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Title: Oeuvres complètes de lord Byron. Volume 6 - comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore
Author: Byron, George Gordon Byron, Baron, 1788-1824
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Oeuvres complètes de lord Byron. Volume 6 - comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore" ***

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generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica)



ŒUVRES COMPLÈTES
DE
LORD BYRON,
AVEC NOTES ET COMMENTAIRES,
COMPRENANT
SES MÉMOIRES PUBLIÉS PAR THOMAS MOORE,
ET ORNÉES D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR.

_Traduction Nouvelle_

PAR M. PAULIN PARIS,
DE LA BIBLIOTHÈQUE DU ROI.



TOME SIXIÈME.



Paris.
DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS, IMPR.-LIBR., ÉDITEURS,
RUE SAINT-LOUIS, N° 46,
ET RUE RICHELIEU, N° 47 _bis._

1830.



MANFRED,

POÈME DRAMATIQUE.


     _There are more things in heaven and earth, Horatio,_
     _Than are dreamt of in your philosophy._

     Il y a plus de choses au ciel et sur la terre,
     Horatio, que n'en rêva jamais votre philosophie.



PERSONNAGES DU DRAME.


MANFRED.
UN CHASSEUR DE CHAMOIS.
L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.
MANUEL.
HERMAN.
LA NYMPHE DES ALPES.
ARIMANE.
NÉMÉSIS.
LES DESTINÉES.
ESPRITS, etc., etc.

La scène se passe au milieu des Hautes-Alpes, partie dans le château de
Manfred, partie sur les montagnes.



                              MANFRED.



                           ACTE PREMIER.


SCÈNE PREMIÈRE.

(Galerie gothique.--Minuit.)


MANFRED, seul.

Il faut remplir d'huile ma lampe; et toutefois, elle ne brûlera pas
aussi long-tems que je dois veiller. Mon sommeil--si je dors--n'est pas
le sommeil, mais le prolongement de ces pensées auxquelles je ne puis
échapper. Mon cœur veille incessamment; et si mes paupières s'abaissent,
c'est pour reporter mes regards au dedans de moi. Et je vis! et je
supporte l'aspect et l'image des autres hommes! La douleur devait être
l'école de la science: souffrir, c'est savoir. Ceux qui savent le plus,
ceux-là doivent plus profondément gémir sur une fatale vérité: «l'arbre
de la science n'est pas l'arbre de vie.» J'ai essayé de tout,
philosophie, science, recherche des secrets de la nature, sagesse du
monde: car il y a en moi, une puissance qui me rend maître de tout, et
je n'ai trouvé qu'incertitude. J'ai cru à la bonté des hommes, moi-même
je me suis montré bon à la race humaine, et quel fruit en ai-je retiré?
Quel fruit ai-je retiré d'avoir déjoué les efforts de mes ennemis, d'en
avoir fait tomber quelques-uns, à mes pieds? Le bien, le mal, la vie, la
puissance, les passions, tout ce qui anime les autres êtres, tout a été
pour moi comme la pluie tombant sur le sable, depuis cette heure qui n'a
pas de nom.--Aussi n'ai-je désormais plus de craintes; la malédiction
qui pèse sur moi m'a rendu inaccessible aux terreurs du vulgaire; ni les
désirs, ni l'espérance, ni l'amour mystérieux d'un objet terrestre ne
feront jamais palpiter mon cœur.--Maintenant, à ma tâche.

Agens mystérieux! esprits de l'infini univers! vous que j'ai cherchés
dans la lumière et dans les ténèbres.--Vous qui habitez dans une essence
plus subtile, qui vivez sur les cimes inaccessibles des monts, ou
descendez dans les profondes cavernes de la terre et de l'océan;--par
les lettres de ce charme qui me donne tout pouvoir sur vous, je vous
appelle:--levez-vous et paraissez!--

(Une pause.)

Ils ne viennent pas encore!--Or donc, par la voix de celui qui est le
premier parmi vous,--par ce signe qui vous fait trembler,--par le nom de
celui qui ne peut mourir,--levez-vous! paraissez! paraissez!--

(Une pause.)

Puisqu'il en est ainsi--esprits de la terre et de l'air, vous ne me
résisterez pas plus long-tems. J'emploierai, pour vous vaincre, un moyen
plus puissant que ceux auxquels j'avais eu recours. Par ce charme
terrible descendu d'une planète maudite, ruine fumante d'un monde qui
n'est plus, enfer errant dans l'immensité de l'éternel espace; par
l'effroyable malédiction qui appelle mon ame, par la pensée qui est en
moi et autour de moi, esprits, je vous somme de paraître.--Paraissez!

(Une étoile se montre, dans l'obscurité, à l'extrémité de la galerie.
Elle est immobile. Une voix se fait entendre et chante:)

PREMIER ESPRIT.

Mortel, soumis à ton ordre, j'ai quitté ma demeure dans les nuages où
s'élève mon pavillon formé des vapeurs du crépuscule, et qui dore d'azur
et de vermillon le soleil couchant d'un jour d'été. Bien que tu formes
des vœux défendus, j'ai accouru ici, monté sur le rayon d'une étoile,
tant étaient insurmontables tes conjurations. Mortel, puissent tes vœux
être exaucés!

VOIX DU SECOND ESPRIT.

Le Mont-Blanc est le roi des montagnes. Depuis long-tems elles l'ont
couronné d'un diadême de neige sur son trône de rochers, et l'ont revêtu
d'une robe de nuages. Les forêts qui l'entourent sont attachées à sa
ceinture. Dans sa main est l'avalanche dont la masse n'attend que mes
ordres pour se précipiter avec le fracas du tonnerre. Chaque jour se
meut le froid glacier qui jamais ne se repose, et c'est encore moi qui
lui dis: «Hâte-toi ou arrête ta marche.» Je suis l'esprit de la
montagne; je puis la faire fléchir et la remuer jusque dans ses
fondemens.--Mais _toi_, que me veux-tu?

VOIX DU TROISIÈME ESPRIT.

Dans les profondeurs azurées des eaux, où ne pénètrent ni l'agitation
des vagues ni le souffle des vents; là où vit le serpent de mer, où la
Sirène suspend des coquilles à sa verte chevelure, le bruit de tes
conjurations s'est fait entendre, semblable à la tempête qui gronde à la
surface des flots. L'écho de mes paisibles salles de corail en a
retenti. Qu'exiges-tu de l'esprit des eaux?

QUATRIÈME ESPRIT.

Là où le tremblement de terre sommeille sur un lit de feu, où s'élèvent
en bouillonnant des lacs de bitume, où les racines des Andes pénètrent
aussi profondément dans la terre que leurs cimes s'élèvent dans les
cieux, vaincu par la force de tes évocations, j'ai abandonné les sombres
retraites où je pris naissance et j'accours à tes ordres. Que ta volonté
soit ma loi.

CINQUIÈME ESPRIT.

Je cours à cheval sur les vents; c'est moi qui suscite les orages: j'ai
devancé de quelques pas la tempête toute brûlante encore des feux de la
foudre; et pour te joindre plus vite, j'ai volé au travers d'un ouragan
par deçà les mers et ses rivages. Chemin faisant, j'ai rencontré une
flotte que poussait un vent favorable; la nuit ne finira pas qu'elle
n'ait été engloutie toute entière.

SIXIÈME ESPRIT.

Les ténèbres de la nuit sont ma demeure. Pourquoi, par tes tortures
magiques, me forcer au supplice du grand jour?

SEPTIÈME ESPRIT.

Avant la création de la terre, l'astre de tes destinées m'avait été
confié. Quel monde, de tous ceux qui gravitent autour d'un soleil, fut
jamais plus frais et plus beau? Abandonnée à elle-même et conservant
dans sa course un ordre régulier, jamais étoile plus brillante ne
sillonna l'espace. Mais l'heure arriva:--ce ne fut plus dès-lors qu'une
masse errante de feu; comète vagabonde, maudite et funeste à l'univers,
roulant par sa propre force hors de tout cercle et sans lois pour la
guider, éclatante difformité d'en haut, monstre au milieu de nos régions
célestes. Et toi, né sous son influence, ver méprisable que je dédaigne
et auquel j'obéis, tu m'as su contraindre, par un pouvoir qui ne t'a été
confié passagèrement que pour qu'un jour tu m'appartiennes tout entier,
à descendre vers toi, à me joindre à ces faibles esprits qui tremblent
en ta présence, et qui sont forcés de répondre à un être tel que toi.
Parle vite: que veux-tu, enfant de boue?

LES SEPT ESPRITS.

La terre, l'océan, l'air, la nuit, les montagnes, les vents, ton étoile,
tout est à tes ordres, enfant de boue! Leurs esprits sont là, attendant
tes demandes.--Que veux-tu de nous, fils des hommes?--dis.

MANFRED.

L'oubli.--

LE PREMIER ESPRIT.

De quoi?--de qui?--et pourquoi?

MANFRED.

L'oubli de ce qui est en moi. Lisez-y; vous savez ce que je désire, et
ce que ma langue ne saurait exprimer.

L'ESPRIT.

Nous ne pouvons t'accorder que ce qui se trouve en notre puissance.
Demande-nous des sujets, un royaume, l'empire du monde, du monde entier
ou de quelques-unes de ses parties: demande-nous un signe qui commande
aux élémens qui sont soumis à chacun de nous, et tes désirs seront
aussitôt accomplis.

MANFRED.

L'oubli, l'oubli de moi-même.--Ne sauriez-vous, dans ces régions
secrètes que vous soumettez avec tant d'empressement à mes ordres, ne
sauriez-vous donc découvrir ce que je cherche?

L'ESPRIT.

Notre essence s'y refuse, et notre science ne va pas jusque là. Mais tu
peux mourir.

MANFRED.

La mort me l'accordera-t-elle?

L'ESPRIT.

Immortels, nous n'oublions rien; éternels, le passé nous est présent
aussi bien que l'avenir. Tu as ta réponse.

MANFRED.

Vous moquez-vous?--Le pouvoir qui vous a fait descendre ici vous livre à
moi. Esclaves, ne vous jouez pas de mes volontés! Le souffle, l'esprit,
l'étincelle de Prométhée, cette lumière de mon être a l'éclat, la
pénétration et la vivacité des vôtres; et quoique enfermée dans
l'argile, elle ne vous le cédera en rien. Répondez! ou vous connaîtrez
qui je suis.

L'ESPRIT.

Ce que nous avons dit, nous le répétons: tes propres paroles renferment
elles-mêmes notre réponse.

MANFRED.

Qu'est-ce à dire?

L'ESPRIT.

Oui, si, comme tu l'assures, ton essence est semblable à la nôtre; nous
avons satisfait ta curiosité en déclarant ici que nous n'avons rien à
démêler avec ce que, vous autres mortels, appelez la mort.

MANFRED.

Ainsi, vainement je vous aurai conjurés: vous êtes impuissans à me
secourir, ou vous vous refusez à le faire!

L'ESPRIT.

Parle; nous mettons à tes pieds tout ce que nous possédons: tout est à
toi. Songes-y bien avant de nous renvoyer. Demande encore:--royaume,
puissance, force, prolongation de tes jours.

MANFRED.

Maudits! qu'ai-je à faire de nouveaux jours? Les miens ont été trop
longs déjà:--hors d'ici!--fuyez!

L'ESPRIT.

Un instant encore; nous ne voudrions pas te quitter sans t'avoir été
utiles. Cherche;--n'est-il donc pas quelque don qui pourrait avoir du
prix à tes yeux?

MANFRED.

Aucun;--cependant, encore un moment.--Avant de nous séparer, je voudrais
vous contempler face à face. J'entends vos voix, dont les accens
mélancoliques et doux semblent une musique sur les ondes. Je vois la
clarté fixe d'une large et brillante étoile; mais rien de plus.
Montrez-vous à moi, l'un de vous, ou tous ensemble, tels que vous êtes,
et dans la forme que vous avez coutume de revêtir.

L'ESPRIT.

Notre forme est celle des élémens dont nous sommes l'ame et le principe;
mais désigne celle qui te plaira le plus, et sur-le-champ elle se
découvrira à tes regards.

MANFRED.

Choisissez vous-mêmes, car, pour moi, il n'y a rien de beau ni de hideux
sur la terre. Que le plus habile de vous prenne la figure qui lui
conviendra le mieux.--Allons!

LE SEPTIÈME ESPRIT, apparaissant sous la figure d'une belle femme.

Regarde!

MANFRED.

Dieu! est-ce bien toi? N'est-ce pas un songe insensé ou une cruelle
tromperie? Je puis donc encore goûter le bonheur, te presser dans mes
bras!--Nous pourrons encore.... (La figure disparaît.) Mon cœur est
brisé! (Manfred tombe sans connaissance.)

UNE VOIX prononce le charme suivant.

Lorsque la lune argente les vagues, que le ver luisant brille dans
l'herbe, que le feu follet s'agite autour des tombeaux et la flamme sur
les marécages; lorsque les étoiles sillonnent le ciel de leurs traînées
lumineuses, que les hiboux gémissent en se répondant, que les feuilles
des arbres de la colline demeurent silencieuses et immobiles, mon ame
pèse sur la tienne de tout son poids, armée d'un signe et d'un pouvoir
redoutable.

Si profond que soit ton sommeil, encore ton esprit, ne reposera-t-il
point. Il est des ombres qui ne pourront s'évanouir, des pensées qui
t'assailliront sans relâche. Une puissance inconnue te défend d'être
jamais seul. Condamné à demeurer éternellement enfermé dans un charme
qui t'enveloppe comme un linceul, qui t'entoure comme un nuage, tu ne me
verras pas marcher à tes côtés et tu me sentiras; tes yeux croiront
m'apercevoir comme une chose qui, bien qu'invisible, doit être près de
toi, et s'y trouvait l'instant d'auparavant. Alors, dans cette secrète
horreur, tu promèneras tes regards autour de toi, me cherchant dans ton
ombre, et, surpris de ne m'y point découvrir, tu reconnaîtras la
puissance que tu dois cacher. Les chants et les paroles magiques ont
imprimé sur ton front un baptême de malédiction; l'esprit de l'air t'a
enlacé de ses lacs; du souffle des vents sort une voix qui ferme ton
cœur à la joie; la nuit n'a plus pour toi ni repos ni silence, et le
jour ne te montre son éclatant soleil que pour te faire désirer qu'il
s'éclipse aussitôt.

De tes larmes trompeuses j'ai distillé un poison capable de donner la
mort; j'ai extrait de ton cœur le plus noir de ton sang; j'ai arraché à
ton sourire le serpent qui s'y dressait comme du milieu de la fougère;
j'ai enlevé à tes lèvres le charme qui rendait leurs blessures
mortelles, et tous ces poisons ont été essayés avec les poisons les plus
connus, et j'ai trouvé que les tiens étaient les plus dangereux.
Entends-tu! par ton cœur glacé et ton sourire de serpent, par les
impénétrables abîmes de tes ruses, par ces regards menteurs et
l'hypocrisie d'une ame inaccessible, par l'habileté de cet art qui voile
la méchanceté de ton cœur, par la joie que tu puises dans les maux des
autres hommes, par ta fraternité avec Caïn, entends, je te condamne à
trouver ton enfer en toi-même.

Voilà que je brise sur ta tête le vase d'où vont découler les tourmens.
Plus de repos, ni dans le sommeil, ni dans la mort. La mort, tu la
verras sans cesse sous tes pas, tu l'appelleras, et ce sera pour la
redouter aussitôt. Vois! le charme agit: déjà une chaîne t'enveloppe de
ses anneaux silencieux. Ma parole a pénétré dans ta tête et dans ton
cœur qu'elle a flétris en les touchant!


SCÈNE II.

(Le mont Jungfrau.--Le matin.)


MANFRED, seul, sur les rochers.

Les esprits que j'avais soulevés m'abandonnent;--mes enchantemens, fruit
de longues et patientes études, me trompent,--et le remède qui devait me
soulager s'est changé, pour moi, en un poison cuisant. Loin de moi tout
secours surhumain; la puissance sur le passé m'a été refusée; et pour
l'avenir, tant que le même passé n'aura pas été enseveli dans les
ténèbres, il est hors de mes recherches. O terre! ô ma mère! et toi,
douce fraîcheur du matin! vous, montagnes! pourquoi vous montrez-vous si
belles? il m'est interdit de vous aimer. Soleil! œil brillant de la
nature, qui répands tes rayons sur tous les corps, qui les pénètres de
joie,--tu ne resplendis plus sur mon cœur. Vous, rochers! à la pointe
desquels je m'arrête, contemplant, à une infinie distance, les pins
gigantesques qui bordent le torrent, et qui ne me paraissent, d'ici, que
de chétifs arbrisseaux, lorsqu'un saut, un pas, le plus léger mouvement,
un souffle même, précipiterait mon corps sur ce lit de pierres, lit d'un
éternel repos,--d'où vient que je balance? je sens l'impulsion--et je ne
m'y abandonne pas; je contemple le péril, sans vouloir m'en arracher. Ma
tête chancelle--et mon pied est ferme. Il y a en moi un pouvoir qui me
retient et me condamne à l'affreuse fatalité de vivre,--si c'est vivre,
que porter en soi l'aride et déserte solitude de son esprit, d'être
soi-même le sépulcre de son ame. Déjà j'ai cessé de justifier mes
actions à mes propres yeux, et ceci est le dernier symptôme du
mal.--Oui, ministre ailé, qui franchis les nues (un aigle passe dans les
airs), dont le vol hardi s'élève dans les cieux; oui, tu peux fondre sur
moi, et m'enlever dans tes serres;--je deviendrai ta proie, et de ma
chair tu nourriras tes aiglons. Mais tu disparais dans ces régions où
mon œil ne saurait le suivre, tandis que tes regards perçans découvrent
tout ce qui t'entoure dans les airs ou sur la terre.--Quelle beauté
ravissante! Qu'il est beau ce monde visible! qu'il est glorieux en
lui-même et dans l'action qui l'a produit! Mais nous, qui nous
proclamons ses maîtres! nous, moitié poussière, moitié dieux, inhabiles
à pénétrer plus profondément sous notre terre, ou à planer dans les
cieux, nous voyons les élémens de notre double essence dans une lutte
perpétuelle, nous respirons le souffle de l'orgueil et de la bassesse;
en proie, tour à tour, à nos vils besoins et à nos superbes désirs,
jusqu'à ce que notre nature mortelle prenant le dessus, l'homme
devienne--ce qu'il craint de s'avouer à lui-même, ce qu'ils tremblent de
s'apprendre les uns aux autres. Silence! (On entend au loin la flûte
d'un berger.) J'entends les sons simples et sans art de la flûte des
montagnes. Ce qu'on raconte de la vie des patriarches n'est point ici
une vaine fable pastorale; le chalumeau marie ses modulations inégales
au bruit des clochettes du troupeau bondissant. Mon ame voudrait
s'enivrer de ces échos.--Oh! que ne suis-je l'invisible esprit d'une
douce mélodie, une voix vivante, une harmonie animée, une joie
incorporelle--qui naît et s'évanouit avec le souffle divin qui l'a
créée!

(Un chasseur de chamois arrive du bas de la montagne.)

LE CHASSEUR DE CHAMOIS.

Le chamois a quitté ce sentier: ses pieds agiles l'ont dérobé à ma
poursuite. A peine si ma chasse d'aujourd'hui me dédommagera de ces
courses où j'ai failli me rompre le cou.--Quel est cet homme? Il n'est
pas des nôtres, et pourtant le voilà perché à une hauteur où n'est
jamais parvenu aucun de nos montagnards, et que nos meilleurs chasseurs
pourraient seuls atteindre. Autant que je le puis voir d'ici, ses habits
sont riches, son aspect mâle, et ses regards fiers comme le regard d'un
paysan libre:--Approchons-nous plus près.

MANFRED, n'apercevant pas le chasseur.

Vivre ainsi!--blanchir sous les angoisses, comme ces pins dépouillés,
ruines d'un seul hiver, sans écorce, sans branches, tronc pourri sur une
racine maudite, qui ne le soutient que pour présenter une image de mort;
vivre ainsi, toujours ainsi, et se rappeler d'autres journées!
Maintenant, mon front est sillonné de rides qu'y ont gravées, non les
ans, mais des instans, des heures.--Ces heures de tortures où j'ai
survécu à moi-même!--Cimes glacées, avalanches qu'un souffle fait rouler
du haut des montagnes, détachez-vous, écrasez-moi! Souvent j'ai
contemplé vos effroyables chutes; mais vous passiez à mes côtés, pour
aller engloutir des êtres qui ne demandaient qu'à vivre; vos ravages
s'exercent sur les jeunes et verdoyantes forêts, sur la cabane ou le
hameau de l'innocent villageois.

LE CHASSEUR DE CHAMOIS.

Les brouillards commencent à s'élever du fond de la vallée: si je ne
l'engage à descendre, il pourra bien perdre en même tems son chemin et
la vie.

MANFRED.

Les brouillards montent et paraissent suspendus aux glaciers; les nuages
roulent sous mes pieds, blancs et sulfureux, semblables à l'écume qui
jaillit des lacs de l'enfer, dont chaque vague vient se briser sur un
rivage où les damnés sont amoncelés comme des pierres.--La tête me
tourne.

LE CHASSEUR DE CHAMOIS.

Il faut s'approcher de lui doucement; ma vue inattendue le ferait
sauter. On dirait déjà qu'il chancelle.

MANFRED.

Des montagnes se sont écroulées, déchirant les nues, et de leur choc ont
ébranlé les monts où elles étaient adossées; elles ont rempli les vertes
vallées de leurs débris, interrompu brusquement le cours des rivières,
dont les eaux s'élançaient en humides tourbillons, et forcé les sources
qui les alimentaient à se creuser un nouveau canal.--Ainsi, ainsi
s'abîma le vieux mont Rosenberg.--Que ne me suis-je, alors, trouvé sous
ses ruines!

LE CHASSEUR DE CHAMOIS.

Camarade! prenez garde à vous! un pas de plus et vous êtes perdu. Pour
l'amour de celui qui vous a créé, éloignez-vous du bord de l'abîme.

MANFRED, sans l'entendre.

Sépulture digne de moi! sous sa masse énorme mes os eussent reposé en
paix, au lieu de rester épars sur les rochers, roulés çà et là par le
vent--comme bientôt--bientôt dans leur chute.--Adieu, cieux
entr'ouverts! ne me regardez pas d'un œil de réprobation,--ce n'est
point pour moi que vous devriez vous ouvrir.--Et toi, terre, reprends
tes atômes!

(Au moment où Manfred va se précipiter du rocher, le Chasseur de Chamois
le saisit subitement et le retient avec force.)

LE CHASSEUR DE CHAMOIS.

Holà! insensé!--Si tu es fatigué de la vie, ne souille pas nos honnêtes
vallées de ton sang coupable.--Viens ici,--tu ne me quitteras pas.

MANFRED.

Mon cœur se soulève:--ne me serre pas ainsi.--Je n'ai plus la moindre
force;--les montagnes tournent autour de moi;--mes yeux se ferment.--Qui
es-tu?

LE CHASSEUR DE CHAMOIS.

Tu le sauras plus tard.--Sortons d'ici.--Les nuages se chargent et
deviennent plus épais.--Par ici.--Maintenant, appuie-toi sur moi,--mets
ton pied là,--là, prends ce bâton, et accroche-toi un instant à cette
branche que tu vois.--Maintenant, donne-moi la main et ne quitte pas ma
ceinture,--doucement,--bien.--

Avant une heure, nous serons arrivés au chalet.--Avance: nous trouverons
bientôt un sentier plus sûr, quelque chose comme un sentier, creusé
depuis l'hiver dernier par le torrent.--A merveille! c'est bravement
marcher; tu aurais pu être un de nos chasseurs.--Suis-moi.

(Pendant qu'ils descendent avec peine à travers les rochers, le rideau
se baisse.)

FIN DU PREMIER ACTE.



                              ACTE II.


SCÈNE PREMIÈRE.

(Une chaumière des Alpes de Berne.)

MANFRED et le CHASSEUR DE CHAMOIS.


LE CHASSEUR DE CHAMOIS.

Non, non,--reste encore,--tu n'es pas en état de partir de quelques
heures au moins. Ton esprit et ton corps se refusent un secours
réciproque. Quand tu te trouveras mieux, je te conduirai.--Mais où
allons-nous?

MANFRED.

Il n'importe: je connais parfaitement ma route, et n'ai désormais plus
besoin de guide.

LE CHASSEUR DE CHAMOIS.

Tes habits, ta démarche annoncent un homme de haut lignage; sans doute
un de ces nombreux seigneurs dont les rochers fortifiés dominent nos
humbles vallons.--Quel est le château qui te reconnaît pour maître? Pour
moi, je n'en connais guère que les enceintes extérieures. Mes affaires
m'y conduisent rarement; et c'est alors pour m'asseoir aux vastes foyers
de vos vieilles salles, devisant avec vos vassaux. Mais les sentiers qui
mènent de nos montagnes aux portes de vos châteaux, je les connais
depuis mon enfance.--Dis-moi, quel est le tien?

MANFRED.

Assez.

LE CHASSEUR DE CHAMOIS.

C'est bien, pardonne à ma curiosité. Mais, au nom du ciel, montre-toi de
meilleure compagnie. Tiens, goûte mon vin: il est vieux, et plus d'une
fois il m'a réchauffé le sang dans nos glaciers; il pourra aussi
réchauffer le tien.--Allons, fais-moi raison.

MANFRED.

Loin de moi! loin de moi! il y a du sang sur les bords! ne le verrai-je
jamais disparaître?... la terre ne boira-t-elle jamais ce sang?

LE CHASSEUR DE CHAMOIS.

A qui en as-tu? tu es hors de sens.

MANFRED.

Du sang, te dis-je,--mon propre sang! la pure source qui coula dans les
veines de mes pères et dans les miennes, alors que nous étions jeunes,
que nous avions un cœur, que nous nous aimions comme jamais nous
n'eussions dû nous aimer, et ce sang fut versé! mais il s'élève de la
terre et va teindre les nuages qui me ferment l'accès des cieux, des
cieux où tu n'es pas,--dont je suis éternellement repoussé.

LE CHASSEUR DE CHAMOIS.

Homme aux étranges paroles! quel crime, t'égarant l'esprit, te poursuit
ainsi de vains fantômes? Mais si grandes que soient tes craintes et les
souffrances que tu endures, sache qu'il est pour toi un recours
puissant,--les consolations de l'église et la patience, ce don du
ciel.--

MANFRED.

La patience, toujours la patience! Laisse-moi:--ce mot a été inventé
pour les bêtes de somme et non pour les oiseaux de proie. Répète-le aux
créatures faites de ta même poussière; pour moi, je suis d'un autre
ordre.

LE CHASSEUR DE CHAMOIS.

Le ciel en soit loué! je ne changerais pas avec toi, m'offrît-on
l'impérissable gloire de notre Guillaume Tell. Mais quelque violent que
soit ton mal, il faut le supporter, et toutes tes plaintes ne te seront
d'aucun secours.

MANFRED.

Ne le supporté-je pas?--Regarde-moi,--je vis.

LE CHASSEUR DE CHAMOIS.

Ta vie est une convulsion, et non la vie d'un homme en santé.

MANFRED.

Je te le dis, homme! j'ai vécu beaucoup d'années, beaucoup de longues
années qui ne sont rien comparées à celles qui me restent encore; à des
siècles--des siècles--l'espace et l'éternité--la conscience de
l'existence et une soif brûlante de la mort, soif que rien n'apaisera.

LE CHASSEUR DE CHAMOIS.

Pourtant, à peine si ton front annonce l'âge mûr. Je serais de beaucoup
ton aîné.

MANFRED.

Penses-tu donc que l'existence dépende du tems? sans doute elle en
dépend, mais nos actions en sont les époques. Les miennes ont rendu pour
moi les jours et les nuits impérissables, éternels, innombrables comme
les innombrables atômes des sables de la mer. Elles ont fait de ma vie
un désert froid et aride, où se brisent les vagues déchaînées, mais où
rien ne séjourne, rien, si ce n'est les cadavres, les débris du
naufrage, les roches et les algues amères.

LE CHASSEUR DE CHAMOIS.

Hélas! il est fou--encore ne puis-je l'abandonner à lui-même.

MANFRED.

Plût au ciel que je le fusse! les visions qui viennent m'assaillir ne
seraient alors qu'un rêve désordonné.

LE CHASSEUR DE CHAMOIS.

Que vois-tu ou que penses-tu voir?

MANFRED.

Moi et toi,--toi, paysan des Alpes,--tes humbles vertus, ton toit
hospitalier, ton esprit patient, ton ame pieuse, libre et fière; ton
respect pour toi-même, fondé sur des pensées d'innocence; tes jours de
santé et tes nuits de sommeil; tes travaux ennoblis par le danger et que
ne suit aucun remords; ton espérance d'une vieillesse tranquille, la
paix du tombeau; une croix et une guirlande de fleurs qui s'élèveront
sur l'herbe sous laquelle tu reposeras, et pour épitaphe l'amour et le
souvenir de tes petits-enfans:--c'est-là ce que je vois--et si ensuite
je reporte mes regards sur moi--mais il suffit--déjà mon ame était
brûlée!

LE CHASSEUR DE CHAMOIS.

Et changerais-tu ton sort avec le mien?

MANFRED.

Non, mon ami, je ne voudrais pas te faire un aussi funeste présent; je
ne voudrais infliger ma destinée à aucun être vivant: moi seul je puis
la supporter--si affreuse qu'elle soit--moi, vivant, je puis soutenir ce
qu'aucun homme ne serait capable de supposer, même en rêve, sans en
mourir d'effroi.

LE CHASSEUR DE CHAMOIS.

Quoi, si pitoyable pour les maux de tes semblables, et le crime aurait
noirci ton cœur! Ne parle pas de la sorte. Je ne croirai jamais qu'un
homme qui nourrit des sentimens aussi généreux, ait pu assouvir sa
vengeance dans le sang de ses ennemis.

MANFRED.

Oh! non, non, non! les maux que j'ai causés n'ont atteint que ceux qui
m'avaient aimé, ceux que j'ai le plus aimés. Je n'ai jamais écrasé un
ennemi, que dans une juste et légitime défense.--Ce sont mes
embrassemens qui ont été funestes.

LE CHASSEUR DE CHAMOIS.

Que le ciel te fasse paix! Soulage ton ame par la pénitence; je dirai
des prières pour toi.

MANFRED.

Elles seront inutiles. Toutefois, je te sais gré de ta commisération. Je
m'en vais--il est tems,--adieu!--Tiens, prends cet or et mes
remerciemens--n'ajoute rien--c'est un juste salaire--ne me suis pas...
je connais le chemin, et je suis hors des pas dangereux de la
montagne.--Encore une fois, reste ici; je te l'ordonne. (Manfred sort.)


SCÈNE II.

(Une vallée basse dans les Alpes.--Une cataracte.)


MANFRED arrive.

Il n'est pas encore midi--les rayons de l'arc-en-ciel[a1] se courbent en
arceaux sur le torrent qu'ils colorent de tous les feux du ciel; la
colonne d'eau, tombant perpendiculairement du haut des rochers, se
déroule comme une nappe d'argent et jette çà et là ses traînées d'écume
bouillonnante. On dirait, agitant sa longue queue, le coursier dont il
est parlé dans l'Apocalypse, ce pâle et gigantesque coursier, monté par
la mort. Mes yeux seuls, en ce moment, contemplent ce tableau ravissant.
Seul dans cette douce solitude, je partage avec l'esprit de la vallée
l'hommage que lui rendent ses eaux.--Évoquons-le.

(Manfred prend un peu d'eau dans le creux de sa main et la jette en
l'air en murmurant son évocation. Un instant après, la nymphe des Alpes
se montre sous l'arc-en-ciel jeté sur le torrent.)

Esprit ravissant! avec ta chevelure de lumière, tes yeux brillans de
gloire, avec ces formes que revêtissent les filles de la terre, lorsque,
dépouillant leurs charmes terrestres, elles s'élèvent à des formes
surhumaines, à l'essence des purs élémens. Les couleurs de la
jeunesse--vermeilles comme les joues d'un enfant endormi, bercé sur le
sein palpitant de sa mère--vermeilles comme les teintes d'une rose que
les derniers feux du jour déposent sur la neige vierge des hauts
glaciers, comme si la terre rougissait des embrassemens du ciel;--ces
couleurs teignent ton céleste aspect et éclipsent l'éclat de
l'arc-en-ciel qui couronne ton front. Esprit ravissant! à travers la
sérénité de tes traits où se montre le calme d'une ame qui proclame
elle-même son immortalité, je lis que tu pardonneras à un fils de la
terre, que daignent parfois visiter les génies mystérieux, que tu lui
pardonneras d'avoir osé t'évoquer--t'appeler à lui, et d'arrêter sur toi
ses regards.

LA NYMPHE.

Enfant de la terre! je te connais et je connais les pouvoirs qui sont à
tes mains. Je te connais pour un homme aux pensées profondes, aux
actions mauvaises ou bonnes, extrême dans le bien comme dans le mal,
voué aux angoisses par ton astre fatal. J'attendais que tu m'appellasses
à toi.--Que demandes-tu?

MANFRED.

Admirer ta beauté--et rien au-delà. La vue de la terre avait troublé mon
esprit: j'allai me réfugier dans ses mystères et je pénétrai jusqu'aux
retraites cachées de ceux qui la gouvernent; mais hélas! aucun n'a pu
exaucer mes vœux. Je leur demandais ce qu'il était au-dessus de leur
puissance de m'accorder: aujourd'hui j'ai cessé de les importuner.

LA NYMPHE.

Quelle est donc cette demande qui est au-dessus de la puissance des
êtres les plus puissans de ceux qui dirigent le monde invisible?

MANFRED.

Une prière.--Mais pourquoi la ferais-je de nouveau? ne sera-ce pas en
vain?

LA NYMPHE.

Je ne sais, parle toujours.

MANFRED.

Eh bien! je parlerai. Qu'importe une torture de plus! tu vas connaître
mes souffrances. Dès ma plus tendre jeunesse, mon esprit ne sympathisait
point avec les ames de mes semblables et je ne contemplais point la
terre avec les yeux des hommes. Leur ambition n'était pas la mienne: le
but de leur existence n'était non plus le mien. Mes joies, mes peines,
mes passions, mon esprit, tout me rendit étranger à eux. Bien que revêtu
de la même forme, je ne me sentis pas attiré vers la chair respirante,
et refusai de me mêler à toutes les créatures d'argile qui
m'entouraient, toutes,--non, il était une parmi elles,--mais attendons.

J'ai dit que je n'avais aucun rapport avec les hommes, aucun avec les
humaines pensées. Loin de là; mes joies étaient la solitude, respirer
l'air léger des montagnes couvertes de glace, gravir les cimes où les
oiseaux n'osent bâtir leur nid, où l'aile des insectes eux-mêmes n'a
jamais effleuré un granit dépouillé de verdure; c'était de me plonger
dans le torrent, de m'abandonner au tourbillon formé par le brisement
des vagues dans les rivières, ou aux flots de l'océan, essayant ainsi
mes jeunes forces. J'aimais, durant la nuit, suivre la marche de la
lune, les étoiles et leur riche développement, fixer mes yeux sur les
feux de la foudre jusqu'à ce qu'ils en fussent éblouis, ou contempler la
chute des feuilles pendant les soirées d'automne, alors que les vents
font entendre leurs gémissemens. Tels étaient mes passe-tems--toujours
seul; et si un de ces êtres, au nombre desquels j'avais honte de me
compter, venait à se rencontrer sur mon chemin, je me sentais aussitôt
dégradé et ne me retrouvais plus qu'une misérable créature d'argile.
Dans mes courses solitaires, je descendis aux caveaux de la mort,
espérant surprendre la cause dans son effet; j'arrachai à ces ossemens
blanchis, à ces crânes, à ces cendres amoncelées, les raisonnemens les
plus réprouvés. C'est alors que durant de longues années, je passai les
nuits dans l'étude des sciences qui ne s'enseignent plus et qui ne
furent enseignées qu'au tems jadis. Le tems, le travail, des épreuves
terribles et cette soumission non moins terrible qui nous donne tout
pouvoir sur l'air et sur les esprits qui peuplent l'air, la terre,
l'espace et le monde infini, rendirent mes yeux familiers avec
l'éternité, comme avaient fait, avant moi, les mages, comme avait fait
celui qui, à Gadara, évoqua de leurs retraites humides Eros et
Anteros[a2], ainsi qu'aujourd'hui, je t'appelle à moi; la soif de la
science s'accrut avec la science, aussi bien que la puissance et
l'ivresse de l'intelligence la plus éclatante; jusqu'à ce que...

LA NYMPHE.

Poursuis.

MANFRED.

Hélas! je me perds en d'inutiles paroles, me complaisant à rappeler ces
vains attributs, plus j'approche du moment où il me faut découvrir la
plaie profonde de mon cœur.--Mais plus de détour. Je ne t'ai nommé ni
père, ni mère, ni maîtresse, ni ami, ni aucun être, avec lesquels
j'eusse resserré les liens de l'humanité: si ces êtres existèrent pour
moi, ils ne me furent pas ce qu'ils sont pour les autres. Mais il en
était un...

LA NYMPHE.

Va, ne crains pas de t'accuser.

MANFRED.

Elle me ressemblait de tous traits--ses yeux, sa chevelure, son visage,
tout, jusqu'au son de sa voix, disaient-ils, était semblable aux miens,
mais adoucis, mais tempérés par la beauté. Comme moi, elle avait ces
pensées solitaires et errantes, cette ardeur pour les sciences secrètes
et un esprit capable de comprendre l'univers. Mais, plus que moi, elle
avait la douce puissance des larmes, du sourire, et de la
pitié--puissance qui m'était déniée; elle avait la tendresse--que jamais
je ne ressentis que pour elle seule, et l'humilité--qui toujours me fut
inconnue. Ses fautes furent les miennes.--Ses vertus n'appartiennent
qu'à elle. Je l'aimai et c'est moi qui la mis au tombeau!

LA NYMPHE.

Quoi! de ta propre main?

MANFRED.

Non de ma main;--mais mon cœur brisa son cœur--ce cœur qui s'attacha au
mien et qui en fut desséché. Si j'ai versé du sang, ce n'a pas été le
sien.--Et pourtant ce pur sang a coulé,--je l'ai vu et je n'ai pu
l'étancher.

LA NYMPHE.

Et c'est pour un pareil--pour un être de cette race que tu méprises, et
au-dessus de laquelle tu veux t'élever, pour te mêler à nous et à notre
race, que tu mets en oubli les précieux dons de nos sciences, que tu te
rejettes dans les basses et lâches passions de l'humanité! loin de moi!

MANFRED.

Fille de l'air! je le dis: depuis cette heure fatale--mais les paroles
ne sont que des paroles.--Contemple-moi dans mon sommeil, dans mes
veilles.--Viens t'asseoir à mes côtés! tu verras ma solitude, ma
solitude peuplée par les furies;--tu me verras, durant la nuit jusqu'au
retour du jour, grincer des dents, et me maudire encore jusqu'au coucher
du soleil.--J'ai demandé, comme une bénédiction, de devenir insensé, et
la folie m'a été refusée. J'ai affronté la mort,--mais dans la lutte des
élémens les vagues me soutenaient au lieu de m'engloutir et j'ai dû
traverser, sain et sauf, les plus affreux dangers. Sans doute que la
main glacée d'un impitoyable génie me tenait suspendu par un cheveu,
mais par un cheveu qu'aucun effort ne pouvait rompre. Vainement, je
plongeai mon âme--jadis une source inépuisable de création--dans toutes
les rêveries enfantées par l'imagination; toujours, toujours semblable
au reflux de la vague, elle était repoussée dans le gouffre profond de
mes pensées. Vainement je me mêlai à l'humaine espèce--je cherchais
l'oubli de mes maux là où il ne se peut trouver. Dès-lors, tout ce que
j'avais appris, mes sciences, mes longues recherches dans les secrets
d'un art surnaturel, ne devinrent plus que des connaissances mortelles,
et je vécus dans le désespoir--et je vis--et je vivrai toujours!

LA NYMPHE.

Peut-être puis-je venir à ton aide.

MANFRED.

Pour avoir cette puissance, il te faudrait réveiller les morts, ou me
laisser descendre parmi eux.--Fais-le--de quelque manière que ce soit, à
quelque heure que tu choisisses.--Si c'est avec de nouvelles
tortures--au moins seront-elles les dernières.

LA NYMPHE.

Non; tel n'est point mon pouvoir. Mais veux-tu me jurer obéissance,
jurer de te soumettre à ma volonté? tes vœux seront peut-être exaucés.

MANFRED.

Jurer! obéir! Et à qui? aux esprits que je conjure! Moi, devenir
l'esclave de ceux qui m'ont servi!--jamais!

LA NYMPHE.

Est-ce tout? n'as-tu pas de plus douce réponse? Réfléchis encore avant
de repousser ma demande.

MANFRED.

J'ai dit.

LA NYMPHE.

Assez!... Je puis donc me retirer... parle!

MANFRED.

Retire-toi! (La nymphe disparaît.)

MANFRED, seul.

Nous, jouet du tems et de nos propres terreurs! Les jours nous emportent
et fuient eux-mêmes loin de nous. Et pourtant nous vivons, accablés sous
le poids de notre vie et redoutant sans cesse la mort.--Aussi long-tems
que pèse sur nous ce joug détesté, ce joug qui oppresse notre cœur--que
font seuls palpiter les angoisses ou des plaisirs menteurs;--aussi
long-tems que durent ces jours de passé et d'avenir (car il n'est pas de
présent pour la vie), qui pourrait dire s'il en est un, un seul où l'ame
n'ait cessé d'appeler la mort et dont elle n'ait fui aussitôt
l'approche, de même que l'on tremble de se plonger dans une onde glacée,
bien que le frisson ne doive se faire sentir qu'un moment? Toutefois mes
sciences me laissent encore une ressource.--Je puis évoquer les morts et
savoir d'eux ce que nous avons un jour à craindre. Rien que le néant du
tombeau, diront-ils--et s'ils ne répondaient pas!--Mais le prophète
sortit de la tombe pour répondre à la sorcière d'Eudor; le monarque de
Sparte connut ses destinées de l'esprit ressuscité de la vierge
Byzantine. Il avait immolé celle qu'il aimait, dans l'ignorance du crime
qu'il commettait, et il mourut sans avoir obtenu son pardon. En vain il
adressa des prières à Jupiter phrygien; en vain les magiciens d'Arcadie
évoquèrent l'ombre irritée et la supplièrent de dépouiller sa colère ou
de fixer un terme à sa vengeance;--il n'obtint qu'une réponse vague et
obscure, mais qui bientôt s'expliqua pour lui[a3].

Si jamais je n'étais venu au monde, ce que j'aime vivrait encore; si
jamais je n'avais aimé, ce que j'aime vivrait encore dans tout l'éclat
de sa beauté, de son bonheur, et répandant la joie sur les autres.
Qu'est-elle devenue? qu'est-elle aujourd'hui?--la victime expiatoire de
mes péchés,--quelque chose que je n'ose imaginer,--ou du néant. Dans peu
d'heures, je connaîtrai ce que j'appréhende et brûle de connaître.
Jusqu'ici, je n'avais jamais frémi d'arrêter mes regards sur un esprit,
mauvais ou bon,--et voilà que je tremble et qu'un étrange frisson vient
saisir mon cœur. Mais l'action ne manquera pas à ce que j'abhorre le
plus; je saurai braver toutes craintes mortelles.--La nuit approche. (Il
sort.)


SCÈNE III.

(Le sommet du mont Jungfrau.)


Entre LA PREMIÈRE DESTINÉE.

La lune se lève, large, ronde, éclatante. Ici, sur les neiges que n'a
jamais foulées le pied d'un vulgaire mortel, nous marchons de nuit, sans
laisser la moindre trace de nos pas; sur cette mer sauvage, sur l'océan
resplendissant des montagnes glacées, nous effleurons les brisans
raboteux qui semblent l'écume des flots agités par la tempête, que le
froid aurait subitement saisie,--image morte de l'abîme des eaux. Ce
pinacle fantastique,--ouvrage de quelque tremblement de terre,--où
s'arrêtent les nuages pour se reposer des fatigues de leur course, a été
consacré à nos ébats, à nos veilles; c'est ici que je dois attendre mes
soeurs, pour nous acheminer ensemble vers le palais d'Arimane, car,
cette nuit, se célébrera notre grande fête.--Chose étrange qu'elles
n'arrivent point!

UNE VOIX, au dehors, chantant.

L'usurpateur captif, jeté en bas du trône, languissait enseveli dans la
torpeur, oublié et solitaire. J'ai secoué son sommeil, brisé sa chaîne,
je lui ai rendu ses troupes, et voilà encore une fois le tyran debout.
Le sang d'un million d'hommes, la ruine d'une nation seront le prix de
mes peines--puis sa fuite, et de rechef le désespoir!

SECONDE VOIX, au dehors.

Le vaisseau volait, le vaisseau volait vite; mais je n'ai pas laissé une
voile, je n'ai pas laissé un mât. Il ne reste plus une planche de ses
flancs ou du pont, pas un pauvre diable pour pleurer sur le naufrage.
Si!--il en est un que j'ai sauvé, le prenant aux cheveux pendant qu'il
nageait, et celui-là était digne de ma pitié,--un traître à terre, un
pirate sur mer.--Il acquittera sa dette par de nouveaux crimes.

LA PREMIÈRE DESTINÉE, répondant.

La cité reposait, plongée dans le sommeil; au matin, elle s'est éveillée
pour pleurer sur elle-même. Soudainement, sans bruit, la noire peste
avait passé sur ses tours. Des milliers d'hommes ont péri, des milliers
périront.--Le vivant fuit l'approche du malade qu'il chérissait; mais il
fuit en vain: rien ne le sauvera de l'atteinte mortelle. La tristesse,
les angoisses, le mal, la terreur enveloppent toute une
population.--Heureux sont les morts qui échappent à cette scène de
désolation! Et cette œuvre d'une nuit--cette ruine d'un royaume--ce
travail de mes mains, combien de fois, dans les siècles, ne l'ai-je pas
renouvelé! combien ne le renouvellerai-je pas encore!

(Entrent la seconde et la troisième Destinée.)

LES TROIS DESTINÉES.

Nos mains tiennent enfermés les cœurs des hommes, et leurs tombeaux sont
nos marche-pieds. Ces esclaves ne reçoivent de nous le souffle de l'ame
que pour nous le rendre aussitôt.

LA PREMIÈRE DESTINÉE.

Bien-venues!--Où est Némésis?

LA SECONDE DESTINÉE.

Occupée à quelque grand travail; mais j'ignore lequel, car moi-même j'ai
les mains pleines.

LA TROISIÈME DESTINÉE.

Vois; elle vient.

(Entre Némésis.)

LA PREMIÈRE DESTINÉE.

Dis, où as-tu été? Mes sœurs et toi, vous arrivez tard, cette nuit-ci.

NÉMÉSIS.

Relever des trônes abattus; marier entre eux des insensés; rétablir des
dynasties; venger des hommes de leurs ennemis, puis les faire repentir
de leur vengeance; frapper les sages de folie: tel vient d'être mon
travail. J'ai tiré de la poussière les nouveaux oracles qui doivent
aujourd'hui régir le monde, car les anciens avaient passé de mode, et
les mortels osaient déjà les peser à leur propre valeur, mettre les rois
dans la balance et parler de liberté, ce fruit à jamais défendu...
Partons! l'heure est sonnée... montons sur nos nuages. (Elles sortent.)


SCÈNE IV.

(Palais d'Arimane.--Arimane, entouré des Esprits, est assis sur un globe
de feu qui lui sert de trône.)


HYMNE DES ESPRITS.

Salut à notre maître!--Prince de la terre et de l'air!--qui marche sur
les nues et sur les eaux,--qui tient dans sa main le sceptre des
élémens, et les fait, à sa volonté, rentrer dans le chaos! Il
souffle--et la tempête bouleverse la mer; il parle--et la nue répond à
sa voix par le tonnerre; il regarde,--à son regard, s'enfuient les
rayons du soleil; il se meut,--un tremblement remue la terre jusque dans
ses fondemens. Sous ses pas jaillissent les volcans; son ombre projette
la peste; les comètes annoncent sa marche à travers les cieux enflammés,
et sa colère réduit en cendres les planètes; c'est à lui que la guerre
offre chaque jour son holocauste, la mort son tribut. Il est la vie,
avec toutes ses agonies; il est l'ame de tout ce qui respire.

(Entrent les Destinées et Némésis.)

PREMIÈRE DESTINÉE.

Gloire à Arimane! son pouvoir s'accroît de plus en plus sur la
terre.--Mes deux sœurs ont exécuté ses ordres; et moi aussi, j'ai rempli
mon devoir.

SECONDE DESTINÉE.

Gloire à Arimane! Nous qui courbons la tête des hommes, nous venons nous
courber devant son trône!

TROISIÈME DESTINÉE.

Gloire à Arimane! nous n'attendons qu'un clin-d'œil pour obéir.

NÉMÉSIS.

Souverain des souverains! nous sommes à toi, et tous les êtres mortels,
plus ou moins, sont à nous. Étendre notre puissance, c'est étendre la
tienne, et nos soins, nos veilles y sont incessamment consacrés. Tes
derniers commandemens ont été remplis en tout point.

(Entre Manfred.)

UN ESPRIT.

Qui se montre ici? Un mortel!--Toi, fatale et hardie créature,
prosterne-toi et adore!

SECOND ESPRIT.

Je connais ce mortel.--Un magicien puissant, possesseur d'une science
redoutée.

TROISIÈME ESPRIT.

Prosterne-toi et adore, esclave! Quoi, ne connais-tu pas ton maître et
le nôtre?--Tremble et obéis!

TOUS LES ESPRITS.

Humilie-toi, humilie ta damnée matière, enfant de la Terre! ou crains
notre courroux.

MANFRED.

Je sais tout; et encore voyez-vous que je ne fléchis pas le genou.

QUATRIÈME ESPRIT.

On saura t'y contraindre.

MANFRED.

Ai-je donc besoin de vos leçons?--Que de nuits là-bas, couché sur le
sable aride, je me suis prosterné la face contre terre, et j'ai couvert
ma tête de cendres, comprenant toute l'étendue de mon humiliation,
m'abaissant devant mon inutile désespoir, et fléchissant sous ma propre
misère!

CINQUIÈME ESPRIT.

Seras-tu si hardi que de refuser à Arimane, assis sur son trône, ce que
lui accorde l'univers entier qui ne l'a jamais contemplé dans la terreur
de son éclat? A genoux! te dis-je.

MANFRED.

Commandez-_lui_ d'abord de s'agenouiller devant l'être qui est au-dessus
de lui, devant l'Infini Éternel,--le Créateur qui ne l'avait pas fait
pour être adoré:--qu'il se prosterne, et nous nous prosternerons
ensemble.

LES ESPRITS.

Faut-il écraser ce ver de terre? le déchirer en morceaux?

PREMIÈRE DESTINÉE.

Hors d'ici! Retirez-vous! cet homme m'appartient. Prince des pouvoirs
invisibles! cet homme ne sort pas d'une race vulgaire; son aspect et sa
présence en ces lieux le démontrent assez. Ses tourmens ont été de même
nature que les nôtres, éternels. Ses connaissances, sa force et sa
puissance, autant que le comporte l'argile qui recouvre l'essence
éthérée, se sont élevées plus haut que tout ce que la matière a encore
produit. Dévoré d'une soif de science que ressentirent rarement d'autres
mortels, il apprit à connaître ce que nous connaissons ici--que le
savoir n'est pas le bonheur, que la science n'est autre chose que
l'échange d'une ignorance contre une autre espèce d'ignorance. Bien
plus--les passions, attributs de la terre et du ciel, dont aucune
puissance, aucun être, aucun cœur n'est exempt, depuis le ver misérable
jusqu'aux plus nobles créatures, les passions ont traversé son cœur, et
si cruellement, que moi, impitoyable, je comprends qu'il soit devenu un
objet de pitié. Encore une fois, cet homme m'est soumis et
t'appartiendra un jour.--Mais que cela soit, ou non, il n'est dans nos
régions aucun esprit doué d'une ame égale à la sienne, aucun qui ait
pouvoir sur son ame.

NÉMÉSIS.

Que vient-il donc faire ici?

PREMIÈRE DESTINÉE.

Lui-même répondra.

MANFRED.

Ce que je sais, ce que je puis, quel pouvoir m'amène parmi vous, vous le
savez; mais il est un pouvoir supérieur au mien, dont j'attends la
réponse pour m'arracher enfin à mes doutes.

NÉMÉSIS.

Quelles nouvelles lumières demandes-tu?

MANFRED.

Ce n'est pas toi qui me les peux donner. Appelle ici les morts,--je leur
réserve mes questions.

NÉMÉSIS.

Grand Arimane, ta volonté est-elle que les vœux de ce mortel soient
exaucés?

ARIMANE.

Oui.

NÉMÉSIS.

Quel fantôme faut-il évoquer?

MANFRED.

Quelqu'un qui ne fut pas renfermé dans la tombe.--Appelle Astarté.

NÉMÉSIS.

Ombre ou esprit! quoi que tu sois, que tu conserves tout ou partie de la
forme que tu reçus à ta naissance, de cette forme de terre rendue à la
terre, reparais au jour. Revêts-toi de ce que tu avais revêtu; porte ce
même cœur, ce même corps arraché à la pâture des vers. Parais! parais!
parais! celui qui t'envoya te rappelle aujourd'hui.

(Le fantôme d'Astarté s'élève et se tient au milieu de la foule.)

MANFRED.

Serait-ce là la mort? La couleur rougit encore sa joue; mais je ne vois
que trop bien que ce n'est pas une couleur vivante; c'est plutôt la
teinte d'une étrange maladie, semblable au rouge dont l'automne colore
les feuilles mourantes. Est-ce bien elle? Oh! Dieu! elle que je
frémirais d'envisager.--Astarté--Non, je ne puis lui parler!--mais
commande-lui de parler.--Qu'elle me pardonne ou qu'elle me condamne.

NÉMÉSIS.

Par la puissance qui a brisé la tombe qui t'enfermait, parle à celui qui
t'a parlé, ou à ceux qui t'ont mandée ici.

MANFRED.

Elle garde le silence, et, dans ce silence, est toute ma réponse.

NÉMÉSIS.

Là s'arrête mon pouvoir. Prince de l'air! toi seul peux lui ordonner de
délier sa voix.

ARIMANE.

Esprit! obéis à ce spectre.

NÉMÉSIS.

Toujours un obstiné silence! Sans doute qu'elle obéit à d'autres
puissances que les nôtres. Mortel! vaine sera ton enquête, et nous
sommes joués aussi bien que toi.

MANFRED..

Entends-moi!--entends-moi!--Astarté! ma bien-aimée! réponds-moi: j'ai
tant souffert!--je souffre tant!--Abaisse tes yeux sur moi! Le tombeau
ne t'a pas plus changée que je ne suis changé pour toi. Tu m'aimas trop,
trop je t'aimai: nous n'étions pas faits pour nous torturer ainsi l'un
l'autre, bien que ce fût un affreux péché que de nous aimer comme nous
fîmes. Dis que tu ne me maudis point,--que je dois porter la peine pour
nous deux,--que tu seras reçue au nombre des bénis, et que moi, je
mourrai. Depuis que tu m'as quitté, les obstacles les plus odieux
conspirent pour me rattacher à l'existence,--à une vie qui me fait
frissonner si l'immortalité m'assure un avenir semblable au passé. Plus
de repos. Je ne sais ni ce que je demande ni ce que je cherche. Je n'ai
d'autre sentiment que le sentiment de ce que tu es et de ce que je suis,
et je ne voudrais plus qu'entendre encore une fois, avant la mort, le
son de ta voix qui jadis était pour moi une si douce
musique!--Parle-moi! Je t'ai appelée dans le silence de la nuit; j'ai
effrayé les oiseaux endormis sous le feuillage; j'ai réveillé les loups
des montagnes; j'ai fait retentir du vain écho de ton nom les cavernes
profondes, et tout, dans la nature, me répondait--tout, les hommes et
les esprits,--et seule, tu es restée muette. Parle-moi! j'ai suivi la
marche des étoiles, cherchant en vain dans le ciel la trace de tes pas.
Parle-moi! j'ai erré sur la terre, et n'ai rien trouvé qui te
ressemblât.--Parle-moi! vois ces ennemis qui nous entourent--ils ont
pitié de mes maux! Leur aspect ne m'épouvante pas, car je ne sens ici
que ta présence seule.--Parle-moi! si tu es irritée, que tes paroles
soient des paroles de colère--mais que je t'entende encore une fois--une
fois de plus--une seule fois!--

LE FANTOME D'ASTARTÉ.

Manfred!

MANFRED.

Dis, dis--toute ma vie est dans ta voix.--C'est bien ta propre voix!

LE FANTOME D'ASTARTÉ.

Manfred! demain finiront tes maux terrestres. Adieu!

MANFRED.

Un mot de plus.--M'as-tu pardonné?

LE FANTOME D'ASTARTÉ.

Adieu!

MANFRED.

Dis, nous retrouverons-nous un jour?

LE FANTOME D'ASTARTÉ.

Adieu!

MANFRED.

Par grâce, un mot! dis que tu m'aimes!

LE FANTOME D'ASTARTÉ.

Manfred! (L'esprit d'Astarté disparaît.)

NÉMÉSIS.

Elle est partie, partie sans retour. Ses paroles seront accomplies.
Retourne à la terre.

UN ESPRIT.

Il est tombé dans une affreuse convulsion,--sort réservé aux mortels qui
veulent pénétrer dans des mystères au-dessus de leur nature humaine.

UN AUTRE ESPRIT.

Pourtant, voyez comme il sait se maîtriser et soumettre ses tortures à
sa propre volonté. S'il eût été des nôtres, c'était, n'en doutez pas, un
terrible esprit.

NÉMÉSIS.

As-tu quelque autre question à adresser à notre puissant maître, ou à
nous, ses adorateurs?

MANFRED.

Aucune.

NÉMÉSIS.

Ainsi donc, adieu pour un tems.

MANFRED.

Ah! nous nous reverrons! mais en quel lieu? sur la terre? N'importe où;
à ton plaisir. Je me sépare ton débiteur pour la grâce que tu viens de
m'accorder. Au revoir, vous tous! (Manfred sort; la toile tombe.)

FIN DU DEUXIÈME ACTE.



                             ACTE III.


SCÈNE PREMIÈRE.

(Une salle dans le château de Manfred.)

MANFRED et HERMAN.


MANFRED.

Quelle heure est-il?

HERMAN.

Dans une heure le soleil sera couché. Nous aurons une soirée délicieuse.

MANFRED.

Dis-moi, tout est-il disposé dans la tour, ainsi que je l'ai ordonné?

HERMAN.

Seigneur, tout est prêt. Voici la clef et le coffre.

MANFRED.

Bien, laisse-moi. (Herman sort.)

MANFRED, seul.

Il y a en moi un calme--une sérénité que je ne puis m'expliquer, et que
je n'avais pas encore goûtés depuis que j'ai fait l'épreuve de la vie.
Si je ne savais que la philosophie est la plus grande de nos vanités, le
mot le plus vide que le jargon de nos écoles ait jamais fait vibrer à
nos oreilles, je croirais, en vérité, avoir découvert le grand secret si
cherché, avoir trouvé dans mon ame la pierre philosophale. Cela ne
durera pas; mais encore est-il bon d'avoir connu un si doux état, ne
fût-ce qu'une seule fois en ma vie. Une sensation nouvelle s'est révélée
à moi; elle a élargi le domaine de mes pensées. Je veux en prendre note
sur mes tablettes, et constater l'existence d'un semblable
sentiment.--Qu'est-ce?

(Herman rentre.)

HERMAN.

Seigneur, l'abbé de Saint-Maurice demande à vous être présenté.

(Entre l'abbé de Saint-Maurice.)

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

Paix au comte Manfred!

MANFRED.

Merci, saint père! sois le bien-venu dans ces murs; ta présence les
honore et répand sa bénédiction sur ceux qui les habitent.

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

Comte, plaise au ciel qu'il en soit ainsi! mais je voudrais conférer
seul avec toi.

MANFRED.

Sors, Herman. Que me veut mon respectable hôte?

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

Je parlerai sans détour.--Mon âge, mon zèle, l'habit que je porte et mes
bonnes intentions m'en donnent le privilège. Nous sommes proches
voisins, comte Manfred, et quoique nous nous fréquentions peu, j'ai cru,
en cette qualité, pouvoir me présenter ici. D'étranges rumeurs,
outrageantes à notre sainte fois, se mêlent à ton nom; à ce noble nom
illustré depuis tant de siècles. Puisse celui qui le porte le
transmettre dans toute sa pureté.

MANFRED.

Poursuis,--j'écoute.

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

On rapporte que tu te livres à l'étude des mystères qui ont été
interdits aux recherches de l'homme. On rapporte aussi que tu
communiques avec les habitans des sombres retraites, avec ces esprits
malins et déchus, qui marchent dans la vallée couverte des ombres de la
mort. Je n'ignore pas que tu échanges rarement tes idées avec les autres
hommes, comme toi créés par Dieu, et que tu vis dans l'isolement, comme
un anachorète.--Plût au ciel que ta solitude fût aussi sainte.

MANFRED.

Et qui sont ceux qui parlent de la sorte?

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

Tous nos frères--les paysans épouvantés--tes propres vassaux, eux-mêmes,
qui ne te regardent que d'un œil inquiet. Ta vie est en danger.

MANFRED.

Qu'ils la prennent donc!

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

Je suis venu pour te sauver, et non pour aider à ta perte.--Je ne
chercherai même point à pénétrer dans le secret de ton ame. Mais s'il y
a quelque vérité dans ce qu'ils disent, fais pénitence, il en est tems
encore. Implore la divine miséricorde. Viens te réconcilier avec la
véritable Église, et l'Église te réconciliera avec le ciel.

MANFRED.

J'entends; mais voici ma réponse: Ce que je fus, ce que je suis, reste
un mystère entre le ciel et moi.--Je ne choisirai point un mortel pour
médiateur. Ai-je manqué à vos décrets? Prouvez-le, et qu'on me punisse.

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

Mon fils, je ne t'ai point parlé de peines, mais de repentir et de
pardon.--Je laisse la pénitence à ton choix.--Pour le pardon, nos
institutions saintes et une foi robuste nous ont donné le pouvoir de
détourner les hommes du sentier du vice, et de les ramener à des
sentimens meilleurs, à des espérances élevées; le reste appartient au
ciel: «Toute vengeance est dans mes mains,» a dit le Seigneur. Et c'est
en toute humilité que son serviteur répète un mot terrible.

MANFRED.

Vieillard! il n'est aucune puissance chez vos prêtres, aucun charme dans
la prière, ni dans les diverses formes de purification auxquelles nous
soumet la pénitence, ni dans l'humilité, ni dans le jeûne, ni dans les
souffrances corporelles, ni, ce qui est plus puissant que tout cela,
dans ces tortures intimes d'un profond désespoir, remords sans la
crainte de l'enfer et capable à lui seul de faire un enfer du paradis;
non, il n'est rien qui puisse arracher à un esprit, jeté hors de ses
limites, la conscience de ses propres fautes, la conscience de ses maux,
de ses supplices et de cette vengeance qu'il exerce sur lui-même. Ne me
parle pas des tourmens éternels; ils n'égaleront pas la justice que
s'inflige celui qui a pu lui-même se condamner.

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

Bien, mon fils. Mais tes souffrances se dissiperont, et il leur
succédera une douce espérance qui te fera envisager avec calme et
certitude le séjour sacré, ouvert à tous les hommes qui l'ont désormais
pris pour but, quelque grandes qu'aient été leurs erreurs sur cette
terre. Mais aussi, faut-il qu'ils sentent la nécessité de s'en faire
absoudre.--Continue.--Tout ce que notre Église peut apprendre te sera
enseigné, tous les péchés que nous pourrons remettre te seront remis.

MANFRED.

Mourant de sa propre main, pour éviter les tourmens d'une mort publique
que lui préparait un sénat jadis son esclave, le sixième empereur de
Rome vit s'approcher de lui un soldat qui, pour témoigner sa pitié,
voulait officieusement étancher, avec sa robe, le sang qui coulait de la
gorge du malheureux prince. Celui-ci le repoussa, et lui dit--il
conservait encore de l'empire dans son regard mourant--: «Il est trop
tard;--est-ce là ta fidélité?»

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

Eh bien?

MANFRED.

Eh bien! je répondrai avec le Romain--: «Il est trop tard.»

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

Il ne saurait jamais l'être pour te réconcilier avec ton ame, et ton ame
avec le ciel. N'as-tu aucune espérance? Chose étrange en vérité--que
ceux qui désespèrent d'en haut se créent ici bas quelque vaine illusion,
et qu'ils s'accrochent à cette frêle branche comme les hommes qui se
noient.

MANFRED.

Oui--mon père! j'ai eu de ces illusions terrestres. Dès ma jeunesse, je
ressentais la noble ambition d'agir sur l'esprit de mes semblables,
envieux d'éclairer les peuples, et de m'élever--je ne sus jamais
où--peut-être pour retomber bientôt; mais tomber comme la cataracte de
la montagne, qui, précipitée de sa plus grande hauteur, fait jaillir des
colonnes humides qu'elle élève jusqu'au ciel en nuages pluvieux, et
descend ensuite dans l'abîme où elle séjourne, fatiguée de sa première
énergie.--Mais ce tems est passé, ma pensée s'était méprise.

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

Et pourquoi cela?

MANFRED.

Ma nature n'a pu s'apprivoiser; car il faut qu'il apprenne à servir,
celui qui veut gouverner,--qu'il flatte,--qu'il supplie,--qu'il épie les
occasions et se glisse en tous lieux; il lui faut être un mensonge
vivant pour devenir quelque chose de grand parmi les faibles et les
chétifs dont se compose la masse des hommes. J'ai dédaigné de me mêler à
un troupeau, fût-ce pour être à la tête--même d'une troupe de loups. Le
lion vit seul, ainsi suis-je.

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

Qui t'empêchait de vivre et d'agir comme les autres hommes?

MANFRED.

Parce que ma nature était ennemie de la vie et pourtant n'étais-je pas
né cruel. J'aurais voulu tomber au milieu de la désolation, et non
l'engendrer moi-même.--Semblable au simoun solitaire, dont le souffle
enflammé passe sur les déserts stériles, où ne croissent ni plantes ni
arbustes, et qui se joue sur leurs sables arides et sauvages: il ne
cherche pas qui ne vient pas le chercher; mais sa rencontre est
mortelle. Tel a été le cours de mon existence; tout ce qui se trouva sur
mon chemin a été balayé.

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

Hélas! je commence à craindre que mes prières et mes paroles ne soient
vaines. Si jeune encore! et pourtant je voudrais--

MANFRED.

Regarde-moi! Il est une race de mortels sur la terre qui, dès le jeune
âge, anticipent sur la vieillesse, et meurent avant leur maturité, sans
qu'une mort violente soit venue abréger leurs jours. Les uns tombent
victimes des plaisirs,--les autres de l'étude;--ceux-ci usés par le
travail,--ceux-là par le dégoût;--à d'autres la maladie ou la folie:--et
il en est encore dont le cœur se dessèche ou se brise, car c'est là une
maladie, sous quelque forme, sous quelque nom qu'elle se décide, qui
enlève plus d'hommes qu'il n'y en a d'inscrits sur les listes du Destin.
Regarde-moi! car j'ai éprouvé de tous ces maux, dont un seul aurait
suffi; et ne t'émerveille plus désormais que je sois ce que je suis,
mais bien que j'aie pu exister, et que j'habite encore cette terre.

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

Un mot, un mot de plus--

MANFRED.

Vieillard! je respecte ton caractère sacré, et révère tes vieux ans;
pieuse est ton intention, mais elle sera vaine pour moi. Ma raison n'est
pas facile à séduire; aussi pour t'épargner, plus qu'à moi, la perte
d'un plus long entretien,--je te laisse.--Adieu.

(Manfred sort.)

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

C'eût été une noble créature. Quelle énergie! Quel glorieux assemblage
de puissans élémens, s'ils eussent été combinés avec sagesse! Mais tel
qu'il est, c'est un effrayant chaos,--des lumières et des
ténèbres,--l'esprit et la matière,--les passions et la pure
intelligence, tout cela se confondant et se combattant sans cesse, en
repos ou dans une action destructrice. Il périra; et encore ne doit-il
pas périr. Je veux faire une nouvelle tentative, car de telles ames sont
dignes de rédemption. Mon devoir m'ordonne de ne rien négliger pour
parvenir à un but aussi saint. Je le suivrai,--mais avec prudence,
quoique ne le perdant pas de vue.

(L'abbé sort.)


SCÈNE II.

(Autre chambre.)

MANFRED et HERMAN.


HERMAN.

Monseigneur, vous m'avez dit de vous attendre au coucher du soleil;
voilà qu'il se plonge derrière la montagne.

MANFRED.

Vraiment? Je le veux regarder.

(Manfred s'approche de la fenêtre.)

Sphère glorieuse! Idole des premiers hommes; idole de cette race
vigoureuse de géans[a4],-nés des embrassemens des anges et d'un sexe qui
les surpassait en beauté, et qui fit à jamais déchoir les esprits errans
dans l'espace.--Glorieuse sphère! Oui, tu fus adorée avant que n'ait été
révélé le mystère de ton créateur! Toi, premier ministre du
Tout-Puissant, qui, sur le sommet de leurs montagnes, réjouissais les
cœurs des bergers chaldéens, et recevais leurs prières! Toi, dieu
matériel, reflet de l'Inconnu, qui t'a engendré pour être son ombre ici
bas! Toi, la plus noble planète, centre de plusieurs autres planètes!
C'est toi qui prolonges la durée de notre terre, qui vivifies les corps
et les ames de ceux qu'échauffe la douce chaleur de tes rayons! Roi des
saisons! Roi des climats et des créatures vivantes! De loin ou de près,
nous recevons une teinte de ta splendeur, soit en nous, soit hors de
nous. Que tu surgisses au matin, que tu brilles sur nos têtes, que tu te
replonges dans l'océan, c'est toujours dans l'éclat de ta gloire! Adieu!
Je ne dois plus te revoir. Mon premier regard d'amour et d'admiration
fut pour toi; reçois donc mon dernier regard. Tu ne brilleras plus sur
celui pour qui l'existence et ta chaleur ont été un don empoisonné. Il
est parti: je le suivrai.

(Manfred sort.)


SCÈNE III.

(Les montagnes.--Le château de Manfred à quelque distance.--Une terrasse
devant une tour.--Crépuscule.)

HERMAN, MANFRED, et autres domestiques de Manfred.


HERMAN.

Étrange, en vérité! Chaque nuit, depuis nombre d'années, il poursuit ses
longues veilles dans cette tour, sans souffrir la présence d'un seul
témoin. J'y suis entré; quelques-uns des nôtres y sont entrés plusieurs
fois, et nous n'en sommes pas plus avancés sur la nature d'études
auxquelles on dit qu'il se livre. Sois sûr qu'il y a là-dedans une autre
chambre où personne n'a jamais été admis. Pour ma part, je donnerais de
bon cœur mes trois années de gages pour voir clair à tous ces mystères.

MANUEL.

Ne t'y hasarde point, crois-moi; qu'il te suffise de ce que tu sais
déjà.

HERMAN.

Ah! Manuel! tu es vieux, toi, tu es habile, et tu pourrais nous en
apprendre beaucoup. Voilà long-tems que tu habites ce château.--Combien
donc d'années déjà?

MANUEL.

J'y étais avant la naissance du comte Manfred. J'ai servi son père,
auquel il ne ressemble guère.

HERMAN.

C'est ce qui arrive à plus d'un fils. En quoi différaient-ils donc?

MANUEL.

Je ne parle pas pour les traits et l'extérieur, mais pour l'esprit et le
genre de vie qu'il menait. Le comte Sigismond était fier;--mais d'un
caractère franc et joyeux:--bon guerrier et homme de plaisir. Celui-là
ne s'enterrait pas dans les livres et dans la solitude, passant la nuit
dans de sombres veilles; pour lui, la nuit était un tems de fête, plus
gai, ma foi, que le jour. On ne le voyait pas errer à travers les bois
et les rochers comme un loup sauvage, ni fuir les hommes et leurs
plaisirs.

HERMAN.

Maudit soit le tems où nous sommes! Mais celui-là, sur mon ame, était
joyeux. Je voudrais qu'il vînt de rechef visiter ces vieilles murailles,
qui semblent n'en avoir plus gardé le moindre souvenir!

MANUEL.

Oh! elles changeront de maître auparavant. En vérité, Herman, j'ai vu
d'étranges choses ici.

HERMAN.

Allons, ne sois plus si réservé. Pendant que nous faisons notre garde,
raconte-moi quelque histoire. Je t'ai déjà entendu parler avec mystère
d'un événement qui arriva ici même, près de la tour.

MANUEL.

C'était une nuit, par Dieu! Je me le rappelle parfaitement, à la tombée
de la nuit, et tout juste un soir comme celui-ci:--ce nuage rouge que tu
vois arrêté sur la cime de l'Eigher, y était aussi;--tellement qu'il me
semble que ce soit le même. Le vent, bien qu'assez faible, annonçait un
orage, et les neiges de la montagne commençaient à briller à la lueur de
la lune levante. Le comte Manfred était enfermé dans sa tour, comme il y
est en ce moment, et occupé,--ma foi, nous n'en savons rien. Mais il
avait alors avec lui la seule compagne de ses courses et de ses veilles,
la seule des créatures vivantes qu'il parût aimer,--à laquelle, du
reste, il était attaché par les liens du sang:--lady Astarté,
sa--silence! qui vient ici?

(Entre l'abbé de Saint-Maurice.)

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

Où est votre maître?

HERMAN.

Là, dans la tour.

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

J'ai à lui parler.

MANUEL.

Impossible; il veut être seul, et personne n'entrera.

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

Je prends tout le mal sur moi, s'il y a mal.--Il faut absolument que je
le voie.

HERMAN.

Tu l'as déjà vu ce soir.

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

Herman, je te l'ordonne; frappe, et dis au comte que je suis ici.

HERMAN.

Nous n'oserons jamais.

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

En ce cas, je vais donc m'annoncer moi-même.

MANUEL.

Révérend père, arrête.--Au nom du ciel, attends un moment.

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

Qu'as-tu donc?

MANUEL.

Sortons.--Je te l'expliquerai bientôt. (Ils sortent.)


SCÈNE IV.

(Intérieur de la tour.)


MANFRED, seul.

Chaque étoile est à son poste; la lune resplendit sur les cimes
neigeuses des montagnes.--Que tout cela est beau! Toujours je reviens à
la nature, car l'aspect de la nuit m'a été plus familier que l'aspect
des hommes; dans son ombre étoilée, dans sa sombre et solitaire beauté,
le langage d'un autre monde m'a été révélé. Je me rappelle que dans ma
jeunesse,--alors que j'errais par le monde,--pendant une nuit semblable
à celle-ci, je m'arrêtai dans l'enceinte du Colysée, au milieu des plus
nobles ruines de l'antique et puissante Rome. Les arbres qui croissent
entre les arches brisées se balançaient mollement dans l'ombre bleue de
la nuit, et les étoiles se montraient à travers les fentes des ruines.
De l'autre rive du Tibre, l'on entendait les aboiemens du chien de
garde, tandis qu'à mes côtés, du sein du palais des Césars, sortait le
cri plaintif du hibou, que venait interrompre, de tems à autre, la
joyeuse chanson des sentinelles éloignées portée par la brise légère.
Quelques cyprès plantés au-delà de la brèche qu'a faite le tems
semblaient borner l'horizon, bien qu'ils ne fussent qu'à une portée de
trait,--à l'endroit où habitèrent les Césars, et où habitent aujourd'hui
les oiseaux nocturnes au chant monotone. Des arbres s'élèvent du milieu
des remparts détruits, enlaçant leurs racines dans les tombeaux des
empereurs; le lierre rampe où croissait le laurier; mais le Cirque,
teint du sang du gladiateur, est encore débout,--noble débris, ruine
imposante,--alors que les demeures des Césars, les palais des Augustes
gisent sur la terre, triste amas de décombres.--Et toi, lune errante, tu
éclairais ce tableau de tes rayons; ta pâle et tendre lueur adoucissait
la sauvage austérité d'une scène de désolation; il semblait que, de
nouveau, comblant le vide des siècles, tu rendisses à ces lieux un
ancien éclat perdu, sans effacer toutefois la beauté nouvelle qu'ils ont
acquise. Peu à peu, je surpris dans mon cœur une adoration silencieuse
de ces grands débris de l'antiquité, et je me voyais en présence des
rois du monde qui, en dépit de l'impitoyable mort, dominent encore si
puissamment nos esprits, du fond de leurs tombeaux.--C'était une nuit
comme celle-ci! Il est étrange que je me la rappelle à ce moment;--mais
j'ai souvent remarqué que nos pensées s'envolent loin de nous, alors
même que nous nous efforçons de les rassembler et de leur imprimer une
direction quelconque.

(Entre l'abbé de Saint-Maurice.)

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

Comte Manfred! pardonne qu'une seconde fois je vienne à toi. Que mon
humble zèle ne t'offense pas par cette brusque visite; et s'il y a mal,
que le mal retombe sur moi seul. Peut-être, néanmoins, sera-t-elle d'un
salutaire effet pour ton esprit,--et que ne puis-je dire pour ton
cœur!--car si mes paroles et mes prières parvenaient à te toucher, je
rappellerais à lui un noble esprit qui s'est égaré, mais qui n'est pas
perdu sans retour.

MANFRED.

Tu ne me connais pas; mes jours sont comptés, mes actions jugées.
Retire-toi, ce lieu te serait dangereux.--Retire-toi!

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

Prétends-tu me menacer?

MANFRED.

Non pas moi; j'ai simplement dit qu'il y avait péril ici, et je voulais
t'en éloigner.

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

Que veux-tu dire?

MANFRED.

Regarde, là! Vois-tu quelque chose?

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

Rien.

MANFRED.

Regarde, là, te dis-je; regarde avec assurance. Maintenant, dis-moi ce
que tu vois.

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

Ce qui serait vraiment capable de me faire trembler;--mais je ne tremble
pas.--Je vois, du sein de la terre, s'élever un noir et terrible
fantôme, semblable à un dieu infernal. Il dérobe sa figure sous un
manteau, et des nuages épais entourent son corps. Il s'arrête entre toi
et moi;--non, je ne crains rien.

MANFRED.

Aussi, n'as-tu rien à redouter.--Il ne s'attaquera point à toi;--mais
son aspect peut glacer tes vieux membres. Encore une fois--retire-toi.

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

Et moi, pour la dernière fois,--non.--Je vaincrai cet ennemi
d'enfer.--Que vient-il demander ici?

MANFRED.

Ce qu'il--oui,--que vient-il demander ici? Je ne l'ai point appelé,--il
est venu sans ordre.

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

Hélas! infortuné mortel! Qu'as-tu donc à démêler avec de pareils hôtes?
Je tremble pour ton salut. Pourquoi fixe-t-il ainsi ses regards sur toi,
et toi tes regards sur lui? Ah! le voilà qui découvre ses traits; sur
son front est gravée l'empreinte de la foudre; de son œil s'échappe
l'affreuse immortalité de l'enfer:--fuis, maudit!

MANFRED.

Parle.--Quelle est ta mission?

L'ESPRIT.

Partons!

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

Qui es-tu, être inconnu? Réponds--réponds!

L'ESPRIT.

Le génie de cet homme.--Partons, il est tems.

MANFRED.

Je suis préparé à tout; mais je nie que tu aies aucun pouvoir sur moi.
Qui t'a envoyé?

L'ESPRIT.

Tu l'apprendras un jour.--Partons! partons!

MANFRED.

J'ai commandé à des êtres d'une essence plus élevée que la tienne; j'ai
lutté avec tes maîtres. Disparais!

L'ESPRIT.

Mortel! ton heure a sonné.--Partons, te dis-je!

MANFRED.

Je sais, je savais depuis long-tems que mon heure était arrivée; mais
non pour rendre mon ame à un être tel que toi. Va-t'en: je mourrai comme
j'ai vécu,--seul.

L'ESPRIT.

J'appellerai donc mes frères.--Levez-vous!

(D'autres esprits paraissent.)

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

Hors d'ici! méchans! hors d'ici!--Je vous le dis, vous n'avez aucune
puissance là où la religion a puissance. Je vous somme, au nom--

L'ESPRIT.

Vieillard! nous savons qui nous sommes, et nous connaissons notre devoir
et ton ministère. N'use pas en vain tes saintes paroles. Tout effort est
inutile: cet homme est condamné. Pour la dernière fois, qu'il
m'écoute!--Partons! partons!

MANFRED.

Tous, je vous brave.--Oui, bien que je sente mon ame se séparer de moi,
je vous défie tous. Tant qu'il me restera un souffle terrestre, ce sera
pour verser le mépris sur vous.--Mes forces terrestres lutteront avec
des esprits; et ce que vous emporterez de moi, vous l'emporterez
lambeaux par lambeaux.

L'ESPRIT.

Orgueilleux rebelle! Est-ce donc là ce magicien qui voulait pénétrer
dans le monde invisible et s'égaler à nous?--Se peut-il que tu sois si
amoureux de la vie, de la vie qui n'a été pour toi que désolation?

MANFRED.

Tu mens, toi, faux ennemi! Ma vie est à sa dernière heure, je le sais,
et ne voudrais pas racheter une minute de cette heure. Aussi, n'est-ce
pas contre la mort que je lutte, mais contre toi et ces anges déchus qui
t'entourent. Ce n'est pas de vos mains que j'ai reçu mon ancien pouvoir,
mais d'une science supérieure à la vôtre:--du travail,--de l'audace,--de
la longueur des veilles,--de la force de mon esprit, et de ces
mystérieuses connaissances découvertes par nos pères,--en ce tems où la
terre voyait les hommes et les esprits marcher de compagnie, et que vous
n'aviez sur nous aucune prééminence. Je m'appuie sur ma propre force
pour vous défier.--Retournez aux lieux d'où vous êtes venus:--je me ris
de vous et vous méprise!--

L'ESPRIT.

Tu oublies que tous tes crimes t'ont rendu--

MANFRED.

Qu'ont à faire mes crimes avec toi? mes crimes punis par d'autres crimes
et par de plus grands criminels!--Retourne à ton enfer! tu n'as, je le
sens, aucune puissance sur moi. Jamais je ne deviendrai ta proie, c'est
là ce que je sais. Ce qui est fait est fait. Je porte au-dedans de moi
une torture à laquelle tu n'as rien à ajouter. L'ame immortelle se juge
d'après ses bonnes ou ses mauvaises pensées; elle est elle-même sa
propre source du bien ou du mal. Elle est sa place et son tems,--et
lorsqu'une fois ce sens intime est dépouillé de son enveloppe mortelle,
il ne reçoit plus aucune sensation des objets qui flottent à l'entour de
lui; mais il s'absorbe tout entier dans la souffrance ou dans la joie
que lui inflige ou lui accorde la conscience de son propre mérite. Quant
à toi, tu ne m'as pu tenter, et tu ne saurais me tenter; je n'ai point
été ta dupe, je ne serai point ta proie. Je fus et je serai mon propre
destructeur.--Fuyez, misérables ennemis! La main de la mort pèse sur
moi,--mais non votre main!

(Les démons disparaissent.)

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

Hélas! comme tu es pâle;--tes lèvres blanchissent,--ta poitrine est
oppressée,--des râlemens étouffés s'échappent de ta gorge.--Donne une
prière au ciel.--Prie,--ne fût-ce qu'en pensée;--mais ne meurs pas
ainsi!

MANFRED.

Il est trop tard.--Mon œil obscurci peut à peine t'entrevoir; tout nage
autour de moi, et la terre semble me soulever. Adieu!--Donne-moi ta
main.

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

Froide,--froide,--son cœur aussi.--Au moins une prière!--Hélas! que
vas-tu devenir?

MANFRED.

Vieillard! il n'est pas si difficile de mourir!

(Manfred expire.)

L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.

Il est parti;--son ame a pris son vol loin de notre terre,--vers quels
lieux?--Je frémis d'y songer;--mais il n'est plus.

FIN DU TROISIÈME ET DERNIER ACTE.



                         NOTES DE MANFRED.


NOTE a1, PAGE 25.

_Les rayons de l'arc-en-ciel se courbent en arceaux_, etc. Cet effet est
produit par les rayons du soleil sur la partie inférieure des torrens
des Alpes. On dirait absolument un arc-en-ciel, et si rapproché de la
terre, que l'on pourrait se promener sous sa voûte. Il se dissipe
ordinairement vers midi.

NOTE a2, PAGE 29.

_Celui qui, à Gadara, évoqua, de leurs retraites humides, Éros et
Antéros._ Le philosophe Jamblicus. L'histoire de l'évocation d'Éros et
d'Antéros se peut lire dans la vie écrite par Eunapius. Cette histoire
est très-bien racontée.


NOTE a3, PAGE 34.

_Il n'obtint qu'une réponse vague et obscure, mais qui bientôt
s'expliqua pour lui._ L'histoire de Pausanias, roi de Sparte (qui
commandait les Grecs à la bataille de Platée, et qui fut mis à mort plus
tard, pour avoir voulu trahir les Lacédémoniens), et de Cléonice, est
rapportée par Plutarque dans la vie de Cimon. Pausanias le sophiste en
parle aussi dans sa description de la Grèce.

NOTE a4, PAGE 56.

_De cette race vigoureuse de géans, nés des embrassemens des anges._
«Les fils de Dieu virent les filles des hommes et les trouvèrent
belles.»

«Il y avait, en ces jours-là, des géans sur la terre; et par la suite,
quand les _fils de Dieu_ se furent rapprochés des filles des hommes, et
que celles-ci eurent eu des enfans d'eux, ces mêmes enfans devinrent des
hommes puissans, des hommes qui jouirent autrefois d'un grand renom.»

(_Genèse_, chap. VI, versets 2 et 4.)

FIN DES NOTES DE MANFRED.



                          MARINO FALIERO,
                          DOGE DE VENISE.

                        TRAGÉDIE HISTORIQUE.



PRÉFACE.

La conspiration du doge Marino Faliero est l'un des événemens les plus
remarquables que renferment les annales du gouvernement, de la ville et
du peuple les plus singuliers de nos tems modernes. Elle eut lieu en
1355. Tout, dans Venise, est ou a été extraordinaire; son aspect a l'air
d'un rêve, son histoire a l'air d'un roman. On peut voir dans toutes les
chroniques, l'histoire de Faliero; les plus longs détails se retrouvent
dans le livre de la _Vie des Doges_, par Marin Sanuto: nous les avons
transcrits dans l'appendice. Ce récit est simple et clair; peut-être
même est-il plus dramatique que tous les drames que l'on pourrait être
tenté de faire sur le même sujet.

On doit présumer que Marino Faliero fut un homme de talent et de cœur.
On le voit au siège de Zara, commandant en chef les forces de terre,
mettant en fuite le roi de Hongrie et ses quatre-vingt mille hommes, lui
tuant huit mille soldats, et n'en tenant pas moins, durant ce tems, les
assiégés en échec. Je ne vois, dans l'histoire, de comparable à cet
exploit, que ceux de César à Alisia[loc1], et du prince Eugène à
Belgrade. Faliero fut, dans la même guerre encore, choisi pour commander
la flotte, et il prit Capo-d'Istria. Puis, nommé plus tard ambassadeur à
Gênes et à Rome, c'est dans cette dernière ville qu'il reçut la nouvelle
de son élection à la dignité de doge. Son éloignement prouve assez que
l'intrigue n'avait eu, dans cette promotion, aucune part, puisqu'il
apprit en même tems la mort de son prédécesseur et le choix qu'on venait
de faire de sa personne pour le remplacer. Mais il paraît que son
caractère était intraitable. Sanuto raconte que, plusieurs années
auparavant, étant podestat et capitaine de Trévise, il avait _frotté les
oreilles_ d'un évêque, qui avait mis une certaine lenteur à lui porter
le Saint-Sacrement. Le bon Sanuto le tance, il est vrai, de cet
emportement, mais il ne nous apprend pas si le sénat songea à l'en
punir, ou même à le lui reprocher pendant la durée de son office. Quant
à l'église, on doit présumer qu'elle n'en conserva pas de ressentiment,
puisque nous voyons qu'il fut ensuite ambassadeur à Rome, et investi,
par Lorenzo, comte-évêque de Ceneda, du fief de Val di Marino, dans la
Marche de Trévise, avec le titre de comte. J'ai puisé ces faits dans
Sanuto, Vettor Sandi, Andrea Navagero, et la relation du siége de Zara,
publiée pour la première fois par l'infatigable abbé Morelli, dans ses
_Monumenti Veneziani di varia litteratura_, imprimés en 1796: j'ai lu
tous ces ouvrages dans leur langue originale. Quant aux modernes, Daru,
Sismondi et Laugier, ils se sont bornés presqu'en tout à suivre les
chroniques les plus anciennes. Sismondi, cependant, attribue à la
_jalousie_ du doge cette conspiration; mais cette assertion n'est pas
garantie par les écrivains nationaux. Vettor Sandi dit bien: _Altri
scrissero che... della gelosa suspicion di esso Doge siasi fatto_
(Michel Steno) _staccar con violenza_, etc., etc.; mais il ne paraît
avoir nullement suivi l'opinion générale, et l'on ne trouve aucune trace
de cette prétendue jalousie dans Sanuto ni dans Navagero. Sandi lui-même
ajoute l'instant d'après que: _Per altre Veneziane memorie traspiri, che
non il_ solo _desiderio di vendetta lo dispose alla conjiura, ma anche
la innata abituale ambizion sua, per cui anelava a farsi principe
independente_. Il semble que ce désir de vengeance fut excité par la
grossière injure que Michel Steno avait tracée sur le fauteuil ducal, et
par la trop légère punition que les Quarante avaient infligée au
calomniateur, l'un de leur _tre capi_. Quant à la _dogaressa_, on n'a
jamais songé à porter la plus légère atteinte à sa réputation de vertu,
tandis qu'on a vanté sa beauté et remarqué sa jeunesse. Les attentions
de Steno n'étaient pas même dirigées vers elle, mais sur l'une de ses
suivantes. Ainsi, nulle part (à moins qu'on ne prenne pour une assertion
l'_on dit_ de Sandi), je ne trouve que le doge ait été entraîné par la
jalousie qu'il concevait de sa femme; on doit plutôt conjecturer qu'il
le fut par son respect pour elle, et le sentiment de son honneur
compromis, tandis que ses services passés et la dignité dont alors il
était revêtu semblaient devoir en être la sauvegarde.

[Note loc1: Byron écrit _Élésia_; mais c'est évidemment une faute
d'impression. L'exploit que rappelle ici notre poète est longuement et
admirablement décrit dans le septième livre des _Commentaires_.
                                                       (_N. du Tr._)]

Je ne connais chez les écrivains anglais aucune allusion à cet
événement, si ce n'est dans les _Vues d'Italie_ du docteur Moore. Son
récit est mensonger et séduisant, plein de plaisanteries usées sur les
vieux maris et les jeunes femmes. L'auteur s'étonne qu'une si petite
cause ait produit un aussi grand effet, et il est inconcevable qu'un
observateur aussi judicieux, aussi sévère que l'auteur de _Zéluco_ ait
pu trouver en cela quelque chose de surprenant. Oublie-t-il donc qu'une
jatte d'eau répandue sur la robe de Mrs. Marsham fit ôter le
commandement au duc de Marlborough, et conduisit à la honteuse paix
d'Utrecht; que Louis XIV fut plongé dans les plus désastreuses guerres,
parce que son ministre, l'ayant aperçu d'une fenêtre en flagrant délit,
avait souhaité de lui trouver d'autres occupations; qu'Hélène perdit
Troie; que Lucrèce chassa les Tarquins de Rome; que la Cava appela les
Maures en Espagne; qu'un mari outragé conduisit les Gaulois à Clusium,
et de là à Rome; qu'un simple vers de Frédéric II, roi de Prusse, sur
l'abbé de Bernis, et une épigramme sur Mme de Pompadour, conduisirent à
la bataille de Rosbach; que la conduite scandaleuse de Dearbhorgil avec
Mac Murchad poussa l'Angleterre à l'asservissement de l'Irlande; qu'un
moment de pique entre Marie-Antoinette et le duc d'Orléans précipita la
première expulsion des Bourbons; et, pour ne pas multiplier les
exemples, que Commode, Domitien et Caligula moururent victimes, non de
leur tyrannie publique, mais d'une vengeance particulière; et qu'une
défense faite à Cromwell de s'embarquer pour l'Amérique perdit et le roi
et la république? Après ces exemples, et avec la moindre réflexion, il
est vraiment singulier de voir le docteur Moore s'étonner qu'un homme
habitué au commandement, un homme qui avait été employé dans les charges
les plus importantes, ait amèrement ressenti, dans un âge avancé, un
affront resté impuni, et le plus vif qu'on puisse faire à un homme,
qu'il soit prince ou le dernier des citoyens. L'âge de Faliero ne fait
rien ici, si ce n'est qu'il justifie mieux encore le ressentiment.

La rage du jeune homme est comme la paille sur le feu, mais la colère du
vieillard est comme un fer rouge[loc2].

Les jeunes gens commettent et oublient facilement l'outrage; le
vieillard est plus circonspect, et a plus de mémoire.

[Note loc2: Shakspeare, _Roi Lear_.]

Les réflexions de Laugier sont plus philosophiques:

      Tale fù il fine ignominioso di un' uomo, che la sua nascità,
      la sua età, il suo carattere dovevano tener lontano dalle
      passioni produttriei de' grandi delitti. I suoi _talenti_
      per longo tempo esercitati ne' maggiori impieghi, la sua
      capacità sperimentata ne' governi e nella ambasciate, gli
      avevano acquistato la stima et la fiduccia de' cittadini, ed
      avevano uniti i suffragi per collocarlo alla testa della
      repubblica. Innalzato ad un' grado che terminava
      gloriosamente la sua vita, il risentimento di un' inguiria
      leggiera insinua nel suo cuore tal veleno che basta a
      corrompere le antiche sue qualità e a condurlo al termine de
      iscellerati; serio esempio, che prova _non esservi età in
      qui la prudenza umana sia sicura_, e che nell' uomo restano
      sempre passioni capaci a disonorarlo quando non invigili
      sopra stesso.

      (LAUGIER, _traduction italienne_, vol. IV, p. 30 et 31.)

Où le docteur Moore a-t-il vu que Marino Faliero ait imploré sa vie?
J'ai compulsé les chroniqueurs, et n'y ai rien trouvé de cette espèce;
il est vrai qu'il avoua tout. On le conduisit devant la torture; mais on
ne dit nulle part que les tourmens lui aient fait demander grâce; et
cette circonstance de l'avoir mis en présence de la torture semble
prouver tout autre chose qu'un défaut de courage, que d'ailleurs les
historiens, peu disposés à le favoriser, n'auraient pas manqué de
mentionner. Une pareille prière est aussi contraire à la vérité de
l'histoire qu'elle l'eût certainement été à son caractère comme soldat,
et à l'âge dans lequel il vivait et auquel il mourut. Je ne sais rien
qui puisse justifier celui qui, après un certain intervalle de tems, se
permet de calomnier un caractère historique. La vérité doit du moins
appartenir aux morts et aux malheureux; et ceux qui perdirent la vie sur
un échafaud ont en général assez de leurs fautes, sans qu'on leur
attribue une faiblesse que la grande probabilité de la fin violente
qu'on leur réservait rend tout-à-fait invraisemblable. Le voile noir
peint à la place assignée, dans le rang des doges, à Marino Faliero, et
l'escalier du géant, où il fut couronné, découronné et décapité,
frappent aussi fortement mon imagination que le font la violence de son
caractère et son étrange histoire. Plus d'une fois j'ai cherché, en
1819, sa tombe dans l'église San Giovani e San Paolo. Un jour que
j'étais arrêté devant le monument d'une autre famille, un prêtre vint à
moi et me dit: _Je pourrais vous montrer des monumens plus beaux que
cela._ Je lui appris que j'étais à la recherche de ceux de la famille
Faliero, et en particulier du doge Marino. «Oh! répliqua-t-il, je vais
vous y conduire;» et me menant à l'extérieur, il me fit remarquer dans
le mur un sarcophage, avec une inscription illisible. Il m'apprit qu'il
se trouvait auparavant dans un couvent contigu, mais qu'on l'en avait
tiré à l'époque de l'arrivée des Français pour le placer dans cet
endroit; qu'on avait ouvert la tombe au moment de son déplacement; que
quelques os restaient encore, mais aucune trace positive de la
décapitation. La statue équestre dont j'ai fait mention dans le
troisième acte, comme étant placée devant cette église, n'est pas d'un
Faliero, mais de quelque autre guerrier, maintenant oublié; quoique
d'une date postérieure. Il y eut deux autres doges de la même famille
avant Marino: Ordelafo, qui fut tué en 1117, dans une bataille à Zara,
où plus tard son descendant vainquit les Huns; et Vital Faliero, qui
régnait en 1082. La famille, originaire de Fano, était l'une des plus
illustres en noblesse et en opulence de la ville, qui réunissait les
familles les plus riches et les plus anciennes de l'Europe. L'étendue
que j'ai donnée à mon drame prouve assez l'intérêt que j'y avais pris.
Je puis avoir fait une mauvaise tragédie, mais du moins aurai-je
transporté dans notre langue un événement historique vraiment digne de
mémoire.

Il y a maintenant quatre ans que je médite cet ouvrage; et avant d'avoir
complètement examiné les auteurs, j'étais disposé à choisir pour mobile
de l'action la jalousie de Faliero. Mais je reconnus que cela n'avait
aucun fondement historique; et comme d'ailleurs la jalousie est une
passion usée sur la scène, j'ai préféré suivre pas à pas la vérité. Je
fus d'ailleurs sur ce point parfaitement conseillé par feu Matthew
Lewis, auquel je confiai mon plan à Venise, en 1817. «Si vous faites
votre héros jaloux, me dit-il, songez qu'il vous faudra lutter avec les
écrivains classiques (pour ne rien dire de Shakspeare) et avec un sujet
usé; conservez plutôt le naturel violent du doge, il vous suffira, si
vous le reproduisez exactement; et tracez votre complot de la manière la
plus régulière qu'il vous sera possible.» Sir William Drummond m'a donné
à peu près les mêmes conseils. Il ne m'appartient pas de décider si j'ai
bien suivi ces avis, et si j'ai bien fait de les suivre. Je n'ai pas le
moindre désir de voir mon drame représente; dans la situation présente
du théâtre, peut-être n'est-il pas susceptible de satisfaire une
ambition bien haute; et d'ailleurs j'ai trop long-tems été derrière la
scène pour avoir jamais conçu l'espoir d'y produire mes ouvrages. Je ne
conçois pas qu'un homme d'une sensibilité irritable consente bien à se
mettre à la merci d'un auditoire.--Les dédains du lecteur, l'âcreté de
la critique, la rudesse des _réviseurs_ sont des calamités vagues et
lointaines; mais la fureur d'un auditoire intelligent ou inepte, à
propos d'une production qui, bonne ou mauvaise, a coûté un travail
d'intelligence à celui qui l'a faite, est une peine immédiate et
palpable, à laquelle ajoutent encore les doutes que l'on peut former de
la compétence des juges, et la conviction de l'imprudence qu'on a faite
en les choisissant pour tels. Si j'étais capable de composer un ouvrage
qu'on pût croire digne de la scène, le succès ne me ferait pas de
plaisir, la chute me causerait beaucoup de peine. C'est pour cette
raison que, même durant le tems où je faisais partie de la commission
d'un théâtre, je ne l'ai jamais essayé et je ne l'essaierai
jamais[loc3]; mais certainement il y a des ressources dramatiques
partout où se trouvent Joanna Baillie, et Milman et John Wilson. La
_City of the plague_ et la _Chute de Jerusalem_ sont remplies des plus
beaux effets tragiques que l'on ait vus depuis Horace Walpole, si l'on
en excepte certains passages d'_Ethwald_ et de _Monfort_. C'est
aujourd'hui la mode de déprécier Horace Walpole; d'abord, parce qu'il
était noble, ensuite parce qu'il était Anglais. Mais pour ne rien dire
de ses incomparables _Lettres_ et du _Château de Trente_, il faut
regarder comme l'_ultimus Romanorum_ l'auteur de la _Mère mystérieuse_,
qui, loin d'être une méprisable pièce d'amour, est une tragédie de
l'ordre le plus élevé. Walpole est le père de notre premier roman et de
notre dernière tragédie, et sans doute, à ce double titre, il est digne
de plus d'estime qu'aucun écrivain vivant, quel qu'il soit.

[Note loc3: Tandis que j'étais membre de la vice-commission du théâtre
de Drury-Lane, je puis rendre à mes collègues et à moi-même cette
justice que nous fîmes de notre mieux pour ramener le drame à son
ancienne régularité Je fis tout ce je pus pour obtenir la reprise de
_Monfort_, et pour appuyer l'_Ivan_ de Sottheby, que l'on jugeait alors
une pièce intéressante, et que j'essayai d'engager M. Coleridge à écrire
une tragédie; mais tout cela en vain. Ceux qui ne sont pas dans le
secret des coulisses auront de la peine à croire que l'_École du
scandale_ est l'ouvrage _qui a fait le moins d'argent_, en égard au
nombre de fois qu'on l'a joué depuis son apparition. Je tiens ce fait du
directeur Dibdin. J'ignore ce qui est arrivé depuis le _Bertram_ de
Maturin; de sorte que par ignorance je puis avoir l'air de faire la
satire de certains excellens auteurs modernes; dans ce cas là, je leur
en demande bien pardon. Il y a près de cinq ans que j'ai quitté
l'Angleterre, et ce n'est que de cette année que j'ai jeté les yeux,
depuis mon départ, sur quelque journal anglais; je ne sais quelque chose
des matières de théâtre (et cela depuis seulement un an) que par
l'intermédiaire de la gazette anglaise de Galignani qui s'imprime à
Paris. Je ne puis donc être soupçonné de vouloir offenser des écrivains
tragiques ou comiques, auxquels je souhaite tout le bonheur possible, et
desquels je ne connais rien. Au reste, les plaintes que l'on forme de la
situation actuelle de l'art dramatique ne doivent pas être attribuées à
la faute des acteurs. Je ne puis rien imaginer de plus parfait que
Kemble, Cooke et Kean dans leurs rôles divers, ou bien Elliston dans la
comédie des _Gentelman_ et quelques rôles tragiques. Je n'ai pas vu miss
O'Neill, ayant fait étude et tenu le serment de ne rien voir qui pût
diviser ou affaiblir l'admiration que m'inspirait le souvenir de
Siddons. Siddons et Kemble étaient l'idéal de l'action tragique; je n'ai
jamais vu personne qui leur ressemblât, même pour les traits: et c'est
pour cela que jamais nous ne reverrons Coriolan ou Macbeth. Quand on
blâme Kean de manquer de dignité, il faut nous rappeler que ce mérite
est un don de la nature et non pas de l'art, et que nulle étude ne peut
le donner. Il est parfait dans tous les endroits où il n'y a rien de
surnaturel; ses défauts mêmes appartiennent ou semblent appartenir aux
rôles eux-mêmes, et semblent mieux reproduire la nature. Mais nous
pouvons dire de Kemble, quant à sa manière de jouer, ce que le cardinal
de Retz dit du marquis de Monrose: «Que c'était le seul homme qu'il eût
vu qui lui rappelât quelqu'un des héros de Plutarque.»]

En parlant du drame de _Marino Faliero_, j'oubliais de rappeler que le
désir (trop faible encore) de respecter la règle des unités, qu'on
accuse le théâtre anglais de trop fouler aux pieds, m'a décidé à
représenter la conspiration comme déjà formée, et le doge y accédant
long-tems après. Dans le fait, elle fut son propre ouvrage, et celui
d'Israël Bertuccio. Quant au reste des personnages (à l'exception de la
duchesse), aux incidens et à la durée de l'action, qui fut
merveilleusement rapide, tout est strictement historique dans ma pièce,
si ce n'est que toutes les délibérations eurent lieu, non pas dans une
maison particulière, mais dans le palais ducal. Si je m'étais en cela
conformé à la vérité; l'unité aurait été mieux gardée; mais j'ai préféré
faire apparaître le doge dans la grande assemblée des conspirateurs, au
lieu de le placer toujours en conversation monotone avec les mêmes
individus. Je renvoie pour les faits aux extraits italiens de
l'appendice.



MARINO FALIERO,
DOGE DE VENISE,
TRAGÉDIE HISTORIQUE.


PERSONNAGES.

HOMMES.

MARINO FALIERO, Doge de Venise.
BERTUCCIO FALIERO, neveu du Doge.
LIONI, noble et sénateur.
BENINTENDE, président du Conseil des Dix.
MICHEL STENO, l'un des trois chefs des Quarante.
ISRAEL BERTUCCIO, gouverneur de l'arsenal.
PHILIPPE CALENDARO,}
DAGOLINO,          } conspirateurs.
BERTRAM,           }
SEIGNEUR DE LA NUIT (_Signore di Notte_), l'un des officiers
de la République.
PREMIER CITOYEN.
SECOND CITOYEN.
TROISIÈME CITOYEN.
VINCENZO,}
PIETRO,  } officiers du palais ducal.
BATTISTA,}
LE SECRÉTAIRE DU CONSEIL DES DIX.
GARDES, CONSPIRATEURS, CITOYENS.
LE CONSEIL DES DIX, LA JUNTE, etc., etc.

FEMMES.

ANGIOLINA, femme du Doge.
MARIANNE, son amie.
Suivantes, etc.

La scène est à Venise, année 1355.

                           MARINO FALIERO.



                           ACTE PREMIER.


SCÈNE PREMIÈRE.

(Une antichambre dans le palais du Doge.)

PIETRO entre, en s'adressant à BATTISTA.


PIETRO.

Le messager n'est pas revenu?

BATTISTA.

Pas encore: comme vous me l'aviez ordonné, j'ai envoyé plusieurs fois,
mais la seigneurie est réunie en conseil secret, et discute longuement
l'affaire de Steno.

PIETRO.

Trop longuement; tel est du moins l'avis du Doge.

BATTISTA:

Mais de quel air supporte-t-il ces instans d'attente?

PIETRO.

Avec une patience admirable: placé à la table ducale dans toute la pompe
qui appartient à son rang, il examine avec l'apparence d'une attention
rigoureuse, pétitions, actes, rapports, plaintes, dépêches; mais si par
hasard il entend le mouvement d'une porte éloignée, ou le bruit de
quelqu'un qui semble approcher, ou le murmure d'une voix, ses yeux alors
se relèvent avec vivacité, il s'élance de son fauteuil, puis s'arrête,
se rasseoit encore, et laisse retomber ses yeux sur les papiers: mais je
l'ai bien observé, et, pendant la dernière heure, il n'a pas tourné un
feuillet.

BATTISTA.

On dit qu'il est fort ému, et sans doute il est, pour Steno, bien
honteux de l'avoir offensé si durement.

PIETRO.

Oui, si c'était un pauvre diable; mais Steno est un noble, il est jeune,
fier, brillant et d'humeur hardie.

BATTISTA.

Ainsi, vous pensez qu'on ne le jugera pas avec sévérité?

PIETRO.

Eh! mon Dieu, qu'on le juge avec justice; mais ce n'est pas à nous à
prévenir la sentence des Quarante.

BATTISTA.

D'ailleurs on vient.--Quelles nouvelles, Vincenzo?

VINCENZO.

Tout est décidé, mais on ignore encore quel est le jugement; j'ai vu le
président occupé à sceller le parchemin qui doit porter au Doge la
décision des Quarante, et je cours l'en informer.

(Ils sortent.)


SCÈNE II.

(Appartement du Doge.)

MARINO FALIERO et son neveu BERTUCCIO FALIERO.


BERTUCCIO FALIERO.

Ils ne peuvent vous refuser justice.

LE DOGE.

Oui, comme les Avogadori, qui renvoyèrent mon accusation aux Quarante,
pour le faire juger par ses pairs, par le tribunal dont il fait lui-même
partie.

BERTUCCIO FALIERO.

Ses pairs se garderont de le protéger; un tel acte ferait tomber en
mépris toute espèce d'autorité.

LE DOGE.

Ne connaissez-vous donc pas Venise? Ne connaissez-vous pas les Quarante?
mais nous allons bien voir.

BERTUCCIO FALIERO, s'adressant à Vincenzo qui entre.

Eh bien! quelles nouvelles?

VINCENZO.

Je suis chargé de dire à son altesse que la cour a rendu ses décisions,
et qu'aussitôt l'expédition du jugement, la sentence sera présentée au
Doge. En attendant, les Quarante saluent le prince de la république, et
le prient d'agréer leurs marques de dévouement.

LE DOGE.

Fort bien, ils sont trop respectueux, ils ont une déférence excessive.
La sentence, dites-vous, est rendue?

VINCENZO.

Je le répète à votre altesse, le président imprimait le sceau quand je
fus appelé, afin d'en informer, sans perdre un instant, et le chef de la
république, et le plaignant, qui ne font aujourd'hui qu'un seul.

BERTUCCIO FALIERO.

N'avez-vous pu deviner quelque chose de leur arrêt?

VINCENZO.

Non, monseigneur; vous connaissez la discrétion habituelle des cours de
Venise.

BERTUCCIO FALIERO.

Mais il est toujours quelque indice pour un esprit vigilant, pour un œil
exercé; un chuchotement, un murmure, l'aspect du tribunal plus ou moins
solennel. Les Quarante ne sont que des hommes--les plus respectables,
les plus sages, les plus justes, les plus prudens du monde--je le
garantis: ils sont discrets comme la tombe à laquelle ils condamnent les
criminels; mais avec tout cela, Vincenzo,--des yeux perçans comme les
vôtres auraient dû lire dans leur contenance,--du moins dans celle des
plus jeunes, l'arrêt qu'ils viennent de prononcer.

VINCENZO.

Je ne les vis qu'un moment, et je n'eus pas le tems d'approfondir ce qui
se passait dans l'esprit ni même dans la contenance des juges;
l'attention que je donnais à l'accusé, Michel Steno, m'empêchait--

LE DOGE, l'interrompant.

Et quel était son air, à lui, répondez?

VINCENZO.

Calme, sans être abattu, il semblait résigné au décret, quel qu'il
fût;--mais on vient instruire son altesse.

(Entre le secrétaire des Quarante.)

LE SECRÉTAIRE.

Le haut tribunal des Quarante offre ses vœux et son respect au premier
magistrat de Venise, le Doge Faliero; il invite son altesse à prendre
connaissance et à approuver la sentence rendue contre Michel Steno,
d'une naissance noble, convaincu des charges à lui intentées, et
détaillées avec le jugement, dans l'expédition que je vous présente.

LE DOGE.

Retirez-vous et attendez dehors ma réponse. (Le secrétaire et Vincenzo
sortent.) Toi, prends ce papier: les caractères se confondent devant mes
yeux, je ne puis les fixer.

BERTUCCIO FALIERO.

Patience, mon cher oncle; pourquoi tremblez-vous ainsi?

LE DOGE.

Lis donc.

BERTUCCIO FALIERO, lisant.

«Le conseil déclare, à l'unanimité, Michel Steno coupable, de son propre
aveu, d'avoir, la dernière nuit du Carnaval, gravé sur le trône ducal
les mots suivans...»

LE DOGE.

Voudrais-tu les répéter? Le voudrais-tu bien?--toi, un Faliero, revenir
sur le sanglant déshonneur de notre famille déshonorée dans son
chef?--Ce chef, le prince de Venise, la reine des cités!--La sentence.

BERTUCCIO FALIERO.

Pardon, mon noble seigneur, j'obéis. (Il lit.) «Que Michel Steno sera
détenu sévèrement, au secret, pendant un mois...»

LE DOGE.

Continue.

BERTUCCIO FALIERO.

Voilà tout, monseigneur.

LE DOGE.

Comment! tout, dites-vous? Est-ce un songe?--Impossible.--Donne-moi ce
papier. (Il arrache le papier et lit.) «Il est arrêté dans le conseil
que Michel Steno...» Ah! mon neveu, ton bras.

BERTUCCIO FALIERO.

Remettez-vous; calmez ce transport. Je vais chercher du secours.

LE DOGE.

Restez, monsieur.--Ne faites pas un pas.--Je suis remis.

BERTUCCIO FALIERO.

Je ne puis m'empêcher de reconnaître avec vous que la punition est
au-dessous de l'offense.--Il est honteux pour les Quarante d'avoir
infligé une peine aussi légère à celui qui vous avait aussi hautement
outragé, vous et eux, puisqu'ils sont vos sujets; mais il ne faut
désespérer de rien, vous pouvez en appeler à eux-mêmes qui, voyant un
semblable déni, reviendront sans doute sur la cause qu'ils avaient
déclinée, et feront justice de l'insolent coupable. N'est-ce pas là
votre avis, mon cher oncle? Vous ne m'écoutez pas: pourquoi demeurer
ainsi immobile? au nom du ciel, répondez-moi.

LE DOGE, jetant à terre son bonnet ducal et le foulant aux pieds.

Oh! que les Sarrasins ne sont-ils dans Saint-Marc! comme je
m'empresserais de leur faire hommage.

BERTUCCIO FALIERO.

Par le ciel, au nom de tous les saints! monseigneur:--

LE DOGE.

Laisse-moi! Ah! que les Génois ne sont-ils dans le port! Pourquoi,
autour de ce palais, ne vois-je pas les Huns que je défis à Zara!

BERTUCCIO FALIERO.

Appartient-il au doge de Venise de parler ainsi!

LE DOGE.

Doge de Venise! Quel est maintenant le doge de Venise? qu'on me conduise
à lui pour qu'il me rende justice.

BERTUCCIO FALIERO..

Si vous oubliez votre rang et les devoirs qu'il vous impose,
rappelez-vous du moins celui d'homme, et triomphez de cet emportement;
le doge de Venise--

LE DOGE, l'interrompant.

Il n'y en a pas--c'est un mot--quelque chose de pire, une expression
dépourvue de sens. Quand le plus chétif, le plus vil, le dernier des
misérables demande son pain, il peut, quand on le lui refuse, trouver
quelque pitié dans un autre homme; mais celui qui demande en vain
justice à ceux qui sont au-dessus des lois, celui-là est plus pauvre que
le mendiant que l'on repousse--c'est un esclave--ce que je suis enfin,
et toi et toute notre famille. Et quand le plus vil artisan nous montre
au doigt, quand le noble nous accable de ses dédains, qui se chargera de
notre vengeance?

BERTUCCIO FALIERO.

La loi, mon prince--

LE DOGE, l'interrompant.

Vous voyez ce qu'elle vient de faire: je n'ai recherché de réparation
que dans la loi--je ne voulais pas de vengeance, mais justice.--Je ne
choisis pour mes juges que ceux désignés par la loi.--Souverain, j'en
appelai à mes sujets, ceux-là même qui m'avaient confié la souveraineté,
et qu'ils avaient ainsi rendu doublement légitime. Eh bien! les droits
de mon rang, de leur choix, de ma naissance et de mes services; mes
honneurs, mes années, mes rides, mes courses, mes fatigues, mon sang
enfin répandu pendant près de quatre-vingts années, tout cela fut mesuré
dans la balance contre la plus odieuse insulte, l'affront le plus
brutal, le crime le plus lâche d'un insolent patricien.--Tout cela fut
trouvé plus léger! et voilà ce qu'il faut supporter!

BERTUCCIO FALIERO.

Je ne dis pas cela.--Mais si l'on rejette votre second appel, nous
retrouverons d'autres moyens d'y suppléer.

LE DOGE.

En appeler encore! Es-tu bien le fils de mon frère, un rejeton de la
race des Faliero? Es-tu le neveu d'un Doge et d'un sang qui donna trois
princes à Venise? Mais tu parles bien--oui, désormais, il nous faut de
la résignation.

BERTUCCIO FALIERO.

Oh! mon noble oncle, votre emportement va trop loin:--oui, je l'avoue,
l'offense était grossière, la punition est mille fois trop douce; mais
votre ressentiment est au-dessus de l'insulte. Si l'on nous outrage,
nous demandons justice. Si on nous la refuse, nous la prenons; pour cela
il faut du calme:--une profonde vengeance est fille d'un silence
profond. J'ai tout au plus le tiers de vos années; j'aime notre maison;
je vous honore, vous qui en êtes le chef, vous le tuteur, le guide de ma
jeunesse;--mais bien que je comprenne votre douleur, et que je ressente
votre injure, je frémis en voyant votre colère, semblable aux vagues de
l'Adriatique, franchir toutes les bornes et se dissiper dans les airs.

LE DOGE.

Je te le dis--faut-il te le dire--ce que ton père aurait compris sans
avoir besoin de paroles? N'as-tu de sensibilité que pour les tortures du
corps? n'as-tu pas d'ame--pas d'orgueil--de passions--de sentimens
d'honneur?

BERTUCCIO FALIERO.

C'est la première fois qu'on a mis en doute mon honneur, et de tout
autre ce serait la dernière[loc4].

[Note loc4: Voilà une imitation évidente du célèbre mot de Corneille:

                          Tout autre que mon père
                 L'éprouverait sur l'heure!]

LE DOGE.

Vous n'ignorez pas quel fut l'affront dont je me plains; un lâche
reptile osa déposer son venin dans un infâme libelle et fit planer des
soupçons--ah! ciel--sur ma femme, la plus délicate portion de notre
honneur. Ses calomnies passèrent de bouche en bouche, grossies des
commentaires injurieux et des jeux de mots obscènes d'une vile populace;
et cependant d'orgueilleux patriciens avaient les premiers semé la
calomnie, ils souriaient d'une imposture qui me transformait
non-seulement en époux trompé, mais heureux et peut-être fier de sa
honte.

BERTUCCIO FALIERO.

Mais, enfin, c'était un mensonge--vous le savez, et personne ne
l'ignore.

LE DOGE.

Mon neveu! l'illustre Romain a dit: la femme de César ne doit pas être
soupçonnée, et il renvoya sa femme.

BERTUCCIO FALIERO.

Cela est vrai--mais aujourd'hui--

LE DOGE.

Eh quoi! ce qu'un Romain ne pouvait souffrir, un souverain de Venise
doit-il le supporter? Le diadême des Césars? Mais le vieux Dandolo
l'avait refusé, et il accepta le bonnet ducal, qu'aujourd'hui je foule
aux pieds, parce qu'il est dégradé.

BERTUCCIO FALIERO.

Cela est vrai--

LE DOGE.

Cela est--cela est!--loin de moi l'idée de punir une créature innocente,
indignement calomniée parce qu'elle a pris pour époux un vieillard,
autrefois l'ami de son père et le protecteur de sa famille; comme si
l'éclat de la jeunesse et des traits imberbes pouvaient seuls captiver
le cœur des femmes.--Je ne voulais pas venger sur elle l'infamie d'un
autre, mais je demandais justice à mon pays, justice due au plus humble
des hommes qui ayant une femme, dont la foi lui est douce, une maison
dont les foyers lui sont chers, un nom dont l'honneur est tout pour lui,
se voit atteint dans ces trois biens par le souffle odieux d'un
calomniateur.

BERTUCCIO FALIERO.

Et quelle digne réparation pouvez-vous attendre?

LE DOGE.

O rage! N'étais-je pas le chef de l'état!--ne m'avait-on pas insulté sur
mon trône, et rendu le jouet des hommes faits pour m'obéir? N'avais-je
pas été outragé comme mari, insulté comme citoyen, avili, dégradé comme
prince?--Une telle offense n'était-elle pas une complication de
trahison? Et cependant il vit! S'il avait conduit le même stylet, non
sur le trône d'un Doge mais, sur l'escabeau d'un paysan, il eût payé de
son sang une telle audace; le poignard l'aurait au même instant frappé.

BERTUCCIO FALIERO.

Écoutez, il ne vivra pas jusqu'au soleil couchant.--Rapportez-vous du
tout à moi, et calmez-vous.

LE DOGE.

Vois-tu, mon neveu, c'était bon hier: à présent je n'ai plus de fiel
contre cet homme.

BERTUCCIO FALIERO.

Que voulez-vous dire? l'offense n'est-elle pas redoublée par cet inique;
je ne dirai pas acquittement, car ils ont fait pis que de l'acquitter,
en reconnaissant le crime, et ne le punissant pas.

LE DOGE.

Le crime est en effet redoublé, mais ce n'est plus par lui. Les Quarante
ont conclu à un mois d'arrêt--il faut obéir aux Quarante.

BERTUCCIO FALIERO.

Leur obéir! à eux, qui ont oublié ce qu'ils doivent à leur souverain?

LE DOGE.

Comment, oui--vous le comprenez donc, enfin, jeune homme? oui, soit
comme citoyen qui réclame justice, soit comme souverain de qui elle
émane; ils m'ont également dépouillé de mes droits; et cependant
garde-toi d'arracher un cheveu de la tête de Steno: il ne la portera pas
long-tems.

BERTUCCIO FALIERO.

Pas douze heures, si vous m'en laissiez la permission. Si vous m'aviez
entendu froidement, vous auriez compris que mon intention ne fut jamais
qu'il s'échappât; seulement je voulais modérer ces excès de violence qui
ne nous permettaient pas de méditer sur cette affaire.

LE DOGE.

Non, mon neveu, il faut qu'il vive, pour le moment, du moins.--Qu'est-ce
aujourd'hui qu'une vie telle que la sienne? Dans les tems anciens, on se
contentait d'une seule victime, pour les sacrifices ordinaires; mais
pour les grandes expiations, il fallait une hécatombe.

BERTUCCIO FALIERO.

Vos vœux seront ma loi; et cependant je brûle de vous prouver combien
l'honneur de notre maison m'est cher.

LE DOGE.

Ne craignez rien, l'occasion de le prouver ne vous manquera pas; mais ne
soyez pas violent comme je le fus. Maintenant, je ne puis concevoir ma
propre colère:--pardonnez-la moi, je vous prie.

BERTUCCIO FALIERO.

Oh! mon oncle! vous, guerrier, et homme d'état; vous, le maître de la
république, vous l'êtes donc aussi de vous-même! J'étais réellement
surpris de vous voir, dans cette fureur et à votre âge, oublier ainsi
toute modération, toute prudence: il est vrai que la cause--

LE DOGE.

Oui, pensez à la cause--ne l'oubliez pas.--Quand vous irez prendre du
repos, que le souvenir en perce dans vos songes; et quand le jour
renaîtra, qu'il se place entre le soleil et vous; qu'il ternisse d'un
sinistre nuage vos plus beaux jours d'été: c'est ainsi qu'il me
suivra.--Mais pas un mot, pas un signe.--Laissez-moi tout
conduire.--Nous aurons beaucoup à faire, et vous aurez votre tâche.
Maintenant, éloignez-vous; j'ai besoin d'être seul.

BERTUCCIO FALIERO.

(Il relève le bonnet ducal et le pose sur la table.)

Avant que je ne parte, reprenez, je vous prie, ce que vous aviez
répudié; jusqu'à ce que vous puissiez le changer en diadême. Je vous
quitte, en vous priant, en toute chose, de compter sur moi, comme sur
votre plus proche et plus fidèle parent, non moins que sur le citoyen et
le sujet le plus loyal.

(Il sort.)

LE DOGE, seul.

Adieu, mon digne neveu. (Prenant le bonnet ducal.) Misérable hochet,
entouré de toutes les épines d'une couronne, mais incapable d'investir
le front qui le porte de cette royale majesté au-dessus de l'insulte;
vil et dégradé colifichet, je te reprends comme je ferais un masque. (Il
le met sur sa tête.) Oh! comme ma tête souffre sous ton poids, comme mes
tempes se soulèvent sous ton honteux fardeau! Ne pourrai-je donc te
transformer en diadême? N'étoufferai-je pas ce Briarée despotique, dont
les cent bras disposent du sénat, réduisent à rien le peuple, et font du
prince un esclave? Dans ma vie, j'ai mis à fin des travaux non moins
difficiles.--Ce fut à son profit, et voilà comme il m'en récompense.--Ne
puis-je donc en demander le prix? Ah! que n'ai-je encore une seule
année, un seul jour de ma forte jeunesse; alors que mon corps obéissait
à mon ame comme le coursier à son maître: comme je foulerais aux pieds,
sans avoir besoin de nombreux amis, tous ces confians patriciens.
Maintenant, il faut que d'autres bras viennent servir les projets de mes
cheveux blancs; mais, du moins, je saurai diriger cette tâche difficile:
bien que je ne puisse encore enfanter qu'un chaos de pensées confuses,
mon imagination est dans sa première opération; c'est à la réflexion
qu'il appartient de les modifier.--L'armée est peu nombreuse dans--

VINCENZO, entrant.

Quelqu'un demande une audience de son altesse.

LE DOGE.

Je ne le puis.--Je ne veux voir personne, pas même un patricien.--Qu'il
porte son affaire au conseil.

VINCENZO.

Seigneur, je lui porterai votre réponse: sa présence ne peut vous
intéresser.--C'est un plébéien, et, si je ne me trompe, le commandant
d'une galère.

LE DOGE.

Comment! le patron d'une galère, dites-vous? c'est-à-dire, un officier
de l'état. Introduisez-le, il s'agit peut-être du service public.

(Vincenzo sort.)

LE DOGE, seul.

On peut sonder ce patron; je vais l'essayer. Je sais que les citoyens
sont mécontens; ils en ont sujet depuis la fatale journée de Sapienza,
où la victoire resta aux Génois. Une autre cause encore, c'est que, dans
l'état, ils ne sont plus rien, et moins que rien dans la ville,--de
pures machines soumises au bon plaisir des nobles. Les troupes ont un
long arriéré dans leur paie; on leur a fait souvent de vaines promesses;
ils murmurent hautement; ils peuvent sourire à quelque espoir de
changement: on pourrait les acquitter avec le pillage.--Mais les
prêtres?--ou je me trompe fort, ou le clergé ne sera pas des nôtres; il
me hait depuis cet instant d'emportement où, pour presser sa marche, je
frappai l'évêque de Trévise, dont la lenteur m'était insupportable.
Cependant, on peut les gagner, du moins le pontife romain leur chef, au
moyen de quelques concessions opportunes. Mais, sur toute chose, il faut
de la promptitude; au crépuscule de mes jours, je n'ai plus à moi que
quelques lueurs. Si j'affranchis Venise, si je venge mes injures,
j'aurai vécu assez long-tems, et je m'endormirai volontiers près de mes
pères. Mais, si je ne le puis, mieux eût valu n'avoir vu que vingt
printems; et, depuis soixante années, être descendu--où?--peu m'importe,
où je serai bientôt--où tout doit finir.--Ne valait-il pas mieux ne
jamais être, que de vivre courbé sous le joug de ces infâmes tyrans?
Mais je réfléchis--il y a, de troupes réelles, trois mille hommes postés
à--

(Vincenzo et Israël Bertuccio entrent.)

VINCENZO.

Si son altesse le permet, le patron dont je lui ai parlé va solliciter
son attention.

LE DOGE.

Laissez-nous, Vincenzo. (Vincenzo sort.) Avancez, monsieur.--Que
voulez-vous?

ISRAEL BERTUCCIO.

Justice.

LE DOGE.

De qui?

ISRAEL BERTUCCIO.

De Dieu, et du Doge.

LE DOGE.

Hélas! mon ami, vous la demandez au moins respecté, au moins puissant
des Vénitiens. Adressez-vous au conseil.

ISRAEL BERTUCCIO.

Je le ferais en vain; celui qui m'a offensé en fait partie.

LE DOGE.

Il y a du sang sur ton visage, d'où vient-il?

ISRAEL BERTUCCIO.

C'est le mien, et ce n'est pas la première fois qu'il coule pour Venise;
mais c'est la première fois qu'un Vénitien le fait répandre. Un noble
m'a frappé.

LE DOGE.

Il a vécu?

ISRAEL BERTUCCIO.

Il existe encore.--Car j'avais et je conserve encore l'espoir que vous,
mon prince; vous, soldat comme moi, vous vengerez celui auquel les
règles de la discipline et les lois de Venise interdisent le droit de se
défendre lui-même; autrement--je n'en dis pas davantage.

LE DOGE.

Vous agiriez vous-même.--N'est-ce pas cela?

ISRAEL BERTUCCIO.

Je suis un homme, mon seigneur.

LE DOGE.

Eh bien! celui qui vous frappa l'est également.

ISRAEL BERTUCCIO.

On le dit; et même il passe pour noble dans Venise; mais depuis qu'il a
oublié que j'en étais un, et qu'il m'a traité comme une brute, la brute
reviendra sur lui.

LE DOGE.

Mais, dites-moi, quel est son nom, sa famille?

ISRAEL BERTUCCIO.

Il se nomme Barbaro.

LE DOGE.

Et quelle fut la cause? le prétexte, du moins?

ISRAEL BERTUCCIO.

Je suis le commandant de l'arsenal, et c'est à moi qu'est confié le soin
de faire restaurer ceux de nos bâtimens que la flotte génoise a le plus
maltraités l'année dernière. Ce matin, le noble Barbaro vint me trouver;
il était furieux de ce que nos ouvriers avaient, pour exécuter les
ordres de la république, négligé ceux de ses gens. Je me hasardai à les
justifier.--Il leva la main--et vous voyez mon sang; c'est la première
fois qu'il coule à ma honte.

LE DOGE.

Dites-moi, servez-vous depuis long-tems?

ISRAEL BERTUCCIO.

Depuis assez long-tems pour me rappeler le siége de Zara; je combattis
sous le chef qui mit en fuite les Huns: d'abord mon général, maintenant
le Doge Faliero.

LE DOGE.

Comment, nous sommes donc camarades! Le manteau ducal vient de m'être
donné, et vous étiez nommé, avant mon retour de Rome, commandant de
l'arsenal: voilà pourquoi je ne vous reconnaissais pas. A qui devez-vous
votre office?

ISRAEL BERTUCCIO.

Au dernier Doge. J'avais encore auparavant mon vieil emploi de patron
d'une galère: on m'accorda l'arsenal comme la récompense de certaines
cicatrices (c'est ainsi que voulait bien dire votre prédécesseur).
Hélas! devais-je penser que sa bonté me conduirait un jour devant son
successeur comme un pauvre plaignant sans espoir; et dans une pareille
cause encore!

LE DOGE.

Vous êtes donc bien vivement blessé?

ISRAEL BERTUCCIO.

A jamais, à mes yeux.

LE DOGE.

Expliquez-vous, ne craignez rien; frappé au cœur comme vous l'êtes,
quelle serait la vengeance qui vous plairait?

ISRAEL BERTUCCIO.

Celle que je n'ose dire, et que cependant je tirerai.

LE DOGE.

Alors que venez-vous me demander?

ISRAEL BERTUCCIO.

Je viens réclamer justice, parce que mon général est le Doge, et qu'il
ne verra pas insulter impunément son vieux soldat. Si tout autre que
Faliero occupait le trône ducal, ce sang se serait déjà confondu dans un
autre sang.

LE DOGE.

Vous venez me demander justice!--à moi, _moi_, le Doge de Venise! Eh,
mon ami, je ne puis vous la donner; je ne puis même l'obtenir.--Il n'y a
qu'une heure, on me l'a solennellement déniée.

ISRAEL BERTUCCIO.

Que dit votre altesse!

LE DOGE.

On a condamné Steno à un mois d'arrêt.

ISRAEL BERTUCCIO.

Quoi! Steno, qui osa salir le trône ducal de ces mots insultans qui
crient vengeance aux yeux de tous les Vénitiens!

LE DOGE.

Oui, et, je n'en doute pas, ces mots ont trouvé des échos dans
l'arsenal: se mariant à chaque coup de marteau, ils réveillaient la
grosse joie des artisans; ou, servant de chorus aux mouvemens des rames,
ils s'échappaient des lèvres des vils esclaves de nos galères: et tous,
en les chantant, se félicitaient de ne pas être un radoteur déshonoré
comme le Doge.

ISRAEL BERTUCCIO.

Est-il possible? pour Steno un mois d'emprisonnement!

LE DOGE.

Vous connaissiez l'offense, vous en savez la punition; puis vous
demanderez justice de _moi_! Adressez-vous aux Quarante, qui jugèrent
Michel Steno; ils ne feront pas moins pour Barbaro,--n'en doutez pas.

ISRAEL BERTUCCIO.

Ah! si j'osais dire mes sentimens!

LE DOGE.

Parlez: il n'y a plus pour moi d'outrages à craindre.

ISRAEL BERTUCCIO.

Eh bien! d'un mot, d'un seul mot, vous pouvez vous venger.--Je ne parle
plus de ma petite offense: qu'est-ce, en effet, qu'un coup, un soufflet
même reçu par un être comme moi?--mais de l'infâme insulte faite à votre
rang, à votre personne.

LE DOGE.

Vous oubliez mon pouvoir, qui est celui d'un paysan; ce bonnet n'est pas
la couronne d'un monarque; ce manteau peut exciter la pitié bien plus
que les guenilles d'un mendiant: car celles du mendiant lui
appartiennent, mais ce costume on le prête seulement à cette pauvre
marionnette, forcée de jouer le rôle de souverain.

ISRAEL BERTUCCIO.

Voulez-vous être roi?

LE DOGE.

Oui--roi d'un peuple heureux.

ISRAEL BERTUCCIO.

Voulez-vous être le prince souverain de Venise?

LE DOGE.

Oui, si mon peuple partageait la souveraineté; oui, si lui et moi nous
cessions d'être les esclaves de cette immense hydre aristocratique dont
les têtes venimeuses ont empoisonné l'air de ces lieux.

ISRAEL BERTUCCIO.

Cependant vous êtes né, et vous vivez encore parmi les nobles.

LE DOGE.

Maudit l'instant où je naquis dans leur rang! c'est à ma naissance que
je dois d'avoir été fait Doge pour ma honte; mais j'ai vécu, j'ai agi en
soldat, en sujet de Venise et de son peuple, et non pas du sénat. Je fus
récompensé par la gloire qui m'entoura, par le bien-être de mes
concitoyens. J'ai combattu, j'ai été blessé, j'ai remporté des
victoires; maintes fois j'ai, dans mes ambassades, fait la paix quand
elle était utile à ma patrie: pendant près de soixante ans, j'ai servi
l'état dans des contrées et sur des mers lointaines, et toujours pour
Venise. Contempler au loin ses chères tourelles, fendant les flots
azurés du Lago, telle était alors la seule récompense que
j'ambitionnasse; mais je ne m'offrais pas au danger pour une poignée
d'hommes, pour une secte ou pour une faction, et si vous voulez savoir
quel était le mobile de ma conduite, demandez au pélican pourquoi il
entr'ouvre ses flancs? uniquement pour ses petits, vous répondrait-il,
si les oiseaux parlaient.

ISRAEL BERTUCCIO.

Les nobles pourtant vous ont fait Doge.

LE DOGE.

En effet. Je ne recherchais pas cet honneur. J'en reçus la nouvelle
flatteuse, en revenant de mon ambassade à Rome: et n'ayant jamais
jusqu'alors refusé peines, charges, ou offices pour le service de
l'état, je ne crus pas, dans ma vieillesse, pouvoir décliner de tous les
emplois, le plus haut en apparence, mais le plus humble de tous; par ce
qu'il force d'endurer: toi, mon sujet insulté, ne m'en offres-tu pas la
preuve, quand je ne puis faire aujourd'hui la moindre chose pour toi?

ISRAEL BERTUCCIO.

Vous nous vengerez tous deux, si vous en avez la volonté; tous deux et
plusieurs milliers d'hommes non moins oppressés que nous. Ils
n'attendent qu'un signal--voulez vous le donner?

LE DOGE.

Votre langage est pour moi une énigme.

ISRAEL BERTUCCIO.

Que je vais expliquer au risque de ma vie si vous voulez me prêter une
oreille attentive.

LE DOGE.

Parlez donc.

ISRAEL BERTUCCIO.

Ce n'est pas vous, ce n'est pas moi qui sommes les seuls injuriés et
trahis, les seuls méprisés et foulés aux pieds; le peuple entier murmure
hautement et nourrit le vif ressentiment de ses outrages. Les soldats
étrangers que le sénat devait payer se plaignent de ne pas l'être
encore; les marins de Venise et les troupes de la république sont unis
de cœur avec les citoyens. En est-il, en effet, parmi eux, un seul dont
les frères, le père, les enfans, les femmes, les sœurs n'aient pas subi
l'oppression ou le déshonneur de quelque noble? Et d'ailleurs, la guerre
désespérée contre les Génois est alimentée avec le sang des plébéiens et
les trésors, fruit d'une longue industrie. Voilà le sujet qui les
enflamme: et maintenant encore--mais j'oublie, en parlant ainsi, que je
trace peut-être la sentence de ma mort.

LE DOGE.

La mort! la craindrais-tu après l'affront que tu as souffert? Tais-toi
donc, vis pour être encore frappé par ceux qui ont déjà ensanglanté ton
visage.

ISRAEL BERTUCCIO.

Non; quoi qu'il arrive, je parlerai, et si le Doge de Venise est mon
délateur, honte à jamais sur lui; et de plus, malheur, car il perdra
bien plus que moi.

LE DOGE.

Ne crains rien de ma part; poursuis.

ISRAEL BERTUCCIO.

Sachez donc que, dans cette ville, sont réunis sous la foi du serment,
une troupe d'amis au cœur vaillant et sincère, guerriers à l'épreuve de
toutes les fortunes. Depuis long-tems, ils pleuraient sur Venise.
Était-ce avec raison? eux qui l'avaient servie par toute la terre, qui
l'avaient affranchie du joug des étrangers, pouvaient-ils ne pas
embrasser la cause de leurs frères? Ils ne sont pas nombreux, mais
pourtant ils suffiront à leur grand projet; ils ont des armes, des
moyens, de l'espérance, et le courage qui sait attendre.

LE DOGE.

Et qu'attendent-ils donc?

ISRAEL BERTUCCIO.

Un moment pour frapper.

LE DOGE, à part.

Quand Saint-Marc sonnera-t-il cette heure?

ISRAEL BERTUCCIO.

Aujourd'hui je mets entre vos mains ma vie, mon honneur, toutes mes
espérances terrestres, mais dans la ferme confiance que des injures
comme les nôtres, nées de la même source, engendreront la même
vengeance. Si je ne me suis pas trompé, vous serez notre chef
d'abord--notre souverain dans la suite.

LE DOGE.

Combien êtes-vous?

ISRAEL BERTUCCIO.

Avant de vous répondre, il me faut votre réponse.

LE DOGE.

Comment, s'il vous plaît? des menaces!

ISRAEL BERTUCCIO.

Non, sur mon ame! J'ai pu me trahir moi-même: mais dans ces antres
mystérieux qui environnent votre palais, dans ces cachots _aux toits de
plomb_ non moins horribles, il n'est pas de torture capable de
m'arracher le nom d'un seul complice: les _pozzi_, les _piombi_ seraient
inutiles; ils peuvent me tirer du sang, mais non quelque secret; je
passerai le redoutable Pont des Soupirs satisfait en songeant que les
miens seront peut-être les derniers qui retentiront sur les flots qui
séparent l'assassin de sa victime. Il en est d'autres qui vivront pour
me plaindre et me venger.

LE DOGE.

Mais pourquoi, si tels sont vos projets et vos forces, venez-vous ici
demander justice, quand vous vous disposez ainsi à vous la faire
vous-même?

ISRAEL BERTUCCIO.

C'est parce que l'homme qui vient réclamer protection auprès de
l'autorité, échappe, par ce témoignage de soumission et de confiance,
aux soupçons de conspirer contre elle; mais si j'avais reçu un soufflet
avec humilité, mon front hypocrite, mes menaces comprimées, m'eussent de
suite signalé à l'inquisition des Quarante. Une réclamation, au
contraire, quelque furieuse qu'elle soit, quel que soit l'emportement de
son expression, est peu à craindre, et ne peut exciter de défiance.
J'avais d'ailleurs un autre motif.

LE DOGE.

Et lequel?

ISRAEL BERTUCCIO.

Le bruit courait que le Doge était fort irrité de ce que les _Avogadori_
avaient renvoyé Michel Steno devant les Quarante. Je vous avais servi,
je vous honorais; je compris votre offense: car vous êtes, je le sais,
de ces esprits qui ressentent dix fois le bien et le mal qu'on leur
fait. Mon but était de vous décider à la vengeance. Vous savez tout
maintenant, et le danger que je cours peut vous garantir ma sincérité.

LE DOGE.

Vous risquez beaucoup, mais c'est ainsi que l'on obtient de grands
résultats. Tout ce que je puis vous dire en ce moment, c'est que votre
secret ne sera pas violé.

ISRAEL BERTUCCIO.

Et, est-ce tout?

LE DOGE.

Tant que vous ne m'avez pas tout confié; quelle autre réponse puis-je
vous faire?

ISRAEL BERTUCCIO.

Mais n'est-ce pas assez de vous avoir confié ma vie?

LE DOGE.

Je dois savoir votre plan, vos noms, votre nombre; celui-ci, pour
chercher à l'augmenter, ceux-là pour les mûrir et les encourager.

ISRAEL BERTUCCIO.

Nous sommes déjà en assez grand nombre, nous ne désirons plus d'autre
allié que vous.

LE DOGE.

Mais, du moins, nommez-moi vos chefs.

ISRAEL BERTUCCIO.

Vous les connaîtrez, mais quand nous aurons l'assurance formelle que
vous ne cherchez pas à nous perdre.

LE DOGE.

Quand, dans quel lieu?

ISRAEL BERTUCCIO.

Cette nuit je conduirai dans votre appartement deux des principaux
chefs; la prudence nous défend d'en introduire un plus grand nombre.

LE DOGE.

Arrêtez--je pense!... si je quittais ce palais? si moi-même je venais me
confier à vous?

ISRAEL BERTUCCIO.

Seul, vous pouvez venir.

LE DOGE.

Je ne conduirai que mon neveu.

ISRAEL BERTUCCIO.

Non pas, serait-il votre fils.

LE DOGE.

Malheureux! oses-tu nommer mon fils? il mourut les armes à la main à
Sapienza en défendant cette ingrate patrie. Ah! que n'est-il vivant, et
son père dans le tombeau! ou, s'il vivait encore auprès de moi, je
n'aurais pas besoin du douteux secours des étrangers.

ISRAEL BERTUCCIO.

De tous ces étrangers que tu soupçonnes, il n'en est pas un seul qui
n'ait pour toi une tendresse filiale, si tu veux leur montrer la
sincérité d'un père.

LE DOGE.

Le jour tombe, quelle est la place de réunion?

ISRAEL BERTUCCIO.

A minuit je viendrai seul et masqué à l'endroit que votre altesse voudra
me désigner. Je vous y attendrai, et sous ma conduite vous viendrez
recevoir nos hommages et prononcer sur notre sort.

LE DOGE.

A quelle heure se lève la lune?

ISRAEL BERTUCCIO.

Tard; mais l'atmosphère est épaisse et sombre, on entend le sirocco.

LE DOGE.

A minuit donc, près de l'église, tombeau de mes ancêtres, placée sous la
double invocation des apôtres Paul et Jean. Une gondole conduite par un
seul rameur me fera franchir l'étroit canal qui l'entoure; trouvez-vous
là.

ISRAEL BERTUCCIO.

Je n'y manquerai pas.

LE DOGE.

Pour le moment il faut vous retirer.

ISRAEL BERTUCCIO.

Oui, dans la ferme espérance que votre altesse ne faiblira pas dans ses
grandes résolutions. Prince, je me retire.

(Israël Bertuccio sort.)

LE DOGE, seul.

A minuit, près de l'église Saint-Jean et Paul, où dorment mes nobles
aïeux. Je me présenterai.--Pourquoi? pour tenir conseil dans l'obscurité
avec de vulgaires bandits réunis par l'espoir de ruiner l'état; mais
l'un de mes pères ne soulevera-t-il pas la voûte qui recèle deux Doges
mes prédécesseurs; ne m'entraînera-t-il pas avec lui? Je voudrais qu'ils
le pussent, car je pourrais encore jouir auprès d'eux d'une tombe
glorieuse. Hélas! rejetons ces pensées pour songer seulement à ceux qui
m'ont rendu indigne du grand et noble nom qui rappelait la dignité des
antiques patriciens de Rome. Je le relèverai; je rehausserai dans nos
annales son premier lustre en me vengeant avec délices de tout ce qu'il
y a de bas dans Venise, et en affranchissant mes concitoyens. Ou bien,
je succomberai, en proie aux calomnies toujours croissantes de la
postérité; car elle ne sait pas épargner le nom des vaincus, et pour
César et Catilina, la véritable pierre de touche de la vertu, à ses
yeux, c'est le succès.

FIN DU PREMIER ACTE.



                              ACTE II.


SCÈNE PREMIÈRE.

ANGIOLINA, MARIANNA.


ANGIOLINA.

Qu'a répondu le Doge?

MARIANNA.

Il a dit que, pour le moment, il était invité à une conférence; mais
elle doit être terminée maintenant. Je viens d'apercevoir les sénateurs
qui s'éloignaient dans leur barque, et l'on peut voir encore la dernière
gondole dont le reflet paraît sur les ondes tranquilles.

ANGIOLINA.

Je voudrais le voir de retour: il a été vivement tourmenté ces jours-ci;
et le tems qui ne lui a rien ôté de son ame fière, et qui n'a pas même
affaibli son enveloppe mortelle, comme s'il lui suffisait d'être
alimenté par un esprit vaste et sans cesse agité--le tems, dis-je, n'a
qu'un faible pouvoir sur ses maux et ses ressentimens; différent en cela
des autres caractères de la même trempe, dont la violence n'a qu'un
instant de durée. Tout offre chez lui un aspect d'immortalité; pensées,
sentimens, mouvemens passionnés, le bien et le mal, tout porte chez lui
le sceau de la jeunesse, et son front n'est chargé que des cicatrices de
l'esprit, de la trace des idées profondes et de leur décrépitude: encore
a-t-il été plus agité ces jours-ci que de coutume. Quand reviendra-t-il?
car j'ai seule quelque puissance sur son esprit troublé.

MARIANNA.

En effet, son altesse a ressenti vivement l'affront de Steno; mais sans
doute en ce moment le coupable subit, en expiation de sa lâche insulte,
un châtiment qui ne peut qu'accroître le respect dû à la vertu des
dames, et au rang des patriciens.

ANGIOLINA.

L'insulte fut grossière, mais elle ne m'atteignit pas; la calomnie
dénotait une ame trop méprisable: quant aux effets, quant à l'impression
profonde qu'elle a faite sur Faliero, sur cette ame fière, indomptable
et austère--pour tout autre que moi; hélas! en songeant à ce qu'elle
peut entraîner, je ne puis m'empêcher de frémir.

MARIANNA.

Il est bien clair que le Doge ne vous soupçonnera pas.

ANGIOLINA.

Me soupçonner! quand Steno lui-même ne l'eût pas osé! quand, pour tracer
sa diffamation, il ravissait à la dérobée un rayon fugitif de la lune!
Sa propre conscience ne s'élevait-elle pas contre son action, et chaque
ombre, en arrêtant sa main[loc5], ne lui rappelait-elle pas toute la
lâcheté de sa conduite?

[Note loc5: M.A.P. donne ici des yeux perçans aux ombres. _Chaque ombre
sur les murs_, traduit-il, _le regardait d'un air menaçant_.]

MARIANNA.

Il serait bien à désirer qu'on le punît sévèrement.

ANGIOLINA.

C'est ce qui est arrivé.

MARIANNA.

Comment! l'arrêt serait-il rendu? serait-il condamné?

ANGIOLINA.

Tout ce que je sais, c'est qu'il a été convaincu.

MARIANNA.

Le croiriez-vous assez puni par-là de sa lâche conduite?

ANGIOLINA.

Je crains d'être juge dans ma propre cause, et puis j'ignore quelle
sorte de punition pouvait atteindre une ame corrompue comme celle de
Steno. Si son insulte n'affectait pas plus l'esprit des juges qu'elle
n'affecte le mien, il aura été pour toute peine laissé à sa honte; ou
plutôt à son impudeur.

MARIANNA.

Il faut une vengeance à la vertu diffamée.

ANGIOLINA.

Pourquoi? Quelle est cette vertu à laquelle il faut une victime? quelle
est-elle, si elle doit dépendre des paroles d'un homme? Le Romain, en
mourant, s'écriait: _Tu n'es qu'un nom_. Elle ne serait en effet rien de
plus, si le souffle humain pouvait la relever ou la flétrir.

MARIANNA.

Bien des femmes, pourtant, également fidèles et irréprochables,
sentiraient toute la gravité d'un pareil scandale; et des dames moins
rigides, comme il s'en trouve beaucoup à Venise, se montreraient, en
pareil cas, inexorables dans leur vengeance.

ANGIOLINA.

Toutes prouveraient également qu'elles prisent le nom de vertu plus que
la vertu même. Les premières, en faisant montre de leur honneur,
regardent donc comme pénible le soin qu'elles mettent à le conserver:
pour celles qui, sans l'avoir gardé, en gardent les dehors, elles s'en
parent comme d'un ornement; non pas qu'elles le jugent tel, mais parce
qu'elles sentent qu'il leur manque. Elles vivent dans la pensée des
autres, et voudraient qu'on crût à leur sagesse aussi bien qu'à leur
beauté.

MARIANNA.

Pour une dame noble, vous avez d'étranges idées.

ANGIOLINA.

C'était celles de mon père c'est, avec son nom, le seul héritage qu'il
m'ait laissé.

MARIANNA.

Que voudriez-vous de plus: femme d'un prince, du souverain de la
république?

ANGIOLINA.

Femme d'un paysan, je n'en chercherais pas d'autre; mais je n'en sens
pas moins la tendresse et la gratitude que mérite mon père, pour avoir
confié ma main à son vieux, éprouvé et fidèle ami, le comte Val di
Marino, aujourd'hui notre Doge.

MARIANNA.

Mais, avec cette main, n'engagea-t-il pas votre cœur?

ANGIOLINA.

Oui, sans doute, ou jamais il ne le fut.

MARIANNA.

Cependant cette étrange disproportion d'âge, et, permettez-moi de le
dire, cette disparité de goûts laissaient au monde le droit de douter
qu'une telle union fût toujours favorable à votre sagesse et à votre
beauté.

ANGIOLINA.

Le monde parle d'après lui-même: pour moi, mon cœur m'a jusqu'à présent
dicté mes devoirs; ils sont nombreux, mais bien faciles.

MARIANNA.

Réellement, l'aimeriez-vous?

ANGIOLINA.

J'aime toutes les nobles qualités qui sont dignes de l'être. C'est ainsi
que j'aimais mon père, qui le premier m'apprit à distinguer ce qu'il
fallait chérir dans les autres, et à toujours subordonner les passions
ignobles aux plus purs sentimens de notre nature. Il confia mon sort à
Faliero: car il l'avait connu noble et brave, généreux, doué de toutes
les qualités du soldat, du citoyen, de l'ami, tel enfin que moi-même je
l'ai trouvé. Ses défauts sont ceux que donnent aux grandes ames
l'habitude du commandement, trop d'orgueil et des passions profondément
impétueuses, nourries par le commerce de patriciens et par une vie
livrée aux orages de la politique et de la guerre. Il a de plus ce vif
sentiment de l'honneur qui devient un devoir, retenu dans de certaines
bornes, mais qui n'est plus qu'un vice quand on vient à les franchir: et
c'est là ce que je crains pour lui en ce moment. Depuis sa naissance, il
a montré un caractère impétueux, mais ce défaut était racheté chez lui
par tant de grandeur d'ame, que la plus altière des républiques n'avait
pas craint de le revêtir alternativement de toutes ses dignités, depuis
ses premiers exploits jusqu'au retour de sa dernière ambassade, alors
qu'elle le choisit pour Doge.

MARIANNA.

Mais, avant ce mariage, votre cœur n'avait-il jamais battu pour un seul
patricien, dont l'âge se rapprochât de vous, dont la beauté pût se
comparer à la vôtre? ou depuis, ne vîtes-vous jamais personne qui, si
votre main eût encore été libre, vous semblât digne de prétendre à la
fille de Lorédan?

ANGIOLINA.

J'ai répondu à votre première question, en vous disant que je consentis
à me marier.

MARIANNA.

Et à la seconde?

ANGIOLINA.

Elle ne mérite pas de réponse.

MARIANNA.

Je vous demande pardon si j'ai eu le malheur de vous offenser.

ANGIOLINA.

Je n'ai pas de courroux; mais j'éprouve quelque surprise: j'ignorais que
des cœurs à jamais liés pussent songer à revenir sur ce que _maintenant_
ils choisiraient s'ils étaient encore libres.

MARIANNA.

C'est leur ancien choix qui souvent les porte à supposer que dans un
nouveau ils montreraient plus de sagesse.

ANGIOLINA.

Cela peut être, je n'ai jamais pensé à de pareilles choses.

MARIANNA.

Madame, voici le Doge,--dois-je me retirer?

ANGIOLINA.

Je pense qu'il vaut mieux que vous me quittiez; il semble oppressé de
tristes idées, voyez comme il s'avance d'un air pensif!

(Marianna sort.)

(Entrent le Doge et Pietro.)

LE DOGE, venant.

Il y a un certain Philippe Calendaro à l'arsenal qui commande à
quatre-vingts hommes, et qui jouit d'une grande influence, même sur
l'esprit de ses camarades. Cet homme, ai-je entendu dire, est fier,
entreprenant, d'un esprit prompt et populaire, d'ailleurs il a de la
discrétion, il serait à désirer qu'il fût des nôtres. Je pense bien
qu'Israël Bertuccio s'est assuré de lui, mais j'imagine qu'on
pourrait.--

PIETRO..

Seigneur, daignez me pardonner si j'interromps vos méditations, mais le
sénateur Bertuccio, votre parent, m'a chargé de m'informer auprès de
vous de l'heure à laquelle il pourrait obtenir de vous parler.

LE DOGE.

A la chute du jour.--Un moment--je réfléchis--à la dernière heure de la
nuit.

(Pietro sort.)

ANGIOLINA.

Monseigneur!

LE DOGE.

Pardonnez-moi, ma chère enfant,--Pourquoi tardiez-vous si long-tems à
m'approcher?--je ne vous voyais pas.

ANGIOLINA.

Vous étiez absorbé dans vos pensées, et celui qui vient de s'éloigner
pouvait avoir à vous transmettre quelques paroles graves de la part du
sénat.

LE DOGE.

Du sénat!

ANGIOLINA.

Je craignais de l'interrompre dans les devoirs qu'il vous rendait sans
doute en son nom.

LE DOGE.

Au nom du sénat! erreur, c'est nous qui devons toute sorte de respect au
sénat.

ANGIOLINA.

Je croyais que le Doge avait le commandement suprême à Venise.

LE DOGE.

Il le devrait! mais brisons-là, et reprenons notre sérénité. Comment
vous portez-vous? avez-vous pris l'air aujourd'hui? le tems est sombre,
mais le calme des vagues favorise le léger mouvement de la rame du
gondolier. Avez-vous présidé à quelques réunions d'amies, ou vos chants
ont-ils charmé votre solitude? Est-il, dites-moi, quelque chose qui
flatte vos désirs, et qui reste dans le cercle étroit de la puissance
laissée au Doge? Souhaitez-vous quelque brillante distraction, ou bien
quelques innocens plaisirs de solitude ou de société satisferont-ils
votre cœur, et compenseront-ils tant d'instans pénibles passés auprès
d'un vieillard toujours chargé de soucis? Dites un mot: vos vœux seront
accomplis.

ANGIOLINA.

Vous avez toujours été bon pour moi.--Que pourrais-je désirer ou
solliciter, si ce n'est de vous voir plus souvent, et surtout plus
tranquille?

LE DOGE.

Plus tranquille!

ANGIOLINA.

Oui, plus tranquille, monseigneur!--Ah! pourquoi vous tenir à part et
vous promener ainsi seul? Pourquoi votre front trahit-il tant de
profondes émotions, sans pourtant révéler de quelle nature elles peuvent
être?

LE DOGE.

Tant d'émotions!--Quoi donc? que pourraient-elles révéler?

ANGIOLINA.

Hélas! un cœur peut-être brisé.

LE DOGE.

Ce n'est rien, mon enfant.--Mais vous savez quels soins continuels
oppressent tous ceux qui gouvernent cette république précaire, toujours
redoutant au dehors les Génois, à l'intérieur les mécontens.--Voilà ce
qui m'occupe et peut me troubler plus qu'à l'ordinaire.

ANGIOLINA.

Ces motifs, cependant, existaient depuis long-tems, et c'est depuis peu
de jours que je vous vois ainsi. Pardonnez-moi, vous avez sur le cœur
quelque choses de plus que le fardeau des devoirs publics; vous le
supportez depuis long-tems; et un génie comme le vôtre a dû le rendre
léger, je dirais même nécessaire pour nourrir l'activité de votre
esprit. Ce ne sont pas des inquiétudes ou des dangers qui pouvaient vous
ébranler; vous, qui avez vu tant de tempêtes sans succomber dans aucune;
vous, qui parvenu au faîte du pouvoir, n'avez jamais senti vos pas
chanceler en y montant; et qui, de ce sommet éblouissant pour tout
autre, pouvez étendre un regard ferme et calme sur l'abîme qui vous
entoure de toutes parts. La guerre civile embrasât-elle Saint-Marc,
votre vertu n'en serait pas accablée; comme vous vous êtes élevé, vous
tomberiez avec un front serein. Telle n'est donc pas la source de ce que
vous éprouvez; c'est votre orgueil qui murmure aujourd'hui, et non pas
votre patriotisme.

LE DOGE.

Mon orgueil, Angiolina, hélas! il n'en est plus pour moi.

ANGIOLINA.

Oui, c'est le péché qui perdit les anges, celui de tous auquel
succombent plus facilement les mortels les plus rapprochés d'une nature
angélique. Les hommes vils n'ont que de la vanité, les grandes ames ont
de l'orgueil.

LE DOGE.

Oui, j'avais le sentiment élevé, de l'honneur, de votre honneur
surtout.--Mais changeons de sujet.

ANGIOLINA.

Oh! non!--Jusqu'ici j'ai partagé en toute chose votre satisfaction, ne
me cachez pas, je vous en conjure, vos ennuis. Si les affaires publiques
en étaient la cause, vous le savez, je ne chercherais pas à les
pénétrer; mais je sens que vos chagrins ont un motif particulier, et
c'est à moi de les adoucir ou de les partager. Depuis le jour que
l'insolence du misérable Steno troubla votre repos, vous êtes devenu
méconnaissable, et je voudrais vous ramener à ce que vous étiez.

LE DOGE.

A ce que j'étais! Connaissez-vous l'arrêt de Steno?

ANGIOLINA.

Non.

LE DOGE.

Un mois de prison.

ANGIOLINA.

N'est-ce pas assez?

LE DOGE.

Assez!--Oui, pour un ivrogne galérien, qui, fouetté de verges, murmure
contre son maître; mais ce n'est pas assez pour un lâche, qui, d'un
trait mensonger et froidement médité, vient graver la honte d'une dame
et d'un prince jusque sur le trône souverain.

ANGIOLINA.

Pour moi, je trouve un noble assez puni quand on l'a convaincu de
mensonge. Quelle autre punition ne serait pas légère, comparée à la
perte de l'honneur?

LE DOGE.

De pareils hommes n'ont pas d'honneur; ils n'ont que leur vile
existence,--et c'est là ce qu'on épargne.

ANGIOLINA.

Vous ne voudriez pas, pour cette offense, qu'on le fît mourir?

LE DOGE.

En ce _moment_, non.--Puisqu'il vit, qu'il reste vivant _encore_ aussi
long-tems que possible; il a cessé de mériter la mort. Le coupable que
l'on épargne a condamné ses juges: il est purifié; son crime retombe sur
eux.

ANGIOLINA.

Mon Dieu! si ce méprisable libertin avait répandu son sang pour une
aussi absurde calomnie, mon cœur n'aurait plus connu une heure de
plaisir, le sommeil aurait à jamais fui de mes yeux.

LE DOGE.

La loi divine ne demande-t-elle pas sang pour sang? et celui qui
flétrit, tue bien plus encore que celui qui assassine. Qui affecte le
plus l'homme que l'on frappe, ou la douleur ou la honte des coups? Les
lois humaines ne demandent-elles pas sang pour honneur? moins que pour
l'honneur, même pour un peu d'or. Les lois des nations ne
demandent-elles pas sang pour trahison? Et ce ne serait rien d'avoir
fait couler dans mes veines le plus corrosif des poisons? ce ne serait
rien d'avoir souillé les noms les plus beaux, le vôtre et le mien? ce ne
serait rien d'avoir livré un prince au mépris de son peuple? d'avoir
manqué au respect unanimement accordé par le genre humain, à la jeunesse
dans les femmes, aux cheveux blancs dans les hommes, à la vertu de votre
sexe, à la dignité du nôtre?--Mais, laissons ces réflexions à ceux qui
l'ont accusé.

ANGIOLINA.

Le ciel vous fait une loi de pardonner à vos ennemis.

LE DOGE.

Le ciel pardonne-t-il aux siens? Pourquoi ne sauve-t-il pas Satan des
flammes éternelles?

ANGIOLINA.

Oh! ne parlez pas ainsi;--le ciel vous pardonnera à vous et à vos
ennemis.

LE DOGE.

Ainsi soit-il, puisse le ciel leur pardonner!

ANGIOLINA.

Le ciel, mais vous?

LE DOGE.

Oui, quand ils seront dans le ciel.

ANGIOLINA.

Et jamais auparavant?

LE DOGE.

Qu'importe mon pardon? vieillard outragé, méprisé, trompé, qu'importe
mon pardon ou mon ressentiment? tous les deux ne sont-ils pas également
frivoles et impuissans? J'ai trop long-tems vécu. Mais, je vous prie,
changeons de sujet.--Mon enfant, ma femme insultée, la fille de Lorédan!
Qu'il était loin de penser, ton brave, ton loyal père, en te mariant à
son vieil ami, qu'il te vouait à l'ignominie!--Hélas! ignominie sans
péché, car tu es pure. Que n'avais-tu un autre époux, tout autre époux
dans Venise que le Doge, et jamais cette tache, cette infamie, ce
blasphème ne serait tombé sur toi. Si jeune, si belle, si bonne et si
chaste, subir un pareil affront et ne pas être vengée!

ANGIOLINA.

Que dites-vous? je le sais trop bien, car vous m'aimez encore, vous me
croyez, vous m'honorez; et tout le monde sait que vous êtes juste et que
je suis sincère. Dites-moi, que me reste-t-il à demander? que
pouvons-nous, moi désirer, vous ordonner encore?

LE DOGE..

C'est bien, trop bien peut-être: mais quoi qu'il arrive, chère enfant!
que ma mémoire te soit chère.

ANGIOLINA.

Mon Dieu! que me dites-vous?

LE DOGE.

N'importe, mais encore je voudrais, quel que soit le jugement des
autres, que vous me respectiez aujourd'hui, et dans ma tombe.

ANGIOLINA.

En pouviez-vous douter, et vous ai-je jamais donné lieu de soupçonner ma
foi?

LE DOGE.

Approchez, chère enfant, je dois vous dire quelques mots. Votre père fut
mon ami, la fortune variable le rendit mon débiteur pour quelques-uns de
ces services qui touchent toujours vivement les gens de bien: quand il
éprouva l'oppression de sa dernière maladie il souhaita notre union: non
qu'il voulût s'acquitter envers moi, depuis long-tems sa tendre amitié
ne lui laissait plus rien à acquitter: son espoir était de mettre votre
beauté orpheline à l'honorable abri des dangers qui, dans cet asile
empesté du vice, entourent les vierges pauvres et sans soutien. Il ne me
consulta pas, et je ne voulus pas m'opposer à l'idée qui charmait ses
derniers momens.

ANGIOLINA.

Je n'ai pas oublié avec quelle noblesse vous m'ordonnâtes de déclarer si
je ne sentais aucune préférence qui pût me rendre plus heureuse; votre
offre du douaire le plus beau de Venise, enfin votre intention de ne pas
vous prévaloir des dernières intentions de mon père sur vous.

LE DOGE.

Ainsi ce n'était pas une sotte et capricieuse extravagance de vieillard;
ce n'était pas l'aiguillon impur de quelque passion surannée qui me
décidèrent à demander la main d'une jeune et virginale beauté: car, dans
ma bouillante jeunesse, je savais m'élever au-dessus des passions de ce
genre: ce n'était pas ma vieillesse elle-même infectée de la lèpre du
libertinage qui s'attache aux cheveux blancs de certains hommes pervers,
et leur fait prendre, jusqu'à leur dernier jour, la lie des plaisirs
pour le plaisir lui-même. Je ne traînais pas au sacrifice d'un hymen
intéressé une victime innocente, trop délaissée pour refuser un sort
honorable, trop sensible pour ne pas entrevoir son malheur. Notre union
ne s'était pas formée sous de tels auspices; vous étiez libre de me
choisir, et d'un mot vous pouviez rendre inutile le choix de votre père.

ANGIOLINA.

J'y souscrirais, je le ferais encore à la face du ciel et de la terre;
car je ne m'en suis jamais repentie pour mon bonheur; mais, je
l'avouerai, quelquefois pour le vôtre, en songeant à vos derniers
ennuis.

LE DOGE, poursuivant.

Mais je savais que vous n'auriez jamais à accuser mon cœur; je savais
que mes jours n'avaient plus long-tems à vous être à charge: et alors je
me représentais la fille de mon vieil ami, sa noble fille libre d'un
nouveau choix plus sage et plus convenable, entrant alors dans tout
l'éclat de sa beauté, et devenue par ces premières années d'épreuve plus
capable de bien choisir; je la voyais héritière du nom et de l'opulence
d'un prince, et, par les courts ennuis inséparables de son union de
quelques étés avec un vieillard, garantie de tous les obstacles que la
chicane légale ou des parens envieux pouvaient élever contre ses droits.
Sans doute, quant aux années, l'enfant de mon meilleur ami pouvait mieux
choisir, mais il n'aurait jamais trouvé dans un autre un dévouement plus
tendre.

ANGIOLINA.

Monseigneur, je n'ai vu que le désir de mon père sanctifié par ses
derniers mots; je n'ai, pour y satisfaire, consulté que mon cœur; et
pour donner ma foi à celui auquel il me confiait, d'ambitieuses
espérances ne se mêlèrent jamais à mes songes, et l'heure de notre union
serait encore à venir, qu'elle sonnerait encore.

LE DOGE.

Je vous crois; je sais que vous êtes sincère: quant à l'amour, à cet
amour romanesque que, dès mon jeune âge, je regardais comme une
illusion, que j'avais toujours vue passagère, et souvent malheureuse, il
ne m'avait pas abusé autrefois; le pourrait-il donc aujourd'hui? Non:
j'espérais de vous un respect sincère et une affectueuse bienveillance,
comme le prix de ma sollicitude pour votre bonheur, de mon empressement
à satisfaire tous vos honnêtes désirs, de ma sécurité dans vos vertus,
de ma vigilance inaperçue, mais continuelle, pour vous soustraire à une
foule d'écueils auxquels vous exposait votre jeunesse; ne vous en
éloignant pas brusquement, mais vous déterminant à les éviter avant de
vous être aperçue que je le désirais pour vous. J'étais fier, non pas de
votre beauté, Angiolina, mais de votre conduite.--Je vous accordais une
confiance--une tendresse toute patriarchale, non pas un délirant
hommage, mais l'amitié la plus douce et la plus pénétrante; et
j'espérais de vous, en retour, tout ce que pouvaient mériter de pareils
sentimens.

ANGIOLINA.

Et vous l'avez toujours obtenu, monseigneur.

LE DOGE.

Je le pense; car en me choisissant, vous connaissiez la différence de
nos années, et vous m'avez choisi: je n'avais pas de confiance dans mes
qualités personnelles, je n'en aurais pas eu non plus dans les dons les
plus séduisans de la nature, si j'eusse encore été dans mon
vingt-cinquième printems: mais j'eus foi dans le sang de Lorédan, qui
coulait pur dans vos veines; j'eus foi dans l'ame que le ciel vous
donna, dans la candeur que votre père avait su vous inspirer, dans votre
piété confiante, dans vos douces vertus; en un mot, dans votre foi et
dans votre honneur eux-mêmes, comme la plus sûre garantie de mon honneur
et de ma foi.

ANGIOLINA.

Vous avez bien fait.--Je vous rends grâce d'avoir toujours cru qu'il
m'eût été impossible de vous respecter plus que je ne l'ai fait jusqu'à
présent.

LE DOGE.

Dans les ames où l'honneur est inné et fortifié par l'exemple, la foi
conjugale est défendue par un roc imprenable; dans celles où il n'est
pas né, et qu'assiégent sans cesse les pensées frivoles, dans les cœurs
où viennent lutter les vanités mondaines, où fermentent les agitations
sensuelles, je le sais, dans des veines ainsi infectées, il y aurait une
grande déception à rêver quelques traits de sang pur et chaste. Fût-elle
unie à l'être qu'elle désirait le plus au monde, au dieu de la poésie
lui-même, tel que nous le révèlent les plus parfaites sculptures; ou
bien à Alcide, revêtu de toute la majestueuse réunion de son enveloppe
humaine et céleste, l'ame où ne réside pas la vertu violerait bientôt la
foi qu'elle leur aurait promise. La vertu! c'est la constance qui la
prouve seule; le vice est toujours mobile, la vertu ne change jamais. La
femme, une fois coupable, chancellera toujours; car la nature du vice
est de varier, tandis que, semblable à l'astre du jour, la vertu demeure
immobile, et verse sur tout ce qui l'entoure des torrens de vie, de
lumière et de gloire.

ANGIOLINA.

Mais quand vous savez aussi bien reconnaître la source de la vertu chez
les autres, comment pouvez-vous, pardonnez ma franchise, céder vous-même
à la plus violente de ces passions? pourquoi laissez-vous troubler votre
grande ame d'une haine inquiète, pour un être de l'espèce de Steno?

LE DOGE.

Vous me jugez mal; ce n'est pas Steno qui pouvait ainsi m'émouvoir: s'il
en eût été capable, il serait aujourd'hui--mais laissons ce qui est
passé.

ANGIOLINA.

Mais alors quelles sont donc les pensées qui vous agitent, même dans ce
moment-ci?

LE DOGE.

C'est la majesté de Venise aujourd'hui violée, et d'un seul coup
outragée dans son prince et dans ses lois.

ANGIOLINA.

Hélas! pourquoi en prenez-vous cette opinion?

LE DOGE.

J'y ai pensé depuis.--Mais revenons au sujet dont je vous entretenais
tout-à-l'heure: tous ces motifs bien pesés, je vous épousai. Le monde
rendit justice à mes intentions; ma conduite et votre vertu
irréprochable prouvèrent assez qu'il avait bien jugé de moi: vous aviez
toute liberté;--la confiance, les respects sans bornes de mes proches et
de moi-même: née d'une famille accoutumée à donner à Venise des princes;
à renverser les rois de leurs trônes par les ravages de l'étranger; vous
paraissiez en tout digne du premier rang que vous occupiez parmi les
nobles Vénitiennes.

ANGIOLINA.

Pourquoi revenir sur cela, monseigneur?

LE DOGE.

Il le fallait afin de prouver qu'il suffisait pour vous flétrir de
l'haleine empestée d'un misérable:--un lâche, qu'en punition de son
indécente effronterie je fis sortir de l'une de nos réunions
solennelles, afin de lui apprendre à mieux se conduire dans les
appartemens du Doge; un être de cette espèce, s'il dépose sur les
murailles le venin de son cœur ulcéré, verra bientôt le poison qu'il a
exhalé s'étendre de lieux en lieux, et l'innocence de l'épouse et
l'honneur du mari deviendront victimes d'un quolibet; et l'infâme qui,
d'abord insultant à la pudeur virginale de vos suivantes, s'était
ensuite vengé du juste châtiment de son effronterie en calomniant
l'épouse de son souverain, l'infâme obtiendra son absolution de la
connivence de ses pairs!

ANGIOLINA.

Mais on l'a condamné à la réclusion.

LE DOGE.

C'était un acquittement qu'une prison pour un être comme lui; et ces
courts instans d'arrêt, il les passera dans un palais; mais j'ai fini
avec lui, il s'agit maintenant de vous.

ANGIOLINA.

De moi, monseigneur!

LE DOGE.

Oui, Angiolina, ne vous en étonnez pas: j'ai gardé cette source de
tourmens jusqu'au moment où j'ai reconnu que ma vie ne pouvait plus être
de longue durée; et j'imagine que vous aurez égard aux injonctions que
renferme cet écrit. (Il lui donne un papier.) Ne craignez rien, il n'a
rien qui vous puisse affliger: lisez-le plus tard, et dans un moment
opportun.

ANGIOLINA.

Pendant ou après votre vie, monseigneur, vous aurez toujours de moi les
mêmes respects: mais puissent vos jours être longs encore--et plus
heureux que celui-ci! Cette exaltation s'adoucira, vous reviendrez au
calme que vous devriez avoir--et que vous aviez.

LE DOGE.

Je serai ce que je devrais être ou je ne serai rien; mais jamais--oh!
non, jamais à l'avenir l'heureux calme qui protégeait les cheveux blancs
de Faliero ne se répandra sur le petit nombre de jours ou d'heures qui
peuvent encore lui rester! Jamais à l'avenir les souvenirs d'une vie qui
ne fut pas perdue pour la gloire ne viendront, semblables aux ombres qui
s'abaissent sur une belle journée d'été, adoucir pour moi l'instant d'un
repos éternel. Je ne demandais, je n'espérais plus rien, si ce n'est les
égards dûs à mes sueurs et au sang que j'ai versé; aux peines de l'ame
qu'il m'a fallu braver pour augmenter la gloire de mon pays. Satisfait
de le servir, le servir bien que son chef, je ne voulais que rejoindre
mes ancêtres, avec un nom pur et sans tache comme les leurs; et voilà ce
qu'on m'a refusé!--Oh! que ne suis-je mort à Zara!

ANGIOLINA.

Vous avez mieux fait. Ce jour-là vous avez sauvé la république; vivez
pour la sauver encore. Un jour, un autre jour comme celui-là serait pour
eux le plus sanglant reproche et la seule vengeance digne de vous.

LE DOGE.

Vous oubliez qu'une pareille journée ne se représente pas deux fois dans
un siècle; ma vie n'est guère moins longue, et la fortune s'est
acquittée envers moi en m'accordant une fois l'occasion qu'elle a si
rarement offerte dans la suite des tems et dans maintes contrées à ses
plus chers favoris. Mais pourquoi parler ainsi? Venise a oublié cette
journée.--Pourquoi donc la rappellerais-je? Adieu, chère Angiolina, j'ai
besoin d'être seul; il me reste à faire beaucoup--et l'heure se passe.

ANGIOLINA.

Souvenez-vous du moins de ce que vous fûtes.

LE DOGE.

Ce serait en vain, les souvenirs de bonheur cessent de le procurer quand
celui de la peine est encore cuisant.

ANGIOLINA.

Au moins, quelles que soient les affaires qui vous pressent, laissez-moi
vous conjurer de prendre un instant de repos: voilà plusieurs nuits que
votre sommeil est tellement agité que j'aurais cru devoir vous réveiller
si je n'eusse espéré que bientôt la nature allait dompter les cruelles
pensées qui semblaient vous troubler. Une seule heure de repos vous
rendra à vos travaux avec de nouvelles pensées plus vigoureuses et plus
fraîches.

LE DOGE.

Je ne le puis,--et je le pourrais que je devrais résister encore; jamais
le besoin de veiller ne fut plus impérieux. Encore quelques jours, oui,
quelques jours, quelques nuits d'insomnie et je reposerai bien.--Mais
où?--N'y pensons pas. Adieu, mon Angiolina.

ANGIOLINA.

Un instant encore,--laissez-moi un instant de plus près de vous; je ne
puis me décider à vous quitter ainsi.

LE DOGE.

Approche donc, ma chère enfant:--pardonne; tu méritais un meilleur sort
que le partage du mien, à l'instant où mes yeux plongent dans la sombre
vallée qu'enveloppe l'immense manteau de la mort. Quand je ne serai
plus--et peut-être sera-ce plus tôt que mes années ne semblent
l'annoncer, car il y a dans ces murs, au dehors et partout autour de
nous, un mouvement qui doit bientôt peupler les cimetières de cette
ville, bien autrement que ne le firent jamais la peste ou la
guerre,--quand je ne serai rien, oh! permets-moi d'espérer que ce que je
fus sera quelquefois encore un nom sur tes lèvres si pures, une ombre
dans ton imagination, celle d'un objet qui ne voudrait pas obtenir des
pleurs, mais un souvenir.--Chère enfant! laisse-moi m'éloigner,--le tems
presse.

(Ils sortent.)


SCÈNE II.

(Un endroit isolé près de l'arsenal.)

ISRAEL BERTUCCIO et PHILIPPE CALENDARO.


CALENDARO.

Quel accueil a-t-on fait, Israël, à votre dernière plainte?

ISRAEL BERTUCCIO.

Un favorable, et pourquoi?

CALENDARO.

Est-il possible! quoi! on le punira?

ISRAEL BERTUCCIO.

Oui.

CALENDARO.

Par quoi? une amende ou la prison?

ISRAEL BERTUCCIO.

Par la mort!--

CALENDARO.

Alors, vous rêvez, ou vous pensez suivre mon conseil, en tirant la
vengeance de votre propre main.

ISRAEL BERTUCCIO.

Sans doute! et pour n'assouvir que ma haine, j'oublierai la grande
justice que nous méditions de rendre à Venise! et changeant une vie
d'espérance contre une vie d'exil, je penserai à n'écraser qu'un
scorpion, tandis que mille autres continueront à déchirer mes amis, mes
parens, mes compatriotes! Non pas, Calendaro; les gouttes de sang qu'on
a fait jaillir de mon visage auront pour expiation tout le leur,--et
non-seulement le leur, car nous ne voulons pas seulement venger nos
injures privées: de tels soins conviennent aux hommes violens, aux
passions égoïstes; mais ils sont indignes d'un tyrannicide.

CALENDARO.

Je n'oserais, je l'avoue, me vanter d'une patience comme la vôtre. Si
j'avais été là quand vous fûtes insulté, je l'aurais poignardé, ou je
serais mort moi-même en voulant inutilement contenir ma rage.

ISRAEL BERTUCCIO.

Grâce au ciel, vous n'y étiez pas, car vous auriez tout perdu, et telle
qu'elle est, notre cause est encore dans une situation prospère.

CALENDARO.

Mais vous avez vu le Doge? que vous a-t-il répondu?

ISRAEL BERTUCCIO.

Qu'il n'y avait pas de punition à espérer contre un homme comme Barbaro.

CALENDARO.

Je vous l'avais bien dit, qu'il était ridicule d'attendre quelque
justice de ces gens-là.

ISRAEL BERTUCCIO.

Du moins cette confiance dans leur équité a-t-elle endormi leurs
soupçons; si j'avais gardé le silence, il n'est pas un sbire qui n'eût
tenu l'œil sur moi, comme méditant une secrète et vigoureuse vengeance.

CALENDARO.

Mais alors que ne vous adressiez-vous au conseil? Le Doge est un
automate, à peine s'il peut obtenir justice pour lui-même. Pourquoi vous
réclamer de _lui_?

ISRAEL BERTUCCIO.

C'est là ce que vous saurez plus tard.

CALENDARO.

Et pourquoi pas maintenant?

ISRAEL BERTUCCIO.

Patientez jusqu'à minuit. Consultez vos _montres_, et recommandez à vos
amis de disposer leurs hommes;--faites que tout soit prêt pour frapper
le grand coup, peut-être dans quelques heures; depuis long-tems nous
attendions le moment favorable; le cadran peut le marquer dans le cercle
commencé, peut-être le soleil de demain l'éclairera-t-il: un plus long
délai doublerait nos dangers. Voyez donc à ce que tous soient exacts au
lieu de nos rendez-vous, tous armés, excepté les gens qui approchent les
Seize, et qui resteront parmi les troupes pour attendre le signal.

CALENDARO.

Voilà des paroles qui répandent dans mes veines une nouvelle vie; vos
hésitations continuelles m'avaient rendu malade; les jours succédaient
aux jours, et ne faisaient qu'ajouter de nouveaux anneaux à nos chaînes.
De fraîches offenses infligées à nos frères, à nous-mêmes, redoublent
encore à chaque instant l'arrogance et la force de nos tyrans.
Laissez-nous courir sur eux, peu m'importent les conséquences qui seront
après tout la mort ou la liberté; mais mon cœur saigne d'attendre
toujours vainement l'une ou l'autre.

ISRAEL BERTUCCIO.

Calendaro, morts ou vivans, nous serons libres, le tombeau n'a pas de
chaînes. Vos _montres_ sont-elles en règle? et les seize compagnies
sont-elles complétées à soixante?

CALENDARO.

Toutes, à l'exception de deux dans lesquelles manquent vingt-cinq
hommes.

ISRAEL BERTUCCIO.

Nous pouvons nous en passer. Quelles sont ces deux compagnies?

CALENDARO.

Celles de Bertram et du vieux Soranzo; ils montrent pour notre cause
moins d'ardeur que les autres.

ISRAEL BERTUCCIO.

Votre bouillant caractère accuse de froideur tous ceux qui ne partagent
point votre impatience; mais; croyez-moi, dans les esprits les plus
concentrés comme dans les plus emportés, on peut rencontrer un courage
également intrépide; ne redoutez rien d'eux.

CALENDARO.

Je ne crains rien du vieillard, mais il y a dans Bertram une disposition
compatissante qui peut devenir fatale à une entreprise comme la nôtre.
J'ai vu cet homme insensible à sa propre misère, bien que la plus
grande, pleurer sur celle des autres comme un enfant; et dernièrement
encore j'ai remarqué que, dans une querelle, la vue du sang l'avait fait
trouver mal; c'était pourtant celui d'un misérable.

ISRAEL BERTUCCIO.

Les vrais braves ont les yeux et le cœur tendres, ils gémissent souvent
de ce que le devoir leur ordonne. Je connais de long-tems Bertram,
jamais sur la terre il ne fut d'ame plus loyale.

CALENDARO.

Cela peut être, je crains moins la trahison que la faiblesse; après
tout, comme il n'a ni maîtresses, ni femmes pour profiter de sa mollesse
d'esprit, on peut le mettre à l'épreuve. C'est par bonheur un orphelin
sans autres amis que nous; mais une femme, un enfant l'auraient trouvé
moins résolu qu'eux-mêmes.

ISRAEL BERTUCCIO.

De pareils liens n'ont plus de force sur les ames appelées à la haute
destinée d'extirper de leur patrie le germe de la corruption. Il nous
faut oublier tous nos sentimens, à l'exception d'un seul.--Il nous faut
déposer toutes les passions qui ne serviraient pas notre grand projet;
il ne faut plus voir qu'une chose, notre patrie, et regarder la mort
comme un objet d'envie, si le sacrifice de nos jours est accueilli par
le ciel et sanctionne à jamais la liberté de nos concitoyens.

CALENDARO.

Mais si nous échouons?

ISRAEL BERTUCCIO.

Mourir pour une belle cause, ce n'est pas échouer: le sang des victimes
peut arroser l'échafaud; leurs têtes peuvent se dessécher au soleil;
leurs membres être exposés aux portes des villes, aux créneaux des
citadelles, mais leur ame planera toujours au-dessus victorieuse. Que
les années se pressent et que d'autres infortunés partagent leur sort,
tout cependant contribuera à les grandir dans la pensée et dans les
profonds regrets de la postérité, et c'est encore à leurs voix que le
monde s'élancera plus tard vers la liberté. Que serions-nous
aujourd'hui, si Brutus n'avait pas existé? Il mourut en voulant
affranchir Rome; mais il laissa une leçon qui ne mourra jamais,--un nom
devenu un talisman, une ame qui se multipliera à l'infini au travers des
siècles, tant que les hommes pervers jouiront du pouvoir, tant que les
peuples pencheront vers la servitude. On les surnomma, lui et son digne
ami, les derniers des Romains. Reconnaissons-les pour nos dignes pères,
et soyons les premiers des nobles Vénitiens.

CALENDARO.

Nos pères n'auront pas échappé au joug d'Attila, en se réfugiant dans
ces îles où des palais se sont élevés à leurs voix sur des sables ravis
aux inondations de l'Océan, pour reconnaître, à la place du roi des
Huns, la tyrannie de mille despotes. Mieux eût valu mille fois fléchir
devant lui; mieux eût valu prendre pour souverain un Tartare que ces
hommes, mélange odieux de bassesse et d'orgueil! Le premier, du moins,
était un homme: il avait pour sceptre son épée. Ces êtres, sans autre
force que leurs lâches artifices, commandent à nos glaives, et nous
gouvernent d'un mot comme par l'effet d'un charme.

ISRAEL BERTUCCIO.

Il sera bientôt rompu. Vous dites que tout est prêt; je n'ai pas fait
aujourd'hui ma ronde accoutumée, et tu sais bien pourquoi; mais ta
vigilance aura suppléé parfaitement la mienne: grâce à l'ordre que nous
a donné le dernier Conseil de redoubler d'efforts pour réparer la
flotte, nous avons pu, sans éveiller des soupçons, introduire dans
l'arsenal un grand nombre de nos affidés, soit comme autant d'ouvriers
nécessaires à l'équipement, soit comme des recrues faites à la hâte pour
compléter l'armement projeté.--Tous ont-ils reçu des armes?

CALENDARO.

Oui; ceux du moins dont nous étions sûre; il en est quelques-uns qu'il
serait bon de tenir dans l'ignorance jusqu'au moment de frapper, et
d'avoir seulement alors recours à eux; quand, dans la chaleur et la
confusion générales, ils n'auront aucun prétexte de ne pas agir, et
suivront aveuglément ceux qui sauront les conduire.

ISRAEL BERTUCCIO.

Fort bien dit;--et avez-vous remarqué tous ceux de cette espèce?

CALENDARO.

La plupart du moins: j'ai d'ailleurs averti les autres capitaines
d'avoir les mêmes précautions avec ceux de leurs compagnies. Autant que
j'ai pu voir, nous sommes assez nombreux pour assurer le succès de
l'entreprise, si nous commençons demain; mais chaque heure de retard
nous expose à un millier de périls.

ISRAEL BERTUCCIO.

Il faut que les Seize se réunissent à l'heure habituelle, excepté
Soranzo, Nicoletto Blondo, et Marco Giuda, qui feront la garde dans
l'arsenal, et prépareront tout en attendant le signal dont nous
conviendrons.

CALENDARO.

Nous n'y manquerons pas.

ISRAEL BERTUCCIO.

Les autres se réuniront ici; j'ai à leur présenter un étranger.

CALENDARO.

Un étranger?--Est-il dans le secret?

ISRAEL BERTUCCIO.

Oui.

CALENDARO.

Et vous n'avez pas craint d'exposer la vie de vos amis en vous confiant
imprudemment à quelqu'un que vous ne connaissiez pas?

ISRAEL BERTUCCIO.

Je n'ai risqué d'autre vie que la mienne--quant à cela, vous pouvez en
être sûrs. C'est un homme qui peut doubler nos chances de réussite en se
joignant à nous, et qui, s'il s'y refuse, n'en est pas moins à notre
merci. Il viendra seul avec moi, il ne peut nous échapper, mais il ne
voudra pas s'esquiver.

CALENDARO.

Avant de l'avoir vu, je ne veux pas le juger.--Est-il de notre
condition?

ISRAEL BERTUCCIO.

Oui; du moins par ses sentimens, bien qu'il soit né de parens nobles;
c'est un homme fait pour relever ou renverser un trône.--Un homme qui a
fait de grandes choses, et vu bien des catastrophes; ennemi des tyrans,
bien qu'élevé à l'ombre de la tyrannie; intrépide à la guerre et sage au
conseil; noble de cœur, bien qu'il le soit de race; emporté sans être
imprudent, et avec tout cela doué d'une ame énergique et passionnée, que
l'on a blessée dans ses affections les plus délicates; et une fois aigri
et insulté, il n'est pas de furie dans les fastes de la Grèce semblable
à celle qui, de ses mains brûlantes, lui dévore les entrailles, et le
rend capable de tout pour obtenir vengeance. Ajoutez qu'il porte un cœur
généreux, qu'il voit et comprend l'oppression du peuple, qu'il partage
ses souffrances. A tout prendre, en un mot, nous aurons besoin de tels
gens, et de tels gens ont besoin de nous.

CALENDARO.

Et quel sera le rôle que vous prétendez lui faire jouer parmi nous?

ISRAEL BERTUCCIO.

Peut-être celui de chef.

CALENDARO.

Quoi! vous déposeriez entre ses mains le commandement!

ISRAEL BERTUCCIO.

Vous l'avez dit. Mon but est de faire triompher notre cause, et non de
me pousser au pouvoir. Mon expérience, votre propre choix, quelque
habileté peut-être, m'avaient désigné pour occuper le poste de
commandant jusqu'à ce qu'il s'en présentât un plus digne: et ce dernier,
si je l'ai trouvé comme vous-mêmes vous pourrez le décider, pensez-vous
que l'égoïsme puisse me faire hésiter un instant, et qu'ambitieux d'une
autorité passagère, je sacrifie à de misérables vues nos graves
intérêts, plutôt que de la céder à quelqu'un que des qualités mille fois
supérieures appellent à l'honneur de nous conduire? Non, non, Calendaro,
connaissez mieux votre ami, mais tous vous pourrez en
juger.--Séparons-nous, et songeons à nous trouver réunis pour l'heure
indiquée. De l'activité, et tout ira bien.

CALENDARO.

Généreux Bertuccio, je vous ai toujours connu loyal et intrépide, et
toujours vous m'avez vu prompt à exécuter les plans que votre tête et
votre cœur avaient combinés. Je ne demande donc pas d'autre chef; quant
à ce que décideront les autres, je l'ignore, mais dans tout ce que vous
résoudrez je suis à vous comme je l'ai toujours été. Adieu, nous nous
reverrons à minuit.

(Ils sortent.)

FIN DU DEUXIÈME ACTE.



                              ACTE III.


SCÈNE PREMIÈRE.

(Une place entre le canal et l'église de Saint-Jean et Saint-Paul:
au-devant une statue équestre.--Dans le canal on aperçoit, à quelque
distance, une gondole.)


LE DOGE. Il entre seul et déguisé.

Je vais donc entendre l'heure--l'heure, dont le son, en se prolongeant
dans le silence de la nuit, devrait frapper ces palais d'un ébranlement
sinistre, et, faisant tout-à-coup tressaillir leurs marbres, arracher
ceux qui dorment encore à quelque hideux songe, présage avant-coureur de
tout ce qui les menace. Oui, ville orgueilleuse, il faut te délivrer du
sang impur; qui fait de ton enceinte le refuge de la tyrannie. C'est à
moi que ce devoir est imposé, je ne l'ai pas demandé: je fus même puni
de l'insouciance avec laquelle j'ai vu cette contagion patricienne se
répandre en tous lieux jusqu'au moment où elle troubla mon sommeil; moi
aussi, je suis infecté, et il faut effacer mes taches pestilentielles
dans une onde salutaire.--Voilà le temple colossal où reposent mes
pères! Leurs sombres statues répandent leur ombre sur les dalles qui
seules séparent les vivans d'avec les morts; là, tous les grands cœurs
de notre fière maison sont réunis dans une urne, et après avoir animé de
nombreux héros, forment aujourd'hui dans des caveaux souterrains une
pincée de poussière.--O toi, temple des saints gardiens tutélaires de
notre maison! voûtes où dorment deux Doges mes aïeux, morts, l'un de ses
travaux, l'autre sur les champs de bataille; et près d'eux, une longue
suite de nobles ancêtres, grands hommes de guerre et d'état, dont j'ai
reçu en héritage les grands soucis, les blessures et le haut
rang,--entr'ouvre en ce moment leurs tombes, et peuplant tes ailes de
leurs ombres illustres, laisse-les sortir de leur retraite pour me
contempler. Je les prends tous à témoin des motifs qui m'ont fait
accepter une pareille tâche. J'en appelle au sang généreux qui les
animait, à la gloire de leur blason, à leur grand nom enfin, déshonoré
_en_ moi, et non _par_ moi, mais par d'ingrats patriciens que nous avons
protégés pour les conserver nos égaux et non pour en faire nos
maîtres.--J'en appelle à toi surtout, brave Ordélafo, qui mourus en
combattant dans les plaines de Zara: réponds, l'hécatombe que ton
descendant y dressa avec le sang de tes ennemis et de ceux de Venise,
méritait-elle une pareille récompense? Ames sublimes, abaissez sur moi
vos bienveillans regards; ma cause est la vôtre autant que la vie
présente peut encore se rattacher à vous.--Votre gloire, votre nom m'a
été transmis; tout se rattache au sort futur de notre commune race.
Favorisez mes desseins, je rendrai cette cité immortelle et libre, et le
renom de notre famille, digne, plus digne aujourd'hui et pour jamais de
ce que vous fûtes autrefois.

(Entre Israël Bertuccio.)

ISRAEL BERTUCCIO.

Qui va là?

LE DOGE.

Ami de Venise.

ISRAEL BERTUCCIO.

C'est lui. Salut, monseigneur; vous êtes en avance.

LE DOGE.

Je suis prêt à me rendre à votre réunion.

ISRAEL BERTUCCIO.

Deux mots, auparavant--certes je suis fier et ravi de votre confiant
empressement. Ainsi vos doutes sont dissipés depuis notre dernière
entrevue?

LE DOGE.

Non pas--mais j'ai mis sur cette chance le peu de vie qui me reste: le
dé était déjà jeté quand j'ai pour la première fois prêté l'oreille à
vos projets de trahison.--Ne frémissez pas, c'est le mot, et je ne puis
façonner ma langue à donner de beaux noms à des actions repoussantes,
tout en étant déterminé à les commettre. Dès l'instant où je vous permis
de tenter votre souverain sans vous faire aussitôt charger de chaînes,
je devins le plus coupable de vos complices: maintenant faites, si cela
vous convient, pour moi, ce que j'aurais pu faire pour vous.

ISRAEL BERTUCCIO.

Voilà, monseigneur, des paroles étranges et bien peu méritées; je ne
suis pas un espion, et ni vous ni nous ne sommes des traîtres.

LE DOGE.

_Nous_!--_nous_!,--Peu importe, vous avez acquis le droit de me
confondre avec vous.--Mais, au point important--si cette tentative
réussit, et que Venise, plus heureuse, conduise dans la suite sur nos
tombes respectées ses générations affranchies; si ses enfans, de leurs
petites mains, viennent jeter des fleurs sur la cendre de ses
libérateurs, sans doute alors les effets auront sanctifié notre cause,
et nous serons inscrits tels que les deux Brutus dans les annales de
l'avenir! Mais s'il en est autrement, si nous échouons, après avoir
tramé de secrets complots et recouru au glaive homicide, alors, malgré
nos intentions généreuses, nous serons encore des traîtres, honnête
Israël--toi, non moins que celui qui était ton souverain il n'y a pas
six heures, et qui maintenant partage en frère votre rébellion.

ISRAEL BERTUCCIO.

Je pourrais vous répondre; mais ce n'est pas le moment de nous arrêter à
cela. Allons au rendez-vous, on pourrait nous observer si nous nous
arrêtions ici.

LE DOGE.

Nous le _sommes_, et nous l'avons été.

ISRAEL BERTUCCIO.

Observés! et par qui?--ce fer--

LE DOGE.

Remettez-le; il n'y a pas ici de témoin mortel: regardez là--que
voyez-vous?

ISRAEL BERTUCCIO.

Seulement la statue d'un grand homme d'armes sur un fier coursier, qui
se détache dans la faible lumière de la lune.

LE DOGE.

Eh bien! cet homme d'armes, c'était le père des ancêtres de mon père:
cette statue lui fut érigée par Venise, qu'il avait deux fois
sauvée.--Pouvez-vous distinguer s'il nous regarde ou non?

ISRAEL BERTUCCIO.

Pure imagination, monseigneur; les yeux sont refusés au marbre.

LE DOGE.

Mais non pas aux morts. Je te le répète, il y a dans ces objets un
esprit qui agit et voit encore; qu'on ne voit pas, mais que l'on sent;
et, s'il existe un charme capable de réveiller les morts, il n'en peut
exister de plus forts que les motifs qui nous réunissent. Te semble-t-il
que des ames comme celles, de ma race puissent reposer, quand moi, leur
dernier descendant, je viens comploter sur le seuil de leurs sépulcres
avec des plébéiens?

ISRAEL BERTUCCIO.

Mais vous auriez aussi bien fait de peser tout cela avant de vous
engager dans notre grande entreprise.--Vous en repentiriez-vous?

LE DOGE.

Non--mais je sens l'étendue de ma résolution; je ne l'oublierai jamais;
je ne puis renoncer tout d'un coup à une vie de gloire, ni me ravaler à
ce que nous allons faire; en un mot, je ne puis commander le massacre
sans un instant de pose. Ne craignez rien, cependant; ces réflexions
elles-mêmes et le souvenir de ce qui m'a conduit au milieu de vous doit
vous servir de garantie. Il n'est pas, dans votre troupe, d'ouvriers
aussi impatiens que je le suis, aussi avides d'une justice implacable,
et les moyens auxquels ces odieux tyrans m'ont forcé à recourir me les
font abhorrer mille fois plus encore, augmentent encore ma soif de
vengeance.

ISRAEL BERTUCCIO.

Avançons--écoutez--l'heure sonne.

LE DOGE.

Allons, c'est le signal de notre mort ou de celle de Venise.--Marchons.

ISRAEL BERTUCCIO.

Dites plutôt que c'est le signal triomphant de sa liberté naissante.--De
ce côté.--Nous touchons au lieu de la réunion.

(Ils sortent.)


SCÈNE II.

(La maison où se réunissent les conspirateurs.)

DAGOLINO, DORO, BERTRAM, FEDELE TREVISANO, CALENDARO, ANTONIO delle
BENDE, etc., etc.


CALENDARO, entrant.

Sommes-nous tous réunis?

DAGOLINO.

Tous, puisque vous voilà; il ne manque que les trois qui sont à leur
poste, et notre chef Israël qu'on attend d'un instant à l'autre.

CALENDARO.

Et Bertram, où est-il?

BERTRAM.

Ici.

CALENDARO.

Il vous a donc été impossible de mettre au complet votre compagnie?

BERTRAM.

J'ai bien en vue quelques-uns, mais je n'ai pas voulu leur confier notre
secret ayant d'être assuré qu'ils fussent dignes de le connaître.

CALENDARO.

Nous n'avons pas besoin de nous confier à leur discrétion. _Qui_,
d'ailleurs, sauf nous-mêmes et nos plus intimes affidés, connaît bien
l'étendue de nos projets? La plupart croient recevoir l'impulsion
secrète de la seigneurie[loc6] afin de punir quelques jeunes nobles des
plus dissolus, et dont les excès semblent défier les lois; mats une fois
le glaive tiré, et bien enfoncé dans le vil cœur des sénateurs les plus
odieux, ils n'hésiteront pas à continuer de frapper sur les autres,
encouragés comme ils le seront par l'exemple de leurs chefs; et quant à
moi je leur montrerai ce qu'ils ont à faire, de manière à ne leur
permettre pour leur salut et pour leur honneur de ne s'arrêter que quand
tous auront péri.

[Note loc6: Ceci est un fait historique.

(_Note de Lord Byron_.)]

BERTRAM.

Comment dites-vous? _tous_!

CALENDARO.

Qui voudrais-tu donc épargner?

BERTRAM.

Épargner! je n'en ai pas le pouvoir; je voulais seulement demander si,
parmi cette odieuse réunion d'hommes, vous ne pensiez pas qu'il pût s'en
trouver dont l'âge, dont les qualités enfin, pussent appeler notre
pitié?

CALENDARO.

Oui, la pitié que mérite et qu'obtient la vipère, quand, étant coupée en
morceaux, ses tronçons séparés viennent au soleil exhaler leur venin le
plus âcre et le plus virulent. J'aimerais tout autant épargner l'une des
dents qui se trouvent dans la gueule du redoutable reptile que
d'épargner un de nos tyrans: chacun d'eux forme l'anneau d'une longue
chaîne.--C'est une seule masse, le même souffle, le même corps; ils
mangent, boivent, vivent et s'allient ensemble; ils se réjouissent, ils
oppriment, ils tuent de concert--il faut qu'ils meurent de concert.

DAGOLINO.

Un seul qu'on laisserait vivre serait aussi redoutable que tous
ensemble; qu'ils soient dix, ou qu'ils soient mille, leur nombre n'est
pas ce qui nous effraie, c'est l'esprit de l'aristocratie qu'il s'agit
d'anéantir; et si nous laissions debout une seule racine de ce vieil
arbre il couvrirait bientôt le sol, et ranimerait sa verdure malfaisante
et ses fruits empoisonnés. Bertram, il nous faut du courage.

CALENDARO.

Songes-y bien, Bertram, j'ai les yeux sur toi.

BERTRAM.

Qui pourrait me soupçonner?

CALENDARO.

Ce n'est pas moi; si je le faisais, tu ne serais plus maintenant ici à
parler de ta foi, mais nous redoutons ta douceur naturelle et non pas ta
perfidie.

BERTRAM.

Vous devriez savoir, vous tous qui m'entendez, qui je suis, un homme
soulevé, comme vous-mêmes, pour renverser la tyrannie; un homme, je
l'avoue, naturellement bon, comme il l'a prouvé à plusieurs d'entre
vous; et quant à sa bravoure vous pouvez en parler, vous, Calendaro, qui
l'avez vue mise à l'épreuve; ou si vous en doutiez encore, je pourrais
vous apprendre à la connaître.

CALENDARO.

A votre aise; quand nous aurons mis à fin notre entreprise; mais en ce
moment il ne faut pas qu'une querelle particulière vienne la troubler.

BERTRAM.

Je ne suis pas querelleur; mais je puis frapper l'ennemi avec autant
d'intrépidité qu'aucun de vous; pourquoi, d'ailleurs, m'avez-vous choisi
pour être l'un des chefs de nos camarades? Toutefois j'avoue ma
faiblesse, je n'ai pas encore appris à envisager un massacre général
sans quelque sentiment d'effroi; la vue du sang ruisselant, inondant des
têtes blanchies par l'âge, ne me présente aucune idée de gloire, et je
n'appelle pas un triomphe la mort d'hommes surpris sans défense. Je sais
pourtant bien, et trop bien, que nous devons en agir ainsi avec ceux
dont la conduite justifie de telles représailles; mais s'il en était
quelques-uns que l'on pût sauver de ce destin déplorable, j'en conviens,
pour nous et pour notre honneur, pour nous garantir de cette souillure
qui s'attache d'ailleurs à l'idée de massacre, j'en eusse été enchanté,
et en cela je ne crois pas offrir le moindre prétexte au dédain ni à la
défiance.

DAGOLINO.

Calme-toi, Bertram, et reprends courage, nous ne te soupçonnons pas; ce
n'est pas nous qui exigeons de pareilles actions; c'est la cause que
nous défendons. Nous saurons bien laver toutes nos souillures dans la
fontaine de la liberté.

(Entrent Israël Bertuccio et le Doge déguisé.)

DAGOLINO.

Salut, Israël.

CONSPIRATEURS.

Ah! mille fois salut--brave Bertuccio! tu es en retard.--Quel est cet
étranger?

CALENDARO.

Il est tems de le nommer. J'ai fait connaître à nos camarades que tu
voulais ajouter un frère à notre cause; ils sont disposés à l'accueillir
parmi eux; et telle est notre confiance en tout ce que tu fais,
qu'approuvé par toi, il est aussitôt approuvé de tout le monde.
Maintenant, laisse-le se découvrir lui-même.

ISRAEL BERTUCCIO.

Étranger, approchez-vous! (Le Doge se découvre.)

CONSPIRATEURS.

Aux armes!--Nous sommes trahis! c'est le Doge! Meurent tous les deux!
notre traître capitaine et le tyran auquel il nous a vendus!

CALENDARO, tirant son épée.

Arrêtez, arrêtez! Celui qui avance sur eux, d'un pas, est mort. Écoutez
du moins Bertuccio.--Comment! vous pâlissez à la vue d'un vieillard qui
se trouve au milieu de vous, seul, sans gardes et sans armes? Parle,
Israël, que veut dire ce mystère?

ISRAEL BERTUCCIO.

Laisse-les, laisse-les avancer; ingrats suicides, qu'ils frappent leurs
propres cœurs; car c'est de nos vies que dépendent la leur, leur fortune
et leurs espérances.

LE DOGE.

Frappez!--Si je craignais la mort, et une mort plus terrible que ne
pourrait me l'infliger aucun de vos vils poignards, je ne serais pas
venu ici.--Oh! le noble mouvement, en effet, qui vous porte à montrer
tant de bravoure contre une pauvre tête chenue! Les chefs généreux, qui,
voulant réformer leur pays et détruire le sénat, frémissent de rage et
de terreur à la vue d'un seul patricien!--Massacrez-moi, vous le pouvez;
je ne m'en soucie pas.--Israël, voilà les hommes, les cœurs généreux
dont vous me parliez? Regardez-les donc!

CALENDARO.

Vraiment, il nous a fait rougir, et avec raison. Comment, avec votre
dévouement dans Bertuccio, votre chef dévoué, avez-vous pu tourner vos
épées contre lui et son compagnon? Remettez-les dans le fourreau, et
entendez-le.

ISRAEL BERTUCCIO.

Je dédaigne de parler; ils peuvent, ils doivent savoir, qu'une ame comme
la mienne est incapable de trahison. Jamais je n'ai abusé du pouvoir
qu'ils m'ont donné d'adopter tous les moyens qui pouvaient servir leur
cause. Ils peuvent être sûrs que quiconque sera jamais introduit ici par
moi, n'aura plus qu'à choisir d'être, ou notre frère, ou notre victime.

LE DOGE.

Et que serai-je, moi? L'accueil que vous me faites me permet de douter
de la liberté du choix.

ISRAEL BERTUCCIO.

Monseigneur, si ces furieux avaient levé sur vous leurs armes, ils
m'auraient immolé avec vous; mais, voyez, ils rougissent déjà de cet
instant de délire: ils courbent devant vous leurs têtes, et croyez-moi,
ils sont encore tels que je vous les ai dépeints.--Veuillez leur parler.

CALENDARO.

Oui, parlez, nous sommes tous disposés à vous écouter avec respect.

ISRAEL BERTUCCIO, aux conspirateurs.

Vous n'avez rien à craindre; tout, au contraire, à espérer.--Écoutez
donc, et jugez de la vérité de mes paroles.

LE DOGE.

Vous voyez devant vous, comme on vient de le dire, un vieillard sans
armes et sans défense; hier je paraissais à vos yeux revêtu de la
dignité de Doge, souverain apparent de nos cent îles, couvert de la
pourpre et sanctionnant les édits d'une puissance qui n'est ni la vôtre
ni la mienne, mais celle de nos maîtres--les patriciens. Pourquoi
étais-je maître du palais ducal? vous le savez, ou du moins je pense que
vous le savez; pourquoi suis-je ici en ce lieu? c'est à celui qui a été
le plus outragé, à celui d'entre vous qu'on a le plus avili, qu'on a
foulé aux pieds au point de lui laisser à douter s'il était quelque
chose de plus qu'un ver de terre, c'est à lui à répondre pour moi.
Demandez-lui qui l'a conduit parmi vous? Vous connaissez mon dernier
affront; tout le monde le connaît, tout le monde l'a vu d'un autre œil
que les juges qui en profitèrent pour m'abreuver de nouveaux outrages.
Épargnez m'en le récit.--C'est là, c'est au cœur que l'on m'a
frappé!--Mais des paroles, déjà peut-être trop inutilement prodiguées,
ne feraient que mieux témoigner de ma faiblesse, et je suis venu ici
pour fortifier les forts, pour les presser d'agir, et non pour faire
parade des armes d'une femme. Mais qu'ai-je besoin de vous presser? Nos
injures personnelles prennent leur source dans les abus d'un ordre de
choses--je ne l'appellerai pas république ou royauté, puisqu'il ne
comporte ni peuple ni souverain, puisqu'il a tous les vices de l'ancien
gouvernement de Sparte, sans en avoir les vertus--la valeur et la
tempérance. Les maîtres de Lacédémone étaient de braves soldats; mais
les nôtres sont des Sybarites, et nous des Ilotes; moi, je suis le plus
humble et le plus asservi. Cependant ils m'ont revêtu d'une robe
triomphale, mais c'est ainsi qu'autrefois les Grecs enivraient leurs
esclaves pour amuser les loisirs de leurs enfans. Eh bien! ce monstre
politique, cette parodie de gouvernement, ce spectre qu'il faut
exorciser avec du sang, c'est pour l'anéantir que vous vous êtes réunis.
Quand nous y serons parvenus, nous ramènerons les anciens jours de
justice et de loyauté, nous constituerons une chose publique, dont une
sage liberté deviendra la base: non pas un partage aveugle d'autorité,
mais des droits également répartis et proportionnés entre eux comme les
colonnes d'un temple, avec le temple lui-même, contribuant séparément à
la beauté de l'ensemble; nous lui prêterons et nous en recevrons une
force réciproque, au point que nul citoyen ne puisse être sacrifié sans
que l'harmonie générale n'en soit troublée. Dans cette généreuse
entreprise que vous allez exécuter, je viens réclamer l'honneur de vous
seconder--si vous avez en moi quelque confiance: autrement n'hésitez pas
à me frapper,--ma vie est à votre disposition, et j'aime mieux mille
fois expirer sous les coups d'hommes vraiment libres, que de vivre un
jour de plus pour exercer la tyrannie que font peser sur nous d'autres
tyrans; car, pour moi, ô mes compatriotes, je ne le suis, ni ne le fus
jamais.--Relisez nos annales: j'ai commandé dans maintes cités, dans
maintes contrées étrangères; qu'elles disent si j'étais un oppresseur,
ou bien un citoyen plein de bienveillance et de sollicitude pour mes
semblables. Ah! si j'avais été ce que le sénat voulait que je fusse, un
porteur de robe pompeuse et de paroles dictées, un mannequin posé sur un
trône pour figurer la puissance souveraine, un fléau du peuple placé
dans leurs mains; un empressé _signeur_ de sentences; l'ame damnée des
Quarante et du sénat, toujours prêt à souscrire aux mesures sanctionnées
par les Dix, toujours sans avis arrêté sur celles qu'ils n'avaient pas
encore ratifiées; le vil flatteur des patriciens, un chétif instrument,
un sot, une marionnette.--Jamais il ne se fût rencontré parmi eux un
infâme qui m'insultât comme on vient de le faire. Mes propres affronts
sont venus joindre leur voix à celle de la pitié que les malheurs
publics m'inspiraient depuis long-tems, comme beaucoup le savent, et
comme ceux qui l'ignorent pourront bientôt s'en convaincre. Quoi qu'il
en soit, et sans calculer les résultats, je dévoue à la patrie les
derniers jours de ma vie, ma puissance actuelle telle qu'elle est,
celle, non pas d'un Doge, mais d'un homme qui avait quelque grandeur en
lui-même avant d'être dégradé par ce titre, celle d'un homme auquel il
reste encore une ame forte et quelques talens personnels. Je place sur
cette chance et ma gloire (car j'avais acquis quelque gloire) et mon
existence (faible don, puisqu'elle est sur le point de s'éteindre), et
mon cœur, et mon ame, et toutes mes espérances. Accueillez ou
repoussez-moi: je m'offre à vous tel que je suis, prince qui veut être
citoyen ou rien au monde, et qui, pour le redevenir, a fait le sacrifice
de son trône.

CALENDARO.

Longue vie à Faliero!--Venise enfin sera libre!

CONSPIRATEURS.

Longue vie à Faliero!

ISRAEL BERTUCCIO.

Camarades, dites maintenant: ai-je bien fait? cet homme-là ne vaut-il
pas une armée pour notre cause?

LE DOGE.

Ce n'est pas ici le moment des félicitations ou des transports
d'allégresse.--Suis-je admis parmi vous?

CALENDARO.

Oui, et le premier, parmi nous, comme tu l'étais à Venise.--Sois notre
commandant, notre général.

LE DOGE.

Commandant! général!--Je fus général à Zara; commandant à Rhodes et à
Cypre; prince à Venise.--Je ne puis rétrograder--c'est-à-dire, je ne
suis pas propre à conduire une bande de patriotes; en déposant les
dignités dont j'étais revêtu, ce n'a pas été dans le dessein d'en
accepter d'autres, mais seulement de redevenir l'égal de mes
semblables.--Maintenant, au fait: Israël m'a développé tout votre plan:
il est hardi, mais il peut réussir, avec mon aide. Il faut le mettre de
suite à exécution.

CALENDARO.

Dès que tu le voudras--n'est-il pas vrai, mes amis? J'ai tout préparé
pour un coup soudain: quand donc faudra-t-il le frapper?

LE DOGE.

Au lever du soleil.

BERTRAM.

Quoi, sitôt!

LE DOGE.

Sitôt?--dites, si tard. Chaque heure augmente le danger, surtout à
compter de l'instant où je suis venu vous rejoindre. Ne connaissez-vous
donc pas le Conseil et les Dix? leurs espions, l'œil des patriciens
toujours inquiet de la fidélité de leurs esclaves, et surtout maintenant
de celle de leur prince? Frappez, je vous le répète, et sans retard,
frappez l'hydre au cœur,--ses têtes suivront bientôt sa destinée.

CALENDARO.

J'y consens de l'ame et de l'épée: nos compagnies sont prêtes, soixante
hommes dans chacune, et toutes sous les armes, par l'ordre d'Israël.
Tous sont à leur poste respectif, tous veillent dans l'attente de
quelque mouvement; c'est à chacun de nous maintenant à nous tenir prêts
à agir. Le signal, monseigneur?

LE DOGE.

Quand vous entendrez la grosse cloche de Saint-Marc, que l'ordre du Doge
peut seul ébranler (dernier et misérable privilège qu'ils ont laissé à
leur prince), vous marcherez sur Saint-Marc.

ISRAEL BERTUCCIO.

Et alors?

LE DOGE.

Vous vous avancerez dans différentes directions; chaque compagnie
prendra une route particulière; vous ferez tout en marchant retentir les
cris: «Aux armes! Voici la flotte des Génois, que le point du jour a
fait distinguer devant le port!» Vous entourerez le palais, et dans la
cour vous trouverez mon neveu et un nombre considérable de cliens de nos
familles, armés et disposés à se joindre à vous; tandis que la cloche
retentira, vous crierez: «Saint-Marc, l'ennemi est sur nos rivages.»

CALENDARO.

Je comprends, maintenant; mais, monseigneur, poursuivez.

LE DOGE.

Tous les sénateurs accourront au conseil (ils n'oseraient tarder au
terrible signal qui partira de la tour de leur saint patron). Nous les
trouverons alors réunis comme dans les champs la moisson jaunie; et,
pour les faire tomber, l'épée sera notre faucille. Que si quelques-uns
faisaient remarquer leur absence ou leur lenteur, ils gagneraient à cela
d'être saisis dans l'isolement et l'épouvante, puisque déjà tous les
autres auraient vécu.

CALENDARO.

Ah! que cette heure n'est-elle venue! nous ne les ferons pas languir;
nous les tuerons de suite.

BERTRAM.

Un mot encore, avec votre permission. Je répéterai la question que
j'avais déjà faite avant que Bertuccio ne fortifiât notre cause de cet
illustre allié qui la rend beaucoup plus sûre: en conséquence, elle
semble devoir permettre quelques lueurs de merci pour une partie de nos
victimes.--Tous périront-ils dans le massacre?

CALENDARO.

Tous ceux que je rencontrerai, moi et les miens, je te le garantis; ils
auront la merci que nous pouvions attendre d'eux.

CONSPIRATEURS.

Tous! oui, tous! Est-ce le moment de parler de pitié? Quand donc en
ont-ils montré? Quand seulement ont-ils feint d'en éprouver?

ISRAEL BERTUCCIO.

Bertram, cette fausse compassion est déplacée, elle fait injure à tes
camarades et à ta cause elle-même. Ne vois-tu pas que, si nous épargnons
un seul noble, il ne vivra que pour venger les victimes? Comment
d'ailleurs distinguer l'innocent des coupables? Leur conduite est
_une_.--C'est l'expression d'un système commun, la source de
l'oppression générale. C'est beaucoup que nous permettions de vivre à
leurs enfans, et je ne sais même s'il serait prudent de les épargner
tous. Le chasseur peut bien réserver un seul petit dans l'antre du
tigre, mais qui songerait à sauver le père ou la mère sans s'exposer à
périr lui-même sous leurs dents? Quoi qu'il en soit, je me soumets à
l'avis du Doge Faliero; c'est à lui de prononcer si l'on en peut sauver
un seul.

LE DOGE.

Ne m'interrogez pas,--ne me tentez pas par une telle
question.--Vous-mêmes décidez.

ISRAEL BERTUCCIO.

Vous êtes le seul qui connaissiez bien leurs vertus privées. Pour nous,
nous n'avons connaissance que de leurs vices publics, que de leur infâme
tyrannie, qui nous les a fait mortellement haïr. Dites s'il en est un
seul parmi eux qui mérite miséricorde?

LE DOGE.

Le père de Dolfino était mon ami, Lando combattit à mes côtés, Marc
Cornaro partageait à Gênes mon titre d'ambassadeur, je sauvai la vie à
Veniero, que ne puis-je le faire une seconde fois! Que ne puis-je les
sauver eux et Venise! Tous ces hommes ou bien leurs pères étaient mes
amis, avant de devenir mes sujets; mais dès ce moment ils
m'abandonnèrent comme les feuilles qui cessent de protéger la fleur dès
qu'elle vient à se flétrir; ils m'ont laissé frapper, je ne les
empêcherai pas de l'être.

CALENDARO.

Eux et la liberté vénitienne ne peuvent exister ensemble.

LE DOGE.

Oui, mes amis, vous connaissez, vous avez mesuré l'étendue des maux de
la république; mais vous ignorez quel venin fatal le gouvernement qui
nous opprime verse sur les sources de la vie, sur les liens sacrés de
l'humanité, sur tout ce que nous avons de meilleur et de plus cher. Tous
ces nobles étaient mes amis; je les chérissais, et long-tems ils
répondirent à mes sentimens affectueux; nous avons servi et combattu,
nous avons ri et pleuré tous ensemble; nos chagrins, nos plaisirs, tout
était commun entre nous; des alliances resserraient encore chaque jour
les nœuds qui nous unissaient; enfin nous nous voyions chargés des mêmes
années et des mêmes honneurs, jusqu'au moment où leurs vœux, plutôt que
les miens, m'appelèrent au trône ducal. Adieu, dès-lors, adieu à tous
les souvenirs de notre vie, à cette communauté de pensées, à ces doux
épanchemens d'une vieille amitié; alors que les hommes, surchargés
d'années et de travaux dont l'histoires s'est désemparée, adoucissent
l'amertume des jours qui leur restent en recueillant avidement leurs
souvenirs, et croient retrouver sur le front de leurs anciens compagnons
le miroir d'un demi-siècle! Aussi long-tems qu'il reste sur la terre
deux de ceux qui jadis y faisaient briller leur bravoure, leur
enjouement et leur esprit, nous revoyons en eux plus de cent autres
personnages qui n'existent plus; ils les font renaître pour nous, ou du
moins ils nous offrent l'occasion de soupirer sur eux, et de reparler
des événemens dont rien n'évoque plus le glorieux souvenir, rien que le
marbre!... Mais hélas! que fais-je! et où me laissé-je entraîner!

ISRAEL BERTUCCIO.

Monseigneur, vous êtes fort ému: ce n'est pas le moment de s'arrêter sur
de pareilles choses.

LE DOGE.

Un moment encore,--je ne m'en défends pas: mais considérez les vices
honteux de ce gouvernement. Dès l'instant qu'ils m'eurent fait Doge,
adieu tout le passé, adieu tout ce que j'avais été ou plutôt ce qu'ils
étaient pour moi: plus d'amis, plus d'affection, plus d'intimité de
commerce: ils n'osaient m'approcher, leur visite eût donné de l'ombrage;
ils ne pouvaient m'aimer, la loi le leur interdisait; ils m'entourèrent
de difficultés, c'était la politique de l'état; ils me manquèrent
d'égards, c'était leur droit de sénateur; ils m'offensèrent, il le
fallait pour le bien de la chose publique. Ils ne pouvaient diriger ma
conduite, cela eût inspiré des soupçons. Ainsi j'étais l'esclave de mes
propres sujets, ainsi j'étais l'adversaire de mes propres amis; j'avais
au lieu de gardes des espions, au lieu d'autorité une robe de pourpre,
au lieu de liberté des protestations pompeuses, au lieu de conseil des
geôliers, des inquisiteurs au lieu d'amis, et l'enfer au lieu de la vie!
Une seule source de bonheur me restait, et ils l'ont empoisonnée. Mes
chastes dieux domestiques furent brisés sur mon cœur, et sur leurs
ruines vint grimacer le rire insultant de la débauche.

ISRAEL BERTUCCIO.

Vous avez été profondément outragé, mais la nuit prochaine saura vous
faire noblement justice.

LE DOGE.

J'avais tout supporté,--ils me frappaient, je ne répondais pas; mais
cette dernière goutte a fait déborder la coupe d'amertume; loin de
redresser une insulte aussi grossière, ils l'ont sanctionnée; alors je
sentis se ranimer mes autres sentimens--les sentimens qui m'assiégeaient
bien long-tems auparavant, même au milieu de mon apparente tranquillité,
même à cette première heure où ils renièrent leur ami pour en faire un
souverain comme les enfans prennent des hochets pour les amuser, et
bientôt après le mettent en pièces. Dès cette heure je ne vis plus que
des sénateurs silencieusement soupçonneux dans leurs rapports avec le
Doge, luttant avec lui de terreur et de haine mutuelles, redoutant qu'il
n'essayât de secouer leur tyrannie, et lui de son côté ayant en horreur
ses tyrans. Ces hommes n'ont donc pas pour moi de vie _privée_, ils ne
peuvent réclamer les nœuds qu'ils ont brisés chez les autres, je ne vois
en eux que des sénateurs coupables d'actes arbitraires, et comme tels je
les juge dignes de mort.

CALENDARO.

Et maintenant, à l'action! A nos postes, camarades, et puisse cette nuit
être la dernière de verbiage: que n'y sommes-nous déjà! Au point du
jour, la grosse cloche de Saint-Marc ne me surprendra pas endormi.

ISRAEL BERTUCCIO.

Dispersez-vous donc à vos différentes stations; de la vigilance et du
courage! songez aux maux que nous supportions, aux droits que nous
voulons reconquérir. Encore une nuit, et nos périls toucheront à leur
fin! Soyez attentifs au signal, et marchez aussitôt que vous
l'entendrez. Pour moi, je vais rejoindre ma troupe; il faut que chacun
soit prompt à faire son devoir; le Doge va retourner au palais, afin de
tout préparer pour l'action! nous nous quittons pour nous retrouver
libres, et couverts de gloire!

CALENDARO.

Doge, la première fois que je vous saluerai, l'hommage que je prétends
vous faire, sera la tête de Steno sur la pointe de mon épée.

LE DOGE.

Non; laisse-le à des mains plus obscures, et ne t'arrête pas à une aussi
misérable proie, avant que la partie ne soit gagnée: son offense, après
tout, ne fut que le simple développement de la corruption générale de
notre odieuse aristocratie; il n'aurait pu,--il n'aurait osé la risquer
dans un tems moins dépravé; j'ai dépouillé toute haine personnelle à son
égard; elle s'est évanouie dans la pensée de nos glorieux projets. Un
esclave m'insulte-t-il? c'est à son orgueilleux maître que j'en demande
vengeance; s'il me la refuse, il prend sur lui la responsabilité de
l'affront; et c'est lui qui doit m'en rendre raison.

CALENDARO.

Pourtant, comme c'est à lui que nous devons immédiatement l'alliance qui
assure et sanctifie mieux encore notre entreprise; je lui dois assez de
reconnaissance pour souhaiter de le traiter moi-même suivant ses
mérites: ne le puis-je pas?

LE DOGE.

Vous ne songez qu'à couper la main, moi je vise à la tête. Vous ne
voulez punir que le disciple; c'est le maître que je prétends frapper:
vous avez en vue Steno, et moi le sénat. Je n'interromprai pas, par les
souvenirs d'une haine partielle, le cours d'une vengeance terrible, qui
doit frapper sans distinction, telle que les éclats du feu céleste,
alors qu'ils remplacèrent deux villes corrompues par les stagnantes eaux
de la _mer Morte_.

ISRAEL BERTUCCIO.

Partez donc à vos postes! je demeure un moment pour accompagner le Doge
jusqu'à notre dernier lieu d'assurance, pour voir si quelque espion ne
s'est pas glissé sur nos traces; de là, je cours rejoindre ma bande sous
les armes.

CALENDARO.

Adieu donc jusqu'à l'aurore.

ISRAEL BERTUCCIO.

Puisse tout vous réussir.

CONSPIRATEURS.

Nous ferons notre devoir.--Sortons! Monseigneur, adieu!

(Les conspirateurs saluent le Doge et Israël Bertuccio; ils se retirent,
conduits par Philippe Calendaro. Le Doge et Israël Bertuccio demeurent.)

ISRAEL BERTUCCIO.

Ils sont dans nos mains.--Ils ne peuvent nous échapper! C'est à présent
que tu es vraiment un souverain, et que ton immortelle renommée va
planer au-dessus des plus hautes. Avant nous, des hommes libres avaient
déjà frappé des rois, des Césars étaient tombés victimes, et des mains
patriciennes avaient déjà touché des dictateurs, de même que des
patriciens avaient senti des poignards populaires; mais quel prince
avait jusqu'à présent conjuré pour la liberté de son peuple? quel
prince, pour affranchir ses sujets, avait risqué le salut de ses jours?
toujours et à jamais ils conspirent contre leurs concitoyens; et, pour
mieux charger leurs mains de chaînes, ils occupent contre les nations
voisines leur ardeur belliqueuse, de sorte qu'ils savent légitimer la
servitude par d'autres servitudes; et nouveaux Léviathans insatiables,
ils se nourrissent partout de désastres et de morts, sans en être jamais
gorgés! Maintenant, monseigneur, à notre entreprise; elle est grande,
mais plus grande est la récompense. Pourquoi demeurez-vous distrait? il
n'y a qu'un moment vous étiez tout de feu.

LE DOGE.

C'en est donc fait, faut-il bien qu'ils meurent?

ISRAEL BERTUCCIO.

Qui?

LE DOGE.

Ceux que le sang, les égards, qu'une foule de circonstances et d'années
avaient faits mes amis--les sénateurs!

ISRAEL BERTUCCIO.

Vous avez rendu leur sentence, et, sans doute, elle est juste.

LE DOGE.

Oui, elle le semble, et elle est telle à vos yeux. Vous êtes un
patriote, un Gracchus plébéien--l'oracle de la révolte--un tribun du
peuple;--je ne vous blâme pas, vous suivez votre mission. Ces nobles
vous ont prodigué l'insulte, l'esclavage et le mépris; ils m'ont traité
de même. Mais _vous_, jamais vous n'aviez conversé avec eux; jamais vous
n'avez rompu leur pain, ni partagé leur sel; jamais vous n'avez porté
leur coupe remplie à vos lèvres; vous ne fûtes pas élevé, vous n'avez
pas ri ni pleuré avec eux; vous ne leur avez pas donné de fêtes; vous
n'avez pas souri de les voir sourire, et vous n'avez pas, en échange du
vôtre, réclamé maintes fois leur propre sourire; vous ne les avez jamais
porté, comme je l'ai fait, dans votre cœur. Mes cheveux sont blancs,
comme le sont les leurs, ceux des plus anciens du sénat; je me rappelle
le tems où toutes nos boucles étaient noires comme l'aile des corbeaux;
ou nous allions au loin saisir notre proie le long des îles envahies par
le Musulman impie. Et maintenant, puis-je voir de sang-froid le poignard
se faire jour dans leurs seins? il me semble que chaque coup doit être
mon suicide.

ISRAEL BERTUCCIO.

Doge! Doge! cette incertitude est au-dessous d'un enfant; si vous n'êtes
pas une seconde fois devenu tel, rappelez votre énergie vers le but que
vous vous êtes tracé, et ne nous obligez pas, vous et moi, à rougir de
honte. Par le ciel, j'aimerais mieux tout abandonner maintenant, ou bien
échouer dans nos desseins, que de voir l'homme que je respecte,
descendre d'aussi hautes pensées à d'aussi vulgaires faiblesses! Vous
avez vu du sang dans les batailles; vous avez vu couler, tantôt le
vôtre, tantôt celui des autres que vous répandiez; comment donc
pouvez-vous tressaillir à l'idée de quelques gouttes tirées des veines
de pareils vampires, qui ne font, après tout, que rendre ce qu'ils ont
arraché du cœur de plusieurs millions de citoyens.

LE DOGE.

Pardonnez! bientôt je vous suivrai pas à pas, et mes coups se régleront
sur les vôtres; ne croyez pas que je sois irrésolu; non, c'est même la
_certitude_ de tout ce qu'il me faut faire; qui me fait, en ce moment,
frémir. Mais oublions enfin, pour toujours, ces soucieuses pensées, dont
vous seul et la nuit avez reçu la confidence également peu dangereuse
pour les deux. Quand l'heure arrivera, c'est moi qui sonnerai le tocsin,
et frapperai le coup qui doit dépeupler tant de palais, précipiter à
terre les plus hauts arbres généalogiques, écraser leurs fruits
parfumés, et flétrir, pour jamais, leurs fleura radieuses. C'est là _ce
que je veux_--ce que je dois--ce que j'ai juré de faire; rien ne peut
m'empêcher de suivre mes destinées; mais encore, m'est-il permis de
tressaillir à l'idée de ce que j'étais et de ce que je vais être.
Pardonnez-moi.

ISRAEL BERTUCCIO.

Redevenez homme; je n'éprouve pas de semblables remords, je ne les
comprends même pas: pourquoi songeriez-vous à changer? vous vous êtes
déterminé, et vous agissez encore en toute liberté.

LE DOGE.

Oui, il est bien vrai, vous n'éprouvez pas de remords, je n'en sens pas
non plus; s'il en était autrement, je te poignarderais ici pour sauver
un millier de vies, et par ta mort empêcher le meurtre. Vous n'en
éprouvez pas--vous courez à cette boucherie comme si ces hommes de
hautes classes étaient des bœufs réunis dans un abattoir! Et quand tout
sera fait, vous serez libres et enjoués, vous laverez tranquillement le
sang qui vous couvrira les mains. Pour moi qui aurai devancé tes
compagnons et toi-même dans ce massacre inouï, que serai-je? que
verrai-je? qu'éprouverai-je? oh ciel! Oui, tu as bien fait de rappeler
que ma résolution, ma conduite étaient libres,--mais vous avez eu tort
de croire que je voulusse de moi-même agir ainsi.--Ne soupçonnez--ne
craignez rien; je serai votre plus impitoyable complice, et pourtant, je
ne suis plus ma volonté libre, ni mes sentimens réels.--Tous deux me
retiennent en arrière, mais l'enfer est en moi, autour de moi, et
semblable au démon qui croit et redoute, il faut que j'agisse et que
j'abhorre. Séparons-nous, va réjoindre tes amis; de mon côté je vais
presser la réunion des cliens de ma famille. Sois sûr que la grosse
cloche de Saint-Marc va réveiller tout Venise, à l'exception de ses
sénateurs massacrés. Avant que le soleil ne se lève sur l'Adriatique,
une voix lamentable, le cri du sang couvrira le mugissement des ondes.
Ma résolution est prise, éloignons-nous.

ISRAEL BERTUCCIO.

De toute mon ame! sachez dompter ces emportemens de passion;
rappelez-vous ce que ces hommes vous ont fait: le sacrifice que nous
allons consommer sera, n'en doutez pas, suivi par des siècles de bonheur
et de liberté pour cette ville, délivrée de ses chaînes. Un véritable
tyran aurait ravagé les empires, qu'il n'aurait pas senti l'étrange
componction dont vous sembliez oppressé à l'idée seule de punir une
poignée de traîtres! Croyez-moi, votre pitié était plus déplacée que le
dernier pardon obtenu par Steno.

LE DOGE.

Homme, tu as touché la corde qui étouffe dans mon cœur la voix de la
nature. A l'œuvre! (Ils sortent.)

FIN DU TROISIÈME ACTE.



                               ACTE IV.


SCÈNE PREMIÈRE.

(Le palais du sénateur Lioni.)

LIONI dépose le masque et le manteau que les nobles Vénitiens portaient
en public; un domestique attend ses ordres.


LIONI.

Je vais essayer de reposer; je suis fatigué de cette fête la plus gaie
que nous avons donnée de plusieurs mois, et cependant je ne sais
pourquoi elle n'a pas eu pour moi de charme; je sentais sur mon cœur un
poids qui l'oppressait au milieu des plus légers mouvemens de la danse;
mes yeux étaient arrêtés sur les yeux de la dame de mes pensées: ses
mains étaient serrées dans les miennes, et pourtant mon sang était
glacé, et une sueur froide comme la mort couvrait mon front; vainement
je luttais contre le torrent de mes soucieuses pensées, au travers des
accens d'une musique joyeuse, un tintement triste, clair et lointain
frappait distinctement mon oreille, comme le bruit de la vague
adriatique couvre pendant la nuit le murmure de la cité, en frappant
contre le rivage du Lido. Aussi j'ai quitté la fête avant qu'elle ne
touchât à sa fin, et j'espère trouver sur mon oreiller des pensées plus
tranquilles et moins fatigantes. Antonio, prenez ce masque et ce
manteau, et remplissez la lampe de ma chambre.

ANTONIO.

Oui, monseigneur; commandez-vous quelque rafraîchissement?

LIONI.

Aucun autre que le sommeil, qui ne veut pas être commandé. Laisse-moi
l'espérer, quoique ma tête ne soit pas encore trop reposée. (Antonio
sort.) Voyons si l'air calmerait mes sens. Voilà une belle nuit! le vent
d'orage, qui soufflait du levant, est rentré dans ses abîmes, le globe
de la lune a repris tout son éclat; quel silence! (Il s'avance vers un
balcon entr'ouvert.) Et quel contraste avec la scène que je quitte, où
brillaient les larges flambeaux, où les lampes d'argent jetaient les
plus douces lueurs sur les tapisseries des murailles, et répandaient sur
les ténèbres, ordinaires habitans de ces vastes galeries, une masse
éblouissante de lumière qui, en éclairant tous les objets, n'en
présentait aucun tel qu'il est. Ici la vieillesse, essayant de vaincre
le passé, après avoir long-tems redemandé aux prestiges de la toilette
les couleurs du jeune âge, après mille regards dans un trop fidèle
miroir, s'avance dans tout l'orgueil de la parure, s'oublie elle-même,
et se confie dans l'imposture de ces lumières plus indulgentes, qui la
font paraître et la dissimulent toujours fort à propos: elle se croit
changée, elle n'est devenue que plus folle. Là, la jeunesse, qui n'a pas
besoin et ne songe guère à de pareils artifices, vient risquer sa
fraîcheur naturelle, sa santé, sa beauté virginale dans la presse
contagieuse de convives échauffés; elle perd ses heures de repos en
rêvant qu'elle éprouve quelque plaisir, et elle ne songera pas à
s'éloigner avant que l'aurore ne soit venue éclairer ses joues
fatiguées, ses yeux flétris que les années devraient seules pouvoir
fatiguer et flétrir. Tout a disparu, la musique, le banquet et les
coupes remplies, les guirlandes, les parfums et les roses--les yeux
étincelans et les éblouissantes parures--les bras blancs et les noires
chevelures--les nœuds de rubans et les bracelets; les seins sans taches,
comme celui des cygnes, les colliers réunissant toutes les richesses de
l'Inde, et cependant moins ravissans que la peau qu'ils entourent; les
robes légères flottant comme autant de transparens nuages entre les
cieux et notre atmosphère; les pieds si élégans et si petits, indiquant
ce que peuvent être les formes secrètes qu'ils terminent avec tant de
grâce;--toutes les illusions de cette scène magique, tous ces
enchantemens trompeurs ou réels, tout ce que l'art et la nature
réunissaient devant mes yeux éblouis, toutes ces mille beautés qui
semblaient vouloir m'enivrer, semblables à ces rivières illusoires qui
parfois, dans les sables de l'Arabie, viennent irriter la soif du
pélerin épuisé, sans jamais la satisfaire; tout cela n'est plus qu'un
songe.--Autour de moi, je ne vois plus que les flots et les astres,
mondes reflétés dans l'Océan, et plus délicieux à contempler que les
flambeaux répétés par les riches glaces. Le dais céleste, qui est dans
l'espace ce que l'Océan est à la terre, jette dans l'étendue son manteau
bleuâtre, caressé par les premières émanations du printems. La lune
poursuit sa course radieuse, en versant sa douce clarté sur les murs
soucieux de ces vastes édifices et sur ces palais maritimes, dont les
colonnes de porphyre et dont les fronts superbes présentent la dépouille
d'une foule de marbres orientaux: semblables à des autels érigés le long
du large réservoir, on les prendrait pour autant de trophées arrachés à
l'avidité des ondes, et non moins étonnans que ces mystérieux et massifs
géans de l'architecture, qui sont, dans les plaines de l'Égypte, le
témoignage de tems qui n'ont pas laissé d'autres traces. Tout est calme;
rien ne trouble l'harmonie de l'ensemble, et tout ce qui fait un
mouvement semble, par respect pour le règne des nuits, glisser comme un
esprit dans l'espace. C'est le pétillement de la guitare de quelque
amant aux portes de sa maîtresse impatiente; c'est l'ouverture discrète
de la fenêtre, preuve qu'il a été entendu; cependant la main de la jeune
fille, belle comme le rayon avec lequel elle se confond, tremble en
essayant d'ouvrir le balcon qui lui permet de s'enivrer de musique et
d'amour; son cœur bat à la vue de celui qu'elle attend, comme les cordes
pressées de la lyre.--De cet autre côté, c'est le mouvement phosphorique
de la rame, ou le rapide éclat des lumières lointaines de quelques
gondoles; c'est la voix alternative des mariniers faisant retentir les
poétiques octaves; quelque ombre croisant de tems en tems le Rialto,
quelque faîte de palais orgueilleux, quelque obélisque qui se perd dans
les cieux, voilà tout ce que l'on voit, tout ce que l'on entend dans la
fille de l'Océan, dans la reine des cités. Que l'heure du calme est
douce et suave! O nuit! je te rends grâce, tu as dissipé les horribles
mouvemens que la foule ravie n'avait pu vaincre; je vais gagner ma
couche sous ton influence bienfaisante, quoique ce soit presque un crime
de reposer quand la nuit est si belle. (On entend frapper au dehors.)
Holà! qu'est-ce? et qui peut venir à pareille heure?

(Entre Antonio.)

ANTONIO.

Monseigneur, un homme demande à vous parler pour une affaire pressante.

LIONI.

Est-ce un étranger?

ANTONIO.

Son visage est caché dans son manteau, mais sa démarche et sa voix
semblent m'être familières; je lui ai demandé son nom; mais il a paru
désirer ne le dire qu'à vous-même, et il semble fort impatient de vous
être présenté.

LIONI.

Voilà une heure singulière, et matière à de grands soupçons! Après tout,
le péril est léger, et ce n'est pas dans leurs maisons que l'on frappe
ordinairement les nobles. Mais, bien que je ne me connaisse pas
d'ennemis dans Venise, il est bon d'user de quelques précautions.
Fais-le entrer, et retire-toi. Tu appelleras aussitôt quelques-uns de
mes gens qui feront la garde dehors.--Quel peut être cet homme?

(Antonio sort, et revient procédant un homme caché dans son manteau.)

BERTRAM.

Mon bon seigneur Lioni, je n'ai pas de tems à perdre, ni toi.--Éloignez
cet homme; je voudrais être seul avec vous.

LIONI.

C'est, je crois, la voix de Bertram.--Sors, Antonio. (Antonio sort.)
Maintenant, étranger, que me voulez-vous à une pareille heure?

BERTRAM, se découvrant.

Un don, mon noble protecteur; vous en avez déjà accordé plusieurs à
votre pauvre protégé, Bertram: ajoutez-en un dernier, et rendez-le par
ce moyen heureux.

LIONI.

Tu m'as vu, dès l'enfance, toujours prêt à t'assister dans toutes les
circonstances où je pouvais te servir, et toutes les fois que tu voulais
atteindre un but convenable à ta situation; je te promettrai donc
volontiers avant d'entendre ce que tu demandes: mais cette heure, ta
démarche, ta figure étrange et décomposée, tout me fait soupçonner dans
ta visite quelque important mystère. Parle cependant, t'est-il advenu
quelque méchante querelle? Est-ce la suite d'une débauche, d'une lutte
ou d'un coup de poignard?--Cela se voit tous les jours, et, pourvu que
tu n'aies pas versé de sang noble, je garantis ton pardon; mais
cependant il faudra t'éloigner, car, dans le premier feu de la
vengeance, les amis et les parens outragés sont, à Venise, plus à
redouter que le glaive des lois.

BERTRAM.

Je vous remercie, monseigneur; mais--

LIONI.

Mais, quoi! vous n'avez pas sans doute levé une main insolente sur
quelqu'un de notre classe? S'il en est ainsi, sortez, fuyez, et
gardez-vous de l'avouer; je ne veux pas vous perdre,--mais il m'est
impossible de vous sauver. Verser le sang d'un noble!--

BERTRAM.

Je viens sauver le sang d'un noble, et non pas le répandre! Et surtout,
je dois me hâter, car la perte d'une minute peut entraîner celle d'une
vie. Le Tems a troqué sa lente faux pour un glaive à deux tranchans, et
pour remplir son cylindre, il va prendre, au lieu de sable, la poussière
des tombeaux.--Garde-toi de sortir demain.

LIONI.

Et pourquoi?--Que signifie cette menace?

BERTRAM.

N'en cherche pas le sens; mais fais ce que j'implore de toi.--Ne
t'avance pas hors de ton palais, quelque appel qu'on te fasse; quand
même tu entendrais le murmure de la foule--la voix des femmes, les cris
perçans d'enfans--les éclats de voix d'hommes--le froissement des armes,
le roulement du tambour, l'éclat des trompettes, le mugissement des
cloches, le tocsin et le signal d'alarme!--N'avance pas jusqu'à ce que
tout soit redevenu immobile, et même jusqu'à ce que tu m'aies revu!

LIONI.

Mais encore, que signifie tout cela?

BERTRAM.

Mais encore, te dis-je, ne le demande pas; par tout ce que tu chéris le
plus sur la terre et dans le ciel--par toutes les ames de tes ancêtres
et par les efforts que tu as faits pour les imiter et laisser après toi
des enfans dignes de vous--par toutes tes espérances ou tes souvenirs de
bonheur--par toutes les craintes qui peuvent t'agiter sur la terre et
au-delà--au nom de tous les bienfaits que tu m'as prodigués, bienfaits
que je veux maintenant reconnaître par un plus grand encore, ne sors
pas: confie à tes dieux domestiques le soin de ton salut; en un mot,
suis le conseil que je t'ai donné--autrement tu es perdu.

LIONI.

En vérité, je le suis déjà de surprise. Certainement tu es dans le
délire! Qu'ai-je donc à craindre? Quels sont mes ennemis? Ou, s'il en
existe, comment te trouves-tu ligué avec eux?--Et si tu es vraiment de
leur complot, pourquoi viens-tu me prévenir à cette heure, et non pas
avant?

BERTRAM.

Je ne puis te répondre. Ne veux-tu pas faire cas de l'avis que je te
donne?

LIONI.

Je ne suis pas fait pour frémir de vaines menaces dont je ne puis
deviner la cause. Quand l'heure du conseil sonnera, tôt ou tard, je ne
manquerai pas à l'appel.

BERTRAM.

Ne dis pas cela! Encore une fois, es-tu décidé à sortir?

LIONI.

Oui; rien ne pourrait m'en détourner!

BERTRAM.

Le ciel ait donc pitié de toi!--Adieu. (Il sort.)

LIONI.

Arrête.--Ta présence en ce lieu importe à des intérêts plus précieux que
le mien; nous ne pouvons prendre ainsi congé l'un de l'autre, Bertram,
depuis long-tems nous nous connaissons.

BERTRAM.

Monseigneur, vous avez été mon protecteur depuis mon enfance. Nous
jouions ensemble dans ces tems d'insouciante jeunesse où les rangs sont
confondus, où l'on ne songe pas encore à se prévaloir de vaines
prérogatives. Plaisirs et peines, larmes et ris, tout était commun entre
nous. Votre père était le patron de mon père, et moi-même je n'étais
guère moins que le frère de lait de son fils; nous comptons les mêmes
années.--Heures passées, heures délicieuses! Quelle différence, grand
Dieu! avec celles qui s'écoulent aujourd'hui.

LIONI.

C'est toi, Bertram, qui les as oubliées.

BERTRAM.

Ni maintenant, ni jamais; quoi qu'il puisse arriver, j'aurai voulu vous
sauver. Quand disparut notre adolescence nous nous séparâmes, vous pour
remplir les magistratures de l'état, auxquelles vous appelait votre
rang; moi, l'humble Bertram, pour me livrer aux travaux les plus
humbles; vous ne l'avez pas oublié: et si mon sort fut loin d'être
toujours fortuné, ce ne fut pas la faute de celui qui tant de fois vint
à mon aide, et allégea le poids de mes malheurs. Jamais noble sang ne
fit palpiter un plus noble cœur que le tien, et le pauvre plébéien
Bertram l'a vingt fois éprouvé. Hélas! pourquoi les autres sénateurs ne
te ressemblent-ils pas!.

LIONI.

Comment, et qu'as-tu à dire contre le sénat?

BERTRAM.

Rien.

LIONI.

Je sais qu'il existe des esprits indomptables, de turbulens moteurs de
sourdes trahisons, qui se réunissent dans des lieux secrets, qui
marchent enveloppés pour faire à leur aise retentir la nuit de leurs
malédictions; soldats sans aveux, vils scélérats, mécontens de la
patrie, libertins perdus qui se consolent en hurlant à la taverne. Mais
tu n'as pu te réunir à de pareils êtres. Depuis quelque tems, il est
vrai, je t'ai perdu de vue; mais tu avais l'habitude d'une vie
régulière, tu partageais la nourriture avec d'honorables compagnons, ton
aspect n'avait pas cessé d'être serein et paisible: que t'est-il arrivé?
Dans tes yeux hagards, sur tes joues décolorées et dans tes mouvemens
inquiets, je crois voir lutter avec violence le chagrin, la honte et le
remords.

BERTRAM.

La honte et le chagrin? C'est aux tyrans de Venise à les connaître, eux
qui souillent l'air pur de ma patrie, eux qui torturent les hommes comme
le délire les pestiférés à l'instant où ils rendent le dernier soupir.

LIONI.

Bertram, tu as reçu les conseils de quelques traîtres; je ne reconnais
plus ni ton ancien langage, ni tes propres pensées; des misérables t'ont
fait partager leur haine aveugle; mais il ne faut pas que tu te perdes
avec eux; tu es né bon citoyen et honnête homme, tu n'es pas fait pour
les trames odieuses que le vice et la scélératesse attendent de toi:
avoue--confesse-moi tout--tu me connais--que pourriez-vous méditer, toi
et les tiens, qui vous obligeât de prévenir un ami, le tien, le fils
unique de celui que ton père regardait comme son ami, celui dont
l'affection était un héritage que vous deviez transmettre à votre
postérité intact ou fortifié; je le répète, que pouviez-vous méditer qui
vous forçât à me prévenir de garder la chambre comme un malade?

BERTRAM.

Ne m'interrogez pas davantage: il faut que je sorte.--

LIONI.

Et moi, que je sois massacré!--Dites, honnête Bertram, ne
l'entendez-vous pas ainsi?

BERTRAM.

Et qui vous parle de meurtre ou de massacre?--c'est une imposture, je
n'en ai pas dit un mot.

LIONI.

Tu ne l'as pas dit; mais dans tes yeux sombres et ensanglantés, si
différens de ce que je les voyais auparavant, j'ai vu briller le regard
du gladiateur. Si ma vie t'offusque, prends-la--je suis désarmé--puis
éloigne-toi à la hâte, je ne veux pas tenir l'existence de la pitié
capricieuse des misérables que tu sers, ou de toi-même.

BERTRAM.

Moi verser ton sang! plutôt mille fois exposer le mien, et avant de
toucher un seul de tes cheveux, je mettrais en danger mille têtes, et
mille têtes aussi nobles, que dis-je, plus nobles que la tienne!

LIONI.

Oui, il en est ainsi! Excuse-moi, Bertram, mais je ne mérite pas des
hécatombes aussi illustres.--Et quelles sont donc ces têtes exposées;
d'où part donc le danger?

BERTRAM.

Venise et tout ce qu'elle renferme sont comme une maison divisée contre
elle-même; elle sera détruite avant les premiers rayons du jour.

LIONI.

Le mystère devient encore pour moi plus impénétrable et plus effrayant;
mais, à ce compte, toi ou moi, tous deux peut-être, nous sommes sur le
bord de l'abîme; explique-toi donc, tu assureras ton salut et ton
honneur; car il est certes plus glorieux de sauver que de massacrer, et
de massacrer dans la nuit encore:--Fi! Bertram, ce métier ne te
convenait pas. As-tu pu te faire à la vue de la tête de ton ami portée
sur une lance, de celui dont le cœur te fut toujours dévoué? As-tu pu
songer sans frémir à la montrer de tes propres mains au peuple
épouvanté? Et tel est donc mon destin, car, je le jure ici, quel que
soit le danger que tu parais m'annoncer, je sortirai, à moins que tu ne
m'en confies la cause, et que tu ne m'expliques le motif de ta présence
à cette heure ici.

BERTRAM.

Il est donc impossible de te sauver, les minutes s'écoulent, et tu es
perdu!--_Toi_ mon unique bienfaiteur, le seul être qui ne m'ait pas
abandonné dans mes diverses fortunes! et cependant, ne fais pas de moi
un traître! laisse-moi te sauver--mais, de grâce, épargne mon honneur.

LIONI.

Ton honneur! en peut-il être dans une trame de meurtre? et qui peut-on
appeler traîtres, sinon ceux qui conspirent contre leur pays?

BERTRAM.

Une trame est un compromis d'autant plus sacré pour les ames généreuses
que les lois la punissent avec plus de rigueur; et pour moi, il n'est
pas de traître comme celui dont la perfidie enfonce le poignard dans les
cœurs qui se confièrent à sa loyauté.

LIONI.

Et quel est celui qui doit enfoncer le poignard dans le mien?

BERTRAM.

Ce n'est pas moi; je ferai tout au monde, plutôt que cela; non, tu ne
mourras pas, et juge combien ta vie m'est chère puisque j'en risque tant
d'autres, que dis-je? bien plus, la vie des vies, la liberté des
générations futures, pour ne pas être ton assassin;--encore une fois, je
t'en adjure, ne passe pas demain le seuil de ton palais.

LIONI.

Tes instances sont vaines,--je sors, et à l'instant même.

BERTRAM.

Alors périsse donc Venise plutôt que mon ami! je vais
découvrir--révéler--trahir--tout perdre: vois à quelle lâcheté tu me
réduis!

LIONI.

Dis plutôt que tu vas devenir le sauveur de la patrie et de ton
ami!--Parle! toutes les récompenses, toutes les garanties te sont
données, toutes les richesses que l'état reconnaissant accorde à ses
plus dignes citoyens, je te promets la noblesse elle-même, en échange de
tes remords et de ta sincérité.

BERTRAM.

J'ai réfléchi, il n'en sera rien.--Je vous aime, Lioni, vous le savez,
et ma présence ici en est la meilleure, hélas! et la dernière preuve;
mais après avoir rempli mon devoir auprès de toi, je dois le remplir à
l'égard de mon pays! Adieu--nous ne nous verrons plus en ce
monde--adieu.

LIONI.

Holà! Antonio--Pedro--courez aux portes, ne laissez passer
personne--arrêtez cet homme--(Entrent Antonio et d'autres domestiques
armés qui saisissent Bertram.--Lionï continuant). Prenez garde de lui
faire le moindre mal.--Donnez-moi mon épée et mon manteau; un homme dans
la gondole avec quatre rames,--hâtez-vous.--(Antonio sort). Nous irons
chez Giovani Gradenigo et nous ferons avertir Marc Cornaro.--Ne crains
rien, Bertram; cette violence nécessaire importe à ton salut, non moins
qu'à l'intérêt général.

BERTRAM.

A qui veux-tu me livrer prisonnier?

LIONI.

D'abord aux _Dix_, ensuite au Doge.

BERTRAM.

Au Doge?

LIONI.

Sans doute, n'est-il pas le chef de l'état?

BERTRAM.

Au lever du soleil, peut-être?

LIONI.

Que prétendez-vous?--mais nous verrons bien.

BERTRAM.

En êtes-vous sûr?

LIONI.

Sûr autant que peuvent nous le garantir les prières que nous vous
adresserons; et si votre obstination les rendait vaines, vous connaissez
les _Dix_ et leur tribunal, et les cachots de Saint-Marc et la torture
des cachots.

BERTRAM.

Ayez soin de les disposer avant l'aurore qui va s'élancer dans le
ciel.--Encore quelques mots, et vous périrez tous de la mort que vous
voulez m'infliger.

(Antonio rentre.)

ANTONIO.

La barque est prête, monseigneur, tout est disposé.

LIONI.

Ayez les yeux sur le prisonnier. Bertram, nous causerons ensemble en
nous rendant chez le _Magnifico_, le sage Gradenigo.

(Ils sortent.)


SCÈNE II.

(Le palais ducal.--Appartement du Doge.)

LE DOGE et son neveu BERTUCCIO FALIERO.


LE DOGE.

Tous ceux de notre maison sont-ils sous les armes?

BERTUCCIO FALIERO.

Ils n'attendent plus que le signal, et sont réunis à l'entour de notre
palais de Saint-Paul[loc7]: je viens prendre vos derniers ordres.

[Note loc7: C'était le palais de la famille du Doge.]

LE DOGE.

Il eût été aussi bien, si le tems nous l'avait permis, de rassembler la
plupart de mes propres vassaux du fief de Val di Marino,--mais il est
trop tard.

BERTUCCIO FALIERO.

Il me semble, monseigneur, qu'il vaut mieux ne pas les avoir prévenus;
le rassemblement subit de tous les gens dont nous pouvons disposer eût
éveillé les soupçons, et puis malgré leur dévouement et leur courage,
les vassaux de cette terre ont trop de rudesse et d'impétuosité pour
avoir pu se soumettre long-tems aux règles secrètes de la discipline
qu'exigeait une pareille entreprise, jusqu'au moment de l'exécution.

LE DOGE.

Sans doute; mais une fois le signal donné, voilà les hommes qu'il nous
faudrait: ces esclaves citadins ont tous des motifs d'hésitation, tous
ont des préjugés contre ou pour tel et tel noble, qui peut les
déterminer à des excès inopportuns ou bien à une pitié qui serait alors
de la folie. Mais les indomptables paysans, les serfs de ma comté de Val
di Marino suivraient les ordres de leur seigneur sans distinction
d'amour ou de haine pour ses ennemis; ils confondraient les Marcello et
les Cornaro, les Foscari et les Gradenigo; ils n'ont pas l'habitude de
s'incliner devant ces vains noms, ou de trembler devant un sénat
civique; ils reconnaissent pour leur suzerain un commandant armé et non
des robes magistrales.

BERTUCCIO FALIERO.

Nous sommes en assez grand nombre; et quant aux dispositions de nos amis
contre le sénat, je crois pouvoir en répondre.

LE DOGE.

Bien: le sort en est jeté, mais toutes les fois qu'il s'agira d'une
bataille en rase campagne fiez-vous à mes paysans; je les vis autrefois
pénétrer dans la tente des Huns tandis que vos bourgeois tremblans
rebroussaient chemin et frémissaient au seul bruit de leurs trompettes
victorieuses. Si la résistance n'est pas sérieuse, vous trouverez les
citadins semblables au lion qui leur sert d'étendard; mais s'il faut
combattre long-tems, vous regretterez alors avec moi une bande de nos
rustiques vassaux.

BERTUCCIO FALIERO.

Mais si telle est votre conviction, pourquoi vous êtes-vous décidé à
frapper le coup si promptement?

LE DOGE. C'est que de tels coups doivent être frappés sur-le-champ ou
jamais. Quand une fois j'eus étouffé le faible et vain remords qui
s'était emparé de mon cœur, alors trop dominé par les souvenirs des
anciens jours, je ne songeais plus qu'à l'exécution; d'abord parce que
je pouvais bien alors me laisser entraîner à de telles émotions; ensuite
parce que, de tous ces hommes, je ne comptais entièrement que sur le
courage et la fidélité d'Israël et de Philippe Calendaro. Ce jour-ci
peut faire sortir de nos rangs un traître: hier tous ne demandaient qu'à
frapper le sénat, mais une fois qu'ils auront saisi la poignée de leurs
épées, ils avanceront même par prudence; dès que le premier coup sera
frappé, les autres prendront des cœurs de tigre et sentiront se
réveiller en eux l'instinct du premier né d'Adam qui, souvent assoupi
dans l'homme, n'attend jamais pour se montrer que la plus légère
circonstance. La vue du sang ne fait qu'accroître parmi les hommes
rassemblés la soif de le répandre, de même que la première coupe vidée
est ordinairement le signal d'une longue débauche. Croyez-moi, quand le
carnage aura commencé, vous trouverez bien autrement facile de les
exciter que de les retenir; mais jusqu'alors une seule voix, le plus
léger bruit, une ombre enfin, sont capables de leur ôter toute espèce de
résolution.--Où en est la nuit?

BERTUCCIO FALIERO.

L'aube est sur le point de paraître.

LE DOGE.

Il est donc tems d'ébranler la cloche. Tous les hommes sont à leur
poste?

BERTUCCIO FALIERO.

Oui, dans ce moment; mais ils ont l'ordre de ne pas frapper avant que je
ne le leur aie commandé de votre part.

LE DOGE.

C'est bien.--Le matin ne viendra-t-il jamais obliger ces étoiles à
quitter le ciel! Je suis calme et froid: l'effort même qu'il m'a fallu
faire pour me décider à porter le feu de la révolte dans ma patrie me
laisse en ce moment plus impassible. J'ai pleuré, j'ai frémi à l'idée
d'un aussi terrible devoir; mais enfin j'ai déposé toute hésitation, je
puis contempler en face la tempête menaçante, semblable au pilote d'un
vaisseau-amiral. Cependant, le croirais-tu, mon neveu? il m'a fallu plus
de force dans ce dernier cas qu'au moment où plusieurs nations allaient
voir un combat décider de leurs destinées; qu'au moment où je commandais
les armées, où des milliers d'hommes étaient assurés de périr. Oui, pour
ouvrir les veines de quelques despotes infâmes, pour me faire entrer
dans une conspiration qui doit me rendre immortel, à l'égal de Timoléon,
il m'a fallu plus de courage que pour contempler les fatigues et les
dangers de toute une vie de combats.

BERTUCCIO FALIERO.

Je me réjouis de voir votre ancienne sagesse surmonter les emportemens
auxquels, en dépit de la lutte intérieure de votre raison, vous vous
abandonniez.

LE DOGE.

Il en fut toujours ainsi avec moi. L'heure de l'agitation est celle des
premiers éclairs d'une grande résolution; alors la passion n'a pas
encore été méditée ni vaincue. Mais au moment de l'action, je redeviens
aussi calme que les morts dont je me suis vu tant de fois entouré; et
ceux qui m'ont fait ce que je suis, le savent bien; ils ont eu confiance
dans l'empire que j'eus toujours sur moi-même, une fois le premier
moment de violence passé. Mais ils ne savaient pas qu'il est des
circonstances où la réflexion fait de la vengeance une vertu héroïque,
et non plus une impulsion de coupable colère. Si les lois dorment, le
sentiment de la justice n'en veille pas moins; et souvent les cœurs
injuriés réparent les malheurs publics par suite d'une vengeance
particulière, et dans la seule vue de se faire droit à eux-mêmes.--Mais
il me semble que le jour commence--n'est-il pas vrai? regarde, tes yeux
ont la pénétration de la jeunesse.--L'air, déjà, répand une fraîcheur
matinale, et, du moins pour moi, la mer semble plus verte au travers de
la fenêtre.

BERTUCCIO FALIERO.

En effet, le matin s'annonce dans le ciel.

LE DOGE.

Séparons-nous donc! Songe à ce qu'ils frappent sans délai. Au premier
signal de Saint-Marc, marchez sur le pavé avec tous les secours de notre
maison, vous m'y retrouverez.--Les Seize et leurs compagnies
s'ébranleront au même instant en colonnes séparées.--Ayez soin de vous
poster à la grande porte; c'est à nous seuls que je veux réserver les
_Dix_.--Le reste, populace de patriciens, sentiront l'épée des gens qui
se sont réunis à nous. Souviens-toi que le cri est toujours:
_Saint-Marc, les Génois arrivent.--Holà! aux armes! Saint-Marc et
liberté!_--Maintenant, agissons.

BERTUCCIO FALIERO.

Adieu donc, mon oncle, mon seigneur! Ou nous nous retrouverons libres,
ou jamais.

LE DOGE.

Approche, mon Bertuccio--embrasse-moi; encore une fois.--Hâte-toi de
fuir, le jour devient plus grand.--Dépêche-moi promptement un messager
qui m'instruise de l'état des troupes au moment où tu les rejoindras,
et, sur-le-champ, je sonne la fatale cloche de Saint-Marc.

(Bertuccio Faliero sort.)

LE DOGE, seul.

Il s'en va, et chacun de ses pas met en danger une vie.--C'en est fait,
l'ange destructeur plane maintenant sur Venise; et, semblable à l'aigle,
l'œil fixé sur sa proie, il ne suspend son vol et ne balance un instant
encore dans l'air ses fatales ailes, que pour mieux assurer ses
coups.--O jour! que les eaux marchent lentement, que le tems est long!
Je ne voudrais pas frapper dans les ténèbres; j'aimerais mieux me
convaincre par mes yeux que tous les coups entraînent autant de
victimes. Et vous, flots azurés de la mer, je vous ai vus, jadis, teints
aussi du sang des Génois, des Sarrazins et des Huns. Celui des Vénitiens
s'y trouvait confondu, bien que victorieux; mais, aujourd'hui, vous
allez recevoir une pourpre sans mélange; nulle veine barbare
entr'ouverte ne pourra vous réconcilier avec la vue de cette horrible
couleur; amis ou ennemis, toutes les victimes seront nos concitoyens. Et
j'ai vécu jusqu'à quatre-vingts ans pour cela? Moi, qui reçus le nom de
sauveur de la patrie; moi, dont la présence était le signal de mille
chapeaux flottans dans les airs: de mille et mille vœux adressés au ciel
pour lui demander le bonheur, la gloire et la prolongation de mes jours;
et je vais voir celui qui se prépare? Mais je ne dois pas oublier que ce
jour, à jamais sinistre dans le calendrier, sera suivi de plusieurs
siècles de bonheur. Le doge Dandolo survécut à quatre-vingt-dix étés
pour vaincre encore de puissans empires, et pour refuser leurs
couronnes; moi, je résignerai la mienne, je ferai de cet état le temple
de la liberté.--Mais hélas! par quels moyens! c'est au but que je me
propose à les justifier. Que sont quelques gouttes de sang humain? Je me
trompe, le sang des tyrans n'a plus rien d'humain. Tels que les rouges
Molochs, ils se repaissent du nôtre jusqu'à l'heure où ils sont réclamés
par la tombe qu'ils ont tant peuplée.--O monde! ô hommes! qu'êtes-vous
donc? et quels sont nos plus généreux desseins, puisque c'est au crime
seul qu'est réservé le soin de punir le crime? Faut-il massacrer comme
si les portes de la mort restaient toujours fermées, tandis que quelques
années rendraient inutile le secours du glaive? Et moi, parvenu sur la
limite d'un autre monde inconnu, voilà les milliers d'avant-coureurs
dont je me fais précéder! Écartons ces idées. (Moment de silence.) Mais,
écoutons! N'est-ce pas un murmure comme de voix lointaines, ou le pas
mesuré d'une troupe guerrière? Oh! combien nos vœux enfantent de
fantômes même pour notre oreille! Cela ne peut être, le signal n'est pas
sonné.--Mais pourquoi ce retard? Peut-être le courrier de mon neveu
est-il dépêché vers moi; peut-être fait-il en ce moment tourner les
gonds de la haute tour d'où part ordinairement l'annonce fatale ou de la
mort d'un prince, ou des dangers imminens de l'état. Qu'elle fasse donc
son office; qu'elle fasse entendre son plus terrible et son dernier
signal, jusqu'à ce que la tour elle-même soit ébranlée sur ses antiques
bases.--Quoi! le même silence encore? J'irais bien au-devant, mais mon
poste est ici; c'est le centre de réunion de tous les élémens discordans
qui composent une semblable ligue. C'est ici que l'on ranimera, en cas
d'incertitude, le courage et la résolution des plus chancelans: car si
l'on en venait aux mains, ce serait dans ce lieu, c'est dans ce palais
que la lutte commencerait; je dois donc demeurer à cette place pour
diriger et conduire le mouvement.--Écoutons, il vient--il vient, mon
neveu; le messager du brave Bertuccio.--Quelles nouvelles? est-il en
marche? a-t-il réussi?--_Eux_ ici, grand Dieu!--tout est
perdu.--Cependant, faisons un dernier effort.

(Entre un Seigneur de la Nuit[loc8], avec gardes, etc.)

[Note loc8: C'était une charge importante autrefois dans la
république de Venise.]

LE SEIGNEUR DE LA NUIT.

Doge, je t'arrête pour haute trahison.

LE DOGE.

Moi! ton prince, pour trahison?--Et qui sont ceux qui osent cacher sous
un pareil ordre leur trahison personnelle?

LE SEIGNEUR DE LA NUIT, montrant son ordre.

Jetez les yeux sur cet ordre; il vient de l'assemblée des Dix.

LE DOGE.

Et _où_ se tient-elle, et pourquoi sont-ils assemblés? Leur réunion ne
peut être régulière tant que le prince ne la préside pas; et c'est là
mon devoir, le tien est de suivre mes ordres, de me laisser libre, ou de
me suivre à la chambre du conseil.

LE SEIGNEUR DE LA NUIT.

Prince, cela est impossible; ils ne siégent pas dans la salle ordinaire,
mais dans le couvent de Saint-Sauveur.

LE DOGE.

Ainsi, vous osez me désobéir?

LE SEIGNEUR DE LA NUIT.

Je sers la république, et je ne puis craindre de ne pas faire mon
devoir; mon mandat part de ceux gui la gouvernent.

LE DOGE.

Mais ce mandat est illégal, tant qu'il n'est pas revêtu de ma signature;
et dans le cas actuel, c'est un acte de révolte. As-tu bien pesé
l'importance de la vie pour avoir osé assumer ainsi des fonctions
contraires à nos lois?

LE SEIGNEUR DE LA NUIT.

Je dois non pas répondre, mais agir. Je fais ici l'office de garde
auprès de votre personne; et non de juge pour vous entendre et vous
rendre justice.

LE DOGE, à part.

Il faut gagner du tems. Tout est bien encore, pourvu que la cloche donne
le signal.--Allons donc, mon neveu!--Hâte-toi, hâte-toi; notre sort est
suspendu dans la balance; et malheur aux vaincus, soit le prince et le
peuple; soit les esclaves et le sénat. (On entend la grosse cloche de
Saint-Marc.) Ah! la voici, je l'entends. (Haut.) Eh bien! Seigneur de la
Nuit, l'entends-tu? l'entendez-vous, satellites mercenaires que je vois
trembler? c'est le glas de votre mort. Sonne encore, airain
retentissant! Et vous, misérables, comment rachèterez-vous vos vies?

LE SEIGNEUR DE LA NUIT.

O désespoir! Gardez vos armes, et restez à la porte.--Tout est perdu si
la cloche ne rentre pas de suite dans le silence. L'officier qu'on avait
envoyé s'est égaré, sans doute, ou bien a rencontré quelques obstacles
funestes. Anselmo, hâte-toi de marcher à la tour avec ta compagnie; que
les autres restent avec moi.

(Une partie des gardes sort.)

LE DOGE.

Malheureux, si tu tiens à ta vile existence, implore merci; il ne te
reste plus qu'une minute. Fais donc sortir tes lâches satellites: ils ne
reviendront pas.

LE SEIGNEUR DE LA NUIT.

Cela peut être; ils mourront comme je prétends le faire, en
accomplissant leur devoir.

LE DOGE.

Insensé! l'aigle fier s'attaque à une proie plus généreuse que tes
méprisables mirmidons et toi-même.--Vis donc, mais ne devance pas le
danger par la résistance; et si des ames aussi dégradées que la tienne
peuvent encore fixer le soleil, apprends enfin à être libre.

LE SEIGNEUR DE LA NUIT.

Et toi, à être captif.--(La cloche cesse.) Il s'est arrêté le signal de
la trahison, qui devait déchaîner la meute de la populace sur la proie
des patriciens.--Le signal a retenti, mais ce n'est pas celui de la mort
des sénateurs.

LE DOGE, après une pause.

Tout se tait, tout est perdu!

LE SEIGNEUR DE LA NUIT.

Et maintenant, Doge, dénoncez-moi; je suis l'esclave rebelle d'un
conseil séditieux. N'ai-je pas fait mon devoir?

LE DOGE.

Silence, être dégradé! tu as fait une action noble, tu as gagné le prix
du sang; c'est à ceux qui t'emploient à te récompenser; mais ton devoir
était de garder et non de bavarder, tu viens de le dire toi-même.
Fais-le donc ton devoir; mais, comme il te convient: garde le silence,
et souviens-toi que, bien que ton prisonnier, je n'ai pas cessé d'être
ton prince.

LE SEIGNEUR DE LA NUIT.

Je n'ai pas voulu manquer au respect dû à votre rang, et en cela je vous
obéirai--

LE DOGE, à part.

Il n'y a donc plus rien qui puisse me sauver! et pourtant, au moment du
succès, au sein du triomphe, je serais mort avec empressement, avec
orgueil; mais mourir ainsi!

(Entrent d'autres Seigneurs de la Nuit, avec Bertuccio Faliero
prisonnier.)

LE SECOND SEIGNEUR.

Nous l'avons saisi comme il sortait de la tour, où le signal commençait
déjà à retentir par son ordre, ou plutôt celui du Doge qui le lui avait
transmis.

LE PREMIER SEIGNEUR.

S'est-on assuré de tous les passages qui mènent au palais?

LE SECOND SEIGNEUR.

Oui, mais peu importe; les chefs de la conspiration sont tous dans les
fers, on en juge même déjà quelques-uns;--leurs gens sont dispersés ou
arrêtés.

BERTUCCIO FALIERO.

Mon oncle, c'est vous!

LE DOGE.

Que sert de lutter contre la fortune? la gloire s'en est allée de notre
maison.

BERTUCCIO FALIERO.

Qui l'eût pensé, un moment plus tôt?

LE DOGE.

Oui, un moment plus tôt; et la face des siècles était changée;
_celui-ci_ nous fait entrer dans l'éternité. Nous nous y retrouverons
non comme des hommes dont le succès a fait la gloire, mais comme des
ames supérieures à tous les événemens et calmes au milieu des revers
comme des triomphes. Ne pleure pas; va, la vie n'est qu'un court
passage.--Je voudrais bien partir seul; mais s'ils nous envoient tous
deux à la mort, comme il est probable, montrons-nous tous deux dignes de
nos ancêtres et de nous-mêmes.

BERTUCCIO FALIERO.

Mon oncle, croyez-moi, je ne vous ferai pas d'affront.

LE PREMIER SEIGNEUR DE LA NUIT.

Seigneur, nous avons l'ordre de vous tenir dans des appartemens séparés
jusqu'au moment où le conseil instruira votre procès.

LE DOGE.

Notre procès! pousseront-ils donc jusqu'à la fin leur infâme parodie?
Mais laissons-les nous traiter comme nous les aurions nous-mêmes
traités, bien qu'avec moins de solennité: c'est le jeu de mutuels
homicides qui auraient tiré au sort au premier assassinat. Seulement,
s'ils ont gagné, c'est avec des dés pipés.--Et quel a été notre Judas?

LE PREMIER SEIGNEUR.

Je ne suis pas chargé de répondre à cette question.

BERTUCCIO FALIERO.

Je vais le faire pour toi;--c'est un certain Bertram; dans ce moment
même il fait sa déposition devant la junte secrète.

LE DOGE.

Bertram, le Bergamasque! Oh! combien sont misérables les causes de notre
perte ou de notre triomphe; souillé d'une double trahison, ce Bertram va
recevoir honneurs et récompenses; on le citera dans l'histoire auprès de
ces oies du Capitole dont les cris réveillèrent enfin les Romains, et
pour lesquelles on institua une fête annuelle; tandis que Manlius, qui
avait taillé en pièces les Gaulois, fut précipité de la roche
Tarpéienne.

LE PREMIER SEIGNEUR.

Manlius songeait à trahir son pays; il voulait s'emparer du pouvoir.

LE DOGE.

Il voulait sauver l'état; il ne songeait qu'à réformer les lois,
auxquelles il rendait ainsi leur force;--mais ce n'est pas de cela qu'il
s'agit. Vous faites votre devoir.

LE PREMIER SEIGNEUR.

Noble Bertuccio, nous devons vous surveiller dans une chambre séparée.

BERTUCCIO FALIERO.

Adieu, mon oncle. J'ignore si nous nous reverrons encore en cette vie;
mais peut-être consentiront-ils à laisser nos cendres se réunir.

LE DOGE.

Oui, et dis aussi nos ames, qui se retrouveront et jouiront d'un bien
auquel notre triste enveloppe ne nous avait pas permis d'atteindre; du
moins nos tyrans ne pourront effacer la mémoire de ceux qui firent
chanceler leur trône détesté, et de pareils exemples trouveront, quoique
long-tems après, de généreux imitateurs.

FIN DU QUATRIÈME ACTE.



                               ACTE V.


SCÈNE PREMIÈRE.

(La salle du conseil des Dix. Réunis à plusieurs sénateurs, pour juger
la conspiration de Marino Faliero, ils composent ce que l'on appelait la
Junte.--Gardes, Officiers, etc., etc.)

ISRAEL BERTUCCIO et PHILIPPE CALENDARO, prisonniers; BERTRAM, LIONI et
Témoins, etc.


BENINTENDE, chef des Dix.

Maintenant, après avoir acquis la conviction de leurs nombreuses et
palpables offenses, il nous reste à prononcer, sur ces hommes criminels,
la sentence des lois. Devoir pénible, et pour ceux qui le remplissent,
et pour ceux qui les écoutent. Hélas! pourquoi m'est-il réservé? Faut-il
que la durée de ma charge soit flétrie dans tous les siècles à venir,
comme se rattachant au souvenir de la trahison la plus détestable et la
plus compliquée contre une république sage et libre, connue par toute la
terre pour être le boulevart du christianisme, la terreur des Sarrazins,
des Grecs, des schismatiques, des Huns sauvages et des Francs non moins
barbares; contre une ville qui ouvrit à l'Europe la richesse de l'Inde;
le dernier asile des Romains contre la tyrannie d'Attila; la reine de
l'Océan, rivale plus orgueilleuse de l'orgueilleuse Gênes! Et c'est pour
renverser le trône d'une telle ville, qu'ils ont exposé et déshonoré
leurs vies! Laissons-les donc subir la plus juste mort.

ISRAEL BERTUCCIO.

Nous sommes prêts; vos tortures nous la font attendre avec impatience.
Laissez-nous mourir.

BENINTENDE.

Si vous avez à dire quelque chose qui mérite un allégement, à votre
sentence, la junte vous écoute; parlez, il en est encore tems, si vous
avez quelque chose à confesser; peut-être votre salut en dépend-il.

ISRAEL BERTUCCIO.

Nous sommes prêts à entendre, non à parler.

BENINTENDE.

Nous avons la preuve entière, par l'aveu de vos complices, de vos crimes
et de toutes les circonstances qui s'y rattachent: toutefois, nous
désirerions recueillir de vos lèvres l'aveu complet de votre trahison.
Israël, sur le bord de cet abîme mortel, dont nul ne peut revenir, la
vérité seule peut vous faire obtenir quelque grâce sur la terre ou dans
les cieux.--Parlez donc, quels étaient vos motifs?

ISRAEL BERTUCCIO.

Justice!

BENINTENDE.

Quel était votre but?

ISRAEL BERTUCCIO.

Liberté!

BENINTENDE.

Certes, vous êtes bref.

ISRAEL BERTUCCIO.

J'en ai pris l'habitude: je naquis soldat, et non pas sénateur.

BENINTENDE.

Par ce brusque laconisme pensez-vous forcer les juges que vous bravez à
différer leur sentence?

ISRAEL BERTUCCIO.

Croyez-moi, imitez ma brièveté; je préfère cette grâce à votre pardon.

BENINTENDE.

C'est là votre seule réplique au tribunal?

ISRAEL BERTUCCIO.

Demandez, à vos tortures ce qu'elles ont arraché de nous, ou faites-en
une seconde fois l'essai; il reste encore un peu de sang, quelque
sensibilité dans ces membres brisés; mais vous ne l'oserez pas, car nous
pourrions y mourir et si nous laissions dans vos chevalets, déjà gorgés
de notre sang, le peu de vie qui nous reste; vous perdriez le profit du
spectacle public par lequel vous espérez faire long-tems trembler vos
esclaves. Des cris ne sont pas des mots, et l'agonie un aveu; et quand
même la nature aux abois pourrait contraindre l'ame à quelques
mensonges, dans l'espoir d'un court répit, une pareille affirmation
n'est pas la vérité. Faut-il souffrir encore, ou bien mourir?

BENINTENDE.

Dites-nous quels étaient vos complices?

ISRAEL BERTUCCIO.

Demandez-les au peuple déplorable que vos crimes patriciens ont conduit
au crime.

BENINTENDE.

Vous connaissez le Doge?

ISRAEL BERTUCCIO.

Je combattis avec lui à Zara, tandis que vous vous disputiez ici pour
les charges dont vous êtes revêtus; nous exposions nos vies, tandis que
vous hasardiez celle des autres, et par vos accusations, et par vos
apologies; et d'ailleurs, il n'est personne dans Venise qui ne connaisse
son Doge et ses grandes actions, et l'affront qu'il a reçu du sénat.

BENINTENDE.

Vous avez eu avec lui des conférences?

ISRAEL BERTUCCIO.

Je suis las, plus las même de vos interrogations que de vos tortures; je
vous en prie, passez à notre jugement.

BENINTENDE.

Dans un instant.--Et vous, Philippe Calendaro, qu'avez-vous à dire qui
puisse vous soustraire à la sévérité de vos juges?

CALENDARO.

Je ne fus jamais un homme à longues phrases; et, dans ce moment, j'ai
peu de chose à dire qui en vaille la peine.

BENINTENDE.

Mais une nouvelle application de torture vous ferait peut-être bien
changer de ton?

CALENDARO.

Il est vrai qu'elle peut le faire; la première l'a déjà fait; mais elle
ne changera pas mes paroles aussi bien que mon ton, ou si cela
arrivait--

BENINTENDE.

Eh bien alors?

CALENDARO.

Mes dépositions, au milieu des tortures, vaudraient-elles en justice?

BENINTENDE.

Sans le moindre doute.

CALENDARO.

Quel que fût l'accusé dont je révélasse la trahison?

BENINTENDE.

Certainement; aussitôt on instruirait son procès.

CALENDARO.

Et mon témoignage entraînerait-il pour lui peine de mort?

BENINTENDE.

Si votre déclaration était claire et complète, sa vie serait
certainement en danger.

CALENDARO.

Alors, examine-toi bien, orgueilleux président! car, en présence de
l'éternité qui s'entr'ouvrira devant moi, je jure que toi seul es le
traître que je prétends dénoncer à la torture si l'on m'y traîne une
seconde fois.

UN MEMBRE DE LA JUNTE.

Seigneur président, il est tems de procéder à leur jugement; il n'y a
plus rien à tirer de ces hommes.

BENINTENDE.

Malheureux! préparez-vous à une prompte mort. La nature de votre crime,
nos lois et le danger qui environne encore l'état, ne vous laissent pas
une heure de répit.--Gardes, faites-les sortir, et que sur le balcon où
le Doge se place dans notre solennel jeudi[loc9] pour voir le combat de
taureaux, justice soit faite d'eux. Que leurs membres suspendus restent
exposés dans la place du jugement à la vue du peuple assemblé, et que le
ciel ait pitié de leurs ames.

[Note loc9: Il s'agit ici du jeudi gras, que je n'ai pu nommer
littéralement dans mon texte.

(_Note de Lord Byron_.)]

LA JUNTE.

Amen!

ISRAEL BERTUCCIO.

Adieu, seigneurs, nous ne nous reverrons plus.

BENINTENDE.

Et de crainte qu'ils n'essaient de soulever la multitude,--gardes, qu'on
leur bâillonne la bouche, même au moment de l'exécution;--qu'on les
fasse sortir.

CALENDARO.

Comment! ne nous laissera-t-on pas dire adieu à un seul de nos amis, ne
pourrons-nous conférer un dernier instant avec notre confesseur?

BENINTENDE.

Un prêtre attend dans l'antichambre; et quant à vos amis, ces sortes
d'entrevues ne seraient que pénibles pour eux et entièrement inutiles
pour vous.

CALENDARO.

Je savais que nous étions bâillonnés pendant notre vie, ceux du moins
qui n'ont pas eu le cœur de risquer leur vie pour conquérir le droit
d'ouvrir la bouche; mais dans ces derniers momens, je m'imaginais qu'on
ne nous dénierait pas cette liberté de parole que l'on accorde à tous
les moribonds; enfin puisque--

ISRAEL BERTUCCIO.

Eh bien! laisse-les faire, brave Calendaro! A quoi bon quelques
syllabes? sachons mourir sans avoir reçu d'eux le moindre témoignage de
faveur; notre sang ne criera que plus vivement vers le ciel contre eux;
c'est lui qui saura mieux attester leurs infamies atroces que ne le
pourrait un volume écrit ou prononcé de nos dernières paroles. Je sais
que notre voix les ferait trembler;--mais ils ont peur de notre silence
lui-même.--Qu'ils vivent donc au milieu de transes
continuelles!--Laissons-les au démon de leurs pensées; et, quant à nous,
élevons les nôtres vers le firmament. Nous emmène-t-on, enfin? nous
sommes prêts.

CALENDARO.

Israël, si tu m'avais entendu, il en serait tout autrement, et ce
traître trembleur, le lâche Bertram aurait reçu--

BERTRAM.

Hélas! j'espérais qu'en mourant vous me pardonniez; je n'ai pas choisi
l'emploi que je remplis, on me l'a imposé; mais au moins quand je sens
que rien jamais ne pourra diminuer mes remords, dites que vous me
pardonnez,--et ne me regardez plus ainsi!

ISRAEL BERTUCCIO.

Je meurs, et je te pardonne.

CALENDARO.

(Il lui crache au visage.) Je meurs et je te méprise.

(Les gardes emmènent Israël Bertuccio et Philippe Calendaro.)

BENINTENDE.

Maintenant que nous en avons fini avec ces criminels, il est tems de
procéder au jugement du plus grand traître dont fassent mention les
annales d'aucun peuple; les preuves de l'attentat du Doge Faliero sont
complètement acquises; les circonstances et la nature du crime exigent
une procédure rapide: il est tems de le mander pour entendre son arrêt.

LA JUNTE.

Oui, oui.

BENINTENDE.

Avogadori, ordonnez que le Doge soit amené en présence du conseil.

UN MEMBRE DE LA JUNTE.

Et les autres, quand les fera-t-on venir?

BENINTENDE.

Quand on aura terminé avec les chefs. Les uns se sont enfuis à Chiozza;
mais mille hommes environ sont à leur poursuite, et grâces aux
précautions qu'on a prises en terre ferme et dans les îles, nous
espérons bien qu'il n'en échappera pas un seul pour aller répandre chez
les nations étrangères ses odieuses diffamations contre le sénat.

(Entre le Doge comme prisonnier; des gardes l'entourent.)

BENINTENDE.

Doge;--car tel vous êtes encore, et la loi vous conservera ce titre
jusqu'à l'heure où tombera de votre tête le bonnet ducal, vous qui
n'avez pu vous contenter de porter paisiblement et avec honneur une
couronne plus noble que n'en peuvent conférer les empires: vous qui
n'avez pas craint de comploter pour exterminer les pairs qui vous ont
fait ce que vous êtes, et pour éteindre dans le sang la gloire de votre
patrie,--nous avons déposé dans votre appartement et sous vos yeux
toutes les preuves réunies contre vous, et jamais de plus complètes ne
sont venues prouver la trahison. Qu'avez-vous à dire pour votre défense?

LE DOGE.

Que pourrais-je avoir à dire, quand ma défense doit être votre
condamnation? N'êtes-vous pas à la fois agresseurs et accusateurs, juges
et exécuteurs?--Usez de votre pouvoir.

BENINTENDE.

Les autres chefs vos complices ayant tout avoué, il ne vous reste plus
d'espoir.

LE DOGE.

Et qui sont-ils?

BENINTENDE.

Fort nombreux; mais vous avez devant vous le premier d'entre eux,
Bertram de Bergamo.--Désirez-vous l'interroger?

LE DOGE, l'ayant regardé avec mépris.

Non.

BENINTENDE.

Deux autres, Israël Bertuccio et Philippe Calendaro ont reconnu qu'ils
avaient eu pour complice de leur trahison le Doge.

LE DOGE.

Et où sont-ils?

BENINTENDE.

Où ils doivent être: ils répondent maintenant au ciel de ce qu'ils ont
fait sur la terre.

LE DOGE.

Quoi! c'en est fait du Brutus plébéien et du bouillant Cassius de notre
arsenal! Comment ont-ils supporté leur condamnation?

BENINTENDE.

Songez à la vôtre; elle approche. Ainsi donc, vous refusez de vous
justifier?

LE DOGE.

Je ne puis me défendre devant mes inférieurs, ni reconnaître le droit
que vous vous arrogez de me juger. Montrez-moi la loi.

BENINTENDE.

Dans les cas extrêmes la loi doit être renouvelée ou corrigée; nos pères
n'avaient pas songé à fixer le châtiment d'un pareil crime; et c'est
ainsi que les anciennes tables romaines n'avaient pas prévu la sentence
du parricide; car ils ne pouvaient déterminer une peine pour ce qui
n'avait pas de nom, pour ce qui n'était pas regardé comme possible dans
leurs grandes ames. Eh! qui l'eût prévu, que l'on en viendrait jamais à
comprendre l'attentat énorme d'un fils contre son père et d'un prince
contre ses états? Votre crime nous a forcés de porter une loi qui
formera dans la suite comme un précédent contre les hommes assez
audacieux pour vouloir gravir jusqu'à la tyrannie par la trahison;
ambitieux qu'un sceptre ne saurait contenter, tant qu'ils ne l'ont pas
transformé en un glaive à deux tranchans! La dignité de Doge ne
pouvait-elle donc vous suffire? Quelle principauté cependant plus noble
que celle de Venise?

LE DOGE.

La principauté de Venise! ah! vous m'avez trompé,--_vous_ qui siégez
ici, traîtres que vous êtes! J'étais votre égal par ma naissance, votre
supérieur par mes hauts faits; vous m'avez ravalé au-dessous de vous;
vous m'avez arraché aux travaux honorables auxquels je m'étais dévoué
dans la terre étrangère, sur les flots, dans les camps, dans les cités
lointaines; vous m'avez choisi comme victime pour monter la tête
couronnée, mais les membres enchaînés, sur l'autel dont _seuls_ vous
étiez les pontifes. Je l'ignorais; je ne l'ai point recherché ni
demandé, je ne songeais même pas à votre choix; il vint me surprendre à
Rome, et de suite j'obéis. Mais en rentrant à Venise, je m'aperçus
qu'outre l'inquiète vigilance qui vous a toujours déterminés à déjouer
et à pervertir les meilleures intentions de votre souverain, vous aviez
encore, pendant l'interrègne de mon voyage de Rome à cette ville,
affaibli et mutilé les faibles privilèges laissés à mes prédécesseurs.
Tout cela je l'ai supporté; je n'aurais pas même cessé de le faire si
votre dépravation n'avait pas été jusqu'à flétrir l'honneur de mes
propres foyers. Et c'est lui, c'est l'infâme Steno qui m'a déshonoré que
je vois maintenant siéger parmi vous! juge en effet bien digne d'un
pareil tribunal!

BENINTENDE, l'interrompant.

Michel Steno est l'un des Quarante; il siége ici en vertu de son office,
les Dix ayant pris dans le sein du sénat une junte de patriciens pour
les seconder dans l'instruction d'un procès aussi grave et jusqu'à
présent inouï. Steno fut relevé de la peine prononcée contre lui,
attendu que le Doge, protecteur naturel de la loi, ayant conspiré pour
abroger toutes les lois, ne pouvait réclamer son châtiment en vertu des
statuts qu'il foulait aux pieds et violait lui-même.

LE DOGE.

_Son_ châtiment! J'aime mieux le voir siéger au milieu de vous et se
gorger de mon sang, que satisfaisant à la peine dérisoire que votre
lâche et mensongère justice lui avait infligée. Son crime était infâme;
c'était de la candeur comparée à la protection que vous lui avez
accordée.

BENINTENDE.

Se peut-il donc que le grand Doge de Venise, la tête courbée sous les
honneurs et sous le poids de quatre-vingts années, ait assez écouté les
inspirations de sa colère pour fouler aux pieds tout sentiment de
prudence, de crainte et de loyauté; tout cela pour avoir été provoqué
par l'étourderie d'un jeune homme?

LE DOGE.

Une étincelle produit la flamme, une goutte d'eau fait déborder la
coupe, et la mienne était dès long-tems remplie. Vous opprimiez et le
peuple et le prince; moi j'ai voulu les affranchir, et la fortune a
trompé mon double espoir. En triomphant, ma récompense était la gloire,
la vengeance et la victoire; Venise, grâces à moi, rivalisait avec la
Grèce et Syracuse, alors qu'elles furent affranchies et devinrent
l'admiration du monde. Mon nom se joignait à ceux de Gélon et de
Thrasybule. Mais ayant échoué, ma défaite est, je le sais, l'infamie
présente et la mort. Les siècles futurs jugeront; Venise sera libre ou
ne sera plus. Jusqu'alors la vérité est en suspens. N'hésitez pas; je
n'aurais eu nulle merci, je n'en demande aucune. J'ai joué ma vie sur
une haute chance; j'ai perdu, prenez ce que vous avez gagné. J'aurais
voulu rester seul debout sur vos tombes; maintenant vous pouvez marcher
sur la mienne, et la fouler aux pieds, comme vous avez auparavant foulé
mon cœur.

BENINTENDE.

Ainsi vous avouez votre crime, et reconnaissez la justice de notre
tribunal?

LE DOGE.

J'avoue que je suis vaincu: la fortune est femme; jeune elle m'avait
prodigué ses faveurs; j'eus tort d'espérer, en approchant de ma dernière
heure, qu'elle me sourirait encore.

BENINTENDE.

Ainsi vous ne songez pas à contester notre équité?

LE DOGE.

Nobles Vénitiens, ne me fatiguez pas de questions; je suis résigné à
tout; mais il est encore dans mon sang quelques gouttes de celui de mes
glorieux jours, et je n'ai pas une patience infatigable. Épargnez-moi
donc; je vous prie, de nouvelles interrogations; elles ne servent à
rien, sinon à soulever des débats au milieu de votre jugement; je ne
pourrais vous répondre que pour vous offenser, et satisfaire vos ennemis
déjà assez nombreux. Je sais que ces murs épais n'offrent aucun écho,
mais les murs ont des oreilles; bien plus, ils ont des langues; et si la
vérité n'avait d'autre moyen de retentir, vous qui me condamnez, vous
que je fais trembler encore à l'instant où vous m'immolez, vous ne
pourriez déposer silencieusement dans votre tombe les paroles bonnes ou
mauvaises que je vous ferais entendre; le secret serait au-dessus de vos
ames: ne réveillez donc pas ma voix, si ce n'est dans la crainte d'un
danger pire que celui auquel vous venez d'échapper. Telle serait ma
défense si je songeais à la fendre fameuse; car les paroles vraies sont
des _choses_, et celles d'un homme mourant, des choses qui survivent
long-tems, et souvent même se chargent de le venger. Étouffez les
miennes si vous avez l'espoir de vivre long-tems; après moi; profitez de
ce conseil, et du moins si vous avez trop souvent excité mon indignation
pendant ma vie, laissez-moi mourir tranquille. Cette grâce ne peut pas
vous coûter;--je ne nie rien, je ne justifie, je ne demande rien,
seulement je désire de moi-même le silence, et de la cour une sentence.

BENINTENDE.

Cette adhésion complète nous épargne la cruelle nécessité d'ordonner la
torture pour obtenir la vérité entière.

LE DOGE.

La torture! mais vous me l'avez imposée chaque jour depuis que je suis
Doge; si vous voulez y ajouter les tourmens corporels, vous en êtes
libres; ces membres, déjà affaiblis par l'âge, ne résisteront pas à vos
chevalets; mais il y a quelque chose dans mon cœur qui saura défier vos
supplices.

(Entre un officier.)

L'OFFICIER.

Nobles Vénitiens, la duchesse Faliero implore son admission en présence
de la junte.

BENINTENDE.

Pères Conscrits[loc10], décidez si nous devons l'admettre.

[Note loc10: Les sénateurs vénitiens prenaient comme ceux de Rome le
titre de Pères Conscrits.]

UN MEMBRE DE LA JUNTE.

Elle peut avoir à faire d'assez importantes révélations pour nous
décider à l'entendre.

BENINTENDE.

Est-ce là la volonté générale?

TOUS.

Oui.

LE DOGE.

Oh! Venise, que tes lois sont admirables! Elles veulent laisser parler
la femme dans l'espoir qu'elle témoignera contre son époux. Quelle
gloire pour les chastes Vénitiennes! Mais il est naturel que des
calomniateurs de tous les genres de vertus, tels que les juges d'un
pareil tribunal, suivent complètement leur vocation. Cependant, lâche
Steno! si cette femme dément en ce moment toute sa vie, je te pardonne
ton mensonge et ton impunité, ma mort violente et ta vie infâme.

(La duchesse entre.)

BENINTENDE.

Madame, bien que votre demande soit extraordinaire, le tribunal, dans sa
justice, consent à vous l'accorder; et quels que soient vos motifs, nous
vous prêterons l'oreille avec tout le respect dû à vos ancêtres, à votre
rang et à vos vertus. Vous pâlissez!--Qu'on porte secours à madame, et
que sur-le-champ on apporte un siége.

ANGIOLINA.

C'était un moment de faiblesse.--Il est passé. Veuillez me pardonner;
mais je ne m'assiérai pas en présence de mon prince et de mon époux,
quand lui-même reste debout.

BENINTENDE.

Comme il vous plaira, madame.

ANGIOLINA.

Des bruits étranges et trop fondés, si je m'en rapporte à ce que je
vois, ont frappé mon oreille: je viens pour connaître toute l'étendue de
mon malheur. Pardonnez la brusquerie de mon entrée et de mes premières
sensations. C'est,--hélas! je ne puis parler,--je ne puis prononcer une
question; mais je vous entends, vous détournez les yeux, et vos fronts
sourcilleux me répondent avant que j'aie parlé.--Oh Dieu! c'est donc là
le silence de la tombe!

BENINTENDE, après un moment de pause.

Épargnez-nous, épargnez à vous-même le nouveau récit de l'inexorable
devoir que nous avons à remplir envers le ciel et cet homme.

ANGIOLINA.

Non, parlez; je ne puis,--il m'est impossible de jamais ajouter foi à de
pareilles choses.--Est-il donc condamné?

BENINTENDE.

Hélas!

ANGIOLINA.

Et serait-il donc coupable?

BENINTENDE.

Madame, dans un pareil moment, nous devons pardonner ce doute, et
l'attribuer naturellement au trouble de vos pensées; autrement, une
telle question serait une haute offense contre la justice de ce tribunal
suprême. Mais interrogez le Doge lui-même; s'il conteste les preuves
réunies contre lui, croyez-le, nous y consentons, innocent comme
vous-même.

ANGIOLINA.

Serait-il vrai? mon seigneur!--mon souverain,--l'ami de mon pauvre père,
le héros des combats, le sage des conseils; ne démentirez-vous pas les
paroles de cet homme!--Vous vous taisez!

BENINTENDE.

Il a déjà confessé lui-même son crime; et maintenant, comme vous voyez,
il ne le nie pas encore.

ANGIOLINA.

Non, il ne peut pas mourir. Épargnez le reste de ses années, le chagrin
et le repentir les réduiront en un petit nombre de jours. Un moment de
crime imaginaire effacera-t-il à vos yeux seize lustres de services et
de gloire?

BENINTENDE.

Il subira sa peine, sans la moindre rémission de tems, sans pardon et
sans sursis:--c'est une chose décrétée.

ANGIOLINA.

Il serait coupable qu'il pourrait encore espérer miséricorde.

BENINTENDE.

Non pas dans le cas où il se trouve, la justice s'y oppose.

ANGIOLINA.

Hélas! monseigneur, l'extrême justice est de la cruauté; qui pourrait
vivre sur la terre, si l'on jugeait toujours justement?

BENINTENDE.

Le salut de l'état exige qu'il soit puni.

ANGIOLINA.

L'état? comme sujet, il l'a servi; l'état? comme général, il l'a sauvé;
l'état? comme souverain, n'est-ce pas à lui à le gouverner?

UN MEMBRE DE LA JUNTE.

Il l'a trahi, il a conspiré contre lui; c'est un traître.

ANGIOLINA.

Mais sans lui existerait-il un état à sauver ou à détruire? et
vous-mêmes, qui prononcez aujourd'hui la mort de votre libérateur, sans
lui, vous agiteriez maintenant, en gémissant, quelque rame de galère
musulmane; ou, chargés de fer, vous creuseriez, chez les Huns, quelque
mine souterraine.

UN MEMBRE DU CONSEIL.

Non, madame, il en est qui préfèrent la mort à l'esclavage.

ANGIOLINA.

S'il en est ainsi dans _cette_ enceinte, tu n'es certainement pas du
nombre; les vrais braves sont généreux dans le malheur.--Mais n'y a-t-il
donc pas d'espoir?

BENINTENDE.

Madame, vous ne pouvez en conserver.

ANGIOLINA, se tournant vers le Doge.

Meurs donc, Faliero, puisqu'il le faut, mais toujours avec la grande ame
de l'ami de mon père. Tu as commis un grand attentat, du reste à moitié
justifié par la scélératesse de ces hommes. Je les aurais bien
implorés:--je les aurais priés; je les aurais suppliés comme le mendiant
affamé qui demande du pain.--J'aurais pleuré, en embrassant leurs
genoux, comme un jour ils feront en demandant miséricorde à Dieu, qui
leur répondra comme ils me répondent. Mais cet abaissement eût été
indigne de ton nom et du mien; la cruauté qui brille dans leurs yeux
glacés annonce assez que leur cœur est dévoré de rage. Ainsi donc,
supporte en prince ta destinée.

LE DOGE.

J'ai vécu trop long-tems pour ne pas avoir appris à mourir. Ta démarche
auprès de ces hommes était le bêlement de l'agneau devant le boucher, ou
les cris des matelots devant la tempête. Je n'accepterais pas une vie
éternelle, s'il fallait la devoir à des scélérats dont j'essayai de
délivrer les nations qu'ils tyrannisaient.

MICHEL STENO.

Doge, un mot à toi et à cette noble dame que j'ai si gravement offensée.
Pourquoi le chagrin, le remords et la honte qui m'accablent ne
peuvent-ils effacer l'inexorable passé! Mais puisque je ne dois pas
l'espérer, qu'au moins notre nom de chrétien nous détermine à nous dire
un dernier, un sincère adieu. Je ne demande pas, pour mon repentir, que
vous me pardonniez: j'implore votre compassion; et, malgré leur peu de
mérite, je vous consacre, à l'avenir, toutes mes prières.

ANGIOLINA.

Sage Benintende, vous êtes aujourd'hui le juge suprême de Venise; c'est
à vous que je m'adresserai pour répondre à ce patricien. Dites, à
l'infâme Steno, que jamais ses paroles n'ont fait, sur l'esprit de la
fille de Lorédan, d'autre impression que celle d'une pitié passagère; et
plût à Dieu que d'autres se fussent contentés de ressentir la même
compassion dédaigneuse. Sans doute, je préfère mon honneur à un millier
de vies, si je pouvais me les donner; mais je ne voudrais pas qu'une
seule autre vie fût sacrifiée pour conserver ce que ne peut blesser
aucun homme, je veux parler de ce sentiment de la vertu qui ne cherche
pas sa récompense dans l'estime des autres, mais dans la sienne propre.
Pour moi, ses expressions de mépris n'étaient que le souffle des vents
pour les rochers sauvages. Mais hélas! il est des esprits d'une
sensibilité plus délicate, et que de pareilles atteintes bouleversent,
ainsi que la tempête sur la surface des flots; des ames pour lesquelles
l'ombre du déshonneur se transforme en une réalité plus terrible que la
mort présente et future; des hommes dont le vice est de se révolter
contre les excès du vice, et qui, jaloux de leur gloire, comme l'aigle
de son aire inaccessible, sont glacés pour les plaisirs, et insensibles
à l'aiguillon de la peine, dès que le nom qui servait de base à leurs
espérances leur semble flétri. Puisse ce que nous voyons, éprouvons et
souffrons devenir une leçon pour les êtres dégradés qui songeraient à
jeter leur venin sur des hommes d'une trempe supérieure; ce n'est pas la
première fois que de vils insectes ont rendu le lion furieux. Une
flèche, dirigée vers la terre, fit mourir le brave des braves; Troie fut
mise en cendres par suite du déshonneur d'une femme, et le déshonneur
d'une autre femme chassa pour jamais les rois de Rome; un mari injurié
conduisit les Gaulois à Clusium, et de là à Rome, qui ne put relever de
long-tems sa tête orgueilleuse; un geste obscène coûta la vie à
Caligula, dont le monde entier avait si long-tems supporté la cruauté;
le déshonneur d'une vierge fit de l'Espagne une province mauresque: et
la calomnie de Steno, renfermée en deux lignes d'une révoltante
grossièreté, aura décimé Venise, mis en danger un sénat qui comptait
huit cents années d'existence, détrôné un prince, fait voler sa royale
tête, et forgé de nouvelles chaînes pour un peuple déjà trop accablé.
Puis, à présent, que le malheureux, cause de tout cela, en soit fier
comme cette courtisane qui mit Persépolis en cendres, il en est le
maître.--C'est là un triomphe digne de lui! mais qu'il n'insulte pas aux
derniers momens de celui qui, quel qu'il soit maintenant, fut un héros;
qu'il lui épargne l'ironie de ses prières; rien de pur ne peut venir
d'une source empoisonnée; nous ne voulons rien avoir de commun avec lui,
ni maintenant, ni jamais; nous le laissons à lui-même, c'est-à-dire au
dernier abîme de l'humaine bassesse. On pardonne aux hommes, mais non
pas aux reptiles; et nous n'éprouvons rien pour Steno, pas même du
ressentiment. C'est aux êtres de son espèce qu'il convient de piquer;
c'est aux hommes véritables à le souffrir: telle est la condition de la
vie. Celui qui meurt de la morsure du serpent peut bien l'écraser, mais
il n'a pas de colère. Le reptile avait obéi à son instinct; et il est
des hommes dont l'ame est plus rampante que le corps des insectes qui
vivent des dépouilles de la tombe.

LE DOGE, à Bénintende.

Seigneur, achevez ce qui vous semble votre devoir.

BENINTENDE.

Avant de procéder à ce devoir, nous devons prier la princesse de se
retirer; il serait trop pénible pour elle d'en être le témoin.

ANGIOLINA.

Je sais qu'il faudra souffrir, mais je suis résignée; c'est mon devoir,
je ne quitterai mon époux que par force. Achevez: vous n'avez à redouter
ni cris ni larmes; ni gémissemens, je saurai me taire malgré le
déchirement de mon cœur. Parlez! j'ai dans moi de quoi résister à tout.

BENINTENDE.

Marino Faliero, doge de Venise, comte de Val di Marino, sénateur et
jadis général de la flotte et de l'armée, noble Vénitien, maintes et
fréquentes fois revêtu des hauts emplois de la république, et enfin du
premier de tous, prête l'oreille à la sentence de tes juges. Convaincu
par une foule de preuves et de témoignages, et par tes propres aveux, du
crime de félonie et de trahison, crimes jusqu'alors inouïs, nous te
condamnons à la mort. Tes biens sont confisqués au profit de la
république, ton nom ne sera jamais prononcé, si ce n'est le jour
solennel où nous rendrons au ciel des actions de grâces pour nous avoir
en ce jour miraculeusement délivrés. Ainsi ta place est marquée dans nos
calendriers auprès des tremblemens de terre, des pestes, des invasions
étrangères et du grand ennemi du genre humain; comme eux, tu deviendras
l'occasion de nos prières ferventes vers le ciel, dont la bonté nous
sauva des effets de ta scélératesse. La place où tu devais, comme Doge,
être peint auprès de tes illustres prédécesseurs sera laissée vide, et
un voile de deuil sera jeté sur ces fatales paroles gravées au lieu de
tes traits: _Cette place est celle de Marino Faliero, décapité pour ses
crimes._

LE DOGE.

_Quels_ crimes? Ne serait-il pas mieux de rappeler les faits, afin qu'en
voyant l'inscription l'on puisse approuver, ou du moins connaître le
genre de crime? Quand vous dites qu'un Doge a conspiré, n'en cachez pas
la véritable cause:--cela tient à votre histoire.

BENINTENDE.

Le tems se chargera d'y répondre, et nos fils jugeront le jugement de
leurs pères, que je prononce en ce moment. Comme Doge, revêtu du manteau
et du bonnet ducals, tu seras conduit au haut de l'_Escalier du Géant_,
où tu fus investi du pouvoir, toi et tous nos autres princes; la
couronne ducale sera d'abord déposée à l'endroit où d'abord on l'avait
prise pour te l'offrir; ta tête sera séparée de ton corps, et le ciel
ait merci de ton ame!

LE DOGE.

C'est la sentence de la junte?

BENINTENDE.

Oui.

LE DOGE.

Je la supporterai.--Et le tems?

BENINTENDE.

Il est venu.--Fais ta paix avec Dieu, tu paraîtras devant lui dans une
heure.

LE DOGE.

Je suis prêt; mon sang s'élèvera vers le ciel avant l'ame de ceux qui
l'auront répandu.--A-t-on confisqué toutes mes terres?

BENINTENDE.

Toutes: tes biens, tes joyaux, tes trésors de toute espèce, sauf deux
mille ducats;--tu peux en disposer.

LE DOGE.

Cela est rigoureux; j'espérais que l'on ne saisirait pas les terres que
je possédais près de Trévise, et que je tiens de Lawrence,
l'évêque--comte de Ceneda. On les avait données en fief perpétuel à
moi-même et à mes héritiers, et je pensais pouvoir les diviser (laissant
d'ailleurs à votre confiscation mes dépouilles de ville, mes trésors et
mon palais) entre ma femme et mes parens.

BENINTENDE.

Ces derniers sont au ban de la république; le premier d'entre eux, ton
neveu, est en péril de sa vie; mais pour le moment le conseil diffère
son jugement; et si tu souhaites pour la princesse ta veuve une
dotation, tu n'as rien à craindre, nous saurons pourvoir à son avenir.

ANGIOLINA.

Non, seigneur, je n'aurai point de part dans votre butin. A compter de
ce jour, sachez que j'appartiens à Dieu seul. Mon refuge est un cloître.

LE DOGE.

Allons! l'heure sera pénible; mais elle aura un terme. Ai-je encore à
faire autre chose qu'à mourir?

BENINTENDE.

Vous n'avez plus qu'à vous confesser et cesser de vivre. Le prêtre est
habillé, le cimeterre est nu: l'un et l'autre vous attendent.--Mais
surtout ne pensez pas parler aux citoyens; des milliers d'entre eux
assiégent les portes; elles leur seront fermées: les _Dix_, les
_Avogadori_, la junte et le chef des Quarante seront les seuls témoins
de l'exécution. Ils sont prêts à former l'escorte du Doge.

LE DOGE.

Du Doge!

BENINTENDE.

Oui, du Doge! tu as vécu, tu mourras notre prince; et jusqu'au moment
qui précédera immédiatement la séparation de ton corps et de ta tête,
cette tête et la couronne ducale demeureront unies. En t'abaissant
jusqu'à conspirer avec des traîtres obscurs, tu as oublié la dignité
dont tu étais revêtu; nous ne t'imiterons pas; et dans l'instant même où
nous ferons justice de ton crime, nous te traiterons en souverain. Tes
vils complices sont morts de la mort des dogues et des loups; mais toi,
tu devras expirer comme le lion au milieu des chasseurs, c'est-à-dire
entouré de ceux qui donnent à ton sort des larmes généreuses, et qui
déplorent les conséquences funestes et rigoureuses de tes emportemens
extrêmes et de tes royales fureurs. Maintenant nous allons te laisser te
préparer; songe à mettre à profit le peu de tems qui te reste. Nous
serons tes guides sur la place où nous jurâmes autrefois de te servir
comme prince, où nous nous séparerons encore de toi comme tels.--Gardes!
escortez le Doge jusqu'à son appartement.


SCÈNE II.

(Appartement du Doge.)

LE DOGE prisonnier et LA DUCHESSE.


LE DOGE.

Maintenant que le prêtre est parti, il serait inutile de vouloir
prolonger ces instans d'affliction; encore une angoisse, celle de notre
séparation, et j'aurai épuisé les derniers grains de sable qui restent
sur l'heure qu'on m'a accordée; j'en aurai fini avec le tems.

ANGIOLINA.

Hélas! et c'est moi qui suis la cause, l'innocente cause de vos
malheurs! C'est pour ce funeste mariage, pour cette union sinistre que
tu promis d'accomplir à mon père, au moment de sa mort, c'est pour elle
que tu sacrifies aujourd'hui ta propre vie.

LE DOGE.

Non, non, il y eut toujours dans mon esprit quelques pressentimens d'un
grand revers de fortune; la merveille, c'est qu'il vienne aussi
tard;--et pourtant on me l'avait prédit.

ANGIOLINA.

On vous l'avait prédit? et comment?

LE DOGE.

Il y a longues années,--si longues que j'hésiterais à le croire si nos
annales n'en gardaient le souvenir. Tandis que j'étais jeune, et que je
servais le sénat et la seigneurie comme podestat et capitaine de
Trévise, un jour de fête, l'évêque indolent qui portait la sainte hostie
excita mon impatience en tardant long-tems, et en répondant avec
arrogance à mes reproches; je levai la main, je le frappai, au point de
le faire fléchir sous son fardeau. En se redressant de terre, il leva
dans sa pieuse colère ses tremblantes mains vers le ciel, puis, les
ramenant vers l'hostie qu'il avait laissé échapper, il me dit, en me
lançant un regard terrible: «L'heure viendra où celui que tu as renversé
te renversera toi-même; la gloire sortira de ta maison, la sagesse se
départira de ton ame, et dans le tems où ton esprit aura acquis toute sa
maturité, un délire de cœur s'emparera de toi; la passion te déchirera
dans l'âge où toutes les passions reposent chez les autres hommes, ou se
transforment en vertus; et la couronne qui relève la majesté des autres
têtes ne ceindra la tienne que pour la faire tomber; les plus grands
honneurs ne seront pour toi que les hérauts de ta ruine; les cheveux
blancs seront pour toi le signal du déshonneur et de la mort, mais non
pas de la mort qui attend les vieillards.» Après ces mots, il
s'éloigna.--Et voici que l'heure est venue.

ANGIOLINA.

Et comment, après cet avertissement, n'as-tu pas tenté de conjurer ce
moment fatal, et de faire oublier, à force de repentir, ce que tu avais
fait?

LE DOGE.

Je l'avouerai, les paroles de ce prêtre m'atteignirent au cœur au milieu
des illusions de la vie; je me les rappelai comme si quelque voix de
spectre me les avait fait entendre au milieu d'un songe. Je me repentis;
mais ce n'était pas à moi à changer d'habitude: ce qui devait être, je
ne le pouvais prévenir, je ne songeais pas à le craindre. Et bien plus,
tu ne peux avoir oublié ce que tout le monde se rappelle. Le jour que je
revins ici comme Doge à mon retour de Rome, un nuage d'une étrange
obscurité vint tout d'un coup se placer au devant du Bucentaure,
semblable à la vapeur pyramidale qui guidait Israël à sa sortie
d'Égypte. Notre pilote en fut aveuglé; il s'égara, et au lieu de nous
débarquer, suivant l'usage, à la riva della Paglia, il nous mit à terre
au milieu des piliers de Saint-Marc, où l'on a coutume d'exécuter les
criminels d'état.--Aussi toute la ville de Venise frémit-elle
d'épouvante à ce présage.

ANGIOLINA.

Hélas! que sert-il maintenant de rappeler tout cela?

LE DOGE.

Mais je trouvais matière de réconfort dans la pensée que ces choses
étaient l'œuvre du destin; j'aime mieux céder aux dieux qu'aux hommes,
et courber la tête sous les coups du destin, que de voir dans ces êtres
aussi vils que la boue, et aussi faibles que vils, quelque chose de plus
que les instrumens de la toute-puissance divine. Par eux-mêmes ils ne
pourraient rien;--comment seraient-ils les vainqueurs de celui qui tant
de fois a vaincu pour eux?

ANGIOLINA.

Employez en inspirations plus salutaires les minutes qui vous restent,
et que votre ame, en paix même avec ces malheureux, prenne son essor
vers le ciel.

LE DOGE.

Je _suis_ en paix; la paix, née de la conviction qu'une heure viendra où
les enfans de leurs enfans, où cette orgueilleuse cité, où ces flots
azurés, où tout ce qui fait aujourd'hui la gloire et la puissance de ces
lieux, seront désolés et maudits, l'objet de l'exécration et du mépris
de toutes les nations, une Carthage, une Tyr, la Babel de l'Océan.

ANGIOLINA.

Oh! ne parle pas ainsi; la colère enfle encore tes lèvres dans cet
instant solennel; tu t'abuses, toi, toi-même, et ne peux plus leur faire
injure.--Reprends quelque sérénité.

LE DOGE.

Je suis dans l'éternité, mes yeux y plongent, et j'y contemple--oui, j'y
vois aussi clairement que je vois ici, pour la dernière fois, ta douce
figure,--les jours de destruction, que le tems fera naître contre ces
murs, baignés par les flots, et contre ceux qu'ils protégent.

GARDE. Elle arrive à la hâte.

Doge de Venise, les Dix attendent votre altesse.

LE DOGE.

Adieu donc, Angiolina,--que je t'embrasse encore!--Oublie le vieillard,
qui fut pour toi un époux passionné, mais, hélas! bien
funeste.--Conserve quelque amour pour ma mémoire;--pendant ma vie, je ne
l'eusse pas demandé; mais, aujourd'hui, en voyant toutes mes impressions
mauvaises calmées, tu jugeras de moi, sans doute, avec plus de
bienveillance. Du reste, de tout le fruit de tant d'années, la gloire,
l'opulence, l'autorité, l'honneur et le nom, toutes choses qui forcent à
répandre quelques fleurs même sur la tombe, je ne laisse rien, pas même
un peu d'amour, d'amitié ou d'estime; rien, pas même assez pour inspirer
à la vanité de mes parens quelques mots d'épitaphe. J'ai, en une heure,
perdu le fruit de ma vie passée; je me suis ravi tous les biens, à
l'exception de ce cœur pur, aimable et vertueux, qui souvent se
rappellera mon nom, avec une douleur plutôt inénarrable que
bruyante.--Tu deviens pâle.--Hélas! elle fléchit, elle n'a plus ni
pouls, ni respiration! Gardes, portez-lui votre aide; je ne puis la
laisser en cet état, et pourtant il vaut mieux le faire; chacun de ces
momens, privés de vie, lui épargne une angoisse; et quand elle secouera
cette mort instantanée, je serai en face de l'Éternel.--Appelez ses
femmes.--Encore un regard!--Comme sa main est glacée! glacée comme la
mienne le sera avant qu'elle ne se réveille.--Songez à lui donner
d'empressés secours, et recevez mes derniers remerciemens.--Je suis
prêt.

(Les femmes d'Angiolina entrent et entourent leur maîtresse évanouie. Le
Doge et les gardes sortent.)


SCÈNE III.

(La cour du palais ducal: les portes extérieures sont fermées au
peuple.)


LE DOGE s'avance dans son costume ducal, précédé du conseil des Dix et
des autres sénateurs, suivi par les gardes, jusqu'à ce qu'ils arrivent
au dernier pas de l'escalier du Géant; l'exécuteur s'y trouve avec son
épée nue. Aussitôt l'arrivée du Doge, l'un des Dix lui ôte le bonnet
ducal.

LE DOGE.

Ainsi, maintenant; il n'y a plus de Doge, et je suis toujours Marino
Faliero. C'est bien; quoique ce ne soit que pour un moment. Là, je fus
couronné; et là, j'en atteste le ciel, je résigne avec bien plus de joie
ce hochet de parade, ce fatal et ridicule ornement que je reçus
autrefois.

L'UN DES DIX.

Tu trembles, Faliero!

LE DOGE.

C'est donc de vieillesse[loc11].

[Note loc11: Cette réponse est précisément celle de Bailly, maire de
Paris, à un Français qui lui faisait le même reproche, comme il marchait
à la mort, dans les premiers tems de la république française. Je trouve,
en relisant _Venise sauvée_, depuis la composition de cette tragédie,
une réplique semblable faite par Renaud, dans une autre occasion, et
d'autres coïncidences nées du sujet. Je n'ai pas besoin de rappeler au
très-bienveillant lecteur que de pareilles rencontres sont
accidentelles; il suffit, pour s'en convaincre, de se rappeler combien
il est facile de découvrir le plagiat, si l'on voulait s'en rendre
coupable à l'égard d'une pièce aussi jouée et aussi souvent lue que le
chef-d'œuvre d'Otway.

(_Note de Lord Byron._)]

BENINTENDE.

Faliero! te reste-t-il à demander au sénat quelque chose qui puisse se
concilier avec la justice?

LE DOGE.

Je recommanderais volontiers mon neveu à sa merci, ma femme à sa
justice; car je pense que ma mort, et une mort pareille, doit avoir
calmé tout ressentiment entre l'état et moi.

BENINTENDE.

On aura égard à cela, bien que ton crime soit inoui dans nos fastes.

LE DOGE.

Inoui, sans doute. Il n'est pas une histoire qui ne présente un millier
de conspirateurs couronnés _contre_ le peuple; mais, pour le rendre
libre, un seul prince est mort, et un autre va mourir.

BENINTENDE.

Et qui sont ceux qui tombèrent pour une telle cause?

LE DOGE.

Le roi de Sparte et le doge de Venise,--Agis et Faliero.

BENINTENDE.

As-tu quelque chose encore à dire ou à faire?

LE DOGE.

Puis-je parler?

BENINTENDE.

Tu le peux; mais souviens-toi que le peuple est dehors et loin de la
portée de la voix humaine.

LE DOGE.

Ce n'est pas à l'homme que je parle, c'est au tems et à l'éternité dont
je vais faire partie; vous, élémens de la matière que j'ai hâte de
dépouiller, laissez ma voix dominer sur votre enveloppe, comme un pur
esprit! Ondes bleues qui portâtes ma bannière, vents qui la gonfliez
comme si vous la voyiez avec amour, et qui vous glissiez dans mes voiles
déployées comme pour assister à de nombreux triomphes! terre natale pour
laquelle j'ai répandu mon sang; terre étrangère que j'humectais avec
tant d'ardeur de mes nombreuses blessures; monumens sur lesquels mon
sang ne tombera pas, mais s'élèvera vers le ciel; firmament qui les
recevras; soleil qui éclaires toutes ces choses, et toi enfin qui
allumes et entretiens les soleils,--je vous atteste que je ne suis pas
innocent;--mais ceux-ci sont-ils donc sans crimes? Je meurs, mais je
serai vengé. Des siècles lointains flottent sur l'abîme du tems; mes
yeux, avant de se fermer, y découvrent la sentence de cette altière
cité, et je laisse à jamais sur elle et sur ses héritiers ma
malédiction!--Oui, chaque jour rapproche silencieusement l'heure où
celle qui construisit un boulevard contre Attila cédera elle-même et
cédera bassement sous la main d'un bâtard Attila, sans même verser pour
sa dernière défense autant de sang qu'en vont répandre ces veines déjà
si souvent entr'ouvertes pour lui servir de bouclier.--Elle sera vendue
et payée pour être l'apanage de ceux qui la mépriseront!--Elle tombera
du rang d'empire à celui de province, du nom de capitale à celui de
petite ville, avec des esclaves pour sénateurs, des mendians pour
patriciens, des agens de prostitution pour peuple[loc12]. Alors, quand,
en riant sur toi dédaigneusement, le Juif se promènera dans tes
palais[loc13], le Hun devant tes places orgueilleuses, et le Grec dans
tes marchés; quand tes patriciens demanderont leur pain amer dans les
rues les plus étroites, et rappelleront douloureusement leur ancienne
noblesse comme un titre de plus à la pitié; alors, quand le petit nombre
de ceux qui auront retenu quelques débris de l'héritage de leurs aïeux
bourdonneront autour du lieutenant de quelque vice-gouverneur des rois
barbares, jusque dans le palais où ils siégèrent comme souverains,
jusque dans le palais où ils mirent à mort leur souverain; fiers de
quelque reste de noblesse qu'ils auront avilie, ou nés de quelque femme
adultère qui se sera fait gloire de s'être livrée au large gondolier, ou
au soldat étranger; fiers d'une telle bâtardise qu'ils citeront avec
complaisance jusqu'à la troisième génération;--quand les enfans seront
placés au dernier échelon de l'existence, rendus par leurs vainqueurs
les esclaves des peuples vaincus, méprisés des lâches par leur lâcheté
plus grande encore, méprisés, même des hommes vicieux, pour des vices
qui, dans leur énormité monstrueuse, ont porté à tous les codes de lois
le défi de les décrire où de les nommer; alors, quand de l'île de
Chypre, aujourd'hui soumise à ton empire, tu n'auras hérité que de sa
honte pour tes filles; quand elles passeront dans le monde entier en
proverbe pour leur infâme prostitution;--quand tu rassembleras dans tes
murs toutes les calamités des nations conquises, le vice sans splendeur,
le péché sans l'excuse de l'amour pour le farder; mais partout les
habitudes de la plus grossière débauche, des libertins sans passion et
livrés à cette froide et savante incontinence qui fait un art des
dépravations de la nature;--quand tout cela et de plus grands maux
encore pèseront sur toi, que ton sourire sera sans allégresse, tes
divertissemens sans plaisir, ta jeunesse sans honneur, ta vieillesse
sans respect; quand la faiblesse, l'inertie et le sentiment d'un malheur
contre lequel tu ne pourras lutter, et trembleras de murmurer, auront
fait de toi le dernier et le pire des déserts peuplés; alors, dans le
dernier soupir de ton agonie, entourée de tes nombreux meurtriers,
souviens-toi de _moi_! toi, caverne de gens qui ont soif du sang des
princes[loc14]! prison des eaux, Sodome des mers, je te dévoue aux dieux
infernaux, toi et ta race de vipère. (Ici le Doge se tournant vers le
bourreau.) Esclave, fais ton office; frappe comme j'ai frappé l'ennemi!
frappe comme j'aurais frappé ces tyrans! frappe aussi fortement que ma
malédiction! frappe et d'un seul coup!

[Note loc12: Si cette peinture dramatique semblait chargée, qu'on
jette les yeux sur l'histoire du tems prophétisé par le Doge, ou plutôt
sur quelques années antérieures à l'époque où nous vivons. Voltaire a
calculé le nombre de leurs _nostre bene merite meretrici_ à douze mille
de troupe régulière, sans compter la milice locale de volontaires, dont
j'ignore l'importance; mais c'est peut-être la seule partie de la
population qui n'ait pas diminué. Venise contenait jadis deux cent mille
habitans; aujourd'hui il en reste quatre-vingt-dix mille: et _quels_
encore! Il est difficile de concevoir et impossible de décrire l'état
déplorable dans lequel la tyrannie plus qu'infernale de l'Autriche a
plongé cette ville infortunée.]

[Note loc13: Les principaux palais sur la Brenta appartiennent
maintenant aux Juifs, qui, dans les premiers tems de la république, ne
pouvaient habiter au-delà de Mestri, et n'avaient pas la liberté
d'entrer dans Venise. Tout le commerce est entre les mains des Juifs et
des Grecs, et des Hongrois composent la garnison.]

[Note loc14: Sur les cinquante premiers doges, _cinq_ abdiquèrent;
_cinq_ furent bannis après qu'on leur eut arraché les yeux; _cinq_
furent massacrés, et _neuf_ déposés. Ainsi, sur cinquante, dix-neuf
perdirent le trône par violence, outre ceux qui moururent dans les
camps; et tout cela arriva long-tems avant le règne de Marino Faliero.
Son prédécesseur le plus immédiat, André Dandolo, était mort par suite
de vexations; Marino Faliero lui-même périt comme nous l'avons dit.
Parmi ses successeurs, Foscari fut déposé après avoir vu son fils
plusieurs fois torturé et banni: il mourut lui-même en entendant la
cloche de Saint-Marc donner le signal de l'élection de son successeur.
Morosini fut incarcéré pour la perte de Candie; mais pendant son règne
il avait conquis la Morée et reçu le surnom de Péloponésien. Faliero
pouvait donc dire ce que je lui fais dire.]

(Le Doge se met à genoux, le bourreau lève son épée, la toile tombe.)


SCÈNE IV.

(La Piazza et Piazetta de Saint-Marc.--Le peuple en foule se presse
autour des portes grillées du palais ducal. Ces portes sont fermées.)


PREMIER CITOYEN.

Enfin, je touche la porte, je puis discerner les Dix, vêtus de leurs
robes d'état, et rangés autour du Doge.

DEUXIÈME CITOYEN.

J'ai beau faire, je ne puis aller jusqu'à toi. Que vois-tu? Parle du
moins, puisque la vue en est défendue au peuple, excepté à ceux qui
touchent la grille.

PREMIER CITOYEN.

En voici un qui approche le Doge; voilà qu'on ôte de sa tête le bonnet
ducal.--Maintenant, le Doge lève les yeux au ciel, je les vois remuer;
ses lèvres s'agitent;--silence, silence!--non, ce n'est qu'un
murmure.--Maudite distance! Ses paroles semblent inarticulées; mais sa
voix retentit comme un tonnerre lointain. Ne pourrons-nous saisir une
seule phrase!

DEUXIÈME CITOYEN.

Chut! peut-être entendrons-nous le son.

PREMIER CITOYEN.

Impossible; je ne l'entends pas moi-même.--Le vent agite ses cheveux
blancs, comme si c'était la mousse des vagues. Oh! voilà qu'il
s'agenouille;--ils forment un cercle autour de lui; ils m'empêchent de
rien voir; mais je distingue l'épée nue dans l'air.--Ah! entendez-vous?
il tombe.

(Mouvement parmi le peuple.)

TROISIÈME CITOYEN.

Ainsi, ils ont tué celui qui voulait nous rendre libres!

QUATRIÈME CITOYEN.

Il avait toujours été bon au peuple!

PREMIER CITOYEN.

Ils ont bien fait de barrer leurs portes; si nous avions deviné ce
qu'ils voulaient faire, nous serions venus ici avec des armes, nous les
aurions brisées.

CINQUIÈME CITOYEN.

Êtes-vous bien sûr qu'il soit mort?

PREMIER CITOYEN.

Puisque j'ai vu tomber l'épée. Mais, qu'allons-nous voir?

(Un chef des Dix[loc15] paraît sur le balcon du palais qui est en face
de la place Saint-Marc, avec une épée ensanglantée. Il l'élève trois
fois devant le peuple, et crie:)

La justice a frappé le grand traître!

(Les portes s'ouvrent, la populace se précipite sur les degrés de
l'escalier du Géant, où l'exécution s'est faite. Les plus avancés disent
à ceux qui les suivent:)

La tête ensanglantée roule encore sur les marches!

(La toile tombe.)

[Note loc15: Un _capo de' Dieci_. Telles sont les expressions de la
chronique de Sanuto.]

FIN DE MARINO FALIERO.



                               APPENDICE.


N° I.

Fu eletto da' quarantuno elettori, il quale era cavaliere e conte di Val
di Marino in Trivigiana, ed era ricco. Si trovava ambasciadore a Roma; e
a di 9 dì settembre, dopo sepolto il suo predecessore, fù chiamato il
gran consiglio, e fù preso di fare il Doge giusta il solito. E furono
fatti i cinque correttori, ser Bernardo Giustiniani, procuratore; ser
Paolo Loredano; ser Filippo Aurio; ser Pietro Trivisano, e ser Tommaso
Viadro. I quali a dì misero x°. queste correzioni alla promessione del
Doge: che i consiglieri non odano gli oratori et nunzi de' signori,
senza i capi de' quaranta, e delle due parti del consiglio de' quaranta,
nè possono rispondere ad alcuno, se non saranno quattro consiglieri e
due capi de' quaranta, e che osservino la forma del suo capitolare. E
che messer lo Doge si metta nella miglior parte, quando i giudici tra
loro non fossero d'accordo. E che egli non possa far vendere i suoi
imprestiti, salvo con legitima causa, e con voler di cinque consiglieri,
di due capi de' pregati. _Item._ che in luogo di tre mila pelli di
conigli, che debbon dare i Zaratini per regalia al Doge, non trovandosi
tante pelli, gli diano ducati ottanta l'anno. E poi a di xi°. detto,
misero _etiam_ altre correzioni, che se il Doge, che sarà eletto, fosse
fuori di Venezia, i savj possano provvedere del suo ritorno. E quando
fosse il Doge ammalato, sia vice-doge uno de' consiglieri, da essere
eletto tra loro. E che il detto sia nominato viceluogotenente di messer
lo Doge, quando i giudici faranno i suoi atti. E nota, perchè fù fatto
Doge, uno, ch'era assente, che fu vice-doge ser Marino Badoero più
vecchio de' consiglieri. _Item_, che' il governo del ducato sia commesso
a' consiglieri, e a' capi de' quaranta, quando vacherà il ducato, finchè
sarà eletto l'altro Doge. E così a dì 11 di settembre fù creato il
prefato Marino Faliero Doge. E fù preso, che il governo del ducato, sia
commesso a consiglieri e a' capi de' quaranta. I quali stiano in palazzo
di continuo, fino che verrà il Doge; sicchè di continuo stiano in
palazzo due consiglieri, un capo de' quaranta. E subito furono spedite
lettere al detto Doge, il quale era a Roma oratore al legato di papa
Innocenzo IV, ch' era in Avignone. Fù preso nel gran consiglio
d'eleggere dodici ambasciadori incontro a Marino Faliero Doge, il quale
veniva da Roma. E giunto a Chioggia, il podestà mandò Taddeo Giustiniani
suo figliuolo incontro, con quindici Ganzaruoli. E poi venuto a S.
Clemente nel Bucintoro, venne un gran caligo, _adeo_ che il Bucintoro
non si potè levare. Laonde il doge co' gentiluomini nelle piatte vennero
di lungo in questa Terra a 5 d'ottobre del 1354. E dovendo smontare alla
riva della Paglia per lo caligo andarano ad ismontare alla riva della
Piazza in mezzo alle due colonne dove si fa la giustizia, che fù un
malissimo augurio. E a 6 la mattina venne alla chiesa di San Marco alla
laudazione di quello. Era in questo tempo cancellier grande messer
Benintende. I quarantuno elettori furono ser Giovanni Contarini, ser
Andrea Giustiniani, ser Michele Morosini, ser Simone Dandolo, ser Pietro
Lando, ser Marino Gradenigo, ser Marco Dolfino, ser Niccolo Faliero, ser
Giovanni Quirini, ser Lorenzo Soranzo, ser Marco Bembo, ser Stefano
Belegno, ser Francesco Loredano, ser Marino Veniero, ser Giovanni
Mocenigo, ser Lorenzo Barbarigo, ser Bettino da Molino, ser Andrea
Errizo procuratore, ser Marco Celsi, ser Paolo Donato, ser Bertucci
Grimani, ser Pietro Steno, ser Luca Duodo, ser Andrea Pisani, ser
Francesco Caravello, ser Jacopo Trivisano, ser Schiavo Marcello, ser
Maffeo Aimo, ser Marco Capello, ser Pancrazio Giorgio ser Giovanni
Foscarini, ser Tommaso Viadro, ser Schiavo Polani, ser Marco Polo, ser
Marino Sagredo, ser Stefano Mariani, ser Francesco Suriano, ser Orio
Pasqualigo, ser Andrea Gritti, ser Buono da Mosto.

_Trattato di messer Marino Faliero Doge, tratto da una cronica antica._

Essendo venuto il giovedì della caccia, fù fatta giusta il solito la
caccia. E a que' tempi dopo fatta la caccia s'andaya in palazzo del Doge
in una di quelle sale, e con donne facevasi una festicciuola, dove si
ballava sino alla prima campana, e veniva una colazione; la quale spesa
faceva messer lo Doge, quando v' era la dogaressa. E poscia tutti
andavano a casa sua. Sopra la qual festa, pare che ser Michele Steno,
molto giovane e povero gentiluomo, ma ardito e astuto, il qual' era
innamorato in certa donzella della dogaressa, essendo sul solajo
appresso le donne facesse cert' atto non conveniente, _adeo_ che il Doge
comandò che fosse buttato giù dal solajo. E così quegli scudieri del
Doge lo spinsero giù di quel solajo. Laonde a ser Michele parve, che
fossegli stata fatta troppo grande ignominia. E non considerando
altramente il fine, ma sopra quella passione fornita la festa, e andati
tutti via, quella notte egli andò, e sulla cadrega dove sedeva il Doge
nella sala dell' audienza (perchè allora i Dogi non tenevano panno di
seta sopra la cadrega, ma sedevano in una cadrega di legno) scrisse
alcune parole disoneste del Doge et delle dagoressa, cioè: _Marino
Faliero dalla bella moglie: altri la gode ed egli la mantiene._ E la
mattina furono vedute tali parole scritte. E parve una brutta cosa. E
per la signoria fu commessa la cosa agli avyogadori del commune con
grande efficacia. I quali avvogadori subito diedero taglia grande per
venire in chiaro della verità di chi avea scritto tal lettera. _E
tandem_ si seppe, che Michele Steno avea le scritte. E fù per la
Quarantia preso di ritenerlo, e ritenuto. Confessò, che in quella
passione d' essere stato spinto giù del solajo, presente la sua amante,
egli aveale scritte. Onde poi fu placitato nel detto consiglio si per
rispetto all' età, come per la caldezza d' amore, di condannarlo a
compiere due mesi in prigione serrato, e poi ch' e' fosse bandito da
Venezia e dal distretto per un' anno. Per la qual condennazione tanto
piccola il Doge ne prese grande sdegno, parendoli che non fosse stata
fatta quella estimazione della cosa, che ricercava la sua dignità del
ducato. E diceva, ch' eglino doveano averlo fatto appicare per la gola,
o _saltem_ bandirlo in perpetuo da Venezia. E perchè (quando dee
succedere un' effetto, è necessario che vi concorra la cagione a fare
tal' effetto), era destinato, che a messer Marino Doge fosse tagliata la
testa. Perciò occorse, che intrata la quaresima il giorno dopo che fù
condannato il detto ser Michele Steno, un gentiluomo da cà Barbaro, di
natura collerico, andasse all' arsenale, domandasse certe cose ai
padroni; ed era in presenza de' signori l'amiraglio dell' arsenale, il
quale, intesa la domanda, disse, che non si poteva fare. Quel gentiluomo
venne a parole coll' amiraglio, e diedegli un pugno su un' occhio. E
perchè avea un anello in detto, coll' annello gli ruppe la pelle, e fece
sangue. E l'amiraglio cosi battuto e insanguinato andò al Doge a
lamentarsi, acciocchè il Doge facesse fare gran punizioni contra il
detto da cà Barbaro. Il Doge disse: _Che vuoi che ti faccia? Guarda le
ignominiose parole scritte di me, e il modo ch' è stato punito quel
ribaldo di Michele Steno, che le scrisse, e quale stima hanno i Quaranta
fatto della persona nostra!_ La onde l'amiraglio gli disse: _Messer lo
Doge, se voi volete farvi signore, e fare tagliare tutti questi becchi
gentiluomi a pezzi, mi basta l' animo, dandomi voi ajuto, di farvi
signore di questa terra; e allora voi potrete castigare tutti costoro._
Intese queste, il Doge disse: _come si può fare una simile cosa_? E così
entrarono in ragionamento.

Il Doge mandò a chiamare ser Bertucci Faliero suo nipote, il quale stava
con lui in palazzo, ed entrarono in questa machinazione. Nè si partirono
di lì, che mandarono ser Filippo Calendaro uomo maritimo e di gran
seguito, e ser Bertucci Israello, ingegnere e uomo astutissimo. E
consigliatisi insieme diedero ordine di chiamare alcuni e altri. E così
per alcuni giorni la notte se riducevano insieme in palazzo in casa del
Doge. E chiamarono a parte a parte altri, _videlicet_ Niccolo Fagiuolo,
Giovanni da Corfù, Stefano Fagiano, Niccolo dalle Bende, Niccolo Biondo,
e Stefano Trivisano. E ordinò di fare sedici o diciasette capi in
diversi luoghi della terra, i quali avessero cadaun di loro quarant'
uomini provvigionati preparati, non dicendo a' detti suoi quarenta
quello che volessero fare. Ma che il giorno stabilito si mostrasse di
far quisitione tra loro in diversi luoghi; acciocchè il Doge facesse
sonare a San Marco le campane, le quale non si possono sonare, s' egli
nol comanda. E al suono delle campane questi sedici o diciasette co'
suoi uomini venissero a San Marco alle strade, che buttano in piazza. E
così i nobili e primari cittadini, che venissero in piazza, per sapere
del romore ciò ch' era, li tagliassero a pezzi. E seguito questo, che
fosse chiamato per signore messer Marino Faliero Doge. E fermate le cose
tra loro, stabilito fù, che questo dovess' essere a' 15 d'aprile del
1355, in giorno di mercoledi. La quale machinazione trattata fù tra loro
tanto segretamente, che mai nè pure se ne sospettò, non che se ne
sapesse cos' alcuna. Ma il signor' Iddio, che ha sempre ajutato questa
gloriosissima città, e che per le santimonie e giustizie sue mai non l'
ha abbandonata, ispirò ad un Bertramo Bergamasco, il quale fu messo capo
di quarant' uomini per una de' detti congiurati (il quale intese qualche
parola, sicchè comprese l' effetto, che doveva succedere, e il qual era
di casa di ser Niccolo Lioni da Santo Stefano) di andare a dì..... d'
aprile a casa del detto ser Niccolo Lioni, e gli disse ogni cosa dell'
ordinato. Il quale intese le cose, rimase come morto, e intese molte
particolarità, il detto Bertramo il pregò che lo tenesse segreto, e
glielo disse, acciocche il detto ser Niccolo non si partisse di casa a
di 15 acciocchè egli non fosse morto. Ed egli volendo partirsi, il fece
ritenere a suoi di casa, e serrarlo in una camera. Ed esso andò a casa
di M. Giovanni Gradenigo Nasone, il quale fù poi Doge, che stava anch'
egli a Santo Stefano; e dissegli la cosa. La quale parendogli, com' era,
d' una grandissima importanza, tutti e due audarono a casa di signor
Marco Cornaro che stava a San Felice, e dettogli il tutto, tutti e tre
deliberarono di venire a casa del detto signor Niccolo Lioni, ed
esaminare il detto Bertramo. E quello esaminato, intese le cose, il
fecero stare serrato. E andarono tutti e tre a San Salvatore in
Sacristia, e mandarono i loro famigli a chiamare i consiglieri, gli
avvogadori, i capi de' dieci, et quei del consiglio ridotti insieme
dissero loro le cose. I quali rimasero morti, e deliberarono di mandare
ser detto Bertramo, e fattolo venire cautamente, ed esaminatolo e
verificate le cose, ancorchè ne sentissero gran passione, pure pensarono
la provisione, e mandarono pe' capi de' quaranta, pe' signori di notte,
pe' capi de' sestieri, e pe' cinque della pace; e ordinato ch' eglino
co' loro uomini trovassero degli altri buoni, e mandassero a casa de'
capi de' congiurati, _ut supra_ metessero loro le mani addosso. E
tolsero i detti le maestrerie dell' arsenale, acciocchè i provvisionati
de' congiurati non potessero offenderli. E si redussero in palazzo,
verso la sera; dove ridotti fecero serrare le porte della corte del
palazzo, e mandarono a ordinare al campanaro, che non sonasse le
campane. E così fu seguito, e messe le mani addosso a tutti i nominati
di sopra, furono que' condetti al palazzo. Vedendo il consiglio de'
dieci, che il Doge era nella cospirazione, presero di eleggere venti de'
primarj della terra, di giùnta al detto consiglio a consigliare, non
però che potessero mettere pallotta.

I consiglieri furono questi: ser Giovanni Mocenigo del sestiero di San
Marco; ser Almoro Veniero da Santa Marina, del sestiero di Castello; ser
Tommaso Viadro, del sestiero di Caneregio; ser Giovanni Sanudo, del
sestiero di Santa Croce; ser Pietro Trivisano, del sestiero di san
Paolo; ser Pantalione Barbo il Grande, del sestiero d'Ossoduro. Gli
avvogadori del comune furono ser Zufredo Morosini, e ser Orio
Pasqualigo, e questi non ballottarono. Que' del consiglio de' dieci
furono: ser Giovanni Marcello, ser Tommaso Sanudo, e ser Michelento
Dolfino, capi del detto consiglio de' dieci; ser Luca da Legge, e ser
Pietro da Mostro, inquisitori del detto consiglio, ser Marco Polani, ser
Marino Veniero, ser Lando Lombardo, ser Nicoletto Trivisano da Sant
Angelo. Questi elessero tra loro una giunta, nella notte ridotti quasi
sul romper del giorno, di venti nobili di Venezia de' migliori, de' più
savj, e de' più antichi, per consultare, non però che mettessero
pallattola. E non vi vollero alcuno da Cà Faliero. E cacciarono fuori
del consiglio Niccolo Faliero da san Tommaso per essere della casata del
Doge. E questa provigione di chiamare i venti della giunta fù molto
commendata per tutta la terra. Questi furono i venti della giunta: ser
Marco Giustiniani procuratore, ser Andrea Erizzo procuratore, ser
Lionardo Giustiniani procuratore, ser Andrea Contarini, ser Simone
Dandolo, ser Niccolo Volpe, ser Giovanni Loredano, ser Marco Diedo, ser
Giovanni Gradenigo, ser Andrea Cornaro cavaliere, ser Marco Soranzo, ser
Rinieri da Mosto, ser Gazano Marcello, ser Marino Morosino, ser Stefano
Belegno, ser Niccolo Lioni, ser Filippo Orio, ser Marco Trivisano, ser
Jacopo Bragadino, ser Giovanni Foscarini. E chiamati questi venti nel
consiglio de' dieci, fu mandato per messer Marino Faliero Doge, il quale
andava pel palazzo con gran gente, gentiluomini e altra buona gente, che
non sapeano anchora come il fatto stava. In questo tempo fù condotto,
preso e ligato, Bertucci Israello, uno de' capi del trattato, per que'
di Santa Croce, a ancora fù preso Zanello del Brin, Nicoletto di Rosa, e
Nicoletto Alberto, il Guardiaga, e altri uomini da mare, e d' altre
condizioni. I quali furono esaminati, e trovata la verità del
tradimento. A dì 16 d' aprile fù sentenziato pel detto consiglio de'
dieci, che Filippo Calendaro, e Bertucci Israello fossero appiccati alle
colonne rosse del balconate del palazzo, nelle quali sta a vedere il
Doge la festa della caccia. E cosi furono appiccati con spranghe in
bocca. E nel giorno seguente questi furono condannati: Niccolo Zuccuolo,
Nicoletto Blondo, Nicoletto Doro, Marco Giuda, Jacomello Dagolino,
Nicoletto Fedele figliuolo di Filippo Calendaro, Marco Torello detto
Israello, Stefano Trivisano cambiatore di Santa Margherita, Antonio
dalle Bende. Furono tutti presi a Chioggia, che fuggivano, e dipoi in
diversi giorni due a due, e uno a uno, per sentenza fatta nel detto
consiglio de' dieci, furono appiccati per la gola alle colonne,
continuando dalle rosse del palazzo, seguendo fin verso il canale. E
altri presi furono lasciati, perché sentirono il fatto, ma non vi furono
tal che fù dato loro ad intendere per questi capi, che venissero coll'
arme, per prendere alcuni malfattori in servigio della signoria, ne
altro sapeano. Fù ancora liberato Nicoletto Alberto, il Guardiaga, e
Bartolommeo Ciruola e suo figliuolo, e molti altri, che non erano in
colpa.

E a dì 16 d' aprile, giornò di venerdi, fù sentenziato nel detto
consiglio de' dieci, di tagliare la testa a messer Marino Faliero Doge
sul palo della scala di pietra, dove i Dogi giurano il primo sagramento,
quando montano prima il palazzo. E così serrato il palazzo, la matina
seguente a ora di terza, fù tagliata la testa a detto Doge a dì 17 d'
aprile. E prima la beretta fù tolta di testa al detto Doge, avanti che
venisse giù dalla scala. E compiuta la giustizia, pare che un capo de'
dieci andasse alle colonne del palazzo, sopra la piazza, e mostrasse la
spada insanguinata a tutti, dicendo: _È stata fatta la gran justizia del
traditore._ E aperta la porta tutti entrarono dentro con gran furia a
vedere il Doge ch' era stato giustiziato. È da sapere, che a fare la
detta giustizia non fù ser Giovanni Sanudo il consigliere, perchè era
andato a casa per difetto della persona, sicchè furono quatordici soli,
che ballottarono, cioè cinque consiglieri e nove del consiglio de dieci.
E fù preso, che tutti i bieni del Doge fossero confiscati nel commune,
et così degli altri traditori. E fù conceduto a detto Doge pel detto
consiglio de' dieci, ch' egli potesse ordenare del suo per ducati du'
mila. Ancora fù preso, che tutti i consiglieri e avvogadori del comune,
que' del consiglio de' dieci e della giunta, ch' erano stati a fare la
detta sentenza del Doge, et d' altri, avessero licenza di portar' arme
di dì e di notte in Venezia, e da Grado fino a Cavarzere, ch' è sotto il
dogato, con due fanti in vita loro, stando i fanti con essi in casa al
suo pane e al suo vino. E chi non avesse fanti, potesse dar tal licenza
a' suoi figliuoli ovvero fratelli, due però e non più. Eziandio fu data
licenza dell' arme a quattro notaj della cancellaria, cioè della corte
Maggiore, che furono a prendere le deposizioni e inquisizioni, in
perpetuo a loro soli; i quali furono Amadio, Nicoletto di Loreno,
Stefanello, e Pietro de' Compostelli, scrivani de' signori di notte. E
essendo stati impiccati i traditori, e tagliata la testa al Doge, rimase
la terra in gran riposo e quiete. E come in una cronica ho trovato, fù
portato il corpo del Doge in una barca con otto doppieri a seppelire
nolla sua arca a San Giovanni e Paolo, la quale al presente è quell'
andito per mezzo la chiesuola di Santa Maria della Pace, fatta fare pel
vescovo Gabriello di Bergamo, e un cassone di pietra con queste lettere:

                            heic jacet
                   dominus Marinus Faletro dux.

E nel gran consiglio non gli è stato fatto alcun brieve; ma il luogo
vacuo con lettereche dicono così:

                 Heic est locus Marini Faletro,
                 decapitati pro criminibus.

E pare, che la sua casa fosse data alla chiesa di Sant' Apostolo, la
qual era quella grande sul Ponte. _Tamen_ vedo il contrario, che è pure
di Cà Faliero, o che i Falieri la ricuperassero con danari dalla chiesa.
Nè voglio restar di scrivere alcuni che volevano, che fosse messeno nel
suo breve, cioè:

                      Marinus Faletro dux,
                      temeritas me cepit,
                         poenas lui,
                  decapitatus pro criminibus.

Altri vi fecero un distico assai degno al suo merito, il quale è questo,
de essere posto su la sua sepoltura:

         _Dux Venetum jacet heic, patriam qui prodere tentans,
          Sceptra, decus, censum perdidit atque capat._

Non voglio restar di scrivere quello che ho letto in una cronica, cioè,
Marino Faliero trovandosi podestà e capitano a Treviso, e dovendosi fare
una processione, il vescovo stette troppo a far venire il corpo di
Cristo. Il detto Faliero era di tanta superbia e arroganza, che diede un
buffetto al prefato vescovo, per modo ch' egli quasi cadde in terra.
Però fù permesso, che il Faliero perdette l'intelletto, e fece la mala
morte, come ho scritto di sopra.

(_Cronica di Sanuto_.--Muratori S.S. rerum italicarum, vol. XXII,
628-639.)


II.

Al giovane Doge Andrea Dandolo succedette un vecchio, il quale tardi si
pose al timone della repubblica ma sempre prima di quel, che faccea d'
uopo a lui, ed alla patria; egli è Marino Faliero, personnaggio a me
noto per antica dimestichezza. Falsa era l'opinione intorno a lui,
giacchè egli si mostrò fornito più di coraggio, che di senno. Non pago
della dignità, entrô con sinistro piede nel pubblico palazzo:
imperciocchè questo Doge dei Veneti, magistrato sacro in tutti i secoli,
che dagli antichi fu sempre venerato quale nome in questa città, l'altrè
jeri fù decollato vel vestibulo dell' istesso palazzo. Discorrerei fin
dal principio le cause de un tale evento, se cosi vario, ed ambiguo non
ne fosse il grido. Nessuno però lo scusa, tutti affermano, che egli
abbia voluto cangiar qualche cose nell' ordine della repubblica a lui
tramandato dai maggiori. Che desiderava egli di più? Io son d'avviso che
egli abbia ottenuto ciò, che non si concedette a nessun altro: mentre
adempiva gli uffiej di legato presso il pontefice e sulle rive del
Rodano trattava la pace, che io prima di lui aveva indarno tentato di
conchiudere, gli fù conferito l'onore del Ducato, che ne' chiedeva, ne'
s'aspettava. Tornato in patria, pensò aquello, cui nessuno non pose
mente giammai e soffri quello che a niuno accade mai di soffrire:
giacchè in quel luoggo celeberrimo, e chiarissimo, e bellissimo infra
tutti quelli, che io vidi, ove i suoi antenati avevano ricevuti
grandissimi onori in mezzo alle pompe trionfali, ivi egli fù trascinato
in modo servile; e spogliato delle insegne ducali perdette la testa e
macchiò col proprio sangue le soglie del tempio l'atrio del palazzo, e
le scale marmore rendute spesse volte illustri o dalle solenni festivita
o dalle ostili spoglie ho notato il luogo ora noto il tempo: è l'anno
del natale di cristo 1355, fù il giorno 18 d'aprile. Si alto è il grido
sparso, che se alcuno esaminerà la disciplina e le costumanze di quella
città, e quando mutamento di cose venga minacciato dalla morte di un sol
uomo, (quantunque molti altri, come narrano essendo complici, o subirono
l'istesso supplicio, o lo aspettano) si accorgera che nulla di più
grande avvenne ai nostri tempi nell' Italia. Fu forse qui attendi il mio
giudizio, assolvo il popolo, se credero alla fama benchè abbia potulo e
castigare più metamente, e con maggior dolcezza vendicare il suo dolore:
ma non così facilmente si modera un' ira giusta insieme, e grande in un
numeroso popolo principalmente nel quale il precipitoso ed instabile
volgo aguzza gli stimoli dell' iracondia con rapidi, e sconsigliati
clamori. Compatisco e nell' istesso tempo mi adiro con quell' infelice
uomo, il quale adorno di un insoluto onore, non so, che cosa si volesse
negli estremi anni della sua vita: la calamità di lui diviene sempre più
grave, perchè dalla sentenza contra di esso promulgata aperira che egli
fu non solo misero, ma insano, e demente e che con vane arti si usurpò
per tanti anni una falsa fama di sapienza. Ammonisco i Dogi, i quali gli
succederanno, che questo è un esempio posto innanzi ai loro occhi, quale
specchio, nel quale veggano di essere non signori, ma duci, anzi nemmeno
duci; ma onorati servi della repubblica. Tu sta sano; e giacchè
fluttuano le pubbliche cose, sforziamoci di governar modestissamente i
privati nostri affari.

(_Levati Viaggi di Petrarca_, vol. IV, page 323.)


La précédente traduction italienne des lettres latines de Pétrarque
prouve:

1° Que Marino Faliero était un ami personnel de Pétrarque: _antica
dimestichezza_, ancienne familiarité, c'est l'expression du poète.

2º Que Pétrarque estimait qu'il avait plus de cœur que de conduite, _più
di corraggio che di senno_.

3° Qu'il y avait une sorte de jalousie du côté de Pétrarque; car il dit
que Marino Faliero avait fait une paix que lui-même _avait vainement
essayé de conclure_.

4° Que le titre de Doge lui fut conféré sans qu'il le sollicitât ou
attendît, _che ne chiedeva ne aspettava_, et qu'il n'avait jamais été
accordé à un autre en pareille circonstance, _ciò che non si concedette
a nessun altro_; preuve de la haute estime dont il jouissait.

5° Qu'il _avait_ une réputation de _sagesse_ seulement obscurcie par la
dernière action de sa vie, _si usurpo per tanti anni una falsa fama
sapienza_. Qu'il eût ainsi usurpé pendant tant d'années une fausse
réputation de sagesse, c'est ce que l'on pourra difficilement croire. En
général, on ne s'abuse guère sur le caractère d'un homme de
quatre-vingts ans, du moins dans les républiques.

On peut conclure de ce passage et des autres notes historiques que j'ai
rassemblées, que Marino eut la plupart des qualités, mais non pas le
bonheur des héros, et que son caractère était d'une violence excessive.
Ainsi tombe de lui-même le récit ignorant et ridicule du docteur Moore.
Pétrarque dit qu'il n'y avait pas eu de son tems en Italie un plus grand
événement. Il diffère aussi des historiens en disant que Faliero reçut
la nouvelle de son élection sur les bords du Rhône, et non pas à Rome;
d'autres récits veulent que la députation du sénat de Venise l'ait été
trouver à Ravenne. Quoi qu'il en soit, il ne m'appartient pas de le
décider, et le point d'ailleurs n'est pas d'une grande importance. Si
Faliero eût réussi, il changeait la face de Venise, et peut-être de
l'Italie. Telle qu'elle est restée, que sont-elles toutes deux
aujourd'hui?


III.

Extrait de l'ouvrage: _Histoire de la République de Venise_, par P.
Daru, de l'Académie Française, tom. V, liv. 35, pag. 95, etc., édition
de Paris, mdcccxix.

«A ces attaques si fréquentes que le gouvernement dirigeait contre le
clergé, à ces luttes établies entre les différens corps constitués, à
ces entreprises de la masse de la noblesse contre les dépositaires du
pouvoir, à toutes ces propositions d'innovations qui se terminaient
toujours par des coups d'état, il faut ajouter une autre cause non moins
propre à propager le mépris des anciennes doctrines, _c'était l'excès de
la corruption_.

«Cette liberté de mœurs, qu'on avait long-tems vantée comme le charme
principal de la société de Venise, était devenue un désordre scandaleux;
le lien du mariage était moins sacré dans ce pays catholique que dans
ceux ou les lois civiles et religieuses permettent de le dissoudre.
Faute de pouvoir rompre le contrat on supposait qu'il n'avait jamais
existé, et les moyens de nullité allégués avec impudeur par les époux,
étaient admis avec la même facilité par des magistrats et par des
prêtres également corrompus. Ces divorces colorés d'un autre nom
devinrent si fréquens, que l'acte le plus important de la société civile
se trouva de la compétence d'un tribunal d'exception, et que ce fut à la
police de réprimer le scandale. Le conseil des Dix ordonna en 1782 que
toute femme qui intenterait une demande en dissolution de mariage,
serait obligée d'en attendre le jugement dans un couvent que le tribunal
désignerait [loc16]. Bientôt après il évoqua devant lui toutes les
causes de cette nature[loc17]. Cet empiétement sur la juridiction
ecclésiastique ayant occasioné des réclamations de la part de la cour de
Rome, le conseil se réserva le droit de débouter les époux de leur
demande, et consentit à la renvoyer devant l'officialité toutes les fois
qu'il ne l'aurait pas rejetée[loc18].

[Note loc16: Correspondance de M. Sihlick, chargé d'affaires de France,
dépêche du 24 août 1782.]

«Il y eut un moment où sans doute le renversement des fortunes, la perte
des jeunes gens, les discordes domestiques, déterminèrent le
gouvernement à s'écarter des maximes qu'il s'était faites sur la liberté
des mœurs qu'il permettait à ses sujets. On chassa de Venise toutes les
courtisanes. Mais leur absence ne suffisait pas pour ramener aux bonnes
mœurs toute une population élevée dans la plus honteuse licence. Le
désordre pénétra dans l'intérieur des familles, dans les cloîtres; et
l'on se crut obligé de ramener, d'indemniser même[loc19] des femmes qui
surprenaient quelquefois d'importans secrets, et qu'on pouvait employer
utilement à ruiner des hommes que leur fortune aurait pu rendre
dangereux. Depuis, la licence est toujours allée croissante, et l'on a
vu non-seulement des mères trafiquer de la virginité de leur fille, mais
la vendre par un contrat dont l'authenticité était garantie par la
signature d'un officier public, et l'exécution mise sous la protection
des lois[loc20].

[Note loc17: Correspondance de M. Sihlick, dépêche du 31 août.]

[Note loc18: _Ibid._, dépêche du 3 septembre 1785.]

[Note loc19: Le décret de rappel les désignait sous le nom de _nostre
bene merite meretrici_. On leur assigna un fonds et des maisons appelées
_case rampane_, d'où vient la dénomination injurieuse de _carampane_.]

[Note loc20: Mayer, _Description de Venise_, tome II, et M. Archenholtz,
_Tableau d'Italie_, tome I, chap. 2.]

«Les parloirs des couvens où étaient renfermées les filles nobles, les
maisons de courtisanes, quoique la police y entretînt soigneusement un
grand nombre de surveillans, étaient les seuls points de réunion de la
société de Venise, et dans ces deux endroits si divers on était
également libre. La musique, les collations, la galanterie, n'étaient
pas plus interdites dans les parloirs que dans les casins. Il y avait un
grand nombre de casins destinés aux réunions publiques où le jeu était
la principale occupation de la société. C'était un singulier spectacle
de voir autour d'une table des personnes des deux sexes en masques, et
de graves personnages en robe de magistrature implorant le hasard,
passant des angoisses du désespoir aux illusions de l'espérance; et cela
sans proférer une parole.

Les riches avaient des casins particuliers: mais il y vivaient avec
mystère; leurs femmes délaissées trouvaient un dédommagement dans la
liberté dont elles jouissaient; la corruption des mœurs les avait
privées de tout leur empire. On vient de parcourir toute l'histoire de
Venise, et on ne les a pas vues une fois exercer la moindre influence.


IV.

Extrait de l'ouvrage: _Histoire d'Italie_, par P.L. Ginguené, tome IX,
chap. 36, page 144, édition de Paris, mdcccxix.

Il y a une prédiction fort singulière sur Venise: «Si tu ne changes pas,
dit-il à cette république altière, ta liberté, qui déjà s'enfuit, ne
comptera pas un siècle après la millième année!»

En faisant remonter l'époque de la liberté vénitienne jusqu'à
l'établissement du gouvernement sous lequel la république a fleuri, on
trouvera que l'élection du premier Doge date de 697; et si on y ajoute
un siècle après mille, c'est-à-dire onze cents ans, on trouvera encore
que le sens de la prédiction est littéralement celui-ci: «Ta liberté ne
comptera pas jusqu'à l'an 1797.» Rappelez-vous maintenant que Venise a
cessé d'être libre en l'an 5 de la république française, ou en 1796;
vous verrez qu'il n'y eut jamais de prédiction plus précise et plus
ponctuellement suivie de l'effet. Vous noterez donc comme
très-remarquable ces trois vers de l'Alamanni adressés à Venise, que
personne pourtant n'a remarqués:

          _Se non cangì pensier, l' un secol solo
          Non conterà sopra l' millesimo anno
          Tua libertà che va fuggendo a volo._

Bien des prophéties ont passé pour telles, et bien des gens ont été
appelés prophètes à meilleur marché.


L'auteur des _Esquisses descriptives de l'Italie_; etc., l'un des
_Tours_ publiés depuis peu par centaines, se montre extrêmement jaloux
de prévenir l'accusation de plagiat que pourraient lui faire les
lecteurs de _Childe-Harold_ et _Beppo_. Il ajoute que la coïncidence
présumée de son livre avec ces ouvrages peut encore moins être attribuée
aux secours de _ma conversation_, attendu qu'il _a plusieurs fois rejeté
l'offre qu'on lui faisait en Italie de m'être présenté_.

J'ignore quelle peut être cette personne; mais il faut qu'il ait été
trompé par tous ceux qui, _plusieurs fois, offrirent de me le
présenter_, attendu que j'ai toujours refusé de voir tout Anglais avec
qui je n'avais pas de relations antérieures, quand même ils avaient des
lettres de l'Angleterre. Si son assertion n'est pas un mensonge, je prie
cette personne de ne pas croire plus long-tems qu'elle aurait pu être
introduite chez moi, car il n'est rien que j'aie évité aussi
soigneusement que toute espèce de commerce avec ses compatriotes,
excepté le très-petit nombre de ceux qui résidaient à Venise ou que je
connaissais auparavant. Quiconque lui fit une pareille proposition était
doué d'une impudence seulement égale à celle d'un homme qui hasarderait
la même assertion sans qu'elle fût fondée. Le fait est que j'ai une
horreur profonde de tout contact avec les voyageurs anglais, comme
pourraient l'attester, si la chose en valait la peine, mon ami le
général Hoppner, consul, et la comtesse Benzoni dont la maison est
surtout fréquentée par eux. J'ai été persécuté par ces _Touristes_
jusque dans mes courses à cheval sur les bords du Lido, et pour les
éviter je me suis vu réduit à faire les plus ennuyeux détours. J'ai
plusieurs fois répété à Mme Benzoni le refus de leur rendre visite, et
d'un millier de présentations qu'on sollicita, je n'en ai accepté que
deux, et elles venaient de deux dames irlandaises.

Je ne serais pas descendu à de pareilles niaiseries si l'impudence de
cet _Esquisseur_ ne m'avait pas obligé de réfuter une assertion sotte et
gratuitement impertinente. Je parle ainsi, car quel profit pouvait tirer
le lecteur d'apprendre que l'auteur _avait plusieurs fois refusé de
m'être présenté_, même si le fait eût été vrai, ce dont il est permis de
douter? A l'exception des Lords Lansdown, Jersey et Landerdale; de MM.
Scott, Hammond, Sir Humphry Davy, feu M. Lewis, W. Bankes, M. Hoppner,
Thomas Moore, Lord Kinnaird et son frère, M. Joy et M. Hobhouse, je ne
me souviens pas d'avoir échangé un mot avec quelqu'autre Anglais depuis
mon départ de leur pays et presque toutes ces personnes je les
connaissais auparavant. Quant aux autres, et Dieu sait qu'ils étaient
quelques centaines, ils me fatiguèrent de leurs lettres et de leur
empressement, mais j'ai refusé toute espèce de communication avec eux et
je serais fier et heureux qu'ils voulussent bien partager sur ce point
mes sentimens.

FIN DE L'APPENDICE.



                             LE DÉFIGURÉ
                          TRANSFIGURÉ[loc21].

                               DRAME.

[Note loc21: Cette traduction peut seule rendre l'espèce de jeu de mots
du titre original: _The Deformed Transformed_.]



AVERTISSEMENT.

Cet ouvrage est fondé en partie sur un roman intitulé: _Les Trois
Frères_, publié il y a quelques années, et qui déjà avait inspiré à M.G.
Lewis son _Wood Demon_ (_Démon des bois_); et en partie sur le _Faust_
de l'illustre Goëthe. On ne publie aujourd'hui que les deux premières
parties de ce drame, et le chœur d'ouverture de la troisième. Peut-être
donnera-t-on plus tard le reste.



PERSONNAGES.

INCONNU, ensuite CÉSAR.
ARNOLD.
BOURBON.
PHILIBERT.
CELLINI.
BERTHE.
OLIMPIE.
Esprits, Soldats, Citoyens de Rome, Prêtres.
Paysans, etc.


                             LE DÉFIGURÉ
                             TRANSFIGURÉ.



                           PREMIÈRE PARTIE.


SCÈNE PREMIÈRE.

(Une forêt.)

Entrent ARNOLD et BERTHE, sa mère.


BERTHE.

Va-t'en, bossu!

ARNOLD.

Je suis né comme cela, mère!

BERTHE.

Va-t'en, incube! diable de nuit! avorton unique entre sept frères.

ARNOLD.

Avorton? que ne le suis-je! Je voudrais n'avoir jamais vu le jour!

BERTHE.

Je le voudrais aussi! mais puisque tu l'as reçu,--va-t'en, va-t'en, et
fais de ton mieux. Tu as un dos fait pour porter sa charge; il est plus
haut, sinon aussi large que celui des autres.

ARNOLD.

Oui, il _porte_ son fardeau;--mais mon cœur, ma mère, soutiendra-t-il ce
dont vous le chargez? Je vous aime, ou du moins je vous ai aimée; il n'y
a que vous, dans la nature, qui puissiez chérir un être tel que moi.
Vous m'avez nourri; de grâce, ne me tuez pas.

BERTHE.

Oui, je t'ai nourri, parce que tu étais mon premier né; je ne savais si
j'aurais jamais d'autre enfant que toi, caprice monstrueux de la nature.
Mais, va-t'en, te dis-je, et ramasse du bois.

ARNOLD.

J'y consens; mais au moins, quand je vous le rapporterai, parlez-moi
avec douceur. Je sais bien que mes frères sont aussi beaux, aussi forts,
aussi libres que les animaux sauvages qu'ils poursuivent; mais ne me
repoussez pas: n'avons-nous pas sucé le même lait?

BERTHE.

Oui, comme le hérisson qui vient à minuit téter la féconde mère du jeune
taureau; et le lendemain, quand arrive la laitière, elle trouve les pis
vides et desséchés. N'appelle pas frères, tes frères! ne m'appelle pas
ta mère; si je t'ai mis au monde, je l'ai fait comme la poule insensée
qui quelquefois, en couvant d'autres œufs que les siens, fait éclore des
vipères. Ours mal léché! sors d'ici. (Berthe sort.)

ARNOLD, seul.

Oh! ma mère!--Elle s'en va, et il faut faire ce qu'elle me
dit.--J'obéirai péniblement, mais sans me plaindre; que ne puis-je, en
retour, espérer un seul mot de tendresse. Oh ciel! que ferai-je? (il se
met à couper du bois: en le faisant, il se blesse la main.) Voilà mon
travail fait pour aujourd'hui. Maudit soit le sang qui coule si fort de
ma main; car il va me valoir au logis un surcroît de malédiction.--Et
quel logis? Je n'ai pas de logis, pas de parens, pas d'amis; je suis
fait autrement que les autres, et je ne suis admis ni à leurs jeux, ni à
leurs plaisirs. Pourquoi donc me blessé-je comme eux? Oh! pourquoi
chacune de ces gouttes, en tombant à terre, n'en fait-elle pas jaillir
un serpent pour leur rendre tout le mal qu'ils me font? Pourquoi le
diable, auquel ils me comparent, ne fait-il rien pour son image? Je
partage sa forme, qu'il me donne donc sa puissance! Mais, sans doute,
c'est parce que je n'ai pas son instinct; car un seul mot affectueux de
celle qui m'a porté, me réconcilierait encore avec mon odieuse figure.
Lavons ma blessure. (Il s'approche d'une fontaine et se baisse pour y
plonger la main: tout d'un coup il s'arrête en tressaillant.) Ils ont
raison; le miroir de la nature me montre tel qu'elle m'a fait. Non, je
n'y regarderai plus; à peine si j'ose penser à ce qu'il m'a révélé.
Hideuse créature que je suis! l'eau elle-même se moque de l'ombre de mes
traits; on dirait qu'un démon est dans cette fontaine pour faire peur
aux troupeaux qui voudraient s'y désaltérer. (Moment de silence.) Et je
vivrai! fardeau insupportable à la terre, opprobre de celle même qui me
donna la vie! Toi, qui coules si abondamment d'une égratignure, ô sang!
laisse-moi voir si tu ne jaillirais pas plus largement encore, pour me
délivrer enfin de la charge de mes maux sur la terre, en lui rendant les
atômes qui forment mon horrible corps, en lui permettant d'en former
tout reptile autre que moi-même, et un univers de nouveaux insectes.
Voici le couteau! voyons s'il saura séparer de la création ce fruit
d'une déplorable erreur de la nature, comme il arrache les vers,
rejetons de la forêt. (Il pose le couteau à terre, la pointe levée.) Le
voilà posé, et je puis me laisser tomber sur lui. Mais, pourtant, un
regard encore sur cette belle journée, qui ne présente rien de laid que
moi-même; sur le doux soleil, dont les rayons parviennent jusqu'à moi,
mais en vain; et les oiseaux, quelle allégresse dans leurs chants!
qu'ils continuent, je ne souhaite pas d'être pleuré; j'aime mieux
qu'Arnold ait pour glas funéraire leurs plus joyeux accens; que les
feuilles, en tombant, forment mon tombeau; que le murmure de la source
voisine soit ma seule élégie. Et maintenant, couteau, puisses-tu ne pas
fléchir plus que moi-même en recevant de toi la mort! (Il fait un
mouvement pour se jeter sur le couteau; tout-à-coup ses yeux s'arrêtent
sur la fontaine qui paraît en mouvement.) Que vois-je? la fontaine
s'agite sans le souffle du vent! Mais les rides d'une source
changeraient-elles ma résolution? Non, non. Cependant, elle s'agite
encore! Les eaux frémissent, non par l'impulsion de l'air, mais par je
ne sais quel pouvoir des régions internes. Qu'est-ce? une vapeur! elle
est passée.

(Un nuage sort de la fontaine; Arnold le regarde immobile d'étonnement.
Le nuage se dissipe, et à sa place paraît un grand homme noir.)

ARNOLD.

Que voulez-vous? parlez,--esprit ou homme?

INCONNU.

Homme est l'un et l'autre; pourquoi dire autre chose?

ARNOLD.

Votre figure est celle d'un homme; et cependant vous êtes peut-être le
diable.

INCONNU.

Tant d'hommes sont ce que l'on suppose ou appelle par ce nom: vous êtes
libre de me mettre dans cette classe, sans faire trop d'injure à l'un ou
à l'autre. Mais continuez, vous voulez vous tuer;--suivez votre dessein.

ARNOLD.

Vous m'avez troublé.

INCONNU.

Belle résolution que quelque chose peut jamais troubler! Si j'étais,
comme vous le croyez, le diable, un instant de plus vous mettait, et
pour toujours, par votre suicide, en mon pouvoir; et, pourtant, c'est ma
venue qui vous sauve.

ARNOLD.

Je n'ai pas dit que vous étiez le démon, mais que votre approche
semblait tenir de lui.

INCONNU.

À moins que vous n'ayez l'habitude de sa société (et vous ne semblez
guère habitué à une aussi haute compagnie), vous ne pouvez pas dire
comment il s'approche; et quant à sa figure, jetez les yeux sur cette
fontaine, puis sur moi, et vous jugerez qui de nous deux ressemble le
mieux aux pieds fourchus qui épouvantent l'imagination des imbécilles.

ARNOLD.

Pouvez-vous,--osez-vous me reprocher ma laideur originelle!

INCONNU.

Si je songeais à reprocher au buffle le pied fourchu que je te vois, ou
au rapide dromadaire la sublime élévation qui couronne tes épaules, ces
animaux se féliciteraient du compliment; et, pourtant, ces deux êtres
sont plus agiles, plus vigoureux, plus durs au travail et à la peine que
toi-même, et que tous les plus beaux et les plus hardis de ton espèce.
Ta forme est très-naturelle; seulement, la nature s'est méprise en te
prodiguant des avantages qui ne sont pas du domaine des autres hommes.

ARNOLD.

Donne-moi donc la vigueur des pieds du buffle quand il fait voler la
poussière à la vue de son ennemi qui approche, ou donne-moi la longue et
patiente douceur du dromadaire, ce vaisseau flottant dans les sables du
désert,--et je supporterai tes diaboliques sarcasmes, avec la
résignation d'un saint.

INCONNU.

Volontiers.

ARNOLD, surpris.

Tu le pourrais?

INCONNU.

Peut-être.--Voulez-vous quelque chose de plus?

ARNOLD.

Tu te moques de moi.

INCONNU.

Moi! non. Pourquoi rirais-je de celui dont tout le monde rit? ce serait,
à mon avis, un pauvre plaisir. Pour te parler dans la langue des hommes
(car tu ne saurais encore comprendre la mienne), le chasseur des bois ne
suit pas le misérable lapin, il s'attache aux pas de l'ours, du loup ou
du lion; il laisse le moindre gibier aux petits bourgeois qui quittent
un seul jour dans l'année leurs foyers pour remplir leurs chaudrons
domestiques de cette plate curée. Que la canaille s'acharne après toi;
pour moi, je puis, à cette heure, me moquer d'un être au-dessus d'eux.

ARNOLD.

Ne perds donc pas ton tems auprès de moi: je ne te cherchais pas.

INCONNU.

Vos pensées ne me sont pas si étrangères. Ne me renvoyez pas. On ne me
rappelle pas aisément quand on désire de moi quelque service.

ARNOLD.

Et que veux-tu faire pour moi?

INCONNU.

Changer, si vous voulez, de forme avec vous, puisque la vôtre vous
désespère; ou bien vous donner toute autre figure que vous désirerez.

ARNOLD.

Oh! alors vous êtes vraiment le diable, car nul autre ne consentirait à
prendre ainsi mes traits.

INCONNU.

Je te ferai voir les plus belles figures que le monde ait jamais
portées, et je t'en laisserai le choix.

ARNOLD.

A quelles conditions?

INCONNU.

C'est une question. Il n'y a qu'un instant, pour ressembler aux autres
hommes, vous auriez donné votre ame; et voilà que vous hésitez à prendre
les traits des demi-dieux.

ARNOLD.

Non, je n'en veux pas. Je ne dois pas compromettre mon ame.

INCONNU.

Et quelle ame, digne de ce nom, voudrait demeurer dans une telle
carcasse?

ARNOLD.

C'est une ame non désespérée, quelle que soit la triste enveloppe qui
l'emprisonne. Mais désignez votre pacte; faut-il le signer avec du sang?

INCONNU.

Non pas, du vôtre même.

ARNOLD.

Et de qui donc?

INCONNU.

Nous en causerons plus tard. Mais je serai de bonne composition, car je
vois en vous de grandes choses. Vous n'aurez d'autre lien que votre
volonté, d'autre engagement que vos œuvres. Êtes-vous content?

ARNOLD.

Je te prends au mot.

INCONNU.

Eh bien! allons,--(l'inconnu s'approche de la fontaine, et se retournant
vers Arnold,) quelques gouttes de votre sang.

ARNOLD.

Et pourquoi?

INCONNU.

Pour mêler au charme de cette eau, et en confirmer l'effet.

ARNOLD, présentant son bras blessé.

Prends-le tout.

INCONNU.

Non, pour l'instant quelques gouttes me suffisent. (Il met quelques
gouttes du sang d'Arnold dans sa main et les jette dans la fontaine.)
Ombre de beauté, ombre de puissance, rendez-vous à votre poste.--L'heure
en est venue: que vos formes aimables et flexibles sortent du fond de
cette source comme on voit le géant aux formes vaporeuses s'élancer des
sommets de la montagne de Hartz[b1]. Venez telles que vous êtes, et que
nos yeux puissent voir dans l'air le modèle, brillant comme l'Iris quand
elle jette son croissant dans l'étendue, de la figure que je veux
former;--tel est _son_ désir (désignant Arnold) et tel est mon
commandement! Démons héroïques, démons qui prîtes autrefois le manteau
du stoïcien et du sophiste, ou celui des conquérans qui respirèrent pour
détruire, depuis l'enfant de la Macédoine jusqu'à tant d'innombrables
Romains;--ombre de beauté, ombre de puissance! l'heure est venue, à
votre devoir!

(Divers fantômes sortent de l'ombre et passent successivement devant
l'étranger et Arnold.)

ARNOLD.

Que vois-je?

INCONNU.

Le Romain aux yeux noirs et au nez d'aigle, qui ne connut jamais de
vainqueur, et qui ne vit jamais de contrée qu'il ne soumît à Rome,
tandis que Rome devenait sa proie et celle de tous les héritiers de son
nom.

ARNOLD.

Ce fantôme est chauve, et je veux de la beauté; ne puis-je acquérir sa
gloire sans me soustraire à ses défauts?

INCONNU.

Vous le voyez; son front était garni de plus de lauriers que de cheveux.
Choisissez ou rejetez. Je ne puis que vous promettre ses traits; quant à
sa gloire il faut long-tems l'ambitionner et combattre, pour mériter de
l'obtenir.

ARNOLD.

Je veux aussi me battre, mais non pas comme une copie de César. Fais-le
disparaître: son aspect peut être beau, mais il n'est pas de mon goût.

INCONNU.

Alors vous êtes bien plus difficile à séduire que la sœur de Caton, que
la mère de Brutus, ou que Cléopâtre à seize ans, quand l'amour pénètre
par les yeux, non moins que par le cœur. Mais soit! ombre, disparais!
(Le fantôme de Jules César disparaît.)

ARNOLD.

Se peut-il que l'homme qui ébranla la terre disparaisse ainsi sans
laisser la moindre trace!

INCONNU.

Vous vous trompez, sa substance a laissé derrière lui assez de tombeaux,
assez de calamités et plus de gloire qu'il n'en fallait pour prolonger
sa mémoire; quant à son ombre elle n'est rien de plus que la nôtre, si
ce n'est quelques pouces et une verticale plus régulière. En voici une
autre.

(Un second fantôme passe.)

ARNOLD.

Quel est-il?

INCONNU.

C'était le plus beau et le plus brave des Athéniens. Regardez-le bien.

ARNOLD.

Il est en effet plus séduisant que l'autre. Que de beauté!

INCONNU.

Tel fut le fils de Clinias à la chevelure bouclée; veux-tu revêtir sa
figure?

ARNOLD.

Que ne suis-je né avec elle! Mais puisque je puis choisir encore,
passons outre.

(L'ombre d'Alcibiade disparaît.)

INCONNU.

Tiens! regarde!

ARNOLD.

Comment! cette espèce de satyre, court, basané, au nez rompu, aux yeux
ronds, aux larges narines et à la physionomie de Silène! cette jambe
tortue et cette piteuse stature! j'aime mieux rester tel que je suis.

INCONNU.

Il était pourtant ce que la terre avait de beauté intellectuelle plus
parfaite; c'était la vertu même personnifiée. Mais vous le rejetez.

ARNOLD.

Non pas, si ses traits pouvaient me douer de ce qui les faisait oublier.

INCONNU.

Je n'ai pas le pouvoir de le promettre; mais vous pouvez l'essayer et
voir si les chances de vertus sont plus grandes sous un pareil masque
que sous le vôtre.

ARNOLD.

Non, je ne suis pas né pour la philosophie, bien que tout en moi doive
me faire une loi d'en user. Fais-le disparaître.

INCONNU.

Redeviens air, buveur de ciguë!

(L'ombre de Socrate disparaît, une autre s'élève.)

ARNOLD.

Quel est maintenant ce front large et cette barbe frisée qui
rappellerait le vigoureux aspect d'Hercule si ses yeux égrillards
n'appartenaient plutôt à Bacchus qu'au triste vainqueur du monde
infernal quand il repose appuyé sur sa massue et comme s'il
réfléchissait à l'indignité de ceux pour qui il avait combattu?

INCONNU.

Mais tu vois celui qui par amour perdit l'ancien monde.

ARNOLD.

Je ne le blâmerais pas, moi, qui risque mon ame parce que je n'ai pas
trouvé ce qu'il consentit à échanger contre l'empire de la terre.

INCONNU.

Eh bien! puisque vous semblez vous accorder si bien, vous allez prendre
ses traits?

ARNOLD.

Non, comme vous me laissez le choix, je suis difficile; ne serait-ce que
pour voir des héros que je n'aurais jamais contemplés qu'après ma mort,
sur les rives du pâle fleuve de l'éternité.

INCONNU.

Disparais, triumvir, ta Cléopâtre t'attend.

(L'ombre d'Antoine disparaît: une autre s'élève.)

ARNOLD.

Quel est celui-ci? il a le regard d'un demi-dieu, son teint est frais et
coloré, ses cheveux d'or, et sa taille, si elle ne dépasse pas celle des
mortels, a cependant une trace d'immortalité.--Quelque chose de brillant
l'entoure et ne semble que l'émanation d'un éclat intérieur plus vif
encore. Est-ce qu'il ne fut rien qu'un homme?

INCONNU.

Demande à la terre si elle conserve quelques atômes de lui, ou même de
l'or bien autrement solide qui formait son urne.

ARNOLD.

Quelle était cette gloire du genre humain?

INCONNU.

La honte de la Grèce pendant la paix, son foudre pendant la
guerre.--C'est Démétrius le Macédonien, et le preneur de villes.

ARNOLD.

Un autre.

INCONNU, s'adressant à l'ombre.

Retourne au giron de ta Lamia.

(L'ombre de Démétrius Poliorcète disparaît: une autre s'élève.)

INCONNU, poursuivant.

Je vous en montrerai bien d'autres; ne craignez rien, mon cher bossu: si
l'ombre de ceux qui existèrent ne sont pas de votre goût, j'animerai le
marbre idéal jusqu'à ce que votre ame soit contente de sa nouvelle
enveloppe.

ARNOLD.

Content! mon choix est arrêté.

INCONNU.

Je suis forcé de vous en faire mon compliment, c'est le divin enfant de
la déesse des ondes, le fils chevelu de Pelée, aux tresses belles et
blondes comme les vagues embaumées du riche Pactole, roulantes sur des
sables d'or; vois comme elles sont nuancées de cristal et gracieusement
ondulées par les vents, telles enfin qu'elles furent vouées au
Sperchius! Contemple-le tout entier; c'est ainsi qu'il parut devant
Polyxène en face de l'autel, les yeux remplis d'amour et fixés sur sa
Troyenne fiancée. Quelques regrets de la mort d'Hector et des larmes de
Priam se joignent à la vive passion que lui inspire la vierge aux
regards baissés dont la jeune main tremble dans celle qui fit mourir son
frère. Tel il parut dans le temple; regarde-le comme la Grèce regardait
pour la dernière fois son plus illustre héros, l'instant avant que Paris
tendît son arc.

ARNOLD.

Je le regarde comme si j'étais l'ame dont il va devenir la forme.

INCONNU.

Vous avez bien fait, la plus extrême laideur ne pouvait se troquer que
contre la plus extrême beauté, s'il faut ajouter foi à ce proverbe des
hommes, _que les extrêmes se touchent_.

ARNOLD.

Allons, hâte-toi! je suis impatient.

INCONNU.

Oui, comme une jeune beauté devant son miroir; tous deux vous vous
figurez ce que vous n'êtes pas, et vous rêvez ce que vous devez être.

ARNOLD.

Faut-il donc attendre?

INCONNU.

Non, tu serais trop malheureux, mais un mot seulement: sa taille est de
douze coudées; voudrais-tu donc dépasser si énormément celle des hommes
de ton siècle et devenir un Titan? ou (pour parler en termes
théologiques) un enfant d'Anak[b2]?

ARNOLD.

Pourquoi pas?

INCONNU.

Ambition glorieuse, je t'aime surtout dans les nains, un mortel de
stature philistine aurait avec empressement troqué son corps de Goliath
contre le petit David; mais toi, mon petit singe, tu préfères de
beaucoup l'apparence d'un héros à sa gloire. Tes vœux seront accomplis
s'ils sont tels que tu viens de les exprimer, et cependant tu aurais sur
les hommes bien plus d'empire en te montrant à eux sous des formes plus
rapprochées des leurs; tous vont se soulever contre toi comme pour
chasser quelque mammouth nouvellement découvert; et leurs maudits
engins, leurs couleuvrines et le reste entrouvriront l'armure de notre
ami plus facilement que la flèche adultère n'atteignit le talon que
Thétis oublia de baptiser dans le Styx.

ARNOLD.

Eh bien! qu'il en soit comme il te plaira.

INCONNU.

Tu seras beau comme l'objet que tu vois, fort comme il le fut, et--

ARNOLD.

Je ne demande pas sa valeur, les êtres difformes sont toujours assez
téméraires, il est dans leur nature de surpasser les autres hommes du
côté de l'ame et du cœur et de redevenir ainsi leurs égaux,--que dis-je,
leurs supérieurs. Il y a dans leurs mouvemens irréguliers un aiguillon
qui les pousse à faire ce que ne peuvent les autres et ce que pourtant
ils sont également libres de faire, et c'est ainsi qu'ils savent
balancer l'avarice d'une nature marâtre; c'est à force d'intrépidité
qu'ils sollicitent les faveurs de la fortune et que souvent ils les
obtiennent comme Timour, le Tartare boiteux.

INCONNU.

Bien dit! et sans doute tu vas conserver ta première forme. Il ne tient
qu'à moi de dissiper cette ombre qui allait se transformer en chair pour
rehausser une ame intrépide qui n'a pas besoin d'elle.

ARNOLD.

Si nul esprit ne m'avait offert la possibilité d'un changement, j'aurais
fait de mon mieux pour m'ouvrir une carrière en dépit de l'odieuse
difformité qui, semblable à une montagne, pesait mortellement sur moi. A
la vue d'un homme plus heureux j'aurais toujours senti sur mon cœur
comme sur mes épaules une masse de haine et de désespoir. J'aurais
toujours contemplé, avec un soupir de douleur et non d'amour, la beauté,
dans le sexe qui est le type de tout ce que nous connaissons ou rêvons
de beau par de là le monde qu'il charme; bien que mon cœur fût tout
amour, je n'aurais pas tenté de toucher celle qui n'aurait pu me payer
de retour à la vue de cette odieuse enveloppe qui me condamne à la
solitude. Bien plus j'aurais attendu la mort sans la désirer si ma mère
ne m'avait pas repoussé de ses bras. La femelle de l'ours lèche ses
petits pour les rendre moins difformes; ma mère n'avait pas l'espoir de
me rendre moins laid, que ne m'exposa-t-elle comme les femmes de Sparte,
avant que j'eusse le sentiment passionné de la vie? j'aurais été un
morceau de terre de la vallée, plus heureux mille fois de n'être rien
que tel que je suis. Mais enfin, bien que le plus laid, le plus humble
et le plus abject des hommes, le courage aurait pu me rendre tel que
tant d'autres héros d'une laideur comparable à la mienne. Vous m'avez vu
maître de ma propre vie et désireux de la quitter; et celui qui peut
mourir ainsi est le maître de tous ceux qui craignent la mort.

INCONNU.

Choisissez entre ce que vous fûtes et ce que vous pouvez être.

ARNOLD.

Mon choix est fait; vous avez ouvert une perspective plus brillante pour
mes yeux et plus douce pour mon cœur. Dans ma forme actuelle, je puis
être craint, admiré, chéri et respecté de tout l'univers, à l'exception
de ceux de mon espèce, dont l'amour seul pouvait m'être précieux. J'ai
le choix de plusieurs formes: je prends celle qui est devant mes yeux.
Hâte-toi.

INCONNU.

Et moi, laquelle prendrai-je?

ARNOLD.

Sans doute, celui qui commande à toutes les formes choisira la plus
noble, et quelque chose de supérieur, même à celle du fils de Pelée que
nous venons de voir. Ce sera peut-être celle de son assassin, du beau
Pâris, ou mieux encore du dieu des poètes, dont chaque membre sera déjà
un modèle de poésie.

INCONNU.

Je me contenterai de moins, car j'aime trop le changement.

ARNOLD.

Votre figure est noire, mais non pas déplaisante.

INCONNU.

Si je voulais choisir, je me rendrais plus blanc; mais j'ai pour le noir
un penchant.--Il est aussi décent, et de plus, la honte ne saurait le
faire rougir, ou la crainte pâlir; mais voilà bien assez de tems que je
le porte, et je vais le troquer avec votre figure.

ARNOLD.

Ma figure?

INCONNU.

Oui, vous changerez avec le fils de Thétis; moi, avec la progéniture de
Berthe. Les goûts sont divers: vous avez le vôtre, j'ai le mien.

ARNOLD.

Allons, dépêchons!

INCONNU.

Nous y voici. (L'Inconnu prend un peu de terre, il la façonne sur le
gazon; puis s'adressant au fantôme d'Achille.) Ombre charmante du fils
de Thétis endormie sur le gazon qui recouvre l'antique Troie, je modèle
ton image avec la terre rouge qui composa celle d'Adam[loc22], ainsi
qu'avait fait le créateur dont je veux imiter les actions. Boule de
terre, reçois la vie jusqu'à ce que la rose soit aussi fraîche sur tes
joues qu'à l'instant où elle s'épanouit. Et vous, violette que je
touche, prêtez à ses yeux votre nuance! Ondes éclairées du soleil,
devenez pour lui des ruisseaux de sang; que ces boutons d'hyacinthe,
devenus ses beaux et flottans cheveux, se répandent le long de ses
tempes comme ils se balançaient dans l'air! qu'il ait pour cœur le
marbre que je tire de ce roc; que sa voix soit comme le gazouillement
des oiseaux sur ce chêne! que sa chair soit formée de cette terre
délicate dans laquelle s'alongent les racines du lis et qui boit la
rosée la plus pure! que ses jambes soient les plus légères, que son
aspect soit le plus radieux que la terre ait pu jamais contempler!
Élémens, approchez, mêlez-vous à ma voix, reconnaissez-moi pour votre
maître! Rayons du soleil, animez cette exhalation de la terre! C'en est
fait; il a pris son rang dans la création.

[Note loc22: Adam signifie _terre rouge_, de laquelle le premier homme
fut formé.

(_Note de Lord Byron_.)]

(Arnold tombe sans mouvement; son ame passe dans la figure d'Achille, le
fantôme disparaît peu à peu à mesure que s'anime la figure pétrie de
terré.)

ARNOLD, dans sa nouvelle forme.

J'aime, et je serai donc aimé! O vie! enfin je te sens! esprit de
gloire!

INCONNU.

Arrêtez, que ferez-vous de votre première enveloppe, de cette horrible,
sale et repoussante difformité qui naguère était vous?

ARNOLD.

Qu'importe! que les loups ou les oiseaux s'en emparent, s'ils le
veulent.

INCONNU.

S'ils le font, s'ils n'ont pas de répugnance pour elle, vous direz
ainsi-soit-il; vous féliciterez les champs d'en être purifiés.

ARNOLD.

Laissons-la, et ne songeons pas à ce qu'elle peut devenir.

INCONNU.

Voilà de la dureté, sinon de l'ingratitude. Quel qu'il soit, ce corps a
soutenu long-tems votre ame.

ARNOLD.

Oui, de même que le fumier recélait la perle qui, maintenant montée sur
or, brille entre les pierres précieuses.

INCONNU.

Mais si je donne une autre forme, il faut que ce soit comme par échange
et non par l'effet d'un larcin. Ceux qui font des hommes sans
l'intervention de la femme paient depuis long-tems une sorte de patente
pour ce commerce, et ils ne se soucient pas d'employer la contrebande.
Le diable peut prendre les hommes et non pas les faire, bien qu'il
recueille le bénéfice d'une véritable fabrication humaine. Il faut donc
trouver quelqu'un qui reprenne la figure que vous venez de quitter.

ARNOLD.

Et qui le voudra jamais?

INCONNU.

Je ne le sais pas, voilà pourquoi je me dévoue.

ARNOLD.

Vous?

INCONNU.

Je l'avais dit avant de vous revêtir de cette robe de beauté dont vous
êtes si fier.

ARNOLD.

Il est vrai, la joie subite de ma métamorphose me fait tout oublier.

INCONNU.

Je serai dans quelques momens tel que vous étiez, et vous vous verrez
toujours vous-même à vos côtés, et tel que votre ombre.

ARNOLD.

Je m'en passerais fort bien.

INCONNU.

Mais cela est impossible. Eh quoi! déjà vous frémissez tel que vous êtes
en voyant ce que vous fûtes?

ARNOLD.

Il en sera ce que vous voudrez.

INCONNU. Il étend sur la terre la première forme d'Arnold.

Terre non morte, mais inanimée! nul homme ne voudrait te revêtir, et
cependant un immortel ne songe pas à te dédaigner. Tu es terre, et pour
l'esprit toute terre est d'un mérite égal. Feu! _sans_ lequel rien ne
peut vivre; feu! _dans_ lequel cependant nul ne peut vivre excepté la
fabuleuse Salamandre, ou les ames à jamais tourmentées qui implorent ce
qui ne pardonne jamais, hurlent pour obtenir une goutte d'eau, et
brûlent dans des flammes inextinguibles; feu! le seul élément où nul
être ne conserve sa forme passagère, ni le poisson, ni le quadrupède, ni
l'oiseau, ni le ver; feu! sauvegarde et meurtrier de l'homme; feu!
enfant premier-né de la création et fatal instrument de la destruction
quand le ciel aura rejeté la terre; feu! viens m'aider à renouveler la
vie dans la forme que je contemple inerte et glacée: son retour à la vie
dépend de nous deux; jette une faible étincelle,--et soudain il
reprendra son premier mouvement, seulement c'est mon esprit qui
l'animera.

(Un feu follet s'élève à travers le bois et vient s'arrêter sur le front
du cadavre. L'inconnu disparaît et le corps se lève.)

ARNOLD.

Oh! horrible!

INCONNU, sous la figure d'Arnold.

Comment, est-ce que tu trembles?

ARNOLD.

Non, ce n'est qu'un frissonnement. Où donc a fui le corps qui te portait
tout à l'heure?

INCONNU.

Au royaume des ombres. Mais parcourons celui où nous sommes encore. Où
veux-tu aller?

ARNOLD.

Faut-il que tu m'accompagnes?

INCONNU.

Et pourquoi non? Ceux qui valent mieux que toi ont plus mauvaise
société.

ARNOLD.

Ceux qui valent mieux que moi!

INCONNU.

Oh! je le vois, votre nouvelle forme vous donne de l'orgueil; j'en suis
ravi. Déjà de l'ingratitude? Admirable! c'est un plaisir de vous
instruire.--C'est, dans un instant, deux métamorphoses; et voilà que
déjà vous avez l'expérience des manières du monde. Mais supportez ma
présence. En vérité, elle pourra vous être utile dans votre route.
Maintenant, décidez; où porterons-nous nos pas?

ARNOLD.

Où se trouvera réuni le plus de monde: je veux voir comment il agit.

INCONNU.

C'est-à-dire où règnent la guerre et les femmes. Voyons! l'Espagne,
l'Italie,--les nouvelles terres atlantiques,--l'Afrique et tous ses
Maures. En vérité, il y a peu de choix: toutes les races sont maintenant
et partout, comme à l'ordinaire, acharnées les unes contre les autres.

ARNOLD.

J'ai entendu dire des merveilles de Rome.

INCONNU.

Fort bon choix!--le meilleur que l'on puisse faire sur la terre depuis
que Sodome n'est plus. Le champ est vaste; car le Franc, le Hun,
l'Espagnol, descendant des antiques Vandales, se jouent en ce moment sur
les brûlans rivages de ce jardin de l'univers.

ARNOLD.

Quelle sera notre manière de voyager?

INCONNU.

Nous prendrons de bons coursiers, comme des gens de distinction. Holà!
mes chevaux! Jamais il n'en fut de meilleurs depuis ceux qui jetèrent
dans le Pô Phaéton. Et nos pages aussi!

(Deux pages entrent avec quatre chevaux noirs.)

ARNOLD.

Oh! la belle chose.

INCONNU.

C'est la plus noble race. Osez lui comparer celle de Barbarie ou vos
Kochlani de l'Arabie.

ARNOLD.

Le flocon vaporeux qui s'échappe de leurs fiers naseaux embrase l'air
lui-même; des jets de flamme, semblables à des essaims de vers luisans,
se balancent autour de leur crinière, ainsi que par un rayon de soleil
des insectes vulgaires entourent nos vulgaires coursiers.

INCONNU.

Montez, monseigneur; eux et moi nous sommes à votre service.

ARNOLD.

Et ces pages aux yeux noirs,--quels sont leurs noms?

INCONNU.

C'est vous qui les baptiserez.

ARNOLD.

Comment, dans l'eau sainte?

INCONNU.

Pourquoi pas? le plus grand pécheur est le saint le plus accompli.

ARNOLD.

Ils sont bien beaux; et certes ils ne peuvent être des diables.

INCONNU.

Qui en doute? Le diable est toujours hideux, et votre beauté n'a jamais
rien de diabolique, n'est-ce pas?

ARNOLD.

Je nommerai Huon celui qui porte le cor doré et une figure si fraîche et
si radieuse, car, il a le regard du charmant enfant perdu dans les bois,
et qu'on n'a jamais retrouvé; quant à l'autre, plus brun et plus
soucieux, qui ne sourit jamais, mais garde l'air sérieux et cependant
calme de la nuit, il s'appellera Memnon, comme ce roi d'Égypte dont la
statue rend une fois chaque jour un son harmonieux. Mais vous?

INCONNU.

J'ai dix mille noms, et deux fois autant d'attributs; mais puisque j'ai
pris une forme humaine, je porterai un nom d'homme.

ARNOLD.

Et qui tiendra plus de l'homme que le corps lui-même, bien qu'il m'ait
appartenu.

INCONNU.

Alors, appelez-moi César.

ARNOLD.

Comment! ce nom est le signe de l'empire, et il ne fut porté que par les
maîtres du monde.

INCONNU.

C'est par cela même qu'il convient parfaitement au diable déguisé, tel
du moins que vous me supposez: à moins pourtant que vous n'aimiez mieux
me prendre pour le pape.

ARNOLD.

Va donc pour César. Pour moi je veux garder le simple nom d'Arnold.

CÉSAR.

Nous y ajouterons un titre:--le comte Arnold. Il n'a rien de
disgracieux, et il fera un bon effet sur un billet doux.

ARNOLD.

Ou dans une proclamation devant un champ de bataille.

CÉSAR, chantant.

A cheval, à cheval! Mon coursier noir frappe la terre et dévore
l'espace! Il n'est pas de jeune étalon de l'Arabie qui connaisse mieux
celui qu'il doit porter. Plus léger à mesure qu'il s'élève davantage,
les montagnes ne retarderont pas sa course: il ne bronchera pas dans les
marais; il ne sera pas dépassé dans la plaine, l'onde ne le fera pas
tomber; le bord d'un ruisseau ne le décidera pas à s'arrêter pour
étancher sa soif. Dans l'arène, il ne perdra pas sa respiration; dans le
combat, rien ne pourra le lasser; il traversera les pierres aiguës. Ni
le tems, ni la fatigue ne pourront l'abattre. L'étable ne lui ôtera pas
son ardeur; et toujours ses pieds rapides lutteront avec les ailes du
griffon. Quoi de plus doux qu'un pareil voyage? A cheval, à cheval!
Jamais l'écume ne blanchira le mors, jamais la poussière ne souillera
les crins de nos noirs coursiers. Faut-il courir ou voler des Alpes au
Caucase? dans un clin d'oeil nous aurons franchi l'espace qui les
sépare.

(Ils montent sur leurs chevaux et disparaissent.)


SCÈNE II.

(La scène représente un camp sous les murs de Rome.)

ARNOLD et CÉSAR.


CÉSAR.

Nous voilà donc arrivés.

ARNOLD.

Oui; mais mes pieds ont foulé des cadavres: mes yeux sont encore pleins
de sang.

CÉSAR.

Essuyez-les donc et voyez clair. Comment, n'êtes-vous pas un conquérant?
N'êtes-vous pas le chevalier favori, le volontaire compagnon du vaillant
Bourbon, jadis connétable de France, et qui bientôt sera maître d'une
ville qui, sous les empereurs, était la maîtresse du monde ancien?

ARNOLD.

Comment, monde ancien? Est-ce qu'il y en a de nouveaux?

CÉSAR.

Oui, pour vous; vous éprouverez bientôt qu'il en existe, aux richesses
et aux maladies que vous lui devrez; une moitié du globe donnera le
titre de nouveau à l'autre moitié, parce que vous ne comprenez que le
frivole et douteux rapport de vos yeux et de vos oreilles.

ARNOLD.

Et j'ajoute à ce rapport une foi complète.

CÉSAR.

A votre aise; vous lui devrez d'agréables erreurs, et cela vaut mieux
qu'une vérité pénible.

ARNOLD.

Chien!

CÉSAR.

Homme!

ARNOLD.

Diable!

CÉSAR.

Votre humble et obéissant serviteur.

ARNOLD.

_Maître_, dirais-tu avec plus de raison; tu m'as traîné jusqu'ici à
travers des tableaux de carnage et de débauche.

CÉSAR.

Où donc voudrais-tu être?

ARNOLD.

Oh! en paix.--Oui, en paix!

CÉSAR.

Et qui peut se flatter d'y être? Depuis l'étoile jusqu'au ver rampant,
la vie est partout en mouvement, et la commotion est encore le dernier
signe de la vie. La planète tourne jusqu'à ce qu'elle devienne comète,
et que dans sa course vagabonde elle hâte la destruction des autres
planètes. L'humble ver poursuit sa vie rampante aux dépens de
l'existence d'autres objets: mais comme eux, il faut qu'il vive et qu'il
meure esclave de celui qui l'a créé pour vivre et mourir. Il vous faut
obéir au maître de toute chose, à l'invariable nécessité: contre ses
arrêts, la révolte ne réussit pas.

ARNOLD.

Mais quand elle vient à réussir?

CÉSAR.

Ce n'est plus la révolte.

ARNOLD.

L'emportera-t-elle aujourd'hui?

CÉSAR.

Le Bourbon a donné des ordres pour l'assaut; au rayon du jour on sera à
l'ouvrage.

ARNOLD.

Hélas! et la ville succombera-t-elle? Je vois la demeure gigantesque du
vrai Dieu; je vois Saint-Pierre, son fidèle serviteur, élancer son dôme
dans le firmament où le Christ monta lui-même en laissant sur la terre
un gage de bonheur et de gloire dans le sang qu'il avait répandu sur une
croix (instrument de torture pour lui, Dieu et fils de Dieu, mais unique
consolation des faibles mortels).

CÉSAR.

Il est là et il y sera.

ARNOLD.

Quoi?

CÉSAR.

Le crucifix et une foule d'autels qui resplendissent dans des lieux
moins élevés: il y a encore çà et là sur les murailles des couleuvrines
et des arquebuses; et que n'y voit-on pas, excepté les hommes qui y
mettent le feu pour tuer d'autres hommes?

ARNOLD.

En serait-il donc fait de ces colonnades presque divines? de ces
pilastres soutenant des murailles indestructibles? du théâtre où
s'asseyaient les empereurs et leurs sujets (des sujets _romains_) pour y
contempler le combat des rois du désert et des forêts; quand le lion et
l'indomptable sanglier venaient joûter dans l'arène, pour y remplacer
les hommes qui de tous côtés étaient soumis à la ville éternelle; alors
que les bois payaient leur tribut d'existence à ces amphithéâtres et se
réunissaient aux citoyens de la Dacie pour contribuer par leur trépas à
l'amusement d'une minute, et pour arracher enfin à leurs bourreaux cette
exclamation: _un autre, quelqu'autre gladiateur_?

CÉSAR.

De quoi voulez-vous parler? de la ville ou de l'amphithéâtre; d'une
église, ou de toutes? car vous confondez toutes ces choses et vous me
confondez moi-même.

ARNOLD.

Demain avec le chant du coq sonnera l'assaut.

CÉSAR.

Qui, s'il finit avec le premier accent du rossignol du soir, offrira
quelque chose d'inoui dans les annales des grands siéges: car les hommes
ne saisissent guère leurs proies qu'après de longues peines.

ARNOLD.

Le soleil s'avance avec autant de calme et peut-être plus beau qu'il ne
se montra sur Rome, le jour que Rémus franchit son mur.

CÉSAR.

Je l'ai vu en ce moment.

ARNOLD.

Vous?

CÉSAR.

Oui, monsieur, vous oubliez que je suis un esprit, ou que du moins je
l'étais avant de prendre votre corps abandonné et d'avilir mon nom. A
présent je suis César et bossu. Eh bien! le premier des Césars était une
tête chauve, et ses lauriers lui plaisaient bien mieux comme perruque
(ainsi le dit l'histoire), que comme signe de gloire. Ainsi va le monde,
mais nous n'en serons pas moins joyeux. J'ai donc vu tel que je suis
votre Romulus tuer son propre frère, fruit jumeau des mêmes entrailles;
et pourquoi? parce qu'il franchit un fossé (car alors il n'y avait pas
de murs autour de Rome aujourd'hui si orgueilleuse). Ainsi le premier
ciment de Rome fut le sang d'un frère, et quand le sang de ses enfans
coulerait en flots assez larges pour donner la teinte la plus rouge aux
jaunes ondes du Tibre, ce ne serait rien encore auprès des torrens de
sang que les avides descendans du fratricide ont fait couler sur la
terre pendant tant de siècles.

ARNOLD.

Mais que peut-on reprocher aux arrière-petits-fils de Romulus, eux qui
vécurent dans la paix du ciel et dans les retraites de la piété?

CÉSAR.

Et qu'avaient-ils fait, ceux que les anciens Romains
exterminèrent?--Mais écoutons.

ARNOLD.

Ce sont des soldats: ils chantent une ronde insouciante, à la veille de
tant de trépas, du leur peut-être.

CÉSAR.

Et pourquoi ne chanteraient-ils pas aussi bien que des cygnes? Ceux-ci
du moins sont noirs; on n'en peut douter[loc23].

[Note loc23: L'armure de fer dont les soldats étaient couverts les
faisait paraître noirs de la tête aux pieds. César fait ici allusion à
ce vers de Juvénal devenu proverbe:

        _Rara avis in terris, nigroque similluna cycno._]

ARNOLD.

Vous êtes savant, je m'en aperçois.

CÉSAR.

Oui, je connais ma grammaire. Je fus élevé pour être moine: j'étais
autrefois versé dans la connaissance des lettres étrusques, aujourd'hui
oubliées, et--si je voulais me rappeler--j'expliquerais leurs
hiéroglyphes plus clairement que votre alphabet.

ARNOLD.

Et que ne le faites-vous?

CÉSAR.

Il me convient mieux de résoudre en hiéroglyphes votre alphabet; et
j'imite en cela vos hommes d'état, vos prophètes, prêtres, docteurs,
alchimistes, philosophes et tant d'autres qui, sans avoir besoin d'une
nouvelle confusion des langues, ont édifié plus de Babels que les
bégayans maçons sortis de la fange du déluge, quand ils renoncèrent à
leur œuvre et se dispersèrent. Et pourquoi? pourquoi, je vous prie?
parce que nul d'entre eux ne comprenait plus son voisin. Ils sont bien
plus sages aujourd'hui! La déraison, le non-sens n'est plus capable de
les diviser: le _non-sens_! c'est leur compagnon fidèle, leur
Shibboleth, leur Koran, leur Talmud; leur talisman cabalistique! c'est
l'excellente base sur laquelle ils aiment le mieux bâtir--

ARNOLD l'interrompant.

Oh! railleur éternel! silence! Comme la voix rauque des soldats se
transforme, dans le lointain, en un chant solennel et sublime! Écoutons!

CÉSAR.

Oui, autrefois j'ai entendu les anges chanter.

ARNOLD.

Et les démons hurler.

CÉSAR.

De concert avec les hommes. Mais écoutons. J'aime tous les genres de
musique.

CHOEUR DES SOLDATS.

Les bandes noires ont franchi les Alpes et leurs monceaux de neiges.
Bourbon, le ravisseur, les conduit; ils ont passé le large fleuve du Pô.
Nous avons battu tous nos ennemis, nous avons fait prisonnier un roi,
nous n'avons tourné le dos à personne; nous avons donc bien le droit de
chanter. A jamais, vive à jamais Bourbon! quoique sans un sou vaillant,
nous ne montrerons que plus d'ardeur à escalader ces vieilles murailles.
Guidés par Bourbon, nous allons au point du jour entourer les portes,
les briser ou tomber sur elles. En montant tous d'un pied ferme sur
l'échelle, nous pousserons des cris de joie; la mort seule restera
muette. Guidés par Bourbon, nous monterons sur les murs de la vieille
Rome: et qui pourrait alors calculer la dépouille de chaque maison? En
avant, en avant, guidés par les lis! et tombent les clefs du tremblant
pontife! Nous nous reposerons à notre aise dans la vieille Rome aux sept
montagnes: ses rues seront ensanglantées, son Tibre prendra la couleur
rouge, et ses temples sonores répéteront le bruit de notre marche. C'est
Bourbon, c'est Bourbon, c'est Bourbon qui nous protége! c'est avec nos
chants que nous battrons la charge! Le feu en avant, l'Espagne pour
avant-garde, puis viendront nos divers compagnons: près de l'Espagnol
retentiront les tambours de la Germanie, et la pointe des lances
italiennes sera couchée sur le sein de leur patrie. Pour nous, notre
chef vient de la France, il a fait la guerre à son frère. C'est Bourbon,
oui c'est Bourbon, sans feu ni lieu, c'est Bourbon qui va nous conduire
au sac de Rome[b3].

CÉSAR.

Voilà un chant dont les assiégés, il me semble, doivent peu s'effrayer.

ARNOLD.

Sans doute, si nos soldats sont fidèles aux paroles du chœur. Mais voici
le général entouré de ses chefs et de ses confidens. Généreux rebelle!

(Le connétable de Bourbon entre avec les siens, etc., etc.)

PHILIBERT.

Comment donc, noble prince, vous n'êtes pas content?

BOURBON.

Pourquoi le serais-je?

PHILIBERT.

La plupart des hommes le seraient à la veille d'une conquête telle que
celle qui se prépare.

BOURBON.

Si ma sécurité était complète!

PHILIBERT.

Ne doutez pas des soldats; les murs seraient de diamant qu'ils sauraient
bien les briser. La meilleure artillerie c'est la faim.

BOURBON.

Ma plus faible crainte est de les voir échouer. Comment, comment
seraient-ils repoussés, avec Bourbon pour leur chef, et pour aiguillon
leur violent appétit?--Ces vieux murs seraient des montagnes, et ceux
qui les gardent les anciens dieux de la fable, que je ne craindrais rien
de mes Titans;--mais aujourd'hui--

PHILIBERT.

Eh bien! ce sont des hommes qui se battent contre des hommes.

BOURBON.

Sans doute, mais ces murs ont vu autrefois des siècles merveilleux! Ils
ont enfanté des grandes ames; la terre ancienne et l'ombre vivante de
l'impérieuse Rome est peuplée de ces nobles guerriers; je crois les voir
marcher le long des remparts de la cité éternelle, et m'adjurer par leur
sang glorieux, avec leurs mains privées de vie, de ne pas les approcher.

PHILIBERT.

N'y songez pas! Voudriez-vous fuir devant des fantastiques menaces de
fantômes?

BOURBON.

Ils ne me menacent pas: j'affronterais, il me semble, la menace d'un
Seylla; mais ils rapprochent et lèvent, puis laissent retomber leurs
mains glacées; et leurs visages maigres, leurs regards d'aspics
fascinent les miens. Regardez là!

PHILIBERT.

Je vois des créneaux élevés.

BOURBON.

Et là?

PHILIBERT.

Pas même une garde en perspective; ils se tiennent à l'écart derrière
les parapets, à l'abri des balles de nos lansquenets qui pourraient les
atteindre dans le crépuscule.

BOURBON.

En vérité vous êtes aveugle.

PHILIBERT.

Pour ne rien voir au-delà de ce qui est visible.

BOURBON.

Un millier d'années ont envoyé tous leurs grands capitaines sur ces
murs;--le dernier Caton s'y trouve déchirant ses entrailles plutôt que
de survivre à la liberté du pays que je veux enchaîner; et le premier
César, en habit de triomphateur, court de créneaux en créneaux.

PHILIBERT.

Faites donc la conquête des murs pour lesquels il fit tant d'exploits,
et vous serez plus grand que lui.

BOURBON.

Vous dites vrai, je le ferai ou j'y perdrai la vie.

PHILIBERT.

Vous ne le pouvez pas; mourir dans une telle entreprise, c'est moins la
mort que l'aurore d'un jour éternel.

(Le comte Arnold et César s'avancent.)

CÉSAR.

Ceux qui ne sont que des hommes, ne peuvent-ils donc supporter l'ardeur
brûlante de cette gloire, objet de leur ambition?

BOURBON.

Ah! salut au sardonique bossu! salut à son maître, l'astre de beauté de
notre armée, le vaillant aussi bien que le beau, le généreux comme
l'aimable!

Avant la prochaine matinée nous saurons vous trouver de l'ouvrage à tous
deux.

CÉSAR.

Avec la permission de votre altesse vous n'en trouverez pas moins pour
vous-même.

BOURBON.

Et dans ce cas, petit bossu, je ne serai pas le dernier à mon poste.

CÉSAR.

Bossu! vous pouvez le dire; car, en votre qualité de général, placé sur
les derrières de l'armée, vous avez pu voir mon dos; mais, quant à vos
ennemis, ils ne le connaissent pas encore.

BOURBON.

Voilà, je l'avoue, une bonne repartie; je l'avais provoquée.--Quoi qu'il
en soit, la poitrine de Bourbon fut et sera toujours aussi avancée en
face du danger que la vôtre, quand vous seriez le diable.

CÉSAR.

Oh! si je l'étais, je me serais bien gardé de venir ici.

PHILIBERT.

Pourquoi donc?

CÉSAR.

C'est que la moitié de vos bandes valeureuses ne tardera guère à se
donner hardiment à lui, et que l'autre moitié lui sera dépêchée plus
promptement encore et avec autant de certitude.

BOURBON.

Arnold, votre vilain ami est aussi serpent dans ses paroles que dans ses
actions.

CÉSAR.

Votre altesse ne me rend pas justice. Le premier serpent était un
flatteur, et je ne le suis pas; quant à mes actions, je ne pique
qu'après avoir été piqué.

BOURBON.

Vous êtes brave, et cela me suffirait; vous avez la parole aiguë et
l'action prompte, c'est encore mieux. Je ne suis pas seulement un
soldat, mais encore le camarade des soldats.

CÉSAR.

Altesse, c'est une mauvaise compagnie, plus mauvaise même pour amis que
pour ennemis; attendu qu'avec les premiers les relations sont plus
durables.

PHILIBERT.

Eh bien! drôle, tu deviens insolent au-delà du privilége d'un bouffon.

CÉSAR.

Véridique, voulez-vous dire. Et bien je mentirai:--la chose est aussi
facile; et vous allez me louer, car je vous déclare un héros.

BOURBON.

Laissez-le, Philibert: il est brave, et toujours, avec cette face
hideuse et la montagne de ses épaules, on l'a vu le premier au feu et
sur le champ de bataille. Il supporte patiemment la faim; et, quant à sa
langue, notre camp jouit d'une parfaite licence. Et pour moi, j'aime
mieux l'aiguillon pénétrant d'un spirituel railleur que les imprécations
lourdes et grossières d'un esclave affamé, mécontent et désespéré, qui
reste sourd à tout autre argument qu'une table bien garnie, du vin, du
sommeil, et quelques maravédis qu'il prend pour une véritable richesse.

CÉSAR.

Il serait à désirer que les princes de la terre n'en demandassent pas
davantage.

BOURBON.

Allons, silence!

CÉSAR.

Oui, mais non pas inaction; usez vous-même de paroles, vous en avez peu
à dire.

PHILIBERT.

Que prétend cet effronté bavard?

CÉSAR.

Bavarder, comme tant d'autres prophètes[b4].

BOURBON.

Aussi, Philibert, pourquoi le vexer? N'avez-vous rien de mieux à penser?
Arnold! demain je donne l'assaut.

ARNOLD.

Je le savais déjà, monseigneur.

BOURBON.

Et vous me suivrez?

ARNOLD.

Oui, puisqu'il m'est défendu de conduire.

BOURBON.

Il est nécessaire, pour donner toute l'intrépidité possible à notre
armée épuisée, que son chef mette le premier le pied sur le premier
degré de l'échelle la plus avancée.

CÉSAR.

Et sur le dernier; espérons-le du moins. A ce prix, il obtiendra la
récompense de ses efforts.

BOURBON.

Demain, la première capitale du monde peut être à nous. A travers toutes
les révolutions, la ville aux sept montagnes a retenu sur les autres
peuples son empire; les Césars n'ont cédé qu'à Alaric, et les Alarics ne
cédèrent qu'aux pontifes: mais Romains, Goths ou pontifes, tous furent
également les maîtres du monde. Civilisés, barbares ou sacrés; les murs
de Romulus n'ont pas cessé d'être le cirque d'un empire. Eh bien! leur
tour est passé, le nôtre est venu; espérons que nous saurons aussi bien
combattre et mieux gouverner qu'eux.

CÉSAR.

Certainement; les camps sont l'école des vertus civiles. Et que
prétendez-vous faire de Rome?

BOURBON.

Ce qu'elle fut jadis[b5].

CÉSAR.

Au tems d'Alaric?

BOURBON.

Non, vil esclave! au tems du premier César dont vous portez le nom comme
tant de dogues.

CÉSAR.

Et de rois. C'est un beau nom pour tous les animaux de chasse.

BOURBON.

Il y a vraiment un démon dans cette langue amère et sanglante. Ne
seras-tu jamais sérieux?

CÉSAR.

Jamais, la veille d'une bataille: ce ne serait pas être bon soldat. Que
le général soit pensif, à la bonne heure; nous autres aventuriers, nous
devons redoubler d'enjouement. Et pourquoi nous attrister? Notre déité
tutélaire, sous la forme du général, veille pour nous. Loin des camps la
réflexion! Si les soldats songeaient à en faire, vous pourriez bien
tenter seul d'entrouvrir ces murailles.

BOURBON.

Raillez à votre aise, c'est du moins un avantage en vous que vous ne
vous en battez pas plus mal.

CÉSAR.

Merci de la liberté! Aussi bien, c'est la seule paie que j'ai reçue au
service de votre altesse.

BOURBON.

Eh bien! monsieur, demain vous pouvez vous payer de vos mains. Regardez
ces tours; elles renferment nos trésors. Mais, Philibert, il faut tenir
un conseil. Arnold, nous y désirons votre présence.

ARNOLD.

Prince, au conseil comme en campagne, vous pouvez compter sur moi.

BOURBON.

Nous nous en félicitons doublement. Au point du jour vous remplirez un
poste de confiance.

CÉSAR.

Et moi?

BOURBON.

Vous courrez avec Bourbon après la gloire. Bon soir.

ARNOLD, à César.

Prépare pour l'assaut notre armure, et va m'attendre dans ma tente.

(Sortent Bourbon, Arnold, Philibert, etc.)

CÉSAR, seul.

Dans ta tente! crois-tu m'échapper, parce que tu ne me verras plus? Ou
penses-tu que le hideux étui qui contenait ton principe de vie soit pour
moi autre chose qu'un masque? Voilà donc les hommes! les héros! les
chefs! la fleur des bâtards d'Adam! Telle est la conséquence de la
faculté de penser, accordée à la matière, substance indocile, méditant
dans la confusion, agissant de même, en un mot, toujours retombant dans
son élément primitif. Fort bien; je vais jouer avec ces pauvres
marionnettes: c'est du moins, pour un esprit comme moi, le passe-tems
d'une heure ennuyeuse. Quand je serai las, j'ai affaire dans les
étoiles, que ces pauvres créatures imaginent faites pour leurs beaux
yeux. Ce serait un bon tour d'en faire éclater une au milieu d'eux, et
de mettre ainsi le feu sur et sous leur nichée. Comme alors on verrait
toutes ces fourmis s'agiter sur le sol brûlant, et tout à coup cessant
de mutuellement s'égorger, se réunir pour la première fois dans une
oraison universelle! Ah! ah! ah!

(Il éclate de rire, et s'éloigne.)

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.



                            DEUXIÈME PARTIE.


SCÈNE PREMIÈRE.

(La scène est devant les murs de Rome. Assaut. L'armée est en mouvement
avec des échelles pour franchir les murailles. Bourbon s'avance le
premier, avec une écharpe blanche sur son armure[b6].)


CHOEUR D'ESPRITS dans les airs.

I.

Voici le matin; mais il est sombre et couvert. Où fuit la silencieuse
alouette? Où s'est retiré le soleil nébuleux? Est-ce bien là le jour? Le
regard de la nature semble planer avec tristesse sur la cité noble et
sacrée; mais au dehors frémit un tocsin qui doit émouvoir les saints
renfermés dans l'enceinte, et ranimer les cendres héroïques éparses
autour des jaunes ondes du Tibre. Réveille-toi, génie des sept
montagnes, avant que tes bases ne soient ébranlées!

II.

Entendez-vous le bruit pressé des pas? Mars conduit chaque ébranlement!
Les pieds se meuvent d'un commun accord comme les marées sous
l'influence lunaire. Ils courent à la mort avec la régularité des eaux
roulantes, alors que les vagues, s'élevant au-dessus des puissantes
digues sans que leur ordre soit troublé, viennent se briser les unes
après les autres. Entendez-vous le froissement des armures? Baissez vos
regards sur chaque guerrier; comme son œil ardent menace ces remparts!
Considérez chacun des degrés de chaque échelle, semblable aux raies qui
sillonnent le corps d'une sinistre couleuvre.

III.

Considérez ces murs, hérissés sans intervalle de redoutables défenses.
Tout à l'entour, de loin et de près, s'entrouvre la noire bouche des
canons; brille le fer des lances, brûlent des mèches, se chargent les
mousquets, et le tout pour vomir bientôt la mort. Tous les vieux
instrumens de carnage, réunis à ce que l'industrie des hommes a
nouvellement découvert, sont ici disposés comme un innombrable troupeau
de sauterelles. Ombre de Rémus! ce jour sera terrible comme celui du
crime de ton frère. Les chrétiens viennent combattre contre le temple du
Christ: lui faudra-t-il subir la même destinée que toi?

IV.

Près,--près, plus près encore! Tel le tremblement de terre ébranle les
montagnes, d'abord par une secousse légère et sourde comme les premiers
sillonnemens de l'onde; ensuite avec un fracas terrible et prolongé,
jusqu'à ce que les rochers soient réduits en poussière; ainsi se
précipite en avant l'armée! Illustres guerriers, héros dont le renom vit
encore; ombres éternelles, premières fleurs des sanglantes, prairies qui
entourent Rome, Rome la mère d'un peuple unique! ne sortirez-vous pas de
votre assoupissement, quand les nations, dans leurs querelles, vont
traîner la charrue sur vos lauriers! Mais vous qui avez pleuré sur le
bûcher de Carthage, ne versez pas de larmes; applaudissez! Rome pleure à
son tour[loc24].

[Note loc24: On dit que Scipion, le second Africain, répéta un vers
d'Homère et pleura sur l'embrasement de Carthage. Il eût mieux fait de
lui accorder une capitulation.

(_Note de Lord Byron_.)]

V.

En avant se précipitent les nations diverses! La famine depuis long-tems
remplace leurs denrées; la haine et la faim dans le cœur, ils se
poussent devers les murailles comme une troupe de loups, et plus
terribles encore. Ah! ville de gloire, vas-tu donc devenir un objet de
pitié! Il faut tous, Romains, combattre comme vos pères! Comparé aux
noirs bandits de Bourbon, Alaric était un vainqueur miséricordieux.
Lève-toi, cité éternelle! lève-toi! Porte de tes mains, la flamme sous
tes portiques, plutôt que de laisser ces infâmes ennemis souiller de
leur présence le dernier de tes foyers.

VI.

Oh! voyez-vous ce spectre ensanglanté! Pour les fils d'Ilion, il n'est
plus d'Hector; les enfans de Priam aimaient leur frère; et le fondateur
de Rome méconnut sa mère, quand, par un crime que rien ne dut expier, il
plongea le fer dans le cœur de son frère jumeau. Voyez l'ombre
gigantesque se prolonger haute et large sur les remparts! Quand il
traversa pour la première fois tes fossés, tu entrevis, ô Rome
naissante, le jour de ta ruine. Vainement aujourd'hui t'éleverais-tu
dans les airs à l'égal de Babel, tu n'arrêterais pas ses pas; et du haut
de ton plus superbe dôme, voici déjà Rémus qui réclame de toi vengeance.

VII.

Voilà qu'ils te franchissent dans leur fureur, merveille du monde! Le
feu, la fumée, la clameur infernale t'environnent! la mort se fait jour
à travers et sous tes murs. Le fer commence à froisser un autre fer;
plus bas l'échelle gémit, étincelante sous une charge d'acier qui
s'écroule à ses pieds au milieu de mille blasphêmes. De rechef, chaque
guerrier immolé est soudain remplacé par un autre; le sang mélangé de
l'Europe abreuve tes fossés. Tes murs peuvent s'écrouler, ô Rome, mais
tes champs doivent se réjouir de l'engrais qu'on leur prodigue. Mais
hélas! ô Rome, tes foyers!--silence! En proie même à tant d'angoisses,
tu combats encore comme jadis tu avais coutume de vaincre.

VIII.

Pénates antiques, un effort de plus! n'abandonnez pas à la cruelle Até
vos fumans foyers. Un effort de plus, ombres de héros! ne cédez pas
ainsi à des Nérons étrangers. L'impie qui tua sa mère et répandit le
sang de Rome était du moins votre concitoyen; c'était un Romain qui
donnait aux Romains des fers,--et Brennus ne put vous livrer à ses
barbares.--Encore un effort, ames des saints et des martyrs: levez-vous!
vos titres sont les plus respectables. Puissantes divinités, voilà vos
temples écroulés et toujours imposans, même dans leurs débris.
Fondateurs glorieux de ces autels du Christ et de la vérité, frappez
ceux qui vous menacent. Tibre, que tes torrens attestent l'horreur dont
la nature même est saisie. Que chaque cœur entr'ouvert, mais palpitant
encore, se retourne comme le lion mortellement frappé. Rome! sois
convertie en une tombe immense; mais sois jusqu'au dernier moment la
Rome des Romains!

(Bourbon, Arnold, César et autres arrivent au pied du mur. Arnold se
dispose à planter son échelle.)

BOURBON.

Arrêtez, Arnold, je suis devant.

ARNOLD.

Non pas, monseigneur.

BOURBON.

Arrêtez, monsieur, je l'exige. Suivez-moi! Je suis fier d'un tel
compagnon; mais je ne veux pas ici de guide. (Il plante son échelle et
commence à monter.) Allons, mes enfans, en avant! (Il est frappé et
tombe.)

CÉSAR.

Et de lui!

ARNOLD.

Puissances éternelles! comment soutenir le courage de l'armée?--Mais
vengeance! vengeance!

BOURBON.

Ce n'est rien. Donnez-moi votre main. (Il prend la main d'Arnold et se
relève; mais en mettant le pied sur l'échelle il retombe encore.)
Arnold, je suis perdu. Cachez mon sort,--tout ira bien;--mais cachez-le;
jetez mon manteau sur ce qui sera dans peu de la poussière; il ne faut
pas que les soldats voient cela[b7].

ARNOLD.

Il faut vous emporter; j'ai besoin de l'aide de--

BOURBON.

Non, mon brave ami, la mort plane sur moi. Mais une vie! qu'est-ce que
cela? L'ame de Bourbon vous guidera encore; ayez soin seulement de leur
laisser ignorer que je ne sois plus qu'un cadavre; et quand ils n'auront
plus d'ennemis devant eux, vous ferez ce qu'il vous plaira.

CÉSAR.

Votre altesse ne voudrait-elle pas baiser la croix? Nous n'avons pas ici
de prêtre; mais le pommeau de cette épée peut vous en servir:--il en a
bien servi pour Bayard[b8].

BOURBON.

Méchant valet! oses-tu bien _le_ nommer en ce moment! mais je l'ai
mérité.

ARNOLD, à César.

Vilain, ne parlez pas davantage.

CÉSAR.

Comment! voilà qu'un chrétien meurt, et je ne pourrais lui offrir un
chrétien _vade in pace_?

ARNOLD.

Silence! Les voilà donc glacés ces yeux qui pouvaient regarder le monde
entier, sans voir rien de comparable à eux!

BOURBON.

Arnold, si jamais tu voyais la France,--mais hâte-toi, l'assaut devient
plus vif,--une heure de plus, une minute, et je mourrais dans
l'intérieur de la ville. Éloignez-vous, Arnold, loin d'ici! vous perdez
du tems, ils vont gagner Rome sans vous.

ARNOLD.

Et sans vous!

BOURBON.

Non, non, je les conduirai encore en esprit. Couvre mon cadavre, et ne
dis pas que j'aie cessé de respirer. Adieu! sois vainqueur!

ARNOLD.

Mais, dois-je vous laisser ainsi?

BOURBON.

Il le faut,--Adieu! nos gens gagnent de l'avance.

(Bourbon meurt.)

CÉSAR, à Arnold.

Allons, comte, à l'ouvrage.

ARNOLD.

Il est vrai, je pleurerai ensuite. (Arnold couvre d'un manteau le corps
de Bourbon, puis il s'écrie en montant à l'échelle.) Bourbon, Bourbon!
Sus, enfans, Rome est à nous!

CÉSAR.

Bonsoir, seigneur connétable; tu as été un homme. (César suit Arnold,
ils atteignent les créneaux; Arnold et César sont renversés.) Aimable
culbute! Votre seigneurie serait-elle blessée?

ARNOLD.

Non. (Il remonte à l'échelle.)

CÉSAR.

Voilà un bon limier, une fois qu'il est échauffé! et ce n'est pas là un
jeu d'enfant. Voyez comme il frappe! Sa main touche encore aux créneaux;
il s'y cramponne comme si c'était un autel; il y met le pied et--qu'y
a-t-il ici, un Romain? (Ici un homme tombe.) C'est le premier oiseau de
la couvée! Il est tombé sur le bord de son nid. Qu'y a-t-il donc,
camarade?

LE BLESSÉ.

Une goutte d'eau!

CÉSAR.

Nous n'avons, d'ici au Tibre, d'autre liquide que du sang.

LE BLESSÉ.

Je meurs pour Rome. (Il expire.)

CÉSAR.

C'est comme Bourbon; mais dans un autre sens. Voilà ces grands hommes!
voilà leurs immortels motifs! Mais je dois être au jeune dépôt qui m'est
confié; il est sans doute maintenant dans le Forum. A la charge!

(César franchit l'échelle; la toile tombe.)


SCÈNE II.

(La ville.--Combat dans les rues entre les assiégeans et les assiégés.
Les habitans fuient en désordre.)


CÉSAR, entrant.

Je ne puis trouver mon héros; il est perdu dans la foule héroïque qui
maintenant est à la poursuite des fuyards, ou se bat contre les
désespérés. Qu'avons-nous ici? un ou deux cardinaux, qui ne semblent pas
fort curieux du martyre. Quelle agilité dans ces vieilles jambes rouges!
Ils auraient bien fait de quitter leurs chausses, comme ils ont ôté
leurs chapeaux; ils cesseraient d'être pour les pillards un point de
mire. Laissons-les fuir, les ruisseaux de sang ne tacheront pas du moins
leurs bas: ils sont de la même couleur.

(Entre un parti de combattans.--Arnold est à la tête des assaillans.)

Le voici escorté des deux frères,--le sang et la gloire. Holà! arrêtez,
comte.

ARNOLD.

En avant! il ne faut pas qu'ils se rallient.

CÉSAR.

Je te le dis, ne sois pas trop emporté; il faut, pour l'ennemi fuyant,
un pont d'or. Je t'ai donné la beauté du corps et l'exemption de
plusieurs maladies corporelles, mais non mentales; je n'en avais pas le
pouvoir. Tout en te donnant la forme du fils de Thétis, je ne t'ai pas
plongé dans le Styx et je ne garantirais pas mieux contre l'ennemi ton
cœur chevaleresque que ne le fut le talon d'Achille. Ainsi donc, de la
prudence; et n'oublie pas que tu es encore un mortel.

ARNOLD.

Et qui, avec un peu d'ame, songerait à combattre, s'il était
invulnérable! Beau plaisir! Penses-tu que je m'attacherai au lièvre
quand j'entendrai rugir les lions?

(Arnold rentre dans la mêlée.)

CÉSAR.

Voilà bien un échantillon de l'humanité! Son sang est échauffé; il
serait bon, pour calmer sa fièvre, qu'on lui en tirât quelque peu.

(Arnold lutte contre un Romain qui se retire contre un portique.)

ARNOLD.

Rends-toi, esclave, je te ferai quartier.

LE ROMAIN.

Cela est bientôt dit.

ARNOLD.

Et fait: on connaît ma loyauté.

LE ROMAIN.

On connaîtra mes actions.

(Ils reprennent le combat; César avance vers eux.)

CÉSAR.

Comment, Arnold! arrête-toi, tu as affaire à un célèbre artiste, à un
sculpteur habile, et qui sait parfaitement manier l'épée et le poignard.
Il l'emporte sur toi, mon cher mousquetaire. C'est lui qui fit tomber
Bourbon du haut des remparts.

ARNOLD.

Oui, serait-il vrai? Il aura donc travaillé à son monument.

LE ROMAIN.

Je pourrais cependant en tailler pour de plus vaillans que vous.

CÉSAR.

Bien parler, mon homme de marbre! Benvenuto, tu as du talent dans les
deux parties, et celui qui tuera Cellini aura fait un ouvrage aussi
difficile que ceux que tu fis jamais avec les blocs de Carrare.

(Arnold désarme et blesse celui-ci, mais légèrement; ce dernier tire un
pistolet et fait feu, puis se retire et disparaît sous le portique.)

CÉSAR.

Comment vas-tu? C'est là, je pense, un avant-goût des sanglans festins
de Bellone?

ARNOLD, chancelant.

C'est une égratignure; donne-moi ton écharpe, il ne m'échappera pas.

CÉSAR.

Où est le coup?

ARNOLD.

Dans l'épaule; ce n'est pas le bras de l'épée,--et cela suffit. J'ai
soif: si j'avais un casque d'eau!

CÉSAR.

C'est en ce moment un liquide fort recherché; on n'en trouve pas
aisément.

ARNOLD.

Ma soif augmente, mais je connais un moyen de l'éteindre.

CÉSAR.

Elle, ou toi-même?

ARNOLD.

La chance est la même; je m'en rapporte aux dés. Mais je perds mon tems
à babiller; hâte-toi, je te prie. (César lui met son écharpe.) Et toi,
pourquoi tant d'insouciance? Ne veux-tu pas frapper aussi?

CÉSAR.

Vos anciens philosophes regardaient le genre humain en spectateurs des
jeux olympiques. Si je trouvais un prix digne d'être disputé, je
pourrais me montrer tel que Milon lui-même.

ARNOLD.

Oui, quand il se prit dans le chêne.

CÉSAR

J'affronterais une forêt, si je le trouvais bon. Je combats contre les
masses, ou pas du tout. En attendant, poursuis ton divertissement comme
moi le mien: je n'ai qu'a regarder, puisque mes ouvriers coupent
gratuitement ma moisson.

ARNOLD.

Exécrable démon! toujours le même.

CÉSAR.

Et toi, toujours homme.

ARNOLD.

Comment? je ne veux que me montrer tel.

CÉSAR.

Oui, tel que sont les hommes.

ARNOLD.

Que veux-tu dire?

CÉSAR.

Que tu sens et que tu vois.

(Arnold s'éloigne et se réunit aux combattans, divisés en masses
détachées. La toile tombe.)


SCÈNE III.

(L'église de Saint-Pierre. Intérieur. Le pape est à l'autel. Prêtres qui
l'environnent en confusion. Citoyens accourant pour trouver un refuge,
et poursuivis par la soldatesque.)

Entre CÉSAR.


UN SOLDAT ESPAGNOL.

Main-basse sur eux, camarades! Prenez-moi ces lampes; ouvrez jusqu'à
l'échine cette tête chauve et tonsurée! il a un rosaire d'or!

UN SOLDAT LUTHÉRIEN.

Vengeance! vengeance! Frappons d'abord, nous pillerons après;--c'est la
demeure de l'Ante-Christ.

CÉSAR, l'arrêtant.

Comment donc, schismatique! et que prétends-tu?

LE SOLDAT LUTHÉRIEN.

Au saint nom du Christ, détruire le superbe Ante-Christ! Je suis
chrétien.

CÉSAR.

Oui, un disciple qui forcerait le fondateur lui-même à renier sa
doctrine, s'il voyait quels sont ses prosélytes. Songe plutôt au
pillage.

LE SOLDAT LUTHÉRIEN.

C'est le diable, vous dis-je.

CÉSAR.

Chut! ne révèle pas ce secret; il ne manquerait pas de te reconnaître
pour être à lui.

LE SOLDAT LUTHÉRIEN.

Pourquoi le protéges-tu? Je le répète, c'est le diable, ou du moins le
vicaire du diable sur la terre.

CÉSAR.

C'est précisément pour cela: pourquoi chercher querelle à ses meilleurs
amis? Vous feriez mieux de vous tenir en repos; son heure n'est pas
encore venue.

LE SOLDAT LUTHÉRIEN.

C'est ce que l'on va voir.

(Le soldat luthérien s'avance vers le pape; un des gardes lui envoie un
coup de fusil qui le fait tomber au pied de l'autel.)

CÉSAR, au luthérien.

Je vous l'ai dit.

LE SOLDAT LUTHÉRIEN.

Est-ce que vous ne me vengerez pas?

CÉSAR.

Moi? non. Vous le savez, _la vengeance appartient au Seigneur_; et vous
voyez bien qu'il n'aime pas qu'on empiète sur lui.

LE SOLDAT LUTHÉRIEN, en mourant.

Ah! du moins si je l'avais tué, j'irais dans le ciel, environné d'une
éternelle gloire! Oh! mon Dieu! pardonne à la faiblesse d'un bras qui ne
l'a pu atteindre, et reçois dans ta miséricorde ton serviteur! C'est
encore un illustre triomphe; la superbe Babylone n'est plus; la
prostituée des sept montagnes a changé sa robe de pourpre contre des
cilices et des cendres.

CÉSAR.

Oui, et les tiennes parmi les autres. Bien fait, vieille Babel!

(Les gardes se défendent en désespérés; le pontife s'esquive par un
passage dérobé jusqu'au Vatican et au château Saint-Ange.)

CÉSAR.

Oui, c'est là se battre avec gloire! Allons, prêtres! allons, soldats!
Comme ils y vont de la voix et du geste! Je n'ai pas vu de pantomime
plus comique depuis la prise de la Juiverie par Titus. Mais c'était
alors le tour des Romains, aujourd'hui c'est celui de leurs ennemis.

SOLDATS.

Il s'est échappé; suivons-le.

AUTRE SOLDAT.

Ils ont barré l'étroit passage; il est obstrué de morts jusqu'à la
porte.

CÉSAR.

Je suis ravi qu'il ait échappé, et il doit bien, en partie, m'en rendre
grâces. Je ne voudrais pas que l'on abolît ses bulles;--ce serait perdre
la moitié de notre empire, et ces indulgences exigent un peu de
retour.--Non, non, il ne faut pas qu'il tombe; d'ailleurs son évasion
peut être la matière d'un miracle futur, et comme telle fortifier la
preuve de son infaillibilité. (S'adressant aux soldats espagnols.) Eh
bien! coupe-gorges, pourquoi vous arrêtez-vous? Si vous ne vous pressez
pas, vous ne trouverez plus un seul pieux grain d'or! Et _vous_ donc,
catholiques, retournerez-vous sans une seule relique d'un pareil
pélerinage? Les luthériens eux-mêmes ont une dévotion plus sincère.
Voyez comme ils dévalisent les châsses!

SOLDATS.

Par saint Pierre! il dit vrai; les hérétiques emporteront la meilleure
part.

CÉSAR.

Ce serait une honte! Allons, allons, aidez-les dans leur acte de piété.

(Les soldats se dispersent; les uns quittent l'église, tandis que
d'autres y entrent.)

CÉSAR.

Les voilà partis, et d'autres reviennent; ainsi coule vague sur vague ce
que ces malheureuses créatures appellent l'éternité. Elles pensent être
les brisans de cet océan, tandis qu'elles ne sont que de légères bulles,
engendrées par son écume. Maintenant autre chose.

(Entre Olympia poursuivie.--Elle embrasse l'autel.)

SOLDAT.

Elle est à moi.

AUTRE SOLDAT, s'opposant au premier.

Vous mentez; je l'ai troquée le premier; elle serait la nièce du pape
que je ne la céderais pas.

(Ils se battent.)

TROISIÈME SOLDAT, s'avançant vers Olympia.

Cessez vos réclamations; les miennes sont les meilleures.

OLYMPIA.

Monstre infernal, vous ne me toucherez pas vivante!

TROISIÈME SOLDAT.

Vivante ou morte.

OLYMPIA, embrassant un crucifix massif.

Respectez votre Dieu.

TROISIÈME SOLDAT.

Oui, quand il est en or, ma belle; c'est vôtre dot que vous serrez.

(Il s'avance vers elle, quand Olympia, en étreignant avec plus de force
le crucifix, l'ébranle et le fait tomber; dans sa chute, il renverse le
soldat.)

TROISIÈME SOLDAT.

Oh! grand Dieu!

OLYMPIA.

Ah! maintenant vous le reconnaissez.

TROISIÈME SOLDAT.

J'ai la tête cassée. Camarades! au secours! je n'y vois plus.

(Il meurt.)

AUTRES SOLDATS, accourant.

Tuez-la, quand elle aurait mille vies: elle a assassiné notre camarade.

OLYMPIA.

Mort désirable! Vous n'avez pas de vie à accorder que le dernier des
hommes ne puisse ravir. Grand Dieu! par ton fils qui nous a rachetés,
par la mère de ton fils, reçois-moi telle que je voudrais paraître à tes
yeux, digne d'elle, de lui et de toi!

(Entre Arnold.)

ARNOLD.

Que vois-je! Maudites bêtes féroces, arrêtez.

CÉSAR, à part et en riant.

Ah! ah! ah! voilà la justice; ces dogues ont les mêmes droits que lui.
Mais voyons comment cela finira.

SOLDATS.

Comte, elle a tué notre camarade.

ARNOLD.

Avec quelle arme?

SOLDATS.

Avec la croix sous laquelle il est tombé; regardez-le couché là, plutôt
comme un ver que comme un homme: elle l'a frappé à la tête.

ARNOLD.

En effet, voilà une femme aussi recommandable qu'un brave homme. Si vous
en étiez, vous auriez des respects pour elle. Mais éloignez-vous, et
rendez grâce à votre bassesse; c'est le seul dieu auquel vous deviez en
ce moment la vie. Si vous aviez touché un seul cheveu de ses tresses en
désordre, j'aurais fait dans vos rangs un plus grand jour que l'ennemi
lui-même. Loin d'ici, jackals! contentez-vous des os que le lion vous
jette, et ne tombez pas sur ceux qu'il ne vous accorde pas.

UN SOLDAT, en murmurant.

Alors le lion n'a qu'à vaincre pour lui-même.

ARNOLD, le frappant.

Séditieux! va te révolter dans l'enfer;--mais sur la terre tu auras
obéi. (Les soldats attaquent Arnold.)

ARNOLD.

Avancez! j'en suis ravi; je vous montrerai, lâches, comment il faut vous
commander, et quel est celui qui vous conduisit le premier sur les murs
que vous n'osiez escalader; jusqu'au moment où j'arborai ma bannière sur
le sommet. Vous êtes bien courageux maintenant que vous êtes dans la
ville.

(Arnold terrasse les plus avancés; les autres jettent leurs armes.)

SOLDATS.

Merci! merci!

ARNOLD.

Apprenez donc à l'accorder. À présent, vous ai-je montré qui vous
conduisit sur les créneaux de Rome?

SOLDATS.

Oui, nous l'avons vu et éprouvé; pardonnez l'erreur d'un moment dans le
feu de la victoire,--la victoire à laquelle vous nous avez guidés.

ARNOLD.

Éloignez-vous donc! rentrez dans vos quartiers; vous les trouverez
établis dans le palais Colonna.

OLYMPIA, à part.

Dans la maison de mon père!

ARNOLD aux soldats.

Laissez vos armes, elles vous seraient inutiles, la ville est rendue; et
songez bien à tenir vos mains nettes ou je trouverai, pour vous
rebaptiser, un ruisseau aussi rouge qu'en ce moment les eaux du Tibre.

SOLDATS; ils déposent leurs armes et s'éloignent.

Nous obéirons.

ARNOLD à Olympia.

Madame, vous n'avez plus rien à craindre.

OLYMPIA.

Je le croirais si j'avais un glaive; mais il n'importe pas,--la mort a
mille chemins; et le marbre qui couvre le pied de cet autel verra
ensanglanter ma tête avant que tu m'arraches de ces lieux. Homme, Dieu
te pardonne!

ARNOLD.

J'espère bien mériter son pardon et le tien lui-même; je ne t'ai pas
offensée.

OLYMPIA.

Tu ne m'as pas offensée! Qui donc a porté le fer et le feu dans ma
patrie? Tu ne m'as pas offensée! Qui donc a fait de la maison de mon
père une retraite de brigands? Et ce temple, et ce mélange du sang des
Romains et des saints? En vain voudrais-tu maintenant me protéger; il
n'en sera rien!

(Elle lève les yeux au ciel, s'enveloppe de sa robe et se dispose à se
précipiter de l'autel, du côté opposé à celui où se tient Arnold.)

ARNOLD.

Arrête, arrête, je jure...

OLYMPIA.

Épargne à ton ame déjà bien assez criminelle un serment que l'enfer
lui-même ne voudrait pas garantir. Je te connais.

ARNOLD.

Non, tu ne me connais pas, je ne suis pas de ces gens là, bien que--

OLYMPIA.

Je te juge par tes compagnons; Dieu te jugera tel que tu es
véritablement. Je te vois teint du sang de Rome; prends le mien, c'est
tout ce que tu peux espérer de moi. Ici, sur le marbre du temple où
l'eau sainte me baptisa fille de Dieu, je lui rends mon ame moins
sainte, sans doute, mais non moins pure que les fonts baptismaux ne
m'avaient rendue.

(Olympia étend une main vers Arnold d'un air dédaigneux, puis se
précipite de l'autel sur le marbre.)

ARNOLD.

Dieu éternel! je sens ta puissance! Au secours! au secours! Elle n'est
plus.

CÉSAR, approchant.

Me voici.

ARNOLD.

Toi! mais enfin sauve-la!

CÉSAR, l'aidant à soulever Olympia.

Elle a bien réussi; la chute a été sérieuse.

ARNOLD.

Ô ciel! elle ne respire plus.

CÉSAR.

S'il en est ainsi, je ne puis rien faire: il n'est pas en mon pouvoir de
ressusciter.

ARNOLD.

Vil esclave!

CÉSAR.

Esclave ou maître, c'est tout un; de bonnes paroles cependant ne sont
jamais déplacées, à mon avis.

ARNOLD.

Des paroles?--peux-tu venir à son aide?

CÉSAR.

Je veux bien l'essayer. Une aspersion d'eau bénite pourrait être utile.

(Il va puiser sur les fonts un peu d'eau dans son casque.)

ARNOLD.

Elle est souillée de sang.

CÉSAR.

Il n'en est pas dans ce moment de plus pure dans Rome.

ARNOLD.

Que de pâleur! Que de charmes! Comme elle repose sans vie! Oh toi!
modèle de toute beauté, je n'aime que toi, morte ou vivante.

CÉSAR.

C'est ainsi qu'Achille aimait Penthésiléa; il semble que vous avez
hérité de son cœur aussi bien que de sa figure; toutefois ce n'était pas
un doucereux.

ARNOLD.

Elle respire! Mais non; ce n'est rien que le dernier mouvement de vie
disputé à la mort!

CÉSAR.

Elle respire.

ARNOLD.

Le dirais-_tu_? Il serait donc vrai!

CÉSAR.

Vous me jugez bien:--le diable parle vrai plus souvent qu'on ne le
croit; mais il a un ignorant auditoire.

ARNOLD, sans l'écouter.

Oui, son cœur bat. Hélas! faut-il que le seul cœur que je voulusse voir
battre auprès du mien palpite aujourd'hui sous l'étreinte d'un assassin.

CÉSAR.

Voilà une sage réflexion, un peu tardive aujourd'hui. Où la
transporterons-nous? Je vous dis qu'elle vit.

ARNOLD.

Mais vivra-t-elle?

CÉSAR.

Autant que le peut la poussière.

ARNOLD.

Elle est donc morte?

CÉSAR.

Bah! bah! vous l'êtes aussi, et vous l'ignorez. Elle reviendra à la
vie--du moins à ce que vous prenez pour elle, et telle que vous êtes
vous-même; mais il faut recourir à des moyens humains.

ARNOLD.

Transportons-la dans le palais Colonna où j'ai fixé ma bannière.

CÉSAR.

Allons donc, il faut la soulever.

ARNOLD.

Doucement.

CÉSAR.

Aussi doucement que vous autres portez vos morts, sans doute parce
qu'ils ne peuvent plus souffrir des cachots.

ARNOLD.

Mais est-il bien vrai qu'elle vive?

CÉSAR.

Oh! ne craignez rien; mais si plus tard vous en avez regret, ne me le
reprochez pas.

ARNOLD.

Qu'elle vive, c'est assez!

CÉSAR.

L'esprit de sa vie est encore dans son sein, et peut y rester. Comte, je
vous obéis en toute chose; c'est ici pour moi un office nouveau, j'en ai
peu l'habitude; mais vous sentirez quel sincère ami vous avez dans celui
que vous nommez un diable. Sur la terre, vous avez souvent des diables
pour amis; pour moi, je n'abandonne pas les miens. Doucement
transportons cet être charmant, à peine matériel, et presque tout
esprit. En vérité; je suis presque amoureux d'elle, comme jadis le
furent les anges du beau sexe primitif.

ARNOLD.

Toi?

CÉSAR.

Moi; mais ne craignez rien, je ne serai pas votre rival.

ARNOLD.

Mon rival?

CÉSAR.

J'en pourrais être un formidable, mais depuis que j'ai tué les sept
maris de la future fiancée de Tobie (et qu'après tout cela il eût suffi
d'un peu d'encens pour me chasser), j'ai dit adieu aux intrigues: elles
valent rarement la peine qu'on se donne pour réussir, ou--ce qui est
plus difficile,--pour se défaire de l'objet auparavant chéri; car c'est
là le mal, pour les mortels du moins.

ARNOLD.

Silence! je te prie, doucement! je crois voir ses lèvres s'agiter, ses
yeux s'ouvrir!

CÉSAR.

Sans doute comme les étoiles, car c'est, une métaphore pour Vénus et
pour Lucifer.

ARNOLD.

Au palais Colonna, comme j'ai dit.

CÉSAR.

Oh! je sais mon chemin dans Rome.

ARNOLD.

Maintenant avançons; doucement!

(Ils sortent en emportant Olympia.)

FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE.



                           TROISIÈME PARTIE.


SCÈNE PREMIÈRE.

(Un château dans les Apennins, environné d'une campagne aride, mais
agréable à l'œil. Chœur de paysans devant les portes.)


CHOEUR.

I.

La guerre est passée; le printems est venu: la fiancée et son amant ont
gagné leur demeure. Réjouissons-nous, ils sont heureux; que chaque voix
trouve un écho dans leurs cœurs.

II.

Le printems est venu, et la violette, fille aînée du soleil, commence à
se faner: pour nous elle n'est qu'une fleur d'hiver; la neige des
montagnes ne peut la flétrir et l'empêcher de lever ses yeux d'un azur
humide, vers un firmament azuré comme elle.

III.

Mais quand le printems revient avec son cortège de fleurs, celle-ci, la
mieux aimée, s'échappe de la foule qui ternirait ses couleurs
virginales, et gâterait son parfum céleste.

IV.

Cueillons les autres, mais souvenons-nous du héraut qui nous l'annonce
dans le froid décembre, de l'astre matinal de toutes les fleurs, du gage
des longues heures de soleil radieux; au milieu des roses, n'oubliez pas
la vierge, la vierge violette.

Entre CÉSAR; il chante.

Le tems des guerres est passé, nos épées sont oisives, le coursier ronge
son frein, le casque étincelle sur la muraille, l'aventurier repose;
mais son armure est rouillée. Le vétéran murmure en vain; en bâillant
dans les salles pacifiques; il boit,--mais qu'est-ce que boire, si ce
n'est un repos pour la pensée? Le cor ne l'éveille plus en lui faisant
entendre un signal de vie et de mort.

LE CHŒUR.

Mais la meute aboie au loin; le sanglier est dans les bois, et le faucon
attend avec impatience le moment de quitter son chaperon sur le poing du
gentilhomme; il se tient comme un cimier, et cependant l'air est troublé
par la multitude des oiseaux qui s'échappent de leurs nids.

CÉSAR.

Vain fantôme de gloire! froide image de la guerre! quel chasseur inspira
un historien? Quel héros de la chasse eut sa destinée depuis Nemrod, le
fondateur des royaumes et de la chasse? Nemrod qui, le premier, fit
trembler les habitans des forets, alors que le lion était jeune et dans
tout l'orgueil de sa force imposante. Alors c'était le jeu des forts que
d'oser le combattre, que de s'avancer, armé d'un pin au lieu de lance,
contre le Mamoth, ou de frapper dans un ravin le Beehemoth écumant;
alors l'homme avait la taille des tours de notre tems: c'était le fils
aîné de la nature, et comme elle il était sublime.

CHŒUR.

Mais la guerre est passée; le printems est venu; la fiancée et son amant
ont gagné leur demeure. Réjouissons-nous, ils sont heureux; que chaque
voix trouve un écho dans leurs cœurs.

(Les paysans s'éloignent en chantant.)

ICI S'ARRÊTE LE MANUSCRIT.



                                NOTES
                            DU TRADUCTEUR.


NOTE b1.

La montagne de Hartz.

Les montagnes et les forêts qui portent ce nom sont dans la principauté
de Wolfenbuttel (Basse-Saxe).


NOTE b2.

Un enfant d'Anak.

Anak; premier géant de la race des enfans de Dieu ou de Seth. De son
nom, les géans sont appelés dans l'Écriture _Anachim_.


NOTE b3.

Au sac de Rome.

Il semble que Lord Byron ait lu la vie du connétable de Bourbon dans
notre Brantôme. Voici les paroles de ce dernier: «Les braves soldats
Espagnols honoraient leur général; car, à ce que j'ai oui dire à aucuns
de ce tems-là, par tout le camp, ils ne chantaient autre chanson que ses
louanges, et même en cheminant pour se désennuyer, et surtout quand ils
le voyaient passer; auxquels il applaudissait et les saluait fort
courtoisement, leur disant, à tous les coups (ainsi qu'il disait à
Rome): _Laissez faire, compagnons, patientez un peu; je vous mène en un
lieu que vous ne sçavez pas, où je vous ferai tous
riches_...............................................................

«Le 5e de mai 1527, et ordonnant ses troupes pour le lendemain à
l'assaut, il les harangua encore pour la seconde fois, disant: _Mes
capitaines, qui tous êtes de grande valeur et courage, et tous mes
soldats très-bien aymés de moy, puisque la grande aventure de nostre
sort nous a menés et conduits icy, au point et au lieu que nous avons
tant désirés; après avoir passé tant de meschans chemins, avec neiges et
froids si grands, avec pluies et boues, et des rencontres d'ennemis,
avec faim et soif sans aucun sol, bref avec toutes les nécessites du
monde..... Si vous avez jamais désiré saccager une ville pour des
richesses et trésors, cette-cy en est une et la plus riche, voire la
dame de tout le monde._»


NOTE b4.

Prophètes.

«Mes frères, je trouve certainement que là est cette ville que, au temps
passé, prognostica un sage astrologue de moy, me disant
qu'infailliblement, à la prise d'une ville, mon fier ascendant me
menaçait, que j'y devois mourir; mais je vous jure que c'en est le
moindre de mes soucys.»

(Brantôme, _Discours du Connétable à ses soldats._)


NOTE b5.

Ce qu'elle fut jadis.

«De plus, il se voulait rendre patron de la ville, et se faire dire roi
des Romains.»

(Brantôme, _Vie du Connétable de Bourbon._)


NOTE b6.

Une écharpe blanche.

«Après que les estoiles se furent obscurcies pour plus grande splendeur
du soleil et aussi des armes reluisantes des soldats, qui s'apprestaient
pour aller à l'assaut; lui, après avoir ordonné de son assaut, estant
vestu tout de blanc, pour se faire mieux recognoistre et apparoistre (ce
qui n'estoit pas signe d'un couard), les armes à la main, marche le
premier, et proche de la muraille, ayant monté deux eschelons de son
eschelle, ainsi qu'il l'avoit dit le soir. Aussi, il lui advint que
l'envieuse fortune, ou, pour mieux dire, traîtresse, fit qu'une
arquebusade lui donna droit au costé gauche, et le blessa mortellement.»

(Brantôme, _idem._)


NOTE b7.

Il ne faut pas que les soldats voient cela.

«Et encores que ceste arquebusade lui ostast l'estre et la vie, toutes
fois d'un seul point elle ne lui sceut oster sa magnanimité et vigueur,
tant que son corps eut du sentiment. Ainsi qu'il le monstra bien par sa
propre bouche: car estant tombé du coup, il dit à aucuns de ses plus
fidèles amis qui estoient tout auprès de lui..... qu'ils le couvrissent
d'un manteau et l'ostassent de là, afin que sa mort ne fût occasion aux
autres de laisser l'entreprise si bien commencée. Et ainsi qu'il tenoit
ces paroles avec un brave cœur, comme s'il n'eust eu aucun mal, il donna
fin, comme mortel, à ses derniers jours.»

(Brantôme, _idem._)


NOTE b8.

Pour Bayard.

L'intention de César, en prononçant dans un pareil moment le nom de
Bayard, est d'une cruauté tout-à-fait diabolique. «Le capitaine Bayard,
atteint d'une arquebusade, se feit coucher au pied d'un arbre, le visage
vers l'ennemi: où le duc de Bourbon, lequel estoit à la poursuite de
nostre camp, le vint trouver, et dit audit Bayard: _qu'il avoit grand
pitié de lui, le voyant en cet estat, pour avoir esté si vertueux
chevalier_. Le capitaine Bayard lui fit réponse: _Monsieur, il n'y a
point de pitié en moy, car je meurs en homme de bien; mais j'ai pitié de
vous, de vous voir servir contre vostre prince, et vostre patrie, et
vostre serment._ Et peu après, ledit Bayard rendit l'esprit.»

(_Mémoires de Martin Dubellay._)

FIN DES NOTES.



                            CIEL ET TERRE.

                               MYSTÈRE
          FONDÉ SUR LE PASSAGE SUIVANT DE LA GENÈSE (Chap. VI):

«Et il advint... que les fils de Dieu virent les filles des hommes qui
étaient belles; et ils en choisirent parmi elles qu'ils prirent pour
femmes.»

«Et la femme pleurant le démon qu'elle aimait.»
                                                 (Coleridge.)


PERSONNAGES DU DRAME.


ANGES.
SAMIASA.
AZAZIEL.
RAPHAEL, l'archange.

HOMMES.
NOÉ et ses fils.
IRAD.

FEMMES.
ANAH.
AHOLIBAMAH.

Chœur des Esprits de la terre.
Chœur des Mortels.


                            CIEL ET TERRE.



                           PREMIÈRE PARTIE.


SCÈNE PREMIÈRE.

(Région de forêts et de montagnes, près du mont Ararat. Il est minuit.)

Entrent ANAH et AHOLIBAMAH.

ANAH.

Notre père dort: il est l'heure où ceux qui nous aiment ont coutume de
descendre à travers les épais nuages qui couvrent les rochers de
l'Ararat:--comme mon cœur bat!

AHOLIBAMAH.

Procédons à notre invocation.

ANAH.

Mais les étoiles sont cachées. Je tremble.

AHOLIBAMAH.

Et moi aussi; mais c'est de crainte qu'ils ne tardent.

ANAH.

Ma sœur, quoique j'aime Azaziel beaucoup plus que.--oh! c'en est
trop.--Qu'allais-je dire? Mon cœur deviendrait-il impie?

AHOLIBAMAH.

Quelle impiété d'aimer des natures célestes.

ANAH.

Pourtant, Aholibamah, j'aime moins notre Dieu depuis que son ange m'a
aimée, et cela peut ne pas être bien. A la vérité j'ignore si je fais
mal; mais je sens en moi mille craintes qui me semblent d'un mauvais
augure.

AHOLIBAMAH.

S'il en est ainsi, unis-toi à un fils de la terre; travaille et file le
lin. Voilà Japhet qui t'aime; qui t'a aimée depuis long-tems; marie-toi
avec lui, et engendre l'argile.

ANAH.

Azaziel eût-il été mortel, je ne l'aurais pas moins aimé. Encore suis-je
contente qu'il ne le soit pas. Je ne pourrais lui survivre; la mort me
paraît moins terrible, lorsque je songe qu'un jour ses ailes immortelles
s'étendront sur la sépulture de la pauvre fille de la terre, qui l'a
adoré comme lui-même adore le Très-Haut; mais en même tems j'ai
compassion de lui. Son chagrin sera éternel; au moins telle serait ma
douleur, si j'étais le séraphin, et qu'il fût la créature périssable.

AHOLIBAMAH.

Dis donc qu'il choisira quelqu'autre fille de la terre qu'il aimera
comme il avait autrefois chéri son Anah.

ANAH.

S'il devait en être ainsi, et qu'il fût tendrement aimé, j'y consens,
plutôt que de le savoir condamné à pleurer sur moi.

AHOLIBAMAH.

Et moi, si je croyais Samiasa capable de jamais oublier son amour, tout
séraphin qu'il est, je le mépriserais, et le repousserais. Mais, à notre
invocation, l'heure est venue.

ANAH.

Séraphin, de ta sphère, entends-moi! Quelle que soit l'étoile qui
contienne ta gloire; soit que, dans les éternelles profondeurs du ciel,
tu veilles avec les sept archanges, soit qu'à travers l'espace infini et
diaphane tu secoues tes ailes brillantes au milieu des mondes emportés;
entends-moi! Oh! pense à celle qui t'adore, et quoiqu'elle ne soit rien
au regard de toi, n'oublie pas que tu es tout pour elle. Tu ne sais
pas,--et puissé-je être seule à le savoir,--combien les larmes sont
amères. L'éternité est dans ta vie; la beauté, sans commencement ni fin,
brille dans tes regards; rien ne te peut faire sympathiser avec
moi,--rien que l'amour; mais aussi, dis-moi, vis-tu jamais pleurer sous
les cieux créature plus aimante que ton Anah? Tu marches à travers des
milliers de mondes; tu contemples face à face _celui_ qui t'a fait
grand; comme il m'a faite, moi, de la plus chétive race d'entre ceux
qu'il a chassés des jardins d'Éden. Et pourtant, séraphin chéri! ah!
écoute-moi, car tu m'as aimée, et je ne voudrais pas apprendre avant de
mourir ce qui ne doit m'être révélé qu'après ma mort; que toi,
immortelle essence, tu as oublié, dans ton éternité, celle dont le cœur
t'est demeuré attaché en dépit de la mort.

Grand est l'amour de ceux qui aiment dans la crainte et dans le péché,
et je sens mon cœur agité, déchiré par ces indignes sentimens. Séraphin,
pardonne de semblables pensées à une fille d'Adam. La peine, tel est
notre élément; le plaisir est un Éden où notre vue ne peut atteindre,
bien que parfois nous rêvions sa présence embaumée:--mais l'heure
approche, qui me dit que nous ne sommes pas entièrement délaissées ici
bas.--Parais, parais, séraphin! Mon Azaziel, accours ici, et abandonne
tes planètes à leur propre lumière.

AHOLIBAMAH.

Samiasa! en quelque lieu que tu commandes dans les sphères
célestes,--guerroyant les esprits qui peuvent oser disputer l'empire de
celui qui fit tous les empires, ou suivant la trace de l'étoile dont les
écarts touchent le bord de l'abîme, tandis que ses habitans, entraînés
dans la perte de leur monde, vont ainsi partager la triste destinée de
l'espèce humaine; soit enfin que, t'abaissant jusqu'aux plus humbles
séraphins, tu daignes en ce moment partager leur hymne de
reconnaissance; Samiasa! je t'appelle, je te désire et je t'aime.
Plusieurs te vénèrent, je ne les imiterai pas. Si tu peux songer à unir
ton esprit supérieur avec le mien, descends, viens ici partager mon
sort. Je le sais, je suis un enfant d'argile, et tu es formé de rayons
plus brillans que ceux du jour qui nuançait les eaux de l'Éden; mais ton
immortalité ne sera jamais embrasée d'un amour plus brûlant que le mien.
Il est en moi une trace de lumière qui, malgré la contrainte que lui
oppose mon corps, fut allumée au même flambeau que la tienne et celle de
Dieu lui-même. Long-tems elle peut rester cachée: la mort et la
corruption nous ont été léguées par notre mère Ève; mais mon cœur les
désire; et, bien que cette vie doive passer, est-ce un motif pour toi et
pour moi de ne pas être unis? Tu es éternel,--et je le sens, moi aussi;
je sens que mon immortalité plane sur toutes peines, toutes larmes,
toutes craintes, sur tous les tems enfin. Semblable aux éternels
tonnerres de l'abîme, elle fait retentir cette vérité dans mes oreilles:
_Tu vivras à jamais_. Vivrai-je heureuse? c'est ce que j'ignore et ne
veux pas savoir; que le secret en reste au créateur tout-puissant qui
cache dans les nuages la source des biens et des maux. Mais, quoi qu'il
fasse, il ne pourra détruire ni toi ni moi; il pourra nous changer, mais
non nous exterminer. Nous sommes éternels comme lui, et nous pourrions
soutenir contre lui la guerre, s'il songeait à nous la déclarer. Oui, je
puis avec toi tout souffrir, même l'immortelle souffrance. Pourrais-je,
en effet, reculer devant ton éternité, quand tu n'as pas craint de
partager avec moi la vie? Non, quand le dard du serpent viendrait me
percer, quand tu serais toi-même le serpent, viens cependant encore! je
sourirai à ta vue, et je ne te maudirai pas, je ne saurai que te
prodiguer mes brûlantes étreintes;--seulement, descends, viens voir quel
amour ressent une mortelle pour un immortel, ou bien reste, hélas! si
les cieux t'offrent plus de délices que tu n'en peux donner et recevoir.

ANAH.

Ma sœur, ma sœur, je découvre la trace brillante de leurs ailes à
travers la nuit.

AHOLIBAMAH.

A leur approche, les nuages se dissipent comme à l'approche de l'aube du
jour.

ANAH.

Mais si notre père les entrevoyait!

AHOLIBAMAH.

Il croirait que c'est la lune qui, à la voix de quelques magiciens, se
lève une heure trop tôt.

ANAH.

Ils viennent! _il_ vient! Azariel!

AHOLIBAMAH.

Quel bonheur de les revoir! Oh! que mon esprit n'a-t-il des ailes pour
me transporter aussitôt dans le sein de Samiasa!

ANAH.

Vois! ils ont illuminé tout le couchant comme le soleil à son
déclin:--vois sur le sommet le plus élevé d'Ararat un arc d'opale,
souvenir de leur brillante traversée. Quel éclat en ce moment! puis le
voilà rentré dans la nuit; semblable à l'écume étincelante que fait
jaillir le Léviathan de ses immenses et caverneuses entrailles, quand,
après avoir joué sur la surface des flots tranquilles, il s'agite en se
replongeant au lieu où reposent les sources de l'Océan.

AHOLIBAMAH.

Ils ont touché la terre! Samiasa!

ANAH.

Mon Azaziel! (Elles sortent.)


SCÈNE II.

IRAD et JAPHET.


IRAD.

Ne te désole pas; pourquoi t'éloigner ainsi, ajoutant ton silence à
celui de la nuit, et fixant tes regards humides de larmes vers les
astres? Ils ne viendront pas à ton aide.

JAPHET.

Mais ils calment mes soucis.--Peut-être maintenant Anah les contemple
comme moi. Il semble qu'un être doué de beauté a plus de charmes encore
en contemplant la beauté éternelle des êtres qui ne meurent pas. Oh!
Anah!

IRAD.

Mais elle ne t'aime pas.

JAPHET.

Hélas!

IRAD.

L'orgueilleuse Aholibamah me méprise également.

JAPHET.

Je m'afflige aussi pour toi.

IRAD.

Qu'elle garde son orgueil, le mien me rend capable de supporter ses
dédains; le tems peut-être m'en vengera.

JAPHET.

Peux-tu trouver quelque plaisir dans une telle pensée?

IRAD.

Ni plaisir, ni douleur. Je l'ai beaucoup aimée; j'aurais voulu l'aimer
davantage, si ses vœux avaient été conformes aux miens: telle qu'elle
est, je l'abandonne à de plus brillantes destinées, s'il s'en pressente
pour elle.

JAPHET.

Quelles destinées?

IRAD.

J'ai quelque sujet de croire qu'elle en aime un autre.

JAPHET.

Anah!

IRAD.

Non; sa sœur.

JAPHET.

Et quel est cet autre?

IRAD.

Je l'ignore; mais son air, sinon ses paroles, me dit qu'elle en aime un
autre.

JAPHET.

Oui, mais non pas Anah: elle n'aime que son Dieu.

IRAD.

Et qu'importe qui elle aime, si ce n'est pas toi?

JAPHET.

Sans doute, mais enfin je l'aime.

IRAD.

Et moi, je l'aimais.

JAPHET.

Et maintenant que tu ne l'aimes pas, ou du moins que tu le crois, en
es-tu plus heureux?

IRAD.

Oui.

JAPHET.

Je te plains.

IRAD.

Moi! pourquoi?

JAPHET.

D'être heureux, privé de ce qui fait mon malheur.

IRAD.

Je prends cette raillerie comme la suite de ton égarement, et je ne
voudrais pas partager tes sentimens pour plus de sicles que ne
péseraient les troupeaux de notre père mis dans la balance contre cette
poussière jaune, vil métal que nous offrent les enfans de Caïn; comme si
cette matière, pâle et inutile rebut de la terre, pouvait être reçue en
échange de lait, de laine, de viande et de fruits, en un mot, de tout ce
que nous procurent nos troupeaux et nos terres.--Va, Japhet, va soupirer
vers les étoiles, comme les loups grondent après la lune.--Moi, je vais
reposer.

JAPHET.

Je t'imiterais, s'il était en mon pouvoir.

IRAD.

Ainsi, tu ne reviens pas à nos tentes?

JAPHET.

Non, je vais à la caverne; on dit que le fond de sa gueule touche au
monde souterrain, et permet aux esprits du centre de la terre de venir
quelques fois parcourir sa surface.

IRAD.

Et pourquoi? qu'y prétends-tu faire?

JAPHET.

Calmer ma profonde tristesse dans une obscurité aussi triste qu'elle:
c'est une retraite sans espérance; elle est comme mon cœur.

IRAD.

Mais ce lieu est dangereux; des sons et des soupirs étranges
l'enveloppent de terreur. Je veux aller avec toi.

JAPHET.

Non, Irad, crois-moi, je n'ai pas de mauvaises pensées, et je ne crains
pas le mal.

IRAD.

Mais le mal s'attachera d'autant plus à toi que tu lui ressembleras
moins. Tourne ailleurs tes pas, ou permets-moi de te suivre.

JAPHET.

Non, non, je veux être seul.

IRAD.

Que la paix soit donc avec toi. (Irad sort.)

JAPHET, seul.

La paix! je l'ai cherchée où l'on pouvait la trouver, dans l'amour,--et
dans l'amour d'un être qui, peut-être, le méritait; à sa place, j'ai
trouvé une peine de cœur, une faiblesse d'esprit, des jours inquiets,
des nuits fermées impitoyablement au sommeil. La paix! et quelle paix?
le calme du désespoir, le repos de la forêt non frayée, seulement
interrompu par les éclats de la tempête à travers les branches brisées;
telle est l'image triste et accablante de mon ame. La terre est devenue
pervertie, plusieurs signes ont proclamé hautement une révolution, et le
jugement rigoureux de la nature périssable. Oh! mon Anah! quand l'heure
terrible qui est annoncée entr'ouvrira les sources de l'abîme, ne
viendras-tu pas te réfugier sur ce sein; ce sein qui palpite en vain
pour toi, et qui, dans ce moment, pourra moins encore te secourir? Et le
tien!--oh ciel! grâce, du moins, pour elle! Au milieu d'êtres déchus,
elle est aussi pure qu'une étoile entourée de nuages qui peuvent bien un
instant obscurcir son éclat, mais ne peuvent le détruire. Mon Anah!
combien je t'aurais adorée; mais tu ne l'as pas voulu. Encore
aujourd'hui, je voudrais te racheter, te voir survivre à la terre, quand
l'Océan sera devenu son tombeau; quand, bravant les rochers et les
sommets des montagnes, le Léviathan, maître des mers sans rivages et de
l'humide univers, étendra partout son empire. (Japhet sort.)

Entrent NOÉ et SEM.

NOÉ.

Où est ton frère Japhet?

SEM.

Il s'est éloigné, suivant son habitude, pour rejoindre, dit-il, Irad;
mais plutôt, je le crains, pour diriger ses pas vers les tentes d'Anah,
autour desquelles il erre chaque nuit, comme la colombe autour de son
nid dérobé; ou bien il parcourt les déserts voisins de la caverne
creusée sous les sommets de l'Ararat.

NOÉ.

Dans quelle intention? C'est un lieu maudit sur une terre maudite
elle-même; des êtres, plus méchans même que les hommes pervers,
l'habitent; il aime donc encore cette fille d'une race fatale, bien
qu'il ne puisse espérer de l'épouser, s'il en était aimé, bien qu'il ne
le soit pas. Oh! misérable cœur des hommes! faut-il qu'un de mes fils,
connaissant les crimes et le châtiment de notre siècle, sachant que
l'heure est proche, puisse ainsi se laisser entraîner à de coupables
vœux? Conduis-moi, il faut aller à sa recherche.

SEM.

Ne y a pas plus loin, mon père: je trouverai Japhet.

NOÉ.

Ne crains rien pour moi; pour l'élu de Jéhovah le mal est sans
pouvoir:--avançons.

SEM.

Vers la tente du père des deux sœurs?

NOÉ.

Non, vers la caverne du Caucase.

(Noé et Sem sortent.)


SCÈNE III.

(Une caverne. Les montagnes et les rochers du Caucase.)


JAPHET, seul.

Déserts, qui paraissez éternels; toi, caverne, qui sembles te prolonger
sans fin; et vous, montagnes, d'une beauté si diverse et si terrible;
oui, dans la sauvage majesté de vos rochers, dans le mélange de ces
pierres et de ces profondes racines d'arbres aux lieux escarpés où le
pied de l'homme chancellerait s'il pouvait jamais y atteindre; oui, vous
paraissez éternels. Cependant encore quelques jours, peut-être quelques
heures, vous serez changés, battus, bouleversés par l'immensité des
eaux; cette caverne, qui semble la porte d'un monde inférieur verra la
vague furieuse pénétrer dans ses profondeurs et les dauphins se jouer
dans la retraite du lion. Et les hommes,--les hommes mes semblables, oh!
qui pleurera avec moi sur leur universel tombeau? qui sera conservé pour
pleurer? Hélas! mes frères, en quoi suis-je meilleur que vous pour
mériter de vivre après vous? où seront les aimables lieux où je songeais
à Anah avant d'avoir perdu l'espérance? où seront les lieux les plus
sauvages et cependant également aimés, où je pleurais en pensant à elle?
En est-ce donc fait? cet orgueilleux pic dont le sommet brille comme une
étoile lointaine, serat-il caché sous le bouillonnement des flots? plus
de soleil: plus de matin s'élançant en triomphe et de son arc terrible
dissipant les nuages en vapeurs flottantes: plus de large globe
inclinant le soir sa tête radieuse et se perdant dans un cercle de mille
couleurs. Le monde ne sera plus le phare qui éclairait les anges et
servait de théâtre à leurs jeux comme étant le plus rapproché des
étoiles. Faut-il donc que ces mots: _C'en est fait_! s'adressent à toi,
à tous les êtres, à l'exception de nous et des êtres rampans que mon
père a réservés d'après les ordres de Jéhovah? _Il_ peut _les_ sauver,
et moi je n'ai pas le pouvoir de ravir la plus charmante des filles de
la terre au jugement qu'un serpent lui-même évitera, afin que son espèce
ne soit pas exterminée; il continuera à ramper et lancer son aiguillon
dans le monde qui va sortir de la vase des flots, sépulcre de myriades
de créatures encore vivantes aujourd'hui! Oh! combien de respirations
tout d'un coup étouffées! tout ce monde si beau et si jeune, ainsi
marqué pour la destruction! Cependant mon cœur, jour par jour et nuit
par nuit, calcule tes journées et tes nuits comptées. Je ne puis te
sauver, je ne puis même sauver celle dont l'amour te rend plus cher à
mes yeux; mais comme un fragment de ta poussière, je ne puis songer au
sort qui te menace sans m'en affliger au point--Oh Dieu! peux-tu donc--

(Un moment de pause. On entend dans la caverne un bruit soudain et des
éclats de rire. Ensuite passe un Esprit.)

JAPHET.

Au nom du Très-Haut, qui es-tu?

ESPRIT, riant.

Ah! ah! ah!

JAPHET.

Par tout ce qu'il y a de plus saint sur la terre, parle!

ESPRIT, riant.

Ah! ah!

JAPHET.

Par le déluge qui approche! par la terre qui va s'engloutir dans
l'Océan! par les abîmes qui vont ouvrir toutes leurs fontaines! par le
ciel qui convertira ses nuages en mer et par le Tout-Puissant qui crée
et détruit! parle, et réponds-moi, effroyable habitant des ombres, être
inconnu, indistinct et terrible. Pourquoi jettes-tu ces hideux éclats de
rire?

ESPRIT.

Pourquoi pleures-tu?

JAPHET.

Pour la terre et tous ses enfans.

ESPRIT.

Ah! ah! ah! (Il s'évanouit.)

JAPHET.

Comme le démon se réjouit des tortures d'un monde et de la prochaine
désolation d'un globe sur lequel le soleil va cesser de répandre et
d'alimenter la vie! Toute la terre sommeille, et tous ceux qui respirent
sur elle sont assoupis à la veille de la mort. Pourquoi veilleraient-ils
en effet pour se trouver en face d'elle? Mais qui vois-je là, regardant
comme la mort vivante et prononçant des paroles faites pour accompagner
les funérailles du monde? Ils viennent comme des nuages.

(Divers Esprits passent devant la caverne.)

ESPRITS.

Allégresse! la race abhorrée qui ne put, dans Éden, conserver sa haute
place, et qui se laissa prendre à la voix de la science sans en avoir la
mission, approche de l'heure de la mort. Ni retard, ni exception; elle
ne périra pas par l'épée, par désespoir, par vieillesse, par déchirement
de cœur, par l'action nivelante du tems. Écoutez! Voici sa dernière
matinée. La terre sera tout océan! Nul souffle, hors celui des vents sur
la vague immense. Les anges déploieront leurs ailes; ils ne trouveront
plus de lieu de repos, pas même un roc dont la pointe surmonte la tombe
liquide, pour désigner la place où le dernier désespéré sera mort après
avoir long-tems espéré le reflux qui ne sera pas venu. Tout sera net,
détruit; un autre élément sera le maître de la vie, les fils abhorrés de
la boue seront exterminés, et la terre ne gardera de ces mille couleurs
qu'un azur sans contraste; nulle de ces nombreuses montagnes, ou de ces
vastes plaines, ne conservera sa forme; le cèdre et le pin abandonneront
leur séjour; tout sera englouti dans la source universelle: hommes,
terre et feu, tout mourra, et l'œil éternel contemplera la mer et le
firmament sans y retrouver un souvenir de vie. Qui pourrait, sur
l'écume, exiger maintenant une demeure?

JAPHET, s'avançant.

Ce sera mon père! La race de la terre n'expirera pas: seulement le crime
disparaîtra de la face du jour. Fuyez, insultans démons de l'abîme, vous
dont la joie hideuse gronde lorsque Dieu détruit ce que vous-mêmes
n'oseriez détruire. Hâtez-vous de fuir, rentrez dans vos cavernes
profondes, jusqu'à ce que les vagues vous poursuivent dans vos derniers
asiles, et fassent ressortir votre maudite race pour la rouler sur
l'aile des vents dans l'immensité de l'infini.

ESPRITS.

Fils de l'élu, quand toi et les tiens auront bravé le vaste et furieux
élément; quand la grande barrière de l'abîme sera refermée, seras-tu,
toi et les tiens, meilleurs ou plus heureux?--Non; votre terre et votre
race nouvelles seront encore un assemblage de malheurs.--Moins beaux
dans leurs formes, moins surchargés d'années que les géans qui font
encore en ce moment la gloire du monde, fils du ciel, nés de quelque
mère mortelle, vous n'aurez hérité que des pleurs du tems passé. Et ne
rougis-tu pas de leur survivre ainsi; de manger, de boire et de te
marier après eux? Ton cœur est-il assez bas, assez avili pour pouvoir
entendre nommer cette immense destruction sans avoir assez de chagrin ou
plutôt de courage pour préférer devenir la proie des vagues, à la honte
d'accepter un asile auprès de ton heureux père, et de bâtir une ville
sur le sépulcre de la terre inondée? Quel autre qu'un être bas et
inepte, voudrait survivre à son espèce? La mienne déteste la tienne
comme étant dans l'univers d'un autre ordre; mais, parmi nous, il n'est
pas un seul qui n'eût laissé dans les cieux un trône vide pour aller
demeurer dans les ténèbres plutôt que de voir ses compagnons souffrir
seuls. Va-t'en, malheureux! va donner une existence comme la tienne à
d'autres malheureux; vis, et quand les flots destructeurs mugiront sur
leur ouvrage, toi, porte envie aux patriarches géans qui ne seront plus,
maudis ton père pour leur avoir survécu, et toi-même pour être son fils!

CHOEUR DES ESPRITS, s'élançant de la caverne.

Allégresse! plus de voix humaine qui vienne interrompre par ses prières
nos jeux dans les airs; c'en est fait, ils n'adoreront plus; et nous qui
jamais n'avons adoré le Seigneur avide de prières, pour qui l'omission
d'un sacrifice est un crime; nous, nous verrons les sources de l'abîme
s'entr'ouvrir jusqu'à ce que tout soit rendu au chaos; jusqu'à ce que
ces créatures fières de leur misérable argile soient toutes exterminées
et que leurs os blanchis soient dispersés dans les cavernes, dans les
trous, dans les gorges des montagnes, partout enfin où l'océan les aura
déposées. Alors, dans leur désespoir, les brutes elles-mêmes cesseront
de poursuivre les hommes et ceux de leur espèce, le tigre restera couché
près de l'agneau comme auprès de son frère; tout redeviendra ce qu'il
était jadis, silencieux et incréé, excepté le firmament. Cependant la
mort accorde une légère trêve! elle épargnera un faible débris de
l'ancienne création et elle lui permettra d'engendrer, mais pour son
usage, des générations nouvelles; ce débris flottant sur les ondes du
déluge, et jaillissant de la vase de la terre ensevelie, dès que le
soleil ardent l'aura soulevé; ce débris fournira encore au tems de
nouveaux êtres, des armées, des morts, des chagrins, des crimes et tout
l'entourage de la haine et du malheur jusqu'à--

JAPHET, les interrompant.

Jusqu'à ce que l'éternelle volonté daigne expliquer ce songe de bonheur
et d'angoisse, racheter lui-même les tems et toute chose, les couvrir de
ses puissantes ailes, abolir l'enfer, enfin rendre à la terre purifiée
la beauté de ses premiers jours et transporter son Éden dans un paradis
éternel où l'homme ne sera plus exposé à pécher, où les démons eux-mêmes
contribueront à son bonheur.

ESPRITS.

Et quand verra-t-on ces charmantes merveilles?

JAPHET.

Quand sera venu le rédempteur; d'abord sous le manteau de la peine,
ensuite dans une auréole de gloire.

ESPRITS.

Débattez-vous cependant sous le poids de vos chaînes mortelles jusqu'au
tems de la veillesse de la terre; combattez contre vous-même, contre
l'enfer et contre les cieux, jusqu'à ce que les nuages soient colorés
des flots de sang versés dans chacun de ces combats. D'autres tems,
d'autres cieux, d'autres arts, d'autres hommes; mais encore les vieux
pleurs, les vieux crimes, les maux plus vieux encore, se partageront
votre race renouvelée; les mêmes tempêtes morales menaceront les âges
futurs, semblables aux vagues qui dans quelques heures formeront les
tombeaux des glorieux géans[loc25].

[Note loc25: «Et dans ce tems-là, et après, il y avait des géans,
des hommes forts, qui jadis étaient renommés.»
                                          (_Genèse_.)]

CHOEUR DES ESPRITS.

Allégresse! mes frères; mortels, adieu! Écoutons! écoutons! Déjà nous
pouvons entendre la voix rauque de l'océan gonflé; les vents aussi
déployent leurs pénétrantes ailes. Les nuages ont déjà réuni leurs
immenses réservoirs; les fontaines du vaste abîme vont se rompre, les
cieux vont ouvrir leurs fenêtres. Le genre humain regarde, sans rien
prévoir, chaque terrible présage; il est aveugle comme à son premier
jour. Nous saisissons les sons qu'ils ne peuvent entendre, les tonnerres
lointains des sphères ennemies; encore quelques heures, les délais
seront passés; leurs larges bannières découvertes dans l'étendue ne
semblent pas encore déployées, si ce n'est pour l'œil pénétrant des
esprits. Gémis, ô terre! gémis, ta mort est moins éloignée que ta
naissance fraîche encore! Tremblez, montagnes! bientôt l'océan va vous
cacher et vous ensevelir; les flots mugiront sur vos cimes, et les
légères coquilles des plus chétifs habitans de la mer viendront
s'arrêter dans l'aire où l'aigle a fait sa demeure. Comme il va pousser
des cris contre la mer implacable! comme il va rappeler inutilement ses
aiglons; mais tout sera sourd, sauf l'onde toujours
croissante.--L'homme, de son côté, désirera posséder ses larges ailes
qui ne le sauveraient cependant pas:--où pourraient-elles le conduire,
quand tout ne lui offrira plus que l'abîme pour tombeau? Allégresse, mes
frères! et que chacune de nos voix surhumaines se fasse bruyamment
entendre.--Tout va mourir, sauf un faible reste de la race de Seth;--la
race de Seth réservée pour de futurs chagrins. Mais nul des enfans de
Caïn ne doit survivre: toutes ses charmantes filles seront plongées sous
les désolantes eaux, ou bien leur corps, soulevé par leurs longues
chevelures, flottera sur les vagues tombées des cieux, qui dans leur
cruauté ne sauveront pas des créatures, même si belles de la mort: C'en
est fait, tout mourra! au cri universel de l'humanité succédera
l'universel silence! Fuyons, mes frères, fuyons, mais conservons notre
allégresse. Nous sommes tombés! ils tomberont; ainsi périssent tous ces
misérables ennemis du ciel qui se riaient de l'enfer!

(Les Esprits disparaissent; on entend encore leurs chants dans le
lointain.)

JAPHET, seul.

Dieu a proclamé l'arrêt de la terre, l'arche de salut de mon père
l'avait annoncé; les démons eux-mêmes s'en réjouissent hors de leurs
retraites: et les rouleaux d'Énoc[loc26] l'ont prophétisé tacitement, et
leur silence en a dit plus à l'esprit que la foudre aux oreilles.
Cependant les hommes ne l'ont point écouté; ils n'écoutent pas encore;
ils marchent, sans le savoir, à leur perte; et quoiqu'ils en approchent
de si près, leur incrédulité les rend aussi sourds à tant de présages
que le sera bientôt à leurs derniers cris le Tout-Puissant, ou l'océan
soumis qui va exécuter ses ordres. Nul météore ne déploie encore sa
bannière dans les cieux; les nuages ne sont pas nombreux, leur teinte
n'a rien d'extraordinaire; le soleil se lève pour la dernière fois sur
la terre aussi beau que le quatrième jour de la création, quand Dieu lui
dit: _éclaire_! et qu'il s'élança dans l'aube qui n'éclaira pas encore
le père incréé du genre humain. Mais avant les prières de l'homme
s'élevèrent les ravissantes voix des oiseaux qui, dans les plaines de
l'air, ont des ailes comme les anges, et, comme ces derniers, chaque
jour saluent les cieux de leurs actions de grâce, avant les enfans
d'Adam! Leurs concerts du matin vont commencer; l'orient s'embrase; ils
vont chanter, et le jour va cesser. Si près de paraître, si près de sa
fin cruelle! C'en est fait! leurs ailes ne les soutiendront plus; et le
jour, après le retour de quelque riante matinée, le jour reviendra, mais
sur quoi? sur le chaos, qui était avant le jour, et qui, en
reparaissant, rendra le tems au néant! Car que sont les heures, quand il
n'est plus de vie? elles sont à la matière ce qu'est à Jéhova l'éternité
qu'il créa comme elles; sans Jéhova, l'éternité serait un vide immense:
sans l'homme, le tems fait pour l'homme ne lui survivrait pas, il
s'engloutirait dans un abîme sans fond, comme celui qui va dévorer ce
jeune monde, et qui plus tard détruira la race humaine entière.--Que
vois-je de ce côté? Des figures en même tems terrestres et divines, ou
plutôt toutes célestes, tant elles sont ravissantes de beauté! Je ne
puis distinguer leurs traits, mais seulement leurs formes; avec quelle
grâce elles passent sur la cime de cette verte montagne, dont elles
semblent dissiper l'obscurité! Après la vue de ces esprits repoussans,
qui tout-à-l'heure exhalaient l'hymne impie du triomphe infernal, oh!
qu'elles soient aussi bien venues que des habitans d'Éden! Peut-être
s'approchent-elles pour m'annoncer que notre jeune monde est pardonné,
lui pour qui j'ai tant de fois prié.--Elles viennent! Oh ciel! Anah est
avec elles.--

[Note loc26: Le livre d'Énoc, conservé par les Éthiopiens, passe chez
eux pour être antérieur au déluge.]

(Entrent Samiasa, Azaziel, Anah et Aholibamah.)

ANAH.

Japhet!

SAMIASA.

Quoi! un fils d'Adam!

AZAZIEL.

Que fait ici l'enfant de la terre, tandis que toute sa race est plongée
dans le sommeil?

JAPHET.

Ange! toi-même que fais-tu sur la terre, quand tu devrais être là-haut?

AZAZIEL.

Ne sais-tu pas, ou aurais-tu oublié qu'au nombre de nos devoirs est
celui de garder votre terre?

JAPHET.

Mais tous les bons anges l'ont abandonnée depuis sa condamnation;
l'esprit du mal lui-même se retire à l'approche du chaos. Anah, ma chère
Anah! toi que j'ai tant et si vainement aimée, et que j'aime encore!
pourquoi, restes-tu avec cet esprit, à cette heure où nul esprit du ciel
ne brille plus en ce moment ici bas?

ANAH.

Japhet, je ne puis te répondre; cependant pardonne-moi, de grâce--

JAPHET.

Implore plutôt le ciel qui bientôt ne pardonnera plus. Tu es exposée à
de grands dangers.

AHOLIBAMAH.

Retourne à ta tente, insolent fils de Noé, nous ne te connaissons pas.

JAPHET.

L'heure viendra peut-être où tu me connaîtras mieux, et où ta sœur me
retrouvera encore le même que je fus toujours.

SAMIASA.

Fils du patriarche qui a toujours trouvé grâce devant le Seigneur, quels
que soient tes chagrins, et bien que les paroles soient un mélange de
douleur et de colère, comment Azaziel ou moi aurions-nous pu te faire
injure?

JAPHET.

Injure! oui, et la plus grande des injures; mais tu dis vrai; bien
qu'elle soit formée de chair; je n'ai pu, je n'ai pas dû la mériter.
Adieu, Anah! combien de fois t'ai-je dit ce mot! mais je le dis enfin
pour ne jamais le répéter. Ange! ou quel que tu sois ou doives être
bientôt, réponds-moi: as-tu le pouvoir de sauver cette belle--_ces_
belles filles de Caïn?

AZAZIEL.

De quoi?

JAPHET.

Quoi! pourriez.--vous aussi l'ignorer? Anges! anges! vous avez partagé
le crime de l'homme; peut-être allez-vous partager son châtiment, ou
pour le moins mes regrets.

SAMIASA.

Regrets! jusqu'alors je ne croyais pas qu'un Adamite pût jamais me
parler en énigmes.

JAPHET.

Et le Très-Haut ne les a-t-il pas expliquées? Vous êtes donc perdus
comme eux?

AHOLIBAMAH.

Eh bien! soit, s'ils aiment comme ils sont aimés, ils ne frémiront pas
plus d'être mortels que je n'hésiterais à partager avec Samiasa une
éternité de souffrances.

ANAH.

Ma sœur! ma sœur! ne parle pas ainsi.

AZAZIEL.

Mon Anah, serais-tu tremblante?

ANAH.

Oui, pour toi! je sacrifierais la plus grande partie de ma courte vie
pour éviter à ton éternité une heure d'inquiétude.

JAPHET.

_C'est donc pour lui_, pour le séraphin, que tu m'as délaissé! encore
n'est-ce rien si tu n'as pas en même tems délaissé ton Dieu! car de
semblables unions entre une mortelle et un immortel ne peuvent être
saintes ni heureuses. Nous sommes envoyés sur la terre pour travailler
et mourir; eux, sont créés pour exécuter là-haut les volontés du
Très-Haut: mais, s'il te peut _sauver_, l'heure va venir dans laquelle
l'aide des seuls êtres célestes pourra le faire.

ANAH.

Oh! il parle de mort.

SAMIASA.

La mort pour _nous_ et pour ceux qui sont avec nous! vraiment si cet
homme ne semblait pas accablé de chagrins, je ne pourrais me défendre de
sourire.

JAPHET.

Je ne crains ni ne m'afflige pour moi-même; je suis préservé, non par
mes mérites, mais par ceux d'un père juste et qui a trouvé assez grâce
devant le Seigneur pour obtenir le salut de ses enfans. Que n'a-t-il eu
le pouvoir d'en racheter d'autres! ou que ne puis-je échanger ma vie
pour celle qui seule pouvait rendre la mienne heureuse; pour la vie de
la dernière et de la plus belle de la race de Caïn! Oh! que ne peut-elle
trouver un asile dans l'arche réservée au reste de la race de Seth!

AHOLIBAMAH.

Et pourrais-tu donc penser que nous, sentant dans nos veines le généreux
sang de Caïn, fils aîné d'Adam,--du fort Caïn engendré dans le
paradis,--nous consentirions à nous joindre, à nous mêler aux enfans de
Seth? Seth, le dernier rejeton de la vieillesse dégénérée d'Adam! Non,
non, quand le salut de la terre en dépendrait, quand il serait menacé!
Notre race a toujours été dès le commencement séparée de la tienne, elle
le sera toujours.

JAPHET.

Je ne parle pas à toi, Aholibamah! tu reçus en partage trop de ce sang
altier dont tu t'enorgueillis et que tu reçus de celui qui le premier ne
craignit pas d'en répandre, et celui d'un frère, encore! Mais toi, mon
Anah, permets-moi de t'appeler mienne, bien que tu ne le sois pas; c'est
un mot auquel je ne puis renoncer, tout en renonçant à toi. Mon Anah!
toi qui me faisais rêver qu'Abel avait pu laisser une fille dont la
pieuse race survivait en toi, tant tu diffères en tout du reste des
sauvages Caïnites, si ce n'est sous le rapport de la beauté; car toutes
leurs filles ont sur les nôtres l'avantage des charmes.

AHOLIBAMAH, l'interrompant.

Et croirais-tu donc qu'elle ressemblât aux ennemis de notre père en
esprit, en ame? Si je partageais cette pensée, si je songeais qu'il y
eût en _elle_ quelque chose d'Abel--Va-t'en, fils de Noé, bien que tu
soulèves des querelles.

JAPHET.

Fille de Caïn, ton père avait fait de même!

AHOLIBAMAH.

Mais il ne tua pas Seth: et d'où vient que tu te permets d'intervenir en
d'autres actions qui se passèrent entre son Dieu et lui?

JAPHET.

Tu dis vrai: son Dieu l'a jugé, et je n'eusse point rappelé son action,
si toi-même ne semblais en tirer gloire au lieu d'en frémir.

AHOLIBAMAH.

Il fut le père de nos pères, le fils aîné de l'homme, le plus fort, le
plus brave et le plus patient:--penses-tu que je doive rougir de celui
qui nous donna la vie? Jette les yeux sur notre race; vois leur taille
et leur beauté, leur courage, leurs forces, leurs jours nombreux!--

JAPHET.

Ils sont comptés.--

AHOLIBAMAH.

Ainsi soit-il! Mais cependant, tandis qu'il leur reste des heures, je
mets ma gloire dans mes frères et dans nos pères.

JAPHET.

Mon père et sa race ne mettent leur gloire que dans leur Dieu; et toi
Anah?

ANAH.

Quels que soient les décrets de notre Dieu; le Dieu de Seth comme de
Caïn, je dois obéir, et je m'efforcerai d'obéir avec résignation. Mais
si j'osais prier dans cette heure affreuse de vengeance (s'il est vrai
qu'elle nous menace), je ne voudrais pas survivre seule à toute ma
famille. Ma sœur! oh! ma sœur! que serait le monde ou les autres mondes?
que serait l'avenir le plus enchanteur sans le bonheur passé?--ta
tendresse, celle de mon père, toutes les vies et tous les liens qui
m'enchaînent comme autant d'astres qui jettent sur ma triste existence
les doux rayons qui ne viennent pas de moi? Aholibamah! oh! s'il y avait
espoir de merci, demande-le, obtiens-le; car si j'abhorre la mort, c'est
seulement parce que tu dois mourir.

AHOLIBAMAH.

Eh quoi! ce rêveur, avec l'arche de son père, épouvantail qu'il a
construit pour faire peur au monde, aurait-il donc intimidé ma sœur? Ne
sommes-nous pas les bien-aimées des séraphins? Et quand nous ne le
serions pas, devrions-nous trembler pour notre vie devant un fils de
Noé? Plutôt mille fois--mais ces rêves exaltés et désolans sont l'effet
des fantômes créés par un amour sans espoir, et des veilles prolongées.
Qui pourrait ébranler ces solides montagnes, cette terre dure? Qui
pourrait ordonner aux eaux et aux nuages de revêtir d'autres formes que
celles que nous et nos pères leur ont vu revêtir dans tous les tems?
Dis, qui le fera?

JAPHET.

Celui qui d'un seul mot les produisit.

AHOLIBAMAH.

Ce mot, qui l'_entendit_?

JAPHET.

L'univers qui s'élança dans la vie devant ses yeux. Ah! tu oses rire
dédaigneusement? Tourne-toi vers tes séraphins; s'ils ne l'attestent
pas, ils n'en sont pas.

SAMIASA.

Aholibamah, reconnais ton Dieu.

AHOLIBAMAH.

J'ai toujours rendu hommage à notre Créateur, le tien, Samiasa, comme le
mien, un dieu d'amour et non de peine.

JAPHET.

Hélas! l'amour est-il autre chose que la peine? Celui-là même qui fit la
terre par amour eut bientôt à se repentir à la vue de ses premiers et de
ses meilleurs habitans.

AHOLIBAMAH.

Ce sont là des mots.

JAPHET.

Ce sont des faits.

(Entrent Noé et Sem.)

NOÉ.

Japhet, que fais-tu ici avec ces fils de perdition? Ne crains-tu pas de
partager leur prochaine destinée?

JAPHET.

Mon père, ce ne peut être un péché de chercher à sauver une créature
terrestre; vois, d'ailleurs, ce ne sont pas des pécheurs, puisqu'ils ont
la compagnie des anges.

NOÉ.

Est-ce donc là ceux qui laissent le trône de Dieu pour prendre leurs
femmes parmi la race de Caïn? Serait-ce les fils du ciel qui recherchent
pour leur beauté les filles de la terre?

AZAZIEL.

Patriarche, tu l'as dit.

NOÉ.

Malheur! malheur! malheur à de pareilles unions! Dieu n'a-t-il pas jeté
une barrière entre la terre et le ciel, et distingué chacun espèce par
espèce?

SAMIASA.

L'homme ne fut-il pas fait à l'image du puissant Jéhova? Et Dieu
n'aimait-il pas ceux qu'il a créés? Nous ne faisons qu'imiter son amour
pour les créatures.

NOÉ.

Je ne suis qu'un homme, incapable de juger le genre humain, encore moins
les enfans de Dieu; mais notre Dieu ayant daigné communiquer avec moi,
et me révéler ses jugemens, je réponds que la descente des séraphins de
leurs siéges éternels sur un monde périssable, et qui même est en ce
moment à la veille de périr, je réponds, dis-je, que cette descente ne
peut être bonne.

AZAZIEL.

Comment! quand ce serait pour sauver?

NOÉ.

Mais, dans toute votre gloire, vous ne pouvez racheter ceux qu'a
condamnés celui qui vous fit glorieux. Si votre mission immortelle était
dans un but de salut, il serait général, et il ne serait pas restreint à
deux créatures, belles il est vrai, mais dont la beauté n'en est pas
moins condamnée.

JAPHET.

Oh! mon père, ne parlez pas de cela!

NOÉ.

Fils! si tu veux te soustraire à leur jugement, oublie qu'elles
existent; bientôt elles auront cessé d'être; et toi, tu deviendras le
père d'un nouvel et meilleur monde.

JAPHET.

Laisse-moi mourir avec celui-ci, avec _elles_!

NOÉ.

Tu le _devrais_ pour une telle pensée; celui qui _peut_ te pardonne.

SAMIASA.

Et pourquoi le sauver, lui et toi-même, plutôt que celle que lui, ton
fils, préfère à toutes les deux?

NOÉ.

Demande-le à celui qui te fit plus grand que moi-même et les miens, mais
également subordonné à sa toute-puissance. Mais voilà son plus aimable
messager et le moins faible aux tentations.

(Entre l'archange Raphaël.)

RAPHAEL.

Esprits, dont la place est auprès du trône, que faites-vous ici? est-ce
le devoir d'un séraphin de paraître en ces lieux, quand l'heure approche
où la terre sera isolée? Retournez à votre place glorieuse! allez, allez
dans le ciel adorer et offrir vos brûlans hommages, de concert avec les
sept élus.

SAMIASA.

Raphaël! le premier et le plus beau des enfans de Dieu, depuis quand
existe-t-il une loi pour les anges d'abandonner la terre? la terre, dont
plusieurs fois les pas de Jéhova ne dédaignèrent pas le sol! C'est le
monde qu'il aima, qu'il fit par un effet de son amour; et souvent de nos
ailes rapides, nous sommes descendus ici remplir ses messages; adorant
sa gloire dans ses moindres ouvrages, surtout protégeant le plus jeune
astre de ses domaines et comme le dernier-né de ses vastes états,
empressés de la rendre digne de notre Seigneur. Pourquoi la sévérité de
ton front? et pourquoi nous parles-tu d'une destruction prochaine?

RAPHAEL.

Si Samiasa et Azaziel eussent été à leur véritable place; réunis au
chœur angélique, ils auraient vu en caractères de feu le dernier décret
de Jéhova, et ils ne chercheraient pas à connaître par moi le courroux
de leur créateur. Mais il faut que l'ignorance soit toujours une partie
du péché; et la science des esprits eux-mêmes s'obscurcit à mesure
qu'ils se confient davantage en elle: car l'aveuglement est le fils aîné
de l'outrecuidance. Quand tous les bons anges ont quitté le monde, vous
y restez enchaînés par des passions étranges et avilies, par des
sentimens mortels pour des filles mortelles; mais l'on vous a pardonné
de là haut, vous êtes replacés parmi vos égaux. Fuyez! éloignez-vous! ou
si vous demeurez, vous renoncez ainsi à l'éternité.

AZAZIEL.

Mais toi, si la terre est enveloppée dans le fatal décret qui nous était
jusqu'à présent inconnu, n'es-tu pas comme nous coupable en paraissant
en ces lieux?

RAPHAEL.

Je viens pour vous ramener dans vos sphères, au puissant nom et à la
voix de Dieu! Vous qui m'êtes chers presqu'autant que celui qui
m'envoie, jusqu'ici nous nous élancions ensemble des éternels espaces,
retournons ensemble aujourd'hui vers les étoiles. Oui, la terre doit
mourir. Sa race, replongée dans ses entrailles, doit se perdre; mais
pourquoi faudrait-il que la terre ne pût être créée ou détruite sans
creuser un grand vide dans les rangs immortels? immortels jusque dans
leur trahison inouie. Satan, notre frère, est tombé; il aima mieux être
dévoré de feu que de rendre plus long-tems son hommage. Mais vous qui
êtes encore purs, séraphins moins puissans que cet autre, jadis si
radieux, rappelez-vous comment il est tombé, et considérez si le plaisir
de tenter l'homme peut compenser la perte des cieux. Long-tems j'ai
guerroyé, long-tems je lutterai encore avec celui qui rougissait d'avoir
été créé, et de reconnaître celui qui, près des chérubins, et tenant les
archanges à sa droite, semblait comme le soleil au milieu de planètes de
sa dépendance. Je l'aimais; il était beau. O ciel! sauf celui qui
l'avait créé, quelle beauté et quelle puissance fut jamais comparable à
celle de Satan? Oh! que ne puis-je oublier l'heure de sa chute! Ce vœu
est impie; mais vous qui n'êtes pas encore déchus, soyez sur vos gardes.
Vous allez choisir l'éternité avec lui ou bien avec Dieu. Il ne vous a
pas tentés, il ne peut tenter les anges. Dieu les a ravis à son empire;
mais l'homme a écouté sa voix, et vous celle de la femme.--Elle est
belle, sans doute, et la voix du serpent est moins subtile que ses
baisers; aussi le reptile ne peut-il vaincre que la matière, tandis
qu'elle pourrait entraîner un second habitant des cieux à violer les
lois célestes. Encore une fois, fuyez! Vous ne pouvez mourir, mais elles
passeront rapidement, et les cieux les plus lointains retentiraient des
regrets que vous donneriez au périssable argile dont l'ineffaçable
souvenir survivrait au soleil qui leur donna le jour. Rappelez-vous
votre essence, et combien elle diffère de la leur en tout, excepté dans
la faculté de souffrir. Pourquoi viendriez-vous partager l'agonie dont
il faut qu'ils héritent? Nés pour être flétris par les années, rongés de
soucis, et ravis enfin par la mort, cette reine de l'espèce humaine, et
quand même il leur serait permis de traîner leurs jours jusqu'à la
vieillesse, quand la colère divine ne les abrégerait pas, ils n'en
seraient pas moins encore la proie du péché et la conquête de la
douleur.

AHOLIBAMAH.

Qu'ils s'éloignent! j'entends la voix qui nous crie que tout doit mourir
plus tôt que ne moururent nos patriarches blanchis par les années;
là-haut se prépare un océan, tandis qu'ici-bas l'abîme se soulèvera pour
se réunir au déluge céleste. Peu seront épargnés sans doute, et la race
de Caïn lèvera vers le Dieu d'Adam d'inutiles prières. Ma sœur!
puisqu'il en est ainsi, puisque l'Éternel serait vainement imploré pour
le pardon d'une seule heure d'aveuglement, il nous faut sacrifier même
ce que nous adorions, il nous faut attendre la vague comme nous
subirions le tranchant d'une épée, et, sinon avec sérénité, du moins
sans faiblesse; pleurant, non pas sur nous, mais sur ceux qui nous
survivront dans une enveloppe mortelle ou immortelle, et qui, une fois
que les eaux fatales nous auront engouffrés, pleureront pour des
myriades de créatures qui n'auront plus le pouvoir de pleurer. Fuyez,
séraphins, vers vos éternels rivages, où les vents ne mugissent pas, où
ne gronderont jamais les ondes. Notre sort est de mourir; le votre de
vivre à jamais: mais lequel vaut mieux, d'une mort ou d'une vie
éternelle? Celui qui toutes deux les donne le connaît seul: obéissez-lui
comme nous obéirons. Je ne voudrais pas conserver la vie une heure
au-delà de sa volonté; ni vous perdre une portion de ses faveurs au prix
du pardon réservé à la race de Seth. Fuyez, et tandis que vos ailes vous
reporteront vers les cieux, songe, Samiasa, que mon amour s'élève encore
avec toi dans les airs, et si mes yeux se tournent en ce moment vers toi
sans être obscurcis de larmes, c'est que la fiancée d'un ange dédaigne
de pleurer.--Adieu! qu'il vienne maintenant, l'inexorable abîme.

ANAH.

Faut-il donc mourir? et faut-il renoncer à toi, Azaziel? O mon cœur! mon
cœur! tes inspirations étaient justes, et cependant combien j'étais
heureuse! le coup vient de me frapper comme si je ne l'avais pas prévu;
mais éloignez-vous! pourquoi le faut-il, pourquoi ne pas vous retenir!
non, fuyez, mes angoisses ne peuvent être de longue durée, les tiennes
seraient éternelles si par ma faute le ciel venait à te repousser; déjà
tu as montré trop de bonté pour une fille d'Adam! notre sort est de
souffrir: la douleur et la disgrâce attendent comme nous les esprits qui
n'ont pas dédaigné de nous aimer. Le premier qui nous donna la science
fut précipité de son trône archangélique, dans je ne sais quel monde
inconnu, et toi, Azaziel! non, tu ne souffriras pas pour moi. Fuis! ne
pleure pas, tu ne le peux; mais combien tu dois souffrir de ne le
pouvoir faire! Oublie celle que les furies de l'indomptable abîme
n'accableront pas d'un si profond désespoir que ton absence; fuis! fuis!
une fois parti, il sera bien moins difficile de mourir.

JAPHET.

Oh! ne parle pas ainsi! mon père, et toi, archange, toi! sans doute la
miséricorde céleste se cache sous la sérénité de ton front pur et
sévère: oh! ne les laisse pas en proie à cette mer sans rivage,
sauve-les dans notre arche, ou permets-moi de ne pas leur survivre.

NOÉ.

Silence, enfant des passions, silence! garde-toi, sinon intérieurement,
du moins dans tes paroles, de faire à Dieu la moindre injure. Vis quand
il le veut, meurs lorsqu'il l'ordonne, mais de la mort des justes et non
comme les enfans de Caïn. Mets un terme à ton chagrin, ou du moins
pleure en silence et ne fatigue pas de tes plaintes égoïstes les
oreilles courroucées du ciel. Voudrais-tu que Dieu commît pour toi une
injustice? et telle serait l'altération de ses vues en faveur d'un seul
mortel. Sois homme et supporte ce que la race d'Adam doit et peut
supporter.

JAPHET.

Oui, mon père, mais quand ils ne seront plus, quand nous flotterons
seuls sur l'azur des airs et que sous nos têtes l'abîme recouvrira notre
chère contrée, nos amis et nos frères plus chers encore, qui tous seront
ensevelis dans le gouffre immense, comment alors commander à nos pleurs
et à nos sanglots? pourrons-nous trouver le calme dans le silence de la
désolation? Ô Dieu! sois donc toi-même, grâce! quand il en est tems
encore! ne renouvelle pas le châtiment d'Adam! Le genre humain était
alors deux créatures, aujourd'hui il est plus nombreux que les vagues;
et la terrible pluie qui nous menace ne fournirait pas une goutte à
chacun de leurs tombeaux, si les tombeaux étaient permis aux enfans de
Caïn.

NOÉ.

Silence! fils imprudent! tes paroles sont autant de crimes! Anges,
pardonnez à la violence de son désespoir.

RAPHAEL.

Séraphins, la passion aveugle ces mortels: vous qui êtes ou deviez être
purs et sans passion, revenez avec moi.

SAMIASA.

Cela est impossible: notre choix est fait, nous en subirons les effets.

RAPHAEL.

Vous avez dit?

AZAZIEL.

Il a parlé, et je dis amen!

RAPHAEL.

Encore! des cette heure donc, rayés comme vous l'êtes des phalanges
célestes, disgraciés par votre Dieu! adieu.

JAPHET.

Hélas! où pourront-ils trouver un asile? Écoutez! écoutez! un bruit
prolongé, plus prolongé encore, gronde en s'échappant des flancs de la
montagne. Sur les sommets, pas un souffle de vent, et cependant chaque
feuille est agitée, chaque fleur s'effeuille; la terre semble vouloir
s'affaisser comme sous une charge pesante.

NOÉ.

Écoutez! écoutez! les oiseaux des mers crient, ils forment un nuage dans
la pourpre du firmament, ils planent sur les montagnes où jamais
auparavant aile blanche, habituée aux vagues, n'osa se reposer, même
quand les flots furieux leur défendaient de se confier à eux. Bientôt
ils deviendront leur seul rivage, et alors tout sera dit.

JAPHET.

Le soleil! le soleil! il se lève, mais son bienfaisant éclat a disparu;
un cercle noir, environnant son disque enflammé, proclame que le dernier
jour de la terre est arrivé. Les nuages rentrent dans les teintes de la
nuit, si ce n'est au lieu où leurs pointes d'airain bigarrent la ligne
d'où sortaient auparavant les riantes matinées.

NOÉ.

Et là, voyez cette traînée de lumière, avant-coureur du tonnerre! Il
vient, retirons-nous, fuyons, laissons aux élémens leur criminelle
proie; retournons au lieu où s'élève notre arche sainte, sauvegarde des
débris de la terre.

JAPHET.

Arrête, mon père, laisseras-tu Anah en proie aux vagues destructives?

NOÉ.

Faut-il plutôt leur abandonner tout ce qui a vie? Partons.

JAPHET.

Non, pas moi!

NOÉ.

Meurs donc avec eux! Oses-tu bien regarder ce firmament prophétique et
chercher à sauver ce que tout maintenant condamne? Veux-tu te mettre aux
prises avec la juste colère de Jéhova?

JAPHET.

La colère et la justice ne peuvent partir des mêmes mains.

NOÉ.

Blasphémateur! tremble de murmurer dans un pareil moment.

RAPHAEL.

Patriarche, sois indulgent; éclaircis ton front courroucé. Malgré son
égarement, ton fils ne périra pas; il ne s'abreuvera pas de l'écume
salée des ondes furieuses. Il ne sait ce qu'il dit, et une fois sa
passion amortie, il est aussi bon que toi, il ne succombera pas comme
les enfans du ciel avec les filles de l'homme.

AHOLIBAMAH.

La tempête arrive. Le ciel s'unit à la terre pour l'anéantissement de
tout ce qui a vie. La lutte est inégale entre nos forces et celles de
l'éternelle puissance.

SAMIASA.

Mais nous serons avec vous; nous vous transporterons dans quelque
planète éloignée et paisible, où vous partagerez, Anah et toi, notre
sort; et si tu ne pleures pas la perte de votre terre, nous oublierons
également que nous sommes bannis du ciel.

ANAH.

Oh! les tentes chéries de mon père! lieux où je reçus le jour!
montagnes, forêts, et prairies, hélas! quand vous ne serez plus, qui
pourra sécher mes pleurs?

AZAZIEL.

L'esprit qui sera ton époux. Ne crains rien, quoique chassés du ciel, il
nous reste encore de nombreuses retraites, d'où l'on ne pourra nous
arracher.

RAPHAEL.

Audacieux rebelle! tes paroles sont criminelles, et tes efforts seront
désormais impuissans. L'épée flamboyante qui chassa du paradis le
premier homme étincelle encore dans les mains angéliques.

AZAZIEL.

Elle ne nous atteindra pas: menace la matière de la mort, épouvante de
tes armes ceux qu'elles peuvent blesser; mais, pour nos yeux immortels,
qu'importe la flamme de ton glaive?

RAPHAEL.

Le moment est venu d'en éprouver la vertu, et de t'apprendre enfin
combien il est inutile de lutter contre les ordres de notre Dieu: ta foi
faisait toute ta force.

(Des mortels fuient dans l'espoir de trouver un refuge.)

CHŒUR DES MORTELS.

Les cieux se joignent à la terre,--Dieu! ô grand Dieu, qu'avons-nous
fait? Grâce, cependant! Entends les animaux sauvages eux-mêmes faire
mugir la prière! Le dragon s'élance de sa caverne, et s'approche de
l'homme sans songer, dans sa terreur, à lui nuire; les oiseaux modulent
dans les airs un chant d'agonie: ô Jéhova! détourne la rage de ta
colère, prends pitié du désespoir de ton propre monde! Ce n'est pas
l'homme seul qui pleure, c'est toute la nature!

RAPHAEL.

Adieu, terre condamnée! Enfans infortunés de la matière, je ne puis, je
ne dois pas vous secourir, le décret est porté!

(Raphaël sort.)

JAPHET.

Quelques nuages descendent comme des vautours sur leur proie: d'autres,
immobiles comme autant de rochers, attendent le mot qui doit déchaîner
leurs furieuses cataractes. Plus d'azur dans les cieux, plus de
radieuses étoiles! La mort s'est levée, une lueur pâle et fantastique
tient la place du soleil, et s'éteint elle-même au milieu de la nature
expirante.

AZAZIEL.

Viens, Anah! abandonne cette prison, fille du chaos, et que les élémens
vont rendre à ce qu'elle fut dans l'origine. Tu seras en sûreté sous
l'abri de mes ailes comme le jeune aiglon sous celles de sa
mère.--Laisse la prochaine destruction s'accomplir; ferme l'oreille à
son approche sinistre! Nous allons habiter un monde plus brillant, où tu
pourras savourer une vie éternelle. Il est d'autres cieux que ces nuages
sombres.

(Azaziel et Samiasa disparaissent avec Anah et Aholibamah.)

JAPHET.

Ils sont partis! Ils se sont enfuis sur les débris du monde. Et
maintenant, qu'elles vivent, ou qu'elles meurent avec la terre vivante;
rien ne pourra me rendre la vue d'Anah!

CHŒUR DE MORTELS.

Ô fils de Noé, aie pitié de tes semblables! Eh quoi! veux-tu nous
laisser tous, tous,--_tous_ dehors! tandis que toi, protégé contre la
fureur des élémens, tu te renfermeras dans ton arche de salut.

UNE MÈRE, offrant à Japhet son enfant.

Oh! laisse entrer cet enfant! je l'enfantai dans la douleur, mais
j'espérais être heureuse en le voyant suspendu à mon sein. Pourquoi
faut-il qu'il soit né! Qu'a-t-il fait, mon enfant, avant d'être sevré,
pour exciter la haine ou la vengeance de Jéhova? Qu'y a-t-il dans ce
lait dont je le nourris qui puisse forcer la terre et le ciel à se
liguer pour faire mourir mon enfant? pour rouler les flots sur sa tête
si blanche, si pure? Ah! sauve-le! toi, de la race de Seth! ou
malédiction sur toi, sur ta race qui nous abandonne, et sur celui qui
nous fit!

JAPHET.

Silence! ce n'est pas l'heure de maudire, mais de prier.

CHOEUR DE MORTELS.

De prier!!! Et où s'élèvera la prière; quand les nuages gonflés pèsent
et crèvent sur les montagnes! quand la mer débordée rend inutiles toutes
les barrières! quand les sables du désert ont cessé d'être arides!
Maudit celui qui te fit, ainsi que ton père! nous le savons! nos
malédictions sont inutiles, il faut expirer; mais puisque nous
connaissons toute l'étendue de notre malheur, pourquoi essaierions-nous
des hymnes ou courberions-nous le genou devant l'implacable
Tout-Puissant? nous n'en expirerons pas moins. Si c'est lui qui a fait
la terre, à lui la honte d'avoir créé un monde pour les
tourmens!--Voyez, dans leur rage, les torrens de pluie! la nature
entière est écrasée sous leur poids; les arbres de la forêt (nés le même
jour que le paradis, formés avant qu'Ève n'eût offert à Adam la science
pour douaire, avant qu'Adam n'eût chanté sa première hymne d'esclavage).
Ces arbres, si vigoureux, si hauts, si verts encore dans leur
vieillesse, les voilà déracinés; leur fleurs d'été sont tranchées par
les vagues qui s'élèvent, s'élèvent, s'élèvent encore. Vainement nos
yeux se portent vers les cieux courbés,--ils touchent les mers, ils
étendent une barrière entre Dieu et nos regards supplians. Fuis! enfant
de Noé; fuis! étends-toi mollement dans le refuge qui t'est donné sur
l'océan; vois tout ce qui surnage sur les flots: c'est le cadavre du
monde de tes premiers jours. Puis élève à Jéhova le chant de ta
reconnaissance!

UN MORTEL.

Bénis ceux qui meurent dans le Seigneur! bien que les eaux soient
déchaînées sur la terre, que ses décrets aussi bien que sa parole soient
adorés! Il m'a donné la vie,--il ne prend que le souffle qui est à lui;
mes yeux peuvent se fermer pour toujours; ma faible voix peut élever,
pour la dernière fois, devant son trône, ses douloureuses prières; mais
encore béni soit le Seigneur, pour ce qui fut, pour ce qui est! Tout est
à lui: le commencement et la fin; le tems, l'espace, l'éternité, la vie,
la mort; le vaste connu, l'incommensurable inconnu. Il a fait, il peut
défaire; et moi, pour un faible soupir d'existence, irais-je blasphémer
et murmurer? Non, plutôt mourir comme j'ai vécu, plein de foi, sans
frissonner au moment même où l'univers entier s'écroule!

CHŒUR DES MORTELS.

Où fuir? sur les hautes montagnes? mais leurs torrens s'élancent avec
une double impétuosité pour se confondre avec l'océan qui mugit à leurs
pieds, enveloppe les contours de chaque montagne et découvre l'entrée de
toutes les cavernes.

(Une femme entre.)

FEMME.

Oh! sauvez-moi! sauvez-moi! nos vallons ne sont plus: mon père et la
tente de mon père, mes frères et les troupeaux de mes frères, les beaux
arbres qui nous ombrageaient à l'heure de midi, et qui, le soir, nous
apportaient le chant des plus doux oiseaux, le petit ruisseau qui
rafraîchissait nos verts pâturages, hélas! tout a disparu. Ce matin,
quand j'ai gravi cette montagne, je tournai, vers tous ces beaux lieux,
mes regards de reconnaissance, et pas une feuille alors ne tremblait
encore!--Voilà maintenant qu'ils ne sont plus!--Hélas! pourquoi suis-je
née?

JAPHET.

Pour mourir! et mourir dans la jeunesse; plus heureuse ainsi que d'être
réservée à contempler la tombe universelle sur laquelle je suis condamné
à pleurer inutilement. Pourquoi, quand tout périt, faut-il que je vive
encore?

(Les eaux s'élèvent: les hommes fuient dans toutes les directions,
plusieurs sont engouffrés sous les vagues. Le chœur des mortels se
disperse et cherche son salut sur la cime des montagnes. Japhet reste
sur un roc, tandis que l'on aperçoit, dans le lointain, l'arche venant à
lui.)

FIN DE CIEL ET TERRE.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Oeuvres complètes de lord Byron. Volume 6 - comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore" ***

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