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Title: Oeuvres complètes de lord Byron, volume 10 - comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore
Author: Byron, George Gordon Byron, Baron, 1788-1824
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

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de France (BnF/Gallica)



ŒUVRES COMPLÈTES
DE
LORD BYRON.



IMPRIMERIE DE DONDEY-DUPRÉ
Rue St-Louis, n° 46, au Marais.



ŒUVRES COMPLÈTES
DE
LORD BYRON
AVEC NOTES ET COMMENTAIRES,
COMPRENANT
SES MÉMOIRES PUBLIÉS PAR THOMAS MOORE,
ET ORNÉES D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR.

_Traduction Nouvelle_
PAR M. PAULIN PARIS,
DE LA BIBLIOTHÈQUE DU ROI
TOME DIXIÈME.

_Paris_.

DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS, IMPR.-LIBR., ÉDITEURS,
RUE SAINT-LOUIS, N° 46,
ET RUE RICHELIEU, N°47 _bis_.

1830

LETTRES
DE LORD BYRON,
ET
MÉMOIRES SUR SA VIE
PAR THOMAS MOORE.



MÉMOIRES
SUR LA VIE
DE LORD BYRON.



C'est à peu près à cette époque (octobre 1811), que j'eus le bonheur de
voir Lord Byron pour la première fois et de me lier avec lui. La
correspondance qui fut la source de notre amitié est on ne peut plus
propre à faire connaître la mâle franchise de son caractère. Comme c'est
moi qui la commençai, on me pardonnera un peu d'égoïsme dans le détail
des circonstances qui y donnèrent lieu. En 1806, la plupart des feuilles
publiques parlèrent avec beaucoup de raillerie et tournèrent en ridicule
une affaire qui s'était passée entre M. Jeffrey et moi à Chalk-Farm, se
fondant sur un faux rapport de ce qui nous était arrivé, à
Bow-Street[1], devant les magistrats. J'adressai en conséquence une
lettre à l'éditeur de l'un de ces journaux, dans laquelle je
contredisais les faussetés qu'ils avaient avancées, et rétablissais les
faits dans toute leur vérité. Pendant quelque tems, ma lettre parut
produire l'effet que je m'en étais promis, mais malheureusement, la
première version prêtait trop aux sarcasmes et aux plaisanteries pour
céder facilement à la vérité de la seconde. Aussi, toutes les fois que
l'on faisait allusion à cette affaire dans le public, l'on ne manquait
pas de rappeler uniquement le premier écrit, parce qu'on le trouvait
plus piquant.

[Note 1: Bow-street, l'un des bureaux de la police municipale de
Londres, où l'on commence, entre autres affaires, l'instruction des
duels, que la loi anglaise ne tolère pas, mais regarde, suivant les
circonstances, comme meurtre simple, ou comme assassinat prémédité.
(_N. du Tr._)]

Lorsqu'en 1809 parut, pour la première fois, la satire intitulée _Les
Poètes anglais et les Journalistes écossais_, je vis que l'auteur, et
l'on s'accordait à attribuer l'ouvrage à Lord Byron, non-seulement
s'égayait dans ses vers avec autant de malignité que de talent sur ce
sujet, mais encore que, sous la forme plus grave d'une note, il donnait
un aperçu de l'affaire, telle qu'on l'avait d'abord présentée, et par
conséquent en contradiction directe avec le compte que j'en avais
publié. Toutefois, comme cette satire était anonyme, et que sa
seigneurie ne l'avait point reconnue, je ne me crus aucunement obligé
d'y faire attention, et j'oubliai entièrement cet incident. Pendant
l'été de cette même année, parut la seconde édition de l'ouvrage,
portant cette fois le nom de Lord Byron. J'étais alors en Irlande,
entretenant peu de relations avec le monde littéraire, et plusieurs mois
se passèrent avant que j'eusse connaissance de cette nouvelle édition.
Dès que je l'eus obtenue, l'offense prenant un tout autre caractère de
gravité, j'adressai à Lord Byron la lettre suivante, que j'envoyai à
l'un de mes amis à Londres, avec prière de la remettre lui-même entre
les mains de sa seigneurie[2].

[Note 2: Voilà la seule de mes lettres que je prendrai la liberté
d'offrir entière au lecteur dans le cours de cet ouvrage. Comme elle est
courte et exprime fort bien les sentimens qui me faisaient agir, j'ai
cru que l'on me permettrait de m'écarter pour cette fois de la règle que
je me suis faite de ne donner de mes lettres que les extraits qui me
paraîtront nécessaires pour jeter plus de jour sur celles de mon noble
correspondant.
(_Note de Moore_.)]



Dublin, Ier janvier 1807.


MILORD,

«Je viens de voir le nom de _Lord Byron_ en tête d'un ouvrage intitulé
_Les Poètes anglais et les Journalistes écossais_, dans lequel on semble
donner _un démenti_ au compte que j'ai publié, de ce qui s'est passé
entre M. Jeffrey et moi, il y a quelques années. Je vous prie d'avoir la
bonté de me faire savoir si je dois considérer votre seigneurie comme
l'auteur de cette publication.

«Je n'espère pas pouvoir revenir à Londres avant une semaine ou deux: je
compte toutefois que, d'ici là, votre seigneurie voudra bien me faire
connaître si elle avoue l'insulte renfermée dans les passages auxquels
je fais allusion.

«Il est inutile de recommander à votre seigneurie
de tenir secrète notre correspondance à ce sujet.

«J'ai l'honneur d'être, de votre seigneurie,

«Le très-humble serviteur,»

THOMAS MOORE.

Molesworth-street, Nº 22.



Au bout d'une semaine, l'ami auquel j'avais adressé ma lettre m'écrivit
qu'il avait appris du libraire de Lord Byron, que sa seigneurie avait
quitté l'Angleterre immédiatement après la publication de la seconde
édition. Il ajoutait que ma lettre avait été remise à un ami de Lord
Byron, un M. Hodgson qui s'était chargé de la lui faire parvenir par une
voie sûre. Quoique ce dernier arrangement ne fût pas absolument ce que
j'aurais pu désirer, je pensai qu'après tout il fallait laisser ma
lettre devenir ce qu'elle pourrait, et je cessai une seconde fois de
songer à cette affaire.

Pendant les dix-huit mois qui s'écoulèrent avant le retour de Lord
Byron, j'avais contracté comme époux et comme père, des obligations qui
rendent les hommes peu jaloux de s'exposer à des dangers sans nécessité,
surtout ceux qui n'ont rien à léguer aux objets de leur tendresse. Lors
donc que j'appris que le noble voyageur était revenu de Grèce, bien que
je crusse me devoir à moi-même de persister dans mon projet de demander
une explication, je résolus de prendre un ton de conciliation propre
non-seulement à montrer le désir d'un résultat pacifique, mais encore à
faire voir que je ne conservais aucun ressentiment, aucun désir de
vengeance. La mort de Mrs. Byron me força à différer quelque tems mon
projet; mais, aussitôt que les convenances le permirent, j'adressai une
seconde lettre à Lord Byron, dans laquelle me référant à la première, et
après avoir exprimé le doute qu'elle lui fût jamais parvenue,
j'établissais de nouveau, et à peu près dans les mêmes termes, la nature
de l'insulte que je croyais avoir reçue dans la note en question. «Il
est maintenant inutile, ajoutais-je, de parler de ce qui, dans mon
intention, devait être la conséquence de cette première lettre. Le tems
qui s'est écoulé depuis, quoiqu'il n'ait rien changé à la nature de
l'injure ni à la manière dont je la ressentis, a matériellement altéré
ma position sous beaucoup de rapports. Aussi le but de cette lettre
n'est-il que de me montrer conséquent avec ma première, et de vous
prouver que je suis toujours sensible à l'injure que j'ai reçue, quoique
les circonstances me forcent à n'y pas donner suite à présent. Quand je
dis que je suis sensible à cette injure, que votre seigneurie n'aille
pas s'imaginer que je nourrisse dans mon cœur la moindre idée de
vengeance contre elle. Je veux seulement exprimer ce malaise où se
trouve l'homme accusé de mensonge, malaise qui doit le poursuivre
jusqu'au tombeau à moins que l'insulte ne soit rétractée ou expiée. Si
j'étais insensible à cette fausse position, je mériterais plus que le
fouet de votre satire.» Je finissais en ajoutant que, loin de nourrir
des ressentimens ou des projets de vengeance contre lui, ce me serait un
grand plaisir qu'une explication satisfaisante me permît de rechercher,
dès ce moment, l'honneur d'être compté au nombre de ses amis.

Lord Byron me fit la réponse suivante.



LETTRE LXXIII.

À M. MOORE.

Cambridge, 27 octobre 1811.


MONSIEUR,

«Votre lettre m'a été envoyée de Nollingham ici, ce qui excuse le retard
qu'a éprouvé la réponse. Quant à votre première lettre, je n'ai jamais
eu l'honneur de la recevoir; soyez sûr que, dans quelque partie du monde
que je me fusse trouvé, j'aurais regardé comme un devoir de revenir et
d'y répondre en personne.

«Je n'ai aucune connaissance de l'avertissement que vous dites avoir
inséré dans les journaux. À l'époque de votre affaire avec M. Jeffrey,
je venais d'entrer à l'université. J'ai lu et entendu à cette occasion
un grand nombre de plaisanteries: le souvenir qui m'en restait était
tout ce que je savais de l'aventure; et il ne pouvait entrer dans mes
idées de _démentir_ un récit qui n'était jamais tombé sous mes yeux. En
mettant mon nom à cette production, je m'en suis rendu responsable
envers tous les intéressés, j'ai contracté l'obligation d'expliquer tout
ce qui pourrait avoir besoin d'explications, et de subir toutes les
conséquences des étourderies que j'avais pu commettre. Ma situation ne
me laisse pas le choix, c'est à ceux qui sont injuriés ou irrités de
chercher la réparation qui leur convient.

»Quant au passage en question, _vous n'étiez pas_ certainement la
personne pour laquelle j'éprouvais des sentimens hostiles. Toutes mes
pensées, au contraire, se portaient vers un individu que je me croyais
en droit de regarder comme mon plus grand ennemi littéraire, et je ne
pouvais prévoir que son antagoniste fût près de devenir son champion.
Vous ne spécifiez pas ce que vous désiriez que je fisse; je ne puis ni
rétracter une accusation de mensonge que je n'ai jamais avancé, ni
offrir des excuses à ce sujet.

»Je serai, au commencement de la semaine, à Saint-James's-Street, n° 8.
Je n'ai vu ni la lettre ni la personne à laquelle vous aviez communiqué
vos intentions.

»Votre ami, M. Rogers, ou toute autre personne déléguée par vous, me
trouvera toujours disposé à adopter toute espèce de proposition
conciliatrice qui ne compromettra pas mon honneur; ou si tout autre
moyen échouait, à vous donner les satisfactions que vous croirez
nécessaires.

»J'ai l'honneur d'être, monsieur, votre très-humble et très-obéissant
serviteur,»

BYRON.


Dans ma réplique à cette lettre, je commençais par dire qu'elle était,
après tout, aussi satisfaisante que je pouvais le désirer. Elle
contenait, en effet, tout ce que pouvait demander la stricte
_diplomatie_ des explications, savoir: Que Lord Byron n'avait jamais vu
mon _compte rendu_, auquel je supposais qu'il avait donné volontairement
le démenti; qu'il n'avait jamais eu l'intention de m'accuser de
mensonge; et qu'enfin le passage dont je me plaignais dans son ouvrage
n'avait pas été dirigé contre moi personnellement. J'ajoutais que
c'était là toute l'explication que j'avais droit d'attendre, et que
naturellement je m'en tenais satisfait.

J'entrais ensuite dans quelques détails sur la manière dont je lui avais
envoyé ma lettre de Dublin, disant que je le faisais parce que je ne
pouvais dissimuler que les expressions dont sa seigneurie s'était servie
en parlant de la perte de cette première missive, m'avaient beaucoup
affligé.

Je terminais ainsi ma réplique: «Votre seigneurie ne montrant aucun
désir de sortir du stricte formulaire des explications, il ne
m'appartient pas de faire de nouvelles avances. Dans des affaires de
cette nature, nous autres Irlandais, nous savons rarement garder un
milieu entre des hostilités ouvertes ou une amitié décidée. Mais comme
les pas que nous pourrions faire vers cette dernière alternative,
dépendent entièrement de vous maintenant, il ne me reste qu'à répéter
que je me tiens pour satisfait de votre lettre, et que j'ai l'honneur
d'être, etc., etc.»

Le lendemain, je reçus de Lord Byron une seconde lettre.



LETTRE LXXIV.

À M. MOORE.

Saint-James's-street, N°8, 29 octobre 1811.


MONSIEUR,

«Peu de tems après mon retour en Angleterre, mon ami, M. Hodgson,
m'apprit qu'il avait une lettre pour moi; mais un événement malheureux
arrivé dans ma famille me forçant à quitter Londres précipitamment,
cette lettre qui, très-probablement doit être la vôtre, est demeurée non
ouverte entre ses mains. Si, en examinant l'adresse, nous croyons
reconnaître votre écriture, elle sera ouverte en votre présence, pour la
satisfaction de toutes les parties. M. Hodgson n'est pas en ville
actuellement; je le verrai vendredi, et le prierai de me l'envoyer.

»Quant à la dernière partie de vos deux lettres, je ne sais comment y
répondre, jusqu'à ce que le point principal ait été discuté entre nous.
Devais-je m'attendre à l'amitié d'une personne qui se croyait accusée
par moi de fausseté? Dans de telles circonstances n'auraient-elles pas
pu être mal interprétées, non par la personne à laquelle elles étaient
adressées, mais par d'autres? Dans le cas où je me trouvais, une
pareille démarche était impraticable. Si vous, qui vous croyez
l'offensé, êtes convaincu que vous n'aviez pas de motifs de penser
ainsi, il ne sera pas difficile de m'en convaincre à mon tour. Ma
situation, comme je l'ai déjà dit, ne me laisse pas le choix. J'aurais
été fier de notre connaissance, si elle avait autrement commencé; mais
c'est à vous de voir jusqu'où elle peut aller sous des _auspices_ si peu
favorables.

«J'ai l'honneur d'être, etc.»

Un peu piqué, je l'avoue, de la manière dont avaient été accueillies mes
ouvertures intempestives pour établir entre nous un commerce amical, je
me hâtai de clore notre correspondance par un petit billet où je disais
que sa seigneurie m'ayant fait sentir l'imprudence que j'avais commise
en m'écartant du point immédiat de notre discussion, il ne me restait
qu'à ajouter que si, dans ma dernière lettre, j'avais correctement
établi l'explication qu'elle m'avait donnée, je déclarais m'en
contenter; et que, dès ce moment, toute correspondance pouvait cesser à
jamais entre nous.

Ce billet me valut aussitôt, de la part de Lord Byron, la réponse
suivante, où se montrent si bien la franchise et la bonté de son
naturel.



LETTRE LXXV.

À M. MOORE.

30 octobre 1811.


MONSIEUR,

«Je vous demande bien des pardons de vous importuner encore une fois sur
un sujet si peu agréable. Ce serait une grande satisfaction pour moi et
pour vous aussi, je pense, que la lettre laissée chez M. Hodgson, en
supposant qu'elle soit la vôtre, vous pût être renvoyée encore toute
entière, surtout puisque vous me dites _que les expressions dont je me
suis servi en parlant de la perte de cette première missive, vous ont
beaucoup affligé_.

»Encore deux mots et ce sera tout. Je me suis senti et me sens encore
très-flatté de cette partie de votre correspondance, où vous me faites
entrevoir la perspective de relations amicales entre nous. Si je ne suis
pas allé d'abord au-devant de ces ouvertures, comme je l'aurais
peut-être dû, la situation dans laquelle je me trouvais doit être mon
excuse. Aujourd'hui, vous vous déclarez satisfait des explications que
je vous ai données; nous n'avons donc plus rien de fâcheux à démêler
ensemble. Si vous conservez la même bonne volonté de m'accorder
l'honneur que vous m'avez fait entrevoir, je m'estimerai heureux de vous
voir au lieu et au moment qu'il vous plaira désigner; et j'ose espérer
que vous n'attribuerez à aucun motif honteux la prière que je vous en
fais à mon tour.

»J'ai l'honneur d'être, etc.»

Au reçu de cette lettre, je me hâtai d'aller trouver mon ami, M. Rogers,
qui était alors en visite chez lord Holland; et, pour la première fois,
je lui parlai de la correspondance dans laquelle je m'étais engagé. Avec
son empressement ordinaire à obliger, il proposa que l'entrevue avec
Lord Byron eût lieu à sa table, et me chargea de le prier de vouloir
bien lui-même choisir un jour à cet effet.

La lettre suivante est celle qu'il répondit à mon billet.



LETTRE LXXVI.

À M. MOORE.

1er novembre 1811.


MONSIEUR,

«Je serais désespéré de troubler les engagemens que vous pouvez avoir
pour le dimanche; si lundi, ou tout autre jour de la semaine arrange
également vous et votre ami, j'aurai alors l'honneur d'accepter votre
invitation. Je ne puis être que très-flatté de l'estime que M. Rogers
veut bien me témoigner; et quoique je ne la mérite pas, je manquerais à
moi-même, si je n'étais fier des éloges d'un tel homme. Si l'entrevue
projetée entre vous, votre ami et moi, me conduisait à former une
liaison avec tous deux, ou l'un de vous, je regarderais le premier sujet
de notre correspondance comme l'un des plus heureux événemens de ma vie.

«J'ai l'honneur d'être sincèrement votre très-humble serviteur,»

BYRON.


Il n'est pas nécessaire, je crois, de faire remarquer au lecteur tout ce
qu'il y a de bon sens, de convenances et de franchise dans ces lettres
de Lord Byron. Mêlant, avec une facilité vraiment irlandaise, la guerre
et la paix, les paroles hostiles et les offres amicales, je l'avais mis
dans une position où, ne connaissant pas le caractère de celui qui lui
écrivait, il avait besoin de beaucoup de tact et d'un sentiment profond
d'honneur, pour se mettre en garde contre une surprise ou quelques
embûches. De là, cette judicieuse réserve avec laquelle il s'abstint de
répondre aux offres d'amitié que je lui faisais, avant de savoir si son
correspondant se tiendrait pour satisfait des seules explications qu'il
lui convenait de donner. Du moment que ses doutes, à cet égard, furent
levés, il déploya toute la franchise de son naturel, et la facilité avec
laquelle, sans plus songer à aucune forme d'étiquette, il se déclara
prêt à me voir dans quelque lieu et en quelque moment qu'il me plairait
de choisir, prouve qu'il était aussi confiant et aussi empressé après
cette explication, qu'il s'était montré judicieusement réservé et même
pointilleux auparavant.

Ce caractère franc et mâle que Byron déploya dans mes premiers rapports
avec lui; je le lui ai vu conserver jusqu'à la fin.

L'intention de M. Rogers avait d'abord été de n'avoir à dîner que Lord
Byron et moi; mais M. Thomas Campbell étant venu faire visite le matin à
notre hôte, fut invité à nous honorer de sa compagnie: ce qu'il accepta.
Une telle réunion ne pouvait manquer d'être intéressante pour nous tous.
C'était la première fois que chacun de nous trois voyait Lord Byron; de
son côté, il se trouvait pour la première fois avec des personnes dont
les noms s'étaient associés à ses premiers rêves littéraires, deux
desquelles il regardait avec cette admiration dont les jeunes hommes de
génie honorent volontiers ceux qui les ont précédés dans la carrière[3].

[Note 3: Qu'on ne me suppose pas ici une modestie affectée: Lord
Byron avait déjà fait lui-même cette distinction dans les opinions qu'il
a émises sur les poètes vivans; et je ne puis m'empêcher de reconnaître
que les éloges qu'il a donnés dans la suite à mes écrits sont dus en
grande partie à son amitié pour moi.
(_Note de Moore_.)]

Parmi les impressions que cette réunion m'a laissées, ce que je me
rappelle avoir principalement remarqué, c'est la noblesse de son air, sa
beauté, la douceur de sa voix et de ses manières, et ce qui
naturellement dut me flatter le plus; son envie marquée de m'être
agréable. Il portait le deuil de sa mère; la couleur de ses vêtemens,
ses cheveux si bien bouclés, si brillans, si pittoresques, faisaient
ressortir davantage encore la pâleur aérienne et sans mélange de ses
traits, dans lesquels se peignait parfois la vivacité de sa pensée, mais
dont la mélancolie était l'expression habituelle.

Comme aucun de nous ne savait le régime particulier de nourriture qu'il
avait adopté, notre hôte fut bien embarrassé quand il s'aperçut que son
noble convive ne pouvait rien boire ni manger de ce qui était sur la
table. Lord Byron ne voulut goûter ni viande, ni poisson, ni vin; il
demanda des biscuits et du _soda-water_[4]; malheureusement on n'avait
pas songé à s'en procurer. Toutefois, il déclara qu'il se contenterait
fort bien de pommes de terre et de vinaigre; et trouva moyen de faire,
avec de si pauvres ingrédiens, un dîner qu'il parut prendre de grand
cœur.

Je vais reprendre la série de sa correspondance avec d'autres amis.

[Note 4: Boisson rafraîchissante, digestive et mousseuse à un
très-haut degré, obtenue par la combinaison et la solution instantanée
dans l'eau d'une quantité de soude et d'acide tartreux.
(_N. du Tr._)]



LETTRE LXXII.

À M. HARNESS.

6 décembre 1811.


MON CHER HARNESS,

«Voici que je vous écris encore; mais ne croyez pas que je mette à
contribution votre plume et votre patience, au point d'attendre de vous
des réponses régulières. Quand vous vous y sentirez disposé,
écrivez-moi; quand vous garderez le silence, j'aurai la consolation de
penser que vous êtes beaucoup mieux occupé ailleurs. Hier, Blaud et moi
sommes allés chez M. Miller; mais comme il n'y était pas, il viendra
chez Blaud[5] aujourd'hui ou demain. Je tâcherai certainement de les
réunir.--Vous êtes bien frondeur, mon enfant; en prenant de l'âge, vous
apprendrez à n'affectionner personne, mais à ne dire du mal de qui que
ce soit.

[Note 5: Le révérend Robert Blaud, l'un des auteurs des _Extraits de
l'anthologie grecque_. Lord Byron s'occupait en ce moment de lui assurer
la traduction du poème de _Lucien Bonaparte_.]

»Quant à la personne dont vous parlez, votre propre bon sens doit vous
guider. Je n'ai jamais eu la prétention de donner des avis; j'ai, pour
cela, une foi trop entière au vieux proverbe.

»La gelée actuelle est insupportable. C'est la première fois que j'en
vois depuis trois ans; je me souviens encore des vœux que je formais
pour en voir une petite au milieu des étés de l'Orient; quand, pour m'en
procurer le plaisir, il m'eût fallu monter exprès au sommet de
l'Hymette.

»Je vous remercie de tout mon cœur pour la dernière partie de votre
lettre. Il y a long-tems que je n'ai reçu des témoignages d'amitié de
personne; et je suis charmé qu'il m'en vienne de quelqu'un qui m'en a
donné de si bonne heure. Je n'ai point changé au milieu de mes courses
aventureuses. Harrow et vous naturellement êtes toujours présens à ma
mémoire; et le

       _Dulces... reminiscitur Argos_

m'est venu à l'idée, sur les lieux mêmes auxquels fait allusion la
pensée prêtée par le poète aux Argiens déchus. Notre liaison a commencé
avant que nous connussions ce que c'était qu'une date; et il ne tient
qu'à vous qu'elle continue jusqu'au moment qui nous rangera vous et moi
au nombre des _choses qui auront été_.

»Lisez des livres de mathématiques. Je crois que X plus Y est au moins
aussi amusant que la _Malédiction de Kéhama_, et certainement plus
intelligible. Les poèmes de maître S's. sont, en effet, des lignes
parallèles prolongées indéfiniment, sans qu'on puisse y rien rencontrer
qui soit absurde autant qu'elles[6].

»Tout à vous, etc.»

[Note 6: Il y a ici dans le texte un jeu de mots impossible à
traduire; le mot _lines_ signifiant à la fois des vers et des lignes.
(_N. du Tr._)]



LETTRE LXXVII.

À M. HARNESS.

8 décembre 1811.


«Voici une formidable feuille de papier, sans dorure et sans encadrement
noir, et par conséquent bien vulgaire et bien inconvenante, surtout pour
une personne aussi sévère que vous sur l'étiquette; mais comme c'est
aujourd'hui dimanche, je ne saurais m'en procurer de meilleure qualité,
et quant à la grandeur excessive, j'y remédierai en ne la remplissant
pas toute entière. Je n'ai pas vu Blaud depuis ma dernière lettre, mais
nous dînons ensemble mardi prochain avec Moore, l'épitomé de toutes les
perfections poétiques et personnelles. Je ne sais comment Blaud en aura
fini avec Milles. Je prends peu d'intérêt à l'un ou à l'autre; qu'ils
s'arrangent à leur fantaisie. J'ai fait tous mes efforts, à votre
prière, pour les mettre bien ensemble, et j'espère qu'ils
s'accommoderont pour leur mutuel avantage.

»Coleridge a donné des lectures où il traite mal Campbell. Rogers était
présent, et c'est de lui que nous tenons la nouvelle. Nous ferons une
partie pour aller entendre ce manichéen de la poésie. Pote va épouser
miss Long, et n'en sera pas moins un malheureux. On dit que les
ministres restent; sa Majesté est toujours dans le même état. Ainsi, à
vous: voilà de la folie simple et de la folie double.

»Je ne connais qu'un homme qui ait été vraiment heureux, c'est
Beaumarchais, l'auteur de _Figaro_, qui avait enterré deux femmes et
gagnée trois procès avant l'âge de trente ans.

»Que faites-vous maintenant, mon enfant? _vous étudiez, j'en suis sûr_.
Je désire vous voir prendre vos grades. Rappelez-vous que voici l'époque
la plus importante de votre vie; n'allez pas tromper les espérances du
papa, de la tante, et de toute la parenté, sans parler des miennes. Ne
savez-vous pas que tous les enfans dont le sexe a été reconnu masculin
ont été créés dans le but formel de prendre des degrés? et que moi,
moi-même, je suis _artium-master_[7], quoique l'orateur public de
l'université puisse seul dire comment j'y suis parvenu. De plus, vous
devez être prêtre et réfuter le dernier ouvrage de sir William Drummond
sur la Bible (qui, bien qu'imprimé, n'est pas publié), et les livres de
tous les autres mécréans. Laissez-là tous les amusemens frivoles, et
devenez aussi immortel qu'on peut le devenir à Cambridge.

[Note 7: Deuxième grade dans les universités anglaises, répondant à
celui de _licencié_.]

»Vous voyez, _mio carissimo_, quelle peste de correspondant je suis;
mais, une fois à Newsteadt, vous serez aussi tranquille que vous le
voudrez; je ne vous distrairai plus de vos études, comme je fais
maintenant. Quand voulez-vous fixer le jour pour que je vienne vous
prendre, suivant qu'il a été convenu? Hodgson parle d'entrer en tiers
dans notre voyage, mais nous ne pouvons l'admettre, au moins quant à
l'intérieur de la voiture. Vous viendrez décidément avec moi, comme il a
été dit, et n'allez pas vouloir faire assaut de politesse avec Hodgson à
ce sujet. Je trouverai moyen de pratiquer de la place pour vous deux à
l'aide de quelque stratagème. Si seulement Hodgson était un peu moins
gros, nous nous emballerions plus aisément. A-t-il cessé de boire des
spiritueux? c'est un excellent garçon, mais je ne crois pas que l'eau
lui soit bonne, au moins intérieurement. Voulez-vous savoir ce que je
fais en ce moment? je mâche du tabac.

»Vous ne voyez pas mes deux confédérés, Soupe Davies et Matthews[8]; ce
ne sont pas vos hommes: et comment se fait-il que moi, qui suis
absolument _hujusdem farinæ_, j'aie pu me maintenir jusqu'ici dans vos
bonnes grâces? Bonne nuit, je continuerai demain matin.

[Note 8: Le frère de C.S. Matthews, l'ami qu'il venait de perdre.
(_Note de Moore_.)]


9 décembre.

«Le matin, je suis toujours mal disposé, et aujourd'hui le tems est
aussi sombre que moi-même. La pluie et le brouillard sont pires qu'un
_sirocco_, surtout dans un pays où l'on ne mange que du bœuf et ne boit
que de la bière. Mon libraire, Cawthorne, sort d'ici; il m'a dit, avec
une figure bien grave, qu'il est en traité pour un roman de Mme
d'Arblay's, dont on demande mille guinées. Il veut que je lise le
manuscrit, s'il termine; je le ferai avec plaisir, mais je me garderai
bien de donner mon opinion à la légère sur cette dame, car je sais que
le docteur Johnson a revu sa _Cécilia_. Si le libraire me donne ce
roman, je le mettrai dans les mains de Rogers et de Moore, qui sont
certainement des gens de goût. J'ai rempli la feuille; pardon, je ne le
ferai plus. Peut-être vous écrirai-je encore; mais, que je le fasse ou
non, croyez, mon cher William, que je suis pour toujours votre, etc.»



LETTRE LXXIX.

À M. HODGSON.

Londres, 8 décembre 1811.


«Je vous ai envoyé, l'autre jour, un conte lamentable, les _Trois
Moines_; maintenant voici quelque chose d'un style tout différent. Je
l'ai écrit hier ou avant-hier, en entendant une vieille chanson:

       Laissons-là ces accens lugubres, etc., etc.

»J'ai dans les mains un livre de sir William Drummond (imprimé, mais non
publié), intitulé l'_Œdipe Juif_, dans lequel il essaie de prouver que
la plus grande partie de l'Ancien-Testament est une allégorie,
particulièrement la Genèse et Josué. Il se déclare théiste dans sa
préface, et traite fort cavalièrement l'interprétation littérale. Je
voudrais que vous pussiez le lire. M. W. me l'a prêté, et j'avoue qu'il
vaut pour moi vingt traités comme celui de Watsons.

»Il faut que vous et Harness vous fixiez une époque pour votre visite à
Newsteadt: pour moi, je suis toujours à votre disposition, à moins qu'il
ne survienne quelque chose dans l'intérim...

»Blaud dîne chez moi mardi pour s'y trouver avec Moore. Coleridge a
attaqué les _Plaisirs de l'Espérance_ et tous les autres _plaisirs_. M.
Rogers était présent et a eu celui de voir l'orateur jeter aussi
indirectement quelques pierres dans son jardin. Nous nous faisons une
partie d'aller entendre ensemble le nouvel art poétique de ce
schismatique réformé; si j'étais l'un des grands astres de notre
Parnasse, ou que j'eusse assez d'importance pour que le professeur
s'occupât de moi, je ne l'écouterais certainement pas sans lui répondre.
Car vous savez que, si un homme se laisse battre une fois impunément,
c'est à recommencer tous les jours. Campbell se désespère, je n'ai
jamais vu un homme si sensible; quel heureux naturel! j'en suis fâché,
qu'a-t-il à craindre de la critique? Je ne sais si Blaud a vu Miller,
qui devait le venir trouver hier.

»C'est aujourd'hui dimanche, jour dans lequel je ne me suis jamais
amusé, si ce n'est à Cambridge, encore le souvenir de l'orgue n'a-t-il
rien de bien agréable. Les affaires sont assez stagnantes dans la ville;
tant qu'elles n'iront pas en arrière, c'est pour le mieux. Harness
écrit, écrit, écrit, le voilà devenu auteur. Je ne fais rien que mâcher
du tabac. Je voudrais que le parlement fût ouvert pour avoir le plaisir
d'entendre les autres et peut-être aussi celui de me faire écouter à mon
tour; mais je ne suis pas bien empressé là-dessus. J'ai bien des plans
dans la tête: quelquefois je pense à retourner dans le Levant, et à
visiter encore cette Grèce bien aimée. Je me porte bien, mais je suis
toujours un peu faible. Hier Kinnaird m'a dit que j'avais l'air bien
malade, ce qui fait que je suis rentré fort content chez moi.

»Vous ne cesserez jamais de boire du vin? voyez ce que c'est que d'avoir
trente ans! si vous étiez de six ans plus jeune, vous pourriez renoncer
à toutes les habitudes du monde. Vous buvez et vous repentez, vous vous
repentez et buvez. Soupe est-il toujours langoureux et intéressant? Et
comment va Hinde avec son infernale chimie? J'ai écrit à Harness, et il
m'a écrit, et nous nous sommes écrit, et il ne nous reste plus qu'à nous
écrire encore jusqu'à ce que la mort vienne enlever les plumes et les
écrivains.

»L'Alfred-club a trois cent cinquante-quatre candidats pour six places
vacantes. Le cuisinier a déserté nous laissant dans l'embarras, ce qui
ne fait pas rire notre comité. Maître Brook, notre chef de service, a la
goutte, et notre nouveau cuisinier n'est pas des meilleurs. Je parle
d'après autrui, car qu'importe l'art de la cuisine à un homme qui ne
mange que des légumes? Vous en savez maintenant autant que moi sur
l'état de nos affaires. Nous avons toujours au club des livres et du
repos, et quant à moi je les laisse diriger la cuisine à leur fantaisie.
Faites-moi savoir ce que vous avez décidé pour notre partie de Newsteadt
et croyez-moi toujours votre, etc.»

Νωαιρων



LETTRE LXXX.

À M. HOGDSON.

Londres, 12 décembre 1811.


«Eh bien, Hodgson! je crains que vous n'ayez renoncé à moi aussi, en
renonçant au vin. J'ai écrit, écrit; point de réponse! Mon cher sir
Edgar, l'eau ne vous convient pas, buvez-moi du Xérès et écrivez. Une
indisposition a empêché Blaud de nous tenir parole; mais M** nous a
amplement dédommagés. J'ai quelqu'espoir de l'engager à venir à
Newsteadt avec nous; je suis sûr que vous l'aimerez plus à mesure qu'il
se livrera davantage, c'est du moins ce qui m'arrive.

»Je ne sais où en sont les affaires de Milles et de Blaud. Cawthorne
prétend être en traité pour un nouveau roman de Mme d'Arblay's: s'il
l'obtient (au prix de mille guinées), il désire que je lise le
manuscrit. Je le ferai avec plaisir, non que je pense à donner jamais
mon opinion à cette dame dont le docteur Johnson a revu les ouvrages,
mais par pure curiosité. Si mon honorable éditeur voulait avoir un
jugement de quelque poids, j'enverrais le manuscrit à Rogers et à M**,
comme à des gens du goût le plus épuré. J'ai eu une quantité de lettres
de W. Harness; de vous, rien: l'on voit bien que vous n'êtes plus un
enfant. Toutefois j'ai la consolation de savoir que vous êtes plus
agréablement occupé à faire des articles pour les _Revues_. Vous ne
méritez pas que j'ajoute une seule syllabe, aussi ne l'ajouterai-je pas.

»Tout à vous, etc.

»_P. S._ Je n'attends que votre réponse pour fixer notre rendez-vous.»



LETTRE LXXXI.

À M. HARNESS.

15 décembre 1811.


«J'ai fait à votre dernière une réponse dont, par réflexion, je ne suis
pas plus content que vous ne l'aurez probablement été vous-même. Je
n'attendrai donc pas une nouvelle de vous pour vous dire que je viens
d'avoir l'avantage d'une épître de ***, pleine de toutes ses petites
doléances; et cela au moment où, par suite de circonstances qu'il serait
trop long de raconter, je luttais contre le souvenir de douleurs auprès
desquelles ses souffrances imaginaires sont comme une égratignure en
comparaison d'un cancer. Tout cela combiné m'avait mis de mauvaise
humeur contre lui et contre le genre humain. La dernière partie de ma
vie s'est passée dans une lutte continuelle contre les affections qui
ont empoisonné la première. Quoique je me flatte d'être parvenu à les
dompter, il y a cependant de certains momens, et celui-là en était un,
où je suis aussi fou qu'autrefois. Je n'en ai jamais tant dit, et je ne
vous en eusse pas parlé ici, si je ne craignais d'avoir été un peu trop
sauvage dans ma dernière, et si je ne désirais vous en offrir cette
espèce d'excuse. Vous savez du reste que je ne suis pas de vos
troubadours langoureux; ainsi tâchons de rire maintenant.

»Hier j'allai avec Moore à Sydenham, faire une visite à Campbell[9]. Il
n'était pas visible; et nous nous en revînmes assez gaîment. Demain je
dîne avec Rogers; et nous irons entendre Coleridge, qui fait presque
fureur dans ce moment-ci. Hier soir j'ai vu Kemble dans _Coriolan_; il
était superbe, et a joué magnifiquement. Par bonheur, j'ai eu une
excellente place dans la meilleure partie de la salle, qui était plus
que pleine. Clare et Delaware, qui y étaient aussi, ne furent pas si
heureux. Je les ai vus par hasard: nous n'étions pas ensemble. J'aurais
voulu que vous fussiez là; avec votre amour pour Shakspeare et la
tragédie bien jouée, cette soirée vous eût fait éprouver de bien vives
jouissances. La semaine dernière j'éprouvai tout le contraire à
Haymarket, en voyant M. Coates jouer Lothario; il fut sifflé à outrance,
et le méritait.

[Note 9: Cette promenade me fit connaître d'une manière assez peu
rassurante l'une des singularités de Lord Byron. Au moment où nous
quittions son logement de Saint-James's-street, vers le midi, il demanda
au domestique qui fermait la portière du vis-à-vis: «Avez-vous mis les
pistolets dans la voiture?» La réponse fut affirmative. Il était
impossible de ne pas sourire de cette précaution prise en plein midi;
surtout en égard aux auspices sous lesquels notre liaison avait
commencé.
(_Note de Moore_.)]

»Je vous ai parlé dans ma dernière lettre du sort de B** et de H**;
c'est bien ce que méritent ces sentimentalistes, qui vont se consoler
dans des maisons de prostitution de la perte, l'irréparable perte,
désespoir d'un attachement si noble, la perte de deux courtisanes! Vous
censurez ma manière de vivre, Harness; quand je me compare à ces hommes
plus âgés, que moi et dans une position plus brillante, en vérité, je
commence à me regarder comme un monument de prudence, une statue
ambulante, incapable de sentimens et de faiblesses; et cependant le
monde en général m'attribue sur ces hommes-là une orgueilleuse
supériorité dans la carrière du vice. Au bout du compte j'aime assez B**
et H**; et il ne m'appartient pas, Dieu le sait, de condamner leurs
erreurs. Mais j'avoue que je ne puis souffrir de les voir honorer de
telles liaisons du nom d'_amour_... attachemens romantiques pour des
choses qu'on peut acheter un écu!


16 décembre.


»Je viens de recevoir votre lettre; je suis pénétré de l'affection que
vous me témoignez. La première partie de ma lettre d'hier vous aura
parti, j'espère, une explication de la précédente, quoiqu'elle ne
suffise pas pour l'excuser. J'aime à recevoir de vos nouvelles...
j'aime... le mot n'est pas assez fort. Après le plaisir de vous voir, je
n'en connais pas de plus grand. Mais vous avez d'autres devoirs,
d'autres amusemens; et je ne voudrais pas vous enlever un moment aux uns
ou aux autres. Hogdson devait venir aujourd'hui, mais je ne l'ai point
vu. Les faits dont vous parlez à la fin de votre lettre sont de
nouvelles preuves à l'appui de mon opinion sur les hommes. Tels vous les
trouverez toujours, égoïstes et défians; je n'en excepte aucun. La cause
en est dans l'état de la société. Dans le monde, chacun ne doit compter
que sur soi; il est inutile et peut-être égoïste d'attendre rien des
autres. Mais je ne crois pas que nous naissions ainsi; car il y a de
l'_amitié_ au collége, et assez d'_amour_ avant l'âgé de vingt ans.

»Je suis allé voir ***; il me retient en ville, où je ne voudrais pas
être actuellement. C'est un homme bon, mais tout-à-fait sans conduite.
Maintenant, mon cher William, il faut que je vous dise adieu.

»Croyez-moi pour toujours votre bien affectionné, etc.»

       *       *       *       *       *

Dès le moment de notre première entrevue, à peine laissâmes-nous passer
un jour sans nous trouver ensemble, Lord Byron et moi; et notre
connaissance se changea en intimité et en amitié avec une promptitude
dont j'ai vu peu d'exemples. Je fus très-heureux dans toutes les
circonstances qui marquèrent nos premiers rapports. Pour un cœur aussi
généreux que le sien, le plaisir de réparer une injustice aida peut-être
beaucoup l'impression favorable que je pouvais avoir faite sur son
esprit, tandis que la manière dont j'en demandais réparation, exempte de
colère ou de rien qui ressemblât à un défi, ne lui laissa aucun souvenir
fâcheux de ce qui s'était passé entre nous. Point de compromis ou de
concessions qui pussent blesser son amour-propre, ou diminuer la grâce
de cette franche amitié à laquelle il m'admit si cordialement tout
d'abord. Ce fut encore un bonheur pour moi que ma liaison avec lui se
formât avant qu'il ne fût arrivé à l'apogée de ses succès, avant que les
triomphes qui l'attendaient n'eussent mis le monde à ses pieds, et donné
à d'autres hommes illustres qui recherchèrent son amitié, des chances
bien plus sûres de fixer son estime. Quoi qu'il en soit, la nouvelle
carrière que lui ouvrirent ses succès, loin de nous détacher l'un de
l'autre, ne fit que nous mettre plus souvent ensemble, et par conséquent
rendre notre liaison plus intime. Certaines circonstances m'avaient fait
admettre dans cette haute société où l'appelait son rang; et quand,
après avoir publié _Childe-Harold_, il commença à voir le monde, ceux
qui étaient depuis long-tems mes amis intimes devinrent les siens. Nous
allions généralement dans les mêmes maisons; et dans la saison toujours
si gaie d'un printems à Londres, nous nous trouvions, comme il le dit
lui-même dans une de ses lettres, _embarqués ensemble dans le même
vaisseau de fous_.

Mais au moment où nous nous vîmes pour la première fois, il était, pour
ainsi dire, seul dans le monde. Même ses connaissances de cafés, qui,
avant son départ d'Angleterre, lui avaient tenu lieu d'une meilleure
société, étaient ou abandonnées ou dispersées. À l'exception de trois ou
quatre camarades de collége, auxquels il paraissait fortement attaché,
M. Dallas et son avoué semblaient les seules personnes qu'il pût appeler
ses amis, et quels amis! Trop fier pour se plaindre de son isolement,
qui lui était évidemment pénible, l'état d'abandon dans lequel il se
trouva arrivé à l'âge d'homme fut une des sources principales de ce
dédain vengeur qu'il affectait pour le genre humain, et que les hommages
tardifs qu'il en reçut ne purent parvenir à éteindre. L'effet que
produisit sur son caractère adouci le commerce si court qu'il entretint
dans la suite avec la société, prouve que son cœur se fût rempli des
sentimens les plus doux si le monde lui eût souri plus tôt.

Toutefois, en recherchant ce qu'eût pu être son caractère dans des
circonstances plus favorables, n'oublions pas que ses défauts mêmes
furent les élémens de sa grandeur; que c'est de la lutte de ce qu'il y
avait de bon et de mauvais dans son naturel que son génie tire sa force
et son éclat. Un accueil plus flatteur dans le monde eût sans doute
adouci et fléchi son caractère acerbe; mais peut-être aussi lui eût-il
ôté quelque chose de sa vigueur: la même influence qui aurait répandu
plus de charmes et de bonheur sur sa vie aurait pu être fatale à sa
gloire. Dans un petit poème qu'il paraît avoir composé à Athènes, en
1811, et que l'on trouve écrit de sa main sur le manuscrit original de
_Childe-Harold_, il y a deux vers qui, à peine intelligibles si on les
joint à ceux qui précèdent, peuvent, pris isolément, s'interpréter comme
l'expression d'un sentiment prophétique, et de la conviction que de la
ruine et du naufrage de toutes ses espérances naîtrait l'immortalité de
son nom.

      Cher objet d'un attachement malheureux! quoique privé
      maintenant et d'amour et de toi, il me reste ton souvenir et
      mes larmes pour me réconcilier avec la vie. On dit que le
      tems peut détruire la douleur, je sens qu'il n'en est rien;
      car _ma mémoire devient immortelle par le coup même qui tue
      toutes mes espérances_.

Pendant les premiers mois de notre liaison, nous dînions souvent tous
les deux ensemble, n'ayant pas de société commune où nous pussions nous
trouver. Il n'appartenait alors qu'à l'Alfred, et je ne faisais partie
que du Wattier. Nous prenions généralement nos dîners chez Saint-Alban
ou chez Steven, dont il était une ancienne pratique. Quoique de tems en
tems il bût du vin de Bordeaux assez largement, il persistait dans son
système d'abstinence quant aux mets. Il paraît qu'il s'était fait l'idée
qu'une nourriture animale avait quelqu'influence sur le caractère. Je me
rappelle qu'un jour, étant assis en face de lui, il me regarda quelques
secondes manger avec appétit un beefsteak, puis me demanda du ton le
plus sérieux: «Moore, ne pensez-vous pas que ces beefsteaks doivent
finir par vous rendre féroce?»

Ayant cru que je désirais faire partie de l'Alfred-club, il se hâta de
me proposer pour candidat; toutefois, la résolution que j'avais prise,
dans l'intervalle, de vivre à la campagne, rendait inutile la
souscription à un nouveau club. J'écrivis donc à Lord Byron pour le
prier de rayer mon nom; et j'éprouve un plaisir que l'on me pardonnera
sans doute, à insérer ici sa réponse, quoique peu intéressante du reste,
parce que c'est la première épître familière dont il m'ait honoré.



LETTRE LXXXII.

À M. MOORE.

11 décembre 1811.


MON CHER MOORE,

«Nous laisserons-là, s'il vous plaît, toutes les vaines formules de
politesse, et nous nous en tiendrons aux noms qu'il a plu à nos parrains
et marraines de nous donner. Si vous le voulez absolument, j'effacerai
votre nom; cependant, je n'en vois pas la nécessité, car j'ai,
aujourd'hui, ajourné votre élection _sine die_, jusqu'à ce qu'il vous
plaise de nous honorer de votre compagnie. Je ne dis point cela parce
qu'il y aurait quelque chose de désagréable pour moi à effacer votre nom
de la liste après l'y avoir fait inscrire, mais parce que, plus
long-tems il y aura été, plus nous aurons de probabilité de succès, et
plus grand sera le nombre des membres qui voteront pour vous. C'est à
vous de décider; votre volonté, à cet égard, sera ma loi. Si mon zèle
est allé déjà au-delà de la discrétion, pardonnez-le moi en faveur du
motif.

»Je voudrais que vous vinssiez avec moi à Newsteadt, Hodgson y sera avec
un de mes jeunes amis, Harness, le plus cher et le plus ancien camarade
de classe que j'aie eu depuis la troisième _forme_[10], à Harrow,
jusqu'à ce jour. Je puis vous promettre de bons vins; si vous aimez la
chasse, un manoir de quatre mille acres; du feu, des livres, la libre
disposition de votre tems et mon agréable compagnie: _balnea, vina_,
etc., etc.

[Note 10: La troisième forme anglaise correspond à la classe de
quatrième de nos colléges français.
(_N. du Tr._)]

»Je crains que Hodgson ne vous assomme de vers; pour moi je finirai
comme Martial, _nil recitabo tibi_: certainement ce n'est pas là la
moins engageante de mes promesses. Pesez ma proposition, et croyez-moi,
mon cher Moore,

»Pour toujours, votre, etc.»

BYRON.


Parmi les actes de générosité et d'amitié qui marquaient chaque année de
la vie de Lord Byron, il n'en est peut-être pas de plus digne d'être
cité, tant pour son opportunité, sa délicatesse et le mérite de l'objet,
que celui que je vais rapporter. L'ami assez heureux pour inspirer des
sentimens si bien prouvés, est ce même M. Hodgson, auquel sont adressées
un si grand nombre des lettres précédentes. Il serait injuste de lui
enlever l'honneur de reconnaître lui-même des obligations si signalées;
je vais donc mettre sous les yeux du lecteur l'extrait d'une lettre dont
il m'a favorisé à l'occasion d'un passage des mémoires autographes de
son illustre ami.

»Je pense que c'est un devoir pour moi d'expliquer les circonstances
auxquelles ce passage fait allusion, quoiqu'elles touchent à des
affaires tout-à-fait particulières; c'est un honneur que je veux rendre
à la mémoire de l'ami dont je ne cesserai jamais de déplorer la perte.
Me trouvant malheureusement gêné, et même très-embarrassé, je reçus de
Lord Byron, à qui j'avais déjà d'autres obligations de la même nature,
je reçus, dis-je, de Lord Byron, des sommes qui s'élevèrent à celle de
1,000 livres sterlings. Je n'avais point demandé ce secours, j'étais
loin de m'y attendre; mais c'était le projet conçu depuis long-tems,
quoique secret, de mon ami, de venir ainsi à mon aide; il n'attendait
que le moment de le faire de la manière la plus efficace. Quand je le
remerciai de cette faveur inattendue, ses propres paroles furent:
_J'avais toujours songé à le faire_.»

Pendant ce tems, et durant les mois de janvier et de février, il faisait
imprimer son poème de _Childe-Harold_. C'est aux nombreux changemens et
aux additions qu'il y fit pendant l'impression, que nous devons
plusieurs des plus beaux passages. En effet, en comparant la première
ébauche des deux chants avec l'ouvrage tel que nous le possédons
aujourd'hui, on sent bien ce don du génie, non-seulement de surpasser
les autres, mais de se perfectionner lui-même. Dans le principe, le
lecteur faisait connaissance avec le _petit page_ et le _valet de
chambre_, dans les deux stances si faibles que nous allons citer: il est
inutile de dire combien le poète a gagné de variété et d'effets
dramatiques en étendant la substance de ces deux stances sous la forme
si légère et si lyrique, qu'elles ont actuellement:

      À sa suite se trouvait un page, jeune paysan, qui servait
      bien son maître. Souvent son babil charmait
      Childe-Burun[11], quand son noble cœur était plein de
      tristes pensées dont il dédaignait de parler. Alors il lui
      souriait, et le jeune Alwin[12] souriait aussi, quand, par
      quelqu'innocente plaisanterie, il avait suspendu et séché
      les larmes prêtes à tomber de l'œil d'Harold...

[Note 11: S'il pouvait rester quelques doutes que Byron ait eu
l'intention de se peindre lui-même dans la personne de son héros,
l'adoption de l'ancien nom normand de sa famille, qu'il avait d'abord
voulu lui donner, suffirait pour les lever tous.]

[Note 12: Dans le manuscrit, les noms _Robin_ et _Rupert_ sont tour
à tour écrits et raturés ici.]

      Il n'emmena que ce page et un fidèle serviteur pour voyager
      avec lui dans le Levant, dans une contrée éloignée. Quoique
      l'enfant fût d'abord chagrin de quitter les bords du lac, où
      il avait passé ses premières années, bientôt son petit cœur
      battit de joie dans l'espoir de voir des nations étrangères,
      et de voir tant de choses merveilleuses dont nos voyageurs
      font de si beaux récits; dont Mandeville[13]...

[Note 13: Ici le manuscrit devient illisible.]

Au lieu de ces strophes si touchantes à Inès dans le premier chant, où
se trouvent quelques-uns des traits de la plus sublime mélancolie qui
soient jamais sortis de sa plume, il avait été assez peu difficile dans
son premier jet, pour se contenter de la chanson suivante:

      Oh! ne me parlez plus de pays septentrionaux et de dames
      anglaises; vous n'avez pas eu le bonheur de voir, comme moi,
      l'aimable fille de Cadix. Quoique ses yeux ne soient pas
      bleus, ni ses cheveux blonds comme ceux des jeunes
      Anglaises, etc., etc.

Il y avait aussi d'abord plusieurs stances pleines de personnalités
mordantes, et quelques autres d'un style plus familier et plus libre que
la description d'un dimanche à Londres qui défigure encore ce poème.
Dans ce mélange du léger et du grave, il avait pour but d'imiter
l'Arioste. Mais il est bien plus aisé de s'élever avec grâce d'un style
généralement familier à quelques morceaux pathétiques et sublimes, que
d'interrompre un récit grave et solennel pour descendre au burlesque et
au bouffon[14].

[Note 14: Parmi les taches qu'on est obligé de reconnaître dans le
grand poème de Milton, on doit compter une brusque transition de ce
genre, en imitation du style de l'Arioste, dans son _Paradis des Sots_.
(_Note de Moore_.)]

Dans le premier cas, la transition peut avoir pour effet d'émouvoir et
d'élever l'ame, tandis que dans le second elle choque presque toujours,
par la même raison peut-être qu'un trait pathétique et relevé au milieu
du style ordinaire de la comédie a un charme tout particulier, tandis
que l'introduction de scènes comiques dans la tragédie, quelque
sanctionnée qu'elle soit chez nous autres Anglais par l'usage et
l'autorité des exemples, ne saurait presque jamais manquer de déplaire.
Le noble poète, convaincu lui-même que cet essai ne lui avait pas
réussi, ne le renouvela dans aucun des chants suivans de
_Childe-Harold_.

Quant aux parties satiriques, quelques vers sur le célèbre voyageur sir
John Carr peuvent nous en fournir un exemple du moins irréprochable:

      Vous qui désirez en savoir plus sur l'Espagne et les
      Espagnols, les différens aspects du pays, les saints, les
      antiquités, les arts, les anecdotes et les guerres,
      allez-vous-en à Paternoster-Row, au quartier des libraires;
      tout cela n'est-il pas écrit dans le livre de Carr, le
      chevalier de la verte Erin, l'étoile errante de l'Europe?
      Prêtez l'oreille à ses récits; écoutez ce qu'il a fait, ce
      qu'il a pensé, ce qu'il a écrit dans les pays étrangers.
      Tout cela est renfermé dans un léger in-4°; empruntez-le,
      volez-le: surtout ne l'achetez pas; et dites-m'en votre
      avis.

Parmi les passages que, pendant l'impression, il intercala dans son
poème, comme des pièces d'une riche marqueterie, on remarque la belle
stance:

      Cependant, si, comme de saints personnages l'ont pensé, il y
      a un pays des ames, au-delà de ce sombre rivage, etc., etc.

Quoique dans ces vers et dans ceux-ci:

      Oui, je rêverai que nous devons nous retrouver un jour, etc.

on doive avouer qu'il règne un ton général de scepticisme, c'est un
scepticisme mélancolique qui excite plus de sympathie que de blâme; car,
au milieu de ses doutes mêmes, on découvre un fond de piété ardente
qu'ils ont obscurcie sans pouvoir l'étouffer. Pour me servir des propres
paroles du poète dans une note qu'il avait eu d'abord intention de
placer au bas de ces stances: _Qu'on veuille observer que c'est ici un
scepticisme de découragement et non de dérision_; distinction qu'il ne
faut jamais perdre de vue: car, quelque désespérée que soit la
conversion de l'infidèle qui se moque, celui à qui ses doutes sont
pénibles a encore au dedans de lui-même les semences de la foi.

En même tems que _Childe-Harold_, il avait trois autres ouvrages sous
presse: ses _Imitations d'Horace_, la _Malédiction de Minerve_, et la
cinquième édition des _Poètes anglais et les Journalistes écossais_. La
note de ce dernier poème, qui avait été la cause heureuse de notre
liaison, disparut et fut remplacée par quelques mots d'explication qu'il
eut la bonté de me soumettre auparavant.

Au mois de janvier, les deux chants du _Childe-Harold_ se trouvant
imprimés, quelques amis du poète, M. Rogers et moi entre autres, fûmes
favorisés de la lecture des épreuves. Lord Byron, parlant de cette
époque dans ses souvenirs, cite comme l'un des mauvais présages qui
précédèrent la publication de cet ouvrage, que quelques hommes de
lettres de ses amis, auxquels il avait été montré, avaient exprimé des
doutes sur son succès; et que l'un d'eux avait même dit que c'était
_trop bon pour le siècle_. Qui que ce soit d'entre nous qui ait avancé
cette opinion, et je soupçonne que je pourrais bien être le coupable, le
siècle, il faut l'avouer, a glorieusement réfuté cette calomnie sur la
justesse de son goût.

C'est dans les mains de M. Rogers que je vis d'abord les épreuves, et
que je jetai un coup d'œil rapide sur un petit nombre de stances qu'il
m'indiqua comme particulièrement remarquables. J'eus occasion d'écrire
le même jour à Lord Byron; je lui exprimai fortement toute l'admiration
que cet avant-goût de son ouvrage avait excitée en moi; et voici la
réponse que j'en reçus, du moins quant à la partie littéraire.



LETTRE LXXXIII.

À M. MOORE.

29 janvier 1812.


MON CHER MOORE,

«J'aurais bien désiré vous voir: je suis dans un déluge de tribulations
ridicules..............................................................
.......................................................................

»Pourquoi dites-vous que je n'aime pas vos vers? Je n'ai jamais
_imprimé_ ni _exprimé_ d'aucune manière une telle opinion. Voulant
écrivailler moi-même, il fallait bien que je trouvasse quelque chose à
redire aux ouvrages des autres; je me rejetai sur la vieille accusation
d'immoralité, faute de mieux, et aussi parce qu'étant moi-même un modèle
de pureté, il m'appartenait d'_enlever cette paille de l'œil de mon
prochain_.

»Je vous suis obligé, très-obligé de votre approbation; mais, _en ce
moment_, des éloges, _même de votre part_, ne font aucune impression sur
moi. J'ai toujours été et suis encore dans l'intention de vous envoyer
un exemplaire dès que l'ouvrage paraîtra; pour l'instant, je ne puis
songer à rien autre chose qu'à cet être infernal, trompeur et charmant,
la femme, comme le dit M. Liston[15], dans le _Chevalier de Snowdon_.

»Croyez-moi toujours, mon cher Moore, votre, etc., etc.»

[Note 15: Acteur extraordinaire dans l'emploi des bas comiques. Il
doit à sa laideur une partie de son extrême popularité; et, comme MM.
Potier et Odey; il a le privilége de faire rire aux larmes, avant même
d'ouvrir la bouche.
(_N. du Tr._)]

Les passages omis ici offrent la narration _un peu trop amusante_ des
troubles qui venaient d'éclater à Newsteadt par suite de la mauvaise
conduite d'une des servantes de la maison, que l'on soupçonnait un peu
trop avant dans les bonnes grâces de son maître, et qui, par les airs de
supériorité qu'elle se donnait à l'égard de ses camarades, les avait
disposés à peu d'indulgence envers elle. Les principaux personnages dans
cette lutte furent cette sultane favorite et le jeune Rushton. Le
premier point en litige, bien que dans la suite d'autres griefs plus
importans se présentassent contre la dame, fut de savoir si le jeune
Rushton était obligé, d'après son ordre, de porter des lettres à l'autre
extrémité du domaine. Je n'aurais pas fait ici la moindre allusion à un
épisode de cette nature, si ce n'était à cause des deux lettres
suivantes. Il est curieux d'y voir avec quelle gravité et quel
sang-froid le jeune lord s'établit juge dans cette contestation; avec
quelle délicatesse il penche en faveur du serviteur dont il a éprouvé
l'attachement et la fidélité, au lieu d'écouter la partialité qu'on
aurait pu lui soupçonner pour une servante qui ne paraissait pas alors
lui être absolument indifférente.



LETTRE LXXXIV.

À ROBERT RUSHTON.

21 janvier 1812.


«Bien que je ne trouve pas mauvais que vous refusiez de porter des
_lettres_ à Mealey, vous voudrez bien avoir soin qu'elles y soient
portées en tems utile par _Spero_. Je dois aussi vous faire observer que
Suzanne doit être traitée civilement, que je ne veux point qu'elle soit
_insultée_ par personne de ma maison, et même par qui que ce soit tant
que j'aurai le pouvoir de la protéger. Je suis réellement désolé que
vous me donniez sujet de me plaindre de _vous_: j'ai trop bonne opinion
de votre caractère pour croire que vous fournissiez l'occasion de
nouveaux reproches, d'après le soin que j'ai pris de vous et mes bonnes
intentions à votre égard. Si le sentiment général des convenances n'est
pas assez fort pour vous empêcher de vous conduire grossièrement avec
vos camarades, je puis du moins espérer que _votre propre intérêt_ et le
respect pour un maître qui n'a jamais été dur à votre égard, vous
paraîtront de quelque poids.

»Votre, etc.

BYRON.

»_P. S._ Je désire que vous vous appliquiez à votre arithmétique, que
vous vous occupiez à arpenter, à lever des plans, que vous vous rendiez
familier dans tout ce qui concerne _la terre_ de Newsteadt, enfin que
vous m'écriviez _une fois par semaine_, pour que je voie où vous en
êtes.»



LETTRE LXXXV.

À ROBERT RUSHTON.

25 janvier 1812.


«Mes reproches ne tombaient pas sur votre refus de porter la lettre,
cela ne rentre pas dans vos attributions; mais, s'il faut en croire
cette fille, vous lui avez parlé d'une manière très-inconvenante.

»Vous dites que vous aussi vous auriez des plaintes à former:
exposez-les moi donc immédiatement; il ne serait ni juste, ni conforme à
mon usage de n'écouter que l'une des deux parties.

»S'il s'est passé quelque chose entre vous, _avant_ ou depuis mon
dernier séjour à Newsteadt, ne craignez pas de me le dire. Je suis sûr
que _vous_, vous ne voudrez pas me tromper, et je n'en voudrais pas dire
autant d'elle. Quoi qu'il soit arrivé, je vous le pardonnerai _à vous_.
Je ne suis pas sans avoir eu déjà quelques soupçons à cet égard, et je
suis certain qu'à votre âge ce n'est pas vous qui seriez à blâmer si la
chose était arrivée. Ne _consultez_ personne sur votre réponse, mais
écrivez immédiatement. Je serai d'autant plus disposé à vous écouter
favorablement, que je ne me souviens pas de vous avoir jamais entendu
prononcer un seul mot qui pût nuire à quelqu'un; je suis convaincu que
vous n'avancerez pas sciemment un mensonge. Personne ne vous fera
impunément le moindre tort, tant que vous vous conduirez comme il
convient. J'attends une réponse immédiate.

»Votre, etc.»

BYRON.


C'est à la suite de cette correspondance qu'il acquit la certitude de
quelques légèretés dans la conduite de la fille en question, et qu'il la
renvoya ainsi qu'une autre servante. On verra dans la lettre suivante, à
M. Hodgson, quelle profonde impression cette découverte avait faite sur
son esprit.



LETTRE LXXXVI.

À M. HODGSON.

16 février 1812.


Mon Cher Hodgson,

«Je vous envoie une épreuve. J'ai été très-malade la semaine dernière,
la pierre m'a forcé de garder le lit. J'eusse voulu qu'elle fût dans mon
cœur, au lieu d'être dans mes reins. Les servantes sont parties dans
leurs familles, après plusieurs tentatives pour expliquer ce qui n'était
déjà que trop clair. N'importe, je suis guéri de cela aussi, je m'étonne
seulement de ma folie de vouloir excepter mes maîtresses de la
corruption générale de leur sexe... et puis une sottise de deux mois
vaut mieux qu'une de dix années. J'ai une prière à vous faire: ne me
pariez jamais _femme_, dans aucune de vos lettres, ne faites pas même
allusion à l'existence du sexe. Je ne veux plus lire un seul substantif
du genre féminin; je ne veux que _propria quæ maribus_[16].

[Note 16: Premiers mots d'une des règles élémentaires de la
grammaire latine à l'usage du collége d'Éton. Cette grammaire expose les
règles en mauvais vers latins, aussi bien que la grammaire grecque
adoptée dans le même collége, et suivie dans tous ceux dont les élèves
sont destinés à l'université d'Oxford.
(_N. du Tr._)]

»Je quitterai l'Angleterre pour toujours au printems de 1813: mes
affaires, mon goût et ma santé m'y portent également. Ni mes habitudes,
ni ma constitution ne s'accommodent de nos usages et de notre climat. Je
m'occuperai à devenir bon orientaliste. Je fixerai mon domicile dans
l'une des plus belles îles, et je parcourrai de nouveau, de tems en
tems, les plus belles parties du Levant. D'ici-là j'arrangerai mes
affaires; il me restera, quand tout sera réglé, de quoi vivre en
Angleterre, c'est-à-dire de quoi acheter une principauté en Turquie. Je
suis fort gêné dans ce moment: j'espère toutefois, en prenant des
mesures pénibles, mais nécessaires, me tirer tout-à-fait de cette fausse
position. Hobhouse est attendu journellement à Londres; nous serons
charmés de l'y voir; peut-être viendrez-vous aussi boire avec lui une
bonne bouteille avant son départ, sinon «_à la montagne Mahomet_.»
Cambridge lui rappellera de tristes souvenirs, et de plus tristes encore
à moi-même. Je crois que le seul être humain qui m'ait jamais aimé
sincèrement et tout-à-fait, était de Cambridge, et, à mon âge, il ne
faut plus attendre de changement sur ce point. La mort a cela de
consolant, que, quand elle a mis son cachet quelque part, l'impression
n'en peut être ni fondue ni brisée; elle est inviolable.

»Pour toujours, votre, etc.»

BYRON.


Parmi les lettres où se peignent l'obligeance et la bonté de son
naturel, lettres précieuses à ceux qui les ont reçues, et dignes de
l'admiration des autres, nous citerons la suivante, dans laquelle il
recommande un jeune enfant qui allait entrer à l'école d'Éton, aux soins
d'un élève plus âgé.



LETTRE LXXXVII.

AU JEUNE JOHN COWELL.

12 février 1812.


MON CHER JOHN,

«Vous avez probablement oublié depuis long-tems celui qui vous écrit ces
lignes, et lui de son côté serait peut-être fort embarrassé de vous
reconnaître à cause des changemens que le tems doit naturellement avoir
apportés dans votre taille et dans votre physionomie. J'ai voyagé
plusieurs années en Portugal, en Espagne, en Grèce, etc., etc., et j'ai
trouvé tant de changemens à mon retour, qu'il serait injuste de penser
que vous ne soyez pas changé aussi et à votre avantage. J'ai une faveur
à vous demander. Un petit garçon de onze ans, fils de M***, mon ami
intime, est au moment d'entrer à Éton, et je regarderais comme un
service à moi rendu, tout acte de protection et d'obligeance à son
égard. Permettez-moi donc de vous prier d'en prendre d'abord quelque
soin, jusqu'à ce qu'il soit en état de se défendre et de faire ses
affaires lui-même.

»J'ai été charmé des bonnes nouvelles qu'un de vos camarades m'a
données, il y a quelques semaines, et je suis ravi d'apprendre que toute
votre famille se porte aussi bien que je le désire. Vous êtes
maintenant, je présume, dans l'école supérieure; en votre qualité
d'_Étonien_, vous aurez, j'en suis sûr, bien du mépris pour un élève de
Harrow; mais je n'ai jamais contesté votre supériorité, même quand
j'étais enfant. J'en ai eu une preuve irréfragable dans un défi à la
balle crossée, dans lequel j'eus l'honneur d'être l'un des onze élèves
de Harrow qui furent battus tout leur soûl par onze Étoniens, et cela au
premier jeu.

»Croyez-moi, bien sincèrement, etc., etc.»

       *       *       *       *       *

Le 27 février, un jour ou deux avant la publication de _Childe-Harold_,
il fit le premier essai de son éloquence à la chambre des Lords; c'est
dans cette circonstance qu'il eut le bonheur de se lier avec lord
Holland, commerce non moins honorable qu'agréable à tous deux, en ce
qu'il exigeait les qualités les plus belles de l'humanité, d'un côté un
pardon entier des injures reçues, de l'autre la réparation la plus
complète et l'aveu le plus franc de ces mêmes injures. La loi en
délibération était un bill contre les briseurs de métiers, à Nottingham,
et Lord Byron avait témoigné à M. Rogers son intention de prendre parti
à la discussion. Ce dernier le mit en communication avec lord Holland
qui, avec son obligeance ordinaire, déclara qu'il était prêt à donner
tous les renseignemens et tous les avis en son pouvoir. Les lettres
suivantes feront mieux connaître les commencemens de cette liaison.



LETTRE LXXXVIII.

À M. ROGERS.

4 février 1812.


MON CHER MONSIEUR,


«Avec mes remerciemens bien sincères, j'ai à offrir à lord Holland le
concours de mon opinion absolue quant à la question à poser d'abord aux
ministres. Si leur réponse est négative, je me propose, avec
l'approbation de sa seigneurie, de faire la motion qu'un comité soit
nommé pour prendre des informations à cet égard. Je m'empresserai de
profiter de ses excellens avis, et de tous les documens qu'il aurait la
bonté de me confier, pour m'éclairer sur l'exposé des faits qu'il pourra
être nécessaire de soumettre à la chambre.

»D'après tout ce que j'ai pu observer moi-même durant mon dernier voyage
à Newsteadt, à l'époque de Noël, je suis convaincu que, si l'on n'adopte
promptement des mesures _conciliatrices_, l'on doit s'attendre aux
conséquences les plus déplorables. Les outrages et les déprédations de
jour et de nuit sont arrivés à leur comble: ce ne sont plus seulement
les propriétaires des métiers qui y sont exposés à cause de leur
profession; des personnes qui ne sont nullement liées avec les mécontens
ou leurs oppresseurs ne sont plus à l'abri des insultes et du pillage.

»Je vous suis très-obligé de la peine que vous vous êtes donnée pour
moi, et vous prie de me croire toujours votre obligé et affectionné,
etc., etc.»



LETTRE LXXXIX.

À LORD HOLLAND.

25 février 1812.


MILORD,

«J'ai l'honneur de vous renvoyer la lettre de Nottingham, et je vous en
remercie infiniment. Je l'ai lue avec beaucoup d'attention, mais je ne
crois pas devoir me servir de son contenu, parce que ma manière
d'envisager la chose diffère, jusqu'à un certain point, de celle de M.
Coldham. Il me semble, sauf meilleur avis, qu'il ne s'oppose au bill,
que parce qu'il craint, ainsi que ses confrères, de se voir accuser d'en
être le premier instigateur. Pour moi, je regarde les ouvriers des
manufactures comme un corps d'hommes opprimés, sacrifiés à la cupidité
de certains individus qui se sont enrichis par les mêmes moyens qui ont
privé les ouvriers au métier d'ouvrage. Supposons, par exemple; que, par
l'emploi d'une certaine machine, un homme fasse l'ouvrage de sept, en
voilà six sans occupation. Il faut observer que l'ouvrage ainsi obtenu
est de beaucoup inférieur en qualité, à peine présentable sur les
marchés d'Angleterre, et amoncelé bien vite pour l'exportation.
Sûrement, milord, quoique nous nous réjouissions de tous les
perfectionnemens dans les arts, qui peuvent être utiles au genre humain,
nous ne devons pas souffrir que le genre humain soit sacrifié au
perfectionnement des mécaniques. La conservation et le bien-être de la
classe pauvre et industrieuse sont d'une bien autre importance pour la
société que la fortune rapide de quelque monopolistes, acquise par de
prétendus perfectionnemens qui privent l'ouvrier de pain en le privant
d'ouvrage. J'ai vu l'état où sont réduits ces malheureux, c'est une
honte pour un pays civilisé. On peut condamner leurs excès, on ne
saurait s'en étonner. L'effet du bill proposé serait de les jeter dans
une rébellion ouverte. Le peu de mots que je hasarderai jeudi seront
l'expression de cette opinion fondée sur ce que j'ai vu moi-même sur les
lieux. Si l'on ordonnait d'abord une enquête, je suis convaincu que l'on
rendrait de l'ouvrage à ces hommes, et de la tranquillité au pays. Il
n'est peut-être pas encore trop tard, et certes la chose vaut bien la
peine d'être essayée. On en viendra toujours assez tôt à l'emploi de la
force dans de telles circonstances. Je crois que votre seigneurie n'est
point tout-à-fait d'accord avec moi sur ce sujet: je me soumettrai de
grand cœur, et sans arrière-pensée, à son jugement supérieur et à son
expérience. Je prendrai telle autre voie que vous voudrez pour attaquer
le bill, ou même je me tairai tout-à-fait, si vous le jugez plus
convenable. Condamnant, comme chacun doit le faire, la conduite de ces
malheureux, je crois à l'existence de leurs griefs, et les trouve plus
dignes de pitié que de châtimens. J'ai l'honneur d'être avec un profond
respect, Milord,

»De votre seigneurie,

»Le très-humble et très-obéissant serviteur.

BYRON.

»_P. S._ Je ne suis pas sans quelque crainte que votre seigneurie ne me
juge un peu trop partial envers ces hommes-là, et à demi _briseur de
mécaniques_, moi-même.»


C'eût été sans doute l'ambition de Lord Byron, de se faire un nom à la
tribune comme dans le monde poétique; mais la nature semble ne pas
permettre au même homme d'acquérir plusieurs genres de gloire à la fois.
Il s'était préparé pour cette discussion, et comme l'ont fait la plupart
des meilleurs orateurs, lors de leurs premiers essais, non-seulement il
avait composé, mais il avait écrit d'avance la totalité de son discours.
Sa réception fut des plus flatteuses; plusieurs des nobles orateurs de
son côté lui adressèrent de grands complimens de félicitation. Lui-même
fut on ne peut plus enchanté de son succès; on verra dans le récit
suivant, de M. Dallas, à quel innocent orgueil il se livra dans cette
occasion.

«Quand il quitta la grande chambre, j'allai à sa rencontre dans le
passage; il était rayonnant de joie, et paraissait fort agité. Ne
présumant pas qu'il me tendrait la main, je tenais mon parapluie de la
droite, de sorte que, dans mon empressement de serrer la sienne dès
qu'il me la tendit, je le fis d'abord de la gauche. «Quoi! s'écria-t-il,
votre main gauche à un ami, dans une telle occasion!» Je lui montrai mon
parapluie pour excuse, et, le changeant aussitôt de main, je lui
présentai la droite qu'il pressa et secoua avec force. Il était dans
l'enchantement, il me répéta plusieurs des complimens qu'on lui avait
faits, et me cita un ou deux pairs qui avaient témoigné le désir de
faire sa connaissance. Il finit par me dire, toujours en parlant de son
discours: mon cher, voilà la meilleure préface que je puisse vous donner
pour _Childe-Harold_.»

Ce discours en lui-même, tel qu'il nous est donné par M. Dallas, d'après
le manuscrit du noble orateur, est plein de force et de mordant, et
cette même sorte d'intérêt que l'on éprouve à la lecture des vers de
Burke, on peut l'éprouver en lisant les essais peu nombreux de Byron
dans l'éloquence oratoire.

Je trouve, dans son _Memorandum_, les remarques suivantes relatives à
ses essais d'éloquence parlementaire, et surtout à son premier discours.

«Le goût de Shéridan pour moi, qu'il fût vrai ou simplement une
mystification, je le devais à mes _Poètes anglais et les Journalistes
écossais_. (Je dois croire cependant qu'il était sincère, car lady
Caroline Lamb et d'autres personnes m'ont assuré lui avoir entendu
exprimer la même opinion avant et après qu'il m'eût connu.) Il m'a dit
plusieurs fois qu'il ne se souciait pas de la poésie (de la mienne du
moins), qu'il n'aimait mes _Poètes anglais_ que parce qu'il y voyait
quelque chose qui annonçait que je deviendrais un grand orateur; si je
voulais m'exercer et m'occuper des affaires parlementaires. Il ne cessa
de me le répéter jusqu'à la fin; et je me rappelle que mon professeur
Drury avait de moi la même idée quand j'étais enfant, mais je ne m'en
suis jamais senti la vocation ni l'envie. J'ai parlé une fois ou deux,
comme font tous les jeunes pairs: c'est une sorte d'entrée dans la vie
publique; mais la dissipation, un peu de mauvaise honte, des opinions
hautaines et réservées m'ont empêché de renouveler l'expérience. Une
autre raison, c'est le peu de tems que je suis resté en Angleterre
depuis ma majorité, en tout pas plus de cinq ans. Je n'avais cependant
pas lieu d'être découragé, surtout à mon _premier_ discours (je n'ai
parlé que trois ou quatre fois en tout); mais peu de jours après parut
_Childe-Harold_, et personne ne songea plus à ma _prose_, pas même moi;
elle devint pour moi un objet secondaire et négligé; cependant,
quelquefois je serais curieux de savoir si j'y aurais réussi.»

On peut voir, dans une lettre à M. Hodgson, quelles impressions avait
faites sur lui le succès de son premier discours.



LETTRE XC.

À M. HODGSON.

5 mars 1812.


MON CHER HODGSON,

«Nous ne sommes pas responsables de nos discours tels qu'ils paraissent
dans les journaux; ils y sont toujours donnés d'une manière incorrecte:
cela a été surtout le cas cette fois-ci, à cause des débats de la
Chambre des Communes pendant cette même soirée. Le _Morning-Post_ aurait
dû dire _dix-huit ans_. Cependant vous trouverez mon discours, tel que
je l'ai prononcé, dans le _Parliamentary-Register_, dès qu'il paraîtra.
Comme vous l'avez pu voir dans les journaux, lord Holland et lord
Granville, et surtout le dernier, m'ont fait de fort beaux complimens
dans leurs discours; et lord Eldon m'a répondu ainsi que lord Harrowby.
J'ai reçu depuis, personnellement, et par l'intermédiaire de mes amis,
de magnifiques éloges des ministériels... oui, des ministériels, aussi
bien que de ceux de l'opposition. Je ne vous citerai que sir E. Burdett.
Il dit, probablement parce qu'il rentre dans ses idées, que c'est le
meilleur discours prononcé par un lord; Dieu sait depuis combien de
tems. Lord Holland m'a dit que je les battrais tous, si je voulais
persévérer; et lord Granville a remarqué que la construction de
quelques-unes de mes périodes rappelait beaucoup la manière de _Burke_!!
Il y a là de quoi donner de la vanité. J'ai dit les choses les plus
violentes avec une sorte d'impudence modeste, insulté tout le monde, mis
le lord chancelier d'assez mauvaise humeur; et pourtant, si j'en dois
croire mes rapports, ma réputation n'en a pas du tout souffert. Pour mon
débit, il a été assez élevé et assez facile, peut-être un peu trop
théâtral. Je ne saurais, dans ces journaux, me reconnaître moi-même, ni
qui que ce soit........................................................
.......................................................................

»Mon poème paraît samedi. Hobhouse est ici, je lui dirai d'écrire. Ma
pierre est partie pour le présent; mais je crains d'en avoir pour la
vie. Nous parlons tous d'une visite à Cambridge.

»Tout à vous,»

BYRON.


Sous la même date, il adressa à lord Holland un exemplaire de son
ouvrage, avec la lettre suivante, pleine de candeur et des plus nobles
sentimens.



LETTRE XCI.

5 mars 1812.


MILORD,

«Puis-je espérer que votre seigneurie voudra bien accepter un exemplaire
de l'ouvrage ci-joint? Vous avez si complètement prouvé la vérité du
premier vers de la strophe de Pope: _Le pardon appartient à l'injure_,
que je me hâte de saisir cette occasion de donner un démenti au vers
suivant. Si je n'étais bien convaincu que tout ce qui, dans ma jeunesse,
s'est échappé d'une tête follement irritée, a fait sur votre seigneurie
aussi peu d'impression qu'il en méritait, je n'aurais pas le courage
(peut-être donnerez-vous à mon action un nom plus sévère et plus juste),
de vous offrir un in-4° du même auteur. J'ai appris avec peine que votre
seigneurie souffrait de la goutte: si mon livre peut vous faire rire de
lui-même ou de son auteur, il aura du moins servi à quelque chose; s'il
pouvait vous faire dormir, je m'en estimerais plus heureux encore; et
puisque certains personnages facétieux ont dit, il y a plusieurs
siècles, que _les vers sont de franches drogues_, je vous offre les
miens comme de faibles assistans de l'_eau médicinale_.

»J'espère que vous me pardonnerez cette bouffonnerie comme les autres,
et me croirez, avec le plus profond respect,

»De votre seigneurie,

»Le très-affectionné et obligé serviteur,»

BYRON.


Deux jours après son discours à la Chambre Haute, parut
_Childe-Harold_[17]; et l'impression qu'il fit sur le public fut aussi
instantanée que profonde et durable. Le génie seul pouvait assurer la
continuité du succès; mais, outre le mérite de l'ouvrage, on peut
assigner d'autres causes à l'enthousiasme avec lequel il fut aussitôt
reçu.

[Note 17: Il envoya l'un des premiers exemplaires à sa sœur, Mrs.
Leigh, avec l'inscription suivante:

«Offert à ma chère sœur Augusta, à ma meilleure amie, à celle qui m'a
toujours aimé beaucoup plus que je ne le méritais, par le _fils de son
père_, et son très-affectionné frère,

BYRON.»]

Il y a des personnes qui veulent voir, dans le caractère particulier du
génie de Byron, des traits frappans de ressemblance avec celui du tems
où il a vécu; qui pensent que les grands événemens qui signalèrent la
fin du dernier siècle, en donnant une nouvelle impulsion aux esprits, en
les habituant aux idées libres et grandes, en ouvrant la carrière aux
hommes entreprenans dans tous les genres, amenèrent naturellement la
production d'un poète tel que Byron; qui, enfin, le considèrent comme le
représentant de la révolution dans la poésie, aussi bien qu'un autre
grand homme, Napoléon, en fut le représentant dans le gouvernement des
états et la science de la guerre. Sans adopter cette opinion dans toute
son étendue, il faut avouer que la liberté donnée à toutes les passions,
à toutes les énergies de l'esprit humain, dans la grande lutte de cette
époque, jointe au spectacle constant de ces vicissitudes épouvantables
qui avaient lieu presque chaque jour sur le théâtre du monde, avait
créé, dans tous les esprits, dans toutes les intelligences, un goût
prononcé pour les impressions fortes, que les stimulans puisés aux
sources ordinaires ne pouvaient plus contenter; on peut avouer encore
qu'un asservissement abject aux autorités établies était tombé en
discrédit, non moins en littérature qu'en politique, et que le poète
dont les chants respireraient le plus complètement cet esprit sauvage et
passionné du siècle, qui oserait sans règles et sans entraves s'avancer
jusqu'aux dernières limites dans l'empire du génie, était plus sûr de
rencontrer un public disposé à sympathiser avec ses nobles inspirations.

Il est vrai qu'à la licence sur les sujets religieux qui s'était
débordée pendant les premiers actes de ce drame terrible, avait succédé
pendant quelque tems une disposition d'esprit dans un sens
diamétralement opposé. Non-seulement la piété, mais le bon goût
s'étaient révoltés contre les plaisanteries et la dérision des choses
saintes; et si Lord Byron, en traitant de tels sujets dans
_Childe-Harold_, eût adopté ce ton de légèreté et de persiflage, auquel
il est malheureusement descendu quelquefois dans la suite, toute
l'originalité, toute la beauté de cet ouvrage n'eussent pu lui assurer
un triomphe aussi prompt et si incontesté. Les sentimens religieux qui
se sont développés dans toute l'Europe depuis la révolution française,
comme les principes politiques nés du même événement, en rejetant toute
la licence de cette époque, avaient conservé cependant son esprit de
liberté et de recherche. Parmi les premiers résultats de cette piété
ainsi agrandie et éclairée, est cette liberté qu'elle porte les hommes à
accorder aux opinions et même aux hérésies des autres. Pour des
personnes sincèrement religieuses, et par conséquent tolérantes, c'était
sans doute un grave spectacle que celui d'un grand génie comme Byron,
éclipsé par les ténèbres du scepticisme. Si elles avaient connu
elles-mêmes auparavant ce que c'est que douter, elles éprouvaient une
sympathie mélancolique pour lui; si au contraire elles étaient toujours
demeurées tranquilles dans le port de la foi, elles jetaient un œil de
pitié sur un malheureux encore en proie à l'erreur. En outre,
quelqu'erronées que fussent alors ses idées en matière religieuse, il y
avait dans son caractère et dans sa destinée quelques circonstances qui
laissaient encore l'espoir qu'un jour plus pur pourrait luire pour lui.
Son tempérament et sa jeunesse ne pouvaient faire craindre qu'il fût
déjà endurci dans ses égaremens; on savait que, pour un cœur ulcéré
comme le sien, il n'y avait qu'une source véritable de consolations:
ainsi l'on espérait que l'amour de la vérité, si visible dans tout ce
qu'il avait écrit, lui permettrait un jour de la découvrir.

Une autre, et l'une des causes qui, avec le mérite réel de son ouvrage,
contribuèrent le plus puissamment à lui assurer le succès prodigieux
qu'il obtint, fut sans doute la singularité de son histoire personnelle
et de son caractère. La manière dont il avait fait son entrée dans le
monde avait été assez extraordinaire pour exciter vivement l'attention
et l'intérêt. Tandis que dans la classe à laquelle il appartenait, tous
les autres jeunes gens de mérite s'y présentaient précédés des éloges et
des espérances d'une foule d'amis, le jeune Byron y était entré seul,
sans être annoncé, sans être attendu, représentant une ancienne maison
dont le nom, long-tems enseveli dans les sombres solitudes de Newsteadt,
semblait se réveiller en sa personne du sommeil d'un demi-siècle. Les
circonstances qui suivirent la prompte vigueur de ses représailles sur
ceux qui avaient attaqué sa gloire littéraire; sa disparition de la
scène de son triomphe aussitôt qu'il eut vaincu, sans qu'il daignât
attendre les lauriers qu'il avait mérités; son départ pour un voyage
lointain, dont il laissait au hasard et au caprice le soin de fixer la
durée et les limites: toutes ces circonstances successives avaient jeté
un air aventureux sur le caractère du poète, et préparé les lecteurs à
venir au-devant des impressions de son génie. En faisant une
connaissance plus intime avec lui, loin de le voir tomber au-dessous de
ce qu'ils avaient imaginé, ils découvrirent en lui de nouvelles
singularités, de nouveaux motifs d'intérêt bien supérieurs à tout ce
qu'ils avaient pu prévoir: tandis que la curiosité et la sympathie
excitées par ce qu'il avait laissé transpirer de son histoire étaient
encore enflammées davantage par le mystère qui environnait tout ce qu'il
lui restait encore à raconter. Les pertes récentes qu'il avait faites,
et qu'il avait si douloureusement ressenties, donnaient de la réalité
aux idées que ses admirateurs s'étaient faites, et semblaient les
autoriser à imaginer plus encore. Ce que l'on avait dit du poète Young,
_qu'il trouva l'art de faire partager ses chagrins particuliers au
public_, pourrait avec plus de force et de vérité s'appliquer aussi à
Lord Byron.

Les avantages dont nous venons de parler agirent avec beaucoup de force
dans le cercle de société avec lequel il se trouva immédiatement en
contact, soutenus par d'autres qui eussent présenté assez d'attraction,
surtout aux femmes, quand bien même il n'aurait pas possédé tant de
grandes qualités. Sa jeunesse, la beauté noble et mâle de ses traits
empreints d'une mélancolie gracieuse; la douceur de sa voix et de ses
manières avec les femmes; la fierté qu'il déployait dans l'occasion avec
les hommes; la singularité de tout ce que l'on rapportait de son genre
de vie, si propre à exciter et à nourrir la curiosité: toutes ces
petites circonstances, toutes ces habitudes concoururent à répandre
promptement sa réputation. On ne saurait nier non plus que, parmi bien
d'autres sources plus pures d'intérêt, l'on ne doive compter les
allusions qu'il fait dans son poème à des _passions heureuses_;
allusions qui n'étaient pas sans influence sur l'imagination d'un sexe
qui se laisse vaincre avec moins de résistance par ceux que recommandent
un plus grand nombre de succès antérieurs.

Il était convaincu, en partie peut-être par modestie que son rang était
entré pour beaucoup dans les causes de la vogue de son livre. «J'en dois
une grande partie, disait-il à M. Dallas, à mon titre de lord.» On
serait d'abord disposé à croire qu'un charme de cette nature ne devrait
opérer que sur des hommes d'un rang inférieur; mais ces paroles mêmes
sont la meilleure preuve qu'il n'est point de classe où l'on sente et
apprécie aussi vivement l'avantage d'être noble que dans la classe de
ceux qui le sont. Il était naturel aussi que l'admiration de cette
société pour le nouveau poète fût augmentée par le sentiment qu'il était
sorti de son sein, et que leur ordre avait à la fin produit un homme de
génie qui paierait amplement les arrérages de leur contribution dûs
depuis si long-tems au trésor de la littérature anglaise.

Enfin, pour me résumer, si l'on considère tous les avantages que je
viens d'énumérer, on pourra voir que jamais il n'a existé, et que
probablement il n'existera jamais une intelligence aussi vaste, un génie
aussi surprenant, aidé de tant de circonstances et de qualités qui
captivent le monde et le jettent dans l'admiration. Aussi l'effet fut-il
électrique; sa renommée ne passa pas par les gradations ordinaires, elle
s'éleva et atteignit toute sa hauteur en un jour, comme un palais dans
les contes de fées. Ainsi qu'il le dit lui-même dans ses _Memoranda_:
«Je m'éveillai un matin et me trouvai un homme célèbre.» La première
édition de son ouvrage fut enlevée en un moment; et comme les échos de
sa renommée se multipliaient de tous côtés, les noms de _Childe-Harold_
et de _Lord Byron_ remplirent bientôt toutes les bouches. Les plus
grands personnages vinrent s'inscrire à sa porte; et, parmi ceux-ci,
plusieurs de ceux qu'il avait le plus maltraités dans sa satire: mais
ils oubliaient maintenant leur ressentiment pour n'écouter qu'une
généreuse admiration. Depuis le matin jusqu'au soir s'entassaient sur sa
table des lettres, témoignages flatteurs de son succès; depuis le grave
tribut des hommes d'état et des philosophes, jusqu'au billet romanesque
d'un _incognito_, qui lui plaisait bien davantage, ou l'invitation
pressante de quelque belle dame qui donnait alors le ton à la société
_fashionable_. Londres, qui quelques semaines avant n'était pour lui
qu'un désert, lui ouvrit l'entrée de ses cercles les plus distingués; et
bientôt il se vit le personnage le plus recherché dans les assemblées
les plus illustres.

M. Murray avait donné 600 livres sterling de ce poème; mais Byron en
avait abandonné la propriété à M. Dallas[18], de la manière la plus
simple et la plus délicate, disant en même tems que _jamais il ne
consentirait à recevoir un sou pour ses écrits_, résolution dictée par
l'orgueil et la générosité réunies, dont il se départit sagement dans la
suite, quoiqu'elle eût été suivie jusqu'au bout avant lui par Swift[19]
et par Voltaire. Ce dernier abandonna à Prault et à d'autres libraires
le produit de la plupart de ses ouvrages; et quant aux autres, il en
reçut quelquefois la valeur en livres, mais jamais en argent. Byron
avait eu d'abord l'intention de dédier son ouvrage à son jeune ami, M.
Harness; mais il y renonça en y réfléchissant plus mûrement. Après lui
avoir annoncé ce changement de résolution dans une lettre qui
malheureusement s'est perdue ainsi que plusieurs autres, il en donne
pour raison que, plusieurs parties de son poème pouvant faire une
impression défavorable pour lui-même, il craignait qu'une partie de
l'odieux ne retombât jusque sur son ami, et ne lui portât préjudice dans
la carrière qu'il se disposait à embrasser.

[Note 18: Après lui avoir parlé de la vente et réglé tout pour la
seconde édition, je dis: «Comment puis-je penser à la rapidité de la
vente, aux profits qui en résulteront, sans songer...--À quoi?--Aux
sommes que cet ouvrage pourra produire.--Tant mieux, je voudrais
qu'elles fussent doubles, triples; mais ne me parlez pas d'argent. Je ne
recevrai jamais d'argent pour mes ouvrages.»
(_Souvenirs_, par M. Dallas.)]

[Note 19: «Je n'ai jamais, dit Swift dans une lettre à Pulteney. (12
mai 1735), reçu un sou de mes ouvrages, si ce n'est une fois.»]

Peu de tems après la publication de _Childe-Harold_, le noble auteur
vint me faire une visite le matin; et me mettant dans la main une lettre
qu'il venait de recevoir, me pria de vouloir bien me charger pour lui de
toutes les démarches que cette lettre pourrait nécessiter. Elle lui
avait été remise par M. Leckie, auteur bien connu d'un ouvrage sur les
affaires de la Sicile, et elle venait d'un des anciens coryphées du
monde fashionable, le colonel Gréville. Son but était de demander de
Lord Byron, comme auteur des _Poètes anglais et les Journalistes
écossais_, une réparation convenable de l'injure que le colonel pensait
avoir reçue dans certains passages relatifs à sa conduite comme
directeur de l'_Argyle-Institution_, passages de nature, selon lui, à
blesser son honneur. Il y avait dans la lettre du brave colonel des
expressions un peu fortes, et que Lord Byron n'était pas disposé à
laisser passer, quoiqu'il convînt bien d'avoir eu les premiers torts:
«Aussi, me dit-il, lorsque je la lui remis, il n'y a qu'une manière de
répondre à une pareille lettre.» Toutefois, il consentit à s'en remettre
entièrement à moi sur toute cette affaire; et bientôt après, j'eus une
entrevue avec le témoin du colonel Gréville. Je ne le connaissais
aucunement alors: il me reçut avec la plus grande politesse, et montra
toute la disposition possible de terminer à l'amiable l'affaire qui nous
réunissait. Comme je commençai par lui représenter que les termes dans
lesquels était exprimée la demande de son ami devaient être changés
auparavant, il consentit avec empressement à lever cet obstacle. À sa
prière, je biffai avec une plume les mots qui me semblaient inconvenans;
et il se chargea de faire transcrire de nouveau la lettre et de me
l'envoyer le lendemain matin. Dans l'intervalle, je reçus de Lord Byron
les instructions suivantes:

«Pour le passage relatif aux pertes de M. Way, on ne parle nullement que
le jeu ait été déloyal, comme on peut le vérifier dans le livre, où il
est même expressément ajouté en note que _les directeurs ignoraient
complètement ce qui se passait_. Que l'on ait joué à _Argyle-Rooms_, on
ne saurait le nier, puisqu'il y avait des billards et des dés. Lord
Byron les a vus personnellement en usage. On présume que des billards et
des dés peuvent bien être appelés des jeux. Le mot admis, le président
de l'institution ne saurait se plaindre d'avoir été désigné comme
l'arbitre du jeu... ou bien alors qu'aurait signifié son autorité?

»Lord Byron n'a point d'animosité contre le colonel Gréville. Il lui
semble qu'il a le droit de parler et d'écrire _publiquement_ d'une
institution publique, dont il était lui-même l'un des souscripteurs. Le
colonel Gréville était le directeur reconnu de cette institution... Il
serait trop tard maintenant de discuter sur ce qu'elle peut avoir de bon
ou de mauvais.

»Lord Byron doit laisser au témoin du colonel Gréville et au sien, M.
Moore, la discussion de la réparation de l'injure vraie ou supposée.
Tout en ayant le plus égard à ce que peut exiger l'honneur du colonel,
Lord Byron prie ces messieurs de ménager aussi le sien. Si l'affaire
peut se terminer à l'amiable, Lord Byron fera tout ce qui est en son
pouvoir pour amener un tel résultat, sinon il est disposé à faire raison
au colonel Gréville de la manière qu'il lui plaira de choisir.»

Je reçus le matin la seconde lettre, avec le billet suivant de M.
Leckie.

MON CHER MONSIEUR,

«J'ai trouvé mon ami au lit, très-malade; je l'ai cependant déterminé à
copier la lettre ci-jointe, avec les changemens convenus. Peut-être
voudrez-vous me voir ce matin; je vous attendrai jusqu'à midi. Si vous
préférez que je vienne vous trouver; dites-le moi: je suis tout à vos
ordres.

»Votre très-affectionné, etc.»

G.T. LECKIE.


Avec des dispositions aussi favorables des deux côtés, il est
presqu'inutile d'ajouter que l'affaire ne tarda pas à s'arranger de la
manière la plus satisfaisante.

Puisque j'en suis sur le chapitre des duels, je profiterai de l'occasion
pour extraire quelques détails piquans du compte rendu par Lord Byron de
certaines affaires de ce genre, dans lesquelles il avait été, à
différentes époques, employé comme médiateur:

«J'ai été appelé au moins vingt fois, comme médiateur ou second, dans de
violentes querelles. J'ai toujours trouvé moyen d'arranger l'affaire
sans compromettre l'honneur des parties, ou les entraîner à des
conséquences mortelles; et cela dans des circonstances fort délicates
quelquefois, et ayant à traiter avec des esprits emportés et irascibles,
des Irlandais, des joueurs, des gardes-du-corps, des capitaines, des
cornettes de cavalerie et autres gens _ejusdem farinæ_. Tout cela, bien
entendu, dans ma jeunesse, quand je fréquentais des compagnies à tête
chaude. J'ai porté des défis de gentlemen à des lords, de capitaines à
des capitaines, d'hommes de loi à des conseillers, et une fois d'un
ecclésiastique à un officier de gardes-du-corps; mais je trouvai
celui-ci peu disposé _à terminer cette sanglante querelle sans en venir
aux coups_. L'affaire était venue à propos d'une femme. Je n'ai jamais
vu femelle se conduire si mal que cette créature sans ame et sans cœur;
ce qui ne l'empêchait pas d'être fort belle. C'était une certaine
Susanne C***. Je ne l'ai jamais vue qu'une fois, et ce fut pour
l'engager à dire deux mots, qui ne pouvaient lui faire le moindre tort,
et qui auraient eu pour effet de sauver la vie d'un prêtre ou d'un
lieutenant de cavalerie. Elle ne voulait pas dire ces deux mots; et ni
moi, ni N***, fils de sir E. N***, témoin de l'autre partie, ne pûmes
les lui arracher, quoique nous eussions tous deux une certaine habitude
du commerce des femmes. Je parvins toutefois à arranger l'affaire sans
son talisman, et, je crois, à son grand déplaisir; c'était bien la plus
infernale prostituée que j'aie jamais vue, et j'en ai vu un bon nombre.
Quoique mon ecclésiastique fût sûr de perdre sa femme ou son bénéfice,
il était aussi belliqueux que l'évêque de Beauvais. Il ne voulait pas se
laisser apaiser; mais il était amoureux, et l'amour est une passion
martiale.»

Quelque désagréable qu'il fût pour lui de voir les conséquences de sa
satire entraîner des explications hostiles, il était incomparablement
plus embarrassé dans les cas où l'on y répondait par des témoignages
d'affection. Il se rencontrait journellement à cette époque avec les
personnes que sa plume avait offensées personnellement ou dans leurs
proches, et les politesses qu'il en recevait étaient, comme il le disait
souvent en se servant du langage si fort de l'Écriture, comme autant de
_charbons ardens accumulés sur sa tête_. Il était, en effet, on ne peut
plus sensible au plaisir ou au déplaisir de ceux avec lesquels il
vivait; et s'il avait passé sa vie sous l'influence immédiate de la
société, on peut douter qu'il se fût jamais abandonné à cette énergie
sans frein, dans laquelle il déploya ses talens, et dont il abusa
quelquefois. Quand il publia sa première satire, la société ne lui avait
pas encore imposé son joug salutaire, et au moment où il donna _Caïn_ et
_Don Juan_, il avait de nouveau brisé tous les liens qui l'y
attachaient. De là cet instinct de solitude et d'indépendance auquel il
a dû une grande partie de sa force. Une fois dans le domaine de sa
propre imagination, il pouvait défier le monde entier; dans la vie
réelle, on eût pu le gouverner par un froncement de sourcil, par un
sourire. La facilité avec laquelle il sacrifia son premier avis, sur le
simple conseil de son ami, M. Becher, est une grande preuve de la
flexibilité de son caractère. Pour _Childe-Harold_, les opinions de MM.
Gifford et Dallas eurent tant d'influence sur son esprit, que
non-seulement il renonça à sa première idée de s'identifier avec son
héros, mais encore il leur abandonna une de ses stances favorites,
qu'ils avaient trouvée trop hétérodoxe. Peut-être même peut-on avancer
que, si ces messieurs avaient voulu user davantage de leur influence sur
lui, il eût consenti à faire disparaître toute la partie sceptique de
son ouvrage. Toujours est-il certain que, pendant le reste de son séjour
en Angleterre, il n'offrit rien de semblable à ses lecteurs, et que,
dans les belles créations de son génie, qui illustrèrent cette époque et
tinrent le public dans une admiration perpétuelle, la licence et
l'amertume de son esprit furent heureusement restreintes par le
sentiment des convenances. Le monde, en effet, n'avait pas encore vu ce
dont il était capable, une fois qu'il se serait débarrassé de ses
entraves. Quelque gracieux, quelque forts qu'eussent été ses ouvrages
tant qu'il resta dans son sein, ce fut seulement quand il fut affranchi
de tous liens, qu'il donna l'essor à son génie et s'éleva à cette
hauteur prodigieuse où il put enfin déployer toute sa force. Quoique
l'abus qu'il en fit soit déplorable, les excès mêmes de cette énergie
sont si magnifiques, qu'on ne peut s'empêcher de les admirer en les
condamnant.

Cette sensibilité, à l'égard de sa satire, qui m'a conduit aux remarques
précédentes, est un des exemples qui montrent combien aisément cet
esprit colossal eût pu être, je ne dis pas étouffé, mais comprimé par
les petits liens de la société. L'agression dont il s'était rendu
coupable, non-seulement était passée depuis long-tems, mais, plusieurs
des plus offensés l'avaient entièrement pardonnée, et cependant, ce qui
fait le plus grand honneur à son sentiment des convenances sociales,
l'idée de vivre familièrement et sur un pied d'amitié avec les personnes
sur les talens ou le caractère desquelles il avait exprimé une opinion
si défavorable lui devint à la fin si insupportable, qu'avancé comme il
l'était dans la cinquième édition des _Poètes anglais_, etc., il en vint
à prendre la résolution d'anéantir tout-à-fait cette satire, et qu'il
donna en conséquence à Cawthorn, son libraire, l'ordre de jeter
l'édition entière au feu. Il sacrifia aussi dans le même tems, et par
des motifs semblables, aidés, à ce que je pense, de quelques
représentations amicales de lord Elgin ou de ses amis, la _Malédiction
de Minerve_, poème dirigé contre ce seigneur, et dont l'impression était
déjà fort avancée. Les _Imitations d'Horace_ partagèrent le même sort,
quoiqu'elles continssent moins de satires personnelles.

Pour prouver encore mieux combien il était sensible aux plus légers
nuages qui pouvaient s'élever dans la société où il vivait, je n'ai qu'à
citer les billets suivans qu'il adressa à son ami, M. William Bankes,
craignant que celui-ci n'eût quelque raison d'être fâché contre lui.



LETTRE XCII.

À M. WILLIAM BANKES.

20 avril 1812.


MON CHER BANKES,

«Je me sens blessé (ceci n'est point un cartel sauvage), je me sens
blessé, dis-je, du discours que vous m'avez tenu hier au soir; j'espère
cependant que ce n'est-là qu'une de vos plaisanteries _profanes_. Je
serais désespéré que rien dans ma conduite eût pu vous faire supposer
que j'avais meilleure opinion de moi-même, ou moins bonne opinion de
vous. Je puis vous assurer que je suis toujours, comme au collége de la
Trinité, le plus humble de vos serviteurs, et si je ne me suis point
trouvé chez moi quand vous y êtes venu, j'y ai plus perdu que vous. Au
milieu du tourbillon des parties, il n'y a point, il ne peut y avoir de
conversation raisonnable, et quand je puis avoir ce plaisir-là, il n'en
est pas que je préfère à la vôtre.

»Croyez-moi bien sincèrement votre, etc.»

BYRON.



LETTRE XCIII.

À M. WILLIAM BANKES.


MON CHER BANKES,

«Mon empressement à provoquer une explication a dû vous convaincre que,
quel qu'ait pu être le changement malheureux de mes manières, il était
aussi involontaire qu'il eût été plein d'ingratitude si j'y avais
effectivement mis de l'intention. Réellement, je m'étais aperçu que,
quand nous étions ensemble, j'avais montré de tels caprices. Je savais
bien que nous ne nous voyions pas aussi souvent que je l'aurais désiré,
mais je pense qu'un _observateur aussi fin_ que vous aurait pu en
trouver la _raison explicative_ sans aller imaginer que je fisse moins
de cas d'un homme de la société duquel je trouve honneur et plaisir.
Rappelez-vous que je ne fais point allusion ici _au cercle_, soi-disant
_plus étendu_, de mes connaissances, mais à des circonstances que vous
comprendrez facilement, j'en suis sûr, avec un peu de réflexion.

»Et maintenant, mon cher Bankes, ne m'affligez point en supposant que je
puisse avoir à votre égard, ou vous au mien, d'autres pensées que celles
que nous avons eues depuis long-tems. Vous me disiez, récemment encore,
que mon caractère s'amendait; je serais bien fâché que vous changeassiez
d'opinion. Croyez-moi, votre amitié m'est bien plus précieuse que toutes
ces vanités absurdes dont je crains bien que vous ne me croyiez entiché.
Je n'ai jamais contesté votre supériorité, ou douté sérieusement de
votre affection pour moi; et si quelqu'un parvient jamais à mettre la
zizanie entre nous, ce ne sera pas sans exciter les sincères regrets de
votre bien affectionné, etc.

»_P. S._ Je vous verrai, je crois, chez lady Jersey; Hobhouse y vient
aussi.»

Au mois d'avril, il fut de nouveau tenté d'essayer ses forces dans la
Chambre Haute. Lord Donoughmore ayant fait une motion pour la prise en
considération des griefs des catholiques irlandais, il s'exprima
fortement en sa faveur. Ce second discours paraît avoir été moins
heureux que le premier; son débit fut jugé ampoulé et théâtral; infecté,
je le parierais, car je ne l'ai jamais entendu au parlement, de ce même
ton déclamatoire et chanté dont il défigurait ses poésies en les
récitant. Mauvaises habitudes que l'on contracte dans la plupart des
écoles publiques, mais plus particulièrement à Harrow, et se rapprochant
assez du chant pour déplaire davantage à ceux qui l'aiment et le
comprennent le mieux.

Je trouve dans son _Memorandum_ les anecdotes suivantes au sujet des
négociations pour le changement de ministère qui eut lieu pendant cette
session.

«À la réunion des pairs de l'opposition (1812), après que lord Granville
et lord Grey nous eurent lu la correspondance relative à la négociation
de lord Moira, j'étais assis près du duc actuel de Grafton, et je lui
demandai: Que faut-il faire maintenant?--Réveiller le duc de Norfolk qui
ronfle là à côté de nous, me répondit-il; je ne crois pas que les
négociateurs nous aient laissé rien autre chose à faire.

»Lors des débats, ou plutôt de la discussion sur cette même question,
j'étais placé immédiatement derrière lord Moira, qui était extrêmement
contrarié du discours de Grey. Tandis que celui-ci parlait, Moira se
tournait vers moi et me demandait fréquemment si j'étais de son avis. La
question ne laissait pas que d'être embarrassante pour moi, qui n'avais
pas entendu les deux partis. Moira ne cessait de me répéter: Les choses
ne se sont pas passées ainsi, mais bien comme ceci et comme cela, etc.
Je ne savais qu'en penser au juste; mais j'étais touché de le voir
prendre cette affaire tellement à cœur.»

La motion pour l'émancipation des catholiques fut présentée une seconde
fois pendant cette session par lord Wellesley, et la prise en
considération emportée à la simple majorité d'une voix. Voici une autre
anecdote assez amusante à propos de cette division de la chambre.

«Lord Eldon affecte d'imiter deux chanceliers bien différens, Theulow et
Longhborough, et de tems en tems se permet quelques gros jurons. Dans
l'un des débats pour la question catholique, les pairs se trouvant
également partagés, ou la majorité n'étant que d'une voix, je ne me
rappelle pas exactement lequel, on vint me chercher dans un bal, que je
ne quittai pas sans peine, je l'avoue, pour émanciper cinq millions
d'hommes. J'arrivai tard; je ne me rendis pas immédiatement à ma place,
mais je me tins debout précisément derrière le _sac de laine_. Lord
Eldon, tournant la tête, m'aperçut, et dit aussitôt à un pair qui était
venu causer quelques instans avec lui, comme ses amis en avaient assez
l'habitude: _Que le diable les emporte!_ la victoire est à eux
maintenant, le votant qui vient d'arriver la leur assure, _par Dieu!_»

Cependant, l'impression qu'il avait produite dans la société, comme
homme et comme poète, allait toujours en augmentant. La facilité avec
laquelle il se livra au tourbillon des sociétés à la mode, et se mêla à
leurs plaisirs, prouve que, quelque faible cas qu'il en fît d'ailleurs,
ils avaient pour lui le charme de la nouveauté. Cette sorte de vanité,
presque inséparable du génie, et qui consiste dans une extrême
susceptibilité pour soi-même, Lord Byron, je n'ai pas besoin de le dire,
la possédait à un degré peu ordinaire. Jamais cette excessive
sensibilité pour l'opinion des autres ne fut excitée d'une manière plus
constante et plus variée que dans les cercles où il venait d'entrer. Je
trouve, dans un billet qu'il m'écrivit à cette époque, quelques
allusions plaisantes à la foule d'admirateurs dont il s'était vu entouré
la veille dans une soirée, et tel était à la vérité le flatteur embarras
où il se trouvait dans toutes les réunions. Dans ces occasions, surtout
avant que le cercle de ses connaissances se fût assez étendu pour le
mettre tout-à-fait à son aise, son air et sa démarche étaient d'un homme
dont les pensées étaient mieux occupées ailleurs, et qui ne jetait qu'un
œil distrait et mélancolique sur la foule joyeuse qui l'entourait. Ses
manières si réservées au milieu de pareilles scènes, et toutefois si
bien d'accord avec les idées romantiques qu'on s'était faites de lui,
étaient le résultat, en partie d'une mauvaise honte, et en partie de
cette envie de produire de l'effet et de faire impression à laquelle le
portait naturellement la tournure poétique de son esprit. Rien, en
effet, ne saurait être plus amusant et plus singulier que le contraste
de son enjouement en petit comité avec sa réserve et sa fierté dans les
cercles qu'il venait de quitter. C'était comme la gaîté bruyante d'un
enfant, _au sortir_ de l'école; il n'était point de plaisanteries, de
tons malicieux dont il ne fût capable. Habitué à le trouver toujours si
enjoué dans le tête-à-tête, je le raillais souvent sur le ton sombre de
ses poésies, comme emprunté; mais il me répondait constamment, et je
cessai bientôt d'en douter, que bien que gai et riant avec ceux qui lui
plaisaient, il était au fond du cœur l'un des malheureux les plus
mélancoliques du monde.

Parmi une foule de billets que je reçus de lui à cette époque, relatifs,
quelques-uns aux parties où nous nous trouvions ensemble, d'autres à des
affaires aujourd'hui oubliées, j'en choisirai quelques-uns qui, en
faisant connaître sa société et ses habitudes, ne seront peut-être pas
sans intérêt.

25 mars 1812.

«A tous ceux qui les présentes verront, savoir faisons; que vous, Thomas
Moore, êtes assigné, non invité, sur demande spéciale et toute
particulière, à vous trouver demain soir, à neuf heures et demie, chez
lady Charlotte Lamb, où vous serez reçu civilement et convenablement.
Venez, je vous en prie; on m'a tant accablé de questions sur votre
compte, ce matin, que je vous conjure d'y venir répondre en personne.

«Croyez-moi toujours, etc.»

       *       *       *       *       *

«J'aurais répondu à votre billet dès hier, si je n'avais espéré vous
voir ce matin. Il faut que nous tenions conseil ensemble sur le jour où
nous irons dîner avec sir Francis. Je suppose que nous nous verrons ce
soir chez lady Spencer. Je ne savais pas que vous fussiez l'autre soir
chez miss Berry, autrement j'y serais allé à coup sûr.

»Comme à l'ordinaire, j'ai une multitude d'affaires sur les bras;
aucune, il est vrai, d'une nature belliqueuse, pour le moment.

»Croyez-moi toujours votre, etc.»

8 mai 1812.

«Je suis trop fier de votre amitié pour me rendre difficile sur le choix
de ceux avec lesquels je la partage, et Dieu sait que jamais je n'ai eu
plus besoin d'amis que dans ce moment-ci. Je prends grand soin de
moi-même dans ce moment, cela ne me réussit guère. Si vous connaissiez
ma situation sous tous les points de vue, vous excuseriez bien des
négligences apparentes, où l'intention n'entre pour rien.

»Je quitterai Londres bientôt, je crois; ne le quittez pas, vous, sans
me voir. Je vous souhaite du fond du cœur tout le bonheur que vous
pouvez vous souhaiter à vous, et je crois que vous avez pris le chemin
pour y arriver. Que la paix soit avec vous, je crois qu'elle m'a
abandonné pour toujours.

»Tout à vous, etc.»

20 mai 1812.

«Après avoir passé toute la nuit, j'ai vu, lundi matin, _lancer_
Bellingham _dans l'éternité_[20], et à trois heures, le même jour,
partir *** pour la campagne.

[Note 20: Phrase consacrée pour dire _pendre_. On peut justifier la
présence de Lord Byron au supplice de Bellingham, en rappelant que cet
homme n'était point un assassin ordinaire. Son procès fit grand bruit en
Angleterre. Il avait tué M. Perceval d'un coup de pistolet, en plein
Parlement; il n'avait fait aucun effort pour se sauver; et tout en
assurant qu'il n'avait aucune haine personnelle contre ce député, il
persista à dire que sa seule raison était qu'il désapprouvait sa
conduite parlementaire. On était curieux de savoir s'il ferait d'autres
aveux sur l'échafaud: il n'en fit point.
(_Note du Tr._)]

»J'irai, je crois, passer quelques jours à Nottingham au commencement de
juin: dans ce cas, je viens vous prendre à l'improviste avec Hobhouse
qui, comme vous et tous les autres, s'efforce de m'arracher à mes
ennuis.

»J'avais dessein de vous écrire une longue lettre, mais je sais que cela
m'est impossible. S'il m'arrive quelque chose de remarquable en bien, je
vous le ferai savoir; si c'est quelque chose de malheureux, il ne
manquera pas de gens pour vous le dire. Soyez heureux, en attendant.

»Tout à vous.

»_P. S._ Mes respects et mes complimens bien sincères à Mrs ***; elle
est réellement fort belle. Je puis vous le dire, même à vous, car jamais
figure ne m'a frappé comme celle-là.»


Il avait loué une fenêtre avec ses deux camarades de collége, MM. Bailey
et John Madocks. Ils sortirent tous trois de je ne sais quelle assemblée
et se rendirent sur les lieux vers les trois heures du matin; la porte
était fermée. M. Madocks se chargea de réveiller les gens de la maison,
tandis que Lord Byron et M. Bailey se promenèrent bras dessus bras
dessous dans la rue. C'est alors qu'eut lieu une scène assez fâcheuse.
Voyant une pauvre femme couchée sur les marches, devant une porte, Lord
Byron lui offrit quelques shillings, en lui adressant quelques mots de
compassion; mais, au lieu de les recevoir, elle repoussa violemment sa
main, se leva tout-à-coup, et, grimaçant un rire effroyable, se mit à
boiter en singeant l'infirmité de son bienfaiteur. «Il ne prononça pas
une parole, dit M. Bailey, mais je sentis son bras trembler dans le mien
en nous éloignant de cette misérable.»--

Je citerai à ce propos une autre anecdote. Un jour qu'il sortait d'un
bal, avec M. Rogers, et se dirigeait vers sa voiture, un petit
porte-fanal qui marchait devant lui cria: «De ce côté, Milord.--Il
paraît vous connaître, dit M. Rogers.--Me connaître! répondit Lord Byron
assez tristement; tout le monde me connaît, je suis un être difforme.»

En parlant des honneurs rendus à son génie, j'aurais dû dire qu'il eut,
au printems, dans une soirée, celui d'être présenté au prince régent,
sur la demande de cet auguste prince lui-même. «Le régent, dit M.
Dallas, lui exprima toute son admiration du poème de _Childe-Harold_, et
le reste de la conversation séduisit tellement le poète, que si le
prochain lever n'eût été retardé par une cause fortuite, il y a gros à
parier qu'on l'eût vu souvent à Carlton-House, où peut-être serait-il
devenu courtisan tout-à-fait.»

Après ce sage pronostic, le même écrivain ajoute: «Je fus le voir le
matin du jour où le lever devait avoir lieu: je le trouvai en habit de
cour complet, avec ses beaux cheveux noirs poudrés, ce qui n'allait
point du tout à sa figure. Je fus d'autant plus surpris, qu'il ne
m'avait point dit qu'il dût aller à la cour: il me parut qu'il lui
semblait nécessaire de justifier son intention, car il me fit observer
qu'il ne pouvait guère s'en dispenser décemment, le prince régent lui
ayant fait l'honneur de lui dire qu'il espérait bientôt le voir à
Carlton-House.»

Il va, dans les deux lettres suivantes, vous raconter lui-même sa
présentation.



LETTRE XCIV.

À LORD HOLLAND.


CHER MILORD,

Je dois vous paraître bien ingrat, et j'ai été en effet bien négligent,
mais je n'ai appris qu'hier soir que milady était hors de danger; je me
présenterai demain, et j'aurai, j'espère, la satisfaction d'apprendre
qu'elle est tout-à-fait bien. J'ose croire que ni la politique ni la
goutte n'ont assailli votre seigneurie depuis que je ne vous ai vu, et
que vous vous portez aussi bien qu'on puisse le souhaiter.

»L'autre soir, à un bal, j'ai été présenté, par ordre, à notre gracieux
régent, qui m'a fait l'honneur de causer quelque tems avec moi, et qui a
professé beaucoup de goût pour la poésie. Je confesse que c'était là un
honneur tout-à-fait inattendu; je songeais à l'aventure de ce pauvre
B***, et je craignais de tomber moi-même dans une pareille bévue. J'ai
maintenant bon espoir, si M. Pye venait à mourir, de _chansonner la
vérité à la cour_, comme M. Mallet, d'insignifiante mémoire. Songez un
peu, cent marcs par an[21], outre le vin et l'infamie. Mais alors le
remords me forcerait à me noyer dans ma botte de vin, ayant la fin de
l'année, ou celle de mon premier dithyrambe.--De sorte que, tout bien
considéré, je ne conspirerai contre l'existence de notre lauréat, ni par
la plume ni par le poison.

»Voulez-vous présenter mes très-humbles respects à lady Holland, et me
croire toujours bien sincèrement, etc.»

[Note 21: Le marc représente 8 onces, comme moitié de l'ancienne
livre française et normande de 16 onces, ou seulement 6 onces, comme
moitié de la livre anglaise de 12 onces. Dans le premier cas, 100 marcs
représenteront en nombre rond 2,200 fr.; et dans le second, 1,600
fr.--Le poète lauréat, ou poète de la cour, est actuellement M. Southey.
(_N. du Tr._)]

La seconde lettre donne plus de détails sur cette entrevue avec le
prince régent; c'est, comme on le verra, une réponse à sir Walter-Scott:
elle fait peut-être plus d'honneur encore au souverain lui-même qu'aux
deux poètes.



LETTRE XCV.

À SIR WALTER-SCOTT, BARONET.

6 juillet 1812.


MONSIEUR,

«Je viens d'avoir l'honneur de recevoir votre lettre: je suis fâché que
vous ayez cru devoir faire la moindre attention aux méchans ouvrages de
ma jeunesse, puisque j'ai supprimé tout cela _volontairement_; votre
explication est pleine de trop de bienveillance pour ne m'avoir pas fait
beaucoup de peine. La satire a été écrite quand j'étais fort jeune, fort
irascible, ne cherchant qu'à montrer mon ressentiment et mon esprit, et
maintenant je suis assailli par le remords de tout ce que j'ai dit
alors. Je ne saurais vous remercier assez des éloges que vous voulez
bien me donner; mais cessons de nous occuper de moi, et parlons un peu
du prince régent. Il ordonna que l'on me présentât à lui dans un bal:
après quelques mots extrêmement flatteurs sur mes propres essais, il me
parla de vous et de vos ouvrages immortels. Il me dit qu'il vous
préférait à tous les poètes passés et présens, et me demanda lequel de
vos poèmes j'aimais le mieux. La question était embarrassante: je
répondis que c'était le _Lay du dernier Ménestrel_; il me dit qu'il
n'était pas éloigné de partager mon opinion. J'ajoutai que vous me
paraissiez essentiellement le _poète des princes_, et que nulle part ils
n'étaient peints d'une manière aussi séduisante que dans votre _Marmion_
et votre _Dame du Lac_: il eut la bonté d'approuver encore cette idée et
de s'étendre beaucoup sur vos _Portraits des Jacques_, qu'il trouve
aussi majestueux que poétiques. Il parla alternativement d'Homère et de
vous, et parut bien vous connaître tous deux, en sorte qu'excepté les
Turcs et votre serviteur, vous étiez en très-bonne compagnie. Je défie
Murray lui-même de pouvoir exagérer, dans un prospectus, l'opinion que
son altesse royale exprima sur votre génie, et je ne prétends pas
énumérer tout ce qu'il dit sur ce sujet; mais il vous sera peut-être
agréable de savoir que tout cela fut dit d'un langage qui perdrait
beaucoup si je m'avisais de vouloir le transcrire ici, avec un ton et un
goût qui me laissèrent la plus haute idée des talens naturels et acquis
d'un prince auquel je ne supposais jusqu'alors que cette exquise
_politesse de manières_ qui le rend certainement supérieur à aucun
_gentleman_ vivant.

»Cette entrevue fut accidentelle. Je n'ai jamais été à un lever; car la
vue des cours catholiques et musulmanes a singulièrement diminué ma
curiosité, et mes principes politiques étant aussi mauvais que mes vers,
_je n'y avais réellement rien à faire_. Il doit vous paraître infiniment
flatteur de vous voir ainsi apprécié par notre souverain, et si ce
plaisir ne perd rien en passant par mon canal, je m'estimerai bien
heureux.

»Je suis très-sincèrement, votre très-humble et très-obéissant
serviteur,

BYRON.

»Excusez ce griffonnage, écrit à la hâte et au retour d'un petit
voyage.»


Pendant cet été (1812), il alla passer quelque tems à la campagne chez
quelques-uns de ses nobles amis, entre autres, chez lord Jersey et le
marquis de Lansdowne. «En 1812, dit-il, à Middleton, se trouvaient chez
lord Jersey, au milieu d'une brillante assemblée de lords, de ladies et
d'hommes de lettres[22] ***... Erskine y était, le bon, mais
insupportable Erskine. Il plaisanta, il parla, il fit très-bien, mais il
voulait qu'on l'applaudît deux fois pour la même chose. Il lisait ses
vers; ses articles, racontait son histoire deux et trois fois, et puis
le _Jugement par jury_!!! J'aurais presque désiré qu'il fût aboli, car
j'étais assis près d'Erskine à dîner. J'avais lu ses discours imprimés,
je n'avais donc pas besoin qu'il me les récitât de nouveau.»

[Note 22: Ici se trouve une revue des visiteurs, trop critique pour
que nous la rapportions.
(_Note de Moore_.)]

C***, le chasseur de renard, surnommé _Cheek_ C***, et moi sablâmes le
Bordeaux, et fûmes les seuls qui en prîmes. C*** aime la bouteille, et
ne s'attendait pas à trouver un bon vivant dans un rimailleur[23].
Aussi, faisant mon éloge un certain soir à quelqu'un, il le résuma en
ces mots: Il boit, par Dieu, comme un homme!

[Note 23: Pendant les deux ou trois premiers jours, il n'avait joint
la compagnie à Middleton qu'après le dîner, se contentant de prendre
dans sa chambre son léger repas de biscuits et de soda-water. Quelqu'un
lui ayant dit que M. C*** avait qualifié de telles habitudes
d'efféminées, il résolut de prouver au chasseur de renard qu'il pouvait
dans l'occasion se montrer aussi bon vivant que lui; et par ses
prouesses le lendemain au Bordeaux, lui arracha le pompeux éloge cité
plus haut.]

»Personne ne but, excepté C*** et moi. À vrai dire, nous n'avions pas
besoin d'assistans, car nous fîmes disparaître tout ce qui avait été mis
sur la table assez facilement; et l'on peut supposer qu'elle était bien
garnie chez Jersey. Du reste, nous portâmes notre vin très-discrètement,
comme le baron de Bradwardine[24].»

[Note 24: L'un des principaux personnages de _Wawerley_, premier
roman publié par sir Walter-Scott.]


Au mois d'août de cette même année, le comité de direction de Drury-Lane
désirant un prologue pour l'ouverture du théâtre, prit le singulier
parti d'annoncer dans les journaux, un concours à cet effet, auquel il
appela tous les poètes de l'époque. Bien que les discours arrivassent en
assez bon nombre, aucun ne parut au comité digne de fixer son choix.
Dans cet embarras, l'idée vint à lord Holland qu'ils ne pouvaient mieux
faire que d'avoir recours à Lord Byron, dont la popularité donnerait
encore plus de vogue à la solennité de la réinstallation, et dont la
supériorité, incontestable, à ce qu'il croyait, quoique l'événement ait
prouvé le contraire, forcerait tous les candidats rejetés à se soumettre
sans murmurer. La lettre suivante est le premier résultat de la demande
faite à ce sujet au noble poète.



LETTRE XCVI.

À LORD HOLLAND.

Cheltenham, 10 septembre 1812.


CHER MILORD,

«Les vers que j'avais essayé de faire sont encore, ou plutôt étaient
dans un état tout-à-fait imparfait; je viens de les jeter dans un feu
plus décisif que celui de Drury-Lane. Dans de telles circonstances, je
ne saurais risquer volontiers de lutter contre Philo-drama, Philo-Drury,
Asbestos H**, et tous les anonymes et synonymes des candidats du comité.
Sérieusement, je crois que vous pourriez trouver bien mieux ailleurs;
les prologues ne sont pas mon fort. Dans tous les cas, mon amour-propre
ou ma modestie ne me permettraient pas de courir le hasard de voir mes
rimes enterrées dans le _Magazine_ du mois prochain sous les _Essais sur
l'assassinat de M. Perceval_, et les _Guérisons de la morsure des chiens
enragés_, comme ce pauvre Goldsmith s'en plaignait pour des productions
bien supérieures aux miennes.

»Je prends cependant toujours assez d'intérêt à la chose pour désirer
connaître l'heureux candidat. Dans un nombre aussi grand, je ne doute
pas qu'il ne s'en trouve d'excellens, surtout aujourd'hui que l'art
d'écrire en vers est devenu le plus aisé de tous.

»Je n'ai point de nouvelles à vous apprendre, si ce n'est que, par amour
pour le théâtre, vous ne veuillez que je vous parle de M. ***. Je crains
bien qu'il ne soit beaucoup au-dessous de la tâche que les directeurs de
Covent-Garden viennent de lui confier. Sa figure est trop grasse, ses
traits écrasés, sa voix ingouvernable, ses gestes sans grâces; et, comme
dit Diggory, je le défie d'embellir jamais assez cette espèce de
figure-là pour lui donner même l'air de la folie. Je suis bien fâché de
le voir dans le rôle de l'Éléphant sur la corde lâche; car, quand je
l'ai vu la dernière fois, j'étais enchanté de son jeu. Mais alors
j'avais seize ans; et tout Londres avait la bonté de juger comme s'il
était revenu à cet âge. Après tout, de meilleurs juges l'ont admiré et
l'admireront peut-être encore, ce qui ne m'empêche pas de me hasarder à
prédire qu'il ne réussira pas.

»Voilà donc le pauvre Rogers retenu fortement au sommet du puissant
Heswellyn; ce n'est pas pour toujours, j'espère. Mes complimens
respectueux à lady Holland; son départ, et celui de mes autres amis, a
été un triste événement pour moi, qui suis maintenant réduit à la
solitude la plus cynique.

«Au bord des eaux de Cheltenham, je me suis assis et j'ai bu en songeant
à toi, ô Georgina Cottage! Quant à nos _harpes_, nous les avons
suspendues aux saules qui croissent en cet endroit. Alors ils ont dit:
_Chantez-nous un chant de Drury-Lane_, etc.; mais j'étais muet et sombre
comme les Israélites[25].» Les eaux m'ont rendu aussi malade que je
pouvais le désirer; vous aviez raison en cela, comme vous l'avez
toujours.

»Croyez-moi pour toujours votre obligé et affectionné serviteur.»

BYRON.

[Note 25: Imitation burlesque du fameux psaume, _Super flamina
Babylonis_, etc.]


Les instances du comité; pour qu'il se chargeât du prologue, ayant été
renouvelées avec plus de force encore, il consentit enfin à
l'entreprendre pour obliger lord Holland, malgré la difficulté de cette
tâche et les chances de se créer de nouveaux ennemis. Les lettres et les
billets suivans qui se succédèrent avec la plus grande rapidité, et
qu'il adressait à sa seigneurie, ne paraîtront pas sans quelque intérêt
aux amis des lettres; ils y trouveront une nouvelle preuve des peines
qu'il se donnait alors pour perfectionner et polir ses ouvrages, et
l'importance qu'il mettait judicieusement au choix des épithètes, comme
moyens d'enrichir l'harmonie et la clarté du vers; ils y verront encore,
ce qui est fort important pour la peinture de son caractère, la facilité
extraordinaire et la bonne humeur avec lesquelles il cédait aux avis et
aux critiques de ses amis. On ne saurait douter que cette docilité qu'il
montra constamment sur des points où les poètes sont généralement si
tenaces et si irritables, ne fût en lui disposition naturelle, dont on
aurait pu tirer parti dans des choses bien autrement importantes, s'il
avait eu le bonheur de rencontrer des personnes capables de le
comprendre et de le diriger.



À LORD HOLLAND.

22 septembre 1812.


CHER MILORD,

«Dans un jour ou deux je vous enverrai quelque chose que vous serez
parfaitement libre de laisser là si vous ne le trouvez pas bon. J'aurais
désiré avoir plus de tems; enfin, je ferai de mon mieux; trop heureux si
je puis vous être agréable, quand bien même je devrais déplaire à cent
rimailleurs et à la partie éclairée du public.

»À vous pour toujours, etc.

BYRON.

»Gardez-moi le secret, ou je vais me voir assiégé par tous les
concurrens rejetés, et peut-être sifflé par une cabale.»



LETTRE XCVII.

À LORD HOLLAND.

Cheltenham, 23 septembre 1812.


«Voilà enfin! J'ai marqué quelques passages avec des variantes,
choisissez, ajoutez, retranchez, coupez, rejetez, détruisez, faites-en
ce que vous voudrez, je m'en remets à vous et au _comité_ que vous
n'aurez pas cette fois appelé ainsi _a non committendo_. Que vont-ils
faire! que ferai-je moi-même avec les cent-un troubadours repoussés? De
quel terrible concert ils vont vous assaillir! Attendez-vous à voir les
mauvais vers pleuvoir sur vous. Je désire que mon nom ne transpire pas
jusqu'au jour fatal. Je ne serai pas en ville, ainsi que m'importe après
tout? au moins ayez un bon acteur pour le lire. Elliston est, je crois,
l'homme qu'il nous faudrait, ou bien Pope. Pas de Raymond, je vous en
conjure au nom de l'harmonie.

»Les passages marqués d'un trait dessus et dessous, le sont pour que
vous choisissiez entre les épithètes et autres ingrédiens poétiques.

ȃcrivez-moi, je vous prie, un mot, et croyez-moi toujours votre, etc.

»Mes complimens et mes respects à lady Holland. Aurez-vous la bonté
d'adopter l'une des deux versions et d'effacer l'autre, sans quoi notre
_lecteur_ se trouvera embarrassé comme un commentateur, et pourrait par
hasard nous les débiter toutes deux. Si ces petits vers ne vous
conviennent pas, je me remettrai à l'enclume et vous ferai de nouveaux
_endecasyllabes_[26].

[Note 26: Les lettres de 97 à 107, ne sont absolument relatives
qu'au choix de certaines épithètes à la place de certains mots, dans les
vers du _Prologue pour la réouverture du théâtre de Drury-Lane_; il est
impossible de faire passer de pareils détails dans une autre langue: ils
y seraient toujours presqu'incomprehensibles et sans aucun intérêt.
(_N. du Tr._)]



LETTRE CVII.

À M. MURRAY.

Cheltenham, 5 septembre 1812.


«Envoyez, je vous prie, ces dépêches et un numéro de la _Revue
d'Édimbourg_ avec le reste. J'espère que vous avez écrit à M. Thompson,
que vous l'avez remercié de ma part pour son présent, et que vous lui
avez dit que je m'estimerai vraiment heureux de faire ce qu'il désire.
Où en êtes-vous? Et le portrait, quand viendra-t-il _couronné de
lauriers et supporté par quelques méchans vers_, orner ou enlaidir
quelques-unes de nos tardives éditions?

»Envoyez-moi _Rokeby_. Que diable ce peut-il être? N'importe, il est
bien apparenté et sera favorablement introduit dans le monde. Je vous
remercie de votre politesse. Je ne me porte pas trop mal; mais mon
thermomètre poétique est au-dessous de zéro. Que voulez vous me donner
_à moi_ ou _à mes ayant-cause_, pour un poème en six chants (_quand il
sera terminé, point de vers, point d'argent_), dans un genre aussi
semblable aux deux derniers qu'il me sera possible? J'ai quelques idées
qui pourront prendre un corps; et d'ici l'hiver j'aurai beaucoup de
loisir.

»_P. S._ Ma dernière question est tout-à-fait dans le style de
Grub-Street; mais j'ajouterai avec Jérémie Diddler, _je le demande
seulement pour le savoir_. Envoyez-moi Adair, _sur la Diète et le
Régime_, dont Ridgway vient de donner une nouvelle édition.»



LETTRE CVIII.

À M. MURRAY.

Cheltenham, 14 septembre 1812.


«Les paquets contenaient des lettres et des pièces de vers, tout cela, à
une exception près, anonyme et flatteur, et marquant beaucoup
d'inquiétude pour ma conversion de certaines hérésies dans lesquelles
mes honnêtes correspondans pensent que je suis tombé. Les livres sont
des présens tendant aussi à ma conversion: _la Connaissance du
christianisme_ et _le Bioscope_ ou _Cadran solaire de la vie religieuse
expliquée_. Je vous prie de vouloir bien vous charger de mes
remerciemens envers l'auteur du premier de ces ouvrages (Cadell,
libraire), pour sa lettre, son cadeau et surtout sa bonne intention. _Le
Bioscope_ contenait une pièce de vers manuscrite. Je ne sais de qui;
mais certainement de quelqu'un qui a l'habitude d'écrire et d'écrire
bien. Je ne sais point si c'est l'auteur du _Bioscope_ qui y était
joint; mais qui que ce soit, si vous pouvez le découvrir, remerciez-le
pour moi de tout mon cœur. Les autres lettres étaient des lettres de
dames, par qui je ne demande pas mieux que de me laisser convertir; si
je puis parvenir à les connaître, et qu'elles soient jeunes, comme elles
prétendent l'être, je serais charmé de les convaincre de ma dévotion.
J'ai reçu aussi une lettre de M. Walpole sur les affaires de ce monde,
et j'y ai répondu.

»Ainsi vous voilà l'éditeur de _Lucien_? On me promet une entrevue avec
lui; je vous demanderai, je crois, une lettre d'introduction pour lui,
_puisque les dieux l'ont rendu poétique_. De qui cette lettre
pourrait-elle mieux venir que de son éditeur et du mien? N'est-ce pas
une trahison à vous d'avoir affaire à l'un des alliés du _grand ennemi_,
comme le _Morning-Post_ appelle son frère?

»Et mon livre sur la diète et le régime, ou est-il? Je suis impatient de
lire le _Rokeby_ de Scott: envoyez-moi le premier exemplaire.
L'_Anti-Jacobin Review_ est très-bien écrite; elle n'est point du tout
inférieure au _Quarterly_, et certainement elle a cet avantage d'être un
peu moins _innocente_. En parlant de cela, avez-vous rassemblé mes
livres? J'ai besoin de toutes les _Revues_, au moins des _Revues_
critiques, trimestrielles et mensuelles, etc., portugaises et anglaises,
extraites et reliées en un seul volume pour _mes vieux jours_. Mettez en
ordre, je vous prie, mes livres en langue romaïque; redemandez à
Hobhouse les volumes que je lui ai prêtés: il les a eus assez long-tems.
S'il arrive quelque chose, faites-moi l'amitié de m'écrire un mot: nous
serons plus proches voisins cet hiver.

»_P. S._ On s'est adressé à moi pour écrire le discours d'ouverture de
Drury-Lane; mais dès que j'entendis parler de concours, je renonçai à
lutter contre Grub-Street tout entier, et jetai au feu quelques vers que
j'avais ébauchés! Je l'ai fait par respect pour vous, bien certain que
vous mettriez à la porte celui de vos auteurs qui s'aviserait de
concourir avec ce ramas de méchans écrivains. Il n'y aurait pas eu de
gloire dans le triomphe, et la défaite eût été ignoblement honteuse. Je
me serais étouffé, comme Otway, avec un pain de quatre livres[27]. Ainsi
rappelez-vous bien que je n'ai eu, et que je n'ai rien démêler avec ce
prologue; je vous en donne _ma parole d'honneur_!»

[Note 27: L'illustre auteur de _Venice Preserved_ (le _Manlius_ du
répertoire français) s'étouffa en mangeant avec trop d'avidité un pain
de quatre livres encore chaud que l'on venait de lui donner par charité.
On sait qu'il languissait dans une affreuse misère.
(_N. du Tr._)]



LETTRE CIX.

À M. WILLIAM BANKES.

Cheltenham, 28 septembre 1812.


MON CHER BANKES,

«Quand vous m'aurez dit comment les gens peuvent être intimes à
soixante-dix lieues, je m'avouerai coupable et j'accepterai vos adieux.
À regret cependant, car vous ne me donnez pas de meilleure raison que
mon silence; et il n'a d'autre cause que le souvenir de vous avoir
entendu dire que vous ne détestiez rien tant que d'écrire et de recevoir
des lettres. En outre, comment faire pour trouver un homme qui a un si
grand nombre de domiciles? Si j'avais eu l'intention de vous écrire dans
ce moment, c'eût été dans votre bourg, où je vous croyais naturellement
au milieu de vos commettans. Aussi aujourd'hui, en dépit de M. N*** et
de lady W***, je vais vous rendre aussi heureux que la poste de Hexham
me le voudra bien permettre. Je vous assure que je vous suis fort obligé
de penser à moi de quelque manière que ce soit; et que, malgré cette
surabondance d'amitié dont vous me supposez surchargé, je ne saurais
jamais me passer de la vôtre.

»Vous avez appris que Newsteadt est vendu pour la somme de 140,000
livres sterlings[28], dont 60 restent hypothéquées sur la propriété
pendant trois ans, et rapportent intérêt, bien entendu. Il est probable
que Rochdale se vendra bien aussi, en sorte que mes affaires financières
commencent à s'améliorer. Voilà déjà quelque tems que je suis à boire
les eaux, parce que ce sont des eaux à boire, qu'elles sont
très-médicinales, et qu'elles ont suffisamment mauvais goût. Dans
quelques jours j'irai chez lord Jersey, mais je reviendrai bientôt ici,
où je suis presque seul, où je sors très-peu, et où je savoure dans
toute sa volupté le _dolce far niente_. Que faites-vous en ce moment? je
ne saurais le conjecturer, même par la date de votre épître; vous ne
dansez pas, j'espère, au son de la cornemuse dans le salon des Lowthers.
Nous en avons un ici en mauvais état: le pauvre diable est atteint d'une
phthisie. On m'a dit, dans la misérable auberge où je suis d'abord
descendu, que vous étiez passé par ici précisément la veille du jour où
je suis venu dans ce pays-ci. Nous avions excellente compagnie; d'abord
les Jersey, les Melbourne, les Cowper et les Holland: ils sont tous
partis; et les seules personnes que je connaisse sont les Rawdon et les
Oxford, avec quelques autres de généalogies moins anciennes.

[Note 28: Environ 2,800,000 fr.
(_N. du Tr._)]

»Je ne les dérange pas beaucoup. Quant à vos bals, vos assemblées, on
n'y songe même pas dans notre philosophie! Avez-vous lu le récit d'un
accident affreux arrivé l'autre jour sur la Wye? douze personnes noyées,
et M. Rossoe, un gros gentleman, qui avait dû la vie à un croc de bateau
ou un trident, pria qu'on le rejetât dans l'eau, parce que sa femme
avait été sauvée... non, _noyée_! comme s'il n'aurait pas pu s'y jeter
lui-même, s'il l'avait voulu; mais cela passe pour trait de sensibilité.
Que les hommes sont d'étranges animaux dans la Wye et dehors!

»Il me reste à vous demander un million de pardons pour ne m'être pas
acquitté de vos commissions avant de partir de Londres; mais si vous
saviez la masse d'ennuyeux engagemens et d'obstacles que j'avais sur les
bras, je suis sur que vous ne m'en voudriez pas. Quand s'assemblera le
nouveau parlement? Dans soixante jours, je présume, à cause des affaires
d'Irlande; les élections de ce pays demanderont plus de tems que n'en
comporte la loi. Quant à la vôtre, elle est sûre naturellement, cela
n'est pas une question. Salamanque est le mot d'ordre du ministère, et
tout ira bien pour vous. J'espère que vous parlerez plus souvent; je
suis sûr du moins que vous le devriez, et que l'on s'y attendra. Portman
veut donc courir encore une fois la chance? Bon soir.

Je suis toujours votre très-affectionné,

Νωαιρων[29].

[Note 29: Signature qu'il employait souvent à cette époque.]



LETTRE CX.

À M. MURRAY.

Cheltenham, 27 septembre 1812.


«Je n'ai envoyé aucun discours d'ouverture au comité; sur près de cent,
je vous le dis _en confidence_, pas un n'a paru digne d'être reçu: en
conséquence on est revenu à moi; j'ai écrit un prologue, qui a été reçu
et qui sera prononcé. Le manuscrit est maintenant entre les mains de
lord Holland.

»Mon seul but est de vous avertir que, de quelque manière qu'il soit
accueilli au théâtre, vous le publierez avec la première édition de
_Childe-Harold_. Je vous prie seulement, quant à présent, de me garder
le secret, jusqu'à nouvel ordre, et de vous procurer une copie correcte
pour en faire ce que vous jugerez convenable.

»_P. S._ Je désirerais que vous en tirassiez quelques exemplaires
_avant_ la représentation, afin que les journaux puissent en rendre un
compte exact après.»



LETTRE CXI.

À M. MURRAY.

Cheltenham, 12 octobre 1812.


«Je ne veux absolument pas que le portrait soit gravé; je vous prie de
ne le joindre, sous aucun prétexte, à la nouvelle édition; je désire que
toutes les épreuves soient brûlées et la planche brisée. Je paierai
toutes les dépenses faites à ce sujet, cela est trop juste, puisque je
ne crois pas pouvoir permettre la publication. Je vous demande comme une
faveur toute particulière de ne pas perdre un moment pour faire ce que
je désire; j'ai mes raisons et je vous les expliquerai quand je vous
verrai. Je suis honteux de vous donner tant de peine.

»Je ne sais point comment le public a reçu le Prologue au théâtre; je
vois seulement que les journaux en disent du mal, ce dont ne
s'embarrasse guère _un vieil auteur_ comme moi. Je vous laisse
absolument le maître de le joindre ou non à la prochaine édition, quand
nous en donnerons une. Faites, je vous prie, exactement ce que je désire
quant au portrait, et croyez-moi toujours, etc.

»Faites-moi l'amitié de me répondre; je ne serai pas tranquille que je
ne sache les épreuves et la planche détruites. On dit que le _Satirist_
a rendu compte de _Childe-Harold_, je n'ai pas besoin de demander dans
quel sens; mais je voudrais savoir s'il a reproduit ses anciennes
personnalités? J'ai un intérêt plus grand que le mien là-dedans:
souvent, dans ces sortes d'articles, on introduit des noms étrangers,
surtout des noms de femmes.»



LETTRE CXII.

À LORD HOLLAND.

Cheltenham, 14 octobre 1812.


«L'injuste préférence du comité paraît avoir mis en émoi tous les
journaux, même celui de mon ami Perry. Il m'a traité assez rudement,
_tu, Brute_! Je compte en retour lui envoyer, par le
_Morning-Chronicle_, la première épigramme qui m'échappera, comme gage
de pardon.

»Le comité est-il dans l'intention d'entrer en explication sur sa
conduite dans cette affaire? Vous voyez qu'on est assez disposé à
l'accuser de partialité. Vous voudrez bien, au moins, me disculper de
tout empressement déplacé à me pousser au détriment de tant d'anonymes
plus anciens dans le métier, plus habiles que moi, qui n'eussent point
été insensibles aux vingt guinées (équivalentes, je crois, à près de
deux mille au cours de la banque), sans compter l'honneur. Mais
l'honneur, à ce que je vois, ne suffit pas pour un succès dans ce genre
de littérature.

»Je voudrais savoir ce qu'il en sera advenu a la seconde représentation,
et si quelqu'un aura eu la bonté d'en témoigner quelque satisfaction. Je
n'ai vu de journaux que celui de Perry et deux feuilles hebdomadaires.
Perry est sévère, les deux autres gardent le silence. Si vous et le
comité ne vous repentez pas de votre jugement, je ne m'embarrasserai
guère des brillans articles des journaux. Mon opinion à moi, sur ce
Prologue, est ce qu'elle a toujours été; je ne suis pas loin, peut-être,
d'en penser comme le public.

»Croyez-moi, cher milord, etc., etc.

»_P. S._ Mes complimens respectueux à lady Holland; son sourire serait
une grande consolation pour moi, même à distance.»



LETTRE CXIII.

À M. MURRAY.

Cheltenham, 18 octobre 1812.


«Auriez-vous la bonté de faire insérer _correctement_ (sur une copie
_correcte_, car j'écris fort mal) dans plusieurs journaux, et
particulièrement dans le _Morning-Chronicle_, cette parodie d'un genre
tout particulier, car les premiers vers sont absolument ceux de
Busby[30]. Dites à Perry que je lui pardonne tout ce qu'il a dit et
pourra dire contre mon Prologue, mais il faut qu'il me permette de
critiquer à mon tour le docteur; et qu'il ne me trahisse pas... _audi
alteram partem_. Je ne sais quelle mouche a piqué M. Perry; autrefois
nous étions très-bons amis: mais n'importe, faites seulement insérer
ceci.

[Note 30: Le docteur Busby, l'un des concurrens, dont il s'était
amusé à parodier le prologue, qui n'en avait pas besoin.]

»J'ai un ouvrage pour vous, _La Valse_, dont je vous fais présent, mais
il faut me garder l'anonyme: c'est dans le vieux style des _Poètes
anglais et les Journalistes écossais_.

»_P. S._ Avec la prochaine édition de _Childe-Harold_, vous pourrez
imprimer les cinquante ou cent premiers vers de la _Malédiction de
Minerve_, jusqu'à la strophe:

       Mortel (c'est ainsi qu'elle parla), etc.

vous arrêtant naturellement où commence la _Satire_ proprement dite; la
première partie est la meilleure.»



LETTRE CXIV.

À M. MURRAY.

19 octobre 1812.


«Bien des remerciemens, mais il faut que je paie le dommage, et je vous
serai obligé de m'en faire connaître le montant. Je crois que les
_Adresses rejetées_ sont, de beaucoup, la meilleure chose qui ait paru
en ce genre depuis la _Rolliade_, et je souhaiterais, dans votre
intérêt, que vous en fussiez l'éditeur. Dites à l'auteur que je lui
pardonnerais de grand cœur, se fût-il montré vingt fois plus satirique,
et que ses imitations ne sont pas du tout inférieures aux fameuses
imitations d'Hawkins Browne. Il faut que ce soit un homme de beaucoup
d'esprit, et d'un esprit moins désagréable et moins offensant que celui
qu'on rencontre généralement dans ces sortes d'ouvrages; somme toute,
j'admire beaucoup le sien et lui souhaite beaucoup de succès. Le
_Satirist_, comme vous l'avez pu voir, a maintenant changé de ton; nous
voilà délivrés, je crois, des critiques de _Childe-Harold_. J'ai en
mains une _Satire sur la Valse_, qu'il faudra que vous publiiez anonyme;
elle n'est pas longue, deux cents vers au plus, mais cela fera une assez
bonne petite brochure. Vous l'aurez sous peu de jours.

»_P. S._ L'éditeur du _Satirist_ mérite des éloges pour son abjuration;
après cinq ans de guerre ouverte! c'est ce qu'on appelle s'exécuter de
bonne grâce.»



LETTRE CXV.

À M. MURRAY.

23 octobre 1812.


«Mes remerciemens, comme à l'ordinaire. Vous allez en avant d'une
manière admirable; mais ayez soin de satisfaire l'appétit du public, qui
maintenant doit en avoir assez de _Childe-Harold_. La _Valse_ sera
prête. Cela fait un peu plus de deux cents vers, avec une espèce de
préface, sous forme d'épître à l'éditeur. J'ai quelque envie de donner,
avec _Childe-Harold_, les premiers vers de la _Malédiction de Minerve_,
jusqu'au premier discours de Pallas, parce qu'ils ne contiennent rien
contre la personne qui eût pu se plaindre du reste du poème, et que
quelques amis pensent que je n'ai jamais rien écrit de mieux; il sera
facile de les baptiser du nom de _Fragment descriptif_.

»La planche est brisée! Entre nous, elle ne ressemblait pas du tout au
portrait, et puis la figure de l'auteur, plantée au frontispice d'un
ouvrage, ne signifie pas grand chose. Dans tous les cas, un portrait
comme celui-là n'eût pas poussé beaucoup à la vente. Je suis sûr que
Sanders n'eût pas survécu à la publication de la gravure. À propos, le
portrait peut, jusqu'à mon retour, rester dans ses mains, ou dans les
vôtres, à votre choix. L'une des deux épreuves restant est bien à votre
service, jusqu'à ce que je vous en donne une meilleure; mais il faut
absolument que l'autre soit brûlée. Encore une fois, n'oubliez pas que
j'ai un compte à régler avec vous, et que tout cela doit y figurer. Je
vous donne déjà assez de peine, sans souffrir que vous fassiez des
dépenses pour moi.

»Vous savez mieux que moi quelle influence peut avoir à l'avenir, sur la
vente de _Childe-Harold_, tout ce bruit que vient d'occasioner le
Prologue L'autre parodie qu'a reçue Perry est, je crois, la mienne.
C'est le discours du docteur Busby mis en vers burlesques. Vous allez
demeurer dans Asbermale-Street; j'en suis charmé, nous serons plus
proches voisins. Je suis au moment d'aller chez lord Oxford, mais l'on
m'y renverra mes lettres: Si vous en avez le loisir, toutes
communications de votre part seront reçues avec plaisir par le plus
humble de vos scribes. Est-ce M. Ward qui a rendu compte dans le
_Quarterly-Review_ de la _Vie de Horne Tooke_? L'article est excellent.»



LETTRE CXVI.

À M. MURRAY.

Cheltenham, 22 novembre 1812.


«À mon retour de chez lord Oxford, j'ai trouvé ici votre aimable billet;
je vous serai obligé de garder les lettres en question, et celles qui
pourraient encore être adressées de même, jusqu'à ce qu'à mon retour en
ville je vienne les réclamer; ce qui sera probablement sous peu de
jours. On m'a confié un poème manuscrit, très-long et très-curieux,
écrit par lord Brooke (l'ami de sir Philippe Sydney), que je voudrais
soumettre au jugement de M. Gifford, lui demandant en même tems: 1° s'il
n'a jamais été imprimé; 2° si, dans le cas contraire, il vaudrait la
peine de l'être? Ce manuscrit fait partie de la bibliothèque de lord
Oxford: il faut qu'il ait été dédaigné par les collecteurs de la
_Bibliothèque des manuscrits harleïens_, ou qu'ils n'en aient pas eu
connaissance. Le tout est écrit de la main de lord Brooke, excepté la
fin. C'est un poème très-long, en stances de six vers. Il ne
m'appartient pas de hasarder une opinion sur son mérite; mais si ce
n'était trop de liberté, je serais charmé de le soumettre au jugement de
M. Gifford, qui, d'après son excellente édition de _Massinger_, doit
être aussi décisif sur les ouvrages de cette époque, que sur ceux de la
nôtre.

»Passons maintenant à un sujet moins important et moins agréable.
Comment M. Mac-Millan s'est-il permis, sans vous consulter non plus que
moi, de mettre le mien en tête de son volume des _Adresses rejetées_?
Cela ne ressemble-t-il pas à un vol? Il me semble qu'il eût pu avoir la
politesse de demander permission; bien que je n'eusse pas intention de
m'y opposer, et que je laisse volontiers les _cent onze_ se fatiguer de
ces _basses comparaisons_. Je crois que le public est passablement
ennuyé de tout cela; je ne m'en suis pas mêlé et ne m'en mêlerai
certainement pas, à part les parodies; encore les aurais-je fait
disparaître si j'avais su que le docteur Busby avait publié sa lettre
apologétique et son _post-scriptum_: mais j'avoue que sa conduite
m'avait d'abord paru toute autre. Quelque charlatan a emprunté le nom de
l'alderman Birch pour vilipender le docteur Busby, il eût mieux fait de
se tenir tranquille.

»Mettez de côté, pour moi, un exemplaire des _Nouvelles Lettres de
Junius de Woodfall_, et croyez-moi toujours, etc.»



LETTRE CXVII.

À M. WILLIAM BANKES.

26 décembre 1812.


«La multitude de vos recommandations rend à peu près inutile ma bonne
volonté de vous en procurer. Les plus notables de mes amis sont de
retour: Leake de Janina, Canning et Adair de la ville des croyans. À
Smyrne, il n'y a pas besoin de lettres; les consuls sont toujours
empressés à rendre service aux personnes honorables. À tout hasard, je
vous ai envoyé trois lettres, dont l'une, pour Gibraltar, bien qu'elle
ne soit pas nécessaire, vous ouvrira un accès plus facile, et vous
donnera de suite une sorte d'intimité dans une famille aimable. Vous
verrez bientôt qu'un homme de quelque importance n'a guère besoin de
lettres, si ce n'est pour des ministres et des banquiers, et je ne doute
pas que vous n'en ayez déjà suffisamment de cette nature.

»Il n'y a rien d'impossible que je vous voie en Orient au printems; si
donc vous voulez m'indiquer quelque rendez-vous pour le mois d'août, je
vous écrirai, ou bien je m'y trouverai personnellement. Une fois en
Albanie, je désirerais que vous vous informassiez du dervis Tahiri, et
de Vascilie ou Basile, et que vous présentiez mes complimens aux visirs
d'Albanie et de Morée. Si vous vous recommandez de moi près de Soleyman
de Thèbes, je crois qu'il s'emploiera pour vous. Si j'avais mon drogman,
ou que j'écrivisse le turc, je vous aurais donné des lettres _réellement
utiles_; mais il n'y en a pas besoin pour les Anglais, et les Grecs ne
peuvent rien par eux-mêmes. Vous connaissez déjà Liston; moi je ne le
connais pas, parce qu'il n'était point ministre de mon tems. N'oubliez
pas de visiter Éphèse ainsi que la Troade, et donnez-moi de vos
nouvelles. Je crois que G. Foresti est maintenant à Janina; mais, dans
le cas contraire, celui qui s'y trouvera se fera certainement un plaisir
de vous être agréable. Prenez garde aux firmans; ne vous laissez jamais
tromper; l'étranger est mieux protégé en Turquie qu'en quelque lieu que
ce soit; ne vous fiez pas aux Grecs, et emportez quelques présens pour
les beys et les bachas, tels que montres, pistolets, etc.

»Si vous rencontrez à Athènes, ou ailleurs, un certain Démétrius, je
vous le recommande comme un bon drogman. J'espère vous répondre bientôt;
dans tous les cas, vous trouverez des essaims d'Anglais maintenant dans
le Levant.

»Croyez-moi, etc.»



LETTRE CXVIII.

À M. MURRAY.

20 février 1813.


«À part le petit compliment que l'auteur veut bien m'adresser[31], je
trouve, dans _Horace à Londres_, quelques stances sur lord Elgin que
j'approuve tout-à-fait. Je voudrais avoir l'avantage de connaître M.
Smith, je lui communiquerais la curieuse anecdote que vous avez lue dans
la lettre de M. T***s: s'il le désire, je pourrai lui en donner la
substance pour sa seconde édition; sinon, nous l'ajouterons à la nôtre,
quoique nous nous soyons, je crois, assez occupés de lord Elgin.

[Note 31: Dans l'ode intitulée _le Parthénon_, Minerve parle ainsi:

«Tous ceux qui verront mon temple mutilé poursuivront d'une rage
classique le barbare qui l'a ravagé; bientôt un noble poète des îles
britanniques captivera les suffrages et l'admiration de la patrie, et
enflammera son siècle par le récit des malheurs d'Athènes.»]

»Ce que j'ai lu de cet ouvrage me semble admirablement fait. Mes éloges
ne valent guère la peine d'être répétés à l'auteur; présentez-lui
toujours mes remerciemens pour ceux qu'il a bien voulu m'accorder.
L'idée est neuve; nous avons d'excellentes imitations des satires, etc.,
par Pope; je ne me rappelle qu'une seule ode qu'il ait imitée, et je ne
crois pas qu'un autre l'ait essayé que lui.

»Tout à vous, etc.»

Nous avons déjà dit que les sommes dont il avait eu besoin à l'époque de
sa majorité, il se les était procurées à un intérêt ruineux. La lettre
suivante a rapport à quelques transactions relatives à ce sujet.



LETTRE CXIX.

À M. ROGERS.

25 mars 1813.


«Ci-joint vous trouverez un bon pour l'intérêt usuraire dû au _protégé_
de lord ***; je voudrais que vous vissiez aussi pour moi sa seigneurie.
Quoique la transaction montre d'elle-même la folie de l'emprunteur et la
friponnerie du prêteur, je n'ai jamais eu l'intention de nier la dette,
comme je l'aurais pu _légalement_, ni de refuser le paiement du
principal, pas même peut-être des intérêts tout illégaux qu'ils soient.
Vous savez qu'elle était ma position, ce qu'elle est encore. Je me suis
défait d'un domaine qui était dans ma famille depuis près de trois cents
ans, et n'avait jamais, pendant tout ce tems, eu la honte de tomber aux
mains d'un _homme de loi_, d'un _homme d'église_, ou d'une _femme_. Je
me suis décidé à ce sacrifice pour payer cette dette et d'autres de même
nature. Maintenant je ne puis toucher le prix de cette vente, et je ne
le pourrai peut-être de quelques années. Je me trouve donc dans la
nécessité de faire _attendre_ des personnes qui, eu égard aux intérêts
qu'elles reçoivent, ne doivent pas en être trop fâchées; c'est moi seul
qui y perds.

»Quand j'arrivai à l'âge de majorité, en 1809, j'offris ma propre
garantie à condition d'un intérêt légal; je fus refusé. Maintenant je ne
veux plus en passer par où ces gens-là veulent. Il est possible que
j'aie vu cet homme; mais je ne me souviens des noms d'aucunes des
parties: je n'ai connu que les _agens_ et mes garans. J'ai certainement
la volonté de payer mes dettes, dès que je pourrai. La position de cette
personne peut être fâcheuse; la mienne ne l'est-elle pas aussi à tous
égards? Je ne pouvais prévoir que mon acheteur ne me paierait pas mon
domaine de suite. Je suis charmé de pouvoir encore faire quelque chose
pour mon Israélite, et je voudrais en dire autant du reste des douze
tribus.

»Tout à vous, cher Rogers,»

BYRON.


Au commencement de cette année, M. Murray désirant publier une édition
des deux chants de _Childe-Harold_, avec des gravures, le noble auteur
entra avec beaucoup d'empressement dans son idée. Il dit, à ce sujet,
dans un billet à M. Murray: «Westall est, je crois, convenu de fournir
des gravures pour votre livre; l'une d'elles sera, j'imagine, la jolie
petite fille que vous avez vue l'autre jour[32], mais sans nom, et
simplement comme un modèle d'esquisses relatives au sujet. Je voudrais
aussi avoir le portrait que je vous ai montré, de l'ami dont il est
question dans le texte à la fin du chant premier et dans les notes, ce
qui suffit pour justifier l'addition de ces gravures.»

[Note 32: Lady Charlotte Harley, à laquelle il adressa dans la
suite, sous le nom d'Ianthé, les vers qui forment l'introduction de
_Childe-Harold_.
(_Note de Moore_.)]

Dès les premiers jours du printems, il publia, en gardant l'anonyme, sa
satire sur la _Valse_, qui, malgré tout l'esprit qui s'y trouve, fut si
loin de répondre à ce que le public attendait alors de lui, que l'on
ajouta aisément foi au désaveu qu'il crut devoir en faire dans la lettre
suivante.



LETTRE CXX.

À M. MURRAY.

21 avril 1813.


«Je serai à Londres dimanche prochain, et je viendrai causer avec vous
au sujet des dessins de Westall. Je dois poser pour qu'il fasse mon
portrait, à la demande d'un ami; et comme celui qu'a fait Sanders n'est
pas bon, vous préférerez probablement celui-ci. Je voudrais que vous
envoyassiez celui de Sanders chez moi, immédiatement et avant mon
arrivée. J'apprends qu'on m'attribue un certain poème malicieux sur la
_Valse_; j'espère que vous aurez soin de contredire ce bruit: l'auteur,
j'en suis sûr, ne serait pas content de me voir responsable de ses
folies. L'in-4° de M. Hobhouse ne doit pas tarder à paraître; envoyez,
je vous prie, chez lui pour avoir l'un des premiers exemplaires que je
compte emporter avec moi dans mon voyage.

»_P. S._ L'_Examiner_[33] vous menace de faire quelques observations sur
vous la semaine prochaine. Comment êtes-vous parvenu à avoir votre part
d'une colère qu'il n'avait jusqu'ici épanchée que sur le prince? Je
présume que le ban et l'arrière-ban de vos _scribleres_[34] s'apprête à
rompre une lance pour la défense du moderne Tonson[35]... M. Burke, par
exemple, n'y manquera pas.

»Envoyez-moi mon compte dans Bermet-Street; je veux le régler avant de
partir.»

[Note 33: Journal qui paraît encore aujourd'hui deux fois par
semaine, et forme deux feuilles in-4°. C'est l'un des mieux rédigés des
journaux anglais, et celui dont les idées de liberté civile et
religieuse s'accordent davantage avec celles des publicistes français,
pour lesquels il professe la plus grande estime, et auxquels il fait de
frequens emprunts.
(_N. du Tr._)]

[Note 34: Allusion à _Martinus Scribler_ de Pope.]

[Note 35: Libraire fameux du dix-huitième siècle.]

Au mois de mai parut son magnifique fragment du _Giaour_. Quoique ce
premier jet n'eût point encore toute la perfection à laquelle il le
porta dans la suite, le public reçut avec admiration et enthousiasme
cette nouvelle œuvre de son génie. L'idée d'écrire un poème par fragmens
lui fut suggérée par le _Christophe Colomb_ de M. Rogers. Quoi que l'on
puisse dire contre une telle manière de composer en général, on doit
avouer qu'elle convenait parfaitement au caractère de Lord Byron, lui
permettant de s'affranchir de ces difficultés mécaniques qui, dans une
narration régulière, gênent le poète, pour ne pas dire qu'elles le
refroidissent et le glacent, et de laisser à l'imagination de ses
lecteurs à remplir les intervalles qui eussent dû séparer ces morceaux
pathétiques qui étaient le triomphe de son beau talent. La fable de ce
poème avait encore pour son imagination ce genre d'attrait qui lui
permettait de rapporter, jusqu'à un certain point, à lui-même, un
événement dans lequel il joue l'un des premiers rôles. Après la
publication du _Giaour_, quelques versions inexactes de cet événement
romanesque ayant circulé dans le public, le noble auteur pria son ami,
le marquis de Sligo, qui avait visité Athènes peu de jours après, de
vouloir bien lui communiquer ses souvenirs sur cette affaire. Voici la
réponse de lord Sligo.



Albanie, lundi, 31 août 1813.


MON CHER BYRON,

«Vous m'avez prié de vous dire ce que je puis avoir appris à Athènes sur
une jeune fille qui fut près d'être mise à mort quand vous y étiez; et
vous désirez que je n'omette aucune des circonstances relatives à cette
affaire, qui seraient à ma connaissance. Pour répondre à votre désir, je
vais vous dire tout ce que j'en ai appris; et je ne saurais être bien
loin de l'exacte vérité, puisque la chose s'était passée un ou deux
jours seulement avant mon arrivée, et formait conséquemment alors le
sujet général de toutes les conversations.

»Le nouveau gouverneur, encore inaccoutumé aux rapports avec les
chrétiens, avait naturellement sur les femmes les mêmes idées barbares
qu'ont tous les Turcs. En conséquence, et suivant au pied de la lettre
la loi de Mahomet, il avait ordonné que cette jeune fille fût cousue
dans un sac et jetée à la mer, ce qui se fait presque tous les jours à
Constantinople. Comme vous reveniez de vous baigner au Pyrée, vous
rencontrâtes le cortége qui allait mettre à exécution la sentence rendue
contre la pauvre malheureuse. On ajoute qu'ayant appris où ces gens-là
allaient et quelle était la patiente, vous intervîntes aussitôt; et que,
comme on hésitait à obéir à vos ordres, vous fûtes obligé d'intimer au
chef de l'escorte que vous l'y contraindriez par la force, comme cette
menace ne suffisait pas encore pour le décider, vous tirâtes un
pistolet, lui disant que, s'il refusait plus long-tems de vous obéir et
de retourner avec vous jusqu'à la maison de l'aga, vous alliez lui
brûler la cervelle. Là-dessus, cet homme consentit à revenir sur ses pas
jusque-là, et vous obtîntes par des menaces, par des prières, et
peut-être aussi par des présens, la grâce de la jeune fille, à condition
qu'elle quitterait Athènes. On dit que vous la conduisîtes d'abord au
couvent, et que pendant la nuit vous la fîtes partir pour Thèbes, où
elle trouva un sûr asile. Voilà tout ce que je sais de cette histoire,
telle que je me la rappelle aujourd'hui. Si vous désirez m'adresser
d'autres questions à ce sujet, je suis prêt à y répondre avec le plus
grand plaisir.

»Je suis, bien sincèrement, mon cher Byron, etc.,

SLIGO.

»Je crains que vous n'ayez bien de la peine à lire mon griffonnage, mais
je suis pressé par les préparatifs de mon voyage; vous m'excuserez.»


Le _Giaour_ offre un exemple remarquable de l'abondance de son
imagination une fois que les sources en étaient ouvertes sur un objet.
Ce poème s'agrandit tellement pendant l'impression de la première
édition et les intervalles des autres, que de quatre cents vers qu'il
contenait d'abord, il s'élève maintenant à près de quatorze cents. En
effet, le plan qu'il avait adopté d'une série de fragmens,

       Un paquet de perles orientales enfilées au hasard,

lui laissait la liberté d'introduire, sans avoir égard à rien qu'au ton
général de l'ouvrage, tous les sentimens, toutes les images qui
s'offraient à son imagination active. On peut voir jusqu'où il portait
cette liberté, dans une note de sa main à la marge du paragraphe,

       Beau climat où chaque saison sourit...

dans laquelle il dit: «Je n'ai pas encore fixé la place où je devrai
insérer ces vers; je le ferai quand je vous verrai,... car je n'ai pas
un seul exemplaire ici.»

Même dans ce nouveau passage, tout riche qu'il était d'abord, son
imagination trouva moyen d'ajouter de nouvelles beautés: car cette
partie si pittoresque depuis

       Car là, la rose croît sur les rochers, dans le vallon, etc.

jusqu'à

       Ses gémissemens se changent en chants joyeux...

fut encore ajoutée après coup. Parmi les autres morceaux qui parurent
dans cette nouvelle édition, je ne sais si ce fut la troisième ou la
quatrième, car, entre celle-là et la première, il s'écoula à peine six
semaines, on doit compter cette belle et mélancolique description de la
Grèce, privée, pour ainsi dire, de la vie, dont le premier critique du
siècle (M. Jeffrey) a dit qu'il ne connaissait pas, dans aucun poète
d'aucun siècle, d'aucun pays, une image plus vraie, plus mélancolique,
plus délicieusement achevée[36]. Parmi les heureuses additions à cette
nouvelle édition, il faut encore compter les vers,

       Le cigne fend les eaux avec fierté, etc.

et ces autres si pathétiques,

       Ma mémoire n'est plus maintenant que le tombeau, etc.

[Note 36: Dans le _Constantinople_ de Dallaway, livre que Byron a dû
naturellement consulter, je trouve une phrase extraite de l'_Histoire de
la Grèce_ de Gilliers, qui renferme peut-être le premier germe de la
pensée que le génie a si admirablement développée: «L'état présent de la
Grèce, comparé à l'ancien, est comme l'obscurité silencieuse du tombeau
opposée à l'éclat brillant de la vie active.»]

Quand je le rejoignis à Londres, au printems, je trouvai encore plus
général et plus grand, s'il est possible, l'enthousiasme où j'avais
laissé chacun pour sa personne et ses écrits, dans la société et dans le
monde littéraire. Dans le petit cercle qui l'entourait plus
immédiatement, la familiarité avait peut-être commencé, suivant l'usage,
à diminuer un peu l'enchantement. Sa gaîté, son abandon, après une
connaissance plus intime, ne pouvait manquer de détruire le charme de
cette tristesse poétique, dont les yeux plus éloignés le voyaient
toujours entouré; tandis que les notions romantiques que ses lectrices
avaient attachées aux amours auxquels il fait allusion dans ses poèmes,
sans citer de noms, couraient risque de diminuer beaucoup, quand elles
voyaient, de trop près, les objets qu'on supposait enflammer pour le
moment son imagination et son cœur. Il faudrait que la maîtresse d'un
poète demeurât, s'il était possible, pour les autres, un être aussi
imaginaire qu'elle l'a été souvent pour lui-même, grâces aux qualités
dont il s'est plu à la doter. Quelque belle que soit la réalité, elle ne
saurait manquer de rester bien inférieure au portrait qu'une imagination
trop ardente a pris plaisir à s'en faire. Si nous pouvions rassembler
devant nous toutes les beautés que l'amour des poètes a immortalisées,
depuis la dame de haut lieu jusqu'à la simple bachelette, depuis les
Laures et les Sacharisses jusqu'aux Chloés et aux Jannetons, il nous
faudrait, je crois, chasser de notre imagination bien des notes
brillantes que la poésie y a logées, et souvent notre admiration de la
constance et de l'imagination du poète s'accroîtrait en découvrant
combien son idole en était peu digne.

Mais si, dans un commerce plus intime, on perdait beaucoup de l'idée
romanesque que l'on s'était faite du caractère personnel du poète, ce
désappointement de l'imagination était plus qu'amplement compensé dans
le petit cercle qu'il fréquentait habituellement par les qualités
franches, sociales et engageantes qu'on lui voyait déployer. Il était
encore remarquable pour l'absence de tout pédantisme, de toute
prétention d'homme de lettres, et on eût pu lui donner avec justice
l'éloge que fait Sprat de Cowley: _Peu de gens eussent pu deviner, à
l'extrême facilité de son commerce, que c'était un grand poète_. Tandis
que ses amis intimes, ceux qui étaient parvenus, pour ainsi dire,
derrière les coulisses de sa renommée, le voyaient ainsi sous son
véritable jour, avec ses faiblesses et son amabilité; les étrangers et
ceux qui l'approchaient de moins près restaient sous le charme de son
caractère poétique, et plusieurs pensaient que la gravité, l'orgueil, la
_sauvagerie_ de quelques-uns de ses personnages étaient les traits
distinctifs, non-seulement de son esprit, mais encore de ses manières.
Cette idée a été si générale, elle a régné si long-tems que, dans
quelques essais sur son caractère, publiés depuis sa mort, et contenant
du reste beaucoup d'aperçus frappans de justesse, nous trouvons dans son
prétendu portrait des traits tels que ceux-ci: «Lord Byron avait un
esprit sérieux, positif, sévère; un caractère satirique, dédaigneux et
sombre. Il n'avait pas la plus légère sympathie pour une gaîté
insensible; à l'extérieur, on voyait un air chagrin, le mécontentement,
le mépris, la misanthropie, et sous cette masse de nuages et de
ténèbres, etc., etc.[37]»

[Note 37: _Lettres sur le caractère et le génie poétique de Lord
Byron_, par sir Égerton Bridges, baronnet.]

Il avait la conscience intime du double aspect sous lequel il était
envisagé par le monde et par ses amis; non-seulement il s'en amusait,
mais il en était flatté comme d'une preuve de la diversité et de la
flexibilité de ses moyens. En effet, comme je l'ai déjà remarqué, il
était loin d'être insensible à l'effet qu'il produisait personnellement
sur la société; et la place distinguée qu'il avait prise dans le monde,
depuis le commencement de notre liaison, n'altérait en rien l'aimable
simplicité et l'abandon qu'il apportait dans notre commerce intime. Je
remarquais, quant au monde extérieur, quelques légers changemens dans sa
conduite, qui semblaient indiquer la conscience de la supériorité qu'il
avait acquise. Entre autres circonstances, soit que sa timidité
s'accommodât mal de se voir l'objet des regards de tout le monde, ou
que, suivant l'opinion de Tite-Live, il crût que les hommes éminens ne
doivent pas trop familiariser le public avec leur personne[38], il
évitait, beaucoup plus qu'au commencement de notre liaison, de se
montrer le matin et dans les lieux fréquentés. L'année précédente, avant
que son nom fût devenu si célèbre, nous avions été à l'exposition dans
Sommerset-House et dans d'autres lieux semblables[39], et je ne doute
pas que la véritable raison qui lui fit alors éviter les endroits
fréquentés ne fût cet extrême déplaisir qu'il éprouvait de la difformité
de son pied, difformité qui devait d'autant plus attirer les regards du
public que son beau talent le rendait plus universellement connu.

[Note 38: _Continuus aspectus minus verendos magnos homines facit_.]

[Note 39: La seule chose qui me frappât en lui, comme
extraordinaire, dans ces occasions, c'est le malaise qu'il semblait
éprouver de porter un chapeau. En effet, il en avait perdu l'habitude,
allant toujours en voiture en Angleterre, et portant en voyage une sorte
de bonnet de fourrageur. Le fait est que je ne me rappelle pas lui avoir
vu un chapeau sur la tête depuis ce tems-la.
(_Note de Moore_.)]

Parmi les momens que nous avons passés joyeusement ensemble, je me
rappelle plus particulièrement un certain soir où il se livra à la gaîté
la plus extraordinaire. Au sortir de quelque assemblée, nous avions
reconduit M. Rogers chez lui. Lord Byron qui, suivant sa coutume,
n'avait pas dîné les deux jours précédens, éprouvant alors une faim
canine, demanda à grands cris quelque chose à manger. Notre repas, qu'il
ordonna lui-même, ne consista qu'en pain et en fromage, et rarement
ai-je pris part à un plus joyeux souper. Il arriva que notre hôte venait
de recevoir l'hommage d'un volume de poésies, écrites à l'imitation
avouée des anciens poètes anglais, contenant, comme la plupart des
modèles en ce genre, beaucoup de choses belles et frappantes, mêlées à
plus de détails encore insignifians, fantastiques et absurdes. Dans la
disposition d'esprit où nous nous trouvions, Lord Byron et moi, ce
furent ces derniers dont nous nous occupâmes exclusivement, et il faut
avouer que, plus nous lisions, plus nous trouvions sujet de rire.

En vain, pour rendre plus de justice à l'auteur, M. Rogers essaya-t-il
d'attirer notre attention sur quelques-unes des beautés réelles de
l'ouvrage; il nous convenait mieux de nous attacher exclusivement aux
passages qui pouvaient fournir matière à notre humeur enjouée. À force
de parcourir le volume dans tous les sens, nous découvrîmes que notre
hôte, outre qu'il en admirait sincèrement quelques parties, avait un
motif de reconnaissance pour prendre ainsi la défense de son auteur, et
qu'un des poèmes contenait de lui un éloge très-pompeux, et, je n'ai pas
besoin de le dire, très-mérité. Nous étions trop fous dans le moment
pour nous arrêter, même devant cet éloge, auquel nous concourions
cependant de grand cœur. Le premier vers de cette pièce, autant que je
puis me le rappeler, était:

       Quand Rogers se livrant au travail, etc.

Lord Byron entreprit de la lire tout haut, mais il ne put jamais aller
au-delà des deux premiers mots. Notre rire fou était alors arrivé à un
point tel que rien ne pouvait plus l'arrêter. Il recommença deux ou
trois fois, mais à peine avait-il prononcé _Quand Rogers_, que nous nous
mettions à rire sur nouveaux frais, tant et si bien qu'à la fin, malgré
le sentiment intime de notre injustice, M. Rogers ne pût s'empêcher de
se joindre à nous; nous rîmes alors tous les trois de si bon cœur, que
si l'auteur eût été là, je crois en vérité qu'il n'eût pu résister à la
contagion.

Un jour où deux après je reçus le billet et les vers suivans: les mots
en italique sont tirés de l'éloge même dont nous nous étions permis de
rire.



MON CHER MOORE,

«_Quand Rogers_ ne doit pas voir les vers ci-joints que je vous envoie
pour vous seul. Je suis prêt à fixer tel jour que vous voudrez pour
notre visite. Shéridan, ne l'avez-vous pas trouvé délicieux? _Le
Marchand de volaille_ a été sa première et sa meilleure
plaisanterie[40].

»Tout à vous, etc.

»_Je dépose ma branche de laurier_.

»_Toi_, déposer ta branche de _laurier_! Où donc l'as-tu volée? Et quand
elle t'appartiendrait réellement, qui des deux en a le plus besoin,
Rogers ou toi? Garde pour toi ce branchage desséché, ou renvoie-le au
docteur Donne. Si justice était faite à tous deux, il n'en aurait guère,
et toi pas du tout.

[Note 40: Il fait ici allusion à un dîner chez M. Rogers, dont j'ai
rendu ailleurs le compte suivant:

«La compagnie se composait de M. Rogers lui-même, Lord Byron, M.
Shéridan et l'auteur de ces _Mémoires_. Shéridan n'ignorait pas notre
admiration pour lui. La présence du jeune poète surtout semblait lui
rendre les beaux jours de sa jeunesse et tout son esprit; et les détails
qu'il nous donna sur les commencemens de sa carrière n'étaient pas moins
intéressans pour lui que charmans pour ses auditeurs. Ce fut pendant le
cours de cette soirée que nous parlant du poème que M. Whitbread avait
composé et envoyé parmi les nombreux prologues destinés à la réouverture
de Drury-Lane, et qui, comme les autres, renfermait surtout des
allusions au phénix, il dit: «Mais il y avait plus de l'oiseau dans les
vers de Whitbread que dans ceux de tous les autres; il était entré dans
beaucoup de détails; il avait parlé de ses ailes, de son bec, de sa
queue, etc., etc.; enfin, c'était absolument le phénix décrit par un
_marchand de volaille_.»
(_Vie de Shéridan_.)]

»_Alors, pour former ainsi la couronne d'Apollon_.

»Une couronne! arrange-le comme tu voudras, ton chapelet ne sera jamais
qu'un bonnet de fou. La première fois que tu iras dans la ville de
Delphes, demande à ceux qui s'y trouveront logés avec toi: ils te diront
que Phébus a donné sa couronne à Rogers, quelques années avant que tu ne
vînsses au monde.

»_Que chacun ait le sien_.

»Quand on portera du charbon de terre à Newcastle et des hiboux à
Athènes comme une curiosité; quand Liverpool pleurera ses sottises;
quand Torys et Whigs cesseront de quereller ensemble; quand la femme de
C*** aura un héritier, alors Rogers nous demandera des lauriers, et tu
en auras de reste à donner.»


Le nom de Shéridan, cité dans la note précédente, nous offre une
heureuse occasion d'extraire du journal de Lord Byron quelques détails
sur cet homme extraordinaire pour lequel il professait une admiration
sans bornes, le mettant, sous le rapport des talens naturels, infiniment
au-dessus de tous les grands politiques de son tems.


«J'ai vu souvent Shéridan en société, il était admirable! Il avait une
espèce de goût pour moi; il ne m'a jamais attaqué, du moins en ma
présence, comme il attaquait tout le reste, nobles, beaux-esprits,
orateurs et poètes. Je l'ai vu battre Whitbread, tourmenter Mme de
Staël, anéantir Colman et en faire autant, à peu près, de quelques
autres personnes de talens et de réputation, dont je ne cite pas les
noms, parce qu'elles sont de mes amis.

»La dernière fois que je me suis trouvé avec lui, ce fut, je crois, chez
sir Gilbert Elliot; il était aussi amusant que jamais. Non, je me
trompe, c'est chez Douglas Kinnaird que je le vis pour la dernière fois.

»Je me suis trouvé avec lui dans bien des endroits et à bien des
parties, à Whitehall avec les Melbourne, chez le marquis de Tavistock, à
la salle de vente de Robin, chez sir Humphrey Davy, chez Sam Rogers;
enfin, dans toutes sortes de compagnies: je l'ai toujours vu de bonne
humeur et d'un esprit délicieux.

»J'ai vu Shéridan pleurer deux ou trois fois; peut-être était-ce des
larmes de vin, mais cette circonstance même rendait la chose plus
frappante, car qui pourrait voir sans émotion _l'âge remplir d'indignes
larmes les yeux de Marlborough, et Swift mourir privé de raison et se
donnant en spectacle_[41].

[Note 41: Quand le célèbre doyen de Saint-Patrick mourut (1745), il
y avait plusieurs années qu'il était atteint des infirmités les plus
déplorables, et tombé tout-à-fait en enfance.
(_N. du Tr._)]

»Je l'ai vu un jour pleurer à la salle de vente de Robin, à la suite
d'un splendide dîner, composé des personnes les plus illustres par leur
naissance et leurs talens: ce fut à cause de quelques observations sur
l'obstination des whigs à refuser des places et à censurer leurs
principes. Shéridan regarda tout autour de lui et dit: Monsieur, il est
aisé à milord G***, ou au comte G***, ou au marquis B***, ou à milord
H***, avec quelques milliers de livres sterlings de rente dont une
partie leur vient de sinécures actuelles, ou qu'ils ont héritées par les
sinécures de leurs ancêtres aux dépens de la fortune publique, de venir
vanter leur patriotisme et de se tenir loin des tentations; mais ils ne
savent pas quels combats ont à supporter, pour y résister, ceux qui,
avec autant d'amour-propre, des talens au moins égaux, et des passions
qui certes ne sont pas inférieures, n'ont jamais eu de leur vie un
shilling qu'ils puissent dire à eux appartenant. En disant cela il se
mit à pleurer.

»Je l'ai entendu dire plus d'une fois qu'il n'avait jamais eu un
shilling à lui appartenant; à coup sûr, il trouva moyen d'en avoir un
bon nombre appartenant aux autres.

»En 1815, j'avais occasion de faire une visite à mon homme d'affaires,
je le trouvai avec Shéridan. Après quelques politesses réciproques,
celui-ci se retira le premier. Avant de parler de ma propre affaire, je
ne pus m'empêcher de m'informer de celle de Shéridan. Oh! répondit le
procureur, c'est comme à l'ordinaire; il vient pour tâcher d'arrêter les
poursuites de son marchand de vins, mon client. Eh bien! lui dis-je, que
comptez-vous faire? Rien du tout, pour le présent, dit-il; voudriez-vous
que nous obtenions un jugement contre le vieux Sherry? à quoi cela nous
mènerait-il? Là-dessus il se mit à rire et à parler des rares talens de
Shéridan pour la conversation.

»Or, je sais, par expérience personnelle, que mon procureur n'est,
certes, pas le plus tendre des hommes, et qu'il n'entend guère rien,
hors des statuts et des arrêts. Eh bien! Shéridan, en une demi-heure de
conversation, avait trouvé moyen de l'adoucir si bien, que si son
client, brave et digne homme du reste, fût venu en ce moment, je crois
qu'il l'eût jeté par la fenêtre avec toutes les lois du monde et
quelques juges-de-paix par-dessus le marché.

»Tel était Shéridan! capable d'attendrir un procureur! On n'avait rien
vu de pareil depuis le tems d'Orphée!

»Un jour, je le vis prendre sa propre _Monodie sur Garrick_; il s'arrêta
à la dédicace à lady douairière ***. À cette vue, il entra en fureur, et
s'écria: C'est à coup sûr un faux; jamais je n'ai rien pu dédier à cette
vieille hypocrite, à cette infernale prostituée, etc., etc.; et continua
ainsi, pendant une demi-heure, son épître dédicatoire à la personne qui
en était l'objet. Si tous les écrivains s'exprimaient avec la même
franchise, cela serait divertissant.

»Il m'a dit que le soir même du grand succès de _l'École de la
Médisance_ (_the School for Scandal_), il avait été terrassé et mené au
corps-de-garde par les _watchmen_ qui l'avaient trouvé ivre et faisant
du bruit dans la rue.

»Au moment où il se mourait, on le pressait de consentir à subir une
opération: Non, répondit-il, je me suis déjà soumis à deux, et c'est
assez dans la vie d'un homme. On lui demanda auxquelles? C'était de
s'être fait couper les cheveux et d'avoir posé pour son portrait.

»Je me suis trouvé quelquefois avec Georges Colman; il m'a toujours paru
extrêmement plaisant et très-bon compagnon. Mais la gaîté, ou plutôt
l'esprit de Shéridan avait quelque chose de sombre, quelquefois même de
sauvage; il ne riait jamais, du moins je ne l'ai jamais vu, et je
l'observais de près. Colman, c'est différent, il riait, lui. Si j'avais
à choisir, et que je ne pusse les avoir tous les deux à la fois, je
dirais: Donnez-moi Shéridan pour commencer la soirée, et Colman pour la
finir; Shéridan à dîner, et Colman à souper; Shéridan avec le Porto et
le Bordeaux; Colman avec tout, depuis le Madère et le Champagne à dîner,
le Bordeaux et le Porto du dessert jusqu'au punch de la nuit, jusqu'au
_grog_ et au _gin_ étendu d'eau du matin[42]. J'ai passé par cette
enfilade de liquides avec tous les deux. Shéridan était une compagnie de
grenadiers aux gardes-du-corps; mais Colman! un régiment entier...
d'_infanterie légère_, à coup sûr: toujours était-ce un régiment.»

[Note 42: Dans un repas anglais, le Champagne se boit indifféremment
pendant le premier service et pendant tout le tems du dîner; le Bordeaux
(_claret_) plus spécialement avec le Madère et le Xerès (_Sherry_),
après que les dames sont retirées. Le _grog_ est de l'eau-de-vie, avec
un peu de sucre ou sans sucre, étendue dans de l'eau chaude ou froide,
mais plus souvent chaude; le _gin_ est l'esprit du genièvre, et l'un des
principaux articles d'importation des Hollandais.
(_N. du Tr._)]

C'est vers cette époque que Lord Byron, je suis fâché d'ajouter par mon
entremise, lia connaissance avec M. Leigh Hunt, l'éditeur d'un journal
hebdomadaire bien connu, l'_Examiner_. Je connaissais cette personne
depuis 1811, et avec la majeure partie du public, je professais une
admiration sincère pour ses talens et son courage comme journaliste.
L'intérêt que je prenais à lui personnellement avait été récemment accru
par le caractère noble et mâle qu'il avait déployé pendant le cours d'un
procès qui lui avait été intenté, ainsi qu'à son frère, pour un libelle,
publié dans leur feuille, contre le prince, qui se termina par la
condamnation de tous deux à deux ans d'emprisonnement. On se rappellera
qu'il existait alors, dans le parti whig, un profond sentiment
d'indignation contre un illustre personnage qui venait d'abandonner
leurs rangs et leurs principes, après avoir été long-tems regardé comme
leur ami et leur patron. Partageant moi-même cette opinion, et peut-être
avec un peu trop de chaleur, je pris le plus vif intérêt au sort de M.
Hunt; et immédiatement après mon arrivée à Londres, je lui rendis visite
dans sa prison. J'en parlais peu de jours après à lord Byron, ajoutant
que j'avais été étonné du luxe qui y régnait, des treillages de fleurs
au dehors, des livres, des bustes, des tableaux, du piano que j'avais vu
dans le donjon de l'homme de lettres. Le noble poète, dont les idées
politiques coïncidaient absolument avec les miennes, exprima le plus
grand désir de donner la même preuve de respect à M. Hunt; et, en
conséquence, à deux ou trois jours de là, nous nous rendîmes ensemble à
la prison. À peine l'avais-je introduit, que M. Hunt nous invita à
dîner; ce que Byron accepta avec empressement; et, en conséquence, au
mois de juin 1813, la prison de Cold-Bath-Fields eut l'honneur de le
recevoir dans ses murs comme convive.

Le matin de notre première visite au journaliste, je reçus de Lord Byron
les vers suivans évidemment écrits la veille au soir.


19 mai 1813.

      «Ô vous qui, sous tous les noms, avez le don de charmer la
      ville, Anacréon, Tom-Little, Tom-Moore ou Tom-Brow; car le
      diable m'emporte si je sais de quoi vous devez être plus
      fier, de vos in-4° à deux guinées, ou de vos petits livres à
      quatre sous...

»Mais revenons à ma lettre, c'est une réponse à la vôtre. Soyez demain
chez moi, aussitôt que vous le pourrez, tout habillé, tout prêt, pour
aller voir l'esprit en prison. Plaise à Phébus que nos péchés politiques
ne nous y procurent pas aussi un logement. Je suppose que ce soir vous
êtes engagé, et que vous avez déserté Sam Rogers pour les _bas-bleus_ de
Sotheby; moi-même, bien qu'accablé d'un rhume qui me tue, il faut que je
mette ma culotte, et que j'aille faire visite aux Heathcote; mais
demain, à quatre heures, nous...

10 heures.

»Arrivé là, mon cher Moore, je suis interrompu par ***.

11 heures et demie.

»*** est parti. Il faut que je m'habille pour aller chez lady Heathcote.
_Addio_.»


La journée que nous passâmes en prison, si elle ne fut pas
très-agréable, eut du moins pour nous quelque chose de singulier et de
nouveau. J'avais, par égard pour Lord Byron, stipulé d'avance avec notre
hôte que nous serions en aussi petit comité que possible; et quant au
dîner, il eut égard à ma prière: nous n'y vîmes qu'un ou deux membres de
la famille de M. Hunt, et, autant que je me le rappelle, point d'autre
étranger que M. Mitchell, l'ingénieux traducteur d'Aristophanes. Mais,
aussitôt après le dîner, arrivèrent plusieurs littérateurs des amis de
M. Hunt, qui n'étant connus ni de Lord Byron ni de moi, troublèrent un
peu le plaisir que nous éprouvions. Parmi ces nouveaux venus, je me
rappelle très-bien M. John Scott, qui depuis écrivit des choses si
sévères sur Lord Byron. Il est pénible de songer qu'entre les personnes
réunies alors autour du poète, il y en avait une qui devait bientôt
attaquer sa réputation de son vivant, tandis qu'une autre, moins
honorable encore, devait répandre son venin sur sa tombe.

Ce fut le 2 juin que, présentant une pétition à la Chambre des Lords, il
parut pour la troisième et dernière fois comme orateur dans cette
assemblée. En retournant chez lui, il entra chez moi, et me trouva
m'habillant en toute hâte pour aller dîner. Il était, je me le rappelle,
de la meilleure humeur, et encore tout animé de son discours. Comme je
continuais ma toilette dans mon cabinet, il se mit à se promener en long
et en large dans la pièce voisine, déclamant tout haut en ma faveur,
d'un ton burlesquement sérieux, quelques phrases détachées de sa
nouvelle harangue. «Je leur ai dit que c'était une violation palpable de
la constitution; que si de pareilles choses étaient tolérées, c'en était
fait de la liberté anglaise, et que...--Mais, dis-je, en interrompant le
flot de son éloquence, quel était donc ce terrible sujet de plainte?--Le
sujet de plainte? répéta-t-il en s'arrêtant, comme pour y réfléchir,
_oh! je ne m'en souviens pas_[43].» Il est impossible de se faire une
idée de l'effet comique qu'il donna à ces mots: son geste, son regard,
en de semblables occasions, étaient irrésistiblement risibles; car
c'était plutôt dans des plaisanteries, des étrangetés de cette nature,
que dans des choses spirituelles, à proprement parler, que consistait le
charme de sa conversation.

[Note 43: Son discours était à l'occasion d'une pétition du major
Cartwright.]

Quoiqu'après le brillant succès de _Childe-Harold_ il soit bien évident
qu'il cessa de penser au Parlement comme à l'arène de son ambition, on
peut croire cependant qu'il ne négligea pas de l'étudier comme un vaste
champ d'observations. Pour un esprit aussi vif et aussi varié que le
sien, tous les lieux, toutes les choses avaient leur intérêt; dans un
bal, dans une école de pugilat, au parlement, tout doit avoir été mis à
profit. Voici quelques-unes de ses observations pendant sa courte
carrière de sénateur; je les extrais de son propre journal.

«Je n'ai jamais entendu personne qui répondît entièrement à l'idée que
je me suis faite d'un orateur. Grattan en aurait approché, si ce n'était
son débit d'arlequin. Je n'ai jamais entendu Pitt; Fox, seulement une
fois; il me fit l'effet d'un argumentateur: il me paraît aussi différent
d'un orateur, qu'un versificateur ou un improvisateur d'un poète. Grey a
du grand, mais rien d'oratoire. Canning a quelquefois quelque chose qui
y ressemble beaucoup. Je n'ai point admiré Windham, bien que tout le
monde l'admire; il m'a paru trop sophiste. Whitbread était le
Démosthènes du mauvais goût et de la véhémence vulgaire, mais fort et
Anglais. Holland touche par le bon sens et la sincérité. Lord Lansdowne
est bien, mais c'est encore un argumentateur. J'aurais beaucoup aimé
Grenville, s'il eût voulu réduire ses discours à une heure de durée.
Burdett est doux et argentin comme Bélial lui-même; c'est, je crois, le
grand favori du _pandemonium_; du moins, j'ai toujours entendu les
gentlemen de la campagne et les solliciteurs des ministres vanter ses
discours en haut, et se hâter de descendre pour écouter, dès qu'il se
levait pour parler. J'ai entendu Bob Milnes prononcer son second
discours; il ne fit pas d'impression. J'aime Ward; il est étudié, mais
fin et souvent éloquent. Tout étrange que cela puisse paraître, je n'ai
jamais entendu, quoique j'en aie eu souvent l'envie, Peel, mon camarade
de collége; il n'y avait que deux autres enfans qui nous séparaient.
Mais, si mes souvenirs ne me trompent pas, il est ou devrait être parmi
les premiers d'entre eux. Maintenant, je n'aime pas les discours de M.
Wilberforce; ce n'est qu'un flux de paroles, des mots et rien que des
mots.

»Je doute beaucoup que les Anglais _aient_ aucune éloquence; à
proprement parler, je suis porté à croire que les Irlandais en
_avaient_, que les Français en _auront_ et en _ont eu_ dans la personne
de Mirabeau. Lord Chatham et Burke sont ceux qui ont le plus approché de
l'orateur en Angleterre. Je ne sais ce qu'Erskine peut avoir été au
barreau, mais j'aurais voulu qu'il y fût encore chaque fois que je l'ai
entendu à la chambre. Lauderdale est perçant, subtil et trop Écossais...

»Parmi tous ces orateurs, bons, mauvais ou passables, je n'ai entendu
que bien rarement un discours qui fût à peu près intelligible et pas
trop long pour le sujet. Tout calculé, c'est une grande déception, et
une chose aussi ennuyeuse et fatigante que possible pour ceux qui sont
obligés d'y assister souvent. Je n'ai entendu Shéridan qu'une fois, et
peu d'instans; j'aimais sa voix, son débit, son esprit, et c'est le seul
orateur que j'aie jamais souhaité entendre plus long-tems.

»Somme toute, les membres de la chambre ont fait sur moi cette
impression, que, peu formidables comme _orateurs_, ils le sont beaucoup
comme _auditoire_. Il est possible qu'il n'y ait point d'éloquence dans
un corps aussi nombreux (il n'y a eu que _deux_ orateurs parfaits dans
l'antiquité, et peut-être _moins encore_ dans les tems modernes); mais
il doit y avoir nécessairement un levain de réflexion et de bon sens,
qui leur fait sentir ce qui est bien, ce qui est juste, quoiqu'ils ne
puissent pas l'exprimer noblement.

»On prétend que Horne Tooke et Roscoe ont déclaré qu'ils étaient sortis
du parlement avec une plus haute opinion de la masse totale d'intégrité
et de talens qui s'y trouvait, qu'ils n'en avaient en y entrant. Cette
masse totale est probablement à peu près la même; il est probable aussi
que le nombre de _ceux qui prennent la parole_, et leurs talens ne
varient guère. Je ne parle point ici d'_orateurs_, il faut des siècles
pour en enfanter un; ce ne sont point choses à trouver dans toutes les
réunions septennales ou triennales. Jamais ni l'une ni l'autre chambre
ne m'ont inspiré autant de respect et de crainte que le même nombre de
Turcs assis dans un divan, ou de méthodistes réunis dans une grange. La
timidité et l'agitation nerveuse que j'éprouvais provenaient plutôt du
nombre que de la qualité des personnages, plutôt aussi de l'effet que
pouvaient produire mes discours hors de la chambre que dedans; sachant
bien, comme tout le monde le sait, que Cicéron lui-même, et probablement
le Messie, n'eussent jamais changé le vote d'un seul gentilhomme de la
chambre ou d'un seul évêque. Notre chambre m'a paru toujours lourde et
ennuyeuse, mais l'autre avait de l'intérêt dans les grandes occasions.

»J'ai entendu dire que quand Grattan fit son premier discours à la
chambre des communes d'Angleterre, on fut incertain pendant quelques
minutes si l'on devait l'applaudir ou lui rire au nez. Le début de son
prédécesseur Flood avait été une chute complète et dans des
circonstances presque semblables. Mais quand les bancs des sénateurs
ministériels, qui avaient les yeux fixés sur Pitt, leur thermomètre,
l'eurent vu incliner la tête plusieurs fois en signe d'approbation, ils
acceptèrent à l'ordinaire ce signal avec obéissance, et se livrèrent à
des applaudissemens d'enthousiasme. Du reste, le discours de Grattan les
méritait; c'était un chef-d'œuvre. Je n'ai pu entendre celui-là, étant
alors à Harrow; mais j'ai entendu presque tous ceux qu'il prononça dans
la suite sur la même question, et aussi celui qu'il fit en 1815 sur la
guerre. Je ne partageais pas ses opinions sur ce dernier sujet, mais je
partageais l'admiration que son éloquence inspirait à tout le monde.

»Lorsqu'en 1811 ou 1812 je rencontrai chez le poète Rogers le vieil
orateur de Courtenay, je fus frappé des restes imposans de sa belle
figure, et de la vivacité que conservait encore sa conversation. Ce fut
lui qui réduisit Flood au silence dans la chambre anglaise, par une
réponse accablante au discours de début du rival de Grattan au Parlement
d'Irlande. J'aime à connaître les motifs qui ont déterminé les actions
des hommes. Je demandai à Courtenay s'il n'avait pas été poussé par
quelque ressentiment personnel, ce que je croyais entrevoir dans
l'acrimonie de sa réplique. Il me dit que j'avais deviné juste; qu'en
Irlande, cité à la barre du Parlement de ce pays, il avait vu Flood se
lever et l'attaquer de la manière la plus dure et la moins méritée; que,
n'étant pas membre de la Chambre, il ne put se défendre lui-même; et que
l'occasion de se venger de cet affront s'étant présentée quelques années
après, dans le Parlement anglais, il n'avait pu s'empêcher d'en
profiter. Certes, il paya Flood avec intérêt; car celui-ci ne joua plus
aucun rôle, et ne prononça plus guère que deux ou trois discours à la
Chambre des Communes anglaises. Je dois cependant citer à part, celui de
1790, sur la réforme parlementaire, dont Fox disait que c'était le
meilleur qu'il eût jamais entendu sur ce sujet.»


Il avait entretenu long-tems l'idée de quitter de nouveau l'Angleterre.
Il paraît que, dans ses accès de mélancolie et de chagrin, c'était une
sorte de consolation pour lui de tourner ses idées vers la liberté d'une
vie passée dans les voyages et la solitude. Pendant l'impression de
_Childe-Harold_, il était dans un accès de cette nature, et parlait
souvent, dit M. Dallas, de vendre Newsteadt, et d'aller se fixer à
Naxos, dans l'Archipel grec; d'adopter le costume et les manières du
Levant, et de passer son tems à étudier les langues et les littératures
orientales. La joie de son triomphe et les succès qu'il obtint alors
dans d'autres carrières que celle des lettres, détournèrent quelque tems
sa pensée de ses projets d'émigration. Mais bientôt il y revint; et nous
avons vu, dans l'une de ses lettres à M. William Bankes, qu'il brûlait
de se trouver une fois encore, au retour du printems, dans les montagnes
de sa Grèce bien-aimée. Ce plan céda pendant quelque tems à celui
d'accompagner la famille de lord Oxford en Sicile; et ce fut pendant
qu'il se préparait à ce voyage, qu'il écrivit les lettres suivantes.



LETTRE CXXI.

À M. MURRAY.

Maidenhead, 13 juin 1812.


«J'ai lu les _Légères observations_; elles sont raisonnablement
méchantes, mais pas trop. Il y a une note à la fin contre _Massinger_;
ainsi, je ne puis me plaindre d'avoir été mis en mauvaise compagnie.
L'auteur a découvert quelques métaphores incohérentes dans un passage
des _Poètes anglais et des Journalistes écossais_, page 23, dit-il, mais
sans citer quelle édition. Faites les changemens au _seul_ exemplaire
qui vous reste, c'est-à-dire, de la cinquième édition, afin que je
profite, quoiqu'un peu trop tard, de ses remarques. Au lieu d'_instinct
infernal_, mettez _brutal instinct_; _félons_ au lieu de _harpies_;
_chiens d'enfer_ au lieu de _chiens du sang_[44]. C'étaient là de
vilains vers, et ceux que nous y substituons ne sont guère plus doux;
mais, comme je n'ai pas envie de réimprimer cet ouvrage, ces corrections
ne sauraient être de grande importance, et sont une satisfaction pour
moi, puisque ce sont autant d'amendemens. Le passage critiqué n'a pas
plus de douze vers.

[Note 44: Dans un article sur cette satire, écrit pour le
_Cumberland-Review_, mais non imprimé, défunt M. le révérend William
Crome avait noté en ces termes l'incohérence de ces métaphores:

«Dans l'espace de trois ou quatre strophes, il transforme un homme en
autant d'animaux différens. En trois vers, il va vous le métamorphoser
de loup en harpie; et trois autres vers plus bas, il vous en fera un
chien du sang.»

Il y a aussi, dans cette critique manuscrite, quelques exemples de
légèreté ou d'ignorance relevés dans cette satire, tels que _poisson de
l'Hélicon; les fleurs attiques exhalent des parfums d'Aonie_, etc.,
etc.]

»Vous ne me répondez pas au sujet du livre de H***; j'ai besoin de lui
écrire, et je ne voudrais rien lui dire de désagréable. Si vous
m'écrivez _poste-restante_ à Portsmouth, j'enverrai chercher votre
réponse. Vous ne m'avez jamais parlé de la critique de _Colombus_, qui
va paraître; cela n'est pas juste, je ne crois pas qu'on en ait bien agi
envers l'auteur des _Plaisirs_: cet ouvrage devait le placer plus haut
que ne l'ont pensé les écrivains de la _Quarterly_; mais je ne veux
point attaquer les décisions de ces _infaillibles invisibles_; après
tout, l'article est fort bien écrit. L'horreur qu'on a généralement pour
les _fragmens_ me fait trembler pour le sort du _Giaour_; mais vous avez
voulu l'imprimer, et peut-être à présent n'êtes-vous pas sans vous en
repentir. Enfin j'ai donné mon consentement, et, quoi qu'il arrive, nous
n'aurons pas de querelle là-dessus, pas même si je les voyais servir
d'enveloppe à la pâtisserie; mais ce ne sera pas sans une appréhension
de quelques semaines, en développant chaque pâté.

»J'emporterai les livres qui pourront être marqués G. O. Connaissez-vous
les _Naufrages_ de Clarke? Il y avance, m'a-t-on dit, que le premier
volume de _Robinson Crusoé_ a été composé par lord Oxford, premier du
nom, quand il était prisonnier à la Tour, et donné par lui à De Foe;
c'est une anecdote curieuse, si le fait est vrai. Avez-vous redemandé le
manuscrit de lord Brooke? Qu'en dit Héber? Écrivez-moi à Portsmouth.

»Tout à vous, etc.»

N.



À M. MURRAY.

18 juin 1813.


MON CHER MONSIEUR,

«Voulez-vous vous charger de faire parvenir à son adresse la lettre
ci-jointe, en réponse à la plus aimable que j'aie jamais reçue. Je ne
puis exprimer à M. Gifford, ni à personne, tout le plaisir qu'elle m'a
fait.

»Tout à vous, etc.»

N.



LETTRE CXXII.

À M. W. GIFFORD.

18 juin 1813.


MON CHER MONSIEUR,

«Je suis toujours embarrassé de vous écrire sur quoi que ce soit, bien
plus encore le suis-je de vous remercier comme je le devrais. Si vous
saviez quelle vénération j'ai toujours eue pour vous, même avant de
former la plus simple espérance de me lier avec vous, comme auteur ou
comme homme, mon embarras ne vous surprendrait pas.

»Tout avis de votre part, même sous la forme plus amère d'un passage de
votre _Mœviade_, ou d'une note à votre édition de _Massinger_, eût été
reçu avec obéissance: j'aurais essayé de profiter de vos censures; jugez
si je dois être moins disposé à profiter de vos bontés. Il ne
m'appartient pas de renvoyer des éloges à mes anciens et à ceux qui
valent mieux que moi; éloges qui, pour être sincères, n'en seraient pas
mieux accueillis. Je reçois donc votre approbation avec reconnaissance;
et ne vous rendrai pas du cuivre pour de l'or, en essayant d'exprimer
les sentimens d'admiration dont je suis pénétré pour vous.

»J'aurai le plus grand égard à ce que vous me conseillez sur les
matières religieuses; peut-être le mieux serait-il de les éviter
tout-à-fait. Ce que j'en ai écrit et que l'on a blâmé a été interprété à
toute rigueur. Je ne suis point un bigot d'incrédulité; je n'ai pas cru
que, pour avoir douté de l'immortalité de l'ame, on dût m'accuser
d'avoir nié l'existence de Dieu. C'est en comparant le néant de nos
individus et le peu d'_importance de notre monde_, au grand tout dont il
n'est qu'un atome, que j'ai d'abord été porté à imaginer que nos
prétentions à l'éternité pourraient bien être vaines.

»Cette idée, jointe au dégoût d'avoir été, pendant dix ans que j'ai
passés dans une école calviniste écossaise, traîné de force à l'église,
m'a donné cette maladie; car, après tout, c'est une maladie de l'esprit,
comme tous les autres genres d'hypocondrie[45].
.......................................................................
.......................................................................

[Note 45: Il paraît que le reste de cette lettre s'est perdu.
(_Note de Moore_.)]



LETTRE CXXIII.

À M. MOORE.

22 juin 1813.


«... Hier j'ai dîné avec *** l'Épicène, dont les idées politiques sont
misérablement changées. Elle est pour le Dieu d'Israël et lord
Liverpool, déplorable antithèse de méthodisme et de torysme; elle ne
parle que de dévotion et de mystère, et s'attend, j'en suis sûr, que
Dieu et le gouvernement vont lui accorder une pension...

»Le prince des libraires et des papetiers, Murray, a des desseins sur
vous. Il veut faire de vous la colonne et l'éditeur gagé d'un ouvrage
périodique. Qu'en dites-vous? Êtes-vous prêt à vous engager, comme _Kit
Smart_, à fournir, pendant quatre-vingt-dix-neuf ans, des articles au
_Visiteur Universel_? Sérieusement, il parle de centaines de livres
sterling par an, et quoique je déteste traiter de ce misérable signe
représentatif, ses propositions peuvent vous rapporter honneur et
profit. Pour nous, je suis sûr que nos plaisirs ne sauraient qu'y
gagner.

»Je ne sais que dire de l'_amitié_. Je ne me suis jamais livré à ce
sentiment, qu'une fois, à l'âge de dix-neuf ans, et il m'a causé autant
de peines que l'amour. Je crains, comme disait l'aïeul de Whitbread au
roi, qui voulait le faire chevalier, _je crains d'être trop vieux_.
Néanmoins, personne ne vous souhaite plus d'amis, de gloire et de
bonheur que

»Votre, etc.»

Renonçant à son projet d'accompagner la famille de lord Oxford, en
Sicile, il songea de nouveau à retourner dans le Levant, comme on le
verra par les lettres suivantes; et s'y préparait si bien, qu'il avait
acheté, pour en faire présent à ces anciennes connaissances en Turquie,
une douzaine environ de tabatières, chez Love, le bijoutier de
Old-Bond-Street.



LETTRE CXXIV.

À M. MOORE.

N° 4, Bénédictine-Street, Saint-James's, 8 juillet 1813.


«Votre silence me fait présumer qu'il faut que j'aie fait quelque grosse
balourdise en répondant à votre dernière. Je vous prie donc de recevoir
ici l'expression de mes regrets, que vous appliquerez à telle partie, ou
à la totalité de cette malencontreuse épître. Mais si je me trompe dans
cette conjecture, c'est vous qui me devez des excuses pour avoir tenu si
long-tems notre correspondance en quarantaine. Dieu sait ce que je puis
avoir dit; mais si, comme les déités nonchalantes de Lucrèce, il n'est
pas trop indifférent à ce qui regarde les mortels, il sait aussi que
vous êtes la dernière personne que je voudrais offenser. Si donc, je
l'ai fait, pourquoi diable ne le dites-vous pas tout de suite, et ne
soulagez-vous pas votre bile?

»Rogers est à la campagne avec Mme de Staël, qui vient de publier un
_Essai sur le Suicide_, qui ne saurait manquer, je présume, de décider
quelqu'un à se brûler la cervelle, comme le sermon prêché par
Blinkensop, pour prouver la vérité du christianisme, et dont un de mes
amis sortit complètement athée, après y être entré on ne peut plus
orthodoxe. Avez-vous trouvé une résidence? Avez-vous fini ou commencé
quelques nouvelles poésies? Si vous ne voulez pas me dire ce que j'ai
fait, dites-moi du moins ce que vous avez fait, ou ce que vous n'avez
pas fait vous-même. Je me dispose toujours pour mon voyage, et désire
vivement avoir de vos nouvelles avant de partir; désir que vous devriez
satisfaire d'autant plus vite, qu'une fois parti, je ne penserai plus à
vous, à ce que vous dites. Je démentirai cette calomnie par cinquante
lettres datées de l'étranger, particulièrement de toutes les villes où
régnera la peste, sans une goutte de vinaigre ou une bouffée de vapeur
de soufre pour vous sauver de la contagion. Écrivez-moi, je vous prie.
Je suis fâché d'avoir à vous dire que.................................
......................................................................

»Les Oxford se sont embarqués il y a quinze jours environ, et ma sœur
est ici, ce qui m'est une grande consolation, car ne nous étant que
rarement trouvés ensemble, nous en sommes naturellement plus attachés
l'un à l'autre. Je suppose que maintenant les illuminations ont dû
arriver jusque dans le comté de Derby ou partout ailleurs que vous
soyez. Nous sommes tout frais encore du bruit, des lampions, des
transparens et de toutes les absurdités que la victoire amène à sa
suite. Drury-Lane offrait en verres de couleur un _M_ et un _W_, que
quelques-uns pensaient signifier _maréchal Wellington_; que d'autres
traduisaient _Manager Whitbread_ (directeur Whitbread): tandis que les
dames du voisinage et du foyer comprenaient que c'étaient elles que la
dernière lettre désignait[46]. Je laisse ce problème aux lumières des
commentateurs. Si vous ne répondez pas à la présente, je ne dirai pas ce
que vous méritez, mais il me semble que je mérite bien une réponse.
Croyez-vous donc qu'il n'y ait pas au monde d'autre poste que la petite
poste?... Que le diable m'emporte si votre conduite n'est pas
épouvantable.»

[Note 46: _W_ est l'initiale et souvent l'abréviation d'un mot
très-énergique en anglais pour signifier _courtisane_.--Le nombre de ces
demoiselles aux environs de Drury-Lane est réellement effrayant.
(_N. du Tr._)]



LETTRE CXXV.

À M. MOORE.

13 juillet 1813.


«... Votre lettre m'a fait beaucoup de bien: en vérité, avec la
susceptibilité que l'on vous prête, je craignais d'avoir dit, je ne sais
quoi qui vous eût offensé, ce dont j'aurais été désespéré; quoique je ne
voie pas de quoi peut s'offenser un homme qui a une belle femme, des
enfans _à lui_, du repos, de la réputation, une honnête aisance et des
amis. Je gagerais bien que vous en avez mille, et je ne voudrais pas
jurer que j'en aie un seul.

»Dites donc, Moore, savez-vous que je suis étonnemment _enclin_,
remarquez que je ne dis qu'_enclin_, à devenir sérieusement amoureux de
lady A. F., mais *** a ruiné tous mes projets. Quoi qu'il en soit, vous
la connaissez; a-t-elle des talens, de la sensibilité, ou un bon
caractère? L'un de ces avantages _suffirait_ (j'avais mis _suffira_, je
l'efface). Je ne vous fais point de questions sur sa beauté, je l'ai
vue. Mes affaires pécuniaires s'améliorent, et si mon avenir ne
s'obscurcissait pas sous d'autres rapports, je prendrais une femme, et
celle-là me conviendrait fort si j'avais quelque chance de l'obtenir. Je
ne la connais pas encore beaucoup, mais toujours un peu plus qu'avant...

»Je brûle de m'en aller, mais j'éprouve de grandes difficultés pour
obtenir mon passage à bord d'un bâtiment de guerre. Ils feraient mieux
de me laisser partir, le patriotisme est à l'ordre du jour, mais s'ils
montent ainsi sur leurs grands chevaux, je pourrais bien y monter comme
eux. Que faites-vous dans ce moment? Vous écrivez, sans doute, quelque
chose; nous l'espérons tous, dans notre propre intérêt. Rappelez-vous
que vous devez être l'éditeur de mes œuvres posthumes, que vous
publierez avec une vie de l'auteur, pour laquelle je vous enverrai des
confessions, datées du lazaret de Smyrne, de Malte, ou de Palerme; on
peut mourir également partout.

»Nous aurons mardi ce qu'on appelle une fête nationale. Le régent et ***
y seront et tous ceux qui peuvent dépenser assez de shillings, pour ce
qui coûtait autrefois une guinée. Le Vauxhall est le lieu choisi; on a
réservé six billets pour des dames honnêtes, il y en aura au moins trois
de reste. Quant aux passeports pour celles d'une vertu moins sévère, ils
sont innombrables.

»_P. S._ Hier soir, Mme de Staël a dirigé sur moi une furieuse attaque:
elle a dit que je n'avais pas le droit de faire l'amour; que j'en avais
usé comme un barbare à l'égard de ***, que je n'avais pas d'ame, que
j'étais et avais toujours été insensible à la belle passion. J'en suis
charmé, mais je ne m'en étais pas encore douté. Donnez-moi promptement
de vos nouvelles.»



LETTRE CXXVI.

À M. MOORE.

25 juillet 1813.


«Je ne connais pas assez les femmes célibataires pour faire beaucoup de
progrès dans la carrière matrimoniale...

»J'ai dîné toute cette semaine comme le dragon de Wautley; j'ai mal à la
tête d'avoir tant bu, et ma cervelle n'est plus que de la lie de vin.
J'ai rencontré vos amis, les deux époux D***s. Elle a chanté si bien une
de vos romances, que j'aurais volontiers pleuré, si je n'avais craint
que cela n'eût un air d'affectation. Il me rappelle Hunt, mais en beau,
et avec une ame plus musicale peut-être; je voudrais pour beaucoup qu'il
pût guérir de son étrange maladie. La partie supérieure de la figure de
sa femme est très-belle, et elle lui paraît fort attachée. Il a raison
de vouloir quitter ce pays malsain, précisément à cause d'elle; le
premier hiver lui enlèverait infailliblement la beauté de son teint, et
le second probablement tout le reste.

»Il faut que je vous conte une anecdote. M. M***, dont vous ne vous
souciez pas plus que moi, dînait l'autre jour en ville et se plaignait
de la froideur du prince régent, à l'égard de ses anciens amis. D***, le
savant Israélite, l'accablait de questions... Pourquoi ceci et pourquoi
cela? «Pourquoi le prince agit-il ainsi?--Monsieur, à cause de lord ***,
qui devrait en mourir de honte?--Pourquoi le lord *** devrait-il en
mourir de honte?--Monsieur, parce que le prince...--Mais, monsieur,
pourquoi le prince vous a-t-il battu froid?--Eh! ventrebleu, monsieur,
parce que je n'ai pas voulu renoncer à mes principes.--Et pourquoi,
monsieur, n'avez-vous pas voulu renoncer à vos principes?»

»Cette dernière question n'est-elle pas impayable, surtout adressée à
celui à qui elle l'était? M*** a failli en mourir. Peut-être
trouverez-vous tout cela stupide; mais, comme Goldsmith le disait de ses
_pois_, c'était une fort bonne plaisanterie, quand je l'ai entendue d'un
témoin oculaire; c'est moi qui la gâte en la racontant.

»La saison s'est terminée par un bal de dandies; mais il me reste
quelques dîners avec Harrowbys, Rogers frères et Mackintosh; j'y boirai,
en silence, à votre santé, et j'y regretterai votre absence jusqu'à ce
que le vin des Canaries m'enlève votre souvenir, ou qu'il le rende
inutile en vous faisant apparaître assis devant moi, et de l'autre côté
de la table. Canning a licencié sa troupe dans un discours prononcé du
haut de ****, le vrai trône d'un tory. Représentez-vous-le les renvoyant
avec une harangue formelle, et leur disant de songer chacun à leurs
intérêts.

      J'ai conduit mes coupe-jarrets dans un endroit où ils sont
      tous bien poivrés. Ils ne sont que trois des cent cinquante
      restés vivans, et bons pour courir les faubourgs de la
      ville.

Falstaff n'a-t-il pas voulu désigner le magistrat de Bow-Street?
J'oserais parier que l'édition posthume de Malone adoptera cette
interprétation.

»Depuis ma dernière, je suis allé à la campagne; j'ai voyagé de nuit;
point d'incidens ou d'accidens, si ce n'est une alarme de mon valet,
assis à l'extérieur de la voiture, qui, en traversant Epping-Forest, a,
je crois, littéralement, jeté sa bourse au pied d'une borne milliaire
effrayé par un ver luisant placé sur le second caractère du chiffre
romain XIX, et prenant le tout pour un voleur et sa lanterne sourde. Je
ne puis m'expliquer ses craintes, que comme suite du cadeau que je lui
avais fait d'une paire de pistolets tout neufs; il crut qu'il fallait
montrer sa vigilance en m'appelant chaque fois que nous passions devant
quelque objet locomotite ou non. Imaginez une course de dix milles avec
une alerte tous les cent pas. Je vous ai écrit une lettre effroyablement
longue; il faut que cette feuille reste blanche, et serve seulement
d'enveloppe pour déjouer la curiosité des commis de la poste. Vous vous
plaigniez autrefois que je n'écrivais pas; je vous mettrai des charbons
sur la tête, en ne me plaignant pas que vous ne lisez pas.

»Toujours tout à vous, mon cher Moore,»

BYRON.



LETTRE CXXVII.

À M. MOORE.

27 juillet 1813.


«La première fois que vous imiterez le style de Tacite, que ce soit
celui du Tacite _de moribus Germanorum_. Votre dernière équivaut à un
silence barbare; c'est la lettre d'un homme des bois; j'attribue votre
style laconique à votre isolement sauvage dans Mayfield-Cottage. Si vous
établissez notre balance, vous trouverez que vous restez mon débiteur
d'une lettre et de la valeur de plusieurs feuilles de papier. Je vous
intenterai une action; et si vous ne payez, vous ferez connaissance avec
mon procureur. J'ai fait passer votre lettre à Rugiero; mais ne me
prenez plus pour facteur, de peur que je ne sois tenté de violer le
secret de votre correspondance et de rompre votre cachet.

»Je suis, _avec indignation_, votre, etc.»



LETTRE CXXVIII.

À M. MOORE.

28 juillet 1813.


«Ne sauriez-vous être satisfait des angoisses de jalousie que vous me
faites éprouver, sans me rendre l'infâme entremetteur de votre intrigue
épistolaire avec Rogers? Voilà la seconde lettre que vous lui adressez
sous mon couvercle, quoique je vous aie fait, moi, une réponse
prodigieusement longue; plus, deux ou trois autres plus courtes. Si vous
y revenez, je ne puis dire jusqu'où pourra aller ma furie. Je vous
enverrai des vers, de l'arsenic, ou tout autre chose malfaisante; quatre
mille couplets sur autant de feuilles séparées, au-delà du poids
accordé, franc de port, par mon privilége de pair d'Angleterre;
privilége dont vous vous prévalez sur un sénateur trop susceptible, pour
faire parvenir les chefs-d'œuvre de votre esprit à tout le monde,
excepté à lui-même. Je ne veux plus rien affranchir _de_ vous, _pour_
vous, ou _à_ vous, le diable m'emporte, à moins que vous ne changiez de
manière d'agir. Je vous désavoue, je renonce à vous; et par toute la
puissance d'un éloge, je vais écrire votre panégyrique, ou vous dédier
un in-4°, si vous ne me dédommagez amplement.

»_P. S._ Je dois dîner ce soir avec Shéridan chez Rogers. J'ai quelque
rancune contre ce dernier, à cause de l'amitié que vous lui portez; j'ai
dessein de faire de copieuses libations de son vin de Bordeaux. Voilà
vraisemblablement ma dernière, ou mon avant-dernière lettre; mes
préparatifs sont terminés; il ne me reste plus qu'à obtenir mon passage
à bord d'un bâtiment de l'état. Peut-être attendrai-je Sligo quelques
semaines; ce sera si je ne puis faire autrement.»

Désirant aller en Grèce, il s'était adressé à M. Croker, secrétaire de
l'amirauté, pour obtenir son passage à bord d'un vaisseau du roi,
partant pour la Méditerranée. Sur l'ordre de celui-ci, le capitaine
Barlton du Boyne, qui devait renforcer sir Edward Pellew, consentit à
recevoir Lord Byron dans sa chambre. Voici la réponse que fit Lord Byron
à la lettre qui lui annonçait cette nouvelle.



LETTRE CXXIX.

À M. CROKER.

Br.-str., 2 août 1813.


MON CHER MONSIEUR,

«J'ai reçu l'honneur de votre inattendue[47] et obligeante lettre au
moment où j'allais quitter Londres, ce qui m'a empêché de vous en
témoigner toute ma reconnaissance aussitôt que je l'aurais désiré. Je
fais tous mes efforts pour être prêt avant dimanche, et même, si je n'y
réussissais pas, je n'aurais à me plaindre que de ma lenteur, ce qui ne
diminuerait en rien le sentiment de la faveur que je reçois. Je n'ai
plus qu'à vous demander pardon d'abuser ainsi de votre tems et de votre
patience, et à vous offrir mes vœux sincères pour vos succès dans vos
affaires publiques et particulières. J'ai l'honneur d'être bien
sincèrement,

»Votre très-obligé et très-obéissant serviteur,»

BYRON.

[Note 47: Il appelle la lettre de M. Croker _inattendue_, parce que,
dans la correspondance et les entrevues qu'il avait eues précédemment à
ce sujet avec ce gentleman, celui-ci ne lui avait point fait entrevoir
la possibilité d'un passage si prompt et dans une aussi agréable
compagnie.
(_Note de Moore_.)]


Dès l'automne de cette même année, il devint nécessaire de donner une
cinquième édition du _Giaour_, et son imagination infatigable lui
fournit de nouveaux matériaux. Les vers commençant par ces mots,

      On entend le bruit des clochettes des chameaux qui vont
      broutant...

et les quatre pages qui suivent le vers,

      Oui, l'amour est une lumière du ciel...

furent tous ajoutés lors de cette édition. Toutefois en la comparant
avec le poème tel que nous le possédons aujourd'hui, on remarque
d'autres additions encore, et entr'autres celle des quatre beaux vers
suivans:

      C'était une forme de vie et de lumière qui, aperçue une
      fois, devient comme une partie de ma vue; et de quelque côté
      que je tournasse les yeux, se représentait comme l'étoile du
      matin de ma mémoire.

On pourra juger par les lettres et les billets ci-joints, adressés à M.
Murray pendant l'impression de cette nouvelle édition, du génie
irrésistible qui lui fournissait à chaque instant de nouvelles pensées.

«Si vous ne finissez pas de m'envoyer des épreuves, je ne finirai jamais
cette infernale histoire; _ecce signum_: trente-trois nouveaux vers que
je vous envoie pour désespérer tout-à-fait l'imprimeur, et je le crains
bien, sans tourner fort à son avantage.»

B.



10 heures et demie du matin, 10 août 1813.


MON CHER MONSIEUR,

«Je vous en prie, suspendez le tirage, _mon mal me reprend_; j'ai
quantité de choses à ajouter en vingt endroits. Tout à vous,

B.

»_P. S._ Vous aurez cela dans le courant de la journée.»



LETTRE CXXX.

À M. MURRAY.

26 août 1813.


«J'ai lu et corrigé une épreuve, mais pas avec assez de soin, et Dieu
sait si vous pourrez la lire, sans que votre œil y découvre encore
quelques bévues des compositeurs ou de moi. Si vous en avez la patience,
relisez-la. Connaissez-vous quelqu'un qui puisse s'occuper des points,
des virgules, etc.; car on dit que moi, je ne suis pas très-fort sur
votre ponctuation. Ce n'est pas sans peine que je suis parvenu à ne plus
rien ajouter à ce malheureux poème, qui va toujours s'alongeant comme un
serpent qui développe ses anneaux. Il est maintenant d'une taille
effroyable, plus long qu'un chant et demi de _Childe-Harold_,
c'est-à-dire huit cent quatre-vingt-deux vers, y compris toutes les
additions.

«Les derniers vers plaisent à Hodgson, ce qui ne laisse pas d'être rare.
Quand il désapprouve quelque chose, il le dit avec une énergie
extraordinaire; j'enrage et je corrige. Je les ai jetés là pour adoucir
un peu la férocité de notre infidèle, et vu sa position d'homme mourant,
je lui donne une assez longue apologie de lui-même...

«Je suis fâché que vous avez dit que vous restiez en ville à cause de
moi; j'espère sincèrement que vous ne poussez pas la complaisance
jusque-là.

«Et nos _six_ critiques! Il y aurait de quoi fournir la moitié d'un
numéro du _Quarterly_, mais nous sommes dans le siècle du criticisme.»



LETTRE CXXXII[48].

[Note 48: Nous sommes obligés de sauter la _Lettre_ 131: elle roule
en entier sur des corrections nécessitées, suivant l'auteur, par la
grammaire et la prosodie anglaise. Il est impossible de traduire ces
variantes, d'ailleurs peu importantes; puisqu'en passant dans notre
langue, les différentes versions ne conserveraient point, ou ne
conserveraient que fort peu de différence.
(_N. du Tr._)]

A M. MURRAY.

12 octobre 1813.


«Il faut que vous relisiez le _Giaour_ avec soin; il y a quelques fautes
de typographie, surtout dans la dernière page. «Je _sais_ que cela était
faux; elle ne pouvait mourir.» Il y avait, et il faut, _je savais_.
Corrigez, je vous prie, cette faute et d'autres de même nature.

«J'ai reçu et lu le _British-Review_. En vérité, je crois que l'auteur
de l'article a raison sur la plupart des points. La seule chose qui me
mortifie est de me voir accusé d'imitation. Je n'ai jamais vu le passage
de _Crabbe_; quant à Scott, je ne l'ai suivi que dans sa mesure
_lyrique_, qui est celle de Gray, de Milton, et de quiconque veut
l'adopter. Le caractère que j'ai donné au _Giaour_ est certainement
mauvais, mais non pas dangereux; et je crois que ses sentimens et sa
destinée trouveront peu de prosélytes. Je serai charmé de recevoir de
vos nouvelles, mais ne négligez pas vos affaires pour moi.»



LETTRE CXXXIII.

A M. MOORE.

Bennet-Street, 22 août 1813.


«Comme notre ancienne, je dirais presque notre défunte correspondance,
tenait trop du levain de la vie de Londres, maintenant _paulò majora_:
il nous faut, s'il vous plaît, parler de la littérature dans toutes ses
branches; et d'abord de la plus importante de toutes, du criticisme. Le
prince est à Brighton, et Jackson le boxeur est à Margate, où il a, je
crois, entraîné Yarmouth pour voir un terrible combat dans ce charmant
pays. Mme de Staël a perdu l'un de ses jeunes barons, qui a été tué dans
un café à Scrawsenhawsen, par un misérable adjudant allemand. Corinne
est dans l'état où seraient toutes les mères à sa place, mais je
gagerais qu'elle fera ce dont bien peu de mères s'aviseraient, qu'elle
écrira un essai là-dessus. Elle ne saurait exister sans quelque chagrin
et sans quelqu'un pour voir et pour lire comment le chagrin lui sied. Je
ne l'ai pas vue depuis cet événement; j'en juge, avec peu de charité,
sans doute, d'après mes observations antérieures.

»L'article sur le _Giaour_ est le second de l'_Édinburgh-Review_. Ce
recueil est toujours dans le sens de Leith, _où est le vent_? L'article
en question est si sucré, si sentimental, qu'il faut qu'il ait été écrit
par Jeffrey amoureux; vous savez qu'il est allé en Amérique épouser une
belle dont il était éperdument amoureux depuis plusieurs années.
Sérieusement, comme Wimfred Jenkins le dit de Lismahago, M. Jeffrey ou
son lieutenant en agissent très-bien envers moi, et je n'ai rien à dire.
Toutefois je dirai que si vous ou moi nous étions coupé la gorge pour
lui, il aurait bien ri, tandis que nous eussions fait vilaine figure
dans nos œuvres posthumes. À propos de cela, j'ai été choisi l'autre
jour pour médiateur entre deux gentlemen altérés de carnage; après une
longue lutte entre le désir naturel de voir ses semblables
s'entre-détruire et le chagrin de voir des hommes faire des sottises
pour rien, je suis parvenu à décider l'un à demander excuse, et l'autre
à s'en contenter, et tous deux à vivre heureux et contens à l'avenir.
L'un était pair, l'autre un de mes amis non titrés; tous deux y allaient
beau jeu bon argent; et l'un, le plus doux des hommes, brave, outre
cela, et si bon tireur, qu'encore que l'autre soit aussi mince que
possible, il l'eût fendu en deux comme un jonc. Somme toute, ils se sont
admirablement conduits; et moi, je les ai tirés d'affaire aussitôt que
je l'ai pu.

»On vient de publier en Amérique une vie de feu G. F. Cooke, l'acteur
comique. Quel livre! je crois que, depuis les mémoires de Barnaby
l'ivrogne, rien de semblable n'avait abreuvé la presse. Le foyer, la
taverne, les verres de vin, l'eau-de-vie, le punch au whiski, la liqueur
du palmier débordent à chaque page. Deux choses m'étonnent dans cette
publication: d'abord, qu'un homme puisse vivre si long-tems ivre, et
puis qu'il trouve un homme sobre qui se fasse son biographe. Il y a
cependant des choses fort plaisantes dans cet ouvrage, mais les
bouteilles qu'il a bues et les rôles qu'il a joués y sont trop
régulièrement enregistrés.

»Vous vous étonnez que je ne sois pas encore parti, et moi de même, mais
les bruits de peste sont réellement alarmans; non pas tant pour la chose
en elle-même que pour les quarantaines établies dans les ports, et pour
les vaisseaux venant de tous les pays, même d'Angleterre. Il est sûr que
quarante ou soixante jours seraient tout aussi sottement employés à
terre, mais malgré cela on n'est pas fâché de pouvoir choisir à son gré.
La ville est effroyablement déserte; ce qui n'en vaut que mieux. Je suis
réellement ennuyé de ne savoir pas ce que je dois faire: je compte bien
ne pas rester si je puis, mais où aller? Sligo est pour le Nord:
plaisant séjour que Pétersbourg au mois de septembre, avec le nez et les
oreilles enveloppées dans un manchon, si l'on ne veut les voir tomber
dans sa cravate ou dans son mouchoir de poche. Si l'hiver a traité
Bonaparte avec si peu de cérémonie, que ne ferait-il pas d'un pauvre
voyageur solitaire? Donnez-moi un soleil, n'importe à quel degré de
chaleur, et du sorbet, n'importe à quel degré de froid, et mon paradis
est aussi aisé à faire que celui des Persans[49]. Le _Giaour_ a
maintenant plus de mille vers. Lord Fanny en fait mille comme cela à la
journée, n'est-ce pas, Moore? Mauvais plaisant, allons, je vous
pardonne.

[Note 49: «Un paradis persan est bientôt fait; il ne lui faut que
des yeux noirs et de la limonade.»
(_Note de Lord Byron_.)]

»Tout à vous, etc.

»Je m'aperçois que j'ai écrit une longue lettre sans y mettre ni ame ni
cœur pour rien; je n'ai rien dit du beau sexe. Le fait est que je me
trouve aujourd'hui plus embarrassé que je ne l'ai été de toute l'année,
et ce n'est pas peu dire. Il est malheureux que nous ne puissions vivre
ni avec ni sans les femmes.

»Je songe maintenant avec regret qu'à peine avais-je vendu Newsteadt que
vous êtes venu vous fixer près de là. Êtes-vous allé le voir? Allez-y,
mais ne me dites pas qu'il vous plaît. Si j'avais pu prévoir un tel
voisinage, je ne crois pas que je l'eusse vendu. Vous eussiez pu y venir
si souvent en garçon! car c'était tout-à-fait un séjour de célibataires;
abondance de vins et d'autres sensualités; de l'espace, des livres
suffisamment, un air d'antiquité surtout (excepté sur la figure des
jeunes filles) qui vous aurait convenu dans vos momens sérieux, et vous
aurait fait rire quand vous auriez été disposé à la gaîté: je m'étais
fait bâtir une salle de bains et un _caveau_, et maintenant je n'y serai
plus enterré. Chose étonnante, que nous ne puissions être sûrs d'un
tombeau, au moins d'un tombeau déterminé! Je me rappelle à l'âge de
quinze ans avoir lu vos poésies à Newsteadt, que par parenthèse je
réciterais presque par cœur, encore aujourd'hui. Quand je lus dans votre
préface que l'auteur était encore vivant, j'étais loin de songer que je
dusse jamais le voir; quoique je ne sentisse pas la moindre disposition
à devenir poète moi-même, vous pouvez croire que j'étais plein
d'admiration pour vos vers. Adieu, je vous recommande à la protection de
tous les dieux, indous, scandinaves et grecs.

»2e _P. S._ Il y a, dans ce numéro de l'_Edinburgh-Review_, un excellent
article sur la correspondance de Grimm et de Mme de Staël. Ce fut
Jeffrey qui écrivit le mien l'année passée, mais je crois que celui-ci
est de quelque autre. J'espère que vous vous dépêchez, autrement cet
enragé de Lucien Bonaparte nous laissera tous derrière. J'ai lu une
grande partie de son ouvrage manuscrit; réellement cela surpasse tout,
excepté le Tasse. Hodgson le traduit en rivalité avec un autre poète.
Rogers, je crois, Scott, Gifford, vous et moi devons être juges du défi,
c'est-à-dire, toutefois, si vous acceptez cette charge. Vous faites-vous
une idée de la différence de nos opinions? Nous avons, je parle bien
imprudemment, chacun notre manière particulière de voir, du moins vous
et Scott.»



LETTRE CXXXIV.

À M. MOORE.

28 août 1813.


«Ah! mon cher Moore, il fut un tems que vous faisiez bien des tours, que
vous étiez l'un des joyeux compagnons du roi de Bohême. Je me trompe
fort, ou quelque beau printems à Londres, vers l'an de grâce 1815, ce
tems-là pourrait bien revenir. Après tout, il faut que nous finissions
tous par le mariage, et je ne conçois pas d'homme plus heureux que
l'homme marié à la campagne, lisant les journaux du comté, et caressant
la femme de chambre de sa femme; sérieusement, je serais disposé à me
marier demain avec la première femme convenable, c'est-à-dire, j'y
aurais été disposé il y a un mois, mais à présent...

»Pourquoi ne parodiez-vous pas cette ode[50]? Croyez-vous que cela me
mettrait de mauvaise humeur, ou bien l'avez-vous fait, et ne voulez-vous
pas me le dire? Vous avez parfaitement raison sur le mot _giamschid_, je
l'ai réduit à un dissyllabe il y a une demi-heure. Je suis charmé que
vous parliez du _Dictionnaire persan_ de Richardson; cela m'apprend ce
que vous ne vouliez pas me dire, que vous vous mettez en mesure de
battre Lucien. Au moins dites-moi où vous en êtes. Croyez-vous que je
m'intéresse moins à vos ouvrages, ou que je sois moins sincère que notre
ami Ruggiero? Cela n'est pas, cela n'a jamais été. Dans cette
malheureuse composition, _les Poètes anglais_, etc., au moment où
j'étais en fureur contre le monde entier, je n'ai jamais attaqué vos
talens, bien que je ne vous connusse pas alors personnellement; j'ai
toujours regretté que vous ne nous ayez pas donné un ouvrage de longue
haleine, et que vous vous soyez renfermé jusqu'ici dans des petites
pièces de poésies fugitives, belles, il est vrai, et sans rien qu'on
leur puisse comparer dans notre langue, mais qui nous donnent droit
d'attendre de vous un _shah Nameh_ (est-ce là le mot?) aussi bien que
des gazelles. Attachez-vous à l'Orient; Mme de Staël, l'oracle, me
disait qu'il n'y avait plus que ce parti à prendre en poésie. Le Nord,
le Midi et l'Ouest sont épuisés; en fait de poésies orientales, nous
n'avons que les invendables productions de S***, qui est parvenu à gâter
le genre en n'adaptant aux Levantins que leurs plus absurdes fictions.
Ses personnages ne nous intéressent pas, et les vôtres ne sauraient y
manquer. Vous n'aurez pas de rivaux; et si vous en aviez, vous devriez
vous en réjouir. Le peu que j'ai fait dans ce genre n'est à votre égard
que _la voix du prédicateur qui crie dans le désert_, et le succès que
ce peu a obtenu vous prouve que le public tourne à l'enthousiasme et
vous fraie le chemin.

[Note 50: L'ode d'Horace,

       _Natis in usum lætitiæ_, etc.

Je lui avais dit qu'on pourrait en parodier quelques passages, et faire
allusion à quelques-unes de ses dernières aventures:

       _Quanta laboras in Charybdi_!
       _Digne puer meliore flamma_!

(_Note de Moore_.)]

»J'ai songé à un conte, greffé sur les amours d'une péri avec un mortel,
quelque chose de semblable au _Diable amoureux_ de Cazotte, seulement
plus _philantropique_. Cela demandera beaucoup de poésie, et le tendre
n'est pas mon fort. Pour cette raison et quelques autres, j'ai renoncé à
cette idée, et je vous la suggère, parce que je crois que c'est un sujet
dont vous pourriez tirer grand parti dans les loisirs que vous laisse
votre grand ouvrage[51]. Si vous avez besoin d'autres livres, il y a les
_Mœurs des Ottomans_ de Castellan, en six petits volumes; c'est le
meilleur recueil que je connaisse en ce genre. Réellement je prends bien
des libertés de parler ainsi à un de mes anciens et à un plus habile que
moi; excusez-moi, je vous prie, et n'allez pas juger de mes motifs à la
manière de La Rochefoucault.»

[Note 51: Par une singularité assez bizarre, j'avais été au-devant
de ses conseils, en prenant la fille d'une péri pour l'héroïne d'un de
mes contes, et racontant les amours de ses parens dans un épisode. Je
fis part de cette circonstance à Lord Byron, et j'ajoutai: «Tout ce que
je vous demande au nom de l'amitié, c'est, non pas de renoncer pour moi
aux péris, ce qui serait plus qu'on ne peut attendre d'un homme, et
surtout d'un poète; mais simplement que, quand il vous plaira de payer à
l'avenir vos hommages à quelqu'une de ces beautés aériennes, vous ayez
la bonté de m'en avertir franchement, afin que je voie si je dois
persister et lutter contre un tel adversaire, ou bien vous abandonner
pour toujours la race entière, et ne m'occuper dorénavant, avec M.
Montgommery, que des races antédiluviennes.»
(_Note de Moore_.)]



LETTRE CXXXV.

À M. MOORE.

1er août, septembre je veux dire, 1813.


«Je vous envoie Castellan et trois volumes sur la littérature turque,
que je n'ai pas encore ouverts. Quant à ce dernier ouvrage, je vous
serais obligé de le lire, d'en extraire ce qu'il vous conviendra, et de
me l'envoyer sous huit jours; il appartient à la plus brillante de nos
constellations du Nord, Mackintosh, qui m'a fait le plaisir de me le
prêter, avec une politesse qu'il a prise dans les Indes; car je suis sûr
que votre Écossais, qui n'a pas voyagé, doit être d'une humeur moins
sociale.

»Votre péri, mon cher Moore, est sacrée et inviolable pour moi; je n'ai
pas la plus légère idée de toucher le bas de son jupon. L'affectation
avec laquelle vous avez l'air de craindre de vous trouver en concurrence
avec moi est si flatteuse que je commence à me croire tout de bon un
grand homme. Mais, sur mon honneur, vous vous moquez de moi. Tom, vous
êtes un impudent coquin; si vous ne vous moquez pas de moi, vous méritez
bien qu'on se moque de vous. Sérieusement parlant, quel est le poète
vivant que vous puissiez craindre? Réellement, cela me met en colère de
vous entendre parler comme vous le faites...

»J'ai beaucoup ajouté au _Giaour_, toujours sous la sotte forme de
fragmens. Il contient à présent mille deux cents vers et peut-être plus:
vous me permettrez, j'espère, de vous en offrir une copie. Je suis
charmé de me trouver dans vos bonnes grâces, et plus particulièrement de
le devoir, comme vous le dites, en partie à la bonté de mon caractère;
car malheureusement j'ai la réputation d'en avoir un fort mauvais. Mais
on dit que le diable est amusant quand on le met de bonne humeur, et il
aurait fallu que je fusse plus venimeux que le vieux serpent, pour avoir
sifflé ou mordu en votre compagnie. C'est peut-être, et cela paraîtrait
sans doute incroyable à une autre personne, mais vous me croirez, j'en
suis sûr, quand je vous dirai que je suis aussi ravi de vos succès,
qu'un être humain peut l'être de ceux d'un autre; autant que si je
n'avais jamais écrit un vers moi-même. Assurément le champ de la
renommée est assez grand pour tout le monde, et quand même il ne le
serait pas, je ne voudrais pas en voler une verge à mon prochain. Vous y
avez déjà une belle propriété de quelques milliers d'arpens, qui sera
doublée quand vous passerez le nouveau bail que vous préparez en ce
moment; tandis que moi je n'ai qu'une part du pacage commun, incapable
d'une telle fertilité. Voilà une métaphore digne d'un _templier_,
c'est-à-dire, vulgaire et diffuse[52]. Je vous envoie, pour me la
renvoyer par le retour du courrier, comme l'on dit en style de commerce,
une lettre assez curieuse d'un de mes amis[53], où vous verrez l'origine
du _Giaoar_. Écrivez-moi vite: adieu, mon cher Moore, toujours tout à
vous, etc.

[Note 52: _Templier_, c'est-à-dire légiste; l'École de Droit occupe
à Londres l'ancien palais des chevaliers du Temple.
(_N. du Tr._)]

[Note 53: La lettre de lord Sligo. Voyez plus haut, page 118.]

»_P. S._ Cette lettre m'a été écrite à cause d'une _autre version_,
rapprochant trop du texte véritable, que quelques dames de nos amies
avaient eu la bonté de répandre. La partie effacée renfermait quelques
noms turcs, et quelques détails assez peu importans et trop
_circonstanciés_ sur la manière dont avait été découverte la faute de la
jeune fille.»



LETTRE CXXXVI.

À M. MOORE.

5 septembre 1813.


«Ne vous gênez pas pour rendre Toderini au jour fixé; envoyez-le à votre
loisir, après l'avoir anatomisé en autant de notes que vous voudrez; je
ne crois pas qu'il ait encore subi aucune opération de cette nature,
raison de plus pour ne pas l'épargner maintenant.

»*** est de retour à Londres, mais pas encore remis du coup que lui a
porté le _Quarterly_. Quels gens que ces journalistes! «Ces punaises-là
nous effraient tous.» Ils ont fait de vous un spadassin; de moi, le plus
doux des hommes, un satirique; ils finissent par rendre *** plus fou
qu'un Ajax furieux. J'ai relu l'autre jour, en les comparant, les
_Plaisirs de la Mémoire_, et les _Plaisirs de l'Espérance_; décidément
je persiste à préférer les premiers. Il y règne une élégance réellement
prodigieuse, et, dans tout le livre, pas un vers qu'on puisse appeler
commun ou faible...

»Que dites-vous de Bonaparte? rappelez-vous que j'ai parié pour lui
quant aux batailles, etc., mettant en dehors les chances de catalepsie
et les élémens. Bien plus, je souhaiterais presque le voir réussir
contre toutes les nations, excepté la sienne, quand ce ne serait que
pour faire mourir de rage le _Morning-Post_, son infâme beau-père, et
Bernadotte, ce barbare rebelle d'adoption scandinave. Rogers me
tourmente pour que nous fassions une excursion sur les lacs et que nous
vous prenions en passant. Voilà qui serait bien tentant, mais je ne
crois pas que j'accepte, à moins que vous ne consentiez à aller avec
l'un de nous quelque part, n'importe où. Il est trop tard pour songer
maintenant à Matlock, mais nous pourrions choisir quelque maison de
campagne dans la haute société ou dans la classe inférieure; celle-ci
serait bien préférable sous le rapport du plaisir. Je suis si dégoûté de
l'autre, que je soupire presque pour une partie dans un cabaret à cidre,
ou une expédition sur un sloop de contrebandier.

»Vous ne sauriez désirer plus que moi que le destin rapproche un peu nos
deux parallèles, qui se prolongent indéfiniment sans se toucher jamais.
Je ne sais trop si je ne voudrais pas être marié moi-même, ce qui n'est
pas peu dire. Tous mes amis, jeunes et vieux, le souhaiteraient; tous me
demandent pour parrain, le seul parentage que j'aurai, je crois,
légitimement; quant à devenir père d'une manière moins légale, grâces à
Lucine, nous n'en sommes jamais certains, quoique la paroisse en soit
toujours sûre[54]. Je suppose que demain j'aurai une lettre de vous,
sinon celle-ci partira comme elle est; j'y laisse de la place pour un
_post-scriptum_ en cas que votre missive demande une réponse.

»Tout à vous, etc.

[Note 54: _God father_, parrain (père en Dieu), et _father_ (père)
offrent dans l'anglais un jeu de mots impossible à rendre dans notre
langue. La recherche de la paternité étant autorisée par les lois
anglaises, les paroisses à la charge desquelles retomberaient les
bâtards, les adjugent très-facilement au père putatif, que le témoignage
de la mère ou les moindres circonstances semblent désigner: on le
condamne alors aux frais de l'entretien de l'enfant jusqu'à l'âge de
quatorze ans.
(_N. du Tr._)]

»Point de lettre, n'importe. Rogers pense que cette fois le _Quarterly_
va tomber sur moi; dans ce cas, ce sera une guerre d'extermination, pas
de quartier. Depuis le plus jeune diablotin jusqu'à la plus vieille
femme de cette _Review_, tous périront sous le poids d'une fatale
brochure. Les liens de la nature seront rompus, je n'épargnerai pas même
mon libraire; bien plus, si je pouvais y envelopper les lecteurs aussi,
cela n'en vaudrait que mieux.»



LETTRE CXXXVII.

À M. MOORE.

8 septembre 1813.


«Je suis fâché que vous ayez envoyé Toderini si tôt, je crains que votre
conscience scrupuleuse vous ait empêché d'en tirer tout le parti que
vous auriez dû. Je vous envoie, par cette voiture, un exemplaire de cet
effrayant _Giaour_, qui ne m'a jamais procuré un compliment de moitié
aussi flatteur que votre alarme modeste. Vous verrez, si vous y jetez
les yeux quelque soir, que j'y ai beaucoup ajouté sous le rapport de la
quantité, circonstance qui pourrait bien diminuer votre modestie à ce
sujet.

»Vous avez grand besoin d'un coup d'épaule de Mackintosh. Mon cher
Moore, vous avez beaucoup trop mauvaise opinion de vous-même. Dans tout
autre, je prendrais cela pour de l'affectation, mais je vous connais
assez bien pour croire qu'effectivement vous ne vous estimez pas à votre
juste valeur. Du reste c'est un défaut dont on se corrige généralement,
et réellement vous devriez vous en corriger. Je l'ai entendu parler de
vous en termes dont votre femme eût été bien satisfaite, et capables de
donner la jaunisse à tous vos amis.

»J'ai reçu hier une lettre d'Ali-Pacha, apportée par le docteur Holland,
qui arrive d'Albanie. Elle est en latin, commence par _excellentissime,
nec non carissime_; se termine par un fusil qu'il veut que je lui fasse
faire, et est signée _Ali, visir_. À quoi pensez-vous qu'il passe son
tems? Holland me rapporte qu'il a pris une ville ennemie au printems
passé, dans laquelle, il y a quarante-deux ans, sa mère et ses sœurs
avaient été traitées comme Mlle Cunégonde, par la cavalerie bulgare. La
ville prise, il a fait chercher tous les auteurs encore vivans de ce
brillant exploit, leurs enfans et petits-enfans, au nombre de six cents,
et les a fait fusiller devant lui. Rappelez-vous qu'il a épargné le
reste de la ville, et ne s'en est pris qu'à la race de ces Tarquins
modernes. C'est plus de modération que je n'en aurais eu. En voilà assez
sur cet excellent ami.



LETTRE CXXXVIII.

À M. MOORE.

9 septembre 1813.


«Je vous écris chez Murray et pour Murray, qui, si vous n'avez pas
d'engagement préexistant avec quelqu'autre libraire, sera charmé en tems
convenable de traiter avec vous de votre ouvrage. Je puis en toute
assurance vous le recommander comme un homme loyal, facile, généreux,
attentif, et certainement au premier rang dans sa profession. Je suis
sûr que vous n'aurez qu'à vous en louer. Il y a si peu de tems que je
vous ai écrit, que vous serez content de me voir n'ajouter rien à ces
lignes.

»Tout à vous, etc.»



LETTRE CXXXIX.

À M. MOORE.

27 septembre 1813.


THOMAS MOORE,

«On ne vous appellera jamais Thomas _le véridique_, comme celui
d'Elcidoune; pourquoi ne m'écrivez-vous pas? puisque vous ne le voulez
pas, il faut bien que je le fasse. J'étais l'autre jour près de vous à
Eston, et j'espère y retourner bientôt. Dans ce cas, j'irai vous voir,
et nous ferons, avec Rogers pour complice, nos caravanes, comme on le
dit dans le jargon du beau monde. On m'a présenté hier, chez lord
Holland, à Southey, le plus bel homme de poète que j'aie jamais vu
depuis long-tems. Pour avoir la tête et les épaules de cet homme-là, je
consentirais presque à avoir composé ses poésies Saphiques. Certes il
est doué d'une figure bien imposante, puis c'est un homme de talent,
puis... voilà son éloge.

»*** m'a lu une partie de votre lettre; par le pied de Pharaon, je crois
qu'il y avait quelque chose, car il s'est arrêté court; oui, il s'est
arrêté court après une phrase très-flatteuse sur notre correspondance,
et _m'a regardé_... Je voudrais pouvoir me venger en vous attaquant, ou
en vous disant que j'ai eu à vous défendre. C'est un joli moyen de se
faire valoir près d'un ami que de lui venir dire: «J'ai bien relevé M.
un tel pour s'être permis de vous appeler un plagiaire, un mauvais
sujet, etc, etc.» Mais savez-vous que vous êtes du petit nombre de ceux
dont je n'ai jamais eu le plaisir d'entendre dire du mal; au contraire,
et croyez-vous que je vous le pardonne?

»J'ai été à la campagne et me suis sauvé des courses de Doncaster. Chose
étrange, je suis allé en visite dans la maison même que mon père reçut
en dot avec la main de lady Carmathen, dont il avait fait sa maîtresse
adultère avant d'être majeur: à propos, veuillez observer qu'_elle_
n'est pas ma mère. On m'a campé dans une vieille chambre où se trouve
sur la cheminée un tableau hideux que mon père regardait avec tout le
respect convenable, et qu'héritant du goût de la famille, j'ai regardé
aussi avec beaucoup de satisfaction. J'ai passé une semaine dans cette
famille, et je m'y suis parfaitement conduit, quoique la dame soit
jeune, dévote, jolie, et son mari mon intime ami. Je ne me suis senti de
velléité que pour un chien qu'ils ont eu la complaisance de me donner.
Maintenant, pour un homme comme moi, ne pas même _convoiter_, c'est
signe que je m'amende furieusement. Pardonnez toutes ces folies et ne me
gourmandez pas trop quand je me livre un moment à la gaîté.

»Tout à vous, etc.

BYRON.


»Voici un impromptu composé par _une personne de qualité_[55], à qui
l'on reprochait d'être mélancolique.

      «Quand de ce cœur où règne le chagrin s'élèvent de sombres
      nuages, qui viennent voiler le visage et remplir les yeux de
      larmes, ne prenez pas garde à ces signes extérieurs qui
      disparaîtront bientôt. Mes pensées connaissent trop leur
      cachot; après s'être promenées un instant sur mon visage,
      elles reviendront se renfermer dans mon cœur, qu'elles
      rongent et déchirent en silence.»

[Note 55: Par Byron lui-même.]



LETTRE CXL.

À M. MOORE.

2 octobre 1813.


«Vous n'avez point répondu à mes six lettres: en conséquence, celle-ci
sera ma pénultième; je vous en écrirai encore une, mais après, j'en jure
par tous les saints, je vous garderai silence et rancune. Je me suis
trouvé avec Currant chez lord Holland: il bat tout le monde; son
imagination a quelque chose de surhumain, sa gaîté est parfaite. Je ne
dis pas son esprit, car qui peut définir l'esprit? Puis il a cinquante
figures; et deux fois autant de voix différentes qu'il prend quand il
veut imiter les personnes; je n'ai jamais vu son pareil. Si j'étais
femme et vierge encore, voilà l'homme dont je voudrais faire mon
Scamandre. Il est tout-à-fait enchanteur. Rappelez-vous que je ne l'ai
vu qu'une fois; vous qui le connaissez depuis long-tems, vous rabattez
probablement beaucoup de ce panégyrique. Je crains presque de me trouver
de nouveau avec lui, de peur que l'impression ne diminue. Il m'a
long-tems parlé de vous; c'est un sujet qui ne me lasse jamais, non plus
que personne que je connaisse. Quelle variété d'expression il donne à sa
figure, qui naturellement n'est pas des plus belles! il la change
absolument du tout au tout. En voilà assez, je ne suis pas de force à
faire son portrait, et vous n'en avez pas besoin, puisque vous le
connaissez. Samedi je retourne à ***, où je ne serai pas loin de vous.
Peut-être me favoriserez-vous d'une lettre d'ici là. Bonne nuit.

»Samedi matin, votre lettre a mis fin à toutes mes inquiétudes. Je ne
soupçonnais pas que vous parlassiez sérieusement. Encore de la modestie!
Parce que je ne donne pas suite à une idée assez insignifiante, «il
paraît que je ne crains pas de lutter contre vous». Si la question était
de savoir qui de nous deux doit l'emporter sur l'autre, je vous
craindrais comme Satan craint saint Michel. Mais n'y a-t-il pas assez de
place dans nos sphères respectives? Continuez, ce sera bientôt mon tour
à pardonner. Je dîne aujourd'hui avec Mackintosh et mistress _Staël_,
comme il plaît à John Bull d'appeler Corinne, que j'ai vue hier soir à
Covent-Garden bâiller aux plaisanteries si gaies de Falstaff.

»C'est une chose fort commode pour moi que ma réputation, pourvu que mes
amis ne partagent point l'erreur commune à ce sujet: cela me sauve des
sottises d'une légion d'impertinens, sous forme de connaissances. Mais
vous, Moore, vous savez que je suis bon compagnon, que je suis gai à
l'occasion, et rarement larmoyant. Murray rétablira votre vers dans la
prochaine édition[56]. Je crois que j'ai fait l'erreur dans l'épigraphe;
cependant, j'ai en général de la mémoire pour vous, et je crois que
d'abord elle avait été imprimée correctement.

[Note 56: Dans la première édition du _Giaour_, il avait cité d'une
manière incorrecte un vers de mes _Mélodies irlandaises_, qu'il avait
pris pour épigraphe. Il tomba depuis dans une erreur semblable pour les
vers de Burns, qui servent d'épigraphe à la _Fiancée d'Abydos_.
(_Note de Moore_.)]

»Je rougis en effet très-souvent, si j'en puis croire lady H** et lady
M**, mais heureusement, à présent, personne ne me voit. Adieu.»



LETTRE CXLI.

À M. MOORE.

8 décembre 1813.


«Depuis que je ne vous ai écrit il s'est passé bien des événemens
heureux, malheureux ou indifférens, qui m'ont empêché, non de penser à
vous, mais de vous rappeler le souvenir de quelqu'un qui n'a cessé de
penser à vous, et pour qui la plus sûre consolation a été de tourner
vers vous ses pensées. Nous avons été proches voisins cet automne, et ce
voisinage m'a été à la fois heureux et funeste. Qu'il me suffise de dire
que votre citation française ne s'est que trop trouvée à sa place,
quoiqu'il y eût peu de chance qu'il en fût ainsi, comme vous pouvez
l'imaginer par ce que je disais avant, et le silence que j'ai gardé
depuis... N'importe, _Richard est redevenu lui-même_, et, si ce n'est
toute la nuit et une partie de la matinée, je ne songe plus guère à
toute cette affaire.

»Toutes les commotions un peu vives se terminent chez moi par des vers,
et, pour charmer mes insomnies, j'ai écrit à la hâte un autre conte
turc, non un fragment, que vous recevrez bientôt après cette lettre.
Cela n'empiète pas sur votre domaine; dans le cas où vous le croiriez,
il vous serait facile de me refouler dans mes limites. Vous penserez
avec raison que je me risque à perdre le peu de réputation que j'ai
acquise en tentant cette nouvelle expérience sur la patience du public,
mais en vérité je ne m'en soucie plus le moins du monde. J'ai écrit et
je publie cette bagatelle, uniquement _pour m'occuper_, pour détourner
mes pensées des réalités, en les rejetant sur des fictions, quelque
horribles qu'elles soient. Quant au succès, ceux qui en obtiennent
aujourd'hui me consolent d'avoir échoué; excepté peut-être vous et deux
ou trois autres que j'aime trop pour voir leurs lauriers d'une teinte
plus jaune. C'est l'ouvrage d'une semaine, cela se lira en une heure et
moins; ainsi, advienne que pourra...

»_P. S._ Ward et moi parlons d'aller en Hollande; j'ai envie de voir
quel effet me fera un canal hollandais, à moi, qui ai traversé le
Bosphore. Répondez-moi, je vous prie.»



LETTRE CXLII.

À M. MOORE.

8 décembre 1813.


«Votre lettre, comme la plupart des choses les plus douces et les
meilleures du monde, m'est à la fois agréable et pénible. Mais, d'abord
au plus pressé. Savez-vous que j'étais au moment de vous dédier quelque
chose, non dans une épître formelle, comme d'inférieur à _ancien_, mais
dans une courte lettre servant de préface, dans laquelle je me
glorifiais de votre amitié, et annonçais au public votre poème, quand je
me suis rappelé l'injonction stricte que vous m'aviez souvent réitérée
de vive voix et par écrit, de garder le plus profond secret sur le poème
susdit. Il me fallut donc renoncer à mon projet, non que je puisse avoir
aucun motif de résister au désir de parler de vous, j'y pense et j'en
parle tous les jours, mais j'ai dû craindre, en y cédant, de vous causer
quelque déplaisir. Mettant de côté mon amitié pour vous, sentiment qui
devient chaque jour plus vif et plus profond, vous ne sauriez douter de
mon admiration pour vos ouvrages. Je les sais par cœur et sur le bout du
doigt. _Ecce signum_. Quand j'étais à la campagne, lors de ma première
visite chez ***, j'avais, comme partout ailleurs, quand je suis seul
long-tems, l'envie, je ne dirai pas de chanter, mais de faire _un bruit_
que je n'ai jamais essayé qu'en mon particulier, d'articuler sur ce que
je veux prendre pour des airs, votre _Oh breathe not_! ou _When the last
glimpse_, ou bien encore _When he who adores the_, et quelques autres du
même troubadour, ce sont là mes matines et mes vêpres. Certes mon
intention n'était pas d'être entendu de qui que ce fût. Voici qu'un beau
matin je vois arriver non _la donna_, mais _il marito_, qui me dit d'un
air bien sérieux: «Byron, je me vois forcé de vous prier de ne plus
chanter, au moins de _ces chansons là_.» Je fus comme réveillé en
sursaut: «Assurément, répondis-je, mais pourquoi?--Pour vous dire la
vérité, reprit-il, cela rend ma femme si mélancolique et la fait tant
pleurer, que je désire qu'elle n'entende plus rien de semblable.»

»Or, mon cher Moore, cet effet-là était produit par vos paroles, et
certainement non par la beauté de ma voix. Je vous cite cette folle
anecdote, pour vous prouver combien je vous suis redevable, même pour
l'emploi de mes momens perdus. Un homme peut admirer un jour ceci, un
jour cela; mais on ne conserve le souvenir, surtout après un long tems,
que de ce qui nous a plu véritablement. Quoique je ne pense pas qu'on
vous puisse rien comparer dans la poésie légère ou la satire, et que
jamais auteur n'ait été aussi populaire que vous dans ces deux genres,
je n'hésite pas cependant à croire que vous n'avez pas fait tout ce dont
vous êtes capable, encore qu'un autre pût bien se contenter de ce que
vous avez fait. J'attends de vous un ouvrage de plus longue haleine, et
le monde l'attend avec moi. Je vois en vous, ce que je n'avais jamais vu
dans aucun autre poète, une étrange méfiance de vos forces, que je ne
puis m'expliquer et qui doit être inexplicable, puisqu'un _cosaque_
comme moi suffit pour épouvanter un _cuirassier_ comme vous. Votre
conte, je ne le connaissais pas, je ne le pouvais pas connaître, je
n'avais songé qu'à une péri: je voudrais que vous eussiez eu plus de
confiance en moi, non dans mon intérêt, mais dans le vôtre, et pour
empêcher que le monde ne perdît un poème bien meilleur que le mien, dont
j'espère toujours que ce petit combat de générosité ne le privera pas à
jamais[57].

[Note 57: Parmi les épisodes que je comptais introduire dans _Lalla
Rookh_, que j'avais commencé, mais que plusieurs circonstances m'avaient
empêché de finir, il s'en trouvait un déjà assez avancé lors de la
publication de _la Fiancée d'Abydos_, et avec lequel ce poème offrait de
si étranges coïncidences, non-seulement pour les localités et le
costume, mais encore pour la fable et les caractères, que j'y renonçai
immédiatement, et commençai un autre épisode sur un sujet absolument
nouveau: _Les adorateurs du feu_. C'est à ce fait que je lui avais
communiqué, que Lord Byron fait allusion ici. Dans la personne de mon
héros (auquel j'avais aussi donné le nom de Zélim, dont j'avais fait un
descendant d'Ali, proscrit, ainsi que tous ses adhérens, par le calife
régnant), j'avais intention de donner un corps, comme je l'ai fait
depuis sous une autre forme, à la cause de l'Irlande[57A]. Voici les
propres expressions de ma lettre à Lord Byron: «J'avais choisi cette
histoire parce qu'on peint mieux ce que l'on sent, et que je pensais
qu'un parallèle avec l'Irlande me mettrait à même de jeter un peu de
vigueur dans le caractère de mon héros. Mais songer à de la vigueur, à
du sentiment après vous, c'est impossible: _ce domaine-là est celui de
César_.»
(_Note de Moore_.)]

[Note 57A: L'_Histoire du célèbre chef irlandais, capitaine Rock_,
roman philosophique et allégorique de M. Moore.]

Mon ouvrage est le travail de huit jours, entrepris partie par des
raisons que je vous ai dites, partie par d'autres qui ne peuvent trouver
place dans une lettre, mais que je vous dirai quelque jour...

»Continuez; je serais réellement malheureux que vous vous arrêtassiez
pour moi. Le succès de ma _Fiancée_ est encore problématique; il s'en
vendra probablement un certain nombre d'exemplaires, on peut du moins le
présumer d'après le goût du public pour _le Giaour_, et autres histoires
horribles et mystérieuses de ce genre. Mon seul avantage est d'avoir été
sur les lieux, ce qui n'a eu de bon que de m'éviter de parcourir des
livres, que j'eusse peut-être mieux fait de relire. Si votre chambre en
était meublée comme la mienne, vous n'auriez pas besoin de passer en
Orient pour donner des descriptions, du moins quant à la fidélité, car
j'ai tout dessiné de mémoire...

»Ma dernière production pourrait bien avoir le même sort, et je vous
avoue que j'ai de grands doutes à ce sujet. Quand bien même il en serait
autrement, mon succès éphémère serait oublié avant que vous ne soyez
prêt et disposé à paraître. Allons, ferme, courage. Excepté le _Post
Bag_ qui vous a si bien réussi, il y a plusieurs années que vous ne nous
avez rien donné régulièrement. Quoi que vous en pensiez au fond de votre
retraite aux jours pluvieux, aucun poète vivant ne s'est élevé plus haut
que vous. «Aucun homme, dans aucune langue, n'a été peut-être plus
complètement le poète du cœur et le poète des femmes. Les critiques lui
reprochent de n'avoir représenté le monde ni tel qu'il est, ni tel qu'il
doit être; _mais les femmes répondent qu'il l'a représenté tel qu'elles
le désirent_.» Je serais tenté de croire que c'est de vous, et non de
Métastase, que M. Sismondi a voulu parler ici.

ȃcrivez-moi, et parlez-moi de vous. Vous rappelez-vous ce que disait
Rousseau à quelqu'un: «Est-ce que nous sommes fâchés? Vous m'avez
souvent parlé, et jamais vous ne m'avez parlé de vous-même.»

»_P. S._ Cette dernière phrase est une excuse indirecte pour mon propre
égoïsme, mais je crois qu'il est permis d'en avoir par lettres. Je
voudrais seulement que la chose fût réciproque. J'ai trouvé une
réflexion singulière dans Grimm; elle ne peut s'appliquer, du moins en
mauvaise part, ni à vous ni à moi, quoique l'_un_ d'entre nous ait
certainement assez mauvaise réputation; la voici: «Bien des gens ont la
réputation d'être méchans, avec lesquels nous serions trop heureux de
passer notre vie.» Je n'ai pas besoin d'ajouter que c'est une femme qui
parle, une demoiselle de Sommery...»


Vers cette époque, lord Byron commença un _Journal_ dont j'ai déjà donné
quelques extraits: je vais maintenant en mettre sous les yeux du lecteur
tout ce que les convenances permettront. D'après la nature même de ces
sortes de mémoires autographes, celui-ci roule principalement sur des
personnes encore vivantes et des faits encore récens; il est donc
nécessaire, avant de l'offrir au public, d'en retrancher quelques
parties, qui malheureusement ayant un rapport plus direct aux vues
secrètes et aux sentimens de l'auteur, piqueraient le plus vivement la
curiosité. Toutefois, après cette mutilation indispensable, il en
restera encore assez pour faire mieux connaître la vie privée et les
habitudes du noble poète, et pour satisfaire innocemment ce goût, aussi
général qu'il est naturel, qui nous fait contempler avec plaisir un
grand homme _en robe de chambre_, et nous fait nous réjouir de
découvrir, ce qui est si consolant pour l'orgueil humain, que les plus
puissans dans leur intérieur ont leurs faiblesses et nous ressemblent,
au moins dans de certains momens[58].

[Note 58: C'est surtout aux grands hommes qui sont hors de toute
comparaison par le génie, qu'on aime à ressembler au moins par les
faiblesses.
(GINGUENÉ.)]



JOURNAL

COMMENCÉ LE 14 NOVEMBRE 1813.

«Si ce journal avait été commencé il y a dix ans, et fidèlement tenu!!!
Tel qu'il est, il renferme bien des choses dont je voudrais avoir perdu
le souvenir. Eh bien! j'ai eu ma part de ce qu'on appelle les plaisirs
de la vie, et vu beaucoup, en Europe et en Asie sinon beaucoup profité.
On dit que la vertu est sa propre récompense; elle devrait certainement
être bien payée pour le mal qu'elle coûte à acquérir. À vingt-cinq ans,
quand la meilleure partie de la vie est passée, on devrait être _quelque
chose_; et que suis-je? J'ai vingt-cinq ans et quelques mois, voilà
tout. Qu'ai-je vu? J'ai vu par tout le monde l'homme toujours le même,
et la femme toujours la même aussi. J'aime mieux le musulman qui ne fait
jamais de questions, et la musulmane qui vous évite la peine de lui en
adresser. N'étaient la peste, la fièvre jaune et le retard qu'éprouve la
rentrée des fonds de Newsteadt, je serais dans ce moment, pour la
seconde fois, près des rives de l'Euxin. Si je puis surmonter ce dernier
obstacle, la peste ne m'arrêtera pas long-tems; arrive que pourra, le
printems me reverra là-bas, à moins que dans l'intervalle je ne me marie
ou que je ne _démarie_ quelque autre. Je voudrais que... je ne sais
point ce que je voudrais. Il est étrange que je ne puisse jamais désirer
sérieusement quelque chose, sans l'obtenir et sans m'en repentir après.
Je commence à croire, avec les bons Mages des anciens tems, qu'on ne
devrait prier que pour la nation, non pour soi-même; mais, d'après mes
principes, cela ne serait pas très-patriotique.

»Trève de réflexions. Voyons: hier soir j'ai fini _Zuleïka_, mon second
conte turc. Je crois que je me suis sauvé la vie en le composant, car je
ne l'ai entrepris que pour détourner mes pensées de

       Ce nom cher et sacré, que je ne révélerai jamais.

»Et pourtant, ici même, ma main brûle de le tracer! J'ai brûlé cet
après-midi les scènes de la comédie que j'avais commencée. J'ai quelque
envie d'accoucher d'un roman, ou plutôt d'un conte en prose; mais quel
roman pourrait égaler les événemens

       ... _Quœque ipse... vidi
       Et quorum pars magna fui_[59]?

[Note 59: Tous les événemens que j'ai vus, et dans lesquels j'ai
joué un si grand rôle. (VIRGILE.)]

»Henry Byron est venu me voir aujourd'hui avec ma petite cousine Élisa.
Ce sera une beauté et une peste; c'est bien le plus bel enfant! des yeux
noirs et des paupières noires longues comme des ailes de corbeau. Je
crois qu'elle est encore plus belle que ma nièce Georgina, et cette
idée-là ne me plaît pas; après tout, quoique plus âgée, elle est bien
moins développée sous le rapport des facultés intellectuelles.

»Dallas est venu avant que je ne fusse levé, ainsi je n'ai pu le voir.
Lewis est venu aussi, on le croirait en colère contre toute la création.
Que diable peut-il avoir? Il n'est pas marié, lui: a-t-il perdu sa
maîtresse, ou la femme de quelqu'autre? Hodgson est venu me voir aussi:
il va se marier, et il est bâti de façon à s'en trouver plus heureux. Il
a de l'esprit, de la gaîté, tout ce qu'il faut pour le rendre une
compagnie agréable; la future est jeune, belle, et tout ce que vous
voudrez. Malgré tout, je n'ai jamais connu personne qui ait beaucoup
gagné à se marier. Tous mes amis mariés sont chauves et mécontens. W***
et S*** ont perdu leurs cheveux et leur bonne humeur, et le second en
avait beaucoup à perdre. Mais dans l'état de mariage ce n'est pas ce qui
_tombe du front_ d'un homme qui importe le plus.

»_Mémento_. Acheter demain quelque jouet pour Élisa, envoyer la devise
pour mes cachets et ceux de ***, faire demain encore visite à Mme de
Staël, à lady Holland, et à *** qui m'a conseillé, sans l'avoir lu, par
parenthèse, de ne point publier _Zuleïka_; je crois qu'il a raison, mais
l'expérience aurait dû lui apprendre que ne point imprimer est
_physiquement_ impossible. Personne ne l'a lue que Hodgson et M.
Gifford. Je n'ai jamais rien _lu_ qu'à Hodgson, parce qu'il me paie en
même monnaie. C'est une chose horrible que de donner des lectures de ses
ouvrages, surtout fréquemment; mieux vaut les imprimer, alors les lit
qui veut, et s'ils ne les approuvent pas, vous avez du moins la
consolation de penser qu'ils ont acheté le droit d'en porter ce
jugement.

»J'ai refusé de présenter la pétition des détenus pour dettes, je suis
ennuyé à la mort de toutes ces momeries parlementaires. J'ai parlé trois
fois, mais je doute que je devienne jamais orateur. Mon premier discours
a été fort goûté; quant au second et au troisième, je ne sais s'ils ont
eu du succès ou non. Je ne m'y suis jamais livré _en amore_; il faut
trouver une excuse pour sa paresse, son inhabileté, ou pour les deux
réunies, et voici la mienne. Les compagnies, les mauvaises compagnies
m'ont perdu; et puis, j'ai pris des médecines, non pour me faire aimer
les autres, mais certainement assez pour me détester moi-même.

»Avant-hier soir j'ai vu le souper des tigres à Exeter-Change. Après le
lion de Véli-Pacha dans la Morée, qui suivait son gardien arabe comme un
chien, rien ne m'a jamais tant amusé que l'amour de la hyène pour le
sien. Quelle _conversazione_! Il y avait un hippopotame, absolument la
figure de lord L***; l'oursin paresseux a la voix et les manières de mon
domestique, le tigre a un peu trop bavardé. L'éléphant a pris mon argent
et me l'a rendu. Il m'a ôté mon chapeau, a ouvert une porte, fait
claquer un fouet, et tout cela si bien, que j'en ferais volontiers mon
sommelier. L'une des deux panthères est bien certainement le plus bel
animal que la terre ait produit; les pauvres antélopes sont mortes,
j'aurais été fâché d'en voir une ici: la vue du chameau m'a fait
soupirer en pensant à l'Asie-Mineure. _O quando te aspiciani_?...»


16 novembre.

«Je suis allé hier soir, avec Lewis, voir la première représentation
d'_Antoine et Cléopâtre_; la pièce était admirablement montée et
très-bien jouée; c'est une salade de Shakspeare et de Dryden. Cléopâtre
m'a plu, comme un épitomé de son sexe; aimante, vive, tendre, triste,
tourmentante, humble, fière, belle, un vrai démon, faisant la coquette
jusqu'à la fin, aussi bien avec l'aspic qu'avec Antoine, après avoir
fait tout ce qu'elle a pu pour lui persuader que... Mais pourquoi lui
a-t-on tant reproché d'avoir fait couper la tête à ce poltron de
Cicéron? Celui-ci n'avait-il pas dit à Brutus que c'était pitié d'avoir
épargné Antoine? n'avait-il pas prononcé les _Philippiques_? Les
_paroles_ ne sont-elles pas des _choses_, et de telles _paroles_ ne
sont-elles pas des _choses_ très-pestilentielles? Quand il aurait eu
cent têtes, elles méritaient d'être toutes clouées sur la tribune
publique, du moins en se plaçant dans la position d'Antoine; après tout,
peut-être eût-il mieux valu lui pardonner, à cause du bon effet que
produit toujours la clémence. Mais revenons à nos moutons; quand
Cléopâtre se croit sûre d'Antoine, elle lui dit: Cependant voyez, c'est
votre intérêt, etc. Que c'est bien là le sexe! Et les questions sur
Octavie! tout cela est bien d'une femme.

»J'ai reçu aujourd'hui une lettre de lord Jersey, qui m'invite à
Middleton. Faire soixante milles pour me trouver avec Mme ***! J'en ai
fait autrefois trois cents pour chercher des peuples silencieux, et
cette dame n'écrit que par in-8° et ne cause que par in-folio. J'ai lu
ses ouvrages; je les aime presque tous; le dernier m'a surtout fait le
plus grand plaisir: ainsi je n'ai pas besoin de le lui entendre
raconter, mieux vaut encore le lire...

»J'ai lu Burns aujourd'hui. Que serait-il devenu, s'il fût né patricien?
Nous eussions eu plus de poli, moins de force, précisément autant de
vers, mais point d'immoralité, un divorce, un duel ou deux, auxquels,
s'il avait survécu, comme nécessairement il se fût moins livré à l'abus
des liqueurs fortes, il eût pu vivre aussi long-tems que Shéridan, ou
même trop long-tems, comme ce pauvre Brinsley. Quel débris que cet
homme! Et cela, faute d'être bien piloté; car jamais nul n'eut les vents
plus favorables, excepté à de courts intervalles bien rares! Pauvre
vieux Shéridan, jamais je n'oublierai la soirée que nous passâmes avec
lui, Rogers, Moore et moi, quand il parla et que nous l'écoutâmes, sans
un moment d'ennui, depuis six heures du soir jusqu'à une heure du matin.

»J'ai mes cachets... Encore oublié le joujou de ma petite cousine Élisa;
il faudra que je l'envoie chercher demain. J'espère qu'Henri me
l'amènera. J'ai envoyé à lord Holland les épreuves de la dernière
édition du _Giaour_ et de _la Fiancée d'Abydos_. Il n'aimera pas ce
dernier ouvrage, et je crois bien que je ne l'aimerai pas long-tems non
plus. Cela a été écrit en quatre nuits, pour distraire mes pensées de
***. Sans cela je ne l'aurais jamais composé; et si je n'avais pas alors
fait une chose ou une autre, je serais devenu fou, à force de me ronger
le cœur; mauvaise nourriture! Hodgson le préfère au _Giaour_; personne
autre ne sera de son avis: il n'a jamais aimé le _fragment_. Je n'aurais
jamais publié cette bagatelle, sans Murray, quoique les circonstances
qui en font la base soient de nature à... hélas!

»J'ai vu ce soir les deux sœurs de ***. Mon Dieu! comme la plus jeune
ressemble à ***! J'ai cru que j'allais sauter à travers la salle; je
suis bien aise qu'il ne se soit trouvé personne avec moi dans la loge de
lady Holland. Je déteste ces fausses ressemblances, ces _moqueurs_ qu'on
prend d'abord pour le _rossignol_, assez semblables pour rappeler
l'objet chéri, assez différentes pour navrer l'ame[60]. On est aussi
contrarié des points de ressemblance que de ceux qui la détruisent.»

[Note 60: «La terre ne renferme rien qui te ressemble, du moins ce
serait en vain pour moi; pour tout au monde, je n'oserais jeter les yeux
sur une femme qui te ressemblerait, et qui ne serait pas toi.»

(Byron.--_Le Giaour_.)]


17 novembre.

«Point de lettres de ***; je ne veux point me plaindre. Le respectable
Job dit: Pourquoi un _homme vivant_ se plaindrait-il? En vérité, je n'en
sais rien; excepté, peut-être, parce qu'un _homme mort_ ne le pourrait
pas. Et lui-même, le susdit patriarche, s'est plaint, jusqu'à ce que ses
amis en furent fatigués, et que sa femme lui donna cette pieuse recette:
Jure une bonne fois et meurs! la seule occasion, je crois, où un
jurement ne puisse donner que peu de consolation. J'ai reçu une lettre
très-flatteuse de lord Holland, au sujet de _la Fiancée d'Abydos_, qu'il
goûte fort, dit-il, ainsi que sa femme; c'est bien de la bonté à deux
personnes dont je n'avais point de quartier à espérer. Et cependant,
dans le tems, je croyais que la cause de mon inimitié pour eux venait de
leur côté; je suis bien aise de m'être trompé: je voudrais ne pas m'être
tant pressé de publier cette maudite satire, dont je désirerais anéantir
jusqu'au souvenir; depuis qu'elle n'est plus dans le commerce, tout le
monde veut l'avoir, comme par esprit de contradiction.

»George Ellis et Murray ont parlé de quelque chose relativement à Scott
et à moi. S'ils veulent le détrôner, je souhaiterais fort qu'ils ne me
choisissent pas pour lui trouver un compétiteur. Si la chose dépendait
de moi, j'aimerais mieux être le comte de Warwick que tous les _rois_
qu'il a jamais faits. Je regarde Jeffrey et Gifford comme les grands
_faiseurs de rois_ en poésie et en prose. Les critiques anglais, dans
leur _Rokeby-Review_, ont présupposé une comparaison à laquelle mes amis
n'ont jamais pensé, et que les sujets de Walter-Scott ont tort de
s'amuser à examiner sérieusement. Je l'aime, et j'admire ses ouvrages
avec enthousiasme. Tout ce bruit doit le vexer et ne saurait me faire de
bien. Beaucoup de gens n'approuvent point ses principes politiques; moi
je hais tous les principes politiques, et, dans ce pays, les principes
d'un homme sont, comme l'_ame_ des Grecs, une εἴδωλον,
outre Dieu sait quelle _autre ame_, mais on fait généralement autant de
cas de l'une que de l'autre.

»Henri ne m'a point amené ma petite cousine: je veux que nous allions au
spectacle ensemble; elle n'y est encore allée qu'une fois. Encore un
petit billet de Jersey, qui m'invite avec Rogers pour le 23. Il faut que
je voie mon procureur ce soir. Quand cette affaire de Newsteadt
sera-t-elle terminée? Il m'en a bien coûté pour m'en défaire, et,
maintenant que je l'ai fait, n'en pas recueillir le fruit! Qu'importe ce
que je fais, et ce que je deviens? Allons, rappelons-nous les paroles de
Job, et consolons-nous, puisque je suis un _homme vivant_.

»Je voudrais pouvoir me remettre à lire; ma vie est monotone et pourtant
agitée. Je prends un livre et le rejette aussitôt. J'avais commencé une
comédie; je l'ai brûlée, parce que la fable se rapprochait trop de la
réalité: mon roman a eu le même sort pour la même raison. En vers, je
puis m'éloigner un peu plus des faits, mais la pensée revient toujours à
travers... oui, à travers. J'ai reçu une lettre de lady Melbourne, la
meilleure amie que j'aie eu pendant toute ma vie, et la femme du plus
grand esprit que je connaisse.

»Pas un mot de ***. Sont-ils partis de ***? ou ma dernière épître si
importante est-elle tombée dans les griffes du lion? Dans ce cas... et
ce silence paraît menaçant... dans ce cas _il faut que je prépare mon
casque et mon bouclier_. Je suis un peu rouillé; je ne veux pas
cependant recommencer mes études au tir de Manton. En outre; je suis
décidé à essuyer son feu sans le rendre. J'étais autrefois fameux pour
atteindre d'une balle un pain à cacheter; mais alors l'état de la
société nécessitait cet exercice. J'y ai renoncé dès que j'ai senti que
j'avais une mauvaise cause à soutenir.

»Quelles étranges nouvelles de l'anakim de l'anarchie, Buonaparte!
Depuis qu'à Arrow j'ai défendu le buste que j'avais de lui, contre les
vils flatteurs du pouvoir, et au moment où la guerre éclatait de
nouveau, en 1813, j'en ai fait mon héros, sur le continent s'entend, car
je ne le voudrais point voir ici. Je n'aime point ces fuites, cet
abandon de son armée, etc., etc. Certes, quand je défendais son buste,
j'étais loin de penser qu'il fuirait dans sa propre cause. Toutefois, je
ne serais point étonné de le voir les battre tous encore. Être vaincu
par des hommes ce serait quelque chose, mais l'être par trois mannequins
légitimes, par trois stupides monarques de race pure, ô honte! ô honte!
Il faut, comme le dit Cobbett, que ce soit son mariage avec
l'Autrichienne à l'ame aussi matérielle que ses lèvres, qui en soit la
cause. Mieux valait garder l'ancienne maîtresse de Barras. Je n'ai
jamais vu tourner à bien ces mariages légitimes avec de jeunes femmes;
cela ne convient qu'à ces gens sages qui mangent du poisson et ne
boivent pas de vin... N'avait-il pas à son service tout l'Opéra, tout
Paris, toute la France? Une maîtresse, il est vrai, est tout aussi
embarrassante; je dis _une_, car, quand on en a _deux et plus_, il est
facile de les gouverner au moyen d'une bonne division.

»J'ai, ou plutôt j'avais commencé une chanson, que j'ai jetée au feu.
C'était un souvenir de Mary Duff, ma première flamme, à un âge où bien
d'autres sont encore loin de s'enflammer! Je ne puis rien faire;
heureusement je n'ai rien non plus à faire: je ne sais ce que j'ai. J'ai
eu dernièrement occasion de rendre deux personnes _comfortables pro
tempore_, et une heureuse _ex tempore_; je me réjouis surtout par
rapport à ce dernier, car c'est un excellent homme[61]. Nous sommes tous
égoïstes, et vous aussi, je crois, dieux d'Épicure! Je crois en La
Rochefoucault sur ce qu'il a dit des hommes, et en Lucrèce, non la
traduction de Busby, sur ce qu'il a dit de vous. Votre poète vous a fait
nonchalans et bienheureux; mais, comme il nous sauve de la damnation, je
ne vous envie pas beaucoup votre bonheur; toutefois, je vous l'envie
toujours un peu. Je me rappelle que l'année passée *** me dit:
N'avons-nous pas passé ce mois dernier comme les dieux d'Épicure! Et
cela était vrai. Elle entend parfaitement le texte de Lucrèce, que
j'aime beaucoup aussi; et quand ce fou de Busby fit circuler le
prospectus de sa traduction, elle souscrivit. Mais le diable l'ayant
poussé à envoyer un spécimen de sa traduction, elle le lui renvoya avec
un billet où elle lui disait, qu'après l'avoir lu, sa conscience ne lui
permettait pas de laisser son nom sur la liste des souscripteurs.

[Note 61: Il est évidemment question ici de M. Hodgson.
(_Note de Moore_.)]

»Hier soir, je me trouvais chez lord Holland, avec Mackintosh, les
Ossultones, Puységur, etc., je cherchais à me rappeler une citation que
je crois avoir vue dans Mme de Staël, de quelque sophiste allemand sur
l'architecture. L'architecture, dit ce Macorinico Tedescho, me _rappelle
de la musique gelée_. C'est quelque part; le diable, qui s'amuse à me
faire chercher, sait bien où, mais il ne veut pas le dire. Je demandai à
Mackintosh: il dit que cela n'était pas _dans_ Mme de Staël; mais
Puységur dit que ce devait être d'_elle_, parce que c'était absolument
_dans son genre_... Lord Holland se prit à rire; toute l'_Allemagne_ le
fait rire, en cela, je crois qu'il va trop loin. B***, à ce que j'ai
entendu dire, s'en moque beaucoup aussi. Mais il y a de beaux passages;
et, après tout, qu'est-ce qu'un ouvrage; un ouvrage quelconque, tous les
ouvrages? des déserts avec des fontaines, et peut-être une grotte ou
deux par chaque jour de marche. Certainement dans Mme de Staël nous
sommes souvent trompés, et ce après quoi nous avons soupiré, le prenant
pour un ruisseau rafraîchissant, se trouve n'être que le mirage
(_critice_ le verbiage); mais enfin nous arrivons à quelque chose de
semblable au temple de Jupiter Ammon, et alors nous ne nous rappelons
les plaines arides que nous avons parcourues que pour mieux jouir du
contraste...

»J'ai fait une visite à C*** pour avoir une explication sur... Elle est
très-belle, à mon goût du moins; car, à mon retour en Angleterre, je me
souviens que je ne pouvais regarder qu'elle: les autres étaient si
pâles, si froides, si blondes! La noirceur et la régularité de ses
traits me rappelaient ma _Jannat al Aden_. Mais cette impression est
évanouie; je puis jeter les yeux sur une blonde sans soupirer après une
houri. Elle était de fort bonne humeur, et tout fut bientôt expliqué.

»Grandes nouvelles aujourd'hui; les Hollandais ont pris la Hollande, ce
qui amènera, j'en suis sûr, une explosion complète de la Tamise. Cinq
provinces se sont déclarées pour le jeune stathouder; il y aura des
incendies, des inondations, des viols, de la consternation, des peuples
de toutes les races se battant enfoncés jusqu'aux genoux dans les
marais, tristes demeures de ces paysans grossiers. On dit que Bernadotte
est parmi eux, et comme le prince d'Orange y sera bientôt aussi, ils
auront le prince cigogne et le roi soliveau à la fois dans leurs
marécages. Deux contre un en faveur de la nouvelle dynastie.

»M. Murray m'a offert 1,000 guinées pour _le Giaour_ et _la Fiancée
d'Abydos_. Je ne saurais y consentir; c'est trop, et cependant je suis
bien tenté, quand ce ne serait que pour la gloire d'avoir obtenu un prix
si élevé. Pas mal pour le travail d'une quinzaine, huit jours chaque, et
cela s'est appelé, Dieu sait pourquoi, de la poésie.

»Aujourd'hui samedi, j'ai dîné régulièrement pour la première fois
depuis dimanche; tout le reste de la semaine, j'ai vécu de thé et de
biscuits secs, six _per diem_. Je donnerais tout au monde, maintenant,
pour n'avoir pas dîné; cela me rend d'un lourd, m'accable de stupeur et
de rêves horribles; et je n'ai mangé, cependant, qu'une pinte
de[62]............ et du poisson[63]. Quant à la viande, je n'en touche
jamais; non plus que des légumes. Je voudrais être à la campagne pour
prendre de l'exercice, au lieu de me rafraîchir le sang comme je le fais
ici par la diète qui n'y supplée que fort mal. Je mangerais volontiers
un peu de viande, mes os la supporteraient très-bien. Mais le pire est
que le diable m'entre toujours dans le corps en même tems, jusqu'à ce
que je l'en chasse en le faisant mourir de faim, et je ne veux être
l'esclave d'aucun _appétit_. Si je péche, ce sera mon cœur qui me
dirigera. Oh! la tête! quel mal elle me fait! quelles horreurs que
celles de la digestion! Comment Bonaparte peut-il dîner?

[Note 62: Laissé en blanc dans l'original.
(_Note de Moore_.)]

[Note 63: Il s'écarta assez de son régime cette année pour manger de
tems à autre du poisson.
(_Note de Moore_.)]

»_Mémento_. Écrire demain à _maître Shallow_, qui me doit 1,000 livres
sterlings, et semble, par sa lettre, craindre que je ne les lui
demande[64], comme si j'étais homme à cela. D'abord, je n'en ai pas
besoin, du moins quant à présent; et puis, quoique j'aie eu souvent
besoin de cette somme, je n'ai jamais, dans ma vie, redemandé 10 livres
sterlings à un ami. Son billet n'échoit pas cette année; je le lui ai
déjà dit; et quand il écherrait, je n'en exigerais pas le paiement.
Combien de fois me faudra-t-il lui répéter la même chose?

[Note 64: Voici un nouvel exemple de sa générosité à joindre à celui
qu'il donna à M. Hodgson, comme nous l'avons vu plus haut. Malgré
l'embarras de ses propres affaires, il était toujours disposé à obliger
ses amis.
(_Note de Moore_.)]

»Je me trompe: j'ai une fois demandé à *** de me rendre mon argent; mais
c'était dans des circonstances qui m'excusèrent à ses yeux, et m'eussent
excusé à ceux de tout le monde. Je n'ai point reçu d'intérêts, et
n'avais point voulu de garanties. Il me paya bientôt, du moins, son
_padre_ le fit. La tête! Je crois qu'elle m'a été donnée pour me faire
souffrir. Bon soir.»


22 novembre 1813.

«_Orange boven!_[65] Ainsi les abeilles ont chassé l'ours qui avait
forcé leur ruche. À la bonne heure; si nous devons avoir un nouveau _de
Witts_, un nouveau _Ruyters_; Dieu fasse prospérer la petite république!
Je serais charmé de voir La Haye et le petit village de Brock, dont les
habitans ont conservé des mœurs si patriarcales. Cependant, je ne sais;
leurs canaux doivent faire une pauvre figure pour qui a vu le Bosphore;
et le Zuydersée ne doit pas être grand'chose en comparaison de l'_Ak
Degnity_. N'importe: les fiers bourgeois, lançant des bouffées de
liberté de leurs courtes pipes, valent peut-être la peine d'être vus.
Toutefois, je préfère la cigare ou le _hooka_ composé de feuilles de
roses et de l'herbe encore plus douce du Levant. Je ne sais ce que veut
dire la liberté, ne l'ayant jamais vue nulle part; mais la richesse est
une puissance par toute la terre; et puisqu'un shilling vaut une livre
sterling en Orient, outre qu'on y a le soleil, un ciel serein et la
beauté pour rien, l'Orient est le pays par excellence. Combien je porte
envie à Hérode Atticus!... plus qu'à Pomponius Méla. Et cependant un peu
de tumulte de tems en tems réveille agréablement les sensations; par
exemple, une bataille, une révolution, ou une _aventure_ un peu vive. Je
crois que j'aurais mieux aimé être Bonneval, Ripperda, Alberoni,
Hayreddin, ou Horne Barberousse, ou même encore Wortley Montague, que
Mahomet lui-même.

[Note 65: Hourra des Hollandais: _Vive Orange!_
(_N. du Tr._)]

»Rogers sera bientôt à Londres; notre visite à Middleton est fixée au
23. Irai-je? dans cette île où l'on ne saurait se promener à cheval sans
rencontrer la mer, de quelque côté qu'on aille...

»Je me rappelle l'effet que fit sur moi _le premier numéro de la Revue
d'Édimbourg_. J'en avais entendu parler six semaines d'avance; je le
lus. Le jour même qu'il parut, je dînai avec S. B. Davies, je crois, et
bus trois bouteilles de Bordeaux. Je n'en dormis ni n'en mangeai pas
moins; mais je ne me sentis pas à l'aise que je n'eusse épanché ma bile
et mes vers contre toutes choses et tout le monde. Comme Georges du
_Vicaire de Wakefield_, le sort de mes paradoxes ne me permettait plus
d'apercevoir le mérite de qui que ce fût. Je me rappelai seulement
l'axiome de mon maître à boxer, dont j'ai tiré beaucoup d'utilité dans
ma jeunesse: Quiconque n'est pas avec vous est contre vous; faites le
moulinet et frappez à gauche et à droite. Ainsi fis-je comme Ismaël: ma
main s'est levée contre tous les hommes, et tous les hommes l'ont levée
contre moi. Certes, j'ai été étonné de mon propre succès, et _je suis
demeuré tout surpris d'avoir tant d'esprit_, comme Hobhouse le disait
ironiquement de quelqu'un, peut-être bien de moi-même, car nous sommes
de vieux amis. Mais si c'était à recommencer, je ne le ferais pas. J'ai
relu depuis l'article qui m'avait mis dans une si grande fureur; en
vérité, la cause n'est pas proportionnée à l'effet. C*** m'a dit qu'on
avait pensé que je faisais, dans mes vers, allusion aux maladies
nerveuses du pauvre lord Carlisle. Grâce au ciel, je n'en savais rien;
je n'ai pas pu, je n'ai pas voulu faire cette allusion; je suis
naturellement l'homme à qui il serait le plus malséant de se permettre
de parler de maladies et d'infirmités.

»Rogers est silencieux: on le dit sévère. Quand il parle, il parle bien;
et sur tous les sujets de goût, la délicatesse de son expression est
aussi pure que sa poésie. Quand on entre dans sa maison, dans son salon,
dans son cabinet, l'on se dit que ce n'est pas là l'habitation d'un
homme ordinaire; il n'y a point une pierre curieuse, une monnaie
antique, un livre placé sur sa cheminée, qui ne parle de l'élégance
presque fastidieuse du propriétaire. Mais ce goût exquis a dû faire le
malheur de sa vie; que de contrariétés il a dû lui faire éprouver!

»Je n'ai pas beaucoup vu Southey. Son extérieur est tout-à-fait épique,
et c'est le seul homme que je connaisse homme de lettres des pieds à la
tête. Tous les autres, outre qu'ils sont auteurs, sont encore
quelqu'autre chose. Ses mœurs sont douces, mais non pas d'un homme du
monde, et ses talens sont du premier ordre. Sa prose est parfaite; quant
à ses poésies; les opinions varient: peut-être a-t-il trop écrit en ce
genre et la postérité fera-t-elle un choix. Il a des _passages_ égaux à
ce que je connais de plus beau. À présent il a un _parti_, mais point de
public, excepté toujours ses ouvrages en prose. Sa _Vie de Nelson_ est
un chef-d'oeuvre.

»*** est un _littérateur_, l'oracle des coteries de *** de lady W***, la
vierge tory de Sydney Smith, de Mrs. Wilmot; celle-là du moins est
vraiment un cigne et pourrait hanter un ruisseau plus pur que celui de
lady B*** et de tous les autres _bas-bleus_, avec lady C*** à leur tête,
mais je ne dis rien _d'elle_: regardez cette figure, vous oublierez les
pédantes et tout le reste. Oh! quelle figure! J'en jure par toi, _Diva
potens Cypri_: pour être aimé d'une telle femme, je serais homme à bâtir
et à brûler une nouvelle Troie.

»Moore a un genre particulier de talent, ou plutôt des talens d'un genre
particulier; poésie, voix, musique, il a tout, et il y met une
expression qui n'a jamais appartenu, qui n'appartiendra jamais qu'à lui.
Mais il est capable de prendre un tout autre essor en poésie. Que de
gaieté, que de grâces dans son _Post-Bag_! Il n'y a rien à quoi il ne
puisse atteindre, quand il voudra s'y appliquer sérieusement. En
société, il est aimable, enjoué, poli, et plus amusant que personne que
j'aie jamais rencontré. Pour son honneur, ses principes et son
indépendance, sa conduite envers *** en dit assez. Je ne lui connais
qu'un tort, un seul, que je regrette tous les jours, c'est de n'être pas
ici.»


23 novembre.

«Ward... j'aime Ward[66]. Par Mahomet! je commence à croire que j'aime
tout le monde: c'est une disposition qu'il ne faut pas encourager, une
sorte de gloutonnerie sociale, qui dévore tout ce qu'on lui présente.
Mais j'aime Ward; il est piquant, et réussira, je crois, à la chambre et
partout ailleurs, s'il veut s'appliquer régulièrement. À propos, je dîne
demain chez lui, ce qui pourrait avoir quelqu'influence sur mon opinion.
Il ne faut pas trop compter sur la reconnaissance de quelqu'un après le
dîner. J'ai vu bien des amphitryons tournés en ridicule par leurs
convives dont les lèvres étaient encore imbibées de leur vin de
Bourgogne...

[Note 66: Actuellement lord Dudley.
(_Note de Moore_.)]

»J'ai loué la loge de lord Salisbury à Covent-Garden, pour la saison, et
maintenant il faut que je me prépare à joindre la compagnie de lady
Holland, dans la sienne, _questa sua_.

»Holland ne croit pas que cet homme soit réellement _Junius_; mais il
est d'avis que ce journal encore inédit jette beaucoup de lumières sur
les parties encore peu connues du règne de Georges II. Qu'est-ce que
cela peut faire à Georges III? Je ne sais qu'en penser! Pourquoi Junius
serait-il mort? S'il avait été subitement frappé d'apoplexie,
resterait-il dans le tombeau sans envoyer son εἴδωλον
crier aux oreilles de la postérité: Junius était M. X., Y., Z., enterré
dans la paroisse de ***. Officiers de la fabrique, réparez son monument!
Et vous, libraires, imprimez une nouvelle édition de ses lettres!
Impossible, cet homme n'est pas mort, il ne mourra pas sans se
découvrir. Je l'aime beaucoup... Il savait haïr, celui-là.

»Arrivé chez moi, mal à mon aise, je me suis mis au lit, je n'ai pas
autant envie de dormir que je le désirerais.»


Mardi matin.

«Je me réveille après un rêve... Ah! Est-ce que d'autres n'ont pas rêvé
aussi? Quel rêve! Mais elle ne m'a pas rattrapé. Je voudrais que les
morts se tinssent tranquilles. Ah! comme mon sang se glaçait! et je ne
pouvais m'éveiller, et puis, et puis... Ah!

      »Des ombres ont cette nuit imprimé plus de terreur dans
      l'ame de Richard, que ne l'auraient pu faire dix mille
      soldats vivans, couverts d'une bonne armure, et conduits par
      ***[67].

[Note 67: Shakspeare.--_Richard III_.]

»Je n'aime pas ce songe, cette conclusion anticipée me fait mal. Dois-je
être ainsi agité par des ombres? Oui, quand elles nous rappellent...
N'importe... Mais si je fais encore ce rêve, j'essaierai si _tous_ les
sommeils ont de pareilles visions. Depuis que je suis réveillé, j'ai
beaucoup souffert aussi physiquement; enfin, c'est fini, et comme lord
Ogleby, me voilà remonté pour la journée.

»Un billet de Mountnorris: je dîne avec Ward, il doit y avoir encore
Canning, Frère, Sharpe et peut-être Gifford. Je dois être un des cinq ou
six élus, comme le disait hier lady *** avec un certain air malin. Ce
sont tous hommes avec lesquels on est content de se rencontrer, surtout
Canning, et Ward, quand il veut. Je souhaite me porter assez bien pour
profiter d'une conversation si intéressante.

»Point de lettres aujourd'hui, partant point de réponses, tant mieux. Il
ne faut plus que je rêve, cela empoisonne même les réalités. Je sortirai
pour voir quel effet le brouillard aura sur moi. J'ai vu Jackson: le
_monde boxant_ est toujours à peu près dans le même état, seulement le
club est plus nombreux. Je dînerai chez Crib demain; l'énergie me plaît,
même l'énergie animale, l'énergie dans tous les genres, et j'en ai
besoin au physique et au moral. Je n'ai point dîné dehors, ou, pour
mieux dire, je n'ai pas dîné du tout depuis quelque tems, point entendu
de musique, vu personne. Maintenant il faut un petit excès d'un extrême
à l'autre: _amant alterna Camænæ_.

»J'ai brûlé mon roman, comme j'avais brûlé les premières scènes et le
plan de ma comédie. Autant que j'en puis juger, le plaisir de brûler est
tout aussi grand que celui d'imprimer. Ces deux ouvrages n'auraient rien
valu; je m'y occupais plus que jamais de réalités: quelques-uns auraient
reconnu les masques, d'autres s'en seraient douté.

»J'ai lu le _Ruminator_, recueil d'essais par un vieillard singulier,
mais habile, sir E. B., et un jeune homme à demi fou, auteur d'un poème
sur les _Highlands_, intitulé _Childe Alarique_. Le mot _sensibilité_,
que j'ai toujours eu en horreur, se trouve un million de fois dans ces
essais, et semble y être une excuse pour tout ce qu'ils contiennent de
répréhensible. Ce jeune homme ne peut rien connaître de la vie, et s'il
se livre au penchant qu'on remarque dans son livre, il deviendra un être
tout-à-fait inutile, et ne sera peut-être après tout pas même poète,
comme il semble en avoir l'ambition. Dieu lui soit en aide! on ne
devrait jamais se faire rimailleur, quand on peut être quelque autre
chose que ce soit. Il est pénible de voir Scott, Moore, Campbell et
Rogers, simples spectateurs de la scène du monde, où ils auraient pu
remplir les premiers emplois. Car encore qu'ils y aient quelques
occupations ostensibles, celles-ci ne les occupaient toujours que
secondairement. *** aussi, qui prend son tems parmi de vieilles
douairières et des jeunes filles à marier. Si cela conduisait à quelque
affaire sérieuse, on pourrait l'excuser, mais avec ces jeunes personnes
non mariées, c'est une spéculation hasardeuse et fatigante, et avec les
vétérans, cela ne vaut pas la peine d'essayer, du moins plus d'une fois
sur mille.

»Si j'avais quelques vues dans ce pays, elles se tourneraient
probablement vers la carrière parlementaire, mais je n'ai pas
d'ambition; au moins je n'en saurais avoir qu'une, _aut Cæsar aut
nihil_. Mes espérances se bornent maintenant à arranger mes affaires, à
me fixer en Italie, ou dans le Levant plutôt encore, et approfondir les
langues et les littératures de ces deux pays. Les événemens passés m'ont
énervé; tout ce que je puis maintenant, c'est de faire un amusement de
la vie, et de regarder jouer les autres. Après tout, qu'est-ce même que
ce grand jeu de sceptres et de couronnes? _Vide_ les douze derniers mois
de Napoléon! il a entièrement renversé mon système de fanatisme. Je
croyais que, s'il était écrasé, il devait tomber _si fractus illabatur
orbis_, et non se laisser réduire graduellement à un rôle
comparativement insignifiant. Ainsi tout cela n'était donc pas un simple
amusement des dieux, mais le prélude à de plus grands changemens, et à
des événemens plus importans encore. Mais les hommes n'avancent jamais
au-delà d'un certain point, et voilà que nous rétrogradons au vieux,
stupide et ennuyeux système de la balance de l'Europe: nous allons de
nouveau mettre des brins de paille en équilibre sur le nez des rois, au
lieu de le leur arracher. Donnez-moi une république, ou le despotisme
d'un seul, au lieu de ce gouvernement mixte d'un, deux et trois. Une
république! jetez les yeux sur l'histoire de l'univers, Rome, la Grèce,
Venise, la France, la Hollande, l'Amérique, la république anglaise, qui,
hélas! a duré si peu, et comparez cela avec ce que ces mêmes pays ont
fait, quand ils ont eu des maîtres. Les Asiatiques ne sont pas taillés à
la république, mais ils ont le plaisir de renverser de tems à autre
leurs despotes, ce qui se rapproche le plus du bonheur d'être
républicains. Être le premier citoyen, non le dictateur, non le Sylla,
mais le Washington, ou l'Aristide; l'emporter en talens, en amour de la
vérité sur les autres; voilà ce qui égale presque un homme à la
divinité! Franklin, Penn, et après eux, ou Brutus ou Cassius, même
Mirabeau, Saint-Just. Je ne serai jamais quelque chose, ou, pour mieux
dire, je serai toujours rien. Le plus que je puisse espérer, c'est que
quelqu'un dise de moi: Il l'eût pu, peut-être, s'il l'avait voulu.»


Le 12, à minuit.

«Voilà deux infernales épreuves venues de chez l'imprimeur. J'en ai lu
une, mais sur mon ame ou à cause d'elle, je ne puis relire _le Giaour_,
au moins maintenant à cette heure, et cependant il ne fait pas clair de
lune.

»Ward parle d'aller en Hollande, et nous pourrions bien faire cette
excursion ensemble. Si elle a lieu, il faut que ce soit d'ici dix jours,
si nous voulons y être pour la révolution. Et pourquoi pas? *** est
absente, et sera plus loin de moi encore à *** au printems. Personne
autre, excepté Augusta, ne s'intéresse à moi, point de liens, point
d'entraves, _andiamo dunque, se torniamo, bene; se non, ch'importa_? Le
vieux Guillaume d'Orange parle de mourir dans le dernier fossé de son
pays fangeux. Heureusement je sais nager, autrement je risquerais de ne
pas traverser le premier sans accident. Mais voyons. J'ai entendu les
hyènes et les chacals dans les mines de l'Asie, le coassement des
grenouilles dans les marais; outre des loups et des Musulmans en fureur.
Maintenant je serais charmé d'entendre les cris de joie du Hollandais
rendu à la liberté!

»_Alla! vivat for ever! hourra! huzza!_ Lequel de ces cris de joie est
le plus rationnel et le plus musical? c'est _Orange boven_! au dire du
_Morning-Post_.

»Point de rêves cette nuit ni des vivans ni des morts; aussi me voilà
aussi ferme que le marbre, que le roc, jusqu'au premier tremblement de
terre.

»Le dîner de Ward s'est bien passé. Il n'y avait là aucun convive
désagréable, à moins que ce ne soit moi, et que j'aie déplu à quelqu'un;
en tous cas, ce n'aura pas été en le contredisant, car je n'ai rien
contredit, et parlé très-peu. Sharpe est un homme d'esprit, qui a été
fort lié avec les plus beaux du siècle passé, Fox, Horne Took, Windham,
Fitz Patrick et tous les autres meneurs; il nous a raconté les détails
de sa dernière entrevue avec Windham, quelques jours avant la fatale
opération qui l'envoya dans l'autre monde. Windham, le premier orateur
dans son genre, dont le seul défaut était de s'élever presque toujours
au-dessus de l'intelligence de ses auditeurs, Windham qui, pendant la
moitié de sa vie, avait pris une part active à tous les événemens de la
terre, l'un de ces hommes qui gouvernent les nations, Windham regrettait
et appuyait beaucoup sur ce regret; il regrettait, dis-je, de ne s'être
pas entièrement consacré à la littérature et aux sciences!!! Certes son
génie l'y aurait fait briller comme dans toute autre carrière, mais il
faut que ce soit l'affaiblissement de ses esprits qui lui ait suggéré un
semblable regret. Moi, qui l'ai entendu, je ne regrette qu'une chose,
c'est de ne pouvoir plus l'entendre. Que serait-il devenu? un
calculateur, un métaphysicien, un rimailleur, un écrivassier? Il n'y a
qu'un esprit malade qui ait pu suggérer l'idée d'un tel échange. Mais
enfin il n'est plus, et jamais nous ne reverrons son pareil.

»Je suis effroyablement en retard pour ma correspondance, excepté avec
***; mais avec elle mes pensées sont plus fortes que moi, je ne saurais
trouver de mots pour les rendre. C'est avec grand plaisir que j'écris à
lady Melbourne; ses réponses renferment tant de sensibilité, tant de
tact! je n'ai jamais vu personne qui eût moitié tant de talent. Si elle
eût eu quelques années de moins et qu'elle eût voulu en prendre la
peine, quel fou elle aurait fait de moi! J'aurais perdu une estimable et
aimable amie. _Mémento_. Une maîtresse n'est jamais et ne saurait jamais
être une amie. Tant que vous êtes d'accord, c'est de l'amour, et quand
l'amour est passé, vous êtes loin d'être amis.

»Je n'ai point encore répondu à la lettre de M. Scott, mais je le ferai.
Je suis désespéré d'apprendre par d'autres qu'il a malheureusement
éprouvé depuis peu des contrariétés pécuniaires. C'est à coup sûr le roi
du Parnasse, et le plus _anglais_ de nos poètes. Je placerais Rogers au
second rang des vivans; je l'estime surtout comme le dernier de la
meilleure école: Moore et Campbell au troisième, _ex æquo_; puis
Southey, Wordsworth et Coleridge; enfin οἱ πολλοὶ ainsi:

[Illustration:

WALTER-SCOTT.

ROGERS.

MOORE. CAMPBELL.

SOUTHEY. WORDSWORTH. COLERIDGE.

LA FOULE.]

»Voilà un _Gradus ad Parnassum_ triangulaire. Les noms seraient trop
nombreux à la base, il a fallu prendre un collectif. Le pauvre Thurlow
est devenu fou à force de s'occuper de poésies du tems d'Élisabeth;
c'est dommage. J'ai placé les noms sur ce triangle, plutôt d'après
l'opinion publique que d'après aucune opinion bien arrêtée de ma part;
car quelques-unes des dernières _chansons irlandaises_ de Moore, _As a
beam o'er the face of the waters. When he who adores thee, Oh blame not_
et _Oh breathe not his name_, me semblent valoir tous les poèmes épiques
du monde.

»*** croit que le _Quarterly_ m'attaquera dans son premier numéro: à la
bonne heure. J'ai été déjà tant _poivré_ dans mon tems, qu'il faudrait
du capenne pour que je sentisse quelque chose, ou d'un autre côté de
l'aloès pour que je m'aperçusse de l'encens. Je puis dire sincèrement
que je suis à peu près mort au sentiment de la critique; mais en
cherchant à m'en rendre compte, je crois que cela vient de ce que je
n'attache pas à la profession d'auteur l'importance que beaucoup y
mettent et que j'y mettais autrefois. «On se lasse de tout, _mon ange_,»
dit Valmont. Les _anges_ sont la seule chose dont je ne sois pas encore
las. Je crois que la préférence donnée à ceux qui _écrivent_ sur ceux
qui _agissent_, le grand bruit que les auteurs et d'autres font de leur
profession, sont des signes d'effémination, de dégénération et de
faiblesse. Qui voudrait se mêler d'écrire, s'il pouvait faire autre
chose? _Des actions, des actions_, disait Démosthènes; _des actions, des
actions_, dis-je après lui, point de livres, surtout point de rimes.
Jetez les yeux sur la vie querelleuse et monotone de la race des poètes;
excepté Cervantes, le Tasse, le Dante, l'Arioste, braves et actifs
citoyens, Eschyle, Sophocle et quelques autres chez les anciens, quelle
race oisive et inutile!


12, _mezza notte_.

»Je viens de dîner avec Jackson, l'empereur du pugilat, et un autre des
illustres, chez Crib, le champion d'Angleterre. J'ai bu plus que je
n'aime à le faire: trois bouteilles de Bordeaux; il faut qu'il soit
naturel, car je n'ai pas le plus petit mal de tête. Nous avons fait
monter Tom Crib après le dîner; c'est un gaillard facétieux, quoiqu'un
peu prolixe. Il n'aime pas sa position: il voudrait boxer encore; par
Castor et Pollux, je voudrais qu'il le pût. Tom a été matelot, porteur
de charbon, et a exercé quelques autres professions libérales avant de
prendre le ceste; il s'est trouvé à des batailles navales, et n'a pas
maintenant plus de trente-cinq ans. C'est un grand homme, une femme, une
maîtresse, une conversation fort bien, à l'exception de quelques
omissions et de quelques fausses applications de l'_h_ aspirée. Tom est
un de mes vieux amis; j'ai eu l'avantage de voir quelques-uns de ses
plus forts combats dans ma jeunesse: maintenant c'est un publicain, et,
je le crains bien, un pécheur, car il fait une pension alimentaire à sa
femme, et vit avec la fille de ***. Ceci m'a été dit par ***; car Tom,
ayant une haute opinion de ma moralité, me l'a présentée comme sa femme
légitime. En parlant d'elle, il dit que c'était la plus fidèle personne
du sexe; d'où je conclus qu'elle ne pouvait être sa femme, et je ne
m'étais pas trompé.

»Ces panégyriques ne conviennent pas dans le mariage: si cela est vrai,
un homme ne croit pas nécessaire de le dire; et si cela n'est pas, moins
il en parle, mieux vaut. Je n'ai jamais entendu que deux maris haranguer
sur la vertu de leur femme; je les ai écoutés tous deux avec autant de
patience que de foi, tout en enfonçant mon mouchoir dans ma bouche, car
j'éprouvais une irrésistible envie de bâiller. À propos, je me sens
aussi envie de bâiller maintenant; ainsi, bon soir.»

Νωαιρῶν.


Jeudi, 26 novembre.

»Je me suis réveillé avec un peu de fièvre, mais point de migraine,
point de rêves non plus, grâce à mon état de stupeur! Deux lettres:
l'une de ***, l'autre de lady Melbourne; toutes deux excellentes dans
leur genre respectif. Celle de *** contient une très-jolie romance sur
les _peines cachées_, sinon d'elle-même, du moins parfaitement dans sa
manière. Pourquoi ne dit-elle pas si ces stances sont ou ne sont pas de
sa composition? Je ne sais si je voudrais qu'elles en fussent ou non. Je
ne fais pas grand cas des poètes, surtout des femmes poètes; elles
mettent tant d'idéal dans la _pratique_, aussi bien que dans la morale!

»J'ai beaucoup songé ces jours derniers à Marie Duff, etc., etc.,
etc.[68]

[Note 68: Nous avons déjà donné ce passage plus haut sous forme
d'extrait.
(_Note de Moore_.)]

»Lord Holland m'avait invité à dîner aujourd'hui; mais dîner trois jours
de suite serait ma mort, de sorte que je me suis en allé dans ma loge à
Covent-Garden, sans avoir rien mangé depuis hier.

»J'ai vu ***, elle m'a paru jolie; mais d'un autre genre de beauté que
les deux autres. Elle a les plus beaux yeux du monde, avec lesquels elle
prétend n'y pas voir, et les plus longs cils que j'aie jamais vus depuis
ceux de Leila, et les _rideaux de la lumière_ de la musulmane Phannio.
Elle est très-belle... assez belle, mais je la crois méchante...

»J'ai ruminé long-tems sur les maux de l'absence... Combien peu souvent
nous voyons ceux que nous aimons! Et cependant nous vivons des siècles
en quelques instans, quand nous nous trouvons réunis. La seule chose qui
me console de l'absence, c'est de penser que, tant qu'elle dure, l'ennui
ni aucun désagrément ne peuvent amener de refroidissement entre nous; et
que, quand nous sommes réunis après, quoique bien des circonstances
aient eu lieu dans l'intervalle, à moins que nous ne soyons las l'un de
l'autre, nous sommes toujours disposés à nous revoir avec un nouveau
plaisir, et ne pas nous accuser des causes qui nous ont séparés...»


Samedi, 27 (à ce que je crois, ou plutôt, comme je m'en doute, ce qui
est le _nec plus ultrà_ de la créance des humains).

»J'ai perdu un jour; et comme le dit l'Irlandais, ou comme Joe Miller le
dit pour lui: J'ai gagné une perte, ou à la perte. Tout est décidé pour
notre expédition en Hollande; il n'y a plus qu'un rhume ou un caprice de
l'un de mes compagnons de voyage qui puisse nous arrêter. Voitures
ordonnées, fonds préparés, et probablement un bon vent par-dessus le
marché. N'importe, je crois avec _Clym o' the Clow_ et _Robin Hood_, par
le nom de Marie, mère de Dieu, et Marie du mois de mai, je crois,
dis-je, qu'un homme ne saurait mourir avant le jour fixé pour lui.
Ainsi, va pour Helvoetsluys!

»Je suis allé ce soir, avec le jeune Henri Fox, voir _Nourjahad_,
mélodrame dont le _Morning-Post_ m'a accusé, mais dont je ne saurais
même conjecturer quel peut être l'auteur. Que pourront-ils mettre après
à ma charge? Ils ne pourront guère descendre plus bas qu'un mélodrame.
Après tout, cela vaut encore mieux qu'une satire, au moins qu'une satire
personnelle dont je demeure atteint et convaincu, et en expiation de
laquelle je suis résolu de supporter en silence toutes les critiques,
les injures et même les éloges, pour de mauvaises pantomimes que je n'ai
jamais composées, sans me permettre, même par geste, de rien contredire.
Je suppose que l'origine de ce bruit vient de ce que j'ai prêté mes
dessins turcs au directeur pour ses costumes; certes, j'aimerais mieux
qu'il s'en fût servi que de mon nom. La pièce ayant réussi, l'auteur la
reconnaîtra sans doute bientôt; sinon que Job soit mon modèle et le
Léthé mon breuvage!

»*** a reçu le portrait sans encombres; et, dans sa réponse, la seule
remarque qu'elle fait à ce sujet, c'est: En vérité, il ressemble à ***.
Et puis: En vérité, il ressemble à ***. Pour elle, la ressemblance
couvrait une multitude de fautes; car j'ai appris qu'il n'est point
flatté, mais sombre, sérieux et noir comme la tournure de mes pensées,
quand je posais en juillet dernier. Tous mes autres portraits, comme
presque tous les portraits du monde, sont mieux que nature.

»J'ai lu l'article de la _Revue d'Édinbourg_ sur Rogers; le journal le
porte bien haut, mais pas plus qu'il ne mérite. On nous passe tous
ensuite en revue, Moore et moi, parmi les autres; on nous y donne des
éloges très-justes, du moins quant à Moore, quoiqu'avec justice encore
on nous mette au-dessous de notre immortel ami. Mackintosh est l'auteur
de cet article, aussi bien que de celui sur Mme de Staël. Son grand
_Essai sur Binke_ sera, dit-on, pour le prochain numéro: je l'ignore; je
ne suis plus au courant de la _Revue d'Édimbourg_, non plus que de
toutes les autres, que par la rumeur publique. J'ai cessé depuis
long-tems de l'être d'aucune, et en vérité je n'en aurais guère le
droit, même quand je ferais plus de cas que je ne fais des vers en
général et des miens en particulier. M'arracher moi-même à moi-même (oh!
cet infernal égoïsme!), voilà mon sincère motif pour écrire quoi que ce
soit; l'impression est une suite du même objet, par l'action qu'elle
donne à l'esprit, obligé de se replier sur lui-même. Si je cherchais la
réputation, j'aurais dû flatter les opinions reçues, qui ont acquis des
forces avec le tems, et qui dureront encore plus long-tems que tous les
ouvrages modernes écrits dans un sens opposé; mais, sur mon ame, je ne
puis mentir à ma propre façon de penser et à mes doutes, arrive que
pourra. Si je suis un insensé, du moins je doute de bonne foi, et je
n'envie à personne la certitude de sa propre sagesse dans laquelle il se
complaît.

»Tous les hommes sont enclins à croire ce qu'ils désirent; mais, depuis
un billet de loterie jusqu'à un passeport pour le paradis, toutefois,
d'après ce que l'on en rapporte, je ne vois rien de bien tentant. Mon
inquiétude me dit que j'ai quelque chose en moi qui ne saurait tomber
sous les sens. C'est à celui qui l'a créée à prolonger l'existence de
cette étincelle de feu céleste qui éclaire, mais qui consume le vase
fragile où il est contenu. Après tout, je n'ai pas d'horreur pour un
sommeil sans rêves, et je ne conçois pas d'existence que la durée ne
puisse rendre ennuyeuse. Comment autrement sont donc tombés les anges,
même d'après votre croyance? Ils étaient immortels, célestes et heureux
comme leur _apostat Abdiel_ l'est maintenant par sa trahison. C'est le
tems qui décidera, et l'éternité n'en sera ni moins agréable ni plus
horrible, parce qu'on ne l'attendait pas. D'ici là je suis plein de
reconnaissance pour certains avantages, et de patience pour certains
maux, grâce à Dieu et à mon bon tempérament.»


Dimanche 28, lundi 29, mardi 30.

«Deux jours sautés sur mon journal; _hiatus haud deflendus_. Ils ont été
aussi peu dignes d'en garder le souvenir que les autres, et heureusement
la paresse et la société m'ont empêché d'en tenir note la nuit.

»Dimanche, j'ai dîné chez lord Holland, dans Saint-James' Square.
Nombreuse compagnie, entre autres sir S. Romilly et lady Ry; le général
Bentham, homme de science et de talens, à ce que l'on dit; Horner,
l'Horner de l'_Edinburgh Review_, excellent orateur à la Chambre basse,
très-aimable aussi et très-bien en société, du moins pour ce que j'en ai
vu; Sharpe, Phillips de Lancashire, lord John Russell, et quelques
autres braves gens et fidèles. La compagnie de lord Holland est
très-bonne, on y trouve toujours quelqu'un qu'on est bien aise de
rencontrer. Je me suis lesté d'esturgeon, j'ai bu beaucoup de Champagne
et de toute sorte de vins, mais pas au point de m'alourdir la tête.
Quand je dîne, je me gorge comme un Arabe, ou comme un boa, de poisson
et de légumes, mais point de viandes. Je me trouve toujours mieux
cependant après mon thé et mes biscuits qu'après tout autre repas, et
cela même encore faut-il que j'en prenne modérément.

«Pourquoi donc lady Holland a-t-elle toujours cet infernal écran entre
le feu et le reste de la chambre? Moi qui ne supporte pas mieux le froid
qu'un antélope, et qui n'ai pas encore trouvé un soleil _assez cuit_ à
mon gré, j'étais absolument pétrifié, et n'avais pas même assez de
chaleur pour trembler. Tous les autres aussi avaient l'air d'autant de
saumons tirés d'un panier de glace et mis à table pour ce jour
seulement. Quand elle a été partie, j'ai examiné toutes les figures en
même tems que j'enlevais le fatal écran; toutes les joues se dégelaient,
tous les nez se rougissaient, dans l'espoir de la chaleur qui allait
enfin leur arriver.

«Samedi je suis allé avec Harry Fox voir _Nourjahad_, et, par mes
bâillemens continuels, je l'ai, je crois, convaincu que la pièce n'est
pas de moi. Je voudrais que son trop modeste auteur voulût bien la
reconnaître, et me décharger de la gloire qui lui appartient. Les
costumes sont jolis, mais sans vérité. Celui de Mrs. Horne est parfait,
sauf le turban de trop, et un petit poignard de moins si elle est
sultane. Je n'ai jamais vu, ni personne non plus, une femme turque en
turban, et les sultanes portent toujours un petit poignard à la
ceinture. Le dialogue est lâche, l'action lourde, les décors beaux, les
acteurs tolérables. Je ne saurais vanter beaucoup leur sérail; Térésa,
Phannio ou *** valaient mieux à elles trois que toutes ces femmes
ensemble.

«Dimanche, un très-beau billet de Mackintosh, homme qui réunit d'une
manière extraordinaire un talent transcendant au meilleur naturel.
Aujourd'hui mardi, un très-joli billet de Mme la baronne de Staël
Holstein: il lui plaît d'être charmée de ce que j'ai dit d'elle et de
son dernier ouvrage dans mes notes. J'ai dit précisément ce que je
pense; ses ouvrages font mes délices, et elle aussi pour... une
demi-heure. Je n'aime pas ses idées politiques; au moins je n'aime pas
qu'elle en ait changé; si elle était restée _qualis ab incepto_, cela ne
serait rien. Mais c'est une femme à part, elle a fait plus dans le monde
intellectuel que toutes les autres ensemble; la nature aurait dû en
faire un homme. Elle me flatte très-joliment dans son billet, mais je
m'en aperçois bien. La raison qui fait que l'adulation ne déplaît point,
c'est qu'encore qu'elle manque de vérité, elle montre que nous sommes
assez de conséquence pour que les gens prennent la peine de mentir, dans
le dessein de se mettre bien avec nous; car c'est là leur but.

«George[69] est revenu du long cours pour prendre un nouveau vaisseau.
Il est mince, mais il a meilleure mine que je n'aurais cru. J'aime
George beaucoup plus qu'on n'aime ordinairement son héritier. C'est un
beau garçon, marin de la tête aux pieds. Je ferais tout au monde pour
l'avancer dans son état, excepté d'apostasier.

[Note 69: Son cousin, lord Byron actuel.]

«Lewis est venu me voir, c'est un homme bon et gai, mais terriblement
prolixe, paradoxial et _personnel_. Si seulement il voulait parler
moitié moins et ne faire que des visites d'une heure, il ajouterait
beaucoup à sa popularité. Comme auteur, il est très-estimable, sa vanité
est franche comme celle d'Erskine, et cependant n'a rien qui déplaise.

«J'ai reçu une jolie lettre d'Annabella[70], à laquelle j'ai répondu.
Que de singularité dans notre situation et dans notre amitié! Pas un
grain d'amour de l'un ou l'autre côté! De l'amitié, mais amenée par des
circonstances qui en général produisent la froideur d'un côté et
l'aversion de l'autre. C'est une femme vraiment supérieure et très-peu
gâtée, ce qui est étrange dans une héritière, une fille de vingt ans,
une _pairesse_ future de son propre droit, une fille unique, une
savante, qui n'a jamais été contrariée en rien. Elle est poète,
mathématicienne, métaphysicienne, et cependant très-bonne, généreuse,
douce, et n'a que très-peu de prétentions. La tête d'une autre
tournerait avec la moitié de ce qu'elle a acquis, et le dixième de ce
que la nature et la puissance lui ont donné.»

[Note 70: Miss Milbanke, que pour son malheur il épousa depuis.
(_Note de Moore_.)]


Mercredi, 1er décembre 1813.

«Aujourd'hui j'ai répondu à la baronne de Staël Holstein, et j'ai envoyé
un exemplaire de mes deux contes turcs à Leigh Hunt, nouvelle
connaissance de l'été dernier, que je dois à Moore. C'est un homme
extraordinaire, et qui n'est pas tout-à-fait de notre époque. Il me
rappelle plutôt celle des Pym et des Hampden, beaucoup de talens, une
grande indépendance d'esprit, un aspect austère, mais qui n'a rien de
repoussant. S'il continue _qualis ab incepto_, je connais peu d'hommes
qui mériteront et obtiendront plus d'éloges. Il faut que je retourne le
voir. Les aventures qui se sont succédé rapidement cet été, jointes à
quelques embarras et à quelques affaires sérieuses, ont interrompu notre
liaison; mais c'est un homme bon à connaître, et quoique pour son
intérêt je voulusse le voir hors de prison, je ne suis pas fâché
d'étudier les caractères dans de telles positions. Le sien n'en a pas
été ébranlé et ne le sera pas, j'espère. Je ne le crois pas très versé
dans la connaissance du monde; il est bigot de vertu, non de religion,
et amoureux de la beauté, de ce _mot vide de sens_, comme Brutus mourant
appelait la liberté; définition dont le tems montre de mieux en mieux la
justesse. Peut-être tient-il un peu trop à ses opinions, comme tous les
hommes _centres de cercles_, grands ou petits, comme tous les _oracles_,
à la voix desquels trois ou quatre autres se meuvent, comme Johnson
lui-même l'était; mais, au bout du compte, c'est un homme estimable et
moins orgueilleux que le succès et la conscience d'avoir préféré le
juste à l'utile, pourraient le faire supposer.

»Demain une assemblée de _bas-bleus_ chez miss ***s, elle-même d'un
_bleu foncé_. Irai-je? Je ne suis pas fou de tous ces _bluets_, mais il
faut être poli. Il y aura, je gage, Mme de Staël et les Mackintosh, bon;
les *** et les ***, pas tout-à-fait si bon; les ***, etc., etc., bon à
rien du tout. Peut-être ce papillon aux ailes bleues, ce papillon grand
rongeur de livres, lady ***, sera-t-elle là aussi; je l'espère, c'est un
bonheur de contempler cette figure, la plus belle que je connaisse.

»J'ai écrit à Hodgson; il a dit que moi j'avais... Je suis sûr que je
n'en ai parlé à qui que ce soit, je voudrais qu'il eût fait de même.
C'est un brave garçon. Je lui ai dix fois plus d'obligation qu'il ne
peut m'en avoir, de ce qu'il m'a fourni l'occasion de lui être utile, et
voilà tout.

»Baldwin me persécute pour que je présente la pétition des détenus à la
prison du Banc du Roi. J'ai présenté l'année dernière celle de
Cartwright; je me suis trouvé seul avec Stanhope contre tout le reste de
la chambre, et leur opposition ne nous a procuré que des plaisanteries
et des injures. Je ne suis pas en veine pour me charger de cette
commission. Si *** eût été là, elle m'aurait forcé à le faire. Voilà une
femme qui, malgré sa légèreté séduisante, pousse toujours un homme à ce
qui est utile ou glorieux. Si elle était restée, elle eût été mon ange
tutélaire.

»Baldwin m'importune vivement; pauvre diable! Je ne puis sortir, je ne
puis sortir, disait le sansonnet. Ah! je suis aussi dur que ce misérable
Sterne, qui préférait s'attendrir sur le sort d'un âne mort, que de
soulager une mère vivante. Scélérat, hypocrite, esclave, sycophante!
Mais, moi qui parle, je ne vaux pas mieux. Voyez, je ne puis me décider
à prononcer un discours pour ces infortunés; trois mots et un
demi-sourire de *** m'y auraient fait résoudre, si elle avait été ici
pour m'y exciter; et elle n'y aurait pas manqué, car elle m'a toujours
pressé de remplir mes devoirs de sénateur, surtout envers les faibles et
les malheureux; trois mots d'elle auraient fait de moi, sinon un
orateur, du moins un avocat pour ces infortunés. Dieu confonde La
Rochefoucault, il a toujours raison! Un mensonge trouvé dans son livre
serait une vertu... ou au moins une consolation pour ses lecteurs.

»George Byron n'est pas venu me voir aujourd'hui. J'espère qu'il sera
amiral un jour, et peut-être Lord Byron par-dessus le marché. S'il
voulait seulement se marier, je m'engagerais à ne jamais me marier, et
le priver ainsi de mon héritage. Il en serait plus heureux, et moi
j'aimerais mieux des neveux que des fils.

»J'aurai bientôt vingt-six ans, le 22 janvier 1814. Y a-t-il rien dans
le monde qui puisse nous consoler de n'avoir pas toujours vingt-cinq
ans?

                 «_O gioventù!
       O primavera! gioventù dell' anno.
       O gioventù! primavera della vita_.»
       ......................................


Dimanche, 5 décembre.

«Le neveu de Dallas, fils du procureur-général américain, est arrivé
ici, et a dit à son oncle que mes vers sont fort répandus dans les
États-Unis. Voilà les premières nouvelles qui résonnent à mes oreilles
comme de la renommée. Être lu sur les rives de l'Ohio! Le plus grand
plaisir que j'aie jamais goûté en ce genre, c'est en lisant, dans un
extrait des _Mémoires_ de l'acteur Cooke, qu'au foyer du théâtre
d'Albany, près Washington, il avait trouvé mes _Poètes anglais_, etc.
Devenir populaire dans un pays naissant et éloigné, cela est un parfum
de gloire posthume, bien différent de l'éclat des fêtes, des complimens,
de l'esprit de parti du beau monde de Londres. Je puis dire avec vérité
que, pendant mon règne, au printems de 1812, je n'ai regretté qu'une
chose, ç'a été de le voir durer six semaines, au lieu de quinze jours,
et que j'ai abdiqué avec grand plaisir.

»J'ai soupé, hier soir, avec Lewis; et, comme à l'ordinaire, quoique je
n'aie ni bu ni mangé avec excès; je suis à moitié mort depuis. Mon
estomac est entièrement détruit par une longue abstinence, et le reste
le sera bientôt aussi, probablement; n'importe, pourvu que je ne souffre
plus. Le passage dans les ténèbres est le moins à craindre.

»Le duc de *** est venu pour me faire visite. Je leur ai dit quarante
fois, qu'excepté pour une demi-douzaine d'amis vieux et bien connus, je
suis invisible. Sa grâce est une bonne et noble personne de duc; mais
c'est assez pour moi d'en avoir cette opinion à distance: en conséquence
je n'y étais pas.

»Gatt s'est présenté aussi. _Memento_. Prier quelqu'un de parler à
Raymond en faveur de sa pièce. Nous sommes d'anciens compagnons de
voyages; et malgré toutes ces _excentricités_, il a beaucoup de bon
sens, d'expérience du monde; et autant que j'en ai pu juger, c'est un
bon diable de philosophe. Je lui ai montré la lettre de Sligo, à propos
des bruits sur l'aventure de la jeune fille turque, arrivée à Athènes
peu de jours avant qu'il n'y vînt. Je l'ai montrée aussi à lord Holland,
à Lewis, à Moore, à Rogers et à lady Melbourne. Murray en a une copie.
Je croyais que cette aventure ne serait pas connue; mais Sligo arriva
quelques jours après, et sa lettre roule sur les bruits alors répandus.
La conserverai-je? Pourquoi pas? Lewis et Gatt ont été tous deux frappés
de terreur. Le premier s'étonna que je ne l'eusse pas insérée dans _le
Giaour_; il peut s'en étonner; il pourrait s'étonner que cela fût écrit
de quelque manière que ce soit. Mais il serait impossible de décrire
l'impression de _cette situation_; le seul souvenir en glace l'ame.

»_La Fiancée d'Abydos_ a été publiée jeudi 2 décembre, je ne sais si
elle plaira ou non; si elle ne réussit pas, ce n'est pas la faute du
public; je ne saurais lui en vouloir. J'ai plus d'obligation au conte
lui-même, que je ne saurais en avoir au lecteur le plus bienveillant; il
a détourné mes pensées du réel à l'idéal, des regrets égoïstes à des
songes pleins de charmes, et m'a rappelé un pays peuplé des souvenirs
les plus _brillans_ et les plus _sombres_, mais à coup sûr les plus vifs
de ma vie. Sharpe s'est présenté, on ne l'a pas laissé entrer, j'en suis
bien fâché...

»J'ai vu *** hier. Je n'ai pas tenu parole pour la visite à Middleton,
ce qui ne lui a pas plu; et le voyage en Hollande, que je projette avec
***, lui plaira peut-être moins encore. Mais je désire vivre bien avec
tous les deux. Ce sont deux instrumens qui ne se marient pas bien
ensemble; mais qui, séparément, produisent, sans aucun doute, des sons
fort harmonieux; et je ne veux me brouiller ni avec l'un ni avec
l'autre.

»J'aurai bien du bonheur si, au milieu de leurs grandes querelles, je
parviens à ne m'en point faire. À présent, je suis assez bien avec tous
les partis; mais je ne veux point épouser leurs querelles: tant de
petites coteries! Lord Holland d'abord, tout ce qu'il y a de distingué
est bien reçu chez lui, et certainement le ton de la société est le
meilleur. Puis, Mme de Staël, je n'y vais jamais, quoique je l'eusse pu,
si je l'avais voulu; sa réunion est composée des *** et de la famille
***; puis un étrange mélange de députés, de dandies, de _bas bleus_ de
toute espèce, depuis l'uniforme régulier de Grub-Street, jusqu'à la
jaquette azurée du littérateur. Voir *** et *** dîner ensemble, me
rappelle toujours le tombeau où les distinctions d'amis ou d'ennemis
sont détruites; et là, le critique et l'auteur critiqué, le rhinocéros
et l'éléphant, le mammouth et le mégalonyx, tous dorment tranquillement.
Ils sont aussi silencieux, mais pas si tranquilles que s'ils étaient
déjà sous terre.........................................................
........................................................................

»Je ne suis pas allé chez les Berrys l'autre soir. L'aînée est une femme
de beaucoup de talens; toutes les deux sont encore bien, et doivent
avoir été fort belles. Je suis invité, pour ce soir, chez lord Holland.
Irai-je?... peut-être.»


2 heures du matin.

«Je suis allé à Holland-House, nombreuse compagnie, milady de bonne
heure, et conséquemment parfaite: personne de plus agréable, ou même
d'aussi agréable qu'elle, quand elle le veut bien. On m'a invité à dîner
mercredi, en me disant que Mme de Staël y serait, sans doute pour être
témoin de notre première entrevue après ma note, dont Mme de Staël dit
tout haut qu'elle est enchantée. Cela ne me plaît pas trop; elle me
parle toujours d'elle-même, ou de moi-même, et je ne suis pas très-fou
de l'un ou de l'autre sujet, excepté en soliloque, comme maintenant;
surtout parler toujours de ses ouvrages! Que diable lui dire de
_l'Allemagne_? Je l'aime prodigieusement; mais, à moins que je ne trouve
moyen de peindre mon admiration sous des expressions fantastiques et des
couleurs extraordinaires, elle ne me croira pas, et je sais qu'à
l'instant elle me ripostera par une accablante volée de fort jolies
choses sur mes poésies, etc., etc. Son amant, M. ***, était là ce soir,
et C*** dit que c'était la seule preuve de goût qu'il lui eût vu donner;
cet amant-là est incontestablement très-beau, mais pas plus, à mon avis,
que son dernier ouvrage.

»C*** avait bonne mine, il paraissait content, et était vêtu fort
élégamment. Son habit bleu et sa nouvelle perruque lui vont
parfaitement: réellement on eût dit qu'Apollon lui avait envoyé des
habits de fête ou de noce. Il était plein d'esprit et de gaîté. Il s'est
beaucoup moqué du livre de Corinne, et j'en suis fâché; parce que,
premièrement il entend l'allemand, et que c'est par conséquent un juge
compétent; et secondement parce que c'est un homme du plus grand mérite,
et par conséquent le meilleur juge désirable. J'ai pour lui beaucoup
d'admiration et de respect, mais je ne veux pas renoncer à mon opinion.
Pourquoi le ferais-je? Je l'ai lue et relue, et certes je n'ai pas de
partialité pour elle. Excepté le manque de goût, je ne puis m'être
trompé sur un livre que j'ai pris, quitté et repris, et un livre ne
saurait être entièrement mauvais, s'il trouve un lecteur, un seul
lecteur qui puisse en dire autant avec sincérité.

»C*** parle d'ouvrir un cours au printems prochain, son dernier a eu le
plus grand succès. Moore avait songé à quelque chose de semblable, mais
il y a renoncé, je ne sais pourquoi. *** est venu lui chanter je ne sais
quoi sur la _dignité_ et autres fadaises, comme si un homme se
déshonorait en instruisant et charmant à la fois ses concitoyens.

»Introduit près du marquis de Buckingham, j'ai vu lord Gower, qui part
pour la Hollande; sir J. et lady Mackintosh, Horner, G. Lamb, R.
Wellesley, un grand homme, celui-là, et je ne sais combien d'autres
personnes entassées dans la chambre. Le petit Henri Fox est un très-beau
garçon, qui promet beaucoup de toutes les manières. Je suis allé me
coucher sans avoir eu le tems de lui parler: j'aurais eu plus de plaisir
dans sa conversation que dans celle de tous nos savans.»


Lundi, 6 décembre.

«Murray m'a dit que C*** lui a demandé pourquoi cela s'appelait _la
Fiancée d'Abydos_. Voilà une infernale et désagréable question, parce
qu'il n'est pas possible d'y répondre. _Elle_ n'est pas une _fiancée_,
elle est seulement prête à le devenir, et n'était, etc., etc.

»Je ne m'étonne pas qu'il ait découvert cette impropriété du titre, mais
cela vient trop tard pour être d'aucune utilité. Je suis un grand sot
d'avoir fait cette bévue, et je suis honteux de n'être pas Irlandais...

»Campbell semblait hier au soir contrarié de quelque chose, je ne sais
de quoi. Nous étions debout dans le premier salon, quand lord Holland
sortit de l'autre, tenant à la main un petit vase de métal semblable aux
encensoirs dont on se sert dans les églises catholiques, et, nous
apercevant, s'écria: _Voilà de l'encens pour_ vous. Campbell répondit:
Portez-le à Lord Byron, _il y est accoutumé_.

»Or, cela vient de ce que _les rois ne peuvent supporter de frère près
du trône_. Moi qui n'ai pas de haine, et qui ne désire pas en avoir
_pour le moment_, quelques choses que j'aie publiées, je vis en paix
avec tous mes confrères, ou, s'il en est quelques-uns que je n'aime pas,
c'est _comme homme_ et non comme _poète_. À coup sûr, le champ de la
pensée est infini; qu'importe qui se trouve devant ou derrière dans une
carrière sans bornes? Le temple de la Renommée est comme celui des
Perses, l'univers; notre autel, le sommet des montagnes. Je me
contenterai également du Caucase ou de tout autre mont; et ceux qui le
veulent peuvent s'établir sur le Mont-Blanc ou le Chimborazo sans que je
leur envie leur élévation.

»J'ai bien, je crois, le droit de parler ainsi en ce moment, car je
viens de publier un poème, et j'ignore complètement s'il a chance de
réussir ou non. Je l'ai entendu peu vanter jusqu'ici, et personne ne dit
ouvertement du mal d'un ouvrage à son auteur, si ce n'est par la voie de
l'impression. Il ne saurait être bon, autrement le pied ne m'aurait pas
manqué dès les premiers pas, et je n'aurais pas fait une bévue dans le
choix même du titre. Mais quand je l'ai commencé, j'avais le cœur plein
de ***, et la tête pleine _d'orientalités_, je n'oserais dire
_d'orientalismes_, et je l'ai écrit si rapidement!

»Ce journal est une ressource pour moi; quand je m'ennuie, ce que je
fais presque toujours, je le prends et j'y consigne toutes sortes de
choses. Mais je ne saurais le relire, et Dieu sait combien de
contradictions il peut contenir. Si j'étais sincère avec moi-même, je
crains bien que nous ne nous mentions plus volontiers qu'à personne
autre, chaque page réfuterait et démentirait pleinement la précédente.

»Encore une lettre de Martin Baldwin le pétitionnaire; je n'ai eu ni
assez de tête, ni assez d'ame pour présenter sa demande. Cet infernal
souper chez Lewis a gâté ma digestion et ma philantropie. Je n'ai pas
plus de charité qu'une burette de vinaigre. Je voudrais être autruche et
me nourrir de barres de fer et de tout ce que mon gésier pourrait
digérer.

»J'ai vu W*** aujourd'hui; son oncle se meurt, et il ne se soucie pas
beaucoup de notre expédition en Hollande. Je dîne avec lui jeudi; pourvu
que l'oncle ne soit pas mort d'ici là; ou décidément promis aux vers qui
dînent de tous tant que nous sommes. Je voudrais qu'il en pût revenir,
non pour notre dîner, mais pour désappointer l'entrepreneur des pompes
funèbres; et ces maudits reptiles, qui peuvent bien attendre, puisqu'ils
sont sûrs de dîner à nos dépens un jour ou un autre.

»Gell _le Troyen_ est venu quand j'étais déjà sorti. _Memento_: lui
rendre sa visite. Mes _Memento_ sont des gages assurés d'oubli; c'est
comme autant de phares avec un vaisseau naufragé au pied de leur
lanterne. Je ne jette jamais les yeux sur mes _Memento_, sans voir que
je me suis souvenu d'oublier. _Memento_: j'ai oublié de payer les
nouvelles taxes de Pitt, et je suppose que je serai surtaxé. «Et je ne
deviendrais pas rebelle sous un roi tel que toi!» Je crois que mon
biscuit même est empoisonné des impôts de ce charlatan.

»Lady M*** revient demain de chez lord Jersey; il faut que je lui fasse
une visite. Un M. Thomson m'a envoyé une chanson, qu'il faudra que je
trouve bonne. Je n'aime pas à leur faire peine en les critiquant, ou en
ne répondant pas; et cependant je déteste écrire des lettres de pur
compliment.

»J'ai vu chez Murray lord Glenbervie et son prospectus d'un nouveau
traité sur les bois. Voilà un homme plus utile que tous les historiens
et tous les rimailleurs ensemble; car, en conservant nos bois et nos
forêts, il fournit des matériaux pour toutes les histoires d'Angleterre
qui pourront valoir quelque chose, et toutes les odes patriotiques qui
ne vaudront rien du tout.

«J'ai lu beaucoup, mais sans suite; ma tête est pleine de fragmens épars
et sans utilité. Il est étrange que, quand je me mets à lire, je ne
puisse supporter que des lectures légères, excepté pourtant les romans.
Il y avait bien des années que je n'en avais ouvert un, bien qu'on les
ordonne quelquefois, pour essayer, et qu'on n'en prenne jamais, quand
hier j'ai lu les plus épouvantables parties du _Moine_. Ces descriptions
auraient dû être écrites par Tibère à Caprée; elles sont forcées, ce
sont les idées alambiquées d'un épicurien blasé. Je ne saurais
comprendre comment elle sont pu être composées par un homme de vingt
ans; car Lewis n'avait que cet âge-là quand il les a écrites. Elles
manquent de naturel, c'est de l'essence de cantharides aigrie. Je
n'aurais pas été étonné qu'un tel livre eût été écrit par Buffon, sur
son lit de mort et réduit à un pitoyable radotage. Je n'avais jamais lu
cette édition, et je n'ai rouvert ce livre qu'à cause du bruit qu'il a
fait et du nom qui en est resté à Lewis. Après tout, il ne pouvait faire
d'autre mal que.....

«Je suis allé ce soir chez mon procureur; mes affaires en sont toujours
au même point. Nos étranges aventures sont le seul héritage de notre
famille qui n'ait pas diminué.....

«Je vais maintenant fumer deux cigares et me mettre au lit. Les cigares
ne se conservent pas bien ici; elles y deviennent aussi vieilles qu'une
_donna di quarant' anni_ sous le soleil de l'Afrique. Celles de la
Havane sont les meilleures, mais n'approchent pas encore du _hooka_ ou
du _chibouque_. Les Turcs ont du tabac doux et des chevaux entiers, deux
choses comme elles doivent être. J'ai cette obligation à ce journal,
qu'il me sauve de faire des vers, ou du moins de les garder. Je viens de
jeter dans le feu un poème qui l'a rallumé à ma grande satisfaction, et,
à force de fumer, j'ai chassé de ma tête le plan d'un autre. Je voudrais
pouvoir me délivrer aussi aisément de la nécessité de penser, ou plutôt
de la confusion de mes pensées.»


Mardi, 7 décembre.

«Je n'ai point eu de rêves cette nuit, mais le sommeil ne m'a point
rafraîchi. J'étais réveillé et debout une heure avant qu'on fût venu
m'éveiller, mais j'ai mis trois heures à m'habiller. Si l'on retranche
de la vie l'enfance qui est un véritable état de végétation, le sommeil,
le tems que l'on passe à manger, à boire, à se boutonner et se
déboutonner, combien restera-t-il de véritable existence? L'été d'un
loir ou d'une marmotte.....

«J'ai lu les journaux, pris du thé, du _soda-water_, et découvert que le
feu était mal allumé. Lord Glenbervie désire que j'aille avec lui à
Brighton... Irai-je?

«Reçu ce matin un fort aimable billet de Mme de Staël, qui me demande de
me trouver demain avec elle à Holland-House. J'oserais parier qu'elle a
écrit vingt autres billets de cette nature ce matin à vingt autres
personnes, tout aussi flatteurs pour chacune d'elles. Tant mieux pour
elle et pour ceux qui croient tout ce qu'elle veut leur faire croire.
Elle a eu la condescendance de se montrer charmée du petit éloge que je
lui ai donné, dans une note à _la Fiancée d'Abydos_. Cela peut
s'expliquer de plusieurs manières: d'abord toutes les femmes aiment tous
les éloges; secondement, celui-ci était inattendu, parce que je n'ai
jamais cherché à lui faire ma cour; troisièmement, comme dit Scrub, ceux
qui ont été régulièrement loués par des critiques de profession aiment
un peu la variété, et sont charmés, quand quelqu'un se détourne un peu
de son chemin pour leur dire quelque chose de poli; quatrièmement enfin,
c'est une créature d'un excellent naturel, ce qui est après tout la
meilleure raison, et peut-être la seule.

On frappe à la porte... une fois... deux fois... c'était Bland. Il dit
que la société en Hollande, et il en vient, n'est qu'une société
française de hasard, mais que les femmes sont les mêmes partout. Tant
pis, j'aurais voulu les voir un peu différentes; mais cela n'est pas
possible.

«Sorti... rentré... puis ceci, puis cela, et tout est vanité, dit le
prédicateur, et tout est vanité, dis-je aussi, moi, simple membre de la
congrégation. En parlant de vanité, de qui les éloges me flattent-ils le
plus? Ceux de Mrs. Inchbald et ceux des Américains. Ceux de la première,
parce que sa _Simple Histoire_ et sa _Nature et Art_ me paraissent
pleins de vérité, et en conséquence, excepté l'_Edinburg-Review_, rien
ne m'a fait autant de plaisir que son petit billet à Rogers, à propos du
_Giaour_. J'ai été charmé aussi des Américains, parce que le hasard a
voulu que je fusse en _Asie_, tandis qu'on lisait mes _Poètes anglais_,
etc., en _Amérique_. Si j'avais pu avoir en _Afrique_ un discours contre
la traite, et une épitaphe pour un chien en _Europe_, c'est-à-dire dans
le _Morning-Post_, mon _vertex sublimis_ aurait à coup sûr déplacé assez
d'étoiles pour renverser le système de Newton.»


Vendredi, 10 décembre 1813.

«Je suis plus avancé d'un tems de mon verbe _je m'ennuie_, que je
conjugue continuellement, et je ne trouve pas que cette occupation
change rien à la chose. Je suis trop paresseux pour me brûler la
cervelle; cela ferait de la peine à Augusta, et peut-être à ***; d'un
côté, cela serait avantageux à George, moi je ne saurais y perdre
beaucoup..... Allons, allons, je ne veux pas m'abandonner à la
tentation.

«J'ai reçu la lettre la plus affectueuse de Moore: c'est bien l'homme le
plus aimant, ou plutôt, c'est bien le seul homme aimant que je
connaisse; et la beauté de son esprit ne le cède pas à celle de son
coeur.

«J'ai dîné hier à Holland-House avec les Staffords, Mme de Staël,
Cowper, Ossultones, les Melbourne, Mackintosh, etc., etc. J'ai été
présenté au marquis et à la marquise de Stafford; c'est un événement
auquel je ne m'attendais pas. Ma querelle avec lord Carlisle, leur
frère, l'avait empêché jusqu'ici; mais, puisque cela devait avoir lieu,
je m'étonne que cela ne se soit pas fait plus tôt. Elle est bien; et
doit avoir été fort belle; ses manières sont on ne peut pas plus nobles.

«Mme de Staël était à l'autre bout de la table et moins loquace que
d'ordinaire. Nous sommes maintenant très-bons amis, quoiqu'elle ait
demandé à lady Melbourne si j'avais réellement de la bonhomie. Elle
aurait aussi bien fait de s'en informer avant de dire à C. L.: _c'est un
démon_; jugement qui peut être juste, mais qui, à coup sûr, est
prématuré, car elle n'avait eu aucune occasion de le former, et ainsi...
Il désire que j'y dîne dimanche prochain.

»Murray va bien, quant à ce qui est de la vente. Pour moi, je persiste à
aimer la forme de fragment; il n'est pas étonnant que j'en aie composé
un, mon esprit est un fragment lui-même.

»J'ai vu lord Gower, Tierney, etc., dans le _Square_. J'ai pris congé du
premier, qui part pour la Hollande et l'Allemagne. Il m'a dit qu'il
emporte avec lui un ballot de _Childe-Harold_ et de _Giaour_, pour les
lecteurs de Berlin, qui, à ce qu'il paraît, entendent l'anglais et ont
pris goût à mes poésies. Est-ce que j'aurais été _Allemand_ tout ce
tems-là tandis que je croyais être _Oriental_?

»J'ai prêté à Tierney ma loge pour demain, et reçu de lady C. A. une
comédie, mais qui n'est pas d'elle. Il faut que je la lise, et que je
tâche de ne pas mécontenter l'auteur. Je n'aime pas à les ennuyer
d'observations, et cependant je regarde une comédie comme l'ouvrage le
plus difficile, plus encore qu'une tragédie.

»G...t dit qu'il y a beaucoup de ressemblance entre la première partie
de _la Fiancée_ et un autre _conte_ de lui; publié ou non, je ne sais,
car je ne l'ai jamais vu. C'est presque la dernière personne à qui l'on
serait tenté de faire un larcin littéraire, et je n'ai point
connaissance d'en avoir volontairement fait à aucun des nobles
confrères. Quant à l'originalité, toutes prétentions à cet égard sont
ridicules: _nil novi sub sole_.

»Je suis allé hier au spectacle. J'étais invité à une soirée, j'ai
refusé, j'ai eu raison. J'ai pareillement refusé d'aller lundi chez lady
***, j'ai encore eu raison. Si je dois perdre ma vie en frivolités,
j'aime autant la perdre tout seul. J'étais fortement tenté cependant;
C*** avait l'air tout-à-fait turc avec son turban rouge, sa peau blanche
et ses longs cheveux noirs. Non qu'elle et moi nous n'avons jamais rien
été et ne puissions n'être jamais rien l'un à l'autre, mais j'aime tout
ce qui me rappelle les _enfans du soleil_.

»Aujourd'hui je dîne avec Rogers et Sharpe; je m'y sens assez bien
disposé, n'ayant rien pris depuis quarante-huit heures. Je voudrais
pouvoir cesser tout-à-fait de manger.


Samedi, 11 décembre, dimanche, 12 décembre.

«Par la réponse de G...t, je vois qu'il a voulu parler de quelque
histoire _dans la vie réelle_, et non d'aucun ouvrage d'invention. La
chose est encore plus extraordinaire, car la mienne aussi est empruntée
_à la vie réelle_.

»J'ai envoyé un billet d'excuse à Mme de Staël. Je ne me sens pas assez
sociable pour dîner aujourd'hui, et n'irai pas non plus chez Shéridan,
mercredi. Ce n'est pas que je n'admire son inimitable conversation,
mais... mais... ce _mais-là_ ne serait intelligible qu'à l'aide de
pensées que je ne me soucie pas d'écrire. Shéridan était bien en train
de parler, l'autre soir, mais je ne suis resté que jusqu'à 9 heures.
Tout le monde sera ce soir chez Mme de Staël, et il n'y aura personne
que je ne sois charmé d'éviter. Je ne sors que pour avoir ensuite plus
de plaisir à me retrouver seul. Je suis sorti; je ne suis pas allé chez
Mme de Staël; mais bien chez lord Holland. Société nombreuse,
conversation générale. Je suis resté tard, j'ai fait une balourdise,
m'en suis bien retiré, suis revenu et me suis couché sans avoir rien
mangé, l'estomac vide, mais _fresco_, ce qui est le grand point pour
moi.


Lundi, 13 décembre 1813.

«J'ai fait trois visites, j'ai lu et me suis disposé à quitter Londres
demain. Murray a reçu une lettre d'un de ses confrères d'Édimbourg qui
lui mande qu'il est heureux d'avoir _un poète_ tel que moi, comme qui
dirait un cheval de trait, un âne ou tout autre chose qui se puisse
posséder. Ce même libraire, l'un des plus fameux d'Édimbourg, lui envoya
il y a quelque tems un ordre pour des livres de poésie et d'art
culinaire, terminé par cet agréable _post-scriptum_: Les _Harolds_ et
_la Cuisinière_ sont fort demandés. Voilà ce que c'est que la renommée,
et après tout, autant vaut-elle comme cela, quand on la fait dépendre de
l'opinion des hommes. Qu'importe de partager la faveur des acheteurs
avec _Hannah Glasse_ ou _Hannah More_?

»L'éditeur de je ne sais quel _Magazine_ a annoncé à Murray l'intention
de dire du mal de _la Fiancée_ sans la lire; tant mieux: s'il la lisait
avant que d'en rendre compte, il en dirait bien davantage.

»Allen, l'Allen de lord Holland, l'un des hommes les plus instruits et
les plus habiles que je connaisse, un parfait Magliabecchi, un dévoreur,
un _helluo_ de livres, et grand observateur de l'homme, m'a prêté une
quantité de lettres de Burns, non publiées, et qui ne le seront
probablement jamais. Elles sont pleines de jurons et de chansons
obscènes. Quel esprit plein de contrastes; tendresse, sauvagerie,
délicatesse, grossièreté, sentiment, sensualité, élévation, bassesse,
fange et divinité, tout cela mêlé dans un seul composé d'argile!

»C'est étrange; un véritable épicurien n'abandonnerait jamais son esprit
à tout ce que les réalités ont de grossier. Ce n'est qu'en exaltant ce
qu'il y a de terrestre, de matériel, de physique dans nos plaisirs, en
voilant ces idées, en les oubliant entièrement, ou au moins en les
nommant à peine en nous-mêmes que nous pouvons seulement faire qu'elles
ne soient pas absolument dégoûtantes.


14, 15, 16 décembre.

«Beaucoup de fait, rien qui vaille la peine d'en prendre note. C'est
bien assez d'écrire mes pensées, mes actions sont rarement de nature à
souffrir un examen postérieur.»


17, 18 décembre.

«Lord Holland m'a raconté un singulier exemple de la sensibilité de
Shéridan. L'autre soir nous étions tous à donner nos opinions
respectives et diverses sur lui et d'autres hommes marquans; voici
quelle fut la mienne: tout ce que Shéridan a fait et choisi de faire a
toujours été ce qu'il y a de mieux dans chaque genre. Il a écrit la
meilleure comédie, l'_École de la Médisance_, le meilleur drame, bien
supérieur, dans mon opinion, à l'opéra du _Mendiant_, la meilleure
_Farce_[71], le _Critique_, qui n'a qu'un défaut, d'être trop bonne pour
le genre, enfin le meilleur discours au public, le _Monologue sur
Garrick_, et pour couronner le tout, le meilleur discours qui ait jamais
été prononcé à la tribune nationale, la fameux _Beyum Speech_. Quelqu'un
rapporta cette conversation à Shéridan, et quand il entendit l'éloge que
j'en avais fait, il fondit en larmes!

[Note 71: Outre la tragédie, la comédie, le drame, le mélodrame,
l'opéra et la pantomime, les Anglais ont un autre genre de composition
dramatique: _la farce_, ou _basse-comédie_, qui tient de nos
vaudevilles, quoique sans couplets. C'est sous ce nom de _farces_ que
paraissent sur les théâtres anglais grand nombre de pièces traduites du
répertoire des Variétés et autres théâtres secondaires français, ainsi
que quelques opéras-comiques.
(_N. du Tr._)]

»Pauvre Brinsley, si ce furent des larmes de plaisir, je suis plus
content d'avoir prononcé ce peu de paroles, si vraies du reste, que je
ne serais d'avoir composé l'_Iliade_, ou fait sa célèbre _Philippique_.
Bien plus, jamais sa comédie ne m'a fait tant de plaisir que j'en ai
éprouvé à apprendre qu'il avait reçu quelque satisfaction de mes éloges,
quelque insignifians qu'ils doivent paraître à des hommes de lettres
plus âgés et plus connus que moi.

»Je suis allé ce soir dans ma loge à Covent-Garden, et ma délicatesse a
été un peu choquée de voir, dans la loge opposée, avec sa mère qui a, je
crois, appartenu à toute l'armée, la maîtresse de S*** que je sais avoir
été élevée depuis son enfance pour cette profession. Je fus indigné
d'abord; mais, promenant mes yeux de loge en loge, à partir de la
mienne, je partis d'un éclat de rire en reconnaissant toutes les jeunes
et les vieilles Babyloniennes de qualité. C'était une étrange réunion;
Lady *** _divorcée_, Lady *** et sa fille, Lady ***, toutes deux
divorçables. Dans la loge à côté MM.***, dans la suivante de _même_, et
plus près ***.

»Quel assemblage pour _moi_, qui connais leur histoire à toutes. On eût
dit que la salle eût été partagée entre les courtisanes publiques et les
courtisanes _sous-entendues_; toutefois les intrigantes étaient en
beaucoup plus grand nombre que les filles tout-à-fait mercenaires. De
l'autre côté, Pauline seule avec _sa mère_, et dans la loge voisine,
trois beautés d'un ordre inférieur. Maintenant quelle différence y
a-t-il entre _elle_ et _sa mère_, et Lady *** et _sa fille_, si ce n'est
que les deux dernières peuvent entrer à la cour et partout, tandis que
les deux premières ne peuvent entrer qu'à l'Opéra et au b... Quel
plaisir je trouve à observer le monde tel qu'il est, et moi-même qui
vaux moins encore que tous les autres. Mais, n'importe, n'allons pas
tomber dans l'égoïsme, qui ici du moins ne serait pas de la vanité.

»J'ai écrit dernièrement en courant une misérable rapsodie que je n'ai
pas même terminée, _le Diable en voiture_[72], dont l'idée m'a été
suggérée par la _Promenade du diable_ de Porson.

[Note 72: Lord Byron donna à lord Holland la seule copie qu'il ait,
je crois, jamais écrite de cet étrange poème, qui se compose d'environ
deux cent cinquante vers. Quoiqu'il s'y trouve beaucoup de vigueur et
d'imagination, il est en général écrit sans art, et manque de cette
force et de cette concision qu'on admire dans les beaux vers de M.
Coleridge, que Byron, partageant l'opinion qui a long-tems prévalue,
attribuait alors au professeur Porson. Il y a cependant dans _le Diable
en voiture_ quelques stances dignes d'être conservées.

«1. Le Diable revint aux enfers vers deux heures, et demeura chez lui
jusqu'à cinq. Il dîna de quelques homicides en ragoût, d'un rebelle en
étuvée à l'irlandaise, de saucisses faites d'un juif qui s'était tué
lui-même; et se mit à songer à quoi il emploierait le reste de sa
journée. «Ah! dit-il, je vais monter en voiture; je me suis promené à
pied ce matin, il faut aller en voiture ce soir: la nuit est le tems le
plus cher à mes enfans, et je veux voir comment mes favoris prospèrent.

»2. Quelle voiture prendrai-je? dit Lucifer. Si je suivais mon goût, je
monterais sur une charette pleine de blessés, et ce me serait plaisir
que de voir leur sang couler; mais j'aurai souvent occasion de me donner
ce passe-tems-là. Dans ce moment, c'est de promptitude qu'il s'agit; il
faut que j'inspecte le plus de mes domaines que je pourrai, et que j'aie
l'œil à ce qu'on ne m'aille pas braconner quelques ames.

»3. J'ai un carrosse de cérémonie à Carlton-House, un cabriolet dans
Seymour-Place; mais ils sont prêtés à deux amis, qui m'en récompenseront
en courant mon pas favori; et puis ils tiennent les rênes avec tant de
grâce! je leur garde à tous deux quelque chose quand ils seront au bout
de leur carrière.

»4. En avant donc pour la terre, et voyons.» Cela dit, il saute sur
notre globe; il enjambe de Moskou en France; puis traverse la Manche
d'une autre enjambée, et vient planter son pied fourchu sur une de nos
grandes routes, non loin de la demeure d'un évêque.

»5. À propos, j'oubliais de dire qu'en son chemin il s'arrêta un moment
à contempler la plaine de Leipsik; il prit tant de plaisir dans cette
atmosphère sulfureuse, dans ces cris de désespoir, qu'il se percha sur
une montagne de morts. Comme il jouissait délicieusement sur ce trône,
qui croissait à chaque instant en hauteur! Rarement la terre lui
avait-elle offert un aussi charmant spectacle, rarement y avait-il vu
son ouvrage moitié aussi bien fait. En effet, le champ de carnage était
tellement rougi du sang des morts, qu'il donnait le même reflet que les
vagues de l'enfer. Alors le diable se prit à rire d'un rire bruyant,
sauvage et prolongé, et dit: «Il me paraît qu'ils n'ont pas besoin de
moi ici!».............................................................
......................................................................

»8. Toutefois les sons les plus agréables à son oreille, furent les
soupirs d'une veuve éplorée; le spectacle le plus ravissant dont ses
yeux se repurent, les larmes que l'horreur avait glacées dans les beaux
yeux bleus d'une jeune fille restée immobile près du corps de son amant
expiré: autour d'elle flottaient épars ses longs cheveux noirs; elle
portait vers le ciel un œil égaré, qui semblait demander s'il y avait là
un Dieu! Couché près d'une muraille en ruines, un enfant mourait de
faim; ses joues étaient creuses, ses yeux à demi fermés. Le carnage
commençait après que la résistance avait cessé, et la fuite ne servait
de rien aux vaincus....................................................
.......................................................................
.......................................................................

»10. Cependant le Diable avait atteint nos rives blanchissantes; et qu'y
fit-il, je vous prie? Avec les meilleurs yeux du monde, il ne put y voir
de nuit que ce que nous y voyons tous les jours. Toutefois, il fit son
petit voyage, et tint journal de toutes les merveilles qu'il avait
observées dans ses courses nocturnes. Ce journal, il le vendit aux
libraires associés, qui lui firent d'assez belles conditions, il est
vrai, mais qui finirent par le tricher tout diable qu'il est.

»11. Le Diable vit ensuite, ou crut voir la malle-poste et son
conducteur avec son manteau. Alors, à défaut de pistolets, il arma sa
queue; et saisissant son homme à la gorge: «Ha ha! dit-il, qu'est-ce
ceci? une voiture neuve et un vieux pair!»

»12. Cela dit, il le replaça sur son siège, l'engagea à n'avoir pas
peur, à rester fidèle à son club, ses rênes, son b... et sa bière:
«Excepté la table du conseil, il n'y a pas d'endroit, ajouta-t-il, où je
sois si content de voir un pair qu'ici.» ..............................
.......................................................................

»17. Le Diable se rendit ensuite à Westminster, et se disposait à entrer
à la Chambre des Communes, quand il apprit que les lords venaient d'être
convoqués. Aussitôt il pensa qu'en sa qualité de _quondam_ aristocrate,
il devait aller les voir un moment; car de songer à les écouter, cela
n'en valait pas la peine. Il entra dans la Chambre, et s'avança si bien
comme l'un d'entre nous, qu'on dit qu'il s'arrêta très-près du trône.

»18. Il vit lord L***l, sage en apparence seulement; lord W...d, qui
certainement est un sot; Johanny de Norfold, homme de quelque poids;
Chatham, si semblable à son ami Billy; il vit des larmes dans les yeux
de lord Eldon, parce que les catholiques _ne voulaient pas_ se soulever,
malgré ses prières et ses prophéties. Puis il entendit, ce qui ne
l'étonna pas peu, un magistrat supérieur dire quelque chose qui avait
tout l'air d'un jurement. Satan fut choqué: «Allons-nous-en, dit-il nous
sommes mieux appris que cela là bas. S'il harangue dans ce goût là quand
il sera dans mes états, je ferai signe à l'ami Moloch de le rappeler à
l'ordre.»]

»Lu un peu d'italien, et écrit deux sonnets sur ***. Je n'en avais
encore composé qu'un, et cela en riant, il y a bien des années, et comme
exercice; j'espère bien n'en plus écrire à l'avenir. C'est bien le genre
de composition le plus larmoyant, le plus glacial, le plus stupidement
platonique. Je déteste tellement Pétrarque[73], que je ne voudrais pas
avoir été cet homme-là, même pour sa Laure, ce dont ce langoureux et
métaphysique radoteur n'a jamais su venir à bout.» .....................
.......... .............................................................

[Note 73: Il apprit dans la suite à faire plus de cas de Pétrarque.
(_Note de Moore_.)]


16 janvier 1815.

........................................................................

«Demain, je quitte Londres pour quelques jours. J'ai vu Lewis
aujourd'hui; il vient d'Oatlands, où il s'est querellé avec Mme de
Staël, à propos de lui-même; de _Clarisse Harlow_, de Mackintosh et de
moi. Je ne suis jamais allé y rendre mes devoirs; nous nous serions bien
autrement querellés. Je ne suis pas grand parleur, je ne sais point
flatter, et je ne puis écouter une femme à moins qu'elle ne soit jolie
et folâtre. Elle accabla ce pauvre Lewis d'éloges, jusqu'à l'en rendre
malade; découvrit que _Clarisse_ était la perfection même, et Mackintosh
le premier homme de l'Angleterre. Pour cela, je suis de son avis, du
moins il en est bien l'un des premiers; mais Lewis ne pense pas ainsi.
Quant à _Clarisse_, je laisse à ceux qui ont le courage de la lire, à en
juger et en disputer. Je n'ai jamais eu la force de le faire, et n'ai
pas par conséquent le droit de donner mon opinion. Elle a dit à Lewis,
et en cela elle a eu raison, puisqu'il est mon ami, d'abord que j'avais
de l'affectation, et ensuite que je m'étais rendu coupable d'une
horrible inconvenance, en me tenant l'autre jour, à dîner, les yeux
fermés ou à demi fermés. Je ne me connaissais pas ce tic; si je l'ai
réellement, il faudra que je m'en corrige. On contracte insensiblement
de mauvaises habitudes, dont il vaudrait mieux se défaire de bonne
heure. Si cela en est une, je voudrais qu'on m'en eût parlé plus tôt.
Peu importerait d'être privé à jamais de voir de vilaines femmes; mais
il est bon de voir ses voisins, aussi bien que les plats qui sont sur la
table.

»Je donnerais tout au monde pour avoir assisté à l'aimable églogue qui a
dû se passer entre elle et Lewis, tous deux entêtés, singuliers,
habiles, bavards et doués d'une voix perçante. À coup sûr, qui s'y
serait trouvé n'aurait pu se faire entendre entre eux. Mais, hélas! le
combat a fini par l'épuisement des deux partis, et maintenant ils ne se
querelleront plus. Ne pourrait-on pas les réconcilier, ne fût-ce que
pour les mettre de nouveau aux prises? Pauvre Corinne! elle s'apercevra
que ses belles phrases ne conviennent pas toujours à nos messieurs et à
nos dames du bel air.

»Je me prends d'admiration pour ***, la jeune sœur de ***. Une femme
serait mon salut. Il est certain que jusqu'ici les femmes de mes
connaissances ne m'ont pas fait grand bien. *** est belle, mais fort
jeune; je crains bien aussi que ce ne soit une sotte. Cependant je l'ai
trop peu vue pour la juger, et, d'un autre côté, il n'y a rien que je
déteste autant qu'une femme bel-esprit. Il est on ne peut plus probable
qu'elle ne m'aimera pas, très-probable que je ne l'aimerai pas
davantage; mais, d'après mon système, et le système généralement suivi
maintenant, cela ne fait rien du tout. L'affaire, si nous en venons là,
s'arrangera entre le papa et moi. Je ne la gênerais pas dans ses
volontés; je ne suis docile et de bonne composition qu'avec les femmes,
et si je n'en devenais pas amoureux, ce que je tâcherai d'éviter, nous
ferions un couple très-heureux. Quant à la conduite, cela la regarde...
Mais, si je l'aime, j'en serai jaloux; c'est pourquoi je ne veux pas, si
je puis, en devenir amoureux. Quoiqu'après tout je doute de mon
caractère, et je craigne de n'être pas aussi patient que la _bienséance_
l'exigerait d'un mari de ma condition, j'appréhenderais que mon
tempérament ne me portât à quelque acte de vengeance orientale, ou au
moins ne me conduisît avec ma moitié devant les tribunaux pour y plaider
en séparation. Ainsi, toutes réflexions faites, il vaut mieux que je
reste seul et célibataire; cependant j'aimerais avoir avec qui bâiller à
l'occasion.

»W***, et après lui ***, m'ont volé une de mes bouffonneries sur la
métaphysique de Mme de Staël et le brouillard, et se la sont attribuée
de vive voix et dans leurs lettres. Comme le dit Gibbet, ce sont là
d'aussi honnêtes gens qu'aucuns de ceux qu'on rencontre sur la grande
route. W*** est en guerre avec tous les whigs, à cause de son article
sur Fox, si tant est qu'il en soit l'auteur. Tous les fabricans
d'épigrammes et d'essais sont à ses trousses; je n'aime pas les combats
inégaux, et je voudrais qu'il les battît tous. Quant à moi, grâce à mon
insouciance, j'ai singulièrement simplifié mes principes politiques; ils
se réduisent maintenant à détester tous les gouvernemens existans, c'est
de beaucoup plus court et infiniment plus agréable. Si la république
universelle était un moment proclamée, cela suffirait pour faire à
l'instant de moi l'avocat du despotisme absolu d'un seul. Le fait est
que, par toute la terre, les richesses donnent le pouvoir, et que la
pauvreté est un esclavage, et qu'une forme de gouvernement n'est ni
meilleure ni pire qu'une autre pour un peuple. Je m'en tiendrai à mon
parti, parce qu'il ne serait pas honorable d'en agir autrement; mais
quant à des _opinions_, je ne pense pas que les affaires politiques
méritent qu'on s'en forme. Pour la _conduite_, c'est autre chose; si
vous commencez dans un parti, marchez en avant avec lui. Je ne suis
conséquent que pour les affaires politiques, ce qui vient probablement
de mon entière indifférence pour le sujet.»


On me permettra d'interrompre pour un tems la suite de ce journal, qui
va jusque dans les premiers mois de l'année suivante, pour m'occuper,
sans rompre l'ordre chronologique, de quelques parties de la
correspondance et de l'histoire littéraire du noble poète, qui
appartiennent spécialement à l'année 1813.

Nous avons vu que _la Fiancée d'Abydos_ parut au commencement de
décembre, composée, comme l'avait été _le Giaour_, dans un de ces
paroxysmes de passion et d'imagination que des aventures telles que
celles dans lesquelles le poète était alors engagé étaient propres à
exciter. Le plus célèbre mathématicien de l'antiquité ne demandait qu'un
point d'appui pour soulever le monde; il semble qu'un certain fonds de
faits réels fût aussi nécessaire à Byron, pour le décider à prendre en
main ce levier qu'il savait si bien appliquer aux passions humaines.
Mais il se contentait, du moins en général, d'une connexion si légère
avec la réalité, que ce serait une tâche ingrate et peu sûre que de
rechercher dans ses compositions la chaîne qui les lie à sa propre
destinée et à ses propres aventures, liaison qui pourrait bien, après
tout, n'avoir également été créée que par son imagination. Cette
remarque ne s'applique pas seulement à _la Fiancée d'Abydos_, mais au
_Corsaire_, à _Lara_, et à toutes les autres belles fictions qu'il donna
dans la suite. Encore que les émotions si heureusement exprimées par le
poète puissent en général paraître comme autant de vifs souvenirs de
celles qui auraient, à diverses époques, agité son propre sein, encore
que lui-même semble de tems en tems encourager cette interprétation, il
y aurait peu de sens à vouloir le reconnaître personnellement dans ses
héros, et à lier sa vie réelle avec les aventures qu'il raconte.

C'est tandis qu'il était encore incertain sur le sort de son dernier
poème qu'il écrivit les observations suivantes, sur l'ouvrage d'un de
ceux qui avaient suivi la même carrière et traité des sujets analogues.



LETTRE CXLIII.

A M. MURRAY.

4 décembre 1813.


«J'ai lu en entier vos _Contes Persans_[74] et pris la liberté de faire
quelques remarques sur les pages blanches. Il y a des passages
magnifiques et une histoire très-intéressante; je ne saurais vous en
donner une meilleure preuve que l'heure qu'il est actuellement, _deux
heures du matin_, heure jusqu'à laquelle cette lecture m'a tenu _éveillé
sans le moindre bâillement_. La péripétie manque de vérité locale; je ne
crois pas qu'on connaisse de _suicide musulman_, du moins par suite
_d'amour_. Mais cela est de peu d'importance. Ce poème doit avoir été
écrit par quelqu'un qui avait été sur les lieux: je lui souhaite du
succès, et il en mérite. Voudrez-vous présenter mes excuses à l'auteur
pour la manière libre dont j'en ai usé avec son manuscrit? Cela ne
serait pas arrivé s'il m'avait moins intéressé; vous savez que j'ai
toujours pris en bonne part des observations de cette nature, j'espère
qu'il les voudra bien prendre de même. Il est difficile de dire ce qui
réussira, plus difficile encore de dire ce qui ne réussira pas. Je suis
maintenant moi-même dans cette incertitude pour notre propre compte, et
ce n'est pas une petite preuve du talent de l'auteur que d'avoir su
charmer et fixer mon esprit dans un tel moment, en traitant des sujets
analogues au mien, et dont la scène est la même. Qu'il produise le même
effet sur tous ses lecteurs est un souhait bien sincère, et à peine
l'objet d'un doute pour votre bien affectionné,»

BYRON.

[Note 74: Contes en vers par M. Galley Knight, dont M. Murray lui
avait envoyé le manuscrit, sans cependant lui faire connaître le nom de
l'auteur.]


Pendant l'impression, il fit à _la Fiancée d'Abydos_ des additions qui
s'élevèrent à plus de deux cents vers; et, suivant son habitude, parmi
les morceaux ainsi ajoutés, se trouvèrent les plus heureux et les plus
brillans de tout le poème. Les vers du début

       Connaissez-vous le pays, etc.

dont on suppose qu'une chanson de Gœthe[75] lui donna l'idée, font
partie de ces additions, aussi bien que les beaux vers

       Qui n'a pas éprouvé combien les mots sont impuissans, etc.

[Note 75: _Kennst du das Land wo die citronen blühn_, etc.]

Il est curieux et instructif à la fois de suivre la marche de ses
corrections pour l'un des vers les plus admirés de ce poème. Il avait
d'abord écrit:

       _Mind on her lip and music in her face_.

Il mit ensuite:

       _The mind of music breathing in her face_.

Mais cela ne le satisfaisant pas encore, il changea de nouveau; et voici
le vers tel qu'il est resté:

       _The mind, the music breathing from her face_.

Mais le plus long et le plus brillant des passages que son imagination
lui inspira, tandis qu'il revoyait son premier travail, c'est ce torrent
de sentimens éloquens qui suit la strophe,

      Oh, ma Zuleika! viens partager mon bateau et y amener le
      bonheur, etc.

morceau de poésie qui, pour l'énergie et la tendresse des pensées,
l'harmonie de la versification et le choix des expressions, n'a que peu
de pièces auxquelles on le puisse comparer, chez tous les poètes anciens
et modernes. La totalité de ce beau passage fut envoyée par fragmens au
compositeur; les corrections suivant les corrections, et la pensée
nouvelle venant à chaque instant ajouter de la force à la pensée. Voici
un autre exemple des corrections successives auxquelles il a dû
quelques-uns de ses plus admirables passages. Chacun de nos lecteurs se
rappelle sans doute ces quatre beaux vers:

       _Or, since that hope denied in worlds of strife,
       Be thou the rainbow to the storms of life!
       The evening beam that smiles the clouds away,
       And tints to-morrow with prophetic ray_!
       (Ou, si cette espérance nous est refusée dans ce monde
       orageux, sois l'arc-en-ciel des tempêtes de la vie! le rayon
       du soleil couchant qui dissipe les nuages, et annonce un
       beau lendemain!)

Dans la copie envoyée d'abord à l'éditeur, le dernier vers était ainsi
écrit:
                                       (_an airy_  )
       _And tints to-morrow with_ (                ) _ray_.
                                       (_a fancied_)

La note suivante y était jointe:


MONSIEUR MURRAY,

«Choisissez des deux épithètes, _fancied_ ou _airy_, celle qui vous
paraîtra convenir le mieux; si aucune ne peut aller, dites-le moi, et
j'en rêverai quelqu'autre.»

Le poète, il faut l'avouer, rêva heureusement; _prophetic_ est de tous
les mots celui qui convient le mieux au sujet[76].

[Note 76: On verra toutefois, dans une lettre suivante à M. Murray,
que Byron lui-même ne sentit pas d'abord l'heureuse propriété de cette
épithète; il est donc probable que le mérite de ce choix appartient a M.
Gifford.
(_Note de Moore_.)]

Je ne choisirai plus parmi les additions à ce poème qu'un exemple qui
prouve que le soin avec lequel il revoyait ses poésies égalait la
facilité avec laquelle il les composait d'abord. Les six premiers vers
du long morceau que je viens de citer ayant été envoyés trop tard à
l'éditeur, furent ajoutés par un _erratum_ à la fin du volume; ils
commençaient d'abord ainsi:

       _Soft as the Mecca-Muezzin's strains invite
       Him who hath journey'd fars to join the rite_

Quelques heures après, il les renvoya corrigés ainsi,

       _Blest as the Muezzin's strain from Mecca's dome,
       Which welcomes faith to view her Prophet's tomb_.

avec le billet suivant à M. Murray.


3 décembre 1813.


«Voyez dans l'_Encyclopédie_, article _la Mecque_, si c'est là ou à
Médine que le Prophète est enterré; si c'est à Médine, rétablissez ainsi
les deux premiers vers de ma variante:

       _Blest as the call which from Medina's dome
       Invites devotion to her Prophet's tomb_, etc.

Si, au contraire, c'est à la Mecque, mettez les deux vers que je viens
de vous indiquer.--_La Fiancée d'Abydos_, chant II, page...

«Tout à vous, etc.

B.

«Vous trouverez cela en cherchant _la Mecque_, _Médine_ ou _Mahomet_. Je
n'ai point de livres que je puisse consulter ici.»


Ce billet fut bientôt après suivi d'un autre:

«Avez-vous vérifié? Est-ce _Médine_ ou _la Mecque_ qui renferme le
_Saint-Sépulcre_? N'allez pas me faire blasphêmer par votre négligence.
Je n'ai pas, sous la main, de livres que je puisse consulter; sans quoi
je vous aurais évité cette peine. Je _rougis_, en bon _Musulman_; de ne
plus me rappeler cela avec précision.

«Tout à vous, etc.»

B.


En dépit de toutes ces altérations successives, voici ces deux vers tels
qu'ils sont demeurés:

       _Blest as the Muezzin's strain from Mecca's wall
       To pilgrims pune and prostrate at his call_.

Outre le soin méticuleux qu'il apporta lui-même à la correction de ce
nouveau poème, il paraît, d'après la lettre suivante, qu'il invoque, à
ce sujet, le goût exercé de M. Gifford.



LETTRE CXLIV.

À M. GIFFORD.

12 novembre 1813.


MON CHER MONSIEUR,

«J'espère que vous voudrez bien remarquer, toutes les fois que j'ai
quelque chose à vous demander, que c'est tout l'opposé d'une certaine
dédicace, et que je _ne_ m'adresse _pas_ à l'éditeur du
_Quarterly-Review_, mais à M. Gifford. Vous sentirez bien cette
distinction, et je n'ai pas besoin d'y insister davantage.

»Vous avez eu la bonté de lire en manuscrit quelque chose de moi, un
conte turc; et je serais charmé que vous voulussiez bien me faire la
même faveur, maintenant que le voilà en épreuves. Je ne puis pas dire
que je l'aie écrit pour m'amuser, je n'y ai pas été non plus _forcé par
la faim et les instantes prières de mes amis_; mais j'étais dans cette
position d'esprit où les circonstances nous placent souvent, nous autres
jeunes gens, position d'esprit qui demandait que je m'occupasse à quoi
que ce fût, excepté aux réalités; c'est sous cette inspiration peu
brillante que ce poème a été composé. Quand il fut fini, et que j'eus au
moins obtenu ce résultat de m'être arraché à moi-même, je crus que vous
auriez la bonté de permettre que M. Murray vous l'adressât. Il l'a fait;
et le but de cette lettre est de vous demander pardon de la liberté que
je prends de vous le soumettre une seconde fois.

»Je vous prie de _ne_ me _point_ répondre. Sincèrement, je sais que
votre tems est pris; c'est assez, plus qu'assez si vous avez la bonté de
lire; vous n'êtes pas un homme auquel on puisse imposer la fatigue de
répondre.

»Un mot à M. Murray suffira: «Jetez cela au feu!» ou: «Lancez-le à cent
colporteurs, pour aller réussir ou tomber loin d'ici.» Il ne mérite que
la première destinée, comme l'ouvrage d'une semaine, écrivaillé _stans
pede in uno_, le seul pied, pour le dire en passant, sur lequel je
puisse me tenir. Je vous promets de ne plus vous importuner pour moins
de quarante chants, avec un voyage entre chacun d'eux.

»Croyez-moi toujours,

»Votre obligé et affectionné serviteur,»

BYRON.


Les lettres et les billets suivans, adressés à cette époque à M. Murray,
ne sauraient manquer d'être agréables à ceux pour qui l'histoire des
travaux de l'homme de génie n'est pas sans intérêt.



LETTRE CXLV.

À M. MURRAY.

12 novembre 1813.


«Deux de mes amis, MM. Rogers et Sharpe, m'ont conseillé, pour diverses
raisons, de ne hasarder à présent aucune publication isolée. Comme ils
n'ont point vu le poème dont il s'agit maintenant entre nous, leur avis,
à cet égard, n'a pu être dicté par leur opinion de ses défauts, ou de
son mérite, s'il en a aucun. Vous m'avez dit que les derniers
exemplaires du _Giaour_ étaient partis, ou que du moins il ne vous en
restait plus entre les mains. S'il entre dans vos idées d'en donner une
nouvelle édition, avec les dernières additions qui n'ont encore paru que
dans celle en deux volumes, vous pourriez y ajouter _la Fiancée
d'Abydos_, qui ferait ainsi sans bruit son entrée dans le monde. Si elle
y était favorablement accueillie, nous pourrions en tirer quelques
exemplaires séparément pour ceux qui ont déjà acheté _le Giaour_; dans
le cas contraire, nous la ferions disparaître de toutes les éditions que
nous donnerions dans la suite. Qu'en dites-vous? Pour moi, je suis
très-mauvais juge dans ces sortes d'affaires; et malgré la partialité
que l'on a toujours pour ses propres ouvrages, j'aimerais mieux suivre à
cet égard l'avis de qui que ce soit plutôt que le mien.

»_P. S._ Renvoyez-moi, je vous prie, ce soir, toutes les épreuves que
j'ai rendues; j'ai quelques changemens en vue que je serais bien aise de
faire immédiatement. J'espère qu'elles seront sur des feuilles séparées,
et non, comme celles du _Giaour_ le sont quelquefois, sur une seule
feuille d'un mille de long, semblable à des complaintes, et que je ne
saurais lire aisément.»

À M. MURRAY.


13 novembre 1813.

«Voulez-vous faire passer à M. Gifford l'épreuve avec la lettre
ci-incluse? Il y a un changement que l'on pourrait faire dans le
discours de Zuleika, au chant II, le seul qu'elle y prononce. Au lieu
de:

       Et maudire, si je pouvais maudire, le jour, etc.

On mettrait:

      Et pleurer, puisque je n'oserais maudire, le jour qui vit ma
      naissance solitaire, etc., etc.

»Tout à vous,»

B.


«Dans les derniers vers envoyés manuscrits, au lieu de _living heart_
(cœur brûlant), mettez _quivering heart_ (cœur tremblant). C'est le
neuvième vers du passage manuscrit.

»Toujours tout à vous,»

B.


À M. MURRAY.

«Variantes d'un vers du second chant. Au lieu de

       _And tints to-morrow with a_ fancied _ray_,

Imprimez:

       _And tints to-morrow with_ prophetic _ray_.

       _The evening beam that smiles the clouds away
       And tints to-morrow with prophetic ray_[77].

[Note 77: Pour la traduction, voyez plus haut, page 264.]

Ou bien encore:

                  (_gilds_)
       _And_ (            ) _the hope of morning with its ray_;
                  (_tints_)

Ou enfin:

       _And gilds to-morrow's hope with heavenly ray_.

«Je voudrais que vous eussiez la bonté de demander à M. Gifford laquelle
de ces versions est la meilleure, ou plutôt la _moins mauvaise_.

«Je suis toujours, etc.

«Vous pouvez lui communiquer ma demande à ce sujet, en lui envoyant _la
seconde_[78], après que j'aurai vu cette même _seconde_.»

[Note 78: Terme technique; la seconde épreuve: la seconde feuille
d'essai soumise à l'inspection de l'auteur.]


A M. MURRAY.

13 novembre 1813.


«Certainement. Croyez-vous qu'il n'y ait que les Galiléens qui
connaissent _Adam_, _Eve_, _Caïn_[79] et _Noé_? A coup sûr j'aurais pu
mettre aussi Salomon, Abraham, David et même Moïse. Vous cesserez d'en
être étonné quand vous saurez que _Zuleika_ est le nom _poétique persan_
de la femme de _Putiphar_, et que dans leur littérature se trouve un
long poème sur Joseph et sur elle. Si vous avez besoin d'autorités,
ouvrez Jones, d'Herbelot, Vathek, ou les notes aux _Mille et Une Nuits_,
vous pourrez même tirer de tout ceci la substance d'une note pour notre
propre ouvrage, si vous jugez qu'il en soit besoin.

[Note 79: M. Murray avait exprimé quelque doute sur la propriété de
mettre le nom de Caïn dans la bouche d'un Musulman.
(_Note de Moore_.)]

«Dans la dédicace, au lieu de _le respect le plus affectueux_, mettez
_avec tous les sentimens d'estime et de respect_.»


A M. MURRAY.

14 novembre 1813.

«Je vous envoie une note pour les _ignorans_, mais, en vérité, je
m'étonne de vous trouver du nombre. Je ne me soucie que fort peu du
mérite poétique de mes compositions; mais, quant à _la fidélité des
mœurs_ et la _correction du costume_, dont les _funérailles_ sont une
bonne preuve, je me défendrai comme un diable.

«Tout à vous, etc.»

B.


14 novembre 1813.

«Ordonnez qu'on remette au compositeur, non _la première_ qui est entre
les mains de M. Gifford, mais _la seconde_, que je viens de vous
renvoyer, parce qu'elle renferme plusieurs nouvelles corrections et deux
vers de plus.»

«Toujours tout à vous, etc.»



LETTRE CXLVI.

A M. MURRAY.

15 novembre 1814.


«M. Hodgson a relu et ponctué cette _seconde_, sur laquelle il faudra
imprimer. Il m'a donné aussi quelques avis, que j'ai adoptés pour la
plupart, parce que, depuis dix ans, il s'est montré pour moi un ami
très-sincère et jamais flatteur. Il aime mieux _la Fiancée_ que _le
Giaour_; en cela vous allez croire qu'il cherche à me flatter, mais il
ajoute, et je suis de son opinion, qu'il doute qu'elle ait jamais un
succès aussi populaire. En opposition avec tous les autres, il veut que
je la publie séparément; nous pourrons facilement nous décider
là-dessus. J'avoue que j'aimerais mieux la double forme. Il prétend que
la versification en est supérieure à celle de toutes mes autres
compositions; il serait étrange que cela fût vrai, car elle m'a coûté
moins de tems qu'aucune autre, bien que j'y aie travaillé plus d'heures
de suite chaque fois.

«_P. S._ Occupez-vous de la ponctuation; moi, je ne le puis faire: je ne
connais pas une virgule, du moins je ne sais où en placer une.

«Ce coquin de compositeur a sauté deux vers du commencement et
_peut-être davantage_, qui étaient dans la copie. Recommandez-lui, je
vous prie, d'y faire plus d'attention. J'ai rétabli les deux vers, mais
je jurerais bien qu'ils étaient sur le manuscrit.»



LETTRE CXLVII.

A M. MURRAY.

17 novembre 1813.


«Pour bien nous entendre sur un sujet qui, comme _le terrible compte,
quand les hommes ne riront plus_, rend la conversation peu amusante, je
crois qu'il vaut autant vous en _écrire_ maintenant deux mots. Avant que
je quittasse Londres pour le Lancashire, vous avez dit que vous étiez
prêt à me donner 500 guinées du _Giaour_, ma réponse a été, et je ne
prétends pas m'en dédire, que nous en reparlerions à Noël. Le nouveau
poème peut réussir, ou ne réussir pas; les probabilités dans les
circonstances actuelles sont qu'il paiera au moins les avances, mais
cela même n'est pas encore prouvé, et jusqu'à ce que cela soit décidé
d'une manière ou d'une autre, nous n'en dirons pas un mot. En
conséquence je différerai tous arrangemens pour _la Fiancée_ et _le
Giaour_, jusqu'à Pâques 1814, et alors vous me ferez vous-même les
propositions que vous jugerez convenables. Je dois dès à présent vous
prévenir que je ne regarde pas _la Fiancée_, comme valant la moitié
autant que _le Giaour_: lors donc que l'époque indiquée sera venue, vous
verrez, d'après le succès qu'elle aura eu, ce qu'il vous plaira
d'ajouter _à_ ou de retrancher de la somme offerte pour _le Giaour_,
dont le succès est maintenant assuré.

«Je regarde les tableaux de Phillips comme miens, et l'un des deux
meilleurs, non pas l'Arnot, est bien à votre service, si vous voulez
l'accepter en cadeau.

»_P. S._ Portez à mon compte les frais de la gravure du portrait,
puisque les planches ont été brisées par mon ordre, et ayez la bonté de
détruire immédiatement les exemplaires tirés de ce malheureux ouvrage.

»Je veux vous offrir quelque compensation de la peine que je vous donne
par mes éternelles corrections; je vous envoie Cobbett pour vous
confirmer dans votre orthodoxie.

»Encore un changement; au lieu de _un_, mettez _le: le cœur dont la
douceur_, etc.

»Rappelez-vous que la dédicace doit porter: _Au très-honorable lord
Holland_, sans les prénoms _Henry_, etc.»


À M. MURRAY.

20 novembre 1813.


«Nouvelle besogne pour les libraires de _pater noster Row_; je fais tous
mes efforts pour _enfoncer le Giaour_, tâche qui ne serait pas difficile
pour tout autre que son auteur.»


À M. MURRAY.

22 novembre 1813.


«Je n'ai pas le tems d'examiner de bien près; je crois et j'espère que
tout est imprimé correctement. Je me soucie moins que vous ne pourriez
penser du succès de mes ouvrages; mais la moindre faute de typographie
me tue; je ne saurais voir sans colère les mots mal employés par les
compositeurs. Relisez attentivement, je vous prie, et voyez si quelque
bagatelle ne m'aurait point échappé.

»_P. S._ Envoyez les premiers exemplaires, _de la part de l'auteur_, à
M. Frère, M. Canning, M. Hébert, M. Gifford, lord Holland, lord
Melbourne (Whitehall), lady Caroline Lamb (Brocket), M. Hodgson
(Cambridge), M. Merivale et M. Ward.»


À M. MURRAY.

23 novembre 1813.


«Vous me demandiez quelques réflexions, je vous envoie par _Sélim_
(voyez son discours, chant II, page...), dix-huit vers d'une tournure
réfléchie, pour ne pas dire éthique. Encore une épreuve, décidément la
dernière, si elle est passable, ou, dans tous les cas, la pénultième. Je
n'ai pas besoin de dire que je suis fier de l'approbation de M. Canning,
si effectivement il a bien voulu l'exprimer[80]. Quant à l'impression,
imprimez comme vous l'entendrez, à la suite du _Giaour_, ou séparément,
si vous l'aimez mieux; seulement conservez-moi quelques exemplaires _en
feuilles_.

[Note 80: Voici le billet de M. Canning:

«J'ai reçu les livres, et parmi, _la Fiancée d'Abydos_; elle est
très-belle, en vérité, très-belle. Lord Byron a eu la bonté de m'en
promettre un exemplaire, le jour où nous avons dîné ensemble chez M.
Ward. Je ne rappelle pas cette promesse pour épargner le prix de
l'achat, mais parce que ce cadeau, de sa part, me flatterait
infiniment.»
(_Note de Moore_.)]

»Me pardonnerez-vous de vous arrêter encore une fois? je le fais dans
votre intérêt. Il faut écrire:

       He makes _a solitude, and calls it peace_.

»_Makes_ (fait) se rapproche plus du passage de Tacite dont l'idée est
imitée, et en outre, c'est une expression plus forte que _leaves_:

       _Mark where his carnage and his conquest cease;
       He makes a solitude, and calls it peace_.

(Voyez, quand son carnage et ses conquêtes cessent, il fait une solitude
et appelle cela... paix.)



LETTRE CXLVIII.

À M. MURRAY.

27 novembre 1813.


«Si vous voulez relire attentivement cette épreuve en la confrontant
avec la dernière que j'ai renvoyée avec des corrections, vous la
trouverez probablement bonne; vous le pouvez faire au moins aussi bien
que moi, et je n'en ai pas le tems en ce moment. Je voudrais que la
nouvelle édition du _Giaour_ fût jointe aux exemplaires que j'ai
demandés hier pour quelques amis. Si cela n'est pas possible, vous
enverrez les _Giaours_ après séparément.

»Le _Morning-Post_ dit que je suis l'auteur de _Nourjahad_! Ce faux
bruit vient de la complaisance que j'ai eue de leur prêter mes dessins
pour leurs costumes; mais cela ne vaut pas la peine d'être démenti dans
les formes. D'ailleurs, cette supposition attirera au pauvre mélodrame
de furieuses et divertissantes critiques. L'_Orientalisme_, qui s'y
trouve, dit-on, dans toute sa splendeur, de quelque auteur qu'il soit,
équivaut à un avertissement pour vos poésies orientales, en mettant le
Levant en faveur auprès du public.

»_P. S._ J'espère que si quelqu'un venait à m'en accuser devant vous,
vous voudrez bien dire la vérité, c'est-à-dire que je ne suis pas le
mélodramaturge.»



LETTRE CXLIX.

À M. MURRAY.

28 novembre 1813.


«Si ce n'est pas trop abuser de votre obligeance, envoyez, au reçu de la
présente, en mon nom, à lady Holland, un nouvel exemplaire du
_Journal_[81]; c'est pour le comte Grey, et je vous laisserai mon propre
exemplaire. Envoyez aussi, dès que vous le pourrez, un exemplaire de _la
Fiancée_ à M. Sharpe, à lady Holland et à lady Caroline Lamb.

[Note 81: _Journal de Penrose_, livre que M. Murray publiait alors.]

»_P. S._ M. Ward et moi persistons toujours dans notre projet; mais je
ne vous troublerai d'aucun arrangement au sujet du _Giaour_ et de _la
Fiancée_[82], jusqu'à notre retour, ou, dans tous les cas, avant le mois
de mai 1814. D'ici, vous aurez le tems de voir si votre offre vous est
préjudiciable ou non; dans le premier cas, vous pourrez réduire la somme
proportionnellement; dans le second, je n'accepterai jamais une offre
plus élevée que celle que vous avez faite, qui est déjà trop belle et
certainement plus que raisonnable.

[Note 82: M. Murray lui avait offert 1,000 guinées des deux poèmes.
(_Note de Moore_.)]

»J'ai reçu, ceci entre nous, de sir James Mackintosh un billet
très-flatteur au sujet de _la Fiancée_, avec invitation d'aller passer
la soirée chez lui; mais il est trop tard pour accepter.»


À M. MURRAY.

Dimanche... lundi matin, 3 heures, _jurant_ et en robe de chambre.


«Je vous envoie à tems deux vers que j'ai omis par ma faute, pour en
faire une page _erratum_, puisqu'il est trop tard pour les insérer dans
le texte. Le passage entier est une imitation de la _Médée_ d'Ovide, et,
sans ces deux vers, il est absolument incomplet. Je vous conjure, que
cela soit fait directement: cela ajoutera une page, _matériellement_
parlant, à votre livre, et ne saurait faire de mal, puisque nous sommes
encore à tems _pour le public_. Ô vous, mon cher oracle! répondez-moi
affirmativement. Vous pouvez envoyer un carton à ceux qui ont déjà leur
exemplaire, surtout ne manquez pas d'en joindre un à ceux de tous les
_critiques_.

»_P. S._ J'ai quitté, pour faire cette correction, mon lit, ou du reste
je ne pouvais dormir; je vais essayer si l'_Allemagne_ opérera sur moi
comme un somnifère, mais j'en doute.»


À M. MURRAY.

29 novembre 1813.


«_Vous avez_, dites-vous, _relu avec soin_! Comment donc avez-vous pu
laisser subsister une faute aussi stupide? Ce n'est pas _courage_, c'est
_carnage_ qu'il faut. Corrigez cela, si vous ne voulez me forcer à me
couper la gorge.

»J'apprends avec beaucoup de peine la prise de Dresde.»



LETTRE CL.

À M. MURRAY.

Lundi, 29 novembre 1813.


«Vous en ferez comme il vous plaira; mais que je parte ou que je reste,
je ne vous dirai pas un mot à ce sujet jusqu'au mois de mai, et encore
ne vous en parlerai-je à cette époque que si cela ne doit pas vous
gêner. J'ai bien des choses, particulièrement des papiers, dont je
désire vous laisser le soin. Il n'est pas nécessaire d'envoyer les vases
maintenant, M. Ward étant parti pour l'Écosse. Vous avez raison; quant à
la page d'_errata_, il vaut mieux la placer au commencement. Les
complimens de M. Perry sont un peu prématurés; cela peut nous faire
tort, en excitant une attente dans le public que nous ne justifierons
peut-être pas; nous devons être au-dessus de ces moyens-là. Je vois le
second article dans le _Journal_, ce qui me fait soupçonner que vous
pourriez être auteur de tous les deux.

»N'aurait-il pas autant valu dire dans l'avertissement EN DEUX CHANTS?
Autrement ils vont penser que ce sont encore des _fragmens_, espèce de
composition qui ne peut guère aller qu'une fois; _une ruine_ fait
très-bien dans un paysage, mais on ne s'aviserait pas d'en construire
une ville. Telle quelle, _la Fiancée_ est jusqu'ici mon seul ouvrage
d'une certaine étendue, excepté la satire que je voudrais à tous les
diables; le _Giaour_ est une série de fragmens; _Childe_ n'est pas
terminé et ne le sera probablement jamais. Je vous renvoie le billet de
M. Hay, et je vous remercie, ainsi que lui.

»Il a couru quelques épigrammes sur M. Ward; j'en ai vu une aujourd'hui.
Je n'ai pas vu la première; je l'ai seulement entendue. Quant à la
seconde, celle que j'ai vue, elle m'a paru mauvaise. J'espère seulement
que M. Ward voudra bien m'y croire tout-à-fait étranger. J'ai trop
d'estime pour lui, pour laisser nos différences d'opinions politiques
dégénérer en animosité, ou applaudir à quoi que ce soit, dirigé contre
lui ou contre les siens. Il est inutile que vous preniez la peine de me
répondre, je vous verrai dans le courant de la soirée.

»_P. S._ Je me suis étendu sur cette épigramme, parce que, d'après ma
position dans le camp ennemi et la qualité d'_ingénieur_ aux
avant-postes dont j'y jouis, je pourrais être accusé d'avoir lancé ces
grenades; mais avec un ennemi aussi honorable, je ne connais que la
guerre ouverte et non ces escarmouches de partisans. Encore une fois, je
n'y ai pris et n'y prendrai jamais aucune part; je n'en connais pas même
l'auteur.»


À M. MURRAY.

30 novembre 1813.


«Imprimez ceci à la suite de _tout ce qui a rapport à la Fiancée
d'Abydos_.

B.


»Omission. Chant II, page... après le vers 449,

       _So that those arms cling closer round my neck_.

lisez:

       _Then if my lip once murmur, it must be
       No sigh for safety, but a prayer for thee_.

(En sorte que, si mes lèvres murmurent, ce ne sera point un soupir pour
mon salut, mais une prière pour toi.)


À M. MURRAY.

Mardi soir, 30 novembre 1813.


«Au nom de l'exactitude, surtout dans une page d'_errata_, il faut faire
la correction que je viens de vous envoyer il n'y a pas une demi-heure,
sans délai ni retard, et que je voie l'épreuve demain de bonne heure. Je
me suis rappelé que _murmurer_ est un verbe neutre (en anglais); j'ai
été obligé de changer mon verbe et d'avoir recours au substantif
_murmure_;

       _The deepest murmur of this lip shall be
       No sigh for safety, but a prayer for thee_!

       (Le dernier murmure de ces lèvres sera, non un soupir pour
       mon salut, mais une prière pour toi!)

«N'envoyez pas les exemplaires pour la province, avant que tout ne soit
comme il faut.»


À M. MURRAY.

2 décembre 1813.


«Dès que vous le pourrez, faites insérer ce que je vous envoie ci-joint
ou dans le texte ou dans les _errata_. J'espère qu'il en est encore
tems, au moins pour quelques exemplaires. Ce changement se rapporte à la
même partie, l'avant-dernière page avant la dernière correction envoyée.

»_P. S._ Je crains, d'après tout ce que j'entends dire, que les gens ne
se soient fait d'avance une trop haute idée de cette nouvelle
publication: ce serait un malheur; mais il est trop tard pour y
remédier. C'est la faute de M. Perry et de mes sages amis; n'allez pas,
vous, élever vos espérances de succès à cette hauteur, de crainte
d'accidens. Quant à moi, je vous assure que j'ai assez de philosophie
pour soutenir comme il faut cette épreuve. J'ai fait tout ce qu'il a été
en mon pouvoir pour empêcher, dans tous les cas, que vous n'y
perdissiez, ce qui ne doit pas laisser que d'être une consolation pour
tous deux.»


À M. MURRAY.

3 décembre 1813.


«Je vous envoie une _égratignure_ ou deux qui _guérissent_. Le
_Christian-Observer_ est très-peu poli, mais certainement bien écrit, et
fort tourmenté du néant des livres et des auteurs. Je suppose que vous
ne serez pas charmé que ce volume soit plus irréprochable, s'il doit
partager le sort ordinaire des livres de morale.

»Avant d'imprimer, faites-moi voir une épreuve des six vers à
intercaller.»


À M. MURRAY.

Lundi soir, 6 décembre 1813.


«Tout est fort bien, excepté que les vers ne sont pas convenablement
numérotés, et puis une faute diabolique, page 67, qu'il faut corriger à
la plume, s'il n'y a plus moyen de le faire autrement, c'est l'omission
de la négative _pas_ devant _désagréable_, dans la note sur le _Rosaire
d'ambre_. C'est horrible, cela vaut presque ma sottise dans le mauvais
choix du titre (_la Fiancée_, etc.). Ne laissez pas un exemplaire sortir
de votre magasin sans avoir rétabli la négation; c'est une bêtise et un
contresens, tel que cela est maintenant. Je voudrais que le compositeur
eût sur le dos un vampire à cheval.

»_P. S._ La page 20 porte toujours _a_ au lieu de _ont_. Jamais poète
fut-il assassiné comme je le suis par vos diables de compositeurs?

»2e _P. S._ Je crois et j'espère que la négation se trouvait dans la
première édition. Il faut trouver un moyen quelconque de la rétablir.
J'ai bien assez de mes propres sottises sans répondre encore de celles
des autres.»



LETTRE CLI.

À M. MURRAY.

27 décembre 1813.


«Lord Holland a la goutte, et vous serait fort obligé si vous pouviez
obtenir, et lui envoyer, aussitôt que possible, le nouvel ouvrage de Mme
d'Arblay ou celui de miss Edgeworth. Je sais qu'ils n'ont pas encore
paru, mais peut-être _votre majesté_ a-t-elle des moyens de se procurer
ce que nous autres ne pourrions encore obtenir pour notre argent. Je
n'ai pas besoin de vous dire que, quand vous pourrez ou voudrez
m'accorder la même faveur, j'en serai très-reconnaissant: je suis malade
d'impatience de mettre le nez dans le livre de Mme d'Arblay.

»_P. S._ Vous me parliez aujourd'hui de l'édition américaine de certain
ouvrage de ma jeunesse sans cesse se reproduisant. Puisque je n'y puis
plus rien maintenant, j'aurais quelque curiosité de voir cet échantillon
de typographie transatlantique. Faitesen donc venir un exemplaire pour
vous et pour moi, mais n'en importez pas davantage, parce que je désire
sérieusement que la chose soit oubliée autant qu'elle a été pardonnée.

»Si vous écrivez à l'éditeur du _Globe_, dites-lui que je ne demande pas
d'excuses, que je ne veux pas les forcer à se contredire, que je leur
demande simplement de cesser une accusation la plus mal fondée qu'il se
puisse imaginer. Je n'ai jamais été conséquent en rien, que dans mes
principes politiques; et comme ma rédemption ne se peut espérer que de
cette seule vertu, c'est un meurtre que de m'enlever cette dernière
ancre de salut.»


Nous pourrions encore mettre sous les yeux de nos lecteurs grand nombre
de ces promptes missives dans lesquelles il consignait ses pensées
_encore toutes saignantes_, mais nous en avons donné assez pour montrer
qu'il était infatigable à se corriger lui-même, courant sans relâche
après la perfection, et, comme tous les hommes de génie, entrevoyant
toujours quelque chose au-delà de ce qu'il était parvenu à produire.

À cette époque un appel fut fait à sa générosité par une personne dont
la mauvaise réputation eût facilement motivé un refus aux yeux de la
plupart des hommes. Toutefois, cette circonstance même le lui fit
favorablement accueillir par un sentiment de philantropie plus éclairé;
car M. Murray lui faisant des observations sur ses intentions généreuses
à l'égard d'un homme à qui personne autre ne donnerait un sou: «C'est
précisément parce que personne autre ne le lui donnera, que je dois
venir à son secours.» La personne dont il s'agit ici était M. Thomas
Ashe, auteur d'une certaine brochure intitulée _le Livre_, qui, par les
matières délicates et secrètes qui y étaient discutées, attira plus
l'attention du public que ne le méritait l'auteur par le talent et même
la méchanceté qu'il y avait mis. Dans un accès de repentir, que nous
devons croire sincère, cet homme écrivit à Lord Byron, alléguant sa
pauvreté pour excuse du vil emploi qu'il avait fait jusqu'alors de sa
plume, et sollicitant l'assistance de sa seigneurie pour le mettre à
même d'exister à l'avenir d'une manière plus honorable. C'est à cette
demande que Lord Byron fit la réponse suivante, si remarquable par la
raison élevée et les sentimens on ne peut plus honorables qu'il y
déploie.



LETTRE CLII.

À M. ASHE.

N° 4, Bennet-Street, Saint-James's, 14 décembre 1813.


MONSIEUR,

«Je vais demain à la campagne pour quelques jours; à mon retour je
répondrai plus au long à votre lettre. Quelle que soit votre situation,
je ne puis qu'approuver votre résolution d'abjurer et d'abandonner la
composition et la publication d'ouvrages tels que ceux dont vous parlez.
Croyez-m'en, ils amusent peu de gens, déshonorent l'auteur et le
lecteur, et ne profitent à personne. Ce sera un plaisir pour moi, autant
que mes moyens bornés me le permettront, de vous aider à vous délivrer
d'une pareille servitude. Dans votre réponse, dites-moi de quelle somme
vous auriez besoin pour vous retirer des mains de ceux qui vous
emploient actuellement, et vous procurer au moins une indépendance
temporaire; je serai charmé d'y contribuer en ce que je pourrai. Il faut
que je termine ici ma lettre pour le présent. Votre nom ne m'est pas
inconnu, et je regrette, dans votre intérêt même, que vous l'ayez
jamais, attaché aux ouvrages que vous avez cités. En m'exprimant ainsi
je ne fais que répéter vos propres paroles, et je n'ai pas la moindre
intention de dire un seul mot qui puisse paraître une insulte à votre
malheur. Si donc je vous avais blessé en quoi que ce puisse être, je
vous prie de me le pardonner.

»Je suis, etc.»

BYRON.


Ashe indiqua 150 livres sterling comme la somme dont il avait besoin
pour sortir d'embarras, et dit qu'il désirait qu'elle lui fût avancée à
raison de 10 livres par mois. Quelques jours s'étant écoulés sans qu'il
reçût de nouvelles de sa demande, le timide solliciteur la renouvela, se
plaignant, à ce qu'il paraît, qu'elle eût été négligée. Là-dessus Lord
Byron, avec une bonté dont bien peu de personnes eussent été capables en
pareil cas, lui fit la réponse suivante.



LETTRE CLIII.

À M. ASHE.

5 janvier 1814.


MONSIEUR,

«Quand vous accusez de négligence une personne qui vous est étrangère,
vous oubliez qu'il est possible que des affaires ou une absence de
Londres aient causé le retard dont vous vous plaignez, comme c'est ici
absolument le cas. Arrivons au fait. Je consens à faire ce que je puis
pour vous tirer de votre position. J'examinais votre premier plan[83],
mais il paraît que votre propre impatience l'a rendu impraticable, au
moins quant à présent. Je déposerai entre les mains de M. Murray la
somme que vous avez fixée, pour vous être avancée, à raison de 10 livres
sterling par mois.

[Note 83: Sa première idée avait été d'aller se fixer à Botany-Bay.]

»_P. S._ J'écris dans un moment où je suis fort pressé, ce qui peut
faire paraître ma lettre bien froide et bien courte; mais, je vous le
répète, je n'ai pas la plus légère envie de vous offenser.»

Cette promesse faite avec tant d'humanité fut ponctuellement exécutée;
voici l'un des reçus d'Ashe que je trouve parmi ses lettres à M. Murray:
«J'ai l'honneur de vous adresser ci-joint un nouveau reçu de 10 livres
sterling, que vous m'avez remises, suivant les ordres généreux de Lord
Byron[84].»

[Note 84: Quand ces avances mensuelles se furent élevées à la somme
de 70 livres sterling, Ashe écrivit pour demander que les autres 80
livres lui fussent remises d'une seule fois pour lui permettre,
disait-il, de profiter d'un passage à la Nouvelle-Galles; qui lui était
offert de nouveau. En conséquence, cette somme lui fut remise sur
l'ordre de Lord Byron.
(_Note de Moore_.)]


Son ami, M. Merivale, l'un des traducteurs des _Extraits de
l'Anthologie_, qu'il regrettait, ainsi que nous l'avons vu, de n'avoir
pas emportés avec lui dans ses voyages, publia vers cette époque un
poème, et reçut de Lord Byron la lettre de compliment suivante.



LETTRE CLIV.

À M. MERIVALE.

Janvier 1814.


MON CHER MERIVALE,

«J'ai lu avec grand plaisir Roncevaux, et j'y aurais trouvé bien peu de
choses à reprendre, si j'avais été disposé à critiquer. Il y a une
variante de deux vers dans l'un des derniers chants; je crois que _Live
and protect_ vaut mieux, parce que _Oh who?_ entraînerait un doute sur
le pouvoir ou la volonté de Roland à cet égard. Je conviens qu'il peut y
avoir du doute sur la place qu'il convient d'assigner à une partie du
poème, et entre quelles actions il faudrait la mettre; mais c'est un
point que vous êtes plus que moi en état de décider. Seulement, si vous
voulez obtenir tout le succès que vous méritez, _n'écoutez jamais vos
amis_, et, comme je ne suis pas le moins importun, écoutez-moi moins que
qui que ce soit.

»J'espère que vous paraîtrez bientôt. _Mars_, mon cher monsieur, est le
mois pour ce _commerce_, et il ne le faut pas oublier. Vous avez fait là
un fort beau poème, et je ne vois que le goût détestable de l'époque qui
vous pourrait faire du tort; encore suis-je sûr que vous en triompherez.
Votre mètre est admirablement choisi et marié[85]» ......................
.........................................................................

[Note 85: Nous n'avons qu'un fragment de cette lettre, le reste est
perdu.]

Dans les extraits de son journal que nous venons de donner, il y a un
passage qui n'a pu manquer d'être remarqué, lorsqu'après avoir parlé de
son admiration pour une certaine dame dont il a lui-même laissé le nom
en blanc, le noble écrivain ajoute: _Une femme serait mon salut_. Ses
amis étaient convaincus qu'il était tems qu'il cherchât dans le mariage
un refuge contre toutes les contrariétés que lui avaient amenées à leur
suite une série d'attachemens moins réguliers: ils l'avaient déterminé,
depuis un an avant, à tourner sérieusement ses pensées vers ce but,
autant toutefois qu'il en était susceptible. C'est surtout, je pense,
par ces conseils et par l'intervention de son amie, lady Melbourne,
qu'il s'était déterminé à demander la main de miss Milbanke, parente de
cette dame. Quoique ses propositions n'eussent pas été acceptées à cette
époque, le refus fut accompagné de toutes les assurances possibles
d'amitié et d'estime: on exprima même le désir singulier de voir
continuer entre eux une correspondance assez étrange entre deux jeunes
gens de sexe différent, dont l'amour n'était pas le motif, et cette
correspondance continua d'avoir lieu. Nous avons vu quel cas Lord Byron
faisait des vertus et des qualités de cette jeune dame, mais il est
évident qu'à cette époque il n'était question d'amour ni de l'un ni de
l'autre côté[86].

[Note 86: Le lecteur a déjà vu ce que Lord Byron dit lui-même à ce
sujet dans son journal: _Quelle étrange situation! quelle étrange amitié
que la nôtre, sans une étincelle d'amour de l'un ou de l'autre côté_,
etc.]

Dans l'intervalle, de nouvelles liaisons, où le cœur du poète était la
dupe volontaire de son imagination et de sa vanité, vinrent détourner
son attention. Cependant, et c'est ordinairement la punition de ces
sortes de commerces, à peine une de ces aventures était-elle terminée
qu'il soupirait après le joug salutaire du mariage, comme la seule chose
qui pût en empêcher le retour. Il est vrai d'ajouter que, pendant le
tems qui s'écoula entre le refus de miss Milbanke et celui où elle
l'accepta, deux ou trois autres jeunes dames de qualité furent
successivement l'objet de ses rêves de mariage. Je passai avec lui
beaucoup de tems, ce printems et le précédent, dans la société de l'une
d'elles dont la famille m'honorait de son amitié, et l'on verra que,
dans la suite de sa correspondance, il me représente comme ayant
vivement désiré lui voir cultiver les bienveillantes dispositions de
cette jeune dame, pour amener au moins quelque chance de mariage.

Il est indubitable que j'aie pu exprimer plus d'une fois de pareilles
idées. Partageant complètement son opinion et celle de la plupart de ses
amis, que le mariage était son seul salut contre cette foule de liaisons
passagères auxquelles il se laissait sans cesse tenter à cette époque,
je ne voyais dans aucune des jeunes personnes sur lesquelles il semblait
porter des vues plus légitimes, un ensemble plus complet des qualités
nécessaires pour le rendre heureux et fidèle, que dans la dame dont il
est ici question. À une beauté extrêmement remarquable elle joignait un
esprit intelligent et naturel, assez d'études pour perfectionner le
goût, beaucoup trop de goût pour faire parade de ses études. Avec un
caractère essentiellement patricien et fier comme le sien, mais qui ne
décelait son orgueil que par la délicate générosité de ses procédés, il
lui fallait une femme d'une ame aussi grande que la sienne, qui passât
quelques-uns de ses défauts en considération de ses nobles qualités et
de sa gloire, qui sût même sacrifier une partie de son bonheur
personnel, plutôt que de violer l'espèce de responsabilité que lui
imposerait aux yeux du monde entier l'honneur d'être la femme de Lord
Byron. Telle était l'idée que, par une longue expérience, je m'étais
faite du caractère de cette jeune dame, et voyant mon noble ami déjà
charmé par ses avantages extérieurs, je ne sentis pas moins de plaisir à
rendre justice aux qualités encore plus rares qu'elle possédait, qu'à
m'efforcer d'élever l'ame de mon ami à la contemplation d'un caractère
de femme plus noble que celui des femmes que pour son malheur il avait
jusque-là pu étudier.

Voilà jusqu'où j'ai pu être conduit par les idées qu'il m'attribue à ce
sujet. Mais en me supposant, comme il le fait dans une de ses lettres,
un désir fixe et arrêté de voir conclure cette affaire, il va plus loin
que je ne suis jamais allé. Quant à la jeune personne elle-même, objet,
sans le savoir, de tous ces projets, et qui n'a jamais vu en lui qu'une
connaissance distinguée, elle eût pu consentir à entreprendre la tâche
périlleuse, mais cependant possible et glorieuse, d'attacher Byron à la
vertu: mais quelque désirable que ce résultat pût me paraître en
théorie, j'avoue que ce n'est pas sans trembler que j'aurais vu risquer
dans cet essai le bonheur d'une jeune demoiselle que j'avais connue et
appréciée dès son enfance.

Je vais maintenant reprendre la suite de son journal, que j'avais
interrompu, et que le noble auteur, comme on le va voir, avait aussi
discontinué pendant quelques semaines à cette époque.



JOURNAL, 1814.


18 février.

«Il y a plus d'un mois que je n'ai tenu ce journal; la plus grande
partie s'en est passée hors de Londres et à Nottingham: somme toute, ce
fut un mois bien et agréablement employé, du moins aux trois quarts. À
mon retour, je trouve les feuilles publiques en fureur[87] et la ville
soulevée contre moi, parce que j'ai signé et publié de nouveau deux
stances sur les larmes de la princesse Charlotte, pleurant le discours
que le régent adressa à lord Landerla en 1812. Ils y reviennent tous;
quelques-unes des injures ne manquent pas de talent; toutes partent du
fond du cœur. On parle d'une motion dans notre chambre à ce sujet...
soit.

[Note 87: Aussitôt après la publication du _Corsaire_, auquel
avaient été joints les vers en question:

       Pleure, fille de royal lignage, etc.

une série d'attaques dirigées, non-seulement contre Lord Byron, mais
encore contre ceux qui s'étaient depuis peu déclarés ses amis, commença
dans le _Courrier_ et le _Morning-Post_, et se continua pendant tous les
mois de février et de mars. Ces écrivains reprochaient surtout au noble
auteur ce qu'eux-mêmes aujourd'hui seraient sans doute assez justes pour
louer en lui, je veux dire l'espèce de réparation qu'il s'était cru
obligé de faire à tous ceux qu'il avait offensés dans sa première
satire. Sentiment de justice honorable, même dans les excès contraires
auxquels il a pu l'entraîner.

Malgré le ton léger avec lequel il affecte çà et là de parler de ces
attaques, il est évident qu'il en était fort tourmenté; effet qu'en les
relisant aujourd'hui, on aurait peine à concevoir, si l'on ne se
rappelait la propriété que Dryden attribue aux petits esprits comme à
d'autres petits animaux: «Ce n'est guère qu'à leurs morsures que nous
nous apercevons de leur existence.»

Voici deux échantillons de la manière dont les gagistes du ministère
osaient parler d'un des maîtres de la lyre anglaise. «Tout cela aurait
pu dormir dans l'oubli avec les drames de lord Carlisle et les poésies
de Lord Byron.»--«Les poésies de Lord Byron ne manquent pas de
partisans, mais la plupart des meilleurs juges lui assignent une place
très-inférieure parmi les poètes du second ordre.»
(_Note de Moore_.)]

»J'ai lu le _Morning-Post_ à mon lever, contenant la bataille de
Bonaparte, la destruction de la douane et un article sur moi, long comme
ma généalogie, et injurieux à l'ordinaire.

»Hobhouse est de retour en Angleterre; c'est le meilleur de mes amis, le
plus gai, et un homme du talent le plus vrai et le plus solide.

»Le _Corsaire_ a été imaginé, écrit, publié, etc., depuis que je n'ai
mis la main à ce journal. On dit qu'il réussit fort bien; il a été écrit
_en amore_ et beaucoup d'après la _vie réelle_. Murray est content de la
vente; et si le public est aussi content de l'acquisition, c'est tout ce
qu'il faut.»


9 heures.

«Je suis allé chez Hanson pour affaires. J'ai vu Rogers, et reçu un
billet de lady Melbourne, _qui dit que l'on dit que_ je suis bien
triste. Je ne sais si je le suis ou non. La vérité est que j'ai beaucoup
de _cette périlleuse drogue qui fait un poids dans le cœur_. Il vaut
mieux qu'ils prennent cela pour le résultat des attaques des journaux,
que s'ils en connaissaient la véritable cause; mais... Ah!... ah!...
toujours un _mais_ à la fin du chapitre.

»Hobhouse m'a conté mille anecdotes de Napoléon, toutes vraies et
excellentes; cet Hobhouse est le plus divertissant compagnon que je
connaisse, et un fort bel homme, par-dessus le marché.

»J'ai lu un peu, j'ai écrit quelques lettres et quelques billets, et je
suis seul, ce que Locke appelle être en mauvaise compagnie: _Ne soyez
jamais seul, jamais oisif_! L'oisiveté est un mal, d'accord; mais je ne
vois pas grand mal dans la solitude. Plus je vois les hommes, moins je
les aime. Si je pouvais seulement en dire autant des femmes, tout serait
pour le mieux. Eh! pourquoi ne le pourrais-je pas? J'ai vingt-six ans,
mes passions ont eu de quoi se satisfaire, mes affections de quoi se
refroidir, et _cependant... cependant_... toujours des _mais_ et des
_cependant_. «Très-bien, vous êtes un marchand de poisson...
Retirez-vous dans un couvent.» Ils se moquent de moi à plaisir.»


Minuit.

«J'ai commencé une lettre que j'ai jetée au feu; j'ai lu... tout cela
inutilement. Je n'ai point fait de visite à Hobhouse, comme je l'avais
promis et comme je l'aurais dû: n'importe, c'est moi qui y perds... Fumé
des cigares.

»Napoléon! cette semaine décidera son sort. Tout semble contre lui; mais
je crois et j'espère qu'il sortira vainqueur de la lutte, ou que du
moins il chassera les envahisseurs. Quel droit avons-nous d'imposer tel
ou tel souverain à la France? Oh! une république! Tu dors, Brutus!
Hobhouse est plein d'anecdotes qu'il a recueillies sur le continent
concernant cet homme extraordinaire; toutes en faveur de son courage et
de ses talens, mais contre sa bonhomie. Cela n'est pas étonnant:
comment, lui, qui connaît si bien le genre humain, pourraît-il ne pas le
haïr et le mépriser?

»Plus l'égalité est grande, plus les maux se distribuent impartialement;
ils deviennent plus légers en se divisant davantage: or donc, une
république!

»Encore des invitations de Mme de Staël; je n'y veux pas répondre.
J'admire ses talens; mais, en vérité, sa société est assommante: c'est
une avalanche qui vous enterre sous une masse de brillantes futilités.
Tout cela n'est que de la neige et des sophismes.

»Irai-je chez Mackintosh mardi? je ne suis pas allé chez le marquis de
Lansdowne, ni chez miss Berry; ce sont cependant deux maisons fort
agréables. Celle de Mackintosh l'est aussi; mais je ne sais, il n'y a
rien à gagner à toutes ces parties, à moins qu'on ne doive y rencontrer
la dame de ses pensées.

»Je m'étonne comment diable qui que ce soit a pu faire ce monde,
pourquoi avoir fait des _dandies_, par exemple, des rois, des _fellows_
de collége[88], des femmes _d'un certain âge_, bon nombre d'hommes de
tout âge, et moi surtout!

       _Divesne, prisco natus ab Inacho,
       Nil interest, an pauper et infima
         De gente, sub dio moreris,
           Victima nil miserantis Orci._
       ................................
       _Omnes eodem cogimur_.

[Note 88: On appelle _fellows_ ceux qui ont pris des grades dans une
université, et ont été élus de certaines pensions prises sur les fonds
de leur collége particulier; pensions qui ne donnent aucunes fonctions,
n'obligent pas même à la résidence, et ne se perdent que par le mariage
du sujet, qui doit être célibataire pour continuer à en jouir.
(_N. du Tr._)]

»Il y a-t-il quelque chose au-delà? Qui le sait? ceux qui ne le peuvent
pas dire. Qui nous dit qu'il y ait effectivement un autre monde? ceux
qui ne le peuvent pas savoir. Quand le sauront-ils? peut-être au moment
où ils s'y attendront le moins, et généralement au moment où ils ne le
souhaiteront pas. Sous ce dernier objet, tous les hommes ne sont pas
égaux: cela dépend beaucoup de l'éducation, un peu des nerfs et des
habitudes, mais surtout de la digestion.»


Samedi, 19 février.

«Je viens de voir Kean dans le rôle de Richard. Parbleu, voilà un homme
qui a de l'ame, de la vie, de la nature, de la vérité, sans exagération
ni diminution. Kemble est parfait dans Hamlet; mais Hamlet n'est pas
dans la nature. Richard est un homme, et Kean est absolument Richard.
Maintenant, à mes affaires...

»Je suis allé chez Waite. Mes dents sont blanches et en bon état; mais
il dit que j'en grince dans mon sommeil, et que j'en émousse la pointe.
Le sommeil ne m'est pas favorable, et cependant je lui fais ma cour
quelquefois douze heures sur vingt-quatre.»


20 février.

«À peine levé, j'ai déchiré deux feuilles de ce journal, je ne sais pas
pourquoi. Hodgson m'est venu voir, et sort d'ici à l'instant. Il a
beaucoup de bonhomie, bien d'autres bonnes qualités et bien plus de
talens qu'on ne lui en accorde, hors du petit cercle de ses amis
intimes.

»Une invitation à dîner chez lord Holland pour y rencontrer Kean. Cet
acteur le mérite et j'espère qu'en fréquentant la bonne société, il
évitera le malheureux défaut qui a été la ruine de Cooke. Il est
maintenant plus grand que lui sur la scène, et ne saurait être moins que
lui dans le monde. Un des journaux le critique et le déprécie
stupidement. Je crois qu'hier soir il a été un peu inférieur à ce qu'il
m'avait paru la première fois. Ce pourrait bien être l'effet de toutes
ces petites critiques de détails, mais j'espère qu'il a trop de bon sens
pour en faire le moindre cas. Il ne peut s'attendre à conserver sa
supériorité actuelle ou même à monter plus haut, sans exciter la
jalousie de ses camarades, et les critiques de leurs partisans. Mais
s'il ne parvient pas à triompher d'eux tous, il ne reste plus de chance
au mérite dans ce siècle d'intrigues et de cabales.

»Je voudrais avoir le talent du drame, je ferais une tragédie
_maintenant_. Mais non, il est trop tard. Hodgson parle d'en écrire une;
je crois qu'il réussira, et que Moore devrait essayer aussi. Il a
beaucoup de talens, et des talens variés; en outre il a beaucoup vu et
beaucoup réfléchi. Pour qu'un auteur touche les cœurs, il faut que le
sien ait senti, mais que peut-être il ait cessé d'être le jouet des
passions. Quand vous êtes sous leur influence, vous ne pouvez que les
sentir, sans être capable de les décrire, pas plus qu'au milieu d'une
action importante, vous n'êtes capable de vous tourner vers votre voisin
et de lui en faire le récit! Quand tout est fini, irrévocablement fini,
fiez-vous-en à votre mémoire; elle n'est alors que trop fidèle.

»Je suis sorti, j'ai répondu à quelques lettres, bâillé de tems en tems
et lu les _Brigands_ de Schiller: la pièce est bien, mais _Fiesque_ vaut
mieux; Alfiéri et l'_Aristodème_ de Monti sont encore infiniment
supérieurs. Les tragiques italiens ont plus d'égalité que les allemands.

»J'ai répondu au jeune Reynolds, ou plutôt je lui ai accusé réception de
son poème, _Safie_. Ce jeune homme a du talent, mais beaucoup de ses
pensées sont empruntées, _d'où?_ c'est aux écrivains de _Revues_ à le
chercher. Je n'aime pas à décourager un débutant, et je crois, bien
qu'il soit un peu rude et plus oriental, qu'il le serait s'il avait vu
la scène où il place son histoire: il a beaucoup de moyens; à coup sûr
ce n'est pas la chaleur qui lui manque.

»J'ai reçu une singulière épître, et la manière dont elle m'est
parvenue, par les mains de lord Holland, n'est pas moins curieuse que la
lettre elle-même, qui du reste est flatteuse et fort jolie.»


Samedi, 27 février.

«Me voici, ici seul, au lieu d'être à dîner chez lord Holland, où
j'étais invité; mais je ne me sens disposé à aller nulle part. Hobhouse
dit que je deviens loup-garou, une espèce de démon de la solitude. C'est
vrai, mais le fait est que je suis simplement demeuré moi-même. La
semaine dernière s'est passée à lire, à aller au spectacle, à recevoir
quelques visites de tems en tems, à bâiller quelquefois, à soupirer
quelquefois, et sans écrire autre chose que des lettres. Si je pouvais
lire toujours, je ne sentirais jamais le besoin de la société. Est-ce
que je la regrette?... Einh! Einh! les hommes ne m'amusent pas beaucoup
et je n'aime qu'une seule femme... à la fois.

»Il y a quelque chose de doux pour moi dans la présence d'une femme, une
sorte d'influence étrange, même dans celles dont je ne suis pas
amoureux, influence dont je ne puis absolument me rendre compte, avec
l'opinion peu avantageuse que j'ai de leur sexe. Cependant je me sens de
meilleure humeur envers moi-même et tout le reste quand il y a une femme
près de moi. Même mistress Mule[89], mon allumeuse de feu, la femme la
plus vieille et la plus ridée qui soit dans cet emploi, la femme la plus
revêche pour tout le monde, excepté moi, me fait toujours rire; ce qui,
il est vrai, n'est pas difficile, quand je suis de bonne humeur.

[Note 89: Cette vieille servante, dont le crayon seul pourrait
représenter la maigreur et l'air de sorcière, fournit un nouvel exemple
de la facilité avec laquelle Lord Byron s'attachait aux choses même les
plus communes, lorsqu'elles avaient une fois excité son bon naturel en
leur faveur, et qu'elles étaient devenues comme associées à ses pensées.
Il trouva d'abord cette vieille femme dans son logement garni de
Bennet-Street, où elle fut pendant six mois une espèce d'épouvantail
pour ses visiteurs. Lorsque l'année suivante il fut logé dans
Albany-Street, un des grands avantages que ses amis voyaient dans ce
changement était de se trouver débarrassés de ce fantôme. Mais non...
ils l'y trouvèrent: il l'y avait amenée de Bennet-Street. L'année
suivante, il était marié, et tenait maison dans Piccadilly; et là, comme
Mrs. Mule n'avait apparu à aucun des visiteurs, on conclut avec trop de
précipitation que la sorcière avait disparu. Cependant, un d'entre ceux
de ses amis qui avaient le plus vivement entretenu cette espérance
trompeuse, s'étant présenté à la porte un jour où tous les domestiques
mâles étaient absens, elle lui fut, à sa grande épouvante, ouverte par
ce même personnage fantastique. La sorcière, il est vrai, avait beaucoup
gagné quant au vêtement, elle avait grandi avec le nombre des gens de
son maître; une perruque neuve et d'autres signes extérieurs attestaient
la promotion qu'elle venait d'obtenir. Quand on demandait à Lord Byron
pourquoi il promenait ainsi cette vieille femme avec lui de maison en
maison, sa seule réponse était: «_Cette pauvre diablesse a toujours été
si bonne pour moi!_»]

»Ah! Ah!... je voudrais être dans mon île! je ne me porte pas bien, et
cependant j'ai l'air d'être en bonne santé. Je crains par momens que ma
tête ne soit pas absolument en bon état; et pourtant ma tête et mon cœur
ont soutenu bien des assauts; qui pourrait les ébranler maintenant? Ils
se déchirent eux-mêmes et je suis malade... malade!

      »Détache-moi, je te prie, ce bouton; pourquoi faut-il qu'un
      chat, un rat, un chien vivent, et que _toi_ seul tu n'aies
      pas de vie[90]?

[Note 90: Shakspeare.]

»Vingt-six ans, à ce que l'on dit... j'aurais pu et je devrais être
pacha à cet âge-là. Je commence à être fatigué de l'existence.

»Bonaparte n'est pas encore à terre; il a battu Blücher et repoussé
Schwartzenberg. Voilà ce que c'est que d'avoir de la tête. S'il gagne
encore une fois sa patrie, _væ victis!_»


Dimanche, 6 mars.

«Mardi dernier j'ai dîné chez Rogers, avec Mme de Staël, Mackintosh,
Shéridan, Erskine, Payne, Knight, lady Donegall et miss R... Shéridan
nous a conté une excellente histoire de lui et du mouchoir de Mme
Récamier; Erskine, quelques histoires où il n'était question que de lui.
Mme de Staël va, dit-elle, écrire un gros livre sur l'Angleterre; pour
_gros_, je m'en rapporte à elle. Elle m'a demandé ce que je pensais du
*** de miss ***, et je lui ai répondu avec beaucoup de sincérité que je
le trouvais bien mauvais et fort inférieur à tout le reste. Je réfléchis
ensuite que lady Donegall étant Irlandaise, il était possible qu'elle
patronisât ***, et je fus fâché d'avoir ainsi exprimé mon opinion, car
je n'aime pas mécontenter les gens dans leur personne ou dans leurs
protégés; on a toujours l'air de l'avoir fait à dessein. Le dîner se
passa très-bien, et le poisson était fort de mon goût, mais, nous
quittâmes la table beaucoup trop tôt après les dames, et Mrs. Corinne y
reste toujours si long-tems, que nous souhaitions lui voir prendre le
chemin du salon.

»C*** est venu me voir aujourd'hui, et pendant que nous causions
ensemble, est arrivé Merivale. C*** ignorant que le nouveau venu est
l'auteur de l'article sur la correspondance de Grimm, dans le
_Quarterly-Review_, se prit à parler de cet article comme de la chose la
plus fade du monde. Moi, qui étais dans le secret, je changeai la
conversation le plus vite qu'il me fut possible, et C*** s'en alla, bien
convaincu qu'il avait fait la meilleure impression sur sa nouvelle
connaissance. Heureusement Merivale est un très-bon enfant ou Dieu sait
ce qu'il aurait pu résulter d'une pareille maladresse. Je n'ai pas osé
le regarder pendant ce discours inopportun; mais, pour mon compte,
j'étais sur des charbons, car j'aime fort Merivale, aussi bien que
l'article en question...

»Je suis invité pour demain soir chez lady Keith: je crois que j'irai;
mais ce sera la première invitation que j'accepterai cette _saison_,
comme l'appela si élégamment le savant Fletcher, lorsque j'eus l'œil et
la joue ouverts par une pierre que me lança maladroitement le petit
bambin de lady ***. «_Ce n'est rien, milord, il n'y paraîtra plus avant
la saison_,» comme si un œil ne me devait être d'aucune utilité d'ici
là.

»Lord Erskine m'a apporté son fameux pamphlet, avec une note marginale
et des corrections de sa main; je l'ai envoyé pour être magnifiquement
relié, et je le garderai comme une relique.

»J'ai fait encadrer ma belle gravure de Napoléon; ses vêtemens impériaux
lui vont comme s'il était né dedans et qu'il les eût portés toute sa
vie.»


7 mars.

«Levé à sept heures, prêt à huit et demie, je suis allé chez M. Hanbon,
dans Beskeley-Square; de là à l'église avec sa fille aînée, Mary Anne,
bonne fille, que j'ai conduite à l'autel pour y épouser le comte de
Portsmouth. Je l'ai vu faire comtesse en bonne forme, j'ai congratulé sa
famille et son mari, bu en leur félicité réciproque un grand verre de
vin, d'excellent Xérès, et m'en suis revenu. On m'avait engagé à rester
pour dîner, je n'ai pu accepter. À trois heures j'ai posé chez Phillips
pour mon portrait. Je suis allé ensuite chez lady M***; je l'aime tant
que j'y reste toujours trop long-tems. _Memento_... m'en corriger.

»J'ai passé la soirée avec Hobhouse: il a commencé un poème qui promet
beaucoup; je voudrais bien qu'il le terminât. J'ai entendu lire quelques
extraits fort curieux d'une vie de Morosini, ce fou de Vénitien qui a
brûlé l'Acropolis et Athènes avec une bombe; que le diable l'emporte!
L'envie de dormir m'a ramené ici; je vais me coucher immédiatement, et
suis engagé à me trouver demain avec Shéridan chez Rogers.

»C'est une cérémonie assez originale que celle du mariage: j'en ai vu
beaucoup de grecs et de catholiques; un seul en Angleterre, il y a bien
des années. Il y a quelques phrases étranges dans le prologue
(l'exhortation) qui m'ont forcé à me retourner pour ne pas rire au nez
de l'homme en surplis. J'ai fait une bévue quand il s'est agi de joindre
les mains des deux heureux époux: j'avais pris leurs deux mains gauches;
je m'en suis aperçu, j'ai réparé mon erreur et me suis hâté de me
retirer derrière la balustrade pour dire _amen_. Portsmouth répondait
comme s'il eût su tout le rituel par cœur, et allait au moins aussi vite
que le prêtre. Il est maintenant minuit, et...»


Jeudi, 10 mars.

«Mardi j'ai dîné avec Rogers, Mackintosh, Shéridan et Sharpe; longues
conversations et bonnes, excepté le peu que j'y ai hasardé. On a
beaucoup parlé de l'ancien tems, d'Horne Tooke, des jugemens, du
témoignage de Shéridan, d'anecdotes de cette époque où, hélas! je
n'étais qu'un enfant. Si j'avais été homme, j'aurais fait un lord Edward
Fitzgerald anglais.

»J'ai reconduit Shéridan chez Brooke, où aussi bien il n'eût pas été
capable de se conduire lui-même, car nous avions été seuls à boire.
Sherry est dans l'intention de se présenter à Westminster que Cochrane
va nécessairement cesser de représenter. Brougham se met aussi sur les
rangs; j'ai grand'peur pour ce pauvre Sherry. Tous deux ont des talens
du premier ordre; mais le plus jeune a _encore_ une bonne réputation.
Nous verrons, s'il arrive à l'âge de son compétiteur, comment il
retirera ses mains du fer rouge placé au timon des affaires publiques.
Je ne sais, mais je n'aime pas à voir décliner les anciens, surtout
Shéridan, malgré toute sa méchanceté.

»J'ai reçu du père et de la mère de lady Portsmouth les plus vifs
remerciemens pour le mariage que j'ai procuré à leur fille. Je ne le
regrette pas, car elle a tout-à-fait l'air d'une comtesse, et c'est une
excellente fille. Elle porte le poids de ses nouveaux honneurs avec une
aisance extraordinaire. Je ne me figurais pas que je dusse réussir si
bien à faire une pairesse.

»Je suis allé au spectacle avec Hobhouse. M. Jordan est admirable dans
le rôle de _Hoyden_, et Jones assez bien dans celui de _Foppington_.
Quelles pièces! quel esprit! hélas! Congrève et Vanbrugh sont nos seuls
comiques! Notre société actuelle est trop insipide pour qu'on en tire de
si bonnes copies. Je ne voulais pas aller chez lady Keith, ce que
Hobhouse trouva étrange. Je m'étonne, moi, qu'il puisse _lui_ aimer les
assemblées. Quand on est amoureux, qu'on veut violer un commandement et
convoiter quelque belle qui se trouve là, à la bonne heure. Mais y
aller, seulement pour se mêler au troupeau, sans motif, sans plaisir,
sans but... je n'en suis plus. Il m'a parlé d'un bruit étrange, je
serais le vrai Conrad, le véritable corsaire, et une partie de mes
voyages aurait eu pour but la piraterie. Einh... les gens approchent
quelquefois de la vérité, mais ils ne la devinent jamais toute entière.
Hobhouse ne sait pas ce que j'ai fait l'année d'après qu'il eût quitté
le Levant, personne ne le sait davantage, ni... ni... ni... Quoi qu'il
en soit, c'est un mensonge; mais je n'aime pas à voir mentir le diable
quand il prend si bien l'apparence de la vérité.

»J'aurai demain des lettres importantes... toutes écriront, et exigeront
des réponses. Puisque je suis parvenu à me mettre bien avec moi-même, il
faut que je tâche de m'y maintenir; jamais toutefois je ne me suis
trompé sur mon compte, quoique bien d'autres l'aient fait.

»*** est venu aujourd'hui, désespéré à cause de sa maîtresse qui s'est
prise d'un caprice pour ***. Il avait commencé à lui écrire une lettre
qu'il n'avait pu terminer; je l'ai finie pour lui; il l'a transcrite et
envoyée. S'il suit mes instructions et qu'il persiste à feindre de
l'indifférence, elle amènera pavillon. Sinon il en sera du moins
débarrassé, et elle ne me paraît guère valoir la peine d'être
entretenue. Mais le pauvre garçon est amoureux; dans ce cas, elle
gagnera la partie... Quand elles découvrent une fois leur pouvoir,
_finita è la musica_.

»J'ai sommeil, il faut aller coucher.»


Mardi, 15 mars.

«J'ai dîné hier avec R***, Mackintosh et Sharpe. Shéridan n'a pas pu
venir. Sharpe nous a raconté plusieurs anecdotes fort amusantes de
l'acteur Henderson. Je suis resté très-tard, et j'avais pris tant de thé
que je n'ai pu m'endormir avant six heures du matin. R*** dit qu'il sera
question de moi dans le prochain numéro du _Quarterly_; en ce cas, j'y
serai bien arrangé, car il ne nous aime pas, nous autres nouveaux venus
au Parnasse. N'importe, quand Sharpe, pour venir dîner, passait devant
la porte d'une certaine _conférence_ légo-littéraire, le _Westminster
forum_, il a vu le nom de Scott et le mien charbonnés sur les murs. La
question à l'ordre du jour pour ce soir étant _lequel de vous deux est
le meilleur poète?_ Je suppose que les _templiers_, ou soi-disant tels,
auront mis nos vers en pièces à qui mieux mieux. Lequel de nous deux
aura eu la majorité, je l'ignore, mais je trouve cette alliance de nos
deux noms très-flatteuse, quoique Scott, à mon avis, méritât d'être mis
en meilleure compagnie.............................

»W. W***, lord Erskine, lord Holland, etc., sont venus me visiter
aujourd'hui. J'ai écrit à *** le bruit de mon identité avec le
_Corsaire_. Elle dit que cela n'est pas étonnant, puisque Conrad _me
ressemble tant_. Il est étrange qu'une personne qui me connaît si
intimement vienne me dire cela à mon nez. Si _elle_ partage cette
opinion, qui diable ne l'adoptera pas?

»Mackintosh est, à ce qu'il paraît, l'auteur de la lettre justificative
dans le _Morning-Post_: c'est bien de la bonté à lui, et plus que je
n'ai fait pour moi-même.............................................

»J'ai dit à Murray de ne pas manquer à m'acheter demain à la vente les
_Nouvelles italiennes_ de Bandello; cela m'ira comme un gant. J'ai lu
une satire contre moi, intitulée l'_Anti-Byron_, et dit à Murray de
l'imprimer, si cela lui convient. Le but de l'auteur est de prouver que
je suis un athée et un conspirateur systématique contre la loi et le
gouvernement. Quelques-uns de ses vers sont bons; quant à sa prose, je
n'ai pas l'avantage de la bien comprendre. Il avance que mes écrits
empoisonnés ont eu un effet sur la société qui nécessite ceci et cela...
et la publication de son propre poème. Celui-ci est un peu long, flanqué
d'une longue préface et d'un titre ronflant. Comme la mouche de la
fable, il paraît que je me suis perché sur une roue qui soulève bien de
la poussière; il y a pourtant cette différence que je ne me regarde pas
comme l'auteur de ce tourbillon.

»Reçu de _Bella_ une lettre à laquelle j'ai répondu. Si je n'y prends
garde, j'en redeviendrai amoureux....................................
.....................................................................

»Je commencerai bientôt un système plus régulier de lecture.»


Jeudi, 17 mars.

«J'ai boxé avec Jackson ce matin pour faire de l'exercice; j'ai
intention de continuer et de renouer connaissance avec les gantelets. La
poitrine, les bras, la respiration, tout va bien, et je ne suis pas
encore trop puissant. Autrefois, j'étais un rude champion; et mes bras
sont très-longs pour ma taille, cinq pieds huit pouces et demi anglais
(environ cinq pieds trois pouces de France). En tout cas, l'exercice
m'est bon; celui-là est le plus violent de tous; le fleuret et l'espadon
ne m'ont jamais de moitié tant fatigué.

«J'ai lu les _Querelles des Auteurs_ (autre classe de boxeurs), c'est
une nouvelle d'Israëli, cet auteur si amusant et si érudit. Il paraît
que c'est une troupe irritable; je voudrais bien en être dehors. Je ne
marcherai pas avec eux jusqu'à Coventry: c'est insipide. Que diable
avais-je besoin de me mêler d'écrivailler? Il est trop tard pour me le
demander; tous les regrets sont superflus. Mais si c'était à
recommencer..... j'écrirais tout de même, je parie. Tel est l'homme, ou
du moins, tel je suis; cependant, j'aurais meilleure opinion de
moi-même, si j'avais le bon sens de m'arrêter où j'en suis. Si j'ai une
femme, que cette femme ait un fils, n'importe de qui, j'élèverai mon
héritier de la manière la plus anti-poétique, j'en ferai un légiste, ou
un pirate, ou quoi que ce soit. Mais, s'il se met à écrire, je serai sûr
qu'il n'est pas à moi, et je m'en débarrasserai en lui mettant un billet
de banque dans la main. Il est trop bonne heure, il faut que j'écrive
une lettre.»


Dimanche, 20 mars.

«J'avais intention d'aller chez lady Hardwicke: je n'irai pas. Au
commencement de chaque journée, j'ai toujours intention d'aller à
quelque partie; mais, à mesure que le jour s'avance, mon envie diminue;
je sors rarement, et, quand je le fais, je m'en repens toujours. Cette
assemblée eût pu être agréable, l'hôtesse, du moins, est une femme
supérieure. Demain, chez lady Lansdowne; mercredi, chez lady Heathcote:
il faut que je prenne sur moi d'aller à quelqu'une de ces soirées; cela
aurait l'air trop impoli, et il vaut mieux faire comme les autres... que
le diable les confonde!

«J'ai lu Machiavel et quelques passages çà et là de Chardin, Sismondi et
Bandello. J'ai lu aussi le numéro quarante-quatre de la _Revue
d'Édimbourg_ qui vient de paraître: on m'y fait un fort beau compliment.
Je ne sais si cela est très-honorable pour moi; mais cela fait
assurément beaucoup d'honneur à l'auteur, parce qu'il m'avait auparavant
amèrement critiqué. Bien des gens rétracteront des éloges; il n'y a
qu'un homme de beaucoup d'esprit qui sache rétracter un jugement
défavorable. J'ai souvent, depuis mon retour en Angleterre, entendu
Jeffrey vanté par ceux qui le connaissent pour autre chose que pour ses
talens. Je l'admire, non pour les éloges qu'il m'a donnés, on m'a tant
prodigué d'éloges et de censures que l'habitude m'y a également rendu
indifférent autant qu'à vingt-six ans on peut être indifférent à quoi
que ce soit, mais parce qu'il est peut-être le seul homme capable d'en
agir ainsi d'après les rapports que nous avons eus ensemble; il n'y a
qu'une grande ame qui ait pu hasarder tant de générosité. La hauteur à
laquelle il s'est élevé ne lui a pas donné de vertiges; un homme de peu
de talent eût persisté dans son système de critique jusqu'à la fin.
Quant à la justice des éloges qu'il a faits de mes ouvrages, c'est une
affaire de goût. Bien des gens la mettent en question et sont charmés de
le faire.

»Lord Erskine est venu aujourd'hui. Il a dessein de continuer jusqu'au
moment actuel ses réflexions sur la guerre, ou plutôt sur les guerres:
j'espère qu'il le fera. Il faut que j'envoie chez Murray pour presser la
reliure de son pamphlet; lord Erskine m'a promis de le corriger et d'y
ajouter des notes marginales. Quoique ce soit de sa main, ce sera un
trésor; les années ne feront qu'en augmenter la valeur. Erskine attend
beaucoup de l'histoire que nous promet Mackintosh. Quand elle sera
finie, ce sera indubitablement un ouvrage classique.

»J'ai encore boxé hier avec Jackson, et je le ferai demain; mes esprits
s'en trouvent fort bien, quoique mes bras et mes épaules en soient
engourdis. _Memento_. Assister au dîner des pugilistes, le marquis
Hantley occupera le fauteuil...........................................
.......................................................................

»Lord Erskine croit que les ministres courent grand risque d'être
renvoyés. Tant mieux pour lui. Pour moi, que m'importe qui entre au
ministère ou qui en sort? nous avons besoin d'autre chose que d'un
changement de ministère, et dans quelques jours nous l'aurons.

»Je me rappelle que, me promenant à cheval, de Chrisso à Castri
(Delphes), au pied du Parnasse, je vis six aigles en l'air[91]. Il est
extraordinaire d'en voir autant à la fois; et mon attention fut attirée,
non par leur espèce qui est assez connue, mais par leur nombre.

[Note 91: Ce passage se trouve déjà dans le premier volume. Nous
l'avons toutefois laissé subsister ainsi, à cause de la manière
inattendue et singulière dont il y est introduit.
(_Note de Moore_.)]

»Le dernier oiseau que j'aie tiré, c'est un aiglon, sur les bords du
golfe de Lépante, près Voshtza. Il n'était que blessé et j'essayai de le
sauver; son œil était si brillant! mais il languit quelques jours et
mourut. Depuis cette époque, je n'ai jamais essayé de tuer un oiseau et
je ne l'essaierai jamais. Je ne sais ce qui rappelle maintenant ces deux
circonstances à la fois dans ma tête. Je viens de lire Sismondi; il n'y
a rien dans son livre qui puisse faire naître ce double souvenir.

»J'aime beaucoup Braccio di Montone, Giovanni Galeazzo et Eccelino. Ce
dernier n'est pas Eccelino Braccioferro, comte de Ravennes, dont je
voudrais suivre l'histoire. Il y a une belle gravure dans Lavater,
d'après un tableau de Fuseli, de ce Ezzelin penché sur le corps de
Médune, qu'il vient de punir pour s'être légèrement écartée de la foi
jurée, pendant qu'il était à la croisade.

Il a eu raison... mais je voudrais connaître cette histoire plus à
fond.» .............................................................
....................................................................


Mardi, 22 mars.

«Hier, soirée chez lord Lansdowne; aujourd'hui, chez lady Charlotte
Gréville; quelle perte déplorable de tems! Je n'ai rien appris des
autres ni aux autres, j'ai bavardé sans idées; et si quelque chose de
semblable à une idée s'est présenté à mon esprit, ce n'était pas sur les
misérables objets dont nous nous entretenions. Ah! ah! Et c'est ainsi
que la moitié de Londres passe ce qu'on appelle la vie. Demain, encore
soirée chez lady Heathcote. Irai-je? Oui, pour me punir de n'avoir pas
un but, et de ne pas m'y fixer.

»Réfléchissons un peu; qu'ai-je vu? La seule personne qui ait excité mon
attention est lady C. L***, fille aînée de lady S***. On dit qu'elle
n'est pas jolie; je n'en sais rien: tout ce qui plaît est joli; mais il
y a de l'ame sur sa figure: elle change souvent de couleur; et puis il y
a, dans toutes ses manières, la timidité de l'antilope, ce que j'aime
tant, que je l'ai plus observée qu'aucune des autres femmes présentes,
et que je n'ai détourné les yeux de dessus elle que quand je craignais
qu'elle ne remarquât l'admiration qu'elle m'inspirait et n'en fût
embarrassée. Après tout, peut-être y a-t-il ici une association d'idées
et de sentimens; elle est grande amie d'Augusta, et je ne saurais
m'empêcher d'avoir du goût pour tout ce qu'elle aime.

»La marquise, sa mère, m'a parlé quelque tems; j'ai été vingt fois sur
le point de la prier de me présenter à sa fille; mais je n'ai pas osé, à
cause de ma querelle avec les Carlisle.

»Le comte Grey m'a parlé en riant d'un paragraphe du dernier _Moniteur_,
qui, parmi d'autres symptômes de rebellion en Angleterre, compte la
_sensation_ occasionée dans toutes les gazettes du gouvernement par les
_Vers sur les Larmes_ (de la princesse Charlotte). _Seulement_ il fait
un _roman_ d'une _épigramme_, encore d'une épigramme qui n'en est une
que dans l'acception grecque primitive de ce mot. Je m'étonne que le
_Courrier_ et nos autres journaux n'aient pas traduit ce passage du
_Moniteur_, en y ajoutant un petit commentaire.

»La princesse de Galles, à ce que m'a dit M. Locke, a commandé à Fuseli
quelques tableaux tirés du _Corsaire_, en lui laissant le choix des
sujets. Fatigué, ennuyé, égoïste et rendu, je vais me coucher.

»_Roman_, ou du moins _romance_, signifie quelquefois une chanson comme
dans l'espagnol. Je suppose que c'est ce qu'aura voulu dire le
_Moniteur_, à moins qu'il n'ait confondu avec le _Corsaire_.»


Albany, 28 mars.

«J'ai pris ce soir possession de mes nouveaux appartemens que j'ai loués
de lord Althorpe, avec un bail de sept ans. Ils sont spacieux; il y a de
la place pour mes livres, mes sabres et autres curiosités que je pourrai
maintenant avoir dans ma propre maison. Ces jours derniers, ou plutôt
toute la semaine dernière, j'ai été très-sobre dans mes repas,
très-régulier dans mes exercices, et cependant je ne m'en porte pas
mieux.

»Hier, j'ai dîné tête à tête avec Scrope Davies, au Cacaotier; nous
sommes restés à table depuis six heures jusqu'à minuit; nous avons bu,
entre nous deux, une bouteille de Champagne et six de Bordeaux; ces deux
vins n'ont jamais d'effet sur moi. J'ai offert à Scrope de le reconduire
dans ma voiture; mais il était gris et tourné à la dévotion. J'ai été
obligé de le laisser sur ses genoux, adressant je ne sais quelle prière
à je ne sais quelle idole. Point de mal à la tête ni au cœur la nuit
passée ni aujourd'hui. Je me suis levé comme à l'ordinaire, peut-être
même de meilleure heure; j'ai boxé avec Jackson _usque ad sudorem_, et
me suis porté beaucoup mieux que je n'avais fait depuis plusieurs jours.
Je n'ai pas eu de nouvelles de Scrope depuis. Je lui ai payé hier 4,800
livres sterling que je lui devais depuis quelque tems; j'aurais voulu
m'acquitter plus tôt, et je me sens aujourd'hui l'ame fort soulagée de
l'avoir fait.

»Augusta me tourmente pour que je me raccommode avec Carlisle. J'ai
refusé les sollicitations de tous les autres à ce sujet; mais elle, je
ne saurais rien lui refuser. Ainsi, il le faudra donc faire; encore que
j'eusse autant aimé boire du vinaigre, ou manger un crocodile. Voyons...
Ward, les Holland, les Lamb, les Rogers, etc., plus ou moins, tous se
sont efforcés depuis deux ans d'apaiser cette querelle, fruit de
quelques malheureux vers. Je rirai bien si Augusta en vient à bout.

»J'ai lu un peu de beaucoup de choses: demain, j'aurai mes livres ici;
heureusement cette chambre les contiendra tous. Il faut que je me crée
quelque occupation; voilà que je recommence à _me manger_ le cœur.»


8 avril.

«Hors de Londres pendant six jours. À mon retour, j'ai trouvé ma pauvre
petite idole, Napoléon, renversé de son piédestal: les voleurs sont dans
Paris. C'est bien sa faute; comme Milon, il a voulu fendre le chêne[92];
mais il s'est refermé, ses mains y ont été prises, et maintenant les
animaux sauvages et domestiques, le lion, l'ours, jusqu'à l'âne ignoble,
tous le mettent en pièces. Cet hiver moscovite lui a glacé les bras;
depuis, il s'est défendu avec les pieds et avec les dents. Ces dernières
peuvent encore laisser des marques; et je soupçonne que, même en ce
moment, il pourrait bien leur jouer un tour de sa façon. Il est sur
leurs derrières, entre eux et leurs patries. _Question_... Y
rentreront-ils jamais?»

[Note 92: Il se servit dans son _Ode à Napoléon_ de cette pensée,
aussi bien que des exemples historiques qu'il cite dans le paragraphe
suivant.]


Samedi, 9 avril 1814.

«Voilà un jour dont il faut prendre date!

»Napoléon Buonaparte a abdiqué le trône du monde. Il me semble que Sylla
fit mieux; car il se vengea d'abord, et résigna sa puissance quand il
fut arrivé au faîte, rouge encore du sang de ses ennemis, exemple le
plus beau que l'on connaisse du dédain d'un grand homme pour des
misérables. Dioclétien aussi abdiqua fort bien. Amurat, pas trop mal,
s'il fût devenu autre chose qu'un derviche. Charles-Quint, pas trop
bien... Mais Napoléon, le plus mal de tous. Quoi! attendre qu'ils soient
dans sa capitale, et alors parler de son empressement à quitter ce qu'il
ne possède déjà plus! Quel moine pleureur, quel hypocrite charlatan
est-ce là? Denis, à Corinthe, était encore roi en comparaison. Et puis,
l'île d'Elbe pour retraite! Si c'était Caprée, j'en serais bien moins
étonné. Je vois que l'esprit des hommes dépend de leurs fortunes, et en
fait partie. Je suis entièrement confondu, désenchanté.

»Je ne sais, mais il me semble que moi, qui ne suis qu'un insecte en
comparaison de cette créature colossale, j'ai risqué ma vie pour des
enjeux qui n'étaient pas la millionième partie de ceux de cet homme.
Mais, après tout, peut-être une couronne ne vaut-elle pas la peine qu'on
meure pour essayer de la conserver. Cependant survivre à Lodi, pour en
venir là!!! Oh! si Juvénal ou Johnson pouvaient revenir à la vie!
_Expende, quot libras in duce summo invenies?_ Je savais qu'ils ne
pesaient pas grand'chose dans la balance de la mortalité, mais je
croyais que de leur vivant cette poussière portait plus de _carats_.
Hélas! ce diamant impérial a une place; à peine est-il bon maintenant
pour un instrument de vitrier; la plume de l'histoire ne l'évaluera pas
à un ducat!

»Bah! en voilà trop sur ce sujet. Je ne l'abandonnerai pas, quoique tous
ses admirateurs l'aient fait, et que ses chefs lui refusent leur épée.»


10 avril.

«Je ne sais si je puis dire que je sois parfaitement heureux quand je
suis seul, mais ce dont je suis sûr, c'est que je ne suis jamais
long-tems en la compagnie de celle même que j'aime trop bien, Dieu le
sait, et le diable aussi probablement, sans soupirer après la compagnie
de ma lampe et de ma bibliothèque si complètement sens dessus
dessous[93]. Même de jour je renvoie ma voiture plus souvent que je ne
m'en sers. _Per esempio_, je ne suis pas sorti de chez moi depuis quatre
jours, mais j'ai boxé, les fenêtres ouvertes, avec Jackson, pour faire
de l'exercice, une heure durant chaque jour, pour atténuer et tenir en
haleine la partie éthérée de mon être. Plus la fatigue est violente,
mieux je me trouve pendant tout le jour, et le soir je me trouve dans
une douce langueur, dans un état d'anéantissement qui a pour moi tant de
charmes! Aujourd'hui j'ai boxé une heure, fait une ode à Napoléon, je
l'ai copiée, j'ai mangé six biscuits, bu quatre bouteilles de
soda-water, et lu pour passer le reste du tems. J'oubliais, j'ai donné
une foule d'avis à ce pauvre *** que sa maîtresse rend malheureux et
qu'elle rendra malade. Je suis un fameux gaillard de donner des avis et
des conseils à propos de femmes. N'importe, puisque mon pénitent ne
tient compte ni des uns ni des autres.»

[Note 93: «Quoique j'aie beaucoup vu le monde, dit Pope, et que je
l'aime beaucoup, je préfère encore la lecture à la compagnie, et je suis
plus heureux quand je suis seul à lire, qu'au sein de la plus agréable
société.»
(_Note de Moore_.)]


19 avril 1814.

«Il y a de la glace aux deux pôles, au nord et au midi; toujours les
extrêmes se ressemblent: le malheur n'appartient qu'aux degrés les plus
élevés et les plus bas de l'échelle, à l'empereur et au mendiant quand
ils ont perdu, l'un son trône, l'autre sa dernière pièce de douze sous.
Il y a certainement un insipide, un infernal point médium, une ligne
équinoxiale, mais où? personne ne le sait, si ce n'est sur les cartes et
les globes.

      «Tous les jours écoulés n'ont fait qu'éclairer notre marche
      vers le néant et la mort.

»Je ne continuerai pas plus long-tems ce journal, ce fanal du passé, et
pour m'empêcher de revenir comme un chien, à ce que ma mémoire a vomi,
je déchire les pages blanches de ce cahier et j'écris sur la dernière
avec de l'_ipécacuanha_: Les Bourbons sont rétablis sur le trône!!! Au
diable la philosophie! Certainement il y a long-tems que je méprise les
hommes et moi-même, mais je n'avais pas encore craché à la figure de
l'espèce à laquelle j'appartiens. Ô sot que je suis! je deviendrai fou!»

La lecture de ce singulier journal a fait suffisamment connaître au
lecteur les principaux événemens de cette période de l'histoire de Lord
Byron; la publication du _Corsaire_, les attaques que les journaux
dirigèrent contre l'auteur: il ne me reste plus qu'à placer ici une
partie de sa correspondance pour bien faire connaître ce qui se passait
dans son cœur à cette époque.


A M. MURRAY.

Samedi, 3 janvier 1814.

«Excusez la saleté de mon papier; c'est l'avant-dernière demi-feuille
d'une main. Je vous renvoie avec mes remerciemens votre livre et le
_London-Chronicle_. Le _Corsaire_ est copié, il est maintenant chez lord
Holland, mais je désirerais que M. Gifford pût l'avoir ce soir.

«M. Dallas est bien méchant: ainsi je vous ai offensés, vous et lui,
quand je voulais être agréable à l'un au moins, et certainement ne pas
déplaire à l'autre. J'espère lui faire entendre raison. J'ai bonne idée
de ce nouveau poème, mais on ne peut être sûr de rien. Si je puis le
ravoir de chez lord Holland, je vous l'enverrai. Toujours tout à vous,
etc.»

Il avait fait présent du prix du _Corsaire_ à M. Dallas, qui raconte
ainsi la manière dont la chose se passa: «Le 28 décembre, je fis le
matin visite à Lord Byron, que je trouvai composant le _Corsaire_. Il y
travaillait depuis quelques jours, et me lut ce qu'il en avait déjà
fait. Après quelques observations, il me dit qu'il le finirait en peu de
tems, et me pria d'en accepter la propriété. Je fus très-surpris. Il est
vrai qu'avant de connaître la valeur de ses ouvrages, il avait déclaré
qu'il n'entendait jamais en retirer un sou, et qu'il m'abandonnait le
produit, quel qu'il fût, de tout ce qu'il pourrait écrire. Cette
promesse devint nulle de droit dès qu'il s'agit de milliers et non plus
de quelques centaines de livres sterling; je suis à cet égard pleinement
de l'avis de l'illustre auteur de _Wawerley_: l'homme prudent et honnête
n'accepte pas les présens qu'on lui offre dans un premier mouvement, et
qu'on pourrait ensuite se repentir de lui avoir faits. Cette pensée
m'agitait lors de la vente de _Childe-Harold_, et je lui en fis
l'observation. Il n'avait point disposé de la propriété du _Giaour_ et
de _la Fiancée_, quoiqu'ils se vendissent avec la plus grande rapidité,
et je ne pensais pas qu'il songeât à me faire cadeau d'aucun autre de
ses ouvrages. Mais comme il persistait dans sa résolution de ne pas en
retirer lui-même le fruit, je ne me fis point scrupule d'accepter la
propriété du _Corsaire_, et lui en exprimai toute ma reconnaissance. Il
me pria de venir entendre chaque matin la lecture de ce qu'il aurait
fait la veille: je le fis et je fus étonné de la rapidité avec laquelle
il composait. Il me remit le poème terminé le 1er janvier 1814, en me
disant que je lui faisais beaucoup de plaisir de l'accepter, et qu'il me
laissait absolument libre d'en traiter avec tel libraire que je
voudrais.»

Cette dernière circonstance donna naissance à la petite difficulté entre
le noble poète et son libraire, à laquelle le billet précédent fait
allusion.


À M. MURRAY.


Janvier 1814.

«Je répondrai à votre lettre ce soir; en attendant, qu'il me suffise de
vous dire qu'il n'y a pas eu de ma part la moindre intention de vous
faire de la peine: je voulais seulement rendre service à Dallas, et me
disculper de toute accusation possible d'écrire pour autre chose que la
gloire. Si je retire quelque profit de ma peine, soyez sûr que je ne
l'applique pas à mes propres nécessités, du moins je ne l'ai pas encore
fait, et j'espère ne le faire jamais.

»_P. S._ Je répondrai ce soir et j'arrangerai tout avec Dallas. Je vous
remercie de l'estime personnelle que vous me témoignez; soyez sûr que
j'en fais le plus grand cas.»



LETTRE CLV.

À M. MOORE.

6 janvier 1814.


«J'ai sous presse une grande diable d'histoire, en vers alexandrins,
intitulée _le Corsaire_; c'est une île de pirates peuplée de gens sortis
de mon cerveau. Vous pouvez aisément supposer que, dans les trois
chants, ils se permettent une multitude de petites peccadilles:
maintenant je vous dédie ce chef-d'œuvre, si vous voulez bien
l'accepter. C'est bien positivement la dernière fois que j'essaie
l'opinion littéraire du public, jusqu'à trente ans, si je vis toutefois
jusqu'à cet âge où commence la décadence................................
........................................................................

»Thomas, vous êtes un homme bien heureux, mais si vous voulez que nous
le soyons aussi, il faut venir à Londres, comme vous l'avez fait l'année
passée. Nous aurons une foule de choses à dire, à voir et à entendre.
Donnez-moi de vos nouvelles.

»_P. S._ Arrive que pourra, vous êtes sûr de votre dédicace; elle est
faite et je la copierai au net ce soir, si quelque affaire ou quelque
plaisir ne m'en empêche d'ici là. _Amant alterna Camænæ_.»


À M. MURRAY.

7 janvier 1814.


«La dédicace ne vous plaît pas, fort bien, en voilà une autre; mais vous
enverrez la première à M. Moore, afin qu'il voie bien que je l'avais
écrite. Je vous envoie aussi des épigraphes pour chaque chant. Vous
conviendrez que si un éléphant peut avoir plus de sagacité, il ne
saurait être plus docile que

»Votre, etc.»

BYRON.

»_P. S._ Le nom est changé de nouveau, ce sera _Médora_[94].»

[Note 94: C'était d'abord _Génèvra_ et non _Francesca_, comme le
prétend M. Dallas.]



LETTRE CLVI.

À M. MOORE.

8 janvier 1814.


«Comme il ne serait pas juste de vous forcer à accepter _une_ dédicace
sans vous en avoir prévenu, je vous en envoie _deux_; je vais vous dire
pourquoi _deux_. M. Murray, qui se donne quelquefois des airs de
critique, ce que je souffre de pur étonnement, prétend que la première
pourrait vous faire du tort. Dieu m'en préserve! voilà la seule raison
qui me fait l'écouter. Le fait est que c'est un damné tory, et je
parierais bien qu'il y a de l'égoïsme au fond de ses objections. C'est
l'allusion à l'Irlande qui n'a pas l'avantage de lui convenir; que le
diable l'emporte, tout bon homme qu'il soit! Il est vrai que sans cela
le diable ne voudrait pas se donner la peine de l'emporter.

»Faites votre choix; il n'y a que Murray et Dallas qui aient vu l'une ou
l'autre; Dallas est entièrement de mon avis et préfère la première[95].
Pour moi, mon seul but est de donner à vous et au monde un témoignage de
l'admiration et de l'estime que j'ai pour vous. En fait de prose, je n'y
connais rien; je ne distinguerais pas celle d'Addisson de celle de
Johnson: toutefois, j'essaierai de corriger ma cacologie. Voyez, je vous
prie, examinez; dans tous les cas, ne prenez en mauvaise part ni l'une
ni l'autre dédicace.

[Note 95: La première fut naturellement celle que je préférai. Voici
la seconde:


7 janvier 1814.

MON CHER MOORE,

«Je vous avais écrit une longue dédicace que je supprime: elle
contenait, il est vrai, sur vous bien des choses que beaucoup de gens
eussent été charmés de lire, mais il y en avait trop sur la politique,
la poésie, etc.; et elle se terminait par un sujet sur lequel un auteur
est toujours trop prolixe, _moi-même_. J'aurais pu la recommencer; mais
à quoi bon? Mes éloges n'eussent rien pu ajouter à votre réputation si
brillante et si bien méritée; et quant à ma juste admiration pour vos
talens, et aux charmes que je trouve dans votre commerce, ils vous sont
suffisamment connus. En profitant de la permission que vous avez bien
voulu m'accorder de vous dédier cet ouvrage, j'aurais voulu qu'il fût
plus digne de vous être offert, et plus proportionné aux sentimens et à
l'estime que je professe pour vous.

»Votre très-affectionné serviteur,»

BYRON.]

»Ma dernière épître vous aurait probablement mis à la torture; mais le
diable, qui doit être poli dans ces sortes de circonstances, l'a été
dans celle-ci et l'a emportée en lieu convenable.....................
.....................................................................

»N'est-ce pas étrange? le sort auquel j'avais dit qu'elle avait échappé
avec ***, elle y a succombé avec l'honorable ***. Ne pourrais-je pas
élever des prétentions au titre de devin, comme M. Fitzgerald l'a fait
dans le _Morning-Herald_, pour avoir prophétisé la chute de Buonaparte,
que, par parenthèse, je ne crois pas encore rendu. Je voudrais qu'il
prît le dessus et battît tous vos souverains légitimes; car j'ai une
haine mortelle pour toutes, ces royales vieilleries. Mais je m'aperçois
que je commence un traité de politique.

»Toujours tout à vous, etc.»


À M. MURRAY.

11 janvier 1814.


«Corrigez cette épreuve d'après M. Gifford et le manuscrit, surtout pour
la ponctuation. J'ai ajouté quelque chose à _Gulnare_, pour remplir un
peu la scène d'adieux et la renvoyer avec plus de cérémonie. Si vous ou
M. Gifford n'en êtes pas content, c'est l'affaire d'un coup d'éponge et
d'une demi-nuit mieux employée qu'à bâiller pour miss ***, qui, par
parenthèse, pourrait bien me rendre bientôt le compliment.»

Mercredi ou jeudi.

»_P. S._ Je n'aime pas Mme de Staël, mais soyez convaincu qu'elle bat
tous nos auteurs en jupons. Je ne le dirais pas, si je pouvais penser
autrement.

»Présentez mes remerciemens à M. Gifford dans les termes les plus
propres à lui faire sentir combien je suis pénétré de son obligeance. Je
ne veux l'en persécuter de vive voix ni par écrit.»


À M. MOORE.

13 janvier 1814.


«Je n'ai qu'un moment pour écrire; mais tout est comme il devait être.
Il s'en faut que j'aie dit de vous tout ce que je pense; mais si vous
êtes content, cela me suffit. Voulez-vous me renvoyer l'épreuve par la
poste? je quitte Londres samedi, et je n'ai pas d'autre copie corrigée.
J'ai mis _serviteur_, comme moins familier dans une lettre publique; car
je ne crois pas devoir présumer assez de votre amitié pour négliger les
formes reçues. Quant à l'autre _mot_, soyez sûr que je ne saurais vous
l'adresser ou le recevoir de vous trop souvent.

»J'écris dans une agonie de hâte et de confusion. _Perdonate_.»



LETTRE CLVII.

À M. MURRAY.

15 janvier 1814.


«Avant d'envoyer aucune autre épreuve à M. Gifford, il vaudrait autant
revoir celle-ci, où il y a des mots _omis_, des fautes _commises_, et le
diable sait quelles autres bévues! Quant à la dédicace, j'ai retranché
la parenthèse de _monsieur_[96], mais pas un mot n'en bougera plus, si
ce n'est pour faire place à un meilleur. M. Moore a vu les deux
dédicaces, et décidément il préfère celle que, dans votre accès de bile
tory, vous ne pouviez souffrir. Quand chaque syllabe y serait un serpent
à sonnettes, chaque lettre une peste ambulante, il n'y sera rien changé.
Ceux qui ne peuvent avaler mes expressions sur l'Irlande n'ont qu'à les
bien mâcher; que M. Croker s'arme, s'il veut, de toutes pièces contre
elles, je ne me soucie d'aucun de vous, excepté M. Gifford; et lui ne
m'attaquera que si je le mérite, ce qui m'empêchera de murmurer contre
sa justice. Quant aux poésies, dans l'ouvrage de M. Hobhouse, la
traduction du _Romaïque_ est assez bien: mais ce qu'il y a de mieux dans
l'autre volume, je veux dire de ce qui est à moi, a déjà été imprimé.
Faites, après tout, comme il vous plaira; seulement, comme je ne serai
pas là quand vous paraîtrez, je vous conjure, vous et M. Dallas, de
prendre garde à la correction des épreuves.

[Note 96: Il avait d'abord, après les mots _Scott seul_, mis entre
parenthèse: «Il m'excusera de ne pas dire _M. Scott_; nous ne disons pas
M. César.»
(_Note de Moore_.)]

»Tout à vous.»


À M. MURRAY.

16 janvier 1814.


«Je crois que Satan n'a jamais créé ou perverti un diable de sot comme
votre compositeur[97]; je suis obligé de vous envoyer ci-joint la
seconde épreuve, heureusement pour moi, _corrigée_, car il a pour les
bévues un génie tout particulier. Imprimez d'après cette seconde
épreuve.

[Note 97: Les rages amusantes dans lesquelles le mettaient les
fautes des typographes, il leur donnait carrière, non-seulement dans des
billets séparés, mais souvent sur les épreuves elles-mêmes. Ainsi, le
compositeur ayant mis dans un passage de la Dédicace: «Le plus estimé de
ses _bandes_,» il écrivit en marge, «_bardes_, et non _bandes_! Vit-on
jamais une faute d'impression si absurde?» Et en corrigeant un vers
tronqué: «_Ne passez pas_ de mots; c'est bien assez de les changer et de
les mal orthographier.»
(_Note de Moore_.)]

»_Brûlez l'autre_.

«Corrigez aussi celle-ci sur l'autre pour certaines choses qui
pourraient m'avoir échappé. Il avait fait une faute telle que je lui
eusse certainement cassé les reins si elle fût demeurée.»



LETTRE CLVIII.

A M. MURRAY.

Newsteadt-Abbey, 22 janvier 1814.

«Vous, apprendrez sans doute avec plaisir que je suis arrivé ici bien
portant. Mon retour dépendra du tems, qui est si mauvais que cette
lettre aura à traverser autant de neiges que l'empereur en a trouvé dans
sa retraite. Les routes sont impraticables, et le retour impossible,
quant à présent; ce qui ne m'afflige nullement, car je suis ici fort à
mon aise, et j'ai aujourd'hui vingt-six ans, un joli âge, s'il pouvait
toujours durer. Notre charbon de terre est excellent, nos cheminées
grandes, ma cave bien garnie, et ma tête vide, et puis je ne suis pas
encore bien remis de ma joie d'être sorti de Londres. Si quelque chose
d'inattendu survenait de la part de mes acquéreurs et que la vente ne
tînt pas, je crois que je ne sortirais plus guère d'ici et que je
laisserais croître ma barbe.

«J'oubliais à dire, et je crois en effet que je pouvais m'en dispenser;
les vers qui commencent par _Remember him_, etc, ne doivent pas paraître
avec le _Corsaire_. Vous pouvez les glisser parmi les petites pièces
nouvellement jointes au _Childe-Harold_: mais, sous aucun prétexte, ne
les accolez au _Corsaire_. Ayez la bonté de faire bien attention à cette
recommandation.

»Les livres que j'ai apportés avec moi me sont d'un grand secours dans
ma solitude, et j'en ai acheté d'autres chemin faisant. Enfin, je ne
consulte jamais le thermomètre, et ne ferai pas de prières pour le
dégel, à moins que je croie qu'il doive être la perte des envahisseurs
de la France. A-t-on jamais rien vu de semblable à la proclamation de
Blücher?

»Au moment où j'allais quitter Londres, Kemble a eu la politesse de
m'engager à écrire une _tragédie_: je voudrais le pouvoir faire, mais ma
rage d'écrire est apaisée; tant mieux, il en était grand tems. Si ma
lettre se prolongeait davantage, vous croiriez qu'elle me reprend; ainsi
adieu.

»Toujours tout à vous.

BYRON.

»_P. S._ Si vous apprenez quelque bataille, quelque retraite des
_alliés_, comme ils ont l'effronterie de s'appeler, donnez-m'en avis, je
vous prie. Je souhaite de tout mon cœur que les champs de la France
s'engraissent du sang de ses envahisseurs. Je hais tous les
envahisseurs, et je ne puis supporter de voir ces lâches se glorifier si
fort des revers de celui dont le nom suffirait pour les rendre plus
pâles que les neiges auxquelles ils doivent leurs triomphes.

»Je rouvre ma lettre pour vous remercier de la vôtre que je reçois à
l'instant. Les vers _À une dame qui pleure_ doivent paraître avec le
_Corsaire_; je me soucie peu des conséquences à cet égard. Mes principes
politiques sont pour moi, comme une jeune maîtresse à un vieillard;
pires ils deviennent plus j'y suis attaché. Puisque M. Gifford aime la
traduction de la romance portugaise[98], ajoutez-la aussi, je vous prie,
à la suite du _Corsaire_.

[Note 98: La jolie chanson portugaise, _Tu mi chamas_, etc. Il
essaya de donner de cette idée ingénieuse, une autre traduction,
peut-être encore plus heureuse, et qui, je crois n'a jamais été
imprimée:

«Vous m'appelez toujours votre _vie_! Ah! changez ce mot; la vie est
passagère comme le soupir de l'inconstant. Appelez-moi plutôt votre
_ame_, ce mot serait plus juste; car l'ame, amie, ne saurait mourir!»]

»Dans tous les cas où M. Gifford et M. Dallas ne seraient pas d'accord,
suivez toujours l'opinion du premier, faites de même toutes les fois
qu'il y aura contestation entre M. Gifford et M. _Qui-que-ce-soit_. Si
je me trompe, je ne saurais qu'y faire; mais j'aimerais mieux, je crois,
avoir tort avec lui, que raison avec un autre. Ainsi, voilà qui est
convenu. Après toute la peine qu'il s'est donnée pour moi et mes
ouvrages, je serais bien ingrat de penser et d'agir autrement. Outre
qu'en fait de goût il n'y a personne à qui on le puisse comparer sans
lui faire tort. En _politique_, il se peut qu'il ait aussi raison, mais
chez moi, la politique est une affaire de _sentiment_, et je ne saurais
_toryfier_ mon naturel.»



LETTRE CLIX.

À M. MURRAY.

Newsteadt-Abbey, 4 février 1814.


«Je n'ai pas besoin de dire que votre lettre obligeante m'a été d'autant
plus agréable que je l'attendais moins. Je suis certainement charmé que
notre _final_ ait plu, et qu'ainsi le rideau tombe avec grâce[99]. Vous
méritez ce succès, par la promptitude et l'obligeance que vous avez
mises dans votre arrangement avec M. Dallas. Je puis vous assurer que je
vous ai personnellement beaucoup d'obligations d'avoir pris la chose si
fort à cœur et de vous être si fort empressé de m'annoncer le succès.
Nous allons maintenant nous quitter, et, je l'espère, satisfaits l'un de
l'autre. J'étais et suis encore sérieux dans la promesse consignée dans
_le Corsaire_, de ne plus importuner le public: ce n'est pas une
affectation puérile; je suis convaincu que c'est le meilleur parti à
prendre, c'est du moins le plus respectueux envers mes lecteurs, puisque
c'est leur montrer que je ne m'exposerai pas davantage à perdre, par des
ouvrages postérieurs, la faveur avec laquelle les miens ont été
accueillis jusqu'à ce jour. J'ajouterai que j'ai d'autres vues, d'autres
desseins, et que je tiendrai, je crois, ma résolution, car depuis que je
suis ici, quoique j'y sois confiné tantôt par la neige, tantôt par le
dégel, que j'aie du papier de toutes les qualités, l'encre la plus sale,
et les plumes les plus mauvaises qu'il se puisse imaginer, je n'ai
jamais été tenté de les mettre en usage combiné, si ce n'est pour des
lettres d'affaires. Ma rage de rimer est presque passée: je suis comme à
Patras quand la fièvre m'avait quitté; je me sens faible, mais bien
portant et ne craignant rien qu'une rechute. J'espère cependant avec
ferveur que je n'en aurai pas.

[Note 99: On se rappellera qu'il avait annoncé _le Corsaire_, comme
le dernier ouvrage qu'il dût donner, au moins de quelques années.]

»Je vois dans le _Morning-Chronicle_ qu'il y a eu des discussions dans
le _Courrier_, et je lis dans le _Morning-Post_ une lettre virulente
contre M. Moore, où un lecteur protestant prend fort singulièrement
l'Inde pour l'Irlande.

»Vous ferez comme il vous plaira quant aux petits poèmes; mais je crois
que, si nous les séparions en ce moment du _Corsaire_, nous aurions
l'air d'avoir peur: ce qui, vous me permettrez de le dire, n'aurait rien
d'agréable pour moi. J'ai lieu de supposer aussi après que la grande
colère de messieurs les journalistes sera un peu calmée, que ces petits
poèmes pourront amener un plus grand débit du _Corsaire_, objet plus
important pour vous, ce me semble, qu'une septième édition de
_Childe-Harold_. Du reste, faites comme vous voudrez, pourvu que la
disparition de la pièce en question ne m'attire pas le reproche de
crainte.

»Présentez, je vous prie, mes complimens respectueux à M. Ward; je fais,
comme vous le savez bien, le plus grand cas de l'approbation qu'il veut
bien m'accorder. Ce sont les éloges d'hommes tels que lui qui donnent
seuls du prix à la renommée. Loin de diminuer, ma reconnaissance pour M.
Gifford n'a fait naturellement qu'augmenter. Adieu donc le métier
d'auteur.

»J'ai passé mon tems ici à courir sans but ou à dormir; somme toute, je
ne m'y suis pas ennuyé. Vous apprendrez sans doute avec plaisir que je
suis parvenu à établir dans la forme voulue tous mes titres pour la
vente, que mon acquéreur a été obligé d'accepter mes conditions, qu'il
les remplit ou les remplira dans peu. Il est ici en ce moment; nous
vivons fort bien ensemble, lui dans une aile de l'abbaye, moi dans
l'autre, et nous en partons dimanche, moi pour Londres, et lui pour
Cheshire.

»Mrs. Leigh est avec moi, fort contente de ce domaine, fort mécontente
de ce que je m'en défais, ce dont rien ne la peut consoler, pas même le
prix élevé que j'en retire. Votre paquet n'est pas encore arrivé, du
moins les _Magazines_, car j'ai reçu _Childe-Harold_ et le _Corsaire_.
Tous deux paraissent bien imprimés, ce qui me fait beaucoup de plaisir.

»Je vous remercie de désirer me voir à Londres; mais je crois qu'on
jouit mieux d'un succès à distance: pour moi, je savoure ici mon
importance personnelle, et mon nouveau triomphe avec un égoïsme auquel
la solitude ajoute un nouveau charme: le tout sur la foi de votre
lettre, dont je vous remercie encore une fois.

»Je suis bien sincèrement, etc.

»_P. S._ Ne pensez-vous pas que la première _publication_ de Buonaparte
coûtera cher aux _alliés_? La lettre de Paris, publiée hier par Perry,
ranime mes espérances. Quelle hydre! quel Briarée! Je voudrais qu'ils
fissent la paix; cette guerre n'a pas de fin.»



LETTRE CLX.

À M. MURRAY.

Newsteadt-Abbey, 5 février 1814.


«J'ai entièrement oublié de vous dire hier, en vous répondant, que je
n'ai aucuns moyens de vérifier si ce _forban_ de libraire à Newark
s'est, comme vous le dites, permis de réimprimer les _Hours of
Idleness_. S'il l'a fait, c'est un malheureux, un infâme misérable, et
si son offense peut être atteinte par les lois ou par le pugilat, il
sera mis à l'amende et battu. Essayez de découvrir quelque chose; de mon
côté je vais prendre des informations ici. Peut-être quelque autre
aura-t-il continué l'impression à Londres, et mis un faux titre.

»Vous avez omis le _fac-simile_ dans _Childe-Harold_, ce qui fait un
effet d'autant plus singulier qu'il y a une _note_ expressément à ce
sujet. _Replacez-le_, je vous prie, comme _à l'ordinaire_.

»Après y avoir pensé deux et trois fois, je crois qu'en séparant les
poésies fugitives du _Corsaire_, même pour les annexer au
_Childe-Harold_, nous aurions l'air d'avoir peur et de reculer devant
tout le bruit que les Torys ont fait pour l'une de ces petites pièces.
Remettez-les donc, je vous prie, à la suite du _Corsaire_. Je suis fâché
que le _Childe-Harold_ ait besoin d'un pareil secours pour se soutenir;
mais, si vous vous le rappelez, je vous ai dit que sa vogue ne serait
pas de longue durée. Il est très-heureux pour un auteur de s'être fait
d'avance à l'idée que son succès n'aurait qu'un tems. La vérité est que
je ne pense pas qu'aucun des écrivains contemporains, du moins de ceux
qui n'ont point flatté l'espèce humaine, doive attendre beaucoup de la
postérité. Vous le prendrez peut-être pour de l'affectation; mais le
succès de mon nouvel ouvrage et celui des précédens m'ont toujours paru
chose fort extraordinaire, étant obtenus en dépit de tant de préjugés.
Je crois en vérité que les gens aiment à se voir contredire. Si le
_Childe-Harold_ mollit, peut-être ne vaut-il plus la peine que vous
fassiez les frais des gravures: comme il vous plaira; je ne me mêle plus
de rien, et les vers suivans, composés il y a quelques années, et gravés
sur ma coupe taillée dans un crâne humain, sont les derniers dont je
vous importunerai de long-tems. S'ils sont de votre goût, ajoutez-les à
_Childe-Harold_, ne fût-ce que pour leur donner une nouvelle occasion de
crier. Ma réponse d'hier était si longue que je n'abuserai pas plus
long-tems de votre patience, et me contenterai de vous renouveler
l'assurance des sentimens avec lesquels je suis

»Votre, etc.

BYRON.

»_P. S._ En réimprimant, si vous avez occasion, vous prendrez
naturellement garder à la correction. Cette édition n'en manque pas,
excepté pourtant dans la dernière note au _Childe-Harold_, où le mot
_responsible_ se trouve deux fois répété, très-près l'un de l'autre;
changez le second en _answerable_[100].»

[Note 100: Les deux mots _responsible_ et _answerable_ répondent au
mot français _responsable_, et sont synonymes en anglais, avec cette
différence que le premier est plutôt un terme du palais, et le second
plus généralement employé dans la conversation usuelle.
(_N. du Tr._)]


À M. MURRAY.

Newark, 6 février 1814.


«Me voici arrivé ici, en route pour Londres. Maître Ridge, l'imprimeur
en question, convient qu'il a _réimprimé quelques feuilles_ pour
compléter un petit nombre d'exemplaires restans. Je lui ai lavé la tête
comme il faut, le menaçant, s'il y revient, de le poursuivre en
contrefaçon, en dommages et intérêts, etc; j'en ai le pouvoir, n'ayant
jamais aliéné mon droit de propriété; enfin de lui faire éprouver tous
les désagrémens que mérite son mauvais procédé. Si le tems ne se gâte
pas de nouveau, j'espère être en ville demain ou après.

»Tout à vous, etc.»


À M. MURRAY.

7 février 1814.


.......................................................................

«Ces huit vers ont mis tous les journaux singulièrement en émoi,
particulièrement le _Morning-Post_, qui a découvert que je suis une
sorte de Richard III, difforme d'esprit et de corps. Cette dernière
injure n'a rien de nouveau pour un homme qui a passé cinq ans dans une
école publique.

»Je suis réellement fâché que vous ayez retranché ces vers pour les
mettre à la suite du _Childe-Harold_; reportez-les, je vous prie, à leur
ancienne place, à la fin du _Corsaire_.»



LETTRE CLXI.

À M. HODGSON.

28 février 1814.


«Un de mes amis, jeune homme de beaucoup d'espérance, M. Reynolds, vient
de publier un poème intitulé _Safie_, imprimé par Cawthorne. Il a
grand'peur de ce qu'en diront les _Revues_, et non sans motif; et comme
nous savons, vous et moi, par expérience, l'effet des premières
critiques sur un jeune homme, je vous serais obligé de vous charger de
sa production et de la disséquer avec le plus de ménagemens possible. Je
ne le saurais faire moi-même, parce que l'ouvrage m'est dédié; mais ce
n'est pas la seule raison qui me fait désirer de le voir traiter avec
indulgence; la plus forte est que je sais trop par expérience
l'impression que font sur un jeune esprit des critiques trop sévères sur
un premier essai.

»Maintenant, parlons de moi-même. Mes remerciemens, je vous prie, à
votre cousin; la chose est absolument comme je la désirais, peut-être un
autre la trouverait-il trop forte. J'espère que vous vous portez à
merveille et que tout vous réussit, du moins je le désire. Que la paix
soit avec vous. Toujours tout à vous, mon cher ami.»



LETTRE CLXII.

À M. MOORE.

10 février 1814.


«Je suis arrivé hier soir à Londres après trois semaines d'absence, que
j'ai passées tranquillement et agréablement dans le Nottinghamshire.
Vous n'avez pas idée du bruit qu'occasione la réimpression des huit vers
sur les larmes d'une jeune princesse, publiés déjà en 1812. Le régent,
qui les avait toujours cru de vous, sachant maintenant qu'ils sont de
moi, s'avise, Dieu sait pourquoi, d'en être _peiné_ plutôt qu'_irrité_.
Depuis ce moment, le _Morning-Post_, le _Sun_, l'_Herald_, le
_Courrier_, tous sont déchaînés contre moi. Murray est effrayé; il
voulait gauchir. Il est certain que les injures pleuvent sur moi de tous
côtés; quelques-unes sont dites avec talent, toutes le sont de grand
cœur. Je sens un peu de componction de savoir le régent _peiné_,
j'aimerais mieux qu'il fût _irrité_; mais, après tout, je ne le crains
pas.

»Vous avez probablement vu quelques-unes de ces attaques contre moi. Ma
personne matérielle elle-même, excellent sujet par parenthèse, est
décrite en vers qui offrent avec elle d'autant plus d'analogie, qu'ils
sont pour la plupart boiteux. Puis, dans un autre, je suis un athée, un
rebelle, et enfin le diable (boiteux, je suppose). Il paraît que c'est
une femme qui m'a démonisé; s'il en est ainsi, je pourrais peut-être lui
prouver que je ne suis qu'un simple mortel, si l'on s'en rapporte aux
paroles d'une reine des Amazones qui dit: Αρισλον χολος οιφει. Je cite
de mémoire, mon grec est probablement fautif; mais ce passage veut
dire.....

»Sérieusement, je suis dans ce que les gens instruits nomment un
dilemme, et le vulgaire un bourbier; mes amis me conseillent de ne pas
prendre la chose trop à cœur, comme sir _Fretful_[101], je leur réponds
que je suis entièrement calme, tandis que je n'en suis pas moins en
furie.

[Note 101: Nom figuré, _fretful_ signifiant _chagrin_, _irrité_,
_furieux_.
(_N. du Tr._)]

»Quand j'en étais là, est arrivé un ami, avec lequel j'ai ri et bavardé
si bien, que j'ai perdu le fil de mes idées, et comme je ne veux pas
vous les envoyer décousues, je vous souhaite le bonjour.

»Croyez-moi toujours, etc.

»_P. S._ Pendant mon absence, Murray a omis les larmes dans plusieurs
exemplaires; je l'ai forcé à les remettre et suis bien ennuyé de tous
ses scrupules. Puisque le vin est versé, il faut le boire jusqu'à la
lie.»


A M. MURRAY.

10 février 1814.


«Je suis beaucoup mieux, ou même je suis tout-à-fait bien ce matin. J'ai
reçu deux _Anas_; je présume qu'il y en a d'autres, et quelque chose
encore avant, à quoi s'adressait la réponse du _Morning-Chronicle_. Vous
avez aussi parlé d'une parodie sur le _crâne_: je désire voir tout cela;
il pourrait s'y trouver des choses auxquelles il fallût répondre de la
plume ou autrement.

»Tout à vous, etc.

»_P. S._ Ne vous donnez pas la peine de me répondre, seulement
envoyez-moi tout cela dès que vous le pourrez.»


A M. MURRAY.

12 février 1814.


«Si vous avez quelques exemplaires des _Lettres Interceptées_, lady
Holland en désirerait un, et quand vous aurez servi tous les autres,
vous aurez la bonté de songer à votre serviteur.

»Vous m'avez joué un tour infâme par cette suppression peu judicieuse
opérée contre ma volonté expresse. Quelques-uns des journaux ont déjà
commencé à dire ce qu'on devait s'attendre qu'ils diraient. Or, puisque
je ne tremble pas, je ne veux pas que vous m'en donniez l'air: non,
quand même ma personne et tout ce qui m'appartient devrait périr avec ma
mémoire.

»Tout à vous, etc.

BYRON.

»_P. S._ Faites attention, je vous prie, à ce que je vous ai dit hier
sur les choses _techniques_.»



LETTRE CLXIII.

À M. MURRAY.

Lundi, 14 février 1814.


«Hier, avant de quitter Londres, je vous ai écrit un billet; j'espère
que vous l'avez reçu. J'ai entendu tant de récits différens de vos
procédés, ou plutôt de ceux des autres envers vous, en conséquence de la
publication de ces vers _immortels_, que je suis impatient de recevoir
de vous un compte détaillé et positif de toute cette affaire. Certes, ce
n'est pas sur vous que doivent retomber la responsabilité, le blâme et
les effets quelconques de cette publication. Je ne m'oppose pas du tout
à ce que vous disiez aussi publiquement et aussi distinctement que vous
le voudrez, quelle a été votre répugnance à publier les vers en
question, et comment vous y avez été forcé par mon opiniâtreté. Adoptez
telle mesure que vous croirez propre à vous disculper; mais laissez-moi
me défendre comme je l'entendrai, et, je vous le répète, ne me
compromettez par rien qui ressemble à de la peur de mon côté; mais pour
vous, encore une fois, justifiez-vous par tous les moyens que vous
voudrez.

»Tout à vous, etc.»

BYRON.



LETTRE CLXIV.

À M. ROGERS.

16 février 1814.


MON CHER ROGERS,

«J'ai écrit brièvement, mais clairement, j'espère, à lord Holland sur ce
qui a fait depuis peu le sujet de toutes mes conversations avec vous et
avec lui[102]. A la tournure que prennent les choses, je crois que ma
résolution doit être maintenant inébranlable.

[Note 102: Il s'agit ici du rapprochement que ces messieurs
voulaient amener entre lui et lord Carlisle.
(_Note de Moore_.)]

»Je vous le déclare dans la sincérité de mon ame, il n'y a pas un homme
vivant de l'estime duquel je fasse plus de cas que de celle de lord
Holland, et, s'il s'agissait de lui seul, je descendrais jusqu'à des
humiliations, sans songer aucunement à l'avenir, et seulement pour lui
marquer combien je suis touché de sa conduite à mon égard pour le passé.
Quant au reste, il me semble que j'ai fait tout ce qui était en mon
pouvoir en supprimant la satire. Si cela ne leur suffit pas, ils feront
comme ils voudront. Mais _je n'enseignerai pas ma langue à dire des
bassesses_. Vous serez probablement chez le marquis de Lansdowne ce
soir; j'y suis invité, mais je ne sais si j'irai. Hobhouse y sera; je
crois que vous l'aimeriez si vous le connaissiez bien.

»Croyez-moi toujours votre très-affectionné,»

BYRON.



LETTRE CLXV.

À M. ROGERS.

16 février 1814.


«Si lord Holland est satisfait, en ce qui touche lui et sa femme, comme
il le déclare par sa lettre, c'est tout ce que je puis désirer.

»Quant à l'impression que produira sur le public la résurrection des
vers contre lord Carlisle, elle sera toute à son avantage, et contre
moi.

»Tous les mots, toutes les actions du monde ne m'arracheront pas une
autre parole de paix à l'égard de qui que ce soit. Je supporterai tout
ce qui sera supportable, et ce que je pourrai endurer, j'y résisterai.
Le pis qu'ils pourraient me faire serait de m'exclure de la société. Je
ne l'ai jamais recherchée; j'ajouterai même, dans le sens général du
mot, je n'en ai jamais joui, et puis il y a un autre monde ailleurs.

»Ce qui deviendrait par trop injurieux, j'ai les mêmes moyens que les
autres de m'en venger, et avec intérêt si les circonstances l'exigent.

»Il n'y a que la nécessité de suivre mon régime qui m'empêche de dîner
avec vous demain.

»Toujours tout à vous,»

BYRON.



LETTRE CLXVI.

À M. MOORE.

16 février 1814.


«Soyez sûr que les seuls piquans dont le royal porc-épic soit armé
contre moi sont ceux qui n'ont d'autres propriétés que celles de la
torpille, et dont tout l'effet sera d'engourdir quelques-uns de mes
amis. Pour moi, je me tiens tranquille et garde le silence. La fréquente
répétition des attaques a affaibli leur effet sur moi, si tant il y a
qu'elles en aient jamais eu aucun, car pour peu qu'elles en eussent eu,
je n'aurais pu retenir ni mes doigts ni ma langue. C'est quelque chose
de nouveau d'attaquer un homme parce qu'il renonce à ses ressentimens.
Je savais bien qu'il y a quelque chose de bas à injurier ceux qu'on a
loués auparavant, mais je ne savais pas qu'il fût honteux de me forcer à
rendre justice à ceux qui n'ont point attendu que j'aie fait amende
honorable des folies et des préjugés de ma jeunesse pour m'admettre dans
leur amitié, quand ils avaient encore tant de droits de me traiter en
ennemi.

»Vous voyez bien que, comme sir Francis _Wronghead_[103], il faut que
j'aie fait ma fortune intentionnellement. Il vaudrait mieux qu'il y eût
plus de mérite dans mon indépendance, mais aujourd'hui c'est quelque
chose que d'être indépendant pour quelque cause que ce soit; et moins on
est tenté de ne l'être pas, plus la chose est rare dans ces tems de
servilité paradoxale. Je crois que jusqu'ici nos haines et nos
affections ont été généralement les mêmes: à dater de ce moment il faut
qu'elles le soient sans exception. Maintenant, aux armes! la plume
suffira pour commencer, en attendant qu'on en prenne de plus
tranchantes.

[Note 103: Nom figuré, _wronghead_, tête qui a tort, tête renversée,
tête à l'évent, etc.
(_N. du Tr._)]

»Vous ne vous faites pas idée de la solennité risible avec laquelle ces
deux stances ont été traitées. Le _Morning-Post_ parle d'une motion dans
la chambre des lords à ce sujet, et Dieu sait quelles autres mesures
après, _et tout cela_, comme disent les _Mille et Une Nuits, pour avoir
fait une tarte à la crème sans poivre_. Je crois que la destruction de
la douane a un peu suspendu la mienne; ajoutez à cela que la dernière
bataille de Buonaparte à usurpé la colonne qui m'était ordinairement
réservée.

»J'extrais ci-joint, du _Morning-Post_ d'aujourd'hui, ce qui a paru de
mieux contre cette _insolente rapsodie_, comme l'appelle le _Courrier_.
Il y avait dans la même feuille, il y a quelques jours, un article sur
mon régime étant enfant, un article qui n'était pas mauvais du tout;
mais le reste ne vaut absolument rien.

»Je réfléchirai au conseil que vous me donnez quant à la tribune
publique; je ne m'y suis jamais sérieusement destiné, et je suis devenu
aussi ennuyé que Salomon de tout et surtout de moi-même. C'est ce que
les gens comme il faut appellent devenir philosophe, et les gens du
peuple devenir hébété. Je suis toujours charmé d'une bénédiction[104]:
répétez bientôt la vôtre, ou du moins votre lettre; je sous-entendrai la
bénédiction, ou plutôt je la trouverai dans le fait même de la lettre.

»Toujours tout à vous, etc.»

[Note 104: J'avais terminé ma lettre en disant: _Dieu vous bénisse_,
et j'avais ajouté, _si toutefois cela ne vous fait pas de peine_.
(_Note de Moore_.)

Cette formule de salutation qui ne s'emploie en français que dans le
style badin, est très-fréquente et très-affectueuse en anglais.
(_N. du Tr._)]



LETTRE CLXVII.

À M. DALLAS.

17 février 1814.


«Le _Courrier_ de ce soir m'accuse d'avoir tiré de mes ouvrages de
grandes sommes, et de les avoir mises en poche. Je n'ai encore reçu un
sou pour aucun d'eux et j'espère ne jamais rien recevoir. M. Murray m'a
offert 1,000 livres sterling du _Giaour_ et de _la Fiancée_, j'ai dit
que c'était trop, et que si après six mois il croyait encore pouvoir
donner cette somme, je lui indiquerais quel emploi il en devrait faire.
Mais, ni à cette époque, ni à aucune autre, je n'ai appliqué à mon
propre usage le bénéfice d'un seul des ouvrages que j'aie écrits. J'ai
refusé 400 livres sterling de la réimpression de la satire, et jamais je
n'ai tiré un sou des éditions précédentes. Je ne désire pas vous voir
faire rien qui puisse vous être désagréable, je n'ai jamais prétendu
mettre aucune condition aux légers services que je puis avoir eu le
bonheur de vous rendre, et je ne vois rien pour vous d'humiliant dans
l'action de les avoir acceptés. C'était un simple don offert à un homme
infiniment respectable par un autre qui l'est beaucoup moins.

»M. Murray va contredire ce que le _Courrier_ et les autres journaux ont
avancé à cet égard, mais _votre nom_ ne sera pas cité; de votre côté,
vous êtes libre et ferez absolument ce qu'il vous conviendra. J'espère
seulement que vous resterez convaincu que je n'ai pas la plus légère
idée d'abuser du bonheur que j'ai eu en saisissant l'occasion de vous
être utile.

»Toujours tout à vous, etc.»

En conséquence de cette lettre, M. Dallas en adressa une aux journaux,
dont voici un extrait, le reste n'offrant qu'une justification assez
maladroite de son noble bienfaiteur au sujet des stances attaquées.


À L'ÉDITEUR DU MORNING-POST.


MONSIEUR,

«J'ai lu dans un journal du soir le paragraphe où Lord Byron est
_accusé_ d'avoir retiré de ses ouvrages de grandes sommes d'argent et de
les avoir exigées. Je ne me figure pas qu'aucun de ceux qui le
connaissent l'en puisse un moment soupçonner, mais puisque l'assertion à
été publique, je crois devoir à Lord Byron de la démentir publiquement.
Tel est mon but en vous adressant la présente, et je suis charmé de
profiter de cette occasion pour rappeler un fait que j'avais depuis
long-tems envie de publier; envie à laquelle je n'ai résisté que dans la
crainte qu'on ne me crût poussé à cette démarche par sa seigneurie.

»Je prends sur moi d'affirmer que jamais Lord Byron n'a reçu un shilling
de ses ouvrages. Il est à ma connaissance certaine qu'il a laissé à
l'éditeur tout le profit de sa _Satire_. Dans mon épître dédicatoire de
la nouvelle édition de mes contes, j'ai publiquement reconnu le don de
la propriété de _Childe-Harold_, j'ai maintenant à y ajouter,
l'expression de ma reconnaissance, non-seulement pour le don de celle du
_Corsaire_, mais encore pour la manière délicate et affectueuse dont il
m'a été fait avant même qu'il ne fût livré à l'impression. Quant aux
deux autres poèmes, _le Giaour_ et _la Fiancée_, M. Murray peut attester
que Lord Byron n'a pas touché un sou de leur prix, et que pas un sou
n'en a été approprié à son usage. Après avoir ainsi rétabli la vérité
des faits, je ne puis m'empêcher de m'étonner qu'on ait jamais songé à
lui faire un sujet de reproche, d'avoir touché l'argent provenant de ses
ouvrages. Ni le rang ni la fortune ne rendent de semblables produits
indignes d'un homme honorable; quelle différence y a-t-il pour l'honneur
ou la délicatesse d'employer le produit d'un livre à faire du bien, ou
d'en abandonner la propriété, dans la même intention, à un autre? Je
diffère d'opinion sur ce point et sur quelques autres avec Lord Byron;
et il a toujours dans ses paroles et ses actes montré la plus grande
répugnance à recevoir l'argent de ses ouvrages.»



LETTRE CLXVIII.

À M. MOORE.

26 février 1814.


«Dallas eût peut-être mieux fait de garder le silence; mais comme
c'était essentiellement son affaire, que les faits qu'il avance sont
exacts, que son motif est honorable, je lui souhaite de bien s'en tirer.
Quant à son interprétation des fameux vers, libre à lui et à qui que ce
soit de les entendre comme bon leur semblera. J'ai gardé le silence
jusqu'ici et je continuerai à le garder à moins que quelque circonstance
tout-à-fait particulière ne me force à le rompre. Vous, ne dites pas un
mot, je vous prie. Si quelqu'un doit parler, c'est celui qui y est le
plus intéressé. Ce qui m'amuse singulièrement, c'est que chacun me
désigne, comme l'auteur de l'injure qui m'est faite, _la personne qu'il
hait personnellement le plus_! Quelques-uns disent que c'est C...r,
d'autres C...e, d'autres F...d, etc., etc. Pour moi, je ne sais encore
qui, j'en suis encore aux conjectures. Si je le découvre et que ce soit
un malheureux gagiste, je le laisserai gagner son salaire; mais si c'est
ce qu'on appelle _un honnête homme_, il faudra dégaîner.

»J'avais quelqu'envie de demander directement à C...r s'il s'en
reconnaissait l'auteur, mais H... qui, j'en suis sûr, ne m'en voudrait
pas dissuader, s'il croyait que cela convînt, m'a dit absolument de n'en
rien faire, que je n'avais pas ce droit sur un simple soupçon, etc.,
etc. Si H... a raison ou non, je l'ignore, mais je sais qu'il ne
voudrait jamais m'empêcher de faire ce qu'il regarderait comme le devoir
d'un preux chevalier. Dans des affaires de cette nature, au moins dans
ce pays-ci, il faut suivre les usages reçus. En m'occupant de celle-ci,
je le fais comme si elle n'était pas la mienne. Tout homme, si la
nécessité le veut, est, et doit être, prêt à se battre. Dans le cas
présent je n'y apporterais pas beaucoup de ressentiment, à moins qu'on
ne vienne à y mêler le nom d'une femme que j'aime; car il y a plusieurs
années que je ne me suis mis sérieusement en colère. Mais si je découvre
mon homme, et qu'il en vaille la peine, je ferai indubitablement mon
devoir.

»... était fort irrité, mais il essayait de le dissimuler. Vous n'êtes
point du tout appelé à reconnaître le _Twopenny_; vous leur rendriez
service en le faisant, et voilà tout. Ne voyez-vous pas que le but de
tout cet éclat est de nous mettre, lui, vous et moi et tous les autres,
aux prises (surtout ceux qui sont dans une bonne position), et qu'ils y
ont presque réussi. Lord Holland voulait que je fisse des concessions à
lord Carlisle... Au diable plutôt qu'à cet homme qui m'a si mal traité.
Je lui ai répondu que je ne ferai ni concession, ni rétractation; je
garderai le silence, à moins qu'il ne se présente occasion de dire
encore quelque chose d'honnête pour lui, lord Holland ou pour sa femme,
qui, depuis, se sont toujours montrés mes amis. La chose en est restée
là; le moment était mal choisi pour des concessions à lord Carlisle.

»J'ai été interrompu, mais je vous récrirai bientôt. Croyez-moi
toujours, mon cher Moore, etc.»

Un autre de ses amis ayant exprimé l'intention d'entreprendre
volontairement sa défense publique, il ne perdit point de tems, pour
l'en empêcher, par l'excellente lettre qui suit.



LETTRE CLXIX.

À W... W... ESQUIRE.

28 février 1814.


MON CHER W...,

«Je n'ai que peu de tems pour vous écrire. Le _silence_ est la seule
réponse aux choses dont vous parlez, et je ne regarderais pas comme mon
ami celui qui dirait un mot de plus à ce sujet. Je me soucie peu des
attaques, mais je ne veux pas _me soumettre à des défenses_. J'espère et
je suis sûr que vous n'avez jamais songé sérieusement à vous engager
dans une controverse si ridicule. La lettre de Dallas lui fait honneur,
il n'a fait qu'établir des faits dont il avait bien droit de parler. Je
n'ai jamais fait publiquement, et je ne permettrai à personne de faire
la moindre attention à toutes ces accusations. Si je découvre le
calomniateur, peut-être agirai-je autrement; mais alors je ne me
contenterai pas d'écrire.

»Une expression de votre lettre m'a porté à vous écrire cette lettre et
à vous supplier de ne vous mêler en aucune sorte de cette affaire; il
n'en est déjà presque plus question, et, croyez-moi, ils sont plus vexés
de mon silence qu'ils ne le sauraient être de la meilleure défense du
monde. Je ne connais rien qui me contrarierait autant qu'une nouvelle
réplique là-dessus.

»Tout à vous, etc.»

BYRON



LETTRE CLXX

À M. MOORE.

3 mars 1814.


MON CHER AMI,

«J'ai grande envie de vous écrire que je suis tout-à-fait indisposé; ne
fût-ce que pour vous faire venir à Londres; il n'y a personne que je
serais plus désireux d'y voir, personne auprès de qui je chercherais
plus volontiers des consolations dans mes momens de tristes vapeurs. La
vérité est que je ne manque pas de tristes sujets de réflexions, mais
cela vient d'autres causes. Quand nous serons tous deux de vieilles
gens, je vous dirai un conte des tems passés et des tems actuels; et ce
n'est pas manque de confiance si je ne vous le dis aujourd'hui, mais...
mais... toujours un _mais_ à la fin du chapitre.

»Il n'y a rien ici à aimer ou à haïr; mais certainement j'ai des sujets
pour tous les deux à peu de distance, outre que je suis embarrassé en ce
moment, entre _trois_ femmes que je connais, et _une_ que je ne connais
pas, ou du moins dont le nom m'est inconnu. Tout cela irait encore bien
si je n'avais pas un cœur; mais, malheureusement j'en ai encore un,
quoique en assez mauvais état, et il a conservé l'habitude de s'attacher
à une _seule_, que je le veuille ou non. Je commence à penser que
l'axiome _divide et impera_ n'est bon qu'en politique.

»Si je rencontre le crapaud, comme vous l'appelez, je lui marcherai sur
la tête, et je mettrai des clous à mes souliers, pour qu'il le sente
mieux. Je ne m'informe guère de l'effet de toutes ces belles choses, et
elles n'en ont guère non plus sur moi. Je crois qu'elles ont fait plus
d'impression sur *** que sur aucun de nous. Les gens sont assez polis;
je n'ai pas manqué d'invitation, mais je n'en ai accepté aucune. Je suis
très-peu allé dans le monde l'année passée, et j'ai dessein d'y aller
encore moins celle-ci. Je n'ai pas de goût pour les assemblées, et j'ai
long-tems regretté de m'être livré à ce que l'on appelle la vie de
Londres, ce qui, de toutes les vies que j'ai vues (et j'en ai vu presque
autant qu'il y en a dans Plutarque), me semble laisser le moins de tems
pour songer au passé ou à l'avenir.

»Où en est votre poème? ne le négligez pas, et je ne crains rien pour
lui. Je n'ai pas besoin de vous dire que votre réputation m'est chère:
en vérité, je pourrais dire plus chère que la mienne; car depuis quelque
tems, je commence à penser que mes ouvrages ont été loués bien au-delà
de leur valeur: dans tous les cas, j'ai cessé pour jamais d'écrire. Je
puis vous dire à vous ce que je ne dirais pas à tout le monde; mes deux
derniers poèmes ont été écrits, l'un en quatre jours, et l'autre en
dix[105]. Je trouve que c'est là un aveu humiliant; il prouve mon manque
de sens de publier, et celui du public de lire des choses qui ne
sauraient avoir assez de mérite pour demeurer.

[Note 105: Quand il dit qu'il n'a donné que quatre jours à la
composition de _la Fiancée_, il faut entendre qu'il parle du premier
jet, car les additions successives qu'il y a faites lui ont coûté bien
plus de tems. _Le Corsaire_, au contraire, fut fait d'un seul coup: il
n'y eut après que fort peu de changemens et d'additions; et la rapidité
avec laquelle il fut composé, près de deux cents vers par jour,
paraîtrait presqu'incroyable, si nous n'avions son propre témoignage et
celui de son libraire pour nous empêcher d'en douter. Si l'on tient
compte de la beauté surprenante de cet ouvrage, une telle promptitude
d'exécution est presque sans exemple dans l'histoire du génie, et montre
qu'_écrire de passion_, comme le dit Rousseau, est peut-être une route
plus sûre pour arriver à la perfection que toutes celles que l'art a
tracées.]

»Je n'ai pas peur que vous ne vous pressiez trop, j'en ai moins encore
que vous puissiez ne pas réussir. Mais je crois qu'un an est un terme
assez long pour une composition qui ne doit pas être épique. Il faut
même que le _nonum prematur_ d'Horace ait été inventé pour les
millénaires ou quelque génération qui devait vivre plus long-tems que la
nôtre. Je ne sais même ce que nous aurions aujourd'hui de lui, s'il
avait suivi sa propre règle à la lettre. Que la paix soit avec vous!
Rappelez-vous que je suis toujours, etc.

»_P. S._ Je n'ai jamais eu connaissance du bruit dont vous parlez, ni
probablement de bien d'autres; mais, naturellement, vous avez comme les
autres hommes d'excellens amis, que le diable puisse emporter, qui font
leur devoir à l'ordinaire. Une chose qui vous fera rire.»



LETTRE CLXXI.

À M. MOORE.

12 mars 1814.


«Voyez toujours l'avenir en noir et vous vous tromperez rarement. Je ne
vous en dirai pas davantage à présent, et pourtant peut-être... mais
n'importe. J'espère que nous serons réunis un jour, et quelque nombre
d'années qui s'écoulent avant ou après ce jour-là, je le marquerai d'une
pierre blanche, dans mon calendrier. Je ne suis pas sûr de ne me pas
retrouver dans votre voisinage. Si cela arrive, et que je sois
célibataire alors, comme il y a gros à parier, je fondrai chez vous, je
vous enlèverai chez moi, et m'efforcerai de vous faire excuser la
mauvaise chère que vous y trouverez, par le bon visage que je vous y
ferai. Mettant toujours le sexe à part, je ne connais personne que je
serais plus aise de revoir.

»Je n'ai rien du genre que vous désirez, si ce n'est les _vers sur les
larmes_, s'il vous convient de les insérer dans votre _Post-Bag_; pour
moi je désire leur donner toute la publication possible. Ceux sur le
_caveau_[106] sont tout-à-fait de nature à être attaqués devant les
tribunaux, et les imprimer, ce serait mettre l'éditeur dans un danger
réel. Mais je crois que les _larmes_ ont tous les droits du monde
d'entrer dans votre recueil, et l'éditeur, quel qu'il soit, pourrait y
joindre ou non une note facétieuse, selon qu'il lui plairait.

[Note 106: Les vers pleins de force et d'amertume qu'il avait écrits
sur l'ouverture du caveau qui renfermait les restes d'Henri VIII et de
Charles Ier.
(_Note de Moore_.)]

»Je ne sais comment les vers sur le _caveau_ ont ainsi circulé; cela est
par trop farouche, mais la vérité c'est que ma satire n'est jamais à
l'eau de roses. J'ai dans ma tête le plan d'une épître _à lui_ et _sur
lui_[107], que je pourrais bien exécuter, s'ils ne me laissent pas
tranquille. Je n'aurais rien, ou peu de chose à dire de moi-même. Quant
à la gaîté et au plaisant, ce n'a jamais été mon fait, mais je suis
assez en fonds d'amertume et de mépris, et, avec mon Juvénal devant moi,
je lui ferai peut-être un sermon tel qu'il n'en a jamais entendu à la
cour. D'après certaines particularités qui sont venues à ma
connaissance, pour ainsi dire par hasard, je sais mon homme par cœur, et
je pourrais lui dire quel il est.

[Note 107: Le prince régent.
(_N. du Tr._)]

»Je voulais, mon cher Moore, vous écrire une longue lettre, le tems ne
me le permet pas.

»_P. S._ Réfléchissez-y encore une fois avant de vous décider à retarder
la publication de votre poème. Voici venir un jeune poète, plus âgé que
moi, par parenthèse, mais plus nouveau dans le métier, M. G. Knight,
avec un volume de contes orientaux, écrits depuis son retour, car il est
allé dans le pays. Il me fit consulter l'été dernier, et je lui
conseillai d'en écrire un dans chaque mesure, n'ayant, à cette époque,
aucune intention de faire précisément la même chose. Depuis, par
l'habitude où je suis de composer toujours dans un accès de fièvre, je
l'ai devancé du mètre, mais sans aucune intention. Quant à ses
histoires, je ne les connais pas, ne les ayant jamais vues[108]; mais il
a aussi, comme dans _le Giaour_, une femme dans un sac, à ce qu'il m'a
dit à cette époque.

[Note 108: Il ne savait pas encore, à ce qu'il paraît, que le
manuscrit anonyme que M. Murray lui avait soumis, fût celui de M.
Knight.
(_Note de Moore_.)]

»La meilleure manière de forcer le public à m'oublier, c'est de
l'occuper de vous. Vous ne pouvez supposer que je voulusse vous demander
ou vous conseiller de rien publier, si je pensais que vous dussiez ne
pas réussir. En vérité, je n'ai point de jalousie en littérature; et je
ne crois pas qu'un ami ait jamais souhaité le succès de son ami, plus
vivement que je souhaite le vôtre. C'est la maladie des vieillards de ne
pouvoir supporter de _frère près du trône_; nous ne vivrons, j'espère,
pas assez long-tems pour connaître jamais cette faiblesse-là. Je
voudrais que vous parussiez avant qu'on n'offrît au public d'autres
sujets orientaux.»



LETTRE CLXXII.

À M. MURRAY.

12 mars 1814.


«Je n'ai pas le tems de lire tout l'ouvrage[109]; mais ce que j'en ai
vu, vers et prose, me semble fort bien écrit; il est vrai que je ne
saurais être juge, au moins un juge désintéressé dans la question. Je
n'y ai rien vu qui doive vous faire hésiter à le publier à cause de moi.
Si l'auteur n'est pas le docteur Busby lui-même, je ne vois pas pourquoi
le dédier à ses souscripteurs; je ne comprends pas en effet ce que le
docteur peut avoir à faire là-dedans, si ce n'est peut-être comme
traducteur des doctrines de Lucrèce, dont, à coup sûr, il n'est pas
responsable. Je vous le dis ouvertement et franchement, si cet ouvrage
doit être publié, je ne vois aucune raison au monde qui empêche que ce
ne soit par vous; vous ne sauriez, au contraire, me faire un compliment
plus flatteur sur la bonté et la loyauté de mon caractère, qu'en
publiant cet ouvrage et tout autre où je serai honorablement attaqué
sans intention haineuse; et certes, pour ce que j'ai lu, du moins, je ne
saurais en accuser cet auteur.

[Note 109: Le manuscrit d'une longue et lourde satire, intitulée
l'_Anti-Byron_, que Murray lui avait envoyée, lui demandant, je ne
saurais croire que ce fût sérieusement, s'il lui conseillait de
l'imprimer.
(_Note de Moore_.)]

»Il se trompe en un point: je ne suis pas athée; mais s'il croit que
j'aie publié des principes qui sentent l'athéisme, il a parfaitement le
droit de les réfuter. Je vous en prie, imprimez; je ne me pardonnerais
jamais de vous en avoir empêché.

»Faites mes complimens à l'auteur; dites-lui que je lui souhaite du
succès, ses vers en méritent; et je serai la dernière personne à mettre
en doute la bonté de son intention.

»_P. S._ Si vous ne les publiez pas, il faudra toujours que quelqu'autre
le fasse; et vous ne me croyez pas, j'espère, l'esprit assez étroit pour
reculer devant la discussion. Je vous répète, encore une fois, que je le
regarde, autant que j'en puis juger par ce que j'ai lu, comme un bon
ouvrage; et c'est tout ce que vous devez considérer. Il est étrange que
_huit_ vers en aient fait naître au moins _huit mille_, y compris tout
ce qui a été dit, et qui le sera encore sur ce sujet.»



LETTRE CLXXIII.

À M. MURRAY.

9 avril 1814.


«Toutes les nouvelles sont fort belles; mais, néanmoins, j'ai besoin de
mes livres: si vous pouvez me les trouver, ou faire en sorte que
quelqu'un me les trouve, ne fût-ce que pour les prêter à Napoléon, dans
sa solitude de l'île d'Elbe. Je désirerais encore, si cela ne vous
dérangeait pas, et que vous n'ayez pas de société, vous parler ce soir
quelques minutes; j'ai reçu une lettre de M. Moore, et je voudrais vous
demander, comme au meilleur juge, quel serait le meilleur tems pour lui
de publier un ouvrage qu'il a composé. Je n'ai pas besoin de vous dire
que j'ai grandement à cœur ses succès, non-seulement parce qu'il est mon
ami, mais ce qui est plus fort, parce que c'est un homme de grand
talent, ce dont il est moins persuadé qu'aucun même de ses ennemis. Si
donc vous pouvez avoir l'obligeance de venir jusqu'ici, faites-le; si
vous ne le pouvez pas, n'en parlons plus; j'irai vous trouver, chez
vous, dans le courant de la semaine prochaine.

»_P. S._ Je vois qu'on annonce les tragédies de Sotheby. _La Mort de
Darnley_ est un sujet très-heureux, et, je crois, éminemment dramatique.
Faites m'en tenir un exemplaire, dès que vous le pourrez.

»Mrs. Leigh a été très-contente de ses livres; elle me charge de vous
remercier, et se dispose, je crois, à vous en écrire elle-même.»



LETTRE CLXXIV.

À M. MOORE.

N° 2, Albany, 9 avril 1814.


«Le vicomte d'Althorpe va se marier, et j'ai pris son bel appartement de
garçon dans Albany, où vous m'adresserez bientôt, je l'espère, votre
réponse à la présente.

»Je suis de retour à Londres, d'où vous pouvez conclure que je l'avais
quitté. Pendant tout le mois dernier, j'ai boxé tous les jours avec
Jackson, pour faire de l'exercice. J'ai bu pas mal aussi; une fois,
entre autres, je suis resté à table avec trois amis, au Cacaotier,
depuis six heures du soir jusqu'à quatre et cinq heures du matin. Nous
avons pris du Bordeaux et du Champagne jusqu'à deux heures. Alors, nous
avons soupé et terminé la séance par une sorte de punch _au régent_,
composé de Madère, d'eau-de-vie et de thé vert, car l'eau en nature n'y
était point admise. Voilà une soirée qui vous aurait convenu! Sans
quitter la table, si ce n'est pour me rendre chez moi, à pied,
dédaignant un fiacre et mon propre vis-à-vis, moyens de transport dont
on avait cru nécessaire de se précautionner. En somme, je m'en trouve
très-bien, quoiqu'on prétende que cela altère ma constitution.

»J'ai aussi enfreint plus ou moins quelques-uns de mes commandemens
favoris; mais je suis décidé à m'amender et à me marier, si quelqu'un
veut bien m'accepter. En attendant, je me suis à moitié tué l'autre soir
avec un morceau de porc dont j'ai soupé, et qui m'a donné une fort
longue et fort pénible indigestion. Toute cette gourmandise était en
l'honneur du carême: la viande m'est défendue pendant tout le reste de
l'année; mais elle m'est sévèrement ordonnée pendant votre abstinence
solennelle. J'ai été de plus assez suffisamment amoureux; mais nous en
reparlerons quand nous pourrons.

»Mon cher Moore, dites ce que vous voudrez dans votre préface, attaquez
tout et tout le monde, moi le premier. Fi! me croyez-vous de la vieille
école? Si l'on ne peut rire de ses amis, de qui donc rirait-on? Vous
n'avez rien à craindre de ***, que je n'ai pas vu cependant, parce que
j'étais à la campagne quand il s'est présenté chez moi. Il sera correct,
coulant; mais je doute qu'il y mette autre chose que ce que l'art peut
donner. Qu'importe après tout? ne vous déferez-vous jamais de cette
insupportable modestie? Quant à Jeffrey, c'est quelque chose de beau à
lui de dire du bien d'un vieil antagoniste; voilà ce dont un esprit
ordinaire ne serait pas capable. Tout le monde peut rétracter des
louanges; mais si ce n'était en partie mon cas à moi-même, je dirais
qu'il n'y a qu'un esprit au-dessus du vulgaire qui sache démentir ses
premières censures et les faire suivre par des éloges.

»Que pensez-vous de la _Revue_ de Lewis? Cela est bien plus insultant
que votre _Post-Bag_ et mes huit vers; la cour en est furieuse, comme je
l'ai su de bonne part. Avez-vous eu des nouvelles de...

»Plus de rimes _pour moi_ ou plutôt _de moi_. J'ai quitté le théâtre; je
ne monterai pas davantage sur les planches: j'ai eu mon tems et c'est
fini; tout ce que je puis attendre ou même désirer, c'est qu'on dise de
moi, dans la _Biographie Britannique_, que j'aurais pu devenir poète si
j'avais continué et que je me fusse amendé. Ma grande consolation c'est
que la célébrité éphémère dont j'ai joui a été obtenue en dépit de
toutes les opinions et de tous les préjugés du monde. Je n'ai flatté
aucune des puissances, et je n'ai jamais eu une pensée que j'aie cru
utile d'exprimer. On ne pourra dire de moi que j'aie été le poète des
circonstances, que j'aie profité des sujets populaires, comme Johnson,
ou je ne sais qui, l'a dit de Cléveland. Ce que j'ai acquis de renommée
l'a été au prix d'autant de faveur personnelle qu'il était possible; car
je ne crois pas qu'il ait jamais existé un poète plus impopulaire que
moi, _quoad homo_. Maintenant j'ai fini, _ludite nunc alios_. Chacun est
libre de se damner s'il en a l'envie, et de gagner sa part des feux
éternels de l'autre monde.

»Oh! oh! j'oubliais, voici venir un long poème, l'_Anti-Byron_, pour
prouver que j'ai formé une conspiration pour renverser, _à l'aide de la
rime_, la religion et le gouvernement, et que j'ai déjà fait de grands
progrès vers ce double but. Cette satire n'est pas trop personnelle,
mais sérieuse et métaphysique. Je ne m'étais jamais cru un personnage,
jusqu'à ce moment où je me vois un petit Voltaire, pour avoir nécessité
une telle réfutation. Murray ne voulait pas l'imprimer: ce serait une
sottise et je le lui ai dit; car à coup sûr quelqu'un s'en chargera. En
voilà au moins assez sur ce sujet.

»Votre projet de voyage en France est bon; mais que ne le changez-vous
en un voyage en Italie? tous les Anglais vont affluer à Paris.
Choisissez Rome, Milan, Naples, Florence, Turin, Venise ou la Suisse,
_et par dieu_, comme dit Bayes, _je me marierai et j'irai avec vous_;
puis, dans ce Paradis, nous composerons ensemble un nouvel _Inferno_.
Réfléchissez-y, et, en vérité, j'achète une femme, un anneau, je dis le
fameux _oui_, et je m'installe avec vous dans quelque maison de
plaisance sur les bords de l'Arno, du Pô ou de l'Adriatique.

»Ah! ma pauvre petite idole! Napoléon est tombé de son piédestal. On dit
qu'il a abdiqué; il y a de quoi tirer des larmes de bronze fondu des
yeux de Satan:


«Quoi! baiser la terre devant les pieds du jeune Malcolm, et puis
s'exposer aux insultes de cette populace[110]!

[Note 110: Shakspeare.--_Macbeth_.
(_N. du Tr._)]

Je ne puis supporter une si humiliante catastrophe. Il faut que je
reporte mon amour sur Sylla: tous mes favoris modernes ne valent rien;
leurs abdications sont d'un autre genre. Joie et santé, mon cher Moore.
Excusez la longueur de cette épître.

»Toujours tout à vous, etc.

»_P. S._ Le _Quarterly-Review_ vous cite souvent dans un article sur
l'Amérique, et toutes mes connaissances s'informent sans cesse de vous
et de vos ouvrages. Quand voulez-vous leur répondre en personne?»

Lord Byron ne persévéra pas long-tems dans sa résolution de ne plus
écrire, comme on le verra par les billets suivans à son éditeur.


À M. MURRAY.

10 avril 1814.


«J'ai écrit une _Ode sur la chute de Napoléon_, que je copierai et dont
je vous ferai présent, si cela peut vous convenir. M. Merivale en a vu
une partie et l'approuve. Vous pouvez la montrer à M. Gifford et
l'imprimer ou non, comme il vous plaira; je n'y attache aucune
importance. Elle ne contient rien en sa faveur, et pas la moindre
allusion aux Bourbons ou à notre gouvernement.

»Tout à vous, etc.

»_P. S._ Elle contient dix strophes, en tout quatre-vingt-dix vers, et
est écrite dans le même mètre que mes stances à la fin de
_Childe-Harold_, qui ont été si goûtées. _Et tu es mort_, etc., etc.»


À M. MURRAY.

11 avril 1814.


«Vous trouverez ci-joint une petite lettre de Mrs. Leigh.

»Il vaudra mieux ne pas mettre mon nom à notre _ode_; mais vous pouvez
dire ouvertement, et tant que vous voudrez, qu'elle est de moi; je puis
en outre écrire sur un exemplaire: _À M. Hobhouse, de la part de
l'auteur_, ce qui sera l'avouer suffisamment. Après la résolution que
j'ai affichée de ne plus rien publier, encore que cette pièce ait peu
d'étendue et moins d'importance, il vaut mieux encore garder l'anonyme;
mais vous pourrez la joindre au premier volume de mes œuvres que vous
aurez le tems ou la volonté de publier.

»Je suis toujours votre, etc., etc.

BYRON.

»_P. S._ J'espère que vous avez reçu un billet de variantes que je vous
ai envoyé ce matin?

«2° _P. S._ Ô mes livres! mes livres! ne me trouverez-vous jamais mes
livres?»


À M. MURRAY.

12 avril 1814.


«Je vous envoie quelques notes et quelques changemens de peu
d'importance, plus une nouvelle épigraphe de Gibbon, et qui convient
admirablement ici. Un de mes _bons amis_ m'avertit qu'il y a dans
l'_Anti-Jacobin Review_ une attaque très-virulente contre nous, et que
vous n'avez pas vue. Envoyez-la-moi, car je suis dans un tel état de
langueur qu'une occasion de me mettre en colère ne saurait manquer de me
faire du bien.

»Toujours tout à vous, etc.»



LETTRE CLXXV.

À M. MOORE.

Albany, 20 avril 1814.


«Je suis charmé d'apprendre que vous vous disposez à quitter Mayfield
sitôt, et la première partie de votre lettre m'a fait grand plaisir;
mais peut-être vous y moquez-vous de moi comme dans l'autre[111]. Je ne
vous parle pas de l'effet de votre ironie, vous vous doutez bien que
cela ne m'a pas mis de mauvaise humeur; je sais supporter la critique,
je suis homme à en croire un ami sur parole, et, s'il le dit, à ne pas
douter un moment que j'aie écrit d'infernales absurdités. Il y avait une
restriction mentale dans mon engagement avec le public, en faveur des
ouvrages anonymes; et même, quand cette restriction n'y eût pas été,
l'occasion était telle qu'il m'était physiquement impossible de passer
sous silence cette détestable époque de lâcheté triomphante. C'est une
vilaine affaire, et après tout je ferai un peu plus de cas de la rime et
de la raison, et bien peu de votre peuple de héros, jusqu'à ce que l'île
d'Elbe devienne un volcan et le lance de nouveau sur le monde. Je ne
puis croire que tout soit fini.

[Note 111: Je lui avais écrit qu'on lui attribuait l'_Ode sur la
chute de Napoléon_; mais que je ne pouvais croire qu'elle fût de lui,
après l'engagement qu'il avait pris de ne plus rien publier. Je lui en
demandais en riant son avis, etc., etc.
(_Note de Moore_.)]

»Mon départ pour le continent est subordonné à quelque chose de
très-incontinent. J'ai reçu deux invitations à la campagne, et ne sais
que répondre et que décider. En attendant, j'ai acheté un papegaud et un
autre perroquet; j'ai mis mes livres en ordre, je fais des armes, je
boxe tous les jours et sors très-peu.

»Au moment où j'écris ces lignes, Louis le goutteux se fait rouler dans
Piccadilly, dans toute la pompe et avec tout le cortége de canaille
qu'exige la royauté. On m'avait offert des places pour les voir passer;
mais comme j'ai vu le sultan aller à la mosquée, que je l'ai vu recevoir
un ambassadeur, sa majesté très-chrétienne n'a pas beaucoup d'attrait
pour moi. Toutefois, dans quelque année à venir de l'hégire, je ne
serais pas fâché, peu après la seconde révolution, de voir les lieux où
_il aura heureusement_ régné pendant deux mois, dont les dernières six
semaines auront été en proie à la guerre civile.

»Écrivez-moi, je vous prie, et croyez-moi toujours, etc.»



LETTRE CLXXVI.

A M. MURRAY.

21 avril 1814.


«Mille remerciemens pour les lettres que je vous renvoie. Vous savez que
je suis jacobin; je n'ai pu me décider à arborer le blanc, et à voir
l'installation de Louis le goutteux.

»Voilà une mauvaise nouvelle bien pénible pour ceux qui souffrent en
tout tems, mais particulièrement en ceux-ci; je veux parler de la sortie
de Bayonne.

»Vous devriez presser Moore de paraître.

»_P. S._ J'ai besoin d'acheter Moréri à tout prix; j'ai Bayle, mais je
veux aussi Moréri.

»2e _P. S._ Perry me fait un compliment ce matin dans le _Morning-Post_;
je crois qu'il aurait aussi bien fait de ne pas me désigner par mon nom.
N'importe, ils ne peuvent que répéter leur vieux reproche
d'inconséquence avec moi-même; je m'en moque, c'est-à-dire quant à ce
qui regarde la publication de nouveaux ouvrages. Toutefois, maintenant
je veux tenir ma parole. Il n'y avait qu'une occasion aussi irrésistible
qui pût m'y faire manquer; et puis je considérais l'anonyme comme
toutà-fait excepté de mon engagement avec le public. C'est du reste la
seule chose que j'aie publiée depuis, et je n'y reviendrai pas.»



LETTRE CLXXVII.

A M. MURRAY.

25 avril 1814.


«Remettez la lettre à M. Gifford, et qu'il la rende à son loisir. Je la
lui aurais offerte si j'avais cru qu'il s'occupât de choses semblables.

»Avez-vous besoin de la dernière page _immédiatement_? Je doute que ces
vers valent la peine d'être imprimés: dans tous les cas, il faut que je
les revoie, et que j'y change quelques passages avant de les lancer dans
l'_océan_ de la circulation. Voilà une phrase sonore, sans qu'il y
paraisse; _canal_ de la circulation ira peut-être mieux.

»Je ne suis pas en veine, autrement il ne m'eût pas été difficile de
forger deux ou trois strophes qui eussent mieux cadré avec le reste de
l'ode. Dans tous les cas, je le répète, il faut que je revoie ces vers,
car il y en a deux que j'ai déjà changés dans ma tête. Quelqu'un les
a-t-il vus et jugés? Voilà la pierre de touche dont j'ai besoin pour me
régler; seulement dites-moi la vérité, et ne me déguisez pas les
critiques qu'on peut en avoir faites: si je les trouve justes, je
composerai quelques autres stances.

»Toujours tout à vous, etc.

»J'ai besoin d'un _Moréri_ et d'un _Athénée_.»


Il faut, pour l'intelligence de la lettre précédente, savoir que M.
Murray l'avait prié de faire quelques additions à son ode, afin d'éviter
le droit de timbre sur toutes les brochures qui ne dépassent pas une
feuille. Les vers qu'il lui envoya en conséquence sont, je crois, ceux
qui commencent par: _Nous ne te maudissons pas, Waterloo_, etc., etc. Il
ajouta ensuite de lui-même, pendant les réimpressions successives, cinq
ou six stances à son ode, qui n'en avait d'abord que onze. Il en avait
aussi composé trois de plus, qui n'ont jamais été imprimées, mais qui
méritent d'être conservées, à cause du juste tribut qu'il y paie à la
mémoire de Washington.

      17. Il fut un jour, il fut une heure, quand le monde était
      soumis à la France, et la France à toi, où l'abdication de
      cet immense pouvoir t'eût valu une renommée plus pure que la
      journée de Marengo n'en a attaché à ton nom. Cette journée
      de Marengo dont l'éclat s'est cependant reflété sur tout le
      reste de ta carrière, quoiqu'obscurci comme par des nuages,
      par tes crimes passagers.

      18. Mais il fallait absolument que tu fusses roi, que tu
      vêtisses la pourpre, comme si cette robe ridicule pouvait
      ôter, en la couvrant, les souvenirs de ta poitrine. Qu'est
      devenu ce vêtement fané? Où sont toutes ces brillantes
      babioles dont tu aimais à te parer: l'étoile, le cordon, la
      couronne? Enfant vain et fantasque de l'empire, dis-moi,
      t'a-t-on donc enlevé tous ces joujoux!

      19. Où, parmi les grands hommes, l'œil fatigué peut-il
      s'arrêter, sans voir la gloire ternie par le crime et
      achetée par le mépris? Oui, il est un tel homme, le seul, le
      premier, le plus grand, le Cincinnatus de l'ouest, que
      l'envie n'a jamais osé haïr; Washington! Il a légué son nom
      à la nature humaine pour la faire rougir de n'en avoir
      produit qu'un.



LETTRE CLXXVIII.

A M. MURRAY.

26 avril 1814.


«Je pense qu'il vaudrait autant ne plus publier l'ode séparément, mais
l'incorporer avec quelqu'un de mes ouvrages précédens, et y joindre
l'autre petit poème, qu'il faudrait toutefois que je revisse auparavant.
Sur mon honneur, je ne saurais y ajouter un vers qui en vaille la peine:
ma veine est tout-à-fait passée; mes occupations actuellement sont
toutes de gymnastique, boxer ou faire des armes, et mes principales
conversations avec Bayle ou mon singe. J'ai besoin de _Moréri_ et j'ai
besoin d'_Athénée_.

»_P. S._ J'espère que vous avez envoyé à son adresse le paquet poétique
que je vous ai fait tenir dimanche; si vous ne l'avez pas fait,
faites-le, je vous prie, ou je vais avoir l'auteur jetant les hauts cris
pour son poème épique.»



LETTRE CLXXIX.

A. M. MURRAY.

26 avril 1814.


«Je ne me doute pas même quel peut être votre auteur; mais le poème[112]
est excellent, cela vaut un millier d'odes de qui que ce soit. Je puis,
je suppose, garder cet exemplaire: maintenant que je l'ai lu, je
regrette bien sincèrement d'avoir rien écrit sur le même sujet; je vous
le dis sincèrement, encore que mon défaut ne soit pas en général une
excessive modestie.

[Note 112: Il s'agit d'un poème plein d'esprit et de force de M.
Straffort Canning, intitulé: _Buonaparte_. Dans un billet subséquent à
M. Murray, Lord Byron dit: «Ma haute opinion du poème sur _Buonaparte_
n'est pas diminuée depuis que j'en connais l'auteur. Je savais bien que
c'est un homme de talent; mais je ne le soupçonnais pas de réunir dans
une telle perfection _tous les talens de la famille._
(_Note de Moore_.)]

»Je n'aime pas du tout les stances additionnelles, il vaudrait mieux les
omettre tout-à-fait. Le fait est qu'avec la meilleure volonté du monde
je ne puis rien faire de bon, quand l'ouvrage m'est commandé, et qu'au
bout d'une semaine je ne saurais prendre intérêt à une composition. Cela
vous expliquera comment je ne vous ai rien donné de meilleur pour éviter
les droits du timbre.

»L'article S. R. est très-poli; mais que veulent-ils dire quand ils
avancent que _Childe-Harold_ ressemble à Marmion, et que _le Giaour_ et
_la Fiancée_ ne ressemblent pas à Scott? Certainement je n'ai jamais
songé à le copier, mais si copie il y avait, ce devrait être dans les
deux poèmes où j'ai adopté le même mètre. Cependant ils conviennent que
le _Corsaire_ ne ressemble à rien; je m'étonne que le _Corsaire_ s'en
soit tiré.

»Si j'ai jamais rien fait d'original, c'est le _Childe-Harold_, que je
préfère à toutes mes autres compositions, la première semaine passée.
J'ai relu les _Poètes anglais_; excepté la méchanceté, c'est ce que j'ai
fait de mieux.

»Toujours tout à vous, etc., etc.»


Il prit à cette époque, et tout-à-coup, une résolution dont nous ne
pouvons trouver la raison que dans l'état où se trouvait alors son
esprit. Depuis deux mois il fournissait au public de nouveaux sujets
d'admiration avec une rapidité et un bonheur qui semblaient
inépuisables: en effet, dans ce court espace de tems il avait accumulé
des matériaux de gloire pour une longue existence. Mais l'admiration est
une sorte d'impôt dont la plupart des hommes ne demandent pas mieux que
de se décharger. L'œil se fatigue de contempler toujours le même objet,
et commence à échanger le plaisir d'admirer son élévation, pour le désir
moins généreux d'attendre et de prédire sa chute. La réputation de Lord
Byron éprouvait déjà les mauvais effets de sa propre splendeur prolongée
et constamment renouvelée. Plusieurs de ses plus grands admirateurs, de
ceux même qui étaient le moins disposés à lui trouver des fautes,
n'étaient pas fâchés de se reposer des éloges qu'ils lui avaient donnés
sans interruption; tandis que ceux qui ne lui en avaient accordé qu'à
regret prenaient avantage de ces symptômes apparens de satiété pour
hasarder des expressions de blâme[113].

[Note 113: C'était la crainte de cette sorte de courant rétrograde
auquel la rapidité de ses succès ne donnait que trop de probabilité, qui
faisait que quelques-uns même de ses plus chauds admirateurs, ignorant
encore l'immensité des ressources de son génie, ne pouvaient s'empêcher
de trembler un peu en le voyant se présenter si souvent devant le
public. Je trouve dans une de mes lettres ces appréhensions exprimées
dans les termes suivans: «Si vous n'écriviez pas si bien, je dirais que
vous écrivez trop, ou du moins que vous ne mettez pas assez d'intervalle
entre vos productions. Vous savez que les pythagoriciens pensaient que
si nous n'entendions pas l'harmonie des corps célestes, ou si nous
n'avions pas conscience de cette audition, c'est parce qu'ils résonnent
sans cesse à nos oreilles; et je crains, moi, que l'effet de votre
poésie ne soit diminué pour être offerte constamment aux oreilles
hébétées du public.»

Cependant cette opinion doit se taire devant celle que sir Walter-Scott,
l'un des plus grands écrivains, et aussi l'un des plus fertiles de nos
jours, avait la sagacité et la générosité d'exprimer à cet égard, au
moment où Lord Byron était à l'apogée de sa gloire et dans le feu de ses
plus admirables compositions: «Mais ceux-là entendent mal les intérêts
du public, et donnent un assez mauvais conseil au poète; qui, le
supposant doué des plus heureuses qualités de son art, ne lui
conseillent pas de travailler tandis que sa couronne de lauriers est
encore dans toute sa fraîcheur. Des esquisses de Lord Byron valent mieux
que des tableaux achevés de tous les autres; et qui nous dit qu'un
second travail n'effacerait pas, au lieu de les perfectionner, ces
traits d'une originalité si forte et si belle, que présentent ses
compositions au moment où elles s'échappent de la main d'un grand
maître.»--

(_Mémoires biographiques_, par sir Walter-Scott.)]

La bruyante clameur soulevée au commencement de cette année, par les
vers à la princesse Charlotte, avait donné occasion de s'écouler à tout
ce venin caché jusque-là, et le ton dédaigneux dont quelques-uns des
assaillans affectèrent alors de parler de ses talens poétiques, tout
absurde et méprisable qu'il fût en lui-même; était précisément cette
sorte d'attaque la plus propre à blesser son esprit à la fois
orgueilleux et méfiant de ses forces. Tant qu'ils se contentèrent de
dénigrer son caractère et ses mœurs, ces libelles, loin de l'offenser,
flattaient la singulière manie qu'il avait de paraître et de se peindre
lui-même plus noir qu'il n'était. Mais quand ils s'avisèrent de
rabaisser ses talens, secondés par ce mécontentement de soi qui est le
propre des hommes d'un vrai génie, ils l'affligèrent et le
découragèrent. Ces sons de mauvais augure, les premiers qu'il eût
entendus dans le cours de sa carrière triomphante, l'alarmèrent, comme
nous l'avons vu, et le firent hésiter sérieusement s'il devait s'arrêter
ou continuer sa route.

S'il s'était trouvé occupé alors de quelque nouvelle tâche, la
conscience de ses propres forces, qu'il ne sentait réellement bien qu'en
les exerçant, lui eût fait oublier ces humiliations passagères, dans le
feu et l'excitement de succès anticipés. Mais il venait de prendre
vis-à-vis du public l'engagement de renoncer à la poésie, il avait
scellé la seule fontaine où il eût puisé jusque-là du rafraîchissement
et des forces; ainsi il demeurait sans autre occupation que de ruminer
sans cesse sur les insultes journalières de ses ennemis. Sans pouvoir
pour s'en venger, quand ils s'attaquaient à la personne, et
naturellement disposé à les en croire quand c'était son génie qu'ils
désignaient: «Je crains, dit-il dans une de ses lettres à propos de ces
attaques, que ce que vous appelez _bagatelles_ ne soient des choses
très-fortes et de plus pleines de raison, et, pour dire la vérité, voici
quelque tems que je me surprends à en penser comme eux.»

Avec une telle facilité à se laisser toucher des attaques de ses ennemis
et à désespérer de lui-même, dispositions qu'il déguisait mal sous une
apparence de gaîté et de philosophie dédaigneuse, il est peu étonnant
qu'il en soit venu tout d'un coup à prendre la résolution, non-seulement
de persévérer dans son idée de ne plus rien écrire à l'avenir, mais
encore de racheter la propriété de tous ses ouvrages et de n'en pas
laisser subsister une seule page, une seule ligne. Quand il en écrivit
la première fois à M. Murray, celui-ci crut naturellement qu'il ne
parlait pas sérieusement; mais tous ces doutes à cet égard furent levés,
quand il reçut, avec la lettre suivante, une lettre-de-change
équivalente aux diverses sommes qu'il lui avait comptées pour la
propriété de ses ouvrages.



LETTRE CLXXX.

À M. MURRAY.

N° 2, Albany, 29 avril 1814.


MON CHER MONSIEUR,

«Vous trouverez ci-joint une lettre-de-change; quand elle aura été
acquittée, renvoyez-moi les titres de cession de mes ouvrages. Je vous
décharge des 1,000 livres sterling convenues pour _le Giaour_ et _la
Fiancée_, et c'est une affaire finie.

»Si je viens à mourir, vous ferez alors ce qu'il vous plaira; mais, à
l'exception d'un double exemplaire de chaque, j'entends et je vous prie
que tous les ouvrages soient détruits, les avertissemens retirés, et je
me ferai un plaisir de payer toutes les dépenses que cela pourra vous
occasioner.

»Peut-être serait-il juste de vous donner quelque raison de tout ceci:
je n'en ai pas d'autre que mon caprice, et je ne crois pas que la chose
soit assez importante pour mériter une explication.

»Je n'ai pas besoin de vous dire que mes poésies ne seront jamais, avec
mon consentement direct ou indirect, imprimées par quelque autre
personne que ce soit, que je suis parfaitement satisfait de votre
conduite et de vos procédés avec moi, comme mon éditeur.

»Ce me sera un grand plaisir de cultiver votre connaissance, et de vous
considérer comme mon ami. Croyez-moi toujours,

»Votre très-obligé et très-obéissant serviteur.

BYRON.

»_P. S._ Je ne pense pas avoir trop tiré sur Hammersley; si cela était,
je pourrais tirer pour l'excédant sur Goares. La lettre-de-change est de
5 livres sterling trop faible; je vous en tiendrai compte. Quand vous
aurez été payé, renvoyez-moi les titres de propriété, mais non pas
avant.»


Dans cette circonstance, M. Murray pensa que ce qu'il avait de mieux à
faire était d'en appeler à la générosité et à l'honnêteté de son
caractère; il le fit, et la réponse suivante que Byron lui envoya
immédiatement prouve qu'il ne s'était pas trompé.



LETTRE CLXXXI.

À M. MURRAY.

1er mai 1814.


MON CHER MONSIEUR,

«Si le billet que je reçois en ce moment de vous est sérieux, et que la
chose doive réellement vous être préjudiciable, n'en parlons plus, voilà
qui est fini, déchirez ma lettre-de-change, continuez à l'ordinaire, et
d'après nos anciennes conventions. J'étais bien véritablement résolu à
supprimer tout ce que j'avais publié, mais je ne veux pas nuire aux
intérêts de qui que ce soit, et surtout aux vôtres. Quelque jour je vous
dirai les raisons qui m'avaient fait prendre ce parti, en apparence si
bizarre. Qu'il me suffise pour le moment de vous déclarer que j'y
renonce d'après vos observations, et que je me hâte de le faire, puisque
cela vous avait contrarié.

»Toujours tout à vous, etc.»

BYRON.


Pendant mon séjour à Londres, cette année, nous vécûmes presque toujours
ensemble; et, je ne le dis pas par esprit de flatterie pour les morts,
mais plus je connus son caractère et ses manières, plus je pris
d'intérêt à lui et à tout ce qui le concernait. Ce n'est pas que, dans
les nombreuses occasions que j'eus alors de l'observer, je n'aie
remarqué en lui bien des imperfections fâcheuses et déplorables; mais à
côté de ses plus grands défauts il y avait toujours quelque bonne
qualité qui leur servait comme de contre-poids, et qui, mise doucement
et adroitement en jeu, ne manquait jamais d'en neutraliser l'effet. La
franchise même avec laquelle il avouait ses erreurs semblait impliquer
qu'il se sentait capable de les racheter, et qu'il lui était permis de
les confesser avec sincérité. Cette absence complète de réserve était
d'ailleurs une garantie contre les vices qu'on ne découvrait pas
subitement en lui, et la même qualité qui mettait en évidence les
petites taches de son caractère, en assurait en même tems l'honnêteté.
«La pureté, la bonté d'un cœur ne se montre jamais mieux que quand ce
cœur découvre ses propres défauts à la première vue: car un ruisseau qui
laisse voir d'abord la boue de son lit, offre en même tems la
transparence de ses eaux.»

Le théâtre était le lieu où il passait alors le plus généralement ses
soirées. Nous avons vu avec quel enthousiasme il exprimait son
admiration pour le jeu de M. Kean; j'ai eu souvent le bonheur, pendant
cette saison, de l'aller voir avec lui, et plus d'une fois nous nous
plaçâmes à l'orchestre pour ne rien perdre du jeu de sa physionomie.
Lors du bénéfice de cet acteur célèbre, le 25 mai, lady J*** avait réuni
une nombreuse compagnie, et nous en faisions partie, mais Lord Byron
avait aussi loué une loge entière, et il était si jaloux de jouir du
spectacle sans être interrompu, que, par un arrangement peu social, nous
l'occupâmes seuls à nous deux, tandis que toutes les autres étaient
pleines à y étouffer. Nous ne rejoignîmes le reste de la société qu'au
souper. Toutefois M. Kean n'eut pas à se plaindre de cette séparation
comme d'un manque d'hommage à son talent, car lord J*** lui fit présent
de 100 livres sterling en une action du théâtre, tandis que Lord Byron
lui envoya le lendemain 50 guinées, et peu de tems après l'ayant vu
jouer dans l'un de ses rôles favoris, il lui fit présent d'une superbe
tabatière et d'un sabre turc de grand prix.

Tel était l'effet qu'avait sur lui le jeu passionné de M. Kean, qu'un
jour il fut saisi d'une sorte de convulsion nerveuse en le voyant dans
le rôle de sir Giles Overreach. Nous le verrons quelques années après,
en Italie, éprouver le même accident à la représentation de la tragédie
de _Mirra_ d'Alfieri, comparer ces deux sensations, et dire que ce sont
les deux seules fois où des choses _sans réalité_ avaient eu sur lui
tant de pouvoir.

Voici quelques-uns des billets que je reçus de lui pendant le tems de
mon séjour à Londres, cette fois.


À M. MOORE.

4 mai 1814.


............................................. «Je voudrais bien que les
gens n'écourtassent pas leurs _diners_; n'était-ce pas un dîner dont il
avait été question? ne nous donner que d'infernales _sandwiches_ aux
anchois[114]!

[Note 114: Lord R*** nous avait invités à _dîner après le
spectacle_, ce qui avait plu infiniment à Lord Byron à cause de la
nouveauté. Toutefois ce dîner prétendu dégénéra en un simple souper; et
ce changement fut pour Lord Byron, pendant long-tems, le sujet d'une
petite colère très-comique.]

»Votre diable de voix m'a fait tourner au sentiment et devenir presque
amoureux d'une fille qui, pendant que vous chantiez, se recommandait par
sa haine pour la musique. On donne _Othello_ demain et samedi. Quel jour
irons-nous? quand vous verrai-je? Si vous venez chez moi, que ce soit
après trois heures, et aussi près de quatre qu'il vous plaira.

»Toujours tout à vous, etc.»


À M. MOORE.

4 mai 1814.


MON CHER TOM,

«Vous m'avez demandé une chanson; je vous envoie ci-joint un essai qui
m'a coûté plus que de la peine, et qui vraisemblablement et pour cela
même ne mérite pas que vous preniez celle de le mettre en musique. Si
donc vous le trouvez mauvais, jetez-le au feu _sans phrases_[115].

»Toujours tout à vous, etc.

BYRON.

[Note 115: Je vote pour la mort _sans phrases_.--Procès de Louis
XVI.
(_N. du Tr._)]

      »1. Je ne dis pas, je n'écris pas, je ne prononce pas ton
      nom: le son m'en serait pénible; je serais coupable de le
      divulguer. Mais cette larme qui brûle ma joue décèle les
      pensées profondes qui assiégent mon cœur silencieux.

      »2. Ces heures se sont écoulées trop courtes pour notre
      passion, trop longues pour notre repos! Leur joie et leur
      amertume ne sauraient cesser! Nous nous repentons, nous
      abjurons notre amour, nous voulons rompre notre chaîne, nous
      voulons nous séparer, nous voulons nous fuir... pour nous
      unir de nouveau.

      »3. Oh! que le bonheur te reste, que la faute ne soit qu'à
      moi! Pardonne-moi, femme adorée! oublie-moi, si tu le veux.
      Ce cœur qui t'appartient ne s'abaissera jamais, pas même à
      la mort; et jamais un homme ne le brisera, quoique, toi, tu
      en aies le pouvoir.

      »4. Mon ame, qu'ils disent si noire, si méchante, sera
      toujours fière avec les superbes, mais humble avec toi.
      Quand tu es à mes côtés, les jours passent plus rapidement;
      et tous les momens me paraissent plus doux que si des mondes
      étaient à nos pieds.

      »5. Un soupir de ta douleur, un regard de ton amour, fixera,
      changera mon sort, sera ma récompense ou mon châtiment. Ceux
      qui n'ont point d'ame s'étonneront de tout ce que
      j'abandonne pour toi; tes lèvres répondront, non à eux, mais
      _aux miennes_.»


À M. MOORE.


«Voulez-vous, vous et Rogers, venir dans ma loge à Covent-Garden? j'y
serai et personne autre, ou bien encore, je n'y serai pas, si vous
préférez y aller tous deux sans moi. Vous ne pourriez trouver une
meilleure place dans toute la salle, même en vous mettant à la merci des
portiers et des revendeurs de coupons. Voulez-vous m'obliger et venir
tous deux, ou seulement l'un de vous? ou enfin, ne venez ni l'un ni
l'autre, comme vous voudrez.

»_P. S._ Si vous acceptez, je viendrai vous prendre à six heures et
demie, ou à toute autre heure qu'il vous plaira fixer.»


À M. MOORE.


«J'ai une loge pour _Othello_ ce soir; je vous envoie le billet pour vos
amis les R...fes. Je vous recommande sérieusement de leur recommander
d'y aller, ne fût-ce qu'une demi-heure, pour voir le troisième acte; ils
ne retrouveront peut-être pas aisément semblable occasion. Nous n'y
allons pas, ou plutôt moi, je n'y vais pas; ainsi personne ne les
gênera. Voulez-vous vous charger de leur donner ou de leur envoyer ce
billet? il aura meilleure grâce à venir de vous que de moi.

»Je ne suis pas bien disposé; cependant j'irai, si je puis, dîner avec
vous chez ***. Il y a de la musique à Covent-Garden. Dans tous les cas,
voulez-vous venir après dans ma loge, pour voir le début d'une jeune
actrice de seize ans[116], dans _l'Enfant de la Nature_?»

[Note 116: Le premier début de miss Foote, auquel nous assistâmes
ensemble.
(_Note de Moore_.)]


À M. MOORE.

Dimanche matin.


«L'Iago de Kean n'était-il pas parfait, surtout la dernière scène?
J'étais tout près de lui à l'orchestre, et je n'ai jamais vu une figure
anglaise moitié si expressive. Je ne connais point de sensations
immatérielles aussi délicieuses que celles que nous font éprouver de
bonnes pièces bien jouées; mais il faudrait qu'outre celles de
Shakspeare, on en donnât de nouvelles de tems en tems. Je voudrais que
vous ou Campbell en écrivissiez une: nous autres nouveaux venus au
Parnasse, nous n'avons pas assez de force et de courage pour une telle
entreprise.

»Vous avez été mal mené dans le _Champion_, n'est-ce pas? C'est mon tour
aujourd'hui, au point que l'éditeur même en rougit. L'auteur de
l'article écrit bien, et, comme le serpent d'Aaron a dévoré chez moi
tous les autres, et que la poésie n'est plus ce qui m'occupe le plus
aujourd'hui, j'ai pris cette critique assez tranquillement. Nous allons
ensemble chez M. ***. Peut-être vous verrai-je d'ici là; je crains
seulement de vous importuner.

»Je suis toujours, avec autant de vérité que d'affection, votre, etc.»


À M. MOORE.

5 mai 1814.


«Allez-vous ce soir chez lady Cahir? Dans ce cas, et toutes les fois que
nous prendrons part aux mêmes folies, embarquons-nous dans le même
vaisseau de fous. Je suis resté debout jusqu'à cinq heures du matin;
j'étais debout de nouveau à neuf. Je me sens tout appesanti de n'avoir
fait au plus que sommeiller les trois ou quatre dernières nuits.

»J'ai perdu ma place et tout le plaisir de la soirée, en essayant au
souper de me tenir loin de ***. J'aurais quitté la maison même, si je
n'avais craint que cela ne parût une affectation pire que la première.
Naturellement, vous êtes invité à dîner, ou bien nous pourrions aller
tranquillement dans ma loge à Covent-Garden, et de là à cette assemblée.
Pourquoi vous êtes-vous retiré si tôt?

»Toujours tout à vous, etc.

»_P. S._ Le souper de R*** n'aurait-il pas dû être un dîner? Voici M.
Jackson: il faut que je me fatigue pour me remettre en train.»


À M. MOORE.

18 mai 1814.


«Remerciemens et ponctualité. Il faudra bien qu'on me fasse connaître ce
qui s'est passé chez ***, puisque j'ai été en partie le sujet de la
conférence. Je suis fâché que votre affaire doive vous retenir si tard;
toutefois, je suppose que vous viendrez chez lady Jersey. Pour moi,
j'irai de bonne heure avec Hobhouse. Vous vous rappelez que demain nous
soupons et allons voir Kean ensemble.

»_P. S._ Le pugilisme est pour demain, deux heures.».

Le souper dont il parle ici eut lieu chez Watier; il était devenu,
depuis peu, membre du club de ce nom. Comme ce repas peut donner idée du
régime irrégulier qu'il suivait, et expliquer les fréquens dérangemens
de sa santé, je vais essayer d'en tracer de mémoire les détails. Lord
R***, qui devait souper avec nous, n'étant pas venu, je me trouvais seul
avec Byron. Je m'étais chargé d'ordonner le repas; et sachant qu'il
n'avait, depuis deux jours, rien pris que quelques biscuits, et que
même, pour amuser son appétit, il s'était réduit à mâcher du mastic, je
désirai qu'on nous donnât une quantité suffisante de poisson, au moins
de deux espèces. Cependant mon compagnon se contenta des homards, et il
en mangea entièrement à lu seul deux ou trois, s'arrêtant de tems en
tems pour boire un petit verre d'eau-de-vie blanche, extrêmement forte,
puis un grand verre d'eau chaude. Il but ainsi alternativement six
verres au moins d'eau-de-vie et six grands verres d'eau chaude, persuadé
que le homard, pour passer, avait besoin d'être ainsi arrosé. Nous bûmes
ensuite deux bouteilles de Bordeaux, et nous nous séparâmes à quatre
heures du matin.

Pope a jugé ses _soirées de homard_ dignes de passer à la postérité: on
me pardonnera d'avoir entretenu le public d'une partie du même genre,
puisque Lord Byron en est le héros.

Parmi les autres parties de cette espèce où j'eus l'avantage de me
trouver avec lui, je me rappelle qu'un soir, revenant fort tard de
quelqu'assemblée, nous vîmes de la lumière dans Bond-Street, chez
Stevens, dont il était une ancienne pratique, et nous résolûmes d'y
entrer souper. Nous y trouvâmes un de ses vieux amis, sir G*** W***, qui
consentit à se joindre à nous. Aussitôt nous mîmes en réquisition les
homards, l'eau-de-vie et l'eau chaude; et, comme à l'ordinaire, il était
grand jour quand nous nous séparâmes.



LETTRE CLXXXII.

À M. MOORE.

23 mai 1814.


«Je ne puis résister au désir de vous faire passer le numéro du 3
juillet 1813, de la _Gazette du gouvernement de Java_, que Murray vient
de m'envoyer. Que pensez-vous de nous voir, vous et moi, exciter les
combats des journalistes dans les mers des Indes? Cela ne ressemble-t-il
pas à de la gloire? cela n'a-t-il pas une sorte d'odeur de _postérité_?
C'est quelque chose de divertissant de savoir qu'à cinq mille milles de
nous de pauvres écrivains se font la guerre à notre sujet, tandis que
nous sommes ici de si bon accord. Rapportez ce journal dans votre poche;
nous en rirons ensemble comme j'en ai ri seul.

»Toujours tout à vous,»

BYRON.


Il parle souvent de cette circonstance dans le journal qu'il tint étant
à l'étranger. Voici entre autres un passage des pensées détachées, où
l'on verra que, par un léger manque de mémoire, il dit qu'il me montra
cette gazette pour la première fois quand nous allions dîner.

«En 1814, Moore et moi allions ensemble dîner chez lord Grey, _in_
Portman-Square, quand je tirai de ma poche une _Gazette de Java_, que
Murray m'avait envoyée, et dans laquelle se trouvait une longue
controverse sur notre mérite relatif comme poètes. Il était assez
amusant de nous voir aller dîner bras dessus bras dessous, tandis qu'ils
se disputaient à cause de nous, et guerroyaient en notre honneur dans
les mers de l'Inde; il est vrai que cette feuille avait six mois de
date, et que les colonnes en étaient pleines de critique batavienne.
Voilà ce que c'est que la renommée!»



LETTRE CLXXXIII.

À M. MOORE.

31 mai 1814.


«Comme probablement je ne vous verrai pas aujourd'hui, je vous écris
pour vous prier, si cela ne dérange pas trop vos projets, de rester ici
jusqu'à dimanche, sinon pour m'obliger moi-même, du moins pour faire
plaisir à beaucoup d'autres personnes, qui seront bien fâchées de vous
perdre. Quant à moi, je le répète encore, j'aimerais mieux que vous
fissiez de plus longs séjours ici, ou que vous n'y vinssiez pas du tout;
car ces courtes apparitions ne font que me rendre ensuite votre absence
plus pénible.

»Vous croyez, j'en suis presque sûr, que je n'ai pas assez rendu justice
à ce petit chef-d'œuvre de beauté avec lequel vous vouliez me marier.
Mais si vous réfléchissez à ce que sa sœur a dit à ce sujet, vous vous
étonnerez moins que mon amour-propre se soit alarmé, d'autant plus que
je n'ai eu avec votre héroïne que les rapports les plus simples et les
plus généraux de la société. Si lady *** avait paru le désirer, ou même
ne pas s'y opposer, j'aurais poussé ma pointe, et j'aurais pu me marier,
si toutefois l'autre partie eût été consentante, avec la même
indifférence qui a glacé la mer de presque toutes mes passions. C'est
cette même indifférence qui me rend si irrésolu, et qui me donne l'air
capricieux. Ce n'est pas empressement pour de nouveaux objets: c'est que
rien ne fait assez impression sur moi pour me fixer. Je n'éprouve pas
non plus de dégoûts: je suis seulement indifférent à tout. La preuve en
est que les obstacles, même les plus légers, sont sûrs de m'arrêter. Je
ne saurais attribuer cela à de la timidite, car j'ai fait dans mon tems
des choses assez impudentes; et, généralement parlant, les obstacles
sont des aiguillons pour tout le monde. Il n'en est pas ainsi de moi; et
si un brin de paille s'opposait à mon passage, je n'aurais pas l'énergie
de me baisser pour le ramasser ou l'écarter.

»Je vous écris cette longue tirade, parce que je ne voudrais pas vous
laisser supposer que je me moque de propos délibéré de vous ou de qui
que ce fût. Si vous avez cette idée, au nom de saint Hubert, patron des
chasseurs et des bêtes à cornes, mariez-moi à qui vous voudrez;
n'importe, pourvu que cela convienne à un tiers, et que cela ne me
prenne pas trop de tems pendant le jour.

»Toujours tout à vous, etc.»



LETTRE CLXXXIV.

À M. MOORE.

14 juin 1814.


«Je pourrais bien faire de la sensibilité maintenant, mais je ne le veux
pas. La vérité est que j'ai essayé toute ma vie de m'endurcir le cœur,
sans y réussir entièrement, quoique je sois en bon chemin; eh bien! vous
ne sauriez croire combien je suis peiné de votre départ. Ce qui ajoute à
mes regrets, c'est de vous avoir si peu vu au milieu de ces assemblées
si nombreuses qu'elles en deviennent comme des déserts, et où il
faudrait s'habituer, comme le chameau, à supporter la chaleur et la
soif. Le printems dure si peu, et il est généralement si laid!

»Les journaux vous diront tout ce qu'on peut dire des empereurs, rois,
etc. Ils ont dîné, soupé, et montré leurs figures communes dans tous les
lieux publics et dans divers salons. Leurs uniformes sont assez bien,
mais un peu écourtés aux basques; et leur conversation est un
catéchisme, pour les demandes et les réponses duquel je vous renvoie à
ceux qui l'ont entendu.

»J'ai dessein de quitter bientôt Londres pour Newsteadt. Dans ce cas, je
ne serai pas loin de votre hermitage; et, à moins que Mrs. Moore ne vous
retienne à la maison en vous donnant un nouvel héritier, nous pourrons
vous voir. Vous viendrez chez moi, ou j'irai chez vous, comme vous
voudrez, pourvu que nous nous voyions. J'ai reçu une invitation d'Aston,
mais je n'ai pas dessein d'y aller. J'ai eu aussi des nouvelles de ***.
Je serais bien aise de la revoir, car il y a des années que je ne l'ai
vue; et quoique _le feu qui ne saurait se rallumer_ soit éteint en moi,
je ne sais si _un de ces délicieux sourires d'autrefois_ ne pourrait me
faire oublier un moment _la monotonie du fleuve de la vie_.

»Je vais chez R*** ce soir, à l'un de ces soupers qui devraient être des
dîners. Je ne l'ai pas vu une seule fois, et sa femme très-rarement
depuis votre départ. Je vous disais bien que vous étiez l'anneau
principal de la chaîne qui nous liait. Quant à ***, nous n'avons pas
échangé une parole depuis. Le départ du courrier ne me permet pas de
continuer ce griffonnage. Je vous en dirai davantage une autre fois.

»Toujours tout à vous, mon cher Moore.

»_P. S._ Gardez le _Journal_[117]. Je me soucie peu de ce qu'il peut
devenir; s'il a pu vous amuser, je suis charmé de l'avoir écrit. _Lara_
est fini: je le copie pour mon troisième volume, que l'on prépare en ce
moment, mais plus de publication séparée.»

[Note 117: Le Journal dont j'ai donné précédemment des extraits.
(_Note de Moore_.)]


À M. MURRAY.

14 juin 1814.


«Je vous renvoie votre paquet de ce matin. Avez-vous entendu dire que
Bertrand soit revenu à Paris avec la nouvelle que Buonaparte a perdu la
tête? Ce n'est qu'un _bruit_; mais si cela est vrai, je puis, comme
Fitzgerald et Jérémie, de lamentable mémoire, élever des prétentions au
titre de prophète pour avoir dit qu'il devait devenir fou, et cela dans
l'avant-dernière strophe d'une certaine ode, qui, ayant été trouvée
absurde par plusieurs critiques profonds, a d'autant plus de prétentions
à l'inspiration qu'elle est plus inintelligible.

»Toujours tout à vous, etc.»



LETTRE CLXXXV.

À M. ROGERS.

19 juin 1814.


«Je suis toujours obligé de venir vous tourmenter par suite de mes
balourdises: en voici une nouvelle. M. Wrangham s'est présenté plusieurs
fois pour me voir, et j'ai perdu l'occasion de faire sa connaissance, ce
dont je suis bien fâché; mais vous qui connaissez mes habitudes étranges
et variables, vous n'en serez pas étonné; et, j'en suis sûr, vous
n'attribuerez pas cette maladresse à aucun dessein d'offenser une
personne qui m'a montré beaucoup de bienveillance, et dont la réputation
et les talens lui donnent des droits à l'estime générale. Je me lève
très-tard; je passe ensuite la matinée à faire des armes et à boxer, et
à une infinité d'autres exercices très-salutaires, mais qui n'auraient
rien d'agréable pour mes amis, que je suis forcé de ne point recevoir
pendant ce tems-là. Je ne sors jamais que le soir; et je n'ai pas eu le
bonheur de rencontrer une seule fois M. Wrangham, chez lord Lansdowne ou
chez lord Jersey, où j'espérais lui présenter mes respects.

»Je voulais lui écrire; mais quelques mots de vous feront plus d'effet
que tous les _sesquipedalia verba_ dont j'aurais pu m'aviser en cette
occasion. Qu'il me suffise de dire que, sans le vouloir, je trouve moyen
de désobliger tout le monde, et que j'en suis désolé après.

»Toujours tout à vous, etc.»

Les billets suivans, non datés, et adressés à M. Rogers, doivent avoir
été écrits vers cette époque.

Dimanche.

«Je suis charmé que vous n'alliez pas chez Corinne, car je venais, à
l'instant, d'envoyer une excuse; je ne me sens pas assez bien pour y
aller ce soir. Je ne crois pas avoir besoin d'en envoyer une autre à
Shéridan pour son invitation de mercredi, que je suppose avoir bien
entendu de la même manière que vous. Avec lui, il ne faut pas prendre au
pied de la lettre l'axiome de Mirabeau, _les mots sont des choses_.

»Toujours tout à vous.»

«Je viendrai vous voir à sept heures moins un quart, si cela peut vous
convenir. Je vous renvoie _Sir Proteus_[118]; je vous en dirai seulement
comme disait Johnson à quelqu'un: _Et nous sommes encore vivans après
cela_.

»Croyez-moi toujours, etc.»

[Note 118: Pamphlet satirique dans lequel tous les écrivains de
l'époque étaient attaqués.
(_Note de Moore_.)]

Mardi.

«Shéridan était d'abord trop sobre hier pour se rappeler votre
invitation; mais il en a retrouvé le souvenir au fond de la troisième
bouteille. Mme de Staël a accablé Withbread à force de parler; Shéridan
s'est moqué d'elle; elle a confondu sir Humphry, et mis absolument votre
serviteur à la torture. Le reste, grands noms cependant sur le livre
rouge, n'étaient là que de purs segmens du cercle. Mademoiselle a dansé
une sarabande russe avec beaucoup de force, de grâce et d'expression.

»Toujours, etc.»


A M. MURRAY.

21 juin 1814.


«Je suppose que _Lara_ est allé à tous les diables, ce qui n'est pas
grand dommage; seulement, laissez-le moi savoir, ce qui m'évitera la
peine de copier le reste, et, ce _reste_, jetez-le au feu. Cela ne me
tourmente pas du tout; je ne serais pas fâché de n'avoir pas à continuer
la copie qui va très-lentement. Ainsi, vous voyez que vous pouvez parler
avec franchise; si toutefois je me trompais, dites-le moi encore, afin
que je sois moins paresseux.

»Tout à vous, etc.»



LETTRE CLXXXVI.

A M. ROGERS.

27 juin 1814.


«Vous ne pouviez me faire un présent plus agréable que _Jaqueline_; elle
est pleine de grâce, de douceur et de poésie. Il y a surtout tant de
poésie, qu'on ne remarque pas la faiblesse de la fable, qui est simple,
mais cependant suffisante. Je m'étonne que vous ne nous donniez pas plus
souvent des compositions de ce genre. J'aime assez les affections
douces, encore que ce ne soit pas mon fort; et personne ne saurait les
peindre avec autant de vérité et de bonheur que vous. J'avais presque
envie de vous payer _en nature_, ou, pour mieux dire, d'une manière bien
_dénaturée_[119]; car je viens de digérer deux chants d'horreurs et de
sombres mystères.

[Note 119: Il ne nous a pas été possible de traduire plus exactement
le jeu de mots anglais _in kind_ et _unkind_.
(_N. du Tr._)]

»Allez-vous chez lord Essex ce soir? Dans ce cas, voulez-vous que je
vous vienne prendre à l'heure qu'il vous conviendra? J'ai dîné hier avec
toute la famille Holland chez lord Cowper; lady C. a été très-gracieuse,
ce qui lui est plus aisé qu'à personne, quand elle le veut bien. Je n'ai
pas été fâché de les revoir; car je ne saurais oublier qu'ils ont eu
toute sorte de bontés pour moi.

»Toujours bien sincèrement votre, etc.

BYRON.

»_P. S._ Y a-t-il quelque chance ou quelque probabilité d'un
rapprochement avec lord Carlisle? je suis disposé à faire tout ce qui
sera raisonnable ou même déraisonnable pour y parvenir. Je l'aurais
tenté plus tôt sans le _Courrier_, et la crainte qu'à cette époque, on
ne se méprît sur mes motifs. Voyez, examinez.»


Pendant un autre voyage de courte durée que je fis à cette époque à
Londres, je trouvai son poème de _Lara_, qu'il avait commencé à la fin
de mai, entre les mains de l'imprimeur et, pour ainsi dire, prêt à
paraître. Avant de partir pour la campagne, il m'en avait, un soir que
nous nous rendions à quelque réunion, récité les cent vingt premiers
vers qu'il avait composés la veille, en même tems il m'avait donné une
idée générale de la fable et des principaux caractères.

Ses petits billets à M. Murray, pendant l'impression de cet ouvrage,
sont aussi singuliers et aussi pleins d'impatience que ceux que j'ai
déjà cités; mais des matières plus importantes nous pressent, et je ne
m'arrêterai pas à les transcrire en entier. Dans l'un d'eux il dit: «Je
viens de corriger les plus infernales balourdises qui se puissent
fourrer dans une épreuve.» Dans un second: «J'espère que la prochaine
épreuve sera meilleure; celle-ci eût consolé Job, si c'eût été celle du
livre de son ennemi.» Un troisième contient seulement ces mots: «Mon
cher monsieur, vous voulez de nouvelles batailles, en voici. Tout à
vous, etc.»

Les deux lettres suivantes me furent adressées à Londres à cette époque.



LETTRE CLXXXVII.

À M. MOORE.

8 juillet 1814.


«Je suis revenu à Londres hier soir, et j'espérais vous voir
aujourd'hui. Je serais allé chez vous si, quoiqu'effroyablement en bonne
santé du reste, je n'avais un petit mal de tête, suite de ce qu'on
appelle mener joyeuse vie: je suis maintenant au moment glacial de
redevenir plus rangé. Naturellement, je serais bien fâché que nos
parallèles ne déviassent pas en une intersection avant votre _redépart_
pour la campagne, après la conclusion de ce procès[120] dont les
journaux nous ont entretenus; mais si vous êtes trop occupé, et que le
tems ou les affaires s'opposent à ce que nous nous voyions, je ne vous
en garderai pas rancune.

[Note 120: Il fait allusion à un procès en contrefaçon intenté à
l'un de ses confrères par l'éditeur de mes œuvres musicales, M. Power,
dans lequel j'avais été cité comme témoin.
(_Note de Moore_.)]

»Rogers et moi nous sommes ligués ensemble contre le public. Que notre
volume paraisse ou non, c'est ce que je ne sais pas encore. Je crains
que _Jaqueline_, qui est vraiment très-belle, ne se trouve là en
mauvaise compagnie[121]; mais, dans ce cas, ce n'est pas elle qui en
souffrirait le plus.

[Note 121: Lord Byron me proposa ensuite de me joindre à eux pour
cette publication; mais cet honneur me parut trop dangereux, et je le
refusai.
(_Note de Moore_.)]

»Je vais du côté de la mer, et de là en Écosse. Je n'ai rien fait, ou du
moins je n'ai rien fait de bon, et suis toujours bien sincèrement, etc.»



LETTRE CLXXXVIII.

À M. MOORE.


«Ne vous ayant pas vu, je suppose que la philosophie de ma dernière
lettre et le silence que j'avais gardé avant vous ont mis de mauvaise
humeur, ou vous y ont laissé. N'importe, cela n'en vaut guère la peine.

»J'ai reçu aujourd'hui de mon homme d'affaire avis que M. Claughton, mon
acquéreur, n'a pas encore exécuté son paiement, et qu'il est peu
vraisemblable qu'il le fasse jamais. Il ne sait que faire, ni quand il
pourra payer, ainsi voilà tous mes projets et toutes mes espérances
terrestres au diable. Lui (l'acquéreur, le diable aussi, pour le cas que
j'en fais), mon conseil et moi devons avoir une conférence demain, le
susdit acquéreur ayant eu grand soin de s'informer avant si je
promettais de le voir sans m'emporter. Certainement; la question est
bien simple: il s'agit pour moi de rompre le marché, ce qui équivaut à
ma ruine; ou de me laisser encore amuser de nouveaux délais, ce qui est
pire encore. Comme dit le proverbe: «J'ai mené mes porcs sur un marché
musulman.» Si j'avais seulement une femme maintenant, et des enfans de
la paternité desquels je me crusse sûr, je serais aussi content, aussi
heureux que Candide ou Scarmentado. Cependant, si vous ne venez pas me
voir, je croirai que la banque de Samuel a sauté aussi, et qu'y ayant
vos fonds placés, vous ne sauriez en retirer plus d'une piastre à la
livre sterling[122].

»Toujours tout à vous, etc.»

[Note 122: La portion de dette que paie un failli ne s'exprime pas
en Angleterre par son rapport à cent, comme 15, 25 p. 100; mais par son
rapport à la livre sterling, qui contient 20 shillings, et le shilling
12 pences. Ainsi l'on dit qu'un négociant donne un shilling pour dire 5
p. 100, ou 4 shillings pour dire 20 p. 100. Or la piastre espagnole
valant généralement 4 shillings 3 ou 4 pences, c'est donc ici à peu près
21 p. 100 qu'il faut entendre.
(_N. du Tr._)]


À M. MURRAY.

11 juillet 1814.


«Vous aurez l'un des portraits. Je voudrais que vous envoyassiez _ce
soir_ l'épreuve de _Lara_ à M. Moore, n° 33, Bury Street, parce qu'il
quitte Londres demain et désire le lire avant de partir; de mon côté, je
serais bien aise de profiter de ses observations[123].

»Toujours, etc.»

[Note 123: Dans un billet que je lui écrivis le lendemain avant de
partir, je lui disais: «J'ai reçu _Lara_ à 3 heures du matin; je l'ai lu
avant de m'endormir: j'en suis charmé. J'emporte l'épreuve avec moi,
etc.»]


À M. MURRAY.

18 juillet 1814.


«Je crois que vous serez plus que content de nos amis du Nord[124], et
je ne veux pas vous priver plus long-tems de ce que je crois devoir vous
faire plaisir; quant à moi, je dois me taire, par modestie ou par
vanité.

[Note 124: Il parle ici d'un article qui venait de paraître sur _le
Corsaire_ et _la Fiancée d'Abydos_, dans le N° XLV de la _Revue
d'Édimbourg_.
(_Note de Moore_.)]

»_P. S._ Si vous pouviez vous en passer une heure pendant la soirée, je
vous serais obligé de l'envoyer à Mrs. Leigh, votre voisine, London
hotel, Albemarle-Street.»



LETTRE CLXXXIX.

A M. MURRAY.

23 juillet 1814.


«Je suis fâché de vous dire que la gravure[125] n'a pas été approuvée
des personnes qui connaissent l'original et le tableau d'après lequel
cette planche a dû être faite. Je soupçonne qu'elle aura été gravée
d'après une copie, et non d'après le tableau exposé; dans cette idée, je
vous serais obligé, sinon d'y renoncer tout-à-fait, du moins de ne pas
vous presser de placer ce portrait en tête des volumes dont vous voulez
affliger le public.

[Note 125: Son portrait gravé par Agar, d'après le tableau de
Philipps.]

»Quant à _Lara_, ne vous hâtez pas trop non plus; je ne suis pas encore
bien décidé, je ne sais même que dire ou que faire jusqu'à ce que j'aie
de vos nouvelles, et M. Moore m'a paru dans la même indécision. Je ne
sais s'il ne vaudrait pas mieux le garder pour l'édition complète que
vous méditez, que de le hasarder seul; ou même soutenu de la charmante
_Jaqueline_. J'ai été en proie à toute sorte de doutes, etc., depuis que
j'ai quitté Londres.

»Donnez-moi, je vous prie, de vos nouvelles, et croyez-moi, etc., etc.»



LETTRE CXC.

A M. MURRAY.

4 juillet 1814.


«La minorité doit l'emporter dans ce cas, et je désire qu'il en soit
ainsi; je ne donnerais pas six _pences_ de toutes les opinions que vous
me citez, quant à ce sujet du moins, et il faut que P*** soit un âne
pour s'y être rangé. Je ne trouve personnellement pas de grands défauts
à ce portrait; mais puisque Mrs. Leigh et ma cousine, qui sont les
meilleurs juges de la ressemblance, n'en sont pas satisfaites, je n'en
veux à aucun prix.

»M. Hobhouse a raison quant à sa conclusion; mais je nie les prémisses.
Il n'y a que le nom d'espagnol[126]; la scène n'est pas en Espagne, mais
en Morée.

[Note 126: Le nom de _Lara_.]

»_Waverley_ est le roman le meilleur et le plus intéressant que j'aie lu
depuis je ne sais combien de tems. Je l'aime autant que je déteste***
et*** et*** et tout ce bavardage féminin dont nous sommes inondés depuis
quatre mois. C'est outre cela une lecture qui m'est fort aisée, parce
que j'ai été fort long-tems en Écosse; quoique je fusse bien jeune
alors, je me reconnais au milieu de ce peuple des montagnes et des
plaines, et le langage m'en est encore familier.

»Une petite note suffira pour rectifier ce que M. Hobhouse regarde comme
une erreur, par rapport au système féodal en Espagne... La scène ne se
passe pas en Espagne. Si donc il veut mettre quelque part une petite
note en prose à cet effet, ce sera tout ce qu'il faut.

»J'ai reçu l'invitation de venir voter; je n'irai pas: tout ce bavardage
ne mène à rien; ce sont des _actions_ qu'il faudrait pour amener
certains résultats. Si vous avez quelque chose à me dire, écrivez-moi.

»Je vous salue, etc.»



LETTRE CXCI.

A M. MURRAY.

3 août 1814.


«J'ai lieu d'être surpris que vous n'ayez pas envoyé la _Revue
d'Édimbourg_, comme je vous en avais prié; j'espère qu'il ne faudra pas
vous écrire un billet tous les jours pour vous le rappeler. Je vois que
vous annoncez _Lara_ et _Jaqueline_, pourquoi cela, je vous prie? ne
vous avais-je pas engagé à suspendre toute publication jusqu'à mon
retour?

»J'ai reçu une épître fort amusante de Hogg, le poète berger, dans
laquelle, parlant de son libraire, il l'appelle le plus gueux du métier
pour ne payer pas ses billets, et ajoute en toutes lettres que le diable
les emporte eux et lui. Voilà un joli début pour vous engager à adopter
ce même Hogg; cependant, il me prie de vous le recommander, et si vous
le voulez bien, nous en reparlerons. Il a un poème tout prêt pour
l'impression à vous donner en échange pour vos billets, à condition
cependant que ceux-ci seront payés. Il faut voir quelles bénédictions il
lance à M. Moore, pour m'avoir empêché d'insérer _Lara_ dans le premier
numéro du _Miscellany_[127].

[Note 127: M. Hogg avait espéré que Lord Byron lui permettrait
d'insérer _Lara_ dans un recueil mensuel, _The Miscellany_, qu'il avait
dessein de publier à cette époque. J'en détournai mon noble ami, parce
que je ne crus pas ce mode de publication le plus favorable aux intérêts
de sa gloire, mais non pour nuire à ceux de M. Hogg, dont j'admire,
comme je le dois, le talent si original.]

»_P. S._ Sincèrement, je crois que M. Hogg vous conviendrait
parfaitement; c'est à coup sûr un homme d'un grand talent naturel, et
qui mérite d'être encouragé. Il faut que je fasse quelque chose pour son
recueil, et vous ferez bien d'y regarder à deux fois avant de rejeter
ses offres. Scott est parti pour les Orcades par un gros tems, et Hogg
dit que, tant que ce tems-là durera, il ne sera pas à l'aise, pour ne
rien dire de plus. Je voudrais que ces poètes casaniers tâtassent de
quelques bonnes bourrasques dans la Méditerranée, ou de la baie de
Biscaye, même par un calme plat.»



LETTRE CXCII.

A M. MOORE.

Hastings, 3 août 1814.


«Quand vous recevrez cette lettre, je serai, Dieu aidant, de retour à
Londres très-probablement. J'ai renouvelé ici connaissance avec mon
vieil ami L'Océan; et je trouve que son sein est un oreiller aussi
agréable pour le matin, que celui de la fille de Paphos le pourrait être
le soir. Je me suis occupé à nager, à manger du turbot, à entrer en
fraude de bonnes eaux-de-vie et des foulards, à écouter les jubilations
de mon ami Hodgson à propos d'une femme qu'il a prise à son choix, à
grimper sur les rochers, à dérouler du haut des montagnes, et surtout
pendant la dernière quinzaine, à savourer dans tous ses charmes le
_dolce far niente_. J'ai rencontré un fils de lord Erskine, qui dit
qu'il est marié depuis un an, et qu'il est _le plus heureux des hommes_;
or, mon ami Hodgson est aussi _le plus heureux des hommes_: ainsi, je
n'ai pas perdu mon tems en venant ici, ne fût-ce que pour être témoin de
la félicité suprême de tous ces renards qui se sont fait couper la
queue, et voudraient persuader aux autres d'en faire autant, afin de se
donner des compagnons d'infortune.

»Je suis charmé que _Lara_ vous plaise. Le n° 45 de la _Revue
d'Édimbourg_ a paru; je suppose que vous l'avez reçu. Jeffrey n'y est
que trop indulgent pour moi, et je commence à me croire un faisan doré
et à me rengorger sous le beau plumage dont il lui a plu de me revêtir.
Mais toujours le _surgit amari_: les rédacteurs du _Champion_ et du
_Morning-Chronicle_ ont mis, je ne sais comment, la main sur mon épître
de consolation à lady J*** sur l'enlèvement de son portrait par le
régent, et les ont publiés avec mon nom; c'est par trop mal, et cela
sans m'en demander permission, sans s'informer si cela me convient ou
non. Que le diable emporte leur imprudence et tout le reste! C'est à en
perdre patience; aussi, je n'en veux pas parler davantage.

»Vous recevrez, dès qu'ils paraîtront, _Lara_ et _Jaqueline_, tous deux
avec quelques additions; en attendant, j'hésite toujours, je diffère
toujours, et suis dans un grand embarras; Rogers n'en éprouve pas moins
à sa manière.

»Newsteadt va m'appartenir de nouveau. Claughton perd 15,000 livres
sterling de dédit, ce qui ne m'empêche pas d'être à peu près ruiné. J'ai
envie de m'y enterrer, de laisser croître ma barbe et de me mettre à
vous détester tous.

»Oh! j'ai reçu la lettre la plus amusante de Hogg, le poète berger; il
me prie de le recommander à Murray; et, parlant du libraire avec lequel
il travaille actuellement, dont les billets ne sont jamais payés, il
ajoute en toutes lettres, _que le diable les emporte, eux et lui_. J'ai
ri, et vous auriez ri vous-même de la manière dont ce souhait bénévole
est amené. Cet Hogg est un être étrange et de grands talens, quoique
incultes. J'ai très-haute opinion de lui comme poète; mais lui et la
moitié des troubadours d'Écosse et des lacs sont gâtés par les petits
cercles et les petites sociétés qu'ils fréquentent. Londres et le grand
monde, comme le disent les boxeurs, voilà ce qu'il faut à un homme pour
lui faire perdre son amour-propre. Scott, dit-il, est parti pour les
Orcades par un gros tems, et tant que ce tems durera, Hogg est sûr que
Scott sera mal à son aise, pour ne rien dire de plus. Mon Dieu! mon
Dieu! il faudrait à tous ces poètes casaniers votre Atlantique ou ma mer
Méditerranée, et puis une promenade dans un bâtiment non ponté pendant
une bonne bourrasque, un coup de vent dans le golfe, ou même la baie de
Biscaye par un calme plat; cela leur élargirait l'ame, et leur ferait
connaître bien des sensations; pour ne rien dire d'un ou deux amours
illicites sur le rivage, par voie d'essai sur les passions, commençant
par un simple adultère, et compliquant la chose chemin faisant.

»J'ai fait passer votre lettre à Murray; par parenthèse, vous aviez mis
sur l'adresse: A M. Miller. Écrivez-moi, je vous prie, et dites-moi ce
que vous faites. Pas encore fini! En vérité, cela n'est pardonnable qu'à
vous. Je suis fâché d'apprendre que vous ayez un différend, ou plutôt
que vous soyez moins bien avec les ***. Je ne veux être ni impertinent,
ni bouffon sur un sujet si grave; c'est pourquoi je ne sais trop qu'en
dire.

»J'espère que rien ne pourra vous faire rabattre du juste prix de votre
ouvrage, aussi long-tems du moins que vous aurez quelque chance de
l'obtenir. Pour moi, sérieusement parlant, je n'ai ni espérances ni but,
c'est à peine si j'ai quelques désirs; je suis heureux sous de certains
rapports, mais non d'une manière qui puisse et qui doive durer. Le pire
est que je me sens énervé et indifférent à tout. En vérité, si Jupiter
m'ouvrait son précieux tonneau, je ne sais ce que j'y prendrais. Si,
comme le disent les nourrices, je suis né avec une cuillère d'argent
dans la bouche, elle est restée dans mon gosier et m'a gâté le palais,
de manière que rien de ce que j'avale n'a de goût, à moins que ce ne
soit du poivre de Cayenne. Quoi qu'il en soit, j'ai des chagrins assez
forts pour me forcer à les sentir; mais, de peur d'ajouter aux vôtres
par cette longue diatribe, j'en diffère l'énumération _sine die_[128].
Croyez-moi toujours, mon cher Moore, votre, etc.

[Note 128: Formule du palais anglais; _sine die_, indéfiniment.
(_N. du Tr._)]

»_P. S._ N'oubliez pas mon filleul. Vous ne pouviez choisir pour porter
ses péchés quelqu'un qui convînt mieux que moi, habitué, comme je le
suis, à porter double charge en ce genre sans le plus léger
inconvénient.»



LETTRE CXCIII.

A M. MURRAY.

4 août 1814.


«Comme je n'ai pas reçu la plus petite réponse à mes trois dernières
lettres, non plus que le livre que je demandais, le dernier numéro de la
_Revue d'Édimbourg_, je présume que vous êtes la personne infortunée qui
périt dans la pagode lundi dernier; c'est donc plutôt à vos exécuteurs
testamentaires qu'à vous que j'adresse la présente, regrettant
sincèrement que vous ayez eu assez de malheur pour être la seule victime
de cette joyeuse journée.

»Je prendrai donc la liberté de dire à ces messieurs, quels qu'ils
soient, que je suis un peu surpris de la négligence antérieure du défunt
à mon égard, et comme aussi de l'annonce pour samedi prochain d'une
certaine publication, contre laquelle j'ai protesté et je proteste
encore par ces présentes.

»Je suis votre ou leur très-humble, etc.»


LETTRE CXCIV.

A M. MURRAY.

5 août 1814.


«La _Revue d'Édimbourg_ est arrivée; merci. Je vous envoie une lettre de
M. Hobhouse, par laquelle vous verrez quel ouvrage vous avez fait.
Qu'importe? j'ai fini. Envoyez mes vers au diable par le chemin qui vous
conviendra le mieux; je m'y soumets puisqu'il le faut. Il paraît que le
_portrait fidèle et animé_ est aussi dans votre nouvelle publication. Je
vous en félicite; mais ce n'est pas du tout mon portrait, voilà tout.
Sérieusement parlant, si j'ai retardé votre voyage en Écosse, je suis
fâché que vous ayez poussé si loin la complaisance, d'autant plus que,
pour les choses de peu d'importance, vous avez une méthode
très-expéditive, témoin pour la grammaire de Hobhouse, ce petit _bout de
prose_ qui nous donna la fièvre à lui et à moi.

»Je n'avais aucune connaissance du contenu de la lettre de M. Moore; je
crois vos offres fort belles, mais vous et lui pouvez mieux en juger.
Toutefois, s'il peut obtenir davantage, vous ne devez pas vous étonner
qu'il l'accepte.

»En avant donc _Lara_, puisqu'il le faut. Le volume paraît assez bien
extérieurement. Je serai à Londres la semaine prochaine; en attendant je
vous souhaite un bon voyage.

»Tout à vous, etc.»



LETTRE CXCV.

A M. MOORE.

12 août 1814.


«Je n'étais pas seul, et je ne le suis jamais quand je puis faire
autrement. Claugthon doit faire un grand effort pour compléter son
paiement d'ici à samedi en huit, sinon il perd 25,000 livres sterling,
le domaine, ses dépenses, etc. etc. Si je reprends l'abbaye, je vous en
avertirai en tems utile, et vous y aurez toujours une cellule à part, et
un accueil pieux mais affectionné. Je n'ai pas vu Rogers, toutefois
_Lara_ et _Jaqueline_ ont paru: avec quel succès? c'est ce que
j'ignore.............................................................
.....................................................................

»Il y a quelque chose de fort drôle à vous voir devenu l'un des
rédacteurs de la _Revue d'Édimbourg_. Vous savez que T*** n'est pas des
plus endurans; il pourrait se porter à quelque action tragique, rien que
pour s'entendre dire qu'il n'est qu'un sot. Or, si Jeffrey venait à être
tué pour un article de vous, ce serait une singulière conclusion. Pour
moi, comme dit Mrs. Winifred, «il m'a très bien fait la chose,» surtout
dans son dernier numéro, de sorte que c'est le meilleur des hommes et le
plus habile des critiques, et je ne désire pas le voir tuer, quoique
bien d'autres, j'en suis sûr, en seraient ravis, pour lui apprendre à
avoir tant d'esprit et de malice.

»Avant de quitter Hastings, je me suis mis en colère contre une
bouteille d'encre, que j'ai jetée la nuit par la fenêtre; qu'en est-il
résulté? le lendemain j'ai été stupéfait de voir qu'elle s'était brisée
et renversée sur le jupon d'une statue d'Euterpe dans le jardin, et
l'avait barbouillée comme à plaisir. Voyez quelle a dû être ma douleur,
et quelles épigrammes on aurait pu faire sur la muse et sa mésaventure.

»Il m'est arrivé quelque chose de presque aussi comique, à un théâtre
bourgeois près de Cambridge, quoique dans un autre genre. Je me suis
querellé dans l'obscurité avec un homme pour m'avoir, assez
grossièrement il est vrai, demandé qui j'étais: je l'ai suivi jusque
dans le foyer (une écurie par parenthèse), en fureur, au milieu d'une
foule de gens que je n'avais vus auparavant. Il se trouva que c'était un
cabotin gagé pour jouer avec les amateurs, et qui devint très-poli,
quand il vit qu'il ne gagnerait rien de bon par la rudesse. Mais vous
auriez ri de ce tumulte, du dialogue, des vêtemens ou plutôt de
l'absence des vêtemens de la troupe au milieu de laquelle je me jetai en
furie, et de l'étonnement que ma présence y causa. J'étais sorti de la
salle pour prendre le frais dans le jardin: là je fus poursuivi par
quelques chiens; je m'éloignais d'eux d'assez mauvaise humeur, quand je
rencontrai mon homme de plus mauvaise humeur encore; et c'est de là que
vint tout ce fracas.

»Eh bien! pourquoi ne vous lancez-vous donc pas? Voici votre heure
venue; les gens commencent à être passablement las de moi, et pas trop
charmés de ***, qui vient d'accoucher d'un in-quarto de vers blancs,
in-quarto qui n'est cependant qu'une partie de son poème.

»Murray parle d'opérer un divorce entre _Lara_ et _Jaqueline_, mauvais
signe pour les auteurs qui pourraient bien divorcer aussi, et rejeter le
blâme l'un sur l'autre. Sérieusement, je ne m'en soucie aucunement, et
je ne vois pas pourquoi Rogers y attacherait plus d'importance.

»Donnez-moi de vos nouvelles ainsi que de celles de mon filleul. Si
c'est une fille, le nom ira presque aussi bien.

»Toujours tout à vous, etc.»



LETTRE CXCVI.

A M. MOORE.

13 août 1814.


«J'ai écrit hier à Mayfield, et je viens d'affranchir votre lettre à
maman. Le tems de mon séjour en ville est si incertain, que vos paquets
pour le Nord pourraient ne pas m'arriver: dans tous les cas je ne
resterai pas ici plus tard que la fin de la semaine prochaine. Je ne
sais pas non plus exactement où je vais aller; probablement cependant à
Newsteadt, et, si vous m'envoyez vos paquets avant mardi, je pourrai
encore les faire parvenir à notre nouvel allié: Mais passé ce jour-là,
je ne puis vous répondre qu'il soit encore tems.

»*** a, dit-on, été exilé de Paris, pour avoir dit que les Bourbons
étaient des vieilles femmes. Ceux-ci auraient pu se contenter de lui
rendre le compliment...................................................

»Je vous ai dit hier que _Lara_ et _Jaqueline_ allaient être divorcés,
du moins à ce que dit le grand oracle Murray; pour moi, je n'en sais pas
davantage. Jeffrey a été plus que juste à mon égard; quant à son conseil
d'écrire une tragédie, je n'ai pas le tems de m'occuper de fictions en
ce moment. Un homme ne saurait s'occuper à peindre un naufrage, quand
son bâtiment est à _sec, à mâts et à cordes_ par un coup de vent, ou au
moment de toucher. Quand je serai encore une fois à terre, je verrai ce
que je pourrai faire; et si, au contraire, je vais au fond dans cette
tempête, Melpomène ne manque pas de soupirans plus anciens et plus
habiles que moi pour la consoler.

»Quand je serai à Newsteadt, il faut que vous m'y veniez voir, même
quand ce ne serait que pour un jour, si Mrs. Moore ne peut pas se passer
de vous plus long-tems. L'abbaye mérite d'être vue comme ensemble de
ruines, et je puis vous assurer que, de mon tems encore, il s'y faisait
de bonnes parties, mais tout cela est fini. Toutefois, les
revenans[129], les constructions gothiques, les pièces d'eau et la
désolation qui y règne en font encore un séjour très-gai.

»Toujours tout à vous, etc.»

[Note 129: Si je ne me trompe, c'est pendant son dernier séjour à
Newsteadt qu'il s'était lui-même figuré voir lui apparaître le moine
noir qu'on disait revenir dans l'abbaye depuis le tems de la destruction
des monastères, et qu'il décrit dans son _Don Juan_ (chant XV), sans
doute d'après le souvenir de son aventure imaginaire.

On dit que le revenant de Newsteadt apparut aussi à miss Fanny Parkins,
cousine de Lord Byron, et qu'elle le dessina ensuite de mémoire.
(_Note de Moore_.)]



LETTRE CXCVII.

A M. MURRAY.

Newsteadt-Abbey, 2 septembre 1814.


«Je vous suis fort obligé des _Reviews_ et des _Magazines_ de ce mois
que vous m'avez envoyés, mais j'aurais autant aimé ne rien recevoir en
ce genre; nous en avons eu assez, tant de bons que de mauvais, et le
mois prochain vous pourrez vous dispenser de vous en procurer pour moi,
même la crême. Je suis charmé d'apprendre que MM. Hobhouse et Merivale
aient été bien traités par les journaux dont vous parlez.

»Je crois toujours que vous pourriez faire avec M. Hogg une alliance
utile pour tous les deux. La dernière chose un peu honnête dans ce genre
est, je crois, le recueil de Dodsley, et il a eu beaucoup de succès
pendant plusieurs années qu'il a paru; il est vrai qu'il avait
l'avantage d'être à la fois éditeur et principal rédacteur. Le _Spleen_
et plusieurs autres odes de Gray, un grand nombre de morceaux de
Shenstone et de beaucoup d'auteurs célèbres ont paru pour la première
fois dans ce recueil. Or, avec l'aide de Scott, Wordsworth, Southey,
etc., je ne vois pas pourquoi vous ne réussiriez pas aussi bien
aujourd'hui; une fois commencée, votre entreprise ne manquerait pas
d'être soutenue et recherchée par les poètes plus jeunes et moins
connus. J'oserais dire que Strafford Canning, dont le _Buonaparte_ est
excellent, Moore, Hobhouse, moi-même, et bien d'autres, serons charmés
de nous y essayer de tems en tems; peut-être même, avec un peu d'adresse
et de flatterie, pourriez-vous décider Campbell à y contribuer aussi. A
propos, il a, tout imprimé, mais non publié, un poème sur une scène en
Allemagne, en Bavière, je crois, que j'ai vu l'année passée, et qui est
parfaitement digne de lui, c'est-à-dire parfaitement beau. Je ne sais ce
qui peut l'empêcher de le publier.

»Oh! vous rappelez-vous la folle lettre du graveur S*** à propos du
refus de graver d'après Phillipps le portrait de lord _Foley_, comme il
lui plaisait de métamorphoser mon nom? Eh bien! j'ai trouvé, je crois,
la clef de cette énigme. Il paraît, d'après les journaux, qu'un des
prédicateurs de Johanna Southcote se nomme _Foley_, et je ne puis me
rendre compte de la confusion d'idées et de mots dudit S*** qu'en
supposant qu'il a sa pauvre tête pleine de Johanna et de ses apôtres.
C'est un heureux hasard qu'il n'ait pas dit lord Tozer. Vous savez sans
doute que S*** est un des fidèles de cette vieille nouvelle vierge mère
par l'opération du Saint-Esprit.

»Je suis impatient de voir ce qu'elle mettra au monde[130]. Qu'elle soit
grosse à soixante-cinq ans, certes c'est un miracle, mais c'en est un
plus grand qu'elle ait trouvé quelqu'un pour l'engrosser.

[Note 130: M. Gifford écrivit la note suivante sur une copie de
cette lettre:

«Il est à regretter que Lord Byron n'ait pas connu Johnson; ce vieux
poète, dans sa _Pucelle à la cour_, lui aurait fourni de bonnes
plaisanteries sur la grossesse de Johanna.»
(_Note de Moore_.)]

»Si vous n'alliez pas à Paris ou en Écosse, je vous enverrais du gibier.
Si vous avez changé de résolution, faites-le-moi savoir.

»_P. S._ Un mot ou deux de _Lara_ que me suggère votre envoi. Il ne
promet pas beaucoup séparément; mais, réuni aux autres, il tiendra bien
sa place dans les volumes que vous avez dessein de publier. Voici
l'ordre que je prendrais la liberté de vous recommander:
_Childe-Harold_, les _petits poèmes, le Giaour, la Fiancée, le Corsaire,
Lara_; ce dernier complète la série par l'extrême ressemblance qu'il
offre avec les autres. Cawthorne me donne avis d'une publication des
_Poètes anglais_, en Irlande: prenez, je vous prie, des informations à
cet égard; car, si cela était vrai, il faudrait l'empêcher.»



LETTRE CXCVIII.

A M. MURRAY.

Newsteadt-Abbey, 7 septembre 1814.


«Je crois que, dans son intérêt et le vôtre, M. Hogg serait, comme
éditeur, un critique aussi sévère qu'Iago, et qu'une telle entreprise,
pour peu qu'elle soit bien conduite, remplirait votre but à tous deux.
Avant de commencer, il serait toutefois prudent de s'assurer d'un bon
nombre de collaborateurs; je dis bon en qualité, car, par le tems qui
court, il est peu à craindre que la quantité vienne à manquer. Il peut y
avoir de bien belles choses dans Wordsworth, mais il me semble bien
difficile que dans six in-quartos de poésies il n'y ait pas des choses
faibles, surtout celles de peu d'importance; du reste je ne doute pas de
la grandeur et de la variété de son talent.

»Je suis dans un moment d'inactivité; j'ai lu le peu de livres que
j'avais ici, et me voilà forcé de pêcher pour tuer le tems. J'ai pris
beaucoup de perches et quelques carpes, ce qui est encore une
consolation, puisqu'au moins je n'ai pas perdu ma peine.

»Qui est-ce qui corrige vos volumes? J'espère qu'on imprime _le
Corsaire_ d'après l'exemplaire que j'ai corrigé, avec les vers ajoutés
au premier chant, et quelques notes de Sismondi et de Lavater que je
vous ai envoyées pour les y joindre. L'ordre que vous avez adopté est
très-bon.

»Mes damnés domestiques ne m'ont pas envoyé mes journaux depuis
dimanche, et j'ai perdu le divorce de Johanna et de son Jupiter. Qui
donc lui a fait son petit prophète? Est-ce Sharpe? Et comment?..... Je
ne serais pas fâché d'avoir un de ses cachets; si l'on peut acheter le
salut éternel pour une demi-guinée par tête, le propriétaire de la
taverne _The Crown and Anchor_ (la Couronne et l'Ancre) devrait rougir
de vendre précisément le double pour un billet d'admission à un simple
banquet terrestre. Sérieusement parlant, je crains que toutes ces
jongleries ne fournissent matière aux railleries et aux plaisanteries
des incrédules.

»Je n'ai pas vu les sonnets de Hunt, non plus que sa _Descente de la
Liberté_; il a choisi un singulier lieu pour écrire ce dernier ouvrage.
Donnez-moi de vos nouvelles avant de vous embarquer.

»Toujours tout à vous, etc.»



LETTRE CXCIX.

A M. MOORE.

Newsteadt-Abbey, 15 septembre 1814.


«Voici la quatrième lettre que je commence pour vous depuis le
commencement du mois. La finirai-je ou la brûlerai-je comme les autres?
c'est ce que je ne sais pas. Quand nous nous reverrons, je vous
expliquerai _pourquoi_ je ne vous ai pas écrit, _pourquoi_ je ne vous ai
pas appelé ici, comme j'en avais le projet, avec une infinité d'autres
_pourquoi_ que je vous garde dans toute leur fraîcheur. En un mot, il
faut que vous excusiez ce que j'ai _omis et commis_, et que vous
_m'accordiez_ plus de _rémission_ que saint Anastase ne vous en
accordera, si vous _omettez_ le plus petit monosyllabe mystérieux de ses
pieuses énigmes. Je crois, et ce pourrait bien être aussi l'opinion de
saint Anastase, que votre article sur T*** fera tuer quelqu'un, que
celui sur _les saints_ le fera damner, ce qui fait un assez joli succès
pour un seul et même numéro de _Revue_. Tom, vous avez tort de vous
mêler en ce moment de l'incompréhensible, car si Johanna Southcote se
trouvait réellement.....

»Maintenant, un peu d'égoïsme; voici l'état de mes affaires. Demain je
saurai si une circonstance assez importante pour changer beaucoup de mes
plans doit avoir lieu ou non. Si elle n'a pas lieu, je pars dans huit
jours pour Londres, et dans un mois pour l'Italie. Newsteadt m'est
rendue avec 25,000 livres sterling, sur les 28,000 déjà payées; mon
soi-disant acquéreur appelle cela un sacrifice: sacrifice soit. J'ai
payé quelques-unes de mes dettes, et j'en ai contracté d'autres; mais
j'ai quelques milliers de livres sterling que je ne saurais dépenser à
mon gré en ce pays, ainsi je vais retourner dans le midi. Je crois et
j'espère que Hobhouse viendra avec moi; mais, qu'il le fasse ou non, moi
je partirai. J'ai besoin de voir Venise, les Alpes, les fromages de
Parmesan; et de voir, de l'Italie, les côtes de la Grèce, ou plutôt de
l'Épire, comme autrefois à la hauteur de Corfou j'ai vu ou cru voir
celles de l'Italie. Tout cela, cependant, dépend d'un événement qui peut
arriver ou n'arriver pas. Je saurai demain à quoi m'en tenir; et, si la
chose se fait, ce ne sera guère le moment de voyager à l'étranger.

»Pardonnez-moi tout ce gribouillage hypothétique, vous aurez bientôt de
mes nouvelles; je ne compte pas cela pour une réponse.

»Je suis toujours, avec beaucoup d'affection, etc.»


La _circonstance importante_ à laquelle il fait allusion ici, c'est sa
seconde demande de mistriss Milbanke, dont il attendait alors le
résultat. Voici, autant que je puis m'en fier à ma mémoire, la manière
dont il raconte lui-même, dans ses _Memoranda_, les circonstances qui le
portèrent à cette démarche. Une personne pour laquelle il professait
depuis un certain tems la plus grande amitié et la plus grande
confiance, remarquant combien incertaines et malheureuses étaient la
position de son esprit et la situation de ses affaires, lui remontra
avec force la nécessité de se marier; et, après quelques discussions, il
y consentit. Restait le second point en délibération: quel devait être
l'objet de son choix? Et tandis que son ami lui nommait une autre dame,
il désigna lui-même mistriss Milbanke. Toutefois, son conseiller s'y
opposa fortement, lui faisant observer que mistriss Milbanke n'avait,
pour le présent, point de fortune, et que l'état embarrassé de ses
affaires ne lui permettait pas de se marier sans en trouver une;
secondement, que c'était une femme savante, et qu'à ce titre elle lui
convenait encore moins. En conséquence de ces observations auxquelles il
se rendit, il fut convenu que son ami écrirait, pour lui, une lettre de
demande à l'autre dame; ce qui fut fait; et une réponse négative leur
arriva un matin qu'ils étaient ensemble. «Vous voyez, dit Lord Byron,
qu'après tout il faut que ce soit miss Milbanke: je vais lui écrire.» Il
le fit; et dès qu'il eut fini, son ami, qui continuait à lui faire les
représentations les plus fortes contre ce choix, prit la lettre, la lut
et dit: «En vérité, voilà une bien jolie petite lettre; c'est dommage
qu'elle ne doive pas partir: je n'en ai jamais vu une si bien
tournée.--En ce cas, elle partira,» dit Lord Byron. Et en disant cela,
il cacheta et expédia immédiatement cette lettre d'où dépendait sa
destinée.



LETTRE CC.

A M. MOORE.

15 septembre 1814.


«Je vous ai déjà écrit une lettre ce soir; mais comme je n'ai pas encore
dépassé mon droit d'affranchissement, il faut que je vous adresse encore
celle-ci, pour vous dire que je suis charmé d'avoir une filleule, et que
je lui enverrai un hochet de corail que j'espère lui faire accepter dès
que je serai de retour à Londres.

»Ma tête est, dans ce moment, dans un état complet de confusion, par
suite de différentes causes que je ne puis vous détailler ni vous
expliquer maintenant; passons. Mes occupations ont été des plus
innocentes: la pêche, la chasse, le bain, les promenades en bateau. Pour
des livres, j'en ai peu ici, et encore les ai-je relus dix fois, au
point d'en être malade; de sorte que j'en suis arrivé à casser des
bouteilles à _soda-water_ à coup de pistolets, à sauter dans l'eau, à
ramer dessus, et à tirer les oiseaux du ciel. Mais pourquoi vous
fatiguer des ennuis de mon oisiveté, vous qui êtes bien occupé, et
heureusement occupé, je l'espère? Quant à moi, je suis heureux aussi à
ma manière; mais, suivant mon habitude, j'ai trouvé moyen de me mettre
dans deux ou trois perplexités, dont je ne vois pas bien comment je
pourrai sortir. Mais dans peu de jours, peut-être demain, une d'elles
sera terminée.

»Vous ne me dites pas un seul mot de votre poème. Je désirerais le lire
ou l'entendre; certes, je ne puis ni ne voudrais faire le moindre tort à
l'ouvrage ni à l'auteur. Je crois vous avoir parlé de _Lara_ et de
_Jaqueline_. Un de mes amis, ou plutôt l'ami d'un de mes amis les lisait
dans la diligence de Brighton. Un voyageur prit le livre et demanda quel
en était l'auteur. Le maître du livre répondit qu'il y en avait deux.
«Ah! je comprends, reprit l'inconnu, une entreprise de compte à demi;
quelque chose comme la société Sternhold et Hopkins.»

»Cela n'est-il pas excellent! Au prix de cette vile comparaison, je suis
charmé d'être l'un des _Arcades ambo et cantare pares_.

»Adieu. Je suis, etc.»



LETTRE CCI.

A M. MOORE.

Newsteadt, 20 septembre 1814.


«Voici pour celle qui a long-tems éveillé les soupirs du poète, pour la
jeune fille qui a donné à ses chansons ce que l'or n'eût jamais pu
payer.»
(_Mélodies Irlandaises_.)


MON CHER MOORE,

«Je vais me marier, c'est-à-dire je suis accepté[131], et le reste s'en
suit ordinairement. La mère des Gracques (que je dois procréer), vous la
regardez comme d'un caractère trop sévère pour cadrer avec le mien,
quoique ce soit le phénix des filles uniques, «qu'elle jouisse de la
plus haute réputation parmi toute sorte d'hommes,» et qu'enfin elle soit
«pleine des plus excellentes qualités» comme Desdemona. La personne en
question est miss Milbanke, et j'ai permission de son père d'aller les
visiter en qualité de futur; ce que, toutefois, je ne puis faire avant
d'avoir réglé quelques affaires à Londres, et m'être procuré un habit
bleu.

[Note 131: Le jour qu'il attendait sa réponse, il était à dîner
quand son jardinier entra et lui présenta l'anneau de mariage de sa
mère, que celle-ci avait perdu plusieurs années avant, et qu'il venait
de retrouver en bêchant par hasard sous sa fenêtre. Presque au même
moment arriva la lettre de miss Milbanke, et Lord Byron s'écria: «Si
c'est un consentement, elle se mariera avec cet anneau.» C'était en
effet un consentement très-flatteur; et la dame en avait expédié un
double à Londres, au cas qu'il ne reçût pas sa lettre à Newsteadt.
(_Memoranda_.)]

»On dit qu'elle aura de gros héritages: en vérité je n'en sais rien, et
ne m'en informerai pas; mais ce que je sais de science certaine, c'est
qu'elle a des talens et d'excellentes qualités. Quant à son jugement,
vous ne sauriez en douter, puisqu'elle m'accepte, après avoir refusé six
autres prétendans.

»Si vous avez des objections contre ce mariage, présentez-les-moi, je
vous prie, parce que maintenant je suis résolu, déterminé, et que je
puis d'autant plus aisément écouter le langage de la raison que cela ne
changera rien à la chose. Des circonstances peuvent se présenter qui
rompraient ce mariage, mais j'espère que non. En attendant je vous
communique _un secret_, du moins jusqu'à ce qu'il lui plaise de rendre
la chose publique, c'est que je me suis proposé et que j'ai été accepté.
Ne vous pressez pas trop de me faire compliment, ce mariage pourrait
traîner des mois entiers. Je pars demain pour Londres; mais j'espère
être ici dans quinze jours, me rendant chez mon futur beau-père.

»Si cela n'était pas arrivé, je serais allé en Italie. Quand je
redescendrai, peut-être aurez-vous l'obligeance de venir au-devant de
moi à Nottingham, et de m'accompagner jusqu'ici. Je n'ai pas besoin de
vous dire que rien ne saurait me faire un plus grand plaisir.
Naturellement me voilà forcé de me réformer entièrement, et
sérieusement, si je puis contribuer à son bonheur, j'assurerai le mien.
C'est une si bonne personne que... que... enfin je voudrais valoir un
peu plus moi-même.

»Je suis toujours, etc»



LETTRE CCII.

A LA COMTESSE DE ***.

Albany, 5 octobre 1814.


CHÈRE MILADY ***,

«Votre souvenir et votre invitation me font grand honneur; mais je ne
puis accepter, parce que je vais me marier. Ma future demeure à deux
cents milles d'ici, et dès que mes affaires seront arrangées ici, il
faut que je me hâte d'aller me rendre heureux. Miss Milbanke est la
personne de bon naturel qui entreprend de se charger de moi; vous devez
penser que je suis amoureux, comme cela se doit, et aussi ridicule que
le sont ordinairement les célibataires dans ces conjonctures
sentimentales. Voilà trois semaines que je suis accepté; mais quand
l'heureux événement aura-t-il lieu? c'est ce que je ne sais pas
exactement: cela dépend en partie des gens de loi qui ne sont jamais
fort pressés. On ne saurait jurer de rien; mais jusqu'ici rien n'annonce
le plus léger nuage dans nos projets de bonheur, qui paraissent être
réciproques: ce n'est même plus un secret, quoique j'en aie d'abord fait
un: déjà tous les parens des deux côtés nous accablent des félicitations
les plus ennuyeuses.

»Vous connaissez peut-être cette demoiselle? Elle est nièce de lady
Melbourne, cousine de lady Cowper et de quelques autres de vos
connaissances, et n'a qu'un défaut, c'est d'être infiniment trop bonne
pour moi, ce que je lui pardonne, quoique bien d'autres ne le fissent
pas à ma place. La chose aurait pu se faire il y a deux ans, ce qui
m'aurait évité bien des peines et des embarras. Elle s'est occupée
pendant l'intervalle à refuser une demi-douzaine de mes amis intimes,
comme elle m'a d'abord refusé moi-même, et enfin a consenti à me
prendre, ce dont je lui suis fort obligé. Je voudrais que tout cela fût
fini, car je hais le fracas, et un mariage en amène toujours; et puis je
ne puis me marier, à ce qu'ils disent, en habit noir, et je ne puis
supporter un habit bleu.

»Pardonnez-moi, je vous prie, toutes ces absurdités; vous savez qu'il me
faut maintenant être sérieux tout le reste de la vie: c'est ici une
dernière pièce de bouffonnerie que je vous écris les larmes aux yeux, en
attendant le bonheur. Croyez-moi bien sérieusement et bien sincèrement
votre obligé serviteur.

BYRON.

»_P. S._ Mes complimens à mylord à son retour.»



LETTRE CCIII.

A M. MOORE.

7 octobre 1814.


«Malgré l'article contradictoire qui doit avoir été envoyé au
_Morning-Chronicle_ par *** ou par ***, je ne vois pas pourquoi j'en
accuserais Claughton, et cependant je l'en soupçonne, parce que cela
aurait pu interrompre le renouvellement de notre marché, si nous avions
voulu le renouveler. Mais n'importe, le mariage va bon train, les gens
de lois stipulent, minutent, etc., les parens font leurs complimens. Ma
future est tout ce que je pouvais désirer: tous ceux de l'opinion
desquels je fais cas approuvent fort mon choix; mes parens et les siens
en sont également satisfaits.

»Perry a été bien fâché, il s'est _contre_-contredit, comme vous le
verrez dans son journal de ce jour. Certes c'était là une infernale
insertion, puisque le premier article avait d'abord paru dans le journal
du propre comté de sir Ralph Milbanke, et devait passer à ses yeux, et à
ceux de sa famille, comme un désaveu de ma part. J'ai écrit pour
détruire toute la mauvaise impression que cela pouvait avoir fait, et
j'ai joint à ma lettre celle de Perry, qui était pleine de bienveillance
et de politesse pour moi.

»Personne ne hait plus le bruit que moi; mais, par une fatalité, chaque
scène du drame de ma vie est toujours marquée par quelque éclat d'un
genre ou d'un autre. N'importe, la fortune est ma meilleure amie, et
comme je reconnais toutes les obligations que je lui ai, j'espère
qu'elle ne me traitera pas comme cet Athénien qui voulut _prendre_ tout
le mérite de ce qu'elle lui avait fait faire en une certaine occasion,
mais qui, dès ce moment-là, ne prit plus de villes. Le fait est que
cette reine des déesses m'a jusqu'ici tiré de bien des mauvais pas, et
j'espère qu'elle me dirigera encore dans cette circonstance difficile,
puisque je lui en laisse tout l'honneur.

»Maintenant parlons de vous. Votre article sur *** est parfait; il ne
faut pas quitter les fonctions de critique: par Jupiter, je crois que
vous réussirez à tout. Il y a de l'esprit, du goût, de la gaité et de la
sévérité cependant dans chaque ligne de cet article.....................
........................................................................

»Que vous soyez l'un des rédacteurs de la _Revue d'Édimbourg_, que je
sois votre ami, que Jeffrey le soit et à un tel point de nous deux;
voilà des événemens qui n'ont pas été calculés par M.... Comment
l'appelez-vous donc, l'auteur de l'_Essai sur les probabilités_?

»Mais, Tom, voilà que Scott vous menace d'un _Lord des Iles_! Vous
hâterez-vous de paraître avant lui, ou bien attendrez-vous que cette
tempête soit venue briser les étalages des libraires?... mauvaise
métaphore. Vous ne devriez craindre personne; mais votre modestie est
aussi déplacée et aussi déplaisante que celle de ***. Je suis de
très-bonne heure, et viens cependant d'écrire une élégie sur la mort de
sir P. Parker. C'était mon cousin-germain, mais je ne l'avais pas vu
depuis mon enfance. Nos parens m'en ont prié; je l'ai écrite et remise à
Perry, qui demain la fera paraître dans le _Morning-Chronicle_. Je le
regrette justement comme quelqu'un qu'on n'a pas vu depuis l'enfance, et
certes je n'eusse pas songé à le pleurer en vers sans la demande
pressante de ses amis.

»J'espère quitter Londres et aller me marier, mais je passerai par
Newsteadt; il faut que vous veniez à ma rencontre à Nottingham, et que
vous m'accompagniez dans mon abbaye. Je vous dirai le jour quand je le
saurai.

»Je suis toujours, etc.

»_P. S._ A propos, ma future a toutes les perfections; je n'entends
parler que de ses talens et de ses vertus; on dit aussi qu'elle est fort
jolie. On ajoute encore qu'elle aura une grande fortune; mais quelle
sera au juste cette fortune? c'est ce que je n'ai pas demandé. Je ne
l'ai pas vue depuis dix mois.»



LETTRE CCIV.

A M. MOORE.

15 octobre 1814.


«Si mon mariage devait amener quelques différences dans mon commerce
avec mes amis, surtout avec vous, je ne voudrais plus en entendre
parler. Mon homme d'affaires part pour Durham la semaine prochaine; je
le suivrai en passant par Newsteadt et vous prenant en chemin. Certes je
n'y songeais pas en demandant miss Milbanke; mais il est probable
qu'elle se trouvera être un excellent parti. Son père lui donnera et
laissera tout ce qu'il pourra; elle a encore de grandes espérances du
côté de son oncle, lord Wentworth, qui n'a pas d'enfans, et dont la
baronnie reviendra, dit-on, à sa sœur, lady Milbanke. Cela dépendra de
sa volonté; mais il paraît bien disposé pour elle. Elle est fille
unique, et les biens de son père, quoique les élections lui aient coûté
beaucoup, ne laissent pas d'être encore considérables. Il en a placé une
partie sur la tête de sa fille; mais s'il les lui donne immédiatement en
dot, je l'ignore, quoique je ne sois pas loin de le croire d'après ce
qui m'en a été dit. Les gens d'affaires arrangeront cela entre eux. Je
tâche de disposer mes propriétés en homme qui va se marier, et je me
dispose à partir pour Seaham, voyage que je ferai dans huit ou dix
jours.

»Il ne m'était pas entré dans l'idée qu'elle eût de l'inclination pour
moi; il paraît cependant qu'il en est quelque chose. Je la croyais aussi
très-froide, et il paraît que je me trompais encore en cela; c'est une
longue histoire dont je ne veux pas vous fatiguer en ce moment. Quant à
ses vertus, etc., etc., je n'ai pas besoin de vous en faire ici le
catalogue; vous en entendrez assez parler; car il paraît que, dans tout
le nord de l'Angleterre, elle est citée comme un modèle. Il est fort
heureux que l'un de nous jouisse d'une pareille réputation, puisque de
mon côté je présente un tel déficit sous le rapport de la moralité: tout
cela est dû à ma _chienne d'étoile_, comme le dit le capitaine
Tranchemont.

»Vous avez tort de croire que vous n'avez pas parlé assez de moi dans
votre article sur T***. Que pouviez-vous ou que deviez-vous en dire de
plus?.................................................................
......................................................................

»Eh! votre ouvrage si long-tems retardé, si impatiemment attendu? Je
suis sûr que vous avez peur maintenant du _Lord des Iles_ et de Scott.
Faites comme vous voudrez, j'ai dit tout ce que j'avais à dire. Vous ne
devriez craindre de comparaison avec qui que ce soit, et l'on serait
étonné si l'on vous savait si timide, quoiqu'après tout, cette défiance
soit, je crois, la marque la plus assurée du véritable talent. Bonjour,
j'espère que nous nous reverrons bientôt: en attendant, je vous écrirai;
vous devriez bien venir au-devant de moi à Nottingham? Dites donc _oui_,
je vous en prie.

»_P. S._ Si cette union est productive, vous en nommerez le premier
fruit.»



LETTRE CCV.

A M. HENRY DRURY.

18 octobre 1814.


MON CHER DRURY,

«Bien des remerciemens pour vos _Anecdotes_, dont je ne vous avais pas
encore accusé réception. Maintenant en voici une qui me concerne; je
vais me marier, et je suis accepté depuis un mois. C'est une longue
histoire; en conséquence je ne vous en fatiguerai pas: un ancien
attachement, et même un attachement réciproque, encore que je ne sache
cette dernière circonstance que depuis peu de jours. La triste vie que
j'ai presque toujours menée depuis le tems où j'étais votre élève, est
cause en partie des retards qu'a éprouvés cette affaire, maintenant
arrangée. Nous n'avons plus maintenant à attendre que les arrangemens
des hommes de lois, etc.; la semaine prochaine ou la suivante me verra à
Seaham, dans le rôle nouveau pour moi d'amoureux reconnu d'une femme à
moi....................................................................
.......................................................................

»J'espère que Hodgson est en bon chemin pour le même voyage; je l'ai vu
à Hastings, ainsi que son idole. Je voudrais qu'il se mariât en même
tems que moi. J'aimerais à faire la chose en compagnie, comme des gens
qui assistent à une séance de physique, tenant tous la même chaîne, et
recevant à la fois des mains les uns des autres la même commotion
électrique. Je ne lui en ai pas encore fait part. Il prend tout
tellement au sérieux, il est si mélancolique, si positif, si formaliste,
qu'il y a de quoi nous démonter, nous autres hommes du bel air..........
........................................................................

»On dit qu'on ne doit pas se marier en habit noir. Je n'en veux pas
prendre un bleu, cela est trop commun; je déteste un habit bleu!

»Je suis, etc.»



LETTRE CCVI.

A M. COWELL.

22 octobre 1814.


MON CHER COWELL,

«Mille remerciemens sincères pour votre lettre obligeante; le pari était
de 100 livres sterling à Hawke et 50 à Hay, rien à Kelly, contre une
guinée que chacun des deux premiers m'a donnée[132]. Je vous serais
très-obligé de me reprendre si je commets quelque erreur en établissant
ainsi ce pari, et de communiquer à Hodgson tout ce que vous vous
rappelez à ce sujet. Il y a quelque tems, M*** m'a réclamé l'argent d'un
pari que je n'ai jamais fait; je n'ai pas, bien entendu, voulu payer, et
depuis je n'en ai plus entendu parler. C'est pour prévenir de pareils
désagrémens que je vous prie de vouloir vous rappeler comme les choses
se sont passées, et de dire à Hodgson ce que votre mémoire vous fournit
à cet égard.

[Note 132: Contre ces 2 guinées, Lord Byron s'était engagé à leur
payer, à l'un 100 et à l'autre 50 guinées, s'il se mariait jamais.]

»J'espère vous voir bientôt en passant par Cambridge. Mes complimens à
Hodgson. Croyez-moi toujours votre, etc.»

BYRON.


Peu après la date de cette lettre, Lord Byron alla à Cambridge voter en
faveur de M. Clarke, candidat du collége de la Trinité, pour la place de
professeur fondée par sir Busick Harwood. Dans cette circonstance, il se
passa un fait qui ne put manquer de le flatter beaucoup. Au moment où il
remettait son vote au vice-chancelier de l'université dans la _chambre
du sénat_[133], les élèves non gradués placés dans la galerie se
hasardèrent à témoigner leur admiration pour lui par un murmure
d'applaudissement et un trépignement général de pieds. Ce manque de
décorum fut cause que le vice-chancelier fit immédiatement évacuer la
galerie.

[Note 133: Sans l'erreur dans laquelle est tombé le traducteur
précèdent, nous ne nous serions pas avisé de faire observer qu'il ne
s'agit pas ici de la _Chambre des Pairs d'Angleterre_, mais tout
simplement de la grande salle du collége, de la _salle des actes_, comme
on l'appelait autrefois dans nos colléges. On nomme _le sénat_, dans un
collége anglais, la réunion des maîtres et des élèves en grade, ce qui
équivaut à nos _sergens_ et _caporaux_, et à nos _chefs_ dans les
colléges royaux et communaux. Ces élèves en grade sont appelés
concurremment avec les maîtres à juger et à punir, entre autres, toutes
les fautes déshonorantes pour l'établissement.
(_N. du Tr._)]

Appelé à Londres par mes affaires, au commencement de décembre, j'eus
occasion de jouir souvent de la société de Lord Byron, et d'observer
l'état de son ame et de ses sentimens à la veille du grand changement
qui allait s'opérer dans sa destinée. Mais je vis avec peine qu'il
fallait renoncer aux espérances que j'avais formées, et que le mariage
ne devait pas le ramener à un genre de vie plus régulier, et par
conséquent plus heureux. En même tems se réveillèrent en moi les doutes
que j'avais souvent entretenus, qu'il fût jamais fait pour le mariage.
J'eus des craintes dès-lors pour le bonheur du reste de ses jours, et
les événemens déplorables qui suivirent ne les ont que trop réalisées.

D'abord, je crois que rarement les hommes d'un génie extraordinaire sont
susceptibles de ces affections calmes, de ces jouissances paisibles qui
font le charme de la vie domestique; je ne sais même s'ils le sont
jamais. «Un malheur des grands génies, dit Pope, c'est que leurs amis
eux-mêmes sont plus disposés à les admirer qu'à les aimer.» Cette règle
admet sans doute des exceptions, et Lord Byron en était une: j'en ai une
preuve irrécusable dans les sentimens personnels qu'il m'avait inspirés.
Mais peut-être ne serait-il pas difficile de prouver, par la nature même
du génie et de ses travaux, que tel doit être le sort de ceux qui en
sont doués à un degré éminent, et que les mêmes qualités qui commandent
en eux notre admiration les empêchent de se concilier notre amour.

En effet, l'habitude de l'abstraction et de l'étude de soi, penchant
naturel à tous les hommes de génie, est une habitude peu sociale, je
dirai même peu aimable. En outre, une des sources principales de
sympathie et de société parmi les hommes ordinaires est le besoin
réciproque des ressources intellectuelles des uns des autres; or,
l'action de ce principe social doit forcément s'affaiblir pour ceux qui
possèdent en ce genre des trésors qui leur suffisent, et qui sont assez
riches de leur propre fonds pour penser seuls, et se rendre ainsi
indépendans du monde externe. C'est ce plaisir luxurieux de la solitude,
que Platon appelait _s'asseoir au banquet de ses propres pensées_, qui
conduisit Byron, après Pope, à préférer le silence de son cabinet à la
plus agréable conversation. Non-seulement la richesse de leur propre
fonds diminue pour les hommes de génie la nécessité du commerce avec les
autres hommes, mais elle leur en inspire le dégoût, et la société de
ceux que la nature a moins favorisés qu'eux à cet égard leur devient un
fardeau et un ennui que l'amour et l'amitié même ont peine à leur faire
supporter. «Rien n'est plus ennuyeux,» dit le poète de Vaucluse, pour
expliquer la raison qui lui faisait négliger le commerce de quelques-uns
de ses meilleurs amis, «rien n'est plus ennuyeux que de vivre avec des
gens qui ont moins d'intelligence que nous.»

Mais c'est la culture, c'est l'exercice de l'imagination qui tendent,
plus que toute autre chose, à détacher de la vie réelle l'homme de
génie. À force de substituer les sensibilités de son imagination à
celles de son cœur, il finit par sentir dans un monde qui n'a pas plus
de réalité que celui dans lequel il pense. Les images idéales du bon et
du beau qui l'entourent dans ses rêveries l'accoutument bientôt à
regarder tout ce qui est au-dessous de ce type élevé, comme indigne de
ses soins, jusqu'à ce qu'enfin, son cœur se glaçant à mesure que son
imagination s'échauffe, il arrive souvent que plus il raffine et
embellit sa théorie des affections sociales, moins il se trouve propre à
les pratiquer[134]. De là vient que souvent, chez des personnes de ce
caractère, nous voyons quelque idole brillante, mais artificielle,
sortie de leur cerveau, usurper la place des objets réels et naturels de
leurs affections. Le Dante abandonna sa femme et ses enfans et passa sa
vie errante et agitée à nourrir sa folle passion pour cette Béatrice,
être imaginaire, et qu'il a immortalisé. Pétrarque, qui ne put souffrir
sa propre fille dans sa maison, dépensa trente-deux ans de poésie et
d'affection dans un amour idéal.

[Note 134: La biographie des gens de lettres n'offre que trop
d'exemples de ce contraste déplorable entre leurs sentimens et leur
conduite, que produit le passage du siége de la sensibilité du cœur à la
tête. Alfieri, qui adressait à sa mère des sonnets pleins de tendresse,
ne la vit qu'une seule fois, après en avoir été séparé dès l'enfance,
quoiqu'il passât fréquemment à peu de milles de sa demeure. Malgré cette
grande parade qu'il fit de ses chagrins domestiques, Young fut, à ce
qu'il paraît, un époux négligent et un père très-dur. Enfin, «Sterne,
pour me servir des propres expressions de Byron, aima mieux faire de la
sensiblerie à propos d'un âne mort, que venir au secours d'une mère
vivante.»
(_Note de Moore_.)]

En effet, il est de la nature et de l'essence même du génie d'être
toujours attentivement occupé de _soi_, comme du grand foyer, du centre
générateur de la force; semblable à sœur Rachel du Dante assise tout le
jour devant son miroir:

                        _Mai non si smagna
       Del suo ammiraglio, e siede tutto giorno_.

Cette faculté de se concentrer en soi-même, qui met seule en jeu toutes
les autres facultés du génie, n'a pas naturellement d'ennemis plus
redoutables que ces sympathies, ces affections douces qui enlèvent l'ame
à elle-même et la portent vers les autres. En conséquence, on trouvera
généralement que la plupart de ceux qui se sont sentis appelés à
l'immortalité se sont, par une sorte d'instinct, abstenus de former des
liens trop resserrés, qu'ils ont négligé ce qui aurait pu les rendre
aimables en leur imposant des devoirs importuns, pour se réserver les
chances plus hautes et plus hasardeuses d'être grands. En parcourant la
vie des hommes qui se sont le plus illustrés dans la poésie, celui de
tous les arts où les traits du génie sont peut-être le plus fortement
marqués, nous verrons, presque sans aucune exception, que, depuis Homère
jusqu'à Byron, ils ont été, quoique dans des degrés différens, des
esprits inquiets, amans de la solitude, renfermés en eux-mêmes comme le
ver à soie dans sa coque, étrangers ou rebelles aux liens domestiques,
portant partout avec eux dans leurs ames un dépôt destiné à la
postérité, le gardant, l'enrichissant sans cesse d'un soin jaloux, et
lui sacrifiant presque toutes autres pensées, toutes autres
considérations[135].

[Note 135: C'est l'opinion de Diderot, dans son paradoxe sur l'art
théâtral, que non-seulement dans cet art, mais encore dans tous ceux
qu'on appelle d'imitation, une sensibilité réelle est un grand obstacle
à la perfection, _la sensibilité étant_, selon lui, _le caractère de la
bonté de l'ame et de la médiocrité du génie_.
(_Note de Moore_.)]

«Pour se livrer à la poésie comme il faut, dit encore Pope, on doit
abandonner père et mère et ne s'occuper que d'elle seule.» Dans ce peu
de mots est tracé le seul sentier qui conduit le génie à la perfection.
Ce n'est qu'à ce prix que l'on acquiert les premières places dans le
temple de la renommée; on ne saurait y atteindre sans le sacrifice de
l'homme tout entier. Quelque délicieux que soit donc le spectacle de
l'homme de génie, apprivoisé, pour ainsi dire, par la société, et
portant docilement le joug qu'elle impose, éclairant, sans la troubler,
la sphère dans laquelle il se meut, malgré l'admiration qu'il nous
inspire, nous ne devons pas perdre de vue que ce n'est pas d'une manière
si douce et si facile qu'on a jamais lutté pour l'immortalité et qu'on
l'a jamais conquise. Dans de telles circonstances le poète peut avoir de
la popularité, il peut être aimable et aimé, il est dans la route qui le
mène au bonheur, et les siens avec lui; mais il n'est pas dans celle qui
conduit à la grandeur et à la perfection. Il ne porte pas les marques
dont la renommée a toujours distingué ses grands martyrs du reste des
hommes, et la couronne ne saurait lui appartenir. Il peut briller,
captiver le cercle qui l'entoure, et même tous ses contemporains, mais
il n'ira pas à la postérité. Lord Byron était, à beaucoup d'égards, une
exception remarquable à la peinture générale que nous venons de tracer
de cette classe d'êtres supérieurs à laquelle il appartenait. Né avec
des affections fortes, des passions ardentes, le monde s'était trop bien
emparé de ses sympathies, dès le commencement, pour permettre à son
imagination d'usurper entièrement la place de la réalité, soit par
rapport à ses sentimens, soit par rapport à leurs objets. En effet, sa
vie fut une lutte continuelle entre cet instinct de son génie, qui le
ramenait sans cesse en lui-même, et ses passions, son ambition, sa
vanité qui le précipitaient de nouveau dans le tourbillon du monde, et
le rattachaient à ses intérêts. Bien qu'on puisse dire que le _poète_
eût été plus grand, plus pur, abstractivement parlant, si l'_homme_ eût
été moins ardent dans ses goûts et dans ses désirs; c'est pourtant ce
mélange, cette lutte du _poète_ et de l'_homme_ qui font que ses
ouvrages portent à un si haut degré le cachet de la vie réelle, et qu'à
l'exception du seul Shakspeare, on ne trouverait pas un auteur habile
autant que lui à prendre tous les tons, à exprimer tous les sentimens
tristes ou gais, sublimes ou ridicules, qui peuvent trouver place dans
le cœur humain.

Mais quand ses passions, naturellement si vives, quand son tempérament
si ardent, prêtaient à ses peintures de la société une substance et une
vérité dont celles des autres hommes de génie ont trop souvent manqué,
on ne saurait s'étonner qu'une imagination comme la sienne n'ait pu se
développer de si bonne heure libre et ingouvernable, sans produire à la
fin sur son cœur quelques-uns des effets, suites inévitables de la
prédominance de cette faculté. On a pu remarquer en effet que l'époque à
laquelle fleurirent davantage ses passions naturelles est celle où il
n'était pas encore arrivé à la conscience entière de tout son génie,
avant que l'imagination fût habituée à ces peintures brûlantes, auprès
desquelles tout le reste semble froid et décoloré. Du moment où il se
trouva ainsi initié aux merveilles de son propre esprit, il commença à
sentir le dégoût des réalités de la vie. Et même ce besoin d'affection
que la nature avait implanté en lui ne pouvait soutenir son ardeur à la
poursuite d'un objet qui, obtenu, se trouvait toujours au-dessous de ce
qu'il avait _imaginé_. De tems en tems, il est vrai, la chaleur de son
imagination, jointe à celle de son tempérament, le rappelait à un
sentiment qui, à ses yeux, ressemblait à de l'amour; mais on peut douter
que son cœur ait jamais eu beaucoup de part dans de telles passions, et
qu'une fois lancé dans la mer sans rivages de l'imagination, il eût
jamais pu être ramené et fixé par aucun attachement durable. Il n'y eut
que trop d'objets qui, tant que l'illusion dura, échauffèrent
passagèrement ses pensées et furent le sujet de ses chants. Mais ce ne
furent guère que des songes d'un moment, qui n'avaient d'autres qualités
que celles dont son imagination les avait ornés, et qui n'eussent pu
supporter l'épreuve d'un mois ou même d'une semaine de vie domestique.
Ce n'était guère que le reflet de ces conceptions brillantes qu'il
voyait dans chaque nouvelle maîtresse, et tandis qu'il se persuadait
qu'elles lui fournissaient le modèle de ses héroïnes, il ne faisait que
se figurer au contraire ses héroïnes en elles.

Nous n'avons pas besoin de preuve plus forte de la prédominance de son
imagination dans ces sortes d'attachemens, que l'aveu qu'il a consigné
lui-même dans le journal dont nous avons donné des extraits; souvent,
dit-il, dans la compagnie de la femme qu'il aimait le plus, il se
surprenait soupirant après la solitude de son cabinet. C'était là en
effet, c'était dans le silence et l'abstraction de son cabinet qu'était
le siége principal de l'empire et de la gloire de ses maîtresses.
C'était là que, sans craindre le contact de la réalité, le
désenchantement de la vérité, il pouvait les voir à travers le milieu
brûlant de son imagination, et qu'après un court délire de quelques
jours ou de quelques semaines, il traçait pour la postérité un rêve de
passion et de beauté.

Tandis que tel était le caractère fantastique de tous ses amours, à
l'exception du seul qui dura toujours avec et après tous les autres, ses
amitiés, quoique moins sujettes à l'influence de son imagination, ne
laissaient de porter quelques traits distinctifs particuliers à la
nature de tout son être. Il disait souvent, et on le retrouve
fréquemment dans ses lettres, qu'il n'avait pas _le génie de l'amitié_,
et que, quelques dispositions qu'il eût pu avoir autrefois pour ce
sentiment, elles s'étaient évanouies avec les années de sa jeunesse.
S'il veut parler de l'amitié d'après l'idée romanesque qu'il en
concevait étant enfant, le fait est incontestable; mais s'il veut dire
qu'il se sentait incapable d'une amitié vive, mâle, durable, une telle
accusation contre lui-même est injuste, et je ne suis pas la seule
preuve vivante du contraire.

Et cependant, dans ses amitiés elles-mêmes on peut voir jusqu'à un
certain point les effets d'une imagination trop exaltée, qui le rendait
insensible au contact de la froide réalité. On dit que Pétrarque, qui,
sous ce rapport ainsi que sous beaucoup d'autres, peut être pris comme
une personnification du _poète_, évitait à dessein de se trouver trop
fréquemment avec ses plus intimes amis, de peur qu'avec la sensibilité
scrupuleuse qui lui était personnelle, il n'arrivât quelque chose qui le
refroidît à leur égard[136]. Bien que Byron fût naturellement d'un
caractère trop bon et trop social pour songer seulement à une pareille
précaution, c'est cependant un fait à l'appui du principe d'après lequel
agissait Pétrarque, que, parmi les amis de son enfance ou de son âge
mûr, ceux avec lesquels il avait le moins vécu étaient ceux dont il
parlait avec le plus de chaleur et d'affection. Soumis moins souvent à
l'épreuve d'un commerce familier, ils avaient plus de chance d'être
adoptés comme les favoris de son imagination, et d'avoir part en
conséquence à ce brillant coloris dont il revêtait tout ce qui
l'intéressait ou lui plaisait. C'est pourquoi, après les morts, qui ne
risquaient plus de perdre la place qu'ils occupaient dans son esprit,
ceux de ses amis qu'il ne voyait que rarement, ou dont les visites,
ordinairement fort courtes, ne faisaient que renouveler l'impression
favorable qu'ils avaient faite sur lui, étaient les plus sûrs de vivre
dans sa mémoire sans variation et sans nuages.

[Note 136: Voyez Foscolo, _Essai sur Pétrarque_. C'est d'après le
même principe qu'Orrery dit, en parlant de Swift: «Je suis persuadé que
la distance qui le séparait de ses amis d'Angleterre ne contribua pas
peu à prolonger et même accroître leur affection mutuelle.»
(_Note de Moore_.)]

C'est sans doute à la même cause que son amour pour sa sœur dut en
grande partie sa ferveur et sa durée. Dans une ame aussi sensible que
versatile, une longue habitude de la voir tous les jours eût détruit ou
assoupi du moins sa tendresse pour elle. Mais leur séparation quand ils
étaient encore enfans laissa ce sentiment frais et intact encore[137].
Son inexpérience même d'un sentiment de cette nature lui fit trouver
autant de charme que de nouveauté dans les caresses de sa sœur, et avant
que cette affection eût eu le tems de se refroidir, ils furent séparés
de nouveau et pour toujours.

[Note 137: Il le comprenait si bien lui-même, qu'il dit dans un
passage d'une de ses lettres déjà citée: «Ma sœur est à Londres, ce qui
est une grande consolation; car comme nous nous sommes rarement trouvés
ensemble, nous sommes naturellement plus attachés l'un à l'autre.»
(_Note de Moore_.)]

Si l'on trouve quelque ressemblance, quelque justesse dans le portrait
général que je viens de tracer des hommes d'un génie éminent, on ne
pourra plus demander s'il est probable que des hommes placés si loin du
sentier ordinaire de la vie, éloignés par leur élévation même des
influences de notre atmosphère commune, puissent être des sujets bien
propres à la plus difficile de toutes les expériences sociales, le
mariage. Si nous parcourons les noms des hommes qui se sont le plus
illustrés dans la philosophie et dans les sciences exactes, nous verrons
que presque tous se sont reconnus impropres aux liens du mariage, en ce
sens du moins, qu'ils sont restés dans le célibat. En effet, Bacon[138],
Newton, Gassendi, Galilée, Descartes, Bayle, Locke, Leibnitz, Boyle,
Hume et un grand nombre d'autres savans et philosophes sont morts
célibataires.

[Note 138: Ce grand philosophe jeta dans la balance en faveur du
célibat, non-seulement l'autorité de son exemple, mais encore celle de
ses préceptes. «Une femme, des enfans, nous dit-il, sont des obstacles
aux grandes entreprises..... Certainement les plus beaux ouvrages et les
plus utiles au genre humain sont dus à des hommes non mariés ou du moins
sans enfans.» Voyez, à ce sujet, le chapitre 8 du livre de M. d'Israéli,
sur _le Caractère des gens de lettres_.
(_Note de Moore_.)]

Il est vrai qu'en raison de l'extrême susceptibilité de leur
imagination, les poètes sont plus souvent tombés dans ce piége toujours
tendu. Mais le résultat de leur mariage n'a que trop justifié la sagesse
avec laquelle les savans et les philosophes s'en sont abstenus. Si les
derniers avertissent par leur exemple l'homme de génie de fuir le joug,
les poètes le lui répètent encore plus fort par le malheur qu'ils y ont
trouvé. En effet, les annales de cette race, dont la sensibilité est si
exquisement développée, abondent en preuves que le génie doit être placé
bien bas parmi les élémens du bonheur social. Plus ce don du ciel est
brillant, plus en général son influence est douloureuse, et c'est dans
la société conjugale surtout que ses effets ont été trop souvent comme
ceux de _l'Étoile d'Absinthe_, dont la lumière remplissait d'amertume
les eaux sur lesquelles elle tombait.

Aux raisons tirées du caractère général que nous venons de reconnaître à
ces _martyrs de la pensée_, et qui peuvent expliquer un pareil résultat,
il faut sans doute ajouter le malheur d'un mauvais choix, choix qui est
souvent encore le fruit d'une imagination accoutumée à se tromper
elle-même. Et, par une coïncidence aussi triste que frappante, quelles
que soient d'ailleurs les causes qui l'ont amenée, il faut ajouter à la
liste des poètes mariés et malheureux dans leur ménage, qui renferme
déjà quatre noms aussi illustres que ceux de Dante, Milton[139],
Shakspeare[140] et Dryden, un autre nom digne à tous autres égards
d'être rapproché de ceux-là, celui de Lord Byron.

[Note 139: On sait que la première femme de Milton s'enfuit de chez
lui un mois après le mariage, «dégoûtée, dit Philipps, de son régime
d'économie et de ses études continuelles.» Il serait difficile
d'imaginer un intérieur de maison plus déplorable que celui que nous
découvre son testament nuncupatif. Un des témoins dépose qu'il a entendu
le grand poète lui-même se plaindre que _ses enfans ne prenaient aucun
soin de lui, encore qu'il fût aveugle, et n'avaient pas honte de
l'abandonner_.
(_Note de Moore_.)]

[Note 140: En supposant que l'austérité du caractère et des
habitudes du Dante et de Milton leur ait attiré ces infortunes
domestiques, on a lieu de s'étonner néanmoins que _le bon Shakspeare_
n'en ait pas été préservé. Cependant, parmi le petit nombre de faits qui
le concernent, et qui sont parvenus jusqu'à nous, il n'en est pas de
plus clairement prouvé que le malheur de son mariage. Les dates de la
naissance de ses enfans comparées avec celle de son départ de Stratford,
l'omission totale du nom de sa femme dans le corps de son testament, le
sarcasme amer du legs qu'il lui fait ensuite par codicile, tout prouve
jusqu'à l'évidence qu'il vécut de bonne heure séparé de sa femme, et
qu'il mourut avec des sentimens peu favorables à son égard.

Boswell, essayant de combattre la conclusion qu'on ne peut s'empêcher de
tirer de ce testament, fait une observation qui prouve en lui une
étrange ignorance du cœur humain. «Si Shakspeare, dit-il, eût été
offensé de quelque partie de la conduite de sa femme, je ne saurais
croire qu'il eût pris un si misérable moyen pour s'en venger.»
(_Note de Moore_.)]


J'ai déjà dit que mes affaires m'avaient appelé à Londres au mois de
décembre de cette année. J'eus souvent occasion de voir Lord Byron à
cette époque. Je le rencontrai le plus souvent et avec le plus de
plaisir chez son banquier M. Douglas Kinnaird: la musique y était suivie
d'un souper, puis d'eau-de-vie et d'eau, et de beaucoup de gaîté; aussi
ne nous séparions-nous que bien avant dans la nuit. Outre celles de mes
chansons qu'il a citées lui-même comme ses favorites, il y en avait une
autre sur un air portugais, _Le chant de guerre retentira dans nos
montagnes_, qui paraissait lui plaire beaucoup. Le caractère national de
la musique, et la répétition des mots _montagnes couvertes de soleil_,
lui rappelaient le souvenir de tout ce qu'il avait vu en Portugal. En
effet, j'ai connu peu de personnes plus sensibles aux charmes d'une
musique simple, et j'ai vu plus d'une fois des larmes dans ses yeux
quand il entendait les _Mélodies Irlandaises_. Parmi celles qui
l'affectaient à ce point, il y en avait une, commençant par ces mots:
_Quand je t'ai rencontré, pour la première fois, jeune et plein
d'ardeur_, dont les paroles, outre leur sens propre, pouvaient offrir
une allusion politique; mais il ne voulut jamais la prendre dans ce sens
allégorique, et il s'abandonnait tout entier aux sentimens naturels
qu'elle exprimait.

Une ou deux fois, son acteur favori, M. Kean, fut de la partie: un autre
soir nous eûmes à dîner son ancien maître à boxer, M. Jackson, dans la
conversation duquel semblaient se ranimer tous les goûts de sa jeunesse.
Il était singulièrement amusant de voir combien le sublime auteur de
_Childe-Harold_ était familier avec la langue du pugilat, et versé dans
ses annales.

Le billet suivant est le seul de tous ceux que j'en reçus à cette
époque, qui mérite bien d'être transcrit ici.


14 décembre 1814.

MON CHER TOM,

«Je vous enverrai le patron demain; et puisque vous ne voulez pas venir
ce soir chez notre ami, dans le beau quartier, eh bien! je resterai à
boire seul chez moi. Mon amour-propre est singulièrement enflé de
l'éloge que vous voulez bien faire de mes qualités sociales; et, comme
mon ami Scrope a la bonté de le dire, je me crois un buveur très-honnête
pour un jour de congé. Où diable êtes-vous donc? avec Woolridge[141], je
le parierais; et pour cela vous mériteriez un nouvel abcès. Dans
l'espérance que la guerre avec l'Amérique durera plusieurs années, et
que toutes les prises seront déclarées bonnes à Bermoothes,

«Je suis toujours, etc., etc.

[Note 141: Mon vieil et estimable ami, le docteur Woolridge, au
talent duquel je dus la vie dans cette occasion.
(_Note de Moore_.)]

«_P. S._ Je viens de composer une épître à l'archevêque, pour lui
demander une _licence_ spéciale[142]. Cela devient sérieux. Murray est
impatient de vous voir, et se présentera chez vous, si vous voulez bien
le permettre. Votre habit neuf! Je ne comprends pas que vous aimiez
cette couleur? Que ne vous habillez-vous tout de suite en violet?»

[Note 142: Les lois ecclésiastiques anglicanes exigent, comme les
nôtres, trois publications de bans; mais on peut acheter et l'on achète
toujours une _licence_, c'est-à-dire une dispense de ces trois
publications, et même souvent la permission d'être marié hors de
l'église et par un ecclésiastique étranger au diocèse.
(_N. du Tr._)]



LETTRE CCVII.

A M. MURRAY.

31 décembre 1814.


«Mille remerciemens pour Gibbon; toutes les additions sont autant de
perfectionnemens.

«Il faut qu'à la fin je prenne un ton décidé avec vous, pour cette
gravure d'après le portrait de Philipps. Tout le monde s'accorde à la
trouver la plus stupide et la plus désagréable qu'il se puisse imaginer;
faites donc graver une autre planche, et faites-moi la voir; je ne veux
plus, décidément, qu'on tire davantage avec celle-ci. Je m'en soucie peu
moi-même; mais les personnes que j'honore le plus m'assomment à ce sujet
d'observations que je ne saurais répéter ici. Ne m'envoyez pas des
excuses pour réponse; mais, si vous m'aimez, brisez cette planche; je
n'aurai pas un moment de repos que cela ne soit fait. Je suis
horriblement pressé.

«_P. S._ Cette lettre est tout-à-fait illisible; mais elle a pour but de
vous prier de vouloir bien détruire la planche, et en faire graver une
autre _à la demande générale du public_. Il faut que celle-ci soit bien
mauvaise, puisque tout le monde la juge ainsi, excepté l'original qui ne
sait qu'en dire. Brisez donc cette planche, et faites graver une autre
eau forte d'après l'autre portrait. Celui-ci est trop stupide et fait
trop la grimace.»


A son arrivée à Londres, lorsqu'il voulut s'informer de l'état de ses
affaires, il les trouva dans une situation tellement embarrassée, qu'il
en conçut quelque alarme, et qu'il eut même l'idée qu'il serait plus
prudent de différer son mariage. Mais le dé était jeté, il ne lui était
plus possible de reculer. Il se rendit donc, à la fin de décembre,
accompagné de son ami, M. Hobhouse, à Seaham, maison de campagne de sir
Ralph Milbanke, père de sa future, dans le comté de Durham, et fut marié
le 2 janvier 1815.

      Je l'ai vu debout devant l'autel, avec une fiancée de noble
      race; sa figure était belle, mais ce n'était pas la jeune
      fille dont la figure avait été pour lui, dans son enfance,
      comme l'étoile du bonheur. Au moment où il était debout
      devant l'autel, son front présenta le même aspect et ses
      traits éprouvèrent le même mouvement convulsif qui ébranla
      autrefois son ame dans la solitude de l'antique oratoire; et
      alors aussi, comme autrefois, des pensées que la parole ne
      saurait rendre se peignirent sur son front: elles le
      quittèrent aussi promptement qu'elles y avaient paru. Alors
      il se tint calme et tranquille, et prononça les paroles
      voulues; mais il n'entendit pas ses propres paroles; il ne
      vit ni la femme qui était là, ni celle qui aurait dû y être.
      Mais le vieux manoir, la grande salle accoutumée, les
      chambres dont il avait conservé le souvenir, le lieu, le
      jour, l'heure, le soleil et l'ombre, et tout ce qui se
      rattachait à ce lieu et à cette heure, et _celle_ dont
      dépendit toujours sa destinée, revinrent et s'interposèrent
      entre lui et la lumière: qu'avaient toutes ces choses à
      faire en ce lieu et dans un tel moment[143]?

[Note 143: _Le Songe_ (_the Dream_).]

Cette peinture touchante se rapporte si parfaitement dans beaucoup de
circonstances avec le compte qu'il nous rend lui-même en prose de son
mariage dans ses _Memoranda_, que j'ai cru pouvoir l'insérer ici comme
pièce historique. Dans ce mémoire, il dit qu'en s'éveillant le matin il
fut assailli des plus tristes réflexions en voyant autour de lui les
vêtemens préparés pour sa noce. Il se promena dans les cours, toujours
plongé dans des idées sombres, jusqu'à ce qu'on l'appelât pour la
cérémonie. Ce fut alors qu'il vit, pour la première fois de la journée,
sa fiancée et sa famille. Il s'agenouilla, répéta, après le prêtre, les
paroles voulues; mais il avait un nuage devant les yeux, ses pensées
étaient ailleurs; il ne fut réveillé que par les complimens des
assistans, et se trouva... marié!

Avant la fin de la matinée, le nouveau couple quitta Seaham pour
Halnaby, autre maison de campagne de sir Ralph Milbanke, dans le même
comté. Au moment du départ, Lord Byron dit à sa femme: «_Miss Milbanke_,
êtes-vous prête?» Ce qui fut jugé _d'un mauvais augure_ par la suivante
de cette dame.

Il est juste d'ajouter que je cite de mémoire tous ces petits détails,
et que je suis seul responsable de ce qu'ils pourraient offrir
d'inexact.



LETTRE CCVIII.

A M. MURRAY.

Kirkby, 6 janvier 1815.


«Le mariage a eu lieu le 2 du courant; ainsi dépêchez-vous de m'en faire
compliment.

«Bien des remerciemens pour la _Revue d'Édimbourg_ et la destruction de
la planche. Il faut faire graver la nouvelle, d'après l'autre portrait
par Philipps, non celui du costume albanais, mais d'après l'original qui
a été à l'exposition; l'ancienne planche avait été faite d'après une
copie seulement. Je désire que ma sœur et lady Byron jugent cette
nouvelle gravure, puisqu'elles n'ont pas été contentes de la première.
Pour moi, je n'ai pas d'opinion personnelle à ce sujet.

«Je suis sûr que M. Kinnaird se fera un plaisir de vous donner copie des
_Mélodies_[144], si vous les lui demandez de ma part. Elles sont bien à
votre service si vous croyez qu'elles soient dignes d'entrer dans votre
nouvelle édition. Les volumes ainsi réunis doivent être dédiés à M.
Hobhouse, mais je n'ai pas encore fixé les termes de la dédicace; je
vous la fournirai en tems utile.

[Note 144: Les _Mélodies Hébraïques_ qu'il avait composées pendant
son dernier séjour a Londres.]

«En vous remerciant de vos bons souhaits qui se sont tous réalisés, je
suis toujours votre, etc.»

BYRON.



LETTRE CCIX.

A M. MOORE.

Albany, Darlington, 10 janvier 1815.


«J'ai été marié il y a aujourd'hui huit jours. Le ministre l'a prononcé;
Perry l'a annoncé dans le _Morning-Chronicle_, sous le titre de _Mariage
de Lord Byron_, comme si c'était quelque nouvelle invention ou quelque
nouveau charlatanisme de fabricant de corsets orthopédiques.

«Maintenant à vos affaires. J'ai lu votre article sur les Pères, il est
excellent. Décidément vous ne devez plus cesser d'écrire dans les
Revues; vous y brillez, vous y êtes foudroyant. L'article, à ce qu'on
m'a dit en ville, a été attribué à Sidney Smith, ce qui prouve
non-seulement votre habileté dans l'argot ecclésiastique, mais encore
que, dès votre entrée dans la carrière, vous avez pris toutes les
allures d'un vétéran de la critique. Ainsi continuez et prospérez.

«Le _Lord des Iles_ de Scott a paru; j'en ai reçu le premier exemplaire
par la poste, grâce à la faveur spéciale de Murray ....................
.......................................................................

«Votre heure est venue, vous allez les battre tous à discrétion. Il est
impossible de lire ce que vous avez écrit dernièrement en vers et en
prose, sans voir que vous avez fait d'immenses progrès. *** et *** sont
coulés. Pour moi, j'ai fatigué ces coquins-là, c'est-à-dire le public,
de mes Harris et Larris, voyageurs et pirates. Excepté Southey, personne
n'a rien fait dont un libraire voulût donner une tranche de pudding,
encore Southey a-t-il tant de malheur que, quand il lui arrive par
hasard de faire quelque chose de bien, personne ne s'en aperçoit. Votre
heure est venue, Tom! Jour heureux, je n'échangerais pas l'honneur qui
vous attend pour celui de la chevalerie. Donnez-moi bientôt de vos
nouvelles, et croyez-moi, etc., etc.

«_P. S._ Lady Byron se porte admirablement bien. Comment vont Mrs. Moore
et les _Grâces_ de Joe Atkinson? Il faudra que nous présentions nos
femmes l'une à l'autre.»



LETTRE CCX.

A M. MOORE.

19 janvier 1815.


.....................................................................
«Quant à votre question par rapport aux chiens[145]... je ne veux pas
dire de mal de ma mère; mais combien de tems un ami ou une maîtresse
(l'addition d'un plaisir charnel étant tout ce qui distingue ces deux
affections) peuvent-ils reconnaître leur amant ou leur ami? Je n'en sais
rien, ou du moins vous le savez aussi bien que je vous le pourrais dire.
Pour ce qui est de la mémoire des chiens, mettant à part Boatswain, le
plus cher, hélas! et le plus enragé de tous les chiens, je me rappelle
avoir eu un chien-loup qui m'adorait à dix ans, et manqua me dévorer à
vingt. Au moment où je croyais qu'il allait jouer le rôle du fidèle
Argus, il me déchira tout le derrière de ma culotte, et ne voulut jamais
consentir à me reconnaître en dépit de tous les os que je lui donnai.

[Note 145: Je venais de lire _Roderick_, le beau poème de M.
Southey, dont un incident m'avait fait adresser à Lord Byron cette
question: «Je voudrais savoir de vous, qui êtes de la secte des
_philocyniques_, s'il est probable, qu'excepté dans un mélodrame, un
chien puisse reconnaître son maître, quand ni sa mère, ni son amante ne
l'ont pu faire. Point de ces vieilles histoires du chien d'Ulysse, etc.,
etc. Tout ce que je veux savoir de vous, qui passez pour un grand ami
des chiens et même pour un compagnon des ours, c'est si un pareil fait
vous semble probable ou non?»
(_Note de Moore_.)]

»Voici donc mon humble opinion: une mère reconnaît le fils qui lui paie
son douaire; une maîtresse reconnaît son amant jusqu'à ce qu'il ne
puisse plus... ou qu'il ne veuille plus la payer; un ami reconnaît son
compagnon jusqu'à ce que celui-ci ait perdu son argent ou sa réputation;
enfin un chien reconnaît son maître jusqu'à ce qu'il en ait changé.
Ainsi il y a de quoi faire rougir Southey et Homère aussi, autant que je
puis juger de la mémoire des quadrupèdes.

»Ainsi vous seriez curieux d'avoir des détails sur ma femme et moi? Mais
je ne profanerai pas les mystères d'Hyménée... Diable emporte le mot,
j'allais presque l'écrire avec un petit _h_. J'aime Bella autant que
vous aimez (ou que vous aimiez, coquin que vous êtes) votre Bessy, et
c'est (ou c'était) dire beaucoup.

»Adressez-moi votre prochaine à Seaham, Stockton-on-Tees, où nous allons
samedi (encore une corvée) voir le beau-père et la mère de ma
belle-mère. Écrivez, et surtout écrivez plus longuement au public et à

»Votre très-affectionné.»

BYRON.



LETTRE CCXI.

A M. MOORE.

Seaham, Stockton-on-Tees, 2 février 1815.


«J'ai appris de Londres qu'à votre départ de Chatsworth vous aviez
laissé toutes les femmes pleines d'enthousiasme pour vous
personnellement et poétiquement, et qu'en particulier la romance _When
first I met thee_ avait produit un effet prodigieux. Je vous disais bien
que c'est une des meilleures choses que vous ayez jamais écrites,
quoique cet âne de Power vous conseillât d'en supprimer une partie. Il
paraît, d'après mon correspondant, que tout le monde regrette votre
absence à Chatsworth, surtout les dames... Tudieu!

»Eh bien! vous voilà maintenant de retour chez vous, ce qui, j'en suis
sûr, vous est aussi agréable qu'un verre de petite bière au palais
altéré d'un piéton voyageur; je puis donc maintenant espérer recevoir de
vos nouvelles. Depuis ma dernière j'ai transféré mes pénates chez mon
beau-père: m'y voilà avec ma femme, sa fille de chambre, etc., etc. La
lune de miel est passée, et me voilà complètement marié. Ma femme et moi
nous entendons à ravir. Swift dit que jamais un sage ne s'est marié;
d'accord, mais pour un fou c'est, je crois, la plus délicieuse des
positions. Je crois toujours qu'on devrait se marier à bail; mais je
suis sûr que, le mien expiré, je le renouvellerais, quand j'en devrais
contracter un nouveau de quatre-vingt-dix-neuf ans.

»Je désirerais que vous me répondissiez, car je suis ici _oblitusque
meorum obliviscendus et illis_.

»Dites-moi, je vous prie, ce qui se passe dans le vaste champ de
l'intrigue, comment les comédiens et comédiennes du grand monde se
comportent avant, pendant et après le mariage, et qui se dispose à
enfreindre quelque commandement. Sur ces côtes abandonnées, nous n'avons
pour nous occuper que des assemblées de comté et des naufrages. J'ai
dîné aujourd'hui de poissons qui probablement avaient dîné la veille de
gens de l'équipage de quelques bâtimens charbonniers perdus dans les
dernières tempêtes. Mais je revois de nouveau la mer dans toute sa
gloire, presque aussi belle que dans la baie de Biscaye ou les rafales
de l'Archipel.

»Mon papa, sir Ralph, a dernièrement prononcé un discours à Durham, dans
une assemblée sur les taxes; il me l'a depuis répété plus de vingt fois
après le dîner. Il se le répète encore à lui-même, je crois, dans ce
moment; je l'ai laissé au milieu de ce beau discours et de plusieurs
bouteilles qui ne peuvent ni l'interrompre ni l'endormir, ce qui
arriverait peut-être à un autre auditoire.

»Je suis toujours, etc.

BYRON.

»_P. S._ Il faut que j'aille prendre le thé... Que le diable emporte le
thé! je voudrais que ce fût de l'eau-de-vie et que vous fussiez là pour
me sermonner à ce sujet.»



LETTRE CCXII.

A M. MURRAY.

Seaham, Stockton-on-Tees, 2 février 1815.


«Vous m'obligeriez si vous pouviez passer dans Albany, à mon ancien
logement, et voir si mes livres, etc., sont tolérablement soignés;
comment se porte ma vieille femme de ménage, et comment elle entretient
en bon état mon vieil antre. J'ai reçu vos envois et je les ai lus; mais
j'espérais que _Guy Mannering_ me serait parvenu plus tôt. Je ne veux
pas abuser plus long-tems de vos momens, et suis toujours

»Votre, etc.»

BYRON.



LETTRE CCXIII.

A M. MOORE.

4 février 1815.


«Ci-joint vous trouverez la moitié d'une lettre de ***, dont la lecture
vous dira assez pourquoi je vous l'envoie; l'autre partie ne roulait que
sur mes affaires particulières. Si Jeffrey veut prendre un article de ce
genre, et si vous voulez en entreprendre la révision, condition sans
laquelle je ne veux pas m'en mêler, nous pourrions à nous trois leur
fournir un aussi bon plat _souscroûte_ qu'aucun qui ait jamais caressé
le palais d'un libraire.

»Dans tous les cas, vous pourriez sonder Jeffrey là-dessus. La dernière
proposition que vous m'avez faite de sa part m'a porté à donner cette
idée à ***, qui écrit bien mieux en prose et est bien plus instruit que
moi. C'est en vérité un homme supérieur. Excusez ma brièveté, je suis
très-pressé.

»Toujours tout à vous, etc.

BYRON.

»_P. S._ Tout le monde se porte bien ici... Je vous ai écrit hier.»



LETTRE CCXIV.

A. M. MOORE.

10 février 1815.


MON CHER TOM,

«Jeffrey a été si bon pour moi, si indulgent pour mes misérables
productions, que je ne voudrais pas même, pour obliger un ami, le
tromper où lui mentir: il vaudra donc mieux lui dire ouvertement que
l'article n'est pas de moi; mais que je n'aurais pas voulu vous en
importuner et lui aussi, si je ne l'avais trouvé bien supérieur à tout
ce que j'aurais pu faire moi-même sur ce sujet. Vous pouvez juger entre
vous jusqu'à quel point cet article est admissible, ou le rejeter
tout-à-fait, si-vous ne le trouvez pas bon. Quant à moi, je n'y mets
d'autre intérêt que celui d'obliger ***, et si l'article est bon, il ne
peut heurter aucun parti, ni même personne, si ce n'est M. ***.
.......................................................................
.......................................................................

»Que le diable m'emporte si je sais ce que H*** veut ou a voulu dire,
relativement au pronom démonstratif[146]. Je vous admire de craindre que
vous ne soyez tombé dans le même défaut. Ne vous êtes-vous donc jamais
aperçu que vous avez un style à vous, aussi différent de celui de tout
autre que l'Hafiz de _Shiraz_ l'est de l'Hafiz du _Morning-Post_?

[Note 146: Il m'avait dit qu'on avait remarqué dans ses ouvrages et
ceux de sir Walter-Scott, un emploi trop fréquent du pronom
démonstratif.]

»Ainsi, sur les avis de B*** et autres de cette force, vous nous avez
privés, lady J*** et moi, des complimens que vous nous aviez faits[147].
Le diable me confonde si ce n'est pas là une modestie ridicule!
N'importe, je lui en dirai tout ce que j'en sais dès que je la verrai.

[Note 147: Une pièce de vers, où il était question de Lord Byron, et
adressée à lady J***, que j'avais composée à Chatsworth, mais que
j'avais brûlée depuis.]

»Bella me charge de vous faire mille amitiés et de vous assurer de son
souvenir et de sa haute considération. J'aurai soin de vous informer de
l'époque précise de notre voyage dans le Midi; ce sera, je crois, dans
trois semaines. A propos, ne vous engagez dans aucune partie de voyage;
j'ai dans la tête le plan d'une expédition en Italie, que nous
discuterons ensemble. Pensez un peu quels matériaux poétiques nous
pourrions recueillir de Venise, du Vésuve, sans parler de la Grèce, que
nous pourrions visiter tout entière en un an, avec l'aide de Dieu. Si
j'emmène ma femme, vous pourrez emmener la vôtre, et si je laisse la
mienne, vous pouvez bien en faire autant. Dans tous les cas, frère Brum,
songez à ne me pas quitter.

»Croyez-moi à tout jamais votre, etc.»

Byron.



LETTRE CCXV.

A M. MOORE.

22 février 1815.


«J'ai expédié hier ma lettre et le paquet. Il y a quarante-et-une pages;
ainsi, je n'ai pas ajouté une seule ligne; mais, dans ma lettre, j'ai
raconté ce qui s'est passé entre vous et moi cet automne, et ce qui m'a
engagé à l'importuner de mes productions et de celles de ***. Je doute
fort que cela réussisse; toutefois, j'ai dit à Jeffrey que, s'il y
trouvait quelques bonnes idées, il était parfaitement libre de les
couper et de leur donner telle forme qu'il jugerait convenable.

»Ainsi, vous ne voulez pas voyager avec moi... vous préférez voyager
seul. Mon intention est bien arrêtée aussi de partir à peu près à
l'époque que vous dites, et seul aussi.................................
.......................................................................

»J'espère que Jeffrey ne trouvera pas mauvais que je lui envoie
l'article de ***, sans y rien ajouter; il n'y avait pas de place pour
une syllabe. J'ai déclaré que *** en est l'auteur, et j'ai dit que vous
pensiez, la dernière fois que je vous ai vu, que lui, Jeffrey, ne serait
pas fâché de notre coalition; ainsi, si je suis tombé dans un mauvais
pas, il faut que je m'en retire, comment?... Dieu le sait.

»Votre Anacréon est arrivé[148], et le premier usage que j'en ai fait a
été de cacheter le paquet et la lettre pour votre patron.

[Note 148: Une tête d'Anacréon en cachet, dont je lui avais fait
présent.]

»Le diable emporte les _Mélodies_ et les douze tribus par-dessus le
marché[149]. Braham nous prêtera ou nous a déjà prêté le secours de son
talent; mais cela ne servira pas plus qu'un second médecin appelé quand
le malade est désespéré. Je ne m'en suis mêlé que pour satisfaire une
fantaisie de K***, et tout ce que j'y ai gagné c'est un beau discours et
une recette d'huîtres à l'étuvée.

[Note 149: Je m'étais permis de rire un peu de la manière dont
quelques-unes de ses _Mélodies Hébraïques_ avaient été mises en
musique.]

»Ne pas nous voir... et pourquoi? Il faut au contraire que nous nous
voyions de quelque manière et en quelque lieu que ce soit. Il ne peut
plus être question de Newsteadt, qui est de nouveau plus d'à moitié
vendue, et que ma femme ne saurait habiter dans l'état où elle est.
Écrivez-moi, je vous prie; je ne tarderai pas à vous écrire moi-même.

»_P. S._ Votre cachet est le meilleur et le plus joli de tous ceux que
j'ai, et je vous en remercie mille fois. Je viens d'être, ou, pour mieux
dire, j'aurais dû être excessivement frappé et affligé de la mort du duc
de Dorset. Nous avons été au collége ensemble, et à cette époque je lui
étais passionnément attaché. Je ne l'ai revu qu'une seule fois, je
crois, depuis 1805, et ce serait à moi une affectation ridicule de
prétendre que je n'avais conservé pour lui aucun sentiment digne de ce
nom. Il y a eu un tems où cet événement m'eût brisé le cœur; tout ce que
je puis dire maintenant, c'est que mon cœur ne vaut plus la peine de se
briser.

»Adieu... ce monde n'est qu'une mauvaise plaisanterie.»



LETTRE CCXVI.

A M. MOORE.

2 mars 1815.


MON CHER TOM,

«Jeffrey m'a envoyé la lettre la plus amicale et accepté l'article de
***. Il dit qu'il y a long-tems qu'il aime, non-seulement, etc., etc.,
mais encore mon caractère. C'est votre ouvrage cela, coquin que vous
êtes; n'êtes-vous pas honteux, vous qui me connaissez si bien? Voilà ce
qu'on gagne à vous prendre pour confesseur.

»Je suis assez gai pour envoyer une romance larmoyante[150]. Vous m'avez
autrefois demandé des paroles pour mettre en musique: vous pouvez
maintenant y mettre ou n'y mettre pas cette romance, comme il vous
plaira; elle est écrite fort lisiblement[151], c'est-à-dire par un autre
que moi, encore que j'en sois l'auteur, de sorte que vous pourrez en
dire ce que vous voudrez. Pourquoi ne m'écrivez-vous pas? Si vous ne
répondez promptement, je vous fais un _discours_.

[Note 150: La belle romance maintenant imprimée dans ses œuvres: _Le
monde ne saurait donner des jouissances égales à celles qu'il enlève_.]

[Note 151: Le manuscrit était de la main de lady Byron.]

»Je suis dans un état complet d'inertie et de stagnation, entièrement
occupé à manger du fruit, à jouer à d'ennuyeux jeux de cartes, à
bâiller, à essayer de relire de vieux annuaires, ou de lire les journaux
quotidiens, à ramasser des coquillages sur le rivage, ou à contempler la
crue des groseillers, en sorte que je n'ai ni le tems ni l'énergie
nécessaires pour vous rien dire, si ce n'est que

»Je suis toujours, etc.

BYRON.

»_P. S._ Je rouvre ma lettre pour vous faire une question. Que donnerait
lady C.....k, ou toute autre dame à la mode, pour nous réunir dans une
soirée, vous, Jeffrey et moi? Je viens de répondre à sa lettre, et c'est
ce qui me suggère cette idée. Je ne puis m'empêcher de rire en songeant
à la figure que nous ferions tous deux, aux soins que vous vous
donneriez pour tenir notre aristarque en bonne humeur pendant la
première partie de l'après-dîner, jusqu'à ce que nous soyons devenus
assez gris pour lui faire un _discours_. Je crois que le critique nous
battrait tous deux, ou du moins l'un de nous, car pour moi je ne crois
pas que la timidité soit un de vos défauts (en société, je veux dire).»



LETTRE CCXVII.

A M. MOORE.

8 mars 1815.


«Un événement, la mort de ce pauvre Dorset et le souvenir de ce que
j'éprouvais autrefois pour lui, de ce que j'aurais dû, de ce que je ne
puis plus éprouver aujourd'hui, m'ont jeté dans les réflexions, et ont
fait naître les pensées que vous avez maintenant entre les mains. Je
suis charmé qu'elles vous plaisent; je me flatte en conséquence qu'elles
pourront passer pour une imitation de votre style. Si je le pouvais bien
imiter, je n'aurais plus guère d'ambition pour l'originalité. Je serais
ravi si je pouvais vous forcer à vous écrier avec Dennis: «Pardieu!
voilà mon tonnerre!» J'ai écrit ces stances pour que vous les mettiez en
musique, si vous ne le jugez pas trop indigne de vous, et que vous en
fassiez présent à Power, s'il veut bien les accepter.

»Que Dieu confonde N***! Me tourmenterez-vous sans cesse à propos des
sons nazillards dont il a accompagné mes _Mélodies Hébraïques_? Ne vous
ai-je pas dit que c'était la faute de K***, et de ma trop grande
facilité de caractère? Mais vous voulez être méchant à tout prix! Voyez
ce que vous y gagnez, Tom. Maintenant à ma revanche.

»Soyez-en sûr et préparez-vous-y: votre opinion sur le poème de ***
arrivera, par le canal d'un de vos quintuples correspondans, jusqu'aux
oreilles et au cœur de l'auteur[152]. Votre aventure ne laisse pas
d'être fort comique; mais comment avez-vous pu faire une telle brioche?
Vous, homme de lettres et poète vous-même, aller prendre pour confident
l'éditeur qui a acheté ou vendu les plus beaux éloges de l'ouvrage en
question! et puis cette délicieuse parenthèse: «_Entre nous deux soit
dit_!» Cela me rappelle un mot de l'_Héritier_: «Tête à tête avec lady
Duberly, je suppose.--Non, tête à tête avec cinq cents personnes!» Votre
flatteuse opinion ne tardera pas à atteindre autant de publicité, avec
bien des additions, dans bien des lettres, toutes signées L. H. R. O. et
Ce.

[Note 152: Il fait ici allusion à une petite anecdote que je lui
avais racontée dans ma dernière. Écrivant à l'un des nombreux associés
d'une de nos plus fameuses maisons de librairie, je lui avais dit, ou
plutôt j'avais cru lui dire confidentiellement, en parlant d'un poème
nouveau: «_Entre nous deux soit dit, je n'admire pas beaucoup le poème
de M_. ***.» Cette lettre était en grande partie une lettre d'affaires;
elle passa par la filière ordinaire du bureau, et je lus à la fin de la
réponse, à mon grand déplaisir: «_Nous_ sommes fâchés que vous ne
trouviez pas bon le dernier poème de M. ***, et sommes vos très-humbles
serviteurs,

»L. H. R. O. et compagnie.»
(_N. de Moore_.)]

»Nous partons demain pour Londres; en attendant que nous y ayons monté
une maison, nous demeurerons quelque tems chez le colonel Leigh, près
Newmarket, où je serai charmé de recevoir de vos nouvelles.

»J'ai fort bien passé mon tems ici à écouter ces infernals monologues
que les vieillards appellent conversations, et dans lesquels mon
respectable beau-père s'est invariablement répété tous les soirs, à
l'exception d'un où il a joué du violon. Somme toute, ils ont été à mon
égard très-bons et très-hospitaliers. J'aime beaucoup leur château, et
j'espère qu'ils y vivront encore heureux pendant de nombreuses années.
Bella, dont la santé est parfaite, est d'une humeur toujours agréable et
douce. Nous sommes maintenant au supplice des paquets et des préparatifs
de départ, et demain, à pareille heure, je serai probablement huché sur
le siége, entouré de bagages, quoique je me sois procuré une seconde
voiture pour la femme de chambre, et toutes ces fadaises que nos femmes
traînent partout avec elles.

»Je suis toujours, avec beaucoup d'affection,

»Votre, etc.»

BYRON.



LETTRE CCXVIII.

A M. MOORE.

27 mars 1815.


«J'avais dessein de vous écrire plus tôt à l'occasion de la perte que
vous venez d'essuyer[153]; mais, réfléchissant combien tout ce qu'on
peut dire sur un pareil sujet est inutile et usé, je m'en suis abstenu.
Je suis charmé de voir que vous supportez ce malheur avec tant de
courage, et je me fie au tems pour le rendre plus supportable à Mrs.
Moore. Il faudrait chercher tous les moyens de l'occuper et de la
distraire, et je suis sûr que vous ferez tout ce qu'il faut pour cela.

[Note 153: La mort de sa petite filleule, Olivia Byron Moore.]

»Passons maintenant à votre lettre. Napoléon... mais les journaux
doivent vous l'avoir appris de reste. Je pense absolument comme vous à
ce sujet, et pour mes _idées réelles_, il y a environ un an, je vous
réfère aux dernières pages du journal que vous avez entre les mains. Je
pardonne volontiers à ce coquin-là de démentir presque chaque vers de
mon ode, ce que je regarde comme le plus haut point de magnanimité
auquel le cœur humain puisse atteindre. Vous rappelez-vous l'histoire
d'un certain abbé qui avait écrit un _Traité sur la Constitution de
Suède_, où il prouvait qu'elle était indissoluble et éternelle? Au
moment où il corrigeait l'épreuve de la dernière feuille, la nouvelle
arriva que Gustave III avait détruit ce gouvernement immortel.
«Monsieur, dit l'abbé à quelqu'un, le roi de Suède peut détruire la
_constitution_, mais non pas _mon livre_!!!» Je pense _à_ cet abbé, mais
je ne pense pas comme lui.

»En lui accordant tout le talent possible et le courage le plus
extraordinaire, il restera encore une grande part au hasard et à sa
fortune dans le prodigieux succès de son entreprise. Il aurait pu être
arrêté par nos frégates; il aurait pu faire naufrage dans le golfe de
Lyon, fameux par tant de tempêtes et mille autres obstacles. Mais il est
certainement le favori de la fortune; et

      »Une fois en route comme pour une partie de plaisir, il
      prend des villes à volonté et des couronnes à loisir, et
      s'avance de l'île d'Elbe à Paris, préparant des _bals_ aux
      dames et des _balles_ à ses ennemis.

»Vous avez lu, sans doute, comment il s'est jeté au milieu de l'armée du
roi, et quels effets y ont produits ses discours. Et maintenant, s'il ne
bat pas les _alliés_, je ne m'y connais plus. Après s'être emparé tout
seul de la France, ce serait bien le diable qu'il ne sût pas repousser
ceux qui voudraient l'envahir, maintenant qu'il va être soutenu de ses
vieux guerriers, ces enfans de la giberne, la garde impériale,
l'ancienne et la nouvelle armée. Il est impossible de ne pas être ébloui
et dans l'admiration en contemplant son caractère et la carrière qu'il a
parcourue. Rien ne m'avait jamais autant désappointé que son abdication,
et rien ne me pouvait réconcilier avec lui autant que ce dernier
exploit, quoique personne ne pût prévoir un changement de fortune si
brillant et si complet.

»Quant à votre question, tout ce que je puis vous répondre, c'est qu'il
y a en effet quelques symptômes de grossesse. Je n'en étais désireux,
moi-même, que parce que je pense que cela fera plaisir à son oncle lord
Wentworth, ainsi qu'à son père et à sa mère. L'oncle dont il s'agit est
maintenant en ville, assez mal portant. Vous savez peut-être que sa
fortune (7 à 8,000 livres sterling de rente) appartiendra, après sa
mort, à ma femme. Mais il a toujours été si bon pour elle et pour moi,
que je ne sais, en vérité, si je lui dois souhaiter le Paradis aussi
long-tems qu'il pourra vivre tolérablement ici-bas. Son père est
toujours à la campagne.

»Nous nous mettons demain en route pour la métropole; adressez vos
lettres dans Piccadilly, où nous allons occuper l'hôtel de la duchesse
de Devon, tandis qu'elle est en France.

»Peu m'importe ce que dira Power pour s'assurer la propriété de la
romance, pourvu qu'il ne me fasse pas de complimens, qu'il n'aille pas
parler de _condescension_, de _noble auteur_, etc., toutes phrases viles
et usées, comme dit Polonius.........................................
.............................

»Donnez-moi, s'il vous plaît, de vos nouvelles, et dites-moi quand vous
comptez venir à Londres. Voilà votre projet de voyage sur le continent
impossible, quant à présent. J'ai à vous remercier d'une lettre plus
longue qu'à l'ordinaire; j'espère que vous ferez un nouvel essai de ma
reconnaissance, en m'en envoyant cette fois une encore plus longue.»



LETTRE CCXIX.

A M. COLERIDGE.

Piccadilly, 31 mars 1815.


MON CHER MONSIEUR,

«C'est avec grand plaisir que je ferai ce que vous demandez; toutefois,
j'espère que cela _est_ fort inutile, et qu'il reste encore quelque goût
parmi ces hommes, tout intéressés qu'ils soient, qui font marchandise
des productions du génie. Je pense bien que vous ne vous laisserez pas
abattre par la partialité passagère de ce qu'on appelle le public pour
ses favoris du moment. Vous avez dû en voir passer beaucoup, et vous
survivrez à bien d'autres; je dis personnellement, car poétiquement
toute comparaison serait une insulte pour vous.

»J'oserais, s'il m'était permis de hasarder un avis, dire que jamais les
circonstances n'ont été plus favorables pour la tragédie. Vous avez dans
Kean un acteur digne de rendre toutes les belles pensées que vous pouvez
créer et personnifier pour lui, et je regrette que le rôle d'Ordonio ait
été donné avant son engagement à Drury-Lane. Nous n'avons rien eu depuis
plusieurs années qui ressemblât aux _Remords_; et je crois que la
réception de cette pièce était faite pour exciter au plus haut point les
espérances de l'auteur et du public. Il faut espérer que vous
continuerez de marcher dans une carrière qui ne saurait manquer d'être
glorieuse pour vous.

»Présentez, je vous prie, mes complimens à M. Bowles.

»J'ai l'honneur d'être, votre très-humble et très-obéissant serviteur,

BYRON.

»_P. S._ Vous parlez de ma satire, mon libelle, ou ce qu'il vous plaira
de l'appeler. Tout ce que j'en puis dire, c'est que j'étais bien jeune
et bien irrité quand j'ai écrit cette sottise; et que, depuis, elle m'a
toujours été comme une épine dans le côté, surtout parce que la plupart
de ceux que j'y attaquais sont devenus mes connaissances et quelques-uns
mes amis, et m'ont pardonné trop facilement pour que je me pardonnasse
moi-même, ce qui est absolument _mettre des charbons ardens sur la tête
de son adversaire_. Le passage qui vous concerne est impertinent et ne
signifie pas grand'chose. Bien que j'aie fait depuis long-tems tout ce
que j'ai pu pour en empêcher tout-à-fait la circulation, je regretterai
toujours infiniment l'injustice et la généralité des attaques que je m'y
suis permises.»


FIN DU DIXIÈME VOLUME.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Oeuvres complètes de lord Byron, volume 10 - comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore" ***

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