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Title: L'eau profonde - Les pas dans les pas
Author: Bourget, Paul, 1852-1935
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'eau profonde - Les pas dans les pas" ***

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(This file was produced from images generously made
available by the Bibliothèque nationale de France
(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)



                              PAUL BOURGET

                        DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE

                             L'EAU PROFONDE
                                 ______

                          LES PAS DANS LES PAS
                                 ______

                            Cinquième mille

                                 PARIS

                             LIBRAIRIE PLON
                PLON-NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
                         8, RUE GARANCIÈRE--6e

                         _Tous droits réservés_



_Il a été tiré de cet ouvrage_

  20 exemplaires sur papier de Chine numérotés de 1 à 20,
  10 exemplaires sur papier du Japon numérotés de 21 à 30,
  70 exemplaires sur papier de Hollande numérotés de 31 à 100.



A LA MÊME LIBRAIRIE

OEUVRES COMPLÈTES

DE PAUL BOURGET

CRITIQUE. 2 volumes in-8º.

  *I. Essais de psychologie contemporaine. (Baudelaire, Renan,
      Flaubert, Taine, Stendhal, Dumas fils, Leconte de Lisle,
      les Goncourt, Tourguéniev, Amiel.)--Appendices.

  *II. Études et portraits.

ROMANS. 6 volumes in-8º.

  *I. Cruelle Énigme.--Un Crime d'amour.--André Cornélis
  *II. Mensonges.--Physiologie de l'amour moderne.
  *III. Le Disciple.--Un Coeur de femme.
  *IV. La Terre promise.--Cosmopolis.
  *V. Une Idylle tragique.--La Duchesse bleue.
  VI. Le Fantôme.--L'Étape.

NOUVELLES. 3 volumes in-8º.

  I. L'Irréparable.--Deuxième Amour.--Profils perdus.--
       François Vernantes.
  II. Pastels.--Nouveaux Pastels.
  III. Recommencements.--Voyageuses.--Complications sentimentales.

VOYAGES. 1 volume in-8º.

  Sensations d'Italie.--Outre-Mer.

POÉSIES. 1 volume in-8º.

  La Vie inquiète.--Édel.--Les Aveux.

_En cours de publication.--Chaque volume, 8 francs._

Les volumes précédés d'un astérisque sont en vente (octobre 1903).



DU MÊME AUTEUR, DANS LA MÊME SÉRIE

(Ouvrages déjà parus ou en cours de réimpression.)

CRITIQUE ET VOYAGES

  Essais de psychologie contemporaine, 2 vol.--Études et
  Portraits, 2 vol.--Outre-Mer, 2 vol.--Sensations d'Italie, 1 vol.

ROMANS

  Cruelle Énigme, suivi de Profils perdus, 1 vol.--Un Crime
  d'amour, 1 vol.--André Cornélis, 1 vol.--Mensonges, 1 vol.
  --Physiologie de l'amour moderne, 1 vol.--Le Disciple, 1 vol.
  --Un Coeur de femme, 1 vol.--La Terre promise, 1 vol.
  --Cosmopolis, 1 vol.--Une Idylle tragique, 1 vol.
  --La Duchesse bleue, 1 vol.--Le Fantôme, 1 vol.--L'Étape, 1 vol.

NOUVELLES

  L'Irréparable, suivi de: Deuxième Amour, Céline Lacoste
  et Jean Maquenem, 1 vol.--Pastels et Eaux-Fortes, 1 vol.
  --François Vernantes, 1 vol.--Un Saint (et autres nouvelles), 1 vol.
  --Recommencements, 1 vol.--Voyageuses, 1 vol.--Complications
  sentimentales, 1 vol.--Drames de famille, 1 vol.--Un Homme
  d'affaires (et autres nouvelles), 1 vol.--Monique
  (et autres nouvelles), 1 vol.

POÉSIES

  La Vie inquiète, Petits Poèmes, Edel, les Aveux, 1 vol.

OEUVRES COMPLÈTES

Édition in-8º cavalier. Prix de chaque volume...... 8 francs.

_EN PRÉPARATION_

  Un Divorce, roman.

L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de
reproduction et de traduction en France et dans tous les pays
étrangers, y compris la Suède et la Norvège.

Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section
de la librairie) en octobre 1903.



L'EAU PROFONDE

  _A Henri Amic._


Beaucoup de proverbes revêtent, en passant d'un pays dans un autre,
une physionomie si différente que cette variation seule prouverait
combien les caractères nationaux demeurent des réalités radicalement
distinctes et irréductibles. Le Français, par exemple, dit d'un homme
heureux qu'il est né «coiffé»; l'Anglais, qu'il est né «avec une
cuiller d'argent dans la bouche». Deux dictons, deux races, deux
destinées: un peuple léger, fringant, élégant, d'une part, amoureux de
la galanterie, passionné de plaire et volontiers frivole;--une nation,
d'autre part, avide et solide, éprise du positif et qui veut du
confortable dans du luxe. Voilà quelques premiers traits dans un
premier proverbe, voici d'autres touches dans un second. De quelqu'un
qui ne se livre pas, le Français dit: «Il n'est pire eau que l'eau qui
dort»; l'Italien: «Les eaux paisibles brisent les ponts»; l'Anglais:
«Les eaux tranquilles roulent profondes». Et tous les trois ont
raison--dans leur pays. Pour le Français, si instinctivement expansif
et sociable, une joie qu'il ne communique point est une moitié de joie,
une peine qu'il garde sur son coeur, une double peine. Il juge ses
voisins d'après lui, et, devant une réserve prolongée, il se méfie.
L'Italien, lui, si naturellement réfléchi et calculé, pousse la
méfiance plus loin encore. Dans toute retenue il voit une menace, dans
tout silence un piège; mais Machiavel est de Florence, du pays où la
finesse ne va jamais sans la grandeur, et cet aphorisme d'expérience
prudente se _désembourgeoise_, si l'on peut dire. Il s'ennoblit d'une
belle métaphore qui vous dessine une arche, roussie par d'innombrables
soleils, sur le glauque Arno ou le Tibre jaune. Chez les Anglais,
l'esprit réaliste s'accompagne de la plus solitaire, de la plus
méditative rêverie. Regardez la carte de leur île. Vous y verrez que
Manchester est voisin des lacs et du comté de Wordsworth. Tout à
l'heure ces éternels gaigneurs avaient un adage de gloutonnerie
rapace. Ils en ont un maintenant d'une grâce sauvage, qui ne
déparerait pas les discours du Jacques de _Comme il vous plaira_, et
l'Anglo-Saxon n'apparaît-il pas ainsi, dans toute son histoire et
toute sa littérature: durement brutal quand il est brutal, étrangement
songeur quand il est songeur? Ces deux petites phrases racontent cela
dans le raccourci de leurs formules.

                   *       *       *       *       *

Il n'est que juste d'ajouter que ces définitions de psychologie
ethnique comportent d'innombrables exceptions. La preuve en est que ce
ressouvenir de ce poétique proverbe anglais sur les eaux profondes
s'évoque à ma pensée--ô ironie!--au moment de rapporter une aventure
parisienne, arrivée l'autre automne, et dont l'héroïne n'a pas dans
les veines la moindre goutte de sang britannique. Aucune image
pourtant ne m'a paru mieux résumer l'impression que m'a laissée ce
petit drame sentimental, lorsqu'il me fut appris par des confidences
dont je respecterai le mystère. Cette tragédie de salon s'étant jouée
sans éclats, entre un très petit nombre de personnages, un changement
de noms et de quelques détails sauvegardera un anonymat dont le
lecteur reconnaîtra la nécessité, s'il veut bien admettre, malgré la
singularité de certains détails, que tout, ici, sous cette réserve
nécessaire, est strictement vrai. Peut-être, une fois le récit achevé,
la lectrice, elle, si elle s'est intéressée aux secrètes épreuves de
la délicate femme dont l'_Eau profonde_ est l'histoire,
comprendra-t-elle que ces deux mots aient, par une irrésistible
coïncidence, tenté l'historien. Il eût voulu retrouver, pour tracer ce
portrait, la plume avec laquelle Balzac a dessiné le profil de sa
Madame Jules, cette héroïne d'un épisode plus romanesque encore et un
peu analogue. Il a cru du moins indiquer tout ce qu'il laissera de
forcément inexprimé en inscrivant sur la première page un rappel du
vieux proverbe shakespearien. Peut-être aussi cette indulgente
lectrice trouvera-t-elle un symbole dans le contraste entre le
parisianisme des endroits où cette chronique de moeurs déroule ses
incidents et les visions d'outre-Manche qu'aura évoquées pour elle ce
_Still waters run deep_:--la coulée taciturne d'un fleuve d'Irlande
parmi ses prairies, l'immobilité vaporeuse d'un lac d'Écosse dans la
solitude de ses roses bruyères?... Pour peu qu'elle soit d'une
sensibilité tendre et farouche au fond, et la prisonnière de ces
desséchants devoirs, de ces meurtriers plaisirs que représente ce
malheur envié: une situation de monde, cette anti-thèse n'est-elle pas
celle de toute son existence? Elle voudrait, autour de ses émotions,
de ses espérances, de ses regrets, un cadre de nature qui leur
ressemblât, et elle doit passer de la rue de la Paix et d'un essayage
chez un grand couturier à une tournée de visites dans la
Plaine-Monceau, les Champs-Élysées, le faubourg Saint-Germain, pour
rentrer, s'habiller, dîner en ville ou recevoir, et finir sa soirée
dans quelque cohue prétendue élégante ou dans quelque loge d'un
théâtre prétendu amusant. Il faut croire que ces heurts presque
meurtriers du coeur et du milieu ont une espèce d'attrait malsain,
frelaté, mais bien fort, et qu'ils correspondent, dans les
sensibilités les plus fines, à un inexplicable besoin de sursaut. Car
Paris et sa société, ou mieux,--le recrutement, fantastiquement
composite, du monde actuel, exige ce pluriel,--Paris donc, et ses
sociétés, continuent de retenir tant de personnes que leur fortune
rendrait libres de s'enfuir! Elles en maudissent quotidiennement la
servitude, l'atmosphère morale, et elles ne s'en vont pas, comme si,
partout ailleurs, l'intensité de leur vie devait être diminuée.
L'anecdote rapportée ici prouvera qu'en effet cette ville, qui réalise
à chaque heure le mot célèbre de l'Empereur sur l'impossible, abrite
tout dans son décor hétéroclite, même de grandes âmes...



I

SUR UNE PISTE


J'ai dit que cet épisode datait de l'automne dernier. J'aurais mieux
fait de dire: son dénouement. La portion dramatique de l'aventure ne
fut, comme il arrive souvent, que l'explosion d'une mine longtemps
creusée. Mais sans un très petit hasard, et bien improbable, ce
travail souterrain, eût-il jamais abouti? La vie humaine est ainsi: le
nécessaire et le fortuit s'y mélangent d'une telle façon qu'à regarder
ces entrelacs de causes et d'effets on éprouve une impression
indémêlable de logique et d'incohérence où seule la foi en une
souveraine raison nous permet de pressentir une action providentielle.
C'est là un point de vue d'ensemble et que notre philosophie conçoit
quand elle s'exerce sur une suite d'années. Cette philosophie reste
dépourvue lorsqu'elle essaie d'interpréter dans un pareil sens des
événements d'une radicale insignifiance: celui, par exemple, qui
précipita la tragédie que j'ai l'intention de raconter,--une visite
d'une jeune femme dans un grand magasin de nouveautés!

La jeune femme dont il s'agit et que j'appellerai, en lui conservant
son titre,--ce détail a sa petite importance,--la baronne de La Node,
était en quête de tapis volants, fort bourgeoisement. Elle avait
entendu dire que le grand magasin en question avait reçu un arrivage
de vieilles carpettes d'Orient. Elle était donc venue là par ce
commencement d'une après-midi de novembre, avec l'espérance qu'elle
pourrait, à ce moment de la journée, se faire montrer quelques
échantillons, en évitant la foule. Ayant trouvé ce qu'elle cherchait,
elle regagnait la sortie d'un pas lent, le regard amusé, malgré elle,
aux mille et mille objets de toute provenance et de tout usage,
entassés sur les comptoirs, pendus aux murs, accrochés à des tringles,
empilés dans des armoires, étalés dans des vitrines. Le tableautin est
trop connu pour mériter même un crayon. La jeune baronne était entrée
dans le magasin, à deux heures. Il n'en était que trois, et déjà cette
foule, qu'elle avait désiré éviter, commençait de la presser de toutes
parts. L'énorme bâtisse regorgeait de ce formidable afflux féminin qui
semble donner raison aux prophètes de la démocratie. Le rêve du
nivellement universel n'est-il pas réalisé dans le dédale d'un pareil
emporium? Les diverses classes n'y sont-elles pas confondues, dans un
pêle-mêle extravagant? La modeste épouse du fonctionnaire à dix-huit
cents francs y coudoie la compagne du financier juif, dont les
bénéfices de bourse se chiffreront, le 31 décembre, par un
demi-million. La provinciale, pour laquelle le voyage à Paris est un
événement, y frôle l'étrangère qui va de Saint-Pétersbourg au Caire et
de Cannes à New-York, sur un oui, sur un non, aussi facilement qu'elle
est venue ici de son hôtel de la place Vendôme. La fille à la mode,
que son automobile de grande marque attend à la porte, croise
l'étudiante du quartier Latin qui a trottiné le long des rues, pour
épargner au budget de son ménage bohémien les trente centimes du
tramway. Le colossal bazar n'a-t-il pas une tentation pour chaque
désir, une occasion pour chaque besoin? Même une grande dame
authentique, qui n'eût eu, voici cinquante ans, que des fournisseurs
personnels, finit par avoir recours au banal et commode caravansérail,
quitte à s'y promener, comme faisait Mme de La Node, en dépit de la
promiscuité forcée, avec cet air patricien qui ne s'imite pas, qui ne
se définit pas. On discerne à peine en quoi il réside. C'est une façon
de poser le regard et de porter la tête, de se tenir et de marcher, où
il y a de la réserve et de l'assurance, de la fierté et du naturel, un
rien de hauteur et de la simplicité, un quant-à-soi tout en nuances.
Mais aucune femme, ni aucun homme ne s'y trompe. Certes, Mme de La
Node n'avait en elle, quand on analysait sa personne, rien de
particulièrement remarquable. Il semblait qu'elle dût passer partout
inaperçue. C'était une femme plutôt petite, jolie, d'une joliesse un
peu menue, un peu sèche. Elle avait des yeux bruns dont les prunelles
se faisaient aisément ternes au repos; des cheveux châtains, pareils à
tous les cheveux châtains; une taille mince, pareille à toutes les
tailles minces. Ses toilettes n'offraient, elles non plus, rien de
très affirmé, de très voyant. Elle était habillée, ce jour-là, d'une
robe de ville, d'un petit velours marron avec un semis de pois blancs,
et coiffée d'un chapeau assorti, sans le moindre caractère
d'excentricité. Et les acheteurs et les acheteuses qu'elle croisait la
suivaient d'un regard plus appuyé, les vendeurs s'avançaient à son
approche avec un empressement plus déférent. De ravissants détails:
des oreilles coquettement ourlées, des dents très blanches et bien
rangées, la finesse de ses mains et de ses pieds, corrigeaient sans
doute ce que cet aspect général aurait eu d'indifférent,--n'eût été le
_je ne sais quoi_. Mais elle l'avait, ce _je ne sais quoi_, et elle
savait qu'elle l'avait. Un léger, un imperceptible pli d'impertinence
flottait, plus encore qu'il ne se creusait, au coin de ses narines
minces et de ses lèvres, sensuelles tout ensemble et sans bonté.
C'était le défaut de cette physionomie: rendue à elle-même, et quand
rien ne suscitait son attention, comme maintenant, il s'en dégageait
une maussaderie qui pouvait déceler également l'apathie d'une
Parisienne épuisée de frivolités et une extrême surveillance de soi.
Cet air inamusable était tellement empreint sur ce visage délicat et
inexpressif qu'il décourageait aussitôt l'attention que
l'aristocratique allure de la passante avait suscitée.

--«Ce n'est pas la peine d'essayer...» se disaient les vendeurs, qui
se rabattaient sur d'autres clientes, d'aspect plus avenant.

--«A quoi bon?...» songeaient les jeunes gens, comme il s'en rencontre
toujours dans ces foules, prêts à suivre indéfiniment une femme
distinguée, sans l'aborder,--pour en rêver ensuite, non moins
indéfiniment. Pourtant, si l'un d'eux se fût attaché aux pas de la
visiteuse, il eût vu subitement, à une certaine minute de cette
promenade dans les galeries du grand magasin, ces traits, d'une
froideur presque impassible, se contracter dans une expression de
curiosité aiguë, un éclair s'allumer dans ces prunelles mornes, ce pas
indifférent se hâter. Il fallait que, parmi cette foule houleuse qui
piétinait et bruissait dans l'atmosphère de plus en plus étouffante,
Mme de La Node eût aperçu quelque chose ou quelqu'un qui éveillait en
elle des émotions profondes, car cette métamorphose instantanée, et
qui, pour l'observateur étranger, eût tenu du miracle, s'était
accomplie sur un coup d'oeil. Une silhouette, apparue et reconnue,
entre tant d'autres, au bas d'un escalier, y avait suffi; et voici que
ses petits pieds précipitaient cette descente, voici qu'elle se
haussait par-dessus les épaules dressées devant elle, pour ne pas
perdre de la vue la personne dont la seule présence venait de la
saisir ainsi. Cette présence n'avait pourtant rien que de très naturel,
et cette personne n'était autre qu'une de ses cousines qui était, ou
passait pour être une de ses amies intimes, la plus intime, la jeune
marquise de Chaligny. Mais Jeanne de La Node avait ses motifs, et de
très pressants (la suite de ce récit le démontrera trop), pour
attacher une importance extrême aux moindres faits et gestes de cette
prétendue amie:

«--Valentine ici?...», se disait-elle donc en se glissant à travers le
flot de plus en plus serré des acheteurs. Elle était guidée par la
couleur grise de deux larges ailes d'oiseau qui garnissaient le
chapeau de Mme de Chaligny, «après qu'elle m'a refusé de sortir
ensemble, parce quelle avait à faire des visites? C'était donc un
prétexte pour ne pas être avec moi... J'observais bien qu'elle
changeait. Elle a des soupçons. Je le répète à Norbert, depuis
Deauville... Mais voilà une occasion de l'interroger, ou jamais: ce
refus de ma compagnie, et puis qu'elle soit là... Quand on veut savoir
la vérité sur les grandes choses, il vaut mieux prendre de tout petits
moyens... D'ailleurs, à sa mine, quand elle me verra, je jugerai ce
qui en est...»

Ce discours intérieur enveloppait un de ces redoutables secrets comme
la vie élégante en cache tant sous ses rites frivoles. De se le
prononcer avait mis du rose aux joues d'ordinaire trop pâles de la
jeune femme. Ses mouvements avaient pris une agilité qui déjà, malgré
les obstacles, la rapprochait de celle qu'elle poursuivait. Encore
quelques secondes, elle la rattrapait,--quand, tout d'un coup, elle
commença de ralentir son allure, comme si une idée nouvelle la
déterminait à maintenir la distance qui la séparait de Mme de
Chaligny. C'est qu'en enveloppant, en perscrutant du regard sa cousine
qui ne la voyait pas, Mme de La Node venait d'éprouver, en effet, une
impression, d'abord confuse et inconsciente, puis précisée jusqu'à
devenir le principe d'une nouvelle curiosité: il lui avait semblé que
l'autre traversait la foule comme quelqu'un qui cherche à s'y perdre,
afin de dépister toute poursuite. La marquise était habillée d'une de
ces robes de teinte neutre qui n'attirent pas l'attention. La voilette
aux mailles serrées qui moulait son visage avait été choisie épaisse à
dessein. Elle marchait vite, en personne extrêmement pressée, et sans
prendre garde aux colifichets exposés autour d'elle:

--«Où va-t-elle?...» Cette question n'eut pas plus tôt traversé
l'esprit de Jeanne qu'elle y avait répondu mentalement comme auraient
fait neuf cent quatre-vingt-dix-neuf Parisiennes sur mille.--Où donc
peut aller une jolie femme de trente ans et qui se cache?...--Était-il
possible pourtant que Valentine, la sévère et prude Valentine, fût
vraiment en train de se diriger vers un rendez-vous coupable, ou d'en
revenir? Tout dans son caractère protestait contre une pareille
hypothèse. Mme de La Node le savait mieux que n'importe qui, ayant été
élevée avec elle, et se trouvant, pour des raisons qui n'étaient pas à
sa gloire, au courant des plus intimes secrets de l'existence de sa
cousine. Mais quand une femme n'est pas une honnête femme--et Jeanne
n'en était pas une--elle ne croit jamais sans réserves à
l'irréprochable vertu d'une autre. Que le plus léger indice la mette
sur la voie de ce que l'argot du monde appelle «un paquet», et vous la
verrez, fût-ce à propos de sa meilleure amie, déployer un génie de
soupçon aussi flétrissant que celui d'un vieux magistrat. C'étaient
certes des riens et qui pouvaient s'expliquer si simplement: ce refus
de sortir à deux, ce prétexte de visites, puis cette entrée dans ce
grand magasin! Il suffisait que Mme de Chaligny n'eût pas trouvé la ou
les personnes qu'elle allait voir, ou bien qu'en passant rue de Rivoli,
devant la principale façade de l'immense maison de nouveautés, l'idée
d'un achat en retard lui eût traversé la mémoire. C'était un rien
encore, cette mise effacée, ce voile épais, ce glissement presque
furtif à travers la foule... Et déjà cette si vague, cette si gratuite
hypothèse d'un mystère criminel contre-balançait, dans l'esprit de
Jeanne, la longue expérience qu'elle avait de la nature de Valentine,
puisqu'elle la suivait de loin, maintenant, et sans l'aborder. Elle la
vit, marchant toujours de ce pied qui va droit vers son but, sans une
distraction, sans un arrêt, s'engager de galerie en galerie et gagner
enfin une porte écartée du magasin, presque à l'angle de la rue
Saint-Honoré, en face de la rue Croix-des-Champs. Mme de Chaligny, au
moment de pousser l'énorme battant vitré, fut prise dans un groupe
d'arrivants. Elle dut attendre une minute et elle se retourna. La
poursuivante, qui n'était qu'à quelques mètres, n'eut que le temps,
pour n'être pas surprise en flagrant délit de son ignoble espionnage,
de se retourner elle-même et de s'absorber dans la contemplation d'un
lot d'objets de cuir étalés devant elle. Valentine de Chaligny ne
l'avait-elle pas vue, ou bien, l'ayant reconnue, ne s'était-elle pas
crue reconnue? Toujours est-il que Jeanne, lorsqu'elle regarda de
nouveau, n'aperçut plus les ailes grises du chapeau, son point de
repère dans cette course à deux à travers la cohue. Le soupçon
grandissant continuait de la posséder avec tant de force qu'elle
courut, plutôt qu'elle ne marcha, vers la porte, assez vite pour
qu'arrivée sur le trottoir son regard circulaire, et qui fouilla trois
rues à la fois, saisît la silhouette à la poursuite de laquelle elle
s'acharnait. Mme de Chaligny parlementait avec le cocher d'un fiacre
évidemment arrêté au passage. Cet homme retenait son cheval impatient
au milieu de la rue Saint-Honoré, tout en écoutant l'adresse que lui
donnait sa nouvelle cliente, la main sur la portière ouverte. Il fit
le geste d'avoir compris. Les ailes grises s'engouffrèrent dans la
voiture. La petite main referma la portière, et le cheval partit dans
la direction du Louvre, si vite que Mme de La Node désespéra de
trouver sur place un véhicule qui lui permît de suivre la piste où le
plus inattendu des hasards la jetait. Elle héla un premier cocher qui
passait, puis un second. A son appel ils opposèrent, celui-là un
insolent silence, l'autre un imperceptible haussement d'épaules. Ils
avaient tous deux leur voiture occupée.

--«Que je suis sotte!...» se dit la petite baronne. «Je ne la
rattraperais plus maintenant... Il faudrait savoir si elle est sortie
de chez elle avec ses chevaux et ses gens...» Et, obéissant
machinalement à l'instinct de police soudain éveillé en elle par cette
rencontre, elle longeait déjà le trottoir qui va vers la place du
Palais-Royal. Elle se préparait à passer la revue des équipages qui
attendaient à la queue leu leu. Elle n'eut pas besoin d'une longue
recherche pour reconnaître, debout parmi les autres domestiques en
livrée qui stationnaient devant la grande porte, Jean, le valet de
pied de la marquise. Un peu plus loin le cocher Joseph, assis sur son
siège, maintenait les deux chevaux bais, attelés au coupé officiel.
Valentine avait exécuté la classique manoeuvre. Elle était descendue
de sa voiture à cette entrée pour assurer un alibi à son emploi
d'après-midi, en vertu de l'aphorisme du _Misanthrope sans repentir_:
«Avant d'arriver où elle ne veut pas être vue, une femme qui sort va
toujours où elle veut qu'on la voie.»--Et, encore une fois, où donc
peut aller une jolie femme, et de ce rang, qui ne veut pas qu'on la
voie?...



II

HISTOIRE ABRÉGÉE D'UNE LONGUE HAINE


Pour comprendre quels sentiments une pareille découverte soulevait
chez Jeanne de La Node, il est nécessaire de préciser une situation de
fait, déjà indiquée, et une situation de coeur plus essentielle
encore. Certains actes sont par eux-mêmes si graves qu'ils semblent
toucher la limite de notre culpabilité. Ils peuvent s'aggraver
cependant encore, par la malice des sentiments qui nous y ont poussés.
On l'a deviné à travers les lignes du début de ce récit: à la date où
cette histoire commence, Mme de La Node avait une liaison avec Norbert
de Chaligny, le mari de Valentine. Cette liaison durait depuis plus
d'une année. Si l'on pense que les deux cousines n'étaient pas
seulement apparentées par le sang,--étant les filles des deux frères,
--mais qu'elles ne s'étaient jamais quittées; qu'elles avaient grandi
ensemble, débuté dans le monde ensemble, et que cette intimité s'était
accompagnée, qu'elle continuait de s'accompagner de ces chatteries de
langage et de manières, la grâce caressante des amitiés féminines,
--peut-être jugera-t-on que cette perfidie dépassait de beaucoup la
mesure de ces coquets délits mondains, qui se commettent
quotidiennement sous le nom jadis si grave, aujourd'hui très
insignifiant, d'adultère. Le vrai crime de cette aventure n'était
pourtant pas là, dans une trahison que la faiblesse d'un coeur surpris,
un mariage mal assorti,--Jeanne était séparée de son mari depuis
trois ans,--un amour partagé, pouvaient expliquer. Le motif véritable
de la faute était pire que cette faute. Il tenait tout entier dans la
plus mesquine, dans la plus dissimulée des passions, mais c'est la
plus violente dont les natures sèches soient capables: Mme de La Node
n'aimait pas Chaligny, elle haïssait Valentine, et depuis leur
lointaine enfance, pour des raisons si profondes, si mêlées aux
arrière-replis de sa personnalité, qu'elle les avait ignorés d'abord
elle-même. Elle n'en était pas très consciente encore aujourd'hui. On
ne s'avoue pas aisément que l'on _envie_ quelqu'un,--le mot hideux de
cette énigme morale est prononcé,--car c'est s'avouer à la fois une
infériorité par rapport à celui que l'on envie, et la présence en soi
d'un sentiment avilissant. Mais quelque déguisement que prennent nos
bas instincts, leur vilenie n'en subsiste pas moins sous les formes
hypocrites dont nous les habillons à notre propre regard, et c'était
bien l'insupportable crispation de tout l'être devant la félicité d'un
autre être que Jeanne avait commencé d'éprouver auprès de Valentine,
dès l'enfance, quand elles étaient deux petites filles qui couraient
dans les allées du parc, leur natte dans le dos. Cette même crispation,
elle l'éprouvait à trente ans, maintenant que leur vie à toutes deux
était faite,--«si injustement!» pensait Mme de La Node. De la destinée
de sa cousine, Jeanne ne voyait que les réussites, de la sienne propre
que ses échecs. En pensant et sentant ainsi, elle se trompait. Mais
l'envie ne se trompe-t-elle pas toujours quand elle imagine la joie
d'autrui? C'est là son premier châtiment: elle l'exagère, et en
souffre davantage. Elle se trompe aussi le plus souvent quand, ensuite,
elle essaie d'organiser le malheur qui doit la venger. Neuf fois sur
dix, ses efforts, faussés par la haine, atteignent précisément le
résultat contraire. La mise en lumière de ces deux lois, assez
consolantes dans leur pessimisme, servira de moralité à cette analyse
d'une crise aiguë traversée par un ménage parisien dans la première
année du vingtième siècle.

Comme tant de nos mauvais sentiments, cette envie de Jeanne pour sa
cousine s'était insinuée dans son coeur sous ces apparences de
délicates susceptibilités, qui nous permettent de mal agir en nous en
excusant. Les pères des deux cousines étaient frères, je l'ai dit plus
haut; ils s'appelaient,--d'après la funeste coutume française qui
détruit la noblesse en multipliant les titres de courtoisie, au lieu
que toute la maison devrait être titrée dans un seul membre, son
représentant,--l'un le comte, l'autre le vicomte de Nerestaing.
Valentine était la fille de l'aîné. Celui-ci avait hérité le
magnifique donjon familial qui porte leur nom et qui partage, avec
ceux de Rambures et de La Tour-Enguerrand, l'honneur d'être en
Picardie la plus intacte des forteresses construites contre l'invasion
anglaise. Nerestaing date de 1338, de l'armistice même que le pape
Benoît XII imposa au roi Édouard III. Les partages, en attribuant
cette merveille d'architecture médiévale au chef du nom et des armes,
avaient relégué le cadet dans une gentilhommière avoisinante, échue
aux Nerestaing par la libéralité d'un allié: les Saulaies. Jeanne y
était née. Ses plus lointains souvenirs d'enfance lui montraient le
pauvre castel--un ancien pavillon de chasse--où elle grandissait, et,
par contraste, la seigneuriale demeure où habitait sa cousine. Ses
impressions rétrospectives se précisaient. Elle se revoyait, toute
petite encore, allant chercher Valentine, dont la mère venait de
mourir, pour l'emmener passer quelques semaines dans ces modestes
Saulaies. Son oncle allait voyager, afin de distraire son désespoir.
Il avait perdu sa femme d'une façon presque foudroyante, en pleine
fleur de jeunesse et de santé. C'est là, dans le séjour de l'orpheline
auprès d'elle, que Jeanne avait commencé de souffrir. Elle avait
toujours eu quelques-uns de ces incorrigibles défauts qui tiennent à
la réaction la plus involontaire de notre système nerveux. Elle les
gardait encore à trente ans, sous sa roideur jouée. Elle était
impulsive et facilement désordonnée, inégale et capricieuse, remettant
sans cesse au lendemain la besogne de la veille, perdeuse et gâcheuse;
enfin une de ces machines nerveuses mal ajustées où les médecins
modernes voient volontiers un type fruste de demi-hystérie. Sa mère,
qui ne connaissait pas cette commodité des excuses physiologiques, lui
avait toujours reproché ces fâcheuses dispositions. La présence de
Valentine sous leur toit multiplia ces réprimandes, à cause de la
comparaison. Celle qui allait devenir la gentille châtelaine du
glorieux Nerestaing était en effet l'enfant la plus régulière, la plus
réservée, la plus mesurée, une petite dame déjà; et sa tante, gagnée
par son charme, se prit à la vanter à sa propre fille, avec une
imprudente partialité, en même temps que, par une pitié naturelle,
mais non moins imprudente, elle prodiguait à l'enfant sans mère les
plus indulgentes gâteries. L'irrésistible et secret instinct
d'antipathie presque animale qui avait rendu insupportables à Jeanne
ces éloges et cette tendresse se justifiait trop, chez la fillette de
treize ans, par la jalousie de l'affection maternelle. Cette aversion
avait été si vive qu'un jour il lui était arrivé, seule dans la
chambre de Valentine, de tacher d'encre les cahiers rangés sur la
table, de déchirer les effets pendus dans l'armoire, de jeter par
terre et de piétiner le portrait de sa cousine, follement,
furieusement. Après dix-sept ans révolus, elle se rappelait quelle
honte avait brûlé ses joues et son coeur quand Mme de Nerestaing
l'avait surprise à cette honteuse occupation de vengeance. Et ç'avait
été sa cousine qui avait demandé pardon pour elle et obtenu sa grâce.
Ce méfait avait eu du moins cet avantage: Valentine partait presque
aussitôt pour aller chez une autre de leurs parentes. La mère avait
compris.

                   *       *       *       *       *

Par une anomalie, étrange au premier regard et qui apparaîtra comme
bien logique à la réflexion, cette jalousie conçue pour Valentine fut
la cause que, pendant leurs années de jeunesse, Jeanne se rapprocha
d'elle plus étroitement. Envier quelqu'un, c'est y penser. C'est
sentir par lui. C'est par un de ces détours déconcertants, si
familiers à notre nature émotive, éprouver à la fois l'attrait et
l'aversion de sa présence. L'envie n'est pas d'abord, elle n'est
jamais la haine pure. C'est plus ou c'est moins, puisqu'il s'y mélange
forcément une admiration, douloureuse, involontaire, révoltée, mais
une admiration tout de même, par suite une façon d'amour. Ainsi
s'expliquent, dans l'existence des artistes, par exemple, où cette
passion compliquée a son domaine propre, ces alternatives d'engouement
et de diffamation entre rivaux, aussi sincères que contradictoires. De
leur treizième à leur dix-huitième année, Jeanne fut persuadée qu'elle
n'avait pas de meilleure amie que Valentine. C'était vrai, en ce sens
qu'aucune de ses compagnes de cette époque ne lui donna des
impressions aussi fortes. Soit qu'elle subît la fascination des jolies
qualités de sa cousine, soit qu'elle se rebellât contre elles,
intérieurement, avec une amertume irritée, cette cousine lui fut
toujours, intimement, intensément vivante, à chaque heure, à chaque
minute. Quand elles entrèrent toutes deux dans le monde, l'attrait
l'emporta, pour un temps assez long, dans cette sensibilité mal
équilibrée, par cette raison que Jeanne eut alors, pour la première
fois, plus de succès que Valentine. Celle-ci, qui n'avait pas cessé de
primer tant que les jeunes filles se mouvaient dans un cercle étroit,
par le sérieux vrai, la délicatesse simple, l'harmonie, la suavité de
tout son être, passa soudain au second plan lorsqu'elles commencèrent
de figurer sur un autre théâtre. Il y avait dans Valentine un goût du
silence, de l'effacement, et dans Jeanne un instinct de séduire, un
appétit de briller, qui devaient faire de l'une la plus méconnue des
comparses, dans une première visite, un premier dîner, un premier bal,
et attirer sur l'autre cette attention superficielle, mais grisante,
dont tant de coquettes naïves sont trop aisément les victimes, dans
cette époque de transition où la femme s'éveille au désir de plaire.
Le résultat fut que Jeanne se maria, dès cette année de leur commun
début,--et la première. L'avidité de ce triomphe, le plus flatteur
entre jeunes filles, ne fut pas étrangère à la facilité avec laquelle
elle répondit «oui» à la demande du baron de La Node. Il faut ajouter
que ce mariage représentait tout l'idéal que des parents un peu grisés,
eux aussi, du succès de leur fille, pussent désirer chez un fiancé,
en cet an de grâce 1890: une tournure élégante, un beau nom, de la
fortune, et ce prestige qu'exercent, malgré tout, même sur des gens de
la meilleure compagnie, quand ils ont beaucoup vécu en province, les
«personnalités parisiennes». Jules de La Node faisait courir. Il était
du Jockey. Il figurait au premier rang de cette coterie qui mène la
mode à Deauville l'été, dans les chasses de Seine-et-Marne ou de
Seine-et-Oise en automne, à Pau ou sur la Rivière en hiver, et au
printemps à Paris,--ce Paris, qui va de la place Vendôme à Longchamp.
Jeanne s'était vue, par avance, menant cette vie de fêtes perpétuelles,
qui est réellement, pour leur malheur, le plus souvent, celle des
jeunes femmes lancées dans le même tourbillon. Son orgueil de réussite,
lors de ses fiançailles, était si profond, si complet, qu'il acheva
de fermer la vieille blessure d'envie. Ces cicatrices-là sont, hélas!
toujours si près de se rouvrir! Jamais auparavant, jamais depuis, elle
n'avait autant aimé sa cousine. Elle était sur le point de la plaindre,
en comparant le brillant avenir qu'elle se forgeait par avance, au
sort encore incertain de l'effacée Valentine. Plus tard elle devait en
vouloir à l'autre de cette pitié, comme d'une duperie.

Il n'est que juste de le reconnaître à sa décharge, et pour expliquer,
sinon excuser les âcretés de ses désillusions: si un tel mariage,
malgré ses apparences séduisantes, avait beaucoup de chances de n'être
pas très heureux, il en avait beaucoup de n'être pas très malheureux.
Il s'en conclut tant de pareils, qui sont du moins tolérables. Or
celui-là fut très malheureux. Jeanne n'eut qu'un enfant, un fils qui
naquit dans des conditions difficiles. Il fallut le sacrifier pour la
sauver. La maternité lui était refusée pour l'avenir. Son mari, qui
essayait, comme tant de ses camarades, d'élargir la marge de son
budget en déplaçant et replaçant sans cesse les quelque douze cent
mille francs qui constituaient leur fortune liquide, se trouva pris,
coup sur coup, dans plusieurs spéculations désastreuses. Il joua pour
réparer ses pertes, et perdit davantage. Il dut demander des
signatures à sa femme. Celle-ci les donna d'abord; puis, conseillée
par ses parents, elle refusa de renouveler des sacrifices où son
indépendance aurait sombré. Ces questions d'argent devinrent, pour ce
ménage sans enfants, auquel une quotidienne dissipation interdisait
toute vie morale, le principe de discussions bientôt violentes et qui
dégénérèrent en disputes. De scènes en scènes, la séparation s'imposa.
Elle fut prononcée avant la fin de la septième année de ce beau
mariage et «si sympathique», comme avait dit le compte rendu des
journaux spéciaux, lors de la célébration. Il y avait presque quatre
ans de cela, et Jeanne s'attendait sans cesse que son mari demandât
une dissolution plus complète du lien conjugal, pour se rendre libre
entièrement, et réparer, par une nouvelle union, sa fortune plus d'aux
trois quarts détruite. Elle s'y attendait, et quoique les idées
religieuses qu'elle prétendait professer lui fissent une obligation de
résister à un tel projet, elle le désirait. L'article 310 du Code
civil qui permet à l'un des deux époux de faire transformer un
jugement de séparation de corps en jugement de divorce, après un
certain délai, faisait l'objet de ses continuelles méditations; car à
elle aussi, cet article ouvrait la porte à un second mariage, qui eût
contredit ses attitudes, que sa famille eût blâmé, que la société eût
mal accepté. Tout ne valait-il pas mieux que cette précaire existence,
à un second étage de la rue Barbet-de-Jouy, où elle était venue se
réfugier, avec trente-deux pauvres mille livres de rentes,--ce qu'elle
dépensait pour sa toilette, dans les débuts de sa vie de femme,--et à
deux pas du somptueux hôtel qu'occupait sa cousine, devenue la
marquise de Chaligny?

C'était là, en effet, pour Jeanne, la lame brisée dans la blessure, la
pointe enfoncée dans le plus intime de son amour-propre, presque de sa
chair: à chacun des désastres de sa vie avait correspondu une chance
heureuse dans l'existence de Valentine. Au moment même où Mme de La
Node accouchait, dans les tortures, de ce fils aussitôt perdu,
Valentine se fiançait inespérément avec Chaligny, et, tout de suite,
elle venait habiter dans ce véritable palais de la rue de Varenne,
digne pendant de l'historique Nerestaing, dont elle était maintenant
propriétaire. Un an après, elle y donnait naissance à une fille; puis,
une année plus tard, à un garçon, qui vivaient, eux, qui grandissaient,
eux, et dont la grâce eût fait la fierté de tout foyer. Et voici que,
coup sur coup, des héritages inattendus apportaient à l'heureuse mère
une opulence qui dépassait les plus exigeantes ambitions formées pour
ses enfants. Aussi oisif que La Node, lancé comme celui-ci dans les
hautes et mouvantes régions du sport et de la mode, Chaligny s'était
trouvé aussi bon administrateur de ses revenus que l'autre avait été
gaspilleur des siens. Il possédait cette entente avisée de ses
intérêts qui s'associe moins rarement qu'on ne le croit à ces
existences de luxe et de prodigalités. Tous les gens riches ne se
ruinent pas, et une fortune qui se conserve veut un talent, comme une
fortune qui s'acquiert. Elle suppose ce don de bien calculer, qualité
dont la présence ou l'absence n'a rien à voir ni avec notre
intelligence, ni même avec nos moeurs. La preuve en est que le sens de
la conservation de l'argent acquis se rencontre dans le demi-monde le
plus corrompu et le plus ignare, aussi bien que dans la plus correcte
bourgeoisie et la plus cultivée. Chaligny ne jouait pas sur un cheval
qu'il ne gagnât; il ne donnait pas à son agent de change un ordre
d'achat que la valeur ne montât; et il était médiocre cavalier,
médiocre boursier. Il se connaissait peu en objets d'art, et il ne se
trompait guère sur un bibelot. Et ainsi du reste. Bref, à mesure que
le ménage des La Node allait se désagrégeant, celui des Chaligny
allait se fortifiant, se développant, s'épanouissant, au moins dans
ces manifestations extérieures qui font dire au public: «Ce sont des
gens heureux!...» Comment l'ancienne envie n'aurait-elle pas reparu,
plus forte elle aussi, plus développée, plus épanouie dans le coeur de
la cousine, séparée, ruinée, vaguement déclassée déjà, et qui pouvait
se prononcer chaque jour, en passant, dans son coupé de remise loué au
mois, avec marchandage, devant la porte de l'hôtel princier de la rue
de Varenne, le: «Pourquoi elle, et non pas moi?» murmuré jadis toute
petite, à la vue des quatre massives tours à mâchicoulis du donjon de
Nerestaing?

                   *       *       *       *       *

Dangereuses paroles, mais elles seraient demeurées sans doute
inefficaces comme tant d'autres soupirs de jalousie jetés à chaque
minute dans ce Paris de luxe et d'ostentation, par tant de vanités
humiliées, que supplicie la vision de l'opulence étalée d'autrui! Le
malheur voulut que Valentine, ou bien ne devinât pas ces sentiments
chez sa compagne d'enfance, ou bien qu'elle éprouvât, les devinant, un
magnanime besoin de les guérir à force de bonté. C'est la pire faute
que l'envié puisse commettre à l'égard de l'envieux. Certains procédés
très généreux, par la supériorité morale qu'ils démontrent, exacerbent
encore la funeste passion. Dans le cas présent, ils avaient cet autre
danger qu'ils consistaient surtout, de la part de la parente comblée,
à sans cesse associer la parente moins fortunée aux facilités de sa
vie. Déjeuners, dîners, courses en ville, loges de théâtre, séjours à
la campagne,--tout était prétexte à Valentine pour épargner à Jeanne
une petite dépense, pour lui procurer un petit plaisir. Elle ne
réfléchissait pas qu'avoir toujours Mme de La Node auprès d'elle,
c'était la mettre toujours auprès de son mari. Rien de plus propice
aux séductions que ces intimités entre un homme jeune et une jeune
femme qu'un demi-cousinage rend naturellement familiers; qui
s'appellent par leur petit nom, sortent en tête-à-tête à la campagne,
sans que nul s'en étonne; s'écrivent quand ils sont séparés;
s'habituent enfin aux menues privautés de l'amour dans une amitié,
bien vite troublée, si l'un des deux y apporte des pensées qui ne
soient pas d'une droiture et d'une simplicité absolues. La tentation
était trop forte pour Jeanne de prendre une revanche, après tant de
secrètes humiliations, en dérobant à Valentine une part du coeur de
Chaligny. Telle fut la première ambition d'un instinct de vengeance
féminine, déjà très perfide dans sa relative innocence. Ces désirs
d'une influence sentimentale ne vont guère sans un rien de coquetterie
physique, et ce manège a pour inévitable effet d'éveiller chez celui
qui en est l'objet l'émoi ingouvernable des sens. Une fois sur cette
route, la coquette et son complice ne peuvent plus répondre
d'eux-mêmes. L'obscur et redoutable animalisme qui gouverne, en dépit
de nos orgueils et de nos complications, les rapports de l'homme et de
la femme, se déchaîne dans sa brutalité foncière. L'on a voulu
préoccuper le mari d'une rivale, l'intéresser, le troubler,--et l'on
se réveille, comme il était arrivé à Jeanne de La Node, la maîtresse
de celui avec qui l'on prétendait seulement jouer,--et pas davantage.

Il y avait plus d'un an que cette coupable liaison s'était nouée, et,
au lieu de rencontrer, dans ce triomphe sur sa cousine bafouée et
trahie, un apaisement à ses haines, la traîtresse les y avait
envenimées. Par une contradiction qui démontre bien le caractère
bâtard de l'envie, l'absolue confiance de Valentine, qui aurait dû
flatter la rancune de Jeanne, l'avait aussitôt exaspérée. Ce rôle de
dupe, pris comme il était par Mme de Chaligny, s'ennoblissait de trop
de délicatesse, de trop de pureté. Cette régulière, cette harmonieuse,
avait une manière de ne pas voir le mal qui ne permettait pas la
moquerie. Elle ne le soupçonnait même point, parce qu'elle ne l'avait
jamais ni fait, ni même pensé. Le monde, qui commençait à s'apercevoir
de l'intrigue engagée entre Chaligny et Jeanne, ne croyait pas sans
réserves à l'aveuglement de la marquise. «Elle ne veut rien voir,--à
cause des enfants...», disait-on. Mme de La Node, elle, savait combien
il lui avait été aisé d'abuser une femme qui se serait mésestimée de
supposer sa compagne d'enfance capable d'une infamie. Elle savait
aussi ou, mieux, elle sentait que cette situation, ridicule pour toute
autre, d'une épouse trompée dans sa famille la plus proche, presque
sous ses yeux, ne provoquait dans leur société aucune épigramme contre
Valentine. Les méchantes langues mélangeaient, malgré elles, à leur
ironie sur une telle naïveté, l'expression irrésistible d'une estime
forcée. Les plus cruels disaient: «Chaligny a bien raison, sa pauvre
femme est si ennuyeuse!...» ou encore: «C'est entendu, cette petite
Chaligny est vertueuse, elle est jolie, elle est douce, elle est
parfaite. Et elle n'a pas su retenir son mari? C'est sa faute, tant
pis pour elle...» Ces propos et d'autres pareils, où l'on reconnaîtra
l'humeur du monde contre une perfection qui déconcerte son pessimisme
facile, marquaient le terme extrême de la malveillance. Ils
n'empêchaient pas que la marquise n'eût autour d'elle une atmosphère
d'un respect de plus en plus déférent et que son heureuse rivale ne
perçût à toutes sortes de petits signes un commencement de
déconsidération. Une jeune femme, dont on sait qu'elle a un amant, est
aussitôt traitée par les autres femmes avec une curiosité, et par les
hommes avec une attention, également insultantes. Elle devine, dans
les regards de celles-là, l'intérêt, jaloux et méprisant à la fois,
qui les attache aux aventures clandestines, et, dans les regards de
ceux-ci, le secret espoir d'une galanterie possible. Contre cette
condamnation de sa faute par la lucidité polie des salons, la femme
qui aime n'a qu'un refuge: le bonheur qu'elle donne. Il n'avait pas
fallu un long temps à Jeanne pour constater que Chaligny n'était pas
heureux par elle et pour deviner que l'obstacle à ce bonheur venait
des sentiments gardés par cet homme,--à qui? A l'épouse même qu'il
trahissait. Beaucoup de maris infidèles sont ainsi: leur ménage ne
satisfait plus cet appétit de passion et de changement qui reste à
tant d'hommes de leur jeunesse plus libre. La familiarité quotidienne
a engourdi, comme émoussé l'amour. Il arrive même, c'est encore un cas
fréquent, que l'existence côte à côte, au lieu d'accroître la fusion
des coeurs, l'a diminuée, et que, pour se voir tous les jours, les
époux ne se voient plus. Que la femme soit trop pudique, trop réservée,
l'homme gauche et susceptible, comme étaient Valentine et Norbert de
Chaligny, des silences dans l'intimité s'établissent, à une profondeur
étonnante qui explique seule tant d'inexplicables malentendus. Mais si
ces impressions de monotonie et de froideur laissent celui qui les
éprouve au foyer conjugal, à la merci des pires caprices des sens et
même du coeur, ce foyer qu'il déserte n'en est pas moins le coin sacré
auquel il tient par ses plus fortes fibres. Il trompe sa femme, et
elle reste celle qui porte son nom, la mère de ses enfants, la
compagne à laquelle il réserve dans sa pensée une place unique. Il lui
ment et il la respecte. Il l'outrage en secret, et ses égarements ne
l'empêchent pas de mettre à part, très à part de ses maîtresses d'un
instant, l'associée de ses heures vraies et sérieuses. Voilà les
sentiments auxquels Jeanne de La Node n'avait cessé de se heurter dans
le coeur de son amant durant ces douze mois de leur liaison, avec
quelle irritation constante, on le devine, avec quel empoisonnement de
la vieille blessure! Se permettait-elle de formuler la moindre
observation critique qui pût toucher à Valentine, même de loin? Une
ombre passait sur le visage de Chaligny, où elle discernait trop
nettement une sévérité à son égard. Faisait-elle une allusion à la
possibilité que leur intrigue fût découverte par leur dupe? L'angoisse
des yeux de son complice lui disait le prix qu'il attachait à l'estime
de sa femme. Quand elle avait saisi un signe de cette persistante
affection de Norbert pour celle qu'elle haïssait maintenant d'une
haine accrue de remords, Jeanne redoublait de coquetterie vis-à-vis de
lui. Elle essayait de prendre davantage cet homme, et elle était
contrainte de s'adresser en lui aux plus obscures faiblesses de son
être. Elle tentait de se l'attacher par la sensualité. Dans ce brutal
domaine elle était la plus forte, et cette évidence, en la rabaissant
à ses propres yeux, excitait davantage son envie.

                   *       *       *       *       *

Mesure-t-on, maintenant, le retentissement que devait avoir dans cette
âme, toute rongée, toute minée par des réflexions de cet ordre, cette
soudaine découverte: Mme de Chaligny n'était pas ce qu'elle
paraissait? Elle avait un secret dans sa vie? Cette irréprochable
épouse, que son mari se pardonnait à peine de tromper, courait Paris
en fiacre, tandis que ce mari la croyait gardée par ses gens? Elle
s'échappait vers des rendez-vous clandestins, en laissant sa voiture à
la porte d'une maison à plusieurs entrées--comme Jeanne faisait
elle-même, quand elle allait retrouver Chaligny? Cette hermine de
vertu dont l'éloge l'avait tant humiliée, toute petite fille, et
l'humiliait plus cruellement aujourd'hui, n'était qu'une hypocrite et
qu'une comédienne?... Était-ce possible?



III

PREMIÈRES SAPES


Était-ce possible?--Jeanne avait trop besoin de répondre «oui» à cette
question pour que sa pensée ne se tendît pas, aussitôt et dans les
instants qui suivirent, à ramasser en bloc les quelques arguments qui
pouvaient confirmer cette inespérée, cette foudroyante découverte. Une
fièvre l'avait saisie à la vue de Valentine fermant la portière du
fiacre qui l'emportait vers un coin caché de ce vaste Paris, si peuplé
de mystérieux asiles. Du coup, cette équipée de sa fière cousine avait
réhabilité la maîtresse de Norbert à ses propres yeux en rabaissant
l'autre au même niveau. Et maintenant qu'elle avait constaté, par
l'abandon de l'équipage officiel à la porte du grand magasin, que son
premier soupçon était le juste, son excitation était si vive qu'elle
ne se sentit pas capable d'attendre,--la chose eût été si naturelle,
--que Mme de Chaligny reparût, pour vérifier son attitude, la
questionner peut-être, à coup sûr jouir de son embarras. Il lui eût
suffi de se mettre dans le coupé abandonné, de façon qu'à la minute de
sa rentrée, après sa course clandestine, la marquise la trouvât en
face d'elle et fût contrainte d'avouer tacitement sa faute par sa
seule confusion. Une telle action comportait un sang-froid dont Jeanne
ne gardait pas l'énergie. Elle montrerait trop par son trouble qu'elle
avait espionné sa rivale. Celle-ci, avertie de la sorte, et une fois
le premier sursaut passé, se dominerait. Mise en défiance, elle
prendrait garde de dépister toute surveillance qui pénétrât son secret
plus avant. Non. Pour arriver à savoir si vraiment Valentine cachait,
elle aussi, un bonheur défendu dans sa vie, la première condition
était que la rencontre d'aujourd'hui restât ignorée d'elle. L'instinct
de Jeanne de La Node, dans l'étonnement de cette révélation, fut donc
de fuir le regard de sa cousine et de rentrer chez elle. Elle y
méditerait le plus sûr moyen de ne pas perdre le fil qu'une
fantastique chance mettait dans ses doigts. Il lui sembla imprudent
que même une personne de leur connaissance la rencontrât dans le
voisinage de ce grand magasin, tant elle appréhendait que sa présence
là, cette après-midi, fût dénoncée à Mme de Chaligny. Elle ne
reconquit un peu de calme qu'au moment où, remontée dans sa voiture à
elle, elle eut dit à son cocher de la ramener rue Barbet-de-Jouy.

--«Est-ce possible?...» se répétait-elle tandis que le cheval de
louage allait le long des Tuileries d'abord, puis sur le quai, et par
le pont de Solférino. Quoi qu'elle en eût, tant de preuves de
délicatesse données par Valentine depuis leur lointaine enfance
s'élevaient dans son esprit, plaidaient pour la soupçonnée, luttaient
contre la flétrissante hypothèse suggérée soudain par l'indice
implacablement accusateur. Il y a pourtant des femmes qui font des
charités cachées. Si Valentine allait chez des pauvres, tout
simplement, et sans sa voiture, parce que ces pauvres, par exemple,
habitaient un quartier perdu, où son équipage eût causé un scandale,
où ses gens eussent risqué d'être insultés?... Dans ce cas,
serait-elle entrée dans le magasin comme une coupable, habillée de
couleurs sombres, craignant visiblement d'être suivie? En serait-elle
sortie avec cette hâte et dans ces conditions? Les quartiers les plus
humbles, aujourd'hui, avoisinent un boulevard, une place, un square,
où une femme riche et généreuse vient avec ses chevaux, quitte à
prendre là une autre voiture... «Mais si Norbert lui a défendu ces
charités?... C'est bien facile à savoir. Je n'ai qu'à le lui demander,
à lui...» La main de Jeanne esquissa le geste de serrer la petite
poire dont l'appel communiquait avec le siège. Elle voulait donner au
cocher l'ordre de s'arrêter en route à l'hôtel de la rue de Varenne.
Telles étaient les commodités que les prérogatives du cousinage
assuraient à son adultère. Elle laissa retomber la boule de caoutchouc,
sans l'avoir pressée: «Ce serait la livrer, si elle est coupable.
Cela, je ne le ferai pas...» Une toute première tentation,--pas même,
l'ombre de l'ombre d'idée d'une dénonciation--venait d'effleurer sa
pensée. Le même sentiment qui, depuis des années, la rendait envieuse
de Valentine l'avait aussitôt inclinée à une attitude de générosité.
Elle s'y roidit, non sans une nuance de l'habituelle aigreur: «Je ne
le ferai pas...», se répétait-elle, et elle se disait encore: «A quoi
bon d'ailleurs? Est-ce que je ne sais pas que Norbert ne s'occupe
jamais de ses sorties? Il a en elle une confiance si absolue. Je
l'avais aussi... C'est égal. On n'agit pas comme je viens de la voir
agir, sans de bien graves raisons... Car enfin, elle pouvait être vue
par quelqu'un d'autre que moi et qui ne serait pas si indulgent... Où
allait-elle?... Ah! je le saurai. Mais comment?»

                   *       *       *       *       *

La nuit tombait, et Mme de La Node était rentrée chez elle depuis
plusieurs heures, qu'à travers les multiples occupations de cette fin
d'après-midi:--écrire des billets, recevoir quelques visites d'intimes,
vaquer à sa toilette du soir,--elle n'avait pas cessé de se poser
cette question, sans trouver la réponse: «oui, comment?» De telles
enquêtes sont déjà malaisées à un homme qui a pourtant ce privilège de
se glisser partout presque inaperçu. Elles sont quasiment impossibles
à une femme jeune, jolie et un peu élégante. Songez donc. Il lui est
interdit de sortir de chez elle habillée dans des toilettes qui ne
soient pas de son rang. Cette seule nécessité limite son champ
d'action d'une manière terriblement étroite. Restent les agences
privées, dont les prospectus, avec promesse de discrétion et de
célérité, arrivent de temps à autre, par les soins de la poste, aux
diverses personnes qui figurent, à un titre quelconque, dans un des
annuaires du monde parisien, grand ou petit. Jeanne connaissait trop
le danger de pareils procédés, grâce aux propos des hommes de cercle
parmi lesquels elle vivait depuis dix ans, pour s'exposer de gaieté de
coeur à des risques certains d'exploitation, peut-être de chantage.
Révéler à des policiers véreux son passionné désir de savoir le secret
de sa cousine, autant les mettre sur la voie d'un autre secret, le
sien. Ces obstacles, dressés devant la curiosité du monde, expliquent
comment tant d'histoires devinées et colportées sous le manteau
demeurent toujours invérifiées, partant niables. Peu de personnes
prennent, à les connaître dans leur détail exact, un intérêt assez
grand pour passer outre à tant de difficultés. La plupart restent dans
une incertitude qui leur permet de rapporter pêle-mêle de justes
indices et d'infâmes calomnies, en soulageant leur conscience par les
phrases classiques: «Après tout, ce n'est peut-être pas vrai!...--S'il
fallait croire tout ce que l'on raconte!...--Moi, je n'en ai rien vu,
et on est si méchant!...» formules pires, dans leur fausse indulgence,
que les médisances qu'elles ont la prétention d'atténuer. Elles
attestent trop ce qu'il y a de léger dans les cruautés de salon, et
comme l'indifférence s'y mélange à la férocité. Mais ce n'était pas en
face d'un méchant propos que se trouvait Mme de La Node, c'était
devant un fait, et gros de tant de conséquences! Comment l'élucider, à
elle seule, sans se hasarder dans aucune compromission dangereuse,
quand elle avait à lutter contre une finesse de femme si avisée qu'un
incroyable concours de circonstances avait seul mis sa plus proche
parente, presque sa soeur, sur cette piste si vague, si perdue déjà?
Cette recherche représentait une tâche à décourager toutes les
patiences, mais pas celle d'une envieuse. Lorsqu'un peu avant huit
heures la petite baronne sortit de chez elle pour aller dîner en ville
chez des amis communs, les Guy de Sarliève,--elle devait justement y
retrouver Valentine,--sa résolution de tirer au clair l'énigme soudain
surgie à son horizon était aussi irrévocable qu'un serment corse, et
sa première action déjà arrêtée.

                   *       *       *       *       *

Cette ardeur d'une chasse commençante--la plus forte des sensations
pour les nerfs d'une Parisienne de sa classe, prisonnière de si
monotones habitudes--donnait à sa beauté, d'ordinaire un peu maussade,
une animation singulière. Ses yeux bruns, auxquels manquait souvent le
regard, avaient de l'éclat; son teint, habituellement sans fraîcheur,
avait du coloris; toute sa personne, volontiers tendue et sèche, de la
vitalité et du mouvement. Son impatience de revoir sa cousine l'avait
fait se rendre un peu trop tôt dans la maison où elles dînaient, si
bien que cette nervosité était portée à son plus haut degré quand Mme
de Chaligny, qui par hasard arriva la dernière, entra, suivie de son
mari, dans le hall où les convives,--quatorze en comptant les nouveaux
venus--étaient réunis. La marquise avait cette physionomie de douceur
et de réserve qu'elle savait garder même dans l'apparat d'une grande
toilette qui mettait à nu, comme celle-ci, ses fines épaules pleines,
ses jolis bras à peine duvetés, sa nuque délicate et robuste, toute la
grâce épanouie de sa trentième année. C'était la tendresse que cette
charmante tête aux cheveux blonds, éclairée par ces prunelles d'un
bleu si caressant,--et c'étaient la pudeur et la pureté. Elle portait,
ce soir-là, une toilette de forme Louis XIII, d'une tonalité rose un
peu éteinte, avec des incrustations de guipure ancienne, des noeuds de
satin et des ferrets de diamants. La manière dont elle se coiffait, en
deux épais bandeaux d'où s'échappaient, sur le front, de petites
boucles, s'harmonisait à cette toilette. Elle rappelait ces portraits
du premier tiers du dix-septième siècle, qui réalisent si complètement
le type exquis de la Française d'autrefois, par un alliage unique de
finesse et de distinction, de féminilité et de raison, de gentillesse
et d'honnêteté.

--«Est-elle délicieuse, cette petite Chaligny!...», dit quelqu'un
derrière Mme de La Node, «et faut-il que Chaligny soit un fou pour ne
pas le voir, puisqu'il paraît qu'il court!...»

C'était le duc d'Arcole qui parlait ainsi, en s'adressant à son voisin,
lequel se trouvait être un des frères Mosé, le comte Abel, l'un des
Parisiens les plus avisés du Petit Cercle, aussi avisé que Lucien
d'Arcole est étourdi. L'excuse de ce brave colonel au nom glorieux est
que, même en permission, il ne pense qu'à son régiment. Il n'avait pas
pris garde que la maîtresse de Chaligny, et qu'il savait telle, était
devant lui. Un léger coup de coude que lui donna Mosé l'avertit
soudain de sa «gaffe». Jeanne, qui les voyait l'un et l'autre dans un
coin de sa glace, put remarquer, et ce geste pourtant bien dissimulé
de Mosé, et que d'Arcole rougissait un peu. De constater, à de très
petits indices, comme ceux-là, que son aventure avec le mari de sa
cousine était soupçonnée, l'irritait toujours. Il lui fut presque
intolérable à cet instant que cet éloge de cette cousine enveloppât
une expression, même contenue, du blâme dont elle se sentait frappée
par le monde. Elle aurait voulu pouvoir crier à Mosé, à d'Arcole, à
toutes les personnes présentes, qui toutes, elle en était sûre,
avaient entendu parler de sa faute et en avaient parlé: «Oui, Chaligny
est mon amant. C'est vrai, il trahit sa femme avec moi. Mais
demandez-lui donc, à elle, vers quel rendez-vous elle allait
aujourd'hui, en fiacre, à trois heures?...» Elle aurait voulu la crier
aussi, cette phrase vengeresse, à Chaligny, qui s'avançait vers elle
maintenant pour la saluer, avec cet arrière-fonds de gêne dans ses
prunelles, qu'elle y devinait si souvent, lorsqu'ils étaient en
public. Elle n'avait jamais pu s'habituer à des remords, trop
insultants pour leur liaison, et contre lesquels ses caresses seules
étaient souveraines,--le temps qu'elle les donnait à cet amant si
enivrable à la fois et si insaisissable. Elle aurait voulu la crier
aussi, la phrase sans réplique, à Valentine, dont la sérénité douce
contrastait vraiment d'une manière par trop impudente avec son action
de la journée, si cette action était coupable. Mais n'était-ce pas un
aveu de culpabilité que sa réponse à la question insidieuse que lui
posa presque aussitôt Mme de La Node,--premier pas sur le chemin d'une
enquête qui, de perfide, devait si vite devenir dénonciatrice?

--«J'avais espéré un peu que tu changerais d'idée,» avait-elle
commencé «et que tu me ferais signe, ce matin, pour que nous sortions
quand même ensemble. J'ai presque attendu un mot de toi...»

--«Je te prendrai demain, si tu veux», repartit Valentine.
«Aujourd'hui, je n'ai pas eu une minute. J'avais trop de choses en
retard. La semaine prochaine, nous chassons à Pont-sur-Yonne...»

--«Je comprends, tu mets tes visites au courant. Où es-tu donc allée?»

--«Oh! dans dix endroits, et il n'y en a que deux où j'aie laissé des
cartes. Tout mon monde y était, et pense que ce sont presque tous des
étrangers. C'est leur saison. On se demande ce qu'ils viennent faire à
Paris, si c'est pour ne pas quitter leur hôtel...»

On annonçait le dîner, comme la jeune femme résumait ainsi son emploi
d'après-midi,--et quel joli sourire, si enfantin, si frais, qu'il
semblait impossible qu'un mensonge pût l'accompagner! Les deux
cousines se séparèrent. Mme de Sarliève, en sa qualité de maîtresse de
maison, aurait cru manquer au devoir de l'hospitalité envers deux
personnes, soupçonnées d'un bonheur clandestin, quand elle les avait
chez elle, si elle ne leur avait pas donné une occasion de passer une
heure de plus à côté l'une de l'autre. Aussi avait-elle réservé à
Chaligny le plaisir de conduire Mme de La Node à table, très
naturellement. C'est le quotidien procédé, à Paris, des femmes légères,
quand elles veulent s'assurer la réciprocité,--et des femmes honnêtes,
quand elles veulent recruter des assidus à leur salon. Elles se
trompent quelquefois en croyant ainsi être agréables à leurs convives.
Il arrive que ces complaisances retardent et forcent des amants
brouillés à subir le plus douloureux voisinage. Il arrive aussi
qu'elles froissent certaines sensibilités ombrageuses, comme une
indélicatesse. C'est trop leur montrer que l'on connaît les dessous de
leur vie. Chaligny appartenait à ce groupe des amoureux susceptibles.
Vingt fois Jeanne l'avait vu, à des dîners pareils, s'asseoir auprès
d'elle de cette même façon morose, avec les gestes énervés d'un homme
qui souffre d'une situation fausse. Et, vingt fois, elle lui avait dit,
pour le reprendre, et se prouver son empire, de ces phrases
d'aguichage tendre, comme celle qu'elle lui murmura, de la pointe de
ses lèvres, en s'asseyant à table, dans le premier brouhaha de
l'installation:

--«C'est un bonheur pour moi de vous avoir là, pour un peu de temps.
Nous ne nous sommes pas parlé vraiment de la semaine...»

--«Vous savez bien que ce n'est pas ma faute,» répondit-il. «J'ai
chassé tous les jours...»

--«Et je sais bien aussi que cela ne vous prive guère,» fit-elle
coquettement. «Vous aviez l'air si mécontent lorsque Emmeline vous a
demandé de me conduire à table...»

--«Je vous respecte,» répliqua-t-il, «et je ne pouvais pas ne pas être
mécontent... Nous ne dînons plus jamais dehors sans que nous soyons
voisins. Je sais trop ce que cela signifie...»

--«Et si cela m'est égal, à moi?» insinua-t-elle. «Non, soyez franc,
Norbert. Ce n'est pas moi qui vous préoccupe...»

--«Et qui donc?...»

Jeanne lança un regard du côté de Valentine d'une signification si
claire, que Chaligny répondit vivement:

--«Et quand je tiendrais à la ménager, elle aussi? Quand je voudrais
lui éviter une douleur?...»

--«Vous croyez donc qu'elle tient à vous tant que cela?» répliqua la
maîtresse. «Mon pauvre ami!...» Une expression singulière passa dans
ses prunelles qu'elle n'y avait jamais eue avant ce jour, et elle
laissa tomber un: «En êtes-vous bien sûr?...» qu'elle accompagna d'un
rire haut et non moins singulier. Puis elle se tourna vers son autre
voisin, lequel lui demanda:

--«Que vous raconte donc Chaligny, madame, qui vous amuse tant?»

--«Oh! rien», fit-elle, «une histoire de mari. Elles sont toujours
drôles.»

Et elle se remit à rire, mais plus gaiement, de l'énormité de son
insolence. Elle n'avait pensé qu'à l'effet à produire sur Chaligny, et
le voisin à qui elle s'adressait en ces termes n'était autre que Paul
Moraines, le mari le plus «mari» de toute leur société. Pis que cela.
N'est-il pas de notoriété publique que le luxe de sa femme a été payé
d'abord par le vieux Desforges, puis par un autre des Mosé, le comte
Abraham? Mais Moraines ne s'est jamais plus douté des galanteries
vénales de sa Suzanne que des autres--de son aventure avec le beau
Casal, par exemple, ou de sa liaison avec le poète René Vincy.
L'héritage inespéré d'une demoiselle de Bois-Dauffin,--petite-cousine
éloignée de Suzanne Moraines,--est venu apporter deux millions au
ménage juste au moment où les Desforges et les Mosé allaient commencer
à faire défaut. L'âge arrivait, avec son fatal cortège: les points
d'or dans le sourire, les fausses nattes dans le chignon et les
corsets réparateurs! Paul Moraines avait la manie de raconter cette
fortune subite, et force détails à l'appui. Il ajoutait régulièrement:
«Voyez ce que c'est que d'avoir une femme entendue. A peine nous
sommes-nous aperçus que nous avions soixante mille livres de rentes de
plus, tant elle tenait bien sa maison!...» Aussi pas un nuage ne
passa-t-il sur le visage ouvert de l'excellent homme lorsque Mme de La
Node eut manqué si gravement devant lui au classique proverbe: «Il ne
faut pas parler de corde...»--et la suite...--Au contraire, il insista:

--«Si c'est un potin, vous allez me le dire, que je le répète à
Suzanne. Elle n'a pas pu venir, à cause d'une migraine... Quand je
rentre, je lui raconte tout...»

Un nouveau coup d'oeil à Chaligny, où Jeanne n'eut pas besoin
d'empreindre une nouvelle ironie--il avait entendu la phrase de
Moraines--et elle commençait avec celui-ci, sous le prétexte de se
débattre contre sa question, un de ces caquetages de grand dîner
parisien qui justifient l'éloignement des hommes supérieurs pour le
monde. L'antithèse est trop choquante entre ces pauvretés et les
splendeurs du décor. Cette vaste salle à manger de l'hôtel Sarliève
montrait sur ses hauts murs, entièrement tendus, de merveilleuses
tapisseries d'après Boucher, et qui s'accordaient à la richesse de son
ameublement Louis XVI. Tous les détails y étaient exquis, depuis le
délicat surtout de Saxe, parmi l'éclat plus vif de l'argenterie et des
cristaux, jusqu'au choix des fleurs, d'une nuance attendrie.
L'ensemble réalisait un rêve vivant d'opulence fine. Les six femmes
assises à cette table, entre les huit habits noirs, étaient toutes
jolies, et la plus âgée, Emmeline de Sarliève, n'avait pas trente-sept
ans. C'étaient, outre l'élégante Jeanne et la gracieuse Valentine,
cette froide mais si fine Mme Pierre de Bonnivet, et ces deux Greuze
vivants qui sont l'exquise Mme de Monniot et son amie, la jeune Mme de
Croix-Firmin. Et si un phonographe eût recueilli les phrases échangées
entre ces princesses de la mode et les hommes qui les encadraient,
c'eût été une misère d'esprit et d'idées--à en pleurer... Mais non. Ce
qui se dit dans le monde est si peu l'image de la pensée! La vérité de
l'existence parisienne ne réside pas dans les mots. Elle est dans des
situations auxquelles ces «vaines palabres»--pour prendre l'amusante
locution provençale--servent de commentaire indifférent. Entre ces
quatorze personnes, plusieurs étaient peut-être, vis-à-vis les unes
des autres dans des rapports aussi compliqués que ceux de Jeanne avec
le ménage Chaligny. Quand des intérêts de cet ordre vous occupent
l'âme, la causerie n'est plus qu'un alibi, où la suprême affaire est
de ne rien trahir du drame intérieur.

Pour Mme de La Node, c'était bien un drame que de suivre sur la
physionomie de son amant le va-et-vient d'une pensée que son
insinuation perfide de tout à l'heure avait aussitôt troublée. Pour la
première fois elle avait osé, non pas critiquer Valentine auprès de
son mari,--elle s'y était hasardée souvent,--mais l'attaquer presque
directement dans son rôle d'épouse légitime. Cet: «En êtes-vous bien
sûr?...» lui avait échappé, sans qu'elle en calculât la portée, comme
un écho des phrases qu'elle s'était prononcées tout bas après la
découverte étonnante de cette après-midi. Son instinct de maîtresse
avait touché Chaligny, juste au point où un mot pouvait lui faire du
mal. Elle le connaissait si bien! La physionomie tourmentée et
changeante de cet homme l'indiquait, le trait principal de son
caractère était l'incertitude. C'était un garçon rongé de timidité,
avec des attitudes volontiers cassantes. Cette passion,--car c'en est
une, au sens profond du terme, qu'une timidité véritable,--déconcerte
la plus subtile analyse. A demi physique, à demi morale, elle tient à
cette fibre la plus intime de l'être, où se consomme l'union de nos
deux natures, l'animale et l'autre. Son effet le plus constant est une
vacillation de l'intelligence à la fois et de la volonté, l'une ne
sachant pas affirmer avec certitude, l'autre ne sachant pas agir avec
décision. Chose étrange! Cette défiance de soi joue parfois la
supériorité. Les succès de Chaligny dans ses affaires en dérivaient.
Il s'était appliqué à rester toujours derrière ceux qu'il voyait
réussir, avec un bon sens que les résultats proclamaient une force; ce
n'était en réalité qu'une faiblesse. Il avait été le même dans le
mariage, faible, toujours faible, ne se livrant pas, n'osant pas se
livrer, paralysé par sa femme et la paralysant, elle si sensible
aussi. Il n'y a pas de disposition plus propice aux malentendus de
l'existence commune que l'excès d'impressionnabilité. Quand la
cohabitation quotidienne n'a pas raison de la timidité, elle
l'exaspère. Cette espèce d'effarouchement moral, encore aggravé par la
réserve de Valentine, que ce mari gauche et susceptible prenait pour
de la froideur, avait empêché qu'il n'éprouvât avec sa femme cette
sensation de l'amour partagé, sans laquelle aucune union n'est
complète. C'était par les appétits de sensualités, demeurés
insatisfaits dans la vie conjugale, que Jeanne l'avait attiré et
qu'elle le retenait. Elle le savait, et elle savait aussi qu'en
gardant à sa femme une estime inentamée cet hésitant restait vis-à-vis
de son propre ménage à l'état d'incertitude. Il ne comprenait pas
Valentine tout entière, et, par instants, il en avait peur. Jeanne en
eut la preuve, d'abord durant le dîner qu'il passa dans le mutisme
d'un homme qu'une idée préoccupe,--ne lui parlant à elle et ne parlant
à son autre voisine, qui était la peu indulgente Mme de Bonnivet, que
juste autant qu'il fallait pour ne pas paraître grossier. Puis,
lorsque levés de table, il put enfin se trouver seul à seule avec
Jeanne dans un angle du salon, ce fut par une allusion à l'énigmatique
petite phrase qu'il reprit l'entretien interrompu dès le premier
service:

--«Vous avez été bien peu gracieuse avec moi», lui dit-il de cette
voix rentrée qui ne veut pas qu'une seule syllabe arrive à d'autres
oreilles, et que tant d'amants ont la naïveté d'adopter pour leurs
_aparté_ du monde!--«Oui, bien peu... Je ne m'y attendais guère, d'une
amie qui regardait comme un bonheur de passer une heure ensemble.
Est-ce de m'avoir peiné que vous m'en voulez?»

--«Moi?» fit-elle. «Je vous ai peiné? Et comment?...»

--«Vous le demandez?...» répondit-il. «Comment?» insista-t-il. «Mais
vous savez que je souffre de nos relations avec Valentine, et l'on
croirait que vous faites exprès de me rendre ces relations plus
difficiles, en m'inquiétant à leur sujet. Qu'avez-vous prétendu quand
vous m'avez dit à propos du chagrin que j'appréhendais pour elle, si
jamais elle soupçonnait nos rapports: En êtes-vous bien sûr?... Et le
reste...»

--«Je n'ai rien prétendu du tout», répondit-elle. «Votre terreur de
troubler le repos de cette chère Valentine vous égare. Vous me forcez
de vous répéter encore une fois qu'il eût été plus sage d'y penser
auparavant, oui, plus sage... et plus charitable, pour moi. J'ai voulu
dire tout simplement qu'elle n'est pas sotte et qu'elle sait
probablement la vérité sur nos sentiments. Ce qui prouve que son
amitié pour vous n'est pas ce que votre fatuité imagine, et qu'elle ne
tient peut-être pas à vous autant que vous croyez. Voilà tout... Il y
a longtemps que je vous le répète, et que votre terreur n'est qu'une
chimère... _Nos_ sentiments», ajouta-t-elle, «c'est les miens que je
devrais dire. Vous n'avez, vous, d'émotions que pour elle... Je ne le
supporterai pas toujours...»

Elle s'éventait, en lançant cette menace de rupture, avec un sourire
de défi. Les rapides allées et venues des blanches et souples plumes
d'autruche faisaient flotter autour d'elle un subtil effluve du parfum
dont sa lingerie la plus secrète était pénétrée. Elle se sentait en
beauté, et elle hochait sa petite tête d'un geste qui dessinait mieux
la blanche attache de son cou. Ses yeux bruns clignaient à demi, et
leur regard provoquant allait chercher au fond des prunelles de
Chaligny la pensée fuyante. Cet homme, passionné et complexe, qui,
pendant le dîner, n'avait été préoccupé que de sa femme, et qui, si
souvent, désirait d'en finir avec une liaison, criminelle pour sa
conscience, éprouva soudain,--comme si souvent encore,--un de ces
passages de désir qui jettent leur victime dans un désarroi de toutes
les énergies raisonnables. Il répondit d'une voix plus basse:

--«Tu sais trop bien que je n'aime que toi. Mais c'est vrai que nous
nous voyons trop peu en ce moment, et alors je me fais des idées
noires... Cette semaine, je dois encore aller à Pont-sur-Yonne pour
trois jours. Veux-tu venir _chez nous_ avant? Veux-tu demain?...»

--«Oui», dit-elle, à voix basse aussi et en changeant tout à coup de
ton, comme si l'émotion contagieuse de son amant la gagnait, «à quatre
heures... Je vais me dégager de Valentine», ajouta-t-elle à haute voix,
en prononçant cette fin de phrase avec assez de force pour que Mme de
Chaligny, qui était assise à quelques pas d'eux, sans que son mari
l'eût remarquée, retournât la tête, et, désireuse de se débarrasser
d'un pénible entretien avec le maître du logis, le pesant Sarliève,
elle interpella sa cousine:

--«Vous parlez de Valentine», demanda-t-elle, «qu'en disiez-vous?...»

--«Beaucoup de mal...» répondit l'impudique Jeanne. Elle vint
s'asseoir à côté de celle qu'elle trahissait abominablement depuis une
année, et qu'elle se préparait à perdre sans retour quand elle
posséderait tout le secret dont elle avait seulement surpris des
indices.--Mais quels indices!--Et elle se pencha, comme pour examiner
un des bracelets que sa rivale portait au bras, de façon que leurs
deux têtes fussent tout auprès l'une de l'autre, et alors elle regarda
Chaligny. Elle aimait à se prouver son pouvoir sur lui en le forçant
d'assister à des scènes d'intimité qui le dégradaient. Elle devinait
qu'en ces moments-là il se méprisait. Elle croyait, et non sans
logique, qu'elle désarmait ainsi sa résistance. On est très faible
quand on a cessé de s'estimer, et il lui fallait cet homme faible,
plus faible encore, pour des combinaisons qu'elle avait toujours
entrevues comme si lointaines, comme impossibles... Voici que
l'événement de cette après-midi, corroboré par le mensonge
indiscutable de Mme de Chaligny ce soir, les précisait pour la
première fois.



IV

CERTITUDES


Ces combinaisons,--ou, plus justement, cette combinaison,--c'était le
divorce de Chaligny. Avec la nature suggestionnable que Jeanne lui
connaissait, comment n'eût-elle pas été conduite presque aussitôt sur
cette route? Le hasard venait de placer dans ses mains une telle arme!
Comment n'être pas tentée de l'utiliser? On a vu déjà que parmi les
rêves qui hantaient ses amertumes de demi-déclassée, le plus
chimérique, mais aussi le plus familier était celui d'un nouveau
mariage. Pour cela, il était nécessaire qu'elle fût libre. On a vu
encore qu'elle comptait, pour cette liberté, sur l'initiative de son
mari, et d'après quel article du code, plus ou moins exactement
interprété. Mais elle s'était dit souvent qu'au besoin elle prendrait
elle-même cette initiative, si jamais elle tenait à sa portée
l'occasion de ce second mariage. Cette occasion, la destinée ne
semblait-elle pas la lui offrir? Elle était la maîtresse de Chaligny.
Elle avait le droit, d'après le code féminin, de prétendre qu'il
l'avait séduite, n'ayant jamais eu d'autre amant que lui, et qu'il
lui devait de l'épouser, si jamais elle et lui devenaient
libres...--Libres?...--Ce mot, toujours le même, l'obsédait comme un
refrain d'espérance. Libre? Elle pouvait l'être, avec une démarche
judiciaire. Libre? Chaligny pouvait l'être, si vraiment sa femme le
trompait et qu'il en tînt la preuve. Par qui l'aurait-il, cette
preuve? Serait-ce par elle, Jeanne?... La tentation de dénoncer le
secret surpris avait effleuré l'envieuse, on se le rappelle, dès les
premières minutes. Elle l'avait repoussée, et puis elle y avait tout
de même cédé un peu: témoin la petite question énigmatique,
scélératement jetée dès le début du dîner chez les Sarliève. Le
sursaut d'honneur qui lui avait fait ensuite rattraper ses propres
paroles, en les interprétant dans un sens anodin, durerait-il? Elle
l'eût affirmé avec la plus sincère énergie, si on l'eût interrogée
dans la voiture qui la ramenait de cette soirée,--sur une promesse de
rendez-vous avec le mari de sa cousine. Mais déjà, couchée dans son
lit et repassant en esprit tant de menus incidents riches de
conséquences, elle en était à s'objecter qu'après tout plusieurs voies
pouvaient mener à la vérité. Pourquoi le hasard qui l'avait mise, elle,
sur la piste de l'intrigue de Valentine, ne se reproduirait-il pas
pour un autre? Pourquoi cet autre ne serait-il pas le mari? Une femme
qui cache une aventure dans sa vie commet des imprudences. C'en avait
été une que ce changement de voiture, cette après-midi, dans ces
conditions; une autre, que cette réponse sur son emploi de journée,
qui équivalait au pire aveu.

--«Que Norbert découvre tout par lui-même, je n'aurai rien à me
reprocher, et Valentine ne devra pas se plaindre si je prends une
place qui ne sera plus la sienne... Mais qu'y a-t-il à découvrir?
A-t-elle un amant? Qui est-ce?... Elle quitte Paris cette semaine, je
ne saurai rien. Tant mieux, elle se défiera moins de moi. Ce sera pour
son retour... En tout cas, demain, je ne laisserai pas Norbert me
prononcer seulement son nom... Ma dignité l'exige. Non. Il ne saura
rien par moi...»

                   *       *       *       *       *

Si la dangereuse et féline créature était descendue jusqu'au fond de
cette résolution, sur laquelle elle s'endormit,--en s'en
estimant!--elle se serait rendu compte qu'il y entrait beaucoup de
prudence et très peu de magnanimité. Communiquer au mari des indices
si incomplets, n'était-ce pas avertir la femme? Elle n'eut donc pas
grand mérite à tenir la parole qu'elle s'était donnée, le lendemain,
dans ce rendez-vous à l'appartement clandestin que son amant avait
désigné par ce terme équivoque de «chez nous». Il ne se douta pas que
l'ambition d'appeler ainsi le magnifique hôtel de la rue de Varenne
était pour beaucoup dans la grâce enivrante que sa maîtresse sut
déployer pour lui cette après-midi-là. Elle voulait que la griserie de
ses caresses le suivît à Pont-sur-Yonne, auprès de Valentine, et
empêchât entre eux cette reprise d'intimité conjugale, crainte
permanente de la maîtresse d'un homme marié. Jeanne en avait été
exempte jusqu'ici, tant qu'elle avait considéré Valentine comme une
femme froide, de tous points étrangère aux choses de l'amour. Son
opinion venait de changer brusquement.

                   *       *       *       *       *

Les conséquences de cette volte-face dans son appréciation sur le
caractère de sa cousine s'approfondirent durant les quelques jours de
séparation qui suivirent ce rendez-vous. Pourtant, elle ne put
qu'essayer de plusieurs côtés, en interrogeant adroitement tantôt l'un,
tantôt l'autre, la plus infructueuse des investigations sur le
mystère dont elle avait surpris la trace. Associait-on le nom d'un
personnage quelconque de leur société à celui de Mme de Chaligny, et
s'en taisait-on devant-elle,--ceux-ci parce qu'elle était une proche
parente, ceux-là parce qu'elle était une rivale de la jolie marquise?
Elle voulut le savoir à tout prix, et elle ne parvint à recueillir
d'autres échos que ceux des éloges, qu'elle connaissait trop, pour en
avoir déjà tant souffert. Passant elle-même en revue les hôtes
habituels du salon de la rue de Varenne, elle n'arriva pas davantage à
fixer son soupçon sur un seul. Tous, sans une exception, depuis les
séducteurs sur le retour, comme Casal, comme Vardes, jusqu'aux jeunes
«beaux» de la nouvelle génération, un Pierre d'Eyssène, un Maxime de
Portille, observaient, à l'égard de Mme de Chaligny, cette attitude de
respect involontaire, qui ne s'imite pas, qui ne se joue pas. Elle
émane de tout l'être, et se traduit par des façons de regarder une
femme, de s'en approcher, de lui parler, à laquelle une autre femme se
trompe d'autant moins que les mêmes individus l'abordent, elle, avec
d'autres manières. Imperceptible nuance! Mais toutes la sentent. Non,
il n'y avait pas dans l'entourage entier de Valentine un seul homme
dont Jeanne pût se dire: «Mais c'est lui!...» avec une ombre de
vraisemblance. Quand elle se retrouva en face des Chaligny, à leur
retour de Pont-sur-Yonne, elle n'était donc pas plus renseignée sur le
secret de sa rivale qu'à la seconde où elle avait vu les ailes grises
du chapeau disparaître dans le fiacre, au milieu de la rue
Saint-Honoré, et la gêne de son amant à les revoir, toutes deux,
s'embrassant, se tutoyant, se prodiguant des mots d'amitié, n'avait
pas non plus diminué. Un seul point s'était modifié: cette semaine de
solitude et de méditation avait définitivement entamé, sinon détruit
le scrupule qui avait rendu odieuse à Jeanne l'idée d'une dénonciation
au mari. Les âcres rancoeurs de son amour-propre, ulcéré tant d'années
par une comparaison toujours renouvelée, toujours blessante, s'étaient
ramassées dans un sentiment qu'elle aurait formulé ainsi de la sorte,
--si elle avait eu tout le courage de ses vrais désirs--elle ne se
prononçait nettement que la dernière phrase:

--«Tant pis pour elle si je prends ma revanche. J'y ai droit après
qu'elle a eu de telles chances dans la vie, et moi rien... _Il y a une
justice tout de même!_»

La plus hideuse des scélératesses qui puissent se commettre entre
femmes était déjà enveloppée dans cet appel à l'équité. Qu'il s'agisse
de l'ordre social ou de l'ordre sentimental, ce mot de justice, si
solennel à prononcer, ne sert le plus souvent qu'à nous absoudre
devant nos propres yeux de notre haine pour le bonheur d'autrui. Il
est toujours opportun de répéter cette vérité élémentaire à une époque
qui excelle à parer de phraséologie idéaliste les plus abjectes
passions et les moins généreuses! Cette petite femme du monde, d'un si
pervers égoïsme, ne raisonnait pas pour son propre compte autrement
que les fauteurs de révolutions. Son sophisme était seulement moins
dangereux, quoique son appétit de nuire fût aussi fort.

                   *       *       *       *       *

Si les volontés très décidées réussissent le plus souvent dans leurs
entreprises, c'est qu'elles supposent une tension fixe de la pensée à
l'aguet du moindre événement, et qui ne perd aucune occasion d'agir.
Après avoir discuté mentalement les divers procédés d'espionnage
possibles, Jeanne s'arrêta au plus simple. C'était aussi celui qui,
tôt ou tard, donnerait immanquablement le résultat passionnément
désiré. Il fallait profiter du voisinage et de l'intimité pour
surprendre Valentine chez elle, à toutes les heures: sa perspicacité
de femme saurait bien découvrir, une fois, quelque signe qui lui
permît d'essayer une action précise. Sa propre expérience lui avait
appris qu'une liaison qui dure s'organise naturellement en habitudes
d'une régularité quasi-bourgeoise. La plupart des amants se fixent des
rendez-vous presque exactement périodiques, obligés qu'ils sont
d'accommoder leurs bonheurs clandestins au train correct de leur
existence avouée. Quand, au contraire, ces rendez-vous sont
irréguliers, la raison en vient toujours de la maîtresse. C'est que
ses instants de liberté sont eux-mêmes irrégulièrement placés; et,
cette fois, comme cette liberté dépend de la présence ou de l'absence
du mari, la vie de ce mari donne le secret de celle de la femme. Celle
dont le maître et seigneur chasse plusieurs jours par semaine choisira
plutôt un de ces après-midi où elle se croit sûre de n'être pas
surveillée. Ce n'était pas le cas ici. Valentine surveillée? Elle
l'était si peu! Elle aurait pu être imprudente à n'importe quelle
heure, en pleine sécurité. Mais, pratiquant la dissimulation à la
profondeur qu'une intrigue supposait, de sa part, avec ces attitudes,
elle devait être prudente, en tout état de cause, et par principe. Les
vrais hypocrites sont ainsi. Un de leurs traits habituels est
l'égalité absolue d'humeur et de façons. Jamais Mme de Chaligny ne
condamnait sa porte, comme quelqu'un qui n'a rien à dissimuler dans
son existence. Jeanne compta aussitôt sur cette particularité. Elle se
fit ce raisonnement simple, mais fort: parmi les indices qui l'avaient
décidée, quand elle allait aborder sa cousine dans le grand magasin, à
se retenir et à la suivre de loin, le plus décisif avait été un
certain caractère de toilette. Elle avait cru y discerner une
intention de passer inaperçue. Elle se dit que le jour où Valentine se
hasarderait de nouveau à cette mystérieuse expédition, elle
s'habillerait, de nouveau, dès son lever, sinon avec la même robe, à
coup sûr dans les mêmes nuances d'effacement. Une autre semaine ne
s'était pas écoulée depuis le retour des Chaligny, et elle éprouvait
que son génie d'induction féminine lui avait suggéré la bonne méthode.
Il n'y fallait que la patience. L'envie, qui est par nature une
passion silencieuse et nourrie de longues impressions, en manque
rarement. Jeanne n'eut même pas à user de la sienne.

                   *       *       *       *       *

Elle était donc venue rue de Varenne, ce matin-là, qui était un lundi,
vers les onze heures, soi-disant pour embrasser la «chère cousine»
avant le déjeuner et combiner avec elle leurs courses de l'après-midi.
Il y avait exactement treize jours qu'à la même heure, et cette
fois-là bien par hasard, elle avait posé à Valentine la même question:
«Veux-tu que nous sortions ensemble?» et que celle-ci lui avait
répondu: «Je ne peux pas», en donnant comme prétexte une corvée de
visites. Dès son entrée dans le petit salon, attenant à la chambre à
coucher, où Mme de Chaligny vaquait avant le déjeuner à sa
correspondance, Jeanne demeura saisie d'un pressentiment. Sa cousine
portait exactement la même toilette que cet autre jour. L'émotion de
l'espionne fut si vive que sa voix tremblait pour formuler sa simple
demande. Elle était sûre d'avance du «Je ne peux pas...» de la réponse,
et quand elle l'eut entendu, à peine si elle eut la force de
prononcer ces quelques mots d'insistance: «Pourquoi? Qu'as-tu donc à
faire?...» auxquels Valentine opposa une explication plus vague:

--«Non, vraiment, je ne peux pas; j'ai deux ou trois rendez-vous que
je ne saurais remettre...»

Jeanne n'essaya pas de l'interroger davantage, de peur d'éveiller une
méfiance qui eût déjoué le plan conçu dans son esprit pour le moment
où elle verrait le joint à une enquête plus active. Ce plan consistait,
le jour où elle aurait saisi les signes espérés, à se poster
brutalement dans une voiture aux rideaux baissés, à l'angle du
boulevard des Invalides et de la rue de Varenne, et à suivre
l'équipage de Mme de Chaligny quand celle-ci sortirait. L'envieuse
avait bien pensé, dans sa frénésie de savoir enfin, à employer ce
moyen abject sans attendre le signe et chaque jour, jusqu'à la
réussite. Son bon sens lui avait démontré qu'une pareille opération
n'avait de chance d'être efficace que si elle ne se renouvelait pas
trop souvent. Un fiacre qui suit un coupé de maître n'est pas remarqué
une première fois. A la troisième, à la quatrième, la personne qui est
dans le coupé s'aperçoit de la poursuite, ou bien c'est le cocher, le
valet de pied. Mais le jour en question, ayant surpris sa rivale dans
une toilette, significative pour elle jusqu'à la certitude, comment
Jeanne eût-elle hésité? Elle avait quitté Valentine à onze heures et
demie. Elle savait que celle-ci déjeunait à midi un quart, et qu'elle
commandait d'habitude sa voiture pour deux heures et demie. Dès une
heure trois quarts, elle se tenait au poste d'observation qu'elle
s'était fixé, ayant eu le courage, car c'en était un pour une femme de
son rang, de passer avec un cocher un de ces pactes qui établissent
entre la personne qui l'offre et celle qui l'accepte une si
avilissante complicité:

--«Mais votre cheval aura-t-il la force de suivre deux chevaux qui
iront très vite?...» avait-elle demandé, le marché conclu.

--«Mettez cinq francs de plus, la petite dame», avait répondu l'homme,
«et ce serait un _auto_ que, dans Paris, s'entend, il ne nous perdrait
pas...»

Cette familiarité d'un inférieur, au niveau de qui ce dialogue
l'abaissait, fit rougir Mme de La Node. Elle ne renonça pas pour si
peu à un projet dont elle n'attendait pourtant pas un résultat aussi
définitif et aussi facile. Sa crainte que la bête attelée à cette
voiture de hasard ne pût pas suivre les juments anglaises de sa
cousine se trouva vaine, et la vantardise du cocher n'eut pas lieu
d'être mise à l'épreuve, par ce simple fait qu'à deux heures Mme de
Chaligny sortit en effet de son hôtel, mais à pied. De son fiacre, par
l'interstice du rideau de soie bleue, élimé et taché, que sa main
nerveuse écartait à peine, l'autre la vit qui venait sur le trottoir,
lentement, paisiblement, en femme qui profite du beau temps sec pour
marcher un peu. Elle ne parut même pas prendre garde à l'anomalie que
représentait, dans ce quartier si peu propice aux aventures
parisiennes, la silhouette d'un coupé aux stores fermés, immobile à
l'extrémité de la vertueuse rue de Varenne. Car elle traversa le
boulevard sans se retourner, gagna le petit jardin des Invalides,
qu'elle longea de cette allure toujours indifférente. Mme de La Node,
qui avait dit à son cocher de descendre cette même avenue au pas, ne
perdait pas un geste de la promeneuse. Déjà sa certitude du matin
commençait de l'abandonner. Elles avaient toutes deux une grand'tante,
une vieille comtesse de Nerestaing, qui demeurait au quai d'Orsay, de
l'autre côté de l'Esplanade. Valentine allait-elle tout bonnement
rendre ses devoirs à cette douairière?... Mais non. Au lieu d'obliquer
dans cette direction, elle se dirigeait vers le boulevard de La
Tour-Maubourg. Elle n'y fut pas plutôt arrivée qu'elle arrêta, elle
aussi, un fiacre qui passait. Le coeur de Jeanne battait à l'étouffer.
Dans quelques instants, elle saurait si sa cousine faisait simplement
une course dont l'idée lui était revenue en route, ou bien si elle
fuyait vers ce rendez-vous caché, seule explication plausible de son
abandon de ses gens, l'autre jour, et de son mensonge. Valentine avait
pris un fiacre dont la caisse, peinte en jaune, permettait la
poursuite d'autant plus aisément qu'il avançait au trot lent d'une
bête très fatiguée. Il alla le long de ce boulevard de La
Tour-Maubourg d'abord, puis de l'avenue Duquesne, pour contourner le
chevet de Saint-François-Xavier et gagner, un peu au delà, le long
boyau populaire de la rue de Vaugirard, qu'il ne quitta plus jusqu'au
Luxembourg. Jeanne, dont la voiture roulait à vingt mètres en arrière,
était sûre maintenant qu'elle tenait la véritable piste. Elle vit le
fiacre jaune s'engager dans la rue de Médicis, dans la rue Soufflot.
Il suivait le mur des vastes cours du lycée Henri IV. Des noms, que
jamais Mme de La Node n'avait même entendus, défilaient sur les
plaques d'angle: «Rue Clovis... Rue de la Vieille-Estrapade... Rue
Thouin... Rue Mouffetard...» Encore quelques tours de roue, la
bruyante artère de la rue Monge était traversée, et la voiture
enfilait cette fin de la rue Lacépède qui débouche en face du Jardin
des Plantes. Elle s'arrêta. Mme de Chaligny en descendit et paya la
course, avec une monnaie préparée à l'avance,--autre petit signe
qu'elle voulait se débarrasser vite de son cocher.--Mais ne se
rendait-elle pas à la Pitié, dont la façade grise se dressait un peu
plus loin à droite? Jeanne, de qui la voiture avait continué et
stationnait maintenant près de la grille du jardin, eut un moment
l'idée que sa cousine allait passer le seuil de l'hôpital. L'hypothèse
d'un mystère de charité qu'elle avait formée, on se souvient, une
première fois déjà, presque malgré elle, et rejetée de toute la force
de sa haine, était-elle donc la vraie?... Non encore. Mme de Chaligny
avait simplement attendu sur le seuil que son fiacre partît. A présent,
elle remontait à pied le mince trottoir de la rue Lacépède. Elle fit
de la sorte cinquante pas peut-être, et Jeanne la vit qui sonnait à la
porte d'une maison petite, à deux étages. La porte s'ouvrit. La
marquise, qui avait paru jusque-là étrangère à tout désir de se cacher,
lança cependant autour d'elle le regard circulaire de la femme qui
veut être bien sûre qu'elle n'est pas reconnue,--et elle disparut
derrière le battant refermé.

                   *       *       *       *       *

Mme de La Node avait assisté à ce manège, autant du moins que
l'éloignement forcé de son poste d'observation le lui permettait, avec
une joie cruelle, une joie de prise, qui se mélangeait néanmoins à
trop d'étonnement pour être complète. Par son expérience personnelle
et par les confidences d'hommes qu'elle avait pu recevoir, elle était
trop initiée aux conditions habituelles des secrets bonheurs
parisiens. Comment n'eût-elle pas été déconcertée jusqu'à la stupeur
par le quartier où sa cousine avait ses rendez-vous? La plus
élémentaire prudence interdisait un pareil choix, d'autant plus
compromettant qu'il était plus excentrique. Descendue de sa voiture
elle-même, et marchant le long du pauvre trottoir que Mme de Chaligny
avait suivi quelques instants auparavant, Jeanne regardait les
obscures boutiques de ce commencement du faubourg Saint-Marcel: ici
une blanchisseuse, au linge rare et pauvre; plus loin, une échoppe de
revendeur; là-bas, une teinturerie au rabais; ailleurs, un étalage de
journaux à cinq centimes. Le tassement des bâtisses, sans doute
contemporaines de l'époque où Mme de Miramion construisait à côté
Sainte-Pélagie, aujourd'hui détruite; l'humidité des allées, les
suintements des crépis éraillés, tout dans l'aspect de la vieille rue
attestait d'humbles existences pour lesquelles les visites plus ou
moins régulières d'une femme jeune, jolie, supérieurement élégante,
devaient faire événement. Le caractère même de la maison où Mme de
Chaligny venait d'entrer était de nature à provoquer la curiosité, et,
par suite l'enquête, avec les conséquences de chantage qui risquaient
presque inévitablement d'en découler. C'était un pavillon, isolé entre
deux constructions plus hautes, avec un mur qui le prolongeait d'un
côté. Les branches jaunies d'une demi-douzaine de tilleuls assez
grands dépassaient la crête, et révélaient le luxe d'un petit
jardinet. Ces étroites et presque microscopiques enclaves de verdure
abondaient encore, voici vingt-cinq ans, sur ce versant sud-est de la
Montagne Sainte-Geneviève. C'étaient les minuscules débris, sauvés par
quelque hasard, de ces vastes parcs appartenant à des couvents, que
George Sand a décrits avec tant de poésie dans l'_Histoire de ma Vie_.
La communauté des Augustines anglaises, où la romancière fut élevée,
était tout auprès,--tout auprès l'immense potager des dames de la
Miséricorde, dont elle célèbre «les raisins dorés et les oeillets
panachés». Et puis, ces pavillons à jardinets ont disparu les uns
après les autres. Celui-ci, à cette extrémité de la rue Lacépède,
n'avait pas dû être plus remarquable autrefois que ceux de la rue
Rollin et de la rue des Boulangers. Aujourd'hui sa survivance était
une bizarrerie et qui nécessairement attirait l'attention. Mme de La
Node passa et repassa plusieurs fois sur le trottoir opposé pour
considérer l'endroit avec une attention qui ne fit qu'accroître sa
surprise. Le pavillon avait deux fenêtres au rez-de-chaussée, à côté
de la porte, et trois à chacun des deux étages au-dessus. Les croisées
d'en bas étaient garnies de verres dépolis et protégées par des
ferrures; celles du premier et du second n'offraient aucune autre
particularité que cette légère différence de couleur entre les vitres
qui atteste la très grande vétusté de certains carreaux. Des rideaux
blancs à fleurs tombaient par derrière. D'autres rideaux d'étoffe les
doublaient, relevés par des embrasses. On voyait seulement l'envers de
la satinette crème et la frange, rouge ou bleue, suivant les pièces.
Les passants, étrangers au quartier, s'il en était qui s'arrêtassent
devant cette façade, imaginaient, sans doute, un de ces doctes
intérieurs bourgeois, celui d'un savant ou d'un professeur, tels que
le voisinage du Muséum, de deux grands lycées et de la Sorbonne, les
multiplie, entre le Luxembourg et le Jardin des Plantes. Mais qu'un
pareil logis servît d'abri aux amours d'une authentique marquise,
venue ici d'un des plus nobles hôtels du faubourg Saint-Germain,
c'était une hypothèse extraordinaire jusqu'à l'invraisemblance. Il
fallait à Jeanne de La Node presque un effort pour se persuader
qu'elle était bien là, qu'elle avait bien vu Valentine de Chaligny
poser sa main sur cette poignée de fer qui pendait à une chaîne, à la
vieille mode,--sonner,--pousser cette porte au milieu de laquelle une
ligne de cuivre marquait l'ouverture d'une boîte aux lettres, destinée
à recevoir le courrier, sans que le facteur entrât,--franchir ce seuil
exhaussé de trois marches au-dessus du trottoir... En ce moment, elle
était dans une de ces chambres closes. Auprès de qui? Quel était
l'homme de leur monde, arrivé dans cette maison quelques instants
avant elle? Il le fallait, puisqu'on était venu lui ouvrir. Ou bien
cette maison abritait-elle quelque aventure plus romanesque encore?
Valentine avait-elle, par suite de circonstances qu'aucune personne de
sa société ne soupçonnait, formé une liaison hors de sa caste?
Retrouvait-elle ici un jeune homme qui n'allait jamais chez elle?
Qu'il s'agît d'une intrigue d'amour, en effet, la chose n'était plus
douteuse. Rien au monde ne s'opposait à ce qu'elle vînt devant cette
porte, avec sa voiture, dans cette rue pauvre mais parfaitement
décente, si elle y venait pour un motif avouable, et le caractère,
sinon riche, du moins très convenable de la maison excluait aussi
l'idée d'une visite de charité. Valentine était auprès d'un amant.
Quel amant?

Une telle véhémence de curiosité possédait Jeanne qu'oubliant toute
prudence elle se tenait immobile, sur ce trottoir, la tête levée, au
risque d'être aperçue de l'intérieur, si quelqu'un s'avisait de
regarder dans la rue, à travers les rideaux. Elle aurait peut-être,
dans sa fièvre d'en savoir davantage, sonné elle-même à la porte
mystérieuse, offert de l'argent aux boutiquiers voisins pour les faire
parler, si un événement nouveau n'avait soudain donné une réponse à la
question qu'elle se posait et se reposait: l'arrêt d'une voiture
devant cette maison dont elle dévorait des yeux la face énigmatique et
muette. C'était un coupé de remise d'où s'élança un homme encore jeune
qui se reprochait évidemment d'arriver en retard, car, ayant tiré sur
la chaîne, et durant le temps que l'on mit à lui ouvrir, il consulta
sa montre, avec un hochement de tête. Il se précipita, aussitôt le
battant poussé, pas assez vite cependant pour que Mme de La Node
n'aperçût des tableaux et des tentures, un escalier avec un tapis,
--mais pas même la silhouette de la personne arrivée à l'appel de la
sonnette. A peine si elle avait pu distinguer les traits de l'homme:
un visage intelligent et maigre, tout glabre, des cheveux encore très
noirs, quoique ce masque portât quarante ans, des yeux bruns qui
luisaient sur un teint gris avec un éclat singulier. Ils avaient
croisé les yeux de Jeanne, et, sous ce regard, celle-ci s'était sentie
rougir. Pour n'avoir pas l'air d'espionner, elle avait fait quelques
pas, comme quelqu'un qui n'est pas sûr de son chemin. A quelle classe
sociale pouvait appartenir cet homme dont elle ne doutait pas qu'il ne
vînt rejoindre Valentine de Chaligny? Il lui avait semblé très bien
mis, et cependant elle n'avait pas eu la sensation d'un personnage de
son monde. Elle avait marché dans la direction de la rue Monge avec
l'idée que l'inconnu l'aurait remarquée et ouvrirait peut-être la
croisée pour vérifier si elle était encore là. Elle tourna la tête et
constata que les fenêtres de la petite maison restaient closes. La
voiture qui avait amené l'homme ne s'en allait pas. La tentation la
saisit de ne pas s'en aller, elle non plus, et d'attendre que
Valentine ou l'inconnu reparussent,--peut-être tous les deux. Mais
qu'apprendrait-elle de plus? Et pourquoi s'exposer à les avertir?...
Elle tenait la preuve tant désirée. Elle n'avait plus maintenant qu'à
chercher quel usage en faire? Et déjà elle était remontée dans un
autre fiacre, et elle retournait vers le Paris aristocratique,--leur
Paris à sa cousine et à elle.--L'image de l'étrange endroit où cette
cousine avait caché le roman de sa vie lui aurait paru un songe si la
mauvaise voix intérieure à laquelle dans son premier sursaut de
conscience elle avait répondu: «Je ne ferai pas cela», n'avait
recommencé à lui prononcer des paroles trop nettes, trop précises,
trop mêlées aux réalités quotidiennes de sa vie, et aux intérêts les
plus positifs de son avenir. Elle avait le moyen de perdre Valentine
auprès de Norbert. Ne l'utiliserait-elle pas?



V

LA LETTRE ANONYME


Il convient de le reconnaître, à l'honneur ou à la charge de la nature
humaine,--cela dépend du point de vue,--les très mauvaises actions ne
sont guère commises tout de go, et comme telles. Nos basses passions
excellent à nous déguiser leur perversité native sous les plus
spécieux prétextes et quelquefois les plus justes d'apparence. Il est
rare que nous leur cédions en nous en rendant bien compte. Il tient
toute une psychologie du crime dans le mot cynique de cet assassin,
qui racontait sa lutte avec une vieille femme, sa victime: «Elle se
défendait, _la canaille!_...» Quand un homme en hait un autre pour des
motifs aussi vils que l'envie, par exemple, il arrive presque toujours
à voir son ennemi tel que sa haine a besoin qu'il soit. Il se permet
contre lui des infamies, mais il les perçoit comme d'équitables
représailles. Cette illusion, qui n'est pourtant qu'à demi volontaire,
explique seule que certains méfaits d'un ordre abominable puissent
être exécutés par certains êtres, lesquels, au demeurant, ne sont pas
des monstres. Mme de La Node,--puisqu'il s'agit d'elle,--n'en était
pas un. La preuve en est que, de nouveau, en rentrant chez elle après
sa course de policière improvisée, elle avait répondu à la voix
tentatrice un «non» plus énergique que le premier. Dans le temps
qu'elle avait mis à franchir la distance qui sépare la rue Lacépède de
la rue Barbet-de-Jouy, les possibilités de reconstruire sa propre
existence sur les débris du ménage Chaligny,--coupable chimère à
laquelle elle s'abandonnait en idée depuis ces treize jours
d'attente--s'étaient de nouveau offertes à son esprit. Par un détour
singulier de sa sensibilité, elle avait, maintenant qu'elle savait
tout, trouvé en elle pour les repousser, et, avec elles, l'acte
dénonciateur qu'elles impliquaient, plus de force qu'aux moments où
elle doutait encore. C'est qu'une intime, une passionnée satisfaction
d'amour-propre l'inondait toute entière, et, pour une heure, endormait
la cuisson de la vieille blessure. Sa force de haine,--le principe
moteur de son âme durant tant d'années,--était comme paralysée par
l'orgueil de savoir, cette fois d'une façon qu'elle jugeait décisive,
la faute de sa cousine. Cette supériorité de la vertu conjugale que
toutes les femmes reconnaissent au fond de leur conscience, en la
dédaignant des lèvres, Valentine de Chaligny ne l'avait plus sur
Jeanne. Jeanne, au contraire, pouvait avoir sur l'autre une
supériorité en se montrant généreuse. «Je me tairai et nous serons
quittes...» Cette phrase qu'elle se répétait à haute voix: «Nous
serons quittes...» résumait assez bien le paradoxal travail de sa
pensée démoralisée par sa vie. Elle mettait d'un côté le tort qu'elle
avait fait à sa cousine en lui prenant son mari, et elle trouvait le
plateau de la balance trop léger, comparé à l'autre, où elle pesait
les avantages qu'elle sacrifiait,--en ne se rendant pas coupable d'une
infamie!

Elle devait aller à l'Opéra, le soir, et dans la loge des Chaligny.
Elle y avait sa place à poste fixe, chaque lundi de quinzaine. C'était
une des innombrables gâteries de Valentine à son égard, cette
invitation une fois pour toutes, un des procédés que la charmante
femme employait pour aider sa cousine à se maintenir, malgré sa
fortune diminuée, dans le courant de la haute vie parisienne.
D'ordinaire l'ingrate ne montait l'escalier du théâtre pour gagner
cette première loge qu'avec les sentiments d'une amertume toujours
renouvelée. Elle se souvenait de l'époque où elle avait elle-même une
baignoire à son nom. Elle y avait prié sa cousine, alors jeune fille,
--et maintenant c'était elle qui recevait, qui subissait cette
humiliante aumône d'une élégante hospitalité.--Mais ce lundi-ci, et
après l'épisode de l'après-midi, une seule impression la dominait, un
désir, presque un besoin de revoir la visiteuse de la petite maison
clandestine; d'épier, d'étudier sa physionomie. Elle voulait jouir du
contraste entre la marquise de Chaligny fière et parée, respectée et
vertueuse, qui trônait dans le cadre opulent de sa royauté mondaine,
et l'adultère voilée, vêtue de sombre, en train de suivre une rue
perdue dans un lointain faubourg. Elle était arrivée exprès, un peu
tard, pour être sûre de trouver Valentine installée. Ce lui fut une
déception, dès son entrée dans l'arrière-salon qui précédait la loge,
de ne pas apercevoir les cheveux blonds cendrés, les doux yeux bleus
et le profit délicat qu'elle espérait, mais seulement Mme de Bonnivet
et sa petite tête de coquet oiseau de proie; la lourde carrure du duc
d'Arcole; la pâle, la fine figure sans âge d'Abel Mosé, et le masque
tourmenté de Chaligny, qui devança son interrogation en lui disant:

--«Valentine m'a demandé de l'excuser auprès de vous, ma chère Jeanne.
Elle s'est sentie souffrante au dernier moment, et elle s'est
couchée...»

--«Ce n'est rien de grave, au moins?» interrogea-t-elle.

--«Non», répondit-il, «une simple migraine...» Puis, dans l'entr'acte,
et quand ils furent assis, la jeune femme et lui, sur le même sofa,
dans le petit salon où les autres hôtes de la loge eurent la
discrétion de les laisser en tête à tête, sans que le mari ombrageux
s'en offensât, cette fois: «Je ne sais pas ce qu'elle a,»
commença-t-il à voix basse. «Elle avait été parfaitement bien ce
matin. Elle avait fait des visites cet après-dîner. Elle a reçu, comme
d'habitude, à cinq heures. A six heures, votre tante de Nerestaing est
venue. Je me suis renseigné. Elles ont été seules une demi-heure. Je
suis arrivé sur la fin de leur conversation. A leur saisissement à
toutes deux, au regard de Valentine, j'ai deviné que Mme de Nerestaing
venait de lui parler de choses très graves, où j'étais mêlé... Quand
je dis moi, c'est nous...»

--«Vous voilà de nouveau dans vos chimères,» interrompit Jeanne en
haussant ses jolies épaules. «Est-ce que vous croyez que la tante de
Nerestaing s'occupe de nous? D'abord moi, je suis brouillée avec elle
depuis des années... Elle ne me voit jamais. Elle ne pense pas plus à
moi qu'à son premier bal, et il est loin... Quant à Valentine,
personne n'a rien à lui apprendre. Je me tue à vous le répéter...»

--«Et moi je vous répète que Valentine, ce matin encore, ne
soupçonnait rien, absolument rien. Elle ne m'aurait pas parlé de vous,
elle si franche, comme elle a fait à déjeuner... Nous nous sommes
quittés à une heure,--j'avais rendez-vous chez un camarade pour une
heure et demie,--dans des termes de parfaite entente. Je l'ai
retrouvée bouleversée. Quand je lui ai demandé ce qu'elle avait, j'ai
vu distinctement qu'elle tremblait, au seul son de ma voix. J'ai voulu
lui tendre la main, à peine si elle a pu prendre sur elle de me la
donner. A mes questions, elle a répondu en prétextant une migraine
foudroyante. Quand j'ai parlé d'envoyer chercher le médecin, elle a
refusé. Elle a prétendu n'avoir besoin que de repos. Je l'ai laissée
aller. J'étais trop troublé moi-même. J'avais peur, en insistant pour
savoir la cause de son changement, de me trahir... Si ce ne sont pas
des preuves qu'elle ignorait tout et qu'on vient de tout lui apprendre,
que vous faut-il?...»

--«Quand cela serait?» dit la maîtresse, «et après?...»

--«Comment, après?» interrogea Chaligny.

--«Oui, après?...» insista-t-elle. «Si vous m'aimiez, ne devriez-vous
pas être heureux que cette situation si fausse, si humiliante pour moi,
finisse, sans que vous y soyez pour rien?... Mais nous ne pouvons pas
causer davantage en ce moment. Quelqu'un vient... Tiens, c'est
Saveuse... Demain matin, à onze heures, j'irai savoir des nouvelles de
Valentine. Et ce ne sera qu'une fausse alerte, rassurez-vous...»,
conclut-elle avec un sourire d'une ironie singulière, qui retroussa
ses fines lèvres, au coin, dans un pli cruel. Mais déjà cette bouche
frémissante s'était apaisée, ces yeux où avait passé une lueur dure
s'adoucissaient pour le visiteur monté des fauteuils d'orchestre et
qui était en effet Martial de Saveuse, une des pires langues de Paris.
Ce vieil aigrefin, auquel on ne connaît que des ressources équivoques,
a trouvé le moyen de se rendre si redoutable par les vérités de ses
médisances et l'acuité de ses observations, qu'il est aussi ménagé
qu'il est méprisé. Ces sortes de personnalités dangereuses étaient
celles que Jeanne caressait le plus constamment depuis sa liaison avec
le mari de sa cousine. Aussi fut-elle particulièrement aimable pour ce
très méchant homme, qu'elle garda dans la loge durant l'acte entier.
Il était de ces propagateurs d'opinion qu'elle voulait avoir pour elle,
de ces déchireurs de réputations qu'elle voulait avoir contre sa
cousine, si jamais sa vie recommençait dans des conditions difficiles
à faire accepter par son monde. Et puis, elle tenait à ne pas
renouveler avec son amant, durant la soirée, une explication trop
grave pour être bien menée sous l'oeil inquisiteur d'une Mme de
Bonnivet et surtout d'un Abel Mosé. Elle calculait que Chaligny
voudrait à tout prix la reprendre, lui, cette conversation, et que,
n'ayant pu l'avoir dans la loge, il accepterait, après le spectacle,
une place qu'elle lui offrirait dans sa voiture. Cette imprudence,
qu'elle se permettait rarement, était, dans l'espèce, une prudence.
Autant il était inutile que l'on soupçonnât qu'un drame couvait dans
le ménage de ses cousins, autant il était utile, en cas de scandale,
que Norbert fût compromis davantage encore vis-à-vis d'elle. Elle
employa donc la durée de la représentation à méditer ce qu'elle lui
dirait pendant ce retour. Si les théâtres de musique ont tant de
succès auprès des femmes et des hommes de la société, ce n'est pas
seulement parce que le bruit «plus cher que les autres», comme disait
Gautier, accompagne agréablement la conversation, c'est surtout que
l'orchestre et les chants permettent de se taire en feignant de les
écouter, et alors ce sont de longs soliloques intérieurs, dans
lesquels il ne s'agit, pour une personne rêveusement accoudée sur le
velours rouge de sa loge, ni de _Salammbô_, ni de _Lohengrin_, ni de
_Roméo et Juliette_,--c'était la pièce que l'on donnait ce soir-là,
--mais de problèmes aussi peu carthaginois, germaniques ou italiens
que celui dont la petite baronne analysait en pensée les éléments, et
elle paraissait absorbée par la mélodie:--«Valentine fait la malade.
Elle a eu peur de se retrouver en face de moi ce soir. C'est évident.
C'est aussi la preuve qu'elle m'a vue cette après-midi. Celui qu'elle
attendait est arrivé en retard. Elle se sera mise à la fenêtre... Hé
bien! tant mieux! Seulement il ne faudrait pas qu'elle s'avisât
d'essayer une diversion, et cette attitude vis-à-vis de Norbert après
la visite de la tante Nerestaing m'a tout cet air-là... Dans quel but?
Mais pour jouer la comédie de l'indignation, et quitter la maison
d'elle-même... Comme elle me juge! Elle a cru que ma première action
serait de la dénoncer, moi qui étais si décidée à ne rien dire!... Oui,
elle aura tremblé d'être chassée. Elle veut s'en aller la première,
--avec le beau rôle. Elle aura fait venir la tante, qui me déteste,
pour lui raconter que nous la trahissons, Norbert et moi. Alors, si
elle est accusée à son tour, la famille sera pour elle. Norbert et moi,
nous l'aurons calomniée, pour nous venger... Si tel est son plan,
nous verrons bien. Ah! je ne me laisserai pas faire... Mais il faut
que Norbert soit avec moi,--tout à fait,--_il le faut_...»

Ce petit monologue, pris et repris, à travers les menus incidents que
comporte une soirée à l'Opéra,--commentaires sur la salle et les
acteurs, nouvelles visites, coups de lorgnette sur les autres loges ou
sur l'orchestre,--était étrangement inique dans certaines de ses
parties. Mme de La Node ne pouvait pas s'en rendre compte. Elle était
perspicace sur un point: cette nécessité de ne pas laisser l'obscur et
complexe Chaligny en proie à ses dangereuses hésitations. L'audacieuse
jeune femme put se convaincre, dès ce soir, qu'elle avait trop raison
de n'être pas très sûre de lui. Elle avait beau avoir serré sa fine
taille dans la robe de panne rouge la plus savamment décolletée qu'une
brune un peu châtaine, comme elle, ait jamais choisie pour rehausser
son teint et faire valoir ses épaules, le désir d'étreindre entre ses
bras cette jolie créature, sa maîtresse, dans cette toilette préparée
pour lui, fut moins fort chez le mari de Valentine que le scrupule de
braver les regards des personnes de leur monde qui l'auraient vu s'en
aller avec la cousine de sa femme. Quand il la reconduisit à son coupé
et qu'elle lui dit, en se retirant dans le coin pour lui faire place:
«Vous ne voulez pas que je vous jette chez vous?...» il lui répondit:
«Je vous remercie, je dois passer au cercle...» Elle en resta si
étonnée, qu'elle le laissa refermer la portière, sans rien faire que
lui lancer un regard sous lequel il se sentit rougir.

                   *       *       *       *       *

--«Je l'ai peinée,» songeait-il, en s'en allant à pied du côté de la
rue Scribe, pour monter au club réellement, avec cette seule idée de
pouvoir le lendemain, lui jurer, sans mentir, qu'il lui avait allégué
la vraie raison de son refus: «Pauvre enfant! Et elle était si jolie,
si tendre!... Elle ne comprend pas que je ne peux la défendre contre
l'autre, que si celle-ci n'a pas de preuves. C'en eût été une, que
cette rentrée de l'Opéra ensemble, en voiture, si vraiment Valentine
vient d'être avertie. Et elle vient d'être avertie. Mme de Nerestaing
ne m'a jamais aimé. Elle n'aime pas Jeanne. Elle nous en veut de nous
ennuyer. C'est égal, pour une soi-disant dévote, quelle triste
besogne! Après tout, elle n'a pu que rapporter des propos de salon,
sans un fait. Je saurai ramener Valentine, pourvu que Jeanne ne m'en
empêche pas. Je le leur dois à toutes deux...»

Ces pensées reproduisaient trop bien l'illogisme d'une situation qui
se retrouve à peu près la même chaque fois qu'un homme se laisse
entraîner à la périlleuse tentation, naturelle à certaines
sensibilités composites, d'avoir deux femmes dans sa vie. Ce dualisme
émotif,--car si Chaligny trahissait Valentine, elle était bien loin de
lui être indifférente,--se compliquait, dans son cas, de cette étroite
parenté, très propice à l'engagement d'une pareille liaison. Les
péripéties finales en étaient rendues très difficiles. Tout
inconcevable qu'un pareil manque de prévision puisse paraître, jamais
ce mari infidèle n'avait envisagé la possibilité d'être quitté par la
mère de ses enfants, si un hasard l'informait de la vérité. Il n'avait
jusqu'ici redouté que sa douleur. Pour la première fois, il redoutait
sa résolution. Il n'avait pas davantage entrevu la possibilité réelle
d'une rupture avec Jeanne, bien que sa raison lui démontrât que cette
solution était inévitable tôt ou tard et, au demeurant, la seule sage.
Toujours,--et ce soir encore, même après qu'il avait eu le courage de
sacrifier à la prudence cette rentrée en voiture et les voluptés que
lui promettaient les yeux de la jeune femme, si souple, si blanche
dans le frémissement de l'étoffe rouge,--oui, toujours, quand il
essayait de penser à cette rupture, la sensation des baisers savourés
sur cette bouche enivrante se réveillait en lui. Ce souvenir allait
ébranler et faire défaillir la fibre loyale. Sa volonté faiblissait à
l'avance, sans que cette faiblesse allât jusqu'à se soumettre tout à
fait à la sujétion qu'il lui semblait lire chaque jour plus clairement
dans ces prunelles de Jeanne, si aiguës par instant, si impératives.
Où cette maîtresse toute-puissante sur ses sens prétendait-elle le
mener? Il en aurait eu peur davantage s'il l'avait vue, une fois la
porte de la voiture refermée, crisper ses jolies mains, dont elle
trompa la colère en brisant son éventail, et elle répétait, elle
criait, dans ce coupé où Norbert lui avait refusé de monter:

--«Ah! le lâche! le lâche!... C'est à cause d'elle, à cause d'elle, à
cause d'elle!...»

Et, se rappelant ce qu'elle savait de Valentine, elle riait d'un rire
insultant où se soulageait son orgueil blessé.

Ce n'était pourtant pas cet orgueil qu'elle avait dans ses yeux et sur
toute sa physionomie le lendemain matin, quand elle passa le seuil de
l'hôtel Chaligny, vers les onze heures, comme la veille. Elle avait eu,
dès les neuf heures, un billet de Norbert, lui demandant s'il pouvait
venir rue Barbet-de-Jouy, et elle avait répondu qu'il ne vînt pas,
qu'elle irait elle-même rue de Varenne. La nuit lui avait porté
conseil. Elle s'était blâmée d'avoir imposé à son amant une épreuve,
et devant témoins, à la sortie de l'Opéra. Quand on se dispose à
tenter un très grand effort sur quelqu'un, d'en essayer de petits est
une faute. Et puis, elle voulait voir Valentine et elle appréhendait
que cette visite de Norbert chez elle n'eût pour but que d'empêcher
cet entretien des deux cousines. N'ayant plus rien reçu après son
billet, elle en avait conclu qu'aucun incident nouveau ne s'était
produit. Elle trouva Chaligny qui l'attendait, seul, dans le petit
salon de sa femme, le front toujours barré de souci, les yeux lourds
de n'avoir pas dormi.

--«Je ne l'ai pas vue encore ce matin,» répondit-il à l'interrogation
de Jeanne. «Elle m'a fait dire qu'elle allait mieux, mais qu'elle se
sentait trop souffrante pour me recevoir.»

--«Ce ne sont pourtant pas les rapports que la tante Nerestaing a pu
lui faire sur la sortie de l'Opéra, hier au soir, qui lui auront donné
de nouveaux soupçons...» dit Jeanne. La grâce de sa voix et de son
regard adoucissait d'une caresse l'ironie de ce reproche, et, prenant
la main de son amant: «J'ai bien pleuré dans ma voiture, mais c'est
vrai que vous aviez raison...»

--«Mon amie...» répondit-il en l'attirant à lui, et il lui donna un
baiser où vibrait une émotion tout autre que ce délire des sens où
Jeanne trouvait son moyen habituel de domination. Elle était trop fine
pour ne pas s'en rendre compte, et cette constatation remua de nouveau
la lie de rancune déposée dans son coeur: cet attendrissement avait
pour cause l'inquiétude du mari au sujet de sa femme. Il était
reconnaissant à sa maîtresse de s'associer au sacrifice fait la veille
à la tranquillité de son ménage! Elle lui rendit pourtant ce baiser,
et elle lui demanda, câline:

--«Veux-tu permettre que j'essaie de la voir? Si elle me reçoit, moi,
ce sera bien une preuve que tes craintes sont imaginaires...»

--«Et si elle ne te reçoit pas?...»

--«Elle me recevra,» fit la jeune femme avec une certitude qu'elle
commenta d'un regard de triomphe, quand la femme de chambre fut
revenue dire: «Madame la marquise attend madame la baronne.» En dépit
pourtant de sa hardiesse, native et jouée, la maîtresse était très
nerveuse en allant ainsi chez la femme légitime. Quoiqu'elle crût bien
tenir, depuis la veille, un sûr moyen de parer aux pires reproches de
sa rivale, celle-ci était chez elle, et Jeanne marchait peut-être
au-devant d'une scène extrêmement pénible, qui risquait d'être
décisive pour son avenir. Si, par exemple, Valentine lui faisait un
affront trop dur et qu'elle vît Norbert ne pas prendre son parti?...
Aussi son pouls battait-il à coups répétés quand elle entra dans la
chambre, où les rideaux baissés maintenaient l'obscurité des migraines,
pas assez pour que la nouvelle venue ne s'aperçût pas de l'extrême
pâleur de sa cousine. Mme de Chaligny était couchée, ses beaux cheveux
blonds tressés dans une lourde natte qu'elle ramenait sur le bas de
son visage, comme pour cacher sa bouche et ses joues. Ceux des traits
qui restaient visibles se noyaient dans la pénombre, mais pas ses yeux,
où brûlait le feu fixe d'une fièvre. Certes, la jeune femme possédait
une rare force de caractère, mais elle recevait celle dont elle savait
depuis la veille les relations avec son mari! Quoique résolue à
paraître toujours les ignorer, son saisissement à cette approche fut
trop profond. Involontairement ses paupières s'abaissèrent sur ses
prunelles, et un tressaillement convulsif agita son corps sous la
guipure du couvre-lit. Sa souffrance était trop évidente pour que même
sa calomniatrice pût, à cette seconde, la taxer de comédie. Si
Valentine avait réellement vu Jeanne, la veille, debout à la porte de
la petite maison de ses rendez-vous et si elle savait son secret
surpris, son trouble n'était-il pas trop naturel, et trop naturel
qu'elle eût voulu admettre son ennemie en face d'elle, quand même,
pour savoir, elle aussi, à quoi s'en tenir? Sinon, pourquoi ce retrait
involontaire de sa joue brûlante, cette instinctive contraction de
tout son être qu'elle expliqua, en disant d'une voix presque brisée,
--pourquoi encore?

--«Je suis si nerveuse!... J'ai passé une très mauvaise nuit. Je ne
peux rien supporter, ni lumière, ni attouchement...»

--«Qu'as-tu donc?» demanda Jeanne.

--«Une grande fatigue, rien de plus,» dit l'autre, «c'est ce premier
froid qui m'aura saisie... et un horrible mal de tête. Mais j'ai
désiré te voir», continua-t-elle, «pour m'excuser de t'avoir fait faux
bond à l'Opéra. Je ne pouvais pas... Tu es restée jusqu'à la fin?...»

--«Oui,» dit Jeanne.

--«Et tu as ramené Norbert?» fit Mme de Chaligny. «Il avait décommandé
la voiture...»

--«Nous y sommes,» pensa Mme de La Node. «Elle m'a reçue pour me poser
cette question. Est-ce un prétexte à une scène?... Une scène? Elle ne
l'aura pas...» Et à haute voix:--«Mais non. Je le lui ai offert. Il a
refusé. Il avait à passer au cercle...»

Il lui sembla--le demi-jour est si trompeur!--qu'une vive rougeur
était montée aux joues décolorées de Mme de Chaligny et qu'une émotion
étrange passait dans ses yeux. La maîtresse suivait son idée, et elle
n'interpréta pas ces signes, si faciles pourtant à comprendre. Elle
n'y vit pas la preuve que Norbert avait deviné juste et que leur
trahison, à elle et à son complice, venait d'être révélée, d'une
manière foudroyante, à celle qu'ils avaient si aisément abusée! Un
concours de circonstances très ordinaires avait produit cette
révélation, tôt ou tard inévitable, mais sa coïncidence avec la
découverte que Jeanne avait faite elle-même la veille donnait à cet
événement une gravité capitale. Voici les faits, dans leur
simplicité:--Jules de La Node, comme le prévoyait sa femme, pensait,
lui aussi, à rétablir, par un nouveau et riche mariage, ses affaires
d'argent, de plus en plus compromises. Une occasion s'était offerte.
Il fallait--Jeanne l'avait prévu également--que le jugement de leur
séparation fût converti en un jugement de divorce. La Node avait
appréhendé que sa femme ne soulevât des difficultés. Il savait, par la
rumeur publique et par des renseignements plus précis, sa liaison avec
le mari de leur cousine. Il n'avait, d'autre part, gardé dans la
famille de Jeanne qu'une relation suivie avec la tante de Nerestaing
qui, par aversion pour les procédés de sa petite-nièce à son égard,
avait pris le parti du mari. La Node avait pensé que la douairière
serait le plus sûr messager pour une négociation aussi délicate. Il
était allé chez elle, la charger de faire savoir à Mme de La Node
qu'elle eût à ne pas s'opposer à sa demande de divorce, sous la menace
d'un scandale. Il avait dit quel scandale, et donné ses preuves.
Littéralement affolée par cet entretien et persuadée que Valentine
n'ignorait rien, mais supportait tout à cause des enfants, la vieille
Mme de Nerestaing était arrivée rue de Varenne... Jeanne avait devant
elle le résultat de cette démarche. Elle ne la savait pas dans son
exactitude, et, l'eût-elle sue, les données lui manquaient pour
calculer la force du contre-coup dans l'âme profonde de sa compagne
d'enfance. Elle savait moins encore la noblesse de cette belle âme. Ce
qu'elle croyait connaître, en revanche, d'un coupable secret, caché
sous ces dehors de grâce et de fierté, lui fit traduire à contre-sens
et cette rougeur et ce regard de sa victime. Elle n'y aperçut pas la
pathétique secousse d'un coeur qui se débat dans l'agonie noire du
doute et pour qui le moindre motif d'espérer est un sursaut vers une
lumière:

--«Elle ne s'attendait pas à cette réponse,» se dit-elle. «Que
va-t-elle trouver maintenant?... Si je lui parlais de la rue Lacépède,
moi? Mais m'a-t-elle vue devant la maison?... Peut-être ne sait-elle
pas que j'ai surpris son intrigue, et veut-elle simplement, elle aussi,
se rendre libre, en saisissant comme prétexte notre intimité?...» Et
tout haut, avec toutes les caresses de la plus tendre amitié dans
l'accent: «Je ne peux rien faire pour toi, ma pauvre chérie, pas de
courses? Pas de commissions?...»

--«Non,» répondit Valentine, et avec un sourire de souffrance: «Tu ne
peux que me laisser, à présent que je t'ai vue... Quelques heures de
repos, ce malaise sera passé... Ce n'est qu'un peu de refroidissement,
je te répète...»

Cette fois, elle tendait elle-même la main à Jeanne, et quand celle-ci,
pour lui dire adieu, posa de nouveau ses lèvres sur ce front brûlant,
elle ne perçut plus le petit mouvement réflexe, le recul animal de
tout à l'heure. C'est qu'à travers le va-et-vient de son esprit
tourmenté, cette nuit, tantôt acceptant, tantôt rejetant les preuves,
si convaincantes, hélas! que sa tante lui avait données--celles de
l'enquête même de Jules de La Node--l'anxiété de l'épouse trahie
s'était fixée sur ce point: «Ils passent la soirée ensemble. Si
l'horrible chose est vraie cependant, il va rentrer avec elle en
voiture...» Pour la première fois, cette sensibilité fine et chaste,
si cruellement calomniée,--sur des apparences, il est vrai, bien
graves,--par celle qui la trahissait, avait été suppliciée par la
jalousie. De savoir que les deux complices n'avaient pas saisi cette
opportunité d'une rentrée l'un avec l'autre suspendait, pour quelques
instants, la crise de douleur morale qu'elle subissait depuis la
veille. Elle allait réellement pouvoir reposer et reprendre des forces,
tandis que Jeanne, rentrée dans le petit salon, répondait au
fiévreux: «Hé bien?...» de Chaligny:

--«Hé bien? C'est moi qui avais raison. Elle a une forte névralgie, et
voilà tout... Vous pouvez être rassuré,» continua-t-elle avec une
ironie qui, maintenant, n'était plus la moquerie caressante de
l'arrivée: «Vous ne serez pas encore obligé de choisir entre nous, et
de la préférer...»

--«Pourquoi me parlez-vous ainsi?», fit-il, en tressaillant comme
quelqu'un que l'on atteint à une place trop douloureuse. «Vous savez
bien que rien ne m'est plus pénible...»

--«Pourquoi?» interrompit-elle, «mais parce que je t'aime et que je te
veux seule, entends-tu, seule!...» Et le baiser dont elle accompagna
cette exclamation passionnée n'avait plus rien de commun avec
l'embrassement attendri qui avait précédé sa visite chez Valentine.
Sans clairement démêler la vérité complète, elle avait trop senti,
durant cette courte entrevue, qu'une catastrophe était imminente. Ces
quelques minutes, passées dans cette chambre à peine éclairée, avaient
suffi pour lui donner cette impression de rapports absolument changés
qui dénonce l'approche du dénouement, dans les tragédies latentes
comme celles que représentent certaines liaisons, vouées par avance
aux complications tragiques. Qui l'emporterait, de Valentine ou d'elle,
si le conflit entre elles deux arrivait à cet état aigu qu'elle
devinait tout proche? Il l'était, en effet, pour des raisons bien
différentes de celle que sa découverte de la veille lui faisait
imaginer. Cette évidence d'une crise où se terminerait ce long duel
qu'elle soutenait contre sa cousine, dans sa propre pensée depuis leur
enfance, et, depuis un an, dans le coeur de Chaligny, avait du coup
réveillé les énergies assoupies un instant de sa vieille haine.

                   *       *       *       *       *

--«Soit, c'est la guerre!...» se disait-elle, en quittant l'hôtel dont
elle regarda un instant la façade, solennelle et _palatiale_,--c'est
le style d'aujourd'hui,--avec les larges pilastres à chapiteaux
ioniques, qui embrassaient les deux étages. Et voici que, derrière une
des fenêtres, à droite, celle de la chambre à coucher de Valentine,
elle crut apercevoir une silhouette en train d'épier. La pauvre femme,
restée seule, s'était de nouveau affolée à l'idée du tête-à-tête de
son mari avec sa cousine et elle avait fait l'effort de se lever pour
constater par elle-même la minute où il finirait. Elle se rejeta en
arrière, aussitôt qu'elle vit l'autre tourner la tête,--pas assez
vite! Jeanne avait surpris ce guet, bien innocent par comparaison avec
la poursuite en fiacre depuis le boulevard des Invalides jusqu'à la
rue Lacépède. L'un et l'autre espionnage s'égalisèrent soudain dans
son esprit, et sa sensation d'une bataille engagée devint plus intense
encore: «Elle est malade... comme moi,» conclut-elle. «Mon instinct
avait eu raison. Cette migraine n'est qu'une ruse... Que veut-elle? Je
n'y vois pas clair dans son jeu. En tout cas, devançons-la. Entre
Norbert et moi, je viens de le sentir encore, il n'y a qu'une
barrière: ses illusions sur elle. Elle le sait aussi bien que moi...
Que j'étais sotte! C'était pour deviner si j'ai parlé qu'elle m'a fait
venir tout à l'heure. Maintenant qu'elle a constaté que je me suis tue,
elle va agir... Ah! tant pis pour elle, c'est la guerre!» Elle
répéta: «C'est la guerre...!» Ce mot descendait dans son être à des
profondeurs extraordinaires. Les couches d'envie inconsciente amassées
en elle par d'innombrables impressions d'enfance et de jeunesse en
étaient comme remuées, comme vivifiées. Elle en oubliait et les règles
les plus élémentaires de la probité féminine, et les discours qu'elle
s'était tenus à elle-même, après la rencontre dans le magasin de
nouveautés, l'autre semaine; puis, la veille, en revenant de son
expédition de police... Voilà pourquoi le mari de Valentine, en
rentrant du cercle, ce soir-là, vers les minuit, trouva, dans le
courrier arrivé par la dernière distribution, une enveloppe dont la
suscription, par son écriture renversée et visiblement déguisée,
l'étonna dès l'abord. Elle portait le timbre du bureau de la place de
la Bourse. Il la déchira, avec un pressentiment que justifia trop le
texte de l'infâme lettre anonyme, qui ne contenait que ces mots,
tracés de la même écriture que l'adresse, comme dessinée et
méconnaissable: «_Un ami de Monsieur de Chaligny l'engage à surveiller
le numéro 11 de la rue Lacépède. Madame de Chaligny y était encore
hier, à trois heures de l'après-midi. Avec qui? C'est ce qui
intéressera sans doute Monsieur de C... A bon entendeur, salut._» Et
pour toute signature: «_Quelqu'un du club..._»



VI

UN ORGUEIL D'HOMME


Le premier mouvement de Chaligny, quand il eut lu et relu l'abominable
billet, fut de le froisser avec le dégoût méprisant que méritent des
missives pareilles. Il le jeta dans le feu à demi éteint qui
rougeoyait dans la cheminée de sa chambre à coucher. Son second
mouvement, comme il entendait s'approcher le pas de son domestique
qu'il venait de sonner, fut de ramasser le papier dénonciateur dont la
braise du foyer avait à peine noirci les bords, et de le glisser dans
le tiroir de sa table de nuit, où il le reprit, aussitôt seul. On sait
cela, qu'une lettre anonyme ne compte pas; que son auteur, en se
rendant coupable de cette malpropre action, a enlevé du coup tout
crédit à son témoignage. On sait encore que la vraie manière de l'en
châtier est d'annihiler sa méchanceté en la dédaignant. Et puis, neuf
fois sur dix, cette méchanceté a raison contre notre raison. Ces
phrases écrites à dessein pour nous piquer à un point blessable, nous
n'aurions même pas dû achever de les lire, en constatant qu'elles
n'étaient pas signées, et nous les relisons mot par mot. Nous laissons
chaque syllabe nous injecter son mortel venin, et nous sentons gronder
en nous l'impuissante, la douloureuse colère de l'homme outragé qui ne
sait pas d'où vient l'affront, et qui, n'ayant pas la faculté de s'en
venger, ne trouve plus en soi la force de l'ignorer.

--«Mais qui est-ce?... Qui est-ce?...» C'est la question qui s'impose
d'abord à cette colère. C'est aussi la parole que le mari de Valentine
se répétait avec une énergie de fureur, toujours grandissante, à
mesure que les phrases qui l'insultaient au plus vif de son honneur
d'époux s'enfonçaient davantage dans ses yeux. Il en étudiait tous les
caractères maintenant, et il n'arrivait pas à discerner un seul trait
qui correspondît à une écriture de lui connue, tant l'habileté de
Jeanne avait été grande dans la confection de ces funestes lignes.
Elle avait poussé la précaution jusqu'à employer une demi-feuille du
papier du _Jockey_. Elle se l'était procurée en cherchant, dans le
meuble où elle serrait sa correspondance, un billet que Norbert
lui-même lui eût envoyé du cercle et où l'écriture n'enjambât point
sur la troisième page. Chaligny le reconnaissait, ce papier. Il
trouvait-là un indice indiscutable qu'en effet l'insulte provenait
d'un des camarades avec lesquels il se rencontrait chaque jour, qu'il
avait peut-être coudoyé ce soir? Oui, peut-être, au moment où il
traversait les salons, cet homme l'avait-il suivi du regard, en
souriant d'avance à l'idée de la feuille glissée dans la boîte, et
elle cheminait, cheminait sûrement vers lui, qui ne s'en doutait pas?
La réalité de la main qui avait touché ce papier, de la tête qui avait
pensé ces phrases, de l'ennemi inconnu qui lui portait ce coup le
bouleversait. C'est la première image que suscite nécessairement une
lettre anonyme: celle de la haine qui l'a dictée. Cette haine nous
regarde sous son masque. Elle est là qui menace, qui frappe. Pourquoi?
Un frisson nous saisit dans notre fibre la plus secrète au contact de
cette rancune, cachée mais assez forte pour être descendue à ce degré
de bassesse, afin de s'assouvir. C'est alors que ce premier sentiment
d'une personne dressée dans l'ombre contre notre personne nous
entraîne presque malgré nous à un second: une suggestion émane du
papier qui nous représente cette personne. Le fait dénoncé s'impose à
nous. Pour que, nous haïssant ainsi, notre ennemi ait choisi, entre
toutes les injures, précisément celle-ci, c'est donc qu'il y attache
une importance suprême. _C'est qu'il la croit fondée sur une réalité._

                   *       *       *       *       *

--«Rue Lacépède? Qu'est-ce que c'est que cette rue?...» se demandait
Chaligny après avoir repassé en imagination les quelques membres de
son club avec lesquels il était en termes équivoques. Son soupçon
n'avait pu se fixer sur aucun d'eux. On le voit, il suivait la pente:
il commençait de méditer non plus sur l'origine de la lettre, mais sur
le fond. Il alla prendre dans le fumoir, qui était de plain-pied avec
sa chambre, un annuaire où se trouvât la nomenclature de toutes les
rues parisiennes, avec la mention du quartier où elles sont placées et
des autres artères où elles s'embranchent. Il eut tôt fait d'y
découvrir le renseignement qu'il cherchait: «_Rue Lacépède, cinquième
arrondissement.--Rue Geoffroy-Saint-Hilaire_», et, au-dessous, comme
première adresse: «_1, Hôpital de la Pitié._» Cette indication lui
permettait du moins de situer la maison que le dénonciateur anonyme
lui enjoignait ironiquement de surveiller. L'idée de l'hôpital
s'associa aussitôt pour lui à celle du Jardin des Plantes qu'il
connaissait pour y être venu quatre fois peut-être dans sa vie.
L'impression qui avait fait hésiter Jeanne, quand son fiacre suivait
celui de Valentine, s'éveilla dans le Parisien élégant, au ressouvenir
de ce faubourg et de son misérable aspect. D'évoquer seulement la
silhouette élégante de sa femme dans un pareil décor lui parut une
telle absurdité qu'il haussa les épaules. Il froissa de nouveau la
lettre anonyme, et, la prenant entre deux branches des pincettes, il
la posa sur la bûche croulante, en attendant cette fois que le papier
flambât.

--«C'est une mystification imbécile,» se dit-il en achevant d'écraser
dans la bûche les débris noircis; «j'aurais dû le deviner tout de
suite.»

Il se coucha sur cette conclusion, décisive, lui semblait-il, et il
s'endormit aussi paisiblement que lui permettait une autre inquiétude.
Malgré les assurances de Jeanne et quoique, reçu avant le dîner dans
la chambre de sa femme, il fût en droit de croire que le malaise de
celle-ci était tout physique, un invincible instinct continuait de lui
rendre suspecte cette visite de la vieille Mme de Nerestaing et
l'attitude de Valentine ensuite. Ce fut cette pensée qui le décida, le
lendemain au matin, quand il la retrouva, levée, habillée, mais si
visiblement souffrante encore et toute pâle, à lui raconter en
plaisantant la teneur de la lettre anonyme reçue la veille. Il se dit
que cette allusion à la sottise des propos qui courent le monde, faite
sur un ton léger, n'aurait aucune importance, si personne n'avait
parlé de rien à la jeune femme. Dans le cas contraire, et si l'on
était venu rapporter à Valentine des médisances, peut-être
trouverait-il, dans la gêne que cette plaisanterie lui causerait, une
occasion de la questionner.--«Oui,» insista-t-il après lui avoir dit
qu'il allait lui répéter une histoire qui la divertirait.
«Imaginez-vous que vous avez des ennemis et qui ne reculent pas devant
la lettre anonyme. J'en ai reçu une, hier au soir, m'invitant à
surveiller vos sorties... Il paraît», continua-t-il, «que vous avez
des rendez-vous... Voyons, cherchez bien... Vous ne trouvez pas?... 11,
rue Lacépède...»

Il n'eut pas plus tôt prononcé ces mots que le sourire s'arrêta sur
ses lèvres, devant l'éclair de terreur qu'il vit passer dans les yeux
de sa femme. Un flot de sang inonda soudain ce visage lassé, qui
redevint ensuite d'une pâleur livide. Par un geste de supplication
qu'elle fut trop évidemment incapable de dominer, elle joignit les
mains. Puis, les passant sur son front comme quelqu'un qui souffre,
elle dit: «Ah! je m'en vais...» et elle s'évanouit. Ces signes d'une
émotion bien étrange permettaient trop au mari de supposer que le nom
de la rue et le numéro de la maison indiqués par la lettre anonyme
correspondaient à un secret dans la vie de sa femme. Aussi, les soins
qu'il lui donna par humanité étaient-ils mêlés d'une fièvre de
l'interroger qu'elle devina, quand elle revint à elle. Car les
premières paroles qu'elle lui dit équivalaient à une imploration de ne
pas lui infliger cette torture dans l'état nerveux où elle se trouvait:

--«Pardonne-moi, mon ami,» dit-elle avec un tutoiement tendre qu'elle
employait bien rarement pour lui parler, même dans l'intimité,
«pardonne-moi si je n'ai pas su me dominer quand tu m'as parlé de
cette infâme lettre adressée à toi, et contre moi!... J'ai trop senti
la cruauté du monde, et cela m'a fait mal, très mal, parce que je
viens de l'éprouver, cette cruauté, et d'une manière trop atroce pour
moi-même, dans une autre occasion...--Ne cherche pas à savoir
laquelle.» Et elle mit sa main sur le bras de son mari pour demander
qu'il ne l'interrogeât point. «Je ne te le dirais pas... Alors quand
j'ai vu que, toi aussi, la calomnie essayait de faire son oeuvre
auprès de toi, tout ce que j'ai eu de chagrin ces jours-ci m'est
revenu à la fois sur le coeur, et mes forces m'ont trahie...»

Elle était si touchante en parlant ainsi, de tout son être émanait une
telle évidence de loyauté et de délicatesse, que l'honnête homme qui
survivait dans Norbert, malgré ses criminelles faiblesses, n'y résista
pas. Lui, qui avait frémi la veille d'une colère indignée à constater
que quelqu'un s'était permis d'écrire le nom de Mme de Chaligny dans
une phrase qui l'accusait si clairement, il venait de constater
l'effet d'épouvante produit sur elle par cette accusation, et il était
physiquement incapable de la questionner, de la forcer à expliquer un
bouleversement au moins singulier. C'est qu'à la regarder, même dans
cette minute où une énigme si complètement inattendue surgissait
devant lui, il ne pouvait pas plus douter d'elle qu'on ne doute de la
lumière du jour. C'est aussi, qu'à entendre ces mots: «Je viens de
l'éprouver pour moi-même, cette cruauté du monde...» il avait compris
qu'il avait deviné juste, et que sa liaison avec Jeanne avait été
dénoncée à Valentine. Voilà donc pourquoi elle était malade depuis ces
quarante-huit heures. Cette souffrance seule était une preuve de plus
qu'elle était innocente de toute faute envers son mari,--et qu'elle
l'aimait. Ces diverses choses, Chaligny ne les perçut pas
distinctement, la dernière surtout, qui touchait au fond le plus
obscur de son ménage. Mais il les sentit, et il répondit à la plainte
de la charmante femme en la tutoyant lui aussi pour la première fois
peut-être depuis des mois:

--«C'est vrai. Tu es encore si pâle!... Il eût mieux valu te reposer
un jour de plus... Si tu as eu des ennuis, tu me les diras quand ces
misères seront passées. Sois bien persuadée que tu me trouveras
toujours pour t'aider, pour te soutenir dans les moments difficiles...»

Elle le regarda avec des yeux où passait maintenant une infinie
reconnaissance pour la marque d'affection qu'il lui donnait. N'en
était-ce pas une que ce respect de ses susceptibilités de coeur? Puis,
comme si cet entretien lui était tout de même trop pénible, elle se
leva en disant:

--«Je crois que tu as raison et que je dois me recoucher... A ce soir,
et merci...»

                   *       *       *       *       *

Elle avait empreint, dans ce dernier mot, prononcé avec un sourire
brisé, tant de grâce émue que Chaligny en demeura pénétré et étonné
tout ensemble. Il était seul à présent et il restait accoudé à la
cheminée du petit salon, en proie à des réflexions si contradictoires
que leur incohérence était par elle seule une douleur. Trop
d'impressions opposées, trop d'hypothèses aussi se pressaient en lui,
et surtout il découvrait trop de nuances confuses de sa propre
sensibilité, sans qu'il pût bien les démêler. Depuis qu'il s'était
laissé aller à la séduction que la coquette et savante Jeanne avait
exercée sur ses sens, ses rapports avec Valentine étaient devenus de
plus en plus automatiques, si l'on peut dire, et conventionnels. C'est
le grand péril des ménages qui vivent beaucoup dans le monde. Le mari
et la femme y remplissent des devoirs de parade, qui finissent par
modeler leur existence intérieure et conjugale sur le type de leur
existence extérieure et sociale. Quand ils se voient le matin, c'est
pour parler des menus arrangements que comporte l'habitude des sorties
constantes: qui prier à dîner ou au théâtre, chez qui accepter?
Quelques racontars de salon et de cercle par là-dessus, et une heure
passe sans qu'une parole vraie ait été prononcée entre eux. Ils
déjeunent, et même si aucun ami ni aucune amie ne se sont invités, les
allées et venues de leurs gens autour d'eux leur interdisent cette
familiarité qui fait la bonhomie, un peu commune, mais propice à
l'union, des modestes tables bourgeoises. Plus tard, quand les enfants
auront grandi, la présence de l'institutrice et du précepteur ajoutera
un élément de froideur à ce second repas, suivi aussitôt d'une
dispersion. Le mari va à ses affaires, à ses visites, à son club. La
femme vaque aux innombrables courses que comporte l'orbe toujours
agrandi de ses relations parisiennes. Ils dînent dehors, ou bien ils
ont du monde à dîner. Ils vont au théâtre. Ils compteraient les
soirées qu'ils passent en tête à tête, et s'ils pratiquent le système
des appartements séparés,--c'était le cas des Chaligny,--ils en
arrivent, pour peu qu'ils soient tous les deux,--c'était le cas encore,
--des silencieux et des renfermés, à ne plus rien savoir l'un de
l'autre. Cette ignorance réciproque de leur caractère, entre des époux
qui logent sous le même toit, reçoivent ensemble, représentent
ensemble dans les figurations quotidiennes d'une existence à la mode,
est un des phénomènes moraux les plus fréquents et les plus
incompréhensibles pour les spectateurs du dehors. Ainsi s'expliquent,
surtout chez les hommes, certains aveuglements qui seraient
déshonorants s'ils n'étaient produits par la cause d'illusions la plus
puissante: la cohabitation sans sincérité. Ainsi s'expliquent, par
contre, certains retours dont l'illogisme déconcerte la malignité de
ces observateurs étrangers: un mari a négligé sa femme des années qui
en devient subitement amoureux comme s'il venait de la découvrir. Il
l'a découverte, en effet, à un accent de voix, à un geste. Heureux
quand celle qu'il a méconnue trop longtemps ne se révèle pas à lui
dans une grâce épanouie sous la tendresse d'un autre!

                   *       *       *       *       *

Ces remarques sont d'un ordre bien terre à terre, bien humble. Leur
triste justesse sera reconnue par beaucoup de ménages auxquels on
envie l'éclat de leur luxe. Elles devaient être rappelées pour
l'intelligence du monologue que se prononçait Chaligny. C'était comme
si, dans ces quelques instants d'entretien, Valentine lui avait révélé
en elle une femme qu'il ne connaissait pas. O contradictions
douloureuses des sentiments faux! Le mari perfide tremblait pour
l'avenir de sa liaison avec sa maîtresse, et, en même temps, il
s'efforçait d'abolir en lui, à coups de raisonnements, le soupçon sur
sa femme suggéré par la lettre anonyme et confirmé par son
saisissement quand il lui avait parlé:

--«Comme elle était émue tout à l'heure!» se disait-il... «Et qu'elle
vaut mieux que moi!... J'ai éprouvé le besoin de lui parler de cette
misérable lettre! Il a fallu que je lui nommasse cette rue et cette
maison!... C'est de la calomnie, ignoble, abjecte, et elle, ce que sa
tante est venue lui dire, c'était la vérité, et elle ne m'en a pas
parlé!... Elle s'en serait tue, des semaines, des années, toujours,
sans le coup que je lui ai porté en lui répétant cette vilenie. Comme
elle en a été saisie! C'est trop naturel, du moment qu'elle avait sur
le coeur le poids de cette autre dénonciation... Qu'allons-nous
devenir maintenant, Jeanne et moi? Valentine se refuse à croire en ce
moment qu'il se passe rien entre nous. Soit. Mais elle nous observera
désormais, en dépit d'elle-même, et Jeanne est si audacieuse! Que
j'eusse accepté de la reconduire dans son coupé, après l'Opéra,
avant-hier, et que Valentine l'eût su, c'était une petite preuve à
l'appui de l'accusation... Comme les soupçons viennent vite! Lorsque
je lui ai mentionné ce numéro 11 de la rue Lacépède, que je l'ai vue
pâlir et qu'elle m'a regardé, une seconde, j'ai entrevu que cette
ignominie pouvait être vraie... C'était fou. On ne ment pas avec ces
yeux, avec cette voix. On ne pousse pas ce soupir de douleur quand on
est coupable... Qu'elle était belle! Avec moi, elle est toujours si
froide, si muette!... Si je m'étais trompé sur elle, pourtant? J'ai
cru que c'était une femme de devoir, mais de préjugés, très honnête,
très droite, mais sans élan, sans rien de cette passion que j'ai
rencontrée dans l'autre... Ah! trouver cela dans la même femme, et que
ce fût un bonheur permis: l'ardeur et le sérieux, l'amour et l'estime!
Alors les méchancetés du monde seraient impuissantes. Qu'elles sont
profondes! Que l'on m'ait dénoncé à elle, moi, si c'est sa tante, cela
se comprend, quoique ce soit bien dur. On a pu croire qu'on lui
rendait service, en l'éclairant... Mais elle, et à moi? Pourquoi cette
précision? Pour me faire aller là-bas inspecter l'endroit? Dans quel
but?... N'y pensons donc pas, pensons à empêcher que sa défiance ne
s'éveille tout à fait. Je ne veux pas la revoir avec cette pâleur de
ce matin, et ce regard... Jeanne doit tenir elle-même à ce que ses
soupçons s'endorment, pour que notre amour ne sombre pas dans un
affreux scandale...»

Telles étaient les pensées, étrangement contrastées, qui se remuaient
dans l'esprit de cet homme, auquel la destinée avait donné ce bonheur
dont il rêvait, sous les traits et dans la personne de la plus
délicate et de la plus noble des femmes. Et ils n'avaient su, ni elle
se montrer, ni lui la voir. Les péripéties finales de cette aventure
donneront peut-être aux partisans de l'hérédité le mot des
incohérences sentimentales dont Chaligny était la victime. Qui donc a
dit que les parents ont des fils qui ressemblent au fond de leurs
pensées? Cet homme avait dû être conçu dans des heures de bien intime
inquiétude pour être ainsi incertain et farouche, entraînable et
cependant épris des choses élevées, avide de passion et amoureux
d'honnêteté, si faible par quelques portions de son caractère, et si
violent, si implacable par d'autres. Il allait le prouver une fois de
plus.

                   *       *       *       *       *

Il en était donc là de ses raisonnements, préoccupé avant tout de la
manière dont il organiserait dorénavant une trahison qu'il eût dû,
comparant sa femme telle qu'il venait de l'apercevoir à sa maîtresse
telle qu'il la connaissait, prendre en horreur. Mais la connaissait-il,
cette maîtresse? N'ayant pas lu dans le coeur de Valentine la
richesse cachée de la plus brûlante sensibilité, comment aurait-il
deviné dans celui de Jeanne toutes les pauvretés de nature, toutes les
sécheresses, et une seule ardeur vivante: celle de l'envie? Il devait
apprendre, coup sur coup, et quelle âme admirable il avait sacrifiée
et à quelle âme dure! Le bruit d'une porte qui s'ouvrait interrompit
soudain ses méditations, et il vit entrer, comme la veille à la même
heure, l'auteur, encore insoupçonné, de la lettre anonyme, Mme de La
Node elle-même. Elle arrivait, mince et svelte dans un costume du
matin, ayant marché. Le rose de l'air frais riait sur ses joues, et
dans ses yeux bruns luisait une flamme. Elle venait constater l'effet
de sa dénonciation. Elle devina aussitôt que Norbert avait parlé de la
lettre à sa femme. Les coussins d'une bergère placée au coin du feu
racontaient que quelqu'un s'était assis là tout à l'heure, et un
mouchoir oublié sur une petite table à côté disait que ce quelqu'un
avait dû être Mme de Chaligny. Elle n'était plus là. Jeanne en conclut
qu'ayant abouti à ce départ hors de la pièce, cette scène
d'explication avait été violente.

--«J'étais venu savoir des nouvelles de Valentine,» dit-elle, et,
dissimulant ses observations: «Elle ne s'est de nouveau pas levée?...
Elle n'est donc pas mieux?...»

--«Elle s'était levée,» répondit Chaligny, «mais nous avons eu
ensemble un entretien qui l'a beaucoup agitée. Elle s'est sentie moins
bien. Elle s'est recouchée... Jeanne», ajouta-t-il avec une fermeté
singulière, «je ne m'étais pas trompé, on lui a parlé de nous...»

--«Et que lui a-t-on dit?» interrogea-t-elle.

--«Elle n'est entrée dans aucun détail. Elle n'a formulé aucun fait,
prononcé aucun nom. Mais j'ai compris. On lui a tout raconté,
entendez-vous?... Tout, et elle ne croit rien...»

--«Je ne saisis pas alors pourquoi vous prenez ce ton solennel, quand
vous m'annoncez qu'il n'y a rien de changé dans notre situation...»
répondit Jeanne, «à moins que...»

--«A moins que?...» demanda Chaligny à son tour, comme elle s'était
arrêtée de sa phrase. «Que voulez-vous dire?... Achevez votre
pensée...»

--«A moins que vous ne désiriez vous-même que cette situation soit
changée. Ah! Valentine est bien forte...» continua-t-elle avec un
mauvais sourire. «Elle vous aurait dit qu'elle croyait tout. Vous vous
seriez débattu. Vous auriez protesté. Vous nous auriez défendus. Au
lieu de cela, elle a fait la généreuse, celle qui ne veut pas admettre
que sa Jeanne et son Norbert puissent la tromper! Alors vous vous
préparez à me demander d'être prudente, pour la ménager. Avouez-le. Je
lis cette phrase sur vos lèvres. Je vous dispense de me la
prononcer...»

Elle avait parlé avec une irritation croissante, qui provenait de sa
déception profonde. Elle s'était attendue à trouver Chaligny soucieux,
à le confesser, à tirer de lui l'aveu de la lettre anonyme, à obtenir
qu'il la lui montrât, et à lui donner le conseil d'une enquête qui
devait être la perte de sa rivale. Celle-ci avait déjoué ce plan. Par
quel artifice? Jeanne croyait l'entrevoir, sans bien discerner comment
cette discussion sur ses rapports avec Chaligny s'était substituée à
celle du billet dénonciateur.

--«Jeanne,» répondit Chaligny, de cet accent que l'on a pour répondre
aux enfants que l'on ne veut pas gronder, «vous n'êtes pas juste, pas
juste pour moi, pas juste pour Valentine. Pourquoi l'accusez-vous d'un
calcul qui n'était pas dans sa pensée, je vous le jure? Si vous
l'aviez vue, comme moi, ici, tout à l'heure, vous n'auriez pas douté
qu'elle ne fût sincère. Elle souffrait, et elle se le reprochait.
Voilà toute la vérité. Vous n'y croyez pas?...»

--«Non,» dit-elle avec une dureté dans la voix qui décelait sa haine
cachée pour sa cousine. Chaligny venait de commettre la plus
dangereuse des maladresses, placé comme il était, par les conséquences
de ses propres fautes, entre deux femmes dont l'une ne l'avait pris
que par aversion pour l'autre: il avait fait appel à la tendresse et à
la pitié, dans un coeur qui n'avait faim que de vengeance. Jeanne
répéta: «Non, je n'y crois pas. C'est que je la connais mieux que vous,
mon cher, beaucoup mieux, soyez-en sûr.»

Elle avait eu, pour laisser tomber cette phrase, un affreux rire. Elle
s'était assise, et les yeux baissés maintenant, le front rayé d'une
barre d'entêtement, elle maniait entre ses doigts crispés un
coupe-papier d'écaille qui traînait sur la petite table placée auprès
de son fauteuil. Elle écoutait, obstinément muette, Chaligny
l'interroger avec une impatience qui, cette fois, correspondait trop
bien aux sentiments qu'elle avait souhaité d'éveiller en lui:

--«Qu'est-ce que cela signifie?...» demandait-il. «Expliquez-vous.
Déjà, l'autre semaine, quand nous dînions chez les Sarliève, vous avez
eu de ces mots énigmatiques, accompagnés de ce même rire...
Prétendez-vous insinuer qu'il y a dans la vie de Valentine des choses
que je ne vois pas, que je ne sais pas, et que vous savez, vous?... On
ne parle pas à un homme de la femme qui porte son nom d'une manière
qui puisse la faire soupçonner par lui, quand on n'a rien de précis à
articuler... Voyons. Qu'y a-t-il? Que se passe-t-il? Me répondrez-vous,
oui ou non?...»

Elle continuait à se taire. Ses doigts jouaient plus nerveusement avec
l'objet dont elle se servait pour soulager une agitation intérieure
qui n'était pas feinte. Sur le moment de consommer, par un témoignage
direct et personnel, l'oeuvre de délation commencée dans son billet
sans signature, elle avait peur. Chaligny se taisait à son tour. Une
idée traversait son esprit, qui n'y était pas apparue jusqu'à cette
seconde. Il ne l'eut pas plus tôt conçue qu'elle fit certitude dans sa
pensée. Brusquement, il saisit sa maîtresse par le poignet, et il la
força de le regarder:

--«Jeanne?...» dit-il «C'est vous qui avez écrit la lettre?...» Et, la
voix comme étranglée par l'indignation: «Tu as écrit la lettre! Tu as
écrit la lettre!... Mais avoue-le donc...»

--«Vous me faites mal,» répondit-elle en se levant et en se débattant
contre cette brutale étreinte. «C'est honteux. Lâchez-moi.»

Chaligny l'avait laissé aller. Il passa sa main sur son front, et
réveillé de son égarement, honteux, presque suppliant:

--«C'est vrai, c'est honteux. Jeanne, je te demande pardon... Mais je
t'en conjure maintenant, sans violence, tu vois, réponds-moi. J'ai
reçu hier une lettre anonyme. Je l'ai déchirée, et je me suis défendu
de penser à ce qu'elle contenait. Si elle venait de toi, tout est
changé. C'est qu'alors ce qu'elle renfermait était vrai. Venait-elle
de toi?»

--«Elle venait de moi,» répondit-elle, après un nouveau silence.

--«Alors,» et la voix de Chaligny s'étouffa dans un râle pour
articuler la question suprême, «alors, c'est vrai?...»

--«C'est vrai...», affirma-t-elle. Puis, les yeux de nouveau baissés,
hâtivement, comme si elle voulait ne pas se donner le temps d'être
arrêtée par le remords de l'affreuse chose qu'elle faisait, mais
l'avoir faite et que cela fût irréparable, elle commença le récit des
événements que l'on connaît. Elle dit la rencontre au grand magasin de
la rue de Rivoli avec Valentine, la sortie de celle-ci par une porte
différente de celle où elle avait laissé son coupé, son départ en
fiacre, son mensonge le soir sur l'emploi de son après-dîner; comment
elle-même Jeanne s'était promis de se taire, de ne rien lui révéler, à
lui Norbert. Elle raconta ensuite la seconde rencontre, en ayant soin
de la mettre sur le compte du hasard;--et comment ayant vu,
l'avant-veille, sa cousine sortir à pied, elle l'avait suivie presque
machinalement;--comment, l'autre ayant de nouveau pris un fiacre, elle
n'avait pu se retenir d'en prendre un aussi et qu'elles étaient
arrivées, l'une derrière l'autre, dans ce quartier perdu, près du
Jardin des Plantes;--et le reste: Mme de Chaligny quittant sa voiture
devant l'hôpital, sa marche à pied jusqu'au pavillon de la rue
Lacépède, son entrée dans cette maison, et, quelques minutes plus tard,
l'arrivée de ce personnage en coupé de remise qui avait consulté sa
montre avec l'impatience du retard à un rendez-vous.

--«Et j'aurais continué de me taire,» conclut-elle, «je te le jure.
Mais quand je l'ai vue, avant-hier et hier, jouer la comédie du
soupçon contre nous, j'ai compris qu'elle savait que je tenais son
secret. Ce n'est pas la tante Nerestaing qui nous a dénoncés à elle.
C'est elle qui nous a dénoncés à la tante Nerestaing. Elle a pensé que
je te parlerais. Elle veut prendre les devants, s'en aller d'ici en
nous accusant... Alors j'ai perdu la tête. Je me suis dit que nous
étions solidaires, toi et moi; que je ne pouvais pas permettre qu'elle
te fît cela, t'ayant trahi, et je t'ai écrit, une première fois...
Puis, au moment de t'envoyer la lettre, j'ai eu peur que tu ne me
méprises... C'était pour toi, cependant, pour toi seul que je
t'écrivais. Oui, j'ai eu cette peur, et j'ai déguisé mon écriture, et
je n'ai pas signé!... Tu sais tout, maintenant. Dis-moi que tu
comprends que je n'ai agi qu'à cause de toi, pour que tu pusses te
défendre avant qu'elle ne t'eût frappé. Dis que tu ne me méprises pas
d'avoir employé ce moyen pour t'avertir. Oh! dis-le, mon amour, mon
Norbert, dis-le...»

Il l'avait écoutée, sans l'interrompre, avec une physionomie que
chaque détail donné par l'accusatrice assombrissait jusqu'à la rendre
terrible. S'il est vrai, dans les petits domaines comme dans les
grands, suivant le mot du Livre Éternel, que «ses iniquités saisissent
le coupable», et que nos mauvaises actions se punissent elles-mêmes en
s'accomplissant, l'envieuse était déjà châtiée de sa hideuse délation
par cette attitude de Chaligny. Elle lisait sur ce visage la cruelle
vérité: en ce moment elle n'existait plus pour cet homme. L'amant
avait disparu et le mari survivait seul. Il ne répondit même pas à la
supplication que lui adressait Jeanne, épouvantée de sa propre oeuvre.
Il ne pouvait pas lui dire qu'il la méprisât ou non. Il ne voyait
devant sa pensée que sa femme--sa femme!--s'en allant à ce rendez-vous
caché.

--«La misérable!...» s'écria-t-il, et il répéta: «La misérable!...» Et
déjà il marchait vers la porte qui conduisait à la chambre de
Valentine, quand Jeanne se jeta au-devant de lui, en lui disant:

--«Où vas-tu?»

--«Chez elle,» répondit-il. «La forcer d'avouer.»

--«Tu ne feras pas cela,» gémit-elle. «Tu me dois de ne pas le faire.
Si tu lui parles maintenant, elle comprendra que tu as tout su par
moi. Ne me livre pas à elle, Norbert. Non, tu ne le feras pas, tu n'en
as pas le droit...»

--«C'est juste,» fit-il en la regardant. Il la voyait cette fois dans
la réalité de sa pauvre et fausse nature. Il lui lisait jusqu'au fond
du coeur. Il resta un instant immobile, sans qu'elle osât le
questionner; puis, le geste serré, la voix âpre: «Je te donne ma
parole qu'elle ne saura pas d'où j'ai été averti. D'ailleurs, il me
faut d'autres preuves, et je les trouverai... Je t'en donne ma parole
aussi...»

                   *       *       *       *       *

Il sortit de la pièce sur cette menace, prononcée du ton d'un homme
qui ne s'arrêtera plus dans la vengeance. Et pour celle qui l'avait
mis sur la voie de cette vengeance, pas un mot d'adieu, pas un geste.
Elle l'avait regardé sortir, sans plus interpeller elle-même cet agent
de sa vieille haine, qu'elle allait assouvir enfin. Qu'allait-il
faire? La fureur froide dont il était animé ne reculerait, elle le
sentait, devant aucun procédé d'enquête ni devant aucune extrémité de
châtiment. Elle eut soudain la vision d'un guet-apens dressé à la
porte de la maison mystérieuse, de Valentine arrivant demain,
après-demain, un des jours de la semaine, et d'un meurtre... Et
c'était elle, Jeanne, qui en serait la cause... Un mouvement
d'irrésistible terreur la précipita à son tour vers la porte de sa
compagne d'enfance. Il était temps encore de réparer une partie de son
crime, en l'avertissant. Puis au moment de tourner le bouton de cette
lourde porte, cachée sous sa portière de soie,--grâce à l'épaisseur de
laquelle l'éclat de ce tragique entretien n'avait pu arriver à la
calomniée--la délatrice s'arrêta. Elle haussa ses minces épaules, et
elle s'en alla de l'autre côté, vers la porte qui conduisait à
l'escalier de sortie, qu'elle descendit en se disant:

--«M'aurait-elle ménagée, elle, si elle m'avait tenue à sa merci?...
La fureur de Norbert va tomber, le temps qu'il mettra à son enquête.
Il n'y aura pas de scandale, à cause des enfants. Il la renverra, et
alors, ce sera à moi de me faire épouser. Je m'en charge...»

Et ses petits pieds se posaient sur les marches, avec une énergie de
conquête. Ils prenaient possession de cet hôtel où elle était sûre
maintenant de remplacer l'autre. Ils se crispaient dans leurs minces
bottines. C'était comme si elle eût écrasé, sous ses talons, un
remords qu'elle n'arrivait pas à anéantir.



VII

LE PORTRAIT


En s'échappant, comme il avait fait, du petit salon où il avait reçu
la blessure d'une si terrible révélation, Chaligny n'avait pas
raisonné. Il avait senti qu'il ne se possédait plus. Entre l'affreuse
découverte et sa première action, il fallait mettre un peu de
solitude. Il fallait surtout qu'il ne vît pas Valentine. Il n'aurait
pas été le maître de ne pas lui parler, et il ne _devait_ pas lui
parler. Il avait donné sa parole à Jeanne d'abord, et, même sans cela,
n'était-il point de toute évidence qu'il ne surprendrait la coupable
que s'il dissimulait. Il avait donc quitté l'hôtel, en avertissant
qu'il ne rentrerait pas pour déjeuner. Après leur entretien de ce
matin, cette brusque sortie, sans un nouvel adieu, était bien de
nature à étonner sa femme. Il comptait qu'une fois rentré et redevenu
plus fort que ses nerfs, il saurait fournir une explication plausible.
Il marchait vite, de peur que Mme de La Node ne fût sortie derrière
lui et n'essayât de le rejoindre. La présence, en ce moment-ci, de sa
dangereuse maîtresse lui eût été intolérable. Elle avait ébranlé en
lui trop brusquement, trop brutalement aussi, une corde trop profonde.
Si fines soient-elles, les femmes ne mesurent pas toujours avec
exactitude certaines réactions de l'âme masculine, celles surtout qui
procèdent de l'orgueil froissé. Où allait le mari, soudain frappé au
plus saignant de sa fierté d'homme? Lui-même n'en savait rien. Il
entendait distinctement retentir à ses oreilles les paroles
inoubliables. Les images, évoquées savamment par l'envieuse, se
fixaient, dans le champ lumineux de sa pensée, en formes aussi nettes
que s'il eût assisté en personne à son déshonneur: cette montée de la
mère de ses enfants dans ce fiacre furtif, cette descente dans le
quartier suspect, cette entrée dans la louche maison. Un tel ensemble
de faits positifs emportait avec soi une nécessité probante qui ne
laissait pas de place au doute dans cet esprit, suggestionné, sans
qu'il s'en doutât, par l'intensité de passion haineuse que Jeanne
avait déployée. Un travail d'association d'idées, invincible et
spontané, rapprochait, coordonnait certaines impressions mal définies,
éprouvées dans son étrange vie conjugale, à base de silence. Toutes
les timidités ressenties devant Valentine lui refluaient à la fois au
coeur. Elles s'expliquaient trop bien à présent par la force
d'hypocrisie de cette femme, si réservée, si repliée, qu'il n'aurait
même pas osé l'imaginer coupable de la plus minime légèreté, et il en
revenait toujours à ces deux scènes que Jeanne avait vues, elle, de
ses yeux: sa femme, la marquise de Chaligny, se glissant à travers la
foule des acheteurs du grand magasin, pour aller d'une porte à une
autre porte, et de son coupé à un fiacre,--sa femme, la pudique, la
craintive Valentine, s'aventurant dans cette rue d'un lointain
faubourg. La vision se faisait précise, presque hallucinatoire; ce
doux et pur visage qui l'avait abusé si longtemps, sur l'expression
duquel il s'était attendri, ce matin encore, lui apparaissait dans ce
décor d'adultère, et la révolte mettait à l'homme outragé la fièvre du
meurtre dans le sang.

                   *       *       *       *       *

Il avait cheminé droit devant lui, sans savoir où. Il arriva ainsi,
près de la gare Montparnasse. Il s'arrêta quelques instants à ce
carrefour, toujours encombré à cause de la station et de
l'entrecroisement des tramways. C'est alors, et dans l'incertitude de
la route à prendre, qu'une tentation s'empara du promeneur, toute
puissante aussitôt, celle de pousser jusqu'à cette rue Lacépède, dont
le nom s'associait pour lui, depuis la veille, à son propre nom, d'une
manière qui lui avait paru si bouffonne, à lire la lettre anonyme, qui
lui paraissait maintenant, après la conversation avec Jeanne, si
hideusement insultante. Dans l'enquête qui allait devenir, jusqu'à ce
qu'il eût surpris sa femme en flagrant délit, la grande, l'unique
affaire de sa vie, n'était-ce pas le premier point à élucider que
l'existence de ce pavillon des rendez-vous? Et puis, même sans cette
raison, comment Chaligny n'eût-il pas éprouvé un besoin physique de
voir cet endroit où se jouait le drame de son honneur conjugal? Toutes
les jalousies, une fois éveillées, ont cet appétit de la réalité
concrète et vivante qui les supplicie et les assouvit. L'irrésistible
instinct de l'homme qui se croit trahi est de connaître chaque détail
de la perfidie dont il est victime, de s'en figurer avec une
implacable brutalité chaque épisode, quitte à subir un paroxysme de sa
douleur à ce contact direct avec l'immobile et indestructible cadre de
choses qui fut le théâtre de l'ineffaçable outrage.

Il commença, pour Chaligny, ce paroxysme, lorsque son regard rencontra,
sur la plaque du coin de la rue qu'il cherchait, ces syllabes déjà
détestées. La mémoire de l'ingénieux naturaliste et de l'adroit
courtisan, qu'elles perpétuent dans ce quartier de petite vie, semble
si peu faite pour s'associer à des émotions de cet ordre! Chaligny
avait continué de marcher, demandant son chemin de temps à autre,
comme un provincial égaré dans Paris, tantôt à un sergent de ville,
tantôt à un simple passant. La petite activité animale du mouvement
avait un peu calmé sa fureur. Elle le reprit, dès qu'il foula enfin de
ses pieds les pavés de la rue maudite. Il était entré par le tronçon
du haut, que la rue Monge sépare de celui d'en bas, de telle sorte
qu'en n'apercevant sur les deux lignes des façades aucune construction
à deux étages qui répondît au signalement du pavillon, il avait eu,
malgré lui, une seconde de doute, et, par suite, de soulagement.
L'inspection des numéros lui fit bientôt comprendre son erreur. Encore
quelques pas, et, du côté des nombres impairs, la mystérieuse maison
lui apparaissait, telle que Jeanne la lui avait décrite, avec les
barreaux de fer peints en noir de ses fenêtres d'en bas, sa porte
brune exhaussée de trois marches, les croisées du premier et du second
étage bourgeoisement garnies de leurs rideaux de mousseline, le mur du
jardinet sous les feuillages des tilleuls. Il pouvait être midi, et le
ciel de ce beau jour de novembre se nettoyait des vapeurs grisâtres
qui l'avaient voilé durant la matinée. Son azur pâle où flottait une
humidité douce baignait les branches des antiques arbres, à demi
dépouillées. Le vent détachait d'elles par instants une feuille d'or
qui tournoyait lentement et venait tomber par delà le mur. La gaieté
de l'heure du déjeuner emplissait de sa détente la rue populaire. Chez
un restaurateur borgne, sur la devanture duquel étaient écrits ces
mots, prometteurs de repas au rabais: «Marchand d'abats», des ouvriers
en blouse blanche commençaient de s'attabler. Deux petites apprenties
sortaient de la blanchisserie, en cheveux, pour aller manger sur le
pouce dans le petit logement familial, au fond de quelque arrière-cour
d'une ruelle avoisinante. Le pavillon, lui, gardait ses fenêtres
closes. Mais les volets de toutes les pièces étaient rabattus au
dehors, et une fumée sortait de deux des tuyaux de cheminées dressés
sur le toit. Chaligny, que l'aspect honnête de la maison avait déjà
beaucoup étonné, fut plus frappé encore par ces signes qui prouvaient
que cette demeure était habitée d'une façon régulière. Il n'était
point là devant le gîte de passage, choisi par deux amants qui veulent
se retrouver de temps à autre, quelques heures. D'autre part, cet
inconnu que Jeanne avait vu arriver dans un coupé de remise, était-il
l'hôte permanent de ce logis? C'était peu probable, d'après l'attitude
qu'il avait eue, celle d'un homme impatienté de son propre retard et
que sa voiture attend pour repartir. Plus le mari de Valentine
étudiait la face muette de cette maison, plus sa frénésie froide des
premiers instants se mélangeait d'une curiosité, si aiguë qu'elle
finit par le pousser à l'acte le plus opposé à son caractère. Avisant
un marchand de ferrailles qui fumait sa pipe sur le seuil d'une
boutique à quelques pas de là, il s'avança brusquement vers lui, et,
sans autre préambule:

--«Voulez-vous gagner un billet de cent francs?» lui demanda-t-il.

--«_Cheu_ n'est pas de refus,» répliqua l'autre, interloqué. C'était,
comme tant de négociants en vieux clous et vieilles serrures qui
abondent dans ce quartier, un de ces Auvergnats à face ronde, qui
prononcent le «cheu» classique de Saint-Flour, pour «ce», après trente
ans de Paris. Il avait ces yeux jaunes des provinces du Centre, qui
gardent jusqu'au bout une finesse montagnarde, laquelle mène
d'ordinaire ces infatigables chineurs de la plus misérable échoppe de
revendeur à un magasin de bibelots plein de chefs-d'oeuvre. La
prudence innée du fils du Cantal lui fit aussitôt ajouter--toujours
avec cette prononciation si pittoresquement qualifiée de
_charabia_:--«_Cha_ dépend du travail à faire, _bian chure_.»

--«Ce n'est qu'une réponse à me donner,» dit Chaligny, et, montrant le
pavillon: «Qui habite cette maison?...»

--«_Chette maigeon?_» répondit le futur antiquaire avec une niaise
finasserie, «_chon_ propriétaire, _pardi_!»

--«Et qui est ce propriétaire?» insista Chaligny; puis,
impérativement: «Je vous paie deux cents francs ce renseignement, si
vous me le donnez tout de suite, sinon je vais le demander ailleurs...»

--«_Ch'est_ un _Moucheu_ Dumont», dit l'Auvergnat, après avoir
réfléchi. Il pensa sans doute qu'un de ses confrères de la rue serait
moins scrupuleux, et deux cents francs, à Paris comme à Saint-Flour,
_ch'est_ beaucoup de _liards_!

--«Il est vieux ou jeune?...»

--«Vieux», reprit l'homme, «et _bian_ malade. Il est _paralyjé_.
L'année dernière, on le _chortait_ en voiture. _Chette_ année, _cheu_
ne l'ai pas vu trois fois...»

--«Est-ce qu'il reçoit beaucoup de visites?» interrogea Chaligny.

--«Très peu,» fit le montagnard, à qui les deux billets de cent
francs parurent suffisamment gagnés, car il coupa court à
l'interrogatoire--il flairait quelque limier venant tout droit de la
préfecture de police,--par cette peu compromettante conclusion:
«_Maiche cheu_ ne _chuis_ pas _bian rencheigné_. _Ch'est_ rare que
_ch'aie_ le temps de me tenir en _faignant chur_ le pas de ma porte.
Il y en a de quoi trimer _ichi_...» Et il montra avec sa pipe,--qu'il
ôta de sa bouche pour la circonstance,--le tas de fragments en métal
rouillé, dont sa patiente industrie savait extraire des objets à peu
près vendables. Le gentilhomme le sentit: il était arrivé au bout du
questionnaire qu'il pouvait se permettre sans se déshonorer à ses
propres yeux. Il prit dans son portefeuille les billets promis, et il
les glissa dans la main du ferrailleur, lequel le vit, avec une
stupeur que son large visage finaud ne dissimula point, traverser la
rue et sonner à la porte du pavillon. Le plan de Chaligny était très
simple. Il lui était venu, brusquement, en cherchant les billets de
banque. Il avait constaté qu'il avait sur lui deux cartes, parmi les
siennes, au nom de sa femme. Il s'était chargé de les déposer. Puis,
un contre-temps l'en avait empêché. Il avait donc pris une de ces
cartes, qu'il tenait à la main et qu'il tendit à la personne qui vint
lui ouvrir,--un valet de chambre déjà âgé, dont la physionomie décente
et la tenue s'harmonisaient avec l'aspect de la maison plus qu'avec
celui du quartier. Son visage rasé, son long tablier blanc de service,
ses vêtements propres correspondaient bien à l'idée d'un intérieur
bourgeoisement réglé, et davantage encore l'escalier que Chaligny
avait devant lui, et qu'il dévorait des yeux:--sa femme en avait gravi
les marches l'avant-veille!--Une moquette épaisse le garnissait. Les
murs étaient tendus d'une étoffe rouge qui encadrait de ces morceaux
de tapisserie expressivement appelés des «verdures» en argot
d'ameublement. Quelques aquarelles se voyaient dans les interstices.
Quand le visiteur eut dit: «Je viens de la part de Mme la marquise de
Chaligny», la physionomie du domestique demeura aussi complètement
inexpressive que si ce nom n'eût jamais été prononcé devant lui.
Valentine entrait donc ici sans que cet homme trouvât sa présence
extraordinaire. Ce nouvel indice d'un étrange mystère était fait pour
porter à son comble la curiosité du mari, qui insista:

--«Remettez cette carte à M. Dumont, et dites-lui que Mme la marquise
de Chaligny m'a chargé pour lui d'une commission très importante, et
personnelle...»

Le temps que mit le valet de chambre à transmettre son message, puis à
revenir, parut si long à Chaligny,--cette absence dura à peine
quelques minutes,--que vingt projets plus déraisonnables les uns que
les autres traversèrent sa pensée: monter lui-même à ce premier étage,
et forcer la porte de ce M. Dumont qui, évidemment, se préparait à le
renvoyer, et ce n'était que justice; cette façon de se présenter lui
semblait maintenant par trop maladroite;--acheter ce domestique, quand
il redescendrait, et obtenir, sur les visiteurs et les visiteuses de
la maison, les renseignements que le marchand de ferrailles n'avait
pas donnés;--refuser de sortir, quand on arriverait lui dire que M.
Dumont n'était pas chez lui. Bref, le visiteur s'attendait si bien à
des difficultés qu'il demeura presque décontenancé lorsque l'homme
reparut, et, l'ayant prié de monter, l'introduisit dans une pièce
étroite qui servait d'antichambre au premier étage. Il s'en alla en
disant:

--«M. Dumont s'excuse de faire attendre un peu monsieur. Il était plus
souffrant ce matin. Il sera là dans quelques instants...»

Quoique la certitude d'une explication qui avait pour lui une
importance suprême tendît les nerfs de Chaligny dans cette seule et
fixe idée: «Comment forcer cet homme, quand nous serons en face l'un
de l'autre, à confesser la vérité?» il ne put s'empêcher de regarder
autour de lui. Cette chambre d'attente avait sa fenêtre sur la rue. En
face s'ouvrait une porte que le domestique, dans sa précipitation,
n'avait pas entièrement fermée. Chaligny la poussa d'un geste presque
machinal, et il aperçut une seconde pièce dont la physionomie
l'étonna: c'était un salon-bibliothèque, qu'éclairaient trois fenêtres
donnant sur le jardin, où le pavillon avait sa vraie façade. Cette
pièce très longue était meublée avec une élégance personnelle et
sobre. Les hautes chaises, garnies de tapisseries, montraient les
formes un peu raides du dix-septième siècle, et la patine du noyer où
elles avaient été tournées prouvait qu'elles étaient bien de l'époque.
Les livres, tous reliés, étaient rangés avec ordre dans des
bibliothèques basses, sur la dernière tablette desquelles se voyaient
des fragments de marbre et des terres-cuites. Un bureau, placé près
d'une des fenêtres du jardin, avait devant lui un fauteuil d'infirme
qui justifiait le renseignement fourni par l'Auvergnat sur la maladie
du maître du logis, lequel devait beaucoup habiter cette galerie,--le
tapis usé en témoignait, et aussi le soin qu'il avait eu de ne laisser
sur les murs, entièrement revêtus de boiseries, aucune place où
quelque objet ne flattât les yeux. De petites peintures d'intérieur y
alternaient avec des aquarelles, des eaux-fortes, des armes ciselées.
Devant le bureau, un chevalet drapé d'une étoffe ancienne, d'un rose
pâle et broché de grandes fleurs d'argent, soutenait un tableau ovale.
Chaligny, qui était entré dans la galerie sans y penser, s'approcha de
ce tableau, et, pour le regarder, en fit le tour. Il dut s'asseoir,
tant son saisissement à la vue de la figure reproduite sur cette toile
fut intense et inattendu. Il venait d'y reconnaître sa mère.

                   *       *       *       *       *

Sa mère?... Oui, c'était bien elle, et peinte par un artiste dont il
reconnut aussitôt le faire et la signature: Miraut. Il existait d'elle
un portrait, exécuté par le même maître, en pied, et qui se trouvait
dans le salon de l'hôtel de Chaligny. Ce grand portrait avait été fait
à cette même date,--rappelée dans le coin de ce portrait-ci: 1875.
C'était l'époque où ce portraitiste, aujourd'hui vieilli, eut sa
pleine vogue. Le fils n'avait jamais vu cette réplique qui, de la plus
large toile, répétait seulement un motif: la tête et la naissance du
buste. Oui, c'était sa mère, non pas telle qu'il l'avait contemplée
sur son lit de mort, quatre ans auparavant, vieillie avant l'âge par
l'affreuse maladie qui l'avait emportée, un cancer au foie, avec un
profil amaigri, jauni, sculpté en douleur,--mais la «maman» de sa
toute première enfance. Il retrouvait ses beaux yeux veloutés d'alors,
si noirs, si doux dans son visage d'une idéalité digne de Prudhon; son
sourire heureux sur ses lèvres sinueuses et souples; les masses brunes
de ses cheveux qu'elle portait divisés sur son front en deux bandeaux
ondulés à la mode d'alors; la ligne fine et pleine de ses joues, où
son teint prenait une délicatesse de pétale de fleur. Par quel
inexplicable hasard ce portrait se trouvait-il, devant ce bureau, dans
le salon de cette maison où il venait, lui, le fils de cette femme,
chercher le mot d'un secret qui touchait à son honneur de mari?... Un
hasard? Non. Sur le bureau même, un cadre en cuir à trois
compartiments était posé, où il reconnut trois photographies de sa
mère encore, à trois autres moments de sa vie:--une plus jeune que le
portrait, une à l'âge de quarante ans et une troisième à l'âge de
cinquante. Tout à côté, dans un cadre oblong, noir celui-là, il vit
une reproduction d'une autre photographie qu'il avait fait faire, lui,
Chaligny, d'après la morte! Une mèche de cheveux grisonnait sous le
verre, et la date de cet anniversaire sacré: «5 septembre 1897», se
lisait sur le cuir sombre. Rêvait-il? Voici que, dans un troisième
cadre, placé près du premier, sur ce même bureau, des photographies de
lui-même lui apparaissaient: une qui le représentait tout enfant, une
jeune homme, une plus récente!... Il aurait vu, comme dans certains
cas d'hallucination, son «double» surgir, qu'il n'aurait pas éprouvé
une impression plus violente, si violente qu'elle allait jusqu'à de la
terreur... Où était-il?... Et chez qui?... Quel lien caché et qu'il
n'avait jamais soupçonné le rattachait à la personne qui vivait, parmi
ces objets, et qui le connaissait, lui, depuis son enfance; qui avait
connu sa mère depuis tant d'années; qui connaissait sa femme,--à son
insu? Un nouvel indice, et qui acheva de confondre sa raison,
confirmait la dénonciation qui l'avait conduit ici: contre la croisée,
un paravent d'étoffe montrait, parmi des miniatures de famille
accrochées là, celle de Valentine avec leurs deux enfants!...

L'étrangeté d'une découverte, si complètement imprévue qu'elle
touchait au fantastique; le silence de cette pièce ménagée en retrait,
où les bruits de la rue, silencieuse elle-même, arrivaient à peine; le
contraste entre ce qu'il était venu chercher ici et ce qu'il y
trouvait,--tout avait contribué à frapper Chaligny d'une sorte
d'hypnose dont il fut réveillé d'un coup par l'approche de l'homme
auquel il se préparait, dix minutes plus tôt, à imposer une
explication, fût-ce en le menaçant. Une porte à deux battants, située
entre deux des corps bas de la bibliothèque et que dissimulait une
tapisserie, venait de s'ouvrir. Le bruit d'un lourd fauteuil manoeuvré
sur des roues annonçait l'arrivée du malade. M. Dumont,--car c'était
lui,--était immobile dans ce siège mécanique, que poussait un
infirmier et que précédait le domestique qui avait ouvert au visiteur.
Le paralytique était un homme, de soixante ans peut-être, tout blanc.
Il avait dû être très beau, car son visage, émacié par de longues
souffrances, gardait ces larges et nobles lignes qui révèlent la race.
De toutes légères déformations: le coin de la bouche tiré en haut vers
la gauche, l'oeil droit un peu dévié, marquaient, sur ce masque d'une
infinie mélancolie, les stigmates de l'inexorable névrose. Son bras
gauche, celui qui ne pouvait plus bouger, reposait inerte sur sa jambe,
tandis que, de sa main droite, il actionnait lui-même une poignée de
cuivre attachée au fauteuil et qui en assurait la direction. Sa
toilette, mieux que propre, presque recherchée, trahissait la minutie
de ces soins personnels, rare chez ces condamnés à mort, et qui sont
une dernière et pathétique protestation contre leur déchéance. L'éclat
des yeux, si remarquable dans ces longues agonies, dénonçait la lutte
désespérée de l'énergie animale contre la fin toute voisine. Ils
n'exprimaient, ces yeux brûlants et très noirs, tandis que les roues
caoutchoutées du fauteuil glissaient vers la porte, aucun
pressentiment de l'impression qui allait y apparaître tout à l'heure.
Il faut ajouter,--et c'est l'explication de la facilité avec laquelle
le visiteur avait été reçu,--que, lors de sa dernière visite rue
Lacépède, ce funeste lundi, Mme de Chaligny avait parlé au malade d'un
marchand qui avait de jolies statuettes du dix-huitième siècle.
L'achat de quelque bibelot capable de prendre place sur une de ses
bibliothèques ou dans sa grande vitrine, au fond de sa galerie, était
la seule joie de l'interné. Un de ces malentendus qui tiennent de la
fatalité, et qui sont sans doute une forme de notre destinée, avait
voulu qu'à la réception de la carte de Valentine le collectionneur se
souvînt de la demi-promesse qu'elle lui avait faite de lui envoyer cet
homme. Lorsque son fauteuil roulant passa le seuil et qu'il aperçut,
au lieu du brocanteur attendu, la silhouette de Norbert de Chaligny,
sa main vivante se crispa sur le bras du meuble, d'un mouvement
presque convulsif. Son buste se redressa à demi. Une émotion d'une
intensité extraordinaire décomposa ses traits. Un cri s'échappa de sa
bouche pantelante. Il dit aux deux serviteurs qui le conduisaient un:
«Arrêtez, arrêtez...» étouffé comme un râle. Ceux-ci s'arrêtèrent en
effet, juste assez de temps pour que Chaligny, immobile lui-même de
surprise devant cette étonnante apparition, vît deux grosses larmes
jaillir de ces prunelles fixes et glisser sur ces joues ridées et
creuses. Puis, de sa voix, toujours râlante, le vieillard gémit:
«Rentrez, mais rentrez donc, rentrez...» L'angoisse de son accent et
de son visage épouvanta sans doute les domestiques, habitués à ces
prodromes d'une dangereuse crise. Ils se hâtèrent de tirer le fauteuil
en arrière et de refermer les portes. Chaligny n'était pas encore
remis du frisson que lui avait donné cette scène, aussi terrible
qu'elle avait été courte, quand un des serviteurs, celui-là même qui
l'avait introduit, reparut, tremblant de tout son corps et
littéralement affolé:

--«Monsieur a une attaque,» répondit-il à l'interrogation du visiteur,
«et il n'y a personne à la maison que l'infirmier et moi...»

--Quelle est l'adresse de son médecin?» interrompit Chaligny, «je me
charge d'aller le prévenir.»

--«Ah! monsieur!» dit l'homme. «Je n'osais pas vous le demander!...
Mais vite, vite. A midi et demi vous le trouverez encore chez lui.
C'est monsieur le docteur Salvan. Il habite 30, boulevard
Saint-Germain...»



VIII

L'ÉNIGME


De la rue Lacépède à la maison de l'extrémité sud de l'interminable
boulevard Saint-Germain, où le célèbre spécialiste en maladies
nerveuses s'est logé, pour rester à proximité de la Salpêtrière, son
hôpital, la distance n'est pas grande. Durant le demi-quart d'heure
que Chaligny mit à la franchir, il n'essaya pas de raisonner sur la
suite des faits, pour lui absolument incompréhensibles, qui venaient
de se produire. Dans le bouleversement de toute sa pensée par l'énigme
à laquelle il se heurtait d'une manière presque affolante, un point de
lumière apparaissait très au loin: ce visage du paralytique, surgi
devant lui au seuil de cette bibliothèque étrangère, où il avait
trouvé avec stupeur les portraits de sa mère, les siens, ceux de sa
femme, de ses enfants, il se rappelait maintenant l'avoir déjà
rencontré... Mais quand? Mais où?... Il revoyait, dans les plus
obscures profondeurs de ses souvenirs, une physionomie d'homme jeune
encore, sur laquelle ce masque de vieillard et de moribond se
juxtaposait. C'était une de ces réminiscences si lointaines, si noyées
d'incertitude, que la réalité s'y confond avec le rêve... «M.
Dumont?... M. Dumont?...» Chaligny se répétait ce nom mentalement. Il
n'arrivait pas à l'associer aux images, vagues et pourtant
discernables déjà, qui remuaient dans sa mémoire. Des lambeaux de
scènes s'estompaient dans les portions à demi-inconscientes de son
intelligence, et, à toutes ces scènes, sa mère et le mari de sa mère,
--celui qu'il avait toujours cru, qu'il croyait toujours son père,
--étaient mêlés. Mais comment s'appelait alors ce personnage qui avait
bien les grands traits nobles, les yeux profonds du malade?... Et
voici que des syllabes indistinctes commençaient de se prononcer en
lui toutes seules: «_Magneville?... Raneville?... Layneville?_...» En
même temps,--par quel mystérieux travail de son esprit angoissé?--il
revoyait le regard de son père, du défunt marquis de Chaligny dont il
avait conduit le deuil, il y avait longtemps déjà. A quel propos s'en
souvenait-il, et pourquoi éprouvait-il de nouveau, après des années,
l'indéfinissable malaise trop souvent ressenti en présence de cet
homme, auquel il n'avait pourtant jamais eu rien à reprocher, sinon
une préférence marquée pour son frère aîné? Mais tous deux, ce frère
et lui, n'avaient-ils pas été élevés de même, placés chez les Pères au
même âge, dans les mêmes conditions? Sans doute, si ce frère n'était
pas mort un peu de temps avant leur père, il eût été très fortement
avantagé dans l'héritage. Un document, retrouvé parmi les papiers du
marquis, prouvait qu'il avait voulu réserver à son aîné toute la
quotité dont les lois lui laissaient la disposition. Norbert
connaissait trop les idées du défunt gentilhomme pour s'être étonné de
cet essai de reconstitution du droit d'aînesse. Quel rapport
établissait-il donc tout d'un coup entre ces indices de la froideur
paternelle et l'événement auquel la dénonciation de sa femme par sa
maîtresse l'avait mêlé? Il n'aurait pas su le dire, ni quelle
hypothèse s'esquissait, douloureusement, obscurément, dans son
imagination, hypothèse aussitôt rejetée, comme sacrilège autant
qu'insensée... Absurde cauchemar, que dissipa l'arrêt de sa voiture
devant la maison du professeur Salvan!

--«Je saurai quelque chose par lui,» se dit-il. «Pourvu qu'il soit
là!...»

                   *       *       *       *       *

Le professeur était chez lui. Chaligny ne lui eut pas plus tôt fait
passer sa carte, sur laquelle il avait écrit: «_De la part de M.
Dumont, qui est plus mal_», qu'il fut introduit. Le mari de Valentine
le devina du premier coup d'oeil: cet homme de quarante ans passés que
Mme de La Node avait vu arriver, dans un coupé de remise, au pavillon
de la rue Lacépède, c'était le médecin. Le professeur Salvan avait, en
réalité, dix ans de plus; mais, conservé par une existence continûment
active et ascétique, il ne les paraissait pas. Il était mince et
robuste, avec une tête petite, dont le masque saisissant et glabre
rappelait la face napoléonienne de son maître Charcot. Dans ce monde
des grands docteurs parisiens, où se rencontrent aujourd'hui plusieurs
personnalités si remarquables, Salvan a su se faire une figure à part,
en associant, comme jadis Trousseau, un beau talent d'écrire aux plus
solides qualités de clinicien et d'anatomiste. Plus fameux que connu,
ses immenses travaux l'ont toujours tenu éloigné des salons, et son
goût pour les recherches d'ordre purement scientifique de la
clientèle. La mort de son fils unique, arrivée en 1898 dans des
circonstances cruelles,--le jeune homme s'est empoisonné, par
désespoir d'amour, loin des siens, dans un hôtel de Naples,--l'a rendu
plus sauvage encore. C'est à cette date qu'il a quitté son
installation du boulevard Malesherbes pour se réfugier ici, dans une
maison plus modeste,--mais elle est à lui, et elle ne lui rappelle pas
l'enfant tragiquement perdu. Ce détail prouve assez combien ce manieur
de misères humaines reste sensible, malgré des allures volontiers
brusques qu'explique son métier de neurologue, malgré aussi la dureté
chirurgicale de son perçant regard. On se rappelle combien l'éclat de
ses yeux avait frappé l'espionne, quand elle les avait rencontrés, à
sa descente de voiture. Cet éclat aigu, où semble passer une froide
lueur de bistouri, frappa Chaligny aussi, tandis qu'il racontait
l'attaque dont venait d'être victime M. Dumont. Le médecin était
debout devant un feu, dans un petit salon d'ordinaire réservé à sa
femme, le torse serré dans la redingote noire de deuil qu'il ne quitte
plus depuis la mort de leur fils. A mesure que son visiteur avançait
dans son récit, son visage, d'une expression si énergique,
s'assombrissait singulièrement:

--«Il est bien malade, n'est-ce pas?» finit par dire Chaligny.

--«Bien malade,» répondit Salvan. «Il est à la merci de la plus petite
secousse. C'est même étonnant qu'il ait tant duré,» continua-t-il,
«étonnant!... Sa première attaque remonte à six ans. Je l'ai cru perdu
vingt fois. Mais il a une telle volonté de vivre!... Et tant qu'on
veut vraiment vivre, on vit... Pourtant, monsieur, j'ai le droit de
vous le dire: sans les soins de ces dames de Chaligny, il n'aurait pas
résisté. Elles ont été admirables toutes deux. C'est leurs visites qui
l'ont soutenu... Vous vous êtes décidé à le voir, vous aussi.
Croyez-moi, vous avez bien fait. Les brouilles de famille doivent
disparaître devant la mort... Mais j'espère qu'il ne s'agit pas de
cela encore aujourd'hui. Cependant, nous n'avons pas de temps à
perdre. Je serai là-bas dans vingt minutes. Vous pouvez m'annoncer...»

Dieu! Comme Chaligny, en écoutant ces mots qui obscurcissaient encore
l'énigme, aurait voulu interroger le célèbre professeur, le
contraindre de s'expliquer! A quoi bon? Même si l'honneur ne lui eût
pas défendu de poser des questions qui convainquissent sa mère et
Valentine d'un mensonge, n'était-il pas évident que Salvan croyait à
ce prétexte des difficultés familiales, imaginé par les deux femmes
pour justifier leur présence au chevet du mourant, sans qu'aucun homme
de leur nom y fût jamais? Que leur était donc ce M. Dumont? Quel
devoir étaient venues accomplir, auprès de ce malheureux, dans ce
quartier perdu, sa mère d'abord, puis Valentine,--et en se cachant de
lui, Norbert, comme elles s'en étaient cachées, avec des prudences de
criminelles? Il avait fallu, pour qu'il surprît le secret de ces
visites, un concours presque fou de circonstances! Et ces visites
n'étaient pas seulement innocentes. Le témoignage du médecin en
proclamait la noble, la bienfaisante charité. Les deux femmes avaient
donc eu peur,--de quoi? Que lui, le fils et le mari, les leur
défendît? Non. Qu'il les connût simplement. Quelle impérieuse raison
les avait dominées, au point qu'elles ne l'avaient pas dite non plus
au médecin, pour qui elles avaient inventé cette fable d'un parent
brouillé? Et le docteur Salvan y avait cru, sans faire de question à
personne sur ce parent caché des Chaligny? Pourquoi pas? Le secret
professionnel était là. D ailleurs n'arrive-t-il pas souvent qu'un
membre déshonoré d'une grande famille se terre dans Paris, change de
nom? Que sa mère et Valentine eussent raconté une histoire de ce genre
au docteur, c'était certain, et que cette histoire fût fausse, c'était
certain encore. Si elle eût été vraie, lui, Norbert, le chef actuel de
la famille, l'aurait sue... Ces portraits cependant, sur le bureau du
malade, les représentant: sa mère, lui, sa femme, leurs enfants, à
différents âges, que signifiaient-ils?... La perspective maintenant
ouverte devant son esprit lui infligeait une angoisse si forte,
qu'elle l'empêchait de sentir le soulagement d'être délivré d'un autre
soupçon; celui qu'il avait, deux heures auparavant, subi avec tant de
violence, à l'occasion de sa femme. Son attente actuelle, pour être
d'un autre ordre, n'était pas moins affreuse. Elle s'accrut encore
lorsque, étant retourné au pavillon de la rue Lacépède pour annoncer
la venue de M. Salvan, le domestique lui répéta, avec un visage plus
consterné, que le malade reprenait à peine connaissance. Quand, tout à
l'heure, le médecin l'avait félicité d'être, lui aussi, venu chez M.
Dumont, Chaligny s'était senti rougir sous ce compliment. Quelle
atroce ironie, si réellement son apparition dans ce salon, où il
n'avait jamais figuré qu'en image, avait donné à l'hôte de cette
retraite cette secousse, interdite et peut-être mortelle! Maintenant,
et tandis qu'il s'éloignait de la petite maison silencieuse, sous les
rideaux bourgeois de ses vitres closes et parmi les feuillages dorés
de ses vieux tilleuls, érigés au-dessus du mur du jardinet, le
commencement d'un obscur, d'un insecouable remords grandissait en lui.
Il lui avait été impossible de rester là sans chercher à en savoir
davantage. Il avait donc donné, au cocher qui l'avait conduit de la
rue Lacépède au boulevard Saint-Germain, puis ramené du boulevard
Saint-Germain à la rue Lacépède, l'adresse de la rue de Varenne et de
son propre hôtel. Une seule personne pouvait l'aider à résoudre
l'énigme de plus en plus redoutable qui se précisait devant lui, de
minute en minute. C'était Valentine...

--«Elle ne me refusera pas de me parler,» se disait-il, «elle me le
doit, et je l'exigerai. Elle ne peut pas me laisser dans cet horrible
doute... J'ai le droit de tout savoir, puisqu'il s'agit d'elle et de
ma mère...»

                   *       *       *       *       *

Bien qu'il s'efforçât de se prouver ainsi à lui-même l'imprescriptible
souveraineté de ses titres comme fils et comme mari, il ne pouvait
s'empêcher de se rappeler sur quelle explication sa femme et lui
s'étaient quittés vers les onze heures.--Il en était à peine deux, et
quelle volte-face dans sa situation vis-à-vis d'elle! Il l'avait
laissée bouleversée des soupçons que le zèle malheureux d'une parente
imprudente avait insinués dans son coeur. Elle luttait contre ses
soupçons. Elle ne voulait pas y croire. Elle, qui n'avait rien à se
reprocher, elle ne se permettait pas d'être jalouse, et, pendant ce
temps, lui qui la trahissait, il courait, sur la foi de la plus
calomnieuse, de la plus gratuite dénonciation, à la plus insultante
enquête! Pour engager avec cette épouse outragée l'entretien qui lui
donnerait enfin la lumière dont il avait besoin, il fallait que le
mari perfide l'avouât d'abord, cette enquête. Ce qu'il entrevoyait des
profondeurs de cette âme, si tendre et si secrète, lui donnait, en ce
moment, et par-dessus les autres troubles de son être, une honte de
lui-même et de sa démarche là-bas. Ces émotions, d'ordre si divers,
lui rendirent horriblement douloureuse la rentrée dans le petit salon
où Valentine se tenait de nouveau après le déjeuner. Elle avait auprès
d'elle leurs deux enfants, leur fils François et leur fille Armande,
lui nommé d'après son oncle, le frère aîné de Norbert, mort si jeune,
elle, d'après sa grand'mère. Mme de Chaligny, quand son mari ouvrit la
porte, caressait les cheveux bouclés des deux têtes rieuses, dans une
attitude très pareille à celle de la photographie suspendue à l'étoffe
du paravent, près du bureau de ce malade qui n'avait jamais vu ces
enfants, et ils faisaient une partie vivante de sa vie! Cette analogie,
en redoublant de nouveau chez Chaligny la sensation du mystère, lui
rendit la force de provoquer la redoutable conversation. Pourtant, à
vingt petits signes, au tremblement de ces blanches mains de femme
autour des cheveux des petits, à la rougeur de ses paupières, à
l'expression de ses prunelles, il devinait bien que, de son côté, elle
était toute remuée, toute vibrante. Elle ne savait pas encore son
action; de quoi donc pouvait-elle frémir, sinon du chagrin qu'elle lui
avait confié le matin en termes si clairs, quoique si voilés? La
«cruauté du monde,» comme elle avait dit, l'avait blessée, et elle
essayait de l'oublier au contact de ces jeunes âmes, issues de la
sienne, et dont l'innocence lui souriait à travers des prunelles si
bleues et sur des bouches si roses. La mère leur souriait aussi, d'un
sourire qui se changea, sur ses lèvres nerveuses, en un frémissement,
lorsqu'elle vit entrer Norbert. Elle laissa aller les deux enfants,
qui coururent au-devant du nouveau venu, avec les jolis mouvements et
le babil aimable des instants où ces fines créatures se sentent en
faveur. Dans des crises comme celles que traversaient ce mari et cette
femme, cette gaieté si spontanée, si ignorante, de ce petit garçon et
de cette petite fille devait leur faire mal. L'antithèse entre le
poids que les parents portent sur leur coeur et la légèreté de ces
sensibilités fraîches et neuves, fait le tragique poignant de certains
drames de famille. Elle en fait aussi la consolation. C'est le
rajeunissement, c'est l'avenir qu'annoncent ces insouciances des
enfants à l'homme et à la femme qui souffrent. Norbert et Valentine
éprouvèrent à la fois l'une et l'autre impression, et leurs premières
phrases, quand, d'un commun accord, ils eurent renvoyé les petits,
exprimèrent cette tristesse et cette douceur:

--«Comme ils avaient l'air contents d'être avec vous!...» dit-il.
«Vous les gâtez un peu, et que vous avez raison!... Quand on n'a pas
été heureux tout petit, on risque beaucoup de mourir sans l'avoir
jamais été...»

--«Je ne les gâte pas,» répondit la mère, «je me gâte en eux. Dans mes
moments de lassitude, comme celui que j'ai eu la faiblesse de vous
montrer ce matin, ils me rapprennent à espérer. Mais, vous voyez, cela
va mieux, j'ai repris sur moi. Je ne me suis pas recouchée. J'ai
déjeuné avec eux, puisque vous m'aviez fait dire que vous ne pouviez
pas être là, et c'est fini...»

Il y eut un silence entre eux. Devant cette nouvelle preuve de grâce
et d'énergie donnée par cette âme, qui voulait lui cacher combien elle
avait été frappée jusqu'en son tréfonds par la dénonciation de la
lettre anonyme, le mari infidèle et jaloux eut un remords plus vif
encore, mais aussi un sentiment plus aigu du mystère contre lequel il
se débattait. Fallait-il que la jeune femme y attachât de l'importance
pour qu'elle continuât de le défendre, ce mystère, par toute son
attitude, comme une épouse coupable, tandis qu'elle n'avait à
dissimuler que le plus pur dévouement!... Mais à qui? Mais
pourquoi?... Et trouvant, dans l'angoisse accrue de cette question, la
force d'avouer son dégradant accès de soupçon:

--«Valentine,» commença-t-il, «je viens de la rue Lacépède.»

Tandis qu'il prononçait ces mots, dont elle était seule au monde,
maintenant que la mère de Norbert était morte, à comprendre la funeste
portée sur ces lèvres, elle l'avait regardé avec une épouvante dans
ses prunelles soudain fixes. Elle répéta, comme si elle ne pouvait pas
croire aux paroles qu'elle avait entendues:

--«Vous venez de la rue Lacépède?... C'est là que vous êtes allé en me
quittant, après que je vous avais parlé comme je vous avais parlé?
C'est là?...»

--«Oui,» répondit-il d'une voix basse, et, avec la fermeté, accablée
mais décidée, de quelqu'un qui, voulant réclamer un droit, se force à
remplir d'abord le plus pénible devoir: «J'ai eu un accès
d'égarement... Cette lettre anonyme, l'indication si précise de cette
adresse, votre trouble quand je vous avais parlé... J'ai perdu la
tête... La jalousie m'a pris. J'ai voulu savoir... J'y suis allé...»

--«Ah!» gémit-elle avec un accent que Norbert ne lui connaissait pas.
«Vous avez pu me faire cela!... Non, ce n'est pas la lettre anonyme
qui vous a précipité là-bas, ce n'est pas la dénonciation, ce n'est
pas mon trouble, c'est... Mon Dieu!» et elle leva les mains en les
serrant dans un geste désespéré: «Et moi qui étais si touchée de votre
délicatesse, ce matin, moi qui me disais: on l'a calomnié!... Ce qui
vous a fait aller rue Lacépède,» continua-t-elle en marchant sur son
mari, son beau et noble visage convulsé d'indignation: «c'est votre
entretien avec Jeanne... Elle est venue. Elle vous a parlé. Ce qu'elle
vous a dit, je n'en sais rien. J'ai entendu vos voix à travers cette
porte. Je n'ai pas voulu les avoir écoutées... Mais quand elle est
partie, sans avoir osé me revoir, j'ai bien compris qu'il s'était
passé entre vous quelque chose d'extraordinaire... Je devine tout
maintenant. Je vois tout... C'est elle qui a écrit la lettre anonyme;
elle qui m'a suivie, qui m'a dénoncée; elle qui vous a jeté sur cette
piste, pour vous prendre à moi!... Dieu! La malheureuse!... On avait
donc raison. Il y avait une intrigue entre vous. Pour que vous l'ayez
laissée vous parler ainsi de votre femme--de la mère de vos
enfants--c'est qu'elle vous tient, c'est...» Elle s'arrêta devant les
mots d'amant et de maîtresse qui lui brûlaient le coeur rien qu'à les
penser, et, dans un cri où la légitime révolte de l'épouse trop
outragée protestait douloureusement: «Non, vous n'êtes pas allé là-bas
parce que vous étiez jaloux de moi! Vous y êtes allé parce que vous me
trahissez!... Vous avez cru avoir une preuve, un moyen de vous rendre
libre, pour être à elle davantage!... Mais quelle femme avez-vous donc
cru que j'étais? Quand vous ai-je donné le droit de me juger ainsi?...
Et elle?... Ah! C'est trop amer, trop amer! Et je ne l'ai pas
mérité!...»

--«Il est bien naturel que vous pensiez ainsi...» répondit Chaligny
d'une voix plus basse encore. Il se sentait incapable, en ce moment,
de discuter des évidences qui n'étaient cependant que morales,
incapable de s'innocenter sur le point, si essentiel, de sa liaison
avec Mme de La Node. Il était trop affamé de vérité pour mentir. Et
puis, comment nier cette explication violente avec sa maîtresse, à la
porte de la chambre de sa femme, et dont celle-ci avait surpris la
rumeur? Comment justifier la volte-face qui l'avait, aussitôt après
cette visite de Jeanne, jeté à cette enquête qu'il était bien forcé
d'avouer, puisqu'il n'était rentré chez lui que pour la prolonger? Il
ajouta seulement: «Les apparences sont contre moi. Et néanmoins...» Il
hésita une seconde, et sa voix se releva pour proférer ce solennel
serment: «Je vous le jure sur la tête des enfants, puisque vous venez
de me les rappeler. Non, ma démarche n'avait pas cette abominable
intention. Non, je ne voulais pas me rendre libre. Non, je n'allais
pas chercher des preuves contre vous. Je n'avais pas de plan, pas
d'arrière-pensée. J'ai été fou, je vous le répète.. Vos visites dans
cette rue perdue, les précautions que vous preniez, ce secret dans
votre vie... Mais si je vous ai méconnue un instant, j'ai été bien
puni... Quand je suis arrivé devant cette maison, je n'ai pas pu
dominer le doute affreux qui me rongeait... J'ai interrogé les
boutiquiers voisins... J'ai su qui vivait là... Ne m'interrompez pas.
C'était de l'espionnage, un infâme espionnage. Je me méprisais tant de
m'y livrer!... Et puis j'ai sonné à cette porte... J'ai donné votre
nom pour entrer... On m'a reçu... J'ai vu M. Dumont... Qui est-ce?
Valentine, qui est-ce?...»

A mesure que son mari parlait, racontant, avec la pourpre de la honte
aux joues, et, dans les yeux, la fièvre de _savoir enfin_, le visage
de la jeune femme changeait d'expression. A la colère indignée des
premiers moments, se substituait une anxiété qui alla de nouveau
jusqu'à la terreur, quand elle eut entendu la phrase irréparable: «On
m'a reçu...» Ce fut une émotion si violente qu'elle se mit à trembler
de tout son corps. Puis, ramassant sa volonté dans un suprême effort,
elle eut le courage de défendre encore ce secret, qui n'était pas le
sien, contre l'inquisition passionnée de Chaligny.

--«Puisque vous avez vu M. Dumont, vous le savez, qui c'est... Un
malade à qui je fais l'aumône de quelques visites, parce que je l'ai
promis à une personne qui est morte... Laissez-moi remplir ce devoir
de charité jusqu'au bout. Je ne le remplirai pas longtemps, et ayez,
vous, la charité de ne pas m'en demander plus que je n'ai le droit de
vous en dire...»

--«Je vous obéirai,» reprit Chaligny, «si vous voulez seulement me
jurer sur la tête des enfants, comme j'ai fait, moi, tout à l'heure,
que cette personne morte dont vous parlez, envers qui vous
accomplissez un voeu, n'était pas...» Il hésita une seconde, tout bas:
«... n'était pas ma mère?... Mais vous ne jurerez pas, vous ne pouvez
pas jurer... A quoi bon vous le demander d'ailleurs? Je le sais, que
c'était ma mère... Ce n'est pas seulement M. Dumont que j'ai vu dans
cette maison de la rue Lacépède. Je l'y ai vue, elle aussi... Son
portrait est là, un portrait que je ne connaissais pas, chez cet homme
que je ne connaissais pas non plus. Il n'y a pas que son portrait. Il
y a le vôtre. Il y a le mien...» Et, tout d'un coup, la mémoire
illuminée par cet éclair du souvenir qui ravive en une seconde le
détail d'une impression oubliée des années: «Mais si, je le connais,
cet homme. Je me rappelle son nom maintenant. C'est M. de Rayneville.»
Il répéta: «Rayneville? Rayneville? Il venait chez nous autrefois. Et
puis, il a disparu... Si, attendez. Je me rappelle encore... Un
procès. Une condamnation... Mais maintenant que je tiens le nom, je
reconstruirai tout... Ce n'était cependant pas notre parent,»
continua-t-il en suivant tout haut ses pensées, «et ma mère a continué
à le voir secrètement jusqu'à sa mort?... Elle vous a demandé de
continuer à le voir quand elle n'y serait plus?... L'affaire
Rayneville?... Oui. Il y a eu une condamnation... Mais le motif? Le
motif?... Je ne me rappelle plus. Je retrouverai. Je vais de ce pas
chez mon notaire. Il fera la recherche dans les collections de la
_Gazette des Tribunaux_. Je veux savoir...»

--«Je vous en supplie, mon ami,» dit Mme de Chaligny en le retenant.
«Calmez-vous.» Et, avec une expression de la même terreur, toujours
grandissante: «Vous n'irez pas chez votre notaire. Vous ne prononcerez
le nom de M. de Rayneville à personne. Vous l'avez reconnu. C'est vrai,
il s'appelait ainsi. Quant à l'affaire dont vous parlez, c'est vrai
encore qu'un procès a eu lieu et qu'il a été condamné... Mais
qu'est-ce que cela vous fait?» implora-t-elle. «Pourquoi voulez-vous
tourmenter les morts?... Oui. C'était un ami d'enfance de votre mère.
Elle a eu pitié de lui après qu'il avait commis une grande faute, dont
il avait été horriblement puni. Quand elle s'est vue sur le point de
mourir, elle a eu pitié de lui encore. Il était malade. Il était seul.
Elle m'a demandé de la remplacer... Ah! mon ami,» et elle éclata en
sanglots, «n'outrage pas ta mère, après m'avoir outragée!...
Respecte-la dans cette dernière volonté, comme j'ai fait...» Que les
reproches du début de leur conversation étaient loin, et loin Jeanne
de La Node et la jalousie! Valentine ne voyait plus, à cette minute,
que la découverte vers laquelle son mari marchait, avec cette
irrésistible logique du soupçon une fois éveillé, et elle se jetait à
la traverse. «Promets-moi que c'est fini,» conclut-elle, «que tu en
resteras là! Que veux-tu apprendre de plus?»

--«Ce que je veux apprendre? Pourquoi ma mère m'a caché cette
charité...» répondit-il, «pourquoi elle vous a demandé de me la
cacher... Valentine,» continua-t-il avec une supplication: «vous avez
commencé de me dire la vérité. Allez jusqu'au bout... Comment
voulez-vous que je vous croie? Est-ce que la pitié envers un homme
condamné explique ce don d'un portrait tel que j'ai vu, et exécuté en
se cachant de nous aussi? Jamais je n'avais entendu parler de cette
peinture, ni moi, ni personne. Elle avait été faite pour cet homme,
vous entendez, _pour cet homme!_... Et mon portrait, à moi? Pourquoi
cet homme l'a-t-il là sur sa table? Ne me dites pas que c'est par
reconnaissance pour sa bienfaitrice. Non, non, non. Il y a autre
chose... Et quand il m'a vu, ce cri qu'il a jeté, cette crise dont il
a été saisi... Vous avez parlé de charité, et vous n'aurez pas celle
de m'aider à chasser une idée qui commence à s'emparer de moi, qui
m'obsède, qui ne veut plus me quitter,--à la chasser,» ajouta-t-il
d'un air sombre, «ou à l'accepter.»

--«Quelle idée?...» balbutia Valentine.

--«Mais que cet homme, pour que ma mère ait tenu à le ménager jusqu'au
bout, et, par vous, jusqu'au delà de sa mort, avait entre les mains le
moyen de la perdre, de nous perdre tous... Vous ne voulez pas que
j'aille chez mon notaire. Pourquoi? C'est que vous avez peur que son
nom et le nôtre soient prononcés ensemble. Avons-nous donc été mêlés à
son procès? Et me l'a-t-on toujours caché? Vous ne m'empêcherez pas de
le savoir...»

--«Vous saurez que cette triste affaire n'a rien de commun avec nous,»
répondit Mme de Chaligny. «Elle est sinistre, mais bien simple: M. de
Rayneville avait un oncle très riche... Il était lui-même un peu
embarrassé dans ses affaires d'argent, s'étant laissé entraîner par
Paris, comme tant de jeunes gens... Tous les autres héritiers de cet
oncle étaient, eux aussi, très fortunés. Le malheureux n'a cru faire
de tort à personne en essayant de s'assurer cette succession, que des
intrigants captaient. Il a imité l'écriture de son oncle et minuté un
faux testament. Voilà son crime. Il est énorme. Il l'a expié par tant
d'années de martyre!... Il a été condamné, et depuis qu'il a fini sa
peine, il n'a plus vécu, dans ce quartier où il achève de mourir, que
pour les pauvres et pour Dieu... Vous vérifierez vous-même, quand vous
voudrez, ce que je viens de vous dire...»

--«Ainsi cet homme était un escroc,» répondit Chaligny, durement,
âprement. «Et vous me demandez de ne pas chercher quelles raisons ma
mère a eues de le revoir, quand il est sorti du bagne,--de vous forcer,
vous, à le connaître? On peut garder des rapports avec un assassin,
parce qu'on peut ne pas le mépriser, mais un faussaire, un ignoble
faussaire...»

--«Tais-toi, mon ami, tais-toi,» cria Valentine. «Je ne veux pas
t'avoir entendu prononcer ces mots, à propos de lui!...»

Elle s'arrêta, comme terrifiée des mots qu'elle-même avait osé dire.
Ils se regardèrent, sans trouver, ni lui ni elle, la force de
continuer ce tragique entretien, que l'entrée d'un domestique qui
apportait une lettre rendit tout d'un coup plus tragique encore. En
remettant ce pli à Chaligny, le garçon dit, en effet:

--«C'est de la part de M. le docteur Salvan, pour monsieur le marquis.
Sa voiture attend là en bas.»

--«Dites que c'est bien et qu'il n'y a pas de réponse. La voiture peut
repartir,» fit Chaligny, après avoir jeté les yeux sur le billet,
qu'il tendit à sa femme quand ils furent seuls. Ce n'étaient que dix
lignes, hâtivement tracées au crayon par le médecin, mais quelles
lignes pour celle qui les lisait sous le regard du malheureux qu'elle
avait en vain tenté d'abuser! «_J'ai trouvé M. Dumont bien atteint. Il
ne peut plus parler. Je crois cependant comprendre qu'il désire vous
revoir. Son agitation est telle que je prends sur moi de vous demander
d'achever votre bonne action de ce matin en revenant rue Lacépède,
aussitôt. Ma voiture vous conduira. Je ne quitte pas le malade. Venez,
Monsieur, si vous le pouvez. Ce soir, peut-être, serait-il trop tard._»

--«Ah! Norbert,» supplia-t-elle, «ce n'est pas possible que tu le
laisses mourir ainsi, que tu lui refuses ce qu'il demande!... Il est
encore temps. Viens. La voiture de Salvan n'est pas partie. Nous la
prendrons. Viens! Mais viens!... Courons!...»

--«Non», dit Chaligny, en se laissant tomber sur une chaise, et
serrant sa tête dans ses mains, «je n'irai pas. Je ne comprends plus
rien, je ne sais plus rien, sinon que cet homme et tout ce qui touche
à lui me fait horreur.»

--«Tais-toi», s'écria-t-elle de nouveau, d'un accent sauvage. Puis, le
serrant dans ses bras avec une ardeur désespérée, elle l'entraîna en
lui disant: «Mais viens. Viens vite. Viens... Ah! Pourvu que ce ne
soit pas trop tard. Mais c'est ton père! C'est ton père!...»



IX

LA MORTE


Valentine n'avait plus ajouté une parole à l'aveu. Il lui était
échappé malgré elle, mais comment éviter la conclusion nécessaire où
la convergence de tant d'indices révélateurs aurait, tôt ou tard,
entraîné Norbert? Lui, n'avait plus posé une question. Il avait suivi,
presque automatiquement, sa femme affolée, descendu avec elle le grand
escalier, avec elle traversé la cour. Quand ils arrivèrent à la porte
de l'hôtel, le coupé du médecin était déjà parti:

--«Mon Dieu!» gémit Valentine. «Ce que je craignais tant est arrivé.
C'est trop tard!... Dire qu'il meurt peut-être en ce moment!...»

Il leur fallut quelques minutes pour arrêter une voiture de louage qui
mit près d'une longue demi-heure, malgré les objurgations, à franchir
cette moitié de Paris que la jeune et charmante femme avait traversée
si souvent, en se cachant, et maintenant elle faisait le même trajet,
ses doigts serrés autour de la main de celui à qui elle avait tant
voulu dérober ces visites. Norbert continuait de se taire. Mais, de
temps à autre, il répondait à la pression de ces doigts fidèles, et,
dans la détresse intime où il sombrait, sous le coup de la plus
douloureuse révélation, cette présence de cet être qu'il avait méconnu,
qu'il sentait si tendre, si dévoué, lui prenait tout le coeur.
Valentine n'ignorait rien, aujourd'hui, de ses trahisons. Il l'avait
entendue crier de douleur, quand elle avait compris qu'il l'avait si
injurieusement soupçonnée, poussé par une maîtresse,--et quelle
maîtresse!...--Trahisons, injures, humiliations, elle n'avait plus
même à les lui pardonner. Elle les avait oubliées, dans sa pitié pour
lui qui souffrait, qu'elle voyait souffrir. Pourquoi n'avait-il pas
deviné plus tôt la délicatesse unique de cette âme, si haute et si
fidèle? Mais pourquoi elle-même n'avait-elle pas montré plus tôt,
envers un homme qu'elle aimait cependant, plus de passion dans cet
amour, plus d'ouverture de coeur, plus d'élan? Hélas! la prophétique
formule du poète antique sera toujours vraie, dans le domaine des
modestes destinées privées, aussi bien que dans celui du vaste
développement des sociétés: «La Science au prix de la Douleur...» Que
de fois il y faudrait ajouter: «et de la Faute!» Sans que la généreuse
Valentine s'en rendît compte, cette flamme qui brillait dans ses
prunelles en ce moment venait de la fièvre que la jalousie lui mettait
dans les veines, depuis qu'elle savait l'infidélité de son mari. A son
chagrin violent devant cette trahison, elle avait senti combien elle
était à lui, en sorte que, là encore, les ténébreuses intrigues de
l'envieuse Jeanne avaient produit un résultat justement opposé à celui
qu'elle méditait. Et comment le mari perfide n'eût-il pas établi, dans
ces instants mêmes, une comparaison, écrasante pour ses indignes
amours? Valentine et lui, ils avaient depuis longtemps déjà vécu une
vie secrète à côté de leur vie avouée. Seulement, c'était, lui, pour
l'outrager, et, elle, c'était pour le servir, pour remplir une mission
de piété filiale dont elle avait, à tout prix, voulu lui éviter
l'amertume... Toutes ces émotions étaient là, entre eux, dans la
voiture qui les emportait,--vers quelle scène suprême de tristesse et
d'agonie? Il y a dans les qualités de père et de mère un caractère
auguste qui rend insupportable d'y associer des idées comme celles qui
allaient désormais et pour toujours se mêler chez Norbert au souvenir
de ceux dont il était issu. Cet adultère de sa mère,--cette
condamnation infâme de son vrai père,--son nom qui n'était pas son
nom!... Que de hontes! Que de misères! Et comme si elle eût
distinctement lu dans la pensée du malheureux, Valentine lui dit,
rompant la première ce cruel silence, devant la petite maison où
l'ancien amant de Mme de Chaligny achevait de mourir:

--«J'avais promis à ta mère de ne jamais t'apprendre la vérité que
s'_il_ te demandait à ses derniers moments. Adoucis-les-lui. C'est
elle qui t'en prie par moi, puisque c'est le seul cas où elle ait
voulu que tout te fût révélé... Sois sûr qu'elle te voit en ce
moment... C'est peut-être sa dernière expiation...»

--«Ne me demande rien en son nom,» répondit-il tout bas. «Tu m'ôterais
mon courage.»

--«Ne parle pas d'elle ainsi,» implora Valentine, en lui mettant sa
main sur la bouche d'un geste épouvanté. «Tu ne la connais pas.»

--«Je connais ma honte,» répondit-il, en se dégageant, «et que je
porte un nom volé.»

--«Elle en a tant souffert!» dit-elle. «Ils ont tant expié! Tu
sauras... Tu sauras... Tu sauras...» Elle répéta ces mots par trois
fois avec une certitude qui, même dans l'émotion de cette minute, fit
venir aux lèvres du fils une question, mais désespérée:

--«Qu'y a-t-il donc à savoir encore?»

--«Tout,» répliqua-t-elle d'un accent profond. «Ce ne sont pas les
actes qu'il faut juger, dans la vie, ce sont les coeurs. Ah! cède au
tien en ce moment, mon Norbert, tu regretterais tant plus tard de
n'avoir pas aidé à effacer!»

                   *       *       *       *       *

Ils étaient arrivés près de la maison, devant laquelle se profilait la
silhouette du coupé du médecin. Le cocher, descendu de son siège, se
tenait près de la porte. Il reconnut Mme de Chaligny et marcha vers
elle, comme elle s'élançait de sa voiture.

--«Qu'y a-t-il?» lui demanda-t-elle en devinant à sa physionomie qu'il
se passait quelque chose de nouveau.

--«Il est mort,» répondit l'homme, tout bas, en montrant de la main
les fenêtres du premier étage de la petite maison, et, de cette voix,
si indifférente dans sa gravité feinte, que prennent les gens du
peuple pour annoncer un événement tragique, à l'importance duquel il
semble qu'ils participent par ce message même.

--«Il est mort...» répéta Valentine, et elle saisit la main de son
mari pour lui dire: «Il n'a pas pu savoir ta réponse et ton premier
refus, je te le jure... N'est-ce pas», ajouta-t-elle en s'adressant au
cocher du médecin: «C'est pendant que vous alliez d'ici à la rue
Barbet-de-Jouy qu'il a passé?»

--«Juste quand j'ai quitté, paraît-il. Je n'ai pas eu de détail, vous
comprenez. Comme j'arrivais tout à l'heure, le domestique, qui
rentrait de chercher le prêtre, m'a raconté l'accident.»

Mme de Chaligny avait senti qu'en entendant cette nouvelle son mari
s'appuyait sur son bras pour ne pas tomber. Elle avait vu que
l'émotion de cette mort apprise ainsi se doublait du repentir d'avoir
hésité à venir et d'avoir manqué cette occasion suprême et unique de
montrer un peu de piété filiale à celui qu'il savait son père. C'est à
cause de cela et pour adoucir aussitôt cette douleur, qu'elle avait
forcé le cocher à préciser un détail qui devait, lui semblait-il,
atténuer, du moins sur un point, l'impression subie par Norbert. Elle
put voir que la seconde réponse le laissait tout aussi troublé. Il
avait pâli affreusement. Elle crut qu'il allait défaillir. Elle
ignorait encore que l'attaque qui avait emporté le malade s'était
déclarée dès la minute de sa rencontre si absolument inattendue avec
le visiteur soi-disant venu de sa part à elle, et, frissonnante, elle
le repoussa vers la voiture, en insistant:

--«Tu es trop ému. Il faut que nous rentrions... Si tu veux lui dire
adieu, nous reviendrons demain...»

--«Non,» répondit-il. «Je veux le voir, maintenant.»

--«Ah! mon ami!...», fit-elle tout bas. «Tu leur as pardonné. Ah! que
c'est bien!»

--«Leur pardonner!...» répéta-t-il, en mettant dans ce soupir tous les
sentiments contradictoires qui l'agitaient à cet instant: l'horreur
d'avoir été la cause, quand même, de cette crise dernière où le moribond
avait succombé;--la révolte encore frémissante de son honneur contre la
révélation faite sur sa mère;--un sursaut d'humanité, malgré tout, et un
attendrissement à l'idée que là, entre les murs de ce pavillon
solitaire, venait de mourir celui que cette mère avait aimé, celui dont
il était né;--une reconnaissance, grandissante à chaque seconde, pour
l'épouse méconnue et trahie, oui, qu'il avait trahie, comme sa mère
avait trahi M. de Chaligny. Avait-il le droit de s'en indigner, de
«pardonner», avait dit Valentine? Pour pardonner, ne faut-il pas avoir
le droit de condamner? Et il subissait aussi cet impérieux besoin:
revoir, avant la complète dispersion, le cadre d'objets où s'était
déroulée cette longue tragédie cachée à laquelle il venait d'être initié
lui-même si tragiquement;--contempler les traits de celui qui en avait
été le héros, de cet homme qui avait assez passionnément ému le coeur de
sa mère pour qu'elle ne l'eût pas renié après son crime;--chercher sur
ce masque immobile la trace d'une ressemblance avec son propre visage,
la preuve de cette filiation qui lui rendrait désormais si cruel
d'entendre seulement prononcer le nom qu'il devait continuer de porter!
Il avait, certes, sonné à cette petite porte, quelques heures
auparavant, avec une amère émotion, lorsqu'il croyait tenir la preuve de
l'adultère de sa femme. Qu'était-ce auprès du serrement de coeur qui
l'étouffait maintenant!... La porte se rouvrit comme l'autre fois; il
aperçut l'étroit escalier, avec son tapis, ses tentures, ses tableaux, à
l'arrangement duquel sa mère avait sans doute présidé. Comme l'autre
fois, il entra dans l'antichambre, puis dans le salon-bibliothèque où se
tenait à présent le professeur Salvan, auquel dans le désarroi de la
catastrophe, on n'avait pas transmis la première réponse, car il
accueillit les deux nouveaux venus en leur disant:

--«Je vous attendais... Il a fini de souffrir, et dans une émotion
douce qu'il vous aura due,» ajouta-t-il, en s'adressant à Norbert. «Il
avait repris sa connaissance, et j'avais pu comprendre qu'il voulait
vous revoir. Dans ces paralysies bulbaires progressives on est
toujours à la merci d'une syncope. Elle s'est produite exactement
comme ma voiture partait. J'ai entendu le bruit des roues. Lui
aussi... Il m'a regardé avec une reconnaissance!... Cinq minutes après
il n'était plus... Il y avait longtemps qu'il avait fait son sacrifice
et qu'il s'était mis en règle. Il se pourrait bien que ce fût le plus
sûr... D'ailleurs vous allez voir quel air de paix il a maintenant...
Moi je n'ai plus rien à faire ici. Je vais à d'autres misères. Il y en
a de pires, et qui n'ont pas une sainte pour les consoler...»

Le médecin avait quitté la pièce, et le roulement de sa voiture, ce
dernier bruit de la vie perçu une heure plus tôt par le mourant, avait
annoncé que ce grand savant était en route, comme il l'avait dit, vers
d'autres misères. Celle au dévouement de laquelle son scepticisme avait
rendu justice en des termes d'une vénération attendrie, continuait, elle
aussi, sa mission de charité, accomplie, depuis des années, dans cette
vieille maison du vieux quartier, asile jadis de tant de vocations
religieuses. Les quelques tilleuls du jardin, à l'époque où leurs
charmilles ombrageaient le préau d'un couvent, avaient vu passer sous
leurs feuilles vertes en été, dorées en automne, bien des ouvrières de
consolation. Aucune n'avait eu le coeur inondé d'une charité plus
pitoyable et plus brûlante que cette femme, quand elle s'agenouilla dans
la chambre du mort. Elle avait pris dans sa main, de nouveau, la main de
son mari, qui, debout, regardait son père, immobile dans son fauteuil de
malade. La soudaineté des attaques répétées n'avait pas permis qu'on
transportât M. de Rayneville--rendons-lui son nom véritable--jusque
dans son lit. On avait seulement, pour prévenir tout choc dans les
convulsions, glissé sous sa tête un épais oreiller sur lequel se
détachait un visage, détendu maintenant, et dont l'extrême maigreur
attestait le marasme d'une physiologie usée par une longue maladie. Les
lèvres ne recouvraient pas tout à fait les dents, dont la pointe
brillait dans la bouche livide. Les paupières abaissées ne recouvraient
pas non plus les globes déjà vitreux des yeux. Les os des joues
tendaient sous la peau, décolorée, comme collée à eux. Mais le
professeur Salvan avait dit vrai: malgré ces signes de dépérissement qui
auraient dû rendre cette dépouille sinistre, un apaisement s'en
dégageait, la détente de la délivrance enfin atteinte. Le prêtre, appelé
au dernier moment, et qui priait dans un autre coin de la chambre, avait
déjà placé sur la poitrine du mort un crucifix sur lequel étaient
croisées les mains. Elles semblaient de cire, et les spasmes de la
dernière attaque en avaient comme noué les doigts. Les cheveux rares et
la barbe blanche avaient été peignés. On avait boutonné jusqu'au col le
veston de drap fin que le malade portait chez lui, et disposé un châle
sur ses jambes, sans doute pour dissimuler la contraction qui tordait
ses pieds. A une seconde, Valentine sentit, sous la pression de main de
son mari, que les idées soulevées en lui par ce spectacle étaient trop
douloureuses. Elle se leva, et elle l'entraîna, presque malgré lui, dans
le salon attenant, où la Mme de Chaligny de 1875 souriait dans son cadre
ovale,--comme elle avait dû sourire en pensée, tandis qu'elle posait, à
celui pour qui elle faisait faire ce portrait.--Là, sérieuse,
caressante, persuasive, elle lui dit:

--Tu vas retourner rue de Varenne. Norbert, je te le demande. Je
resterai ici encore un peu pour un dernier devoir. Le tien, à toi,
c'est de leur rendre justice, à présent, dans ton coeur...» Et, de sa
main, elle montra l'image de la mère, d'abord, puis la porte de la
pièce où reposait le mort. «Tu entreras dans mon petit salon. Tu
chercheras dans le tiroir qui est sous la tablette de mon secrétaire
un coffret en cuir. Tu l'ouvriras...» et elle décrocha d'un bracelet
où étaient appendues quelques breloques une petite clef d'or qu'elle
lui tendit. «Tu y trouveras une enveloppe sur laquelle j'ai écrit de
ma main: _Pour mon mari, après ma mort_... Tu prendras connaissance de
ce qu'elle contient... Et si tu désires revenir ensuite ici, nous
reviendrons ensemble... C'est ta mère qui le veut...»

                   *       *       *       *       *

Le fils était à ce point usé par tant de secousses, et trop violentes,
qu'il obéit à sa femme, comme il eût, vingt-six ans plus tôt, obéi à
une prière émanée de celle dont l'effigie, apparue à cette même place,
lui avait été un saisissant indice. Il prit la clef et se laissa
conduire par Valentine jusqu'à la porte. Une demi-heure plus tard,
ayant trouvé le coffret de cuir noir dont elle lui avait parlé, et,
dans ce coffret, l'enveloppe, avec la suscription annoncée, voici les
pages qu'il commença de lire. Elles étaient toutes de l'écriture de
Valentine et datées du 3 septembre 1897, deux jours exactement avant
la mort de la mère. Les mots tracés sur l'enveloppe étaient reproduits
en tête de ces pages dont la première ligne, par un rappel de la
tendre appellation que Valentine donnait à Mme de Chaligny, toucha
aussitôt le fils aux larmes. Comme il avait été coupable de ne pas
avoir senti, lui aussi, dès cette date, ce qu'était cette femme!
Pourquoi sa mère ne le lui avait-elle pas révélé? Quelle misère! Les
mêmes silences sur lesquels il avait vécu dans son ménage, et comme
mari, il les avait connus jadis, au foyer familial, et comme enfant.
Ils tenaient aux côtés obscurs et farouches de son être, conçu dans le
mensonge et dans la terreur. Portant elle-même de tels poids sur son
coeur, comment sa mère aurait-elle pu vivre avec lui dans cette
communion qui suppose l'entière sincérité? C'est l'inévitable
expiation des bonheurs défendus que ce devoir du mystère qui ne permet
même pas à une femme de dire à son fils quel sang coule dans ses
veines et le nom de celui qu'il devrait appeler son père!

                   *       *       *       *       *

  «_Pour mon mari, après ma mort_

  «3 septembre 1897.


  «Maman avait été si mal hier que le médecin appréhendait qu'elle ne
  passât pas les vingt-quatre heures. Elle m'a demandé de la veiller,
  elle qui d'ordinaire veut toujours que j'aille me reposer. Sa garde
  devait me relever dans la seconde moitié de la nuit. J'avais aussitôt
  compris, à son insistance passionnée, qu'elle avait une recommandation
  dernière à me faire, à laquelle elle attachait une importance extrême.
  Je ne pouvais pas deviner combien cet entretien serait solennel et
  quelle confidence j'y recevrais, que je dois transcrire ici, en ce
  moment où toutes ses paroles sont encore si précises dans ma mémoire.
  Elle veut que, si je meurs avant une certaine personne, mon mari soit
  le dépositaire de ce secret qu'elle n'a pas eu la force de lui dire.
  Elle le veut, pour qu'un certain devoir soit rempli, qu'elle m'a
  confié. Je me conformerai à son désir, en laissant après moi, si cela
  est nécessaire, ce témoignage. Il faut qu'il soit sa voix elle-même et
  que je n'y mêle pas mes émotions. Je ne pourrais pas les dire,
  d'ailleurs. Depuis cette conversation, je suis comme brisée, comme
  nouée. Je ne vois qu'elle. Je n'entends qu'elle.

                   *       *       *       *       *

  «Il flottait autour de l'hôtel un immense silence. Les voitures qui
  passent rue de Varenne dans cette saison ne sont pas nombreuses. La
  paille que nous avons fait mettre sur la chaussée étouffait même ce
  bruit. Je m'étais installée au chevet du lit, avec mon ouvrage que je
  n'avais pas le coeur de continuer. Je le posais sans cesse pour
  regarder le pauvre visage de cette femme qui était encore si belle
  quand je me suis mariée, et où je voyais la mort. Elle fermait les
  yeux et semblait sommeiller. Elle priait mentalement pour demander le
  courage de me parler, et quand elle releva ses paupières, je lus dans
  son regard une si intense ardeur que je devinai son désir. J'essayai
  de la devancer, pour lui épargner un peu cet effort d'articuler qui
  lui fait si mal:

  --«Vous êtes tourmentée, maman?...» lui dis-je. «Y a-t-il quelque
  chose que je puisse faire pour vous? J'y suis prête.»

  --«Oui,» répondit-elle. Son accent, faible ces derniers jours, était
  redevenu fort. Je sentis que sa dernière flamme de vie s'y consumait.
  Elle ajouta: «Que c'est dur!»

  Le trouble où je la voyais m'effraya tellement que je lui dis:--«Chère
  mère, vous êtes trop souffrante en ce moment. Si vous avez quoi que ce
  soit à me demander, vous savez que vous m'aurez là, toujours. Attendez
  demain, après-demain, huit jours... Vous aurez repris des forces...»

  --«Non,» répondit-elle, en me montrant son visage terreux, couleur de
  buis, «je serai morte. C'est à présent qu'il faut que je vous parle...
  Valentine», continua-t-elle avec sa voix d'autrefois, revenue presque
  entièrement, par un miracle d'énergie, «je vous répète que je vais
  mourir. Je le sais. J'ai obtenu du médecin la vérité, en lui disant
  que j'avais une affaire extrêmement importante à régler. Cette affaire,
  c'est de confier à votre honneur un secret qui ne doit être su de
  personne, excepté de Norbert, peut-être, un jour, dans deux
  circonstances que je préciserai. C'est aussi de vous charger d'une
  mission très délicate, très pénible. Si elle l'est trop, vous me le
  direz. Cela, je le veux...»

  --«Je garderai votre secret, maman,» fis-je, «et si la mission n'est
  pas impossible, je la remplirai. Je vous le promets.»

  --«Merci,» dit-elle... «Mais pour avoir le courage de vous parler, il
  faut que je prie.» Elle referma ses yeux. Sur sa pauvre figure, si
  malade, je lus une expression d'intense douleur. Ses lèvres décolorées
  récitaient tout bas une oraison que je n'entendais point. J'avais
  peur... Quand sa prière fut finie, elle me dit: «Enlevez la lumière de
  la chambre. Je ne peux pas parler si vous me voyez, ou si je vous
  vois.» Je lui obéis: «Venez près de moi,» reprit-elle encore, «tout
  près, et tenez-moi la main.» Je lui obéis de nouveau. L'étreinte de
  ses doigts brûlants de fièvre, dans l'obscurité où nous étions
  maintenant, le son de cette voix qui semblait venir d'au delà de la
  vie,--et n'était-ce pas la confession d'une âme réellement sortie du
  monde?...--jamais je n'oublierai cela.

  --«Ma fille,» commença-t-elle, «ce que j'ai à vous dire doit être dit
  tout de suite. J'ai aimé un homme qui n'était pas mon mari. Cet homme
  vit toujours, et il est le père de Norbert. Il s'appelait;» elle
  insista, «je dis: _il s'appelait_ Philippe de Rayneville... Sur le
  point de paraître devant Dieu et d'être jugée, pour une faute que j'ai
  pourtant bien expiée, que j'expie encore à cette minute, je
  n'essaierai pas de m'excuser. J'avais connu Philippe avant mon
  mariage. Il était le fils d'un voisin de campagne de mes parents. Nous
  nous étions aimés, sans nous le dire, avec l'espérance, avec la
  certitude d'une union, qu'un événement inattendu, une brouille
  violente entre son père et le mien, pour une question d'intérêt,
  rendit impossible. Nos familles savaient nos sentiments. La sienne le
  fit voyager. La mienne me cacha qu'il fût parti par ordre. On me
  persuada qu'il m'oubliait. Je me laissai marier à M. de Chaligny. Je
  vous répète que je ne m'excuse pas. C'était mal d'épouser quelqu'un
  que je n'aimais point, avec un sentiment pour un autre dans mon coeur.
  Ce fut plus mal de ne pas cacher à mon mari mon indifférence à son
  égard. Ce fut très mal, l'ayant éloigné de moi par ma froideur, de
  prendre prétexte de son infidélité pour justifier la mienne. Il eut
  une maîtresse. Je le sus. Je me dis que son manque de foi me rendait
  libre. J'avais retrouvé Philippe dans le monde. Notre ancienne passion
  se réveilla. Je fus à lui. Il me rendit mère.»

  Elle s'était tue. Je serrai sa main avec toute la pitié qui, devant
  cet aveu d'une tragédie si simple mais si poignante en son expression
  toute humaine, me remplissait l'âme. De mon autre main, celle qui
  était libre, j'essayai de lui donner une caresse sur la joue, comme je
  fais quelquefois quand elle souffre trop et qu'elle ne peut qu'à peine
  supporter qu'on la touche. Mes doigts se mouillèrent à des larmes qui
  coulaient, coulaient silencieusement, sous ma caresse, dans cette
  nuit. Pour me prouver combien cette caresse, après ce qu'elle venait
  de me confier, lui était douce, elle fit le geste de me prendre cette
  main libre, et elle la posa sur ses lèvres. Je n'ai jamais pleuré
  moi-même comme à ce moment-là.

                   *       *       *       *       *

  --«Le pire reste à dire,» reprit-elle. «Quand Norbert naquit, je vous
  jure qu'il n'aurait pas reçu le nom de Chaligny si je n'avais pas eu
  déjà un autre enfant. Je n'avais pas trouvé dans ma tendresse pour ce
  premier enfant la force de rester une honnête femme. Je n'eus pas
  celle de le quitter. J'endormis ma conscience en me justifiant par
  tant d'exemples de compromis pareils autour de moi, et aussi parce que
  la grande fortune était de mon côté. Ces misérables sophismes furent
  bien punis. Si je m'étais enfuie avec Philippe, rien de ce qui arrive,
  et qui est affreux, ne fût arrivé. J'étais très riche, vous le savez.
  Je vivais dans notre monde, comme vous y vivez, sans plus prendre
  garde que vous n'y prenez garde, à ces questions d'ordre matériel que
  je n'avais jamais rencontrées. M. de Rayneville, lui, avait hérité des
  siens une fortune très entamée. Pour se maintenir dans ma société, et
  y faire figure, il dépensait plus que ses revenus. La mauvaise chance,
  je l'ai su depuis, s'en mêla. La faillite d'une banque où il avait
  imprudemment placé une partie de ses fonds acheva de le ruiner. S'il
  m'avait parlé, seulement!... Mais j'ignorais tout. Acculé à cette
  nécessité de changer entièrement sa vie, c'est-à-dire,--il le croyait,
  le malheureux!--de me perdre, il commit un crime. Il avait un oncle
  très âgé, et très fortuné, sans enfants. Aucun de ses cousins n'avait
  un vrai besoin de cet héritage. Cet oncle mourut d'une attaque, à
  l'époque même où Philippe était le plus tourmenté. Appelé à ce lit de
  mort, la tentation fut la plus forte. Il détruisit le testament de son
  oncle, et il en fabriqua un qui lui laissait tout... Un matin, à mon
  réveil, M. de Chaligny entra dans ma chambre, et il me montra un
  journal où la découverte de ce faux était racontée, et l'arrestation
  de M. de Rayneville... Si je ne suis pas devenue folle du coup, c'est
  que le regard de mon mari me fit comprendre qu'il soupçonnait notre
  liaison. Je pensai à Norbert, et j'ai su me taire...»

  --«Ah! pauvre mère!» m'écriai-je, «vous avez trop raison de dire que
  vous avez expié. Vous avez tout payé par ce dévouement à votre fils
  dans ce quart d'heure-là. Est-ce votre faute si vous vous étiez
  trompée sur ce M. de Rayneville et s'il était un misérable?»

  --«Ne l'appelez pas ainsi!» interrompit-elle. Quand j'avais qualifié
  de ce mot si dur l'amant faussaire, mon imagination avait devancé sa
  confidence. Je m'attendais à l'histoire sinistre d'un chantage. A
  l'énergie avec laquelle sa main se crispa sur mon bras, je compris que
  ses sentiments pour le père de Norbert n'étaient pas ceux de la haine
  et du mépris. Et je l'écoutai continuer:

  --«Tout ce que Philippe avait fait, il l'avait fait parce qu'il
  m'aimait. Je peux me rendre cette justice que j'en ai eu l'intuition
  dès ce premier moment. C'est la certitude d'un horrible malentendu qui
  m'a permis de ne pas succomber là, tout de suite. Mon instinct de
  femme ne m'avait pas trompée... Mais» et son accent se fit désespéré,
  «comment vous prouver ce que je sais pourtant, ce dont j'ai tant eu la
  preuve depuis? On juge les hommes par leurs actes, et celui-là est de
  ceux que l'on ne pardonne pas. Quelqu'un a tué, parce qu'il aimait. Il
  trouve encore des gens pour lui donner la main, pour le plaindre, pour
  l'estimer. Un faux, c'est la honte, la honte éternelle, ineffaçable,
  inexpiable... Et pourtant!... Écoutez, Valentine; vous me
  connaissez... Aussi vrai que je vais paraître devant Dieu, je n'ai
  jamais, dans ma vie, commis une seconde faute, jamais menti qu'alors.
  Vous m'avez vu vivre. Vous me verrez mourir. Un serment d'une femme
  qui en est où j'en suis, cela compte... Hé bien! je vous jure que
  Philippe n'a pas été plus coupable que celui qui tue, parce qu'il
  aime. Il n'y a eu que de l'amour dans son crime, je vous répète que je
  vous le jure, que de l'amour. La société avait le droit de le frapper
  comme elle a fait. Les siens avaient le droit de l'exécuter, comme ils
  ont fait; ses amis de ne plus le connaître. Lui-même, il avait le
  droit, il avait le devoir de se condamner, comme il a fait aussi...
  Mais moi, moi pour laquelle il avait commis ce crime, pour ne pas me
  quitter, pour vivre de ma vie, parce qu'il m'aimait, enfin, j'étais la
  seule qui ne l'avais pas, ce droit de le condamner, et je ne l'ai pas
  condamné...»

  --«Il vit toujours?» demandai-je, comme elle se taisait. «Vous savez
  qu'il vit, où il vit?»

  «Quoique je n'aperçusse pas distinctement le but où tendait ce suprême
  entretien, je comprenais qu'elle voulait m'associer d'une façon qui
  m'épouvantait à l'avance, mais que j'étais déjà décidée à accepter, à
  quelque oeuvre de pitié envers cet homme. Sans doute elle avait
  continué d'entretenir une correspondance avec ce malheureux, retiré
  loin de Paris, et, lui ayant caché son état, elle appréhendait qu'une
  lettre de lui, arrivée après la mort, ne tombât entre les mains de
  Norbert. Allait-elle me demander d'être la messagère de la funeste
  nouvelle? Je ne pressentais qu'une partie de sa volonté. Pouvais-je
  deviner à quelle folie de dévouement l'avait conduite sa fidélité pour
  ce criminel par amour, dont elle était restée la seule consolation,
  dans son désastre? J'avais très souvent entendu dire que le monde est
  rempli de romans cachés, plus fantastiques, dans leur réalité vécue,
  que les plus folles inventions des livres. Mais qu'une aventure comme
  celle-là fût possible;--qu'une femme de notre société eût poussé
  l'exaltation du sentiment jusqu'à consacrer la part la meilleure de
  son existence, des années durant, à un amant déchu;--(et de cette
  déchéance!)--qu'elle eût trouvé le moyen de lui apporter cette aumône
  de sa tendresse, dans sa prison, par des lettres qui l'avaient empêché
  de se tuer;--qu'elle les eût continuées, ces lettres, pendant qu'il
  accomplissait sa peine;--qu'elle l'eût revu, cet amant, cette peine
  accomplie;--qu'elle eût pu, non pas une fois, mais cent, mais mille,
  échapper à toutes les servitudes de son rang pour aller dans une
  maison perdue au fond d'un faubourg, passer une heure avec lui, le
  réconforter dans sa détresse, l'aider de ses conseils dans son
  relèvement moral;--que cet homme coupable d'un si grand crime, n'eût
  plus, sous cette influence, nourri qu'une seule pensée: se montrer
  digne d'une telle amie, racheter un instant d'aberration par une vie
  tout entière consacrée à de bonnes oeuvres;--et que les relations de
  ces deux êtres se fussent prolongées ainsi, de mois en mois, pendant
  des années, sous la menace d'un danger continuel, dans ce Paris de la
  fin du dix-neuvième siècle, si positif, si brutal...--non, ce roman-là,
  je ne l'aurais jamais même imaginé, et moins encore que l'héroïne fût
  la mère de mon mari, cette marquise de Chaligny qui m'avait tant
  séduite quand je lui avais été présentée, par sa grâce fine, son
  charme, sa douceur d'accueil, et maintenant j'écoutais frémir, dans sa
  voix de mourante, le martyre intime de ses tragiques amours:

  --«... Quand tout fut découvert,» disait-elle, «il n'eut plus qu'une
  idée: me faire savoir pourquoi il avait cédé à cet égarement, obtenir
  mon pardon et mourir. J'ai sa lettre. Vous la lirez. Vous saurez alors
  ce que j'ai souffert... Ah! que j'ai souffert...! Il m'indiquait un
  moyen de lui répondre. J'obtins de lui qu'il vécût. J'obtins qu'il se
  laissât juger et condamner, quand il pouvait échapper par le suicide.
  Mais je ne voulais pas. Je l'aimais, et aussi je _croyais_. J'ai
  toujours _cru_, même quand je m'abandonnais à ce bonheur défendu...
  J'eus l'évidence, dès lors, que cette horrible épreuve était notre
  châtiment à tous deux, et que Dieu ne nous punirait pas ailleurs, si
  nous acceptions de porter cette croix. Mais qu'elle fut lourde, et
  pour lui, à cette époque, et pour moi, qui devais écouter les
  commentaires du monde sur son action, sans avoir la liberté ni de le
  défendre, ni même de pleurer! On étouffa de l'affaire ce que l'on put,
  grâce à sa famille, pas assez pour que le compte rendu du procès
  n'arrivât pas au public... Et les années suivantes, pendant qu'il
  faisait sa peine, moi, je vivais dans le luxe, dans l'honneur, et je
  n'embrassais jamais son fils sans me dire: «le père est là-bas...»;
  sans le voir, lui, dans la maison centrale, que je connaissais d'après
  ses lettres. Il a toujours su me les faire tenir... Et puis, lorsqu'il
  en est sorti, et que je me suis retrouvée en face de lui, pour la
  première fois, depuis l'affreuse chose!... Allez. Je ne souffrirai pas
  plus demain, quand je passerai... Pendant qu'il était en prison, une
  ironie du sort voulut qu'il héritât, par la mort subite d'un cousin
  décédé _intestat_, d'une nouvelle fortune. C'est alors que j'ai pu le
  juger tout entier, en le voyant, redevenu libre, se retirer dans un
  quartier pauvre de Paris, sous un faux nom, et y commencer une
  existence de charité, qui n'a eu, pendant des années, d'autres
  événements que des recherches de misères à soulager, et que mes
  visites... Jusqu'à ce que j'aie été emprisonnée dans cette chambre par
  la maladie, il ne s'est point passé de semaine, quand j'étais à Paris,
  où je ne l'aie vu une ou deux fois. Veuve, ces courses m'ont été
  faciles. Auparavant, elles étaient bien périlleuses. Je n'ai tremblé
  que pour Norbert... Ce que j'ai senti, d'ailleurs, importe peu. Ce qui
  importe, c'est que je vais mourir, et c'est mon désespoir qu'il
  apprenne ma mort ainsi... Voilà ce que j'ai voulu vous demander,
  Valentine, d'aller le voir quand je n'y serai plus, pour lui rendre
  des lettres d'abord que je n'ai pas eu le courage de détruire, et puis,
  pour essayer de lui adoucir le coup... C'est un vieillard maintenant,
  et un malade... Il a eu une attaque de paralysie, il y a plus d'un an.
  Il vous connaît. Il sait par moi ce que vous êtes, tout votre coeur,
  ce coeur pour qui j'ai tant d'estime. Je crois que je vous le
  prouve... Votre présence lui sera la seule douceur qu'il puisse
  recevoir... Et puis, si j'ai été bonne pour vous, si vous me gardez un
  souvenir, vous y retournerez quelquefois, pour l'aider à attendre le
  moment qui nous réunira...»

  --«Je vous promets que je ferai ce que vous me demandez, ma mère,»
  ai-je répondu à travers des larmes. A ce seul souvenir, ces larmes
  coulent de nouveau sur ce papier; mais ce n'est pas de moi qu'il
  s'agit. Il faut seulement que j'ajoute ces autres phrases, qu'elle m'a
  dites encore:

  --«Norbert doit toujours tout ignorer. Si pourtant la fatalité voulait
  que vous fussiez très malade vous-même, et exposée à disparaître avant
  que son père ne fût mort, je vous demande de lui parler. Parlez-lui
  encore si Philippe réclame son fils à son lit de mort... Sinon, le
  silence!»

                   *       *       *       *       *

  «J'ai transcrit cette conversation tout de suite, pour que si l'une
  des deux circonstances se produit, je puisse obéir vraiment à la
  pauvre femme. Je n'aurai qu'à faire tenir ce témoignage à Norbert. Ce
  ne sera plus moi, ce sera elle dont il entendra l'appel. Qu'il
  l'écoute, comme je l'ai écouté! Et qu'il me croie si je lui dis que
  j'ai pour elle, en ce moment où nous venons de vivre, âme contre âme,
  pendant cette heure d'agonie autant de vénération que de pitié!

  «Elle m'a dit encore que M. de Rayneville, à cette date, habite rue
  Lacépède, nº11, sous le nom de _Monsieur Dumont_.

    «VALENTINE.»



X

ÉPILOGUE


Il était quatre heures de l'après-midi quand le fils des deux héros de
ce douloureux et mystérieux drame d'amour avait commencé de lire ces
pages, où les aveux de la morte se trouvaient rapportés avec une
émotion que trahissaient l'écriture et la rédaction. La nuit était
tout à fait tombée qu'il était encore là, tenant dans ses mains ces
feuilles dont il ne pouvait pas se lasser de reprendre les phrases une
par une. C'était comme si ces paroles prononcées dans les ténèbres de
la chambre d'agonie lui arrivaient, en effet, de là-bas, du
Père-Lachaise, et du tombeau, où il avait enseveli sa mère, bien peu
de jours après qu'elle avait épanché les secrètes amertumes de sa vie
dans cette confession suprême. Mme de Chaligny n'avait pas voulu qu'on
la déposât dans la sépulture de famille. Elle s'était fait construire,
de son vivant, dans la dernière année, un caveau particulier, en
demandant que sur le fronton de la chapelle, son petit nom: _Armande_,
fût seul gravé. Son fils s'était conformé à cette disposition du
testament de sa mère, en y voyant un de ces caprices d'hypocondrie
comme les maladies du foie, qui ébranlent si profondément le caractère,
en produisent souvent. Il comprenait maintenant la raison cachée de
ce désir. Il se rappelait que la tombe d'à côté était aussi toute
neuve et sans aucun nom gravé encore sur le fronton d'une chapelle
presque pareille à celle de sa mère. Il s'était étonné de cette
similitude. On lui avait répondu que l'acquéreur de ce terrain avait
fait copier le monument voisin, pour en avoir admiré la simplicité
élégante. Cet acquéreur, il le devinait, avait été M. de Rayneville.
L'ami et l'amie avaient rêvé de reposer du moins dans deux tombes
jumelles, ne pouvant être réunis dans le même caveau. Qui
reconnaîtrait l'ancien homme à la mode du Paris élégant d'après la
guerre, le condamné pour faux, sous cette appellation anonyme, ce nom
presque impersonnel de Dumont, qui lui avait servi à déguiser sa
personnalité depuis sa sortie de prison, qui lui servirait à déguiser
la fidélité posthume de son dernier asile? Quand le fils irait
désormais porter des fleurs, comme il avait fait au commencement de ce
mois de novembre, sur le tombeau de sa mère, le tombeau de son
véritable père se dresserait là près de lui, qui implorerait un regard,
une pensée, un pardon... Les refuserait-il, ce pardon et cette
pensée?... Non. Le changement que Valentine lui avait annoncé
s'accomplissait en lui. Il lui devenait impossible de condamner ces
deux êtres, dont il était sorti. Leur faute avait été si cruellement
poursuivie par la justice vengeresse, attachée aux bonheurs défendus,
que, même dans le coeur d'un étranger, la pitié eût noyé la sévérité.
Comment un fils n'eût-il pas senti cette pitié surabonder en lui,
ruisseler en larmes sur ce papier où se voyaient les taches faites par
d'autres pleurs? Et ces traces rappelaient au mari de Valentine le
tendre génie féminin qui avait achevé de purifier une aventure,
coupable à ses débuts, quoique avec tant d'excuses,--criminelle
ensuite par l'égarement d'un de ses acteurs,--ennoblie plus tard, même
dans ce crime, par la fidélité et la douleur. Mais elle n'était
devenue absolument délicate que par sa femme. C'était vers elle
qu'allait en ce moment toute son âme malade. En elle seule il pouvait
se réconcilier entièrement avec la morte et le mort, de l'adultère
desquels sa naissance l'avait rendu complice, malgré lui, rien que par
son nom. Ils avaient fait pire. Ils avaient transmis à son être le
plus intime les violentes contradictions de leurs actes et de leurs
sensibilités. Ce qu'il avait en lui d'élevé et de fier, cet instinctif
appétit de noblesse qui l'avait toujours fait souffrir du mensonge,
dans sa trahison envers Valentine, il le leur devait. Le romanesque
étrange de leur liaison démontrait assez que ces amants avaient du
moins respecté leurs coeurs. Ils avaient été dans la passion et non
pas dans l'intrigue et la galanterie. Sa faiblesse lamentable de
volonté devant certaines tentations, c'était eux encore. Le péché de
leur amour avait passé dans son sang, et aussi les émotions du danger
qu'ils avaient dû subir pour se donner l'un à l'autre. Ce qu'il avait
de farouchement timide en dérivait, et cette ombrageuse, cette
maladive susceptibilité, l'obstacle dressé depuis tant d'années entre
sa femme et lui, après s'être dressé entre lui et sa mère. Pour que la
mourante ne l'eût pas pris comme confident, à cette minute suprême, il
fallait qu'il eût laissé grandir entre eux ces épaisseurs de silence
que déchirent seules des catastrophes comme celle qu'il subissait...
Voilà les idées qui se levaient de ces feuillets, déjà un peu jaunis,
pour cet homme, soudain mis en face de la plus bouleversante des
révélations,--idées encore mêlées et indéterminées, confuses et
incertaines. Elles ne se dessinaient pas dans sa réflexion en si vives
arêtes. Elles le possédaient déjà cependant, et elles se condensaient,
elles se ramassaient dans une reconnaissance passionnée pour Valentine,
dans un besoin de lui payer en tendresse, en culte, en révérence,
tout ce quelle avait fait pour la mourante de la confession d'abord,
pour le solitaire de la rue Lacépède ensuite, pour lui-même, Norbert,
enfin! Le jeu naturel des événements allait trop vite lui fournir
l'occasion de la prouver, cette gratitude, et, comme il arrive, quand
on s'est placé dans certaines situations d'une ambiguïté insoluble, ce
retour au respect de son foyer ne pouvait s'accomplir qu'aux dépens de
celle qui le lui avait fait profaner.

A travers le va-et-vient de ces idées, et absorbé comme il était par
l'évocation de sa mère, rendue vivante à nouveau dans ces paroles de
son agonie, il avait oublié où il était, et qu'avant le dîner sa femme
recevait d'habitude dans ce petit salon. Les domestiques étaient
entrés pour vaquer à leur service ordinaire, allumer les lampes,
fermer les volets et les rideaux, préparer la table à thé. Norbert n'y
avait pas pris garde. Il eût dû prévoir que Mme de La Node, après la
manière dont il l'avait quittée ce matin, accourrait certainement aux
nouvelles par cette fin d'après-midi. Le «petit six heures» de
Valentine était un prétexte trop commode. Mais Norbert avait
complètement désappris l'existence de sa maîtresse. Certains accidents
de la destinée ressemblent vraiment à ces cataclysmes, au sortir
desquels,--un incendie comme celui du bazar de la Charité, un
tremblement de terre comme celui de la Martinique,--l'homme qui en
réchappe devient, en quelques heures, un individu nouveau. La secousse,
nerveuse et sentimentale à la fois, a été trop forte. Ce témoin d'un
désastre presque déconcertant pour la raison ne pourra plus retrouver
ni ses joies ni ses douleurs d'avant, ni jamais oublier la commotion
subie. Il avait vingt-cinq ans ce matin, à présent il en a soixante,
il en a cent. Il se jouait de lui-même et de la vie. Elle l'a ébranlée
jusque dans son arrière-fond. Son insouciance est aussi finie que sa
jeunesse. Un autre ne se connaissait pas, ni son propre coeur. Il
allait se cherchant des émotions compliquées à travers des expériences
où il n'arrivait pas à se plaire vraiment. Ces facticités s'effacent
d'un coup. Elles s'anéantissent, par la seule entrée en lui d'une
impression si forte, si mordante, que rien n'a plus de saveur à côté.
Ce dernier cas était celui de Norbert de Chaligny. Son intrigue avec
Jeanne, où les sens avaient eu la plus grande part, ne pouvait plus
l'intéresser, sinon comme un remords, après les heures brûlantes qu'il
venait de vivre. Il ne se l'était plus même rappelée, cette intrigue,
durant cette après-midi, que pour se reprocher amèrement d'avoir tant
méconnu Valentine. Aussi lui fut-ce une surprise, toute mêlée de gêne
et d'irritation, que de voir sa maîtresse entrer dans le petit salon
de sa femme, comme elle y entra, sans se faire annoncer, et quand il
avait encore dans les mains les feuilles dépositaires du terrible
secret. Mme de La Node avait dépensé, elle, son après-midi en courses
et en visites, avec cette idée fixe: «Chaligny est à la maison de la
rue Lacépède... Que s'y passe-t-il?...» Toutes sortes d'hypothèses
avaient tour à tour surgi devant sa pensée, depuis celle du meurtre,
qu'elle avait de nouveau reprise et de nouveau chassée comme
intolérable, pour descendre jusqu'à celle, beaucoup plus vraisemblable,
et en partie conforme aux faits, d'une enquête auprès des boutiquiers
voisins. Elle connaissait trop bien Norbert pour n'être pas sûre que,
lui ayant promis le silence auprès de Valentine, il tiendrait sa
parole. Que risquait-elle à passer à l'hôtel Chaligny? Et elle y avait
passé. On lui avait dit en bas que Mme la marquise n'était pas rentrée,
mais que M. le marquis était là. Jeanne était donc montée, comme tant
d'autres fois, soi-disant pour attendre sa cousine, en réalité pour
avoir avec Norbert quelques instants de tête-à-tête, où elle le
confesserait. Elle vit, dès le premier coup d'oeil, qu'il continuait
d'être bien troublé. Ce secrétaire d'autre part, avec son tiroir à
demi-ouvert; ce coffret de cuir qu'elle savait appartenir à sa cousine,
ouvert lui aussi; cette lettre dont elle ne reconnut pas l'écriture,
car Norbert étendit aussitôt sa main sur la page; ce geste même, et le
sursaut de surprise qu'il ne dissimula point,--ces divers signes
s'accordaient trop bien à l'état de violence et de soupçon où elle
avait laissé le mari jaloux. Elle crut qu'ayant échoué rue Lacépède
dans son enquête autour de la maison suspecte, il avait pris le parti
de forcer la cachette où Valentine enfermait sa correspondance. Il
était en train d'y surprendre la preuve après laquelle le doute ne
serait plus possible. Son passionné désir que sa rivale heureuse de
tant d'années fût enfin perdue et à jamais éclata dans ce cri par
lequel l'envieuse, à peine entrée dans la pièce, interrogea son amant:

--«Tu n'as rien pu savoir là-bas?... De qui est cette lettre?...
Valentine...»

--«Arrêtez-vous, Jeanne,» interrompit Chaligny en se levant, et sa
main continuait de poser sur la lettre, pour la défendre, «Je ne peux
pas vous permettre de me parler de Valentine... Vous vous êtes
trompée...» continua-t-il avec une fermeté impérative et qui ne
supportait pas la réplique. «Oui,» insista-t-il, «vous vous êtes
trompée, dans ce que vous m'avez écrit et dit sur elle... Vous étiez
de bonne foi. Je ne vous adresse aucun reproche. Mais je vous demande
que jamais aucune allusion ne soit plus faite entre nous à des choses
dont je dois ne plus même me souvenir pour continuer à m'estimer...»

Mme de La Node avait écouté cette protestation, pour elle si
complètement inattendue, avec une stupeur qui, pendant une minute, la
paralysa. Elle lisait, sur la physionomie de cet homme, qu'elle avait
toujours trouvé hésitant et complexe, une résolution si nette, si
vive! Par quels procédés la visiteuse du pavillon de la rue Lacépède
avait-elle retourné cette volonté, si vacillante d'habitude, en ce
moment si fixe? Jeanne n'avait aucune donnée qui lui permît de
répondre à cette question. Absolument persuadée que sa cousine était
coupable, comment lui eût-elle accordé, une seconde, le crédit de
supposer ces procédés loyaux et sincères? A une amie qui serait venue
lui demander conseil en pareille circonstance, elle aurait, sans aucun
doute, indiqué, comme la seule voie à suivre, une apparente
condescendance à l'illusion d'un mari, complaisamment abusé malgré
l'évidence. La haine contre l'épouse triomphante fut en cet instant
plus forte chez la maîtresse que le génie de la ruse, et, avec un
accent de mauvaise ironie, elle repartit:

--«C'est heureux que vous ne doutiez pas de ma bonne foi. Je vous en
remercie... Ce que je vous ai écrit et dit, pour parler comme vous, je
vous l'ai écrit et je vous l'ai dit, pour qui? Pour vous... Il vous
plaît de ne plus en tenir aucun compte, après vous être mis, à ce
sujet, dans un tel état que vous m'avez fait peur. Je ne suis venue
ici, ce soir, qu'à cause de cela, et parce que j'étais inquiète de
votre violence. Valentine a été assez adroite pour réussir où j'ai
échoué. Elle a calmé votre fureur. Tant mieux pour elle!... Mais vous,
de votre côté, souvenez-vous bien que le jour où vous voudrez me
reparler d'elle et des prétendues révélations qu'une parente ou des
amis lui auraient faites, je ne vous laisserai pas aller plus loin.
J'en ai assez d'être toujours sacrifiée...»

Norbert la regarda sans lui répondre. Il venait de communier avec une
âme magnifique dans une de ces crises où l'extrême douleur exalte en
nous comme un nouveau sens, auquel toute sincérité est perceptible et
tout mensonge. Il apercevait à cette minute, avec une évidence
affreuse, le fond même du coeur de Jeanne:--la passion de cette femme
pour lui n'avait jamais été faite que de sa haine pour Valentine!--Sa
longue faiblesse lui interdisait des reproches qui, émanant de lui,
eussent été aussi ridicules qu'odieux. Sachant, d'autre part, ce qu'il
savait maintenant, rien que d'entendre sa maîtresse prononcer le nom
de cette femme admirable lui semblait une profanation, contre laquelle
son honneur protestait. Il se résigna donc à se taire, pour marquer
mieux sa volonté de couper court à une explication insoutenable, et il
commença de mettre de l'ordre dans le secrétaire, replaçant les
feuilles du «Témoignage» dans leur enveloppe, cette enveloppe dans le
coffret, et comme il refermait le coffret lui-même avec la petite clef
d'or, Jeanne, qui avait vu depuis des années cette petite breloque au
bracelet de Valentine, éclata soudain de ce rire insolent qu'elle
avait eu ces derniers jours, à deux reprises, on l'a vu. A ces deux
reprises, Norbert avait sursauté sous l'outrage. Cette fois encore, il
frémit et ses mains tremblèrent. Mais pas une question n'échappa de
ses lèvres, à laquelle l'autre pût rattacher une nouvelle insinuation.
Aurait-elle eu, si ce tête-à-tête s'était prolongé, l'audace de braver
la colère contenue dont elle voyait son amant dévoré? Que cette clef
fût entre les mains du mari qu'elle avait laissé follement soupçonneux,
qu'elle retrouvait si étrangement rassuré, après des indices si
accusateurs, c'était la preuve, pour elle, qu'une scène avait eu lieu
entre les époux. Pressée par Norbert, Valentine avait employé cette
ruse dernière des femmes traquées: exiger une inquisition, réclamer
que leurs papiers intimes soient fouillés pendant leur absence. Elles
ont tout préparé, pour que cette recherche aboutisse à un aveuglement
définitif de leur dupe. Jugeant sa cousine à sa propre mesure, Jeanne
de La Node interprétait de la sorte un revirement, si extraordinaire
qu'elle n'y avait pas cru d'abord, qu'elle y croyait à peine.
Allait-elle articuler cette nouvelle accusation et provoquer, de la
part de cet homme qui, résolu à rompre avec elle, se contraignait pour
ne pas la brutaliser, une explosion de révolte et de mépris? L'arrivée
inopinée de Valentine elle-même vint épargner à l'envieuse cette
mauvaise action. Inquiète de son mari, qu'elle savait en train de lire
cette confession de la morte, et tout épuisée d'avoir accompli, rue
Lacépède, un funèbre devoir, la noble femme avait tressailli d'une
suprême douleur quand elle avait su que Jeanne l'attendait.--On se
souvient qu'elle s'était débattue pendant des heures, depuis que sa
tante Nerestaing lui avait parlé, contre des preuves indiscutables.
(La Node avait communiqué à la douairière, entre autre pièces, un
rapport d'une agence, précisant le nom d'un hôtel de province où les
deux amants avaient passé deux jours, et la date. Cette date était
exactement celle d'un voyage simultané qu'avaient fait Norbert et
Jeanne.) Puis le bruit de voix échappé du petit salon et la volte-face
de son mari averti avaient eu raison des derniers doutes de la
confiante Valentine.--On se souvient encore que dans cette âme tout
dévouement, toute générosité, la vision de la souffrance du fils si
terriblement éclairé sur sa mère avait été toute puissante. La pitié
l'avait emporté. La morsure de la jalousie l'avait reprise à son seuil,
si aiguë qu'elle hésita pour entrer dans la pièce où causaient les
deux coupables. Son émotion avait été telle qu'une minute elle s'était
appuyée contre le mur, dans le corridor qui précédait le petit salon.
C'est alors que, se rappelant l'étreinte dont la main de son mari
avait serré sa main, d'abord à la descente du fiacre, quand la
nouvelle de la mort de M. de Rayneville leur avait été annoncée
brusquement, puis auprès du fauteuil où l'ancien ami de Mme de
Chaligny était étendu, immobile à jamais, elle sentit de nouveau
combien cet homme, faible et passionné, avait besoin d'elle. En même
temps,--car elle était femme,--le désir la prit de lui prouver la
noblesse d'un coeur qu'il avait méconnu, en présence même de celle
pour laquelle il l'avait méconnu. Elle se dit:--«Je ne dois pas savoir
ces vilenies. C'est ma seule vengeance...» Et elle trouva l'énergie de
pousser la porte du salon et de saluer Mme de La Node des mêmes mots
qu'elle eût employés, huit jours auparavant, lorsqu'elle ne
soupçonnait réellement rien:

--«Je suis en retard, c'est impardonnable pour une femme qui n'a pas
de jour... Tu m'excuseras, Jeanne... Mais tu aurais dû préparer le
thé. Veux-tu le faire pendant que je vais ôter mon chapeau?»

--«Je suis un peu pressée,» répondit l'autre. «J'étais seulement venue
demander de tes nouvelles. Je m'en vais. Je suis moi-même attendue rue
Barbet et en retard.» Et, regardant Norbert avec des yeux d'une
impudeur et d'une dureté singulières: «Ton mari était si impatient de
te voir rentrer que je suis évidemment de trop...» Elle fixa sa
cousine d'un regard où brûlait son ancienne haine, exaspérée par
l'échec, inattendu et pour elle inexplicable, d'une attaque où elle
avait tant cru triompher. Il y avait aussi dans ce regard une pire
ironie et plus insultante, celle d'une femme qui, mentalement, dit à
une autre: «Tu peux mettre dedans cet imbécile, mais moi, non, ma
petite...» Et tout haut: «Je suppose que vous avez beaucoup de choses
à vous raconter. Je vous laisse aux joies du ménage...»

Elle sortit sur cette parole qui, dans sa bouche, avait une si
insolente signification. Norbert et Valentine avaient également senti
la cruauté voulue de ce persiflage. Ils restèrent quelques instants
sans se parler; puis, s'agenouillant devant sa femme, et lui prenant
les mains dans ses mains jointes, le mari infidèle dit presque tout
bas:

--«Sera-ce assez de toute ma vie pour tout te payer?...»

--«Me payer, et de quoi?» répondit-elle. «De ce que je t'ai aimé sans
savoir te le montrer? Tu le vois maintenant. Je ne suis pas à
plaindre.» Et elle ajouta, forçant Norbert à se relever et appuyant sa
tête lassée sur l'épaule de cet homme qu'elle sentait enfin à elle:
«Ceux qu'il faut plaindre, ce sont ceux qui se sont aimés sincèrement
et qui n'en avaient pas le droit; ceux qui n'ont pu être vrais avec
eux-mêmes sans mentir aux autres... _Les_ plains-tu?» implora-t-elle.

--«Je _les_ plains,» répondit-il, et dans l'émotion inexprimable de
tant de tristesses et de tant de remords, de tant de magnanimité et de
tant d'erreurs, ces deux êtres échangèrent le premier baiser d'amour
qu'il eussent l'un et l'autre donné et reçu.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Cette histoire d'un romanesque épisode, déroulé dans le monde le moins
romanesque qui soit, la haute société parisienne, ne serait pas
complète si le chroniqueur ne transcrivait pas--sans commentaires,
comme on dit en style de gazette--ce bout de dialogue surpris un soir
du printemps dernier, au théâtre dans l'arrière-fond d'une baignoire
où il figurait, à son habitude, moins pour la pièce jouée sur les
planches (c'était d'ailleurs une apologie en règle de l'union libre),
que pour celle ou celles qu'il pouvait deviner dans la salle. L'une
des interlocutrices était Mme de Bonnivet, déjà nommée, et Saveuse,
déjà nommé aussi. Ignorant l'un et l'autre qu'ils parlaient devant un
témoin autrement renseigné qu'eux-mêmes, ils potinaient:

--«Vous savez la nouvelle?», disait-il, «Mme de La Node épouse un
Américain extrêmement riche, un M. Harris, de New-York, le cousin du
premier mari de la princesse d'Ardea.»

--«Ça, c'est d'une amie,» répondait-elle. «Si elle vit aux États-Unis,
nous n'aurons pas une femme divorcée de plus à recevoir ou à ne pas
recevoir, suivant les jours. Est-il bien au moins, cet Harris?»

--«Un charmant homme, joli garçon et très amoureux d'elle,» dit
Saveuse.

--«Allons! Tant mieux!» reprit Mme de Bonnivet. «Vrai. Elle avait bien
droit à un peu de bonheur après que Chaligny l'a lâchée si
indignement. Nous allons le revoir, ce triste personnage. Maintenant
que Jeanne quitte Paris, Valentine lui permettra peut-être d'y
revenir. Douze mois de campagne depuis l'an dernier et un enfant, je
trouve ça dégoûtant d'indiscrétion. Peut-elle mieux apprendre au monde
qu'elle était trompée et qu'elle a pardonné?»

--«Vous ne savez donc pas,» insista Saveuse, «qu'ils ne s'appellent
plus ou ne vont plus s'appeler Chaligny. Ils sont en instance pour
relever le nom de Nerestaing...»

--«A cause du château. Ça, c'est trop _snob_,» répliqua-t-elle en
ricanant.

                   *       *       *       *       *

Il y a quelque chose d'aussi profond que les eaux tranquilles et que
les belles âmes silencieuses. C'est l'ignorance ou la méchanceté des
_amis_ du monde et surtout des _amies_.


  Décembre 1902.



LES PAS DANS LES PAS

_A Carlo Placci._


Quand j'étais enfant, j'ai lu quelque part cette légende d'une âme du
purgatoire: elle ne devait entrer au ciel qu'après être revenue sur la
terre à tous les endroits où, vivante, ses pas s'étaient posés, afin
d'effacer toutes les traces de ses démarches coupables, afin de
recueillir tous les vestiges de ses actions vertueuses. Que de fois je
me suis rappelé ce symbole, en constatant que dès ce monde le sort
nous force de remettre sans cesse nos pas dans nos pas, et il nous
faut retrouver, aux détours désappris de nos anciens chemins, le
fantôme de l'homme que nous fûmes un jour! Le plus souvent ces
rencontres trop précises avec le passé n'ont d'autre effet qu'une
émotion, aussitôt exorcisée qu'éprouvée. Il y a une impérieuse magie
du réel, célébrée par Goethe. «Le présent,» disait-il, «a tous les
droits!...» Oui, pour un héros de l'action, robuste comme lui. Pour
certaines sensibilités, au contraire, ou plus fines ou plus faibles,
ces soudaines rentrées sur les routes de jadis deviennent l'occasion
de drames intimes d'une mélancolie singulière. Ce sont six tragédies
morales de cet ordre que j'ai réunies et appelées, par ressouvenir de
cette lointaine légende: _Les pas dans les pas_.



LE COB ROUAN


I

Ils sont nombreux, très nombreux, les Parisiens et les étrangers qui
ont reçu, ces temps derniers, la lettre de faire part de la mort
d'Hippolyte Perron-Duménil. Ayant débuté dans le monde aux environs de
1860, et n'ayant pas cessé, jusqu'au moment où il tomba malade, en
décembre 1902, de figurer dans tous les endroits où la mode veut que
l'on s'amuse, qui cet homme spirituel et si fin ne connaissait-il pas?
Je dis: qui ne connaissait-il pas? Car ses yeux aigus ne se trompaient
guère sur les gens, tandis que lui-même, le causeur volontiers
sceptique, était connu dans la vérité de sa nature, par si peu de
personnes! Le hasard d'une rencontre m'ayant révélé un trait follement
romanesque de cet aimable railleur, l'idée m'est venue de relater
cette déjà lointaine rencontre. Ce sera ma façon de lui rendre hommage,
puisque, absent de Paris, je n'ai pas pu suivre son convoi. Cette
histoire ne ressemble guère aux propos qui se sont certainement tenus
sur le défunt lors de cet enterrement. Pour le public, Perron-Duménil,
avec son joli tour de conversation, n'était pourtant qu'une variété du
type immortel si merveilleusement croqué par Molière: _Le Bourgeois
gentilhomme_. Oh! la plus rare, la plus délicate des variétés, un
bourgeois gentilhomme si avisé qu'il avait trouvé le moyen d'avoir du
goût dans un personnage qui risque si aisément d'être ridicule!
Jugez-en: fils d'un avocat d'affaires qui se trouvait avoir rendu un
signalé service à M. de Morny, Perron est entré dans la société par le
salon du célèbre duc, et il a su manoeuvrer de manière qu'il a vécu et
qu'il est mort membre du Jockey! Il est vrai qu'il datait d'une des
élections du siège. Que j'ai entendu souvent des malveillants se faire
un succès aux dépens de ce causeur envié,--quand il n'était pas là,
--en racontant qu'il avait traversé les lignes prussiennes pour venir
poser sa candidature dans le seul ballottage où il eût quelque chance
d'être élu! C'était une calomnie, car il s'était engagé, fort
bravement et fort simplement, dès le début de la guerre, et s'il se
trouvait dans la garnison de Paris, c'était fortuit. Il a profité de
la chose, et il a passé, grâce à un parrainage bien choisi. On peut
trouver que c'était là penser à de bien frivoles intérêts dans une
heure bien tragique, mais son admission dans le plus aristocratique de
nos cercles n'ayant pas empêché le nouveau membre de recevoir une
balle à Montretout, comment le blâmer d'une petite ambition sociale,
associée au plus mâle courage? D'ailleurs, si vous l'avez pratiqué,
vous a-t-il jamais fait une allusion qui vous laissât entendre qu'il
fût «du club»? A-t-il davantage essayé, lui qui fréquentait intimement
chez les duchesses, de détacher le «du» de son second nom, et
d'intercaler une «s» entre l'«e» et le «n» de Ménil? Perron du Mesnil,
c'était bien tentant. Il est resté Perron-Duménil comme feu son père,
ce qui ne l'empêchait pas, tout comme le Monsieur Jourdain de la
comédie--quel trait d'un maître!--d'avoir les prétentions les plus
plébéiennes aux sports nobles. Seulement Monsieur Jourdain y est
grotesque, et Perron-Duménil y excellait. Il a été un escrimeur
impeccable, un premier fusil, un bon paumier. Il a eu le bouton d'un
des grands équipages de Seine-et-Marne, le tout avec cet air d'amateur
qui convient «aux gens de qualité, lesquels savent tout sans avoir
rien appris». Perron-Duménil, lui, avait tout appris, avec une
application si dissimulée qu'il semblait «né» tout ce qu'il était
devenu. Il s'était fait «amateur» en art, également, ayant découvert
que, de nos jours, une collection vaut un titre. Il a travaillé dans
une partie rare, et pas trop coûteuse: les dessins des maîtres
français du dix-neuvième siècle. Il en avait un musée, petit mais
choisi, qu'il a légué à Chantilly, par souvenir d'une amitié
princière. Et voilà encore une de ses supériorités: la «vente»
profitable répugnait à son personnage. Sa collection l'avait mis en
rapport avec bien des peintres et des sculpteurs; pas un qui puisse
l'accuser d'une de ces «carottes» habituelles aux Mécènes du monde. Il
a mené bien des dames de la société dans des ateliers, pour ces
visites aux tableaux ou aux marbres inédits dont elles sont si
friandes. Pas une qui puisse l'accuser d'un de ces brocantages
fructueux en portraits et en bustes, autre procédé favori des Mécènes!

Ce sont là des qualités exquises,--on peut les posséder au plus haut
degré et n'être en aucune manière un héros de roman.--Et pourtant!...
Avoir du goût comme en avait Perron, c'est aussi avoir l'esprit très
délicat et une perception très aiguë des nuances. C'est donc goûter la
vie dans sa vérité, et contrairement au préjugé qui veut que tout
passionné soit un imaginatif, j'oserai affirmer qu'il est au contraire
un réaliste et qu'il sent d'autant plus fortement s'il sent plus
juste. Cette loi fut en tout cas exacte pour le séduisant compagnon
dont je viens d'esquisser un «crayon» tout extérieur. Voici maintenant
l'anecdote sentimentale où il fut mêlé d'une manière qui n'étonnera
pas ses quelques intimes.


II

La rencontre qui m'initia aux côtés les plus cachés de cette
sensibilité si discrète remonte à dix ans tantôt. Je passais l'hiver
près de Toulon, et ma principale distraction était d'aller chasser
dans ces pittoresques marais de la presqu'île de Giens, en face
d'Hyères, qui donnent, par les journées embrumées de janvier,--il y en
a même en Provence,--un aspect de paysage de l'Ouest à ce coin si
méridional. A franc parler, cette chasse n'était le plus souvent qu'un
prétexte à longues promenades sur les grèves et sous les pins de
l'admirable presqu'île, où je déjeunais solitairement. Je redescendais
ensuite à la Tour-Fondue, en face de Porquerolles, prendre une
diligence qui faisait alors, l'après-midi, la correspondance entre
Toulon et le bateau des îles. Existe-t-il un paysage sur la Rivière
qui surpasse en charme de sauvagerie douce cette anse de la
Tour-Fondue?... C'est un fortin ruiné, dont les fondations sont
habillées de cette verte et forte plante grasse que les gens du pays
appellent «sorcies», ou pieds de sorcières. En face, et par delà une
passe de deux mille mètres, le petit village de Porquerolles détache
ses maisons claires sur la masse sombre de l'immense bois qui couvre
toute l'île. Du côté de Giens, au contraire, dévalent des pentes
revêtues de grands anthémys en fleurs, d'odorants narcisses, de larges
violettes. De hautes cannes séchées servent de haies. On se croirait
sur une des plages de Péloponèse, tant l'endroit est solitaire et peu
touché, la mer intime et libre, l'air transparent, le vent mordant et
léger, la côte découpée et hospitalière, et l'on s'étonne que le vieux
matelot provençal, qui manoeuvre ce bateau des îles, ne vous crie pas,
en jetant son amarre et sautant sur le rocher, le «kalimera» de Patras,
au lieu du «bonnjoû» de Toulon...

Ce matin-là, j'avais accompli ce programme de la chasse-prétexte avec
une telle conscience que je n'avais même pas tiré un coup de fusil.
Mon carnier était parfaitement vide lorsque vers les deux heures
j'arrivai à la Tour-Fondue. Je m'assis, comme d'habitude, sur une des
pierres du vieux bastion, et tout en écoutant la plainte de la mer, je
regardais la grosse barque du passeur s'approcher à pleines voiles. Je
ne me doutais guère qu'une des trois personnes dont j'apercevais les
silhouettes au-dessus du bastingage de ce «courrier des îles» était de
ma connaissance... Je crois voir encore le rapide glissement du bateau,
le détail de plus en plus distinct de ses agrès, la subite
inclinaison de la grande voile. Cette manoeuvre découvrit soudain les
passagers, et, avec une stupeur si entière que je faillis n'en pas
croire mes yeux, je reconnais Perron!... C'était bien lui!... Par
derrière la large face tannée et comme gaufrée de rides du patron de
la chaloupe, et à côté d'une indigène de Porquerolles chargée de
paniers, c'était bien, sous la clarté brillante de cette après-midi
méridional, cette physionomie expressive du spirituel compagnon à
côté duquel je m'étais assis à d'innombrables dîners. C'était bien ce
visage maigre, auquel une savante entente de la coiffure, de la
moustache et de la barbiche donnait un peu un masque à la Clouet.
C'étaient ces yeux bruns et agiles qui observent tout, cette bouche
sinueuse d'où un mot gai va partir, ce corps resté si souple par la
vertu de l'exercice, et aussi par ce don que les Parisiens de cette
espèce ont de n'avoir leur âge que pour mourir. C'était cette tenue de
l'homme vraiment élégant, désespoir des imitateurs, qui faisait
qu'avec un feutre rabattu par devant contre le soleil, un pardessus en
étoffe rugueuse contre les paquets de mer, et des bottines jaunes à
grosses semelles contre les cailloux des mauvaises routes, un
Perron-Duménil, à tout près de cinquante-cinq ans, gardait une
tournure de seigneur. Lui aussi m'avait reconnu, avec moins
d'étonnement car il me savait sur la Côte, et, me sembla-t-il aussitôt,
avec moins de plaisir. Pourtant lorsqu'il eut sauté du bateau à terre,
sans s'aider du bras du passeur, malgré son demi-siècle dès lors très
révolu, sa poignée de main fut aussi cordiale qu'à l'ordinaire, et
comme à l'ordinaire il eut ce petit flegme un peu affecté qui était le
sien--la note britannique de l'homme de «sport».

--«Vous ici!» m'étais-je écrié. «Avouez tout de même que pour un
hasard, voilà un hasard, et bien extraordinaire...»

--«Mais pas si extraordinaire,» répliqua-t-il. «Je vous savais près de
Toulon. Je me proposais même d'aller sonner à votre porte et de vous
dire un bonjour, demain, avant de repartir pour Nice, où l'on
m'attend...»

--«Et quand êtes-vous arrivé?» lui demandai-je.

--«Il y a deux jours,» répondit-il, et, coupant court d'avance à ma
question: «Je ne vous ai pas prévenu pour ne pas vous déranger. J'ai
bien fait,» insista-t-il, en montrant mon fusil: «j'aurais gêné votre
chasse. Et vous,» et il hocha sa tête malicieusement, «peut-être la
mienne...» Et il conclut: «Ce n'est pas tout à fait la même...»

--«Je parierais qu'il s'agit d'une trouvaille pour le musée?»
interrogeai-je.

--«De celui de la rue de La Baume?» fit-il. C'est son adresse de
Paris. «Pas le moins du monde. Ne pariez pas. Vous perdriez. Il s'agit
de ce musée-ci,» ajouta-t-il, en se touchant le front. Il
s'interrompit de cette phrase énigmatique pour régler le montant de
son passage au patron de la barque qui prenait congé de lui, avec
l'«assent» que vous entendez:

--«Vous l'avais-je juré mon billet que nous serions à la Tour en
avance sur la diligence? Il y a trente-cinq ans que je fais la navette
entre l'île et la côte. Je ne suis pas arrivé plus de sept fois après
«eusse». Je les ai comptées... Et il y en a de la mer par les gros
temps, monsieur, ce qu'il y en a!... J'ai été marin, monsieur. J'ai
doublé le cap Horn en 50, la Bonne-Espérance en 52, tous les mauvais
endroits. Des vagues comme dans ce goulet de Porquerolles, je n'en ai
jamais vu... Je vole dessus avec ça,» et il montra sa chaloupe, «comme
un oiseau...»

--«Un oiseau du Midi», fit Perron.

---«Té! monsieur, vous croyez que je blague!...» répondit le Provençal,
en riant fort et le premier d'une innocente épigramme qu'il avait
comprise. Avec ou sans le «Kalimera», tous ces riverains de la
Méditerranée sont des Grecs, par la rapidité et la subtilité de
l'intelligence. «Ça n'empêche pas que nous sommes là depuis un quart
d'heure, et qu'«eusse» ils pointent seulement au haut de la côte...»
Une antique patache, peinte en jaune, apparaissait, en effet, à cinq
cents mètres, et commençait de descendre le ruban de la route, presque
bleu sous cette lumière, qui réunit cette pointe extrême de la
presqu'île au grand chemin de Giens à Hyères. Non moins bon Méridional
que le marin lui-même, le cocher qui conduisait cette lourde diligence
avait lancé ses trois chevaux à cette descente. C'est au grand trot,
le fouet claquant, comme un dévorateur d'espaces, qu'il dévala vers
nous, sans voir encore la barque amarrée dans l'anse. Le patron, lui,
mettant ses deux mains en porte-voix, cria, aussitôt qu'il fut à
portée:

--«N'esquinte pas tes rosses, Baptistin. Ton «Pernod» est déjà payé...
Et le mien aussi,» ajouta-t-il. Son oeil finaud cligna entre ses
paupières, sur lesquelles l'âge avait déposé de doubles épaisseurs de
chair, et, sur cette allusion à une gageure quotidiennement gagnée qui
lui assurait son verre d'absinthe sans débours, il se dirigea vers une
baraque en bois, à demi-dissimulée par les cannes. Une enseigne
mirifique s'y étalait, tracée grossièrement au pinceau, et avec de la
couleur rouge: «Bar-Épicerie des Iles d'Or...»

--«Tout finit par des apéritifs, dans ce pays,» me dit mon compagnon
en regardant s'en aller le marin, qui marchait vers la boutique en
roulant des jambes--ces vieilles jambes où il tenait tant d'années de
mer: «Et l'on parle des ravages de l'alcoolisme! Il a soixante-dix
ans. Quel beau vieillard!...»

--«Pour de la couleur,» répondis-je, «il a de la couleur! Mais ce
n'est pas de lui tout de même que vous parliez, quand vous m'avez dit
que vous étiez ici à cause du musée,» et, faisant le même geste que
lui tout à l'heure, «si j'ai bien compris votre façon de poser votre
doigt sur votre front...»

--«Ah! le musée vous intrigue?» fit-il en riant, «j'appelle ainsi mes
souvenirs. Et c'est un joli souvenir que je suis venu retrouver ici,
tout bêtement.»

--«Vous connaissiez donc déjà ce pays?» lui demandai-je.

--«J'y ai passé deux mois d'hiver, voici dix-sept ans,» répondit-il.
«Préparez-vous à être plus étonné que tout à l'heure, quand vous
m'avez reconnu dans le bateau du passeur. J'ai failli m'y marier...»

--«Je comprends: d'avoir échappé au péril conjugal, c'est là le joli
souvenir?» interrogeai-je.

--«Non,» dit-il, «mais d'avoir été assez amoureux ou de m'être cru
assez amoureux pour avoir l'idée de cette folie... Et, à ce propos,»
continua-t-il si vite que je n'eus pas le temps de le questionner
davantage, «vous savez qui épouse...» Et il me cita le nom d'un de nos
amis communs, dont les journaux m'avaient, en effet, annoncé le
mariage. J'avais espéré une confidence. Ce sont nos vraies chasses, à
nous autres écrivains. Perron-Duménil en avait eu la tentation une
seconde, puis il y répugnait,--l'un et l'autre, impulsivement, comme
il arrive, fût-on un individu aussi surveillé, aussi «pioché» que lui.
On allait commencer de se raconter, et soudain une pudeur vous arrête
court qu'il faut respecter. On ne provoque pas certaines effusions. Il
convient de leur laisser leur temps. Quoique ma curiosité fût très
vive de savoir le détail du mystérieux roman que supposait ce
pèlerinage à ces paysages ignorés de Provence, je n'essayai pas de
ramener de ce côté la conversation. Nous nous mîmes à échanger toutes
sortes de propos parfaitement impersonnels, causant de celui-ci et de
celle-là, de livres nouveaux et de pièces de théâtre, que sais-je?
Nous allions et venions sur l'étroite berge, en attendant que les
«apéritifs» de trois heures fussent bus et que la diligence repartît
au trot de ses trois haridelles efflanquées. Le conducteur leur avait
donné de quoi manger dans leurs musettes de toile, affichant ainsi son
intention de ne reprendre la route que sa soif bien apaisée. Je ne
soupçonnais guère, et mon compagnon pas davantage, qu'un des trois
misérables canassons, chargés de voiturer les voyageurs et les paquets
de cette crique à Toulon, s'était trouvé mêlé, comme acteur, à ce
«joli souvenir», épars, pour l'homme de cinquante-cinq ans, entre
Porquerolles et les orangers d'Hyères!...


III

Baptistin avait reparu sur le seuil du bar-épicerie. Avec une
familiarité toute semblable à celle du maître de la barque, il nous
annonça le départ imminent de sa diligence:

--«Ce sera vite fait de charger,» nous dit-il, «il n'y a rien ni
personne. Et penser qu'à certains voyages l'essieu crie du poids des
marchandises et des gens! Aujourd'hui tout est à vous, messieurs. Si
je ramasse quelques lapins en cours de route, ce sera ma veine...
Préférez-vous l'intérieur ou la banquette?»

--«C'est à vous de répondre,» dis-je à mon camarade. «Comment
avez-vous voyagé ce matin?...»

--«J'ai pris une voiture particulière, que j'ai renvoyée très
sottement. On m'avait conté que j'aurais un bateau à vapeur de
Porquerolles à Toulon. Je comptais revenir par là. Toujours le Midi!
On m'avait trompé, pour rien, pour le plaisir--pour mon plaisir,
puisque je vous ai trouvé. Escaladons la banquette, voulez-vous? Nous
aurons le panorama d'Hyères et de sa rade, tout le temps, à la
descente. Il en vaut la peine...»

Nous voilà donc assis sous la bâche et juste au-dessus du siège du
cocher, lequel sortit une dernière fois de la guinguette, en roulant à
peu près autant que notre ami le batelier, qui avait doublé le cap
Horn en 50. Les raisons de ce roulis-ci étaient moins rassurantes. Au
temps qu'il mit à débarrasser ses bêtes de leurs musettes, à la
difficulté de son ascension sur le marchepied de l'échelle, à
l'embrouillement de ses guides dans ses mains hésitantes, nous
eussions eu le droit de redouter sa conduite, n'était que de notre
haut observatoire nous constations chez les trois chevaux des
anatomies de tout repos. Ils étaient si maigres, si efflanqués, avec
des croupes si aiguës, des os si visibles sous la peau, que la
possibilité de l'accident s'évanouissait à les regarder... Mais, dans
cet étrange pays, les animaux et les personnes dérouteront toujours
notre observation du Nord. Ces trois squelettes à crinières et à
quatre pieds n'eurent pas plutôt senti le coup de main sur leur mors,
qu'ils enlevèrent la vieille guimbarde, retentissante d'un bruit de
ferrailles et de vitres mal assujetties, avec l'allégresse la plus
déconcertante.

--«Ils ne nous laisseront pas en route, sûr,» nous dit Baptistin en
claquant son fouet et se tournant vers nous. «Ils en ont, un sang!...
Le patron les achète toujours à fin de saison, à des étrangers. Ces
trois-là sont des anglais, et un cheval anglais, quand il a mangé
notre avoine, c'est du vent qui a goûté du feu... Ça va!... Ça va!...
Croiriez-vous que celui-là, à gauche, le rouan, attrape une bonne
pièce de vingt-trois ans. Et il en prend encore son plein collier...
Et connaissant avec ça, péchère!... Regardez ses oreilles, quand je
lui parle: Té! va donc, Miomandre...»

--«Il s'appelle Miomandre,» demandai-je, «quel singulier nom?...»

--«Ce n'est pas un nom d'animal, sûr,» reprit l'homme en haussant les
épaules. «Et celui du milieu qui s'appelle Smith et l'autre
Tardieu!... C'est des noms de gens. Une manie de M. Besse, le patron.
Quand il achète un cheval, il le baptise d'après son propriétaire.
Smith, c'était un _Inglish_, un général, qui vivait dans le Ceinturon;
je vous montrerai sa maison en passant. Il est mort d'une attaque. On
a tout vendu à la criée. Il avait cette bête depuis quinze jours. Elle
était arrivée d'Angleterre par eau. Elle n'avait pas cinq ans. Le
patron l'a eue pour cinq cent cinquante francs. Le général l'avait
payée trois mille!... Il ne l'avait pas attelée trois fois. Mille
francs la promenade. Té! ce n'est pas donné.

--Tardieu, c'était un médecin, venu pour une saison. Il croyait
prendre le client, avec cette jument qui _esteppait_ plus haut que sa
tête. Le _pôvre_!... Un médecin de plus ici, où rien que de respirer
cet air, goûtez-le-moi, on est guéri!... C'est sa bourse qui l'est
devenue, malade. Le patron lui en a tiré, un coup de fusil! Pour trois
cents, et cinquante au cocher, il a eu la bête. Et elle lui en a
rapporté, des billets de mille. Il la faisait courir au sulki.
Aujourd'hui elle traîne la diligence. Misère de nous, quand on devient
vieux!... Et Miomandre, lui, s'il pouvait causer, il vous en conterait
une vie de cocagne, quand il était cheval de dame! C'étaient des gens
de Paris qui l'avaient. Ils l'ont mené ici trois ans. Ils soignaient
un parent qui devait épouser leur fille. La demoiselle montait ce
cheval. Son frère l'accompagnait. Elle s'est mariée avec le malade. Et
c'est elle qui est morte, d'une fièvre qu'elle a prise, trois mois
après ce mariage. Son mari est mort aussi, presque tout de suite. Il
s'est tué de désespoir. On a tout vendu, et vite, vite, vous
comprenez... Le patron a payé Miomandre, plus cher, six cents francs.
Mais ils ont été bien placés!... Il y a quinze ans au moins de tout
cela, et il travaille encore... Vous me direz: il est millionnaire,
alors, votre M. Besse... Té! Que non. Il y a la concurrence de Hyères,
d'abord. Nous sommes deux diligences pour ce service de la Tour. Nous
n'allions que jusqu'à La Garde d'où est M. Besse. Il nous faut aller à
Toulon, maintenant. Et voyez, je suis vide... Et puis la casse! Il y
en a dans la partie, sûr, et nous en avons mené abattre, des bêtes,
que nous avions depuis un mois!... Plus de cent!... Mais ils
s'endorment!... Hue donc, Smith! Hue, Tardieu! Hue, Miomandre!...»

Je n'aime rien tant que ces discours populaires qui ramassent en
quelques phrases le raccourci d'un petit monde: ce patron de voitures,
ce Besse, immobile dans son village de La Garde comme une araignée au
centre de sa toile, et agrippant, au bon moment, les bêtes importées
par ceux que Baptistin, en brave _moco_, appelait «les étrangers»,
--les trois tragédies résumées dans l'histoire de la vente de ces
trois chevaux,--ces trois chevaux eux-mêmes, ces restes d'excellents
serviteurs, besognant jusqu'à la mort dans les brancards d'une voiture
publique, après avoir été soignés, mignonnés, ménagés,--les
tarasconades de l'ivrogne, son humour attendrie, qui plaignait
vaguement la mélancolie du sort des bêtes et les traitait bien;--tout
m'avait charmé dans son récit. J'en avais oublié mon compagnon, et je
demeurai bien étonné de sentir sa main se poser sur mon bras, comme je
me préparais à pousser le cocher pour qu'il continuât son pittoresque
propos. Je me retournai. Je vis que cette physionomie si avenante, si
sociable, exprimait une contrariété poussée jusqu'à la douleur:

--«Vous souffrez?» lui demandai-je vivement.

--«Ne faites pas davantage parler cet homme,» me dit-il tout bas, «je
vous expliquerai pourquoi... Mais, pour Dieu! qu'il se taise!...»

Il avait proféré cette prière avec une expression si impatientée de
tous ses traits, l'énervement où je le voyais, contrastait si fort
avec la légèreté coutumière de ses ironies que je lui obéis. Quoiqu'en
me parlant du «joli souvenir» qu'il avait voulu retrouver entre Hyères
et Porquerolles, il ne se fût pas départi de son ton d'«homme de goût,
» cette histoire,--sa réticence subite me l'avait prouvé--lui tenait
au coeur plus profondément qu'il ne l'avouait et peut-être ne se
l'avouait. D'ailleurs, aurait-il fait cette excursion mystérieuse,
tout seul, dans ces parages peu fréquentés et peu confortables, si ce
projet de mariage manqué, dont il m'avait parlé, n'eût pas été très
sérieux quand il l'avait conçu? Évidemment un des trois noms prononcés
par le cocher y était mêlé: «Smith?... Tardieu?... Miomandre?...» me
répétai-je, en me taisant moi-même, et je regardais s'enlever les
croupes maigres. Je me figurais tour à tour l'héroïne des énigmatiques
demi-fiançailles de mon compagnon comme la fille ou la veuve du
général anglais, comme une des clientes du médecin, comme une parente
ou une amie de cette Mlle Miomandre, qui courait autrefois ces routes,
assise sur le cob rouan, si piteusement déchu... Pourquoi ne
pensais-je pas à Mlle Miomandre elle-même? Cette hypothèse, la vraie,
ne me venait pas à l'esprit, à cause du détail que le cocher avait
donné sur les conditions de son séjour dans ce pays. Ce cocher se
taisait, lui aussi, maintenant. Il commençait de sommeiller vaguement,
sans lâcher ses rênes qui flottaient au petit bonheur. L'instinct des
excellentes bêtes n'avait pas besoin d'être dirigé. Elles prenaient la
droite de la chaussée, naturellement, quand un appel un peu énergique,
poussé par quelque autre conducteur, arrivait sur le derrière, et
l'ivrogne se réveillait juste assez pour laisser la place
réglementaire. Nous descendîmes ainsi vers Hyères, pendant près d'une
demi-heure, sur la chaussée carrossable qui longe le vaste étang des
Pesquiers. Mais le panorama que Perron-Duménil s'était promis de
contempler eut beau se déployer devant nos yeux, les caps qui
gardaient Toulon à gauche, puis la colline de Costebelle semée de
villas, et dominée par sa chapelle, puis la ville au flanc de sa
montagne, la noble ruine de son château, la chaîne des Maures, à
droite, le promontoire de Brégançon, et la mer partout, dans les
déchiquetages de cette vaste ligne de côte--une mer si bleue, si douce,
si caressante au regard!--Mon camarade ne desserra pas les lèvres une
fois pour laisser échapper un mot d'admiration. Il semblait n'avoir
d'attention, lui non plus, que pour les haridelles de notre attelage,
qu'il fixait obstinément. Je respectai son silence. C'était respecter
une émotion dont je le voyais possédé et dont j'eus un signe
indiscutable lorsqu'à un moment de la route il m'interpella lui-même.
Nous étions arrivés à l'extrémité de la chaussée, au bord d'une petite
forêt de pins maritimes, qui sépare les marais salants de la mer. Il
me demanda, avec une voix presque altérée:

--«Voulez-vous que nous descendions ici? Nous irons à la plage, à
travers ce bois, et si nous ne rencontrons pas une voiture là-bas,
nous gagnerons Hyères à pied...»

Rien qu'à la façon dont il s'engagea dans un certain sentier, après
que nous eûmes pris congé de la diligence et de Baptistin, j'aurais
deviné que cette place était associée de très près aux images dont
l'évocation l'avait si vivement brutalisé tout à l'heure. Vraiment,
avec la rumeur du vent dans les hautes branches sombres étalées en
parasol, avec le jeu du soleil déjà baissé sur les troncs rougeâtres,
avec les clairières où blanchissaient les longues tiges sèches des
asphodèles de l'autre année, cette pinède était un endroit unique, où
se rappeler, où revivre tout haut des impressions passionnées et fines,
des heures délicates et brûlantes! C'est là ainsi que je reçus la
confession de cet homme si délicat dont je n'avais jusqu'ici connu que
l'esprit. Mais, encore une fois, de qui connaît-on jamais le coeur,
dans le monde où nous nous étions rencontrés? Que de hasards il avait
fallu pour que nous en vinssions à cheminer ainsi, dans les sentiers
de ce petit bois, moi l'écoutant, et lui parlant, dans toute la
sincérité de son être le plus intime!...


IV

Il disait, où à peu près:--«... Vous comprendrez le saisissement dont
je vous ai donné le spectacle,--je m'en excuse,--quand vous saurez que
cette personne avec qui j'ai rêvé de me marier, ici même, s'appelait
Mlle Miomandre. Irène Miomandre,» répéta-t-il, «Irène Miomandre!...
J'ai eu la folie, la niaiserie, si vous voulez, de venir chercher ici
son fantôme, un peu de l'attendrissement que j'ai éprouvé auprès
d'elle. Quand vous vieillirez, vous connaîtrez ces nostalgies!... Et
puis cette rencontre est-elle assez grotesque, de ce grotesque navrant
comme la vie seule en invente! Que reste-t-il de son passage ici?
Cette antique rosse, que j'ai trop bien reconnue, quand cet ivrogne a
prononcé son nom, ce fut le charmant cheval sur lequel je l'ai vue
galoper, non pas une fois, mais dix, mais vingt, son frère et moi la
suivant, sur toutes les routes de ce pays, tenez, dans ce chemin même
où nous sommes!... Tout le temps que nous avons mis à longer l'étang,
je m'hypnotisais à le revoir, ce cheval, tel qu'il était: si
coquettement doublé, ses larges reins souples, son garrot nettement
attaché, sa tête qu'il portait si bien, ses jambes de cerf, et Irène
sur la selle, sa taille ronde et mince, sa grâce un peu sauvage...
Elle était là, me regardant de ses yeux clairs, très gris, presque
pâles, dans son visage un peu long, aux traits menus, dont
l'expression habituelle était un attirant mélange de curiosité et de
réserve, de caprice et de surveillance de soi. Elle n'était pas très
régulièrement jolie, mais si intéressante, par ce que l'on devinait en
elle de frémissant et de contenu, de spontané et de réfléchi, tout
ensemble. On la sentait si honnête, si chaste, et si attirée par la
vie en même temps, si naïve et si intelligente! Je revoyais ses
cheveux blonds, massés sous le chapeau rond, son teint frais sous son
voile, son sein qui battait sous le corsage ajusté après des courses
trop rapides, sa petite main qui tenait légèrement les rênes, et, sous
elle, son cob, si allant, si perçant et si sage, si heureux, eût-on
dit, de la porter... Et maintenant, cette pauvre chose, cette échine
pelée dans ces ignobles harnais, cette tête pendante, ces épaules
écorchées, ces boulets gros comme mon poing... Le cheval est devenu
cela. Et elle?...»

Il s'arrêta une minute, en fermant les paupières. La vision de la
morte dans son tombeau, plus hideusement dégradée encore que sa
monture d'autrefois, avait surgi devant lui. Les sensibilités les plus
frivoles éprouvent cette amertume, quand elles réalisent la vieillesse,
la déchéance inévitable et la fin. Ce frisson animal, qui est une des
formes secrètes de la peur de la mort, ne frémissait-il pas dans la
petite révolte nerveuse de cet épicurien? Il l'avait tant connu, lui
aussi, cet attrait de la vie dont il venait de me parler à propos de
cette jeune fille. Il s'y était si librement abandonné, et il arrivait
à l'âge où il faut apprendre à dire adieu. Pourtant, sa mélancolie
avait une nuance plus noble. La suite de son récit le prouvera:

--«... Comment le père d'Irène avait-il trouvé cette bête admirable
pour sa fille, alors qu'il s'y connaissait en chevaux à peu près comme
en peinture, et que nous autres, qui avons monté toute notre vie, nous
sommes régulièrement enrossés? Où avait-il découvert ce cheval
étonnant, qui tenait du cob du pays de Galles et du cob de la
New-Forest. Vous savez? Ces poneys qui descendent de quelques étalons
andalous de l'Armada, jetés sur la côte anglaise par la tempête?...
Surtout, comment avait-il eu cette fille, si fière et si fine, si
demoiselle, dans le sens aristocratique de ce joli vieux mot,
aujourd'hui gâté? Il avait fort honorablement fait une fortune dans la
commission et l'exportation. Vous avez dû voir, comme moi, des
annonces: «Maison Miomandre, Richard frères et fils, Successeurs.»
C'était un bon vivant, très infatué de son argent, bouffi de vanité
naïve, aimant à rappeler sans cesse qu'il était le fils de ses oeuvres,
lui; qu'il avait commencé sans un sou de capital, lui... Enfin,
c'était le type du parvenu qui étale ses origines, plus insupportable
que le parvenu qui les cache. Le snobisme est un hommage rendu à la
bonne éducation par la mauvaise. M. Miomandre était du moins, les
manières à part, un très brave homme, et sympathique à force de
cordialité. Il était veuf, avec un fils qui lui ressemblait et une
fille qui ressemblait sans doute à sa mère. Il faut pourtant bien
tenir de quelqu'un... Comment je les avais connus? Oh! c'est très
simple et très terre à terre. J'avais eu, en plein décembre, à Paris,
une forte crise d'influenza. Mon médecin, me voyant traîner des crises
d'insomnie qui n'en finissaient pas, prononce le grand mot de
surmenage. Il m'envoie dans le Midi, en m'ordonnant une station calme,
où je n'eusse pas d'émotions. Vous connaissez encore cette formule,
qu'ils vous édictent doctoralement: Pas d'émotions!... Ils en parlent
à leur aise. C'était m'interdire Monte-Carlo, Cannes, Nice. Je
débarque donc à Hyères, toujours sur le conseil de la faculté.
J'arrive à une heure. A deux je m'installe dans mon hôtel. A trois,
j'avais rencontré un camarade de Paris, comme vous venez de me
rencontrer. A quatre et demie, il me mène au cercle. A cinq, j'avais
fait la connaissance de Miomandre et de son fils,--il s'appelait
Gaston, je me rappelle,--et d'un neveu, René, le fils d'une soeur. A
six j'avais figuré dans une partie de «poker,» avec deux des hommes. A
sept, en nous quittant, le père Miomandre nous avait dit, à mon ami et
à moi: «On fait un peu de musique à la maison, ce soir, voulez-vous y
venir?» Mon ami avait accepté, moi aussi, malgré ma ferme intention de
ne pas me rendre à cette invitation, lancée tout de go, avec cette
bonhomie bourgeoise que j'abomine. Un peu de cérémonie, quelle prime
d'assurance contre les raseurs! Et puis, mon ami insiste: «Venez donc,
ça ne vous engage à rien, et il y a une fille charmante.» Bref, à neuf
heures et demie, j'entrais dans l'énorme villa--la plus riche de
l'endroit bien entendu--que les Miomandre occupaient, avec la tante et
le neveu René. Un autre trait de moeurs bourgeoises que j'abomine plus
encore, cette vie en tribu! Et à neuf heures trente-cinq, j'étais
présenté à Irène... L'entendez-vous, le médecin: «Un endroit calme...
Pas de monde, pas de jeu, pas de petites dames... Pas d'émotions
surtout... Pas d'émotions!»

--«Celles-là ne sont pas bien dangereuses,» interrompis-je.
Avouerai-je que j'étais déçu? L'expérience aurait dû me l'apprendre
depuis longtemps: toutes les histoires d'amour se ressemblent, ou
presque, comme tous les printemps et toutes les roses. C'est exquis
quand on est en train d'en jouir, et très banal quand on essaie de
ressusciter ce charme pour d'autres. J'avais attendu mieux, d'un
Perron-Duménil, que cette aventure d'un Parisien de la haute vie
rencontrant dans une ville d'hiver la fille d'un industriel enrichi,
se laissant piper par ses beaux yeux, ayant envie de l'épouser, et, à
fin de saison, reprenant sagement le train pour réintégrer son
appartement de célibataire... Donc, pensant malgré moi tout haut:
«C'est égal, je ne vous vois pas gendre chez les Miomandre! En voilà
un mariage qui aurait fait du bruit!»

--«Vous n'avez pas connu Irène,» répondit-il, gravement et tristement.
«Mais je sais... Une grâce de femme, on ne la fait pas comprendre.
Vous jugerez pourtant de ce qu'elle était, par ce qui me reste à vous
dire... On venait à Hyères, dans cette famille, à cause du cousin, qui
était délicat de la poitrine. Il était fiancé à Mlle Miomandre, mais
sans qu'on en parlât. L'ami qui m'avait servi d'introducteur ne put
donc m'avertir. Sans quoi je ne me serais point laissé prendre aux
jolies manières de cette enfant. Je n'ai pas, dans mon existence,
troublé un seul bonheur arrangé. Je remarquai bien, dès le premier
soir, que ce jeune homme regardait souvent sa cousine. Il avait une
physionomie souffrante et plus menue que celle des autres membres de
la tribu, plus analogue à celle de la jeune fille. Je pensai qu'il
avait pour elle le sentiment classique du petit cousin, et je n'y pris
pas garde davantage, tout occupé que j'étais à m'étonner, quand tant
de princesses ont un air de femme de chambre, que cette fille d'un
bourgeois si voisin du peuple eût naturellement cet air de
princesse... Un fait vous résumera mon impression de cette soirée.
Irène m'avait raconté que son grand plaisir était de faire de longues
promenades à cheval. Le lendemain matin j'envoyais une dépêche, pour
qu'on m'adressât une jument que vous m'avez connue, une baie, avec
trois balzanes... Vous ne vous rappelez pas? Non? Je l'ai gardée si
longtemps!... Et, quatre jours après cette présentation, Mlle
Miomandre, sortie avec son frère, me rencontrait, comme par hasard,
trottant avec Manette sur ces routes si dures, si dures! La pauvre
bête a failli y laisser ses pieds... Et la semaine d'après, nous
commencions, elle, le frère, et moi, à faire ensemble des expéditions
quasi quotidiennes, et je me sentais devenir aussi bêtement amoureux
que si je n'eusse pas gagné la neurasthénie que la faculté m'avait
envoyé guérir en Provence, à collectionner un nombre convenable de
gentils souvenirs féminins...»

--«Et le petit-cousin, que disait-il de ces promenades?» demandai-je.

--«Il me faisait très froide mine,» reprit Perron-Duménil, «et je
continuais à n'y prendre pas garde, d'autant plus que les attitudes de
la jeune fille à mon égard furent tout de suite assez singulières pour
ne plus me permettre de penser à rien, sinon à elle, et encore à elle.
Je vous ai dit qu'il y avait dans son délicat visage un mélange
inexprimable de curiosité et de réserve. C'étaient aussi les deux
traits marquants de son caractère, et je reconnus vite qu'elle était,
en effet, l'une et l'autre avec moi:--une curieuse à qui le prestige
de ma toute modeste situation parisienne en imposait,--une sauvage à
laquelle une intimité grandissante, avec un homme différent de ceux
qu'elle voyait d'habitude, infligeait un frisson de crainte... Vous le
savez comme moi, mieux que moi, puisque c'est votre métier d'observer:
les sphères diverses du monde, ou plutôt des mondes français, se
pénètrent très peu. Vous savez aussi quelle fascination puissante
certaines de ces sphères exercent sur certaines autres... Une petite
Miomandre a beau n'avoir d'autres relations que le milieu de
commerçants cossus où elle est née, elle est allée aux courses
quelquefois, au spectacle, à Trouville une semaine l'été, à Nice et à
Monte-Carlo une semaine l'hiver. Elle a lu dans les journaux des
comptes rendus de toutes les «premières»,--celles du théâtre et les
autres. Elle s'est formé ainsi une vague et fantastique idée d'un
Olympe social, et la présence d'un personnage, si mince soit-il, dont
elle a vu le nom imprimé parmi les figurants de cet Olympe, ne peut
pas ne pas émouvoir un peu sa jeune imagination, surtout si ce
personnage lui laisse voir qu'il s'intéresse à elle, qu'elle
l'impressionne, elle aussi, d'une façon toute particulière. Je lisais
cet intérêt grandissant dans ses jeunes yeux clairs. Je voyais qu'ils
se fixaient sur moi, quand elle me croyait occupé ailleurs, avec un
regard d'une observation minutieuse et enfantinement étonnée. Je
m'approchais, et elle commençait à me poser toutes sortes de questions,
sur des choses du monde, sur mes voyages, sur des écrivains et des
artistes célèbres... Puis elle se taisait subitement, elle me quittait
et à peine me répondait-elle, si je m'avisais de vouloir causer de
nouveau. Qu'elle fût ainsi dans les réunions où je fréquentais à cause
d'elle, je le comprenais à cause des commentaires possibles. Mais il
en était de même dans ces courses à cheval où nous n'étions que trois,
et son frère comptait si peu! Quoiqu'il montât fort convenablement, et
une bête si paisible qu'Irène l'avait surnommée «Fauteuil», il était
toujours pendu à la bride, et il commentait, pour notre plus grande
joie, à sa soeur et à moi, les moindres incidents du chemin. Je crois
l'entendre: «Pas si vite, Irène, je ne peux pas tenir mon cheval...
Bon! Le chemin de fer! Il va avoir peur... Un tronc d'arbre coupé; il
ne les aime pas, il va me faire un écart...» Et le cob rouan
ralentissait son allure pour que Fauteuil n'allongeât pas trop la
sienne, et l'on attendait, à distance, que le train fût passé, et l'on
évitait les jonchées d'arbres coupés, quitte à converser devant le
peureux, comme s'il n'était pas là, sans qu'il pensât à rien qu'aux
mobiles oreilles de son cheval, inquiet quand elles se penchaient et
quand elles se tenaient droites. Le chaperonnage de ce bouffe rendait
plus significatives encore les sautes d'humeur de la jeune fille. Elle
eût été une coquette finie qu'elle ne s'y fût pas prise d'une autre
manière. Il y eût eu pourtant cette différence que je ne me fusse sans
doute pas laissé duper à son jeu. L'ensorcellement qu'elle exerça
bientôt sur moi venait de ce que ces caprices de sa sympathie, tantôt
donnée, tantôt retirée, n'étaient justement pas de la coquetterie.
Elle se montrait comme elle était, inégale, parce qu'elle éprouvait
tour à tour de l'attrait vers moi et des remords d'avoir cédé à cet
attrait,--tantôt gracieuse à m'enlever le peu de raison qui me restait,
parce que je lui plaisais infiniment, ou, sinon moi, la sorte
d'existence que je lui représentais;--tantôt maussade, parce qu'elle
ne voulait pas être entraînée au delà d'un point, ni dans ses manières,
ni surtout dans son coeur. Ce point, elle était sans cesse au delà ou
en deçà... Autour de ce petit drame sentimental que je sentais
s'ébaucher en elle, d'une âme de jeune fille qui palpite d'ardeur et
de terreur, qui veut et ne veut pas, qui va aimer et qui n'aime pas
encore, imaginez la lumière et les horizons de cette merveilleuse
Provence. Vous la connaissez, et la prise qu'elle a sur tout l'être,
par ses alternances de journées idéalement tièdes et de soirées si
fraîches, par la qualité vibrante de son air et l'ivresse qu'elle vous
met au sang, par la morsure caressante de ses brises, où l'on sent à
la fois des arômes de fleurs et la crudité des neiges des montagnes...
Tenez: celle de maintenant... Et vous comprendrez qu'il arriva un
moment où je vis dans la vulgarité du père Miomandre la plus
délicieuse bonhomie, dans la nigauderie de Gaston la plus aimable
simplicité. Bref, je vous répète que si jamais j'ai pensé au mariage
sérieusement, c'est cette fois... Je savais toutes les objections.
Elles se dispersaient en poussière comme les mottes de terre sous les
sabots du cob rouan, de Manette ou de Fauteuil, dans nos chevauchées
le long de ces grèves... Cet enfant n'avait pas d'alliances? Je
n'aurais pas les bénéfices d'un beau cousinage? Soit! On la recevrait
d'abord à cause de moi; puis, quand on l'aurait vue une fois, à cause
d'elle... Et déjà elle m'apparaissait, dans le costume de l'équipage
dont je suis, chassant à côté de moi, et son succès, et mon
orgueil!... Et sans succès et sans orgueil, je me l'imaginais mienne,
tout simplement, et j'avais le petit frisson qui précède les grands
bonheurs... ou les grandes sottises...»

Comme il prononçait ces mots, nous étions arrivés à un carrefour. Il
s'arrêta un instant, pour s'orienter. Il prit à gauche, et nous nous
trouvâmes dans une espèce de vallonnement que traverse une petite
rivière, avec deux berges assez abruptes. Il s'arrêta derechef, parut
hésiter et, me montrant l'endroit:

--«... Nous y sommes.» dit-il, sans se soucier de continuer son récit
avec ordre. «J'arrive tout de suite à l'épisode définitif. Ce fut
d'ailleurs le premier et le dernier, et il se passa ici... oui, ici...
Essayez donc de vous figurer Irène Miomandre telle que je vous l'ai
décrite, et voyez-la qui débouche du bois, et qui arrive au galop de
son cob, droit sur cette petite rivière, moi à dix pas, sur Manette,
et le frère là-bas, tirant sur le filet, tirant sur le mors, les bras
cassés à retenir Fauteuil, qui s'obstine à suivre le train de ses
camarades... Irène est devant la rivière. Le cob hésite. Elle
l'enlève. Il saute. Manette saute aussi, et Fauteuil aurait bien envie
d'en faire autant. Son cavalier ne le lui permet pas. Il nous
interpelle. Il est furieux.--«Où vais-je vous retrouver
maintenant?...»--«A la plage,» lui crie sa soeur. «Va plus bas
chercher le pont...» et, se tournant vers moi, aussitôt que nous avons
fait quelque dix mètres sous bois: «--J'ai voulu que nous fussions
seuls, Monsieur Duménil,» commença-t-elle, «parce que je dois avoir
avec vous un entretien très grave...» Il y avait deux mois que durait,
en s'aggravant chaque jour, cet étrange état que j'ai essayé de vous
peindre. Il y avait une semaine qu'à la suite d'un bal où elle avait
été presque familière, mieux encore, presque tendre, elle avait
affecté de me fuir. Pourtant c'était elle-même qui, par son frère,
m'avait fait demander de sortir avec eux ce matin,--dans quel but?
L'audacieuse action qu'elle venait de se permettre pour nous assurer
un tête-à-tête avait dû coûter beaucoup à sa modestie. Quand je ne
l'aurais pas deviné à son regard, un signe me l'aurait révélé: les
secouements de tête de son cheval indiquaient qu'elle lui tourmentait
la bouche, sans même s'en apercevoir, par la nervosité de sa main,
d'ordinaire si fixe. Qu'allait-elle me dire? L'évidence que je
touchais à une minute solennelle de cette étrange aventure, où je
m'étais laissé entraîner, me fit, à moi aussi, battre le coeur. Jamais
elle n'avait été plus jolie, et le frémissement que je sentais courir
dans ses fines épaules, l'émoi qui lui gonflait la gorge, l'impatience
de son pied qui, involontairement, touchait sans cesse du talon le
flanc de son cob et le faisait se grandir, animaient sa beauté
virginale d'une vie passionnée et pure tout ensemble. Elle était si
jeune fille, et cependant c'était la femme qui allait me parler, je le
sentais--«ma femme,» pensais-je, «si je le veux...» Et le rêve se
faisait réalité dans mon désir, tandis que je lui répondais:

--«Je suis prêt à vous écouter, Mademoiselle...» et j'ajoutai, dans un
demi-sourire, pour encourager sa timidité, et la mienne peut-être. A
quelque âge que l'on soit, on ne devient jamais amoureux, sans devenir
timide: «Et j'ai un peu peur...»

--«J'ai d'abord un aveu à vous faire,» dit-elle: «Si je vous l'avais
fait plus tôt, rien de ce qui arrive ne serait arrivé. Je n'ai pas été
libre de parler. Ma famille, vous avez pu le constater, a des idées
très strictes sur certains points. Mon père et ma tante n'admettent
pas que l'on annonce des fiançailles, sans annoncer en même temps la
date du mariage... Je suis fiancée, depuis un an, à mon cousin René.
Nous devons nous marier quand il sera rétabli. Je vous demande de me
garder le secret. Maintenant que vous le savez, je peux parler
librement...»

--«Je vous garderai le secret, Mademoiselle, je vous en donne ma
parole, mais...»--et la subite douleur dont cette déclaration
inattendue m'avait frappé passa dans ma voix, quoi que j'en
eusse.--«Mais c'est vrai. Vous me deviez peut-être de m'apprendre plus
tôt que vous n'étiez pas libre...»

--«Oui,» répliqua-t-elle avec une fermeté singulière, celle de
quelqu'un qui, obéissant à l'appel impérieux de sa conscience, ne
ménage plus rien ni personne: «Je vous le devais, et je me le devais à
moi-même. Mon excuse est que je n'ai pas compris d'abord ce qui se
passait en moi... Monsieur Duménil...» Et elle me regardait bien en
face, de ses grands yeux, où je lisais une angoisse: «Si vous êtes un
honnête homme, quittez Hyères, allez-vous-en...»

--«Quitter Hyères? M'en aller?» répétai-je. Elle avait un sens si
clair, cette phrase! Du moins, le sens m'en paraissait si clair, que
j'osai ajouter: «Ah! Mademoiselle, si mon attitude a pu fournir un
prétexte à la malveillance, je suis prêt à vous obéir, mais cette
promesse même que je vous fais de partir, si vous l'exigez vraiment,
me donne le droit de vous dire, moi aussi, des paroles que je ne me
serais jamais permises... Pensez à celles que vous venez de
prononcer... Si ce n'est pas à cause des propos qui ont pu courir que
vous me demandez de renoncer à une intimité si douce, pour moi, plus
que douce maintenant, nécessaire, si c'est parce que vous redoutez _ce
qui se passe en vous_,--pardon, ce sont vos mots,--alors,
permettez-moi...»

--«Non, je ne vous permets pas,» interrompit-elle, et un flot de sang
empourpra ses joues minces. «Ce qui se passe en moi, ce n'est pas ce
que vous croyez... J'irai jusqu'au bout,» continua-t-elle, après un
visible effort de tout son être, en me regardant de nouveau fièrement
et bien en face. «Mes sentiments ne sont pas ceux d'une jeune fille
qui, ayant engagé sa parole à un homme, s'aperçoit qu'elle s'est
trompée et n'ose pas se dégager. Non, je ne me suis pas trompée. Non,
je n'ai pas cessé d'aimer mon fiancé. Je l'aime, et je n'aime personne
d'autre, entendez-vous, personne d'autre... C'est la vraie Irène qui
vous parle en ce moment, c'est la vraie Irène qui sent et qui pense
ainsi... Mais il y a une autre Irène en moi, je l'avoue, que je ne
connais pas, que je ne comprends pas, qui m'épouvante... Elle a
toujours existé, un peu. J'ai toujours, malgré moi, rêvé d'un autre
sort, d'un autre milieu, d'autres émotions. A ces chimères, je l'avoue
encore, votre arrivée ici a donné comme une forme... Oui. J'ai entrevu
une autre existence... Je l'ai entrevue,» répéta-t-elle, d'une voix
profonde, «et je n'en veux pas. Je ne l'aurais pas plutôt qu'elle me
ferait horreur, à cause de ce qu'il aurait fallu sacrifier pour
l'avoir... Déjà la souffrance que je lis dans les yeux de René au
retour me rend insupportables nos innocentes promenades. Que serait-ce,
si... Et puis...» Elle semblait avoir oublié ma présence maintenant,
et elle se parlait tout haut sa pensée: «Et puis, ce monde où
j'entrerais, ce ne serait pas mon monde... J'ai tant réfléchi, ces
jours derniers, tant compris pourquoi celles de mes amies qui se sont
mariées hors de leur cercle de famille ont été malheureuses... Elles
n'avaient été fidèles ni à elles-mêmes, ni aux leurs... Je vous le
répète, Monsieur Duménil...» Elle était redevenue pâle et une
résolution implacable brillait dans ses prunelles. «J'aime mon fiancé,
je l'aime profondément, absolument, avec ce que j'ai de meilleur en
moi... Si vous êtes un honnête homme, ne me tentez pas... Quittez
Hyères, allez-vous-en...»

Je crois bien vous avoir répété presque exactement les termes dont se
servit cette étrange fille. Je ne peux pas vous rendre son accent, son
visage, la souffrance dont elle était évidemment déchirée, et qui se
traduisit soudain par la seule action dont elle fût capable après ce
discours: elle s'enfuit. Avant que je n'eusse eu même le temps de
commencer à lui répondre, elle avait raccourci les rênes de son cheval,
frappé de sa cravache presque avec violence l'épaule du cob, qui
bondit en avant sous cette brutalité inusitée. Cette mince allée
cavalière que vous voyez serpenter sous bois existait déjà. Irène s'y
enfonçait au grand galop de sa bête... J'avais mis, moi-même, ma
jument au galop, épouvanté pour elle du train dont nous allions dans
ce sentier, étroit et sinueux, à travers des troncs d'arbres si
rapprochés... Tout à coup je pousse un cri. Je venais de voir Mlle
Miomandre plier en arrière, et glisser de sa selle, tandis que le
«cob» rouan, à qui elle avait sans doute, en tombant, donné sur la
bouche un à-coup violent, bondissait de côté. Il s'arrêta net,
d'ailleurs, et attendit, les naseaux frémissants, la tête droite,
comme s'il eût compris le danger de sa maîtresse. Je sautai à terre,
en poussant de grands cris pour que le frère arrivât au plus tôt vers
Irène. L'accident, qui l'avait jetée à bas de son cheval, aurait pu
être mortel. Il avait été rendu inoffensif par un de ces très petits
hasards d'où notre vie dépend dans ces secondes-là. Elle avait donné
de la tête, dans ce galop fou, contre une branche d'un des pins,
tendue à travers la route, juste à la hauteur du rebord de son chapeau,
qui avait ainsi amorti le choc. Elle était toute décoiffée, un peu
pâle du saisissement de sa chute. Mais, à mes cris, elle avait
retrouvé l'énergie de se redresser. Quand j'arrivai auprès d'elle, je
la vis qui, déjà assise, essayait de me sourire, et comme, moi-même,
la terreur que j'avais ressentie de sa chute et la joie de constater
qu'elle n'avait rien, me bouleversaient, je dus m'appuyer à un tronc
d'arbre. Je me sentais m'évanouir, et elle me dit:

--«Vous voyez bien qu'il faut que vous vous en alliez..., pour vous
aussi!...»

Elle n'attendit pas ma réponse. Elle s'était levée et élancée
au-devant de son frère, appelé par mes cris, et qui nous rejoignait,
effrayé, aux grandes allures du paisible Fauteuil. En ce moment, ce
petit tableau est aussi réel pour moi que cette forêt et que ce
ciel... Le cob rouan était là, près de cet arbre, qui arrachait
maintenant des pointes de branches et les mangeait en verdissant son
mors, son filet et sa gourmette avec délice. Le soleil dorait les
cheveux d'Irène, qui courait en relevant son amazone, avec une
élégance svelte de jeune page. Son grand dadais de frère l'écoutait,
en poussant des exclamations de surprise, penché sur l'encolure de son
cheval gris... Une heure après nous étions revenus à Hyères, et
j'avais pris congé d'Irène à la porte de sa villa, en lui disant un
«Adieu, Mademoiselle,» auquel elle avait répondu un «Adieu» jeté de
nouveau d'une voix bien étouffée... Je me rappelle être resté chez moi,
après cet adieu, plusieurs heures seul, en proie à une tempête
d'émotions contradictoires, qui se termina sur une volonté de départ
immédiat, comme elle me l'avait demandé. La certitude s'imposait à moi
qu'Irène avait trop raison. Nous étions sur un chemin sans issue. La
disputer à son cousin, essayer de transformer l'intérêt qu'elle me
portait déjà en un sentiment plus tendre, je pouvais l'essayer. Y
réussirais-je? Et ensuite?... Je n'étais plus très jeune. La prendre à
sa famille, à son milieu, à ses habitudes, c'était m'engager à lui
remplacer ce que je lui ferais perdre. La fantaisie tendre qu'elle
avait émue en moi était-elle assez profonde pour tourner à un
dévouement absolu, celui que supposait un tel mariage, où je devrais
être tout pour elle. J'avais vécu, beaucoup vécu. Je savais que d'un
être humain, d'une femme surtout, il ne faut pas attendre des
impressions toujours exquises. Je venais d'en éprouver par cette jeune
fille de si complètes, de si rares, tandis qu'elle me parlait et que
je la sentais à la fois si prise et si révoltée, si vibrante de cette
dualité sentimentale dont elle s'effrayait, qu'elle n'acceptait pas,
qu'elle subissait cependant. Qui sait? Du fiancé ou de moi, si nous
entrions en lutte ouverte, maintenant, peut-être le fiancé
l'emporterait-il? Peut-être, s'étant ressaisie, m'en voudrait-elle du
trouble qu'elle m'avait montré, et arriverait-elle à ne plus nourrir
pour moi que de l'antipathie, à ne plus me regarder qu'avec des yeux
où je verrais luire une autre âme?... Et je suis parti le soir même,
et je ne l'ai jamais revue!... Vous savez le reste, par ce qu'a
raconté le cocher. De tous les fantômes qui hantent ma mémoire,
aujourd'hui que je suis de l'autre côté de ma vie, il n'en est pas
auquel j'aime davantage à me caresser le coeur. Ce n'est qu'une
ébauche d'amour, les quelques lignes d'un dessin, jetées presque au
hasard...--et c'est la perle du musée!... Je vous le répète. Vous
vieillirez, et vous saurez cela, nos meilleurs bonheurs ne sont pas
ceux que nous avons réalisés. Ce sont ceux que nous avons rêvés...
Alors, vous comprendrez pourquoi ce pauvre cheval, retrouvé ainsi, m'a
donné l'impression d'une ironie trop dure...»


V

... Sept ou huit jours après avoir écouté cette confidence, je
rencontrai de nouveau, par un hasard cette fois-là cherché, la
diligence de Baptistin, comme elle rentrait de la Tour Fondue à
Toulon. Je constatai, au premier regard, que le cob rouan, dont
l'étique silhouette avait si péniblement surpris l'amoureux d'Irène,
n'était plus là à traîner, en compagnie de Smith et de Tardieu, la
pesante guimbarde, vide toujours, malgré les vantardises de son
automédon.

--«Miomandre est donc mort?» l'interrogeai-je. Il s'était, de lui-même,
arrêté pour me dire bonjour, et aussi pour me poser de son côté une
question:

--«J'allais vous demander de ses nouvelles?» me répondit cet homme.
«On n'a pas travaillé pendant des années avec une bête, sans s'y
attacher...»

--«Des nouvelles?» fis-je, «et comment en aurais-je?...»

--«Vous ne savez donc pas,» reprit-il, «que Monsieur votre ami l'a
racheté à M. Besse?... Té! Le patron a eu du nez de lui en demander un
billet de mille. Il l'a donné. Et ce monsieur l'a envoyé à Paris, avec
un de nos hommes pour l'accompagner, encore, chez... attendez,
chez...» et il me baragouina, en l'estropiant, le nom d'un des grands
loueurs de chevaux, où je sais que Perron-Duménil a en effet ses bêtes
en pension...

--«Voilà qui est singulier,» pensai-je. Perron m'avait quitté, après
avoir dîné avec moi, le soir de sa confidence, en m'annonçant qu'il
prenait le premier train pour Nice, le lendemain matin. «Il a acheté
le cob rouan?... Pour qu'il ne traîne plus cette diligence,
évidemment...» Et je me souviens que, visitant les écuries de Eaton
Hall, un palefrenier m'avait montré dans un des boxes le meilleur
cheval de course du seigneur du lieu, le célèbre Bend'Or, que l'on
laissait vieillir, de sa belle vieillesse--sans plus travailler.
«Aurait-il eu une fantaisie de ce genre? Dans ce cas faut-il qu'il ait
aimé cette jeune fille, et qu'il regrette de ne pas l'avoir disputée!»

Ma curiosité avait été si fort éveillée que revenu à Paris, et tout en
me jugeant moi-même extravagant d'une pareille enquête, un jour que
j'étais près de la rue Spontini, où le loueur en question a ses
écuries, je m'acheminai droit chez lui. J'entrai dans la longue cour,
des deux côtés de laquelle ouvrent les portes des boxes réservées aux
bêtes les mieux traitées. Il faisait beau. C'était au printemps, par
une après-midi tiède, et les parties hautes et mobiles de ces portes
étaient ouvertes, pour donner de l'air aux animaux... Et je reconnus
la misérable haridelle, presque blanche à cause de l'âge, que j'avais
vue, trottant, les jambes enflées, le long de la route de Giens,--le
cob rouan d'Irène Miomandre! Seulement, aujourd'hui, les côtes garnies
de graisse, le poil luisant, pansé, nettoyé, la crinière peignée, il
avançait sa vieille tête osseuse, trouée d'énormes salières, et
montrait ses énormes dents avec la placidité reposée d'un cheval
rentier qui mange de l'avoine et du foin tout son saoûl, et qui ne se
couche plus que sur une litière fraîche de bonne paille épaisse et
choisie...

--«A qui est ce cheval?» demandai-je à un homme d'écurie, en train de
refaire, pour la cinquantième fois de la journée, avec du sable jaune,
sur les dalles de la cour, de ces dessins chimériques, orgueil des
palefreniers, que les pieds des bêtes et des cavaliers détruisent,
aussitôt tracés:

--«A M. Perron-Duménil» me répondit ce garçon. «Je voudrais bien finir
comme ce lascar-là,» continua-t-il en ricanant. «Il a au moins
vingt-cinq ans, si pas plus. On ne lui voit plus l'âge. Il était à un
des amis de M. Perron. Pour lors, ce monsieur a demandé dans son
testament, paraît-il, qu'on ne l'abattît pas, et mon gaillard vieillit
sans rien faire. Nous l'appelons Henri IV ici, à cause de la chanson,
vous savez, sur le Pont-Neuf: descends donc de ton cheval, feignant...
Si vous l'aviez vu quand on nous l'a amené! Il se remplume. Pas vrai,
Riquatre? C'est pourtant pas un hôpital de chevaux, ici. Le patron l'a
pris par rapport à M. Perron-Duménil, qui est un des bons clients. Il
en garde un coeur pour son ami, cet homme-là, car il vient voir cette
bête, toutes les semaines, et lui porter du sucre... Ça a dû être un
rude cheval dans son temps... Il sait que l'on parle de lui, le malin.
Voyez son oeil.»

                   *       *       *       *       *

Et le vieux cheval, en effet, tout en frottant le dessous de sa
mâchoire contre le bois de la porte, et réchauffant son crâne bosselé
au bon soleil, nous regardait avec ces vagues prunelles troubles où se
devine l'éveil d'une conscience confuse, et il avait l'air de dire:
«Je ne comprends pas trop ce qui m'arrive; mais c'est très doux...» Et
il s'ébrouait gaiement dans la lumière et le vent printanier.

  Mars 1903



LE PORTRAIT DU DOGE


I

--«Vous serez assez bien logé,» dis-je à Roger de Montglat, quand nous
fûmes arrivés devant l'étonnant château que le vieux Joseph W.
Macdougall, de Philadelphie, s'est fait construire à Newport, sur
cette haute falaise d'où se découvre un des plus grandioses paysages
de mer qui soient au monde. Le pauvre vieux Joe, comme on continue à
l'appeler, n'a pas habité une heure ce palais de briques, à coins de
pierre, dans le style de la première moitié du dix-septième siècle
français, avec son escalier en fer à cheval, ses toits en éteignoir et
ses fenêtres copiées sur celles de l'élégant Courances. Ce roi des
mines de cuivre, qui avait commencé, tout petit garçon, par vendre des
journaux dans les rues de sa ville natale, et qui a laissé dix
millions de dollars à sa veuve et à sa fille unique, est mort, comme
il convient à un grand homme d'affaires des États, d'une attaque, et à
son bureau, tué de travail avant d'avoir même atteint sa
cinquante-cinquième année. Cet infatigable ouvrier de millions
prévoyait-il, en faisant venir d'outre-mer un artiste parisien pour
lui construire ce gigantesque bibelot d'architecture, qu'il préparait
une demeure d'été à un gendre issu d'un des gentilhommes de Louis
XIII? Le jeune homme de trente-deux ans à qui je décochais gaiement
cette innocente épigramme appartenait en effet,--il appartient encore,
grâce à Dieu--à la lignée de ce marquis de Montglat, chevalier des
ordres du roi en 1632, grand maître de la garde-robe et maréchal de
camp en 1637, qui nous a laissé de curieux mémoires sur la vie de la
cour et celle des camps à l'époque du cardinal de Richelieu. Le
marquis actuel n'est pas trop indigne de cet ancêtre par l'esprit,
qu'il a très vif, sinon très cultivé. Mais de l'énorme fortune qui, du
mémorialiste à ses descendants, avait passé à peu près intacte, son
grand-père a dévoré sous la monarchie de Juillet la plus grande
partie. Son père a fortement entamé le reste sous le second Empire.
Lui-même a continué sous la Troisième République.--Ils ont tous les
trois simplement vécu cette vie d'oisifs qui coûte si cher... Et c'est
la raison pour laquelle Roger avait suivi de Cannes à Paris, puis à
New-York, puis à Newport, la très belle et très riche Jessie
Macdougall. C'était même pour me présenter à elle qu'il m'avait
entraîné à Newport, et comme il m'avait fait ses confidences avec cet
air de demi-plaisanterie qui lui est volontiers habituel, ma
taquinerie,--je n'en défends pas le bon goût,--ne l'offensa point. Il
me répondit sur le même ton: «D'autant plus que cela ne me changera
pas trop de Montglat, qui était du même temps et du même style...»
puis, haussant les épaules: «quand je dis du même style!... Pourquoi
la copie d'une bâtisse ancienne, si exacte soit-elle, a-t-elle
toujours un air de parodie? Cela paraît si simple de reproduire, à un
centimètre près, une façade, un toit, un escalier!... Ah! si vous
aviez vu Montglat! Mais nous le rachèterons et nous le restaurerons,
pourvu que...»

Il n'acheva pas, et il me sourit de ce sourire qu'il avait chaque fois
qu'il faisait devant moi quelque allusion à son mariage possible avec
l'héritière des millions de Joe Macdougall. C'est un trait bien
français, encore, celui-là, cette disposition à se railler un peu
soi-même, pour désarmer les autres. Montglat avait tort cependant de
redouter ma critique. Je trouvais parfaitement légitime qu'il offrît
des armes et une couronne de marquise à la charmante Américaine, à
laquelle d'ailleurs la jolie tournure et la fière mine du jeune homme
rendaient cet ennoblissement très agréable. Quant au désir qu'elle
avait elle-même de ce mariage, elle m'en donna aussitôt une preuve,
car, sachant l'heure de la venue de son futur fiancé, elle l'attendait
en se promenant, par ce commencement d'une belle après-midi d'août,
dans une des allées du jardin de la villa. Elle le vit. Elle me vit
aussi, et une contrariété à peine dissimulée passa sur son visage
qu'une ombrelle de soie rose teintait d'un reflet tendre. Je compris
qu'elle trouvait que Roger, pour sa première visite à Newport, aurait
bien pu venir seul. Mais il avait tant insisté pour m'emmener avec lui
à _Cliff Lodge_, et j'éprouvais une telle curiosité de pénétrer dans
un de ces intérieurs de millionnaires dont j'avais entendu parler avec
tant d'enthousiasme tour à tour et de dénigrement! Je me résignai donc
à jouer ce rôle du _terzo incommodo_ qui protégeait évidemment les
dernières indécisions de mon compatriote. Ce ne fut d'ailleurs qu'une
impression d'une minute, aussitôt domptée. A peine Montglat m'eut-il
présenté que miss Jessie causait avec moi aussi familièrement que si
nous nous fussions connus depuis des années, et elle m'interrogeait, à
la manière des gens de son pays, avec cette maladive envie de savoir
au juste quelle impression le nouveau monde fait aux enfants dégénérés
de la vieille Europe:

--«Vous avez dû trouver New-York bien laid?...» disait-elle. «Quand le
grand-duc Paul est venu l'année dernière sur le yacht de Dickie Marsh,
il n'a pas voulu y rester un jour. Tout de suite nous l'avons eu à
Newport. En revanche il ne voulait plus partir d'ici. C'est que, pour
comprendre l'Amérique, il faut se rappeler que nous avons beaucoup de
volonté, trop de volonté. Nous distribuons, nous découpons notre
existence en des parties aussi distinctes que les ailes de ce petit
château... A New-York, comme dans toutes nos autres villes, nos hommes
font une vie d'affaires, et seulement d'affaires. C'est pour cela que
les rues sont si laides. Ici nous faisons une vie de société, et
seulement de société... Oh! Il y a beaucoup de crudités encore. Mais,
vous verrez, ce n'est pas ennuyeux... Nous n'avons pas de mesure, même
dans le plaisir, c'est vrai. Lord Ronald Strabane, vous ne le
connaissez pas? Le fils du duc de Gairloch, disait toujours: «La
_saison_ de Newport à côté de la _saison_ de Londres c'est le Niagara
à côté d'une cascade d'Écosse...»

Elle souriait, elle aussi, en prononçant ces phrases et d'autres
pareilles, avec un peu de cette ironie défensive qu'avait eue Roger
quelques instants auparavant, pour parler d'elle. Cependant, et je
sentis cela sur place, avec une extrême intensité, il y avait, dans
leurs railleries-paratonnerres, cette différence. La jeune Américaine
avait beau être touchée de snobisme international, comme l'attestait
l'abus des références nobiliaires rappelées dans sa conversation, elle
était profondément, intimement fière de son pays. Si l'on eût fait un
écho trop fidèle aux critiques qu'elle se permettait sur sa patrie,
ses beaux yeux bleus se fussent foncés bien vite d'irritation.
Montglat, au contraire, malgré ses allures de Parisien blasé, avait un
peu honte de viser un mariage si riche, et il y avait dans son ironie
à lui comme une supplication que l'on ne fût pas trop de son avis. Il
répondit cependant à miss Macdougall avec une complaisance que je
savais n'être qu'à moitié sincère. Elle ne s'expliquait que par la
galanterie d'une cour déjà très avancée:

--«Mais vous calomniez New-York,» disait-il. «Vous vous rappelez mon
impression le lendemain de mon arrivée, quand votre mère et vous
m'avez mené au Parc Central? Ce sera dans vingt-cinq ans une des plus
belles villes du monde. Dès maintenant ces énormes maisons à tant
d'étages, ce n'est pas la vilaine bâtisse médiocre de notre boulevard
Haussmann. Il y a là comme l'ébauche d'un art nouveau. N'est-ce
pas?...» Et il se tournait vers moi, qui ne lui donnais pas de
démenti! Mais que cela me déplaisait de le trouver si souple, si prêt
à cette duplicité! D'où viennent ces sympathies pour des demi-inconnus,
comme celui-ci l'était pour moi, et que l'on voudrait étrangers à de
certains calculs, afin de les aimer tout à fait? Je n'avais jamais eu
avec Roger que des rapports très superficiels, rendus à peine plus
intimes par notre rencontre dans cet ahurissant New-York, où nous
avions débarqué à huit jours de distance, et déjà j'étais peiné qu'il
se préparât à ce mariage sans amour. Car, je le sentais une fois de
plus jusqu'à la dernière évidence, en le regardant auprès de Jessie
Macdougall, il ne l'aimait pas. Cela encore était une pitié. Si jamais
héritière mérita d'être épousée pour elle, et non pour sa fortune,
c'était assurément cette admirable créature. Peut-être la beauté de la
jeune fille achevait-elle de me rendre plus pénible l'idée que ce
charmant Roger n'eût pour elle que ce sentiment intéressé. Un projet
de mariage brutalement arrangé par un viveur avec une fille très riche
et très laide comporte moins de mélancolie... Je me souviens. Ce ciel
de l'été américain était si bleu ce jour-là! L'horizon de l'Atlantique
développait dans une gloire si lumineuse son azur mouvant, taché de
blanches voiles! Les plantes autour de nous frémissaient si hautes, si
fraîches! Un air si chargé d'arômes vivifiants courait sur cette
falaise, dont le gazon nourri d'embruns verdoyait si intensément! La
maison vers l'escalier de laquelle nous nous acheminions donnait une
telle impression d'un asile comblé! Avec la mousseline de soie de sa
toilette, claire et semée de fleurs mauves, sa taille de princesse,
son teint éclatant, l'or de ses cheveux, le sourire de ses blanches
dents entre leurs lèvres pourpres, la finesse de ses doigts qui
maniaient le manche en émail vert sur fond d'or d'une ombrelle de
Faverger, la minceur de ses pieds qui se cambraient dans des souliers
_Queen Ann_ à boucles d'argent, Jessie Macdougall était une telle
apparition de grâce jeune! Elle avait, malgré son air trop paré, un si
évident naturel! Et Roger lui-même, quelle délicate physionomie que
virilisait le regard très franc de deux grands yeux bruns! Comme sa
bouche avait des lignes spirituelles sous sa moustache aux reflets
fauves! Avec les souplesses de sa taille demeurée svelte et l'élégance
de toutes ses façons, comme il donnait l'impression d'un de ces
amoureux-nés, vivante illustration du vers célèbre:

  Charmant, jeune, traînant tous les coeurs après lui!...

Et je savais, moi, que ce décor d'opulente idylle n'était qu'un
mensonge. Ce délicieux jeune homme ne voyait dans cette délicieuse
jeune fille qu'un carnet de chèques à effeuiller, et cette délicieuse
jeune fille dans ce délicieux jeune homme, selon toute vraisemblance,
qu'un blason sur un panneau de coupé et l'entrée définitive dans
l'Olympe de notre faubourg Saint-Germain.

--«Voilà pourtant ce que la Haute Vie fait de la jeunesse et de
l'amour!...», songeais-je en regardant marcher ce couple dont l'union
prochaine serait annoncée dans tous les journaux des deux mondes. On
publierait la liste royale de leurs cadeaux de noce. On les envierait
sur l'une et l'autre rives de cet Océan dont le souffle pur rosait
leurs joues à tous deux, et ce beau couple comblé aurait en effet tout
de la vie, tout, excepté la seule chose qui vaille la peine que l'on
vive--un sentiment vrai...


II

Je ne saurai jamais si, en pensant de la sorte, je me trompais ou non
sur la sensibilité de miss Macdougall. Trouvait-elle le moyen, comme
tant de filles dans son pays, d'être à la fois sentimentale et
positive, romanesque et pratique? Tout en souhaitant de s'appeler: _la
marquise de Montglat_, peut-être préférait-elle sincèrement à un autre
fiancé le porteur de ce titre désiré. Quant à lui, je devais avoir
presque aussitôt, et d'une façon bien inattendue, la preuve que sa
silhouette d'exquis jeune premier ne mentait pas: il ne jouait le
personnage de coureur de dot qu'à son coeur défendant, et, si
singulière que paraisse cette expression, par devoir. Les jeunes
Parisiens de sa classe sont parfois ainsi, roués par principe,
intéressés et cyniques par point d'honneur, et toujours à la veille de
détruire, dans un caprice d'attendrissement, l'échafaudage de leur
propre ruse. Certes il ne se doutait pas plus que moi de la volte-face
soudaine dont il allait me donner le spectacle, lorsque nous
pénétrâmes dans le _hall_, et que, regardant le plafond à poutrelles
peintes, il me dit à voix basse, avec une malice d'enfant:

--«Penser que dans deux ou trois siècles, je serai portrait d'ancêtre
sur un de ces panneaux! Quel peintre me conseillez-vous?...» Et tout
haut, comme l'héritière, qui était allée ouvrir la porte d'un petit
salon voisin, revenait:--«Miss Jessie, nous étions en train de nous
demander où vous aviez fait faire le plafond?...»

--«Comment, fait faire?» répondit la jeune Américaine avec un peu
d'indignation, «mais c'est un morceau absolument authentique, du plus
pur quinzième siècle. Nous l'avons acheté au cours de notre voyage en
Touraine, maman et moi, dans un vieux château; on l'a transporté ici,
poutre par poutre... Maman a sans doute été obligée de sortir, car je
ne la trouve pas. Je vais vous montrer seule nos quelques bibelots.
Ils ne sont pas tous aussi rares. Mais il n'y en a pas un qui ne soit
authentique, entendez-vous, monsieur de Montglat, malgré votre peu de
confiance dans notre goût, à nous autres pauvres barbares des États...»

--«Des barbares qui conquièrent tout ce qu'il y a de beau en Europe,»
dit Montglat... «Mais c'est un musée ici... Que de merveilles!»
répétait-il, «que de merveilles!...»

Je fis écho à son exclamation. Beaucoup des curiosités appendues aux
murs de ce hall n'auraient pas déparé le Louvre. Le seul défaut de
cette collection était l'incohérence. Là se trahissait l'origine
improvisée. Pêle-mêle, à coups d'argent, le magnat du cuivre avait
acheté deux tapisseries du moyen âge, dignes de figurer au musée de
Cluny, avec: «La Dame à la Licorne», quatre sarcophages antiques, un
bas-relief en terre-cuite coloriée de l'un des Robbia, un _cassone_
avec un devant peint dans la manière Florentine, et, pêle-mêle, des
tableaux de Philippe de Champaigne et de Courbet, du Pérugin et des
plus récents impressionnistes modernes. Cela sentait la hâte et
l'à-coup d'une avidité sans discernement. On devinait, derrière cette
réunion de choses trop disparates, les voyages mal préparés en Europe,
et l'accaparement inconsidéré d'une masse d'objets indiqués par
quelque connaisseur,--moyennant une forte commission. La trace du
culte pour Napoléon, si fréquent chez les citoyens de la Grande
République, se retrouvait dans ce splendide bric-à-brac: un portrait
de Robert Lefèvre, réplique de celui de Gros-Bois, dominait un drapeau
d'un régiment de la Garde, arrivé là après quelle odyssée? La soie
décolorée pendait sur la hampe. Les noms prestigieux de Marengo,
d'Austerlitz, d'Iéna, d'Essling, de Wagram s'y lisaient brodés en
lettres d'or flétries. Cet héroïque haillon, chose morte parmi
d'autres choses mortes, faisait un commentaire saisissant à la phrase
de Roger sur la conquête du vieux monde par le nouveau, et je ne pus
me retenir de demander à miss Macdougall d'où venait cette relique.

--«De chez un marchand de curiosités, à Paris, tout simplement,»
dit-elle. «Vous voyez que cet étendard n'a pas d'histoire...» Elle
énonça cette phrase étonnante tout simplement, elle aussi! Et
coquette: Ce n'est pas comme ce portrait de doge que vous regardez
avec tant d'attention, monsieur de Montglat... C'est un Palma le vieux,
signé et daté. Il vous intéresse?...»

--«Beaucoup,» répondit Roger qui se tenait en effet immobile depuis
plusieurs minutes devant la toile du maître vénitien. Il demanda:
«C'est le portrait d'un Navagero, si je lis bien l'inscription?...»

--«Exactement,» fit la jeune Américaine, «et je parie que jamais vous
ne devinerez ce qu'il a servi à payer... Mais non. Vous perdriez...
J'aime mieux vous raconter l'histoire... Je vous la donne,»
ajouta-t-elle en se tournant vers moi. Je passe les compliments dont
s'accompagna le cadeau... «C'était il y a deux ans et demi,»
continua-t-elle, «vers la fin de l'hiver. Nous avions quitté Rome,
maman et moi, pour courir quelques semaines le nord de l'Italie, à un
moment où il n'y a pas trop de monde et pas trop d'acheteurs. A Venise
on nous avait recommandées, entre autres personnes, à un vieux prêtre,
à un certain abbé Lagumina, un tout petit bonhomme qui portait le
chapeau à haute forme, la redingote, les bas et les souliers à
boucles. «Vous verrez son église,» nous avait dit notre compatriote,
Lincoln Maitland, le peintre. Il disait la messe dans un bijou de
petite chapelle, où il y avait une vierge de Bellin, un chef-d'oeuvre!
Maman lui en a offert vingt mille dollars. Je l'entends encore
s'écriant: «Si elle était à moi, _cara signora_, je vous la donnerais
pour rien. Mais elle est au bon Dieu...» Puis, après avoir un peu
réfléchi: «Mais si Votre Seigneurie cherche quelque belle peinture, je
pourrai la mener dans un endroit...» Il aurait fallu voir sa mine
discrète pour insister: «Seulement vous ne raconterez à personne que
vous y êtes allées...» Nous lui promettons le silence. Il nous dit:
«Demain je vous verrai à votre hôtel. Je saurai s'_ils_ vendent
quelque chose...»

--«_Ils_,» dis-je en riant, «que je les connais ces _ils_, en Italie!
On vous introduit dans une famille annoncée comme illustrissime, et
vous trouvez à un troisième étage un taudis habité par un ménage
d'usuriers qui vous parlent du _quattro cento_ en vous offrant des
croûtes de la basse école bolonaise.»

--«Vous avez raison,» répondit l'Américaine, «quatre-vingt-dix-neuf fois
sur cent. Cette fois fut la centième... Vous connaissez Venise? Imaginez
cet abbé échappé d'un _quadro_ de Longhi, arrivant un soir vers les six
heures, à la porte de notre hôtel, en gondole. Il nous fait appeler et
nous dit avec un ton de conspirateur que nous pourrons acheter un
chef-d'oeuvre, si nous nous engageons vraiment d'honneur à ne pas
chercher qui nous l'a vendu, ni à retrouver le palais où il va nous
mener. Nous montons en gondole après avoir accepté le pacte. Nous
allons. L'abbé avait fait signe à son gondolier sans prononcer aucun
nom. Après un quart d'heure de détours dans les canaux, durant lequel
notre guide nous dit seulement: «Il faudra donner l'argent tout de
suite. S'_ils_ n'en avaient pas besoin pour demain, _ils_ ne vendraient
pas...» nous débarquons devant un palais sur un tout petit canal, très
écarté. On nous introduit dans un de ces vestibules qui suffirent
autrefois à des fêtes royales. Tout y trahissait le délabrement. Là nous
voyons arriver un personnage aussi fantastique que notre guide lui-même,
un géant boiteux avec deux yeux louches. Il tenait une lampe en cuivre à
trois becs, de la forme de celles de Pompéi... «Ah!» gémissait-il, «si
le seigneur comte m'écoutait, il ne le vendrait pas. Non, il ne le
vendrait pas... Bon! j'ai oublié les clefs...,» ajouta-t-il quand nous
fûmes au premier étage. Nous l'entendîmes qui, de son pas inégal,
entrait dans une autre pièce. Dans son trouble il négligea de fermer
entièrement la porte. Nous étions donc là, sur le palier, et voici que
le plus étrange dialogue arrive jusqu'à nous. Cette porte à moitié
ouverte donnait évidemment sur les pièces habitées par la famille... Les
interlocuteurs parlaient vénitien. Je venais d'en prendre des leçons,
assez pour comprendre la dispute: «Il est encore temps, seigneur comte,»
disait la voix du géant, qui, dans son désespoir de vieux serviteur,
avait trouvé cette dernière ruse pour rompre un marché qui lui faisait
horreur. «Ne l'écoutez pas, mon père,» disait une autre voix, celle
d'une jeune femme, «ne l'écoutez pas. Si nous ne lui donnons pas
l'argent, la Bettina n'apportera pas les costumes. Elle ne veut plus
nous faire de crédit. Et il faut que Tea et moi allions à ce bal, il le
faut. Quelle excuse donnerons-nous à la Steno?...»--«Tu vois bien que je
dois vendre le portrait,» faisait une troisième voix, celle du
comte...--«Vendre le portrait pour payer un costume de bal,» gémissait
de nouveau la première voix. «Ah! donna Laura, cela vous portera
malheur.»--«Aujourd'hui ou demain!...» reprenait donna Laura. Nous
devons à tout le monde... Si nous ne paraissons pas à cette fête, on
dira que nous n'avons pas eu l'argent de nos toilettes. Les autres
créanciers le sauront. Ils viendront tous. Nous vendrons le tableau à
perte, comme le dernier--Non, mon père, n'écoutez pas Gigi...»
--«N'écoutez pas donna Laura,» répondait l'homme. «Elle veut sa robe
parce qu'elle croit qu'il y aura là quelqu'un. Elle sait bien qui...
Mais il ne l'épousera jamais...» Pendant que durait ce débat qui nous
livrait le secret de la misère de cette famille, le bon abbé Lagumina
faisait de vains efforts pour empêcher le comte, sa fille et l'intendant
de soutenir ce dialogue à voix si haute. Mais deux des trois au moins
étaient trop intéressés à l'issue de cette discussion. Ils ne
remarquaient pas les petits appels de toux par lesquels le pauvre abbé
les avertissait de notre présence. A un moment ils durent cependant
entendre quelque chose, car ils refermèrent la porte... Je vivrais cent
ans, je n'oublierais pas cette scène sur cet escalier de ce palais
désert. Les trois becs de la lampe posée à terre nous éclairait d'une
lueur fantastique et sous les fenêtres clapotait l'eau de la lagune. Le
cri des gondoliers résonnait seul maintenant, jusqu'à la minute où le
géant reparut avec les clefs. Il ouvrit, sans s'excuser de sa longue
absence, la porte d'une galerie abandonnée, où se voyait une suite de
cadres, tendus à l'intérieur d'une étoffe verte qui remplaçait les
tableaux absents, jusqu'à ce qu'il nous eût menées devant ce
chef-d'oeuvre... Et voilà comment une famille héritière des doges a
vendu cet ancêtre--pour payer deux toilettes de bal!... Ne trouvez-vous
pas cette histoire très gaie?...»

--«Moi,» répondit Roger après un silence, «je la trouve très
triste...» Il avait dit ces quelques mots d'un ton si étrange que nous
le regardâmes, Jessie Macdougall et moi, avec une surprise que
redoubla l'aspect de sa physionomie soudain toute changée, comme
crispée. Il s'aperçut lui-même de notre étonnement:--«Que voulez-vous?
Il m'aurait suffi de savoir pourquoi ces pauvres gens vendaient ce
tableau. Je n'aurais pas pu l'acheter...»

--«Et qu'auriez-vous fait?» lui demandai-je. L'histoire racontée par
la jeune Américaine l'avait jeté dans une irritation qui m'était aussi
évidente qu'inintelligible. Je sentais qu'il fallait détourner
l'entretien. Je continuai: «Tout a été pour le mieux dans le meilleur
des vieux mondes. Miss Jessie a eu son tableau, qui est admirable et
qu'elle soigne si bien. Voyez comme la toile est tenue, sous son verre,
et comme ces chairs sont peintes, et cette finesse des yeux et ces
étoffes!... Donna Laura et sa soeur Tea auront eu leur toilette de bal
et se seront amusées, comme des folles, qu'elles étaient sans doute.
Les créanciers auront reçu des acomptes. Allons! N'ayez pas de
mauvaise humeur contre l'inévitable. Il faut que les chefs-d'oeuvre
voyagent et aillent porter loin du pays où il sont nés leur message de
beauté... C'est du pur Ruskin, cela, n'est-il pas vrai, miss Jessie?...

--«Il paraît,» répondit miss Macdougall en s'efforçant de rire «que M.
de Montglat n'est pas ruskinien... On dirait qu'il m'en veut d'avoir
raconté cette histoire...»

--«Pas le moins du monde,» répondit Roger. «Vous êtes contente d'avoir
fait une bonne affaire. C'est très naturel dans votre pays, et vous
avez bien raison. Moi, je ne suis ni d'un pays, ni d'une race de gens
d'affaires, voilà tout...»


III

--«Vous n'avez vraiment pas été gracieux pour elle,» disais-je à
Montglat, un quart d'heure plus tard, comme nous sortions de _Cliff
Lodge_. Après cette injustifiable et presque grossière boutade la
causerie avait, comme on pense, cessé d'être cordiale. J'éprouvais la
trop naturelle curiosité de savoir quel motif avait déterminé une si
bizarre volte-face. J'insistai donc: «Elle n'a rien dit cependant qui
pût vous froisser...»

--«Elle ne m'a pas froissé,» répondit-il. «J'ai eu un moment de nerfs,
comme une jolie femme que je ne suis pas... Parlons d'autre chose,
voulez-vous?...»

Nous parlâmes en effet d'autre chose. Mais, je voyais que son
impression avait dû être bien profonde, car sa maussaderie augmentait
au lieu de diminuer, de seconde en seconde. Il finit par me quitter
avec une soudaineté qui, de tout autre, m'aurait froissé moi-même.
Avec lui, je n'eus pas l'idée de m'en offenser. Je m'en rendais trop
compte: il avait reçu un coup, dont je ne comprenais d'ailleurs ni la
cause ni la nature. Ce fut le soir seulement, et comme je me préparais
à descendre pour le dîner, que j'eus le mot de cette énigme. Je me
vois encore, regardant la pendule, dans mon petit salon d'hôtel, et
envoyant prévenir Roger, comme il était convenu; et je le vois, lui,
entrant presque aussitôt... en costume de voyage!

--«Je viens vous dire adieu,» furent ses premiers mots. «Je dînerai
dans le train qui part à huit heures et demie...»

--«Vous partez?» lui dis-je. «Vous retournez à New-York? Vous avez
reçu quelque mauvaise nouvelle?...»

--«Aucune,» fit-il, «mais je ne veux pas manquer le paquebot de demain
matin pour l'Europe...»

--«Vous retournez en Europe?» m'écriai-je. «Voyons! Ce n'est pas
sérieux!... Et miss Jessie Macdougall?...»

--«Miss Jessie Macdougall trouvera autant de marquis anglais et
français qu'elle voudra pour l'épouser,» répondit-il, «et pour régner
en maître parmi les somptuosités de _Cliff Lodge_. Moi, je vais savoir
si je n'ai pas manqué ma vie par la plus folle, par la plus indigne
des calomnies...»

Qu'il ressemblait peu en ce moment au Parisien railleur de notre
arrivée dans le jardin de ce somptueux _Cliff Lodge_! Et que je
l'aimais mieux ainsi, quoique je ne démêlasse toujours pas le lien qui
rattachait l'anecdote racontée par la jeune Américaine aux troubles
dont je le voyais saisi! Une expérience déjà longue aurait dû
m'apprendre que la vie dépasse en hasards inattendus et en rencontres
invraisemblables les imaginations de nos livres. Pourtant j'éprouve
toujours, et j'éprouvai cette fois encore, une déconcertante surprise
à constater comme le monde est petit et comme les événements les plus
étrangers en apparence les uns aux autres jouent les uns sur les
autres, par des hasards aussi surprenants dans leur ensemble que
naturels dans leur détail:

--«Oui,» reprenait Montglat, en réponse aux questions qu'avaient
autorisées son commencement de confidence, «l'histoire de la vente de
ce portrait, vous l'écoutiez, vous, comme elle vous le racontait.
L'anecdote vous intéressait. Moi, elle me bouleversait. C'était le mot
surpris là, par la plus fantastique rencontre, d'une énigme qui m'a si
souvent tourmenté... Cela vous étonne de m'entendre parler sur ce ton?
Vous ne connaissez de moi que l'homme de plaisir, et vous ne le croyez
pas très capable de sentiments profonds... Ne vous défendez pas,»
continua-t-il, comme je l'interrompais, «c'est très naturel, et vous
n'avez pas si tort... Sans l'incident de cet après-midi, ne serais-je
pas à la veille de faire sans aucun scrupule cette assez triste
opération qui s'appelle un mariage d'argent? Mais je l'aurais fait, ce
mariage,--et cela, je n'avais pas à vous le dire,--parce que je n'ai
pas fait le seul mariage d'amour qui m'ait tenté dans ma vie, et la
vente de ce portrait se trouve avoir été la cause indirecte de cette
rupture... Vous allez comprendre. Il y a deux ans et demi, précisément
à l'époque où miss Macdougall était à Venise, je m'y trouvais aussi.
Alors, je ne savais même pas son nom. En revanche j'étais un visiteur
assidu de ce palais Navagero qu'elle vous a décrit tout à l'heure, et
chacune de ses paroles éveillait un écho dans mon souvenir. Ce géant
boiteux, qui servait de Kaleb à ces patriciens ruinés, qu'il m'a
conduit souvent, avec sa lampe de cuivre à trois becs, dans ce petit
salon qui donne sur ce palier du premier étage! Et cette voix de la
jeune fille que miss Jessie n'a pas vue, combien j'en ai aimé le
frémissement ému, le chantonnement doux, quand elle parlait le
dialecte de la lagune!... Cela me fait mal d'y penser seulement!...»

Il s'arrêta de sa confidence et je vis qu'il avait des larmes au bord
des paupières. Je lui pris la main, et ce mouvement de sympathie
achevant de lui ouvrir le coeur, il poursuivit:

--«Je vous remercie de ne pas sourire d'un récit qu'il faut pourtant
que je fasse à quelqu'un. Vous jugerez vous-même si mon devoir n'est
pas de partir, d'aller tout de suite là-bas demander pardon à celle
que j'ai outragée d'un si injurieux soupçon? Donna Laura Navagero, car
c'est elle, vous le comprenez, dont je veux parler, était à cette
époque une fille de vingt-deux ans. Elle avait un peu de sang lombard
dans les veines et avec ses cheveux bruns teints de roux, ses yeux
noirs, son ovale allongé, c'était un visage délicieux, comme on en
voit dans les vieilles fresque de Milan. Elle avait perdu sa mère très
jeune. Ses seuls parents étaient une soeur plus âgée qu'elle d'un an,
cette Téa et son père. De ce père, je ne vous dirai rien, sinon
qu'ayant hérité une fortune déjà délabrée il en mangeait le reste dans
des spéculations de Bourse. J'ajoute, et, vous ne vous en étonnerez
par trop, vous qui avez tant vécu en Italie, qu'il nourrissait
plusieurs ternes secs au Loto. La soeur était aussi laide que Laura,
c'était le nom de mon amie, était jolie. Entre ce père et cette soeur,
elle vivait, sans direction, sans surveillance. Il était inévitable
que, jolie, confiante et coquette--de cette coquetterie de la
vingtième année, qui n'est qu'un enfantin désir de plaire--elle donnât
prétexte aux médisances. Je vois cela distinctement aujourd'hui, et je
le voyais bien dès lors, mais quand on est amoureux, et je le devins
presque tout de suite de donna Laura, on ne raisonne pas, on sent!...
Voilà qui excuse, qui explique au moins que j'ai cru si facilement au
mal que l'on disait d'elle.»

--«Hélas!» l'interrompis-je, «c'est l'éternel malentendu. En amour,
comme en religion, les seuls sages sont ceux qui professent la foi du
charbonnier. S'ils sont trompés, c'est comme s'ils ne l'étaient pas,
puisqu'ils n'en savent rien; et du moins ils ne courent pas le risque
de méconnaître un coeur sincère en doutant de lui...»

--«Combien vous avez raison!» s'écria-t-il, «Pourquoi n'ai-je pas
pensé ainsi, avant le petit drame où ce portrait de Palma, que nous
avons vu aujourd'hui, joue un rôle si complètement inattendu?... Il me
faut vous dire d'abord où nous en étions, Laure et moi, lors de ce bal
à l'occasion duquel ce tableau fut vendu, et qui se donnait chez cette
comtesse Sténo que vous devez connaître... Quoique je visse Mlle
Navagero deux fois, et souvent trois fois par jour, chez elle, à la
promenade, dans le monde, avec la liberté si particulière, même
aujourd'hui, à la vie vénitienne, je ne m'étais jamais permis de lui
dire que je l'aimais, et elle ne m'avait jamais dit qu'elle m'aimait.
Nous savions pourtant tous les deux que nous avions l'un pour l'autre
ce vif intérêt qui n'a pas besoin de mots pour s'exprimer. Lorsque
j'entrais dans une chambre où elle se trouvait et qu'elle m'apercevait,
je la voyais changer de couleur; et moi, quand elle tardait à venir
dans un endroit où je savais devoir la rencontrer, j'avais la fièvre
d'impatience. Quand nous causions tous les deux seuls, ce qui nous
arrivait sans cesse, nous parlions toujours des choses du sentiment,
sur lesquelles cette étrange fille avait tantôt des opinions d'une
naïveté d'enfant, tantôt des idées si fines, si pénétrantes, qu'elle
me donnait l'impression d'une femme, et d'une femme qui aurait aimé.
Prononçait-elle ainsi quelque parole trop profonde? Je me souvenais
des allusions dénigrantes que telle ou telle personne m'avait faites
sur elle, et je commençais de tomber dans ces doutes dont je vous
parlais tout à l'heure. Comment vous rendre perceptible en quelques
phrases le malaise singulier où je finis par être jeté à son égard, et
qui, tantôt aboutissait à la conviction de son innocence absolue,
tantôt à celle de sa rouerie précoce, si bien que je prenais un soir
la résolution de la demander en mariage le lendemain matin, et, le
soir suivant, celle de quitter Venise sans la revoir et pour ne plus
jamais y revenir?...»

--«Et elle?» demandai-je, comme il se taisait, «s'apercevait-elle de
vos doutes?...»

--«Hélas!» répondit-il. «Et sa perspicacité justement contribuait à
augmenter ce trouble et cette indécision. On eût dit qu'elle lisait en
moi à livre ouvert, tant elle discernait les moindres passages de mon
humeur intime. Étais-je triste et feignais-je la gaieté? Elle devinait
que je n'étais pas sincère et elle me questionnait jusqu'à ce que
j'eusse inventé une explication à laquelle elle faisait semblant de
croire. Je voyais si bien qu'elle n'y croyait pas... Jusqu'à un
certain jour où elle me demanda anxieusement, douloureusement à
l'occasion d'un de ces moments de mélancolie:--«Voulez-vous que je
vous dise ce que vous avez? On vous a dit du mal de moi...» Elle me
regardait, en prononçant cette phrase, avec des yeux qui firent
baisser les miens.--«Oui,» lui répondis-je après un silence. J'en
avais assez de lui mentir, et je me préparais à tout lui répéter. Cela
aurait mieux valu pour nous deux. Elle le comprit et elle m'arrêta.
Elle voyait distinctement sur mes lèvres les mots que j'allais
prononcer.--«Je ne veux rien savoir de ces vilenies,» fit-elle avec
une fierté qui, sur le moment, eut raison de ma défiance.--«Mais
regardez-moi donc,» et une si impérative supplication émana d'elle que
je la regardai:--«Croyez-vous que j'aie jamais été capable, dans ma
vie, de faire quelque chose que je n'aurais pas dû faire?...»

--«Mais, que vous disait-on d'elle?» interrogeai-je, «et qui vous en
parlait?»

--«Qui? Presque tout le monde dans ce milieu très malveillant où se
déroulait notre silencieuse idylle. Laure avait tant d'envieuses! Elle
était si imprudente et elle s'était fait tant d'ennemis, sans doute,
par ces commencements d'intérêt qui laissent de tels ferments de
rancune dans l'amour-propre des hommes, lorsqu'une femme d'abord toute
gracieuse ne leur montre plus que de l'indifférence... Ce que l'on
disait? Tenez, j'ai honte de vous le répéter. Mais j'ai besoin de
confesser que j'y ai cru... C'était l'éternelle calomnie. Elle avait
le goût de la toilette; elle s'habillait avec autant d'élégance que
les plus riches d'entre les grandes dames autrichiennes et russes qui
faisaient la mode à Venise. On la savait ruinée... Et alors...
alors... on disait qu'elle se faisait payer ses notes par ses
amants...»

--«Et vous l'avez cru!» m'écriai-je, «et vous l'aimiez! Je comprends
tout. Dieu! La pauvre enfant!...»

--«Mais, est-ce que je pouvais savoir?» reprit-il d'une voix presque
suppliante... «Pourquoi ce père orgueilleux se cachait-il de vendre,
un par un, à de riches étrangers de passage les tableaux de cette
galerie où je ne suis jamais entré, vous entendez bien, jamais? Le
vieux Navagero avait honte de ce commerce. Il ne se doutait pas que,
pour s'épargner à lui-même cette humiliation, il faisait peser sur sa
fille un tel opprobre et que ce doute déshonorant planait sur leurs
vraies ressources... J'arrive au soir de ce bal Steno pour lequel elle
s'était commandé un magnifique costume de Reine Cornaro d'après la
toile du Titien. Ah! quelle était belle, si belle que son entrée
souleva un murmure d'admiration!... Et moi, imaginez-vous ma douleur
de la voir, qui, souriante, enviée, admirée, parcourait ces salons, au
bras de quelqu'un dont on m'avait prononcé le nom à propos d'elle le
soir même, comme un de ceux qui aidaient à ses toilettes, un certain
marquis Vanini? C'était un homme plus âgé qu'elle de vingt ans, de
basse mine, marié et très riche, qui ne se cachait pas de son
admiration pour Laura. J'entends, j'entendrai toujours la voix d'un
Vénitien, celui qui précisément m'avait le plus calomnié la jeune
fille, me soufflant tout bas devant ce groupe: «Vanini a bien fait les
choses. Il paraît qu'ils doivent partout et que la Bettina, la
couturière, avait pris peur. Elle avait dit qu'elle ne livrerait ce
costume que comptant...» Devant cette affirmation qui se trouvait
correspondre à quelques propos que j'avais déjà surpris sans bien les
traduire sur les probabilités de la présence ou de l'absence de donna
Laura à ce bal, une horrible angoisse me serra le coeur. Le soupçon
m'envahit, un de ces soupçons de démence où l'on sent d'instinct qu'il
faut se cacher pour ne pas jeter à l'être soupçonné ainsi
d'irréparables outrages. Je me retirai donc, Laura entrée, par cette
belle nuit de printemps, sur un angle de balcon d'où je voyais à ma
droite la lagune noire et sillonnée par les gondoles, à ma gauche les
salons radieux de lumières. Les couples tournaient au son d'une
enivrante musique hongroise, sous un plafond décoré par un élève de
Véronèse dans une manière large et voluptueuse. Il me sembla
subitement que le secret caractère de la fille des Navagero
s'éclairait pour moi tout entier. N'était-elle pas la descendante
d'une de ces familles patriciennes où s'est transmis comme un héritage
séculaire le goût effréné du luxe et du plaisir? Elle dansait, pendant
que je m'abîmais ainsi dans ces réflexions, visiblement heureuse, et
je le devine aujourd'hui, m'attendant, s'étant parée pour moi. Ce
quelqu'un dont le vieux domestique parlait avec une familiarité toute
italienne, c'était moi, et la première parole qu'elle me dit, quand je
me décidai enfin à quitter mon poste d'observation pour venir la
saluer, n'avait pas d'autre sens. Son succès de cette soirée, la
fièvre du bal, la joie de se sentir si belle, allumaient dans ses
prunelles sombres, sur son teint éclatant, autour de ses cheveux à
reflet d'or comme une phosphorescence de bonheur qui s'éteignit à mon
approche. Une fois de plus elle avait lu sur ma physionomie cette
irritation intérieure dont elle devinait, comme l'habitude, la cause.
Mais cette fois j'eus la dureté, l'inqualifiable dureté de ne la lui
pas cacher.--«Qu'avez-vous?» me demanda-t-elle à voix basse, quand
nous pûmes causer tête à tête au milieu de cette foule dont
l'ondoiement bruyant exaspérait ma colère contre sa beauté. «Ne
suis-je donc pas à votre goût?...» Elle implorait une réponse amie, et
je lui dis:--«Qu'est-ce cela vous fait, pourvu que vous soyez au goût
du marquis Vanini?»--«Du marquis Vanini?» demanda-t-elle. Puis,
hautaine soudain:--«Que voulez-vous dire?» «Vous le savez bien...» lui
répondis-je... «Adieu!»--«Ne vous en allez pas,» reprit-elle en me
retenant, «vous me devez de vous expliquer. On vous a encore dit du
mal de moi et à propos de Vanini?...» Elle s'arrêta, et elle me
questionna brusquement:--«Et vous l'avez cru?»--«J'ai cru,»
répondis-je, «qu'une jeune fille qui ne veut pas être soupçonnée ne
doit pas être coquette comme vous venez de l'être avec lui, ni venir
au bal avec des toilettes comme celle que vous avez ce soir, quand
elle n'a pas le moyen de les payer...» Je prononçais le mot de démence
tout à l'heure, et vous voyez bien que c'était de la démence en effet,
puisque j'ajoutai:--«Quand elles les paie, ce luxe-là coûte trop
cher...» Je n'eus pas plus tôt dit cette phrase d'un sous-entendu
atroce que je la vis rougir, puis pâlir jusqu'à la naissance de ses
admirables cheveux. Un rire convulsif s'empara d'elle, et comme le
marquis Vanini passait à ce moment même, pas très loin de nous, elle
me lança un effrayant regard, et d'une voix très haute:--«Cher marquis,
voulez-vous que nous dansions cette valse?» Et déjà elle tournait
dans les bras de cet homme avec un air de défi triomphant où je voulus
voir à cette minute toute la fureur de l'hypocrisie démasquée...»

--«Et ensuite?...»

--«Je quittai le bal aussitôt,» fit-il tristement, «et Venise, le
lendemain matin. Je sentais qu'après cette horrible scène et ce
soupçon sur le coeur, je ne pourrais plus la revoir sans l'outrager.
Et je ne l'ai plus revue, et je n'ai plus rien su d'elle, je n'ai
voulu en rien savoir, mais je ne l'ai jamais oubliée!... Sentez-vous
maintenant à quelle profondeur le récit de Jessie Macdougall m'a remué,
et comprenez-vous ce qui m'a été soudain révélé,--tandis que cette
fille de millionnaire nous racontait en riant sa visite au palais
Navagero et cet achat de tableau? Vous étonnez-vous maintenant que je
veuille aller où je veux aller?...»

--«A Venise?» lui demandai-je.

--«A Venise.»

--«Mais puisque vous ne savez rien de cette pauvre fille. Et si vous
la trouvez mariée?»

--«Je lui aurai toujours demandé pardon,» dit-il.

--«Et l'autre?» continuai-je, «vous n'aviez donc pour elle aucun
sentiment?»

--«Pour miss Macdougall?... Avant aujourd'hui je croyais qu'elle me
plaisait assez pour que de l'épouser fût possible. A présent, c'est
très injuste, elle me fait horreur...»


IV

... Et c'est ainsi que l'héritière du roi du cuivre a porté cette
colossale fortune dans la famille d'un duc anglais, qui serait bien
étonné s'il apprenait qu'il a dû cette chance à un caprice sentimental
d'un petit marquis français, lequel était pourtant grand favori dans
cette course à la dot miraculeuse. Et de celui-ci je ne sais rien
depuis cette confidence qui date déjà de trois années, sinon qu'après
s'être terré un temps dans le petit domaine de l'Anjou vendéen d'où sa
famille est originaire, il a recommencé de voyager très au loin. Je
sais autre chose encore pourtant: lorsqu'il est arrivé à Venise, il a
trouvé que la belle Laura Navagero était assez riche maintenant pour
racheter tous les portraits de doges vendus par son père à des
Américains millionnaires. Elle a épousé l'affreux marquis Vanini,
devenu veuf--ce qui prouve que les femmes arrivent souvent à
ressembler à ce que nous avons pensé d'elles dans certaines minutes où
elle avaient mis leur coeur entre nos mains. Soupçonner une âme jeune
est quelquefois un inexpiable crime. On risque trop de la rendre
pareille à ce soupçon, par désespoir de ne pouvoir pas s'en laver.

  Décembre 1897.



DERNIÈRE POÉSIE


I

Quel encyclopédiste disait donc méchamment de Voltaire, alors au faîte
de la renommée: «Il y a pour deux cent mille livres de gloire, mais il
en voudrait bien encore pour deux sous?» Cette épigramme devrait
consoler, une fois pour toutes, le peuple d'envieux qui pullule autour
des artistes célèbres, de ceux que le grandiloquent Balzac dénommait
impérialement les «maréchaux de la littérature», et que notre âge de
chemins de fer et de tramways appelle démocratiquement les «arrivés».
Si aucun d'eux n'a de nos jours le génie de Voltaire ni son prestige,
ils ont tous ceci de commun avec l'homme aux deux cent mille livres de
gloire qu'ils «en voudraient bien encore pour deux sous». Ces deux
sous de gloire, c'est la lettre, si banale soit-elle, du quémandeur
d'autographes,--c'est la missive, abondante en fautes de français, de
l'inconnue qui implore un conseil sur l'état de son âme,--c'est
l'éloge d'une feuille du Quartier Latin ou de Montmartre, tirée à
vingt exemplaires.--Moins que cela, c'est la mention du nom dans un
article quelconque d'un journal quelconque. Un de ces signes de
popularité vient-il à lui manquer, le pauvre «maréchal de la
littérature» commence à douter de son bâton. L'«arrivé» se dit que
cette flatteuse épithète pourrait bien signifier qu'il n'est plus
«dans le train». C'est le moment que les Apaches narquois de la petite
critique choisissent volontiers, pour lui décocher un autre mot, le
plus cruel du dictionnaire à ces sensibilités fémininement vaniteuses:
«démodé». S'il était sage, l'écrivain saurait que les Apaches ne sont
pas seulement narquois. Ils sont aussi perspicaces, et ils ne perdent
pas leur encre à tourmenter des réputations mortes et des oeuvres
finies. C'est leur silence, ou leur éloge, qu'il faut craindre comme
un brevet de la décadence définitive qui n'excite plus ni l'envie, ni
même la mauvaise humeur. Mais l'écrivain n'est pas sage et il tend la
sébile «aux deux sous de gloire». Alors s'inaugure la période des
longues épîtres élogieuses à des débutants qui font, comme ricanait
l'autre, «rimer _spectacle_ et _détestable_»,--celle des complaisantes
réponses aux enquêtes saugrenues que vous connaissez,--celle des
présidences de distributions de prix ou de sociétés de secours
mutuels. C'est le moment où l'homme de lettres si prudent, si ménager
de sa fortune et qui a tour à tour convoité et obtenu tous les
honneurs sociaux, fait une volte-face subite. Il va où foisonnent les
éléments de popularité grossière mais bruyante, à gauche, encore plus
à gauche, et il apporte l'appui du nom le plus officiel aux
manifestations des pires utopies révolutionnaires, en échange d'une
claque retentissante. Il devient l'homme des «idées généreuses»,
comme jadis Hugo et Michelet, qui connurent et cette terreur de
perdre le vogue et la honte de cette popularité mendiée, par quel
moyen! La sébile est alors si bien déguisée que le mendiant des deux
sous de gloire, en la tendant, esquisse un geste d'apôtre ou de
martyr. Du moins l'auteur des _Misérables_ et celui de l'_Oiseau_
continuaient-ils de produire, et des oeuvres de génie. Mais il arrive
que réellement l'auteur vieilli se trouve frappé de sénilité. Il ne
peut plus écrire et il veut à tout prix rester actuel. Il procède
alors à la visite minutieuse de ses tiroirs. L'expressif argot du
journalisme dit qu'il les râcle. Il exhume de leurs profondeurs les
«souvenirs», où figurent les personnages les plus insipides de sa
propre famille, où sont imprimés les plus insignifiants billets des
camarades de sa jeunesse. Il recueille les articles de la vingtième
année, réimprimés avec commentaires, s'il est un critique, et, s'il
est un poète, les vers ébauchés sur les bancs du collège. Une
promenade devant quelques étalages où il voit, sur un volume ainsi
composé, flamboyer le traditionnel «Vient de paraître», tel est le
bilan de ce suprême effort. Il ne s'agit même plus de deux sous de
gloire, mais d'un centime. Nos gens le savent, et préfèrent ce centime
de réclame à l'oubli.

                   *       *       *       *       *

Quoique cette véritable maladie morale, avec ses phases tantôt
comiques et tantôt tragiques, n'éclate guère dans son intensité que
sur le tard de la vie, les premiers symptômes apparaissent parfois au
lendemain de la quarantaine, à cet âge où nos énergies vitales
commencent de subir cette légère atteinte qui demain sera la
déchéance. Ce fut le cas, l'hiver dernier, pour l'un de ceux qui
peuvent vraiment se dire les enfants gâtés de Paris, pour cet heureux
René Vincy que nous avons tous connu, nous, ses contemporains, portant
timidement à la Comédie-Française, en 1878,--il avait vingt-cinq ans,
c'était hier!--sa petite comédie en un acte et en vers, comme tous les
camarades: le _Sigisbée_, sous le patronage de feu Claude Larcher. Et
aujourd'hui, il a fait représenter plus de dix pièces avec un
tintamarre de toutes les trompettes autour de chacune. Il vivait
chétivement chez une soeur mariée à un pauvre diable de professeur
libre, et il a, du chef de son répertoire et par la fortune de sa
femme, cent mille francs, non seulement de gloire, mais, ce qui est
plus confortable, de rentes. Le premier fauteuil vacant à l'Académie
Française est pour lui, s'il consent à se présenter. Il a eu,
jusqu'ici, la coquetterie de s'abstenir. Il est officier de la Légion
d'honneur et, avant le plus jeune et plus heureux auteur de _Cyrano_,
aucun faiseur de pièces en vers n'avait connu, sur les brochures de
ses comédies et de ses drames, un chiffre de «mille» aussi élevé. Mais
l'auteur de _Cyrano_ est venu, et il s'est trouvé qu'en 1897 le
_Savonarole_ de Vincy, donné à l'Odéon, n'a pas fait recette,--qu'en
1898, son recueil de vers, _les Vents du large_, a été durement
critiqué dans les jeunes revues,--qu'en 1899, son _Hannibal_ a failli
tomber aux Français,--et en 1900, son drame fantaisiste, _Couleur du
temps_, n'a été reçu qu'à corrections, à la même Comédie! En faut-il
plus pour expliquer comment vingt années d'un succès férocement
jalousé dans toutes les brasseries littéraires se sont trouvées
abolies du coup au regard du «jeune et illustre maître», comme les
gazettes continuent à l'appeler,--malgré que ses cheveux blonds
d'autrefois soient rayés de fils d'argent et qu'un embonpoint de
prébendier ait remplacé chez le quadragénaire la svelte cambrure de
l'auteur du _Sigisbée_.

--«Que veux-tu?» lui avait dit avec la plus fausse bonhomie son rival
en arrivisme, le romancier-dramaturge Jacques Molan, qui l'avait
rencontré le lendemain de la décision du comité. «On n'est plus
heureux à nos âges. C'est le mot d'un plus grand que nous.»

Et cet «à nos âges» encore, avait piqué le poète à un endroit bien
sensible. Il avait haussé les épaules avec une bonhomie aussi fausse
que celle de Molan lui-même. Puis, à sentir peser sur lui le regard
scrutateur de celui-ci,--un regard d'Anglais suivant le dompteur pour
le voir dévorer par ses lions,--tout son orgueil s'était tendu.

--«Je n'y pense déjà plus,» avait-il répliqué, «je suis tout entier à
mon prochain livre.»

--«Tu fais un nouveau volume?» avait demandé Jacques. «Bravo!» Et
toujours sur son ton d'ironie cordiale: «As-tu seulement ton titre?...»

--«Pas encore,» avait répondu René. «Mais j'ai mieux que cela. Le
livre est fini.»

L'autre l'avait de nouveau regardé, avec une goguenardise et une
curiosité dans ses prunelles de mauvais confrère, où se lisait
distinctement cette question: «Ah çà! Ne serait-il pas vidé?...» Puis
il s'était tu, après un «Ah!» sans commentaires. L'indifférence est
encore la variété de rosserie la plus mortifiante. Ce silence avait
achevé de préciser, chez l'auteur déçu de _Couleur du temps_, une
résolution, ébauchée dans son esprit depuis quelque temps déjà et
devant laquelle il reculait; mais, comme il arrive, la parole, en
devançant presque sa pensée, l'avait du coup rapproché de l'action. Ce
projet de volume, annoncé à Molan comme définitif, avait été d'abord
la plus vague, la plus lointaine rêverie. Voulez-vous que nous en
suivions rétrospectivement les phases? Elles rendront plus pathétique
peut-être le petit drame de conscience auquel ces réflexions servent
de préface. Dans la semaine qui avait suivi la première représentation
de l'_Hannibal_, Vincy, irrité des critiques dirigées contre
l'appareil trop érudit de ses vers, s'était dit: «Trop érudit! Hé
bien! Je vais leur donner un recueil de poésies intimes!...» Et la
recherche à travers les tiroirs avait commencé. Il avait retrouvé
ainsi une trentaine de morceaux, débris d'oeuvres abandonnées aussitôt
que conçues, sous cette pression du travail commandé, des diverses
rançons de succès la plus dangereuse peut-être. On ne participe pas
impunément aux bénéfices de ces vastes maisons de commerce: un grand
théâtre, une grande revue, un grand journal. Des gains d'industriel
imposent des vertus d'industriel. Le respect de l'échéance est la
première. Elle n'est pas toujours favorable à l'inspiration. Éclairé
par ce désir passionné du succès, qui acquiert parfois, dans la nature
littéraire, une infaillibilité d'instinct, René avait, après cette
visite dans ses tiroirs, refermé sous clef ces papiers où il pouvait
lire l'histoire de son caractère, presque de son talent, à la qualité
de l'écriture, si impulsive, si hardie dans la jeunesse; si froidement
régulière, presque bureaucratique dans l'âge mûr. Il avait eu le
courage de conclure: «Non. Je ne publierai pas cela...» Il n'avait
gardé qu'une des feuilles, l'une des plus vieilles, à en jurer par la
couleur de l'encre décolorée sur le papier jauni. En haut étaient
tracés ces trois mots énigmatiques: _Pour la fleur_, suivis de
quelques vers jetés, sans rature:

  La rose pâle de sourire
  De l'enfant que j'aime en secret,
  A charmé mon coeur, qui souffrait,
  D'un parfum doux comme la myrrhe.

  De la musique de sa voix
  Ma tête énamourée est pleine,
  Et je sens passer son haleine
  Dans les fraîches senteurs des bois.
  .    .    .    .    .    .    .    .

Vincy l'avait lu et relu, ce début d'une élégie inachevée, et le plus
lointain roman de sa vie sentimentale s'était évoqué soudain devant sa
pensée. Il s'était revu à vingt-quatre ans, inconnu, et se laissant
prendre au charme d'une toute jeune enfant qui s'appelait Rosalie
Offarel. Elle était la fille de bien humbles bourgeois, amis de Mme
Fresneau, la soeur de René. Mais qu'était-il lui-même alors, qu'un
humble bourgeois, et dont les ambitions indéterminées ne pressentaient
pas son opulence comblée d'aujourd'hui? Rosalie avait de beaux yeux
noirs, un sourire frémissant, une fraîcheur digne de son nom, celle
d'une rose. Elle lui était apparue, à cette époque d'élans confus vers
la gloire et l'amour, comme la Béatrice que les plus glacés et les
plus utilitaires des poètes s'en vont cherchant, à leurs débuts, pour
avoir un prétexte à s'exalter la plume à la main. Quelques phrases
trop tendres, chuchotées à deux pas des parents; des regards, des
serrements de main, de furtifs et innocents baisers sur une joue
rougissante,--tels avaient été les grands épisodes de cette idylle,
brisée, dès le premier succès de l'écrivain, par sa rencontre avec la
perverse et jolie Mme Moraines. C'était une de ces curieuses de la
haute société qui correspondent trop bien aux portions sensuelles et
vaniteuses du coeur de l'artiste pour que la grâce modeste d'une
pauvre petite Offarel puisse tenir là contre. René Vincy avait
aussitôt rompu ses secrètes fiançailles pour s'engager dans cette
aventure à la suite de laquelle (les lecteurs des _Mensonges_ s'en
souviennent) il avait essayé de se tuer. Il en avait réchappé, pour
continuer, à travers les hasards de la vie d'auteur célèbre, une série
d'expériences amoureuses où l'image de Rosalie avait tenu d'autant
moins de place qu'il ne l'avait plus jamais rencontrée. A peine s'il
en avait entendu parler: sa soeur, Mme Fresneau, était morte, et
toutes ses relations avec ce milieu de sa première jeunesse s'étaient
peu à peu dénouées tout naturellement. Il savait cependant que «la
Fleur»,--comme il l'appelait en tête de ces strophes composées jadis à
son intention,--avait de son côté obéi à la loi inévitable du
changement. Rosalie s'était mariée avec un professeur de dessin du nom
de Passart, qui fréquentait, lui aussi, chez les Fresneau... Et
c'était tout. Quelle mélancolie dans cette poussée irrésistible de la
vie, qui nous porte loin les uns des autres, jusqu'à faire de nous des
étrangers pour les amis et les amies qui nous tinrent un instant de si
près au coeur! Il y a pourtant une mélancolie pire, c'est que la
confrontation avec le passé nous trouve aussi insensibles que s'il ne
s'agissait ni de notre jeunesse, ni de notre premier éveil d'amitié ou
d'amour. Devant cette feuille de papier, où il avait jadis griffonné
ces stances incomplètes, René s'était ressouvenu d'avoir, pendant des
semaines, composé tous les jours, ainsi, quelques vers pour sa
fiancée. Il les roulait dans sa pensée, en se promenant sous les
arbres du jardin du Luxembourg. C'était tantôt une chanson, tantôt des
tierces-rimes, d'autres fois un sonnet, qu'il transcrivait ensuite,
comme il avait fait ces deux quatrains, avec cette même dédicace, ce
«Pour la fleur», mignarde et caressante allusion au prénom de Rosalie.
Le soir, aux réunions de famille, ou bien au cours d'une visite durant
la journée, il glissait ces vers dans la main tremblante de la jeune
fille, qui prenait ces furtifs billets avec un sursaut de tout son
coeur. Comment n'aurait-elle pas cru à la profondeur d'un sentiment
traduit de la sorte? De plus expérimentés qu'elle, s'ils en avaient
reçu la confidence, y auraient cru aussi, à un trait bien
significatif: Vincy ne gardait pas copie de ces poèmes! S'il se
trouvait avoir conservé en sa possession cette romance: _la Rose pâle
du sourire_... c'est qu'elle n'avait jamais été remise à Rosalie
Offarel. Il l'avait commencée, à la veille de la rupture, quand il
commençait de s'éprendre déjà de la demi-grande dame qui devait, en
l'initiant aux délicatesses de la volupté dans le luxe, tarir pour
toujours en lui la source du vrai sentiment. Le maniérisme de ces deux
strophes prouvait trop que cette source était déjà bien épuisée à
cette date. Pas tout à fait cependant, puisque dans cette rupture avec
sa modeste fiancée René n'avait pas eu le courage de redemander à
l'abandonnée tous ces vers écrits pour elle. Leur intimité d'âme avait
duré un peu plus d'une demi-année. Ces vers étaient au nombre de
quinze cents peut-être, et il les avait sacrifiés! Oui, sacrifiés...
Les laisser en effet entre les mains de Rosalie, sans en avoir
seulement un double, n'était-ce pas renoncer à les publier? Mais quoi?
Vincy était jeune. Il avait l'illimité de ses oeuvres à venir devant
lui. Ses torts envers cette enfant étaient bien grands. Il avait
trouvé, dans ce renoncement à une satisfaction possible d'amour-propre
littéraire, une espèce de réhabilitation. Cette générosité d'artiste
l'avait absous, à ses propres yeux, de son égoïsme d'homme. Disons
tout. Cette immolation avait comporté des heures de regrets. A maintes
reprises, depuis ces vingt ans, la tentation s'était élevée chez le
poète de les ravoir, de les relire du moins, ces anciens vers. Il
l'avait toujours repoussée, par scrupule sentimental, par un de ces
mélanges d'orgueil et de timidité habituels à ces comédiens et aussi
sincères que sont si souvent les poètes. Pour avoir ces vers, il
fallait faire auprès de Rosalie Offarel, devenue Mme Passart, une
démarche par trop humiliante. D'ailleurs, le vent du succès enflait
les voiles de René. Ses drames et ses comédies avaient des «centièmes»
triomphantes. Et quand il pensait à ces vers de jeunesse, il se disait:

--«Ils ne sont pas perdus, j'en suis sûr... Une femme ne brûle jamais
des choses si flatteuses pour sa vanité... Après ma mort, on les
retrouvera. Ce sera mon livre posthume, un bien joli livre. Ça ne
s'imite pas, l'accent de la jeunesse et de l'amour!... Et l'étais-je,
jeune! L'étais-je, amoureux!...»

Et la tentation s'en était allée avec ces propos, une fois, deux fois,
vingt fois, jusqu'à la première représentation de cet _Hannibal_ si
violemment contesté. Car, au lendemain de cette demi-chute, et devant
la romance retrouvée dans l'amas de ses vieux papiers, la réponse de
la voix intérieure n'avait plus été tout à fait la même:

--«Je voudrais bien pourtant les avoir recopiés autrefois, ces poèmes
à Rosalie Offarel... Oui, un volume de ce ton-là, en ce moment, voilà
qui riverait leur clou aux bons petits camarades... Ils sont à moi,
après tout!... Il y a si longtemps de cette histoire... Mais c'est
elle qui me demanderait de les publier, si elle osait... Elle doit
croire que je ne le fais pas, à cause de ma femme, et que celle-ci
serait jalouse d'elle? Pauvre Rosalie!...» L'image de la fine
Parisienne de race qu'était Mme Vincy venait de surgir devant le
regard intérieur du poète élégant, et, par contraste, une autre image,
celle de la jeune fille de 1878, toute gauche, toute étriquée dans ses
robes taillées à la maison... «Mais où vit-elle maintenant?...»

Il faut croire que la démarche auprès de la «pauvre Rosalie»
n'apparaissait déjà plus, dès ce moment-là, comme impossible à
l'auteur célèbre, car en se rendant au Théâtre-Français où il allait
consulter la feuille de location, il s'était arrêté dans un café pour
demander le _Bottin_. Il y avait trouvé, parmi les divers Passart qui
figuraient dans ce répertoire, un _Jacques Passart, professeur de
dessin_, domicilié _rue Duguay-Trouin_. C'était le prénom, c'était la
profession du mari de Rosalie. Le choix du logis achevait de changer
la probabilité en certitude. René avait promené, trop d'années durant,
ses flâneries, d'adolescent, puis de jeune homme, autour du Luxembourg,
pour ne pas connaître cette ruelle qui compte quelques maisons à
peine, entourées de jardins. Elle fait coude entre la rue d'Assas et
la rue de Fleurus. Ce coin paisible s'était peint devant son esprit,
et, avec lui, tout ce quartier peuplé pour son souvenir de tant de
fantômes. Soyons juste avec un artiste, diminué et desséché par la vie,
mais dont la première nature avait été vraiment haute; ce rappel lui
avait rendu de nouveau insupportable l'exploitation, lucrative et
brillante, des plus pures émotions de ce passé. Mais après l'aventure
de l'_Hannibal_ était survenue celle de _Couleur du temps_, et le
projet du recueil intime capable de lui redonner un regain de succès
avait recommencé d'obséder le poète irrité. Comprenez-vous maintenant
à quel travail antérieur avait correspondu la réplique à Jacques
Molan? Ce désir de river son clou à ce rival avéré avait transformé du
coup un projet indéterminé en une volonté très nette, pour une de ces
décisions subites, qui révèlent un long travail de ce que les
philosophes appellent barbarement l'_inconscient_, le _subconscient_,
le _subliminal_. Le pédantisme de ces formules n'empêche pas qu'elles
étiquettent le plus exact des faits. Avant de causer avec Molan, Vincy
aurait juré qu'il ne chercherait jamais à ravoir ses vers à Rosalie.
Quand il quitta l'autre, ses secrets désirs de tant de jours s'étaient
comme concrétés et cristallisés. C'était comme si l'annonce du volume
tout prêt qu'il avait faite presque sans y réfléchir l'avait soudain
suggestionné lui-même. Aucune puissance au monde ne l'eût empêché
d'aller ramasser les «deux sous de gloire» là où il savait qu'ils
étaient.


II

Y étaient-ils? Pour la vanité du poète, on l'a vu, la réponse n'avait
jusqu'ici jamais fait doute. Et cependant, lorsque vingt-quatre heures
après la rencontre avec Molan, il s'achemina vers la rue Duguay-Trouin,
son orgueilleuse assurance avait fait place à une crainte, non pas
sur la valeur de ses vers, mais sur l'existence même de cet unique
manuscrit. Mme Passart avait-elle conservé ces feuilles volantes?
Après s'être affirmé qu'une femme ne détruit pas de pareils
témoignages d'un sentiment inspiré par elle, Vincy se disait que la
mère autrefois pouvait avoir découvert le secret de sa fille et brûlé
ces papiers. Le mari, ce Jacques Passart, qui l'avait connu, lui, René,
pouvait avoir soupçonné le passé de sa femme, et, pour s'en prouver
l'innocence, cherché, puis détruit, ces mêmes papiers... Et si Rosalie
les avait gardés, voudrait-elle les rendre? Ne se vengerait-elle pas
de l'ancien outrage en prétendant ne les avoir plus, ou bien en les
refusant tout net?... Voudrait-elle seulement recevoir son amoureux
d'antan?... Celui-ci avait bien pensé à lui demander par lettre un
rendez-vous. Il avait appréhendé un silence contre lequel il n'aurait
eu aucune arme. Il escomptait, au contraire, le déconcertement produit
par sa présence, si Mme Passart était à la maison. Ces points
d'interrogation divers se posaient devant la pensée du poète, dans ce
voyage à travers Paris, de l'avenue Henri-Martin, où il habitait,
jusqu'au Luxembourg. Il avait voulu franchir cette distance, à pied,
pour lutter contre l'énervement par lequel il se sentait gagné, sans
en convenir vis-à-vis de lui-même. Il voulait aussi bien arrêter à
l'avance la ligne qu'il donnerait à ce délicat entretien. Il
n'atteignit ni l'un ni l'autre de ces deux résultats, car à l'instant
où il entra dans la maison de la rue Duguay-Trouin, pour demander au
concierge si Mme Passart était chez elle, son coeur avait ce battement
des soirs de première, que connaissent tous ceux qu'a séduits, pour
leurs péchés, le démon du théâtre. Quand cet homme lui eut répondu, en
lui montrant un pavillon dans l'angle au fond d'une cour:--«Oui
monsieur, elle est là. Sonnez à la porte, mais fort. La bonne est un
peu dure d'oreille...» tous ses plans de diplomatie s'étaient effacés.
Ce battement de coeur n'avait plus pour seule cause l'anxiété sur la
réussite de sa démarche, ni même la petite honte de la hasarder. A
suivre ainsi le trottoir de ces rues, si peu changées depuis sa
jeunesse; à subir l'assaut presque inconscient des idées que tant
d'aspects jadis familiers suscitaient dans les profondeurs de sa
mémoire, un trouble singulier l'avait envahi. Une personne endormie en
lui depuis des années commençait de se réveiller... On était en
octobre. Le silence provincial de la cour solitaire où des feuilles
jaunies tachaient par endroits le pavé clair,--la vétusté de ce pavé
inégal dont les pierres s'encadraient de brins d'herbe,--la
transparence voilée du ciel de cet après-midi, où s'adoucissaient, où
se fondaient les couleurs des choses,--l'air de médiocrité, mais aussi
de repos, de simplicité familiale, de monotonie heureuse, comme
répandu sur la petite maison, avec les ardoises de son toit, les
teintes neutres de sa façade, la blancheur de ses modestes rideaux
derrière les fenêtres,--le terme même employé par le concierge pour
désigner la servante des Passart et qui dénonçait l'étroitesse du
ménage dans les limites d'un très petit budget,--pas un de ces détails
qui ne reportât soudain, avec une force irrésistible, l'écrivain
célèbre et riche à tant d'années en arrière!--Il tira sur la poignée
de métal pendue au bout d'une chaîne de fer, à l'ancienne mode. Une
cloche retentit, au lieu d'un timbre. Il crut reconnaître le son, tant
il était semblable à celui qui annonçait autrefois les visiteurs dans
l'appartement de sa soeur...

                   *       *       *       *       *

Ce ne fut pas la «bonne» qui vint lui ouvrir. Elle était sans doute
absorbée par quelque urgente besogne, de nettoyage ou de savonnage,
qui ne la rendait pas présentable. Le battant unique, en se repliant,
découvrit la silhouette et le visage d'une enfant, de quatorze ans
peut-être, vêtue d'une robe courte. Un tablier de coutil bleu à
épaulettes lui donnait une physionomie de pensionnaire sage. Quoique
cette jolie créature eût encore, dans sa taille trop carrée et dans
ses épaules maigriotes, la gracilité d'une fillette, sa tête, que
couronnait la masse de ses cheveux châtains noués en un épais chignon,
était déjà celle d'une jeune fille. Sa ressemblance avec sa mère était
si frappante qu'en toutes circonstances René en avait été remué. De la
Rosalie, qu'il avait aimée et trahie, la petite avait les tendres yeux
bruns, les lèvres fines, le front intelligent et pur, et, dans le
dessin du nez, dans l'attache du cou, dans la ligne de la joue, vingt
traits qui rappelaient l'autre. Pourtant ce n'était pas elle. D'abord
celle-ci était plus jeune, plus frêle aussi, plus menue, et elle
tenait de son père quelques détails qui empêchaient l'identité d'être
absolue entre l'image que gardait, malgré tout, le souvenir de
l'écrivain, et cette enfant, devant laquelle il demeurait sans parler.
La petite avait rougi, en le voyant. Elle était accourue au coup de
sonnette, parce qu'elle était occupée à ses devoirs dans une chambre
voisine et croyant ouvrir la porte à un fournisseur. L'apparition d'un
inconnu la décontenançait, au point que sa voix se fit toute basse
pour répondre à la demande de l'étranger:

--«Oui, monsieur, maman est là. Si vous voulez entrer dans le salon...
Je vais la prévenir...»

--«Voulez-vous lui remettre ma carte?» dit René, qui ajouta: «Si Mme
Passart ne peut pas me recevoir maintenant, je retournerai quand elle
me le permettra...» Il venait de sentir que ce serait un abus de
confiance de s'introduire ainsi chez son amie d'autrefois, à la faveur
de l'enfant qui, dans son ignorance des usages, ne lui avait pas même
demandé son nom?... Mais déjà la petite avait pris la carte; elle
avait gravi, deux par deux, les marches de l'étroit escalier intérieur
qui desservait l'unique étage du pavillon. Pendant les quelques
instants que dura son absence, Vincy put constater que tout, autour de
lui, dans cette espèce d'antichambre, révélait une existence bien
petite, bien resserrée. Les marches de cet escalier étaient en
moellons, terminés par un mince rebord de bois, et aucun tapis ne les
préservait. Mais les carreaux étaient soigneusement passés au rouge,
et ce rebord de bois frotté à la cire. Le papier des murs, tout uni,
avait coûté quelques centimes le rouleau, mais il disparaissait
presque entièrement sous des photographies encadrées de passe-partout.
René observa, non sans une émotion singulière, qu'elles représentaient
des tableaux disparates, et tous propices aux commentaires lyriques,
dont il avait eu la passion dans sa première jeunesse. Il les avait
certainement mentionnés à sa fiancée d'alors: c'étaient l'_Hérodiade_
de Luini, la _Vierge aux rochers_ de Léonard, le _Crucifiement_ de
Mantegna, les _Pèlerins d'Emmaüs_ du Titien. Le métier du professeur
de dessin suffisait-il à expliquer cette coïncidence entre ces choix
et les goûts professés jadis par le poète? Celui-ci n'eut pas le
loisir de se poser longtemps ce problème, car déjà l'enfant avait
reparu, suivie de Rosalie elle-même, toute saisie, pâle, et dont la
voix eut un étouffement, comme celle de sa fille tout à l'heure, pour
répondre aux phrases du visiteur qui s'excusait de son indiscrétion:

--«Indiscret pour vous être souvenu de si vieux amis!... Que je vous
présente ma fille aînée, monsieur Vincy. Elle s'appelle Émilie, comme
votre pauvre et chère soeur.--Va continuer ton devoir,» ajouta-t-elle
en caressant la tête de l'enfant, d'un geste où son agitation achevait
de se trahir. Puis, quand ils furent seuls dans le salon:--«Vous avez
vu comme elle a rougi en entendant votre nom? Elle sait qui vous êtes,
et elle pourrait vous réciter de vos vers,--ceux que je lui ai
choisis. Elle les trouve si beaux!... Et elle les dit si bien!...»

                   *       *       *       *       *

René ne répondit pas. Il s'était attendu à tout, sauf à cet accueil
dans lequel il n'entrait ni amertume, ni coquetterie,--presque trop
peu de coquetterie,--car Mme Passart n'avait pas même pris le temps de
changer sa modeste toilette. Elle portait une robe d'une petite laine
gros bleu, défraîchie, et dont la seule élégance consistait dans un
col et des manchettes de toile brodée. Pas un bijou, qu'une médaille
d'argent, montée en broche, que René avait vue jadis à la vieille Mme
Offarel. Mais, dans cette tenue de petite bourgeoise, Rosalie
conservait la grâce de manières qui avait été l'aristocratie native de
cette fine plébéienne, et sa séduction sur le poète. A quarante-deux
ans, elle restait aussi mince qu'à vingt, aussi souple de mouvements.
Elle avait encore son sourire et ses yeux,--ce sourire frémissant qui
découvrait ses dents restées charmantes, ses yeux noirs où
s'approfondissait un si doux regard. Mais ses cheveux, qu'elle
partageait simplement, comme autrefois, en deux bandeaux, étaient
devenus gris. Mais son teint pâli et fané disait les profondes
fatigues d'une Parisienne pauvre et mal nourrie. Des rides griffaient
son front et ses tempes. Des marques de lassitude meurtrissaient les
coins de sa bouche et ses paupières. Enfin elle avait trop et trop
longtemps peiné. Ses mains, qu'elle essayait de garder fines et
soignées, disaient, toutes plissées et un peu déformées, cette
existence d'une ménagère occupée à toutes sortes d'humbles besognes.
Le masque de René montrait, lui aussi, les traces de l'âge. Mais ses
quarante-cinq ans avaient cette maturité bien nourrie, comme cossue,
de l'homme riche qui s'assied deux fois par jour à une table de choix,
qui dort le matin tout son saoûl dans une chambre, chaude l'hiver,
fraîche l'été; qui passe les mois trop rudes dans le Midi, la canicule
dans la montagne ou au bord de la mer. Ce caractère, profondément
matérialiste, de sa physionomie était encore souligné par les
recherches de sa mise. L'auteur mondain se serait cru déshonoré s'il
n'avait pas eu les mêmes tailleurs que les habitués des mardis du
Théâtre-Français, dont il avait été si longtemps le favori. Son
dandysme aboutissait à faire de lui le sosie d'un boursier. Le
contraste entre les destinées de ces deux êtres était symbolisé d'une
façon surprenante par le contraste de leur aspect. Seulement, chose
étrange et que Vincy sentit aussitôt avec une force extrême, de ces
deux êtres, celui qui ressemblait le plus à son Idéal de jadis, ce
n'était pas lui. La personne que la vie avait diminuée et vulgarisée,
ce n'était pas Rosalie. Si tout, sur elle et autour d'elle, donnait
l'idée d'un pauvre décor, tout donnait aussi l'idée que le drame moral,
qui s'était joué dans ce décor, n'avait été que délicatesse et que
pureté. Il y avait de l'ascétisme dans ce visage fatigué de la mère de
famille, où les yeux gardaient leur jeune flamme. Il s'y lisait
l'histoire d'une sensibilité ennoblie par la quotidienne acceptation
des modestes devoirs, réchauffée au feu d'affections profondes,
romanesque par son ardeur, mais nourrie de vérité. Et rien que son
attitude envers le perfide fiancé de sa dix-huitième année, devenu un
homme célèbre, attestait une nature simple et droite, qui ne connaît
ni le reniement des émotions éprouvées autrefois,--n'ayant pas à en
rougir,--ni la rancune, parce qu'elle est d'instinct très généreuse et
très grande. Cela lui faisait évidemment un peu mal de revoir René,
mais elle attribuait la présence de son visiteur à un respect de leurs
communs souvenirs, et elle lui en était reconnaissante.

--«Je me trouvais dans votre quartier,» avait-il dit pour rompre le
silence qui s'était comme imposé à tous deux dans ces premières
minutes. «Il y avait longtemps que je voulais savoir de vos
nouvelles... J'aurais pu vous écrire...»

--«Vous avez préféré venir,» interrompit-elle, «et vous avez bien
fait... Moi aussi, j'ai pensé souvent à vous écrire, à chacun de vos
nouveaux triomphes. Et puis je n'ai pas osé... Pourtant j'étais sûre,
bien sûre, que vous n'aviez pas oublié vos amis d'autrefois... Vous
avez vu, par ma fillette, qu'eux non plus ne vous oublient pas.»

--«C'est votre fille aînée?» demanda-t-il, plus gêné encore par cette
spontanéité de sympathie naïve.

--«C'était la seconde,» répondit Rosalie, «nous en avons perdu une. Il
nous reste celle-ci et trois autres, deux filles et un garçon. Ils
sont en classe maintenant. J'ai gardé Émilie à la maison parce qu'elle
était un peu fatiguée... C'est un petit monde, vous voyez.»

--«Alors,» reprit Vincy après un nouveau silence, «vous êtes
heureuse?...» Il avait remarqué qu'en prononçant le mot «nous,» la
charmante femme avait eu un rien d'hésitation. C'était sa première
mention de son mari, dont l'ancien fiancé n'avait pas eu le courage de
lui parler.

--«Heureuse?...» répliqua-t-elle, en hochant sa tête, «on n'est jamais
tout à fait heureux... Il y a eu bien des épreuves. Les enfants ont
été malades. M. Passart n'a pas toujours eu autant de leçons qu'il en
a aujourd'hui. Mais je suis contente... C'est vous qui devez être
heureux! Tout vous a si bien réussi!... Vous avez la gloire, la
fortune. Vous avez tout ce que vous avez rêvé, quand...» Elle ne finit
pas sa phrase et ajouta:

«Si Mme Fresneau vivait seulement pour vous voir!...»

--«Elle verrait quelqu'un qui regrette souvent la rue Coëtlogon»,
repartit le poète.

--«Vous dites cela?...» fit-elle avec un peu de rougeur sur ses joues
pâles.

--«Et c'est bien vrai,» répondit-il, et voici lentement, longuement,
se laissant aller à penser tout haut, il commença de peindre la vie
littéraire, sa vie, telle qu'il la sentait à cette minute, et la femme
qu'il avait choisie jadis pour l'associer à cette vie l'écoutait, avec
un étonnement douloureux dans ses yeux émus. Ce n'était pas, de la
part de René, du cabotinage, quoiqu'il mît quelque complaisance à se
poser en victime de sa propre renommée. Ce n'était pas du calcul,
quoique la diplomatie la plus raffinée n'eût pas choisi un autre
procédé pour atténuer, sinon supprimer, ce qu'allait avoir de brutal
la demande qu'il préparait. Non. L'auteur à la mode se soulageait de
toutes les blessures dont son amour-propre avait saigné et qu'il
n'avouait jamais, en dénombrant ainsi ces tracasseries de la carrière
d'écrivain qu'une imagination irritable tourne si naturellement au
tragique. Il disait la levée de hautes et de basses jalousies dont
s'accompagne le succès; l'atmosphère d'hostilités et de calomnies où
respirent ceux que le public aperçoit de loin dans une apothéose,
l'inconsciente férocité de ce même public qui traite ses auteurs comme
un autocrate ses ministres, toujours prêt à briser le favori d'hier.
Il disait les lassitudes que la surcharge forcée de la production
impose aux plus courageux ouvriers en vers et en prose; le supplice
intime de l'artiste à qui l'on reproche de se répéter, et qui doit, à
tout prix, se renouveler, sous peine de périr. Il ne s'apercevait pas
lui-même que cette lamentable élégie était la plus terrible
condamnation de son existence intellectuelle. Il n'y parlait que de
succès et d'insuccès! Quelle triste preuve qu'il n'avait jamais
travaillé qu'en vue d'un effet à produire! La confidente de son
premier rêve de gloire, devenue, pour quelques minutes, la confidente
de sa désillusion dans ce rêve accompli, ne pouvait pas comprendre
quelle misère morale trahissait une si maladive frénésie de vogue et
d'applaudissements. Quand enfin il eut raconté, en l'attribuant
toujours à l'envie, l'échec de sa dernière comédie et l'insolence des
sociétaires qui s'étaient permis, eux, des cabotins, de le recevoir à
corrections, lui, l'auteur de dix pièces acclamées:

--«Ah! c'est indigne!...» s'écria-t-elle. «Mais il faut vous venger.
Oui, vengez-vous par un nouveau chef-d'oeuvre.»

--«Un chef-d'oeuvre?...» répondit-il avec un haussement d'épaules
découragé. «On ne fait pas un chef-d'oeuvre, comme on veut.»

--«On?...» reprit-elle finement, «c'est possible... Mais René
Vincy!... Je vous ai vu travailler autrefois. Je me souviens comme les
beaux vers vous venaient, si naturellement, si facilement...»

--«Oui,» répondit-il, et sentant bien que c'était l'instant de parler
ou jamais, il répéta: «Oui, quand j'en composais pour vous.»

A cette allusion si directe, la seule qu'il se fût permise depuis le
début de cet entretien, le sang afflua aux joues de la pauvre femme.
Il y eut une nouvelle tombée de silence entre eux; puis, sans avoir le
courage de la regarder, et lui-même, la pourpre au visage:

--«Ces vers que je vous ai écrits, vous vous rappelez, pendant six
mois, tous les jours...» interrogea-t-il, «ces vers... Vous les avez
gardés?»

--«Si je les ai gardés!...» dit-elle simplement. «Comme vous m'avez
demandé cela?... Pourquoi?...» Et le fixant soudain avec des yeux où
il put lire une véritable angoisse de ce qu'elle osait concevoir et
formuler.--«Ah!» s'écria-t-elle, «je comprends... C'est pour cela que
vous êtes venu... pour me les redemander? Vous voulez me les
reprendre... Vous voulez...»--Elle n'acheva pas, et, fièrement, après
un instant d'hésitation presque terrible pour son interlocuteur, tant
il y sentit passer de douloureuse révolte: «C'est trop juste, ils sont
à vous. Je vais les chercher...»

                   *       *       *       *       *

Elle s'était levée et elle avait déjà fait un pas vers la porte. Que
René se tût seulement, qu'il la laissât sortir de la chambre, et sans
même qu'il eût eu la honte d'exprimer son féroce désir, il rentrait en
possession de ces vers de jeune homme. Le volume, annoncé insolemment
à l'insolent Jacques Molan, était à sa portée, et sans doute les «deux
sous de gloire», plus peut-être... Mais que Molan était loin de Vincy
à cette minute, et loin les misérables vanités de la vie
littéraire!... Un élan irraisonné venait de le faire se lever, lui
aussi, tout d'un coup. Il avait pris le bras de Rosalie pour la
retenir, et, d'un accent où frémissait à nouveau, pour la première
fois peut-être depuis qu'il était célèbre, la sensibilité délicate et
passionnée de ses vingt-cinq ans:

--«Non,» disait-il, «ne pensez pas cela... Ne me jugez pas ainsi... Je
ne suis pas venu vous redemander ces vers. Je les aurais que j'aurais
horreur de les publier... Moi vivant, ils ne paraîtront jamais. Je
vous le jure... Et d'ailleurs, je n'ai aucun droit sur eux. Ces vers
ne sont pas à moi. Ils sont à vous... Je suis venu savoir si vous
m'aviez pardonné, vraiment pardonné. Oui. Voilà pourquoi je suis venu,
pour cela seulement. Je le sais et je vous en remercie...»

                   *       *       *       *       *

En prononçant ces mots si absolument contraires à ceux qu'il avait
préparés, René portait à ses lèvres cette petite main, fatiguée par le
travail; la tremblante main de la naïve bourgeoise dont son souvenir
avait été l'unique roman, dont ses vers avaient été l'unique poésie,
et il mettait sur ces doigts qui avaient si précieusement gardé ses
vers de jeunesse un baiser dont l'émotion lui remua le coeur d'un
frisson qu'aucun de ses triomphes de théâtre ne lui avait jamais fait
connaître.

  Novembre 1900.



L'AVEU


I

--«Je vais demain à La Capte, féliciter mes cousins Gronsac pour le
mariage de leur fille,» m'avait dit le commandant Montis, un de mes
très proches voisins, sur cette côte de Provence où j'habite cinq mois
d'hiver. «Venez-vous avec moi?... Si ce déluge ne recommence pas,
entendons-nous...»

J'avais accepté d'autant plus volontiers que je devais, moi aussi,
cette visite aux Gronsac, et de la colline où nous avons nos maisons,
M. de Montis et moi, jusqu'à La Capte, c'est un vrai voyage: quinze
kilomètres sur des routes du Midi, abîmes de boue quand il a plu,
abîmes de poussière quand il fait soleil et mistral. On préfère
affronter ces misères à deux. C'était la boue que nous devions subir,
après les cataractes déplorées par M. de Montis. Elles avaient cessé,
ce lendemain, quand nous partîmes, mais en laissant dans la plaine un
ravinement d'inondation. Aussi à peine avions-nous quitté la colline
que la ponette corse qui traîne d'ordinaire si lestement le panier à
deux roues,--seul équipage du vieil officier retraité,--commença
d'enfoncer avec désespoir ses jolies pattes minces dans les paquets de
fange. Elle allait tout de même, Vérité, la bien nommée, la vaillante
petite coureuse alezane. Ce que voyant, son propriétaire me répéta
pour la centième fois cet aphorisme d'hippologie, prononcé avec le
sérieux comique des amateurs de chevaux:

--«Ai-je raison de vous affirmer que tous les alezans sont chauds?...
En a-t-elle, un coeur!...» Puis il ajouta, comme toujours: «Elle n'a
qu'un mètre quarante, très juste, mais voyez son rein. Est-ce large?
Est-ce doublé? Elle me porterait, si...»

Et il me montrait, posé sur le tapis de la voiture, à côté de son pied
gauche, le pilon qui lui sert de pied droit. Montis a perdu la jambe à
Buzenval, dans la funeste et inutile sortie du 19 janvier, sinistre
épilogue d'incapacité à la plus incapable des défenses. Cette terrible
blessure lui a valu la croix et le quatrième galon,--mais sa
mutilation l'a forcé de quitter le service. A la suite de sa mise en
réforme, il a trompé la tristesse de sa carrière brisée en courant le
monde, avec une manie de mouvement qui fait un contraste ironique à
son infirmité. Où n'a-t-il pas promené cette jambe de bois qui lui
interdit d'essayer les forces de la ponette Vérité? L'Orient, les
Indes, le Japon, les deux Amériques,--il a regardé tous les paysages
des deux hémisphères, de ses yeux si bleus sous l'embroussaillement de
ses épais sourcils, restés roux à cinquante-six ans, comme son visage,
tanné par l'air, reste maigre. L'énergie est partout empreinte sur
cette physionomie qui s'accorde bien au nom. La famille Montis a
émigré de Toscane en Provence, au quinzième siècle, à la suite d'une
des innombrables convulsions civiques qui jetèrent sur les routes tant
de nobles florentins. Le commandant a beau être devenu, par le coeur,
un vrai Français de cette France pour laquelle il a versé son sang,
physiologiquement il demeure un de ces Italiens roux, que l'on voit
dans les fresques de Masaccio et de Ghirlandajo. Il garde aussi, de
ces Toscans de la grande époque, un je ne sais quoi d'inapprivoisable,
une sauvagerie, dissimulée sous la plus courtoise politesse. Il est de
cette espèce d'hommes qui n'est jamais complètement civilisée, ni en
bien, ni en mal. Mais avant l'anecdote qui sert de matière à ce récit,
il fallait être un maniaque d'atavisme, tel que moi, pour deviner,
pour imaginer peut-être, cette hérédité un peu farouche dans le vieux
garçon estropié, qui, à demi ruiné par les prodigalités de ses voyages,
était rentré au pays natal. Il avait acheté une bicoque au soleil,
dans un vaste jardin, pour achever d'y mourir, entre des fleurs,
quelques ruches d'abeilles, des livres et sa ponette alezane,
--laquelle continuait, dans l'excursion que je raconte, d'arracher la
légère voiture aux engluements de la boue, tandis que son maître me
renseignait sur un tout petit point de linguistique, avec cette
minutie d'archéologie locale, autre manie de tant de retraités. Il me
disait:

--«Vous êtes-vous demandé ce que signifie le nom de ce domaine de mes
cousins, La Capte? Avec le temps on est arrivé à écrire ainsi: _La_ et
_Capte_;--en réalité, on devrait écrire l'_Accapte_ en un seul mot et
avec une apostrophe.--_Accapte_, c'est l'_acceptum_ des latins, le
participe d'_accipere_: recevoir... ou prendre! Il y a un hameau, près
d'Hyères, qui porte ce nom, mais avec la vieille orthographe. Elle
rappelle le droit d'accapte, c'est à dire d'épave, qui appartenait aux
marquis des Iles d'or, à cet endroit là, comme il appartenait aux
Montis, là où nous allons...»

Je le regardais, tandis qu'il m'énonçait cette amusante, et peut-être
fantaisiste, étymologie. Je crus voir une ombre passer dans ses yeux
clairs, et je me demandai si la légende qui courait sur lui aurait par
hasard raison? Je le savais quasi brouillé avec les châtelains actuels
de la dite _Capte_ ou _Accapte_. J'avais même attribué à la gêne de
relations fausses son désir de m'emmener avec lui dans cette visite
obligée. C'étaient des parents trop proches pour que le mariage de
leur fille ne lui imposât pas une démarche. J'avais aussi entendu
conter que cette demi-brouille avait précisément pour motif ce domaine
dont il m'expliquait les privilèges anciens. Sa cousine, Mme de
Gronsac, en avait hérité, à son dam, d'un oncle commun, lequel avait
trouvé fort mauvais, comme d'ailleurs tous les compatriotes du
commandant, son parti pris, si longtemps prolongé, de ne pas vivre au
pays. Petites ou grandes, parisiennes ou provinciales, les sociétés
n'aiment jamais qu'un de leurs membres se passe d'elles trop aisément.
Aussi avait-on fort approuvé, dans la petite ville d'où les Montis
sont originaires, et dans les mas, bastides et villas environnantes,
que le vieil oncle eût rayé le nom de son neveu sur son testament.
Puis comme les hypothèses vulgaires semblent toujours les plus
vraisemblables à l'opinion,--elles sont à la hauteur morale des
majorités,--l'isolement un peu excentrique où le commandant
s'enfermait, vis-à-vis des siens et de toute la contrée, était
attribué de même à un mécontentement d'héritier frustré. Certes la
modeste habitation du blessé de Buzenval, achetée d'un négociant
marseillais et qui s'appelait bourgeoisement et prosaïquement: «Ma
Toquade», n'avait rien de commun avec le seigneurial manoir que nous
allions voir bientôt dessiner ses toits couverts de tuiles brunes, au
centre d'une admirable vallée, dans un des contreforts des montagnes
des Maures, en face de l'île de Port-Cros. Un manoir? C'est baptiser
bien solennellement cette exquise maison de plaisance, la plus
caractéristique de cette côte. En voulez-vous un croquis? Pour y
arriver, imaginez un porche du dix-huitième siècle, surmonté d'une
balustrade; puis, une longue allée de hauts palmiers faisant haie. Un
parc d'orangers et de citronniers mûrit ses fruits d'or au gai soleil.
Des roses fleurissent en plein janvier et des mimosas. Un rideau de
séculaires cyprès protège le château du côté du nord. A l'horizon la
mer bleuit dans une crique hérissée de rochers rouges, et partout
apparaissent les signes d'une culture merveilleuse:--ici des vignes
dont les ceps sont gros comme des troncs d'arbres; là un bois de
chênes-lièges avec leur coeur nu et noir dans leur manchon d'écorce
grise, entaillé de l'année précédente. Ailleurs c'est le frisson
argenté d'un massif d'oliviers,--et sur la façade longue du château,
toute mangée de soleil, d'étroites fenêtres rabattent leurs volets
bruns. Cette rareté des ouvertures raconte les longs séjours d'été,
comme la pente douce des toits raconte la saison des pluies. Ils sont
aménagés ainsi, pour recevoir l'eau qui s'amasse dans l'ancienne
citerne. Une tourelle au centre révèle, à qui connaît les ingéniosités
des architectes de la contrée, que ce puits de réserve a été creusé
dans le roc, au milieu même du bâtiment. Que le propriétaire de _Ma
Toquade_ eût préféré, avec sa haute mine, succéder à ses aïeux dans la
suzeraineté de ce paradis terrestre rafraîchi par la brise de mer,
plutôt qu'au mercanti de la Cannebière dans son mesquin vide-bouteille,
la chose était trop légitime. Mais qu'il eût la petitesse d'en
vouloir à des gens de son sang, pour un héritage,--même celui-là,
--cela non. A vrai dire, avant cette visite, l'idée ne m'était jamais
venue de chercher une raison à son éloignement des siens. Je l'avais
attribué au désir si naturel, quand on a vécu largement et librement,
d'échapper aux étroitesses forcées de la province. Pour la première
fois, à l'expression soudaine de ses prunelles, tandis qu'il me
parlait de La Capte, je crus m'apercevoir que l'image de l'endroit
vers lequel nous nous dirigions, au trot infatigablement égal de la
vaillante ponette, s'associait dans le cousin des Gronsac à des
impressions plus singulières et plus profondes que ce désir
d'indépendances ne les supposait.

--«Après tout,» songeais-je, «connaît-on jamais tout un caractère? Que
sais-je de Montis? Qu'il est parfaitement gracieux pour moi... Qu'il a
voyagé et profité de ses voyages... Qu'il est un ingénieux obtenteur
de roses, comme ils disent ici, et qu'il soigne bien ses abeilles...
On peut être fort mauvais parent avec ces qualités. Et puis n'a-t-il
pas quelque preuve, de lui seul connue, que les Gronsac ont capté son
oncle avec de vilains procédés?... D'ailleurs ce ne sont pas mes
affaires...»

Je me tenais ce petit discours intérieur, en continuant d'échanger
avec mon compagnon des propos d'un ordre tout autre. Je l'interrogeais
sur les accidents de la route, qui, tour à tour, longe la mer, entre
dans les terres, serpente parmi les rochers, traverse un bois de
mimosas, des champs de violettes, des bouquets de chênes. Quoiqu'il me
répondît avec sa complaisance habituelle, je remarquai que ses phrases
se faisaient de plus en plus brèves, à mesure que nous approchions du
terme de notre promenade. Volontairement ou non, il laissait tomber la
causerie. Mais la simple appréhension de se retrouver en face de
personnes peu sympathiques n'expliquait-elle pas cet embarras,
surtout--c'est la règle dans les dissentiments de famille--s'il
s'était donné des torts, même ayant raison? Pourquoi commençais-je à
soupçonner malgré moi qu'_il y avait autre chose_? Quoi? J'ignorais
tout de la jeunesse de Montis. Des Gronsac je ne savais rien, sinon
que le mari était un gros gentillâtre de campagne, cordial et commun;
Mme de Gronsac une femme assez malingre, affreusement fanée à
cinquante ans, et qu'elle passait pour jouir--d'après la cocasse
métaphore populaire--d'une très mauvaise santé. Leur fils aîné, que je
connaissais et qui aidait son père dans l'exploitation du domaine,
avait trente ans; leur fille cadette, celle dont les fiançailles
provoquaient notre visite, en avait vingt. Ces deux enfants, les seuls
que les Gronsac eussent gardés, étaient nés pendant que Montis
voyageait. Donc aucune hypothèse de paternité clandestine ne pouvait
s'esquisser dans ma fantaisie. Je me répétai que ce n'était pas mes
affaires, et, voyant que le commandant ne me répondait que
distraitement, je finis par me taire en combattant de mon mieux ma
curiosité éveillée, malgré moi, par cette sage maxime: un nouveau venu
dans un pays doit s'efforcer de ne pas se faire raconter les histoires
des gens. C'est la seule manière de ne jamais s'en mêler. Les jets de
boue que les sabots de Vérité faisaient jicler du sol et dont j'avais
beaucoup de mal à me préserver sous la couverture ne m'étaient-ils pas
un symbole du danger qu'il y a à s'aventurer dans les fondrières?
Celles de la vie sont pires que celles des routes.


II

Comme notre voiture prenait le chemin détourné qui, de la grand'route,
s'engage dans la vallée de La Capte, notre silence durait depuis une
demi-heure déjà. Il fut interrompu par un appel, où je reconnus la
voix du possesseur de cet endroit, j'allais dire l'usurpateur, tant
l'aspect de M. de Gronsac contrastait avec l'élégance presque attique
de ce paysage. C'était bien lui qui nous avait vu venir d'un rocher
derrière lequel il s'abritait du vent pour allumer une pipe en terre,
fortement culottée, dont il tirait d'épaisses bouffées. Il était vêtu
d'un costume de drap solide, dont la couleur gris de fer avait déteint
sous les averses et les coups de soleil. Son chapeau de feutre mou,
enfoncé jusqu'aux oreilles; sa chemise de flanelle, lâche autour de
son cou bronzé et velu; les fortes bottines à clous où s'étalaient ses
pieds robustes et que des guêtres de cuir, graissées tellement
quellement, prolongeaient jusqu'à hauteur du genou, tout en lui
dénonçait le laisser-aller du propriétaire terrien qui ne se surveille
plus, n'ayant à ménager qui que ce soit et quoi que ce soit, et dont
le tempérament insouciant n'a pas besoin de raffinement personnel. Une
barbe de quatre jours hérissait de véritables crins son menton et ses
joues, qu'il avait larges, tombantes et plaquées de ces taches d'un
rouge brique, indices probables d'un abus de l'alcool sous un climat
trop chaud. Ce personnage de taille très haute avait une carrure
d'athlète engraissé, qui s'accordait au timbre de sa voix, puissante
et rauque,--une vraie voix pour apostropher dans leur patois des
ouvriers de campagne, tels que ceux qui, dans ce moment au nombre
d'une quinzaine, à quelque cent mètres de nous, désempierraient un
morceau de terre, la pioche du pays aux mains, et aux jambes ces
houseaux de toile bise, les antiques braies des Gaulois:

--«Bonjour, Messieurs,» nous avait crié le gentilhomme-campagnard en
arrêtant du geste la ponette. Vérité obéit et cessa d'avancer, non
sans creuser le sol de son pied impatienté! «Bonjour et bonsoir, car
je ne pense pas aller vous voir au château jouir de votre compagnie.
Je n'ai pas de chance avec vous, cousin Montis... Vous trouverez ces
dames à La Capte; mais moi, je ne suis pas un rentier comme vous
autres. Je suis un vigneron, et, si ça continue, je me demande comme
les vignerons s'y prendront pour vivre... Vous qui n'avez rien à faire
toute la sainte journée, mon cousin, vous devriez bien aller à la
Chambre, et nous aider à bousculer ces sales lois sur les vins
étrangers... Mais voilà, pour être nommé député il vous faudrait vous
présenter comme républicain, et vous ne voudriez jamais... Moi, pourvu
que je vende bien mon vin, ce que je me moque de la politique!» (ce
n'est pas _moque_ qu'il y avait dans son texte)--«Et toute la France
est comme moi... Fini le temps des chouans, mon cousin, fini, fini...
Il n'en faut plus... Il faut des gens d'affaires et pas des don
Quichotte... Suis-je dans le vrai, hein? Oui ou non, suis-je dans le
vrai?»

Il y avait, dans sa façon de parler au commandant, un mélange assez
énigmatique de timidité,--l'éclair brisé de ses prunelles le dénonçait,
--et d'arrogance agressive. Il connaissait trop les idées de son
parent, royaliste déclaré, pour que cette allusion à la chouannerie ne
fût pas une sotte taquinerie préméditée. Le masque du vieil officier
ne tressaillit pas aux discours du rustre. A peine si le pli
volontiers amer de sa bouche se marqua davantage, et il répondit:

--«J'étais venu, mon cher Gustave, vous présenter mes compliments pour
le mariage de votre fille. Je suis heureux d'avoir pu vous les faire
de vive voix. Ma cousine Marie doit être bien heureuse...»

--«Elle devrait l'être,» reprit le butor, «mais elle est si mal en
train toujours!... Mon futur gendre a de la chance que Diane lui
apporte une belle santé. C'est le sang des Gronsac... Ne me parlez pas
d'une femme qui n'en finit jamais d'être malade. Quel _baluchon_ à
traîner!...» et il secoua ses larges épaules comme pour se débarrasser
d'un fardeau trop lourd; puis, brusquement: «Je ne vous retiens pas...
Votre jument s'ennuie. C'est nerveux comme une femme, une ponette,
mais du moins ça travaille. Allons, adieu. J'ai des ordres à donner.
Après ces pluies, il ne faut pas laisser ces gaillards seuls... La
terre est molle. Ça les ennuie d'y chercher des cailloux... Si je peux,
je vous saluerai encore au passage. Sinon, bon retour. Dites donc,
cousin, soyez moins rare tout de même...»

                   *       *       *       *       *

--«Ç'a été un bien joli garçon, tel que vous le voyez, à vingt-deux
ans,» me dit le commandant, comme Vérité commençait à démarrer. Il
voyait que je regardais la lourde silhouette du vigneron têtu
s'éloigner vers le groupe d'ouvriers.

--«Alors c'est un mariage d'amour qu'a fait votre cousine?»
demandai-je. «C'est bien invraisemblable aujourd'hui...» Il me sembla
de nouveau à cette exclamation, assez étourdiment jetée, que la même
ombre, remarquée tout à l'heure, s'épaississait dans les yeux bleus de
mon compagnon. Mais non. Je m'étais trompé. Car sa voix fut
particulièrement calme pour me répondre: «Je le suppose. Je n'étais
pas là. C'était l'année où je visitais l'Inde...»

--«Il n'a pas l'air d'un tendre époux,» continuai-je, toujours
étourdiment. Mais comment n'être pas la dupe du flegme impassible de
ce vrai Florentin? Qui donc a dit, à propos de l'étonnante domination
d'eux-mêmes, si particulière aux Italiens, qu'ils sont tous allés au
collège chez Machiavel, et qu'ils ont tous eu le premier prix?

--«Bah!» répondit-il, «il ne lui en a pas moins fait cinq enfants...»
Le demi-cynisme de cette remarque, assez extraordinaire chez l'ancien
soldat, qui professait d'instinct à l'occasion des femmes une
chevalerie de langage très différente du ton du jour, m'étonna un peu.
Mais ne savais-je pas que le commandant avait ses raisons pour n'être
pas très bienveillant envers ses cousins,--envers sa cousine surtout,
me parut-il, lorsqu'arrivés au château, nous fûmes introduits dans le
salon? Mme de Gronsac s'y tenait, au milieu d'un cercle de personnes
venues, comme nous, lui apporter leurs félicitations. Quoique l'on fût
au printemps et qu'après ces jours de pluie il flottât dans l'air,
réchauffé par le soleil déjà fort, une buée tiède, presque une
atmosphère d'été, l'épouse du robuste seigneur que vous venions de
rencontrer était assise au coin d'un grand feu et elle grelottait,
enveloppée dans un manteau de martre dont la nuance fauve accentuait
encore la lividité cadavérique de son visage consumé. Il semblait que
pas une goutte de sang ne courût sous cette peau d'une femme
évidemment atteinte dans les sources les plus intimes de la vie. S'il
n'était pas possible de deviner dans Gronsac le joli homme dont
m'avait parlé M. de Montis, la jolie femme de jadis se reconnaissait
vaguement dans les traits de la malade. Même trop creusés, ils
gardaient leur finesse. Ses mains, qu'une nervosité presque
incontrôlable crispait autour d'un écran qu'elle opposait à la flamme
du foyer, étaient aussi fines que les pieds apparus au bord de la
jupe. Ces pieds se cachèrent,--le bruit du tabouret brusquement
repoussé me força de remarquer ce détail presque insignifiant--comme
nous nous approchions pour la saluer. Ce fut le seul indice qu'elle
donna d'une impression quelconque, à nous voir entrer et à entendre
les coups sonores, puis amortis, du pilon de bois de son cousin sur le
carreau passé au rouge qu'un tapis de centre recouvrait
incomplètement. Quant à Montis, la tranquillité avec laquelle il
demanda de ses nouvelles à cette mourante excluait si bien tout
intérêt particulier, que certaines idées soulevées dans ma pensée par
vingt légères remarques inconscientes se dissipèrent aussitôt. Un
incident bien inattendu allait les réveiller, et les changer en une
évidence qui m'émeut encore, lorsque je me rappelle cette arrivée
glacée dans ce salon, les premiers propos d'une banalité si
cérémonieuse, échangés avec la maîtresse du lieu et les sept à huit
visiteurs; puis le coup de théâtre qui suivit:

--«Ne pourrai-je pas féliciter ma cousine Diane?...» avait demandé le
commandant après quelques minutes, durant lesquelles il avait sans
doute attendu la rentrée de la jeune fiancée, qui ne se trouvait pas
dans le salon.

--«Elle est montée chez elle avec deux de ses amies. Je vais l'envoyer
chercher,» dit la mère.

--«Ne vous donnez pas la peine, Madame,» interrompit une des jeunes
filles qui se trouvaient là, assises à chuchoter dans un des coins.
Avant que Mme de Gronsac eût pu répondre, la complaisante enfant avait
ouvert la porte que, dans sa hâte, elle oublia de refermer, et nous
pûmes l'entendre qui, du bas de l'escalier, appelait: «Diane,
Diane!...» et la voix de celle-ci demandait du haut: «Qu'y a-t-il?...»
Un petit cri de la première répondit, cri de joyeux étonnement,
accompagné d'éclats de rire des deux autres, et ce fut tout l'écho
d'un débat entre ces quatre gamines:--«Non, je ne veux pas...»--«Mais
si, mais si...»--«Laissez-moi, je vous répète que je ne veux pas...»
Enfin, le bruyant tumulte d'une lutte gracieuse à laquelle d'autres
phrases d'insistance servaient de commentaire:--«Tu es trop jolie
ainsi, il faut que tu viennes et qu'on te voie...» et de nouveau le:
«Je ne veux pas...» d'éclater, et, pour riposte: «Nous t'y mènerons de
force,» tant et si bien que la jeune fille qui s'était chargée d'aller
chercher Diane rentra dans le salon, et s'adressant à Mme de Gronsac:
«N'est-ce pas, Madame, que vous ne la gronderez pas?... Elle a mis
votre robe de mariage... Et si vous saviez comme ça lui va!... Il faut
qu'elle vienne... Permettez-le-lui?...»

--«Mais oui, qu'elle vienne...» répondit la malade.

--«Il faut que tu viennes, ta mère le veut!...» Et en même temps
qu'elle traduisait sous cette forme impérative la permission arrachée
presque de force, la messagère se précipitait, pour revenir quelques
instants plus tard, et elle traînait par la main Mlle de Gronsac,
rougissante, hésitante et poussée doucement par ses deux autres amies.
Diane avait en effet passé, un peu par jeu, un peu par coquetterie, la
robe de mariage de sa mère. Celle-ci avait tiré d'un bahut familial
cette relique d'un jour d'espérance, suivi de si tristes lendemains,
pour obéir à une enfantine et trop naturelle curiosité de son enfant.
La jeune fille avait essayé cette robe, une fois en tête à tête avec
sa mère, et elle n'avait pas résisté au plaisir de la mettre à nouveau
devant ses amies... Elle se tenait devant nous à présent, à moitié
confuse, à moitié ravie, adorable de grâce délicate et virginale dans
la robe blanche, dont le satin avait jauni depuis ces trente ans
jusqu'à prendre des tons d'ivoire. Les manches en étaient étroites. De
petites basques allongeaient le corsage. Des volants s'étageaient sur
la jupe, dont la forme évasée rappelait la crinoline. C'était un
costume déjà, presque un déguisement, que cette toilette démodée qui
ne datait pourtant pas d'un demi-siècle!... Et ce qui achevait de
donner à cette fantaisie un je ne sais quoi d'inexprimablement
saisissant, c'est qu'une des compagnes de Diane tenait à la main une
photographie toute pâlie, qu'elle fit passer dans nos mains: Mme de
Gronsac était représentée dans cette même parure. La ressemblance de
la mère et de la fille, qui se devinait seulement, à les voir
aujourd'hui, devenait frappante, devant ce portrait où les mêmes plis
de cette même robe de noces, ce même corsage, ces mêmes manches
vêtaient réellement le même être. La Mme de Gronsac d'il y a trente
ans était là, ressuscitée dans sa fille. C'était elle qui nous
souriait, frémissante d'ingénuosité adolescente, idéale de beauté et
de fraîcheur fine, avec la fleur de son teint d'alors, la sombre
fraîcheur de ses prunelles d'avant la vie, les masses épaisses de ses
cheveux châtains à reflets blonds, la nacre humide de ses dents
brillant entre ses lèvres rouges qu'une insouciante mutinerie
entr'ouvrait joliment. Que c'est court, trente années! Elles avaient
suffi cependant pour faire d'une apparition de jeunesse, telle que
celle-ci, belle à ravir le coeur, cette triste et misérable loque
humaine, cette pauvre femme décharnée et cachectique, toute froide au
coin de son feu sous ses fourrures, image anticipée de ce que serait
en 1925, quand l'inexorable poussée des jours aura fait de nouveau son
oeuvre, la fiancée espiègle et gracieuse d'à présent! J'allais me
retourner vers M. de Montis, et lui dire: «Quel bonheur que le fiancé
ne soit pas là!...» Mais lui non plus, M. de Montis, n'était pas là.
Il avait trouvé, dans le désordre qui avait accueilli l'arrivée des
quatre jeunes filles, le moyen de sortir du salon, sans qu'aucun des
assistants s'aperçût de son départ... Si. Quelqu'un s'en était aperçu.
Je n'eus qu'à regarder Mme de Gronsac pour le constater: une émotion
extraordinaire agitait la malade à cette seconde, qui n'avait rien à
voir avec le regret de sa jeunesse disparue et de sa beauté évanouie.
Son buste de mourante s'était redressé. Ses mains avaient quitté
l'écran et se contractaient sur les bras du fauteuil. Un peu de
couleur était revenu à ses joues, et, dans les profondeurs de ses yeux,
une flamme s'était allumée. Ce n'était pas vers sa fille qu'ils se
tournaient, ces yeux où se lisait une épouvante et pourtant une espèce
de joie, presque folle. C'était vers la porte qui donnait sur le parc,
et par où M. de Montis avait dû se retirer... Un irrésistible désir de
le voir, lui, à cet instant même, me fit me précipiter de ce côté,
--indiscret élan dont je me repentis tout de suite, en le trouvant qui,
écroulé sur un banc de pierre, contre la maison, sanglotait
convulsivement. Le secret de la solitude et de la sauvagerie de ce
soldat blessé, je le tenais, là, devant moi,--et la raison de ses
longs exils du pays natal, et celle de l'amertume qui creusait un pli
si serré au coin de sa bouche fière. Le vieil officier venait de voir
réellement un spectre en plein jour,--celui de la femme qu'il avait
passionnément aimée à vingt-cinq ans, sans le dire. Il était un
infirme, un mutilé. Elle n'avait pas deviné son sentiment alors, et
elle avait très naturellement épousé le beau garçon destiné à devenir
un brutal goujat. La dureté grossière de ce manant titré l'avait
martyrisée trente ans. Elle avait été très malheureuse. Elle en
mourait. Voilà pourquoi M. de Montis avait tant évité de la revoir. Il
appréhendait, devant cette agonie prolongée, de laisser échapper
l'aveu d'un sentiment qui, dans cette misère d'une existence
cruellement manquée, serait une misère de plus. Cet aveu, il venait de
le faire, pour la première et dernière fois, par son bouleversement
devant le fantôme de celle qui avait été le rêve et le désespoir de sa
jeunesse, apparue soudain dans la même robe qu'elle avait portée, pour
s'agenouiller à l'autel,--auprès d'un autre.

  Décembre 1902.



FAUSSE MANOEUVRE


I

Comme Paris est à la fois l'une des plus grandes villes entre les
grandes, et l'une des plus petites entre les petites, la présence du
jeune ménage Paluau dans la loge de la comtesse de Séricourt à l'Opéra,
ce lundi, provoquait des commentaires sans fin parmi les abonnés de
ce théâtre. Ces abonnés ne sont pas légion; mais, par les cercles et
les champs de courses, par les salons et les cabinets particuliers,
ils touchent à des sociétés si diverses que la moindre anecdote,
commentée par eux, se trouve naturellement devenir ce que l'on appelle
dans les gazettes spéciales un événement parisien. Encore vingt-quatre
heures, et la nouvelle d'une reprise de liaison entre Mme de Séricourt
et Maurice de Paluau, six mois après le mariage de celui-ci, allait
courir partout dans ce coin de province qui va du Bois de Boulogne à
la place Vendôme et du parc Monceau à la rue de Varenne. En attendant,
voici les phrases qui se prononçaient presque identiquement, entre
initiés, de fauteuil à fauteuil, dans les avant-scènes, dans les
baignoires, enfin tous les postes d'observation d'où l'on pouvait voir,
sur le devant de la loge des Séricourt, la toujours jolie comtesse et
Mme de Paluau assises auprès l'une de l'autre. Au fond, parmi quelques
comparses, se dessinait la silhouette des deux maris:

--«Hé bien! Vous avez vu? La petite Séricourt a repris Paluau...»

--«Ça en a tout l'air et c'est dégoûtant. Pourquoi s'est-il marié,
alors?»

--«Hé! Hé! Sa femme a beaucoup d'argent.»

--«Il faut bien qu'elle ait quelque chose. Quel paquet! Est-ce fagoté!
Et Clotilde est-elle délicieuse! C'est vraiment la femme la mieux mise
de Paris. Ce que je ne comprends pas, c'est que Paluau l'ait jamais
quittée, et pour ça!»

--«Vous êtes bien sûr qu'il l'avait quittée?»

--«Vous croyez? Ce serait encore plus dégoûtant, mais bien nature.
Reste à savoir comment sa femme supportera la chose...»

--«Elle n'en saura rien. Qui le lui dirait?»

--«Pauvre petite!... D'ailleurs Paluau n'a pas l'air fier. Tout de
même, j'en reviens à ce que je disais: pourquoi diantre s'est-il
marié?»

--«L'argent, je vous répète, l'argent... Il avait beaucoup mangé.»

--«Mais Mme de Séricourt l'aimait, puisqu'ils sont de nouveau
ensemble. Pourquoi l'a-t-elle laissé se marier?»

--«Qui sait? Peut-être aussi pour l'argent.»

--«Vous croyez?...»

--«Moi! Je ne crois rien... Mais laissez-moi écouter. J'adore ce
_Sigurd_, et puis, je ne viens pas à l'Opéra pour regarder la salle.
Je viens pour entendre la musique. J'ai ce ridicule.»

--«Moi aussi...»

                   *       *       *       *       *

Le monde sait tout et il ne sait rien. Les indifférents qui le
composent sont à la fois les plus perspicaces des espions et les plus
badauds des gobe-mouches, de même qu'ils sont les plus cruels des
juges et les plus indulgents des témoins. Les chroniques parlées du
genre de celles-là ne sont jamais ni entièrement exactes ni
entièrement inexactes. Il était très vrai que l'invitation à l'Opéra
faite par Mme de Séricourt au jeune ménage Paluau constituait un
épisode nouveau d'un roman déjà connu. Mais ce roman était assez
banal: il s'en déroule des centaines dans ces décors d'élégance, où se
prélassent les représentants d'une aristocratie dépossédée et qui
trompe son oisiveté forcée par le piquant des aventures sentimentale.
Il était faux que celui-là comportât des complications de cette
sinistre scélératesse: une maîtresse mariée laissant son amant faire
un riche mariage, pour exploiter à deux une riche dot! La réalité est
à la fois plus simple et plus nuancée que la facile misanthropie du
monde ne le suppose. Maurice de Paluau avait été pendant les trois
dernières années de sa vie de célibataire l'amant de Clotilde de
Séricourt. Seulement, lorsqu'il s'était décidé à se marier, cette
liaison étant rompue, et d'une de ces ruptures qu'un homme a le droit
de croire d'autant plus définitives qu'elles ont eu lieu sans scènes
de drame, sans crises violentes, tranquillement, normalement, par
lassitude réciproque. Les deux amants s'étaient rendu leurs lettres.
Ils avaient échangé des engagements de bonne amitié. Cette solution
vulgaire paraissait bien prouver que l'intrigue nouée entre Clotilde
et Maurice relevait de la galanterie et non de la passion. Il était
naturel que, dans de telles conditions, le jeune homme n'eût éprouvé
aucun scrupule à ranger sa vie presque aussitôt. Dans la quinzaine qui
avait suivi cette séparation, quasi officielle, ses affaires l'avaient
appelé dans le Poitou, auprès de sa mère. Son séjour avait dû se
prolonger. Là, enveloppé de cette atmosphère familiale qui contraste
si fort, par sa paix honnête, avec les plaisirs frelatés et surchargés
de Paris, il s'était laissé marier. Il avait épousé une jeune fille
qui n'était pas noble, mais que sa mère connaissait et couvait pour
lui depuis des années. Cécile Pradelle était l'unique héritière d'une
terre immense qui jouxtait celle des Paluau. Ce motif d'ordre tout
positif avait déterminé le choix de la mère de Maurice. La volonté de
la vieille dame avait elle-même déterminé la décision de son fils. Il
n'y avait pas trace de passion dans une telle union, mais il n'y avait
non plus aucune trace d'un criminel ou bas calcul. A la suite de ce
mariage, Paluau avait voyagé avec sa jeune femme, classiquement. Non
moins classiquement il était revenu pour la saison à Paris, afin d'y
chercher une installation autre que son rez-de-chaussée de garçon. Il
se proposait de partager son existence en deux parties, comme beaucoup
d'hommes de sa classe:--un appartement dans le voisinage des
Champs-Élysées pour la fin de l'hiver et le printemps,--et, pour l'été,
puis la saison des chasses, son domaine vraiment seigneurial à
mi-chemin de Poitiers et d'Épanvilliers. La présentation de Mme de
Paluau aux personnes que Maurice avait connues avant son mariage
rentrait nécessairement dans ce programme,--par suite à Mme de
Séricourt. Le gracieux accueil de celle-ci rentrait également dans le
programme d'amitié arrêté entre les deux anciens amants... Et pourtant,
si la malveillance des habitués de l'Opéra avait tort d'interpréter
d'une façon si dure cette première apparition de Paluau et de sa femme
en public, à côté des Séricourt, leur instinct ne se trompait pas tout
à fait: cette rencontre entre les affections passées du jeune homme et
ses devoirs présents ne devait pas être aussi facile qu'il était en
droit de le supposer après la convention de bons rapports conclue avec
son ancienne maîtresse. Il allait éprouver, lui après tant d'autres,
qu'il ne se connaissait pas tout entier lui-même, et encore moins ses
amis d'autrefois. Je ne sais quel psychologue moderne a trouvé une
heureuse formule pour indiquer cette ignorance où nous sommes de notre
sensibilité la plus profonde et des réactions qu'elle nous infligera
au contact de tel ou tel événement. «Nous vivons,» a-t-il dit, «sur la
surface de notre être.» Rien ne démontre mieux la justesse de cet
axiome que les surprises des lendemains d'amour. Lorsque Paluau avait
demandé par lettre à Mme de Séricourt la permission de lui amener
sa jeune femme, il se croyait bien sûr que si jamais une tentation de
trahir ses nouveaux devoirs lui venait de quelqu'un, ce ne serait pas
de Clotilde... Mais alors pourquoi se tenait-il dans cette loge
d'Opéra avec ce front soucieux, cette bouche contractée, ce regard
mécontent et ces yeux inquiets qui faisaient dire aux observateurs
cet: «Il n'a pas l'air fier?» Pourquoi écoutait-il à peine Séricourt,
qui lui parlait avec cette inexplicable et profonde sympathie que
dix-neuf maris trahis sur vingt ont pour l'homme avec qui leur femme
les trahit ou les a trahis?--Cette sympathie survit à la trahison,
dont elle est le châtiment le plus ridicule et le plus amer.--Pourquoi
s'était-il placé au fond, de manière à suivre, dans la glace, les
mouvements de Clotilde, sans la regarder elle-même? Et pourquoi, quand
celle-ci s'avançait ou se reculait; que cette glace reflétait, au lieu
de ses épaules et de son sourire, le buste et le visage de Mme de
Paluau, une véritable souffrance se lisait-elle sur les traits du
jeune mari? Était-ce un remords soudain éveillé dans sa conscience à
la pensée du rôle de dupe qu'il faisait jouer à sa femme? Était-ce
l'humiliation de constater, en comparant Mme de Séricourt à Cécile,
combien celle qui portait son nom paraissait lourde et presque
paysanne à côté de l'autre? «Un paquet», avaient dit trop justement
les jugeurs de l'orchestre. On eût dit qu'un malicieux génie s'était
complu à conseiller à la nouvelle mariée précisément la toilette qui
lui seyait le moins, et le voisinage de la comtesse soulignait encore
cette faute de goût. Assez grande et d'une tournure déjà massive,
Mme de Paluau portait une robe blanche, d'un lourd satin broché,
qui l'épaississait et l'alourdissait en faisant paraître plus rouges
ses bras un peu forts et en congestionnant son teint de demi-rousse.
Au grand jour, elle avait cette belle fraîcheur saine d'une fille
grandie à la campagne; mais aux lumières, et dans la chaleur de la
salle, le sang plaquait ses joues. Elle en prenait, malgré ses beaux
yeux d'un bleu intense et ses belles dents, une physionomie commune.
Ses cheveux blonds, qu'elle avait très abondants, s'étageaient sur sa
tête en nattes trop serrées, presque jaunes. Elle y avait mis des
roses qui semblaient trop roses, une aigrette et une grosse broche en
pierreries. Ses diamants, qu'elle portait en collier et qui lui
venaient de sa belle-mère, achevaient, par la lourdeur de leur monture,
de lui donner un air harnaché et endimanché. Enfin, quoiqu'elle eût
des traits réguliers et purs, c'était une femme laide, en ce moment,
surtout en regard de l'artifice savant que représentait la toilette de
sa voisine. Une grande dame parisienne, comme était Mme de Séricourt,
pense d'abord, quand elle combine sa parure, à ses défauts plus qu'à
ses beautés. Clotilde était une de ces blondes maigres et pâles, tout
près d'être fades et anguleuses. Les mots de «délicatesse» et de
«souplesse» venaient à l'esprit devant les ondulations de ses cheveux
cendrés où tremblait une couronne de feuillage léger avec quelques
diamants placés là, sans monture visible, en gouttes de rosée. Comment
deviner la sécheresse du corps dans une de ces robes en dentelle
blanche, toutes scintillantes de paillettes, toutes ruisselantes de
pampilles, qui transforment sans cesse les lignes du buste et des
hanches au lieu de les dessiner par le mouvement? Le doux éclat de ses
belles perles brillait sous l'écharpe qu'elle ramenait sur ses
épaules. Ainsi habillée, avec sa grâce et sa sveltesse, elle
paraissait d'une autre essence que la créature de chair et de sang qui
s'éventait à côté d'elle. L'ancien amant de cette idéale beauté, le
mari récent de cette lourde provinciale était-il blessé par ce
contraste au plus vif de sa vanité masculine? Ou bien subissait-il un
renouveau irrésistible de trop voluptueux souvenirs, encore avivé par
la froideur de son mariage?... Toujours est-il qu'à un instant de
cette soirée les sensations, dont son visage tourmenté portait la
trace, lui devinrent physiquement insupportables. D'autres personnes
étaient venues dans la loge, quatre hommes à qui Mme de Séricourt
avait demandé de rester. Paluau en profita pour se retirer dans le
petit salon aménagé près de la porte d'entrée. Il se laissa tomber sur
le canapé, et tandis que la musique lui arrivait, sans qu'il vît la
salle ni les chanteurs, il s'abîma dans une rêverie qui devait être
bien profonde, car il ne s'aperçut pas que les habits noirs
s'écartaient pour céder la place, à qui? à la comtesse elle-même, qui
disait: «Il y a vraiment trop peu d'air dans cette salle...» Et
l'interpellant: «Je ne vous dérange pas, Maurice?» dit-elle à Paluau.
Et elle s'assit sur le canapé à côté de lui, tandis que les autres
visiteurs, qui tous connaissaient sa liaison d'autrefois avec le jeune
homme et qui tous croyaient à un recommencement de cette vieille
histoire, se pressaient en écran protecteur entre l'épouse légitime
restée sur le devant de la loge et l'ancienne maîtresse. Cette
audacieuse trouvait les dix minutes de tête-à-tête qu'elle avait
voulues. Elle n'était pas femme à en perdre deux secondes!

--«Je ne vous ferai pas gronder, au moins?» dit-elle en s'allongeant
dans une pose qui découvrit la pointe de ses pieds fins; et, avec un
discret sourire qui creusait une fossette sur le coin de sa joue
rieuse, à droite, elle ajouta: «C'est qu'elle est charmante, votre
femme, et qu'elle a l'air de vous aimer passionnément.»

--«Pourquoi me parlez-vous d'elle?» répondit Paluau, d'une voix
sourde. Il la regardait en l'interrogeant. Elle put lire dans ses yeux
une émotion qui n'était guère d'accord avec le contrat de bonne
amitié--sans autre nuance--passé entre eux, dix mois auparavant. On
était en mai 1903, et ils s'étaient quittés en juillet 1902. Mais la
façon dont ses yeux à elle, d'un bleu si doux à cette minute, se
portèrent sur les yeux bruns du jeune homme, le souffle plus court
dont sa poitrine était soulevée, ce «Maurice» prononcé presque tout
bas, comme avec crainte, cette interrogation sur le mécontentement
possible de Mme de Paluau, étaient-ce là des attitudes conformes,
elles aussi, à ce programme? Elle l'avait laissé partir quand il était
libre. Maintenant qu'il ne l'était plus, pourquoi venait-elle le
tenter avec sa beauté? Lui-même, il l'avait quittée, alors qu'il
n'avait aucun devoir. Pourquoi oubliait-il ses actuels devoirs au
point de continuer, après cette première interrogation, déjà si peu
sage: «J'ai trop souffert ce soir, Clotilde... Je sais que je n'ai
plus le droit de vous parler, comme je vous parle. Je sais que c'est
fou, que c'est criminel; mais ce que je viens de sentir tout à l'heure
a été trop fort, trop douloureux aussi...» Il avait prononcé ces mots
en pensant tout haut. Il ne saisit la signification véritable de ses
paroles qu'après les avoir émises, et il s'arrêta, tandis que Mme de
Séricourt s'éventait d'une main où il crut voir passer un tremblement,
et, comme il se taisait, elle lui demanda, presque dans un soupir,
tant son accent se fit bas pour lui poser cette question:

--«Mais qu'avez-vous senti?...»

--«Que je vous aimais toujours,» répondit-il.

Il y eut un nouveau silence entre eux, durant lequel arriva jusqu'au
fond de la loge la phrase de la mélodie: _la Walkyrie est ta
conquête_. L'ancienne maîtresse avait penché la tête comme si ce
qu'elle venait d'entendre la touchait à une place trop sensible de son
être. Tout d'un coup elle regarda Paluau fixement et elle dit plus bas
encore:

--«Et moi aussi, je vous aime toujours...»

--«Vous?» balbutia-t-il.

--«Oui, moi,» répéta-elle; puis comme se reprenant elle-même et plus
haut: «Je vous en ai trop dit...» fit-elle, «laissez-moi. Retournez,
retournez là,» et elle désigna d'un mouvement de ses yeux le devant de
la loge et la place où se trouvait Mme de Paluau.

--«Non,» répondit-il en lui saisissant la main, au risque de la perdre
et de se perdre, «pas avant que vous ne m'ayez promis que je vous
reverrai, que nous pourrons parler vraiment, nous expliquer.--Je veux
vous revoir, je le veux.»

--«Non,» dit-elle, «c'est fou»; elle reprit: «C'est fou!»--Puis, comme
si une force supérieure à sa volonté lui arrachait un consentement:
«Hé bien! venez demain chez moi, à trois heures; j'aurai condamné ma
porte pour tout le monde, excepté pour vous.--Mais laissez-moi
maintenant, laissez-moi,» et employant la même formule que lui tout à
l'heure: «Je le veux.»


II

Lorsque Paluau se retrouva tout seul avec sa femme, une demi-heure
après cette conversation, dans le coupé qui les ramenait, la fièvre de
ce dialogue, si court, mais si chargé, pour lui, de souvenirs et
d'espérances, de regrets et de désirs, le brûlait encore. A cette
impression d'enivrement se joignait, pour l'augmenter, celle de la
soudaineté de cet éclat. Une telle explosion de sentiments, et si
violents, devait le laisser comme déconcerté, d'autant plus qu'elle
était aussi imprévue qu'instantanée. Le trait principal du caractère
de cet homme était une contradiction intime et radicale entre la vie
qu'il avait menée et sa nature. Les grandes lignes assez nobles de son
visage devaient à cette anomalie une physionomie tantôt exaltée et
tantôt souffrante qui lui donnait un air de héros de roman, au lieu
qu'il était tout simplement le descendant très représentatif d'une
longue lignée de seigneurs terriens, un homme destiné par tout son
tempérament à cette existence de château, à la fois primitive et
conventionnelle, large et monotone, occupée et paresseuse. Le hasard
avait voulu que, privé de son père tout jeune et maître de sa fortune,
il vînt à Paris, où sa soeur était mariée. Il s'y était laissé prendre,
comme beaucoup de ruraux, par cet attrait du mouvement qui leur fait
paraître morne et insipide la régularité de la campagne. Très bien
apparenté, très riche, avec une belle tournure et une naturelle
élégance de manières, il était entré aussitôt dans ce courant de la
haute vie, qui emporte vers la passion et ses orages tant de destinées
faites pour la famille et l'habitude. Il avait eu plusieurs aventures.
Sa liaison avec Mme de Séricourt avait été la plus flatteuse et la
dernière. Pourtant l'arrière-fonds de l'hérédité était si fort chez
lui qu'il n'était pas devenu un Parisien. Il n'en avait acquis ni les
qualités d'aisance et de légèreté, ni la sécheresse positive. De même
qu'il restait timide--parce qu'il se savait malgré tout un peu
provincial,--avec un air facilement altier, il était resté sensible et
sincèrement épris de droiture, de rectitude et de loyauté, dans des
situations aussi fausses que celle qu'il avait occupée trois ans chez
les Séricourt. Cela devait faire et faisait une âme obscure et trouble
sous des dehors de calme et très incohérente sous des apparences de
force. Pour de tels hommes, le mariage, qui semble une sagesse, est en
réalité une très dangereuse épreuve. Leur complication déroute la
confiance. Ils intimident leur femme par leur manque de transparence
morale; et ils risquent d'arrêter à jamais chez elle l'élan spontané
et l'expansion. Le silence appelle le silence, comme la vérité appelle
la vérité, et le silence produit naturellement le malentendu. Déjà,
sans qu'il en eût reconnu la cause dans son propre caractère, Paluau
sentait que sa femme ne lui était pas complètement intelligible. Il
n'y avait jamais eu de scènes entre eux, et ils ne vivaient pas coeur
contre coeur. L'ayant épousée sans entraînement, moins encore par
raison que sous l'influence de sa mère, il n'avait pas su voir que
Cécile, elle, l'aimait profondément, passionnément, et qu'elle n'osait
ni ne savait le lui dire. Il ne voyait pas non plus que, depuis les
huit semaines qu'ils étaient à Paris,--campés dans son ancien
appartement de garçon et en train de préparer leur installation
définitive,--la mélancolie de la jeune femme s'accroissait chaque
jour. Il n'est que juste d'y insister: avant cette foudroyante
surprise d'émotion qui l'avait, ce soir, fait parler à Mme de
Séricourt comme il lui avait parlé, il n'avait jamais manqué ni en
actes ni en discours à ce pacte d'honneur que le mariage représente
toujours à un homme élevé dans certains principes. Ce soir marquait
donc pour lui une date ineffaçable, celle du premier parjure: le
rendez-vous demandé à son ancienne maîtresse, et accordé par elle,
dans ces termes, avec ce regard, c'était l'infidélité, certaine, toute
proche, déjà commise, et le mari coupable en éprouvait le remords dans
cette voiture où son bras frôlait le bras de sa femme; où il la
sentait respirer, bouger, vivre. Ces sensations contradictoires se
mélangeaient dans le plus violent tumulte intérieur. Ce brusque et
irrésistible désir pour son ancienne maîtresse, la stupeur de
l'éprouver si intensément et de l'avoir avoué si brutalement,
l'appréhension du chemin où il venait de s'engager et son incapacité,
il le sentait d'avance, à s'en retirer, quels événements et qui
faisaient courir dans ses veines le frisson de trop d'émotions
passées! Il allait revivre, il revivait déjà toute son existence
parisienne, dont il avait eu la nostalgie à son insu après en avoir eu
la lassitude. En même temps, il ne pouvait se défendre d'une véritable
honte à se constater si déloyal et vis-à-vis de qui? De cette enfant
de vingt ans qui portait son nom, à laquelle il n'avait pas un
reproche à faire, dont il avait pris la vie,--et il allait la trahir,
il l'avait trahie!... Tant de mouvements du coeur et de si passionnés
le contraignaient de se taire. Comme s'il eût craint que même ses yeux
dénonçassent ses pensées, il regardait machinalement, à travers la
portière, les maisons closes profiler leurs façades muettes sous le
reflet des becs de gaz, les passants attardés en train de se hâter sur
le trottoir, d'autres voitures venir en sens inverse. Il n'observait
pas que sa compagne, après avoir essayé de lui poser quelques
questions auxquelles il n'avait répondu que par des monosyllabes, le
regardait avec des prunelles dont il aurait eu peur. Il ne s'y lisait
que la plus craintive, la plus passionnée des supplications, mais une
supplication si angoissée, si douloureuse qu'elle supposait chez la
jeune femme qui sentait ainsi la divination de son malheur,
--jusqu'où?...

                   *       *       *       *       *

Le coupé allait de la sorte, traversant au grand trot de son cheval ce
vaste quartier de Paris qui sépare l'Opéra de l'extrémité de la rue
Saint-Dominique, pas très loin de la place des Invalides, où
habitaient momentanément les Paluau. L'absorption du jeune homme dans
ses pensées avait été si entière qu'il éprouva presque le saisissement
d'un somnambule réveillé par un choc, lorsqu'étant rentré dans
l'antichambre et se préparant, comme il faisait d'habitude, à se
retirer dans la pièce qu'il s'était réservée,--son ancien cabinet de
travail où on lui préparait chaque soir un lit, dissimulé le jour dans
un canapé,--sa femme lui dit, d'une voix qu'il ne lui connaissait pas:

--«Maurice, j'ai à vous parler. Il faut absolument que je vous
parle...»

Il fut bien obligé de lever les yeux sur elle, cette fois. Il vit
qu'elle était pâle et tremblante. Il pensa qu'elle soupçonnait tout et
il pâlit lui-même. Il essaya pourtant de plaisanter.

--«Il est tout près d'une heure,» répondit-il; «il serait plus sage
d'aller vous reposer. Nous aurons le temps de causer demain.»

--«Non,» dit-elle, «ce soir... Demain je ne serais pas sûre d'avoir
encore la force... Je l'ai maintenant. Je viens d'avoir trop mal. Je
vais renvoyer ma femme de chambre. Venez chez moi...»

Il y avait dans cette imploration, proférée à voix basse, pour que le
valet de pied, debout près de la porte d'entrée, ne l'entendît pas,
une telle ardeur; la physionomie de Cécile, d'ordinaire immobile et si
aisément insignifiante, s'éclairait à cette seconde d'une telle flamme;
une si impérieuse volonté émanait d'elle que l'ancien amant de Mme de
Séricourt n'eut plus de doute. Elle ne soupçonnait pas. Elle savait.
Il répondit:

--«Je serai chez vous dans un instant.»

Il avait voulu s'accorder ce dernier répit pour se ressaisir et
assurer son attitude dans une explication, qui, au demeurant, ne
pouvait porter que sur son passé. Évidemment quelqu'un, ami ou parent,
avait dénoncé à sa femme la liaison de ses dernières années de
célibat. Une lettre anonyme avait dû être écrite. Cécile l'avait
observé durant la soirée. Cet entretien en tête à tête dans le fond de
la loge avait provoqué une crise de jalousie aiguë. Du coup tous ses
instincts d'indépendance s'insurgèrent dans le jeune homme. Les cinq
minutes qu'il passa dans sa chambre avant de se diriger vers celle de
sa femme suffirent à changer l'équilibre si instable de son âme. S'il
avait eu, tout à l'heure, dans la voiture, un secret remords à l'idée
de la trahir, quand il la croyait si naïvement confiante, cette
jalousie devinée chez elle avait endurci soudain son orgueil d'homme.
Et puis,--ces petites impressions animales sont si étrangement
déterminantes durant ces scènes d'intimité conjugale,--elle venait,
dans cette antichambre, quand elle l'avait interpellé ainsi, de lui
paraître de nouveau, comme pendant la soirée, si gauche et si lourde,
si engoncée par sa robe trop riche, si peu plaisante malgré sa
jeunesse. Le masque de sang que la chaleur du théâtre lui avait mis
aux joues et sur le front s'empourprait encore de son émotion
nouvelle... Enfin, lorsqu'il se présenta devant elle, comme il l'avait
promis, la plus sèche irritation nerveuse le dominait. Il était décidé
à ne supporter aucun reproche, dût cette première explication aboutir
au départ de Cécile le lendemain. Le fantôme de sa délicieuse amie de
l'autre année traversait de nouveau sa pensée et l'ensorcelait à
distance. Il l'avait revue, en esprit, assise sur le divan de la loge,
puis sur le canapé de damas rouge, à côté de lui. Contre de tels
souvenirs que pouvaient les reproches qu'il lisait d'avance sur la
bouche tremblante de l'épouse légitime, sinon lui donner cette
horrible sensation de la chaîne qui paralyse tout chez l'homme, même
la pitié?

                   *       *       *       *       *

Il la trouva, assise sur un fauteuil, les bras pendants, la tête
abandonnée, et qui pleurait. Elle lui fit signe de la main qu'il
attendît, qu'elle allait lui parler, qu'elle ne pouvait pas en ce
moment. Puis, quand elle se reprit enfin, sa première phrase fut si
différente de ce que prévoyait le mari déjà plus d'à moitié perfide,
qu'il en demeura immobile d'étonnement:

--«Je vous demande pardon, Maurice,» dit-elle. «Je viens de vous
inquiéter, ce sont mes nerfs qui m'ont trahie... Je serai plus forte,
une autre fois... C'est ma faute, si les choses sont comme elles sont,
je le sais. Je sais qu'en me conduisant comme j'ai fait je ne peux que
les rendre pires... Mais il y a des moments où je suis trop
misérable...»

--«Vous me parlez par énigmes,» répondit-il. «Quelles sont ces choses
dont vous vous plaignez? Quels sont ces moments où vous êtes si
misérable, et pourquoi?»

--«Pourquoi?...» reprit-elle d'un accent accablé. «Tout à l'heure je
voulais vous le dire. Je m'en croyais la force. Je ne l'ai plus, et à
quoi bon?»

--«Mais c'est moi qui veux que vous vous expliquiez maintenant,»
insista-t-il. «J'ai le droit de savoir les raisons de l'état où je
vous ai vue...» Et après une hésitation: «Avez-vous quelque reproche à
me faire?»

--«A vous?...» répondit-elle, et secouant sa tête plus
douloureusement: «A vous? Non. Je vous le répète, la faute est à moi.»

--«Quelle faute?» demanda-t-il de nouveau, et d'un accent
d'impatience: «Mais parlez, parlez...»

--«Ah!» fit-elle, «ne soyez pas dur pour moi... Hé bien! puisque vous
l'exigez,» et sa voix tremblait, «je parlerai... Ce que je voulais
vous dire, c'est que vous ne devriez pas, vous, me laisser comme vous
me laissez, sans conseil, sans appui... J'ai toujours su, quand je
vous ai épousé, que je n'étais qu'une simple, et que j'aurais beaucoup
de peine pour devenir pareille aux femmes de la société où vous avez
vécu jusqu'ici... Mais je vous aimais!... J'ai pensé que j'apprendrais,
que j'arriverais... Si vous m'aviez un peu aidée?... Si j'avais pu
vous demander?... Mais vous m'intimidez tant!... tant!... Pour que
j'ose m'ouvrir à vous, comme je fais, il faut que j'aie peur de vous
déplaire davantage encore en me taisant... C'est là toute ma misère,
je vous l'ai dite: de ne pas savoir me faire aimer... Surtout depuis
que nous sommes à Paris, je le sens, vous avez honte de moi,» et, se
cachant le visage dans les mains comme si réellement elle avait
elle-même la conscience d'un opprobre mérité, elle redit, avec un
grand sanglot: «honte de moi!...»

Il y avait, dans cette confession de la plus dure épreuve que puisse
subir une jeune femme au début de son mariage, une telle humilité;
cette plainte, qui ne récriminait pas, qui ne se rebellait pas, qui
gémissait seulement, correspondait si peu à l'attente de Maurice; elle
aggravait tellement sa faute de la soirée en lui prouvant combien
celle qu'il trahissait était sans défense!... Il en demeura un instant
décontenancé, ému malgré lui par une si évidente sincérité, saisi plus
encore par la surprise devant l'être qui se révélait soudain. C'était
comme si une autre créature se dégageait devant lui, de la Cécile
qu'il connaissait. Une pâleur avait envahi son visage tandis qu'elle
parlait. L'audace de son discours faisait refluer tout son sang à son
coeur. La tension nerveuse l'avait redressée. La lourde toilette, si
engoncée tout à l'heure, ne l'écrasait plus, tant elle était
palpitante d'émotion, la gorge soulevée, la taille frémissante. Enfin,
elle vivait par toutes ses fibres, et cette intensité de vibration
intérieure l'animait, la transfigurait. Si Paluau eût été capable
d'analyser froidement ces deux scènes si voisines: celle qu'il avait
eue à l'Opéra avec Mme de Séricourt et celle qu'il soutenait à présent,
il aurait compris et mesuré quelle différence sépare une femme vraie
et une femme coquette, la créature qui aime parce qu'elle aime et
celle qui joue la comédie du sentiment pour se faire aimer... Mais, à
cette minute, il ne raisonnait pas. Il avait pitié de Cécile, tout
simplement, et, pour la calmer, il lui disait:

--«Moi, avoir honte de vous!... Voyons? Quand un mari a honte de sa
femme, est-ce qu'il la présente partout comme je vous ai présentée?...
Est-ce qu'il se montre avec elle comme je me montre avec vous?... Si
j'avais honte de vous, comme vous dites, vous aurais-je conduite à
l'Opéra, ce soir, comme je vous y ai conduite?»

--«Oh! ce soir!...» interrompit-elle en lui prenant le bras qu'elle
serra convulsivement. «Ce soir!... Ne me parlez pas de ce soir!... Ç'a
été le plus dur de tous... N'essayez pas de me mentir. Je sais, vous
êtes bon... Vous ne voulez pas vous avouer que vous rougissez de celle
à qui vous avez donné votre nom... Mais si vous vous étiez vu pendant
le spectacle, et votre regard quand il se posait sur moi!... Je vous
voyais me comparer à Mme de Séricourt. Elle était si jolie, et si
élégante, si grande dame! Je comprenais si bien qu'à côté d'elle
j'étais si gauche, si empruntée!... Et pourtant, si vous saviez ce que
j'avais fait pour vous plaire ce soir! J'avais remarqué que vous
admiriez cette femme. Quand il s'agit de goût, c'est toujours le sien
que vous citez... Lorsque j'ai su que nous allions à l'Opéra avec elle,
l'autre semaine, j'ai fait appel à tout ce que j'ai de courage... Je
suis allée chez elle... Je lui ai parlé... Ne m'en veuillez pas! Je ne
me suis pas plainte de vous. Je n'en ai pas le droit. Je mourrais,
plutôt que de vous manquer ainsi... Mais vous ne pouvez pas trouver
que je n'avais pas le droit de la prier de m'aider un peu, de me
conseiller...»

--«Et vous avez fait cette démarche auprès d'elle?...» interrogea-t-il,
d'une voix si étrange qu'elle en eut peur.

--«Comme vous me posez cette question!... Ah! vous voyez bien que j'ai
eu tort de vous parler; que je vous déplais toujours, toujours, dans
ce que je fais, dans ce que je dis, comme dans ce que je porte...
Toujours! Toujours!...»

--«Et que vous a répondu Mme de Séricourt?» interrogea-t-il, sans
paraître prendre garde à cette exclamation.

--«Elle a été si bonne,» dit Cécile; «elle m'a promis de m'aider...
Elle m'a aidée.»

--«Elle vous a aidée?...» demanda de nouveau Maurice. «Alors, cette
toilette que vous portez ce soir...»

--«C'est elle qui me l'a choisie...» reprit la jeune femme. «Oui,
c'est elle qui m'a conduite chez le couturier; elle qui a décidé ma
robe, ma coiffure, mes bijoux... Et voyez comme tout est contre moi...
Quand nous avons été sur le devant de la loge, j'ai senti qu'elle, qui
a tant de goût pour elle-même, s'était trompée pour moi... Mais qu'y
a-t-il? Que se passe-t-il?...»

                   *       *       *       *       *

Il se passait qu'en l'écoutant raconter, avec cet accent découragé et
passionné, sa touchante démarche et l'infâme manière dont l'autre en
avait abusé, une révulsion violente et subite de son coeur avait
bouleversé Paluau. Une grille posée sur une écriture secrète en
éclaire soudain tout le sens. Certaines révélations sont cette grille.
Paluau comprenait que son ancienne maîtresse s'était complu à
savamment organiser, ce soir, cet écrasant contraste entre elle et
Cécile: l'épouse légitime, et qui ne se savait pas trahie, s'était
mise à la merci de sa rivale, et celle-ci en avait profité pour
exercer sur elle, hypocritement et méchamment, la plus mesquine des
vengeances: mais poussée par quoi?... Elle n'avait pas su aimer
Maurice autrefois, puisqu'elle l'avait laissé partir. Le retrouvant
marié, et constatant, elle était si fine et Cécile avait été si naïve,
que son ménage roulait déjà sur la route des malentendus, elle avait
voulu mettre entre la femme et le mari quelque chose d'irréparable.
Elle l'avait repris, quitte à le renvoyer de nouveau, plus tard, à un
foyer pour toujours renversé... Pourquoi encore? La haine des femmes
qui ne sentent pas pour celles qui sentent vraiment expliquait tout.
De là sa scélératesse dans l'invention d'un procédé très
misérable--hélas! il avait trop bien réussi!... De là les mots qu'elle
avait prononcés dans l'arrière-fond de la loge,--et son complice de
jadis y avait cru!... Et voici que la lumière se faisait en lui,
éclatante, par une nouvelle comparaison que la subtile Clotilde
n'avait pas su prévoir. Cette visite de la femme sincère chez la femme
coquette, sublime de bonne foi, ne permettait pas le doute, et Maurice
était révolté d'une si hideuse ruse? Attendri jusqu'au plus intime de
son âme par cette confidence de la femme amoureuse, sa femme, il
sentit les larmes lui venir. Il la prit entre ses bras et il la serra
contre son coeur avec passion, tandis qu'abandonnant sa tête sur
l'épaule de son mari et perdue de ravissement, elle gémissait:

--«Ah! tu me pardonnes! Ah! que je t'aime, et que tu es bon de me
laisser te le dire!»

--«Te pardonner?» répondait-il, et il répéta: «C'est toi qui me
demandes de te pardonner!...»

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Jamais Mme de Séricourt ne comprendra pourquoi cet homme qu'elle a
laissé si visiblement fou de passion à l'Opéra n'est pas venu au
rendez-vous qu'il lui avait lui-même demandé, ni par quel point de son
caractère,--elle le sait si faible!--il a trouvé la force de quitter
Paris sans l'avoir revue. C'est le seul de ses anciens amants, car la
féline et souple personne a sa liste, dont elle parle avec un peu
d'aigreur,--quand elle en parle. Et encore, car elle a du goût, même
dans la rancune, dit-elle simplement: «Ce pauvre Paluau! Il était bien
agréable, mais quand on a épousé une telle sotte!...»

  Mai 1903.



LA RANÇON


I

Il y avait bien longtemps que Mme Le Hélin n'avait point paru aussi
jolie à Pierre Guchery que ce jour-là. Pour une minute, la femme qu'il
avait tant aimée--plus d'un quart de siècle auparavant,--sa chère
Albertine, à la taille souple et fine, aux beaux cheveux châtains avec
des reflets fauves, au sourire clair, aux fraîches prunelles brunes
sur un teint de lait, l'adorable maîtresse de sa trentième année,
reparaissait dans la vieille dame à la taille lourde, aux joues
couperosées, aux paupières flétries, aux cheveux grisonnants, qu'il
avait pris l'habitude, lui-même quasi sexagénaire, de venir voir
chaque après-midi. C'était, entre eux, une de ces liaisons du monde,
presque officielles, tant elles ont duré. Elles gardent du moins,
parmi les misères que de tels rapports imposent, cette demi-noblesse
de la fidélité. L'histoire de ces amants tenait en quelques lignes:
Guchery s'était pris pour Mme Le Hélin d'une passion folle, au
lendemain de la guerre, et, à cette passion, il avait tout sacrifié.
Comme elle vivait à Paris, et pour ne plus jamais la quitter, il avait
donné sa démission de l'armée, où l'attendait un bel avenir. Comme
elle était mariée, il avait renoncé à se construire un foyer à lui.
Comme elle était mère, et qu'elle n'avait pas voulu lui sacrifier son
fils, il avait accepté la plus humiliante des situations, au foyer
d'un autre... Avec le temps, cette passion s'était transformée en un
attachement indéfinissable, mêlé de souvenirs et de regrets, de
reconnaissance pour les bonheurs qu'elle lui avait donnés autrefois,
et de pitié pour les irréparables atteintes dont il la voyait frappée
par l'âge. L'habitude avait aussi sa part dans ce sentiment.--A
soixante ans on a tant vu mourir, et l'on tient par des fibres si
fortes à ce qui reste!--Tout cela faisait bien encore une espèce
d'amour. La preuve en était dans l'émotion qui agitait cet homme, si
voisin de la vieillesse, quand, à des instants, de plus en plus rares,
hélas! ce visage dont il connaissait chaque ride lui montrait un
reflet de sa grâce d'antan. Mais, à cette visite-ci, ce n'était même
plus un reflet, c'était cette grâce elle-même que le fidèle amoureux
de Mme de Hélin venait de retrouver, dès son entrée dans le petit
salon bleu où elle se tenait presque toujours. Qu'il y était venu de
fois, depuis ces vingt-sept ans! Qu'il s'y était assis de fois, près
d'elle, dans la bergère Louis XV, à gauche de la fenêtre! Ce cadre
d'objets familiers n'avait guère changé depuis qu'il fréquentait
l'hôtel Le Hélin, et la dame du petit salon bleu semblait, elle aussi,
en ce moment, avoir à peine changé, tant ses yeux brillaient, tant le
plaisir éclairait, transfigurait toute sa physionomie. Le velours
violet de sa robe de demi-deuil,--elle était veuve depuis quinze mois,
--relevé par quelques bijoux: une chaîne et une broche de diamants, un
bracelet avec des perles,--la rajeunissait aussi, en l'allongeant, en
l'amincissant. Pierre ne put s'empêcher de lui dire, après avoir mis
un baiser, plus long que d'habitude, sur sa petite main restée si fine
et dont toutes les bagues lui rappelaient des anniversaires communs:

--«Vous êtes tout à fait en beauté aujourd'hui, ma chère Albertine...
Par ce jour noir de décembre»--on était à l'avant-veille de
Noël--«vous regarder, c'est retrouver le soleil... Vous avez l'air si
contente, si joyeuse même!... Que se passe-t-il?...»

--«Il ne se passe rien,» répondit-elle, «sinon ce qui s'est toujours
passé depuis que je vous connais: je vous aime, tout simplement...
J'ai trouvé mon cadeau de Noël pour vous,» ajouta-t-elle avec un
sourire fin, «et je crois qu'il vous fera plaisir... Voilà pourquoi je
suis contente...»

--«Faudra-t-il attendre et mettre mon soulier au coin de la cheminée,
comme un petit garçon bien sage, pour savoir quel est ce cadeau?»
répliqua-t-il, sur le même ton de badinage tendre.

--«Comment?» fit-elle, «vous ne devinez pas?...» Elle le vit soudain
pâlir, et elle comprit qu'il comprenait: «Oui,» continua-t-elle, «vous
vous rappelez qu'au lendemain dujour où je me suis trouvée libre, vous
m'avez promis de me laisser fixer moi-même le moment de notre mariage.
Hé bien, mon ami, votre Albertine sera Mme Guchery, quand vous voudrez,
à partir d'aujourd'hui... Mais qu'avez-vous?...»

--«J'ai,» dit-il, «que j'ai trop désiré cette heure. Elle me fait du
mal à force de me faire du bien... Et puis c'est si tard! J'aurais
tant voulu vous donner mon nom, quand nous avions l'avenir devant nous,
quand...» et son soupir révélait l'âcre nostalgie dont il avait été
tourmenté dans la possession de cette femme, qui le regardait avec des
yeux noyés de larmes, tant elle le sentait l'aimer. «Mais laissons ces
regrets,» poursuivit-il d'une voix qu'il voulait rendre gaie, «il
n'est jamais trop tard pour vivre avec la femme que l'on aime, avec la
seule que l'on ait aimée... Ah!» et son accent se fit de nouveau ému,
malgré lui, «que nous allons vieillir heureux!» et, mettant un genou
en terre, il attira vers lui la tête de sa vieille amie, et sur ses
paupières que l'attendrissement rendait humides il appuya une caresse
dont elle se dégagea en lui disant:

--«Mon pauvre Pierre, vous retardez de bien des années!...
Regardez-moi donc. Vous oubliez que ce n'est pas un mariage d'amour
que vous allez faire... C'est un mariage de raison, et il faut parler
raison... Je suis deux fois grand'mère, pensez-y...»

--«Vous le voulez...» répondit-il, «parlons raison.» Puis, comme si
l'allusion qu'elle avait faite à ses petits-enfants lui rappelait à
lui-même qu'à côté de son existence cachée d'amie, elle avait toute
une existence de famille: «Avez-vous parlé de votre projet à votre
fils?» demanda-t-il.

--«Pas encore,» répondit-elle, «j'ai voulu que vous fussiez le premier
averti. C'est bien naturel. Mais je vais chez Henri demain. Il a un
arbre de Noël pour les deux petits et leurs amis et leurs amies. Je
lui apprendrai la grande nouvelle, ainsi qu'à ma belle-fille...»

--«Et vous n'avez pas cherché à le sonder déjà, pour savoir ce qu'il
en pensera?» demanda Guchery.

--«Ce qu'il en pensera?» répéta-t-elle. «Il aura peut-être un petit
moment d'émotion, c'est trop naturel encore. Il aimait tant son
père!... Mais il vous adore... Quant à ma belle-fille,» ajouta-t-elle
en riant, «si elle ne donnait pas son consentement, elle serait trop
ingrate. Car c'est vous qui avez fait leur mariage, et elle ne l'a pas
oublié... Tâchez seulement que je ne sois pas jalouse d'elle, quand
elle sera devenue votre belle-fille à vous...»

--«Et vous ne craignez pas qu'Henry ne se demande...»

--«Quoi?» insista-t-elle, comme il hésitait.

--«Mais si ce mariage ne cache pas un mystère, si... Enfin,
n'avez-vous pas peur qu'en me voyant vous épouser il ne devine la
vérité, et que nos relations n'ont pas été ce qu'il a pu croire?...»

--«Lui!» s'écria la mère, «quelle idée! Si jamais une pareille pensée
avait traversé son cerveau, est-ce qu'il serait avec vous comme il
est? Non. Je connais mon fils, c'est le coeur le plus simple, le plus
confiant! Ah! mon ami, vous savez que c'est à lui que je vous ai
sacrifié... Sans lui, je ne serais pas restée la femme d'un autre,
vous aimant comme je vous aimais. Mais j'en ai été récompensée. Il n'a
jamais douté de moi. C'est vrai que j'en aurais cruellement souffert,
même dans le bonheur. Cette épreuve m'a été épargnée... Elle me sera
épargnée jusqu'au bout,» continua-t-elle. «Je n'ai pas été comme tant
d'autres. J'ai été une femme mal mariée, qui a eu dans sa vie un seul
sentiment. Je ne me suis jamais considérée comme votre maîtresse, mais
comme votre épouse secrète. Ce n'est pas au moment où tout ce qu'il
pouvait y avoir de coupable dans ce sentiment est fini, où je vais
pouvoir l'avouer, que Dieu me frapperait, n'est-ce pas?... Je n'ai
jamais eu que mon fils et vous dans le coeur,--vous, mystérieusement.
Je vous y aurai ouvertement tous deux, et vous verrez comme il en sera
heureux... Je vous répète qu'il vous aime tant!...»


II

A ces affirmations de la mère, si répétées, si appuyées qu'elles
révélaient, malgré tout, une certaine angoisse,--celle du doute et
aussi celle du remords,--Guchery n'avait plus rien répondu. L'ancien
officier était, avec des allures volontiers martiales, et malgré la
longue moustache autrefois blonde, maintenant blanche, qui sabrait son
maigre et osseux visage, un homme profondément, presque morbidement
sensible. Les amoureux qui, comme lui, rencontrent vers le milieu de
leur vie, à l'époque qui convient le mieux à la vraie fondation d'une
famille, une aventure avec une femme mariée et dans le monde, se
divisent presque immanquablement en deux groupes. Ou bien les
habitudes que représente une liaison de cet ordre les annihilent
absolument, ou bien elles les affinent jusqu'à la maladie. Ne plus
nourrir aucun intérêt sérieux d'ambition et de carrière, aller le
matin au Bois pour revoir votre amie au passage, faire des visites
l'après-midi dans les maisons où elle fréquente, dîner en ville et
finir la soirée au théâtre pour la rencontrer, ne plus causer que des
intrigues semblables à la vôtre qui se nouent et se dénouent autour de
vous, ne plus ouvrir un véritable livre, mais seulement le mauvais
roman dont elle parle, et ainsi du reste,--cette existence de sigisbée
professionnel, menée pendant des saisons, vulgarise encore les natures
vulgaires. Les natures délicates, comme était Guchery, s'y
sensibilisent à l'excès. Cette atmosphère trop féminine anémie en eux
toute force de résistance à l'impression. C'est ainsi que l'amant
d'Albertine n'avait jamais pu, du vivant de M. Le Hélin, se blaser sur
le malaise que lui infligeait la présence de cet homme entre sa
maîtresse et lui. Que soupçonnait ce personnage aux manières toujours
courtoises, aux yeux toujours froids? Pierre avait passé des années à
se le demander, sans en rien savoir. Jules Le Hélin était un de ces
maris qui affectent de traiter leur femme, en public et dans
l'intimité, avec une déférence si cérémonieuse qu'il est impossible, à
ceux mêmes qui hantent leur maison le plus familièrement, de deviner
la vraie situation morale de leur ménage. Qu'avec son nom de vieille
bourgeoisie il eût épousé pour sa fortune Albertine, laquelle
s'appelait simplement Mazurier, des Mazurier enrichis dans les papiers
peints, c'était bien évident. Qu'il ne l'aimât point, ses
fréquentations dans le demi-monde, aussitôt après la naissance de leur
fils, l'avaient trop prouvé. L'indulgence des salons avait d'ailleurs
accordé cette excuse à la jeune femme quand Guchery avait commencé de
se trouver chez elle à toute heure. Mais l'opinion de l'intéressé
lui-même sur ces assiduités, personne ne l'avait jamais connue. Pierre
pas plus que les autres, avec cette différence que ces autres s'en
étaient soucié juste le temps d'échanger une réflexion malicieuse, au
fumoir, entre deux cigares, au lieu qu'il avait vécu, lui, dans
l'attente quotidienne d'une solution tragique. Il y était préparé pour
lui-même, mais pour son Albertine!... Cette solution tragique n'avait
pas eu lieu. Le mari était mort, sans avoir livré le secret de sa
longanimité, laquelle avait peut-être tenu tout bonnement, comme tant
d'apparentes indifférences de ce genre, à l'existence du fils.
Peut-être aussi Le Hélin était-il un de ces philosophes pratiques
comme il s'en rencontre même parmi les hommes de cercle et de sport,
que la paresse et l'indifférence, la peur quelquefois et quelquefois
l'intérêt, ont rendus débonnaires, et ils laissent le soin de leurs
vengeances à la vie,--sûrs que tôt ou tard elle se chargera de
réclamer la rançon qu'ils n'ont pas exigée pour leur propre compte.

Si le mari trompé avait calculé ainsi, il semblait bien,--on l'a vu
par la conversation entre les deux complices,--que ce calcul était
déçu. Cette rançon de la vie se bornait à ceci: l'imagination
volontiers inquiète de Guchery substituait depuis quelques années, à
la question qu'il s'était posée si longtemps sur le mort, une question
sur le fils de ce mort; sur cet Henry qu'il avait vu grandir, et qu'il
aimait, par une anomalie fréquente, presqu'autant que s'il eût été son
fils à lui. Oui, que pensait le jeune homme des rapports entre sa mère
et l'ami le plus intime de la maison? Ce point d'interrogation avait
surgi devant Guchery, à peu près vers la date où Henry Le Hélin avait
eu ses dix-huit ans,--pourquoi? L'amant n'aurait pu le dire. Il lui
avait semblé un jour qu'il rencontrait dans ces prunelles de jeune
homme, jusque-là si claires, si confiantes, si tendres, une brisure,
comme un arrière-fonds de soupçon. Cette impression avait duré un
certain temps, mais sans qu'il pût décider si elle n'était pas
chimérique. Rien n'était changé dans les manières du fils d'Albertine
à son endroit, sinon qu'elles étaient plus affectueuses encore.
C'était comme si ce garçon eût eu quelque chose à se faire pardonner.
Puis cette nuance s'était effacée de son regard. Il avait de nouveau
eu, pour causer avec son vieil ami, ses yeux transparents d'autrefois.
Quelques mois plus tard, et sans que rien expliquât cette seconde
crise, la nuance de défiance avait reparu. Le fond du regard était
redevenu soupçonneux et angoissé. Et de nouveau, le soupçon s'était en
allé, pour reparaître un peu après, et ainsi de suite indéfiniment,
toujours sans qu'aucun autre indice permît à celui qui s'en croyait
l'objet de s'affirmer qu'il ne se trompait pas. Cependant le jeune
homme s'était marié, et beaucoup par l'entremise de Guchery. La jeune
Mme Le Hélin gardait, à celui-ci, comme l'avait dit sa belle-mère, une
reconnaissance attendrie. Était-elle persuadée de l'innocence absolue
des rapports entre cette belle-mère et le négociateur de son mariage,
et avait-elle fait partager cette conviction à son mari? Toujours
est-il que depuis les cinq ans que cette union avait eu lieu, à peine
si, à deux ou trois reprises, Guchery avait cru discerner dans les
prunelles d'Henry un vague passage de l'ancienne méfiance. Pourtant
son impression de cette méfiance avait été si forte qu'il n'avait
jamais cessé d'en appréhender le retour. Il n'avait jamais cessé non
plus de dissimuler cette crainte à sa vieille maîtresse. La certitude
toute prochaine du mariage avec elle, de ce mariage, si longtemps, si
vainement désiré, avait seule pu, en lui ouvrant tout d'un coup le
coeur, lui arracher ce secret. Il avait frémi d'en trouver, d'en
pressentir un bien pareil dans les phrases de protestation
qu'Albertine lui avait prodiguées pour le rassurer, et il n'avait pas
osé insister.

--«Elle aussi, elle a vu qu'il avait des doutes,» se disait-il,
aussitôt franchi le seuil de l'hôtel Le Hélin. «Si ces doutes se
réveillaient à la nouvelle de ce mariage?... S'ils prenaient corps?...
Si Henry voyait là une preuve de ce qui a été?... Si cette idée pesait
sur nos relations ensuite?... S'il n'était plus jamais, ni pour sa
mère, ni pour moi, ce qu'il a été, ce qu'il est encore?... Si sa femme
changeait aussi?...» Ces hypothèses furent si pénibles à Guchery qu'il
se surprit s'acheminant, de la rue de Miromesnil où Mme Le Hélin
demeurait, dans la direction de l'avenue du Bois-de-Boulogne où
habitait le jeune ménage. Ce n'était pas à lui d'annoncer aux enfants
d'Albertine la résolution qu'elle avait arrêtée. Dans quelle intention
allait-il donc chez eux? Il n'aurait pas su le dire. Mais ce qu'il
savait, c'est qu'il lui était insupportable de laisser son amie parler
à Henry sans qu'il se fût, lui, rendu compte... et de quoi? Par quels
procédés arriverait-il à lire dans l'âme du jeune homme et à s'assurer
qu'aucune plaie n'y saignerait demain, quand la mère parlerait? Il ne
réalisa vraiment l'extravagance de sa démarche qu'au moment où le
domestique lui ouvrit la porte de l'appartement des jeunes Le Hélin.
Puis sur la réponse de cet homme que Monsieur n'était pas rentré, mais
que Madame était là:

--«Je suis sauvé,» songea-t-il, «avec Louise, je saurai quelque chose
et sans risquer trop...»


III

La jeune Mme Le Hélin était occupée dans le salon qui donnait sur
l'avenue du Bois, à suspendre aux branches d'un énorme arbre de Noël
toutes sortes de menus jouets:--des poupées, des polichinelles, des
cornets de bonbons, des boîtes de ménage. Elle avait près d'elle une
corbeille de ces brimborions luxueux, et son joli visage où le rire
creusait aux joues deux si gaies fossettes s'illumina de plaisir à
l'entrée du visiteur.

--«Tiens! Guchery!...» s'écria-t-elle. «Que c'est gentil à vous de
venir me voir précisément aujourd'hui!... Je vais vous faire
travailler, vous savez...»

--«Volontiers,» répondit-il, «à quoi puis-je t'être bon?» Il avait été
l'ami intime de l'aîné des Bréau, le père de Louise, et, l'ayant
connue toute petite, il gardait l'habitude de la tutoyer, quand ils
étaient seuls... Lorsqu'il y avait du monde, il lui disait «vous.»
C'était une des gentilles querelles que lui faisait la jeune femme.

--«A la bonne heure,» reprit-elle, «vous me parlez, comme il faut,
aujourd'hui... Bon... Donnez-moi ces soldats de plomb. Et un numéro,
--là, dans cette coupe... Viendrez-vous demain, tirer avec nous notre
loterie de Noël? Je ne vous ai pas envoyé de rappel, parce que vous
n'êtes qu'un vieux garçon, et que cela vous ennuierait sans doute de
voir une trentaine de bébés, et autant de mamans... Mais si le coeur
vous en disait quand même...»

--«Alors,» lui dit-il, en prenant texte de sa plaisanterie, et sur le
même ton: «Vous me blâmez d'être resté célibataire?... Et par
conséquent, vous m'approuveriez de cesser de l'être?...»

La surprise de cette phrase inattendue saisit la jeune femme à un
degré que son interlocuteur n'avait pas prévu: ses jolis doigts
tremblèrent en serrant le noeud de la faveur rose qui devait fixer à
la branche la petite boîte qu'il lui avait tendue. L'enfantin sourire
de tout à l'heure n'entrouvrait plus ses lèvres rouges, qui se
fermèrent dans un pli soudain attentif. Un regard scrutateur passa
dans ses yeux bleus, et elle demanda:

--«C'est sérieux?... Et avec qui avez-vous l'idée de vous marier?...»

--«Vous me promettez le secret?» demanda-t-il d'un accent grave, lui
aussi, et, sur sa réponse affirmative: «envers tout le monde,» et il
souligna ces mots.

--«Envers tout le monde,» répliqua-t-elle en soulignant ainsi sa
réponse.

--«Hé bien!» reprit-il, «que penseriez-vous, si je venais vous dire
que j'épouse votre belle-mère?...»

Louise Le Hélin eut sur son front et autour de sa bouche une
expression d'un saisissement plus vif encore. Elle regarda de nouveau
Guchery avec des yeux d'une pénétration singulière, presque
douloureuse. Puis, pour se donner une contenance, elle avisa dans la
corbeille un autre joujou qu'elle commença de suspendre à une autre
branche, sans répondre. Et, subitement, s'interrompant de son travail,
elle posa l'objet sur une table, et, se retournant vers Guchery, elle
lui dit, en le regardant bien en face et d'une voix profonde, à la
fois impérative et suppliante:

--«Non, mon ami, non, vous ne ferez pas cela...»

--«Mais pourquoi?» répondit-il.

--«Pourquoi?... Mais parce que vous ne pouvez pas ne pas savoir ce que
l'on a répété partout...». Elle hésita une seconde, puis résolue,
comme quelqu'un qui accomplit un pénible devoir.

«Ah! si c'était vrai, je ne vous en parlerais pas. Mais il faut que je
vous en parle. J'en ai le droit, puisque je sais, oui, je sais que ce
n'est pas vrai. Je sais que vous êtes un honnête homme et que vous
n'auriez pas supporté, vous si fier, de vivre, comme je vois vivre
tant de gens à Paris, que je méprise, dans un mensonge de chaque heure,
de chaque minute... Je sais que vous ne vous seriez pas mêlé du
mariage du fils de votre maîtresse... Car voilà ce que l'on a dit, que
Mme Le Hélin était votre maîtresse... On n'a pas fait que le dire.
On l'a écrit... Oui, mon ami, il s'est rencontré des personnes assez
infâmes pour envoyer à Henry des lettres non signées, lui dénonçant sa
mère, et vous nommant. Et pas une fois, entendez-vous, mais
plusieurs... La dernière de ces lettres est venue quelques jours après
notre mariage. C'est presque heureux, et les méchants lui ont rendu
service, sans le savoir, en saisissant ce moment pour le frapper.
Cette lettre, il n'a pas pu me la cacher. De me parler a chassé du
moins de son esprit tout soupçon. Pensez donc. Il avait beau croire en
sa mère, croire en vous, les premières lettres l'avaient impressionné.
C'était une obsession, m'a-t-il dit, et dont il avait eu tant de mal à
triompher! Mon pauvre cher Henry!... Depuis que je l'ai lue, cette
abominable lettre, je n'ai eu qu'un souci constant, qu'il ne pense
plus jamais rien sur sa mère et rien sur vous... Oh! Je n'ai pas eu
beaucoup de peine. Ma belle-mère est si charmante, vous êtes un si
brave homme, Guchery, et Henry est si tendre!... Mais le vieux mot sur
la calomnie, vous savez, est trop vrai. Il en reste toujours quelque
chose... La preuve, c'est qu'il m'a dit, il n'y a pas deux mois,--et
s'il ne se rongeait pas de temps à autre, à mon insu, de pareilles
idées ne lui viendraient même pas:--«Je suis bien sûr maintenant que
ces atroces lettres avaient menti...»--«Tu en as donc jamais douté?»
Lui ai-je demandé.--«Non,» m'a-t-il répondu, «mais enfin, maman est
libre, et Guchery ne l'épouse pas. C'est une preuve, cela, et
indiscutable...»--«Et quand il l'épouserait,» lui ai-je dit, «où
serait le mal?...»--«Nulle part,» a-t-il repris, «mais, tout de même,
cela me fait bien plaisir qu'il ne l'épouse pas...»--«Comprenez-vous
maintenant pourquoi j'ai été bouleversée quand vous m'avez annoncé ce
projet de mariage, tout à l'heure?...--Je vous en supplie, mon ami,
avant d'y donner suite, pensez à ce que je viens de vous raconter...
Et ne m'en veuillez pas d'avoir été si franche avec vous. Je n'ai pas
su me retenir. Il y va de la paix de son coeur, et pour toujours... Je
le sens. Je le sais...»

--«Ah!» s'écria Guchery douloureusement, «j'avais bien deviné qu'il
avait quelque chose, à plusieurs reprises... C'était donc cela... Mais
qui a pu écrire ces lettres? Qui? Mais qui?...»

--«Taisez vous,» interrompit la jeune femme en mettant son doigt sur
ses lèvres: «j'entends ouvrir la porte. On vient... C'est lui... Je
vais vous prouver que je n'exagère rien... Laissez-moi lui parler, et,
quoi que je dise, ne me démentez pas. Seulement, regardez-le...»

                   *       *       *       *       *

C'était, en effet, Henry Le Hélin qui entrait dans le salon. Louise
avait déjà repris la petite boîte de soldats de plomb, abandonnée tout
à l'heure, et elle paraissait absorbée dans son attention à la
suspendre aux branches, tandis que Guchery, assis auprès d'elle sur
une chaise, s'efforçait de dominer l'émotion dont le bouleversaient
les paroles qu'il venait d'entendre. Le nouveau venu ne prit même pas
garde à leur trouble. Il arrivait, portant dans ses bras d'autres
paquets qu'il commença de déplier, après avoir serré la main
affectueusement à son vieil ami, et il disait à sa femme:

--«J'ai trouvé des jouets si amusants que je les ai achetés... Comme
tu as bien fait de venir, mon bon Guchery! Louise ne voulait pas
t'inviter.--«Ce sera une corvée pour lui,»--disait-elle,--et moi je
lui disais:--«Je suis sûr qu'il s'amusera.»--Ce n'est qu'une fête
d'enfants, mais les enfants, c'est toute la vérité de la vie... avec
l'amour,» ajouta-t-il, et il attira sa femme à lui, pour la baiser au
front, puis, tendant la main à Guchery: «Et avec l'amitié...»

--«La nôtre ne lui suffit pas cependant,» dit la jeune femme, en se
dégageant de l'étreinte de son mari. «Imagine-toi qu'il est venu me
parler, mais devine de quoi?... Tu n'y es pas?... D'un projet de
mariage pour lui...»

--«Il veut se marier?...» dit Henry et le même éclair de douloureuse
méfiance que l'amant de la mère avait vu passer dans ses yeux, à
diverses reprises, y alluma soudain son étrange lueur, et sa voix
tremblait un peu pour demander: «Et avec qui?...»

--«Il n'a pas voulu me la nommer», reprit vivement Louise, «d'autant
plus, encore une fois, que ce n'est qu'un projet. Tout ce que je lui
ai arraché, c'est qu'il s'agit d'une vieille fille, pardon, enfin
d'une demoiselle qui n'est plus toute jeune, et par laquelle il
prétend qu'il sera très bien soigné... Je lui ai dit:--«Nous vous
défendons de vous faire soigner par d'autres que par vos amis Le
Hélin...» Et elle insista: «Suis-je dans le vrai?...»

--«Tu es dans le vrai», répondit Henry. Son visage exprima un tel
soulagement que Guchery comprit combien tout était exact dans ce que
lui avait dit la jeune femme, et, se forçant à sourire, comme un homme
qui raille sa propre folie, il répéta, en s'adressant à elle:

--«Oui, Louise, tu es dans le vrai...»


IV

... Quelques heures après cette scène, deux personnes étaient assises,
au coin du feu, dans le petit salon bleu de l'hôtel Le Hélin. Elles
regardaient la flamme mourir sur la braise des bûches écroulées, et
elles ne se parlaient pas. C'était Albertine et son ami,--non plus
l'Albertine du commencement de l'après-midi, ranimée, rajeunie par la
joie de donner une profonde joie à son fidèle de tant d'années,--non
plus ce fidèle, rajeuni lui-même par l'espérance d'achever sa vie sur
le rêve de ses trente ans, enfin réalisé, mais une vieille femme et un
vieil homme qui venaient d'un commun accord de renoncer à ce beau
rêve. Les deux anciens amants sentaient, avec une égale mélancolie,
peser sur eux la rançon de leur longue vie: ils avaient perdu le droit
à la vérité, et l'amertume de devoir continuer à mentir toujours,
toujours, se mélangeait en eux à la crainte, presque à la terreur de
ne pas mentir assez bien jusqu'au bout.

  Décembre 1902.



TABLE DES MATIÈRES


  L'EAU PROFONDE                                                 1

      I.--Sur une piste                                          7

     II.--Histoire abrégée d'une longue haine                   18

    III.--Premières sapes                                       36

     IV.--Certitudes                                            57

      V.--La lettre anonyme                                     76

     VI.--Un orgueil d'homme                                    98

    VII.--Le portrait                                          121

   VIII.--L'énigme                                             138

     IX.--La morte                                             159

      X.--Épilogue                                             183


  LES PAS DANS LES PAS                                         201

     I.--LE COB ROUAN                                          205

    II.--LE PORTRAIT DU DOGE                                   249

   III.--DERNIÈRE POÉSIE                                       281

    IV.--L'AVEU                                                310

     V.--FAUSSE MANOEUVRE                                      331

    VI.--LA RANÇON                                             358



  PARIS. TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.--4732.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'eau profonde - Les pas dans les pas" ***

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