, doué d'assez de
connaissances pour donner un libre cours à son inclination
instinctive, s'embarqua sous les ordres d'un de ses parents nommé
Colombo, qui avait une grande réputation de bravoure: actif,
téméraire, impétueux, ce capitaine était toujours prêt pour toutes
sortes d'expéditions maritimes; et, soit qu'il fallût se livrer à
quelque entreprise commerciale, soit qu'il y eût à chercher des
occasions de combattre qu'il préférait par-dessus tout, on pouvait
s'adresser à lui sans hésiter.

La vie maritime était alors toute de hasards et d'aventures; la
navigation commerciale même ressemblait à des croisières, car la
piraterie était en quelque sorte légale, et les bâtiments marchands
devaient au moins pouvoir et savoir se défendre. Les querelles des
divers États de l'Italie, les courses renommées des intrépides
Catalans, les escadrilles équipées pour les intérêts politiques ou
privés des nobles qui étaient de petits souverains dans leurs
domaines, les armements militaires de gens cherchant fortune, enfin
les guerres religieuses contre les mahométans, tout contribuait à
appeler sur la Méditerranée les hommes des contrées baignées par cette
mer, à y faire dérouler les scènes les plus émouvantes, et à la rendre
la meilleure école où pût se trouver un apprenti navigateur; ce fut
celle à laquelle Colomb se forma comme marin, et qui l'initia aux
moeurs, à la discipline, à l'existence enfin de l'homme de mer.

En 1459, Jean d'Anjou, duc de Calabre, arma une flottille à Gênes pour
faire une descente à Naples, dans l'espoir de reconquérir ce royaume
pour son père René, comte de Provence. Colomb s'embarqua sur cette
flottille afin d'y continuer ses campagnes, et il s'y trouva encore
sous les ordres de son parent. L'expédition dura quatre ans entiers
pendant lesquels elle eut des fortunes diverses: notre jeune marin s'y
distingua souvent par des actes d'intrépidité; aussi obtint-il un
commandement particulier, avec lequel il eut la mission d'aller
attaquer et enlever une galère dans le port même de Tunis, mission
qu'il accomplit avec autant de talent que de bravoure!

Pendant plusieurs années, Colombo et son parent Christophe
naviguèrent dans la Méditerranée, tantôt en épousant les querelles de
quelques-uns des États de l'Italie, tantôt en guerroyant contre les
infidèles. Dans le récit des guerres maritimes de cette époque,
Colombo est quelquefois qualifié du titre d'amiral; or, ce n'est pas
un faible titre de recommandation à l'estime publique que de voir
Colomb affectionné et protégé par un marin aussi renommé.

Colombo avait un neveu du même nom que lui, dont la valeur, les
exploits et l'audace étaient alors si célèbres, que les femmes maures
étaient dans l'habitude d'en faire une sorte d'épouvantail à leurs
enfants, lorsqu'elles voulaient refréner leurs mutineries ou leur
indocilité. C'était un franc corsaire qui ne respirait et ne vivait
que pour faire la guerre de course dans laquelle il excellait.
Christophe eut un commandement dans plusieurs de ses croisières; il ne
sortait d'un combat que pour assister à un autre; et ces deux marins
allèrent même sur les côtes du Portugal pour y attendre quatre fortes
galères vénitiennes qui revenaient de Flandre. La rencontre eut
effectivement lieu; Christophe en attaqua une avec une grande vigueur;
il parvint à l'aborder malgré l'avantage que la galère retirait de ses
avirons pour éviter la jonction; mais la défense fut vive et le
carnage fut grand des deux côtés; cependant le feu prit à bord et les
deux bâtiments turent incendiés. Dans cet affreux désastre, Colomb eut
le bonheur de pouvoir saisir un aviron à l'aide duquel il se soutint
sur l'eau. Ce ne fut qu'après deux heures d'efforts qu'il put
atteindre le rivage: épuisé de fatigue, il fut longtemps à se
remettre; enfin, sa forte constitution prit le dessus, et il se
rendit à Lisbonne où, trouvant plusieurs de ses compatriotes, il fixa
sa résidence.

Nous avons cru devoir raconter ce combat, parce qu'il est attesté par
Fernand, l'un des fils de Colomb, qui l'a lui-même décrit; mais il
paraîtrait, d'après certains documents également dignes de foi, que
Colomb était déjà à Lisbonne lorsque ce même combat eut lieu. Le
Portugal était alors entré dans une voie glorieuse de découvertes:
ainsi, en réfléchissant à l'esprit enthousiaste de Colomb pour tout ce
qui portait le cachet de grandeur maritime, on peut très-bien se
rendre compte comment, au lieu de se trouver transporté à Lisbonne par
l'effet d'un des hasards de la guerre, ce jeune marin y aurait été
conduit par un mouvement de curiosité libérale, et pour chercher à s'y
frayer un chemin à la gloire par son mérite et par ses travaux.

En effet, le Portugal venait d'ouvrir la vaste carrière des voyages de
recherche et d'exploration qui jetèrent un si grand éclat sur ce
royaume. Les îles Canaries, ou les îles Fortunées des anciens, que
l'on ne connaissait plus qu'à peine, tant les traditions en étaient
affaiblies, avaient été retrouvées, dans le quatorzième siècle, par
les Génois et les Catalans; et les voyages fréquents qu'y faisaient
les navigateurs du Portugal ainsi qu'aux côtes voisines de l'Afrique
avaient captivé l'attention publique. Cette impulsion acquit un nouvel
essor par l'influence du prince Henri, fils du roi Jean Ier, qui ayant
accompagné son père à Ceuta dans une expédition contre les Maures, y
entendit parler de la Guinée, et pensa que d'importantes découvertes
étaient probables dans cette direction.

À son retour, il se rendit à Sagres, dans une modeste habitation, près
du cap Saint-Vincent, afin d'y réfléchir, dans le calme de la
retraite, aux idées qui avaient envahi son esprit. Ce fut là, qu'en
pleine vue de l'Océan, il s'adonna à toutes les sciences qui se
rapportent à l'art nautique, surtout à la géographie et à l'astronomie
dont les Arabes avaient apporté en Europe les premières notions, et
dans lesquelles ceux d'entre eux qui résidaient alors en Espagne
excellaient. Il appela des savants auprès de lui, il leur fit part de
ses préoccupations, et ce fut ainsi qu'il se forma l'opinion bien
arrêtée et fort avancée pour l'époque où il vivait, que l'Afrique
était circonnavigable, et qu'on devait arriver dans l'Inde en la
contournant par mer.

Il réfléchit aussi à la grandeur des républiques de Venise et de
Gênes, qui s'étaient enrichies par le monopole du commerce de l'Asie
qu'elles s'étaient approprié à l'aide des établissements fondés par
elles dans la mer Noire et à Constantinople, où les denrées de
l'Orient, quoique portées par une route longue et dispendieuse, ne
laissaient pas de leur procurer des bénéfices considérables, puisque
les négociants de ces républiques étaient seuls en mesure
d'approvisionner le reste de l'Europe. Le prince Henri pensa donc
qu'il serait très-avantageux pour le Portugal de prendre sa part de la
magnificence des Vénitiens et des Génois, et qu'il ne pouvait y
parvenir qu'en faisant suivre un autre cours au commerce ou qu'en se
rendant directement dans l'Inde par la voie de la navigation.

Mais l'art nautique était alors dans un état de véritable enfance; les
marins n'avaient pas encore osé perdre de vue les côtes de l'Océan;
ils ne parlaient qu'avec effroi de son étendue incommensurable, de
l'agitation de ses flots, ou, à en juger par les courants des marées
aussi bien que des eaux qui avoisinent Gibraltar, du danger qu'il y
aurait à aller s'exposer à ces mêmes courants qu'on supposait encore
plus violents en s'avançant de plus en plus dans l'Atlantique. On
croyait, même que notre planète, dans le voisinage de l'équateur,
était barrée par une zone brûlante qu'une chaleur excessive empêchait
de franchir; enfin, il existait généralement dans les esprits, une
sorte de croyance superstitieuse que quiconque aurait osé s'aventurer
au delà du cap Bojador n'en pourrait pas revenir.

Henri se mit résolûment au-dessus de ces craintes, de ces terreurs ou
de ces scrupules, qu'il combattit avec les armes de la raison, de la
logique et de la science; il fonda un collége naval à Sagres où il
plaça les plus éminents professeurs de l'art de la navigation. Les
cartes marines y furent retouchées, améliorées sous ses yeux à l'aide
des documents les plus authentiques qu'on put se procurer dans tous
les pays; la boussole, assez récemment inventée par Flavio Gioja
d'Amalfi, fut perfectionnée; des livres spéciaux pour la navigation
furent publiés; les méthodes, les calculs nautiques furent simplifiés;
tout enfin ce qui concernait la marine y fut étudié: aussi jaillit-il
de cette retraite un esprit d'entreprise qui s'empara de la nation
tout entière et qui la stimula vers les expéditions les plus hardies.
Par l'effet de cette chaleureuse excitation, Bojador, cet effroi des
marins, fut doublé; les tropiques, où commençait la prétendue ceinture
de feu tant redoutée, furent pénétrés; le cap Vert avait été
découvert; on était allé jusqu'aux îles Açores; et Jean Santarem,
accompagné de Pierre Escovar, découvrit les côtes de la Guinée en
1471.

Pour encourager encore plus les chefs de ces expéditions téméraires,
le roi Jean fit habilement jouer les ressorts de la politique. Rien ne
pouvait calmer davantage les terreurs populaires que la sanction de
l'Église donnée à des voyages qui se trouvaient en complète opposition
avec les opinions dominantes; or, le pape lui-même donna cette
sanction, en dotant, de son autorité spirituelle, la couronne de
Portugal du droit de souveraineté sur tous les pays que ses sujets
découvriraient jusqu'à l'Inde inclusivement.

La publication de la bulle papale exerça une influence magique sur les
masses, qui, dès lors, partagèrent entièrement les idées de Henri, et
ne songèrent plus qu'aux moyens de contourner l'Afrique et d'arriver
dans l'Inde par la voie de la mer. Mais hélas! le jeune prince mourut
en 1473; il ne fut pas témoin de l'accomplissement du projet favori
dont il avait si intelligemment préparé l'exécution; toutefois, il
avait assez vécu pour être assuré que ses idées d'extension et de
prospérité maritimes ne seraient pas frappées de stérilité. Il fut
regretté comme doit l'être un homme aux pensées élevées et dont la
devise, «Faire le bien,» avait été le mobile de toutes les actions.

Cependant, la renommée des découvertes des Portugais fixait
l'attention de l'Europe. Colomb était arrivé à Lisbonne en 1470, et
c'était l'époque où les savants, les curieux, les hommes entreprenants
y accouraient de toutes parts; il avait alors trente-cinq ans; il
était donc dans la force de l'âge; ses qualités morales avaient acquis
leur entier développement; et ce n'est pas sans dessein que nous nous
sommes étendu sur les circonstances diverses de sa carrière maritime,
afin de montrer qu'aucun marin de l'époque ne pouvait le surpasser
dans l'art de la navigation.

Quant à son physique, quant au caractère de ses traits, peut-être
est-ce une puérilité de s'arrêter à ces détails quand il s'agit d'un
homme aussi supérieur que Colomb; nous en donnerons cependant une
description que nous croyons fidèle, car elle a été faite par son fils
Fernand.

«Christophe Colomb avait le front large, le visage long, le nez
aquilin; il avait les yeux clairs; son teint était blanc et embelli de
vives couleurs; ses cheveux avaient été blonds pendant sa jeunesse; sa
taille était au-dessus de la moyenne; son regard était animé, et
l'expression de sa physionomie était grave et noble.»

Il existe un grand nombre de portraits de Colomb; on doit à M. Jomard
une appréciation critique des plus remarquables d'entre eux: il donne
la préférence à celui qui, depuis quelque temps, est entré dans la
galerie de Vicence et où l'on reconnaît la touche du Titien ou au
moins d'un des meilleurs peintres de son école. Celui qui écrit ces
lignes en possède un également, qu'il conserve avec un respect
religieux, car il lui offre deux grandes garanties de ressemblance: la
première est une identité parfaite avec la description de Fernand; la
seconde consiste dans les lignes en langue espagnole qui sont placées
au-dessous, et dont voici la traduction littérale:

«Christophe Colomb, grand-amiral de l'Océan, vice-roi et gouverneur
général des Indes occidentales qu'il découvrit.--Copié d'après un
portrait original conservé dans sa famille.--Ladite copie donnée à M.
le baron de Bonnefoux, préfet maritime, par le vice-amiral Gravina.»

On sait que Gravina commandait en second l'armée navale espagnole aux
ordres de l'amiral Mazzaredo, que l'amiral Bruix amena à Brest en
1799; et qu'il commandait en chef les forces navales de sa nation
réunies aux nôtres à Trafalgar où il fut tué en combattant
vaillamment. Gravina était, en outre, chambellan de Sa Majesté
Catholique.

Colomb avait beaucoup d'éloquence naturelle alliée à une vive clarté
dans la discussion; quoique ayant mené une vie fort aventureuse et
ayant longtemps fréquenté des hommes aux moeurs très-libres, les
siennes étaient irréprochables, et nul ne savait mieux que lui se
respecter et se faire respecter; aussi le voyait-on affable,
affectueux et d'une douceur extrême envers les personnes qui
l'approchaient; il était même parvenu à corriger une tendance
naturelle à l'irritabilité en s'habituant à un maintien digne et
grave, en ne se permettant aucun écart de langage et en vivant avec
simplicité. Enfin, pendant sa vie entière, il fit preuve d'une piété
sincère, qui, par la suite, lorsqu'il déroula ses théories devant des
théologiens qui les trouvaient en contradiction ouverte avec ce
qu'ils croyaient être des vérités incontestables, ne permit jamais
qu'on pût le soupçonner d'attaquer volontairement la religion, et lui
servit plus, peut-être, qu'aucune de ses autres qualités à faire
adopter ses plans. Tout concourait donc à en faire un homme hors ligne
et propre à exécuter le projet inouï qu'il conçut depuis, celui de
_découvrir les limites de l'Atlantique_; car ce n'est pas assez
d'avoir un mérite éminent, si l'on ne possède en même temps les
qualités qui peuvent mettre ce mérite en évidence et lui faire porter
ses fruits.

À Lisbonne, Colomb se maria avec une des deux filles d'un Italien
nommé Palestrello, mort après avoir été l'un des marins les plus
distingués du temps du prince Henri; il avait été le colonisateur et
l'un des gouverneurs de l'île de Porto-Santo, qui, avec Madère, avait
été découverte en 1418 et 1419, par Tristan Vaz et par Zarco.
Toutefois, et malgré cette position avantageuse, il n'avait laissé
qu'une modique fortune. L'autre fille de Palestrello avait épousé
Correo, autre marin qui avait également été gouverneur de Porto-Santo.
Après son mariage, Colomb fit plusieurs voyages en Guinée; il alla
même à Porto-Santo pour des intérêts de famille. Ce fut pendant le
séjour qu'il fit en cette île que naquit Diego, son fils ainé. Dans
l'intervalle de ses campagnes, Colomb dressait des cartes marines dont
la vente lui servait à soulager l'existence de son vieux père à qui il
pensait toujours avec une tendre reconnaissance, et à aider ses frères
lors de leur début dans le monde.

Les conversations que, dans cette période, il eut avec Correo,
l'application qu'il portait à la construction de ses cartes qui était
une de ses occupations favorites, l'étude qu'il fit des journaux,
manuscrits et plans de son beau-père, furent pour lui des motifs
incessants d'examen; ces motifs, joints à l'enthousiasme avec lequel
les découvertes multipliées des Portugais le long du continent
d'Afrique étaient accueillies, transportèrent son imagination et lui
firent concevoir le dessein de tenter plus encore, et d'aller dans
l'Inde en se dirigeant vers l'Occident.

Bientôt ses pensées ne purent plus se détacher de ce dessein, et plus
il s'en préoccupait, plus il trouvait des raisons pour y persister.

On a dit que plusieurs entretiens, plusieurs fables, plusieurs redites
ou rapports recueillis par Colomb, soit sur la côte de Guinée, soit
surtout aux Açores et à Porto-Santo, sur l'existence d'une terre
étendue située de l'autre côté de l'Atlantique, avaient été le point
de départ de la grande idée de Colomb; mais si ces bruits, qu'on a
cités depuis lors, avaient eu quelque consistance, le prince Henri les
aurait connus, et il n'aurait certainement laissé à aucun autre la
gloire de l'entreprise.

On ne peut donc attribuer ce point de départ à d'autres causes qu'à
celles qui sont assignées par Fernand, et qui sont le fruit de la
réflexion la plus persévérante et la mieux mûrie. Suivons, en effet,
Colomb pas à pas; nous verrons ainsi se confirmer l'opinion de
Fernand, et il sera impossible de ne pas reconnaître avec lui, que des
rapports vagues, des bruits incohérents, des contes chimériques, des
faits peu concluants, tels que ceux que l'envie a inventés ou
amplifiés après l'événement, n'eurent aucune influence sur l'esprit
vigoureux de Colomb, et que ses idées reposaient sur ses recherches
mentales et sur les convictions les mieux fondées.

Toscanelli, Italien très-versé dans la cosmographie, habitait alors la
ville de Florence; or, il existe une correspondance entre Colomb et
Toscanelli qui remonte à l'année 1474; mais on doit penser que le
sujet abordé par Colomb était mûri déjà depuis longtemps dans son
jugement, lorsqu'il entra en communication épistolaire avec ce savant.
Il y posa en principe que la terre est un corps sphérique dont on
pouvait faire le tour dans le sens de l'équateur, et que les hommes
placés aux antipodes les uns des autres, y marchaient et s'y tenaient
_debout pieds contre pieds_, ce qui était une des assertions les plus
téméraires qu'on pût alors avancer: il divisait l'équateur, comme
toutes les circonférences de cercle, en 360 degrés, et, s'appuyant sur
le globe de Ptolémée et sur la carte plus nouvelle de Marinus de Tyr,
il accordait aux anciens la connaissance géographique de 225 de ces
degrés, qui comprenaient tout l'espace renfermé de l'Est à l'Ouest,
entre la ville de Thiné, extrémité orientale de l'Asie, et les îles
Fortunées ou Canaries, extrémités occidentales du monde alors connu.
Depuis ce temps-là, les Portugais avaient découvert les Açores; ainsi,
il fallait ajouter environ 15 degrés aux 225 des anciens, ce qui
donnait une somme de 240 degrés, équivalente aux deux tiers de
l'étendue circulaire de la terre.

Ce calcul de Colomb était rigoureux dans la supposition de
l'exactitude du globe et de la carte dont il se servait comme base;
mais il est évident pour nous aujourd'hui, que l'extrémité orientale
de l'Asie y était portée beaucoup trop loin, et cette erreur, qu'on ne
pouvait attribuer à Colomb, fut très-heureuse, car elle ne lui
permettait de compter que sur un parcours de 120 degrés ou de 2,400
lieues marines entre les Açores et le point le plus rapproché de
l'Asie. Il devait donc, après avoir franchi l'espace occupé par ces
120 degrés, ou arriver aux confins orientaux de l'Asie, ou découvrir
les terres qui pouvaient s'interposer. Si même on s'en rapportait aux
calculs de l'Arabe Alfragan, fondés sur l'opinion d'Aristote, de
Sénèque, de Pline et de Strabon, ces 120 degrés auraient été loin de
valoir 2,400 lieues, car ce mathématicien supposait la terre moins
étendue qu'elle ne l'est réellement; selon lui, chaque degré de
l'équateur était inférieur à 20 lieues marines d'une assez grande
quantité.

La réponse de Toscanelli fut un vif encouragement pour Colomb; il y
était même fait mention du fameux Marco Paolo, voyageur vénitien qui
avait établi, dans une narration de ses voyages par terre et dans
l'Orient pendant le quatorzième siècle, que les parties les plus
éloignées du continent asiatique et dans lesquelles il avait pénétré,
étaient bien au delà de l'espace assigné par Ptolémée. Toscanelli
avait compris immédiatement la portée extraordinaire du projet de
Colomb; il s'en montra émerveillé et il le conjura ardemment de le
mettre à exécution, l'assurant qu'en partant de Lisbonne même, il
aurait tout au plus 1,350 lieues marines à franchir pour arriver à la
province de Mangi, près du Cathai par lequel on doit supposer qu'il
désignait ce que nous appelons la Chine. Pour enflammer davantage son
imagination, il lui retraça les détails prodigieux donnés par Marco
Paolo sur le Cathai, sur la puissance et la grandeur du grand kan ou
du souverain de ces contrées opulentes, sur la splendeur de Cambalu et
de Quinsai, capitales de son empire, et sur les richesses
incalculables de l'île de Cipango qui avoisinait le Cathai, et qui,
probablement, était le Japon. Toscanelli joignit à ces renseignements
une carte sur laquelle étaient portées, soit les côtes occidentales de
l'Europe et de l'Afrique, soit les parties orientales de l'Asie
séparées les unes des autres de la faible distance de 1,350 lieues
marines (environ 7,500 kilomètres). On y voyait aussi, à diverses
distances et convenablement placées, Cipango, Antilla, ainsi que
d'autres îles de moindre importance.

Cette lettre fit sur l'esprit de Colomb une impression qui
non-seulement fut vive, mais encore très-durable, car, dans ses
préoccupations, ses voyages ou ses propositions, on voit souvent
reparaître les territoires du grand kan, le Cathai et l'île de
Cipango, qui lui avaient été offerts en perspective par son savant
correspondant.

L'approbation qui fut donnée par Toscanelli aux plans de Colomb acheva
de le confirmer dans leur excellence; il s'occupa dès lors à compléter
sa théorie; lorsque les diverses parties en furent bien concertées, il
s'y fixa avec une fermeté inébranlable; jamais il n'en parla avec
l'accent du doute ni de l'hésitation, et ce fut pour lui chose aussi
authentique que si de ses yeux il avait aperçu, que si de ses pieds il
avait foulé la terre qu'il voyait par l'effet de son imagination. Un
sentiment religieux, qui avait une teinte de sublimité, se mêla à ses
pensées; on eût dit, en l'entendant parler, qu'on avait devant soi un
homme inspiré par un effet de la puissance divine, qui entre tous
l'avait choisi pour accomplir une oeuvre excédant les facultés
intellectuelles d'un simple mortel, et des volontés de laquelle il
reconnaissait n'être que le docile agent!

Et quand il ajoutait, avec une conviction intime, que le moment était
venu où les extrémités les plus distantes de la terre devaient entrer
en communication les unes avec les autres, et où toutes les nations,
toutes les îles, tous les langages allaient se réunir sous la bannière
du divin rédempteur des hommes, on ne savait ce qu'on devait admirer
le plus, ou de la science profonde de ses arguments, ou de l'éloquence
avec laquelle il les prononçait, ou, enfin, de la foi vive et
religieuse dont il était animé.

Il en résulta pour son esprit une élévation nouvelle; pour son regard,
un plus grand air d'autorité; pour son maintien, une noblesse et une
dignité qui frappaient tous ceux qui l'approchaient. L'envie et le
dénigrement se tenaient même loin de lui, pour répandre les fables ou
les calomnies par lesquelles on cherchait quelquefois à lui ravir
l'honneur de l'idée première, ou à entraver ses projets; mais, dans le
libre cours d'une discussion calme et sérieuse, il avait toujours la
supériorité. On pouvait donc se refuser à l'aider dans ses projets;
mais il était difficile de répondre à ses discours, de réfuter ses
opinions, et surtout de ne pas estimer l'homme qui disait: «Voilà mon
plan; s'il est dangereux à exécuter, je ne suis pas un simple
théoricien qui laisse aux autres la chance de succomber sous les
périls; mais je suis un homme d'action; je suis prêt à sacrifier ma
vie pour servir d'exemple aux autres; et finalement, si je n'aborde
pas aux rivages de l'Asie par mer, c'est que l'Atlantique a d'autres
limites dans l'Occident, _et ces limites je les découvrirai!_»

Cependant, Colomb quitta le Portugal pour un nouveau voyage, qu'il
entreprit vers la partie des régions septentrionales, où les pêcheurs
anglais avaient coutume d'aller exercer leur industrie: il nous
apprend lui-même que, dépassant ces latitudes d'une centaine de
lieues, il franchit le cercle polaire, afin de s'assurer jusqu'à quel
point ces parages étaient habitables; il mentionne l'île de Thulé,
c'est-à-dire probablement l'Islande, et non point l'_Ultima Thule_ des
anciens qui, selon eux, était bien moins loin dans l'Ouest. Dans la
relation de ce voyage, on trouve encore la preuve du violent désir
qu'il avait de sortir des limites étroites de l'Ancien-Monde, pour se
lancer vers les points occidentaux et extrêmes de l'Océan.

Quel navigateur, alors, pouvait être comparé à Colomb? Il avait fait
de belles études préparatoires; il avait débuté jeune dans la marine,
avait fait beaucoup de campagnes, et avait, pendant plus de vingt ans,
parcouru toutes les mers fréquentées; il s'était trouvé dans un grand
nombre de combats et il s'y était distingué; il n'avait négligé aucune
occasion d'accroître son savoir; il parlait plusieurs langues; il
avait construit des cartes marines qui lui faisaient prendre place
parmi les premiers hydrographes; aussi pouvait-il se présenter avec
assurance et dire que s'il proposait une expédition périlleuse et
difficile, nul n'avait ni plus d'expérience, ni plus de courage, ni
plus de talents pour la commander et pour la faire réussir.

Quelques années s'écoulèrent sans que cet homme si supérieur eût rien
décidé sur les moyens de mettre ses projets à exécution; il lui
fallait un grand protecteur pour lui en procurer les moyens, et il se
rendait parfaitement compte de la difficulté de trouver, pour faire
accueillir ses vues, un personnage haut placé: il ne croyait même pas
que ce fût trop d'un souverain; tant il pensait qu'il fallait de
puissance pour ranger sous sa domination les terres où il devait
aborder, et pour lui décerner les dignités et les récompenses que ses
découvertes futures lui semblaient devoir mériter!

D'ailleurs, il devait aussi trouver des marins qui consentissent à le
suivre; or, ceux du Portugal eux-mêmes, malgré l'usage plus général de
la boussole améliorée par les soins du prince Henri, ne s'avançaient
vers le midi de l'Afrique qu'avec crainte, circonspection, et ils
osaient à peine perdre la terre de vue. Qu'eût-ce été si on leur avait
proposé de s'embarquer pour un voyage dirigé vers l'Ouest jusqu'aux
extrémités redoutées de l'Atlantique? Rien, sans doute, ne leur aurait
semblé moins praticable ni plus dangereux.

Il paraît que ce fut alors que Colomb s'adressa au gouvernement de
Gênes, sa patrie, pour lui faire part de ses plans et pour les placer
sous sa protection. Il regardait cette démarche comme un devoir de
coeur et comme la dette sacrée d'un citoyen dévoué avant tout à la
gloire, à la prospérité de son pays; il s'y serait rendu
immédiatement, si ces offres avaient été acceptées: il n'en fut pas
ainsi.

En Portugal, Alphonse avait succédé au roi Jean Ier; mais ses guerres
avec l'Espagne l'occupaient trop pour qu'on pût croire qu'il
s'engagerait dans une expédition qu'il jugerait probablement devoir
être aussi coûteuse qu'incertaine; aussi, dans la supposition d'un
refus, rien ne fut tenté auprès de lui.

Ce fut en 1480 que Jean II succéda à son tour au roi Alphonse. La
passion du prince Henri pour les découvertes remplissait son coeur;
sous son règne, l'activité des navigateurs portugais, un moment
assoupie, se réveilla; et ce nouvel essor fut secondé par l'imprimerie
qui, récemment inventée, abrégeait les communications, propageait les
connaissances scientifiques et favorisait les progrès; mais
l'impatience de Jean II lui faisait trouver trop de lenteur dans les
tentatives de ses navires pour parvenir à l'extrémité Sud de
l'Afrique.

Il était difficile, pourtant, qu'il en fût autrement; car, pour
s'avancer vers les parties méridionales de ce continent, il fallait
lutter sans cesse, et avec des bâtiments fort imparfaitement
installés, contre des calmes prolongés, des courants assez rapides et
des vents presque toujours contraires ou même quelquefois violents
tels que ceux qui règnent dans ces parages. Aujourd'hui que les
navires sont éclairés par l'étude des localités, dès qu'ils ont
traversé l'équateur, ils ne luttent pas, en louvoyant, contre les
vents dits _généraux_ qui soufflent du Sud-Est, pour se rendre au cap
de Bonne-Espérance; mais ils se servent de ce vent pour courir une
longue bordée qui les rapproche beaucoup de l'Amérique méridionale, et
semble leur faire faire un grand détour, il est vrai, mais qui les
porte au delà du tropique du Capricorne; ils trouvent, bientôt alors,
des vents d'Ouest; et, en peu de jours, ils arrivent à ce cap renommé,
l'ancien _Cabo-Tormentoso_ (cap des Tempêtes) des Portugais, qu'il
leur aurait fallu des mois entiers pour atteindre en côtoyant
l'Afrique. Au surplus, le nom de _cap de Bonne-Espérance_, qui fut
donné plus tard au _Cabo-Tormentoso_, pour indiquer l'espoir que l'on
avait, et que _Diaz_ et _Vasco de Gama_ réalisèrent en 1486 et 1498,
de trouver, en le doublant, une voie de mer pour aller dans l'Inde,
n'en est pas moins encore celui d'un point du globe fréquemment battu
par d'effroyables tempêtes et assailli par des flots courroucés.

Mécontent de la lenteur des découvertes de ses navires, Jean II voulut
que la science lui vînt en aide, et il appela des hommes instruits
auprès de lui pour aviser sur ce point. Ces savants, au nombre
desquels se trouvait le célèbre Martin Behem, se joignirent à ses deux
médecins, Rodrigue et le juif Joseph, qui étaient aussi des astronomes
et des géographes renommés. Plusieurs décisions furent prises par eux:
la plus importante fut celle de l'application de l'astrolabe à la
navigation, afin de procurer aux marins les moyens de régler leur
marche par l'observation de la hauteur des astres, et de leur donner
un surcroît de confiance ou de hardiesse, qui leur manquait dans l'art
de diriger leur route et de conduire leurs bâtiments.

L'astrolabe n'était cependant que l'anneau astronomique perfectionné,
et, comme lui, qu'un instrument de suspension qui, à cause de la
mobilité d'un navire, ne pouvait donner à bord que des résultats
approximatifs; il était loin de l'arbalète qui vint ensuite, laquelle
était également loin du quart de nonante, tout à fait mis de côté,
cependant, depuis l'invention des instruments à réflexion, tels que
l'octant, le sextant et le cercle de Borda, qui ne laissent rien à
désirer.

Toutefois, cette mesure eut un grand effet moral; car les équipages,
attribuant à l'astrolabe une perfection qu'il ne possédait pas,
s'imaginèrent qu'ils navigueraient désormais avec plus de sécurité;
sous un autre rapport, elle eut des conséquences du plus haut intérêt.
En effet, Colomb, qui a toujours fait preuve d'une promptitude
d'esprit incomparable pour saisir les différentes phases d'une
question, et pour en tirer le parti le plus favorable à ses vues, ne
manqua pas de préconiser l'astrolabe comme l'instrument destiné à
ouvrir un champ libre à ses découvertes, et de le présenter comme
devant calmer les craintes de tous ceux qui voudraient partager sa
fortune.

Dès lors, et pendant qu'on était sous l'impression favorable de cette
innovation, il ne balança plus un seul instant, et il demanda une
audience au roi afin de lui communiquer son projet. L'audience ne se
fit pas attendre: Colomb se présenta avec une noble assurance; il
exposa sa théorie, montra la carte de Toscanelli, et il assura à Jean
II que s'il voulait lui confier des navires et des hommes pour les
armer, il les conduirait dans les riches contrées de l'Orient en
cinglant directement à l'Ouest, et qu'il aborderait à l'île opulente
de Cipango, d'où il établirait une communication directe avec le grand
Kan, souverain d'un des États les plus riches et les plus splendides
du monde.

Le roi l'écouta avec une attention soutenue, et lui promit d'en
référer à une junte, qui fut en effet nommée et qui était composée de
Rodrigue et de Joseph, dont nous venons de parler, et du confesseur du
roi, Diego Ortiz, évêque de Ceuta, Castillan de naissance,
ordinairement appelé du nom de _Cazadilla_ qui était celui de sa ville
natale, et fort estimé à cause de ses lumières et de son instruction.

La junte, qui n'eut qu'à délibérer sur les plans présentés par Colomb,
sans s'entretenir avec lui-même, déclara qu'ils étaient extravagants,
et que l'auteur de ces plans ne pouvait être qu'un visionnaire; mais
le roi qui avait entendu Colomb, et qui savait, à n'en pas douter,
que, loin d'être un visionnaire, il s'exprimait avec toute la lucidité
d'un homme aussi instruit que sensé, le roi, disons-nous, n'admit pas
cette décision de la junte, et il assembla son conseil privé, qui
était composé des savants les plus éminents du Portugal, pour en
délibérer.

Malheureusement, Cazadilla en faisait partie, et, plus malheureusement
encore, il est dans la nature humaine que nul n'est plus obstiné ni de
plus mauvaise foi qu'un savant qui se trompe; aussi, par son ardente
influence, les théories de Colomb furent-elles qualifiées
d'impraticables, et de chimères sans base et sans raison!

Cazadilla fit plus encore; car, voyant le mécontentement que le roi
Jean II éprouvait de cette nouvelle décision et le penchant qu'il
continuait à manifester pour tenter l'entreprise, il eut recours à une
manoeuvre indigne, qu'il présenta au roi sous le prétexte spécieux, si
souvent invoqué en pareil cas, qu'il était de la dignité de la
couronne de ne pas s'engager à cet égard par une détermination
officielle, et qu'il fallait agir à l'insu de Colomb pour vérifier
jusqu'à quel point ses propositions pouvaient être fondées.

Le roi eut la faiblesse d'adopter ce conseil, qui n'était qu'une ruse
odieuse déguisée sous le semblant de la dignité royale; et, mettant à
profit les cartes et les communications diverses de Colomb, des
instructions furent tracées, et l'ordre fut donné d'expédier
secrètement une caravelle du cap Vert, pour qu'elle fît route
immédiatement, et d'après ces mêmes instructions.

Cependant, Colomb était tenu en suspens par plusieurs assurances qu'on
lui donnait, que le conseil, ne pouvant agir avec trop de maturité,
prenait du temps pour mieux asseoir son jugement. Quant à la
caravelle, elle partit; mais elle éprouva des contrariétés; et, comme
le capitaine et l'équipage ne rencontrèrent que des mers agitées par
des vents impétueux, qu'ils ne virent devant eux que des horizons
menaçants et que l'espace succédant à l'espace, sans l'aspect d'aucune
terre pour les encourager ou les guider, ils faillirent à l'oeuvre
comme des hommes non stipulés par l'aiguillon de la gloire ou manquant
de conviction, et ils retournèrent au cap Vert, d'où ils firent voile
pour Lisbonne; là, ils s'excusèrent de leur manque de résolution, en
ridiculisant le projet comme étant déraisonnable et même extravagant.

Cette insigne duplicité indigna Colomb au point qu'il ne voulut plus
entendre à rien, même, dit-on, à une disposition que montra le roi à
renouer la négociation. Sa femme était morte depuis quelque temps, il
ne tenait donc plus au Portugal par aucun lien, et il en serait parti
immédiatement, si ses affaires pécuniaires, dérangées par le peu de
soins que ses préoccupations scientifiques lui avaient permis d'y
donner, lui en avait laissé la faculté. Il fit alors tous ses efforts
pour rétablir ses finances; et finalement, il quitta ce royaume en
1484, emmenant avec lui son jeune fils Diego.

Quelque fâcheux pour notre illustre navigateur qu'aient pu être les
événements que nous venons de décrire, ils ont eu, toutefois, le
résultat de démontrer invinciblement la fausseté des allégations par
lesquelles on a cherché à insinuer que l'idée première de ses projets
ne lui appartenait pas en propre, et qu'elle lui avait été suggérée
par des révélations qui lui avaient été faites dans ses voyages à la
côte de Guinée, ou par la connaissance de faits empreints de
caractères tellement vraisemblables qu'ils avaient dû être acceptés
par lui comme des preuves. Ainsi, cette prétendue statue qui, sur le
cap le plus avancé de la plus occidentale des Açores, avait un doigt
mystérieusement dirigé vers l'occident; ainsi, ces vues de terres que
l'on croyait, en certains temps, apercevoir du sommet des montagnes
des îles Canaries; ces pièces de bois grossièrement travaillées,
apportées par des vents d'Ouest; ces arbres d'espèces étrangères à
l'Europe ou à l'Afrique, dont les troncs avaient été roulés par les
vagues jusques à notre continent; ces cadavres parvenus sur nos côtes,
et dont les traits ou les formes n'appartenaient à aucune race alors
connue dans nos pays!... tout cela était évidemment des fables; car,
s'il y avait eu la moindre certitude, s'il avait existé le moindre
prétexte à en retirer des inductions favorables, il est certain que le
roi Jean, que Cazadilla, que la junte, que le conseil privé, que les
marins de la caravelle expédiée du cap Vert en auraient eu
connaissance, qu'ils n'auraient pas traité Colomb de visionnaire, et
qu'ils n'auraient point déclaré que ses projets étaient extravagants.

Il est donc bien démontré que, dans le Portugal, pays où l'art de la
navigation était le plus avancé, et qui était le mieux situé pour
connaître l'exactitude de ces bruits ou de tous ceux qui pouvaient
alors circuler sur l'existence de contrées transatlantiques, rien qui
eût un caractère authentique n'y existait; que les théories de Colomb,
touchant ces mêmes contrées, y furent unanimement qualifiées
d'impraticables ou d'insensées, et qu'à lui seul revient l'honneur
tout entier non-seulement d'avoir conçu de si vastes projets, mais
encore de les avoir exécutés!

Il règne quelque obscurité sur la vie de Colomb pendant l'année 1485;
nous allons en rapporter ce qui paraît le moins vague dans le récit
des historiens qui ont traité ce sujet.

De Lisbonne il se rendit à Gênes où il renouvela ses propositions de
découvertes dans l'Occident; la république, alors occupée de guerres
ruineuses qui minaient sa prospérité, ne crut pas pouvoir accepter
des offres qui auraient ajouté beaucoup d'éclat à sa puissance, et
dont les conséquences avantageuses pour son opulence auraient pendant
longtemps établi sa suprématie commerciale. Il s'adressa ensuite à
Venise qui, se trouvant en ce moment dans une période critique pour
ses affaires, refusa également ses propositions. L'Angleterre, à cette
même époque, était gouvernée par Henri VII, dont Colomb avait entendu
vanter la sagesse et la magnificence; il crut donc devoir engager son
frère Barthélemy à s'embarquer pour cette île, afin de faire connaître
ses plans à ce souverain, et de chercher à les lui faire approuver.
Quant à lui, après avoir embrassé son vieux père qui vivait encore, et
après avoir satisfait, autant qu'il était en lui, à sa piété filiale,
par les mesures qu'il prit pour subvenir aux besoins de sa vieillesse,
il partit pour l'Espagne avec l'espoir d'y recevoir un accueil plus
favorable que celui que lui avaient fait jusqu'alors les gouvernements
auxquels il s'était adressé.

À une demi-lieue de Palos, sur une éminence solitaire qui avoisine la
mer, se trouvait, et se trouve même encore aujourd'hui, un ancien
couvent de Franciscains, entouré d'un bois de pins, et qui est dédié à
Sainte-Marie de la Rabida. À la porte de ce couvent, en l'année 1486,
s'arrêta, un jour, un étranger qui venait de débarquer sur les côtes
de l'Espagne, et qui, exténué de fatigue, conduisant par la main un
jeune enfant également épuisé, frappa et demanda un peu d'eau et de
pain pour ranimer les forces défaillantes de cet enfant qui était son
fils. Cet étranger, qui devait, plus tard, doter la couronne d'Espagne
de possessions innombrables, et qui, en ce moment, faisait un humble
appel à la charité du frère gardien d'un simple couvent de ce royaume,
c'était Christophe Colomb, qui se rendait à Huelva dans l'espoir d'y
trouver son beau-frère Correo!

Le supérieur du couvent entrait en ce même moment: c'était un homme
instruit, intelligent, qui, après avoir accompli les premiers devoirs
de l'hospitalité, fut tellement frappé de l'air de noblesse et de
dignité de son hôte, qu'il lia conversation avec lui et qu'il
l'engagea à faire quelque séjour au couvent.

Ce supérieur, qui se nommait Jean Perez de Marchena, ne put, sans un
sentiment de sympathie extrême, entendre le récit de la vie de
l'étranger qui lui en confia toutes les particularités et se garda
bien d'omettre les pensées de découvertes dont il était le plus
préoccupé; mais, se méfiant de son propre jugement, le supérieur en
référa à Garcia Fernandez, médecin de Palos, qui était un de ses amis.
Fernandez fut séduit, comme l'avait été Jean Perez; il en conversa
avec des marins, avec des pilotes de l'endroit qui parurent frappés de
la grandeur de l'idée; mais ce qui acheva de déterminer la conviction
du supérieur du couvent, fut l'approbation décidée qui fut donnée aux
théories de Colomb par Martin Alonzo Pinzon, de Palos, l'un des plus
habiles capitaines de la marine marchande espagnole, et chef d'une
famille de marins aussi riche que distinguée. Pinzon fit même plus
qu'approuver; car il offrit, spontanément, une forte somme pour
contribuer à un armement, et sa personne pour accompagner Colomb afin
de le seconder dans le voyage.

Jean Perez, qui avait été confesseur de la reine, donna alors un libre
cours à ses bonnes intentions; il conseilla à Colomb de se rendre
immédiatement à la cour; il lui remit une lettre pressante de
recommandation pour Fernando de Talavera, prieur du couvent du Prado,
confesseur actuel de la reine, homme ayant une grande influence
politique et qu'il connaissait très-particulièrement; il lui promit
aussi de garder au couvent son fils Diego, et de veiller
paternellement en tout à sa personne ainsi qu'à son éducation. Pinzon
offrit les moyens pécuniaires pour subvenir au voyage; enfin, au
printemps de l'année 1486, Colomb, enthousiasmé, Colomb, le coeur ravi
de ces encouragements et de ces secours inespérés, s'éloigna du
couvent de la Rabida pour se rendre à la cour de Castille réunie en ce
moment, à Cordoue où les souverains espagnols, Ferdinand et Isabelle,
se trouvaient pour hâter la conquête de Grenade qui appartenait encore
aux Maures.

La guerre opiniâtre que les Espagnols faisaient aux Maures et la
situation politique du pays, se lient trop étroitement à l'exécution
des projets de Christophe Colomb, pour que nous n'entrions pas, à cet
égard, dans quelques détails qui expliquent les retards qu'il éprouva
pour faire accueillir favorablement ces mêmes projets.

Ferdinand, roi d'Aragon, et Isabelle, reine de Castille, régnaient à
cette époque en Espagne: ils avaient uni leurs destinées et leur
politique par un mariage qui, en satisfaisant à leur bonheur
personnel, leur permettait de combiner leurs efforts pour la gloire de
l'Espagne et pour achever d'en expulser les Maures qui, depuis
longtemps, y avaient établi leur domination. C'était, en ce moment,
l'unique objet de leur ambition; et tous leurs voeux, toutes leurs
ressources étaient concentrés et dirigés vers ce noble but.

Cependant, les deux royaumes d'Aragon et de Castille étaient, en
particulier, dans une indépendance complète l'un vis-à-vis de l'autre.
Grâce à l'accord aussi parfait que désintéressé de ces deux souverains
en tout ce qui touchait aux intérêts de l'Espagne, jamais aucun
empiétement ne se fit remarquer sur leurs droits respectifs: ainsi,
dans chacun des deux royaumes, les impôts étaient levés selon les lois
de chacun de ces pays; la justice était rendue au nom de chacun des
souverains; mais, dans les actes généraux, leurs deux noms étaient
joints pour la signature, leurs têtes figuraient ensemble sur la
monnaie nationale, et le sceau royal portait déployées les armes
confondues de la Castille et de l'Aragon.

On a dit, à l'étranger, que Ferdinand était fanatique, ambitieux,
égoïste, perfide même; mais, en Espagne, il a toujours été cité comme
possédant un esprit étendu, une intelligence pénétrante, un caractère
égal, et comme un homme d'une politique consommée, doué d'un grand
talent d'observation, et sans rival pour les travaux du cabinet.

Quant à Isabelle, les écrivains contemporains n'en ont jamais parlé
qu'avec un enthousiasme extrême. Le temps a confirmé ce langage, et il
a été ratifié par les écrivains de tous les autres pays. Lorsque
Colomb arriva à Cordoue, il y avait dix-sept ans qu'Isabelle était
mariée, et on la dépeint alors comme réunissant l'activité et la
résolution d'un homme à la douceur féminine la plus accomplie,
accompagnant son mari dans les camps, assistant à tous les conseils,
animée par les idées les plus pures de la gloire, et adoucissant
toujours, par les élans de son caractère généreux, les rigueurs
parfois trop sévères de la politique calculatrice du roi. Dans la
direction des affaires de son royaume, on nous la montre comme
uniquement occupée à améliorer la législation, à guérir les plaies
engendrées par de longues guerres intérieures, à encourager les arts,
les sciences, la littérature, et ce fut par ses soins que l'université
de Salamanque acquit l'illustration dont elle a joui pendant
longtemps, parmi les nations. Enfin, sa prudence semblait, en tout,
être inspirée par une sagesse infinie, elle veillait sans cesse aux
intérêts de tous, et elle était la mère du peuple dans toute
l'acception de ce mot.

Mais si nous nous reportons à la plus tendre jeunesse d'Isabelle, à ce
qu'elle était avant d'unir son sort à celui du roi d'Aragon, rien
n'égale les descriptions qui ont été faites des charmes de sa
personne, et nous ne pouvons résister au plaisir de citer le portrait
qui en a été tracé par un auteur étranger:

«La plus poétique imagination de l'Espagne, pays renommé pour la
beauté des femmes, n'aurait pu concevoir une beauté plus régulière:
ses mains, ses pieds, son buste et tous ses contours, portaient
l'empreinte de la grâce la plus accomplie. Sa taille, quoique moyenne,
était remplie de noblesse et de dignité. Celui qui la contemplait ne
savait, au premier abord, s'il était fasciné par la perfection du
corps ou par l'expression que l'âme communiquait à un extérieur, pour
ainsi dire, irréprochable. Née sous le soleil de l'Espagne, elle
descendait, cependant, par une longue suite de rois, des monarques
goths, et leurs fréquentes alliances avec des princesses étrangères
avaient produit, sur sa physionomie, un mélange de l'éclatante
fraîcheur du Nord avec la séduisante vivacité des femmes du Midi. Son
teint était blanc, et son épaisse chevelure d'un brun clair; ses yeux
bleus, d'une douceur ravissante, rayonnaient d'intelligence et de
sincérité. Pour ajouter à tant d'attraits, quoique élevée à la cour,
une franchise austère, mais inoffensive, régnait dans son langage
comme dans ses regards, et, en étincelant sur son visage, à l'éclat de
la jeunesse ajoutait celui de la vérité.»

Telle était, telle avait été la noble femme qui contribua, plus
peut-être que son mari, à l'expulsion définitive des Maures du
territoire espagnol; et qui, quelque grande et patriotique que fût
cette oeuvre, était destinée à acquérir la gloire plus grande encore,
puisqu'elle la rend immortelle dans l'histoire, d'avoir une influence
décisive sur la découverte du Nouveau-Monde. Enfin, ce qui prouve
clairement l'extrême supériorité de l'esprit d'Isabelle, c'est que,
destinée à gouverner l'Espagne conjointement avec Ferdinand; dans ce
règne à deux qui lui présentait tant d'écueils, elle sut constamment,
tout en maintenant intactes l'étendue de son autorité, la plénitude de
ses droits, se faire aimer et respecter par le plus ombrageux des
maris, le plus inquiet des hommes et le plus absolu des souverains.

Toutefois, la guerre sainte, ainsi qu'on l'appelait en Espagne, que
Ferdinand et Isabelle avaient entreprise contre les Maures, occupait
trop les esprits, lors de l'arrivée de Colomb à Cordoue, pour que le
moment fût propice à l'examen de ses plans. Fernando de Talavera,
lui-même, à qui il remit la lettre de Jean Perez et qui devait être
son introducteur auprès de Leurs Majestés, prit à peine le temps de
lire la lettre ou de l'écouter, et trouva plus commode de lui dire que
ce qu'il proposait était inacceptable. Rien n'annonce même que
Talavera en ait entretenu les souverains, ou s'il le fit, ce dut être
en termes tellement froids qu'ils ne purent y prendre aucun intérêt.

La campagne fut ouverte en 1486 par le roi et la reine en personnes,
et elle fut poursuivie avec vigueur. Quant à Colomb, il attendit à
Cordoue des circonstances plus favorables, espérant tout du temps
ainsi que des efforts qu'il faisait pour faire goûter ses théories par
les hommes éclairés avec lesquels il pouvait entrer en relations. Il
se remit à son travail de faire des cartes afin de subvenir à son
existence, et, dans cette humble position, il eut souvent à braver les
railleries de ceux qui, n'ayant pas le don de le comprendre, se
laissaient parfois aller au malin plaisir de le tourner en ridicule,
soit à cause de l'état de pénurie où il se trouvait, ou, plus encore,
à cause des préoccupations de son esprit que l'on qualifiait de
fantasques et d'insensées.

Ce fut dans cette ville qu'il s'attacha à dona Beatrix Enriquez;
toutefois, les particularités de cette liaison sont enveloppées
d'obscurité: on sait seulement que c'était une dame de bonne famille
et qu'elle fut la mère de Fernand, son second fils, qu'il aima
toujours à l'égal de son aîné Diego et qui fut l'historien de son
père; mais les autres détails de cette partie de la vie de Colomb
restent ignorés; on doute même que l'attachement mystérieux qu'il eut
pour dona Enriquez ait jamais été légitimé par le mariage.

Quoi qu'il en soit, les idées de Colomb se répandirent peu à peu et
obtinrent quelque crédit. Entre autres, Alonzo de Quintanilla,
contrôleur des finances du royaume de Castille, fut frappé de la force
de ses raisonnements, et il ne put voir, sans en être ému, tant de
dignité dans le langage, tant de noblesse dans les manières et tant de
foi dans les convictions; aussi, fut-il bientôt un de ses approbateurs
les plus chaleureux, un de ses avocats les plus puissants, et il lui
donna asile dans sa maison.

Antoine Geraldini, nonce du pape, et son frère Alexandre Geraldini,
précepteur des plus jeunes enfants de Ferdinand et d'Isabelle,
devinrent aussi ses partisans zélés. Ils le présentèrent à Gonzalez de
Mendoza, archevêque de Tolède et grand cardinal d'Espagne; c'était un
personnage très-considéré à la cour où l'on ne prenait jamais un parti
de quelque importance sans le consulter, à tel point qu'il avait reçu
le surnom de _Troisième Roi d'Espagne_! Sa science n'avait rien de
froid; son intelligence était vive, et son habileté prompte et décidée
dans l'examen ainsi que dans l'exécution ou la pratique des affaires;
aussi fut-il charmé de l'éloquence lucide et du noble maintien de
Colomb. Il l'écouta avec une attention progressivement croissante; il
comprit bientôt la portée infinie de ses projets, la vigueur de ses
arguments; et, dès sa première conversation, il devint l'ami le plus
dévoué et le plus inébranlable de son interlocuteur: il en parla
aussitôt au roi, et le fruit de son intercession ne se fit pas
longtemps attendre, car l'audience qu'il demanda fut accordée à
l'instant.

Colomb avait alors cinquante et un ans; mais cet âge, déjà assez
avancé pour affronter les fatigues de la navigation et les périls d'un
voyage sans données positives, sans terme prévu, sans autre guide que
sa confiance et que son génie, cet âge, disons-nous, n'avait ni
ébranlé ses résolutions, ni affaibli l'ardeur de son courage. Les
soucis de son esprit, les méditations fréquentes auxquelles il se
livrait, la crainte de ne pouvoir être agréé pour l'accomplissement de
ses desseins avaient blanchi sa chevelure, mais sa taille était
toujours droite, sa tournure imposante, et son air grave et digne
était rehaussé par la mâle simplicité de ses actions. Son costume
n'était ni celui d'un riche, ni celui d'un gentilhomme, mais il le
portait avec l'aisance d'un homme supérieur; enfin, il y avait dans sa
personne quelque chose de respectable allié à une noble fierté qu'on
ne saurait rencontrer chez ceux que le ciel n'a pas formés pour le
commandement. On savait, on voyait facilement d'ailleurs qu'il
possédait une instruction prodigieuse; il avait la réputation d'avoir
beaucoup navigué, d'avoir, soit en sous-ordre, soit en chef, visité
tous les parages connus et d'avoir vaillamment combattu; pour tout
dire en un mot, il était le marin le plus savant, le plus habile de
son temps; son érudition surpassait celle des ecclésiastiques les plus
renommés, et l'on disait de lui qu'il n'existait pas en Espagne un
chrétien qui fût plus pieux, ni plus attaché à ses devoirs religieux.

Des lettres de Colomb apprennent que, lorsqu'il se rendit à l'audience
obtenue par le crédit de Gonzalez de Mendoza, ce fut avec le sentiment
de l'importance et de la dignité du motif qui l'animait, et comme s'il
avait été mû par une inspiration divine qui lui donnait la confiance
d'un homme qui se considère comme l'instrument dont Dieu voulait se
servir pour accomplir de grands desseins. Voici, en effet, comment
dans ces lettres qui existent encore, il s'exprime sur cet épisode
remarquable de sa vie:

«En pensant à ce que j'étais je me sentais prêt à succomber sous la
conscience de mon humilité; mais en songeant à ce que j'apportais, je
me trouvais l'égal des têtes couronnées; je n'étais plus moi, j'étais
l'agent de Dieu, choisi et marqué pour exécuter ses volontés!»

Le roi le reçut d'abord avec cette réserve glaciale qui était
inhérente à son caractère naturellement méfiant; mais il était trop
bon juge pour ne pas apprécier promptement combien le maintien assuré,
quoique modeste, de Colomb, parlait en sa faveur, et il lui témoigna
bientôt de l'intérêt. Le savant marin, se voyant attentivement écouté,
développa son système; et ce fut avec un art infini qui n'avait
cependant rien d'adulateur, qu'il termina son exposé, en cherchant à
exciter l'ambition de Ferdinand par l'assurance que ses découvertes
surpasseraient, en importance, celles que les Portugais avaient déjà
faites sur les côtes méridionales de l'Afrique, et que la gloire qui
en rejaillirait sur sa couronne éclipserait celle que les souverains
du Portugal avaient acquise dans ce vaste champ ouvert à l'activité
humaine, et dont ils tiraient tant de vanité.

Le roi se montra très-satisfait; aussi, ordonna-t-il à Fernando de
Talavera de convoquer les astronomes et les géographes les plus
renommés du royaume, afin qu'il y eût une conférence dans laquelle le
côté scientifique et pratique de la question serait examiné.
Christophe Colomb fut transporté de cette heureuse issue, en pensant
qu'en présence d'hommes instruits, et qu'en s'exprimant lui-même, sa
cause serait facile à gagner; anticipant alors sur la décision des
juges qu'il croyait devoir être autant au-dessus des préjugés
vulgaires que de leur intérêt personnel, il pensa être arrivé au terme
de ses sollicitations et n'avoir plus qu'à se livrer à l'exécution de
ses plans.

La conférence eut lieu à Salamanque dans le couvent des Dominicains de
Saint-Étienne, réputé le plus éclairé de la chrétienté. Colomb y fut
accueilli avec la plus grande distinction, et comme un homme à qui
l'on était fier de donner l'hospitalité. Ces dehors flatteurs
n'inspirèrent aucune vanité à celui qui était l'objet de tant de
déférence; et ce fut avec calme, mais avec une noble chaleur dans le
regard qu'il se présenta au milieu du conseil le plus imposant qu'on
pût imaginer, si l'on était fondé à juger de la sagesse d'un corps par
le rang, par l'âge et par la réputation des membres qui le composent.
Mais les séances du conseil sont trop importantes et présentent trop
d'intérêt, pour que nous ne les reproduisions pas avec une certaine
étendue.

Les professeurs de l'université ne composaient pas seuls ce même
conseil; il y avait en outre plusieurs dignitaires de l'Église et
quelques moines érudits; toutefois, Colomb ne tarda pas à être
convaincu que plusieurs des personnages de la conférence étaient
imbus, à l'avance, de sentiments qui lui étaient défavorables, ainsi
qu'il n'arrive que trop souvent, lorsque des hommes très-élevés dans
l'échelle sociale ont à s'occuper de ceux que leur rang place
infiniment au-dessous d'eux et qu'ils sont, naturellement, enclins à
considérer comme des intrigants ou comme des imposteurs qu'il est de
leur devoir de démasquer. Quelques-uns d'entre eux pensaient, en
effet, que Colomb, navigateur presque inconnu en Espagne et
n'appartenant à aucune institution scientifique, ne pouvait être qu'un
aventurier ou tout au plus qu'un visionnaire; ils avaient, d'ailleurs,
cette aversion naturelle aux pédants contre toute innovation qui
attaque l'échafaudage de leurs doctrines, et ils restèrent sous ces
fâcheuses impressions.

Aussi, Colomb ne fut-il écouté avec attention que par les moines
dominicains de Saint-Étienne: les autres se retranchèrent dans cette
espèce de fin de non-recevoir que, lorsque tant de profonds
philosophes s'étaient occupés de recherches géographiques, lorsque
tant d'habiles marins avaient navigué sur toutes les mers connues
depuis un temps immémorial, et qu'aucun d'eux n'avait laissé seulement
entrevoir la possibilité de terres transatlantiques; que même, à
leurs yeux, l'Océan devenait infranchissable dans cette direction, il
était plus que présomptueux de venir leur affirmer, sans autres
preuves que des assertions imaginaires, que ces terres existaient
positivement, et de demander, pour aller à leur recherche, des navires
et des hommes que ce serait envoyer à une perte infaillible.

Colomb demanda que la discussion fût approfondie et que des objections
plus sérieuses lui fussent faites, car, avec les raisonnements
précédents, il n'y aurait jamais lieu au moindre progrès marquant, ni
à la moindre perfectibilité. Alors la Bible et les ouvrages des Pères
de l'Église furent mis en avant comme des arguments irrésistibles.
Ainsi, l'existence des Antipodes, soutenue par les anciens, fut
déclarée impossible en vertu de passages des écrits de saint Augustin
et de Lactance qui les traitent de fables incompatibles avec les
fondements de la foi chrétienne, puisque soutenir qu'il pouvait y
avoir du côté opposé de la terre des lieux qui fussent habités,
c'était avancer qu'Adam n'était pas le père commun de tous les hommes,
ce qui serait contraire aux notions les plus certaines et les plus
respectées, et constituerait une attaque évidente contre les vérités
de la Bible. On ajouta que, puisque saint Paul avait dit, dans son
épître aux Hébreux, que les cieux peuvent être comparés à un
tabernacle ou à une tente étendue sur la terre, on devait en conclure
que la terre était plate comme l'est le dessous d'une tente.

Il y eut, cependant, quelques membres qui admirent l'hypothèse de la
sphéricité de la terre, mais ils posèrent en fait que les ardeurs de
la zone torride ou autres obstacles matériels devaient empêcher qu'on
ne pût aller au delà, et qu'en ce qui concernait une navigation
dirigée vers l'Occident pour atteindre les extrémités orientales de
l'Asie, ce devait être un voyage impraticable, car on allégua qu'il
durerait plus de trois ans; enfin, on objecta encore qu'en voulant
bien supposer qu'on fût assez heureux pour arriver ainsi jusque dans
l'Inde, la rotondité du globe terrestre ferait alors l'effet d'une
longue montagne d'eau qui s'opposerait au retour, quelque fort et
quelque favorable que le vent pût être imaginé!

Colomb commença son plaidoyer scientifique, en démontrant la
sphéricité de la terre par deux faits positifs: le premier, c'est que,
lorsqu'un navire s'éloigne de la côte, le corps du bâtiment disparaît
le premier, ensuite les voiles les plus basses, et successivement
ainsi jusqu'aux plus élevées et jusqu'à la cime des mâts qui disparaît
la dernière à la vue. De même, lorsqu'un bâtiment recommence à
paraître ou que deux bâtiments se rencontrent en mer par un beau
temps, on en voit les parties les plus élevées assez longtemps avant
celles qui le sont le moins, et c'est le corps du navire que les yeux
aperçoivent le dernier. Il en tira la conséquence évidente que ce
phénomène ne pouvait être attribué qu'à la sphéricité de la terre qui
s'interposait entre le spectateur et les points du navire observé qui
se trouvent de plus en plus rapprochés de la surface de la mer. Le
second fait fut que, lors des éclipses de lune, on avait toujours
remarqué que, de quelque côté que commençât l'éclipse, soit qu'elle
fût partielle ou totale, toujours l'ombre que la terre projetait
alors sur le disque lunaire avait une figure circulaire, et il en
conclut qu'il ne pouvait y avoir qu'un corps sphérique qui put ainsi,
dans toutes les positions, projeter invariablement une ombre
circulaire.

Les lois de la gravitation universelle n'étaient pas encore
établies, et la question des Antipodes et des hommes qui pouvaient y
être placés se trouvant réciproquement pieds contre pieds sans
tomber dans les profondeurs de l'abîme, ne pouvait pas être aussi
facilement résolue; mais on pouvait en juger par induction, car si
deux navires, éloignés l'un de l'autre de six lieues, cessent
complètement de s'entre-apercevoir par l'effet de la sphéricité de
la terre, il est manifeste que les verticales passant par le centre
de chacun des deux bâtiments ne sont pas parallèles, que, cependant,
personne à bord ne perd de sa stabilité par l'effet de cette
inclinaison relative; or, ce qui se passe à l'égard de ces deux
navires doit avoir également lieu pour deux autres placés à six
lieues des deux premiers, et l'on arrive ainsi à prouver, par
analogie, que rien d'étrange n'a lieu aux Antipodes, et que l'on
peut et doit y naviguer et y marcher tout aussi naturellement que
nous le faisons nous-mêmes sur nos mers et sur notre sol. Ces
explications réfutaient également l'argument des montagnes d'eau
jugées devoir s'opposer au retour des navires d'un voyage lointain.
Colomb fit observer, à ce sujet, qu'il n'avait pour but que
d'arriver aux extrémités de l'Inde ou de l'Asie, ainsi que se le
proposaient les Portugais en contournant par mer le continent
africain; et que la seule différence qu'il y eût, c'est qu'il
chercherait sa route en cinglant directement à l'Ouest; que, dès
lors, ce n'est pas à des pays inconnus ou imaginaires qu'il
aborderait; mais dans des contrées assez voisines du lieu où fut
placé le Paradis terrestre, et que certainement les hommes qui
habitaient ces contrées devaient, tout aussi bien que nous,
descendre d'Adam, ainsi qu'il le croyait religieusement en se
fondant sur les vérités des livres sacrés.

Ce fut alors que, présumant, sans doute, le déconcerter par une
objection sans réplique, on lui demanda comment il pouvait être assuré
que les limites de l'Atlantique dans cette direction fussent les
terres asiatiques. Sans hésiter, il fit aussitôt cette réponse
admirable, et qui, elle seule, équivalait à l'idée de la découverte du
Nouveau-Monde: «Eh bien! si l'Atlantique, dans cette direction, a
d'autres limites que l'Asie, il importe plus encore de découvrir ces
limites, et je les découvrirai!» C'est bien ainsi que l'on s'exprime
lorsque l'on a un grand coeur; c'est bien ainsi que parle le génie
dont les yeux sont plus clairvoyants encore que ceux de notre corps;
et cette réponse sublime qui n'a pas été assez remarquée, suffirait
pour garantir à Colomb la priorité de la découverte de l'Amérique,
lors même que, ainsi que nous le ferons remarquer plus tard, ce ne
serait pas lui qui aurait, le premier, acquis la certitude de
l'existence du continent américain.

Restaient à réfuter les difficultés théologiques qui lui furent
opposées en plus grand nombre et avec le plus d'autorité. Nous avons
déjà fait connaître l'air de grandeur qui était un des traits
caractéristiques de la personne de notre illustre navigateur, son
maintien noble et assuré, le feu de son regard, l'animation de sa voix
et la force de son éloquence. Tout ici se trouva en jeu, lorsque
repoussant, d'un geste véhément, ses plans, ses cartes, ses mémoires,
il prit une intonation inspirée et se lança dans le côté religieux de
la question. Il ne laissa aucune difficulté sans réponse; et
s'exprimant comme le théologien le plus pieux et le plus disert, il
sut trouver, dans les textes eux-mêmes des prédictions des prophètes
et de l'Écriture sainte, des passages qui renversèrent l'échafaudage
de toutes ces difficultés, et qui, selon lui, étaient le type vrai et
l'annonce formelle des magnifiques découvertes que le ciel le
destinait à faire en cette partie de l'univers! Dans cette assemblée
où se trouvait l'élite des hommes de religion et de talent de
l'époque, qui fut le véritable savant, qui se montra le plus grand
théologien? Sans contredit, ce fut notre marin, ce fut Christophe
Colomb!

Mais rendons toute justice à la conférence; non-seulement elle fut
vivement touchée en entendant vibrer à ses oreilles une éloquence
aussi mâle, aussi religieuse et aussi sincère, mais encore plusieurs
des auditeurs se dépouillèrent de leurs préventions et furent
convaincus. Parmi ceux-ci se trouva Diego de Deza, moine dominicain,
professeur de théologie, et qui parvint ensuite à la seconde dignité
ecclésiastique de l'Espagne, celle d'archevêque de Séville. C'était un
homme érudit qui sut apprécier Colomb et lui gagner des partisans,
mais pas assez pour obtenir un résultat favorable. Ce fut même
beaucoup que l'on voulût consacrer encore à ce sujet quelques séances
subséquentes, sans se prononcer. Afin, cependant, d'en finir, la
décision en fut laissée au jugement de Fernando de Talavera qui s'en
occupa fort peu, et qui, entièrement emporté par le tourbillon des
affaires publiques et très-importantes à la vérité du moment, n'y
avait encore donné aucune conclusion à l'époque où il fut obligé de
suivre la cour lorsqu'elle partit de Cordoue au commencement de 1487,
laissant l'affaire dans la plus grande des incertitudes.

Colomb ne se découragea pas, il s'attacha aux mouvements de la cour et
ne cessa de solliciter; il parvint même à faire décider que plusieurs
autres conférences seraient tenues et que le lieu en fût fixé; mais
jamais aucune ne put avoir lieu à cause des changements de résidence
continuels auxquels les mouvements perpétuels de l'armée
assujettissaient les souverains.

Si Colomb se trouva forcé par ces circonstances à accepter le rôle de
solliciteur et peut-être de courtisan, au moins s'y soumit-il avec
noblesse, car il s'associa aux fatigues militaires des guerriers qui
se pressaient en foule pour combattre en faveur de la libération de
l'Espagne; il fut présent au siége ainsi qu'à la reddition de Malaga
et de Baza, il assista à l'affaire importante à la suite de laquelle
El-Zagal, l'un des rois maures établis en Espagne, résigna sa couronne
entre les mains de Ferdinand, et il se distingua par sa bravoure
personnelle dans plusieurs de ces occasions.

Pendant le siége de Baza, deux des religieux préposés à la garde du
Saint-Sépulcre à Jérusalem arrivèrent au camp, avec la mission de
faire connaître que le sultan d'Égypte avait déclaré qu'il ferait
mettre à mort tous les chrétiens qui pouvaient se trouver dans les
États où il commandait, si l'Espagne ne se désistait pas de ses plans
de guerre contre les Maures. Cette menace fit une si grande impression
sur l'âme fière et pieuse de Colomb qu'il conçut, alors, le projet de
consacrer les bénéfices qu'il pensait devoir lui revenir du succès de
ses découvertes, à l'affranchissement complet du Saint-Sépulcre. Avec
sa persévérance naturelle, il ne renonça jamais à cette idée, et il
est mort avec le regret de n'avoir pu la réaliser.

Son nouvel ami Diego de Deza et son zélé partisan Alonzo de
Quintanilla pourvoyaient à une partie de ses dépenses, et ils auraient
plus fait encore, si les souverains espagnols reconnaissants de ses
services et du zèle qu'il montrait en s'associant aux opérations de
l'armée, ne l'eussent, en quelque sorte, attaché à leur personne, en
ordonnant qu'il fût compté parmi les membres de leur maison et
défrayé, comme tel, de sa nourriture et de son logement; ils firent
même plus, car lorsqu'il y avait quelque calme ou quelque repos dans
la poursuite de cette guerre, Ferdinand témoignait le désir que la
question du voyage transatlantique fût remise sur le tapis; mais,
toujours de nouveaux incidents survenaient, qui mettaient obstacle à
la reprise des conférences.

Cet état de choses dura jusqu'à la fin de 1491; c'est l'époque où
l'armée allait se mettre en marche pour attaquer Grenade; Colomb pensa
qu'il pourrait y avoir un trop long ajournement, si le départ avait
lieu sans qu'on prît une décision, et il la demanda avec instance. On
fit droit à sa demande; Fernando de Talavera fut chargé de présider
une nouvelle conférence, mais la majorité condamna les plans de Colomb
comme vains et impossibles, et elle ajouta qu'il était indigne d'aussi
grands souverains de se livrer à une entreprise aussi importante, sur
d'aussi faibles motifs que ceux qui étaient allégués. Le roi et la
reine durent donc s'abstenir; mais telle était la considération
personnelle dont Colomb jouissait dans l'armée, tel était l'intérêt
qu'il avait su inspirer à Ferdinand, que ce roi ne put se résoudre à
rompre définitivement sur ce sujet et que, pensant toujours aux
avantages incalculables dont la réussite devait en être suivie, il fit
informer Colomb que les préoccupations et les dépenses considérables
de la guerre ne lui permettaient pas de prendre des engagements dans
le moment actuel; mais qu'aussitôt qu'il serait libre de tout souci à
cet égard, il se montrerait disposé à reprendre cette affaire et à la
faire traiter. Colomb fut très-désappointé de cette réponse qu'il
considéra comme un refus poli, et il prit le parti de retourner à
Séville, ne comptant plus, à la vérité, sur la protection du trône
pour l'aider à exécuter les plans qui, depuis vingt ans, absorbaient
toutes ses pensées, étaient le mobile de toutes ses démarches, et
faisaient l'objet de toutes ses méditations.

Cependant, son frère Barthélemy n'était pas resté inactif; il s'était
rendu en France et en Angleterre, il y avait exposé les projets de
Colomb, et il était parvenu à intéresser les souverains de ces
royaumes à l'entreprise de tenter le voyage de l'Inde, en cinglant
directement à l'Ouest. Ces nouvelles favorables arrivèrent à Colomb
en même temps qu'une invitation du roi de Portugal de retourner à
Lisbonne. Il en fut très-ému, mais, à la réflexion, et peut-être aussi
pour ne pas trop s'éloigner de ses enfants, il pensa qu'étant devenu
un personnage très-connu en Espagne, il lui serait facile et
avantageux de trouver aide et protection auprès de quelques-uns des
puissants seigneurs de ce pays qui avaient de vastes possessions, de
grandes fortunes, beaucoup de crédit, qui jouissaient des priviléges
de plusieurs droits féodaux, et pouvaient être comptés comme des
petits souverains dans leurs domaines; sous l'influence de ces idées,
il ne s'arrêta pas longtemps à la pensée de quitter l'Espagne, et il
s'adressa successivement à deux des plus opulents seigneurs dont nous
venons de parler: le duc de Médina-Sidonia et celui de Médina-Celi,
qui avaient des propriétés étendues sur le bord de la mer où se
trouvaient plusieurs ports, et de qui dépendaient de nombreux vassaux.

Le duc de Médina-Sidonia entra, parfaitement d'abord, dans les vues
qui lui furent communiquées, et fut ébloui de la perspective qu'elles
offraient devant lui; mais, à la réflexion, il pensa qu'il devait y
avoir beaucoup d'exagération; et, après plusieurs conversations sur ce
sujet, il finit par se désister.

Le duc de Médina-Celi se montra également favorable au projet, il fut
même sur le point d'accorder trois caravelles mouillées au port de
Sainte-Marie et dont il disposait; mais il lui survint la crainte
d'être taxé d'avoir voulu empiéter sur les droits de la couronne, et
il se désista aussi.

Vivement contrarié, Christophe Colomb résolut de quitter l'Espagne:
analysant alors les diverses propositions faites par le roi de
Portugal et par son frère Barthélemy, il s'étudia à choisir celle qui
semblait lui offrir le plus de chances. Sous la pression permanente de
l'indignité qui avait été commise contre lui par la cour de Portugal,
il écarta, tout d'abord, l'offre qui lui venait de ce côté, et il se
détermina à se rendre à Paris pour, ensuite, continuer sa route
jusques à Londres si la France le repoussait; mais, auparavant, il
voulut retourner au couvent de la Rabida où il avait laissé son fils
Diego livré aux soins tendres et paternels de Jean Perez de Marchena,
supérieur de ce couvent, et d'où il comptait repartir pour conduire
Diego à Cordoue où résidaient toujours Beatrix Enriquez et son second
fils Fernand.

Le digne supérieur laissa éclater toute la peine qu'il ressentait, en
voyant son ami venir frapper encore une fois à la porte du couvent
après une absence de sept ans écoulés dans les angoisses de la
sollicitation, et en s'apercevant, par son extérieur peu satisfait et
par ses humbles vêtements, qu'il était loin d'être heureux ou opulent;
mais, quand il eut appris que c'était un adieu définitif qu'il venait
faire à l'Espagne et à lui, il s'enflamma d'une noble et patriotique
indignation, et il s'y opposa par tous les moyens que son attachement
et que l'intérêt de son pays purent lui suggérer. Il avait été
confesseur de la reine, il la connaissait comme une femme d'une
imagination remarquable et particulièrement accessible aux personnes
qui pouvaient lui donner des avis fondés sur la religion et sur la
gloire de son royaume; dans cette persuasion, il prit sur lui de lui
écrire directement à elle-même, pour la conjurer de ne pas refuser son
approbation à une affaire aussi importante. Il montra ensuite cette
lettre à son hôte, et il obtint de lui qu'il ne partirait pas avant de
connaître quelle serait la suite de cette nouvelle démarche dont il
espérait infiniment. C'est ainsi que la Providence avait caché le
ressort de la fortune de Colomb dans le coeur de l'amitié.

Un pilote du pays fut chargé de partir pour la cour, et de faire tous
ses efforts pour remettre la lettre à la reine elle-même, qui se
trouvait en ce moment au camp royal de Santa-Fé devant la ville de
Grenade, dernière forteresse des Maures et qu'on assiégeait. Il
s'acquitta fidèlement de sa mission et il revint au bout de quatorze
jours rapportant une réponse de cette noble princesse, dans laquelle
des remercîments étaient adressés au supérieur pour sa communication,
et pour l'inviter lui-même à se rendre à la cour, mais non sans donner
les plus vives espérances à Colomb.

Dans l'exaltation de la joie que cette nouvelle causa à Perez, une
seule minute ne fut pas perdue, il partit immédiatement. Son
empressement à voir la reine fut satisfait dès son arrivée à la cour.
On comprend la chaleur qu'il mit à plaider la cause de son ami; il
invoqua la terre et le ciel; il chercha à intéresser la gloire de la
reine autant que sa conscience à une entreprise qui transporterait des
nations entières de l'idolâtrie à la foi, et il trouva de la
persuasion et de la vivacité dans la passion de la grandeur de sa
patrie et dans les sentiments de la plus vive amitié. Isabelle, qui,
à ce qu'il paraît, n'avait jamais entendu parler de Colomb que d'une
manière peu sérieuse, et dont le coeur était toujours ouvert à ce qui
portait l'empreinte de la noblesse et de la grandeur, ne put que se
rendre à l'éloquence honnête et zélée d'un tel avocat. Elle ordonna
sans délai que Colomb fût mandé devant elle, et qu'une somme d'argent
lui fût envoyée pour son voyage afin qu'il pût se présenter
convenablement à la cour. Colomb apprit ce résultat des démarches de
Perez de Marchena avec enthousiasme, et il se mit aussitôt en route
pour le camp de Santa-Fé.

L'expulsion des Maures était, à cette époque, presque complétée par
suite des efforts incessants des Espagnols pour recouvrer
l'indépendance du royaume; mais Grenade tenait encore, et elle était
défendue par le roi Boabdil-el-Chico qui s'y soutenait avec une rare
vigueur.

Dans le courant de l'été de 1491, pendant que les forces assiégeantes
campaient devant la ville et qu'Isabelle et ses enfants suivaient avec
anxiété les progrès du siége, un accident faillit être funeste à la
famille royale et détruire une grande partie de l'armée chrétienne: la
tente de la reine prit feu et fut réduite en cendres, ainsi que les
pavillons d'un grand nombre de gentilshommes. Des richesses
considérables en bijoux et en vaisselle d'argent furent perdues! Afin
de prévenir le retour d'un semblable désastre, et considérant sans
doute la soumission de Grenade qui renfermait dans ses murs l'Alhambra
si renommé, comme l'acte le plus important de leur règne, car l'avenir
cachait encore dans ses profondeurs le plus remarquable des
événements de cette période, les deux royaux époux résolurent
d'entreprendre une oeuvre qui suffirait, seule, pour rendre le siége
mémorable: ils firent faire le plan d'une cité qui contiendrait de
vastes édifices pour loger les troupes, et qui aurait ses avenues, ses
rues, ses places, ses remparts ainsi que ses fortifications; élevant
ainsi ville contre ville, et annonçant le dessein bien arrêté de ne
laisser aux assiégés ni trêve ni répit. Trois mois suffirent pour
achever cette merveilleuse entreprise; or, pour exécuter en si peu de
temps ces travaux si rudes sous un ciel ardent, il fallut toute la
confiance en Dieu et tout le dévouement qui animait l'armée
chrétienne.

La construction de cette ville qui, comme le camp royal, fut appelée
_Santa-Fé_ (Sainte-Foi), nom bien en harmonie avec le zèle qu'il avait
fallu déployer dans cette occasion, frappa les Maures de stupeur, car
ils la regardèrent comme une preuve que leurs ennemis étaient
déterminés à ne lever le siége qu'en perdant la vie, et il est
probable qu'elle eut une influence majeure sur la soumission de
Boabdil, qui rendit la fameuse et magnifique mosquée de l'Alhambra,
quelques semaines après l'établissement des Espagnols dans leur
nouvelle résidence. Santa-Fé existe encore; elle est visitée avec
curiosité par les voyageurs, et c'est la seule place de quelque valeur
en Espagne qui n'ait jamais été sous la domination des Maures. Ce fut
le 24 novembre 1491 qu'eut lieu le grand événement qui termina cette
guerre vraiment patriotique, poursuivie avec une constance
inébranlable par Ferdinand d'Aragon et Isabelle de Castille, dont la
politique ainsi que les intérêts personnels avaient toujours été
dirigés avec l'accord le plus parfait.

Colomb arriva pour être témoin de la reddition de Grenade; il eut le
bonheur de voir Boabdil, le dernier des souverains maures qui aient
régné en Espagne, sortir du palais des Abencérages pour remettre les
clefs de ce séjour favori, qui recelait tant de splendeurs, à
Ferdinand et à Isabelle entourés de leurs mâles guerriers, suivis de
toute la fleur de la chevalerie, et s'avançant d'un pas grave pour
recevoir cette marque de soumission. C'est un des triomphes les plus
éclatants dans l'histoire d'Espagne; l'air retentissait des chants de
triomphe, d'hymnes de reconnaissance envers le Très-Haut; et de toutes
parts on ne voyait que réjouissances militaires ou que cérémonies
religieuses pour célébrer une aussi belle journée. Colomb, perdu dans
la foule et peu remarqué en ce moment, prit cependant une part bien
sincère à cette fête, car il avait plus de confiance en la reine qu'il
n'en avait jamais eu en qui que ce soit, et la victoire qu'il voyait
célébrer lui donnait l'espoir qu'enfin ses sollicitations allaient
toucher à leur terme.

En effet, la promesse fut tenue, et des hommes investis de toute la
confiance de la cour furent désignés pour négocier avec le navigateur
génois: au nombre de ces hommes se trouva Fernando de Talavera, qui
venait d'être nommé archevêque de la ville nouvellement conquise. Mais
dès le premier pas fait dans cette voie, survinrent de graves
difficultés. La stipulation principale de Colomb fut qu'il serait
investi du titre ainsi que des priviléges de grand-amiral, et de
vice-roi des terres ou pays qu'il découvrirait, et qu'il lui serait
accordé la dixième partie de tous les gains ou bénéfices qui
pourraient provenir du commerce ou de la conquête de ces pays.

On se montra fort indigné de prétentions aussi élevées; on demanda
même comment, lorsque Colomb n'exposait rien à lui, lorsqu'il n'avait
rien à perdre, il osait demander que tant d'avantages et d'honneurs
lui fussent garantis. Colomb réduisit alors sa demande, et
s'engageant, sur l'assurance qu'il avait de trouver des amis qui
l'aideraient de leur bourse, il offrit de subvenir à la huitième
partie des frais de l'expédition et à se borner également à la
huitième partie des bénéfices; mais il persista à vouloir être
vice-roi et grand-amiral. Ces propositions ne parurent pas
admissibles; toutefois, l'illustre marin ne voulut pas en changer les
termes, et la négociation fut rompue.

Nous savons qu'on a fort loué Christophe Colomb de persévérer à
vouloir obtenir ce qu'il croyait dû à son mérite, aux périls et à la
grandeur de l'entreprise: nous n'ignorons pas qu'on a dit qu'il
fallait que, par l'étendue, par l'éclat des récompenses ou des
dignités à lui conférées, il fît revenir les esprits mal disposés sur
son compte, qu'il inspirât par là de la confiance à ceux qu'il allait
être appelé à commander. Mais ces raisons et d'autres de même nature
ne nous paraissent que spécieuses, et la preuve, selon nous, qu'il en
était ainsi, c'est qu'elles compromirent vivement son expédition, car
ce n'est que par des circonstances qu'on ne pouvait pas prévoir,
qu'elle fut reprise et décidée plus tard d'une manière définitive.

Selon nous, Colomb devait se dire: «J'ai foi en moi; tout me dit que
j'accomplirai le dessein le plus difficile, le plus grand qu'il ait
été donné à un homme de concevoir et d'exécuter. Depuis plus de vingt
ans, je sollicite en vain un appui et des secours pour y parvenir; je
trouve enfin ces secours, cet appui; et, pour de vains titres, pour de
misérables questions d'argent, j'hésiterais!... Si je ne réussis pas,
rien au monde ne pourra me consoler ni me dédommager; mais si je mène
mon entreprise à bonne fin, quel homme, quel savant, quel génie, quel
potentat pourra se dire au-dessus de moi! et mon nom seul, le nom de
Colomb ne brillera-t-il pas, dans tous les siècles, parmi tous ceux et
plus peut-être que tous ceux dont s'honore l'univers!...»

Quoi qu'il en soit, Colomb pensait que, pour la grandeur elle-même du
présent qu'il allait faire au monde et aux souverains espagnols, que
pour justifier sa foi en Dieu et l'opinion qu'il avait de la dignité
de sa mission, il devait traiter, en quelque sorte, comme un roi, ou
demander des avantages considérables, et il fut inébranlable; ainsi,
il quitta Santa-Fé et il s'achemina vers Cordoue pour y faire ses
adieux à Beatrix Enriquez, et pour se rendre ensuite à Paris.

Mais ses amis les plus fervents ne purent supporter l'idée de ce
départ. De ce nombre étaient Saint-Angel, receveur des revenus
ecclésiastiques de l'Aragon, et Quintanilla. Ils s'empressèrent de se
rendre auprès de la reine; ce fut Saint-Angel qui porta la parole, et
il le fit avec une force, avec une éloquence qui ne laissèrent aucun
point indécis. Le navigateur fut, par lui, loué, vanté, disculpé,
justifié avec une noble chaleur qui partait du coeur le plus
patriotique et le plus dévoué à la gloire de son pays.

Isabelle fut plus que touchée, car la conviction, et une conviction
profonde pénétra cette fois dans son âme; elle s'écria aussitôt:
«Qu'il revienne, faites-le revenir!» Mais se rappelant soudainement
que Ferdinand, dont le trésor épuisé par ses guerres si glorieuses
contre les Maures, craignait de favoriser cette entreprise de peur de
n'y pouvoir suffire, elle se leva remplie d'enthousiasme, et elle
s'écria de nouveau: «Oui, qu'il revienne; je mets l'expédition au
compte de la couronne de Castille, et j'engagerai mes joyaux, mes
diamants et mes bijoux pour en couvrir les frais!» On l'a dit, et nous
le répétons avec attendrissement: ce mouvement inspiré, cette noble
générosité, cette abnégation personnelle marquèrent le plus beau des
moments de la vie déjà si belle de la reine, et le titre de patronne
de l'événement prodigieux de la découverte du Nouveau-Monde demeure
acquis à son nom et à sa volonté.

Saint-Angel ne prit que le temps d'assurer Isabelle qu'il ne serait
pas nécessaire qu'elle engageât ses bijoux, et il se hâta d'aller
expédier un courrier à Colomb pour l'inviter, de la part de la reine,
à retourner sans délai à Santa-Fé.

Pendant que Christophe Colomb s'acheminait vers Cordoue, modestement
monté sur une mule et se livrant aux réflexions les plus amères, il se
trouvait sur le pont de Pinos, qui n'est qu'à deux lieues de Grenade
et qui est célèbre par plusieurs hauts faits de la lutte nationale
contre les Maures, lorsque tout à coup il entend les pas d'un cheval
lancé à tout élan. Il n'a que le temps de se retourner, et il voit ce
cheval et son cavalier qui s'arrêtent auprès de lui: c'était le
courrier expédié par Saint-Angel qui, payé comme s'il se fût agi de la
destinée de la monarchie espagnole, avait fendu l'espace comme un
trait et qui lui remit une lettre en lui disant de tourner bride et de
revenir sur ses pas.

Le premier mouvement de l'illustre voyageur, tant son coeur était
ulcéré! le porta à répondre qu'il ne reviendrait pas; mais quand il
eut lu la lettre, quand il eut appris que la reine le demandait
elle-même et qu'elle prenait l'expédition sur le compte de la couronne
de Castille, ses yeux se remplirent de larmes de reconnaissance, et,
en reprenant subitement la route de Santa-Fé, il s'écria: «Dieu soit
loué! c'est lui qui inspire la reine, et je suis sûr du succès!»

Des ordres étaient donnés pour qu'il se présentât immédiatement devant
la reine, et l'audience qu'il reçut est encore un de ces faits qui
méritent d'être rapportés avec quelques développements.

Colomb approchait alors de sa soixantième année; le temps de son
séjour en Espagne lui semblait, tout à l'heure encore, une tache dans
son existence, et la vie paraissait se dérober sous lui sans que le
but de tous ses efforts fût accompli; cependant, si son coeur était
abreuvé de chagrin, il était aussi exempt de faiblesse; si ses cheveux
avaient entièrement blanchi, ses yeux avaient conservé tout leur feu;
et sa contenance, son maintien n'avaient rien perdu de leur noblesse
ou de leur dignité. Tel il était lorsque, introduit devant Isabelle,
il s'avança d'un pas solennel, et que, selon l'étiquette de la cour,
il se prosterna à ses pieds. La reine, qui ne l'avait jamais regardé
ni avec autant d'attention ni avec autant de bienveillance, fut comme
saisie de respect, et elle s'empressa de lui dire:

«Segnor Colomb, vous êtes le bien venu, tous nos malentendus ont
cessé; relevez-vous, et recevez ma parole qui est un gage certain.
Surtout, ajouta-t-elle en se retournant vers les personnes de sa cour,
point de discussion; le résultat est trop beau pour en permettre, et
je n'en veux plus.»

Un long cri de plaisir s'échappa de toutes les poitrines, et Colomb,
avec cette gravité mâle qui donnait tant de prix à ses paroles, lui
répondit:

«Reine, mon coeur vous remercie d'une bienveillance qui m'est d'autant
plus précieuse que ce matin même je n'osais pas l'espérer, et Dieu
vous en récompensera. Mais ne puis-je me flatter que sa Majesté le Roi
consentira à ne pas priver mon entreprise de ses lumières et de son
appui?»

«Vous êtes serviteur de la couronne de Castille, segnor Colomb; mais
rien d'important ne se passe dans mon royaume sans l'approbation du
roi d'Aragon, et son consentement est acquis à vos projets, bien que
sa sagesse et son esprit supérieur ne l'aient pas laissé embrasser
cette cause par les mêmes motifs que ceux qui ont décidé une femme,
naturellement plus confiante et plus prompte à espérer.»

«Qui pourrait, dit alors Colomb, de cet accent de sincérité qui lui
était particulier, qui pourrait désirer un esprit plus élevé et une
foi plus pure que celle de Votre Majesté? Mais si j'ai pris la liberté
de parler du roi, c'est que sa prudence et sa protection détourneront
de moi les sarcasmes ou les railleries des hommes légers, et me
donneront, dans toutes les classes du royaume, un appui moral qui sera
d'une très-haute valeur.»

En ce même moment Ferdinand entra, et la reine lui adressa ces
paroles, accompagnées d'un regard où brillait le plus vif
enthousiasme:

«Nous avons retrouvé notre fugitif; rien, désormais, ne s'oppose à son
voyage, et s'il arrive aux Indes, ce sera pour l'Église un triomphe
aussi grand que la conquête des pays possédés jadis par les Maures.»

«Je suis très-satisfait, répondit le roi, de revoir le segnor Colomb;
et lors même qu'il n'accomplirait que la moitié de nos espérances, la
couronne et lui seraient tellement enrichis, qu'il serait embarrassé
de son opulence.»

«Un chrétien, répliqua le navigateur, saura toujours comment se servir
de son or, aussi longtemps que le Saint-Sépulcre sera au pouvoir des
infidèles.» «Comment, dit le roi d'une voix perçante, le segnor Colomb
s'occupe à la fois de la découverte de nouvelles régions et d'une
croisade contre les infidèles?»

«Sire, tel a toujours été mon projet depuis le moment où j'ai vu deux
frères gardiens du Saint-Sépulcre venir dans votre camp parler des
menaces que Votre Majesté a eu le noble coeur de braver; et mes
richesses, si jamais j'en acquiers, ne sauraient, je pense, trouver un
plus digne emploi.»

La reine intervint en cet instant, car elle crut que la conversation
prenait un tour fâcheux, et la changeant avec autant d'adresse que de
bonté, elle parla à Colomb de ses espérances, de ses projets, de ses
voyages passés, des tempêtes qu'il avait essuyées, des combats
auxquels il avait assisté et des périls qu'il avait courus. Colomb
répondit à tout ce qui concernait ses projets et ses espérances avec
une modeste assurance, avec une netteté qui ne laissèrent rien à
désirer, qui charmèrent le roi et qui le firent revenir de quelques
préventions que le zèle pour le Saint-Sépulcre lui avait inspirées.
Quant à ses naufrages, à ses combats, aux dangers auxquels il avait
été exposé:

«Depuis que le pouvoir de Dieu, ajouta Colomb, a mis mon esprit en
éveil pour des objets plus importants, depuis qu'il m'a choisi pour
que sa volonté soit faite, pour que sa parole soit répandue sur toute
la terre, ma mémoire a cessé de s'arrêter sur mes périls passés.»

De plus en plus enthousiasmée, Isabelle voulut lui donner une preuve
plus convaincante de l'intérêt qu'il lui inspirait, et sachant, en
femme d'un naturel exquis, qu'elle allait électriser son coeur
paternel, en lui accordant une faveur que les enfants seuls des plus
puissantes familles obtenaient, elle lui dit:

«Segnor, vous avez un fils déjà grand, mais qui ne saurait vous suivre
sur les mers; il restera donc avec nous, il sera livré à nos soins, et
nous le nommons page de don Juan, héritier présomptif de la couronne.»

Christophe Colomb crut rêver; cette bonté l'attendrit jusqu'aux
larmes, et l'émotion lui ravissant presque l'usage de la parole, il
s'inclina devant la reine, et il lui répondit:

«Je suis à tout jamais le serviteur de Votre Majesté; je suis le sujet
et le serviteur des souverains de l'Espagne, mon coeur, mon bras leur
sont dévoués et ma vie leur appartient.»

Les formalités légales suivirent cet entretien. Jean de Coloma,
secrétaire royal, fut chargé de rédiger la convention écrite qui
devait avoir lieu; il s'en entendit avec Colomb, et un traité fut
souscrit par lequel il fut convenu:

1º Que Colomb, pour lui-même, pendant sa vie, et dans l'avenir, pour
ses héritiers et successeurs, devait jouir du titre de grand-amiral de
toutes les mers, de toutes les terres ou continents qu'il pourrait
découvrir, et avoir droit aux mêmes honneurs, aux mêmes priviléges que
ceux dont le grand-amiral de Castille était en possession;

2º Qu'il serait vice-roi et gouverneur général de toutes les susdites
terres ou continents, avec le droit de nommer trois candidats pour le
gouvernement de chaque île ou province où il ne siégerait pas en
personne, sur lequel nombre de trois, la couronne choisirait le
titulaire;

3º Qu'il aurait droit à la dixième partie de tous les bénéfices faits
sur les denrées ou les produits des pays placés sous la juridiction de
son amirauté;

4º Que lui ou son représentant serait seul juge dans les différends ou
contestations qui pourraient s'élever entre le commerce de ce pays et
celui de l'Espagne;

5º Qu'il lui serait enfin permis d'entrer, pour la huitième partie,
dans les frais de toutes les expéditions qui seraient dirigées vers
ces mêmes pays, et qu'en conséquence il aurait droit à la huitième
partie des profits faits par ces expéditions.

Ces stipulations furent signées par Ferdinand et par Isabelle à
Santa-Fé, le 17 avril 1492; et furent également revêtus de leur
signature tous les documents, ordres, mandements et pièces qui firent
suite aux stipulations; mais la couronne de Castille demeura isolément
chargée de tous les frais de l'expédition, qui fut mise entièrement
sous les ordres de Colomb.

La convention dont nous venons de transcrire les termes ne semble
avoir, au premier coup d'oeil, qu'une importance légale destinée à
fixer les priviléges et les droits de l'une des parties intéressées;
mais en la lisant attentivement, on y trouve des mots qui ont une
immense portée scientifique, et qui prouvent invinciblement que ce
n'était pas en aveugle que le savant marin cherchait, par
l'Atlantique, une route vers les rivages de l'Inde, mais en homme
profond qui croyait très-probable qu'avant d'y arriver, il trouverait
des terres interposées.

Dans les temps contemporains, plus tard même et encore aujourd'hui, il
s'est trouvé et il se trouve des esprits envieux qui ont cherché à
rabaisser la gloire de l'illustre navigateur qui a découvert le
Nouveau-Monde, et qui l'ont traité de rêveur ne pensant obstinément
qu'au Cathai, qu'à l'île de Cipango, et ne s'étant rendu en Amérique
que par l'effet du hasard ou en cherchant des contrées imaginaires.

Ces personnes ignorent donc ou feignent d'ignorer la fameuse parole de
Colomb qui, pressé d'arguments par un des docteurs de la conférence
de Salamanque, lui répondit que si, dans la direction de l'Ouest,
l'Atlantique avait d'autres limites que l'Inde, _ces limites, il les
découvrirait!_ Mais cette réponse, fût-elle apocryphe, il n'en saurait
être de même des stipulations officielles textuellement reproduites
quelques lignes plus haut, et qui furent écrites sous la dictée de
Colomb par Jean de Coloma; or, on y voit, à deux reprises différentes,
les mots «_terres ou continents_;» on y voit que Colomb s'y réserve
des priviléges, des droits sur ces «_terres ou continents_» qu'il
pourra découvrir, et c'est une preuve incontestable qu'il prévoyait
parfaitement que quelque _terre ou continent_ pouvait, devait même
exister entre l'Asie et la partie occidentale de l'Europe. La
découverte de l'Amérique était donc dans ses combinaisons, et l'on
peut affirmer, sur le témoignage des stipulations, qu'il l'avait
trouvée par ses prévisions longtemps avant qu'il l'eût vue
matériellement.

L'expédition destinée à l'entreprise si chanceuse et si hardie de
cette découverte ne fut cependant pas préparée dans l'un des ports
principaux de l'Espagne, mais simplement à Palos de Moguer, ce même
petit port de l'Andalousie où nous avons vu Colomb aborder en Espagne
et aller demander des secours au couvent de la Rabida qui
l'avoisinait. Deux raisons le firent choisir: la première, c'est qu'il
se trouvait situé en dehors du détroit de Gibraltar, et conséquemment,
mieux en position de permettre de prendre le large sans avoir à lutter
contre les contrariétés que les navires éprouvent souvent en voulant
sortir de la mer Méditerranée; la seconde fut que ce port était frappé
d'une condamnation judiciaire par laquelle il était obligé de fournir
deux caravelles armées lorsque la couronne d'Espagne l'en requérait.

Il a été d'usage, en Turquie, d'appeler caravelles des bâtiments d'un
assez fort tonnage; mais en Espagne et en Portugal, ce nom n'est
ordinairement donné qu'à de très-petits navires ne portant que des
voiles latines et naviguant assez bien. Telles n'étaient pourtant pas
exactement celles qui durent être armées pour le voyage. Les
renseignements manquent sur leur grandeur précise, sur leur forme, sur
leur grément; les versions sont même très-contradictoires sur ce
point, et il est à regretter qu'aucune recherche n'ait pu l'éclaircir
complètement; on en est donc réduit à des conjectures, et voici ce
qu'on peut en déduire de plus vraisemblable.

Les deux caravelles que Palos pouvait alors équiper pour la couronne
étaient deux navires de la dimension de quelques-uns de nos grands
caboteurs actuels; l'une s'appelait la _Santa-Maria_, et l'autre la
_Niña_; une troisième leur fut bientôt adjointe, et son nom était la
_Pinta_. La _Santa-Maria_ seule était pontée ou recouverte en planches
ou bordages de bout en bout; les deux autres n'avaient que des ponts
partiels à l'arrière et à l'avant. Ces parties, dans les trois
caravelles, étaient très-relevées au-dessus de l'eau.

La _Santa-Maria_, qui devait être montée par Christophe Colomb, était
du port de 100 tonneaux et elle était gréée pour porter des voiles
carrées; la _Niña_ et la _Pinta_ n'avaient que des voiles latines;
elles se trouvaient ainsi dans de très-mauvaises conditions pour
pouvoir profiter des vents favorables qu'elles pourraient avoir dans
le cours de leur navigation. Le personnel entier n'en excédait pas
cent vingt hommes pour les trois navires.

Voilà quelles furent les ressources exiguës qui furent mises à la
disposition de Christophe Colomb, et avec lesquelles, aujourd'hui, on
ne tenterait pas la plus mince entreprise de ce genre; voilà les
éléments avec lesquels il devait exécuter le plus téméraire des
voyages, et qu'il accepta sans hésitation, pensant probablement que
son expérience, son habileté, sa vigilance pourraient compenser tout
ce que ces éléments avaient d'insuffisant ou de défectueux.

Mais il n'en fut pas de même dans la population de Palos ni parmi les
marins ou les familles des marins qui devaient s'embarquer sur ces
caravelles; la nouvelle de cet armement y fit l'effet d'un coup de
foudre: là, comme partout ailleurs, on croyait qu'au delà de certaines
limites, même assez rapprochées, l'Océan n'était qu'une espèce de
chaos; l'imagination s'y représentait des courants et des tourbillons
prêts à entraîner les navires à leur perdition, et l'on était même
persuadé qu'une fois arrivé à un certain point, on devait
immanquablement tomber dans le vide.

Aussi, un premier ordre de la cour pour armer les caravelles
demeura-t-il sans effet; la terreur était si profonde qu'un second
ordre plus impératif, autorisant Colomb à agir avec rigueur, fut
également méconnu quoiqu'on eût infligé une amende de 200 maravédis
par jour de retard. Colomb aurait pu sévir; mais, avec sa sagesse
habituelle, il voulut laisser agir le temps; il temporisa donc
jusqu'à l'arrivée de Martin-Alonzo Pinzon, qui l'avait si bien compris
lors de sa première arrivée à Palos et qu'il attendait prochainement.
Alonzo devait, en effet, commander la _Pinta_, et ce fut avec joie que
Colomb le vit se rendre auprès de lui. Les choses commencèrent alors à
prendre une tournure plus favorable; les esprits ne revinrent pas
entièrement à la vérité, mais ils ne purent être que très-émus en
voyant Alonzo, se montrant franc, loyal et résolu comme un vrai marin,
fournir à Colomb les fonds nécessaires pour payer, ainsi qu'il s'y
était engagé, la huitième partie des frais de l'expédition, accepter
le commandement de la _Pinta_, prendre son frère Francisco-Martin pour
second, et solliciter de Colomb le commandement de la _Niña_ pour un
autre de ses frères nommé Vincent-Yanez Pinzon.

Sur l'invitation de Jean Perez de Marchena, Colomb, lors de son retour
à Palos, s'était établi au couvent de la Rabida où il reçut l'accueil
le plus cordial; Jean Perez ne se borna pas à lui prodiguer les soins
de l'hospitalité; il présida, en quelque sorte, aux détails de
l'expédition: prenant un intérêt excessif à en voir les voiles se
déployer vers un monde inconnu qu'il apercevait déjà des yeux de la
foi, comme Colomb l'apercevait de ceux du génie, il s'appliqua, par
ses exhortations, à changer les dispositions des esprits parmi les
matelots destinés à faire partie des équipages, à calmer les terreurs
de leurs familles, à dissiper les préjugés sous l'influence desquels
ils étaient; et sa parole persuasive secondant les actes dévoués
d'Alonzo Pinzon, on put bientôt remarquer qu'un sentiment favorable
commençait à se manifester. D'ailleurs, quand ceux qui étaient le plus
opposés au voyage se trouvaient en présence de Colomb, le calme,
l'énergie, l'enthousiasme de cet homme extraordinaire qui entraînaient
ses amis, faisaient toujours une impression involontaire sur leur
coeur.

C'était le 12 mai qu'il avait quitté la cour avec de pleins pouvoirs
pour commander les deux caravelles de Palos qui devaient être prêtes à
prendre la mer dans dix jours, pour lever les marins nécessaires à
l'armement, pour fréter ou équiper une troisième caravelle; et la
seule restriction qui eut lieu, fut qu'il s'abstiendrait d'aborder,
soit à la côte de Guinée, soit à toute autre possession des Portugais
récemment découverte. Cependant, ce fut à peine si ses navires purent
être prêts avant la fin de juillet, tant il eut d'obstacles à
surmonter pour déjouer le mauvais vouloir et les sourdes menées qui
venaient à l'encontre de ses opérations! Parmi ceux qui se montrèrent
le plus récalcitrants, furent Gomez Rascon et Christophe Quintero,
propriétaires de la _Niña_ et de la _Pinta_; mais en opposition à ces
noms, l'histoire a enregistré ceux de Sancho Ruiz, de Pedro Alonzo
Niño et de Barthélemy Roldan, habiles pilotes qui furent des plus
empressés à se rallier à Colomb.

L'histoire n'a pas oublié, non plus, de recommander aux éloges de la
postérité Garcia Fernandez, médecin de Palos, ce même ami de Jean
Perez de Marchena qui, consulté par lui sur la validité des théories
de Colomb, fut le premier, en Espagne, qui en reconnut la portée, et
qui resta inébranlable dans ses opinions, au point de solliciter la
faveur de partir avec le grand homme, en sa qualité de médecin.

Lorsque les apprêts du voyage furent à peu près terminés, Colomb,
entouré de ses marins, se rendit au couvent pour y recevoir la
bénédiction du père supérieur, et pour se mettre, lui, son équipage et
ses bâtiments, sous la protection du Ciel. Au moment de franchir le
seuil de l'église, ses matelots se rangèrent avec déférence pour le
laisser passer le premier: «Entrez, mes amis, entrez, leur dit-il, il
n'y a ici ni premier ni dernier; celui qui y est le plus agréable à
Dieu, est celui qui y prie avec le plus de ferveur.»

Tous communièrent, tous furent bénis; le village entier s'était rendu
à cette cérémonie imposante dans laquelle régna le plus auguste
recueillement; quant à Colomb, son air de calme et d'attention
prouvait que ses pensées avaient toutes pour objet la bonté de Dieu et
la fragilité des choses humaines. Un peu avant que les assistants
quittassent l'église, le père supérieur leur fit une allocution qui
toucha vivement leurs coeurs, et qui se termina ainsi:

«Mes enfants, lorsque le grand-amiral, que je vois ici confondu dans
vos rangs, vint, pour la première fois, frapper à la porte du couvent,
Dieu m'inspira la pensée de l'interroger: sa science, son élocution
eurent bientôt frappé mon esprit; mais s'il gagna mon âme, ce fut par
sa piété que je n'ai jamais vue surpassée chez aucun mortel: ses plus
zélés partisans en Espagne sont également ceux qui ont été le plus
convaincus de ses sentiments religieux, et qui ont reconnu en lui
l'homme qui se regarde comme l'instrument dont la Providence veut se
servir pour porter sa parole chez les peuples inconnus qu'elle a
révélés à son imagination. Ayez donc en lui, mes enfants, la même
confiance qu'il a en Dieu: vous accomplirez ainsi les décrets du Ciel,
vous reviendrez comblés de gloire, et vous serez éternellement
honorés, comme le sont toujours des hommes de foi, de courage et de
résolution!»

Cette cérémonie, dans la petite église d'un couvent jusqu'alors
presque ignoré, sans pompe, sans éclat, mais remarquable par une
componction sincère, et servant de prélude à l'un des plus grands
événements de ce monde, eut un effet moral considérable dans le
village ainsi que sur les navires de l'expédition; et réellement, on y
trouve un cachet de grandeur et de majesté qui efface, par sa
simplicité, tout ce que le faste aurait pu imaginer.

Enfin, les navires étant complètement armés, le départ fut fixé au 3
du mois d'août 1492; ce même jour, Colomb, après avoir écrit une
dernière dépêche à la cour, sortit du couvent avec Jean Perez qui
voulut l'accompagner jusqu'au canot sur lequel il devait
définitivement se rendre à bord de la _Santa-Maria_.

La route fut d'abord silencieuse car les deux amis étaient absorbés.
Le digne ecclésiastique, convaincu par Colomb, croyait certainement ou
à l'existence de terres transatlantiques, ou à la possibilité
d'atteindre les côtes de l'Asie en cinglant vers l'Ouest; mais au
moment de se séparer d'un hôte qu'il affectionnait si tendrement, il
ne pouvait penser sans terreur à la longueur du voyage, aux dangers de
mers inexplorées qui pouvaient être semées d'écueils et où les
navires de l'expédition ne trouveraient ni ports, ni abris connus pour
se réfugier; il comparait enfin la faiblesse des moyens avec
l'immensité de l'Océan, avec les difficultés incalculables de
l'entreprise, et il frémissait intérieurement de la témérité d'un
projet qui semblait braver les lois de la nature. De son côté, Colomb
se recueillait pour mieux se préparer à remplir ses devoirs; son
esprit goûtait un ravissement dont sa sagesse contenait la vivacité,
et il paraissait, il était d'autant plus tranquille, que l'heure de
l'embarquement s'approchait. Ce fut lui qui rompit le silence, et qui
commença ce dernier entretien par ces mots:

«Mon père, je n'oublierai jamais que, sans ressources, sans
nourriture, voyageant à pied, je vins, exténué de fatigue, implorer
pour mon fils et pour moi la charité du couvent que vous m'y
accordâtes avec tant de libéralité! Les temps sont bien changés, et ma
position s'est considérablement améliorée; mais le passé reste
ineffaçablement gravé dans mon coeur. Vous avez été pour moi l'ami le
plus généreux et le plus utile; je vous dois la protection de notre
auguste reine et c'est vous qui m'avez fait ce que je suis: lorsque
l'obscur Génois n'était rien, c'est vous qui avez commencé à modifier
l'opinion des hommes à mon égard. L'avenir est dans les mains de Dieu,
et je pars avec la connaissance des dangers de la mer; mais j'espère
en Dieu: espérez comme moi et modérez votre affliction, car je sens
que le succès de mon entreprise est dans les desseins de la
Providence. Aussi, quoi qu'il arrive, Colomb restera inébranlable, et
rien ne le fera dévier de son but!»

«Mon fils, lui répondit le père supérieur avec émotion, ta confiance
est digne de ton grand coeur; mais il est possible que tu reviennes
frustré dans tes espérances; souviens-toi, alors, de Jean Perez et du
couvent de la Rabida où tu seras toujours reçu à bras ouverts.»

«Merci, mon père, dit alors Colomb; mais oubliez-moi pendant quelques
mois, excepté dans vos prières; quand vous me reverrez, j'aurai
accompli un acte qui illustrera la couronne de Castille, au point que
la conquête de Grenade ne tiendra qu'un rang très-secondaire dans le
règne de Ferdinand et d'Isabelle.»

Alors, le grand-amiral et l'excellent prêtre se pressèrent longtemps
dans les bras l'un de l'autre en s'embrassant avec effusion; et jamais
père tendre, en voyant son fils sur le point de se lancer dans une
entreprise périlleuse, n'a senti son coeur tressaillir plus que le
père supérieur lorsqu'il vit Colomb mettre les pieds dans son canot et
se diriger vers son bâtiment.

En arrivant abord, Colomb, cet amiral d'un Océan alors ignoré, ce
vice-roi de terres encore inconnues, donna l'ordre de mettre sous
voiles. Sans être précisément disposés à désobéir, les matelots ne
purent entendre donner cet ordre sans se retrouver sous l'empire de
leurs terreurs à peine assoupies, et il y eut un moment d'hésitation
qu'ils expliquèrent en alléguant, comme le font, même quelquefois
encore, des esprits simples ou fanatiques, que le jour fixé pour le
départ avait été mal choisi, car il se trouvait être un vendredi,
qu'on était habitué, disaient-ils, à considérer comme un jour de
malheur et de mauvais augure.

«Mes enfants, leur dit Colomb, ce n'est pas sans y avoir réfléchi que
j'ai choisi un vendredi. C'est le jour où le fils de Dieu a bien voulu
se sacrifier pour les hommes, c'est le jour de notre rédemption; et
loin d'être une annonce de malheur, c'est au contraire un présage de
succès. Calmez donc vos inquiétudes et partons remplis d'espoir!»

Ces paroles prononcées avec assurance, la physionomie pénétrée de
Colomb, l'attitude décidée d'Alonzo Pinzo et de ses frères calmèrent
cette légère effervescence, et les caravelles se mirent en mesure
d'appareiller. Elles se trouvaient alors mouillées sous Saltès, petite
île placée devant Palos, à l'embouchure des petites rivières Odiel et
Tinto, et Colomb, pour ne pas effrayer les esprits, avait eu la bonne
politique de faire connaître qu'il voulait d'abord se rendre aux îles
Canaries, d'où il se proposait de se diriger constamment vers l'Ouest,
jusqu'à ce qu'il eût connaissance des terres transatlantiques. Or,
rien ne pouvait être plus judicieux que cette route, car les îles
Canaries se trouvent au commencement des parages des vents alizés qui
soufflent toujours de la partie du Nord-Est à l'Est, et qui sont si
favorables pour un voyage tel que celui que l'illustre navigateur
entreprenait. Il ignorait, il est vrai, que la direction de ces vents
était presque invariable dans toute la ligne qu'il allait parcourir,
mais ce qu'il en avait vu lors de son voyage en Guinée, ce que sa
sagacité lui en faisait présumer, furent probablement ce qui le
détermina dans le plan de son itinéraire qui ne pouvait être tracé
avec plus de jugement. D'ailleurs, avec cette route, si l'île de
Cipango, telle qu'elle était portée sur la carte de Toscanelli,
existait, il devait l'atteindre après un trajet seulement d'environ
800 lieues marines (4560 kilomètres à peu près).

Mais pendant que les caravelles mettaient sous voiles, elles se
trouvèrent soudainement entourées de barques et de chaloupes portant
la population presque entière de Palos qui, sous prétexte de venir
faire ses adieux, fit retentir l'air de cris de désespoir. Les hommes
et les femmes de ces embarcations poussaient des exclamations
lamentables, se tordaient les mains en s'agitant dans tous les sens,
disaient que les caravelles couraient à une destruction certaine dans
les abîmes de l'Océan, et répétèrent ces fables que l'on avait tant de
fois débitées sur les projets de Colomb et sur la soi-disante
absurdité de ses plans.

Colomb, debout sur la petite dunette qu'on avait établie sur l'arrière
du pont pour lui servir de logement particulier, était alors occupé à
commander la manoeuvre, et son ami, le médecin Garcia Fernandez était
auprès de lui. «Vous entendez ces clameurs, lui dit-il; eh bien, elles
ne sont pas plus déraisonnables, elles sont même plus excusables que
plusieurs des discours que, depuis près de vingt ans, j'ai été
condamné à entendre sortir de la bouche de prétendus savants: quand la
nuit de l'ignorance obscurcit l'esprit, les pensées entassent des
arguments absolument semblables à ceux-ci. Dans leur ressentiment, les
entendez-vous qui excitent à la révolte, et qui me maudissent parce
que je suis né en pays étranger? Mais viendra le jour où Gênes ne se
croira nullement déshonorée pour avoir donné le jour à Christophe
Colomb, où votre fière Espagne s'enorgueillira de ma gloire, et où
elle s'efforcera de la revendiquer.»

Pour en finir avec ces cris, Colomb ordonna qu'on laissât accoster une
de ces chaloupes où il avait remarqué une jeune femme portant un
enfant dans ses bras, et qui se faisait distinguer autant par sa
jeunesse et sa beauté que par la vivacité de son exaspération. Il
demanda son nom; on lui dit que c'était Monica, femme de Pépé, l'un
des matelots de son bâtiment. Il la fit monter à bord et il s'avança
jusqu'à l'escalier pour la recevoir et pour la mettre à même de faire
ses adieux à son mari. Il lui parla avec douceur en présence de tout
l'équipage; son regard, qui était d'une sévérité voisine de la rudesse
quand il était mécontent, s'empreignit d'un caractère de bénignité qui
toucha tous les coeurs et attendrit même celui de Monica qui ne put
que pleurer et se taire, quand le grand-amiral lui dit: «Et moi aussi,
je laisse derrière moi des êtres qui me sont plus chers que la vie;
j'ai aussi un fils, mais qui n'a pas le bonheur d'avoir une mère, et
qui serait doublement orphelin s'il nous arrivait malheur; mais nous
devons tous obéir à la reine, et nous devons avoir confiance en Dieu,
qui nous protégera, puisque nous partons pour accomplir sa volonté.»

Les manoeuvres de l'appareillage n'avaient pas été discontinuées; les
ancres furent mises en place et saisies le long du bâtiment, les
embarcations furent toutes hissées à bord; alors on força de voiles;
les chaloupes des habitants de Palos, essayant vainement de suivre
les caravelles, finirent par retourner au port, et les matelots voyant
leur chef toujours très-décidé, sachant d'ailleurs qu'ils devaient
relâcher aux Canaries pour y prendre des vivres frais, espérant
peut-être que quelque circonstance mettrait obstacle à leur grand
voyage, se soumirent à la nécessité et prirent leur parti sur le
départ de Palos.

Les premiers soins du grand-amiral furent d'organiser le service de
mer, et de prescrire comment les relations entre son équipage et lui
seraient réglées, et comment on honorerait sa dignité. En effet, il
connaissait trop bien quelle était la manière d'être des bâtiments,
pour ignorer qu'un commandant doit s'abstenir de tout rapport familier
avec ses subordonnés, et qu'afin de ne rien perdre du respect et du
prestige qu'il savait, par la suite, devoir être si utiles au succès
de sa mission, il était convenable qu'il agît, en général, par
l'intermédiaire de ses officiers, afin que l'observance rigoureuse des
formes et du décorum retînt dans leurs positions respectives des
hommes qui pourraient se laisser aller à leurs passions, et qui
étaient réunis dans un espace aussi resserré.

Il ne voulut pas, cependant, vivre dans l'ignorance de ce qui se
passait ou se disait à bord, car il comprenait fort bien l'importance
d'être averti de tout en temps utile, pour pouvoir, au besoin, y
obvier à propos. Or, il était parfaitement en mesure sous ce rapport,
car Garcia Fernandez, que ses fonctions rapprochaient de tous, devait
le mettre dans la confidence de tous les bruits, propos ou projets qui
pourraient se tenir ou se discuter dans l'équipage. Il y avait aussi à
bord un jeune homme d'un esprit très-chevaleresque qui lui était
dévoué: c'était don Pedro Guttierez, gentilhomme de la maison du roi,
qui avait voulu se distinguer parmi les habitués du palais en briguant
l'honneur de s'embarquer avec Colomb; on disait même qu'il espérait,
par là, se rendre digne de la main d'une jeune demoiselle d'une grande
beauté attachée à la personne de la reine et qui, comme la reine,
avait montré le plus vif enthousiasme pour Christophe Colomb.

En accueillant don Pedro Guttierez à bord, le grand-amiral lui avait
dit: «Vous avez raison de croire à ma fortune, quoique j'aie été
souvent raillé comme un insensé qui n'avait aucun précédent sur lequel
il pût s'étayer; il est vrai que, d'un autre côté, j'ai été encouragé
par des princes, des hommes d'État, des ecclésiastiques d'un profond
jugement; mais quoi qu'il en soit de leurs opinions diverses, il est
un fait constant: c'est que depuis le jour où j'ai été illuminé par
l'idée de mon voyage, je vois les terres qui forment la limite de
l'Atlantique dans l'Occident aussi distinctement que je puis voir
l'étoile polaire pendant la nuit quand le ciel est serein; le soleil
lui-même, lorsqu'il se lève, n'est pas plus évident à mes yeux.»

C'était le langage qu'un jeune seigneur de la trempe de don Pedro
Guttierez pût le mieux apprécier et qu'il comprenait le mieux; aussi,
s'embarqua-t-il rempli d'espérance et de gaieté.

Le troisième jour du voyage, _la Pinta_ mit en panne et signala des
avaries; la _Santa-Maria_ s'en approcha et apprit que le gouvernail,
dans les mouvements d'un tangage assez vif, s'était démonté et qu'on
travaillait à le remettre en place. Cette opération qui demande une
mer très-unie, devenait presque impossible avec la houle qu'il y avait
alors; aussi Colomb conseilla-t-il d'y renoncer et de chercher à fixer
cette machine au moyen de cordes et d'amarrages. Alonzo Pinzon prit,
en effet, ce parti, mais il éprouva beaucoup de difficulté à
l'assujettir convenablement. Les caravelles purent enfin continuer
leur route, et elles arrivèrent aux Canaries où un autre bâtiment fut
cherché, mais en vain, pour remplacer la Pinta.

On ne manqua pas d'attribuer le manque de solidité du gouvernail de
cette caravelle au ressentiment de Gomez Rascon et de Christophe
Quintero, qui en étaient les propriétaires, afin qu'elle ne pût pas
tenir la mer et qu'elle revînt à Palos pour qu'ils rentrassent en sa
possession; mais ce furent de simples suppositions dont il était
impossible de justifier la validité. Ce n'en fut pas moins la cause
d'un retard de quinze jours qui furent employés à aller de l'une des
îles de cet archipel à l'autre, soit pour chercher un autre navire,
soit pour réparer l'avarie, soit enfin pour prendre des vivres frais.
Colomb en profita, d'ailleurs, pour faire substituer aux mâts et aux
voiles latines de la Niña un grément disposé pour porter des voiles
carrées, amélioration importante pour une longue navigation, dans
laquelle il importait, par-dessus tout, de pouvoir faire le plus de
chemin possible quand le vent serait favorable. Le grand-amiral fut
même satisfait que le démontage du gouvernail eût lieu avant
l'arrivée aux Canaries, puisque, subséquemment, c'eût été un
contre-temps capital; et, à l'équipage qui avait considéré cet
événement comme un signe fatal pour l'avenir, il fit facilement
comprendre qu'il en résultait un surcroît de garanties pour la sûreté
de la navigation.

Lorsque les caravelles arrivèrent à Ténériffe qui est la principale
des Canaries, les commandants de la _Pinta_ et de la _Niña_ s'en
croyaient encore assez éloignés; mais la vue de ces îles eut lieu à
l'heure fixe annoncée par Colomb. Cette exactitude dans ses calculs
fut remarquée par les marins qui y virent une preuve authentique de
l'habileté de leur chef, et de la supériorité de son instruction sur
celle des autres officiers ou pilotes de l'expédition.

Colomb appareilla de ces îles le 6 septembre: toutefois il était
vivement préoccupé, car il avait reçu l'avis formel que trois
bâtiments de guerre portugais croisaient dans les parages de l'île de
Fer, qui est l'île située le plus à l'Occident de cet archipel, et que
ces bâtiments avaient ordre de s'opposer à son voyage. Trois mortelles
journées de calme survinrent après son appareillage, aussi son
impatience à franchir le voisinage de ces îles était-elle extrême;
mais il ne faisait que peu ou point de route. Il fut même porté par
les courants jusqu'en vue de l'île si redoutée, et il s'en approchait
constamment au point de n'en être plus qu'à huit lieues, lorsqu'une
brise favorable se leva et lui permit de s'en éloigner sans avoir vu
aucun des navires dont il craignait tant la rencontre.

Il gouverna alors à l'Ouest et il quitta ces parages sans retour; mais
tandis que ses anxiétés évanouies lui permettaient de se livrer à la
joie, le coeur manquait entièrement aux matelots qui, en perdant la
terre de vue, crurent avoir dit un adieu éternel à leur pays, à leurs
familles, à leurs amis, au monde entier, et ne voyaient devant eux que
dangers, mystère et chaos; les plus intrépides versèrent eux-mêmes des
larmes et firent éclater de désolantes lamentations. Colomb crut
convenable de les haranguer; il les fit rassembler sur le gaillard
d'arrière, et, du haut de sa dunette, la tête découverte, le regard
serein, le maintien assuré, la parole grave et convaincue, il leur
dit:

«Braves marins, mes compagnons, mes frères, l'île de Fer a disparu et
avec elle la crainte des perfides Portugais! Vous le voyez, le vent
nous favorise, le temps est admirable, et ces mers qu'on vous avait
assuré devoir être si orageuses, si menaçantes, sont calmes et unies
comme la Méditerranée dans ses plus beaux jours: il en sera de même
des autres terreurs qu'on a cherché à répandre dans vos esprits!
Voguons donc sans inquiétudes et sans soucis comme de vrais marins;
avançons-nous avec résolution vers les contrées inconnues où nous
envoient nos souverains, ayons enfin la gloire de tracer aux
générations futures la route qui conduit aux extrémités de l'univers,
et ce sera pour nous la source de tous les biens, de tous les
honneurs, de toutes les prospérités!»

Présumant, toutefois, que les dispositions des équipages de la _Pinta_
et de la _Niña_ étaient semblables à celles des marins de la
_Santa-Maria_, le grand-amiral signala aux commandants Alonzo et
Vincent Pinzon de se rendre à son bord. Ils y vinrent et ils lui
dirent, en effet, que les murmures prenaient un caractère alarmant, au
point de leur faire craindre un soulèvement.

«Vous devez assez connaître les hommes, leur répondit Colomb, pour
savoir que si une trop grande familiarité nuit au respect, un peu de
condescendance employée à propos contribue beaucoup à gagner les
coeurs; tâchez donc d'agir selon les circonstances, tantôt avec
fermeté, tantôt avec bienveillance: surveillez les plus audacieux,
soyez affables envers les bons, encouragez-les tous et soutenez leur
moral par l'espoir de récompenses non moins que par la perspective de
la gloire ou des honneurs qui les attendent.»

Les deux commandants s'engagèrent à suivre cette ligne de conduite,
mais en exprimant la crainte qu'il leur fût bien difficile de
s'opposer à la volonté que leurs matelots commençaient à exprimer de
s'emparer des bâtiments et de retourner à Palos.

«N'y consentez jamais, leur répondit Colomb avec véhémence: ce serait
un opprobre pour vous. Dites-leur, s'ils semblent vouloir se porter à
quelques excès, que je connais leurs noms, que je sais leurs projets
et que je les menace de toute ma sévérité, de toute la rigueur des
lois, de tout le courroux de nos souverains. Ajoutez que s'ils
venaient, par malheur pour eux, à céder à leurs folles terreurs, ils
feraient acte de lâche pusillanimité, et qu'au lieu de l'illustration
et du renom qui seront leur partage s'ils restent fidèles à leur
devoir, ils seront, en arrivant en Espagne, jugés, condamnés comme des
traîtres, et qu'ils termineront dans la honte et dans la prison le
reste de leurs jours déshonorés. En un mot, soyez vigilants, soyez
fermes, résistez à propos; surtout ne transigez jamais avec la
révolte, et gardez-vous de pactiser avec la sédition.»

Puis, prenant un ton moins sévère, il termina ainsi cet entretien:

«Quant à notre navigation, marchons toujours de conserve; suivez-moi
d'aussi près que vous le pourrez, et si, par quelque circonstance
fâcheuse, nous nous trouvons séparés, vous continuerez à gouverner à
l'Ouest; lorsqu'à partir de l'île de Fer, il y aura près de mille
lieues de parcourues sur cet air-de-vent, redoublez de surveillance,
sondez souvent, tenez compte de tous les pronostics qui s'offriront à
vous, mais si vous prévoyez quelque danger à faire du chemin pendant
la nuit, mettez alors en panne et reprenez votre route au retour du
jour jusqu'à ce qu'enfin vous ayez vu la terre que vous devez
immanquablement découvrir! En agissant ainsi, cela convenu et ces
points expliqués, prenons congé les uns des autres; embrassons-nous,
mes chers amis, et à la garde de Dieu qui m'a inspiré dans mes
projets!»

Ce mélange de fermeté et de douceur, la résolution inébranlable du
grand-amiral portée à la connaissance de l'équipage de la Santa-Maria
par Garcia Fernandez et par don Pedro Guttierez présents à l'entrevue,
ramenèrent un peu l'esprit des marins, et le temps magnifique dont
l'expédition continua à jouir y contribua aussi beaucoup.

Le dimanche 15 septembre, la messe fut célébrée avec la ponctualité
accoutumée; le soir, les matelots se réunirent encore pour la prière
qui fut mêlée de chants religieux: les caravelles avaient, pour ce
moment de la journée, l'ordre de se rapprocher le plus possible de la
_Santa-Maria_, qui occupait le centre dans la ligne de front qu'elles
suivaient alors, et elles formaient ainsi une sorte de temple à ciel
découvert au milieu de ces vastes mers infréquentées jusque-là.
L'espérance, la gaieté qui rayonnaient sur tous les visages, furent
accrues par un cri de la vigie qui montra l'avant comme si elle
apercevait quelque chose à l'horizon. Les yeux se portèrent dans cette
direction, et l'on vit effectivement comme un vaste champ d'herbes
marines d'un vert luisant qui couvraient un espace immense. Colomb
s'empressa de faire sonder; quand il se fut assuré que le fond était
toujours à une profondeur inaccessible à la sonde, il pensa qu'il ne
devait y avoir aucune terre de quelque étendue dans le voisinage, et
que ces herbes n'avaient pas été détachées de rochers situés dans
l'Occident, d'autant qu'il avait fort bien remarqué que les courants
de ces parages suivaient la direction de l'Est à l'Ouest; mais il n'en
avait fait part à personne, dans la crainte de faire naître de
nouvelles appréhensions.

Il avait même le soin d'altérer tous les jours un peu en moins la
longueur de la route qu'il faisait, et son estime ostensible du chemin
total parcouru le plaçait toujours ainsi, moins loin des îles Canaries
qu'il ne l'était réellement; il espérait par là que les inquiétudes
seraient d'autant moins grandes parmi ses marins, qu'ils se croiraient
moins avancés dans l'immensité des mers qu'ils parcouraient.

Mais la vue de ces herbes impressionna différemment les équipages des
trois caravelles; ils se persuadèrent facilement qu'elles étaient
l'annonce d'une terre peu distante dans l'Occident, d'où elles avaient
été arrachées par les vents et transportées au large par les lames de
la mer; ils échangèrent donc des cris de joie, des paroles d'espérance
que Colomb se garda bien de contrarier; et ceux qui précédemment
avaient été le plus sur le point de se livrer au désespoir,
s'abandonnèrent le plus aussi à des transports d'allégresse inouïs.

On a souvent remarqué que ce ne fut pas le moindre des mérites de
Christophe Colomb que d'avoir réussi dans son entreprise, avec les
instruments nautiques de l'époque et dans l'état d'enfance où la
science de la navigation était alors. La boussole était en usage, à la
vérité, mais on n'avait encore observé ni l'inclinaison de l'aiguille
aimantée, ni seulement sa déclinaison ou variation qui importe
beaucoup plus aux marins. On ignorait donc qu'elle déviait du Nord,
non-seulement dans le même pays et à des époques différentes ou même
sous certaines influences, mais encore selon les latitudes, surtout
selon les longitudes où l'on se trouvait, et qu'il pouvait y avoir
entre deux points du globe et au même instant, une différence de
direction de l'aiguille aimantée qui pouvait aller jusqu'à 25 degrés
et même au delà.

La première fois que Colomb soupçonna cette irrégularité, ç'avait été
dans la soirée du 13 septembre, au coucher du soleil; il s'en émut et
il continua pendant plusieurs jours à comparer l'air-de-vent donné par
la boussole avec celui où devait se trouver le soleil, soit à son
lever ou à son coucher, soit à midi, et il fit aussi plusieurs
comparaisons avec l'étoile polaire. Ces observations confirmèrent sa
première remarque, et, comme il vit que l'irrégularité allait en
croissant, il comprit que ce pourrait être à bord un sujet
d'inquiétudes; il se garda donc bien d'en rien communiquer à qui que
ce fût, et il se contenta de diriger sa route en conséquence.

Toutefois, les pilotes des caravelles ne manquèrent pas de constater
ces différences lorsqu'elles eurent acquis une certaine gravité; ils
s'en alarmèrent, ils divulguèrent leurs craintes, et, bientôt, les
équipages se croyant près d'arriver dans des contrées où les lois de
la nature étaient totalement interverties, se laissèrent aller à un
véritable désespoir.

Le grand-amiral fit encore preuve, en cette circonstance, d'une grande
habileté; il réunit les pilotes, les blâma de n'en avoir pas conféré
avec lui avant d'en parler aux équipages, il leur dit avec assurance
que l'aiguille aimantée n'avait pas varié, mais que l'étoile polaire,
comme le soleil, comme tous les autres corps célestes, avait des
mouvements particuliers; enfin, que c'était à ces mouvements et non à
une irrégularité de la boussole, qu'on devait attribuer ces
différences. Il leur montra alors son journal, il leur fit voir qu'il
y avait noté ces mêmes différences, qu'il en avait tenu compte, mais
qu'il ne s'en était nullement inquiété, et qu'il les engageait à en
faire autant, à s'en rapporter à lui qui avait passé sa vie à étudier
les phénomènes du ciel, et à faire connaître ces explications aux
matelots, qui revinrent alors un peu de leur frayeur, d'autant qu'ils
avaient tous la plus haute idée des talents et de l'instruction de
leur chef.

Mais Garcia Fernandez était un homme trop instruit pour croire à cette
explication, et il en entretint Christophe Colomb.

«Non, digne ami, lui répondit Colomb, ce n'est pas à des mouvements
particuliers des astres qu'il faut attribuer l'irrégularité de la
boussole en ce moment; c'est à la boussole elle-même, qui, à ce qu'il
paraît, a une direction différente selon les pays où l'on se trouve,
ce qu'il est facile de corriger en l'observant avec soin: elle ne
cesse donc pas d'être notre guide; mais il vaut mieux que nos marins
croient qu'elle ne chancelle pas dans ces parages infréquentés, il
vaut mieux qu'ils demeurent convaincus de son infaillibilité dont nul
ne doutait, que de la fixité des astres, qu'en apparence ils voient
tous les jours se lever, se coucher, monter sur l'horizon et errer
dans les cieux, de manière à ce qu'ils puissent leur supposer quelques
oscillations de peu d'importance dans leurs mouvements. Ainsi, cher
Fernandez, nous naviguerons désormais avec autant de sécurité que par
le passé; et loin d'être découragés par la constatation de la
variation de l'aiguille aimantée, nous devons nous réjouir d'avoir
fait une découverte qui donnera droit à l'expédition de se glorifier
d'avoir agrandi le cercle des connaissances de l'esprit humain.»

L'incident de l'émotion causée par la variation de la boussole avait
eu lieu presque en même temps que la rencontre que firent les
caravelles du mât d'un navire qui avait probablement péri en mer dans
un des voyages des Portugais le long du littoral africain et que les
courants avaient emporté au large. Les équipages en furent d'abord
très-fortement préoccupés, mais Colomb leur démontra facilement que ce
ne pouvait être dans ces parages que le naufrage avait eu lieu, ni
dans ceux vers lesquels ils cinglaient, puisque c'était évidemment le
mât d'un bâtiment portugais et qu'aucun de ces bâtiments n'avait
jamais encore perdu la terre de vue; qu'ainsi, ce débris avait été
fortuitement transporté par les flots, et qu'il n'y avait aucune
déduction fâcheuse à en tirer qui fût applicable à leur voyage. Cet
argument réussit mieux encore que celui dont Colomb s'était servi au
sujet de la boussole, et les esprits se calmèrent; mais on pouvait
prévoir dès lors par combien de difficultés sans cesse renaissantes le
voyage serait entravé.

Les caravelles naviguaient, cependant, sur la lisière des régions des
vents alizés, lesquels ne sont dans toute leur force que plus avant
entre le tropique et l'équateur; et bien qu'elles trouvassent un temps
généralement très-beau, elles ne laissaient pas que d'éprouver
quelquefois des calmes, quelquefois des brises contraires et de la
pluie; mais les vents de la partie de l'Est ne tardaient pas à
reprendre leur empire, et malgré ces alternatives, elles s'avançaient
toujours vers l'Occident et pénétraient un peu entre les tropiques
quoiqu'en gouvernant à l'Ouest, et cela par l'effet de la variation de
la boussole.

Autant étaient changeants le temps, la mer ou les vents, autant et
plus encore étaient variables les sentiments des matelots de
l'expédition, qui passaient successivement de la crainte à l'espérance
et de l'espérance à l'abattement ou à la consternation.

Si le vent devenait défavorable, il leur semblait que la Providence,
se déclarant visiblement contre eux, leur ordonnait d'abandonner un
voyage si téméraire et de revenir dans leur patrie.

Lorsque, plus tard, les brises de la partie de l'Est recommençaient à
souffler, ils en tiraient la conséquence que ce serait folie de
continuer à se laisser aller à leur impulsion, puisque régnant le plus
habituellement dans ces parages, toute lutte contre elles deviendrait
impossible et tout retour en Espagne leur serait interdit.

Colomb, informé de tout par Fernandez et par don Pedro Guttierez, ne
se laissait pas émouvoir par ces contrastes, par ces plaintes que,
jusqu'à un certain point, il était loin de blâmer; il écoutait,
cependant, tout ce qui lui revenait par ces bouches amies, il étudiait
tous les symptômes, il dictait les réponses qu'il y avait à faire
contre les objections diverses qu'on lui soumettait, et il restait
aussi calme que confiant.

Un jour, dans un de ces champs d'herbes appelées aujourd'hui raisins
du tropique, et que les caravelles avaient à traverser, un crabe fut
découvert vivant et saisi par un matelot de la _Santa-Maria_. Le
grand-amiral, à qui il fut apporté, le prit entre ses doigts, le
regarda quelque temps avec un plaisir indicible; puis il fit remarquer
qu'il était probable que la terre vers laquelle les caravelles se
dirigeaient ne devait pas être très-éloignée, car un si petit animal
n'aurait certainement pas pu survivre longtemps à l'accident qui l'en
avait arraché. Quelques grands oiseaux d'espèces inconnues furent vus
aussi vers ce même jour, planant au haut des airs et se dirigeant de
l'Occident à l'Orient. Colomb, qui les avait aperçus le premier, en
conclut qu'ils provenaient de ces mêmes contrées vers lesquelles
l'expédition gouvernait, et une joie vive éclata dans les esprits.

Mais bientôt les champs d'herbes devinrent plus étendus et les herbes
elles-mêmes plus épaisses, au point que les navires éprouvaient
quelque difficulté, malgré la brise assez fraîche qui soufflait, à se
frayer leur route. En voyant, à perte de vue, ces mers qui
ressemblaient à d'immenses prairies submergées, les équipages se
crurent perdus à tout jamais, s'imaginant que bientôt ils ne
pourraient ni avancer, ni reculer. Ils se rappelèrent alors tout ce
qu'ils avaient entendu dire sur les limites probables de l'Atlantique
qu'on ne pourrait jamais atteindre impunément, et ils pensèrent que
leurs navires étaient destinés à être comme enclavés dans ces masses
d'herbes et à y périr immanquablement avec eux.

Si, ensuite, parvenant à sortir de ces sortes de liens, ils se
retrouvaient dans des eaux claires, et s'il survenait un jour ou deux
de calme: «Voici actuellement, disaient-ils, un Océan sans vagues; on
n'a jamais vu de mer si morte; ses eaux sont si tranquilles qu'on
croirait qu'elles n'obéissent pas aux lois de la nature; et Dieu a,
sans doute, entouré d'une ceinture d'eau dormante ces parties de
l'univers, pour défendre aux hommes d'y pénétrer.»

Mais quand ils apercevaient, ainsi qu'il arrive parfois, des nuages
épais ramassés aux extrémités de l'horizon comme s'ils planaient sur
la terre, le coeur leur revenait, et ils commençaient de nouveau à
espérer, jusqu'à ce qu'ils se fussent assurés que ce n'étaient que de
fausses indications.

Les poissons volants, dont on n'avait jamais entendu parler jusque-là,
vinrent à leur tour vivifier la scène. Ce ne fut pas sans un sentiment
de satisfaction que l'on contemplait leurs bandes sortir de l'eau par
essaims, fournir une assez longue course avec leurs nageoires ailées,
et s'abattre, soit à quelque distance des caravelles, soit quelquefois
sur les navires eux-mêmes, et y donner l'occasion d'un excellent
régal. Garcia Fernandez ne manqua pas de saisir cette occasion pour
dire avec conviction qu'il était impossible qu'on fut arrivé aux
limites fatales de l'univers, lorsqu'il y avait tant d'êtres vivants
autour d'eux qui annonçaient plutôt la fécondité de la nature que son
impuissance, ou que la destruction de tous les corps.

Une troupe d'oiseaux venant du Nord servit une fois de prétexte à
Alonzo Pinzon pour demander à gouverner dans cette direction; le
grand-amiral lui répondit avec douceur, mais avec fermeté, et il
continua à faire route vers l'Ouest.

Cependant les caravelles s'avançaient toujours en parcourant un espace
d'environ quarante lieues par jour; mais quoique Colomb continuât à
dissimuler une partie du chemin parcouru, ainsi que celui que
faisaient faire les courants et qu'il estimait à quatre lieues de plus
en vingt-quatre heures, les équipages n'en voyaient pas moins avec
terreur la distance qui les séparait de l'Espagne augmenter à chaque
instant, et ils perdirent presque jusqu'au dernier rayon d'espoir;
mais quelques oiseaux d'un volume plus petit que ceux qui avaient été
observés auparavant, parurent à leurs yeux, et leur courage en fut un
peu ranimé, car ils durent croire qu'ils ne pouvaient s'être élancés
que de quelque point d'une terre peu éloignée.

Cette heureuse disposition des esprits ne se soutint pas; la situation
de Colomb devint plus critique, et il y avait à peine quinze jours
qu'on avait cessé d'apercevoir l'île de Fer, dont on pouvait alors se
trouver à quatre cents lieues environ dans l'Ouest, que l'impatience
des matelots prit un commencement de caractère de révolte.

Ils se rassemblèrent d'abord par groupes de trois ou quatre dans les
endroits les plus écartés ou les moins surveillés du navire, et ils y
donnèrent un libre cours à leur mécontentement. Bientôt, s'excitant
les uns les autres, ces groupes devinrent plus nombreux, et, leur
audace augmentant, ils poussèrent des murmures et proférèrent des
menaces envers le grand-amiral. Ils le traitaient d'ambitieux,
d'insensé qui, dans un accès de folie, avait conçu la résolution
d'entreprendre quelque chose d'extravagant pour se faire remarquer.
Quelle obligation, ajoutaient-ils, pouvait les lier envers lui et les
forcer à le suivre, et jusqu'où pouvait-il exiger leur obéissance,
puisqu'ils avaient pénétré sans rien trouver, bien plus avant qu'aucun
homme ne l'eût déjà fait! Devaient-ils continuer jusqu'à ce que leurs
bâtiments eussent péri, ou jusqu'à ce que tout espoir de retour, sur
d'aussi frêles navires, fût devenu totalement impossible! Qui pourrait
les blâmer, lorsqu'il serait évidemment démontré qu'en revenant sur
leurs pas, ils n'auraient fait qu'agir dans l'intérêt bien motivé du
salut de leurs vies? Et ils allaient jusqu'à s'écrier dans leur
désespoir, que le chef qu'on leur avait donné était un étranger,
n'ayant en Espagne ni amis, ni crédit; que son projet avait été
condamné comme celui d'un visionnaire, par des hommes du plus haut
rang, de la plus grande instruction; qu'ainsi, non-seulement personne
n'entreprendrait de le justifier ou de le venger, mais encore qu'on
s'en réjouirait. Il n'y avait donc plus qu'à se révolter; il fut même
proposé, pour empêcher toutes plaintes ou récriminations futures de
Colomb, de le jeter à la mer, se réservant de dire que c'était
lui-même qui y serait tombé par accident, en observant les astres avec
ses instruments nautiques.

Le grand-amiral n'ignorait rien de ce qui se passait dans ces
conciliabules et il se promettait bien d'agir avec énergie au premier
acte qui se manifesterait ouvertement; mais il temporisait, espérant
toujours que quelque circonstance heureuse ferait d'elle-même changer
ces sentiments hostiles. Sa contenance était donc toujours aussi
sereine; quand il trouvait une occasion naturelle de parler à son
équipage, c'était toujours avec sa même adresse, calmant les uns par
des paroles bienveillantes, excitant l'orgueil ou la cupidité de
quelques autres par des espérances d'honneurs, de gloire ou de
richesse, et faisant connaître à tous, que s'il éclatait quelque
mutinerie, il saurait bien à qui s'adresser comme en étant les chefs
ou les fauteurs; qu'enfin s'il voulait bien paraître ignorer quelques
paroles dont il ne voulait pas exagérer la portée et qu'il était
enclin à pardonner à cause de la nature toute particulière de sa
mission, il n'en connaissait pas moins toute l'étendue des pouvoirs
coercitifs que le roi et la reine avaient mis en ses mains, et qu'il
saurait très-bien s'en servir envers les séditieux, si jamais on se
portait à quelque fait qui lui prouvât qu'il en existait à son bord.

Un phénomène particulier aux mers intertropicales est celui qui donne
le spectacle magnifique des couchers du soleil les plus éblouissants
qu'il soit possible de s'imaginer. Tantôt on croit voir, avec les
couleurs les plus vives, de vastes cités dont ne sauraient approcher
ni Constantinople, ses mosquées en amphithéâtre et ses minarets, ni
Saint-Pétersbourg avec ses dômes, ses coupoles, ses flèches
étincelantes et ses toitures peintes de couleurs les plus variées, ni
Grenade et son magique Alhambra, ni Calcutta, la ville des palais, son
beau ciel et l'admirable végétation qui l'entoure; tantôt on voit à
l'horizon des prairies émaillées de fleurs lumineuses, des campagnes
couvertes de châteaux, de verdure ou de bosquets; un autre jour, ce
sont des batailles livrées par des guerriers gigantesques dont la tête
paraît atteindre le firmament, couverts d'armures où resplendissent
les rayons les plus ardents de l'astre qui les éclaire et qui les pare
de ses reflets les plus brillants. Ces guerriers mouvants, qui selon
les caprices de la marche des nuages, courent, se poursuivent, se
défendent, se frappent, tombent ou se relèvent, ont une animation
prodigieuse qui va jusqu'à électriser le spectateur; mais la scène
dure peu, car le soleil n'y rase jamais l'horizon; il semble se
précipiter au-dessous plutôt qu'y descendre, et le crépuscule y est
toujours fort court.

Un soir, c'était le 25 septembre, un semblable spectacle vint réjouir
les esprits, mais l'intérêt en fut d'autant plus vif, que ce fut une
chaîne de montagnes parfaitement ressemblantes à celles de notre
globe, qui s'offrit à tous les yeux. Les caravelles, selon l'usage,
s'étaient, rapprochées pour la prière, et l'apparence avait tellement
l'air de la vérité que Colomb lui-même s'y méprit. «TERRE! TERRE!»
s'écrie Alonzo Pinzon, «je réclame la récompense promise à celui qui
la verra le premier!»

Le noble visage du grand-amiral rayonna du transport de joie le plus
expressif; il monta sur sa dunette, se découvrit la tête, jeta vers le
ciel un regard de reconnaissance infinie; et d'une voix émue, mais
sonore, il entonna le _Gloria in excelsis_, que tous les équipages
chantèrent aussi, avec autant de ferveur que d'enthousiasme.

«Gloire à Dieu au plus haut des cieux!» s'écriaient ces rudes marins
dont les coeurs étaient attendris par le souvenir de leurs dangers, de
leurs espérances, ou par l'image de leurs succès. «Nous vous louons,
répétaient-ils en choeur, nous vous bénissons, nous vous adorons,
grand Dieu, nous vous glorifions, nous vous rendons grâce pour tous
vos bienfaits, Seigneur, Dieu, Roi céleste, Dieu tout-puissant!»

Dans ce chant majestueux qui se rapproche du langage des anges, autant
que l'on peut croire que l'homme puisse imiter les choses divines,
dans cet hymne sublime qui, pour la première fois retentissait au
milieu des vastes et profondes solitudes de l'Océan, ces voix presque
en délire s'harmoniaient avec le bruit des vagues qui, séparées par la
proue des caravelles, se repliaient sur leurs flancs comme pour les
caresser avec amour, et semblaient se complaire à répéter les louanges
du Créateur.

Le soleil avait disparu sous l'horizon, le jour s'était complètement
assombri, mais les voix retentissaient encore, et les yeux n'avaient
pas cessé de se tourner vers le point où se concentraient toutes les
pensées. La nuit se passa dans la plus grande anxiété; on veilla avec
attention, on fit route avec précaution, personne ne quitta le pont;
Colomb l'aurait quitté moins encore que les autres tant il était ému!
et, par le sillage que l'on faisait, on espérait être arrivé le
lendemain matin à une petite distance de cette terre tant désirée.

Le soleil se leva et répandit ses rayons sur le vaste panorama de la
mer. À mesure que la lumière rendait les objets plus distincts, chacun
enfonçait ses regards vers l'Occident. D'abord on n'eut que la crainte
de ne pas revoir les montagnes de la veille; mais quand le soupçon fut
changé en certitude, les coeurs furent glacés d'effroi: on comprit
qu'on avait été le jouet d'une de ces dispositions particulières de
l'atmosphère de ces climats, et le plus profond abattement succéda,
parmi les équipages, à la joie que tout à l'heure encore ils venaient
de faire éclater.

Les murmures recommencèrent alors; mais le 29 septembre on vit un
oiseau de l'espèce de ceux que nous appelons frégates, et que les
marins pensaient devoir peu s'éloigner des terres. Son passage ranima
un peu l'espoir qui s'éteignait; on trouvait aussi du charme à
respirer l'air de la température agréable où l'on se trouvait et qui
faisait dire à Colomb, dans son journal, qu'il se serait volontiers
cru reporté dans les sites délicieux de l'Andalousie, s'il avait
entendu le chant du rossignol.

Pour donner un but positif aux idées des matelots, Colomb, tout en
recommandant d'être très-attentif dorénavant à ne pas prendre l'image
pour la réalité, promit d'ajouter, personnellement, une bonne
récompense à celle qui avait été destinée par les souverains, en
faveur de celui qui apercevrait la terre le premier.

Quelques journées s'écoulèrent dans une alternative modérée où
l'espérance remportait sur le mécontentement, tant les signes
précurseurs de la terre devenait nombreux!

Un phénomène nouveau vint, toutefois, effrayer les marins de
l'expédition: ce fut l'aspect enflammé de la mer dans les sombres
nuits de la zone torride. Cet effet, connu sous le nom de
phosphorescence, est tellement vif qu'il éclaire sensiblement les
voiles, les cordages et le corps entier du navire à l'extérieur, et
que la moindre ondulation donne naissance à une sorte de flamme
blanchâtre: on l'attribue, aujourd'hui, à la réunion en ces parages
d'une infinité de mollusques qui ont la propriété de produire de la
lumière en certains cas, et ordinairement de l'électricité. On dit
aussi que cette lumière est due à des particules de corps organisés
qui, quelquefois, ressemblent à une sorte de poussière couleur de
paille brune. Il arrive, quand la mer est phosphorescente, qu'il s'y
forme des bandes éclatantes séparées par des points obscurs qui
simulent des brisants; d'ailleurs, elle est alors grasse au toucher,
laisse une trace onctueuse à la peau, et répand souvent une odeur
désagréable.

Il faut convenir que des hommes aussi équivoquement disposés que les
matelots de l'expédition durent être effrayés par ce spectacle
inattendu, et que c'est bien alors qu'ils purent penser être
transportés dans ces mers horribles qu'on leur avait dit, avant leur
départ, qu'ils allaient affronter; ils se crurent voués à un incendie
complet, et furent tellement saisis de terreur qu'à peine ils osèrent
murmurer. Le grand-amiral fit puiser un seau d'eau, il y trempa son
bras qu'il retira sain et sauf. L'équipage commença à se rassurer;
Colomb continua paisiblement ensuite sa route au milieu de ces feux et
de ces récifs apparents qui furent franchis sans inconvénient: et,
quand le jour revint aussi pur, aussi radieux que la veille, on vit
qu'on avait encore été le jouet d'une illusion, et l'on retrouva avec
la clarté du soleil, avec la douceur de l'atmosphère, la confiance
qu'on avait momentanément perdue.

Les esprits des matelots étaient évidemment dans cette espèce d'état
fébrile pendant lequel on se laisse aller aux changements les plus
soudains, et Colomb avait encore de rudes crises à traverser.
Heureusement la mer de ces parages était, comme on le voit le plus
souvent, presque aussi unie que celle d'une rivière, le ciel était
pur, l'air doux, et c'étaient des motifs qui empêchaient de
s'abandonner au désespoir.

Le 4 octobre, la flotille parcourut 190 milles marins: ce fut le plus
long trajet depuis le départ. Le 5, la Santa-Maria atteignit le
sillage de 9 milles marins par heure, qu'elle ne pouvait jamais
dépasser, ce qui promettait une aussi bonne journée; mais la brise,
fléchit et ce sillage ne se soutint pas.

À la faveur de ces résultats, le grand-amiral calcula, le 7 octobre,
qu'il devait être sur le point d'atteindre le lieu où il supposait,
d'après la carte de Toscanelli, que se trouvait la grande île de
Cipango, et il fut confirmé dans l'idée qu'il s'approchait de quelque
terre considérable, en voyant plusieurs troupes d'oiseaux de peu de
grosseur qui se dirigèrent, le soir, vers l'Ouest-Sud-Ouest, comme
faisant un dernier effort pour voler au gîte que leur faisaient
deviner la finesse de leurs organes, leurs habitudes et l'acuité de
leurs instincts.

Alonzo Pinzon et ses deux frères, Vincent et François, qui furent
également frappés de la direction suivie par ces oiseaux, demandèrent
au grand-amiral l'autorisation de se rendre à bord de la _Santa-Maria_
pour en conférer avec lui; quand ils furent auprès de Colomb, ils le
prièrent instamment, et pour eux, et pour le contentement de leurs
équipages, de donner la route à l'Ouest-Sud-Ouest, au lieu de l'Ouest
qui était toujours l'air-de-vent suivi par les caravelles.

«Le désir de vous être agréable, leur dit Colomb, me fait accéder
aujourd'hui à une demande de changement de route que j'ai déjà
refusée dans une circonstance précédente: il est prudent et
politique, ajouta-t-il, d'avoir de la condescendance lorsqu'il n'y a
que peu d'inconvénients matériels à en montrer. Actuellement, nous
devons être assez près de la terre pour qu'une déviation de quelques
degrés ne nous la fasse pas manquer, tandis que la première fois que
ce changement me fut proposé, cette déviation aurait pu nous
conduire tout à fait à côté de notre but, je ne veux donc pas me
montrer obstiné hors de propos; mais si dans deux jours la terre n'a
pas été découverte, nous remettrons le cap à l'Ouest, car avec
l'Ouest-Sud-Ouest prolongé nous allongerions trop notre route,
puisque c'est l'Ouest qui doit probablement nous conduire le plus
promptement possible au terme de nos travaux.»

Il était impossible de mieux allier le devoir et la dignité à la
condescendance; aussi les frères Pinzon se séparèrent-ils de Colomb
avec satisfaction, et les équipages accueillirent-ils cette nouvelle
avec un transport de reconnaissance.

Quand ils furent partis, Colomb adressa la parole à Garcia Fernandez
qui avait été présent à l'entretien, et, d'un ton profondément
mélancolique, il lui dit: «Alonzo est certainement un marin très-hardi
et fort habile, c'est un homme à qui j'ai les plus grandes
obligations; mais il commence à hésiter, et je crains que ses idées
n'aient plus la même solidité qu'auparavant: puisse l'accueil que j'ai
fait à sa demande le ramener! mais certainement je ne gouvernerai pas
plus de deux jours à l'Ouest-Sud-Ouest, car ce qui n'est presque
d'aucune importance pendant un si petit laps de temps, pourrait
devenir très-préjudiciable en se prolongeant.»

Pendant ces deux jours, les marins éprouvèrent quelque chose de vague,
comme un pressentiment qui les avertissait que la terre était proche,
et qu'on était sur le point de faire une grande découverte. Cette
impression les plongeait dans de grandes inquiétudes; aussi, quand, au
bout de deux jours de la route nouvelle, ils trouvèrent que leur
espoir avait encore était déçu, leur pressentiment ne les abandonna
pas encore, mais ils virent avec plaisir gouverner de nouveau à
l'Ouest, persuadés alors que c'était en effet dans cette direction que
la terre existait. Les caravelles profitèrent de cette bonne
disposition des esprits et se couvrirent de toutes les voiles qu'elles
pouvaient porter. Le même soir, des oiseaux reparurent et
s'approchèrent considérablement des navires; des herbes d'un vert
très-frais furent vues surnageant sur la mer, et ces indices
favorables augmentèrent la joie des matelots.

Toutefois, la terre ne parut pas le lendemain, 10 octobre, et, quand
les matelots de la _Santa-Maria_ eurent vu le soleil s'abaisser
au-dessous de l'horizon, sans que cet objet de leurs espérances, sur
lequel ils comptaient tant, se fût montré à leurs yeux, ils poussèrent
de violentes clameurs et, atteignant les limites du désespoir, ils
s'attroupèrent et s'avancèrent résolument vers la dunette du
grand-amiral, en s'écriant qu'ils exigeaient positivement qu'il les
fît retourner en Espagne, et en le menaçant, s'il n'y consentait pas,
de se porter aux dernières extrémités.

Colomb sortit de sa dunette et s'avança vers les rebelles avec toute
l'expression d'une physionomie indignée qui, pendant un instant, fit
bondir leur coeur et réprima leur audace.

«Je veux bien vous expliquer, leur dit-il avec sévérité, que nous
sommes trop avancés pour songer au retour; que nous manquerions de
vivres et d'eau pour l'effectuer, et que notre seul salut est dans la
découverte de la terre qui est devant nous, et même tout me dit assez
près de nous!»

«En Espagne, à Palos!» répétèrent-ils tout d'une voix; et puis, comme
ayant été frappés de l'argument du grand-amiral, ils ajoutèrent: «Eh
bien! puisque la terre est si près de nous, si nous vous obéissons
trois jours encore, et que nous ne l'ayons pas vue, nous
conduirez-vous alors en Espagne?»

«C'en est trop, leur répondit Colomb étonné de tant d'audace;
n'oubliez pas que l'inspiration de mon voyage me vient de Dieu
lui-même; souvenez-vous que ma mission m'a été donnée par nos
souverains, que je leur ai promis de l'accomplir, que, quoi qu'il
arrive, je ferai mon devoir, que je suis préparé à tout, que je saurai
user des pouvoirs qui ont été mis à ma disposition, et qu'enfin jamais
je ne céderai, non, jamais! ainsi, retirez-vous et craignez de
m'irriter!»

Cela dit avec fermeté, Colomb rentra dans sa dunette, et les mutins,
cédant à l'air de grande autorité qui rehaussait l'effet des paroles
de leur chef, se dispersèrent, mais non sans continuer à murmurer,
quoique beaucoup plus sourdement.

«Ami Guttierez, dit Colomb à ce jeune seigneur qui rentra avec lui,
qu'il se présente une occasion, et l'on verra que je sais encore
manier une épée ou un pistolet aussi bien qu'un compas et qu'un
astrolabe! Mais retenez bien ceci: j'ai la conviction intime qu'avant
trois jours la terre sera découverte; et si ce n'eût été l'humiliation
de céder à la violence, j'aurais volontiers souscrit à la condition de
ces trois jours que ces audacieux voulaient m'imposer.»

«J'épiais ces insolents, lui répondit Guttierez, et si je me suis
contenu, ce n'est que par respect pour vous, seigneur grand-amiral;
mais j'ai à mon côté une fine lame de Tolède qui a fait défaillir plus
d'un Maure; vienne le moment, alors on verra qu'elle est toujours en
des mains dignes de la porter ... Pour moi, je ne connais qu'une
chose: c'est que j'ai promis à notre reine adorée de vous suivre
partout pour voir les limites de l'Atlantique dans l'Occident; or,
quelles qu'elles soient, fussent-elles, comme on l'a souvent dit, un
gouffre immense qui doit tous nous engloutir, j'en jure par don
Fernand d'Aragon, mon maître et mon souverain, j'y périrai, ou je
pourrai dire à Leurs Majestés que je les ai vues!»

Colomb sourit avec bienveillance, et, après avoir rassuré don Pedro,
il le remercia des sentiments chevaleresques qu'il venait d'exprimer
avec tant de noblesse et d'énergie.

On a cependant écrit que Colomb fut forcé de capituler avec ses
subordonnés et qu'il s'engagea, en cette occasion, à renoncer à
l'entreprise, s'il ne voyait pas la terre dans trois jours; mais le
fait est complètement faux. Les journaux de l'expédition, les
mémoires de Garcia Fernandez, les documents de l'époque prouvent
formellement que cette faiblesse a été faussement attribuée au grand
navigateur, qui, aux heures d'incertitude les plus sombres, ne perdit
jamais l'exercice tout entier de son autorité, maintenant ses
résolutions inébranlables à la distance où il était de l'Europe, avec
autant de fermeté, avec le même sang-froid que s'il avait commandé
dans une rade ou dans un port de la métropole.

Le 11 fut un beau jour, car les indices les plus certains et les plus
nombreux se présentèrent aux caravelles.

D'abord, ce fut le marin de la _Santa-Maria_, en vigie dans la mâture,
qui jeta un cri de joie, et qui montra avec vivacité un objet
flottant, que tous se précipitèrent le long du bord pour mieux
apercevoir. C'était un jonc d'un vert frais et éclatant, qui fit
pousser de bruyantes acclamations et au sujet duquel Colomb fit la
remarque que les plantes marines pouvaient naître, croître dans les
profondeurs de la mer, et s'en détacher par la suite; mais qu'il
fallait aux joncs la lumière du jour, et que celui-ci ne pouvait avoir
végété que sur une terre voisine.

Quelques heures plus tard, on vit des débris de plantes terrestres
toutes fraîches; vers midi, ce fut un de ces poissons à la robe
sombre, de moyenne grosseur, d'une espèce étrangère à l'Europe, et de
ceux qui vivent évidemment et d'habitude sur les hauts-fonds ou parmi
les roches.

La _Pinta_ et la _Niña_ semblaient avoir des ailes; elles se
rapprochaient à chaque instant du grand-amiral pour lui communiquer
leurs impressions, puis elles s'en écartaient pour chercher de
nouveaux motifs de confiance, passant, repassant comme par un jeu
frivole, et toujours avec quelques bonnes nouvelles à donner.

«Qu'avez-vous donc, mon cher Vincent, dit une fois le grand-amiral au
commandant de la _Niña_, que vous me ralliez si vite avec tant
d'émotion?»

«C'est une branche d'arbuste, répondit Vincent Pinzon, qui vient de
passer le long de mon bord, et que nous avons tous vue avec ses
feuilles merveilleusement découpées, et même portant encore de petits
fruits.»

«C'est bien, digne ami, vous dites vrai, c'est un augure qui ne peut
tromper; allons, courage; à l'Ouest, toujours à l'Ouest, et nous
arriverons bientôt!»

Presque au même moment, Alonzo Pinzon se rapprocha aussi de Colomb, et
le ravissement étouffait sa voix, car il avait vu, et il eut toutes
les peines du monde à l'exprimer, il avait vu une tige de canne à
sucre, comme celle que les Génois et les Vénitiens apportaient ou
recevaient de l'Orient par la mer Noire et par les communications qui
existaient entre eux et les Indes orientales.

Enfin, un tronc d'arbre fut recueilli, ainsi qu'une petite planche
d'un bois inconnu dans nos climats et un bâton assez artistement
sculpté ou travaillé. Ces objets furent tous retirés de la mer par les
embarcations des navires, et portés sur le pont de la _Santa-Maria_.

«Que Dieu soit loué, s'écria Colomb, non-seulement nous allons voir
la terre, mais encore une terre habitée par des êtres intelligents;
allons! voilà assez de preuves, ne perdons plus de temps; à l'Ouest, à
l'Ouest, et toujours à l'Ouest!»

Le soir, après la prière, les matelots entonnèrent d'eux mêmes le
_Salve regina_, chant religieux si cher aux marins d'autrefois, qui se
plaçaient toujours sous la protection de la divine Marie! Colomb fit,
après que le chant fut achevé, un discours éminemment pathétique, dans
lequel il affirma qu'avant vingt-quatre heures la terre serait
découverte, et où il n'oublia pas de remercier la Providence de
l'avoir toujours conduit comme par la main, et de lui avoir accordé
les vents les plus favorables, la mer la plus unie, le temps le plus
beau qu'un marin pût désirer.

Il serait impossible de décrire le degré d'allégresse et d'espérance
qui régnait parmi les équipages; de joyeuses paroles étaient
échangées; des chants, des exclamations sortaient de toutes les
poitrines; les coeurs étaient émus et même attendris; et la moindre
saillie provoquait le rire, là où, vingt-quatre heures auparavant,
tout était ténèbres et consternation. Les minutes s'écoulaient
rapidement; ce n'était plus vers l'arrière et vers l'Espagne que les
yeux et les pensées se reportaient, mais vers l'avant, vers ce magique
Ouest que Colomb leur indiquait avec une confiance si parfaite que nul
ne croyait plus à ses mystères.

La présence des objets que l'on venait de recueillir, de voir et de
toucher, avait créé un véritable délire. On n'avait jusqu'alors
rencontré que des oiseaux, des poissons, des herbes marines, signes
souvent incertains; mais ce qu'ils avaient sous les yeux témoignait si
fortement qu'ils étaient près d'une terre habitée, qu'ils ne pouvaient
se refuser à cette évidence; enfin tous les doutes s'étaient évanouis
devant cette confirmation inespérée des prédictions du grand-amiral;
aussi tous se mirent-ils à contempler d'un oeil vigilant la ligne
resplendissante de l'horizon au moment du coucher du soleil, et ils
s'apprêtèrent à redoubler d'attention quand ils n'auraient plus à
regarder que la nappe assombrie de l'eau et ses paillettes
étincelantes.

Quoique la couleur de la mer n'eût rien perdu de sa transparence,
Colomb avait fait sonder avec une ligne de 250 brasses, qui
n'atteignit pas le fond: «Eh bien, dit-il alors, mettons toutes voiles
dehors, approchons-nous encore; mais redoublons de surveillance, car
la terre n'est certainement pas loin!»

Personne, on le pense bien, ne songea à se coucher ni à dormir, tant
on était agité, tant la scène était attachante et tant l'intérêt était
excité! Qu'allait-on voir? Où allait-on aborder? Comment étaient
faites les rives que l'on allait découvrir? Quels êtres les
habitaient? Étaient-ce des hommes comme nous, ou une race étrange et
monstrueuse? Verrait-on, enfin, une solitude sauvage, image du chaos,
ou bien des champs couverts de plantes odoriférantes, d'arbustes en
fleurs et de villes d'or, comme on se représentait quelquefois celles
dont la splendeur était décrite par les voyageurs qui avaient pénétré
dans l'Orient, et admiré sa civilisation?

Pour calmer leur imagination, les matelots se mirent à chanter de
nouveau le _Salve regina!_ Ce fut une chose solennelle que d'entendre
les accents de la prière se mêler aux soupirs de la brise et au
bruissement de l'eau dans ce désert océanique; jamais cet hymne
n'avait si doucement retenti aux oreilles charmées de Colomb.

À dix heures du soir, pendant que chacun, l'oeil fixé vers l'horizon
scrutait jusqu'aux plus vagues indications de la terre, Colomb, qui
veillait autant et plus encore que les autres, aperçut tout à coup,
par le travers, une lumière qui se balançait à une certaine distance,
dont il perdait la trace par intervalles, et qu'il revoyait bientôt de
nouveau. Guttierez, à qui il communiqua cette découverte, regarda dans
la direction indiquée par Colomb et distingua parfaitement la lumière.
Colomb fit alors appeler Rodrigue Sanchez de Ségovie, qui était
l'administrateur de la flotille; il voulut lui montrer la lumière,
mais elle avait disparu; cependant elle se remontra quelque temps
après, et tous les trois la virent très-distinctement. «Cette lumière
vient de quelque côte ou d'une barque de pêcheurs, dit le
grand-amiral, et, certainement, nous verrons la terre cette nuit!»

Mais comme cette lumière s'évanouit ensuite définitivement, les
matelots finirent par n'y attacher aucune importance. Cependant la
brise avait fraîchi: les caravelles avaient atteint les 9 noeuds ou
milles marins à l'heure, qui étaient le maximum de la vitesse de la
_Santa-Maria_; elles continuèrent à naviguer toutes voiles dehors, et
toujours le cap à l'Ouest.

Par intervalles, les marins tressaillaient au sifflement du vent dans
les cordages, comme s'ils eussent entendu les voix sinistres d'un pays
inconnu; quelquefois même, quand la lame battait la muraille de la
_Santa-Maria_, ils tournaient la tête, comme s'attendant à voir une
foule d'êtres bizarres sortir du monde occidental, et apparaître sur
le pont. Soudainement, lorsque les esprits étaient le plus
impressionnés, un vif éclat de lumière très-apparent et très-voisin
frappa tous les regards, et immédiatement après, une détonation
formidable se fit entendre.

«Amis, s'écria le grand-amiral, c'est le signal convenu; la _Pinta_ me
signale la terre par un coup de canon! Voyez-la qui met en panne comme
si elle craignait de la trop approcher; mettons en panne aussi, et au
point du jour nous y débarquerons!

La _Pinta_, qui, à cause de son moindre tirant d'eau, marchait en
avant de la _Santa-Maria_, avait en effet vu la terre; c'était un
matelot habitant de Triana, faubourg de Séville, mais né à Alcala de
la Guadaira, et nommé Rodrigue Berméjo qui l'avait découverte: son nom
mérite d'être soigneusement inscrit et conservé à côté de celui de
Colomb, comme ayant été le premier à confirmer positivement les
théories et les prévisions du savant chef de l'expédition. La
récompense promise d'une pension de 10,000 maravédis ne lui fut
cependant pas accordée par la suite, car on crut devoir en faire
l'honneur à Colomb qui avait découvert la lumière vue à dix heures;
mais il fut généreusement indemnisé.

La nuit était assez claire, le ciel brillait de mille étoiles: de
l'Océan même semblait émaner une certaine lueur; on aperçut alors
visiblement, des trois caravelles, une bande assez étendue où l'azur
du ciel cessait, et où une sombre éminence s'élevait au-dessus de
l'eau. Cette éminence avait tous les caractères d'une côte; on en
distinguait les anfractuosités, les contours, presque les couleurs, et
il n'était plus permis de douter.

Ce fut dans la nuit du 11 au 12 octobre, à deux heures du matin, et le
trente-cinquième jour du voyage depuis le départ des Canaries, qu'eut
lieu ce grand événement qui prouva la justesse des calculs, des plans
de Colomb, longtemps l'objet de l'insulte ou de la dérision, mais, en
ce moment, devenus le titre et le sceau d'une gloire qui doit durer
aussi longtemps que durera l'univers.

Quels furent les transports, les réflexions, les extases des marins de
l'expédition pendant les trois heures qui suivirent la découverte de
la terre, serait difficile à décrire, tant avait été précédemment
douteuse et imprévue, pour eux, la vue de cette même terre qu'ils
avaient sous les yeux, et dont la présence, d'ailleurs, se manifestait
par un autre sens, celui de l'odorat: aussi était-ce avec des délices
incomparables qu'ils aspiraient la brise embaumée qui portait jusqu'à
bord les exhalaisons parfumées de la terre!

Le grand-amiral gardait le silence; les émotions comme les siennes se
révèlent rarement par des paroles, mais son coeur, toujours animé par
la piété la plus sincère, était rempli de reconnaissance envers la
Divinité. Sur la foi de Toscanelli et de Marco-Paolo, il se croyait, à
la vérité, en face de l'Inde ou de quelqu'une de ses îles; cependant,
ce qu'il devait bientôt voir avec détail était encore sous le voile
des conjectures; mais, à tout événement, il était prêt à tout, et il
ne pouvait aborder dans aucune contrée qu'il n'eût prévu, dans ses
combinaisons, ce qu'elle devait ou bien ce qu'elle pouvait être.

Enfin, le jour tant désiré parut; il fut annoncé par les teintes
riantes dont se colore l'Orient, avant le lever du soleil, et le
mystère de l'Océan qui avait dit son premier mot pendant l'obscurité
de la nuit, fut dévoilé à tous les yeux. Dès lors, la lumière qui se
répandait faiblement d'abord, et bientôt à flots sur cette terre qui
était directement opposée à ses rayons comme pour les mieux recevoir,
rendit plus distincts ses rivages, et fit détacher ensuite, à
l'intérieur, des clairières, des arbres, des coteaux, qui s'élevaient
par degrés du sein de l'obscurité, jusqu'à ce que le tableau tout
entier fût visible par l'effet des clartés resplendissantes de l'astre
qui en faisait successivement ressortir les beautés. D'abord, le
soleil en dora les parties les plus saillantes; et, peu à peu, l'on
reconnut que la terre découverte était une île de peu d'étendue, bien
boisée, d'un aspect vert et brillant, d'une configuration assez
gracieuse pour paraître un paradis aux yeux d'hommes qui, naguère,
avaient perdu l'espoir de jamais revoir la terre ferme.

La vue du sol nourricier est toujours douce au marin, dont
l'existence, en grande partie, se passe entre le ciel et l'eau; mais
quel charme ne devait-elle pas avoir pour ceux qu'elle venait arracher
au désespoir?

Le soleil était à peine levé que l'on aperçut des êtres humains
sortir des bois de l'île et regarder, avec stupéfaction les maisons
flottantes que la nuit avait amenées devant leur île, et qu'ils
croyaient être descendues du ciel.

Les caravelles s'approchèrent jusqu'à pouvoir jeter l'ancre; elles
mouillèrent, et le grand-amiral, devenu le vice-roi de tous les pays
qu'il allait découvrir, se prépara à débarquer pour prendre possession
de l'île au nom des souverains de la monarchie espagnole.

Christophe Colomb brûlait, il est vrai, d'impatience d'imprimer, le
premier, le pied d'un Européen sur ces rivages et d'y arborer, dans le
signe de la croix et avec le drapeau de l'Espagne, l'étendard d'une
conquête qu'il ne devait qu'à son génie; mais il contint son
impatience afin de pouvoir mettre à ce débarquement toute la pompe
dont un acte aussi solennel était digne; il prit dans son canot les
commandants de la _Pinta_ et de la _Niña_, et il se fit escorter par
les personnes les plus notables de l'expédition ainsi que par un
certain nombre de matelots armés.

Christophe Colomb était revêtu d'un riche costume en écarlate et il
portait dans ses mains l'étendard royal. En prenant pied, il se
prosterna contre la terre, la baisa avec ferveur, et il rendit grâce à
Dieu dans une prière latine qui nous a été conservée:

«Ô toi, disait-il dans cette prière, ô toi, qui, par l'énergie de ta
parole, as créé le firmament, la mer et la terre! que ton nom soit
béni et glorifié! Que ta majesté et ta souveraineté soient exaltées de
siècle en siècle, toi, qui as permis que, par le plus humble de tes
serviteurs, ton nom sacré soit connu et répandu dans cette partie
jusqu'ici cachée de notre univers!»

Se relevant ensuite, il s'avança d'un pas grave et majestueux, en
faisant briller son épée et en déployant son étendard. Il fut suivi
par Alonzo et par Vincent Pinzon, qui tenaient aussi d'une main leur
épée nue, et de l'autre des bannières nationales ornées de croix,
symboles d'une expédition entreprise pour la propagation de la
religion chrétienne, et groupées, comme dans l'étendard royal, autour
d'un F et d'un Y couronnés, initiales des noms espagnols de leurs
souverains, Fernando et Ysabel.

Toutes les formalités usitées en pareil cas furent observées pour la
prise de possession de l'île par le vice-roi, au nom de ses
souverains; ensuite, il promena autour de lui ses yeux émerveillés,
pour contempler sa découverte.

En ce moment, les matelots, que le respect seul et l'étiquette avaient
retenus, fascinés par l'air de noble dignité de leur chef, se
précipitèrent vers lui, le félicitèrent dans les termes les plus
enthousiastes et exprimèrent le plus vif repentir. Ô destinée, ô
exemple frappant de la versatilité des jugements humains! Celui qu'on
avait récemment maudit comme un détestable aventurier, comme un homme
égoïste, orgueilleux, obstiné; celui-là même qu'on avait médité de
mettre à mort, passait maintenant presque pour un dieu, et l'on jurait
de lui obéir toujours, quoi qu'il commandât ou qu'il voulût! C'était à
qui fléchirait le genou devant lui, à qui approcherait ses lèvres de
ses vêtements ou de ses mains, à qui le glorifierait avec le plus
d'exagération!

Le vice-roi ne parut pas plus enorgueilli de ces adulations qu'il
n'avait été intimidé des menaces qu'on avait osé lui faire; il
conserva l'extérieur du plus parfait décorum, et attribua son succès à
la divine Providence seule, qu'il remercia d'avoir bien voulu le
choisir, entre tous, pour être l'instrument de ses desseins; mais
certes il eût été bien pardonnable, s'il se fût dit alors:

«Je suis ici, malgré les obstacles les plus multipliés, en dépit des
prédictions les plus sinistres, et après avoir été, pendant près de
vingt ans, l'objet de l'insulte, de la dérision, du mépris d'hommes
qui avaient un grand nom dans la science, dans la politique, dans la
société; j'y arrive à un âge où l'épuisement des forces physiques
commence généralement à se faire sentir; eh bien, j'y suis par la
force de mon génie, par l'énergie de mon caractère, par la hardiesse
de mes conceptions; et c'est uniquement à ma perspicacité, à mon
courage, à ma persévérance que je le dois!»

Oui, certes, il aurait été pardonnable d'avoir cédé à ce mouvement
d'un noble orgueil; il n'aurait, d'ailleurs, parlé que comme nous
parlons aujourd'hui de sa personne, que comme, dans tous les siècles,
en parlera la postérité.

Il se contenta seulement de dire, en citant un de ceux qui avaient cru
le plus à l'impossibilité de se maintenir debout dans les contrées qui
avoisinent plus ou moins les Antipodes: «J'ignore effectivement
pourquoi cela est; mais, plus que jamais, nous devons dire que la
terre est sphérique, que pourtant nous nous tenons fort bien ici sur
nos pieds, et que la nature est un législateur qui sait se faire
respecter!» À cette époque où les lois de la gravitation n'avaient pas
encore été trouvées, on ne pouvait rien dire de plus sensé; et quelle
modestie dans ce discours, quelles paroles remarquables, quel langage
touchant!

Enfin, le problème le plus ardu qu'il fût possible de poser, était
résolu; il l'était avec des moyens fort peu en rapport avec la
grandeur de l'entreprise; les limites de l'Atlantique dans l'Occident,
limites que l'on croyait inabordables, étaient atteintes, et Colomb,
d'un seul coup, surpassait en gloire tous les génies de l'univers,
comme aussi il surpassait en audace tous les marins du Portugal,
malgré les grandes découvertes dues à leurs opiniâtres travaux!

Il faut avoir vu l'opulente végétation, la fraîcheur et la verdure
éternelle des îles intertropicales pour se faire une idée de l'aspect
que présentait celle sur laquelle nos marins venaient de débarquer. La
nature agreste de celle-ci, tout en ayant quelque chose de sauvage,
n'en avait pas moins la physionomie d'un verger continu où des arbres
chargés de fruits qui paraissaient excellents, abondaient; aussi
était-elle habitée; car les naturels qui, d'abord, s'étaient cachés
dans les bois, en voyant de près des êtres animés dont la structure
avait de l'analogie avec la leur, en sortirent bientôt en foule, et
s'approchèrent de Colomb. Ils étaient totalement nus; la vue des
bâtiments leur avait causé un étonnement prodigieux: les manoeuvres
exécutées comme sans efforts, les voiles ployées et serrées comme par
enchantement et qu'ils croyaient être des ailes avec lesquelles ces
bâtiments étaient descendus du ciel, leur arrêt subit au milieu de
l'eau à l'aide de leurs ancres qu'ils ne voyaient pas, leurs bateaux
se détachant du bord et portant à terre des êtres dont les vêtements
et les armes resplendissaient au soleil, tout leur avait d'abord
inspiré l'épouvante, et ils s'étaient réfugiés dans leurs forêts.

Reconnaissant bientôt, cependant, que ces étrangers ne cherchaient ni
à les poursuivre, ni à les molester, et la curiosité les excitant, ils
s'étaient hasardés à s'en approcher, se prosternant fréquemment contre
la terre en signe de soumission, et donnant alternativement des
marques de crainte ou d'adoration. La teinte blanche de la peau des
Espagnols, leur barbe, leur costume, leurs armes les frappèrent
d'admiration: le vice-roi, surtout, par sa taille élevée, son port
majestueux, ses habits éclatants, la déférence respectueuse que chacun
lui témoignait, attirait plus particulièrement leur attention.

Colomb, charmé de leur simplicité, de leur douceur, de la confiance
qui leur était si promptement revenue, se prêta aux mouvements de leur
curiosité: les sauvages furent gagnés par cette bienveillance, et ils
n'en crurent pas moins qu'ils avaient devant eux des créatures
célestes qui, pendant la nuit, étaient entrées dans les maisons
flottantes qu'ils apercevaient non loin du rivage, et qu'après en
avoir déployé les ailes immenses, ils étaient descendus sur les bords
de leur île.

Le grand-amiral avait trop de sagacité pour ne pas imaginer aussitôt,
qu'une aussi petite île ne pouvait pas être habitée, sans qu'il y eût
dans le voisinage des terres plus étendues qui formaient le centre de
la population de ces contrées, et c'est ce qu'il se proposait de
chercher à éclaircir, dès que les premiers moyens de se faire
comprendre seraient effectués. Il sut même, dès ce moment, que l'île
était nommée _Guanahani_ par les naturels; mais, dans sa prise de
possession, il avait cru devoir lui donner le nom de _San-Salvador_,
qui exprimait parfaitement l'impatience avec laquelle sa découverte
avait été attendue, et qui était une marque de reconnaissance envers
la Divinité. Cette île de _San-Salvador_ est une de celles qui forment
le petit archipel des îles Lucayes ou de Bahama, que l'on voit dans la
bande septentrionale des Antilles, et quoiqu'elle continue à être
ainsi appelée par la plupart des nations maritimes de l'univers,
cependant les Anglais ont eu le mauvais goût de la débaptiser, et ils
la nomment _Cat-Island_ ou l'_Île du Chat_: si c'est par un effet de
leur orgueil national qu'ils ont opéré ce changement, on ne saurait
disconvenir qu'il est impossible de l'outrer à ce point et aussi mal à
propos.

Ces insulaires furent aussi, de leur côté, l'objet d'un examen
très-empressé de la part des Espagnols, car ils différaient
complètement de toutes les races connues jusqu'alors chez les
Européens. Leur peau, d'une teinte cuivrée, était peinte de couleurs
variées, et chargée de devises qui leur donnaient une apparence
fantastique; ils n'avaient pas de barbe, leurs cheveux n'étaient pas
crépus comme ceux des hommes originaires de l'Afrique et vivant sous
la même latitude, mais droits et rudes; sur les côtés, ils étaient
coupés un peu au-dessus des oreilles, mais ils pendaient par derrière
jusque sur leurs épaules. Quoique peints, on discernait que leurs
traits étaient agréables et doux; ils avaient des yeux remarquablement
beaux et des fronts élevés; leur taille était moyenne, leurs formes
bien prises, et la plupart de ceux qui étaient alors présents ne
paraissaient pas avoir plus de trente ans.

Parmi les insulaires présents, il n'y avait qu'une seule femme; elle
était d'une grande jeunesse, entièrement nue comme ses autres
compatriotes, et parfaitement bien faite. En résumé, ils parurent tous
appartenir à un peuple simple, sans artifice, de moeurs douces, et
manifestant d'aimables dispositions. Les hommes n'avaient pour armes
que des lances en bois durci au feu, dont la pointe avait été formée à
l'aide de cailloux aigus et d'os de poissons desséchés. Quant au fer,
ils ne le connaissaient nullement, à tel point qu'un sabre dégainé
leur étant présenté, ils le saisirent, en en pressant le tranchant
contre leurs mains. Colomb leur distribua quelques cadeaux de bonnets
en couleur, de verroterie, de grelots, clochettes ou autres bagatelles
qu'ils reçurent comme les dons les plus précieux, s'empressant de s'en
orner, et charmés de les avoir en leur possession.

Hélas! ces peuples, au contact de la race blanche, ont depuis
longtemps disparu de cette île ainsi que de toutes celles qui
l'avoisinent, et c'est à peine si l'on en voit aujourd'hui quelques
restes sur le continent américain, dont ils ont abandonné le littoral
aux Européens. Tels Christophe Colomb les dépeignit en 1492, tels, en
1822, nous les avons retrouvés dans la Guyane: là, tous les ans,
quelques-uns d'entre eux descendent la rivière d'Oyapok dans leurs
pirogues ou canots, et ils vont à Cayenne se présenter au gouverneur
de la colonie; les promesses de bonne intelligence se renouvellent des
deux parts, et là se font quelques échanges de présents; eux,
apportant des ouvrages en nattes, paniers, armes des sauvages ou
autres objets vraiment remarquables par le fini du travail, et
recevant des armes européennes, des étoffes de nos pays, de la
coutellerie surtout, pour laquelle ils montrent une véritable passion.
Un trait saillant de leur caractère est l'horreur et le dégoût que
leur inspire la vue des noirs africains qui se trouvent à Cayenne, et
dont ils se regardent comme les ennemis naturels.

Comme Colomb croyait être débarqué sur quelque île qui dépendait de
l'Asie, il donna tout naturellement le nom d'Indiens aux naturels de
l'île, et c'est ce nom qui prévaut encore, quoique l'on ait appris
depuis lors que c'est à un continent interposé entre ceux d'Europe et
d'Asie que cette même île appartient: seulement, aujourd'hui, on
distingue ces deux parties du monde par les désignations d'Indes
occidentales et d'Indes orientales.

Les Espagnols passèrent la journée entière sur l'île de San-Salvador;
ils en parcoururent les sites agréables, ils pénétrèrent dans les
bosquets où ils trouvèrent des fruits d'un goût délicieux, ils se
désaltérèrent à l'eau pure des fontaines ou des ruisseaux, et ils ne
retournèrent à bord que fort tard, et ravis de tout ce qu'ils avaient
vu.

Dès le lendemain matin, les naturels s'embarquèrent dans leurs
pirogues qu'ils nommaient _canots_, et se transportèrent à bord des
navires espagnols pour rendre la visite qu'ils avaient reçue la
veille: quelques-uns même, pour montrer plus d'empressement, y
arrivèrent à la nage, bien que leurs pirogues pussent contenir jusqu'à
quarante hommes; ils apportèrent à leur tour des présents qui
consistaient en petits ballots de coton, en perroquets apprivoisés, et
en gâteaux ou pains de cassave et de manioc. Toutefois, les Espagnols
ne manquèrent pas de remarquer que plusieurs d'entre eux avaient
quelques ornements en or à leurs oreilles et à leur nez: ils leur
demandèrent d'où leur venaient ces objets précieux, et ils
conjecturèrent, par les signes de leurs visiteurs, que c'était d'un
pays situé au midi de l'île; ils crurent comprendre aussi que là
régnait un souverain qui n'était servi que dans des plats d'or; mais
que, dans le Nord-Ouest, était une nation belliqueuse qui faisait
quelquefois invasion dans leur île, et en emmenait les habitants en
esclavage.

Colomb apprit, en outre, qu'une petite île très-voisine, près de
laquelle il avait passé, était habitée: c'était celle qui est connue
actuellement sous le nom de Watling; cette particularité le confirma
dans l'idée qu'il avait eue au commencement de la nuit de la
découverte, que la lumière qu'il avait aperçue pouvait provenir d'une
terre dérobée à ses regards par l'obscurité, tout aussi bien que d'une
barque de pêcheurs.

Le grand-amiral renouvela à San-Salvador son approvisionnement d'eau
douce, de bois de chauffage; il se pourvut abondamment de bananes, de
citrons, d'oranges et de pains de cassave, mais non sans laisser des
témoignages de sa reconnaissance; il emmena d'ailleurs avec lui sept
des insulaires, espérant qu'ils s'initieraient bientôt au langage
espagnol, suffisamment du moins pour lui servir d'interprètes; et il
partit pour se mettre à la recherche de l'opulent pays qu'on lui avait
dit qu'il trouverait dans le Sud.

Les caravelles furent bientôt en vue d'un nombre considérable d'îles
qui appartenaient aux archipels, aujourd'hui connues sous les noms des
Lucayes et des Antilles; toutes étaient belles, d'une verdure
éblouissante, et paraissaient de la plus grande fertilité. Le
grand-amiral en visita trois, dont il prit également possession en sa
qualité de vice-roi des souverains espagnols. Il nomma la première
Sainte-Marie-de-la-Conception; c'était un pieux témoignage de
reconnaissance envers la sainte vierge Marie, que les marins vénèrent
comme leur patronne; la seconde reçut le nom de Fernandina, en
l'honneur du roi Ferdinand; et la troisième fut appelée Isabella,
comme un souvenir reconnaissant de la princesse qui avait tant fait
pour faire accueillir les plans de l'illustre navigateur.

Les habitants de ces îles, comme ceux de San-Salvador, parurent tout à
fait étonnés et émerveillés à la vue des Européens; ils les
regardaient comme des êtres surnaturels, et ils ne les approchaient,
pour se les rendre propices, qu'en leur présentant des offrandes de ce
que leur pauvreté ou la simplicité de leurs moeurs pouvaient leur
faire croire être le plus digne d'être accepté. Si les Espagnols
témoignaient le désir de trouver quelque aiguade pour renouveler leur
provision d'eau, ils s'empressaient de les conduire aux sources les
plus abondantes, les plus fraîches; ils remplissaient eux-mêmes les
barriques, les roulaient, les transportaient dans les chaloupes; en un
mot, ils n'avaient qu'un désir, c'était d'épargner de la fatigue à
leurs hôtes et de se montrer agréables à leurs yeux.

Colomb était comme attendri de tant de soins, et il ne pouvait se
lasser d'admirer les paysages, les tableaux et les scènes émouvantes
qui se déroulaient devant lui.

«Je ne sais, écrivait-il sur son journal, comment choisir entre tant
de sites délicieux, ni vers lequel je dois d'abord me diriger: le
gazouillement, le plumage brillant des oiseaux me tiennent dans un
ravissement inexprimable dont je voudrais ne jamais sortir; les
perroquets de l'espèce la plus admirable volent en troupes qui
dérobent pendant longtemps l'aspect du soleil; les arbres les plus
variés sont chargés de fruits succulents; je rencontre à chaque pas
des arbustes, des plantes qui me semblent d'une grande valeur pour les
teintures, l'épicerie, la pharmacie; et je me surprends regrettant
vivement de ne pas être botaniste, pour pouvoir indiquer leur usage,
leur utilité, l'avantage qui en reviendra pour l'Espagne, et les
ressources qu'y trouveront les bâtiments du commerce pour leur
chargement.»

On voit que ce grand homme pensait à tout, et que ses sensations
individuelles ne l'empêchaient pas de s'occuper des vrais intérêts de
sa nouvelle patrie.

Le poisson, qui abondait dans les mers que parcourait l'expédition,
participait aussi du caractère de nouveauté qui, partout, frappait les
regards; les écailles de plusieurs d'entre eux avaient le reflet des
pierres les plus précieuses; on les voyait se presser autour des
caravelles, comme pour faire resplendir l'éclat de leurs couleurs, et
pour animer un spectacle que les marins ne se lassaient pas de
contempler.

Cependant, on n'entendait nullement parler de mines d'or, et les
naturels indiquaient toujours la direction du Sud où était une grande
île qu'ils appelaient Cuba, et où l'on trouverait en abondance de
l'or, des perles, des épiées, et tous les éléments d'un commerce
étendu. Le grand-amiral, quoique guidé d'une manière assez vague par
les indigènes, et après avoir eu plusieurs jours de calme ou de vents
contraires, finit cependant par arriver, le 28 octobre, en vue de
cette île si considérable, si belle et si désirée. Il fut
véritablement surpris à l'aspect de cette terre si noblement dotée, de
l'étendue de ses côtes qui dépassaient de beaucoup les bornes de
l'horizon, de la hauteur imposante de ses montagnes couvertes de
forêts vierges aussi anciennes que le commencement de la création, des
riches vallées qui se déployaient en nappes magnifiques devant lui, et
des belles rivières qui la sillonnaient. Il jeta l'ancre dans une des
plus profondes de ces mêmes rivières, située à l'occident du lieu
actuellement nommé Nuevitas-del-Principe, il prit possession de l'île
de la manière la plus solennelle, toujours au nom de Ferdinand et
d'Isabelle; et, en l'honneur du prince Juan, héritier présomptif de la
couronne, il lui donna le nom de Juana. Quant à la rivière, elle reçut
de lui celui de San-Salvador, ce qui était de sa part un nouvel acte
de piété et d'actions de grâces envers le Tout-Puissant.

Ce qui charmait surtout Colomb, en voyant les côtes étagées de l'île
s'adossant à des montagnes dont les cimes s'approchaient des nuages,
et en contemplant ses havres, les embouchures de ses rivières, ses
forêts, ses villages, c'est qu'il y trouvait une grande ressemblance
avec la Sicile qu'il avait si souvent vue dans sa jeunesse et qui
avoisine sa patrie de si près. La nature semblait avoir pris soin,
dans l'une comme dans l'autre de ces contrées, à prodiguer, à leurs
peuplades heureuses, les éléments de la vie et de la félicité, sans
exiger d'elles presque aucune espèce de travail; c'était pour lui
l'image de l'Éden des poèmes et des livres sacrés.

Notre navigateur côtoya l'île pendant plusieurs jours, afin d'en
explorer les ports et les rivières. Son journal ne tarit pas en
remarques sur la beauté des pays qu'il parcourait, sur les émotions
qu'il éprouvait, et l'on voit évidemment, dans les lignes qu'il a
tracées à ce sujet, les élans d'un coeur et d'un esprit
particulièrement sensibles aux grâces et aux beautés de la nature.
Comment, d'ailleurs, aurait-il pu en être autrement, car il devait
tout voir à travers le prisme de l'enthousiasme et de la satisfaction;
il avait, en effet, réalisé les rêves enchantés de la plus grande
partie de sa vie; il avait devant lui la récompense acquise, après
tant de peines et de contrariétés, de ses travaux, des soucis qu'il
avait eus, des dangers qu'il avait courus; et, sans doute, nous ne
pourrons jamais nous faire une idée suffisante de l'extase qu'il
devait éprouver, en analysant les charmes d'un monde aussi nouveau que
s'il sortait des mains de Dieu, et dont il avait fait la conquête par
sa persévérance, par son génie et par le courage qu'il avait déployé.
Aussi, écrivait-il dans son journal:

«C'est la plus belle terre que jamais l'oeil de l'homme puisse
admirer; on voudrait y vivre à tout jamais; on n'y conçoit ni la
douleur ni la mort!»

Pendant que le grand-amiral côtoyait l'île, il débarquait souvent, et
visitait des villages dont les habitants, pour la plupart fort
effrayés de l'arrivée de ces hommes inconnus, fuyaient vers leurs bois
et leurs montagnes. Les cabanes de ces villages étaient construites en
branches de palmiers disposées de manière à former quelque chose comme
les pavillons de quelques-unes de nos maisons, et elles étaient
abritées par des arbres très-touffus; elles représentaient ainsi
l'assemblage des tentes de nos soldats dans un camp. Il y régnait plus
de propreté et plus de solidité que dans celles qu'on avait vues dans
les îles précédemment visitées. Il y avait même quelques dessins
grossiers et des masques en bois sculptés avec une certaine habileté.
Dans chaque cabane on trouvait des instruments plus ou moins ingénieux
pour la pêche, ce qui donna à penser que les habitants s'occupaient à
prendre du poisson, non-seulement pour eux, mais pour les insulaires
de l'intérieur.

Après avoir exploré presque toute la bande septentrionale de l'île
dans l'Ouest, Colomb se trouva en vue d'un grand promontoire tellement
couvert d'arbres, qu'il lui donna le nom de cap des Palmiers. Il
apprit là que, derrière la baie, était une rivière d'où il n'y avait
que quatre journées de marche pour se rendre à _Cubanacan_, nom par
lequel les indigènes désignaient le _milieu de Cuba_. Pour cette fois,
et à cause de la consonnance, Colomb crut qu'il s'agissait du
_Cublay-Kan_, souverain tartare dont Marco-Paolo parle dans la
relation de ses voyages, et il s'imagina être arrivé au continent
d'Asie, but primitif qu'il s'était proposé. Le prince que, d'après
cette relation, il pouvait supposer régner dans cette contrée, était
un monarque très-puissant. Le grand-amiral prit, en conséquence, la
résolution d'envoyer à ce souverain des présents et une des lettres de
recommandation dont, à tout événement, il avait été chargé par la cour
d'Espagne. Il choisit avec soin, pour cette mission, deux des hommes
de l'expédition dont l'un était un juif converti, sachant le chaldéen
et un peu d'hébreu, langages qu'il pensait devoir être connus par le
prince. Deux Indiens partirent avec les messagers pour leur servir de
guides, et on leur donna pour récompense des grains de verroterie et
autres menus objets d'Europe dont ils se montrèrent fort satisfaits.
Colomb leur prescrivit à tous de s'informer soigneusement de la
situation des provinces, des ports, des rivières et des productions du
pays, surtout en ce qui concernait les épices.

Ce cortége pénétra douze lieues dans l'intérieur, où ce qu'on trouva
de plus considérable fut un village d'une cinquantaine de cabanes et
d'un millier d'habitants. Les envoyés y furent reçus avec beaucoup
d'égards; on les conduisit dans le local principal; des provisions de
toutes sortes furent placées devant eux et mises à leur disposition;
après quoi, les Indiens s'assirent autour d'eux, et se mirent en
posture d'écouter ce qui allait leur être communiqué.

Un des insulaires qui servait d'interprète porta la parole; il fit un
discours très-emphatique selon l'usage de ces pays, dans lequel il
vanta très-haut la puissance, la richesse, la générosité de la race
blanche, et finit par expliquer le but de la visite. Dès qu'il eut
fini sa harangue, les indigènes s'approchèrent en foule des Espagnols,
touchèrent, examinèrent leur peau ainsi que leurs vêtements, et ils
furent tellement émerveillés, qu'ils se pressaient pour baiser leurs
mains et leurs pieds, afin de faire preuve d'adoration à leur égard.
Mais il n'y avait aucune trace d'or parmi eux, et lorsqu'on leur
montra quelques échantillons d'épices, ils répondirent qu'il n'en
existait pas dans leur contrée, mais que fort loin, en désignant le
Sud-Ouest, il est probable qu'on trouverait ces objets.

N'apercevant aucune apparence ni de ville opulente, ni de souverain
puissant, ni de cour splendide, et n'en soupçonnant pas la possibilité
dans le voisinage, les envoyés prirent le sage parti de retourner vers
la côte, où ils furent accompagnés par les indigènes avec beaucoup
d'égards. Ils rendirent un compte exact au vice-roi de ce qu'ils
avaient vu, fait ou entendu, et Colomb pensa qu'il fallait renoncer à
l'idée de trouver en ces pays rien qui ressemblât à un peuple
civilisé.

Mais, avant d'aller plus loin, nous n'omettrons pas de rapporter un
épisode qui ne laisse pas d'avoir quelque importance par ses
résultats. Un Indien, croyant faire un présent agréable à l'un des
matelots de la _Santa-Maria_, lui présenta quelques feuilles
desséchées de couleur brune, et pour lui en indiquer l'usage, il en
fit un _rouleau_ qu'il appela _Tobacco_ et qu'il remit au matelot:
celui-ci, au grand étonnement des insulaires présents, prit le rouleau
ou tobacco et le mit dans sa poche, montrant un air de satisfaction en
signe de remercîment: alors le sauvage lui redemanda le tobacco,
l'alluma, le porta à sa bouche, et se mit à lancer des bouffées d'une
fumée légère mais qui saisissait l'odorat; les Européens en furent
fort réjouis; le matelot, voulant imiter l'Indien, eut d'abord
quelques nausées qui ne l'empêchèrent pourtant pas d'y trouver un
certain plaisir et il continua à humer son rouleau. Bref, il fut le
premier fumeur chrétien, mais il eut bientôt des émules, des rivaux;
surtout il a eu beaucoup de successeurs, et de nos jours on se montre
encore de plus en plus empressé à suivre son exemple. Toutefois le nom
du rouleau ou du tobacco a prévalu, et définitivement c'est par ce
même mot de tobacco (_tabac_) que la plante qui produit ces feuilles
est toujours désignée parmi nous. Qui aurait pu prévoir, dès lors, que
l'usage seul de cette même plante, l'un des premiers résultats des
découvertes de Colomb, serait un jour l'élément d'une des branches les
plus considérables du commerce maritime de toutes les nations de
l'univers?

Cependant Colomb ne voulait pas quitter ces parages sans être fixé
d'une manière moins vague sur l'existence des mines d'or dont il
entendait souvent parler aux indigènes; d'après les renseignements
aussi clairs qu'il fut possible d'obtenir d'eux, il se détermina à
faire voile vers l'Est à la recherche d'un pays qu'ils appelaient, les
uns Bobèque, les autres Bohio, où ses voeux devaient être satisfaits.

Ce fut pendant ces explorations que des sentiments de jalousie
commencèrent à se faire jour dans l'âme d'Alonzo Pinzon: il paraît
qu'il enviait à Colomb une gloire qu'il se donna l'importance et qu'il
avait la présomption de croire qu'il aurait pu acquérir lui-même;
quelques paroles assez vives furent même échangées entre eux, mais,
pour le moment, les choses en restèrent là; cependant leurs relations
en prirent un caractère beaucoup plus froid.

Les caravelles longèrent la côte pendant plusieurs jours en s'avançant
vers l'Orient; elles doublèrent, dans cette route, un grand cap qui
fut nommé cap Cuba, mais elles étaient vivement contrariées par les
vents d'Est contre lesquels elles avaient à lutter. Le 21 novembre, au
point du jour, Colomb, en montant sur le pont, ne vit pas la _Pinta_.
La nuit, il s'était aperçu qu'elle s'éloignait de lui, et il lui avait
fait de fréquents signaux de ralliement auxquels elle n'avait pas
répondu; aussi, le grand-amiral ne fut-il que médiocrement surpris de
son absence; mais il n'en fut pas moins très-vivement désappointé, car
la _Pinta_ était la meilleure voilière de l'expédition et c'était une
diminution notable dans ses moyens d'exécution.

Colomb ne put attribuer cet acte qu'à un dessein prémédité de
désertion volontaire. Certainement la capacité d'Alonzo était
incontestable, les services qu'il avait rendus lors de l'armement
étaient très-considérables; sa fortune, ses habitudes précédentes de
commandement, tout en faisait un homme très-distingué; mais dans la
circonstance où il se trouvait, prétendre, comme on a dit qu'il
l'avait osé, à partager le commandement avec le grand-amiral, était
inadmissible, et Colomb avait un sentiment trop élevé de sa dignité et
de sa position pour y consentir. On a dit aussi que, voulant profiter
de la supériorité de sa marche, il avait, par cupidité, voulu arriver
à Bobèque avant la _Santa-Maria_; mais cette raison est aussi futile
que l'autre, et elle montre également jusqu'à quel point l'ambition et
l'intérêt personnel peuvent égarer les esprits. Le grand-amiral eut
une crainte encore plus aiguë, ce fut qu'Alonzo ne l'eût quitté, lui
qui, jadis, lui avait montré tant de zèle et de dévouement, pour se
hâter de se rendre en Espagne et pour se donner le mérite des
découvertes effectuées, en comptant sur les événements qui pourraient
empêcher le retour de Colomb, ou, au moins, en gagnant du temps et en
agissant à l'avance sur les esprits.

Toutefois, le grand-amiral persista dans son projet de reconnaître les
côtes de Cuba jusqu'à leur extrémité orientale, point qu'il atteignit,
en effet, et que, supposant devoir être la partie la plus avancée,
soit de l'Asie, soit des îles qui en dépendaient, vers l'ancien
continent, il nomma Alpha et Oméga, entendant, par là, le
commencement, en venant d'Europe, et la fin en quittant l'Asie.

Il s'éloigna alors du cap qu'il avait ainsi nommé et il cingla vers le
Nord-Est pour prendre le large; à peine avait-il pris cette route,
qu'il vit dans le Sud-Est, de hautes montagnes à une très-grande
distance; il augura que ce devait être une terre étendue, et
immédiatement, il se dirigea pour s'en approcher. Dès que les Indiens
de San-Salvador qu'il avait à son bord se furent aperçus de cette
détermination, ils s'en montrèrent fort effrayés, affirmant que les
habitants de cette terre étaient des cannibales d'un caractère
très-féroce, et qu'ils n'avaient qu'un oeil au milieu du front.

Colomb se garda bien d'écouter leurs plaintes; à mesure qu'il
s'approchait de la côte, il était frappé de la pureté de l'air, de la
sérénité d'un ciel dont la couleur bleue avait une teinte foncée
magnifique, et du charme magique de tous les points de ce pays, à
mesure que la scène se déroulait à ses yeux. Les montagnes étaient
plus élevées que celles de Cuba; le roc en paraissait accidentellement
à nu; mais des arbres incomparablement beaux végétaient au-dessus et
au-dessous; des plaines immenses, de vertes savanes, des feux allumés
pendant la nuit, des colonnes de fumée s'élevant de tous côtés pendant
le jour, partout les traces de la culture, partout aussi la végétation
la plus active!... Tel était l'aspect de cette terre qui était l'île
d'Haïti, nommée Espagnola par Colomb, devenue l'île de Saint-Domingue
si justement surnommée alors la Reine des Antilles, ensuite ayant
repris son ancien nom d'Haïti; et qui, depuis lors, ayant vu détruire
la race indigène et celle des Européens qui s'y étaient établis, est
actuellement sous la domination presque exclusive des noirs descendant
des esclaves de la côte d'Afrique que les blancs y avaient introduits,
et qui menacent de plonger ce beau pays dans la barbarie et dans la
désolation.

Ce fut le 6 décembre que Colomb mouilla près de l'île qu'il venait de
découvrir: le port dans lequel il entra est celui qui est situé dans
sa partie occidentale, et il lui donna le nom de Saint-Nicolas qu'il
porte encore en ce moment. Les habitants, effrayés à son approche,
quittèrent soudainement leurs habitations et se réfugièrent dans
l'intérieur: n'ayant donc pu effectuer aucune communication avec eux,
il côtoya l'île dans le Nord, jusqu'à ce qu'il eût trouvé un autre
port; il nomma celui-ci la Conception; il y prit une connaissance plus
particulière du pays; et lui trouvant quelque ressemblance avec les
plus belles provinces de l'Espagne, voulant aussi le marquer du signe
de sa patrie d'adoption, il lui donna, ainsi que nous venons de le
dire, le nom d'Espagnola, ou, comme on le dit assez fréquemment,
d'Hispaniola.

Les naturels fuyant également lorsque les marins de l'expédition
débarquèrent, ce fut en vain que ceux-ci s'efforcèrent d'opérer un
rapprochement; toutefois, après bien des tentatives, ils parvinrent à
se saisir d'une belle et jeune femme. Le grand-amiral l'accueillit
avec la plus grande déférence et la renvoya parmi ses compatriotes,
bien vêtue, comblée de politesses, d'attentions et de présents. Le
lendemain, présumant bien des rapports que la jeune femme ferait de
son séjour parmi les étrangers, Colomb dépêcha neuf hommes de son
équipage, bien armés, accompagnés d'un insulaire de Cuba pour
interprète, à la recherche du village le plus voisin. Ils en
trouvèrent bientôt un qui était situé dans une charmante vallée, sur
les bords d'une jolie rivière, et qui contenait un millier de maisons.
Les naturels prirent d'abord la fuite; cependant, l'interprète les
ayant joints et rassurés, ils revinrent au nombre de deux mille, mais
ne s'approchant qu'en tremblant, et plaçant souvent leurs mains sur
leur tête, en signe de respect et de soumission.

La jeune femme qui avait été l'objet des soins de Colomb parut bientôt
aussi, portée en triomphe sur les épaules de ses compatriotes, suivie
par une foule innombrable, et précédée de son mari qui montra la
reconnaissance la plus vive du traitement qu'elle avait éprouvé.
Revenus complètement, dès lors, de leurs terreurs, les insulaires
conduisirent les Espagnols dans leurs cabanes, étalèrent devant eux de
la cassave, du poisson, des racines, des fruits, et leur offrirent,
hospitalièrement, tout ce qu'ils possédaient. Le grand-amiral avait
prescrit que les relations avec les insulaires fussent toujours celles
de la politesse et de la prévenance; les mesures prudentes et humaines
qu'il ordonnait toujours à cet égard, étaient fidèlement observées, et
la meilleure intelligence en était le résultat.

Peut-être, à la vérité, pourrait-on considérer comme un acte de
violence l'enlèvement, quoique consenti, des indigènes de
San-Salvador; mais Colomb sera facilement absous à cet égard, quand on
réfléchira qu'il était de toute nécessité d'avoir une preuve
irrécusable à apporter de la découverte de ces nouveaux pays, que
c'était aussi une marque de déférence due à l'autorité des souverains
espagnols, que même, selon les idées du siècle, c'était un grand pas
de fait pour assurer le salut de l'âme de ces mêmes indigènes, et
par-dessus tout, enfin, que la ferme résolution de Colomb était de les
ramener, dans un autre voyage, au sein de leur pays natal.

Les habitants de cette île que l'on sut d'eux avoir le nom d'Haïti,
parurent aux Européens plus beaux et plus civilisés que tous ceux
qu'ils avaient vus jusque-là, et ils étaient également doués de cette
docilité dont le vice-roi avait toujours tiré un parti si avantageux;
quelques-uns furent remarqués comme étant parés d'ornements en or, ce
qui donna à supposer que l'île en contenait des mines, d'autant qu'ils
paraissaient y attacher fort peu de prix, car ils les échangèrent
volontiers contre quelques bagatelles que leur donnèrent les
Espagnols.

Dans un des mouillages où le grand-amiral fut retenu par les vents
contraires, un jeune cacique porté par quatre hommes dans une litière
et suivi de deux cents de ses sujets, vint faire une visite à Colomb à
bord de la _Santa-Maria_. Il entra dans la dunette, où le couvert se
trouvait mis et le dîner servi; il s'assit près du grand-amiral avec
beaucoup d'aisance, et deux vieillards qui ne le quittaient pas se
placèrent à ses pieds, les yeux fixés sur ses lèvres comme pour saisir
ses moindres paroles ou prévenir ses moindres désirs. Si Colomb lui
offrait quelques mets, il se contentait de goûter ce qu'on lui
donnait, il remettait le reste aux deux vieillards et conservait
toujours autant de sérieux que de dignité.

Après dîner, il offrit à Colomb une espèce de baudrier assez
habilement travaillé. Le grand-amiral lui fit, en retour, plusieurs
présents, et lui montra une pièce d'or portant l'empreinte des traits
de Ferdinand et d'Isabelle; mais ce fut en vain qu'il s'efforça de
chercher à donner au cacique une idée de la puissance de ces
souverains, l'Haïtien ne voulut jamais croire qu'il y eût un pays sur
la terre où l'on pût trouver des choses aussi étonnantes que celles
qu'il voyait ou des êtres aussi merveilleux; il persista donc dans
l'opinion que les Espagnols étaient plus que des mortels, et que les
contrées ainsi que les souverains dont on lui parlait, ne pouvaient
exister que dans les cieux.

Le 20 décembre, Colomb jeta l'ancre dans un port auquel il donna le
nom de Saint-Thomas, qu'on suppose être la baie actuelle d'Acul.
Bientôt, il vit accoster le long de son bord une grande pirogue
portant des messagers d'un grand cacique appelé Guacanagari, dont la
résidence était à quelques lieues plus à l'Est et qui régnait sur
toute cette partie de l'île. Ces messagers lui apportaient, en
présent, un grand baudrier d'un travail fort ingénieux, et un masque
en bois dont les yeux, le nez et la langue étaient d'or. Ils
invitèrent Colomb, au nom de leur souverain, à conduire ses bâtiments
jusqu'au point de la côte qui faisait face à sa résidence; le vent
contraire s'y opposait en ce moment, mais, pour répondre
convenablement à cette invitation, le grand-amiral envoya l'officier
civil de la _Santa-Maria_ dans un canot bien armé et bien installé,
porter sa réponse au cacique, et le remercier de sa politesse.
L'officier civil, à son retour, rendit un compte si favorable des
bonnes dispositions de Guacanagari, de l'accueil qu'il en avait reçu
et de l'aspect du village, que Colomb se promit de partir pour la
résidence du cacique, aussitôt que le vent le permettrait.

Le 24 décembre, les caravelles appareillèrent donc pour se diriger
vers le point de la côte où devait se trouver le village de
Guacanagari; la journée fut belle et le vent était peu fort. À onze
heures du soir, il ne restait guère plus qu'une lieue à faire pour
arriver; Colomb donna ses ordres et il rentra chez lui pour prendre
quelques moments de repos.

On peut avoir remarqué avec quelle vigilance et quelle habileté il
fallait que le grand-amiral eût navigué jusqu'alors, et dans les mers
ainsi que sur des côtes où les courants, les écueils, les calmes, les
variations des brises de terre et de mer rendent encore de nos jours
la navigation difficile, pour avoir toujours dirigé et conduit ses
bâtiments sans que le moindre accident leur fût survenu; mais hélas!
telle est la profession du marin, que la moindre négligence peut avoir
les conséquences les plus funestes; et c'est ce qui arriva en ce
moment à la _Santa-Maria_.

À peine le grand-amiral était-il couché et, selon son habitude, tout
habillé sur son lit de repos, que le maître de l'équipage, à qui il
venait lui-même de transmettre ses instructions et de recommander de
veiller à la route et de faire fréquemment sonder, avec injonction de
le faire avertir s'il se présentait quelque circonstance
extraordinaire, que ce même maître d'équipage descendit lui-même dans
l'entre-pont, et se livra au sommeil, laissant le gouvernail aux mains
d'un jeune homme assez inexpérimenté, sans autre guide que lui-même.
Chacun était à bord dans la plus parfaite sécurité et dans le repos le
plus complet, d'autant que la brise était fort légère et que la
vitesse du navire paraissait peu considérable. Toutefois, il n'en
était pas ainsi, car la caravelle se trouva bientôt sous l'influence
d'un courant aussi vif qui, sans se manifester par aucun signe,
l'entraîna rapidement sur un banc de sable où elle toucha: le choc fut
assez fort pour ébranler la mâture et pour réveiller tout l'équipage
qui monta précipitamment sur le pont où Colomb fut le premier rendu.

Le grand-amiral, voyant que son bâtiment se couchait de plus en plus
sur ce banc, et qu'il menaçait de s'y briser à la levée des lames, fit
immédiatement mettre la chaloupe à la mer et y embarqua une ancre,
qu'il envoya mouiller au large afin d'essayer de se remettre à flot en
faisant force sur le câble de cette ancre. Mais les chaloupiers
étaient si effrayés, qu'au lieu d'aller mouiller l'ancre, ils se
rendirent à bord de la _Niña_ pour y chercher refuge. Vincent Pinzon,
qui la commandait, les reçut très-rudement, et, en brave marin qui
connaissait ses devoirs, il s'embarqua lui-même dans un de ses canots,
et se hâta d'aller offrir ses services à son chef.

Cependant, le courant et la houle continuèrent à charger la
_Santa-Maria_ sur le banc; quand l'ancre fut mouillée et le câble
roidi, on allégea le navire en jetant à la mer plusieurs objets de
poids et en coupant la mâture; mais tout fut inutile, la carène
s'entr'ouvrit, l'eau gagna l'intérieur, et il n'y eut de parti
possible que celui de sauver l'équipage, en le conduisant à bord de la
_Niña_. Un exprès fut aussitôt envoyé au cacique pour l'informer de ce
désastre.

Au point du jour, ce fut un bien douloureux spectacle que de voir la
_Santa-Maria_ qui, quelques heures auparavant, flottait encore toutes
voiles dehors et dans l'éclat d'un navire parfaitement en état de
dominer l'élément où il se trouvait, gisant actuellement sur le sable,
démâtée, remplie d'eau, ayant les flancs déchirés et offrant les
tristes caractères d'un naufrage irrémédiable. La _Niña_ était
intacte, il est vrai, et mouillée dans le voisinage, mais un sentiment
d'isolement et d'abandon s'emparait des assistants, en pensant à ce
navire dont le nom seul indiquait l'exiguïté, car _Niña_ (prononcez
_Nigna_), en espagnol, signifie _Petite_; en pensant, disons-nous, à
ce navire qui n'était guère qu'une simple felouque, élevée au rang de
bâtiment-amiral et devenue la seule ressource de l'expédition, au
moment où l'on allait avoir à affronter la rude épreuve d'un retour en
Europe. Ce fut en faisant ces pénibles réflexions, que chacun sentit
plus vivement encore le grave préjudice qu'occasionnait la désertion
coupable de la _Pinta_.

Lorsque le cacique apprit ce naufrage, il s'en montra affligé au point
de verser des larmes, et il se disposa à remplir les devoirs de
l'hospitalité, de la manière la plus généreuse. Il rassembla ses
sujets, fit armer toutes leurs pirogues, les envoya au secours des
Européens, et mit tout ce qu'il possédait au service de Colomb. Ce
qu'on put retirer de la _Santa-Maria_ fut transporté à terre et déposé
près de l'habitation de Guacanagari, sous les soins de gardes
vigilants; des cabanes furent préparées pour les marins et l'on n'eut
à se plaindre d'aucun manque d'égards, d'aucune soustraction de la
part des naturels, quelque précieux que pussent leur paraître les
objets qui se trouvaient comme sous leurs mains. Ils manifestèrent, au
contraire, un chagrin profond, et s'attachèrent à démontrer combien
ils avaient à coeur de se rendre utiles aux naufragés et de les
consoler.

Colomb fut attendri de tant de bienveillance; dans son journal, qui
était destiné à être vu par les souverains de l'Espagne, on ne peut
lire sans émotion la phrase suivante, dans laquelle il rend compte de
l'impression qu'il en reçut. «Ces insulaires aiment leurs voisins
comme eux-mêmes, leurs paroles sont toujours aussi aimables que
douces; le sourire ne quitte pas leurs lèvres, et j'affirme à Leurs
Majestés qu'il n'y a pas au monde une terre plus belle, ni un peuple
meilleur.»

Ces sentiments, si noblement exprimés, font le plus grand honneur à la
sensibilité de Colomb; mais son âme magnanime ne se laissait-elle pas
abuser par des apparences souvent trompeuses?

Tel fut le sort fatal de la _Santa-Maria_, de ce navire qui eut
l'insigne honneur de porter le plus illustre des navigateurs,
lorsqu'il montra la route du Nouveau-Monde à l'Espagne si longtemps
incrédule, et à l'Europe émerveillée: elle périt tristement; mais son
nom vivra, ainsi que celui de la _Pinta_ et de la _Niña_, jusqu'à la
postérité la plus reculée; et la marine espagnole est toujours fière
de compter, parmi ses bâtiments, trois d'entre eux qui portent ces
noms glorieux, afin qu'ils soient sans cesse présents au souvenir de
ses marins.

Lors de la première entrevue du grand-amiral avec le cacique,
l'insulaire témoigna encore la plus touchante sympathie, et offrit à
Colomb tout ce qu'il pouvait posséder; il avait fait préparer, pour le
mieux recevoir, un grand banquet pendant lequel un millier de naturels
entourèrent le lieu du festin, et se livrèrent à des jeux et à des
danses de leur pays. Le grand-amiral, pour se montrer reconnaissant de
cet accueil, voulut également animer la scène, mais, en même temps, il
désira frapper l'esprit des Indiens par l'impression de la puissance
formidable des Espagnols.

Un Castillan qui avait assisté au siége de Grenade simula un combat
acharné contre un Maure, et fut fort admiré par le cacique; ensuite
une arquebuse et, finalement, un canon, furent déchargés avec fracas.
Au bruit de ces détonations inattendues, les naturels tombèrent la
face contre terre comme s'ils avaient été frappés de la foudre; leur
frayeur redoubla encore quand ils virent les effets des balles et du
boulet dans le feuillage et parmi les arbres dont quelques-uns furent
coupés en deux. Colomb les rassura en leur disant qu'il avait voulu
leur faire juger la force irrésistible de ses armes, pour leur faire
voir de quel secours il pourrait leur être contre les Caraïbes, dont
il avait entendu parler comme étant leurs ennemis les plus terribles.
Dès lors, et dans cette confiance, les naturels passèrent de l'effroi
à la joie la plus immodérée, se considérant comme invincibles tant
qu'ils seraient sous la protection des enfants du ciel qui portaient
le tonnerre et les éclairs dans leurs mains.

Guacanagari, lui-même, parut si ravi, qu'il se fit apporter une
couronne d'or, la plaça sur la tête de Colomb, attacha autour de son
cou plusieurs pièces ou plaques du même métal, et fit des cadeaux
considérables aux hommes de la suite du grand-amiral. Tout ce qu'il
reçut en retour des Européens fut regardé par lui comme des présents
de la Divinité, et les naturels ne se lassaient pas de dire que tous
ces objets, qui au fond n'étaient que des bagatelles, venaient
indubitablement du ciel.

Le cacique ne manqua pas de remarquer le plaisir que les Espagnols
prenaient à la vue de l'or; aussi informa-t-il le grand-amiral que
plus loin, dans les montagnes, ce métal était si abondant qu'on ne l'y
voyait qu'avec indifférence. Christophe Colomb nota ces renseignements
avec soin, et il en joignit quelques autres qui lui parurent aussi
utiles à recueillir.

Trois grandes cabanes furent préparées pour les naufragés qui, vivant
ainsi au milieu des naturels et se mêlant librement avec eux, furent
fascinés par leurs habitudes de vie douces et commodes. Il était
difficile, d'ailleurs, de rester indifférent à l'éclat naturel du
pays, où, comme sur les bords de la Méditerranée, la hardiesse des
sites est tempérée par la douceur d'une latitude peu élevée qui répand
autour des lacs, sur le bord des fleuves, et même sur les
promontoires, des charmes pareils à ceux que, comme on l'a dit
poétiquement, la beauté d'une femme emprunte à un sourire radieux!

Quand il arrivait à ces navigateurs de remonter une rivière, ils
parvenaient alors dans quelque vallée où la nature semblait avoir
épuisé tous ses moyens de séduction. Le paysage avait un aspect hardi,
mais que la présence de l'homme avait dépouillé de sa rudesse. Ainsi,
ces lieux possédaient une grâce naturelle parfaite, que n'avait pas
affaiblie la régularité trop étudiée des travaux des peuples
civilisés. Les cases, quoique simples comme les besoins de leurs
propriétaires, n'étaient pas dépourvues d'élégance; les fleurs
s'épanouissaient, quoique le soleil se trouvât à l'extrémité du
tropique opposé, et les branches fécondes de la plupart des arbres
fléchissaient sous le poids de fruits exquis, dont quelques-uns
étaient fort nourrissants. Ajoutez à cela qu'une grande partie de la
journée se passait dans le repos, dans la jouissance de sensations
inspirées par un climat voluptueux, et que, le soir, avaient lieu les
danses du pays au son de leurs rustique tambours.

Il n'est donc pas étonnant que plusieurs Espagnols, comparant les
rudes labeurs de leur existence de marins, avec les douceurs de celle
des Indiens, aient, eux-mêmes, représenté au grand-amiral les
inconvénients d'embarquer tout le personnel de la _Santa-Maria_ sur la
_Niña_, et qu'ils se soient offerts à rester dans l'île jusqu'au
retour de Colomb sur un plus grand bâtiment. Il est certain qu'il y
avait de grands dangers à courir en retraversant l'Océan sur un aussi
frêle navire que la _Niña_; il pouvait bien en exister aussi à rester
à Hispaniola, mais ils devaient paraître moindres; aussi, le
grand-amiral y donna-t-il son consentement. Toutefois, il voulut
pourvoir ceux dont il se séparait presque forcément, d'une garantie de
sécurité, et il ordonna que l'on élevât une forteresse pour les
recevoir: c'était, selon lui, un commencement de colonisation; les
débris de la _Santa-Maria_ devaient en fournir amplement les
matériaux; les hommes qu'il allait laisser exploreraient l'île,
apprendraient la langue du pays, et les renforts qu'il ramènerait
d'Europe compléteraient l'oeuvre. Telles étaient les pensées de
Colomb, elles souriaient à son imagination et il faut convenir que
c'était ce qu'il y avait de mieux dans la situation où il se trouvait.

Guacanagari, à qui Colomb fit part de ces projets, se montra fort
satisfait que les Espagnols laissassent auprès de lui un détachement
qui pourrait le défendre contre les Caraïbes, il se réjouit aussi de
l'espoir qu'il en concevait de revoir prochainement Christophe Colomb,
et il ordonna à ses sujets de travailler de concert avec les marins de
l'expédition à l'érection de la forteresse.

Pendant qu'on se livrait à ces travaux, quelques Indiens du voisinage
qui se rendirent sur les lieux, donnèrent l'assurance qu'ils avaient
vu, au mouillage, à quelques lieues dans l'Est, un autre bâtiment que
Colomb pensa ne pouvoir être que la _Pinta_. Aussitôt, il dépêcha un
bon canot à sa recherche, avec un ordre formel adressé à Alonzo Pinzon
de venir le joindre immédiatement. Ce canot parcourut un espace de
trente lieues; n'ayant pas vu la _Pinta_, il se trouva à court de
provisions, il revint, et le grand-amiral eut le chagrin de penser que
si la _Pinta_ elle-même était aussi perdue, tout le succès de
l'expédition reposerait sur sa petite caravelle, qui aurait à refaire
une longue et dangereuse navigation, dans laquelle il n'était pas
improbable que quelque sinistre accident vînt faire ensevelir, dans
le profond abîme des mers, toutes les circonstances de son voyage et
de ses découvertes.

C'était le jour de Noël 1492, que la _Santa-Maria_ avait fait
naufrage; le 4 janvier suivant, la forteresse était finie et Colomb
put appareiller pour effectuer son retour. Cette forteresse était une
tour en bois, élevée solidement sur une voûte et entourée d'un fossé:
des canons, des munitions, des provisions de toute espèce y furent
laissés, et le grand-amiral lui donna le nom de la Navidad ou de la
Natividad, c'est-à-dire de la Nativité, ce qui était une allusion au
jour de Noël qui, comme nous venons de le dire, était celui de son
naufrage, et en même temps une action de grâces à la Providence, pour
avoir permis qu'en ce fatal événement aucune personne de son équipage
n'eût péri.

Dans le nombre des hommes qui avaient demandé à rester dans l'île,
Colomb en choisit trente-neuf qu'il plaça sous les ordres de Diego de
Arana, officier civil et capitaine d'armes de la _Santa-Maria_; en cas
de décès, Pedro de Guttierez devait lui succéder; après lui venait en
rang Rodrigo de Escobido. Il serait superflu de chercher à décrire
avec quel serrement de coeur Colomb pensa à se séparer de don Pedro de
Guttierez à qui il s'était vivement attaché; mais le caractère
chevaleresque de ce noble espagnol lui faisait rechercher avidement
toutes les occasions où il y avait du danger ou de la gloire à
acquérir; aussi, se confiant à la bonté divine et en un retour
prochain du grand-amiral, il l'avait instamment prié de le laisser
sous les ordres de Diego de Arana. Les instructions expresses que
laissa Colomb aux défenseurs de la forteresse furent d'être
subordonnés envers leurs chefs, respectueux pour Guacanagari,
circonspects et affectueux à l'égard des naturels et, surtout, unis
entre eux, parce que, en cas de dissidence avec les insulaires, leur
principale force consisterait dans leur union; il ajouta ensuite qu'il
les engageait à chercher prudemment à prendre connaissance du pays, à
s'informer de ses productions, de ses mines s'il y en avait, et à
établir des relations amicales avec les voisins de la localité.

Avant son départ, Colomb crut convenable de déployer tout le fracas
d'un appareil militaire, car il s'était convaincu que rien ne pouvait
plus émouvoir ces peuples ni les mieux disposer. Des escarmouches, des
combats simulés eurent encore lieu; on mit en jeu les lances, les
boucliers, les épées, les arcs, les armes à feu; et quand tous les
canons de la tour tirèrent, et que la forteresse fut enveloppée par la
fumée de la poudre, quand les forêts retentirent de ce bruit inusité,
les naturels demeurèrent comme pétrifiés de respect et d'admiration.

Au moment des adieux, Guacanagari fut vu répandant des larmes de
chagrin; son coeur paraissait avoir été complètement gagné par la
puissance surhumaine qu'il attribuait à Colomb non moins que par sa
bienveillance et son air de dignité naturelle, et il témoigna toutes
sortes de regrets. Les adieux furent encore plus tristes quand les
marins qui partaient embrassèrent ceux qui restaient dans l'île et
dont les résolutions parurent un moment chanceler. Colomb tint
longtemps pressé contre sa poitrine Diego de Arana et surtout don
Pedro de Guttierez, qui s'était accoutumé à voir un second père en
Christophe Colomb; enfin, il fallut se séparer; et si l'on était
destiné à ne plus se revoir, il était difficile de prévoir si la cause
en serait dans les chances hasardeuses de la navigation sur un navire
comme la _Niña_, d'un côté; ou de l'autre, dans les périls qui
pourraient accompagner un établissement certainement assez précaire
sur un sol étranger et parmi des hommes presque encore inconnus.

Une remarque essentielle à faire, c'est que l'expédition était arrivée
à San-Salvador à peu près à la mi-octobre, et que c'est l'époque où
finit la saison de quatre mois que dure l'hivernage dans ces contrées.
Or, par le mot hivernage, on entend la période pendant laquelle
règnent, aux Antilles, les pluies, les vents variables, les calmes,
les chaleurs étouffantes, les orages et, quelquefois, ces ouragans
terribles dont nous n'avons pas d'idée dans nos climats, qui
renversent les maisons, déracinent les arbres, détruisent les récoltes
pendantes, et font courir les plus grands dangers aux navires qui se
trouvent dans leur rayon d'action, mais plus, peut-être, à ceux qui
sont mouillés sur les rades qu'à ceux qui sont surpris en mer par ces
fléaux destructeurs. Tout le reste de l'année offre une série de jours
ravissants par la pureté du ciel ainsi que par l'agrément de la
température; les vents alizés reprennent un empire non interrompu au
large des îles, et avec eux la navigation devient généralement douce:
près de celles qui ont quelque étendue, elle est encore plus facile
par les alternatives des brises de terre et du large qui soufflent,
les premières pendant la nuit, les secondes après le lever du soleil.

Ce fut dans ces dernières circonstances que les caravelles avaient eu
à faire leurs explorations; Colomb qui ne vit jamais, pendant son
séjour, que les temps les plus propres à seconder ses desseins, put
donc croire qu'il en était constamment ainsi, et que ces parages
étaient perpétuellement sous les mêmes influences; aussi, en quittant
la Navidad, pensa-t-il d'abord à prolonger la côte Nord d'Hispaniola
vers l'Est pour en constater l'étendue, ensuite à louvoyer, s'il le
fallait, dans les vents alizés, pour regagner à peu près le méridien
des Açores.

Certes, de nos jours ou avec nos bâtiments, une semblable idée
n'aurait pas la moindre apparence de rationalité, puisqu'on sait qu'en
gouvernant vers le Nord dès le départ d'Haïti, on arrive assez
promptement au delà du tropique, où l'on trouve bientôt la région des
vents variables qui donnent des chances favorables, malgré le détour
que l'on fait, d'arriver assez rapidement aux atterrages de l'Europe;
mais Colomb ne pouvait pas avoir l'expérience des brises le plus
communément régnantes, soit au Nord, soit au Sud du tropique, et la
route qu'il se décida à prendre et qui a été critiquée, était pourtant
la meilleure à laquelle il pût songer: d'ailleurs, il faut réfléchir
que la _Niña_ était un navire de très-petite dimension et non ponté
dans sa partie centrale; or, le grand-amiral devait espérer que les
mers intertropicales seraient beaucoup plus favorables à la navigation
de ce petit bâtiment, et lui feraient courir infiniment moins de
risques que celles des latitudes plus élevées, s'il allait les
chercher en partant.

Au surplus, il eut fort à s'applaudir de la détermination qu'il avait
prise; en effet, le troisième jour après son départ, la vigie cria:
navire! Le bâtiment aperçu qui, de son côté, venait d'avoir
connaissance de la _Niña_ changea aussitôt de route et se dirigea vers
elle. C'était la _Pinta_ qui se couvrit de voiles pour que la jonction
eût lieu plus tôt; les marins de la _Niña_, en revoyant ce navire,
ressentirent un moment de bonheur comparable, peut-être, à celui
qu'ils avaient éprouvé, lorsque la terre de San-Salvador fut
découverte par eux.

Alonzo Pinzon, appelé à bord du grand-amiral par un signal, s'y rendit
immédiatement; il chercha à excuser sa séparation, en alléguant un
grain tombé à son bord qui lui avait apporté un violent vent
contraire, et en faisant valoir l'obscurité de la nuit. Colomb
l'écouta avec une froideur glaciale, il évita de rien lui dire qui pût
réveiller ses ressentiments, et il le quitta en lui donnant, par
écrit, l'ordre positif de ne jamais le perdre de vue.

Cependant les canotiers de la _Pinta_ avaient parlé, et Christophe
Colomb apprit bientôt, par son ami le docteur Garcia Fernandez,
qu'Alonzo s'était éloigné de lui avec préméditation, et que, guidé par
des naturels qu'il avait à son bord, il était allé à la recherche
d'une partie de l'île où il devait trouver beaucoup d'or: là, il en
avait effectivement recueilli une assez grande quantité; comme
capitaine, il en avait gardé une moitié, et il avait abandonné l'autre
à son équipage; finalement, en appareillant, il avait emmené, par
force, quatre Haïtiens et deux Haïtiennes avec l'intention avouée de
les vendre à son profit, en arrivant en Espagne.

Le grand-amiral, après avoir reçu ces renseignements, fit voile vers
une rivière qui était celle où Alonzo avait jeté l'ancre, et à
laquelle il substitua le nom de Rio-de-Gracia à celui de la rivière
Martin-Alonzo que lui avait donné le capitaine de la _Pinta_: en
arrivant, il fit habiller les six insulaires, leur distribua des
présents et les fit conduire à terre, Alonzo voulut essayer de
résister à ces dispositions; il lui échappa même quelques paroles
violentes; mais le grand-amiral le remit à sa place, le menaça du
courroux des souverains espagnols, et la restitution eut lieu.

À l'extrémité orientale d'Hispaniola, les caravelles trouvèrent une
vaste baie où elles jetèrent l'ancre: elles virent, sur la côte, un
peuple qui provenait des montagnes dites de Ciguai; c'était une race
d'hommes audacieux et guerriers, d'un aspect féroce, hideusement
peints par tout le corps et ayant la tête couverte de plumes. Ils
avaient des arcs, des flèches, des massues; aussi les marins
crurent-ils que c'étaient les Caraïbes tant redoutés des naturels de
la Navidad; mais, quand ces montagnards furent questionnés, ils
désignèrent le côté de l'Orient, et répondirent que les Caraïbes
habitaient fort loin dans cette direction.

Avec de tels hommes, il était difficile qu'il n'y eût pas un choc
entre les Espagnols et eux. Une attaque de la part des naturels eut
lieu en effet, mais les marins étaient sur leurs gardes et ils firent
usage de leurs armes; la bruyante détonation des arquebuses se fit
entendre suivie du sifflement de ses projectiles meurtriers; plusieurs
Indiens furent tués sur le coup, et comme, dans leur ignorance, il
leur parut de toute impossibilité de résister à cette foudroyante
décharge qu'ils crurent venir du ciel, ils prirent tous la fuite, et
au bout de deux minutes pas un seul n'était plus en vue. En mémoire de
ce petit combat, la baie reçut le nom de golfe des Flèches, mais elle
est connue aujourd'hui sous le nom de Samana. Ce fut la première rixe
qui eut lieu entre les hommes de l'Ancien et du Nouveau Monde; et le
vice-roi témoigna le plus vif regret que les efforts, heureux
jusque-là, qu'il avait toujours faits pour maintenir la bonne
intelligence, eussent échoué au dernier moment qu'il avait à passer
dans ces pays.

Toutefois, par un trait qui prouve combien les peuples sauvages sont
moins sensibles aux procédés qu'ils reçoivent, qu'à des leçons quelque
sévères qu'elles puissent être pourvu qu'elles soient justes, dès le
lendemain, les farouches montagnards de Ciguai revinrent au rivage, et
se mêlèrent aux Espagnols avec autant de familiarité que s'il ne
s'était rien passé la veille. Leur cacique nommé Mayonabex, qui, comme
le jour précédent, se trouvait avec eux, étant informé que le vice-roi
était à son bord, ne fit aucune difficulté de demander à y être
conduit avec trois de ses sujets; et aucun des naturels ne montra, ni
à terre ni à bord, la moindre défiance, la moindre crainte, ni la
moindre inimitié. Une telle conduite fut fort appréciée de Colomb; il
reçut le cacique avec la plus grande distinction, et lui fit à lui
ainsi qu'aux trois hommes qui raccompagnaient plusieurs présents; ce
témoignage d'extrême confiance impressionna vivement le cacique. La
suite de cette histoire fera connaître qu'il y avait vraiment beaucoup
de valeur et de magnanimité dans l'âme de Mayonabex.

Le grand-amiral eut une velléité d'embarquer à son bord quatre
naturels qui demandaient à le guider vers les îles habitées par les
Caraïbes; il voulait ainsi augmenter les découvertes qu'il avait
faites; mais il réfléchit que son intérêt le plus pressant était
d'aller faire connaître à l'Espagne le succès dont son voyage avait
été couronné relativement aux pays où il avait si heureusement et si
promptement abordé; aussi, le vent devenant favorable, il appareilla;
et selon le plan qu'il s'était tracé, il dirigea sa route à travers la
bande septentrionale de la douce région des vents alizés.

Cette navigation de Christophe Colomb qui, au moins, sauva à sa frêle
_Niña_ les tempêtes qui soufflent si souvent aux Bermudes dans le
voisinage desquelles il aurait passé en traversant immédiatement le
tropique pour aller chercher les brises variables, et qui lui épargna
également les mauvais temps et les brouillards si communs entre le
méridien de Terre-Neuve et celui des Açores, cette navigation,
disons-nous, en louvoyant dans les parages des vents alizés, ne fut
même pas aussi longue qu'on pourrait le supposer; car, dès le 12
février, Colomb avait quitté ces parages pour se mettre sur le
parallèle des Açores, et pour les reconnaître afin de pouvoir ensuite
diriger sa route avec plus de certitude jusqu'à son arrivée en
Espagne.

Il était donc alors dans l'Ouest et assez près des Açores; mais déjà
les bruits qui circulaient à bord y faisaient supposer que les
caravelles se trouvaient aux approches de Madère, et qu'on devait
s'attendre à voir cette île à tout moment.

Garcia Fernandez fit part de ces suppositions au grand-amiral, et lui
dit que, d'accord avec les calculateurs de la _Pinta_, Vincent Yanez
Pinzon, Sancho Ruis, Alonzo Niño et Barthélemy Roldan qui se
donnaient, à bord, comme très-certains de leur point, plaçaient, en ce
moment, les deux navires à une très-petite distance de Madère; mais
qu'il croyait qu'ils se flattaient et qu'ils parlaient plutôt selon
leurs désirs que d'après leurs connaissances.

«Non, cher docteur, il n'en est pas ainsi, lui répondit Colomb; nous
en sommes cent cinquante lieues plus loin qu'ils ne le supposent, et
plût à Dieu qu'ils dissent vrai; car nous nous trouvons sur la route
des Açores où soufflent quelquefois des vents très-violents, mais que
je ne crois pas pouvoir me dispenser de chercher à reconnaître. À la
grâce de Dieu donc, mon digne ami; toutefois je désire qu'Alonzo,
Vincent, Ruis et tous les autres restent dans leur erreur jusqu'à ce
que j'aie publié la carte de notre voyage: il n'y a pas, en effet, un
seul de ces hommes qui ne se croie capable actuellement d'avoir
commandé l'expédition; et, cependant, aucun d'eux ne pourrait
retrouver sa route, quoique l'ayant parcourue en sens inverse comme
nous l'avons fait depuis notre départ des Canaries jusqu'à notre
arrivée à San-Salvador.»

Garcia Fernandez vit, par ce discours, qu'il fallait se garder de
partager les espérances qu'entretenaient les marins de la _Niña_, et
que le grand-amiral s'attendait à quelque rude épreuve avant
d'atteindre la terre d'Espagne; il se garda cependant bien d'en rien
faire connaître parmi l'équipage; et nous dirons bientôt jusqu'à quel
point les prévisions du grand-amiral devaient se réaliser.

Peu de temps après l'entretien que nous venons de rapporter, le vent
vint, en effet, à souffler avec violence du Sud-Ouest; et, pourtant,
des éclairs d'une vivacité extrême parcouraient les nuages et
l'horizon dans la direction du Nord-Est. Colomb se prépara comme pour
une tempête, et il fit bien de prendre ses précautions, car elle
éclata bientôt de la manière la plus intense. Pendant la nuit du 14,
elle fut dans toute sa force; l'intrépide grand-amiral ne chercha pas
à dissimuler à Garcia Fernandez toute l'étendue des craintes que lui
faisaient concevoir le bouleversement des éléments d'un côté, et la
fragilité des caravelles de l'autre; il n'en resta pas moins calme et
ferme, comme un homme qui est familier avec le danger et qui sait tout
ce qu'il faut faire pour le conjurer; pas une plainte ne lui échappa
devant son ami, mais il était aisé de voir que sa grande âme était
contristée par l'idée que la connaissance de ses découvertes pouvait
en être perdue à jamais.

Quant au docteur Fernandez, il n'y avait pas d'âme mieux trempée que
la sienne; mais comment, lors d'une première campagne, ne pas se
laisser émouvoir au milieu de ces cataclysmes de la nature? Les hommes
les plus froids voudraient en vain s'appuyer sur la force de leur
esprit; leurs efforts sont insuffisants et il faut payer tribut aux
circonstances. «Voici une bien mauvaise nuit,» dit-il à Colomb d'un
air en apparence tranquille, comme cherchant à montrer plus
d'indifférence qu'il n'en éprouvait réellement.

«Excellent ami, répondit Colomb avec dignité, si la Providence veut la
perte des caravelles et la nôtre, il faut nous soumettre; cependant il
me vient une idée pour nous survivre à nous-mêmes, et nous allons la
mettre à exécution car l'homme ne doit pas s'abandonner! Si ses
efforts physiques sont impuissants, sa pensée ne doit pas être inerte
ni assoupie;» et, continuant, en montrant cet esprit de ressource qui
lui était si familier, il ajouta: «Dans le tiroir de cette table, il y
a un parchemin que nous allons partager en deux, et sur chacune des
moitiés, chacun de nous écrira ce que je vais dicter.»

Ils tracèrent en effet sur ce parchemin le résumé succinct de toute la
campagne; ils se firent apporter deux petits barils où ces écrits
furent placés; l'ouverture en fut hermétiquement bouchée; et le
grand-amiral montrant un air de satisfaction, comme si la moitié de
lui-même était arrachée au trépas, il termina cette scène en disant:
«Si nous périssons, ces barils surnageront: nous les jetterons à la
mer au moment suprême, ou d'eux-mêmes ils y tomberont; plus tard, ils
seront sans doute retrouvés par quelque navigateur, et l'on saura,
avec la grâce de Dieu, que, si nous avons succombé sous la fureur des
flots, ce n'aura pas été sans gloire et sans faire tout ce que le
courage et la prudence humaine nous prescrivaient.»

Le reste de la nuit, il fut impossible d'avoir aucune voile dehors:
la _Niña_ fut obligée de fuir devant le temps et de courir vent
arrière. La _Pinta_ de son côté luttait avec habileté contre la
tourmente, et elle répondit, pendant quelque temps, aux signaux de
conserve que lui faisait le grand-amiral; toutefois, la lumière des
fanaux qu'elle avait allumés disparut graduellement; et, quand le jour
revint, la _Niña_ se trouva encore un coup toute seule, mais, cette
fois, au milieu des horreurs de l'ouragan qui était toujours déchaîné
sur l'horizon.

Certes, le parti de fuir vent arrière devant le temps en gouvernant à
mâts et à cordes, était très-périlleux sur un navire aussi petit; mais
la _Niña_ n'était pas pontée dans sa partie centrale, et en mettant à
la cape, les lames qui venaient se briser avec fracas sur sa joue
ainsi que sur son travers et dont une partie passait par-dessus son
plat-bord, menaçaient d'emplir sa cale et de la faire sombrer.
Pourtant un autre danger était à craindre pour un bâtiment d'une
mâture si peu élevée en courant le vent en poupe; c'était que la
caravelle n'eût la brise interceptée par la hauteur des lames et
qu'elle ne fît pas assez de sillage pour soustraire son arrière à leur
choc et à leur envahissement. Il paraît que notre illustre navigateur
avait bien calculé ce qu'il y avait de mieux à faire, et, en effet, la
_Niña_ se comporta aussi bien que possible sous cette allure.

Le jour avait succédé à la nuit, mais la tempête n'avait pas diminué
et l'on continua à fuir devant le temps: tout ce qu'il était
humainement convenable de faire pour la sûreté du navire avait été
prescrit et exécuté; il ne restait plus qu'à attendre quel serait le
terme de cette cruelle situation. Les matelots, selon l'usage de
l'époque, songèrent alors à se placer plus particulièrement sous la
protection de la divine Providence, en faisant des voeux. Le
grand-amiral goûta fort de ce projet qui rentrait si bien dans ses
habitudes de piété, et il l'adopta de la meilleure volonté du monde.
Plusieurs avis furent émis sur ce projet; celui qui prévalut fut que
Colomb et tout son équipage, s'ils se retrouvaient en terre ferme, se
rendraient en procession, pieds nus, sans autre vêtement que leur
chemise, jusqu'à l'église la plus voisine où ils rendraient à la
sainte vierge Marie de solennelles actions de grâces. La journée se
passa à s'occuper de ces voeux; mais la _Pinta_ ne reparut pas. Le
grand-amiral témoigna la crainte qu'elle n'eût péri et il s'en
affligea, surtout par la pensée que c'était un moyen de moins pour que
les découvertes de l'expédition fussent connues.

Dans la partie de l'Océan qui avoisine le midi de l'Europe, pendant
que le vent de Sud-Ouest souffle encore avec une grande violence, on
voit, parfois tout à coup, les nuages se déchirer, le ciel reparaître,
une fraîche brise de Nord-Ouest s'établir rapidement et tendre à
coucher et à amoindrir la hauteur des vagues que le Sud-Ouest avait
amoncelées; la tempête est alors finie, et les marins se prennent à
respirer plus librement.

C'est ce que vit arriver la _Niña_ le soir même que la résolution des
voeux avait été arrêtée; l'équipage attribua, naturellement, ce
changement inespéré à l'efficacité de ces voeux, et il n'en fut que
plus ferme dans le dessein de les accomplir. La joie redoubla
lorsque, le lendemain matin, on se trouva en vue de terre. Les
pilotes crurent fermement être en vue de Madère; Colomb pensa au
contraire être près de l'une des Açores, et il désigna même
Sainte-Marie, qui est l'île le plus au midi de cet archipel.

Toutefois, la _Niña_ était un peu affalée sous le vent, mais le
grand-amiral lutta avec constance pour ne perdre l'île de vue que le
moins possible et pour s'en approcher en louvoyant. La mer était
encore assez grosse et la manoeuvre difficile; mais la persévérance
triompha et Christophe Colomb parvint à y mouiller après deux ou trois
jours d'efforts: c'était effectivement l'île de Sainte-Marie.

Le grand-amiral pensa tout d'abord à l'accomplissement du voeu;
cependant la nature du mouillage où il se trouvait ne permettait pas
que l'équipage tout entier descendit à la fois. Il ordonna donc qu'on
irait par moitié, et, comme il se crut fondé à se méfier des Portugais
à qui l'île appartenait, il se réserva pour le second voyage. La
première moitié se rendit, en arrivant, à une chapelle solitaire
élevée presque sur le bord de la mer, précisément sous l'invocation et
sous le patronage de la sainte Vierge; mais à peine ces marins pieux
et reconnaissants avaient-ils commencé leurs prières, que le
gouverneur, à la tête d'un fort détachement, entoura l'église et à
leur sortie il les fit tous prisonniers. On a prétendu que, par cette
indigne conduite, il avait voulu s'emparer de Christophe Colomb, en
vertu d'ordres du roi de Portugal notifiés dans toutes ses
possessions, de se saisir de sa personne dans la crainte du préjudice
que ses découvertes pourraient porter au royaume.

Le gouverneur, qui croyait avoir réussi à s'assurer de la personne de
Christophe Colomb, fut très-désappointé quand il apprit qu'il était
resté à bord; il feignit, alors, de n'être venu que pour faire honneur
et politesse aux marins espagnols, et il fit dire à Colomb qu'il
l'attendait dans son hôtel; mais le grand-amiral ne fut pas la dupe de
ce stratagème, et il refusa poliment, quoique avec fermeté, de s'y
rendre. Alors le gouverneur, honteux d'être découvert dans sa mauvaise
foi, ne mit pas de bornes à sa colère et il écrivit à Colomb qui lui
répondit avec dignité mais en lui remontrant l'odieux de sa conduite,
et en lui faisant connaître qu'il avait le brevet de grand-amiral
d'Espagne et de vice-roi de toutes les terres qu'il avait découvertes.

Le gouverneur, qui comprit quelle responsabilité il assumerait en
saisissant un homme devenu aussi puissant, et que la couronne
d'Espagne s'empresserait de réclamer ou de venger, n'eut plus de parti
à prendre que celui de se désavouer lui-même en alléguant qu'il avait
douté que le commandant d'un si petit navire que la _Niña_ fût investi
de pouvoirs aussi étendus et de dignités aussi élevées, mais que, du
moment que son esprit était éclairé, il était prêt à lui rendre tous
les services qui dépendraient de lui; son premier soin, après cette
déclaration, fut de renvoyer les marins qu'il avait retenus
prisonniers, et, de qui, d'ailleurs, il avait appris les principaux
détails du voyage du grand-amiral.

C'était tout ce que voulait Colomb, il lui suffisait que le succès de
l'expédition fût connu dans une île relevant d'un souverain européen;
il refusa donc l'offre du gouverneur, se contenta de lui faire
remettre des lettres et dépêches pour l'Espagne et, le vent devenant
favorable, il appareilla de cette île le 24 février 1493.

La _Niña_ parcourut une centaine de lieues en bonne direction et par
un temps qui semblait promettre un terme prompt au voyage; mais une
nouvelle tempête se déclara, plus affreuse, peut-être, que la
première. L'atmosphère était imprégnée d'un brouillard blanchâtre,
semblable à une légère fumée; la brise rugissait, et la mer s'élevait
avec tant de rage que l'on eût dit que les éléments s'étaient conjurés
contre le retour du bâtiment, tant il était ballotté avec véhémence!

La nuit fut terrible à passer et l'aurore reparut; quels que soient
les événements qui se produisent à la surface de notre globe, il n'en
continue pas moins ses révolutions habituelles avec sa sublime
grandeur, comme pour montrer la différence infinie qui existe entre
les simples mortels et la puissance supérieure et éternelle qui règle
ses mouvements.

«C'est le temps le plus affreux que j'aie jamais vu, dit Colomb à
Fernandez qui l'interrogeait du regard, mais si nous parvenons, comme
je l'espère, à passer la nuit prochaine sans accident et si nous
revoyons le soleil nous rendre sa lumière, nous devons avoir tout
espoir.»

«Quel temps! dites-vous, répondit le docteur, et pourtant comme vous
paraissez calme!»

Le grand-amiral lui répondit:

«Ami, le marin qui ne peut pas commander à sa voix et à ses sens, même
au moment le plus critique, celui-là, dis-je, a manqué sa vocation.»

Il s'attendrit cependant un moment en pensant à ses fils, car dans la
précédente tempête il avait tout oublié pour s'absorber dans la
crainte que le succès de son voyage restât à jamais ignoré; ou si la
voix de la nature s'était réveillée en son coeur, il avait eu assez
d'empire sur lui-même pour n'en faire rien connaître.

«Mes fils, mes chers fils: s'écria-t-il donc, c'est pour eux seuls que
j'ai des inquiétudes: pardonnez, docteur, ce mouvement et cette
exclamation irrésistibles, mais après tout je suis père, et vous ne
sauriez me blâmer!»

Reprenant aussitôt son sang-froid accoutumé, il ajouta en
raffermissant sa voix et sous l'inspiration de sa mâle piété: «Au
fait, pourquoi ces inquiétudes, j'ai toute confiance en Dieu qui
n'abandonne jamais les orphelins.»

Toutefois, au milieu de la nuit, l'air retentit du cri de terre! En
toute autre circonstance ce cri aurait excité la joie la plus vive; en
ce moment, il était un présage de malheur puisque ce ne pouvait être
que la côte de Portugal; or, l'on sait qu'elle se prolonge en une
ligne droite inflexible, allant du Nord au Sud; et que tous les points
en sont d'un accès toujours difficile, surtout par un mauvais temps.

Il fallut, malgré le danger de la manoeuvre, serrer le vent, au moins
jusqu'au jour, pour mieux juger la position. Quoique la nuit fût
sombre, comme l'obscurité diminuait par moments on pouvait voir cette
terre de temps en temps; et comme, pendant la nuit, les distances
paraissent plus rapprochées, elle semblait n'être qu'à un ou deux
milles de la _Niña_. L'épouvante était dans l'équipage qui pensait
qu'on ne pourrait distinguer l'entrée d'aucun port si même il s'en
trouvait dans le voisinage, tant le temps était couvert et tant les
objets devraient être diffus à l'oeil, après même le lever du soleil!
D'ailleurs, la mer était affreuse: le littoral du Portugal est, en
effet, comme nous le faisions remarquer tout à l'heure, un des plus
dangereux du monde, battu qu'il est, lors des vents du large, par des
lames qui viennent s'y briser avec des ondulations qui, sans être
affaiblies par la présence d'îles ou de promontoires, s'accroissent en
s'avançant après avoir parcouru des centaines de lieues et sans
obstacle aucun.

Le jour éclaira un bien triste spectacle: le soleil était totalement
caché par d'épais nuages disposés en deux couches, la plus élevée
ressemblant à une vaste coupole immobile et d'une couleur plombée, la
plus voisine composée de masses distinctes et qui, par la rapidité de
leur course, indiquaient quelle était l'extrême vitesse du vent. Une
épaisse vapeur que soulevait la tempête, remplissait l'atmosphère et
raccourcissait considérablement la portée de la vue: la pluie tombait
parfois à torrents, et une nappe d'écume permanente s'étendait sur la
surface de la mer.

La caravelle dérivait cependant toujours vers la côte qu'elle
apercevait par son travers sous l'apparence d'une terre haute: aussi
la consternation était à son comble, chacun pouvant, à part soi, faire
le calcul du faible intervalle de temps qui s'écoulerait entre
l'instant où l'on se trouvait, et celui où l'on serait broyé contre
les roches qui servaient de base à cette même côte: tous avaient les
yeux fixés de ce côté, tous frémissaient, et Colomb interrogeait la
terre d'un regard encore plus vif qu'aucun autre; enfin un morne
silence, signe d'un profond désespoir, régnait dans les âmes et tout
espoir de salut semblait perdu pour tous, lorsque le grand-amiral,
d'une voix véhémente, s'écria: «Je vois les rochers de Cintra; nous
sommes sauvés!» il ordonna aussitôt de laisser arriver et de mettre le
cap sur ces rochers.

«Eh quoi! lui dit le pilote Roldan, vous voudriez entrer dans le Tage
sans le secours d'un pilote de la localité; quoi! lorsque le vent peut
changer à toute minute, vous voulez courir à une perte certaine, et
vous allez jeter la caravelle sur ces rochers que vous voyez et qui ne
sont peut-être pas ceux de Cintra!

«Silence, répondit Colomb, et qu'on obéisse sans mot dire! Ai-je eu
besoin des pilotes de la localité pour mouiller à San-Salvador, Juana,
Hispaniola et tant d'autres îles? Ne craignez rien, j'ai bien reconnu
ces rochers, je sais qu'on trouve un grand fond d'eau à leur pied, et
il y a des cas où la manoeuvre la plus hardie est aussi la plus sûre;
dans un quart d'heure nous serions souventés, alors il serait trop
tard; nous aurions à nous reprocher de n'avoir pas saisi le moment
favorable, et, je le répète, foi de Colomb, nous sommes sauvés!»

À ces nobles paroles, l'équipage, un moment étonné et indécis, reprit
toute sa confiance dans le chef dont tous connaissaient la science, la
prudence, le talent, et la joie commença à briller dans des yeux qui
naguère n'exprimaient que la douleur et l'abattement.

Lorsque la caravelle eut commencé à s'approcher de l'embouchure du
Tage, les objets devinrent plus distincts, et tous ceux qui avaient
précédemment été à Lisbonne ne purent plus douter de l'exactitude de
l'assertion du grand-amiral.

Cependant Fernandez s'approcha de Colomb et lui demanda s'il n'était
pas imprudent d'aller se livrer soi-même au roi Jean II, après les
traitements iniques qu'il en avait reçus. «Non, lui répondit
l'illustre navigateur; je n'étais alors qu'un Génois obscur et
sollicitant; aujourd'hui, je suis grand-amiral, je suis vice-roi, je
suis enfin ce Colomb qui a découvert des terres immenses, et le roi de
Portugal ne voudra pas se déshonorer! D'ailleurs, ajouta-t-il, notre
naufrage était inévitable; or, mieux vaudrait sans doute encore le
courroux et l'inimitié de ce souverain!»

Bientôt la _Niña_ fut si près de la terre, qu'on y distinguait les
hommes accourus pour voir si ce bâtiment échapperait à sa ruine. Il y
a dans l'existence des marins certains instants où la mort est tout
près de la vie, et où la destruction et le salut se touchent comme par
la main. On entendit, peu après, le bruit redoutable du ressac causé à
terre par le choc formidable des flots en s'en approchant, s'y brisant
et s'en retirant; l'on vit aussi à quelle énorme hauteur ils
bondissaient en battant les rochers.

On fit observer à Colomb que la caravelle allait raser la terre d'une
manière effrayante: «Attention à bien gouverner, répondit-il, obéissez
exactement à mes moindres paroles, et, Dieu soit loué, nous sommes
sauvés!»

Nul ne dit plus un mot: tous exécutèrent minutieusement les détails
des manoeuvres commandées par Colomb; la _Niña_ marchait avec une
vitesse qui semblait doublée par le voisinage de la terre; elle
effleura les roches avec une précision admirable; elle entra ensuite
en ligne droite dans le Tage; les marins bannirent alors toute crainte
de leur coeur, et ils mouillèrent, le 4 mars, à trois heures du soir,
en face de Rastello, près de l'embouchure du fleuve.

Ainsi, poussée par les vents en furie, assaillie par les lames
menaçantes d'une mer déchaînée, mais commandée par le plus habile, et,
tout à la fois, le plus audacieux des navigateurs, passa sous les
rochers de Cintra la frêle _Niña_, portant dans ses flancs le grand
Colomb, et les précieux échantillons des magnificences du
Nouveau-Monde dont son génie lui avait révélé l'existence mystérieuse,
et dont il venait de faire l'éclatante et pacifique conquête!

Les habitants accoururent à bord de divers points de la côte pour
féliciter l'équipage de sa miraculeuse préservation; depuis le matin,
ils n'étaient occupés qu'à observer ce malheureux bâtiment qui leur
semblait voué à un naufrage certain, et ils n'avaient cessé de faire
des prières pour son salut; les plus anciens d'entre eux disaient que
jamais encore ils n'avaient été témoins d'une aussi rude tempête, et
qu'ils avaient longtemps douté qu'avec un horizon aussi raccourci et
se trouvant sans pilote de l'endroit, on eût pu discerner l'entrée du
fleuve et tenter d'y pénétrer.

Dès son arrivée, Christophe Colomb expédia un courrier et des
dépêches au roi et à la reine d'Espagne; il écrivit aussi au roi de
Portugal, lui demandant respectueusement la permission d'aller
mouiller à Lisbonne, afin d'y être plus en sûreté qu'à Rastello où il
sut bientôt que les habitants pourraient bien attaquer sa caravelle
qu'ils croyaient remplie d'or; il donna en même temps à Jean II un
précis de son voyage, de la route qu'il avait suivie, des découvertes
qu'il avait faites, et il eut grand soin de faire remarquer qu'il
s'était constamment éloigné du chemin que prenaient les navires
portugais d'exploration, afin de ne pas pouvoir être soupçonné
d'avoir, en aucune manière, empiété sur leurs droits ou sur leurs
prétentions légitimes.

Lisbonne ne fut remplie, après l'arrivée de la _Niña_, que de bruits
et de nouvelles qui circulaient et volaient de bouche en bouche sur le
miraculeux voyage de ce fragile navire qui revenait d'un pays inconnu
et jusque-là nié par les hommes qui, dans la science, tenaient la
place la plus éminente. On n'y parlait que des productions, que des
richesses de ce pays, et surtout que des naturels que la caravelle
avait rapportés. Le Tage était couvert de bateaux, de canots et
d'embarcations qui ne faisaient qu'aller à bord visiter le bâtiment et
revenir; parmi les visiteurs étaient des officiers de la couronne, des
nobles, des cavaliers du plus haut rang. Tous étaient dans la joie et
dans le ravissement en entendant le récit des détails des événements
de l'expédition; ils admiraient avec une curiosité insatiable les
plantes, les animaux et l'or rapportés par les marins; mais pendant
que l'enthousiasme des uns n'avait pas de bornes, le mécontentement
des autres ne tarissait pas sur les funestes effets des mauvais
conseils qui avaient empêché le roi de se mettre en possession des
terres découvertes avec tant de succès et de talent.

Le 8 mars, Christophe Colomb reçut un message de Jean II pour le
féliciter sur son retour, ainsi que pour l'inviter à se rendre à la
résidence royale de Valparaiso, située à neuf lieues de Lisbonne et où
la cour se trouvait alors; Colomb fut en même temps informé que des
ordres étaient donnés pour que lui-même et son bâtiment reçussent,
sans frais, tous les objets et tous les secours qu'il lui plairait de
demander. Le grand-amiral, afin d'éviter qu'on ne le soupçonnât
capable de concevoir aucune méfiance, partit immédiatement.

À son approche de Valparaiso, il fut salué par les principaux
personnages de la maison du roi qui l'attendaient pour lui présenter
leurs respects et pour l'introduire aussitôt auprès de Sa Majesté.
C'est avec ce cortége, et au milieu du cérémonial le plus recherché,
qu'il entra chez le roi Jean. Le roi lui dit qu'il s'estimait heureux
que le mauvais temps l'eût conduit à Lisbonne, puisqu'il se trouvait
ainsi plus tôt informé de ses glorieuses découvertes; il le
complimenta en termes très-obligeants sur la réussite de son
entreprise, et après lui avoir dit qu'il serait charmé d'en connaître
les principales circonstances de sa propre bouche, il lui ordonna de
s'asseoir, ce qui était un honneur accordé seulement aux personnes du
sang royal. Colomb répondit avec cette modestie distinguée qui lui
était particulière, et le roi ne se lassait pas de l'écouter et de le
questionner, mais plus spécialement sur les pays découverts et sur la
route qu'il avait suivie tant en allant qu'à son retour. Christophe
Colomb, qui avait pensé que ce serait là l'objet principal des
questions de Jean II, avait apporté la carte de son voyage. Le roi fut
sensiblement touché de cette attention délicate, et il retint
l'illustre navigateur pendant quelque temps à la cour pour renouveler
plusieurs fois un entretien qu'il trouvait si instructif. On ne peut
douter, cependant, que Jean II n'eût plusieurs fois conçu la secrète
et douloureuse pensée qu'un si beau projet lui avait été offert et
qu'il l'avait refusé, comme aussi qu'il pouvait être à craindre que
les découvertes dont il apprenait la nouvelle ne fussent
préjudiciables aux avantages qu'il retirait des territoires désignés
par la teneur de la bulle papale, laquelle garantissait à la couronne
de Portugal la possession de toutes les terres placées dans l'Est du
méridien du cap Non, et jusque dans l'Inde.

Il paraît même qu'il fit part de ces craintes à ses conseillers, parmi
lesquels se trouvaient quelques-uns des hommes qui avaient ridiculisé
et fait rejeter les propositions de Colomb. Il n'en fallut pas
davantage pour donner l'essor à leur mauvais génie, car les cours sont
ainsi faites qu'il s'y trouve toujours des flatteurs qui ne reculent
devant rien pour se faire valoir, et qui ont le talent de colorer les
plus détestables avis, d'un vernis de zèle, de patriotisme ou de
dévouement, lequel manque rarement d'obtenir le résultat auquel ils
tendent avec autant d'adresse que de mauvaise foi.

Une fois le champ ouvert à leur esprit de dénigrement, les uns
prétendirent que la couleur, les cheveux et la structure des
étrangers venus à bord de la _Niña_, s'accordaient parfaitement avec
la description donnée de ceux des habitants de l'Inde qui étaient
indiqués dans la bulle du pape; d'autres soutinrent qu'il y avait
très-peu de distance entre les Açores et les terres vues par Colomb;
qu'ainsi, les unes et les autres devaient appartenir au Portugal. Il y
en eut qui cherchèrent artificieusement à exciter le ressentiment du
roi, en prétendant que le grand-amiral, vain de ses nouveaux titres,
avait eu un ton ironique en lui parlant, et cela pour se venger
d'avoir vu ses propositions précédemment rejetées par la cour de
Portugal.

Le roi Jean prêta peu l'oreille à ces opinions; mais un avis fut
ouvert pour conseiller d'expédier immédiatement une force navale sous
la direction d'un Portugais qui se trouvait embarqué sur la _Niña_, et
qui s'emparerait des terres explorées par Colomb; il serait ensuite
resté à vider la question avec l'Espagne par la voie des armes; cet
avis, dans lequel le courage voilait assez adroitement la perfidie,
fixa un moment l'attention du souverain; toutefois, il s'en offrit un
dernier qui consistait à piquer le grand-amiral dans son orgueil, à le
provoquer ensuite, enfin à se débarrasser de lui d'une manière ou
d'autre à la suite d'une rixe et par la voie des armes; mais cette
lâche proposition réveilla la magnanimité du roi qui s'écria alors
avec indignation:

«Assez de mauvais conseils! Je n'en ai que trop écouté dans toute
cette affaire, et plût à Dieu que je ne m'en fusse jamais rapporté
qu'à mes inspirations. Ce marin que j'ai reçu dans ma cour est un
homme que son mérite individuel a élevé si haut, qu'il ne sera
peut-être jamais donné à personne de le surpasser; il est un des
grands officiers de la couronne d'Espagne, il est vice-roi, il est
venu dans mon royaume par l'effet d'une horrible tempête qui a menacé
de l'engloutir; je lui dois honneur, aide, protection, et il les
obtiendra de moi. Que chacun donc le respecte, car il y a droit, et je
l'ordonne ainsi.»

Le roi lui offrit alors une escorte et une suite d'honneur, en
l'engageant à traverser le Portugal pour se rendre en Espagne, et en
s'offrant à subvenir à tous les frais du voyage. Colomb lui répondit:

«Sire, je suis confus de tant de bontés, mais je suis lié corps et âme
aux matelots qui sont sous mes ordres; ils sont partis avec moi de
Palos, et je dois les ramener à Palos; j'aime encore mieux me
rembarquer sur ma petite, mais bien chère _Niña_, que de voyager avec
un train princier dont je supporterais péniblement les douceurs et
l'éclat, en songeant que mes braves compagnons de mer auraient
peut-être encore à lutter contre le mauvais temps et regretteraient
mon absence; merci mille fois, sire, merci! Mais permettez-moi de
terminer mon voyage en compagnie des hommes dévoués avec qui je l'ai
commencé.»

Jean II ne put qu'applaudir à des sentiments si beaux, si désintéressés;
il n'insista pas, mais il eut la bienveillance de demander que Colomb se
rendît au monastère de Saint-Antoine-de-Villefranche où résidait Sa
Majesté la reine, qui serait, sans doute, très-satisfaite de le voir et
de l'entendre. Colomb répondit qu'il considérait cette invitation comme
une faveur insigne, et il alla à Villefranche où la reine et les dames
de sa cour l'accueillirent avec les égards les plus recherchés, et
l'écoutèrent avec l'intérêt le plus vif.

Après cette dernière visite, le grand-amiral se transporta à bord,
quitta le Tage le 13 mars et arriva le 15 à Palos, après une absence
d'environ sept mois et demi employés à accomplir la plus mémorable
entreprise que les annales du monde puissent rapporter, et pendant
lesquels on a vu quelle série incessante d'événements, soit heureux,
soit malheureux, se trouvent pressés avec la plus étonnante fécondité.

Deux autres voyages exécutés par de grands marins étonnèrent aussi le
monde peu après la même époque, et sont encore aujourd'hui, ainsi que
celui de Colomb, l'objet de l'admiration universelle. Ce sont celui de
Vasco de Gama qui découvrit la côte orientale de l'Afrique et
conduisit ses heureux vaisseaux jusqu'à la côte du Malabar; et celui
qui fut entrepris par Magellan, pour faire le tour du monde et achever
de résoudre le grand problème de la sphéricité de la terre contestée
encore jusque-là par quelques esprits. Colomb accomplit le sien, qui
tient, de beaucoup, le premier rang, en 1492; Vasco de Gama aborda aux
rivages de l'Inde en 1498, et ce fut en 1520 que Magellan partit pour
sa circonnavigation. Rien, sous ce rapport, ne peut être comparé à ces
trois expéditions, et les noms de ces trois hommes vivront entourés
d'honneurs et de respects, jusqu'à la dernière postérité!

Le retour de la _Niña_ à Palos fut un événement qui y causa la plus
profonde et la plus naturelle impression, car toutes les familles
étaient plus ou moins intéressées au sort de ce bâtiment, comme y
ayant quelque près parent ou quelque ami dont la mort avait été plus
d'une fois pleurée, en ajoutant, au triste sort que l'on croyait avoir
été réservé à l'équipage, les horreurs les plus lamentables que
l'imagination pouvait suggérer.

Aussi, quand la _Niña_ fut reconnue, et qu'on la vit serrer ses voiles
après avoir mouillé dans le port, des transports de joie inexprimables
éclatèrent de toutes parts, les cloches sonnèrent à toute volée, les
affaires furent suspendues, les boutiques, les magasins se fermèrent,
les maisons furent tendues de tapisseries, on joncha les rues de
fleurs, et la population tout entière se porta sur le rivage pour
assister à l'arrivée du grand-amiral, que l'on reconnut bientôt dans
son canot se dirigeant vers le débarcadère.

À l'instant où Colomb allait mettre pied à terre, un homme très-ému se
montra, perçant la foule, et paraissant en proie à l'agitation la plus
vive; un silence religieux régnait dans cette masse compacte qui
attendait le débarquement du grand-amiral pour faire résonner dans
l'air les acclamations par lesquelles on voulait le saluer. Colomb
sort de son canot, fait signe de la main comme pour demander que les
acclamations soient retardées, marche à pas précipités vers cet homme
en qui il avait reconnu Jean Perez de Marchena, supérieur du couvent
de la Rabida, se hâtant de son coté pour s'approcher de lui; et, quand
ils sont tous les deux sur le point de se joindre, Colomb l'enserre
dans l'ampleur majestueuse de ses bras, et lui dit, en le pressant sur
son sein: «Mon père, vous avez prié Dieu pour moi, et me voici!

«Oui, mon fils, répondit le supérieur Jean Perez, j'ai prié le jour,
j'ai prié la nuit, et toujours du fond du coeur!

«Eh bien, mon père, allons actuellement prier ensemble et rendre à
Dieu toutes les actions de grâces que nous lui devons.»

Les deux amis, après s'être tenus quelque temps embrassés, se prirent
par la main et se dirigèrent vers le village; ce fut alors que la
foule, dont l'enthousiasme s'était encore accru à la vue de la scène
que nous venons de décrire, poussa des cris qui tenaient du délire,
rendit à Colomb des honneurs comme à peine on en rendrait à un
souverain, et qui contrastaient singulièrement avec les clameurs, avec
l'exécration qui, quelques mois auparavant, l'avaient accompagné
jusques en pleine mer. Monica, elle-même, la femme de ce matelot de la
_Santa-Maria_ qui s'était tant fait remarquer par son exaspération, se
livrait à des mouvements de joie inouïs, et montrait, dans un seul
individu, l'exemple du changement total que l'opinion publique avait
subi.

Mais, dans cette chaleureuse réception, il n'y eut certainement rien
de plus touchant que l'entrevue de Colomb et de Jean Perez. Que l'on
cherche, en effet, dans les annales de l'histoire, que l'on parcoure
les récits des poëtes, des romanciers qui ont le plus parlé au coeur
de leurs lecteurs; et nulle part, dans aucun livre, dans aucune
représentation théâtrale, on ne trouvera rien de plus simple, rien de
plus attendrissant que le dialogue qui eut lieu entre l'homme qui
venait de s'élever au premier rang entre tous, et celui en qui se
réunissaient, au suprême degré, rattachement sincère de l'ami et la
sublimité de l'âme du véritable chrétien!

Christophe Colomb, marchant en tête et de front avec le vénérable Jean
Perez, prit le chemin de l'église paroissiale de Saint-Georges où la
foule se pressa sur leurs pas. Le service divin fut célébré dans le
plus grand recueillement; mais, à sa sortie, les acclamations les plus
frénétiques recommencèrent jusqu'à ce qu'enfin le grand-amiral,
arrivant à la porte du couvent de la Rabida où il allait jouir de
l'hospitalité que son ami lui avait offerte, se retourna vers la
foule, remercia de la réception si flatteuse qu'on venait de lui
faire, parla aux hommes les plus éminents du village qu'il put
distinguer et alla se reposer, entouré des soins de ses hôtes, dans ce
même asile où quelques années auparavant, tenant son fils par la main
et épuisé de fatigue, il était venu demander un peu d'eau et de pain
pour ne pas succomber sous le poids de la fatigue qui les accablait
l'un et l'autre.

Colomb apprit bientôt que les souverains espagnols avaient passé
l'hiver à Barcelone où, le 7 décembre, une tentative d'assassinat
avait été dirigée contre le roi, à cause, probablement, de la
persécution qu'il exerçait contre les Juifs depuis l'expulsion des
Maures. L'assassin lui avait fait au cou une blessure profonde,
quoique non mortelle; et tout le temps que la vie de Ferdinand avait
pu être en danger, Isabelle avait veillé à son chevet avec la
sollicitude d'une épouse tendre et dévouée.

La cour était encore à Barcelone lors de l'arrivée de la _Niña_; la
première idée du grand-amiral fut de s'y rendre par mer avec sa
caravelle; c'était une pensée de vrai marin; mais ce navire avait
besoin de réparations qui auraient occasionné un trop grand retard et
il fallut renoncer à ce projet; Colomb se contenta donc d'écrire aux
souverains espagnols afin de les informer qu'il était arrivé à Palos
après avoir réussi dans son voyage dont il donna les détails, et qu'il
allait attendre les ordres du roi et de la reine à Séville où il se
rendit effectivement, après avoir pris affectueusement congé du digne
et vénérable supérieur et des autres ecclésiastiques du couvent de
Sainte-Marie-de-la-Rabida.

Le soir même de l'arrivée de la _Niña_ à Palos, avait eu également
lieu celle de la _Pinta_. Il paraît hors de doute que, puisque le
premier de ces navires s'était maintenu dans la latitude des îles
Açores, le second, dont les qualités nautiques étaient de beaucoup
supérieures et qui était ponté, aurait pu s'y conserver également, et
ne pas perdre de vue le bâtiment-amiral qui lui en avait donné l'ordre
par écrit: d'ailleurs la situation était critique; la _Niña_ était
très-exposée dans un pareil coup de vent, le chef de l'expédition
était à bord, Vincent Yanez, frère d'Alonzo, y était aussi; et
puisque, n'étant retenu ni par un sentiment du devoir, ni par
humanité, Alonzo Pinzon voulut profiter de l'obscurité de la nuit pour
faire vent arrière et s'éloigner, on peut conjecturer, quoiqu'à
regret, qu'un motif d'ambition fut la cause de cette manoeuvre
inqualifiable, et que, calculant sur la perte plus que probable de la
_Niña_, il lui parut fort avantageux d'arriver seul en Espagne, et
fort utile de s'attribuer les honneurs du résultat du voyage.

La route que fit Alonzo l'entraîna jusque dans le golfe de Gascogne où
il atteignit le port de Bayonne. Dans la crainte supposée que Colomb
n'eût péri dans la tempête, il écrivit, de là, aux souverains
espagnols, leur rendit compte des découvertes effectuées, et demanda
la permission d'aller à la cour pour en donner les explications
détaillées.

Dès que le vent fut devenu favorable, il appareilla de Bayonne et il
partit pour Palos où il se flattait d'être l'objet d'une brillante
réception; mais hélas! il n'y arriva que pour voir la _Niña_
paisiblement mouillée dans le port et que pour entendre les cris de
joie de la population en l'honneur de Colomb. Confus, désespéré, il
resta à bord, refusa d'y recevoir qui que ce fût; et, quand la nuit
fut close, il débarqua et alla se cacher dans la maison d'un ami
jusqu'après le départ du grand-amiral, qui probablement ne quitta si
promptement le couvent de la Rabida pour se rendre à Séville, que pour
ne pas avoir à sévir contre un homme à qui il avait de si grandes
obligations; en effet, le grand-amiral, pendant le peu de temps qu'il
séjourna à Palos, eut l'extrême délicatesse de ne prononcer
ouvertement une seule fois, ni le nom de la _Pinta_, ni celui de son
commandant, et d'agir comme s'il ignorait que ce bâtiment fût amarré
dans le port.

La lettre que Pinzon reçut de la cour en réponse à sa dépêche de
Bayonne fut portée par le même courrier qui était chargé de celle que
les souverains adressèrent à Séville pour Colomb. Dans celle-ci, le
roi et la reine se montrèrent aussi étonnés qu'éblouis de
l'acquisition nouvelle autant que prompte et facile d'une augmentation
si considérable de territoire et de richesse. Colomb y était qualifié
de ses titres de vice-roi, de grand-amiral; les plus magnifiques
récompenses lui étaient promises, et il y trouva l'ordre de partir
pour la cour sans délai, ainsi que l'annonce d'une seconde expédition
placée sous son commandement.

Quant à Alonzo Pinzon, ce furent de durs reproches qu'il lut dans sa
dépêche, et il lui était sèchement interdit de paraître devant Leurs
Majestés. L'humiliation qu'il en éprouva fut si aiguë qu'il tomba
malade, et que peu de jours après il mourut en proie au chagrin et au
repentir, comme pour servir d'exemple aux ambitieux qui trahissent
leurs devoirs.

Les fautes d'Alonzo furent certainement capitales et nous n'avons pas
cherché à les atténuer; disons pourtant à sa louange qu'il avait été
l'un des premiers promoteurs de l'entreprise, qu'il s'y était engagé
de sa fortune et associé de sa personne lorsque, partout encore, on la
regardait comme une chimérique monstruosité. Disons encore qu'il ne se
laissa pas intimider par les menaces de son équipage quand les
matelots voulaient contraindre les capitaines à abandonner le voyage
pour retourner à Palos; et que, toujours, il se conduisit, sinon avec
la franche loyauté, au moins avec l'habileté nautique d'un marin. Ce
sont des titres incontestables qui auraient pu faire employer moins de
sévérité envers lui, car s'il est juste de punir les coupables, on
doit, sans contredit, quelques adoucissements à ceux qui, avant leur
faute, ont rendu des services signalés à la société. Au surplus, la
postérité a été plus indulgente, le nom de Pinzon n'est pas cité par
elle sans honneur; et si la marine espagnole a le soin de compter
toujours dans sa flotte un bâtiment du nom de Colomb pour le mettre en
relief, elle ne néglige pas de donner celui de Pinzon à un autre
navire de rang inférieur.

La lettre que Christophe Colomb avait écrite de Palos, bien que
destinée pour les deux souverains, était particulièrement adressée à
la reine de qui le grand-amiral relevait plus directement comme
protectrice de l'expédition et en sa qualité de reine de Castille;
elle arriva un peu avant celle qu'Alonzo avait écrite de Bayonne, et
même avant le courrier que Colomb avait expédié du Portugal: les
circonstances de la lecture de ce message méritent d'être rapportées.

Isabelle, délivrée récemment de ses alarmes d'épouse au sujet de la
tentative faite sur la personne de Ferdinand, était rentrée dans le
cours paisible de ses devoirs et de ses actes de bienfaisance; elle
venait d'éprouver les soucis qui s'attachent à la grandeur et,
aspirant par-dessus tout au repos domestique, elle vivait plus que
jamais au milieu de ses enfants et de ses confidents.

Un soir, après une petite réception qu'il y avait eu à la cour, la
reine, heureuse d'être quitte du cérémonial usité en pareil cas, était
rentrée dans ses appartements pour y jouir de la conversation de ceux
qu'elle affectionnait. Outre le roi et quelques membres de la famille
royale ou autres personnages attachés à Sa Majesté, il y avait,
auprès d'elle l'archevêque de Grenade, Louis de Saint-Angel et Alonzo
de Quintanilla, ces deux amis si dévoués de Colomb, mais qui n'osaient
plus prononcer son nom devant la reine, parce que craignant qu'il ne
lui fût arrivé quelque désastre, elle ressentait une peine extrême à
entendre parler de lui. Toute affaire était finie, et Isabelle rendait
le cercle agréable par la condescendance de la princesse qu'elle
savait si bien allier à l'aménité d'une femme d'esprit.

Ce fut pendant ces moments où chacun se laissait aller au charme
qu'Isabelle faisait régner autour d'elle, qu'une lettre lui fut
apportée; c'était celle de Colomb! Elle était longue comme, en
général, toutes celles qu'il écrivait, et la reine voulait en remettre
la lecture au lendemain lorsqu'en tournant machinalement le feuillet,
elle aperçut la signature de Colomb. Les assistants remarquèrent
aussitôt une émotion extrême se peindre sur ses traits, et ils virent
son attention complètement absorbée pendant qu'elle parcourait cet
écrit: bientôt l'image d'un vrai plaisir éclata sur son auguste
visage; ensuite les marques de la surprise animèrent sa physionomie;
enfin, s'abandonnant à une sorte de sainte extase, elle se leva en
tendant la lettre au roi qui ne savait que penser de cette scène
muette, et en s'écriant: «Non pas à nous, mon Dieu, mais à vous seul
appartient tout l'honneur de cette miraculeuse découverte, et grâces
vous soient rendues!»

Le roi lut la lettre avec empressement et il perdit, un instant, l'air
froid, glacial, calculé qui lui était naturel. De sa vie, il n'avait
paru si ému; ce fut d'abord l'étonnement qu'il témoigna, puis le
désir et l'ambition, pour ne pas dire la cupidité, enfin une joie sans
bornes, comme il n'en avait jusque-là manifesté, ni ressenti.

Isabelle n'avait plus rien ajouté, voulant laisser à son royal époux
le plaisir de divulguer le grand événement; Ferdinand le fit en ces
termes:

«Brave Saint-Angel, fidèle et honnête Quintanilla, voici de
magnifiques nouvelles de votre ami Colomb qui vont singulièrement vous
réjouir; il a parfaitement réussi dans son entreprise: quant au saint
prélat, ajouta-t-il en regardant l'archevêque de Grenade, quoiqu'il
n'ait pas été un partisan bien zélé de l'illustre navigateur, il
apprendra cependant avec bonheur, et dans les intérêts de l'Église,
que Colomb a découvert des contrées d'une étendue, d'une richesse au
delà de toute croyance, enfin qu'il a augmenté nos États et agrandi
notre puissance de la manière la plus considérable.»

La satisfaction la plus complète illumina aussitôt toutes les figures;
il ne fut plus question que de ces découvertes dont le bruit se
répandit bientôt dans Barcelone, et l'on ne s'occupa plus que des
préparatifs à faire pour bien accueillir le grand-amiral, qui fut
aussitôt mandé à la cour.

Christophe Colomb, pendant le cours de sa vie, a pris peu de part à ce
qu'on est convenu d'appeler les plaisirs de ce monde: pour lui, les
travaux étaient ininterrompus, les fatigues presque incessantes, et le
temps lui manqua presque toujours, pour se livrer à d'agréables
délassements. C'est qu'aussi, après avoir eu la gloire de réussir
dans son voyage de découvertes, après avoir été inondé du bonheur de
contempler cette terre de _Guanahani_ qu'il rêvait depuis vingt ans,
il devait falloir de bien vives impressions pour toucher sa grande
âme! L'époque de son retour dut, cependant, les lui faire ressentir,
ces bien vives impressions: tout se réunit en cette occasion, pour
flatter à la fois son amour-propre et son esprit, et nous ne savons de
quels termes nous servir pour peindre les transports de reconnaissance
et d'exaltation que tout un peuple en délire, fit alors éclater; mais
dans les scènes qui vont se dérouler, il n'en est aucune, peut-être,
qui lui fit goûter des moments plus heureux que les embrassements de
Jean Perez de Marchena, et que l'espace de temps, quoique si court,
que dans l'accomplissement de ses espérances et dans la jouissance de
sa gloire, il passa à se reposer au modeste couvent de la Rabida!

La gloire, en effet, n'était pas tout pour Colomb; il lui fallait
aussi les chaudes émotions du coeur; et si le coeur et l'honneur, sont
inséparables de toute vraie grandeur, si la droiture, si un caractère
toujours honorable, si la noblesse d'attitude, si la fermeté du
maintien en sont les signes caractéristiques, nul ne peut contester
que Colomb, qui eut d'ailleurs le génie, le talent, qui d'une
condition infime sut s'élever par lui-même et parvint à se placer sur
le plus magnifique théâtre, soit un homme complet, un homme
véritablement grand entre tous!

À Séville comme à Palos, sur la route de Barcelone comme à Séville,
Christophe Colomb fut fêté comme, peut-être, il n'en a jamais existé
d'exemples pour aucun potentat, pour aucun conquérant: les maisons
affluaient de personnes qui se portaient en foule aux portes, aux
croisées, aux balcons et même sur les toits pour le voir passer; les
grands chemins étaient bordés de curieux accourus de points éloignés
pour jouir un moment de sa présence; l'Espagne s'était revêtue de ses
habits de fête, et tout ce que l'enthousiasme pouvait imaginer, était
partout mis en usage pour mieux témoigner la joie que l'on éprouvait à
voir celui qui rapportait à l'Espagne et à l'Ancien Monde une conquête
comme nul n'en avait encore fait, comme nul, après lui, ne pouvait
espérer d'en faire d'aussi belle et d'aussi prodigieuse!

Le jour de l'arrivée à Barcelone, cette ville était remplie de
l'agitation la plus tumultueuse; on y était accouru de tout le
voisinage, si ce n'est pour voir et pour entendre Colomb, tous ne
pouvaient l'espérer, au moins pour savoir plus tôt ce qui
transpirerait sur son compte: toutefois, la reine ne fut pas oubliée
dans l'ivresse générale; son nom était répété aussi souvent que celui
de l'illustre navigateur et l'on aimait à se dire qu'elle avait été
l'âme de l'entreprise; jamais souveraine ne fut plus dignement
récompensée qu'elle, par la reconnaissance de ce public qui avait la
conscience de la part qu'elle avait prise à ce voyage, et qui la
félicitait sincèrement, par ses acclamations, des résultats qui
couronnaient et son zèle et ses voeux.

Ce fut au milieu du mois d'avril que Colomb fit son entrée à
Barcelone; la beauté, la sérénité de la journée contribuèrent
beaucoup, de leur côté, adonner de la splendeur à la cérémonie qui
avait été préparée, et dont chaque Espagnol était jaloux d'être
spectateur ou acteur, tant la gloire du grand-amiral allait au coeur
de tous, et tant son nom remplissait toutes les bouches! De jeunes
cavaliers qui s'étaient joints à une députation de la cour et de la
ville allèrent à sa rencontre, le complimentèrent et l'escortèrent
suivis d'une foule innombrable; les Indiens amenés par Colomb, peints
selon l'usage de leur pays et couverts de parures et d'ornements en
or, marchaient en tête; venaient ensuite les perroquets ou autres
oiseaux vivants ou empaillés, les plantes que l'on était parvenu à
conserver, les couronnes, les bijoux, les parures, les armes, en un
mot toutes les curiosités recueillies par l'expédition et portées par
des marins de la _Niña_; enfin paraissait le héros de la fête revêtu
de son brillant costume de vice-roi, et monté sur un magnifique
cheval. Il y avait vraiment quelque chose de sublime dans ce triomphe
pourtant si pacifique, où la solennité n'excluait pas la joie
publique; et l'aspect vénérable de celui à qui tant d'hommages étaient
adressés, semblait être en harmonie parfaite avec la grandeur et la
dignité de l'événement.

Tous les regards se concentraient sur cet homme que l'on disait
n'avoir pu être inspiré que par Dieu lui-même; on admirait la beauté
de ses traits, la majesté réfléchie de sa physionomie, la vigueur de
la jeunesse qui perçait dans ses yeux et qui démentait ses épais
cheveux blancs; on voulait lui rendre en honneurs l'équivalent de ce
qu'il apportait en conquêtes; et selon les relations de l'époque, on
croyait voir en lui une de ces figures des héros de la Bible, sous
les pas de qui le peuple se plaisait à jeter les palmes de
l'admiration.

«Enfin, tous sentaient en lui, ajoutent ces relations, le plus
favorisé et le plus grand des hommes!»

Pour ne rien dérober aux regards avides de la population, les
souverains avaient fait élever en plein air un trône splendide sur une
estrade très-élevée: une tente de la plus grande richesse abritait ce
trône où étaient assis Ferdinand et Isabelle qui avaient à côté d'eux
leur fils Don Juan, héritier présomptif de la couronne, et qui étaient
entourés de la cour et des principales notabilités. L'approche de
Colomb et son abord auprès des souverains, sa mine imposante, la
dignité de son regard, tout a été décrit dans les relations du temps
comme donnant en lui une exacte idée du plus noble des sénateurs de
l'ancienne Rome. Les souverains eux-mêmes, frappés comme d'une sorte
de respect, se levèrent spontanément pour l'accueillir. Alors, et
suivant l'étiquette de la cour, Colomb voulut se mettre à genoux pour
leur adresser la parole, mais ils l'en empêchèrent de la manière la
plus gracieuse, et ils lui ordonnèrent de s'asseoir sur un siége
préparé pour lui, ce qui était un honneur qui n'était même pas
toujours accordé aux princes du sang.

Sur l'invitation du roi, Colomb fit, avec un ton parfait de convenance
et, cependant, avec l'éloquence poétique qui découlait habituellement
de ses lèvres, le récit des parties les plus saillantes de son voyage;
il présenta les Indiens à Leurs Majestés, montra les productions, les
objets et les curiosités qu'il avait rapportés, et finit en donnant
l'assurance que ce n'étaient que de faibles marques des découvertes
qui restaient à faire, et qui ajouteraient aux possessions espagnoles
d'opulents royaumes dont les sujets ne manqueraient pas d'être
prochainement des prosélytes de la vraie foi.

À peine Colomb eut-il fini, que le roi et la reine, imités par tous
les assistants, s'agenouillèrent, levèrent leurs mains vers le ciel,
et, les yeux remplis de pieuses larmes, rendirent des actions de
grâces à Dieu. Le plus grand silence régnait dans toute la masse
compacte des spectateurs: ce fut au milieu de cette extase muette, que
le _Te Deum_ fut entonné par les musiciens de la chapelle du roi et
harmonieusement accompagné par des instruments mélodieux qui
semblaient porter vers les cieux la reconnaissance, les pensées et les
sentiments des auditeurs dont les voix se mêlèrent bientôt à ce
religieux concert. C'est de cette manière vraiment digne, que la cour
d'Espagne fêta et vit fêter ce beau jour, offrant un tribut de louange
à Dieu, et le glorifiant pour la découverte d'un monde aussi nouveau
que peu soupçonné.

Telle fut la fin de ce grand épisode de l'histoire du monde auquel
aucun autre ne peut être comparé. L'Europe apprit ce prodigieux
événement avec une admiration sans bornes; on crut, à la vérité, que
les terres découvertes étaient dans le voisinage de l'Inde, mais on ne
leur en donna pas moins le nom générique de Nouveau Monde, par
anticipation de celles que l'on supposait, instinctivement, devoir
être trouvées plus tard dans leur voisinage. D'ailleurs, le résultat
déjà obtenu prouvait la sphéricité du globe par une démonstration
physique, et par là, le débat contesté qui s'était élevé à cette
occasion, devait se trouver terminé. Les détails du voyage, la
fertilité des terres, la douceur du climat, les richesses en or, en
pierres précieuses, en plantes ou denrées de grande valeur qui
croissaient en ces pays et qui y devaient faire la base du commerce le
plus étendu, les indigènes qui avaient été ramenés, les curiosités que
le vice-roi avait rapportées, furent l'intarissable sujet de tous les
entretiens.

Les Espagnols qui avaient fait pendant de longues années des efforts
désespérés pour chasser les Maures du sol national, trouvèrent
eux-mêmes ce triomphe si chèrement acheté, fort au-dessous de la
conquête nouvelle qui leur arrivait par le génie, par les travaux d'un
seul homme n'ayant disposé que de faibles moyens d'exécution; et ils
étaient comme éblouis par l'auréole de gloire qui rayonnait autour du
navigateur à qui ils devaient cette conquête.

Enfin, les hommes ambitieux de fortune ne rêvèrent plus que des
monceaux d'or, et les négociants, que des expéditions lucratives; les
politiques calculèrent l'accroissement de la puissance espagnole; les
savants, tout en comptant sur des sources futures de connaissance, se
réjouirent du triomphe de l'esprit sur l'ignorance et sur les
préjugés; les ennemis de l'Espagne, n'osant même pas montrer leur
jalousie, furent stupéfaits; enfin, les hommes pieux et la généralité
des ecclésiastiques qui avaient le plus dénoncé la folie des plans ou
des théories de Colomb, abjurèrent soudainement leurs erreurs sur la
forme de notre planète ainsi que sur les limites de l'Atlantique dans
l'Occident, et ne pensèrent plus qu'à s'applaudir du vaste
développement qu'allait recevoir la propagation de l'Évangile.

Aussitôt après la cérémonie de la réception faite à Colomb par les
souverains de la monarchie, son fils Diego lui fut amené; il eut le
doux plaisir de le serrer contre son coeur paternel, et bientôt il
embrassa aussi son second fils Fernand, qu'on se hâta de faire venir
de Cordoue à Barcelone.

Pendant le temps du séjour de Christophe Colomb à Barcelone, les
souverains ne négligèrent aucune occasion de lui accorder les marques
de la considération la plus distinguée; il était admis en présence de
Leurs Majestés toutes les fois qu'il se présentait; le roi se plaisait
à faire des promenades à cheval, en le faisant placer à l'un de ses
côtés pendant que son fils était à l'autre; la reine prenait un
plaisir indicible à lui parler de ses voyages; et, pour perpétuer dans
sa famille le souvenir de son expédition, il lui fut octroyé des
armoiries particulières dans lesquelles, outre le château et le lion
castillans, on remarquait un groupe d'îles et la devise suivante:

  A CASTILLA Y A LEON,
  NUEVO MUXDO DIO COLON!

qui se traduit ainsi

  _Aux royaumes de Castille et de Léon,
   Un Nouveau Monde donna Colomb!_

Les distinctions dont le grand-amiral était l'objet à la cour ne lui
firent pas oublier son ancien projet de la délivrance du
Saint-Sépulcre. L'esprit rempli de la perspective des richesses
immenses qu'il devait acquérir, il dressa ses plans pour accomplir sa
pieuse mission, et il destina des fonds pour entretenir pendant sept
ans une armée de quarante mille fantassins et de quatre mille
cavaliers devant former une nouvelle croisade. On voit, dans ce
projet, combien cet homme était supérieur aux vues égoïstes ou
intéressées, et comment il appréciait les dévouements héroïques qui,
lors des premières croisades, avaient enflammé les guerriers les plus
braves et les princes les plus illustres de la chrétienté.

On pense bien que les faveurs dont le comblaient Leurs Majestés
espagnoles, si elles purent lui susciter des envieux et des ennemis,
le firent aussi rechercher par les personnes du plus haut rang. Dans
un grand dîner qui lui fut donné par le cardinal Mendoza, un
gentilhomme nommé Juan d'Orbitello, et qui était du nombre des hommes
que les louanges accordées à un autre fatiguent toujours, se permit
quelques railleries sur ce qu'avait avancé un des assistants, que le
voyage de Colomb aurait pour résultat certain d'arracher un grand
nombre d'infidèles à la perdition éternelle. Le cardinal crut arrêter
d'Orbitello, en disant gravement que nul ne pouvait être assez hardi
pour limiter l'action du Ciel, et qu'il n'appartenait pas à l'homme de
discuter les moyens qu'il lui plaisait d'employer, ou de douter de sa
puissance pour en adopter ou en créer d'autres si cela entrait dans la
divine sagesse! Mais le jeune seigneur insista, et tout en convenant
qu'il n'était pas dans ses intentions d'élever des doutes sur les
points soulevés par le saint cardinal, il s'adressa directement à
Colomb et lui demanda s'il pensait sérieusement avoir été l'agent du
Ciel en cette occasion.

«Oui, répondit Colomb, avec une gravité solennelle; dès le
commencement, j'ai senti une impulsion que je n'ai pu qualifier que
d'origine céleste. Depuis lors, un rayon qui me semblait divin a
toujours illuminé mon intelligence, à tel point que j'ai toujours eu
devant moi, et comme si ces objets existaient réellement, le terme de
mes travaux et le succès de mon voyage. Aussi, ai-je été constamment
inébranlable, et rien ne m'a fait fléchir dans mes convictions.»

«Vous pensez donc, seigneur grand-amiral, lui dit alors son
interlocuteur, que l'Espagne n'aurait pas pu produire un autre homme
aussi capable que vous de mener à bien cette entreprise?»

La hardiesse et la singularité de l'apostrophe étonnèrent la
compagnie; aussi toutes les têtes se penchèrent-elles avec un
redoublement d'attention pour entendre la réponse qui ne se fit pas
attendre, et que le vice-roi fit en ces termes:

«Je le pense certainement si vous entendez parler de la conception de
l'idée; car, dans les grandes découvertes, Dieu n'illumine jamais
qu'un seul esprit à la fois!... Mais s'il s'agit de l'exécution
matérielle, je suis d'accord avec vous; cependant vous m'accorderez
que, dans l'exécution de mes plans, il y avait quelques difficultés
qui, sans trop de vanité, exigeaient au moins une capacité peu
commune, et pour prouver, par un exemple, que les choses que l'on
croit les plus simples échappent parfois à la sagacité d'hommes
très-supérieurs, si le saint cardinal Mendoza veut bien le permettre,
je demanderai que quelques oeufs soient apportés et mis sur cette
table.»

Sur un signe du cardinal, les oeufs furent apportés. Colomb en prit un
entre ses doigts, il invita les assistants à en prendre un aussi comme
lui, et il leur dit:

«Chacun de ces oeufs peut se tenir droit sur une assiette, le gros
bout en l'air, sans aucun appui étranger, et en utilisant les
ressources que donne leur nature particulière; la chose est
très-simple, chacun peut y réussir, mais encore faut-il connaître le
moyen à employer!»

Plusieurs des invités essayèrent à y parvenir, mais en vain. Alors
Colomb frappa légèrement le petit bout de l'oeuf contre son assiette;
le coup cassa la coque, en fit aplatir ou rentrer une partie en
elle-même, et l'oeuf se trouva sur une base qui suffit pour le
maintenir droit, sans qu'il vacillât. Un murmure d'applaudissements
suivit cette indulgente leçon, et d'Orbitello fut heureux de s'abriter
derrière sa nullité, dont il aurait mieux fait de ne pas chercher à
sortir.

Quoique la leçon fût indirectement donnée, elle n'en fut pas moins
aussi sévère que fine et polie; nous nous permettrons, cependant,
d'ajouter que Colomb aurait été en droit de dire à son grossier
interlocuteur que le Portugal possédait les meilleurs marins de
l'époque, que ses propres plans livrés par le perfide Cazadilla
avaient, peu de temps auparavant, été confiés au capitaine d'un navire
qui avait appareillé des îles du cap Vert, pour remplir la mission
dont lui, Colomb, avait demandé à être chargé, et que cette mission
était si peu facile, qu'après avoir vainement tenté de l'accomplir, ce
même capitaine était revenu au port et qu'il n'avait trouvé rien de
mieux à faire, en se rendant à Lisbonne, que de ridiculiser ses
projets de découvertes, et de les qualifier de chimériques et
d'insensés.

La cour d'Espagne, au milieu de ses réjouissances, ne négligea pas de
chercher à s'assurer la propriété soit de ses nouvelles possessions,
soit de celles sur lesquelles elle comptait à l'avenir. Pendant les
croisades, une doctrine s'était établie dans la chrétienté d'après
laquelle le pape, de sa suprême autorité sur les choses temporelles et
agissant comme vicaire de Jésus-Christ, avait le droit de disposer, en
faveur de qui bon lui semblait, de tous les pays peuplés par les
infidèles que les souverains chrétiens soumettraient par leur
puissance, à la charge par eux de s'attacher à en convertir les
habitants à la vraie foi.

Alexandre VI, né à Valence, sujet de la couronne d'Aragon, avait été
récemment élevé à la dignité papale. Ferdinand, qui connaissait le
caractère privé peu honorable de ce pontife, espéra, en employant des
moyens adroits, en obtenir les consentements qu'il désirait, et il lui
envoya un ambassadeur à qui il traça soigneusement lui-même son plan
de conduite.

Les négociations tournèrent effectivement selon les désirs du roi;
mais comme il fallait ménager les prétendus droits acquis des
Portugais qui étaient également garantis par une autre bulle,
Alexandre, selon une décision prise le 2 mai 1493, investit les
Espagnols des mêmes droits dans l'Occident que les Portugais
possédaient dans l'Orient, et toujours sous la condition d'employer
tous leurs moyens à la propagation de la religion catholique et
romaine. Il restait à prévenir tout conflit et afin d'y parvenir, une
ligne géographique fut tracée d'un pôle à l'autre à cent lieues dans
l'Ouest des Açores; il pouvait, cependant, se présenter le cas où les
deux puissances rivales se seraient rencontrées aux Antipodes et où
chacune d'elles aurait voulu passer outre, mais alors personne n'y
pensa et la question resta indécise sous ce rapport.

La diplomatie n'empêcha pas de s'occuper de la seconde expédition de
Colomb. On commença par créer une administration particulière pour
assurer la régularité et la promptitude de toutes les opérations
d'outre-mer. Jean Rodrigue de Fonseca fut placé à la tête de cette
administration; il était archidiacre à Séville; il fut successivement
promu aux siéges épiscopaux de Badajos, Valence, Burgos, et, finalement,
il fut nommé patriarche des Indes. Francisco Pinelo reçut le titre de
trésorier, Jean de Soria celui de contrôleur. Leurs bureaux furent
établis à Séville où ils devinrent le germe de la compagnie royale
espagnole des Indes qui s'éleva par la suite à une très-haute
importance. Un des principaux règlements de l'administration proposée
par Fonseca fut que nul ne pourrait s'embarquer pour le Nouveau Monde
sans une permission expresse des souverains, de Colomb ou de lui-même
Fonseca; mais, il y introduisit plusieurs dispositions qui témoignaient
hautement de son esprit despotique et arbitraire.

Comme le grand objet apparent était la conversion des peuplades
païennes avec lesquelles on allait se trouver en contact, on désigna
douze ecclésiastiques, à la tête desquels se trouvait un moine
bénédictin nommé Bernard Buyl ou Boyle, né en Catalogne, très-renommé
pour sa piété, homme de talent, mais politique subtil et d'un
caractère passionné pour les intrigues; ce fut le pape qui le nomma et
qui le qualifia du titre de son vicaire apostolique dans le Nouveau
Monde. La reine Isabelle témoigna un grand intérêt en faveur de ces
religieux; elle recommanda elle-même au grand-amiral, d'abord de les
traiter avec beaucoup de bienveillance, ensuite de punir sévèrement
quiconque pourrait se permettre de leur manquer d'égards ou de
respect. Les Indiens que Colomb avait amenés furent baptisés avec une
solennité toute particulière; le roi, la reine, le prince Juan y
officièrent comme parrains ou marraine, et les baptêmes de ces Indiens
furent considérés comme un premier hommage rendu à Dieu, en
reconnaissance de la découverte de leur pays.

On a prétendu que Jean II, roi de Portugal, avait cherché à entraver
cette seconde expédition et à en faire une lui-même, mais que la
politique de Ferdinand avait eu le dessus en cette occasion, et qu'il
était parvenu à faire annuler les préparatifs de son rival. Les
prétentions réciproques de ces deux souverains sur la délimitation de
leurs possessions, se ranimèrent à cette occasion; Jean finit par
obtenir du pape que la ligne méridienne de partage fût portée à 370
lieues marines de 20 au degré, de la plus occidentale des îles du cap
Vert. C'est ce nouvel arrangement en vertu duquel, plus tard, la
domination du Brésil fut dévolue au Portugal.

La flotte de la seconde expédition fut bientôt prête; elle se composa
de dix-sept bâtiments: des artisans, des ouvriers de toutes
professions y furent embarqués; elle fut pourvue de tout ce qui était
nécessaire pour l'approvisionnement en tout genre, pour la défense,
pour la culture ou le défrichement du pays, pour l'exploitation des
mines, pour établir un commerce d'échanges avec les naturels. Des
chevaux y furent aussi embarqués soit pour des courses dans
l'intérieur, soit pour naturaliser, en ces contrées, cette race
d'animaux si utiles à la civilisation.

Le retentissement du premier voyage de Colomb avait mis en vogue les
expéditions maritimes; on ne les envisageait plus comme indignes de la
noblesse; l'exemple de Guttierez, au sort de qui tout le monde
s'intéressait et qui était généralement envié, cessa d'être blâmé; on
l'applaudissait, au contraire, d'avoir fait preuve d'un dévouement
dont on ne se dissimulait pas les dangers, en restant au milieu des
sauvages de la Navidad, et d'avoir montré du penchant pour la marine à
une époque où les campagnes par terre suffisaient à l'illustration des
hommes de son rang. L'Océan devint donc à la mode; des seigneurs dont
les domaines avoisinaient la mer, équipèrent de petits navires, yachts
du quinzième siècle, et ils se piquèrent d'une glorieuse émulation.
L'esprit de l'époque prit ainsi un tour tout à fait maritime, et l'on
eut, en quelque sorte, honte d'avoir condamné précédemment ce que le
goût du jour et la politique du moment s'unissaient pour favoriser.
C'étaient bien là les intérêts véritables de l'Espagne si
merveilleusement située pour se placer au premier rang parmi les
puissances navales; elle le comprit pendant longtemps; elle brilla
alors par le déploiement de ses escadres et de sa marine marchande;
mais, aujourd'hui, sa force de mer est presque anéantie; et, par
suite, son influence s'est singulièrement amoindrie.

Ces idées nouvelles, excitées encore par la rivalité du Portugal,
stimulèrent donc les hommes qui vivaient dans cette période vers la
nouvelle expédition de Colomb; le jeune Espagnol sédentaire eut
bientôt plus à craindre les brocards que ne l'avait fait auparavant
l'inconstant aventurier; d'ailleurs, la fin de la guerre contre les
Maures, en laissant beaucoup de bras inoccupés, ouvrait un champ libre
aux caractères impatients, et ceux-ci ont toujours dominé par le
nombre dans cette nation. Des seigneurs, des cavaliers de haut rang
demandaient avec empressement à faire, même à leurs frais, la campagne
projetée; ils ne rêvaient que combats glorieux ou que fortunes
brillantes promptement acquises parmi les peuples à moitié sauvages de
l'Occident. Aucun, cependant, n'avait une idée précise de l'objet ou
de la nature du service auquel il s'engageait. On ne voulait même rien
savoir: lorsque l'imagination est saisie de cette sorte de fièvre, la
réalité, si on la lui présentait, serait repoussée avec dédain, tant
le public redoute d'être troublé dans les chimères qu'il a su se
créer!

Parmi les jeunes gens de grande distinction qui montrèrent le plus de
désir de s'associer au voyage de Colomb, on voyait Don Alonzo de
Ojeda, qui mérite une mention particulière; parce que son nom a
marqué dans la carrière hasardeuse où il allait faire les premiers
pas.

Il était de petite taille mais bien fait et possédant une grande force
musculaire; son teint était brun, son maintien animé et sa supériorité
était reconnue dans tous les exercices du corps; quant à son courage,
il était indomptable: en un mot, aucun de ceux qui prirent parti dans
l'expédition n'était plus renommé pour les entreprises périlleuses, ni
pour les exploits singuliers. Pour citer un de ses traits de hardiesse
ou plutôt de témérité, un jour que la reine Isabelle se trouvait en
face de la Giralda qui est la tour, bâtie par les Maures, la plus
élevée de la cathédrale de Séville, il parut à une ouverture d'où
saillait, à une prodigieuse hauteur, une poutre qui s'avançait
horizontalement de vingt pieds dans l'espace. Ojeda marche sur cette
poutre avec autant de confiance que s'il s'était promené dans sa
chambre et il va jusqu'à son extrémité la plus avancée; arrivé à ce
point, il se pose sur la pointe d'un de ses pieds, lève l'autre en
l'air, se retourne agilement, se dirige vers la tour, et, avant d'y
arriver, il jette une orange sur la plate-forme qui la surmonte!

Cependant, les dépenses de la flotte excédèrent, comme on devait bien
le penser, les sommes qui y avaient été destinées, et Jean de Soria ne
manqua pas d'agir comme font à peu près tous les contrôleurs;
c'est-à-dire qu'il éleva des difficultés insignifiantes et qu'il
refusa sa signature aux comptes présentés par le grand-amiral.
Fonseca, s'attachant aussi à la lettre de ses fonctions
administratives, chicana sur ses demandes de serviteurs et de
domestiques qu'il réclamait en sa qualité de vice-roi; Colomb se vit
obligé d'en référer à la cour qui expédia immédiatement l'ordre qu'on
n'avait pas cru nécessaire de donner plus explicitement, que tout ce
qui était ou serait demandé personnellement par le grand-amiral,
devait être fourni sans délai ni réflexions.

Rien n'était plus naturel, ni plus juste; mais ces deux hommes, imbus
d'idées mesquines peu dignes de véritables administrateurs, en
conçurent une irritation violente; et c'est à cette cause si futile
que les historiens du temps attribuent la rancune et la haine qui
prirent alors naissance en leur coeur, qu'ils ne négligèrent, par la
suite, aucune occasion de manifester envers Colomb, et qui, si ce
grand homme en ressentit les funestes effets, n'en ont pas moins
déshonoré, aux yeux de la postérité, ceux qui s'en rendirent
coupables, et ont refoulé leurs noms au niveau de ceux que la bassesse
et l'envie ont le plus avilis.

Christophe Colomb se rendit à Cadix, qui était le lieu où sa flotte
avait été équipée; il y trouva son ami, le docteur Garcia Fernandez, à
qui il y avait donné rendez-vous. Fernandez lui remit une lettre
très-affectueuse du vénérable supérieur Jean Perez de Marchena, et il
se chargea de la réponse que lui écrivit le vice-roi. Tous les jours,
Colomb et Fernandez avaient de fréquentes entrevues et de longues
conversations; dans un de ces entretiens, Colomb lui dit une fois:

«Vous savez, excellent docteur, l'affection que je vous porte, et je
suis certain de votre estime; je vais donc vous parler à coeur ouvert:
je quitte l'Espagne pour une expédition moins périlleuse que la
précédente, mais plus compromettante pour moi. Il y a près d'un an que
mon départ s'effectuait obscurément; alors j'avais au moins pour
consolation, en quittant Palos, l'amitié sincère du respectable Jean
Perez à qui vous pouvez dire que je ne pense et que je ne penserai
jamais sans une vive émotion et sans une reconnaissance infinie.
Aujourd'hui, sur le point de quitter encore le vieux monde, je ne vois
que trop que, sous des dehors bienveillants, l'envie, la méchanceté se
sont éveillées sur mon compte, et que je serai poursuivi par elles.
Oui, c'est facile à prévoir: en mon absence, on agira sourdement; ceux
qui me flattent le plus deviendront mes calomniateurs, et ils se
vengeront de la faveur que j'ai obtenue, en me dénigrant avec
acharnement. Les souverains seront assiégés de mensonges et l'on
m'imputera à crime le moindre échec ou le moindre malheur. Je laisse,
il est vrai, des amis tels que vous, tels que Jean Perez, Saint-Angel
et Quintanilla; aussi, je compte beaucoup sur vous tous, non pour
obtenir des distinctions qui ne procurent guère que des jaloux, mais
pour agir et pour parler dans l'intérêt de la justice et de la
vérité.»

Après quelques réflexions de Fernandez, Colomb ajouta:

«Vous venez de nommer Fonseca qui a tant de pouvoir dans les affaires
extérieures; gardez-vous de croire en lui: quoi qu'il dise ou qu'il
fasse, il est mon ennemi; je l'ai pénétré malgré son grand art de
dissimuler; et soyez assuré que je ne me trompe pas. Il en est un
autre dont, à l'égal de la sienne, je redoute fort l'inimitié; je veux
parler d'un certain Francesco de Bobadilla: celui-ci a moins déguisé
ses sentiments à mon égard, et il ne manquera pas de me nuire quand il
en aura l'occasion.»

«Je sais, répondit Fernandez, que le roi, jadis chevalier si courtois
et si digne de respects, admet aujourd'hui près de lui beaucoup
d'intrigants; mais la reine!...»

--«Ah! reprit Colomb avec vivacité, on ne peut rien attendre que de
généreux de son noble caractère; mais, assaillie de faux bruits
répandus avec autant de persistance que d'adresse, l'esprit même
travaillé, peut-être par le roi, son oreille pourra-t-elle toujours
rester sourde à la calomnie et ouverte à la vérité? Mais, quoi qu'il
arrive, dit le grand-amiral, d'une voix qui trahissait une émotion
extrême, le souvenir de ses bontés ne sortira jamais de mon coeur, et
le mal qu'on pourra me faire n'égalera jamais le bienfait que j'ai
reçu d'elle, en obtenant l'armement de mon premier voyage; oui, l'on
aura beau faire, rien ne pourra empêcher que je n'aie commandé
l'expédition de la découverte et que je n'y aie eu tout le succès que
je pouvais désirer.»

Sur les dix-sept bâtiments de la flotte, trois étaient d'un port
considérable; les quatorze autres étaient des caravelles entièrement
pontées, mais dont quelques-unes avaient des voiles latines qui sont
fort utiles en certains cas et, sans contredit, les plus pittoresques
de toutes; vent arrière, on voit leurs extrémités aiguës s'étendre
transversalement, elles ressemblent alors aux ailes d'un oiseau
gigantesque qui les déploierait en sortant de son nid.

Rien de plus frappant, au surplus, que le contraste des ressources de
cette seconde expédition avec celles de la première. Colomb était
parti dans l'isolement, presque dans l'oubli, avec trois frêles
caravelles qu'accompagnaient les malédictions des habitants de Palos.
Aujourd'hui, les voiles des bâtiments les mieux armés allaient
blanchir les flots de l'Océan; rien ne manquait à bord; le
grand-amiral était entouré d'une partie de l'élite de la noblesse du
royaume qui avait brigué l'honneur de le suivre, et qui allait se
familiariser avec la vue de cette mer se présentant dans un horizon
sans bornes, comme pour mieux ressembler à l'éternité.

La population de Cadix, ainsi que celle de toutes les autres villes
d'Espagne, témoigna le plus vif plaisir à recevoir Colomb et elle se
portait avec empressement sur son passage pour le voir, lui et ses
deux fils qui raccompagnaient. Le cortége du grand-amiral se composait
ordinairement de jeunes seigneurs dont le plus grand nombre devait
partir avec lui, et dont la figure animée, la démarche fière, l'oeil
souriant annonçaient la parfaite satisfaction. Le personnel de
l'expédition avait d'abord été fixé à mille hommes; mais plusieurs
volontaires y furent ensuite admis, et, y compris les individus qui
réussirent à s'embarquer en cachette, ce même personnel ne s'élevait
pas à moins de quinze cents hommes. Le frère le plus jeune du
grand-amiral, celui qui avait pour prénom: _Giacomo_ (en français
_Jacques_, en espagnol _Diego_), était accouru en Espagne au bruit
des succès de son frère: il faisait partie de l'expédition, et
l'empressement du public de Cadix se manifestait pour sa personne avec
le plus grand intérêt.

La flotte se mit à la voile le 25 septembre; elle se rendit aux îles
Canaries où elle compléta son approvisionnement de vivres, d'eau et de
bois de chauffage; elle y prit aussi des plantes et des graines dont
on voulait essayer la culture à Hispaniola. Le 13 octobre, le
grand-amiral, après avoir appareillé des Canaries, perdit de vue l'île
de Fer et se trouva encore une fois voguant dans l'immensité des mers,
mais alors avec la connaissance du but qu'il voulait atteindre. Il se
plaça, pendant ce second voyage, dans une latitude moins élevée que
lors du premier; il voulait s'assurer de l'existence des îles
Caraïbes, dont les insulaires d'Hispaniola lui avaient à peu près
indiqué la position; et, effectivement, le 2 novembre, il vit une
belle île de moyenne grandeur, très-élevée, qu'il nomma _Dominica_ (la
Dominique), du nom du jour du dimanche qui était celui de la
découverte de cette île. Il en prolongea la côte occidentale; en
continuant sa route vers le Nord, il vit plusieurs autres îles de
semblable configuration, séparées les unes des autres par de petits
détroits de quelques lieues de largeur, qui faisaient partie du bel
archipel nommé aujourd'hui les _Antilles-du-Vent_ ou les
_Petites-Antilles_, par opposition à Saint-Domingue, Cuba et autres
avoisinantes, qui sont plus sous le vent, et qui, en général, ont une
étendue plus considérable. Les Antilles-du-Vent que Colomb venait de
découvrir forment presque un demi-cercle, depuis la côte de la partie
avancée de l'Amérique méridionale jusque dans le voisinage de la
pointe orientale de Porto-Rico; et ce demi-cercle semble servir de
barrière entre l'Atlantique et la mer des îles Caraïbes, plus
fréquemment nommée mer des Antilles.

Dans une de ces îles, à laquelle les Espagnols donnèrent le nom de
_Guadaloupe_, ils firent connaissance avec le beau fruit de l'ananas,
et ils trouvèrent un bordage de la poupe d'un bâtiment européen,
provenant, sans doute, d'un naufrage dont ce débris, porté par les
courants et poussé par les vents alizés, s'était arrêté sur ce rivage;
ils ne purent recueillir aucune indication à cet égard.

En pénétrant dans les cases des indigènes, les yeux des marins de la
flotte furent saisis d'horreur, lorsqu'ils y virent des membres de
corps humains, les uns suspendus comme objet d'approvisionnement, les
autres cuisant auprès du feu. Colomb en conclut qu'il était réellement
au milieu des Caraïbes qu'on lui avait dépeints comme de vrais
cannibales; plusieurs captifs, que ses hommes délivrèrent et lui
amenèrent, vinrent confirmer ses suppositions. Ces Caraïbes étaient
les hommes les plus féroces de tous ces parages; ils faisaient, dans
leurs pirogues, des courses de 100 à 150 lieues, débarquaient sur
toutes les îles, ravageaient les villages, enlevaient, pour en faire
leurs esclaves, les filles les plus jeunes ou les plus belles, et
emmenaient les hommes vivants dans le but de les tuer et de les
manger.

Ce fut à _Guadaloupe_ ou à La Guadeloupe qu'un détachement de huit
hommes, commandés par un nommé Diego Marque, s'égara en faisant une
reconnaissance dans l'intérieur de l'île. Ne le voyant pas revenir,
Colomb envoya divers autres détachements avec des tambours et des
trompettes pour les appeler; mais ceux-ci battirent le pays en vain et
ils revinrent sans avoir aperçu leurs camarades. Ojeda, dont le
caractère entreprenant ne pouvait lui permettre l'inactivité, demanda
aussi à aller à leur recherche et il partit avec quarante hommes. Il
parcourut beaucoup de vallées, pénétra dans un grand nombre de bois,
gravit plusieurs montagnes, traversa à la nage vingt-six rivières ou
cours d'eau, et il revint fort enthousiasmé de la beauté du sol, du
luxe de la végétation, de l'admirable variété de plantes aromatiques
et d'arbres fruitiers ou autres qu'il avait vus, mais sans nouvelles
de Diego. Cependant, le grand-amiral crut devoir prolonger son séjour
dans l'île pour se donner le temps de retrouver les hommes si
fatalement absents: mais n'en ayant aucune nouvelle et perdant tout
espoir, il allait partir, lorsqu'ils parurent sur le rivage. Égarés et
cherchant leur route, ils avaient fini par arriver sur le bord de la
mer, presque à l'opposé du lieu du mouillage de la flotte; alors, ils
prirent le sage parti de côtoyer l'île jusqu'à ce qu'ils atteignissent
le point où étaient leurs bâtiments, et ils arrivèrent exténués, à
l'instant où l'on allait mettre sous voiles.

Christophe Colomb s'arrêta encore à plusieurs autres îles de cet
archipel; entre autres à Sainte-Croix, où une de ses chaloupes qui
allait faire de l'eau eut une escarmouche avec une pirogue montée par
quelques indigènes. Deux femmes s'y trouvaient; elles combattirent
avec une vigueur extrême, et elles blessèrent un soldat espagnol avec
une de leurs flèches. La pirogue ayant chaviré dans la mêlée, les
insulaires ne cessèrent pas de se servir de leurs arcs, quoique dans
l'eau; en arrivant à terre, ils prirent position sur les rochers
glissants de la côte, et continuèrent l'action avec autant de courage
que d'adresse. Ce fut avec beaucoup de difficulté que les Européens
parvinrent à les vaincre et à s'emparer d'eux. Conduits à bord, ils ne
démentirent ni leur audace, ni leur fierté. Une des femmes semblait
être leur reine, tant ses compatriotes lui témoignaient de déférence!
Elle avait auprès d'elle un robuste jeune homme dont l'oeil était
très-menaçant, et qui avait été blessé. Un autre Indien, transpercé
d'un coup de lance, mourut presque en arrivant sur le bâtiment, et un
Espagnol mourut aussi, ayant été atteint d'une flèche empoisonnée.

En reprenant le cours de son voyage, le grand-amiral passa près d'un
groupe très-considérable de petites îles qu'il nomma les _Onze mille
Vierges_, et il arriva un soir en vue d'une belle île couverte de
magnifiques forêts et possédant plusieurs ports. Les habitants
appelaient cette île _Boriquen_, nom qui fut changé en celui de
_Saint-Jean-Baptiste_; c'est aujourd'hui _Porto-Rico_. Toute la
journée, il la côtoya de près pour mieux l'admirer; il mouilla le soir
à son extrémité occidentale, et, après en avoir appareillé, il se
trouva, le 2 novembre, à la hauteur de la partie Est d'Hispaniola. Il
serait superflu de décrire l'enthousiasme de tous les marins, de tous
les passagers de la flotte, en voyant tant de belles îles au sol
fertile, à la verdure éclatante, à la végétation inouïe, qui
ravissaient leurs regards et qui, habitées seulement par quelques
sauvages, semblaient s'offrir d'elles-mêmes à la prise de possession
de l'expédition, et promettre à la mère patrie des richesses infinies;
toutefois le premier but que l'on pouvait atteindre c'était un
débarquement à Hispaniola, c'était le ravitaillement de la petite
colonie de la Navidad, c'était de lui donner des secours et, surtout,
d'embrasser ou de revoir ceux de leurs généreux compatriotes, dont le
dévouement les avait portés à y rester jusqu'au retour de Colomb qui,
fidèle à sa promesse, arrivait enfin et se préparait à leur remettre
plus encore qu'il ne leur avait promis en les quittant.

La vue d'Hispaniola causa des transports de joie inouïs dans toute la
flotte. Une traversée si heureuse, la perspective enchanteresse de
toutes les îles découvertes, la beauté du ciel, l'aspect majestueux de
la reine des Antilles, tout se réunissait pour augmenter
l'enthousiasme, et il n'y avait personne qui n'en fût profondément
saisi. On ne parlait plus que des camarades qu'on allait joindre, que
du renouvellement de ces charmantes parties que les équipages de la
première expédition avaient faites dans les vallées délicieuses
habitées par Guacanagari et par sa tribu.

En passant devant le golfe des Flèches (la baie de Samana), Colomb
débarqua un Indien de ce pays qui avait demandé à le suivre en Europe;
il lui donna un assortiment complet de vêtements; il lui fit plusieurs
cadeaux afin de bien disposer ses compagnons en faveur des Européens;
mais il n'entendit jamais plus parler de lui. Un des naturels de
Guanahani (San-Salvador) était alors le seul des indigènes partis
avec Colomb qui se trouvait à bord. Il portait le nom du plus jeune
des frères du grand-amiral (Diego); il ne voulut jamais quitter les
Espagnols, et il leur fut aussi fidèle que dévoué.

La _Niña_, dans le premier voyage, avait visité la rivière qui avait
été appelée _Rio-del-Oro_, parce qu'elle passait pour rouler ses eaux
sur un sable où l'on trouvait souvent de l'or; Colomb s'y arrêta
encore pour y faire le plan d'un établissement. Quelle ne fut pas sa
douleur, quand on lui fit le rapport que des matelots débarqués, en
parcourant le rivage, y avaient vu les cadavres de trois hommes et
d'un enfant, dont l'un avait une corde de chanvre d'Espagne encore
serrée autour du cou, et un autre toute sa barbe, ce qui était un
indice certain que c'était un Européen! Les corps étaient en état de
putréfaction, mais encore assez bien conservés pour qu'on pût y
remarquer des signes visibles de violence. Le grand-amiral, sous
l'impression funeste que ce récit fit sur son esprit, ordonna le
rembarquement de tous les hommes qui étaient descendus à terre; il mit
sous voiles précipitamment, et il se hâta d'aller à la Navidad pour y
vérifier les tristes pressentiments dont il était obsédé sur le sort
d'Arana, de son ami Guttierez et de leurs compagnons.

La flotte arriva le 27 novembre au soir devant la Navidad et y jeta
l'ancre; l'obscurité de la nuit qui commençait, empêchant de
distinguer les objets, le grand-amiral fit tirer deux coups de canon,
dans l'espoir que ce signal serait entendu de la forteresse, et qu'on
y répondrait soit par d'autres coups de canon, soit en hissant des
fanaux allumés dans des endroits apparents. Aucune réponse ne fut
faite, et plusieurs heures se passèrent dans une extrême anxiété.
Toutefois, vers minuit, une pirogue montée par des Indiens se dirigea
vers le bâtiment de Colomb et demanda le grand-amiral; on dit aux
Indiens de monter à bord, mais ils s'y refusèrent à moins d'être
assurés que Colomb était présent. Le vice-roi, qui avait le plus grand
désir d'avoir des informations, se présenta à la coupée de l'échelle
qui était éclairée; il fut reconnu à sa mâle contenance, à son air de
dignité, et les naturels montèrent aussitôt.

L'un d'eux était parent de Guacanagari dont il portait un présent: le
grand-amiral s'empressa de lui demander des nouvelles de la garnison;
l'insulaire lui répondit que plusieurs des Espagnols restés à Haïti
étaient morts de maladie, que d'autres avaient péri dans des rixes
intestines, que le reste, enfin, s'était dispersé en divers quartiers
de l'île. Il ajouta que Guacanagari avait été attaqué par Caonabo,
cacique des montagnes aux mines d'or de Cibao, qu'il avait été blessé,
et que son village ayant été brûlé, il s'était retiré, fort souffrant
de sa blessure, dans une sorte de hameau voisin.

Ce récit donna au vice-roi une lueur d'espoir de retrouver
quelques-uns des hommes de la garnison; il eut donc beaucoup
d'attentions pour les Indiens, qui partirent en promettant de revenir
le lendemain matin avec Guacanagari; mais la matinée se passa, la
soirée lui succéda sans que personne eût paru, sans même qu'on eût vu
à terre aucune fumée. Colomb, trop inquiet pour attendre au
lendemain, envoya avant la nuit un canot en reconnaissance; au retour
de cette embarcation, on apprit que la forteresse avait été brûlée et
démolie, que les palissades étaient abattues, que le sol était couvert
de malles brisées, de provisions éparpillées et de vestiges de
vêtements européens; qu'enfin, aucun Haïtien ne s'était laissé
approcher, qu'on en avait vu épiant à travers les arbustes, mais
qu'ils s'enfuyaient au plus vite quand ils s'apercevaient qu'ils
étaient découverts.

Ces lugubres détails transpercèrent l'âme de Colomb, qui descendit
lui-même à terre le lendemain matin et alla droit à la forteresse
qu'il vit effectivement détruite et déserte. Il y fit faire des
recherches pour retrouver au moins des corps ensevelis; il fit tirer
du canon pour se faire entendre des survivants s'il en existait; ce
fut en vain. Se souvenant alors qu'il avait donné l'ordre à Arana
d'enterrer les richesses qu'il pourrait avoir, ou, en cas de pressant
danger, de les jeter dans le puits qu'il avait fait creuser, il fit
faire des perquisitions, des fouilles, des excavations, espérant par
là arriver à la découverte de quelque fait; mais rien ne fut trouvé
dans le fort. Il battit alors le terrain avoisinant et il finit par
apercevoir sous un tertre qui pourtant était déjà raffermi, les
cadavres de onze hommes assez méconnaissables pour que leurs noms
demeurassent un mystère, mais qu'il était facile de voir être ceux
d'Européens. Il visita alors les cases voisines: elles paraissaient
avoir été abandonnées avec précipitation, et il y trouva divers objets
qui ne pouvaient pas avoir été obtenus du consentement volontaire de
la garnison; mais comme, d'un autre côté, le village jadis habité par
Guacanagari portait les traces de l'incendie et ne présentait qu'un
monceau de ruines, Colomb put croire qu'une attaque violente et
soudaine de Caonabo avait enveloppé dans la même destruction et les
Indiens et les Espagnols. Le grand-amiral fit alors tous ses efforts
pour entrer en communication avec les naturels; il parvint à se faire
voir et reconnaître; sa présence calmant les appréhensions, un
rapprochement eut lieu, et voici ce qui lui fut dit ou expliqué par
son interprète.

Peu de temps après le départ de la _Niña_, les ordres et les conseils
du grand-amiral avaient été méconnus; les Espagnols, par toutes sortes
de moyens, cherchèrent à s'approprier les ornements en or ou autres
objets précieux qui étaient en la possession des naturels et à
courtiser ouvertement leurs femmes et leurs filles; il en résulta des
querelles quelquefois sanglantes. Ce fut en vain qu'Arana interposa
son autorité ou voulut agir selon ses instructions; l'union avait
disparu; elle avait été remplacée par l'insubordination: ses
lieutenants eux-mêmes, don Pedro Guttierez et Rodrigue Escobedo,
voulurent être indépendants ou même commander, et ne pouvant réussir
ni à obtenir cette concession d'Arana, ni à se faire obéir, ils
partirent à la suite d'une rixe dans laquelle un Espagnol avait été
tué, emmenant avec eux neuf de leurs adhérents et plusieurs femmes,
pour se rendre aux montagnes de Cibao où ils avaient l'espoir de se
procurer beaucoup d'or provenant des mines qu'elles renfermaient. Mais
ces montagnes étaient enclavées dans le territoire du fameux Caonabo,
appelé par les Espagnols le Seigneur de la maison d'or, et qui,
Caraïbe de naissance et arrivé à Haïti comme un aventurier, avait su
par son ascendant féroce, parvenir au rang d'un des caciques les plus
redoutés et les plus puissants. Tout ce que Caonabo avait entendu dire
des Européens, lui avait donné à penser que son pouvoir ne se
maintiendrait pas en face d'envahisseurs aussi formidables, de sorte
que, sachant le grand-amiral parti, et voyant un si petit nombre de
ces étrangers sur son territoire, il s'était hâté de les faire saisir
par une multitude d'Indiens et de les mettre à mort. Ce succès enflant
son courage et voyant la garnison réduite d'autant, il partit aussitôt
dans le plus grand mystère, suivi de ses sujets les plus éprouvés, et
marcha vers la forteresse de la Navidad où il ne restait plus que dix
hommes réunis auprès d'Arana; les autres étaient épars dans le village
de Guacanagari où ils se trouvaient dans une sécurité profonde.
Caonabo et les siens fondirent à la fois sur la forteresse et sur le
village en poussant des cris affreux; tous les Européens furent noyés
ou massacrés, et Guacanagari, qui avait voulu embrasser leur défense,
fut vaincu, obligé de se cacher, et son village fut livré aux flammes.

Quoiqu'il fût assez extraordinaire que Guttierez, au mépris des ordres
exprès du vice-roi qu'il respectait infiniment, eut prétendu
déposséder Arana sous le commandement de qui il avait demandé à rester
à la Navidad, et qu'oubliant l'injonction précise de vivre dans la
plus grande union, il fût allé lui-même se livrer à Caonabo dont la
férocité était connue; cependant ce récit, dans son ensemble, pouvait
être accepté comme probable, et si la confiance en Guacanagari en fut
ébranlée, au moins ne fut-elle pas détruite, et Colomb alla le voir
dans un village voisin où il s'était retiré. Le cacique se montra fort
souffrant de la blessure que lui avait faite à la jambe un violent
coup de pierre, et plusieurs des Indiens qui l'entouraient purent
montrer des blessures qui avaient évidemment été causées par des armes
du pays. Guacanagari était d'ailleurs fort agité en présence de
Colomb, mais il en assignait la cause au malheur de la garnison dont
il ne parlait qu'avec des larmes dans les yeux. Le grand-amiral fit
examiner la jambe du cacique par son chirurgien qui ne put voir aucune
trace de blessure malgré les cris que jetait le prétendu malade toutes
les fois qu'on la touchait; aussi plusieurs Espagnols furent-ils
persuadés que tous ces récits et ce coup de pierre n'étaient qu'une
invention qui cachait une perfidie.

Colomb doutait toujours à cause du souvenir de l'ancienne sympathie du
cacique, et il l'invita à venir à bord; celui-ci s'y rendit; il se
montra fort émerveillé de tout ce qu'il vit; il admira les chevaux
par-dessus tout. Dans ces îles, et en général en Amérique, les
quadrupèdes sont de petite espèce; aussi le chef indien ne pouvait-il
se lasser de contempler la hauteur de ces nobles animaux, leur force,
leur aspect terrifiant et pourtant leur docilité parfaite; la vue des
prisonniers caraïbes qui étaient à bord accrut encore la grande
opinion qu'il avait de la vaillance des Espagnols, dont l'audace les
avait bravés ou vaincus jusque chez eux, tandis que lui pouvait à
peine, sans frissonner, les regarder dans leur humble position de
prisonniers.

Parmi ces Caraïbes, il y avait quelques femmes également captives. Une
d'elles, que les Espagnols remarquaient pour sa beauté et à qui ils
avaient donné le nom de Catalina, frappa extraordinairement les
regards de Guacanagari; il lui parla avec beaucoup de douceur et parut
prendre du plaisir à cette conversation.

Une collation fut servie; Colomb, malgré le vif chagrin qu'il
ressentait du sort de la garnison et de la mort du chevaleresque
Guttierez à qui il s'était tendrement attaché lors de son premier
voyage, Colomb, disons-nous, voulant chercher à regagner la confiance
entière de Guacanagari, fit les honneurs de cette collation avec une
affabilité extrême; mais tout fut inutile; le cacique se montra
complètement mal à son aise. Le père Boyle, qui l'observait d'un oeil
scrutateur, le jugea coupable d'un grand attentat contre la garnison
et il conseilla au vice-roi, puisqu'il l'avait à bord dans sa
dépendance, de l'arrêter et de le garder comme prisonnier. Colomb ne
disconvint pas que la conduite de Guacanagari ne fût suspecte; mais sa
grande âme s'indigna à la pensée de se venger, par l'emploi de moyens
perfides, d'un homme venu sous la garantie d'une invitation, lors même
que sa culpabilité serait avérée; il répondit qu'un semblable conseil
était contraire d'abord à la bonne foi, ensuite aux règles d'une saine
politique. Guacanagari ne put s'empêcher de remarquer qu'à l'exception
du grand-amiral, tout le monde à bord le regardait d'un air
soupçonneux; aussi s'empressa-t-il de prendre congé et de retourner à
terre.

Le jour suivant, une grande agitation parut régner sur le rivage parmi
les Indiens. Le frère de Guacanagari vint cependant à bord du
grand-amiral, portant plusieurs bijoux du pays dont il se défit en
échange de divers articles européens. En parcourant le bâtiment, il
eut l'occasion de voir les prisonniers caraïbes et de leur parler,
principalement à Catalina. Il quitta le navire assez tard, ne
témoignant ni empressement ni inquiétude.

Toutefois, il paraît que, sans que personne du bord s'en doutât, il
avait remis un message à la belle insulaire, car à minuit elle
réveilla ses compagnes avec précaution, et leur proposa de se jeter à
la nage pour gagner le sol haïtien où elle les assura qu'elles
seraient bien accueillies. La distance du bâtiment à terre était de
trois milles; mais leur habitude de se tenir dans l'eau même avec un
mauvais temps, les empêcha de trouver ce trajet trop long; elles
acceptèrent donc la proposition, se laissèrent glisser à la mer et
nagèrent bravement. Elles furent cependant aperçues par les
sentinelles; l'éveil fut donné, on arma aussitôt un canot et l'on se
mit à leur poursuite dans la direction d'un feu allumé à terre que
l'on supposa être le but qui leur était indiqué. Les agiles Caraïbes,
semblables aux nymphes des eaux, paraissaient voler sur la surface de
la mer; elles atteignirent la côte un peu avant l'embarcation, mais à
terre, elles furent moins heureuses; quatre d'entre elles furent
reprises par les marins qui les poursuivirent et qui les ramenèrent à
bord; de ce nombre n'était pas la séduisante Catalina, qui, tombant
dans les bras de l'amoureux cacique venu sur la plage pour la recevoir
et fuyant avec cette proie qu'il avait tant convoitée, la ravit à la
recherche des Européens. Guacanagari disparut donc avec sa jeune
beauté; il fit emporter en même temps tous les objets ou effets qui
étaient dans sa case, et il se retira dans l'intérieur. Cette sorte de
désertion ajouta une force nouvelle aux soupçons déjà conçus sur sa
bonne foi, et il fut généralement accusé d'avoir été le destructeur
principal de la garnison qui excitait tant de regrets.

Colomb abandonna alors l'idée que des circonstances forcées lui
avaient suggérée, d'établir une colonie en cet endroit, d'autant
qu'après plus mûr examen il put observer que le lieu était bas, humide
et qu'il manquait de pierres propres à bâtir des maisons ou à élever
des édifices. Il chercha donc un autre point qui fût plus
favorablement situé, et il arrêta ses résolutions sur le terrain
avoisinant un port, à dix lieues dans l'Est de Monte-Christi, protégé
d'un côté par un rempart de rochers, de l'autre par une forêt
séculaire, ayant une belle plaine entre les deux, et arrosée par deux
rivières. D'ailleurs, ce terrain n'était pas éloigné des montagnes de
Cibao, renommées, comme on peut se le rappeler, par les mines d'or
qu'elles contenaient.

Les troupes furent débarquées ainsi que le personnel destiné pour
cette colonie; les provisions, les armes, les munitions, le bétail le
furent aussi. Un camp fut formé sur la lisière de la plaine autour
d'une nappe d'eau; le plan d'une ville fut tracé et l'on commença à
bâtir des maisons. Les édifices publics, tels qu'une église, un vaste
magasin, une résidence pour le vice-roi furent construits en pierres;
les maisons aussi bien que les servitudes le furent en bois, en
roseaux, en plâtre ou ciment et tels autres matériaux qu'il était
facile de se procurer. La ville nouvellement fondée, qui fut la
première ville chrétienne élevée sur le sol du Nouveau Monde, reçut le
nom sympathique d'Isabella, en l'honneur de la gracieuse et magnanime
souveraine dont les bontés avaient fait une si vive et si respectueuse
impression dans l'âme reconnaissante de Christophe Colomb.

Chacun d'abord s'était mis à l'oeuvre avec autant de bonne volonté que
d'ardeur; mais des maladies, dues à l'action d'un climat à la fois
chaud et humide sur des corps accoutumés à vivre dans un pays sec et
cultivé, ne tardèrent pas à se déclarer. Les pénibles travaux de la
construction des maisons et, tout à la fois, de la culture du sol
fatiguèrent extrêmement des hommes pour la plupart peu exercés à ce
genre de vie et qui avaient besoin de repos et de distractions; enfin,
les maladies de l'esprit se joignirent à celles du corps.

Il n'était pas étonnant, en effet, qu'il en fût ainsi de personnes
qui, pour la plupart, même parmi les ouvriers ou les artisans,
s'étaient embarquées n'ayant devant l'esprit que la perspective de
richesses promptement amassées, de gloire à acquérir et de fortunes
aussi brillantes que faciles. Quand, au lieu de ces rêves souriants,
on se voyait entouré de forêts peu praticables, soumis à des chaleurs
inaccoutumées, condamné à un rude labeur ne fût-ce que pour obtenir sa
subsistance, et que, d'ailleurs, l'or qui avait enflammé tant
d'imaginations ne pouvait être recueilli qu'en petites quantités et
avec beaucoup de peine, la nature des choses voulait que la tristesse
et le découragement en fussent les conséquences. Toute colonisation
est toujours une oeuvre longue, épineuse, même pour les peuples qui y
ont le plus d'aptitude, et encore n'est-il peut-être donné de
s'approprier un pays, vite et bien, qu'aux hommes qui fuient une
persécution ou qui veulent se soustraire à une misère à laquelle ils
ne voient pas d'autre remède, aux condamnés par la justice qui sont
déportés ou qui sont expatriés, à ceux, enfin, qui s'adonnent à cette
colonisation sous l'influence d'une cause forcée ou déterminante. Mais
celui qui part de chez lui, y ayant l'aisance, le travail, le
contentement, sera toujours un mauvais colon; le premier sentiment
auquel il se livrera après quelques légères épreuves, sera le regret
du sol natal et le désir extrême d'y retourner.

Colomb, lui-même, malgré la fermeté de son caractère, malgré l'énergie
dont son âme était trempée, fut atteint par la maladie, et, pendant
quelques semaines, il se vit forcé de garder constamment le lit; mais
sa présence d'esprit ne l'abandonna pas, il ne cessa pas un seul
instant de donner ses ordres pour la construction de la ville et pour
la direction des affaires de la flotte.

Les débarquements qui avaient eu lieu rendaient plusieurs navires
inutiles. Cependant, le grand-amiral ne voulait pas les faire partir
pour l'Espagne sans qu'ils rapportassent au moins des espérances: la
mort de la garnison avait détruit celles qu'il avait conçues de
trouver dans la forteresse de l'or à renvoyer en Europe, et il savait
que, de toutes choses, ce seraient les échantillons qui seraient le
plus agréables; il voulut donc, avant le départ de ces navires, faire
quelque acte, entreprendre quelque excursion qui soutiendrait la
réputation de ses découvertes, qui justifierait les magnifiques
descriptions qu'il en avait faites. Voici le parti auquel il s'arrêta:
la région des mines n'était éloignée d'Isabella que de trois ou quatre
journées de marche, et malgré la réputation de courage et d'audace de
Caonabo, cacique de cette partie du pays, il résolut d'y envoyer une
expédition. Si le résultat correspondait aux renseignements que les
indigènes avaient donnés, il pouvait, en toute confiance, renvoyer une
partie de la flotte, puisque la nouvelle de la découverte des mines
d'or des montagnes de Cibao suffirait pour la faire bien accueillir.
Le choix du commandant de cette entreprise difficile et aventureuse
tomba naturellement sur Ojeda qui accepta cette mission avec
ravissement.

Il partit à la tête d'un détachement de jeunes cavaliers de bonne
volonté et parfaitement disposés à le seconder, il traversa le premier
rang des montagnes, et il arriva dans une vaste plaine où se
trouvaient plusieurs villages dont les habitants exercèrent envers lui
et ses compagnons l'hospitalité la plus cordiale. Après avoir séjourné
quelque temps dans cette vallée et s'y être fait beaucoup d'amis par
leurs manières prévenantes, les Espagnols continuèrent leur route
guidés par des Indiens des villages qu'ils venaient de quitter,
traversèrent un assez grand nombre de rivières, la plupart à la nage,
et parvinrent enfin à atteindre le pied des montagnes de Cibao.

Leur attente ne fut ni déçue ni longue à se réaliser; ils reconnurent
tout d'abord les signes d'une grande richesse métallique. Le lit des
torrents des montagnes était parsemé de parcelles d'or qui brillaient
de tous côtés; les pierres et les roches en étaient émaillées et
incrustées jusqu'à leur partie centrale, comme si, dans un travail
volcanique, le métal et le roc, confondus ensemble et lancés à la
surface de la terre par une violente secousse, n'avaient plus pu se
séparer et s'étaient condensés ensemble. En quelques endroits gisaient
des morceaux d'or pur, de volumes assez considérables, parmi lesquels
Ojeda en découvrit un qui pesait neuf onces.

Ces points étant bien constatés, le détachement retourna à Isabella,
portant des preuves évidentes du succès de ses recherches. Un jeune
Espagnol, nommé Garvolan, que le vice-roi avait envoyé avec quelques
hommes dans une autre direction et en même temps qu'Ojeda, rapporta
les mêmes faits ainsi que les mêmes espérances. Le vice-roi, satisfait
de ces preuves, expédia dès lors, sans plus tarder, douze de ses
bâtiments sous les ordres d'Antonio de Torras, l'un des principaux
officiers de la flotte, et n'en garda que cinq pour le service de la
colonie. Aux échantillons de l'or trouvé, il ajouta des fruits, des
plantes, des graines d'espèces précieuses ou inconnues en Europe,
donna un détail des épices de sortes diverses qui croissaient
spontanément dans l'île, fit remarquer le développement que la canne à
sucre acquérait en ce pays, et il envoya, en même temps, ses
prisonniers caraïbes, pour qu'ils fussent instruits dans la langue
espagnole et initiés aux principes de la religion chrétienne, afin
qu'ils pussent, dans la suite, servir d'interprètes, et contribuer à
la propagation de la foi qu'il regardait comme le meilleur moyen de
civilisation. On sait quel est le parti que, récemment, les Anglais
ont tiré de cette idée, et combien leur commerce et la culture des
terres de l'Océanie sont redevables au zèle de leurs missionnaires.
Colomb n'oublia pas, enfin, de demander des vivres et des
approvisionnements, alléguant, avec beaucoup de raison, que ce qu'il
en possédait serait bientôt épuisé, et qu'il serait fatal à la santé
des hommes sous ses ordres, d'être obligés de se nourrir entièrement
avec les productions de l'île.

Mais, au milieu d'indications utiles, Colomb, qui craignait qu'une
colonie qui demandait beaucoup, et qui encore ne rapportait rien en
réalité, ne fût considérée comme une charge trop pesante, eut la
malheureuse pensée de proposer, pour indemniser la métropole des
dépenses qu'elle avait faites et qu'elle allait être obligée de faire,
que les naturels féroces des îles Caraïbes, qui étaient les ennemis
déclarés de la paix des autres îles, pussent être capturés et vendus
comme esclaves ou donnés à des négociants, en échange de provisions
pour la colonie; il colora même cette proposition de l'avantage qu'il
y aurait, pour ces cannibales païens, de pouvoir gagner ainsi le ciel
par l'instruction religieuse qu'ils seraient en mesure d'acquérir dans
leur nouvelle condition. Quoique les Espagnols et d'autres peuples
européens aient, plus tard, commis, dans ces pays, des infractions
bien plus blâmables à la morale et à l'humanité, cependant cette
proposition de Colomb a lieu d'étonner, car sa philanthropie et la
rectitude de son esprit ne permettent pas de comprendre comment il put
se laisser aller à la formuler: on ne peut la mettre sur le compte que
de la crainte où il était de voir sa colonie négligée ou abandonnée
par suite des frais qu'elle devrait occasionner. Quoi qu'il en soit,
la magnanime Isabelle, qui se montra toujours la protectrice
bienveillante des Indiens, ordonna que des secours fussent envoyés à
Colomb, mais que la liberté des Caraïbes fût respectée.

Lorsque Antonio de Torras fut arrivé en Espagne, quoiqu'il
n'apportât pas d'or, cependant les nouvelles qu'il y donna furent
très-favorablement accueillies, et ce fut à peine si les petits
calculs des esprits médiocres purent se produire. Il y avait, en
effet, quelque chose de vraiment grand à penser qu'on allait entrer
en connaissance de plus en plus prononcée avec de nouvelles races
d'hommes, de nouvelles espèces d'animaux, d'une quantité
considérable de plantes jusqu'alors inconnues, qu'on allait bâtir
des villes, fonder des colonies, et jeter le germe des lumières dans
ces pays sauvages et si beaux. Les savants pensaient à l'extension
qu'en devraient prendre les connaissances humaines; et les
littérateurs, se repaissant des rêves de leur imagination, croyaient
être sur le point de voir se réaliser, de nouveau, les temps
poétiques de Saturne, de Cérès, de Triptolème, voyageant en ces
contrées, y répandant les inventions des hommes, et renouvelant les
entreprises renommées des Phéniciens.

Pendant que l'Espagne saluait ainsi l'aurore de cet avenir, les
murmures et la sédition se faisaient jour parmi les colons d'Isabella.
Désappointés, dégoûtés, malades, tout ce qui les entourait leur
semblait un désert, et ils ne pensaient plus qu'à retourner en
Espagne. Un nommé Firmin Cado, qui s'était donné comme essayeur de
métaux, mais ignorant, obstiné et d'un esprit captieux, se fit
remarquer au nombre des mécontents; il prétendit, d'ailleurs, qu'il
n'y avait que fort peu d'or dans l'île, et que ce qu'on en avait vu
provenait de l'accumulation qui en avait été faite pendant des
siècles, de génération en génération. Une conspiration fut même ourdie
par Bernal Diaz de Pisa, contrôleur de la flotte, et il n'était
question de rien moins que de profiter de l'état de souffrance où
était encore le vice-roi et de s'emparer des bâtiments pour retourner
en Espagne: là, leur plan consistait à se faire absoudre, en taxant
Colomb de déceptions et de palpables exagérations.

On pense bien que Colomb connaissait trop les hommes et se trouvait
dans une position trop exceptionnelle pour ne s'être pas ménagé des
intelligences parmi ses subordonnés. Dès qu'il fut informé que le
complot existait effectivement, il agit avec la résolution qu'il
montrait toujours dans les grandes occasions, il fit arrêter les
principaux moteurs, et il fit emprisonner Bernal Diaz à bord d'un des
navires pour être envoyé en Espagne par la première occasion afin d'y
être jugé. Quelques autres, moins compromis, furent punis mais avec
indulgence, car le vice-roi ne voulait se montrer sévère que pour
réprimer et que pour empêcher le retour de semblables méfaits. Comme
ce fut le premier acte de rigueur exercé dans le gouvernement du
vice-roi, et qu'un grand nombre d'Espagnols auraient désiré la
réussite de la conspiration, il y eut d'abord quelques clameurs contre
Colomb, et l'on paraissait se croire fort vis-à-vis de lui, parce que,
étant étranger, on pensait qu'il aurait moins d'appui dans la
métropole que ses opposants dont plusieurs appartenaient à de
puissantes familles; mais la justice était évidemment de son côté et
les esprits se calmèrent. Toutefois, ce n'était pas assez pour le
vice-roi qui pensa qu'afin de couper le mal dans sa racine, il fallait
opérer une diversion tranchée dans les esprits; c'est ce qu'il fit en
annonçant son projet de faire lui-même et avec une grande partie des
colons, une autre expédition sur une échelle plus considérable, dans
l'intérieur d'Hispaniola.

Il laissa donc le commandement d'Isabella à son frère Diego, et il se
mit en route, le 12 mars 1494, emmenant avec lui les hommes valides
dont il put disposer et sa cavalerie entière. Tous étaient
parfaitement armés; les cultivateurs, les ouvriers, les mineurs furent
aussi de l'expédition qui était suivie par une multitude d'Indiens.
Après avoir traversé la plaine et les deux rivières, Colomb se trouva
au pied d'un sentier difficultueux qui conduisait à travers les
montagnes. De ce sentier il fallait former une sorte de route: les
travailleurs, encouragés, aidés même par les jeunes cavaliers qui
étaient encore remplis d'ardeur, parvinrent, après bien des travaux, à
rendre ce chemin praticable; ce fut le premier qui fut exécuté par les
Européens dans le Nouveau Monde; en commémoration de cet événement,
comme aussi pour rendre un juste hommage au zèle de ces jeunes
cavaliers, la route fut nommée _Puerto de los Hidalgos_, c'est-à-dire
Passage des Gentilshommes.

Le jour suivant, ce petit corps d'armée arriva à la gorge de la
montagne qui débouchait dans l'intérieur; on eut de là un coup d'oeil
admirable: au bas était une plaine délicieuse, émaillée de toutes les
richesses de la végétation tropicale. Une imposante forêt en ornait
une partie; on y remarquait des palmiers d'une hauteur inouïe et des
arbres d'acajou étendant au loin leurs longues branches chargées d'un
épais feuillage; des ruisseaux serpentaient au milieu de cette plaine
dont ils entretenaient la fraîcheur tout en fournissant une eau
abondante aux villages au pied desquels ils passaient. On voyait aussi
des colonnes de fumée s'élever du milieu de la forêt, indiquant par là
que d'autres villages y existaient. La vue se portait ainsi jusqu'aux
extrémités d'un horizon éloigné, où le ciel et la terre semblaient se
confondre dans une même nuance d'un rose mêlé de bleu de la plus belle
douceur. Les Espagnols demeurèrent longtemps en extase, contemplant
cette scène ravissante qui réalisait à leurs yeux l'idée du paradis
terrestre; frappé de sa splendide étendue, le vice-roi lui donna le
nom de _Vega-Real_ (Plaine-Royale).

Le corps d'armée, dont les armes brillaient au loin en étincelant aux
rayons du soleil, pénétra dans cette plaine au bruit de ses
instruments guerriers qui faisaient entendre les fanfares les plus
retentissantes. Quand les Indiens virent ces guerriers, leurs chevaux,
leurs bannières déployées, et que les échos répétèrent les sons mâles
de leurs trompettes, de leurs tambours, ils furent saisis d'étonnement
et s'enfuirent dans leurs bois; mais rappelés amicalement et poussés
par la curiosité, ils revinrent et se familiarisèrent bientôt avec les
Européens qu'ils ne pouvaient se lasser d'admirer. Les cavaliers
surtout firent sur eux une forte impression; ils croyaient que le
cheval et l'homme ne formaient qu'un seul être, et rien ne peut égaler
leur surprise quand ils les virent se séparer et se réunir à volonté.
Alors ils se hâtèrent d'apporter des provisions en abondance, ils
trouvèrent même fort étrange qu'on leur donnât une récompense ou un
salaire en échange, car ils avaient cru ne faire que remplir
strictement les devoirs de l'hospitalité.

En comparant les cavaliers espagnols à des centaures, et en croyant
qu'ils ne faisaient qu'un avec leurs chevaux, les Haïtiens eurent une
idée qui s'est renouvelée depuis, mais sur un sujet burlesque: ce fut
lorsque l'illustre Cook visita les îles de l'Océanie; dans une d'entre
elles, un officier de sa suite qui était chauve et qui portait une
perruque, s'en débarrassa un moment pour essuyer avec son mouchoir la
transpiration qui inondait sa tête. Les Indiens présents jetèrent
alors un cri d'étonnement extrême, croyant que c'était la propre
chevelure de l'officier qui se détachait ainsi tout entière à volonté,
et que celle de tous les Européens avait la même propriété.

Le corps d'armée prit sa route par la plaine, traversa deux rivières
dont l'une fut nommée Rivière des Roseaux, l'autre Rivière Verte, et
après plusieurs jours de marche, il arriva au pied d'une chaîne de
montagnes très-arides qui contrastaient singulièrement avec les pays
fertiles qu'il venait de parcourir, comme si la nature s'était plu à
établir des contrastes en regard les uns des autres, comme également
si elle avait cherché à donner à ces montagnes l'extérieur de la
misère, tandis qu'elles recélaient dans leur sein de riches mines
d'or: c'étaient réellement les montagnes si vantées de Cibao dont le
nom signifiait pierre, mais où il fut facile de trouver des parcelles
nombreuses du métal désiré. Colomb y chercha un emplacement convenable
pour y élever un fort; dès qu'il l'eut trouvé, le fort fut bientôt
bâti, et il en donna le commandement à un jeune Catalan de l'ordre de
Santiago, nommé don Pedro-Marguerite.

«Seigneur vice-roi, lui dit ce gentilhomme, je m'incline
respectueusement devant votre volonté, mais il me reste à savoir quel
est le nom que Votre Altesse veut que porte ce fort?

«Don Pedro, lui dit le vice-roi en souriant, je n'y avais vraiment pas
pensé, et je vous remercie de l'observation; puis il ajouta finement:
Vous avez sous vos ordres plusieurs hommes qui ont partagé l'opinion
de Firmin Cado, et qui, comme l'apôtre saint Thomas, ne veulent croire
qu'à bon escient; eh bien! le fort que vous commandez s'appellera le
fort Saint-Thomas.»

Pendant cette construction, un jeune cavalier de Madrid, nommé Jean de
Luxan, alla explorer les environs; il revint avec les assurances les
plus formelles de productions aurifères, végétales et forestières dont
le pays abondait.

Les Indiens des villages voisins accoururent à Saint-Thomas, où ils
apportaient de l'or pour faire des échanges. Un d'eux se trouva
parfaitement satisfait de recevoir un grelot de faucon pour deux
morceaux d'or pesant ensemble une once; on assura le vice-roi qu'il y
en avait un peu plus loin d'aussi gros qu'une orange et même que des
têtes d'enfant.

Colomb, après avoir bien approvisionné le fort où il laissa
cinquante-six hommes pour le défendre, commença à effectuer son retour
à Isabella; mais il procéda lentement, parce qu'il s'occupait, chemin
faisant, de la route qui devait joindre le fort à la colonie.

Le vice-roi avait à peine mis le pied à Isabella, qu'un messager de
don Pedro-Marguerite lui apporta la nouvelle que les Indiens du
voisinage avaient tous abandonné leurs villages sur un ordre formel de
Caonabo qui, ayant eu connaissance de l'établissement formé à
Saint-Thomas, et en craignant les conséquences pour son pouvoir, avait
annoncé son dessein de détruire le fort ainsi que la garnison. Le
grand-amiral envoya aussitôt un renfort de vingt hommes à don Pedro,
et il expédia trente ouvriers pour achever d'ouvrir des communications
faciles entre Isabella et Saint-Thomas. Tant de marches et de travaux
joints à l'action d'un climat dissolvant, à la pénurie des provisions
et au peu de ressources médicales, tout augmenta les maladies qui
atteignirent les Européens; le vice-roi donnant aussitôt l'exemple, se
réduisit et réduisit chacun dans la ration accoutumée des vivres
européens; il y eut alors de longs murmures, parmi lesquels on ne
peut, sans indignation, citer ceux d'hommes élevés par leur position,
entre autres du moine bénédictin Boyle, qui se montra fort irrité que
lui et les gens de sa maison fussent soumis à une règle que le
vice-roi s'était cependant imposée.

Il était devenu nécessaire de construire un moulin pour moudre le
grain: les ouvriers étant malades, il fallut bien que Colomb fît
exécuter ce travail par les personnes valides, quel que fût leur rang.
Plusieurs gentilshommes voulurent s'y refuser; quand des moyens
coercitifs furent employés, ils dirent audacieusement qu'ils n'étaient
pas faits pour être ainsi menés par un intrigant étranger qui, pour
son élévation, ne reculait pas devant l'idée de porter atteinte à la
dignité de la noblesse espagnole, et outrageait ainsi la nation dans
son honneur.

On ne peut se dissimuler que le sort de cette jeune noblesse,
accoutumée à toutes les douceurs de la vie civilisée de l'Espagne et
dépourvue en ce moment des consolations et des aises du toit paternel,
ne fût très à plaindre. Le pays, au premier coup d'oeil et examiné à
travers les espérances de l'avenir, était, il est vrai, fort
séduisant; mais on ne savait pas alors que le travail manuel en plein
air y est souvent fatal aux Européens, et l'on ne connaissait pas
encore les ardeurs de la chaleur qu'on devait y ressentir pendant les
mois où le soleil allait darder ses rayons d'aplomb sur le sol.

Ces jeunes gentilshommes furent donc sous l'influence de ces causes et
sous celle de l'irritation produite par la blessure que ressentait
leur orgueil; aussi tombaient-ils comme des victimes; et, dans leur
désespoir, ils maudissaient le jour où ils avaient quitté leur
patrie. L'effet de ces morts affreuses et précoces sur l'esprit public
fut tel, que, longtemps après que l'établissement d'Isabella eut été
abandonné, des légendes lamentables circulaient sur ces tristes
événements, et qu'on affirmait que ses ruines et ses rues désertes
étaient parcourues la nuit par les âmes errantes de ces jeunes
seigneurs, se traînant lentement avec leurs costumes anciens, saluant
les visiteurs avec un silence aussi triste que solennel, et
s'évanouissant comme des ombres fugitives quand on s'en approchait.
Les ennemis de Colomb ne manquèrent pas de lui attribuer ces désastres
et de dire que ces infortunés, qui cependant s'étaient pressés en
foule pour briguer l'honneur de l'accompagner, avaient été perfidement
séduits par ses promesses décevantes, et sacrifiés par lui pour
satisfaire ses intérêts personnels.

Avant que la saison des fortes chaleurs, dont il faut dire que Colomb
ignorait parfaitement quelles seraient les funestes influences, fût
arrivée, le vice-roi, toujours dans le but principal de soutenir le
moral des hommes de son expédition, résolut de faire un voyage à l'île
de Cuba ou de Juana; mais auparavant, il voulut mettre les affaires de
la colonie sur le meilleur pied possible. Il détacha donc d'Isabella
tous les hommes qui ne lui parurent pas nécessaires à la police, aux
travaux de cette ville ou aux soins des malades, et il expédia sur
Saint-Thomas un corps de deux cent cinquante archers, de cent dix
arquebusiers, de dix-huit cavaliers et de vingt officiers; il en donna
le commandement à don Pedro-Marguerite, qui devait laisser celui du
fort à Ojeda que Colomb employait aussi souvent qu'il le pouvait sans
lui faire supporter des fatigues excessives ou sans exciter contre lui
la jalousie de ses égaux.

Le vice-roi, dans les instructions écrites et minutieuses qu'il envoya
à don Pedro, lui prescrivait de faire une tournée militaire,
d'explorer les parties principales et les plus distantes possible qui
se trouveraient dans le rayon du fort, lui enjoignait d'entretenir la
discipline la plus exacte, de protéger soigneusement les droits ou les
intérêts des insulaires, et il lui recommandait par-dessus tout de
cultiver leur amitié en tant que ce serait compatible avec sa
sécurité.

Malheureusement qu'Ojeda, en se rendant à la forteresse, apprit que
les Indiens avaient, au gué d'une rivière, volé les effets de trois
Espagnols, et que les coupables avaient été protégés par leur cacique
qui avait partagé ce butin avec eux. Ojeda, dont l'esprit était
essentiellement militaire, vit là une injure grave et fit rechercher
les voleurs; on lui en amena un, il lui fit aussitôt couper les
oreilles au milieu de la place publique du village, et il l'envoya
lui, le cacique, son fils et son neveu chargés de chaînes, au vice-roi
qui, désolé d'apprendre le supplice infligé à l'un d'eux, les mit tous
en liberté, mais en déclarant que ce n'était que par pure
commisération qu'il ne les condamnait pas à mort.

Le vice-roi, avant de partir pour l'île de Cuba, forma une junte pour
gouverner la colonie: son frère Diego en fut le président; les autres
membres furent le père Boyle, Pedro Fernandez Coronal, Alonzo Sanchez
Caravajal et Jean de Luxan. Il appareilla alors avec trois de ses cinq
bâtiments, dont les noms étaient la _Santa-Clara_ le _San-Juan_ et la
_Cordera_. Nous ferons remarquer ici que Colomb, en commémoration de
la campagne qu'il avait faite dans son premier voyage sur la _Niña_,
avait donné ce même nom à la _Santa-Clara_ où flottait son pavillon de
grand-amiral. Ce fut le 24 avril qu'eut lieu son départ d'Isabella.

Un des desseins qu'il se proposait dans cette expédition était de
visiter la partie occidentale de Cuba, afin de s'assurer si cette
terre était une île ou un grand promontoire de l'Asie dont alors il se
proposait de prolonger la côte pour arriver soit dans l'Inde, soit à
Mangi, au Cathay ou autres terres riches et commerçantes qu'il se
flattait en ce cas de découvrir, et qui devaient confiner aux États du
Grand-Khan, tels qu'en effet ils avaient été décrits par les illustres
voyageurs Mandeville et Marco-Paolo.

Le grand-amiral s'arrêta à un ou deux points de l'île qu'il
prolongeait par sa côte méridionale; il y prit de l'eau et des vivres
frais. Partout, les habitants, émerveillés de voir d'aussi grands
bâtiments glisser aussi rapidement sur la surface azurée de l'eau,
sortaient de leurs villages, s'embarquaient dans leurs pirogues et
venaient offrir en cadeau tout ce qu'ils avaient de plus agréable au
goût. Sur leur rapport unanime qu'il y avait dans le Sud une grande
île qui contenait beaucoup d'or, Colomb, se décidant à faire cette
nouvelle découverte, mit effectivement le cap dans cette direction.
Dès le 3 mai, les sommets bleuâtres de l'île qui porte aujourd'hui le
nom de la Jamaïque s'offrirent à sa vue; mais il ne put l'atteindre
que deux jours après. Il la côtoya jusqu'à un golfe de sa partie
occidentale qu'il appela le golfe _Buentempio_, où il mouilla. Les
naturels lui en parurent plus ingénieux, mais aussi plus belliqueux
que ceux de Juana et d'Hispaniola. Leurs pirogues construites avec un
certain art, avaient des ornements sculptés à la poupe ainsi qu'à la
proue; quelques-unes étaient même fort grandes, mais toutes
provenaient d'un seul arbre creusé qui était ordinairement de l'espèce
de l'acajou. Le grand-amiral mesura une de ces pirogues, dont il
consigna dans son journal les principales dimensions, lesquelles
étaient de 96 pieds de long sur 8 de large. Chaque cacique en
possédait une à peu près de cette grandeur, qu'il semblait considérer
comme les souverains considéraient alors en Europe une galère royale.

Les Espagnols furent reçus avec hostilité par ces fiers insulaires;
mais, après quelques escarmouches, les naturels, voyant la supériorité
des armes des nouveaux débarqués, se décidèrent à établir des
relations amicales. Christophe Colomb eut bientôt reconnu que l'or qui
pouvait exister dans l'île ne se trouvait, pour la plus grande partie,
que dans des mines qu'il fallait exploiter. Il crut alors son voyage
assez utilisé par la découverte d'une terre d'une aussi grande
fertilité, et il se détermina à en appareiller pour aller continuer
son exploration de Cuba. Au moment de son départ, un jeune Indien se
rendit à son bord et demanda aux Espagnols de l'emmener avec eux.
Presque au même moment, arrivèrent ses parents qui le supplièrent de
renoncer à ce projet. Pendant quelque temps, il fut indécis entre son
désir d'aller visiter le pays de ces étrangers qui l'impressionnaient
si vivement et la tendresse de sa famille; mais la curiosité, jointe
au penchant de la jeunesse pour les voyages, l'emporta; il s'arracha
aux embrassements de ses amis et, pour ne plus être témoin de leurs
larmes ou de leurs instances, il se précipita dans la cale du bâtiment
où il se blottit dans l'endroit le plus caché. Le vice-roi, touché de
cette scène attendrissante, se sentit pris d'un intérêt extrême pour
ce jeune homme résolu, et il ordonna qu'il fût traité avec les plus
grands égards. De nos jours, on aurait attaché beaucoup de prix à
étudier, chez ce sauvage aux idées si arrêtées, l'effet qu'auraient
produit en lui le contact des marins, les merveilles savantes de la
navigation et, plus tard, la vue et l'habitation de notre monde
civilisé; mais, telles ne furent pas les préoccupations des Espagnols
dans cette période, et rien n'a plus transpiré sur ce que devint ce
jeune Indien, ni sur les émotions qu'il éprouva dans sa nouvelle
existence.

La _Niña_ atterrit le 18 mai à Cuba près d'un grand cap auquel fut
donné le nom de _cap de la Croix_ qu'il porte encore; continuant sa
route à l'Ouest, elle se trouva au milieu d'un labyrinthe de petites
îles et de caves qui rendaient la navigation très-dangereuse et qui
exigeaient la plus active surveillance. Les cayes sont des bancs dont
le sommet est plat, assez étendu, peu éloigné du niveau de la mer, et
qui sont formés de sable mou, de vase, de coraux et de madrépores;
quelques-unes ont des arbustes qui verdoient au-dessus de la mer, mais
dont le pied est dans l'eau. Les cayes ont acquis depuis lors une
grande célébrité, comme ayant servi d'asile et de refuge presque
inaccessible aux navires des fameux flibustiers, à ceux des pirates
et d'une infinité de corsaires qu'on a vus faire une guerre des plus
acharnées, principalement à ces mêmes Espagnols qui alors, sous la
conduite de Christophe Colomb, faisaient la conquête des Antilles, et
qui sous Cortez, Pizarre et autres vaillants guerriers, devaient
compléter celle des deux Amériques. À ces îles et à ces cayes ornées
d'une si fraîche verdure, Colomb donna le nom d'_Archipel des Jardins
de la Reine_. De nos jours, les cayes sont, en général, le repaire des
contrebandiers.

Quittant l'Archipel des Jardins de la Reine, la flottille trouva,
pendant trente-cinq lieues, une mer libre, qu'elle parcourut en
côtoyant la partie de l'île qui se trouvait à sa droite, et qui
s'appelait _Ornofay_. La vue des navires européens y excita la joie
des naturels qui s'empressaient de se rendre à bord avec des fruits et
des présents. Le soir, quand la brise de terre s'élevait, et après les
ondées de pluie qui accompagnaient sa venue, on respirait à bord la
fraîche douceur d'un air embaumé, apportant en même temps les chants
des insulaires ainsi que le bruit des tam-tams ou autres instruments
qui leur servaient à célébrer, par des danses et par des chants
nationaux, le passage de ces merveilleux étrangers.

Bientôt se présentèrent de nouveaux amas d'îlots et de cayes qui
avoisinent l'extrémité occidentale de Cuba. Il faut être marin pour
comprendre les peines, les difficultés, les dangers d'un semblable
voyage. Les navires touchaient souvent sur des écueils sous-marins, et
il fallait des efforts incroyables pour les rafflouer; mais, quoique
Colomb tint pour probable qu'il était près de la terre ferme de
l'Asie, et que, ce point admis, il eût pu s'arrêter et revenir où des
intérêts plus puissants l'appelaient, il continua sa route à l'Ouest
afin de vérifier une information que les hommes de l'île lui avaient
donnée de l'existence d'un pays voisin où les habitants étaient
habillés, et qu'ils appelaient _Mangon_, nom qu'il pensa pouvoir être
celui de Mangi, grande province de l'Asie décrite par Marco Paolo. On
lui avait parlé aussi de montagnes un peu plus éloignées, où régnait
un monarque puissant dont les vêtements traînaient jusqu'au sol, qu'on
qualifiait de saint, et qui ne communiquait ses ordres à ses sujets
que par signes. Son imagination le reporta alors aux histoires qu'il
avait lues du célèbre prêtre Jean, potentat mystérieux qui a longtemps
figuré, tantôt comme souverain, tantôt comme prêtre, dans les
narrations des voyageurs orientaux; bientôt ses convictions se
communiquant à ses officiers et aux équipages, il n'y eut personne à
bord qui ne partageât ses idées à cet égard.

Un jour qu'une corvée de marins était allée à terre pour remplir
plusieurs barriques d'eau potable, un archer descendu avec eux
s'enfonça dans un bois à la recherche de quelque gibier. Tout à coup,
on le vit revenir saisi d'une terreur sans pareille. Il déclarait
avoir vu par une clairière, un homme vêtu d'une longue robe blanche,
suivi de deux autres portant des tuniques de la même couleur; tous
avaient la peau et la complexion d'Européens. Christophe Colomb put se
croire, en ce moment, arrivé au pays de Mangon; dans cet espoir, il
envoya deux détachements armés pour s'assurer de la vérité de ce
rapport. L'un des deux revint sans nouvelles; le second avait suivi à
la trace les empreintes de pas figurant des griffes de quelque grand
animal qu'on supposa d'abord être un lion ou un gros griffon, mais
qui, plus probablement, était un de ces monstrueux crocodiles qui
abondaient alors sur ces terres intertropicales. Effrayés, les hommes
du détachement revinrent au village; et, comme on acquit dans cette
contrée la certitude que ce n'était pas là que l'on plaçait les
Indiens habillés, mais beaucoup plus loin, on finit par comprendre que
le corps vêtu de blanc aperçu par l'archer, n'était autre chose que la
sentinelle de grues blanches gigantesques qui, vue par derrière, à
travers des broussailles, et par un homme dont l'esprit était prévenu,
pouvait représenter assez bien la hauteur et la rectitude d'une forme
humaine. On sait, en effet, que ces oiseaux marchent en compagnie, et
que, lorsqu'ils cherchent leur nourriture dans quelque étang, ils ont
le soin de laisser quelques-uns d'entre eux à une certaine distance,
pour surveiller ce qui se passe auprès, afin d'avertir en cas de
l'approche de quelque ennemi.

Toutes ces circonstances, surtout la présence des îlots et des cayes
dont on ne voyait pas la fin, décidèrent le grand-amiral à
discontinuer ses découvertes le long de l'île de Cuba; ces
circonstances étaient, il est vrai, déterminantes; mais nous savons
aujourd'hui qu'il ne fallait pas plus de deux ou trois jours de marche
pour arriver à l'extrémité de l'île et pour la doubler dans
l'occident; or, il est fâcheux, sous un autre rapport, qu'il n'ait
pas cru convenable, dans cette position, de poursuivre la route à
l'Ouest pendant deux ou trois jours de plus, puisqu'une direction plus
utile aurait pu être donnée à ses voyages futurs. Colomb remit donc le
cap à l'Est; les équipages épuisés de fatigue, écrasés par la chaleur
caniculaire du mois de juillet et presque dépourvus de provisions de
campagne, saluèrent cette détermination d'unanimes acclamations.

Selon la plupart des historiens qui ont écrit la vie de Christophe
Colomb, il est un point qui n'a pas été contesté; mais qui nous paraît
tellement incroyable, que nous déclarons d'avance ne pas pouvoir
l'admettre; et qu'après l'avoir aussi rapporté, nous le combattrons
immédiatement comme marin, en donnant les motifs qu'en cette qualité
nous avons à émettre pour en prouver l'impossibilité; si nous
parvenons à faire adopter nos convictions à cet égard, ce sera une des
preuves de l'avantage qui existe à ce que la vie de Colomb soit écrite
et appréciée par un homme de la même profession que lui.

On affirme qu'avant de discontinuer sa route dans l'Est le long de la
bande méridionale de Cuba, l'illustre navigateur avait arrêté le
dessein de se diriger vers la mer Rouge, d'y pénétrer, de traverser
par terre l'isthme de Suez, et de se rendre en Espagne par la
Méditerranée; ou, si ce projet se trouvait être d'une exécution trop
difficile, d'attaquer la côte orientale de l'Afrique, d'en faire le
tour par le cap de Bonne-Espérance, et d'aller serrer ses voiles à
Cadix, près des fameuses colonnes d'Hercule qui, en géographie,
étaient le _nec plus ultra_ des anciens. On ajoute que ses officiers
partageaient, comme lui, l'opinion que l'île de Cuba était un
promontoire de l'Asie; mais que les dangers, la longueur de
l'entreprise les effrayèrent, qu'ils employèrent tous les moyens de
persuasion pour détourner le grand-amiral de cette idée, que Colomb
céda à leurs instances quoique avec beaucoup de répugnance, mais qu'il
exigea auparavant que les officiers et les matelots signassent une
déclaration dans laquelle ils assuraient être dans la ferme conviction
que Cuba appartenait au continent asiatique, et en était le point le
plus avancé.

La première partie de ce projet est si absurde, que c'est peu la peine
de s'y arrêter, car qu'aurait fait Colomb de ses trois bâtiments, en
supposant qu'il eût pu les conduire jusqu'aux bords de l'isthme de
Suez? et, dans ces temps où la croix et le croissant étaient en guerre
permanente, comment aurait-il pu parvenir à quelqu'un des ports
ottomans de la Méditerranée, et y trouver les moyens de se faire
transporter, à une époque où la navigation de cette mer était si peu
répandue, lui et tous les siens, jusqu'en Espagne?

Admettons maintenant que Colomb et ses compagnons, qui n'avaient
d'autres données que la carte de Toscanelli, que les descriptions de
Marco Paolo et de Mandeville, n'aient pas soupçonné l'existence du
continent américain, et qu'ils aient cru être arrivés aux confins
orientaux de l'Asie. Que prouverait tout cela, si ce n'est que l'Asie
aurait été avancée beaucoup plus dans l'Orient qu'on n'avait pu encore
le vérifier? Mais on ne peut contester que Colomb ne sût fort bien que
cette terre de Cuba n'était qu'à environ 90 degrés ou 1,800 lieues
marines de l'ancien continent, et que, pour revenir à ce continent en
faisant le tour du monde de l'Est à l'Ouest, il y avait 270 autres
degrés à parcourir, qui, à cause des détours inévitables, exigeaient
au moins une navigation de 6 à 7,000 lieues. Or, comment eût-il pu
venir à l'esprit de n'importe quel homme doué d'aussi peu de bon sens
qu'on le voudra, qu'avec des navires avariés par de fréquents
échouages, des équipages fatigués, sans aucun port de ravitaillement
connu, dans des mers infréquentées, sans vivres de campagne, sans
presque plus de rechanges, on ait pu penser à s'aventurer dans ce
voyage de 6 à 7,000 lieues! Colomb était très-téméraire, dira-t-on;
oui certainement, il avait cette qualité du marin de savoir être
téméraire à l'occasion; mais aussi, à l'occasion, il était prudent;
et, sans ces deux qualités employées à propos, se compensant l'une
l'autre, se corrigeant l'une par l'autre, et servant tour à tour,
selon que les circonstances l'exigent, nous pouvons poser en principe
qu'il n'existe pas de vrai marin; or, Colomb était marin suivant
l'expression la plus étendue du mot; et c'est à ce mélange de ces deux
qualités qu'il dut et ses découvertes et l'habileté avec laquelle il
parvint à les effectuer.

D'ailleurs, dans l'exécution de ces projets, que devenaient sa colonie
d'Isabella, les deux bâtiments qu'il y avait laissés et les hommes qui
l'y attendaient et qui l'auraient, à juste titre, accusé de la plus
légère et de la plus inqualifiable désertion?

Enfin, qu'était-ce que cette prétendue déclaration de ses officiers
et de ses matelots dont, en ces temps d'ignorance, l'avis ne pouvait
certainement être compté comme ayant quelque valeur? Colomb ne pouvait
pas ignorer combien de pareilles déclarations sont de peu
d'importance. C'est, en général, un très-mauvais moyen qu'un homme qui
a quelque confiance en soi dédaigne toujours d'employer: plus que qui
que ce soit, notre illustre navigateur était en droit de se passer de
semblables conseils ou de telles approbations; et il l'avait prouvé en
plusieurs circonstances très-remarquables.

Nous pensons donc, pour nous résumer, que Colomb a fort bien pu dire
qu'il croyait avoir la mer ouverte devant lui jusqu'à l'extrémité
méridionale de l'Afrique, et qu'il aurait désiré être en position
d'achever la circonnavigation du globe dont ses découvertes laissaient
entrevoir la possibilité; mais c'eût été chose insensée à lui, de
vouloir alors exécuter cette circonnavigation et d'en avoir le projet
assez fermement arrêté pour qu'il ait fallu des instances infinies
ainsi qu'une déclaration écrite de ses officiers et de ses matelots
pour l'y faire renoncer. C'eût été insensé, disons-nous, et moins qu'à
qui que ce soit c'est un reproche qu'on n'a jamais été en droit
d'adresser à notre éminent marin.

En reprenant la route à l'Est qui, à longueur égale, exige toujours
plus de temps en ces parages, à cause des vents et des courants, que
celle que l'on fait à l'Ouest, la petite division navale du
grand-amiral eut beaucoup à souffrir de la fatigue, de la pénurie de
vivres de campagne et de la chaleur, car on était alors au mois de
juillet. Dans la saison qui venait de commencer, la température y est
en effet suffocante et presque mortelle aux Européens qui en
affrontent les ardeurs. Aujourd'hui même, soit à cause des maladies
qui y règnent, soit pour se dérober aux ouragans qui peuvent s'y
déclarer, la navigation y est alors presque entièrement interrompue;
les bâtiments, quand ils sont forcés de séjourner dans ces pays,
s'amarrent à quatre amarres dans le fond le plus reculé de quelque
port bien à l'abri; et en général, sur tous les navires qui
fréquentent les Antilles, les tentes sont faites dès le matin pour
amortir un peu la chaleur sur le pont du bâtiment, et tout travail de
force, à moins de circonstances très-pressées, est interdit sur rade,
depuis neuf heures du matin jusqu'à cinq heures du soir.

Ces précautions, qui sont loin de suffire de nos jours, et les
ressources en hôpitaux, médecins, remèdes, pharmacies et magasins
remplis de nos denrées que trouvent nos marins dans ces colonies,
manquaient totalement à Colomb ainsi que l'expérience des localités;
l'on peut apprécier par là quelle navigation pénible ses bâtiments
avaient à faire et combien ils devaient souffrir.

Le 7 juillet, ils mouillèrent, pour prendre quelque repos, à
l'embouchure d'une belle rivière. Suivant son habitude, le vice-roi,
en signe de prise de possession, y planta une croix; c'était un
dimanche matin: un cacique accompagné de plusieurs indigènes voulut
être témoin de la cérémonie et Colomb y mit une certaine pompe. La
messe fut célébrée avec beaucoup de piété sous un massif de verdure
odorante; mais quel ne fut pas l'étonnement de Colomb, lorsque après
cette célébration, un vieillard, ami du cacique, s'avança vers lui,
avec un maintien fort digne, et lui dit: «J'ai appris que tu étais
venu dans ces contrées avec beaucoup de forces, que tu avais soumis
plusieurs îles, et que tu as répandu une grande terreur dans divers
pays; mais n'en tire pas trop de vanité: les âmes des défunts ont un
voyage à accomplir, soit dans un lieu d'horreur et de ténèbres préparé
pour ceux qui ont été injustes ou cruels, soit dans un séjour rempli
de délices destiné à ceux qui ont fait régner la paix sur la terre et
parmi ses habitants. _Si donc tu es mortel_, aie bien soin de ne faire
de mal à qui que ce soit, surtout à ceux qui ne t'en ont pas fait.»

Christophe Colomb, réjoui d'apprendre qu'une aussi saine notion de
l'immortalité de l'âme régnait dans les croyances de ces insulaires,
fut extrêmement touché de l'allocution que ce vieillard avait
prononcée avec une éloquence si naturelle; il le fit assurer, par son
interprète, qu'il n'avait été envoyé par _ses souverains_ que dans des
vues parfaitement conformes aux doctrines qu'il venait d'entendre, que
pour les protéger contre la dévastation ou l'anthropophagie, et que
pour soumettre les Caraïbes ou les initier à ces mêmes doctrines. Le
vénérable Indien fut très-surpris de comprendre par cette réponse
qu'un homme qui lui paraissait aussi extraordinaire que Colomb fût
sujet et non pas roi; et quand on lui eut parlé de la beauté de
l'Espagne, de la grandeur de ses souverains et des merveilles de
l'Europe, il fut saisi d'un désir si violent de s'embarquer avec le
grand-amiral et de le suivre, qu'il fallut des efforts inouïs de sa
femme, de ses enfants et du cacique lui-même pour l'en dissuader. En
commémoration de ce touchant épisode, cette rivière fut nommée
_Rio-de-la-Misa_ (rivière de la Messe).

Colomb alla reconnaître le cap de la Croix, et de là il fit route pour
la Jamaïque dont il voulait achever l'exploration. Il mouillait
presque tous les soirs et il appareillait le matin pour mieux
connaître cette île. Dans ses fréquentations avec les naturels, il
reçut une visite qui lui rappela, sur une plus grande échelle, le
désir du vieillard de _Rio-de-la-Misa_: ce fut celle d'un cacique et
de sa femme suivis de leur famille consistant en deux jeunes filles
fort belles, deux fils et cinq de ses frères; tous peints ou tatoués
et ornés de plumes, de manteaux, de bijoux, escortés par des
porte-étendards et par des Indiens qui faisaient résonner l'air de
leurs tam-tams, tambours et trompettes en bois. Ils voulaient aussi
s'embarquer avec Colomb et le suivre en Espagne; mais le vice-roi,
songeant aux déceptions qu'ils éprouveraient ainsi qu'au malaise
auquel ils seraient soumis pendant le voyage, se refusa à cette offre
par un sentiment de compassion; il leur fit des présents et il leur
dit que, ne devant retourner en Espagne que dans un temps assez
éloigné, il était obligé de les prier d'attendre dans leur île, et
que, s'il le pouvait, il y reviendrait pour les chercher.

Le 19 du mois d'août, la flottille quitta la Jamaïque; bientôt, elle
se trouva près de la longue presqu'île d'Hispaniola connue sous le nom
de cap Tiburon, et à laquelle le vice-roi avait donné celui de
Saint-Michel. Il côtoya le Midi de l'île; pendant une violente
tempête, il eut le bonheur de trouver un abri dans le canal de Saona;
mais il n'en fut pas de même des deux bâtiments qui naviguaient avec
lui et qui reçurent le mauvais temps en mer: aussi Colomb eut-il
beaucoup d'inquiétude sur leur compte.

Étant enfin rejoint par ces bâtiments, il se dirigea vers l'Est pour
compléter la reconnaissance des îles Caraïbes. Cependant, cinq mois
d'une navigation aussi pénible où tout roulait sur lui, où rien ne se
faisait sans qu'il eût bien vu et ordonné, où la surveillance de tous
les moments qu'il avait à exercer lui laissait à peine la faculté de
prendre quelques heures de repos, toutes ces causes, disons-nous,
réagirent de nouveau sur sa constitution; et, succombant, pour ainsi
dire, sous le poids de la fatigue et sous l'excès de la chaleur, la
maladie, qui fit de rapides progrès, le plongea bientôt dans une
profonde léthargie presque semblable à la mort. À bord, on crut
impossible qu'il revînt à la santé; dans cette supposition, dont on
regardait le fatal dénoûment comme très-prochain, on se hâta de se
rendre à Isabella où Colomb était encore dans un état complet
d'insensibilité, quand la _Niña_ y arriva. Son frère Barthélemy s'y
trouvait rendu et l'y attendait; mais dans quelle fâcheuse situation
il le revoyait!

Il faut savoir avec quelle tendresse Colomb aimait ce frère pour
comprendre l'émotion et le bonheur qu'il éprouva lorsque les soins
qu'il reçut, l'ayant rendu à la vie, il vit Barthélemy veillant auprès
de son chevet. Il n'en pouvait croire ni ses yeux ni ses oreilles;
c'était pourtant bien lui; c'était le compagnon le plus aimé de son
enfance; c'était l'émissaire zélé qu'il avait envoyé aux cours de
France et d'Angleterre pour faire approuver ses projets; c'était
enfin un second lui-même, car, quoiqu'il fût excessivement attaché à
son plus jeune frère Diego qui était également présent, cependant il y
avait toujours eu des rapprochements plus intimes entre lui et
Barthélemy.

C'est à Paris que Barthélemy avait appris la nouvelle de la découverte
du Nouveau Monde par son frère, celle de son retour en Espagne, du
triomphe qu'on lui avait décerné et des préparatifs d'une seconde
expédition qu'il devait commander. Colomb lui avait écrit
immédiatement pour l'engager à venir le joindre le plus tôt possible,
et c'était bien aussi son intention. Le roi de France Charles VIII,
dès qu'il connut ces détails, s'empressa, avec sa libéralité
accoutumée, de mettre Barthélemy en état d'accomplir promptement ce
voyage, et il lui fit compter l'argent qui pouvait lui être nécessaire
pour cet objet. Barthélemy fit alors toute diligence; mais, à cette
époque, les moyens de transport étaient fort lents; aussi, quelque
hâte qu'il y mît, il ne put atteindre que Séville, le jour même où son
frère venait d'appareiller de Cadix.

La reine Isabelle, toujours magnanime, ne se contenta pas de lui en
faire témoigner ses regrets, elle fit équiper trois bâtiments dont
elle lui donna le commandement pour aller, au plus vite, retrouver son
frère bien-aimé; on mit sur ces bâtiments des approvisionnements en
tous genres, on pressa leur armement, et Barthélemy mit sous voiles;
mais hélas! en arrivant à Isabella, il apprit que le vice-roi venait
d'en partir: craignant alors de ne pas le rencontrer en mer faute de
données positives, il prit la résolution de rester dans la nouvelle
colonie, jusqu'au retour de l'expédition.

Ce jour arriva; quel navrant spectacle pour Barthélemy que la vue de
ce corps presque inanimé dans lequel il avait peine à reconnaître
celui dont il attendait l'arrivée avec tant d'anxiété! Ce furent alors
lui et Diego qui prirent la haute main dans la direction de la santé
d'un malade si cher, qui ne le quittèrent pas une seule minute et qui
eurent enfin le bonheur de voir ses yeux se rouvrir à la lumière, et
ses sens revenir progressivement.

Si la présence de Barthélemy fit l'effet d'un baume salutaire sur la
santé du vice-roi, elle apporta aussi de grands soulagements à son
esprit, car il apprit bientôt que la colonie avait besoin d'une main
plus ferme que celle de Diego qui était un excellent homme, mais dont
le caractère le portait plus exclusivement aux occupations de la
science qu'au gouvernement d'un pays. Barthélemy était également fort
instruit, mais il était actif, résolu; et son physique vigoureux, sa
taille élevée, son air d'autorité secondaient merveilleusement ces
qualités. Généreux, affable même et bienveillant à l'occasion, il
tempérait par là une sorte de rudesse qui pouvait lui faire beaucoup
d'ennemis; enfin, il entendait parfaitement ce que l'on nomme les
affaires; mais il n'avait pas ce liant, cette fleur exquise
d'urbanité, cette bonté inépuisable, ce maintien grave et digne que la
nature avait ajoutés à tous les dons qu'elle avait prodigués à
Christophe Colomb, qui, simple fils d'un ouvrier et ayant passé vingt
des premières années de sa vie parmi les hommes qui se piquaient le
moins de science ou de politesse, était aussi bien placé dans les
salons des grands ou des rois et dans les assemblées des savants que
sur le pont d'un bâtiment.

Mais racontons ce qui s'était passé à Isabella depuis le départ du
vice-roi. Pedro-Marguerite, à qui Colomb avait donné l'ordre de faire
une tournée militaire dans l'île, était effectivement parti avec la
plus grande partie des troupes, et il avait laissé Ojeda dans sa
forteresse de Saint-Thomas. Mais, au lieu de chercher à reconnaître
les points essentiels du pays, il se répandit dans la plaine, s'y
établit dans les villages les plus hospitaliers ou les plus peuplés,
et se livra, lui et les siens, à une conduite licencieuse et
oppressive qui excita bientôt la haine et l'indignation des naturels.
Diego en fut informé, il rassembla la junte, et, au nom du conseil qui
la composait, il écrivit à Pedro-Marguerite, lui fit des reproches et
lui ordonna de poursuivre sa tournée ainsi que l'avait ordonné le
vice-roi.

Pedro répondit d'un ton arrogant, qu'il était indépendant à l'égard de
son commandement, et qu'il n'avait aucun compte à rendre ni à la junte
ni à don Diego. Il fut même soutenu dans son insubordination par une
sorte de parti aristocratique qui s'était formé des gentilshommes les
plus entichés de leur noblesse, et qui, dans leur orgueil alors poussé
très-loin à cet égard en Espagne, affectaient de faire fort peu de cas
de l'élévation rapide et récente de Diego, et de considérer le
vice-roi et ses frères comme des étrangers parvenus. Le moine Boyle,
qui commençait à être très-fatigué de vivre dans ce qu'il appelait un
sauvage désert, n'avait pas craint de paraître approuver ces procédés
si blâmables, et même de faire éclater de l'hostilité contre la
personne de Christophe Colomb.

Il poussa l'insolence jusqu'à monter une cabale avec Pedro, et ils
eurent l'audace, sans consulter ni Diego ni les autres membres de la
junte, de s'emparer d'un des navires mouillés dans le port et de
partir pour l'Espagne, où ils pensèrent qu'étant tous les deux
personnellement connus du roi et protégés par lui, il leur serait
facile de se justifier de cette infraction si grave à leurs devoirs
militaires ou religieux, en mettant sous ses yeux l'état fâcheux de la
colonie et en accusant Colomb et son frère Diego de tyrannie et
d'oppression.

Le départ de Marguerite laissant ses soldats sans chef, ceux-ci se
dispersèrent par bandes et se livrèrent à toutes sortes d'excès. Les
indigènes, quand ils virent l'hospitalité qu'ils avaient d'abord
accordée avec tant de prévenance, si mal récompensée, se refusèrent à
porter dorénavant des vivres aux Européens qui furent dans la
nécessité d'en obtenir par la ruse ou par la violence. Les naturels
devinrent alors leurs ennemis déclarés, et toutes les fois qu'ils
pouvaient s'emparer d'un Espagnol, ils le tuaient; il y eut même un
chef nommé Guatiguana, qui en fit périr dix dans son village, incendia
une maison qui en contenait quarante de malades, et fit le siége d'une
petite forteresse récemment bâtie, appelée Sainte-Madeleine, dont le
commandant n'eut d'autre parti à prendre que de s'y renfermer pour s'y
défendre et pour attendre des renforts.

Mais le plus redoutable ennemi des Espagnols était Caonabo, ce cacique
caraïbe dont il a déjà été question dans les tristes événements de La
Navidad, et dont nous avons parlé plus récemment à propos de
l'érection du fort Saint-Thomas, lequel, bâti presque dans ses
dominations, lui avait inspiré de vives inquiétudes. Il savait
qu'Ojeda, qui commandait le fort, n'avait que cinquante hommes sous
ses ordres; et, voyant le corps d'armée de Marguerite détruit, il crut
le moment favorable pour recommencer la scène cruelle de La Navidad;
mais, quoiqu'il eût l'appui de trois de ses frères, tous aussi
entreprenants, aussi vindicatifs que lui, et de dix mille guerriers
indiens, il allait avoir à lutter contre un commandant qui ne se
laissait pas facilement intimider.

Ojeda était en effet un homme opiniâtre et décidé, de la trempe de
ceux qui firent, plus tard, la conquête du Mexique et du Pérou, et qui
avait vu de très-près plusieurs des phases les plus sanglantes de la
guerre contre les Maures; toujours il s'y était distingué, et, dans
toutes ces batailles, dans tous les duels que son caractère enflammé
lui suscitait, jamais il n'avait été blessé. Selon l'esprit religieux
de l'époque, il portait sur lui une image de la vierge Marie sous la
protection spéciale de qui il s'était placé, et il avait la persuasion
intime que cette précieuse image le rendait invulnérable; on le
voyait, dans ses marches, s'arrêter quelquefois, mettre au jour son
talisman, le fixer contre un arbre et dévotement faire ses prières en
le contemplant. Il ne jurait que par la Vierge; il l'invoquait en
toute occasion; sous son égide, il n'y avait aucun danger qu'il ne fût
disposé à braver.

Caonabo, ni ses trois frères, ni ses dix mille guerriers ne purent
rien contre un tel homme; ce fut en vain qu'ils firent le siége de la
forteresse pendant trente jours, ce fut en vain qu'Ojeda et sa
garnison furent réduits à la plus grande détresse, rien
n'affaiblissait leur courage; presque tous les soirs, ils faisaient
des sorties où ils tuaient les plus braves guerriers du cacique;
aussi, fatigué de l'inutilité de ses efforts, Caonabo se retira,
emportant la plus haute idée de la vaillance d'Ojeda.

Toutefois, l'astucieux cacique ne renonça pas à ses projets de
vengeance ou d'ambition; à peine rentré dans le lieu de sa résidence
habituelle, il chercha à ourdir quelque trame contre les Européens; il
s'appliqua à former une ligue avec quatre autres caciques des
districts les plus voisins: c'étaient Guarionex, qui gouvernait la
plus grande partie de la plaine dite Royale; Guacanagari, celui-là
même qui avait enlevé la belle Catalina, et qui régnait sur le
district appelé Marion dans lequel avait été construite la forteresse
de La Navidad; Behechio, qui dominait à Xaragua, et Cotabanama, qui
avait sous sa dépendance le domaine de Higuey occupant presque toute
la partie orientale de l'île jusque-là peu visitée par les Espagnols.
Trois de ces caciques, pleins de ressentiments contre les étrangers,
entrèrent d'abord dans les projets de Caonabo; mais Guacanagari, qui
était celui sur lequel il comptait le plus, fut parmi les deux
opposants. Non-seulement il se refusa aux instances qui lui furent
faites pour l'y engager, mais il informa les Espagnols de ces projets
et il se chargea d'entretenir cent d'entre eux sur son territoire, et
de subvenir à leur alimentation avec son ancienne générosité.
Behechio, courroucé, tua une de ses femmes qu'on supposa être cette
belle Catalina qui, après s'être jetée à la nage à La Navidad,
s'était passionnément jetée dans ses bras; Caonabo lui en enleva une
autre qu'il retint en captivité; mais rien ne put ébranler sa
fidélité, et, comme c'étaient ses domaines qui étaient contigus à la
colonie d'Isabella, les projets hostiles des autres caciques ne purent
avoir un effet immédiat.

Tel était l'état critique de l'établissement européen lors du retour
du vice-roi; Guacanagari se rendit auprès de lui dès qu'il eut été
informé de son arrivée, car son coeur était reconnaissant de
l'indulgence que Colomb lui avait témoignée lors de sa visite à bord
de la _Santa-Clara_ où il s'était fort bien aperçu que tout le monde
était exaspéré contre lui, et qu'on avait engagé le grand-amiral à se
saisir de sa personne. Dans sa nouvelle entrevue avec Colomb, il
chercha à dissiper tous les anciens nuages; et, soit que sa conduite
ait été précédemment coupable ou non, soit qu'il crût dans ses
intérêts de ne pas se liguer avec Caonabo, il révéla les confidences
intimes qu'il avait reçues de lui, et il s'offrit à conduire ses
sujets dans les rangs des Espagnols et à combattre avec eux. Le
vice-roi parut convaincu de sa bonne foi; ce n'était pas le moment de
réveiller d'anciens griefs et il accepta ses offres, mais avec la
pensée de s'assurer de leur sincérité.

Colomb, dont la santé se rétablissait peu à peu, considérait alors la
confédération des caciques comme ayant peu de consistance à cause de
leur inexpérience des choses de la guerre ou de la politique; il était
d'ailleurs trop faible pour entrer résolument en campagne lui-même;
Diego étant peu militaire de sa personne, il ne pouvait penser à lui
donner le commandement des troupes; quant à Barthélemy, il était trop
récemment arrivé, trop peu connu et trop jalousé, pour qu'il lui
confiât un poste aussi important. Cependant, il le nomma _Adelantado_,
c'est-à-dire lieutenant-gouverneur, afin d'avoir une occasion de le
mettre parfois en évidence.

Ne pouvant donc attaquer les Indiens de front et avec une vigueur
spontanée, il s'attacha à les prendre en détail. Il commença par
envoyer des secours au fort Sainte-Madeleine; il fit poursuivre
Guatiguana qui avait incendié la maison contenant quarante Espagnols
malades, et il ordonna que son pays fût ravagé. Plusieurs des
guerriers de ce petit chef furent tués, mais il se déroba à la
vengeance des Européens par une prompte fuite. Comme il était
tributaire de Guarionex, souverain de cette portion de la Plaine
Royale, on expliqua à celui-ci que ce n'était pas à sa puissance ni à
lui qu'on en voulait, mais qu'il s'agissait seulement de venger un
horrible attentat. Guarionex était un homme paisible qui ne demandait
pas mieux que d'avoir un prétexte honnête de rester neutre; le
vice-roi, pour le maintenir dans cette disposition favorable, négocia,
avec l'habileté qui lui était particulière, le mariage d'une des
filles de ce même cacique avec l'insulaire de San-Salvador qui avait
été baptisé en Espagne sous le nom de Diego, et qui, dévoué au
grand-amiral, avait renoncé à retourner dans son île pour rester avec
les Espagnols. Par suite de ce mariage, Colomb obtint de Guarionex son
assentiment pour bâtir, au milieu de ses domaines, une forteresse qui
reçut le nom de la Conception.

Ce succès partiel et quelques autres prouvèrent combien la présence
d'un homme peut contribuer à l'amélioration d'affaires chancelantes,
et avec quelle énergie mêlée de prudence, le vice-roi réparait les
fautes commises pendant son voyage; mais le but essentiel n'était pas
atteint, car tant que Caonabo aurait le pouvoir de nuire à la colonie,
il n'y avait à espérer aucune sécurité. Colomb était fort préoccupé de
cette idée, lorsque s'en entretenant avec Ojeda qu'il avait mandé
auprès de lui, ce jeune et vaillant guerrier aborda le coeur même de
la question, et, allant droit au but, lui dit qu'il ne demandait que
dix hommes déterminés, choisis de sa main, et qu'il s'engageait, sous
serment fait à sa patronne, la vierge Marie, d'amener le cacique, soit
de gré, soit captif, à la ville d'Isabella, mais qu'il demandait carte
blanche en tout et pour tout.

«Je vous donne toute latitude, lui répondit Colomb ravi de cette
proposition inattendue, parce que je sais que vous êtes un homme
d'honneur, et que si vous connaissez les lois et les ruses de la
guerre, vous savez aussi qu'il ne faut pas compromettre la réputation
de votre chef, et que vous ne devez, même envers un ennemi aussi
perfide que Caonabo, prendre, soit en mon nom, soit au vôtre, aucun
engagement que ni vous ni moi ne puissions tenir.»

Et puis, sur un geste d'assentiment d'Ojeda, il ajouta, comme en se
parlant à lui-même: «Heureux les hommes qui se sentent en eux assez de
résolution, de confiance et d'habileté, pour faire réussir d'aussi
périlleuses entreprises; et plus heureux encore les chefs lorsqu'ils
ont de tels hommes pour les seconder!»

Ojeda fut on ne peut plus sensible à un compliment aussi flatteur, et
il dit en s'inclinant avec une respectueuse reconnaissance:

«Seigneur vice-roi, nul, plus que Votre Altesse, n'a le droit de
parler de résolution, de noble confiance en soi et d'habileté; aussi,
quoi que je puisse faire, je resterai toujours fort au-dessous des
nobles exemples que vous en avez donnés à l'univers, et dont tous les
jours nous sommes les témoins!»

Ojeda partit avec dix cavaliers bien montés; après un trajet de 60
lieues, il se montra, sans crainte, au milieu d'un gros village où
résidait le cacique, et il l'aborda en lui disant qu'il venait traiter
avec lui d'une affaire fort importante. L'agilité, l'air ouvert, la
force musculaire d'Ojeda, son adresse dans tous les exercices
charmèrent Caonabo qui se sentit disposé à l'écouter favorablement.
Notre jeune guerrier désirait l'emmener à Isabella; il employa toute
son éloquence pour y parvenir, lui disant que s'il y allait de bonne
grâce, il trouverait le vice-roi très-disposé à faire avec lui un
traité qui lui serait fort avantageux. Ces moyens oratoires ne
réussissant pas, Ojeda lui parla de la cloche de la chapelle espagnole
qui faisait l'admiration de tous les insulaires. Quand elle sonnait
pour la messe ou pour les vêpres, les Haïtiens avaient remarqué que
les Européens accouraient vers la chapelle, ou si c'était pour
l'_Angélus_, qu'ils s'arrêtaient sur le champ, interrompaient leurs
travaux, ôtaient leurs chapeaux, et priaient. Ils s'imaginaient que
cette cloche avait un pouvoir mystérieux, ils ne se lassaient pas de
l'écouter, ils admiraient comme le bruit de ses battements traversait
l'espace et résonnait majestueusement dans les forêts voisines; ils
croyaient enfin qu'elle venait du _Turey_ ou du ciel, qu'elle avait le
don de parler aux hommes, de s'en faire obéir; et lorsque Ojeda eut
dit à Caonabo qu'elle serait le prix du traité, celui-ci qui en avait
fort entendu vanter les merveilles, ne put résister à la tentation de
la posséder, et il se montra décidé à partir.

Le jour fut fixé; mais Ojeda fut très-surpris de voir une armée
d'Indiens se présenter pour accompagner Caonabo; aussi fit-il
l'observation que c'était beaucoup d'appareil pour une visite purement
amicale. Le cacique répondit qu'un prince comme lui ne pouvait pas
faire moins pour sa dignité et pour les convenances. Ojeda craignit
quelque sinistre projet; pour déjouer les intentions présumées de
Caonabo contre lui ou contre la colonie d'Isabella, il eut recours à
un stratagème qui paraît ressembler à une fable, mais qui est rapporté
par tous les historiens contemporains, et qui, d'ailleurs, rentre dans
le caractère aventureux du chef de l'entreprise, et dans les idées des
ruses de guerre habituelles aux Indiens quand ils ont des différends
ou des démêlés, et qu'ils sont en état d'hostilité.

Comme l'armée s'était arrêtée vers la fin du voyage près d'une petite
rivière appelée Yegua, Ojeda montra avec une sorte d'affectation une
paire de menottes en acier si parfaitement poli qu'elles étaient plus
brillantes que de l'argent, et il dit à Caonabo que c'était un
ornement porté par les monarques castillans dans les grandes
cérémonies. Le guerrier indien les regarda avec convoitise, et Ojeda
se montra disposé à les lui offrir en présent; mais il ajouta qu'il
fallait, pour s'en parer, une sorte de purification qui consistait en
un bain pris dans la rivière, après quoi, il le ferait monter en
croupe sur son cheval; que là, il le décorerait de ce bijou précieux
qu'il lui attacherait aux poignets, et qu'ensuite il le ferait passer
devant ses sujets qui seraient rangés en ligne pour le voir et
l'admirer.

Le cacique, ébloui de l'éclat de ces menottes, et charmé de se montrer
à ses guerriers dans l'appareil d'un souverain espagnol et monté sur
un de ces beaux animaux tant admirés par ses compatriotes, consentit à
tout; mais à peine fut-il sur le cheval, et eut-il une menotte passée
à chaque poignet que, le saisissant vigoureusement par les mains,
Ojeda réunit les deux menottes, les ferma, et, suivi de sa troupe,
prit un temps de galop forcé, emmenant Caonabo captif derrière lui.
Arrivés à bonne distance dans une forêt, le cacique fut lié avec des
cordes; et ce fut avec Caonabo attaché derrière lui qu'Ojeda fit son
entrée à Isabella.

Le fier Indien se présenta devant Colomb avec un maintien orgueilleux;
il n'essaya même pas de se justifier de la part qu'il avait prise au
massacre de La Navidad; il alla jusqu'à se vanter d'être venu
secrètement à Isabella pour reconnaître la place et dresser un plan de
destruction; mais quant à Ojeda, il ne lui montra aucune rancune de la
ruse qu'il avait employée pour se rendre maître de lui, convenant
qu'elle était dans les lois de la guerre, et la regardant comme un des
stratagèmes les plus habiles et les mieux imaginés, à tel point que
lorsque le vice-roi entrait dans sa prison, et que tout le monde se
levait et le saluait, lui restait immobile et dédaigneux; mais quand
il voyait Ojeda, il disait que c'était là l'homme qui avait osé se
rendre dans le coeur de ses États pour mettre la main sur sa personne,
et il n'y avait pas de marques de respect qu'il ne lui témoignât.

Plus Colomb était frappé de cet héroïsme naturel, plus aussi il
trouvait prudent de maintenir cet ennemi si dangereux en captivité: il
le tint donc renfermé, mais en le traitant avec tous les égards, avec
toute la douceur possibles, jusqu'à ce qu'il pût l'envoyer en Espagne.
Cependant, un des frères de Caonabo rassembla des Indiens pour essayer
de s'emparer du fort Saint-Thomas par un coup de main, espérant ainsi
faire des prisonniers et obtenir, par échange, la liberté du cacique;
mais l'infatigable Ojeda, averti à temps, prévint cette attaque, se
lança avec quelques cavaliers au milieu des ennemis, en tua un grand
nombre, dispersa ces guerriers et fit beaucoup de prisonniers, au
nombre desquels se trouvait celui des frères de Caonabo qui était le
chef de cette entreprise.

À l'arrestation du cacique se joignit un autre événement qui répandit
une grande joie dans la colonie: ce fut l'arrivée de quatre bâtiments
venant d'Espagne, sous le commandement de ce même Antonio de Torres à
qui le vice-roi avait confié les navires qui lui étaient devenus
inutiles à Isabella pour les ramener en Europe, après qu'il en eut
débarqué les hommes et la cargaison destinés pour la colonie. Il y
avait à bord un médecin, un pharmacien, des ouvriers de diverses
professions, et, en particulier, des meuniers, des laboureurs; enfin,
il s'y trouvait beaucoup d'approvisionnements de toutes sortes.
Antonio de Torres remit, en outre, à Colomb une lettre des souverains
espagnols, où l'approbation la plus complète était donnée à tous ses
actes, et par laquelle il était informé que quelques différends qui
s'étaient élevés entre les cours d'Espagne et de Portugal, au sujet de
la délimitation finale de leurs prétentions réciproques en fait de
découvertes, étaient sur le point d'être aplanis. Enfin, il était
invité à retourner en Europe pour assister à la conférence qui devait
être tenue pour cet objet, ou au moins à envoyer quelqu'un qui pût
dignement l'y représenter.

Le vice-roi résolut de faire repartir ces bâtiments; il y fit porter
tout l'or qu'il avait pu recueillir, beaucoup de plantes, d'arbustes,
de végétaux précieux, et il ordonna que ses prisonniers, au nombre de
cinq cents, y fussent embarqués pour être vendus à Séville comme
esclaves. Il est facile, aujourd'hui, de condamner une telle mesure et
de prendre fait et cause contre cet outrage fait à l'humanité: on se
laisse même entraîner si loin à cet égard que, parmi les écrivains qui
ont blâmé cet acte, il s'en trouve un d'un très-grand mérite
assurément, mais qui appartient à une nation se disant très-libre,
fort éclairée, justifiant, d'ailleurs, cette bonne opinion d'elle-même
sous beaucoup de rapports, mais chez laquelle l'esclavage de la race
africaine existe encore aujourd'hui et est maintenu avec une extrême
opiniâtreté. Il faut, cependant, pour bien juger cette mesure, se
reporter à l'époque où elle fut prise, et penser qu'alors rien n'était
si commun, ni considéré comme plus naturel que de voir les Maures
captifs, vendus en Espagne comme des esclaves, et les chrétiens être
tous mis en servitude chez les puissances barbaresques lorsque le sort
des armes les livrait entre leurs mains, ou que, seulement, ils
devenaient la proie des pirates, des corsaires, des bandits qui
infestaient la Méditerranée, et qui poussaient l'audace jusqu'à venir
débarquer sur les côtes européennes pour y faire des prisonniers.

Colomb comprenait fort bien, pourtant, la portée de l'accusation
lancée contre ses découvertes, lorsqu'on disait qu'elles coûtaient
beaucoup et qu'elles ne rapportaient rien. On ignorait, alors, qu'il
ne peut qu'en être ainsi de tous les établissements coloniaux; que
pour les faire progresser, pour leur faire acquérir une grande valeur,
il faut beaucoup d'argent, beaucoup de soins, beaucoup de patience;
que ce n'est qu'à ce prix que l'on peut fonder des colonies prospères,
et qu'enfin ce n'est que longtemps après, qu'elles peuvent rendre, et
au centuple, les frais qu'elles ont occasionnés. Le vice-roi voulait
donc, par la vente de ces prisonniers quelque répréhensible qu'elle
puisse être aujourd'hui, faire rentrer au trésor une partie des sommes
que coûtaient les armements exécutés pour ses expéditions, et, par là,
atténuer les critiques que l'on faisait de ses projets que, faute de
l'expérience de ces choses, ses amis eux-mêmes n'étaient pas en mesure
de repousser.

Cependant, sa santé était revenue; l'arrestation de Caonabo, l'arrivée
d'Antonio de Torres, tout concourait à mettre la joie dans le coeur
des Espagnols, à rétablir complétement Colomb, et il hâtait les
préparatifs du départ des quatre bâtiments, lorsque Guacanagari vint
l'informer qu'un autre frère de Caonabo, nommé Manicaotex, ayant joint
ses forces à celles des deux caciques qui avaient voulu faire cause
commune entre eux, marchait vers Isabella pour y livrer un grand
assaut. Colomb préférant aller au-devant d'eux que de les attendre,
partit lui-même avec toutes ses troupes; mais auparavant, il expédia
ses navires, et ce fut Diego, son frère, qu'il envoya pour le
représenter dans la conférence projetée entre les Espagnols et les
Portugais.

Qu'il nous soit permis ici de faire une réflexion: Colomb allait
atteindre sa soixantième année; il avait beaucoup d'ennemis; il était
étranger; la noblesse lui avait été conférée ainsi qu'à son frère
Diego; or, ces titres de Don Cristoval (Don Christophe) et de Don
Diego dont ils avaient été récemment gratifiés, les dignités de
vice-roi et de grand-amiral dont il jouissait, la haute faveur que lui
manifestaient les souverains espagnols, toutes ces causes lui
suscitaient un grand nombre d'envieux: d'ailleurs, il avait
certainement assez fait pour sa gloire; eh bien! lorsqu'il recevait
une invitation de retourner en Espagne pour régler un grand différend
international, il eût été sage et prudent qu'il saisît cette
excellente occasion de quitter le théâtre où son génie devait jeter
encore de vives lueurs, mais aussi avoir quelques éclipses, et qu'il
se reposât, après tant de travaux, dans l'existence la plus honorable
qu'il soit donné à un homme de posséder. L'illustration qu'il avait
acquise par ses découvertes, pouvait difficilement être augmentée par
quelques services subséquents quelque signalés qu'on puisse les
supposer, et il se fût épargné bien des peines, bien des soucis, bien
des malheurs! Mais, ainsi sont faits les hommes; il est rare qu'ils
sachent s'arrêter ou se modérer, et ils finissent, presque toujours,
par être entraînés plus loin qu'ils ne devraient aller!

Nous n'entendons pourtant pas blâmer Colomb d'avoir livré bataille à
Manicaotex; son devoir était tracé: il devait, comme il le fit si
noblement, prendre le commandement en personne; mais il aurait pu
retenir ses bâtiments jusqu'après l'issue du combat, et, ensuite, se
rendre aux voeux de ses souverains; rien, selon nous, n'était plus
dans les intérêts de sa gloire et de son bonheur, que de faire alors
ses adieux au Nouveau Monde, d'aller mener en Espagne la vie d'un
philosophe, et de s'y faire admirer comme le savant le plus éclairé,
l'homme le plus illustre de la chrétienté.

N'omettons pas de mentionner que la recommandation la plus importante
que fit Colomb à Don Diego, fut de s'attacher minutieusement à bien
exposer, en Espagne, l'odieuse conduite des infâmes Boyle et Pedro
Marguerite, et à réfuter les calomnies qu'ils devaient avoir déversées
sur la colonie et sur lui.

Le vice-roi entra en campagne avec deux cents fantassins et vingt
cavaliers à la tête desquels se trouvait Ojeda. Il y avait aussi vingt
chiens d'une force prodigieuse, très-redoutés des Indiens contre qui
ces féroces animaux avaient une sorte d'aversion naturelle. Pour
prouver sa fidélité, Guacanagari se joignit aux Espagnols avec les
guerriers de son domaine.

Ce fut le 27 mars 1494 que Colomb, secondé par son frère Barthélemy
agissant dans ses fonctions d'Adelantado, partit d'Isabella et
s'avança rapidement vers ses ennemis qui étaient rassemblés dans la
Plaine Royale près du lieu où, depuis lors, la ville de Santiago a été
bâtie, et qui, quoiqu'au nombre, peut-être exagéré, qu'on a évalué
être de cent mille hommes, furent ébranlés dans la confiance qu'ils
avaient montrée jusque-là, en voyant l'intrépidité avec laquelle
Colomb s'avançait vers eux. Sans perdre de temps, le vice-roi fit
commencer l'attaque. L'Adelantado, avec son impétuosité
caractéristique, entraîna à sa suite l'infanterie massée par petits
détachements qui firent feu presque à bout portant de la manière la
plus efficace: le bruit des tambours, les fanfares des trompettes
retentirent avec fracas, et les Indiens commencèrent à plier. Le
bouillant Ojeda arriva alors avec ses cavaliers, le sabre au poing, et
fit un carnage effroyable; les chiens furent aussi lancés, ils
terrassaient les ennemis en leur sautant à la gorge, et puis ils leur
déchiraient les entrailles; en un mot, la déroute fut totale et la
victoire fut complète.

Le vice-roi poursuivit son triomphe en faisant une tournée militaire
dans les contrées voisines, qu'il soumit à sa domination et où il
imposa divers tributs ou diverses redevances qui devaient être
acquittés en or ou en coton. Plusieurs forteresses furent élevées dans
les endroits les plus convenables, et la bataille, recevant le nom du
lieu où elle avait été livrée, fut appelée bataille de la _Vega Real_
ou de la Plaine Royale.

Cette lutte, cette bataille, ce sang versé, sont sans doute
déplorables, mais c'était une conséquence forcée de la situation. En
effet, du moment où ces beaux pays étaient découverts, il devenait de
toute impossibilité que le bon accord entre les Européens et les
naturels durât toujours, et que les habitants restassent éternellement
plongés dans la paresse et dans l'idolâtrie; il était également
impossible que les richesses territoriales en demeurassent à jamais
inexploitées; il ne se pouvait pas, enfin, que les habitants
continuassent à y être exposés aux incursions, au brigandage, à
l'anthropophagie des Caraïbes qui les tenaient dans des alarmes
continuelles. Nous ne nous dissimulons pas tous les maux qui leur ont
été apportés par la domination européenne, mais nous avons beau y
réfléchir, nous n'imaginons pas comment les choses auraient pu se
passer autrement.

Toute oppression, cependant, amène nécessairement une réaction
quelconque: aussi vit-on les Haïtiens, désabusés de l'idée de résister
par la force, avoir recours à la ruse; et, sachant que la nourriture
des Espagnols dépendait presque totalement de leurs cultures, ils
détruisirent leurs champs de maïs, dépouillèrent les arbres de leurs
fruits, fouillèrent leurs plantations de manioque pour les arracher,
et allèrent se cacher dans leurs montagnes.

À leur tour, les Espagnols presque affamés, les poursuivirent dans
leurs retraites, les pourchassèrent comme des bêtes fauves, et firent
expier à un grand nombre le préjudice, pourtant bien naturel, qu'ils
éprouvaient. Ces malheureux n'eurent donc plus de ressources que de se
rendre, de se soumettre au joug et de travailler. Telle fut enfin la
terreur inspirée par les Espagnols, qu'un seul d'entre eux, avec son
fusil sur l'épaule, aurait pu marcher, circuler dans toute l'île, et
trouver des naturels prêts à le transporter sur leurs épaules quand il
le jugeait convenable, ou qu'il était fatigué. Tristes et pénibles
conséquences d'un commencement d'occupation, et qui si, comme nous le
croyons, elles sont inévitables, suffiraient peut-être pour détourner
d'en jamais entreprendre!

Quant à Guacanagari, il devint en exécration à ses compatriotes:
quelque respectables que puissent être les sentiments d'amitié qui
l'attachaient à Colomb, si toutefois, ce qu'il croyait être son
intérêt personnel ne l'excitait pas, on ne saurait disconvenir que
cette exécration était méritée. Pendant une absence du vice-roi, ses
voisins le soumirent, lui-même, à un tribut qui lui était fort
onéreux. Alors, ne pouvant supporter les murmures de ses sujets, les
hostilités des autres caciques, les extorsions de ses ennemis, et la
vue des malheurs auxquels il sentait bien qu'il avait contribué, il se
retira dans les montagnes, s'y cacha avec obscurité et y mourut dans
la misère. Sa vie est restée une énigme; son admiration pour Colomb
l'avait fasciné; il ne paraît pourtant pas exempt de reproches dans le
massacre de la garnison de La Navidad, et son malheur paraît avoir
consisté à n'avoir jamais su prendre un parti bien net, et à n'avoir
pas pu adopter une ligne de conduite franche et invariable.

Si nous tournons nos yeux vers l'Espagne, nous y verrons que ce que
Colomb avait prévu s'était réalisé de tous points, et qu'on y avait
prêté l'oreille aux odieuses calomnies des infâmes déserteurs Pedro
Marguerite et du moine bénédictin Boyle, qui, s'ils avaient été
traités comme ils le méritaient, auraient dû être arrêtés dès leur
arrivée et passer en conseil de guerre. Ils taxèrent le vice-roi
d'exagérations coupables dans les descriptions qu'il avait données des
contrées qu'il avait découvertes, de tyrannie et d'oppressions à
l'égard des colons; ils le représentèrent comme ayant contraint les
Espagnols à un travail excessif malgré l'état de faiblesse et de
maladie où ils se trouvaient, comme ayant infligé des peines sévères
pour les moindres offenses, et comme ayant traité avec indignité les
gentilshommes du rang le plus élevé; mais ils eurent grand soin de
taire les causes pour lesquelles un travail inusité avait été exigé,
la paresse et l'indiscipline ou la sensualité des colons, les cabales
enfin et l'insolence, ou au moins les singulières prétentions de ces
gentilshommes, qui pensaient que leur rang devait les faire exempter
de toute participation aux charges et aux labeurs que la situation
imposait. Ces calomnies des deux déserteurs étaient d'ailleurs
appuyées par des fainéants revenus du Nouveau Monde avec le
mécontentement de ne pas y avoir amassé, en ne prenant aucune peine,
des monceaux d'or sur lesquels ils avaient eu la simplicité de
compter, sans même, ainsi que nous l'avons déjà fait observer, avoir
voulu être éclairés sur ce point. De proche en proche, ces singulières
et puériles accusations parvinrent jusqu'aux grands personnages du
royaume; elles altérèrent la popularité de Christophe Colomb, et même
l'ancienne faveur dont il jouissait auprès de Leurs Majestés.

La première mesure qui annonça le déclin de cette faveur fut une
proclamation par laquelle tout Espagnol fut autorisé à se rendre à
Hispaniola, à commercer avec le Nouveau Monde, et à y faire, à son
compte, des découvertes. Une partie des bénéfices devait en revenir à
la couronne, et Colomb conservait, il est vrai, ses droits au huitième
de ces mêmes bénéfices en sa qualité de grand-amiral; mais il fut
très-mécontent de n'avoir pas été consulté, et il comprit facilement
qu'une pareille faculté accordée à tout le monde, dans un moment où
rien n'était encore assis ni établi dans ces pays, apporterait une
grande perturbation dans le cours régulier des découvertes, par la
licence et par les entreprises déprédatrices d'obscurs et d'avides
aventuriers.

L'arrivée des bâtiments commandés par Antonio de Torres contre-balança
un peu le mauvais effet qui venait d'être produit; mais on n'en pensa
pas moins qu'il fallait envoyer un commissaire à Isabella, pour s'y
enquérir de l'état des choses en général, et de la conduite de Colomb
en particulier: ce fut un nommé Jean Aguado qui fut chargé de cette
mission. Il avait déjà été dans la colonie et il en était revenu avec
des lettres de recommandation du vice-roi, de sorte qu'on pensa que si
l'on commettait un acte désagréable à Colomb par l'envoi d'un
commissaire, le choix que l'on faisait d'une personne qui devait lui
être dévouée, tempérerait l'âpreté de cet acte.

L'affaire des cinq cents Indiens prisonniers ramenés par Torres pour
être vendus en Espagne comme esclaves, avait aussi causé quelque
émotion: avec son grand sens, la reine Isabelle la soumit à une
conférence de pieux théologiens qui débattirent longtemps la question,
mais qui ne purent se mettre d'accord et ne formèrent aucune majorité
tranchée. La clémente Isabelle, ne consultant alors que la magnanimité
de son coeur vraiment religieux, ordonna que ces prisonniers fussent
ramenés dans leur patrie, et qu'ils y fussent mis en liberté aussitôt
que la tranquillité de la colonie le permettrait.

Le commissaire Aguado partit d'Espagne vers la fin du mois d'août 1495,
avec quatre caravelles chargées de secours et d'approvisionnements: Don
Diego revint aussi par la même occasion. Ce commissaire était un esprit
faible à qui cette mission avait donné le vertige; il n'eut rien de plus
pressé que d'oublier les obligations qu'il avait à Colomb, et d'excéder
les limites de son mandat. Le vice-roi était en tournée quand ces
caravelles arrivèrent; alors, sans aucun égard pour Barthélemy, frère du
vice-roi et Adelantado ou lieutenant-gouverneur, il prit en mains le
commandement suprême, il fit publier ses prétendus pouvoirs à son de
trompe, il fit arrêter plusieurs officiers publics, exigea de quelques
autres des comptes rigoureux, et invita tous les individus qui pouvaient
avoir quelques plaintes à formuler contre Colomb à se présenter à lui
pour les faire connaître; il poussa même l'audace jusqu'à insinuer que
Colomb prolongeait son absence par crainte des recherches qu'il avait à
faire sur sa conduite, et jusqu'à manifester l'intention de se mettre à
la tête de quelques cavaliers pour aller à sa poursuite et pour
l'arrêter. C'était en vérité d'une rare insolence de la part d'un
simple commissaire qui ne venait, en quelque sorte, que pour dresser un
procès-verbal de l'état des choses, et qui, au lieu d'y procéder avec
justice, sens et ménagement, bouleversait tout, affichait des
prétentions ridicules, et plongeait la colonie dans la plus horrible
confusion.

Le vice-roi, informé de l'arrivée de cet étrange personnage et de ses
inconcevables procédés, fit voir qu'il ne craignait ni recherches ni
imputations quelconques, et il se hâta de retourner à Isabella. Il
aborda cet Aguado avec un maintien grave et cérémonieux, prit
connaissance de ses instructions; puis, voyant qu'il y avait beaucoup
de vague, il lui dit que, dans la crainte de ne pas interpréter comme
il convenait les ordres de Leurs Majestés pour lesquels son respect ne
pouvait être égalé que par sa reconnaissance, il lui laissait, sous sa
responsabilité, toute latitude d'en agir comme il l'entendait;
qu'ensuite, lorsqu'il croirait avoir rempli sa mission et jugé
convenable de retourner en Espagne, il s'y rendrait lui aussi pour se
justifier d'accusations qui n'en étaient réellement pas, et pour
expliquer les vraies causes du malaise de la colonie.

Lorsque l'ingrat et infatué Aguado eut achevé de remplir le pitoyable
rôle qu'il s'était donné, de provocateur à la délation et à la
calomnie, on songea au départ; mais pendant qu'on en faisait les
préparatifs, il éclata sur l'île un de ces coups de vent dévastateurs
que les Indiens appelaient _uricans_, nom que nous avons conservé en
France sous celui d'ouragans. Trois des bâtiments qui étaient à
l'ancre furent brisés et coulés avec leurs équipages; d'autres furent
jetés les uns sur les autres et poussés à la côte où ils s'échouèrent
comme des navires naufragés. Le bâtiment-amiral la _Santa-Clara_,
celui auquel Colomb, par un souvenir de prédilection, avait donné le
surnom de la _Niña_, fut le moins maltraité; mais il avait besoin de
grandes réparations. On s'occupa donc de ces réparations; enfin le
vice-roi eut l'idée de faire construire un nouveau navire avec les
débris qu'il put sauver des autres.

On se livrait à ces travaux, lorsqu'on apprit la découverte de mines
d'or très-riches dans l'intérieur de l'île. Un jeune Aragonais nommé
Michel Diaz, au service de l'Adelantado, ayant blessé un de ses
compatriotes dans une querelle, avait fui d'Isabella avec cinq ou six
camarades. Après avoir longtemps erré dans l'île, ils arrivèrent à un
village indien placé sur les bords de la rivière Ozema, là même où la
ville de San-Domingo est en ce moment située; les habitants les y
accueillirent avec bienveillance et ils y prirent leur résidence. Ce
village était gouverné par une femme qui en était la cacique; elle
conçut un vif attachement pour Diaz, et des relations intimes
s'ensuivirent entre eux.

L'Aragonais paraissait aussi heureux que son amante, mais au bout de
quelques mois, il devint inquiet, mélancolique, et il était préoccupé
du désir de revoir Isabella et les compagnons qu'il y avait laissés;
toutefois, craignant la sévérité de l'Adelantado, il ne savait comment
accomplir son dessein. La cacique se rendit parfaitement compte des
tristesses de Diaz, elle craignit d'en être prochainement abandonnée;
et comme elle avait entendu parler de l'attrait que l'or avait pour
les Européens, elle imagina de révéler à son hôte qu'il y en avait de
grandes quantités dans le voisinage, afin qu'il le fît connaître aux
colons d'Isabella et qu'ils se transportassent tous sur les bords de
l'Ozéma, où elle donnait l'assurance qu'ils seraient parfaitement
reçus.

Diaz fut ravi d'entendre ces propositions qu'il voulut se hâter
d'aller transmettre à ses compatriotes, se flattant que, porteur
d'aussi bonnes nouvelles, il obtiendrait son pardon de l'Adelantado.
Son espoir ne fut pas déçu, le vice-roi, lui-même, lui en sut le
meilleur gré, car il pensa aussitôt quel excellent argument ce serait
à opposer aux insinuations fâcheuses que ses ennemis répandaient dans
la métropole sur son compte.

L'Adelantado, dont l'activité était incomparable, partit immédiatement
avec l'Aragonais et ses guides qui les conduisirent sur les bords
d'une rivière appelée Hayna, où ils trouvèrent beaucoup plus d'or et
en morceaux beaucoup plus gros que n'en fournissait la province de
Cibao; ils aperçurent aussi plusieurs excavations qui leur firent
conjecturer que ces terrains étaient exploités depuis de longues
années. L'Adelantado ne perdit pas une minute pour aller rapporter ces
détails ainsi que plusieurs magnifiques échantillons au vice-roi, qui
en témoigna la plus vive satisfaction, et qui ordonna qu'une
forteresse fût aussitôt élevée dans le voisinage des mines. Alors, il
prit encore moins de souci qu'il ne l'avait fait jusque-là des
forfanteries d'Aguado, et il pressa le départ.

Pour l'honneur de Diaz, et pour montrer que la jeune et belle cacique
de ces contrées avait fait sur le coeur de son amant une impression
aussi profonde que passionnée, nous constaterons qu'il la fit baptiser
sous le même nom de Catalina que les Espagnols avaient donné à
l'intrépide Caraïbe délivrée par Guacanagari; que l'Aragonais se maria
légitimement avec elle; qu'il resta constamment fidèle à ses
engagements, et que l'Haïtienne lui donna, par la suite, deux enfants
qui furent élevés dans la religion catholique.

Le navire nouvellement construit était une caravelle nommée la
_Sainte-Croix_; Aguado y prit passage, et le grand-amiral, après avoir
laissé le commandement de la colonie à son frère l'Adelantado,
s'embarqua sur la _Niña_. Ces bâtiments portaient deux cent vingt-cinq
hommes, soit malades ou débauchés et fainéants dont on débarrassait
l'île d'Haïti, et qui formaient le plus triste aperçu qu'on puisse
imaginer de cette colonie où ils étaient allés comme à une terre de
promission; il y avait aussi trente Indiens à bord, parmi lesquels se
trouvaient Caonabo, le chef naguère si redouté, un de ses frères et un
de ses neveux. Colomb leur avait promis à tous de les ramener libres
dans leur pays, espérant qu'après avoir été présentés à ses
souverains, et qu'étant touchés des bons traitements qui leur seraient
faits, ils garderaient le souvenir de la puissance, de la grandeur de
l'Espagne, renonceraient à toute hostilité, et deviendraient de
très-utiles auxiliaires pour amener une prompte soumission de l'île et
le goût du travail parmi les indigènes.

Le grand-amiral, dans sa navigation, au lieu d'aller au Nord du
tropique, chercher des vents variables, suivit la même route que lors
de son premier retour, c'est-à-dire qu'il lutta avec persévérance
contre les vents alizés et contre les courants que la continuité de
ces vents détermine. Nous avons expliqué, en parlant du voyage
précédent, par quels motifs Christophe Colomb avait pu se décider à
prendre cette direction; mais, quoique la _Niña_ actuelle eût beaucoup
souffert de l'ouragan, et que la _Sainte-Croix_ n'eût pas pu être
construite avec le même soin qu'on l'aurait fait en Europe, cependant
ces bâtiments étaient beaucoup plus navigables que l'ancienne _Niña_
qui n'était même pas pontée, de sorte qu'ils auraient fort bien pu
soutenir, surtout dans la belle saison où l'on se trouvait, les mers
de la zone tempérée, bien qu'elles soient plus rudes que celles de la
zone torride. Nous ne nous expliquons donc pas cet itinéraire, à moins
qu'il n'ait été adopté par la crainte d'être obligé de passer dans le
voisinage des orageuses Açores, et de s'y retrouver assailli par
quelqu'une de ces vigoureuses tempêtes comme l'ancienne _Niña_ en
avait vu deux fondre sur elle et qui lui firent courir des dangers
auxquels il ne fallait pas exposer deux navires meilleurs, il est
vrai, mais loin d'offrir toutes les garanties de solidité désirables.

Les contrariétés que le grand-amiral éprouva furent si nombreuses,
qu'étant parti d'Hispaniola le 10 mars, il ne se trouvait, le 10
avril, que dans le voisinage des îles Caraïbes, et qu'il crut devoir
relâcher à la Guadeloupe pour y renouveler son eau douce, son bois de
chauffage, et prendre quelques provisions en vivres frais. Il n'y fut
reçu qu'avec hostilité: hommes et femmes se présentèrent bravement
pour s'opposer au débarquement, et montrèrent autant de courage que
de force et d'agilité. La résistance fut opiniâtre, mais il fallut
céder: une des guerrières se fit remarquer par son intrépidité;
obligée pourtant de fuir, elle se serait échappée tant sa course était
prompte, si elle n'avait été poursuivie par un matelot espagnol des
îles Canaries renommé pour sa légèreté et qui la serra de très-près.
Cependant elle tourna la tête, vit que ce matelot était assez en avant
de sa troupe; alors elle fit volte-face, s'élança sur lui, le saisit à
la gorge, et l'aurait étranglé dans la lutte qui s'engagea entre eux,
sans l'arrivée d'autres matelots qui la firent prisonnière; plusieurs
de ses compatriotes furent également faits prisonniers.

Avant de quitter la Guadeloupe, le grand-amiral, non-seulement rendit
la liberté aux Indiens qu'il avait pris, mais encore il leur fit à
tous des présents. Toutefois, la guerrière dont nous venons de parler
ne voulut pas retourner à terre; elle demanda avec instance qu'on la
laissât à bord pour adoucir, par sa présence, la captivité du cacique
Caonabo qu'elle avait appris être aussi un Caraïbe, et dont elle avait
entendu raconter les exploits et le malheur. Hélas! son dévouement ne
put sauver Caonabo de la mort qui l'attendait prochainement, et qui
eut lieu pendant le cours du trajet qui restait à faire pour retourner
en Europe; ce n'en fut pas moins un acte très-honorable pour la jeune
Guadeloupienne; et quoiqu'on puisse l'attribuer à une passion tendre
qui prit naissance en son coeur à la vue de l'infortune du cacique,
cependant ce n'était pas une âme vulgaire qui pouvait avoir conçu
l'idée d'un si grand sacrifice.

Si Colomb avait compté, en prenant la route qu'il suivit, sur un
voyage exempt de mauvais temps, ses prévisions furent parfaitement
justifiées; mais il lui fallut une période assez longue pour
l'exécuter, et des inconvénients d'une nature très-grave en furent la
conséquence. Il avait appareillé de la Guadeloupe le 20 avril; le 20
mai, c'est-à-dire un mois plus tard, il n'était encore que peu avancé
dans l'Est; il fallut alors songer à réduire les rations à six onces
de biscuit et à une bouteille et demie d'eau par homme et par jour. Au
commencement de juin, il y avait à bord une sorte de famine; cependant
on s'était rapproché un peu plus, proportionnellement, qu'auparavant;
mais les esprits étaient exaspérés, et comme on ne voyait pas de terme
à cette traversée, et que la disette pervertissait tous les sentiments
d humanité, on en vint, au bout de quelques jours, à proposer de tuer
quelques prisonniers indiens pour les manger, ou tout au moins de les
jeter à la mer afin de diminuer, par là, les consommations. Il fallut
toute l'autorité de Colomb, toute son énergie, tout l'ascendant qu'il
avait sur les hommes de l'équipage, pour les forcer à se désister de
ces projets homicides; afin, d'ailleurs, de les ramener à leur devoir
par un argument qu'il crut être d'un très-grand poids, il les assura
qu'il comptait, très-prochainement, avoir connaissance du cap
Saint-Vincent.

Cette promesse fut considérée à bord comme n'ayant d'autre but que de
calmer les mécontentements; mais bientôt, à la joie universelle, la
prédiction s'accomplit; on vit effectivement le cap Saint-Vincent et,
dans la soirée de ce même jour, 11 juin 1496, la _Niña_ et la
_Sainte-Croix_ jetèrent l'ancre dans la rade de Cadix, après un voyage
long, à la vérité, mais qui, en résumé, n'avait pas excédé
cinquante-deux jours depuis le départ de la Guadeloupe.

La ville de Cadix montra le plus grand empressement à voir ces
arrivants du Nouveau Monde; mais, cette fois, la vue fut peu réjouie à
l'aspect de tant de malheureux, partis malades, pour la plupart,
d'Isabella, et exténués par les privations de leur traversée; eux qui,
avant de quitter l'Espagne, ne croyaient, dans les illusions qu'ils se
faisaient, y revenir que le coeur satisfait, l'esprit joyeux, et
surtout les mains remplies d'or!

Christophe Colomb même, qu'on n'avait vu qu'avec un maintien noble et
digne, s'imagina, sans qu'on ait jamais pu en savoir la vraie cause
qu'on a supposée être un voeu religieux qu'il accomplissait,
s'imagina, disons-nous, de débarquer, lui vice-roi et grand-amiral,
vêtu d'une robe de moine franciscain, serrée à la taille par une
corde, et ayant laissé pousser toute sa barbe comme les
ecclésiastiques de cet ordre. C'est ainsi qu'il fit sa route de Cadix
à Burgos où était alors la cour; cependant, pour parler aux yeux d'une
autre manière, il fit une grande exhibition de couronnes, de colliers,
de bracelets et autres bijoux en or, dont il para les Indiens qu'il
avait emmenés d'Hispaniola, et par qui il se faisait accompagner. Un
frère de Caonabo, qui était l'un des caciques de l'île, portait sur sa
personne un collier et une chaîne en or massif, du poids de six cents
_castillanos_ qui sont représentés par environ dix-sept mille francs
de notre monnaie.

En pensant aux intrigues et aux calomnies de Marguerite et de Boyle,
en se rappelant les inqualifiables procédés d'Aguado, Colomb
s'attendait à être accueilli froidement par Ferdinand et par Isabelle;
mais il n'en fut pas ainsi: les souverains espagnols, en le revoyant,
revinrent des préventions qu'on avait cherché à leur inspirer, et ils
le reçurent avec la faveur la plus marquée; ils eurent trop de
pénétration pour ne pas apprécier les difficultés extraordinaires de
sa situation; ils connaissaient trop son mérite pour ne pas lui rendre
justice, ils ne firent même aucune allusion soit aux calomnies, soit
aux procédés que nous venons de mentionner.

Encouragé par ces nouvelles marques de bonté, Colomb entretint
longtemps Leurs Majestés des difficultés ainsi que des espérances de
la colonisation de pays aussi riches et aussi fertiles: il développa
les plans qu'il avait conçus; il parla des découvertes infinies qui
restaient à faire dans cette partie du globe; il revint sur la
probabilité d'atteindre ainsi les rivages de l'Inde, et il fit la
demande de huit bâtiments dont deux porteraient des approvisionnements
à Hispaniola, et dont les six autres seraient placés sous son
commandement pour de nouvelles découvertes.

Les souverains, charmés de tant de belles perspectives, promirent
d'accorder des bâtiments, et ils étaient sincères dans leurs
promesses, mais l'époque n'en fut pas précisée; dans les circonstances
politiques où l'on se trouvait, elle ne pouvait même pas l'être, de
sorte qu'il y eut un retard considérable causé par l'état des
finances de l'Espagne.

À cette époque, en effet, Ferdinand consacrait toutes ses ressources à
des entreprises guerrières; il se tenait artificieusement dans un état
de contestation et de politique tortueuse avec la France; en tendant
obstinément à se saisir du sceptre de Naples, il posait les fondements
d'une connexion imposante par le mariage de ses enfants, d'où résulta
l'alliance de famille qui, par la suite, plaça et consolida un des
plus immenses empires qui aient jamais existé, entre les mains de son
petit-fils et successeur, le célèbre Charles-Quint. Hélas! que sont
les projets des hommes, et qu'est devenue cette puissance colossale?

Ce ne fut qu'au printemps de 1497, que la reine Isabelle put revenir
avec sa sympathie naturelle, à s'occuper des affaires du Nouveau
Monde, et elle le fit avec un zèle qui montrait une volonté bien
arrêtée de les placer sur une base durable. Elle s'apercevait
parfaitement que le roi n'était plus préoccupé que de ses projets
ambitieux dans le midi de l'Europe; elle ne pouvait pas ignorer que le
jaloux et haineux Fonseca, chargé de diriger les opérations
d'outre-mer, ne négligeait aucune occasion d'attaquer la réputation,
les actes de l'illustre navigateur; et elle commença par faire définir
clairement et d'une manière stable, quels seraient ses pouvoirs, et
comment il serait récompensé des services éminents qu'il avait rendus;
car il n'était pas de chicane, de ruse, d'odieuse machination que
Fonseca ne mît en usage pour que Colomb fût dépossédé et de ces
pouvoirs et de ces récompenses.

Il est aisé de se rendre compte comment les dépenses des expéditions
entreprises jusque-là, avaient considérablement excédé la valeur des
retours; aussi, conformément aux conventions conclues entre la
couronne et Colomb, Fonseca maintenait rigoureusement que l'éminent
marin était le débiteur du trésor public pour des sommes qu'il n'était
pas difficile à un administrateur de grossir démesurément. La
généreuse Isabelle commença par couper court à cette absurde
prétention, en se déclarant financièrement satisfaite, et en ordonnant
que ce sujet fût à jamais écarté. Elle prescrivit en outre que,
pendant les trois années subséquentes, le dixième de tous les profits
nets fût alloué à Colomb.

La question de la permission accordée à tous les Espagnols de naviguer
librement dans les ports des colonies naissantes, et de pouvoir se
livrer à des voyages de découvertes sans aucun contrôle, avait, comme
nous l'avons fait connaître, vivement affligé Colomb par la crainte du
tort que causeraient à ces pays ou à ces établissements à peine
formés, des aventuriers, qui n'étant retenus par aucun frein, y
commettraient toutes sortes d'excès. Cette question fut mise sur le
tapis: Fonseca apporta dans la discussion, l'opposition qui lui était
habituelle quand il s'agissait de Colomb; mais l'acte fut révoqué en
tout ce qui pouvait être préjudiciable à ses intérêts. C'était un
moyen adroit d'annuler ce même acte sans paraître se contredire, et
sans détruire trop ouvertement une mesure qui avait le privilége
d'être revêtue des signatures royales.

La reine permit ensuite à Christophe Colomb d'établir ou de former un
majorat dans sa famille, réversible, dans sa descendance, de mâle en
mâle, et par rang de primogéniture, mais sous la condition expresse
que les titres de vice-roi et de grand-amiral qui lui avaient été
conférés s'éteindraient avec lui, et que les possesseurs du majorat
n'en prendraient aucun autre que simplement celui d'_Amiral_.
Christophe Colomb, le coeur rempli de reconnaissance pour l'appui que
la reine Isabelle lui avait donné avec tant de bienveillance sur les
points précédents, n'insista nullement sur celui-ci, et il accepta
cette condition.

Une affaire très-délicate restait à traiter: c'était celle du titre
d'Adelantado ou de lieutenant-gouverneur, dont le vice-roi avait
investi son frère Barthélemy contre qui Fonseca était parvenu à
vivement indisposer le roi Ferdinand, en lui représentant que toute
autorité émanait de sa personne, et qu'il n'appartenait qu'au
souverain seul de donner, à qui que ce fût, le droit de commander les
sujets de la couronne.

Certainement, et en droit absolu, ce raisonnement est incontestable;
mais lorsqu'à une distance extrême de la métropole, un vice-roi malade
et presque sur le bord de la tombe, se trouve revenu dans une colonie
où il n'y avait plus que désordre et confusion, il y a bien nécessité
à ce qu'il attribue, à la personne qui lui inspire le plus de
confiance, un rang et un pouvoir qui mettent cette personne à même de
se faire obéir. Il avait, ensuite, fallu marcher contre l'ennemi que
les mémoires du temps affirment avoir formé une armée de cent mille
combattants réunis dans la _Vega Real_. Nous admettrons qu'il n'y
avait que moitié de ce nombre; mais n'était-ce donc rien que ces
cinquante mille hommes armés de massues, d'arcs et de flèches, et
animés par les excitations de leurs caciques? Une telle multitude
aurait pu effrayer, par sa masse seule, un corps de troupes beaucoup
plus considérable que celui du vice-roi qui s'élevait à peine à deux
cent vingt hommes; et, sans aucun doute, si Colomb avait montré la
moindre indécision, c'en était fait de lui, de ses soldats, et tous
auraient subi le sort de leurs compatriotes égorgés à La Navidad. Mais
il jugea parfaitement la situation: il eut foi dans son habileté, dans
l'intrépidité de celui qu'il avait nommé Adelantado, dans le courage
indomptable du vaillant Ojeda; et, à eux trois, ils eurent
indubitablement la plus belle part au gain de la grande bataille de la
_Vega Real_, laquelle eut le résultat immédiat de livrer toute l'île
si étendue d'Hispaniola à la domination de l'Espagne.

Colomb fit valoir ces arguments avec son éloquence naturelle, et il
obtint que le titre d'Adelantado serait conservé à Barthélemy qui fut
anobli d'ailleurs comme ses deux autres frères, et qui acquit ainsi le
droit d'être appelé Don Barthélemy, comme ceux-ci étaient devenus Don
Cristoval et Don Diego.

Après que la reine Isabelle eut donné à Colomb ces sujets de
satisfaction, en faisant régler ces différends, elle s'occupa des
intérêts matériels de la colonie. Le personnel en hommes et en femmes
qui dut être envoyé à Hispaniola, fut fixé; des règlements furent
établis pour la solde, ainsi que pour les secours ou les vivres qui
leur seraient alloués; on fît la répartition des terres qui devaient
être ouvertes à la culture; l'intelligente Isabella insista
personnellement sur le système de bienveillance qu'il convenait
d'adopter envers les naturels, et sur la nature ou l'étendue des
tributs qu'il convenait de faire peser sur eux; enfin, cette
souveraine si éclairée et dont la bonté du coeur était inépuisable,
recommanda expressément que, dans l'exercice du gouvernement de la
colonie, les mesures de rigueur ne fussent employées que dans les cas
d'absolue nécessité, et que l'on cherchât toujours à éclairer l'esprit
des insulaires par les principes de la religion, tout en les attirant
par l'indulgence et la douceur.

Colomb ne fut étranger, par les opinions qu'il émit, à aucun de ces
actes; ce sera un honneur qui rejaillira éternellement sur Isabelle et
sur lui, que d'avoir tracé une ligne de conduite qui, si elle avait
été fidèlement et constamment suivie, aurait épargné aux Européens
bien des souillures, et à ces beaux pays de longues scènes de
désolation dont ils se ressentent encore, et dont peut-être ils se
ressentiront toujours.

Toutefois, ces scènes de désolation auraient été fort affaiblies, au
moins pour l'époque dont nous parlons, si les intentions de la reine
avaient pu être remplies dans toutes leurs parties. Il en fut une,
entre autres, à l'exécution de laquelle des obstacles matériels
s'opposèrent si complètement qu'il fut impossible de la réaliser: nous
voulons parler de l'envoi des colons en ces pays. Il ne s'en présenta,
en effet, aucun: le découragement avait remplacé le charme qui avait
saisi les Espagnols lors du voyage précédent de Christophe Colomb; et,
au lieu de milliers de personnes, même des rangs les plus élevés, qui
alors se pressaient sur ses pas et briguaient l'honneur de
l'accompagner, il ne s'en trouva plus une seule qui désirât
s'expatrier, et qui voulût échanger l'existence la plus médiocre en
Espagne, contre l'espoir, qu'on voyait si incertain, de revenir
bientôt avec des richesses sur lesquelles on avait appris qu'il
fallait peu compter pour le moment présent.

Pour obvier à cet inconvénient, on eut la funeste idée de transporter
dans la colonie, pour un temps déterminé, des condamnés à l'exil ou
aux galères, excepté pourtant ceux qui avaient commis des crimes
atroces. Ce fut une source de malheurs; l'on doit être encore plus
surpris, quand on pense qu'après le triste résultat qu'eut alors cette
mesure, d'autres nations aient cru, depuis, devoir l'adopter.

Toutes ces causes, tous ces retards ne permirent d'envoyer à
Hispaniola les deux bâtiments demandés pour cette île, qu'au
commencement de 1498, époque où enfin ils partirent sous le
commandement de Pedro-Fernandez Coronal. Quant aux six autres
bâtiments destinés pour la nouvelle expédition de Colomb, Fonseca
qui, tout en étant devenu évêque de Badajoz, avait conservé la
direction des affaires d'outre-mer, en entrava l'armement par mille
délais. Les officiers de cette flottille étaient les créatures de
l'évêque; et tous, pour se rendre agréables à Fonseca, se faisaient
remarquer par un mauvais vouloir, par une attitude dénigrante qui
paralysaient tout.

Colomb en souffrait vivement et ne savait comment y remédier, nul ne
se mettant ouvertement ni complètement en état de désobéissance. Il
pensait bien à s'adresser à Fonseca pour faire rentrer ces malheureux
dans de meilleurs sentiments; mais il comprenait aussitôt que cette
satisfaction qu'il procurerait à Fonseca, en se montrant en quelque
sorte son subordonné, n'aurait d'autre résultat que d'accroître son
orgueil. Il craignait alors qu'une scène violente ne s'ensuivît; et
comment, si ce n'est à son désavantage, pouvait se terminer un éclat
entre lui et un évêque? C'est là le grand mal qu'il y a à conférer un
pouvoir civil quelconque à des ecclésiastiques; ils savent, en effet,
très-bien se prévaloir des droits que leur donne ce pouvoir pour se
faire obéir; mais quand il s'agit de vider une affaire particulière ou
de répondre de leur conduite devant les tribunaux, ils peuvent se
targuer de leur qualité d'ecclésiastiques, et chercher par là à se
soustraire aux ressentiments de ceux qu'ils ont offensés, ou aux
jugements de l'autorité temporelle. Aujourd'hui, tout cela s'est un
peu modifié; mais, en règle générale, le vrai rôle d'un prêtre est de
se vouer exclusivement au service de Dieu; et il peut y avoir danger
pour la société, lorsqu'il est appelé à prendre une part quelconque
dans les affaires civiles d'un État qui ne vit pas sous le régime
théocratique.

L'insolence des créatures de Fonseca alla toujours en croissant
jusqu'au moment du départ du grand-amiral, à tel point qu'un jeune
homme nommé Ximeno de Breviesca, Maure converti, qui était devenu
trésorier, et qui se faisait partout remarquer par ses provoquants
propos sur le compte de Colomb, crut se rendre agréable à son patron
dont, au surplus, il n'était que l'écho, en barrant le passage au
grand-amiral à l'instant où il allait définitivement s'embarquer, et
en lui tenant le langage le plus impudemment offensant.

L'indignation fit un moment sortir Colomb de la ligne modérée qu'il
avait toujours suivie; il ne vit que l'insulte odieuse qui lui était
faite, et comme Ximeno s'obstina à empêcher le grand-amiral de
s'avancer, tout en continuant à donner un libre cours à sa langue de
vipère, Colomb, exaspéré, le saisit au collet d'un bras nerveux, et en
lui disant: «Téméraire, tu me pousses à bout; voilà ton châtiment!» Il
terrassa et foula aux pieds cet indigne favori, que nous voyons
qualifié, dans les pages d'un auteur très-grave, d'avoir été le mignon
de l'évêque Fonseca.

Les ennemis de Colomb, Fonseca à leur tête, exploitèrent habilement ce
mouvement pourtant si naturel de colère: Fonseca en écrivit au roi; il
représenta cette action (très-blâmable quoique si excusable) comme une
preuve évidente du caractère irascible du grand-amiral et comme une
confirmation des plaintes qui étaient venues de la colonie sur l'oppression
et la cruauté dont quelques malheureux l'y accusaient. Il est certain
que ces imputations artificieusement présentées firent, comme on put
s'en apercevoir, une impression fâcheuse sur l'esprit de Sa Majesté.
Quel prêtre, grand Dieu, quel ministre de la religion! Et quelle
différence avec le vénérable Diego de Deza de la conférence de
Salamanque, devenu ensuite archevêque de Séville, et avec l'excellent
Jean Perez de Marchena, supérieur du couvent de Sainte-Marie-de-la-Rabida,
dont nous regrettons vivement que les historiens du temps ne nous donnent
plus l'occasion de parler!

Quant à Colomb, il fut au désespoir de s'être laissé aller à ce
mouvement de vengeance; avant de partir, il écrivit une longue lettre
aux souverains espagnols pour expliquer comment il n'avait pas pu
s'empêcher de punir une semblable insulte, et pour les supplier de
continuer à l'honorer de leur bienveillance, lui qui en avait tant
besoin dans le rôle difficile qu'il était appelé à remplir, et qui
d'ailleurs, aux désavantages «d'être étranger et fort jalousé, allait
encore avoir celui d'être absent, et de ne pouvoir se défendre
personnellement.»

Ce fut le 30 mai 1498, que Christophe Colomb, dans la
soixante-quatrième année de son âge, appareilla avec ses six
bâtiments, du port de San-Lucar-de-Barrameda, pour un troisième voyage
de découvertes, et avec le dessein de vérifier les assertions des
naturels d'Haïti et des îles Caraïbes sur des îles qu'ils lui avaient
affirmé se trouver dans le Sud; il pensait même, d'après leurs
versions, trouver ces pays habités par des hommes de race noire, chose
qui lui paraissait assez probable, attendu qu'en Afrique, sous de
semblables latitudes, cette couleur noire était celle des habitants.
Il toucha à Porto-Santo ainsi qu'à Madère, pour y prendre de l'eau et
du bois; il se rendit ensuite aux îles Canaries d'où il expédia trois
de ses navires pour la colonie d'Isabella où ils portaient des
approvisionnements: avec les trois autres, dont un seul, celui qu'il
montait, était entièrement ponté, il fit route pour les îles du cap
Vert, et il y arriva avec une forte fièvre et avec une attaque de
goutte beaucoup plus prononcée que plusieurs autres qu'il avait déjà
ressenties, mais qui n'avaient jusque-là sévi que fort légèrement. Il
n'avait cependant pas cessé de diriger la route de son bâtiment et
d'en ordonner toutes les manoeuvres avec sa vigilance, son exactitude
et son habileté accoutumées.

Le 5 juillet, après avoir complété de nouveau son eau, ses provisions
et son bois, Colomb partit des îles du cap Vert et fit route au
Sud-Ouest jusqu'à ce qu'il eût atteint le cinquième degré de latitude.
Il y éprouva, comme on le voit fréquemment dans les parages qui
avoisinent la ligne équinoxiale, des calmes profonds et une chaleur
étouffante qui fit fondre le brai des bordages du pont de son navire,
qui attaqua ses viandes salées alors fort mal préparées, et qui fit
éclater plusieurs barriques des vins capiteux si abondamment
alcoolisés de l'Espagne. Quelques pluies survinrent, mais la chaleur
en fut à peine diminuée; elles rendirent l'atmosphère beaucoup plus
lourde, et elles couvrirent tout, à bord, d'une sorte de moisissure.
Les marins perdirent presque toute leur énergie; ils se rappelèrent
alors les anciennes fables sur les régions torrides, sur les barrières
infranchissables de feu, et sur l'impossibilité de pouvoir vivre dans
ces parages.

Le grand-amiral jugea bientôt devoir mettre le cap au Nord-Ouest pour
se rapprocher des îles Caraïbes; après avoir suivi cet air-de-vent
pendant quelques jours, et après avoir éprouvé des alternatives
fréquentes de brises favorables, de calmes, de pluies et de vives
chaleurs, le ciel devint tout à coup clair et serein, le soleil se
montra dans toute sa gloire, la brise fraîchit un peu; enfin, quoique
la température fût encore assez élevée, cependant elle était devenue
très-supportable.

Le 31 juillet, c'est à peine s'il se trouvait un tonneau d'eau à bord
lorsqu'un matelot en vigie, nommé Alonzo Perez, cria «_Terre!_» et
aperçut trois montagnes qui se détachaient au-dessus de l'horizon. Peu
après, on s'assura que ces trois montagnes se tenaient par leur base;
aussi, le grand-amiral ne manqua-t-il pas de leur donner le nom de la
Trinité qu'elles conservent encore en ce jour. Colomb s'approcha de
l'extrémité orientale de l'île de laquelle elles s'élevaient; il
trouva qu'elle avait la configuration d'une galère à la voile, et il
appela ce cap Pointe-de-la-Galère. Côtoyant cette même île dans le
Sud, il vit au large une étendue de terres de plus de 20 lieues;
c'était la côte plate sur laquelle se déversent les branches de
l'embouchure de l'Orénoque. Colomb, d'abord, pensa que cette partie du
continent, qui est aujourd'hui désignée sous le nom d'Amérique
méridionale, était une île, et il l'appela l'Île-Sainte. Se trouvant
alors dans le golfe de Paria, il crut, et chacun croyait à bord,
naviguer dans un archipel auquel on espérait trouver une issue, en
continuant à faire route en avant. Comme il ne marchait guère que le
jour, il fut une fois arraché de son mouillage par un fort raz de
marée, et il alla jeter l'ancre un peu plus loin; là, il débarqua sur
le long promontoire de Paria qui fait partie du continent américain:
il fut donc le premier Européen qui mit le pied sur ce même continent;
mais l'opinion générale à bord était qu'on se trouvait sur une île. Il
y eut diverses entrevues avec les naturels, auprès desquels il se
procura une grande quantité de perles dont quelques-unes étaient
d'une grosseur et d'une beauté remarquables.

Cependant Colomb ne put s'empêcher de remarquer la quantité abondante
d'eau à peine saumâtre qui arrivait toujours dans le golfe de Paria et
qui formait un vif courant; il crut ne pouvoir l'attribuer qu'à un
grand fleuve dont le cours devait avoir plusieurs centaines de lieues,
et qui, par conséquent, avait sa source dans quelques montagnes
éloignées et traversait un grand nombre de pays. Il en était
très-agité, et la nuit, après y avoir mûrement réfléchi, il se
confirma avec sa sagacité transcendante dans l'idée que les terres
qu'il voyait dans le Sud et que le promontoire lui-même de Paria
faisaient partie d'un continent. Son génie frappa donc juste encore
une fois, et le matin, en paraissant sur le pont, l'imagination
toujours échauffée des hautes pensées qui l'avaient si fortement
préoccupé, il assembla son équipage autour de lui, et donnant un libre
cours à ses paroles éloquentes, il leur dit:

«Dieu nous a récompensés de nos peines, de nos travaux, de nos
souffrances; car ces terres que vous voyez au midi et que nous avons
découvertes, ne sont pas des îles, mais un continent qui doit être
immense, et que nous léguerons à nos successeurs pour l'explorer, le
cultiver, le civiliser et l'élever à la connaissance de notre sainte
religion. Le ciel soit loué de m'avoir permis de voir et de deviner,
le premier, des pays d'une fertilité, d'une richesse inouïes, et qui,
s'ils sont gouvernés avec intelligence et humanité, seront une source
éternelle de prospérité pour l'Espagne! Mon premier voyage m'avait mis
sur la voie, le second a confirmé toutes mes hypothèses, celui-ci sera
non moins glorieux, et ce sera un honneur éternel pour nous, d'avoir
abordé dans ces belles contrées!»

D'abord on se refusa à le croire, mais il entra dans les détails avec
tant de conviction, il parla avec un enthousiasme si éclairé, qu'enfin
son opinion prévalut; il fut encore salué par de vives acclamations
comme le plus grand génie de l'humanité; et ses marins qui, quelques
minutes auparavant, se croyaient dans un archipel, demeurèrent
persuadés de la réalité du continent que le grand-amiral venait de
leur annoncer.

Ce qui charma surtout Colomb ce fut la température de ces pays où,
effectivement, le thermomètre se tient ordinairement dans les limites
de 18 à 26 degrés Réaumur (environ 23 et 32 degrés centigrades). Nous
savons actuellement que cette circonstance est due à la quantité des
pluies qui y tombent pendant huit mois, et à la fraîcheur qui y est
entretenue par la végétation le plus active qu'il soit possible
d'imaginer. Colomb qui n'avait pas à cet égard notre expérience, se
laissa aller à une foule de suppositions et de systèmes fort ingénieux
qui attestaient sa brillante imagination, mais qu'il serait superflu
de rapporter ici.

La passion des découvertes était tellement innée chez Christophe
Colomb, qu'il allait oublier la pénurie de ses subsistances pour
retourner vers le Sud, et visiter les côtes de ce continent dont la
découverte flattait tant son esprit: on lui en fit faire la remarque
au moment où il allait donner l'ordre de gouverner dans cette
direction; revenant alors à la rectitude exquise de son jugement, il
se détermina à se diriger vers Hispaniola où il promit de donner
quelque repos à ses équipages, et d'où il se proposait d'expédier son
frère, l'intrépide Adelantado pour compléter l'importante découverte
qu'il venait de faire. Quel homme était-ce donc que ce Christophe
Colomb, et de quelle trempe était la vigueur intellectuelle de son
esprit, de penser à poursuivre, lui-même, de semblables projets,
lorsque la goutte, cette affreuse ennemie de la santé de l'homme,
sévissait sur lui avec plus d'intensité que jamais? La fièvre
cependant l'avait abandonné; mais ses veilles continuelles jointes à
la chaleur ainsi qu'à l'humidité de ces climats, attaquèrent ses yeux
d'une inflammation ardente; et c'est à peine s'il pouvait jouir du
sens de la vue.

Le 14 août, il se trouva dans un détroit fort resserré, situé entre le
promontoire de Paria et l'île de la Trinité. Toutes les eaux provenant
des rivières des Amazones, de l'Oyapock, de l'Approuague, du Maroni et
autres fleuves de la Guyane, ainsi que celles de l'Orénoque non moins
majestueux que les Amazones, semblent se donner rendez-vous dans ce
détroit dont le voisinage ou les abords sont parsemés de petites îles,
de roches et de bancs, et elles y ont un cours violent, saccadé, qui
rendent la navigation de ce détroit fort dangereuse. Le grand-amiral
s'y trouva plusieurs fois en danger imminent d'y faire naufrage; mais
ses talents nautiques lui firent surmonter toutes les difficultés; il
parvint, enfin, à franchir ce défilé qu'il trouva assez redoutable
pour lui donner le nom de Bouches-du-Dragon. À ceux qui pouvaient
encore douter, il fit considérer ces masses énormes d'eau à peine
saumâtre, et il leur demanda quelles seraient les îles qui pourraient
les produire; en effet, le doute n'était plus permis.

Après avoir reconnu la côte dans l'Ouest jusqu'aux îles Cubaga et
Marguerite, et lui avoir trouvé les caractères d'une portion de
continent, il fut satisfait de ce surcroît de preuves; il mit donc le
cap sur la rivière Ozema de l'île d'Haïti où il savait qu'il devait
trouver son frère dans le nouvel établissement qu'il lui avait enjoint
de faire près des mines; il eut péniblement à lutter contre les
courants qui l'entraînaient vers l'Occident; mais, à la fin, il
atteignit sa petite rivière d'Ozema; et, s'il y arriva excédé de
fatigues, presque perclus de goutte, et les yeux dans un état
pitoyable, au moins eut-il la satisfaction infinie d'y être reçu par
son cher frère, Don Barthélemy, son second lui-même, l'Adelantado.

Don Barthélemy avait pour lui l'amitié la plus tendre qui s'alliait au
respect profond qu'il portait à son génie; de son côté Don Cristoval
Colomb, avait pour l'Adelantado la plus grande confiance dans son
activité infatigable, dans son courage, dans sa connaissance des
affaires, et surtout dans sa déférence absolue pour lui. Les deux
frères, pendant cette longue séparation, avaient souvent regretté de
ne pas pouvoir s'appuyer de plus près l'un sur l'autre, et de ne pas
avoir eu à se donner des marques fréquentes de sympathie; il est donc
facile de s'imaginer avec quel plaisir ils se revirent et se tinrent
étroitement embrassés.

Colomb avait compté sur quelque repos à Hispaniola, mais les
nouvelles que lui en donna l'Adelantado le détrompèrent promptement.
D'abord, Don Barthélemy commença par se réjouir de la découverte
nouvelle du continent que son frère venait de faire, et il attacha à
cet événement une portée encore plus grande, si c'est possible, que
son frère ne l'avait fait; après lui en avoir adressé les
félicitations les plus cordiales, il entreprit le récit qu'il avait à
lui dérouler sur la position de la colonie et sur les événements qui y
étaient survenus depuis leur séparation.

Suivant les instructions du vice-roi, l'Adelantado avait commencé, dès
le départ de son frère, à bâtir une forteresse dans le voisinage des
mines d'Hayna, à laquelle en l'honneur de Colomb, il donna le nom de
Saint-Christophe; il en éleva, ensuite, une autre sur le bord oriental
de la rivière Ozema, près du village habité par la cacique qui y avait
attiré Michel Diaz à qui elle avait uni sa destinée. Cette nouvelle
forteresse fut appelée San-Domingo; elle fut le point de départ de la
ville qui porte encore ce nom, et qui a été longtemps la capitale des
établissements espagnols dans l'île d'Hispaniola.

Il mit ces deux forteresses sur un pied respectable et il partit pour
visiter les dominations du cacique Behechio, qui régnait sur les
terres avoisinant le grand lac de Xaragua jusqu'à la partie
occidentale de l'île y compris le cap Tiburon. Les habitants avaient
la réputation d'être les plus agréables, les moins sauvages, les plus
favorisés, sous le rapport physique, de toute l'île d'Haïti dont cette
contrée était considérée comme une sorte d'élysée.

Avec Behechio, résidait sa soeur Anacoana, veuve du redoutable
Caonabo; c'était, non-seulement, une des plus belles femmes de l'île,
mais encore une des plus intelligentes et des plus distinguées par sa
grâce et son air de dignité. Son nom, suivant l'usage du pays, avait
une signification particulière, et voulait dire «Fleur d'or.» Fidèle à
la fortune de son mari pendant ses luttes, elle n'avait, cependant,
jamais partagé ses préventions contre les Espagnols qu'elle admirait
comme des êtres d'une origine surhumaine; elle avait même cherché à
adoucir la haine que Caonabo leur portait: c'est dans le même esprit
et avec plus de force encore, qu'elle s'efforçait de persuader son
frère, en lui mettant, d'ailleurs, sous les yeux, les malheurs que la
résistance de Caonabo avait fait peser sur lui.

L'Adelantado pénétra dans les territoires de Behechio, tambour
battant, bannières déployées, et avec cette attitude résolue qui lui
était particulière; le cacique s'avança vers lui à la tête d'une
multitude d'Indiens armés, à qui le courage paraissait revenu:
l'Adelantado lui fit connaître qu'il était prêt à livrer bataille,
mais que sa visite n'avait rien que d'amical. Sa parole était toujours
crue avec autant de respect que celle du vice-roi; aussi, à l'instant
même, Behechio fit disperser ses soldats et il engagea Don Barthélemy
à aller voir sa résidence principale, située dans une grande ville
haïtienne près de la baie profonde qui porte actuellement le nom de
Léogane.

Anacoana, charmée du résultat de cette rencontre et avertie à temps,
prépara une réception magnifique au frère de Colomb. Trente jeunes
filles des plus belles allèrent au-devant de lui, agitant, dans les
airs, des branches de palmiers, chantant leurs ballades favorites et
dansant avec un ensemble parfait; elles s'agenouillèrent en
s'approchant de l'Adelantado, cessèrent leurs chants et déposèrent
leurs branches de palmiers à ses pieds. La belle cacique traversa
alors un passage que lui avaient laissé ouvert les jeunes filles; elle
était gracieusement assise sur une litière portée par six vigoureux
Indiens; elle était revêtue d'une étoffe en coton de couleurs
éclatantes et variées qu'elle avait drapée sur son corps avec une
intention manifeste de coquetterie féminine; une guirlande de fleurs
moitié blanches, moitié d'un rouge vif, reposait sur sa tête animée,
et elle en avait aussi les bras et les mains ornés. Elle descendit de
sa litière, salua l'Adelantado de l'air le plus affable, et le pria de
se rendre dans la demeure qu'elle avait fait préparer avec le plus
grand soin pour le recevoir.

L'Adelantado s'était fait une loi pour lui, comme aussi pour donner
l'exemple sur un point aussi essentiel, d'imiter son frère dans une
austérité extrême en tout ce qui concernait ses relations avec les
femmes du pays; aussi quoique touché de tant de séductions, de tant de
prévenances, quoique ravi de ces sites charmants, qui, d'eux-mêmes,
excitaient à la mollesse; quoiqu'il eût pu se croire transporté, comme
en rêve, dans les jardins enchantés d'Armide, ou à la cour de
Cléopatre, ou enfin dans les régions mystérieuses du voluptueux
Orient, il accepta l'invitation avec un grand air de supériorité, mais
qui n'avait aucune teinte d'orgueil et qui était plutôt tempéré par
un maintien très-bienveillant. Tel il fut, en tendant une main amie à
la belle Anacoana, tel il marcha, pour se rendre à la résidence du
cacique, avec le cortége des trente jeunes et gracieuses filles qui
reprirent leurs branches de palmiers, et qui recommencèrent leurs
danses et leurs chants joyeux jusque chez Behechio. Une foule
innombrable d'insulaires faisant retentir l'air de cris de joie et du
son de leurs instruments, les accompagnaient et complétaient ce
cortége enthousiasmé.

La visite dura plusieurs jours qui furent une succession non
interrompue de fêtes dont Anacoana, avec les grâces inexprimables
qu'elle tenait de la nature, faisait le plus bel ornement. Don
Barthélemy eut, cependant, plusieurs conférences avec Behechio, il lui
promit assistance et protection contre tous les ennemis qui pourraient
se déclarer contre lui; le cacique de son côté s'imposa un tribut
périodique en coton, cassave et autres productions de la localité; et
quand l'Adelantado quitta ces lieux hospitaliers, Espagnols et
Haïtiens se montrèrent remplis de regrets sincères. Les adieux, en
particulier, de l'Adelantado au cacique et à la noble Anacoana eurent
quelque chose de pathétique qui fit beaucoup d'impression sur les
spectateurs. Voilà bien comme l'on gagne les coeurs, comme l'on
colonise; mais qu'il y a peu de personnes qui sachent pratiquer cette
manière d'agir!

Le petit corps d'armée, après cette expédition amicale, se dirigea
vers Isabella qui se trouvait dans un état fort précaire de santé et
presque dépourvue de provisions; l'Adelantado en écarta tous les
hommes qui étaient trop faibles ou trop maladifs pour porter les armes
en cas d'attaque, et il les cantonna en divers points de l'intérieur
où l'air était meilleur et les vivres plus abondants: pour leur
protection et comme ouvrages de défense militaire de la colonie, il
fit en même temps élever des forts qui reliaient entre eux San-Domingo
et Isabella, c'est-à-dire le Nord et le Sud de l'île et qui devaient
tenir en respect ses deux parties orientale et occidentale à chacune
desquelles cette ligne de fortifications, fort bien combinée, faisait
face de chaque côté.

Mais l'impatience, quelques insultes de la part des Espagnols, des
punitions très-sévères infligées par eux dans la _Vega Real_, et des
exigences outrées pour les tributs imposés, firent naître chez les
Haïtiens un esprit de vengeance qui fut communiqué à leur cacique
Guarionex, homme très-modéré cependant, par plusieurs autres chefs qui
l'excitèrent à prendre les armes. La garnison du fort de la Conception
fut presque aussitôt informée de ce projet qui devait avoir pour
premier but l'enlèvement de ce fort, sa destruction et le massacre de
ses soldats. Le point le plus difficile était d'en donner connaissance
à l'Adelantado, car le fort fut bientôt bloqué. Une lettre portée par
un Indien pouvait seule en fournir le moyen; mais les naturels
envisageaient cet expédient avec terreur, persuadés qu'une lettre
pouvait parler et les perdre; enfin, à force de présents, on en trouva
un qui sortit du fort en se disant estropié et retournant dans ses
foyers: la ruse réussit, on le laissa passer et il remit la lettre.

L'Adelantado partit comme la foudre, fondit à l'improviste sur les
assiégeants, arrêta Guarionex de sa propre main, punit deux des
instigateurs du complot, de la peine de mort, pardonna au reste, et
termina cette affaire avec autant de vigueur dans l'action que de
modération dans la vengeance. Il fit plus: apprenant que ce qui avait
le plus excité Guarionex, avait été un outrage dont un Espagnol
s'était rendu coupable envers sa femme, il infligea un châtiment
public à l'Espagnol, et rendit la liberté au cacique qui s'attendait à
perdre la vie. Cette clémence inespérée toucha sensiblement le coeur
de Guarionex; son premier acte fut, alors, de rassembler ses sujets et
de leur faire un discours à la louange des Européens. Il fut écouté
avec beaucoup d'attention, et ses auditeurs, en signe d'assentiment,
le prirent sur leurs épaules et le portèrent triomphalement jusqu'à
son domicile. La tranquillité de la _Vega_ fut, par là, rétablie pour
quelque temps.

Fidèle à ses promesses, Behechio quelque temps après, fit informer Don
Barthélemy que le tribut promis était prêt. Par les détails qui furent
donnés, l'Adelantado comprit que les denrées annoncées excédaient de
beaucoup celles qui avaient été convenues; il jugea donc devoir
conduire lui-même vers ces parages, une caravelle qui y fut accueillie
et fêtée avec enthousiasme. Les marins de ce navire s'accordèrent à
dire n'avoir rien vu de si beau que ce pays qu'ils comparaient à un
paradis, ni d'aussi aimable que ses habitants.

Behechio et Anacoana voulurent visiter la caravelle: Don Barthélemy
alla les chercher pour leur en faire les honneurs. Quand ils
quittèrent le rivage, une salve d'artillerie partit du bâtiment: ce
bruit formidable, la fumée qui se déroulait majestueusement en rasant
les flots, l'embrasement de la poudre qui, semblable à des éclairs,
perçait cette fumée, tout frappa les insulaires d'épouvante. Anacoana
s'évanouit en tombant entre les bras de l'Adelantado, et tous les
autres visiteurs ou visiteuses se seraient jetés à l'eau, s'ils
n'avaient été rassurés par ses paroles et par ses gestes affectueux.

L'admiration des insulaires se manifesta visiblement quand ils furent
montés à bord, qu'ils y entendirent une musique guerrière, qu'ils
virent l'intérieur entier du bâtiment, qu'ils s'en furent fait
expliquer les détails, qu'ils eurent sous les yeux l'aspect des marins
en grande tenue et pleins du respect qu'ils témoignaient à leurs
chefs. Une collation élégante était servie à laquelle ils prirent part
de la meilleure grâce du monde; ensuite, l'Adelantado s'offrit à leur
faire faire une promenade au large sur le navire, et il se mit en
mesure de se préparer pour l'appareillage. Quand tout fut disposé, il
alla chercher ses invités et il monta sur le pont avec eux; mais au
moment de mettre sous voiles, la ravissante Anacoana, avec cet air de
nonchalance mêlé de bouderie qui a tant d'attraits chez les femmes de
couleur de ces pays, s'approcha de Don Barthélemy et lui dit:

«Seigneur Adelantado, vous ne savez pas ce que pense mon frère,
là-bas, dans ce coin; et je ne sais vraiment pas si je dois le
communiquer à Votre Excellence!»

«Certainement, Princesse, répondit Don Barthélemy, et je dois le
savoir!»

«Eh bien, puisque vous m'enhardissez, il faut que vous sachiez qu'il
croit que vous voulez tous nous emmener à Isabella et nous y retenir
prisonniers. Quant à moi, je n'ai aucune appréhension de cette sorte,
et vous pouvez faire tout ce qu'il vous plaira, sans que j'en sois
aucunement alarmée!»

«Mais n'a-t-il pas ma parole, et n'est-il pas mon invité?»

«Il est votre invité, c'est vrai, mais il n'a pas votre parole, car
s'il l'avait, il n'aurait aucune inquiétude; croyez-le bien, seigneur
Adelantado!»

«Eh bien, charmante princesse, veuillez lui dire que, par cela seul
qu'il est mon invité, il a ma parole; mais puisqu'il la veut
expressément, je la donne.»

«Il suffit,» dit Anacoana, en saluant de la main avec une grâce
parfaite: un moment après, elle reparut avec Behechio qui riait comme
un enfant, tant il était heureux d'être rassuré.

L'Adelantado était un marin consommé qui avait navigué une grande
partie de sa vie; il est même des auteurs qui le citent parmi les
hardis compagnons de Barthélemy Diaz, lorsque cet autre illustre
navigateur fit, en 1486, la découverte si longtemps cherchée de la
pointe méridionale de l'Afrique que nous connaissons sous le nom de
cap de Bonne-Espérance. Il manoeuvra avec un grand aplomb, au milieu
d'un silence profond: l'ancre fut dérapée, les voiles furent
présentées pour recevoir une brise douce, il fit avancer, tourner,
revenir son bâtiment, comme si c'eût été un jeu; et, après deux heures
d'évolutions, il ramena ses hôtes au lieu même d'où il était parti,
comme si son navire avait été un immense être intelligent à qui il ne
fallait que parler pour être obéi. C'est, en effet, le plus grand
effort de l'esprit humain que d'avoir ainsi emprisonné les vents dans
des toiles légères, et de les avoir fait servir, à force de science et
d'audace, à dompter les mers et à exécuter les volontés de l'homme.

On revint à terre, mais il fallut bientôt songer à quitter ces pays
délicieux, leurs aimables habitants, et la fascinante Anacoana, qui
montra les plus vifs regrets. Don Barthélemy fut poli, affectueux,
mais toujours austère; et si, comme l'affirment les écrivains
contemporains, il quitta cette jeune et charmante princesse avec la
stoïque froideur d'un Caton, il eut une retenue et une gloire dont on
ne peut faire honneur à un grand nombre de capitaines qui se
trouvèrent dans des positions aussi délicates. En prenant congé de
Behechio, il lui dit qu'il avait fait le calcul de la quantité dont ce
qu'il emportait excédait le tribut convenu, et que ce serait à déduire
du prochain envoi. Il fit des présents sans nombre à Anacoana, il
l'assura que son souvenir resterait éternellement gravé dans son
esprit; et il les quitta tous les deux sur la plage où il s'embarqua,
en les saluant avec sa dignité accoutumée et en leur faisant, de la
voix et de la main, de nouveaux adieux à mesure qu'il s'éloignait: à
l'instant de perdre le rivage de vue, il fit un dernier salut avec son
artillerie, et il disparut.

Nous sera-t-il permis de dire, ici, que notre carrière maritime nous
avait mis à même, à l'âge de vingt-deux ans, de visiter le sol des
quatre parties du monde, que, lors de l'expédition de Saint-Domingue
ordonnée, en 1802, et qui fut suivie de tant de calamités, nous avons
aussi parcouru les lieux gouvernés, trois cents ans auparavant, par
Behechio. Hélas! dans les temps agités du séjour que nous y fîmes,
retrouver rien qui pût nous rappeler ce cacique et son aimable soeur,
était de toute impossibilité! Nous n'en avons pas moins jeté aux vents
les doux noms d'Anacoana et de l'Adelantado, mais à peine si les échos
attristés de contrées alors si bouleversées, purent seulement les
répéter!

Pendant que par cet heureux mélange de vigueur, de modération, de
justice, de prudence et d'abnégation, le frère de Colomb apaisait les
insurrections, gagnait des amis à la cause espagnole, et travaillait à
la colonisation de cette île magnifique sur la meilleure base
possible, les factions fermentaient à Isabella, et elles s'y
développaient sous l'influence d'un nommé Francisco Roldan, que la
protection du vice-roi avait progressivement élevé au rang
d'alcade-major ou de chef de la justice dans la colonie. Quand Colomb
partit pour détruire, par sa présence, les imputations d'Aguado,
Roldan crut que son crédit n'y résisterait pas, et il voulut profiter
de cette chute présumée. Il chercha donc à préparer son avènement au
pouvoir suprême dans la colonie en annonçant, comme chose certaine, la
disgrâce prochaine du vice-roi, en critiquant tous ses actes, et en
représentant ses frères comme des parvenus, comme des étrangers qui ne
pouvaient porter aucun intérêt au bien du pays, qui même, se servaient
des Espagnols pour les surcharger de travaux, et pour faire bâtir, par
leurs mains, des forteresses, afin de s'y mettre en sûreté, eux et
les richesses qu'ils extorquaient des caciques. Lorsque ces idées
eurent germé dans les esprits, il ne lui restait plus, pour saisir
l'autorité, qu'à faire assassiner l'Adelantado afin de se substituer à
sa place; ce fut, en effet, le projet auquel il s'arrêta; mais il
fallait une occasion favorable pour l'exécuter, et il était difficile
de la trouver avec un homme aussi actif, aussi vigilant que Don
Barthélemy.

Quand la caravelle fut arrivée de Xaragua avec les approvisionnements
qu'elle apportait, l'Adelantado laissa le soin d'en faire le
déchargement à son frère Don Diego qui était revenu à Isabella, et il
s'absenta pour faire une tournée dans l'île. Don Diego, éprouvant
beaucoup de difficultés à ce déchargement à cause du petit nombre
d'embarcations propres à ce service qu'il possédait, et voyant,
d'ailleurs, l'état de vétusté du navire qui ne lui permettait pas de
retourner en Europe, prit le parti de le faire jeter sur un endroit
propice de la côte, pour que l'opération du déchargement coûtât moins
de peines et de temps.

Roldan ne dit rien pour s'y opposer; mais, quand la caravelle fut
échouée, il se répandit en insolentes clameurs, disant que les deux
oppresseurs des Espagnols avaient imaginé ce moyen pour les empêcher
de retourner jamais dans leur patrie; la conclusion de ses discours
fut qu'il fallait remettre le navire en mer, s'en emparer, y proclamer
l'indépendance des colons, et aller mener une vie licencieuse dans la
partie de l'île qui leur plairait, faisant travailler les Indiens
comme des esclaves et leur enlevant leurs femmes.

Don Diego, trop pacifique pour résister ouvertement et pour faire
punir ce misérable, imagina de l'éloigner en lui offrant un
commandement, sous prétexte de révoltes qu'il paraissait craindre dans
la _Vega_. Roldan saisit cette occasion de se voir à la tête d'une
force qu'il parvint à élever au nombre de soixante-dix hommes bien
armés; il se les attacha par une infinité de promesses; mais comme les
pensées de rébellion n'existaient pas chez les Indiens de la _Vega_,
il n'eut pas à les combattre; il employa, au contraire, tous ses
moyens de séduction pour s'y faire des amis, en promettant aux chefs
qui voudraient faire cause commune avec lui, de les exonérer de leurs
tributs.

Ayant réussi à faire accepter ses propositions par ces chefs, il posa
ouvertement le masque qu'il avait gardé jusqu'alors, revint à
Isabella, jeta insolemment un défi à l'Adelantado qui était encore
absent et à son frère, les dépeignit comme ne tenant leur autorité que
de Colomb qui avait perdu la sienne; et, aux cris de «Vivent Leurs
Majestés!» prétendit pouvoir agir en maître et gouverner la colonie.
Il voulut alors faire remettre la caravelle à flot, mais il ne put y
parvenir. En dédommagement, il fit ouvrir de force tous les magasins
et il y puisa à pleines mains pour donner à ses compagnons des armes,
des munitions, des vêtements et des provisions; ensuite, ils partirent
tous pour s'emparer du fort de la Conception, qui, heureusement,
commandé par un brave et loyal militaire nommé Michel Ballester,
refusa d'en ouvrir les portes, et annonça sa détermination de se
défendre jusqu'à la dernière extrémité.

Au factieux Roldan, se joignirent bientôt Adrien de Moxica et Diego
de Escobar, alcade du fort de la Madeleine; les choses en étaient là,
quand l'Adelantado fut informé de ces trahisons. Ne sachant à qui se
fier, ignorant même l'étendue véritable de la conspiration, il ne put
agir avec sa vivacité ordinaire. Ce qui lui parut le plus pressé fut
de se rendre sur les lieux et chez le seul partisan sur lequel il pût
compter, qui était Michel Ballester; il se jeta donc dans le fort de
la Conception avec des soldats dont il connaissait le dévouement;
quand il se fut ainsi assuré un point respectable de résistance, il
demanda à Roldan une entrevue, que celui-ci accepta, au pied de la
forteresse où il se rendit pendant que l'Adelantado parlait par une
embrasure de canon. La scène fut vive: l'Adelantado exigeait une
soumission immédiate et promettait, en ce cas, un pardon complet; de
son côté, Roldan voulait obtenir le désistement volontaire de Don
Barthélemy, à son profit, et il s'engageait à faire, à cette
condition, embarquer paisiblement les deux frères de Christophe Colomb
pour l'Espagne. Aucun des deux ne voulut accéder à de semblables
propositions; et les affaires de la colonie en prirent un tour
très-fâcheux.

Les Indiens, profitant de ces divisions, cessèrent de payer leurs
tributs. La bande de Roldan se recrutait tous les jours; les soldats
qui voulaient rester fidèles à leurs devoirs étaient forcés de
s'enfermer dans les forts et d'y vivre de privations; les provisions,
livrées au gaspillage, s'épuisaient, et l'Adelantado, sachant qu'il
serait assassiné s'il mettait les pieds au dehors du fort de la
Conception, ne pouvait songer à le quitter.

Ce fut dans cette critique situation qu'eut lieu l'arrivée à
San-Domingo, des deux bâtiments commandés par Pedro-Fernandez Coronal.
Ils eurent bientôt divulgué la nouvelle que le vice-roi, toujours
protégé par les souverains espagnols, allait arriver avec une escadre
puissante, et que Don Barthélemy avait été officiellement confirmé en
sa qualité d'Adelantado par le roi Ferdinand.

À peine l'Adelantado en fut-il informé que, sans plus craindre aucun
de ses ennemis ouverts ou secrets, sans daigner en faire avertir le
perfide Roldan, il fit ouvrir les portes du fort et se mit en marche
pour San-Domingo. Cette noble audace intimida tous ceux qui avaient
juré sa perte, et il traversa leurs détachements sans que pas un seul
homme osât seulement l'approcher.

En sûreté à San-Domingo, l'Adelantado eut la magnanimité de dépêcher
Coronal vers Roldan, lui offrant amnistie complète s'il voulait, lui
et les siens, mettre bas les armes. Arrivé à un défilé, Coronal fut
arrêté par quelques archers à la tête desquels était Roldan, qui lui
dit: «Halte-là, traître! si tu étais arrivé huit jours plus tard, tu
n'aurais trouvé ici qu'un seul parti, et c'eût été le mien!» Coronal
fit tout ce qu'il put pour ramener Roldan, qui lui répondit que jamais
il ne reconnaîtrait que le vice-roi; que s'il arrivait, il se
soumettrait à son autorité, mais non à celle d'aucune autre personne
quelconque.

Au retour de Coronal, il ne restait plus à l'Adelantado qu'à lancer
une proclamation déclarant Roldan ainsi que ses adhérents, traîtres,
et c'est ce qu'il fit. À cette nouvelle, Roldan résolut de s'éloigner;
il fit à ses soldats les tableaux les plus attachants du pays
enchanteur de Xaragua, il leur dit de se rappeler tout ce que leurs
compatriotes qui y étaient allés avec l'Adelantado, en avaient
rapporté sur la fertilité du sol, sur la douceur des habitants, sur
l'extrême beauté des femmes; il leur promit de les laisser se livrer à
tous leurs désirs, et ce fut cette charmante contrée vivant heureuse
sous les lois de Behechio, sous l'influence de l'esprit distingué
d'Anacoana, qu'ils allèrent souiller de leur infâme présence.

Mais à peine eurent-ils quitté la _Vega Real_ que les Indiens ne
voyant qu'un très-petit nombre d'Espagnols autour d'eux, se mirent en
insurrection. Leur cacique Guarionex, y avait été excité par Roldan
lui-même, lors de son départ; il eut l'imprudence de suivre ce
conseil, il devint ingrat envers l'Adelantado et il commença ses
opérations en bloquant le fort de la Conception. Don Barthélemy
accourut aussitôt au secours de la forteresse; son nom seul et la
nouvelle de son approche glacèrent le courage de Guarionex, qui prit
la fuite au plus vite et ne s'arrêta, avec sa famille et quelques-uns
de ses serviteurs les plus fidèles, qu'aux montagnes de Ciguay, les
mêmes qui avoisinent la baie de Samana et dont les habitants avaient
eu une escarmouche avec les marins de la _Niña_, lors du premier
voyage de Colomb dans ces parages. Mayonabex était toujours le cacique
de cette localité.

L'Adelantado, indigné, prit avec lui quatre-vingt-dix hommes dévoués,
et se mit à la poursuite de Guarionex, le traquant à travers les
montagnes, les forêts, les rivières, et sans s'inquiéter en aucune
manière des embuscades des Indiens ni des difficultés du terrain. Il
arriva ainsi près du cap Cabron où résidait Mayonabex, et il lui fit
intimer l'ordre de remettre Guarionex, lui promettant alors amitié,
paix et secours; mais, en cas de refus, se proposant de livrer ses
dominations aux flammes et au pillage.

«Dites à votre chef, répondit noblement le cacique à l'envoyé de Don
Barthélemy, que je respecte infiniment en lui la qualité du frère de
Colomb dont je n'ai pas oublié les généreux sentiments; mais Guarionex
est mon ami, il est en fuite, il est venu chercher un asile chez moi,
je lui ai promis protection et je tiendrai ma parole!»

Disons ici en toute sincérité et malgré notre admiration pour les
grands talents de l'Adelantado, qu'il agit en cette circonstance avec
beaucoup moins de noblesse que Mayonabex: l'orgueil de ne pas vouloir
revenir sur une parole mal calculée l'entraîna dans de coupables
excès; il avait menacé, en cas de refus du cacique, de livrer ses
dominations aux flammes et au pillage, et il eut la cruauté de le
faire. Rien ne fut épargné: pendant trois mois entiers, le pays fut
battu et dévasté; Mayonabex, quoique vivement sollicité par ses sujets
de livrer son confrère, s'y refusa obstinément et se cacha: il fut à
la fin découvert par douze Espagnols qui parvinrent à s'emparer de
lui, de sa femme, de ses enfants, de quelques serviteurs, et qui les
amenèrent à l'Adelantado. Satisfait de ce résultat, Don Barthélemy
revint sur ses pas avec ses prisonniers qu'il confina au fort de la
Conception, mais qu'il relâcha peu de temps après, à l'exception de
Mayonabex. Que ne fut-il mieux inspiré pour sa gloire, et qu'il eut
été plus noble de laisser partir aussi le cacique lui-même! Il crut
peut-être que ce serait un otage qui lui garantirait la paix de
l'avenir. L'Adelantado avait cependant laissé quelques soldats dans
les montagnes de Ciguay, avec l'ordre de chercher à s'emparer de
Guarionex; ils y réussirent, le chargèrent de chaînes et le
conduisirent au fort de la Conception. Ses insurrections réitérées, la
persévérance avec laquelle il avait été poursuivi, ne lui parurent pas
pouvoir faire espérer de trouver grâce devant la rigidité de
l'Adelantado; il crut donc devoir se donner la mort! Ainsi disparut de
la scène du monde ce malheureux cacique, nouvelle victime, d'abord de
sa faiblesse de caractère, et ensuite des conséquences désolantes de
l'occupation.

Ce fut après ces expéditions, que Don Barthélemy effectua son retour à
San-Domingo, et qu'il eut le bonheur d'y voir arriver son frère après
une séparation de près de deux ans et demi.

Une des premières mesures que prit le vice-roi fut d'approuver les
actes du gouvernement de l'Adelantado, en déclarant traîtres Roldan et
ses adhérents. Cet homme turbulent et insubordonné s'était cependant
rendu à Xaragua où les naturels lui firent une bienveillante
réception, et où une circonstance heureuse pour lui, vint augmenter
ses forces ainsi que ses ressources. On se souvient que Colomb avait
expédié des îles Canaries, trois caravelles ayant mission de porter
des approvisionnements à la colonie: or, il arriva que les courants
ayant agi sur leur route, ce fut à la côte de Xaragua qu'elles
abordèrent. Les rebelles se crurent poursuivis; mais Roldan ayant été
fixé sur leur compte, recommanda le secret aux hommes de sa bande, et,
se disant envoyé en mission dans cette partie de l'île, parvint
d'abord à se procurer des armes ainsi que des provisions, ensuite à
s'attacher plusieurs hommes de cette expédition qui, étant en grande
partie des criminels et des vagabonds, ne demandèrent pas mieux que de
s'engager avec Roldan et de mener avec lui une existence de licence et
d'oisiveté. Ce ne fut qu'au bout de trois jours qu'Alonzo-Sanchez de
Carvajal, qui commandait les caravelles, découvrit la ruse; mais le
mal était fait.

Les bâtiments furent d'ailleurs retenus par des vents contraires;
alors, il fut convenu qu'un des capitaines de ces navires, nommé
Jean-Antoine Colombo, parent du vice-roi, débarquerait avec quarante
hommes armés qu'il serait chargé de conduire par terre à San-Domingo.
Colombo débarqua, en effet, avec quarante hommes: quelle ne fut pas sa
surprise en se voyant abandonné aussitôt, à l'exception de huit
d'entre eux, par ses soldats qui, se joignant aux révoltés, en furent
reçus à bras ouverts et avec de longs cris de joie. Colombo voyant ses
forces considérablement réduites par cette désertion, retourna à bord.
Carvajal, pour ne pas donner lieu à de nouvelles désertions, donna le
commandement de sa caravelle à son second, fit partir les navires et
resta pour chercher à ramener dans le devoir, et Roldan, qu'il avait
cru remarquer être quelquefois chancelant dans sa rébellion, et les
hommes qu'il avait entraînés; mais tout ce qu'il put obtenir, fut que
Roldan lui promit, dès que l'arrivée de Colomb lui serait notifiée, de
se rendre à San-Domingo pour lui faire connaître ses griefs et pour
ajuster tous les différends. Il écrivit même, dans ce sens, une lettre
au vice-roi, que Carvajal se chargea de lui remettre. Ne pouvant
obtenir davantage, Carvajal quitta ces lieux, escorté jusqu'à huit
lieues de San-Domingo, par six rebelles, et il y trouva le vice-roi
qui y était débarqué depuis quelques jours.

En remettant la lettre de Roldan, Carvajal exprima son opinion sur la
probabilité de ramener les révoltés; mais ceux-ci se rassemblèrent
bientôt dans le village de Bonao, situé dans la vallée de ce même nom,
à vingt lieues de San-Domingo, à dix du fort de la Conception, et ils
prirent leur quartier général dans l'habitation d'un nommé Pedro
Reguelme qui était l'un de ces révoltés. Informé de ces détails,
Colomb écrivit à Michel Ballester qui commandait toujours le fort de
la Conception, et il lui donna des pleins pouvoirs pour avoir une
entrevue avec Roldan, et pour lui offrir amnistie complète s'il
voulait se soumettre et se rendre à San-Domingo afin de traiter avec
le vice-roi lui-même, sous l'assurance écrite de sa sûreté
personnelle. En même temps, il publia une proclamation, par laquelle
il annonçait donner passage gratuit à tous ceux qui voudraient
retourner en Espagne, espérant par là, débarrasser la colonie de tous
les mécontents et de tous les paresseux.

L'intégrité, la loyauté de Ballester en faisaient un choix qui aurait
dû être facilement accepté par Roldan; et l'on vit bien clairement,
alors, que toutes les protestations de respect de cet insolent
factieux envers le vice-roi n'étaient que des moyens de gagner du
temps et de rendre sa position meilleure: il répondit effectivement
qu'il n'entendait traiter que par l'intermédiaire de Carvajal, dont,
disait-il, il avait appris à apprécier la droiture à Xaragua.

Colomb pensa alors à recourir aux armes, mais avant d'y faire un appel
définitif, il voulut connaître combien il pourrait ranger de soldats
sous son drapeau; or, il obtint ainsi la fâcheuse assurance que,
excepté soixante-dix militaires fidèles au devoir, tous se
rallieraient à Roldan, sous les ordres de qui ils avaient à espérer
une vie de brigandage et de sensualité. Colomb se garda donc bien de
mettre en trop grande évidence l'exiguïté du chiffre numérique de ses
partisans, et quelque cruel qu'il fût pour lui de ménager un misérable
comme Roldan, il fut obligé de temporiser. Quelle pénible extrémité
cependant, pour un homme d'honneur comme Colomb, d'être si souvent
forcé de tendre une main amie à un individu qu'il ne pouvait que
mépriser, et qui, lui-même, semblait se faire un jeu de son
déshonneur!

Le vice-roi se borna donc, pour le moment, à activer le départ de cinq
de ses navires pour purger l'île du plus grand nombre possible de
mécontents, afin de diminuer par là les chances qu'il voyait à ce
qu'ils se ralliassent à Roldan s'ils restaient plus longtemps à portée
de ses excitations. Il écrivit, par cette occasion, à ses souverains,
à qui il envoya une carte ainsi qu'une description de la partie du
vaste continent qu'il avait découverte, et il y joignit les perles
magnifiques qu'il s'y était procurées dans ses entrevues avec les
naturels. Il n'oublia pas de leur faire connaître tous les détails de
la rébellion de Roldan, qu'il dépeignit comme provenant principalement
d'un démêlé entre l'Adelantado et lui; et, pour que l'affaire fut bien
instruite, il pria Leurs Majestés d'envoyer dans la colonie un
fonctionnaire versé dans les matières juridiques, avec le titre de
premier juge.

Roldan ne manqua pas aussi de profiter de cette occasion pour écrire
en Espagne, ce qu'il fît en accusant, comme toujours, Colomb
d'injustice et d'oppression. Rien cependant ne prouvait mieux le désir
du vice-roi d'être à l'abri de ces reproches que la demande qu'il
faisait de voir les attributions de la justice distraites de son
pouvoir, et remises entre les mains d'un juge expérimenté nommé par la
couronne. On verra, cependant, que les imputations articulées par un
traître et envenimées par l'odieux Fonseca qui détestait toujours en
Colomb un étranger et un homme dont les services éclatants avaient
acquis une grande faveur auprès de Leurs Majestés, finirent par faire
beaucoup trop d'impression sur leur esprit.

Après le départ des navires, le vice-roi reprit ses négociations avec
Roldan, il alla même jusqu'à lui écrire avec une bonté marquée: il lui
rappela l'ancienne confiance qu'il s'était plu à avoir en lui, il lui
dit qu'il était prêt à renouer ses anciennes relations avec sa
personne, il l'invita fortement, au nom de son ancienne réputation
elle-même qui était bien connue du roi, à ne pas persister dans la
ligne fâcheuse de conduite qu'il tenait, et il renouvela l'assurance
qu'il pouvait venir s'expliquer avec lui, sous la garantie formelle
de l'inviolabilité de sa personne.

Il s'agissait de savoir qui porterait cette lettre; Roldan avait
déclaré qu'il n'avait confiance qu'en Carvajal, et l'on représentait à
Colomb que cette préférence exclusive était de nature à créer de
violents soupçons contre la fidélité de cet officier. Le vice-roi prit
alors son parti avec sa grandeur d'âme habituelle, et il ne voulut
s'en rapporter qu'à lui seul. Il fit donc appeler Carvajal, le
questionna franchement, noblement; et, ayant acquis la conviction de
sa loyauté, il lui confia la mission difficile d'entamer la
négociation avec Roldan.

On comprend combien l'émissaire de Colomb eut de peines et essuya
d'humiliations dans le cours de cette affaire. Il finit cependant par
obtenir que Roldan écrivit au vice-roi et, de plus, qu'il eût une
entrevue avec lui. Les révoltés sentaient leur force, et ils
exigeaient les choses les plus extravagantes. Sur ces entrefaites,
Michel Ballester écrivit au vice-roi; il l'informa que le parti des
rebelles augmentait à tel point qu'il n'y avait d'autre parti à
prendre qu'à accepter leurs conditions quelles qu'elles fussent. «Je
ne dois pas laisser ignorer à Votre Altesse, disait-il en terminant sa
lettre, que les soldats eux-mêmes de la garnison du fort que je
commande, sont en voie continuelle de désertion, et que je pense qu'à
moins d'un prompt arrangement, qu'à moins de l'embarquement prochain
des insurgés pour la métropole, non-seulement l'autorité de Votre
Altesse, mais aussi son existence courent le plus grand danger.
Certainement, je saurai mourir à mon poste et vous défendre jusqu'à
la dernière goutte de mon sang; mais j'aurai si peu d'imitateurs, que
notre résistance et la vôtre ne pourront certainement pas conjurer le
danger.»

Quelque triste et affligeant que fût le contenu de cette lettre,
l'esprit se repose pourtant avec plaisir sur les beaux sentiments
professés par cet honorable militaire qui brille avec beaucoup d'éclat
au milieu de tant de révoltes, de trahisons, d'entraînements funestes;
et l'on aime à voir un loyal soldat qui après avoir tracé d'une main
affligée, les défaillances, les torts de ses compatriotes coupables ou
égarés, retrouve toute la trempe de son caractère pour exprimer son
dévouement inaltérable, son attachement à ses devoirs qu'il préfère à
la vie, et pour s'engager jusqu'à la mort, à défendre l'autorité et la
personne de son chef.

Tant de motifs décidèrent Colomb à faire un arrangement avec les
révoltés: il fut stipulé que Roldan et ses adhérents s'embarqueraient
au port de Xaragua, pour l'Espagne, sur deux navires qui seraient
prêts à prendre la mer dans cinquante jours au plus tard; qu'ils
recevraient tous un certificat individuel de bonne conduite et une
garantie pour leur solde jusqu'au jour du départ; que des esclaves
leur seraient donnés, comme on l'avait fait pour certains colons, en
considération de services rendus; que ceux d'entre eux qui avaient des
Indiennes pour femmes pourraient les emmener en lieu et place de même
nombre d'esclaves; que les propriétés qui leur avaient appartenu et
qui avaient été séquestrées, leur seraient restituées, et qu'il en
serait de même des avantages qui avaient précédemment été faits à
Roldan.

Cet odieux traité, qu'on ne pouvait même se flatter de voir accompli,
était d'une nature si révoltante qu'on a de la peine à se figurer que
Colomb n'eût pas préféré s'exposer à toutes les conséquences
possibles, qu'à l'obligation de le signer. Pour nous, nous aimerions
infiniment mieux que le vice-roi, plutôt que de courber la tête sous
des exigences si mortifiantes, eût quitté une colonie où il lui était
devenu impossible de rétablir l'ordre si profondément troublé par les
factieux, et que, la lettre de Ballester à la main, il fût allé
demander aux souverains espagnols la faveur d'être remplacé dans un
commandement qu'en sa qualité d'étranger qui inspirait de si funestes
préventions, il ne pouvait plus exercer avec avantage, soit pour la
colonie, soit pour la métropole. On a prétendu que Colomb avait à
coeur d'envoyer son frère l'Adelantado en exploration vers le
continent qu'il avait découvert, pour y recueillir des renseignements
plus précis, et qu'il lui aurait fallu renoncer à ce dessein, s'il ne
pacifiait pas la colonie: mais tout n'était-il pas bouleversé; et, en
accordant deux navires à Roldan, lui restait-il assez de ressources
pour donner suite à l'expédition projetée? D'ailleurs, la découverte
du continent était faite; aucun autre que lui ne pouvait y prétendre
et cela devait lui suffire. À lui, en effet, l'honneur insigne d'y
avoir abordé le premier; à d'autres, le soin de glaner après lui et de
coloniser les beaux pays dont il avait ouvert l'entrée aux nations
émerveillées!

Quoi qu'il en soit, Roldan et ses bandits se rendirent à Xaragua, et
le vice-roi, laissant temporairement le commandement à son frère
Diego; partit avec l'Adelantado pour visiter les forteresses et pour
rétablir les choses sur leur ancien pied.

Cependant, quelques détails inévitables et de très-mauvais temps
retardèrent les deux navires au delà de l'époque convenue. Il en
résulta des plaintes; on allégua que les bâtiments étaient mal armés;
que les délais avaient eu lieu à dessein et il s'ensuivit un refus de
s'embarquer. De nouvelles conditions étant même demandées par ces
misérables, il faillit ouvrir d'autres négociations. Sans doute que
Roldan pensant à sa conduite passée, avait réfléchi qu'il serait
imprudent à lui de retourner en Espagne; sans doute aussi que la
canaille qui l'accompagnait répugnait à quitter la vie de licence et
de désordre qu'elle menait; et l'on dut voir bientôt combien il serait
difficile d'amener tous ces vauriens à délivrer l'île de leur présence
impure.

Au milieu de ces difficultés, le vice-roi reçut une lettre d'Espagne
en réponse à celles où il avait dépeint le fâcheux état de la colonie,
cette lettre était écrite par Fonseca qui se bornait à lui dire que
cette affaire ne pouvait pas être traitée immédiatement, attendu que
les souverains entendaient la régler eux-mêmes. Il pensa d'après cela
que l'astucieux directeur des affaires d'outre-mer voulait laisser les
esprits s'envenimer de plus en plus, et qu'il était disposé à ne rien
faire, soit pour améliorer la situation de l'île, soit pour faire
disparaître les difficultés dans lesquelles Colomb se trouvait
enveloppé.

Le vice-roi ne voyant rien de plus pressé que le départ de Roldan,
espéra le décider à l'effectuer en allant lui-même, vers la fin du
mois d'août 1408, au port d'Azna où il se rendit sur deux caravelles,
accompagné des personnages les plus importants qui lui étaient restés
dévoués. Loin d'être sensible à cette démarche, l'infâme Roldan
affecta des airs de hauteur, comme si c'eût été à lui de dicter des
conditions: il demanda que des terres fussent concédées gratuitement à
ceux de ses partisans qui voudraient rester à Hispaniola, et qu'il
fût, lui-même, rétabli dans ses fonctions d'alcade-major.

L'âme est abreuvée de dégoûts à l'aspect de tant de noirceurs, de
bassesses et de perfidies; et l'on ne peut que plaindre Colomb
lorsqu'on apprend qu'abandonné de presque tous, et ne trouvant nulle
part ni un appui ni un conseil, il se crut forcé de signer encore un
traité qui garantissait aux insurgés leurs nouvelles et insolentes
demandes. Il est vrai qu'on lui avait donné l'avis que ses propres
adhérents songeaient à s'emparer de la province de Higuey où ils
avaient l'intention de se déclarer indépendants. Toujours est-il qu'il
consentit encore une fois aux exigences toujours croissantes des
rebelles; et quoique, dit-on, il eût l'intention de renier plus tard
ce nouveau traité comme lui ayant été arraché par une force à laquelle
il ne pouvait pas résister dans ce moment, il n'en est pas moins vrai
que ce même traité reçut immédiatement un commencement d'exécution, et
qu'une fois Roldan réintégré dans son emploi, il y déploya toute
l'arrogance qu'on pouvait supposer devoir éclater chez un homme aussi
entier et aussi peu délicat que lui.

Quelle tâche pour Colomb que d'avoir à lutter contre l'insolence de
cet odieux personnage, que d'avoir à ramener à San-Domingo, ce
ramassis d'êtres éhontés à qui il fallut assigner des portions de
terrain, accorder des esclaves indiens provenant des prisonniers de
guerre, et indiquer des résidences choisies, soit à Bonao, soit sur
différents points de la _Vega Real_, naguère le théâtre des exploits
de Colomb, de l'Adelantado et d'Ojeda!

Le vice-roi fit en même temps un arrangement avec divers caciques
voisins, qui durent désigner un certain nombre de leurs sujets, pour
travailler, à certaines époques, à la culture des terres des
Espagnols. Ce fut une sorte de service féodal qui devint l'origine des
fameux _Repartimientos_ ou des distributions et levées d'Indiens
libres, instituées pour aider les colons, et dont, par la suite,
ceux-ci abusèrent tellement dans toutes leurs possessions
transatlantiques, qu'elles finirent par avoir pour résultat,
l'extermination de la race indigène en général, et plus rapidement
encore de celle de l'île d'Hispaniola. Mais de quoi n'ont pas alors
abusé les Espagnols dans ces pays; quelles autres scènes y ont-ils
présentées que celles de la violence, de la jalousie, de la rapine,
des dissensions intestines; et, en analysant ce qui se passait sous
l'administration de Colomb qui avait tant de talents, tant de génie,
et qui était animé de si excellentes intentions, comme il était facile
de prévoir dès lors, que même sur les points où la puissance espagnole
pourrait d'abord le plus s'élever, elle tomberait bientôt en
dissolution!

Roldan obtint pour sa part plusieurs terres dans le voisinage
d'Isabella, qu'il réclama comme prétendant lui avoir appartenu avant
sa révolte; en outre, une très-belle ferme royale, située dans la
_Vega_, connue sous le nom de _La Esperanza_; plus des propriétés
étendues dans la province de Xaragua avec des _Repartimientos_; plus
enfin certains droits à prélever des provisions de bouche sur les
indiens.

Un des premiers actes de cet homme absolu, prétendant agir en sa
qualité d'alcade-major, fut de nommer Pedro Reguelme, un de ses plus
actifs partisans, alcade de Bonao. Colomb en fut fort choqué, car il
vit dans cette nomination une usurpation de pouvoirs et une atteinte
formelle portée à son autorité de vice-roi; il le fut bien plus
encore, quand il apprit que Reguelme, sous prétexte de bâtir une
ferme, élevait sur la crête d'une colline un édifice assez solidement
construit pour pouvoir être facilement converti en forteresse. Roldan
n'était pas étranger à l'idée de cette construction qu'il regardait
comme un lieu de refuge en certains moments prévus. Toutefois, Colomb
ordonna impérieusement que les travaux fussent immédiatement
discontinués sur ce point et ils le furent.

Voyant une apparence de tranquillité rétablie dans la colonie, le
vice-roi songea à retourner en Espagne, pour expliquer à ses
souverains, mieux qu'il ne pouvait le faire dans sa correspondance,
quel était l'état véritable de l'île; mais les maladies sévissaient
alors, et il ne crut pas pouvoir quitter le pays dans un moment aussi
critique. Il se contenta d'expédier deux caravelles où il donna toutes
facilités aux soldats de Roldan de s'embarquer. Plusieurs s'y
décidèrent; ils emmenèrent avec eux, soit les esclaves qui étaient
devenus leur propriété par la teneur des traités, soit des filles de
caciques qu'ils étaient parvenus à persuader d'unir leurs destinées
aux leurs et de quitter leurs familles pour les suivre en Espagne.

Colomb écrivit par cette occasion à Leurs Majestés. Comprenant
parfaitement que ses stipulations avec Roldan seraient critiquées, il
s'appliqua à démontrer que lui ayant été arrachées par la violence,
elles ne liaient nullement la couronne; il réitéra sa demande de la
désignation d'un juge suprême pour rendre la justice dans la colonie;
il désira qu'un conseil dont les membres seraient nommés en Europe,
fût organisé dans l'île pour délibérer sur les points importants; il
demanda qu'il fût pourvu à certains emplois des finances, et que les
pouvoirs de tous fussent assez bien définis, pour qu'il n'y eut ni
empiétements dans l'autorité, ni difficultés quant aux rangs, honneurs
et priviléges; enfin, sentant l'influence d'un âge avancé, il priait
Leurs Majestés de lui envoyer son fils Diego, toujours page à la cour
mais dont la raison commençait à se développer, afin de l'initier aux
affaires et d'être aidé par lui dans l'accomplissement de ses devoirs.
Son second fils Fernand était aussi à la cour et il devait également
aux bontés de la reine d'être page; mais il était trop jeune pour que
son père pensât à l'appeler auprès de lui.

Malgré le moment de calme qui semblait régner en ce moment, et dont,
après tant de bouleversements, on aurait pu croire que chacun devait
désirer la continuation, la mesure n'était pas comblée, les ennemis
de Colomb n'étaient pas satisfaits: leur jalousie odieuse, leurs
menées iniques, leurs trames criminelles continuaient à s'ourdir sous
la direction de l'exécrable Fonseca; et nous aurons bientôt à dire
comment cet infâme personnage parvint à outrager toutes les lois de la
justice, de l'honneur, de l'humanité, et à faire peser sur Colomb le
poids de la haine la plus ignominieuse qui ait pu couver dans le coeur
du plus grand monstre d'hypocrisie et de méchanceté qui ait jamais
existé!

On commençait à peine à respirer dans la colonie, et l'on avait
atteint l'année 1499, lorsque le vice-roi reçut la nouvelle que quatre
bâtiments avaient mouillé dans la partie occidentale de l'île, un peu
au delà de l'endroit actuellement appelé Jacquemel, et que les marins
de ces bâtiments paraissaient avoir le dessein de couper des bois de
teinture et d'emmener des Indiens comme esclaves; mais ce qui surprit
le plus Christophe Colomb, fut d'apprendre que cette expédition était
commandée par le même Ojeda qui avait donné tant de marques de
bravoure, de dévouement à sa personne, et qui, après son exploit de la
prise de Caonabo, était retourné en Europe. Il fallait vraiment que
les étranges procédés de Fonseca, que l'appui qu'il donnait à
quiconque entreprenait de saper l'autorité de Colomb ou de lui créer
des embarras fussent bien connus, il fallait être bien sûr de plaire à
ce dispensateur des grâces ou des faveurs et de pouvoir agir avec
impunité, pour que le mal eût gagné jusqu'au coeur d'un guerrier qui,
jusque-là, avait professé tant de respect pour le vice-roi. Il en
était cependant ainsi, et c'était bien Ojeda qui, commandant de quatre
bâtiments, se présentait sur un point important de l'île et qui
prétendait y agir sans contrôle.

Colomb qui, mieux que personne, connaissait l'esprit entreprenant de
ce nouvel ennemi, pensa qu'il ne pourrait rien faire sans Roldan qui
même pourrait, s'il refusait de se rallier à lui, paralyser ses moyens
d'action contre Ojeda; il imagina alors, avec beaucoup de tact, de
faire comprendre à Roldan que ce serait une occasion d'atténuer ses
torts, et il lui offrit de se charger de s'opposer aux projets du chef
de cette expédition. Roldan accepta avec empressement: ses actes
séditieux avaient mis en son pouvoir les objets de tous ses voeux; il
fit aussitôt la réflexion que font ordinairement les ambitieux ou les
perturbateurs lorsqu'ils sont entrés en possession de ce qu'ils ont
convoité, que, quelque mal acquises que soient leurs richesses, il est
bon, selon eux, de les conserver, et que ce qu'il y a de mieux pour y
parvenir, c'est de les placer sous l'égide de bons services rendus qui
puissent faire oublier leurs anciennes offenses.

Roldan partit donc de San-Domingo avec deux caravelles; il arriva le
26 septembre à deux lieues du port où les quatre bâtiments d'Ojeda
étaient mouillés; il débarqua avec vingt-cinq hommes résolus, apprit
qu'Ojeda était parti pour une excursion dans l'intérieur de l'île, et
il se posta pour couper la communication entre lui et ses quatre
bâtiments.

Dès qu'il put entrer en pourparlers avec Ojeda, il lui demanda
pourquoi, sans seulement avoir informé le vice-roi de son arrivée, il
avait opéré son débarquement sur un point aussi éloigné et aussi peu
fréquenté de l'île. Ojeda répondit avec adresse qu'ayant entrepris un
voyage de découvertes, il se trouvait en détresse quand il avait jeté
l'ancre, et qu'il ne demandait qu'à réparer ses navires et qu'à
obtenir quelques provisions.

Vinrent ensuite d'autres explications privées d'où il résulta qu'Ojeda
avait entendu parler, en Espagne, de la découverte, par Colomb, d'un
continent très-étendu et des perles magnifiques qu'il avait envoyées,
qui provenaient de ce continent; que Fonseca, désirant s'attacher
Ojeda pour se servir de lui contre Colomb, lui avait communiqué les
lettres du vice-roi aussi bien que les plans et les cartes qu'il avait
dressés de ce pays et sur lesquels il avait tracé la route qu'il avait
suivie; qu'encouragé par ce même Fonseca, il avait formé une
expédition dans laquelle il s'était associé un riche Florentin, nommé
Amerigo Vespucci qui avait fait une grande partie des frais de
l'armement, et qu'après avoir parcouru tous les lieux visités par
Colomb dans les parages de l'Orénoque, il s'était rendu aux îles
Caraïbes où, à la suite de plusieurs engagements contre les
insulaires, il leur avait fait un grand nombre de prisonniers qu'il
comptait vendre comme esclaves sur le marché de Séville. Au surplus,
Ojeda protesta de son respect pour le vice-roi, et il affirma
qu'aussitôt que ses bâtiments seraient prêts, il appareillerait pour
San-Domingo afin de lui rendre ses devoirs. Roldan crut, un peu
légèrement sans doute, à cette prétendue assurance; satisfait de ce
qui s'était passé, il leva l'ancre, et il retourna avec ses deux
caravelles à San-Domingo, pour rendre compte de sa mission.

Mais avant de parler des projets réels d'Ojeda, qui d'ailleurs étaient
fort peu en harmonie avec son ancien caractère chevaleresque, tant ses
entretiens avec le perfide Fonseca l'avaient perverti! faisons
remarquer d'abord que l'autorisation donnée, en Espagne à Ojeda, par
le même Fonseca, n'était signée que par lui et nullement par les
souverains; ensuite, qu'elle était totalement contraire aux
conventions faites avec Colomb, qui aux termes de ces conventions,
devait être préalablement consulté sur toute expédition projetée pour
le Nouveau Monde, d'autant qu'il s'agissait ici d'un continent qu'il
venait de découvrir, et qu'il était d'une justice rigoureuse de lui en
réserver la future exploration, ou au moins de lui laisser le choix
des premiers explorateurs destinés à marcher sur ses traces.

Pour ne citer qu'un inconvénient d'un pareil procédé, il suffit de
dire que cette autorisation qui, d'ailleurs, était, de la part de
Fonseca, un manquement formel à ses devoirs envers ses souverains, fut
la cause directe de l'idée qu'eut Amerigo de donner à cet immense
continent son nom lequel, malgré l'ingratitude qu'il y eût à en
déposséder Colomb, fut adopté par l'envieux Fonseca, prévalut ensuite
dans un public insouciant, et a fini par être accepté par toutes les
nations et à être conservé par elles; tellement l'habitude et les
premières impressions ont d'empire sur les hommes! Il est, cependant,
certain qu'Amerigo, qui fut toujours un des admirateurs les plus zélés
de Colomb, ne crut pas que cette idée pourrait jamais être considérée
comme une usurpation préjudiciable au héros de la découverte du
Nouveau Monde; mais Fonseca y dut voir une satisfaction donnée à ses
sentiments d'envie; or, il n'est pas douteux qu'il n'ait saisi, avec
ardeur, ce moyen d'affaiblir la popularité de Christophe Colomb, et
qu'il n'ait fortement contribué à maintenir le nom d'Amérique au
continent nouvellement découvert. Enfin, soit dessein prémédité, soit
caprice de la fortune, Colomb fut déshérité de l'honneur de nommer le
Nouveau Monde, et le nom d'Amerigo prévalut. Dérision, peut-on dire,
de la gloire humaine dont le grand homme fut victime, mais dont
l'heureux Florentin ne fut pas précisément coupable; si donc on peut
reprocher une injustice et une ingratitude à ceux qui donnèrent ou qui
sanctionnèrent cette dénomination, au moins doit-on en absoudre
presque complètement Amerigo!

Loin de songer à faire voile pour San-Domingo, Ojeda se rendit à
Xaragua où les anciens corebelles de Roldan, dans l'espoir de gagner à
leur cause un homme aussi audacieux, l'accueillirent avec des
transports de joie, et lui proposèrent, à défaut de Roldan qu'ils
blâmaient sévèrement de se tenir à l'écart actuellement qu'il avait
obtenu tout ce qu'il désirait, de se mettre à leur tête pour se faire
compter par Colomb un arriéré de solde, qu'il était pourtant
totalement impossible au vice-roi de leur payer par suite de la
pénurie extrême de ses finances. Ojeda, certain de l'appui de Fonseca
et connaissant par lui la décroissance de la faveur de Colomb auprès
du roi, accepta; et il proposa de marcher immédiatement sur
San-Domingo pour forcer le vice-roi à accéder à cette demande; mais, à
l'instant de partir, quelques-uns d'entre ces hommes, et des moins
déraisonnables, refusèrent de marcher, alléguant qu'à tout considérer,
ils se trouvaient heureux où ils étaient, sans avoir à courir les
chances d'une révolte ouverte pour obtenir ce que le vice-roi ne
pourrait pas leur payer. Furieux, leurs camarades, plus insatiables,
voulurent les contraindre par la violence; alors une rixe opiniâtre
eut lieu, plusieurs hommes des deux partis furent tués ou blessés, et
la victoire resta à ceux qui voulaient aller à San-Domingo.

Roldan, informé du nouveau projet d'Ojeda, alla au-devant de lui avec
quelques soldats bien disposés, et il reçut, chemin faisant, le
renfort de son ancien compagnon, Diego de Escobar, accompagné de
plusieurs partisans. Ojeda ne pouvant faire tête à ces opposants,
revint à bord de ses bâtiments où il saisit l'occasion de faire des
débarquements pour inquiéter l'ennemi. Roldan n'en fut pas intimidé;
il manoeuvra avec intelligence pour ne pas laisser gagner du terrain à
Ojeda qui, voyant l'inutilité de ses efforts, finit par se décider à
appareiller et à faire voile vers d'autres îles afin d'y compléter une
cargaison d'esclaves indiens. Quelle triste issue d'une expédition
commandée par un guerrier si brillant quand il servait fidèlement sous
les ordres de Colomb!

Les soldats de Roldan, accoutumés à dicter des lois à leur chef pour
prix des services qu'ils pouvaient rendre, lui demandèrent bientôt à
recevoir en partage la belle province de Cahay, contiguë à celle de
Xaragua. Roldan, qui cherchait à se faire une meilleure réputation, se
refusa à leurs sollicitations; toutefois, pour calmer leur rapacité,
il consentit à répartir entre eux les terres qui lui avaient été
concédées à lui-même dans la province de Xaragua.

Pendant les opérations de cette répartition, on vit arriver un jeune
gentilhomme nommé Hernando de Guevara, cousin d'Adrien de Moxica l'un
des chefs de la révolte précédente, qui avait été banni de San-Domingo
à cause de sa conduite licencieuse, et qui était destiné à partir sur
les navires d'Ojeda. Il arriva trop tard; mais Roldan, voyant en lui
un ancien camarade, le traita avec bonté; il fut même reçu avec
distinction chez la belle Anacoana qui, malgré les scènes fâcheuses
dont elle venait d'être témoin, avait toujours conservé une grande
partialité en faveur des Espagnols: elle avait une fille de douze ou
treize ans, mais déjà nubile ainsi que le sont généralement les femmes
nées dans ces climats. Cette jeune fille, dont le père était
l'infortuné Caonabo, s'appelait Higuenamota et se faisait remarquer
par une extrême beauté. Guevara en devint passionnément amoureux.
Jeune, d'un physique fort agréable, de manières fort engageantes qui
laissaient peu soupçonner la dépravation de ses moeurs, il toucha
facilement le coeur d'Higuenamota, et Anacoana, charmée de voir sa
fille demandée en mariage par un cavalier qui lui semblait aussi
accompli, y donna son consentement.

Mais Roldan, également épris de cette jeune fille, devint extrêmement
jaloux de la préférence qu'elle accordait à son rival; aussi
exila-t-il Guevara de la province de Cahay. Celui-ci feignit de
partir, revint pendant la nuit et se cacha chez Anacoana; il y fut
découvert, trouva Roldan implacable, mais se soustrayant à ses
menaces, il médita un plan de vengeance consistant à se faire un parti
chez les mêmes hommes qui, ayant naguère idolâtré Roldan comme chef de
conjurés, le détestaient aujourd'hui qu'il paraissait rentré dans la
ligne de ses devoirs. On convint de s'emparer de lui par surprise et
de le tuer ou de lui arracher les yeux; toutefois, le complot fut
découvert, Guevara fut arrêté avec sept de ses complices sous les yeux
d'Higuenamota et de sa mère, et ils furent envoyés à San-Domingo pour
y être retenus prisonniers dans la forteresse.

Adrien de Moxica, en apprenant cette arrestation, se rendit au milieu
des anciens révoltés de Bonao où se trouvait le nouvel alcade, Pedro
de Reguelme, dont il réclama un appui qui fut promptement accordé.
Moxica, se trouvant à la tête d'une force assez imposante, se proposa
non-seulement de délivrer son cousin, mais de pousser la vengeance
jusqu'à tuer Roldan et même le vice-roi.

Colomb était au fort de la Conception quand il fut informé de ces
détails, et il n'y disposait que d'un nombre insignifiant de soldats.
Il jugea bientôt que son salut ne pouvait dépendre que de mesures
promptes et vigoureuses: on sait qu'alors il n'hésitait jamais; il ne
trouva qu'une dizaine d'hommes dévoués à le suivre; il les arma
cependant, partit la nuit, arriva à l'improviste au milieu des
conjurés et il s'empara de Moxica ainsi que de plusieurs des
principaux chefs de ce parti qu'il emmena au fort de la Conception. Il
était indispensable de faire un exemple qui pût inspirer une terreur
salutaire, et mettre un terme à ce parti pris de révoltes continuelles
qui éclataient sous le moindre prétexte. Le vice-roi tenait entre ses
mains un des grands instigateurs de ces troubles, l'occasion était
bonne; il valait mieux frapper un des hommes marquants de ces
rébellions, que des malheureux qui, souvent, ne s'écartent de leur
devoir qu'en cédant à des instances auxquelles ils ne savent pas
résister; il ordonna donc que Moxica fût pendu au haut de la
forteresse. Le condamné demanda un confesseur qui vint aussitôt; mais
au lieu de s'accuser de ses fautes, il se laissa entraîner à proférer
à haute voix des imputations atroces contre plusieurs Espagnols,
contre Colomb lui-même, à tel point que l'indignation publique ne
pouvant être contenue, il fut jeté du haut des remparts et mourut au
pied du fort.

Cet acte de sévérité eut d'heureuses suites: Pedro Reguelme fut
surpris, caché dans une caverne du pays de Bonao, et fut conduit à la
forteresse de San-Domingo. Les autres conspirateurs s'enfuirent dans
la province de Xaragua, où ils furent vigoureusement poursuivis par
l'actif Adelantado que secondait Roldan; la plupart furent saisis et
bientôt les factieux furent complètement subjugués.

Libre de soucis de ce côté, Colomb songea à reprendre son projet de
l'exploration du continent qu'il avait découvert, et de
l'établissement d'une pêcherie pour arriver à la possession des perles
qui gisaient dans les eaux de ce pays; mais hélas! combien ses
espérances furent encore trompées, comme ses plans furent cruellement
bouleversés! Dans ses méditations, il ne voyait que des succès, des
richesses, des trésors de toute espèce pour l'Espagne; il touchait
cependant au moment où cette même Espagne, devenue ingrate, allait le
plonger dans les plus grandes infortunes, lui arracher ses honneurs,
le dépouiller de ses avantages si rudement acquis par ses travaux, son
génie, ses efforts, et le rendre un des exemples les plus frappants
des vicissitudes humaines.

Il n'arrivait pas un navire du Nouveau Monde en Espagne, que, par
suite des instigations de Fonseca, les calomnies les plus odieuses ne
fussent répandues sur le compte de Colomb. C'était, disait-on, un
étranger qui n'avait en vue que ses intérêts particuliers et qui
n'agissait nullement selon ceux de la métropole; puis on prétendait
qu'il voulait se faire proclamer roi de ces contrées, ou tout au moins
les faire passer, pour des sommes considérables, entre les mains d'un
autre souverain, ajoutant, à cet égard, tout ce que l'on savait
pouvoir le mieux exciter le mécontentement du roi Ferdinand qui était
fort jaloux de son pouvoir et surtout très-méfiant; on alléguait que
ces pays coûtaient fort cher au trésor public et qu'ils ne lui
rapportaient à peu près rien du tout; il s'ensuivait ou que les
tableaux séduisants de l'opulence de ces contrées étaient faux et
avaient été fort exagérés par Colomb qui, alors, avait sciemment
trompé Leurs Majestés, ou qu'il était inhabile à gérer les affaires de
ces mêmes contrées. Ensuite, on faisait retentir bien haut les
plaintes de ceux qui, en revenant, réclamaient, à tort ou à raison,
des arriérés de solde que le vice-roi avait sans doute, selon eux,
retenus à son bénéfice; on vit même un jour une cinquantaine de ces
misérables suivre le roi lors d'une de ses promenades à cheval, et lui
montrer quelques grappes de raisin qu'ils tenaient à la main, criant
que c'était la seule alimentation qui leur fût permise par l'effet des
fausses promesses de Colomb; et, comme ils virent passer ses deux fils
qui étaient pages à la cour: «Voilà, s'écrièrent-ils, les enfants,
magnifiquement traités dans les palais de nos souverains, de celui qui
a découvert une terre de vanité et de déception, propre seulement à
servir de tombeau aux Espagnols!»

Tout cela était absurde, extravagant, facile à réfuter si l'on avait
pu ou voulu établir une discussion calme ou sérieuse sur tous ces
points; mais c'est ce que Fonseca ne voulait pas; il cherchait, au
contraire, en toute occasion, à donner du poids à ces ridicules
imputations; et, à force d'y revenir, il gagnait toujours du terrain.
Enfin, il fallut que ce fût bien fort, puisque la magnanime Isabella
elle-même se laissa aller à avoir quelques doutes: «Colomb et ses
frères sont des hommes honnêtes, dit-elle un jour, du moins j'aime à
le penser; mais ils peuvent errer; et, en se trompant, fût-ce de bonne
foi, on est exposé à causer autant de tort à l'État que si l'on était
réellement incapable ou méchant.» La reine, il est vrai, n'émettait,
en parlant ainsi, que de simples suppositions; mais le roi était plus
affirmatif et il se disait convaincu. On avait remarqué plusieurs fois
qu'il ne s'exprimait plus sur le compte de Colomb avec son ancienne
cordialité, et que, depuis que la domination des terres découvertes
était un fait bien accompli et entièrement en sa faveur, il regrettait
les pouvoirs étendus qu'il lui avait conférés.

Il prit donc la fatale et injuste résolution d'envoyer à Hispaniola un
personnage qui eût à rechercher quelle était la situation véritable de
l'île et à y prendre le commandement si la nécessité lui en était
démontrée. Dans l'état actuel des affaires, c'était un moyen certain,
quoique détourné et indigne d'un souverain, de poser en principe la
destitution de Colomb; encore, si l'on s'était contenté de le
destituer! On reconnaît bien, dans ces actes détestables, le
machiavélisme de Fonseca qui y avait pris effectivement la part la
plus active, et qui s'empressait de les faire mettre à exécution.

Les ordres furent donc écrits, les instructions furent dressées; mais
Fonseca rencontra un obstacle qu'il ne put pas alors briser. Ce fut la
volonté de la reine, qui, en voyant la dureté d'un procédé aussi
exorbitant contre un homme pour qui elle avait conçu tant de
reconnaissance et d'admiration, déclara, lorsqu'on lui présenta ces
pièces à signer, qu'à l'instant de prendre un parti si excessif, sa
main se refusait à les revêtir de son nom, et qu'elle ne pouvait
encore s'y résoudre. Honneur et gloire à la reine, qui, une fois de
plus, fut bien inspirée en cédant aux excellents mouvements de son
coeur généreux!

Cependant, les bâtiments qui portaient les complices de Roldan
arrivèrent; on vit alors le roi, lui-même, s'oublier au point de
donner son approbation à la conduite de Roldan, et des éloges à ceux
qui l'avaient imité. Jusque-là, Isabelle serait restée dans les mêmes
sentiments vis-à-vis de Colomb, mais on se souvient que le vice-roi
s'était cru obligé de laisser emmener par ces misérables, des esclaves
indiens et même des jeunes filles qui arrivèrent avec eux, les unes
étant enceintes, les autres déjà mères, et toutes dans un état de
misère difficile à décrire.

Tout cela, dit-on à la reine, avait été fait sciemment et
volontairement par les ordres exprès de Colomb. Sa sensibilité s'en
émut, sa dignité de femme s'en trouva offensée: «Qui donc,
s'écria-t-elle, a pu donner à Colomb le droit de disposer de mes
sujets et de mes vassaux; j'ordonne que tous les Indiens qui se
trouvent en Espagne soient ramenés dans leur patrie, je veux qu'on y
reconduise aussi ces jeunes femmes avec toutes sortes de soins ou
d'égards, et j'entends que de semblables faits ne se renouvellent
plus!»

Fonseca voyant quelle était l'indignation de la reine mit aussitôt
sous ses yeux une lettre que le vice-roi avait écrite, dans laquelle
il établissait son opinion, qui, au surplus, était généralement
partagée alors, excepté par Isabelle qui avait tant devancé son
siècle, que l'esclavage des prisonniers indiens devait être maintenu
_pendant quelque temps encore_, dans l'intérêt de l'occupation
générale; il sut si bien profiter de la disposition d'esprit où se
trouvait la reine en ce moment, qu'il la fit consentir à la mesure de
l'envoi d'un haut commissaire chargé de porter ses investigations sur
l'administration de Colomb, et de le remplacer dans ses fonctions
s'il était reconnu coupable.

Le personnage qui fut désigné pour cette mission fut choisi et
présenté par Fonseca; on peut penser qu'il n'était ni impartial, ni
favorable à Colomb. Ce fut Don Francisco de Bobadilla, officier de la
maison du roi et commandeur de l'ordre militaire et religieux de
Calatrava. Fonseca put alors donner un libre cours à sa haine jalouse,
et nous allons dire comment il se déshonora à tout jamais en cherchant
à satisfaire cette honteuse passion.

Bobadilla arriva à San-Domingo le 23 août 1500. Avant d'entrer dans le
port, il fut informé par les hommes d'une pirogue qui accosta son
bâtiment, que le vice-roi et l'Adelantado étaient en tournée dans
l'intérieur de l'île, et que c'était leur frère Don Diego qui exerçait
le commandement pendant leur absence. Il apprit également la récente
insurrection de Moxica, le châtiment qu'avaient reçu plusieurs
assassins dont sept venaient d'être pendus et celui de cinq rebelles
qui étaient renfermés dans la forteresse de San-Domingo. Parmi ceux-ci
se trouvaient Pedro Reguelme, et Guevara dont la passion pour
Higuenamota avait été la cause première de la révolte. Bobadilla put
même voir en entrant deux potences dressées, une de chaque côté du
port, où, selon l'usage des temps de laisser les suppliciés pendant
quelques jours exposés aux regards de la multitude, étaient encore
suspendus deux des condamnés à mort.

Dès qu'on sut à San-Domingo qu'un commissaire royal était à bord du
navire qui venait d'arriver, on s'empressa d'aller au-devant de lui et
de rechercher sa faveur; on remarqua, plus particulièrement, parmi
ces courtisans, les hommes qui auraient dû avoir le plus à craindre de
la justice du commissaire, si lui-même était venu avec des intentions
impartiales. Or, ce furent ceux-là mêmes qui obtinrent le meilleur
accueil et qui reçurent tout encouragement pour articuler des plaintes
contre le vice-roi; on peut donc affirmer qu'avant le débarquement de
Bobadilla, la culpabilité de Colomb était un point arrêté dans son
esprit.

Ce qui le prouve jusqu'à l'évidence, c'est qu'il publia aussitôt des
proclamations dans lesquelles il donnait des extraits de ses lettres
patentes, d'où il résultait qu'il était autorisé à faire toutes sortes
de recherches sur l'état des choses et à poursuivre les délinquants;
qu'en conséquence il exigeait la mise en liberté de Reguelme et de
Guevara pour entendre leurs dépositions.

Don Diego déclara qu'il ne pouvait rien faire sans les ordres du
vice-roi de qui il tenait ses pouvoirs, et qu'il ne relâcherait pas
les prisonniers demandés; il ajouta qu'il était convenable qu'il lui
fût délivré une copie exacte des lettres patentes du commissaire afin
qu'il les envoyât à son frère; mais cette demande, pourtant si
naturelle, fut refusée. Bobadilla, espérant plus de succès d'une
nouvelle proclamation, en fit publier une autre le lendemain, par
laquelle il prenait les titres et l'autorité de gouverneur de toutes
les îles et du continent nouvellement découverts: c'était
excessivement outre-passer ses instructions qui ne lui permettaient de
se qualifier de gouverneur que dans le cas où Colomb serait trouvé
coupable, et il n'avait encore été ni entendu ni même vu. À l'issue
de cette étrange publication, il exigea de nouveau la remise des
prisonniers entre ses mains, mais Don Diego qui, pour être un savant
très-pacifique, n'en était pas moins doué d'une grande fermeté,
demeura inflexible, alléguant d'abord les devoirs d'un subordonné
envers celui de qui il tenait son mandat, et ensuite les titres du
vice-roi qui tenait des souverains espagnols des pouvoirs beaucoup
plus élevés que ceux sur lesquels Bobadilla s'appuyait.

Le commissaire imagina alors d'informer les habitants qu'il était
nanti d'un mandat de la couronne, enjoignant à Christophe Colomb et à
ses frères de livrer entre ses mains tous les forts, tous les
bâtiments ou navires, tout enfin ce qui appartenait à l'État, et
ordonnant que tout arriéré quelconque de solde fût payé par eux à qui
de droit. Cette dernière injonction fut accueillie avec de grands
transports de la joie la plus bruyante par la multitude charmée.

Cette popularité acquise par un si pitoyable moyen qui n'était
d'ailleurs qu'un leurre, puisqu'il n'était au pouvoir de personne de
tenir la solde à jour lorsque la métropole laissait les caisses
publiques de la colonie presque constamment vides; cette popularité,
disons-nous, accrut l'audace de Bobadilla, qui déclara que si Don
Diego ne lui remettait pas les prisonniers, il irait lui-même les
chercher et les délivrer. Don Diego persista avec énergie dans son
refus; alors le commissaire se rendit au fort et somma Michel Diaz,
qui le commandait, de faire sortir les prisonniers. Michel Diaz
répondit qu'il n'y consentirait que sur l'ordre du vice-roi; à cette
réponse, Bobadilla ne connut plus de bornes, il fit débarquer les
matelots de son navire, se fit suivre par la lie de la population; et
à la tête d'une tourbe ardente et ameutée, il attaqua le fort qui, peu
en état de se défendre, fut pris par ce ramassis de gens sans aveu.
Les prisonniers furent ainsi délivrés; mais, pour conserver une
apparence de justice dans ce renversement de toute légalité, ils
furent mis sous la surveillance d'un alguazil.

Ainsi débuta le haut commissaire royal, qui venait cependant pour
rétablir l'ordre, scruter avec impartialité la conduite de chacun, et
faire régner les lois et l'équité. Conséquent avec ce premier acte, il
prit domicile dans la maison de Colomb, s'y installa en maître, se mit
en possession de ses armes, de ses objets précieux, de ses chevaux, de
ses livres, de ses lettres, de ses manuscrits particuliers,
n'établissant aucun compte de ce dont il s'emparait, payant quelque
arriéré à ceux qu'il favorisait le plus, avec les deniers de Colomb,
et disposant du reste comme il l'entendait sous prétexte qu'il avait
tout confisqué au profit de la couronne. Puis, il donna des
autorisations de vingt années pour se livrer à la recherche de l'or,
n'imposant que le onzième du produit net pour l'État au lieu du tiers
qui avait été exigé jusque-là; enfin, il tint le langage le plus
véhément contre Colomb, et dit publiquement qu'il avait pouvoir de le
renvoyer en Espagne chargé de fers, affirmant que jamais plus ni lui
ni personne de sa famille n'exercerait le commandement de l'île.

Tels furent les premiers actes de ce commissaire, qui était le même
Bobadilla que, dans ses entretiens avec le docteur Garcia Fernandez,
Christophe Colomb, avant son départ de Cadix pour son second voyage
d'Amérique, avait signalé comme un de ses ennemis les plus prononcés:
et encore, il était impossible qu'il put alors prévoir jusqu'à quel
point l'âme perverse d'un tel homme pousserait la violence de
l'inimitié. Nous allons dire quels furent les excès où il osa se
laisser aller.

Ce fut au fort de la Conception que Colomb apprit ces étranges
nouvelles. Malgré la connaissance qu'il eut des proclamations de
Bobadilla, il aimait à se flatter qu'il ne devait voir en lui qu'un
premier chef de la justice dont il avait plusieurs fois demandé
l'envoi à ses souverains, et que tout au plus celui-ci avait des
pouvoirs particuliers pour s'enquérir des troubles qui avaient
récemment éclaté: tout ce qui, selon lui, sortait de ces limites,
était, comme on l'avait vu pour Aguado, une extension d'autorité que
le nouveau commissaire assumait de son fait. Le sentiment qu'il avait
de ses services, de son intégrité, de sa confiance en Leurs Majestés
lui permettait peu de soupçonner toute la vérité.

Sous l'empire de ces idées, il écrivit des lettres aussi modérées que
conciliantes à Bobadilla et, à son tour, il fit des proclamations pour
contre-balancer l'effet de celles du commissaire. Des émissaires lui
furent alors expédiés porteurs de lettres royales où il lui était
ordonné, s'il en était requis par Bobadilla, de lui obéir en quoi que
ce fût; en même temps il fut mandé immédiatement à San-Domingo pour
comparaître devant le nouveau gouverneur.

Quoique blessé au dernier point dans sa dignité, il n'hésita pas et il
partit sans emmener presque aucune suite. Bobadilla fit quelques
sortes de préparatifs militaires pour recevoir Colomb, comme s'il
avait paru craindre qu'il n'en eût appelé aux caciques de la _Vega_
pour l'aider à conserver ses pouvoirs. De plus, il avait fait arrêter
Don Diego, et, sans aucun motif allégué, il l'avait fait mettre aux
fers à bord d'une caravelle.

Poursuivant le cours de ses violences, dès que Colomb fut arrivé, il
le fit également arrêter, mettre aux fers et enfermer dans un fort.
Cet outrage immense fait, sans aucune autre raison que sa volonté
personnelle, à un homme d'une apparence ainsi que d'un caractère si
vénérables et qui avait rendu des services si éminents à l'Espagne,
parut si énorme, que nul ne voulut prendre la charge de le consommer,
et que ce fut un des domestiques de Bobadilla qui eut cette triste
mission. Las Casas a consigné, dans ses écrits, l'infâme nom de ce vil
mercenaire qu'il dépeint comme un type d'insolence: il s'appelait
Espinosa. Colomb tendit les mains et les pieds à ce stipendié, et il
n'opposa que le dédain et le mépris à tant d'injustice et
d'ingratitude.

Colomb se soumit donc sans résistance, et même sans se plaindre de
l'arrogance d'un être aussi violent et aussi mal inspiré que l'était
Bobadilla: il se garda bien d'accuser Leurs Majestés qu'il pensait
bien devoir un jour éprouver une grande indignation, lorsqu'elles
sauraient jusqu'à quel point Bobadilla avait durement agi contre lui.
Il adhéra, enfin, sans récriminer aux iniquités criantes de Bobadilla
et il poussa la magnanimité jusqu'à écrire à son frère Don Barthélemy,
qui était à Xaragua à la tête d'un corps de troupes armé, de se
soumettre aussi; Don Barthélemy licencia aussitôt ses soldats, se
dirigea paisiblement vers San-Domingo et n'y arriva que pour être
également mis aux fers et transféré sur une caravelle, autre que celle
où était détenu Don Diego. Bobadilla ne voulut se donner la honte de
voir ni Colomb ni aucun de ses frères, et il les fit emprisonner en se
contentant de faire savoir qu'il tenait ses instructions de Fonseca.

Ce fut ainsi que ces deux hommes, l'un l'âme de ces affreuses
machinations, l'autre le servile instrument de son horrible chef,
procédèrent pour consommer la ruine de celui qui avait découvert l'île
et qui y avait gagné la grande bataille de la _Vega Real_; eux dont
l'un ne devait parler, ne devait étendre sa main épiscopale que pour
concilier, que pour bénir au nom d'un Dieu de paix, de mansuétude et
de charité; et dont l'autre, chargé de rendre la justice en ne
consultant que sa conscience, profanait ce saint nom de justice en
n'écoutant que les passions dont il se faisait l'écho, et en ne
faisant servir son pouvoir que pour plaire lâchement à celui qui
l'avait fait nommer pour accomplir ces attentats inouïs!

Honte! oui, cent fois honte et exécration sur le méprisable Fonseca!
Honte! cent fois honte et exécration sur son lâche acolyte Bobadilla!
et puissent leurs noms ne passer à la postérité que flétris par tous
les coeurs honnêtes et généreux! On vit ainsi le génie, le dévouement,
les grands services, l'élévation de caractère chargés de fers dans
les personnes de Colomb ainsi que de ses frères; et, pour pendant à ce
triste tableau, on vit la lâcheté, l'ignominie, la haine, la trahison,
la perfidie triompher dans les personnes odieuses de Fonseca et de
Bobadilla. Nous le répétons donc avec une émotion que rien ne pourra
jamais affaiblir: «Honte! cent fois honte et exécration à tout jamais,
sur Fonseca et sur Bobadilla!»

Les plus mauvais jours du temps d'Aguado furent alors mille fois
surpassés: on alla jusqu'à accuser le pieux et intègre Colomb de
s'être opposé à la conversion des naturels, pour avoir le prétexte de
les faire vendre comme esclaves, et d'avoir caché et détourné à son
profit une grande quantité de perles de la côte de Paria qui auraient
dû figurer dans les valeurs de la couronne. Les plus tarés d'entre les
révoltés furent admis à déposer contre Colomb; Guevara, Reguelme
furent publiquement acquittés et déchargés de toute prévention; et, si
Roldan conserva son pouvoir, ce fut non pas à cause de son retour à de
meilleurs sentiments qu'on eut de la peine à lui pardonner, mais
uniquement parce qu'il avait été l'un des premiers rebelles, et qu'il
avait donné le fatal exemple de méconnaître le pouvoir et l'autorité
du vice-roi.

Il ne restait plus qu'à statuer sur le sort de Colomb et de ses
frères; ce fut une tâche facile pour l'infâme Bobadilla et promptement
remplie par lui: il ordonna qu'ils seraient conduits en Espagne sur
des bâtiments dont on hâta les préparatifs de départ, et que quelques
pièces à leur charge rédigées par lui, seraient en même temps envoyées
à la métropole. À ces pièces furent jointes des lettres particulières
de Bobadilla qui avaient pour but de prouver la culpabilité des
prisonniers. Un trait fut ajouté à ces scandales, c'est que l'ordre
fut donné de conserver, pendant la traversée, les fers et les chaînes
rivés sur les personnes de Colomb, de Barthélemy, de Diego! Jusqu'à un
certain point, on pouvait supposer qu'aussi longtemps que ces
illustres personnages auraient été à Hispaniola ou dans le voisinage,
Bobadilla aurait pu croire possible leur évasion et, dans des vues
d'intérêt personnel, leur laisser ces ignobles fers dont il avait eu
l'ignominie de les charger; mais il ne pouvait avoir une semblable
crainte lorsque les navires auraient atteint le large; et ce ne peut
être que par l'effet de la méchanceté la plus noire et la plus
injustifiable qu'il put prescrire une mesure aussi détestable.

Alonzo de Villejo fut l'officier chargé d'exécuter les ordres de
Bobadilla; ses instructions portaient expressément de ne remettre ses
prisonniers qu'à Fonseca en personne, ce qui était une preuve évidente
de l'accord qu'il y avait entre ces deux hommes. Villejo se rendit à
la prison où était Colomb, et il se présenta à lui en disant qu'il
venait le chercher.

«Villejo, lui dit Colomb, vous savez que j'ai souvent bravé la mort et
que je ne la crains pas; mais si mes jours doivent être tranchés, je
ne demande qu'une seule grâce, c'est qu'il me soit permis d'écrire une
lettre à Leurs Majestés pour leur dire que je meurs innocent, et plein
de reconnaissance ainsi que de respect pour les facilités qu'elles
m'ont données lors du premier voyage pendant lequel j'ai découvert des
pays qui me sont devenus si funestes, mais qui pourront être un jour
une source intarissable de richesse et de grandeur pour l'Espagne.»

«Excellence, lui répondit Villejo, il est vrai que je tiens mon
commandement de monseigneur Fonseca, mais je ne l'aurais pas accepté
si ç'avait été pour me déshonorer. J'ai l'ordre de conduire Votre
Excellence en Espagne; mais j'en jure par mon épée, dès que vous aurez
mis le pied à mon bord, vous serez à l'abri de toute insulte. Malheur
à celui qui oserait y manquer d'égards ou de respect à l'homme que les
revers accablent si cruellement, mais que je n'admire pas moins comme
le plus grand génie de l'humanité!»

Colomb fut attendri jusqu'aux larmes en entendant des paroles si
différentes de celles qu'on lui adressait depuis l'arrivée de
Bobadilla; il releva alors majestueusement son front qu'il avait tenu
appuyé contre une de ses mains, et ce fut en ces termes qu'il remercia
Villejo:

«Villejo, vous avez un noble coeur; il me tarde de me trouver sur le
pont d'un bâtiment dont l'air sera purifié par l'effet de votre
présence, par celle de vos braves marins; ne perdons pas une minute,
partons, je vous suis, et laissons cette terre qui m'est devenue si
inhospitalière.»

Les navires appareillèrent dans le mois d'octobre; à peine eurent-ils
perdu la côte de vue, que Villejo voulut faire enlever les chaînes de
Colomb; mais il s'y refusa obstinément en disant avec fierté:

«Leurs Majestés m'ont enjoint d'obéir strictement aux ordres de
Bobadilla; c'est en s'appuyant sur leur autorité qu'il m'a fait
charger de fers, je dois donc les garder jusqu'à ce que nos souverains
en ordonnent autrement; je les conserverai ensuite comme des souvenirs
de mes services et de mes infortunes.»

Fernand, second fils de Colomb, qui, ainsi que nous l'avons déjà
mentionné, fut l'historien de son père, affirme avoir, depuis lors,
toujours vu ces chaînes dans le cabinet de Colomb, qui, à l'époque de
sa mort, demanda qu'elles fussent ensevelies avec lui: c'était un
appel qu'il faisait à Dieu de l'injustice et de l'ingratitude dont il
avait été la victime; c'était comme s'il avait voulu présenter au ciel
les preuves de la méchanceté des misérables qui l'avaient si
outrageusement persécuté.

Malgré le refus de Colomb, Villejo n'en fut pas moins très-bien
inspiré; l'histoire, qui a mission de flétrir les lâches, les infâmes
et les persécuteurs, doit aussi préconiser ceux qui ont agi avec
noblesse, désintéressement, abnégation et grandeur. Que Villejo soit
donc glorifié pour sa belle conduite, et n'oublions pas de mettre
presque sur la même ligne, son second, Andreas Martin, qui témoigna,
pendant toute la campagne, la plus vive sympathie pour l'illustre
captif et qui ne cessa de lui prodiguer les marques les plus sincères
d'attentions et de respect! La traversée fut courte, exempte de
mauvais temps. Elle fut en quelque sorte dirigée par Colomb à qui
Villejo soumettait toujours ses vues; et ce fut à Cadix que Villejo
aborda avec Colomb toujours chargé de fers, mais qui supporta
très-stoïquement cette épreuve pourtant si douloureuse.

Il y eut un long cri d'indignation poussé à Cadix lorsqu'on y apprit
que Colomb y arrivait avec ces mêmes fers; et ce cri eut un
retentissement qui se propagea en Espagne avec autant de rapidité que
l'avait fait la nouvelle de son retour triomphant après son premier
voyage. Nul ne voulait connaître ni seulement écouter quels en étaient
les motifs réels ou supposés: Colomb était ignominieusement renvoyé du
Nouveau Monde qu'il avait eu la gloire de découvrir; c'en était assez
pour exalter l'opinion publique du pays, qui se montra on ne peut plus
exaspérée de l'indigne affront dont on avait abreuvé un aussi grand
coeur que celui de Colomb. Ainsi, tous les soins que s'était donnés
Bobadilla pour chercher à indisposer la nation contre notre illustre
marin par les lettres particulières qu'il avait écrites afin qu'elles
fussent lues et répandues, ces soins furent entièrement perdus; les
lettres furent, au contraire, tenues secrètes ou détruites: elles
auraient été déchirées avec colère, si l'on s'était permis d'en
proposer la lecture à qui que ce fût.

Christophe Colomb ne sachant pas exactement jusqu'à quel point les
souverains espagnols avaient autorisé Bobadilla dans l'indigne
traitement qu'on lui avait fait subir, avait pensé qu'il n'était pas
dans les convenances qu'il leur écrivît immédiatement, mais il avait
adressé une lettre détaillée à une dame de la cour qui avait été
gouvernante du prince Juan pendant son enfance, qui était l'une des
personnes les plus aimées d'Isabelle, et qui avait constamment porté
l'intérêt le plus vif à tout ce qui concernait Colomb ainsi que ses
deux fils, toujours pages à la cour. Cette lettre arriva à Grenade où
étaient alors Leurs Majestés, au moment même où de violents murmures
sur le sort de Colomb éclataient jusque dans l'Alhambra qui était le
palais de leur résidence.

«Quel est donc ce bruit inaccoutumé, dit la reine d'un air étonné, et
pourquoi cette explosion soudaine de mécontentement?»

Comme Isabelle prononçait ces mots, entra chez elle l'ex-gouvernante
de son fils, tenant la lettre de Colomb ouverte à la main, et qui lui
dit:

«Lisez, reine, vous saurez tout; et je désire vivement ne pas mériter
votre désapprobation en ajoutant que je partage ce mécontentement.»

Isabelle lut cet écrit avec une émotion extrême. En voyant combien on
avait abusé de sa condescendance et de son consentement en lui faisant
signer un acte dont il avait été fait un usage si abominable, elle se
leva, se rendit avec précipitation chez le roi à qui l'on venait
d'expliquer la cause de l'indignation du peuple, et elle lui remit la
lettre, en s'écriant:

«Sire, faites justice, expédiez un courrier extraordinaire, et que
Colomb et ses frères soient libres!»

Le roi, toujours mal disposé envers Colomb qu'il se repentait d'avoir
élevé à de si hautes dignités, réfléchissait, lorsque Isabelle entra
chez lui, à ce qu'il y avait lieu de faire dans la circonstance
présente, et il était encore indécis; mais la voix convaincue de la
reine ne lui permit plus d'hésiter, et il pensa qu'il serait au moins
très-imprudent de chercher à résister à la force du voeu populaire qui
se prononçait avec une énergie toujours croissante. C'était un des
traits caractéristiques de Ferdinand de savoir céder à propos ou
lorsque encore on le pouvait avec honneur: il est peu de rois qui
aient possédé ce tact si heureux.

Ferdinand acquiesça donc aux désirs d'Isabelle; sans attendre même les
documents de Bobadilla, il fut décidé qu'un blâme sévère serait jeté
sur lui, et qu'on ferait mettre à l'instant même Colomb en liberté
comme si son innocence ne pouvait pas être l'objet d'un doute; il fut
aussi ordonné que ses frères seraient libres et dégagés de toute
poursuite; qu'ils seraient traités avec la plus grande distinction;
que Leurs Majestés écriraient à Colomb pour lui exprimer leurs regrets
les plus vifs du traitement qu'il avait subi et pour l'inviter à se
rendre à Grenade; enfin, qu'une somme de 2,000 ducats lui serait
expédiée pour le mettre à même de faire dignement les frais de son
voyage.

Colomb se sentit revivre en recevant la lettre royale qui lui fut
écrite; il partit pour Grenade et il y arriva, non comme un homme
ruiné ou malheureux, mais la figure souriante, la physionomie ouverte,
et vêtu d'habits d'une richesse et d'une élégance extrêmes: c'était le
temps des beaux costumes; or, à personne mieux qu'à Colomb la mise de
l'époque ne pouvait convenir, à cause des avantages personnels de sa
taille élevée, de sa tournure distinguée et de son maintien imposant.

Le roi et la reine mirent tous leurs soins à le recevoir dignement.
Quand Isabelle vit cet homme vénérable qu'elle avait toujours
affectionné, s'approcher avec sa noblesse et sa modestie accoutumées,
et qu'elle pensa à toutes ses souffrances, elle ne put maîtriser son
attendrissement; des larmes s'échappèrent de ses yeux. Colomb avait
été bien malheureux, bien maltraité, et il avait tout supporté avec
impassibilité; mais quand il vit l'accueil bienveillant du roi, quand
il aperçut les pleurs de la sensible Isabelle, des sanglots sortirent
de sa poitrine oppressée, il se jeta à leurs pieds, et pendant
quelques minutes, il lui fut impossible de proférer une seule parole.

Ferdinand et Isabelle s'empressèrent de le relever et cherchèrent à
l'encourager par les expressions les plus gracieuses; alors il
redevint maître de lui-même, fit une éloquente justification de sa
conduite, parla du zèle qui l'avait sans cesse animé et qui
l'animerait toujours pour les intérêts de l'Espagne, et pria Leurs
Majestés de croire que si, comme il était probable, il avait commis
quelques fautes, ses intentions n'en avaient pas moins toujours été
pures, que ces fautes tenaient en partie aux difficultés de la
position, et peut-être aussi à son inexpérience dans l'art du
gouvernement.

Leurs Majestés exprimèrent vivement toute leur indignation contre
Bobadilla qu'elles désavouèrent complètement pour la manière odieuse
dont il avait interprété leurs sentiments; elles déclarèrent qu'il
serait destitué, que Colomb rentrerait en possession de ses
priviléges, de ses dignités, et qu'il serait indemnisé de toutes ses
pertes.

Colomb conçut, d'après cette réparation, l'espoir qu'il serait
très-prochainement rappelé au gouvernement d'Hispaniola et des Indes
occidentales, avec ses titres de vice-roi et de grand-amiral; mais il
eut la douleur en ceci d'éprouver un désappointement qui répandit un
nuage de tristesse sur le reste de sa vie. Ferdinand avait bien pu, en
effet, se complaire à donner à la reine et au peuple espagnol la
satisfaction d'une désapprobation formelle aux actes iniques de
Bobadilla qui, seul, fut en cause en cette circonstance, puisque rien
ne pouvait mettre Colomb en mesure de prouver matériellement la
connivence de Fonseca; d'ailleurs, il croyait au-dessous de sa dignité
de descendre au rôle d'accusateur. Ferdinand avait bien pu aussi faire
à l'illustre marin une réception éclatante; mais les historiens
s'accordent à dire qu'il fut au fond très-satisfait de l'éloignement
de Colomb du théâtre de sa gloire, de la perte de ses fonctions, et
qu'il avait résolu, dans son esprit, que jamais il ne les
réoccuperait. Il s'était longtemps repenti d'avoir accordé à un sujet,
particulièrement à un étranger, des pouvoirs et des prérogatives aussi
étendus, se doutant peu, quand il les avait accordés, quelle serait
l'importance des contrées qui seraient découvertes.

De récents voyages entrepris au mépris des stipulations faites avec
Colomb prouvaient à Ferdinand que ces contrées, ainsi que l'avait
annoncé l'illustre navigateur après avoir débarqué sur la côte de
Paria, devaient réellement présenter une surface pour ainsi dire sans
bornes; Vincent Yanez Pinzon, qui commandait la _Niña_ dans la
première expédition du Nouveau Monde, avait, depuis lors, traversé la
Ligne Équinoxiale et confirmé les assertions de Colomb, en explorant
la côte orientale de l'Amérique jusqu'au cap Saint-Augustin. Diego
Lepe, autre marin de Palos, avait, après Pinzon, doublé ce même cap et
vu le continent se dessiner à l'oeil selon une longue ligne indéfinie
qui se dirigeait dans le Sud-Ouest. En un mot, tous ceux qui en
revenaient dépeignaient ce pays comme étant d'une fertilité, d'une
richesse extrêmes. Ferdinand n'en déplorait que plus, selon ses idées
égoïstes, d'avoir créé Colomb vice-roi de ce même pays, avec un droit
sur ses productions et sur les profits du commerce qui y serait
effectué. Ainsi donc, chaque découverte nouvelle qui aurait dû, si son
esprit avait eu de la grandeur, augmenter sa reconnaissance, ne
faisait qu'accroître ses regrets d'avoir accordé d'aussi magnifiques
récompenses.

D'ailleurs, selon l'habitude des princes qui font de la politique plus
avec la tête qu'avec le coeur, Ferdinand considérait que Colomb ne
pouvait plus personnellement lui être utile. La grande découverte
était faite, la route d'un monde nouveau était connue, et chacun
pouvait la parcourir. Des marins habiles s'étaient formés et enhardis
sous ses auspices; ils assiégeaient le gouvernement, offrant de faire
des expéditions à leur compte, et même de donner à la couronne une
bonne part dans les gains. Pourquoi donc, toujours, selon lui,
conférer des dignités élevées et des avantages princiers, tandis qu'il
trouvait sous la main nombre d'hommes qui ne demandaient qu'une simple
autorisation de pouvoir faire des armements et de partir.

Tels furent les motifs qu'on attribua à Ferdinand pour éloigner Colomb
du gouvernement auquel il avait toutes sortes de droits; et dans le
fait, sa conduite subséquente prouva que c'était bien sous ce point de
vue rétréci qu'il avait envisagé cette question. Peu lui importa donc
de manquer à ses engagements, d'être injuste, peu généreux, d'être
même ingrat; son but était que Colomb n'exerçât plus les fonctions de
vice-roi, et il s'attacha à l'atteindre.

Il fallut alors trouver une raison plus ou moins plausible, pour
paraître justifier l'éloignement de Colomb, et Fonseca ne fut pas
longtemps à la proposer. C'est, en effet, le propre de certains hommes
de savoir colorer leurs actes, quelque injustes qu'ils soient, par un
certain vernis qui leur donne l'apparence des convenances ou de
l'équité. Ainsi, l'on prétendit que les éléments des factions qui
avaient été en guerre ouverte à Hispaniola, n'avaient pas cessé
d'exister et qu'ils se reproduiraient pour causer de nouveaux
troubles, si Colomb y retournait trop tôt; qu'il était donc plus sage
d'y envoyer un officier de talent pour remplacer Bobadilla et pour y
exercer le commandement pendant deux ans; qu'alors, seulement, les
mauvaises passions seraient calmées, et que Colomb pourrait y
retourner pour reprendre son autorité avec plus de facilité pour
lui-même, et plus d'avantage pour la couronne. Mais si l'on pense que
Colomb avait alors soixante-cinq ans, on sera convaincu que c'était
partie gagnée que d'obtenir un délai de deux années pendant lesquelles
il perdrait l'habitude des affaires; il en éprouva un vif déplaisir,
mais il fut obligé de se contenter de ce mauvais arrangement et d'un
espoir aussi incertain.

Le choix du successeur de Bobadilla fut fait en faveur de Don Nicolas
de Ovando, décoré de l'ordre d'Alcantara; l'on verra plus loin que cet
homme qui passait alors pour être équitable, modéré et modeste,
cachait, sous son apparente humilité, une soif excessive du
commandement. Il fut le fléau le plus impitoyable de la race indienne;
et, dans ses procédés envers Colomb, il manqua complètement de justice
et de générosité.

Plusieurs causes retardèrent le départ d'Ovando: pendant ces délais,
il arrivait d'Hispaniola les plus fâcheuses nouvelles. Bobadilla
s'était persuadé que la sévérité avait été le principal écueil de ses
prédécesseurs; et ses premiers actes avaient été une protection
déclarée accordée à la révolte, à l'indiscipline, à la licence: la
porte avait été ouverte par là à l'insubordination, à l'oubli de toute
règle; la foule s'était élancée dans ce courant d'idées qui promettait
l'impunité à tous ses caprices; et quand Bobadilla voulut rétablir un
peu d'ordre dans la colonie, il lui fut impossible de se faire obéir,
et il recueillit amplement ce qu'il avait semé. Enfin, ceux mêmes des
ennemis de Colomb qui avaient conservé un peu de droiture et qui ne
voulaient pas aller à une catastrophe terrible, en vinrent à regretter
leur ancien vice-roi, toujours si juste et si dévoué, ainsi que
l'administration de son frère l'Adelantado, dont la règle sévère était
plus inflexible encore pour lui-même que pour les autres.

Chaque concession de Bobadilla était suivie de la demande d'une
nouvelle concession toujours plus compromettante. On vendit les fermes
et les domaines de la couronne à de très-bas prix; on accorda toutes
sortes de permissions pour l'exploitation des mines; on n'exigea que
la rétribution de la onzième partie de leurs produits au lieu du tiers
qui, jusque-là, avait été payé à la couronne. Il fallut donc, pour
conserver l'intégralité du revenu public, augmenter considérablement
les concessions, ce qui entraîna naturellement l'accroissement des
fameux _repartimientos_, si préjudiciables aux intérêts et à la
conservation de la population indigène; alors, on en vint à un
recensement des naturels, à leur classement; et puis, on en disposait
en faveur des colons, selon la faveur, le caprice ou l'importunité.

Bobadilla poussait l'oubli de toutes les convenances, jusqu'à dire à
ses administrés: «Ne perdez pas de temps, ne négligez rien pour vous
enrichir; qui peut savoir combien cela durera!» Ceux-ci agissaient
d'après ses incitations; ils écrasaient les insulaires de travaux: et,
dans le fait, ils firent produire au droit du onzième, plus que
n'avait produit celui du tiers; mais les Indiens succombaient par
milliers à la peine sans qu'on en prît le moindre souci. La tyrannie
la plus oppressive était exercée contre eux par leurs maîtres dont la
plupart n'étaient autre chose que d'ignobles condamnés provenant des
cachots de l'Espagne. Ces insolents parvenus se donnaient des airs de
grands seigneurs; ils ne marchaient que suivis d'une quantité
considérable de serviteurs; ils prenaient à leur service les femmes et
les filles des caciques eux-mêmes; dans leurs voyages ou même dans
leurs courses, ils se faisaient porter sur les épaules des Indiens,
nonchalamment allongés sur des litières ou dans des hamacs, et se
faisaient rafraîchir par d'autres Indiens, agitant l'air qu'ils
respiraient avec des feuilles de palmiers ou avec des éventails en
plumes. On voyait parfois les épaules de ces infortunés porteurs
ruisseler du sang que le poids ou le frottement des litières en
faisait jaillir; les Espagnols n'en avaient aucune pitié. Quand ils
arrivaient dans un village, ils s'emparaient capricieusement de toutes
les provisions qui étaient à leur convenance; ils faisaient danser les
jeunes filles et les jeunes gens pour récréer leurs loisirs; jamais
ils ne parlaient aux naturels que dans le langage le plus grossier et
le plus dégradant; enfin, pour les moindres fautes, ou au moindre
accès de mauvaise humeur, ils les faisaient battre ou frapper à coups
de fouet, à tel point que plusieurs en mouraient sans que personne
intervînt en leur faveur.

Ces affreux détails parvenus aux oreilles de la reine Isabelle,
affligèrent profondément le coeur de cette généreuse princesse; aussi
pressa-t-elle, autant qu'il fut en son pouvoir, le départ d'Ovando. Il
fut ordonné au nouveau gouverneur de faire cesser immédiatement des
abus si criants; de révoquer les licences ou les autorisations
imposant des travaux excessifs qui avaient été accordées par
Bobadilla; d'alléger considérablement les fardeaux exigés des Indiens;
de s'occuper, avec soin, de leur instruction religieuse; de préciser
les pertes que l'on avait fait subir à Colomb tant lors de son
emprisonnement, que pour les arriérés de solde ou autres émoluments
qui pouvaient lui être dus, afin qu'il pût en être complètement
indemnisé ou dédommagé: il fut enfin établi que Colomb aurait un
représentant dans l'île pour surveiller ses intérêts, et
qu'Hispaniola serait la capitale du gouvernement colonial qui devait
s'étendre sur toutes les îles avoisinantes ainsi que sur le continent
récemment découvert. L'homme que Colomb désigna pour le représenter
fut le même Alonzo Sanchez de Carvajal, dont la conduite honorable a
pu être appréciée dans le récit que nous avons fait de la révolte de
Roldan.

Plusieurs autres mesures administratives furent prises en même temps:
en particulier, nous citerons le décret en vertu duquel il fut permis
de transporter, dans l'île, des nègres esclaves bien que nés en
Espagne, et qui descendaient des naturels de la côte de Guinée où le
trafic dit des noirs avait lieu de la part des Espagnols et des
Portugais. On ne peut s'empêcher de faire, à cette occasion, le
rapprochement que c'est dans cette même île d'Hispaniola où fut
effectuée la première introduction de ces esclaves, qu'a eu lieu aussi
la première et terrible insurrection d'une population noire contre ses
maîtres, qui a ébranlé pour bien longtemps peut-être encore, la
sécurité et le bonheur de ce beau pays.

L'armement équipé pour Ovando fut le plus considérable que l'on eût
encore vu pour cette destination. Ce gouverneur était un des favoris
du roi; Fonseca s'appliqua à être aussi libéral pour lui, qu'il avait
été mesquin envers Colomb, et c'était encore une manière de témoigner
l'antipathie qu'il avait toujours éprouvée à son égard. La flotte se
composa, en effet, de trente bâtiments bien approvisionnés, contenant
2,500 hommes, dont plusieurs étaient d'un haut rang; il s'y trouvait
un assez grand nombre de familles. Un cortége brillant fut accordé au
nouveau gouverneur; on lui donna des gardes du corps à cheval; et,
malgré les lois somptuaires de l'Espagne qui interdisaient certains
objets de luxe aux sujets de la couronne, il lui fut permis de se
parer de pierres précieuses et d'étoffes de soie de la plus grande
valeur. On voit que rien ne fut fait pour adoucir, dans l'esprit de
Colomb, la mortification qu'on lui faisait éprouver en la personne du
rival qui lui était si injustement préféré. Ce fut le 13 février 1502,
que la flotte appareilla.

Notre illustre marin passa neuf mois à Grenade, toujours attendant
qu'on s'occupât de lui mais s'efforçant de rétablir ses affaires
tombées, depuis les derniers événements, dans la plus grande
confusion. Il y reprit aussi son projet sur le Saint-Sépulcre, et avec
sa ferveur accoutumée, il fit un long écrit pour rappeler à Leurs
Majestés l'engagement qu'il avait pris devant elles, de faire tourner
au succès de cette opération, les avantages qu'il avait alors espéré
recueillir de ses découvertes; mais l'on doute qu'il ait jamais
communiqué ou présenté cet écrit aux souverains espagnols. Toutefois,
ce même écrit existe encore, minuté de la main de Colomb et réuni en
un corps de volume. C'est la bibliothèque dite Colombienne de la
cathédrale de Séville qui possède ce précieux manuscrit.

Il parait que ce qui l'empêcha d'entretenir les souverains espagnols
du retour de ses idées vers ce sujet, fut la nouvelle direction
qu'elles prirent lorsqu'il fut informé de l'heureuse issue du voyage
de Vasco de Gama qui venait de contourner l'Afrique, de conduire ses
vaisseaux triomphants jusqu'aux côtes occidentales de la presqu'île
de l'Inde, et d'en renvoyer une partie sous les ordres de Pedro
Alvarez Cabral, qui les ramena en Portugal chargés de marchandises
précieuses de l'Orient. Les richesses du Calicut devinrent alors l'âme
de toutes les conversations; les beaux rêves du prince Henri et du roi
Jean II se trouvaient ainsi réalisés; et tandis que les sauvages
régions du Nouveau Monde si opulentes, mais en espérance seulement
pour le moment, ne rapportaient rien à l'Espagne et ne lui
rapporteraient rien pendant longtemps encore, la route que Gama avait
frayée allait mettre immédiatement le Portugal en jouissance et comme
en possession des trésors de ces merveilleuses contrées.

Il est probable que les lauriers que Colomb avait cueillis dans sa
découverte du Nouveau Monde, avaient enflammé le courage de Vasco de
Gama dont les succès, à leur tour, excitèrent l'imagination de Colomb
en qui la passion pour les découvertes ne pouvait être affaiblie ni
par son âge déjà assez avancé, ni par les malheurs qu'il avait
éprouvés; il formula alors un système qui reposait sur de grandes
probabilités, mais auquel il manquait la sanction de l'expérience, et
cette sanction, il s'offrit à Ferdinand et à Isabelle pour consacrer
ses efforts à l'obtenir. Selon lui, le continent qu'il avait découvert
dans sa partie septentrionale, se dirigeait, aussi loin qu'il avait pu
en observer le gisement de la côte, vers la partie de l'Ouest, et un
fort courant des eaux de la mer était établi dans le même sens. À
l'opposé de ce continent dans le Nord, était la longue langue de terre
appelée Cuba, que tout le monde à son bord et lui-même pendant son
second voyage, considéraient comme le promontoire extrême des points
les plus orientaux de l'Asie. Tout disait donc, toujours selon lui,
que plus loin, entre ce promontoire et le continent qu'il avait
découvert, se trouvait un détroit qui devait conduire dans l'Inde. Il
se flattait de trouver ce détroit, de le traverser, de parcourir une
route encore plus facile et plus directe que celle que les Portugais
venaient de suivre en doublant le cap de Bonne-Espérance, et c'est par
là qu'il voulait terminer la longue série de ses voyages et de ses
travaux. Il est à remarquer que le point du globe qu'il avait désigné
comme étant celui où devait se trouver son détroit, était précisément
le même où l'on voit l'isthme de Panama. Par ce brillant exposé, on se
convainc que l'esprit de Christophe Colomb était resté insensible aux
atteintes de la vieillesse, et que son corps était déjà suffisamment
reposé des persécutions dont il avait été l'objet. «L'homme disait-il,
est un instrument qui doit se briser à l'oeuvre dans la main de la
Providence lorsqu'elle a besoin de s'en servir. Aussi longtemps que
l'esprit déclare vouloir, le corps doit obéir!»

Ce plan rencontra, comme toujours, quelques contradicteurs toutefois
peu sérieux; mais, en général, il fut goûté comme n'ayant pu être
conçu que par un esprit très-supérieur; on l'adopta et une expédition
fut préparée pour qu'il fût mis à exécution. Colomb partit, en effet,
de Séville où il se trouvait pendant l'automne de 1501, pour aller en
surveiller les préparatifs; mais Fonseca et ses agents y mirent tant
de mauvais vouloir, y apportèrent tant d'obstacles, que ce ne fut
qu'au mois de mai de l'année suivante, que les bâtiments furent prêts
à prendre la mer.

Avant de mettre à la voile, Colomb pensa à prendre quelques mesures de
prévoyance en cas qu'il lui arrivât, quelque catastrophe dans un
voyage si long, et dans une entreprise assez périlleuse pour glacer
des courages ordinaires. Il avait alors 66 ans; sa constitution
n'était plus aussi vigoureuse que par le passé, mais le déclin de ses
forces physiques n'avait nullement altéré sa grande intelligence, ni
abattu son énergie naturelle; aussi, se disposait-il à partir, à cette
période de la vie où l'homme, en général, cherche le repos, et pour
une expédition dont on ne pouvait se dissimuler ni les fatigues ni les
incidents fâcheux, avec autant d'ardeur que s'il avait été dans toute
la force de l'âge.

Il fit dresser des copies authentiques de toutes les lettres patentes
qui émanaient de Leurs Majestés au sujet des diverses stipulations le
concernant qui avaient été passées; il fit également enregistrer la
lettre qu'il avait adressée à l'ex-gouvernante du prince Juan, où il
se justifiait pleinement des accusations de Bobadilla; il en fut de
même de deux autres lettres qu'il avait écrites aux directeurs de la
banque de Gènes qu'il chargeait de percevoir le dixième de ses
revenus, pour être employé à diminuer les droits sur les objets de
consommation de sa ville natale, et il en fit parvenir les copies
certifiées et légalisées à son ami le docteur Nicolo Oderigo, qui
avait été ambassadeur de la république de Gênes près la cour
d'Espagne, le priant de veiller à ce qu'elles fussent déposées en
lieu de sûreté, et de tenir son fils Diego au courant de tout ce qui
aurait trait à cette transaction.

Enfin, il écrivit au pape Alexandre VII, pour lui faire connaître son
intention inébranlable de lever, à son retour, des troupes pour une
croisade au Saint-Sépulcre; l'informant des causes qui, en lui faisant
perdre son gouvernement, l'avaient forcé d'ajourner cette expédition,
espérant cependant pouvoir plus tard donner suite à son projet, et
exprimant le désir d'aller, après son voyage, présenter ses
respectueux hommages au chef de la chrétienté.

Colomb appareilla de Cadix le 9 mai 1502; sa flottille se composait
seulement de quatre caravelles dont la plus grande n'était que de 70
tonneaux; la plus petite n'en jaugeait que 50. Le personnel de ces
bâtiments n'était que de 150 hommes; et c'est avec un si faible
armement, avec des navires si frêles, qu'il allait à la recherche d'un
détroit dont il espérait franchir les eaux pour se lancer ensuite dans
des mers tout à fait inconnues, et accomplir la circonnavigation
complète du globe. On le voit, Colomb avait toujours le même désir des
grandes choses et la même confiance en lui pour parvenir à les
exécuter malgré l'insignifiance des moyens. Son frère, Don Barthélemy,
commandait une des caravelles, et son plus jeune fils Fernand, qui
était alors dans sa quatorzième année, l'accompagnait dans ce voyage.

La flottille se dirigea sur les Canaries où elle relâcha; continuant
bientôt sa route, elle fit une excellente traversée jusqu'aux îles
Caraïbes; elle aborda, le 15 juin, à l'une d'entre elles du nom de
Mantinino et qui est aujourd'hui appelée la Martinique. Le dessein
primitif de Colomb avait été de se rendre directement à la Jamaïque,
et d'y prendre son point de départ pour aller à la recherche du
détroit supposé; mais parmi ses quatre navires, il y en avait un qui
se trouvait en si mauvais état, qu'il fut obligé de s'arrêter aux îles
Caraïbes pour le réparer de son mieux, et qu'ensuite, il se vit forcé
de le conduire à San-Domingo, se proposant de l'y laisser et de l'y
échanger contre un de ceux de la flotte nombreuse d'Ovando. Il était,
à la vérité, contraire à ses instructions de toucher à Hispaniola;
mais il y avait ici un cas de force majeure: en effet, puisque le
bâtiment avarié qui était sous ses ordres pouvait à peine continuer à
tenir la mer, où devait-il le conduire et le laisser, si ce n'est à
San-Domingo? C'est un de ces cas exceptionnels qui sont admis chez
toutes les nations, et même en temps de guerre, par les puissances
belligérantes.

La flotte qui avait amené Ovando, était alors dans le port de
San-Domingo, et prête à remettre à la voile pour l'Espagne. Il s'y
trouvait Roldan, Bobadilla et d'autres ardents ennemis de Colomb; dans
la ville elle-même, il y avait aussi plusieurs de leurs adhérents
contre lesquels des mesures sévères avaient été prises et qui étaient
tous dans un état d'exaspération difficile à décrire. Le bâtiment sur
lequel Bobadilla devait effectuer la traversée, était le plus
considérable; il y avait fait porter une quantité d'or de très-haute
valeur qu'il avait recueillie pendant son usurpation, et dont il
espérait faire servir une partie à se faire des amis puissants en
Espagne qui le mettraient à même de conserver le reste pour lui. Dans
le nombre des présents qu'il destinait pour Leurs Majestés, on voyait
une grosse masse d'or vierge, qui est encore citée à cause du poids
qu'elle avait, lequel était de trois mille six cents castillanos,
équivalents à près de cent mille francs de notre monnaie. Roldan et
d'autres aventuriers avaient également fait embarquer beaucoup d'or
qui, hélas! était le résultat du travail excessif imposé aux Indiens
et de leurs longues sueurs.

C'était le 29 juin que Colomb était arrivé à San-Domingo; il expédia
aussitôt un officier au gouverneur pour lui expliquer le but de sa
relâche; en outre, il demanda la permission de remonter un peu la
rivière dont l'embouchure formait, en quelque sorte, le port, pour y
mettre sa flottille à l'abri, parce qu'il prévoyait un ouragan comme
devant éclater bientôt. Ovando ne prit conseil que de l'effroi que lui
causait la présence de Colomb aussi près du siége de son gouvernement,
et il se refusa soit à l'échange d'un de ses navires contre celui de
Colomb qui était avarié, soit à la demande fondée sur l'approche d'une
tempête que, dans son inexpérience, il traitait de prophétie absurde
et menteuse.

Colomb indigné de ne pouvoir s'arrêter un seul moment dans un port
qu'il avait découvert, s'éloigna pour chercher un refuge loin des yeux
du jaloux Ovando; mais voyant que le mauvais temps devenait de plus en
plus imminent, il navigua le long de la côte, espérant y trouver un
abri dans quelque baie ou quelque rivière jusqu'alors inexplorée. La
flotte de Bobadilla appareilla presque au même moment, sans se
préoccuper de l'avertissement de Colomb qui ne se vérifia que trop,
deux jours après qu'il eut été donné. L'ouragan fut, en effet, d'une
rare furie; les navires de Colomb furent séparés. Il put, à son bord,
se maintenir près de terre et y trouver un mouillage; mais les autres
bâtiments furent poussés au large et eurent à lutter pendant longtemps
contre la rage des éléments. Don Barthélemy ne dut son salut qu'à son
expérience et à son énergie; il perdit son grand canot qui fut emporté
de dessus le pont par une lame affreuse, et il eut plusieurs avaries;
les autres navires souffrirent pareillement beaucoup; enfin, ils se
rallièrent tous au port Hermoso, situé à quelques lieues dans l'Ouest
de San-Domingo.

Quant à la flotte de Bobadilla, l'ouragan la frappa avec toute sa
violence; et, comme elle était beaucoup moins bien manoeuvrée que les
bâtiments de Colomb, elle éprouva les plus grands désastres. Le
navire, entre autres, où se trouvaient Bobadilla, Roldan et les
ennemis les plus invétérés de Colomb, coula au fond: tout l'équipage
périt! La fameuse masse d'or vierge fut engloutie; plusieurs autres
bâtiments furent également perdus; ceux qui purent revenir à
San-Domingo étaient dans un état déplorable; un seul enfin se trouva
en état de continuer son voyage; ce fut précisément le plus faible de
tous, celui à bord duquel se trouvaient quatre mille pièces d'or qui
étaient la propriété de Colomb et qui furent rapportées en Espagne par
son fondé de pouvoir Carvajal.

Ce terrible événement a été décrit par Fernand, fils de Colomb, et
par le vénérable Las Casas, qui fut, par la suite, l'avocat si zélé
des Indiens et l'apôtre si renommé de la religion dont il était un des
plus dignes ministres; tous les deux le considérèrent comme un de ces
jugements redoutables qui semblent quelquefois suppléer à la justice
humaine, et comme une punition infligée par la Providence. Tous les
deux aussi font ressortir cette circonstance que, pendant que les
adversaires les plus actifs de Colomb mouraient presque sous ses yeux
en méprisant sa science profonde, le seul navire qui n'eût éprouvé
aucune avarie et que la tempête eût, en quelque sorte, pris plaisir à
épargner, fut la frêle caravelle qui portait sa propriété. Les
équipages, alors très-superstitieux, allèrent jusqu'à dire que
l'habile navigateur, par une puissance surnaturelle, avait évoqué
l'ouragan et l'avait fait servir à la destruction de ses ennemis.
Guarionex, l'infortuné cacique de la _Vega_, était sur le même navire
que Bobadilla et que Roldan, et il y périt aussi.

Ce n'est pas nous qui, en aucun cas, contesterons le savoir de Colomb;
nous croyons, cependant, devoir dire, en cette occasion, que nous nous
croyons fondé à n'admettre l'infaillibilité absolue d'aucun homme,
d'aucun instrument météorologique, d'aucune donnée préalable, d'aucun
signe précurseur, en ce qui concerne toute prédiction ou toute annonce
sur le temps qu'il fera, non-seulement deux jours, mais même deux
heures à l'avance. Que Colomb, par exemple, en cette occasion, ait
remarqué que les nuages des régions supérieures avaient une marche
assez prononcée à l'encontre de celle des nuages plus voisins de la
terre; qu'il ait observé que les vents alizés faiblissaient, que par
intervalles, les brises de l'Ouest prenaient de l'ascendant ou toute
autre indication pratique, et qu'il ait jugé prudent de prendre ses
précautions et de se mettre à l'abri; nous le concevons facilement,
d'autant qu'en marin consommé, Colomb avait l'habitude, qui est celle
de tous les chefs prudents, d'avoir toujours la pensée préoccupée de
sa route, de son navire, de l'état du ciel et des probabilités du
moment! Mais quant à déclarer positivement qu'une tempête devait
éclater dans deux jours, nous croyons que c'est au-dessus des facultés
humaines, et que ni Colomb ni personne au monde n'a jamais pu le
prédire avec certitude!

Après avoir quoique imparfaitement pu réparer ses navires et avoir
renouvelé sa provision d'eau et de bois de chauffage, Colomb mit le
cap sur le continent qu'il avait découvert; mais les calmes survinrent
et les courants le portèrent jusqu'à la côte Sud-Ouest de Cuba.
Lorsque le vent redevint favorable, la flottille reprit sa route et,
le 30 juillet, elle atteignit l'île de Guanaga, située près de la
terre d'Honduras; une grande pirogue s'en détacha et se rendit à bord
de Colomb avec un cacique et sa famille. La pirogue était manoeuvrée
par vingt-cinq Indiens; elle était tentée avec des feuilles de
palmiers et chargée d'objets du pays parmi lesquels on remarquait des
haches, des ustensiles de cuivre et des sortes de creusets pour faire
fondre ce métal; il y avait aussi différents vases de marbre,
d'argile, de bois durci au feu, des espèces de manteaux en coton de
couleurs variées, et plusieurs articles qui annonçaient un certain
degré de civilisation. On prétend, autant que les naturels purent se
faire comprendre, qu'ils conseillèrent à Colomb de se diriger vers le
pays d'où ils venaient, et qu'il y trouverait une contrée riche,
cultivée et des habitants industrieux; ainsi, dit-on, il serait
promptement arrivé à Yucatan, et la découverte du Mexique s'en serait
suivie. Il est facile de raisonner après l'événement et de faire
parler à sa guise des Indiens dont la langue est inconnue, et dont on
interprète le dire selon ses idées; mais ce n'était pas là le plan de
Colomb ce n'était pas ce qui avait été approuvé par ses souverains, et
il dut naturellement continuer sa recherche du détroit imaginaire, il
est vrai, mais qu'il espérait et qu'il pouvait raisonnablement espérer
de trouver.

Quelques lieues plus dans le Sud, Colomb aperçut des montagnes, et
puis le cap Honduras. Dans ces parages, il éprouva des temps
très-mauvais; il y eut beaucoup d'orages et il tombait souvent une
forte pluie. Ses bâtiments furent très-endommagés dans leur voilure,
dans leur grément; ils eurent des voies d'eau, et les provisions se
détériorèrent. Les matelots épuisés de fatigues, se trouvèrent
assaillis par plusieurs de leurs terreurs habituelles. Colomb, de son
côté, fut repris par la goutte; mais quoique accablé par ses veilles,
quoiqu'en proie aux plus fortes douleurs, il ne cessait de tout voir,
de tout ordonner; et, d'un lit de repos qu'il avait fait placer à
l'entrée de la petite dunette construite à bord pour lui, il se tenait
au fait de tout ce qui se passait. Si la maladie sévissait avec trop
de rigueur, il s'armait de patience, mais il regrettait parfois
d'avoir fait faire une aussi rude campagne à son fils Fernand et à son
frère chéri Don Barthélemy; ses pensées se reportaient alors aussi sur
Diego, son fils ainé, et sur les embarras et les difficultés de toutes
sortes que sa mort lui causerait, si elle venait à avoir lieu.

Pour donner une idée des rigueurs de ce voyage, il nous suffira de
faire observer que, dans l'espace de quarante jours, on ne put
franchir qu'une distance de 70 lieues. Enfin, le 14 septembre, on
arriva devant un cap où le gisement de la terre prit brusquement la
direction du Sud. On doubla ce cap; aussitôt une douce brise se fit
sentir, on fit déployer toutes les voiles, et le nom _Gracias-à-Dios_
(Grâce-à-Dieu!) fut donné à cette partie du continent.

Pendant trois autres semaines, Colomb battit la côte voisine; il eut
le malheur d'y perdre, dans la houle de l'embouchure d'un fleuve, un
de ses canots et l'équipage entier de cette embarcation. Les entrevues
qu'il eut généralement alors avec les naturels eurent un caractère de
méfiance et d'inimitié. On alla jusqu'à dire que les Indiens y
possédaient un pouvoir de lancer des sorts et des charmes sur leurs
adversaires, et que leur magie s'était étendue sur les navires
espagnols et sur les mers qu'ils visitaient en ce moment.

Toutefois, le 5 octobre, Colomb atteignit le point de la côte appelé
_Costa-Rica_ (Côte-Riche), ainsi nommé, à cause des mines d'or et
d'argent contenues dans les flancs de ses montagnes; il y trouva les
naturels en possession d'une grande quantité d'ornements de l'or le
plus pur. Cette quantité augmenta encore dans le pays appelé Veragua,
où on l'assura qu'existaient les mines les plus belles de toutes les
contrées avoisinantes. En naviguant le long de ces terres, on
l'entretint souvent d'un royaume très-étendu situé à quelques jours de
marche dans l'Occident, nommé Ciguare, où les habitants portaient des
bracelets, des couronnes d'or, brodaient leurs vêtements avec des fils
de ce métal, et en garnissaient en relief leurs meubles et leurs
effets. On ajoutait qu'ils étaient armés de boucliers, d'épées, de
cuirasses comme les Espagnols; qu'ils avaient des chevaux; qu'enfin,
il y avait des ports fréquentés, qu'on y faisait le commerce, et que
même le canon y était connu. Colomb crut comprendre, d'après ces
narrations d'ailleurs fort confuses, que la mer bordait une grande
partie de ce royaume de Ciguare, et que, non bien loin de là, était
une magnifique rivière, qu'il se plut à croire pouvoir être le Gange.

On a pu supposer, depuis lors, que, dans ces vagues rumeurs, il était
question du royaume du Mexique; mais nous devons nous souvenir que si
Colomb se méprit à cet égard et crut soit au voisinage des États du
Grand-Kan, soit à celui du Gange, c'est qu'il devait fonder ses
raisonnements sur les opinions très-arrêtées de tous les savants de
l'époque, qui attribuaient à la circonférence de notre globe une
étendue moindre d'un tiers que celle qui a été constatée depuis lors.

Aussi, l'illustre et infatigable navigateur continua-t-il à se livrer,
avec opiniâtreté, à la recherche de son détroit, luttant contre les
vents, les courants, les difficultés d'une navigation on ne peut plus
périlleuse, et ayant à surmonter le mauvais vouloir des Indiens de ces
contrées qui se montrèrent plus ou moins hostiles, et qu'on a crus
être de la même race que les habitants des îles Caraïbes. À la vue des
bâtiments de la flottille, ces Indiens faisaient retentir leurs forêts
et leurs montagnes, de cris de guerre, du bruit de leurs tambours ou
autres instruments, et ils ne se présentaient, en général, sur le
rivage, qu'en troupes considérables, armés de massues, de lances et de
sortes d'épées fabriquées avec leur bois le plus dur.

Enfin, après avoir découvert Porto-Bello et doublé le cap
Nombre-de-Dios, Colomb atteignit un petit détroit qu'il nomma _el
Retrete_ (le Cabinet). C'était un point qu'un voyageur entreprenant,
appelé Bastides, venait d'explorer; mais Colomb l'ignorait. Quoi qu'il
en soit, ses navires étaient, en ce moment, dans un état si pitoyable,
et ses équipages dans une situation si fâcheuse de lassitude et de
maladie, que toute sa persévérance dut céder devant l'impérieuse loi
de la nécessité, et qu'il fallut songer au retour. Cependant, il
voulut donner à son voyage un caractère d'utilité, et il se proposa de
se diriger vers la côte de Veragua avec le dessein d'acquérir quelque
certitude sur les mines qui paraissaient si abondantes en ce pays. Il
y avait loin de là, il faut le dire, à l'accomplissement des vues
élevées qui avaient présidé à la grande et glorieuse pensée du but
primitif de son expédition; mais puisqu'il était devenu de toute
impossibilité de continuer à y donner suite, il était d'un bon esprit
de ne pas quitter ces parages sans chercher au moins à trouver une
compensation dans les avantages matériels qu'ils pourraient procurer.

Ainsi, malgré ses travaux pour ainsi dire surhumains, le problème
géographique d'une si éminente portée qu'il s'était posé et que son
âge avancé ne l'empêcha pas de vouloir résoudre lui-même, resta voilé,
et l'on ne put pas savoir alors s'il se trouvait un détroit ou un
isthme au fond du golfe dans lequel il s'était si intrépidement lancé,
ou si les terres qu'il avait devant lui étaient attenantes à celles de
l'Asie, ou enfin s'il existait une mer interposée entre ces mêmes
terres et les contrées de l'Inde.

On a su, quelques années après, que c'était cette dernière hypothèse
qui était la véritable; ce fut un chef de guerriers espagnols nommé
Nugnez Balboa qui, en 1513, après avoir traversé le Mexique par terre,
vit, le premier, paraître devant ses yeux éblouis le vaste océan qui
est connu sous le nom de Mer Pacifique, et que, quelquefois aussi, on
appelle Mer du Sud. L'épisode de cette découverte, bien que ce soit
ici une digression, mérite d'être rapporté dans cette histoire de la
vie de Colomb, car c'est un événement remarquable qui rentre sous
plusieurs rapports dans notre sujet.

Ce fut après avoir gravi le sommet d'une éminence, que Nugnez Balboa
se trouva spontanément en face d'une immense étendue d'eau dont les
ondes paisibles, à peine plissées par le souffle léger d'une brise
naissante, brillèrent devant lui sous l'éclat d'un ciel azuré
qu'enflammait le soleil le plus radieux. Aucune terre ne bornait
cette vaste nappe liquide du côté du couchant. À ce spectacle imprévu,
Nugnez Balboa fut saisi d'un saint respect, ainsi que l'est tout homme
à qui se révèle, pour la première fois, quelque grande création de la
nature. Ses idées furent d'abord confuses et indécises comme celles
qui suivent un long sommeil; mais la réflexion vint bientôt les fixer,
et il pressentit que l'Océan qu'il venait de découvrir était celui qui
baignait, par son autre extrémité, les rivages de l'Inde que le grand
Colomb avait cherchés dans cette direction.

L'enthousiasme s'empara de lui à la pensée qu'il avait ainsi complété
la découverte de l'immortel navigateur; cédant à cet enthousiasme, il
prit son élan, se précipita le long de l'éminence en courant vers la
plage qu'il atteignit bientôt et, continuant sa course, il pénétra
dans l'onde amère où il s'avança jusqu'à ce que sa poitrine y fût à
moitié plongée; en ce moment, il éleva les bras, étendit les mains,
redressa fièrement la tête; puis avec l'accent d'un homme inspiré qui
prend les cieux à témoin, il s'écria de toute la voix que ses poumons
purent lui donner:

«Mer calme et resplendissante, mer mystérieuse, mer si longtemps
cherchée! au nom de mon souverain, je prends possession de tes eaux et
je te nomme la Mer Pacifique! Heureux celui qui, le premier, franchira
ton étendue; heureux celui qui abordera ainsi au continent asiatique!
La navigation aura atteint par là sa phase suprême; les peuples de
tous les continents seront en relation directe entre eux; et, libres
d'échanger leurs produits, ils entreront dans une ère nouvelle qui
sera l'honneur de l'humanité!»

Il s'arrêta alors un moment, ensuite reprenant:

«Mer calme et resplendissante, dit-il, mer mystérieuse, mer si
longtemps cherchée! je répète que je te nomme la Mer Pacifique; c'est
à un fils de la noble Espagne que l'univers devra ta découverte, et
cette découverte sera, à tout jamais, la gloire de Nugnez Balboa.»

Ces nobles paroles planèrent sur la surface des flots et, s'élevant
dans les airs, le vent les apporta aux oreilles attentives des
compagnons de Nugnez Balboa qui, ébahis sur la plage, étaient en
contemplation devant cette scène sans pareille dans les annales du
monde; elles furent redites ensuite, propagées, répandues; enfin, sept
ans après, elles portèrent leur fruit.

Ce fut, en effet, en 1520 qu'un autre intrépide navigateur, qui
s'appelait Magellan, résolut d'accomplir les prédictions ou les voeux
de Nugnez Balboa. Il partit, côtoya la bande occidentale de l'Amérique
vers le Sud, découvrit la terre de Feu, doubla le continent par son
extrémité méridionale; et après avoir traversé cette même Mer
Pacifique dans toute son étendue, en gouvernant vers ce magique Ouest
que Colomb, dans son premier voyage, indiquait avec tant de confiance
aux frères Pinzon qui commandaient la _Pinta_ et la _Niña_, deux des
navires de Magellan, dans l'espace d'un peu moins de deux ans, eurent
l'honneur d'aborder en Espagne, après avoir accompli le premier voyage
qui ait été fait autour de la terre. Mais, hélas! Magellan n'eut pas
la douce satisfaction de voir la fin d'une campagne qu'il avait si
brillamment commencée; il fut tué par les sauvages de l'île de Matan,
le 27 avril 1521!

Quant à Christophe Colomb qui avait indiqué la route et qui fut obligé
de renoncer à son projet, ce ne fut pas sans des difficultés extrêmes
qu'il parvint à rejoindre la côte de Veragua; nous allons voir, en
effet, que si, jusqu'à cette période, il avait, dans sa recherche d'un
détroit, été en butte à mille tribulations ou exposé à des périls sans
cesse renaissants, son retour ne fut ni moins accidenté, ni moins
dangereux; on verra aussi quelle force d'âme, quelle habileté infinie,
quelles ressources d'imagination il fallait qu'il y eût, dans sa
splendide organisation intellectuelle, pour triompher de tous les
obstacles qui vinrent, de nouveau, se réunir contre lui.

Ce fut le 5 décembre de l'année 1502, que Colomb appareilla d'El
Retrete pour retourner vers la côte de Veragua. Presque aussitôt, le
vent lui devint aussi défavorable qu'il l'avait été lorsqu'il avait à
suivre la direction opposée; il augmenta même à tel point que la
navigation en devint presque impraticable: pendant neuf jours surtout,
ce fut une tempête continuelle, d'autant plus redoutable que la
flottille se trouvait dans une mer inconnue, et qu'à chaque instant
elle pouvait craindre de se voir jetée à la côte ou sur quelque
rocher. Le journal de Colomb dépeint la mer aussi tourmentée que si
elle avait été dans un état de haute ébullition, s'élevant parfois en
montagnes couvertes d'écume. Pendant la nuit, elle lançait des parties
lumineuses qui s'en détachaient comme des flammes; une journée
entière, le ciel lui-même sembla également enflammé, tant les nuées
s'entr'ouvraient souvent pour livrer passage à des éclairs
étincelants! Le tonnerre s'y mêlait avec sa voix formidable et,
presque sans cesse, des torrents de pluie inondaient les navires et
transperçaient les vêtements des infortunés matelots.

Un autre danger vint menacer l'expédition: ce fut celui d'une trombe
qui s'en approcha en aspirant l'eau de la mer que l'on voyait dans ses
flancs, et la soulevant jusqu'aux nuages. Jamais pareil spectacle
n'avait frappé les yeux des marins de ces bâtiments, et jamais,
peut-être, phénomène de cette nature ne s'est annoncé avec un
caractère aussi funeste; toutefois, par un hasard providentiel que les
équipages attribuèrent à la vertu des prières qu'ils adressèrent à
saint Jean l'Évangéliste, le fléau passa entre les navires effrayés et
il ne leur causa aucun dommage.

Le calme survint ensuite et dura avec une persévérance désolante. Ce
qui, particulièrement, impressionna beaucoup alors les marins, c'est
qu'ils virent une grande quantité de requins obstinés à rôder dans
leurs eaux. On avait la croyance à bord que ces animaux voraces, qui
suivent ordinairement les bâtiments pour recueillir les débris
alimentaires qu'on en jette au dehors, avaient aussi l'instinct ou le
pressentiment de la mort de quelque homme à bord, ou même du naufrage
prochain du navire.

Trois semaines s'écoulèrent encore après ce calme, pendant lesquelles,
repoussé par les vents, contrarié par les courants, Colomb ne put pas
franchir plus de 30 lieues en bonne direction; aussi donna-t-il à la
partie de la terre qui avoisinait le plus la route qu'il avait eue à
faire, le nom de _Costa de los contrastes_ (Côte des contrariétés).
Enfin, à la joie inexprimable de tous, et à force de prudence, de
travaux, de fatigues, de veilles et d'habileté, le grand-amiral vit,
le 6 janvier, les rivages tant désirés de Veragua, et il mouilla dans
une rivière à laquelle, en l'honneur de la fête du jour qui était
celui de l'Épiphanie, il donna le nom de Belem ou de Bethléem.

Les naturels se tinrent d'abord sur la défensive, mais il fallait se
les concilier pour obtenir les renseignements que l'on voulait avoir.
Le puissant moyen de séduction, celui des présents, fut employé;
Colomb y joignit celui qui manquait rarement de produire son effet: il
se présenta personnellement, il déploya son affabilité, agit sur les
esprits par la fascination qu'exerçaient habituellement son noble
visage, son grand air de dignité naturelle; et, après quelque
indécision, les indigènes consentirent à entrer en pourparlers; ils
apportèrent plusieurs objets d'un très-bel or pour en faire des
échanges, et ils dirent qu'il y avait des mines de ce métal près de la
rivière de Veragua, qui n'était qu'à deux lieues de distance.

Don Barthélemy fut chargé par Colomb d'avoir une entrevue particulière
avec Quibian: c'était le cacique de Veragua; il l'invita à aller voir
les bâtiments de la flottille où il fut reçu avec une grande
distinction. Quibian était un homme sérieux, méfiant, taciturne et
très-robuste. Peu de jours après, Don Barthélemy, accompagné par
soixante-huit marins bien armés, partit pour aller explorer le terrain
où se trouvaient les mines. Il remonta la rivière une lieue et demie
au-dessus de son embouchure, et il arriva en vue du village où
résidait Quibian. Le cacique descendit de la hauteur où était le
village avec une suite non armée, mais très-nombreuse, et il s'assit
sur une pierre auprès de la rivière. Il accueillit les Espagnols avec
déférence, surtout Don Barthélemy dont la haute stature, le regard
fier et les formes herculéennes avaient fait une grande impression sur
son esprit. On pouvait cependant voir une secrète jalousie se
manifester sur sa physionomie à l'aspect des Européens, mais il ne
leur en donna pas moins des guides pour les diriger.

Don Barthélemy, en suivant les indications de ses guides, parcourut un
espace d'environ six lieues; là, dans un sol de la plus magnifique
végétation, il trouva la terre effectivement parsemée d'une telle
quantité de parcelles d'or, qu'elles adhéraient aux racines
elles-mêmes des arbres; puis, il fut conduit sur une éminence d'où il
put contempler un paysage délicieux, garni de plusieurs villages
entourés d'arbustes ou de plantes charmantes, et il acquit la
certitude que toute l'étendue en était remplie du précieux métal,
jusqu'à une distance de vingt journées de marche vers l'Ouest.

Une autre expédition le long de la côte vers l'occident, également
commandée par l'infatigable Don Barthélemy, fut non moins
satisfaisante. Ce qu'il vit, ce qu'on lui raconta ou ce qu'il crut
comprendre, tout non-seulement confirma ses idées sur la richesse
aurifère du pays en général, mais lui garantit l'assurance d'un
royaume riche et civilisé dans l'intérieur. L'imagination brillante de
Colomb s'enflamma aux récits de son frère; il se lança dans ses
hypothèses savantes, il se crut sur le point d'atteindre les contrées
fabuleuses que l'historien Josephe plaçait aux points les plus
éloignés du globe, et d'où l'on avait retiré les monceaux d'or qu'il
avait fallu pour bâtir et embellir le temple de Jérusalem.

Don Barthélemy, qui était un homme très-positif, entra pourtant tout à
fait dans les idées de Colomb; ils pensèrent tous les deux qu'il
fallait fonder une colonie sur le point où ils étaient, et qu'elle
serait le centre de la vaste région de ces mines qui semblaient
inépuisables. Colomb proposa alors à son frère de rester sur les lieux
avec tout le personnel dont il serait permis de disposer, pendant que
lui-même irait en Espagne pour y faire goûter ses plans, et pour en
revenir avec des renforts et des moyens de colonisation. Le dévouement
de Don Barthélemy à la personne de son frère était tel qu'il
ressemblait à l'obéissance aveugle du fils le plus respectueux envers
le père le plus tendrement aimé, et Colomb n'eut pas plutôt exprimé
son désir, que son frère y acquiesça sans faire la moindre objection.

On se mit aussitôt à tout préparer pour l'exécution du projet:
quatre-vingts hommes furent choisis pour rester sur les lieux; des
maisons en bois, couvertes en feuilles de palmiers, furent construites
sur la rive la plus élevée de la crique où étaient les navires, et un
magasin fut élevé pour recevoir les munitions, les provisions, ainsi
que l'artillerie. Mais, au moment de partir, le grand-amiral s'aperçut
d'une diminution assez considérable dans la hauteur des eaux, à
l'embouchure de la rivière où il était mouillé; il chercha une passe,
sonda sur plusieurs points, essaya de franchir les moins élevés en
s'allégeant ou en se touant; mais tout fut inutile; il se vit dans
l'obligation de renoncer à appareiller pour le moment, et d'attendre
le retour des pluies pour pouvoir sortir du bassin, momentanément
fermé, où il était enclavé.

Cependant, les préparatifs pour un séjour prolongé dans ce pays,
avaient éveillé la susceptibilité, on doit le dire fort naturelle, de
Quibian. On le vit, en effet, tenir des hommes épiant avec anxiété
tout ce qui se faisait, et l'on sut qu'il envoyait des émissaires dans
toutes les directions, pour faire rassembler les guerriers de ses
dominations auprès de lui. Ces mouvements furent suivis avec autant de
zèle que d'intelligence par un nommé Diego Mendez, notaire,
remplissant dans l'expédition les fonctions d'officier de l'état
civil, et qui était entièrement dévoué au grand-amiral. L'intrépidité
de cet homme lui fit même affronter un danger extrême pour mieux
connaître ce qui se passait sur les lieux: suivi d'un seul compagnon,
il osa pénétrer jusqu'à la résidence du cacique, alléguant qu'ayant
appris qu'il avait été blessé à la jambe par une flèche, dans une
escarmouche avec un détachement maraudeur ennemi, il venait, en
qualité de chirurgien, lui offrir ses services et l'usage de drogues
bienfaisantes dont il s'était pourvu. L'habitation de Quibian était
entourée de trois cents poteaux surmontés de têtes d'adversaires tués
en diverses rencontres; c'était fort peu encourageant pour Mendez,
mais il ne se laissa pas intimider par cet affreux spectacle; il eut
l'audace de s'avancer jusqu'à la porte du cacique où le fils de
celui-ci se présenta avec colère, et le repoussa d'un coup de poing
violent qu'il lui appliqua sur la poitrine. L'Espagnol n'en parut que
fort peu ému, fit connaître le but supposé de sa visite, et montra
quelques présents qu'il destinait à Quibian et à sa famille. Les
présents furent acceptés, Mendez put rester quelques heures dans le
village comme pour prendre du repos, mais il ne lui fut pas permis de
voir le cacique.

Il se retira convaincu de la réalité de ses soupçons et il fit part à
Colomb de mille détails qui ne pouvaient laisser aucun doute. Un
Indien vint, d'ailleurs, fortifier les assertions de Mendez, en
affirmant que la blessure de Quibian n'était que supposée; que c'était
parce qu'elle n'existait pas qu'il n'avait pas voulu se laisser voir,
et qu'il avait le projet d'aller, au moment le plus sombre de la nuit,
incendier les maisons ainsi que les magasins, massacrer les Espagnols
et mettre le feu à leurs navires.

Don Barthélemy s'offrit aussitôt pour porter un coup fatal au cacique
et pour déjouer ses desseins en les prévenant spontanément. Le
grand-amiral, qui n'hésitait jamais plus que son frère, lui donna
soixante-quatorze hommes bien armés, parmi lesquels était le courageux
Mendez, et il les fit embarquer dans des canots qui les portèrent, à
l'entrée de la nuit, jusqu'au point le plus près du village des
ennemis. Tous étant débarqués, Don Barthélemy prit les devants seul
avec Mendez et quatre hommes, recommandant aux autres d'observer le
plus strict silence, de ne le suivre qu'à une assez grande distance,
mais de s'élancer au pas de course lorsque la détonation d'une
arquebuse se ferait entendre. Ils auraient alors à lui porter secours
et, surtout, à entourer l'habitation, pour qu'aucun des chefs qu'il y
supposait réunis, ne put s'échapper.

Quibian, entendant du bruit près de sa demeure, se précipita vers la
porte, s'assit sur le seuil, et, reconnaissant Don Barthélemy, il
l'invita à s'approcher tout seul. L'intrépide marin, inaccessible à la
crainte, fait signe à Mendez de s'arrêter avec les quatre hommes, et
va droit au cacique, s'informant de sa blessure qu'il demande à voir.
Quibian s'y refuse; alors Don Barthélemy le prend par le bras comme
pour l'aider à se mettre debout: son adversaire résiste, un
commencement de lutte s'engage; aussitôt Mendez et ses quatre
compagnons accourent. Cependant Don Barthélemy et Quibian faisant tous
les deux usage de leur force musculaire qui était remarquable,
s'étreignent et combattent corps à corps avec une énergie et une
vigueur sans égales; mais le cacique est renversé, et soudain Mendez
et sa suite lui garrottent les pieds et les mains. Toutefois, ils
avaient fait le signal convenu de la décharge d'une arquebuse; le gros
de la troupe arrive en courant, l'habitation est cernée et tous ceux
qui s'y trouvaient, les femmes du cacique, ses enfants, les chefs
principaux, tous furent pris, tous furent dirigés vers les navires de
Colomb.

Don Barthélemy retint avec lui ceux des soldats qui ne furent pas
jugés nécessaires pour escorter les prisonniers, et, toujours
infatigable, il se mit à la poursuite des Indiens qui pouvaient être
hostiles.

Quant à Quibian, il fut confié à la garde spéciale de Jean Sanchez,
premier pilote de la flottille, avec mission de veiller avec le plus
grand soin à ce qu'il ne s'évadât pas. Sanchez s'y engagea, et dit
même que si son prisonnier lui échappait, il consentait à ce que sa
barbe lui fut entièrement arrachée, et poil par poil. En arrivant dans
son canot, il y fit attacher Quibian à l'un des bancs; mais les
gémissements et les plaintes de Quibian sur les douleurs que lui
faisait souffrir la pression des cordes furent si vifs, que Sanchez
consentit à ce qu'il fût donné un peu de jeu à ses liens. Or, pendant
qu'on y procédait, le captif glissa comme une anguille, et se jeta à
l'eau! Il faisait nuit et quoi que l'on fit à bord du canot, il fut
impossible de le reprendre. Sanchez ramena à bord le reste des
prisonniers, mais rien ne put le consoler de la mortification que lui
causèrent, d'un côté, l'assurance si peu réalisée qu'il avait donnée
que le cacique ne lui échapperait pas, de l'autre, le chagrin d'avoir
été vaincu en stratagème par un sauvage.

Don Barthélemy ne revint que le lendemain soir; tout était ou
redevenait tranquille à son approche, et il arriva avec les dépouilles
conquises dans l'habitation de Quibian, parmi lesquelles étaient des
bracelets, des anneaux pour le bas des jambes, des plaques et deux
couronnes en or. Le cinquième du butin fut mis de côté pour le trésor
de leurs Majestés Espagnoles; une couronne fut décernée, par un voeu
unanime, au brave Don Barthélemy, et le reste fut partagé entre ceux
qui l'avaient accompagné et si bien secondé!

Une crue dans les eaux de la rivière permit, peu après, à Colomb, de
faire sortir sa flottille; il laissa cependant une caravelle pour
l'usage du nouvel établissement, et il mouilla une lieue au large pour
y attendre des vents favorables.

Mais Quibian ne s'était pas noyé comme quelques personnes l'avaient
supposé: revenu chez lui et trouvant son habitation dévastée, voyant
les navires espagnols au large, pensant que ses femmes, ses enfants,
ses amis les plus chers y étaient captifs, et que ses joyaux ou autres
objets les plus précieux y étaient aussi renfermés, il fut animé d'un
désir infini de vengeance, alla chercher des guerriers dans les
environs, arriva à l'improviste au milieu des Espagnols restés dans le
pays, peu sur leurs gardes en ce moment et disséminés à quelque
distance de leurs maisons. Don Barthélemy, qui se trouvait
heureusement sur les lieux et qui entendit les cris affreux que
poussaient les naturels, saisit une lance, sortit avec huit hommes qui
se trouvaient auprès de lui et s'élança sur les Indiens. Mendez, selon
sa coutume, prêt à braver le danger, accourut à leur secours avec
quelques autres Espagnols qu'il put promptement rallier; la rencontre
fut rude, un Européen fut tué, huit furent blessés; Don Barthélemy
reçut un coup de lance dans la gorge, mais il n'abandonna pas le champ
de bataille. Enfin les Indiens, après avoir vu tomber un grand nombre
des leurs, s'enfuirent dans leurs forêts et dans leurs montagnes.
Précisément, pendant la mêlée, une chaloupe de la flottille vint dans
la rivière pour chercher de l'eau et du bois. Diego Tristan, qui
commandait la caravelle d'où provenait la chaloupe, était à bord;
malgré l'avis de plusieurs personnes, il persista à vouloir remonter
la rivière; mais quelques-uns des fuyards qui étaient cachés, se
croyant découverts, firent pleuvoir sur l'embarcation une nuée de
traits, de flèches ou de javelots. Tristan, surpris, et n'ayant pu
faire usage de ses armes à feu, fut atteint à l'oeil par un de ces
javelots, et mourut à l'instant. La confusion la plus grande succéda à
cette catastrophe; les naturels s'enhardirent jusqu'à aborder la
chaloupe avec leurs pirogues et ils en massacrèrent l'équipage à
l'exception d'un seul homme qui se jeta par-dessus le bord, nagea
entre deux eaux et atteignit le rivage où il se cacha pour se dérober
au sort fatal dont il était menacé.

Les colons furent tellement impressionnés de cette attaque et de
l'idée des dangers nouveaux qui paraissaient devoir les menacer à tout
moment dans l'avenir, qu'ils résolurent de s'embarquer sur leur
caravelle et d'abandonner l'établissement. Don Barthélemy, soumis
aveuglément aux ordres de son frère, s'y opposa de toutes ses forces,
mais on persista à vouloir donner suite au projet. Toutefois, les
pluies avaient cessé, les eaux de la rivière s'étaient de nouveau
abaissées, et il fut impossible à la caravelle de franchir les
hauts-fonds qui barraient le passage. Pour comble de contrariétés, les
vents devinrent très-forts, la mer fut très-mauvaise, et il fut
impossible d'informer le grand-amiral de la situation fâcheuse où l'on
était. Les colons furent d'ailleurs très-douloureusement émus quand
ils virent les cadavres de Diego Tristan et de ses compagnons,
soulevés à fleur d'eau par l'effet de leur décomposition, et descendre
le courant de la rivière accompagnés de troupes de corbeaux ou autres
oiseaux carnassiers qui s'en disputaient les restes, se battant entre
eux et jetant des cris qui imprimaient la désolation dans le coeur des
témoins de cette horrible scène.

La position des Espagnols était devenue vraiment déplorable; le jour,
ils voyaient de tous côtés, derrière les arbres, dans les fossés, près
des tertres, partout enfin, des Indiens qui les espionnaient de loin
avec des figures sinistres et qui fuyaient dans l'intérieur dès qu'ils
étaient poursuivis; la nuit, les bois et les montagnes retentissaient
de hurlements affreux et du bruit rauque ou discordant de trompettes
ou de tambours sauvages, qui étaient des appels aux armes prémédités
contre eux. Don Barthélemy crut, par prudence, devoir abandonner le
village, et il alla se fortifier le mieux qu'il put sur un plateau
découvert où il ne pouvait pas être surpris. Là, il fallut monter une
garde incessante, se tenir perpétuellement sur le qui-vive, et faire
de temps en temps usage de ses armes à feu pour inspirer quelque
terreur; mais les provisions et les munitions devaient finir par
s'épuiser, et le moment en était extrêmement redouté de tous.

Pendant que des dangers si grands menaçaient ceux qui étaient à terre,
une anxiété très-pénible régnait à bord des navires de Colomb. Tristan
ne revenait pas; on ne possédait plus qu'un seul canot dans toute la
flottille, la mer continuait à être très-mauvaise, de sorte qu'on
était sans nouvelles de la terre et qu'on vivait dans l'impatience la
plus vive d'en avoir. Les naturels qui étaient prisonniers sur les
navires, tentèrent alors un effort désespéré pour aller informer leurs
compatriotes de l'agitation et du malaise qu'ils n'avaient pu
s'empêcher de remarquer autour d'eux. Pendant l'obscurité d'une nuit,
ils se dégagèrent de leurs liens et, malgré la grosse mer qu'ils
allaient avoir à franchir, ils voulurent se jeter à la nage.
Plusieurs y réussirent; ceux qui en furent empêchés furent saisis et
confinés dans une prison du bord; mais tel était leur désespoir,
qu'ils se servirent des cordes qui les attachaient, pour se pendre ou
pour s'étrangler, et que le lendemain ils furent tous trouvés morts!

C'est dans les grandes occasions que l'on voit les grands dévouements;
un nommé Pedro Ledesma en fit preuve en cette circonstance. Il s'était
parfaitement rendu compte de l'état où l'on se trouvait, il appréciait
les préoccupations qui devaient assaillir le grand-amiral, et il
demanda à être admis devant lui. Il s'offrit alors à traverser à la
nage la barre qui brisait près du rivage, si la seule embarcation qui
restait à la flottille voulait le porter jusque-là, à aller ensuite
chercher des nouvelles de Don Barthélemy, et à revenir aussitôt les
transmettre à Colomb. On ne pouvait faire une proposition plus hardie
ni, en même temps, plus opportune et plus utile; aussi fut-elle
acceptée avec autant de promptitude que de reconnaissance.

Le courageux Pedro Ledesma eut la force, l'énergie et le bonheur
d'accomplir sa mission comme il avait eu l'heureuse idée et la
résolution d'en concevoir le plan; il partit donc et, le même jour, il
revint auprès du grand-amiral, à qui il fit le tableau sincère, mais
affligeant, de tout ce qu'il avait ou vu ou appris. Colomb en conçut
un chagrin profond; il ne balança pas dans le projet de recueillir sur
ses navires tout ce qui pouvait rester à terre, en personnel ou en
matériel de l'établissement, mais il n'en voyait pas moins que le
moment allait en être longtemps retardé par un mauvais temps dont
rien ne lui annonçait la fin comme devant être prochaine: et combien
d'événements sinistres il pouvait se passer jusque-là!

Les navires de la flottille, eux-mêmes, couraient aussi de grands
dangers, mouillés comme ils l'étaient, sur une rade foraine où aucun
abri ne les garantissait de la violence d'un vent très-intense et
d'une mer fort tourmentée, d'autant qu'ils n'étaient retenus sur leurs
ancres que par des câbles fatigués ou énervés. Le souci constant que
tant de puissants motifs entretenaient dans l'âme de Colomb, les
veilles non interrompues auxquelles il se livrait, surtout la douleur
de ne pouvoir porter aucun secours à Don Barthélemy, son frère, qu'il
aimait tant, finirent par réagir sur sa santé, et il tomba dans un
état de maladie si grave, que le délire s'empara de son esprit et
qu'on craignit sérieusement pour ses jours.

Le sentiment de l'égarement de ses idées ne lui fut cependant pas
inconnu, car, dans une lettre qu'il écrivit peu de temps après à Leurs
Majestés, il fait allusion à cette circonstance, et il raconte
comment, dans les instants où sa raison semblait le plus l'abandonner,
une voix secrète et divine semblait aussi lui dire qu'il triompherait
de difficultés infinies qui l'assiégeaient, de même que, par sa
confiance en Dieu, il avait triomphé de beaucoup d'autres;
effectivement, au moment où il y avait le plus à désespérer de sa
guérison et du retour du beau temps, la santé lui était revenue et le
calme s'était rétabli dans les éléments.

Les communications se renouèrent donc entre la mer et la terre; tout
ce qui avait quelque valeur fut transporté sur la flottille; les
hommes rentrèrent tous à bord, mais il fallut se résigner à la perte
de la caravelle échouée dans la rivière. Don Barthélemy, toujours
semblable à lui-même, toujours faisant preuve de ce beau caractère
qu'il avait déployé dans ses anciennes fonctions d'Adelantado, et
Mendez, toujours aussi actif, aussi dévoué, se surpassèrent dans cette
opération pénible du transport des objets et du rembarquement des
hommes, qu'ils firent effectuer malgré les obstacles qu'y apportaient
les naturels, avec autant de bravoure que d'intelligence; ils
quittèrent la terre les derniers: en revoyant Colomb, l'un trouva un
frère tendre et rassuré qui le remercia et le récompensa en le
pressant étroitement sur son coeur; l'autre, un chef juste et
bienveillant qui, en retour de ses bons et loyaux services, lui donna
le commandement de la caravelle, devenu vacant par la mort de
l'infortuné Tristan.

Ce fut à la fin d'avril 1503, que la flottille put quitter la côte de
Veragua; le grand-amiral avait le plus grand désir et, certainement
aussi, le besoin le plus vif de se rendre à Hispaniola, qui était le
seul point où il put trouver à se ravitailler et à se réparer. Il
profita, à cet effet, d'un vent assez favorable qui lui permit de
gagner du chemin vers l'Est, et il chercha à s'élever suffisamment
pour atteindre l'île le plus promptement possible. Heureusement pour
lui qu'il fit cette route qui l'éloignait peu de la côte, car il
arriva subitement que celle de ses caravelles qu'il avait voulu
laisser à San-Domingo, ne put plus tenir la mer; il n'eut que le temps
de la faire entrer dans un port, appelé par la suite Porto-Bello, où
il en retira l'équipage et où il la laissa. Il continua ensuite à
suivre son même air-de-vent; mais bientôt, il fut obligé de mettre le
cap au Nord, et il ne put atteindre que le groupe des îlots des
Jardins-de-la-Reine qui est situé dans le Sud de Cuba. Cette
navigation avait duré plus de trente jours pendant lesquels ses
matelots, sans cesse à la pompe ou aux manoeuvres et d'ailleurs fort
mal nourris, étaient littéralement épuisés. Ils essuyèrent cependant
une bourrasque violente pendant laquelle les deux seules caravelles
qui restaient, d'abord souventées, s'abordèrent ensuite et
s'endommagèrent tellement, qu'il ne fut pas possible de songer à
gagner Hispaniola. Le grand-amiral se dirigea donc vers la terre alors
la plus voisine qui était l'île de la Jamaïque, mais il ne parvint à y
mouiller que le 24 juin.

Le port dans lequel entra Colomb fut nommé par lui San-Gloria; il vit
là, à l'inspection de ses navires, qu'il lui serait impossible de les
y radouber, qu'il y avait même danger à ce qu'ils coulassent dans le
port; il se hâta, dès lors, de les amarrer ensemble et de les échouer
sur la partie la plus vaseuse de la côte; il y fît élever des sortes
de teugues ou de dunettes sur toute la longueur des ponts, pour y
coucher et y abriter son monde; il les mit en état de défense contre
une attaque soudaine des naturels, et il prit toutes les mesures de
discipline ou de prudence nécessaires pour éviter tout conflit avec
eux. Les Indiens accoururent bientôt sur le rivage; Colomb donna à
deux officiers la charge expresse de surveiller tous les échanges ou
achats, afin qu'ils fussent faits avec la plus grande loyauté de la
part des Espagnols; il envoya l'intrépide Mendez accompagné de quatre
hommes dans l'intérieur, pour y traiter amicalement avec les caciques
des environs afin d'assurer ses approvisionnements, et il éprouva un
grand soulagement d'esprit lorsqu'il vit ce serviteur si zélé, si
dévoué et si intelligent, revenir au bout de quelques jours, dans une
belle pirogue qu'il avait achetée, qu'il avait remplie de vivres, et
après avoir conclu des arrangements satisfaisants pour établir des
marchés.

Ayant ainsi pourvu au plus pressé, Colomb porta ses pensées vers
l'avenir, mais il ne put se le peindre que sous les couleurs les plus
sombres. Au nombre des éventualités futures, celle de l'impossibilité
de sortir de l'île et d'être condamné à y périr, lui ainsi que tous
les siens, de misère, de chagrin, peut-être même de mort violente,
n'était pas la moins probable de toutes. Il fallait trouver un moyen
de se rendre à Hispaniola ou d'y faire connaître sa position; sans
cela il n'y avait que le hasard le plus providentiel qui put amener,
de lui-même, un navire européen précisément au point où l'on était, et
donner un secours qu'on pouvait considérer comme inespéré; mais
comment quitter l'île sans bâtiment, sans moyens d'en construire un,
sans même une seule chaloupe ou un seul canot en bon état! Obsédé par
ces réflexions et par de plus pénibles encore, frémissant au sort
funeste qui pouvait atteindre son fils Fernand et son frère Don
Barthélemy, Colomb s'enferma le soir dans sa cabine comme pour prendre
quelque repos, mais en réalité pour se livrer aux plus profondes
méditations, et pour chercher dans les ressources toujours si fécondes
de son imagination quel était le meilleur parti à suivre dans la
situation si critique où il était.

Au point du jour, il se leva; quoique la veille il eût eu assez
d'empire sur lui pour ne laisser apercevoir dans sa physionomie aucune
trace de l'anxiété qui l'assiégeait, on aurait pu remarquer qu'en
faisant son apparition au milieu de ses marins, il y avait sur ses
traits une certaine empreinte de satisfaction qui éclatait comme
malgré lui. Mendez fut un des premiers qui s'approcha de lui pour le
saluer; le grand-amiral lui parla sur un ton en apparence fort
indifférent, mais en le quittant pour recevoir d'autres marques de
respect, il lui dit à mi-voix de venir le voir bientôt dans sa cabine
où il avait quelque chose de très-particulier à lui communiquer.

Mendez fut ponctuel. Nous allons rapporter l'entretien qui eut lieu
pendant cette conférence. L'art de formuler des dialogues a été poussé
très-loin depuis quelque temps dans les relations; les historiens
eux-mêmes n'en dédaignent pas l'emploi quoique souvent ces dialogues
ne soient que des fictions, tant il y a de charmes dans ces
conversations où le coeur semble se montrer à découvert, tant on est
certain d'attacher le lecteur et de l'intéresser ainsi! Mais on en a
tellement abusé, on a tellement ainsi métamorphosé la vérité elle-même
en roman, que, pour éviter cet écueil dans un récit aussi sérieux que
celui-ci, nous nous en sommes le plus souvent abstenu, et que nous
n'avons fait parler nos personnages que lorsque nous avons eu des
raisons suffisantes de croire que le langage que nous placions dans
leur bouche avait été réellement tenu par eux. Tel est le dialogue
suivant dont l'authenticité est doublement constatée, d'abord par le
témoignage de Colomb lui-même; ensuite, par celui de Mendez qui l'a
inséré tout entier dans une description qu'il a faite de ces
événements dont il pouvait certainement bien dire:

«_Quorum pars magna fui!_»

Le vénérable grand-amiral ouvrit la conversation en ces termes:

«Diego Mendez, mon fils, de tous ceux qui sont ici, vous et moi nous
connaissons le mieux le péril où nous nous trouvons: nous sommes en
très-petit nombre, et ces sauvages insulaires sont au contraire
très-nombreux; d'ailleurs, leur caractère est irritable et changeant;
à la suite de la moindre altercation, ils peuvent très-facilement
jeter à notre bord des faisceaux de broussailles et de bois embrasés,
et nous brûler sur nos bâtiments. Je vous sais on ne peut plus de gré
des mesures que vous avez prises pour assurer notre subsistance; mais
le capricieux Indien qui nous apporte des vivres avec joie
aujourd'hui, peut cesser de venir demain, et nous forcer, soit à
mourir de faim, soit à faire une guerre qui devrait finir par notre
extermination. J'ai cherché un remède à ces maux, mais je ne puis rien
sans un homme très-capable, très-énergique et très-déterminé! Je vais
m'expliquer: vous avez eu la fort heureuse idée d'acheter une bonne
pirogue; c'est bien peu pour s'aventurer sur des mers comme celles qui
nous entourent, mais avec l'assistance de Dieu, et avec un brave marin
pour la conduire et la diriger, je suis persuadé que cette pirogue
atteindra Hispaniola ... Il n'y a que ce moyen de nous procurer un
navire et de nous tirer d'ici; dites-moi, Mendez, qu'en pensez-vous?»

«Seigneur grand-amiral, répondit Mendez, le danger dont vous parlez
est effectivement beaucoup plus grand qu'on ne peut aisément
l'imaginer; mais la traversée d'ici à Hispaniola, dans une aussi frêle
embarcation et à travers ces mers dont nous ne connaissons que trop
bien la violence, est, à mon sens, une entreprise inutile à tenter,
car elle est impossible à exécuter! Je ne connais personne, Seigneur,
qui osât s'aventurer à ce point.»

Colomb s'abstint de répondre; mais, à l'air expressif de son noble
visage, Mendez comprit facilement que c'était lui que le grand-amiral
désirait charger de cette périlleuse mission; il reprit alors sa
phrase, et il la continua ainsi:

«Seigneur, j'ai plusieurs fois exposé ma vie pour le salut de nous
tous, et Dieu m'a protégé de la manière la plus éclatante; l'exposer
une fois de plus pour vous obéir ne m'arrêterait pas; mais sachez que
l'on s'est plaint à bord que, lorsqu'il y avait quelque honneur à
retirer d'une mission, c'était moi que Votre Excellence choisissait,
tandis que d'autres auraient aussi bien pu s'en acquitter que moi; je
ne puis donc accepter aujourd'hui que si, après avoir publiquement
communiqué votre projet et réclamé le dévouement des équipages,
personne ne se présente pour remplir vos intentions. En ce cas, je
m'avancerai, et je me mettrai à votre disposition.»

Le grand-amiral consentit joyeusement à l'offre de Mendez; l'équipage
fut, quelques moments après, rassemblé en sa présence, et il fit un
appel à une bonne volonté à laquelle nul ne se sentit le désir de
répondre, tant le projet parut téméraire et irréalisable! Aussitôt,
Diego Mendez s'avança vers Colomb, et il lui dit d'une voix ferme et
accentuée qui impressionna vivement tous les assistants:

«Seigneur, je n'ai qu'une vie à perdre, mais j'en fais volontiers le
sacrifice pour votre service et pour le bien de tous ceux qui sont ici
présents; d'ailleurs, j'ai foi en la bonté de Dieu, et je me mets sous
sa protection!»

Le grand Colomb embrassa le généreux Mendez; et tous les marins le
comblèrent d'actions de grâces et de marques de reconnaissance et de
respect.

Sans perdre de temps, la pirogue fut halée à terre, on y plaça une
fausse quille et des fargues qui en exhaussaient le plat-bord; on y
appliqua un bon couroi; on y mit quelque lest; elle fut matée et
voilée; des vivres, de l'eau y furent embarqués ainsi qu'une boussole
et plusieurs autres instruments de navigation; des instructions
très-précises sur la route à suivre furent dressées par le
grand-amiral, et il écrivit à Ovando, gouverneur d'Hispaniola, pour
qu'il lui envoyât un navire propre à le ramener avec ses compagnons;
enfin il remit à Mendez une lettre pour être portée à Leurs Majestés.

Dans cette dernière lettre, Colomb donnait tous les détails relatifs à
son dernier voyage; il demandait qu'un bâtiment lui fût expédié à
Hispaniola, pour qu'il pût effectuer son retour en Espagne, et il
s'offrait à repartir aussitôt pour Veragua, dépeignant les avantages
qu'il y avait à en recueillir pour la métropole, et la nécessité d'en
initier les nombreuses peuplades aux clartés de la religion
chrétienne. Quel génie pour les découvertes, quelle foi religieuse, et
quelle passion pour les voyages n'y avait-il pas dans le coeur de cet
homme extraordinaire, puisqu'il persistait toujours dans les mêmes
idées, lors même que l'âge et les infirmités se faisaient si
péniblement ressentir, et qu'il était enfermé dans des débris de
navires, sur la côte éloignée d'une île presque complètement inconnue
en Europe!

Tout étant disposé pour le départ, Diego Mendez s'embarqua sur sa
pirogue avec un autre Espagnol qui, stimulé par lui, consentit à le
suivre; six Indiens furent aussi de l'expédition. Le commencement du
voyage fut rude et périlleux; ils côtoyèrent l'île et ils eurent
beaucoup de peine à en atteindre la pointe orientale. Arrivés là, ils
voulurent mettre pied à terre pour se reposer, mais ils furent
entourés par les naturels qui s'emparèrent d'eux et les conduisirent
trois lieues dans l'intérieur, avec leurs vêtements et leurs
provisions qu'ils avaient l'intention de se partager entre eux, et où
ils se proposaient de les mettre à mort.

On en fit même les apprêts, mais une dispute s'éleva sur la
distribution du butin. Pendant cette querelle, Mendez parvint seul à
s'échapper; il fut poursuivi, il n'eut que le temps de regagner sa
pirogue, de pousser au large, et il eut le bonheur de retourner au
port où étaient les naufragés.

Mais rien ne pouvait décourager un homme comme Mendez; il avait fait
le sacrifice de sa vie pour le salut commun, et il considérait comme
un devoir ou de la perdre, ou de réussir dans son entreprise. Il se
disposa donc à partir de nouveau; toutefois il demanda à être escorté
sur le rivage jusqu'à l'extrémité de l'île par une force armée pour le
protéger. Cette demande fut accueillie: un Génois, nommé Barthélemy
Fiesco, qui avait commandé une des caravelles et qui était extrêmement
attaché au grand-amiral, s'offrit même à partager les périls de la
traversée entière. Son dévouement excita celui des six autres
Espagnols; une seconde pirogue fut procurée et dix Indiens se
joignirent à eux. En arrivant à Hispaniola, Fiesco devait
immédiatement revenir à la Jamaïque pour y donner des nouvelles de
leur voyage, et Mendez devait, en toute hâte, continuer sa route
jusqu'à San-Domingo pour y expédier le plus tôt possible un navire à
Colomb, et pour s'embarquer et se rendre en Europe avec les dépêches
du grand-amiral à Leurs Majestés.

Aussi bien armés, aussi bien disposés et approvisionnés que possible,
ces hommes généreux partirent, ils furent salués par des acclamations
unanimes d'encouragement et d'admiration lorsqu'ils quittèrent le
rivage; Don Barthélemy, à la tête de plusieurs marins, les suivit sur
la côte, en mesurant sa marche sur la leur. Ils atteignirent tous
ainsi l'extrémité de l'île où il fallut attendre, pendant trois jours,
un temps plus favorable que celui qu'ils avaient en ce moment. Enfin,
les pirogues s'élancèrent bravement dans l'espace; Don Barthélemy,
monté sur une éminence, y attendit qu'elles disparussent à l'horizon;
alors, satisfait de les voir en bonne route et paraissant naviguer
avec succès, il retourna vers son frère, pour lui communiquer ces
détails tranquillisants.

Cependant plusieurs mois s'écoulèrent, et Colomb n'entendit parler ni
de Mendez, ni de Fiesco, ni du résultat de leur entreprise. On
comprend quel devait être l'état des naufragés, se regardant comme
abandonnés et à jamais confinés dans cette solitude où la nourriture
était presque entièrement composée de végétaux, dans un climat tantôt
très-humide, tantôt très-chaud, et où les esprits étaient en proie à
une tristesse que la réflexion ne faisait qu'augmenter. Les jours
succédaient aux jours, les semaines suivaient les semaines; on épiait
à l'horizon tout ce qui pouvait être le signe de quelque apparence
nouvelle; la moindre pirogue indienne aperçue du rivage donnait des
lueurs d'espérance qui s'évanouissaient toujours; on ne pensait qu'à
une libération qui n'arrivait pas; on n'osait se livrer à l'idée que
les courageux messagers de Colomb eussent péri en mer, tant cette
supposition, une fois admise, aurait enfanté de terreurs! mais, au
fait, rien n'arrivait, le désespoir se glissait dans les âmes, les
maladies assaillaient les meilleures santés, l'irritation croissait de
moment en moment; quelques-uns étaient même assez injustes pour
accuser leur amiral de tous les maux qui pesaient sur eux, comme s'il
avait pu les empêcher, comme si, au contraire, il n'avait pas fait
tout ce que peuvent la science et la prudence pour les conjurer, comme
enfin s'il ne les ressentait pas autant, et plus sans doute encore,
que ceux qui étaient assez injustes pour le représenter comme étant la
cause de ces maux!

Au nombre des officiers de l'expédition se trouvaient deux frères,
Francisco et Diego Porras, qui poussèrent l'oubli de leurs devoirs
jusqu'à affirmer que Colomb ne pouvait pas, en réalité, avoir
l'intention de retourner en Espagne puisqu'il en était banni par leurs
souverains; ils ajoutaient que l'accès de l'île d'Hispaniola lui était
également interdit, et qu'il ne pouvait vouloir autre chose que rester
à la Jamaïque jusqu'à ce que ses amis eussent obtenu son rappel à la
cour. C'était pour ses intérêts privés, disaient encore les frères
Porras, que Mendez et Fiesco avaient été expédiés, non pas afin de
décider Ovando à lui envoyer un navire car il était bien évident qu'il
n'en ferait rien, mais pour aller en Espagne et pour solliciter en sa
faveur; s'il en était autrement, pourquoi le navire d'Hispaniola
n'arrivait-il pas; pourquoi, seulement, Fiesco, qui avait promis de
revenir aussitôt qu'on aurait vu cette île, ne retournait-il pas?
Enfin, si les pirogues avaient eu vraiment la mission d'aller demander
du secours, ou elles seraient revenues depuis longtemps, ou elles
auraient péri en mer; or, dans ces deux hypothèses, il fallait se
décider à mourir à la Jamaïque de misère et d'inanition, ou tenter la
fortune en se procurant d'autres pirogues et en partant pour
Hispaniola. Mais quelle apparence que le grand-amiral voulût prendre
un tel parti, étant aussi âgé et aussi infirme qu'il l'était devenu?

Ces suggestions insidieuses étaient parfaitement calculées pour porter
les têtes à la révolte, et les frères Porras ne manquaient pas
d'assurer qu'on pouvait compter sur l'appui d'Ovando et de Fonseca
dont la haine jalouse contre Colomb ne devait être révoquée en doute
par personne, et même, jusqu'à un certain point, sur celui de Leurs
Majestés qui avaient témoigné visiblement leur mauvais vouloir envers
Colomb, en le dépouillant, ainsi que chacun le savait, d'une grande
partie de ses dignités, honneurs et priviléges.

Les équipages étant ainsi excités, on résolut de se révolter. En
conséquence, le 2 janvier 1504, Francisco Porras entra résolument dans
la cabine où le grand-amiral était retenu par une attaque de goutte;
il eut l'audace de lui reprocher avec véhémence de garder
volontairement les Espagnols dans ce lieu de désolation, et de n'avoir
nullement l'intention de les ramener dans leur patrie. Colomb qui
était couché, se souleva sur son séant et, conservant le calme le plus
parfait, il voulut entreprendre de démontrer à son interlocuteur que
jamais assertions n'avaient été moins fondées; Porras parut être sourd
à tout argument, et il s'écria d'une voix qui retentit jusqu'aux
extrémités des deux caravelles:

«Embarquez-vous pour partir ou restez ici si vous le préférez; mais
moi, je quitte cet affreux séjour et je veux revoir la Castille: que
ceux qui sont de mon avis se disposent à me suivre!»

Ce fut le signal du soulèvement général, de tous côtés on entendit
vociférer:

«Castille! Castille!»

Et, l'exaltation gagnant tous les cerveaux, des armes furent saisies,
des lances furent brandies avec colère, et des voix coupables et
égarées allèrent jusqu'à menacer les jours du grand-amiral!

Colomb, toujours insensible à la crainte, sortit de son lit en
trébuchant à chaque pas par l'effet des douleurs aiguës de sa maladie;
l'animation lui donnant des forces, il arriva sur le pont pour faire
face aux rebelles. Don Barthélemy était accouru pour faire à son frère
bien-aimé un rempart de son corps; les mutins qui allaient se couvrir
d'un opprobre éternel en portant leurs odieuses mains sur la personne
de leur chef, furent arrêtés par la vigueur, par la résolution de Don
Barthélemy, et la réflexion revenant à plusieurs d'entre eux, ceux-ci
conjurèrent les deux frères, pour laisser calmer la première
effervescence, pour éviter un effroyable malheur, de rentrer dans la
cabine du grand-amiral. Ils les y forcèrent même en quelque sorte par
leurs supplications; et, au moins, un grand crime ne fut pas commis.

Les révoltés s'emparèrent alors de dix pirogues que le grand-amiral
avait achetées des naturels; et, au nombre de quarante-huit, ils se
mirent en mesure de quitter l'île.

«Partez, dit Colomb à ces malheureux égarés, partez, puisque mes
conseils ne peuvent pas vous retenir; je ne vous reproche pas de
m'abandonner ici dans l'état où vous me voyez, quoique Dieu me soit
témoin, et j'en ai donné la preuve sur la _Niña_, que dans aucun cas,
dans aucun péril, il n'est pas de sacrifice que je n'aie été prêt à
faire pour partager le sort de mes équipages; mais je vous reproche de
tenter une entreprise que, conduite par vous, je regarde comme
désespérée, et de ne pas assez croire en la bonté de Dieu qui, j'en ai
la confiance, peut vouloir nous éprouver en nous laissant attendre ici
pendant quelque temps encore, mais qui ne nous y abandonnera pas à
tout jamais. Partez donc, puisque tel est votre dessein, et
puissiez-vous réussir dans votre tentative!»

Ils partirent, en effet, et il ne resta avec Colomb que son frère et
quelques malades qui regrettaient même de ne pas pouvoir s'en aller.

Les frères Porras côtoyèrent l'île où ils firent plusieurs
débarquements, prenant des vivres, maltraitant, pillant les habitants,
et ayant l'infamie de leur dire que c'était par les ordres de Colomb,
afin de les animer contre lui. Arrivés à l'extrémité orientale de la
Jamaïque, ils embarquèrent un supplément d'Indiens pour les faire
ramer sur leurs pirogues, et ils continuèrent leur route. Mais à peine
eurent-ils fait quatre lieues sur la mer, qu'ils comprirent combien
l'opposition du grand-amiral à ce voyage était fondée en raison.
D'abord, les vents et les courants contraires, qui règnent en ces
parages, étaient un obstacle presque insurmontable à ce qu'ils
gagnassent du chemin dans l'Est, ensuite la surcharge extraordinaire
de leurs pirogues et la confusion qui y régnait en faisaient une
impossibilité. Le danger d'emplir et de couler au fond leur fut
bientôt démontré; dans leur alarme, ils jetèrent par-dessus le bord
une partie de leurs effets et de leur chargement, et, le péril
augmentant, ils se servirent de leurs épées pour forcer les Indiens à
se jeter à l'eau. Ceux-ci étaient certainement d'habiles nageurs, mais
la distance où ils étaient de la terre les effraya; plusieurs
voulurent revenir à bord: en s'approchant des pirogues, ils
s'accrochèrent au plat-bord pour tâcher d'y rentrer; mais les
impitoyables Espagnols les poignardaient ou leur coupaient les mains,
et, impassibles, les voyaient mourir sous leurs veux, soit de leurs
blessures, soit d'épuisement; enfin, il ne survécut que ceux qui
furent conservés à bord, comme strictement nécessaires au service des
pagayes ou des avirons pour pouvoir ramer jusqu'à terre.

Ils y abordèrent dès qu'ils le purent, mais ils voulurent, après avoir
pris quelque repos, faire un nouvel essai qui fut aussi infructueux;
ils prirent alors le parti de rester dans cette partie de l'île et d'y
subsister de rapine en errant de village en village, prenant des
provisions par violence et vivant de la manière la plus licencieuse.
Si les naturels essayaient de faire quelques remontrances et de dire
qu'ils s'en plaindraient à Colomb, ils répondaient, toujours avec la
même mauvaise foi, que le grand-amiral le voulait lui-même ainsi, que
c'était l'ennemi le plus implacable de la race indienne, et que son
but principal était de dominer tyranniquement sur toute l'île.

Pendant ce temps, la santé du grand-amiral, grâce surtout aux tendres
soins de son frère, parvint à reprendre le dessus; il s'efforça alors
à son tour d'agir par le moral et par des attentions prévenantes pour
opérer la guérison des malades qui étaient restés avec lui: il y
joignit tous les bons traitements qu'il put employer, et il parvint
ainsi à obtenir le rétablissement de la plupart d'entre eux. Pendant
leur convalescence, il fit réserver pour les plus faibles ce qui lui
restait de biscuit ou d'aliments nourrissants; et d'ailleurs, il les
encourageait par l'espoir qu'il leur donnait, et qui ne l'abandonnait
jamais, d'une prochaine délivrance, ajoutant qu'il ne négligerait, à
son retour en Espagne, pour faire valoir leurs souffrances et pour les
recommander chaudement à la bienveillance de leurs souverains. Ce fut
ainsi qu'au bout de quelque temps il se vit entouré d'hommes valides
et capables de faire un bon service.

Mais un nouveau danger vint menacer ce reste de l'expédition. Réduits
à un très-petit nombre, les Espagnols n'osaient plus se livrer à des
excursions pour se procurer des vivres; les naturels, attachant tous
les jours moins de prix aux objets européens qui leur étaient livrés
en échange, se montraient de plus en plus indifférents à leur
possession; les nouvelles des mauvais traitements infligés par les
frères Porras étaient parvenues jusque dans l'Ouest de l'île, et leurs
instigations pour laisser affamer Colomb avaient eu de l'effet sur
plusieurs des naturels. La famine s'annonçait donc comme imminente et
elle aurait prochainement frappé les marins des caravelles, si le
grand-amiral n'avait pas trouvé, dans les ressources inépuisables de
son génie, un moyen de détourner ce fléau et de ramener l'abondance.
L'idée qu'il eut alors est une de celles qui ne peuvent éclore que
dans le cerveau de quelques hommes privilégiés que les revers et le
malheur ne sauraient abattre, et qui, loin de se laisser décourager,
trouvent, au contraire, dans les moments les plus difficiles, comment
il est possible d'y résister et d'y remédier.

Colomb fit assembler tous les caciques des environs, sous prétexte
d'une communication très-importante qu'il avait à leur faire; quand
ils furent réunis sur la plage, il s'avança vers eux, sortant de son
bâtiment avec une physionomie qui semblait préoccupée des plus graves
intérêts, marchant d'un pas lent et solennel, levant les yeux au ciel
comme s'il continuait de l'interroger, et accompagné d'un interprète à
qui il recommanda de rendre fidèlement le sens de ses paroles. Il dit
alors:

«J'adore une divinité qui réside dans le firmament; j'ai lu dans les
astres que cette divinité est irritée contre les Indiens qui refusent
à son protégé et aux Espagnols qui ont la même foi, le tribut de
vivres qui avait été promis; mais cette infraction sera punie de la
manière la plus exemplaire; et comme un signe évident de la colère
céleste, chacun pourra voir, cette nuit même, la lune changer de
couleur et perdre graduellement sa lumière qui ne lui sera rendue que
si les insulaires se repentent du fond de leur coeur, et se remettent
à exécuter les anciens traités en rapportant, sans y manquer jamais
plus, les provisions qu'ils étaient accoutumés à livrer.»

Cela dit, Colomb se retira avec le même air inspiré qu'il avait eu en
sortant de son bord et, si quelques naturels furent vivement
impressionnés par ce langage et par l'attitude majestueuse de Colomb,
il y en eut cependant plusieurs qui tournèrent cette scène en
dérision.

Mais Colomb savait, à n'en pas douter, que, pendant la nuit, la lune
serait éclipsée; il attendait avec confiance le résultat de la
prédiction qu'il avait faite, et il fit savoir qu'il allait rester en
prières jusqu'à ce que l'événement qu'il avait prophétisé eût lieu,
bien certain qu'il était alors que les plus incrédules seraient
tremblants et convaincus.

Tout se passa comme l'illustre navigateur l'avait prévu: à l'heure
annoncée, l'astre des nuits se couvrit d'une ombre lugubre, ses rayons
disparurent et l'obscurité devint progressivement complète. Soudain,
on entendit des hurlements formidables; les sauvages furent
consternés, ils coururent se charger de vivres, de provisions, et ils
les déposèrent aux pieds du grand-amiral, le conjurant de prier de
nouveau pour détourner d'eux la punition qu'ils confessaient n'avoir
que trop méritée, et promettant bien qu'à l'avenir ils ne
s'exposeraient plus à de semblables calamités. Colomb, qui avait
quitté sa cabine pour recevoir leurs promesses et leurs hommages, y
rentra pour intercéder en leur faveur. Il revint bientôt, dit que sa
divinité, qui lisait dans les coeurs, lui avait annoncé qu'elle était
satisfaite et que la lune allait reprendre son éclat accoutumé. La
lumière reparut bientôt en effet; et les Indiens, admirant le pouvoir
surhumain du grand-amiral, qui, à son gré, obscurcissait les astres ou
en ranimait l'éclat, tombèrent à ses pieds et lui jurèrent obéissance
et loyauté à toute épreuve. Ils tinrent parole, et depuis ce moment,
les approvisionnements ne se firent jamais plus attendre.

Huit longs mois s'étaient écoulés depuis le départ de Mendez et de
Fiesco; aucune nouvelle n'en avait été reçue; l'espoir abandonnait les
plus confiants d'entre les marins qui se considérant comme voués à un
abandon éternel, ne savaient plus que penser ni que devenir. Quant à
Colomb, il conservait sa foi en la Providence, il croyait au courage,
à l'habileté de Mendez, à l'efficacité des moyens qu'il avait mis à
sa disposition pour parvenir à effectuer son périlleux voyage, et il
attendait toujours avec le calme qu'il puisait dans ses pieuses
convictions: son frère et son fils Fernand, qui n'avaient de pensées
que les siennes, partageaient, seuls, les mêmes sentiments et
attendaient aussi avec la même résignation. Enfin un beau soir,
pendant que ces trois personnages, si bien inspirés, causaient avec
épanchement sur le bord de la mer en admirant un de ces magnifiques
couchers de soleil dont la nature est si prodigue en ces climats et
qui répandait sur la riche végétation de l'île un charme inexprimable;
un beau soir, disons-nous, alors que la conversation la plus intime
allait cesser et qu'on allait dire la prière avant de se livrer au
repos, une petite caravelle doubla le cap le plus avancé qui, d'un
côté, formait l'entrée du port et, contournant l'extrémité de ce cap
avec la légère vitesse d'un oiseau, s'arrêta en face des naufragés,
mit en panne devant eux et leur expédia aussitôt une embarcation. Un
cri de joie s'échappa de toutes les poitrines, la nouvelle s'en
propagea avec rapidité et tous les marins accoururent sur le rivage.

Cette embarcation portait Diego de Escobar, un des anciens complices
de Roldan que Colomb reconnut de loin et qu'il jugea n'avoir été
choisi que pour être le porteur d'un mauvais message. Cette impression
se réalisa. Qu'attendre, en effet, d'un homme qui avait été condamné à
mort pour rébellion, et à qui l'infâme Bobadilla s'était empressé de
pardonner? Colomb, cependant, s'efforça de l'accueillir avec
politesse.

La caravelle d'Escobar était la plus petite qui existât à Hispaniola,
et elle ne pouvait certainement pas recevoir ou ramener tous les
équipages de l'expédition. Colomb, Don Barthélemy et Fernand auraient
pu, à la vérité, y effectuer leur retour; mais le grand-amiral,
toujours magnanime, toujours conséquent avec lui-même, dit noblement
qu'il subirait le même sort que ses marins et qu'il ne se séparerait
pas d'eux.

Escobar remit à Colomb une lettre d'Ovando, mais qui n'était remplie
que de compliments de condoléance sur sa fâcheuse position, et de
regrets de n'avoir pas pu envoyer plus tôt ni une réponse, ni un
bâtiment plus considérable, ajoutant, cependant, qu'il en expédierait
un dès qu'il en aurait la possibilité. Le grand-amiral se hâta de
répondre à Ovando pour lui dépeindre l'horreur de la situation où se
trouvaient ses marins et lui, et pour réclamer instamment l'exécution
de sa promesse relative à un navire de plus fortes dimensions. Escobar
prit cette lettre et soudain retourna à bord de sa caravelle, qui
disparut bientôt au milieu de l'obscurité toujours croissante de la
nuit.

Nous avons, précédemment, fait connaître avec quel luxe Ovando, avant
son départ d'Espagne, avait fait régler l'état de sa maison de
gouverneur; eh bien! le fastueux Ovando fut assez impudent, fut assez
éhonté pour se contenter d'envoyer à Colomb, afin de renouveler ses
provisions que Mendez lui avait dit dès lors être presque épuisées, un
simple baril de vin et un quartier de lard! On peut reconnaître, dans
ce trait honteux, l'homme qui agissait sous l'influence de la jalouse
haine de Fonseca, et qui, s'il ne s'est pas rendu coupable envers
Colomb d'iniquités aussi révoltantes que lui et que Bobadilla, n'en
est pas moins indigne d'obtenir, dans l'histoire, autre chose que le
blâme le plus sévère.

Le grand-amiral fut, intérieurement, fort indigné du procédé d'Ovando;
il pensa que cet homme n'avait retardé l'envoi de secours, que dans
l'espoir qu'il mourrait de misère et de chagrin à la Jamaïque, et
qu'ainsi, toute concurrence entre eux pour le gouvernement
d'Hispaniola serait anéantie. Il ne vit dans Escobar qu'une sorte
d'espion chargé de s'assurer de la réalité des choses; mais il ne fit
aucunement part de ces réflexions à ses marins, dont il chercha, au
contraire, à relever le moral en leur promettant qu'aucun retard ne
serait apporté à leur délivrance, que la lettre qu'il avait reçue lui
donnait le droit de le garantir, que c'était beaucoup que leur sort
fût connu à San-Domingo ou que leur existence y fût confirmée, et que
tout, dorénavant, devait marcher selon leurs souhaits. L'esprit des
matelots est naturellement confiant, et ces explications rendirent la
joie et l'espérance.

Colomb, afin même de montrer combien il comptait sur ces résultats,
fit partir deux émissaires vers les frères Porras pour leur annoncer
la visite qu'il avait reçue, pour les engager à revenir auprès de lui
afin d'être en mesure de s'embarquer sur le bâtiment qu'il attendait,
et il eut la générosité de leur promettre l'oubli du passé s'ils
revenaient au sentiment de leur devoir. Francisco Porras accueillit
ces émissaires, accompagné seulement de quelques-uns de ses intimes
et, sans permettre qu'ils eussent aucune communication avec le gros
de sa troupe, il leur dit qu'il refusait de retourner au port, mais il
s'engagea à se conduire paisiblement si on lui promettait
solennellement que, dans le cas où deux navires seraient envoyés, il y
en aurait un d'exclusivement destiné pour lui et ses compagnon; enfin
que, s'il n'en arrivait qu'un, la moitié leur en serait dévolue ainsi
que le partage tant des provisions du navire que de toutes celles qui
pourraient rester au grand-amiral, ou des objets d'échange qui
seraient encore en sa possession au moment de l'arrivée du navire.

Les émissaires firent observer à Francisco Porras que ces demandes ne
pourraient être trouvées qu'extravagantes ou inadmissibles, à quoi il
répondit avec arrogance que, si elles n'étaient pas volontairement
accordées, il saurait bien obtenir par la force ce qu'il déclarait
être dans son droit de réclamer. Ainsi, tout fut inutile, et ce fut
dans ces termes que l'on se sépara.

Toutefois, quel que fût le désir de Porras que l'objet de cette
conférence restât ignoré, il y eut des indiscrétions commises et la
plupart de ses adhérents, apprenant combien Colomb était bienveillant
en leur offrant une amnistie qui serait suivie de leur retour à
Hispaniola, ressentirent un sentiment de reconnaissance et ils
exprimèrent le voeu de revenir parmi leurs anciens camarades restés au
port. Francisco Porras chercha alors à les dissuader, en leur disant
que c'étaient des paroles insidieuses employées par le grand-amiral
pour ressaisir sur eux l'autorité qu'il avait perdue, et pour se
venger de leur désertion par des châtiments qu'il leur préparait; il
ajouta que la prétendue caravelle qui, selon les émissaires
eux-mêmes, n'avait fait que paraître avec le crépuscule et disparaître
avec la nuit, était une illusion que Colomb, fort habile dans l'art
des maléfices ou des sortiléges, avait produite aux yeux prévenus des
assistants, et qui si ç'avait réellement été un bâtiment, pour si
petit qu'il fut, il aurait pu contenir le grand-amiral, son frère et
son fils, qui n'auraient pas manqué de se délivrer ainsi de l'exil
qu'ils subissaient sur cette terre ennemie, funeste et sauvage. En
tenant ce langage, Porras jugeait de Colomb probablement par lui-même,
et il prouvait qu'il n'aurait pas eu la grandeur d'âme de préférer son
devoir en restant captif avec ses marins, à son intérêt particulier en
les abandonnant pour recouvrer sa liberté.

Quand il crut avoir persuadé ses complices, il voulut les rendre tout
à fait indignes du pardon du grand-amiral en leur faisant commettre un
acte d'hostilité qui les compromît sans retour; enflammant leur esprit
par la perspective du partage des dépouilles de Colomb et de son
parti, il marcha vers le port avec le dessein de charger Colomb de
fers, comme l'avait fait l'infâme Bobadilla, et de s'emparer de tout
ce qui se trouvait renfermé à bord des caravelles échouées.

Le grand-amiral avait une prudence trop consommée pour ne pas
entretenir des intelligences dans les lieux qu'habitait ou que
parcourait Porras. Des Indiens vinrent l'informer du nouveau plan que
l'on méditait de mettre à exécution contre lui et, selon son
excellente maxime qu'il valait mieux, quand c'était possible, marcher
contre l'ennemi que de l'attendre, il se disposa résolument à aller
en avant. Son frère approuva fort ce projet, mais il fut très-alarmé
de voir le grand-amiral, à son âge et valétudinaire, vouloir se mettre
à la tête du mouvement, et il lui tint ce langage:

«Mon amiral, mon ami, mon frère, vous savez si je respecte vos
moindres volontés; vous savez si jamais aucun de vos subordonnés eut
autant de zèle pour le bien général, autant de dévouement à votre
personne vénérée que moi. Je suis bien peu de chose pour oser vous
faire une objection; mais mon opinion est que vous ne devez pas
partir; vous devez rester ici avec votre fils, avec les malades, avec
les convalescents; vous devez faire une forteresse de vos caravelles,
et là, j'en conviens, si vous êtes attaqué, vous devez vous défendre
jusqu'à la dernière extrémité. Moi, mon devoir est de marcher vers
l'ennemi; et, animé comme je le suis par le désir de préserver vos
jours, d'être utile à ceux qui resteront près de vous, croyez que,
quelque nombreux que soient nos adversaires, votre frère Barthélemy
saura les vaincre et les disperser. Qu'avez-vous à objecter à ce plan,
et n'auriez-vous plus confiance dans celui qui eut l'honneur sans égal
d'être votre Adelantado?»

«Il est vrai, répondit Colomb, que, dans l'ardeur dont j'étais
transporté, j'oubliais nos malades, nos convalescents et mon fils!
J'oubliais que vous avez toujours ce grand coeur, ce courage
indomptable, cette force athlétique qui ont si souvent et si bien
servi notre cause. Partez donc, et croyez que Colomb est sans
inquiétude sur le résultat!»

Dès que Don Barthélemy se trouva en présence du corps de Porras, il
envoya un message de paix et de réconciliation. Porras reçut les
propositions de Don Barthélemy avec mépris; il montra alors à ses
hommes combien était petit le nombre des soldats ennemis, et il ajouta
que la maladie les avait épuisés ou affaiblis, un seul choc subirait
pour les mettre eu fuite. Aussitôt Francisco Porras et les siens
s'élancent, et six d'entre eux, conduits par lui, cherchent Don
Barthélemy avec l'intention de le tuer: mais le fier guerrier abat
tous ceux qui rapprochent et se fait jour jusqu'à Porras qui d'un coup
de sa longue et forte épée, transperça son bouclier et le blessa à la
main; cependant l'épée resta embarrassée dans le bouclier, et, avant
qu'il eût pu l'en retirer, le redoutable Don Barthélemy sauta sur lui
comme un tigre furieux, le saisit et le fit prisonnier.

À cet exploit vainqueur, les rebelles furent consternés: désespérant
d'arracher à Don Barthélemy la proie dont il avait eu la gloire de
s'emparer, ils fuirent dans toutes les directions, pendant que les
Indiens, surpris au suprême degré de voir les Européens se battre
entre eux, attendaient l'issue du combat pour se ranger du côté du
parti victorieux. Don Barthélemy retourna triomphant vers son frère,
emmenant avec lui Porras et d'autres prisonniers, et n'ayant à
regretter que la mort d'un des siens. Le jour suivant, les compagnons
de Porras écrivirent au grand-amiral pour implorer sa clémence, pour
annoncer qu'ils seraient désormais les plus fidèles de ses
subordonnes, et pour dire qu'ils se vouaient à toutes les malédictions
s'ils ne tenaient pas leur nouveau serment d'obéissance. Colomb,
toujours aussi indulgent en face du repentir que sévère envers la
révolte, pardonna à tous ces malheureux, même à Jean Sanchez, celui
qui, à Veragua, avait laissé échapper le cacique Quibian, et qui était
un des six agresseurs de Don Barthélemy dans cette dernière affaire;
toutefois, il retint Francisco Porras prisonnier afin qu'il fût plus
tard envoyé en Espagne pour y être jugé; et ce n'était que justice.

Mais avant de faire un pas de plus dans ce récit de la vie de Colomb,
il est convenable d'exposer sous les yeux de nos lecteurs le détail de
la manière dont la mission donnée à l'intrépide Mendez avait été
remplie, car l'arrivée de la petite caravelle d'Escobar à la Jamaïque
prouve que le plan judicieux du grand-amiral pour faire connaître sa
fâcheuse position à Hispaniola avait réussi, et que Mendez était
parvenu à atteindre cette île, but difficile de ses efforts.

Le calme régnait sur la mer quand Mendez et Fiesco cessèrent de
naviguer en vue de la Jamaïque; c'était une circonstance
très-favorable pour la marche à la rame, mais le ciel était sans
nuages et la chaleur était excessive. Les Indiens furent souvent
obligés de se plonger dans la mer pour rafraîchir leur corps: la nuit
vint et elle facilita un peu le travail des pagayes ou des avirons
auquel les naturels se livraient par moitié pour que l'autre moitié
prit du repos; il en fut de même des Espagnols, qui avaient à diriger
la route et à surveiller les Indiens contre lesquels ils se tenaient
en garde, de crainte de quelque surprise ou de quelque perfidie de
leur part. On comprend combien ce devait être pénible pour tous.

Le besoin incessant de se désaltérer amena bientôt de la pénurie dans
l'approvisionnement d'eau potable qui, sur de pareilles embarcations,
ne pouvait être que très-restreint. À midi, du jour suivant, Mendez et
Fiesco, touchés de compassion de l'état où se trouvaient les Indiens,
mirent en évidence deux barils qu'ils avaient embarqués pour leur
usage particulier, et dont ils administraient une simple cuillerée à
chacun des rameurs lorsqu'ils s'apercevaient que les forces allaient
leur manquer. L'espoir seul que leur avait donné le grand-amiral dans
ses instructions, de rencontrer une petite île appelée Nevasa, pouvait
les soutenir, car ils comptaient y trouver de l'eau et y prendre
quelque repos; mais la nuit vint et l'île tant désirée ne parut pas.
Ils craignirent alors d'avoir fait une mauvaise route et l'effroi se
peignit sur tous les visages.

Le lever du soleil fut témoin de l'agonie d'un des naturels qui expira
dans les angoisses de la fatigue, de la soif et dans les accablements
de la chaleur. Les autres étaient gisants et pantelants dans le fond
des pirogues, se débattant sous l'influence de tourments affreux,
cherchant quelquefois à avaler de l'eau de mer qu'ils rejetaient
bientôt avec dégoût, et la journée ne fut qu'une suite non interrompue
d'essais fort courts pour ramer, de tentatives à chaque instant
contrariées par le vent pour faire du chemin avec les voiles, et de
douleurs toujours renaissantes.

Mendez et Fiesco s'efforçaient de relever le moral, d'inspirer du
courage, et ils luttaient avec une admirable énergie contre les
souffrances et le désespoir; mais leur vigueur physique et
intellectuelle commençait à n'y plus suffire lorsque la nuit arriva.
Heureusement qu'alors les voiles se remplirent d'une brise faible mais
favorable, et tous cherchèrent à réparer un peu leurs forces épuisées
en prenant quelque repos et en respirant l'air frais du moment; tous,
disons-nous, excepté Mendez, qui, confiant dans les indications
données par le grand-amiral, avait les yeux attentivement fixés vers
l'horizon du côté de l'Orient. La lune allait se lever, il en voyait
les rayons teindre de leur clarté pâle et rosée les parties les moins
élevées du firmament, mais quoique le ciel fût sans nuages et que
cette clarté fût assez vive pour qu'il pût supposer que l'astre devait
avoir franchi la ligne de séparation qui existe entre la mer et le bas
de la voûte céleste, cependant il ne le voyait pas.

Ému au dernier point, mais incertain, ses yeux ne se détachaient pas
du lieu où il s'attendait toujours à voir la lune lui apparaître; tout
à coup, un point blanc et lumineux attire son attention un peu plus
haut, et il aperçoit l'astre se détacher d'une éminence noirâtre qu'il
reconnut parfaitement être une masse de terre: «Terre, terre!»
s'écria-t-il aussitôt de toute la force que ses poumons affaiblis
laissaient encore à sa voix; et, à ce mot magique, le sommeil cesse
partout, la joie ranime tous les corps, et chacun vient contempler ce
spectacle si doux et si consolant.

«Oui, mes amis, leur dit Mendez, c'est bien la terre et c'est sans
doute la bienheureuse île Nevasa, car notre grand-amiral l'a dit et il
ne se trompe jamais! Heureux, heureux, mille fois heureux d'y pouvoir
arriver sans avoir éprouvé des vents assez forts pour compromettre
notre existence!»

C'était bien en effet l'île Nevasa: une impatience fiévreuse remplaça
alors les forces absentes: chacun voulut ramer; on n'agissait, il est
vrai, sur les avirons que d'une manière saccadée et comme par des
effets galvaniques, mais enfin, tant bien que mal, les pirogues
recevaient l'impulsion et, au point du jour, le vent aidant d'ailleurs
un peu, on fut assez favorisé pour atteindre le rivage où, en
débarquant, des actions de grâces furent rendues à Dieu pour le salut
inespéré qu'on venait de trouver. L'île n'était qu'un amas de rochers,
mais il s'y rencontrait des dépôts naturels d'eaux pluviales et
c'était ce qu'on désirait le plus. Les Espagnols eurent la prudence
d'en user avec modération et de recommander beaucoup de sobriété aux
Indiens; plusieurs d'entre ceux-ci ne s'astreignirent pas à suivre ce
sage conseil, aussi quelques-uns en burent-ils assez pour mourir sur
place; d'autres furent dangereusement malades.

La journée fut consacrée au repos; on ramassa quelques coquillages qui
furent trouvés excellents; une fois la soif apaisée, ce qui charma le
plus les voyageurs fut la vue des hautes montagnes d'Hispaniola se
dessinant sur le bleu azuré du firmament, et qu'on aperçut en
gravissant une petite hauteur; on les salua avec joie comme montrant,
presque sous la main, le terme de toutes les fatigues d'une entreprise
dont on avait commencé à désespérer. Les pirogues partirent à la
fraîcheur du soir, on rama avec une ardeur sans égale; enfin, après
quatre jours de souffrances et de peines infinies, on aborda au cap
Tiburon. Fidèle à sa parole, Fiesco se mit aussitôt en mesure de
revenir vers Colomb; mais ni un seul Indien, ni un seul Espagnol ne
voulurent, à aucun prix, consentir à se risquer de nouveau pour le
retour.

Mendez, avec six naturels, partit pour San-Domingo; après avoir lutté
l'espace de quatre-vingts lieues contre la mer et les courants, il
apprit que le gouverneur se trouvait à cinquante lieues, guerroyant à
Xaragua. Inébranlable dans sa résolution, il quitta sa pirogue et,
seul, il se mit en route à travers les forêts, les ravins, les
montagnes, et il finit par accomplir un des voyages les plus périlleux
qui aient jamais été tentés par terre.

Ovando parut être fort affligé de la situation fâcheuse du
grand-amiral; il promit de lui envoyer des secours, mais ce fut en
vain que Mendez sollicita _pendant sept mois_ pour qu'il tînt sa
parole; il ne voulut même pas permettre à ce fidèle messager d'aller à
San-Domingo, où il aurait pu expédier lui-même un bâtiment. Le
gouverneur alléguait toujours qu'il n'avait pas à sa disposition de
navire assez grand pour remplir cette mission. Enfin, à force
d'intercessions, Mendez obtint pourtant l'autorisation d'aller à
San-Domingo, pour y attendre quelques navires qui étaient annoncés et
pour en expédier un; il avait soixante-dix lieues de route à faire
dans un pays presque inaccessible et au milieu de peuplades hostiles;
rien ne l'arrêta, il partit à pied, sans guide, soutenu par son seul
courage.

Après son départ, Ovando vint à réfléchir que sa conduite vis-à-vis
de Colomb serait sévèrement interprétée à San-Domingo: comme tous les
hommes d'une portée médiocre, et sans élévation dans les sentiments,
il eut peur de ses actes; croyant peut-être aussi que Colomb et ses
naufragés devaient avoir péri de privations et de chagrins, il envoya
presque immédiatement la petite caravelle d'Escobar, qu'il aurait fort
bien pu expédier plus tôt, ne fût-ce que pour engager le grand-amiral
à prendre patience, et que pour ramener une partie des naufragés, sauf
à la renvoyer plusieurs fois pour aller chercher le reste.

Escobar, à son retour, fit connaître au gouverneur que la plus grande
partie des marins de Colomb vivait encore; mais il dit qu'il fallait
se hâter de les délivrer si l'on ne voulait pas encourir la plus
redoutable des responsabilités. Déjà ce long retard avait excité
l'indignation publique des habitants d'Hispaniola, à tel point que le
clergé lui-même, qui, à l'exception de l'évêque Fonseca, avait
toujours accordé à Colomb ses plus sincères sympathies à cause de sa
piété bien connue, laissa tomber du haut de la chaire évangélique les
paroles sévères qui, tout bas, circulaient de bouche en bouche.

«Eh quoi! disait-on partout, c'est ainsi que l'on traite le grand
Colomb; voilà comme on laisse dans l'abandon, dans l'exil, dans le
dénûment, le _Descubridor_ du Nouveau Monde, le vainqueur de la _Vega
Real_, celui qui a rendu son nom immortel par plus de travaux que les
récits des temps fabuleux n'en racontent dans les annales de
l'antiquité; celui, enfin, qui a gouverné l'île avec une sagesse que,
si l'on en excepte son frère l'Adelantado également abandonné sur une
île sauvage, aucun de ses successeurs n'a jamais pu égaler! Et nos
compatriotes, les malheureux marins qui sont avec lui, on les oublie
aussi et on les laisse voués à une mort presque inévitable!»

Mendez, que rien n'arrêtait, était cependant parvenu à atteindre
San-Domingo. Il eut bientôt trouvé un navire qu'il se hâtait d'équiper
en se servant du crédit de Colomb ou des fonds qui étaient disponibles
chez son fondé de pouvoirs, et l'infortune du grand-amiral ayant
touché les coeurs de ceux même qui lui avaient été hostiles, chacun
s'empressait d'aider Mendez et de presser la délivrance des naufragés,
lorsque les conseils d'Escobar faisant impression sur Ovando, l'ordre
fut envoyé d'expédier, aussi promptement que possible, deux grands
bâtiments sous le commandement de Diego de Salcedo qui était
précisément le fondé de pouvoirs à qui Mendez s'était adressé.

L'actif Mendez se voyant dégagé du soin de continuer l'armement de son
navire, profita de l'occasion d'une caravelle qui effectuait son
retour en Espagne où le grand-amiral lui avait enjoint de se rendre le
plus tôt possible. À peine arrivé, il demanda une audience à Leurs
Majestés pour leur remettre les dépêches de l'illustre grand-amiral;
Leurs Majestés lui firent savoir immédiatement qu'elles le recevraient
avec la plus grande satisfaction.

Les souverains espagnols se firent minutieusement raconter par Mendez
les particularités du malheureux voyage si contrarié, entrepris par
Colomb pour la solution importante du problème qui consistait à
déterminer si les deux grandes portions du continent américain étaient
séparées par un isthme ou par un détroit. Lorsque Mendez eut achevé
son récit qui finissait par l'obligation où avait été l'illustre
amiral de se jeter à la côte à cause du fâcheux état de ses deux
dernières caravelles, et qu'il eut dépeint toutes les horreurs de la
situation désespérante où il s'était si longtemps trouvé dans une île
sauvage et en dehors de toute communication avec Hispaniola, la reine
Isabelle, extrêmement affectée de ce qu'elle venait d'apprendre,
prononça quelques-unes de ces paroles si nobles, si compatissantes qui
lui étaient naturelles, et elle déplora amèrement que l'infortuné
Colomb n'eût pas reçu un secours plus immédiat.

Ce qui avait trait au dévouement de Mendez et à sa traversée presque
incroyable de la Jamaïque à Hispaniola fut aussi très-vivement
apprécié. Leurs Majestés s'appesantirent beaucoup sur cet intéressant
épisode: Mendez fut comblé de récompenses, il reçut des lettres de
noblesse et il lui fut permis de placer dans ses armoiries une
pirogue, comme un souvenir parlant de sa généreuse obéissance aux
intentions de Colomb. Mendez s'en montra très-reconnaissant, mais son
grand coeur lui en fit reporter l'hommage jusqu'à l'amiral, dont il
fut toute la vie le plus zélé, le plus fidèle des amis. Colomb
manifesta, plus tard, par un sentiment d'affectueuse gratitude, le
désir qu'il fût nommé chef des alguazils d'Hispaniola; mais cette
faveur, quoique si bien méritée, ne fut pas accordée. Cet intrépide et
excellent homme eut, ainsi que nous le dirons bientôt, le bonheur de
revoir Colomb, et il fit par la suite, plusieurs voyages de
découvertes. On sait enfin qu'il mourut presque dans la pauvreté, lui
qui avait tant de titres à une belle et brillante existence! Il avait
fait lui-même son épitaphe dans laquelle il ne proféra aucune plainte
contre l'injustice des hommes, et où il paraissait n'avoir d'autre
désir que de glorifier son héros. Cette épitaphe fut gravée sur sa
tombe par les soins de ses héritiers; elle était ainsi conçue:

«Ci-gît le corps de l'honorable cavalier Diego Mendez, qui servit
fidèlement la couronne royale d'Espagne dans la conquête des Indes,
sous les ordres du grand-amiral Christophe Colomb, de glorieuse
mémoire; et qui, ensuite, la servit encore sur des bâtiments équipés
par ses deniers particuliers. Passant, accorde-lui, par charité, la
prière d'un _Pater noster_ et d'un _Ave Maria_!»

Après cette courte digression sur le sort d'un si loyal et si brave
serviteur, revenons à nos naufragés à qui Diego de Salcedo s'empressa,
autant qu'il fut en son pouvoir, de conduire un bâtiment pour les
ramener. Ce fut le 28 juin 1504 que leur embarquement eut lieu, mais
les vents et les courants contraires les empêchèrent d'arriver à
San-Domingo avant le 13 du mois d'août; Colomb fut accueilli avec un
vif enthousiasme: ceux-mêmes qui avaient le malheur ou le triste
courage de nier son mérite, accordèrent à ses longues infortunes et
aux souffrances qu'il avait endurées, le tribut que leur jalousie
avait refusé à ses triomphes.

Ovando, qui était revenu dans cette ville, fut obligé de suivre
l'impulsion générale. Il sortit de son palais avec un nombreux
état-major et suivi de toute la population, pour aller au devant du
grand-amiral. Colomb fut logé chez Ovando par qui il fut traité avec
toutes les marques extérieures de la courtoisie la plus prévenante;
mais le gouverneur avait l'esprit trop étroit pour que ces
démonstrations fussent sincères. Bientôt, en effet, il éleva la
prétention de prendre connaissance et de s'établir juge de tout ce qui
s'était passé à la Jamaïque; il poussa l'indignité jusqu'à mettre en
liberté le rebelle Porras, et parla de punir ceux qui avaient agi, par
les ordres de Colomb, dans la répression de la révolte. Colomb, qui
voulait éviter tout sujet de discorde, chercha à tout apaiser; il ne
put cependant abandonner la cause de ceux qui lui avaient fidèlement
obéi, et il montra, par ses instructions, qu'il avait une juridiction
absolue sur tous les hommes de son expédition, depuis le jour de son
départ jusqu'à celui de son retour en Espagne. Ovando l'écouta avec un
extérieur de déférence; mais il fit observer que les instructions de
Colomb ne lui donnaient aucune autorité dans son propre gouvernement.
Il finit cependant par craindre encore une fois d'avoir été trop loin;
il abandonna donc l'idée de punir les adhérents du grand-amiral, et il
envoya Porras en Espagne pour que sa conduite y fût examinée par
l'administration qui était chargée des affaires d'outre-mer.

Il ne fallut pas que Colomb fît un long séjour à Hispaniola, pour
prendre connaissance du fâcheux état où cette île se trouvait; voici
en peu de mots quelle en était la position à cette époque.

Un grand nombre d'aventuriers s'étaient embarqués à la suite d'Ovando
lors de son départ d'Espagne, et tous avec la persuasion qu'ils allaient
faire une fortune rapide, ou amasser en peu de temps des quantités
considérables d'or. Aussi, dès leur arrivée, s'empressèrent-ils de se
rendre sur les terrains où les mines étaient signalées. Ils partirent la
joie au coeur, emportant chacun un havre-sac rempli de provisions, et
des outils ou instruments pour fouiller la terre; mais ils virent
bientôt que l'expérience leur manquait pour découvrir les veines du
métal, que l'habitude d'un pénible travail leur était trop peu familière
pour faire les recherches opiniâtres que l'opération exigeait, que
l'exercice de l'art du mineur demandait beaucoup de patience, de
fatigues, de lenteurs, et que le résultat en était, le plus souvent,
très-incertain.

Dès lors il arriva, ainsi que nous l'apprend le respectable évêque Las
Casas, «que leur labeur leur donnait un vif appétit, mais fort peu
d'or.» Ils ne tardèrent pas à se décourager, et la plupart
retournèrent, en murmurant, à San-Domingo qu'ils avaient quitté avec
de si riantes espérances. La pauvreté devint leur partage; la fatigue,
les maladies, la misère furent le lot de ces hommes qui avaient rêvé
des richesses infaillibles, et bientôt un millier d'entre eux payèrent
de leur vie, l'ambitieuse crédulité qui les avait conduits dans cette
colonie.

On se souvient, d'ailleurs, que la reine Isabelle, vivement affligée
du cruel esclavage que Bobadilla avait fait peser sur les malheureux
Indiens, les avait tous rendus libres. Une sage politique, beaucoup de
tact, pouvaient seuls ramener ces peuples affranchis au goût ou à
l'habitude d'un travail régulier et librement consenti, alors qu'ils
sortaient d'un état de contrainte qu'ils avaient abhorré. Ce résultat
ne fut pas obtenu; aussi, au lieu de voir, comme pendant
l'administration de l'Adelantado, les caciques doubler volontairement
le tribut convenu, on n'obtint qu'un refus net et prononcé de se
livrer à l'exploitation des mines.

Ovando informa son gouvernement de cette disposition des esprits des
naturels, qu'il dépeignit, non-seulement comme ruineuse pour la
colonie, mais fatale, disait-il, aux Indiens eux-mêmes, qui en
contractaient des habitudes de paresse, de débauche et d'irréligion.
Ainsi présentée, l'opinion du gouverneur fit impression sur Leurs
Majestés Espagnoles, qui se laissèrent aller de nouveau à permettre
qu'on imposât du travail aux Indiens, mais avec modération et
seulement en tant que ce serait utile à leur bien-être; ajoutant qu'il
fallait que ce travail fût rétribué convenablement, avec régularité,
que la persuasion et la bonté fussent employées pour les y engager au
lieu de la force ou de la violence, et qu'il y eût des jours fixés
pour leur enseigner les préceptes de la religion chrétienne.

Aussitôt que cette latitude fut donnée, et que le travail rétribué et
permis dans des vues avantageuses au corps et à l'esprit fut autorisé,
les abus ne tardèrent pas à renaître, et peu de temps s'écoula avant
qu'on vît régner un régime de cruautés encore plus horribles que
celles que Bobadilla avait laissé infliger aux infortunés Indiens. Un
grand nombre mourut de faim; beaucoup perdirent aussi la vie sous les
excès des mauvais traitements, des coups de fouet ou de brutalités
extrêmes; il y en eut plusieurs qui se tuèrent de désespoir et, pour
comble d'horreur, des mères prétendirent aimer assez leurs enfants
pour leur arracher la vie et pour les soustraire ainsi à l'existence
ignominieuse et pitoyable qui les attendait! Infiniment peu d'entre
eux, ayant eu la force et le courage d'achever la rude tâche qui leur
avait été imposée, obtinrent, à cause de l'état de faiblesse où ils
étaient tombés, la permission de retourner chez eux; mais les uns
furent trouvés morts de lassitude sous un arbre ou auprès d'un
ruisseau, et presque tous périrent en route. C'est ce qu'affirme
l'évangélique Las Casas, qui dit avec la plus amère indignation:

«J'ai trouvé des cadavres sur les chemins, sous les arbres; et les
malheureux qui n'étaient pas encore morts, pouvaient à peine articuler
ces mots qu'ils prononçaient dans leur agonie: faim, faim!»

Ovando fut aussi peu clément dans ses guerres. Ayant eu à réprimer une
légère insurrection dans la province d'Higuey, située vers la partie
orientale de l'île, il y envoya ses troupes qui dévastèrent le pays
par leurs armes aidées de l'incendie, ne firent aucune différence
quant à l'âge ou au sexe, arrachèrent la vie à des milliers de
naturels sous le moindre prétexte au milieu de tortures inouïes, et
emmenèrent Cotabanama, l'un des caciques les plus influents de l'île,
chargé de chaînes, à San-Domingo où le gouverneur le fit
ignominieusement pendre, sans autre grief que d'avoir bravement
combattu pour son pays, en légitime défense, contre des usurpateurs
avides et étrangers.

Au nombre des actes les plus atroces du gouvernement d'Ovando et qui
doivent couvrir son nom d'un opprobre éternel, nous citerons le
châtiment inique qu'il infligea aux habitants de la belle contrée de
Xaragua, naguère la plus fidèle alliée des Espagnols lorsque ceux-ci
étaient sous l'autorité du loyal Adelantado, et renommée alors à
l'égal d'un paradis terrestre. La perception du tribut que le dévoué
cacique Behechio payait avec une générosité si empressée, et que
l'administration actuelle cherchait toujours à faire augmenter, amena
quelques difficultés que le gouverneur se plut, sur des avis fort
exagérés, à qualifier de révolte et de conspiration. Ovando crut
devoir aller lui-même dans ce district à la tête de quatre cents
soldats, parmi lesquels se trouvaient soixante-dix cavaliers
complètement bardés de feuilles d'acier qui les mettaient à l'abri de
l'atteinte des armes des naturels.

Behechio était mort: sa soeur, la belle Anacoana avait été appelée à
lui succéder par le voeu unanime des Xaraguais. Comme Ovando s'était
annoncé en ami qui ne voulait arranger le différend existant que d'une
manière pacifique, Anacoana alla au-devant de lui avec plusieurs
caciques voisins qu'elle avait invités pour que la réception du
gouverneur fût plus honorable. Pendant quelques jours on ne vit que
des fêtes, et la charmante Higuenamota, fille d'Anacoana, en fut un
des plus beaux ornements. Le perfide Ovando feignit de vouloir rendre
politesse pour politesse; il dit qu'il ne s'était fait accompagner par
un tel nombre de soldats que pour donner au pays le coup d'oeil d'un
tournoi; Anacoana, sa fille, les caciques, une multitude d'Indiens se
rendirent dans un vaste champ, pour assister à ce spectacle qui devait
être si curieux pour eux. Mais quand tous furent rassemblés, Ovando
donna un signal! Alors, soldats et cavaliers se précipitèrent avec
fureur sur les Indiens trop confiants; et, sans distinction de
personnes, les renversèrent, les foulèrent aux pieds de leurs chevaux,
sabrant les uns, transperçant les autres avec leurs lances, brûlant la
cervelle à plusieurs, et s'acharnant à cette infâme boucherie, sans
égards ni pitié! Les caciques qui échappèrent à ce carnage furent
attachés à des poteaux et mis à la torture jusqu'à ce qu'ils eussent
fait l'aveu forcé d'un prétendu complot; du feu fut aussitôt allumé
sous leurs pieds et ils périrent tous dans les flammes.

Quant à la belle Anacoana, on l'avait épargnée pour la conduire à
San-Domingo où son procès fut instruit d'après les aveux arrachés aux
caciques; ce fut sur des preuves aussi honteuses qu'elle fut
barbarement condamnée à être pendue!

Telle fut la fin tragique de cette femme intéressante, si belle, si
attachée aux Espagnols, qui avait si bien mérité son doux nom de la
Fleur d'or d'Haïti, et qui avait régné avec tant de bonheur sur un des
plus séduisants pays de l'univers, devenu par l'effet des viles
passions d'oppresseurs étrangers, un théâtre d'horreur et de
désolation. En effet, et pour combler la mesure, ces exécutions et ces
massacres ne mirent pas fin aux violences d'Ovando: pendant six mois
encore, la province fut ravagée; elle fut forcée de se soumettre à la
plus abjecte soumission; enfin, quand sa ruine et sa misère furent
complétées, le gouverneur fit une proclamation pour glorifier le
succès de ses armes, et pour annoncer que _l'ordre était rétabli dans
ce quartier!_ Il poussa l'impudence jusqu'à fonder près d'un lac, en
commémoration de ce qu'il appelait son triomphe, une ville qu'il nomma
_Santa-Maria-de-la-Verdadera-Paz_ (Sainte Marie de la véritable paix).

Voilà ce que fut Ovando; il a cependant trouvé des panégyristes qui
l'ont beaucoup loué de sa prudence et de son habileté. Cela prouve
seulement que le puissant a toujours d'effrontés flatteurs; et que,
dans ce cas-ci, on ne pouvait déshonorer le respectable mot de
prudence, plus qu'en confondant cette noble qualité avec la politique
odieuse et sanguinaire qui ne connaît pour mobile que le carnage, la
mauvaise foi, le meurtre; et qui n'établit son empire que sur des
ruines et des tombeaux. La véritable habileté n'est pas seulement
celle qui est suivie du succès; c'est encore celle de l'homme au coeur
honnête, à l'esprit insoucieux de tout intérêt personnel, qui n'agit
que sous l'impulsion de la fermeté alliée à la bienveillance, et qui,
lorsque la nécessité exige l'emploi de mesures rigoureuses, n'oublie
jamais ni les dictées de l'honneur, ni les devoirs sacrés imposés par
la justice et par l'humanité.

On comprend facilement l'affliction profonde que ces tristes détails
produisirent dans le grand coeur de Colomb. Son frère Don Barthélemy,
l'ancien Adelantado de la colonie, en fut encore plus affecté si c'est
possible. Aussi, se sentait-il mal à l'aise à San-Domingo; il passait
ses journées dans une sorte de consternation en pensant à ces odieuses
boucheries, à la mort tragique et imméritée de la belle Anacoana dont
il ne pouvait se dissimuler qu'il avait possédé toute la tendresse, et
pour qui, si par devoir, si par l'austérité de moeurs qu'il s'était
promis d'observer comme chef suprême de l'île, il avait pu paraître
indifférent comme amant, il avait d'ailleurs montré ou professé les
égards les plus sympathiques, l'amitié la plus sincère et le
dévouement le plus fraternel.

«Je l'aurais défendue jusqu'à la dernière goutte de mon sang si
j'avais été présent, disait-il quelquefois, en se parlant à lui-même
avec une exaltation fiévreuse; et, malheureux que je suis, je ne puis
même pas la venger!... Mais, au moins, je la plaindrai du fond de
l'âme, et je maudirai éternellement ses infâmes bourreaux!»

C'est l'esprit rempli de ces idées et le coeur débordant de ces
ressentiments qu'il entra un soir chez son frère occupé alors à
écrire. Le grand-amiral lui fit un geste amical pour l'inviter à
s'asseoir, et il continua une lettre qu'il était sur le point de
finir, en lui disant qu'il n'avait plus que quelques mots à y ajouter.
Don Barthélemy s'assit en effet, en observant, avec le respect qu'on
portait alors à un frère aîné et qu'il était accoutumé lui-même à
avoir, jusque dans ses moindres actions, pour Christophe Colomb, le
silence que le grand-amiral semblait réclamer. Bientôt Colomb achève
sa lettre, il se retourne vers Don Barthélemy, et il lui dit avec
épanchement:

«Qu'avez-vous donc, cher frère? votre visage paraît encore plus
assombri que d'habitude.»

«Mon frère, lui répondit Don Barthélemy, je viens vous demander une
grâce, c'est de hâter notre départ le plus qu'il vous sera possible.
Tout ce que je vois ici m'irrite, m'exaspère!... Nous qui avions tant
fait pour y faire bénir le nom espagnol, nous ne pouvons y entendre
que des malédictions de la part des naturels, et des malédictions bien
justifiées!... J'avais pensé, cependant, que l'on fonderait ici un
État puissant dans lequel Indiens et Espagnols auraient un jour
confondu leurs efforts et leur sang pour la prospérité du pays; mais
mes illusions cessent et je crains qu'il n'en faille désespérer à tout
jamais. Ces nouveaux dominateurs sont-ils des hommes? Ils ont égorgé
des vieillards, ils ont immolé des enfants; non, ils n'en méritent pas
le nom! Enfin, ils ont condamné une femme: après un semblant de
jugement, les monstres l'ont attachée à un gibet, et ils l'ont
ignominieusement pendue!»

Colomb laissa un moment l'agitation de Don Barthélemy se calmer; il
lui dit ensuite avec un accent plus ému que ne l'était ordinairement
le sien:

«Je m'explique parfaitement votre animation, cher frère, parce que je
la partage; je ne veux vous en donner d'autre preuve que les dernières
phrases de cette dépêche adressée à nos souverains, et que je
finissais quand vous êtes entré: lisez-la; vous verrez si en ceci,
comme en toutes choses, mon coeur et mes sentiments ne sont pas à
l'unisson des vôtres.»

Don Barthélemy prit la lettre des mains de Christophe Colomb, et,
entre autres passages, il y lut les suivants:

«Les cinq grandes tribus qui, lors de la découverte de l'île, en
peuplaient les vallées et les montagnes, et qui, par un mélange de
villages, de hameaux et de terrains cultivés, faisaient de ce pays
enchanteur une suite de jardins délicieux, tout a passé! Princes et
caciques ont péri; ils ont péri de morts violentes! Depuis mon dernier
voyage, les neuf dixièmes de la population ont disparu de la surface
de la terre, et tous, hommes, femmes et enfants, par suite de mesures
atroces et barbares, ou de traitements inhumains; les uns par le fer,
d'autres par le fouet, plusieurs par la famine, le reste de dénûment
dans les montagnes où ils s'étaient réfugiés pour se soustraire au
travail excessif exigé d'eux, et qu'ils étaient incapables
d'accomplir!»

Don Barthélemy s'était un peu senti soulagé en recevant la lettre de
son frère et en voyant qu'il s'occupait de faire connaître la vérité à
Leurs Majestés; quand il l'eut lue, il la lui rendit avec une
expression de physionomie qui exprimait sa joie, et en pensant avec
satisfaction qu'enfin les souffrances de ces infortunés seraient
connues à la cour, et qu'elles pourraient y être apprises avec une
juste sévérité.

Quant à ses affaires particulières, Colomb les avait trouvées dans la
plus grande confusion, à cause des obstacles qu'Ovando créait à chaque
instant pour entraver son fondé de pouvoirs; mais il ne s'arrêta pas
un seul instant à l'idée égoïste de prolonger son séjour à Hispaniola
pour chercher à les rétablir; il se hâta, au contraire, de faire
réparer à ses frais le navire qui l'avait ramené de la Jamaïque; il en
loua un autre pour offrir gratuitement passage à ceux de ses
compagnons de naufrage qui voulurent retourner en Espagne; il leur
avait donné même les moyens pécuniaires de vivre à San-Domingo et de
se pourvoir de tout ce qui serait nécessaire à leur traversée, et il
acheva ainsi de dépenser généreusement tout ce qu'il avait pu
recueillir, en adoucissant la position d'hommes dont quelques-uns
cependant avaient été ses ennemis déclarés. C'était se venger avec
noblesse des mauvais procédés de quelques individus ingrats ou égarés;
c'est bien ainsi que se manifeste la vraie grandeur.

Le grand-amiral appareilla le 12 septembre 1504; à peine en mer, un
grain très-fort fit casser son grand mât. Il ne voulut cependant pas
revenir à San-Domingo; mais il y renvoya son bâtiment, après s'être
fait transborder, lui, son fils et ceux qui désirèrent l'accompagner,
sur l'autre bâtiment que commandait Don Barthélemy. Toutefois, ce
voyage semblait prédestiné à n'être, depuis le départ d'Espagne
jusqu'au retour, qu'une série non interrompue de contrariétés. Les
mauvais temps et les tempêtes se succédèrent sans relâche; il ne
fallut rien moins que le talent de Colomb et de son frère, qui étaient
les meilleurs marins de l'époque, pour faire arriver leur navire au
port. Enfin, ce ne fut que le 7 novembre qu'ils parvinrent à atteindre
San-Lucar, d'où Colomb se rendit à Séville, avec son fils et son
frère, dans l'espoir d'y rétablir sa santé, et d'y jouir d'un repos
qui aurait été bien dû aux fatigues, aux peines, aux malheurs et aux
contrariétés dont il venait de faire la longue et cruelle expérience.

Hélas! nul ne peut échapper à sa destinée, et il était dans celle de
Colomb de vivre, sans cesse, au milieu d'agitations toujours
renouvelées. On vient de voir avec quelle générosité il avait épuisé
toutes les ressources que son procureur fondé avait pu réaliser pour
lui à Hispaniola; le trésor public restait lui devoir beaucoup en
Espagne; mais, sous le prétexte dilatoire d'un règlement de comptes,
il n'en recevait rien; ainsi, pendant que le public devait le croire
immensément riche, la vérité est qu'il se trouvait dans un état de
gêne très-voisin du besoin. Des lettres de lui, adressées à son fils
Diego, en sont la preuve irrécusable.

«Mon fils, lui écrivait-il, soyez très-économe jusqu'à ce que les
sommes arriérées auxquelles j'ai droit de prétendre, m'aient été
payées.... Je ne reçois rien de ce qui m'est dû.... Je suis même
obligé d'emprunter pour vivre, et je n'emprunte que lorsqu'il m'est
tout à fait impossible de faire différemment.... Combien peu m'ont
rapporté de fortune mes longues années de travaux, de fatigues, de
périls, puisque je ne possède même pas un toit, à moi appartenant,
sous lequel je puisse enfin me reposer.... C'est dans une auberge que
je suis forcé de vivre, et je n'ai pas toujours ce qu'il faut pour en
payer les frais lorsque vient le jour de l'échéance.»

Que de navrantes réflexions font faire ces lignes où l'on voit que
celui qui avait découvert tant d'îles et de terres, n'avait même pas
un toit pour s'abriter et pour se reposer de ses longs travaux passés!

La goutte l'avait repris à Séville; il aurait bien voulu pouvoir se
rendre auprès de Leurs Majestés; sa mauvaise santé l'en empêchait
absolument. Ce n'était donc que par des lettres, ou par
l'intermédiaire de quelques amis, qu'il pouvait communiquer avec la
cour; mais s'il parlait quelquefois de la restitution légitime de ses
honneurs, ou du payement de son arriéré, il faisait toujours passer,
en première ligne, les adoucissements qu'il croyait qu'on devait se
hâter d'apporter au sort des malheureux Indiens, et les réparations ou
récompenses dues à ses braves marins. C'étaient deux points qui
excitaient sa plus vive sollicitude et sur lesquels il trouvait qu'il
ne pouvait jamais assez s'appesantir. Quel noble et excellent coeur
que celui d'un homme qui, dans les angoisses de la maladie et de la
misère, savait ainsi faire passer ses sympathies avant ses besoins
personnels!

Cependant tout était inutile; le roi Ferdinand avait arrêté, dans sa
politique ténébreuse, que Colomb ne devait plus ressaisir les rênes de
son gouvernement. Mais si, par des motifs secrets qu'on ne peut
attribuer qu'aux regrets du roi de l'avoir placé si haut, ou qu'à
l'influence pernicieuse du méprisable Fonseca, l'illustre
_Descubridor_ du Nouveau Monde devait être privé, sans retour, des
avantages, honneurs et biens qui lui avaient été garantis, eh bien,
tout cela devait être masqué, sous l'apparence de justes égards, par
une immense concession honorifique et pécuniaire; depuis longtemps, on
aurait dû créer, pour le grand Colomb, une position très-élevée, comme
celle de président d'un conseil supérieur des Indes ou toute autre
semblable, dans laquelle l'ancien vice-roi aurait trouvé un équivalent
de ses dignités perdues, une existence splendide bien due à son génie
ou à ses services éminents, et un repos que ne justifiaient que trop
ses dangereux voyages et les malheurs qu'il avait essuyés. Mais
l'ingratitude prévalut dans le coeur du roi; et, alors même qu'il en
était encore temps pour son propre honneur, pour le soin de sa
réputation, Ferdinand laissa les lettres de Colomb la plupart sans
réponse; ses réclamations furent négligées et ses instances suivies
d'une coupable indifférence.

Plus encore, tout ce qui venait de la cour était de nature à le
mortifier. Ainsi, Porras, le chef des révoltés de la Jamaïque, celui
que Don Barthélemy avait arrêté les armes à la main et qui avait été
envoyé en Espagne pour y être jugé, fut mis en liberté parce que les
documents officiels sur sa conduite n'étaient pas arrivés en même
temps que lui. Porras eut, par là, toute latitude pour se faire
écouter d'hommes en place et pour altérer les faits qui déposaient si
fortement contre lui. Colomb apprit même qu'il devait craindre, ainsi
qu'on l'avait vu dans l'affaire de Roldan, qu'il n'en résultât un acte
d'accusation contre lui-même.

Ces menées ne pouvaient être dirigées que par l'appui ou la connivence
de l'odieux Fonseca. Toutefois, l'honnête et fidèle Diego Mendez se
trouvait à la cour; aussi Colomb s'adressa-t-il à lui avec la
confiance que devaient lui inspirer le dévouement et le zèle
infatigable de cet homme qui lui était si respectueusement
affectionné. C'est donc à lui qu'il s'en rapporta pour contredire les
faussetés articulées par Porras. Rien ne peut égaler la touchante et
modeste simplicité avec laquelle Colomb établit son innocence et sa
loyauté en cette occasion: on peut en juger par le passage suivant
d'une de ses lettres.

«J'ai servi Leurs Majestés, écrivait-il, avec autant de zèle et
d'empressement que s'il s'était agi de gagner le paradis; si je suis
en faute sur quelque point que j'ignore, je désire qu'au moins on me
le fasse savoir; j'espère qu'alors, il me sera facile de prouver que
c'est sans aucune intention de mal faire, et uniquement parce que mes
connaissances dans l'art du gouvernement n'étaient pas assez étendues,
ou que j'étais restreint par mes pouvoirs et par mes instructions.»

En lisant de telles paroles, peut-on se figurer que l'homme qui les a
tracées était le même que celui qui, quelques années auparavant, avait
été idolâtré par la cour, que la population tout entière de l'Espagne
portait dans son coeur, qui avait été accueilli partout avec une
distinction suprême, avec des honneurs royaux, et qui, depuis lors,
non-seulement n'avait pas démérité mais avait encore rendu des
services éclatants?

La détresse pécuniaire de l'illustre navigateur et l'abandon honteux
dans lequel on le laissait ne sauraient porter aucune atteinte à sa
gloire ni à son renom qui s'en trouvent même rehaussés par la
résignation avec laquelle il les supporta. Il est loin d'en être ainsi
en ce qui concerne le roi Ferdinand, sur le caractère de qui cette
détresse et cet abandon jettent une ombre ineffaçable. Mais Isabelle
ne saurait mériter aucun reproche à cet égard; car, elle aussi, elle
éprouvait les coups de la fortune, et ces coups étaient encore plus
cruels que ceux auxquels Colomb était en proie: tant il est vrai que
la pourpre du trône, que la couronne, que les adulations même les plus
méritées, que les sentiments les plus généreux ne sauraient mettre les
souverains à l'abri des revers, pas plus que les plus humbles de
leurs sujets!

Cette reine, si grande et si adorée, venait, en effet, d'être frappée
dans ses affections les plus chères: son fils, le prince Juan, avait
été enlevé à ses embrassements par une mort précoce; la princesse
Isabelle, sa fille, son amie de coeur et qui était si digne de l'être,
avait péri dans la fleur de sa belle jeunesse; et son petit-fils, Don
Miguel, devenu l'héritier présomptif de la couronne, les avait suivis
dans la tombe. Enfin, son autre fille, Juana, dont le mariage avec
l'archiduc Philippe devint pour elle une source de calamités, donnait
à la reine des inquiétudes bien cruelles, à cause de l'altération
survenue à ses facultés intellectuelles. On comprend quelle tristesse
assiégeait son esprit depuis toutes ces infortunes, et quelle profonde
mélancolie dut s'emparer d'un coeur qui était un vrai trésor de
tendresse maternelle. Sa santé ne put que s'en ressentir avec beaucoup
d'intensité; Colomb, qui avait été informé de ces lugubres détails,
avait trop de délicatesse dans les sentiments pour chercher à faire
connaître à Isabelle la fâcheuse position où ses propres affaires se
trouvaient. Il se contenta donc, en lui écrivant, de lui parler de ses
respects, de ses douleurs pour ce qui avait trait aux malheurs qu'elle
éprouvait, de son dévouement sincère et éternel à sa personne; mais,
toujours, il lui épargna le récit de ses afflictions personnelles,
parce qu'il pensait que ce serait ajouter aux regrets de la reine qui
n'en avait que trop de particuliers.

Tant d'assauts réitérés furent plus que n'en pouvait supporter
Isabelle; la maladie s'empara d'elle avec une progression fatale;
enfin, ce fut un jour, pendant que Colomb écrivait: «Puisse la
Sainte-Trinité prendre en pitié les maux de notre reine souveraine, et
la rendre à la santé!» qu'il apprit qu'elle venait de succomber sous
le poids de ses peines.

Ainsi mourut, à Médina del Campo, le 26 novembre 1504, et à l'âge de
54 ans seulement, la reine Isabelle que l'on peut citer comme un
modèle achevé. Elle avait pris la part la plus active à l'expulsion
des Maures, à cette guerre sainte qui finit par l'établissement de
l'indépendance nationale, par la libération complète du territoire
espagnol et qu'il avait fallu des siècles pour accomplir; elle fut la
cause intelligente et première de l'exécution des plans merveilleux de
Christophe Colomb, jusque-là et partout, qualifiés de chimériques et
d'absurdes; sa vie entière fut employée à l'amélioration des
institutions qui régissaient ses sujets; elle fut la protectrice des
sciences et des arts auxquels elle fit faire des progrès marqués dans
ses États; sa bienfaisance, son humanité ne connaissaient pas de
bornes; son esprit élevé la fit toujours considérer avec une sorte de
respect par le roi, son époux, que seule elle avait le pouvoir de
ramener souvent à des idées moins sévères ou moins absolues; elle
était d'une piété libérale et éclairée; enfin, elle avait été belle
entre toutes les femmes, et nous n'en connaissons aucune, ni dans les
temps modernes, ni dans les temps anciens, qui l'ait surpassée, qui
l'ait même égalée en véritable grandeur, en noblesse et en bonté!

On peut juger du désespoir de Colomb, en apprenant cette mort funeste.
Ce fut un coup de foudre pour lui, qui avait aussi tant de véritable
grandeur, tant de noblesse et de bonté! L'impression en fut si
considérable que sa maladie en prit aussitôt un caractère plus
fâcheux. Bientôt, hélas! il ne put plus écrire. Persuadé qu'une
entrevue avec le roi Ferdinand était devenue indispensable, il avait,
à tout prix, résolu de partir pour la cour, et il avait commandé une
litière qui se rendit à sa porte pour l'y conduire; mais, sous
l'impression terrible de la mort de la reine, sa santé ne lui laissa
pas la faculté d'y monter.

Dans son testament, la reine avait dit: «Que mon corps soit enterré
dans le monastère de San-Francisco, au milieu de l'Alhambra de la
ville de Grenade; que mon sépulcre soit d'une extrême simplicité,
qu'il n'y ait qu'une pierre ordinaire pour le recouvrir et qu'une
inscription peu fastueuse, en harmonie avec la modestie de mes
goûts!... Mais si le roi, mon cher époux, choisit un lieu de sépulture
dans quelque autre monastère ou église du royaume, que mon cercueil y
soit aussitôt transporté, et que j'y sois ensevelie à côté de lui,
afin que la bienheureuse union dont nous avons joui ensemble pendant
la vie, et qui, j'en ai la consolante espérance, continuera, avec la
grâce de Dieu, à régner pour nos âmes dans le ciel, ne cesse point sur
la terre et y soit ainsi représentée!»

Isabelle fut, en effet, enterrée dans l'Alhambra; le roi Ferdinand
voulut aussi y être enseveli, et il ordonna que leurs restes mortels
reposassent ensemble. Les effigies des deux royaux époux y ont depuis
été sculptées, l'une près de l'autre, sur un tombeau somptueux;
l'autel de la chapelle en est orné de bas-reliefs représentant la
conquête de la ville de Grenade, et nous regrettons sincèrement que
ces bas-reliefs ne représentent pas également la découverte du Nouveau
Monde, ainsi que l'image du grand et pieux Colomb pliant aux pieds de
la grande et pieuse Isabelle pour qui il avait toujours eu tant de
vénération!

Trois siècles et demi ont passé depuis la mort de cette reine
adorable, les regrets qu'elle causa ont conservé leur vivacité, et
nous en lisons encore l'expression dans un écrit récemment publié,
dont nous transcrivons le passage suivant:

«Le testament de cette admirable femme témoigne de la modeste humilité
de son coeur, dans lequel les affections de l'amour conjugal étaient
délicatement confondues avec la religion la plus fervente, avec la
plus tendre mélancolie. Elle fut un des esprits les plus purs qui
aient jamais donné des lois à une nation. Quel malheur pour l'humanité
qu'une si grande souveraine n'ait pas vécu plus longtemps! Sa
vigilance bienveillante aurait prévenu bien des scènes d'horreur qui
se sont trouvées mêlées à l'oeuvre de la colonisation du Nouveau
Monde, et elle aurait adouci le sort de ses malheureux habitants.
Toutefois, tel qu'il est encore, son nom brillera éternellement d'un
céleste éclat dans l'aurore de l'histoire de cette découverte!»

C'était à son fils Diego qu'était adressée la lettre que Colomb
écrivait, quand il reçut la nouvelle de cette mort funeste; aussitôt,
il y ajouta ces paroles écrites au milieu de l'accablement qu'il
ressentait de ce triste événement, mais qui portent l'empreinte du
plus touchant attendrissement.

«Que te reste-t-il à faire, mon cher fils Diego? D'abord et avant
tout, prie Dieu pour l'âme de la reine qui fut notre souveraine,
quoique sa vie, modèle de piété, ne nous laisse aucun doute qu'elle a
été admise dans les gloires du ciel, et qu'elle est actuellement bien
élevée au-dessus des soucis de ce monde. Ensuite, attache-toi à faire
tout ce qui dépendra de toi pour le bien du service du roi et pour
adoucir son chagrin. Sa Majesté est le chef de la Chrétienté, et
souviens-toi du proverbe qui dit que lorsque la tête souffre, le corps
entier est malade. Nous, chrétiens, nous devons donc oublier nos
ressentiments si nous en avons, et ne penser qu'à adresser au
Tout-Puissant des voeux pour le bonheur du roi, pour sa santé, et pour
qu'il ait une longue et glorieuse existence; nous sommes, d'ailleurs,
toi et moi, particulièrement à son service, et nous devons prier plus
encore que tout autre.»

Heureusement pour Colomb qu'il avait auprès de lui son ancien
Adelantado, son frère chéri, Don Barthélemy, qui toujours fidèle,
respectueux et dévoué, s'empressait auprès de lui et qui, tout en
comprenant son affliction, tout en la partageant, s'efforçait, par les
moyens les plus délicats, par les soins les plus assidus, à la lui
faire oublier et à le consoler. Certes, en le voyant doux et soumis,
comme l'eût été la plus tendre des filles auprès d'un père bien-aimé,
on n'eût jamais soupçonné en lui le courage intrépide du guerrier
valeureux qui avait massé ses soldats et chargé si rudement les
Indiens le jour de la bataille de la _Vega Real_, de celui qui, de sa
main puissante, avait terrassé le colossal Quibian, et dont le bras
vigoureux avait fait prisonnier le rebelle et audacieux Porras!

Fernand, second fils de Colomb qui avait fait avec lui sa dernière
campagne, était aussi auprès de lui et secondait Don Barthélemy dans
ses soins affectueux; leur concours empressé parvint à rendre une
amélioration momentanée à la santé de l'illustre malade, et la goutte
qui avait envahi ses mains, en fut enfin chassée. Colomb, se voyant un
peu mieux, conçut le projet d'envoyer à la cour ce jeune homme qui
avait alors 17 ans: Don Barthélemy fut chargé de l'y conduire et, en
même temps, de veiller au succès de ses propres démarches ou de ses
affaires. Ce projet de Christophe Colomb alarma singulièrement son
frère, qui croyait que le malade était encore plus sérieusement menacé
qu'on ne le pensait, et qui résista, aussi longtemps qu'il le put,
sans désobéir formellement à son frère. Mais Colomb exprima sa volonté
avec tant de fermeté, que Don Barthélemy se rendit respectueusement à
une intention si fortement manifestée, et qu'il partit, d'autant que,
pour contredire trop ouvertement Colomb, il aurait dû dire, ou au
moins donner à entendre qu'il craignait pour ses jours, et que c'eût
été, probablement, agir d'une manière très-compromettante sur le moral
du malade, dont l'état, d'ailleurs, n'était pas encore tout à fait
désespéré.

Colomb chargea, en particulier, Don Barthélemy d'une lettre pour son
fils Diego, dans laquelle, après avoir dépeint Fernand comme un jeune
homme d'une intelligence et d'une conduite fort au-dessus de ce qu'on
pouvait attendre de son âge, il cherchait à lui inculquer les
avantages des liens de famille et de l'attachement fraternel; il y
faisait ensuite une allusion chaleureuse et touchante au bien qui lui
était personnellement résulté d'avoir pratiqué de semblables
sentiments.

«Envers ton frère, disait-il, conduis-toi comme un frère aîné le doit
envers ses cadets, c'est-à-dire comme un père. Tu n'en as pas d'autres
que lui, et je rends grâce à Dieu qu'il soit tel que tu ne pourrais
jamais en avoir eu de meilleur. Quant à moi, je n'ai pas eu de plus
sincères amis que mes frères. Que de services ils m'ont rendus, quelle
affection inépuisable j'ai trouvée dans leurs coeurs!»

Une circonstance particulière de la vie de Colomb fut, qu'à cette
époque, _Amerigo Vespucci_ (Améric Vespuce), le même qui, d'après les
cartes que Colomb avait envoyées en Espagne et qui avaient été livrées
par Fonseca, avait fait, avec Ojeda, un voyage au continent qui avait
reçu son nom, se trouvait alors à la cour d'Espagne. Colomb entretint
avec lui des relations amicales dans lesquelles rien ne dénote qu'il
fut seulement contrarié que les terres qu'il avait lui-même
découvertes eussent été appelées du nom de son compétiteur, et il en
parle toujours comme d'un homme malheureux, n'ayant pas retiré autant
d'avantages qu'il l'aurait dû de ses entreprises, digne d'un meilleur
sort, et s'étant montré fort empressé à lui être utile ou agréable.

Enfin, au mois de mai 1505, le malade, se sentant quelques moments de
répit, en profita et se rendit, quoique avec beaucoup de difficulté, à
la cour qui était en ce moment à Ségovie; mais celui qui, peu
d'années auparavant, avait fait à Barcelone une entrée triomphale,
n'était plus qu'un homme fatigué, triste et négligé. Il ressentit
cruellement la disparition de sa constante protectrice, de la
magnanime et bienveillante Isabelle. En effet, il ne trouva plus la
bonté cordiale, la sympathie vivifiante, les attentions délicates
qu'elle lui avait toujours témoignées et qu'il méritait plus que
jamais qu'on lui prodiguât, à cause de son âge, des services qu'il
avait continué à rendre, et des souffrances qu'il avait éprouvées. Le
roi, il est vrai, lui fit beaucoup de protestations d'intérêt, lui
accorda quelques-uns de ces sourires qui passent sur la physionomie
comme un rayon du soleil entre deux nuages; mais ce fut tout.
Cependant plusieurs mois s'écoulèrent ainsi en démarches pénibles, en
sollicitations réitérées, mais qui n'étaient suivies d'aucun résultat
satisfaisant.

L'objet auquel Colomb tenait le plus en ce moment, et cela à cause de
ses enfants qui sont souvent le mobile le plus puissant pour exciter à
de grandes actions, et ce motif suffirait pour justifier la concession
de récompenses héréditaires, cet objet, disons-nous, était la
restitution de son titre de gouverneur. Quant aux sommes arriérées qui
lui étaient dues, quant à ses légitimes réclamations pécuniaires, il
déclara qu'il les considérait comme de peu d'importance, et qu'il s'en
rapportait à la justice ou à la bonté du roi; mais son gouvernement,
ses dignités, selon lui, faisaient partie de sa réputation et lui
appartenaient en vertu de traités aussi réguliers que solennels; on
ne pouvait donc en faire un point de discussion. Toutefois, c'était,
précisément, ce que Ferdinand était le moins disposé à lui rendre, et
il s'opposait toujours à toute conclusion sur ce sujet. Pressé,
cependant, par l'évidence, il renvoya l'affaire à une junte dite _de
Descargos_, c'est-à-dire ayant pour mission l'arrangement des affaires
de la feue reine; mais rien n'y fut arrêté, car les desseins du roi
étaient trop bien connus pour qu'on y vînt à quelque chose de
définitif.

Tant de difficultés, tant d'angoisses et toujours l'impression
ineffaçable de la mort de la reine, réagirent de nouveau sur sa santé
et il fut obligé de garder non-seulement la chambre, mais encore le
lit. Ce fut de ce lit de douleur qu'il fit un dernier appel à la
justice de Ferdinand; dans cet appel il ne voulut plus intercéder
personnellement pour lui; mais il demanda que ce fut son fils Diego
qui fût investi du gouvernement dont il était dépossédé; voici comment
il s'exprimait à cet égard:

«C'est une affaire qui touche à mon honneur; quant au reste, j'en suis
venu à l'abandonner si Sa Majesté le juge convenable; qu'elle me le
restitue si elle le croit juste; qu'elle le garde si c'est dans les
intérêts de sa couronne; dans l'un comme dans l'autre cas, je me
montrerai satisfait!»

Ferdinand répondit à cette offre désintéressée, par de nouveaux
arguments évasifs; et, au lieu de titres, emplois ou dignités dans le
Nouveau Monde, il offrit des titres et des biens dans le royaume de
Castille. Colomb rejeta ces propositions comme compromettant les
distinctions qui étaient le signe parlant de ses découvertes. Il
acheva, dès ce moment, de se convaincre qu'il devait perdre tout
espoir d'obtenir du roi ce qui était le but de ses efforts; la preuve
en est dans une lettre qui existe encore, qu'il adressa à son ancien
ami Diego de Deza, de la conférence de Salamanque, devenu archevêque
de Séville, et de laquelle nous extrayons le passage suivant:

«Il paraît que Sa Majesté ne trouve pas convenable de remplir les
promesses que lui et la reine, qui est actuellement dans les gloires
du ciel, me firent par paroles, par écrit et sous le sceau royal.
Lutter davantage contre sa volonté serait vouloir louvoyer contre un
vent furieux. J'ai fait tout ce que j'ai pu; je l'ai fait parce que
j'ai dû m'acquitter d'un devoir de père; j'abandonne donc cette
affaire à la bonté de Dieu qui s'est toujours montré propice et
secourable envers moi, toutes les fois que le malheur m'a le plus
accablé.»

Il survint, effectivement, un incident qu'il put considérer comme une
justification de la pensée exprimée à la fin de l'extrait de la lettre
que nous venons de citer; ce fut l'arrivée en Espagne du roi Philippe
et de la reine Juana, qui venaient de Flandre pour prendre possession
du trône de Castille, lequel leur était dévolu par la mort d'Isabelle.
Dans la fille de cette reine à qui elle avait si souvent entendu
parler de Colomb, de l'intérêt qu'elle lui portait, de l'admiration
qu'elle professait pour son génie, et qu'elle-même elle avait vu
briller à la cour par la distinction de sa personne, par l'éclat qui
rayonnait autour de lui, l'illustre navigateur aimait à penser et il
pensait, avec raison, qu'il trouverait une protectrice et même une
amie.

Le roi Ferdinand et toute la cour se rendirent à Loreda, pour y
accueillir les jeunes souverains. Colomb, ne pouvant y paraître à
cause de l'état de sa santé, désigna encore son frère chéri, son
ancien Adelantado, pour le représenter en cette circonstance, et il ne
pouvait faire un meilleur choix que celui d'un homme qui avait une
prestance si remarquable, une physionomie si distinguée, un caractère
si ferme, un esprit si ouvert, et qui lui tenait de si près. Don
Barthélemy, malgré les agréments d'une semblable mission, ne voulut,
cependant, se séparer de son cher malade que sur l'invitation
pressante qui lui en fut faite, et il désira, en outre, que Don Diego,
fils du grand-amiral, put rester auprès de son père: Don Diego, de son
côté, insista énergiquement pour obtenir l'assentiment de Colomb qui
le donna afin de ne pas mécontenter son fils; et Don Barthélemy
partit, mais avec un secret pressentiment que le coup porté dans le
coeur de son frère, par la mort d'Isabelle, ne lui permettrait pas de
résister davantage à ses maux, et qu'il était destiné à ne plus jamais
le revoir!

Hélas, Don Barthélemy ne revit plus, en effet, son frère; mais si nous
n'avons plus à parler de lui dans cette relation, que ce ne soit pas
sans consigner, encore une dernière fois, notre admiration pour son
noble et grand caractère. Il n'eut ni le génie de Christophe, ni la
science de Diego; mais que de noblesse et de vertus dans le coeur, que
d'éclatantes qualités dans le caractère! Heureux ceux à qui, comme à
Colomb, le ciel donne pour frères des hommes tels que Barthélemy et
que Diego, qui, de la plus humble sphère, transportés spontanément sur
le plus vaste théâtre, ont su s'y maintenir avec honneur et dignité:
avantage précieux, mais que la Providence accorde rarement aux
parvenus haut placés, dont les familles, en général, savent si peu
partager ou soutenir l'élévation!

L'Adelantado était chargé d'une lettre de Colomb adressée à Leurs
Majestés de Castille, dans laquelle il exprimait ses regrets de ne
pouvoir aller leur porter lui-même l'expression de son respectueux
dévouement, et, en même temps, l'espoir qu'elles voudraient bien le
rétablir dans ses dignités, honneurs et biens. La réception qui fut
faite à Don Barthélemy fut telle qu'il pouvait l'espérer; on lui donna
les assurances les plus cordiales que prompte satisfaction serait
donnée aux réclamations du grand-amiral.

Cette flatteuse espérance, dont Colomb fut promptement informé, lui
aurait causé un bonheur infini s'il avait appris cet heureux résultat
dans une position de santé ordinaire; mais le moment était venu où le
mal faisait des progrès effrayants; il avait déjà jugé que sa
situation était désespérée et il ne pensait plus qu'à deux points:
mourir en bon chrétien, en homme pieux et résigné, et dicter ses
dernières volontés.

Dans un codicille tracé peu avant ses derniers moments, il revint avec
force sur les dispositions du testament qu'il avait fait, instituant
son fils aîné Diego son héritier universel, avec transmission de ses
honneurs et de ses biens à ses descendants mâles, par droit de
primogéniture. Son second fils Fernand et ses deux frères bien-aimés
Don Barthélemy et Don Diego, furent pourvus par lui, avec un esprit
de convenance qui témoignait de l'affection qu'il leur portait. Il
n'oublia pas non plus Beatrix Enriquez, mère de Fernand; il fit des
legs aux personnes de sa famille qui vivaient encore; il s'occupa des
objets les plus minutieux concernant les créanciers ou les
fournisseurs à qui il pouvait devoir les sommes même les plus minimes.
Enfin, envisageant certaines éventualités pécuniaires qui, au surplus,
étaient fondées sur les promesses de Leurs Majestés et sur ses
transactions avec la couronne, lorsqu'il entreprit son premier et
immortel voyage qui était si audacieux, il destina une large part des
sommes qui devaient lui en revenir, d'abord à la construction de
quelques églises, ensuite à l'accomplissement de la résolution qu'il
avait prise lorsqu'il assistait au siége de Baza, et qu'il y vit deux
frères gardiens du Saint-Sépulcre faisant part au roi des menaces du
sultan d'Égypte: à cet égard, il enjoignait minutieusement dans son
testament, qu'une portion de ces sommes et des revenus qui en
proviendraient fut déposée annuellement à la banque de Saint-Georges à
Gênes, jusqu'à ce qu'il se formât ainsi, par accumulation, une
nouvelle somme assez forte pour armer et faire une croisade dont le
but serait la libération du Saint-Sépulcre. On trouve en ceci,
non-seulement une preuve de plus de cet esprit de tenace persévérance
que rien ne pouvait ébranler et auquel, sans doute, il dut la réussite
de ses plans pour la découverte du Nouveau Monde, mais encore un
témoignage réitéré de sa constante piété, et de son désir de voir
affranchir de la domination des Musulmans, les lieux chers aux
chrétiens sur lesquels se trouvent Nazareth où s'arrêta l'étoile des
rois mages, le lac Tibériade, la montagne où le Christ se transfigura,
le village où pleura la plus inconsolable des mères, et le
Saint-Sépulcre objet de la vénération et des regrets des fidèles.

Ayant ainsi satisfait, autant qu'il était en lui, à tous les devoirs
d'affection, de justice et de loyauté, il concentra ses pensées vers
le ciel; il se confessa, il communia et il s'associa, d'un coeur
ferme, à toutes les cérémonies religieuses de l'Église envers les
mourants. Son fils Diego ne quitta pas le chevet de son lit, et Colomb
encourageait souvent son âme défaillante pour qu'elle supportât cette
dernière épreuve avec le courage d'un chrétien. Il eut la douce
consolation de voir auprès de lui, dans ces tristes moments, les
fidèles Mendez et Fiesco qui avaient, avec tant d'abnégation, accepté
la mission qu'il leur avait donnée de la périlleuse traversée de la
Jamaïque à Hispaniola, sur de frêles pirogues où tout devait leur
manquer, même la subsistance, même l'eau pourtant si nécessaire dans
ces climats brûlants. Ce fut, entouré de ces amis constants et
empressés, ce fut en leur serrant les mains avec affection, que ce
grand homme, faisant preuve jusqu'à la fin de la résignation la plus
parfaite, mourut le 20 mai 1506, dans la soixante-dixième année de son
âge, et en prononçant les mêmes paroles qui étaient sorties de la
divine poitrine de Jésus-Christ: «_In manus tuas, Domine, commendo
spiritum meum!_» («Entre tes mains, ô mon Dieu! je remets le salut de
mon âme!»)

Le corps de Christophe Colomb fut d'abord placé au couvent de
Saint-François, et ses funérailles furent célébrées en grande pompe
dans l'église paroissiale de Sainte-Marie-d'Antigue à Valladolid. On
trouva, cependant bientôt, que l'on n'avait pas fait assez pour les
restes mortels de l'illustre navigateur; aussi les fit-on transporter,
en 1513, au couvent de Las-Cuevas à Séville où ils furent déposés dans
la chapelle de Santo-Christo. Mais plus on réfléchissait aux services
éclatants, aux malheurs, au génie de ce grand homme, plus on
reconnaissait, en Espagne, que des honneurs significatifs devaient
être rendus à sa mémoire; et que plus on avait été injuste et ingrat
envers lui pendant sa vie, plus aussi la gratitude publique devait se
manifester, afin de compenser les rigueurs dont les dépositaires du
pouvoir avaient frappé son coeur magnanime jusqu'aux derniers moments
de son existence. Il y avait à ce sujet une sorte de malaise dans la
nation qui se faisait jour dans toutes les occasions; enfin ce voeu
populaire de réhabilitation se fit sentir dans le gouvernement.

On prit donc un grand parti et l'on décida que rien ne pourrait mieux
correspondre aux sentiments de l'Espagne, et à ce qu'on devait au
souvenir glorieux des services du _Descubridor_ du Nouveau Monde, que
de faire traverser les mers à son cercueil, et que de l'ensevelir,
avec le plus magnifique appareil, dans l'île même qu'il avait
découverte et gouvernée, et qui avait été le théâtre de sa loyale
administration, de ses exploits guerriers, et des indignités que lui
avaient fait subir l'ignoble Fonseca, l'infâme Bobadilla et le
méprisable Ovando. Ce projet reçut son exécution en 1536, de la
manière la plus pompeuse: recommençant alors après sa mort, le même
voyage à l'issue duquel Colomb avait ouvert les portes de l'Amérique à
l'univers étonné, son corps arriva à San-Domingo où on le plaça à côté
du grand autel de la cathédrale.

Toutefois, il ne devait pas y rester et il était dans sa destinée
d'éprouver, après avoir quitté la vie, des agitations semblables à
celles qui l'avaient accompagné pendant sa carrière. En effet, l'île
d'Hispaniola (ou de Saint-Domingue) fut cédée tout entière à la France
en 1793; mais l'Espagne n'en était plus au temps où les mérites de
Colomb trouvaient des envieux qui les contestaient; elle considérait
alors le cercueil qui renfermait de si précieuses reliques, comme une
propriété nationale d'un prix tel, que rien ne pourrait en compenser
la possession; elle se réserva donc ce glorieux cercueil, et le fit
embarquer pour l'île de Cuba, afin de l'y conserver comme un monument
qui se rattachait aux plus belles époques de la monarchie.

En conséquence, le 20 décembre 1795, en présence de tous les
dignitaires militaires ou civils et devant la population entière, le
clergé fit ouvrir la voûte ainsi que le cercueil en plomb qui s'y
trouvait; on y vit des ossements et des débris qui témoignaient de
l'identité du défunt; on les recueillit soigneusement; on les plaça
dans une caisse également en plomb, mais plaquée en or; cette caisse
fut fermée à clef, puis scellée et enfermée dans une bière du bois le
plus dur, que l'on recouvrit d'un beau velours noir, orné de galons,
de franges, de glands en argent, et l'on mit cette bière dans un
mausolée temporaire.

Le jour suivant, eurent lieu les cérémonies les plus minutieuses et
les plus splendides; le corps fut enlevé pour être porté à bord d'un
bâtiment où il arriva suivi d'une procession innombrable: ce fut à
bras que le cercueil fut porté; ce qu'il y avait de plus élevé dans
l'armée, dans la magistrature, dans l'administration, dans la colonie,
rivalisa d'empressement pour avoir l'honneur d'être employé à ce
transport dans lequel les hommes se renouvelaient sans cesse pour
avoir, chacun, un tour de faveur dans ce pieux devoir. Des bannières
garnies de crêpes étaient déployées, toutes les maisons étaient
tendues de noir; les rues étaient jonchées de fleurs; et ce fut au
milieu d'une musique funèbre, de décharges incessantes de mousqueterie
et d'artillerie, du glas des cloches et du retentissement sourd de
tambours voilés, que ce dépôt arriva et fut reçu à bord. Juste retour
de la fortune qui montrait, salué avec enthousiasme, le peu que le
temps avait épargné de celui qu'il y avait près de trois cents ans, on
avait vu quitter ce même port chargé de fers odieux!

À la Havane de Cuba qui fut le lieu où se dirigea le bâtiment qui
portait le cercueil, le capitaine général, dès qu'il en apprit la
nouvelle, fit prendre aux autorités un deuil que la population
s'empressa de porter; il se rendit au débarcadère pour recevoir le
corps, et il y fut accompagné non-seulement par les habitants de la
ville, mais encore par ceux de contrées même très-éloignées qui
étaient accourus en foule pour honorer la mémoire du grand homme. Il y
eut, en outre, une flottille innombrable de canots et de bateaux, qui
se rangèrent autour du navire, attendant l'instant où l'extraction
aurait lieu, les marins, moins que qui que ce fut, ne pouvant rester
étrangers à cet acte imposant. Le même cérémonial fut observé à la
Havane qu'à San-Domingo; enfin, ce fut au milieu de ces hommages, de
ces démonstrations, de ces respects, que le noble cercueil fut porté à
la cathédrale, et qu'il fut enseveli à droite et près du maître-autel.

À qui donc s'adressaient ces honneurs, ces distinctions suprêmes?
Était-ce à un grand-amiral; était-ce à un vice-roi; bien plus encore,
était-ce à un souverain? Non, sans aucun doute; pour aucun d'eux, on
n'aurait vu autant d'empressement! C'était à un homme de génie; le
génie seul a le privilége d'impressionner à ce point, nous ne dirons
pas la multitude, mais, sans exception, toutes les classes de la
société.

Enfin, après tant de changements, de translations et de mouvements
n'est-on pas en droit de s'écrier:

«Reposez en paix, restes mortels de Colomb! Reposez sous les voûtes
sombres du tombeau où la reconnaissance publique vous a placé, et dans
une des plus belles îles du Nouveau Monde que vous, Colomb, vous eûtes
le génie de deviner, l'audace de chercher, la gloire et le talent de
découvrir!

«Naguère cependant, l'esprit d'usurpation a essayé d'infecter de son
souffle empoisonné, et de troubler le magnifique pays qui a le bonheur
de posséder vos cendres; et vous, grand Colomb, vous qui fûtes
l'honneur, le courage, la loyauté mêmes, votre ombre courroucée a dû
en tressaillir d'indignation.

«Mais un exemple terrible a été donné; il servira sans doute de frein
à ceux qui oseraient encore rêver d'aussi coupables entreprises; et
cette île chérie, si elle est gouvernée par la politique sage,
libérale, prévoyante, dont vous avez si souvent donné l'exemple et le
conseil, s'élèvera jusqu'au plus haut point de prospérité!

«La terre qui vous recèle est sacrée, puisqu'on peut dire d'elle:

«_Colomb la découvrit_, et sa cendre y repose!

«Reposez donc éternellement en paix, restes mortels de Colomb!»

Certes, tant de manifestations, de si touchantes réparations ont été
tardives et n'ont porté de soulagement, ni aux malheurs de Colomb, ni
aux tribulations que l'injustice et l'ingratitude lui ont fait
souffrir et que la sympathie seule de la sensible et intelligente
Isabelle a pu quelquefois adoucir; mais si nous avons pris à coeur de
les détailler avec tant d'exactitude, c'est que la descendance de
Christophe Colomb en ligne directe existe encore en Espagne, et que
c'est rendre au chef glorieux, de qui cette descendance reçoit son
illustration, un hommage entièrement selon son coeur; car il pensait,
lui, que la gloire d'un père est le plus beau patrimoine qu'on puisse
laisser à ses enfants. Or, ceux-ci ne peuvent qu'être heureux et
attendris, en voyant une mémoire aussi grande être rappelée à
l'admiration de l'humanité.

C'est, d'ailleurs, une haute leçon à placer sous les yeux des hommes,
que de présenter le tableau du génie et du talent dédaignés ou
persécutés, mais se mettant au-dessus de ces attaques, tendant à leur
but sans que rien puisse ébranler leur constance ni affaiblir
l'énergie de leur résolution, et recevant après eux, et jusqu'à la fin
des siècles, le tribut d'éloges et d'admiration qui, de leur vivant,
ne leur fut qu'imparfaitement rendu.

Nous venons de dire que la descendance de Christophe Colomb en ligne
directe existe encore en Espagne: effectivement, Diego, son fils aîné,
s'y maria, et laissa une fille qui épousa le duc de Veraguas. C'est de
cette union de la petite-fille de Colomb avec ce duc de Veraguas, que
provient directement le duc de Veraguas actuel, grand d'Espagne, homme
d'un mérite éminent, qui fait partie des sociétés savantes les plus
distinguées, qui patronne et encourage les arts, les sciences avec la
libéralité la plus éclairée, et dont le caractère inspire partout la
confiance et le respect. Les Veraguas prennent d'ailleurs le nom de
Colomb comme étant le titre le plus digne des égards de leurs
contemporains, et ils signent: _Colon, duque de Veraguas_ (Colomb, duc
de Veraguas). On nous a même assuré que le duc actuel, chef de la
famille existante en ce moment, signe: _Colon y Colon, duque de
Veraguas_ (Colomb et Colomb, duc de Veraguas). Nous en ignorons la
cause; peut-être serait-ce que son père aurait épousé une de ses
cousines descendant également de Colomb, ce qui lui aurait inspiré le
noble orgueil de répéter ce beau nom dans sa signature.

Ce même duc de Veraguas, vivant aujourd'hui, possède dans ses archives
un nombre considérable de documents authentiques relatifs à
Christophe Colomb, et, en particulier, les autographes les plus
précieux de son illustre aïeul; il arriva que, lors de l'émancipation
ou de la cession des colonies espagnoles, la fortune de sa famille,
consistant, pour la plus grande partie, en revenus qui en provenaient,
fut presque totalement perdue. À cette époque de gêne, on offrit des
sommes très-élevées pour obtenir la propriété de ces documents,
surtout de celles de ces pièces qui étaient écrites de la main du
_Descubridor_ du Nouveau Monde; mais rien ne put décider la famille à
s'en dessaisir quelque brillantes que fussent les offres qui furent
faites, tant elle attachait de valeur à conserver cet inappréciable
dépôt!

En ce moment, enfin, le duc de Veraguas jouit non pas d'une fortune
qui surpasse, qui atteigne même le niveau ordinaire de celle des
grands d'Espagne en général, mais d'une position pécuniaire qui, si
elle n'est pas à cette hauteur, a l'avantage inestimable de pouvoir
être considérée comme un témoignage du respect que l'Espagne tient à
rendre à la mémoire du grand homme. Cette position pécuniaire consiste
en une pension de 24,000 piastres (environ 110,000 fr.), qui sont
prélevées tous les ans sur les revenus des îles de Cuba et de
Porto-Rico.

Dans le récit que nous venons de faire de la vie de Colomb, nous nous
sommes efforcé, par-dessus tout, d'être véridique et impartial; nous
n'avons pas recherché les phrases à effet, l'exagération du style, les
mots ambitieux qui ne déguisent que trop souvent l'insignifiance des
actes sous la pompe hyperbolique des paroles; et nous avons pensé
que, pour retracer de grandes choses, la simplicité jointe à
l'exactitude et à la sincérité suffisait. Quoi de plus grand, en
effet, que le spectacle de l'humble fils d'un simple ouvrier s'élevant
par degrés, de lui-même ou sans protecteurs, jusqu'aux hauteurs les
plus sublimes de la science, jusqu'aux conceptions les plus
surprenantes du génie; qui, soutenu par ses seules convictions, par la
piété la plus fervente, par la foi la plus ferme, est parvenu à
exécuter, avec les moyens les plus exigus, le plus merveilleux des
projets qui aient jamais été conçus; qui a su trouver dans son esprit
intarissable, les ressources propres à lever les difficultés provenant
de la nature des choses; et qui, dans l'adversité, dans l'abandon où
il fut laissé à la Jamaïque, dans mille autres circonstances
critiques, a fait preuve de la plus parfaite résignation?

Lorsque, dans la première période de notre existence, notre jeune
imagination commença à s'ouvrir aux clartés de l'intelligence, nous
recherchâmes par-dessus tout l'histoire des grandes choses et celle
des hommes supérieurs qui les exécutèrent; les temps anciens, les
temps modernes nous offrirent alors des tableaux qui transportaient
notre esprit; mais aucun ne nous impressionna davantage que ceux où
Colomb nous apparaissait dans une auréole immortelle qui nous
fascinait entièrement et dont nos yeux ne pouvaient se détacher, tant
ils excitaient notre admiration!

Plus de cinquante ans, depuis lors, sont venus blanchir notre tête,
mûrir notre jugement et, quelquefois, modifier certaines premières
impressions; mais jamais cette admiration pour Colomb n'a cessé de
s'accroître, et plus nous avons pu l'apprécier, plus aussi nous avons
cru devoir le placer au-dessus de toute rivalité. Sa gloire fut
honnête et pure; son instruction fut au niveau de celle des plus
savants; il devança de beaucoup son siècle où si peu de personnes le
comprirent, et où, sans les célestes inspirations de la magnanime
Isabelle, il n'aurait été considéré que comme un visionnaire. Son
caractère respirait la loyauté; partout il paraissait avec éclat, soit
sur le pont d'un navire, soit au milieu des docteurs les plus
consommés des universités les plus renommées, soit dans le sein des
cours, ou soit dans les hasards de la guerre et des combats; il fut
humain, juste, bienveillant, inflexible devant la révolte, clément en
face du repentir; on le vit le plus respectueux des fils, le plus
tendre des pères, le plus affectueux des frères; bref, il eut un génie
surhumain, il accomplit l'entreprise la plus audacieuse, la plus
incroyable qui put être tentée; il devint grand-amiral, il fut
vice-roi; et s'il eut quelques imperfections, aucune n'a porté
atteinte ni à sa renommée, ni à sa grandeur, et n'a souillé son nom ni
son caractère d'une de ces taches indélébiles qui ternissent la
mémoire de la plupart des autres grands hommes dont l'histoire
conserve le souvenir.

Quand nous embrassâmes, nous-même, la carrière de la marine, rien ne
nous flattait plus que la pensée d'avoir ce petit point de
ressemblance avec l'illustre navigateur qui absorbait tout notre
enthousiasme. Nous brûlions du désir de voir les murs de Gênes sa
patrie, les rivages où sont situés Palos, Lisbonne, Cadix, San-Lucar
qui saluèrent son glorieux pavillon; c'était pour nous un bonheur
infini, de parcourir les routes et les mers qu'il avait parcourues, de
contempler les îles ou les terres que, le premier de notre continent,
il avait contemplées, de fouler le sol qu'il avait foulé, de nous
extasier devant les immenses conquêtes pacifiques, qui, elles-mêmes,
avaient excité ses extases, de nous associer aux sentiments douloureux
qu'il avait éprouvés, lorsque la _Santa-Maria_ fit naufrage à la
Navidad, lorsque la frêle _Niña_ fut assaillie par des tempêtes
furieuses près des Açores, lorsque les vents contraires et les temps
les plus orageux s'opposèrent, près de Veragua, à l'accomplissement de
l'important voyage qu'il avait entrepris dans un but scientifique de
premier ordre, de nous attendrir enfin et de nous indigner lorsqu'il
fut jeté à la côte, et qu'avec l'intrépide Adelantado, son frère, et
le jeune Fernand, son fils, il attendit dans la misère, le dénûment et
l'abandon, le bon plaisir du jaloux Ovando, qui semblait se complaire
à y prolonger son poignant exil.

Grâces soient rendues à la Providence! Ces murs, ces ports, ces
routes, ces mers, ces lieux enchantés dont quelques-uns rappellent
cependant de si tristes souvenirs, mais dont le plus grand nombre
témoigne du génie de Colomb, nous les avons vus, nous les avons
salués, admirés, interrogés; partout nous avons recueilli ou noté tout
ce qui pouvait avoir trait au grand homme par excellence selon notre
coeur; et le jour venu où le repos de la retraite nous a permis de
prendre la plume et de mettre quelque ordre à nos impressions, nous
avons concentré tout ce qui nous restait de facultés, pour rendre
hommage à celui que nous avons tant admiré, et au culte intellectuel
de qui nous resterons fidèle jusqu'au dernier de nos jours!

Toutefois, notre tâche serait incomplète, et notre impartialité
pourrait être révoquée en doute, si, à côté de l'éloge, nous ne
placions pas la critique, et si nous ne faisions pas connaître les
imperfections ou les erreurs qui ont été reprochées au héros de cette
histoire. Ces reproches, nous allons donc les passer en revue ou les
examiner de près; le lecteur décidera ensuite lui-même, quel crédit il
pourra leur donner, et s'il doit ou les sanctionner ou les regarder
comme mal fondés.

On l'a accusé d'avoir aspiré aux richesses et aux honneurs ou aux
dignités, non moins qu'à la renommée.

Comme la renommée ou l'illustration à laquelle il prétendait était de
la plus noble sorte, nous ne pensons pas qu'on ait voulu dire qu'il y
eût eu rien à blâmer de sa part, en la recherchant avec ardeur.

S'il a aspiré aux richesses, on a vu que c'était pour en faire un
magnifique usage. Nous avons dit, en effet, qu'il épuisa toutes ses
ressources à San-Domingo pour armer deux bâtiments à ses frais, et
pour y offrir un passage gratuit à ses malheureux compagnons du
naufrage de la Jamaïque à chacun desquels il distribua, en outre, des
vêtements et des secours qui leur permirent d'attendre que ces mêmes
bâtiments fussent armés et prêts à prendre la mer. Ensuite, nous
l'avons vu à son arrivée, se trouver dans un état de gêne voisin du
besoin et être obligé d'avoir recours à des créanciers; nous avons
également cité les dons qu'il a faits à Gênes, en faveur des
malheureux; nous avons dit quelles furent les dispositions qu'il
institua à cet égard pour l'avenir; nous avons parlé du soin qu'il a
pris de son père, de ses frères, de ses parents ou amis; enfin, nous
avons fait connaître la dotation splendide dont sa piété lui suggéra
l'idée pour la délivrance du Saint-Sépulcre. L'homme qui fait un tel
emploi de biens aussi péniblement, aussi laborieusement, aussi
légitimement acquis que les siens, ne peut être taxé d'aimer les
richesses dans le sens que l'on donne à cette expression; enfin, il
est impossible de prouver qu'une seule obole des sommes qu'il put
avoir en sa possession, eût été le résultat de la concussion ou de la
déloyauté.

Quant aux honneurs ou aux dignités, le reproche, au fond, existe en
effet. Certes, philosophiquement parlant, les honneurs ou les dignités
sont de frivoles puérilités; mais nous ne vivons pas, on ne vivait pas
alors plus qu'aujourd'hui dans un monde imbu d'abstractions
métaphysiques, ni dans un milieu de sages remplis d'austérité. Dans la
société, au contraire, telle qu'elle est faite, les honneurs et les
dignités sont, non-seulement un véhicule puissant qui stimule à de
belles actions, mais encore ces distinctions honorifiques ont
fréquemment un but très-utile que Colomb qualifia avec beaucoup de
justesse, quand il dit à la reine Isabelle que celles qu'il pourrait
recevoir du roi Ferdinand, mettraient un frein aux sarcasmes des gens
légers qui n'étaient que trop enclins à dénigrer ses projets, et
qu'elles empêcheraient le refroidissement de la confiance des marins
qui pourraient être destinés à l'accompagner dans son premier voyage.
On a pu également remarquer que lorsqu'il mouilla aux Açores sur la
_Niña_ ce ne fut que parce qu'il put se prévaloir de ses titres de
vice-roi et de grand-amiral, que le gouverneur relâcha ses matelots
qu'il avait faits prisonniers, et que l'hostilité de ce gouvernement
cessa. De plus, Colomb pensait beaucoup à ses enfants en ambitionnant
des dignités héréditaires; et pour peu que l'on connaisse le coeur
humain, on sait que l'on fait souvent pour eux, ce qu'on ne ferait pas
pour soi-même. Il aima donc beaucoup les honneurs et les dignités,
soit; mais, au moins, il ne chercha pas à les acquérir en ménageant sa
personne, ni en se tenant à l'écart quand il y avait un péril à
affronter.

Il est des esprits chagrins qui ont blâmé sa piété qu'ils ont, en
certains cas, taxée de superstitieuse. Nous ne saurions nous associer
à une semblable critique. Nous avouerons, en toute sincérité, qu'en ce
qui nous concerne, nous avons toujours plus pratiqué et professé la
sainte morale de Jésus-Christ dans nos actions et dans notre coeur,
que par une participation assidue aux cérémonies de l'Église; mais
nous ne saurions articuler le moindre reproche contre ceux qui croient
devoir faire, à ce sujet, des manifestations plus prononcées; or, si
ces manifestations sont dignes de nos égards quand elles sont
consciencieuses, qui, plus que Colomb, mérite qu'elles soient
respectées? Si donc, il a fait des voeux ou des processions, s'il
s'est livré à d'autres actes que, fort légèrement sans doute, on
traite de superstitieux, nous trouvons qu'il a bien fait puisque le
mobile en était dans ses convictions intimes; qu'en aucune
circonstance, il n'a rien imposé coercitivement à qui que ce fût; et
que l'accomplissement de ces mêmes actes, n'a jamais nui à celui de
ses devoirs comme chef et comme commandant. Il a passé toute sa
jeunesse au milieu de corsaires et d'aventuriers; mais il les a
quittés avec des moeurs pures, avec une réputation intacte; aucune
trace enfin n'est restée en lui de leur vie déréglée, de leurs
habitudes dissolues, pas même de leur langage peu mesuré; et, sans
doute, il le dut à sa piété.

D'ailleurs, et l'on en a fait la remarque, sa piété lui valut l'appui
de plusieurs ecclésiastiques, entre autres du respectable Diego de
Deza, et de son second père, l'admirable supérieur du couvent de la
Rabida, Jean Perez de Marchena. Or, sans cet appui, sans la garantie
que ces dignes prêtres donnèrent à la reine de ses sentiments
religieux, il n'aurait pas pu faire approuver des plans fondés sur la
sphéricité de notre globe alors fort peu admise, sur les limites qu'il
attribuait à l'Atlantique, sur des terres situées à l'Occident et
autres points que la plupart des hommes même les plus éclairés
considéraient alors comme impossibles ou chimériques, et même comme
attentatoires à la vérité de la religion. Aussi, nulle part on ne put
mettre en question sa ferveur chrétienne; ce qui fut accepté comme
venant de lui, aurait indubitablement été rejeté si cela avait été
présenté par quelqu'un moins pieux, et la découverte de l'Amérique en
aurait été ajournée pour un temps indéfini.

Viennent ensuite les plaisanteries de ceux qui l'ont représenté comme
ne pensant qu'au Cathay, qu'aux États du Grand-Kan et qu'à l'île de
Cipango. Il est incontestable que, s'étant adressé à Toscanelli pour
obtenir son approbation à l'égard de ses théories, et que ce savant
lui ayant envoyé une carte dressée sur les indications de Marco Paolo
qui était le voyageur le plus éclairé qui eût pénétré aussi avant dans
l'Orient, il ne pouvait qu'être fort impressionné par la présence de
ces lieux sur cette carte; sa préoccupation si naturelle dura même
longtemps et cela devait être; mais, en beaucoup d'occasions, surtout
lorsque les embouchures de l'Orénoque révélèrent, à lui seul entre
tous les marins de son expédition, que ce fleuve ne pouvait appartenir
qu'à un continent, il sut fort bien se mettre au-dessus de ces
préoccupations, et reconnaître une vérité à laquelle ses conavigateurs
se refusaient eux-mêmes à ajouter foi. Il crut donc au Cathay, aux
États du Grand-Kan, à Cipango; il y crut longtemps parce qu'il ne
pouvait en être autrement; mais dans la pratique des faits, il sut
toujours distinguer le vrai d'avec le faux, et reconnaître, comme il
le dit une fois avec tant de sens, que «la nature est un législateur
qui sait se faire respecter.»

On lui a même fait des reproches opposés ou contradictoires; ainsi,
pendant que quelques-uns de ses détracteurs, car qui n'en a pas? ont
prétendu ou prétendent encore que l'Amérique était connue en Europe
longtemps avant le premier voyage de Colomb, et qu'il ne fit que
mettre en usage les données qu'il avait pu se procurer à cet égard; il
en est d'autres qui ont également prétendu ou qui prétendent encore
que ce fut par hasard qu'il trouva le Nouveau Monde, lorsque tout
simplement, il ne cherchait qu'à se rendre dans l'Inde, en cinglant
vers l'Occident.

Aux premiers, nous répondrons en les renvoyant au commencement de
cette histoire où nous avons accumulé des preuves irréfutables qui
établissent, avec certitude, que tout ce qu'on avait allégué sur ce
sujet, ne portait aucune marque de vraisemblance, ni aucun caractère
de vérité, et qu'il est, au contraire, très-avéré que le Portugal, qui
était alors la nation la plus versée dans les connaissances maritimes,
croyait si peu à ces assertions de l'existence du Nouveau Monde, que
les plans de Colomb y furent publiquement traités d'insensés, que
même, une expédition étant secrètement partie des îles du cap Vert
pour lui ravir l'honneur de la découverte, les bâtiments de cette
expédition rentrèrent au port, après plusieurs jours de navigation et
convaincus de l'inutilité de poursuivre une entreprise qu'ils
qualifièrent d'extravagante. C'est donc bien à Colomb qu'était
réservée par la Providence, ainsi que le dit un auteur espagnol, la
gloire de traverser une mer qui avait donné lieu à _tant de fables_,
et de pénétrer le _grand mystère_ qui, par lui, devait être _dévoilé à
son siècle_.

Aux seconds, la réponse sera tout aussi facile: Il est constant, en
effet, que Colomb cherchait à se rendre dans l'Inde en cinglant à
l'Occident, et c'était en soi, une entreprise assez audacieuse pour
suffire à immortaliser son nom; mais cet illustre navigateur avait
prévu le _hasard_ de la découverte d'îles et de _continents_, dont nul
autre ne soupçonnait l'existence; la preuve en est dans les
stipulations qu'avant de partir, il consigna dans la convention qui
fut rédigée par lui, et portant sa signature, ainsi que celle de Jean
de Coloma, secrétaire royal, agissant au nom de Leurs Majestés
Espagnoles; ces stipulations, que nous avons déjà relatées, portent
expressément, que Colomb jouira lui-même pendant sa vie, et que ses
héritiers jouiront après sa mort, du titre de grand-amiral de toutes
les mers, de toutes les îles et de _tous les continents_ qu'il
pourrait découvrir, et que, de plus, il serait vice-roi et gouverneur
de ces mêmes îles, terres et _continents_.

Cependant, on insiste, et il se trouve encore des personnes qui
veulent absolument que des navigateurs, que des pêcheurs danois ou
normands aient, longtemps avant l'année 1492, abordé soit au
Groënland, soit à Terre-Neuve, et qui ajoutent que Christophe Colomb
devait en avoir été informé. Nulle part, nous n'avons vu de preuves de
ces faits; mais s'ils étaient vrais, comment se peut-il que le
Portugal, la France et l'Angleterre n'en aient pas fait l'objection,
lorsque Colomb leur fit ses propositions d'une expédition
transatlantique. D'ailleurs, pourquoi l'illustre navigateur se
serait-il tant obstiné à aller chercher dans l'Ouest des Canaries, des
terres qu'il aurait su exister beaucoup plus au Nord? En dernier lieu,
et nous sommes encore forcé de le dire, ce ne sont pas des contrées
nouvelles que Christophe Colomb offrait d'aller découvrir: il
s'annonçait, seulement, comme voulant aller dans l'Inde en faisant
route à l'Ouest des Canaries; et ce qui porte vraiment le cachet de
l'audace et du génie, c'est qu'ayant prévu le cas de terres
interposées il avait positivement dit que si, dans cet air-de-vent,
l'Atlantique avait d'autres limites que l'Inde, CES AUTRES LIMITES, IL
LES DÉCOUVRIRAIT!

On a avancé aussi qu'il y avait parmi les gens de _la maison_ de
Colomb en Espagne, un pilote qui lui avait donné des notions certaines
de l'existence du Nouveau Monde: mais si le fait de ce pilote avait
existé, nous dirons de nouveau que les plans proposés pendant vingt
ans à diverses cours par l'illustre navigateur, n'auraient été
susceptibles d'aucune contradiction, et que l'honneur en aurait
rejailli non sur lui, mais sur le pilote que l'on a prétendu avoir été
si bien informé. D'ailleurs, ce qui prouve, matériellement, que ce
bruit est une absurde fable, c'est qu'il est authentique, ainsi qu'on
le voit dans cette histoire, que jamais Christophe Colomb n'a été
(loin de là) en position de tenir _une maison_ en Espagne.

Colomb fut enfin le premier entre tous les marins, et ce titre
suffirait seul pour l'immortaliser, qui, à part même ses projets de
découvertes, osa, sciemment, entreprendre une longue navigation _en
perdant la terre de vue_, et cela à une époque où la science de la
géographie naissait à peine, où la sphéricité de notre globe était
généralement contestée, où l'art nautique était dans l'enfance, et où
la boussole, elle-même, était si mal connue qu'on ne soupçonnait
seulement pas la déclinaison ou la variation de l'aiguille aimantée.
Il fallait donc bien qu'il y eût une immense supériorité dans l'homme
qui, le 17 avril 1492, était entré comme simple particulier dans le
palais de la reine Isabelle à Grenade, et qui en était sorti investi
des titres de grand-amiral et de vice-roi, sans devoir cette
éclatante fortune à d'autres causes qu'à son génie et qu'à son mérite
personnel!

Nous avons tout dit, nous avons tout analysé, et le lecteur jugera.
Mais nous irons plus loin; nous admettrons, si l'on veut, la validité
de tous les reproches, de toutes les accusations que nous avons
exposés avec autant d'exactitude que d'impartialité; nous demanderons
ensuite, sans crainte, ce qui reste de tout cela. Or, il n'est
personne qui, ayant lu le récit de tant de voyages, d'actions, de
faits, de gloire, de malheurs, qui pensant à tout ce qu'il a fallu de
génie, de persévérance, de résignation, de science et de talent pour
accomplir une si belle vie; non, il n'est personne qui ne doive dire
que ce qui reste de ces faibles attaques, c'est un grand homme
au-dessus de toutes les insinuations, de toutes les calomnies, et dont
la gloire brillera jusqu'au dernier jour des siècles à venir.

Mais si l'univers doit, à tout jamais, son admiration au grand marin
dont nous venons de décrire la vie agitée et les travaux gigantesques,
Gênes, qui fut la patrie de ce grand marin, doit, en particulier,
s'enorgueillir d'avoir donné naissance à l'homme dont les conceptions
surhumaines ont doublé notre monde. Quelle merveilleuse époque que
celle où Gama, franchissant le cap des Tempêtes, traça une route
nouvelle vers les Indes; où se propageant comme la foudre, l'invention
de Guttemberg qui suivit d'assez près celle de la poudre à canon,
allait multiplier, à l'infini, les chefs-d'oeuvre de l'intelligence;
et où, surpassant tous ses émules, Christophe Colomb s'associa à ce
mouvement de la régénération moderne! À partir de cette époque, les
destinées des peuples s'agrandirent; et, grâce à ces êtres
privilégiés, les horizons ouverts devant l'humanité prirent des
proportions infinies! Enorgueillissez-vous donc, Gênes la superbe,
aucune ville, aucune nation n'en eurent jamais plus le droit et le
motif!

FIN.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Vie de Christophe Colomb" ***

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