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Title: Lautrec
Author: Coquiot, Gustave
Language: French
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(This file was produced from images generously made
available by the Bibliothèque nationale de France
(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr), Illustrations
from images generously made available by The Internet
Archive



  Au lecteur

  Cette version électronique reproduit dans son intégralité
  la version originale.

  La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections
  mineures.

  L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés.
  La liste des modifications se trouve à la fin du texte.



LAUTREC



DU MÊME AUTEUR

  LES FÉERIES DE PARIS (_Couverture de R. Carabin_).

  LES SOUPEUSES (_Dessins de George Bottini_).

  LE VRAI J.-K. HUYSMANS (_Portrait par J.-F. Raffaëlli_).

  HENRI DE TOULOUSE-LAUTREC (_Avec des illustrations_).

  LE VRAI RODIN (_Avec des illustrations_).

  PARIS, VOICI PARIS! (_Couverture de Sacchetti_).

  CUBISTES, FUTURISTES, PASSÉISTES (_Avec des illustrations_).

  RODIN (_Grand album, avec des illustrations_).

  RODIN A L'HOTEL BIRON ET A MEUDON (_Avec des illustrations_).

  PAUL CÉZANNE (_Avec des illustrations_).

  LES INDÉPENDANTS (_Avec des illustrations_).

  VAGABONDAGES.


THÉATRE
(_Seul ou en collaboration_)

  M. PRIEUX EST DANS LA SALLE!

  DEUX HEURES DU MATIN... QUARTIER MARBEUF (_Couverture de Géo Dupuis_).

  HOTEL DE L'OUEST... CHAMBRE 22.

  UNE NUIT DE GRENELLE (_Couverture de Géo Dupuis_).

  SAINTE ROULETTE.


POUR PARAITRE

  L'HOMME DE LA NATURE.

  LES PANTINS DE PARIS (_Dessins de Forain_).

  L'ILE DÉSENCHANTÉE.

  PIERRE BONNARD.


Tous droits de traduction, de reproduction, réservés pour tous pays, y
compris la Suède, la Hollande, le Danemark et la Russie.

S'adresser, pour traiter, à la Librairie OLLENDORFF 50, Chaussée d'Antin,
Paris.



  GUSTAVE COQUIOT

  LAUTREC

  _OU QUINZE ANS DE
  MOEURS PARISIENNES_


  1885-1900


  Avec 24 reproductions hors-texte des oeuvres
  de LAUTREC


  TROISIÈME ÉDITION


  PARIS

  _Société d'Éditions Littéraires et Artistiques_
  LIBRAIRIE OLLENDORFF
  50, CHAUSSÉE D'ANTIN, 50


  Copyright by Librairie Ollendorff 1921


  _Il a été tiré à part
  Trente exemplaires sur papier de Hollande
  numérotés à la presse._


  à R. CARABIN

  SCULPTEUR, MÉDAILLEUR, ORFÈVRE,
  POTIER ET ALCHIMISTE


[Illustration: PORTRAIT DE LAUTREC
(_Eau-forte de Charles Maurin_).]



DES SOUVENIRS SUR LA VIE

I

Le Milieu

Paris et René Princeteau

Cormon ou la Vie

Montmartre

LE MILIEU


Descendant des comtes souverains de Toulouse, qui bataillèrent contre le
pape Innocent III, contre le roi Louis VIII de France, mieux encore
contre le rude sanglier Simon de Montfort, le comte Alphonse de
Toulouse-Lautrec-Monfa, aujourd'hui trépassé, chassait à courre, à grand
tapage de chiens et de trompes, en la terre de Loury en Loiret, quand sa
femme, la comtesse née Adèle Tapié de Celeyran, lui fit discrètement
annoncer la naissance de son fils Henri, né le 24 novembre 1864, à Albi,
14, rue de l'Ecole-Mage, dans un vieil hôtel de famille.

Le veneur ne se hâta point pour cela de boucler son équipage. Officier
de cavalerie, sorti de l'Ecole de Saint-Cyr, démissionnaire, et marié en
l'année 1863, il avait tout de suite laissé sa femme à ses religieuses
pratiques pour éperonner, lui, à pleines molettes, la vie libre,
nettement excentrique qu'il chérissait. D'ailleurs, cet hoffmannesque
gentilhomme avait de qui tenir. Son propre père avait été un rude
coureur de bois et de halliers, farouche et autoritaire, qui avait
terrorisé son entourage. Excellent cavalier, forcené chasseur, il
n'avait presque jamais quitté la terre du Bosc, âpre terre située dans
le Rouergue, et qui appartenait à sa femme. Mais ces loups ont tout de
même une fin! Un soir, après avoir, durant toute la journée, sonné du
cor, à se rompre les veines, il mourut d'une chute de cheval, laissant à
son fils Alphonse la forte image d'un vieux veneur monté en couleurs, et
dressé sur ses éperons, comme un hargneux coq sur ses ergots. Il ne
possédait aucune fortune personnelle, du reste; mais, du côté de sa
femme, abondaient terres et argent; et il s'en trouvait très bien, car
les Banques, on le sait, sont faites pour les femmes et pour les
rustres!... Alors, cela dit, quant aux autres origines en ce qui touche
celui qui sera le peintre Henri de Toulouse-Lautrec, elles se
présentent, avec une certaine carrure, ainsi:

Sa mère est une fille de Léonce Tapié de Celeyran et de Louise d'Imbert
du Bosc. Elle est cousine germaine de son mari, leurs deux mères étant
soeurs, filles du comte d'Imbert du Bosc et de Zoé de Solages.

Les Tapié sont originaires de Cannes (Aude), où ils exercèrent, dès le
XVIe siècle, les fonctions de premiers consuls. Ils s'établirent à
Narbonne au XVIIe siècle, et y fournirent de nombreux magistrats
consulaires, plusieurs chanoines du chapitre de Saint-Sébastien
(paroisse de Narbonne), un officier de la maison du roy, un trésorier
général de France, etc.

Quant à la terre de Celeyran (dont le nom s'ajouta à celui de Tapié),
ou, pour dire mieux, quant à la terre de Saint-Jean de Celeyran, c'était
une terre noble appartenant aux chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem,
qui, en 1680, environ, la vendirent avec haute, basse et moyenne
justice, à la famille Mengau, de Narbonne.

Jacques Mengau, seigneur de Celeyran, conseiller à la cour de
Montpellier, adopta alors l'arrière-grand-père d'Henri de
Toulouse-Lautrec, fils de son cousin germain, et lui donna son nom et sa
fortune, en 1798. La terre de Celeyran, sur laquelle s'élève une vaste
habitation, est la plus considérable du département de l'Aude. Mais au
temps de l'arrière-grand-père d'Henri de Toulouse-Lautrec, avant qu'elle
n'eût été divisée par des partages de famille, sa contenance était de
plus de 1.500 hectares.

Le château, situé sur la commune de Salles d'Aude (Aude), fut à un
moment la propriété, jamais payée, de la considérable et grasse Thérèse
Humbert. Il fut son nid d'affaires. Elle y puisa forces et ruses pendant
un laps d'années. Ce n'est qu'à sa déconfiture, que la famille Tapié put
reprendre cette terre, désormais doublement illustre.

Du côté du père, c'est-à-dire du côté du comte Alphonse de
Toulouse-Lautrec-Monfa, il y avait deux branches: une branche aînée et
une branche cadette. Henri de Toulouse-Lautrec appartenait à la branche
cadette; et, à la mort de son père, le fief de Monfa, très ancien dans
la famille, aurait été son héritage. Il est vrai que Monfa n'est plus
qu'un château en ruines, avec une centaine d'hectares, très mal
cultivés. La poste, c'est Roquecourbe-Castres (Tarn).

Mieux favorisée, la comtesse Alphonse de Toulouse-Lautrec avait, de son
père, hérité de la terre de Ricardel, qui est une portion de l'ancien
Celeyran. Terre sans château, et qui ne peut s'enorgueillir que d'une
simple maison de régisseur et de bâtiments d'exploitation rurale.

Mais ceci était préférable: le château du Bosc, en Aveyron, et le
château de Malromé, par Saint-Macaire (Gironde), appartenaient aussi--et
appartiennent encore à Madame la comtesse Alphonse de Toulouse-Lautrec.

Toute cette importante fortune territoriale ne put jamais cependant
contenir la fantaisiste humeur du Comte. Il vivait le plus souvent sur
des terrains de chasse, loin de sa femme; ou à Albi, où il demeura
longtemps chez sa mère, une fille du comte du Bosc;--parfois à Paris,
dans un hôtel;--ou bien devant la cathédrale d'Albi, la robuste et
originale cathédrale bâtie à son image. Là, sous une tente, il tenait
compagnie à ses faucons et à ses chiens, avant que de les traîner
ensuite les uns et les autres, à travers la ville ahurie, mais qui
pardonnait tout à M. le comte, dont elle vénérait, presque la tête
basse, la hauteur et l'impertinence. Car, ne se promenait-il pas,
encore, M. de Toulouse-Lautrec, un faucon sur le poing gauche, de la
viande crue dans l'autre main, et s'arrêtant tous les dix pas pour
nourrir le rapace?

On citait, avec orgueil, bien d'autres fantaisies de cet homme, qui
ignorait si heureusement toutes les conventions sociales; comme il
voulait ignorer le temps, le lieu, les saisons et les heures;--en un mot
tout un ensemble de médiocre vie basée sur la résignation et la
discipline des bourgeois et des gens de boutique.

Et Paris aussi subissait ses frasques! Ainsi, un jour, par exemple, ne
s'était-il pas entêté à emmener, à une matinée de gala du théâtre de
l'Opéra-Comique, un ménage ami: homme et femme, dans une bizarre
voiture-araignée qu'il conduisait lui-même? Sur le parcours, rires et
quolibets de fuser! Imperturbable, le comte Alphonse tenait correctement
les guides; donc, pourquoi un tel concert de moqueries et de
railleries?

Les invités ne le surent qu'en arrivant au théâtre, lorsque, descendus
de la haute voiture, ils aperçurent entre les roues, dans une vaste
cage, toute une piaillante et frémissante tribu de petits oiseaux, que
le comte avait accrochés là, pour «qu'ils prissent l'air!» (_sic_),
avant que de servir de pâture à ses faucons!

[Illustration: FILLE A LA FOURRURE

PHOTO DRUET]

Une autre fois, une nuit, à la campagne, les domestiques n'avaient ils
pas surpris M. le Comte à la recherche de cèpes; et il tenait d'une main
une bougie allumée, et, de l'autre main, un carton à chapeau? Et, le
lendemain, n'était-il pas descendu, à la table d'un dîner de famille,
costumé en écossais, et la jupe à carreaux remplacée par un tutu de
danseuse?

A Paris, on vit le comte de Toulouse-Lautrec, à l'enviable moment des
beaux cavaliers et des jolies amazones, monter, pendant quelques mois,
au Bois, une jument laitière, sur une selle de Kirghiz; et, de temps en
temps, il mettait placidement pied à terre, pour traire la jument et
boire de son lait.

C'est aussi au même Bois de Boulogne que, rencontrant, un jour, une
troupe de cavaliers tartares, en représentation au Jardin
d'acclimatation, il se mit à caracoler à leur tête, pour les emmener à
travers Paris jusqu'à l'Hippodrome (actuel Gaumont-palace); et là, dans
le jardin qui existait alors, les faire photographier, en se plaçant au
premier rang.

Enfin, voici une dernière anecdote; et celle-ci, qu'on me le pardonne,
m'est toute personnelle.

Quand le comte apprit, en 1912, que j'étais en train de préparer un
premier livre consacré à son fils, il se fâcha et il voulut accourir
d'Albi pour me châtier, en combat singulier, comme au temps des Croisés.
Il dit ceci: lui, noble gentilhomme, il tiendrait une lance, il serait
dans une espèce de petite tranchée à cause de ses cors aux pieds; et
moi, humble serf, je serais face à lui, et armé d'un simple bâton.
Croyez-le, on eut beaucoup de difficultés à l'empêcher de venir jusqu'à
moi, à Paris, à cheval, par le moyen de chevaux de relais.

Certes, je pourrais citer bien d'autres anecdotes pour montrer que le
comte Alphonse de Toulouse-Lautrec-Monfa était vraiment un gentilhomme
d'une totale extravagance; mais, aussi bien, il faut, peut-être, se
contenter du significatif dessin que Forain fit d'après lui, et qui le
représente, cet insolite gentilhomme, à cheval, son ample manteau
déroulé, comme une robe de cour, sur la croupe de la bête?

Un père assurément singulier, une mère pieuse, très attachée à ses
devoirs, voilà donc, à peine silhouettés, les directs ascendants de
Henri de Toulouse-Lautrec; ascendants qui convinrent entre eux deux de
ceci: la comtesse s'occuperait d'abord seule de son fils; le père, lui,
s'en chargerait plus tard; et en ferait, alors, à son image, un
orgueilleux seigneur, un forcené veneur, et un parfait contempteur de
son temps!

Henri de Toulouse-Lautrec partit pour vivre, avec sa mère, toute son
enfance à Paris, hôtel Perey, cité du Retiro; et il fut placé comme
externe libre au lycée Condorcet, sa mère se chargeant de toute son
éducation et lui servant même de répétiteur.

Ses vacances scolaires, il les passait à Celeyran, au Bosc ou à Malromé.
Tous deux, la mère et le fils, ils furent aussi plusieurs fois à Nice,
dans une pension de famille, où Henri aimait à parler anglais avec les
hôtes.

Mais il fallait rentrer; et le lycée l'obsédait. Aussi, dès l'âge de
dix ans, il ne voulut plus travailler qu'avec sa mère. Quand il eut
treize ans, il se cassa une jambe en glissant sur un parquet; et l'année
suivante, lors d'un voyage à Barèges, il se cassa l'autre jambe. Dès
lors, il ne grandit plus; et la marche lui devint pénible.

En une douloureuse réalité, c'en est fait des rêves de la toute première
enfance. Le père, ce dur cavalier, se détourne de cet enfant qui ne
peut, qui ne pourra jamais le talonner dans ses chasses. Voilà tout le
commencement d'un chagrin que l'enfant, l'adolescent, et enfin l'homme
ne cessera plus de ressentir!

Ces chevaux, qu'il ne pourra jamais conduire, cet infirme les aime d'un
tel amour qu'il commence de les crayonner, de les dessiner, seuls ou
avec des chiens, ou avec des équipages. Et cela le passionne tellement
qu'il ne veut même plus accomplir ses études scolaires. Il passe la
première partie du baccalauréat-ès-lettres; et il en reste là.

Il est un nain. Il a un torse normal; mais ses jambes sont
extraordinairement courtes. Oui, c'est un fait brutal! Le descendant des
comtes de Toulouse-Lautrec-Monfa ne sera pas un cavalier, un héros de
concours hippique et de chasses à courre. Il n'a plus qu'à devenir le
peintre des bals publics, des maisons closes, des vélodromes, de toute
une population pittoresque, assurément, mais comme ce champ est borné!
Souvent, au cours de sa brève vie, est-ce que Lautrec ne regrettera pas
l'élégant gentilhomme, le rude bretteur et le vigoureux chevaucheur
qu'il eût pu être, en un mot la belle brute dont la vitalité sanguine et
nerveuse attire autour de soi un violent flux d'admiratifs hommages?
Porter un tel superbe nom: Henri de Toulouse-Lautrec-Monfa et aboutir
là: être l'annaliste d'une époque de pourriture! Pour oublier cela,
est-ce qu'il ne sera point obligé de se jeter, à corps perdu, dans la
vie, et de la brûler, la mauvaise vie, avec la plus dévorante
frénésie?... Allons! C'est ce que fera Henri de Toulouse-Lautrec-Monfa,
peintre un peu par force et surtout par vocation, mais descendant quand
même, malgré tout, d'une lignée de comtes d'altière noblesse; et seul
descendant, puisqu'il avait perdu un frère, âgé d'un an, alors qu'il
atteignait, lui, la troisième année de sa vie.

Soit! Ses brillantes qualités d'orgueil, d'amour de sa race, de fierté
apprise, il les emploiera donc, puisque c'est la dure contrainte, au
service de son métier presque subi; et toute son éducation, tout le
style, toute la hauteur de son origine, il mettra tout cela dans son
dessin et dans sa peinture; puisque la nature, si impitoyable aux
erreurs congénitales, lui refusa, à lui, la taille et la force qu'elle
accorde si bénévolement à tant de fils des champs ou des villes, nés
dans l'emportement de deux sangs merveilleusement croisés et neufs, et
purs de toute consanguinité imposée depuis de trop longues années!...
Et, pour la première fois, peut-être, un peintre porteur d'un nom à
panache, avec un entrain non feint, ira vers les plus crapuleux
spectacles, pour les exprimer, non pas, comme on l'a cru, avec une
férocité de nain haineux, mais avec une verve passionnée, avec une
tenace ivresse, avec un don de tout son génie. Et toujours ce
peintre-là--rare spectacle!--cherchera à chérir davantage ses modèles;
il consumera une plus farouche volonté à les dessiner mieux, à les
peindre avec plus de fougue et avec plus d'amour!... C'est comme cela
qu'il usera sa méchante vie!


PARIS ET RENÉ PRINCETEAU

Occasionnellement, le comte Alphonse de Toulouse-Lautrec avait dessiné
et modelé quelques esquisses en terre: chevaux et chiens d'équipage;
mais il ne convient pas de voir ici une véritable hérédité pour Lautrec,
qui va, au contraire, après quelques essais, se donner tout entier aux
bals et aux maisons closes, à des hôtes de cirques et de bars.

C'est plus simple et tellement plus simple. Le comte Alphonse de
Toulouse-Lautrec avait un ami, artiste-peintre, dont l'atelier s'ouvrait
dans une sorte d'impasse, au nº 233, du faubourg Saint-Honoré! Ce
peintre, comme par un décret de la Providence, c'était René Princeteau,
peintre de chasses, de chevaux et de chiens! Or, dès l'âge de huit ans,
Lautrec ayant commencé de venir dans l'atelier de Princeteau,
retrouvait ainsi tous les sujets de tableaux qui lui étaient si
familiers. De là à les imiter, à les copier, il n'y eut qu'un pas à
franchir; et il fut vite franchi. Ce passage d'une lettre qui nous fut
adressée par Princeteau quelques jours avant sa mort, atteste cela.
Voici ce fragment:

«Oui, j'étais surtout peiné de sa «pas bonne forme»! (_sic_). Mon pauvre
Henri! Il venait tous les matins dans mon atelier; à quatorze ans, en
1878, il copia mes études et fit un portrait de moi, «à me faire
frémir!» (_sic_).

«Pendant les vacances, il peignait devant nature portraits, chevaux,
chiens, soldats, artilleurs au moment des manoeuvres. Un hiver, à
Cannes, il a peint des bateaux, la mer, des amazones.

«Henri et moi, nous allions au cirque pour les chevaux, et au théâtre
pour les décors. Il était profond connaisseur en chevaux et en chiens.»

[Illustration: PORTRAIT

PHOTO DRUET]

Et voilà la toute simple raison des débuts de Lautrec. En tout cas,
Princeteau étant sourd et muet, il ne pouvait pas être un maître
fatigant pour le peintre adolescent. De plus, chez Princeteau, venaient
aussi quelques peintres: Forain, Butin, Petitjean et surtout John-Lewis
Brown, un autre peintre de chevaux et un autre Bordelais comme
Princeteau. Mais lui, Brown, peignait ses chevaux et ses cavaliers avec
une telle virtuosité et avec un tel éclat que tous ses portraits de
chevaux semblent avoir été plaqués de luisant acajou.

Dans ce milieu de peintres, et surtout en présence de ces deux peintres
de chevaux: Princeteau et John-Lewis Brown, Lautrec se mit à représenter
avec une opiniâtre ardeur les chevaux qu'il ne pouvait pas chevaucher.
Rappelons-nous, d'ailleurs, qu'il n'y eut jamais un plus favorable temps
de l'hippisme. Ils montaient régulièrement, au Bois, ces cavaliers et
ces amazones qui s'appelaient Émile Abeille, le comte Nicolas Potocki,
le prince Charles de Ligne, le duc de Camposelice, le vicomte de
Montigny, le marquis de Breteuil, le vicomte de Pons, le baron de la
Rochette;--la duchesse de Fitz-James, la comtesse de Clermont-Tonnerre,
la comtesse de Caraman, la baronne de Beauchamp et la marquise de
Louvencourt. Or, comme Princeteau, sans trop d'originalité, mais avec
acharnement, les dessinait tous et toutes sur de petits albums,
c'étaient ces petits albums-là, prestigieux et magiques, qui
passionnaient Lautrec.

Là-dedans, en effet, au cours des pages, ne voyait-il pas des poneys,
des cobs, des irlandais, des pur-sang, tous chevaux bien mis;--et aussi,
dans de discrètes allées, des silhouettes de bidets et de chevaux de
manège, dont le drolatique aspect physique l'enchantait? Toutes les
caricatures, mâles et femelles, que le goût de l'équitation pouvait
engendrer,--c'est sans doute de les regarder, avec tant de flamme, que
Lautrec prit le sens de ce trait caustique, aigu et rare, qui, plus
tard, développé, fera de son dessin une écriture à nulle autre pareille
et situant admirablement toutes les tares physiques. Et comme Princeteau
aimait de plus en plus «son nourrisson d'atelier», ainsi appelait-il
Lautrec, celui-ci put, tout à son aise, dessiner et peindre, sous les
regards amusés de Princeteau. Un jour pourtant ce dernier voyant que le
«nourrisson» voulait, lui aussi, devenir un artiste, un enseignement
officiel s'imposa aux yeux du brave homme, peintre discipliné, qui,
naturellement, croyait à la tradition, aux professeurs consacrés; et il
choisit alors pour Lautrec un véritable maître, en la personne de M.
Léon Bonnat. Lautrec, docile, entra dans cet atelier; mais il ne fit
qu'y passer, l'atelier Bonnat ayant fermé presque aussitôt ses sacrées
portes. Juste compensation! C'est dans cet atelier que Lautrec connut
son ami le plus attaché: M. Henri Rachou, qui est actuellement Directeur
des Beaux-Arts de la ville de Toulouse.

Le soir, Lautrec retrouvait René Princeteau; et, durant toutes ces
années-là, on les vit tous deux au cirque Fernando, alors bâti en
planches, sur l'emplacement actuel du cirque Médrano, et que tout Paris
envahissait.

Ce goût du cirque, on le verra se développer jusqu'à la plus extrême
acuité chez Lautrec. Plus loin, nous dirons ce qu'il en tira, même quand
il fut contraint de se reposer pendant quelques mois, chez le docteur
Semelaigne, à Saint-James.


CORMON OU LA VIE

De Bonnat, Lautrec passa aux mains de Cormon. D'un médiocre à un pire.
L'homme de l'âge de plâtre, le néfaste macrobe qui commit sur des toiles
à voiles les plus odieux des poncifs, avait ouvert un atelier à
Montmartre, rue Constance. Lautrec alla dans cet atelier. A cet âge, on
a la candeur des plus touchantes sottises. Et, Cormon s'installant
ensuite au nº 104 du boulevard de Clichy, Lautrec le suivit. Aussi bien,
ce sont les camarades qui vous attirent; et Lautrec, dans le premier
atelier Cormon, s'était déjà lié avec les peintres Vincent Van Gogh,
Gauzi, Claudon, Grenier et Anquetin; et ceux-là, tout en restant chez le
pion d'Institut, n'admiraient que Delacroix, Degas, Manet, Renoir et les
Japonais. Et ils tenaient des propos enflammés! Et ils avaient de beaux
espoirs!... Mais quels souvenirs ont gardé de Lautrec ses camarades de
ce temps-là? Le premier, voici comment le juge le peintre Claudon:

«Lautrec était fort adroit, et il se servait de cet esprit d'observation
qui n'a fait que s'aiguiser avec le temps; mais c'étaient surtout les
chevaux, les habits rouges et les chasses à courre qui le passionnaient.
Toutefois, je dois avancer qu'ayant un jour à décorer deux panneaux dans
un cercle que nous avions fondé, il fit ses panneaux tout à fait à la
manière de Forain.

«Je me rappelle de ce temps peu de mots de Lautrec; il aimait plutôt à
synthétiser par une phrase brève toute une situation, et à rendre les
choses par une formule crayonnée sur un bout de papier et les gens par
une charge faite d'un trait étonnamment expressif.»

M. Gauzi, retiré aujourd'hui à Toulouse, nous a dit, de son côté:

«Sous des dehors moqueurs, Lautrec était d'une nature très sensible, et
il n'avait que des amis. Extrêmement liant, il était très serviable.
Faible, il admirait la force chez les lutteurs et chez les acrobates.
Il était très bien élevé. En art, il fut toujours sincère. A l'atelier
Cormon, il s'efforçait de copier le modèle; mais, malgré lui, il
exagérait certains détails typiques ou bien le caractère général, de
telle sorte qu'il déformait sans le chercher et même sans le vouloir. Je
l'ai vu se forcer en présence d'un modèle à «faire joli», et ne
pouvoir, à mon avis, y réussir. Le mot «se forcer à faire joli» est de
lui. Ses premiers dessins et ses premiers tableaux au sortir de
l'atelier, il les exécuta toujours d'après nature; il disait même qu'il
ne pouvait travailler si le moindre accessoire n'était à sa place au
moment où il travaillait. Il avait entrepris un portrait de moi; à ce
moment, j'arrivais de ma province et j'arborais un superbe gilet de
fantaisie jaune; immédiatement ce gilet fut dans l'oeil de Lautrec, qui
voulut me représenter en bras de chemise, sans doute pour mieux voir le
dit gilet. Il commença et travailla quelques séances; sur ces
entrefaites, je déménageai et on me vola ou je perdis mon gilet; il
refusa alors de continuer ce portrait malgré qu'il fut très avancé; il
en fit un nouveau tout à fait différent.»

«Son maître d'élection était Degas; il le vénérait. Ses autres
préférences, parmi les modernes, allaient à Renoir et à Forain. Il avait
un culte pour les anciens Japonais; il admirait Velasquez et Goya; et,
chose qui paraîtra extraordinaire à quelques peintres, il avait pour
Ingres une estime particulière; en cela, il ne faisait que suivre les
goûts de Degas qui a toujours vanté les dessins de Dominique Ingres».

Les Japonais! Théodore Duret et Cernuschi, de retour d'un féerique
voyage au Japon, les avaient mis à la mode; et on commençait de
collectionner les si neuves estampes du Nippon, arrivées par les bateaux
de commerce. Portier, le marchand de tableaux, en avait acquis un lot;
et Lautrec lui acheta certaines de ces estampes. Il se passionna, comme
Van Gogh, pour ces planches qu'avaient griffé Harounobu, Kiyonaga,
Toyokouni, Outamaro, Hiroschigé et Hokousaï.

Cormon ou la vie? N'était-ce pas la vie, ces gestes, ces attitudes, ces
expressions singulièrement inattendues? C'était la vie, cette grâce
inédite, cette souple puissance, cette gracile joliesse, ces mobiles
décors, cette science du dessin, ces accords de somptueuses couleurs!
Cormon, à l'opposé, c'était le néant, la tradition la plus vaine figée
par un dessin convenu, par une couleur générale alourdie de plâtre!
Comment hésiter?

[Illustration: BAL MASQUÉ

PHOTO DRUET]

Et les autres admirations de Lautrec, c'était aussi la vie! Velasquez,
en effet, c'était la hautaine distinction, la grâce d'une naturelle
noblesse; Goya, c'était la fantaisie désordonnée, toute puissante,
animant les plus terribles spectacles; Goya, qui, auparavant, avait
aiguillé Forain se demandant un jour, au Cabinet des Estampes, ce qu'il
convenait de faire; Forain, happé par les prodigieux _Caprices_, et
éclairé tout d'un coup, brutalement; Goya, dont la forte devise: _J'ai
vu çà!_ allait devenir la devise de Lautrec, flottant entre Cormon de
l'âge de plâtre et Goya de l'âge de sang!

Ingres, enfin, d'une sensualité concentrée jusqu'à la plus tendre
subtilité, s'il s'en tient parfois à des redites de tradition; Ingres
l'émerveillait également quand il lui livrait les trésors de ses
odalisques, de ses baigneuses et de quelques-uns de ses portraits de
femmes si brûlés de passion!

J'ai tenu aussi à interroger M. Henri Rachou, l'ancien condisciple de
Lautrec. Voici sa lettre consacrée à la mémoire de son ami:

«J'ai connu Henri à Paris, par sa mère, en 1882. Il avait déjà commencé
à peindre avec notre ami René Princeteau et faisait, à la manière de ce
dernier, de petits panneaux représentant des chevaux.

«Il a suivi avec moi les cours de l'atelier Bonnat, puis ceux de
l'atelier Cormon où il étudiait de façon très suivie le matin, passant
ses après-midi à peindre d'après nos modèles habituels: le père Cot,
Carmen, Gabrielle, etc., soit dans mon petit jardin de la rue Ganneron,
que j'ai habité 17 ans, soit chez M. Forest, propriétaire, rue Forest.
Je ne crois pas avoir eu la moindre influence sur lui. Il venait
fréquemment avec moi au Louvre, à Notre-Dame, à Saint-Séverin; mais,
bien qu'il admirât l'art gothique, dont la vénération m'est restée, il
manifestait déjà des préférences très marquées pour l'art japonais,
l'art de Degas, de Manet et des Impressionnistes en général, de sorte
qu'il échappa à l'atelier alors qu'il y travaillait encore.

«Ce qui m'a le plus vivement frappé chez lui est sa magnifique
intelligence toujours en éveil, sa bonté extrême pour ceux qui
l'aimaient et sa connaissance parfaite des hommes. Je ne l'ai jamais vu
se tromper dans ses appréciations sur nos camarades. Il était
incroyablement psychologue, ne se livrait qu'à ceux dont il avait
éprouvé l'amitié et traitait parfois les autres avec un sans-façon
voisin de la cruauté. D'une éducation parfaite quand il le voulait, il
dévoilait un sens exact de la mesure en s'adaptant à tous les milieux.

«Je ne l'ai jamais connu ni exubérant ni ambitieux. Il était avant tout
artiste et n'attachait, bien qu'il les recherchât, qu'une valeur très
relative aux éloges. Il ne se montrait, dans l'intimité, que très
rarement satisfait de ses travaux.»

Pour terminer ce chapitre, puis-je noter, enfin, ce court portrait
physique et moral de Lautrec par un dernier de ses camarades?

«Il était non seulement très petit, mais difforme. La tête était
lourde. Il traînait les jambes et s'appuyait sur une minuscule canne au
manche recourbé, qu'il appelait lui même son «crochet à bottines». Il
était très myope; son pince-nez ne le quittait pas. Il portait sa
moustache et sa barbe mal taillées. Il avait la bouche épaisse, la lèvre
inférieure pendante, toujours un peu baveuse, le nez assez fort, le
regard souvent endormi, lourd; parfois, au contraire, étonnamment vif,
curieux, rieur.

«Il lisait peu--ou presque pas. Assez bavard, il aimait fort plaisanter
avec des amis. Pas lyrique, ni littéraire. Pas rosse, mais gouailleur,
malicieux, très observateur, très passionné... Ah! je vois encore
Lautrec passant toute sa matinée au musée de Bruxelles devant un
portrait d'homme de Cranach! Quel enthousiasme! Enthousiasme jamais
débordant, jamais méridional...»


MONTMARTRE

Mais la vie qui va prendre tout entier Lautrec, la vie qui l'assaille
chaque jour quand il va chez Cormon et quand il sort de ce morne
atelier, la vie, toute la vie matérielle et brûlante, c'est Montmartre
et quel Montmartre!

Montmartre, au temps de Lautrec, c'est-à-dire de 1885 à 1900, c'est en
effet, le _Moulin-Rouge_ qui vient de remplacer le _Bal de la Reine
Blanche_ et que dirige Zidler; c'est le _Café du Rat mort_, déjà situé à
sa place actuelle; c'est le _Bal du Moulin de la Galette_, où l'on paye
les danses; c'est Palmyre, installée alors à la _Souris_, rue Bréda;
c'est Armande, trônant au _Hanneton_; c'est l'_Auberge du Clou_, avenue
Trudaine; c'est le cabaret du _Mirliton_, que vient de quitter Salis
pour transporter, rue de Laval, son cabaret du _Chat noir_;--le
_Mirliton_, où engueule et chante l'humanitaire Aristide Bruant; c'est
le _Bal de l'Elysée Montmartre_; c'est le _Divan Japonais_; c'est le
tapageur _Café de la Place Blanche_, qui s'est ouvert en même temps que
le Moulin-Rouge; et, enfin, Montmartre c'est, en contraste, autour de la
vasque Pigalle, encombrée de modèles italiens, l'atelier de Roybet le
Magnifique, le Panthéon de Puvis de Chavannes l'olympien sensuel, et la
boutique de l'avare Henner, du pays d'Alsace!

On peut imaginer avec quelle joie Lautrec tomba du nid Cormon dans ce
chaud milieu! Il a besoin de travailler, de s'étourdir; ici, il va
travailler, et il va s'étourdir.

Pour lui, qui ne peut guère marcher et se fatiguer, l'essentiel, c'est
de rester dans un cercle assez restreint; les boulevards extérieurs
sont, d'ailleurs, peu sûrs; et le Moulin-Rouge le retiendra durant de
longues années avec son amusant et exceptionnel spectacle. Lautrec se
lie donc tout de suite avec Joseph Oller, le propriétaire; et il aura
désormais, au bal, sa table retenue.

Il y entre, tous les soirs, le visage joyeux. Mais aussi quel bal et
quelles danseuses! A l'heure actuelle, c'est peut-être notre plus tenace
regret que tout cela ne soit plus! Sans doute, on loue toujours le temps
passé; mais il nous semble que la vie alors était moins bête qu'au temps
présent; surtout si l'on évoque toutes ces pittoresques danseuses, qu'on
appelait, entre tant d'autres: Grille d'égout, Demi-syphon, Rayon d'or,
Muguet la limonnière, Eglantine, la Goulue, la Mélinite, et que
couronnait ce prodigieux danseur: Valentin le désossé!

Ah! ces trois dernières vedettes, quelles curieuses et épileptiques
sauterelles! Quel extravagant trio! Ce Valentin le désossé, si glabre,
si funèbre sous son haute forme noir, qui basculait en avant; ce
somnolent Valentin, qui, le soir, se transformait en un inénarrable et
électrique danseur. Grand, maigre à s'enrouler autour d'un bec de gaz,
n'ayant pas d'âge, trente-cinq ou tout aussi bien cinquante-cinq ans,
étriqué et monté sur ressorts, il avait des jambes et des bras en
lanières de caoutchouc. Il tenait de la sarigue et du casoar, et quelle
trompe! Mais ce dégingandé valsait vraiment avec une sûre cadence et un
incroyable rythme. Ses longs pieds tournaient, remontés, toujours autour
du même pivot. Ses pieds étaient de parfaits automates. Aussi, comme
nous l'admirions, cet Empereur de la Danse!

Ses rivales et ses deux chères amies, c'étaient la Goulue et la
Mélinite.

La Goulue, une étrange fille, à la face d'empeigne, au profil de rapace,
à la bouche torve, aux yeux durs. Sèchement elle dansait, avec des
gestes nets. On l'appelait la Goulue, du temps de ses débuts au Moulin,
où elle avait fait, chaque soir, le tour des tables, en vidant le fond
des verres.

La Mélinite ou Jane Avril, c'était une autre affaire, comme on dit. Car
elle se présentait, celle-ci, gracile et souple. Délicate et amenuisée
même. Son visage pincé et fin faisait songer à une souris. Et qu'elle
était invraisemblablement maigre, si déliée qu'elle pouvait se ployer
jusqu'à éventer de son dos le parquet!

En outre, elle «avait des Lettres»; ses amis comptaient dans la
Littérature gaie et dans la Littérature sacrée; ses amis Alphonse
Allais et Théodor de Wyzewa. D'ensemble, elle apparaissait telle qu'une
sorte d'institutrice tombée dans la canaille du «chahut». Douce, bien
élevée, elle tenait gentiment son «paquet de linges», au moment où,
d'une jambe, redressée et agitée, elle battait la rémolade.

[Illustration: LA PROMENADE AU MOULIN ROUGE
(_La Goulue_).

PHOTO DRUET]

La Goulue, au contraire, vous secouait avec son chignon relevé en crête
de bataille, avec ses lèvres serrées et son bec d'épervier. Quelle face
et quel profil! Elle symbolisait, cette formidable guenipe, toute une
époque qui bouillait dans la sauce des bals.

Gale et teigne, on n'osait pas, vraiment, certains soirs, lui adresser
la parole. En ces moments-là, ses yeux se plissaient, aggravaient leur
dureté métallique, et l'accent circonflexe de sa bouche remontait
durement vers son nez aux narines minces.

Tous les soirs, Lautrec ne manquait pas d'aller au Moulin; et il offrait
à boire aux trois impériales étoiles. Pour tous, danseurs et
spectateurs, il devint bientôt l'indispensable personnage à la raison
d'être de la danse. Assis à sa table, avec des amis, il était là, en
effet, comme le bouddha, coiffé d'un melon, du quadrille et de la valse.
Mais c'était un bouddha qui voyait tout, qui observait tout; et qui
enregistrait la plus totale collection de gestes et d'attitudes que l'on
pût imaginer!

Les odeurs des alcools et du bal le surexcitaient. Il fut rapidement
visible que sa sensibilité s'aiguisait, se tendait jusqu'à une extrême
limite douloureuse. Il avait déjà des tics, des rictus. Il vibrait
jusqu'à l'angoisse; il paraissait s'étouffer lui-même sous une chape
d'anxiété; il faisait pénétrer en lui, comme une pointe aiguë, le
redoutable visage de ces danses qui le crucifiaient. Aussi, plus tard,
certes, nous n'avons jamais pu sourire, nous, devant les quadrilles
qu'il a peints, et que semblent danser de «vivants» cadavres!

En vérité, à ce moment-là, tous les chagrins de sa pauvre vie physique,
qu'il porta telle qu'une sorte de suaire, Lautrec s'en imprégna, sans
miséricorde, dans cette fumante salle du Moulin, où nous le rencontrâmes
si souvent. En revoyant ses tableaux, nous sentons bien de quoi sont
faits ces gestes canailles qui soulèvent des jupes, et de quel poids
pèsent ces jambes qui remuent de la pointe le vide. Nous avons retenu,
nous avons compté, en regardant Lautrec, tous ses sanglots cachés, tous
ses effrois et toutes ses terreurs! Plus tard, même, est-ce que le
_Quadrille au Moulin-Rouge_ ne causera pas une épouvante pareille à
celle qu'engendre la _Crucifixion_ de Mathias Grünwald, par exemple? Qui
notera alors les épouvantes de toutes nos pauvres âmes assassinées?

D'autres cavernes de supplice ou d'autres champs de pitié, Lautrec les
trouvait à la _Souris_ ou au _Hanneton_. Il tombait là sur toutes les
vieilles et toutes les jeunes gousses, sur toutes les tribades qui, en
se léchant et en se pourléchant, brassaient des cartes, ou jetaient des
dés sur la crasse d'un marbre cassé. C'étaient des profils et des
splendides têtes de massacre, des gueules affaissées de vices, des bouts
de nez de rates et des groins de truies. Lautrec exultait dans cette
bauge; il se pâmait sur toute cette magnifique pourriture à dessiner et
à peindre. Ah! ce n'étaient plus les filles des routes, les filles
rudes et fortes comme des bêtes de halliers; des filles durcies par
l'air, par la pluie, par le soleil, et qui vibrent avec des cuisses
craquantes et des bras de lutteurs! Ce n'était plus du rire sain, des
apostrophes en pleine joie, la face éclatée et rouge; c'était, ici, de
l'extrait de marécage, des moisissures et des verdissures de cloaques,
des lèvres flétries, des yeux en persiennes, des nuques courbées, des
seins dévalant sur des ventres mous, contenus dans des corsets durs.
C'était inédit à représenter cela; et personne, proprement, ne l'avait
fait. Un aspect pittoresque et ignoble, mais d'une superbe expression de
fumier humain. Lautrec se jeta dans ce purin; et il s'en enivra.

Chez Bruant, il devint aussi un hôte tenace. A ce moment-là, il se
traînait partout, se balançant, se dandinant. Le grand diable, qui, d'un
emploi au chemin de fer, s'était juché sur le tréteau des chansonniers,
l'épais bougre de noir vêtu et lourdement cravaté de rouge, l'enchanta.
Quel ténor bruyant et fort en gueule! Et puis Lautrec aimait les
chansons de Bruant, les chansons niaises et radoteuses, tout le vieillot
déjà et tout le sentimental de ces romances consacrées aux filles et à
leurs souteneurs; tout ce suranné qu'on présente encore maintenant,
faisandé, avarié, hors de toute vérité! et Lautrec ne faisait que suivre
tout Paris, en fêtant le chantre bêlant des filles.

Au _Divan japonais_, au _Clou_, Lautrec prenait place également; et, là,
le bouddha, toujours, observait, notait des visages et des attitudes. Il
fut bientôt l'ami de cet ex-marchand d'olives, Sarrazin, qui participa à
la célébrité de ce Montmartre d'hier. Ce petit comptable maigre, porteur
d'un lorgnon, témoignait avant tout d'une inexplicable peur de la
police; pourtant, c'était dans le sous-sol du _Divan_ qu'on faisait le
plus de bruit, donc rien à craindre; mais Sarrazin, poète à ses heures,
ne se sentait pas de force, affaibli par les rimes, pour se colleter
avec les flics. Aussi, il voulut un jour agrandir son établissement,
surtout le rendre plus honnête; mais, en quelques mois, il fit faillite.
Montmartre n'aime pas l'ordre!

Là-haut, au _Moulin de la Galette_, perché sur la Butte, Lautrec ne se
montrait guère. Du reste, ce n'était pas, en ce temps-là, l'amusante
réunion des fillettes et des gosses de Montmartre, midinettes et
commis, que ce Moulin allait devenir plus tard; ce n'était pas le
tournoiement d'une jeunesse aigrelette; ce n'était pas non plus le
laisser-aller et l'abandon de gamines d'atelier, rompues mais vivaces;
c'était un bal au-dessous, un bal à saladiers de vin, à putains mûres.
Cela n'était point pour trop tenter Lautrec; et puis, ce bal juché au
diable vauvert l'éloignait trop de son quartier général, établi dans les
immédiats entours du Moulin-Rouge. Le Café de la place Blanche et le Rat
mort étaient aussi les seuls acceptables restaurants de nuit; et cela
lui suffisait. Au premier bal des Quat'z-Arts, à l'Elysée Montmartre
(après la fin des bals des Incohérents), à ce premier bal organisé par
le photographe Simonnet, Lautrec se déguisa en ouvrier lithographe,
cotte bleue, un chapeau mou avec une pipe passée au travers. Et ce
simple geste le ravit. Un tout petit coin de Montmartre, avec des
plaisirs en somme peu renouvelés, cela, c'était sa vie, cela fut
désormais toute sa vie. Il n'alla guère ensuite que par caprices vers
d'autres spectacles.



DES SOUVENIRS SUR LA VIE

II

Quelques Sports

Bars et Maisons closes

QUELQUES SPORTS


Lautrec ayant connu Tristan-Bernard à _la Revue blanche_, fondée en
1891, par les frères Natanson, tout de suite, par lui, il alla au
vélodrome Buffalo, dont Baduel était l'administrateur, et, lui-même,
Tristan-Bernard, le directeur sportif. Et pas un directeur sportif pour
rire, car on doit à Tristan-Bernard, qui le croirait? trois choses
essentiellement sportives: la sonnerie de la cloche pour annoncer aux
coureurs le dernier tour à faire; la série de repêchage permettant à un
crack d'en appeler d'une occasionnelle défaite; et enfin le brassard nº
1 qui fut couru tant de fois!

Tristan-Bernard et Lautrec «s'adorèrent». Lautrec eut la bonne joie de
connaître le fameux Yankee volant Arthur Zimmerman et la merveilleuse
petite mécanique de demi-fond, Jimmy Michaël.

Et il travailla intensément à ce vélodrome Buffalo. Ce fut un tel moment
d'enthousiasme sportif! Le vélodrome vécut de frémissantes heures qu'il
ne devait plus retrouver. Certes, on admira, toutes ces dernières
années, d'excellents coureurs de vitesse: le bull-dog Kramer, l'élégant
Bourillon, le populaire Jacquelin, le tenace Ellegaard et le menu Friol;
mais ils ne «coiffèrent» pas le prestigieux Zimmerman! Et quel Bouhours,
quel Contenet, quel Darragon, quel Sérès pourrait-on aligner, dans la
mémoire des vieux sportsmen, à côté du petit Michaël, qui tournait
toujours de son vif et régulier mouvement d'horloge, un cure-dents entre
ses lèvres; Michaël, cette petite face volontaire et busquée de ratier?
Et, aussi, qui opposerait-on au dégingandé, plat et interminable
Zimmerman, qui évoquait je ne sais quel oiseau des hautes altitudes,
maladroit sur ses pieds, et si rapide, si volant, quand il pesait sur
ses pédales?

Leur manager, Choppy Warburton, offrait également un étrange type, très
américain, à dos bombé; et Lautrec, d'après les trois hommes, dessina
d'extraordinaires lithographies.

Le beau temps! Beaucoup de ceux qui l'ont vécu, ne sont plus, depuis,
retournés au Vélodrome. Il faut garder le culte des souvenirs!

Ah! les soirées surtout de Buffalo!

Sans les petites sportswomen qui venaient là en foule, la soirée,
peut-être, n'eût pas été autrement enviable. Mais elles étaient vraiment
amusées, elles, et amusantes. Du haut des virages, elles appelaient les
coureurs et les encourageaient. On jouait des coudes pour aller se
placer près de ces groupes particulièrement bruyants: et quand venait le
moment de la course de primes, la meute des coureurs partait, s'étirait,
se groupait, deux pelotons se formaient, et l'ensemble était joli, s'il
n'était pas émouvant.

On regardait attentivement les yeux qui brillaient autour de soi, les
petites faces blanches et rieuses, les mains qui allaient et venaient,
en encouragement. Là-bas, de l'autre côté de la pelouse, toute roussie,
les têtes, étagées devant les grandiloquentes réclames, apparaissaient
comme de fantomatiques têtes de massacre. C'était hallucinant, si l'on
s'absorbait un instant dans sa rêverie; mais le moyen d'y rester avec
ces jacassantes compagnes, avec ces remuantes petites personnes! Par
elles, on connaissait vite tous les coureurs de seconde et même de
troisième catégories!

Mais, à leur tour, les brûlots tapageaient, grondaient, ronflaient et
trépidaient! Coup de pistolet! Derrière trois monstres, brûlés au ventre
par une double flamme bleue, roulaient aussitôt, collés, trois monstres
plus petits, obstinés, tenaces! Ainsi, dans la nuit, c'était une vraie
ronde du Walpurgis, une randonnée bâclée par trois engins fous qui
s'activaient furieusement et pétaradaient!

Cet heureux temps du cyclisme, Lautrec en a emporté aussi une bonne part
avec lui. En ce temps-là, en son temps, on sacrifiait tout à la gloire
des cyclistes. Nous n'avons pour cela qu'à évoquer nos souvenirs!

Puis, venaient les pleins étés, et Lautrec alors se mettait vite en
route pour aller ramer et nager dans le bassin d'Arcachon.

Il adorait être nu, et il aimait les matelots qu'il rencontrait là-bas.
Installé dans sa villa _Denise_, il prenait une vareuse, une casquette
sans galon de commodore, et les pieds nus, son petit pantalon retroussé,
il arpentait la plage. Il nageait bien, du reste; et se baigner,
c'était, avec les beaux jours, un des seuls moments possibles de quitter
Paris, pour aller là-bas «tremper et radouber sa carcasse!»

Et il aimait de plus en plus les bateaux. Il y en avait de toutes sortes
dans cette baie d'Arcachon: des bateaux de pêcheurs, des pinasses à
rames et à voiles, et des bateaux de plaisance. Lautrec eût voulu ainsi,
sur un yacht, aller jusqu'au Japon. Cela fut un des persistants désirs
de sa vie, qu'il ne réalisa pas; et, pourtant, avec un peu d'entêtement,
il était riche, rien n'eût été plus aisé!

«Sportif» toujours, Lautrec encore suivait assidument, aux
Folies-Bergère, les luttes, même quand elles tombaient dans le chiqué le
plus sot. Mais là, après maintes discussions, le directeur d'alors,
Marchand, était devenu sa bête noire, _une vache!_ comme il disait; et
je ne parvins jamais à les réconcilier. Ils montraient, tous les deux,
il est vrai, mis en présence, un tel aimable caractère!

Je fis connaître à Lautrec les ténors du moment: Paul Pons, Laurent le
Beaucairois, Hackenschmidt, etc., mais je dois dire que ce fut le
phénoménal Apollon, le champion pour mille années peut-être des poids et
haltères, qui l'enthousiasma. Ah! le rude gaillard, du reste; et c'est
une chance, pour les leveurs de poids qui sont venus après lui et qui
viendront, qu'on n'ait point pensé à peser exactement les formidables
poids qu'il arrachait! Lautrec réalisa de beaux dessins d'après ce
splendide Hercule. Que sont-ils devenus? Je ne les ai jamais revus.

Les luttes! Leur indéniable attrait!

C'est que le spectacle n'était pas alors seulement sur la scène, il
était aussi dans la salle,--dans la salle surchauffée, surexcitée;--dans
le promenoir surtout, où se coudoyaient les hommes et les filles,
celles-ci dépitées, furieuses contre ces luttes qui passionnaient les
hommes, qui les agrafaient sur le rebord des loges, qui les juchaient
sur les banquettes, qui les étageaient en gradins de cris et
d'apostrophes, alors qu'elles dardaient en vain leurs oeillades et
qu'elles balançaient frénétiquement leurs allures d'oies-Impérias!

Elles allaient, elles venaient, pressées par l'heure, faisant ressource
de tous leurs feux; mais elles ne pouvaient disputer l'intérêt à ces
masses de chair, pourtant pas belles, qui se heurtaient et
s'emboutissaient, là-bas, sous les aveuglants rayons des projecteurs!

En regardant ces lutteurs, on imaginait volontiers que c'était ici, sur
la scène, tous les formidables héros de la statuaire. Tous ces muscles
merveilleux, on les avait vus dans les réalisations esthétiques des
Grecs, des Michel-Ange et des Puget. On les voyait, cette fois vivants
en plein mouvement, tendus, exaspérés, par cette volonté de vaincre qui
déformait aussi, la plupart du temps, les faces, et qui en faisait des
masques douloureusement frénétiques. On se disait que nul spectacle ne
pouvait donner un plus bel amas de muscles, un jeu plus passionné
d'étreintes; et l'on admirait toutes les prises et toutes les attitudes
de ces lutteurs, le dos ployé, le cou tendu, solidement arcboutés sur
leurs jambes fortes, véritables piliers, colonnes lourdes des temples
trapus.

On admirait les bonds rapides, les détentes imprévues de ces pesantes
masses. On ne savait s'il fallait être pris davantage par la force ou
par l'adresse. Souvent, c'était le combat à terre, interminable, toutes
les prises d'épaule ou de tête essayées, un combat monotone, tout entier
de force; mais souvent, aussi, c'était une lutte quasi légère, les deux
hommes, malgré le poids, cabriolant, sautant et se retournant
prestement.

Sous la lumière brutale des projecteurs, on croyait, parfois, que
c'étaient là les énormes prophètes de la Sixtine qui luttaient, quand on
ne regardait pas les visages sans barbe, aux cheveux coupés courts.

Et cela était un divertissant spectacle. Lautrec ne pouvait point ne pas
s'y passionner.

[Illustration: FILLE

PHOTO DRUET]


BARS ET MAISONS CLOSES

Le goût extrême du pittoresque, de l'en-dehors des moeurs, devait tout
droit conduire aussi Lautrec dans ces bars, dits anglo-américains, où il
pouvait s'amuser du décor des verreries, des petites serviettes de
couleur, des garçons en veste blanche, des roast-beefs saignants, des
branches de céleri dans des verres d'eau, des petits tonnelets cirés, du
haut comptoir à barre de cuivre, et surtout s'intéresser si vivement à
la fabrication des cocktails et à la dégustation des short drinks et des
gin-wiskies!

Les barillets bien rangés, la verrerie de couleur, les clinquantes
réclames des bières anglaises, des champagnes, des long drinks et des
gobblers, allumaient tout aussitôt, au fond de son regard de gnome,
d'ardentes convoitises. Il vivait là, intensément et magnifiquement.
Tout son art exaspéré, déformé, tout son génie de Little Tich fait
peintre, il le doit bien aux soubresauts, aux cauchemars de l'alcool,
qu'il absorbait là par tous ses sens;--car il les contemplait, il les
respirait au moins autant qu'il les buvait, les fortes et redoutables
liqueurs.

Je crois bien, quand je songe à tout ce passé, que, curieusement et
frénétiquement, par satisfaction physique et nécessité intellectuelle,
Lautrec lampa toutes les boissons spiritueuses connues. Certainement, il
ne les citait pas par ouï-dire, car il en parlait trop bien. Et alors
que je m'en tenais, moi, à quelques formules de cocktails, il réclamait
tous les spiritueux indistinctement et à forte dose, comme l'essence qui
devait alimenter son organisme contrefait et génial. Mis, après ces
brûlantes ingestions, en présence d'une fille, dans un bal public, au
théâtre ou au concert, c'était souvent un chef-d'oeuvre qu'il exécutait
le soir même ou le lendemain, pour la longue suite des merveilleuses
oeuvres qu'il nous a laissées.

Et quel public il flairait là!

Bars de la rue d'Amsterdam, des Champs-Élysées, de l'avenue Montaigne,
bar Achille, rue Scribe, ou Irish and american bar, rue Royale, dans vos
roboratives salles, il rencontrait des hommes de cheval avec des petits
chiens rageurs, des chanteuses de beuglants à la face en biais, mal
embouchées et vives; et tout cela s'agitait, gueulait, buvait, fumait;
tandis qu'un nègre gigoteur jouait du banjo, et que, toujours mûres,
soûles, d'autres filles, des épaves, en piquant des crises, se
dégrafaient et vidaient leur vessie.

En s'hallucinant, cela devenait plus aisément londonien qu'à Londres,
évoquait mieux, dans la fumée des courtes pipes et des gros cigares,
quelque coin de taverne: _Au hérisson d'or_, autour d'Epsom ou de
Newmarket.

Pour Lautrec, ces coins-là mettaient vite sa tête en folie. Il humait le
violent parfum de ce milieu rude, imprégné d'alcool et de peau de grand
air, la peau de ces hommes qui vivent dans les bois, sur les pistes et
dans les allées d'entraînement. Entrer là, s'asseoir, renifler, et boire
doucement une multicolore liqueur, à nom de saloon britannique, quel
régal pour Lautrec, qui, parlant anglais, était surexcité par les
syllabes londoniennes, ces syllabes tellement sportives et comme
incluses dans ces liqueurs qu'il aimait et qu'il avalait sans souci de
péril!

Longtemps, nous fûmes ainsi, Lautrec et moi, les clients d'un petit bar,
gîté dans les entours des Folies-Bergère. De onze heures à deux heures
du matin, il s'y tenait réunion d'acrobates et de filles, et, au moment
des luttes, tous les lutteurs s'y retrouvaient, même ceux qui ne
paraissaient point sur la scène de la rue Richer. Raoul le Boucher,
resté gosse, y taquinait les Turcs; et il était la bête noire de Nourlah
le colosse. Paul Pons n'y faisait que de rares apparitions; mais tous
les autres y figuraient: Laurent le Beaucairois, Eberlé, Constant le
Boucher, Vervet, beaucoup de moins notoires aussi qui écoutaient avec
recueillement, les prouesses des ténors de la ceinture.

Au dernier instant, souvent quelques-uns se faisaient tirer l'oreille
pour aller au tapis,--dame! il faut vivre!--et Marchand envoyait
ambassade sur ambassade, avec promesse de quelques louis en plus, pour
ramener sur le plateau les lutteurs que le public, à vif tapage,
réclamait.

Chez Achille, Lautrec rencontrait des jockeys, ces petits
bonshommes-singes qu'il adorait, presque à peine plus grands que lui;
mais, eux, ils avaient des jambes! et il observait jusqu'à l'acuité la
plus tendue leurs amusantes carcasses de petits vieux. Parfois ces brefs
bonshommes étaient un peu boulots; ceux-là étaient les rageurs, se
privant, s'exténuant, ne mangeant pas, ayant même peur de boire pour ne
pas prendre les quelques kilos de graisse en trop pour les prochaines
courses. Et des filles les escortaient; des filles vautrées auprès
d'eux, auprès aussi des entraîneurs, ceux-là enfin libres de grossir; et
qui, rouges, congestionnés, buvaient, buvaient comme des lampes, et
fumaient comme des cheminées!

C'étaient là les vrais bars, les seuls où, dans la verve de
conversations sportives, il soit vraiment agréable de manger un
irish-stew ou un hot roast-beef, posé sur une table ronde qui fleure
bon, au pied du comptoir, où des garçons, d'un geste précis, manoeuvrent
des pompes à bière, ou, à petits coups secs, battent l'essence forte et
apéritive d'un précieux John Walker!

De ces bars, Lautrec, étourdi, gagnait les maisons closes.

Là, il se replongeait dans un autre élément propice. Il aimait la Femme;
mais il aimait aussi l'atmosphère du lieu, le calme assourdi, le repos
au creux des profonds divans. Goûtant encore ici les heures si diverses,
les bavardages des crapaudes, il retrouvait une intimité qui n'existait
pour lui nulle part ailleurs, tellement son aspect physique glaçait! Et
de se sentir si bien en confiance, il était joyeux, bavard, il
chantonnait une scie du jour. J'avoue que les filles, soit rue des
Moulins, soit rue d'Amboise, ou dans toute autre maison, ne se
montraient pas méchantes gales pour ce bon garçon qui les caressait de
tendresses certaines; car, aux fêtes, aux anniversaires de chacune de
ces gotons, des bouquets, des pâtisseries, _ses_ cadeaux, affluaient; et
s'il lui arrivait de présider, dans ces chaudes maisons, un dîner de
gala, je vous assure qu'il tenait son rôle avec une distinction et une
cordialité qui ravissaient toutes les garces. Enfin, attiré là par son
désir de les peindre, n'était-ce pas le meilleur moyen de les bien
connaître, et d'aboutir à des tableaux qui apparaissent autres que des
rengaines et des redites de banalités?

Il apprit à voir marcher les femmes, à les voir presque aussi
naturelles, et aussi candidement femelles qu'elles apparurent à Gauguin
à Tahiti.

Lautrec, ne se décidant pas à aller au Japon, où des quartiers avec
jardins sont réservés aux courtisanes et où tout le monde les peut
examiner à l'aise, il n'y a vraiment nul grief à dresser contre sa
mémoire, parce que ce peintre a voulu observer les filles de Paris à
toutes les heures, dans une sorte de caserne ou plutôt de couvent, où
tout un tableau de travail est réglé d'avance; et où maîtresse et
sous-maîtresse font évoluer avec méthode et discipline tout un bataillon
de catiches pas des plus amènes. Là, il a pu, en toute liberté et en
toute sincérité, ce qui est la vraie dernière chose, réaliser des
tableaux de moeurs étonnamment divers et vivants, dont la synthèse eût
pu, un jour, peut-être, avec le concours d'une vie plus longue,
constituer un considérable document pour les moeurs d'aujourd'hui et
d'hier, pour les moeurs, à bien dire, de toujours; et qui, grâce à
Lautrec et à son goût intransigeant de la vérité, offrent, même ainsi
tronquées, d'éloquentes manifestations du bien ou du mal, comme il vous
plaira à vous de l'entendre!

Souvent, quand on arrivait dans l'atelier de Lautrec, on voyait des
filles de ces maisons. Elles étaient en visite; et il s'amusait de les
recevoir. Sachez, du reste, qu'il n'était pas plus grossier que les
autres hommes. Ces maisons, c'était vraiment pour lui une famille! Oui,
Lautrec étant un tendre, elles étaient, pour lui, ces filles, des sortes
de déshéritées, elles aussi. Elles n'avaient pas choisi plus que cela
leur genre de vie. D'ailleurs, choisit-on sa vie? Elles avaient même
parfois d'étonnantes candeurs, des jalousies baroques. On ne comprenait
pas pourquoi elles pleuraient, sans raison apparente, sans cause
déclarée. L'une de ces femmes n'avait-elle pas défendu à Lautrec
d'amener dans la maison où elle se trouvait son ami le sculpteur C..,
qu'elle chérissait, et à qui elle ne voulait pas se montrer en putain
soumise? Et Lautrec était pris par beaucoup de ces choses-là, assez
inattendues sans doute, et qualifiées plus certainement encore de
grotesques par les gens dits honnêtes qui trouvent très bien, quand ça
leur plaît, de les souiller, ces filles, au commandement!

[Illustration: FILLE AU CARACO

PHOTO DRUET]



DES SOUVENIRS SUR LA VIE

III

Voyages

La Mer

VOYAGES


Avec un homme comme Lautrec, il ne faut pas s'attendre à lire sous ce
titre: _Voyages_, des descriptions de tours du Monde ou même de simples
traversées de l'Atlantique. Pays touchant la France ou coins d'extrême
banlieue, non très loin cependant de Paris, voilà tout ce que Lautrec
entreprit de visiter; et c'est ainsi que, les premières années qui
suivirent sa sortie de l'atelier Cormon, il alla simplement plusieurs
fois à Villiers-sur-Morin, où habitaient quelques-uns de ses anciens
camarades.

Il revit là les peintres Grenier, Claudon; et ce fut, je crois, en 1887,
qu'il y peignit le petit portrait de son ami Grenier, qui est
aujourd'hui dans la collection Pierre Decourcelle. Plus tard il peignit
aussi un portrait de Mme Lily Grenier, portrait pas très beau,
assurément, et qui est presque un Roybet.

Ce court voyage de Lautrec à Villiers, et ses brefs déplacements à
Etrépagny, où il alla rejoindre deux années de suite son autre ami le
peintre Anquetin, afin de chasser, en sa compagnie, les jeunes corbeaux,
tout cela, ce ne sont que des excursions, pourrait-on dire, qui, au
surplus, le fatiguaient vite; car la campagne bucolique ne pouvait guère
séduire ce monomane du Moulin-Rouge et du Café de la place Blanche. Vous
ne voyez pas, en effet, Lautrec regardant des champs ou des arbres,
tandis que s'offrent à ses yeux des visions de la Goulue se cabrant, de
Jane Avril tournoyant ou de Valentin pinçant un cavalier seul, dans le
tonnerre des cuivres!

Pourtant, Lautrec accomplit de plus sérieux voyages en Angleterre, en
Espagne, en Belgique et en Hollande; mais il ne pénétra point en Italie.
Fort heureusement, peut-être; car, visiteur du sud de la botte, quelle
impossibilité pour lui de revenir de Naples,--de Naples, la chaude et
franche ville salope!

Il fut à Bruxelles, aussi, pour une exposition de quelques-unes de ses
oeuvres à la Libre Esthétique;--et, en Angleterre, pour une autre
exposition, au moment critique de la guerre anglo-boer.

C'est avec son ami Maxime Dethomas, haut par la taille et haut par le
talent, qu'il visita une partie de la Hollande. Ils descendirent
l'Escaut en bateau. Amer voyage qui ne plut pas à Lautrec!

D'Angleterre, il rapporta de nouvelles recettes de cocktails. Heureux
pays qu'il nous vanta à son retour, parce que l'alcoolisme y est très
considéré et même consacré par les lords!

Il y a d'autant mieux étudié l'art de préparer les english and american
drinks. C'est le _doigté_ surtout qui l'a ébloui. Ce n'est pas
seulement, en effet, le dosage qui importe, mais la manière de _faire le
précipité_; et cette opération chimique renouvelée de différentes
façons, lui a fait entrevoir un «monde de sensations» pour l'odorat et
pour le goût. Devant tous les mélanges possibles il resta un moment,
assurément, stupéfait et inquiet. Il se mit tout de même de bon coeur à
la besogne; et, bientôt, il réussit à merveille toute la gamme des
short drinks et des long drinks.

De ses deux voyages en Espagne, le premier tourné avec son ami Maurice
Guibert, il rapporta d'autres vives observations puisées cette fois aux
maisons closes. Car, on se doute bien que, s'il s'est enthousiasmé pour
Goya à Madrid et pour le Greco à Tolède, il n'a point manqué de fêter
les filles de toutes les chaudes rues de l'Espagne.

La célèbre lithographie en couleurs qu'il intitulera: _La passagère du
54_, et qui représente une jeune femme de profil, sur un bateau, sous
une tente, est un souvenir réalisé de ce voyage-là.

Mais, surtout il n'oubliera plus jamais les oeuvres du Greco et de Goya.

Cette fois, il a _vu_ Goya!... Et il exprime toute sa frénétique
admiration pour cet hallucinant visionnaire des plus violentes
sensations picturales. Et quel inventeur de l'art moderne! C'est lui qui
a déchaîné toutes les fantaisies et tous les concepts. Dans le rêve, il
est allé au delà de toute audace; il a créé des monstres parfaitement
organisés; il a, dans tous les cauchemars et dans toutes les angoisses,
exprimé l'inexprimable, se servant d'un étrange dessin et d'une rare
sobriété de couleurs. Enfin, il a marqué de sa puissante griffe tous les
peintres qui sont venus et qui viendront après lui, pour représenter
l'effroi et la désolation du Monde!

[Illustration: PORTRAIT DE Mme SUZANNE V.

PHOTO DRUET]

A Tolède, Lautrec a vu aussi le Greco, et surtout le somptueux et
miraculeux _Enterrement du Comte D'Orgaz_. Rentré à Paris, il dira à son
ami Romain Coolus, qu'il a également connu à la _Revue blanche_: «Je
vais te faire ton portrait à la manière du Greco!»

Le portrait, on le sait, fut peint; mais, heureusement, à la manière de
Lautrec.


LA MER

Accompagnant encore son ami Maxime Dethomas, Lautrec alla une année à
Dinard, puis à Granville.

Pour ce voyage, il prit son costume de capitaine de la marine marchande,
avec la casquette plate, toujours sans galon. Et il était joyeux,
confiant, pour le défendre des sarcasmes de la foule, en son ami le
«géant» Dethomas; Dethomas ou _Gronarbre_, ainsi il le surnommait,
Brasseur ayant nasillé ce mot-là, un soir, dans une revue jouée au
théâtre des Variétés.

Il existe peu de «marines» de Lautrec. Il adorait seulement la mer pour
s'y baigner, et pour ce vrai prétexte: être nu. Il demandait qu'on le
photographiât ainsi. «Je fais le lion!» disait-il, sans se soucier de
ce que la plaque pouvait enregistrer.

Pour le reste, les longues excursions le fatiguaient. Il fallait avec
lui se désintéresser des curiosités signalées par les guides. Les
spectacles de table d'hôte lui suffisaient. A une bonne qui servait, son
tablier pavoisé de taches d'encre, il jeta, un jour: «Attention, ma
fille, vous avez vos règles en noir!» et les convives pouffant de rire,
cela l'égaya.

Si cordial et si boute-en-train, nous a dit souvent Dethomas, était
Lautrec quand il oubliait un instant la tenace tristesse de sa vie: sa
courte stature. Et son art de peindre avec un mot! En province, par
exemple, se rencontrait-il avec des gens chic, il disait, en boutonnant
des gants imaginaires: «Dans le monde!». Une autre fois, comme venu pour
une inauguration et passant sa bretelle rouge en travers de sa chemise:
«Carnot!» faisait-il. Et au théâtre, enfin, lui arrivait-il de
s'endormir sur l'épaule de son voisin, et celui-ci le secouant: «La vie
de château!» disait Lautrec, très doux.

La mer! Soit! mais Arcachon et surtout Taussat restaient ses
villégiatures préférées.

A dire vrai, enfant, on l'avait promené à travers ces paysages de pins
et de villas. Dans cette baie d'Arcachon, qui sépare les deux pays:
Taussat et Arcachon, il avait aussi «navigué», comme un vrai marin. Et,
au fond d'une voiture, traînée par un poney, il était allé quelquefois
de Taussat à Arcachon, et retour, en faisant le long voyage, par la
route. Il aimait les pins odoriférants, les ajoncs jaunes et les
bruyères roses. Il s'amusait des cigales qui, au creux de ces bois de
pins, grincent éperdument tout l'été. Et, en semaine, quand il n'avait
pas à craindre le flux des Bordelais qui, après avoir passé le pantalon
de flanelle rouge, à l'instar des parqueuses d'huîtres, arrivent tous à
la baie, le samedi pour le dimanche, il venait à Arcachon dans son
costume de marin. Aux baraques, il gobait des huîtres en les arrosant de
vin blanc; et, souvent, il accompagnait les pêcheurs de sardines, qui,
dans leurs pinasses, allaient pêcher le «royan d'Arcachon». Il ne
manquait pas aussi les régates de bateaux à voiles; et, d'autres fois,
il s'allait reposer dans les Dunes et au Parc des Abatilles. Mais trop
fréquemment toutes les villas, tous ces chalets, toutes ces villas
Marguerite, Sigurd, Carmen, Montaigne et Flora, l'attristaient, parce
que dans la plupart de ces maisonnettes découpées, vernissées, aux toits
rouges de tuiles, et cachées dans les pins et dans les fleurs, des
jeunes femmes, rieuses, jolies, chantaient, ou escortaient de beaux
jeunes hommes, aux longues jambes! et, lui, il n'osait même pas, aux
heures des bains, s'aventurer sur la plage d'Arcachon. Il n'osait pas
davantage chevaucher les petits ânes gris qui se tenaient là, pour les
excursions à la côte de Moulleau ou, en forêt, sur la route de la
Laiterie. Il revenait sans cesse à dire ceci: qu'il se faisait l'effet
d'être le pauvre apôtre saint Simon qu'on voit, un peu goguenard et tête
penchée, et surtout si courtaud, dans une niche de la cathédrale
Sainte-Cécile, à Albi.

Heureusement, Taussat était plus désert, réservé aux Bordelais
tranquilles; et là, il était connu de tout le monde.

Alors, il passait les mois de juillet et d'août, et quelquefois tout le
mois de septembre à ce tutélaire Taussat. Il vivait toutes ses
après-midi dans l'eau: et, régulièrement, il écrivait à son ami le
sculpteur Carabin, aujourd'hui le vrai directeur, en sa vraie place, de
l'École des Arts décoratifs à Strasbourg;--et, en lui envoyant des
couples de mantes religieuses, ces étranges insectes, sorte de lutteurs
à longs bras et qui ont toujours l'air de prier: «Garde-les bien! lui
disait-il, nous organiserons à mon retour à Paris des combats de ces
bêtes-là; ce sera un triomphe!»

Son autre passion à Taussat, c'était d'apprivoiser des cormorans. Il se
faisait souvent accompagner de l'un de ces palmipèdes; et tous deux, ils
rôdaient au bord de l'eau, doucement, en se dandinant.

Lautrec variait ses plaisirs d'été en se déguisant, en organisant des
fêtes orientales; et, tel un muezzin, il montait à la dernière fenêtre
de sa villa, pour appeler les fidèles à la prière.

Il vivait là en profonde intimité avec son ami Viaud, qu'il représentera
plus tard en amiral de fantaisie.

Venant de Paris pour ces vacances, il s'arrêtait naturellement à
Bordeaux. Et il se divertissait chaque fois à regarder les gandins des
Allées de Tourny et du Cours de l'Intendance; ces touchants gandins
bordelais qui, pour s'étonner eux-mêmes, se condamnent à parader, en
donnant des coups de derrière, le dos creusé, les pieds entourés de
guêtres claires, et les mains emprisonnées dans des gants beurre frais,
dont le crispin retombe, d'un air si benêt, sur les doigts!

Lautrec faisait de longues pauses au café de Bordeaux, sur la place de
la Comédie; et il sera noté plus loin les titres de quelques dessins
qu'il y réalisa.

Lautrec le commodore! Oui, il allait redevenir le commodore, comme il
disait, et reprendre lui aussi le pantalon de flanelle rouge, le fameux
pantalon de flanelle rouge retroussé aux genoux, le petit jersey bleu,
et la casquette d'officier de marine.

Enfin, pour ne rien changer, dans la mesure du possible, à ses
habitudes, il arriva souvent à Lautrec de descendre, en arrivant à
Bordeaux, dans une maison publique de la rue de Pessac. Il «se
retrempait» là, ainsi qu'il aimait à le répéter, en famille; et surtout
il retrouvait là aussi, tout de suite, et avec quelle joie, _l'accent_!
ce précieux accent bordelais si difficile à définir et qu'il faut
entendre; et, dans lequel, comme dans une recette culinaire, il entre de
la cocasserie, de la prétention et beaucoup de sottise!



DES SOUVENIRS SUR LA VIE

IV

Ses Logis

Saint-James

1900

Malromé

SES LOGIS


A tout bien considérer, il est peut-être intéressant d'indiquer les
successifs logis d'un homme notoire, ne serait-ce que pour permettre à
la puérile Postérité d'apposer sur une des maisons qu'il habita, une
plaque dite commémorative de naissance ou de séjour du grand homme.

Quand Lautrec prit son premier atelier, seulement pour y travailler, à
l'angle des rues Tourlaque et Caulaincourt, vers l'année 1887, il
s'installa avec son ami le Docteur Bourges, au nº 19 de la rue Fontaine.
Mais il continua de dîner souvent avec sa mère, qui ne s'éloignait de
Paris que pendant l'été.

De 1887 à 1891, Lautrec demeura ainsi avec le Docteur Bourges, le
célèbre _Bi_, comme il l'avait surnommé; et de 1891 à la fin de 1893,
tous deux allèrent habiter à côté, au nº 21 de la même rue. Le Docteur
Bourges faisait alors son internat dans les hôpitaux et ses premières
recherches de laboratoire. Peut-être, Lautrec et lui, si unis, ne se
fussent-ils jamais séparés, mais le Docteur Bourges se maria au début de
l'année 1894. Du coup, tous deux, ils cessèrent aussi de voir
fréquemment leurs amis qui les venaient voir quand ils demeuraient
ensemble. Ces amis, c'étaient les peintres Henri Rachou et Anquetin,
l'ingénieur Robin-Langlois et les Docteurs Dupré, Mosny, Wurtz et
Caussade, et enfin M. Gabriel Tapié de Celeyran, alors interne chez Péan
le théâtral, à l'hôpital international, sis rue de la Santé; M. Tapié de
Celeyran, autre cousin germain de Lautrec, et aussi long et aussi mince
que, lui, Lautrec, était court et gros. M. Gabriel Tapié de Celeyran,
très reconnaissable, est représenté dans beaucoup de tableaux peints par
Lautrec et dans un non moins grand nombre de ses lithographies.

Ah! ce premier atelier de la rue Tourlaque! Comme il était encombré de
choses si hétéroclites! car Lautrec s'intéressait à tout: aux peintures
de ses amis, à des faïences persanes, à des cages, etc., etc.; mais
cependant, il était impossible de ne point voir, d'abord dans le fond de
l'atelier, un comptoir de bar, sur lequel Lautrec aimait à préparer des
cocktails pour lui-même et pour ses amis en visite. Car, avec lui, il
fallait boire, et boire solidement. Alors, seulement, il vous estimait.

Préparer ses cocktails! Assurément, s'il avait eu en sa possession des
cocktails tout faits, sa joie aurait été moindre. Couper des lamelles de
citron, doser des essences et des alcools, piler de la glace, agiter le
tout dans des gobelets, c'était pour Lautrec un total contentement; et
il s'y appliquait avec une vive curiosité, inventant d'inédites
recettes, dont, nouveau Borgia, il essayait l'effet sur ses amis. Et,
comme il exultait, quand, pour le féliciter on claquait, à plusieurs
reprises, de la langue! Et quelle fut sa joie, cette soirée, ou plutôt
cette nuit, chez M. Thadée Natanson, où il enivra ainsi, à les coucher,
ses amis Félix Fénéon, Tristan-Bernard, Romain Coolus, Maxime Dethomas
et Francis Jourdain; lui, allant et venant, tout fier dans sa courte
veste blanche de barman!

Il recevait souvent aussi ses amis chez le photographe Sescau, installé,
à cette époque, place Pigalle; et, un soir, les ayant invités à manger
du kanguroo, un simple agneau auquel on avait ajouté une queue de boeuf,
il jeta, pour qu'on ne bût pas d'eau, des poissons rouges dans toutes
les carafes.

Lautrec prenait un vif plaisir à organiser ces dîners, à distribuer des
rôles. Il voyait la vie comme une vaste pantomime anglaise, avec chaque
individu, chaque accessoire à sa place.

D'abord, il se divertissait à dessiner les menus: un croquis preste ou
une composition qui tenait tout un côté de la page.

Tantôt, c'était un cheval de bois pour un menu Sylvain; tantôt le
portrait de Sescau armé d'un tambourin, pour un dîner, rue Rodier; ou le
portrait de Mlle Renée Vert, la modiste, à l'occasion d'un dîner des
Indépendants; ou bien un croquis de souris, pour un déjeuner chez la
divette Miss May Belfort, rue Clapeyron; etc., etc.

En 1897, Lautrec transporta son atelier dans l'avenue Frochot, une
impasse bordée de petits pavillons et de jardinets. Mais il habita cette
fois, rue de Douai, avec sa mère venue près de lui pour le soigner; car
il commençait de se déséquilibrer. C'est là, par exemple, qu'un soir,
dans la peur des microbes, il inonda de pétrole tout l'appartement.
L'alcool, à forte dose, activant la virulence d'une grave maladie
constitutionnelle, était cause de tout.

Lautrec conserva cet atelier jusqu'à sa mort.


SAINT-JAMES

«Quelle maladie est comparable à l'alcool!», c'est le cri d'Edgar Poë,
mourant de génie et d'ivresse, dans une rue de Baltimore, devant le
hideux et abject mercantilisme des Américains.

Or, Lautrec a fait la dure expérience de cette parole. Il a renouvelé
ses excentricités. Il a tant usé de spiritueux; il a si peu préservé
d'autre part son pauvre corps que des hallucinations l'assaillent. Il
parle, entre autres choses, des rafles qu'il a faites en compagnie de sa
chienne Paméla et du commissaire de police de son quartier, prenant un
gardien qu'on lui a donné pour ce fonctionnaire. Alors, pour lui assurer
un repos et un changement de milieu nécessaires, il est question de
l'envoyer au Japon, son vif désir d'autrefois. Sur ces entrefaites,
croyant qu'il a à se plaindre du marchand de tableaux Durand-Ruel,
Lautrec se place rue Laffitte, devant la porte de cette galerie, et,
déguisé en mendiant, il ameute la rue contre le marchand. Il faut agir.
Deux personnes de la famille de Lautrec se décident à le placer dans une
maison de santé. Le père aurait dû venir s'occuper du malade, mais il
chassait; et il demanda, lui, qu'on envoyât simplement son fils en
Angleterre, où l'ivrognerie passe inaperçue, et y est même fort honorée,
puisque, là, ajoutait-t-il, tous les nobles s'alcoolisent.

[Illustration: AU MOULIN-ROUGE

PHOTO DRUET]

Ce fut en l'hiver de 1899 que Lautrec entra dans la maison de santé du
docteur Semelaigne, à Saint-James, près Neuilly.

Vrai séjour datant du XVIIIe siècle; mais séjour un peu vétuste. Petits
temples à l'Amour. Canal à sec allant à la Seine, autrefois servant sans
doute aux embarquements pour Cythère, plis Watteau et robes à paniers.

Tout de suite, Lautrec se rendit parfaitement compte du lieu où il se
trouvait; et, devant ses amis Dethomas et Carabin, qui le visitèrent,
il plaisanta, disant qu'il était à Saint-James plage; et même il ne
cessa de leur réclamer de l'alcool dans une bouteille plate.

Son goût du travail ici accomplit un nouveau miracle. Avec une plume de
bécasse, ramassée dans la cour, il se mit à dessiner un cheval; et,
ayant obtenu un crayon et du papier, il composa de mémoire toute la
suite de dessins aux crayons de couleur que Manzi éditera plus tard sous
ce titre: _Au cirque_. Admirables dessins dont nous parlerons plus loin.

Durant deux mois, Lautrec resta à Saint-James. Il en sortit, apaisé,
ardent à travailler. On le retrouva d'abord spirituel, dispos; mais,
soudainement, avec l'alcool de nouveau ingéré à forte dose, de
singuliers goûts de bohème éclatèrent et s'aggravèrent. Lautrec devint
tout d'un coup plus libre en ses propos et plus dur; et quelques anciens
familiers, niaisement déconcertés, alors, épouvantés, s'enfuirent.


1900

Mais, la maladie, fouettée par l'alcool, poursuit, inexorablement, son
oeuvre. On ne voit plus maintenant Lautrec travailler avec autant
d'entrain qu'autrefois.

On lui a recommandé une espèce de culture physique, qui n'est guère
louable pour sa débilité corporelle.

Aux cinq à sept des cafés de Montmartre, qu'il a tant fréquentés, on se
raconte ses nouvelles excentricités et les prouesses athlétiques qu'il
s'efforce d'accomplir. On a installé ainsi, dans son atelier, une sorte
de caisse, un bateau mécanique, dans lequel il s'assoit et rame. Lui, il
trouve cela extraordinaire d'invention; et, surexcité, il prend même des
bains dans une façon de cratère formé par un tombereau de sable.

Il ne va plus au Moulin. Il se traîne seulement quelquefois en voiture
jusqu'à la taverne Weber, rue Royale.

Cependant, de l'avenue Frochot, il adresse à certains camarades un
dernier menu: une invitation «à une tasse de lait»; une lithographie qui
le représente en picador, auprès d'une vache qui doit figurer sur une
petite pelouse, au bas de son atelier. Et il croit encore pouvoir
travailler.

Les panneaux de bois le tentent. Il a acheté, pour les gratter et les
poncer, des râcloirs d'acier et des peaux. On le trouve parfois
s'époumonnant à cet exercice; et il répète, en vous montrant son
ouvrage, son éternel: «C'est merveilleux, hein?»

Il profite des fauteuils qu'on roule à l'Exposition universelle pour la
visiter.

Il a gardé son vif amour des Japonais; et il se ranime quand il aperçoit
les pelouses vertes, les pagodes aux toits recourbés et tapissés
d'écailles, et les servantes à la taille gonflée par le monumental noeud
de la ceinture. Puis, c'est Kawakami, installé chez la Loïe Fuller, une
de ses anciennes admirations; Kawakami, et cette Sada Yacco, si
fragile, si douloureuse, que l'on vient de lancer; cette Sada Yacco dont
la théâtrale agonie angoisse d'une façon vraiment si inédite,--à en
juger par les pâleurs d'envie de toutes les femmes de théâtre accourues
là, en foule.

Lautrec veut revoir aussi sa Goulue, qui parade à la fête de Montmartre,
dans la baraque de Juliano. La vedette du chahut devenue dompteuse! Il
n'en éprouve aucune joie. C'est tout un temps bien révolu.

Surtout, il n'a plus d'illusion. Il traîne à présent sa vie comme un
long suicide; et il détaille sa maladie constitutionnelle avec un
sang-froid et un cynisme angoissants.


MALROMÉ

Lautrec se trouvait au mois d'août de l'année 1901 à Taussat, quand il
fut frappé de paralysie, au moment où il se préparait à partir pour
Arcachon.

Sa mère accourut, et l'emmena au château de Malromé.

Dès lors, il ne sortit plus qu'en voiture, et avec la plus extrême
fatigue.

Il se plaisait à Malromé. C'est un château important et de caractère.
Gentilhommière avec tours et tourelles, entourée d'une cinquantaine
d'hectares environ. Madame la Comtesse Alphonse de Toulouse-Lautrec
l'avait achetée naguère à la famille de Forcade.

Les derniers jours, Lautrec ne mangea plus. Il voulait s'abuser: «J'ai
mangé, hein?» répétait-il. On le portait à table dans un fauteuil.

Il mourut, religieusement, le 9 septembre 1901, en pleine connaissance,
entouré de sa mère, de son père, de son cousin germain M. Louis Pascal,
de la mère de celui-ci, de son autre cousin germain M. Gabriel Tapié de
Celeyran et de son inséparable ami Viaud.

Avant la mort de Lautrec, son père n'était venu qu'une seule fois à
Malromé.

Pendant les derniers moments de son fils, il se signala encore par
quelques excentricités.

Il voulut d'abord lui couper la barbe, sous prétexte que les Arabes
opèrent ainsi. On put à grand'peine l'en empêcher.

Armé d'un élastique arraché à sa chaussure, il se mit alors à courir
après les mouches qui piquaient, affirmait-il, le moribond.

La veille de l'enterrement, craignant pour les porteurs (on peut, en s'y
prenant mal, attraper une hernie!) ne voulut-il pas aussi que, sur ses
indications, on préparât un dessin explicatif destiné à montrer comment
on doit enlever un cercueil? mais cette sorte de macabre répétition
générale fut refusée.

Il déclara ensuite qu'il suivrait à cheval le corbillard, car il
souffrait de cors aux pieds. Et comme on refusait encore, il dit: «Soit!
je suivrai pieds nus!» Mais on lui opposa un nouveau refus. Enfin, le
matin même de la cérémonie, tandis que tout le monde n'attendait plus
que M. le comte pour partir, on monta dans sa chambre; et que vit-on? M.
de Toulouse-Lautrec tout nu et en train de se tailler lui-même les
cheveux!

On enterra d'abord Lautrec à Saint-André du Bois; mais sa mère,
craignant que le cimetière de cette commune, dont dépend le château de
Malromé, ne fût déplacé pour des raisons de voirie, fit enlever peu
après le corps de son fils pour l'inhumer définitivement à Verdelais,
lieu de pélerinage célèbre dans toute la Gironde.

Quand il apprit la mort de Lautrec, Tristan-Bernard dit ce mot si exact:
«Voilà Lautrec rendu au monde surnaturel; c'était un être si en dehors
de ce monde!»

Le comte ne voulut pas de vente de tableaux. On les distribua en partie.



DES COMMENTAIRES SUR L'OEUVRE

I

Peintures, Premières OEuvres

Le Moulin Rouge

Filles

PEINTURES.--PREMIÈRES OEUVRES


Les premières oeuvres de Lautrec furent, avons-nous noté, des chevaux,
des chiens, des buveurs, des artilleurs et des moines. L'influence
Princeteau, en tant que manière de dessiner et de peindre, fut, nous
l'avons également établi, nulle. Il y eut une plus certaine influence,
si vite effacée, de John-Lewis Brown, qui, lui, témoigna de quelques
brillantes qualités dans ses nombreux tableaux de chasses et de courses.

Nous avons considéré avec curiosité ces premières oeuvres, sauvées, de
Lautrec.

Voici _La promenade_, qui date de 1881. Un cavalier dans une allée, sur
un gros cheval noir; un chien, qui n'est pas peint. Tableau tout à fait
à la manière de John-Lewis Brown.

_Un buveur_ (1882). Un ouvrier, peinture empâtée, quelconque.

Voici des _Boeufs_. Une chose sans importance, comme une esquisse de
Troyon.

_Des moines_, encore quelconques. Des peintures et des aquarelles.

_Des Portraits d'hommes._ Un métier d'Ecole.

_Une Femme à la toilette._ Nue, sur un lit. C'est un tableau, cette
fois, à la manière d'Albert Besnard.

En somme, les débuts de beaucoup d'autres seigneurs de la Peinture. Des
débuts, pouvait-on dire, sans promesses.

D'ailleurs, qui ferait montre d'originalité à ce moment-là de la vie? Si
l'on est seul, oui, peut-être; car voici un magnifique exemple: Vincent
Van Gogh, un peintre aussi rare que les plus rares; qui, en sept années,
pas une de plus, débute avec du génie, pleinement, et meurt avec tout
son génie! Mais Lautrec avec Princeteau, avec John-Lewis Brown, avec
toutes les images vues, les images qui traînent dans les ateliers, il
n'oserait pas risquer quelque chose de lui-même. «Nourrisson!» disait
Princeteau. Oui, un nourrisson qui tette un lait médiocre. Vincent Van
Gogh, lui, sans père nourricier, a mordu, tout de suite, en pleine
chair. Aussi, tout seul, il a réalisé son oeuvre incomparable. Tout
seul, car il est resté à peine quelques mois, et si à l'écart, chez
Cormon. Pour Lautrec, il faut qu'il s'évade, s'étant lui-même
emprisonné; et ce n'est pas Princeteau, impuissant, qui peut l'aider à
se délivrer. Il faut que Lautrec imite d'abord, qu'il copie. C'est ainsi
que l'on devient, quelquefois, un maître. Et Lautrec, qui n'a que
Princeteau et Cormon pour le guider, tâtonnera et perdra du temps. Mais
la vie est là, derrière la porte de ces tristes ateliers; et Lautrec,
une fois sur la vie, la mangera et la boira, lui aussi goulûment; il
l'étreindra et il la violera.


LE MOULIN-ROUGE

C'en est vite fait, du reste; Lautrec a renié Bonnat, Cormon,
c'est-à-dire tout le poncif, le niais, l'inutile, le néant.

Il aime maintenant la vie, les lumières; il entre au Moulin-Rouge comme
au Paradis.

Tout ce qui s'y passe, tout ce que l'on y voit, est à peindre. C'est un
domaine tout neuf où pas un vrai peintre n'a encore pénétré. Globes
lumineux, filles, drapeaux, danseurs, alcools et fumées, rut et ivresse,
tout est là, présent, en plein caractère, si inédit, si inattendu, si
irritant, que l'honnête femme même veut entrer, ici, une fois, «pour
voir ce qu'il y a là-dedans!»

Les bals publics de ce temps-là! Ce bal du Moulin-Rouge, surtout,
aujourd'hui brûlé, disparu! Lautrec en aimait tant les hôtes et il
admirait tellement la Danse!

La Danse! Les danseuses! Soit que les jambes épileptiques halètent,
attachées par un fil au tronc qui se berce; soit que, plus sages, elles
marchent sous les jupes bien droites, c'est toute la musique qui les
mène, c'est tout le chef d'orchestre qui, de la pointe de son bâton,
excite les jambes, les apaise, décoche des coups secs qui cinglent les
jarrets, ou les fait s'arrondir très mous avec la lente virevolte des
basses.

Il n'est pas besoin de les en prier, pour que les danseuses se mettent à
cette tâche d'apparaître avec leurs yeux clairs reculés par le bistre et
d'envoyer, par dessus les têtes, le vol clinquant de leurs jupes, en
corbeille.

Au-dessous de la croupe qui ondule, en pointant la naissance du ventre,
les jambes se trémoussent dès la première note du quadrille dans la
halle, ornée de multicolores drapeaux et de gaz versicolores!--et ces
jambes qui, maîtresses du sexe, bâillent ou se referment, s'activent en
un mouvement d'automate en folie, ou faiblement fléchissent, on les voit
tout à coup, alors que les têtes se renversent éperdues, trotter
menues, comme «sanglotantes», pour aller défaillir dans un accouplement
illusoire, aux sons d'une musique soûle, dans un décor très folâtre!

Puis, bientôt, le haut du corps, pantin du rire, s'efface. Les grâces de
ces danseuses descendent aux jambes, aux cuisses larges, aux pieds
minces;--et sous les feux des globes, dans l'haleine chaude du cercle,
commence l'«émoi» fantaisiste du linge, la réjouissance des jambes qui
disparaissent dans des flots de dentelles et des remous de linon.

Elles vont, elles viennent, amusantes à considérer dans leur mouvement
d'abord très doux, rythmique, sur le bassin-pivot, le rachis ployé en
arc; cela simule un appel aux caresses lentes, aux baisers qui
s'attardent en des amours de début, pendant que l'entre-deux de
l'hermétique pantalon fait accordéon; c'est, avec le sérieux enjoué de
la fille, la promesse d'une sentimentale tendresse, au bord d'un lac, le
soir; tandis que la rapide battue des jambes, soudainement, fait songer
à quelque coup de force, après des saladiers de vin très cuisant, où
nageaient, ainsi que des yeux, des tranches de citrons.

[Illustration: LES VALSEUSES

PHOTO DRUET]

Mais rousses, blondes ou brunes, elles sont plus troublantes, les
danseuses, quand, les jupes baissées, elles espèrent le signal du chef
d'orchestre, perché sur son estrade ainsi qu'un singe. Leurs faces
blanches, saupoudrées de rouge et de bleu, leurs yeux luisants comme des
soleils et leurs nez aux évents qui renâclent, charment toujours certes;
mais ces jambes que l'on sait en folie et qui sont calmes, ces bras
inoccupés et que l'on devine fourrageurs, vous mesurent tout net la gêne
que l'on aurait à exaucer les érotiques prières de ces orageuses
trousse-jupes.

A les regarder danser, on rit et l'on exulte,--et on les interpelle en
clameur. Mais aussi quelle angoisse communicative est la leur, et de
quel amer triomphe semblent-elles jouir! Quand elles se mettent en
branle placidement et le nez au vent, toutes les danseuses ont ces
dandinements de têtes, ces contorsions de ventres qui semblent secouer
un mâle accroché à la croupe; et la flamme qu'elles irradient, alimentée
sans relâche par leurs yeux brûlants et leurs gorges blanches,
dansantes du convulsif roulis du rire, devient bientôt le feu de joie de
femmes lâchées en pleine ivresse, au milieu d'hommes qui les stimulent
et les fouaillent, jusqu'à ce que les ventres très las retombent
flasques, jusqu'à ce que l'orchestre s'arrête net sur un geste de son
chef.

Il y a--ce qui est bon--une réelle émulation dans ces exercices spéciaux
de gymnastique,--en musique! Le public l'y encourageant, chaque fille a
la volonté de jouer plus absolument son rôle, de le composer avec le
plus d'ampleur possible. Cela explique les audaces et les obscénités de
la fin, quand la jupe se relève, montrant les fesses pavoisées de linge.
Et peut-on ne pas louer cette fille, à l'ardeur insolite, qui implore
cette couronne des bouches ricanantes, des yeux qu'elle allume, de tout
ce qu'elle appâte avec la pointe de son pied, avec la grâce triste de
son rire, avec--accompagnée par une violente tempête d'instruments--la
bordée de ses lazzis et de ses apostrophes à pleine voix?

Cette remarque importe, au reste, que, dans un bal public, les femmes
ont toutes les raisons de se croire chez elles. L'homme, au contraire,
est effacé, insignifiant, ou simplement bête. Pourtant certains font
parfois exception,--et on les rencontre le plus souvent chez les commis
aux dossiers et les ordonnateurs des pompes funèbres. Alors, l'hilarité
est doucement joviale. Ces derniers surtout semblent baller sur de
vagues têtes de morts. Ils ont, sur les autres danseurs, cet avantage
indéfectible de paraître toujours descendre de la Courtille. Aux époques
les plus graves de l'année, aux fêtes les plus consacrées et les plus
religieuses, ils demeurent eux seuls, au Mardi-Gras ou à la Mi-Carême.
Aussi ne semblent-ils pas équivoques quand ils dansent; même ils ont le
devoir de danser, étant créés dans ce but. Les ordinaires tâches de la
vie ne doivent pas les accaparer tout entiers; ils doivent figurer au
bal, le soir,--être ces acteurs immuables qui sont l'âme d'une pièce.

De même, les danseuses, les étoiles, n'ont de raison d'être qu'une
heure, le soir. Le jour, elles pourraient n'être plus; mais, le soir,
elles vivifient l'endormement d'une salle, elles incitent à de plus
alertes musiques, elles attroupent les flâneurs qui tournent autour des
piliers, et, leur sacerdoce,--ce dont il faut les louer!--elles
l'accomplissent tout du long, fières de leur apostolat, n'ayant rien
négligé du décor et de la pompe du costume.

Unanimement admirées, les étoiles sont encore les arbitres de la paix.
Quand elles dansent, le bal suspend sa vie de mots et de rires; et il
regarde.

Se fendre en grand écart, marcher la pointe du pied à hauteur de l'oeil,
c'est rude; mais cela devient de suite si aisé! Et les tâtonnements sont
si pleinement encouragés! Certaines figures de quadrilles ont la verve
endiablée et folle des grands bouleversements de foules; et quand cela
est rugi, clamé, bramé, pinçant les nerfs, flagellant les mollets, la
foule part tout entière, malgré elle, s'élance, bondit, bat des
entrechats, saute comme une théorie de démoniaques, se démène, s'agite,
activant par contre-coup la grosse caisse qui perd la mesure, tirant du
violon des sons de bastringue.

Et, tout autour de ces danseuses, une exceptionnelle foule formait
comme un fumier humain!

Une brume flottait et noyait les visages, on ne voyait bientôt plus que
le blanc du linge. Des habitués, haletants, ne bougeaient pas: c'étaient
des rentiers du quartier, des gens de Courses et de Bourse, des forbans
de cafés. Tous les quadrilles avaient leur cercle de spectateurs. Et la
cage s'emplissait sans cesse, bientôt elle fumait. Quand on arrivait
là-dedans de sang-froid, on restait figé, les tempes moites. Des hiatus
de bouche bâillaient sous des toisons de moustaches; des narines
éclataient à force de humer les sexes; et l'on était imprégné d'odeurs
de latrines, de bas parfums de fards et de je ne sais quels relents
encore. C'était dévorant et c'était unique. Pour exprimer cela,
picturalement, on devinait la nécessité d'un peintre offrant un dessin
cruel et des couleurs de fosse. Lautrec apporta tout cela.

Une de ses premières toiles faites d'après ce bal, ce fut le _Quadrille
au Moulin-Rouge_, que posséda Joseph Oller, et qui fut longtemps
accrochée à l'entrée du bal avec, comme pendant, _L'écuyère au Cirque
Fernando_.

Cette peinture, la photographie l'a vulgarisée. Elle est importante,
mais sèche, trop fortement dessinée. Le dessinateur aigu que sera
Lautrec pendant toute sa courte vie, l'emporte ici sur le peintre. Et,
grâce à cela, on peut voir l'amère et douloureuse précision du trait,
dont il ceinturera plus tard, avec plus de souplesse toutefois, les
faces et les attitudes. Mais, par cette toile, déjà il se précise que
Lautrec ne fera aucune concession au goût public: il ira au delà, s'il
le peut, de toute la bestialité et de toute la hideur humaines. Tant pis
si les visages sont laids, et les gestes crapuleux; le caractère en
premier lieu, le trait âpre et incisif qu'il prendra d'abord à Degas,
mais qu'il prendra ensuite à la vie et qu'il fera toujours plus mordant
et toujours plus animé. Et la couleur générale aussi sera acide et dure,
sans souplesse de passages de tons, sans glacis, sans émail; il n'y aura
que des hachures creusées à coups de griffe, comme des déchirures de
stylet, presque de la peinture de sadique, en tout cas bien de la
peinture de ce peintre qui me jetait un jour: «Ah! ces filles, pour les
bien exprimer, je voudrais les peindre avec du f.....!»

Que de tableaux, Lautrec réalisa dans ce bal du Moulin-Rouge, je veux
dire: à propos de ce bal! A le hanter, il en rapportait continuellement.
Voyez celui-ci, au hasard: _Les Valseuses_. La jolie fille jeune et la
mûre lesbienne qui a pour sa compagne des tendresses d'amant. Quel
expressif dessin, et d'une surprenante noblesse, et maintenant, c'est
fini, entièrement inédit! Ah! la fraîche gorge, et le regard clos qui la
convoite! Gibier du _Hanneton_ et de la _Souris_!

Rappelez-vous aussi _Jane Avril_, l'air vanné, avec sa face de rate
funèbre, levant sa jambe droite et se trémoussant, en savant équilibre,
sur la mince flûte de sa jambe gauche.

Et le _Départ de quadrille_? La fille, plantée sur ses deux jambes, les
poings appuyant les jupes aux hanches. Ne repose-t-elle pas comme une
table se tient sur ses quatre pieds? Cette fille a le visage à la mal en
train; mais elle est solide, c'est un roc. Sans émoi, elle attend, pour
se jeter en branle, que le fracas de l'orchestre se déverse sur elle.

Voici la _Danse_, le papillon balourd que Lautrec a lâché sur le
parquet; grosse dondon en pantalon, qui pince son cavalier seul, en
esquissant un prétentieux vis-à-vis.

Et tous les autres tableaux de danseurs et de danseuses: des filles
teignes, des danseurs, rats fouinards à melons plats; tous les
spectateurs et toutes les spectatrices aussi qu'il découvrit, qu'il
plaça, singuliers hannetons, dans une sorte de tourbillon de jambes,
dans une fumante et chaotique mêlée de fesses, dans un remous de gestes
épileptiques; et remuant des rires, des mots obscènes, de la sueur de
dessous de bras et de dessous de cuisses, du dégoût de bas remugles qui
se vident, qui montent en nuages bas et lourds et répugnants autour des
globes de cette salle de bal, qui, au résumé, apparaissait telle qu'une
gare soûle, en bois, au pays des Fjords!

Mais tout cela qui était tout et qui eût compté tellement dans l'oeuvre
d'un autre peintre! ce n'était rien, ce ne fut rien quand Lautrec nous
présenta, en coup de tonnerre, la Reine, l'Impératrice arsouille, la
Majesté de la gouape, l'olympienne salauderie de l'éclatante, de
l'unique danseuse: la Goulue!

[Illustration: LA GOULUE

PHOTO DRUET]

Ah! cette fois, Lautrec monta au sommet du caractère, au plus haut de
l'expression, à la plus magnifique plénitude, à la légendaire et
dominatrice intégralité d'un portrait vraiment historique!

La Goulue! Voici, c'est cette fille en blanc, un léger bouquet piqué sur
ses seins, que deux amies accompagnent; cette fille de face, à la bouche
torve, au chignon droit, redressé en crête de rapace, ce petit ruban
noir autour du cou, ce visage désaxé, canaille et superbe!

Elle est hautaine et impertinente, cette fille; elle est féroce, et elle
a l'oeil éteint, endormi, des lourds oiseaux de proie. Elle est sèche,
busquée, terrible, énigmatique, inquiétante, et d'aspect funèbre. Ces
narines étroites se pincent, cette bouche avide se plisse, se redresse,
se tord en stigmates de méchanceté et de douleur. C'est au total, cette
danseuse, une idole et une martyre; une idole que tout le monde fête et
acclame; une martyre aussi qui nous présente la face la plus flétrie, la
plus battue, la plus desséchée, la plus avaleuse de sanglots, la plus
coupée et recoupée, la plus éveillée et la plus endormie, la plus
prenante et la plus écartante, la plus cruelle et la plus candide, la
plus jeune et la plus vieille face qui soit au monde!... C'est un régal
qu'inventa Lautrec; une cuisine, si je puis ainsi dire, picturale,
belle, glorieuse et si invue, que c'est lui qui créa le type plastique,
cette Goulue, comme Shakespeare a créé Lady Macbeth, et Molière,
Célimène. Portrait historique! et c'est cela, pour l'instant, presque
une tare; car cela situe Lautrec dans une époque; mais, heureusement, il
lui reste, pour réapparaître, dans la suite des âges, un dessin acéré,
hautement personnel, racé et magnifique, qui le remettra tout vivant,
plus tard, dans le classement de l'Histoire.

Un jour, quand la Goulue, impératrice lasse de la danse, abdiquera, non
pas pour se retirer dans un couvent, mais dans une baraque foraine, en
l'année 1895, Lautrec exécutera pour son idole deux vastes toiles, dont
l'une représentera _les Almées ou la Danse mauresque_; c'est-à-dire
Félix Fénéon, avec un complet à carreaux et un petit chapeau Dranem,
MM. Tapié de Celeyran, Maurice Guibert et, au-dessus d'eux, Sescau le
photographe devenu pianiste; et tous regarderont la Goulue qui lève la
jambe, cependant que derrière elle, une almée frotte un tambourin, à
côté d'un nègre à turban qui, lui, tapote une peau d'âne. Et, de son
côté, la seconde toile mettra, elle, en scène, une danseuse au chignon
relevé, faisant son apprentissage au Moulin, et conduite par un hilarant
et prestigieux Valentin.

Les faces ici sont encore aiguisées, et tellement poussées à l'extrême
limite du caractère, que l'on peut déjà se demander si Lautrec ainsi se
vengeait de sa propre laideur, ou s'il avait plus simplement un
frénétique amour du caractère? Ce que Degas avait lui-même exprimé en
donnant de tels laids visages à ses danseuses, que, pendant longtemps,
on crut à Paris, que le peintre Zandomeneghi les retouchait, les faisait
plus avenantes, moins salopées, pour les vendre, au compte d'un
important marchand, en Amérique!

Ah! certes, la constante recherche du caractère, de l'expression, et ce
qui s'ensuit, de l'exagération, ce sera, c'est déjà le but, le seul but
de Lautrec. Il ne se venge pas de sa propre difformité; mais il
intensifie les stigmates de la faune humaine; il est une sorte de
tortionnaire qui creuse et ravine les faces, non point pour les montrer
plus odieuses, mais plus expressives, plus étranges, plus rares, plus
neuves. Et cela, cette chose qui s'indiquait dès l'atelier Cormon, ne
fera que croître et s'épanouir, que dis-je! cela est tout à fait
manifeste et aveuglant dans ses magnifiques représentations de la
Goulue!

Lautrec dessina et peignit quelques tableaux consacrés au Moulin de la
Galette. Mais ce fut par hasard. Ce bal ne fut point pour lui un lieu
d'élection. C'était trop un déchet, une basse-fosse de la Danse.

C'est là, toutefois, qu'il représenta, au bar, _Alfred la Guigne_,
d'après un personnage d'un roman de son ami Oscar Méténier. C'est un
superbe carton, représentant un portrait de souteneur jeune, coiffé d'un
melon et qui se tient debout devant un zinc, où se trouvent une vieille
gousse et une fille plus jeune qui se détourne.

Lautrec, maintes fois, aussi, peignit des aspects de Jane Avril. Il la
représenta dansant, ou à la ville, avec son air qu'elle prenait alors
d'institutrice anglaise raidie d'alcool.

Et combien d'autres scènes de bal Lautrec peignit, en une diversité
certaine, mais toujours d'après des spectacles vus, d'après des croquis
exacts. Aucune fantaisie n'apparaissait jamais. Lautrec n'aurait pas
voulu peindre ce qu'il n'avait pas observé, ce qu'il n'avait pas, je le
répète, _vu_, et _vu_ comme cela s'entend, avec une décisive conscience,
avec un excessif amour de la vérité. Et il ne peignait encore que ce
qu'il voyait souvent. Une fois, entre autres, il choisit ce prétexte
d'une _Table au Moulin-Rouge_, pour représenter, autour de cette table,
ses amis qu'il connaissait bien: MM. Tapié de Celeyran, Maurice Guibert,
Sescau, la Macarona, la Goulue, et lui-même, Lautrec.

Aussi, la plupart de ses oeuvres peintes contiennent d'admirables
vérités. Ces oeuvres étaient peintes ordinairement sur du carton; il
trouvait que cette matière servait bien ses besoins renouvelés
d'esquisses fortement dessinées et hachurées.

A l'essence, il traçait ses paraphes avec une extraordinaire certitude;
et cela, cette écriture, quand Lautrec emploiera la toile, il la chérira
de même, pour inscrire, avec son métier de juge d'instruction, fait de
tailles et de hachures, les plus significatifs et les plus éloquents des
verdicts.


FILLES

Puisque Lautrec voyait beaucoup de filles de maisons danser au Moulin,
il était tout indiqué qu'il allât un jour les voir chez elles, pour y
retourner jusqu'à la fin de sa vie.

Qu'y a-t-il de plus naturel? Des gens, tous les jours, hantent les
coulisses et les promenoirs de music-halls, les cabinets de certains
directeurs de théâtres, les restaurants où l'on soupe, les salons de
couturiers, tous ces milieux de passe, enfin, où l'on rencontre des
femmes du «meilleur monde»; et ces gens-là font cela uniquement pour le
motif que vous savez; tandis que Lautrec voulait d'abord observer, puis
travailler.

Dans ce nouveau milieu, il fit de nombreux tableaux: _Le Couple_; _les
deux Amies_; _l'Attente_; _la Tresse_; _la Toilette_; _Femmes au
repos_; _Au réfectoire_, etc., etc., toute une suite qui est pour
longtemps d'une éloquence et d'une signification sans pareilles. Toute
une suite où rien n'est sacrifié à l'anecdote, à la sensiblerie, à
l'obscénité ou à la blague. Ce sont les multiples sujets, qu'offre un
bétail pensif ou agité, morne ou apaisé. Si, parfois, Lautrec fait
songer par le sujet à un maître, mais avec moins de spiritualité, c'est
à Baudelaire, à ses femmes damnées, à tout ce troupeau que le poète a
ployé sous le suaire des plus terribles châtiments. Mais Lautrec a vu,
le plus souvent, la fille prostrée, en attente d'homme, jouant aux
cartes pour se distraire, tordant ses cheveux, lisant la lettre d'un
amant, ou s'apprêtant, se lissant la face, se noircissant les sourcils,
recrépissant ses rides, examinant son ventre, ce champ de bataille,
redressant ses tétons pris trop aisément à poignées et qui s'obstinent à
retomber ainsi que des outres vides. Et, impitoyable, il a vu ces
femmes-là, au fond, douloureuses comme lui, ayant comme lui quelque
chose à tuer dans la vie, et si tristes, si tristes qu'elles ne rient
vraiment que lorsqu'elles sont soûles! Et, pour elles aussi, c'est son
incisif métier de peintre qui revient; métier de hachures toujours,
dures ou souples, directes, ardentes, en traits de pinceau, dans une
couleur générale où les verts, les roses, les bleus et les violets
dominent. Et peintures réalisées tantôt sur de la toile, tantôt sur un
panneau de bois, tantôt encore sur un carton. Mais, qu'elles soient, ces
filles, sur l'une ou l'autre de ces choses, elles sont toujours les
soeurs angoissées du peintre. Ah! si l'on a envie d'elles, après les
avoir regardées à travers Lautrec, c'est qu'on a le coeur robuste et
toute sensibilité abolie. Voilà des effigies à placer dans les couvents.
Lautrec représente la prostitution telle qu'une effroyable torture; et
tous les métiers, certes, lui sont préférables!

[Illustration: FILLE

PHOTO DRUET]

Ici, de nouveau, il ne se vengeait pas. Parce qu'il sentait la vie
misérable, il faisait de ces filles de misérables créatures. Certes,
Fragonard sera pendant longtemps préféré à Lautrec; le savoureux
_Frago_, comme ils disent, les amateurs. Il a peint, lui, Lautrec, de si
pauvres laides gotons!

A propos d'elles, souvent des gens bien intentionnés ont comparé
Lautrec à Guys et à Rops. A Degas, peut-être! Mais que viennent faire
ici le preste dessinateur du second Empire et le prétentieux Gaudissart
qui ravala la luxure à une entreprise de ruts insuffisants?

Guys a dessiné et aquarellé, j'en conviens, de savoureuses vignettes; il
a, dans le monde de son temps, promené sa fantaisie éveillée; il a
dessiné des voitures, des officiers, des chevaux, des lorettes, des
filles de maisons, des turqueries, des soldats et des matelots; et il
les a tous représentés d'un trait cursif, éloquent comme le trait d'une
belle écriture; mais, il le faut bien dire, il s'est tenu, en somme, à
une arabesque connue, à une sorte de paraphe bien en main, bien dans sa
main à lui;--et qui lui permettait, par exemple, de tracer d'un coup la
tête de l'Empereur Napoléon III ou celle d'un cent-gardes. Il a, enfin,
spécialement, pour toutes les femmes, indiqué de la même manière les
boucles des cheveux, la forme du front, du menton, le globe des yeux, le
galbe des épaules et l'écrasement de la jupe crinoline; mais c'est tout,
c'est tout, et si neuf, si amusant que cela soit, c'est tout,--et ce
n'est peut-être pas assez!

Quant à Rops, il a bien été, lui, le plus banal, le plus bêta, le plus
usé, le plus rabâcheur des pornographes. Il ne faut tout de même pas que
sa mémoire se glorifie des pages de Huÿsmans à elle consacrées, parce
que ce maître a trouvé là matière à un extraordinaire lyrisme! Non!
Rops, justement déboulonné, ce n'est plus que Joseph Prud'homme aux
nuits tourmentées, aux salacités médiocres, aux ruts mesurés. Les
collégiens eux-mêmes veulent une plus complète vérité, et ne rêvent
point à ces histoires de faunes et de nymphes montrant leurs derrières
et leurs devants, même à l'état de colossale chaleur!

Que cela ait duré un temps, je le conçois. L'homme s'ennuie, et il a
besoin de se prouver qu'il est capable d'exécuter et d'aimer les pires
sottises et les plus niaises obscénités.

Avec Lautrec, au moins, c'est le vrai retour à la vérité; c'est enfin la
vie en maison close, telle qu'elle est! Les femmes s'y ennuient, presque
toujours; elles attendent donc résignées; et, quand vient l'homme, elles
sont prises comme des femelles, rien de plus. Et ce bétail au repos,
que voulez-vous qu'il fasse? Il fait ce que Lautrec lui fait justement
faire: il attend, soumis, prostré; et, pendant longtemps, ce sera là, la
seule, la seule vérité!

Sans doute, on entreprendra de nouveau de représenter la femme en
maison; mais, dans l'oeuvre de Lautrec, voilà, assurément, avec les
portraits dont nous parlerons plus loin, voilà la chose la plus durable.
Pour longtemps, ce sera ainsi. Lautrec a marqué d'éternité cette partie
de son oeuvre. C'est un ensemble qui ne vieillira pas, tant que l'homme
sera obligé d'aller dans un endroit clos pour y trouver la femelle que
la nature a placée là, pour la principale de ses fins!

Sans doute, encore, ici, Lautrec a représenté de laides faces, des yeux
flagellés, des mentons en galoches, des nez aplatis ou secs, des bouches
surtout comme des trous d'immondices. Et ces peaux sentent les lavages
qui décrassent; le corps, dans des camisoles lâches, s'abandonne et
s'affaisse; ces cheveux sont tordus en crins de cheval ou relevés en
bonnets de brioches; et l'on frémit, certes, devant ces visages qui
évoquent les bêtes puantes ou les visqueux poissons des marécages!...
Oui, certainement, je sais, il y a aussi les poupées des maisons chères;
les salopes préparées par un Belge pour quelque «concours des plus
belles femmes de France»; il y a les «bonbonnières et les sucrées»!
Mais, pourtant, est-ce que tout cela ne vous apporte pas du dégoût quand
même à penser qu'un homme, le premier venu, va s'abattre sur ces ventres
préparés, que dis-je, élargis, suintants? Vous voyez donc bien que
Lautrec a eu raison de traiter tout cela comme du bétail, comme de la
chair pour coïts; et encore il a fait cela, lui, avec quelle distinction
et avec quelle noblesse!

Les «bonbonnières» et les «sucrées»! C'est celles-là que Lautrec a su si
bien placer dans les légères voitures, qu'escortent des chiens
somptueux!

On les voit dans son oeuvre, en promenade, le fouet droit, et
impérieuses Sultanes!

Une voiture, puis deux, puis trois; et roule le défilé des charrettes de
l'été, des boîtes vernies, bois ou osier: Polo-cab, Stanhope-cab,
Epsom-cab, Rallye-cart, Poney-chaise, Village-cart.

Cobs nerveux filent et s'ébrouent, comme brossés à neuf; et les filles,
la main gantée de peau de chien, se roidissent, les yeux rivés sur les
oreilles du cob, avec, sur le front, l'ombre douce du chapeau fleuri et
des dentelles en point de Venise, en fleurs d'Alençon.

Elles se croisent et se dépassent, se jugeant d'un coup d'oeil exercé
avec des moues d'exorables gamines; et, très hautaines, le col tendu,
elles s'appliquent à demeurer, le fouet haut, immobiles, toutes droites.

La fille, en ces charrettes ténues, singe indéniablement les attitudes
de la bête de race qu'elle mène au bout d'un fil, avec une science si
imprévue. Attitudes réjouissantes à reproduire, certes, pour sa joie
propre, pour le passant de la route, pour le groom qui, derrière elle,
ne bouge d'un pouce, vrillé dans la gaine de ses bottes à revers;--si
heureuse, semble-t-elle, des «fumées» qu'elle laisse, du sillage de
désirs qui court derrière elle et la suit;--elle, orgueilleusement parée
de morgue et de sottise!



DES COMMENTAIRES SUR L'OEUVRE

II

Portraits

Le Jardin du Père Forest

PORTRAITS

[Illustration: PORTRAIT DE M. DELAPORTE

PHOTO DRUET]


Voici un très considérable ensemble de l'oeuvre de Lautrec.

Portraits d'hommes et portraits de femmes, il les a également aimés.

Dès l'atelier Cormon, il fit les portraits de ses amis les peintres
Gauzi, Vincent Van Gogh, Grenier, Claudon, H.-G. Ibels, Henri Rachou,
etc., etc.

Très exigeant pour ses modèles, il travaillait avec un entrain
passionné.

Aussi, de 1886 à 1893, il peignit un grand nombre de portraits,
notamment ceux de Mme Natanson, de sa propre tante Mme Pascal, de Mlle
Dihau, de MM. Louis Pascal, Bonnefoy, du Dr Bourges, etc., etc.

Puis vinrent les portraits de MM. Henry Nocq, l'admirable médailleur;
Romain Coolus, Tristan-Bernard, Paul Leclercq; les portraits des frères
Dihau, de Mme la Comtesse Alphonse de Toulouse-Lautrec, de Mme
Korsikoff, de Mme Margouin, modiste; de MM Maurice Guibert, Delaporte,
Maxime Dethomas, Davoust, Octave Raquin, André Rivoire, G. Tapié de
Celeyran, Maurice Joyant, etc., etc.

Tous les portraiturés furent ses parents ou ses amis. En exemple, c'est
ainsi que Lautrec entretint d'intimes relations avec les Dihau, deux
frères et une soeur, musiciens originaires de Lille. Le frère cadet,
Désiré Dihau, joueur de basson-solo dans l'orchestre de l'Opéra,
composait aussi des mélodies. Lautrec le représenta d'abord, son basson
à la main; puis il le peignit encore, assis, lisant un journal, tandis
que le frère aîné Henri est debout, et tous deux en plein air, dans ce
jardin du père Forest, que nous ferons plus loin revivre.

Quant à Mlle Dihau, professeur de chant et de piano, il la peignit aussi
deux fois: une première fois, jouant du piano;--et, la seconde fois,
donnant une leçon de chant à une dame debout près d'elle.

Il fit aussi le portrait d'Oscar Wilde, en buste, de grandeur à peu près
naturelle. Il l'a représenté bouffi, en toutes rondeurs de formes
féminines, tel qu'était cet homme de lettres inverti. Pauvre Wilde! Bien
qu'il eût simplement le vice anglais, il fut condamné à deux années de
_hard labour_: mais, vraiment, lui, il alla carrément au devant du
châtiment.

Et tous ces portraits peints par Lautrec sont fouillés, creusés, si
expressifs! C'est à Dethomas qu'il avait dit: «Je ferai ton immobilité
dans les endroits de plaisir!»; et il réalisa le merveilleux portrait
que la photographie a tant de fois reproduit.

Le portrait de Delaporte, si rare également, fut, lui, refusé pour le
Musée du Luxembourg par le comité des Beaux-Arts, Dujardin-Beaumetz
étant sous-secrétaire d'Etat! Humble Dujardin-Beaumetz, aujourd'hui
disparu, bonne à tout faire des bas huiliers! Il était resté le même
pauvre homme, plein de mansuétude mais ignare, quand je le connus chez
Rodin!

Lautrec représenta aussi son ami Viaud, sur un navire, en amiral Louis
XV, tête nue, de profil, la perruque blanche en catogan, la main droite
emprisonnée dans un gant à crispin et appuyée sur la barre du
bastingage. La tête, malicieuse, à la manière de Voltaire, considère un
beau navire, toutes voiles déployées, et penché sur la mer.

Panneau décoratif pour un dessus de cheminée de la salle à manger du
château de Malromé. Ce fut une des dernières oeuvres de Lautrec.

Que d'autres portraits il convient d'ajouter à tous ceux-là: les
portraits de M. de Lauradour, de M. Louis Bouglé, de M. H. Marty
(Souvenir du bal des Quat'-z'Arts), du docteur Péan en train d'opérer,
de M. Fourcade, de M. Boileau, de l'acteur Samary, de M. Georges-Henry
Manuel, etc. La dernière toile peinte par Lautrec, ce sera le tableau
intitulé: _Un examen à la Faculté de Médecine_ et portraits encore de
MM. les Docteurs R. Wurtz, Fournier et Gabriel Tapié de Celeyran.

De portraits en portraits, Lautrec était arrivé, comme pour ses autres
oeuvres, à une manière plus grasse, plus enveloppée, plus souple. S'il
eût vécu une vie plus longue, un beau métier de peintre, exclusivement
de peintre, eût été le sien! Je veux dire un métier dans lequel le
dessin eût laissé moins voir son impérieuse volonté!

Lautrec commençait souvent ses portraits avec la plus extrême fantaisie,
c'est-à-dire par le milieu de la figure, par exemple, ou par une
oreille, ou par le nez; et, parti de là, il multipliait ses hachures
dans le sens du caractère, et en cherchant par conséquent le
stigmate-type. Et si l'on reconnaît chaque fois le style, on peut bien
avancer que Lautrec réalisait, pour chaque portrait, une nouvelle mise
en page. Comparez les portraits de M. Dethomas (sur un fond de bal
masqué), de M. Henry Nocq (dans l'atelier de Lautrec), de M. Samary
(dans un rôle) ou de Mlle Dihau (assise devant son piano);--et la
confrontation sera significative.

Plus loin, nous parlerons de quelques-uns des portraits que Lautrec
peignit en plein air. Ceux que nous avons déjà cités, il les a presque
tous peints à l'atelier ou dans des intérieurs. Ils ont, ceux-là, une
sobriété du meilleur aloi, une sûre distinction, un goût accompli de
l'arrangement. Je ne sais quelle place les musées de l'avenir leur
réserveront; je ne le sais et je ne m'en préoccupe guère; mais ce que je
sais bien, c'est que tous ces portraits là seront excellemment
représentatifs de notre temps. Ils diront à leur manière quels hommes
peu joyeux nous fûmes, et combien le goût du panache nous intéressait
peu. Portraits quasi résignés, s'ils ne sont pas «à expression navrée»,
comme les portraits peints par Van Gogh. Portraits pour tout dire d'une
époque qui n'osait plus guère vivre, et qui allait tout droit, en
serrant les fesses, vers la catastrophe mondiale, qui est arrivée, et
qui a tout remué. Portraits de gens qui attendaient et qui attendent
encore, ahuris, anéantis, comme si le goût de la vie n'avait plus aucune
raison d'être!... Ah! certainement, ce ne sont point là des portraits
que l'on pourra opposer un jour à la pompe et à la magnificence de
quelques nobles portraits dits historiques; mais, tels quels, ne
réflèteront-ils pas nos inquiétudes et nos alarmes, nos peurs et nos
angoisses, toutes croyances mortes, et toutes réflexions devenues
comminatoires devant l'inexplicable, devant le pourquoi, devant le sens
de la vie? En un mot, ne sont-ce pas là, tels quels, les vrais portraits
des pauvres êtres que nous sommes; et alors, ne sommes-nous pas les
vrais compagnons des filles dont je parlais au chapitre précédent?
Portraits d'une époque que la Science torture et que la Vie emplit de
doute.


DANS LE JARDIN DU PÈRE FOREST

Dans ce temps-là, il existait, au bas de la rue Caulaincourt, un vaste
jardin appelé _Jardin du tir à l'arc_, que l'Hippodrome a actuellement
remplacé.

Ce jardin appartenait au père Forest, un photographe, qui a donné son
nom à une rue voisine.

Ce jardin était revenu à l'état de nature. On pouvait aisément se croire
dans des halliers ou des sous-bois, loin de Paris.

Lautrec fut bientôt l'hôte de ce jardin. Dès la belle saison venue, il
descendait de la rue Caulaincourt; et il s'installait dans le jardin de
son ami le père Forest.

Tout à son aise, en bras de chemise, son chapeau sur le front, dès
«patron-minette!» (expression déformée qu'il affectionnait), il y
recevait ses modèles, qui étaient, pour la plupart, des filles du
boulevard de Clichy, de la place Blanche et des maisons closes où il
allait habituellement.

[Illustration: DANS LE JARDIN DU PÈRE FOREST

PHOTO DRUET]

C'est dans ce jardin propice qu'il peignit, en plein air, de nombreux
tableaux: _La femme à l'ombrelle_; _La femme au chien_; _La femme au
chapeau noir_; _La femme au jardin_; _Pierreuse_; _Gabrielle_; _La
danseuse_; etc., etc.

C'est dans ce jardin encore qu'il termina ce tableau si pittoresque: _A
la mie_. Portrait de son ami Maurice Guibert costumé en barbeau, assis
sous une tonnelle, et le nez sur une corne de brie, que devait arroser
un litre de vin. Au premier plan, une vieille blanchisseuse était
assise, un bras pendant, horrible par son visage et par son caraco
blanc!

Quelle nouvelle époque de bon et long travail ce fut pour Lautrec!
Toiles et cartons, au hasard de ce qui lui tombait sous la main, étaient
criblés de ces hachures de peintre-graveur, qui voulaient exprimer,
approfondir de plus en plus le caractère!

Dans le jardin du père Forest, Lautrec recevait tous ses amis, joyeux
de leurs visites, et il buvait avec eux; car il avait, tout de suite,
installé un bar dans une petite baraque en planches, vidée des fioles et
des accessoires que réclame la photographie. Certains jours, le jardin
flambait même avec des airs de kermesse. «Monsieur Henri avait invité!»

C'est là que je connus le célèbre loueur de voitures, qui fut un des
plus chauds amis de Lautrec. C'était au moment de sa toquade pour les
divers équipages. Le rencontrait-on alors, il vous emmenait chez ce
loueur; et, là, enthousiasmé, il vous contraignait à admirer la forme
des véhicules, en chacun de leurs détails, avec tout le harnachement qui
sert à atteler un cheval.

C'était tout Guys parmi nous revenu! Mais ce loueur apparaissait aussi
comme une espèce de maniaque de la collection! Car, dans de vastes
remises, il y avait beaucoup trop de voitures pour qu'elles fussent
toutes utiles! On voyait là des coupés et des mylords, un mail-coach, un
break, des calèches à 8 ressorts, des vis-à-vis, des landaus et des
landaulets, des victorias, un petit duc, des phaétons, un poney-chaise,
et toutes ces amusantes et légères charrettes qu'on appelle: spider,
dog-cart, derby, rallye-cart, tilbury, village-cart et stanhope. Et tout
cela fleurait bon le vernis, l'essence, le cuir astiqué. Tout cela
reluisait et paradait. Vraiment l'ensemble de toute cette collection
montait à la tête de Lautrec, qui ne manquait jamais de s'écrier: «Et
quand on pense que les gens de lettres qui ignorent tout cela osent
parler de sport!»; et, en conséquence, il conseillait à tous ses amis de
dessiner des voitures; une excellente méthode, affirmait-il, pour
apprendre à dessiner.

Ce jardin du père Forest! S'en amusa-t-il, au delà de ce que l'on peut
imaginer! Mais, de même que le président Carnot, poursuivi par le soleil
dans le jardin de l'Elysée, cherchait un coin d'ombre, Lautrec pestait,
lui aussi, une fois dans le jardin, contre le soleil qui le tourmentait.
Aussi, il prit un temps précieux pour bien fixer les heures, les
certitudes de peindre à l'abri des aveuglants rayons qui viennent
chercher la toile; et, enfin, quand il eût trouvé le bon coin, il s'en
tint là, joyeusement. Tout en chantonnant, il «abattit» de nouvelles et
admirables peintures.

Souvent, à nous, ses amis, il nous arrivait de rester dans le jardin du
père Forest toute l'après-midi; et Lautrec nous chargeait ensuite, de
ramener ses modèles au bercail. Alors, il montait chez lui, pour se
reposer; car, il se levait de bon matin; et, le soir, il ne voulait pas
manquer un spectacle au Moulin, au cirque, au théâtre, dans un bar ou au
bocard. Oui, il le faut répéter, cet homme fut un obstiné travailleur,
un fécond producteur; et, en se disant cela, on est saisi d'une vive
tristesse en pensant à tout ce qu'il eût pu encore réaliser, avec une
vie plus longue!... Oui, je sais: Van Gogh, une carrière plus courte!
Oui, c'est là un des lourds regrets que vous inflige la Vie. Et M.
Cormon, leur maître à tous deux, il n'est pas encore mort, lui! Voilà
une des inexplicables boutades de la nature ou de la Providence, ou de
Dieu, à votre choix!...



DES COMMENTAIRES SUR L'OEUVRE

III

Le Cirque

Au Théâtre

Café-Concert

Les Courses

De Tout

LE CIRQUE


Igor Strawinsky, Tristan-Bernard, Lucien Guitry et tant d'autres
Picassos, comme vous avez raison d'aimer le Cirque, que Lautrec aima
encore plus que vous!

Ah! qui ne peut chérir le Cirque où tout est pittoresque, contrasté,
brillant; où tout est imprégné de cette «odeur de Cirque», que l'on ne
respire nulle part ailleurs?

Le Cirque! C'est-à-dire toute la fantaisie acrobatique, les écuyers, les
écuyères, les clowns, les trapézistes, les barristes, les sauteurs, les
équilibristes et les dresseurs de phoques, les jongleurs et les avaleurs
de sabres!

Le Cirque! C'est-à-dire les chevaux dressés, le jockey du Derby, la
voltige indienne aux sauts d'obstacles, _the wentworth trio in a novel
equestrian act_; le Cirque, l'auto-bolide et le bilboquet humain, _the
sensation of all sensations_, par _the fearless young and fascinating
Parisian_, Mauricia de Thiers; le Cirque, les jeux icariens et
l'empereur de la magie, Captain Breydson _perillous trapezist
equilibrist act_ et _The Arizona's tomahawk's jugglers_!

Quand on aime le Cirque, j'entends le véritable Cirque populaire, le
Cirque où du vrai peuple est sensible à la force, à l'adresse, et
acclame et tempête; le véritable Cirque, où de la musique, et quelle
musique! ronronne ou fracasse ou susurre ou endort; le véritable Cirque
où se perpétuent d'ancestrales et puériles traditions; le véritable
Cirque où tout est pailleté, en oripeaux, en franges fanées d'or ou
d'argent; où tout est clinquant, bariolé et vif! Ah! quand on aime ce
Cirque-là, on frémit en entrant, en respirant l'odeur des écuries; et
l'on attend les rires, ces tempêtes de rires qui dégringolent des
gradins et qui s'écrasent au milieu de la piste!

Lautrec, qui chérissait le Cirque, à pleine joie, représenta les clowns,
les acrobates, les dresseurs de chiens et les écuyers; et une toile
qui le «situa» tout de suite, ce fut l'_Ecuyère au Cirque Fernando_,
placée longtemps, se rappelle-t-on, à l'entrée du Moulin-Rouge, et que
je retrouvai plus tard chez Jean Oller. Ah! la merveilleuse toile, si
singulière, si unique, si imprévue, qu'elle m'arracha un cri de stupeur
quand je la vis pour la première fois! C'était un gros cheval de piste
dessiné d'une splendide façon; et, sur sa croupe, se tenait assise une
écuyère avec une si étonnante face; tandis que, au milieu du tapis,
l'écuyer, à visage de crapaud, s'arquait et déroulait sa chambrière. Et
les blancs et les roses et le noir de l'habit jouaient là-dedans, la
piste non recouverte, la toile apparente. Une oeuvre tout de suite si
invue, si anormale presque; comme d'un peintre venu on ne savait
d'où;--un dessin si excentrique, et qui devait, par la suite, moins
peut-être nous troubler, mais nous ravir toujours par sa fascinante
personnalité, par son inégalable puissance!

[Illustration: JANE AVRIL

PHOTO DRUET]

Quand Lautrec fut à Saint-James, il se ressouvint du Cirque qu'il avait
tant aimé; et, là, sans modèles, il crayonna une suite d'une vingtaine
de dessins, uniquement consacrés aux gens de Cirque, et que Manzi édita
sous ce titre: _Au Cirque_.

Dessins d'une exagération caractéristique, d'une troublante déformation,
d'un imprévu si drolatique, qui, cependant, ne fait jamais rire. Et vous
voilà revenus ici, dans cette série de planches, les clowns et les
écuyères, les chiens savants et les danseuses. Et je revois, chaque fois
que je regarde ces dessins, tous vos gestes adroits, toutes vos
cocasseries, ô clowns; tout votre maniérisme, ô écuyères de haute école;
et je vous retrouve aussi, vous, ô clownesses fantaisistes, clownesses
presque de bal masqué, avec vos gamineries d'enfant vicieux et vos mines
de chattes guindées!

Foottit, ce clown génial, Foottit surtout, émerveilla Lautrec. Il le
suivit partout. Et lui, Foottit et Chocolat, ils devinrent les tenaces
clients du bar Achille, jusqu'au moment de la définitive fermeture de ce
réjouissant assommoir. Ils dégustaient tous trois tous les short-drinks,
tous les gin-wiskies, tous les gobblers et punchs de la maison; puis on
se donnait rendez-vous au cirque de la rue Saint-Honoré;--après quoi,
ils se rassemblaient encore, Lautrec, Foottit et Chocolat, pour regagner
le bar délectable.

Lautrec notait rarement des croquis autour de la piste. Quelques tics de
son ami Foottit, et c'était tout. Sa mémoire lui suffisait; elle
collectionnait une copieuse moisson de gestes, de bonds et d'aspects
plastiques.

Il était transporté par les pantomimes et les brefs scénarios que
Foottit jouait avec Chocolat; et il déclarait, avec tant de vérité, que
cela, c'était autrement intéressant que toutes les pièces de théâtre.

Lautrec a représenté Foottit comme un gros rat éveillé, gambadeur et
rusé, en perpétuelle recherche de drôleries. Il l'a dessiné
d'inoubliable façon; et, de Chocolat, il a fait un nègre hilarant,
tenant du singe, un nègre singulièrement excité et folâtre.

Tous les dessins consacrés au Cirque purent bien être réalisés de
mémoire, à Saint-James; Lautrec les avait tellement gravés dans le
cerveau, tous les chevaux, tous les chiens, tous les personnages,
petits ou grands, qui animent de joie une piste. Presque
automatiquement, il a exécuté tous ces dessins-là; et, presque
automatiquement, aussi, il a trouvé pour eux les mises en pages les plus
définitives et les plus rares. Considérez attentivement tous ces dessins
d'un «malade»; et vous serez surpris de leur expressive étrangeté et de
leur parfaite variété. Il y a là quelque chose de solide et
d'inexplicable qui peut dérouter singulièrement les psychiâtres. Cette
sagesse, cette parfaite mise au point esthétique, cela, en effet, vous
alarme, comme cela vous trouble aussi chez un Van Gogh,--et, en ce
moment même, chez Maurice Utrillo. En confrontation des prouesses
picturales de ces trois merveilleux artistes, «touchés» cérébralement,
les oeuvres des peintres dits raisonnables ne sont que sottises et
écoeurantes banalités! Le génie alors est-il donc, vraiment, en somme,
l'apanage de ceux que les psychiâtres appellent, en leur barbare
langage, des «dégénérés supérieurs?»


AU THÉÂTRE

Tout le cortège des acteurs et des actrices, tout le chariot de Thespis,
défila aussi devant Lautrec.

Les pièces dites de théâtre l'ennuyaient lourdement; mais il
s'intéressait aux physionomies et aux tics des acteurs et de leurs
compagnes.

C'est surtout à propos de ses lithographies que nous aurons à citer les
noms de tous ceux et de toutes celles qu'il dessina.

Il les obtint tous «ressemblants», avec une liberté et une réussite
saisissantes, d'après des croquis expédiés dans les coulisses ou dans
les loges.

Il était curieux à voir, balafrant son papier, le zébrant, le couturant,
piquant de bleu un oeil, griffant de rouge une bouche, accents
seulement pour la mémoire, et qui devenaient ensuite bien autrement
intenses, quand il cherchait l'ensemble.

Et quelle autre longue suite d'exacts portraits! Nous avouons bien vite,
toutefois, que la plupart des acteurs et actrices ainsi choisis
n'appréciaient guère leur bonne fortune. Ils nous viennent en nombre
sous la plume les noms des comédiens et des tragédiens qui méprisaient
Lautrec. Ah! le physique du peintre entre en ligne de compte dans
l'estime de ces gens-là! Et Lautrec n'était même pas, au surplus, un
peintre officiel et décoré!

Les photographies les plus retouchées, les plus rajeunies surtout--les
fossiles ont horreur du vrai!--, sont si loin du verdict affirmé par le
dessin de Lautrec. Sévère constat! mais était-ce sa faute à lui si des
acteurs et des actrices pouvaient, et peuvent encore, hélas! jouer sans
être sifflés, jusqu'aux bégaiements de la seconde enfance?

Heureux âge! Mais plus vif plaisir de Lautrec quand il les crucifiait,
tous ces radoteurs!

Il eut, pourtant, des préférés et des préférées. Il représenta souvent
Mme Sarah Bernhardt, Guy et Méaly, Réjane et Brasseur, Antoine et Judic,
Lavallière et Baron, Mmes Caron et Bartet; ceux-là et celles-là, il les
acceptait, et il les dessina avec un vif contentement.

Mais sa plus tenace passion, peut-être, ce fut Mlle Marcelle Lender,
divette au théâtre des Variétés, et qu'il dessina tant de fois, avant
que de peindre d'après elle cette toile souveraine: _Marcelle Lender
dansant le pas du boléro, de Chilpéric_.

Oui, je sais, Lautrec, avec sa voix très perçante, assommait les gens;
et il se faisait souvent expulser des coulisses. Mais peut-on penser
que, par la suite, on osa traiter ainsi le peintre qui avait réalisé
cette merveille picturale?

Et pourquoi, surtout, tous ces acteurs et toutes ces actrices n'ont pas
possédé ou gardé leur portrait peint par Lautrec?

Mademoiselle Lender, comment, vous, par exemple, n'avez-vous pas chez
vous, je n'ose pas écrire dans votre coeur, l'extraordinaire toile que
je viens de citer, et qui vous représente si racée, si ployante, si
souple, et si orgueilleuse devant le sourire béat de votre ami Brasseur?
Ne saviez-vous donc pas que jamais, dans ce genre, on n'exécuta une
toile plus glorieuse? O la coupable indifférence! Et bien plus coupable
encore, l'indifférence de la Société des Amis du Louvre! Car, sait-on où
ira, à la mort de M. Maurice Joyant, qui le possède, ce chef-d'oeuvre?
Peu importe, peut-être, d'ailleurs; car, là où il se trouvera, il
figurera comme l'une des plus miraculeuses réussites de la peinture
française de tous les temps!

Lautrec, aussi, représenta l'amusante, l'inoubliable Judic, dans sa
loge; l'acteur Samary, de la Comédie-Française, dans le rôle de Raoul de
Vaubert, de _Mademoiselle de la Seiglière_; M. Lucien Guitry et Mme
Jeanne Granier, dans _Amants_; Le Bargy et Marthe Brandès, etc., etc.

En 1900, de passage à Bordeaux, il peignit deux importantes toiles et de
nombreuses études, d'après l'opéra d'Isidore de Lara: _Messaline_,
représenté au Grand-Théâtre.

Lautrec aima enfin les danseuses de ballets; et M. Pierre Decourcelle,
dans sa rare collection, possède, par Lautrec, le portrait de l'une de
ces danseuses, devant un portant, qui est bien une prestigieuse et
incomparable toile.

[Illustration: ALFRED LA GUIGNE

PHOTO DRUET]

Quelle distinction, bien que le visage soit encore agressif! Quel dessin
vivant, merveilleux! et combien, ici, Lautrec l'emporte une fois de plus
sur Degas, qui, pourtant, accusa souvent Lautrec de le plagier; Degas,
avec son dessin figé, conventionnel; Lautrec si animé, si exubérant, et
si pénétrant, d'une presque insolence despotique!

Je sais, je sais: toutes ces oeuvres sont considérées même actuellement
comme des «caricatures» par ceux des gens de théâtre qui furent
portraiturés, les gens du moins que la Parque coupable n'a pas encore
saisis! Certainement, par exemple, Mlle Brandès et M. Le Bargy n'ont
aucune autre opinion, s'il leur arrive de revoir--ce dont je doute!--le
dessin qui les représente, elle, vipérine, et lui, trop jeunet. Et,
cependant, ne sont-ils pas rehaussés ainsi, «augmentés», en quelque
sorte, par Lautrec, tous et toutes? Mieux même: ne devraient-ils pas
être tout à fait comme cela, pour se parer véritablement d'une réelle
personnalité?

Mais voilà, en ce triste temps, il faut tout sacrifier au cahotant
chariot de Thespis, surtout le génie!--et M. Brisgand, par ses sottises,
opère mieux!


AU CAFÉ-CONCERT

Ce milieu, le Café-Concert, avec son amas de bizarres trognes, de
bohèmes, d'excentriques de tous ordres, de déchets d'humanité, gueulant
ou susurrant des chansons bêtes; ces hommes et ces femmes, ces
orchestres de ravageurs, ces beuglants et ces niais Eldorados;--tout ce
milieu devait aussi enchanter Lautrec; et, en effet, il l'enchanta.

C'était, d'ailleurs, le moment d'apothéose du Café-Concert. Partout les
gommeuses, les gambilleurs, les chanteuses à voix, les excentriques, les
diseuses et les ténorinos, sévissaient. On restait sous le coup des
fortes émotions chauffées par Thérésa; et les vieux hommes radotaient,
avec des larmes, les chansons de Béranger, de Dupont et de Nadaud. Il y
avait, par cela même, le café-concert avec ses sottises nouvelles, et
l'autre chantant ou Caveau, où l'on hospitalisait les chansons de Paul
Delmet et de Maurice Vaucaire. Dans ce temps-là, pas de revues, pas de
bas vaudevilles sur ces petites scènes, où, de huit heures à minuit,
défilaient toutes les chanteuses et tous les chanteurs des cinq parties
du Monde. Le Caveau pleurait boulevard de Sébastopol; le concert des
Décadents flonflonnait rue Fontaine; et Lautrec ne quittait, que pour
aller au Moulin, ce dernier café-concert, tapageur et pittoresque. Mais
la Duclerc, la reine du lieu, l'inquiétait par sa face ravagée; et il
n'osait pas la représenter, la dessiner telle qu'il la voyait, cruelle
et de sang atrocement brûlé!

Puis, le printemps revenait; et Lautrec s'en allait revoir, dans
l'avenue des Champs-Elysées, les trois magnifiques cafés-concerts qui,
alors, en plein air, lançaient aux étoiles les couplets amoureux ou
pleurards, sentimentaux ou revanchards, humanitaires ou satiriques, que
faisaient écrire, dans les prisons, les entrepreneurs-chansonniers,--ou
que commettaient eux-mêmes, sans gloire, les Maurice Donnay et les
Bruant.

C'étaient, ces trois cafés-concerts: _les Ambassadeurs_, _l'Alcazar_ et
_l'Horloge_. Ce dernier devait, plus tard, être remplacé par le _Jardin
de Paris_,--lequel vient de disparaître à son tour.

Comme elles réapparaissaient chaque fois charmantes ces joyeuses
bâtisses, à l'air d'établissements de bains très calmes et très roses!

Paulus, Caudieux, Kam-Hill et tant d'autres, à ce moment-là, au temps de
Lautrec, y chantaient tour à tour. Paulus, le roi de la chanson, de la
chanson remuante, agitée, gambillarde! Paulus, qui était la troisième
personne de cette trinité glorieuse: le général Boulanger, Géraudel et
lui-même, Paulus! Paulus, qui avait incarné en lui l'âme de la Patrie;
et qui, aux accents de plus de deux millions de voix françaises, tous
les soirs, dans un café-concert, entraînait, vers l'Arc-de-Triomphe, le
père la Victoire et les pioupious d'Auvergne!...

Mais c'était, aussi, la pleine floraison des _Ta-ra-ra-boum-di-hé_ et
des frêles niaiseries que chantait plus anémiquement Miss May Belfort,
qualifiée sur le programme: artiste lyrique anglaise; et, pourtant,
elle alluma tout de suite Lautrec.

Après tout, cette bêlante brebis en valait la peine. Elle était si
cocassement puérile, costumée en baby, avec des boucles déroulées sur
ses épaules. Elle miaulait, tenant un chat noir entre ses bras ou n'en
tenant point; et, en choeur, aux Décadents, on hurlait le refrain de ses
couplets, tandis qu'elle se redressait toujours roide, et comme en bois.

Lautrec dessina et peignit souvent cette poupée venue de l'orageuse
Irlande. C'était la folie du jour, ces chanteuses ou ces danseuses
anglaises: une miss Cécy Loftus ou une miss Ida Heath. On les retrouvait
partout; et, cependant, avouons, sans être nationaliste, que la
française Duclerc, la fameuse Duclerc, à la fin tragique, avait un autre
accent! Ah! celle-là, cette terrible chanteuse minée par la phtisie, sa
fin dans un bar, sa rage de danse folle, qui nous secoue encore quand
nous évoquons l'écroulement brusque de cette femelle vidée!

Mais, de toutes ces danseuses et diseuses, celle que Lautrec,
irrésistiblement, préféra, ce fut Yvette Guilbert.

Il lui consacra les planches de deux albums: une édition française,
éditée par Marty, avec notice de M. Geffroy; et une édition anglaise,
éditée par Bliss et Sands, à Londres, en 1898, avec un texte de M.
Arthur Byl.

Ces lithographies sont depuis longtemps légendaires, il est donc vain de
les décrire; mais on peut bien répéter que personne ne représenta avec
une expression plus forte et plus significative le profil et la face de
Mlle Guilbert.

Lautrec connut la diseuse alors qu'elle habitait avenue de Villiers; et,
sur le champ, s'enthousiasmant, il voulut la représenter en Diane
antique! Heureusement elle se mit à rire, et jura que la «caricature»
seule pouvait donner d'elle une image fidèle. Surprenant propos! Mais
Mlle Guilbert était si jeune!

Lautrec suivit son modèle à la Scala, aux Ambassadeurs, dans sa loge,
sur la scène, dans les coulisses; et il multiplia d'après elle les
dessins, s'en tenant pourtant à des lithographies, n'ayant qu'une seule
fois choisi une autre matière: une céramique qu'il exposa à Londres,
avec une série de lithographies.

Il illustra également quelques-uns des monologues que disait, de sa voix
traînarde et acide, Mlle Guilbert: _Le jeune homme triste_; _Les vieux
messieurs_; _Eros vanné_; etc...;--mais il ne laissa pas d'elle un grand
portrait peint, alors qu'il peignit si souvent la Goulue et la Mélinite.
Et Dieu sait, pourtant, si Mlle Guilbert tenait une place au
café-concert! mais, bien entendu, on jugeait à rebours la personnalité
qu'elle y apportait. «Quand je pense, me disait-elle, un jour, que les
Parisiens me croient la joyeuse interprète des vices modernes, alors que
j'en suis la mère Fouettard!»

Mais Lautrec, comme tous les Parisiens, ne se souciait ni de morale ni
de tout autre but. Il se contentait de se passionner pour le
café-concert; et cela lui suffisait.

Aussi, avec H.-G. Ibels, il lithographia encore les planches de tout un
album consacré au Café-Concert. Avec un texte très complet et très
brillant de M. Georges Montorgueil, cet album fut édité par «l'Estampe
originale».

[Illustration: MAY BELFORT

PHOTO DRUET]

Voici de nouveaux et rares dessins au propre compte de Lautrec! Toujours
des Yvette Guilbert, naturellement: puis un profil malicieux, aigu, de
Judic; Abdala, aux longs bras, au ventre bombé; Jane Avril, papillon
tourbillonnant; Edmée Lescot, à la croupe jaillissante; Mary Hamilton,
poupon et soireux; Bruant, hautain, froid; Caudieux, marié bondissant;
Paula Brébion, chipie et plantureuse; la Loïe Fuller, flamme et
feu-follet; et, couronnant le tout, le pif rouge d'un chanteur
américain!

En parlant des lithographies de Lautrec, j'aurai à citer bien d'autres
divettes. Je mentionne seulement ici, pour mémoire, ces trois autres
oeuvres si curieuses venues du Café-Concert: _Chanteuse anglaise_, _au
Star du Havre_; _Miss Bedson_ et _May Milton_.

Avec quel esprit renouvelé, il a dessiné et peint ces filles! Ah!
certes, dès que Lautrec touchait à la femme affranchie, à la femme hors
du foyer, je veux dire à la bête fendue, prête à tous les déshonneurs et
à toutes les hontes, vraiment, il restait inimitable! Huysmans a écrit
une lyrique page sur les femmes au tub peintes par Degas; mais comment,
comment, lui, devenu un misogyne féroce, n'a-t-il pas bondi sur l'oeuvre
de Lautrec pour la fouailler, pour la ravager, pour la massacrer, la
femelle aux cent besoins? Comment n'a-t-il pas vu dans l'oeuvre de
Lautrec un autre apport tout de même que l'apport de Degas, qui se
contenta, en somme, de laides faces et de ballonnantes croupes?
Crapaudes engraissées, mais crapaudes néanmoins, rien de plus! alors
que, lui, Lautrec, n'a-t-il pas faisandé, pourri la femelle? N'en a-t-il
pas fait le simple sac de pus vomi par le terrible moine Odon de Cluny?
Sac d'excréments, même pas! Sac de pus, j'y reviens; fumier charriant
tous les fétides filaments de l'avarie! Ensuite, est-ce que, sous ces
faces blanches, vertes, avivées de rouge,--sous ces poitrines blètes, il
n'y a pas, par l'apport de Lautrec, un autre et plus terrible
réquisitoire contre la salauderie des désirs et l'ignominie des ruts?...
Oui, qui peut de nouveau regarder une fille peinte par Lautrec sans
frémir, sans apercevoir tous les ulcères, tous les chancres, toutes les
ravageuses terreurs du musée Dupuytren, cette géhenne effroyable et
subie de la chair? Pour moi, je me souviens, avec quel frisson! d'avoir
vu chez M. Théodore Duret, cette May Milton, à la face engraissée, à la
mâchoire lourde, de couleur jaune-blanche, comme retenant sous une
enveloppe-vessie un magma de pus tourné au jaune et au blanc-vert. Ce
tableau est une hideuse épouvante. Cette bouche frottée de rouge, elle
tombe, elle s'ouvre comme une vulve; elle n'a pas plus de défense, elle
n'a pas plus de fermeté; elle s'ouvre, elle laissera tout entrer! Et le
peintre qui a peint cette redoutable image, aimait les femmes. Quel
confondant sadisme!... ou est-ce une sorte de prêche pour les autres
hommes?... Singulier problème!


LES COURSES

Les chevaux, les courses de chevaux aussi ne manquèrent point de retenir
Lautrec.

Que de simples et jolis dessins, aquarelles ou peintures, il conçut,
tout de suite, à la manière anglaise, comme prétexte!--; à sa manière à
lui, comme exécution!

Ainsi, ce bref tableau:

La plaine est rase; une colline bleue borde l'horizon; et, dans un coin,
des bouquets d'arbres, précédés de barrières blanches, composent un
décor plaisant. Le cavalier s'en va au trot gaillard de son cheval; son
chien le suit, en tirant la langue; et le bonhomme est tout vermeil, en
bon état, vante à coup sûr la sérieuse utilité de l'exercice en plein
air. Le ciel, lui-même, est familier; nul nuage romantique, un friselis
de laine dans un ciel tendre; et Lautrec complique de variété seulement
son cheval dans la classe des hacks et hackneys, des trotters et
double-horses, des galloways et des ponies.

D'autres fois, ainsi que nous l'avons dit au chapitre: _Filles_, il
place un attelage en tandem, au bord de la mer. Un tonneau, un voile qui
flotte au vent; et, escortant la jeune femme qui conduit, un fox-terrier
galope en bondissant.

Que d'éventails Lautrec exécuta dans cet ordre d'idées-là!

Les jockeys, à pied ou à cheval, les lads, les entraîneurs et les
paddocks, figurent nombreux aussi dans son oeuvre. Et comment en eût-il
été autrement pour ce peintre curieux, tellement épris de vie moderne?

Les Courses, d'ailleurs! Les chevaux, les femmes!

Sous couleur d'amélioration de la race chevaline, ne donne-t-on pas, aux
Courses, les plus exquis rendez-vous de femmes parées dans un décor de
luxe, dans un infini boulingrin émaillé çà et là de somptueuses fleurs?

Et la vue n'en est-elle pas exquise, alors qu'elles sont toutes là, les
filles, à la parade, dans la joie de vivre, assistant à une des fêtes du
turf?

Oui, elles sont joyeuses, et leur joie resplendit dans leurs yeux, dans
le joli mouvement de leurs bras enveloppeurs et de leurs grâces frêles;
elles sont superbes aussi sous l'architecture fastueuse du chapeau,
toutes jaillies en sveltes lignes de la gaine des jupes et de la sangle
du corset. Le bouquet est verni, lustré, plus captivant que rien qui
soit au monde, alors qu'il se déroule tant d'idées de bonheur, d'amour
de soi-même, d'orgueil de plaire et de triomphe, sur ces visages de
filles érigées toutes droites, ou assises sur des chaises, comme sur des
socles.

Certes, ici, encore, un décor est tout fait. Cela se compose, tout de
suite, ce fond de panaches à l'horizon, cette colline d'arbres et de
villas, ces tribunes fleuries ayant un caractère de constructions
exotiques, et ce tapis de la pelouse, large, immense, piqué de barrières
et de betting-pots.

Et le décor est frais, attirant sous le ciel bleu et mauve des pleins
jours d'été. Pour peindre cela, il faut le rendre en quelques points
essentiels. C'est, en effet, tout d'une venue, quand on cherche
seulement l'arabesque. Les chevaux eux-mêmes se prêtent merveilleusement
à ces schémas. Ils sont tout en jambes et en encolures longues. Mais il
y a des déformations de génie à inventer pour exprimer des attitudes
vraies, pour peindre le pas rythmique ou le galop coulant et près de
terre de ces chevaux, qui somnolent et se bercent, au contraire, quand
ils sont sur les routes.

Et leurs cavaliers, faire comprendre les longs apprentissages, les
labeurs de l'art équestre, c'est rude. Le visage, ici, n'est pas tout;
les bras et les jambes et le torse et tout, tout cela a trop travaillé,
a été trop violenté, a trop peiné pour qu'on n'étudie pas, à s'y abîmer
de longues heures, le caractère des déformations fatales, dans un corps
d'anglo-saxon, rompu déjà, pourtant, à toutes les périlleuses aventures
des sports.

Et il y a encore autre chose. Car il faut trouver l'atmosphère morale de
tous ces gens: mercantis heureux, hommes politiques et escarpes,
bookmakers et propriétaires, filles et jockeys. Il faut peindre des âmes
vigoureuses du lucre sur des visages rudes ou fragiles, des attitudes
exactes de groupes; ne pas verser dans l'anecdote des courtauds de
boutique aventurés ici ou des petites gens qui risquent de maigres
enjeux.

Aussi bien le sport que tarifent des rentes sûres est de seul
intérêt--et de charme certain. C'est, à l'entour de pavillons évoquant
des villas de falaises normandes, que se rencontrent seulement le
maquignonnage opulent des chevaux et des filles--et l'âpre convoitise
des «matelas de billets» pour les entretenir, parallèlement, dans de
superbes et quasi similaires écuries, à la litière chaude.

Tout cela, Lautrec le développa encore magnifiquement dans de trop rares
oeuvres consacrées aux Courses. Dans ses lithographies, notamment, il
importe de signaler cette merveilleuse estampe: _Jockey se rendant au
poteau_, qui est un hommage rendu à une des gloires de notre temps.

[Illustration: JOCKEYS

PHOTO DRUET]


DE TOUT

Certes, si Lautrec redoutait tout des très gros chiens qui pouvaient le
faire tomber, il réservait sa tendresse aux petits chiens à courts ou à
longs poils, qui sont les ordinaires compagnons des jeunes filles, des
hommes inoccupés et des vieilles catins.

Aussi dessina-t-il et peignit-il de nombreux portraits de chiens.

Notons, par exemple:

_Le chien Tommy_, un petit chien, à poils longs, couché sur le ventre,
et très doux;

_La jeune fille avec un chien_, aquarelle en éventail;

_L'enfant avec la chienne Paméla_ (Taussat-Arcachon); et, enfin, après
quelques autres portraits de chiens, de moindre importance, voici le
fameux _Bouboule_; Bouboule, ce Chéri-Bouboule, enfin Bouboule, le
bull-dog, qui s'octroyait l'unique honneur de lécher les joues de la
chère Madame Palmyre, la patronne de la _Souris_!

Bouboule! Oh! si j'écris et si je récris ce nom, avec tant de plaisir,
c'est que tous les anciens amis de Palmyre se souviennent toujours,
comme moi, de ce chien vraiment chien, de ce Bouboule si goulu et si
concupiscent! Mais quel Bouboule aussi bien mal né! Car Palmyre avait
vainement tenté de lui inculquer l'amour des femmes. Bouboule les
détestait, il n'y avait rien à faire contre cela; et le sacré Bouboule,
ce réjouissant Chéri-Bouboule le leur montrait bien aux femelles, qu'il
ne les acceptait pas; car, sitôt qu'on n'avait plus les yeux sur lui, il
descendait de la table, où il reposait son petit cul tout rond; et, avec
des efforts inouïs, rassemblant les dernières gouttes, il pissait sur
les robes et sur les manteaux! Pauvre Bouboule, que j'adorais! Qu'est-il
devenu, ce Chéri-Bouboule? Oui, je sais, au Paradis des chiens, avec
celui de Panurge! mais, du moins, où se trouve maintenant son portrait?

Nous avons revu heureusement celui de _Follette_, la délicieuse petite
chienne blanche, à longs poils, à oreilles droites, à crinière léonine,
assise sur son derrière et le poitrail droit, face au spectateur. Petite
tête de souris éveillée, chère petite demoiselle et certainement pucelle
encore, que Lautrec avait peinte avec une souplesse étonnante, et en si
parfait contraste avec le _chien Tommy_, déjà nommé au palmarès
canin,--lui, une sorte de gros paysan balourd en feutre, tombé de tout
son poids et de tout son long sur ses pattes de devant.

«De tout!» avons-nous écrit en tête de ce chapitre. Y a-t-il donc, à
présent, à citer, des paysages peints ou dessinés par Lautrec?

Nous, nous ne connaissons que quelques paysages proprement dits qui
peuvent être donnés à Lautrec. Nous nous souvenons également d'avoir vu
chez M. Maurice Guibert et chez M. le Président Séré de Rivières,
quelques marines exécutées au lavis et au fusain.

Mais il y a d'autres choses à noter, sans doute, si l'on veut classer
des projets pour des couvertures de livres ou pour des affiches;
projets que Lautrec cherchait sur un papier ou sur un carton, soit au
crayon, soit du bout du pinceau, trempé dans l'essence; et l'on peut
cataloguer encore, pour mémoire, des essais de sculpture assez informes
qu'il tenta, avenue Frochot, quelques mois avant sa mort.

Par contre, il fit beaucoup d'aquarelles, gouachées ou libres. En voici
une brève énumération: _Aristide Bruant_; l'esquisse pour l'affiche de
la _Babylone moderne_; _Au café_; _Le portrait de Maxime Dethomas_, _au
bal des Quat'z-Arts_; _Cortège indien_; _La clownesse et les cinq
plastrons_; _Miss May Belfort_, etc., etc...

Aquarelliste, Lautrec gardait la même liberté et la même acuité que pour
ses peintures à l'huile, attendu que, chez lui, c'était, avant tout, le
dessin qui comptait.

Au résumé, toutes ces menues oeuvres, dont nous venons de parler,
peut-être trop laconiquement, étaient réalisées un peu au hasard de ce
que Lautrec trouvait sous sa main, et selon son humeur du moment. Oui,
il ne convient pas, décidément, de voir en lui un homme méthodique,
mesuré, disciplinant ses facultés et ses envies de travail. Ceci est
seul à enregistrer: il fournissait, à Paris, un dur labeur; et il se
réservait l'été pour ne rien faire; je veux dire pour se baigner ou
conduire son bateau dans la baie d'Arcachon.



DES COMMENTAIRES SUR L'OEUVRE

IV

Lithographies et Pointes-Sèches

Dessins

Affiches

Illustrations de Livres

LITHOGRAPHIES ET POINTES-SÈCHES


Voici une nouvelle considérable partie de l'oeuvre de Lautrec. Aussi, le
sculpteur Carabin et le peintre H.-G. Ibels se disputent-ils l'honneur
d'avoir poussé Lautrec vers la lithographie. Carabin, exigeant,
revendique en outre cet honneur pour Willette.

En tout cas, Carabin se souvient fort bien d'avoir conduit Lautrec chez
Edwards Ancourt, imprimeur, faubourg Saint-Denis (ancienne imprimerie
Bourgery); et, là, d'avoir présenté Lautrec à un ouvrier d'Ancourt,
nommé Stern, qui, à partir de ce jour, tira les épreuves pour Lautrec.

De son côté, Ibels _croit_ qu'il fut le premier à faire faire à Lautrec
de la lithographie, en lui demandant de composer avec lui-même, Ibels,
l'album connu, texte de M. Georges Montorgueil, consacré au
Café-Concert.

Quoiqu'il en soit, cela nous reporte à l'année 1892; et, conduit par
l'un ou par l'autre de ses deux amis, Lautrec se passionna tout de suite
pour la lithographie. Improvisant sur la pierre, qu'il ne retouchait
jamais, ses estampes eurent rapidement une vive saveur.

Tous les jours, il arrivait chez Stern, installé en chambre; et là, sur
une pierre, il faisait son dessin; puis, il s'en allait. La pierre était
alors gommée; et, le lendemain, Lautrec revenait assister au tirage des
épreuves. Il se passionnait à indiquer le ton des encres, s'il
s'agissait de lithographies en couleurs; et il faisait recommencer vingt
fois s'il le fallait, pour obtenir le ton spécial qu'il désirait, en vue
du définitif tirage, toujours publié à un petit nombre d'exemplaires,
qu'il tint, dès le début, à numéroter lui-même et à signer.

Cependant, on peut voler des estampes dans une imprimerie; mais Lautrec
fut tout de suite impitoyable pour les voleurs. C'est ainsi qu'il fit
arrêter un marchand notoire qui vendait des lithographies signées par
lui, Lautrec, et qui avaient été dérobées à l'atelier. Même dans le
fiacre qui emmenait à l'étroit le marchand avec deux agents de la
sûreté, ne s'assit-il pas, imperturbable, sur les propres genoux du
marchand pour l'accompagner chez le juge, et le faire condamner;--car il
fut inexorable?

Lautrec eut bientôt de nombreuses estampes en train. Mais, ici, rendons
à César ce qui est à César! Ce fut Ibels et pas un autre, qui réussit à
convaincre l'éditeur Georges Ondet qu'il valait mieux faire illustrer
les couvertures des chansons de café-concert par des artistes, plutôt
que de s'adresser aux spécialistes ordinaires. Et, ainsi, sur sa
proposition, Lautrec, Vallotton, Bonnard, Vuillard, Willette et Ibels
lithographièrent ces attachantes couvertures de chansons, dont on tirait
une centaine d'épreuves avant la lettre; et que les marchands Kleinmann,
Sagot et Arnould, achetaient et vendaient à part.

En 1893, Ibels fonda, avec l'héroïque Georges Darien, un hebdomadaire
illustré, appelé _L'Escarmouche_, «journal de combat, absolument
indépendant et répudiant toute compromission». Ce journal n'eut qu'une
existence éphémère. Le 1er numéro porte la date du 12 novembre 1893; le
dernier, celle du 16 mars 1894; encore ce dernier numéro parut-il après
une interruption de deux mois, et sans aucune illustration.

Lautrec fournit à _l'Escarmouche_ les douze lithographies suivantes:
_Pourquoi pas?... Une fois n'est pas coutume_; _Aux Variétés: Mlle
Lender et Brasseur_; _En quarante_; _Mlle Lender et Baron_; _Emilienne
d'Alençon et Mariquita aux Folies-Bergère_; _Au Moulin-Rouge: un rude!_
(Table de café. Le personnage âgé qui tire sur sa barbe représente le
comte Alphonse de Toulouse-Lautrec); _Folies-Bergère: les pudeurs de M.
Prud'homme_; _A la Renaissance: Sarah Bernhardt, dans Phèdre_; _A la
Gaîté-Rochechouart: Nicolle_; _A l'Opéra: Mme Caron, dans Faust_; _Au
Moulin-Rouge: l'union franco-russe_; _Au théâtre Libre: Antoine, dans
l'Inquiétude_.

Les autres dessinateurs-collaborateurs à _l'Escarmouche_ furent
Anquetin, Bonnard, Vuillard, Willette, Hermann-Paul, Vallotton et Ibels;
et c'est encore sur la proposition d'Ibels (qui avait décidément la
marotte des bonnes idées) qu'on lithographia les dessins, ce qui permit
le clichage par un simple report sur zinc, moins coûteux et plus
artiste;--et, en outre, les épreuves lithographiques avant la lettre
étant vendues aux amateurs, payaient ainsi l'artiste sans aucun frais
pour le journal.

Chez Ondet,--je garde personnellement le plus vif souvenir de cet
éditeur actif et intelligent!--chez Ondet, Lautrec composa aussi les
lithographies pour un certain nombre de compositions musicales de son
ami Désiré Dihau, relatives à _Vieilles Histoires_, poésies de Jean
Goudeski.

Elles sont toutes fort curieuses, ces couvertures; mais comme il y eut
d'autres couvertures illustrées par H.-G. Ibels, Henri Rachou, etc.,
voici les titres des compositions, en ce qui concerne Lautrec: _Pour
toi_!... (Désiré Dihau jouant du basson, devant un buste de faune);
_Nuit blanche_; _Ta bouche_; _Sagesse_ (ici Lautrec a représenté deux de
ses amis: Mme Natanson et M. Numa Baragnon); _Ultime ballade_.

A bien dire, dépouillées de toute couleur, c'est surtout dans les
lithographies au simple crayon que l'on voit la généreuse noblesse, la
certitude aiguisée, et--il faut toujours insister sur les mêmes
choses!--l'intégrale personnalité du dessin de Lautrec. Nulle écriture
n'est plus impérieuse, si j'en excepte celle de Modigliani, ce
merveilleux dessinateur mort lui aussi un jour trop prématuré.

Cette certitude du dessin de Lautrec! C'est en voyant toutes ses
lithographies qu'il faut admirer continuellement ce dessin tracé de la
pointe du crayon, sans hésitation, sans le plus léger heurt. La pointe,
sûre d'elle-même, ainsi que la pointe d'épée d'un prestigieux escrimeur,
aussitôt que placée au-dessus de la pierre, elle inscrivait la pensée
prompte, les plus souples, les plus sensibles et les plus affirmatives
des arabesques. Vraiment, là, Lautrec est tout à fait à l'aise. Ces
paraphes de dessin, ces contours, ces angles, ces déformations subtiles,
tout cela est le témoignage d'un style prodigieusement original, d'une
volonté que l'on qualifierait de magnifiquement instinctive, si cela se
pouvait dire. De Lautrec, escrimeur toujours prêt, toujours souple,
toujours vigoureux et surtout si sûr de lui, avec quelle foudroyante
vitesse la pointe se détendait, allait frapper droit au but, je veux
dire sur la pierre vierge, en attente de chef-d'oeuvre ou de sottise! Et
c'était toujours un chef-d'oeuvre; ou du moins une chose rare qui
apparaissait, qui stupéfiait; une oeuvre de noblesse et d'élégance,
sortie de ce petit homme à pince-nez, presque un gnome, juché sur un
tabouret pour quelque méchante action. Et c'était, cela, le persistant
étonnement que quelque chose venant de lui était chaque fois marquée
d'une indélébile distinction. Et quelle variété!

Dans la partielle énumération faite plus loin du catalogue de ses
lithographies (M. Loys Delteil en a classé 368 exactement, y compris 9
pointes-sèches), il vous sera possible déjà de voir quels sujets il
traita, combien il fit de portraits, de compositions et d'illustrations
de livres. Et c'est sans cesse le beau miracle: hommes, animaux, décors,
tout est d'un haut style et d'une parfaite saveur!

Et Lautrec trouvait encore des mots. Un jour, donnant rendez-vous à M.
André Marty pour préparer le premier album Yvette Guilbert, il dit à cet
artisan du livre: «Venez, ensemble _nous définirons_ Yvette!» Oui c'est
cela! Lautrec pensait d'abord fortement à son sujet; puis, lorsqu'il
l'avait bien vu, bien exploré, bien retourné en tous les sens, il était
prêt, il pouvait aborder la pierre lithographique et développer à coup
sûr la forme et l'esprit de son sujet.

L'imprimerie! Il s'en était toqué incroyablement. Pour rien au monde, il
n'eût manqué d'aller un seul jour chez Stern. A peine arrivé, il
rabattait son chapeau sur ses yeux, il se juchait sur son tabouret; et,
après avoir soigneusement frotté son pince-nez, il se mettait, en
plaisantant, au travail. Il s'escrimait alors, tellement sûr de lui
qu'il pouvait parler avec les gens qui, quelquefois, se trouvaient
là--ou avec l'ami qui l'avait accompagné.

Ces lithographies, quelques-unes sont simples, en tailles menues, fines,
pas surchargées, nuancées, rappelant souvent, en un style plus acéré,
toutefois, les admirables estampes de Whistler, si délicates, si
subtiles!... D'autres lithographies sont couvertes avec des frottis de
crayon, avec des frottis de pouce. Elles sont, celles-là, tout en étant
fort belles, moins significatives peut-être que les lithographies
réalisées seulement de la pointe du crayon.

[Illustration: CLOWNESSE AU BAL

PHOTO DRUET]

Ah! toutes ces rares lithographies! L'oeuvre la plus décisive, la plus
savoureuse de Lautrec; celle qui l'emporte sur l'oeuvre du peintre,
qu'on le veuille ou non; l'oeuvre qui lui accordait toute sa liberté;
l'oeuvre où il pouvait débrider toute sa fantaisie, son goût extrême de
la diversité et de la sensibilité la plus excessive et la plus
divinatrice!

Sans doute, il existe de merveilleuses toiles de Lautrec; mais _sa_
couleur, la couleur qu'il apportait, ah! comme je puis bien m'en passer,
tant j'aime, tant j'admire, avant tout, _son_ dessin, ce dessin
prodigieusement vivant et d'une singularité si absolue, si souveraine,
telle que l'on ne pourrait pas concevoir de faux tableaux possibles de
Lautrec, si les faussaires ne s'adressaient pas à la profonde bêtise, à
la crapuleuse ignorance des collectionneurs, amateurs de tableaux et
bibliophiles.

Et, dans ses lithographies, il a su tout représenter: les comédiens et
les comédiennes, les chanteuses de cafés-concerts et les cantatrices
d'opéras, les danseuses et les diseuses, les chevaux et les jockeys, les
chiens et les chats, les clowns et les clownesses, les programmes de
théâtres et les menus, les filles et les patrons de bars, les procès
Arton et Lebaudy--et jusqu'à un concours pour une affiche à Napoléon!

Pour tous ces sujets, il faut préférer encore et toujours les
lithographies en noir. Pour les affiches vues de loin et à voir de loin,
c'est assurément une autre manière de penser; mais, pour les
lithographies qu'on a sous le nez, qu'on respire pour ainsi dire,
choisissons le dessin seul, le trait noir, le frottis noir, rien de
plus! Toute notre émotion est faite alors de cette nouvelle et haute
«probité de l'Art,» dirait M. Ingres, de ce «frisson nouveau», dirait
Hugo; et, pour bien des années, pour des siècles peut-être, le dessin de
Lautrec restera dans un superbe isolement!

Pour terminer, notons, ici, que Lautrec se complut à graver quelques
pointes-sèches, neuf exactement. Mais ce ne sont là que des choses
secondaires. En voici le détail: _Mon premier zinc_; _L'explorateur
L.-J. Vicomte de Brettes_; _Charles Maurin_ (qui, en retour, gravera à
l'eau-forte le portrait de Lautrec, celui-là même qui est publié au
commencement de ce livre); _Francis Jourdain_; _W. H. B. Sands, éditeur
à Edimbourg_; _Henry Somm_; _Le lutteur Ville_; _Portrait de M. X..._;
_Portrait de Tristan-Bernard_.


DESSINS

Les dessins de Lautrec, les purs dessins, c'est encore un enchantement.
Quels traits sûrs, hardis, jamais repris, tracés du coup! Quels contours
précis, exprimant tout le caractère, l'exagérant, l'accroissant! Quelle
race toujours! Quelle causticité aussi et, parfois, quelle pitié aiguë,
voudrait-on dire!

Lautrec a fait tous les dessins: dessins au crayon, dessins au pinceau,
fusains, sanguines, dessins à la plume, dessins rehaussés de couleurs.

Dans un premier livre que nous avons consacré à Lautrec, et qui est
aujourd'hui épuisé, comme on dit en argot de librairie, nous avons déjà
donné une bonne centaine des rapides croquis, qu'il traçait fermement et
décisivement de la pointe du crayon ou de la plume. Et, certes, si l'on
tient absolument à ranger Lautrec, pour un petit côté de son oeuvre,
parmi les humoristes amers et douloureux, c'est à ces sortes de
croquis-là qu'il faut penser; il n'y a que ces croquis-là à donner en
exemple d'humour: schémas de traits, paraphes et arabesques, qui
représentent--et avec quelle acuité!--d'un trait sommaire, des filles,
des chevaux, des toreros, des acteurs, des figurants, des clowns ou des
écuyers. D'un trait sommaire, crayon ou plume, qui touche à la charge,
et reste au bord du trait caricatural. Ce dessin ne fait pas rire, loin
de là; c'est de l'humour pessimiste qui déforme, en ne tombant jamais
dans le trivial.

De l'année 1882 et des années immédiatement suivantes, on a retrouvé des
fusains de Lautrec sur du papier Ingres, gris et bleu: des paysannes,
des femmes assises, des petits paysages ou des petites marines.

En 1886-1887, il collabora au _Courrier Français_, le journal du
désordonné Jules Roques; et il fut en même temps au _Mirliton_, le
journal du non moins étonnant Aristide Bruant, l'engueuleur patenté des
Parisiens et de leurs compagnes.

Le _Mirliton_ eut 77 numéros, et vécut du mois d'octobre 1885 au mois de
décembre 1892.

Puis ce fut cette suite, au moins comme dessins publiés:

Dans le numéro du 7 juillet 1888, à _Paris illustré_ (publication
hebdomadaire), Lautrec donne des illustrations pour un article intitulé:
_L'été à Paris_.

En 1894, premier numéro du journal _le Rire_, Lautrec dessine une
_Yvette Guilbert_, avec couleurs, au numéro du 22 décembre;--puis onze
autres dessins, la plupart également rehaussés de couleurs, à des dates
diverses jusqu'au mois d'avril 1897, moment où cesse sa collaboration.

Parmi ces dessins-là, on peut citer: _Ambroise Thomas, chef
d'orchestre_; _Ma fille_; _Au Palais de Glace_; _Redoute au
Moulin-Rouge_; _Chocolat au bar d'Achille_; _Au cirque_; etc.

En juillet 1893, Lautrec avait collaboré au _Figaro Illustré_, en
illustrant: _Les plaisirs à Paris_, texte de M. Geffroy; en juillet
1895, il illustre _Le bon Jockey_, texte de M. Romain Coolus; et, en
septembre 1895, il apporte encore des illustrations pour une autre
nouvelle de M. Romain Coolus: _La Belle et la Bête_.

Avec son ami Tristan-Bernard, il a publié un supplément au nº de janvier
1895, de _La Revue Blanche_: un _Nib_ (en argot, néant, rien!).
Tristan-Bernard a écrit le texte, et Lautrec a crayonné des
lithographies, parmi lesquelles celle-ci est très admirable: _Anna Held
au Café-concert_.

Dans le Nº de juin 1894, de la même revue, Lautrec a orné de croquis le
compte-rendu humoristique consacré par Tristan-Bernard au Salon de 1894.

En ces années 1894 et 1895, Lautrec fournit, d'ailleurs, maints dessins
pour des programmes de théâtres, pour des menus, pour des couvertures de
livres, etc.

C'est ainsi que, dans la _Revue Blanche_ du mois de mai 1895, Paul Adam
ayant consacré un article à Oscar Wilde, Lautrec a dessiné à la plume le
portrait du dramaturge anglais.

Il dessina encore le même Oscar Wilde sur la partie droite, et Romain
Coolus sur la partie gauche, d'un programme exécuté pour le théâtre de
l'OEuvre, soirée du 11 février 1896, consacré à Oscar Wilde (auteur de
la _Salomé_), et à Romain Coolus (auteur de _Raphaël_).

Enfin, terminons cette incomplète énumération de dessins publiés, par
quelques titres de dessins notoires:

_Au Café de Bordeaux, Antoine, un amer!_ _Sur les quais de Bordeaux_;
_Arrivée aux Courses_; _Etude pour «Elles»_; _Esquisse pour l'affiche de
«Babylone»_; _Course de chevaux_; _Dans les coulisses_; _Elsa, la
Viennoise_; _Une habituée de la «Souris»_; _Programme de «l'Assommoir»_;
_Messaline_; _Projet d'affiche du «Divan japonais»_; _Les frères Marco
(clowns)_; _Scène de Cirque_; _Polaire_; _Yvette Guilbert, saluant_;
etc., etc.

Dans tous ces dessins, et dans des centaines d'autres qu'il est
impossible de dénombrer, Lautrec nous offre son style, sa science de
l'expression, qu'il met en valeur par un contour frémissant, creusé,
exact. C'est toujours un miraculeux, un unique dessin! Maints dessins
d'artistes illustres paraissent froids, conventionnels, sans mouvement,
à côté de ce dessin passionné, qui déborde de vie et de volonté.

[Illustration: COUVERTURE POUR UN MONOLOGUE]

Mais si nous avons insisté sur le côté acéré, amer, de son dessin, de
son écriture, il est capable, aussi, ce complet dessinateur, de traduire
toute la grâce d'un profil d'enfant, toute la délicatesse de certaines
têtes de femmes. Il a tellement de ressources, ce dessin singulier,
qu'il peut être tour à tour cruel ou caressant, anguleux ou arrondi; il
peut flageller ou flatter, effrayer ou attirer. Même, quelquefois, ce
dessin pare de je ne sais quelle morbidesse telle tête de fille, qui, en
maison, laisse rêver sa bêtise. Mais, cependant, à tout bien considérer,
nous pensons que Lautrec a bien fait de suivre plutôt son penchant vers
l'amertume, et vers le pessimisme. Nous aimons, sans doute, les accès de
tendresse de Lautrec; et il y a maints et maints dessins faits dans
cette douceur de caractère qui sont d'une grâce heureuse; mais nous
préférons le dessin incisif, douloureux, le ravinement d'une face, une
bouche plissée, des narines ouvertes, un regard d'oiseau de proie
somnolent, un chignon en bataille;--tous les stigmates, enfin, dont il
accable le plus souvent les femmes, qui retiennent son caprice!

Pour tout résumer, nous aimons infiniment mieux Lautrec-Goya que
Lautrec-Fragonard!


AFFICHES

De l'estampe à l'affiche, ce ne fut, pour Lautrec, qu'une simple
nouvelle curiosité.

Dès l'année 1892, il envoya, au Salon des Indépendants, le second état
de l'_Affiche pour le Moulin-Rouge_.

Tout de suite, il vit l'affiche par des à-plats, violents mais peu
compliqués. Le trait généralement en vert. Le fond blanc du papier. Une
tonalité bleue, jaune, rouge ou noire.

Parmi ses affiches les plus connues, on peut citer:

L'_Affiche du Moulin-Rouge_. (La Goulue dansant, et, au premier plan,
Valentin, de profil);

_Le Pendu_;

_Le Divan japonais_ (75, rue des Martyrs. Jane Avril, de profil,
assise; et, derrière elle, un type d'anglais);

_Reine de joie_ (pour l'annonce d'un livre de Victor Joze, de son vrai
nom: Victor Dobrski);

_Aristide Bruant aux Ambassadeurs_;

_Jane Avril au Jardin de Paris_;

_Caudieux_;

_Bruant au Mirliton_;

_Babylone d'Allemagne_, par Victor Joze;

_La Revue Blanche_ (bi-mensuelle, 1, rue Laffitte);

_La chaîne Simpson_ (réclame pour une chaîne de bicyclette); etc., etc.

Aujourd'hui encore, nous nous souvenons de notre émoi quand nous vîmes,
pour la première fois, sur un mur, une affiche de Lautrec. A cette
époque-là, l'affiche en couleurs, si galvaudée depuis, ne s'étalait
point. On n'était réjoui, de temps à autre, que par les affiches de
Chéret, cette «exquise dînette d'art!»; et, de fait, c'était un vrai
régal que ces Arlequins, ces Colombines, ces Pierrots, ces bals masqués,
ces jolies filles et toute cette éblouissante volée de multicolores
confetti que Chéret placardait sur les murs. Cela enchantait la rue et
l'emplissait de soleil. Tout Paris pour Chéret avait alors des yeux
enthousiastes. Et voilà que, tout à coup, un inconnu surgissait qui nous
frappait de stupeur, qui nous troublait par un dessin insolite et
volontaire, par une sobriété de couleurs à tons plats et acides! et
c'était signé: Lautrec; et, chose étrange, le nom devenait vite
populaire, mais à la façon d'un nom qui apporterait avec lui de
l'inquiétude et de l'angoisse. On était mal à l'aise, mais on frémissait
de plaisir. Une affiche surtout: _Babylone d'Allemagne_, nous causa une
bizarre et inextinguible joie!

Ah! vraiment, c'était la première fois qu'on voyait une telle mise en
scène: des cavaliers, puis un officier, hobereau roide, orgueilleux,
paon ou dindon féroce, toute sa morgue à cheval sur un cheval blanc, et,
avec ses hommes, défilant tout «emmonoclé» et tout empaillé, devant une
lourde brute des champs, costumé en soldat prussien, qui lui présente
les armes!

Et, là-haut, dans un coin de la page, à droite, un couple passait;
l'homme à peine vu, mais dont on devinait les transes; tandis que la
femme, maniérée, faisait de l'oeil à cet impassible greluchon tout
brandi, qui aurait fait sans doute si bien frémir son cher ventre de
Dorothée en folie!

Ah! cette affiche comme vénéneuse malgré sa toute puissance! Comme son
temps est loin!...

Nous, maintenant, nous ne regardons plus sur les murs les affiches de
tous les nigauds de la publicité financière, commerciale ou guerrière!


ILLUSTRATIONS DE LIVRES

Ce Lautrec, si chercheur, une fois devenu lithographe, fut amené, sans y
trop penser, à illustrer, par la lithographie, des livres. J'entends les
livres qu'il pouvait aimer.

On l'a vu illustrant des articles ou des contes de ses amis
Tristan-Bernard et Romain Coolus; on l'a vu illustrant deux albums
consacrés à Yvette Guilbert; il s'éprit de la même ardeur pour quelques
livres, dont il orna les couvertures ou les pages de texte.

C'est ainsi qu'il illustra les _Histoires naturelles_ de Jules Renard,
éditées par Floury. Il dessina la couverture, 22 planches et 6
culs-de-lampe. Il représenta les coqs, la pintade, la dinde, le paon, le
cygne, les canards, les pigeons, l'épervier, la souris, l'escargot,
l'araignée, le crapaud, le chien, les lapins, le boeuf, l'âne, le cerf,
le bouc, les moutons, le taureau, le cochon et le cheval.

Toutefois, et c'est bien la première fois, ces lithographies-là ne sont
point d'une entière réussite. Leur attrait n'est pas renouvelé. Sans
doute, dans ces dessins se creuse encore la griffe de Lautrec; mais tous
ces animaux n'ont pas un caractère inattendu. Lautrec les a dessinés
avec adresse, avec virtuosité, parce qu'il pouvait tout dessiner; mais
il n'est pas allé au delà d'un honnête succès. Les animaux, en général
si niaisement dédaignés par les peintres, ont des attitudes et des
visages autrement étonnants, autrement insoupçonnés, autrement
éloquents. Lautrec, comme presque tous les autres dessinateurs, a vu ces
animaux-là en passant, il les a dessinés, mais il n'a rien fait de plus.
C'est souvent un peu japonais d'aspect; et cela ne va pas plus loin que
tant d'estampes trop vantées d'animaliers du Nippon.

Assurément, il convient de préférer cet autre livre, intitulé: _Au pied
du Sinaï_, que Lautrec illustra, d'après un texte de M. Georges
Clémenceau, le vieux «coeur-léger». Ce livre, c'est une histoire de
juifs à Carlsbad et à Busk. L'illustration, cette fois, est très
pittoresque et très colorée. Elle met en scène de bizarres types,
crochus et aux cheveux cotonneux, des types de ces juifs polonais qui
vieillissent si mal! Et, M. Georges Clémenceau, lui-même dessiné, a une
ronde tête de notaire finaud et un peu maquignon. Aujourd'hui,
c'est-à-dire vingt ans plus tard, nous le voyons avec une parfaite tête
de Chinois.

[Illustration: PROJET D'AFFICHE POUR LE «DIVAN JAPONAIS»

PHOTO DRUET]

Lautrec dessina aussi maintes couvertures de livres. Voici les plus
connus de ces livres: _L'étoile rouge_, par Paul Leclerq; _L'exemple de
Ninon de Lenclos, amoureuse_, par Jean de Tinan; _Les courtes joies_,
poésies de Julien Sermet; _La Tribu d'Isidore_, roman de moeurs juives,
par Victor Joze; _Le fardeau de la Liberté_, par Tristan-Bernard; _Le
chariot de terre-cuite_, par Victor Barrucand; _Les jouets de Paris_,
par Paul Leclerq; _Babylone d'Allemagne_, roman de moeurs berlinoises,
par Victor Joze, etc., etc.

Ces couvertures sont toutes légèrement traitées, à peine effleurées
souvent; et certaines de ces lithographies rappellent encore, par leur
sobriété, les délicates lithographies que crayonna Whistler. Mais, bien
entendu, nous ne visons une fois de plus que la finesse du trait, que le
peu de surcharge de l'arabesque.

Notons ici que ces rares lithographies ont fait un heureux sort aux
livres qu'elles illustrent. Le texte importe peu, quand on a le plaisir
d'avoir un si personnel dessin sur la couverture; et l'on trouve, du
reste, toutes les bonnes raisons de ne pas lire le livre, pour ne pas
salir, pour ne pas défraîchir le beau dessin qui le garde.

Éditeurs, croyez-nous, ayez toujours de beaux dessins sur les
couvertures de vos livres!



D'ENSEMBLE


Au bout de cet examen si superficiel et si incomplet de l'oeuvre de
Lautrec, pouvons-nous nous demander quelle place est la sienne dans
l'enchaînement de l'art moderne?

Assurément, si l'on veut considérer Lautrec seulement comme un autre
dessinateur de moeurs de la vie moderne, un nouveau Constantin Guys, par
exemple, avec infiniment plus de ressources, toutefois, sa place est
très enviable. Car il a possédé--et sa vie très brève n'est nullement
comparable à celle si longue et si robuste du dessinateur du Second
Empire!--il a possédé un dessin plus souple, plus divers, plus
affirmatif que celui de Constantin Guys; ce qui lui a permis d'entrer,
avec une plus indéniable maîtrise, dans tous les mondes. A l'opposé,
Guys a dessiné presque sans répit de la même façon; c'est un dessin bien
à lui, également, original et pittoresque, mais qui se recommence dans
l'expression des voitures, des chevaux, des filles ou des soldats.
Dessinateur avéré d'une époque, Guys vivra longtemps dans les
collections, c'est-à-dire dans ces sortes de nécropoles, que l'on
appelle petits et grands musées.

Mais si l'on peut ajouter que Guys _date_, expressément, il faut
remarquer que la situation est pour l'instant la même pour Lautrec. Ce
clairvoyant dessinateur a su dégager du transitoire assez de belle
éternité pour vivre; mais, lui aussi, en ce moment, il apparaît comme le
plus éloquent interprète d'une époque historique, qui se fixe, celle-là,
de l'année 1885 à l'année 1900. Et, par là, nous ne cherchons nullement
à diminuer Lautrec, mais seulement à le considérer tel qu'il est,
c'est-à-dire tel qu'un merveilleux truchement de moeurs pendant une
période de quinze années. La Goulue, le Moulin-Rouge, les cabarets de
Montmartre, Bruant et Palmyre, les acteurs et les actrices en vogue à ce
moment-là, tout cela, pour nous, qui vivons en cette année 1921, classe
Lautrec, le barricade, le retient captif dans cette époque visée. Un
Georges Rouault, au contraire, qui a fixé la fille dans le temps
illimité et imprécis, se présente à nous comme un peintre d'accent plus
actuel.

Mais, dans cent ans, tous ceux qui connurent, vers la vingtième année,
ce bal du Moulin-Rouge, étant disparus, Lautrec reprendra toute sa place
dans la suite des âges; et il ne datera plus, au sens péjoratif du
terme. Faisons donc à sa mémoire ce léger crédit. D'ailleurs, il
conviendrait peut-être mieux de se demander ce que Lautrec, dans sa
curiosité sans cesse en éveil, eût pu faire demain, même en ne vivant
que jusqu'à la soixantième année, âge raisonnable que tant d'imbéciles
et d'impuissants atteignent sans honte; âge même que dépassent, toujours
malfaisants, fatigants et inutiles, les Cormon et les Flameng!...

En effet, où Lautrec nous eût-ils conduits avec sa curiosité, son tenace
amour du travail, sa fécondité sans cesse renouvelée?... Je sais bien,
parbleu, et il faut toujours y revenir, que, dans l'espace de sept
années, cette incroyable courte durée! Van Gogh nous a encore davantage
étonnés, encore davantage stupéfiés; mais, voilà, n'est-ce pas, un
incompréhensible phénomène, un inexplicable miracle de la Peinture? Avec
Lautrec, nous avions, à la base, plus de sagesse, plus de mesure, plus
d'ordre. L'oeuvre aurait suivi une route plus régulière. Le peintre
lui-même, à en juger par son dernier tableau: _Un examen à la Faculté de
Médecine_, fût certainement devenu plus libre; il aurait enveloppé, dans
une manière plus grasse, les visages; il aurait davantage dessiné dans
la pâte, et non par les contours; il aurait, peu à peu, sans doute,
préféré les taches épaisses de couleurs aux hachures restées
obstinément, chez lui, des tailles de peintre-lithographe; il aurait,
peut-être, quitté son monde habituel, les Filles, ses goûts de ribote et
de maison close, pour aller vers un autre ou vers d'autres milieux; et,
qui sait? il aurait, alors, composé des tableaux d'ordre plus général,
et de plus certaine pénétration dans le temps!

Mais, aussi bien, pourquoi ratiociner sur tout cela? Qu'importe le
futur? Plus sagement, prenons Lautrec tel qu'il est; et considérons-le
ainsi qu'un peintre doué d'une observation aiguë et penché sur un coin
d'humanité, sur un milieu parisien qui fut pour lui certainement tout le
bout du monde; et rappelons-nous par delà le temps que toute sa
noblesse, toute son intelligence et tous ses dons, rappelons-nous que
tout cela fut dépensé sans compter pour Montmartre et ses filles, pour
le Théâtre et le Café-Concert, où d'autres filles évoluent en pleins
rabâchages de sottises! Mort à 37 ans, Lautrec laisse de tout cela une
oeuvre magnifique. Un peintre de moeurs, bien! mais s'il est moins haut
que les plus hauts peintres, il n'y en a pas un plus imprévu et plus
original!...



APPENDICE

ESSAI DE CATALOGUE


Voici un essai de catalogue d'oeuvres authentiques, la plupart non
datées, de Lautrec.

Nous avons mentionné, année par année, quelques-uns de ses tableaux et
dessins; en citant également, sans date, le plus grand nombre de ses
autres notoires tableaux. Pour les lithographies, le catalogue a été
établi par M. Loys Delteil, dans les tomes X et XI du Peintre-graveur
illustré.


I

PEINTURES, AQUARELLES ET DATES DE QUELQUES EXPOSITIONS

  1881.--_Faucon_.

         _Tête de cheval_.

         _La promenade_.


  1882.--_Cheval de trait_.

         _Buveur_.

         _Moines_.


  1884.--_Crieur_.

         _Scène de théâtre_.


  1885.--_Marcelle_.

         _Bal masqué_.


  1886.--_Deux portraits du peintre Gauzi_.

         _Portrait de Vincent Van Gogh_.

         _Une loge_.


  1887.--_Portrait de M. Samary, de la Comédie-Française_.


  1888.--_La rousse au caraco blanc_.


  1889.--Exposa au Salon des Indépendants les peintures suivantes:


         _Bal du Moulin de la Galette_.

         _Portrait de M. Fourcade_.

         _Etude de femme_.

         _L'Anglaise, au Star du Havre_.


  1890.--_Portrait (Madrid-Neuilly)_.

         _Femme fumant une cigarette_.


         Exposa au Salon des Indépendants:


         _Dressage des Nouvelles, par Valentin le désossé_.

         _Portrait de Mlle Dihau, au piano_.


  1891.--_Une opération par le Docteur Péan_.

         _Gabrielle la danseuse_.

         _Fille à la fourrure_.

         _La tresse_.

         _Vieil homme en blouse sur un banc_.

         _La femme au chien_.


         Exposa au Salon des Indépendants:


         _A la mie_.

         _Portrait du jovial M. Dihau_.

         _En meublé_.

         _Portrait de M. G. B_.

         _Etude_.

         _Portrait du Docteur Bourges_.

         _Portrait de M. Louis Pascal_.

         _Truc for live_.


  1892.--_Les Valseuses_.


         Exposa au Salon des Indépendants:


         _La Goulue et sa soeur_.

         _La Goulue entre deux tours de valse_.

         _La Goulue entrant au Moulin-Rouge_.

         _Celle qui se peigne_.

         _Femme Brune, numéros 1 et 2_.

         _Affiche pour le Moulin-Rouge (2e état)_._

[Illustration: CLOWNESSE

PHOTO DRUET]

  1893.--_Jane Avril (esquisse pour l'affiche)._


         Exposa au Salon des Indépendants:


         _Un coin du Moulin de la Galette_.

         _Menu du dîner des Indépendants_.

         _Portrait de M. Georges-Henry Manuel_.

         _Portrait de M. Boileau_.


  1894.--Exposa au Salon des Indépendants:

         _Alfred la Guigne_.

         _Du 5 au 12 mai, galeries Durand-Ruel, exposition de lithographies
         récentes_.


  1895.--_Décoration pour la baraque foraine de la Goulue._

         _May Belfort avec son chat_.

         _Femme en clownesse_.

         _Femmes au repos_.

         _Valentin et la Goulue, au Moulin-Rouge_.


         Exposa au Salon des Indépendants:


         _Couverture pour l'album de l'Estampe originale_.

         _Matin_.

         _Invitation et menu_.

         _Comme il vous plaira_.


  1896.--_La clownesse_.

        _Portrait de M. Maxime Dethomas_.


  1897.--_Femme nue accroupie_.

         _Portrait de M. Henry Nocq_.

         _Jeu de femme_.

         _Rousse nue devant sa glace_.


         Exposa au Salon des Indépendants:


         _Blanche et noire_.

         _Femme couchée_.

         _Elles_. }

         _Elles_. }  (Lithographies)

         _Elles_. }

         (Ces trois lithographies font partie d'une série de dix
           planches).

         _La cage_.

         _Arton en correctionnelle_.


  1898.--_Barmaid (Londres)_.

         _La leçon de chant (Portraits de Mlle Dihau et de
         Mlle Jeanne F.)_.

         _A table, chez Mme Thadée Natanson_.

         _Tête d'Anglaise_.


         14, Avenue Frochot, Lautrec présenta des tableaux réservés
         pour une exposition à Londres.


  1899.--_Tête de femme (Mlle Nys)_.

         _Aux Courses_.

         _Eventail_.

         _Chanteuse anglaise, au Star du Havre_.

         _Etude pour la lithographie: «Di-ti-fellow.»_

         _En cabinet particulier_.


  1900.--_Messaline, au théâtre de Bordeaux_.

         _La toilette_.

         _Portrait de Mme Marthe X..._

         _Enfant avec la chienne Paméla_.

         _Mme Margouin, modiste_.


  1901.--_Portrait de M. Maurice Joyant_.

         _Portrait de M. Octave Raquin_.

         _Portrait de l'«amiral» Viaud_.

         _Un examen à la Faculté de médecine_.

                       *
                     *   *

Voici, maintenant, quelques notoires tableaux peints par Lautrec, sans
dates:

         _Portrait de Mme la Comtesse Alphonse de Toulouse-Lautrec_.

         _Portrait de M. Emile Davoust, à la barre de son bateau
         (Bassin d'Arcachon_).

         _Portrait de M. Delaporte_.

         _Portrait de M. Paul Leclercq_.

         _Portrait de M. André Rivoire_.

         _Femme rousse dans un jardin_.

         _Danseuse_.

         _Une table au Moulin-Rouge_.

         _Le quadrille au Moulin-Rouge_.

         _L'écuyère au cirque Fernando_.

         _Jane Avril sortant du Moulin-Rouge_.

         _Portrait de Mme Pascal, au piano_.

         _Portrait de M. Tristan-Bernard_.

         _Au Moulin de la Galette_.

         _Jane Avril dansant_.

         _Départ de quadrille_.

         _Portrait de M. de Lauradour_.

         _Portrait de Mme Korsikoff_.

         _Portrait de M. Louis Bouglé_.

         _May Milton_.

         _Mlle Marcelle Lender dansant le pas du «boléro» (Chilpéric,
         au théâtre des Variétés)_.

         _Femme au boa noir_.

         _La blanchisseuse_.

         _Etude de femme en peignoir_.

         _Femme à l'ombrelle_.

         _Danseuse au maillot rose_.

         _Portrait de Mme E. Tapié de Celeyran, au Bosc_.

         _Portrait de M. Gabriel Tapié de Celeyran_.

         _Le lit_.

         _Portrait de M. Romain Coolus_.

         _Scène de ballet_.

         _Pierreuse_.

         _Les deux amies_.

         _Tommy_.

         _Soldat anglais fumant sa pipe_.

         _Rue des Moulins, l'escalier_.

         _Femme au chignon roux_.

         _Bull-dog_.

         _Follette_.

         _Clown au cirque Médrano_.

         _Au lit_.

         _La Goulue, vue de profil_.

         _Au Nouveau Cirque: le ballet de Lotus_.

         _A Armenonville_.

         _Scène de bal masqué_.

         _Le réfectoire_.

         _Miss Bedson_.

         _Le violoniste_.

         _La lettre_.

         _L'assommoir_.

         _Femme à l'ombrelle_.

         _Couple de danseurs_.

         _La toilette_.

         _Femme en clownesse_.

         _Au café (Portrait de Mme Suzanne V.)_.

         _La promenade (La Goulue au Moulin-Rouge)_.

         _Au Moulin de la Galette_.

         _Le couple_.

         _Femmes au repos_.

         _Etc., etc._


II

QUELQUES LITHOGRAPHIES ET QUELQUES DESSINS
(_en noir et en couleurs_).

  1882.--_Paysanne (fusain)_.

         _Homme assis_ (_dº_).


  1884.--_Femme assise_ (_dº_).


  1885.--_A Saint-Lazare (dessin lithographié)_.


  {1886.--_Dessins au_ Courrier français _et_
  {
  {1887.--_au_ Mirliton.


  1892.--_La Goulue et sa soeur (première oeuvre proprement dite dans l'_
         Estampe. _Lithographie en couleurs_).

         _L'Anglais au Moulin-Rouge_.

[Illustration: FILLE

PHOTO DRUET]


  1893.--_Dessins au_ Figaro illustré.

         _Le Café-Concert (Lithographies de Lautrec et de H.-G. Ibels)_.

         _La modiste Renée Vert_.

         _Le coiffeur_.

         _Un Monsieur et une dame_.

         _La loge au mascaron doré_.

         _Couverture de l'_Estampe originale.

         _Ducarre, le patron des Ambassadeurs_.

         _Etc., etc_.


  1894.--_Dessins à la_ Revue Blanche.

         _Programmes de théâtre_.

         _Réjane et Galipaux_.

         _Bartet et Mounet-Sully_.

         _Leloir et Moreno_.

         _Judic_.

         _Marcelle Lender_.

         _Ida Heath au bar_.

         _Brandès et Le Bargy_.

         _Une redoute au Moulin-Rouge_.

         _La Goulue_.

         _Adolphe ou le jeune homme triste_.

         _Eros vanné_.

         _Babylone d'Allemagne_.

         _Yvette Guilbert (album Marty)_.

         _Etc._


  1895.--_Un nib_ (Revue Blanche).

         _Dessins au_ Rire.

         _Foottit et Chocolat_.

         _Anna Held_.

         _Dessins au_ Figaro illustré.

         _Marcelle Lender_.

         _Yahne_.

         _May Belfort_.

         _Zimmerman et le petit Michaël_.

         _Portraits d'acteurs et d'actrices_.

         _Oscar Wilde (dessin)_.

         _Etc._


  1896.--_Dessins au_ Rire.

         _Ida Heath_.

         _Lender et Lavallière_.

         _Souper à Londres_.

         _Anna Held et Baldy_.

         _L'entraîneur_.

         _Au bar Achille_.

         _Mary Hamilton_.

         _Elles (dix lithographies en couleurs)_.

         _Procès Arton_.

         _Procès Lebaudy_.

         _La loge (Faust)_.

         _Oscar Wilde et Romain Coolus_.

         _L'automobiliste_.

         _Etc._


  1897.--_Dessins au_ Rire.

         _La grande loge._

         _La clownesse au Moulin-Rouge_.

         _Clara Ward et Rigo_.

         _La danse au Moulin-Rouge_.

         _A la Souris (Mme Palmyre)_.

         _Attelage en tandem_.

         _Etc._


  1898.--_Le vieux cheval_.

         _Chez la gantière_.

         _Au lit_.

         _Polaire_.

         _Au pied du Sinaï_.

         _Yvette Guilbert (2e album, publié à Londres)_.

         _Jane Hading_.

         _Au Hanneton_.

         _Guy et Méaly_.

         _Sept pointes sèches (Portraits d'amis. Editées par Manzi)_.

         _Etc._


  1899.--_Jeanne Granier_.

         _Réjane_.

         _Le jockey_.

         _Le paddock_.

         _L'entraîneur et son jockey_.

         _Jockey se rendant au poteau_.

         _Amazone et tonneau_.

         _L'amazone et le chien_.

         _Le cheval et le chien à la pipe_.

         _Tilbury_.

         _Promenoir_.

         _Le Cirque (dessins rehaussés de couleurs, édités par Manzi,
         en un album)_.

         _Etc._


  1900.--_Programme de l'Assommoir (dessin)_.

         _Au café de Bordeaux, Antoine, un amer! (dessin)_.

         _Sur les quais de Bordeaux (dessin)_.

         _Dans le monde!_

         _Invitation à une tasse de lait_.

         _Etc._


  1901.--_Zamboula-polka_.

         _Le marchand de marrons_.

         _Couple au Café-Concert_.

         _Etc._

                       *
                     *   *

Voici quelques dessins et aquarelles
sans date:

       _Au bal des Quat'z-Arts (Portrait de M. Maxime Dethomas,
       aquarelle)_.

       _Cortège indien (aquarelle)_.

       _La clownesse et les cinq plastrons (aquarelle)_.

       _Aristide Bruant_ (_dº_).

       _May Belfort_ (_dº_).

       _Au café_ (_dº_).

       _Etc._


       Des dessins:


       _Arrivée aux Courses_.

       _Le motosphère_.

       _Dans les coulisses_.

       _Elsa, la Viennoise_.

       _Une habituée de la Souris_.

       _Au palais de glace_.

       _Scène de cirque_.

       _Portrait de Berthe Bady_.

       _Les frères Marco (clowns)_.

       _Etc._


III

AFFICHES

  1892.--_La Goulue au Moulin-Rouge_.

         _Le Divan japonais_.

         _Reine de joie (roman par Victor Joze)_.

         _Aristide Bruant, aux Ambassadeurs_.


  1893.--_Jane Avril, au Jardin de Paris_.

         _Caudieux_.

         _Au pied de l'échafaud (mémoires de l'abbé Favre)_.

         _Aristide Bruant dans son cabaret_.


  1894.--_Bruant au_ Mirliton.

         _L'artisan moderne_.

         _Babylone d'Allemagne (roman par Victor Joze)_.

         _Confetti_.

         _Le photographe Sescau_.


  1895.--_May Belfort_.

         _La_ Revue Blanche (_1, rue Laffitte_).

         _May Milton_.

         _Napoléon (concours d'affiches)_.


  1896.--_Cycle Michaël_.

         _La chaîne Simpson_.

         _La troupe de Mlle Eglantine_.

         _Irish and American bar, rue Royale_.

         _L'Aube (revue illustrée_).

         _La Vache enragée (journal mensuel illustré.
         Fondateur: A. Willette)_.


  1899.--_Jane Avril_.


  1900.--_La_ Gitane (_drame, de Jean Richepin. Théâtre Antoine_).

[Illustration: JANE AVRIL

PHOTO DRUET]


ICONOGRAPHIE

Portrait de Lautrec, par Anquetin.

(Collection de Mme la Comtesse de Toulouse-Lautrec).


Portrait de Lautrec, par Javal, de Birmingham (Angleterre).

Tête seule, nue, entièrement de face, pince-nez, grosses lèvres.
(Peinture reproduite au frontispice du catalogue de l'exposition
rétrospective de l'oeuvre de Lautrec. Galerie Manzi, 1914).


Portrait de Lautrec, par Léandre.

(Dessin portrait-charge, reproduit dans _Henri de Toulouse-Lautrec_,
publié en 1913, par Gustave Coquiot, chez Blaizot).


Portrait de Lautrec, par Charles Maurin.

(Eau-forte reproduite au frontispice de ce présent livre).


Portrait de Lautrec, par Henri Rachou.

(Peinture. Année 1883. Collection de Mme la Comtesse Alphonse de
Toulouse-Lautrec).


Portrait-charge de Lautrec, par lui-même.

(Dessin au crayon, reproduit au frontispice du livre consacré à Lautrec
par M. Théodore Duret).


Portrait de Lautrec, par Maxime Dethomas.

(Fusain reproduit dans: _Henri de Toulouse-Lautrec_, par Gustave
Coquiot, Blaizot, éditeur).


Portrait de Lautrec, par Maxime Dethomas.

(Fusain. La tête seule, coiffée d'une casquette de la marine marchande.
Collection Gustave Coquiot).


Portrait de Lautrec, par Adolphe Albert.

(Décembre 1897. Crayon. Lautrec, coiffé d'un chapeau de paille, tête
baissée, est assis, en train de dessiner sur la pierre lithographique).


QUELQUES HOMMAGES POSTHUMES

«Henri de Toulouse-Lautrec», par André Rivoire. _Revue de l'Art ancien
et moderne_. Paris. Décembre 1901, avril 1902.


Numéro spécial du _Figaro illustré_, consacré à Lautrec. Avril 1902.


Du 14 au 31 mai 1902, exposition d'oeuvres de Lautrec, galeries
Durand-Ruel (Tableaux, aquarelles, dessins, lithographies. 201 numéros).


Du 12 au 24 octobre 1908. Exposition de tableaux peints par Lautrec.
Galeries Bernheim-jeune.


Du 15 juin au 11 juillet 1914. Galeries Manzi. Exposition rétrospective
de l'oeuvre de Lautrec. (Tableaux et dessins. 201 numéros).


«Henri de Toulouse-Lautrec», par Geffroy. _Gazette des Beaux-Arts._
Paris. Août 1914.


«Autour de Toulouse-Lautrec», par Paul Leclercq. _La Grande Revue._
Paris. Novembre, 1919.


_Le peintre-graveur illustré._ Tomes X et XI, consacrés à Henri de
Toulouse-Lautrec. Loys Delteil. Paris, 1920.


BIBLIOGRAPHIE

_Henri de Toulouse-Lautrec_, par Hermann Esswein und Alfred Walter
Heymel. R. Piper et Cº Munchen, 1912.


_Henri de Toulouse-Lautrec_, par Gustave Coquiot. Auguste Blaizot,
éditeur, Paris, 1913.


_Lautrec_, par Théodore Duret. Bernheim-jeune, éditeurs. Paris, 1920.



TABLE DES CHAPITRES


                                           Pages

  _DES SOUVENIRS SUR LA VIE_

    I.--LE MILIEU                              3

        PARIS ET RENÉ PRINCETEAU              16

        CORMON OU LA VIE                      21

        MONTMARTRE                            29


   II.--QUELQUES SPORTS                       41

        BARS ET MAISONS CLOSES                49


  III.--VOYAGES                               61

        LA MER                                66


  IV.--SES LOGIS                              75

       SAINT-JAMES                            80

       1900                                   83

       MALROMÉ                                86


  _DES COMMENTAIRES SUR L'OEUVRE_

    I.--PEINTURES, PREMIÈRES OEUVRES          91

        LE MOULIN ROUGE                       94

        FILLES                               111

   II.--PORTRAITS                            121

        LE JARDIN DU PÈRE FOREST             128

  III.--LE CIRQUE                            135

        AU THÉÂTRE                           141

        CAFÉ-CONCERT                         147

        LES COURSES                          156

        DE TOUT                              161

   IV.--LITHOGRAPHIES ET POINTES-SÈCHES      169

        DESSINS                              180

        AFFICHES                             187

        ILLUSTRATIONS DE LIVRES              191


  _D'ENSEMBLE_                               197


  _APPENDICE_

    ESSAI DE CATALOGUE                       205

    ICONOGRAPHIE                             225

    QUELQUES HOMMAGES POSTHUMES              227

    BIBLIOGRAPHIE                            228



TABLE DES GRAVURES


                                                Pages

  _Portrait de Lautrec_                              1

  _Fille à la fourrure_                              9

  _Portrait_                                        17

  _Bal masqué_                                      25

  _La Promenade au Moulin-Rouge_                    33

  _Fille_                                           49

  _Fille au caraco_                                 57

  _Portrait de Mme Suzanne V_                       65

  _Au Moulin-Rouge_                                 81

  _Les Valseuses_                                   97

  _La Goulue_                                      105

  _Fille_                                          113

  _Portrait de M. Delaporte_                       121

  _Dans le jardin du père Forest_                  129

  _Jane Avril_                                     137

  _Alfred la Guigne_                               145

  _May Belfort_                                    153

  _Jockeys_                                        161

  _Clownesse au bal_                               177

  _Couverture pour un monologue_                   185

  _Projet d'affiche pour le «Divan japonais»_      193

  _Clownesse_                                      209

  _Fille_                                          217

  _Jane Avril_                                     225


Saint-Denis.--Imp. J. Dardaillon.


       *       *       *       *       *


  Liste des modifications:

  page  70: accomgner remplacé par accompagner
  page 123: condammé par condamné
  page 157: Dautres par D'autres (D'autres fois)
  page 181: à par a (il n'y a que ces croquis-là)





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